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+The Project Gutenberg EBook of Etudes sur la Littérature Française au
+XIXe siècle, by Alexandre Vinet
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Etudes sur la Littérature Française au XIXe siècle
+ Madame de Staël; Chateaubriand
+
+Author: Alexandre Vinet
+
+Release Date: February 27, 2007 [EBook #20700]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ETUDES SUR LA LITTÉRATURE ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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+
+ALEXANDRE VINET
+
+ÉTUDES SUR LA LITTÉRATURE FRANÇAISE AU XIXe SIÈCLE
+
+TOME PREMIER
+
+MADAME DE STAËL ET CHATEAUBRIAND
+
+Texte de l'édition posthume de 1848 revu et complété d'après les
+documents originaux et précédé d'une préface PAR PAUL SIRVEN, professeur
+à l'Université de Lausanne.
+
+Publication de la Société d'édition Vinet, fondée le 23 avril 1908.
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+Ce premier volume des _Études_ d'Alexandre Vinet sur la _littérature
+française au XIXe siècle_ reproduit, pour l'ensemble des matières qui y
+sont contenues, le premier volume de l'édition de 1848 et de celle de
+1857 qui n'est d'ailleurs qu'une réimpression. Les premiers éditeurs
+avaient fort judicieusement réuni en un seul tome tout ce que Vinet
+avait écrit ou publié sur deux auteurs dont les noms se présentent
+toujours associés l'un à l'autre. Nous n'avions rien à modifier à un
+plan qui continue à s'imposer. On trouvera donc ici le cours que Vinet
+professa à l'Académie de Lausanne en 1844 sur Madame de Staël et
+Chateaubriand, ainsi que les articles qu'il fit paraître de 1836 à 1844
+sur divers ouvrages de Chateaubriand.
+
+Pour l'établissement du texte nous avons comparé l'édition de nos
+prédécesseurs avec les matériaux dont ils s'étaient eux-mêmes servis[1]
+et nous avons rétabli le texte de Vinet dans son intégrité, partout où
+l'on s'était écarté. C'est ainsi, par exemple, que nous avons complété
+l'un des articles sur Chateaubriand où l'on avait fait une petite
+coupure; c'est ainsi que nous avons restitué au cours sur Madame de
+Staël quatre ou cinq mots et deux ou trois membres de phrase qui avaient
+disparu. Au sujet de la petite coupure faite à l'un des articles sur
+Chateaubriand nous n'avons pas grand'chose à dire; il s'agit d'une fin
+de paragraphe que nos prédécesseurs avaient élaguée parce que, Vinet
+ayant transporté dans son _cours_ une partie de cet article, la dite fin
+de paragraphe ne se rattachait plus à rien. Nous l'avons recueillie en
+note[2]. On verra qu'il valait la peine de la recueillir. Elle contient
+en trois ou quatre lignes une profession de foi de Vinet critique. Pour
+ce qui est des quatre ou cinq mots et des deux ou trois membres de
+phrase du cours sur Madame de Staël, ils ont une histoire, et une
+histoire intéressante. Nous la conterons tout à l'heure. Avant d'y
+arriver il convient de rappeler brièvement dans quelles circonstances
+Vinet fut amené à professer le cours sur Madame de Staël et
+Chateaubriand, et à publier ses articles sur divers ouvrages de
+Chateaubriand.
+
+
+
+
+I
+
+
+Il appartenait à l'Académie de Lausanne depuis le 1er novembre 1837 en
+qualité de professeur de théologie pratique[3], lorsque, au commencement
+de l'année 1844, son collègue de littérature française, Charles Monnard,
+que des travaux historiques appelaient à Paris, lui demanda de le
+suppléer jusqu'à Pâques. Vinet accepta. Ce ne fut sans doute pas sans
+hésitation. Il était déjà très chargé; d'autre part sa santé n'était pas
+brillante. Mais il aimait les lettres; il les avait longtemps enseignées
+à Bâle; peut-être aussi n'était-il pas fâché «d'entrer en relations plus
+directes avec les étudiants de la _Faculté des lettres et sciences_
+jusqu'alors étrangers à ses cours[4].» Enfin, il trouverait sans doute
+dans ses leçons la matière de quelques articles pour le _Semeur_ dont il
+était le collaborateur depuis longtemps. Il accepta.
+
+Il écrivait à M. Henri Lutteroth[5] le 13 janvier:
+
+ «Mon ami Monnard part ce soir pour Paris; vous le verrez sans doute
+ et je m'en réjouis. Je vous ai dit peut-être que je me suis chargé
+ d'une partie de sa tâche académique. J'ai commencé avec un grand
+ effroi et un grand plaisir, mais au milieu de vives souffrances qui
+ ont, cette fois, une persévérance inquiétante. Je m'occuperai
+ longuement de Madame de Staël et de M. de Chateaubriand. Le texte
+ (résumé) de mes leçons doit être autographié; je vous l'enverrai si
+ je trouve qu'il en vaille la peine[6].»
+
+Nous avons dans l'_Agenda_[7] de 1844 quelques indications qui se
+rapportent au cours de littérature et qui méritent d'être consignées
+ici.
+
+Tout d'abord l'_horaire_ du professeur:
+
+ Du mois de janvier au mois d'avril 1844:
+ Lundi à 4 heures: littérature française.
+ Mardi à 10 heures: catéchétique.
+ Mercredi à 8 heures: prédication[8].
+ à 4 heures: littérature française.
+ Jeudi à 8 heures: prédication.
+ à 10 heures: catéchétique.
+ Vendredi à 10 heures: philosophie du christianisme.
+ Samedi à 10 heures: lecture et récitation.
+
+On voit que Vinet était un homme occupé.
+
+Il écrivait le 1er mars à M. Passavant[9]:
+
+ «Le fait est que je suis très chargé: je ne puis pas dire, malgré
+ mes souffrances habituelles, que j'en aie trop pour mes forces; je
+ ne me sens pas affaissé, mais il faut traiter au pas de course les
+ plus grandes questions, brusquer les solutions, risquer le paradoxe
+ et l'hérésie...[10]»
+
+L'hérésie est sans doute pour le cours de philosophie du christianisme,
+et le paradoxe pour celui de littérature.
+
+Revenons à l'Agenda:
+
+ 7 janvier (dimanche).--Passé la journée à la maison; préparé mon
+ cours de demain (littérature).
+
+ 8 janvier.--Première leçon de littérature à l'Académie.
+
+ 9 janvier.--Deux étudiants, MM. Baillif et Ogay sont venus me
+ demander la permission d'autographier mes leçons de littérature.
+
+ 15 janvier.--Troisième leçon de littérature: _Sur l'influence des
+ Passions_.
+
+ 19 janvier.--Visite de M. Baillif, étudiant, pour me demander si je
+ consens à ce que mon cours soit imprimé: j'ai refusé.
+
+Vinet refusa parce qu'il entendait sans doute se réserver pour le
+journal de M. Lutteroth. Il écrivait un mois plus tard à ce dernier (14
+février):
+
+ «Je remets à M. Jaquet[11] pour vous les feuilles qui ont paru
+ (autographiées) de mon cours de littérature française, c'est-à-dire
+ du fragment de cours que je fais à l'Académie pendant l'absence de
+ M. Monnard. J'avais un peu espéré que vous pourriez en un pressant
+ besoin insérer dans le _Semeur_ quelques unes de ces pages. J'en
+ doute maintenant. En tout cas elles ne pourraient y paraître que
+ revues et corrigées, à quoi je m'emploierais de mon mieux quand
+ vous m'auriez désigné comme propre au _Semeur_ telle ou telle
+ portion du cours[12].»
+
+Vinet tenait au _Semeur_; il savait que ce journal était lu non
+seulement par le public protestant français, mais aussi par un autre
+public, que Sainte-Beuve le suivait de près, que Chateaubriand, Victor
+Hugo ne le dédaignaient pas. Vinet désirait agir non seulement dans le
+cercle restreint de ses auditeurs vaudois et de ses coreligionnaires,
+mais aussi au dehors. Ambition très légitime.
+
+Toutefois le _Semeur_ ne publia rien. J'ignore pour quelle raison. Je
+suppose qu'il avait de la _copie_ en abondance et sur des sujets plus
+actuels que _Delphine_ ou l'_Allemagne_. Ce qu'il y a de sûr c'est que
+M. Lutteroth appréciait vivement les pages que Vinet lui adressait. Il
+songea même, à quelques temps de là, et à la requête de Mme Vinet, à
+chercher un libraire pour les publier en volume.
+
+Voici la lettre que Mme Vinet lui écrivait le 8 avril 1844; elle est
+intéressante à plus d'un titre:
+
+ «Cher Monsieur,
+
+ »Permettez-moi de venir en l'absence de mon mari[13] vous parler
+ d'une petite affaire d'intérêt. Je viens de chez Mme Olivier[14] où
+ d'autres personnes se trouvaient: entre autres une de Genève;
+ celle-ci dit que les autographies des leçons de mon mari faisaient
+ bruit dans sa ville, et qu'il n'y avait pas de doute que quelqu'un
+ ne s'en emparât, puisqu'on est tant à l'affût de ce qui est
+ nouveau. Là-dessus on s'accorda à trouver que mon mari devait se
+ hâter d'en faire un volume et que je devais aussi en écrire à M.
+ Delay[15]. Il me semble plus sage de vous consulter là-dessus en
+ vous priant d'en parler à tel libraire que vous voudrez. Je sais
+ que mon mari a exprimé quelque regret de n'avoir pas tout de suite
+ imprimé en partageant par chapitres, ou par leçons... M. Forel[16]
+ croit qu'un volume de lui ferait beaucoup de bien... Vous savez
+ comme mon mari est hésitant et timoré en affaires; il pourrait bien
+ perdre à réfléchir un temps précieux... Je vous remets donc
+ celle-là, monsieur, en vous demandant mille pardons de cette
+ nouvelle importunité[17]...»
+
+M. Lutteroth n'aurait pas eu de peine à trouver dès ce moment-là un
+éditeur pour le cours sur Mme de Staël et Chateaubriand--et cela eût
+empêché les Genevois de songer à s'en emparer, comme les en accuse
+l'excellente Mme Vinet,--mais il fallait l'assentiment de Vinet.
+Celui-ci le refusa.
+
+ «Je n'ai pu m'empêcher, écrivait-il à M. Lutteroth le 18 avril, de
+ gronder un peu ma femme de vous avoir importuné. Il a toujours été,
+ il est encore bien loin de ma pensée de transformer en livre les
+ leçons que j'ai faites cet hiver. Je ne les crois pas dignes de
+ l'honneur qu'on veut leur faire, et je suis persuadé que la trop
+ favorable attente de mes amis serait amèrement trompée. Il faut
+ pouvoir imprimer à force de talent ou de savoir le sceau de la
+ nouveauté sur un sujet si familier à tout le monde et je ne crois
+ pas y avoir réussi; je n'y ai pas même aspiré. D'ailleurs ces
+ leçons ne forment pas un tout. Il faudrait y joindre celles que je
+ prépare sur la littérature de la Restauration; attendons jusque-là
+ du moins. Si l'on persiste alors à me conseiller d'imprimer, je me
+ croirai obligé d'y penser plus sérieusement. Jusque-là, très chers,
+ trop bons amis, pardonnez-moi de croire que votre amitié vous
+ aveugle...»
+
+Et Vinet revenait à son idée du _Semeur_:
+
+ «Il me semble d'ailleurs que l'insertion de quelques morceaux dans
+ le _Semeur_ sera une manière de sonder le terrain. On verra si les
+ fragments font plaisir, et jusqu'à quel point. N'êtes-vous pas de
+ mon avis[18]?»
+
+M. Lutteroth ne se mit point en quête de l'éditeur que souhaitait Mme
+Vinet. D'autre part on chercherait vainement dans le _Semeur_ «les
+fragments» que Vinet eût été heureux d'y insérer. Une lettre de Vinet à
+Lutteroth, du 10 juillet 1844, nous permet de croire que le directeur du
+_Semeur_ lui avait fait entendre que ce cours ne serait pas à sa place
+dans le journal:
+
+ «Quant à mon cours de littérature, j'ai eu tort d'en parler;
+ laissons tomber cela. Toute autre raison à part, je répugnerais à
+ publier du vivant de M. de Chateaubriand un livre où il est mal
+ traité[19].»
+
+Au surplus, la _Vie de Rancé_ venait de paraître. Vinet allait pouvoir
+parler de Chateaubriand à propos d'une _actualité_--comme on dit
+aujourd'hui--et non à propos des _Martyrs_, de _l'Itinéraire_, ou
+d'_Atala_, vieux de près d'un demi-siècle.
+
+ «Je reçois à l'instant la _Vie de Rancé_; je pense qu'il convient
+ de s'en occuper tout de suite. Vienne un bon moment, ce ne sera pas
+ une grande affaire. J'attendais sous ce titre autre chose que cela,
+ mieux dans un certain sens; j'avais dans mon cours, pronostiqué,
+ désiré du moins un René chrétien, mais enfin c'est toujours du
+ Chateaubriand; cela se dévore[20].».
+
+Vinet envoya à M. Lutteroth deux articles sur _Rancé_: nous en
+reparlerons. Il est temps de revenir au cours.
+
+Agenda:
+
+28 janvier (dimanche).--Préparé ma leçon de demain.
+
+30 janvier.--Étudié _l'Allemagne_ de Mme de Staël.
+
+31 janvier.--Commencement d'une fièvre catarrhale: je suis sorti du lit,
+bien souffrant, pour donner ma leçon de littérature--très mal. En
+revenant je me suis remis au lit.
+
+ «Sa santé, dit à ce propos Eugène Rambert[21], pouvait l'empêcher
+ de faire son cours, mais non de le bien faire. À l'auditoire il
+ était toujours fort.»
+
+3 février.--Visite de M. Chappuis[22]. Il me fait part de la demande
+adressée à l'académie de transporter mes leçons dans un autre local.
+
+Il est probable que cette demande était motivée par l'affluence du
+public: on désirait une salle plus grande. Le cours, en effet, était
+très suivi. Vinet attirait et retenait ses auditeurs et par ce qu'il
+disait et par la manière dont il le disait. Les témoignages des
+contemporains sont unanimes.
+
+ «Tous estiment, dit encore Rambert, que même ses plus belles et
+ plus authentiques leçons ne rendent pas sur le papier ce qu'elles
+ étaient à l'auditoire. Il n'a été entièrement connu que de ses
+ élèves. Nulle part la supériorité de sa riche nature ne s'est plus
+ complètement déployée que dans les leçons du professeur. Là, pourvu
+ de quelques notes tracées sur une carte, le maître commençait par
+ une exposition du sujet de la leçon. Peu à peu la voix de
+ l'orateur, toujours pénétrante, quoique un peu voilée au début,
+ reprenait toute sa puissance et tout son charme, et si, dans ses
+ improvisations, comme il arrivait le plus souvent, le professeur
+ rencontrait sur son chemin quelques-unes de ces grandes idées,
+ expression de tout son être, alors il se livrait sans réserve aux
+ mouvements de son âme[23]...»
+
+Edmond de Pressensé dit de même:
+
+ «Après un commencement un peu laborieux, soudain saisi par sa
+ propre pensée dont la flamme rayonnait dans son regard, le
+ professeur s'animait; sa voix grave, sonore, au timbre éminemment
+ sympathique, prenait un accent ému, et ses idées toujours si
+ abondantes se déversaient sur son auditoire dans une forme colorée
+ et nuancée qui se prêtait à leur richesse... Rien ne peut donner
+ l'idée de la hauteur d'éloquence à laquelle Vinet s'élevait
+ parfois[24].»
+
+On m'excusera de rapporter ces textes: ils sont à leur place dans la
+préface d'un volume composé--en grande partie--de leçons.
+
+Un encore: je lis dans la _Revue suisse_ de l'année 1844, à propos du
+cours:
+
+ «M. Vinet traite de la littérature française au commencement de ce
+ siècle. C'est la première fois qu'il professe à Lausanne sur un
+ sujet purement littéraire. La profondeur des vues, la beauté de la
+ diction, l'esprit, la bonhomie et la grâce qui s'y joignent aux
+ traits éloquents, tout cela attire à ce cours les étudiants et le
+ public en foule[25].»
+
+Suite de l'Agenda:
+
+ 14 février.--Leçon (3e) sur l'_Allemagne_.
+ 21 »--Achevé Madame de Staël.
+ 4 mars.--Lettre de Madame de Staël.
+
+(Il s'agit d'une lettre de Mme Auguste de Staël[26]. Vinet lui avait
+envoyé les feuilles autographiées de son cours. Mme Auguste de Staël lui
+écrit: «Je vous remercie de tout mon cœur des feuilles de votre
+cours[27].»)
+
+ 4 mars.--Leçon sur _Atala_.
+ 6 id.--Première leçon sur le _Génie du Christianisme_.
+ 20 id.--Seconde leçon sur les _Martyrs_.
+ 26 id.--Achevé d'écrire mes deux dernières leçons de
+ littérature.
+ 29 id.--J'ai donné ma dernière leçon de littérature
+ française.
+ 5 avril.--Corrigé la deuxième épreuve de ma dernière leçon
+ pour la _Revue suisse_.
+
+Il s'agit de la leçon sur la littérature de la Restauration (voir
+"Conclusion: La littérature de la Restauration"). Elle se trouve dans le
+tome septième de la _Revue suisse_, telle qu'elle figure dans
+l'autographie, et telle qu'elle figure aussi dans le présent volume, à
+l'exception du dernier paragraphe (celui où le professeur prend congé de
+ses auditeurs). Sainte-Beuve lut cet article, où il était un peu
+question de lui. Il écrivit aussitôt à Vinet:
+
+ «Je viens de lire dans la _Revue suisse_ votre discours sur
+ l'histoire littéraire de la Restauration; j'oublie que vous m'y
+ traitez trop bien, que vous m'y accordez trop d'attention; mais le
+ but élevé, final, ne manque jamais et l'on achève la dernière page
+ en regardant là haut[28].»
+
+7 avril.--Corrigé l'épreuve de la leçon sur _Corinne_ pour le _Courrier
+suisse_.
+
+8 mai.--Achevé d'écrire mon cours précédent (de littérature) pour
+l'autographie.
+
+19 juin.--Reçu les dernières pages de mon cours autographié.
+
+Je ferai à propos de la note du 7 avril la même observation que j'ai
+faite à propos de celle du 5: Vinet a publié dans le _Courrier suisse_
+une leçon de son cours telle qu'elle figure dans l'autographie. Et ceci
+nous amène à nous demander si l'_autographie_ n'a pas une valeur plus
+grande que celle que bien souvent on lui attribue. Que de fois j'ai
+entendu dire--et par des personnes qui connaissent à fond leur
+Vinet:--«Nous n'avons pas le texte authentique du cours sur Madame de
+Staël et Chateaubriand! Nous n'avons que des notes d'étudiants, revues
+sans doute par l'auteur, et sans doute un peu corrigées et complétées
+par lui, mais enfin ce n'est pas du Vinet!» Je me permets de n'être pas
+tout à fait de leur avis. On peut d'abord leur faire observer que Vinet
+a publié deux chapitres de son cours autographié, sans y rien modifier,
+et il en faut bien conclure que, pour deux chapitres au moins, nous
+avons dans l'_autographie_ du Vinet parfaitement authentique et
+définitif. Et pour le reste, je les rends attentifs à la note du 8 mai:
+«Achevé d'écrire mon cours pour l'autographie.» Si cette note a un sens,
+elle ne peut avoir que celui-ci: à savoir que Vinet a lui-même rédigé
+son cours. Il l'a rédigé après l'avoir professé,--c'est entendu,--et en
+s'aidant des notes prises par ses étudiants,--c'est entendu
+encore,--mais il l'a bel et bien rédigé. Il écrivait à M. Lutteroth le
+16 juin 1844:
+
+ «Quand toute mon autographie aura paru je vous enverrai ce qui vous
+ manque. Je trouve toujours plus impossible d'écrire le cours que je
+ fais maintenant[29]; il ne faut donc point songer à le joindre au
+ premier dans le cas où on imprimerait celui-ci[30].»
+
+Ce qui signifie qu'il ne peut rédiger ses leçons sur Lamartine, Hugo,
+etc., tandis que le _premier_ cours, le cours sur Chateaubriand et
+Madame de Staël, doit être considéré comme prêt pour l'impression.
+
+Mais alors, demandera-t-on, où est le manuscrit?--Le manuscrit a été
+perdu, répondrai-je, comme bien d'autres manuscrits de Vinet. Mais de ce
+que le manuscrit n'existe pas il ne faut pas déduire qu'il n'a jamais
+existé.
+
+Je reconnais qu'il y a dans le cours sur Madame de Staël et
+Chateaubriand quelques pages où la suite des idées n'est pas
+suffisamment marquée et qui ressemblent plutôt à des notes incomplètes
+qu'à une rédaction achevée; mais il y en a extrêmement peu[31], et le
+plus souvent ce qui me frappe dans ce cours c'est le fini de
+l'expression. Le style est oratoire assurément--et c'est tout naturel,
+et il ne faut pas s'en plaindre--mais encore une fois c'est _mis au
+point_ par Vinet, et en fait de Vinet authentique je ne vois pas ce
+qu'on pourrait demander de plus.
+
+Il est dommage après cela que le manuscrit ait disparu.
+
+Nous n'avons de manuscrits de Vinet relatifs à ce cours que trois ou
+quatre feuilles de notes sur Madame de Staël. C'est le plan de la
+première leçon du professeur sur l'auteur de _Corinne_; ce sont les
+papiers qu'il devait avoir sous les yeux quand il parlait de sa vie et
+de son caractère. Fort peu de chose, comme on voit--la plus grande
+partie de ce manuscrit est d'ailleurs un choix de citations--mais cela
+ne laisse pas d'être intéressant. L'auteur y a en effet rédigé en deux
+ou trois lignes sa pensée maîtresse. Elle est là, dépouillée de tous les
+développements qui devaient l'amener et la préparer à «l'auditoire»; et
+elle n'en est que plus frappante:
+
+ «Le bonheur de l'âme est trouvé; le bonheur extérieur a fui; ce
+ bonheur qui n'est pas plus dans les passions ou dans la gloire que
+ la voix de Dieu n'est dans la tempête.»
+
+C'est là, je le répète, l'_idée_ de la leçon (et même l'_idée_ de tout
+le cours): c'est vers cette idée et vers cette image que l'orateur
+devait s'élever par degrés. Et, en effet, relisez le chapitre et vous
+verrez bien qu'il y «tend» constamment[32].
+
+
+
+
+II
+
+
+Les études sur Chateaubriand qui font suite au cours sont au nombre de
+quatre. Trois sont antérieures au cours; la dernière (_Vie de Rancé_)
+date de l'année même du cours. Elles ont paru toutes les quatre dans le
+_Semeur_.
+
+Le _Semeur_ avait été créé à Paris en 1831; «il se proposait d'aborder
+dans un esprit chrétien les sujets d'étude les plus divers,
+philosophiques, politiques, littéraires[33].» L'apparition du _Semeur_
+avait réjoui Vinet.
+
+ «Voilà, écrivait-il à M. Scholl[34] ce qui nous manquait. C'est une
+ simple et belle idée que celle de montrer comment le christianisme
+ envisage, traite et exploite les différentes sphères d'activité de
+ la pensée humaine. Cela nous sort des généralités; cela donne à la
+ religion droit de cité dans les sciences et dans les arts; on verra
+ qu'on peut être chrétien et homme tout ensemble[35].»
+
+Les fondateurs du journal ne pouvaient manquer de faire appel à la
+collaboration de Vinet; Vinet ne pouvait la refuser: le _Semeur_ devint
+son organe. Peut-être aurons-nous l'occasion, dans la préface d'un autre
+volume, de donner quelques détails sur les débuts de Vinet au _Semeur_.
+Quand les articles qu'on trouvera dans le présent volume y parurent,
+Vinet n'en était plus à ses débuts: il appartenait depuis quelques
+années déjà à la rédaction du _Semeur_.
+
+L'œuvre et la personne de Chateaubriand avaient toujours été pour lui un
+sujet de réflexions infinies. Ce n'est pas trop dire que de dire qu'il
+n'en dormait pas:
+
+Agenda du 6 mai 1835:
+
+Nuit agitée. Rêves si suivis et si laborieux que je me réveille la tête
+rompue. Je conversais avec M. de Chateaubriand. Je lui dis entre autres:
+
+--Le génie est, sauf respect, semblable à la marmotte qui se nourrit de
+sa propre substance; mais elle ne le fait qu'en hiver, et le génie en
+toute saison[36]... etc...
+
+Il est beau de converser en rêve avec M. de Chateaubriand; il vaut mieux
+toutefois converser autrement.
+
+Vinet conversa par lettres avec M. de Chateaubriand.
+
+Ce fut M. de Chateaubriand qui entama les hostilités.
+
+Il écrivit une première lettre à Vinet, au sujet de l'article sur _la
+littérature anglaise_. Il se plaignait--très gentiment--que Vinet l'eût
+accusé d'injustice à l'égard du protestantisme:
+
+ «Vous avez pu remarquer, lui disait-il, qu'à la fin de mon chapitre
+ sur la Réformation, je rends un éclatant hommage aux protestants
+ d'aujourd'hui.»
+
+Il se plaignait également que Vinet lui eût reproché «de chercher
+_l'avenir_ dans des arrangements sociaux et non dans _l'invisible._»
+
+ «Oserais-je aussi vous faire observer que quant à l'avenir du
+ monde, je n'ai entendu parler que de l'avenir de la société; je
+ sais fort bien que l'homme chrétien n'a d'avenir que dans une autre
+ vie[36].»
+
+Vinet répondit pour réparer ses omissions et pour désavouer tout ce qui
+aurait retenti dans le cœur de Chateaubriand comme un reproche injuste.
+Au surplus il se réjouissait de voir «l'espérance religieuse de
+Chateaubriand croître et verdir sur les débris des espérances
+humaines[37].»
+
+Chateaubriand dut être touché par l'extrême modestie de son critique, et
+il dut sans doute aussi goûter l'expression poétique de Vinet.
+
+S'il ne s'agissait pas de Vinet, c'est-à-dire de l'homme le plus
+sincèrement modeste qu'il y ait eu, on pourrait trouver cette modestie
+excessive, et si l'on ne se rappelait que la lettre de Vinet est de
+1836, époque où l'on était naturellement éloquent, on pourrait trouver
+ce style un peu «figuré[38]».
+
+Chateaubriand écrivit de nouveau à Vinet en 1844 à propos des articles
+sur la _Vie de Rancé_.
+
+On lit dans l'Agenda de 1844:
+
+27 mai.--Trouvé une lettre de M. Lutteroth, avec une incluse de M. de
+Chateaubriand.
+
+5 juin.--Lettre de M. Lutteroth avec une incluse de M. Chateaubriand sur
+mon deuxième article (celui du 29 mai).
+
+16 juin.--Répondu à M. de Chateaubriand.
+
+26 juin.--Troisième lettre de M. de Chateaubriand en réponse à la
+mienne.
+
+Des trois lettres de Chateaubriand dont il est ici question deux
+seulement nous sont parvenues.
+
+Voici la première, qui fut écrite aussitôt après la publication du
+second article sur Rancé[39]:
+
+ Paris 28 mai 1844.
+
+ «Je ne suis point étonné, Monsieur, des opinions qui séparent un
+ catholique d'un protestant. Je ne vous en dois pas moins des
+ remerciements pour la politesse avec laquelle vous avez bien voulu
+ parler de moi dans vos beaux articles insérés dans le _Semeur_. Je
+ ne suis rien qu'un vieillard qui s'en va rendre compte à Dieu de sa
+ vie. Je ne compte plus et je n'ai jamais mérité d'être compté.
+
+ »Agréez, Monsieur, de nouveau, avec mes remerciements empressés,
+ l'assurance de ma considération très distinguée,
+
+ CHATEAUBRIAND.»
+
+Voici maintenant la seconde (celle que Vinet appelle la troisième, mais
+qui est pour nous la seconde, puisque la véritable seconde a disparu).
+Cette lettre est une réponse. Vinet avait remercié Chateaubriand de ses
+deux épîtres. Il avait joint à ses remerciements une profession de foi
+qu'il est bon de rappeler:
+
+ «Je suis protestant, lui avait-il dit, mais dans un sens si
+ abstrait, si peu historique, que je ne me sens étranger dans aucune
+ enceinte lorsque j'y trouve cette foi en la divine charité... et
+ cette bonne volonté, cette candeur du repentir, qui sont la
+ consolation, la couronne et l'humble triomphe de notre existence
+ foudroyée...
+
+ »... Mais veuillez, Monsieur, ne pas voir en moi le protestant
+ seulement, c'est-à-dire peut-être l'adversaire, mais le chrétien,
+ c'est-à-dire le frère. Ce mot seul peut exprimer tout ce qui se
+ mêle d'affectueux à notre admiration[40]...»
+
+À quoi Chateaubriand:
+
+ Paris 24 juin 1844.
+
+ «Oui, Monsieur, nous sommes frères: Voilà le grand mot chrétien; il
+ dit tout; il va surtout à un homme qui, comme moi, touche à sa fin
+ et qui ne demande aux hommes qu'un souvenir à travers Dieu, le père
+ commun de tous les hommes. Vous verrez, Monsieur, ma simplicité
+ dans l'étonnement où je me suis trouvé lorsque j'ai vu que _Rancé_
+ faisait tant de bruit, quand j'avais cru que cet ouvrage passerait
+ inaperçu[41]. Il contenait des erreurs qui vont disparaître dans la
+ première (deuxième?) édition que l'on va en donner. Mais qui est-ce
+ qui s'apercevra de mes corrections? qui est-ce qui se soucie de la
+ conscience historique? Il suffit qu'il se trouve un homme comme
+ vous, pour me consoler d'un travail auquel on n'attachera aucun
+ prix.
+
+ »Agréez, Monsieur, je vous prie, mes remerciements les plus
+ sincères et l'assurance d'une considération qui n'aura bientôt
+ d'autre intérêt pour vous que l'intérêt qu'un souvenir prend dans
+ la mort. Vous voyez, Monsieur, où j'en suis; je puis à peine
+ signer[42].»
+
+Vinet ne répondit pas à cette dernière lettre; il n'avait pas à
+répondre: il y aurait eu de sa part quelque indiscrétion à prolonger
+l'entretien. Toutefois il donna dans le _Semeur_ du 28 août 1844 un
+court article sur la deuxième édition de la _Vie de Rancé_ qui est bien
+une réponse, et celle, sans aucun doute, que Chateaubriand désirait.
+Vinet dans ses deux articles sur _Rancé_ avait été assez dur pour
+Chateaubriand. Il faut ajouter que ses sévérités étaient justifiées.
+Chateaubriand d'ailleurs--on vient de le voir--avait fait des
+corrections à son œuvre en vue d'une seconde édition. Il avait tenu
+compte des avertissements de Vinet. Et si l'on veut bien lire entre les
+lignes de la lettre que nous venons de citer, on verra qu'il souhaitait
+que Vinet rendît publiquement justice à ses efforts. Vinet comprit; au
+surplus Vinet de son côté ne désirait qu'une chose, c'est qu'un auteur
+qu'il avait dû maltraiter lui fournît l'occasion d'un jugement plus
+doux. Dès que parut la deuxième édition de _Rancé_ il s'empressa de la
+comparer à la première, et cette comparaison faite, d'envoyer au
+_Semeur_ un article que M. de Chateaubriand dut lire avec plaisir.
+
+Agenda:
+
+19 août.--Collationné les deux éditions de la _Vie de Rancé_.
+
+20 août.--Écrit un article sur la deuxième édition de la _Vie de Rancé_.
+
+23 août.--Envoyé au Semeur l'article sur la deuxième édition de la _Vie
+de Rancé_.
+
+Cet article n'a pas été publié intégralement dans les précédentes
+éditions de l'œuvre de Vinet. On n'en a recueilli que les premières
+lignes qu'on a mises en note au bas d'une des pages de la première étude
+sur _Rancé_. Nous le donnons dans son entier à la fin du présent volume.
+
+J'en aurais fini avec les articles de Vinet sur Chateaubriand s'il ne me
+restait encore un point à signaler.
+
+Le _Semeur_ du 18 août 1832 contient un article de philosophie
+religieuse sur «le christianisme de M. de Chateaubriand dans ses _Études
+historiques_.»
+
+Je m'étais demandé si cet article était de Vinet bien qu'il ne figurât
+ni dans les éditions antérieures, ni--ce qui est plus notable--dans une
+liste que M. Lutteroth a dressée de tous les écrits de Vinet que ses
+collaborateurs et lui avaient dû négliger.
+
+J'avais quelques raisons d'attribuer cet article à Vinet: il est tout à
+fait dans sa manière; on y trouve le tour habituel de son style, ses
+images et surtout sa pensée.
+
+L'auteur en effet y oppose deux conceptions différentes du relèvement de
+l'homme par le christianisme, l'une qui fait consister ce relèvement
+dans l'amélioration de son état moral et social, l'autre qui le met
+«dans le changement du cœur.» Or il est certain que bien souvent Vinet a
+reproché à Chateaubriand que son christianisme visât plutôt à
+transformer l'homme social qu'à faire renaître l'homme individuel. Voyez
+par exemple les dernières lignes de l'article sur la _Littérature
+anglaise_.
+
+Voyez surtout un passage de l'Agenda qui est très significatif à cet
+égard. Il fait suite à celui que j'ai cité plus haut, et où Vinet
+raconte qu'il a conversé en rêve avec M. de Chateaubriand.
+
+«Je l'interroge sur le christianisme des _Études historiques_: «Le
+christianisme, me dit-il, et le progrès social sont une même chose.»--Ce
+que j'ai contredit et rectifié.»
+
+N'y a-t-il pas une analogie frappante, me disais-je, entre cette
+conversation rêvée sur le christianisme des _Études historiques_ et
+l'article que j'ai sous les yeux et qui n'est point une rêverie?
+
+J'inclinais donc très fortement à croire que l'article de 1832 était
+l'œuvre du rêveur de 1835.
+
+Or il n'en est pas. Une lettre de M. Lutteroth à M. Samuel Chappuis (8
+déc. 1848) l'attribue formellement à M. Bost[43]. M. Chappuis avait eu
+la même impression que moi: il s'était trompé; nous nous étions trompés.
+L'article est néanmoins à retenir, sinon dans son entier du moins dans
+les vingt ou trente lignes qui pourraient le mieux être de Vinet. Les
+voici:
+
+ «Quelquefois M. de Chateaubriand pose en fait que le Christianisme
+ est l'œuvre de Dieu pour le relèvement de l'homme; mais
+ explique-t-il bien ce que c'est que ce relèvement? Il me semble
+ qu'il entend par là simplement l'amélioration de son état moral et
+ social, de sa condition sur la terre, et non point sa
+ réhabilitation dans un état primitif de conformité avec Dieu, de
+ vie spirituelle et de sainteté. Ce qu'il appelle les bienfaits du
+ Christianisme s'étend à l'humanité en général et se borne à la vie
+ présente, c'est-à-dire à un ordre de choses temporaire et de courte
+ durée pour chacun de ceux qui en font partie. À ses yeux le
+ Christianisme opère en grand: c'est un levier pour les masses, un
+ résultat pour les masses; les biens qu'il produit sont ses
+ généralités comme l'abolition de l'esclavage, l'égalité morale et
+ sociale de la femme, l'adoucissement des mœurs, etc. Choses qui ne
+ sont que des conséquences éloignées de la conséquence immédiate de
+ la foi chrétienne, le changement du cœur. Remarquons bien, car
+ c'est là le trait saillant du Christianisme des _Études_, qu'en
+ fournissant aux hommes des motifs et des moyens nombreux d'être
+ bons pour ce monde et heureux dans ce monde, il les laisse
+ étrangers à cette autre vie qui, de toutes manières, est la portion
+ importante de leur existence, et qu'en excitant leur sympathie pour
+ ce qui est beau et élevé, il les laisse complètement indifférents
+ et froids à l'égard de Dieu en qui est la perfection de toute
+ beauté et de toute grandeur.»
+
+Il me paraît que les historiens de la pensée de Vinet devront tenir
+compte de ce «précurseur[44]».
+
+
+
+
+III
+
+
+J'en viens aux quatre ou cinq mots et aux deux ou trois membres de
+phrase du cours sur Madame de Staël qui ont une histoire. Cette histoire
+mérite d'être contée. Elle fera voir à quelles difficultés inattendues
+se sont heurtés les premiers éditeurs et comment ils s'en sont tirés.
+
+Je recueille les éléments de mon récit dans un paquet de vieilles
+lettres qui ont été récemment données à la Faculté de théologie de
+l'Église libre du canton de Vaud: c'est la correspondance du comité
+d'Edition Vinet de 1848. Un de ses membres, M. Lutteroth, résidait à
+Paris où il préparait et surveillait l'impression des volumes. M.
+Lutteroth se tenait en rapports constants avec ses collègues de
+Lausanne, MM. Scholl, Chappuis, Forel et Ch. Secrétan.
+
+Le 15 janvier 1848 M. Lutteroth, qui allait mettre sous presse le volume
+sur Madame de Staël et Chateaubriand, écrivait à M. Samuel Chappuis:
+
+ «Je crains--ceci bien entre nous--que la publication de certains
+ passages relatifs à Madame de Staël n'afflige beaucoup sa famille:
+ on me l'a fait comprendre; comme c'étaient des meilleurs amis de M.
+ Vinet, je suis bien sûr qu'il y aurait eu égard, mais c'est plus
+ malaisé pour d'autres que pour lui. Cette circonstance me donne
+ quelque inquiétude.»
+
+M. Samuel Chappuis répondit au nom des membres du comité de Lausanne que
+«l'observation méritait toute considération, qu'il importait d'examiner
+si la difficulté était sérieuse et comment on pourrait la lever.»
+
+On chargea M. Scholl de voir la famille de Madame de Staël et de
+chercher avec elle les moyens de concilier les intérêts en présence. On
+ne voulait ni blesser la famille de Madame de Staël ni dénaturer le
+texte de Vinet, ni, surtout, laisser croire que Vinet avait pu dans son
+cours manquer à la bienséance et à la discrétion, ce que les lecteurs
+peu avertis n'auraient pas hésité à penser si l'on avait fait des
+coupures trop évidentes et des «raccords» trop pénibles. Ce qui rendait
+la tâche du négociateur particulièrement difficile, c'est la part
+financière que la belle-fille de Madame de Staël avait prise dans
+l'édition de l'œuvre de Vinet: elle la soutenait largement. On devait
+aussi songer à ne pas faire de la peine à Mme Vinet qui suivait avec
+sollicitude les travaux du comité et qu'un débat de cette nature aurait
+certainement chagrinée.
+
+Le comité de Lausanne pensait que la difficulté n'était pas sérieuse et
+que M. Scholl triompherait aisément des scrupules de la famille. Il se
+trompait du tout au tout, et c'était M. Lutteroth qui avait raison
+d'éprouver quelque inquiétude. «Le terrain est extrêmement délicat»,
+écrivait M. Scholl à M. Lutteroth après avoir vu Mme Auguste de Staël.
+M. Scholl comprit que les négociations seraient longues et laborieuses.
+Elles durèrent huit mois. Disons tout de suite que le comité défendit
+ligne par ligne les passages incriminés et qu'il n'accorda que de très
+légères corrections.
+
+Il ne pouvait faire autrement. Même avec le grand désir d'entente dont
+il était animé, il ne lui était pas possible de souscrire aux vœux de la
+famille de Staël. L'essentiel des leçons de Vinet sur l'auteur de
+_Corinne_ eût été sacrifié. Vinet avait parfaitement vu--ce que tout le
+monde voit aujourd'hui, et en partie grâce à lui--que l'œuvre de Madame
+de Staël s'explique tout entière «par le besoin d'affection dont la
+nature avait fait le plus vif de ses penchants», par l'éducation tendre
+et indulgente qu'elle reçut de son père et qui «exalta ce penchant», par
+la déception enfin que lui causa «un mariage malheureux». Supprimez ces
+trois points il ne reste plus rien des leçons de Vinet sur Madame de
+Staël. Elles s'écroulent par la base. Ce sont trois points d'appui. Or
+ce sont précisément ces trois points que la famille voulait supprimer.
+
+Le comité refusa. Il refusa nonobstant les lettres pressantes de M.
+Lutteroth et de M. Scholl. M. Lutteroth écrivait le 17 août 1848,
+faisant allusion aux passages où il est question du mariage de Madame de
+Staël:
+
+ «Ces mots me paraissent justifier la peine qu'on en ressent, et si
+ le comité n'y tient pas, je verrais avec plaisir qu'on accorde
+ quelques retranchements.»
+
+M. Scholl communiquait au comité la copie d'un billet de Mme Auguste de
+Staël à une de ses amies:
+
+ «Je suis au fond désolée de cette publication et gênée de me
+ trouver complice. Rien ne pouvait m'être plus pénible que de voir
+ paraître un volume de M. Vinet que je ne pourrai ni louer ni
+ prêter, et dont le succès sera, à un certain degré, une souffrance.
+ Notre chère Mme Vinet, à qui je n'ai pas dit--à beaucoup
+ près--toute ma pensée, en souffre aussi.»
+
+M. Scholl ajoutait:
+
+ «Ce billet vous prouvera qu'on a jugé trop favorablement des
+ impressions de Madame de Staël sur la publication qui nous donne
+ tant de mal. Vous y verrez qu'elles sont beaucoup plus pénibles que
+ vous ne le pensiez, vous et ces Messieurs.» (À M. Chappuis, 6
+ octobre 1848.)
+
+MM. Scholl et Lutteroth étaient assurément fondés à présenter les
+objections de Mme Aug. de Staël, et, dans une certaine mesure, à les
+appuyer. Ces objections étaient inspirées par un sentiment respectable.
+Mais ils allaient un peu loin sans doute quand ils concluaient que «ces
+retranchements seraient conformes à l'esprit de M. Vinet[45].» Vinet eût
+peut-être adouci quelques-unes de ses expressions, d'ailleurs fort
+douces--et cela n'eût point suffi,--mais il n'aurait pu faire les
+amputations demandées sans détruire son œuvre. Mieux eût valu ne rien
+publier. Il est infiniment vraisemblable que c'est à ce dernier parti
+qu'il se serait arrêté. Ses éditeurs n'avaient pas le choix. Ils ont
+fait exactement ce qu'ils devaient faire.
+
+Je donne ici en deux colonnes la liste des suppressions demandées et les
+réponses du comité.
+
+ Suppressions demandées. Réponses du Comité.
+
+ Qu'une âme vive, qu'une raison Le Comité consent à
+ active comme celles de Mme de supprimer cette phrase.
+ Staël en aient moins aimé la
+ morale du devoir et la religion
+ positive, il ne faut pas s'en
+ étonner.
+
+ Il (M. Necker) attendrit de bonne Le Comité supprime:
+ heure cette jeune âme, l'accoutuma _lui en donna
+ au bonheur du cœur, lui en donna l'insatiable besoin._
+ l'insatiable besoin, et dans
+ l'extrême félicité de sa jeunesse
+ prépara peut-être le malheur de sa
+ vie entière.
+
+ La tendresse indulgente et expansive Le Comité maintient ce
+ de M. Necker, des relations passage.
+ délicieuses dont une admiration
+ réciproque formait la base ou
+ le trait dominant exaltèrent
+ peut-être jusqu'à l'excès chez Mme de
+ Staël le besoin d'affection dont la
+ nature avait fait, je crois, le plus
+ vif de tous ses penchants.
+
+ Le mariage de pure convenance, Le Comité supprime:
+ c'est-à-dire de vanité, auquel, _c'est-à-dire
+ selon toute apparence, elle se soumit de vanité_.
+ par déférence était bien peu dans son
+ caractère.
+
+ Nous n'avons d'autres Le Comité supprime:
+ renseignements sur cette union _profond_
+ que le profond silence qu'elle Le Comité supprime: _et
+ a gardé sur ce sujet dans ses introduit volontiers les
+ écrits où elle répand toute son personnages qui
+ âme et introduit volontiers les l'intéressent_.
+ personnages qui l'intéressent.
+
+ Ce silence parle assez haut Le Comité maintient.
+ quand on se rappelle que
+ l'amour dans le mariage était
+ aux yeux de Mme de Staël
+ l'idéal du bonheur en ce monde.
+
+ Sans insister sur ce point Le Comité supprime:
+ délicat, disons seulement que _délicat_.
+ toute la vie, tous les écrits de
+ cette femme illustre trahissent
+ et respirent un désappointement
+ douloureux, une soif trompée...
+
+ Nous avons indiqué un premier Maintenu.
+ malheur qui fut pour elle un de
+ ces deuils muets qu'on porte dans
+ l'âme et qu'on ne dépose jamais.
+
+ Bonaparte fut petit; Mme de Maintenu.
+ Staël ne mit peut-être pas assez
+ de dignité dans ses regrets.
+
+ Elle frappe à coups redoublés Le Comité accorde la
+ sur les passions; l'on serait suppression des mots:
+ tenté de croire qu'elle a ses _l'on serait tenté de
+ propres injures à venger. croire qu'elle a ses propres
+ injures à venger_.
+
+Les amendements du comité de 1848 se réduisent donc à fort peu de chose.
+Quelques-uns même par leur apparente insignifiance font sourire. Par
+exemple Vinet avait écrit: «Sans insister sur ce point délicat.» Le
+comité supprime _délicat_. On est tenté de se demander si cette
+concession accordée à la partie adverse n'est pas une aimable
+plaisanterie. Point tant que cela--en y réfléchissant. Le comité
+conciliait. Il ne voulait rien sacrifier de la pensée de Vinet, mais il
+ne demandait pas mieux que de rayer tout mot capable d'éveiller chez le
+lecteur une curiosité fâcheuse. À ce point de vue il avait raison de
+supprimer _délicat_. Car dire qu'on n'insiste pas sur un point délicat
+cela revient excellemment à y insister; cela appelle l'attention sur la
+_délicatesse_ du cas: c'est plein, ou cela paraît plein de
+sous-entendus. C'est ce qu'on appelle une prétérition et il n'y a rien
+de plus dangereux que des prétéritions, si ce n'est les parenthèses.
+J'enlève _délicat_, et mon petit bout de phrase redevient la transition
+la plus honnête du monde. Le lecteur passe sans s'arrêter. Et le tour
+est joué. Car précisément il ne fallait pas qu'il s'arrêtât. Le comité
+de 1848 connaissait le cœur humain.
+
+Il faut ajouter que le comité de 1848 était d'autant plus fondé à se
+montrer intransigeant que personne avant Vinet, non pas même
+Sainte-Beuve, n'avait parlé de Madame de Staël avec plus de sympathie,
+plus de respect que le professeur lausannois. Si c'en était ici le lieu,
+j'aimerais à faire voir que Vinet aimait et vénérait dans l'auteur de
+_l'Allemagne_ son premier professeur de littérature, et que c'est dans
+le fameux chapitre sur _l'enthousiasme_ qu'il avait puisé dès ses débuts
+quelques-unes de ses idées. Mais en voici assez et même trop pour une
+simple introduction.
+
+ Paul Sirven.
+
+Les notes suivies de la mention: (_Ed._) sont tirées de l'édition de
+1848.
+
+
+
+
+I
+
+MADAME DE STAËL ET CHATEAUBRIAND
+
+Cours professé à l'Académie de Lausanne en 1844.
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+De la Littérature de l'Empire.
+
+
+Une nuance de ridicule s'attache, dans bien des esprits, à ces mots: _la
+Littérature de l'Empire_. Cette impression s'explique, si elle ne se
+justifie pas. Ni l'originalité, ni une fécondité vigoureuse, n'ont
+caractérisé, dans son ensemble, la littérature de cette époque.
+
+L'éloquence, réduite à la harangue officielle et vouée à l'adulation,
+répétait Pline le jeune après avoir ressuscité Démosthène. L'histoire,
+qui, pas plus que l'éloquence, ne se passe de liberté, savait trop bien
+qu'elle ne devait pas tout dire, sans bien savoir ce qu'elle devait
+taire; car les instincts du despotisme sont plus profonds et plus
+délicats que ceux de la servilité. Une philosophie illibérale dans ses
+principes continuait, après plus d'un demi-siècle, à être le symbole et
+le signe de ralliement des amis de la liberté; car la religion, en
+France, ayant pris parti pour le despotisme, l'esprit de liberté avait
+arboré les tristes couleurs du matérialisme, et à l'aurore du nouveau
+siècle, un despote, en contractant alliance avec la religion, avait
+resserré l'alliance du libéralisme avec l'incrédulité. Et quoi qu'il en
+soit, la seule philosophie qui fût debout, devait rallier les caractères
+indépendants, puisque enfin c'était une philosophie, c'est-à-dire
+l'esprit humain se professant libre; et c'est ainsi que des instincts
+généreux et une association arbitraire d'idées prolongeaient, au delà de
+toutes les bornes, la fortune d'une doctrine sans profondeur comme sans
+élévation. La poésie avait traversé sans se renouveler toutes les phases
+de la Révolution; elle vivait, ou plutôt elle se mourait, à l'ombre de
+la tradition et de l'autorité; elle n'était bientôt plus que l'écho d'un
+écho: plus d'indépendance dans les formes, plus de nouveauté dans
+l'inspiration, eût inquiété à bon droit un despotisme ombrageux, qui
+savait qu'il importe peu sous quelle forme et sur quel terrain la
+liberté éclate, pourvu qu'elle éclate. Les théories littéraires étaient
+timides et méticuleuses comme la littérature elle-même; à la religion du
+beau s'était substituée je ne sais quelle orthodoxie têtue, retranchée
+derrière quelques axiomes étroits et contestables. On poussait à
+l'absolu la maxime de Buffon, que «c'est le style qui fait vivre les
+ouvrages,» comme si le style y pouvait suffire sans les pensées, et
+comme si un grand style pouvait s'attacher à des pensées médiocres. En
+exaltant la puissance du style, on en avait abaissé la notion: on
+confondait le style avec la diction. La littérature s'en tint à des
+formes pleines d'élégance et de pureté; la sévérité un peu froide
+introduite dans les arts du dessin avait passé dans tous les autres. On
+fêtait le siècle de Louis XIV, on eût voulu le renouveler, et l'on ne
+faisait que prolonger, en poésie aussi bien qu'en philosophie, le
+dix-huitième siècle. Les génies novateurs étaient admirés avec crainte,
+suivis de loin, imités avec défiance; la poésie, comme un fleuve épuisé
+par les chaleurs de l'été, ne roulait plus dans son lit qu'une onde
+toujours plus mince; d'immenses événements semblaient l'oppresser plutôt
+que l'inspirer. Ce qui a manqué surtout à cette littérature, c'est la
+puissance de créer, c'est-à-dire d'individualiser. On cherchait de
+belles formes, mais quand on les cherche pour elles-mêmes et pour elles
+seules, on ne leur donne pour support, pour substance, que des
+généralités ou des abstractions; et comme la forme d'une idée est donnée
+par l'idée, de même que celle d'un vêtement par le corps qui doit le
+porter, une idée vague ne peut donner qu'une forme sans vie.
+
+On peut signaler, au nombre des symptômes de langueur et de
+dépérissement de la poésie, la grande faveur du poème didactique,
+inventé, à ce qu'il semble, pour enluminer les éléments des sciences,
+pour enjoliver le lieu commun et pour cultiver la périphrase. L'époque a
+possédé des écrivains purs, élégants, nobles, ingénieux; elle a eu même,
+tranchons le mot, des poètes, des poètes plutôt qu'une poésie. La
+spontanéité, la puissance, l'individualité, ont manqué généralement;
+mais le sol conservait sa chaleur naturelle sous les neiges de cet
+hiver: et, qu'est-ce, après tout, que dix ans dans l'histoire d'une
+littérature? Ces dix ans, d'ailleurs, ont vu le déploiement de deux
+grandes renommées.
+
+L'attitude de la critique littéraire mérite d'être notée. On ne saurait
+lui reprocher d'avoir pris absolument le change. Sévère envers
+Chateaubriand, elle l'était envers Delille. Elle encouragea peu les
+tentatives hardies, mais elle loua modérément les essais timides. Elle
+ne croyait pas à la nouvelle école, mais elle ne croyait plus à
+l'ancienne.
+
+Les idées et les productions étrangères avaient, comme les denrées
+coloniales, rencontré une ligne de douanes. La publication d'une
+brochure de M. Schlegel sur la _Phèdre_ de Racine fut un immense
+scandale. Tous les suppôts de la critique coururent sus à l'étranger
+malencontreux, et qui ne put mordre aboya. M. Schlegel avait bien des
+torts à la fois; mais l'un des plus graves était de remuer, à propos de
+poésie, des idées générales, et d'aborder la philosophie de l'art. Les
+idées générales, c'est la liberté même dans le domaine de la pensée,
+c'est la pensée prise au sérieux et dans toute sa portée: sans cette
+métaphysique si décriée, on n'arrive au fond de rien, on n'a la raison
+de rien; et comme la force elle-même se pique de raison, il se trouve
+que le despotisme fait aussi, au besoin, de la métaphysique. Mais en
+général, la recherche des principes répugne aux ennemis de la liberté en
+tout genre; on aime mieux les doctrines à mi-hauteur, les adages de la
+tradition, les proverbes du sens commun: tout cela convenait fort à
+cette époque et à l'homme qui la dominait; génie despotique par essence,
+qui voulait pour son règne la gloire des lettres, mais en despote, et
+qui eût voulu pouvoir la constituer par un décret ou la conquérir à
+coups de canon.
+
+Les sciences florissaient; mais quelles que soient l'importance et la
+dignité des sciences, leur essor, non plus que celui des beaux-arts,
+n'est pas la mesure de la liberté de l'esprit humain ni le principe de
+sa vie. Les sciences, qui s'occupent des choses, sont moins profondément
+humaines que la littérature, qui a l'homme pour sujet et l'homme pour
+but.
+
+Bercée, comme un enfant, aux chants de la victoire, au bruit confus des
+empires croulants, l'imagination s'était assoupie. On a dit d'une époque
+fameuse qu'elle fut, pour la France, une halte dans la boue; l'Empire
+fut pour la littérature une halte dans la gloire. Le présent, il est
+vrai, broyait des couleurs pour l'avenir et lui préparait de la poésie.
+
+Néanmoins plusieurs paraissent juger trop sévèrement, sous le point de
+vue littéraire, la période de l'Empire. Une simple nomenclature des
+auteurs et des écrits de ces dix années, même en faisant abstraction de
+ses deux plus grands noms, ramènerait peut-être à une appréciation plus
+favorable.
+
+Rappelons d'abord que les premières années de ce siècle trouvèrent, les
+uns debout, les autres encore vigoureux et féconds, plusieurs écrivains
+que le siècle précédent avait distingués à l'ombre des grands modèles.
+Si Laharpe et Saint-Lambert ne firent que saluer d'un regard éteint le
+siècle nouveau, Bernardin de Saint-Pierre, Ducis, Lebrun, Marie-Joseph
+Chénier, Fontanes, Parny, Volney, Maury, Suard, Morellet, Gaillard,
+Garat, Collin d'Harleville, Andrieux, lui payèrent tous un tribut plus
+ou moins riche; et son aurore fut le midi de quelques-uns d'entre eux.
+Des hommes nouveaux entrèrent dans la lice. La science nous donna de
+grands écrivains dans la personne de Cabanis, de Cuvier, de Laplace, de
+Fourcroy, de Lacépède. Si les affaires d'État présentaient à
+l'admiration publique peu de caractères élevés, elles mettaient en
+évidence de grands talents littéraires; cette époque est celle des
+Portalis, des Fontanes et des Régnault de Saint-Jean d'Angély. Le
+cardinal de Bausset célébrait Bossuet et Fénelon dans un style digne de
+leur temps. L'abbé Frayssinous ouvrait ses fameuses conférences, M. de
+Bonald, du sein de ses ténèbres, lançait des éclairs très vifs sur le
+mystère de la société. Étranger à la France, vivant loin d'elle, mais
+les yeux tournés vers elle, Joseph de Maistre la contraignait à le
+classer parmi ses plus habiles écrivains et parmi les agitateurs de la
+pensée publique. Ainsi que M. de Bonald, c'était vers un monde ancien,
+vers le monde de l'absolutisme ou du pouvoir paternel en politique et en
+religion, qu'il cherchait à entraîner son siècle, par l'abus audacieux
+des plus saintes vérités et par l'éclat d'une éloquence où la colère et
+l'onction trouvent leur place tour à tour. Deux autres écrivains, vivant
+comme lui hors de la France, Charles Villiers et M. Ancillon, honoraient
+la littérature française, et la guidaient, en poésie et en philosophie,
+vers des sources inconnues. Rameaux de l'arbre condillacien, mais
+cherchant plus haut que le tronc paternel une partie de leur nourriture,
+M. de Gérando écrivait l'histoire de la philosophie, M. Laromiguière
+sondait les éternels mystères de l'esprit humain; M. Destutt de Tracy,
+fidèle sans réserve aux traditions du maître, en développait, en
+appliquait les doctrines, en reproduisait dans son style la clarté
+froide et la sévère précision. M. Lacretelle racontait avec une élégance
+animée l'histoire du dix-huitième siècle, celle du seizième, et les
+annales de la Révolution à peine endormie dans les bras d'un grand
+capitaine. M. de Sismondi jetait de bonne heure, par d'importants
+travaux, les fondements de sa grande réputation d'historien. Renommé
+déjà comme poète, M. Michaud préparait, avec une laborieuse patience, un
+historien aux guerres saintes du moyen âge. Les concours d'éloquence
+académique redisaient souvent le nom de Victorin Fabre, par qui furent
+célébrés Corneille, Boileau, La Bruyère, le dix-huitième siècle, et
+qu'une retraite prématurée enleva à la gloire. Un nom destiné à la
+célébrité, celui de M. de Barante, retentissait peu encore, quoi qu'il
+fût déjà attaché au souvenir du plus beau _Tableau de la littérature
+française au dix-huitième siècle_. La critique littéraire, quoi qu'on
+puisse dire de sa tendance générale, ne craint pas encore l'oubli pour
+les noms d'Auger et de Ginguené, de Dussault, d'Hoffman, de Malte-Brun
+et du terrible Geoffroy, le cerbère du feuilleton. La critique savante
+n'était pas moins élégante que solide dans les écrits de M. Daunou,
+historien, publiciste, éditeur habile, et sous la plume de Thurot et de
+M. Boissonade. Moraliste ingénieux et paradoxal, auteur spirituel et
+fin, le duc de Lévis, intelligent témoin de son siècle, perpétuait les
+traditions élégantes de l'âge précédent et de l'ancienne monarchie. M.
+de Jouy tentait de donner à la France un Addison, et la plus grande
+faveur encourageait ce dessein hardi. Chénier et M. Lemercier
+professaient avec éclat la littérature. Le laborieux et savant Ginguené
+écrivait avec beaucoup de jugement et de goût l'histoire littéraire de
+l'Italie. Salluste trouvait en M. Mollevaut, Tite-Live, Tacite et
+Salluste encore en Dureau de la Malle, des traducteurs patients et
+habiles. Le roman s'enrichissait des ouvrages célèbres de Mesdames de
+Genlis, Cottin, de Flahaut (Souza), peut-être surpassés par deux ou
+trois opuscules de M. Xavier de Maistre. M. Aimé Martin imitait avec
+grâce et bonheur l'auteur des _Études de la nature_.
+
+La poésie, constamment élégante, ne manqua pas toujours de charme ni de
+grandeur. Si Lebrun avait déposé sa lyre, Delille faisait admirer encore
+sa brillante fécondité. Ses succès et l'esprit du temps avaient
+encouragé la traduction en vers et la poésie didactique. Dans le premier
+de ces deux genres, il faut citer d'abord le traducteur d'Ovide et celui
+d'Anacréon, Saint-Ange et M. de Saint-Victor; après eux, Daru, ingénieux
+interprète d'Horace, M. Tissot, traducteur des _Bucoliques_, et M.
+Baour-Lormian, dont le vers moelleux et plein de mélodie rendit
+quelquefois avec bonheur l'expressive musique du Tasse. La poésie
+didactique s'honore d'Esménard, auteur du poème de _la Navigation_; de
+M. Michaud, qui chanta _le Printemps d'un proscrit_; de M. de
+Saint-Victor, dont les deux poèmes, l'_Espérance_ et le _Voyage du
+poète_, renferment quelques-uns des plus beaux vers du siècle; de
+Chênedollé, qui trouva, pour célébrer le _Génie de l'homme_, des accents
+pleins de grandeur; de Legouvé, dont le poème sur le _Mérite des femmes_
+est resté tout entier dans tant de mémoires; de Millevoye, qui peignit
+avec bonheur l'amour maternel; de M. de Frénilly, auteur de quelques
+satires où les bons vers sont en nombre; de Parseval Grandmaison, habile
+versificateur, exerçant alors dans des compositions de peu d'étendue un
+talent qu'il réservait aux hasards de la grande épopée; de M. Soumet,
+qui n'était pas encore l'auteur de _Clytemnestre_ et de ce grand poème
+où il célèbre avec autant de magnificence que de témérité la
+réconciliation de l'Antéchrist et le rachat de l'enfer; de M. Campenon,
+qui, après avoir décrit la _Maison des champs_, tenta avec succès
+l'épopée domestique dans son _Enfant prodigue_; de M. Berchoux, auteur
+spirituel et gai de la _Gastronomie_. Les concours académiques avaient
+créé une poésie qu'à défaut d'un nom meilleur nous appellerons
+_épisodique_, et qui, fort encouragée par le public, exerça quelques
+talents distingués.--Quelques-unes des belles épîtres de Chénier et des
+piquantes narrations d'Andrieux sont de cette même époque.
+
+L'élégie, cultivée avec succès par Mesdames Dufresnoy et Victoire
+Babois, recevait de Millevoye un caractère nouveau et des couleurs
+variées. La carrière se ferma trop tôt devant ce poète, amoureux de la
+perfection, qui a peu écrit et beaucoup travaillé. C'est lui surtout,
+qui, sans système, mais avec réflexion, faisait doucement dériver la
+poésie vers des plages nouvelles où, prévenu par la mort, lui-même
+n'aborda pas.
+
+Le tragique Ducis écrivait alors, dans la solitude, ses poésies
+fugitives pleines de négligence, d'énergie et de grâce; Arnault,
+Ginguené, M. Le Bailly marquaient leur place parmi les meilleurs
+fabulistes.
+
+La tragédie, trop assujettie à d'anciennes traditions, n'est pourtant ni
+stérile ni sans honneur à une époque qui peut réclamer le _Tibère_ de
+Chénier, les _Templiers_ de Raynouard, l'_Agamemnon_ de Lemercier,
+auteur de ce drame de _Pinto_, dans lequel il anticipait sur les
+hardiesses d'une époque plus tardive.
+
+La comédie, ramenée par Andrieux et Collin d'Harleville au caractère de
+vérité franche que lui avait enlevé la manie analytique du dix-huitième
+siècle, trouva, à côté de ces deux habiles poètes, d'autres soutiens
+encore. Il suffit de nommer Picard, M. Roger, M. Étienne, auteur des
+_Deux Gendres_, M. Duval, qui eut des succès dans la comédie de
+caractère, plus encore dans le drame historique et dans la comédie
+anecdotique. On ne doit pas négliger de remarquer que la comédie de ce
+temps fut plus décente et plus morale qu'elle ne l'avait été à aucune
+autre époque.
+
+Votre professeur[46] s'est renfermé dans les limites de cette espèce
+d'inventaire. Il a judicieusement réservé deux écrivains, dont les
+ouvrages ont inauguré une époque nouvelle, et ouvert les voies où tous
+les esprits se sont engagés avec plus ou moins d'empressement après la
+chute de l'empire. Vous avez déjà nommé ces deux écrivains qui se
+portaient en avant de la littérature contemporaine, l'un par un retour
+plein d'amour vers le passé, l'autre par un élan plein d'enthousiasme
+vers l'avenir: M. de Chateaubriand et Madame de Staël, un esprit
+poétique, une âme passionnée, qui créèrent dans le même temps, le
+premier un monde d'images, l'autre un monde de pensées.
+
+Ils appartiennent sans doute à leur temps; ils en sont même plus que
+leurs contemporains, dont les écrits nous représentent le dix-huitième
+siècle échoué et laissé à sec sur les rivages du dix-neuvième. Ce temps,
+si vous l'aimez mieux, leur appartient, et c'est à bon droit qu'ils
+auraient pu dire à la littérature de l'Empire:
+
+ La maison est à nous, c'est à vous d'en sortir.
+
+Mais, dans un autre sens, ils n'appartiennent pas à leur époque,
+puisqu'ils la devancent, puisqu'ils innovent tandis qu'elle imite,
+puisqu'ils marchent lorsqu'elle s'assied. Ils ont été les premiers à
+découvrir et à saluer l'avenir, et c'est pour cela même que nous les
+réservons pour le moment où cet avenir a commencé à devenir le présent.
+
+
+
+
+PREMIERE PARTIE
+
+
+
+
+MADAME DE STAËL
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+Son caractère.
+
+
+Madame de Staël, ayant devancé M. de Chateaubriand dans la vie et dans
+la mort, appelle nos premiers regards. Née à Paris en 1766, elle y
+mourut en 1817.
+
+Sa vie se trouve partout. C'est son caractère que nous voudrions faire
+connaître. À quiconque aurait lu tous ses écrits, nous n'aurions plus
+rien à dire; il la connaîtrait, car elle y est tout entière, et aucune
+biographie morale, non pas même la belle notice de son amie Madame
+Necker de Saussure, ne peut valoir ni suppléer celle-là. Jamais auteur
+ne s'est uni plus étroitement à ses ouvrages, et n'y a laissé de
+soi-même une plus vive empreinte.
+
+Les parents de cette femme célèbre exercèrent une grande influence sur
+son caractère, sur ses opinions et sur sa vie; mais M. Necker en sens
+direct et positif, et Madame Necker négativement.
+
+Une sorte de roideur, qu'imprime quelquefois au caractère des femmes une
+jeunesse laborieuse et difficile, ne laissait pas assez voir dans Madame
+Necker l'affection mêlée au devoir, concourant avec le devoir. Fille de
+pasteur, et nourrie dans l'attachement au culte établi, sa religion,
+sans être précise, avait conservé le caractère d'une religion positive,
+c'est-à-dire d'une autorité extérieure devant laquelle, sans examen,
+elle agenouillait sa raison, l'oreille ouverte d'ailleurs à tous les
+échos de la philosophie du jour. [Qu'une âme vive, qu'une raison active,
+comme celle de Madame de Staël en aient moins aimé la morale du devoir
+et la religion positive, il ne faut pas s'en étonner[47].] Madame
+Necker, sans s'en douter, acheva dans l'esprit de sa fille ce que tant
+d'autres causes avaient trop bien commencé.
+
+Nous verrons plus tard comment elle jugea, pendant longtemps, la
+religion chrétienne. Voyons dès à présent, quelles furent, du moins dans
+ses premiers écrits, ses vues sur l'essence de la morale. Ces lignes de
+son ouvrage sur les _Passions_ méritent d'être lues avec attention:
+
+ «Il y a des vertus toutes composées de crainte et de sacrifices,
+ dont l'accomplissement peut donner une satisfaction d'un ordre très
+ relevé à l'âme forte qui les pratique; mais peut-être, avec le
+ temps, découvrira-t-on que tout ce qui n'est pas naturel n'est pas
+ nécessaire, et que la morale, dans divers pays, est aussi chargée
+ de superstition que la religion. Du moins, en parlant de bonheur,
+ il est impossible de supposer une situation qui exige des efforts
+ perpétuels; et la bonté donne des jouissances si faciles et si
+ simples, que leur impression est indépendante du pouvoir même de la
+ réflexion. Si cependant l'on se livre à des retours sur soi, ils
+ sont tous remplis d'espérance; le bien qu'on a fait est une égide
+ qu'on croit voir entre le malheur et soi; et lors même que
+ l'infortune nous poursuit, on sait où se réfugier, on se transporte
+ par la pensée dans la situation heureuse que nos bienfaits ont
+ procurée[48].»
+
+Entre M. Necker et sa fille régnait, au contraire, la plus profonde
+sympathie. Ils furent de bonne heure amis intimes. Rien n'est à comparer
+au sentiment de Madame de Staël pour son père, pas même celui de Madame
+de Sévigné pour sa fille, si ce n'est sous le rapport de l'intensité. Ce
+sentiment, si voisin de l'adoration religieuse qu'il n'est guère
+possible de l'en distinguer, se composait d'une vraie piété filiale,
+d'une admiration enthousiaste et d'une amitié passionnée. Payé d'un
+large retour, ou plutôt prévenu par l'amour le plus empressé, le plus
+indulgent et le plus caressant, il attendrit de bonne heure cette jeune
+âme, l'accoutuma au bonheur du cœur, [lui en donna l'insatiable
+besoin,[49]] et, dans l'extrême félicité de sa jeunesse, prépara
+peut-être le malheur de sa vie entière. Pour juger de ce qu'était M.
+Necker aux yeux et pour le cœur de sa fille, quelques passages des
+écrits de Madame de Staël peuvent suffire; dans tous ses ouvrages elle a
+parlé de son père. On ne pourra lire ces passages, ni sans sourire, car
+les éloges sont outrés, ni sans s'attendrir, car cette affection est
+d'une vérité profonde:
+
+ «Ce livre (_De l'Importance des opinions religieuses_, par M.
+ Necker), époque dans l'histoire des pensées, puisqu'il en a reculé
+ l'empire; ce livre qui semble anticiper sur la vie à venir, en
+ devinant les secrets qui doivent un jour nous être dévoilés; ce
+ livre que les hommes réunis pourraient présenter à l'Être suprême
+ comme le plus grand pas qu'ils aient fait vers lui[50].»
+
+Il serait injuste de ne pas rappeler que Madame de Staël n'avait que
+vingt-deux ans lorsqu'elle écrivait ces lignes.
+
+ «Vous avez entendu parler de l'esprit et des rares talents de mon
+ père; mais on ne vous a jamais peint l'incroyable réunion de raison
+ parfaite et de sensibilité profonde, qui fait de lui le plus sûr
+ guide et le plus aimable des amis. Vous a-t-on dit que maintenant
+ l'unique but de ses étonnantes facultés est d'exercer la bonté,
+ dans ses détails comme dans son ensemble? Il écarte de ma pensée
+ tout ce qui la tourmente; il a étudié le cœur humain pour mieux le
+ soigner dans ses peines, et n'a jamais trouvé dans sa supériorité
+ qu'un motif pour s'offenser plus tard et pardonner plus tôt; s'il a
+ de l'amour propre, c'est celui des êtres d'une autre nature que la
+ nôtre, qui seraient d'autant plus indulgents qu'ils connaîtraient
+ mieux toutes les inconséquences et toutes les faiblesses des
+ hommes[51].»
+
+ «Ce qui se fait sentir plus particulièrement dans les ouvrages de
+ M. Necker, c'est l'incroyable variété de son esprit. Voltaire est
+ unique dans le monde littéraire par la diversité de ses talents; je
+ crois M. Necker unique par l'universalité de ses facultés[52].»
+
+ «Personne n'a jamais, autant que mon père, donné l'idée, à tous
+ ceux qui l'entouraient, d'une protection presque surnaturelle...
+ Pendant les troubles de France, lors même que nous étions séparés,
+ je me croyais préservée par lui; je n'ai jamais pensé qu'un grand
+ malheur pût m'atteindre. Il vivait; j'étais sûre qu'il viendrait à
+ mon secours, et que son éloquent langage et son vénérable ascendant
+ m'arracheraient du fond des prisons, si j'y avais été jetée. En lui
+ écrivant, je l'appelais presque toujours _mon ange tutélaire_. Je
+ sentais ainsi son influence, et il me semblait que la
+ responsabilité de mon sort le concernait plus que moi:--je comptais
+ sur lui, comme réparateur de mes fautes; rien ne me paraissait sans
+ ressources pendant sa vie: ce n'est que depuis sa mort que j'ai
+ connu la véritable terreur, que j'ai perdu cette espérance de la
+ jeunesse qui se fonde toujours sur ses forces pour tout obtenir.
+ Mes forces, c'étaient les siennes; ma confiance, c'était son appui.
+ Existe-t-il encore autour de moi, ce génie protecteur? me dira-t-il
+ ce qu'il faut souhaiter ou craindre? me guidera-t-il dans mes
+ démarches? étendra-t-il ses ailes sur mes enfants, qu'il a bénis de
+ sa voix mourante; et puis-je assez recueillir de lui dans mon cœur,
+ pour le consulter encore et l'entendre[53]?»
+
+La tendresse indulgente et expansive de M. Necker, des relations
+délicieuses dont une admiration réciproque formait la base ou le trait
+dominant, exaltèrent peut-être jusqu'à l'excès chez Madame de Staël le
+besoin d'affection dont la nature avait fait, je crois, le plus vif de
+tous ses penchants. Le mariage de pure convenance, [c'est-à-dire de
+vanité,[54]] auquel, selon toute probabilité, elle souscrivit par
+déférence, était bien peu dans le sens de son caractère. Nous n'avons
+d'autres renseignements sur cette union que le [profond[55]] silence
+qu'elle a gardé sur ce sujet dans des écrits où elle répand toute son
+âme [et introduit volontiers les personnages qui l'intéressent[56]]. Ce
+silence parle assez haut, quand on se rappelle que l'_amour dans le
+mariage_ était aux yeux de Madame de Staël l'idéal du bonheur en ce
+monde[57].
+
+ «Être deux dans le monde calme tant de frayeurs! Les jugements des
+ hommes et de Dieu même semblent moins à craindre alors[58].»
+
+Sans insister sur ce point [délicat[59]], disons seulement que toute la
+vie, tous les écrits de cette femme illustre, trahissent et respirent un
+désappointement douloureux, une soif trompée. Pour elle, l'affection et
+le bonheur n'étaient qu'une même chose, et sans doute l'absence du
+bonheur est le plus grand malheur pour une âme passionnée. L'infortune
+matérielle lui paraîtrait peut-être une favorable diversion. Je me
+représente quelquefois Madame de Staël dans une position précisément
+contraire à celle que lui fit la Providence, malheureuse par la fortune,
+heureuse par le cœur, et je me demande si cette dispensation, qui
+n'aurait pas atteint les sources de son talent, n'en aurait point changé
+la direction et diminué la valeur. L'infortune matérielle, fortifiant le
+cœur, donne souvent quelque âpreté au caractère et quelque rigidité à la
+pensée: les souffrances du cœur augmentent peut-être la personnalité,
+mais en ajoutant à la vie et à la pensée je ne sais quelle grâce
+douloureuse. Moins infortunés, bien des hommes de génie eussent été
+moins éloquents, et l'on sent partout, en lisant Madame de Staël, que
+ses peines l'ont inspirée.
+
+Sa vie que l'indigent seul eût pu appeler fortunée, fut en effet
+douloureuse. Nous avons indiqué un premier malheur, qui fut pour elle un
+de ces deuils muets qu'on porte dans l'âme et qu'on ne dépose jamais.
+Mais on peut considérer le caractère même de cette femme extraordinaire,
+les événements publics et son talent même comme trois Parques fatales,
+qui tissèrent à l'envi la trame de son malheur.
+
+Son caractère est retracé dans Delphine, chez qui l'impétuosité n'est
+pas plus généreuse, ou la générosité plus imprévoyante que chez Madame
+de Staël; mais ce que n'avait pas Delphine, et ce qu'avait, je crois,
+celle qui a raconté son histoire, c'était une activité inquiète, le
+besoin d'influer, et peut-être celui de paraître. Que de conditions de
+malheur dans la carrière d'une femme!
+
+Les événements l'atteignirent dans ce qui lui restait de bonheur, en
+compromettant celui de ses amis. Elle ne vivait guère plus en elle qu'en
+eux, et se trouvait comme enveloppée dans leurs malheurs par les
+douleurs de la pitié. D'ailleurs, on a dit avec raison, que, fidèle à
+ses convictions politiques, elle ne triompha pourtant point lorsqu'elles
+triomphèrent, la compassion la jetant, à chaque nouvelle crise, dans le
+parti des vaincus: le jour même de la victoire, elle rompait avec les
+vainqueurs, parce qu'en révolution les vainqueurs sont sans pitié: or la
+pitié était sa religion.
+
+Enfin, son talent même la rendit malheureuse en la rendant célèbre. La
+célébrité est peut-être, de tous les avantages que nous pouvons
+ambitionner, celui qui a le moins de rapport avec le bonheur; il n'en a
+point surtout avec les vrais intérêts d'une femme: on dirait que
+l'admiration qu'elle excite écarte d'elle l'affection, qu'elle devient
+quelque chose de moins qu'un être humain en devenant quelque chose de
+plus qu'une femme, et qu'elle doit avoir une part double dans la haine
+qu'éveillent presque toujours les grandes renommées. La célébrité isole
+une femme auteur, et l'exile pour ainsi dire dans sa gloire.
+
+Il semblait que de rares qualités du cœur devaient ménager, en faveur de
+Madame de Staël, une exception à cette règle. Quelle ne fut pas sa
+générosité, même envers les écrivains qui l'avaient le plus maltraitée!
+Il n'en est pas un au talent duquel elle n'ait rendu hommage. Elle se
+rend cette justice, en en diminuant ingénieusement le mérite:
+
+ «Il me semble, dit-elle, que quand on s'est soi-même livré de tout
+ temps à l'étude des lettres, on a sur les livres une sorte
+ d'impartialité d'artiste, et je sais du moins qu'il m'arrive
+ souvent de louer des écrivains qui m'ont personnellement attaquée,
+ par cet amour pour le talent en lui-même qui l'emporte sur toute
+ espèce de préventions[60].»
+
+Devant une si noble et si universelle bienveillance, il semble que
+l'envie elle-même aurait dû désarmer; mais l'envie ne désarme jamais;
+elle a, pensez-y bien, ses propres souffrances à venger: et quelles
+souffrances plus cruelles que celles de l'envie?
+
+On l'a, en conséquence, déchirée dans son talent, dans son caractère et
+dans ses mœurs. Espérons que le temps consommera la justice qu'on a
+commencé à lui rendre. Laissons dire à un cynique, qu'il reste toujours
+quelque chose de la calomnie, et croyons, avec le poète:
+
+ Que des préventions déchirant le bandeau
+ La vérité s'assied sur le bord d'un tombeau.
+
+Madame de Staël a plus d'une fois déploré le malheur de la femme
+célèbre, et en le déplorant, elle a raconté son histoire. Elle a, sur ce
+sujet, des accents bien émus dans ce passage du livre sur la
+_Littérature_, où l'on dirait qu'elle ne plaint pas feulement, mais
+qu'elle blâme celle qui s'expose à de pareils dangers:
+
+ «Dès qu'une femme est signalée comme une personne distinguée, le
+ public en général est prévenu contre elle. Le vulgaire ne juge
+ jamais que d'après certaines règles communes, auxquelles on peut se
+ tenir sans s'aventurer. Tout ce qui sort de ce cours habituel
+ déplaît d'abord à ceux qui considèrent la routine de la vie comme
+ la sauvegarde de la médiocrité. Un homme supérieur déjà les
+ effarouche; mais une femme supérieure, s'éloignant encore plus du
+ chemin frayé, doit étonner, et par conséquent importuner davantage.
+ Néanmoins un homme distingué ayant presque toujours une carrière
+ importante à parcourir, ses talents peuvent devenir utiles aux
+ intérêts de ceux mêmes qui attachent le moins de prix aux charmes
+ de la pensée. L'homme de génie peut devenir un homme puissant, et
+ sous ce rapport, les envieux et les sots le ménagent; mais une
+ femme spirituelle n'est appelée à leur offrir que ce qui les
+ intéresse le moins, des idées nouvelles ou des sentiments élevés:
+ sa célébrité n'est qu'un bruit fatigant pour eux.
+
+ La gloire même peut être reprochée à une femme, parce qu'il y a
+ contraste entre la gloire et sa destinée naturelle. L'austère vertu
+ condamne jusqu'à la célébrité de ce qui est bien en soi, comme
+ portant une sorte d'atteinte à la perfection de la modestie. Les
+ hommes d'esprit, étonnés de rencontrer des rivaux parmi les femmes,
+ ne savent les juger, ni avec la générosité d'un adversaire, ni avec
+ l'indulgence d'un protecteur; et dans ce combat nouveau, ils ne
+ suivent ni les lois de l'honneur, ni celles de la bonté. Si, pour
+ comble de malheur, c'était au milieu des dissensions politiques
+ qu'une femme acquît une célébrité remarquable, on croirait son
+ influence sans bornes alors même qu'elle n'en exercerait aucune; on
+ l'accuserait de toutes les actions de ses amis; on la haïrait pour
+ tout ce qu'elle aime, et l'on attaquerait d'abord l'objet sans
+ défense avant d'arriver à ceux que l'on pourrait encore redouter.
+
+ Un homme peut, même dans ses ouvrages, réfuter les calomnies dont
+ il est devenu l'objet: mais pour les femmes, se défendre est un
+ désavantage de plus; se justifier, un bruit nouveau. Les femmes
+ sentent qu'il y a dans leur nature quelque chose de pur et de
+ délicat, bientôt flétri par les regards mêmes du public: l'esprit,
+ les talents, une âme passionnée, peuvent les faire sortir du nuage
+ qui devrait toujours les environner; mais sans cesse elles le
+ regrettent comme leur véritable asile.
+
+ L'aspect de la malveillance fait trembler les femmes, quelque
+ distinguées qu'elles soient. Courageuses dans le malheur, elles
+ sont timides contre l'inimitié; la pensée les exalte, mais leur
+ caractère reste faible et sensible. La plupart des femmes
+ auxquelles des facultés supérieures ont inspiré le désir de la
+ renommée, ressemblent à Herminie revêtue des armes du combat: les
+ guerriers voient le casque, la lance, le panache étincelant; ils
+ croient rencontrer la force, ils attaquent avec violence, et dès
+ les premiers coups, ils atteignent au cœur.
+
+ Non seulement les injustices peuvent altérer entièrement le bonheur
+ et le repos d'une femme; mais elles peuvent détacher d'elle
+ jusqu'aux premiers objets des affections de son cœur. Qui sait si
+ l'image offerte par la calomnie ne combat pas quelquefois contre la
+ vérité des souvenirs? Qui sait si les calomniateurs, après avoir
+ déchiré la vie, ne dépouilleront pas jusqu'à la mort des regrets
+ sensibles qui doivent accompagner la mémoire d'une femme aimée?
+
+ Dans ce tableau, je n'ai encore parlé que de l'injustice des hommes
+ envers les femmes distinguées: celle des femmes aussi n'est-elle
+ point à craindre? N'excitent-elles pas en secret la malveillance
+ des hommes? Font-elles jamais alliance avec une femme célèbre pour
+ la soutenir, pour la défendre, pour appuyer ses pas
+ chancelants[61]?»
+
+La popularité de son père aggrava le mal; Madame de Staël avait déjà
+bien assez de torts aux yeux de l'envie; on lui compta, par surcroît,
+ceux de son père; car l'esprit de parti, parodiant insolemment le Dieu
+jaloux, a coutume de punir les mérites des pères sur les enfants jusqu'à
+la troisième et quatrième génération.
+
+La Révolution éclata. Madame de Staël, qui en avait salué l'avènement
+avec transport, en avait peut-être aussi pressenti les excès.
+
+ «N'effacez point, écrivait-elle six mois avant la convocation des
+ États généraux, n'effacez point le sceau de raison et de paix que
+ le destin veut apposer sur votre constitution; et quand l'accord
+ unanime vous permet de compter sur le but que vous voulez
+ atteindre, _prétendez à la gloire de l'obtenir sans l'avoir
+ passé_[62].»
+
+L'un des premiers soins de cette révolution qu'elle avait aimée et dont
+elle continua d'aimer le principe, fut de détruire le ministre qu'avait
+installé la liberté, et ce ministre était le père de Madame de Staël.
+
+Elle courut des dangers personnels; elle usa d'un reste d'influence pour
+arracher à la proscription plusieurs de ses amis. Il fallut enfin céder
+à l'orage et chercher un asile en Angleterre. Deux ans qu'elle y passa
+l'attachèrent profondément à cette nation, à ses institutions, à sa
+littérature. Ses goûts et ses principes y trouvaient une égale
+satisfaction. Elle vit tout un peu en beau, et la trace de ses vives
+impressions se retrouve dans son dernier ouvrage, où sa confiance
+absolue dans la générosité britannique éveille quelquefois le sourire.
+
+La pure littérature n'avait point de droit sur Madame de Staël au milieu
+des souffrances de son pays. C'est donc moins comme écrivain que comme
+défenseur d'une royale infortune et des intérêts de l'humanité qu'elle
+nous apparaît dans ses touchantes _Réflexions sur le procès de la Reine_
+et dans des _Réflexions_ politiques dont la paix universelle était le
+but.
+
+De retour en France, en 1795, elle vit se presser autour d'elle tout ce
+qu'il y avait à Paris d'hommes éminents et d'amis de la vraie liberté.
+Objet de la défiance et des inquiétudes du Directoire, elle eut pourtant
+assez de crédit pour satisfaire plusieurs fois son ardent besoin
+d'obliger. Sa voix, comme sa fortune, appartenait aux proscrits. Ce fut
+elle, avec Chénier, qui rendit à la France M. de Talleyrand, qui
+attendait de l'autre côté de l'Atlantique le premier signal de la
+fortune. La France, je crois, lui en sut peu de gré, et M. de Talleyrand
+ne se piqua pas, dit-on, d'être plus reconnaissant que la France.
+
+À cette époque se rapportent les grands triomphes de Madame de Staël, je
+n'ose dire comme orateur, mais comme incomparable talent de
+conversation. Et ce même temps fut pour elle celui d'un découragement
+profond. Elle semblait désespérer de son pays et de l'avenir du monde,
+dans ces paroles écrites l'année même de son retour en France:
+
+ «On dit que le malheur hâte le développement de toutes les facultés
+ morales; quelquefois je crains qu'il ne produise un effet
+ contraire, qu'il ne jette dans un abattement qui détache et de
+ soi-même et des autres. La grandeur des événements qui nous
+ entourent fait si bien sentir le néant des pensées générales,
+ l'impuissance des sentiments individuels, que, perdu dans la vie,
+ on ne sait plus quelle route doit suivre l'espérance, quel mobile
+ doit exciter les efforts, quel principe guidera désormais l'opinion
+ publique à travers les erreurs de l'esprit de parti, et marquera de
+ nouveau, dans toutes les carrières, le but éclatant de la véritable
+ gloire[63].»
+
+Ne croyez-vous pas voir un navire désemparé, qui flotte misérablement à
+tous les vents? Chose curieuse! ces lignes si graves servent de préface
+à deux ou trois petits romans. C'est un contraste et non une
+contradiction. L'auteur semble s'excuser de ne pas traiter des sujets
+plus sérieux; et la frivolité même de ses productions est un symbole et
+non une preuve de son découragement.
+
+L'étoile de Bonaparte se levait alors. Il était déjà une puissance.
+Madame de Staël en était une aussi. Ces deux puissances se cherchèrent
+du regard, s'admirèrent mutuellement et se séparèrent presque aussitôt.
+Les opinions de Madame de Staël étaient libérales, et l'esprit, en tout
+cas, est une liberté. Bonaparte comprit qu'il n'y avait pas place en
+France, pour cette femme et pour lui. Un prétexte de la bannir fut
+aisément trouvé. En 1803 commencèrent les _Dix ans d'exil_ de cette
+femme célèbre. Bonaparte fut petit, Madame de Staël ne mit peut-être pas
+assez de dignité dans ses regrets[64]. On sourit, mais non pas de
+plaisir, quand on voit le grand empereur fixer à quarante lieues le
+rayon à l'extrémité duquel, se portant d'ailleurs d'un point à l'autre
+de la circonférence, cette femme pourra résider, et quand cette femme,
+trop éprise de Paris, essaie de raccourcir le rayon, de rompre la ligne
+et d'entamer, comme un prétendant, le territoire occupé par un
+usurpateur. Sans contredit, Madame de Staël eut quelques-uns des défauts
+de son sexe, comme elle en avait les plus précieuses qualités; elle fit
+faire trop de bruit à sa disgrâce, et donna peut-être trop de part à un
+ressentiment légitime dans ses jugements sur celui qu'elle ne craignit
+pas d'appeler _le moderne Attila_.
+
+Ses années d'exil, partagées entre le séjour de Coppet et des voyages en
+Allemagne, en Italie, en Russie, en Suède, en Angleterre, furent
+décisives pour la gloire de Madame de Staël. _Delphine_ avait jeté un
+grand éclat; _ Corinne_ et _l'Allemagne_ en jetèrent bien davantage et
+placèrent leur auteur à la tête de la littérature de son pays.
+
+Quand la Restauration la ramena en France, elle avait trouvé dans un
+second et tardif mariage le bonheur auquel avaient aspiré ses jeunes
+années. Bien des circonstances se réunissaient pour le combler, et pour
+la confirmer dans l'utile pensée que le bonheur n'est pas plus dans les
+passions ou dans la gloire que la voix de Dieu n'est dans la tempête;
+mais lorsque ce bonheur moral, que des convictions épurées
+ennoblissaient de jour en jour, se leva pour elle, le bonheur extérieur,
+la santé, la vie s'enfuyaient à grands pas. Une maladie douloureuse
+enleva Madame de Staël à sa famille, à son pays et à ses espérances
+terrestres, le 14 juillet 1817.
+
+Une âme ne se définit pas, quoiqu'on puisse la connaître et la juger;
+mais chacune se distingue par quelques traits saillants qui forment pour
+ainsi dire sa figure. Il n'est pas difficile de discerner ceux qui
+distinguent Madame de Staël. Benjamin Constant a bien caractérisé son
+illustre amie lorsqu'il a dit:
+
+ «Les deux qualités dominantes de Madame de Staël étaient
+ l'affection et la pitié. Elle avait, comme tous les génies
+ supérieurs, une grande passion pour la gloire; elle avait, comme
+ toutes les âmes élevées, un grand amour pour la liberté: mais ces
+ deux sentiments impérieux et irrésistibles, quand ils n'étaient
+ combattus par aucun autre, cédaient à l'instant, lorsque la moindre
+ circonstance les mettait en opposition avec le bonheur de ceux
+ qu'elle aimait, ou lorsque la vue d'un être souffrant lui rappelait
+ qu'il y avait dans le monde quelque chose de bien plus sacré pour
+ elle que le succès d'une cause ou le triomphe d'une opinion[65].»
+
+À ces deux traits je voudrais en ajouter un troisième: la foi à la
+vérité, je veux dire à la valeur intrinsèque, à la force de la vérité.
+Vertu rare, vertu religieuse, car elle suppose la religion, et la
+religion la suppose. C'est déjà presque une religion, puisque celui qui
+croit à la vérité, croit à quelque chose de plus haut que l'espace, que
+le temps et que les forces de l'univers. La vérité, c'est la pensée de
+Dieu, c'est Dieu dans les choses; or Madame de Staël est une de ces âmes
+qui ont le plus honoré la vérité comme vérité, et qui l'ont crue plus
+forte que tout ce qui est fort, qui ont senti qu'il est juste de se
+dévouer à elle. La conviction, lorsqu'elle se croyait dans le vrai,
+l'amour du vrai, quel qu'il fût, alors qu'elle doutait encore, l'effort
+constant vers la lumière, voilà ce que l'on retrouve à toutes les pages
+de ses écrits; voilà ce qui les rend tous sérieux; voilà ce qui la met
+au-dessus, au moins sous ce rapport important, de la plupart de ceux ou
+de celles qu'on aurait l'idée de lui comparer.
+
+
+
+
+CHAPITRE DEUXIÈME
+
+Premiers ouvrages de Madame de Staël.
+
+
+Passons de la vie aux écrits de Madame de Staël; ce sera raconter sa vie
+une seconde fois.
+
+Elle débuta, en 1788, par des _Lettres sur les écrits et le caractère de
+J.-J. Rousseau_. L'admiration enthousiaste est certainement le ton
+dominant de cet ouvrage, dont l'auteur avait à peine vingt-deux ans
+lorsqu'il parut. Bien des choses dans les opinions et dans la conduite
+de Rousseau devaient être plus sérieusement appréciées. On n'aime pas
+que l'auteur, en avouant que Rousseau fut ingrat, s'efforce de rendre
+son ingratitude intéressante; on approuve moins encore le jugement
+qu'elle porte sur la dernière action de Rousseau, je veux dire sur sa
+mort, qu'elle suppose avoir été volontaire. Les années et l'observation
+durent aussi modifier ses idées sur l'_Émile_; mais après tout, il y a
+lieu d'admirer, en plusieurs endroits, l'indépendance et la sûreté de
+son jugement. N'y a-t-il pas, dans cette observation sur les deux
+premiers ouvrages de Rousseau (_Discours sur l'influence des Sciences et
+des Arts_, et _sur l'Inégalité_), autant de bon sens que d'esprit?
+
+ «Peut-être aurait-il dû avouer, dit-elle, que cette ardeur de
+ connaître et de savoir était aussi un sentiment naturel, don du
+ ciel, comme toutes les autres facultés des hommes; moyens de
+ bonheur, lorsqu'elles sont exercées; tourment, quand elles sont
+ condamnées au repos. C'est en vain qu'après avoir tout connu, tout
+ senti, tout éprouvé, il s'écrie: _N'allez pas plus avant; je
+ reviens, et je n'ai rien va qui valût la peine du voyage_. Chaque
+ homme veut être à son tour détrompé, et jamais les désirs ne furent
+ calmés par l'expérience des autres[66].»
+
+_L'Héloïse_, qu'elle admire avec transport, essuie pourtant de graves
+censures. On a dit souvent, après et sans doute avant La Rochefoucauld,
+que l'esprit est dupe du cœur, ce qui n'empêche pas que le cœur ne soit
+une lumière. C'est par le cœur que Madame de Staël a si bien déjoué les
+sophismes en actions, les pièges dont ce roman est semé. Une parole
+incisive relève, en ces parties du travail de Madame de Staël, la
+justesse et la noble fermeté de ses critiques.
+
+On croira sans peine qu'elle applaudit aux vues politiques de Rousseau.
+Peu nous imposte; si elle avait tort, c'est à peu près avec tout le
+monde, et si elle avait raison, tant d'autres avant elle avaient vu
+comme elle! Ce dont il faut lui savoir gré, c'est d'avoir réservé une
+partie de son admiration aux esprits qui, marchant, pour ainsi dire, du
+même pas que le temps, excellent dans l'accommodement et la transaction;
+mais après cela, nous ne la blâmerons pas d'avoir senti le mérite et
+l'utilité de ces talents plus hardis, de ces génies plus abstraits, qui,
+prenant leur point de départ, non dans les faits actuels et contingents,
+mais dans les principes, qui sont les faits éternels, dirigent les
+esprits vers l'idéal en toutes choses, et en le leur faisant connaître,
+le leur font souhaiter. Le bien absolu, le vrai absolu doivent être
+offerts aux regards de l'humanité; on ne s'en rapproche qu'à mesure
+qu'on y croit et qu'on les contemple, et la foi à la perfection est une
+même chose que la foi à la vérité.
+
+Madame de Staël, dans ce premier écrit, comme dans tous les autres,
+procède peu par voie de déduction, et n'affecte pas la marche
+dialectique. Elle affirme, mais avec puissance; elle démontre moins
+qu'elle ne fait voir; sa pensée est remarquable par l'intuition et la
+spontanéité, aussi bien que par la richesse. Elle atteint beaucoup de
+vérités par le sentiment, elle a plus qu'un autre ce qu'on peut appeler
+des traits de lumière. Je mets dans ce nombre les pensées suivantes:
+
+ «Il est des bienfaits si grands qu'ils donnent le besoin de la
+ reconnaissance[67].»
+
+ «On est vertueux quand on aime ce qu'on doit aimer:
+ involontairement on fait ce que le devoir ordonne[67].»
+
+ «Peut-être la morale perfectionne-t-elle plutôt qu'elle ne change,
+ guide-t-elle plutôt qu'elle ne ramène[67].»
+
+Et qui est-ce donc qui ramène, puisque ce n'est pas la morale? Les faits
+sans doute; aussi la religion n'est-elle qu'un fait.
+
+Toutes ces idées, chrétiennes à leur insu, font un pas vers la grande
+vérité. Tout ce qui est vrai est chrétien. Toutes les vérités sont dans
+le monde, et la grande vérité chrétienne est un centre qui leur est
+montré, un confluent où toutes ces vérités, séparées les unes des autres
+et impuissantes dans leur isolement, se dirigent comme autant de
+rivières pour se réunir et faire un tout. Lorsque cet ouvrage parut, on
+reprocha l'affectation au style de Madame de Staël. Qu'on l'eût accusée
+de témérité, à la bonne heure, quoique aujourd'hui nous n'en puissions
+guère juger; écrire de nos jours ainsi, ce serait presque écrire
+timidement. Mais le reproche d'affectation était souverainement injuste;
+personne n'est plus que Madame de Staël au-dessus de cette faiblesse;
+les imprudences de sa diction sont d'entraînement et non de calcul, et
+peut-être n'a-t-elle que trop écrit avec toute son âme et mis toute sa
+vie dans ses ouvrages. Non seulement elle n'a pas composé un livre, mais
+peut-être n'a-t-elle pas écrit une phrase qui n'ait été essentiellement
+une action.
+
+Les _Réflexions sur le procès de la Reine_, écrites à Londres en 1793,
+sont pleines d'effusion, d'attendrissement et de simplicité. C'est un
+appel à la conscience et à la sensibilité. Mais ceux qui s'étaient
+attribué le droit de juger la reine avaient par là même résolu de la
+condamner, et la nation, spectatrice étonnée, n'avait plus ni voix ni
+mains, mais seulement des yeux. Le style de cette production est peu
+châtié. On y trouve des passages comme ceux-ci:
+
+ «Quoi! la mort terminerait une si longue agonie! quoi! le sort
+ d'une créature humaine pourrait _aller si loin en infortune_! Ah!
+ repoussons tous le don de la vie, n'existons plus dans un monde où
+ _de telles chances errent sur la destinée!.._ Et depuis ce temps
+ _qu'est-il arrivé? Son courage et son malheur_.»
+
+Mais ces incorrections, où je reconnais l'empressement de la pitié et la
+précipitation du zèle, me plaisent comme la trace d'une larme généreuse,
+qui, en tombant sur un mot, l'aurait rendu illisible.
+
+En 1794 parurent les _Réflexions sur la paix, adressées à M. Pitt et aux
+Français_. Cet écrit inspiré par la pitié n'est pas une complainte sur
+les maux de la guerre, mais une suite de considérations très positives
+et très solides sur l'intérêt commun qu'avaient à une prompte conclusion
+de la paix toutes les parties belligérantes. La finesse toute féminine
+des aperçus et des impressions se trouve mise au service d'une politique
+saine et parfaitement informée. M. Necker sans doute ne fut pas étranger
+à cet écrit, non plus qu'au suivant. Le sens exquis de Madame de Staël
+s'est pourtant une fois trouvé en défaut dans cet ouvrage: c'est
+lorsque, de la vanité naturelle aux Français, elle conclut
+l'impossibilité du rétablissement de la monarchie.
+
+ «Les Français, dit-elle, ont trop de vanité pour se soumettre à un
+ chef; le roi se confondait avec la royauté: c'était le rang et non
+ le talent qui le plaçait au-dessus de tous; mais celui qu'on
+ choisirait, qu'on suivrait, qu'on croirait volontairement, serait
+ par là même reconnu comme devant à ses talents sa supériorité sur
+ les autres; et cet aveu n'est pas français[68].»
+
+Il y a sans doute une vanité qui peut raisonner ainsi; il y en a une
+autre qui n'y regarde pas de si près! et d'ailleurs la _vanité qui
+raisonne_ peut tout aussi bien conclure en faveur d'un chef honoré par
+ses talents qu'en faveur d'un roi qui n'a pour lui que sa naissance. Je
+conçois très bien un homme qui dit: Je repousse une supériorité de
+convention, mais je me soumettrai volontiers à une supériorité réelle,
+intrinsèque. Je conçois même qu'un troisième vienne et dise: «Je me
+soumettrai à tout ordre humain pour l'amour de Dieu.» (1 Pierre II, 13.)
+
+L'année suivante, Madame de Staël écrivit des _Réflexions sur la paix
+intérieure_. Il ne s'agit plus ici que de la France et de la
+conciliation des partis dans cette grande république. L'auteur cherche
+des yeux et croit avoir trouvé des hommes qui sont _d'un parti_, sans
+être _des hommes de parti_. Elle s'adresse successivement «aux
+royalistes amis de la liberté et aux républicains amis de l'ordre,»
+c'est-à-dire, probablement, à des républicains qui sont fort peu
+républicains et à des royalistes qui ne sont guère royalistes. À une
+époque encore si ardente et si ébranlée, l'indifférence était possible
+plutôt que l'impartialité, et que peut-on obtenir de l'indifférence? Les
+hommes auxquels Madame de Staël faisait appel, où étaient-ils? Tous les
+partis ont leur populace: tous les partis auraient-ils leurs saints? Si
+jamais on écrit la vie de ces saints-là, elle ne remplira pas
+cinquante-trois volumes in-folio, comme le recueil des Bollandistes. Ils
+n'étaient pas assez nombreux en France pour réaliser les espérances de
+Madame de Staël; l'événement le prouva bien. Bonaparte, au 18 brumaire,
+fut le vrai médiateur entre les partis.
+
+La lettre, hélas! était donc sans adresse, ou ne s'adressait à personne;
+mais elle n'en était pas moins excellente: d'aussi nobles, d'aussi
+justes idées, ne pouvaient pas être à jamais perdues; il se trouve
+toujours quelqu'un, tôt ou tard, pour ramasser la vérité. Entre les
+réflexions dont cet écrit se compose, l'événement a fait remarquer
+celle-ci:
+
+ «Les révolutions ont, comme les maladies dévorantes, des périodes
+ inévitables. La France peut _s'arrêter_ dans la république; mais
+ pour arriver à la monarchie mixte, il faut passer par le
+ gouvernement militaire.[69]»
+
+Ceux qui pensent, comme moi, que l'auteur ne croyait pas bien fermement
+que la France pût s'arrêter dans la république, jugeront que, dans cet
+endroit, toute la vérité sur la destinée de la France était apparue à
+Madame de Staël.
+
+Sa belle âme, qui se montre partout dans cet écrit, se déploie surtout
+dans ces lignes du dernier chapitre:
+
+ «Qu'on est las d'entendre parler de justice modifiée par les
+ circonstances, de déprédations iniques qu'il n'est pas encore temps
+ de réparer! Ah! le malheur est-il relatif, et peut-on suspendre
+ aussi les irréparables effets de la douleur? Il est si peu de
+ souffrances particulières utiles au bonheur public, que les
+ ressources du génie suppléeraient heureusement à tous les moyens
+ tirés du mal; et l'on se plaît à penser que les grandes facultés de
+ l'esprit pourraient accomplir tous les vœux du cœur.
+
+ »Découvrez, rendez-nous le plaisir de l'admiration! Il y a trop
+ longtemps que, dans la carrière du beau, l'homme n'a étonné
+ l'homme; il y a trop longtemps que l'âme froissée n'éprouve plus la
+ seule jouissance céleste restée sur cette triste terre, cet abandon
+ complet d'enthousiasme, cette émotion intellectuelle qui vous fait
+ connaître, par la gloire d'un autre, tout ce que vous avez
+ vous-même de facultés pour juger et pour sentir[70].»
+
+Nous avons déjà dit un mot d'un recueil de nouvelles ou de petits romans
+que Madame de Staël publia la même année. Ce que ce recueil offre de
+plus remarquable, c'est un _Essai sur les fictions_ qui lui sert
+d'introduction. L'auteur repousse absolument les fictions merveilleuses
+et les allégories; elle admet les fictions qui se rattachent à
+l'histoire, lorsqu'elles ne font que la développer; mais elle condamne
+les romans historiques; aucun de ceux de Madame de Genlis n'existait
+encore, ce qui n'empêcha pas Madame de Genlis d'en vouloir à l'auteur
+qui, d'avance et sans le savoir, avait fait le procès à son système;
+enfin elle traite des fictions naturelles qui n'ont d'autre base que la
+vie humaine et d'autre vérité que la vraisemblance. Elle ne veut pas de
+romans spécialement philosophiques, parce que, dit-elle, tous les romans
+doivent l'être, et elle professe à cette occasion d'excellentes
+doctrines littéraires:
+
+ «On a fait, dit-elle, une classe à part de ce qu'on appelle les
+ romans philosophiques; tous doivent l'être, car tous doivent avoir
+ un but moral: mais peut-être y amène-t-on moins sûrement, lorsque
+ dirigeant tous les récits vers une idée principale, l'on se
+ dispense même de la vraisemblance dans l'enchaînement des
+ situations; chaque chapitre alors est une sorte d'allégorie, dont
+ les événements ne sont jamais que l'image de la maxime qui va
+ suivre. Les romans de _Candide_, de _Zadig_, de _Memnon_, si
+ charmants à d'autres titres, seraient d'une utilité plus générale,
+ si d'abord ils n'étaient point merveilleux, s'ils offraient un
+ exemple plutôt qu'un emblème, et si, comme je l'ai déjà dit, toute
+ l'histoire ne se rapportait pas forcément au même but. Ces romans
+ ont alors un peu l'inconvénient des instituteurs que les enfants ne
+ croient point, parce qu'ils ramènent tout ce qui arrive à la leçon
+ qu'ils veulent donner; et que les enfants, sans pouvoir s'en rendre
+ compte, savent déjà qu'il y a moins de régularité dans la véritable
+ marche des événements. Mais dans les romans tels que ceux de
+ Richardson et de Fielding, où l'on s'est proposé de côtoyer la vie
+ en suivant exactement les gradations, les développements, les
+ inconséquences de l'histoire des hommes, et le retour constant
+ néanmoins du résultat de l'expérience à la moralité des actions et
+ aux avantages de la vertu, les événements sont inventés: mais les
+ sentiments sont tellement dans la nature, que le lecteur croit
+ souvent qu'on s'adresse à lui avec le simple égard de changer les
+ noms propres.»
+
+On ne lira point sans intérêt, à la suite de ce morceau, quelques
+réflexions sur les romans en général, et le parallèle de ce moyen
+d'instruction morale avec celui que présente l'histoire. Tout ce que dit
+Madame de Staël nous paraît d'une justesse parfaite aussi longtemps
+qu'il n'est question que des romans qui ne sont point romanesques. Il en
+est de pareils sans doute; il faudrait seulement savoir s'ils ne font
+pas exception, et si notre restriction n'atteint pas le genre à peu près
+tout entier. Vous comprenez bien, Messieurs, que _romanesque_, dans ma
+pensée, n'est pas synonyme d'intéressant, et que je veux bien qu'un
+roman, en m'instruisant, m'intéresse: j'y consens d'autant plus
+volontiers que je comprends qu'il serait moins instructif s'il était
+moins intéressant. C'est faire, à ce qu'il semble, une assez belle passe
+aux romanciers, et ils ne peuvent raisonnablement se plaindre de nous.
+Malheureusement, _mundus cult decipi_ (le monde veut être trompé); ce
+que la plupart des lecteurs demandent à un romancier, c'est précisément
+ce que nous ne voulons pas qu'on leur donne; ils veulent qu'on les berce
+dans l'oubli de la vie, et ils préfèrent follement à l'écrivain qui la
+leur ferait aimer, celui qui la leur fait haïr, à celui qui met la
+poésie dans la réalité, celui qui la met ou plutôt qui la cherche
+ailleurs: je dis celui qui la cherche, puisque une poésie qui ne peut
+pas se rattacher à la réalité n'est pas une poésie véritable. Le goût du
+romanesque n'a peut-être pas créé le roman; mais sûrement il lui a fait
+la loi: c'est le romanesque que presque tout le monde cherche dans le
+roman, je dis même ceux qui se piquent le plus d'y chercher autre chose.
+Que conclure de tout ceci? Faut-il ne plus lire de romans? N'en faut-il
+plus faire? Permettez qu'en remplacement d'une réponse difficile, que je
+n'ai pas eu le temps de préparer, je vous lise quelques lignes... de
+quoi? d'un roman. S'il n'en existait que de pareils à ceux de l'auteur
+que je vais citer, peut-être la question tomberait-elle d'elle-même, ou
+n'aurait-elle jamais été soulevée. C'est de fort loin, c'est de
+Stockholm que nous viennent ces bons avis. Mlle Frédérique Bremer peut
+être comptée parmi les écrivains les plus ingénieux que la Suède possède
+aujourd'hui.
+
+ «Le roman distille la vie. De dix ans il fait un jour, et il
+ concentre cent grains de blé dans une goutte d'alcool. C'est là son
+ métier. La réalité procède autrement. Les grands événements, les
+ tragédies de l'amour, y sont rares. Ils ne sont pas dans les règles
+ de la vie ordinaire, mais dans l'exception. C'est pourquoi, ma
+ chère enfant, ne restez pas là à les attendre: vous y perdriez
+ votre temps et l'ennui vous prendrait. Ne cherchez pas au-dehors
+ les richesses de la vie, créez-les dans votre propre sein. Aimez,
+ aimez le ciel, la nature, la sagesse, aimez les bonnes gens qui
+ vous entourent, et votre vie sera assez riche. Votre navire aérien
+ s'emplira d'un air pur et vif, et vous portera peu à peu dans la
+ patrie de la lumière et de l'amour.»
+
+
+
+
+CHAPITRE TROISIÈME
+
+De l'Influence des passions sur le bonheur des individus et des nations.
+Réflexions sur le suicide.
+
+
+J'arrive au premier des ouvrages considérables par l'étendue, au premier
+livre qu'ait écrit Madame de Staël. Il parut à Lausanne, en 1796, sous
+ce titre: _De l'Influence des passions sur le bonheur des individus et
+des nations_, et porte pour épigraphe ce vers de Virgile: _Quæsivit cœlo
+lucem, ingemuitque reperta_, (Il chercha dans le ciel la lumière et
+gémit de l'avoir trouvée.) Il n'est pas certain que l'auteur ait cherché
+la lumière dans le ciel; il ne fallait peut-être pas, pour trouver cette
+lumière-là, s'élever si haut; mais le reste de l'épigraphe est juste: ce
+livre est une plainte douloureuse, ou du moins la plainte y est l'accent
+de toutes les paroles de l'auteur, et même des paroles de consolation.
+Mais Madame de Staël n'a jamais écrit dans le seul but d'épancher son
+âme; cette personnalité, qui est peut-être la condition et l'inspiration
+de plus d'un genre de littérature, n'était pas dans la nature de Madame
+de Staël. La Bruyère avait dit: «Corriger les hommes est l'unique fin
+que l'on doit se proposer en écrivant;» Madame de Staël dit à son tour:
+«C'est pour les malheureux qu'il faut écrire,» et cette proposition si
+absolue peut servir de devise à plusieurs de ses écrits, si ce n'est à
+tous. Aux bornes d'une jeunesse qu'elle avait peut-être laissé dévorer
+par des sentiments trop impétueux, et à l'issue d'une révolution où elle
+avait vu toutes les passions se déchaîner contre le bonheur des
+particuliers et de la nation, elle sentit pour l'individu le besoin de
+maîtriser les passions, et pour le gouvernement le devoir de les
+diriger. C'est tout le plan de son livre, dont elle n'a écrit que la
+première moitié. Ainsi elle donnait à chaque partie son rôle, raisonnant
+avec l'individu comme si les passions pouvaient être domptées, avec les
+gouvernements comme si elles ne pouvaient pas l'être; marche tout à fait
+rationnelle, car la sagesse consistera toujours à demander à l'individu
+le vrai absolu et à la société le vrai relatif, quoique la société, à
+certains égards soit plus capable que l'individu de réaliser le vrai
+absolu. La sagesse de l'individu est de vouloir être parfait; la sagesse
+des gouvernements est de ne jamais oublier que les hommes sont
+imparfaits. Ainsi, selon le vœu de Madame de Staël, le gouvernement doit
+compter avec les passions de l'individu, et l'individu n'en doit point
+avoir. Elle n'a développé que la dernière de ces deux propositions.
+
+Le livre de Madame de Staël en rappelle deux autres dont la doctrine
+diffère ou paraît différer de la sienne. Le P. Senault, de l'Oratoire,
+le précurseur de Bourdaloue, a écrit un traité, _De l'usage des
+passions_, où l'on apprend, entre autres choses, «qu'il n'y a point de
+passions qui ne puissent devenir vertus, et qu'il ne faut qu'un peu de
+conduite pour leur faire changer de condition;» mais Senault n'a en vue
+que les passions élémentaires ou abstraites, telles que l'amour et la
+haine, le désir et l'aversion (qu'il appelle la fuite), la hardiesse et
+la crainte, etc. Madame de Staël en veut aux passions concrètes ou
+complexes, qui impliquent un objet déterminé et ne sont, en définitive,
+qu'un sentiment d'amour ou de haine porté sur un objet particulier: son
+livre n'est donc, en aucun sens, une réfutation du livre de Senault. Il
+ne l'est pas davantage de celui d'Helvétius, qui, prenant comme elle les
+passions de l'homme au sens concret, conseille de les appliquer, autant
+qu'elles s'y peuvent appliquer, au bonheur de l'homme, à son bonheur
+matériel; car, en théorie, Helvétius n'en connaît point d'autre. Madame
+de Staël dédaignait trop une pareille doctrine pour songer à la réfuter.
+Au nom du bonheur, mais du bonheur moral, elle fait le procès à tout ce
+qu'on appelle communément _passions_; elle n'en excepte aucune; elle
+frappe à coups redoublés sur celles dont l'attrait est le plus touchant;
+[l'on serait tenté de croire,] à la voir si impitoyable [, qu'elle a ses
+propres injures à venger; en même temps[71]] on se rappelle
+involontairement ce mot d'une comédie: «N'en parlez donc pas tant, si
+vous ne l'aimez plus.» Il y a des colères pleines de tendresse, des
+haines pleines de regrets, et je doute que le chapitre sur l'amour
+convertisse personne, si ce n'est peut-être à l'amour. Ne croyez
+pourtant pas qu'il recèle la moindre arrière-pensée: il est écrit avec
+une bonne foi parfaite, et avec une verve de douleur inimitable. Toutes
+les passions ensemble, «cette force impulsive, dit-elle, qui entraîne
+l'homme indépendamment de sa volonté, voilà le véritable obstacle au
+bonheur individuel et politique[72].» Les passions sont notre unique
+mal, notre seul danger: car si l'on n'était pas né passionné,
+qu'aurait-on à craindre? Il n'en faut pas croire les déclamations et les
+lieux communs, répandus par des écrivains qui n'avaient pas, pour en
+parler, l'autorité de l'expérience.
+
+ «Des hommes froids, qui veulent se donner l'apparence de la
+ passion, parlent du charme de la douleur, des plaisirs qu'on peut
+ trouver dans la peine; et le seul joli mot de cette langue, aussi
+ fausse que recherchée, c'est celui de cette femme, qui, regrettant
+ sa jeunesse, disait: _C'était le bon temps, j'étais bien
+ malheureuse_[73].»
+
+C'est en vain qu'on les a crues nécessaires au mouvement de la vie; tout
+ce qu'il faut de mouvement à la vie sociale, tout l'élan nécessaire à la
+vertu existerait sans ce mobile destructeur. C'est en vain qu'on prétend
+qu'il faut consacrer nos efforts à diriger nos passions, non à les
+vaincre:
+
+ «Je n'entends pas, dit l'auteur, comment on dirige ce qui n'existe
+ qu'en dominant; il n'y a que deux états pour l'homme: ou il est
+ certain d'être le maître au dedans de lui, et alors il n'a point de
+ passions; ou il sent qu'il règne en lui-même une puissance plus
+ forte que lui, et alors il dépend entièrement d'elle. Tous ces
+ traités avec la passion sont purement imaginaires; elle est, comme
+ les vrais tyrans, sur le trône ou dans les fers[74].»
+
+Puisque c'est le bonheur moral, le bonheur de l'âme, que l'auteur veut
+défendre contre les passions, et que ce bonheur, qui ne saurait être
+négatif, a pour condition essentielle le libre déploiement des forces
+bienfaisantes, on comprend ce dont l'auteur accuse avant tout les
+passions; c'est d'étouffer, d'opprimer ces éléments salutaires, qui sont
+la semence de nos vertus. Ce qui la frappe surtout, c'est le peu
+d'espace qui reste à la bonté dans un cœur que les passions ont abordé,
+et par là même envahi.
+
+ «Toutes les passions, certainement, n'éloignent pas de la bonté; il
+ en est une surtout qui dispose le cœur à la pitié pour l'infortune;
+ mais ce n'est pas au milieu des orages qu'elle excite que l'âme
+ peut développer et sentir l'influence des vertus bienfaisantes. Le
+ bonheur qui naît des passions est une distraction trop forte, le
+ malheur qu'elles produisent cause un désespoir trop sombre pour
+ qu'il reste à l'homme qu'elles agitent aucune faculté libre; les
+ peines des autres peuvent aisément émouvoir un cœur déjà ébranlé
+ par sa situation personnelle, mais la passion n'a de suite que dans
+ son idée; les jouissances, que quelques actes de bienfaisance
+ pourraient procurer, sont à peine senties par le cœur passionné qui
+ les accomplit[75].»
+
+L'auteur prend à partie chaque passion: l'amour de la gloire,
+l'ambition, la vanité, l'amour, le jeu, l'avarice, l'envie, la
+vengeance, l'esprit de parti; et sur chacun de ces sujets elle répand en
+abondance les observations justes, les pensées vives, les éclairs de
+philosophie et de sentiment. La Révolution française, dont les scènes
+les plus passionnées ont peut-être suggéré la pensée de ce livre, jette
+son reflet ardent sur un grand nombre des pages dont il est composé, et
+en font presque un ouvrage de circonstance. On peut citer le tableau de
+l'influence de la vanité dans les événements de la Révolution
+française[76]; le chapitre tout entier sur l'esprit de parti[77], étude
+admirable et qui, si elle n'épuise pas le sujet, en indique tous les
+points de vue les plus importants; enfin, la plus grande partie du
+chapitre où l'auteur, avec beaucoup de raison, range le crime au nombre
+des passions[78]; car le crime, à son tour, engendre le crime; né des
+passions, il devient lui-même l'objet d'une effroyable passion; il se
+complaît en lui-même, il se suffit, il s'enivre de sa propre sève et
+s'empoisonne avec son propre venin.
+
+Le bonheur n'est pas dans les passions; mais où donc est-il? Nulle part,
+selon notre auteur.
+
+ «Les alchimistes seuls, s'ils s'occupaient de la morale, pourraient
+ en conserver l'espoir; j'ai voulu m'occuper des moyens d'éviter les
+ grandes douleurs[79].»
+
+Ailleurs elle appelle la science du bonheur moral, «la science d'un
+malheur moindre[80].» Où sont-ils donc, les palliatifs de notre
+incurable infortune? Où trouverons-nous les ressources que nos passions,
+qui ne sont que notre _moi_ indéfinitivement exagéré, n'ont pu nous
+offrir? L'amitié, les affections de famille, la religion,
+renferment-elles plus d'éléments de bonheur? Oui, il y a des gages de
+bonheur dans toutes les affections, pourvu que d'avance on renonce à
+toute sorte de réciprocité.
+
+ «Contentez-vous d'aimer, nous dit l'auteur; c'est là l'espoir qui
+ ne trompe jamais[81].»
+
+Quant à la religion positive, ou à la dévotion, comme elle l'appelle,
+elle n'en attend rien. Il est vrai qu'elle n'en connaissait que le
+fantôme. Nous reconnaîtrons tous le formalisme, mais nullement le
+christianisme, dans le passage suivant:
+
+ «Elle (la dévotion) est presque toujours destructive des qualités
+ naturelles; ce qu'elles ont de spontané, d'involontaire, est
+ incompatible avec des règles fixes sur tous les objets. Dans la
+ dévotion, l'on peut être vertueux sans le secours de l'inspiration
+ de la bonté, et même, il est plusieurs circonstances où la sévérité
+ de certains principes vous défend de vous y livrer. Des caractères
+ privés de qualités naturelles, à l'abri de ce qu'on appelle la
+ dévotion, se sentent plus à l'aise pour exercer des défauts qui ne
+ blessent aucune des lois dont ils ont adopté le code. Par delà ce
+ qui est commandé, tout ce qu'on refuse est légitime; la justice
+ dégage de la bienfaisance, la bienfaisance de la générosité, et
+ contents de solder ce qu'ils croient leurs devoirs, s'il arrive une
+ fois dans la vie où telle vertu clairement ordonnée exige un
+ véritable sacrifice, il est des biens, des services, des
+ condescendances de tous les instants, qu'on n'obtient jamais de
+ ceux qui, ayant tout réduit en devoir, n'ont pu dessiner que les
+ masses, ne savent obéir qu'à ce qui s'exprime[82].»
+
+Ceci n'est pas une figure de fantaisie, c'est bien un portrait: nous
+connaissons l'original; mais il fallait à cette contrefaçon du
+christianisme opposer le christianisme lui-même, qui, en dernier
+résultat, est un amour, une passion, si j'ose m'exprimer ainsi, et qui,
+par là même, a le caractère d'infini qui manque à une dévotion
+calculatrice et méticuleuse. Au lieu de cela, l'auteur met en regard de
+ce fantôme une chimère, celle de la religion naturelle, exempte, à son
+avis, des défauts de la religion positive, mais que pourtant elle ne
+juge pas à propos de compter au nombre des ressources de l'humanité.
+
+Nos ressources les plus assurées, suivant Madame de Staël, sont en nous,
+et dépendent tout entières de notre volonté. C'est la philosophie,
+l'étude et la bienfaisance. Il est bon de savoir ce que c'est que cette
+philosophie, et ce qu'elle promet. Lisons:
+
+ «La philosophie, dont je crois utile et possible aux âmes
+ passionnées d'adopter les secours, est de la nature la plus
+ relevée. Il faut se placer au-dessus de soi pour se dominer,
+ au-dessus des autres pour n'en rien attendre. Il faut que, lassé de
+ vains efforts pour obtenir le bonheur, on se résolve à l'abandon de
+ cette dernière illusion, qui, en s'évanouissant, entraîne toutes
+ les autres après elle. Le philosophe, par un grand acte de courage,
+ ayant délivré ses pensées du joug de la passion, ne les dirige plus
+ toutes vers un objet unique, et jouit des douces impressions que
+ chacune de ses idées peut lui valoir tour à tour et
+ séparément[83].»
+
+On a beau se contenter d'un malheur moindre en guise de bonheur, la
+consolation qui nous est offerte sous le nom de philosophie est si
+triste qu'elle ne fait guère moins de peur que le malheur même. Et
+remarquez qu'il ne s'agit point ici de philosophie spéculative; on
+pourrait comprendre que la puissance de l'abstraction enlevât l'âme au
+sentiment d'une réalité douloureuse, et quelque passagère que fût cette
+diversion, elle serait quelque chose pour quelques hommes au moins; mais
+la philosophie dont on nous parle, qu'est-elle autre chose qu'un froid
+calcul et qu'une résignation sans amour? Ah! que Madame de Staël, si
+aimante et si peu philosophe dans le sens qu'elle donne à ce mot, aurait
+bien pu ajouter à ses tristes prescriptions les mots du poète:
+
+ Je vous donne un conseil qu'à peine je reçois.
+
+Je l'aime bien mieux lorsqu'elle indique aux affligés, c'est-à-dire à
+tous les hommes, les consolations qui naissent de la bienfaisance;
+lorsque, à défaut de la religion, qu'elle ne connaît pas encore, elle
+inaugure, à la fin de son ouvrage, la religion de la pitié! Je parle de
+la pitié de l'homme pour l'homme: l'auteur ne devait connaître que plus
+tard l'adorable secret de la pitié d'un Dieu. Cette invocation à la
+pitié est touchante; elle dut l'être surtout alors; elle répondait au
+secret besoin des cœurs, fatigués de haïr. Elle était la seule
+conciliation possible entre les opinions encore intraitables, entre les
+partis encore armés jusqu'aux dents, entre des adversaires presque
+également coupables, presque également malheureux, qui tous, sans en
+excepter les plus criminels, avaient quelque chose à pardonner. Que
+Madame de Staël ait renfermé toute la morale dans la pitié, qu'elle ait
+cru à tort qu'un sentiment pouvait se commander, et qu'une plante
+pouvait croître sans racines, tout cela ne nous empêchera pas de bénir
+cet appel à la pitié qu'un cœur plein de pitié fait retentir au milieu
+de l'universelle douleur. Pourquoi vient-elle affaiblir une impression
+si douce en terminant son livre par cette observation:
+
+ «J'aurais pu traiter la générosité, la pitié, la plupart des
+ questions agitées dans cet ouvrage, sous le simple rapport de la
+ morale qui en fait une loi; mais je crois la vraie morale tellement
+ d'accord avec l'intérêt général, qu'il me semble toujours que
+ l'idée du devoir a été trouvée pour abréger l'exposé des principes
+ de conduite qu'on aurait pu développer à l'homme d'après ses
+ avantages personnels[84].»
+
+Il n'y a ici que de l'imprudence dans l'expression; la pureté de
+l'intention, l'élévation du sentiment est irrécusable; mais on sent que
+la méthode philosophique manquait à ce noble esprit, et ce n'est pas là
+seulement qu'on le sent. Le livre, écrit d'inspiration, d'intuition pour
+ainsi dire, n'a pas été surveillé dans sa marche et dans son
+développement par l'esprit d'une analyse sévère. Il a une grande valeur
+littéraire, intellectuelle, sans avoir une grande valeur scientifique.
+On n'en tirera pas une doctrine, et l'intérêt qu'il excite sera peu
+différent de celui qui s'attache aux compositions lyriques, dont
+l'auteur est le véritable sujet.
+
+Le style de ce livre est brillant, mais négligé. Causer ainsi, ce serait
+causer admirablement, mais ce ne serait pas toujours bien écrire. Madame
+de Staël fut quelque temps encore avant de bien savoir ce que c'est que
+le style écrit. Elle ne se serait pas pardonné plus tard, en dehors de
+la conversation, des phrases comme celles-ci:
+
+ «Quand les parents aiment assez profondément leurs enfants pour
+ vivre en eux, pour faire de leur avenir leur unique espérance, pour
+ regarder leur propre vie comme finie, et prendre pour les intérêts
+ de leurs enfants des affections personnelles, ce que je vais dire
+ n'existe point; mais lorsque les parents restent dans eux-mêmes,
+ les enfants sont à leurs yeux des successeurs, presque des rivaux,
+ des sujets devenus indépendants, des amis dont on ne compte que ce
+ qu'ils ne font pas, des obligés à qui on néglige de plaire, en se
+ fiant sur leur reconnaissance, des associés d'eux à soi, plutôt que
+ de soi à eux; c'est une sorte d'union dans laquelle les parents,
+ donnant une latitude infinie à l'idée de leurs droits, veulent que
+ vous leur teniez compte de ce vague de puissance, dont ils n'usent
+ pas après se l'être supposé, etc.[85]»
+
+Mais j'avoue qu'en lisant ces pages entraînantes de verve, étincelantes
+d'esprit, on ne s'aperçoit guère de ces taches, à moins qu'on ait, comme
+moi, la désagréable mission de les signaler; il fallait presque, dans le
+temps, un peu de malveillance pour aider à les voir; l'éloquence
+couvrait tout, et l'on peut dire de l'auteur, comme de ce héros d'une
+tragédie moderne:
+
+ Ses fautes se cachaient dans l'éclat de sa gloire
+
+Je m'aperçois d'une omission que je dois réparer, mais que je ne répare
+pas sans répugnance. Le suicide est excusé, presque approuvé, dans le
+livre sur l'_Influence des Passions_, comme il l'est, à propos de la
+mort de Rousseau, dans les _Lettres_ de Madame de Staël sur ce grand
+écrivain. Je dois citer les passages:
+
+ «Il faut pour jamais renoncer à voir celui dont la présence
+ renouvellerait vos souvenirs, et dont les discours les rendraient
+ plus amers; il faut errer dans les lieux où il vous a aimée, dans
+ ces lieux dont l'immobilité est là pour attester le changement de
+ tout le reste; le désespoir est au fond du cœur, tandis que mille
+ devoirs, que la fierté même, commandent de le cacher;... seule en
+ secret, tout votre être a passé de la vie à la mort. Quelle
+ ressource dans le monde peut-il exister contre une telle douleur?
+ Le courage de se tuer[86]...
+
+ »On se demande pourquoi, dans un état si pénible (celui de l'homme
+ en qui le crime est devenu une passion), les suicides ne sont pas
+ plus fréquents, car la mort est le seul remède à l'irréparable?
+ Mais de ce que les criminels ne se tuent presque jamais, on ne doit
+ point en conclure qu'ils sont moins malheureux que les hommes qui
+ se résolvent au suicide. Sans parler même du vague effroi que doit
+ inspirer aux coupables ce qui peut suivre cette vie, il y a quelque
+ chose de _sensible_ ou de _philosophique_ dans l'action de se tuer,
+ qui est tout à fait étranger à l'être dépravé[87].»
+
+Hâtons-nous de dire que, plus tard, Madame de Staël a fait plus que de
+désavouer ces doctrines: elle en a fait pénitence, elle s'en est accusée
+comme d'un tort, elles les a combattues de toute la force de sa
+conviction et de son talent dans ses _Réflexions sur le suicide_,
+publiées en 1812 et dédiées au prince royal de Suède. Comme je ne
+reviendrai pas sur cet écrit, je dirai ici que l'excellente doctrine que
+l'auteur y développe est peut-être compromise par l'absolution très
+arbitraire, à notre avis, qu'elle prononce sur Caton d'Utique[88]. Ce
+suicide, aux yeux de Madame de Staël, n'a pas le caractère de suicide;
+il l'a tout à fait à nos yeux, et nous ne comprenons pas comment, en
+laissant cette brèche ouverte, on peut se flatter d'empêcher que toute
+l'armée ennemie ne pénètre dans la place.
+
+
+
+
+CHAPITRE QUATRIÈME
+
+De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions
+sociales.
+
+
+Quatre ans après, c'est-à-dire en 1800, l'auteur du volume sur
+l'_Influence des Passions_ en publia deux sous ce titre: _De la
+Littérature considérée dans ses rapports avec les Institutions
+sociales_. L'année suivante, M. de Chateaubriand publia le _Génie du
+Christianisme_. Ainsi donc, presque à la même époque, «apparaissent, à
+deux points opposés de l'horizon, deux symboles, deux drapeaux, plus
+apparentés qu'on ne le crut alors, et que ne l'étaient les hommes qui se
+rallièrent autour de chacun d'eux; car tous deux inauguraient le
+romantisme, et chacun plaçait la littérature à la lumière de l'une des
+deux constellations sous le regard desquelles l'esprit humain laboure
+son océan; la philosophie et la religion[89].» L'éclat que jeta dans le
+monde littéraire l'ouvrage de M. de Chateaubriand a un peu fait oublier
+la sensation produite dans le public par le livre de Madame de Staël:
+cette sensation pourtant fut vive et universelle. L'entreprise était
+hardie dans tous les sens; par la nouveauté des opinions, et par ce
+rapport avec les circonstances du temps, que nous appelons aujourd'hui
+actualité. Le nom et le talent de l'auteur lui répondaient de beaucoup
+de lecteurs et de beaucoup d'ennemis; mais il faut dire aussi que cet
+ouvrage, écrit dans un esprit de bienveillance, n'en était pas moins un
+manifeste. Il ferait sensation en paraissant aujourd'hui, mais comme
+œuvre littéraire, et par ses beautés seulement. Le lendemain du 18
+brumaire, c'était autre chose, et quiconque se représente un peu
+vivement cette époque, imaginera sans peine à quel tumulte passionné
+devait donner lieu un ouvrage de Madame de Staël consacré au
+développement des propositions suivantes: La littérature est dans le
+rapport le plus intime et le plus essentiel avec la vertu, la liberté,
+la gloire et la félicité publiques. Une force de progrès déposée dans le
+sein de l'humanité, une loi de perfectionnement imposée à la destinée de
+l'espèce humaine, a partout, d'époque en époque, élevé à la fois le
+niveau des mœurs et celui de la littérature; ce progrès est indéfini; il
+est irrésistible; il est assuré à l'avenir comme il a été accordé au
+passé; il doit marcher de concert avec le progrès des institutions,
+c'est-à-dire avec l'affermissement du gouvernement républicain et des
+mœurs républicaines, et il aura pour caractère distinctif le triomphe du
+sérieux sur la plaisanterie et de l'esprit du Nord sur l'esprit du Midi.
+L'analyse est fidèle; mais comme de belles idées tirent leur intérêt du
+talent qui les développe, et comme les ouvrages de Madame de Staël
+brillent plus que d'autres par les beautés imprévues, cette analyse
+n'est propre qu'à donner une idée de l'émotion que durent exciter de
+pareils sujets traités par un pareil écrivain.
+
+Le livre sur l'_Influence des Passions_ pourrait avoir pour devise les
+mots du poète; _Non ignara mali, miseris succurrere disco_. Il est plein
+de douleur et de compassion; il porte l'empreinte du courage, mais il ne
+le communique pas. Le livre _sur la Littérature_ est consacré à
+l'espérance, et néanmoins il est triste encore, parce qu'il a été
+inspiré par la vue des maux présents, et que c'est du plus profond de la
+nuit que l'auteur nous promet l'aurore et le jour. Elle appelle son
+temps «le siècle du monde le plus corrompu[90].»
+
+ «Nous sommes arrivés, dit-elle, à une période qui ressemble, sous
+ quelques rapports, à l'état des esprits au moment de la chute de
+ l'Empire romain et de l'invasion des peuples du Nord[91]. Les
+ effets produits par la Révolution sont au détriment des mœurs, des
+ lettres et de la philosophie[92].»
+
+Son esprit est comme obsédé par les lugubres souvenirs de la Révolution
+et par l'effrayant aspect d'une société en pleine décomposition. Il est
+des temps où parler d'espérance, c'est en quelque sorte manquer de
+respect à la douleur et violer le deuil public. Une espèce de généreuse
+pudeur réprime l'élan de son imagination vers l'avenir. Pour suivre son
+dessein, elle a besoin d'un effort.
+
+ «Il faut, dit-elle, vaincre le découragement que font éprouver de
+ certaines époques de l'esprit public, dans lesquelles on ne juge
+ plus rien que par des craintes ou par des calculs entièrement
+ étrangers à l'immuable nature des idées philosophiques... Il faut
+ écarter de son esprit les idées qui circulent autour de nous, et ne
+ sont, pour ainsi dire, que la représentation métaphysique de
+ quelques intérêts personnels; il faut tour à tour précéder le flot
+ populaire, ou rester en arrière de lui: il vous dépasse, il vous
+ rejoint, il vous abandonne; mais l'éternelle vérité demeure avec
+ vous... Mais souvent on hésite, souvent on se repent de ses
+ opinions même, lorsque des hommes odieux s'en saisissent pour les
+ faire servir de prétexte à leurs forfaits; et la vacillante lumière
+ de la raison ne rassure point encore assez dans les tourmentes de
+ la vie[93].»--«L'avouerai-je cependant? dit-elle ailleurs, à chaque
+ page de ce livre où reparaissait cet amour de la philosophie et de
+ la liberté, que n'ont encore étouffé dans mon cœur ni ses ennemis,
+ ni ses amis, je redoutais sans cesse qu'une injuste et perfide
+ interprétation ne me représentât comme indifférente aux crimes que
+ je déteste, aux malheurs que j'ai secourus de toute la puissance
+ que peut avoir encore l'esprit sans adresse, et l'âme sans
+ déguisement[94].»
+
+Madame de Staël nous a tout à l'heure indiqué une seconde cause de la
+défaveur qui devait s'attacher à son entreprise. Les hommes qui avaient
+couvert la France de deuil et de ruines l'avaient fait au nom d'un
+système, celui de la _perfectibilité_, et c'était ce même système que
+Madame de Staël donnait pour base à son nouvel ouvrage, qui n'est en
+effet qu'une application du dogme de la perfectibilité à l'histoire de
+la littérature. C'était précisément parce que le présent était sombre
+qu'elle sentait le besoin de parler d'avenir. Elle faisait, au nom de la
+perfectibilité, ce que d'autres, qu'on n'eût point blâmés, faisaient au
+nom de la religion. Toute religion est une espérance, et la religion de
+Madame de Staël était la perfectibilité, ou du moins elle s'était fait
+de cette opinion une religion. Il importait peu que le livre traitât de
+littérature ou de quelque autre sujet; c'était le dogme qui importait,
+et il se retrouvait tout entier dans cette application spéciale. Au
+reste, en toute circonstance, l'auteur jugeait utile d'ouvrir aux
+regards de l'humanité ces glorieuses perspectives.
+
+ «Il faut à toutes les carrières, dit-elle, un avenir lumineux vers
+ lequel l'âme s'élance; il faut aux guerriers la gloire, aux
+ penseurs la liberté, aux hommes sensibles un Dieu[95].»
+
+Elle croyait d'ailleurs trouver dans la nature de l'esprit humain une
+authentique révélation du dogme qu'elle aimait:
+
+ «Ou l'esprit ne serait qu'une inutile faculté, ou les hommes
+ doivent toujours tendre vers de nouveaux progrès qui puissent
+ devancer l'époque dans laquelle ils vivent. Il est impossible de
+ condamner la pensée à revenir sur ses pas, avec l'espérance de
+ moins et les regrets de plus; l'esprit humain, privé d'avenir,
+ tomberait dans la dégradation la plus misérable[96].»
+
+Je crois bien que les victimes de la Révolution et les confidents du
+nouveau pouvoir qui s'élevait, étaient fort mal disposés pour la
+perfectibilité indéfinie, et que Madame de Staël, en faisant du maintien
+des institutions républicaines une des conditions ou un des éléments du
+progrès, ne leur recommandait pas précisément sa doctrine. Avec les
+meilleurs arguments et la meilleure méthode, elle ne les eût ni édifiés
+ni réduits au silence. Mais puisqu'elle établissait tout sur ce
+principe, à toute bonne fin il eût fallu l'affermir et premièrement le
+déterminer. L'enthousiasme n'est une méthode qu'en poésie lyrique, et il
+est des sujets où l'on ne doit rien sous-entendre. Esprit vif, spontané,
+intuitif au plus haut degré, accoutumé, si j'ose m'exprimer ainsi, à
+tirer en volant, Madame de Staël ne s'assujettissait pas à fixer d'abord
+dans une parfaite immobilité l'objet de son étude, afin de l'atteindre
+plus sûrement. Son immense talent de conversation influait sur ses
+livres, qui sont moins écrits que parlés. Cependant les précautions et
+la méthode étaient ici de rigueur. Quand on veut faire recevoir une
+doctrine qui, tombée par malheur entre des mains criminelles, en est
+sortie toute souillée de sang, il y faut un peu plus de façons; car on
+est trop sûr de n'en être pas cru sur parole, ni d'être compris à
+demi-mot. Hélas! on est beaucoup plus sûr de n'être pas même écouté.
+
+Il y a, dans le sujet de la perfectibilité, trois points à déterminer:
+le sujet, le mode et l'objet; et je suis obligé de dire que Madame de
+Staël n'en détermine aucun.
+
+Le sujet, pour parler avec l'école, c'est l'espèce humaine. Il eût mieux
+valu dire l'esprit humain ou la nature humaine; car le livre de Madame
+de Staël ne retrace réellement que les progrès de deux ou trois peuples:
+tout se passe dans les confins de l'Europe. Mais ne faisons pas à
+l'auteur une mauvaise querelle: l'échantillon doit suffire pour juger de
+la pièce; perfectible en Europe, l'esprit humain l'est sans doute
+ailleurs. Toutefois, comme l'auteur s'appuie sur les faits et déduit de
+l'histoire son dogme favori, on ne peut s'empêcher de remarquer que,
+dans certaines régions, les progrès de l'humanité sont si lents, ou ses
+élans séparés par de si longs intervalles, qu'on se sentirait tenté,
+pour ce qui concerne ces contrées, sinon à renoncer au système de la
+perfectibilité, du moins à le modifier d'une manière notable.
+
+Quant au mode ou à la nature du fait, Madame de Staël ne s'explique
+point. S'agit-il d'un décret de la Providence, qui destine l'humanité au
+progrès, ou d'une force inhérente à la nature humaine et se développant
+spontanément? La première supposition écarterait du sujet bien des
+difficultés qui subsistent dans la seconde. C'est à cette dernière que
+l'auteur semble s'être arrêté. Mais alors il eût fallu répondre à plus
+d'une question. Le progrès a-t-il une loi constante et une force
+inépuisable? N'est-il jamais à la merci de causes ennemies? En est-il de
+ce mouvement comme des mouvements célestes, où Dieu, après l'impulsion
+donnée, n'a plus à mettre la main de nouveau? Si l'action du principe
+n'est pas imperturbable, comment peut-elle être continue? Madame de
+Staël veut bien avouer que du sixième au dixième siècle de l'ère
+chrétienne, l'espèce humaine n'a pas beaucoup avancé. L'histoire de ces
+temps est celle d'une longue et incessante décadence. Si l'on y remarque
+un progrès, c'est celui de la barbarie; et le même auteur veut constater
+un progrès d'Eschyle à Sophocle, et de Sophocle à Euripide! Les Romains,
+qui ont paru après les Grecs sur la scène du monde, leur sont par là
+même supérieurs: on dirait que toute question de prééminence n'est
+qu'une question de chronologie, et qu'entre hier et aujourd'hui il y a
+proportionnellement la même différence qu'entre un siècle et le siècle
+précédent. Je ne trouve dans le livre de Madame de Staël aucune de ces
+questions éclaircie: elles n'y sont pas même résolues uniformément; des
+faits plus ou moins favorables à la thèse sont allégués; aucune loi
+n'est indiquée. La perfectibilité ne s'y élève nulle part au caractère
+de doctrine.
+
+Quant à l'objet, je veux dire quant à la question de savoir si tout est
+perfectible en nous, et ce qui l'est si tout ne l'est pas, même vague,
+même incertitude. Il y a trois sortes de perfectionnement: l'un relatif
+à la matière, l'autre à l'intelligence, le troisième à la volonté.
+Madame de Staël sous-entend le premier, qu'on peut se représenter, en
+effet, comme une conséquence nécessaire des deux autres; mais de ces
+deux derniers elle ne fait qu'un seul. Il est singulier que le même
+auteur, dans le même ouvrage où elle oppose si souvent les suggestions
+de la raison aux inspirations de la conscience et du cœur, ait fait
+dériver le bon moral du vrai intellectuel ou même du vrai esthétique,
+c'est-à-dire du beau:
+
+ «Chaque fois, dit-elle, qu'appelé à choisir entre différentes
+ expressions, l'écrivain ou l'orateur se détermine pour celle qui
+ rappelle l'idée la plus délicate, son esprit choisit entre ces
+ expressions comme son âme devrait se décider dans les actions de la
+ vie; _et cette première habitude peut conduire à l'autre_[97].»
+
+Des pensées analogues se représentent souvent dans cet ouvrage, et l'on
+ne peut douter que la perfectibilité, dans la pensée de Madame de Staël,
+n'embrassât simultanément tous les genres de progrès. Il ne lui suffit
+pas de prévoir cette solidarité, elle croit l'avoir constatée:
+
+ «La puissance d'aimer, nous dit-elle, semble s'être accrue avec les
+ autres progrès de l'esprit humain[98].»
+
+Voilà pour ce qui regarde les faits accomplis; on a pu voir dans le
+livre sur l'_Influence des Passions_ ce que l'auteur réserve à l'avenir.
+Nous y avons lu ces mots:
+
+ «Plus on laisse aller sa pensée dans la carrière future de la
+ perfectibilité possible, plus on y voit les avantages de l'esprit
+ dépassés par les connaissances positives, et le mobile de la vertu
+ plus efficace que la passion de la gloire[99].»
+
+L'unique preuve de ceci, c'est que la carrière de l'espèce humaine est
+une carrière de progrès, et que la vertu vaut mieux que la gloire. Cet
+argument _a priori_ gagnerait quelque chose à être soutenu par des
+preuves de fait, et nous saurions gré à l'auteur de nous démontrer que
+dans le fond du cœur la génération présente vaut mieux que toutes celles
+qui l'ont précédée. M. de Chateaubriand, je l'avoue, n'est ni plus vrai
+ni plus sûr de son fait lorsqu'il nous dit «que le système de
+perfection, vrai pour tout ce qui est relatif à l'intelligence, est faux
+pour ce qui regarde les mœurs[100];» car, à certains égards, l'homme
+restant le même, les hommes peuvent devenir meilleurs; mais ni l'auteur
+du _Génie du Christianisme_, ni celui du livre sur la _Littérature_,
+n'ont regardé tout au fond: ils y auraient trouvé, de siècle en siècle,
+l'homme parfaitement égal à lui-même.
+
+On pourrait encore demander compte à l'auteur du degré de cette
+perfectibilité, qu'elle appelle _indéfinie_, ce qui veut dire, tout le
+livre le suppose, qui ne doit avoir d'autres limites que celles du
+temps. On sait jusqu'où les apôtres de cette doctrine laissaient
+s'emporter leurs espérances. Ils oubliaient peut-être qu'une
+perfectibilité sans bornes de la société suppose une perfectibilité sans
+bornes de l'individu, chez qui pourtant elle est visiblement[101]
+limitée. Mais «trop de logique entraîne trop d'ennui;» je voulais
+montrer seulement que Madame de Staël a donné trop peu de précision et
+de rigueur à la doctrine fondamentale de son livre. Au reste, un seul
+exemple que je vais citer en aurait pu faire juger.
+
+Il s'agit du christianisme. Il a son chapitre dans l'ouvrage de Madame
+de Staël, qui l'envisage, ce me semble, comme un grand et mémorable
+accident. Le christianisme fut, pour nous servir du langage des
+médecins, le _succédané_ de la philosophie. L'auteur avoue qu'il aurait
+mieux valu ramener l'humanité à la vertu par la philosophie; mais il
+était impossible à cette époque d'influer sur l'esprit humain sans le
+secours des passions. Le christianisme, qui se sert des passions, vint à
+propos: lorsqu'il fut fondé, il était nécessaire au progrès de la
+raison.
+
+Représentez-vous, dans une maison isolée, un homme dangereusement
+malade, qui a réclamé les soins d'un illustre médecin. Cet illustre
+médecin s'est trouvé beaucoup trop savant pour aller si loin porter les
+secours de son art à un malade obscur. Il ne vient donc point, et le
+pauvre homme va mourir, lorsque, par hasard, un passant vêtu de haillons
+demande l'hospitalité: on la lui accorde assez dédaigneusement; mais il
+se trouve que cet inconnu est possesseur d'un remède assuré contre la
+maladie dont souffre son hôte; il en parle; le désespoir prête l'oreille
+à tout; on essaye le remède, et le malade guérit. Merveilleux hasard! un
+empirique, un _mège_ a guéri la maladie que l'Hippocrate de la contrée
+n'a pas même daigné traiter; mais c'est égal, c'est un ignorant, un
+homme de rien: le vrai médecin, l'homme nécessaire, c'est celui qui
+n'est pas venu et dont on s'est passé. Ainsi en est-il de la
+philosophie; c'est sa perfection qui la rend inutile: elle était trop
+au-dessus de l'humanité pour pouvoir lui faire du bien; il a fallu se
+rabattre sur le christianisme, qui n'est qu'un aventurier; il a guéri le
+malade, c'est vrai; mais il n'en est pas moins un aventurier, et la
+guérison est une aventure. J'en suis fâché, le raisonnement de l'auteur
+revient à cela, quoique le rapprochement que je viens de me permettre
+réponde bien mal à son respect sincère pour la religion chrétienne.
+
+En effet, elle énumère loyalement, on pourrait dire avec complaisance,
+les bienfaits du christianisme; et en le faisant, elle nous conduit
+irrésistiblement à nous demander: Qu'aurait-il pu faire de plus s'il eût
+été vrai? ou, qu'aurait fait de plus une religion vraie? Mais je
+m'arrête à un autre point. Il est constant, de l'aveu de l'auteur, que
+l'impulsion de l'esprit humain, expirante, épuisée, a été renouvelée par
+le christianisme. C'est grâce à lui que les générations humaines ont
+repris leur marche vers l'avenir. Leurs progrès leur viennent de lui;
+mais lui-même, d'où venait-il? S'il n'est qu'un accident, que devient le
+dogme de la perfectibilité? et s'il est mieux qu'un accident, ayant fait
+d'ailleurs tout ce que l'auteur lui attribue, n'est-il pas divin?
+
+On a pu reprocher à Madame de Staël le même vague, le même caractère
+approximatif de la pensée, sur plusieurs autres points; mais peut-être
+serait-il plus équitable de la remercier d'avoir indiqué, ne fût-ce que
+confusément, des idées neuves et fécondes. C'était beaucoup alors que
+d'entrevoir tout ce qu'elle a entrevu, et peut-être y a-t-il eu moins de
+mérite ensuite à préciser ces aperçus. Il n'en est pas moins vrai qu'à
+l'époque où parut son livre, peu de gens purent se rendre compte de la
+place qu'elle donnait dans son système à un de ses instincts, je veux
+dire à son goût pour la littérature du Nord, «vers laquelle,
+disait-elle, la portaient toutes ses impressions[102].» Elle ne s'était
+pas non plus assez bien expliqué à elle-même ce qu'elle entendait par la
+_mélancolie_ pour pouvoir se flatter d'en faire, comme elle le
+prétendait, un principe littéraire. Il était même difficile que ce
+qu'elle en disait, étant si peu défini, n'éveillât pas le ridicule. Au
+fort même de la Terreur, on eût plaisanté en France sur ce «sentiment
+fécond en œuvres de génie, qui semble appartenir presque exclusivement
+aux climats du Nord[103];» sur cette poésie «qui se plaît au bord de la
+mer, au bruit des vents, dans les bruyères sauvages,» et «qui est le
+plus d'accord avec la philosophie[104].» On n'eût pas voulu croire que
+«ce que l'homme a fait de plus grand, il le doit au sentiment douloureux
+de l'incomplet de sa destinée,» ni que «les idées philosophiques
+s'unissent comme d'elles-mêmes aux images sombres;» ni que cette noble
+mélancolie est «la majesté du philosophe sensible;» ni qu'à l'époque
+présente (c'est-à-dire au commencement du dix-neuvième siècle) «la
+mélancolie est la véritable inspiration du talent, et que l'écrivain qui
+ne se sent pas atteint par ce sentiment ne peut prétendre à une grande
+gloire comme écrivain; car c'est à ce prix qu'elle est achetée[105].» En
+1800, c'était bien pis: la Terreur était déjà loin; la France s'enivrait
+de gloire et de plaisir; la vieille Gaule renaissait avec son esprit
+frivole et narquois. C'est à ce peuple, à qui la sécurité venait de
+rendre jusqu'à l'ivresse les inspirations de son ancienne gaieté, que
+Madame de Staël venait dire: «Heureux le pays où les écrivains sont
+tristes et les commerçants satisfaits, les riches mélancoliques et les
+hommes du peuple contents[106]!» Comment ceci fut accueilli, quel parti
+en tirèrent contre les opinions de Madame de Staël les écrivains dévoués
+au pouvoir, je n'ai pas besoin de le dire.
+
+Si dans sa partie systématique le livre n'avait pas été assez médité, la
+partie historique n'avait pas pour base des études assez positives. Plus
+d'un jugement inexact compromit le sort de plus d'une idée juste. Madame
+de Staël avait admirablement deviné bien des choses; mais tout ne se
+devine pas. Elle employa plus d'une fois l'erreur à défendre la vérité.
+Sur le terrain des littératures antiques, elle devait errer quelquefois;
+on lui pardonna moins quelques erreurs sur des sujets modernes, où
+l'esprit de système semblait seul avoir pu l'écarter du vrai. En donnant
+pour père[107] à toute la poésie du Nord le barde Ossian, c'est-à-dire
+le très moderne Macpherson, elle fournit à la critique ennemie une de
+ces armes qui ne s'émoussent jamais.
+
+On ne jugea pas moins sévèrement ce jugement si peu sévère sur les
+Romains:
+
+ «Ce peuple qui aimait la liberté sans insubordination, et la gloire
+ sans jalousie; ce peuple qui, loin d'exiger qu'on se dégradât pour
+ lui plaire, s'était élevé lui-même jusqu'à la juste appréciation
+ des vertus et des talents, pour les honorer par son estime; ce
+ peuple dont l'admiration était dirigée par les lumières, et que les
+ lumières cependant n'ont jamais blasé sur l'admiration[108].»
+
+Presque toutes ces observations se rapportent à la première partie, à la
+partie historique du livre de Madame de Staël. La seconde est
+conjecturale, ou, si l'on veut, prophétique. C'est de beaucoup la plus
+riche en pensées justes, en vues fécondes, en pages éloquentes. C'est
+qu'ici l'auteur, sous l'apparence et même avec l'intention de présager
+ce qui sera, enseigne réellement ce qui doit être. Elle écrit sous forme
+de prédiction, la morale de la littérature. Or, malgré le vague et
+l'incertitude qui se sont révélés à nous dans ses principes, elle était
+moins exposée à errer sur la question de droit que sur celle de fait; le
+cœur chez Madame de Staël avait, et c'est beaucoup dire, bien plus
+d'esprit que l'esprit lui-même.
+
+Du reste, voici plus précisément le sujet de cette seconde partie: la
+France a conquis des institutions républicaines. Les conservera-t-elle?
+En dépit de sa foi à la perfectibilité indéfinie, l'auteur n'ose pas y
+compter.
+
+ «Faut-il conclure, dit-elle quelque part, que je croie à la
+ possibilité de cette liberté et de cette égalité? Je n'entreprends
+ point de résoudre un tel problème. Je me décide encore moins à
+ renoncer à un tel espoir[109].»
+
+Quoi qu'il en soit, elle se place dans l'hypothèse du maintien de la
+liberté, et cherche ce que sera la littérature dans une république.
+Toutes choses à la fois, les mœurs, les relations sociales, la
+littérature, doivent s'épurer et s'ennoblir.
+
+ «Sous un gouvernement républicain, ce qu'il doit y avoir de plus
+ imposant pour la pensée, c'est la vertu, et ce qui frappe le plus
+ l'imagination, c'est le malheur[110].»
+
+Elle attend de la République la proscription de cette fausse noblesse et
+de cette fausse élégance qui ont trop longtemps dominé, surtout au
+théâtre.
+
+ «La nature de convention, au théâtre, dit-elle, est inséparable de
+ l'aristocratie des rangs dans le gouvernement: vous ne pouvez
+ soutenir l'une sans l'autre[111].
+
+Quant à la _poésie d'imagination_, «elle ne doit plus faire de progrès
+en France,» et cela même, à ses yeux, est un progrès.
+
+ «L'esprit humain (c'est elle qui parle) est arrivé dans notre
+ siècle à ce degré qui ne permet plus ni les illusions, ni
+ l'enthousiasme qui crée des tableaux et des fables propres à
+ frapper les esprits. Maintenant on ne peut ajouter aux effets de la
+ poésie qu'en exprimant, dans ce beau langage, les pensées nouvelles
+ dont le temps doit nous enrichir[112].»
+
+J'avoue que j'aimerais autant à me représenter l'esprit humain sous
+l'image de ce père de famille de l'Évangile qui tire de son trésor des
+choses anciennes et des choses nouvelles. Mais je ne veux pas faire
+semblant de ne pas comprendre Madame de Staël: elle n'en veut
+probablement ici qu'a la mythologie et aux allégories. Ce qu'elle ajoute
+le fait présumer:
+
+ «Les anciens, dit-elle, en personnifiant chaque fleur, chaque
+ rivière, chaque arbre, avaient écarté les sensations simples et
+ directes, pour y substituer des chimères brillantes; mais la
+ Providence a mis une telle relation entre les objets physiques et
+ l'être moral de l'homme, qu'on ne peut rien ajouter à l'étude des
+ uns qui ne serve en même temps à la connaissance de l'autre[113].»
+
+Cette littérature républicaine ne sera-t-elle pas terriblement sérieuse?
+Ne craignez rien, la gaieté y trouvera sa place; la raillerie même y
+jouera son rôle, mais elle s'adressera bien.
+
+ «Ce qu'on se plaît à tourner en dérision sous une monarchie, ce
+ sont les manières qui font disparate avec les usages reçus; ce qui
+ doit être l'objet, dans une république, des traits de la moquerie,
+ ce sont les vices de l'âme qui nuisent au bien général... Dans les
+ pays où les institutions politiques sont raisonnables, le ridicule
+ doit être dirigé dans le même sens que le mépris[114].»
+
+Madame de Staël s'intéresse surtout à l'avenir de l'éloquence. Elle
+commence par convenir que la Révolution a dégradé l'éloquence, comme
+tout le reste.
+
+ «La force dans les discours ne peut être séparée de la mesure. Si
+ tout est permis, rien ne peut produire un grand effet... Dans un
+ pays où l'on anéantit tout l'ascendant des idées morales, la
+ crainte de la mort peut seule remuer les âmes. La parole conserve
+ encore la puissance d'une arme meurtrière; mais elle n'a plus de
+ force intellectuelle. On s'en détourne, on en a peur comme d'un
+ danger, mais non comme d'une insulte; elle n'atteint plus la
+ réputation de personne. Cette foule d'écrivains calomniateurs
+ émoussent jusqu'au ressentiment qu'ils inspirent; ils ôtent
+ successivement à tous les mots dont ils se servent, leur puissance
+ naturelle. Une âme délicate éprouve une sorte de dégoût pour la
+ langue dont les expressions se trouvent dans les écrits de pareils
+ hommes. Le mépris des convenances prive l'éloquence de tous les
+ effets qui tiennent à la sagesse de l'esprit et à la connaissance
+ des hommes, et le raisonnement ne peut exercer aucun empire dans un
+ pays où l'on dédaigne jusqu'à l'apparence même du respect pour la
+ vérité... La force, en recourant à la terreur, a voulu cependant y
+ joindre encore une espèce d'argumentation; et la vanité de l'esprit
+ s'unissant à la véhémence du caractère s'est empressée de justifier
+ par des discours les doctrines les plus absurdes et les actions les
+ plus injustes. À qui ces discours étaient-ils destinés? Ce n'était
+ pas aux victimes: il était difficile de les convaincre de l'utilité
+ de leur malheur; ce n'était pas aux tyrans: ils ne se décidaient
+ par aucun des arguments dont ils se servaient eux-mêmes; ce n'était
+ pas à la postérité: son inflexible jugement est celui de la nature
+ des choses. Mais on voulait s'aider du fanatisme politique, et
+ mêler clans quelques têtes ce que certains principes ont de vrai
+ avec les conséquences iniques et féroces que les passions savaient
+ en tirer. Ainsi l'on créait un despotisme raisonneur mortellement
+ fatal à l'empire des lumières... Les factions servent au
+ développement de l'éloquence, tant que les factieux ont besoin de
+ l'opinion des hommes impartiaux, tant qu'ils se disputent entre eux
+ l'assentiment volontaire de la nation, mais quand les mouvements
+ politiques sont arrivés à ce terme où la force seule décide entre
+ les partis, ce qu'ils y adjoignent de moyens de parole, de
+ ressources de discussion, perd l'éloquence et dégrade l'esprit, au
+ lieu de le développer[115].»
+
+Madame de Staël combat ensuite ceux qui croient impossible que
+l'éloquence renaisse, et ceux qui prétendent que le talent oratoire est
+dangereux au repos public. Elle répond aux premiers, «que comme les
+pensées nouvelles développent de nouveaux sentiments, les progrès de la
+philosophie doivent fournir à l'éloquence de nouveaux moyens[116].» Elle
+compte d'ailleurs beaucoup sur l'influence de la mélancolie. À la
+seconde objection elle réplique:
+
+ «Je crois qu'on pourrait soutenir que tout ce qui est éloquent est
+ vrai... L'éloquence proprement dite est toujours fondée sur une
+ vérité; il est facile ensuite de dévier dans l'application, ou dans
+ les conséquences de cette vérité; mais c'est alors dans le
+ raisonnement que consiste l'erreur. L'éloquence ayant toujours
+ besoin du mouvement de l'âme, ne s'adresse qu'aux sentiments des
+ hommes, et les sentiments de la multitude sont toujours pour la
+ vertu. L'homme en présence des hommes ne cède qu'à ce qu'il peut
+ avouer sans rougir[117].»
+
+Sous l'influence du gouvernement républicain, que sera la philosophie
+que Madame de Staël comprend toujours dans la littérature? Oubliez,
+Messieurs, que, dans toute cette partie de son livre, l'écrivain tire
+des augures; traduisez en précepte chacune de ses prophéties, en simple
+vœu chacune de ses espérances; laissons même de côté la question de la
+république et l'idée de la perfectibilité: c'est le moyen d'être
+beaucoup plus satisfaits et de profiter davantage. Ainsi, quand elle
+vous parle d'une _doctrine nouvelle_, lisez: _une doctrine meilleure_.
+Cette doctrine meilleure, pour être un guide sûr de la vie humaine,
+«doit reposer sur deux bases: la morale et le calcul!»
+
+ «Mais il est un principe dont il ne faut jamais s'écarter: c'est
+ que toutes les fois que le calcul n'est pas d'accord avec la
+ morale, le calcul est faux quelque incontestable que paraisse au
+ premier coup d'œil son exactitude.
+
+ On présente comme une vérité mathématique le sacrifice que l'on
+ doit faire du plus petit nombre au plus grand: rien n'est plus
+ erroné, même sous le rapport des combinaisons politiques. L'effet
+ des injustices est tel dans un Etat qu'il le désorganise
+ nécessairement.
+
+ Quand vous dévouez des innocents à ce que vous croyez l'avantage de
+ la nation, c'est la nation même que vous perdez. D'action en
+ réaction, de vengeance en vengeance, les victimes qu'on avait
+ immolées sous le prétexte du bien général, renaissent de leurs
+ cendres, se relèvent de leur exil; et tel qui restait obscur si
+ l'on fût demeuré juste envers lui, reçoit un nom, une puissance,
+ par les persécutions mêmes de ses ennemis. Il en est ainsi de tous
+ les problèmes politiques... Il est toujours possible de prouver,
+ par le simple raisonnement, que la solution de ces problèmes est
+ fausse comme calcul, si elle s'écarte en rien des lois de la
+ morale.
+
+ Sans la vertu, rien ne peut subsister; rien ne peut réussir contre
+ elle. La consolante idée d'une Providence éternelle peut tenir lieu
+ de toute autre réflexion; mais _il faut que les hommes déifient la
+ morale elle-même, quand ils refusent de reconnaître un Dieu pour
+ son auteur_[118].»
+
+Oui, dirai-je à l'illustre écrivain; mais comment songeront-ils jamais à
+déifier la morale, ceux qui refusent de reconnaître un Dieu pour son
+auteur? Le premier n'est-il pas beaucoup plus difficile que le second?
+Et la seule manière de déifier la morale, n'est-ce pas d'en rapporter à
+un Dieu l'origine et la sanction? Mais c'est probablement ce que
+l'auteur a voulu dire, et cette énergique parole: _Il faut que les
+hommes déifient la morale_, est un de ces traits de lumière qui
+n'abondent nulle part comme chez Madame de Staël.
+
+C'en est encore un bien vif, bien admirable, que celui-ci: «On ne trouve
+que dans le bien un espace suffisant pour la pensée[119].» Et en effet
+le bien est la vérité même, et la vérité naturellement est infinie. Elle
+se prolonge par elle-même, sans que rien la pousse et sans que rien
+puisse l'arrêter: l'erreur s'arrête court dès le premier pas, et elle ne
+se prolonge qu'artificiellement, à force de nœuds et de reprises.
+
+Messieurs, il faut terminer et conclure. Si vous prenez le livre _De la
+littérature_ sur le pied d'une prédication sur le texte de la
+perfectibilité indéfinie, vous savez dès à présent ce que vous en devez
+penser. Discutez, critiquez, renversez le système de l'auteur, mais
+respectez sa foi. Au fond, c'est la vôtre. Vous croyez à la
+perfectibilité, si vous croyez à la Révélation. La doctrine de Madame de
+Staël est trop absolue et manque de sanction; mais n'est-ce pas toujours
+une noble chose que l'espérance quand l'objet en est immatériel? et
+n'aurait-il pas cessé de désirer le bien, celui qui aurait cessé de
+l'espérer? Que Madame de Staël, après cela, ait fait du gouvernement
+républicain le caractère et la condition du progrès social, ce n'est pas
+vous, Messieurs, qui lui en saurez bien mauvais gré, lors même qu'elle
+aurait espéré de l'institution républicaine ce qu'il ne faut attendre
+d'aucune institution, je veux dire la restauration de la nature humaine.
+Combattons l'erreur, mais honorons l'enthousiasme. Ceux qui honorent le
+calcul seulement, calculent mal. La force de la société, la garantie de
+son avenir est dans l'enthousiasme, et quand l'enthousiasme aura tari au
+milieu d'elle, le calcul ne la sauvera pas.
+
+Littérairement, l'ouvrage que nous venons d'étudier est le prospectus du
+romantisme. S'il ne s'agit pas absolument, comme le croit l'auteur, de
+faire mieux, il s'agit au moins de faire autrement, d'être nous-mêmes,
+d'écouter, en littérature, les mêmes voix, les mêmes inspirations, qui
+convoquèrent, sur les ruines de l'Empire romain, une société nouvelle,
+de faire place aujourd'hui aux deux éléments qui surent alors se faire
+place: l'élément chrétien et l'élément du Nord. Si Madame de Staël n'a
+fait qu'entrevoir, elle a tout entrevu, et si elle n'a pas donné à
+chaque chose son vrai nom, du moins elle a tout nommé. Cette
+_mélancolie_ même, sujet d'inépuisables railleries, elle ne l'avait pas
+inventée, elle ne la mettait pas de son chef dans la littérature
+sincèrement moderne: elle y était depuis longtemps, elle y sera
+toujours. Le christianisme, partout où il n'a pas pénétré la vie, a fait
+un grand vide autour d'elle, et l'homme qui, au sein de la chrétienté,
+n'est pourtant pas chrétien, porte partout avec lui le désert. La
+perspective est lumineuse pour les uns, sombre pour les autres, grande
+et solennelle pour tous, et là où ne règne pas une joie ineffable, règne
+une ineffable tristesse. À cet égard, comme à plusieurs autres, le livre
+de Madame de Staël était implicitement vrai, si l'on peut s'exprimer
+ainsi, et contenait tous les germes de l'avenir littéraire que nous
+avons vu se développer depuis lors. J'ai dit ailleurs, et je me permets
+de répéter ici:
+
+«Quoique le livre de Madame de Staël présente le commencement d'une
+foule de vérités, et qu'en échouant sur toutes les plages, elle ait
+partout signalé des terres nouvelles, son talent alors était moins fini,
+moins complet, trop obstrué peut-être de pensées inachevées, oppressé
+sous le poids des questions qu'elle soulevait à moitié, privé d'une idée
+simple qui servît de rendez-vous à toutes ses idées. Il y a, dans ce
+livre manqué, une sorte d'héroïsme intellectuel, qui ne fut guère
+apprécié alors; si le livre était mal conçu, il fut mal critiqué; il n'y
+avait qu'une manière de le bien critiquer, c'était de l'achever, de le
+refaire: le siècle s'en chargea; il a rendu compte à Madame de Staël de
+sa propre pensée; et alors même qu'il a semblé la contredire, elle a pu
+lui dire, en s'élevant avec lui au point de vue général de ses propres
+conceptions: C'est là ce que je pensais, voilà ce que je n'ai pu dire.
+Le malheur de l'écrivain fut de placer sous l'invocation de la
+philosophie du siècle défunt un ensemble d'idées, un avenir littéraire
+et social, sans nul rapport avec cette philosophie[120].»
+
+La critique, en s'attaquant au livre de Madame de Staël, n'affecta pas
+l'excessive galanterie des temps chevaleresques. Si elle ne fut pas
+précisément déloyale, elle manqua de courtoisie. Je voudrais pouvoir
+faire au moins une exception, mais je ne le puis pas; disons-nous, pour
+nous consoler, que nous retrouvons plus tard, bien plus généreux et plus
+chevaleresque, l'illustre auteur du _Dernier Abencerage_: ce sera, si
+l'on veut, un argument en faveur de la perfectibilité. Néophyte, à cette
+époque, il avait quelques-unes des faiblesses des néophytes, et s'il
+existait quelque chose qu'on pût appeler la _fatuité religieuse_, l'idée
+en viendrait, je l'avoue, en lisant ces lignes de sa critique:
+
+ «Vous n'ignorez pas que ma folie à moi est de voir Jésus-Christ
+ partout, comme Madame de Staël la perfectibilité... Vous savez ce
+ que les philosophes nous reprochent, _à nous autres gens
+ religieux_: ils disent que nous n'avons pas la tête forte[121].»
+
+Quant à M. de Fontanes, homme aux habiles pressentiments, il avait à
+gagner ses éperons contre Clorinde, et il ne la ménagea point. Il fut
+poli, strictement poli; mais une brusquerie franche me plairait au prix
+de cette politesse-là. Les regards du pouvoir, dont il avait fait la
+dame de ses pensées, enflammaient son zèle, et ce n'est pas peut-être
+sans une inspiration supérieure qu'il écrivait ces mots, que son
+illustre ami n'aurait, je crois, jamais écrits:
+
+ «C'est des lieux élevés que doit partir la lumière: alors elle se
+ distribue également (la métaphore, on le voit, a aussi ses bonnes
+ fortunes), alors elle éclaire sans éblouir; c'est-à-dire qu'un
+ gouvernement très instruit doit mener la foule[122].»
+
+J'ignore si M. de Fontanes fut mortifiant par ordre ou sans ordre; mais
+il le fut en tout cas un peu plus qu'il n'eût fallu l'être, lorsque,
+faisant allusion au talent de conversation de Madame de Staël, il lui
+conseillait spirituellement de rechercher le seul succès auquel elle
+pourrait prétendre, et l'éconduisait avec des révérences de l'enceinte
+de la littérature, comme
+
+ De l'un de ces parvis aux hommes réservés.
+
+Il avait pu lire cependant, à la fin du livre _De la littérature_, ces
+paroles aussi nobles que touchantes:
+
+ «D'autres bravent la malveillance, d'autres opposent à ses
+ calomnies, ou la froideur, ou le dédain; pour moi, je ne puis me
+ vanter de ce courage, je ne puis dire à ceux qui m'accuseraient
+ injustement, qu'ils ne troubleraient point ma vie. Non, je ne puis
+ le dire, et soit que j'excite ou que je désarme l'injustice, en
+ avouant sa puissance sur mon bonheur, je n'affecterai point une
+ force d'âme que démentirait chacun de mes jours. Je ne sais quel
+ caractère il a reçu du ciel, celui qui ne désire pas le suffrage
+ des hommes, celui qu'un regard bienveillant ne remplit pas du
+ sentiment le plus doux, et qui n'est pas contristé par la haine,
+ longtemps avant de retrouver la force qu'il faut pour la
+ mépriser[123].»
+
+Qu'est-ce donc que l'esprit de parti, si un tel langage ne parvient pas
+à le toucher?
+
+
+
+
+CHAPITRE CINQUIÈME
+
+Delphine.
+
+
+«Vous le savez, Messieurs», disait M. Villemain à son auditoire,
+lorsque, dans la revue des ouvrages de Madame de Staël, il arrive à
+_Delphine_, «vous le savez, nous ne parlons jamais ici de romans[124].»
+
+C'était esquiver spirituellement une difficulté qu'il ne m'est pas
+permis, à moi, d'éluder, ou plutôt qui, dans le point de vue où je me
+place et dans la position qui m'est faite, existe à peine pour moi.
+_Delphine_ n'est peut-être pas un bon ouvrage, mais ce n'est pas une
+mauvaise action. _Delphine_ est un anneau de la chaîne que forment
+ensemble, sous le point de vue moral ou psychologique, les écrits de
+Madame de Staël, et si l'auteur n'est pas moins que ses ouvrages l'objet
+de notre étude, il ne nous est pas permis de supprimer cet anneau. On
+peut, si l'on veut, me contester mes prémisses, me nier le droit de
+mêler la biographie, et surtout la biographie intime, à l'histoire
+littéraire; mais alors il faut que je renonce à comprendre les ouvrages
+de Madame de Staël, et par conséquent à les juger. On pourrait avec
+autant de raison m'interdire de caractériser l'époque et le peuple au
+milieu desquels un ouvrage a paru, de faire en quelque sorte la
+biographie de ce peuple et de cette époque; mais ce serait tout
+bonnement séparer l'histoire de la littérature de celle des idées et des
+mœurs: aujourd'hui nous ne le pouvons plus. Parlons donc de _Delphine_,
+quoique _Delphine_ soit un roman, comme, dans une étude sur Jean-Jacques
+Rousseau, nous parlerions de la _Nouvelle Héloïse_.
+
+Même dans ses ouvrages didactiques, Madame de Staël n'est pas sévèrement
+didactique; elle l'est moins encore dans ses compositions romanesques,
+quoique, au jugement de bien des gens, elle y ait mis trop de
+raisonnement et de philosophie. Au reste, quel qu'ait pu être chaque
+fois son but ou son intention, ce qu'elle a fait chaque fois, c'est de
+nous livrer, comme on dirait en style de gravure, une _épreuve_ aussi
+nette que vive, une empreinte irrécusable de son état moral, compliqué à
+l'ordinaire de l'état moral de son époque. Chacun des livres de Madame
+de Staël est un portrait de cette femme célèbre; elle est profondément
+subjective, comme nous disons aujourd'hui, elle ne se sépare jamais,
+d'elle-même pour s'unir à son sujet, car elle-même et son sujet ne sont
+qu'un. Elle ne s'est élevée à l'objectivité, elle ne s'en est du moins
+approchée, que dans ses deux derniers écrits; mais on peut dire de tous
+les autres ce qu'un écrivain moderne a dit, avec plus ou moins de
+sérieux, d'un de ses propres ouvrages: «Ce livre est fait de mon âme,
+oui, de mon âme et de ma douleur[125].»
+
+Le livre des _Passions_ est surtout une plainte; celui de la
+_Littérature_ est surtout un élan ou un effort d'espérance. Tout, dans
+ces ouvrages comme dans les suivants, porte le sceau d'une personnalité
+sans égoïsme, d'une douleur transformée en pitié. Madame de Staël a pu
+croire qu'elle enseignait, et peut-être, dans un sens, a-t-elle
+enseigné; mais, dans ses romans du moins, ses enseignements ne sont pas
+des conseils, et il y est dit bien plutôt ce qui est que ce qui doit
+être.
+
+On prend, en général, dans le sens d'un conseil l'épigraphe de
+_Delphine_, empruntée aux _Mélanges_ de Mme Necker: «Un homme doit
+savoir braver l'opinion, une femme s'y soumettre.» Si c'est un conseil,
+il n'est pas bon; et il est malheureux que Madame de Staël, la seule
+fois qu'elle cite sa mère, ait si mal choisi. Si l'opinion est bonne,
+nul homme ne doit la braver; si l'opinion est mauvaise, nulle femme ne
+doit s'y soumettre. Je n'invoque pas ici les enseignements et les
+inspirations du christianisme; j'aime beaucoup mieux citer un incrédule
+qu'un chrétien, quand cet incrédule a raison. Voici donc comment
+Chénier, dans son _Tableau de la Littérature française_, a jugé
+l'épigraphe de _Delphine_, et vraiment il dit si bien qu'on ne saurait
+mieux:
+
+ «Nous ne saurions, dit Chénier, admettre le principe qui sert de
+ base à tout l'ouvrage. Non, l'homme ne doit point braver l'opinion,
+ la femme ne doit point s'y soumettre; tous deux doivent l'examiner,
+ se soumettre à l'opinion légitime, braver l'opinion corrompue. Le
+ bien, le mal sont invariables: les convenances qui assujettissent
+ les deux sexes diffèrent entre elles, comme les fonctions que la
+ nature assigne à chacun des deux; mais la nature ne condamne pas
+ l'un au scandale et l'autre à l'hypocrisie; elle leur donna la
+ vertu, la raison, et toutes les convenances s'arrêtent devant ces
+ limites éternelles[126].»
+
+Retenez bien ceci: _Il y a des convenances qui assujettissent les deux
+sexes, et qui_, d'un sexe à l'autre, _diffèrent entre elles_; or nous
+verrons que le malheur de Delphine ne vient pas précisément de ce
+qu'elle brave l'opinion, mais de ce qu'elle méprise les convenances de
+son sexe, et même les devoirs qui sont communs à tous deux.
+
+Mais je m'en tiens pour le moment, à constater le point de vue de
+l'écrivain. On a prétendu faire du livre de la fille un sermon sur le
+texte fourni par la mère. Je crois qu'on s'est trompé, à moins qu'on ait
+voulu dire que Madame de Staël représente dans Delphine le malheur
+auquel une femme s'expose quand elle prétend lutter contre l'arbitraire
+de la société, et dans Léonce le malheur que subit ou qu'apporte aux
+objets de son affection l'homme qui s'incline devant ce pouvoir inique;
+et tout le livre est bien moins un acte d'accusation contre cette femme
+et contre cet homme que contre la société. Mais je ne vais pas même
+jusque-là; je ne vois dans _Delphine_ ni acte d'accusation ni cause
+plaidée, mais un tableau passionné de la condition malheureuse de la
+femme au milieu de la société moderne, où la vertu, c'est-à-dire, selon
+Madame de Staël, la bonté, a moins de chances de bonheur que l'égoïsme
+prudent.
+
+Cette thèse n'est pas immorale, puisqu'elle n'est pas fausse. Si la
+vertu a les promesses de la vie présente, ces promesses les voici: «Il
+n'y a personne, dit le prince des justes, personne qui ait quitté sa
+maison et ses parents pour l'amour de moi, qui n'en reçoive dès à
+présent cent fois autant avec des persécutions.» (Marc, X, 30.) Mais il
+est dangereux, pour ne rien dire de plus, de mentionner les persécutions
+sans parler de tout le reste; il l'est davantage encore de présenter
+comme le martyre de la vertu les peines qu'attire l'imprudence et les
+douleurs qu'entraîne la passion. C'est le premier reproche qu'il faut
+faire à Delphine. Sans doute qu'elle brave l'opinion; mais plus souvent
+ce qu'elle affronte, ce sont les principes revêtus de l'autorité de
+l'opinion: faudra-t-il donc aller jusqu'à croire les principes moins
+certains et la vérité moins vraie, parce que, dans tel ou tel cas, ils
+coïncident avec l'opinion? et faudra-t-il traiter l'opinion qui a raison
+comme l'opinion qui a tort? En vérité je ne vois dans tout ce roman de
+_Delphine_ qu'un seul incident qui se rapporte vraiment à l'épigraphe du
+livre; encore ne suis-je pas sûr de me rencontrer sur ce point avec
+l'opinion de tout le monde; mais enfin, en ma qualité d'_homme_, je me
+décide à la braver, et à dire que la conduite de Delphine avec Mme de R.
+me paraît belle et touchante, et que j'honore bien plus le mouvement qui
+inspire cette démarche que la réflexion prudente qui l'aurait supprimée.
+Mais je ne veux pas, Messieurs, que vous m'en croyiez; voici toute la
+scène:
+
+ «Nous attendions la reine dans le salon qui précède sa chambre,
+ avec quarante femmes les plus remarquables de Paris: Mme de R.
+ arriva: c'est une personne très inconséquente, et qui s'est perdue
+ de réputation, par des torts réels et par une inconcevable
+ légèreté. Je l'ai vue trois ou quatre fois chez sa tante Mme
+ d'Artenas; j'ai toujours évité avec soin toute liaison avec elle,
+ mais j'ai eu l'occasion de remarquer dans ses discours un fonds de
+ douceur et de bonté: je ne sais comment elle eut l'imprudence de
+ paraître sans sa tante aux Tuileries, elle qui doit si bien savoir
+ qu'aucune femme ne veut lui parler en public. Au moment où elle
+ entra dans le salon, Mmes de Saint-Albe et de Tésin, qui se
+ plaisent assez dans les exécutions sévères, et satisfont
+ volontiers, sous le prétexte de la vertu, leur arrogance naturelle;
+ Mmes de Saint-Albe et de Tésin quittèrent la place où elles étaient
+ assises, du même côté que Mme de R.; à l'instant toutes les autres
+ femmes se levèrent, par bon air ou par timidité, et vinrent
+ rejoindre à l'autre extrémité de la chambre Mme de Vernon, Mme du
+ Marset et moi. Tous les hommes bientôt après suivirent cet exemple,
+ car ils veulent en séduisant les femmes, conserver le droit de les
+ en punir.
+
+ »Mme de R. restait seule l'objet de tous les regards, voyant le
+ cercle se reculer à chaque pas qu'elle faisait pour s'en approcher,
+ et ne pouvant cacher sa confusion. Le moment allait arriver où la
+ reine nous ferait entrer, ou sortirait pour nous recevoir: je
+ prévis que la scène deviendrait alors encore plus cruelle. Les yeux
+ de Mme de R. se remplissaient de larmes; elle nous regardait
+ toutes, comme pour implorer le secours d'une de nous; je ne pouvais
+ pas résister à ce malheur; la crainte de déplaire à Léonce, cette
+ crainte toujours présente me retenait encore; mais un dernier
+ regard jeté sur Mme de R. m'attendrit tellement, que par un
+ mouvement complètement involontaire, je traversai la salle, et
+ j'allai m'asseoir à côté d'elle: oui, me disais-je alors, puisque
+ encore une fois les convenances de la société sont en opposition
+ avec la véritable volonté de l'âme, qu'encore une fois elles soient
+ sacrifiées[127].»
+
+Cette dernière phrase est de trop; je n'aime pas _la véritable volonté
+de l'âme_; la charité pouvait commander l'action de Delphine et la
+justifier; la charité signifie quelque chose, la véritable volonté de
+l'âme ne signifie rien, aussi longtemps qu'il n'est pas prouvé que cette
+volonté et celle de Dieu sont une même volonté; mais, quoi qu'il en soit
+de la phrase, l'action me paraît belle, et je n'y vois, pour ma part,
+aucune vraie convenance sacrifiée. Il est bien dommage que cette
+imprudence de Delphine soit la seule qu'on puisse absoudre. Toutes les
+fois qu'elle se compromet, c'est sans nécessité; ses mouvements ont
+toujours quelque chose de généreux et d'aimable, mais ces mouvements
+sont pour elle la suprême loi; il lui suffit, confiante qu'elle est dans
+la bonté de son naturel, de constater chaque fois _la véritable volonté
+de son âme_: on dirait que tout le reste est indifférent; je ne dis
+pourtant pas: tout jusqu'à la vertu; car elle prétend bien ne pas la
+sacrifier, puisque la vertu n'est pour elle que _la continuité des
+mouvements généreux_[128]. C'est ainsi qu'elle la définit; c'est la
+doctrine du livre, où elle se reproduit plusieurs fois et sous
+différentes formes: malheur donc à tous les principes, à tous les
+devoirs même, qui se trouveront sur le chemin d'un mouvement généreux!
+Encore faudrait-il s'assurer que le mouvement est généreux, et
+s'entendre sur ce mot de _générosité_. Je crois bien qu'en ménageant
+chez elle, à une femme mariée, un rendez-vous avec un homme qui n'est
+pas son époux, Delphine a dû paraître fort généreuse à cette coupable
+amie; mais il y a grandement à parier que cette complaisance de Delphine
+sera moins doucement qualifiée par le reste de l'univers; je doute même
+qu'on approuve le _mouvement généreux_ qui porte Delphine à prendre à
+son compte la faute de Thérèse, et à vouloir passer pour une femme
+légère et pour une amante infidèle, afin que son amie ne passe pas pour
+une épouse perfide. Je me borne à cet exemple. D'autres que je pourrais
+citer achèveraient de prouver qu'aux yeux de Delphine, c'est-à-dire de
+l'auteur, l'espèce humaine se partage en deux classes, dont l'une obéit
+au premier mouvement, qui est toujours bon, et l'autre au second, qui
+est ordinairement mauvais. Il serait vraiment commode de pouvoir réduire
+toute la morale à une question de date aussi parfaitement simple.
+
+Mais ce n'est pas tout, il s'en faut. Toute la suite des rapports de
+Delphine avec Léonce, depuis que Léonce est marié, exprime le mépris des
+convenances les plus sacrées; et l'auteur, au moyen d'un épisode amené
+fort à propos, l'histoire de M. et Madame de Lebensei, nous prépare,
+autant qu'elle peut, à juger ces rapports avec indulgence. Et pour que
+nous ne puissions pas nous méprendre sur l'intention qu'elle a eue en
+les retraçant, cette familiarité coupable d'une jeune femme avec un
+homme marié n'est point la cause des malheurs de Delphine; elle n'est
+jamais punie que du bien, jamais du mal qu'elle fait. Pour le coup,
+c'est trop; j'ai bien consenti à voir la vertu traitée comme le vice:
+c'est un spectacle que la société nous présentera longtemps encore; mais
+que la vertu seule soit punie, et que le vice ne soit jamais malheureux,
+je ne l'entends pas ainsi; l'humanité ne pourrait soutenir éternellement
+un pareil spectacle; il faut que l'intime liaison du malheur et du mal
+se révèle quelquefois à elle dans l'infortune des méchants:
+
+ Abstulit hunc tandem Rufini pœna tumultum
+ Absolvitque Deos[129].
+
+Je ne demande pas qu'un caractère humain soit parfaitement conséquent;
+ce serait vouloir peut-être qu'il ne fût pas humain: mais quand un
+caractère est systématique, il ne doit sortir de sa ligne ni trop
+aisément, ni impunément, c'est-à-dire sans que cette déviation soit
+signalée et reprise. Que devient la candeur, la parfaite vérité du
+caractère de Delphine, quand elle presse Madame de Vernon mourante «de
+remplir les devoirs que la religion catholique prescrit aux personnes
+dangereusement malades? Vous donnerez, lui dit-elle, un bon exemple en
+vous conformant, dans ce moment solennel, aux pratiques qui édifient les
+catholiques; le commun des hommes croit y voir une preuve de respect
+pour la morale et la Divinité[130].» Il y a dans le monde mille exemples
+de cette inconséquence; les cœurs les plus droits ne sont pas au-dessus
+de cette espèce d'hypocrisie, et j'aimerais assez que Delphine eût ce
+tort, si on nous le donnait pour un tort.
+
+Il n'y a rien à dire sur Léonce qui n'ait été dit cent fois. Je regrette
+pour lui l'ancien dénoûment. Cette mort tragique le relevait un peu; et
+vraiment il en était temps. Jusqu'alors, il nous avait impatientés
+jusqu'à l'irritation. Après tout, le caractère de Léonce est une
+exception, et l'art ne s'occupe pas des exceptions. Qu'il soit à la
+rigueur possible de réunir au courage personnel, et même à une certaine
+élévation d'esprit, la déférence la plus servile pour les convenances
+les plus arbitraires, je ne voudrais pas le nier; mais je ne tiens pas
+du tout à ce que la preuve se transforme en tableau. J'ai besoin
+d'ailleurs que Delphine à qui je m'intéresse, ne place pas trop mal ses
+affections; et même Delphine mise à part, je n'aime pas qu'on cherche à
+me persuader que les femmes les plus distinguées se contentent que
+l'homme qu'elles aiment soit beau, vaillant, spirituel, et lui font
+aisément grâce de tout le reste. L'amant de Corinne a du moins une
+perfection de plus: il est mélancolique; c'est toujours cela, et ce
+devait être beaucoup pour Madame de Staël; mais Léonce ne l'est pas, et
+tout ce qui peut s'ajouter à la liste de ses perfections, c'est une
+parfaite naïveté d'égoïsme, et la crainte la plus féminine de l'opinion
+et du _qu'en dira-t-on_. Il n'aime point dans sa maîtresse ce qu'elle a
+de vraiment aimable; il ne sait pas s'unir d'un premier mouvement à ses
+inspirations naïvement généreuses; c'est beaucoup s'il n'ajourne pas ses
+propres impressions, et si, pour approuver, il n'attend pas que tout le
+monde ait approuvé. Ainsi, dans la scène citée plus haut:
+
+ «À peine eus-je parlé à Madame de R. que je ne pus m'empêcher de
+ regarder Léonce: je vis de l'embarras sur sa physionomie, mais
+ point de mécontentement. Il me sembla que ses yeux parcouraient
+ l'assemblée avec inquiétude pour juger de l'impression que je
+ produisais, mais que la sienne était douce...--Ne m'avez-vous pas
+ désapprouvée d'avoir été me placer à côté d'elle?--Non, répondit
+ Léonce, je souffrais, mais je ne vous blâmais pas[131].»
+
+Quand la Révolution arrive, s'il prend parti contre elle, ce qui est
+fort naturel, c'est sans conviction, sans enthousiasme, même sans esprit
+de parti, mais uniquement parce que cela convient. Il veut tour à tour,
+dans son immense et capricieuse personnalité, que Delphine se souvienne
+des bienséances pour l'amour de lui, et que, pour l'amour de lui, elle
+les oublie. Quand il affiche avec une sorte d'emportement sa passion
+pour elle, si c'est là en effet braver l'opinion, que devient le
+caractère que l'auteur lui a donné? Si, au contraire, l'opinion est si
+mauvaise qu'il n'a rien à craindre pour lui-même, que penser d'un homme
+qui déshonore de gaieté de cœur une femme charmante, parce que, pour son
+compte, il est à l'abri? Encore une fois, on se soucie peu de Léonce;
+mais on se soucie de Delphine, et on craint de l'aimer d'autant moins
+qu'elle aime davantage un homme si peu digne d'elle. On m'objectera
+Clarisse: pour toute réponse, je dirai: Relisez _Clarisse_. Elle a tort
+sans doute, et vous savez ce que disait Richardson à ceux qui lui
+reprochaient d'avoir fait mourir cette aimable fille: «Que voulez-vous?
+je n'ai pu lui pardonner d'avoir fui la maison paternelle;» mais, outre
+que l'expiation suit directement, que de droits cette infortunée, dans
+sa faute même, n'a-t-elle pas à notre pitié! On peut faire mieux encore;
+on peut m'objecter mille faits tout pareils, mille autres Léonces aimés
+par mille autres Delphines; je ne répondrai qu'un mot: J'ai besoin de
+haïr Léonce ou de l'aimer; l'un et l'autre se trouve impossible; et mon
+sentiment, repoussé de l'amour vers la haine et de la haine vers
+l'amour, finit par se fixer dans le dégoût. Si cette impression est
+celle de tout le monde, ni l'héroïne ni l'auteur n'y peuvent trouver
+leur compte.
+
+En supposant que Delphine, par ses imprudences et par ses malheurs,
+confirme la seconde moitié de l'adage de Madame Necker, Léonce ne
+confirme pas l'autre. Ce n'est pas en s'asservissant à l'opinion, c'est
+bien plutôt en la bravant qu'il fait le malheur de Delphine. Le but de
+l'auteur, si l'auteur a eu réellement ce but, ne se trouve atteint que
+d'une seule manière, je veux dire par l'impatience et le déplaisir que
+ce caractère nous donne: si Léonce ne perd pas précisément sa cause
+auprès de la fortune, il la perd auprès du lecteur; mais ce n'est pas
+assez, on regrettera toujours que son caractère ou son système ne trouve
+pas une condamnation plus décidée dans les faits qui en résultent. Je me
+contenterai là-dessus d'une observation de fait. Léonce s'éloigne de
+Delphine après le fatal rendez-vous dont elle a voulu prendre sur elle
+toute la honte; c'est la grande péripétie du roman, puisque Léonce, dans
+son ressentiment, épouse Mathilde; c'est là, ou nulle part, qu'il aurait
+fallu faire ressortir les inconvénients de son caractère. Mais, en
+vérité, qui oserait lui dire: Delphine a manqué à des convenances
+frivoles, et vous ne devez pas, pour si peu, renoncer à elle? Pour si
+peu! un rendez-vous donné par Delphine à un autre que lui! Quand elle
+l'aurait donné à lui-même, le grief serait suffisant: que sera-ce quand
+il s'agit d'un autre? Pour cette fois, Léonce a raison; et il y aurait
+conscience à ne pas en tenir note, car c'est, je pense, la seule fois.
+
+Mais quand tous les malheurs qui fondent sur les deux héros seraient la
+conséquence directe des erreurs opposées dont ils ont fait l'inspiration
+de leur conduite, l'enseignement qui ressortirait de cette conclusion
+est d'avance annulé par l'impression générale du roman. Madame de Staël
+a publié des _Réflexions sur le but moral de Delphine_, à plusieurs
+desquelles on peut souscrire; mais l'une de ces réflexions affaiblit
+singulièrement l'effet de toutes les autres:
+
+ «Les écrivains, comme les instituteurs, nous dit-elle, améliorent
+ bien plus sûrement par ce qu'ils inspirent que par ce qu'ils
+ enseignent[132].»
+
+Nous sommes de cet avis, et si, au lieu d'_améliorent_ on lit
+_pervertissent_ ou _égarent_, la proposition n'en sera pas moins vraie.
+Il s'agit donc de savoir ce qu'inspire le roman de _Delphine_, ou bien,
+car cela revient au même, ce qui a inspiré _Delphine_. Madame de Staël
+ne serait-elle pas la première à convenir qu'à l'exception de ceux «qui
+ont passé le temps d'aimer et qui ne peuvent plus sentir de charme qui
+les arrête[133]», tout le monde conclura dans son cœur qu'il est beau
+d'aimer comme Delphine et d'être aimé comme Léonce? Quoique la langue de
+l'amour vieillisse encore plus vite que celle de la musique, et quoique
+Delphine et Léonce se parlent l'un à l'autre un idiome un peu suranné,
+l'intérêt subsistant de ce roman est pourtant dans leur passion
+réciproque; on s'y laisse entraîner, et l'on se soucie fort peu du
+reste. Coiffée de son épigraphe dogmatique, comme le serait d'un bonnet
+de nuit quelque Diane chasseresse ou Calypso dans son île, _Delphine_
+n'est pourtant qu'un roman, et je vous conseille de le prendre sur ce
+pied-là. Nos romanciers modernes font parler à l'amour un langage un peu
+différent; ils ont relégué les délicatesses du cœur au rang des fictions
+légales ou des métaphores: décidément ils n'aiment pas la métaphysique.
+Je n'ose dire ce qu'ils ont fait de l'amour; je puis dire ce qu'en avait
+fait l'auteur de _Delphine_: une religion, un enthousiasme, une extase.
+Elle avait tort, je l'avoue; le christianisme et la raison la condamnent
+également; mais nous sied-il d'être sévères? Après avoir supporté et
+loué tant de choses pires, soyons humbles dans la critique; mais disons
+pourtant que cet amour frénétique, cette passion _chauffée à blanc_ du
+beau Léonce, n'est pas du tout d'un bon exemple; que Delphine,
+quoiqu'elle ait respecté les limites au delà desquelles commence le
+crime, est aussi coupable qu'elle est malheureuse, et que plusieurs
+scènes, mais surtout celle de l'église[134], sont d'un effet déplorable.
+Et pourtant cette scène elle-même, comparée à certaines situations
+inventées par Madame Cottin, garde encore quelque mesure dans
+l'emportement. Il y aurait de l'injustice à mettre au compte de l'auteur
+toutes les extravagances que débite Léonce, dont elle ne prétend pas se
+porter garant. Nous le laisserons donc tout à son aise s'écrier:
+
+ «L'univers et les siècles se fatiguent à parler d'amour; mais une
+ fois, dans je ne sais combien de milliers de chances, deux êtres se
+ répondent par toutes les facultés de leur esprit et de leur âme...
+ Ton véritable devoir, c'est de m'aimer... Aime-moi, pour être
+ adorée dans toutes les nuances de tes charmes... Crois-moi, il y a
+ de la vertu dans l'amour, il y en a même dans ce sacrifice entier
+ de soi-même à son amant, que tu condamnes avec tant de force,
+ etc.[135].»
+
+Léonce qui le dit, et je consens à lui en laisser toute la
+responsabilité. Mais qui prendra celle des paroles de Delphine?
+Seront-elles, comme celles de Léonce, nulles ou non avenues? et toute
+cette passion passera-t-elle pour une simple machine dans le roman? n'en
+sera-t-elle pas, après tout, l'intérêt principal, le sujet même?
+cherchera-t-on autre chose dans Delphine? cet amour insensé, n'est-ce
+pas Delphine même, Delphine tout entière?
+
+Dans les drames consacrés à la peinture des passions ridicules, il y a
+toujours, dans un coin du poème, un Ariste, un Cléante, l'homme
+raisonnable de la pièce, qui intervient ou qui dit son mot en faveur du
+bon sens et du bon droit. Je le cherche dans _Delphine_; je cherche, ce
+qui est la même chose, une pensée qui serve à juger les personnes et les
+choses. Je ne la trouve point. La religion, cette règle de la vie, ce
+jugement de nos actions et de nos jugements mêmes, y paraît sous trois
+formes: dans Mathilde, comme un formalisme aride; dans Thérèse, comme
+une fougue d'imagination; chez Delphine, comme un déisme sans conviction
+et sans force. On peut lire, pour s'en convaincre, la lettre où elle
+prêche son amant[136]. Cette lettre, quoiqu'elle ait des beautés, semble
+avoir été écrite pour constater que Delphine ne trouve dans sa religion
+aucun point d'appui, aucun point d'arrêt, et que sa vie n'a d'autre
+gouvernail que la tempête. La parfaite spontanéité du sentiment, ou la
+craintive circonspection de l'égoïsme, voilà les deux sagesses entre
+lesquelles on vous donne le choix, voilà les deux maximes dont vous
+pouvez faire, selon votre caractère, la conclusion, la moralité de
+_Delphine_.
+
+J'ai dit qu'il n'y a point d'Ariste dans ce drame: je me trompe, il y a
+M. Lebensei. Il prêche par son bonheur encore plus que par ses paroles,
+et ce bonheur, il a grand soin de nous l'apprendre, est le fruit d'un
+divorce.
+
+Je suis las de tant de critiques. Disons maintenant que Delphine, avec
+toutes ses erreurs, est une des plus aimables, des plus touchantes
+créations du talent; que son caractère est exprimé avec autant de vérité
+que de charme; qu'il est impossible de ne pas aimer cette âme généreuse,
+qui ne vit que pour aimer et se dévouer; que tout son rôle, si l'on peut
+parler ainsi, est écrit avec la naïveté la plus éloquente; qu'aucun
+caractère n'est plus lié, plus un, mieux soutenu; qu'aucune fiction n'a
+jamais été plus vivante. Faut-il s'en étonner? L'auteur, en faisant
+parler Delphine, parlait elle-même; les événements étaient fictifs, le
+caractère ne l'était pas: ici donc la vérité n'a rien coûté.
+
+Dire que le roman de _Delphine_ étincelle d'esprit, c'est ne rien
+apprendre à personne, même à ceux qui ne l'ont pas lu. Il est peut-être
+moins superflu d'ajouter qu'aucun des ouvrages de Madame de Staël n'est
+écrit avec une verve plus facile et plus abondante. Si l'auteur n'avait
+pas encore toute la maturité de sa pensée, elle était en possession, je
+crois, de toute la plénitude de son talent. Il y a autant et peut-être
+plus d'esprit dans quelques autres de ses écrits; dans aucun il n'y a
+plus de puissance; le style n'est pas irréprochable; certaines
+expressions d'une métaphysique sentimentale prêtèrent à rire dans le
+temps; on s'amusa beaucoup, par exemple, de cet amour «qui est une autre
+vie dans la vie»; le style de Madame de Staël fut déclaré extravagant,
+inouï; nos excès ont tellement fait pâlir les siens, que ce style
+audacieux pourrait bien aujourd'hui passer pour timide.
+
+À l'apparition de _Delphine_, dont l'action se rattachait à des
+événements contemporains, les chercheurs de _clefs_ ne manquèrent pas.
+Que Madame de Staël eût prêté à Delphine son propre caractère, on ne
+pouvait guère en douter, et la supposition, en s'arrêtant au caractère,
+n'avait rien d'injurieux. On chercha l'original de Madame de Vernon, et
+on crut l'avoir trouvé. Madame de Vernon est la figure la plus originale
+et la plus finement tracée de toutes celles qui apparaissent dans
+l'action. Un égoïsme indolent, une dissimulation pleine d'abandon, la
+perfidie froidement adoptée comme système, de l'immoralité sans passion,
+le plus parfait naturel joint à la plus parfaite fausseté, le calcul le
+plus savant appliqué à l'immense intérêt de ne pas se sentir vivre, tout
+ce machiavélisme féminin fit penser à un homme qui, déjà alors, était
+jugé. Mais, sans compter que Madame de Vernon est touchante et noble à
+ses derniers moments, il y avait de l'indulgence envers M. de Talleyrand
+à vouloir le reconnaître sous les traits de Madame de Vernon, et si
+c'est à lui en effet que Madame de Staël a voulu faire penser, Madame de
+Staël a été bonne jusque dans la vengeance.
+
+Il y a plus d'une sorte d'esprit dans ce roman, quoique l'élévation et
+le pathétique y dominent. Quelques passages peuvent donner l'idée de
+cette verve caustique dont Madame de Staël assaisonnait plus abondamment
+sa conversation que ses ouvrages. Je citerai une page, qui semblerait,
+si l'auteur s'arrêtait plus à propos, être empruntée à La Bruyère:
+
+ «Je me mis à causer avec un Espagnol que j'avais déjà vu une ou
+ deux fois, et que j'avais remarqué comme spirituel, éclairé, mais
+ un peu frondeur. Je lui demandai, s'il connaissait le duc de
+ Mendoce.--Fort peu, répondit-il; mais je sais seulement qu'il n'y a
+ point d'homme dans toute la cour d'Espagne aussi pénétré de respect
+ pour le pouvoir. C'est une véritable curiosité que de le voir
+ saluer un ministre; ses épaules se plient, dès qu'il l'aperçoit,
+ avec une promptitude et une activité tout à fait amusantes; et
+ quand il se relève, il le regarde avec un air si obligeant, si
+ affectueux, je dirais presque si attendri, que je ne doute pas
+ qu'il n'ait vraiment aimé tous ceux qui ont eu du crédit à la cour
+ d'Espagne depuis trente ans. Sa conversation n'est pas moins
+ curieuse que ses démonstrations extérieures; il commence des
+ phrases, pour que le ministre les finisse; il finit celle; que le
+ ministre a commencées; sur quelque sujet que le ministre parle, le
+ duc de Mendoce l'accompagne d'un sourire gracieux, de petits mots
+ approbateurs qui ressemblent à une basse continue, très monotone
+ pour ceux qui écoutent, mais probablement agréable à celui qui en
+ est l'objet. Quand il peut trouver l'occasion de reprocher au
+ ministre le peu de soin qu'il prend de sa santé, les excès de
+ travail qu'il se permet, il faut voir quelle énergie il met dans
+ ces vérités dangereuses; on croirait, au ton de sa voix, qu'il
+ s'expose à tout pour satisfaire sa conscience; et ce n'est qu'à la
+ réflexion qu'on observe que, pour varier la flatterie fade, il
+ essaye de la flatterie brusque sur laquelle on est moins blasé. Ce
+ n'est pas un méchant homme; il préfère ne pas faire du mal, et ne
+ s'y décide que pour son intérêt. Il a, si l'on peut le dire,
+ l'innocence de la bassesse; il ne se doute pas qu'il y ait une
+ autre morale, un autre honneur au monde que le succès auprès du
+ pouvoir: il tient pour fou, je dirais presque pour malhonnête,
+ quiconque ne se conduit pas comme lui. Si l'un de ses amis tombe
+ dans la disgrâce, il cesse à l'instant tous ses rapports avec lui,
+ sans aucune explication, comme une chose qui va de soi-même. Quand,
+ par hasard, on lui demande s'il l'a vu, il répond: Vous sentez bien
+ que dans les circonstances actuelles je n'ai pu... et s'interrompt
+ en fronçant le sourcil, ce qui signifie toujours l'importance qu'il
+ attache à la défaveur du maître. Mais si vous n'entendez pas cette
+ mine, il prend un ton ferme et vous dit les serviles motifs de sa
+ conduite, avec autant de confiance qu'en aurait un honnête homme,
+ en vous déclarant qu'il a cessé de voir un ami qu'il n'estimait
+ plus. Il n'a pas de considération à la cour de Madrid; cependant il
+ obtient toujours des missions importantes: car les gens en place
+ sont bien arrivés à se moquer des flatteurs, mais non pas à leur
+ préférer les hommes courageux; et les flatteurs parviennent à tout,
+ non pas comme autrefois, en réussissant à tromper, mais en faisant
+ preuve de souplesse, ce qui convient toujours à l'autorité[137].»
+
+On sait que c'est un des mérites de Madame de Staël que cette profusion
+d'idées justes, fines et vivement frappées qu'elle sème, comme en se
+jouant, dans le cours de ses récits et jusque dans les moments de
+passion. Il est presque puéril de citer; toutefois, je ne puis
+m'empêcher de transcrire, comme type de la manière de l'auteur, et plus
+encore comme échantillon du bon sens qui était à la base même de tant
+d'esprit, cette pensée qui me tombe sous la main:
+
+ «Sérieusement, c'est un rare mérite que celui qui est vivement
+ senti même par les hommes vulgaires, et je crois toujours plus aux
+ qualités qui produisent de l'effet sur tout le monde, qu'à ces
+ supériorités mystérieuses qui ne sont reconnues que par des
+ adeptes[138].»
+
+L'ordre des temps que nous avons suivi jusqu'ici, nous invite à parler
+de l'écrit consacré par Madame de Staël à la mémoire de son père; mais
+il est impossible de séparer _Delphine_ de _Corinne_, sa sœur, plus
+jeune de quatre années.
+
+
+
+
+CHAPITRE SIXIÈME
+
+Corinne ou l'Italie.
+
+
+_Corinne_ ou _l'Italie_ parut en 1807. Ce fut un des plus grands
+événements littéraires de l'époque. Nous savons maintenant à quoi nous
+en tenir sur les succès immenses, prodigieux, étourdissants; mais il ne
+faut pourtant pas toujours prendre à contre-sens un applaudissement
+universel; le triomphe du _Cid_ n'eut pas de lendemain, et des
+acclamations unanimes ont leur autorité quand elles se prolongent.
+J'aime à voir, je l'avoue, ces impressions vives et spontanées gagnant
+de vitesse la critique, et prononçant sur l'ouvrage du génie un jugement
+sommaire et sans appel avant qu'elle ait eu, pour ainsi dire, le temps
+de tailler sa plume. _Corinne_ triomphante eut ses insulteurs obligés;
+le peuple les écouta, le peuple s'imagina peut-être qu'ils avaient
+raison: c'était donc, se disait-on, un méchant ouvrage, car M. Dussault
+l'avait dit et d'autres l'avaient répété (Bonaparte lui-même, au dire de
+M. Villemain, écrivit dans le _Moniteur_ une critique amère de
+_Corinne_); mais tandis qu'on la jugeait et la rejugeait, Corinne
+s'avançait au Capitole, où la critique elle-même, laissant un ingrat
+labeur, la suivit enfin lentement, entraînée par la multitude.
+
+Je n'en parle pas, Messieurs, en enthousiaste. J'admire _Corinne_ sans
+aveuglement; mais je ne puis m'empêcher de remarquer combien les
+impressions que reçoit le public d'une œuvre vraiment belle, sont plus
+profondes et plus durables que celles qu'il a pu recevoir d'une critique
+spirituelle et injuste qui a semblé d'abord entraîner tous les esprits.
+Rien ne peut, à la longue, soutenir un mauvais ouvrage; et rien, quand
+il y a un véritable public, ne peut empêcher le triomphe d'un bon
+ouvrage; il y a une justice dans le monde pour les écrits, si ce n'est
+pour les hommes; et tout ce qui est artificiel, arrangé, chute ou
+succès, ne dure pas. Quant aux louanges complaisantes ou aux critiques
+partiales, qui s'en soucie? qui s'en souvient? Force est pourtant qu'on
+s'en souvienne lorsqu'elles sont reproduites après de longues années,
+soit par conviction, ce qui est louable, soit par obstination, ce qui
+l'est moins. C'est ainsi que M. Dussault, critique d'ailleurs érudit et
+délicat, a trouvé à propos de réimprimer, onze ans après la publication
+de _Corinne_, les phrases que voici:
+
+ «Madame de Staël a cru devoir enrichir notre littérature de deux
+ romans: le premier qu'elle a donné est, à mon avis, fort supérieur
+ au second, et il n'est pas bon. Peut-être la femme de lettres à qui
+ nous devons le _Traité des Passions_, et celui de la _Littérature
+ considérée dans ses rapports avec la morale et la politique_,
+ a-t-elle voulu, pour des productions d'un genre moins sublime, se
+ rapprocher de son sexe, au-dessus duquel elle craignait de paraître
+ trop élevée... Tibère appelait Livie un _Ulysse en jupe_: en
+ changeant un peu ce mot, on l'appliqua à Madame de Staël, qui fut
+ appelée _un membre de l'Institut en jupe_... Le roman de
+ _Delphine_, mauvais en lui-même, est moins mauvais pourtant que
+ celui de _Corinne_[139].»
+
+On dit quelquefois, Messieurs, que l'urbanité s'en va; il me semble
+qu'elle a eu le temps de s'en aller et de revenir; car, à en juger par
+les lignes que je viens de vous lire, elle commençait déjà en 1809 à
+plier bagage.
+
+_Corinne_, si vous vous en tenez au roman, est une variante de
+_Delphine_. Corinne c'est Delphine, artiste et poète, ajoutant au
+dévouement l'enthousiasme; Oswald, c'est Léonce, mieux élevé, ce me
+semble, plus digne, plus maître de lui-même, un Léonce anglais, avec la
+mélancolie de plus et la santé de moins; car, je suis presque fâché de
+le dire, lord Nelvil a été le premier héros de roman de l'espèce des
+poitrinaires. Il ne restait dès lors plus à inventer que _l'homme
+incompris_; mais Madame de Staël avait trop de bon sens pour inventer
+cela. La femme elle-même, dans ses deux romans, n'est point ce qu'on a
+appelé _la femme incomprise_: c'est la femme sortant d'une manière ou
+d'une autre, disons mieux, sortant par une supériorité quelconque du
+cercle d'occupations et d'intérêts où son sexe (ainsi du moins en juge
+l'auteur) doit, pour son bonheur, se tenir enfermé.
+
+Le roman de _Corinne_, qu'on a voulu contraindre à dogmatiser, n'est pas
+plus dogmatique que celui de _Delphine_; il l'est peut-être moins
+encore, et n'est pas plus amer, c'est-à-dire qu'il ne l'est point. Il
+faut, quand on est femme, qu'on a du talent, choisir entre la gloire et
+le bonheur, entre le libre emploi de son talent et les intimes douceurs
+de la vie d'épouse et de mère. Il le faut; la nature le veut ainsi; la
+nature porte aussi, à sa manière, des lois contre le cumul, et les
+maintient sévèrement. Voilà ce que l'auteur s'est avoué en soupirant, et
+voilà ce qu'elle nous avoue; mais cet aveu, hélas! est d'une âme qui n'a
+pu se résoudre à choisir, et dont le cœur est également avide du bonheur
+que préparent les affections, et des émotions que donnent le talent et
+la gloire. C'est son propre cœur, et, dans un sens général, c'est sa
+propre destinée que Madame de Staël nous a révélée dans _Corinne_; elle
+n'a pas eu d'autre intention, et _Corinne_ n'est point un traité, mais
+une œuvre d'enthousiasme et de douleur. Elle ne désavoue rien, ne
+condamne rien, distinctement du moins: Corinne a bien le droit d'être
+Corinne; mais elle ne peut prétendre au bonheur de Lucile. Voilà tout.
+Me trompé-je, Messieurs? Il me semble que l'extrême vérité, je dirais
+même la naïveté de cette histoire (car pourquoi beaucoup de naïveté
+serait-elle incompatible avec beaucoup d'esprit?), la rend plus
+instructive qu'elle ne le serait si l'auteur l'avait écrite avec le
+dessein prémédité de nous inculquer une doctrine.
+
+Il fallait un nœud à ce drame, puisque enfin c'est un drame; et comment
+l'auteur aurait-il hésité? Le bonheur d'une femme, c'était, à ses yeux,
+l'amour dans le mariage; ce bonheur s'annonce ou se révèle à Corinne
+sous les traits de lord Nelvil: trompeuse apparition; Nelvil, c'est le
+malheur; car Nelvil, c'est la nature des choses, avec laquelle Corinne
+ne transige point et qui ne transige jamais. Le malheur doit venir à
+Corinne d'où vient aux autres la félicité; il faut donc que Nelvil
+paraisse fait et soit vraiment fait pour donner le bonheur à toute autre
+qu'à elle. Quelques personnes se récrieront peut-être: Oswald, depuis
+longtemps, est perdu dans leur opinion; c'est un égoïste, un homme sans
+cœur; je serais plutôt de l'avis du comte d'Erfeuil: lord Nelvil est
+simplement «un homme tout comme un autre»;--égoïste, dites-vous? Mais
+qu'un homme soit égoïste à l'égard de la femme qu'il aime, que son amour
+même soit de l'égoïsme, est-ce, à votre avis, une exception? et
+fallait-il qu'en sa qualité de héros de roman, Oswald fût quelque chose
+de plus qu'un homme? Je ne le pense pas. Il fallait seulement qu'il ne
+fût ni odieux, ni insipide. Il fallait qu'on pût comprendre l'amour
+qu'il inspire à Corinne; et, chose remarquable, il le lui inspire en
+grande partie par des qualités de caractère directement opposées à
+celles de cette femme de génie: c'est l'homme digne et mesuré qui plaît
+à la femme enthousiaste; c'est le caractère anglais qui captive
+l'imagination italienne. Du reste, avec quel art infini Madame de Staël
+n'a-t-elle pas marqué dans tout le cours du drame les points sur
+lesquels ces deux âmes se séparent, les divergences qui les rendraient
+malheureux dans le mariage, et la nuance imperceptible, mais bien
+réelle, qui distingue l'enthousiasme de l'amour? car le malheur ou la
+faute de Nelvil est de les avoir confondus. Après avoir relevé Nelvil de
+toutes les manières, après avoir mis les circonstances de moitié dans le
+tort de son infidélité, il fallait enfin le punir. L'auteur n'y a pas
+manqué, et le châtiment qu'elle lui inflige est celui précisément qui
+pouvait nous toucher et nous instruire. Après cela, Messieurs, personne
+n'est obligé d'aimer lord Nelvil. Pour moi, malgré tout son courage,
+toute sa bienfaisance, tout son mépris de la vie, je n'aime pas celui
+qui a fait le malheur de Corinne; mais il est peut-être plus juste de
+regarder Corinne et lui comme deux compagnons d'infortune, comme deux
+êtres qui ne pouvaient apporter en dot l'un à l'autre que le malheur
+avec l'amour, et l'auteur les a, ce me semble, assez bien enveloppés
+tous deux dans une même catastrophe.
+
+Vous rappelez-vous, Messieurs, ces vers que dit Pyrrhus dans
+_Andromaque_:
+
+ L'un par l'autre entraînés, nous courons à l'autel,
+ Nous jurer, malgré nous, un amour immortel[140].
+
+Ils me reviennent à la mémoire quand je lis _Corinne_. Il y a plus d'une
+victime dans ce roman, ou plutôt dans cette tragédie; ou s'il n'y en a
+qu'une, le sacrifice est involontaire de la part de celui qui en est
+l'instrument. Oswald est entraîné aussi bien que Corinne; la destinée
+est plus forte que tous deux, la destinée qui, après les avoir faits si
+semblables et si opposés l'un à l'autre, leur a ménagé une rencontre
+fatale. Je me sers de ce terme païen de _destinée_ parce que ce drame,
+tel qu'il me paraît conçu, ne m'en suggère, ne m'en permet aucun autre.
+La fatalité, en effet, semble entraîner les personnages de ce roman,
+l'un vers la mort, l'autre vers un abîme de douleur. De deux régions
+différentes du monde moral, ces deux âmes se sont cherchées pour se
+donner mutuellement le malheur que chacune d'elles, on le dirait, ne
+pouvait recevoir d'aucun autre, ni de l'univers entier. Car si, avant de
+faire la rencontre de Corinne, Oswald est malheureux, c'est d'un malheur
+que le monde et le temps peuvent consoler; il est malheureux
+accidentellement; il ne l'est pas essentiellement et au fond de l'âme,
+bien que l'auteur l'ait fait mélancolique pour le rendre plus
+intéressant, et qu'elle nous dise, dans un langage bien nouveau pour le
+temps: «Oswald était _timide envers sa destinée_[141].» En un mot,
+Corinne ne pouvait pas lui dire comme Hermione à Oreste:
+
+ Tu m'apportais, cruel, le malheur qui te suit[142];
+
+car le malheur ne le suit pas, le malheur n'est pas attaché à lui; il
+naît pour lui, comme pour Corinne, de son attachement à Corinne. Elle,
+«la prêtresse des muses[143],» l'âme ingénue et libre, amoureuse de
+l'idéal et certaine à jamais d'un généreux retour, quelle puissance
+inconnue envoie au-devant d'elle, au milieu de sa marche triomphale,
+celui qu'elle ne pourra s'empêcher d'aimer, et qu'elle ne réussira point
+à fixer? Cette puissance, qu'est-elle donc, si ce n'est la fatalité? Ce
+mot terrible se lit partout dans le roman de _Corinne_, là même où
+l'auteur ne l'a point écrit. Il sort aussi, comme de lui-même, des
+lèvres de la prêtresse; il est l'accent, la note dominante de ses plus
+belles inspirations:
+
+ «La fatalité, continua Corinne, avec une émotion toujours
+ croissante (dans son improvisation au cap de Misène), la fatalité
+ ne poursuit-elle pas les âmes exaltées, les poètes dont
+ l'imagination tient à la puissance d'aimer et de souffrir? Ils sont
+ les bannis d'une autre région, et l'universelle bonté ne devait pas
+ ordonner toute chose pour le petit nombre des élus ou des
+ proscrits[144].»
+
+_Corinne_ est donc une tragédie antique, avec cette circonstance
+moderne, que la tragédie est encore moins dans les événements extérieurs
+que dans l'âme des personnages, et que les obstacles qui s'opposent à
+leur bonheur sont d'un ordre nouveau que l'antiquité n'aurait pas
+compris. Les idées modernes, toutes plus ou moins relatives au
+christianisme, ont créé un bonheur exquis et d'exquises douleurs, dont
+les anciens n'avaient aucune idée. Même aujourd'hui tout le monde ne
+veut pas comprendre de telles souffrances; à bien des gens elles font
+pitié plutôt qu'elles n'inspirent de la pitié; et véritablement il ne
+faut pas trop s'en étonner: tant d'infortunes imaginaires nous ont volé
+notre compassion; nous avons vu, non seulement dans les livres, mais
+dans la vie, tant de chagrins bien mangeant, tant de désespoirs au teint
+blanc et rose, tant de beaux ténébreux et de belles affligées, qu'un bon
+et solide malheur, de l'espèce la plus vulgaire, eût infailliblement et
+radicalement consolés; nous nous sommes si bien convaincus que ces
+peines intimes n'étaient que les mille et mille caprices, les mille et
+mille contorsions d'un égoïsme vaniteux, que nous en sommes devenus, je
+le sens bien moi-même, un peu injustes envers les souffrances et les
+besoins des âmes supérieures. Conséquence fâcheuse et mauvais symptôme
+en même temps; car le bonheur intime de l'âme, la félicité morale,
+avant-goût de la céleste béatitude, n'est guère moins mystérieuse que
+l'infortune morale, et se rattache au même principe. Comment concevoir
+l'une si l'on ne conçoit pas l'autre? Et si l'une et l'autre nous sont
+inintelligibles, quel sens, quelle aptitude avons-nous pour cette vie
+supérieure où des idées pures sont au nombre des éléments du bonheur?
+Ayons pitié de Corinne, bien qu'elle ne souffre ni de la faim, ni de la
+soif, ni de la froidure, quoiqu'elle ne soit en butte ni à la calomnie,
+ni au mépris; plaignons-la de son talent qui l'isole, de sa gloire qui
+est un exil, de la supériorité même de son âme qui diminue pour elle, si
+mystérieusement, les chances d'être comprise et d'être véritablement
+aimée; plaignons-la à proportion qu'elle fait sourire les âmes froides;
+car «le vulgaire, c'est elle qui l'a dit, le vulgaire prend pour de la
+folie ce malaise d'une âme qui ne respire pas dans ce monde assez d'air,
+assez d'enthousiasme, assez d'espoir[145].»
+
+D'ailleurs, dans les souffrances de Corinne, tout n'est pas transcendant
+et inaccessible. Un homme d'une sensibilité exquise, saint Paul, a dit
+un mot aussi profond qu'il est simple: «Quoique, en aimant davantage, je
+sois peut-être moins aimé[146]!»
+
+Serait-il vrai qu'en aimant davantage on s'expose, on se condamne à être
+moins aimé, et que le confiant abandon de l'affection est comme un
+signal donné à l'ingratitude? Serait-ce là un des mystères du cœur
+humain et de la vie? Si cela était, Messieurs, il n'y aurait rien de
+plus tragique. Eh bien, c'est là une partie du tragique de _Corinne_. Le
+malheur de Corinne est d'aimer trop. Elle en sera moins aimée; et ce
+malheur, qui semble avoir ses racines au fond de la nature humaine, nous
+fait contempler dans cette œuvre, non seulement le martyre de la femme
+supérieure, et plus généralement le martyre du génie, mais aussi le
+martyre de l'amour. Révélation saisissante! L'amour est un sacrifice et
+non pas un marché; c'est comme un sacrifice que, dans ce monde
+malheureux, l'amour doit être pratiqué; aimer, c'est monter sur l'autel,
+c'est renoncer d'avance à toute réciprocité; on n'aime que quand on y
+renonce, et l'on ne goûte dans sa pureté l'ineffable bonheur d'aimer que
+lorsqu'on fait de l'amour toute la récompense de l'amour; et afin que
+ces vérités sublimes et tristes prennent en nous une vie, il est
+ordonné, selon l'expression et selon l'expérience de l'apôtre des
+nations, «qu'en aimant davantage, nous serons moins aimés.» Jusqu'où,
+Messieurs, ne sommes-nous pas conduits par ces considérations
+douloureuses? Où s'arrêteront-elles, où nous déposeront-elles, sinon au
+pied de cette croix où l'amour, abandonné du monde entier, triomphe dans
+cet abandon?
+
+_Corinne_, cette touchante tragédie, n'est donc plus seulement la
+tragédie de la femme, ou la sublime complainte du talent et de la
+gloire; l'humanité en est le sujet et le héros, et l'amante de Nelvil
+représente cette puissance d'aimer qui est en même temps, comme elle a
+bien su nous le dire, une puissance de souffrir. Il y a même plus: si
+l'on prend l'ouvrage dans son ensemble et si l'on se pénètre de son
+esprit, _Corinne_ est une élégie sur la condition de l'homme en ce
+monde. Ce n'était pas la première fois que l'illustre auteur chantait
+cet air lugubre, et ce ne fut pas la dernière. Parmi les écrivains qui
+ont agi avec puissance sur les âmes, il en est peu qui n'aient porté
+avec eux, jusqu'à la tombe, comme une couronne, mais souvent comme une
+couronne d'épines, quelque idée dont l'importance, ou la vérité, les
+avait suivis dès leur jeunesse: cette idée, pour Madame de Staël,
+c'était le malheur, le malheur sous toutes ses formes, mais surtout (ce
+qui montre, ce me semble, la naïveté de cette âme pourtant si élevée),
+surtout sous la forme de la mort, qu'elle déplore comme la suprême
+disgrâce de notre destinée, ou comme le comble de notre malheur. Ce
+qu'elle éprouve pour la mort, ce n'est pas tant de la crainte que de la
+haine; haine dont le caractère est en même temps sensitif et
+intellectuel, comme si la mort était à la fois un objet d'horreur pour
+ses sens, une affliction pour son cœur et un scandale pour toutes ses
+facultés.
+
+Tout ce fardeau des douleurs humaines, c'est Corinne qui le porte dans
+le roman de Madame de Staël. Aristote, qui voulait dans le protagoniste
+de l'action tragique une bonté moyenne, aurait approuvé le personnage
+principal de cette belle tragédie. Le malheur de Corinne n'est point
+absolument immérité; mais loin que la plus légère nuance de mépris se
+puisse mêler à la pitié qu'elle inspire, on est forcé, en la plaignant,
+de l'honorer. Elle est si généreuse, elle est si douce, elle est si
+naïve, avec des talents et dans une position qui rendraient impérieuse
+ou exigeante une âme moins tendre! Elle a si peu d'orgueil! faut-il
+s'étonner qu'elle tombe noblement, et que l'excès même du malheur ne
+l'avilisse point? Le glaçon le plus brillant se résout en eau sale; il
+en est ainsi de l'orgueil quand il vient à dégeler: ce sont de nobles
+âmes, et surtout des âmes humbles, que celles qui, dans l'infortune,
+conservent tous leurs droits au respect.
+
+C'est assez considérer sous un seul point de vue le beau livre de Madame
+de Staël. À l'envisager maintenant comme œuvre d'art, il me paraît fort
+supérieur à _Delphine_. La simplicité de la fable, si riche pourtant,
+mais d'une richesse intérieure, lui donne un rapport de plus avec les
+compositions les plus parfaites du même genre. On aime jusqu'au petit
+nombre des personnages qui prennent part à l'action, tous dessinés d'une
+main également ferme et délicate, et dignes de devenir des types. Je ne
+puis m'empêcher de distinguer ici les figures qui ont et qui devaient
+avoir moins de relief; Lucile Edgermond et sa mère, sa mère surtout;
+aucun portrait révèle-t-il une touche plus sûre? Que de traits
+expressifs dans cette figure où rien ne devait être appuyé! Quel tact et
+quelle mesure dans cette brillante esquisse du Français spirituel et
+mondain, représenté par le comte d'Erfeuil! Je voudrais faire remarquer
+tout ce qu'il y a de vérité psychologique dans le développement de la
+passion, dans le progrès de l'action, dont chaque moment principal
+correspond à une phase de la passion; mais ceci me porterait au delà des
+bornes qu'il faut que je respecte.
+
+Parlons donc seulement encore de l'ordonnance du sujet, du plan du
+poème: j'ai prononcé le mot; le livre de _Corinne_ est un poème: il en a
+la forme et le mouvement; il présente, dans la suite des événements, une
+sorte de rythme savant, qui manque à _Delphine_, ou plutôt que
+_Delphine_ ne pouvait pas avoir. Je ne connais pas de poème qui entre en
+matière avec plus d'aisance et de grâce, ni dont le nœud se forme d'une
+manière plus dramatique et plus simple, ni dont l'intention et l'esprit
+se révèlent d'une manière à la fois plus ingénieuse et plus franche.
+Oswald, dessiné en quelques mots, entre en Italie; ses impressions sont
+rapidement retracées, son caractère moral est mis en relief par un
+épisode plein d'intérêt (l'incendie d'Ancône). Ainsi déjà connu, déjà
+pressenti, l'un des personnages est, en quelque sorte, présenté à
+l'autre par le poète; et comment? au Capitole, au milieu d'une fête
+triomphale dont Corinne est l'objet, au milieu d'un peuple enthousiaste,
+qui adore son génie, et parmi lequel (ici la fatalité commence) les
+regards de Corinne distinguent et vont tirer de la foule cet étranger,
+cet inconnu, exécuteur encore voilé de la sentence que le monde a portée
+de tout temps contre elle et contre ses pareilles. Ne voulons-nous pas,
+Messieurs, assister ensemble à cette grande scène?
+
+ «Au fond de la salle où elle fut reçue, étaient placés le sénateur
+ qui devait la couronner et les conservateurs du sénat: d'un côté
+ tous les cardinaux et les femmes les plus distinguées du pays, de
+ l'autre les hommes de lettres de l'académie de Rome; à l'extrémité
+ opposée, la salle était occupée par une partie de la foule immense
+ qui avait suivi Corinne. La chaise destinée pour elle était sur un
+ gradin inférieur à celui du sénateur. Corinne, avant de s'y placer,
+ devait, selon l'usage, en présence de cette auguste assemblée,
+ mettre un genou en terre sur le premier degré. Elle le fit avec
+ tant de noblesse et de modestie, de douceur et de dignité, que lord
+ Nelvil sentit en ce moment ses yeux mouillés de larmes; il s'étonna
+ lui-même de son attendrissement: mais au milieu de tout cet éclat,
+ de tous ces succès, il lui semblait que Corinne avait imploré, par
+ ses regards, la protection d'un ami, protection dont jamais une
+ femme, quelque supérieure qu'elle soit, ne peut se passer; et il
+ pensait en lui-même, qu'il serait doux d'être l'appui de celle à
+ qui sa sensibilité seule rendrait cet appui nécessaire[147].»
+
+Je laisse le discours du prince de Castel-Forte, consacré à l'éloge de
+Corinne, ou du moins je n'en veux citer qu'un passage où il est évident
+que Madame de Staël s'est peinte elle-même, et si bien que je recueille
+ces lignes en vous invitant à les ajouter, comme complément nécessaire,
+à l'essai de biographie par lequel j'ai commencé cette étude:
+
+ «Corinne est sans doute la femme la plus célèbre de notre pays, et
+ cependant ses amis seuls peuvent la peindre; car les qualités de
+ l'âme, quand elles sont vraies, ont toujours besoin d'être
+ devinées; l'éclat, aussi bien que l'obscurité, peut empêcher de les
+ reconnaître, si quelque sympathie n'aide pas à les pénétrer... Son
+ talent d'improviser ne ressemble en rien à ce qu'on est convenu
+ d'appeler de ce nom en Italie. Ce n'est pas seulement à la
+ fécondité de son esprit qu'il faut l'attribuer, mais à l'émotion
+ profonde qu'excitent en elle toutes les pensées généreuses; elle ne
+ peut prononcer un mot qui les rappelle, sans que l'inépuisable
+ source des sentiments et des idées, l'enthousiasme, ne l'anime et
+ ne l'inspire[148].»
+
+C'est bien Madame de Staël peinte par elle-même. À son insu? Je n'ose le
+dire.
+
+ «Corinne se leva lorsque le prince Castel-Forte eut cessé de
+ parler; elle le remercia par une inclination de tête si noble et si
+ douce, qu'on y sentait tout à la fois et la modestie, et la joie
+ bien naturelle d'avoir été louée selon son cœur. Il était d'usage
+ que le poète couronné au Capitole improvisât ou récitât une pièce
+ de vers, avant que l'on posât sur sa tête les lauriers qui lui
+ étaient destinés. Corinne se fit apporter sa lyre, instrument de
+ son choix, qui ressemblait beaucoup à la harpe, mais était
+ cependant plus antique par la forme, et plus simple dans les sons.
+ En l'accordant, elle éprouva d'abord un grand sentiment de
+ timidité; et ce fut avec une voix tremblante qu'elle demanda le
+ sujet qui lui était imposé.--_La gloire et le bonheur de l'Italie!_
+ s'écria-t-on autour d'elle, d'une voix unanime.--Eh bien! oui,
+ reprit-elle, déjà saisie, déjà soutenue par son talent, _La gloire,
+ et le bonheur de l'Italie!_ Et se sentant animée par l'amour de son
+ pays, elle se fit entendre dans des vers pleins de charmes, dont la
+ prose ne peut donner qu'une idée bien imparfaite.»
+
+ «Improvisation de Corinne, au Capitole.
+
+ »Italie, empire du Soleil; Italie, maîtresse du monde; Italie,
+ berceau des lettres, je te salue. Combien de fois la race humaine
+ te fut soumise, tributaire de tes armes, de tes beaux-arts et de
+ ton ciel!
+
+ »Un dieu quitta l'Olympe pour se réfugier en Ausonie; l'aspect de
+ ce pays fit rêver les vertus de l'âge d'or, et l'homme y parut trop
+ heureux pour l'y supposer coupable.
+
+ »Rome conquit l'univers par son génie, et fut reine par la liberté.
+ Le caractère romain s'imprima sur le monde; et l'invasion des
+ Barbares, en détruisant l'Italie, obscurcit l'univers entier.
+
+ »L'Italie reparut, avec les divins trésors que les Grecs fugitifs
+ rapportèrent dans son sein; le ciel lui révéla ses lois; l'audace
+ de ses enfants découvrit un nouvel hémisphère; elle fut reine
+ encore par le sceptre de la pensée; mais ce sceptre de lauriers ne
+ fit que des ingrats.
+
+ »L'imagination lui rendit l'univers qu'elle avait perdu. Les
+ peintres, les poètes enfantèrent pour elle une terre, un Olympe,
+ des enfers et des cieux; et le feu qui l'anime, mieux gardé par son
+ génie que par le dieu des païens, ne trouva point dans l'Europe un
+ Prométhée qui le ravît.
+
+ »Pourquoi suis-je au Capitole? pourquoi mon humble front va-t-il
+ recevoir la couronne que Pétrarque a portée, et qui reste suspendue
+ au cyprès funèbre du Tasse? pourquoi,... si vous n'aimiez assez la
+ gloire, ô mes concitoyens! pour récompenser son culte autant que
+ ses succès!
+
+ »Eh bien, si vous l'aimez cette gloire, qui choisit trop souvent
+ ses victimes parmi les vainqueurs qu'elle a couronnés, pensez avec
+ orgueil à ces siècles qui virent la renaissance des arts[149]!»
+
+Je supprime une suite de strophes où les plus grands poètes de l'Italie
+sont caractérisés. Corinne, rassemblant ensuite quelques grands noms
+d'artistes et de savants, s'écrie:
+
+ «Michel-Ange, Raphaël, Pergolèse, Galilée, et vous, intrépides
+ voyageurs, avides de nouvelles contrées, bien que la nature ne pût
+ vous offrir rien de plus beau que la vôtre, joignez aussi votre
+ gloire à celle des poètes! Artistes, savants, philosophes; vous
+ êtes comme eux enfants de ce soleil qui tour à tour développe
+ l'imagination, anime la pensée, excite le courage, endort dans le
+ bonheur, et semble tout promettre ou tout faire oublier.
+
+ »Connaissez-vous cette terre, où les orangers fleurissent, que les
+ rayons des cieux fécondent avec amour? Avez-vous entendu les sons
+ mélodieux qui célèbrent la douceur des nuits? Avez-vous respiré ces
+ parfums, luxe de l'air déjà si pur et si doux? Répondez, étrangers,
+ la nature est-elle chez vous belle et bienfaisante?
+
+ »Ailleurs, quand des calamités sociales affligent un pays, les
+ peuples doivent s'y croire abandonnés par la divinité; mais ici
+ nous sentons toujours la protection du ciel, nous voyons qu'il
+ s'intéresse à l'homme, et qu'il a daigné le traiter comme une noble
+ créature.
+
+ »Ce n'est pas seulement de pampres et d'épis que notre nature est
+ parée, mais elle prodigue sous les pas de l'homme, comme à la fête
+ d'un souverain, une abondance de fleurs et de plantes inutiles qui,
+ destinées à plaire, ne s'abaissent point à servir.
+
+ »Les plaisirs délicats, soignés par la nature, sont goûtés par une
+ nation digne de les sentir; les mets les plus simples lui
+ suffisent; elle ne s'enivre point aux fontaines de vin que
+ l'abondance lui prépare: elle aime son soleil, ses beaux-arts, ses
+ monuments, sa contrée tout à la fois antique et printanière; les
+ plaisirs raffinés d'une société brillante, les plaisirs grossiers
+ d'un peuple avide, ne sont pas faits pour elle.
+
+ »Ici, les sensations se confondent avec les idées, la vie se puise
+ tout entière à la même source, et l'âme, comme l'air, occupe les
+ confins de la terre et du ciel. Ici le génie se sent à l'aise,
+ parce que la rêverie y est douce; s'il agite, elle calme; s'il
+ regrette un but, elle lui fait don de mille chimères; si les hommes
+ l'oppriment, la nature est là pour l'accueillir.
+
+ »Ainsi, toujours elle répare, et sa main secourable guérit toutes
+ les blessures. Ici l'on se console des peines même du cœur, en
+ admirant un Dieu de bonté, en pénétrant le secret de son amour; les
+ revers passagers de notre vie éphémère se perdent dans le sein
+ fécond et majestueux de l'immortel univers[150].»
+
+L'accent de la joie éveille mystérieusement celui de la plainte dans
+toutes les âmes et sur toutes les lyres. Des régions de l'art et de la
+nature, où tout est gloire, paix et joie, Corinne laisse tomber sur
+l'humanité un regard de tristesse, et les accords de sa lyre sont un
+instant comme voilés; mais la vie et l'espérance prennent bientôt le
+dessus, et la plainte meurt à son tour dans les extases de la jeunesse
+et du génie:
+
+ «Peut-être un des charmes secrets de Rome est-il de réconcilier
+ l'imagination avec le long sommeil. On s'y résigne pour soi, l'on
+ en souffre moins pour ce qu'on aime. Les peuples du Midi se
+ représentent la fin de la vie sous des couleurs moins sombres que
+ les habitants du Nord. Le soleil, comme la gloire, réchauffe même
+ la tombe.
+
+ »Le froid et l'isolement du sépulcre sous ce beau ciel, à côté de
+ tant d'urnes funéraires, poursuivent moins les esprits effrayés. On
+ se croit attendu par la foule des ombres; et, de notre ville
+ solitaire à la ville souterraine, la transition semble assez douce.
+
+ »Ainsi la pointe de la douleur est émoussée, non que le cœur soit
+ blasé, non que l'âme soit aride, mais une harmonie plus parfaite,
+ un air plus odoriférant, se mêlent à l'existence. On s'abandonne à
+ la nature avec moins de crainte, à cette nature dont le Créateur a
+ dit: Les lis ne travaillent ni ne filent, et cependant, quels
+ vêtements des rois pourraient égaler la magnificence dont j'ai
+ revêtu ces fleurs[151]!»
+
+Madame de Staël aborde ici, et abordera deux fois encore dans le cours
+de l'ouvrage, une de ces régions que la critique littéraire, ou, si l'on
+veut, l'esthétique de son époque, avait sévèrement interdites à tous
+gens faisant profession d'écrire en prose. Ce que nous venons de lire,
+Messieurs, c'est de la _prose poétique_, s'il en fut jamais. Or, la
+prose poétique était, il y a trente ans, l'objet des prohibitions les
+plus sévères. L'auteur des _Martyrs_ en avait beaucoup introduit en
+fraude, ou, pour mieux dire, à main armée, en se prévalant tout
+simplement de _la raison du plus fort_, qui, même en littérature, est
+quelquefois _la meilleure_. Un talent comme le sien pouvait tout
+obtenir, si ce n'est de faire rapporter la loi. Elle fut maintenue, et
+non sans quelque apparence de raison. La prose poétique, disait-on, qui
+a pu rendre quelque service à la langue, comme l'a fait aussi dans son
+temps la cadence étudiée du style de Balzac, n'est pourtant pas un genre
+vrai. Bien qu'il y ait de la poésie dans tout ce qui est littéraire, la
+prose est un point de vue de l'esprit, la poésie en est un autre, et
+s'il n'est pas raisonnable d'écrire en vers un traité d'économie
+politique, il ne l'est pas beaucoup plus de rédiger en prose une ode ou
+un dithyrambe. Dans le premier cas, la forme dépasse le fond, dans le
+second elle reste en deçà. Quand, l'état de votre âme est
+essentiellement prosaïque, ou, en d'autres termes, quand la prose domine
+dans votre pensée, écrivez bonnement en prose; quand la poésie est à la
+base de vos pensées, quand c'est le côté poétique des choses qui est
+votre objet même, écrivez franchement en vers. En vous bornant, dans ce
+dernier cas, à ce qu'on appelle _prose poétique_, vous en faites à la
+fois et trop et pas assez; trop, puisque vous forcez le caractère
+naturel de la prose; pas assez, parce que la nature de votre pensée ou
+de votre inspiration appelait l'appareil entier de la poésie, je veux
+dire les vers; vous restez dans un entre-deux qui n'a rien de décidé,
+rien de vrai. Il y aurait une objection à faire à cette théorie; cette
+objection serait sans réplique si elle était fondée: elle consisterait à
+dire que, dans notre langue, la poésie complète, la poésie revêtue de
+tous ses attributs, armée du rythme et des consonnances, est
+impraticable, que le français, en un mot, n'est pas fait pour les vers.
+Ceux que la lecture de Boileau, de Racine et de Jean-Baptiste Rousseau
+n'a pu convaincre du contraire, que disent-ils depuis que Béranger,
+Lamartine et Victor Hugo ont renouvelé les formes de la poésie
+versifiée? Je l'ignore; mais pour moi, qui ai vu éclore ces beaux
+talents modernes, je ne regardais pas, même avant eux, la poésie comme
+impossible, et je crois encore moins à cette impossibilité depuis qu'ils
+ont paru. Si la poésie française n'est pas impossible (opinion que la
+nouvelle école poétique a, je crois, rendue générale), pourquoi donc la
+poésie ne s'écrirait-elle pas en vers? Pourquoi M. de Chateaubriand...
+Ah! c'est ici le pas difficile à franchir! Car il semble bien prouvé que
+cet illustre écrivain, le premier de nos poètes vivants, n'aurait point
+obtenu ce titre, et serait demeuré inférieur à lui-même, s'il eût voulu
+n'écrire qu'en vers... Il faut s'arrêter ici et renvoyer au chapitre de
+ce grand chef de la poésie contemporaine la fin de cette discussion,
+inséparable de son nom et du souvenir de ses écrits. Ceci est donc une
+digression, faiblement autorisée peut-être par deux ou trois fragments
+de prose poétique, épars dans le roman de _Corinne_. Il est certain que
+ce genre de style, bon ou mauvais, ne peut pas compter Madame de Staël
+au nombre de ses patrons. Il n'est pas moins certain qu'à l'ouïe des
+beaux passages que je vous ai lus, nul de vous n'a été tenté de faire un
+procès à la prose poétique. Laissons la question pendante, nous la
+retrouverons.
+
+Les critiques du temps n'approuvèrent pas tous que le roman fût
+compliqué d'un voyage, ou, disaient-ils encore, le voyage compliqué d'un
+roman; car ils ne savaient pas bien si _Corinne_ était surtout un roman
+ou surtout un voyage. Vous en jugerez probablement, Messieurs, par votre
+impression comme j'en juge par la mienne. J'ai voulu être de l'avis de
+ces critiques, et je n'ai pu y parvenir. Corinne et l'Italie m'ont paru
+se refléter heureusement l'une dans l'autre. Corinne est l'Italie même
+ou l'idéal de l'Italie; parler de l'une, c'est parler de l'autre; et
+lorsque Corinne célèbre son pays, elle achève de se peindre elle-même.
+La passion et l'action vont leur train, s'il est permis de parler ainsi,
+à travers ces descriptions si vives et ces discussions animées, qui
+mettent si bien en relief le caractère et l'esprit des deux
+interlocuteurs, et l'Italie ne fait jamais oublier Corinne. Je pourrais
+même faire remarquer, si un examen aussi détaillé m'était permis, avec
+quel art, tout ensemble ingénieux et ingénu, l'auteur a su rattacher
+l'intérêt romanesque à l'intérêt descriptif, le roman à l'étude, la
+peinture du cœur humain à celle des lieux et des mœurs. Je crois, au
+reste, que c'est en France surtout que cette combinaison a rencontré le
+moins d'approbation; les étrangers l'ont plutôt admirée.
+
+Avant l'exécution, l'idée aurait pu être condamnée par des esprits
+judicieux; mais, on a beau dire, il y a des choses dont il faut juger
+par l'événement, et quelque confiance qu'il puisse avoir aux bons
+conseils, un écrivain doit surtout en croire son génie.
+
+Je pourrais, par un seul exemple, montrer, ou du moins faire comprendre,
+comment le voyage et le roman s'entr'aident, et comment, à mesure que
+les sujets se succèdent, Corinne reste le sujet principal. Cet exemple,
+c'est la seconde improvisation de Corinne, amenée d'une manière si
+touchante, et qui, destinée immédiatement à rassembler les souvenirs
+d'un lieu célèbre, n'en est pas moins un des endroits les plus
+pathétiques du roman:
+
+ «Quelques souvenirs du cœur, quelques noms de femmes réclament
+ aussi vos pleurs. C'est à Misène, dans le lieu même où nous sommes,
+ que la veuve de Pompée, Cornélie, conserva jusqu'à la mort son
+ noble deuil; Agrippine pleura longtemps Germanicus sur ces bords.
+ Un jour, le même assassin qui lui ravit son époux la trouva digne
+ de le suivre. L'île de Nisida fut témoin des adieux de Brutus et de
+ Porcie.
+
+ »Ainsi, les femmes amies des héros ont vu périr l'objet qu'elles
+ avaient adoré. C'est en vain que pendant longtemps elles suivirent
+ ses traces; un jour vint qu'il fallut le quitter. Porcie se donne
+ la mort; Cornélie presse contre son sein l'urne sacrée qui ne
+ répond plus à ses cris; Agrippine, pendant plusieurs années, irrite
+ en vain le meurtrier de son époux: et ces créatures infortunées,
+ errant comme des ombres sur les plages dévastées du fleuve éternel,
+ soupirent pour aborder à l'autre rive; dans leur longue solitude,
+ elles interrogent le silence, et demandent à la nature entière, à
+ ce ciel étoilé, comme à cette mer profonde, un son d'une voix
+ chérie, un accent qu'elles n'entendront plus.
+
+ »Amour, suprême puissance du cœur, mystérieux enthousiasme qui
+ renferme en lui-même la poésie, l'héroïsme et la religion!
+ qu'arrive-t-il quand la destinée nous sépare de celui qui avait le
+ secret de notre âme, et nous avait donné la vie du cœur, la vie
+ céleste? qu'arrive-t-il quand l'absence ou la mort isolent une
+ femme sur la terre? Elle languit, elle tombe. Combien de fois ces
+ rochers qui nous entourent, n'ont-ils pas offert leur froid soutien
+ à ces veuves délaissées, qui s'appuyaient jadis sur le sein d'un
+ ami, sur le bras d'un héros[152]!»
+
+Qu'est-ce que tous ces souvenirs sinon un douloureux gémissement de
+Corinne elle-même, qui pleure d'avance le malheur dont elle porte le
+pressentiment dans son cœur, et que tant de présages lui annoncent?
+
+Je ne serai guère que rapporteur, Messieurs, en ajoutant que, dans ce
+voyage ou dans ce roman de _Corinne_, la littérature est mieux jugée que
+les arts, les mœurs que la littérature, et la société mieux sentie ou
+mieux décrite que la nature. C'est ici le moment de le dire: le génie de
+Madame de Staël n'était pas éminemment _plastique_, sensible à la forme,
+attiré par les dehors ou l'apparence extérieure des choses. Tout cela
+n'est pour elle qu'un accessoire plus ou moins indifférent. S'il lui
+arrive de remarquer les objets extérieurs (je dis à dessein remarquer et
+non pas observer), c'est d'un regard prompt et sommaire qui ne prend de
+chaque objet que son caractère général et son rapport avec le cœur
+humain. Peut-être Madame de Staël avait-elle une sensibilité trop
+profonde, une âme trop émue, pour être artiste autant qu'un écrivain
+peut l'être. Elle goûtait trop la société, elle en faisait dépendre une
+trop grande partie de son bonheur, pour que le sentiment des objets
+extérieurs de la nature n'y perdît pas quelque chose. Il semble qu'elle
+ait parlé sans le vouloir d'elle-même dans ce passage où il est question
+d'Oswald:
+
+ «Son goût pour les arts ne s'était point encore développé; il
+ n'avait vécu qu'en France, où la société est tout, et à Londres, où
+ les intérêts politiques absorbent presque tous les autres: son
+ imagination, concentrée dans ses peines, ne se complaisait point
+ encore aux merveilles de la nature, ni aux chefs-d'œuvre des
+ arts[153].»
+
+Un mot, au commencement du livre, pourrait nous avertir de ce qui nous
+manque dans ce voyage en Italie: «Voyager, dit l'auteur, est, quoi qu'on
+en puisse dire, un des plus tristes plaisirs de la vie[154].»
+
+C'était enchérir sur ce mot bien connu d'un homme du monde: «Voyager est
+le premier des plaisirs insipides.»
+
+Pour Madame de Staël, voyager n'était pas le premier, même de ces
+plaisirs-là. Qui parle ainsi des voyages, n'a point d'yeux, ou les a
+tournés en dedans. Ceux de Madame de Staël étaient tournés ainsi.
+
+Quoique l'amour de la nature ait été, pour certaines âmes, une passion
+dans toute la force du terme, c'est-à-dire une souffrance, on peut dire
+en général qu'il faut du calme pour jouir de la nature. L'âme agitée par
+la passion se nourrit d'elle seule, en se dévorant. C'est quand le calme
+renaît, qu'on regarde autour de soi, et qu'on se nourrit par les yeux
+des beautés harmonieuses de la nature et de l'art. Madame de Staël en
+est elle-même un exemple. Dans son livre _de l'Allemagne_, elle parle de
+la nature comme une personne qui l'a regardée; toujours pathétique, son
+style devient pittoresque; on sent que cette âme a trouvé du loisir: du
+loisir! mot heureux et doux, qui mêle ensemble dans notre esprit l'idée
+de repos et celle de liberté!
+
+Madame de Staël et M. de Chateaubriand ont tous les deux vécu à Rome,
+ont tous les deux parlé de Rome. Il serait curieux de les comparer sur
+ce sujet. L'idée m'en est venue à propos d'un passage de _Corinne_ qui
+trahit quelque réminiscence de la lettre à M. de Fontanes: on ne peut
+guère, en effet, lire impunément ces magnifiques pages. Ecoutons parler
+Corinne:
+
+ «L'aspect de la campagne, autour de Rome, a quelque chose de
+ singulièrement remarquable: sans doute c'est un désert, car il n'a
+ point d'arbres ni d'habitations; mais la terre est couverte de
+ plantes naturelles, que l'énergie de la végétation renouvelle sans
+ cesse. Ces plantes parasites se glissent dans les tombeaux,
+ décorent les ruines, et semblent là seulement pour honorer les
+ morts. On dirait que l'orgueilleuse nature a repoussé tous les
+ travaux de l'homme, depuis que les Cincinnatus ne conduisent plus
+ la charrue qui sillonnait son sein; elle produit des plantes au
+ hasard, sans permettre que les vivants se servent de sa richesse.
+ Ces plaines incultes doivent déplaire aux agriculteurs, aux
+ administrateurs, à tous ceux qui spéculent sur la terre, et veulent
+ l'exploiter pour les besoins de l'homme: mais les âmes rêveuses,
+ que la mort occupe autant que la vie, se plaisent à contempler
+ cette campagne de Rome, où le temps présent n'a imprimé aucune
+ trace; cette terre qui chérit ses morts, et les couvre avec amour
+ des inutiles fleurs, des inutiles plantes qui se traînent sur le
+ sol, et ne s'élèvent jamais assez pour se séparer des cendres
+ qu'elles ont l'air de caresser[155].»
+
+Voici maintenant une partie de ce que dit M. de Chateaubriand sur cette
+même campagne de Rome:
+
+ «Figurez-vous quelque chose de la désolation de Tyr et de Babylone
+ dont parle l'Ecriture; un silence et une solitude aussi vastes que
+ le bruit et le tumulte des hommes qui se pressaient jadis sur ce
+ sol. On croit y entendre retentir cette malédiction du prophète;
+ _Venient tibi duo hæc subito in die una, sterilitas et viduitas_.
+ Vous apercevez çà et là quelques bouts de voies romaines, dans des
+ lieux où il ne passe plus personne, quelques traces desséchées des
+ torrents de l'hiver: ces traces vues de loin ont elles-mêmes l'air
+ de grands chemins battus et fréquentés, et elles ne sont que le lit
+ désert d'une onde orageuse qui s'est écoulée comme le peuple
+ romain. À peine découvrez-vous quelques arbres, mais partout
+ s'élèvent des ruines d'aqueducs et de tombeaux; ruines qui semblent
+ être les forêts et les plantes indigènes d'une terre composée de la
+ poussière des morts et des débris des empires. Souvent, dans une
+ grande plaine, j'ai cru voir de riches moissons; je m'en
+ approchais; des herbes flétries avaient trompé mon œil. Parfois
+ sous ces moissons stériles vous distinguez les traces d'une
+ ancienne culture. Point d'oiseaux, point de laboureurs, point de
+ mouvements champêtres, point de mugissements de troupeaux, point de
+ villages. Un petit nombre de fermes délabrées se montrent sur la
+ nudité des champs; les fenêtres et les portes en sont fermées; il
+ n'en sort ni fumée, ni bruit, ni habitants. Une espèce de sauvage,
+ presque nu, pâle et miné par la fièvre, garde ces tristes
+ chaumières, comme les spectres qui, dans nos histoires gothiques,
+ défendent l'entrée des châteaux abandonnés. Enfin l'on dirait
+ qu'aucune nation n'a osé succéder aux maîtres du monde dans leur
+ terre natale, et que ces champs sont tels que les a laissés le soc
+ de Cincinnatus, ou la dernière charrue romaine.
+
+ »... Vous croirez, peut-être, mon cher ami, d'après cette
+ description, qu'il n'y a rien de plus affreux que les campagnes
+ romaines? Vous vous tromperiez beaucoup; elles ont une inconcevable
+ grandeur; on est toujours prêt, en les regardant, à s'écrier avec
+ Virgile:
+
+ Salve, magna parens frugum, Saturnia tellus,
+ Magna virum!
+
+ »Si vous les voyez en économiste, elles vous désoleront; si vous
+ les contemplez en artiste, en poète, et même en philosophe, vous ne
+ voudriez peut-être pas qu'elles fussent autrement. L'aspect d'un
+ champ de blé ou d'un coteau de vigne ne vous donnerait pas d'aussi
+ fortes émotions que la vue de cette terre dont la culture moderne
+ n'a pas rajeuni le sol, et qui est demeurée antique comme les
+ ruines qui la couvrent[156].»
+
+Il faut en venir à cette conclusion: l'auteur de _Corinne_ est moins un
+coloriste habile qu'un penseur enthousiaste et un moraliste passionné.
+Et même en rendant toute justice à une composition pleine d'art, à un
+style dont la pureté égale presque l'éclat, en plaçant _Corinne_, sous
+ces rapports déjà, au nombre des monuments de la langue française, il
+faut bien constater la nature des plus vives jouissances dont ce livre
+nous ouvre la source. Il est surtout remarquable par la riche matière
+qu'il fournit à la méditation morale. À ne s'en tenir qu'à la donnée
+principale, à l'idée mère de l'ouvrage, à cette opposition fatale entre
+la gloire et le bonheur dans la destinée d'une femme, entre la libre
+impulsion de son génie et les lois immuables de la société, mais surtout
+(et nous remarquons ceci davantage parce qu'on l'a moins remarqué) entre
+le principe esthétique représenté par Corinne et le principe moral
+représenté par Oswald[157], quel ouvrage peut susciter à la fois des
+réflexions plus sérieuses et des rêveries plus touchantes? Et combien
+d'idées fortes, combien de vues profondes, combien d'observations fines
+et piquantes, jaillissent de toutes parts, se répandent sur tous les
+sujets, grâce à l'opulence de son esprit dont l'émotion renouvelle
+incessamment les trésors. Que de mots d'une vérité saisissante, d'une
+naïveté profonde, dans les scènes de passion! La nature prise sur le
+fait ne serait pas toujours si heureuse, et ne saurait être plus vraie.
+Ce mot de Corinne à Oswald: «Ah! c'est de mon bonheur que vous parlez,
+il ne s'agit déjà plus du vôtre[158]», n'est-il pas un de ceux qu'on ne
+peut trouver sans beaucoup d'âme unie à beaucoup d'esprit? Et combien
+d'autres je pourrais citer!
+
+On a blâmé comme une extrême inconvenance la scène théâtrale où Corinne,
+déjà mourante, fait lire en public ses derniers vers par une jeune fille
+vêtue de blanc et couronnée de fleurs, tandis qu'elle-même, assise dans
+un coin de la salle, recueille ses dernières forces pour goûter ce
+dernier triomphe. Il y a de très bonnes raisons de l'en blâmer, et
+personne de nous n'est bien aise qu'elle prenne ainsi congé de la vie.
+Mais quand on a accepté l'ensemble de ce caractère, et tant de
+situations qui n'en sont que le développement, on peut encore accepter
+cette dernière scène, et ce qui serait intolérable, si l'on nous donnait
+Corinne pour chrétienne, ne l'est pas dans le caractère et dans les
+sentiments qu'on lui prête. La douleur même, dans cette nature toute
+poétique, prend la forme de la poésie. La mort, cette dernière action de
+la vie, aura chez elle le caractère de la vie entière. Madame de Staël a
+fait de son héroïne ce que l'antiquité avait fait du cygne:
+
+ «Les anciens ne s'étaient pas contentés de faire du cygne un
+ chantre mélodieux: seul entre tous les êtres, qui frémissent à
+ l'aspect de leur destruction, il chantait encore au moment de son
+ agonie, et préludait par des chants harmonieux à son dernier
+ soupir. C'était, disaient-ils, près d'expirer, et faisant à la vie
+ un adieu triste et tendre, que le cygne rendait ces accents si doux
+ et si touchants, et qui, pareils à un léger et douloureux murmure,
+ d'une voix basse, plaintive et lugubre, formaient son chant
+ funèbre[159].»
+
+Il est vrai que la dernière composition de Corinne n'est pas un léger et
+douloureux murmure, mais ce sont des accents bien doux et bien
+touchants; leur charme peut m'avoir séduit; il en a séduit bien
+d'autres; toutefois il me semble que le reproche d'inconvenance ne doit
+pas les atteindre. Corinne, à ce moment suprême, ne se donne pas en
+spectacle à l'Italie; elle lui dit adieu dans un langage qui, pour être
+poétique, ne lui en est pas moins naturel.
+
+Ce que j'aime bien moins dans ce roman, c'est l'épisode des premières
+amours de lord Nelvil. L'histoire de cette intrigue avec une femme du
+monde fait trop disparate dans cette histoire d'une grande passion; le
+roman déteint sur le poème; et cet attachement frivole, où il n'y a ni
+pureté ni enthousiasme, fait plus de tort à lord Nelvil, au moins
+poétiquement parlant, que son ingratitude envers Corinne.
+
+Encore cette fois, j'ai peine à me séparer de mon sujet; il me semble
+que je vous dois encore la citation de quelques-unes de ces pensées
+fortes et de ces traits lumineux, perçants, qu'on rencontre à toutes les
+pages de Corinne; mais ce serait m'imaginer que vous n'avez pas lu
+_Corinne_ ou que vous ne la lirez pas. Néanmoins ce qui porte si souvent
+chez Madame de Staël le caractère d'une révélation intérieure ou
+d'apparition de la vérité, mérite au moins qu'on l'indique. _Corinne_
+est toute brillante de cette sorte d'éclairs, et je n'en connais pas
+d'exemple plus digne d'être cité que ces paroles d'Oswald:
+
+ «Sans doute le repentir est une belle chose, et j'ai besoin, plus
+ que personne, de croire à son efficacité; mais le repentir qui se
+ répète fatigue l'âme; ce sentiment ne régénère qu'une fois. C'est
+ la rédemption qui s'accomplit au fond de notre âme: et ce grand
+ sacrifice ne peut se renouveler[160].»
+
+Les moralistes les plus célèbres n'ont rien dit peut-être de plus
+profond; et si Madame de Staël n'était pas chrétienne à l'époque où elle
+écrivit _Corinne_, le mot n'en a que plus de prix.
+
+
+
+
+CHAPITRE SEPTIÈME
+
+Du caractère de M. Necker et de sa vie privée. De l'Allemagne.
+
+
+Le morceau intitulé: _Du caractère de M. Necker et de sa vie privée_,
+parut en 1804, ainsi entre _Delphine_ et _Corinne_. Nous l'avons laissé
+en arrière; il ne convient pourtant pas de le passer sous silence. À
+l'époque où il parut, bien des lecteurs furent peut-être plus frappés de
+l'exagération de l'éloge, que des beautés de l'ouvrage; le compte qu'il
+fallait tenir et qu'ils croyaient avoir tenu d'un deuil récent, ne les
+empêcha pas de se récrier sur bien des passages et sur le ton général de
+cet écrit. Ils ne pardonnaient pas à Madame de Staël d'avoir dit que
+«les facultés de M. Necker n'ont jamais eu d'autres bornes que ses
+vertus,» et que «son souvenir fera dans le dernier siècle une trace
+lumineuse, éthérée, une trace qui part de la terre et se continue dans
+le ciel,» ni surtout de s'être écriée, en parlant de la jeunesse de son
+père: «Ce temps où je me le représentais si jeune, si aimable, si seul!
+ce temps où nos destinées auraient pu s'unir pour toujours, si le sort
+nous avait créés contemporains[161];» observation, en effet, plus
+singulière qu'agréable, et que le souvenir de Madame Necker aurait pu
+faire supprimer. Mais les censeurs, à qui quelques phrases de ce genre
+fermaient les yeux sur ce que cet écrit a de touchant et de noble,
+étaient moins justes que les lecteurs qui n'en surent voir que les
+beautés, et il y a plus de risque à les suivre qu'a souscrire à ce
+jugement, un peu enthousiaste, de Benjamin Constant:
+
+ «Je viens de relire l'introduction qu'elle a placée à la tête des
+ manuscrits de son père. Je ne sais si je me trompe, mais ces pages
+ me semblent plus propres à la faire apprécier, à la faire chérir de
+ ceux mêmes qui ne l'ont pas connue que tout ce qu'elle a publié de
+ plus éloquent, de plus entraînant sur d'autres sujets; son âme et
+ son talent s'y peignent tout entiers. La finesse de ses aperçus,
+ l'étonnante variété de ses impressions, la chaleur de son
+ éloquence, la force de sa raison, la vérité de son enthousiasme,
+ son amour pour la liberté et pour la justice, sa sensibilité
+ passionnée, la mélancolie qui souvent la distinguait, même dans ses
+ productions purement littéraires, tout ici est consacré à porter la
+ lumière sur un seul foyer, à exprimer un seul sentiment, à faire
+ partager une pensée unique. C'est la seule fois qu'elle ait traité
+ un objet avec toutes les ressources de son esprit, toute la
+ profondeur de son âme, et sans être distraite par quelque idée
+ étrangère. Cet ouvrage, peut-être, n'a pas encore été considéré
+ sous ce point de vue: trop de différences d'opinions s'y opposaient
+ pendant la vie de Madame de Staël. La vie est une puissance contre
+ laquelle s'arment, tant qu'elle dure, les souvenirs, les rivalités
+ et les intérêts; mais quand cette puissance est brisée, tout ne
+ doit-il pas prendre un autre aspect? Et si, comme j'aime à le
+ penser, la femme qui a mérité tant de gloire et fait tant de bien
+ est aujourd'hui l'objet d'une sympathie universelle et d'une
+ bienveillance unanime, j'invite ceux qui honorent le talent,
+ respectent l'élévation, admirent le génie et chérissent la bonté, à
+ relire aujourd'hui cet hommage tracé sur le tombeau d'un père par
+ celle que ce tombeau renferme maintenant[162].»
+
+Nous ne raconterons pas après Madame de Staël la piquante histoire du
+livre _De l'Allemagne_. Mais tous les livres ont une double histoire;
+leurs aventures (_fata_) à dater de leur publication n'ont pas plus
+d'intérêt, en ont moins peut-être, que les faits qui ont précédé et
+préparé leur apparition. Comment est venue à l'auteur la première idée
+de son œuvre, et comment cette œuvre s'est formée dans son esprit et
+sous sa main, c'est là ce que nous voudrions savoir, et ce que
+l'écrivain ne nous dira point, car il faudrait, à l'ordinaire, le lui
+apprendre à lui-même. Autant que nous pouvons l'entrevoir, le livre dont
+nous parlons était une entreprise de réaction contre le triple
+despotisme d'un homme en politique, d'une secte en philosophie, d'une
+tradition en littérature. C'était un de ces bateaux de sauvetage qu'au
+fort de la tempête on emploie courageusement au salut d'un équipage en
+détresse. Cet équipage, c'était la France, dont toutes les libertés,
+dans l'opinion de Madame de Staël, périssaient à la fois. Persuadée que
+les nations sont appelées à se guider alternativement, elle allait,
+cette fois, demander à l'Allemagne, à l'Allemagne humiliée et vaincue,
+le salut de la France. Cette œuvre, où il y avait plus de patriotisme
+que d'amour-propre national, reçut de la police de Bonaparte un
+caractère qu'elle ne devait pas avoir; le pilon du général Savary la
+frappa, en quelque sorte, d'anachronisme; l'hommage aux vaincus de 1810
+devint un hommage aux vainqueurs, et Madame de Staël se trouva jetée,
+contre toutes ses habitudes, dans le parti du plus fort. Si l'orgueil
+triomphant n'avait pas consenti, selon l'expression du duc de Rovigo, à
+chercher des modèles chez l'étranger, l'orgueil blessé était moins
+disposé encore à demander des exemples au vainqueur. Quelque chose,
+néanmoins, de plus fort que l'orgueil, la force des choses, le mouvement
+général de la pensée, ménageait des succès certains, non seulement au
+livre, mais à l'entreprise de Madame de Staël. En compensation de
+l'à-propos que le pilon avait effacé, il y en avait un autre, et, en
+dépit de tout, les doctrines de cet ouvrage devaient être populaires.
+Elles le devinrent en effet, et l'on oublia presque entièrement que ce
+panégyrique de l'Allemagne avait dû faire retentir en Allemagne et dans
+toute l'Europe un appel à la résistance. La police de Bonaparte l'avait
+mieux compris, lorsque, après avoir exercé sur cet ouvrage la
+pénétration et la vigilance des censeurs, elle avait pris le parti de le
+détruire.
+
+Il y a, plus ou moins, franchise du port pour les reproches qu'un
+écrivain distingué adresse à sa propre nation. Madame de Staël disait
+beaucoup de mal des Français dans ce livre sur l'Allemagne; mais en les
+reconnaissant pour le peuple le plus spirituel et le plus aimable de la
+terre, elle s'assurait le droit de lui nier tout le reste. Elle ne s'en
+est pas prévalue à la rigueur; mais il faut avouer qu'elle a traité fort
+sévèrement la nation qu'au fond du cœur elle aimait passionnément. En
+revanche, elle relevait, tout ce que le caractère allemand a de qualités
+solides et de mérite essentiel; mais les critiques qui tempéraient ces
+éloges, étaient de celles dont la vanité nationale ne prend pas aisément
+son parti; et chaque nation, même l'allemande, a sa vanité. J'ai quelque
+raison de croire qu'on lui pardonna difficilement, de l'autre côté du
+Rhin, des jugements comme ceux-ci:
+
+ «On a beaucoup de peine à s'accoutumer, en sortant de France, à la
+ lenteur et à l'inertie du peuple allemand: il ne se presse jamais,
+ il trouve des obstacles à tout; vous entendez dire en Allemagne
+ _c'est impossible_, cent fois contre une en France. Quand il est
+ question d'agir, les Allemands ne savent pas lutter avec les
+ difficultés[163].
+
+ Les Allemands, à quelques exceptions près, sont peu capables de
+ réussir dans tout ce qui exige de l'adresse et de l'habileté: tout
+ les inquiète, tout les embarrasse[164].
+
+ Il y a dans ce pays plus d'imagination que de sensibilité[165].
+
+ On est plus irrité contre les Allemands, quand on les voit manquer
+ d'énergie, que contre les Italiens, dont la situation politique a
+ depuis plusieurs siècles affaibli le caractère. Les Italiens
+ conservent toute leur vie, par leur grâce et leur imagination, des
+ droits prolongés à l'enfance; mais les physionomies et les manières
+ rudes des Germains semblent annoncer une âme ferme, et l'on est
+ désagréablement surpris quand on ne la trouve pas. Enfin, la
+ faiblesse du caractère se pardonne quand elle est avouée, et, dans
+ ce genre, les Italiens ont une franchise singulière qui inspire une
+ sorte d'intérêt, tandis que les Allemands, n'osant confesser cette
+ faiblesse qui leur va si mal, sont flatteurs avec énergie et
+ vigoureusement soumis[166].»
+
+Telle est la part du blâme dans le jugement que porte Madame de Staël
+sur la nation allemande; les reproches sont sérieux et durent être
+sentis; mais, après tout, c'est une question de savoir si quelques
+Allemands n'eurent pas plus de peine à lui pardonner ses éloges que ses
+critiques.
+
+À travers beaucoup de clameurs et le cliquetis des armes qui se
+croisaient pour et contre le livre nouveau, ce livre atteignit son but,
+au moins en ce qui concerne la littérature et les doctrines littéraires.
+Il concourut énergiquement avec le mouvement qui déjà commençait à
+entraîner les esprits. Il inaugura, en littérature, une ère nouvelle. Le
+livre _De l'Allemagne_ fut, pour les jeunes talents et pour tous les
+jeunes esprits, comme un navire sur lequel ils purent s'approcher assez
+d'un nouveau rivage pour en recueillir les émanations enivrantes et les
+arômes inconnus. Cette littérature, quoique étrangère, quoique
+étonnante, semblait éveiller d'anciens souvenirs, et ranimer des
+impressions effacées. Cette Allemagne était une sœur oubliée, par qui
+des traditions de famille, perdues ailleurs, avaient été conservées. Et
+puis, elle semblait apporter la liberté dans l'art, en élargir
+l'enceinte, en multiplier les ressources, et la nouvelle génération,
+fatiguée d'un classicisme qui n'était plus que l'écho d'un écho,
+s'imagina (c'est une illusion de la jeunesse) en retrouvant la liberté,
+avoir tout retrouvé. En mal ou en bien, l'influence du livre de Madame
+de Staël fut capitale. Il mit fin à l'isolement de deux grandes nations
+voisines; il révéla, pour la première fois, l'Allemagne à la France.
+Tout le monde, en Allemagne, n'en voulut pas convenir; mais voici ce que
+Goethe a écrit dans sa vieillesse:
+
+ «Ce livre doit être considéré comme une puissante artillerie qui
+ pratiqua dans cette espèce de muraille de la Chine que des préjugés
+ surannés avaient élevée entre les deux peuples, une large brèche,
+ si bien qu'au delà du Rhin, et bientôt au delà du canal, on
+ s'informa plus exactement de nous, ce qui ne pouvait manquer de
+ nous assurer une grande influence sur tout l'occident de l'Europe.»
+
+Nous l'avons vu, Madame de Staël voulait emprunter à l'Allemagne pour
+enrichir la France. Le rejeton nouveau qu'elle aspirait à greffer sur
+l'arbre de la civilisation française, n'était autre chose que
+l'enthousiasme, dont il lui semblait que le principe était mort dans les
+cœurs français. Mais elle exécuta ce dessein en femme d'esprit, sans
+l'afficher, sans l'annoncer, sans y enchaîner sa pensée. Traitant sa
+nation comme un de ces malades pour qui un changement d'air est le
+premier remède, elle fit faire à l'esprit français le voyage
+d'Allemagne. Comme un guide plein de zèle, dont la propre curiosité est
+à peine encore satisfaite, et dont l'opinion n'est pas fixée sur tous
+les points, elle exposa l'Allemagne comme quelqu'un qui l'étudiait
+encore, quoique les grands traits de la physionomie de ce pays fussent
+déjà fortement dessinés dans sa pensée. L'ouvrage n'a rien de polémique
+ni d'agressif, rien même qui sente le parti pris et l'intention arrêtée;
+on n'y sent partout qu'une étude calme et désintéressée. Ceci n'est
+point un artifice. Madame de Staël n'a ni plus ni moins de préoccupation
+qu'elle n'en montre. Elle ne prêche pas l'enthousiasme allemand, elle ne
+prêche pas l'Allemagne, elle ne prêche rien. Sa candeur et son
+impartialité sont exemplaires. Elle veut avant tout faire connaître
+l'Allemagne à la France, dans son faible comme dans son fort, dans ce
+qui est bon à laisser comme dans ce qui est bon à prendre; et il faut
+bien le dire, Madame de Staël a trop d'esprit pour donner dans
+l'admiration niaise, est trop française aussi pour que tout lui plaise
+chez les Allemands. Elle croit sans doute que les peuples sont faits
+pour se guider mutuellement, que chacun possède quelque avantage qui lui
+est propre, et que l'Allemagne, dans le moment actuel, a quelque chose à
+donner à la France; mais si des relations plus suivies entre les deux
+peuples lui paraissent désirables, désirables surtout pour son pays,
+elle croit nécessaire avant tout qu'ils se connaissent bien l'un
+l'autre; elle n'a rien, pour le moment, plus à cœur, et aussi, dans ce
+portrait de l'Allemagne, est-elle sincère sans le moindre effort.
+
+Mais est-elle vraie? A-t-elle bien vu, a-t-elle bien jugé l'Allemagne?
+Vous avez entendu l'opinion de Goethe; j'ignore si cette opinion est la
+plus générale; j'ai, pour ma part, rencontré plus de gens disposés à la
+contredire qu'empressés à la soutenir. La mauvaise humeur de plusieurs
+va jusqu'à savoir peu de gré à Madame de Staël de son intention même.
+Elle a loué, disent-ils, ce qu'il eût fallu blâmer; elle a blâmé ce
+qu'il fallait louer. Je m'étonnerais que son dessein eût été mieux
+accueilli. L'orgueil national, parfaitement égal à lui-même d'un pays à
+l'autre, et ne présentant de différences que celles de la forme ou de
+l'accent, empreint de fatuité en France, de dédain en Angleterre, en
+Allemagne de rudesse, l'orgueil national a constamment récusé les
+jugements de l'étranger. Rien de plus intraitable, de moins raisonnable
+qu'un orgueil qui peut dire: _nous_, et qui semble n'être exigeant que
+pour le compte d'autrui. Je le récuse à mon tour, et je crois bien
+faire. Après quoi, tout n'irait pas mal si l'insuffisance de mon savoir,
+ou, pour parler plus exactement, mon ignorance, ne me contraignait pas à
+me récuser moi-même. Mais ne puis-je, à défaut d'un jugement en forme
+que je ne me permets pas, vous dire au moins mes impressions?
+
+Je ne reproche pas à Madame de Staël de n'avoir pas procédé par analyse.
+Cette méthode, qui paraît excellente parce qu'elle ne permet pas de rien
+omettre, a souvent le désavantage, en disant tout, de ne rien dire;
+j'entends rien d'intime, de singulier, de saisissant. L'individualité,
+personnelle et même nationale, reste en dehors de toutes les analyses,
+et ce n'est pas non plus la méthode des peintres. Voyez Saint-Simon: son
+unique méthode est de n'en point avoir, et sa confusion ressemble
+beaucoup plus à la vie qu'aucune analyse. La libre allure de Madame de
+Staël ne la sert guère moins bien. Il ne serait pas toujours facile de
+dire pourquoi tel sujet succède à tel autre; mais, quand on arrive à la
+fin, il reste une impression vive, celle que laisse la rencontre d'une
+personnalité distincte, de ce je ne sais quoi qui ne ressemble qu'à soi,
+et qu'aucun nom appellatif, qu'aucune épithète ne désignerait à notre
+gré. Est-ce l'Allemagne? Mais si ce n'est pas l'Allemagne, où donc un
+objet imaginaire aurait-il pris cette empreinte si vive d'individualité,
+cette physionomie si personnelle, où l'on sent, à ne pouvoir s'y
+tromper, que tout est homogène, que tout se tient, que tout s'enchaîne?
+Un poète du dix-huitième siècle a dit des écrivains de Port-Royal:
+
+ Ils ont eu l'art de bien connaître L'homme qu'ils ont imaginé[167].
+
+Madame de Staël, à son tour, aurait-elle eu l'étrange secret de bien
+connaître une Allemagne qui n'existait pas? Le faux peut-il avoir cet
+air-là? peut-il faire cette impression? Nous n'en croyons rien. Pour
+autant que nous connaissons l'Allemagne, nous croyons que Madame de
+Staël l'a bien connue, l'a bien exprimée; mais nous ne croyons pas
+qu'elle l'ait approfondie.
+
+L'époque où elle visita cette grande nation ne pouvait pas la lui
+manifester tout entière. Bien des germes, qui s'éveillèrent plus tard,
+sommeillaient. On peut dire, en un sens figuré, que Madame de Staël
+visita l'Allemagne en hiver, lorsqu'une neige épaisse couvrait et
+réchauffait le sol. Madame de Staël n'avait pas pu non plus pénétrer
+jusqu'au fond de la société; en tout pays, et peut-être en Allemagne
+plus qu'ailleurs, les hautes classes ne représentent qu'imparfaitement
+l'esprit national; elles ont quelque chose de cosmopolite et parfois
+d'étranger dans leur propre pays qui vous désappointe et vous
+déconcerte. Et au reste, ni la société vue à ses divers étages, ni la
+littérature contemporaine, ni les idées dominantes ne révèlent tout le
+secret de l'individualité nationale. Aucun peuple ne montre à la fois
+tout ce qu'il est; chaque moment ne révèle de lui qu'une partie.
+L'histoire du peuple, l'étude de sa langue sont, en tout temps, un
+complément d'information indispensable. Ceci, je l'avoue, suppose ce qui
+est en question pour plusieurs, savoir: qu'un peuple, aussi bien qu'un
+individu, est doué de l'identité personnelle, et que ses différents
+états, en se succédant, se rattachent à un moi constant et inaltérable.
+Il est vrai que je crois à cette identité, quoique je ne puisse
+méconnaître avec quelle rapidité le type moral d'une nationalité
+s'altère chez les individus expatriés, ou du moins chez leurs premiers
+descendants. Mais, sous des formes et dans des conditions différentes,
+l'identité morale d'une nation est aussi réelle que celle d'un individu;
+la véritable unité de son histoire est l'unité de son caractère, et sa
+langue, formée en même temps et d'un même effort que son caractère, en
+est à la fois le monument, le garant et la sauvegarde. C'est en
+interrogeant ces deux témoins que Madame de Staël aurait sondé le
+caractère et discerné la vocation de la race allemande; et des traits
+qui lui ont échappé auraient vivement attiré son attention. Je suis peu
+disposé à en croire sur parole l'exaltation patriotique de certains
+écrivains allemands, au dire desquels la nation aurait inventé tous les
+sentiments nobles et délicats dont s'honore et s'embellit la
+civilisation moderne. N'en ai-je pas vu qui transportaient sans façon au
+_germanisme_, religion de leur façon, tous les bienfaits dont l'Europe
+entière, cis et transatlantique, s'accorde à faire honneur au
+christianisme? Mais il n'est guère possible de méconnaître l'importance
+morale d'une race dont le mélange avec la race celtique et la race
+romaine a décidément, sous les auspices du christianisme, créé le moyen
+âge et les nationalités modernes. Si l'élément latin est partout,
+l'élément teutonique est partout aussi; mais sans doute c'est en
+Allemagne qu'il faut surtout le chercher. Et ce n'est pas assez de
+vanter, avec Madame de Staël, cette loyauté de caractère, qui répond,
+chez l'Allemand, à la générosité du Français, à la dignité de l'Anglais;
+il y a des traits plus distinctifs et plus profonds. Il en est qu'on ne
+peut presque nommer qu'au moyen de la langue allemande: c'est ce je ne
+sais quoi de généralement humain (_allgemein menschlich_) dans le
+caractère et surtout dans l'esprit, qui permet à l'Allemand de tout
+comprendre, qui l'autorise à dire avec le poète: _Homo sum et nihil
+humani a me alienum puto_, qui lui permet de se dépayser plus facilement
+que tout autre peuple, et l'assimile si rapidement à l'indigène du pays
+où il est transplanté. Ce qu'il y a de cosmopolite chez les différents
+peuples leur vient du christianisme et de l'Allemagne. L'Allemagne peut,
+sans aucune mauvaise allusion, être considérée en Europe comme _l'Empire
+du milieu_; elle l'est au point de vue moral comme au point de vue
+géographique.
+
+Je ne relève qu'un trait; il en est d'autres sans doute: je voulais
+faire entendre seulement que l'étude de Madame de Staël n'a pas tout
+approfondi, ni même tout embrassé. Mais si son analyse du caractère
+allemand laisse à désirer quelque chose, elle a rendu avec un singulier
+bonheur la physionomie de cette nation, par où je n'entends pas
+seulement les dehors de la vie allemande, mais ses préjugés, ses
+habitudes intellectuelles et le mouvement de sa pensée. Quoiqu'elle ne
+ménage pas la vérité à ce peuple, on sent qu'elle le traite avec
+affection: la louange est sérieuse; le blâme tempéré, autant qu'il se
+peut, par l'enjouement. J'ai dit l'enjouement, et non l'ironie; car les
+Allemands, qui comprennent peu l'ironie, soit dit à leur honneur, la
+supportent mal, quand ils l'ont comprise.
+
+Les conseils ressemblent trop aux censures pour être beaucoup mieux
+reçus; or tous ceux que renferme le livre _De l'Allemagne_ ne sont pas à
+l'adresse des Français; plusieurs, et des meilleurs, sont adressés aux
+Allemands eux-mêmes. Madame de Staël avait à cœur de voir cette grande
+nation s'emparer de tous ses avantages, et s'assurer une influence
+nécessaire au salut de l'Europe entière. Il serait difficile de
+méconnaître cette pensée dans les passages suivants, où le conseil, en
+prenant la forme d'une simple observation de fait, a plus de discrétion,
+sans avoir moins de force:
+
+ «L'imagination, qui est la qualité dominante de l'Allemagne artiste
+ et littéraire, inspire la crainte du péril, si l'on ne combat pas
+ ce mouvement naturel par l'ascendant de l'opinion et l'exaltation
+ de l'honneur. En France, déjà même autrefois, le goût de la guerre
+ était universel; et les gens du peuple risquaient volontiers leur
+ vie, comme un moyen de l'agiter, et d'en sentir moins le poids.
+ C'est une grande question de savoir si les affections domestiques,
+ l'habitude de la réflexion, la douceur même de l'âme, ne portent
+ pas à redouter la mort; mais si toute la force d'un état consiste
+ dans son esprit militaire, il importe d'examiner quelles sont les
+ causes qui ont affaibli cet esprit dans la nation allemande. Trois
+ mobiles principaux conduisent d'ordinaire les hommes au combat:
+ l'amour de la patrie et de la liberté, l'amour de la gloire, et le
+ fanatisme de la religion[168].»
+
+Ces trois mobiles, selon Madame de Staël, ont perdu leur force en
+Allemagne, et n'en ont plus assez pour déterminer, à eux seuls du moins,
+la résolution qu'elle appelait de tous ses vœux, disons la chose comme
+elle est, l'énergique résistance à la France, dont l'auteur osait donner
+le signal, elle Française, dans un livre imprimé en France. Je ne veux
+pas supprimer la fin du chapitre:
+
+ «Les institutions politiques peuvent seules former le caractère
+ d'une nation; la nature du gouvernement de l'Allemagne était
+ presque en opposition avec les lumières philosophiques des
+ Allemands. De là vient qu'ils réunissent la plus grande audace de
+ pensée au caractère le plus obéissant. La prééminence de l'état
+ militaire et les distinctions de rang les ont accoutumés à la
+ soumission la plus exacte dans les rapports de la vie sociale; ce
+ n'est pas servilité, c'est régularité chez eux que l'obéissance;
+ ils sont scrupuleux dans l'accomplissement des ordres qu'ils
+ reçoivent, comme si tout ordre était un devoir. Les hommes éclairés
+ de l'Allemagne se disputent avec vivacité le domaine des
+ spéculations, et ne souffrent dans ce genre aucune entrave; mais
+ ils abandonnent assez volontiers aux puissants de la terre tout le
+ réel de la vie. Ce réel, si dédaigné par eux, trouve pourtant des
+ acquéreurs qui portent ensuite le trouble et la gêne dans l'empire
+ même de l'imagination. L'esprit des Allemands et leur caractère
+ paraissent n'avoir aucune communication ensemble: l'un ne peut
+ souffrir de bornes, l'autre se soumet à tous les jougs; l'un est
+ très entreprenant, l'autre très timide; enfin, les lumières de l'un
+ donnent rarement de la force à l'autre, et cela s'explique
+ facilement. L'étendue des connaissances dans les temps modernes ne
+ fait qu'affaiblir le caractère, quand il n'est pas fortifié par
+ l'habitude des affaires et l'exercice de la volonté. Tout voir et
+ tout comprendre est une grande raison d'incertitude; et l'énergie
+ de l'action ne se développe que dans ces contrées libres et
+ puissantes, où les sentiments patriotiques sont dans l'âme comme le
+ sang dans les veines, et ne se glacent qu'avec la vie[169].»
+
+Ailleurs nous lisons, et ceci peut passer pour un conseil:
+
+ «L'esprit de chevalerie règne encore chez les Allemands, pour ainsi
+ dire, passivement; ils sont incapables de tromper, et leur loyauté
+ se retrouve dans tous les rapports intimes; mais cette énergie
+ sévère, qui commandait aux hommes tant, de sacrifices, aux femmes
+ tant de vertus, et faisait de la vie entière une œuvre sainte où
+ dominait toujours la même pensée, cette énergie chevaleresque des
+ temps jadis n'a laissé dans l'Allemagne qu'une empreinte effacée.
+ Rien de grand ne s'y fera désormais que par l'impulsion libérale
+ qui a succédé dans l'Europe à la chevalerie[170].»
+
+Il ne tient plus qu'à l'Autriche de prendre pour un conseil le passage
+suivant:
+
+ «Il y a deux routes à prendre en toutes choses: retrancher ce qui
+ est dangereux, ou donner des forces nouvelles pour y résister. Le
+ second moyen est le seul qui convienne à l'époque où nous vivons;
+ car l'innocence ne pouvant être de nos jours la compagne de
+ l'ignorance, celle-ci ne fait que du mal. Tant de paroles ont été
+ dites, tant de sophismes répétés, qu'il faut beaucoup savoir pour
+ bien juger, et les temps sont passés où l'on s'en tenait en fait
+ d'idées au patrimoine de ses pères. On doit donc songer, non à
+ repousser les lumières, mais à les rendre complètes, pour que leurs
+ rayons brisés ne présentent point de fausses lueurs. Un
+ gouvernement ne saurait prétendre à dérober à une grande nation la
+ connaissance de l'esprit qui règne dans son siècle; cet esprit
+ renferme des éléments de force et de grandeur, dont on peut user
+ avec succès quand on ne craint pas d'aborder hardiment toutes les
+ questions: on trouve alors dans les vérités éternelles des
+ ressources contre les erreurs passagères, et dans la liberté même
+ le maintien de l'ordre et l'accroissement de la puissance[171].»
+
+Mais de tous les conseils que les Allemands purent trouver dans ce
+livre, le plus caractéristique et le plus spirituellement donné est
+celui que développe le chapitre intitulé: _Des étrangers qui veulent
+imiter l'esprit français_. Etre soi-même était aux yeux de Madame de
+Staël la première condition de la force; être un autre que soi-même lui
+paraissait à bon droit un principe de faiblesse. Le travers de
+l'imitation, la recherche des qualités étrangères et des grâces qui
+n'ont de la grâce qu'à condition d'être naturelles, c'était, à son avis,
+un grand tort et un grand malheur; elle n'ajoute pas: une peine perdue
+et un grand ridicule, mais elle le fait bien sentir. Je cite quelques
+passages:
+
+ «Les étrangers, quand ils veulent imiter les Français, affectent
+ plus d'immoralité, et sont plus frivoles qu'eux, de peur que le
+ sérieux ne manque de grâce, et que les sentiments ou les pensées
+ n'aient pas l'accent parisien.
+
+ »L'esprit allemand s'accorde beaucoup moins que tout autre avec
+ cette frivolité calculée;... il a besoin d'approfondir pour
+ comprendre; il ne saisit rien au vol, et les Allemands auraient
+ beau, ce qui certes serait dommage, se désabuser des qualités et
+ des sentiments dont ils sont doués, que la perte du fond ne les
+ rendrait pas plus légers dans les formes, et qu'ils seraient plutôt
+ des Allemands sans mérite que des Français aimables.
+
+ »L'Ascendant des manières des Français a préparé peut-être les
+ étrangers à les croire invincibles. Il n'y a qu'un moyen de
+ résister à cet ascendant: ce sont des habitudes et des mœurs
+ nationales très décidées. Dès qu'on cherche à ressembler aux
+ Français, ils l'emportent en tout sur tous.
+
+ »L'imitation des étrangers, sous quelque rapport que ce soit, est
+ un défaut de patriotisme[172].»
+
+Elle retourne contre lui-même, d'une manière piquante, le travers
+qu'elle veut détruire. Les Français peuvent être flattés qu'on les
+imite; mais l'imitation en elle-même leur déplaît; ce qu'ils demandent à
+l'étranger, ce n'est pas leur propre image, ce sont des mœurs originales
+et vraiment étrangères à leur égard:
+
+ «Les Français, hommes d'esprit, lorsqu'ils voyagent, n'aiment point
+ à rencontrer, parmi les étrangers, l'esprit français, et
+ recherchent surtout les hommes qui réunissent l'originalité
+ nationale à l'originalité individuelle.»
+
+Et elle ajoute:
+
+ «Il n'y a point de nature, point de vie dans l'imitation: et l'on
+ pourrait appliquer, en général, à tous ces esprits, à tous ces
+ ouvrages imités du français, l'éloge que Roland, dans l'Arioste,
+ fait de sa jument qu'il traîne après lui: _Elle réunit_, dit-il,
+ _toutes les qualités imaginables, mais elle a pourtant un défaut,
+ c'est qu'elle est morte_[173].»
+
+Rien n'était mieux d'accord avec ce conseil qu'un livre destiné tout
+entier à prouver que les Allemands, pour bien faire, n'avaient qu'à se
+ressembler, et qu'ils ne pouvaient que perdre à échanger, au cas qu'un
+tel échange soit possible, leurs qualités contre celles de toute autre
+nation. La majeure partie du livre aboutit à cette démonstration. Mais
+c'est surtout dans la littérature et dans la philosophie que Madame de
+Staël voit se manifester la supériorité de l'Allemagne. Ces deux parties
+de l'ouvrage n'ont pourtant pas été les mieux accueillies dans le pays à
+l'honneur duquel elles paraissent consacrées. Je suis bien loin de
+penser qu'elles ne laissent rien à désirer. On cherche dans la première
+des idées générales mieux circonscrites, mieux arrêtées. Ce que dit
+l'auteur de la poésie en général, du romantisme en particulier, a pu
+sembler très fort à l'époque où le livre parut, et doit paraître
+aujourd'hui bien vague. Ces choses, pourtant, ne parurent alors que trop
+précises à certains critiques du pays de l'auteur. Dire que le
+raisonnement combiné avec l'éloquence n'est point encore de la
+poésie[174], souscrire à ce principe de l'esthétique allemande qui ne
+veut point voir dans l'imitation de la nature, mais dans le beau idéal,
+le principal objet de l'art[175], c'était, à l'égard de la France,
+professer des nouveautés hardies, et jeter dans le sol de la littérature
+des germes féconds. Les appréciations des auteurs et des ouvrages sont
+spirituelles, délicates, et font preuve souvent d'une rare pénétration;
+les analyses sont pleines de mouvement et de vie, et les passages cités
+sont traduits avec un grand talent; le respect du génie, le naïf
+sentiment du beau, éclairent tous les pas de l'écrivain, et nulle part
+le préjugé français ne lui fait méconnaître des beautés véritables, ni
+l'engouement, la méprise de la nouveauté ou une docilité de néophyte ne
+lui fait prendre, comme à tant d'autres, quelque idole difforme pour une
+divinité. Après cela, il ne coûte rien d'avouer que tout le monde, dans
+un certain sens, en sait plus sur ces sujets que Madame de Staël n'en
+pouvait savoir alors. Nous en savons même un peu trop pour notre
+plaisir; et nous aurions raison d'envier à la génération que
+représentait Madame de Staël, la fraîcheur de ses impressions. Quoi
+qu'il en soit, ce qu'elle écrivit il y a trente ans était neuf alors; il
+y avait du mérite à le penser, et si les paradoxes de 1810 sont
+aujourd'hui des axiomes, il n'y a pas là, ce me semble, la matière d'une
+critique.
+
+Il n'y a pas de justice non plus à reprocher à celui qui, le premier,
+met une idée en circulation, de ne lui avoir pas donné l'expression la
+plus rigoureuse, la formule la plus parfaite. Inventer n'est pas si
+commun qu'il ne faille faire grâce de quelque chose aux inventeurs. Je
+sais qu'on n'y est pas trop disposé, et qu'il faudrait, pour contenter
+certaines gens, avoir tout vu, tout prévu, n'avoir failli en rien. Je
+sais aussi que cette injustice finit par être utile, et que les ennemis
+d'une idée nouvelle sont ceux qui ont mission de la mûrir et de la
+perfectionner; mais il vaudrait toujours mieux ne pas arriver à la
+vérité par l'injustice. Toutefois, il est très vrai que les critiques
+passionnées, amères, étroites, dont le livre _De l'Allemagne_ fut
+l'objet en France et en Allemagne, ont été, pour les doctrines de ce
+livre, autant de filtres où elles se sont épurées. Nous sommes tous,
+aujourd'hui, bien au delà de ces doctrines; aux moins hardis elles
+paraissent timides; la critique, l'esthétique ont obtenu de nouvelles
+bases, et si l'ouvrage de Madame de Staël ne les a pas fournies, ne les
+a pas indiquées, il a certainement obligé cette science et cet art à se
+constituer sur des principes nouveaux.
+
+Ne dirons-nous rien de l'aménité charmante de Madame de Staël dans la
+critique? Certes, si dans ce périlleux métier la forme pouvait jamais
+emporter le fond, tant d'équité, tant de ménagement aurait dû faire tout
+passer. On dit que la brutalité vaut mieux; je n'en croirai rien jusqu'à
+la preuve, et la preuve est encore bien loin. Qu'on soit sans
+miséricorde pour le charlatanisme avéré, rien de mieux: mais je ne
+croirai jamais qu'il soit nécessaire de traiter le génie sans respect et
+sans ménagement. C'est surtout au milieu d'un peuple spirituel,
+accoutumé à entendre à demi-mot, que la brutalité serait inexcusable.
+Louer Madame de Staël de s'en être abstenue, ce serait lui faire injure;
+mais ce dont on peut la louer, c'est d'avoir su réunir à la plus
+parfaite sincérité la plus aimable douceur: _Suaviter in modo, fortiter
+in re_. Vous rappelez-vous de quelle manière elle critique l'épisode de
+Cidli et Semida dans le poème du _Messie_?
+
+ «Il faut l'avouer, dit-elle, il résulte un peu de monotonie d'un
+ sujet continuellement exalté; l'âme se fatigue par trop de
+ contemplation, et l'auteur aurait quelquefois besoin d'avoir
+ affaire à des lecteurs déjà ressuscités, comme Cidli et
+ Semida[176].»
+
+Toutes les critiques ne comportent pas ces tours enjoués: mais dans le
+ton le plus sérieux, elle ne met jamais ni dureté, ni sarcasme. Il
+fallait bien que le reproche d'obscurité que Madame de Staël, en bonne
+Française, ne pouvait s'empêcher de faire aux écrivains allemands,
+trouvât sa place quelque part; mais pouvait-on y mettre à la fois plus
+de modération et de franchise que dans les passages suivants:
+
+ «Les lecteurs allemands considèrent un moindre degré d'obscurité
+ comme la clarté même, et les écrivains ne donnent pas toujours aux
+ ouvrages de l'art cette lucidité frappante qui leur est si
+ nécessaire[177].»
+
+ «Les Allemands de la nouvelle école pénètrent avec le flambeau du
+ génie dans l'intérieur de l'âme. Mais quand il s'agit de faire
+ entrer leurs idées dans la tête des autres, ils en connaissent mal
+ les moyens; ils se mettent à dédaigner, parce qu'ils ignorent, non
+ la vérité, mais la manière de la dire. Le dédain, excepté pour le
+ vice, indique presque toujours une borne dans l'esprit; car, avec
+ plus d'esprit encore, on se serait fait comprendre, même des
+ esprits vulgaires, ou du moins on l'aurait essayé de bonne
+ foi[178]... Quand il s'agit de la métaphysique transcendante, aucun
+ aperçu, quelque vague qu'il soit, n'est à dédaigner, tous les
+ pressentiments peuvent guider, tous les à-peu-près sont encore
+ beaucoup. Il n'en est pas ainsi des affaires de ce monde: il est
+ possible de les savoir, il faut donc les présenter avec clarté.
+ L'obscurité dans le style, lorsqu'on traite des pensées sans
+ bornes, est quelquefois l'indice de l'étendue même de l'esprit:
+ mais l'obscurité dans l'analyse des choses de la vie prouve
+ seulement qu'on ne les comprend pas[179].»
+
+ «Les Allemands se plaisent dans les ténèbres; souvent ils remettent
+ dans la nuit ce qui était au jour, plutôt que de suivre la route
+ battue; ils ont un tel dégoût pour les idées communes, que,
+ lorsqu'ils se trouvent dans la nécessité de les retracer, ils les
+ environnent d'une métaphysique abstraite qui peut les faire croire
+ nouvelles jusqu'à ce qu'on les ait reconnues. Les écrivains
+ allemands ne se gênent point avec leurs lecteurs; leurs ouvrages
+ étant reçus et commentés comme des oracles, ils peuvent les
+ entourer d'autant de nuages qu'il leur plaît; la patience ne
+ manquera point pour écarter ces nuages; mais il faut qu'à la fin on
+ aperçoive une divinité; car ce que les Allemands tolèrent le moins,
+ c'est l'attente trompée; leurs efforts mêmes et leur persévérance
+ leur rendent les grands résultats nécessaires. Dès qu'il n'y a pas
+ dans un livre des pensées fortes et nouvelles, il est bien vite
+ dédaigné; et si le talent fait tout pardonner, l'on n'apprécie
+ guère les divers genres d'adresse par lesquels on peut essayer d'y
+ suppléer[180].»
+
+À la lecture des pages où l'auteur rend compte à ses compatriotes de la
+philosophie des Allemands, le premier mot de la critique, je m'en
+souviens fort bien, fut celui-ci: Madame de Staël n'est point l'auteur
+de ces pages; et on les attribuait à des plumes très habiles et très
+compétentes; puis, comme il fallut bien les lui rendre, on se rabattit à
+dire: Elle n'y entend rien. On le dit surtout plus tard, quand on crut
+mieux connaître et que réellement on connut mieux la philosophie
+allemande. Mais on ne se souvient pas assez de ce qu'avait dit l'auteur,
+à la suite de son analyse de Kant:
+
+ «Je ne me flatte assurément pas d'avoir pu rendre compte, en
+ quelques pages, d'un système qui occupe, depuis vingt ans, toutes
+ les têtes puissantes de l'Allemagne; mais j'espère en avoir dit
+ assez pour indiquer l'esprit général de la philosophie de Kant, et
+ pour pouvoir expliquer dans les chapitres suivants l'influence
+ qu'elle a exercée sur la littérature, les sciences et la
+ morale[181].»
+
+Ailleurs elle dit encore:
+
+ «En lisant le compte que je viens de rendre des idées principales
+ de quelques philosophes allemands, leurs partisans trouveront avec
+ raison que j'ai indiqué bien superficiellement des recherches très
+ importantes[182].»
+
+On voit où se réduisait l'ambition de l'auteur: elle voulait ajouter au
+portrait de l'Allemagne un dernier trait en disant quelle était la
+philosophie de ce pays; car si l'on a dit que la littérature est
+l'expression de la société, pourquoi ne le dirait-on pas de la
+philosophie, soit qu'on la considère comme une partie intégrante ou
+comme le résumé abstrait de la littérature? Pour atteindre ce but, ce
+qu'a fait l'auteur suffisait: elle était tenue de ne point défigurer les
+systèmes dont elle rendait compte; mais il y eût eu, ce me semble, de la
+pédanterie à exiger davantage. Si l'on se reporte à la date de 1810, si
+l'on se rappelle qu'à cette époque la philosophie de Kant, et celle-là
+seulement, n'était guère connue en France que de nom, et que Charles
+Villers avait seul pris les devants sur l'auteur du livre _De
+l'Allemagne_, dans un exposé de la philosophie de Kant publié en 1801,
+on sentira plus d'admiration pour le travail de Madame de Staël, que
+l'on ne sera frappé de ses lacunes et de ses imperfections.
+
+Il serait injuste de reprocher à l'auteur de n'avoir jamais vu dans la
+philosophie un effet, mais toujours une cause, et la cause de tous les
+effets; car elle a dit bien clairement du sensualisme, et sans doute
+elle l'eût dit aussi de tout autre système: «Cette philosophie doit sans
+doute être considérée autant comme l'effet que comme la cause de la
+disposition actuelle des esprits[183];» mais il n'est pas injuste de
+dire qu'elle a beaucoup plus insisté sur le second de ces points de vue
+que sur le premier.
+
+ «Le système philosophique adopté dans un pays exerce une grande
+ influence sur la tendance des esprits; c'est le moule universel
+ dans lequel se jettent toutes les pensées; ceux même qui n'ont
+ point étudié ce système se conforment sans le savoir à la
+ disposition générale qu'il inspire[184].»
+
+Cette phrase est le thème, ou l'idée fondamentale, de toute la partie du
+livre qui concerne la philosophie allemande. Le caractère de toute cette
+philosophie, aux yeux de Madame de Staël, était le spiritualisme; ce
+n'est pas encore le moment de voir si, même alors, cela était exactement
+vrai; et quant aux intentions, ou plutôt au plan qu'elle attribue au
+fondateur de la philosophie critique[185], c'est un secret qui reste
+entre Dieu et lui: mais en supposant que la doctrine allemande soit
+spiritualiste, il importe, d'un côté, de ne pas s'exagérer les
+conséquences pratiques, les résultats sociaux de cette doctrine, et d'un
+autre côté, d'en expliquer la genèse, de faire comprendre quelles causes
+ont amené ou déterminé le triomphe de cette théorie. Sous ces deux
+rapports, la troisième partie du livre _De l'Allemagne_ me semble donner
+prise à des critiques fondées. Il était digne de l'auteur, et peut-être
+était-il en son pouvoir de mieux mesurer l'influence des doctrines, et
+d'en mieux raconter la naissance ou l'avènement.
+
+On pourrait reprocher aussi à Madame de Staël d'avoir parlé d'une
+philosophie allemande comme s'il n'y en avait qu'une seule, comme si ce
+fleuve jaillissait tout entier d'une même source et roulait la même eau
+jusqu'à son embouchure, comme si les successeurs de Kant n'en étaient
+pas les adversaires plutôt que les continuateurs. Il y a bien quelque
+chose de commun entre eux; mais ce qui leur est commun ne suffit pas
+pour faire affirmer l'unité d'une philosophie, où rien, au contraire, ne
+frappe autant que le nombre et l'immensité des divergences. Madame de
+Staël elle-même n'est-elle pas obligée de nous signaler entre tel ou tel
+de ces systèmes des oppositions radicales? Et le seul principe d'unité
+qu'on aperçoive entre tous, à partir de celui de Kant, n'est-ce pas
+l'audace titanesque de la spéculation ou la froide intrépidité de la
+dialectique?
+
+ Ter sunt conati imponere Pelio Ossam.
+
+Mais s'égaler les uns les autres en audace, ou, si l'on veut, en
+grandeur, aspirer tous ensemble à l'absolu, à l'infini, est-ce avoir une
+même philosophie? Madame de Staël, il est vrai, a cru démêler, entre
+tous les systèmes dont l'Allemagne se préoccupait alors, un trait
+d'unité moins vague et moins illusoire:
+
+ «Les Allemands, dit-elle, regardent le sentiment comme un fait,
+ comme le fait primitif de l'âme, et la raison philosophique comme
+ destinée seulement à rechercher la signification de ce fait[186].»
+
+Les philosophies de l'Allemagne étaient-elles, en effet, si bien
+d'accord là-dessus? avaient-elles, comme de concert, fait cette réserve?
+Je n'en ai pas connaissance, et je crois plutôt que ce qui les
+caractérise toutes ensemble, c'est de ne rien réserver.
+
+Madame de Staël n'aime tant les philosophes allemands que parce qu'elle
+les croit spiritualistes. Mais leur vol les avait, dès lors, emportés
+bien loin par delà les questions qui s'agitent entre les sectateurs de
+Condillac et ses adversaires, et ils abandonnent ces questions, avec
+quelque dédain, à ceux qui n'ont pu les suivre dans leur gigantesque
+essor: elles n'existent pas pour eux; il n'y a lieu pour la philosophie
+allemande, ni à être spiritualiste, ni à ne l'être pas: l'idéalisme est
+autre chose que le spiritualisme, et, à bien y regarder, ce qui porte ce
+dernier nom n'est pas moins compromis par l'idéalisme que par le
+matérialisme, par Hegel que par Condillac. Les Français pouvaient
+trouver leur compte à échanger le matérialisme contre une doctrine plus
+élevée; mais quel avantage espérer d'un échange entre Condillac et les
+nouveaux systèmes allemands, entre le matérialisme et le panthéisme,
+c'est-à-dire entre deux négations également absolues, également
+funestes?
+
+Au reste, la philosophie allemande pouvait-elle devenir,
+deviendra-t-elle jamais la philosophie française? La philosophie, au
+moins dans la direction et dans la portée que lui ont données les
+nouveaux systèmes, se transporte-t-elle, comme la chimie, comme les
+mathématiques, comme les inventions des arts, comme la vérité? Quelques
+personnes ont osé se faire cette question, et j'ose la faire après
+elles.
+
+À défaut de sa philosophie, demanderons-nous à l'Allemagne cet
+enthousiasme dont Madame de Staël semble faire l'apanage, la prérogative
+de cette grande nation? Sachons d'abord ce que c'est que cet
+enthousiasme; cherchons ce rameau d'or, au sujet duquel une autre Pythie
+semble nous dire aujourd'hui:
+
+... Latet arbore opaca
+ Aureus et foliis et lento vimine ramus...
+ Ergo alte vestiga oculis, et rite repertum
+ Carpe manu[187].
+
+Je vous préviens, Messieurs, que je n'attaque aucune des opinions de
+Madame de Staël. Je ne serais pas embarrassé de trouver dans son livre
+tous les éléments de l'opinion que je défends. Ces éléments, je voudrais
+les voir rassemblés, et certaines distinctions plus vivement accusées.
+
+ «L'enthousiasme, dit Madame de Staël, prête de la vie à ce qui est
+ invisible, et de l'intérêt à ce qui n'a point d'action immédiate
+ sur notre bien-être dans ce monde[188].»
+
+La phrase que nous venons de lire peut passer pour une très bonne
+définition de l'enthousiasme. Je crois que ce qui subordonne toute notre
+vie à une pensée, à une poursuite dont l'objet ne promet rien à notre
+égoïsme, rien à nos passions, peut prendre le nom d'enthousiasme.
+
+Mais il y a plusieurs enthousiasmes, comme il y a plusieurs religions;
+et de même que nous donnons le nom commun de religion à des cultes très
+différents dans leur objet, très opposés dans leur tendance, nous
+donnerons le nom d'enthousiasme à _toute passion purement
+contemplative_, quel qu'en soit l'objet, quelle qu'en soit la direction.
+Il n'y a presque rien qui ne puisse devenir l'objet de l'enthousiasme.
+L'enthousiasme correspond à l'infini; mais tantôt il s'adresse
+réellement à l'infini, tantôt il trompe son propre besoin, il donne le
+change à son propre principe, en prêtant aux objets finis le caractère
+et les privilèges de l'infini. L'Égypte déifiait un bœuf ou les légumes
+de ses jardins; à notre manière, nous faisons de même.
+
+L'enthousiasme égaré à ce point peut-il encore mériter quelque estime?
+Est-il encore digne de son nom, qui signifie: _un Dieu au dedans de
+nous_? Une âme qui s'enthousiasme pour ce qui est vulgaire
+diffère-t-elle essentiellement d'une âme vulgaire? C'est une question.
+Je me sens disposé à la résoudre affirmativement. Je déplore de
+déplorables aberrations, une prodigalité si peu raisonnable; mais je ne
+puis, en thèse générale, refuser toute espèce de valeur à une passion
+qui n'a rien d'égoïste, rien au moins de grossièrement égoïste.
+
+Mais on me permettra de préférer l'enthousiasme qui ne s'égare point à
+l'enthousiasme qui s'égare, l'enthousiasme qui s'élève à celui qui
+s'abaisse. J'irai plus loin: quoique l'un et l'autre révèlent la
+présence, dans l'âme, du même besoin, du même principe, je ne puis
+m'empêcher d'attribuer plus de valeur à l'âme capable du premier de ces
+enthousiasmes qu'à l'âme susceptible du second seulement, à l'être moral
+qui s'élance vers le véritable infini qu'à celui qui se précipite vers
+le fini déguisé en infini, à celui qui aspire à la vérité absolue qu'à
+celui qui s'éprend de la vérité relative, à l'homme qui s'enflamme pour
+le bon qu'à celui que consume l'amour du beau, à l'homme qui met le
+devoir au-dessus de la spéculation qu'à celui qui met la spéculation ou
+la pensée au-dessus de la matière. Je reconnais, après Pascal, trois
+ordres de grandeur, morale, intellectuelle, matérielle et je mesure
+entre la première et la seconde une distance infiniment plus grande
+qu'entre la seconde et la dernière.
+
+Quelle différence y a-t-il quelquefois entre l'enthousiasme et la
+pédanterie? Pourriez-vous me le dire? Et encore ai-je bien soin
+d'écarter les éléments qui, en se mêlant à l'enthousiasme, le
+transformeraient en fanatisme.
+
+Que l'Allemagne soit capable d'enthousiasme, dans l'application la plus
+élevée de ce mot, je le crois, et elle l'a prouvé. Que cet enthousiasme
+moral soit même un des traits distinctifs du caractère allemand, je ne
+prétends pas le nier. Mais il est plus certain que l'Allemagne se
+distingue entre les nations par cet enthousiasme spéculatif, cette
+ferveur d'abstraction, qui lui a fait donner par Madame de Staël le
+magnifique nom de _patrie de la pensée_[190]. C'est même, si j'ai bien
+lu ce beau livre, c'est de cet enthousiasme plutôt que de tout autre que
+Madame de Staël fait honneur à l'Allemagne; c'est de cet enthousiasme
+qu'elle voudrait doter son propre pays, et elle nous invite elle-même,
+sans le vouloir, à évaluer ce trait de caractère ou cette disposition de
+l'esprit.
+
+Je l'ai déjà dit, quand je compare cette préoccupation avec celles qui
+ont pour objet la matière et pour principe l'égoïsme, j'honore ceux qui
+en sont atteints. Mais je voudrais savoir deux choses: cet enthousiasme
+intellectuel entraîne-t-il avec lui l'enthousiasme moral, y conduit-il
+nécessairement, a-t-il avec cette excellente préoccupation quelque
+affinité naturelle; et en second lieu, cet amour de l'abstraction, cette
+passion de la pensée élève-t-elle une barrière entre notre âme et
+l'égoïsme, je dis au moins l'égoïsme le plus grossier?
+
+Messieurs, il serait souverainement injuste de ne pas avouer que la
+position du spéculatif est plus élevée que celle du matérialiste
+pratique, l'atmosphère où il respire, plus pure, et qu'un peuple de
+penseurs, si l'on pouvait concevoir un tel peuple, ne présenterait pas
+un aspect aussi affligeant, ne léguerait pas à l'histoire d'aussi
+sanglants souvenirs, que tel autre peuple plus vivement, plus
+exclusivement préoccupé de ce qu'on appelle les réalités de la vie. Mais
+n'allons pas plus loin, et ne confondons pas ce qui est profondément
+distinct.
+
+Entre la vérité spéculative et la vie morale il n'y a pas la continuité
+que l'on suppose; la seconde n'est pas le prolongement de la première:
+elles resteraient éternellement séparées sans la médiation du sens
+moral, et le sens moral lui-même a besoin d'être restauré.
+
+Il est permis, il est utile, dans les travaux de la pensée, de se
+dépréoccuper de tout, excepté des intérêts moraux. Faire abstraction des
+intérêts matériels, c'est simplifier la question sans la dénaturer;
+c'est l'épurer en quelque sorte. Mais se désintéresser même du bien dans
+la recherche du vrai, c'est renoncer à trouver le vrai, puisque le vrai
+est inséparable du bien. Le vrai sans le bien n'est pas vrai; le bien
+est la première vérité, le vrai par excellence, le vrai du vrai. Tout
+autre désintéressement nous enrichit de ce qu'il nous enlève, nous fait
+pour ainsi dire exister davantage; celui-ci, je veux dire celui qui
+affecte de ne pas voir dans le bien un intérêt et le suprême intérêt,
+celui-ci est un suicide.
+
+Dans un écrit tout récent, _Notice sur la vie et les écrits de Madame
+Necker de Saussure_, je trouve, sur ce sujet, quelques lignes
+admirables, que je ne puis m'empêcher de vous citer:
+
+ «Non, la soif de la vérité n'est pas cette recherche insolente qui
+ se dépouille de tout intérêt humain! peut-être même n'y a-t-il
+ d'autre guide pour trouver la vérité que le désir et le besoin de
+ s'y soumettre. Si l'âme n'est point inquiète du résultat,
+ l'intelligence ne procède point avec rigueur: celui-là travaille ou
+ trop mollement ou trop hardiment qui ne travaille point pour soi;
+ aussi trouvez-vous toujours quelque chose d'inconsistant dans les
+ théories purement spéculatives sur la destination de l'homme et sur
+ les problèmes qui s'y rattachent. Dans ces efforts, la pensée n'a
+ point de centre, et rien n'est régulièrement ordonné; on erre sur
+ la foi d'une métaphysique orgueilleuse et incertaine: la pierre de
+ touche de la vérité est dans les profondeurs d'une volonté droite:
+ sans les lumières de l'esprit cette volonté peut errer, mais sans
+ cette volonté l'esprit s'égare dans les questions en apparence les
+ plus éloignées de la morale pratique. La résolution de vivre selon
+ la règle et de se conformer aux lois divines prépare à les
+ découvrir. Il faut se garder de prendre sous ce rapport
+ l'indifférence pour le détachement: par le détachement on devient
+ une pièce intelligente de l'ordre général; la curiosité frivole, au
+ contraire, sous prétexte de désintéressement, erre à l'aventure sur
+ une mer infinie, et c'est alors qu'il apparaît clairement que, pour
+ trouver le vrai, il faut chercher le bien[191].»
+
+L'habitude de nous livrer à nos goûts sensuels, la recherche exclusive
+des jouissances matérielles nous énerve et nous abrutit; c'est une
+abstraction aussi, et la plus funeste de toutes; mais ne sera-t-il pas
+permis de dire que l'abstraction qui fait taire les préoccupations de
+l'âme au profit de celles de l'esprit, énerve aussi à sa manière, et,
+dans un sens, nous abrutit. L'homme tout matière est méprisable, l'homme
+tout esprit est effrayant.
+
+Quand la liberté prétend être plus qu'un moyen, tout est perdu en
+politique; quand l'art devient son propre but, tout est perdu en
+littérature: en morale pareillement, quand la pensée ne veut reconnaître
+la vie morale ni pour son point de départ, ni pour son terme. La
+doctrine de l'idée pour l'idée est plus fausse, s'il est possible, que
+celle de l'art pour l'art.
+
+Il faut être préoccupé. La force d'un individu et d'un peuple n'est pas
+d'être dépréoccupé, mais d'être préoccupé. L'Allemagne en 1813 était
+préoccupée; elle se permettait ce qu'on a appelé plus tard des
+présuppositions; elle s'élevait au-dessus de cette béatitude
+philosophique, ou de ce quiétisme intellectuel, qu'on a appelé
+_Voraussetsungslosigkeit_; elle fut grande alors, parce qu'elle avait
+une grande passion. Individu ou peuple, on n'est jamais grand que par
+là. Ou par de grandes pensées? direz-vous. Oui, mais rappelez-vous que
+«les grandes pensées viennent du cœur[192].» Il reste, d'ailleurs, à
+prouver que l'abstraction épure l'âme à proportion qu'elle fait autour
+de l'esprit un vide parfait; il reste à prouver que ces spéculatifs, si
+dépréoccupés des intérêts moraux, sont dépréoccupés également de tout le
+reste, et qu'il ne reste dans leur âme aucune place pour les passions
+basses.
+
+Si la pensée avait ses débauches, je dirais que l'Allemagne a fait
+débauche de la pensée, et que souvent, à force de penser, elle a oublié
+de vivre. Elle s'est fait illusion à elle-même; elle s'est crue d'autant
+plus sérieuse qu'elle pensait plus profondément; le vrai sérieux n'est
+pas là; il peut y avoir beaucoup de frivolité dans l'abstraction; la
+frivolité, pour être triste ou pesante, n'en est pas plus sérieuse; et
+une métaphysique creuse est une admirable enveloppe des pensées
+triviales et des sentiments vulgaires.
+
+Les Français ont eu le malheur de nier l'immatériel; ils en sont venus à
+traiter de métaphysique la morale et le devoir, et il est bien vrai que
+la morale et le devoir, pris à leur principe, sont choses métaphysiques;
+ce qui n'autorise ni à les nier, ni à les mépriser. Mais je dirai
+néanmoins que les Français, à qui Madame de Staël prétendait inoculer
+l'enthousiasme, en avaient plus montré au dix-huitième siècle, je dis
+même au fort du dévergondage voltairien, lorsqu'ils poursuivaient la
+réalisation de la vérité dans le gouvernement et dans la civilisation,
+que les Allemands lorsque, nouveaux Ixions, ils poursuivaient au delà de
+tous les cercles de la pensée humaine le fantôme de l'absolu. Conclure,
+réaliser, n'est point contradictoire à l'enthousiasme; le tout est de
+bien conclure et de réaliser le vrai.
+
+Trente ou quarante ans sont un jour dans la vie d'un grand peuple, et je
+ne crois pas qu'il faille, sur ces trente ans, juger l'Allemagne. Je ne
+saurais faire de la _Voraussetzungslosigkeit_, ou, si l'on veut, de
+l'objectivisme outré, un trait fondamental et ineffaçable de son
+caractère. Mais elle a violemment dérivé dans ce sens, et cette tendance
+lui a porté préjudice. Je n'en connais pas de manifestation plus
+significative que l'excessive admiration que Goethe a excitée,
+précisément à titre de génie indifférentiste ou objectif, et
+l'emportement avec lequel dans un temps on a renversé Schiller aux pieds
+de cette idole. Je ne puis souffrir qu'on aime tant celui qui n'a rien
+aimé ni rien haï, et qu'on veuille reconnaître le sceau du génie dans le
+scepticisme et l'impassibilité. Il y a une contradiction plus que
+bizarre à s'enthousiasmer pour l'absence même de l'enthousiasme.
+Aristote s'étonnait qu'on pût parler d'aimer Jupiter, et je m'étonne à
+mon tour qu'on puisse aimer ce Jupiter de la pensée et de l'art. Sans le
+haïr, je puis comprendre qu'on le haïsse, aujourd'hui surtout; car
+beaucoup des manifestations, dont l'Allemagne s'afflige et s'effraye,
+dérivent, au moins indirectement, de Goethe et de ses admirateurs.
+
+Avoir démêlé dans la poésie de Goethe, comme l'a fait Madame de Staël,
+les germes du scepticisme et de l'indifférence qui devaient, plus tard,
+sous les auspices de ce grand poète, passer pour de la supériorité
+d'esprit, ce n'était peut-être pas vers 1806, et de la part d'un
+écrivain étranger, un petit mérite. Madame de Staël y met toute la
+réserve de l'amitié et du respect; mais ce n'est ni se montrer faible,
+ni frapper à côté, que de s'exprimer ainsi:
+
+ «Une question plus importante, c'est de savoir si un tel ouvrage
+ (_les Affinités de choix_) est moral, c'est-à-dire, si l'impression
+ qu'on en reçoit est favorable au perfectionnement de l'âme; les
+ événements ne sont de rien à cet égard dans une fiction; on sait si
+ bien qu'ils dépendent de la volonté de l'auteur, qu'ils ne peuvent
+ réveiller la conscience de personne: la moralité d'un roman
+ consiste donc dans les sentiments qu'il inspire. On ne saurait nier
+ qu'il n'y ait dans le livre de Goethe une profonde connaissance du
+ cœur humain, mais une connaissance décourageante; la vie y est
+ représentée comme une chose assez indifférente, de quelque manière
+ qu'on la passe; triste quand on l'approfondit, assez agréable quand
+ on l'esquive, susceptible de maladies morales qu'il faut guérir si
+ l'on peut, et dont il faut mourir si l'on n'en peut guérir.--Les
+ passions existent, les vertus existent; il y a des gens qui
+ assurent qu'il faut combattre les unes par les autres; il y en a
+ d'autres qui prétendent que cela ne se peut pas; voyez et jugez,
+ semble dire l'écrivain qui raconte, avec impartialité, les
+ arguments que le sort peut donner pour et contre chaque manière de
+ voir.
+
+ On aurait tort cependant de se figurer que ce scepticisme soit
+ inspiré par la tendance matérialiste du dix-huitième siècle; les
+ opinions de Goethe ont bien plus de profondeur, mais elles ne
+ donnent pas plus de consolations à l'âme. On aperçoit dans ses
+ écrits une philosophie dédaigneuse, qui dit au bien comme au mal:
+ Cela doit être, puisque cela est; un esprit prodigieux, qui domine
+ toutes les autres facultés, et se lasse du talent même, comme ayant
+ quelque chose de trop involontaire et de trop partial; enfin, ce
+ qui manque surtout à ce roman, c'est un sentiment religieux ferme
+ et positif: les principaux personnages sont plus accessibles à la
+ superstition qu'à la croyance; et l'on sent que dans leur cœur, la
+ religion, comme l'amour, n'est que l'effet des circonstances et
+ pourrait varier avec elles.
+
+ Dans la marche de cet ouvrage, l'auteur se montre trop incertain;
+ les figures qu'il dessine, et les opinions qu'il indique ne
+ laissent que des souvenirs vacillants; il faut en convenir,
+ beaucoup penser conduit quelquefois à tout ébranler dans le fond de
+ soi-même; mais un homme de génie tel que Goethe doit servir de
+ guide à ses admirateurs dans une route assurée. Il n'est plus temps
+ de douter, il n'est plus temps de mettre, à propos de toutes
+ choses, des idées ingénieuses dans les deux côtés de la balance; il
+ faut se livrer à la confiance, à l'enthousiasme, à l'admiration que
+ la jeunesse immortelle de l'âme peut toujours entretenir en
+ nous-mêmes; cette jeunesse renaît des cendres mêmes des passions:
+ c'est le rameau d'or qui ne peut se flétrir, et qui donne à la
+ Sibylle l'entrée dans les champs élyséens[193].»
+
+Le compte que nous rend Madame de Staël des opinions d'autrui ne saurait
+être plus intéressant que celui qu'elle nous rend, chemin faisant, et
+même dans des chapitres particuliers, de ses propres opinions. Rien dans
+tout le livre n'est plus beau que ces chapitres, dont se compose à peu
+près toute la quatrième partie, annoncée sous ce titre: _De la Religion
+et de l'Enthousiasme_.
+
+Ce sont ces chapitres surtout qui nous autorisent à dire que le livre
+_De l'Allemagne_ marque le point de maturité et de la pensée et du
+talent de Madame de Staël. Le progrès a eu lieu sur tous les points, et
+jusque dans le style qui est plus riche et plus moelleux que dans
+_Corinne_ même; toutefois c'est dans le domaine des convictions morales
+qu'un plus grand intervalle sépare Madame de Staël d'elle-même. Nous
+croyons avoir dit, en abordant l'étude de ses ouvrages, qu'on peut la
+voir, de l'un à l'autre, graviter vers le christianisme; mais nulle part
+la puissance qui l'attire vers ce centre de lumière, ne parait plus
+impérieuse. Il y a plus que le pressentiment, il y a déjà l'intelligence
+de la vérité chrétienne, et l'on serait tenté de dire les conséquences
+avant le principe, dans bien des passages de cette dernière partie. Ce
+que Madame de Staël connaissait alors, ce qu'elle acceptait du dogme
+chrétien, je ne le sais pas directement; je sais seulement que le dogme
+chrétien, ce qui fait que l'Evangile est l'Evangile, est implicitement
+professé par Madame de Staël, lorsqu'elle énonce des maximes,
+lorsqu'elle pose des principes dont l'Evangile n'est pas seulement la
+sanction, mais la base nécessaire et unique. En christianisme, vous le
+savez, le dogme est dans la morale, comme la morale est dans le dogme.
+Les dogmes sont des faits surnaturels, où s'exprime, se prononce une
+pensée morale; en sorte que, d'un bout à l'autre de la religion, tout
+est morale, y compris la morale. Il y a donc, plus que Madame de Staël
+ne l'a cru peut-être, du dogme, du christianisme, dans la dernière
+partie de son ouvrage; il y en a même plus que dans tel écrit
+entièrement et uniquement dogmatique; mais sans insister davantage
+là-dessus, constatons seulement, sur quelques points, l'heureuse
+différence qui se fait remarquer entre les anciennes opinions de Madame
+de Staël, et celle dont le livre _De l'Allemagne_ renferme l'éloquente
+expression.
+
+Vous vous rappelez quel jugement l'auteur portait, en 1796, sur les
+vertus religieuses. Aujourd'hui elle déclare que toutes les qualités de
+ce monde disparaissent à côté des vertus vraiment religieuses; elle va
+plus loin:
+
+ «Quelque effort qu'on fasse, dit-elle, il faut en revenir à
+ reconnaître que la religion est le véritable fondement de la
+ morale; c'est l'objet sensible et réel au dedans de nous, qui peut
+ seul détourner nos regards des objets extérieurs. Si la piété ne
+ causait pas des émotions sublimes, qui sacrifierait même des
+ plaisirs, quelque vulgaires qu'ils fussent, à la froide dignité de
+ la raison? Il faut commencer l'histoire intime de l'homme par la
+ religion ou par là sensation, car il n'y a de vivant que l'une ou
+ l'autre. La morale fondée sur l'intérêt personnel serait aussi
+ évidente qu'une vérité mathématique, qu'elle n'en exercerait pas
+ plus d'empire sur les passions qui foulent aux pieds tous les
+ calculs; il n'y a qu'un sentiment qui puisse triompher d'un
+ sentiment, la nature violente ne saurait être dominée que par la
+ nature exaltée. Le raisonnement, dans de pareils cas, ressemble au
+ maître d'école de La Fontaine; personne ne l'écoute, et tout le
+ monde crie au secours[194].»
+
+Elle n'oppose plus la religion à la philosophie:
+
+ «Les ouvrages composés dans le dix-septième siècle sont plus
+ philosophiques, à beaucoup d'égards, que ceux qui ont été publiés
+ depuis; car la philosophie consiste surtout dans l'étude et la
+ connaissance de notre être intellectuel. Les philosophes du
+ dix-huitième siècle se sont plus occupés de la politique sociale
+ que de la nature primitive de l'homme; les philosophes du
+ dix-septième, par cela seul qu'ils étaient religieux, en savaient
+ plus sur le fond du cœur[195].»
+
+Elle ne fait plus de la religion une spécialité propre à certains
+caractères ou à certaines circonstances:
+
+ «Il me semble qu'une des causes de l'affaiblissement du respect
+ pour la religion, c'est de l'avoir mise à part de toutes les
+ sciences, comme si la philosophie, le raisonnement, enfin tout ce
+ qui est estimé dans les affaires terrestres, ne pouvait s'appliquer
+ à la religion: une vénération dérisoire l'écarte de tous les
+ intérêts de la vie; c'est pour ainsi dire la reconduire hors du
+ cercle de l'esprit humain à force de révérences. Dans tous les pays
+ où règne une croyance religieuse, elle est le centre des idées, et
+ la philosophie consiste à trouver l'interprétation raisonnée des
+ vérités divines[196].»
+
+Vous vous rappelez quelle autorité, en morale, elle accordait au
+sentiment, ou à ce qu'elle appelait la véritable volonté de l'âme. Voici
+comment elle juge une doctrine semblable chez le philosophe Jacobi:
+
+ «Entre ces deux classes de moralistes, celle qui, comme Kant et
+ d'autres plus abstraits encore, veut rapporter toutes les actions
+ de la morale à des préceptes immuables, et celle qui, comme Jacobi,
+ proclame qu'il faut tout abandonner à la décision du sentiment, le
+ christianisme semble indiquer le point merveilleux où la loi
+ positive n'exclut pas l'inspiration du cœur, ni cette inspiration
+ la loi positive. Jacobi, qui a tant de raisons de se confier dans
+ la pureté de sa conscience, a eu tort de poser en principe qu'on
+ doit s'en remettre entièrement à ce que le mouvement de l'âme peut
+ nous conseiller; la sécheresse de quelques écrivains intolérants,
+ qui n'admettent ni modification ni indulgence dans l'application de
+ quelques préceptes, a jeté Jacobi dans l'excès contraire[197].»
+
+Mais vous verrez qu'elle fait une part équitable à chacun des éléments
+de la vérité:
+
+ «Il y a mille moyens d'être un très mauvais homme, sans blesser
+ aucune loi reçue, comme on peut faire une détestable tragédie, en
+ observant toutes les règles et toutes les convenances théâtrales.
+ Quand l'âme n'a pas d'élan naturel, elle voudrait savoir ce qu'on
+ doit dire et ce qu'on doit faire dans chaque circonstance, afin
+ d'être quitte envers elle-même et envers les autres, en se
+ soumettant à ce qui est ordonné. La loi, cependant, ne peut
+ apprendre en morale, comme en poésie, que ce qu'il ne faut pas
+ faire; mais en toutes choses, ce qui est bon et sublime ne nous est
+ révélé que par la divinité de notre cœur[198].»
+
+Vous savez qu'elle a parlé avec désespoir des maux inévitables de la
+vie, et surtout des vides cruels que la mort y creuse; vous savez
+qu'elle s'est emportée plus d'une fois à justifier le suicide.
+Écoutez-la maintenant parler de la résignation:
+
+ «Si l'on croit, au contraire, qu'il n'y a que deux choses
+ importantes pour le bonheur, la pureté de l'intention et la
+ résignation à l'événement, quel qu'il soit, lorsqu'il ne dépend
+ plus de nous, sans doute beaucoup de circonstances nous feront
+ encore cruellement souffrir, mais aucune ne rompra nos liens avec
+ le ciel. Lutter contre l'impossible est ce qui engendre en nous les
+ sentiments les plus amers; et la colère de Satan n'est autre chose
+ que la liberté aux prises avec la nécessité, et ne pouvant ni la
+ dompter, ni s'y soumettre[199].»
+
+Elle demandait, vous vous en souvenez, de suprêmes consolations à la
+philosophie. Aujourd'hui vous l'entendrez déclarer:
+
+ «Si l'on était parvenu à tarir la source de la religion sur la
+ terre, que dirait-on à ceux qui voient tomber la plus pure des
+ victimes? que dirait-on à ceux qui l'ont aimée? et de quel
+ désespoir, de quel effroi du sort et de ses perfides secrets l'âme
+ ne serait-elle pas remplie!
+
+ » Non seulement ce qu'on voit, mais ce qu'on se figure,
+ foudroierait la pensée, s'il n'y avait rien en nous qui nous
+ affranchit du hasard. N'a-t-on pas vécu dans un cachot obscur, où
+ chaque minute était une douleur, où l'on n'avait d'air que ce qu'il
+ en fallait pour recommencer à souffrir? La mort, selon les
+ incrédules, doit délivrer de tout; mais savent-ils ce qu'elle est?
+ savent-ils si cette mort est le néant? et dans quel labyrinthe de
+ terreur la réflexion sans guide ne peut-elle pas nous entraîner?
+
+ » Si un homme honnête (et les circonstances d'une vie passionnée
+ peuvent amener ce malheur), si un homme honnête, dis-je, avait fait
+ un mal irréparable à un être innocent, comment, sans le secours de
+ l'expiation religieuse, s'en consolerait-il jamais? Quand la
+ victime est là, dans le cercueil, à qui s'adresser s'il n'y a pas
+ de communication avec elle, si Dieu lui-même ne fait pas entendre
+ aux morts les pleurs des vivants, si le souverain médiateur des
+ hommes ne dit pas à la douleur:--C'en est assez;--au
+ repentir:--Vous êtes pardonné?--On croit que le principal avantage
+ de la religion est de réveiller les remords; mais c'est aussi bien
+ souvent à les apaiser qu'elle sert. Il est des âmes dans lesquelles
+ règne le passé; il en est que les regrets déchirent comme une
+ active mort, et sur lesquelles le souvenir s'acharne comme un
+ vautour; c'est pour elles que la religion est un soulagement du
+ remords.
+
+ » Une idée, toujours la même, et revêtant cependant mille formes
+ diverses, fatigue tout à la fois par son agitation et par sa
+ monotonie. Les beaux arts, qui redoublent la puissance de
+ l'imagination, accroissent avec elle la vivacité de la douleur. La
+ nature elle-même importune, quand l'âme n'est plus en harmonie avec
+ elle; son calme, qu'on trouvait doux, irrite comme l'indifférence;
+ les merveilles de l'univers s'obscurcissent à nos regards; tout
+ semble apparition, même au milieu de l'éclat du jour. La nuit
+ inquiète, comme si l'obscurité recelait quelque secret de nos maux,
+ et le soleil resplendissant semble insulter au deuil du cœur. Où
+ fuir tant de souffrances? Est-ce dans la mort? Mais l'anxiété du
+ malheur fait douter que le repos soit dans la tombe, et le
+ désespoir est pour les athées même comme une révélation ténébreuse
+ de l'éternité des peines. Que ferions-nous alors, que ferions-nous,
+ ô mon Dieu! si nous ne pouvions nous jeter dans votre sein
+ paternel? Celui qui, le premier, appela Dieu notre père, en savait
+ plus sur le cœur humain que les plus profonds penseurs du
+ siècle[200].»
+
+À mesure que son esprit se remplit de la vérité, il se vide de l'erreur:
+les illusions vulgaires, les opinions convenues font place à des
+convictions plus réfléchies et plus originales. À mesure qu'elle espère
+en Dieu, elle désespère de tout le reste; et la nature elle-même, cette
+œuvre de Dieu, ne suffit plus à la rassurer:
+
+ «Les accidents et les malheurs, dans l'ordre physique, ont quelque
+ chose de si rapide, de si impitoyable, de si inattendu, qu'ils
+ paraissent tenir du prodige; la maladie et ses fureurs sont comme
+ une vie méchante qui s'empare tout à coup de la vie paisible. Les
+ affections du cœur nous font sentir la barbarie de cette nature
+ qu'on veut nous représenter comme si douce. Que de dangers menacent
+ une tête chérie! Sous combien de métamorphoses la mort ne se
+ déguise-t-elle pas autour de nous! Il n'y a pas un beau jour qui ne
+ puisse recéler la foudre, pas une fleur dont les sucs ne puissent
+ être empoisonnés, pas un souffle de l'air qui ne puisse apporter
+ avec lui une contagion funeste, et la nature semble une amante
+ jalouse prête à percer le sein de l'homme, au moment même où il
+ s'enivre de ses dons.
+
+ »Comment comprendre le but de tous ces phénomènes, si l'on tient à
+ l'enchaînement ordinaire de nos manières de juger? Comment peut-on
+ considérer les animaux, sans se plonger dans l'étonnement que fait
+ naître leur mystérieuse existence? Un poète les a nommés _les rêves
+ de la nature, dont l'homme est le réveil_. Dans quel but ont-ils
+ été créés? Que signifient ces regards qui semblent couverts d'un
+ nuage obscur, derrière lequel une idée voudrait se faire jour?
+ Quels rapports ont-ils avec nous? Qu'est-ce que la part de vie dont
+ ils jouissent? Un oiseau survit à l'homme de génie, et je ne sais
+ quel bizarre désespoir saisit le cœur, quand on a perdu ce qu'on
+ aime, et qu'on voit le souffle de l'existence animer encore un
+ insecte, qui se meut sur la terre, d'où le plus noble objet a
+ disparu.
+
+ »La contemplation de la nature accable la pensée; on se sent avec
+ elle des rapports qui ne tiennent ni au bien ni au mal qu'elle peut
+ nous faire; mais son âme visible vient chercher la nôtre dans notre
+ sein, et s'entretient avec nous. Quand les ténèbres nous
+ épouvantent, ce ne sont pas toujours les périls auxquels ils nous
+ exposent que nous redoutons, mais c'est la sympathie de la nuit
+ avec tous les genres de privations et, de douleurs dont nous sommes
+ pénétrés. Le soleil, au contraire, est comme une émanation de la
+ Divinité, comme le messager éclatant d'une prière exaucée; ses
+ rayons descendent sur la terre, non seulement pour guider les
+ travaux de l'homme, mais pour exprimer de l'amour à la nature.
+
+ »Les fleurs se tournent vers la lumière, afin de l'accueillir;
+ elles se referment pendant la nuit, et le matin et le soir elles
+ semblent exhaler en parfums leurs hymnes de louanges. Quand on
+ élève ces fleurs dans l'obscurité, pâles, elles ne revêtent plus
+ leurs couleurs accoutumées; mais quand on les rend au jour, le
+ soleil réfléchit en elles ses rayons variés comme dans
+ l'arc-en-ciel, et l'on dirait qu'il se mire avec orgueil dans la
+ beauté dont il les a parées. Le sommeil des végétaux, pendant de
+ certaines heures et de certaines saisons de l'année, est d'accord
+ avec le mouvement de la terre; elle entraîne dans les régions
+ qu'elle parcourt la moitié des plantes, des animaux et des hommes
+ endormis. Les passagers de ce grand vaisseau qu'on appelle le
+ monde, se laissent bercer dans le cercle que décrit leur voyageuse
+ demeure.
+
+ »La paix et la discorde, l'harmonie et la dissonance qu'un lien
+ secret réunit, sont les premières lois de la nature; et, soit
+ qu'elle se montre redoutable ou charmante, l'unité sublime qui la
+ caractérise se fait toujours reconnaître. La flamme se précipite en
+ vagues comme les torrents; les nuages qui parcourent les airs
+ prennent quelquefois la forme des montagnes et des vallées, et
+ semblent imiter en se jouant l'image de la terre. Il est dit dans
+ la Genèse _que le Tout-Puissant sépara les eaux de la terre des
+ eaux du ciel, et les suspendit dans les airs_. Le ciel est en effet
+ un noble allié de l'Océan; l'azur du firmament se fait voir dans
+ les ondes, et les vagues se peignent dans les nues. Quelquefois,
+ quand l'orage se prépare dans l'atmosphère, la mer frémit au loin,
+ et l'on dirait qu'elle répond, par le trouble de ses flots, au
+ mystérieux signal qu'elle a reçu de la tempête[201].»
+
+J'aurais voulu vous lire tout cet admirable chapitre _De la
+douleur_[202]; j'aurais pris plaisir à vous citer au moins cette double
+allocution, d'un philosophe et d'un chrétien, à J.-J. Rousseau; jamais
+la raison n'eut plus de grâce, et cela est, comme style, du premier
+mérite; mais pourquoi vous citer ce que vous lirez, ce que vous avez lu?
+Dans le reste de l'ouvrage, où tout est remarquable, certains chapitres
+sont plus souvent rappelés. Celui sur l'_Esprit de conversation_[203]
+est célèbre. Le chapitre sur _Les Universités allemandes_[204] est un
+recueil des vues les plus saines et les plus indépendantes sur
+l'éducation.
+
+On a peine à croire que la discussion brillante que renferme le chapitre
+de _L'intérêt personnel_[205], n'ait pas été le jugement en dernière
+instance d'une insoutenable erreur. La _fête d'Interlaken_[206] épisode
+touchant et grave, si pittoresque, si local, sans y prétendre, et
+empreint de tant de calme et d'enthousiasme, n'est pas un des moindres
+ornements de cet ouvrage célèbre.
+
+Je l'ai dit, le style de _L'Allemagne_ est plus riche, plus coloré, plus
+chaud que celui des autres écrits de Madame de Staël. À travers une
+parfaite pureté grammaticale, il ne serait pas impossible d'y remarquer
+je ne sais quel germanisme, fort indépendant de la syntaxe et du choix
+des mots. Il y manque parfois (et la faute en est peut-être à la nature
+des sujets ou des questions) ce je ne sais quoi de nettement terminé et
+d'acéré, pour ainsi dire, qui caractérise l'expression française.
+
+
+
+
+CHAPITRE HUITIÈME
+
+Dix années d'exil. Considérations sur les principaux événements de la
+Révolution.
+
+
+Le livre intitulé _Dix années d'exil_ nous indique assez son sujet par
+son titre. Il comprend, ou plutôt il devait comprendre, dix années en
+deux périodes séparées.
+
+ «Le récit, dit M. Auguste de Staël, commence en 1800, c'est-à-dire
+ deux ans avant le premier exil de ma mère, et s'arrête en 1804,
+ après la mort de M. Necker. La narration recommence en 1810, et
+ s'arrête brusquement à l'arrivée de ma mère en Suède, dans
+ l'automne de 1812.»
+
+Bonaparte occupe beaucoup de place dans ce livre, trop peut-être, au
+moins dans un sens. Si l'on est curieux de tout ce qui le touche, on
+sent pourtant que Madame de Staël pouvait faire mieux encore que de nous
+parler de lui; surtout elle pouvait en parler mieux. Elle l'avait, à
+certains égards, bien pénétré; mais sa généreuse haine pour celui qui
+était, à ses yeux, l'assassin de la liberté, lui a dicté des jugements
+que l'histoire ne recueillera pas. Elle-même, après la chute de
+Napoléon, n'eût pas écrit, et, si elle en eût eu le loisir, elle eût
+effacé de son livre les passages suivants:
+
+ «Le genre de supériorité de Bonaparte provient bien plus de
+ l'habileté dans le mal que de la hauteur des pensées dans le
+ bien[207].»
+
+ «Ce qu'il y avait d'évident à distance, c'était l'amélioration des
+ finances, et l'ordre rétabli dans plusieurs branches
+ d'administration. Napoléon était obligé de passer par le bien pour
+ arriver au mal[208].»
+
+ «Il discuta chez lui fort tranquillement, le soir même, ce qui
+ serait arrivé s'il eût péri; quelques-uns disaient que Moreau
+ l'aurait remplacé; Bonaparte prétendait que c'eût été le général
+ Bernadotte: _Comme Antoine_, dit-il, _il aurait présenté au peuple
+ ému la robe sanglante de César_. Je ne sais s'il croyait en effet
+ que la France eût alors appelé le général Bernadotte à la tête des
+ affaires; mais ce qui est bien sûr au moins, c'est qu'il ne le
+ disait que pour exciter l'envie contre ce général[209].»
+
+Madame de Staël, qui ne refuse pas du génie à Bonaparte, aurait dû se
+rappeler qu'elle avait plus d'une fois signalé un rapport, une parenté
+entre le génie et la bonté. Elle aurait dû se demander, et d'avance on
+eût pu prévoir la réponse, si jamais homme a fait, de grandes choses
+sans avoir quelque enthousiasme. Une complète vulgarité morale n'a
+jamais abouti au grand.
+
+La France, dans ce livre, n'est pas moins maltraitée que Bonaparte.
+C'était se prendre à forte partie; mais les nations, sur ce point, sont
+clémentes, quand l'agression ne vient pas du dehors. On n'a pas mauvaise
+grâce à louer son pays, car ce n'est pas tout à fait se louer soi-même;
+on a encore meilleure grâce à le censurer: cela donne un air modeste. La
+France est magnanime dans ce genre; on peut, quand on lui appartient,
+lui dire largement son fait. Madame de Staël le lui aurait dit dans tous
+les cas; elle l'injuriait parce qu'elle l'aimait et s'il est vrai que
+celui qui châtie bien aime, les passages suivants ne permettent pas de
+douter qu'elle n'aimât tendrement la France:
+
+ «En France, tout ce qu'on désire, c'est d'avoir une phrase à dire,
+ avec laquelle on puisse donner à son intérêt l'apparence de la
+ conviction[210].»
+
+ «On ne saurait trop le répéter, ce que les Français aiment en
+ toutes choses, c'est le succès, et la puissance réussit aisément
+ dans ce pays à rendre le malheur ridicule[211].»
+
+ «Les besoins de l'amour-propre, chez les Français, l'emportent de
+ beaucoup sur ceux du caractère[212].»
+
+Mais voici qui est plus fort. Le préfet de Genève, M. d'Eymar, ancienne
+connaissance de Madame de Staël, lui faisait parvenir, à Coppet, les
+bonnes nouvelles qu'il recevait de l'armée:
+
+ «Il m'eût été difficile, dit-elle à ce propos, de faire concevoir à
+ M. d'Eymar, homme fort intéressant d'ailleurs, que le bien de la
+ France exigeait qu'elle eût alors des revers[213].»
+
+Vous n'aurez pas de peine à croire, Messieurs, qu'en effet cela eût été
+difficile, et je parie que vous vous sentez un fonds d'indulgence pour
+ce pauvre M. d'Eymar. Entre les préjugés du patriotisme, l'un des plus
+enracinés est de croire qu'il ne faut jamais souhaiter des revers à son
+pays; et telle est la force de ce préjugé qu'il n'y a pas de _voyage à
+Gand_ qui eût pu coûter aussi cher à Madame de Staël qu'une telle
+manière d'entendre et de souhaiter le bien de son pays, si elle eût été
+homme au lieu de femme, et surtout homme d'État. Et pourtant, avait-elle
+tort?
+
+Les _Dix années d'exil_ sont racontées avec une vivacité, un naturel
+charmant. Les chevaux qui emportaient la spirituelle voyageuse, n'ont
+jamais, au plus fort de leur course, fait jaillir du pavé autant
+d'étincelles qu'il échappe de traits lumineux et de piquantes épigrammes
+à cette plume rapide, qui semble avoir, comme celle de Madame de
+Sévigné, la bride sur le cou. Ce style si aisé n'est point négligé,
+point incorrect. Tout est lumière et mouvement, et l'on n'aurait, au
+terme de la course, rien à regretter que de la voir interrompue, si cet
+_exil_, qui fut un _voyage_, avait un peu plus ce dernier caractère.
+Quand l'auteur veut bien voyager, le plaisir redouble; les plus
+agréables chapitres sont ceux où elle s'arrête à décrire. Tout le monde
+se rappelle la visite aux Trappistes de Fribourg, la course dans le
+Valais pour voir une cascade suisse qui, pour le moment, était en
+France, et la pénitence que subit l'imprudente voyageuse pour avoir de
+si peu dépassé ses limites «et tondu de ce pré la largeur de sa
+langue[214].» On doit se rappeler encore plus vivement le beau chapitre
+sur Moscou[215].
+
+ * * * * *
+
+L'ami que j'ai l'honneur de suppléer dans cette chaire a beaucoup
+facilité ma tâche en se réservant, dans l'étude de la littérature
+contemporaine, le chapitre des historiens. Peut-être à ce compte suis-je
+dispensé de vous parler du dernier ouvrage de Madame de Staël, publié
+peu de temps après sa mort: les _Considérations sur les principaux
+événements de la Révolution française_; mais comme nous avons en vue,
+outre la connaissance des ouvrages, celle des écrivains, comme c'est à
+leur individualité intellectuelle et morale que nous désirons arriver à
+travers leurs écrits, nous ne pouvons guère, dans cette étude, garder un
+silence complet sur l'un des documents qui nous révèlent le mieux le
+génie propre et l'âme de Madame de Staël.
+
+Gagnée de vitesse par la mort, Madame de Staël ne put mettre la dernière
+main à ses _Considérations_. Elle a décrit tout le cercle qu'elle
+voulait décrire; mais elle n'a donné tous ses soins, comme écrivain,
+qu'aux deux premières parties de cet ouvrage, et les lecteurs un peu
+exercés ont à peine besoin qu'on leur indique le moment où ce travail
+d'artiste a été subitement interrompu.--Comme œuvre d'art, et peut-être
+aussi comme œuvre d'histoire, le livre se ressent de la combinaison de
+deux desseins, dont le plus important, je ne veux pas dire le plus cher
+à l'auteur, déborde l'autre de beaucoup.
+
+C'était d'abord la vie publique de M. Necker que Madame de Staël voulait
+écrire; c'est dans ce sens qu'elle travailla d'abord; on le reconnaît
+aisément; puis la Révolution elle-même, avec ses caractères principaux,
+ses conséquences probables, son avenir, vint élargir et pour ainsi dire
+forcer le cadre où elle avait compté se renfermer, et le résultat de ces
+ceux desseins superposés, c'est un livre sur la Révolution où un
+personnage, éminent sans doute, occupe beaucoup plus de place qu'il ne
+lui appartient. Au reste, quand la seconde pensée de Madame de Staël
+aurait été la première, la disproportion qui nous frappe serait
+peut-être la même. Il aurait fallu, pour l'éviter, qu'elle oubliât que
+M. Necker était son père, et une telle abstraction n'était pas à l'usage
+de Madame de Staël.
+
+Ce livre, fort bien défini par son titre, n'est pas précisément une
+histoire: c'est une suite de réflexions sur les principaux événements,
+et de jugements sur les principaux personnages de la Révolution
+française, où s'entremêlent des détails curieux dans le genre des
+mémoires, et que termine une partie spéculative ou de raisonnement sur
+l'état présent et sur l'avenir de la France, sous la forme d'un
+parallèle avec l'Angleterre, dont Madame de Staël aurait voulu
+transporter dans son propre pays les institutions, les mœurs, et sans
+doute aussi les croyances.
+
+Le livre des _Considérations_ devait déplaire aux partis extrêmes. Il
+désavouait les excès, dogmatiques ou autres, de la Révolution, il en
+avouait le principe. Il renfermait d'ailleurs l'apologie, sans doute un
+peu absolue, d'un ministre que les partis les plus opposés rendaient
+responsable de leurs propres torts, et dont la destinée a prouvé que le
+juste-milieu peut avoir ses martyrs, comme sa conduite a fait voir que
+le juste-milieu est, bien plus souvent qu'on ne le pense, une opinion
+courageuse. _L'examen des Considérations_ par M. Bailleul est la plus
+considérable, à tous égards, des critiques que ce livre a provoquées. Il
+n'est pas toujours juste; il a le tort de ne pas apprécier l'esprit et
+l'intention du livre qu'il examine; trop souvent il coule le moucheron,
+et plusieurs de ses assertions sont aussi hasardées pour le moins que
+celles dont il reproche à Madame de Staël l'excessive témérité; cet
+_Examen_ toutefois renferme des observations fondées et des
+renseignements instructifs; mais, après tout, rien dans tout son livre,
+n'est meilleur que son épigraphe: _Modo vir, modo femina_[216]. Et en
+effet, les _Considérations_ sont un livre d'homme écrit par une femme,
+un livre qui est à la fois homme par les pensées, féminin par les
+sentiments. Le fameux adage: _Amicus Plato, sed magis amica veritas_,
+n'a pas été inventé par une femme. Les affections générales, abstraites
+pour ainsi dire, sont moins à leur usage qu'au nôtre; leur vie, leur
+grâce, leur force même est dans les affections particulières. Le livre
+de Madame de Staël en porte la vive empreinte; l'amitié, la
+reconnaissance ont plus d'une fois, s'il est permis de parler ainsi,
+surpris la religion de son excellent esprit; et même en faisant de ce
+qui concerne M. Necker un cas réservé, la manière dont elle parle de
+l'Angleterre trahit beaucoup de préoccupation. Les plus candides,
+aujourd'hui, ne feraient pas du peuple britannique un peuple de
+Grandissons, ni de sa politique une espèce de morale en exemples; avec
+autant d'esprit qu'en avait Madame de Staël, il fallait être femme pour
+entretenir de pareilles illusions.--Je pense aussi que M. Bailleul n'a
+pas tout à fait tort quand il prétend que:
+
+ Madame de Staël généralise quelquefois des idées qu'on pourrait
+ prendre pour de l'esprit dans un salon, sans qu'elles en fussent
+ plus exactes, même en les réduisant à des cas particuliers. Il me
+ semble, ajoute-t-il, qu'il y a beaucoup trop de cet esprit de
+ conversation dans un ouvrage où tout devrait être profondément
+ mûri[217].
+
+Le reproche n'est pas injuste. Ces _Considérations_ ressemblent
+quelquefois un peu trop à des conversations. On ne peut nier que le
+livre ne soit bien écrit, mais il est encore plus vrai de dire qu'il est
+bien parlé. La conversation admet, tolère pour le moins, les
+exagérations, et l'erreur est plus vénielle quand l'écriture n'est pas
+encore venue la fixer, et la presse la multiplier; mais quand on écrit,
+ou plutôt, comme Madame de Staël, qu'on grave dans un bronze immortel,
+tout prend un autre caractère, et tout doit être pesé, j'entends les
+opinions et les jugements, à la balance du sanctuaire. Je ne citerai
+qu'un exemple. Tous les jours, dans la conversation, on cite le mot de
+Mirabeau: «La petite morale tue la grande,» et l'on s'indigne. Mais qui
+transportera, comme fait Madame de Staël, cette maxime dans un livre,
+sera tenu de revoir le procès; et peut-être arrivera-t-il à purger cette
+phrase malencontreuse du machiavélisme qu'il est convenu d'y trouver.
+Madame de Staël qui la cite dans le sens convenu[218], aurait été, je
+n'en doute pas, heureuse d'apprendre que Mirabeau n'avait voulu dire que
+ce qu'a dit Saint-Simon en ces termes: «La charité générale, doit
+l'emporter sur la charité particulière.»
+
+Après quoi, il faut bien avouer que cet esprit de conversation a répandu
+dans le livre de Madame de Staël mille traits d'une grâce originale
+qu'on regretterait de n'y pas trouver. Ce sont des propos de salon, mais
+de charmants propos, que les mots suivants:
+
+ «L'à-propos est la nymphe Égérie des hommes d'État[219].»
+
+ «La royauté ne peut-être conduite comme la représentation de
+ certains spectacles, où l'un des acteurs fait les gestes pendant
+ que l'autre prononce les paroles[220].»
+
+ «On dirait que la constitution anglaise, ou plutôt la raison, en
+ France, est comme la belle Angélique dans la comédie du _Joueur_:
+ il l'invoque dans sa détresse et la néglige quand il est
+ heureux[221].»
+
+ «Une manière de vanité presque littéraire inspirait aux Français le
+ besoin d'innover à cet égard (de la constitution). Ils craignaient,
+ comme un auteur, d'emprunter les caractères ou les situations d'un
+ ouvrage déjà existant[222].»
+
+ «Nulle question insignifiante, nul embarras réciproque, ne
+ condamnent ceux qui l'approchent (l'empereur Alexandre) à ces
+ propos chinois, s'il est permis de s'exprimer ainsi, qui
+ ressemblent plutôt à des révérences qu'à des paroles[223].»
+
+ «C'était un homme d'esprit et d'imagination, mais tellement dominé
+ par son amour-propre, qu'il s'étonnait de lui-même, au lieu de
+ travailler à se perfectionner[224].»
+
+J'ai peut-être tort, ne pouvant multiplier les citations, de relever des
+traits plus spirituels que graves. Une gravité aisée et naturelle est
+pourtant le caractère des _Considérations sur la Révolution française_.
+À part quelques causeries et des anecdotes personnelles, que le genre de
+l'ouvrage n'excluait pas, ce livre a toute la dignité de l'histoire, et
+les pages narratives font regretter, par leur clarté animée et la
+rapidité du mouvement, que l'auteur n'ait pas raconté davantage. Le
+chapitre sur le 10 août[225], et un autre intitulé _Anecdotes
+particulières_[226], se recommandent sous ce rapport. L'ouvrage est
+aussi piquant que peut l'être un livre sérieux, et il l'est d'autant
+plus qu'il ne vise point à l'être. L'apparence d'affectation que
+pouvaient offrir aux contemporains les nouveautés du style de l'auteur,
+est tout à fait étrangère à ce dernier ouvrage, remarquable par le plus
+beau naturel. Je ne pense pas qu'aucun des livres écrits sur le même
+sujet ait donné de la Révolution française, considérée dans ses causes,
+dans ses principes et dans sa marche, une intelligence plus complète,
+une idée à la fois plus simple et plus lumineuse. Permettons donc, sans
+l'approuver, le ton et les formes de la causerie à l'écrivain dont cette
+liberté d'allure a si peu compromis et diminué la solidité.
+
+Il est probable que, dans un livre plus écrit, plus grave de forme,
+certains jugements sur la France, les plus épigrammatiques du moins,
+auraient en vain réclamé une place. Nous avons déjà vu comment Madame de
+Staël traitait, même en public, cette «aimable et généreuse France,»
+cette «terre de gloire et d'amour,» et M. Bailleul a eu quelque raison
+de dire: «Au moins ne se plaindra-t-on pas que Madame de Staël nous
+corrompe et nous gâte par ses flatteries[227].» Les citations suivantes,
+Messieurs, vous permettront d'en juger:
+
+ «Il n'y a rien de si violent en France que la colère qu'on a contre
+ ceux qui s'avisent de résister sans être les plus forts[228].»
+
+ «Les Français n'apprennent, en politique, la raison que par la
+ force[229].»
+
+ «Il faudrait, en France, être toujours l'ami du parti battu, quel
+ qu'il soit; car la puissance déprave les Français plus que les
+ autres hommes[230].»
+
+ «Les Français sont bien aises d'être émus, et de rire de ce qu'ils
+ sont émus; le charlatanisme leur plaît; ils aident volontiers à se
+ tromper eux-mêmes, pourvu qu'il leur soit permis, tout en se
+ conduisant comme des dupes, de montrer par quelques bons mots que
+ pourtant ils ne le sont pas[231].»
+
+Il y aurait un peu de simplicité à conclure de ces épigrammes que Madame
+de Staël n'aimait pas la France; l'amour dépité parle souvent le même
+langage que l'aversion; tout amour passionné a des accès de haine,
+l'invective est de son ressort; le blasphème est tout près de
+l'adoration: _hæc omnia in amore insunt_; mais ses injures brûlent,
+dévorent, et aucune ne flétrit. La France était pour l'auteur ce que
+Célimène est pour Alceste: ne trouvez-vous pas Madame de Staël et son
+amour pour la France dans ces charmants vers?
+
+ Non: l'amour que je sens pour cette jeune veuve
+ Ne ferme point mes yeux aux défauts qu'on lui treuve;
+ Et je suis, quelque ardeur qu'elle m'ait pu donner,
+ Le premier à les voir, comme à les condamner.
+ Mais, avec tout cela, quoi que je puisse faire,
+ Je confesse mon faible; elle a l'art de me plaire:
+ J'ai beau voir ses défauts, et j'ai beau l'en blâmer,
+ En dépit qu'on en ait, elle se fait aimer;
+ Sa grâce est la plus forte[232].
+
+Ne croyez-vous pas, Messieurs, entendre parler l'Europe, le monde
+entier? La France n'est-elle pas la Célimène de tous les peuples?
+
+ En dépit qu'on en ait, elle se fait aimer;
+ Sa grâce est la plus forte.
+
+Sans entrer dans des détails que nous devions nous interdire, nous avons
+fait la part de la critique dans le dernier ouvrage de Madame de Staël;
+ce serait faire bien mince te part de l'éloge que de désigner les
+_Considérations sur la Révolution française_ comme le livre où Madame de
+Staël a mis le plus d'esprit, de cet esprit de bon aloi, aussi naturel
+que piquant, toujours doublé de bon sens, sérieux et moral jusque dans
+sa plus vive causticité. Ce qu'il faut surtout, admirer dans cet
+ouvrage, c'est, malgré quelques injustices involontaires, la généreuse
+équité des jugements, l'absence de tout esprit de parti, l'élévation et
+la sagesse des idées politiques, l'amour de la liberté et des
+institutions libérales, l'inspiration et presque l'enthousiasme du bon
+sens. On a, dans ces derniers temps, cherché l'intérêt des compositions
+historiques dans la subordination de tous les événements à quelque idée
+politique ou philosophique. Chaque auteur a son point de vue, et si
+l'histoire n'est pas encore le simple texte d'un sermon politique, elle
+a pris, de nos jours, un caractère dogmatique ou systématique qu'elle
+n'avait jamais eu. M. de Barante a eu beau faire; on ne raconte plus
+pour raconter, on raconte pour prouver, et non pas cent choses diverses,
+comme Voltaire par exemple, mais une seule vérité, proprement détachée
+de toutes les autres. Madame de Staël n'a d'autre point de vue que la
+morale: celui-là en vaut bien un autre; et ce sera longtemps encore le
+plus intéressant et le plus littéraire. C'est à ce point de vue qu'elle
+est redevable de la plupart des belles pensées dont elle a orné son
+livre. La supériorité de la morale sur le calcul au point de vue même du
+calcul, voilà l'idée qui revient sans cesse, dans une grande variété de
+formes et d'applications.
+
+Combien de phrases de ce livre méritent de devenir les proverbes des
+gens de bien! Lorsque quelqu'un d'entre eux arrivera au pouvoir, qu'il
+se munisse, contre les miasmes délétères d'un climat naturellement
+malsain, ou contre les enchantements dont cette région est semée, d'un
+fébrifuge ou d'une amulette comme la maxime suivante:
+
+ «Il y a des circonstances, on doit en convenir, où les hommes les
+ plus courageux n'ont aucun moyen de se montrer activement; mais il
+ n'en existe aucune qui puisse obliger à rien faire de contraire à
+ sa conscience[233].»
+
+Ou comme celle-ci:
+
+ «Quel parti prendre, dira-t-on, quand les circonstances étaient
+ défavorables à ce qu'on croyait la raison? Résister, toujours
+ résister, et prendre son point d'appui en soi-même. C'est aussi une
+ circonstance que le courage d'un honnête homme, et personne ne
+ saurait prévoir ce qu'elle peut entraîner[234].»
+
+
+
+
+CHAPITRE NEUVIÈME
+
+Conclusion.
+
+
+Après avoir tenté d'apprécier chacun des ouvrages de Madame de Staël, il
+nous reste à prendre nos conclusions sur l'œuvre entière, sur le talent,
+sur l'influence de cette femme célèbre.
+
+On peut le dire sans exagérer: chacun des ouvrages de Madame de Staël
+fut un grand événement littéraire, et nul écrivain de la même époque,
+excepté M. de Chateaubriand, n'a si vivement préoccupé, si profondément
+remué le public français, ou, pour mieux dire, le public européen.
+L'écrivain qui, dans une carrière trop courte (car Madame de Staël est
+morte à cinquante et un ans), a produit le livre _De la Littérature_,
+_Delphine_, _Corinne_, _l'Allemagne_, _les Considérations sur la
+Révolution française_, n'avait pas moins de puissance que de flexibilité
+dans l'esprit. Il est inutile, peut-être même ridicule de se demander si
+ces ouvrages, paraissant aujourd'hui pour la première fois, produiraient
+la même sensation qu'à l'époque où ils virent le jour: quel est le
+chef-d'œuvre qui ne perdrait pas quelque chose à cette transposition, ou
+plutôt quel chef-d'œuvre d'une autre époque serait possible aujourd'hui
+dans tous ses caractères essentiels et dans tous les détails de sa
+forme! Ce que Napoléon a dit de César s'applique à tous les grands
+esprits: César eût été, en tout temps, le premier capitaine de ce
+temps-là, Dante le plus grand poète, Linné le plus grand naturaliste.
+Ils auraient eu le même génie, et ils auraient été de leur temps. Je ne
+nierai pas cependant qu'un certain temps et un certain talent ne se
+conviennent quelquefois plus particulièrement qu'une autre époque et le
+même talent; Napoléon lui-même, quarante ans plus tôt, venait trop tôt
+pour sa gloire: en était-il moins Napoléon? Il faut poser en principe
+qu'un homme peut avoir eu plus de dons qu'il ne lui a été permis d'en
+déployer; mais que toutes les forces qu'il déploie sont pourtant bien à
+lui; car les circonstances peuvent bien, pour ainsi dire, accoucher le
+génie, mais elles n'enfantent rien. Il faut donc, sans en rien rabattre,
+compter à Madame de Staël tout ce qu'elle a été; il faudrait même lui
+compter tout ce qu'en d'autres temps elle aurait pu être. Bien des
+statues restent enfouies dans le bloc, parce qu'il ne plaît pas au divin
+sculpteur de les en tirer, au moins dans ce monde; bien d'autres, à
+moitié, aux trois quarts taillées, demeurent engagées dans le marbre par
+quelqu'une de leurs extrémités ou par quelqu'un de leurs côtés, et il
+est peut-être permis de prendre aussi dans ce sens les paroles de
+l'apôtre: «Ce que nous serons n'a pas encore été manifesté[235].» Mais
+si vous comptez au méchant tous les crimes qu'il aurait commis, et au
+juste toutes les bonnes œuvres qu'il aurait faites, il faut compter au
+génie toute l'ampleur et la rapidité de l'essor qu'il eût pris dans un
+espace où il aurait pu déployer l'envergure entière de ses ailes.
+
+Jamais, tant que notre langue subsistera, les ouvrages de Madame de
+Staël ne seront réduits à cette valeur en quelque sorte historique, où
+les écrits ne comptent presque plus que comme des jalons ou des colonnes
+milliaires dans la route de l'esprit humain et dans les annales de la
+littérature. Ils vivront d'une vie puissante et communicative, comme
+tout ce qui est vrai, profond et lumineux. Ils vivront de la même vie
+accordée à des écrits moins considérables, à de simples fragments, où
+l'âme immortelle a mis son immortalité:
+
+ Spirat adhuc amor,
+ Vivuntque commissi calores,
+ Æoliæ fidibus puellæ[236].
+
+La forme la plus exquise, s'il était possible de la donner à une
+substance vile, grossière et sans consistance, et si le style n'était
+pas de la pensée encore, la forme la plus exquise ne préserve pas,
+n'éternise pas les écrits: la vérité seule naît viable, la vérité seule
+ne périt pas. C'est par leur profonde, par leur saisissante vérité que
+vivront les écrits de Madame de Staël. Comme écrivains, comme artistes,
+d'autres auteurs, même de son sexe, ont pu la surpasser; mais dans son
+sexe, ni dans l'autre, aucun ne l'emporte sur elle, peu même lui sont
+comparables, sous le rapport de l'élévation des sentiments, de la
+justesse et de la beauté des pensées; et à peine pourrait-on en citer un
+seul qui, dans la même droiture de jugement, ait donné l'exemple d'un
+courant de pensées aussi abondant, aussi facile, aussi continu.
+
+La sensibilité et le bon sens sont peut-être ce qu'il y a de plus
+fondamental dans le talent de Madame de Staël. Ceci n'est pas une
+antinomie, ce n'est pas une antithèse. La sensibilité est bien plutôt un
+élément ou une condition du bon sens, qu'elle n'en est l'ennemie. Le
+_bon sens_ (prenez garde au mot) est un _sens_, un sentiment, un
+sentiment juste de la réalité. Et sans le confondre avec la sensibilité,
+ne peut-on pas trouver étrange la maxime qui veut qu'on ait l'âme froide
+afin d'avoir l'esprit juste? Ne vaudrait-il pas autant nous dire que,
+pour bien juger des objets extérieurs, il faut avoir l'oreille pesante,
+la vue basse et la main gantée? La passion éblouit, la sensibilité
+éclaire; le cœur est une lumière. La prompte intelligence de Madame de
+Staël, ce don d'intuition qui ne m'a frappé chez aucun écrivain d'une
+manière aussi remarquable que chez elle, ces illuminations vives et
+soudaines, tiennent autant pour le moins à la sensibilité qu'au talent,
+à supposer que le talent soit autre chose qu'une sensibilité exquise.
+Quant au bon sens, nous avons relevé assez d'erreurs graves dans les
+écrits de Madame de Staël pour que cet éloge surprenne. Mais qu'on y
+réfléchisse. Bien d'autres causes que l'absence du bon sens peuvent
+expliquer de graves erreurs, spéculatives et pratiques. Selon les
+Écritures chrétiennes, nous sommes tous insensés, tous hors de sens, au
+moins sous un rapport. Nous bronchons tous en plusieurs manières, et
+néanmoins ce monde tout composé d'hommes privés de sens se divise en
+hommes qui ont du bon sens et en hommes qui n'en ont pas: qu'est-ce à
+dire? Qu'il faut distinguer les sphères. Il en est une où, sans manquer
+de bon sens, tout le monde se trompe, tout le monde déraisonne; et
+souvent, plus que d'autres, les esprits supérieurs, parce qu'ils
+abordent plus de questions et que le préjugé, cette cantilène avec
+laquelle on endort les enfants, ne leur suffit pas. Mais le bon sens, ce
+sentiment juste, ce tact de la réalité, ramène les esprits supérieurs et
+ne ramènerait pas les autres. L'âge, l'éducation, les circonstances
+générales, l'état des esprits, expliquent la plupart des erreurs de
+Madame de Staël; au fait, elle se trompait avec tout le monde, et un peu
+moins que tout le monde. Mais son admirable sincérité devait peu à peu
+venir en aide à son bon sens, et épurer son jugement. Rien n'est plus
+doux à contempler que le développement de sa pensée morale et la
+maturité progressive de toutes ses facultés. Rien de plus beau que cette
+coïncidence, cette sympathie mutuelle du christianisme et du bon sens.
+La vérité révélée est mille fois au-dessus du bon sens; mais la vérité
+est nécessairement d'accord avec le bon sens, et il est frappant de voir
+combien, le christianisme étant donné, le bon sens, en toutes choses,
+s'en accommode et s'y complaît.
+
+J'appelle votre attention, Messieurs, sur ce développement logique, sur
+ce renouvellement soutenu, qui, sensible d'un ouvrage à l'autre des
+ouvrages de Madame de Staël, fait de l'histoire de ses écrits l'histoire
+d'une âme. Ce caractère est très important.
+
+«Toute vie bien ordonnée est un acte logique, où chaque fait est la
+conclusion d'un raisonnement et la prémisse d'un autre. Les actions,
+dans une vie ordinaire, les ouvrages, dans une vie d'artiste ou
+d'écrivain, ne s'ajoutent pas seulement les uns aux autres, mais
+s'engendrent les uns les autres. Le vrai progrès consiste à se
+renouveler. Tout esprit qui s'arrête dans sa victoire n'a vaincu que
+pour les autres et non pour soi. Il n'a pas même vaincu pour les autres.
+Le public a aussi sa conscience, qui l'avertit qu'il n'y a pas progrès,
+qu'il n'y a pas vie, là où il n'y a pas renouvellement... L'élite des
+connaisseurs sent l'immobilité et démêle un principe de mort dans une
+suite de succès trop semblables les uns aux autres.
+
+Il est des époques où l'on dirait que le talent naît vieux; car après
+quelques élans, il s'arrête, et se met à tourner sur lui-même. Peut-être
+ce phénomène n'a-t-il jamais été aussi commun qu'il l'est à présent;
+peut-être aucun âge n'a-t-il présenté autant de ces talents échoués,
+engravés, que la vague vient périodiquement battre et soulever à moitié,
+sans pouvoir les remettre à flot.
+
+Comptez que, quand on est toujours le même, on n'est pas vrai; car le
+vrai est flexible et fécond; le vrai, c'est cette route royale qui rend
+maître de tout le pays quiconque a su la trouver. Le faux est une
+impasse dont on ne trouve l'issue qu'en revenant sur ses pas. Mais,
+notez-le bien, l'indifférence pour la vérité est une espèce et le
+principe du faux; le vrai, dans une âme, c'est la foi au vrai; c'est
+l'assentiment vif et spontané aux grandes vérités morales.
+
+Est-il rien de plus triste que ces vies sans histoire, dont tous les
+faits rentrent l'un dans l'autre, et ne s'additionnent pas? Tout le
+monde a entendu parler de cet infortuné qui, dans un calcul d'où
+dépendait sa fortune et son honneur, disant toujours: _un et un font
+un_, et jamais _un et un font deux_, se crut ruiné, déshonoré, et perdit
+l'esprit. Eh bien! son rêve est notre histoire. Dans un grand nombre des
+vies littéraires de notre époque, _un et un font un_. Qu'on se
+représente, après cela, la vie d'un Racine. Quelle vie! que d'histoire
+dans cette vie! et quelle logique dans cette succession de
+chefs-d'œuvre[237]!»
+
+On peut dire la même chose de Madame de Staël. Ses ouvrages, rangés dans
+l'ordre des temps, forment bien une série logique, une histoire; son
+talent s'est conservé, il a grandi, parce que son esprit et son âme ne
+sont pas enchaînés à leur point de départ.
+
+L'esprit de Madame de Staël avait, dans un degré supérieur, une des
+grâces de l'esprit féminin: l'intuition immédiate. Tout, chez elle,
+semble saisi, enlevé de première vue. Elle affirme plus qu'elle ne
+démontre, mais ses affirmations valent des preuves. Cet esprit spontané,
+fécond, rapide, n'est pas fait pour la voie sûre, mais lente, de la
+déduction; il a ses procédés, qu'il ne peut guère échanger contre
+d'autres. Elle restera immobile au pied de l'obstacle, plutôt que de le
+tourner. Les formes, les artifices de la dialectique lui sont étrangers.
+Sa mécanique en est restée, si l'on peut s'exprimer ainsi, aux machines
+les plus primitives, les plus élémentaires, mais elle y applique une
+main habile et puissante.
+
+Il me semble que peu d'écrivains ont eu l'honneur de voir autant de
+leurs idées passer du rang de paradoxes à la dignité d'axiomes. Il en
+est d'un grand nombre de ses pensées comme des comparaisons d'Homère, si
+belles en elles-mêmes, si neuves une fois, aujourd'hui si communes.
+C'est ainsi que nous sommes injustes malgré nous. Il est bon pourtant
+qu'on se rappelle que ces lieux communs ont été des nouveautés, des
+nouveautés hardies, et que leur justesse seule en a fait des banalités.
+Cela n'arrive sans doute pas aux idées qui sont tout ensemble nouvelles
+et fausses; en un sens, elles sont toujours nouvelles, toujours vertes;
+elles pourrissent, elles ne mûrissent pas. On est étonné, après quelques
+années, en relisant ces écrits, où l'on avait cru sentir tant de sève,
+de n'y trouver plus
+
+ Qu'un goût plat et qu'un déboire affreux.
+
+Madame de Staël était faite pour trouver la vérité; car elle la
+cherchait, elle l'aimait. Elle l'aimait trop pour aimer le paradoxe, ou
+pour enchaîner son esprit à un système. On peut dire, en toute vérité,
+qu'elle n'eût de système sur aucun sujet. Ce que nous avons dit de son
+dernier ouvrage est vrai de tous; son idée fixe, son parti pris, en
+tout, c'est la morale. Elle croyait, comme son père, que «la morale
+était dans la nature des choses[238].» Elle croyait à un ordre moral,
+plus parfait, s'il est possible, et plus inviolable, que les lois du
+monde physique. Elle tendait, avec des moyens imparfaits, vers un
+système parfait, dont le triomphe était sa préoccupation habituelle, et
+quelquefois douloureuse. Cette force de conviction, cette attitude, on
+pourrait le dire, de lutte ou d'effort contre l'erreur et contre le mal,
+ce besoin de rectitude dans une âme passionnée, souvent aussi l'anxiété
+d'un esprit à qui, presque en même temps, la vérité se révèle et se
+dérobe, ont laissé leur empreinte sur le style de Madame de Staël. Je
+m'en suis expliqué ailleurs:
+
+«On a reproché à Madame de Staël de la recherche et de l'effort; mais en
+a-t-on démêlé le principe secret? a-t-on remarqué que cette _recherche_
+est celle d'une intelligence altérée de vérité, avide de convaincre et
+d'être convaincue, et qui voudrait épuiser chaque idée? a-t-on vu que
+cet _effort_ est un effort de l'âme? Madame de Staël écrivait trop avec
+toute son âme, et avec une âme remplie de trop de sérieux besoins, pour
+être parfaitement artiste: artiste! on ne l'est, dans toute la force du
+terme, qu'au prix d'un désintéressement trop grand peut-être pour que la
+conscience y puisse souscrire; c'est la paix de l'âme ou son
+indifférence qui fait l'artiste complet; et si Fénelon, par exemple, a
+pleinement joui de ce privilège, ce n'est pas seulement en vertu de son
+heureux génie, mais parce que dès l'entrée de sa carrière, le divin
+Donateur l'avait dispensé de _chercher_. D'autres sont artistes à
+d'autres conditions; à la condition de vouloir l'être, de vouloir l'être
+toujours, et de ne vouloir rien être de plus. Ils disposent de leurs
+idées, leurs idées ne disposent pas d'eux[239].»
+
+Au reste, quelle qu'en soit la cause, Madame de Staël, que peu
+d'écrivains ont égalée en esprit, en pénétration, en philosophie
+instinctive, en sensibilité profonde et naïve, a été surpassée par
+plusieurs, et même par des écrivains de son sexe, pour ce qui tient à la
+flexibilité, à la richesse, à l'élégance poétique du style, et même en
+ce qui concerne la composition. Son grand talent de conversation lui a
+tendu un piège. On a dit avec raison que celui qui parle comme il écrit,
+écrivît-il à merveille, parle mal; il n'est pas moins vrai qu'écrire
+comme on parle, parlât-on le mieux du monde, ce n'est pas bien écrire.
+Cette sentence ne peut s'appliquer dans toute sa rigueur à Madame de
+Staël; mais il est certain que, pour elle, écrire c'est causer la plume
+à la main, et que la plupart de ses livres sont des conversations
+infiniment spirituelles. Madame de Staël ne savait pas faire un livre,
+et _l'Allemagne_ même ne fait pas exception. J'aime à recueillir ici,
+quoique trop avare d'éloges, le jugement qu'a porté occasionnellement
+sur ce livre, en le considérant sous le rapport de la forme, feu M.
+Jouffroy, dans son _Cours d'Esthétique_:
+
+ «Opposez à ce livre (_Télémaque_) quelque ouvrage où l'auteur
+ court, selon les caprices de l'intelligence, à travers mille idées
+ différentes, toutes brillantes, toutes spirituelles, et qui toutes
+ vous plaisent, vous aurez l'idée d'un livre qui exprime, qui
+ traduit au dehors l'état passionné appliqué aux travaux de
+ l'intelligence: lisez _l'Allemagne_ de Madame de Staël, c'est un
+ livre agréable; chaque chapitre est un sentiment particulier: mais
+ d'un chapitre à l'autre on change de sentiment. Une inspiration
+ produit le premier chapitre, une seconde inspiration le second.
+ Cette variété plaît; mais cette variété n'est qu'agréable; c'est
+ l'image de la sensibilité ou de la passion inspirant l'esprit ou le
+ faisant parler. Le _Télémaque_ au contraire est l'image de la
+ raison ou de la détermination libre, dirigeant l'esprit vers un but
+ unique par des moyens ordonnés et proportionnés... Il y a plus de
+ plaisir à lire _l'Allemagne_ que le _Télémaque_. Mais l'impression
+ de ces ouvrages est différente; et la raison ne dit rien des
+ ouvrages spirituels, rien des conversations spirituelles, sinon que
+ ces conversations et ces ouvrages sont agréables. La raison dit des
+ autres ouvrages et des autres conversations, que ces conversations
+ sont belles, que ces ouvrages sont beaux; la raison y reconnaît la
+ volonté libre et un projet conçu avec liberté[240].»
+
+Madame de Staël était prévenue pour la conversation; et c'est le seul
+point, heureusement peu important, où je trouve quelque intolérance
+dans, ce génie essentiellement tolérant. «On a beau dire, a-t-elle écrit
+quelque part, l'esprit doit savoir causer[241].» Mais si c'était à
+condition de ne savoir pas écrire? Nous n'irons pas jusque-là; ce serait
+être encore plus absolu qu'elle-même. Bien causer n'empêche pas de bien
+écrire; mais Buffon, Rousseau, Montesquieu ne savaient pas causer; et je
+crois qu'il y a un genre de perfection dans le style, dont la recherche
+habituelle est peu en harmonie avec le talent de la conversation.
+Ajoutons, et Madame de Staël en est la preuve, qu'un très grand talent
+de conversation, et un exercice habituel de ce talent, ne préparent pas
+à bien écrire. Les deux talents ont été souvent réunis, ils sont
+quelquefois séparés.
+
+_Corinne_ seule, parmi les productions de Madame de Staël, me paraît une
+œuvre d'artiste. J'en ai parlé dans ce point de vue; et je m'explique ce
+mérite par la situation intellectuelle et morale de l'auteur, lors de la
+composition de ce roman. _Corinne_ est le milieu dans la vie de Madame
+de Staël; le milieu entre la passion et la conviction, entre le trouble
+et le repos; elle a cessé de dogmatiser dans un sens, elle ne dogmatise
+point encore dans un autre. Elle ne se repose point dans l'indifférence,
+elle s'arrête dans la contemplation, dans la contemplation émue, si l'on
+peut ainsi parler. Rien, je le pense, n'est aussi favorable à la
+composition d'une œuvre d'art, à toutes les conditions de la
+littérature, et certainement _Corinne_ s'en est ressentie.--Toutefois,
+c'est dans _l'Allemagne_, si je ne me trompe, et surtout dans la
+dernière partie de cet ouvrage, que Madame de Staël se montre surtout
+poète. On dirait, et véritablement je le crois, qu'en s'approchant des
+régions de la vérité suprême, et par conséquent du repos, elle a senti
+commencer en elle cet harmonieux concert de la sensibilité et de
+l'imagination, qui est proprement la poésie. Sans faire usage, comme
+dans _Corinne_, de la prose poétique, sans sortir du mouvement de la
+prose, elle chante et c'est peut-être pour la première fois. Lorsqu'on
+demandait à Schiller mourant (et c'est Madame de Staël qui nous l'a
+appris) comment il se trouvait: «Toujours plus tranquille,»
+répondit-il[242]. C'est la devise des dernières années et des derniers
+écrits de Madame de Staël: toujours plus tranquille; et si toujours plus
+de tranquillité ne signifie pas toujours plus de poésie, il est certain
+du moins que, sans une certaine tranquillité d'esprit, il n'y a point de
+poésie. Il est plus facile à la passion, à la douleur, d'arracher les
+cordes de la lyre que de les faire vibrer.
+
+En somme, malgré tant d'éclat, d'esprit, de mouvement dans le style, et
+j'ajoute tant de naturel, quoi qu'aient pu dire, de sa prétendue
+affectation, des critiques superficiels, ce n'est pas comme écrivain que
+Madame de Staël occupe dans la littérature une place si éminente; ce
+n'est pas non plus comme poète, malgré tout ce qu'exhalent de parfum
+poétique certaines pages de ses derniers écrits; ce n'est pas même comme
+philosophe, malgré la justesse profonde et la grande portée d'un grand
+nombre de ses pensées; c'est plutôt, c'est surtout comme éloquent
+moraliste et comme peintre touchant du cœur humain. Il n'est sous ce
+rapport que peu d'écrivains qu'on puisse mettre à côté d'elle; et
+quoiqu'elle ait dit elle-même que jamais femme n'écrivit ni n'écrira un
+ouvrage vraiment supérieur[243], nous osons lui répondre: Il est vrai,
+ce n'est pas une femme qui a composé l'_Iliade_, ce n'est pas une femme
+qui a écrit le _Discours sur les Révolutions du globe_; mais c'est une
+femme qui a écrit _Corinne_.
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+CHATEAUBRIAND
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+L'Essai sur les Révolutions.
+
+
+Nous avons maintenant à évoquer un autre grand nom; heureusement ce
+n'est pas des ombres du tombeau. Entré dans la vie bien peu d'années
+avant Madame de Staël, M. de Chateaubriand lui survit encore, et ne se
+survit point à lui-même.
+
+«Le nom de Chateaubriand[244] se lie, dans l'esprit des hommes de mon
+âge, à des impressions qui, reçues dans la jeunesse, ne se peuvent plus
+effacer. Et combien d'autres, avec moi, ne contemplent pas dans leur
+mémoire, à travers vingt des plus grandes années qu'un homme ait pu
+vivre, ce génie solitaire, imprévu et mélancolique, arrivant à nous de
+l'exil et du désert, et lavant dans les larmes chrétiennes la poussière
+d'anciennes erreurs; ce fils qui, converti par la vie et la mort d'une
+mère, disait à la foule étonnée: _J'ai pleuré et j'ai cru_; détachant
+des saules la harpe de Sion, et charmant les bords de l'Euphrate du doux
+nom de Jérusalem; attendrissant, dans une prose égale aux plus beaux
+vers, une langue devenue âpre et dure sous l'influence des factions et
+de l'impiété, et voyant refleurir sous sa douleur le vieil arbre de la
+foi nationale? Il y a des choses qu'on se représente difficilement.
+Faites revivre, si vous le pouvez, la littérature de 1802; ressuscitez
+la mort; montrez-nous, après l'orage révolutionnaire, les talents
+sortant timidement de l'arche sous l'arc-en-ciel du 18 brumaire, les
+traditions de la fin du dix-huitième siècle se réveillant peu à peu, la
+civilisation nouvelle cherchant à se rattacher aux derniers anneaux
+d'une civilisation épuisée; l'élégance et la politesse du siècle de
+Louis XV représentées et remises en honneur par quelques vieillards
+ingénieux et quelques jeunes hommes, leurs respectueux disciples, dont
+plusieurs, par un plus généreux élan, se reportent jusqu'au siècle de
+Louis XIV comme au berceau de toutes les saines doctrines; le pouvoir
+nouveau souriant à une réaction qui pouvait ramener, avec la littérature
+du grand siècle, tout l'ensemble de ses idées et peut-être de ses
+institutions; de beaux talents enfin, mais les talents d'un autre âge,
+et point de génie suffisant à l'époque. C'est alors qu'apparaissent, à
+deux points de l'horizon, l'ouvrage de Madame de Staël sur _la
+Littérature_ et le _Génie du Christianisme_.»
+
+Nous avons parlé du premier de ces deux ouvrages, si remarquable, si
+riche d'aperçus, mais fondé sur un théorème très contestable, assez mal
+défini, sur des renseignements incomplets, rattachant les espérances de
+l'avenir aux doctrines d'une philosophie décrépite, et pour ainsi dire
+la vie à la mort. Sous plusieurs rapports, «M. de Chateaubriand fut
+mieux inspiré, et son talent en fut plus à l'aise. Après tant de
+dissertations et d'analyses, il sentit qu'il fallait chanter, et il
+chanta. Un monde nouveau ne peut s'ouvrir qu'au son de la lyre. La
+sienne chantait des beautés qui ne vieillissent pas, et qu'un long
+oubli, et tout récemment le martyre, avaient rajeunies. Dans sa
+religion, peu exacte sans doute, M. de Chateaubriand versait tous les
+trésors de ses souvenirs et de son individualité. À ces lecteurs avides
+auxquels il apportait un nouveau monde, lui-même apparaissait comme un
+monde. Dans le poème on cherchait le poète; on l'y trouvait, identifié
+par l'amour avec son magnifique sujet; on l'y trouvait tout ruisselant
+de la poésie de l'antiquité, du moyen âge, de la nature vierge, des
+vastes solitudes et des mélancoliques souvenirs. Tous ces éléments
+étaient liés dans l'unité de l'idée chrétienne, qui semblait, dans son
+livre, se soumettre et s'approprier toutes les parties du monde, de
+l'histoire et de la vie. Même des impressions trop tendres, trop
+passionnées pour s'accorder avec la sévérité évangélique, semblaient,
+par les pointes douloureuses dont l'auteur les avait armées, des
+aiguillons cachés sous le cilice, les pâtiments intérieurs d'une âme qui
+s'était donnée à Dieu toute palpitante de jeunesse et de vie. Dans tous
+les écrits publiés alors par M. de Chateaubriand, on retrouvait l'auteur
+du _Génie du Christianisme_; et partout les pièces de ce génie, comme
+d'une armure bien jointe, le recouvraient tout entier; nulle existence
+plus une, plus compacte et plus conséquente; et si, tout épris des
+traditions de la monarchie chrétienne, champion des théories
+patriarcales de M. de Bonald, profligateur des sciences physiques, dont
+le rapide essor, encouragé par le despotisme, le menaçait en secret, si
+M. de Chateaubriand laissait entrevoir dès lors tout son mépris pour le
+pouvoir absolu, ces manifestations ne l'accusaient point
+d'inconséquence: il voulait la monarchie, mais généreuse; et quel esprit
+élevé a pu jamais sympathiser avec un autre absolutisme que celui de
+Dieu!
+
+Ainsi s'élevait alors, imparfaite, il est vrai, factice, je le veux
+encore, mais trouvant son lien dans une âme de poète, la grande unité
+intellectuelle de M. de Chateaubriand. Elle ne fut pas pour peu de chose
+dans l'impression que produisirent ses premiers ouvrages. On s'attacha à
+une existence toute d'une pièce et toute d'une teneur; toujours
+l'individualité apparaîtra comme une puissance; le scepticisme même et
+le désespoir ont besoin, pour nous intéresser, d'un caractère ou d'une
+idée qui les individualise. C'est par là que M. de Chateaubriand devint
+cher au cœur de tant de personnes en tout pays, et même de celles qui ne
+se faisaient aucune illusion sur la faiblesse de sa théologie et sur les
+écarts de son imagination. Je le répète, ces temps sont loin; mais
+lorsque _le premier frimaire an IX_ (1801), M. de Fontanes insérait dans
+le _Mercure_ la _Prière des nautonniers à Notre-Dame de Bon-Secours_,
+premières lignes qui révélaient au public l'existence de M. de
+Chateaubriand, se figure-t-on bien quelle secousse durent éprouver les
+esprits destinés à comprendre cette nouvelle poésie, et avec quelle
+avidité, un an plus tard, ils s'empressèrent vers l'oasis fertile que
+leur ouvrait le poème d'_Atala_?»
+
+J'ai rappelé et j'ai essayé de retracer l'impression que firent en
+France quelques notes mélodieuses de cette lyre encore inconnue qui
+devait éveiller toutes les lyres; car l'auteur du _Génie du
+Christianisme_, de l'_Itinéraire_ et des _Études historiques_ s'annonça
+d'abord par des chants. J'ai mis un soin jaloux à signaler le premier
+fragment, les premiers mots qui révélèrent M. de Chateaubriand au public
+français. Il faut maintenant ajouter qu'on se trompait. Cet auteur
+n'était point un nouveau venu; ces quelques feuillets, arrachés à une
+grande composition, n'étaient point les prémices de son talent; en sorte
+que M. de Chateaubriand aurait pu dire à ceux qui le saluaient comme un
+étranger:
+
+ Et j'étais venu, je vous jure,
+ Avant que je fusse arrivé.
+
+Il était venu, en effet, trois ou quatre ans auparavant, escorté de deux
+volumes in-octavo; mais personne ne s'en souvenait; personne n'avait ouï
+parler de l'_Essai historique, politique et moral sur les Révolutions
+anciennes et modernes, considérées dans leurs rapports avec la
+Révolution française_, imprimé en 1797 à Londres, où l'émigration avait
+jeté M. de Chateaubriand, et où le retenait sa mauvaise fortune.
+Lui-même ne se prévalut point du succès d'_Atala_ et du _Génie du
+Christianisme_ pour faire revivre le souvenir de l'_Essai_; s'il eût
+parlé de cet ouvrage, c'eût été pour le désavouer; il aima mieux,
+puisque cette production n'avait point été remarquée, l'abandonner à sa
+destinée. Il en avait bien le droit; ses ennemis politiques avaient-ils
+celui d'exhumer cet ouvrage, et d'en faire à la fois une fin de
+non-recevoir contre ses nouvelles opinions et un argument contre sa
+sincérité? Assurément non. Mais si le procédé n'était pas bon, le calcul
+n'était pas mauvais; cette tactique ne manque jamais de réussir,
+momentanément du moins; et c'est toujours autant; il ne sied pas à
+l'injustice de faire la dégoûtée; il est bien clair que l'éternité ne
+lui est pas assurée; le moment seul lui appartient, et le moment c'est
+déjà beaucoup. Un moment lui fut donc accordé; mais il est déjà loin de
+nous; et toute apologie, au sujet de l'_Essai_, est désormais superflue.
+
+Mais il n'est pas superflu de parler de l'_Essai_; et puisque des
+attaques injustes ont obligé M. de Chateaubriand à réimprimer cet
+ouvrage dans toute la pureté du texte primitif, nous avons, ainsi qu'il
+arrive assez souvent, quelque obligation à l'injustice; car l'histoire
+intellectuelle et littéraire du plus grand écrivain de nos jours serait
+incomplète et obscure dans l'absence de ce document. Je dis plus: M. de
+Chateaubriand n'a point à rougir de cet ouvrage, que, dans les notes de
+l'édition de 1826, ses mains paternelles ont si cruellement flagellé;
+et, s'il faut dire tout ce que je pense, je trouve dans cette production
+si imparfaite, si inférieure, littérairement, à tout ce que l'auteur a
+publié depuis, j'y trouve un caractère, un mérite qui se laissent
+désirer, au moins c'est ainsi que j'en juge, dans ses productions
+subséquentes. Je m'en expliquerai plus tard.
+
+Avant d'aller plus loin, partageons en quatre périodes le demi-siècle
+que la carrière littéraire de M. de Chateaubriand tient enfermé entre
+ses deux limites. À la première appartient uniquement l'_Essai
+historique_; la seconde, qui commence avec le Consulat et qui finit avec
+l'Empire, est toute littéraire, et comprend le _Génie du Christianisme_,
+les _Martyrs_, l'_Itinéraire_, _Atala_, _René_, le _dernier
+Abencerage_[245]; la troisième, qui coïncide avec la Restauration, est
+remplie par la politique et ne nous montre presque plus qu'à la tribune
+et dans les journaux le poétique auteur d'_Atala_ et des _Martyrs_; la
+quatrième date de 1830, et ne finira sans doute qu'avec la vie de M. de
+Chateaubriand; le moment n'est pas venu de lui donner un nom; mais les
+travaux historiques y tiennent jusqu'ici la plus grande place. À les
+prendre toutes ensemble, l'auteur reste bien pour l'histoire littéraire
+ce qu'il est pour le public, pour le monde, un grand poète, un grand
+écrivain; peu importe, d'ailleurs, ce qu'il a cru être, ce qu'il a voulu
+être: mais on ne peut s'empêcher de remarquer qu'il semble n'avoir été
+exclusivement écrivain et poète que lorsqu'il n'a pu faire autrement, et
+que ses ouvrages les plus purement littéraires semblent n'avoir été pour
+lui, malgré la gravité des sujets, que l'occupation d'un loisir importun
+et l'amusement d'une halte forcée.
+
+M. de Chateaubriand appartient à une époque où presque tous les hommes
+doués de grandes facultés ne pensent pas leur avoir donné un assez digne
+emploi, jusqu'à ce qu'ils aient pu les mettre au service de l'État ou
+aux gages de l'ambition. Il y a encore des hommes de lettres, il y en
+aura toujours; mais le pouvoir sera de plus en plus préféré à la gloire,
+ou, si mieux on l'aime, la gloire politique aux honneurs littéraires.
+
+Vous raconter M. de Chateaubriand tout entier, _ire per totum heroa_, ce
+n'est pas mon dessein, ce n'est pas non plus ma mission. En tout cas, je
+ne suis point appelé à dépasser, dans mon étude, l'époque de la
+Restauration, et dans celle-là même, M. de Chateaubriand n'appellera
+probablement pas mes premiers regards. Ce qui m'est immédiatement
+dévolu, et je m'en réjouis, c'est la période littéraire et poétique de
+cette remarquable vie; mais je ne puis, je ne voudrais même pas éviter
+l'_Essai historique_; ce livre est, dans l'appréciation générale de cet
+homme illustre, une lumière, une clef dont nous sentirons tout le prix.
+
+Le point de départ de M. de Chateaubriand, sa vie intérieure, l'état de
+son âme et de son esprit, avant l'époque où sa célébrité a commencé,
+nous seraient tout à fait inconnus sans l'_Essai historique_. Ce n'est
+pas que cet homme, qui a une si grande horreur du _moi_[246], ne nous
+ait beaucoup parlé de lui; mais on a beau être sincère, on ne peut
+s'empêcher de teindre son passé des couleurs d'un présent glorieux; les
+préoccupations actuelles ont un effet rétroactif; on aime (et, si c'est
+une faiblesse, M. de Chateaubriand lui a payé un large tribut), on aime
+à persuader aux autres, et d'abord à soi-même, que ce qu'on est
+aujourd'hui, on l'a toujours été, que ce qu'on pense, on l'a pensé
+toujours. À travers les inévitables désaveux dont M. de Chateaubriand a
+flétri l'_Essai historique_, ouvrage posthume en quelque sorte, mis en
+lumière fort longtemps après la mort morale du véritable auteur, on sent
+la prétention d'avoir été, sous les rapports essentiels, le même
+toujours. Les critiques et l'écrivain sont bien loin de compte: ceux-là
+seraient tentés d'écrire une _histoire des variations_ de M. de
+Chateaubriand; celui-ci a écrit réellement, en se répandant abondamment
+dans ses écrits et surtout dans ses préfaces, _un traité de la
+perpétuité de sa foi_. Vingt-cinq ans après la publication du _Génie du
+Christianisme_, vous l'entendez déclarer «qu'il ne dément pas une
+syllabe de ce qu'il a écrit dans cet ouvrage[247].» Pas une syllabe!
+l'entendez-vous bien? et ce n'est pas un Dieu qui parle, c'est un pauvre
+mortel. Il était impossible d'en dire autant de l'_Essai_,
+diamétralement opposé dans ses doctrines au _Génie du Christianisme_:
+mais l'auteur croit du moins pouvoir affirmer que, si les erreurs
+religieuses et morales sont malheureusement trop nombreuses dans
+l'_Essai_, il n'y aperçoit pas, en politique, «un seul principe qui
+dévie de ceux qu'il professe aujourd'hui[248];» c'est-à-dire, après sa
+sortie du ministère: l'auteur a raison de ne pas dire: pas un seul
+principe différent de ceux qu'il professait hier. Accordons tout, et
+ajoutons que, lorsque les principes politiques professés dans l'_Essai_
+seraient moins purs, c'est-à-dire moins conservateurs, nous n'en ferions
+pas un crime à l'auteur, quelle que soit notre opinion, et nous n'en
+sentirions diminuée en rien l'estime que nous avons pour lui. Un homme
+de vingt-cinq ans, en 1797, pouvait bien n'être pas aussi mûr qu'on
+l'est de nos jours au même âge; et certes, n'avoir à cet âge et à cette
+époque, après une vie tumultueuse et dans une situation désespérée, rien
+que des opinions arrêtées, rien que des opinions saines, c'eût été
+presque un miracle; le miracle ne se présume jamais, et rien, dans les
+antécédents de ce jeune émigré, ne donnait lieu de l'attendre: il se fit
+plus tard.
+
+Vous attachez au nom de Chateaubriand des idées que vous n'en voulez
+séparer à aucune époque de sa vie. Ce romantisme poétique et religieux,
+dont il est le plus ancien comme le plus illustre représentant, et dont
+il a l'air d'avoir été l'inventeur, vous voudriez le trouver dans
+l'imagination et dans les écrits de M. de Chateaubriand avant l'époque
+de la Révolution; mais avant la Révolution, ce romantisme n'existait
+pas, et c'est la Révolution elle-même qui lui a donné naissance. Il
+était bien étranger au dix-huitième siècle, malgré les tentatives de
+quelques écrivains, de Voltaire en particulier, pour consacrer
+littérairement les souvenirs nationaux. _Zaïre_, _Adélaïde Du Guesclin_,
+le _Siège de Calais_, œuvres romantiques en un certain sens, très
+classiques dans un autre, n'avaient pu prévaloir contre des influences
+fort différentes, que subissaient et que propageaient les auteurs mêmes
+de ces productions nationales. Tout ce qu'il y avait d'intelligent dans
+la noblesse française était préoccupé de Voltaire et de Rousseau. Pour
+ne pas parler du catholicisme, déserté alors et méprisé par les classes
+supérieures plus qu'il ne le fut jamais, peu de prestige s'attachait aux
+institutions et aux pouvoirs politiques, pour qui surtout les voyait de
+près. Si un ouvrage comme le _Génie du Christianisme_ eût été possible
+alors, et je crois pouvoir le nier, il aurait été déchiré à belles dents
+par ceux-là mêmes qui, plus tard, en furent les preneurs intéressés, et
+même par plusieurs de ceux qui en furent les admirateurs sincères. Mais
+ce qui est plus certain, c'est que les éléments de cette inspiration
+nouvelle n'existaient point encore, et moins peut-être dans l'esprit du
+jeune chevalier de Chateaubriand, malgré son nom féodal et l'honneur
+qu'il avait de monter dans les carrosses du roi[249], que dans
+l'imagination de quelque écrivain roturier, solitaire, ruminant avec un
+amour tout désintéressé la naïveté des vieilles traditions et la poésie
+du moyen âge. Le jeune Chateaubriand n'y songeait guère plus que cet
+autre gentilhomme, ce descendant de l'illustre famille de Chastellux,
+qui, dans son livre _de la Félicité publique_, flétrissait sans réserve
+tout un passé où son âme généreuse avait vu le malheur de ses semblables
+bien plus que la gloire de ses aïeux. Quiconque se croyait de l'esprit,
+et c'était à peu près tout le monde, était philosophe, et philosophe
+n'est pas synonyme de romantique. L'impatience du mal, ou seulement du
+gothique et du suranné, avait donné à Voltaire la foule; le désir, si ce
+n'est l'espérance du bien, avait groupé autour de J.-J. Rousseau des
+sectaires enthousiastes. M. de Chateaubriand était du nombre de ces
+derniers.
+
+Les calamités de la Révolution, en atteignant sa famille et lui-même,
+n'avaient point revêtu, à ses yeux, d'un charme poétique les antiquités
+nationales; esclave de l'honneur, comme il le fut toujours, il avait
+émigré; mais il n'avait pas toutes les opinions de son parti, il en
+avait moins encore l'enthousiasme et les passions, ou plutôt il n'était
+point de son parti, si ce n'est pour en partager la destinée et les
+périls. En 1797, M. de Chateaubriand en était encore à Rousseau; et,
+chose remarquable, il avait vu les sauvages impunément, il croyait
+encore aux sauvages. Du reste, s'il était allé en Amérique avec
+l'ambition des découvertes, il en avait fait plus d'une, à défaut de
+celles qu'il espérait; il avait découvert sur ce sol étranger une
+nouvelle nature, toute pleine de sauvages attraits, et en lui-même le
+talent de peindre la nature. Enchanté par une magie dont son maître
+Rousseau eût été heureux de subir l'empire, il revenait du désert
+américain avec le secret d'enchantements nouveaux, avec un philtre
+puissant dont lui-même ne connaissait pas encore toute l'énergie. Mais
+philosophe il était parti, philosophe il revint. Sceptique en religion,
+il ne l'était guère moins en politique. Plusieurs de la même caste que
+lui avaient, en 1789, salué de leurs acclamations la réforme sociale
+dont le Luther était un peuple tout entier; d'autres s'en étaient
+séparés dès l'entrée; il semble que M. de Chateaubriand ait eu alors
+d'autres préoccupations; 1791 est si près de 1793, que nous ne
+comprenons point, nous qui alors ne vivions pas, qu'on en fût encore à
+l'espérance ou du moins à la sécurité, et qu'en 1791[250] un gentilhomme
+français, un parent presque de Malesherbes, s'en allât, quand sa patrie
+cherchait, à travers le feu, un passage du présent vers l'avenir, s'en
+allât, disons-nous, chercher, à travers les glaces, le passage de la mer
+du Sud à l'Océan Atlantique. Curiosité intempestive, direz-vous
+peut-être; mais comme alors nul n'en jugea ainsi, c'est l'imprévoyance
+de l'époque qu'il faut admirer plutôt que celle de M. de Chateaubriand:
+on peut quelquefois, sans être hypocrite, ne pas discerner le temps où
+l'on vit.
+
+Il est certain qu'un enthousiasme quelconque, celui de la liberté ou
+celui du royalisme, le lui aurait fait discerner; et l'ayant discerné,
+il ne serait point parti. Mais le scepticisme exclut l'enthousiasme et
+je l'ai dit, M. de Chateaubriand n'avait pas, en politique, des
+convictions fortes. Ce demi-scepticisme durait encore en 1797; les
+malheurs de son parti ne le lui avaient pas plus rendu cher qu'ils ne
+l'en avaient détaché, et ses infortunes personnelles l'avaient aigri,
+c'est à son honneur qu'il faut le dire, contre l'humanité plutôt que
+contre ses propres ennemis. Il y a, d'ailleurs, tout lieu de croire que
+ses relations particulières, avant de quitter la France, avaient été
+surtout avec des littérateurs, ainsi donc en pleine roture, et que le
+jeune homme élevé aux pieds de Malesherbes ne pouvait pas être un émigré
+bien fervent et bien pur. Quant à la littérature, pour s'assurer que M.
+de Chateaubriand était à cent lieues de la prétention d'en inventer une
+nouvelle, il n'y a qu'à voir dans l'_Essai_ même quelles étaient ses
+admirations littéraires.
+
+Mais, sans le jeter dans l'exaltation d'aucun parti, la contemplation
+des grands événements contemporains tourna ses pensées vers la
+politique. L'occasion fut le motif; la position détermina la pente; car
+d'ailleurs tous les sujets l'attiraient à la fois. «Que n'aimais-je
+point alors?» s'écrie-t-il quelque part dans l'_Essai_[251]. À
+l'entendre, on croirait que, sans les événements, dont l'influence fut
+impérieuse, les mathématiques ou les finances auraient réclamé et retenu
+tout entier le chantre des solitudes américaines[252]. Il échut en
+partage à la politique: alors, avec cette ardeur et cette capacité de
+travail qui l'ont toujours caractérisé, il se plongea dans l'étude de
+l'histoire, et, obligé de donner ses jours à des travaux mercenaires, il
+disputa ses nuits au sommeil pour épuiser le vaste sujet dont le titre
+de son ouvrage fait apprécier l'étendue aussi bien que la portée.
+L'ouvrage devait être composé de six livres; un seul a été publié, un
+seul peut-être fut écrit, et ce seul livre occupe deux grands volumes.
+
+Quel était son dessein? Placé, par ses opinions, entre les royalistes et
+les républicains, et jugeant que ni les uns ni les autres ne sont de
+leur siècle, il veut les y ramener, comme dans le courant d'un fleuve
+
+ «qui nous entraîne, dit-il, selon le penchant des destinées, quand
+ nous nous y abandonnons. Il me semble, ajoute-t-il, que nous sommes
+ tous hors de son cours. Les uns (les républicains) l'ont traversé
+ avec impétuosité, et se sont élancés sur le bord opposé. Les autres
+ sont demeurés de ce côté-ci sans vouloir s'embarquer. Les deux
+ partis crient et s'insultent, selon qu'ils sont sur l'une ou
+ l'autre rive. Ainsi, les premiers nous transportent loin de nous
+ dans des perfections imaginaires, en nous faisant devancer notre
+ âge; les seconds nous retiennent en arrière, refusent de
+ s'éclairer, et veulent rester les hommes du quatorzième siècle dans
+ l'année 1796[253].»
+
+Trente ans plus tard, l'auteur écrit à la marge:
+
+«Dis-je aujourd'hui autre chose que cela?» Et il triomphe là-dessus. Il
+triompherait peut-être moins sur cette autre question: «Avez-vous, _dans
+l'intervalle_, toujours parlé, toujours pensé de même?»
+
+Mais enfin, pour ramener ses lecteurs dans le courant des temps, qui
+est, en politique, le courant de la vérité, il le remonte laborieusement
+le long de ses rives; il retourne, par l'étude, au point de départ de
+toutes les histoires, pour s'embarquer là, et redescendre le cours du
+fleuve. Il est impossible, selon lui, de se faire une destinée
+indépendante des destinées générales; le courant général devenu plus
+large et plus fort, c'est-à-dire les intérêts collectifs, les ambitions
+générales, entraîne tout et nous brisera contre les écueils de son lit,
+si nous ne le connaissons pas. Après tout, nous ne sommes jamais
+certains d'éviter le naufrage; mais, dit l'auteur,
+
+ «il faut étudier la carte, afin qu'en cas de naufrage, on se sauve
+ sur quelque île où la tempête ne puisse nous atteindre. Cette
+ île-là est une conscience sans reproche[254].»
+
+Ce n'est pas trop d'une si grande espérance pour entreprendre l'immense
+voyage que l'auteur va nous faire faire à travers l'histoire
+universelle. Mais à quoi bon le voyage, la carte et même le pilote, si
+le fleuve n'est pas navigable, en d'autres termes, si la société est
+impossible ou n'est qu'une déception, si, comme l'auteur se complaît à
+le répéter, _il importe peu qui nous gouverne_[255], si le monde _n'est
+qu'un grand bois où les hommes s'entr'attendent pour se dévaliser, si le
+plus grand malheur des hommes c'est d'avoir des lois et un
+gouvernement_, et si nous sommes forcés de conclure avec l'auteur:
+
+ «Mais il n'y a donc point de gouvernement, point de liberté? De
+ liberté? Si: une délicieuse! une céleste! celle de la Nature. Et
+ quelle est-elle, cette liberté que vous vantez comme le suprême
+ bonheur? Il me serait impossible de la dépeindre; tout ce que je
+ puis faire est de montrer comment elle agit sur nous. Qu'on vienne
+ passer une nuit avec moi chez les sauvages, du Canada, peut-être
+ alors parviendrai-je à donner quelque idée de cette espèce de
+ liberté[256].»
+
+C'est une grande chute; mais l'auteur, en tombant, a, comme l'ancien
+Brutus, embrassé sa mère; je veux dire que, s'il n'a pas trouvé ce qu'il
+cherchait, il a trouvé ce qu'il ne cherchait pas, son talent, son
+inspiration, sa muse. Cette scène chez les sauvages en fournit la
+preuve, que nous relèverons plus tard.
+
+Il y a, du reste, bien d'autres contradictions, bien, d'autres
+disparates dans l'_Essai historique_; mais elles ne sont pas sans
+quelque charme, je l'avoue. Vous rappelez-vous, Messieurs, l'épigramme
+où un bibliomane s'applaudit d'avoir trouvé la bonne édition d'un livre,
+attendu que son exemplaire présente deux ou trois fautes d'impression
+qui ne sont pas dans la mauvaise? C'est ainsi à quelques fautes
+d'impression que se reconnaît assez souvent la bonne édition d'un homme.
+Le soin minutieux qui les fait disparaître, la correction parfaite, se
+paye quelquefois bien cher; la régularité s'achète quelquefois au prix
+de la vérité, et un peu d'incohérence vaut mieux qu'une unité factice.
+Mais elle ne vaut pas mieux, assurément, que l'unité vraie et naturelle;
+c'est à celle-là qu'il faut tendre, et les boutades amères de l'auteur
+de l'_Essai_ l'en ont éloigné trop souvent.
+
+On lui pardonnera moins facilement, quoiqu'il faille la lui pardonner
+aussi, la manie des rapprochements. Que l'homme soit toujours l'homme,
+que les mêmes causes produisent nécessairement les mêmes effets, et que
+par conséquent il n'y ait, dans un sens, rien de nouveau sous le soleil,
+aucune vérité n'est plus vraie, et peu sont aussi importantes: les
+leçons de l'expérience et la philosophie de l'histoire n'ont d'autre
+fondement que cet axiome. Mais l'exagération de cette vérité n'est pas
+moins préjudiciable que son oubli. Il est impossible que tout se répète,
+et le cours des temps, la Providence elle-même ou la liberté divine,
+introduisent dans les questions générales des éléments qu'il faut savoir
+discerner, sans quoi l'étude de l'histoire ne serait qu'un piège; et
+c'est même la promptitude intuitive et la sûreté de ce discernement qui
+a fait, en tout temps, la différence caractéristique entre les hommes
+d'État et les historiens. Le sens historique et le tact politique, qui
+semblent avoir tant de rapport entre eux, sont plus différents qu'on ne
+pense, et les affaires entrent pour une plus grande part que l'histoire
+dans la formation des grands hommes politiques. Il n'y a de constant et
+de parfaitement égal à soi-même que la morale, parce qu'il faut bien que
+l'immuable soit quelque part. À en croire l'_Essai historique_, chaque
+personnage, chaque événement même, que dis-je? chaque incident, aurait
+son Ménechme ou son Sosie dans l'histoire; il n'y aurait d'une
+révolution à l'autre que les noms de changés; la Providence, pareille à
+un écrivain sans fécondité, sans invention, n'aurait jamais su que se
+copier elle-même; l'individualité serait uniquement le produit des
+événements, et par conséquent la liberté en serait la proie; chaque
+révolution aurait, d'une nécessité inévitable, son Louis XVI, son
+Lafayette et son Dumourier, son Robespierre et son Tallien, et celle de
+France aurait dû, à son terme, avoir son Simonide dans la personne de M.
+de Fontanes. Vous comprenez, sans que je le dise, que l'auteur n'érige
+pas ces jeux d'esprit en théorie; mais cette théorie résulte
+nécessairement de son livre. Le système de perfectibilité, qu'il a tant
+raillé depuis, n'est pas plus propre que le sien à obscurcir les
+enseignements de l'histoire. Au reste, il faut en convenir, M. de
+Chateaubriand a fait, à cet égard, si bonne justice de lui-même qu'il
+n'a rien laissé à faire à ses plus zélés détracteurs. Comme je ne suis
+pas du nombre, j'ai hâte d'en finir sur ce point et de vous renvoyer aux
+«corrections fraternelles» que l'auteur s'est infligées à lui-même dans
+les notes de son _Essai_.
+
+Sous le rapport de la composition, l'_Essai_ est une œuvre bizarre. Les
+digressions, les hors-d'œuvre y abondent: les souvenirs personnels les
+plus étrangers au sujet s'y développent et s'y prélassent en toute
+liberté. Entres autres prétentions (car le livre en trahit de plus d'une
+espèce), l'auteur avait celle de la méthode et de la symétrie; il est
+curieux, après cela, de le voir s'écarter sans raison apparente, presque
+sans prétexte, pour nous raconter, fort agréablement sans doute, de
+longs épisodes de ses voyages, et jeter, au beau milieu de ses
+parallèles historiques, des conseils plus ou moins judicieux, et plus ou
+moins intelligibles, _aux infortunés_[257]. Il s'admoneste là-dessus
+fort sévèrement dans ses notes, sans avoir l'air de se douter que, sur
+cet article, il est relaps autant qu'on peut l'être. Mais cette
+irrégularité n'est point sans charmes, croyez-le bien. L'ouvrage
+perdrait peut-être plus qu'il ne gagnerait à être moins subjectif, moins
+individuel. On sent que la sévérité du dessein et du plan de l'écrivain
+comprimait un flot d'impressions et d'images, qui formaient, sans qu'il
+s'en doutât, la veine la plus abondante de son génie. À toute force, il
+voulait être philosophe lorsqu'il était poète; mais le poète, de temps
+en temps, reprenait ses droits, et ce n'était pas toujours sans la grâce
+de l'à-propos. J'en citerai pour exemple le chapitre sur Pisistrate:
+
+ «Après avoir erré sur le globe, l'homme, par un instinct touchant,
+ aime à revenir mourir aux lieux qui l'ont vu naître, et à s'asseoir
+ un moment au bord de sa tombe, sous les mêmes arbres qui
+ ombragèrent son berceau. La vue de ces objets, changés sans doute,
+ qui lui rappelle, à la fois, les jours heureux de son innocence,
+ les malheurs dont ils furent suivis, les vicissitudes et la
+ rapidité de la vie, raniment dans son cœur ce mélange de tendresse
+ et de mélancolie, qu'on nomme l'amour de son pays.
+
+ »Quelle doit être sa tristesse profonde, s'il a quitté sa patrie
+ florissante, et qu'il la retrouve déserte, ou livrée aux
+ convulsions politiques! Ceux qui vivent au milieu des factions,
+ vieillissant pour ainsi dire avec elles, s'aperçoivent à peine de
+ la différence du passé au présent; mais le voyageur qui retourne
+ aux champs paternels bouleversés pendant son absence, est tout à
+ coup frappé des changements qui l'environnent: ses yeux parcourent
+ amèrement l'enclos désolé, de même qu'en revoyant un ami malheureux
+ après de longues années, on remarque avec douleur sur son visage
+ les ravages du chagrin et du temps. Telles furent sans doute les
+ sensations du sage Athénien, lorsqu'après les premières joies du
+ retour, il vint à jeter les regards sur sa patrie[258].»
+
+Quand l'_Essai historique_ serait, sous le rapport de l'art, un tout à
+fait mauvais livre, il faut avouer que peu de gens étaient capables, en
+France et ailleurs, de faire un mauvais livre comme celui-là. Le travail
+de recherches qu'il suppose est considérable: l'érudition en est souvent
+curieuse; les jugements qu'il exprime, les vues qu'il expose, sont très
+souvent dignes d'un historien; et le style, dans ces moments-là, est
+digne de la pensée. L'imagination, dans ces pages vraiment historiques,
+colore modérément les objets, sans en dénaturer l'aspect: le style
+positif, sobre et sérieux, le style de la vie et de l'action paraît
+naturel à l'écrivain. Le genre sévère de l'histoire ne répudierait, je
+le crois, aucun des passages que je vais citer:
+
+ «Ainsi les Athéniens s'habituèrent par degrés au gouvernement
+ populaire. Ils passèrent lentement de la monarchie à la république.
+ Le statut nouveau était toujours formé en partie du statut antique.
+ Par ce moyen on évitait ces transitions brusques, si dangereuses
+ dans les États, et les mœurs avaient le temps de sympathiser avec
+ la politique. Mais il en résulta aussi que les lois ne furent
+ jamais très pures, et que le plan de la constitution offrit un
+ mélange continuel de vérités et d'erreurs, comme ces tableaux, où
+ le peintre a passé par une gradation insensible des ténèbres à la
+ clarté; chaque nuance s'y succède doucement; mais elle se compose
+ sans cesse de l'ombre qui la précède, et de la lumière qui la
+ suit[259].»
+
+ «La Révolution française ne vient point de tel ou tel homme, de tel
+ ou tel livre; elle vient des choses. Elle était inévitable; c'est
+ ce que mille gens ne veulent pas se persuader. Elle provient
+ surtout du progrès de la société à la fois vers la lumière et vers
+ la corruption; c'est pourquoi on remarque dans la Révolution
+ française tant d'excellents principes et de conséquences funestes.
+ Les premiers dérivent d'une théorie éclairée, les secondes de la
+ corruption des mœurs. Voilà le véritable motif de ce mélange
+ incompréhensible des crimes entés sur un tronc philosophique; voilà
+ ce que j'ai cherché à démontrer dans tout le cours de cet
+ _Essai_[260].»
+
+ «Ainsi, au moment que le peuple commença à lire, il ouvrit les yeux
+ sur des écrits qui ne prêchaient que politique et religion: l'effet
+ en fut prodigieux. Tandis qu'il perdait rapidement ses mœurs et son
+ ignorance, la cour, sourde au bruit d'une vaste monarchie qui
+ commençait à rouler en bas vers l'abîme où nous venons de la voir
+ disparaître, se plongeait plus que jamais dans les vices et le
+ despotisme. Au lieu d'élargir ses plans, d'élever ses pensées,
+ d'épurer sa morale, en progression relative à l'accroissement des
+ lumières, elle rétrécissait ses petits préjugés, ne savait ni se
+ soumettre à la force des choses, ni s'y opposer avec vigueur. Cette
+ misérable politique, qui fait qu'un gouvernement se resserre quand
+ l'esprit public s'étend, est remarquable dans toutes les
+ révolutions: c'est vouloir inscrire un grand cercle dans une petite
+ circonférence; le résultat en est certain. La tolérance s'accroît,
+ et les prêtres font juger à mort un jeune homme qui, dans une orgie
+ avait insulté un crucifix; le peuple se montre incliné à la
+ résistance, et tantôt on lui cède mal à propos, tantôt on le
+ contraint imprudemment; l'esprit de liberté commence à paraître, et
+ on multiplie les lettres de cachet. Je sais que ces lettres ont
+ fait plus de bruit que de mal; mais, après tout, une pareille
+ institution détruit radicalement les principes. Ce qui n'est pas
+ loi, est hors de l'essence du gouvernement, est criminel. Qui
+ voudrait se tenir sous un glaive suspendu par un cheveu sur sa
+ tête, sous prétexte qu'il ne tombera pas? À voir ainsi le monarque
+ endormi dans la volupté, des courtisans corrompus, des ministres
+ méchants ou imbéciles, le peuple perdant ses mœurs; les
+ philosophes, les uns sapant la religion, les autres l'État; des
+ nobles ou ignorants, ou atteints des vices du jour; des
+ ecclésiastiques, à Paris la honte de leur ordre, dans les provinces
+ pleins de préjugés, on eût dit d'une foule de manœuvres
+ s'empressant à l'envi à démolir un grand édifice[261].»
+
+Ces citations nous rapprochent de la question que nous avons posée en
+commençant, et à laquelle nous n'avons fait qu'une réponse provisoire en
+disant que l'auteur de l'_Essai_ est presque également sceptique en
+politique et en religion. Je ne prétends pas qu'il le soit aussi
+absolument sur le premier point que sur le second; il incline vers la
+monarchie, tout en rendant hommage au principe de la Révolution; mais il
+est trop peu convaincu pour avoir beaucoup de zèle, et il faut bien le
+dire, il n'y a pas dans tout l'_Essai_ la moindre trace d'enthousiasme
+monarchique, ni d'une foi politique d'aucune sorte. Il soulève d'une
+main incertaine les théories et les laisse retomber. C'est ainsi que,
+dans le second volume, il nous dit:
+
+ «Pour moi, qui, simple d'esprit et de cœur, tire tout mon génie de
+ ma conscience, j'avoue que je crois en théorie au principe de la
+ souveraineté du peuple; mais j'ajoute aussi que si on le met
+ rigoureusement en pratique, il vaut beaucoup mieux pour le genre
+ humain redevenir sauvage, et s'enfuir tout nu dans les bois[262].»
+
+Peut-être faut-il chercher le dernier mot de l'_Essai_, pour ce qui
+concerne la politique, dans les passages suivants:
+
+ «Les gouvernements mixtes sont vraisemblablement les meilleurs,
+ parce que l'homme de la société est lui-même un être complexe, et
+ qu'à la multitude de ses passions, il faut donner une multitude
+ d'entraves[263].»
+
+ «Il n'est point de révolution là où elle n'est pas opérée dans le
+ cœur: on peut détourner un moment par force le cours des idées;
+ mais si la source dont elles découlent n'est changée, elles
+ reprendront bientôt leur pente ordinaire[264].»
+
+ «Et moi aussi je voudrais passer mes jours sous une démocratie
+ telle que je l'ai souvent rêvée, comme le plus sublime des
+ gouvernements en théorie; et moi aussi j'ai vécu citoyen de
+ l'Italie et de la Grèce; _peut-être mes opinions actuelles ne
+ sont-elles que le triomphe de ma raison sur mon penchant_. Mais
+ prétendre former des républiques partout, et en dépit de tous les
+ obstacles, c'est une absurdité dans la bouche de plusieurs, et une
+ méchanceté dans celle de quelques-uns[265].»
+
+Le passage suivant, s'il n'est pas une preuve du scepticisme politique
+de l'auteur, atteste du moins qu'à cette époque M. de Chateaubriand
+jugeait avec sa raison plutôt qu'avec ses passions les événements et
+tout l'ensemble de la Révolution française:
+
+ «Tout ce qui fait événement plaît à la multitude. On aime à être
+ remué, à s'empresser, à faire foule; et tel honnête homme qui
+ plaint son souverain légitime massacré par une faction, serait
+ cependant bien fâché de manquer sa part du spectacle, peut-être
+ même trompé s'il n'allait pas avoir lieu. Voilà la raison pour
+ laquelle les révolutions où il a péri des rois éblouissent tant les
+ hommes, et pour laquelle les générations suivantes sont si fort
+ tentées de les imiter: lorsqu'on mène des enfants à une tragédie,
+ ils ne peuvent dormir à leur retour, si l'on ne couche auprès d'eux
+ l'épée ou le poignard des conspirateurs qu'ils ont vus. D'ailleurs
+ il y a toujours quelque chose de bon dans une révolution, et ce
+ quelque chose survit à la révolution même. Ceux qui sont placés
+ près d'un événement tragique sont beaucoup plus frappés des maux
+ que des avantages qui en résultent: mais pour ceux qui s'en
+ trouvent à une grande distance, l'effet est précisément inverse;
+ pour les premiers, le dénoûment est en action, pour les seconds en
+ récit. Voilà pourquoi la révolution de Cromwell n'eut presque point
+ d'influence sur son siècle, et pourquoi aussi elle a été copiée
+ avec tant d'ardeur de nos jours. Il en sera de même de la
+ Révolution française, qui, quoi qu'on en dise, n'aura pas un effet
+ très considérable sur les générations contemporaines, et peut-être
+ bouleversera l'Europe future[266].»
+
+C'en est assez pour juger que le jeune écrivain était bien loin de
+l'enthousiasme, et peut-être même de la conviction en matière
+politique[267]. Quant à la religion, le scepticisme de l'auteur est
+évident; la croyance se réduit à ce qu'il y a de plus élémentaire dans
+le déisme, à un minimum au dessous duquel il n'y a plus rien. On en
+jugera par ce passage:
+
+ «Pardonne à ma faiblesse, Père des miséricordes! Non, je ne doute
+ point de ton existence; et soit que tu m'aies destiné une carrière
+ immortelle, soit que je doive seulement passer et mourir, j'adore
+ tes décrets en silence, et ton insecte confesse ta Divinité[268].»
+
+Il est sceptique, mais il n'est pas irréligieux; une religion sincère et
+cordiale est à ses yeux l'unique consolation des misères humaines, et
+les génies religieux lui paraissent les vrais bienfaiteurs de
+l'humanité:
+
+ «Épiménide ne traitait point de superstition ce qui tend à diminuer
+ le nombre de nos misères; il savait que la statue populaire, que le
+ pénate obscur qui console le malheureux, est plus utile à
+ l'humanité que le livre du philosophe, qui ne saurait essuyer une
+ larme[269].»
+
+Ainsi que Rousseau son maître,
+
+ «la majesté des Écritures l'étonne, la sainteté de l'Évangile parle
+ à son cœur.»
+
+Il y a presque de l'adoration dans l'attendrissement avec lequel il
+s'incline devant
+
+ «le divin Auteur des Évangiles, qui ne s'arrête point, dit-il, à
+ prêcher vainement les infortunés, qui fait plus, qui bénit leurs
+ larmes, et boit avec eux le calice jusqu'à la lie[270].»
+
+Mais il ne croit point à la vérité du christianisme; il l'attaque par
+tous les côtés, il répète avec complaisance toutes les objections du
+dix-huitième siècle, tout en disant:
+
+ «Je n'y suis pour rien; je rapporte les raisonnements des autres,
+ sans les admettre; il est nécessaire de faire connaître les causes
+ qui nous ont plongés dans la révolution actuelle; or, celles-ci
+ sont d'entre les plus considérables[271].»
+
+Et après vingt pages d'une polémique que son sujet ne lui demandait pas,
+
+ «il est bien fâché, dit-il, que son sujet ne lui permette pas de
+ rapporter les raisons _victorieuses_ avec lesquelles les Abbadie,
+ les Houteville, les Bergier, les Warburton ont combattu leurs
+ antagonistes[272].»
+
+C'est-à-dire qu'il se croit obligé en conscience de propager l'erreur,
+son sujet l'y condamne; mais son sujet ne lui permet pas un mot en
+faveur de la vérité. Je me trompe, ce mot, le voici; est-il d'un homme
+qui regarde comme _victorieuses_ les réponses des apologistes de la foi
+chrétienne? est-il d'un croyant ou d'un sceptique? vous en jugerez:
+
+ «Moi, qui suis très-peu versé dans ces matières, je répèterai
+ seulement aux incrédules, en ne me servant que de ma faible raison,
+ ce que je leur ai déjà dit: Vous renversez la religion de votre
+ pays, vous plongez le peuple dans l'impiété, et vous ne proposez
+ aucun autre palladium de la morale. Cessez cette cruelle
+ philosophie; ne ravissez point à l'infortuné sa dernière espérance:
+ qu'importe qu'elle soit une illusion, si cette illusion le soulage
+ d'une partie du fardeau de l'existence; si elle veille dans les
+ longues nuits à son chevet solitaire et trempé de larmes; si enfin
+ elle lui rend le dernier service de l'amitié, en fermant elle-même
+ sa paupière, lorsque, seul et abandonné sur la couche du misérable,
+ il s'évanouit dans la mort[273].»
+
+Si l'auteur de l'_Essai_ ne croit pas à la religion, il croit encore
+bien moins aux prêtres; peut-être même sont-ce les prêtres qui
+l'empêchent de croire à la religion. Vous pourrez voir, par la citation
+suivante, quels sentiments cette classe de personnes inspirait au jeune
+émigré:
+
+ «Les prêtres des Grecs avaient un pouvoir considérable sur la masse
+ du peuple; mais ils n'en exerçaient aucun sur les particuliers: les
+ nôtres, au contraire, nous environnaient, nous assiégeaient. Ils
+ nous prenaient au sortir du sein de nos mères, et ne nous
+ quittaient plus qu'après nous avoir déposés dans la tombe. Il y a
+ des hommes qui font le métier de vampires, qui vous sucent de
+ l'argent, le sang et jusqu'à la pensée[274].»
+
+Ce dernier mot a certainement de la puissance.
+
+Mais si M. de Chateaubriand est monarchique dans l'_Essai_, comme il
+s'en vante trente ans après l'avoir publié, où donc est cette prétendue
+solidarité entre le christianisme et le gouvernement monarchique? Chacun
+s'en va de son côté, emportant un lambeau ou plutôt toute la vie de
+l'autre. Je parle ainsi en me plaçant au point de vue du _Génie du
+Christianisme_, et de tant d'autres écrits de M. de Chateaubriand, où
+l'on voit le trône et l'autel adossés l'un à l'autre, se servant l'un à
+l'autre de point d'appui. Rien de pareil dans l'_Essai_. Ou l'auteur
+n'est point persuadé de la nécessité de cette alliance, ou il s'en
+soucie assez peu. Il croit un peu à la monarchie, il ne croit point au
+catholicisme, et il confesse avec un égal abandon sa foi et son
+incrédulité, sans s'embarrasser, ce me semble, d'autre chose que de la
+vérité. Et c'est ici le moment de dire ce qui m'attache à ce livre, et
+ce qui me le fait préférer, sous un rapport, à tous les autres ouvrages
+du même écrivain: c'est qu'il est naturel. Remarquez que je parle du
+livre, et non du style, qui ne l'est peut-être pas toujours. Remarquez
+encore que j'ai dit _naturel_ et non pas _sincère_, parce que je ne
+refuse à aucun des écrits du noble écrivain le mérite de la sincérité,
+tandis que je leur refuse, dans un certain sens, celui du naturel.
+
+L'art a certainement sa place dans la vie; mais il n'a rien à voir dans
+la formation des convictions; les convictions relèvent uniquement de la
+science et de la conscience. Et bien! l'art, ou si on l'aime mieux,
+l'imagination, la poésie paraissent avoir eu leur part dans le système
+dont M. de Chateaubriand est devenu le représentant. Son christianisme
+(je veux dire celui de ses livres) est littéraire, sa politique est
+littéraire, et le lien qui unit cette politique et ce christianisme est
+littéraire aussi. Tout cela, fort sincère, je le crois, est une œuvre
+d'artiste. Sa vie même, sa personnalité, porte le même caractère; il l'a
+composée en poète, et de tous ses ouvrages c'est encore le meilleur.
+Mettre en question la sincérité, ne serait pas seulement injuste, mais
+déraisonnable; ce poème vivant, qui s'appelle M. de Chateaubriand, n'est
+si parfait que parce qu'il est sincère. M. de Chateaubriand n'a point
+d'ennemis; l'enthousiasme que son seul nom éveille a quelque chose
+d'affectueux, et il est une des rares exceptions à la règle fatale qui
+veut que ce qui s'ajoute à l'admiration soit retranché de l'affection,
+parce que l'admiration crée une distance, et que l'affection n'en
+connaît point. Mais que prouve l'universelle affection dont il est
+entouré, sinon qu'on le croit sincère? Il l'est, je crois, autant qu'un
+homme peut l'être; mais il n'en est pas moins, comme écrivain, comme
+homme, comme politique, l'œuvre d'un art exquis. Or il est un sens, au
+moins, où la nature et l'art forment une antinomie, où l'art ne vaut pas
+la nature. Ni l'homme, ni la conviction, qui est tout l'homme, ne
+doivent être une œuvre d'art. Un homme ne doit pas être un système, tout
+le monde en convient; mais il ne faut pas non plus qu'un homme soit un
+poème. Vous comprendrez peut-être, d'après cela, ma prédilection pour
+l'_Essai_. Tout n'en est pas vrai, je l'avoue; tout n'en est pas même
+naturel. L'auteur reproduit trop docilement l'attitude, l'accent et
+jusqu'aux gestes, si l'on peut dire ainsi, de son maître chéri; et quel
+est le jeune écrivain, quel est le jeune artiste, qui n'ait pas, à son
+début dans la carrière, subi à la rigueur l'empire d'un modèle? La
+_Thébaïde_ n'est-elle pas un reflet de Corneille? L'_Essai historique_
+est la _Thébaïde_ de M. de Chateaubriand; seulement on n'a jamais dit
+que la _Thébaïde_ possédât en propre quelque mérite que les
+chefs-d'œuvre de Racine n'aient pas reproduit en le perfectionnant, et
+c'est ce que nous osons dire de l'_Essai_.
+
+Il est unique dans la carrière de M. de Chateaubriand, au moins sous un
+rapport; il caractérise à lui seul toute une époque de sa vie; il est,
+entre toutes les œuvres qui ont illustré le nom de son auteur, une œuvre
+de solitude, et j'ajouterais d'indépendance, si je n'avais peur d'être
+mal compris, et s'il ne valait pas mieux supprimer une expression juste
+et qui complète ma pensée, que de donner lieu de douter de mon respect
+pour le plus noble caractère. C'est l'œuvre d'un solitaire, qui ne se
+sent engagé ni envers son passé, ni envers aucune opinion, et qui dit sa
+pensée, advienne que pourra. Dans d'autres écrits, il sera beaucoup
+moins lui-même qu'il ne croit l'être, dans celui-ci il est lui-même plus
+qu'il ne le veut. La Providence va lui donner une position, des amis, un
+parti, la gloire enfin, la gloire, ce grand et terrible engagement;
+écoutez-le donc avant que tout ceci lui vienne; écoutez le Chateaubriand
+de l'_Essai_ avant le Chateaubriand des _Martyrs_; et faites quelquefois
+un pèlerinage pieux vers cette époque oubliée, où rien d'étranger, rien
+de factice, ne s'était encore ajouté à la pensée, à la nature même de ce
+beau génie.
+
+Le style de l'_Essai historique_ est défectueux à plusieurs égards; mais
+c'est déjà un style distingué. L'auteur qui, à propos de quelques
+néologismes et de quelques incorrections, s'administre de fort bons
+coups de férule, convient qu'il n'écrirait pas mieux aujourd'hui
+certaines pages de ce livre[275]. La vérité est que non seulement le
+fond de la diction est bon, mais qu'il serait beaucoup plus difficile,
+même avec du talent, d'en reproduire les beautés que d'en éviter les
+défauts. Les défauts du style de l'_Essai_ sont de l'espèce de ceux qui
+s'enlèvent aisément parce qu'ils sont à la surface; pour les faire
+disparaître, un souffle souvent suffirait; les beautés sont engagées
+beaucoup plus avant dans cette diction aussi solide qu'elle est animée.
+Quant à ce qu'on pourrait appeler la _manière_ de M. de Chateaubriand,
+ce je ne sais quoi qui ne se définit pas, mais qu'au premier coup d'œil
+on reconnaît, elle tient à tout un ensemble d'idées qui ne devaient
+qu'un peu plus tard former un tout dans son imagination; la fusion
+n'était pas consommée, et même plusieurs ingrédients se faisaient encore
+attendre. Il faut bien en convenir: ils se sont fondus l'un dans l'autre
+si admirablement, qu'on dirait presque d'une _harmonie préétablie_, et
+qu'on est tenté de se demander si, sous l'empire d'une autre
+combinaison, plus naturelle peut-être, le talent de M. de Chateaubriand
+aurait jamais été aussi complet, aussi libre. Cette question se
+présentera un peu plus tard, et nous chercherons à nous rendre compte de
+cette chimie toute poétique, toute merveilleuse, d'où l'on a vu sortir
+une individualité factice à la fois et naturelle, dont l'élément
+poétique est la véritable unité. Ici, remarquons seulement que si
+l'auteur de l'_Essai_ ignorait de quels caractères nouveaux les opinions
+qu'il n'avait pas encore devaient enrichir son talent, il ignorait
+presque également ce qu'il possédait déjà, ce que la nature et les
+événements avaient déjà déposé dans le creuset mystérieux où devait se
+constituer son avenir littéraire. Il est certainement curieux de le
+voir, dans l'_Essai_, rencontrer souvent sa muse, et passer à côté
+d'elle sans la reconnaître et sans la saluer. Il répond cependant plus
+d'une fois aux signes affectueux qu'elle lui adresse; il s'essaye aux
+airs qu'il chantera plus tard; il parle déjà un langage dans lequel, en
+le dégageant de quelques mots disparates, il est aisé de reconnaître ce
+langage sans pareil qui va changer le nôtre; et cela est si vrai que
+quelques morceaux de l'_Essai_ ont pu être transportés presque sans
+changement dans le _Génie du Christianisme_. Qui ne se rappelle ce début
+du chapitre intitulé: _Spectacle général de l'Univers_?
+
+ «Il est un Dieu; les herbes de la vallée et les cèdres de la
+ montagne le bénissent, l'insecte bourdonne ses louanges, l'éléphant
+ le salue au lever du jour, l'oiseau le chante dans le feuillage, la
+ foudre fait éclater sa puissance, et l'Océan déclare son immensité.
+ L'homme seul a dit: _Il n'y a point de Dieu_.
+
+ »Il n'a donc jamais celui-là, dans ses infortunes, levé les yeux
+ vers le ciel, ou, dans son bonheur, abaissé ses regards vers la
+ terre[276]?»
+
+Le chapitre de l'_Essai_, intitulé _Histoire du polythéisme_, commençait
+en ces termes:
+
+ «Il est un Dieu. Les herbes de la vallée et les cèdres du Liban le
+ bénissent, l'insecte bruit ses louanges, et l'éléphant le salue au
+ lever du soleil; les oiseaux le chantent dans le feuillage, le vent
+ le murmure dans les forêts, la foudre tonne sa puissance, et
+ l'Océan déclare son immensité: l'homme seul a dit: _Il n'y a point
+ de Dieu_.
+
+ »Il n'a donc jamais celui-là, dans ses infortunes, levé les yeux
+ vers le ciel? Ses regards n'ont donc jamais erré dans ces régions
+ étoilées, où les mondes furent semés comme des sables[277].»
+
+Ici, l'auteur cesse de se servir d'original à lui-même. Les lignes qui
+suivent dans l'_Essai_, ne sont pas reproduites dans cet endroit du
+_Génie du Christianisme_; elles le sont, il est vrai, dans un autre,
+mais avec de grandes différences. Les voici, selon l'_Essai_:
+
+ «Pour moi j'ai vu, et c'en est assez, j'ai vu le soleil suspendu
+ aux portes du couchant dans des draperies de pourpre et d'or. La
+ lune, à l'horizon opposé, montait comme une lampe d'argent dans
+ l'Orient d'azur. Les deux astres mêlaient au zénith leurs teintes
+ de céruse et de carmin. La mer multipliait la scène orientale en
+ girandoles de diamants, et roulait la pompe de l'Occident en vagues
+ de roses. Les flots calmés, mollement enchaînés l'un à l'autre,
+ expiraient tour à tour à mes pieds sur la rive, et les premiers
+ silences de la nuit et les derniers murmures du jour luttaient sur
+ les coteaux, au bord des fleuves, dans les bois et dans les
+ vallées[278].»
+
+L'auteur jugea plus tard, et avec raison, que l'occasion, l'idée
+actuelle ne comportait pas tout ce détail, que tout ce détail était trop
+curieux, et faisait hors-d'œuvre. Il le transporta autre part, sauf la
+céruse et le carmin, et bien d'autres choses encore, qu'on n'a pas
+manqué de reprendre plus tard, attendu que des défauts brillants sont
+plus faciles à imiter que des beautés solides.
+
+Mais là même où l'auteur semble se copier, que de changements et quels
+judicieux changements?
+
+Cette _Nuit parmi les sauvages de l'Amérique_, qui, dans l'_Essai
+historique_, doit faire l'office d'un argument en faveur de ce qu'il
+plaît à l'auteur d'appeler l'état de nature, cette nuit, avec
+l'intention et les sauvages de moins, vous la retrouvez dans le _Génie
+du Christianisme_. Accordons-nous encore le plaisir de ce rapprochement.
+Cette fois je commence par la première version, et sans doute par la
+moins correcte:
+
+ «La lune était au plus haut point du ciel: on voyait çà et là, dans
+ de grands intervalles épurés, scintiller mille étoiles. Tantôt la
+ lune reposait sur un groupe de nuages, qui ressemblait à la cime de
+ hautes montagnes couronnées de neige; peu à peu ces nues
+ s'allongeaient, se déroulaient en zones diaphanes et onduleuses de
+ satin blanc, ou se transformaient en légers flocons d'écume, en
+ innombrables troupeaux errants dans les plaines bleues du
+ firmament. Une autre fois, la voûte aérienne paraissait changée en
+ une grève où l'on distinguait les couches horizontales, les rides
+ parallèles tracées comme par le flux et le reflux régulier de la
+ mer: une bouffée de vent venait encore déchirer le voile, et
+ partout se formaient dans les cieux de grands bancs d'une ouate
+ éblouissante de blancheur, si doux à l'œil, qu'on croyait ressentir
+ leur mollesse et leur élasticité. La scène sur la terre n'était pas
+ moins ravissante: le jour céruséen et velouté de la lune flottait
+ silencieusement sur la cime des forêts, et, descendant dans les
+ intervalles des arbres, poussait des gerbes de lumière jusque dans
+ l'épaisseur des plus profondes ténèbres. L'étroit ruisseau qui
+ coulait à mes pieds, s'enfonçant tour à tour sous des fourrés de
+ chênes-saules et d'arbres à sucre, et reparaissant un peu plus loin
+ dans des clairières tout brillant des constellations de la nuit,
+ ressemblait à un ruban de moire et d'azur, semé de crachats de
+ diamants, et coupé transversalement de bandes noires. De l'autre
+ côté de la rivière, dans une vaste prairie naturelle, la clarté de
+ la lune dormait sans mouvement sur les gazons où elle était étendue
+ comme des toiles. Des bouleaux dispersés çà et là dans la savane,
+ tantôt, selon le caprice des brises, se confondaient avec le sol,
+ en s'enveloppant de gazes pâles, tantôt se détachaient du fond de
+ craie en se couvrant d'obscurité, et formant comme des îles
+ d'ombres flottantes sur une mer immobile de lumière. Auprès, tout
+ était silence et repos, hors la chute de quelques feuilles, le
+ passage brusque d'un vent subit, les gémissements rares et
+ interrompus de la hulotte; mais au loin, par intervalle, on
+ entendait les roulements solennels de la cataracte de Niagara, qui,
+ dans le calme de la nuit, se prolongeaient de désert en désert, et
+ expiraient à travers les forêts solitaires.
+
+ »La grandeur, l'étonnante mélancolie de ce tableau, ne sauraient
+ s'exprimer dans les langues humaines; les plus belles nuits en
+ Europe ne peuvent en donner une idée. Au milieu de nos champs
+ cultivés, en vain l'imagination cherche à s'étendre, elle rencontre
+ de toutes parts les habitations des hommes: mais, dans ces pays
+ déserts, l'âme se plaît à s'enfoncer, à se perdre dans un océan
+ d'éternelles forêts; elle aime à errer, à la clarté des étoiles,
+ aux bords des lacs immenses, à planer sur le gouffre mugissant des
+ terribles cataractes, à tomber avec la masse des ondes, et pour
+ ainsi dire à se mêler, à se fondre avec toute une nature sauvage et
+ sublime[279].»
+
+Voici la même scène dans le _Génie du Christianisme_. Comme aucun
+changement n'était commandé par l'intention du morceau, ni par la place
+qu'il occupe dans le texte, vous pouvez regarder comme purement
+littéraires, et de simple bon goût, toutes les corrections que l'auteur
+a faites:
+
+ «Un soir je m'étais égaré dans une forêt, à quelque distance de la
+ cataracte de Niagara; bientôt je vis le jour s'éteindre autour de
+ moi, et je goûtai, dans toute sa solitude, le beau spectacle d'une
+ nuit dans les déserts du Nouveau-Monde.
+
+ »Une heure après le coucher du soleil, la lune se montra au-dessus
+ des arbres, à l'horizon opposé. Une brise embaumée, que cette reine
+ des nuits amenait de l'Orient avec elle, semblait la précéder dans
+ les forêts comme sa fraîche haleine. L'astre solitaire monta peu à
+ peu dans le ciel: tantôt il suivait paisiblement sa course azurée;
+ tantôt il reposait sur des groupes de nues qui ressemblaient à la
+ cime de hautes montagnes couronnées de neige. Ces nues, ployant et
+ déployant leurs voiles, se déroulaient en zones diaphanes de satin
+ blanc, se dispersaient en légers flocons d'écume, ou formaient dans
+ les cieux des bancs d'une ouate éblouissante, si doux à l'œil,
+ qu'on croyait ressentir leur mollesse et leur élasticité.
+
+ »La scène sur la terre n'était pas moins ravissante: le jour
+ bleuâtre et velouté de la lune descendait dans les intervalles des
+ arbres, et poussait des gerbes de lumière jusque dans l'épaisseur
+ des plus profondes ténèbres. La rivière qui coulait à mes pieds,
+ tour à tour se perdait dans le bois, tour à tour reparaissait
+ brillante des constellations de la nuit, qu'elle répétait dans son
+ sein. Dans une savane, de l'autre côté de la rivière, la clarté de
+ la lune dormait sans mouvement sur les gazons: des bouleaux agités
+ par les brises, et dispersés çà et là, formaient des îles d'ombres
+ flottantes sur cette mer immobile de lumière. Auprès, tout aurait
+ été silence et repos, sans la chute de quelques feuilles, le
+ passage d'un vent subit, le gémissement de la hulotte; au loin par
+ intervalles, on entendait les sourds mugissements de la cataracte
+ de Niagara, qui, dans le calme de la nuit, se prolongeaient de
+ désert en désert, et expiraient à travers les forêts solitaires.
+
+ »La grandeur, l'étonnante mélancolie de ce tableau, ne sauraient
+ s'exprimer dans les langues humaines; les plus belles nuits en
+ Europe ne peuvent en donner une idée. En vain, dans nos champs
+ cultivés, l'imagination cherche à s'étendre; elle rencontre de
+ toutes parts les habitations des hommes: mais dans ces régions
+ sauvages, l'âme se plaît à s'enfoncer dans un océan de forêts, à
+ planer sur le gouffre des cataractes, à méditer au bord des lacs et
+ des fleuves, et, pour ainsi dire, à se trouver seule devant
+ Dieu[280].»
+
+Qu'on étudie ces deux morceaux, et qu'on dise si le: _Inutiles falce
+ramos amputans, feliciores inserit_, a jamais été mieux pratiqué[281].
+
+Ces seuls morceaux auraient dû, ce me semble, faire remarquer l'_Essai
+historique_. Après Rousseau, même après Bernardin de Saint-Pierre, cela
+était nouveau, inattendu. Tous trois, ils étaient du nombre de ces
+mécontents sublimes qui semblent dire à la foule de ceux qui sont
+contents, ou qui prennent le monde comme il est, sans s'embarrasser de
+ce qu'il pourrait être: Ah! si vous saviez d'où je viens! si vous saviez
+ce que j'ai vu! Ils viennent, hélas! d'où nous venons tous, ils n'ont
+rien vu que ce que nous voyons; et toutefois, un immense regret, comme
+d'une richesse perdue, bien qu'ils aient toujours été pauvres, enivre
+leur âme de douleur et de poésie. Des deux premiers de ces écrivains, je
+puis l'affirmer sans preuve. Faut-il le prouver au sujet de M. de
+Chateaubriand? Il n'est pas de carrière plus brillante à la fois et plus
+mélancolique. L'auteur de l'_Essai_ est né désabusé. Ce qu'il se montre
+dans ce premier ouvrage, il l'a toujours été; et le mot qu'il a laissé
+tomber dans la préface de ses _Études historiques_: «Je méprise
+aujourd'hui la vie que je dédaignais dans ma jeunesse[282],» est aussi
+vrai qu'il est sincère. Quoique M. de Chateaubriand ait beaucoup parlé
+de mélancolie, c'est réellement un génie mélancolique, de cette
+mélancolie qui intéresse et qui touche parce qu'elle est virile, et
+qu'elle n'affaiblit en rien le ressort de l'activité. Ce trait, chez le
+grand poète que nous étudions, est plus profond, plus primitif que tous
+les autres. Parmi les poètes, ce sont ceux-là surtout qui aiment et qui
+sentent la nature, comme ce sont aussi les époques fatiguées et
+sceptiques qui se retournent vers elle avec amour et se rejettent en
+pleurant sur son sein maternel. Mais Rousseau et Bernardin de
+Saint-Pierre se consolent en lui contant leurs peines et en recevant
+d'elle comme une réponse de paix et de l'assurance. M. de Chateaubriand
+n'en aime pas plus la magnificence et la mélancolie; il l'aime parce
+qu'au milieu de ses enchantements, elle a de mystérieuses tristesses et
+d'ineffables soupirs. D'autres ont aimé la campagne, il aime le désert:
+Ce qui lui plaît de la nature, c'est la solitude, l'immensité, les
+aspects sauvages. Par la raison, je veux dire par une certaine force
+d'abstraction, il est capable de juger le passé, de croire à l'avenir;
+mais les ruines le touchent plus que les fondations nouvelles, et il est
+l'homme des souvenirs bien plus que des espérances. Des opinions
+nouvelles, une position prise ont dû donner à tout cela une teinte
+particulière, et M. de Chateaubriand a bien pu, à certains égards,
+prendre son imagination pour son cœur: à combien d'autres cela n'est-il
+pas arrivé? Mais au-dessous des opinions un peu factices, au-dessous,
+dirai-je, de cette _représentation_, si vous cherchez l'homme, vous le
+trouverez tel que j'ai dit: désabusé en tout temps, triste au fond, amer
+quelquefois, poète plutôt qu'enthousiaste, mais généreux, courtois,
+chevaleresque, par nature et sans nul effort. Si la chevalerie n'eût pas
+existé, il l'aurait inventée; et véritablement, elle s'est surpassée en
+lui.
+
+Tout cela se laisse pour le moins entrevoir dans l'_Essai_. M. de
+Chateaubriand voudrait bien qu'on y entrevît aussi le catholique; mais
+cela lui paraît impossible, et il en fait son deuil. Pour moi, s'il
+n'était pas bizarre de prétendre mieux voir que l'auteur dans son œuvre,
+je dirais qu'il n'y a pas si loin de l'incrédule de l'_Essai_ au croyant
+du _Génie du Christianisme_; car cet incrédule a des paroles de
+sympathie pour la foi sincère, et ce croyant a l'imagination plus
+religieuse que l'esprit. Quoi qu'il en soit, il y a entre l'_Essai_ et
+le _Génie du Christianisme_, un fait qu'on appelle communément
+conversion.
+
+
+
+
+CHAPITRE DEUXIÈME
+
+Atala.
+
+
+Je ne raconte pas la vie de M. de Chateaubriand; je n'en rappelle que ce
+qui est nécessaire à mon dessein. Sa mère, femme pieuse, était morte
+avec le regret d'avoir vu son fils, par la publication de l'_Essai
+historique_, donner des gages aux ennemis du catholicisme. Il sut, par
+une sœur également pieuse, et qu'il devait perdre bientôt après, quelles
+avaient été les dernières angoisses et les prières suprêmes d'une mère
+qu'il vénérait profondément. Quelque idée que je me fasse de la
+dogmatique de M. de Chateaubriand, je déclare que je ne suis pas de la
+force de ceux qui ont pu trouver ridicule le changement soudain de ses
+opinions à la nouvelle de cette mort, précédée, si on peut s'exprimer
+ainsi, d'une double agonie; je crois pieusement à ce qu'il nous raconte,
+oui, pieusement, parce que ce serait être non seulement injuste envers
+lui, mais impie envers l'humanité, que de ne pas le croire; et non
+seulement je ne suis pas étonné, mais je suis profondément touché
+lorsque, dans la préface du _Génie du Christianisme_, je l'entends dire,
+avec ce ton simple qui est celui de la vérité:
+
+ «Mes sentiments religieux n'ont pas toujours été ce qu'ils sont
+ aujourd'hui. Tout en avouant la nécessité d'une religion, et en
+ admirant le christianisme, j'en ai cependant méconnu plusieurs
+ rapports. Frappé des abus de quelques institutions et des vices de
+ quelques hommes, je suis tombé jadis dans les déclamations et les
+ sophismes. Je pourrais en rejeter la faute sur ma jeunesse, sur le
+ délire des temps, sur les sociétés que je fréquentais; mais j'aime
+ mieux me condamner: je ne sais point excuser ce qui n'est point
+ excusable. Je dirai seulement les moyens dont la Providence s'est
+ servie pour me rappeler à mes devoirs.
+
+ »Ma mère, après avoir été jetée à soixante-douze ans dans des
+ cachots où elle vit périr une partie de ses enfants, expira sur un
+ grabat, où ses malheurs l'avaient reléguée. Le souvenir de mes
+ égarements répandit sur ses derniers jours une grande amertume:
+ elle chargea, en mourant, une de mes sœurs de me rappeler à cette
+ religion dans laquelle j'avais été élevé. Ma sœur me manda le
+ dernier vœu de ma mère: quand la lettre me parvint au delà des
+ mers, ma sœur elle-même n'existait plus; elle était morte aussi des
+ suites de son emprisonnement. Ces deux voix sorties du tombeau,
+ cette mort qui servait d'interprète à la mort, m'ont frappé. Je
+ suis devenu chrétien. Je n'ai point cédé, j'en conviens, à de
+ grandes lumières surnaturelles; ma conviction est sortie du cœur:
+ j'ai pleuré, et j'ai cru[283].»
+
+C'était en 1798, un an après la publication de l'_Essai_. Il est
+impossible de ne pas croire que, dès ce moment, M. de Chateaubriand
+conçut le dessein de son grand ouvrage et mit la main à l'œuvre. J'ose
+dire que cela est touchant, et d'autant plus que rien ne présageait que
+l'apparition de cet ouvrage dût coïncider avec le rétablissement des
+cultes chrétiens en France. Le christianisme, en 1798, était encore
+proscrit, et, selon les apparences, avait encore pour longtemps à
+l'être. Le dessein de M. de Chateaubriand était donc, il faut le dire,
+un dessein généreux, et son œuvre, qu'on a appelée une œuvre de
+circonstance, l'était en effet, mais dans le plus noble sens de ce mot.
+Lorsque les promesses du 18 brumaire et les sollicitations d'anciens
+amis, au nombre desquels était La Harpe, rappelèrent en France M. de
+Chateaubriand, son travail était déjà avancé; mais l'épisode d'_Atala_
+était seul en état de paraître. Or, cet épisode d'_Atala_, si l'on
+considère l'époque où il parut, et les idées dont il est plein, était le
+_Génie du Christianisme_ en raccourci; le culte n'était pas encore
+rétabli, puisque dans la première édition de ce petit ouvrage, l'auteur
+rend hommage à un gouvernement, «qui ne proscrit, dit-il, aucune opinion
+paisible, et sous lequel il est permis de prendre la défense du
+christianisme[284].» Je ne dirai pas qu'il y avait du courage à défendre
+la cause de la religion (je crois qu'il y en avait); je ne tiens qu'à
+établir une chose, c'est qu'aucune espérance personnelle, aucun calcul
+intéressé, ne pouvaient se rattacher à la publication d'_Atala_ et du
+_Génie du Christianisme_. On ne le nie pas, je crois, mais on n'y pense
+pas assez; et tout le monde doit être bien aise que M. de Chateaubriand
+ait fait à la fois un beau livre et une action honorable.
+
+Toutefois, l'événement se préparait et se laissait pressentir. Ce
+peuple, à qui la soif de l'ordre et du repos venait de faire accepter
+avec enthousiasme tous les préliminaires de la monarchie, et qui, quoi
+qu'on en dise, ne s'y trompait pas, associait par habitude à l'idée de
+l'ordre rétabli celle des autels relevés. Le pouvoir et le culte,
+l'autorité politique et l'autorité religieuse, formaient un tout dans
+son esprit; et comme pour confirmer la justesse de cette association
+d'idées, ces deux autorités formaient aussi un tout dans la pensée des
+révolutionnaires obstinés, qui ne voulaient pas plus de concordat que de
+18 brumaire. Ils avaient cru faire la Révolution contre ce culte
+précisément qu'il s'agissait de restaurer, et l'on sait la réponse du
+général Dumas à Bonaparte, qui lui demandait, lors des fêtes du
+Concordat, comment il trouvait tout cela: «Admirable; il n'y manque que
+trois cent mille hommes qui se sont fait tuer pour renverser ce que vous
+relevez.» On peut croire que cette objection toucha peu le Premier
+Consul, déjà empereur dans l'âme, et qui songeait d'avance à se rendre
+ancien en s'entourant de tout ce qui l'était. Il n'avait garde d'oublier
+le principal, et la religion ne fut pas seulement rendue à la liberté,
+mais livrée aux périls d'une position officielle. Cromwell eut, en
+apparence, cet embarras de moins; mais le culte épiscopal, dont les
+souvenirs étaient des prétentions, contribua sans doute à renverser la
+dynastie nouvelle, et fut pour beaucoup dans la restauration des Stuart.
+Au reste Cromwell, quand il eût voulu choisir entre les deux cultes,
+n'en était pas le maître; je ne sais si, à la longue, Bonaparte l'eût
+été davantage; mais il me semble qu'il calcula bien en rétablissant
+l'ancien culte et en se donnant, dans cette affaire, le mérite de
+l'initiative.
+
+_Atala_, cependant, précéda d'une année environ, la restauration de
+l'ancien culte.--M. de Chateaubriand avait des amis chauds; on annonçait
+le nouvel écrivain; on l'élevait sur le pavois, avant même qu'il fût
+connu; on solennisa son avènement; vous savez tous, Messieurs, avec quel
+empressement M. de Fontanes faisait les honneurs du monde littéraire à
+ce néophyte de la gloire. Toutefois le petit livre eût pu se suffire à
+lui-même, et de fait,
+
+ Il ne dut qu'à lui seul toute sa renommée.
+
+L'acclamation fut immense, les réclamations vives à proportion. Le parti
+philosophique, classique en littérature, incrédule en religion,
+révolutionnaire en politique, se sentait menacé dans tous ses intérêts à
+la fois, et les applaudissements qui accueillaient _Atala_ lui disaient
+assez l'imminence d'un danger qui, assurément, n'était pas tout entier
+dans les pages de cette nouvelle. Mais le nombre des critiques et la
+violence de quelques-unes ne firent guère que constater l'immensité du
+succès.
+
+Ce succès ne peut nous prévenir ni pour ni contre _Atala_. Nous ne
+sommes plus sous le charme. Essayons de juger ces prémices d'une
+nouvelle littérature, ce ballon d'essai au moyen duquel l'auteur du
+_Génie du Christianisme_ interrogeait en quelque sorte l'état de
+l'atmosphère et la direction des vents.
+
+Il serait facile encore aujourd'hui de faire la satire d'_Atala_,
+quoique l'auteur en ait fait disparaître les plus fortes taches. Ce
+petit poème était déjà à peu près dans l'état où nous le voyons, lorsque
+Chénier le critiqua. Chénier qui, dans son rapport, garde le plus
+inconcevable silence sur le _Génie du Christianisme_, se fait de loisir
+pour parler d'_Atala_, et sort, pour en parler, de la gravité officielle
+de son rôle de rapporteur dans l'affaire des prix décennaux. Il y a,
+dans cette étude malveillante d'un ouvrage d'imagination, beaucoup trop
+de cette critique verbale ou extérieure dont la facile et déloyale
+industrie aurait bon marché du sublime, et même surtout du sublime,
+puisqu'elle n'est qu'un appel à cet instinct de moquerie cynique dont
+nous portons tous peut-être le principe au dedans de nous[285]. On est à
+peu près sûr d'avoir pour soi les rieurs lorsqu'on a dit que le «Père
+Aubry est _le chef de la Prière_, qu'il est aussi _l'homme des anciens
+jours_, qu'il est de plus _le vieux génie de la montagne_, qu'il est
+encore _le serviteur du grand Esprit_, et qu'il n'en est pas moins
+_l'homme du rocher_[286].» On a fait rire, mais qu'a-t-on prouvé? Ce
+n'est pas que l'analyse de Chénier n'ait des parties judicieuses que
+nous adoptons; mais ce que nous n'adoptons pas, c'est l'esprit de cette
+analyse; nous nous rangeons plutôt, en matière de critique, du côté de
+M. de Chateaubriand, qui nous paraît avoir professé les bons principes
+dans une page charmante que voici:
+
+ «Il était utile, sans doute, au sortir du siècle de la fausse
+ philosophie, de traiter rigoureusement des livres et des hommes qui
+ nous ont fait tant de mal, de réduire à leur juste valeur tant de
+ réputations usurpées, de faire descendre de leur piédestal tant
+ d'idoles qui reçurent notre encens en attendant nos pleurs. Mais ne
+ serait-il pas à craindre que cette sévérité continuelle de nos
+ jugements ne nous fît contracter une habitude d'humeur dont il
+ deviendrait malaisé de nous dépouiller ensuite? Le seul moyen
+ d'empêcher que cette humeur prenne sur nous trop d'empire, serait
+ peut-être d'abandonner la petite et facile critique des _défauts_,
+ pour la grande et difficile critique des _beautés_. Les anciens,
+ nos maîtres, nous offrent, en cela comme en tout, leur exemple à
+ suivre. Aristote a consacré le XXIVe chapitre de sa _Poétique_ à
+ chercher comment on peut excuser certaines fautes d'Homère, et il
+ trouve douze réponses, ni plus ni moins, à faire aux censeurs;
+ naïveté charmante dans un aussi grand homme. Horace, dont le goût
+ était si délicat, ne veut pas s'offenser de quelques taches: _Non
+ ego paucis offendar maculis_. Quintilien trouve à louer jusque dans
+ les écrivains qu'il condamne; et s'il blâme dans Lucain l'art du
+ poète, il lui reconnaît le mérite de l'orateur: _Magis oratoribus
+ quam poetis annumerandus_[287].»
+
+Cependant je serai sévère et détaillé précisément pour qu'il soit bien
+prouvé que la perfection négative n'est à peu près de rien dans le
+succès d'une œuvre d'imagination, et pour faire connaître jusqu'où va le
+prestige du talent.
+
+ * * * * *
+
+Pour ne pas juger trop sévèrement le sujet d'_Atala_, il est bon
+d'oublier que ce roman fait partie du _Génie du Christianisme_, et qu'il
+est destiné à résumer ce grand ouvrage. La fable n'en est point assez
+grave pour cela, et je serai compris sans m'expliquer davantage. Prenons
+donc _Atala_ pour un roman comme un autre, et disons que le sujet n'en
+est pas sans intérêt; mais combien l'est-il moins que celui de _Paul et
+Virginie_, dont le souvenir a certainement préoccupé l'auteur! _Atala_
+est l'exagération, je n'ose pas dire la charge de _Paul et Virginie_.
+Ici la sainte, l'éternelle loi de la pudeur, là le respect d'un vœu
+prononcé par un autre; ici la mort préférée à l'ombre du mal, là le
+suicide, c'est-à-dire un crime réel prévenant un crime imaginaire: j'ai
+le droit de parler ainsi, puisque c'est au vœu coupable de sa mère, et
+non au devoir imprescriptible de la chasteté, que la jeune Indienne
+offre sa vie en sacrifice. À la lettre il est vrai qu'Atala elle-même a
+fait un vœu, mais ce vœu lui a été arraché par la violence. L'intérêt du
+dénoûment est préparé dans _Paul et Virginie_ par l'aimable histoire de
+leur enfance et de leurs amours; on les connaît l'un et l'autre; on a
+vécu avec eux; chacun d'eux a un caractère, une physionomie morale.
+Chactas et Atala n'en ont point, non pas même celle de leur patrie;
+s'ils sont trop sauvages pour des prosélytes de la civilisation, ils
+sont trop civilisés pour des sauvages; leur langage mêle constamment et
+sans aucune mesure la naïveté des races primitives aux idées abstraites
+et générales des Européens du dix-neuvième siècle. Cette même Atala qui
+dit, en parlant de sa mère:
+
+ «Ensuite le chagrin d'amour vint la chercher, et elle descendit
+ dans la petite cave garnie de peaux d'où l'on ne sort jamais[288],»
+
+elle dira plus tard:
+
+ «Sentant une divinité qui m'arrêtait dans mes horribles transports,
+ j'aurais désiré que cette divinité se fût anéantie, pourvu que,
+ serrée dans tes bras, j'eusse roulé d'abîme en abîme avec _les
+ débris de Dieu et du monde_[289].»
+
+Chactas dit quelque part
+
+ «qu'il avait désiré de dire les choses du mystère à celle qu'il
+ aimait déjà comme le soleil[290],» et que «le génie des airs
+ secouait sa chevelure bleue, embaumée de la senteur des pins[291];»
+
+à la bonne heure, quoiqu'il soit étrange que l'homme qui a conversé avec
+Fénelon et qui reproduit si fidèlement le langage du Père Aubry, puisse
+encore s'exprimer ainsi: qu'il soit donc sauvage tant qu'il lui plaira;
+mais qu'après avoir parlé «de la chevelure bleue du génie des airs» il
+ne vienne pas nous dire, en parlant d'Atala
+
+ «qu'on remarquait sur son visage je ne sais quoi de vertueux et de
+ passionné, dont l'attrait était irrésistible; qu'elle joignait à
+ cela des grâces plus tendres, et qu'une extrême sensibilité, unie à
+ une mélancolie profonde, respirait dans ses regards[292];»
+
+surtout qu'il se garde bien de dire au missionnaire:
+
+ «Périsse le Dieu qui contrarie la nature[293]!»
+
+Les hommes de la nature, comme on les appelle, ne parlent guère de la
+nature; ce mot même n'existe pas pour eux; c'est à peine s'il existait
+pour les Français du siècle de Louis XIV dans le sens que lui donne
+Chactas.
+
+Après tout, la situation des deux amants, leur jeunesse, la nouveauté
+même de leur langage, font regretter un peu moins l'intérêt qui
+résulterait de caractères bien dessinés. Il est presque dommage que
+l'auteur ait essayé de combler cette lacune, au moins pour ce qui
+concerne Atala, dont il a voulu, d'une façon quelconque, marquer
+l'origine et la nature européennes[294]. Au lieu de peindre ce
+caractère, il le définit, et rien dans ses récits ne vient à l'appui de
+cette définition. C'est ainsi qu'il nous parle «de l'élévation de son
+âme dans les grandes choses, et de sa susceptibilité dans les
+petites[295];» c'est ainsi qu'Atala mourante s'accuse, bien injustement
+pour ce que nous en pouvons connaître, «d'avoir beaucoup tourmenté
+Chactas par son orgueil et par ses caprices[296].» Où donc l'auteur
+a-t-il pris cela? Je déclare, moi, qu'Atala me paraît la plus douce et
+la meilleure fille du monde; tout le récit en fait foi; et quand elle
+serait moins bonne enfant, qu'est-ce que cela nous fait si nous ne le
+voyons pas? En matière de poésie ou de roman, que les auteurs en soient
+bien avertis, le lecteur ne croit et ne sait que ce qu'il voit.
+
+Il est presque inutile de remarquer que là où les caractères et les
+passions mêmes font défaut, il ne peut y avoir une véritable action. Ce
+défaut, dans _Atala_, est habilement dissimulé; mais une exacte analyse
+du roman, si nous osions nous la permettre ici, le mettrait à nu.
+L'aventure, outre ce qu'elle a de vulgaire au fond, est par trop
+sommaire, et peut-être n'y en a-t-il pas de meilleure critique que
+l'épisode de _Velléda_ dans les _Martyrs_[297]. Je ne l'envisage que
+sous le rapport de l'art; mais, sous ce rapport, quelle différence, et
+que _Velléda_ est à la fois plus pathétique et plus raisonnable
+qu'_Atala_!
+
+Le livre a une prétention dogmatique; on ne lui en faisait pas une loi;
+mais sitôt qu'il l'annonce, on lui en demande compte. Eh bien!
+qu'enseigne-t-il par la bouche du Père Aubry, qui représente le
+vieillard de _Paul et Virginie_? Il nous enseigne d'abord qu'Atala
+pouvait être relevée de son vœu; elle l'a su trop tard; mais, hélas!
+dans le cas contraire elle l'aurait su trop tôt; en sorte que si
+l'ignorance a été funeste, la connaissance, d'une autre manière, l'eût
+été aussi: seulement, dans le second cas, elle ne serait pas morte.
+Voilà le premier chapitre de la sagesse du Père Aubry. Le second est un
+discours de consolation pour Atala qui se meurt. Ce que j'y vois de plus
+clair, c'est que la vie ne vaut pas la peine qu'on la regrette, que les
+plus heureux sont à plaindre, «que les reines ont été vues pleurant
+comme de simples femmes,» que la déception est au fond de tout et même
+des affections les plus tendres, attendu «qu'il y a toujours quelques
+points par où deux cœurs ne se touchent pas, et que ces points suffisent
+à la longue pour rendre la vie insupportable,» et que si Atala savait ce
+que c'est que le mariage, elle aimerait mieux, pour peu qu'elle eût de
+jugement, mourir que de se marier[298]. On lui dit de plus quelques mots
+de la robe éclatante des vierges qu'elle va revêtir dans le séjour des
+élus. Ce qu'elle a fait pour cela, ce qui lui donne droit au bonheur
+céleste, il est difficile de le voir; son suicide apparemment ne sera
+pas un titre: qu'y a-t-il donc pour elle entre son crime et le ciel? la
+communion, l'extrême-onction, quelques formalités qu'elle accomplit ou
+plutôt qu'elle subit; il m'est impossible de voir autre chose. Quant aux
+idées, aux sentiments, aux actes moraux, dont ces actes extérieurs ne
+peuvent être que l'emblème, ou du moins qui seuls peuvent communiquer
+aux emblèmes une grâce, une vertu, on n'en dit mot. Tout cela sans doute
+est sous-entendu; mais, à l'époque où écrivait M. de Chateaubriand,
+était-il encore ou était-il déjà temps de sous-entendre? Non, il fallait
+s'expliquer. Il est vrai qu'alors on aurait eu un catéchisme au bout
+d'un roman, et l'auteur avait trop de goût pour terminer un roman par un
+catéchisme. Quelque chose de positif, cependant, ressort de cette
+histoire, et c'est l'ermite qui prend la peine de nous l'apprendre:
+
+ «Vous offrez tous trois, dit-il (la mère d'Atala, Atala elle-même
+ et l'imprudent missionnaire qui dirigeait sa mère), un terrible
+ exemple des dangers de l'enthousiasme et du défaut de lumière en
+ matière de religion[299].»
+
+La leçon sur l'enthousiasme sera dans tous les temps bien reçue; mais
+était-ce bien de celle-là que l'époque avait le plus pressant besoin?
+
+On ne s'étonne guère que Chactas, ainsi catéchisé, ait différé pendant
+plus de cinquante ans la promesse qu'il a faite à son amante et au Père
+Aubry, de devenir chrétien; mais on s'étonne pourtant qu'il ne soit pas
+chrétien, parlant du christianisme comme il en parle. Est-ce peut-être
+que M. de Chateaubriand, voulant, pour l'agrément du lecteur, faire
+parler Chactas en sauvage, a, de son autorité privée, différé la
+conversion de cet idolâtre? Comment n'est-il pas chrétien, comment, du
+moins, est-il encore idolâtre, celui qui parle ainsi:
+
+ «C'est de ce moment, ô René, que j'ai conçu une merveilleuse idée
+ de cette religion qui, dans les forêts, au milieu de toutes les
+ privations de la vie, peut remplir de mille dons les infortunés; de
+ cette religion qui, opposant sa puissance au torrent des passions,
+ suffit seule pour les vaincre, lorsque tout les favorise, et le
+ secret des bois, et l'absence des hommes, et la fidélité des
+ ombres[300].»
+
+Et ailleurs:
+
+ «Aussitôt le prêtre divin revêt une tunique blanche d'écorce de
+ mûrier; les vases sacrés sont tirés d'un tabernacle au pied de la
+ croix, l'autel se prépare sur un quartier de roche, l'eau se puise
+ dans le torrent voisin, et une grappe de raisin sauvage fournit le
+ vin du sacrifice. Nous nous mettons tous à genoux dans les hautes
+ herbes; le mystère commence.
+
+ »L'aurore paraissant derrière les montagnes, enflammait l'Orient.
+ Tout était d'or ou de rose dans la solitude. L'astre annoncé par
+ tant de splendeur sortit enfin d'un abîme de lumière, et son
+ premier rayon rencontra l'hostie consacrée, que le prêtre, en ce
+ moment même, élevait dans les airs. Ô charme de la religion! Ô
+ magnificence du culte chrétien! Pour sacrificateur un vieil ermite,
+ pour autel un rocher, pour église le désert, pour assistance
+ d'innocents sauvages! Non, je ne doute point qu'au moment où nous
+ nous prosternâmes, le grand mystère ne s'accomplît, et que Dieu ne
+ descendît sur la terre, car je le sentis descendre dans mon
+ cœur[301].»
+
+ «Elle triomphait cette religion divine[302],»
+
+s'écrie Chactas dans un autre moment. Ailleurs, il appelle encore Atala
+«une sainte[303].» Après la mort d'Atala, lorsque le missionnaire lui
+dit: c'est la volonté de Dieu:
+
+ «Je n'aurais jamais cru qu'il y eût tant de consolation dans ce peu
+ de mots du chrétien résigné, si je ne l'avais éprouvé
+ moi-même[304].»
+
+Quoi qu'il en soit, ce Chactas qui prêche autant et mieux que le Père
+Aubry, n'est pas encore chrétien cinquante ans après une aventure qui
+lui est aussi vivement présente que les scènes de la veille. Il s'en
+étonne lui-même, et il a de quoi:
+
+ «Comment Chactas, s'écrie-t-il, n'est-il point encore chrétien?
+ Quelles frivoles raisons de politique et de patrie l'ont jusqu'à
+ présent retenu _dans les erreurs de ses pères_? Non, je ne veux pas
+ tarder plus longtemps[305].»
+
+Il fera fort bien. Mais comment M. de Chateaubriand veut-il que des gens
+qui ont aussi «des raisons de politique et de patrie» se croient obligés
+de se hâter plus que n'a fait Chactas? Et quelle utilité peut-il y avoir
+à nous représenter un homme qui a goûté la sublimité du dogme et de la
+morale chrétienne, et qui reste encore engagé dans les grossières
+superstitions d'une peuplade sauvage? Qu'il ne soit pas devenu chrétien,
+cela se conçoit encore; mais qu'il soit resté idolâtre, qui peut le
+comprendre?
+
+Le même caractère hybride, incohérent, se montre partout, mais surtout
+dans la couleur du style, ou plutôt dans la promiscuité de plusieurs
+couleurs qui s'entremêlent sans se fondre. L'Orient et l'Occident, le
+présent et le passé, la naïveté du sauvage et la subtilité maladive de
+l'homme civilisé, ont jeté pêle-mêle dans le discours des principaux
+personnages du drame leurs expressions et leurs images. Cela n'est pas
+naturel, cela est faux; et pourtant, il faut le dire, cela se supporte.
+Tout n'est pas assorti, mais tout est si brillant, si mélodieux, si
+suave! Il y a tant de fraîcheur et d'éclat dans ces couleurs qui se
+heurtent; il y a tant de musique dans ce langage; cela est si splendide,
+si riche! L'auteur semble s'être monté, en toutes choses, au ton de
+cette nature transatlantique où tout ce qui est grand est énorme, où
+tout ce qui éclaire éblouit, où tout ce qui impose épouvante, où tout ce
+qui émeut enivre. La nature morale elle-même, les pensées des
+personnages, celle de l'auteur ont quelque chose, dans _Atala_, de
+l'inouï et du démesuré des déserts où le drame s'accomplit. Il semble
+que toutes les barrières soient tombées à la fois, et qu'une langue qui
+ne ressemble à aucune parce qu'elle ressemble à toutes, soit la langue
+naturelle d'un sujet et d'une scène où tout déconcerte nos idées
+ordinaires. Mais, cela va sans dire, il y a de l'art dans cette
+confusion; les disparates sont habilement sauvées; ce pêle-mêle
+s'organise, et une unité très artificielle finit par paraître un tout
+naturel et vrai. C'est qu'il est vrai dans l'âme de l'auteur; c'est
+qu'en lui l'impossible fusion s'est réellement opérée; voilà ce qui, en
+dépit de la réflexion, nous retient sous le charme; car il ne faut pas
+s'imaginer qu'il puisse y avoir le moindre charme dans ce qui est
+absolument faux.
+
+Sur ce pied, bien des pensées, bien des détails de style, auxquels leur
+nouveauté donna un moment de succès, sont sans charme aujourd'hui. Rien
+n'est si voisin du précieux que la naïveté étudiée, et l'auteur
+d'_Atala_ y tombe assez souvent; il y a plus, il a refusé constamment à
+la critique des changements qu'elle avait droit d'exiger. Si nous ne
+voyons plus dans _Atala_ corrigée, le _nez du Père Aubry aspirer
+naturellement vers la tombe_, nous voyons d'édition en édition
+reparaître la fameuse phrase: «Orage du cœur, est-ce une goutte de votre
+pluie[306]?» La mère de la mère d'Atala la contraint encore d'épouser
+«le magnanime Simaghan, tout semblable à un roi, et honoré des peuples
+comme un Génie[307].» Atala mourante dit encore à son jeune ami:
+«Chactas, les rayons du soleil seront bien beaux au désert, sur ma
+tombe[308].» Le Père Aubry veut encore que «l'on s'étonne de la quantité
+de larmes que contiennent les yeux des rois[309],» et René voit encore
+aujourd'hui «des larmes au fond d'une histoire[310].»
+
+L'auteur, en relisant son ouvrage, aurait dû s'apercevoir qu'il sortait
+de son rôle, ou plutôt qu'il entrait dans le rôle d'autrui, lorsque, en
+son propre nom, il dit à la fin d'_Atala_:
+
+ «Quant un Siminole me raconta cette histoire je la trouvai fort
+ instructive et parfaitement belle, parce qu'il y mit la fleur du
+ désert, la grâce de la cabane, et une simplicité à conter la
+ douleur que je ne me flatte pas d'avoir conservées[311].»
+
+Ce n'est pas dans ce style qu'un gentilhomme français, à la fin du
+dix-huitième siècle, a pu parler à des lecteurs français. Mais c'est
+avec raison qu'il ne se flatte point d'avoir conservé «cette simplicité
+à conter la douleur» que le Siminole avait mise dans son récit. C'est là
+sans doute qu'il fallait être simple, et c'est là peut-être qu'il l'est
+le moins. Il ne faut pas s'étonner que le style d'un sauvage soit figuré
+même dans la douleur; la métaphore est sa langue naturelle; mais un
+sauvage ému dira-t-il:
+
+ «Je répandis la terre antique sur un front de dix-huit
+ printemps[312].»
+
+Fallait-il lui prêter un langage aussi froid? Dans le petit chef-d'œuvre
+de l'abbé Prévost, on voit aussi un amant enterrer sa maîtresse; mais il
+n'est question ni de _printemps_ ni de _terre antique_: «J'ouvris une
+large fosse, et j'y plaçai l'idole de mon cœur...» Mais je ne veux pas
+toucher à ce morceau pathétique, ne pouvant vous le lire tout entier.
+Qui voudra comparer ces deux pages l'une avec l'autre, connaîtra quelle
+est la force de la simplicité.
+
+M. de Chateaubriand a été parmi nous l'introducteur de ce qu'on appelle
+aujourd'hui _la couleur locale_. En dépit de l'abus qu'on a fait du vrai
+accidentel ou historique aux dépens du vrai universel ou humain, nous
+lui en devons de la reconnaissance. Il faut même pardonner à l'inventeur
+d'avoir fait un peu étalage de cette nouveauté, et d'avoir cru que des
+noms barbares et inintelligibles, comme celui de _chichicoué_, étaient
+essentiels à la couleur locale. On ne peut s'empêcher pourtant de
+remarquer combien, dans ce même genre, l'auteur de _Paul et Virginie_ a
+plus de mesure et de goût. Lui-même, avec une humilité feinte et
+malicieuse, n'a que trop bien critiqué son illustre émule. Un jour que,
+devant lui, on rapprochait le nom de M. de Chateaubriand du sien, il dit
+en souriant: «Oh! je n'ai qu'un tout petit pinceau, et M. de
+Chateaubriand a une brosse.» On préférera peut-être à ce mot, qui n'est
+pas précisément aimable, le mot tout simple qu'il dit un jour à un de
+nos compatriotes qui avait su mériter sa bienveillance[313]: «M. de
+Chateaubriand a l'imagination trop forte,» ce qui peut signifier: trop
+peu de nuances, un coloris trop peu ménagé. Il est sûr que Bernardin de
+Saint-Pierre tout ému qu'il était de cette luxuriante et, pour ainsi
+dire, de cette fougueuse nature des tropiques, a mieux su se contenir,
+et n'a pas fait, comme M. de Chateaubriand, entrechoquer les couleurs.
+Il est moins somptueux, sans paraître beaucoup moins riche, et les
+mornes de l'Île de France ne sont pas, après que nous l'avons lu, moins
+distinctement empreints dans notre souvenir que les forêts vierges
+d'Amérique, après la lecture d'_Atala_.
+
+C'est, je crois, assez de critique. Après tout, si Atala subsiste, si
+elle a inspiré les peintres et les poètes, si elle est une figure de
+plus dans le nombre de ces figures immortelles dont le génie a composé
+un monde aussi vivant que le monde réel, il doit y avoir, de cela,
+quelques bonnes raisons que nous n'avons pas dites. Les meilleures,
+peut-être, sont celles qui se sentent et ne se disent pas; on a beau
+analyser, expliquer; le talent est une magie; c'est le _je ne sais quoi_
+dont Montesquieu, dans son petit traité du goût, a fait le complément et
+peut-être la couronne du talent; Atala, Chactas, le Père Aubry, sont des
+êtres vivants; toute cette histoire, avant de passer dans un livre, a eu
+sa réalité dans le cœur du poète; ces êtres, ces scènes, ces discours ne
+sont pas sortis des limbes glacés de l'abstraction; tout cela a vécu,
+tout cela est donc immortel. _Atala_ n'est pas un pastiche, un
+enchaînement d'arabesques, un ingénieux caprice; il y a un souffle, une
+âme dans ce poème, et les êtres qu'il évoque ne sont pas de vaines
+ombres. Le critique le plus froid se sent lui-même entraîné, et il est
+déjà enivré, déjà hors de combat, qu'il proteste encore. Si tout était
+vrai dans les premières critiques d'_Atala_, s'il n'y avait rien à
+ajouter à ce qu'elles ont dit, croyez bien qu'_Atala_ aurait disparu, et
+qu'on n'en parlerait plus que comme de l'erreur passagère d'un beau
+génie. Si M. de Chateaubriand a su imprimer à une combinaison factice le
+caractère de la vérité et une partie du charme de la nature, ce
+dangereux talent n'est-il pas un talent immense?
+
+Tout, d'ailleurs, ne se réduit pas, dans cette affaire, au _je ne sais
+quoi_. Comme peintre magnifique des magnificences de la nature, M. de
+Chateaubriand trouverait à peine son égal et ne trouverait pas son
+pareil. Sa manière est aussi neuve que grande. Le sentiment qu'il a de
+la nature n'a rien du panthéisme, et n'y conduit pas; et par là il se
+distingue nettement d'une école moderne, qui ne serait pas fâchée de se
+réclamer de lui; l'âme du contemplateur reste maîtresse d'elle-même;
+elle se distingue de ce qu'elle admire, elle n'est pas fascinée par la
+nature, comme l'oiseau par le serpent; mais elle sent une âme, une vie
+dans la nature: si la nature ne sent rien, la nature exprime quelque
+chose; ces bruits, ces mouvements, ces couleurs, ces concerts ne sont
+pas vides de sens; il y a correspondance, intelligence inexplicable
+entre l'homme et le monde. Ce mysticisme, s'il faut le nommer ainsi,
+vaut bien la mythologie antique, qui fractionnait toutes les
+impressions, et mettait partout une fable ingénieuse à la place d'un
+mystère touchant. Il n'y a ni panthéisme ni mythologie dans ce passage
+bien connu, et il n'en est pas moins beau:
+
+ «Aucun bruit ne se faisait entendre, hors je ne sais quelle
+ harmonie lointaine qui régnait dans la profondeur des bois: on eût
+ dit que l'âme de la solitude soupirait dans toute l'étendue du
+ désert[314].»
+
+Ceci était nouveau dans notre langue, mais elle pouvait l'accepter; elle
+hésita un peu davantage à s'approprier l'image que voici:
+
+ «Le désert déroulait maintenant devant nous ses solitudes
+ démesurées[315].»
+
+_Démesurées_ a pu sembler hasardeux; mais _dérouler ses solitudes_ nous
+paraît aussi beau que hardi.
+
+Non comme preuve, assurément, mais comme ornement de ce discours
+critique, nous pouvons nous permettre de citer, quoique bien connu et
+gravé dans toutes les mémoires, un des plus beaux tableaux que renferme
+cette composition, qui n'est tout entière elle-même qu'un magnifique
+tableau de la nature. C'est l'orage dans la forêt:
+
+ «Cependant l'obscurité redouble: les nuages abaissés entrent sous
+ l'ombrage des bois. La nue se déchire, et l'éclair trace un rapide
+ losange de feu. Un vent impétueux sorti du couchant, roule les
+ nuages sur les nuages; les forêts plient, le ciel s'ouvre coup sur
+ coup, et à travers ses crevasses, on aperçoit de nouveaux cieux et
+ des campagnes ardentes. Quel affreux, quel magnifique spectacle! La
+ foudre met le feu dans les bois; l'incendie s'étend comme une
+ chevelure de flammes; des colonnes d'étincelles et de fumée
+ assiègent les nues qui vomissent leurs foudres dans le vaste
+ embrasement. Alors le grand Esprit couvre les montagnes d'épaisses
+ ténèbres; du milieu de ce vaste chaos s'élève un mugissement confus
+ formé par le fracas des vents, le gémissement des arbres, le
+ hurlement des bêtes féroces, le bourdonnement de l'incendie, et la
+ chute répétée du tonnerre qui siffle en s'éteignant dans les
+ eaux[316].»
+
+Après Virgile, après Thompson, après tout le monde, ceci était nouveau.
+D'autres citations que je ne puis me permettre, achèveraient une preuve
+que ce morceau commence, c'est qu'il n'est rien de tel pour bien peindre
+que de bien voir, et pour voir que de regarder. Cela est fort trivial,
+et fort méconnu, comme beaucoup d'autres trivialités. Un seul exemple,
+et fort court, au moins pour me faire comprendre:
+
+ «Cependant une barre d'or se forma à l'Orient. Les éperviers
+ erraient sur les rochers, et les martres rentraient dans le creux
+ des ormes: c'était le signal du convoi d'Atala[317].»
+
+Des détails comme ceux-là sont l'enseigne et le sceau de la réalité. La
+poésie de la nature ou, plus généralement, la poésie du phénomène a
+reparu quand on s'en est ressouvenu. L'observation poétique est autre
+chose que l'observation scientifique; mais à sa manière le vrai poète
+observe, et l'on peut dire que c'est un des côtés par où M. de
+Chateaubriand, si moderne à beaucoup d'égards, est un écrivain antique.
+
+Un des côtés, non pas le seul. Dans la peinture, bien plus intéressante,
+de la nature vivante et surtout de la nature humaine, le sens ou, si
+l'on aime mieux, l'imitation originale de l'antiquité se révèle chez
+l'auteur d'_Atala_. Il faudrait remonter à Homère, à Virgile, au moins à
+Milton, pour retrouver le modèle ou l'inspiration de beautés comme
+celles-ci:
+
+ «La nuit s'avance: les chants et les danses cessent par degré; les
+ feux ne jettent plus que des lueurs rougeâtres, devant lesquelles
+ on voit encore passer les ombres de quelques sauvages; tout
+ s'endort; à mesure que le bruit des hommes s'affaiblit, celui du
+ désert augmente, et au tumulte des voix succèdent les plaintes du
+ vent dans la forêt.
+
+ »C'était l'heure où une jeune Indienne qui vient d'être mère se
+ réveille en sursaut au milieu de la nuit; car elle a cru entendre
+ les cris de son premier-né, qui lui demande la douce nourriture.
+ Les yeux attachés au ciel, où le croissant de la lune errait dans
+ les nuages, je réfléchissais sur ma destinée[318].»
+
+Cette jeune Indienne et son nouveau-né, dans cette situation, au milieu
+de cette scène, c'est l'antiquité même, sous les chauds reflets du
+dix-neuvième siècle.
+
+Au fait, M. de Chateaubriand avait retrouvé ou réveillé l'antiquité dans
+les savanes ou sous les ombrages de l'Amérique. Non qu'elle soit là
+plutôt qu'ailleurs; mais c'est là qu'elle lui a donné rendez-vous.
+J'appelle antiquité cette ingénuité des premiers âges, cette enfance du
+genre humain, dont les anciens poètes ont trouvé autour d'eux des
+restes, que d'autres ont rêvée, et vers laquelle tout génie vraiment
+poétique se reporte avec amour, parce que la naïveté ressemble à la
+candeur. À côté de beaucoup de naïveté factice et de simplicité
+affectée, il y a de l'antiquité dans _Atala_; c'est, dans quelques-unes
+au moins de ses parties, l'œuvre la plus antique que notre époque ait vu
+éclore. Voilà le mot lâché; mais pour ne me faire de querelle avec
+personne, je me hâte de le rappeler, et je me borne à dire que si
+l'auteur nous a fait des sauvages et de leur vie une peinture assez
+romanesque[319], il a donné avec infiniment de bonheur un corps et une
+vie à une idée que nous aimons tous, à cette simplicité noble et à cette
+grâce ingénue dont nous faisons l'attribut des peuplades reculées que la
+civilisation poursuit sans avoir pu encore les atteindre. Nous savons
+bien tous que c'est un mensonge; mais nous sommes tous, en ce point,
+disciples de J.-J. Rousseau, après l'avoir réfuté; il nous faut l'âge
+d'or quelque part, et après l'avoir longtemps placé au bord de
+l'Illissus et sur les rives du Taygète, nous l'abritons par la pensée
+sous les ombrages américains jusqu'à ce que la hache du colon, en les
+abattant, ait fait envoler tous nos rêves avec les oiseaux de ces
+solitudes violées. Prolongez, ô poètes, multipliez vos innocentes
+impostures; vous êtes, pour longtemps encore, sûrs d'être écoutés:
+«Vienne encore un trompeur, nous ne tarderons guère.» Redites-nous donc,
+vous, l'un des plus touchants et des plus magnifiques, redites-nous la
+chanson d'Atala fugitive dans le désert.
+
+ «Le fleuve qui nous entraînait, coulait entre de hautes falaises,
+ au bout desquelles on apercevait le soleil couchant. Ces profondes
+ solitudes n'étaient point troublées par la présence de l'homme.
+
+ »Atala et moi nous joignions notre silence au silence de cette
+ scène. Tout à coup la fille de l'exil fit éclater dans les airs une
+ voix pleine d'émotion et de mélancolie; elle chantait la patrie
+ absente:
+
+ »Heureux ceux qui n'ont point vu la fumée des fêtes de l'étranger,
+ et qui ne se sont assis qu'aux festins de leurs pères!
+
+ »Si le geai bleu du Meschacebé disait à la nonpareille des
+ Florides: Pourquoi vous plaignez-vous si tristement? n'avez-vous
+ pas ici de belles eaux et de beaux ombrages, et toutes sortes de
+ pâtures comme dans vos forêts?--Oui, répondrait la nonpareille
+ fugitive; mais mon nid est dans le jasmin; qui me l'apportera? Et
+ le soleil de ma savane, l'avez-vous?
+
+ »Heureux ceux qui n'ont point vu la fumée des fêtes de l'étranger,
+ et qui ne se sont assis qu'aux festins de leurs pères!
+
+ »Après les heures d'une marche pénible, le voyageur s'assied
+ tristement. Il contemple autour de lui les toits des hommes; le
+ voyageur n'a pas un lieu où reposer sa tête. Le voyageur frappe à
+ la cabane, il met son arc derrière la porte, il demande
+ l'hospitalité; le maître fait un geste de la main; le voyageur
+ reprend son arc et retourne au désert!
+
+ »Heureux ceux qui n'ont point vu la fumée des fêtes de l'étranger,
+ et qui ne se sont assis qu'aux festins de leurs pères!
+
+ »Merveilleuses histoires racontées autour du foyer, tendres
+ épanchements du cœur, longues habitudes d'aimer si nécessaires à la
+ vie, vous avez rempli les journées de ceux qui n'ont point quitté
+ leur pays natal! Leurs tombeaux sont dans leur patrie, avec le
+ soleil couchant, les pleurs de leurs amis et les charmes de la
+ religion.
+
+ »Heureux ceux qui n'ont point vu la fumée des fêtes de l'étranger,
+ et qui ne se sont assis qu'aux festins de leurs pères[320]!»
+
+L'_Épilogue_ d'_Atala_ renferme le plus grand nombre de ces beautés; il
+est d'un ton plus vrai que le reste de l'ouvrage, et peut-être en
+est-il, après tout, la plus belle partie. C'est là que se trouve
+l'épisode si connu de la jeune mère indienne qui vient de perdre son
+fils:
+
+ «Elle se leva, et chercha des yeux un arbre sur les branches duquel
+ elle pût exposer son enfant. Elle choisit un érable à fleurs
+ rouges, festonné de guirlandes d'apios, et qui exhalait les parfums
+ les plus suaves. D'une main elle en abaissa les rameaux inférieurs,
+ de l'autre elle y plaça le corps; laissant alors échapper la
+ branche, la branche retourna à sa position naturelle, emportant la
+ dépouille de l'innocence, cachée dans un feuillage odorant. Oh! que
+ cette coutume indienne est touchante! Je vous ai vus dans vos
+ campagnes désolées, pompeux monuments des Crassus et des Césars, et
+ je vous préfère encore ces tombeaux aériens du sauvage, ces
+ mausolées de fleurs et de verdure que parfume l'abeille, que
+ balance le zéphir, et où le rossignol bâtit son nid et fait
+ entendre sa plaintive mélodie[321].»
+
+Le chant même du rossignol peut-il être plus doux que celui du poète, et
+la langue française, depuis Racine, depuis Quinault, fut-elle jamais
+plus mélodieuse? Pascal, l'inexorable Pascal, a dit une vérité dure: «On
+ne consulte que l'oreille parce qu'on manque de cœur[322].» Ceux-là, en
+effet, manquent de cœur qui ne consultent que l'oreille; mais le cœur
+lui-même se plaît à une expressive mélodie, et nous ne nous sentons pas
+le courage de reprocher à M. de Chateaubriand d'être le plus harmonieux
+des écrivains de notre langue, alors même qu'on nous prouverait qu'il a
+frayé la voie au charlatanisme d'une verbosité sonore. Il est certain
+que rien ne ressemble plus à la musique que la prose de M. de
+Chateaubriand, et que bien souvent en effet on l'écoute comme de la
+musique. Mais ce qu'il, faut dire ici pour n'avoir pas à le redire plus
+tard, c'est que la prose poétique date du roman d'_Atala_. C'est bien le
+cas, ou jamais, de se dire à soi-même, comme ce personnage de Molière:
+
+ Allons, ferme, mon cœur, point de faiblesse humaine[323].
+
+Pour condamner une erreur dont Atala est le chef d'œuvre, il faut
+résister, je l'avoue, au plus doux enchantement. Il faut se dire bien
+des choses... je me trompe, une seule suffit. La prose poétique reste à
+M. de Chateaubriand comme un fief qui n'est réversible à personne et qui
+s'éteint après lui. Le réveil de la poésie a tranché la question.
+Béranger, Lamartine, Victor Hugo ont aboli la prose poétique. Elle n'est
+plus. Ils ont réduit la prose à la prose en la déchargeant de l'espèce
+de vice-royauté dont les circonstances l'avaient investie. Au lieu de
+chercher querelle à l'auteur d'_Atala_, il faut le remercier, car c'est
+sa prose qui a réveillé la poésie; il a sans doute inspiré les
+prosateurs, mais ses vrais disciples sont des poètes; les plus illustres
+procèdent ou relèvent de lui. La cause est jugée à la satisfaction de
+toutes les parties; au terme du combat, il n'y a que des vainqueurs.
+
+Je ne puis m'empêcher de finir par une réflexion plus sérieuse. La
+veille, pour ainsi dire, du jour qui doit rendre une puissante nation au
+culte de ses pères, un grand ouvrage est annoncé, qui doit exposer les
+titres de cette religion au respect et à l'amour des humains. Pour
+donner d'avance une idée de cet ouvrage, pour essayer le goût du public,
+un épisode est détaché du livre. Le _génie_ ou l'esprit du christianisme
+doit s'y résumer, s'y réfléchir du moins. Ce sera nécessairement une
+production chrétienne. Que ce fragment soit un poème, on s'en étonne,
+mais on y consent; le sujet, le contenu fait tout. Or, ce sujet, quel
+est-il? une aventure d'amour. Faut-il aller plus loin? faut-il dire quel
+est le nœud de l'action? faut-il articuler? C'est impossible. Étrange
+prologue, il faut l'avouer, d'un réveil religieux! surtout quand on
+considère qu'à part la rapide esquisse d'une civilisation naissant à
+l'ombre du christianisme, rien dans le poème n'est fait, je ne dirai pas
+pour faire aimer, mais pour faire comprendre cette religion divine. Quel
+est le peuple à qui l'on est réduit à parler religion de cette
+manière-là? Quelle sera la gravité de l'œuvre apologétique dont _Atala_
+est le spécimen? Ces questions sont naturelles; mais puisqu'il faut,
+pour aujourd'hui, les laisser pendantes, remarquons, sur la première,
+que rien ne prouve que le caractère ou la disposition du peuple ait
+déterminé le choix du fragment, et sur la seconde, que l'intention de
+l'auteur d'_Atala_ a pu être plus sérieuse que son ouvrage, qu'il y a
+d'ailleurs, on le sait, des inconséquences heureuses, et qu'il se
+pourrait bien, après tout, que le livre fût plus grave que l'épisode et
+plus concluant.
+
+
+
+
+CHAPITRE TROISIÈME
+
+Le Génie du Christianisme.
+
+
+Le rétablissement des cultes chrétiens dans toute l'étendue de la
+République française date du 15 septembre 1801, jour où le Concordat fut
+promulgué. Cet événement sans exemple était issu d'un fait également
+inouï: la proscription de toute espèce de culte par une société
+politique, et l'athéisme élevé au rang de religion d'État. Le seul pays
+au sein duquel, de nos jours encore, on puisse voir un temple sans Dieu,
+ou, ce qui revient au même, un temple à tous les dieux, avait, dans un
+moment d'effroyable délire, mais d'un délire plus logique qu'on ne le
+pense, érigé insolemment en crime ce que les rois avaient, non moins
+insolemment, érigé en devoir. Cette apostasie solennelle, décrétée par
+quelques-uns, n'en était pas moins imputable à tous, selon le sens
+profond de cette parole de l'Écriture: «L'Éternel châtia le peuple pour
+avoir fait le veau d'or qu'Aaron leur avait fait[324].» Dans le même
+sens, il faut lui imputer la réparation offerte plus tard à Dieu et au
+genre humain par le chef de la République. L'acclamation fut
+universelle, et dans la joie unanime de tous les hommes religieux on vit
+disparaître, pour un moment, toutes les différences de secte. Ce n'était
+point de telle ou telle religion, c'était de la religion qu'on saluait
+le rétablissement, et de très bons protestants se réjouissaient de voir
+célébrer de nouveau la messe dans les temples qu'avaient profanés les
+fêtes de la Terreur et le culte de la Raison[325].
+
+On peut supposer, sans faire injure à Bonaparte, que ses intentions
+n'étaient pas celles d'un apôtre. Le Concordat, que le pouvoir lui-même,
+dans ses proclamations, présentait comme un complément du 18 brumaire,
+était sans doute une œuvre politique. Les autels relevés remettaient la
+France dans la communion des peuples, où la seule promulgation de la
+liberté des cultes eût d'ailleurs suffi pour la replacer. Les croyances
+religieuses se recommandaient, de l'aveu même des orateurs du pouvoir,
+comme une police des consciences, et l'on peut juger quelle petite part
+on y faisait au principe, si religieux pourtant, de la spontanéité,
+lorsqu'on entend Portalis s'écrier: «La multitude est plus frappée de ce
+qu'on lui ordonne que de ce qu'on lui prouve[326].» Le même orateur, en
+montrant le christianisme uni à toutes les destinées de l'Empire
+français, entrait dans la pensée du nouveau pouvoir, qui cherchait, en
+quelque sorte, à se vieillir en se rattachant au passé, et qui
+n'ignorait pas que l'association des idées et des souvenirs est la vraie
+logique de la multitude. Toutes choses qui s'en sont allées ensemble
+peuvent revenir ensemble; il n'y avait pas loin de _Domine salvos fac
+consules_ au _Domine salvum fac regem_. Le Concordat célébrait les
+fiançailles d'un mariage de raison entre la Révolution, dont la jeunesse
+commençait à se passer, et l'antique France représentée par son antique
+religion.
+
+Plus pure que l'intention du Premier Consul, l'intention de M. de
+Chateaubriand n'était pas parfaitement simple. Il entendait bien aussi
+(car il l'a dit lui-même) ramener la France vers la monarchie par la
+porte du sanctuaire; mais loin de moi de supposer qu'il n'ait vu alors
+dans la restauration religieuse que le moyen d'une restauration
+politique. Il avait certainement de plus nobles pensées. Le triomphe du
+sentiment religieux était le vrai but de ses efforts. Il jugea que les
+circonstances étaient favorables à une apologie du christianisme, et
+sans doute il ne se trompait pas. Entre deux générations successives, la
+persécution avait jeté des siècles; Louis XVI, Madame Élisabeth, une
+légion de martyrs, séparaient l'époque consulaire de l'époque des abbés
+de cour; les derniers souvenirs du christianisme étaient héroïques. Sous
+la protection de ces souvenirs, on pouvait être écouté. Le moment, il
+est vrai, n'était pas encore venu de réclamer la foi; mais ne pouvait-on
+pas du moins réclamer la justice, la sympathie et l'admiration? ne
+pouvait-on pas parler de la beauté du christianisme à ceux qui ne
+voulaient point encore entendre parler de sa vérité?
+
+M. de Chateaubriand a dit souvent, depuis lors, qu'une apologétique
+comme le _Génie du Christianisme_ était celle que demandait l'époque et
+la seule qu'elle pût accepter.
+
+Je pense qu'on ne peut pas plus le dire de cette époque que de toute
+autre où le besoin d'une apologétique a pu se faire sentir. Il n'en est
+aucune où l'on n'ait pu trouver de bonnes raisons pour se réduire, en
+fait d'apologétique, à un taux inférieur, et en conséquence pour
+commencer par les accessoires. En tout temps l'homme demande quelque
+chose de moins que la vérité, en reste volontiers aux préliminaires, et
+s'amuse, comme on dit, aux bagatelles de la porte.
+
+Toutes les époques se valent quant à leur répugnance pour certaines
+doctrines, et toutes, par là même, sont également propres à les entendre
+et à les recevoir. Entre le paganisme et la religion de Jésus-Christ il
+y avait un abîme, et l'on peut dire aussi qu'il y avait un abîme entre
+Léon X et Luther. Ni les apôtres, ni les réformateurs ne se sont amusés
+à combler avec des fleurs un abîme que rien ne comble: ils l'ont franchi
+d'un élan; c'était la seule manière de le franchir.
+
+S'il y avait une différence entre les époques, elle serait toute en
+faveur de celle qui vient à la suite d'une interruption absolue de tout
+culte religieux, lorsque d'ailleurs cette interruption n'a pas été assez
+longue pour ensevelir toute la génération qui fut élevée dans le culte
+aboli. Et supposé que cette génération ait disparu, supposé même, ce qui
+est impossible, qu'elle ait emporté avec elle tous les souvenirs et le
+sens de tous les monuments, le besoin religieux, qui n'a rien pour se
+satisfaire et auquel rien ne peut donner complètement le change, promet
+alors, humainement, un heureux succès à ceux qui se présenteront pour le
+satisfaire: la timidité et les réticences leur siéraient plus mal que
+jamais.
+
+On ne saurait songer à se prévaloir de ces mots de saint Paul: «Je vous
+ai donné du lait au lieu de viande, que vous n'étiez pas en état de
+supporter[327];» car le lait dont parle saint Paul contenait déjà tous
+les éléments essentiels de la doctrine chrétienne, et l'apôtre n'eût
+jamais désigné sous ce nom un traité d'esthétique religieuse ou un essai
+de christianisme littéraire.
+
+Mais, pour n'être pas la seule chose à faire, ce qu'a fait M. de
+Chateaubriand ne pouvait-il pas se faire? Les philosophes et les dévots,
+Voltaire et les juges de Calas s'étaient donné le mot pour affubler la
+religion d'un costume ridicule et d'un masque odieux. On en était venu à
+croire la religion barbare, ennemie des lettres, de la culture et des
+lumières. N'était-il pas à propos de montrer le contraire? de le montrer
+par un fait, je veux dire en tirant du sein de ce culte méconnu les
+éléments d'une belle œuvre d'art ou de littérature? Faire ce que fit M.
+de Chateaubriand, n'était-ce pas, en quelque sorte, aérer, parfumer une
+enceinte infectée? n'était-ce pas, pour le moins, répondre à ce noble
+vœu que Madame de Staël faisait entendre à la même époque: «Rendez-nous
+le plaisir de l'admiration[328]?» Oui, je crois qu'on le pouvait; mais à
+condition de ne pas mêler et confondre deux buts différents, à condition
+de ne pas ériger l'accessoire en principal, de n'attribuer au
+christianisme que ce qui lui appartient, de n'en pas dénaturer, de n'en
+pas dissimuler l'idée; car il ne saurait en être de la vérité comme de
+ces métaux précieux que l'alliage seul, espèce de mésalliance, rend
+propres aux usages des arts. Il fallait au bon but joindre les bons
+moyens; une bonne cause risque moins peut-être à manquer de défenseurs
+qu'à se voir mal défendue. À défaut des hommes, en effet, les choses
+viennent en aide à la vérité; à la longue, tout s'arme pour elle, et
+elle a moins à redouter, ce me semble, ce qui la nie que ce qui la
+compromet.
+
+De fait, l'ouvrage de M. de Chateaubriand a-t-il été utile au sentiment
+religieux? A-t-il excité, développé les sentiments religieux? Il serait
+injuste de n'accepter, sur une telle question, que la réponse des faits;
+il pourrait y en avoir un grand nombre sans que leur rapport avec la
+cause qui les a produits fût assez manifeste pour permettre de les
+alléguer. Il suffit de pouvoir répondre à cette autre question:
+l'ouvrage a-t-il dû ou n'a-t-il pas dû produire les effets dont on
+parle? car il est mille occasions où il faut dire: Cette chose a été
+utile parce qu'elle était bonne, et non pas: Elle était bonne, car elle
+a été utile. Si cette réponse ne suffisait jamais, l'ordre moral,
+l'unité de la création, seraient de pures chimères.
+
+Or, la question étant ainsi posée, on peut répondre, je crois, que ce
+qui, dans l'ouvrage de M. de Chateaubriand, se rapporte à la religion
+naturelle, et particulièrement à la téléologie (doctrine des causes
+finales), l'exposition des bienfaits sociaux du christianisme, et une
+partie de ce que l'auteur lui-même appelle _la poétique chrétienne_, a
+pu être utile en éclaircissant le double nuage de l'ignorance et du
+préjugé. Reste à savoir si les défauts du livre n'ont pas de nouveau
+épaissi ce nuage. Ce livre de religion eût bien mieux valu s'il eût
+renfermé un peu plus de religion et beaucoup moins de théologie.
+
+Toujours est-il que la méthode préférée par l'auteur du _Génie du
+Christianisme_ n'était ni la seule ni la meilleure. Dans un sens, quoi
+qu'en ait dit Fontenelle, c'est par le gros bout que la vérité entre le
+mieux, ou plutôt qu'elle entre. Cela ne nous empêchera pas de rendre
+justice à la pensée de M. de Chateaubriand; et si nous trouvons, à
+l'examen, qu'il en a trop fait pour une simple poétique, et trop peu
+pour une apologétique, nous devons plutôt lui savoir bon gré d'avoir
+dépassé son véritable dessein, que mauvais gré d'avoir manqué l'autre.
+
+Je l'avouerai pourtant: il eût mieux valu s'en tenir au premier, ne le
+point dépasser, _résonner comme une lyre_, et ne point mêler aux sons de
+l'instrument divin le bruit de la lime et du marteau. Un poème, ainsi
+qu'une action, ainsi qu'une vie, ne se réfute pas. Chacun peut, en
+fermant les yeux, éviter la lumière; mais on ne saurait courber un rayon
+du soleil. _Virtutem videant_, s'écrie un poète: la vérité, la beauté,
+cette autre vérité, ne forment pas un vœu différent. Sans doute, M. de
+Chateaubriand a suivi ce conseil; l'exemple, dans son livre, est à côté
+et tout autour de la leçon; mais la leçon a gâté l'exemple;
+l'apologétique proprement dite a nui trop souvent à la poétique. Elles
+se seraient entr'aidées, si l'auteur eût pénétré, comme Milton, jusqu'au
+cœur de cette religion qu'il voulait faire aimer.
+
+Un défaut principal du _Génie du Christianisme_, c'est l'oscillation
+perpétuelle de l'auteur entre deux desseins, dont il n'avoue qu'un seul.
+Le théologien et le peintre s'embarrassent mutuellement; ils échangent
+et confondent leurs arguments; on ne sait jamais très bien, et l'auteur
+lui-même a l'air de ne pas bien savoir s'il s'agit de la vérité du
+christianisme ou seulement de sa beauté: on dirait, quand la preuve fait
+défaut, que l'image est là pour faire le compte. Trop souvent, en se
+prolongeant, la ligne fléchit et dévie, et ce qui fut commencé dans une
+intention s'achève dans une autre. C'est ainsi qu'ayant didactiquement
+exposé le plus sublime à la fois et le plus touchant des mystères,
+l'auteur s'écrie:
+
+ «Si ce parfait modèle du bon fils, cet exemple des amis fidèles, si
+ cette retraite au mont des Oliviers, ce calice amer, cette sueur de
+ sang, cette douceur d'âme, cette sublimité d'esprit, cette croix,
+ ce voile déchiré, ce rocher fendu, ces ténèbres de la nature, si ce
+ Dieu enfin expirant pour les hommes, ne peut ni ravir notre cœur,
+ ni enflammer nos pensées, il est à craindre qu'on ne trouve jamais
+ dans nos ouvrages, comme dans ceux du Poète, des _miracles
+ éclatants, speciosa miracula_[329].»
+
+Si le sujet ou le but de l'ouvrage s'étend et se resserre tour à tour,
+on peut en dire autant de son objet, désigné dans le titre sous le nom
+de _christianisme_. Ce mot se trouve tantôt plus large, tantôt plus
+étroit que l'objet auquel on l'applique. Plus étroit, puisque, à la
+distance de quelques pages, l'auteur nous entretient de
+_l'Extrême-onction_[330] et des _Migrations des oiseaux_[331]; plus
+large, puisque, sous le nom de christianisme, il n'est question que du
+catholicisme, et non pas même du catholicisme officiel, solennellement
+épuré, mais du catholicisme sous une forme particulière, celle du moyen
+âge. Et même, en y regardant bien, vous douterez si ce n'est pas du
+moyen âge plutôt que du catholicisme que l'écrivain expose le génie.
+Tout ce qui, dans un certain temps, a existé avec le catholicisme, tout
+ce qui, de près ou de loin, en a subi l'influence, en a reçu les
+reflets, appartient de droit au sujet de son livre. Preuve en soient les
+pages charmantes et assez nombreuses qu'il a consacrées aux fêtes et aux
+cérémonies de la chevalerie:
+
+ «L'éducation du chevalier commençait à l'âge de sept ans. Du
+ Guesclin, encore enfant, s'amusait, dans les avenues du château de
+ son père, à représenter des sièges et des combats avec de petits
+ paysans de son âge. On le voyait courir dans les bois, lutter
+ contre les vents, sauter de larges fossés, escalader les ormes et
+ les chênes, et déjà montrer dans les landes de la Bretagne, le
+ héros qui devait sauver la France.
+
+ »Bientôt on passait à l'office de page ou de _damoiseau_, dans le
+ château de quelque baron. C'était là qu'on prenait les premières
+ leçons sur la foi gardée à Dieu et aux dames. Souvent le jeune page
+ y commençait, pour la fille du seigneur, une de ces durables
+ tendresses que des miracles de vaillance devaient immortaliser. De
+ vastes architectures gothiques, de vieilles forêts, de grands
+ étangs solitaires, nourrissaient, par leur aspect romanesque, ces
+ passions que rien ne pouvait détruire, et qui devenaient des
+ espèces de sort ou d'enchantement.
+
+ »Excité par l'amour au courage, le page poursuivait les mâles
+ exercices qui lui ouvraient la route de l'honneur. Sur un coursier
+ indompté, il lançait, dans l'épaisseur des bois, les bêtes
+ sauvages, ou, rappelant le faucon du haut des cieux, il forçait le
+ tyran des airs à venir, timide et soumis, se poser sur sa main
+ assurée. Tantôt comme Achille enfant, il faisait voler des chevaux
+ sur la plaine, s'élançant de l'un à l'autre, d'un saut franchissant
+ leur croupe, ou s'asseyant sur leur dos; tantôt il montait tout
+ armé jusqu'au haut d'une tremblante échelle, et se croyait déjà sur
+ la brèche, criant: _Montjoye et Saint Denis!_ Dans la cour de son
+ baron, il recevait les instructions et les exemples propres à
+ former sa vie. Là se rendaient sans cesse des chevaliers connus ou
+ inconnus, qui s'étaient voués à des aventures périlleuses, qui
+ revenaient seuls des royaumes du Cathay, des confins de l'Asie, et
+ de tous ces lieux incroyables où ils redressaient les torts et
+ combattaient les Infidèles.
+
+ »... À peine le nouveau chevalier jouissait-il de toutes ses armes,
+ qu'il brûlait de se distinguer par quelques faits éclatants. Il
+ allait par _monts_ et par _vaux_, cherchant périls et aventures; il
+ traversait d'antiques forêts, de vastes bruyères, de profondes
+ solitudes. Vers le soir il s'approchait d'un château dont il
+ apercevait les tours solitaires; il espérait achever dans ce lieu
+ quelque terrible fait d'armes. Déjà il baissait sa visière, et se
+ recommandait à la dame de ses pensées, lorsque le son d'un cor se
+ faisait entendre. Sur les faîtes du château s'élevait un _heaume_,
+ enseigne éclatante de la demeure d'un chevalier hospitalier. Les
+ ponts-levis s'abaissaient, et l'aventureux voyageur entrait dans ce
+ manoir écarté. S'il voulait rester inconnu, il couvrait son écu
+ d'une _housse_, ou d'un _voile vert_, ou d'une _guimpe plus fine
+ que fleur-de-lys_. Les dames et les damoiselles s'empressaient de
+ le désarmer, de lui donner de riches habits, de lui servir des vins
+ précieux dans des vases de cristal. Quelquefois il trouvait son
+ hôte dans la joie: Le seigneur Amanieu des Escas, au sortir de
+ table, étant l'hiver auprès d'un bon feu, dans la salle bien
+ jonchée ou tapissée de nattes, ayant autour de lui ses écuyers,
+ s'entretenait avec eux d'armes et d'amour, car tout dans sa maison,
+ jusqu'aux derniers _varlets_, se mêlait d'aimer.
+
+ »Ces fêtes des châteaux avaient toujours quelque chose
+ d'énigmatique; c'était le festin de _la licorne_, le _vœu du paon_,
+ ou _du faisan_. On y voyait des convives non moins mystérieux, les
+ chevaliers du Cygne, de l'Écu-Blanc, de la Lance-d'Or, du Silence;
+ guerriers qui n'étaient connus que par les devises de leurs
+ boucliers, et par les pénitences auxquelles ils s'étaient soumis.
+
+ »... Les entreprises solitaires servaient au chevalier comme
+ d'échelons pour arriver au plus haut degré de gloire. Averti par
+ les ménestriers, des tournois qui se préparaient au gentil pays de
+ France, il se rendait aussitôt au rendez-vous des braves. Déjà les
+ lices sont préparées; déjà les dames, placées sur des échafauds
+ élevés en forme de tours, cherchent des yeux les guerriers parés de
+ leurs couleurs. Des Troubadours vont chantant:
+
+ «Servants d'amour, regardez doulcement
+ Aux eschafaux anges de paradis,
+ Lors jousterez fort et joyeusement,
+ Et vous serez honorez et chéris.»
+
+ »Tout à coup un cri s'élève: _Honneur aux fils des Preux!_ Les
+ fanfares sonnent, les barrières s'abaissent. Cent chevaliers
+ s'élancent des deux extrémités de la lice, et se rencontrent au
+ milieu. Les lances volent en éclats; front contre front, les
+ chevaux se heurtent, et tombent. Heureux le héros qui, ménageant
+ ses coups, et ne frappant en loyal chevalier que de la ceinture à
+ l'épaule, a renversé, sans le blesser, son adversaire! Tous les
+ cœurs sont à lui, toutes les dames veulent lui envoyer de nouvelles
+ faveurs, pour orner ses armes. Cependant des hérauts crient au
+ chevalier: _Souviens-toi de qui tu es le fils, et ne forligne pas!_
+ Joutes, castilles, pas-d'armes, combats à la foule, font tour à
+ tour briller la vaillance, la force et l'adresse des combattants.
+ Mille cris, mêlés au fracas des armes, montent jusqu'aux cieux.
+ Chaque dame encourage son chevalier, et lui jette un bracelet, une
+ boucle de cheveux, une écharpe. Un Sargine, jusqu'alors éloigné du
+ champ de la gloire, mais transformé en héros par l'amour, un brave
+ inconnu, qui a combattu sans armes et sans vêtements, et qu'on
+ distingue à _sa camise sanglante_, sont proclamés vainqueurs de la
+ joute; ils reçoivent un baiser de leur dame, et l'on crie: _L'amour
+ des dames, la mort des héraux, louenge et priz aux
+ chevaliers_[332].»
+
+Est-ce que bien sérieusement, en nous faisant contempler avec lui
+
+ Aux eschafaux anges du paradis,
+
+l'auteur a cru nous expliquer le vrai génie de la religion à laquelle
+Paul a donné son sang, Augustin ses veilles, et Pascal son éloquence?
+
+Les exemples ne nous coûteraient que la peine de choisir; mais pour
+montrer que le christianisme de ce livre embrasse trop indifféremment la
+religion de la Bible et celle des légendes, il nous suffira de citer le
+passage suivant:
+
+«Qui ne connaît _Notre-Dame des Bois_, cette habitante du tronc de la
+vieille épine, ou du creux moussu de la fontaine? Elle est célèbre dans
+le hameau par ses miracles. Maintes matrones vous diront que leurs
+douleurs dans l'enfantement ont été moins grandes depuis qu'elles ont
+invoqué la _bonne Marie des Bois_. Les filles qui ont perdu leurs
+fiancés, ont souvent, au clair de la lune, aperçu les âmes de ces jeunes
+hommes dans ce lieu solitaire; elles ont reconnu leur voix dans les
+soupirs de la fontaine. Les colombes qui boivent de ses eaux, ont
+toujours des œufs dans leur nid, et les fleurs qui croissent sur ses
+bords, toujours des boutons sur leur tige. Il était convenable que la
+sainte des forêts fît des miracles doux comme les mousses qu'elle
+habite, charmants comme les eaux qui la voilent[333].»
+
+Est-ce là le christianisme, ou n'est-ce pas plutôt la mythologie qui a
+germé sur cette religion divine comme l'agaric sur le tronc décomposé
+d'un vieux chêne?
+
+Accueillir tant d'éléments hétérogènes ou disparates, embrasser dans un
+même dessein les dogmes élémentaires du théisme et l'ensemble confus des
+superstitions catholiques, réunir, en les confondant trop souvent, le
+point de vue du beau et celui du vrai, c'était un moyen sûr d'enrichir
+son sujet, mais non pas d'y porter l'ordre et la clarté. Le plan du
+livre, malgré sa symétrie étudiée, trahit trop bien l'embarras, et l'on
+n'est pas étonné d'apprendre de l'auteur lui-même, qu'il a trois fois
+recommencé son ouvrage[334]. Un coup d'œil sur le plan accuse
+l'incertitude du dessein et le vice de la conception première.
+
+L'auteur divise son ouvrage en quatre parties, qu'il faut réduire à
+trois. Dans la première, il expose et cherche à démontrer le dogme
+chrétien; dans la seconde, il développe le génie poétique et littéraire
+du christianisme; dans la troisième, il traite du culte, c'est-à-dire,
+dans le sens qu'il donne à ce mot, de toutes les institutions et de
+toutes les œuvres qui sont nées du christianisme.
+
+La première partie porte successivement nos regards sur les mystères et
+les sacrements, sur la morale, sur les vérités (ou plutôt sur la vérité)
+des Écritures, sur l'existence de Dieu et sur l'immortalité de l'âme. Le
+principe qui a déterminé cet ordre de matières m'échappe tout à fait, et
+je ne saisis pas davantage le principe en vertu duquel le livre des
+_Études de la nature_ se répète, en s'abrégeant, dans un livre sur le
+_Génie du Christianisme_.
+
+La seconde partie, que l'auteur divise en deux, l'une sous le titre de
+_Poétique du Christianisme_, l'autre sous celui de _Beaux-Arts et
+Littérature_, embrasse, comme on le voit, toute l'esthétique de la
+religion chrétienne. Disputer ici sur les mots, et particulièrement sur
+l'acception toute nouvelle de celui de _littérature_, serait assez peu
+utile. Dans la _Poétique du Christianisme_, il est question d'abord des
+épopées, puis des caractères et des passions, ou de la poésie dans la
+sphère purement humaine; après quoi, l'auteur, considérant la poésie
+dans ses rapports avec les êtres surnaturels, entreprend le parallèle du
+merveilleux chrétien avec le merveilleux mythologique. Un autre
+parallèle, entre la Bible et Homère, termine cette partie de l'ouvrage.
+
+Dans celle que l'auteur appelle la quatrième, et que j'appelle la
+troisième, M. de Chateaubriand étudie le culte chrétien, c'est-à-dire
+selon l'acception également nouvelle qu'il donne à ce mot, tout ce qu'il
+reste à envisager dans une religion quand on n'a plus à parler de ses
+doctrines ni de son esthétique. Depuis les _cloches_, par lesquelles il
+entre en matière, jusqu'à la politique chrétienne, par laquelle il
+finit, on peut comprendre combien d'objets divers s'offrent
+successivement à sa pensée. Les rites sacrés et spécialement ceux des
+funérailles, le clergé séculier et les ordres monastiques, l'œuvre des
+missions, et plus généralement toutes les œuvres de miséricorde
+chrétienne, enfin l'influence du christianisme sur les lois et les
+institutions, voilà, en peu de mots, la carrière parcourue par l'auteur
+dans cette dernière partie.
+
+Tel est le cadre, plutôt que le plan, au moyen duquel M. de
+Chateaubriand fait, pour ainsi dire, tenir ensemble une multitude
+d'opuscules assez peu liés entre eux, une collection de tableaux d'un
+grand prix, tous plus ou moins relatifs à un même sujet.
+
+Il faut, quand on lit le _Génie du Christianisme_, faire abstraction du
+plan et de l'ensemble, et prendre chaque partie, et même chaque chapitre
+séparément. Étudié de la sorte, l'ouvrage ne donne encore que trop de
+prise à la critique; mais qu'elles sont belles, qu'elles sont pures bien
+souvent, les perles que réunit comme en un collier, un fil si mince et
+si fragile!
+
+Les premières de ces perles ne sont pas les plus brillantes ni les plus
+pures. Le livre (sur les mystères et les sacrements) par lequel l'auteur
+entre en matière, n'a guère d'autre valeur que celle que peut lui donner
+le talent de l'écrivain. Le livre suivant, qui traite de la morale du
+christianisme, est le plus faible de tout l'ouvrage: il en devait être
+le plus fort. Les deux ou trois chapitres dont il se compose sont
+absolument au-dessous du sujet.
+
+On ne trouvera pas plus dignes du leur les livres où l'auteur cherche à
+établir la vérité de la cosmogonie de Moïse et du récit qu'il nous a
+conservé de la première transgression. Le vrai sujet, le dessein avoué
+de l'auteur, disparaît sous les ornements; on dirait qu'il cherche à le
+faire oublier. Ces disgressions, au reste, sont charmantes. Si
+l'histoire du serpent canadien, vaincu par la douceur de la musique, ne
+prouve absolument rien, si même elle est frivole en un lieu pareil, elle
+donne tant de plaisir qu'on la tient quitte du reste. Il en est de même
+du morceau sur le globe, jeune à la fois et vieux à sa naissance.
+
+Il se peut qu'on ne le trouve point assez sérieux; mais que ne
+pardonne-t-on pas à des beautés comme celles que je vais reproduire:
+
+ «Il est vraisemblable que l'auteur de la nature planta d'abord de
+ vieilles forêts et de jeunes taillis; que les animaux naquirent,
+ les uns remplis de jours, les autres parés des grâces de l'enfance.
+ Les chênes, en perçant le sol fécondé, portèrent sans doute à la
+ fois les vieux nids des corbeaux et la nouvelle postérité des
+ colombes. Ver, chrysalide et papillon, l'insecte rampa sur l'herbe,
+ suspendit son œuf d'or aux forêts, ou trembla dans le vague des
+ airs. L'abeille, qui pourtant n'avait vécu qu'un matin, comptait
+ déjà son ambroisie par générations de fleurs. Il faut croire que la
+ brebis n'était pas sans son agneau, la fauvette sans ses petits;
+ que les buissons cachaient des rossignols étonnés de chanter leurs
+ premiers airs, en échauffant les fragiles espérances de leurs
+ premières voluptés.
+
+ »Si le monde n'eût été à la fois jeune et vieux, le grand, le
+ sérieux, le moral disparaissaient de la nature, car ces sentiments
+ tiennent par essence aux choses antiques. Chaque site eût perdu ses
+ merveilles. Le rocher en ruine n'eût plus pendu sur l'abîme avec
+ ses longues graminées; les bois, dépouillés de leurs accidents,
+ n'auraient point montré ce touchant désordre d'arbres inclinés sur
+ leurs tiges, de troncs penchés sur le cours des fleuves. Les
+ pensées inspirées, les bruits vénérables, les voix magiques, la
+ sainte horreur des forêts, se fussent évanouis avec les voûtes qui
+ leur servent de retraites, et les solitudes de la terre et du ciel
+ seraient demeurées nues et désenchantées, en perdant ces colonnes
+ de chênes qui les unissent. Le jour même où l'Océan épandit ses
+ premières vagues sur ses rives, il baigna, n'en doutons point, des
+ écueils déjà rongés par les flots, des grèves semées de débris de
+ coquillages, et des caps décharnés qui soutenaient, contre les
+ eaux, les rivages croulants de la terre.
+
+ »Sans cette vieillesse originaire, il n'y aurait eu ni pompe, ni
+ majesté dans l'ouvrage de l'Éternel; et, ce qui ne saurait être, la
+ nature, dans son innocence, eût été moins belle qu'elle ne l'est
+ aujourd'hui dans sa corruption. Une insipide enfance de plantes,
+ d'animaux, d'éléments eût couronné une terre sans poésie. Mais Dieu
+ ne fut pas un si méchant dessinateur des bocages d'Éden, que les
+ incrédules le prétendent. L'homme-roi naquit lui-même à trente
+ années, afin de s'accorder par sa majesté avec les antiques
+ grandeurs de son nouvel empire, de même que sa compagne compta sans
+ doute seize printemps, qu'elle n'avait pourtant point vécus, pour
+ être en harmonie avec les fleurs, les oiseaux, l'innocence, les
+ amours, et toute la jeune partie de l'univers[335].»
+
+Si l'auteur, dans le cinquième livre (sur l'existence de Dieu) sort
+évidemment de son sujet, il faut avouer qu'il entre dans le vrai domaine
+de son talent. Si ces tableaux de la nature ne forment pas un ensemble,
+pas même une suite, chacun d'eux est la perfection du genre. L'auteur se
+souvient utilement de Bernardin de Saint-Pierre; mais jamais imitation,
+s'il y a imitation, ne fut plus originale. Ce sont deux talents dont
+chacun ne peut être comparé qu'à lui-même. Chacun d'eux a prouvé à sa
+manière tout ce que peuvent ajouter d'intérêt à la peinture des beautés
+de la création, l'observation exacte des détails et la présence de
+l'idée religieuse.
+
+Je ne sais pourtant si l'éloquence de Bernardin de Saint-Pierre n'est
+pas, dans ces sujets-là, encore plus vraie et plus pénétrante, si des
+combinaisons plus simples ne sont pas aussi plus puissantes, s'il n'y a
+pas dans cette simplicité plus grande un plus grand savoir. Dans un
+parallèle entre ces deux talents descriptifs, Bernardin n'aurait, je le
+crois, rien à craindre du premier coup d'œil, et tout à espérer du
+second.
+
+Le livre sur l'immortalité de l'âme renferme de belles idées, des
+arguments ingénieux, solides même, avec d'autres qui sont d'une logique
+très relâchée. Je ne sais ni quelles considérations avaient dicté à
+l'auteur, ni quelles considérations, un peu plus tard, lui firent
+supprimer la page au moins singulière où il fait honneur des exploits
+des armées républicaines au sentiment religieux[336]. Quoique ce morceau
+ait disparu, on ne peut s'empêcher d'en réveiller le souvenir, comme
+d'une des preuves les plus sensibles du caractère trop peu sérieux de
+l'ouvrage. Croira-t-on que M. de Chateaubriand ait pu méconnaître que
+l'enthousiasme politique est une religion, et en tient lieu
+momentanément à des individus et à des peuples entiers? A-t-il pu se
+méprendre sur l'état religieux et sur l'inspiration des soldats de la
+République? Et n'a-t-il pas craint de porter un défi trop rude à la
+conviction morale de ses lecteurs en leur demandant à plusieurs
+reprises: Étaient-ils des athées, ces héros, etc.? La question était
+bien mal posée; car il ne s'agissait point de savoir si ces hommes
+croyaient ou ne croyaient pas en Dieu; mais surtout elle était bien
+imprudente, et l'auteur, pour s'en convaincre, n'avait rien de mieux à
+faire que de se l'adresser à lui-même. Une rhétorique de cette espèce
+touche la multitude des hommes à la fois cultivés et irréfléchis, et
+l'on est forcé d'avouer que le _Génie du Christianisme_ paraît trop
+souvent avoir été écrit pour cette multitude.
+
+Dans ce même chapitre, intitulé: _Danger et inutilité de l'Athéisme_, on
+a fort admiré _la mort de la femme athée_:
+
+ «Le jour vengeur approche; le Temps arrive, menant la Vieillesse
+ par la main. Le spectre aux cheveux blancs, aux épaules voûtées,
+ aux mains de glace, s'assied sur le seuil du logis de la femme
+ incrédule; elle l'aperçoit et pousse un cri. Mais qui peut entendre
+ sa voix? Est-ce un époux? il n'y en a plus pour elle: depuis
+ longtemps il s'est éloigné du théâtre de son déshonneur. Sont-ce
+ des enfants? perdus par une éducation impie et par l'exemple
+ maternel, se soucient-ils de leur mère? Si elle regarde dans le
+ passé, elle n'aperçoit qu'un désert où ses vertus n'ont point
+ laissé de traces. Pour la première fois, sa triste pensée se tourne
+ vers le ciel; elle commence à croire qu'il eût été plus doux
+ d'avoir une religion. Regret inutile! la dernière punition de
+ l'athéisme dans ce monde est de désirer la foi sans pouvoir
+ l'obtenir. Quand, au bout de sa carrière, on reconnaît les
+ mensonges d'une fausse philosophie; quand le néant, comme un astre
+ funeste, commence à se lever sur l'horizon de la mort, on voudrait
+ revenir à Dieu, et il n'est plus temps: l'esprit abruti par
+ l'incrédulité rejette toute conviction. Oh! qu'alors la solitude
+ est profonde, lorsque la Divinité et les hommes se retirent à la
+ fois! Elle meurt cette femme, elle expire entre les bras d'une
+ garde payée, ou d'un homme dégoûté par ses souffrances, qui trouve
+ quelle a résisté au mal bien des jours. Un chétif cercueil renferme
+ toute l'infortunée: on ne voit à ses funérailles ni une fille
+ échevelée, ni des gendres et des petits-fils en pleurs; digne
+ cortège qui, avec la bénédiction du peuple et le chant des prêtres,
+ accompagne au tombeau la mère de famille. Peut-être seulement un
+ fils inconnu, qui ignore le honteux secret de sa naissance,
+ rencontre par hasard le convoi; il s'étonne de l'abandon de cette
+ bière, et demande le nom du mort à ceux qui vont jeter aux vers le
+ cadavre qui leur fut promis par la femme athée[337].»
+
+Cela est éloquent, cela est grand et terrible. On pourrait demander
+toutefois si ce n'est pas là l'histoire de la femme sans pudeur et sans
+mœurs plutôt que celle de la femme athée. Toutes les femmes de cette
+espèce sont athées, je le veux, mais dans le même sens que tous les
+hommes vicieux, Dieu, pour les uns et pour les autres, étant comme s'il
+n'était pas; mais l'auteur assurément ne l'a point entendu ainsi; il
+parle de la femme qui a réussi à se persuader qu'il n'y a point de Dieu,
+et qui arrange sa vie en conséquence; mais cette femme n'est qu'une
+exception infiniment rare, une monstruosité, et il n'y avait que peu
+d'intérêt, peu d'utilité, dans le sujet que traitait l'auteur, à
+s'arrêter à cette exception. Si ce morceau a de l'effet, c'est qu'on
+oublie la femme athée pour ne penser qu'à la femme libertine. Mais la
+femme athée sonnait mieux au titre et dans le cours de ce morceau;
+c'était une alliance de mots effroyable; l'auteur l'a donc préféré; là
+comme ailleurs il a cherché l'éclat aux dépens du vrai. J'en citerai un
+autre exemple: c'est celui de la mort du juste, peinture de fantaisie,
+ou plutôt peinture de convention, qui fait trop bien voir que l'auteur
+parlait de ce qu'il ne connaissait pas. C'est encore et toujours de la
+mythologie:
+
+ «Enfin le moment suprême est arrivé; un sacrement a ouvert à ce
+ juste les portes du monde, un sacrement va les clore; la religion
+ le balança dans le berceau de la vie; ses beaux chants et sa main
+ maternelle l'endormiront encore dans le berceau de la mort. Elle
+ prépare le baptême de cette seconde naissance; mais ce n'est plus
+ l'eau qu'elle choisit, c'est l'huile, emblème de l'incorruptibilité
+ céleste. Le sacrement libérateur rompt peu à peu les attaches du
+ fidèle; son âme, à moitié échappée de son corps, devient presque
+ visible sur son visage. Déjà il entend les concerts des séraphins;
+ déjà il est prêt à s'envoler vers les régions où l'invite cette
+ Espérance divine, fille de la Vertu et de la Mort. Cependant l'Ange
+ de la paix, descendant vers ce juste, touche de son sceptre d'or
+ ses yeux, fatigués, et les ferme délicieusement à la lumière. Il
+ meurt, et l'on n'a point entendu son dernier soupir; il meurt, et
+ longtemps après qu'il n'est plus, ses amis font silence autour de
+ sa couche, car ils croient qu'il sommeille encore: tant ce chrétien
+ a passé avec douceur[338]!»
+
+Il est curieux de comparer ce tableau d'une sainte mort, tracé par un
+artiste, au même tableau tracé par un homme du métier, si je puis dire,
+ainsi, par un homme accoutumé à voir mourir. C'est Massillon que je vais
+citer. Massillon lui-même, sur ce sujet, eût pu être plus sobre, plus
+vrai; mais enfin combien, en le lisant, l'expérience du prêtre ne vous
+paraîtra-t-elle pas au-dessus de l'imagination du poète!
+
+ «Ah! aussi quand les ministres de l'Église viennent enfin annoncer
+ à cette âme que son heure est venue, et que l'éternité approche;
+ quand ils viennent lui dire au nom de l'Église qui les envoie:
+ _Partez, âme chrétienne; Proficiscere, anima christiana_: sortez
+ enfin de cette terre où vous avez été si longtemps étrangère et
+ captive: le temps des épreuves et des tribulations est fini: voici
+ enfin le juste Juge qui vient briser les liens de votre mortalité:
+ retournez dans le sein de Dieu, d'où vous étiez sortie; quittez
+ enfin un monde qui n'était pas digne de vous!... Quel bonheur pour
+ vous d'être enfin quitte de toutes les misères qui nous affligent
+ encore; de n'être plus exposée, comme vos frères, à perdre le Dieu
+ que vous allez posséder; de fermer enfin les yeux à tous les
+ scandales qui nous contristent, à la vanité qui nous séduit, aux
+ exemples qui nous entraînent, aux attachements qui nous partagent,
+ aux agitations qui nous dissipent! Quel bonheur de sortir enfin
+ d'un lieu où tout nous lasse et tout nous souille, où nous nous
+ sommes à charge à nous-mêmes, où nous ne vivons que pour nous
+ rendre malheureux; et d'aller dans un séjour de paix, de joie, de
+ sérénité, où l'on n'a plus d'autre occupation que de jouir du Dieu
+ que l'on aime! _Proficiscere, anima christiana_.
+
+ »Quelle nouvelle de joie et d'immortalité alors pour cette âme
+ juste! Quel ordre heureux! Avec quelle paix, quelle confiance,
+ quelle action de grâces l'accepte-t-elle? Elle lève au ciel, comme
+ le vieillard Siméon, ses yeux mourants, et regardant son Seigneur
+ qui vient à elle: Brisez, ô mon Dieu, quand il vous plaira, lui
+ dit-elle en secret, ces restes de mortalité, ces faibles liens qui
+ me retiennent encore: j'attends dans la paix et dans l'espérance
+ l'effet de vos promesses éternelles. Ainsi purifiée par les
+ expiations d'une vie sainte et chrétienne, fortifiée par les
+ derniers remèdes de l'Église, lavée dans le sang de l'Agneau,
+ soutenue de l'espérance des promesses, consolée par l'onction
+ secrète de l'Esprit qui habite en elle, mûre pour l'éternité, elle
+ ferme les yeux avec une joie sainte à toutes les créatures; elle
+ s'endort tranquillement dans le Seigneur, et s'en retourne dans le
+ sein de Dieu d'où elle était sortie[339].»
+
+La seconde partie nous introduit dans le vrai sujet du livre et dans ce
+qu'on peut appeler le système de l'auteur.
+
+Il était intéressant autant que légitime de montrer que le christianisme
+n'a pas abruti l'espèce humaine, que même, en tant que le beau moral est
+un des éléments de la beauté d'une œuvre d'art, la religion chrétienne a
+enrichi la littérature et les arts de beautés nouvelles, qui lui sont
+exclusivement propres.
+
+M. de Chateaubriand a tenté davantage; il ne s'en est pas tenu aux
+beautés morales; tous les genres de supériorité lui ont paru devoir être
+propres à la littérature chrétienne, et il a fait de cette supériorité
+générale une marque, un témoignage de la vérité de la religion.
+
+Ce parallèle réclamait quelques précautions, quelques distinctions; car,
+d'une part, si l'on peut dire de tous les écrivains, de tous les
+artistes qui ont vécu avant Jésus-Christ, ou qui ne l'ont pas connu,
+qu'ils n'ont pas été chrétiens, on ne peut pas, d'emblée, qualifier de
+chrétiens tous les grands talents qui, depuis Jésus-Christ et dans le
+monde chrétien, ont cultivé la littérature et les arts. D'une autre
+part, il n'est pas très facile de démêler, parmi les éléments de
+supériorité d'un écrivain ou d'un artiste, ce qu'il doit à ses
+croyances, aux opinions chrétiennes qui sont l'atmosphère où il est
+plongé. Enfin, tout ce qui sort du domaine de la beauté morale est sujet
+à une grande diversité d'appréciations. Plusieurs fois déjà la passion
+de l'antiquité a jeté les littérateurs dans un système directement
+opposée celui de M. de Chateaubriand, et la littérature, par un effet de
+cet enthousiasme, est devenue païenne autant qu'elle pouvait l'être.
+C'est pourquoi, prise dans son caractère absolu, la thèse de M. de
+Chateaubriand est plus ou moins à la merci du goût individuel, et ne
+saurait devenir l'objet d'une conviction générale. Dans ce cas, il est
+périlleux de faire de la supériorité esthétique ou littéraire du
+christianisme un argument en faveur de sa vérité, à moins qu'on ne soit
+parvenu d'abord à faire préférer à toutes les autres les beautés dont il
+est la source.
+
+La pédanterie de ce travail préliminaire était peu d'accord sans doute
+avec le véritable but de l'auteur, qui voulait parler surtout à
+l'imagination et au cœur. Mais l'inconvénient de cette méthode, ou de
+cette absence de méthode, se fait trop sentir dans les détails. Quel
+système que celui qui oblige M. de Chateaubriand à faire un historien
+chrétien de Philippe de Comines[340], plus païen que tous les païens
+ensemble, d'expliquer par le christianisme l'ordre et la clarté du style
+de Buffon[341], d'alléguer Versailles dans le chapitre de l'architecture
+chrétienne[342], et de nous prouver, en nous citant l'_Armide_ du Tasse,
+que la poésie de la volupté ne nous manque pas plus que toutes les
+autres[343]? À quelle nécessité ne le réduit pas sa théorie, s'il faut
+absolument que tout ce qui nous plaît ou nous amuse dans les productions
+de l'antiquité trouve son pendant ou son équivalent dans nos mœurs, en
+sorte que nous ayons aussi notre mythologie, plus charmante que celle
+des Grecs? La droiture de sens et la loyauté de M. de Chateaubriand lui
+multiplient les embarras. Nul n'aime davantage et ne sent mieux
+l'antiquité; il y a d'ailleurs des faits trop évidents pour être
+contestés, ou même seulement dissimulés. Ainsi les publicistes de
+l'antiquité sont tous religieux; les nôtres ne le sont pas: d'où vient
+cela? Cela s'explique très bien, et à la décharge du christianisme, hors
+du système de l'auteur; mais dans son système, c'est un fait cruellement
+importun.
+
+C'en est un encore assez incommode que la barbarie et le mauvais goût
+des âges qui ont précédé la Renaissance, et que cette Renaissance
+elle-même due à l'exhumation des littératures antiques. L'hypothèse de
+M. de Chateaubriand est trop étroite pour accueillir ce fait et pour
+absorber la difficulté qui en ressort.
+
+En résumé, la démonstration qu'a tentée M. de Chateaubriand n'est qu'un
+tour de force ingénieux et pénible, qui donne lieu à l'auteur de
+développer un esprit fertile, une imagination brillante, mais qui tourne
+plus à sa gloire qu'à celle du christianisme. Encore est-il permis de
+croire que le _Génie du Christianisme_ a dû son éclatante réputation à
+des vérités développées avec talent bien plus qu'à des erreurs défendues
+avec habileté.
+
+L'entreprise était, en elle-même, peu digne de la religion.
+
+ _«Si la divinité de la religion tenait à ses beautés poétiques, a
+ dit M. Daru, ce serait douter de la religion que de nier son
+ affinité avec la poésie. Mais, de bonne foi, pourrait-on se former
+ sérieusement un semblable scrupule? et lorsqu'on élève sa pensée à
+ ces méditations par lesquelles il a été permis à l'homme d'arriver
+ jusqu'aux pieds de son Créateur, peut-on faire dépendre sa foi de
+ quelques circonstances futiles? peut-on, en recevant les lois
+ éternelles, compter pour quelque chose les avantages qu'elles
+ prêtent à un art créé pour notre vanité, pour le plaisir d'un
+ instant et la gloire d'un jour? Je ne sais si ceux à qui leurs
+ lumières permettent de défendre une cause aussi grave avec des
+ armes dignes d'elle, ont pensé que c'était servir la religion avec
+ tout le respect qui lui est dû, que de la présenter sous des
+ rapports purement humains et même frivoles [344].»_
+
+Ainsi pensait M. Daru de l'entreprise en général. Nous aurions à peine
+osé être aussi sévère. Les hommes religieux de l'époque trouvèrent
+sûrement que ce langage répondait à leurs impressions. Ils furent
+blessés surtout de voir prendre sur le pied d'une œuvre littéraire, et
+juger comme tel, le livre des révélations chrétiennes. Tous ne se
+plaignirent pas. Un calcul assez peu juste leur persuada qu'il fallait
+accepter sans réserves expresses ce défenseur inespéré de l'ancien
+culte. Un homme qui ne calculait pas, et qui, n'ayant pas craint de
+souhaiter la bienvenue, quoique protestant, à une apologie conçue au
+point de vue du catholicisme, ne devait pas craindre non plus de faire
+des réserves: notre excellent Gonthier réclama, dans le journal qu'il
+rédigeait alors, contre cet hommage trop peu respectueux:
+
+ «Quel que soit, dit-il, le triomphe des Écritures dans cette
+ comparaison profane, elle nous paraît indigne de la religion de
+ vérité; elle nous semblerait l'avilir, si elle pouvait être avilie,
+ et nous croyons que cette doctrine sainte n'est pas descendue des
+ cieux pleine de majesté et de pureté, pour entrer en lice avec les
+ imaginations bizarres et corrompues des hommes[345].»
+
+J'oserai aller plus loin. Le système de l'ouvrage que nous examinons est
+à contre-sens du dessein même de la religion, qui s'est bien gardée
+d'affecter cette supériorité, et qui a nettement séparé sa cause de
+celle de l'art, pour ne pas donner à ses enseignements un attrait
+mondain. Elle n'a pas affecté le contraire non plus; la vérité n'affecte
+rien; mais elle n'a pas voulu flatter une faiblesse trop commune, donner
+le change aux esprits, et distraire du vrai par le beau. Elle a choisi
+des moyens, des formes, un langage, non pas précisément où le vrai parût
+seul, puisque sous un certain rapport le vrai entraîne le beau, mais où
+le beau ne parût que comme entraîné par le vrai. Elle ne pouvait
+s'empêcher d'être sublime; mais elle ne s'est rien permis au delà, et
+elle a eu si peu d'égard aux exigences littéraires, qu'on pourrait
+croire souvent qu'elle les a volontairement bravées. Préoccupée du fond,
+elle n'a pas voulu se préoccuper de la forme au delà de ce que le fond
+exigeait impérieusement, et elle semble avoir dit, comme saint Paul: «Je
+n'ai pas soin de la chair pour satisfaire ses convoitises; je traite
+durement mon corps et je le tiens assujetti[346].»
+
+Ici, je viens heurter contre la théorie qui suppose solidaires et même
+consubstantiels le _bon_, qui est la vérité en morale, et le _beau_, qui
+est la vérité en esthétique. Cette théorie, examinons-la rapidement.
+
+Nous tombons tour à tour en deux erreurs opposées. Nous passons notre
+temps à séparer ce qui est uni, et puis à unir ce qui est séparé. Ne
+parlons ici que du second de ces travers. Sous prétexte que l'homme est
+_un_, nous voulons unir toutes choses en lui, et dans une proportion
+exacte. Nous disons: «Cela irait si bien» et nous avons raison; mais ce
+n'est point un argument, et les substances hétérogènes, restant
+hétérogènes, refusent de s'unir.
+
+Le bon, qui est la vérité morale, a quelque chose de commun avec le
+beau, c'est d'être vrai. Mais il en est de la vérité prise dans sa
+totalité comme de la lumière. Une au sein de Dieu, qui est le soleil
+dont elle émane, elle se brise dans l'humanité comme sur un prisme; elle
+se divise en couleurs, dont chacune n'existe que par la lumière, n'est
+perceptible que par la lumière, mais dont aucune n'est la lumière. Il y
+a le vrai intellectuel, le vrai moral, le vrai esthétique ou le beau.
+Ils ne sont pas absolument sans rapport, mais ils sont distincts et
+indépendants. Le sens par lequel chacun d'eux se perçoit et se réalise
+est plus parfait chez quelques hommes, moins parfait chez d'autres. On
+veut bien avouer que la plus grande justesse d'esprit, la plus grande
+rigueur logique, ne conduit pas au vrai moral: pourquoi veut-on que le
+vrai moral conduise au vrai esthétique, et surtout qu'il y conduise
+seul? Pourquoi ne veut-on pas que le sens du vrai esthétique soit plus
+délicat et plus développé chez des hommes à qui le vrai moral est,
+comparativement, étranger? Le sentiment, le talent du beau est une des
+grâces de Dieu; mais pourquoi ne veut-on pas permettre à Dieu de laisser
+ce soleil, de même que l'autre, se lever sur les méchants comme sur les
+bons, et cette pluie tomber sur les justes et sur les injustes? Du même
+droit dont on fait chaque espèce de vérité solidaire de toutes les
+autres, on pourrait exiger que, dès ici-bas, le bonheur extérieur fût
+inséparable de la vertu comme il le sera certainement dans le ciel, que
+tous les êtres vertueux fussent beaux, que tous les vrais chrétiens
+fussent des Apollons. Je ne vois pas pourquoi l'on s'arrêterait en si
+beau chemin. Alors, sans doute, c'est par la vue que nous marcherions,
+et non plus par la foi.
+
+Il est très vrai qu'arrivée à un certain degré, la corruption des mœurs
+entraîne celle du goût, je ne dis pas chez les individus, mais
+certainement dans les sociétés; jamais la restauration du goût ne sera
+celle des mœurs, alors même qu'il serait possible, lorsque le goût est
+perdu, de travailler à sa restauration avant d'avoir restauré les mœurs.
+
+Il est très vrai encore que nous portons en nous le besoin d'unité; un
+instinct secret nous avertit que la vérité est une; mais ceux qui
+parlent et agissent dans la supposition de l'unité absolue,
+méconnaissent ou ignorent le mystère de la chute, qui a détruit l'unité
+intérieure de l'homme sur tous les points à la fois. Pourquoi
+distinguons-nous le droit et la morale, le délit et le péché, le croyant
+et le citoyen, et, pour nous élever encore plus haut, la liberté de
+l'homme et la souveraineté de Dieu? La chute seule explique ces
+dualités.
+
+Je conclus: Aspirons au bon, cultivons le beau, mais ne les confondons
+pas l'un avec l'autre, et ne prétendons pas arriver à l'un par l'autre.
+
+L'examen de ces questions eût dû, mentalement du moins, précéder le
+travail de M. de Chateaubriand et déterminer le caractère de son livre.
+
+Du reste, en dehors du système, ou, si l'on veut, dans ce que le système
+a de vrai, que de choses exquises l'auteur n'a-t-il pas rencontrées! Il
+a été le premier peut-être à faire sentir ce que la poésie et les arts
+modernes doivent au christianisme en fait de beautés de l'ordre moral.
+Il a démêlé, signalé cet élément chrétien qui semblait avoir, ou peu
+s'en faut, échappé jusqu'alors à tous les regards. À l'exemple de
+Bernardin de Saint-Pierre, ou sous la même inspiration, il a rattaché la
+critique littéraire à ce qu'il y a dans l'âme humaine de plus profond et
+de plus intime. Avant eux, personne comme eux n'avait senti et jugé
+Racine et Virgile. Une esthétique judicieuse est sortie, par les soins
+de M. de Chateaubriand, d'une tentative qui l'était moins. Le _Génie du
+Christianisme_ a renouvelé à la fois la critique et la poésie.
+
+En dépit du système, qui d'ailleurs ne paraît que de loin en loin, et
+qui laisse leur vérité entière à presque tous les jugements pris au
+point de vue absolu, je veux dire tout parallèle mis à part, quelle
+n'est pas la valeur d'un volume presque entièrement composé de pages
+comme celles que je vais citer? La première fait partie du parallèle
+entre Zaïre et Iphigénie:
+
+ «Le Père Brumoy a remarqué qu'Euripide, en donnant à Iphigénie la
+ frayeur de la mort et le désir de se sauver, a mieux parlé, selon
+ la nature, que Racine, dont l'Iphigénie semble trop résignée.
+ L'observation est bonne en soi; mais ce que le Père Brumoy n'a pas
+ vu, c'est que l'Iphigénie moderne est la _fille chrétienne_. Son
+ père et le Ciel ont parlé, il ne reste plus qu'à obéir. Racine n'a
+ donné ce courage à son héroïne que par l'impulsion secrète d'une
+ institution religieuse qui a changé le fond des idées et de la
+ morale. Ici le christianisme va plus loin que la nature, et par
+ conséquent est plus d'accord avec la belle poésie, qui agrandit les
+ objets et aime un peu l'exagération. La fille d'Agamemnon,
+ étouffant sa passion et l'amour de la vie, intéresse bien davantage
+ qu'Iphigénie pleurant son trépas. Ce ne sont pas toujours les
+ choses purement naturelles qui touchent: il est naturel de craindre
+ la mort, et cependant une victime qui se lamente sèche les pleurs
+ qu'on versait pour elle. Le cœur humain veut plus qu'il ne peut; il
+ veut surtout admirer: il a en soi-même un élan vers une beauté
+ inconnue, pour laquelle il fut créé dans son origine[347].»
+
+Les observations suivantes sur Andromaque vous paraîtront-elles moins
+exquises?
+
+ «Lorsque la veuve d'Hector dit à Céphise, dans Racine:
+
+ Qu'il ait de ses aïeux un souvenir modeste;
+ Il est du sang d'Hector, mais il en est le reste:
+
+ qui ne reconnaît la chrétienne? C'est le _Deposuit potentes de
+ sede_. L'antiquité ne parle pas de la sorte, car elle n'imite que
+ les sentiments _naturels_; or, les sentiments exprimés dans ces
+ vers de Racine, _ne sont point purement dans la nature_; ils
+ contredisent au contraire la voix du cœur. Hector ne conseille
+ point à son fils d'avoir _de ses aïeux un souvenir modeste_; en
+ élevant Astyanax vers le Ciel, il s'écrie:
+
+ «Ô Jupiter, et vous tous, dieux de l'Olympe, que mon fils règne,
+ comme moi, sur Ilion! faites qu'il obtienne l'empire entre les
+ guerriers; qu'en le voyant revenir chargé des dépouilles de
+ l'ennemi, on s'écrie: Celui-ci est encore plus vaillant que son
+ père!»
+
+ »Énée dit à Ascagne:
+
+... Et te, animo repetentem exempla tuorum,
+ Et pater Æneas, et avunculus excitet Hector[348].
+
+À la vérité, l'Andromaque moderne s'exprime à peu près comme Virgile sur
+les aïeux d'Astyanax. Mais après ce vers:
+
+ Dis-lui par quels exploits leurs noms ont éclaté,
+
+elle ajoute:
+
+ Plutôt ce qu'ils ont fait, que ce qu'ils ont été.
+
+ »Or, de tels préceptes sont directement opposés au cri de
+ l'orgueil: on y voit la nature corrigée, la nature plus belle, la
+ nature évangélique. Cette humilité que le christianisme a répandue
+ dans les sentiments, et qui a changé pour nous le rapport des
+ passions, comme nous le dirons bientôt, perce à travers tout le
+ rôle de la moderne Andromaque. Quand la veuve d'Hector, dans
+ l'Iliade, se représente la destinée qui attend son fils, la
+ peinture qu'elle fait de la future misère d'Astyanax a quelque
+ chose de bas et de honteux; l'humilité, dans notre religion, est
+ bien loin d'avoir un pareil langage: elle est aussi noble qu'elle
+ est touchante. Le chrétien se soumet aux conditions les plus dures
+ de la vie: mais on sent qu'il ne cède que par un principe de vertu;
+ qu'il ne s'abaisse que sous la main de Dieu, et non sous celle des
+ hommes; il conserve sa dignité dans les fers: fidèle à son maître
+ sans lâcheté, il méprise des chaînes qu'il ne doit porter qu'un
+ moment, et dont la mort viendra bientôt le délivrer; il n'estime
+ les choses de la vie que comme des songes, et supporte sa condition
+ sans se plaindre, parce que la liberté et la servitude, la
+ prospérité et le malheur, le diadème et le bonnet de l'esclave,
+ sont peu différents à ses yeux[349].»
+
+Je ne puis m'empêcher de remarquer que les beautés signalées dans ces
+deux tragédies par M. de Chateaubriand sont encore plus morales que
+littéraires, et que sous une forme moins accomplie, moins flatteuse pour
+le goût, on peut les rencontrer, hors de la scène et des livres, aussi
+touchantes pour le moins.
+
+Le parti pris par l'auteur ne l'a pas empêché de reconnaître, en plus
+d'une occasion, la supériorité des anciens sur les modernes. Que ne
+l'a-t-il expliquée! Mais enfin, le littérateur le plus dévot à
+l'antiquité n'eût pu louer plus dignement, n'eût pu élever plus haut
+Virgile, Sophocle et Homère. Quel commentaire que celui qui accompagne
+la traduction de la prière du roi Priam au meurtrier de son fils[350]!
+Puisque l'étendue de ce morceau m'empêche de le citer, laissez-moi vous
+lire ce parallèle entre Virgile et Racine; l'auteur de _René_ nous
+laisse bien voir où penchait son cœur:
+
+ «Virgile est l'ami du solitaire, le compagnon des heures secrètes
+ de la vie. Racine est peut-être au-dessus du poète latin, parce
+ qu'il a fait _Athalie_; mais le dernier a quelque chose qui remue
+ plus doucement le cœur. On admire plus l'un, on aime plus l'autre;
+ le premier a des douleurs trop royales, le second parle davantage à
+ tous les rangs de la société. En parcourant les tableaux des
+ vicissitudes humaines, tracés par Racine, on croit errer dans les
+ parcs abandonnés de Versailles: ils sont vastes et tristes; mais à
+ travers leur solitude, on distingue la main régulière des arts, et
+ les vestiges des grandeurs:
+
+ Je ne vois que des tours que la cendre a couvertes, Un fleuve teint
+ de sang, des campagnes désertes.
+
+ »Les tableaux de Virgile, sans être moins nobles, ne sont pas
+ bornés à de certaines perspectives de la vie; ils représentent
+ toute la nature: ce sont les profondeurs des forêts, l'aspect des
+ montagnes, les rivages de la mer, où des femmes exilées _regardent,
+ en pleurant, l'immensité des flots:_
+
+ Cunctæque profundum
+ Pontum adspectabant flentes[351].»
+
+Il faudrait, Messieurs, vous lire presque en entier cette seconde partie
+du _Génie du Christianisme_, si l'on voulait vous citer tout ce qu'elle
+renferme d'appréciations justes et délicates, d'idées saines,
+d'excellente littérature. Je me bornerai à ce passage sur Tacite:
+
+ «Néanmoins Tacite doit être choisi pour modèle avec précaution; il
+ y a moins d'inconvénients à s'attacher à Tite-Live. L'éloquence du
+ premier lui est trop particulière, pour être tentée par quiconque
+ n'a pas son génie. Tacite, Machiavel et Montesquieu ont formé une
+ école dangereuse, en introduisant ces mots ambitieux, ces phrases
+ sèches, ces tours prompts, qui, sous une apparence de brièveté,
+ touchent à l'obscur et au mauvais goût.
+
+ »Laissons donc ce style à ces génies immortels qui, par diverses
+ causes, se sont créé un genre à part; genre qu'eux seuls pouvaient
+ soutenir, et qu'il est périlleux d'imiter. Rappelons-nous que les
+ écrivains des beaux siècles littéraires ont ignoré cette concision
+ affectée d'idées et de langage. Les pensées des Tite-Live et des
+ Bossuet sont abondantes et enchaînées les unes aux autres; chaque
+ mot, chez eux, naît du mot qui l'a précédé, et devient le germe du
+ mot qui va le suivre. Ce n'est pas par bonds, par intervalles, et
+ en ligne droite, que coulent les grands fleuves (si nous pouvons
+ employer cette image): ils amènent longuement de leur source un
+ flot qui grossit sans cesse; leurs détours sont larges dans les
+ plaines; ils embrassent de leurs orbes immenses les cités et les
+ forêts, et portent à l'Océan agrandi des eaux capables de combler
+ ses gouffres[352].»
+
+Le beau considéré dans les arts ramène naturellement l'auteur sur le
+théâtre de ses premiers triomphes. L'admirable coloriste, disons mieux,
+le grand peintre, reparaît avec toute sa puissance dans les charmants
+tableaux que nous allons suspendre devant vous:
+
+ «Les ruines ont ensuite des harmonies particulières avec leurs
+ déserts, selon le style de leur architecture. À Palmyre, le dattier
+ fend les _têtes d'homme et de lion_ qui soutiennent les chapiteaux
+ du _temple du Soleil_; le palmier remplace par sa colonne la
+ colonne tombée, et le pêcher que les anciens consacraient à
+ Harpocrate, s'élève dans la demeure du silence. On y voit encore
+ une espèce d'arbre, dont le feuillage échevelé et les fruits en
+ cristaux, forment, avec les débris pendants, de beaux accords de
+ tristesse. Quelquefois une caravane, arrêtée dans ces déserts, y
+ multiplie les effets pittoresques: le costume oriental allie bien
+ sa noblesse à la noblesse de ces ruines; et les chameaux semblent
+ en accroître les dimensions, lorsque, couchés entre les fragments
+ de maçonnerie, ils ne laissent voir que leurs têtes fauves et leurs
+ dos bossus.
+
+ »Les ruines changent de caractère en Égypte; souvent elles offrent
+ dans un petit espace diverses sortes d'architecture et de
+ souvenirs. Les colonnes du vieux style égyptien s'élèvent auprès de
+ la colonne corinthienne; un morceau d'ordre toscan s'unit à une
+ tour arabe, un monument du peuple pasteur à un monument des
+ Romains. Des Sphinx, des Anubis, des statues brisées, des
+ obélisques rompus, sont roulés dans le Nil, enterrés dans le sol,
+ cachés dans des rizières, des champs de fèves et des plaines de
+ trèfles. Quelquefois, dans les débordements du fleuve, ces ruines
+ ressemblent sur les eaux à une grande flotte; quelquefois des
+ nuages, jetés en onde sur les flancs des pyramides, les partagent
+ en deux moitiés. Le chacal, monté sur un piédestal vide, allonge
+ son museau de loup derrière le buste d'un Pan à tête de bélier; la
+ gazelle, l'autruche, l'ibis, la gerboise, sautent parmi les
+ décombres, tandis que la poule-sultane se tient immobile sur
+ quelques débris, comme un oiseau hiéroglyphique de granit et de
+ porphyre.
+
+ »La vallée de Tempé, les bois de l'Olympe, les côtes de l'Attique
+ et du Péloponnèse, étalent les ruines de la Grèce. Là, commencent à
+ paraître les mousses, les plantes grimpantes, et les fleurs
+ saxatiles. Une guirlande vagabonde de jasmin embrasse une Vénus,
+ comme pour lui rendre sa ceinture; une barbe de mousse blanche
+ descend du menton d'une Hébé: le pavot croît sur les feuilles du
+ livre de Mnémosyne: symbole de la renommée passée, et de l'oubli
+ présent de ces lieux. Les flots de l'Égée, qui viennent expirer
+ sous de croulants portiques, Philomèle qui se plaint, Alcyon qui
+ gémit, Cadmus qui roule ses anneaux autour d'un autel, le cygne qui
+ fait son nid dans le sein de quelque Léda, mille accidents,
+ produits comme par les Grâces, enchantent ces poétiques débris; on
+ dirait qu'un souffle divin anime encore la poussière des temples
+ d'Apollon et des Muses; et le paysage entier, baigné par la mer,
+ ressemble à un tableau d'Apelles, consacré à Neptune et suspendu à
+ ses rivages[353].»
+
+Mais ce qu'on a le plus remarqué, et ce qui méritait aussi le plus
+d'attention dans cette partie du _Génie du Christianisme_, ce sont les
+chapitres sur la poésie descriptive, dont la création appartient, selon
+l'auteur, à la religion chrétienne. Voici quelques fragments de cet
+ingénieux mémoire:
+
+ «Le plus grand et le premier vice de la mythologie était d'abord de
+ rapetisser la nature et d'en bannir la vérité. Une preuve
+ incontestable de ce fait, c'est que la poésie que nous appelons
+ _descriptive_ a été inconnue de l'antiquité; les poètes même qui
+ ont chanté la nature, comme Hésiode, Théocrite et Virgile, n'en ont
+ point fait de _description_, dans le sens que nous attachons à ce
+ mot. Ils nous ont sans doute laissé d'admirables peintures des
+ travaux, des mœurs et du bonheur de la vie rustique; mais, quant à
+ ces tableaux des campagnes, des saisons, des accidents du ciel, qui
+ ont enrichi la muse moderne, on en trouve à peine quelques traits
+ dans leurs écrits.
+
+ »Il est vrai que ce peu de traits est excellent comme le reste de
+ leurs ouvrages. Quand Homère a décrit la grotte du Cyclope, il ne
+ l'a pas tapissée de _lilas_ et de _roses_; il y a planté comme
+ Théocrite, des _lauriers_ et de _longs pins_. Dans les jardins
+ d'Alcinoüs, il fait couler des fontaines et fleurir des arbres
+ utiles; il parle ailleurs de la colline _battue des vents et
+ couverte de figuiers_, et il représente la fumée des palais de
+ Circé s'élevant au-dessus d'une forêt de chênes.
+
+ »Virgile a mis la même vérité dans ses peintures. Il donne au pin
+ l'épithète d'_harmonieux_, parce qu'en effet le pin a une sorte de
+ doux gémissement quand il est faiblement agité; les nuages, dans
+ les Géorgiques, sont comparés à des flocons de laine roulés par les
+ vents, et les hirondelles, dans l'Énéide, gazouillent sous le
+ chaume du roi Évandre, ou rasent les portiques des palais. Horace,
+ Tibulle, Properce, Ovide, ont aussi crayonné quelques vues de la
+ nature; mais ce n'est jamais qu'un ombrage favorisé de Morphée, un
+ vallon où Cythérée doit descendre, une fontaine où Bacchus repose
+ dans le sein des Naïades.
+
+ »L'âge philosophique de l'antiquité ne changea rien à cette
+ manière. L'Olympe, auquel on ne croyait plus, se réfugia chez les
+ poètes, qui protégèrent à leur tour les dieux qui les avaient
+ protégés. Stace et Silius Italicus n'ont pas été plus loin
+ qu'Homère et Virgile en poésie descriptive; Lucain seul avait fait
+ quelque progrès dans cette carrière, et l'on trouve dans la
+ Pharsale la peinture d'une forêt et d'un désert qui rappelle les
+ couleurs modernes.
+
+ »... Le spectacle de l'univers ne pouvait faire sentir aux Grecs et
+ aux Romains les émotions qu'il porte à notre âme. Au lieu de ce
+ soleil couchant, dont le rayon allongé, tantôt illumine une forêt,
+ tantôt forme une tangente d'or sur l'arc roulant des mers; au lieu
+ de ces accidents de lumière, qui nous retracent chaque matin le
+ miracle de la création, les anciens ne voyaient partout qu'une
+ uniforme machine d'opéra.
+
+ »Si le poète s'égarait dans les vallées du Taygète, au bord du
+ Sperchius, sur le Ménale aimé d'Orphée, ou dans les campagnes
+ d'Élore, malgré la douceur de ces dénominations, il ne rencontrait
+ que des faunes, il n'entendait que des dryades: Priape était là sur
+ un tronc d'olivier, et Vertumne avec les Zéphirs menait des danses
+ éternelles. Des Sylvains et des Naïades peuvent frapper
+ agréablement l'imagination, pourvu qu'ils ne soient pas sans cesse
+ reproduits; nous ne voulons, point
+
+... Chasser les Tritons de l'empire des eaux,
+ Ôter à Pan sa flûte, aux Parques leurs ciseaux...
+
+ Mais enfin, qu'est-ce que tout cela laisse au fond de l'âme? qu'en
+ résulte-t-il pour le cœur? quel fruit peut en tirer la pensée? Oh!
+ que le poète chrétien est plus favorisé dans la solitude où Dieu se
+ promène avec lui! Libres de ce troupeau de dieux ridicules qui les
+ bornaient de toutes parts, les bois se sont remplis d'une Divinité
+ immense. Le don de prophétie et de sagesse, le mystère et la
+ religion semblent résider éternellement dans leurs profondeurs
+ sacrées.
+
+ »... Il y a dans l'homme un instinct qui le met en rapport avec les
+ scènes de la nature. Eh! qui n'a passé des heures entières, assis
+ sur le rivage d'un fleuve, à voir s'écouler les ondes! Qui ne s'est
+ plu, au bord de la mer, à regarder blanchir l'écueil éloigné! Il
+ faut plaindre les anciens, qui n'avaient trouvé dans l'Océan que le
+ palais de Neptune et la grotte de Protée; il était dur de ne voir
+ que les aventures des Tritons et des Néréides dans cette immensité
+ des mers, qui semble nous donner une mesure confuse de la grandeur
+ de notre âme, dans cette immensité qui fait naître en nous un vague
+ désir de quitter la vie, pour embrasser la nature et nous confondre
+ avec son Auteur[354].»
+
+Il est difficile de ne pas accorder à l'auteur qu'une certaine poésie
+descriptive était impossible sous le paganisme, et que la chute des
+divinités de l'Olympe a fait place, dans la nature, au vrai Dieu et à
+l'âme humaine: il y avait là, sans contredit, les conditions d'une
+poésie nouvelle. Mais on est forcé d'avouer que cette poésie a montré
+peu d'empressement à s'emparer de l'espace qui lui était ouvert. Telle
+que l'auteur l'entend, elle est assez nouvelle dans le monde chrétien;
+et il est remarquable que la grande littérature du grand siècle ne l'a
+pas même soupçonnée, si même elle ne l'a pas volontairement répudiée. Il
+semble donc que l'influence du christianisme ait été surtout négative,
+et qu'il faille s'expliquer par d'autres causes le développement moderne
+d'une poésie, étrangère, on peut le penser, au génie grec et latin.
+Évidemment, elle est trop moderne dans son entier développement pour
+qu'on puisse la croire née du christianisme sans le concours de quelque
+autre élément. Je ne sais si, en la réduisant à son principe, il ne faut
+pas la compter au nombre des attributs du génie septentrional, ou, si
+l'on veut, du génie romantique, ce qui est peut-être la même chose. Mais
+ce qui paraît moins douteux, c'est qu'elle ne se développe que dans
+certaines circonstances, dont le concours a pu être tardif.
+
+ «Sans vouloir nier que des peuples primitifs peuvent sentir, et
+ peut-être mieux que nous, le charme auguste et la majesté de la
+ création, il faut bien reconnaître qu'une certaine manière de
+ sentir la nature est propre aux époques d'une excessive maturité.
+ Un siècle civilisé jusqu'à en être malade se détourne volontiers de
+ la vue de lui-même vers le spectacle du monde extérieur. Ses
+ souffrances intimes lui font goûter dans cette contemplation une
+ saveur particulière, que l'homme inculte ne connaît pas.
+ L'impression des beautés naturelles n'est point aussi simple qu'on
+ se l'imagine. Il n'y a que l'homme social qui soit en état de
+ sentir la nature. L'impression qu'elle produit est le résultat d'un
+ rapport, souvent d'un contraste. Et plus ce rapport, ou ce
+ contraste, se multiplie en se subdivisant, plus l'impression que
+ nous recevons de la nature est pénétrante et intime.
+
+ »Je prie le lecteur sensible aux beautés de la création d'analyser
+ ce qu'il éprouve dans la muette profondeur d'une antique forêt, ou
+ même seulement au coin de la cheminée d'un vieux château, lorsque
+ le vent gémit dans les combles, comme une voix plaintive du passé;
+ je le prie de se rendre compte des éléments dont se compose son
+ plaisir à la vue de cette cime lointaine derrière laquelle s'est
+ dérobé le soleil, et où de hauts sapins, comme une chevelure
+ hérissée, se dessinent fantastiquement dans cette lumière dorée et
+ pour ainsi dire liquide, dont la splendeur magique est le dernier
+ reflet de l'astre voyageur; ou, si l'on veut, à la vue du lac
+ paisible et ombragé de Lamartine, ou de cet autre lac, de ce
+ diamant du désert, véritable héros d'un des romans de Fénimore
+ Cooper;... je demande au contemplateur de se dépouiller de tout ce
+ qu'il a apporté du monde social, en souvenirs, en regrets, en rêves
+ et en espérances du cœur, et de nous dire ensuite ce qui reste.
+ Plus on a cultivé son âme dans les commerces de la société, et
+ surtout plus on en a souffert, plus enfin la société elle-même est
+ souffrante et angoissée, plus la nature est riche, profonde,
+ mystérieusement éloquente pour celui qui vient à elle du milieu
+ ardent et tumultueux de la civilisation[355].»
+
+
+
+
+CHAPITRE QUATRIÈME
+
+René.
+
+
+C'est dans cette même seconde partie, à la suite d'un livre sur le
+christianisme considéré dans ses rapports avec les passions du cœur
+humain, que l'auteur a placé l'histoire de _René_.
+
+Que fait une histoire comme celle de _René_ dans un livre intitulé le
+_Génie du Christianisme_? La question serait trop naïve. Que font, dans
+le même ouvrage, tant d'autres morceaux que je pourrais citer? Que font,
+dans un livre d'apologétique, les amours, très peu romanesques
+d'ailleurs, de deux sauvages dans le désert? En sommes-nous encore à
+nous étonner? Ne savez-vous pas que M. de Chateaubriand, préoccupé de la
+pensée d'emmieller les bords du vase, est allé, dans son zèle, un peu
+plus loin que les bords?
+
+Il faut écouter l'auteur lui-même sur son dessein:
+
+ «Il est étonnant que les écrivains modernes n'aient pas encore
+ songé à peindre cette singulière position de l'âme. Puisque nous
+ manquons d'exemples, nous serait-il permis de donner aux lecteurs
+ un épisode extrait, comme _Atala_, de nos anciens _Natchez_? C'est
+ la vie de ce jeune René, à qui Chactas a raconté son histoire. Ce
+ n'est, pour ainsi dire, qu'une pensée, c'est la peinture du vague
+ des passions, sans aucun mélange d'aventures, hors un malheur
+ envoyé pour punir René, et pour effrayer les hommes qui, livrés à
+ d'inutiles rêveries, se dérobent aux charges de la société. Cet
+ épisode sert encore à prouver la nécessité des abris du cloître
+ pour certaines calamités de la vie, auxquelles il ne resterait que
+ le désespoir et la mort si elles étaient privées des retraites de
+ la religion. Ainsi le double but de notre ouvrage, qui est de faire
+ voir comment le christianisme a modifié les arts, la morale,
+ l'esprit, le caractère, et les passions même des peuples modernes,
+ et de montrer quelle sagesse a dirigé les institutions chrétiennes,
+ ce double but, disons-nous, se trouve également rempli dans
+ l'histoire de René[356].»
+
+Il est douteux que l'auteur ait pensé à tout cela en écrivant l'épisode
+de _René_ pour en embellir le poème des _Natchez_; mais puisque cet
+épisode s'est trouvé propre à développer une idée morale et littéraire à
+la fois, que l'auteur du _Génie du Christianisme_ devait rencontrer sur
+son chemin, c'est assurément tant mieux. Pourtant, s'il faut le dire,
+j'aimerais mieux le livre avec la préface de moins. Le poète avait
+admirablement senti son sujet; le philosophe, ce me semble, est moins
+heureux à l'expliquer. Cette expression nouvelle: _le vague des
+passions_, n'est-elle pas elle-même un peu vague? et l'auteur fait-il
+assez bien comprendre la part du christianisme dans la production d'un
+état moral sans nom dans l'antiquité? surtout montre-t-il bien les
+ressources du christianisme contre un mal qui n'est probablement que le
+symptôme ou l'aveu d'un mal plus profond? Il eût fallu, sur ces deux
+points, entendre Pascal, qui a répandu dans ses _Pensées_, sous une
+assez grande variété de formes, tous les éléments dont se compose
+_René_. Ce n'est pas lui qui a suggéré à M. de Chateaubriand le remède
+héroïque de la solitude claustrale, remède dont la nécessité, si elle
+était avérée, relèverait assez peu l'idée de la puissance intrinsèque du
+christianisme. L'auteur, du reste, ne tient pas trop à ce remède; car le
+Père Souël, l'organe avoué de la vérité chrétienne dans ce roman, n'en
+dit absolument rien. Il donne à René d'autres conseils, il lui prêche
+d'autres maximes, plus philosophiques, ce me semble, que chrétiennes.
+Tout ce qu'il dit est fort sensé, mais peu propre à nous faire
+comprendre quel est, en cette matière de thérapeutique morale, le vrai
+génie du christianisme. Un homme du monde n'eût guère parlé
+autrement[357]. La valeur pratique de cet ouvrage me paraît donc peu
+considérable, s'il faut la chercher tout entière dans ce discours du
+vieux prêtre. Mais, ce discours fût-il beaucoup meilleur, qu'est-ce
+qu'un discours? et quand est-ce qu'un discours a constitué la valeur
+morale d'un récit? Quand le discours est nécessaire, c'est preuve que le
+narrateur n'a pas su son métier. L'instruction doit ressortir des faits.
+Or, dans _René_, les faits ne prouvent rien. Le Père Souël a beau dire
+que la malheureuse passion et la mort d'Amélie sont le juste châtiment
+de la vie errante et inutile de René: cette observation peut être fort
+bonne au point de vue chrétien, au point de vue de la foi; mais tels que
+nous sommes, nous avons besoin de voir le malheur naissant du mal, et le
+pécheur puni par son péché. Dieu lui-même a voulu qu'il en fût ainsi; il
+a laissé volontairement à nos mauvaises œuvres la plus grande part dans
+l'exécution de la sentence prononcée contre elles; et rien ne nous
+empêche de croire ou plutôt tout nous entraîne à penser que la peine du
+mal, ici-bas et ailleurs, sera tout entière tirée du mal lui-même, en
+sorte que le dessein de miséricorde que Dieu a conçu en notre faveur se
+trouve accompli tout entier dans notre régénération ou dans notre
+délivrance intérieure, qui, elle-même, a pour principe la bonne nouvelle
+du pardon. Dieu, qui nous connaît et qui sait ce qui nous est
+nécessaire, a voulu que cette correspondance entre le mal et le malheur
+fût constante, et qu'elle ne pût point nous échapper, et sous mille
+formes, à mille différentes reprises, sa Parole a proclamé à l'homme la
+dispensation que le passage suivant formule avec tant d'énergie: «Ta
+malice te châtiera, et tes iniquités te reprendront, afin que tu saches
+et que tu voies, que c'est une chose mauvaise et amère que tu aies
+abandonné l'Éternel ton Dieu[358].»
+
+Cette providence de Dieu doit servir de modèle et de règle à la
+providence, si j'ose la nommer ainsi, qu'exerce le poète dans le petit
+monde de sa création. Là aussi, pour entrer dans les vues de Dieu et
+pour nous satisfaire, il faut «que la malice fasse mourir le
+méchant[359],» ou, en d'autres termes, que les événements naissent des
+caractères; et je ne sais si l'on est assez frappé de la coïncidence de
+ce précepte littéraire, si généralement, si constamment professé par les
+maîtres, avec le principe de théodicée que nous venons de rappeler. Eh
+bien! je n'invoque ici que la vérité littéraire, et je réclame, en
+m'appuyant sur elle, contre la catastrophe de _René_, qui n'a aucune
+relation naturelle avec les torts du héros. C'est du milieu du nuage, et
+non des régions sereines du ciel, que la foudre devait partir. Est-ce à
+dire que, dans une narration fictive, il n'y ait place que pour le
+_nécessaire_ (selon le langage d'Aristote) et que le _vraisemblable_ ne
+doive jamais suffire? Les accidents de fortune indépendants de notre
+caractère, les malheurs indépendants de notre volonté, n'y peuvent-ils
+prendre aucune place? Oui, sans doute, ils le peuvent; mais c'est à
+condition qu'ils aident au développement des caractères ou à celui de
+l'idée à laquelle le poème est destiné à donner un corps. La catastrophe
+de _René_ n'a aucun de ces avantages. Elle ne lui apprend pas que
+jusqu'alors il a été heureux et ingrat; elle ne le fait pas rougir de
+son injuste tristesse; elle ne le jette ni aux pieds de son maître ni
+sur le sein de son père; elle ne fait que changer sa mélancolie sombre
+en un morne désespoir; et l'inévitable, la seule conclusion de cette
+histoire, c'est qu'il est des infortunes pour lesquelles Dieu lui-même
+ne peut rien. Il est étrange d'avoir fait d'une histoire qui conclut
+ainsi, un épisode, un ornement du _Génie du Christianisme_; du
+christianisme qui nous défend de croire qu'il y ait aucun abîme sans
+fond, aucunes ténèbres que le rayon divin ne puisse percer, aucun vide
+que Dieu ne puisse combler, aucun tombeau qu'il ne puisse ouvrir. Le
+cœur humain est en révolte ouverte, éternelle, contre l'irréparable,
+qui, à le bien nommer, est la douleur des douleurs: l'Évangile seul ne
+connaît rien d'irréparable, et seul il a osé porter un démenti à cette
+parole terrible:
+
+ (Jupiter) diffinget, infectumque reddet,
+ Quod fugiens semel hora vixit[360].
+
+Ce que la miséricorde anéantit n'a jamais été. Dieu, dans l'ineffable
+puissance de son esprit, nous fait dater d'où il lui plaît. Il sépare de
+nous ce qui fut nous-mêmes. Il crée un nouvel homme à qui l'ancien est
+étranger. Il n'est pour lui ni crime ineffaçable, ni restitution
+impossible, ni temps envolé sans retour, ni destruction, ni mort
+d'aucune espèce; le passé n'engloutit rien: tout ce que Dieu prend sous
+sa garde est éternel comme lui; et notre soif ne saurait, en y puisant
+toujours, tarir son intarissable richesse: nous ne périrons que faute
+d'y puiser, et nous ne manquerons à y puiser que faute d'y croire. René
+n'y croit point; c'est le tort de bien d'autres; ce peut avoir été le
+sien; mais était-ce là ce qu'il fallait nous montrer? est-ce là ce qu'on
+nous avait promis?
+
+Il faut remettre à sa place l'histoire de _René_; il faut la rattacher
+au poème des _Natchez_ dont primitivement elle faisait partie. Ce n'est
+plus dès lors qu'une admirable peinture d'un état moral d'autant plus
+digne d'être observé, que c'est dans un degré plus intense, avec un
+caractère plus aigu et sous une forme plus distincte, l'état de toute la
+société actuelle. Jamais le monde ne se remua davantage, ne parut
+emporté par de si grandes espérances, et jamais ennui plus profond ne
+fut aussi plus universel. René, Obermann, c'est le siècle; silencieux ou
+bruyant, le désespoir est partout.
+
+L'homme, depuis sa déchéance, a deux barrières contre cet abîme; la foi
+d'abord, et le préjugé, qui est une espèce de foi. Mais quel doit être
+ce désespoir d'une génération qui est au-dessus des préjugés, car elle
+comprend tout, et au-dessous de la foi, car elle ne conclut point? Et
+comment ceux qui ont le moins de préjugés, le moins de foi, avec une
+imagination très ardente et une pensée très active, ne seraient-ils pas
+les représentants et les victimes privilégiées de cet ennui profond qui
+n'est qu'une forme ou un prélude du désespoir et dont la conclusion
+logique est le suicide?
+
+Quand cette disposition se complique d'orgueil, et c'est le cas presque
+toujours, le mal en devient plus aigu, la catastrophe plus imminente.
+
+Cet état est poétique, lorsque l'âme est restée capable d'affection,
+lorsqu'elle s'unit à quelque chose dans l'univers, lorsque, sans espoir
+de rien atteindre, elle embrasse tout, lorsque cette vieillesse de la
+pensée s'allie à quelque jeunesse de l'âme. Il résulte autant de poésie
+que de douleur de ce contraste entre deux âges dans le même individu.
+
+Ainsi que toutes les créations poétiques, René ne se définit pas. On
+saisit, on peut nommer quelques traits généraux; mais René seul, en se
+montrant, se nomme tout entier. Le charme de cette personnalité tout
+idéale tient précisément à ce que l'analyse cherche en vain «cette
+dernière division des jointures et des moelles[361],» dont l'obscurité
+impénétrable est le caractère de toute vraie personnalité. Je ne
+prétends donc pas vous donner une idée complète de René en vous disant
+que c'est une âme qui demande tout à l'univers, tout aux autres et rien
+à soi-même; que toutes les limites importunent et pour qui la pensée
+même est une limite; qui vit d'impressions, et n'accepte la vie que
+comme une sorte de musique vague et mystérieuse; dont toute l'activité
+intérieure n'est qu'un rêve mélodieux, magnifique et triste; dont le
+malheur, arrangé avec un talent d'artiste, quoique sans préméditation,
+est de la poésie pure; un être qui résonne à tous les souffles, comme
+une harpe; qui n'en souffre pas moins; dont l'infortune est à la fois
+réelle et imaginaire, et qui se tuera peut-être, mais en rêvant, comme
+il fait tout le reste. De système, d'opinion, il n'en a point; de
+passion, moins encore; une passion le sauverait. L'auteur appelle la
+situation de René _le vague des passions_; on peut l'appeler ainsi, mais
+c'est plutôt _la passion du vague_. Faute d'attacher son cœur à quelque
+chose de ce qui est ou de ce qui peut être, ou, si l'on veut, en
+aspirant à tout sans rien choisir, sans rien saisir, René se dissout
+pour ainsi dire; il périt, accablé sous la multitude confuse de ses
+désirs; il meurt, tout à la fois, de trop et de trop peu de vie. C'est
+une victime de la poésie, non de la poésie exercée comme art, mais de la
+poésie restée à l'état d'instinct et ne laissant une place à rien de ce
+qui n'est pas elle.
+
+C'est une situation dont René ne se rend compte nulle part; car du
+moment qu'il s'en rendrait compte, elle ne serait plus la même. Il la
+décrit ou plutôt il la révèle involontairement en racontant ses
+impressions, qui ne sont jamais que des impressions, germes obscurs,
+d'où la pensée, soigneusement captivée, n'éclot jamais. Mais on connaît
+le personnage, on l'a pénétré, on a vécu avec lui quand on a lu son
+histoire, presque toute composée de passages comme ceux-ci:
+
+ «Les dimanches et les jours de fête, j'ai souvent entendu, dans le
+ grand bois, à travers les arbres, les sons de la cloche lointaine
+ qui appelait au temple l'homme des champs. Appuyé contre le tronc
+ d'un ormeau, j'écoutais en silence le pieux murmure. Chaque
+ frémissement de l'airain portait à mon âme naïve l'innocence des
+ mœurs champêtres, le calme de la solitude, le charme de la
+ religion, et la délectable mélancolie des souvenirs de ma première
+ enfance. Oh! quel cœur si mal fait n'a tressailli au bruit des
+ cloches de son lieu natal, de ces cloches qui frémirent de joie sur
+ son berceau, qui annoncèrent son avènement à la vie, qui marquèrent
+ le premier battement de son cœur, qui publièrent dans tous les
+ lieux d'alentour la sainte allégresse de son père, les douleurs et
+ les joies encore plus ineffables de sa mère! Tout se trouve dans
+ les rêveries enchantées où nous plonge le bruit de la cloche
+ natale: religion, famille, patrie, et le berceau et la tombe, et le
+ passé et l'avenir.
+
+ »Il est vrai qu'Amélie et moi nous jouissions plus que personne de
+ ces idées graves et tendres, car nous avions tous les deux un peu
+ de tristesse au fond du cœur: nous tenions cela de Dieu ou de notre
+ mère[362]».
+
+ «Mais je me lassai de fouiller dans des cercueils, où je ne remuais
+ trop souvent qu'une poussière criminelle. Je voulus voir si les
+ races vivantes m'offriraient plus de vertus, ou moins de malheurs
+ que les races évanouies. Comme je me promenais un jour dans une
+ grande cité, en passant derrière un palais, dans une cour retirée
+ et déserte, j'aperçus une statue qui indiquait du doigt un lieu
+ fameux par un sacrifice. Je fus frappé du silence de ces lieux; le
+ vent seul gémissait autour du marbre tragique. Des manœuvres
+ étaient couchés avec indifférence au pied de la statue, ou
+ taillaient des pierres en sifflant. Je leur demandai ce que
+ signifiait ce monument: les uns purent à peine me le dire, les
+ autres ignoraient la catastrophe qu'il retraçait. Rien ne m'a plus
+ donné la juste mesure des événements de la vie, et du peu que nous
+ sommes. Que sont devenus ces personnages qui firent tant de bruit?
+ Le temps a fait un pas, et la face de la terre a été
+ renouvelée[363].»
+
+ «Un jour j'étais monté au sommet de l'Etna, volcan qui brûle au
+ milieu d'une île. Je vis le soleil se lever dans l'immensité de
+ l'horizon au-dessous de moi, la Sicile resserrée comme un point à
+ mes pieds, et la mer déroulée au loin dans les espaces. Dans cette
+ vue perpendiculaire du tableau, les fleuves ne me semblaient plus
+ que des lignes géographiques tracées sur une carte; mais tandis que
+ d'un côté mon œil apercevait ces objets, de l'autre il plongeait
+ dans le cratère de l'Etna, dont je découvrais les entrailles
+ brûlantes entre les bouffées d'une noire vapeur.»
+
+ «Un jeune homme plein de passions, assis sur la bouche d'un volcan,
+ et pleurant sur les mortels dont à peine il voyait à ses pieds les
+ demeures, n'est sans doute, ô vieillards, qu'un objet digne de
+ votre pitié; mais quoi que vous puissiez penser de René, ce tableau
+ vous offre l'image de son caractère et de son existence: c'est
+ ainsi que toute ma vie j'ai eu devant les yeux une création à la
+ fois immense et imperceptible, et un abîme ouvert à mes
+ côtés[364].»
+
+ «Je me trouvai bientôt plus isolé dans ma patrie que je ne l'avais
+ été sur une terre étrangère. Je voulus me jeter pendant quelque
+ temps dans un monde qui ne me disait rien et qui ne m'entendait
+ pas. Mon âme, qu'aucune passion n'avait encore usée, cherchait un
+ objet qui pût l'attacher; mais je m'aperçus que je donnais plus que
+ je ne recevais. Ce n'était ni un langage élevé, ni un sentiment
+ profond qu'on demandait de moi. Je n'étais occupé qu'à rapetisser
+ ma vie, pour la mettre au niveau de la société. Traité partout
+ d'esprit romanesque, honteux du rôle que je jouais, dégoûté de plus
+ en plus des choses et des hommes, je pris le parti de me retirer
+ dans un faubourg pour y vivre totalement ignoré[365].»
+
+ Hélas! j'étais seul, seul sur la terre! Une langueur secrète
+ s'emparait de mon corps. Ce dégoût de la vie que j'avais pressenti
+ dès mon enfance revenait avec une force nouvelle. Bientôt mon cœur
+ ne fournit plus d'aliment à ma pensée, et je ne m'apercevais de mon
+ existence que par un profond sentiment d'ennui.»
+
+ «Je luttai quelque temps contre mon mal, mais avec indifférence et
+ sans avoir la ferme résolution de le vaincre. Enfin, ne pouvant
+ trouver de remède à cette étrange blessure de mon cœur qui n'était
+ nulle part et qui était partout, je résolus de quitter la
+ vie[366].»
+
+Il se pourrait qu'après la lecture de ces morceaux, on éprouvât pour
+René plus de sympathie que de pitié. Il y a sans doute un charme
+décevant, mais un charme bien puissant dans la peinture de cette
+situation. Le vague a toujours eu un faux air d'infini, et sous plus
+d'un rapport les limites nous font peur. Nous désirons tout ensemble et
+nous craignons de connaître, parce que si, dans un sens, la connaissance
+nous étend, dans un autre elle nous resserre. Le dernier mot, quel qu'il
+soit, nous fait peur, comme étant le dernier. Il nous semble, pour le
+moins, que la certitude fera disparaître la poésie, qui n'est autre
+chose que la spontanéité et la liberté de l'esprit humain; sous les
+notes de cette musique rêveuse, nous ne voulons lire aucunes paroles;
+que dis-je? il nous semble que le christianisme, avec ses lumineuses
+solutions, est venu inscrire notre vie dans un horizon clair, dur et
+froid, et nous lui en voulons, esprits énervés que nous sommes, d'avoir
+uni la précision à la grandeur. Il est peut-être digne de remarque que
+la même époque où le besoin de précision se prononce si vivement dans
+toutes les sphères de la science, ait vu éclore une poésie, précise
+aussi, je le veux, dans sa partie technique, mais toute pénétrée, au
+fond, de l'esprit de _René_. Elle se donne l'air d'aspirer à la
+certitude; mais, en cela, elle se ment à elle-même; elle feint une
+impatience qu'elle n'a pas; si le doute est une souffrance, elle aime
+cette souffrance, et l'état dont elle se plaint est si poétique qu'elle
+ne voudrait pas n'avoir plus à se plaindre.
+
+J'insisterais moins sur le péril, si je sentais moins le charme. Ce
+charme est bien puissant. Il le serait beaucoup moins si l'auteur avait
+eu réellement l'intention qu'après coup il a imposée à son œuvre. Rien
+de plus spontané et, pour ainsi dire, de plus involontaire que _René_;
+c'est un moment dans la vie de l'écrivain; ou, ce qui revient au même
+peut-être, c'est un de ses rêves. Il n'invente pas une situation, il la
+subit. Rien n'a été conçu _a priori_, logiquement construit, rien ne
+sort de l'esprit, tout découle de l'âme. Ce que le contingent ou
+l'individuel a de saisissant ajoute ici son intérêt à celui du
+nécessaire et de l'universel; en un mot, René n'est pas tel ou tel
+caractère connu et classé, c'est René; son nom peut seul le définir.
+Joignez-y la noble aisance du langage, ce mouvement flexible et ressenti
+(c'est ainsi que Buffon caractérise celui du cygne sur les eaux), la
+mélodie des sons, et ce qu'on a heureusement appelé la mélodie des
+couleurs, l'extrême simplicité de la fable, enfin le pathétique terrible
+et douloureux du dénoûment, vous comprendrez sans peine que les quelques
+pages de _René_, quand M. de Chateaubriand n'en aurait point écrit
+d'autres, suffisent pour défendre son nom contre l'oubli. On peut avoir
+beaucoup vieilli, par les années et par le cœur; mais on aurait dépassé
+la vieillesse même, quand on pourrait relire sans émotion les paroles de
+Saint-Preux à Meillerie: «Julie, éternel charme de ma vie...» et cette
+page de _René_:
+
+ «Je ne sais ce que le ciel me réserve, et s'il a voulu m'avertir
+ que les orages accompagneraient partout mes pas. L'ordre était
+ donné pour le départ de la flotte; déjà plusieurs vaisseaux avaient
+ appareillé au baisser du soleil; je m'étais arrangé pour passer la
+ dernière nuit à terre, afin d'écrire ma lettre d'adieux à Amélie.
+ Vers minuit, tandis que je m'occupe de ce soin, et que je mouille
+ mon papier de mes larmes, le bruit des vents vient frapper mon
+ oreille. J'écoute; et au milieu de la tempête, je distingue les
+ coups de canon d'alarme, mêlés au glas de la cloche monastique. Je
+ vole sur le rivage où tout était désert, et où l'on n'entendait que
+ le rugissement des flots. Je m'assieds sur un rocher. D'un côté
+ s'étendent les vagues étincelantes, de l'autre les murs sombres du
+ monastère se perdent confusément dans les cieux. Une petite lumière
+ paraissait à la fenêtre grillée. Était-ce toi, ô mon Amélie, qui,
+ prosternée au pied du crucifix, priais le Dieu des orages
+ d'épargner ton malheureux frère! La tempête sur les flots, le calme
+ dans ta retraite; des hommes brisés sur des écueils, au pied de
+ l'asile que rien ne peut troubler; l'infini de l'autre côté du mur
+ d'une cellule; les fanaux agités des vaisseaux, le phare immobile
+ du couvent; l'incertitude des destinées du navigateur, la vestale
+ connaissant dans un seul jour tous les jours futurs de sa vie;
+ d'une autre part, une âme telle que la tienne, ô Amélie, orageuse
+ comme l'Océan; un naufrage plus affreux que celui du marinier: tout
+ ce tableau est encore profondément gravé dans ma mémoire. Soleil de
+ ce ciel nouveau, maintenant témoin de mes larmes, échos du rivage
+ américain qui répétez les accents de René, ce fut le lendemain de
+ cette nuit terrible qu'appuyé sur le gaillard de mon vaisseau, je
+ vis s'éloigner pour jamais ma terre natale! Je contemplai longtemps
+ sur la côte les derniers balancements des arbres de la patrie, et
+ les faîtes du monastère qui s'abaissaient à l'horizon[367].»
+
+L'attendrissement qu'on éprouve à la lecture de ce passage et de _René_
+tout entier, est-il bon? est-il salutaire? est-ce cette pitié épurée,
+spiritualisée, la seule que permet Aristote, d'accord, sans s'en douter,
+avec une plus haute sagesse? Il n'est pas besoin, Messieurs, que je
+réponde à votre place. Vous êtes tous, j'en suis sûr, de l'avis du Père
+Souël, et vous sauriez bien tourner contre le poète les reproches qu'il
+fait adresser à son héros. Il y a une mélancolie égoïste et vaniteuse,
+une tristesse selon le monde, qui conduit à la mort; l'auteur de _René_
+ne la rend-il pas intéressante, ne la fait-il pas aimer? C'est toute la
+question; je ne veux que l'avoir posée.
+
+René, dit-on, a plusieurs frères dans le monde des créations
+littéraires: Werther est son aîné, Obermann et Adolphe ses cadets. Ils
+sont tous, je le crois, de la même famille; Obermann et René sont seuls
+de la même branche.
+
+Ce qu'ils ont, tous quatre, de commun entre eux, est d'une nature très
+générale. Ils sont tous atteints de cette _paresse de cœur_, qui peut se
+joindre à une grande activité de l'esprit et du corps, et qu'on a raison
+de considérer comme une des plus profondes racines du mal moral. Ils
+n'ont ni la foi, qui lie à Dieu, ni le devoir, qui lie aux hommes, ni le
+préjugé, qui nous lie à nous-mêmes.
+
+Mais, du reste, Werther n'est qu'un Saint-Preux allemand et bourgeois,
+amoureux d'une Julie à peu près irréprochable, et qui se tue après avoir
+découvert que cette femme qui ne peut être à lui, répond à son amour.
+
+Werther a été dangereux, dit-on. Il faut qu'on nous l'assure. En tout
+cas, il ne l'est plus aujourd'hui. On se tue bien encore, mais on ne se
+tue plus par amour. C'est à d'autres passions qu'appartient désormais ce
+déplorable honneur. Valons-nous moins, valons-nous mieux, depuis que
+l'amour ne dispose plus de notre vie? Cette question ne serait pas sans
+intérêt.
+
+Werther est d'une vérité parfaite, mais un peu commune. La pitié qu'il
+inspire est mêlée de peu de respect. Mais il aime de bonne foi, c'est un
+caractère simple, une âme bonne. On ne peut suivre sa vie et le cours de
+ses pensées sans être douloureusement ému. Son malheur est de n'avoir
+pas assez de force pour employer toute sa raison; car il a de la raison,
+il en a beaucoup. Je donnerais, pour ce qui me concerne, son histoire
+tout entière pour cette seule phrase sortie de sa bouche:
+
+ «Si nous avions le cœur ouvert à jouir chaque jour du bien que
+ chaque jour nous apporte, nous serions par là-même en état de
+ supporter notre mal à mesure qu'il nous est envoyé.»
+
+_Adolphe_ est un des livres les plus spirituels qu'on ait écrits. Cet
+esprit est celui de notre époque. Les grands hommes du grand siècle n'en
+avaient pas tant. Ils étaient plus profonds et plus riches que nous,
+quoique nous ayons un faux air de l'être davantage; mais décidément
+notre siècle a plus d'esprit monnayé, plus de cet esprit qui naît de la
+décomposition de toutes choses: ne sait-on pas qu'en se putréfiant
+certaines substances deviennent lumineuses? Le travail de décomposition
+qui multiplie les aspects et les reflets, vaut-il ces grandes vues, ces
+pensées simples, qu'on appelait alors de l'esprit et même du bel esprit?
+
+L'esprit d'Adolphe est arrivé à l'autre côté de tout: beaucoup des plus
+sardoniques et des plus désabusés se trouveraient naïfs à côté de lui.
+On dit de certaines gens qu'on ne voudrait pas se trouver seul avec eux
+au coin d'un bois: on a peur aussi de se trouver _seul_ avec un esprit
+comme celui-là, et la peur augmente avec le plaisir. Ce n'est pas, comme
+dans _René_, le personnage qui est dangereux, mais l'auteur. René nous
+gagne à sa maladie par le contact, par le simple regard; Adolphe, homme
+personnel et faible comme tant d'autres, n'excite ni sympathie ni
+enthousiasme; mais le livre entier est d'une tristesse sèche et d'une
+vérité dure qui font mal à l'âme. Corinne, dont Adolphe est une
+variante, n'est pas aussi douloureuse. Elle nous attendrit. Adolphe nous
+déchire. Quelque chose, après la lecture de _Corinne_, reste encore
+debout dans notre âme; après _Adolphe_, rien; et la devise de l'enfer de
+Dante pourrait servir d'épigraphe à cette histoire. C'est un terrible
+signe du temps, que des romans comme _Adolphe_ soient nos véritables
+tragédies. Celles dont on nous affligeait jadis exerçaient notre pitié;
+à la lecture de celles-ci, c'est nous-mêmes que nous prenons en pitié,
+et, ce qui est pire, en dégoût; ce n'est plus sympathie, mais souffrance
+personnelle; toute espèce de foi ou d'espérance est morte; et
+l'impitoyable attention que l'écrivain a mise à écarter tout idéal, est
+une aggravation de peine à laquelle on ne se résout pas.
+
+Au fait, si c'était un livre moral que celui qui ne laisse aucune place
+à l'espérance, _Adolphe_ serait un livre moral. Ce n'était pas la
+première fois qu'on représentait cette alliance d'égoïsme et de
+sensibilité qui caractérise le héros de ce livre; cette combinaison se
+trouve impliquée dans une foule de créations poétiques ou romanesques;
+cette combinaison est le fond même des caractères passionnés: mais elle
+est à la base même du roman d'_Adolphe_; elle en est, sinon l'idée mère,
+du moins un élément principal; la rencontre d'un tel caractère avec une
+situation comme celle d'Ellénore doit produire les résultats que le
+livre a retracés; ou, si l'on veut, on dira qu'une femme comme Ellénore
+doit développer dans un homme comme Adolphe ce caractère complexe qui
+est celui de tant d'hommes, mais plus particulièrement le sien. C'était
+déjà, si ma mémoire ne m'est pas trop infidèle, l'idée de
+_Caliste_[368]: c'est aussi, avec des différences considérables, l'idée
+de _Corinne_: du côté de l'homme, la passion sans dévouement; du côté de
+la femme, l'abandon d'un dévouement absolu, ou sans la barrière du
+respect. Cette conception étant vraie serait morale, si l'on pouvait
+appeler moral ce qui a pour conclusion le désespoir, j'entends le
+désespoir moral.
+
+Quoi qu'il en soit, Adolphe, c'est-à-dire l'homme sensible, mais
+égoïste, faible et sans principes, Adolphe n'est point René. C'est
+Obermann qui est René, mais René en prose. Le sermon du Père Souël leur
+conviendrait à tous les deux; seulement Obermann ne l'écouterait pas.
+René discute peu, Obermann discute sans cesse. René est mélancolique,
+Obermann est spéculatif. René a des impressions, Obermann a des
+opinions. L'un est emporté par la passion du vague, l'autre par
+l'indépendance de la pensée; il ne veut pas même être lié à sa pensée;
+il réclame hautement le droit de se contredire; il n'y a selon lui que
+les hommes sans sincérité qui ne se contredisent jamais. Dans le vague,
+ce qu'aime René, c'est l'immensité; ce que cherche Obermann, c'est la
+liberté. Tous deux sont épris de la nature, car elle captive les
+imaginations qu'aucun intérêt n'a fixées, ni contenues; mais Obermann
+cherche à s'agrandir avec la nature, René s'en laisse enivrer;
+l'admiration de l'un est plus contemplative, celle de l'autre est plus
+tendre. Obermann jouit, René est subjugué. René cherche une âme
+sympathique au sein de la nature; cette force vivante (_natura
+naturans_) est le seul dieu d'Obermann qui lui refuse tout autre nom.
+Obermann est ennuyé sans être triste; la tristesse, chez René, domine
+l'ennui: et, pour achever en deux mots, le second se fait aimer, tandis
+qu'on n'éprouve aucun sentiment pour le premier, et qu'on sent qu'il ne
+lui en est dû aucun. Le volume qui porte le nom d'_Obermann_ n'est
+qu'une suite de pages remarquables, _René_ est un livre. Il y a de l'art
+dans l'un, l'autre est une œuvre d'art. Enfin, _Obermann_ peut renfermer
+numériquement plus de pensées, plus de vues; mais _Obermann_ est l'œuvre
+d'un homme d'esprit, et _René_ celle d'un talent consommé. L'un est une
+création immortelle, il n'y a nulle création dans l'autre.
+
+Tous deux sont dangereux, un seul est mauvais: est-ce le mauvais qui est
+le plus dangereux? On a pu hésiter avant de répondre. Ceux qui auront la
+force de _traverser Obermann_ arriveront peut-être à des convictions
+mieux fondées, plus affermies; mais le plus grand nombre ne le
+traverseront pas, et pour ceux-là il sera funeste. _René_, avec ce divin
+baume de poésie dont il ruisselle, guérira peut-être quelques-unes des
+plaies qu'il aura ouvertes. La rêverie, à tout prendre, vaut mieux
+encore que la sécheresse d'un scepticisme ergoteur.
+
+_Obermann_ devait être long, précisément parce que ce n'est pas un
+livre; toutefois j'ai peine à lui pardonner sa longueur. Ce n'est pas
+qu'un livre sur l'ennui ne puisse être très amusant, miss Edgeworth l'a
+prouvé; mais tout l'esprit du monde ne saurait empêcher que la
+description prolongée d'un ennui peint d'après nature ne soit une chose
+ennuyeuse. Je me rappelle à ce propos quelques vers assez peu connus sur
+Young, l'auteur des _Nuits_:
+
+ Que de l'homme si fier, sur son humble pelouse,
+ La majesté des cieux abaisse la hauteur,
+ J'en conviens; mais il faut être Anglais et docteur
+ Pour pleurer là-dessus deux volumes in-douze.
+
+Passe encore de pleurer deux volumes in-douze, mais bâiller deux volumes
+in-octavo, en vérité c'est trop. L'ennui produit l'ennui; et tout
+l'esprit de l'auteur ne nous vaut qu'une commutation de peine; au lieu
+de l'ennui, c'est de l'impatience et presque de l'irritation. Je ne fais
+entrer pour rien dans cet inévitable effet l'affreuse saveur d'athéisme
+dont tout ce livre est saturé; mais c'est pourtant encore un grand
+défaut. Nul autre que Dieu ne peut faire un crime à qui que ce soit de
+n'être pas chrétien; mais l'irréligion absolue, l'impiété est un odieux
+travers. L'athéisme n'est pas mauvais seulement, il est fort laid, et
+par conséquent rien n'est moins littéraire. Encore peut-il se trouver de
+la poésie dans une impiété désespérée, furieuse; mais les négations
+froides et méprisantes de M. de Sénancour sont au-dessous de la prose
+elle-même.
+
+On doit savoir gré d'une chose à l'auteur, c'est que, digne de peu de
+sympathie, il n'en réclame aucune. C'est quelque chose. On ne l'a pas
+pris au mot. On lui a accordé ce qu'il ne demandait point, on est allé
+jusqu'à l'enthousiasme. De l'enthousiasme pour Obermann, comprenez-vous
+cela? Mais il est de fait que l'égoïsme (ou l'égotisme si l'on veut),
+soutenu de quelque esprit et de beaucoup d'assurance, est à peu près sûr
+de nous plaire, à nous qui, dans la société, nous éloignons avec dégoût
+de ces parleurs dont l'égoïsme arrogant ne laisse jamais la parole au
+nôtre. Qu'au lieu de parler, ils écrivent, ils impriment; qu'ils élèvent
+leur bavardage à la dignité du volume; qu'ils répandent sur l'insipidité
+de leurs communications le sel de leur imagination, l'intérêt de la
+vérité, nous suivrons avec une attention palpitante jusqu'à l'histoire
+de leurs digestions; et chose merveilleuse, notre égoïsme même nous
+attache à la peinture du leur.
+
+J'ai eu tort peut-être de pousser si loin le parallèle entre deux livres
+si inégaux. Je n'ajouterai pas à ce tort celui de vous parler de leurs
+imitateurs. Triste et nombreuse postérité! Que d'infortunés, que
+d'ennuyés sont venus, à l'instar d'Obermann et de René, faire appel à
+notre compassion! Bien vainement, il est vrai! Pourtant si l'on doit
+juger par l'ennui qu'ils répandent de celui qu'ils ont éprouvé, ils
+avaient droit à notre pitié.
+
+Parlons plutôt d'un livre qui n'est guère moins admirable que _René_ et
+qui, au point de vue d'une opposition directe, en est le _pendant_
+naturel. M. de Maistre, en écrivant _le Lépreux_, a d'autant mieux
+réfuté _René_ qu'il n'y songeait pas, et que cette réfutation est une
+histoire, un tableau. René est un heureux qui cherche un malheur, et qui
+finit par le rencontrer, mais inutilement. Le Lépreux est un infortuné à
+qui tout manque, même un nom, et auquel, en fait d'infortune, rien n'a
+été refusé sinon l'impossible (car il est admirable que tandis que le
+cumul de toutes les félicités est absolument impossible, la réunion de
+toutes les infortunes ne l'est pas). Le Lépreux, ainsi que René, a une
+sœur, mais malheureuse du même malheur que lui; et pour qu'ils puissent
+sentir l'excès de leur disgrâce, ils sont privés de la vue et des
+consolations l'un de l'autre. Le Lépreux, à force de malheur, arrive,
+comme René, à force d'ennui, à la tentation du suicide. Ici
+rappelez-vous, Messieurs, un mot terrible du Père Souël à René: «S'il
+faut dire ici ma pensée, je crains que, par une épouvantable justice, un
+aveu sorti du sein de la tombe n'ait troublé votre âme à son tour.»
+C'est un mot _sorti de la tombe_, un mot de sa sœur morte, qui porte la
+consolation et fait naître la paix dans l'âme du Lépreux. Et comment? En
+le faisant rentrer et s'asseoir au foyer de cette religion divine qui ne
+connaît pas, qui nie hautement _l'irréparable_, et qui offre à l'homme
+dépouillé de tous les biens à la fois, la santé, la jeunesse, la beauté,
+la liberté, l'éternité de l'amour. Ces deux chefs-d'œuvre, _René_ et _le
+Lépreux_ sont inséparables dans ma pensée; _René_ a pris dans le _Génie
+du Christianisme_ la place qui appartenait au _Lépreux_, et il est
+pénible d'ajouter qu'on serait étonné, dans plus d'un sens, d'y
+rencontrer _le Lépreux_.
+
+
+
+
+CHAPITRE CINQUIÈME
+
+Le Génie du Christianisme. II.
+
+
+La dernière partie du _Génie du Christianisme_, intitulée _Culte_,
+traite, sous ce titre beaucoup trop étroit, de toutes les manifestations
+et de toutes les œuvres de la religion chrétienne, en dehors du domaine
+de la littérature et des arts. Ce volume n'est pas exempt des défauts
+graves qui déparent les trois premiers. C'est toujours, sous le nom du
+christianisme, le catholicisme exclusivement. L'auteur ne porte point au
+compte de la religion chrétienne ce que les communions dissidentes ont
+produit de grand et de pur. Il avait réclamé Milton: il n'a garde de
+réclamer Guillaume Penn, Franke, Howard. En revanche il grossit de mille
+accessoires de hasard le trésor du catholicisme. Toute la couche de
+superstitions populaires dont la lente alluvion des temps a pu recouvrir
+le dogme catholique, lui est ajoutée sans discernement, sans hésitation;
+et ce n'est pas du christianisme seulement, mais du catholicisme
+lui-même, qu'on pourrait dire, en lisant ce volume:
+
+ Miraturque novas frondes et non sua poma[369].
+
+Heureusement encore qu'il y a, dans cette dernière partie, peu de
+théologie proprement dite; car le peu qu'en a mis l'auteur est très
+superficiel et très hasardé. Voyez, par exemple, ce qu'il dit du
+sacrifice et sur quelle étrange pétition de principe il se fonde pour
+affirmer que le catholicisme lui seul a un culte:
+
+ «Il y a un argument si simple et si naturel, en faveur des
+ cérémonies de la messe, que l'on ne conçoit pas comment il est
+ échappé aux catholiques dans leurs disputes avec les protestants.
+ Qu'est-ce qui constitue le culte dans une religion quelconque?
+ C'est le _sacrifice_. Une religion qui n'a pas de sacrifice, n'a
+ pas de culte proprement dit. Cette vérité est incontestable,
+ puisque chez les divers peuples de la terre les cérémonies
+ religieuses sont nées du sacrifice, et que ce n'est pas le
+ sacrifice qui est sorti des cérémonies religieuses. D'où il faut
+ conclure que le seul peuple chrétien qui ait un culte est celui qui
+ conserve une immolation[370].»
+
+Il serait singulier qu'un argument _si simple et si naturel_, au dire de
+l'auteur, fût échappé (ou plutôt eût échappé) à tous les controversistes
+catholiques, lui seul excepté. Peut-être qu'en effet il ne leur a point
+échappé, mais qu'ils ne l'ont pas trouvé si simple et si naturel. Ils
+ont pu affirmer la perpétuité de l'immolation; mais probablement ils
+auraient jugé imprudent de prétendre qu'un culte où le sacrifice
+personnel de Jésus-Christ est remplacé et continué par le sacrifice
+intérieur des âmes qui lui sont unies et soumises n'a point le caractère
+et la valeur d'un culte. Ils savaient mieux que l'illustre poète ce
+qu'on peut dire et ce qu'il faut taire, et nous avons souvent pensé
+qu'il y a eu autant de politique, pour le moins, que de conviction dans
+l'unanimité de leurs applaudissements[371].
+
+Peut-être, en revanche, ne trouvèrent-ils rien de téméraire dans
+l'empressement avec lequel notre auteur relevait la magnificence
+extérieure de leur culte, dans son habileté à suppléer la conviction
+sérieuse et l'émotion du cœur par l'éblouissement, dans cette
+perpétuelle fantasmagorie dont ils tirent eux-mêmes un trop bon parti
+pour reprocher à M. de Chateaubriand l'usage qu'il en fait. Quant à
+nous, en rendant justice à tout ce qu'il y a de vrai, de touchant, de
+sérieux, de fortement ou de finement pensé dans cette dernière partie de
+l'ouvrage, nous accusons franchement l'écrivain d'y avoir multiplié les
+prestiges, d'avoir parlé à l'imagination beaucoup plus qu'à la raison,
+d'avoir fait bien moins ressortir la beauté morale que la beauté
+poétique des œuvres et des institutions dont il nous fait l'éloge. Après
+quoi, nous n'avons pas besoin d'un effort pour dire que les pages
+éloquentes ou charmantes abondent dans ce dernier volume, et que pour
+s'épargner des omissions injustes il faudrait tout citer. Ce n'est donc
+pas comme seuls dignes d'être distingués, mais comme nous ayant plus
+vivement frappé et se présentant le plus souvent à notre mémoire, que
+nous indiquons le chapitre sur les _Tombeaux chrétiens_[372], le morceau
+sur les sépultures de _Saint-Denis_[373], tout le livre des
+_Missions_[374] et notamment le chapitre plus séduisant que sincère sur
+les _Missions du Paraguay_[375], enfin cette belle page sur le
+Saint-Bernard, écrite par l'auteur sous sa meilleure inspiration et dans
+son ton le plus vrai, le meilleur. Donnons-nous le plaisir de la relire:
+
+ «Mais le voyageur des Alpes n'est qu'au milieu de sa course. La
+ nuit approche, les neiges tombent; seul, tremblant, égaré, il fait
+ quelques pas, et se perd sans retour. C'en est fait, la nuit est
+ venue: arrêté au bord d'un précipice, il n'ose ni avancer, ni
+ retourner en arrière. Bientôt le froid le pénètre, ses membres
+ s'engourdissent, un funeste sommeil cherche ses yeux; ses dernières
+ pensées sont pour ses enfants et son épouse! Mais n'est-ce pas le
+ son d'une cloche qui frappe son oreille à travers le murmure de la
+ tempête, ou bien est-ce le _glas_ de la mort, que son imagination
+ effrayée croit ouïr au milieu des vents? Non: ce sont des sons
+ réels, mais inutiles! car les pieds de ce voyageur refusent
+ maintenant de le porter... Un autre bruit se fait entendre; un
+ chien jappe sur les neiges, il approche, il arrive, il hurle de
+ joie: un solitaire le suit.
+
+ »Ce n'était donc pas assez d'avoir mille fois exposé sa vie pour
+ sauver des hommes et de s'être établis pour jamais au fond des plus
+ affreuses solitudes? Il fallait encore que les animaux même
+ apprissent à devenir l'instrument de ces œuvres sublimes, qu'ils
+ s'embrasassent, pour ainsi dire, de l'ardente charité de leurs
+ maîtres, et que leurs cris sur le sommet des Alpes proclamassent
+ aux échos les miracles de notre religion[376].»
+
+Avec tous ses défauts, le _Génie du Christianisme_, dont la publication
+est le plus grand événement littéraire du demi siècle qui vient de
+s'écouler, est une œuvre littéraire d'une haute valeur. Elle restera
+pour prouver deux choses: la magie du talent et la puissance de
+l'individualité. Si je dis la magie du talent, c'est que ce mot de
+_magie_ est le seul qui exprime bien la manière dont M. de Chateaubriand
+agit sur ses lecteurs. Le mot même de _charme_ dont le sens primitif est
+exactement le même, est insuffisant. Lorsque, en dépit de la raison qui
+proteste, et du goût qui murmure, on se livre, sans savoir comment, aux
+imaginations de l'écrivain, lorsque, se sentant séduit, on sent aussi
+qu'on veut l'être, ou que du moins on diffère la résistance et l'on
+ajourne la victoire, lorsque, parfaitement dupe, on se l'avoue en
+souriant, car on est bien aise de l'être, il y a _magie_ sans doute, et
+la véritable, la seule magie que l'homme puisse exercer. Mais ne croyez
+pas que l'homme puisse l'exercer sans l'avoir subie, et que l'on puisse
+être enchanteur à moins, d'abord, d'avoir été enchanté. Il n'est tel,
+pour tromper, qu'un honnête trompeur. Tel est, si vous me permettez de
+le dire, l'incomparable magicien que nous étudions. Honnête, qui l'est
+plus que l'auteur du _Génie du Christianisme_? Où faut-il chercher, si
+ce n'est en lui, le type du parfait honneur? Mais enfin, prendre des
+couleurs pour des raisons, son imagination pour sa conscience, et son
+esprit pour son cœur, mêler incessamment la question du vrai et celle du
+beau, s'enivrer de la poésie qu'exhalent les grands souvenirs et les
+grands spectacles, sans trop s'inquiéter des remontrances d'une raison
+très saine, au fond, et aussi solide qu'élevée, c'est ce que fait
+constamment l'auteur du _Génie du Christianisme_, et ce que les lecteurs
+les plus favorables ne peuvent s'empêcher de remarquer. M. de
+Chateaubriand a fait pour le christianisme ce qu'il a fait pour la
+Restauration; il les a dotés l'un et l'autre d'une poésie; mais la
+Restauration lui a plus d'obligation que le christianisme. Elle y
+gagnait tout: et heureuse eût-elle été si, belle des charmes que lui
+prêtait le splendide talent de son poète, elle eût voulu aussi être
+forte des conseils que lui offrait sa sagesse: mais que sait-on s'il
+pouvait la conseiller après l'avoir enivrée? Quant à la religion, elle y
+gagnait moins; et sans prétendre qu'elle y perdait tout, j'oserai bien
+dire qu'elle avait moins à gagner qu'à perdre à cette noble et
+magnifique parodie dont elle est l'objet dans le _Génie du
+Christianisme_. La vérité simple et touchante de quelques parties de ce
+grand ouvrage ne lutte pas avec avantage contre le fantastique et le
+faux qui, à notre avis, y dominent. Le livre renferme des choses graves;
+mais dans son ensemble, il manque de gravité. Il a mille beautés, il n'a
+pas, en général, celle qui lui est propre: et le jugement que nous
+portons ici est tout littéraire; car il ne s'agit point de décider si le
+christianisme est vrai, mais s'il y a convenance entre le christianisme,
+tel que chacun peut le connaître, et la manière dont M. de Chateaubriand
+en a tracé l'apologie; or ce jugement est du ressort de tous les
+lecteurs, et très indépendant de leurs convictions en matière de
+religion.
+
+Mais enfin, vérité ou magie, conviction ou système, prose ou poésie,
+n'importe, le _Génie du Christianisme_ forme, en un sens du moins, un
+tout bien lié, un tout compact, dont l'auteur lui-même est la vivante
+unité. Quelle que puisse être l'incohérence des éléments du système, ils
+se sont unis, fondus, ou plutôt merveilleusement organisés dans l'âme
+poétique de l'auteur. Ce qui, comme système, eût été discordant, est un,
+est harmonieux comme poème: le _Génie du Christianisme_ est un poème; et
+c'est ici qu'il faut revenir sur cette puissance d'individualité dont je
+parlais il y a quelques moments. Un système, encore qu'il ait été conçu,
+construit par un seul homme, appartient dans un sens à tout le monde;
+car c'est une œuvre de logique, et la logique n'a rien d'individuel;
+mais cette sorte de système qu'on appelle un _poème_, n'appartient, ne
+peut appartenir qu'à une personne unique. C'est là que l'individualité
+doit triompher; d'elle seule dépend l'unité de l'œuvre: plus
+l'individualité est puissante, plus l'unité intérieure est forte, et
+cette unité intérieure est, au point de vue littéraire, la vérité même.
+Tout ce qui est assemblé du dehors, tout ce qui n'a pas été attiré du
+dedans par une sorte d'aimant moral, puis réuni, résumé par cette force
+vivante; tout ce qui, au lieu de croître comme une plante, a été
+construit comme un édifice, ne peut avoir, poétiquement, aucune vérité.
+Et en revanche (chose merveilleuse, triomphe éclatant de la personnalité
+humaine!) des éléments que la raison ne rapprochait pas, et dont la
+réunion manque de vérité objective, obtiennent une sorte d'unité et une
+sorte de vérité dans l'âme du poète, qui les lie les uns aux autres par
+des liens inconnus. M. de Chateaubriand n'a fait presque, sous des
+formes et sous des noms très divers, que des poèmes, parmi lesquels les
+plus involontaires ne sont peut-être pas les moins parfaits; et quoique
+jamais, à l'en croire, il n'ait été poète qu'en attendant mieux, jamais,
+en devenant quelque chose de mieux, il n'a cessé d'être poète. La
+poésie, dont il s'est bien gardé d'introduire indiscrètement le langage
+dans les affaires, l'a accompagné partout, a traversé avec lui toutes
+les situations: et sur ce rivage solitaire où l'a laissé, en se
+retirant, le flot de la politique, nous le retrouvons seul avec elle,
+seul, disons-nous, à moins qu'une foi mûrie par les années et
+l'adversité ne soit l'inspiration du livre nouveau qu'on nous
+promet[377], livre qui, dans ce cas, terminerait bien dignement la
+carrière qu'ouvrit, il y a quarante années, l'histoire de Chactas et
+d'Atala. Qu'il s'en défende ou non, M. de Chateaubriand est surtout
+poète, le poète qu'attendait le dix-neuvième siècle, le père de toute la
+poésie que notre siècle a vu éclore, celui dont le nom ne convient pas
+moins que celui d'Homère dans ces beaux vers de Rousseau:
+
+ À la source d'Hippocrène Homère ouvrant ses rameaux, S'élève comme
+ un vieux chêne Entre de jeunes ormeaux[378].
+
+Je m'abstiens de rechercher jusqu'à quel point et dans quel sens le
+livre de M. de Chateaubriand a pu modifier les convictions
+philosophiques des hommes de son temps. Il est plus facile et moins
+hasardeux d'apprécier l'influence littéraire de ce livre fameux. Avant
+tout, il a été, pour les poètes, pour les artistes, une riche palette,
+où les plus habiles n'ont pas été les moins empressés à venir tremper
+leur pinceau; il a, non pas le premier, mais avec le plus grand succès,
+donné l'exemple d'appliquer la couleur locale aux tableaux que
+l'imagination emprunte aux souvenirs de l'histoire; il a reporté avec
+empire les esprits aux sources du romantisme et de la poésie classique,
+vers le moyen âge et vers l'antiquité grecque; il a réveillé le goût des
+études historiques, en faisant entrevoir de combien de poésie, de
+combien d'émotions et de jouissances nous privaient nos préjugés en
+histoire: non pas qu'il soit lui-même exempt de préjugés, non pas que sa
+couleur soit toujours vraie; son moyen âge est de fantaisie; sa
+prédilection pour le passé n'est guère qu'une hallucination poétique,
+dont, sans se rétracter formellement, il a fait justice plus tard[379];
+mais il a réveillé des souvenirs éteints, il a piqué la curiosité par la
+séduction, quelquefois trompeuse, de son coloris; la foule a, sur ses
+pas, remonté le courant des âges; la nation s'est informée de ses
+origines: ce poète a produit des historiens. Enfin, le _Génie du
+Christianisme_ a modifié la langue elle-même; il l'a enrichie de mots et
+de formes, dont plusieurs étonnèrent à leur apparition, et furent
+ensuite couramment employés par ceux qu'ils avaient le plus étonnés. La
+langue littéraire de nos jours est tout étincelante des épithètes, des
+métaphores, des associations de mots, dont M. de Chateaubriand l'a
+dotée. Dans le style, il a répandu des teintes plus vives, et introduit,
+si j'ose parler ainsi, le spectacle. On avait jadis outré le mouvement;
+on a prodigué la couleur. La sobriété de l'ancien style français a
+disparu sans retour; mais le _Génie du Christianisme_ a maintenu la
+grâce de ses mouvements, la fermeté de son attitude, la noble simplicité
+de ses allures. La phrase de M. de Chateaubriand, avec une intention
+musicale un peu trop marquée, un rythme quelquefois trop prononcé, est
+pourtant bien la phrase française, nette, prompte, élastique. Mais, au
+total, c'en est fait, je ne dirai pas de la candeur du dix-septième
+siècle, mais de la simplicité de diction du dix-huitième. Le _Génie du
+Christianisme_ a créé une nouvelle tradition. L'esprit français saura
+bien, dans cette voie moderne, se restreindre et se réprimer; mais tout
+nous entraîne vers le luxe et vers la fantaisie, et si la langue de
+notre époque ressemblait à celle du grand siècle, elle ne ressemblerait
+pas au nôtre. La France du dix-neuvième siècle est bien toujours la
+France; mais c'est la France du dix-neuvième siècle que le poète semble
+avoir caractérisée d'avance lorsqu'il a dit, en parlant des coursiers de
+Phaëton:
+
+ Expatiantur equi, nulloque inhibente per auras
+ Ignotæ regionis eunt[380].
+
+La transformation, le développement du talent de M. de Chateaubriand,
+entre l'_Essai historique_ et le _Génie du Christianisme_, sont si
+extraordinaires qu'il n'y en a peut-être pas d'autre exemple. C'est
+presque une création, une seconde naissance, ou, si l'on veut, la
+découverte inopinée d'un monde inconnu. Ce phénomène, qui n'est pas
+commun à toutes les destinées littéraires, ne doit-il pas être
+accompagné d'une émotion indicible, telle qu'est l'émotion du penseur
+lorsqu'une grande vérité se révèle à lui dans toute la splendeur de son
+évidence, ou telle que Milton nous a représenté l'émotion de la mère des
+humains, lorsque, pour la première fois, elle se voit dans le miroir des
+eaux, sans s'y reconnaître encore:
+
+ As I bent down to look, just opposite
+ A shape within the watery gleam appear'd,
+ Bending to look on me; I started back,
+ It started back; but pleased I soon return'd,
+ Pleased it return'd as soon with answering looks
+ Of sympathy and love: there I had fix'd
+ Mine eyes till now, and pin'd with vain desire,
+ Had not a voice thus warn'd me: What thou seest,
+ What there thou seest, fair creature, is thyself.
+
+ Un autre ciel brillait dans l'eau calme et limpide.
+ Pour le voir je me penche, et plonge un œil avide
+ Dans l'onde où tout à coup une forme apparaît
+ Et se penche vers moi pour me voir. Inquiet,
+ Mon cœur a tressailli; je recule; elle-même
+ Recule en tressaillant; mais vers ces traits que j'aime
+ Un charme me rappelle; un charme aussi vers moi
+ La ramène à son tour; car ce n'est pas l'effroi,
+ C'est l'intérêt, l'amour, que son regard exprime.
+ Elle m'aime, je l'aime; et l'ardeur qui m'anime
+ À cet objet, vers qui s'élancent tous mes vœux,
+ En ce moment encore attacherait mes yeux,
+ Si bientôt une voix: Ô belle créature!
+ Ce que tu vois, dit-elle, ici, dans cette eau pure,
+ C'est toi-même[381].
+
+ (_Paradis Perdu_, livre IV.)
+
+
+
+
+CHAPITRE SIXIÈME
+
+Les Martyrs.
+
+
+Du _Génie du Christianisme_ aux _Martyrs_, d'un poème à un autre poème,
+il ne faut pas attendre le même prodige, quoique dans cet intervalle,
+assurément, la pensée de l'auteur ne soit pas demeurée immobile. Il m'en
+coûte de ne pas relever pour vous, comme je l'ai fait pour moi-même avec
+un soin jaloux, tous les grains d'or, toute la poussière de diamant que
+M. de Chateaubriand a semée sur sa route. Je me condamne à passer sous
+silence les beaux articles dont il enrichit le _Mercure_, jusqu'à ce
+fameux article qui n'y parut point, et qui provoqua la brutale
+suppression du journal. C'est le pendant et c'était le présage du pilon
+où périt pour un temps le livre _de l'Allemagne_. Il faut avouer que
+Napoléon ne joignait pas toujours aux allures d'un grand homme les
+manières et les procédés d'un homme bien élevé. Comment n'avait-il pas
+peur de se trahir ou de se calomnier lui-même en frappant d'interdit des
+passages comme celui-ci (car dans cet article sur le _Voyage en Espagne_
+de M. de Laborde, ces lignes constituaient sans doute le corps du
+délit):
+
+ «La muse a souvent retracé les crimes des hommes; mais il y a
+ quelque chose de si beau dans le langage du poète, que les crimes
+ même en paraissent embellis: l'historien seul peut les peindre sans
+ en affaiblir l'horreur. Lorsque, dans le silence de l'abjection,
+ l'on n'entend plus retentir que la chaîne de l'esclave et la voix
+ du délateur; lorsque tout tremble devant le tyran, et qu'il est
+ aussi dangereux d'encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce,
+ l'historien paraît, chargé de la vengeance des peuples. C'est en
+ vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l'Empire; il croît
+ inconnu auprès des cendres de Germanicus, et déjà l'intègre
+ Providence a livré à un enfant obscur la gloire du maître du monde.
+ Bientôt toutes les fausses vertus seront démasquées par l'auteur
+ des _Annales_; bientôt il ne fera voir, dans le tyran, déifié, que
+ l'histrion, l'incendiaire et le parricide: semblable à ces premiers
+ chrétiens d'Égypte, qui, au péril de leurs jours, pénétraient dans
+ les temples de l'idolâtrie, saisissaient au fond d'un sanctuaire
+ ténébreux la divinité que le Crime offrait à l'encens de la Peur et
+ traînaient à la lumière du soleil, au lieu d'un dieu, quelque
+ monstre horrible[382].»
+
+Mais pourrais-je m'empêcher de mentionner au moins la _Lettre écrite de
+Rome à M. de Fontanes_, en 1804? Je ne pense pas que l'auteur ait rien
+écrit de plus parfait, et ce serait une étude également curieuse et
+profitable que celle des changements que cette lettre a subis, d'une
+édition à l'autre, sous le rapport du style. Cet examen justifierait le
+témoignage que l'auteur s'est rendu plus d'une fois, d'être difficile
+avec lui-même et amoureux de la perfection. Ce qu'il y a de beau, c'est
+que, sous toutes ces corrections, le premier jet, l'essor, la liberté
+des mouvements se retrouvent. Il me semble que les pages mêmes de _René_
+n'ont pas plus de grandeur, et ne sont pas imbues d'une mélancolie plus
+pénétrante. Heureusement il est presque inutile de citer. Cette lettre,
+on la sait par cœur. Combien de lecteurs se rappellent à peu près mot
+pour mot cette description du coucher du soleil à l'horizon romain:
+
+ «J'ai souvent aussi remonté le Tibre à Ponte-Mole, pour jouir de
+ cette grande scène de la fin du jour. Les sommets des montagnes de
+ la Sabine apparaissent alors de lapis lazuli et d'or pâle, tandis
+ que leurs bases et leurs flancs sont noyés dans une vapeur d'une
+ teinte violette ou purpurine. Quelquefois de beaux nuages comme des
+ chars légers portés, sur le vent du soir avec une grâce inimitable,
+ font comprendre l'apparition des habitants de l'Olympe sous ce ciel
+ mythologique; quelquefois l'antique Rome semble avoir étendu dans
+ l'Occident toute la pourpre de ses consuls et de ses Césars, sous
+ les derniers pas du dieu du jour[383].»
+
+Voici, dans un cadre plus resserré, dans l'enceinte d'une ruine, un
+tableau non moins exquis:
+
+ «Surpris par la pluie, au milieu de ma course, je me réfugiai dans
+ les salles des Thermes voisins du Pœcile, sous un figuier qui avait
+ renversé le pan d'un mur en croissant. Dans un petit salon
+ octogone, une vigne vierge perçait la voûte de l'édifice, et son
+ gros cep lisse, rouge et tortueux, montait le long du mur comme un
+ serpent. Tout autour de moi, à travers les arcades des ruines,
+ s'ouvraient des points de vue sur la campagne romaine. Des buissons
+ de sureau remplissaient les salles désertes où venaient se réfugier
+ quelques merles. Les fragments de maçonnerie étaient tapissés de
+ feuilles de scolopendre, dont la verdure satinée se dessinait comme
+ un travail en mosaïque sur la blancheur des marbres. Çà et là de
+ hauts cyprès remplaçaient les colonnes tombées dans ces palais de
+ la mort; l'acanthe sauvage rampait à leurs pieds, sur des débris,
+ comme si la nature s'était plu à reproduire sur les chefs-d'œuvre
+ mutilés de l'architecture, l'ornement de leur beauté passée. Les
+ salles diverses et les sommités des ruines ressemblaient à des
+ corbeilles et à des bouquets de verdure: le vent agitait les
+ guirlandes humides, et toutes les plantes s'inclinaient sous la
+ pluie du ciel[384].»
+
+Ce séjour de Rome devait profiter à une grande composition dont M. de
+Chateaubriand portait déjà peut-être la pensée dans son esprit: je parle
+des _Martyrs_. Il en avait choisi le dessein et arrêté le plan vers
+1806, lorsqu'il partit pour visiter la Grèce, l'Asie Mineure et la
+Palestine. L'ouvrage qui a réclamé tant de travaux et de fatigues parut
+en 1809.
+
+La critique des _Martyrs_ est facile. Il est même facile, sans exagérer
+aucune critique et ne blâmant que ce qui est blâmable, de donner de cet
+ouvrage une idée très fausse. Cela n'est pas seulement aisé, cela est
+inévitable. Il faudrait une habileté peu commune pour faire, au moyen
+d'une analyse, valoir les beautés d'un livre autant que cette analyse en
+a fait valoir les défauts. Mon espoir, en cette occasion, c'est que j'ai
+à parler d'un livre que tout le monde a lu ou que tout le monde lira.
+
+Écoutons d'abord l'auteur sur son dessein:
+
+ «J'ai avancé, dans un premier ouvrage, que la Religion chrétienne
+ me paraissait plus favorable que le Paganisme au développement des
+ caractères, et au jeu des passions dans l'Épopée; j'ai dit encore
+ que le _merveilleux_ de cette religion pouvait peut-être lutter
+ contre le _merveilleux_ emprunté de la Mythologie: ce sont ces
+ opinions, plus ou moins combattues, que je cherche à appuyer par un
+ exemple.
+
+ »Pour rendre le lecteur juge impartial de ce grand procès
+ littéraire, il m'a semblé qu'il fallait chercher un sujet qui
+ renfermât dans un même cadre le tableau des deux religions, la
+ morale, les sacrifices, les pompes des deux cultes; un sujet où le
+ langage de la Genèse pût se faire entendre auprès de celui de
+ l'Odyssée; où le Jupiter d'Homère vînt se placer à côté du Jéhova
+ de Milton sans blesser la piété, le goût et la vraisemblance des
+ mœurs.
+
+ »Cette idée conçue, j'ai trouvé facilement l'époque historique de
+ l'alliance des deux religions[385].»
+
+Vous le voyez, Messieurs, les _Martyrs_, dont le sujet est le triomphe
+de la religion chrétienne, étaient destinés à la faire triompher dans la
+littérature comme elle a triomphé dans le monde.
+
+Laissons pour un moment le dessein de l'ouvrage, et voyons-en le sujet,
+ou plutôt voyons si le choix du sujet, si l'idée mère de la composition
+est convenable au dessein de l'auteur.
+
+Il s'agit du _Triomphe de la religion chrétienne_[386], non dans
+l'avenir, mais dans le passé. Il y a dix-huit siècles que le
+christianisme triomphe: est-ce de ces dix-huit siècles que le poète va
+nous retracer l'histoire? Outre ce triomphe permanent, non interrompu,
+le christianisme triomphe à des moments et en des lieux déterminés,
+chaque fois que le repentir d'un pécheur donne sujet aux anges de se
+réjouir dans le ciel, et chaque fois aussi que les principes de
+l'incrédulité et du péché étant mis en balance avec ceux de la foi et de
+la morale, ces derniers l'emportent: eh bien! est-ce de quelques-unes de
+ces victoires, qui se comptent par milliers, ou plutôt qui ne se
+comptent point, que nous allons entendre l'histoire? Quelque beau que
+soit ce dessein, ce n'est pas celui de l'auteur. Non, il a découvert
+qu'à une certaine époque, savoir vers l'an 320 de notre ère, le
+christianisme a remporté une victoire définitive, nécessaire à son
+existence au même titre que peut l'être, dans la lutte d'un peuple avec
+un autre, une bataille gagnée; il s'agit d'une victoire sans laquelle
+l'avenir du christianisme sur la terre n'était pas assuré, et qui met
+fin péremptoirement à toute incertitude sur les desseins de Dieu. Cette
+victoire, vous l'avez compris, c'est l'adoption du christianisme par
+Constantin, «nouveau Cyrus qui mettra le trône des Césars à l'ombre des
+saints tabernacles, qui brisera les simulacres des Esprits de ténèbres,
+et ne permettra plus aux faux dieux d'élever leurs temples auprès des
+autels du Fils de l'homme;» c'est la disparition de l'idolâtrie; «car,
+dit le Père éternel à son fils dans le poème qui nous occupe, le moment,
+qui doit faire triompher votre croix, est arrivé[387].»
+
+Le grand coup d'État qu'on attribue à Constantin, la promotion
+officielle du christianisme au rang de religion d'État, c'est ce que M.
+de Chateaubriand en 1809, et en qualité de poète, appelait _le triomphe
+de la religion chrétienne_. En 1830 c'est l'historien qui parle, et son
+langage a plus de réserve. Il constate que, sous Constantin, le pouvoir
+et la loi deviennent chrétiens; que les dissentiments religieux, qui
+n'avaient guère été parmi les fidèles que des démêlés domestiques
+méprisés ou contenus par l'autorité, se changèrent en querelles
+publiques; que, quand les persécutions du paganisme finirent, celles des
+hérésies commencèrent, et «qu'avec Constantin se forme _l'Église_
+proprement dite, c'est-à-dire une monarchie religieuse, au moyen de
+laquelle les évêques s'empareront des principaux actes de la vie civile,
+et deviendront les législateurs et les conducteurs des nations[388].»
+Ceci n'est pas tout à fait du style des _Martyrs_. Rien de plus naturel,
+d'ailleurs, que 1809 et 1830 diffèrent entre eux. Je ne dis pas, et M.
+de Chateaubriand lui-même ne dirait pas, que le poète et l'historien, à
+une même date, ont droit de différer entre eux; cela ressemblerait trop
+au mot du bon Père dans les _Provinciales_: «Je ne parlais pas en cela
+selon ma conscience, mais selon celle de Ponce et du Père Bauny[389].»
+
+Chacun, du reste, en jugera selon ses lumières ou ses préjugés; mais je
+crois que je trouverai tout le monde de mon avis si je dis, qu'en
+supposant même que le système politique adopté par Constantin a été _le
+triomphe de la religion chrétienne_, ce triomphe, ayant eu lieu sous la
+forme d'un secours prêté à la vérité par la force temporelle et par la
+politique, peut bien être un sujet de méditation pour l'historien et de
+contemplation pour le penseur religieux, mais n'est pas éminemment
+propre à la poésie, qui cherchera plutôt ses sujets dans les catacombes
+que dans le cabinet d'un empereur. M. de Chateaubriand n'avait garde de
+l'ignorer; aussi, tout en maintenant à l'événement que nous venons de
+rappeler un nom trop magnifique selon nous, ce n'est pas cet événement
+qu'il raconte, mais le généreux dévouement de deux simples chrétiens
+dont la poésie lui a découvert les noms inconnus, ainsi que la part
+décisive qu'ils ont eue à cette grande révolution. Par cela même, le
+poète s'est rapproché de la vérité morale, mais malheureusement c'est
+pour s'en éloigner bientôt.
+
+Que la muse lui ait dit à l'oreille ce que tous les historiens ont
+ignoré, rien de mieux; la muse sait bien des choses, et, à vrai dire, le
+secret dont elle lui fait part est le secret de Dieu. Comment, sans une
+inspiration quelconque, aurait-il pu savoir que le triomphe du
+christianisme sous Constantin, la métamorphose d'un culte persécuté en
+une religion d'État, avait pour condition et eut pour secrète cause le
+martyre d'un chrétien et d'une chrétienne, fiancés l'un à l'autre, et
+dont l'hymen a été solennisé dans l'arène des gladiateurs et sous
+l'ongle du tigre? Les deux victimes elles-mêmes ne savent point ce que
+vaut leur sacrifice, et personne apparemment ne peut le savoir mieux
+qu'elles; mais s'il est indiscret de questionner l'auteur sur ces
+renseignements, il ne l'est pas de lui demander compte d'autre chose, je
+veux dire de l'idée même qui se trouve à la base de cette invention.
+
+Eudore et Cymodocée sont deux martyrs. J'accorde sans peine que les
+portes de l'enfer auraient prévalu contre l'Église, si l'Église, dans
+son propre sein, n'avait pas trouvé des martyrs. Mais ces martyrs
+eux-mêmes (et ici je ne parle pas en chrétien, je me place au point de
+vue de la philosophie), ces martyrs eux-mêmes sont un fruit, un produit
+du christianisme; ils témoignent encore plus de sa force que de la leur;
+leur force lui est empruntée; ils triomphent par lui plutôt que par eux;
+s'ils sont nécessaires au christianisme, ils le sont au même titre, de
+la même manière, que l'est à un agent libre l'instrument qu'il vient de
+créer pour ses desseins; en un mot, ils sont dans l'Église le moyen de
+tout et ne sont la cause de rien.
+
+Et s'ils étaient les sauveurs du christianisme qui les a sauvés,
+c'est-à-dire les rédempteurs de l'humanité, ce serait tous ensemble, le
+martyre plutôt que les martyrs. Tous les martyrs sont égaux en face de
+l'œuvre supposée; ce que l'un a souffert ou fait de plus que l'autre
+importe peu, n'importe point. Il est impossible, en restant dans les
+limites de la condition humaine, de rien imaginer qui rende certains
+individus propres à cette œuvre, tandis que tous les autres ne le
+seraient pas. Serait-ce par une action directe sur les causes secondes?
+Mais l'auteur exclut absolument cette supposition. Serait-ce par le
+mérite du sacrifice? Mais comment le mérite serait-il inégal? Et de
+fait, en quoi Eudore et Cymodocée l'emportent-ils sur tant d'autres
+martyrs? Et pourquoi donc est-ce à leur dernier soupir
+
+ «que l'on aperçoit au milieu des airs une croix de lumière,
+ semblable à ce Labarum qui fit triompher Constantin; que la foudre
+ gronde sur le Vatican, colline alors déserte, mais souvent visitée
+ par un Esprit inconnu; que l'amphithéâtre est ébranlé jusque dans
+ ses fondements; que toutes les statues des idoles tombent, et que
+ l'on entend, comme autrefois à Jérusalem, une voix qui dit: les
+ dieux s'en vont[390]!»
+
+Certes, il n'en fallait pas tant pour faire réfléchir les spectateurs;
+mais il ne paraît pas que ces signes extraordinaires aient changé en
+rien les dispositions du peuple romain; l'auteur aurait eu soin de le
+dire; et puis, encore une fois, on ne voit pas pourquoi le martyre
+d'Eudore et de Cymodocée a dû avoir, plus que tout autre, la vertu
+d'ébranler l'amphithéâtre, d'évoquer la foudre, et de peindre, en traits
+de lumière, le Labarum dans l'azur du ciel.
+
+Le fils de Lasthénès et la fille de Démodocus périssent généreusement
+pour leur foi; mais ils ne font que ce qu'ont fait, alors et plus tard,
+tant d'autres chrétiens; rien, dans leur caractère, dans leur dignité
+personnelle, dans leurs souffrances, n'explique la différence tranchée
+que fait le poète, quant aux résultats, entre eux et le commun des
+martyrs. Les explications qu'il essaie sont faibles et, osons le dire,
+puériles[391].
+
+Et maintenant admettons toutes les différences que l'on voudra; le
+sacrifice d'Eudore et de Cymodocée ne peut avoir jamais qu'une valeur
+humaine; pour lui en donner une autre, il faudrait les sortir l'un et
+l'autre de l'humanité. Or, c'est une valeur et une vertu surhumaines, je
+veux dire une valeur intrinsèque, une puissance immédiate que l'auteur
+attribue à leur sacrifice. Ils ne vont pas seulement ébranler
+l'incrédulité par le spectacle de leurs vertus et de leur martyre; ils
+ne vont pas seulement encourager leurs frères au même dévouement; ils ne
+vont pas seulement prêter à l'Éternel qui le leur rendra. Ils sont, eux
+et non pas d'autres, eux, à l'exclusion de tous autres, _l'holocauste
+demandé_, _l'hostie_ entière dont Dieu a besoin, la victime dont
+l'immolation désarmera son courroux. Il est vrai que, selon l'auteur,
+cette victime ne viendra digne de Dieu qu'_en vertu des souffrances et
+des mérites du sang de Jésus-Christ_[392]; mais cette précaution
+oratoire ne sauve rien; il n'en reste pas moins vrai qu'ils sont ce que
+Jésus-Christ a été, qu'ils ont des mérites à communiquer, qu'ils peuvent
+acquitter la dette du monde; il n'en est pas moins vrai que, s'ils sont
+médiateurs, tous peuvent l'être, que tous les martyrs sont des hosties,
+et que Jésus-Christ n'est plus que le premier des martyrs.
+
+Or, toute préoccupation orthodoxe mise de côté, et ne prenant les
+_Martyrs_ que sur le pied d'une œuvre littéraire, ne pouvons-nous pas
+dire que le poème pèche contre la vérité relative, qui est en
+littérature comme en politique, la vérité absolue? Que l'on croie au
+christianisme ou que l'on n'y croie pas, il faut le prendre tel qu'il
+est, et une altération aussi grave n'offense guère moins les incrédules
+que les croyants.
+
+La beauté d'ailleurs, je dis simplement la beauté, d'un poème fondé sur
+les mystères du christianisme, tiendra toujours à la conservation
+intacte, sévère des bases de cette religion. En poésie, tout le monde
+est orthodoxe. On peut n'aimer pas la religion chrétienne, ni les
+ouvrages dont elle fournit le sujet; mais on aime encore moins les
+inventions qui la diminuent et l'affaiblissent.
+
+Il résulte encore de la donnée sur laquelle tout le poème repose, qu'il
+n'y a pas de véritable dénoûment. Le poète peut bien s'écrier en
+finissant: «Les dieux s'en vont[393];» on n'en voit rien. La liaison
+entre la mort d'Eudore et la conversion de Constantin échappe tout à
+fait: on n'y croit que d'autorité, ce qui en poésie ne suffit pas; et
+quand on verrait cette liaison, quand on y croirait, le mal est que la
+conversion même de Constantin, ou la conversion de l'État romain, n'est
+pas non plus aux yeux de tout le monde un _dénoûment_. Ceci soit dit
+indépendamment de toutes les opinions qu'on peut avoir sur l'utilité
+religieuse de cette révolution.
+
+Il me semble qu'on peut déjà pressentir que le style souffrira de la
+nature même du sujet. Pour distinguer du reste des martyrs deux
+personnages que rien n'en distingue essentiellement, il faudra, dans
+l'absence des choses, recourir aux mots. Le prestige des mots sera
+nécessaire; l'emphase sera de rigueur. La lecture des _Martyrs_ ne
+réalise que trop un tel pressentiment.
+
+Le sujet admis, il faut reconnaître que l'action plaît par la clarté,
+par une ordonnance heureuse et par une simplicité que l'auteur a su
+concilier avec beaucoup de richesse, ou du moins avec beaucoup de
+variété. Il lui en a coûté, je l'avoue, quelques invraisemblances et des
+anachronismes trop flagrants, pour réunir dans sa fable tant de
+personnages et tant de souvenirs; mais, à une ou deux près, ces licences
+me paraissent vénielles, et l'important c'est que l'action n'est point
+embarrassée par toute cette diversité. Au mérite que je viens de
+reconnaître, l'action ou la fable des _Martyrs_ joint-elle celui de
+l'intérêt? Cette question en suppose d'autres, que l'auteur lui-même
+propose à notre examen: celle du merveilleux, celle des passions, celle
+des caractères, celle des mœurs; car c'est de tout cela que se compose
+ou que dépend l'intérêt d'une action: tout ce qui reste en dehors de ces
+éléments, ce sont les situations; les situations, c'est l'action même
+décomposée et réduite à ses caractères extérieurs: or, qui ne comprend
+que l'intérêt des situations résulte, en grande partie, des caractères,
+des passions, des mœurs, même du merveilleux s'il y en a dans le sujet,
+du style enfin non moins que de tout le reste? Sans contredit, le poème
+des _Martyrs_ présente des situations fortes, déploie des scènes, qui,
+en tout état de cause, seraient pathétiques. On peut citer, comme
+exemples, le séjour de Cymodocée chez Hiéroclès, mais surtout la scène
+vraiment terrible, où Eudore, tout près du moment de rendre témoignage,
+est tenté d'abjurer. Voici cette scène:
+
+ «Ces hommes (des chrétiens condamnés aux supplices de
+ l'amphithéâtre) ces hommes, qui devaient bientôt abandonner la vie,
+ continuaient à tenir entre eux des discours pleins d'onction et de
+ charité: lorsque de légères hirondelles se préparent à quitter nos
+ climats, on les voit se réunir au bord d'un étang solitaire, ou sur
+ la tour d'une église champêtre; tout retentit des doux chants du
+ départ; aussitôt que l'aquilon se lève, elles prennent leur vol
+ vers le ciel, et vont chercher un autre printemps et une terre plus
+ heureuse.
+
+ »Au milieu de cette scène touchante, on voit accourir un esclave:
+ il perce la foule; il demande Eudore; il lui remet une lettre de la
+ part du juge. Eudore déroule la lettre; elle était conçue en ces
+ mots:
+
+ «--Festus juge, à Eudore chrétien, salut:
+
+ «Cymodocée est condamnée aux lieux infâmes. Hiéroclès l'y attend.
+ Je t'en supplie par l'estime que tu m'as inspirée, sacrifie aux
+ dieux; viens redemander ton épouse: je jure de te la faire rendre
+ pure et digne de toi.»--
+
+ »Eudore s'évanouit; on s'empresse autour de lui; les soldats qui
+ l'environnent se saisissent de la lettre; le peuple la réclame; un
+ tribun en fait lecture à haute voix; les évêques restent muets et
+ consternés; l'assemblée s'agite en tumulte. Eudore revient à la
+ lumière; les soldats étaient à ses genoux, et lui disaient:
+
+ «Compagnon, sacrifiez! Voilà nos aigles au défaut d'autels.»
+
+ »Et ils lui présentaient une coupe pleine de vin pour la libation.
+ Une tentation horrible s'empare du cœur d'Eudore. Cymodocée aux
+ lieux infâmes! Cymodocée dans les bras d'Hiéroclès! La poitrine du
+ martyr se soulève; l'appareil de ses plaies se brise, et son sang
+ coule en abondance. Le peuple, saisi de pitié, tombe lui-même à
+ genoux, et répète avec les soldats:
+
+ «Sacrifiez! Sacrifiez!»
+
+ »Alors Eudore d'une voix sourde:
+
+ «Où sont les aigles?»
+
+ »Les soldats frappent leurs boucliers en signe de triomphe, et se
+ hâtent d'apporter les enseignes. Eudore se lève; les centurions le
+ soutiennent; il s'avance au pied des aigles; le silence règne parmi
+ la foule; Eudore prend la coupe; les évêques se voilent la tête de
+ leurs robes, et les confesseurs poussent un cri: à ce cri la coupe
+ tombe des mains d'Eudore, il renverse les aigles, et se tournant
+ vers les martyrs, il dit: «Je suis chrétien[394]!»
+
+Enquérons-nous maintenant de ce qui rehausse l'intérêt des situations,
+et de ce qui constitue presque entièrement l'intérêt général de
+l'action. Je commence par le merveilleux parce qu'il est essentiel au
+sujet des _Martyrs_, et parce qu'il nous conduit à parler des mœurs. Ces
+deux objets forment ensemble ce qu'on pourrait appeler l'ordre d'idées,
+la philosophie qui domine tout l'ouvrage; ils en constituent l'intérêt
+spéculatif. Toute composition repose sur une base pareille, qui prend,
+dans certains cas, la forme du merveilleux.
+
+Il est clair que M. de Chateaubriand n'a pas prétendu qu'on ne cherchât
+que dans son ouvrage l'idéal de l'antiquité mythologique. Si donc il
+nous semblait qu'il lui a fait tort, qu'il n'en a pas assez relevé les
+avantages, nous serions bien libres d'en appeler: Homère, Virgile, Ovide
+sont toujours là. Mais nous ne serons pas tentés d'en appeler dans le
+cas contraire; car l'auteur n'a pas pu avoir la pensée de faire valoir
+cette antiquité plus qu'elle ne vaut, et si, dans son poème, la
+mythologie grecque nous paraît séduisante, ce sera sans doute parce
+qu'elle l'est en effet; si même, par impossible, elle nous paraissait
+supérieure au _merveilleux_ chrétien, il faudrait en conclure ou qu'elle
+l'est en effet, ou que l'auteur ne connaît pas bien le _merveilleux_
+qu'il veut nous faire goûter. Or, ce qui paraissait impossible est
+arrivé: M. de Chateaubriand a plaidé la cause du merveilleux chrétien,
+et a gagné celle du merveilleux mythologique. C'est mon sentiment, et je
+serais bien trompé si, après la lecture des _Martyrs_, ce n'était pas
+aussi le vôtre.
+
+Faut-il s'en étonner? Dès qu'il s'agit de merveilleux, le paganisme vaut
+mieux. Il y a, dans le paganisme, proportion constante entre le signe et
+la chose signifiée, entre l'idée et le symbole. La comparaison de l'idée
+païenne avec le symbole païen ne fait jamais naître dans l'esprit la
+pensée de l'insuffisance et de la vanité de ce dernier. La métaphysique
+et la morale du paganisme sont telles que le symbole n'atteint que trop
+aisément à leur niveau. Le sublime même, dans cette religion, est _à
+hauteur d'appui_; il est relatif en quelque sorte: dans la nôtre, il est
+absolu. Au sens convenu du mot, il n'y a point de merveilleux dans notre
+religion, bien qu'elle soit merveilleuse; on ne peut pas, du moins,
+inventer un merveilleux après le sien qui est de l'histoire. Les
+miracles n'en sont pas un ornement, mais une partie intégrante, un
+moyen, une force. Les images employées dans les Prophètes et dans
+l'Apocalypse n'ont ni l'intention ni le caractère littéraire; elles sont
+sublimes plutôt que poétiques; faut-il le dire? leur bizarrerie
+volontaire semble destinée à les exclure du domaine de la poésie, et à
+les préserver ainsi de toute profanation.
+
+En dépit de tous les chefs-d'œuvre, et même de celui de Milton, la
+sentence de Boileau demeure vraie à nos yeux:
+
+ De la foi d'un chrétien les mystères terribles
+ D'ornements égayés ne sont point susceptibles[395].
+
+Au lieu de _terribles_, mettez _redoutables_ ou _vénérables_; au lieu
+d'_égayés_, mettez _poétiques_ ou _brillants_; la pensée, plus
+intelligible pour nous, sera restée la même, et plus vous y réfléchirez,
+plus elle vous semblera vraie. On aura beau parler, comme l'a fait M. de
+Chateaubriand dans son grand ouvrage, du _merveilleux_ chrétien, des
+_machines poétiques_ du christianisme; la nature des choses est plus
+forte que toutes les suppositions. La beauté du dogme chrétien est tout
+intérieure, toute morale; elle est intraduisible; c'est un texte qui ne
+se lit que dans l'original; la seule mythologie dont notre religion soit
+susceptible, c'est le mysticisme.
+
+Mais quand ces questions resteraient indécises, ce qui ne l'est pas, ce
+qui demeure constant, c'est que dans l'épopée des _Martyrs_, tout ce qui
+fait allusion à la mythologie grecque est charmant, et tout, ou presque
+tout ce qui tient au merveilleux chrétien, est mauvais. Admettez qu'il y
+a un merveilleux chrétien: celui des _Martyrs_ n'est pas, ne saurait
+être le véritable, et les non-croyants ne seront pas sur cet article
+d'un autre avis que les croyants.
+
+J'ose dire qu'on ne peut lire qu'avec une sorte de pudeur souffrante la
+description du Paradis dans les _Martyrs_. La magnificence ne remplace
+pas la majesté. Décrire les béatitudes et la gloire du ciel, c'est
+donner des bornes à ce qui n'en a point, et chaque élan est une chute.
+«Les paroles grossières que la Muse est forcée d'employer, nous
+trompent[396],» dit l'auteur; non, elles ne sauraient nous tromper,
+elles nous choquent, elles nous blessent; l'idée de profanation et de
+parodie revient sans cesse à l'esprit et serre le cœur. Il y a, en
+outre, une confusion de la matière et de l'esprit, du sens propre et du
+sens figuré, qui nous déconcerte et nous fatigue. L'impression générale
+est froide, triste; on en veut à l'auteur d'avoir tenté l'impossible, et
+loin de chercher à se souvenir, on voudrait presque oublier.
+
+Ne croyez pas, Messieurs, mais lisez; lisez tout le livre, ou du moins
+les passages suivants:
+
+ «Des jardins délicieux s'étendent autour de la radieuse Jérusalem.
+ Un fleuve découle du trône du Tout-Puissant; il arrose le céleste
+ Éden, et roule dans ses flots l'Amour pur et la Sapience de Dieu.
+ L'onde mystérieuse se partage en divers canaux qui s'enchaînent, se
+ divisent, se rejoignent, se quittent encore, et font croître, avec
+ la vigne immortelle, le lis semblable à l'Épouse, et les fleurs qui
+ parfument la couche de l'Époux. L'Arbre de vie s'élève sur la
+ Colline de l'encens; un peu plus loin, l'Arbre de science étend de
+ toutes parts ses racines profondes et ses rameaux innombrables: il
+ porte, cachés sous son feuillage d'or, les secrets de la Divinité,
+ les lois occultes de la nature, les réalités morales et
+ intellectuelles, les immuables principes du bien et du mal.
+
+ »... Ce sont eux (les chœurs des anges) qui soupirent dans les
+ antiques forêts, qui parlent dans les flots de la mer, et qui
+ versent les fleuves du haut des montagnes. Les uns gardent les
+ vingt mille chariots de guerre de Sabbaoth et d'Élohé; les autres
+ veillent au carquois du Seigneur, à ses foudres inévitables, à ses
+ coursiers terribles, qui portent la peste, la guerre, la famine et
+ la mort. Un million de ces Génies ardents règlent les mouvements
+ des astres, et se relèvent tour à tour, dans ces emplois
+ magnifiques, comme les sentinelles vigilantes d'une grande armée.
+
+ »... C'est dans cette extase d'admiration et d'amour, dans ces
+ transports d'une joie sublime, ou dans ces mouvements d'une tendre
+ tristesse, que les Élus répètent ce cri de trois fois Saint, qui
+ ravit éternellement les cieux. Le Roi prophète règle la mélodie
+ divine; Asaph, qui soupira les douleurs de David, conduit les
+ instruments animés par le souffle; et les fils de Coré gouvernent
+ les harpes, les lyres et les psaltérions qui frémissent sous la
+ main des Anges. Les six jours de la création, le repos du Seigneur,
+ les fêtes de l'ancienne et de la nouvelle Loi sont célébrés tour à
+ tour dans les royaumes incorruptibles.
+
+ »... Là surtout s'accomplit, loin de l'œil des Anges, le mystère de
+ la Trinité. L'Esprit qui remonte et descend sans cesse du Fils au
+ Père, et du Père au Fils, s'unit avec eux dans ces profondeurs
+ impénétrables.
+
+ »Les Essences primitives se séparent, le triangle de feu disparaît:
+ l'Oracle s'entrouvre, et l'on aperçoit les Trois Puissances. Porté
+ sur un trône de nuées, le Père tient un compas à la main; un cercle
+ est sous ses pieds; le Fils, armé de la foudre, est assis à sa
+ droite; l'Esprit s'élève à sa gauche, comme une colonne de lumière.
+ Jéhova fait un signe: et les temps rassurés reprennent leur
+ cours[397].»
+
+En vain on nous opposerait les images bibliques; car ou ce ne sont plus
+que des images, ou ces images ont une telle gravité, elles accusent une
+si haute indifférence pour l'effet littéraire, il est si clair qu'elles
+n'aspirent pas à peindre, mais seulement à signifier, que l'idée ne
+vient pas même de les mesurer à leur objet. En vain encore on nous
+rappellerait Milton. Son exemple n'a pas absous l'entreprise, mais s'en
+est fait pardonner l'audace par le caractère moral, pathétique,
+profondément sérieux de son merveilleux. Dans le Ciel et dans l'Enfer de
+ce grand poète, on sent l'original, et dans les _Martyrs_ la copie.
+
+Fénelon seul a parlé des demeures bienheureuses aussi dignement qu'il
+peut être donné à l'homme d'en parler. Encore a-t-il déguisé sous le nom
+d'Élysée le nom trop saint de Paradis. Il n'aborde pas le mystère de la
+divine essence; il se borne à peindre le bonheur des créatures
+glorifiées, et n'emploie d'autre merveilleux que celui de l'âme: il se
+contente d'être sublime. En quelques endroits l'auteur des _Martyrs_ a
+suivi ses traces; mais si haut qu'il s'élève alors, il reste au-dessous
+de son modèle. On ne peut refuser de l'admiration à ce passage où le
+poète cherche à se faire une idée de la béatitude des justes:
+
+ «Les élus sont incessamment dans l'état délicieux d'un mortel qui
+ vient de faire une action vertueuse ou héroïque, d'un génie sublime
+ qui enfante une grande pensée, d'un homme qui sent les transports
+ d'un amour légitime, ou les charmes d'une amitié longtemps éprouvée
+ par le malheur[398].»
+
+Fénelon avait dit:
+
+ «Ils sont, sans interruption, à chaque moment, dans le même
+ saisissement de cœur où est une mère qui revoit son cher fils
+ qu'elle avait cru mort; et cette joie, qui échappe bientôt à la
+ mère, ne s'enfuit jamais du cœur de ces hommes[399].»
+
+Il me semble que M. Villemain a bien jugé les conceptions de Fénelon et
+celles de M. de Chateaubriand, lorsqu'il a dit, à propos du premier:
+
+ «Mais lorsque, délivré de ces affreuses peintures (les supplices du
+ Tartare), il peut reposer sa douce et bienfaisante imagination sur
+ la demeure des justes, alors on entend des sons que la voix humaine
+ n'a jamais égalés, et quelque chose de céleste s'échappe de son âme
+ enivrée de la joie qu'elle décrit. Ces idées-là sont absolument
+ étrangères au génie antique; c'est l'extase de la charité
+ chrétienne; c'est une religion toute d'amour, interprétée par l'âme
+ douce et tendre de Fénelon; c'est le _pur amour_ donné pour
+ récompense aux justes, dans l'Élysée mythologique. Aussi, lorsque
+ de nos jours un écrivain célèbre a voulu retracer le paradis
+ chrétien, il a dû sentir plus d'une fois qu'il était devancé par
+ l'anachronisme de Fénelon; et, malgré les efforts d'une riche
+ imagination, et l'emploi plus facile et plus libre des idées
+ chrétiennes, il a été obligé de se rejeter sur des images moins
+ heureuses, et il n'a mérité que le second rang[400].»
+
+Il faut oser l'avouer: si l'on prend, dans les _Martyrs_, les passages
+qui se rapportent aux croyances mythologiques, et qu'on les oppose à
+l'ensemble du merveilleux chrétien tel que nous l'étale ce poème, le
+choix, même pour des chrétiens, ou plutôt pour des chrétiens surtout, ne
+saurait être un seul moment incertain. On préférera la mythologie,
+pastiche à la vérité, mais pastiche adorable; on se surprendra, j'en
+suis sûr, à regretter les enchantements de la fable; on écartera avec
+aversion la tristesse rude du moyen âge et ses superstitions presque
+toutes funèbres; l'on se rejettera avec abandon[401] vers ces fictions
+ingénieuses et riantes d'une époque et d'un peuple à qui la poésie
+tenait lieu de religion, et l'on croira entendre la poésie soupirer ces
+regrets de Monime, exilée comme elle:
+
+ Si tu m'aimais, Phœdime, il fallait me pleurer
+ Alors que, m'arrachant du doux sein de la Grèce,
+ Dans ce climat barbare, on traîna ta maîtresse[402].
+
+Ce ne sont pas là de bonnes impressions, je vous l'avoue; mais cet aveu
+renferme une critique, sinon du poème des _Martyrs_, du moins de toute
+la partie de ce livre consacrée au développement du merveilleux
+chrétien. Ce qui recommande le christianisme, c'est sa doctrine, ce sont
+ses mœurs; et à ce dernier égard, les _Martyrs_ ont droit à des éloges,
+puisqu'ils font ressortir la supériorité des mœurs chrétiennes sur
+celles du paganisme. Ceci me conduit à envisager l'ouvrage de M. de
+Chateaubriand sous le rapport de la peinture des mœurs.
+
+Les mœurs, au point de vue de la composition poétique, se composent des
+croyances et des opinions comme des habitudes. Dans le sujet des
+_Martyrs_, toutes ces choses n'en font qu'une, puisqu'il ne s'agit pas
+de peindre deux peuples, mais deux religions.
+
+Rien de plus grand, rien de plus beau qu'un tel contraste. Il est
+glorieux à l'auteur d'avoir entrepris, dans les plus vastes proportions,
+la peinture d'une situation qui n'eut et n'aura jamais de pareille dans
+les annales du monde. Aucun grand talent ne s'en était avisé jusqu'à
+lui. Quel qu'ait pu être le succès, cet honneur lui reste. Mais
+l'exécution est-elle heureuse? est-elle avouée par l'histoire, par le
+goût, par la religion?
+
+On a reproché aux _Martyrs_ quelques anachronismes trop flagrants.
+Eudore meurt, pour le plus tard, en 313, et on lui donne pour amis de
+jeunesse Augustin né en 354, Jérôme né en 331, et pour adversaire
+Symmaque, né en 350, à qui l'on fait débiter devant le trône de
+Dioclétien le plaidoyer qu'il prononça en 389 devant Théodose, en faveur
+du culte de la Victoire, c'est-à-dire lorsque le christianisme avait
+franchi, sous Constantin, sous Gratien et sous Théodose, les trois
+degrés qui le séparaient du trône. On avance de plus d'un siècle
+l'apparition de Pharamond, de Mérovée, et l'invasion de la Gaule. Mais
+qu'est-ce que tout cela? qu'est-ce qu'un anachronisme de deux siècles
+auprès d'une erreur de compte qui, rapprochant et confondant des faits
+séparés par trois mille années, rend contemporains, en quelque façon,
+Homère et Bossuet?
+
+M. de Chateaubriand fait le polythéisme, sous Dioclétien, de plusieurs
+siècles trop jeune, et le christianisme de plusieurs siècles trop vieux.
+
+Ce que nous disons du christianisme, ou plutôt du catholicisme des
+_Martyrs_, est évident pour quiconque n'est pas entièrement étranger à
+l'histoire de l'Église. Un grand nombre des choses que l'auteur fait
+croire et pratiquer à ses héros, on ne les a crues et pratiquées que
+plus tard. Je ne m'arrêterai pas à le prouver. Quant au paganisme, je
+doute que, dans ses plus beaux temps, il ait obtenu la foi implicite, il
+ait présenté l'aspect d'unité, dont il plaît à l'auteur de le décorer
+sous Dioclétien. Il ne tient pas compte non plus de _l'interfusion_ des
+deux religions, du mélange et du commerce inévitable de leurs
+sectateurs, de l'influence qu'ils exerçaient les uns sur les autres. Des
+documents circonstanciés nous manquent sur tous ces faits; mais cette
+absence de renseignements peut-elle donner au poète la liberté
+d'inventer au rebours de la vraisemblance? le raisonnement ne lui
+enseigne-t-il pas ce qui fut, ou, pour le moins, ce qui ne fut pas, ce
+qui ne put pas être? et ne nous suffit-il pas à nous-mêmes pour déclarer
+que l'image du monde romain, telle que l'auteur nous la trace, est
+fausse en ce qui concerne la situation respective et le rapport des deux
+religions?
+
+M. de Chateaubriand a-t-il au moins gagné quelque chose à n'être pas
+vrai? C'est bien peu probable. Le faux, en cette affaire, ne peut pas
+mieux valoir que le vrai. Mais écoutons sur ce point un critique aussi
+bien informé qu'il était possible de l'être. C'est Benjamin Constant,
+dans un article du _Mercure_:
+
+ «Cette lutte du théisme, non pas contre le polythéisme, car le
+ polythéisme n'existait plus en réalité, mais contre des formes
+ vieillies, qui ne commandaient aucun respect, et que l'autorité,
+ bien qu'elle eût pour but de les maintenir, ne pouvait s'astreindre
+ à ménager; cette lutte, dis-je, serait le sujet d'un ouvrage, dont
+ rien encore, à ma connaissance, ne donne l'idée.
+
+ »J'ai toujours été surpris que l'illustre auteur des _Martyrs_ ne
+ l'eût pas conçue. Si, au lieu de revêtir de couleurs poétiques ce
+ qui n'était pas, il eût appliqué son beau talent à peindre ce qui
+ était, il eût tiré de son sujet un bien autre parti, même sous le
+ rapport de la poésie. Il ne fallait pas opposer la religion
+ d'Homère, religion qui avait disparu depuis bien des siècles, au
+ catholicisme de Bossuet; c'était commettre un anachronisme de
+ quatre mille ans, et présenter comme simultanées deux choses, dont
+ l'une n'existait plus, et l'autre pas encore.
+
+ »Ce polythéisme dégénéré, plus différent de la religion des beaux
+ temps d'Athènes que des superstitions des hordes sauvages, n'aurait
+ pas offert au peintre habile que j'ai indiqué, des sujets de
+ tableaux moins frappants, et ces tableaux auraient eu, sur les
+ autres, l'avantage de la nouveauté.
+
+ »Aux gracieuses processions des canéphores avaient succédé les
+ courses tumultueuses des prêtres isiaques, derniers auxiliaires et
+ alliés suspects d'un culte expirant, tour à tour repoussés et
+ rappelés par ses ministres désespérant de leur cause. Les
+ cérémonies ordinaires, qui ne suffisaient plus à la superstition
+ devenue barbare, étaient remplacées par le hideux taurobole, où le
+ suppliant se faisait inonder du sang de la victime. De toutes parts
+ pénétraient dans les temples, malgré les efforts des magistrats,
+ les rites révoltants des peuplades les plus dédaignées. Les
+ sacrifices humains se réintroduisaient dans ce polythéisme, et
+ déshonoraient sa chute, comme ils avaient souillé sa naissance. Les
+ dieux échangeaient leurs formes élégantes contre d'effroyables
+ difformités. Ces dieux, empruntés de partout, réunis, entassés,
+ confondus, étaient d'autant mieux accueillis que leurs dehors
+ étaient plus bizarres. C'était leur foule que l'on invoquait;
+ c'était de leur foule que l'imagination voulait se repaître. Elle
+ avait soif de repeupler, n'importe de quels êtres, ce ciel qu'elle
+ s'épouvantait de voir muet et désert[403].»
+
+Après cela, certes, on peut s'étonner de voir le paganisme hellénique
+reparaître, dans le poème des _Martyrs_, avec toute cette verte et
+riante fraîcheur qu'il n'eut peut-être jamais que dans les chants des
+poètes.
+
+Lisez, en regard des sinistres tableaux que Benjamin Constant vient de
+suspendre devant vous, lisez cette description des fêtes de Délos:
+
+ «Tandis que nous méditions sur les révolutions des empires, nous
+ vîmes tout à coup sortir une Théorie du milieu de ces débris. Ô
+ riant génie de la Grèce qu'aucun malheur ne peut étouffer, ni
+ peut-être aucune leçon instruire! C'était une députation des
+ Athéniens aux fêtes de Délos. Le vaisseau Déliaque, couverts de
+ fleurs et de bandelettes, était orné des statues des dieux; les
+ voiles blanches, teintes de pourpre par les rayons de l'aurore,
+ s'enflaient aux haleines des zéphirs, et les rames dorées fendaient
+ le cristal des mers. Des Théores penchés sur les flots répandaient
+ des parfums et des libations; des vierges exécutaient sur la proue
+ du vaisseau la danse des malheurs de Latone, tandis que des
+ adolescents chantaient en chœur les vers de Pindare et de Simonide.
+ Mon imagination fut enchantée par ce spectacle qui fuyait comme un
+ nuage du matin, ou comme le char d'une divinité sur les ailes des
+ vents[404].»
+
+Voyez encore ces détails, qui semblent empruntés au quatrième livre de
+l'Odyssée:
+
+ «Le noble Ancée, descendant d'Agapénor qui commandait les Arcadiens
+ au siège de Troie, donna l'hospitalité à Démodocus. Les fils
+ d'Ancée détachent du joug les mules fumantes, lavent leurs flancs
+ poudreux dans une eau pure, et mettent devant elles une herbe
+ tendre, coupée sur le bord de la Néda. Cymodocée est conduite au
+ bain par de jeunes phrygiennes qui ont perdu la liberté; l'hôte de
+ Démodocus le revêt d'une fine tunique et d'un manteau précieux; le
+ prince de la jeunesse, l'aîné des fils d'Ancée, couronné d'une
+ branche, immole à Hercule un sanglier nourri dans les bois
+ d'Erymanthe; les parties de la victime destinées à l'offrande sont
+ recouvertes de graisse, et consumées avec des libations sur des
+ charbons embrasés. Un long fer à cinq rangs présente à la flamme
+ bruyante le reste des viandes sacrées; le dos succulent de la
+ victime, et les morceaux les plus délicats sont servis aux
+ voyageurs[405].»
+
+Écoutez ce discours d'Euryméduse, nourrice de Cymodocée:
+
+ «Ô ma fille, s'écrie-t-elle, quelle douleur tu m'as causée! J'ai
+ rempli l'air de mes sanglots. J'ai cru que Pan t'avait enlevée. Ce
+ dieu dangereux est toujours errant dans les forêts; et, quand il a
+ dansé avec le vieux Silène, rien ne peut égaler son audace. Comment
+ aurais-je pu reparaître sans toi devant mon cher maître! Hélas!
+ j'étais encore dans ma première jeunesse, lorsque me jouant sur le
+ rivage de Naxos, ma patrie, je fus tout à coup enlevée par une
+ troupe de ces hommes qui parcourent l'empire de Téthys à main
+ armée, et qui font un riche butin! Ils me vendirent à un port de
+ Crète, éloigné de Gortynes de tout l'espace qu'un homme, en
+ marchant avec vitesse, peut parcourir entre la troisième veille et
+ le milieu du jour. Ton père était venu à Lébène pour échanger des
+ blés de Théodosie contre des tapis de Milet. Il m'acheta des mains
+ des pirates: le prix fut deux taureaux qui n'avaient point encore
+ tracé les sillons de Cérès. Dans la suite, ayant reconnu ma
+ fidélité, il me plaça aux portes de sa chambre nuptiale. Lorsque
+ les cruelles Ilithyes eurent fermé les yeux d'Épicharis, Démodocus
+ te remit entre mes bras, afin que je te servisse de mère. Que de
+ peines ne m'as-tu pas causées dans ton enfance! Je passais les
+ nuits auprès de ton berceau, je te balançais sur mes genoux; tu ne
+ voulais prendre de nourriture que de ma main, et quand je te
+ quittais un instant, tu poussais des cris[406].»
+
+C'est une charmante ironie que ce discours, une piquante parodie de
+l'héroïque bavardage des guerriers d'Homère; mais si vous le prenez au
+sérieux, qu'est-ce autre chose qu'un agréable pastiche et un énorme
+anachronisme?
+
+Il faudrait transcrire tout le personnage de Démodocus, ses actions
+aussi bien que ses discours. Le bonhomme, qui n'a guère que trente-sept
+ans si mes calculs sont justes, et dont l'auteur fait à son gré un
+vieillard, a passé sa vie à rêver; il n'a rien vu, rien entendu, et ne
+connaît d'autre monde que celui d'Homère. Certes, si le paganisme avait
+jamais eu des croyants de cette force, il subsisterait encore. Voici
+comme, vers le milieu du quatrième siècle de l'ère chrétienne, s'exprime
+ce prêtre d'Homère:
+
+ «Demain, aussitôt que Dicé, Irène et Eunomie, aimables Heures,
+ auront ouvert les portes du jour, nous monterons sur un
+ char[407]...»
+
+ «Votre fils vous a sans doute appris ce qu'il a fait pour ma fille,
+ que les Faunes avaient égarée dans les bois[408].»
+
+Encore si c'était un laïque qui parlât! mais c'est un prêtre. Du temps
+de Cicéron, deux augures ne pouvaient se rencontrer sans rire. Est-ce
+que depuis lors la foi mythologique avait reconquis jusqu'aux prêtres?
+Cela serait merveilleux.
+
+Je laisse les allusions mythologiques: que Démodocus ait conservé la
+religion de ses ancêtres, il ne peut pas avoir toutes leurs opinions,
+tout leur langage; et d'où sort-il donc pour parler constamment d'un ton
+qui appartient évidemment à l'enfance du monde?
+
+ «Nous cherchons le riche Lasthénès, que ses grands biens font
+ passer pour un homme très heureux[409].»
+
+ «J'aurais dû reconnaître Eudore à sa taille de héros, moins haute
+ cependant que celle de Lasthénès, car les enfants n'ont plus la
+ force de leurs pères[410].»
+
+Je veux que Démodocus soit préoccupé; il ne l'est pas au point d'ignorer
+la nouvelle secte dont le culte a rendu désert le temple des dieux
+mythologiques. Ses étonnements sans fin sont risibles, il faut l'avouer,
+et je ne puis supporter que, chez Lasthénès, qu'il sait chrétien, «il
+saisisse une coupe» au commencement du repas et se dispose «à faire une
+libation aux Pénates de Lasthénès[411].»
+
+Je ne souffre guère avec plus de patience le passage suivant:
+
+ «Démodocus n'avait presque rien compris au récit d'Eudore; il ne
+ trouvait là ni Polyphème, ni Circé; et dans cette harmonie
+ nouvelle, il avait à peine reconnu quelques sons de la lyre
+ d'Homère[412].»
+
+Les poètes pouvaient bien encore, par tradition, chercher Polyphème et
+Circé; mais on n'en était plus à s'étonner de ne les pas rencontrer
+partout. On ne croirait pas qu'aucune parole évangélique, aucune
+allusion aux dogmes nouveaux ne fût jamais parvenue aux oreilles de
+Démodocus.
+
+Mais c'est peut-être dans l'entrevue d'Eudore et de Cymodocée que la
+donnée de l'auteur pèche [le plus] par son manque de vérité historique,
+ou, si l'on veut, par son invraisemblance. Il faut citer tout ce
+morceau:
+
+ «À ces cris, le chien aboie, le chasseur se réveille. Surpris de
+ voir cette jeune fille à genoux, il se lève précipitamment.
+
+ »--Comment! dit Cymodocée confuse et toujours à genoux, est-ce que
+ tu n'es pas le chasseur Endymion?
+
+ »--Et vous, dit le jeune homme non moins interdit, est-ce que vous
+ n'êtes pas un Ange?
+
+ »--Un Ange! reprit la fille de Démodocus.
+
+ »Alors l'étranger, plein de trouble:
+
+ »--Femme, levez-vous, on ne doit se prosterner que devant Dieu.
+
+ »Après un moment de silence, la prêtresse des Muses dit au
+ chasseur:
+
+ »--Si tu n'es pas un dieu caché sous la forme d'un mortel, tu es
+ sans doute un étranger que les Satyres ont égaré comme moi dans les
+ bois. Dans quel port est entré ton vaisseau? Viens-tu de Tyr si
+ célèbre par la richesse de ses marchands? Viens-tu de la charmante
+ Corinthe où tes hôtes t'auront fait de riches présents? Es-tu de
+ ceux qui trafiquent sur les mers, jusqu'aux colonnes d'Hercule?
+ Suis-tu le cruel Mars dans les combats; ou plutôt n'es-tu pas le
+ fils d'un de ces mortels jadis décorés du sceptre, qui régnaient
+ sur un pays fertile en troupeaux, et chéri des dieux?
+
+ »L'étranger répondit:
+
+ »--Il n'y a qu'un Dieu, maître de l'univers; et je ne suis qu'un
+ homme plein de trouble et de faiblesse. Je m'appelle Eudore; je
+ suis fils de Lasthénès. Je revenais de Thalames, je retournais chez
+ mon père; la nuit m'a surpris: je me suis endormi au bord de cette
+ fontaine. Mais vous, comment êtes-vous seule ici? Que le ciel vous
+ conserve la pudeur, la plus belle des craintes après celle de Dieu!
+
+ »Le langage de cet homme confondait Cymodocée. Elle sentait devant
+ lui un mélange d'amour et de respect, de confiance et de frayeur.
+ La gravité de sa parole et la grâce de sa personne formaient à ses
+ yeux un contraste extraordinaire. Elle entrevoyait comme une
+ nouvelle espèce d'hommes, plus, noble et plus sérieuse que celle
+ qu'elle avait connue jusqu'alors. Croyant augmenter l'intérêt
+ qu'Eudore paraissait prendre à son malheur, elle lui dit:
+
+ »--Je suis fille d'Homère aux chants immortels.
+
+ »L'étranger se contenta de répliquer:
+
+ »--Je connais un plus beau livre que le sien.
+
+ »Déconcertée par la brièveté de cette réponse, Cymodocée dit en
+ elle-même:
+
+ »--Ce jeune homme est de Sparte[413].»
+
+Il est superflu de faire remarquer tout ce que cette scène, si bien
+conçue d'ailleurs, si poétiquement ordonnée, présente de forcé et de
+faux. Ce n'est pas cette seule fois que le goût du contraste a égaré
+l'auteur. Vous ne le trouverez ni plus vrai, ni plus naturel, lorsqu'il
+fait dire à Cymodocée, à la suite du récit d'Eudore: «Mon père, je
+pleure comme si j'étais chrétienne[414].» À la rencontre d'un trait
+pareil, on est tenté de demander à Cymodocée:
+
+ Est-ce vous qui parlez, ou si c'est votre rôle?
+
+Il faut avouer qu'elle en sait trop dans ce moment, ou que plus tard
+elle en sait trop peu. Voici un trait moins supportable encore, où nous
+voyons tout à la fois Eudore soutenir assez mal son personnage, et
+Cymodocée se souvenir trop du sien:
+
+ «Quoi, Cymodocée, vous voudriez devenir chrétienne, _je donnerais
+ un pareil ange au ciel_, une pareille compagne à mes jours!»
+
+Cymodocée baissa la tête et répondit:
+
+ «Je n'ose plus parler avant que tu n'aies achevé de m'enseigner la
+ pudeur[415]»
+
+Si le vieux Démodocus était présent, je m'imagine qu'il dirait encore
+une fois à Cymodocée:
+
+ «Ô fille d'Épicharis, craignons l'exagération qui détruit le bons
+ sens[416]!»
+
+et peut-être trouverait-il étrange que sa fille, élevée par lui dans le
+culte de toutes les vertus qui font la parure des vierges, demande des
+leçons de pudeur à ce jeune soldat qu'elle connaît de la veille. Ici
+encore, c'est le rôle que nous rencontrons, le personnage, plutôt que la
+nature, et cette substitution n'est que trop fréquente dans les
+_Martyrs_. L'auteur a donné de grands, de beaux traits, à ses
+personnages chrétiens; mais leur christianisme est trop plein de phrases
+et de scènes à effet. Ils posent toujours et ne se reposent jamais. Pas
+un moment, pas un mot n'est perdu pour la représentation. Il n'y a
+qu'une seule chose qu'ils ne représentent presque jamais: c'est la
+simplicité, la mesure parfaite, qui distinguaient les chrétiens de l'âge
+apostolique. Cet âge, à la vérité, était déjà loin; mais en fait
+d'anachronisme, nous eussions préféré celui-ci à tout autre; et
+d'ailleurs, croit-on que les mœurs chrétiennes, à l'époque de
+Dioclétien, n'avaient pas plus de bonhomie et de laisser aller? Qui
+pourrait, si ce n'est un Louis XIV, vivre en représentant toujours;
+convertir ses actes et ses mouvements les plus familiers en gestes
+roides, solennels; parler toujours comme un livre; au lieu de converser,
+controverser toujours; être, en un mot, sublime sans relâche? Je dis
+mal; car celui qui serait le plus sublime, serait aussi le plus naturel,
+et il n'a manqué peut-être à l'auteur, pour faire descendre ses héros de
+cette hauteur conventionnelle, que d'avoir élevé sa propre pensée à
+toute la hauteur de leurs principes et de leur foi.
+
+M. de Chateaubriand a mieux réussi dans la peinture des mœurs purement
+nationales que dans celle des mœurs religieuses ou résultant des
+croyances. Le livre VI des _Martyrs_, le livre de Pharamond et de
+Mérovée, mérite ou plutôt inspire une admiration sans réserve. Il est
+impossible de n'être pas ravi de cette poésie également franche et
+idéale, où la liberté des mouvements s'allie à la magnificence des
+couleurs, où chaque ligne vous élève, vous entraîne, ou pas un mot
+n'offense le goût, ne sort du naturel. Mais je renonce à expliquer, et
+même à exprimer toute mon admiration pour ces pages célèbres, qui sont
+peut-être ce que M. de Chateaubriand a écrit de plus vrai dans le genre
+élevé. J'aime mieux rappeler qu'elles ont décidé la vocation, ou du
+moins éveillé les instincts d'un historien illustre. Laissons-le parler
+lui-même:
+
+ «En 1810, dit M. Augustin Thierry, j'achevais mes classes au
+ collège de Blois, lorsqu'un exemplaire des _Martyrs_, apporté du
+ dehors, circula dans le collège. Ce fut un grand événement pour
+ ceux d'entre nous qui ressentaient déjà le goût du beau et
+ l'admiration de la gloire. Nous nous disputions le livre; il fut
+ convenu que chacun l'aurait à son tour, et le mien vint un jour de
+ congé, à l'heure de la promenade. Ce jour-là, je feignis de m'être
+ fait mal au pied, et je restai seul à la maison. Je lisais, ou
+ plutôt je dévorais les pages, assis devant mon pupitre, dans une
+ salle voûtée qui était notre salle d'études, et dont l'aspect me
+ semblait alors grandiose et imposant. J'éprouvai d'abord un charme
+ vague, et comme un éblouissement d'imagination; mais quand vint le
+ récit d'Eudore, cette histoire vivante de l'Empire à son déclin, je
+ ne sais quel intérêt plus actif et plus mêlé de réflexion m'attacha
+ au tableau de la ville éternelle, de la cour d'un empereur romain,
+ de la marche d'une armée romaine dans les fanges de la Batavie, et
+ de sa rencontre avec une armée de Franks.
+
+ »J'avais lu dans l'Histoire de France à l'usage des élèves de
+ l'École militaire, notre livre classique: _Les Francs ou Français,
+ déjà maîtres de Tournay et des rives de l'Escaut, s'étaient étendus
+ jusqu'à la Somme... Clovis, fils du roi Childéric, monta sur le
+ trône en 481, et affermit par ses victoires les fondements de la
+ monarchie française_. Toute mon archéologie du moyen âge consistait
+ dans ces phrases et quelques autres de même force que j'avais
+ apprises par cœur. _Français_, _trône_, _monarchie_, étaient pour
+ moi le commencement et la fin, le fond et la forme de notre
+ histoire nationale. Rien ne m'avait donné l'idée de ces terribles
+ Franks de M. de Chateaubriand _parés de la dépouille des ours, des
+ veaux marins, des urochs et des sangliers_, de ce camp _retranché
+ avec des bateaux de cuir et des chariots attelés de grands bœufs_,
+ de cette armée rangée en triangle où _l'on ne distinguait qu'une
+ forêt de framées, des peaux de bêtes et des corps demi-nus_. À
+ mesure que se déroulait à mes yeux le contraste si dramatique du
+ guerrier sauvage et du soldat civilisé, j'étais saisi, de plus en
+ plus vivement; l'impression que fit sur moi le chant de guerre des
+ Franks eut quelque chose d'électrique. Je quittai la place où
+ j'étais assis, et, marchant d'un bout à l'autre de la salle, je
+ répétai à haute voix et en faisant sonner mes pas sur le pavé:
+
+ »--Pharamond! Pharamond! nous avons combattu avec l'épée.
+
+ »Nous avons lancé la francisque à deux tranchants; la sueur tombait
+ du front des guerriers et ruisselait le long de leurs bras. Les
+ aigles et les oiseaux aux pieds jaunes poussaient des cris de joie;
+ le corbeau nageait dans le sang des morts; tout l'Océan n'était
+ qu'une plaie: les vierges ont pleuré longtemps.
+
+ »Pharamond! Pharamond! nous avons combattu avec l'épée.
+
+ »Nos pères sont morts dans les batailles; tous les vautours en ont
+ gémi: nos pères les rassasiaient de carnage! Choisissons des
+ épouses dont le lait soit du sang, et qui remplissent de valeur le
+ cœur de nos fils. Pharamond, le bardit est achevé, les heures de la
+ vie s'écoulent; nous sourirons quand il faudra mourir!--
+
+ »Ainsi chantaient quarante mille Barbares. Leurs cavaliers
+ haussaient et baissaient leurs boucliers blancs en cadence; et à
+ chaque refrain ils frappaient, du fer d'un javelot, leur poitrine
+ couverte de fer[417].
+
+ »Ce moment d'enthousiasme fut peut-être décisif pour ma vocation à
+ venir. Je n'eus alors aucune conscience de ce qui venait de se
+ passer en moi; mon attention ne s'y arrêta pas; je l'oubliai même
+ durant plusieurs années; mais, lorsque, après d'inévitables
+ tâtonnements pour le choix d'une carrière, je me fus livré tout
+ entier à l'histoire, je me rappelai cet incident de ma vie et ses
+ moindres circonstances avec une singulière précision. Aujourd'hui,
+ si je me fais lire la page qui m'a tant frappé, je retrouve mes
+ émotions d'il y a trente ans. Voilà ma dette envers l'écrivain de
+ génie qui a ouvert et qui domine le nouveau siècle littéraire. Tous
+ ceux qui, en divers sens, marchent dans les voies de ce siècle,
+ l'ont rencontré de même à la source de leurs études, à leur
+ première inspiration; il n'en est pas un qui ne doive lui dire
+ comme Dante à Virgile
+
+ «Tu duca, tu signore, e tu maestro[418].»
+
+L'action d'un poème tire son plus vif intérêt des _caractères_ et des
+_passions_. M. de Chateaubriand n'a pas eu tort d'avancer dans sa
+poétique chrétienne que les caractères (il entend par là l'empreinte
+diverse que reçoit l'âme humaine des diverses relations que l'homme peut
+former sur la terre) sont redevables au christianisme de plus de
+profondeur et d'élévation[419]; avec une égale raison, il a soutenu que
+le christianisme, en soumettant les passions au frein d'une règle
+divine[420], en créant même ce qu'on pourrait appeler une passion
+divine[421], a multiplié, dans la peinture des sentiments du cœur, les
+contrastes et les nuances, préparé des spectacles intéressants dont
+l'antiquité n'avait pas pu avoir l'idée, et rendu le tableau de la vie
+humaine à la fois plus varié, plus dramatique et plus moral. Cette
+partie de son livre en est la plus belle peut-être, et sans aucun doute
+la plus originale et la plus neuve. Il ne s'est pas contenté des preuves
+qu'il avait données dans le _Génie du Christianisme_; il a voulu, dans
+les _Martyrs_, en administrer de nouvelles; il a voulu, en marchant
+prouver le mouvement.
+
+Au fait, ce qu'il appelle les _caractères_, c'est ce que, dans la
+plupart des poétiques, on a coutume d'appeler les mœurs; sujet que nous
+avons abordé en examinant la manière dont il a mis en parallèle les deux
+religions. Le caractère chrétien et le caractère païen sont les
+caractères généraux que l'auteur étudie; tous les autres n'en sont que
+des subdivisions. Je n'ai point à parler du caractère païen, dont il a
+rattaché la peinture à une conception fantastique et arbitraire du
+paganisme vieillissant. Tous les contours sont effacés, noyés dans une
+vapeur brillante; la physionomie ne se discerne pas; et le caractère, si
+c'en est un, est purement négatif. Aucun personnage, dans le poème, si
+ce n'est la foule, ne représente cette résistance tenace du polythéisme
+à la religion nouvelle, ni ces efforts désespérés pour galvaniser un
+cadavre, efforts dont Benjamin Constant nous donne quelque idée dans le
+passage que j'ai cité. Au moins ne trouvons-nous pas cette
+personnification dans le très débonnaire et beaucoup trop tolérant
+Démodocus. L'auteur, même avec beaucoup moins de talent, ne pouvait
+manquer absolument l'autre caractère, le caractère chrétien. Mais il y
+a, dans la peinture qu'il en fait, tantôt quelque chose de tendre et de
+théâtral, tantôt une simplicité étudiée, que personne ne peut prendre
+pour le beau idéal de l'enthousiasme religieux, ni pour la couleur vraie
+des âges héroïques du christianisme.
+
+Ce que l'auteur, dans sa théorie, appelle les _caractères naturels_
+(père, fils, époux), est assez faiblement dessiné; les _caractères
+sociaux_ sont accusés avec plus de vigueur; mais au total, il ne semble
+pas que M. de Chateaubriand ait appliqué à la peinture des caractères
+toute sa puissance, ni toutes les ressources du christianisme. Je ne
+parle point de ce qu'on appelle communément des _caractères_,
+c'est-à-dire des _caractères individuels_; les personnages principaux du
+poème ont peu d'individualité; il est peu de figures qui restent dans
+l'imagination; et si l'on me demandait quelles sont celles dont je me
+souviens le mieux, et qui sont, pour moi, les plus vivantes, je serais
+obligé de confesser que c'est celle de Démodocus dans la simplicité de
+sa tendresse paternelle, et celle de ce vieux descendant des Cassius,
+dérobé à la gloire de son nom par le nom chrétien de Zacharie et par la
+condition d'esclave. Ici, pour le coup, le christianisme se présente à
+nous dans la sublime simplicité de son génie.
+
+Il y avait place, dans les _Martyrs_, pour toutes les passions; et en
+effet toutes celles dont la poésie peut tirer parti, s'y déploient, s'y
+entrelacent, le christianisme, directement ou indirectement, les
+compliquant toutes. La mise en scène est excellente. Le jeu des acteurs
+n'y répond pas toujours. L'auteur, qui affecte une grande simplicité de
+formes, n'est point, dans le fond, assez simple. Il n'est parfait, selon
+nous, que dans l'épisode de Velléda[422], où peut-être il ne l'est que
+trop. La prêtresse gauloise est admirablement tragique; Eudore, chrétien
+par le remords, lorsqu'il ne l'est plus par l'obéissance, ne réalise pas
+sans quelque bonheur l'idée de cette lutte entre la chair et l'esprit,
+dont la lutte entre les deux cultes n'était que la forme doctrinale ou
+symbolique. On sent pourtant, même au sujet d'Eudore, que la poésie
+intérieure du christianisme est moins familière à l'auteur que la poésie
+extérieure. Pour pénétrer dans cette sphère, il eût fallu quelque chose
+de la science morale et du talent de Massillon. Les amours de Cymodocée
+et d'Eudore ont du charme et de la tendresse; mais le développement et
+la profondeur se laissent trop désirer. Cymodocée ne devait être, ce
+nous semble, ni une Rébecca, ni une Rachel; on est trop vite au fond de
+cette histoire; elle est trop simple, trop unie; et la conversion de
+Cymodocée est réellement trop prompte. Elle se convertit à Eudore bien
+plutôt qu'à l'Évangile: j'avoue que la chose a pu se passer ainsi, mais
+le lecteur a droit de demander mieux; et quand il s'est mis dans
+l'esprit que l'amour est la vraie religion de Cymodocée, il peut bien
+être touché du martyre de cette jeune femme, mais il n'en reçoit pas
+l'impression que l'auteur a voulu produire. Comparez Cymodocée avec
+Pauline. La conversion de cette dernière, toute soudaine qu'elle est,
+n'en est pas moins d'une haute et sublime vraisemblance; et nous en
+sommes d'autant plus touchés que les préférences de son cœur, nous le
+savons, n'étaient pas pour Polyeucte; aussi notre émotion est pure et
+noble, autant que vive et tragique, lorsque Pauline dit à son père:
+
+ Mon époux en mourant m'a laissé ses lumières;
+ Son sang, dont tes bourreaux viennent de me couvrir,
+ M'a dessillé les jeux, et me les vient d'ouvrir.
+ Je vois, je sais, je crois, je suis désabusée;
+ De ce bienheureux sang tu me vois baptisée;
+ Je suis chrétienne enfin[423].
+
+Il était difficile de peindre la passion chez Hiéroclès sans se hasarder
+bien près du domaine de l'horrible. L'auteur a respecté des limites
+sacrées; il a été énergique sans être repoussant. Je ne relève, comme
+exception, qu'un seul trait, détaché d'une scène dont j'ai déjà cité un
+fragment. Hiéroclès triomphe lorsqu'il voit Cymodocée en son pouvoir.
+«La réprobation, dit l'auteur, parut tout entière sur le visage de
+Hiéroclès. Un sourire contracte ses lèvres, et _des gouttes de sang
+tombent de ses yeux_[424].» Quand ce dernier trait serait
+physiologiquement vrai, je ne l'en repousserais pas moins; mais j'ai
+bien peur que cette physiologie ne soit encore du merveilleux.
+
+Que dirons-nous du style, dernier élément, si l'on veut, mais élément
+nécessaire de l'intérêt dans une fiction poétique? Il n'est pas de style
+plus grand, plus nerveux, plus vrai que celui de certaines parties de ce
+poème, et pour magnifique, il l'est partout. Mais il faut bien que la
+pensée et son expression suivent la même fortune. Où la pensée n'est pas
+vraie, le style ne saurait l'être; le style n'est-il pas la pensée
+elle-même? Une vérité de convention appelle un style de convention.
+C'est trop souvent celui des _Martyrs_. L'admirable candeur de style des
+écrivains du dix-septième siècle n'est plus sans doute à l'usage des
+nôtres, et ce n'est guère que par voie de contraste que M. de
+Chateaubriand, dans ses ouvrages les plus parfaits, en éveille le
+souvenir; mais ce contraste n'est dans aucun de ses écrits plus vivement
+marqué que dans les _Martyrs_. Il est moins froid dans ses compositions
+historiques, ou même purement didactiques, que dans l'ensemble de ce
+poème. Les _Martyrs_ touchent peu; c'est, je crois, ce que la réflexion
+fait dire à tous les lecteurs. Cela est magnifique, souvent gracieux;
+cela n'est presque jamais intime. Ce langage, suspendu entre la prose et
+la poésie, aspirant tour à tour à descendre vers l'une, à monter vers
+l'autre, n'était peut-être pas du meilleur exemple; et l'on comprend
+qu'à une époque où il n'y avait que deux sortes d'événements, les
+batailles et les livres nouveaux, l'innovation que consacrait le livre
+des _Martyrs_ ait vivement ému les esprits. La critique tout entière se
+trouva de l'avis de M. Daru, qui, dans un rapport mémorable sur le
+_Génie du Christianisme_, avait dit gaiement: «En fait de poème en
+prose, je suis obligé de confesser mon incrédulité, mon impiété[425].»
+Tout le monde ne fut pas si gai. L'air sérieux est aussi un air bon à
+prendre. M. Daru parlait de son incrédulité; les autres parlèrent, ou
+peu s'en faut, de leur foi. On fulmina du haut du Parnasse, comme du
+haut d'un Vatican littéraire, une bulle d'excommunication contre
+l'auteur des _Martyrs_, hérésiarque en littérature. Sauf la solennité
+quasi tragique de cette bulle d'un nouveau genre, on n'avait pas tort,
+ce me semble. Le style des _Martyrs_ n'est admirable que le genre admis;
+mais le genre, quoi qu'en dise l'auteur, qui se couvre assez mal à
+propos de l'autorité du _Télémaque_, le genre n'était pas bon. La forme
+des vers eût mis l'auteur dans le vrai, non seulement de l'expression,
+mais peut-être aussi de la pensée. Le public, en France du moins, se
+pique d'attacher aux questions de forme et d'art la même importance que
+la critique; il les évoque, il les discute; mais en définitive, le
+public juge par ses impressions plutôt que par ses systèmes; des
+éditions nombreuses ont multiplié et perpétué plus d'une œuvre dont tout
+le monde a dit: Elle ne vivra point; et maint auteur vingt fois immolé a
+pu dire à ses critiques:
+
+ Les gens que vous tuez se portent assez bien[426].
+
+Les _Martyrs_, au fait, ne se portent pas très mal; ils vivent sans
+doute, et vivront longtemps: pourtant ils n'ont pas obtenu et n'occupent
+pas même aujourd'hui dans l'opinion le même rang que le _Génie du
+Christianisme_; et le public n'a pu s'empêcher d'applaudir, mais n'a pas
+souscrit sans réserve à ces belles strophes de M. de Fontanes:
+
+ Chateaubriand, le sort du Tasse
+ Doit t'instruire et te consoler;
+ Trop heureux qui, suivant sa trace,
+ Au prix de la même disgrâce,
+ Dans l'avenir peut l'égaler!
+
+ Contre toi, du peuple critique
+ Que peut l'injuste opinion?
+ Tu retrouvas la Muse antique
+ Sous la poussière poétique
+ Et de Solime et d'Ilion.
+
+ Du grand peintre de l'Odyssée
+ Tous les trésors te sont ouverts;
+ Et dans ta prose cadencée,
+ Les soupirs de Cymodocée
+ Ont la douceur des plus beaux vers.
+
+ Aux regrets d'Eudore coupable,
+ Je trouve un charme différent;
+ Et tu joins, dans la même fable,
+ Ce qu'Athène a de plus aimable,
+ Ce que Sion a de plus grand[427].
+
+En critiquant les _Martyrs_, nous nous sommes exactement renfermé dans
+les termes de la critique littéraire. Mais il est impossible, et, de nos
+jours, il est moins permis que jamais de s'en tenir à ce point de vue.
+Personne, aujourd'hui, ne fait abstraction de ce qui, dans une œuvre
+d'art, tient aux questions les plus graves. Chacun juge les écrits dans
+le sens de sa philosophie, et vous savez quelle est la mienne. J'oserai
+donc, en finissant, et toute question littéraire écartée, m'expliquer
+sur la place qui me paraît appartenir aux _Martyrs_ dans la littérature
+religieuse.
+
+Ces grands traits de la doctrine et de l'histoire du christianisme qui
+ont fait l'admiration de tous les temps et de tous les partis, le
+caractère d'héroïsme et d'abnégation de ceux qui ont été ses
+représentants et ses défenseurs aux époques de persécution, la pureté
+morale dont il a donné, dans l'universelle corruption des mœurs,
+l'exemple le plus éclatant, tout cela revit dans le poème de M. de
+Chateaubriand, et s'y reproduit souvent dans sa grandeur, quelquefois
+même dans sa simplicité. Une idée encore plus caractéristique, celle de
+la pénitence chrétienne ou de la puissance du repentir, a fait plus que
+d'apparaître fugitivement à la pensée de l'auteur, puisqu'elle lui à
+fourni le sujet même de son ouvrage. Il a pu ainsi réveiller en faveur
+du christianisme, dans un certain nombre d'âmes, un sentiment
+d'admiration dont le monde avait perdu l'habitude; il a pu rattacher à
+l'idée de la foi chrétienne des idées qui en étaient depuis longtemps
+séparées, repousser loin d'elle le ridicule et le mépris, la rendre
+imposante pour l'imagination, honorable pour le sens moral. Voilà les
+impressions que le poème des _Martyrs_ a pu produire sur les gens du
+monde. Mais dans toutes les communions, les personnes religieuses ont
+jugé que l'auteur était demeuré sur la porte du sanctuaire, où quelques
+accents et quelques reflets du vrai avaient pu arriver jusqu'à lui, mais
+qu'il n'avait pas franchi le seuil; qu'il avait mieux décrit certains
+phénomènes qu'il n'en avait pénétré le principe; que les mystères de la
+vie spirituelle lui avaient trop souvent échappé; surtout, qu'il avait
+pris trop souvent, et ici l'influence catholique est manifeste, le signe
+pour la chose signifiée, l'éclat extérieur pour la force intime, la
+pompe pour la majesté, trop accrédité une religion d'images et de
+prestiges, en un mot, réduit le christianisme à n'être qu'une poésie,
+j'ai dit presque une mythologie.
+
+«Représentez-vous cette admirable mythologie de la Grèce, dans laquelle,
+à l'inverse du panthéisme oriental, la divinité, subdivisée sans fin,
+était incorporée, enchaînée dans la multiplicité variée des êtres créés,
+et où soustraite, pour ainsi dire, au domaine de l'infini et de
+l'invisible, pour habiter dans le visible et le fini, elle retenait la
+pensée loin, bien loin de la sphère mystérieuse où nous devons aspirer
+sans cesse. La Grèce avait vidé le ciel et l'éternité, pour peupler
+d'habitants divins ses monts, ses vallées et ses forêts; elle avait
+rapetissé l'univers, mais elle l'avait rempli de vie et d'enchantements;
+tout, dans ses conceptions, était devenu purement humain, mais avec
+toute la beauté dont l'humanité pure est susceptible; c'était comme
+l'apothéose de l'humanité par l'humanisation du divin. La pensée était
+cernée de toutes parts; toutes les issues par où elle eût pu s'échapper
+vers la Divinité étaient gardées par une divinité; toute cette religion
+était calculée contre la religion; la religion était supplantée par la
+poésie. Je ne sais quoi de serein, de lumineux, de transparent,
+entourait l'existence humaine; le sérieux de la vie se perdait dans une
+distraction d'autant plus dangereuse qu'elle avait les apparences du
+sérieux; tout ce qu'il y a de grandeur purement humaine fleurissait dans
+cette brillante lumière; il s'y trouvait de tout et même de la religion;
+oui, la religion y apparaissait quelquefois, noble et solennelle, mais
+humaine encore, sans véritable gravité, sans infini; jamais, en un mot,
+depuis que le monde existe, l'humanité n'avait si habilement donné le
+change à ses besoins les plus profonds; notre polythéisme moderne est
+grossier en comparaison. Tout ce poétique système, qui se réduisait à
+l'usurpation du beau sur le bon, fut, pour de nombreuses générations
+d'hommes, comme ce magique lotus qui, selon les fables mêmes des Grecs,
+faisait oublier la patrie.
+
+«Mais quel art, ou quel malheur, de planter le lotus sur les rives mêmes
+de la patrie, en face de ses saintes montagnes! Distraire l'âme de ses
+plus chers intérêts par la peinture de ces intérêts eux-mêmes! endormir
+la religion dans des cantiques! écarter le sérieux par sa propre image!
+absorber la vie dans la poésie[428]!» terrible puissance! funeste magie!
+les _Martyrs_, le _Génie du Christianisme_ n'ont-ils rien fait de
+semblable? Je n'oserais le dire si vous deviez m'en croire sur parole;
+mais ces œuvres d'un immense talent, ces monuments d'une intention
+généreuse, ils sont là; vous les connaissez, vous pouvez les lire; lisez
+et jugez.
+
+
+
+
+CHAPITRE SEPTIÈME
+
+Itinéraire de Paris à Jérusalem. Aventures du dernier Abencerage. Les
+Natchez. Écrits politiques et Études historiques. Conclusion.
+
+
+Aucun des sujets traités jusqu'alors par M. de Chateaubriand ne l'avait
+mis ou ne l'avait trouvé dans une position aussi simple, aussi dégagée
+de tout élément conventionnel, que celle qu'il prend dans
+l'_Itinéraire_. Ce charmant ouvrage, qui peut renfermer des erreurs,
+mais où il n'y a point de défauts, a pour sujet son auteur lui-même, et
+c'en est peut-être le principal attrait. Quelques beaux poèmes qu'ait pu
+faire M. de Chateaubriand, aucun ne saurait, aux yeux affectueux du
+lecteur, valoir le poème de sa vie, et quelques héros qu'il invente,
+aucun ne pourra jamais nous attacher plus que lui. Ses idées sont
+grandes fort souvent; mais ses impressions nous intéressent plus que ses
+idées; et les impressions d'un homme, c'est lui-même. Je ne parle donc
+point de cette carrière noblement aventureuse qu'il a plus d'une fois
+racontée, et qui garde encore pour nous, après tous ces récits, quelque
+chose du charme attaché au mystère. Je ne veux voir que les sentiments
+de cet homme, ses émotions, sa physionomie morale, cet amour du grand,
+du noble et du beau, qui, chez lui, se mêle à tout et domine tout, cet
+étrange et agréable composé du gentilhomme, du rêveur et de l'érudit, du
+champion de la légitimité et du chevalier de la liberté. Je vois un
+homme des anciens jours et des jours nouveaux, impliqué dans les
+affaires de ce monde, et néanmoins solitaire, et pour achever par ce
+trait, un homme dont l'illustre pauvreté s'est accoutumée à demander à
+son incomparable talent autre chose encore que la gloire. L'attrait
+qu'inspire cette personnalité si neuve, si accentuée, est peut-être ce
+qui nous attache le plus à la lecture de l'_Itinéraire_, où elle se
+développe librement. Aucun décorum d'aucune espèce ne la restreint ni ne
+la dissimule. Le langage toujours noble, souvent poétique, se permet
+cette fois l'élégante familiarité, le fin sourire, et ce que dans le
+monde on appelle exclusivement de l'esprit. La pompe en quelque sorte
+officielle du _Génie du Christianisme_ fait place dans l'_Itinéraire_ à
+une simplicité pleine de distinction:
+
+ Projicit ampullas et sesquipedalia verba[429].
+
+L'écrivain n'en est pas moins grand pour cela, peut-être l'est-il
+davantage; il n'est rien de tel, pour être sublime, que de l'être à son
+corps défendant. M. de Chateaubriand, dans ce noble pèlerinage, se
+voyait en présence des deux spectacles d'où jaillissait pour lui la plus
+abondante poésie: celui de la nature et celui du passé, les sites et les
+ruines: c'est dire assez de quelles beautés l'_Itinéraire_ est semé. Je
+dis semé, parce que l'_Itinéraire_ n'est point un voyage sentimental, un
+recueil d'_impressions_; mais ce qu'on appelait autrefois une
+_relation_, et que l'érudition, la discussion même y tiennent une grande
+place. Ce mélange, de très bon goût parce qu'il est naturel, est un des
+charmes de cette lecture, où l'économie de la richesse n'est pas moins
+remarquable que la richesse elle-même. Tout est ménagé, varié, fondu
+avec un bonheur qui s'expliquerait par un art très délicat, s'il ne
+s'expliquait pas encore plus naturellement par un bon sens parfait. Si
+les _Martyrs_ nous ont valu l'_Itinéraire_, nous n'avons guère de plus
+grande obligation à cette brillante épopée.
+
+L'_Itinéraire_ tout entier est intéressant; mais il est permis, je
+crois, de préférer au voyage de la Palestine celui de la Grèce. Si l'on
+détachait du premier quelques pages incomparables, personne, je crois,
+n'hésiterait à reconnaître que l'auteur a mieux parlé des ruines de
+Sparte et d'Athènes que de cette Palestine, dernier but de son
+pèlerinage.
+
+Nous lui devons peut-être aussi le diamant de la plus belle eau parmi
+tous ceux qui font étinceler le diadème poétique de M. de Chateaubriand;
+car c'est à son retour de l'Orient, qu'il recueillit sous les remparts
+de Tunis et parmi les ruines de l'Alhambra les souvenirs et les
+inspirations d'où naquit, encore sous l'Empire, l'histoire du _dernier
+Abencerage_. _René_, œuvre plus spontanée, _René_, qui n'est qu'un
+soupir, mais le soupir de tout un siècle, et dont l'extrême simplicité
+est une merveille de plus, mérite peut-être le premier rang parmi ces
+quatre épisodes où l'auteur a résumé son génie. Mais entre tous les
+écrits de M. de Chateaubriand rien ne fait naître l'idée d'une plus
+grande perfection, rien n'est plus touchant que l'_Abencerage_. Il
+n'appartenait peut-être qu'à un seul homme de peindre avec une idéalité
+aussi ravissante ce moyen âge qui eut sans doute aussi sa poésie. Les
+poètes en savent là-dessus un peu moins, dit-on, mais aussi un peu plus
+que les historiens, et ceux-ci, pour voir toute la vérité des choses,
+ont besoin de la poésie. L'esprit de chevalerie et de religion du moyen
+âge, et surtout du moyen âge espagnol, est élevé dans les _Aventures du
+dernier Abencerage_ à sa plus haute, à sa plus parfaite expression. Il y
+a là un écho du _Cid_, plutôt modifié qu'affaibli. Si Corneille a des
+accents qui n'appartiennent qu'à lui, l'auteur de l'_Abencerage_ en a
+que Corneille lui-même eût pu lui envier. Ces deux religions, ces deux
+chevaleries, ces deux civilisations en présence, l'une en deuil de sa
+gloire, l'autre enivrée de son triomphe, tant d'estime mêlée à tant de
+haine, l'amour jeté par un hasard funeste entre ces passions farouches,
+l'honneur comme une nouvelle et inexorable fatalité condamnant à un
+veuvage éternel deux cœurs que tout unit, mais que la religion sépare,
+cette héroïque douleur, capable d'arracher à sa victime la vie plutôt
+qu'un soupir, ce mot déchirant et sublime: «Retourne au désert[430]!»
+dénoûment prévu et presque désiré de cette noble tragédie, tout cela
+inondé, si l'on peut parler ainsi, de l'ardente lumière d'un ciel
+méridional, tout cela est d'une beauté à la fois tendre et sévère, à
+laquelle on ne résiste point. La lecture est achevée; l'âme rêve
+longtemps encore; elle s'unit par la pensée à cette solitude, à ce deuil
+immortel des deux amants; mais elle porte presque envie à de si nobles
+douleurs, et peut-être a-t-elle compris que le sacrifice est la suprême,
+l'unique beauté de la vie humaine. Je n'essaye pas de louer le style.
+Qu'il me suffise de dire que dans cette diction, si spontanée et si
+savante à la fois, la pureté égale l'éclat, et qu'à cet égard _le
+dernier Abencerage_ marque le moment où, selon l'expression de Boileau,
+l'auteur est _monté au comble de son art_. Tous les brillants défauts du
+style de M. de Chateaubriand appartiennent à une époque antérieure; ce
+poétique roman n'en offre aucun vestige.
+
+Les _Natchez_, qui parurent beaucoup plus tard, n'en appartiennent pas
+moins à la jeunesse de l'auteur. On sait qu'_Atala_ et _René_ étaient,
+dans l'origine, deux épisodes de la composition aussi vaste
+qu'irrégulière où M. de Chateaubriand, une première fois, avait tenté le
+poème en prose. L'oubli n'était point fait pour cette œuvre dans
+laquelle on ne saurait méconnaître la richesse ni même la puissance.
+L'emploi bizarre du merveilleux, et d'un double merveilleux, mêlé à des
+événements trop modernes et à des noms trop connus, est une des choses
+qui nuisent le plus à l'intérêt de ce poème, où l'on admire des
+caractères bien conçus, de beaux contrastes de mœurs et des scènes
+vraiment pathétiques.
+
+Le _Génie du Christianisme_, les _Martyrs_, l'_Itinéraire_, le _dernier
+Abencerage_ et les _Natchez_ ne nous ont pas fait connaître M. de
+Chateaubriand tout entier. Le despotisme impérial l'avait donné à la
+littérature, la Restauration devait le rendre à des études plus
+austères. Lui-même, au milieu de ses veilles poétiques, s'était prescrit
+d'autres labeurs et une autre gloire:
+
+ «Ô Muse, s'écriait-il vers la fin des _Martyrs_, je n'oublierai
+ point tes leçons! Je ne laisserai point tomber mon cœur des régions
+ élevées où tu l'as placé. Les talents de l'esprit que tu dispenses
+ s'affaiblissent par le cours des ans; la voix perd sa fraîcheur,
+ les doigts se glacent sur le luth; mais les nobles sentiments que
+ tu inspires peuvent rester quand tes autres dons ont disparu.
+ Fidèle compagne de ma vie, en remontant dans les cieux laisse-moi
+ l'indépendance et la vertu. Qu'elles viennent ces Vierges austères,
+ qu'elles viennent fermer pour moi le livre de la Poésie, et
+ m'ouvrir les pages de l'Histoire. J'ai consacré l'âge des illusions
+ à la riante peinture du mensonge: j'emploierai l'âge des regrets au
+ tableau sévère de la vérité[431].»
+
+Il a pourtant fallu, afin que cette promesse s'accomplît, qu'une antique
+dynastie eût, pour la seconde fois, fatigué la fortune. Durant toute la
+Restauration, l'histoire, à laquelle l'auteur des _Martyrs_ semblait
+avoir voué sans réserve la maturité de son âge, n'obtint de lui qu'un à
+compte. Les _Quatre Stuarts_, où la manière de Voltaire se marie à celle
+qui ne peut être désignée que par le nom de Chateaubriand, sont un
+morceau brillant et impartial, où l'imagination ne paraît guère que pour
+embellir un incorruptible bon sens. Mais, dans cette période d'une vie
+très active, la politique prend le dessus. Le premier pas de M. de
+Chateaubriand dans cette nouvelle carrière n'en fut peut-être pas le
+plus heureux. L'auteur lui-même a condamné plus tard la violence de ce
+pamphlet sur _Bonaparte et les Bourbons_, dont la verve entraînante et
+l'éclat prestigieux valurent une victoire aux Bourbons encore
+exilés[432]. On n'a pas non plus oublié ce _Rapport fait au Roi_
+pendant les Cent-Jours, où les plus indifférents ne lurent pas sans
+émotion ces paroles d'une magnifique éloquence:
+
+ «Dieu a ses voies impénétrables et ses jugements imprévus. Il a
+ voulu suspendre un moment le cours des bénédictions que Votre
+ Majesté répandait sur ses sujets. De ces Bourbons qui avaient
+ ramené le bonheur dans notre patrie désolée, il ne reste plus en
+ France que les cendres de Louis XVI! Elles règnent, Sire, en votre
+ absence; elles vous rendront votre trône comme vous leur avez rendu
+ un tombeau[433].»
+
+Les _Réflexions politiques_ empruntèrent, pour accabler les anciens
+juges de Louis XVI, quelques-uns des accents et quelques-unes des formes
+de l'éloquence antique. On put démêler dans _la Monarchie selon la
+Charte_ l'originalité politique de l'auteur, que son affection
+littéraire pour le passé n'empêchait pas de comprendre l'avenir, et qui
+chercha vainement à le faire comprendre à ses augustes et aveugles
+protégés.
+
+Partout où un loyalisme de convention n'entraîne pas l'illustre
+pamphlétaire à prendre des images pour des raisons, il est remarquable
+par la droiture du jugement, par la simplicité de la logique et la
+netteté populaire de la parole. Toujours distingué, toujours noble, il
+possède le langage des affaires comme il en a l'intelligence. Lui-même a
+dit quelque part:
+
+ «Mon style politique, quel qu'il soit, n'est point l'effet d'une
+ combinaison. Je ne me suis point dit: Il faut, pour traiter un
+ sujet d'économie sociale, rejeter les images, éteindre les
+ couleurs, repousser les sentiments. C'est tout simplement que mon
+ esprit se refuse à mêler les genres, et que les mots de la poésie
+ ne me viennent jamais quand je parle la langue des affaires[434].»
+
+Il ne fait ici que se rendre justice. Ses pamphlets, ses discours, et
+plus encore ses dépêches lorsqu'il fut ministre, offrent, à peu de
+réserves près, d'admirables modèles du style politique, tel que le
+veulent et tel que l'ont fait les nations libres. Cet homme du moyen âge
+est en même temps un homme moderne; il a toutes les pensées de son
+siècle, sans en partager tous les enivrements. C'est pourtant lui qui a
+écrit les _Mémoires sur la vie du duc de Berry_; et pourquoi non? Il
+avait rêvé l'alliance de la légitimité et de la liberté, et ne croyait
+même la seconde en sûreté qu'à l'ombre de la première. Il sut trop tard
+comment l'entendait la légitimité.
+
+Une disgrâce éclatante contribua peut-être à le remettre dans le vrai.
+Toujours fidèle, il fit de l'opposition par fidélité, et crut défendre
+la monarchie en défendant les libertés publiques; 1827 le vit à la
+brèche dans la lutte engagée entre la presse et la censure; malgré lui
+pourtant, ses efforts l'associaient au parti qui, bien avant 1827,
+rêvait 1830, et qui, le jour même de la bataille, porta en triomphe dans
+les rues de Paris l'ami désolé de la dynastie qui succombait. Vers la
+même époque, ses chaleureux plaidoyers en faveur de la Grèce avaient
+accoutumé à voir en lui l'homme de la liberté; car la liberté est
+solidaire d'elle-même, et on ne la défend pas, on ne la sauve pas sur un
+point sans la défendre et la sauver sur tous. Fut-il, dans sa carrière
+politique, toujours équitable, toujours impartial? Ne donna-t-il jamais
+rien à des ressentiments légitimes? Ne mit-il jamais dans ses actes la
+poésie qu'il se vante avec raison de n'avoir pas mise dans son langage?
+Messieurs, il n'est question entre nous que de littérature, et je me
+borne à signaler l'excellence littéraire des écrits politiques par
+lesquels M. de Chateaubriand a rempli presque en entier les quinze ans
+de son existence écoulés sous la Restauration.
+
+Plus tard, vous le verrez, après quelques luttes avec la nouvelle
+monarchie, après un magnifique chant de deuil et quelques pamphlets
+virulents, remplir enfin, mais à l'ordre de la mauvaise fortune, la
+promesse que, dans le dernier livre des _Martyrs_, il avait faite à la
+Muse de l'Histoire. Les _Études historiques_ nous révélèrent, en 1830,
+que de longs, de sérieux travaux avaient rempli beaucoup de ces heures
+qu'on eût pu croire livrées sans réserve aux préoccupations et aux
+luttes de la politique. Vous ne trouvez plus ici les préventions du
+_Génie du Christianisme_; le catholique a presque disparu; le sceptique
+n'est pas bien loin, mais on retrouve le poète et l'on salue
+l'historien. Monument d'ailleurs inachevé, tronqué, où rien, si ce n'est
+le style, n'a reçu les derniers soins de l'ouvrier, où le porphyre
+massif émerge du milieu des gravois, où des colonnes hautaines attendent
+en vain l'entablement qui leur fut promis. Vous savez aussi quelles
+circonstances ont fait, plus tard, du chantre des _Martyrs_ le
+traducteur du _Paradis Perdu_, traducteur dont la respectueuse fidélité
+est touchante à nos yeux, moins pourtant que la nécessité d'un pareil
+travail au terme de cette brillante carrière: la cité moderne a élevé
+des Panthéons, elle n'a pas encore fondé des Prytanées. Le livre sur le
+_Congrès de Vérone_, où tant de choses font sourire, où tant d'autres
+émeuvent la pensée, ravissent l'imagination, ce poème involontaire à
+l'occasion d'une controverse politique, a suivi d'assez près la poétique
+version de l'Homère anglais. Puissions-nous ne pas attendre vainement et
+ne pas attendre longtemps la _Vie de Rancé_, ce René chrétien qui nous
+est promis! et puisse-t-elle ne pas terminer la liste, trop courte à
+notre gré, des productions de M. de Chateaubriand!
+
+ * * * * *
+
+Pour nous résumer sur cet illustre écrivain, pour saisir et nommer cette
+combinaison mystérieuse, cette _confusio divinitus ordinata_ qui
+constitue l'individualité, il faudrait, Messieurs, avoir le secret du
+duc de Saint-Simon en ce qui concerne les mœurs, ou de M. Sainte-Beuve
+en ce qui regarde la vie intellectuelle et littéraire. L'individualité
+se sent, elle peut se peindre, elle ne se définit point, et les
+opérations les plus intimes, les plus involontaires de la vie organique
+ne se dérobent pas plus obstinément à nos analyses. Comme la définition
+ne vous suffirait pas, et que je ne suffirais pas moi-même au procédé
+que le sujet réclame, je me bornerai à constater les jugements portés
+sur ce grand personnage littéraire par des autorités plus compétentes
+que la mienne.
+
+Il me semble qu'on reconnaît chez M. de Chateaubriand un esprit étendu,
+mais plus juste cependant et plus solide qu'étendu. Ceux qui lui ont
+refusé la justesse n'ont pas pris garde que les erreurs de son jugement
+tiennent bien moins à un travers de l'esprit qu'à l'incomplet de ses
+systèmes et à la grandeur de son imagination: le fond de l'esprit, pour
+ainsi parler, demeure excellent; il y a du Voltaire dans la vivacité de
+son bon sens. Il possède une rare intelligence, qui n'a peut-être
+d'autres bornes que ses répugnances; mais cette intelligence n'est pas
+du génie; M. de Chateaubriand n'est pas créateur en fait de pensée; et
+il ne paraît pas probable qu'aucune de ces grandes idées sur lesquelles,
+de siècle en siècle, vivent les sociétés humaines, doive porter sa
+marque et son nom. Il a l'imagination noble et magnifique, plutôt que
+puissante et féconde. Elle se plaît aux vastes perspectives, soit dans
+le temps, soit dans l'espace: mais elle est précise dans la grandeur;
+elle s'applique aux faits particuliers, au concret, à l'histoire, dans
+tous les sens du mot; elle se nourrit de souvenirs et de réalité.
+
+Madame de Staël a peut-être plus d'esprit que M. de Chateaubriand; mais
+elle en a quelquefois plus qu'elle n'en peut porter: l'érudition de M.
+de Chateaubriand lui aide à porter le sien. Tout ce qu'il reproduit a
+une forme arrêtée et vit par le détail; il n'en est pas ainsi de Madame
+de Staël, qui ne connaît à fond que l'âme et les relations sociales.
+Madame de Staël enlève d'un regard les contours de chaque fait, M. de
+Chateaubriand le détache soigneusement du sol; elle médite, il étudie;
+il compte les livres pour beaucoup, elle au contraire pour peu de chose.
+Ce dédain du particulier et du concret ne fait pas les artistes; aussi
+l'auteur de _Corinne_ l'est-elle beaucoup moins que l'auteur des
+_Martyrs_; mais si elle a moins enchanté l'imagination, elle a exercé
+sur les esprits une action plus profonde et plus décisive. Elle a semé
+plus d'idées; elle a, dans ce qui est, dans ce qui se passe sous nos
+yeux, une part plus grande à réclamer. La vie humaine les a tous deux
+étonnés, comme elle étonne tous les esprits au-dessus du vulgaire; mais
+l'étonnement de Madame de Staël a été plus profond, plus sérieux; son
+regard a pénétré plus avant, et par là même, chose étonnante, la femme
+philosophe a fini par mieux comprendre la religion que celui qu'on
+pourrait appeler le défenseur en titre et le lauréat du christianisme.
+
+Tous deux, en littérature, ont poussé leurs contemporains dans des voies
+nouvelles, mais elle dans un sens plus général, M. de Chateaubriand dans
+une direction plus nationale, plus française; l'une est plus allemande,
+l'autre est plus latin; l'une est trop étrangère au sentiment de
+l'antiquité, l'autre parmi les écrivains de son temps est le plus touché
+et le plus intelligent de la beauté antique; Madame de Staël enfin est
+trop dominée par sa sensibilité et met trop en toutes choses toute son
+âme pour être librement artiste; M. de Chateaubriand, doué de plus
+d'imagination que de sensibilité, est pourvu de l'un et de l'autre dans
+des proportions singulièrement favorables aux exigences de l'art.
+
+Tout deux ont innové en fait de langage; leurs ouvrages sont les
+origines de la langue que nous parlons: ils sont tous deux pour nous
+comme une jeune antiquité: mais les innovations de Madame de Staël
+répondent mieux aux besoins de la pensée et du sentiment, celles de M.
+de Chateaubriand aux vœux de l'imagination. La langue de Madame de Staël
+n'est pas aussi simple qu'elle est vraie; celle de M. de Chateaubriand,
+avec un plus grand air de simplicité, a quelque chose de plus factice et
+de plus prémédité; sa parole est arrangée avec un art infini, mais elle
+est arrangée; et toutefois elle ne manque pas de vérité subjective,
+l'auteur étant un ou s'étant fait un avec son langage. Il a réveillé,
+vivifié les mots par des acceptions nouvelles, par des combinaisons
+imprévues, dont le motif, pour l'ordinaire, est plein de poésie: il a
+consacré la simplicité des tours, l'aisance et le naturel des
+mouvements; c'est par les mots surtout qu'il exerce du prestige; nul
+n'en a de plus beaux; et souvent une familiarité de bon goût relève à
+propos le grandiose et la fierté des images. J'ai parlé ailleurs de
+chevalerie; cette langue qu'il a trouvée est, par excellence, la langue
+de l'antique honneur, et l'on sent qu'elle siérait dans la bouche des
+preux.
+
+À considérer dans ses rapports avec les sons la langue de M. de
+Chateaubriand, c'est une mélodie un peu vague, mais ravissante, dont il
+semble avoir recueilli les modulations principales au bord mélancolique
+des mers et dans les clairières des vieilles forêts. La prose, ni
+peut-être les vers, n'avaient point jusqu'alors tant ressemblé à la
+musique; il y avait du moins peu d'exemples d'une aussi suave harmonie,
+et certains effets pouvaient passer pour entièrement nouveaux.
+
+On a trop joui de cette harmonie pour oser dire, comme on l'aurait dû
+peut-être, qu'elle est quelquefois un peu trop marquée; on a moins
+épargné le luxe et la bizarrerie des images, dont plusieurs, soit que
+l'auteur les ait dès lors supprimées ou maintenues, sont encore
+aujourd'hui citées comme de vraies énormités; mais il est bon de dire
+qu'elles sont toutes empruntées à ses premiers ouvrages et qu'il a porté
+aussi sur ce point, comme sur les autres, cet amour de la perfection, ce
+soin du détail, qui le distinguent noblement à une époque de fécondité
+négligente et de littérature facile.
+
+
+
+
+CONCLUSION
+
+La littérature de la Restauration.
+
+
+L'étude des deux grands talents auxquels nous devons _Corinne_ et _René_
+ne devait être que l'introduction du cours qui vous était promis;
+l'histoire littéraire de la Restauration en était le véritable sujet.
+L'introduction s'est prolongée jusqu'à ne laisser que quelques moments,
+les derniers du semestre, à ce qui eût dû le remplir presque tout
+entier. Je ne veux pas me retirer avant d'avoir au moins franchi le
+seuil.
+
+La période de la Restauration pourrait se diviser en deux ou trois
+périodes suffisamment distinctes; la littérature, dans ces quinze
+années, a traversé plusieurs phases: je ne saurais, dans ce rapide coup
+d'œil, songer à les distinguer. Je m'en tiendrai donc aux caractères les
+plus généraux de cette époque importante.
+
+Je remarque seulement que si la Restauration date de 1814, la
+littérature qui lui doit son nom ne remonte pas tout à fait si haut. On
+peut dire que cet âge littéraire ne commence réellement que vers 1820.
+
+La France, en 1814, se vit appelée à faire à la fois trois expériences:
+celle de la paix, après vingt ans de guerre; celle du régime
+constitutionnel, après douze ans de despotisme, précédés de dix années
+de convulsions politiques; celle enfin d'une libre communication avec
+l'étranger, lorsque les barrières qu'avaient élevées la guerre, la
+politique et le préjugé, tombèrent avec le pouvoir impérial, qui ne les
+avait pas toutes élevées, mais qui les avait maintenues.
+
+Les loisirs de la paix sont féconds pour l'esprit humain. Après une
+longue guerre qui, telle qu'un hiver glacial, arrête le développement de
+tous les germes, la paix est un printemps. Les premières années de la
+Restauration française ont laissé cette impression dans l'esprit de tous
+les contemporains, et ce réveil de tant de forces cachées pouvait
+adoucir à la nation le sentiment d'un désastre immense et d'une
+humiliation profonde. L'esprit humain n'en était pas à ne savoir que
+faire. Un si vaste terrain était resté en friche! Les sciences qui ont
+pour objet les phénomènes du monde matériel et l'appréciation de leurs
+forces, les beaux-arts aussi, dans un certain sens, avaient pu fleurir
+sous l'Empire; un despotisme intelligent, un despotisme enté sur la
+gloire, a besoin des unes et des autres; d'ailleurs, les sciences
+physiques enlèvent l'homme à la contemplation de lui-même, et le langage
+des arts est une parole inarticulée, moins redoutable par là même que la
+parole des livres.
+
+La littérature et les sciences morales avaient à réclamer leur part des
+bénéfices de la paix. Ce n'était pas la liberté seule qui leur avait
+manqué, c'était le loisir, autre liberté. Sous l'Empire, les grands
+spectacles de la vie extérieure détournaient l'attention des spectacles
+dont l'âme est le vrai témoin. Rassasiée de gloire militaire, la grande
+nation n'avait point encore à demander de nobles consolations au
+développement, non moins glorieux, des forces morales. Le malheur et la
+paix devaient la rendre à ces tendances bienfaisantes. Elle s'y livra
+avec ardeur, et, dans une voie encore mal éclairée, elle marcha d'abord
+à tâtons, si l'on peut s'exprimer ainsi, mais elle marcha.
+
+En même temps que d'un état de tranquillité, si nouveau pour elle, la
+France faisait l'essai du régime constitutionnel, la liberté lui venait
+avec la paix: c'était de quoi regretter moins la gloire! La liberté
+politique, qui est, pour une nation, le droit d'intervenir dans ses
+propres destinées, fut réellement pour la France la compensation, on
+peut même dire le fruit de ses infortunes récentes. Cette charte
+octroyée était moins sans doute, de la part de ceux qui l'octroyaient,
+une vraie libéralité qu'un «fruit de l'avarice[435],» pour nous servir
+d'une expression de l'Écriture; mais le principe du moins était posé, et
+la gloire n'était plus là pour lui nier ses conséquences. Les formes
+représentatives ne pouvaient plus, comme sous Bonaparte, être absolument
+dérisoires. La puissance de la parole devait, quoique resserrée dans de
+certaines limites, venir en aide à la puissance du droit. Il y avait une
+tribune, il y avait une presse libre, c'est-à-dire, tout au moins,
+l'avenir de la liberté. Cet avenir sans doute était au prix du courage
+et de la constance; le courage et la constance ne manquèrent point; le
+talent surgit de toutes parts; et des voix éloquentes, dans tous les
+partis à la fois, éveillèrent des échos depuis longtemps endormis. La
+nécessité même pour les adversaires de la liberté, de descendre sur le
+terrain de la discussion publique et d'en appeler à l'opinion,
+renfermait en germe tout ce qu'on persistait à nier, tout ce qu'on
+s'obstinait à refuser. Ainsi, le voulant ou ne le voulant pas, tous
+concouraient à consacrer le nouveau système; et peut-être que les échecs
+de la liberté assuraient son triomphe en le retardant.
+
+Lainé et de Serre, Foy, Constant et Royer-Collard donnèrent, sous les
+nuances les plus diverses, de beaux exemples d'éloquence parlementaire.
+S'il n'y avait pas de place pour l'orateur tragique dont Cicéron a conçu
+l'idée et que la Révolution française avait plus d'une fois réalisé,
+l'intérêt dramatique, la véhémence, la gravité ne manquèrent pas à ces
+illustres débats, qui, pour l'imagination de l'Europe entière,
+succédaient sans désavantage aux grandes batailles de l'Empire. En
+dehors du parlement, une polémique opiniâtre affilait cette arme de la
+parole, qui ne peut recevoir tout son tranchant que de la vivacité des
+luttes politiques. Sous le nom de journaux, d'autres tribunes s'étaient
+élevées, où l'esprit français, obligé de tourner bien des difficultés,
+déployait, comme en se jouant, sa merveilleuse souplesse et les
+ressources d'un idiome dont la richesse ostensible n'est rien, dont la
+richesse cachée est immense. Plus d'une fois, par un retour bizarre de
+la fortune, le royalisme fut appelé à faire de l'opposition. Tel fut le
+caractère du _Conservateur_ à son origine; tel fut toujours celui du
+_Censeur_ et de la _Minerve_. Plus incisif, plus violent, dans sa froide
+et spirituelle ironie, Paul-Louis Courier donnait un heureux imitateur à
+l'auteur des _Provinciales_, dans une sphère bien différente et avec une
+moindre vérité d'accent. Contre un pouvoir qu'elle soupçonnait de tout,
+qu'elle accusait de tout, l'opposition libérale prenait toutes les
+formes. On allait chercher, en plein dix-huitième siècle, Voltaire,
+Rousseau, Diderot, pour qu'ils eussent à dire son fait à la
+contre-révolution. On donnait une vogue factice à des écrits qui ne
+correspondaient à l'époque que par leur vieille opposition à tout ce que
+le parti du passé essayait de ressusciter. C'est l'époque, aujourd'hui
+presque fabuleuse pour nous, de ces réimpressions volumineuses et
+indigestes des écrivains du siècle dernier.
+
+À peine avait-il été question de religion sous Bonaparte, qui, en
+relevant de sa main consulaire les autels démolis, n'avait pas relevé le
+sentiment religieux. Il avait trop obtenu de l'Église pour que l'Église
+pût à son tour beaucoup obtenir de la nation. L'émigration, devenue
+dévote en vieillissant et à qui la doctrine du droit divin rendait le
+catholicisme précieux, jeta la religion comme un filet sur le peuple
+français, qu'elle crut aussi affamé d'avoir un Dieu que Paris, sous
+Mayenne, l'avait été de voir un roi. Le trône et l'autel devant se
+prêter un mutuel appui, une nouvelle Ligue fut constituée, une ancienne
+milice sortit de dessous terre; la prédication mêla effrontément la
+religion éternelle à la politique du jour; le génie de l'Inquisition
+secoua ses torches mal éteintes, et la liberté religieuse fut
+ouvertement menacée. Cette nouvelle tendance devait avoir sa
+littérature. Elle eût aimé à se parer du nom de Chateaubriand, mais
+l'esprit pacifique et bienveillant du _Génie du Christianisme_ lui
+convenait peu. Un bonheur inouï lui donna Joseph de Maistre et l'abbé de
+Lamennais, esprits violents, dont la ferveur trempée de fiel faisait de
+la philosophie au profit de l'ignorance, du pyrrhonisme dans l'intérêt
+de la foi, de la démagogie pour le compte du pouvoir absolu, et
+traversait à grands pas la vérité pour arriver à l'erreur. Tandis qu'une
+telle cause rencontrait de si grands talents, l'opposition, née
+indifférente ou sceptique, n'avait rien pour lui barrer le passage que
+des négations stériles ou un rationalisme glacé. Le grand ouvrage de
+Benjamin Constant sur _la Religion_ livrait à un juste mépris les
+contempteurs du sentiment religieux, mais refusait à ce sentiment toute
+forme absolue, immuable, c'est-à-dire divine. Le protestantisme se
+ranimait; menacé par le prosélytisme romain, il faisait acte de
+prosélytisme; il usait de son droit pour le constater: ses œuvres, il
+est vrai, n'étaient pas des livres; mais par ses soins le livre par
+excellence se multipliait de jour en jour. Le saint-simonisme surgissait
+alors, grotesque et poétique, avec ses pensées d'organisation, son
+mysticisme matérialiste et sa hiérarchie, comme pour attester à la fois
+notre inextinguible besoin d'une religion, notre impuissance à nous en
+donner une, et la vanité d'une théocratie dont Dieu n'est pas le
+fondateur.
+
+On pourrait se méprendre cependant sur le caractère de l'opposition
+pendant cette mémorable période, et quelques remarques paraissent ici
+nécessaires.
+
+Un caractère aride et négatif fut trop évidemment l'esprit de cette
+opposition chez la masse de ceux que les idées nouvelles avaient
+entraînés dans leur orbite. Ce que l'Allemagne appelle l'esprit
+_philistin_, esprit qui se compose de préventions aveugles, d'imbéciles
+dédains, de crédulité haineuse, d'ignorance pédantesque, de sottise
+sentencieuse et de plate forfanterie, couvrit souvent d'un vernis de
+ridicule une cause embrassée et défendue par les plus nobles esprits. La
+défiance exaltait la défiance, l'injustice aiguisait l'injustice, et les
+préjugés bourgeois luttaient d'étroitesse et d'égoïsme avec les préjugés
+aristocratiques. Nier, toujours nier, était le système et la tactique de
+ces hommes pour qui la suprême sagesse est tout entière enfermée dans
+les axiomes d'un rationalisme grossier. Ce serait néanmoins, comme je
+l'ai dit ailleurs, calomnier une époque glorieuse que de lui refuser
+l'instinct de l'ordre moral et un esprit noblement conservateur. Des
+espérances de plus d'une sorte, des intentions bien diverses se
+rattachèrent à des œuvres dont le principe était respectable; ces œuvres
+doivent être jugées par leur principe, et n'y voir que des espèces de
+barricades morales, ce serait méconnaître la nature humaine, et
+condamner dans son esprit tout le travail d'une grande nation. Si nous
+devons honorer, chez plusieurs des hommes dont le parti a succombé en
+1830, le culte des souvenirs et la religion de la fidélité,
+n'honorerons-nous pas aussi, dans le parti opposé, les nobles partisans
+de la liberté dans l'ordre, du progrès dans le calme, et du
+perfectionnement de la politique dans l'affermissement de la morale? Il
+y a, dans les œuvres de ce parti, tout un côté philanthropique et
+généreux, toute une activité étrangère à la politique, qu'il faut se
+garder de méconnaître. La religion seule, j'en conviens, y avait trop
+peu de part, ou une part trop douteuse, et ce fut là, même
+politiquement, un véritable malheur.
+
+On ne parlait alors que de conspirations. On parlait surtout de celle du
+pouvoir contre la liberté. Vraie ou supposée, elle en suscita mille
+autres. Plusieurs d'entre elles ont laissé sur l'échafaud et sur le pavé
+des traces sanglantes; mais, de fait, la nation entière conspirait; la
+Révolution, se croyant menacée dans son principe et dans ses résultats,
+s'était déclarée en permanence; on ne parvint jamais à lui persuader
+qu'on n'en voulait point aux faits accomplis et qu'elle s'armait contre
+des fantômes: elle voyait, avec quelque raison, dans les principes
+combattus, les résultats menacés; elle n'en était déjà plus à se défier;
+retranchée derrière la Charte, elle attendait résolument le jour du
+combat. Son plus grand malheur fut d'avoir, comme il arrive à tous les
+partis, de funestes auxiliaires; mais ceux-là même accélérèrent le
+dénoûment en donnant à la contre-révolution des prétextes pour se hâter
+et le courage de tout oser.
+
+L'intérêt si vif de cette lutte laissait néanmoins une large place aux
+préoccupations littéraires; toute une littérature se rattachait aux
+craintes et aux espérances de la nation, aux passions mêmes et aux
+préjugés des partis. M. de Chateaubriand, comme poète des vieux âges
+nationaux, ne trouvait que de faibles imitateurs ou de méchants
+copistes, dont la main débile agitait assez inutilement aux yeux de la
+multitude l'oriflamme et le drapeau blanc. Le peuple avait plus près de
+lui une poésie selon son cœur. Hier encore debout, l'Empire était déjà
+antique; sa gloire, née de la Révolution, appartenait tout entière à la
+génération nouvelle: l'ancienne n'avait rien à en revendiquer, ni,
+pensait-on, rien à lui opposer. Bonaparte, nouveau Prométhée, n'était
+pas encore l'homme de l'histoire, qu'il était déjà celui de la poésie.
+Le peuple ne se souvenait plus de l'avoir haï; et les pères, dont son
+ambition avait dévoré la postérité, se glorifiaient, en pleurant,
+d'avoir donné leurs enfants à l'immortel capitaine qui, désormais, aux
+yeux de l'orgueil national, personnifiait la France. La Restauration,
+révolution à rebours, avait eu aussi ses proscrits, son émigration;
+plusieurs des hommes de la République et de l'Empire se consumaient dans
+l'exil, et l'exil les avait grandis. C'est le propre des révolutions
+d'accélérer la fuite des temps et d'appliquer la rouille de l'antiquité
+sur de modernes souvenirs; or toute antiquité est de la poésie. De
+grandes vicissitudes équivalent à de grandes distances dans l'espace et
+dans la durée; et tous les lointains parlent à l'imagination. C'est par
+là sans doute, mais bien plus encore par la persévérance de son
+héroïsme, que la Grèce ébranla si puissamment les âmes, et séduisit à sa
+cause, c'est-à-dire à celle de la liberté, les adversaires mêmes de
+toute révolution. Ce fut un grand coup porté à leur cause, en même temps
+qu'une abondante source d'émotions poétiques ouverte pour le monde
+entier. Cette lutte presque sans exemple forçait les uns à croire à la
+liberté, les autres à l'héroïsme, plusieurs à la Providence, tous à
+quelque autre chose qu'à la matière et à la force; cette espèce de foi
+est mieux que de la poésie, mais c'est aussi de la poésie.
+
+Un peu d'enthousiasme était bien nécessaire à une époque où la
+profanation des choses saintes avait aboli le respect, et où les succès
+flagrants de l'hypocrisie avaient fait, comme à l'ordinaire, surabonder
+l'impiété. Ceux qui ont pu observer cette époque malheureuse, attestent
+que la soif du gain et des jouissances matérielles avait fait en peu
+d'années d'effrayants progrès, tant il est vrai qu'en mal comme en bien
+le pouvoir fait toujours l'éducation des peuples. Mais gardons-nous
+d'oublier que des esprits éminents et de nobles cœurs s'appliquaient à
+entretenir le feu sacré. La littérature de la Restauration rendit sous
+ce rapport d'importants services. Elle manifesta, elle accrédita des
+tendances très élevées. Le spiritualisme alors, sous les auspices de M.
+Royer-Collard, se faisait jour dans la philosophie. La chaire
+académique, qui, dans un pays tel que la France, devient si facilement
+une tribune, popularisait tour à tour une science grave, une critique
+libérale, une spéculation étroitement liée aux plus grands intérêts de
+la nature humaine. C'est alors que le pouvoir persécutait, sans s'en
+douter, ses héritiers présomptifs dans la personne de trois simples
+professeurs: MM. Guizot, Cousin et Villemain. Il n'osa que plus tard
+s'attaquer aux journaux, dont quelques-uns, en groupant autour d'eux les
+principales notabilités littéraires, avaient ouvert une ère toute
+nouvelle dans l'histoire de la littérature périodique. Là aussi les
+doctrines religieuses, qui consacrent la liberté au service du devoir,
+avaient trouvé de fidèles organes; là s'élaboraient de nouvelles
+théories littéraires, sous les auspices de MM. P. Dubois, Magnin et
+Sainte-Beuve; là se laissaient deviner le nom déjà célèbre de M. Guizot,
+le nom sans tache et déjà vénéré de M. de Broglie: la gravité, la mesure
+ne faisaient que mieux ressortir, dans ces importantes publications, la
+force des convictions et d'une imperturbable espérance. Les innovations
+littéraires s'y discutaient, s'y préparaient, s'y consommaient en
+quelque sorte. Sur ce terrain seulement on se permettait la passion; sur
+tout autre on était plus calme; on l'était, ce semble, davantage à
+mesure qu'approchait le dénoûment, et la _Revue française_, qui continua
+le _Globe_ avec les mêmes tendances et les mêmes éléments de succès, put
+prendre pour épigraphe: _Et quod nunc ratio est, impetus ante fuit_.
+
+La liberté entière des communications avec l'étranger est la troisième
+expérience que fit la France dans les années de la Restauration.
+Longtemps avant que les études de Madame de Staël eussent fait faire à
+l'esprit français le voyage de l'Allemagne, M. de Chateaubriand l'avait
+fait aborder en Angleterre. Mais les loisirs de la paix, l'épuisement
+manifeste de la littérature classique, le besoin, si l'on peut dire
+ainsi, d'air et d'espace, furent les vrais médiateurs. C'est le lieu de
+rappeler le _Cours de littérature dramatique_ de Schlegel, traduit en
+français par Madame Necker de Saussure, le livre de M. de Sismondi sur
+les littératures du Midi, celui de Ginguené sur la littérature
+italienne, les travaux de M. Fauriel sur les poésies de la Grèce
+moderne, et les utiles extraits de la _Bibliothèque universelle_. Ce
+n'était pas assez de l'Occident: l'Inde même et la Chine étaient
+explorées. De nombreuses traductions, celle, particulièrement, des
+théâtres étrangers, suffisaient à peine à cette avidité d'impressions
+nouvelles. L'influence de deux écrivains, tous deux appartenant à cette
+nation que la France ne rencontrait plus qu'en lieu tiers et sur des
+champs de bataille, Walter Scott et lord Byron, exercèrent sur la
+littérature française une influence incalculable. La poésie tout
+objective de l'un, toute subjective de l'autre, jeta les uns dans
+l'imitation minutieuse des mœurs et dans la puérilité du costume, les
+autres dans un lyrisme exclusif, tous dans des nouveautés qui faisaient
+horreur aux derniers sectateurs du classicisme aux abois. En quelque
+manière, c'était aussi une littérature étrangère que cette littérature
+antique de la France, vers laquelle nous reportèrent les travaux savants
+et systématiques de M. Raynouard et les fouilles habiles de M.
+Sainte-Beuve dans notre Pompéi littéraire, l'âge décrié de Ronsard.
+
+La nouvelle école s'attaquait surtout au théâtre, ou, pour mieux dire,
+au drame tragique: elle avait résolu d'en finir, non seulement avec
+Legouvé et Luce de Lancival, mais avec Racine. Quant à la comédie, qui
+dut alors de bons ou de brillants ouvrages à Picard, à Casimir
+Delavigne, et une _façon_ nouvelle à l'industrieux talent de M. Scribe,
+on sait qu'elle suit les révolutions des mœurs plutôt que celles des
+systèmes littéraires. La tragédie classique tint bon pourtant quelque
+temps encore. On eût dit que tandis que les novateurs répétaient leur
+rôle, leurs devanciers achevaient le leur. Longtemps on disputa plus
+encore que l'on n'agit; on procédait par systèmes; on délibérait une
+poésie comme on délibère une loi nouvelle, une construction, un emprunt:
+les vainqueurs, comme il arrive souvent, ne savaient pas très bien que
+faire de leur victoire. De belles œuvres, élégantes de forme, légèrement
+émancipées, honoraient, dans sa défaite, le système expirant. Tous les
+partis applaudissaient _les Vêpres siciliennes_, _le Paria_,
+_Clytemnestre_, _Marie Stuart_. On tardait encore à réaliser les
+théories que Benjamin Constant avaient développées dans la préface de
+_Wallenstein_; mais trois ans avant la clôture de cette période devait
+paraître la préface de _Cromwell_.--_Hernani_ la suivit de près.
+
+Hors du théâtre, la jeune secte se donnait carrière. On composait, pour
+la lecture, des drames dont l'histoire avait fait tous les frais et où
+la poésie n'était pour rien. M. Vitet dialoguait spirituellement
+l'histoire dans sa trilogie sur la Ligue. M. Mérimée, l'homme de la
+vérité inexorable, esprit à la fois exquis et dur, ne se donnait pas le
+souci d'accommoder aux exigences de la scène les drames saisissants ou
+amèrement comiques qu'il empruntait tour à tour au seizième siècle et
+aux plus récents souvenirs. _Othello_, l'_Othello_ de Shakespeare,
+venait, sous la conduite de M. de Vigny, disputer la scène à son
+équivoque pseudonyme, le vieil _Othello_ de Ducis.
+
+Ces faits, d'ailleurs, se rapportent aux derniers temps de la
+Restauration. L'ancienne littérature et la vieille dynastie épuisaient
+ensemble leur fortune, et si la première succomba plus tôt, elle jouit
+néanmoins d'un assez long sursis. Il n'en est pas moins vrai que la
+fermentation de la nouvelle sève date des premiers temps. Un événement
+littéraire d'une grande portée, dans le sens de la renaissance, fut la
+publication des _Poésies_ d'André Chénier. Antique pour la forme et
+païen pour le fond, il ne paraissait pas avoir, avec le moment de son
+apparition posthume, tous les genres de convenances; mais sa langue
+poétique était nouvelle autant qu'admirable; il ouvrait, en
+versification, des sentiers inconnus; sa poésie retrempée avec amour aux
+sources helléniques, était unique alors de sève et de fraîcheur. On ne
+copia point cette merveilleuse copie des anciens; mais on lui mendia ses
+secrets de diction; on se préoccupa des curiosités de la forme; on
+revint, par un détour, à cette menue esthétique, à ce goût du détail,
+qu'on avait tant condamnés; l'art eut ses mystères, ses adeptes, ses
+initiations, ses conciliabules intimes, sous le nom profane de cénacle:
+c'est l'époque de la dévotion en littérature, et des engouements
+d'école. Tout cela, à coup sûr, ne fut pas inutile; ceux qui discutaient
+étaient artistes, et la préoccupation excessive de la manière n'éteignit
+pas l'inspiration.
+
+Toutefois quelques-uns des plus illustres de l'époque demeurèrent
+étrangers à ce travail de discussion, et ne l'avaient pas attendu pour
+prendre un parti. Béranger, avec sa poétique concision, ses drames
+concentrés dont les actes sont des couplets, son pathétique contenu et
+puissant, sa touche à la fois épicurienne et stoïque, son vers lentement
+épuré, d'où s'échappent tour à tour l'éclair foudroyant de l'éloquence
+et la flèche aiguë de la satire, Béranger n'était d'aucune école; aucune
+aussi ne le reconnaît pour chef; l'auteur du _Roi d'Yvetot_, de la
+_Sainte Alliance des peuples_, des _Bohémiens_ et du _Juif errant_ reste
+encore aujourd'hui solitaire et unique comme il l'était en commençant;
+seul aussi, ou presque seul, il a été adopté par le peuple.
+
+Quelques chants nationaux de Casimir Delavigne approchèrent de la
+popularité; mais, à l'exception d'un petit nombre de vers, la voix du
+peuple ne lui servit guère d'écho. Classique avec intelligence, dernier
+représentant de cette élégance ingénieuse et poétique à laquelle étaient
+réservées de bien rudes atteintes, Casimir Delavigne, dont le talent,
+d'un éclat pur et charmant, est au moins aussi sûr de la postérité que
+beaucoup d'autres plus fêtés, avait précédé de quelques pas et suivait
+alors d'un peu loin le mouvement novateur; et, à cet égard, son souvenir
+éveille peut-être assez naturellement celui de M. Villemain, dont les
+écrits sont l'objet, je ne dirai pas d'une moindre, mais d'une moins
+affectueuse admiration.
+
+Un autre, plus célèbre aujourd'hui, dont Chateaubriand et Byron avaient
+averti le talent, ne devait rien non plus à l'école nouvelle, rien à
+aucune école, mais tout à la seule et incomparable félicité de son
+génie. Je chantais, a-t-il dit lui-même,
+
+ Je chantais, mes amis, comme l'homme respire,
+ Comme l'oiseau gémit, comme le vent soupire,
+ Comme l'eau murmure en coulant[436].
+
+Rien jusqu'alors n'avait donné l'idée de tant de facilité, d'un flot si
+large et si doucement entraîné; et cette noble mélancolie, cette mélodie
+suave, cette magnificence dont M. de Chateaubriand, à l'aurore du siècle
+nouveau, avait doté la prose française, M. de Lamartine était le premier
+à les transporter dans les vers. En poésie, l'amour ne connaissait pas
+encore d'Elvire; l'élégie, plus passionnée qu'enthousiaste, n'avait
+chanté que des Éléonores. On connut par les _Méditations_ le charme de
+cet amour en deuil, de cet amour mystique, idéal, mêlé à la religion,
+trop voisin peut-être de l'adoration religieuse. Lamartine était
+lyrique, il ne devait jamais être que lyrique; mais il l'était comme nul
+encore ne l'avait été, il l'était avec une individualité pénétrante et
+douce, aussi distincte, dans sa douceur, qu'une voix, parmi les hommes,
+peut l'être d'une autre voix. Ce fut un long cri de surprise et
+d'admiration lorsque, pareilles à un vol d'oiseaux à l'aile d'opale et
+d'azur, les premières notes de cette voix inconnue se répandirent dans
+les airs, lorsqu'on recueillit, à peine tombés d'une bouche d'or, des
+vers comme ceux-ci:
+
+ Ô lac! rochers muets! grottes! forêt obscure!
+ Vous, que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir,
+ Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,
+ Au moins le souvenir!
+
+ Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages,
+ Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux,
+ Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages
+ Qui pendent sur tes eaux.
+
+ Qu'il soit dans le zéphir qui frémit et qui passe,
+ Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,
+ Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface
+ De ses molles clartés.
+
+ Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,
+ Que les parfums légers de ton air embaumé,
+ Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire,
+ Tout dise: Ils ont aimé[437].
+
+Les vers suivants, d'un caractère différent, n'étaient pas moins
+nouveaux dans leur genre ni moins ravissants:
+
+ Ah! si jamais ton luth, amolli par tes pleurs,
+ Soupirait sous tes doigts l'hymne de tes douleurs,
+ Ou si, du sein profond des ombres éternelles,
+ Comme un ange tombé tu secouais tes ailes,
+ Et prenant vers le jour un lumineux essor,
+ Parmi les chœurs sacrés tu t'asseyais encor,
+ Jamais, jamais l'écho de la céleste voûte,
+ Jamais ces harpes d'or que Dieu lui-même écoute,
+ Jamais des séraphins les chœurs mélodieux
+ De plus divins accords n'auraient ravi les cieux!...
+ Roi des chants immortels reconnais-toi toi-même!
+ Laisse aux fils de la nuit le doute et le blasphème;
+ Dédaigne un faux encens qu'on t'offre de si bas,
+ La gloire ne peut être où la vertu n'est pas.
+ Viens reprendre ton rang dans ta splendeur première,
+ Parmi ces purs enfants de gloire et de lumière,
+ Que d'un souffle choisi Dieu voulut animer,
+ Et qu'il fit pour chanter, pour croire et pour aimer[438].
+
+Ce n'est pourtant pas par la séduction d'un exemple heureux, mais par
+des causes plus profondes et plus générales qu'il faut expliquer
+l'abondance, je pourrais dire le débordement du lyrisme, dans la
+littérature poétique de la Restauration. La poésie lyrique, et, pour
+mettre mon langage encore plus près de la vérité, la poésie égoïste,
+sous le nom flatteur de poésie intime, a conquis dès lors un espace
+démesuré. Tout, jusqu'aux genres avec lesquels le lyrisme est
+incompatible, est devenu lyrique et subjectif. Prétendrions-nous exclure
+ou déprécier la poésie lyrique? Elle a sa place au soleil; elle est au
+fond de toute poésie; elle est, dans un sens, la poésie à son état le
+plus élémentaire. Mais la valeur, la vocation poétiques d'une époque où
+le lyrisme pénètre partout et remplace toute autre poésie, nous
+semblent, s'il faut le dire, assez contestables. Quand l'individu, je ne
+dis point l'homme, se fait l'unique sujet de ses chants, c'est que la
+vie, dans l'ensemble et la variété de ses manifestations, ne parle plus
+à l'âme; et il ne faudrait pas trop s'étonner si cette époque se
+rencontrait avec celle où la philosophie nie l'individualité, nie en
+quelque sorte les êtres, et ne reconnaît dans l'univers d'autre réalité
+que celle des idées. Au reste, nous avons ici à constater le fait, et
+non à l'expliquer.
+
+Il y avait, d'ailleurs, compensation. Tandis que les uns s'acharnaient à
+l'invisible, d'autres, non moins ardents, cherchaient la couleur. Un
+talent vigoureux, obstiné, laborieux, les engageait dans cette voie. Il
+est vrai que son matérialisme poétique s'unissait en lui fort souvent à
+des émotions d'une vérité naïve et saisissante. Ce n'était pas là ce que
+le vulgaire des imitateurs pouvait lui prendre: ils s'attachèrent donc à
+sa forme et la parodièrent. Il sut les passionner, et bien d'autres
+encore, pour une maxime qu'aucun des grands âges littéraires n'a
+professée: l'art pour l'art; maxime qui ferait périr l'art si l'art
+pouvait périr. Mais si la poésie elle-même y gagnait peu, son instrument
+s'y perfectionna, la langue poétique en ressortit plus riche, plus
+industrieuse et plus hardie.
+
+On approchait du moment où l'axiome d'un révolutionnaire fameux: «De
+l'audace, de l'audace, et encore de l'audace!» allait devenir toute la
+poétique des talents de second ordre. Une révolution politique devait
+donner le signal à l'émeute littéraire. Mais jusqu'en 1830, certaines
+limites furent, d'un consentement tacite, reconnues et respectées.
+C'était sans doute, même au point de vue littéraire, un grand malheur
+que l'affaiblissement des convictions morales, et quelques restes de
+préjugés les remplaçaient assez mal; mais ce ne fut que plus tard que
+ces préjugés mêmes s'évanouirent et que toute unité disparut. La
+Restauration ne consomma point cette vaste ruine. Les traditions du sens
+moral, maintenues jusqu'à un certain point dans cette littérature, lui
+donnent une valeur, lui conservent un attrait, dont la littérature de
+l'époque suivante ne s'est que trop dépouillée. On ne se croyait pas
+encore obligé, pour intéresser des hommes, de cesser d'être homme. Une
+commotion prochaine, dans l'ordre politique, devait ouvrir une brèche à
+la cohue de toutes les fantaisies, au pêle-mêle de tous les délires.
+
+Quoi qu'il en soit, en deçà de 1830 la littérature poétique n'a pas à
+rougir d'elle-même puisqu'elle a vu, dans tout leur éclat ou dans tout
+leur charme, le talent exquis de l'auteur du _Paria_ et de l'_École des
+Vieillards_, et le talent non moins exquis, mais plus populaire de
+Béranger; puisque cette époque a entendu les premiers et les plus beaux
+sons de la lyre de Lamartine, et l'éclatante harmonie des Odes de Victor
+Hugo; puisqu'elle a recueilli les accents épurés de l'auteur d'_Éloa_,
+et les intimes confidences du livre des _Consolations_; puisqu'elle a vu
+naître ces charmants vers de Madame Tastu, qu'ont su s'approprier les
+mémoires les plus rebelles; puisque le _Voyage de Grèce_, si plein d'une
+vive fraîcheur, les colères poétiques de _Némésis_, enfin les vers
+belliqueux, et sonores comme une armure, du poème de _Napoléon en
+Égypte_, appartiennent aussi à l'époque de la Restauration.
+
+La Restauration eut donc des poètes, et même quelques grands poètes. Les
+habiles prosateurs ne lui manquèrent pas. Et pour ne parler d'abord que
+des genres les moins sévères, nous n'oublierons pas que cette même
+période revendique plusieurs des romans de Madame de Souza, _le Lépreux_
+de M. de Maistre, _Adolphe_ de Benjamin Constant, et toutes les
+charmantes fantaisies de Charles Nodier, cet écrivain artiste, qui a
+orné de tant de moulures délicates une langue déjà si parfaite, ce
+défenseur, si classique dans la forme, de toutes les excentricités du
+romantisme.
+
+J'ai déjà nommé des écrivains plus graves, par le ton du moins et par la
+nature des sujets qu'ils ont traités. Nous avons vu le génie colérique
+et impérieux de Joseph de Maistre éclater dans les premières années de
+cette période, par les fameuses _Soirées de Saint-Pétersbourg_;
+l'éloquence moins onctueuse que passionnée, plus sacerdotale
+qu'évangélique, mais admirable en tout cas, de l'abbé de Lamennais, se
+mettre au large dans le livre encore plus fameux sur _l'Indifférence_;
+et l'esprit généralisateur, sceptique et fin de Benjamin Constant
+développer ses ressources au profit du spiritualisme et aux dépens des
+croyances positives, dans son grand ouvrage sur _la Religion._
+
+Nous n'aurons garde d'oublier l'auteur d'_Antigone_ et de l'_Essai sur
+les Institutions sociales_, le poétique et onctueux Ballanche, religieux
+en politique, idéaliste en religion, mais avec ces préoccupations
+sociales dont l'idéalisme français ne consent point à se séparer. En
+redescendant vers les régions littéraires, nous trouvons M. Villemain,
+plus littéraire que son siècle, se hasardant néanmoins avec bonheur au
+delà de cette région natale, dont il ne perdra jamais, si loin qu'il
+aille, l'exquise pureté d'accent. Les _Fragments_ de M. Cousin et la
+traduction de Platon doivent être comptés aussi parmi les richesses
+vraiment littéraires de cette époque; et la science elle-même les a
+augmentées de plusieurs beaux écrits, parmi lesquels le premier rang
+appartient sans doute à ceux de Georges Cuvier.
+
+Mais les travaux historiques devaient surtout illustrer la Restauration.
+De toutes les formes d'opposition politique, aucune peut-être n'était
+plus sûre, et, indépendamment de toute intention polémique, l'heure
+était venue. Depuis que Voltaire, dans l'_Essai sur les mœurs_, avait
+indiqué la voie, elle n'avait été que peu fréquentée. Elle devait l'être
+alors; la liberté de penser était acquise; les circonstances prêtaient
+aux études historiques un intérêt puissant; les événements avaient
+renouvelé, multiplié les points de vue; après l'histoire convenue, on
+voulait enfin l'histoire sérieuse; tout, dans ce genre, était ou
+semblait à refaire. Le tableau animé, rapide et spirituel qu'avait tracé
+Lacretelle du dix-huitième siècle et de la Révolution, le grand et beau
+récit des _Croisades_ par M. Michaud, avaient maintenu, même sous
+l'Empire, une place honorable aux travaux historiques; grâce à eux, la
+tradition n'avait pas été interrompue: mais que de sujets, que de
+questions sollicitaient les esprits investigateurs et les plumes
+éloquentes! Sur les confins de l'Empire et de la Restauration, c'est
+encore M. de Lacretelle que nous trouvons, avec son histoire si
+agréablement, quelquefois si vivement narrée des _Guerres de religion au
+seizième siècle_, et Lémontey, avec ses recherches neuves et piquantes
+sur l'_Établissement monarchique de Louis XIV_; plus tard viendra son
+instructive et spirituelle _Histoire de la régence_ du duc d'Orléans. M.
+de Barante se fait chroniqueur dans son _Histoire des ducs de
+Bourgogne_, laissant, dit-il, parler les faits, laissant les temps se
+raconter eux-mêmes, mais leur soufflant tout bas tout ce qu'ils doivent
+dire. M. Guizot, appliquant son attention sévère et sa raison rigide à
+l'examen des grands faits sociaux, écrit, après Voltaire, mais avec un
+savoir plus épuré et dans une direction plus humaine, l'histoire de
+l'esprit humain. M. Thierry, s'inspirant des chroniques sans les copier,
+retrace les destinées des races, et crée dans le domaine de l'histoire
+un intérêt nouveau, que fait valoir son style sérieux, ému, naïvement
+éloquent. M. Thiers et M. Mignet, deux grands talents et très divers,
+tout en rendant hommage au principe de la Révolution, appliquent à son
+histoire la doctrine de la nécessité, et mêlent d'une manière étrange le
+fatalisme et l'enthousiasme. Moins écrivain que publiciste, M. de
+Sismondi poursuit sous une inspiration libérale son immense et précieux
+travail sur l'_Histoire des Français_. Écrivain surtout, mais digne de
+sa mission nouvelle, M. Villemain passe de la littérature à l'histoire,
+en retraçant avec une élégance grave et une spirituelle précision les
+destinées de l'Angleterre sous Cromwell. En dehors des préoccupations de
+la science et de la politique, M. de Ségur écrit ou chante l'_Histoire
+de la campagne de Russie_. Une grande voix nous arrive des solitudes de
+l'Océan; Napoléon, à son tour, raconte sa vie et son règne; il
+s'interprète lui-même, et, poète à sa manière, élève jusqu'à l'idéal ses
+desseins et son caractère. Bien d'autres travaux sans doute mériteraient
+de n'être pas oubliés.
+
+Tout près de l'histoire, nous trouvons ces _Mémoires_ si souvent relus,
+où la simplicité sans pareille de Madame de la Rochejaquelein atteint
+quelquefois au sublime; l'histoire de l'Espagne sous Napoléon, dans le
+roman d'_Alonzo_, où plus d'une fois la touche brillante et noble de M.
+de Salvandy rappelle assez vivement celle du _Génie du Christianisme_;
+enfin, cette _Correspondance d'Orient_, commencée avant, finie après
+1830, par un écrivain plus fidèle que tout autre aux traditions de cette
+élégance naturelle et facile, de cette pureté de langue et de goût dont
+le dix-huitième siècle, au milieu de beaucoup d'erreurs, ne s'était pas
+départi.
+
+En résumé, ces années ont été laborieuses et fécondes. Elles ont élargi,
+et même, de quelques côtés, elles ont rouvert le champ de la discussion
+en politique, de l'investigation en métaphysique, en morale et en
+religion. Elles ont poussé dans ces différentes arènes des esprits
+sérieux, des esprits ardents et, si elles ont plutôt signalé des points
+de vue nouveaux qu'elles n'ont établi quelque vérité nouvelle ou
+consolidé quelque grand principe, on peut dire qu'elles ont rendu
+hommage à la dignité de la nature humaine par la gravité des questions
+qu'elles ont soulevées. Réintégrée de la veille, l'histoire a étonné par
+la fermeté de sa marche, la hardiesse de son essor, la riche variété de
+ses travaux et de ses méthodes. Beaucoup d'hommes spirituels, instruits
+et diserts, quelques hommes véritablement éloquents, ont honoré la
+nouvelle tribune. La controverse politique a créé un nouveau genre de
+littérature et enrichi la langue dans le sens de son vrai génie. C'est
+dans le même sens que, sous la plume de quelques excellents poètes,
+cette langue a exercé sa souplesse et constaté sa fécondité. Avec plus
+de préméditation, d'autres, en la froissant trop souvent, en ont pour
+ainsi dire multiplié les plis et adouci l'apprêt. Ils se sont piqués
+d'être plus naïfs, plus immédiats, plus intimes surtout, que leurs
+prédécesseurs; ils l'ont été quelquefois; mais, à tout prendre, la
+littérature qu'ils ont créée ne l'a pas emporté par le naturel sur celle
+qu'ils aspiraient à remplacer: plus réels peut-être, ils n'ont pas
+toujours été plus vrais. Depuis longtemps on réclamait pour la
+littérature un caractère plus national; elle ne l'a pas reçu alors; elle
+a été, à certains égards, moins française ou plus _hybride_ que jamais.
+La préoccupation d'une mission sociale a, vers la fin de cette période,
+recouvert d'une croûte de pédanterie quelques-uns des plus beaux
+talents. Mais ce qu'on ne peut refuser aux poètes de la Restauration,
+c'est d'avoir, en plus d'un sens, émancipé la poésie, et d'avoir remué,
+souvent avec bonheur, une très grande variété de souvenirs, de sujets,
+d'idées et de formes.
+
+L'événement de 1830, en agitant les esprits jusqu'au fond, en ajoutant
+au scepticisme dans toutes les âmes, a modifié d'une manière grave
+l'état de la littérature. Il l'a, ou précipitée dans des voies toutes
+nouvelles, ou engagée plus avant que personne n'osait le prévoir dans la
+carrière des aventures. Il n'y a là, je suis porté à le croire, ni halte
+ni progrès, mais plutôt écart et tumulte. Tout excès provoque une
+réaction; quelques faits qui se passent sous nos yeux l'attestent
+jusqu'à un certain point: cet esprit de mesure, dont, à défaut de bon
+sens, le goût, cet autre bon sens, prend quelquefois la défense, a
+trouvé des représentants, ou plutôt il n'en a jamais manqué; mais les
+cris avaient couvert les voix. On revient, on se rassied, on
+s'interroge; mais où est la base de toute vérité littéraire? où est le
+bon sens moral? où est la fraîcheur et l'intégrité des convictions? où
+est cette vie raisonnable et saine de l'esprit et du cœur, cette foi
+simple aux éléments du vrai, qui, certainement, guidait ou retenait la
+littérature du grand siècle, et qui, au fort de leurs égarements, ne
+manqua pas entièrement aux écrivains de l'époque suivante? C'est ce que
+je me demande en finissant; c'est sur quoi, Messieurs, je vous laisse. À
+ne l'envisager qu'au point de vue de la littérature et de l'art, cette
+question vaut qu'on l'examine; mais je vous rends la justice de croire
+que vous la considérez de plus haut, et que la dignité, l'avenir, les
+intérêts éternels de la nature humaine, vous touchent, en ceci, bien
+plus que la littérature.
+
+J'ai fini, Messieurs, ou plutôt je m'arrête; car je n'ai point fini.
+_Pendent opera interrupta_. Mais le moment de nous séparer est arrivé.
+Je ne descendrai pourtant point de cette chaire sans vous avoir dit
+combien, dans l'accomplissement d'une tâche qui m'a paru de jour en jour
+plus difficile, j'ai été soutenu, encouragé par votre attention, dans
+laquelle il me serait impossible, sans une trop grande présomption, de
+ne pas reconnaître quelque amitié pour moi. C'est un souvenir fort doux
+à joindre à l'agréable sentiment d'avoir été appelé à suppléer auprès de
+vous mon honorable et précieux ami, M. le professeur Monnard. Heureux me
+trouvé-je, et presque fier, d'avoir concouru à ménager d'utiles loisirs
+à celui dont la persévérance et le talent préparent un historien à notre
+patrie et un monument à notre littérature nationale.
+
+
+
+
+II
+
+CHATEAUBRIAND
+
+ÉTUDES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES
+
+
+Vinet n'était pas appelé par le sujet du Cours qui précède à dépasser
+l'époque de la Restauration. Aussi s'est-il à peu près borné à désigner
+par leurs titres les ouvrages de Chateaubriand postérieurs à 1830.
+L'appréciation qu'il a faite, comme critique, des écrits qui
+appartiennent à la dernière des quatre périodes dans lesquelles il a
+partagé cette vaste carrière littéraire, est donc le complément
+nécessaire des Études sur Chateaubriand.--_Éditeurs_.
+
+
+
+
+I
+
+Essai sur la littérature anglaise et Considérations sur le génie des
+hommes, des temps et des révolutions.
+
+2 volumes in-8°.--1836.
+
+
+
+
+PREMIER ARTICLE[439]
+
+
+L'_Essai sur la Littérature anglaise_ a rempli tout à la fois et trompé
+notre attente. Nous dirons d'abord comment il l'a trompée. Nous
+comptions sur un ouvrage entièrement nouveau de M. de Chateaubriand; et
+il se trouve qu'une assez grande partie de ces deux volumes est reprise
+textuellement sur les anciens ouvrages de l'illustre écrivain. Il se
+fait son propre plagiaire, et redemande aux _Quatre Stuart_, aux _Études
+historiques_, et même au _Mercure_ de 1802, de splendides lambeaux qu'il
+recoud négligemment à son œuvre nouvelle. Déjà dans les _Études
+historiques_ nous avions retrouvé des passages de ses précédents écrits.
+Il n'est pas besoin d'assurer qu'on les rencontre avec plaisir; mais ce
+plaisir même accuse l'auteur, qui est beaucoup trop riche pour que
+l'avarice lui soit permise. Et, comme si ce n'était pas assez
+d'emprunter au passé, il emprunte à l'avenir; il s'est réservé, pour en
+enrichir son _Essai_, plusieurs fragments des mémoires qui doivent
+paraître après sa mort. Personne aujourd'hui ne s'en plaindra; car
+personne, avec assurance, ne peut s'envisager comme acquéreur présomptif
+des _Mémoires d'outre-tombe_; qui de nous peut savoir s'il n'aura pas sa
+tombe en deçà du mausolée qui attend (et puisse-t-il l'attendre
+longtemps!) l'auteur d'_Atala_, de _René_ et des _Martyrs_?
+
+ Qui de nous des clartés de la voûte azurée
+ Doit jouir le dernier?
+
+Quant à ceux qui, sur les cendres du poète et peut-être sur les nôtres,
+liront ces mémoires si désirés[440], ce sera leur affaire de se
+plaindre, s'ils veulent, d'avoir dans leur bibliothèque deux fois les
+mêmes choses sous des titres différents; pour nous, jouissons de ce
+qu'on nous donne, sans l'avoir promis, au lieu de nous plaindre de ce
+qui fut promis et n'a pas été donné. C'est à l'auteur lui-même à
+consulter sur sa méthode «la conscience qu'il met à tout[441];» mais
+cette méthode est susceptible d'être jugée sous un autre point de vue,
+qui est du ressort de la critique littéraire.
+
+Le propriétaire d'un château, pris au dépourvu, détache de toutes les
+salles de son manoir ce qu'elles ont de plus beau en tapisseries, en
+cristaux, en peintures, pour en orner à la hâte l'appartement d'un hôte
+royal. C'est ainsi qu'on improvise une fête: est-ce ainsi que l'on fait
+un livre? Un vrai livre se compose-t-il de pièces de rapport, de
+fragments adroitement assortis, et l'adresse sied-elle au génie? Elle ne
+remplace pas même le travail. Elle ne saurait donner à une composition
+historique ni l'unité, ni la profondeur, ni la proportion, ni cette
+plénitude et cette continuité de vie, qui sont le caractère des œuvres
+auxquelles la patience a présidé. La patience, quoi qu'en ait dit
+Buffon, n'est pas le génie; mais le génie, privé du secours de la
+patience, n'atteint point sa propre hauteur. Aucune grande gloire
+littéraire, que je sache, ne repose sur une œuvre fragmentaire. Il ne
+s'agit pas d'étendue matérielle: _René_, détaché de son cadre, fait son
+chemin vers la postérité. On ne demande pas non plus une régularité
+pédantesque: on sait bien que le génie a ses allures, et l'individualité
+est en proportion de l'intelligence. Peu importe même l'unité extérieure
+et la symétrie: une œuvre informe a pu quelquefois receler une unité
+substantielle et puissante. Mais un dessein pris, puis abandonné, une
+œuvre s'ajoutant à une autre œuvre pour faire masse, tous les sujets se
+donnant rendez-vous dans un même sujet, des parties traitées avec amour,
+d'autres avec nonchalance, tout cela, quelle que soit la beauté des
+parties, tout cela ne forme point un monument. M. de Chateaubriand était
+probablement de notre avis lorsqu'au prix d'un labeur dont la durée même
+entretenait son inspiration, il nous donnait le _Génie du Christianisme_
+et les _Martyrs_.
+
+Quoi qu'il en soit, ceux qui, sur le titre de l'ouvrage, s'attendaient à
+une histoire complète ou à un examen systématique de la littérature
+anglaise, verront leur attente frustrée, d'une part, et dépassée de
+l'autre. Bien hardi qui voudra, après M. de Chateaubriand, parler encore
+de Shakespeare et de Milton; le concours est fermé; le Génie de la
+critique ne reçoit plus de nouveaux mémoires sur ces deux poètes; il
+peut dire, lui aussi, que _son siège est fait_. Mais le silence de M. de
+Chateaubriand est-il une consécration comme sa parole? et lui, dont un
+mot rendra immortels des noms obscurs, lui, qui, sur la route poudreuse
+de la gloire, relève généreusement des pèlerins exténués et les fait
+asseoir auprès de lui sur son char, aura-t-il le même pouvoir contre la
+renommée qu'en faveur de l'obscurité? Cette histoire donc reste
+incomplète, non pas tant par l'oubli de quelques faits que par l'absence
+de quelques couleurs; car il y a des noms qui teignent l'histoire; ces
+noms, omis par l'auteur, d'autres qui n'obtiennent de lui qu'une mention
+négligente, enfin des faits plus étendus, plus collectifs, et qui font
+masse dans l'histoire également passés sous silence, toutes ces choses
+ne sont pas remplacées au profit du sujet par la biographie de
+Luther[442] et par le séjour de M. de Chateaubriand à la préfecture de
+police[443]. Je crois qu'on en conviendra sans peine.
+
+Parlons maintenant d'un autre désappointement qui, je l'avoue, pouvait
+être évité, puisqu'il pouvait être prévu[444]... Ce M. de Chateaubriand
+que nous avions tous appris par cœur, non point ses ouvrages seulement,
+mais lui-même; ce M. de Chateaubriand est mort, sachez-le bien; la date,
+je l'ignore. Celui dont on parle aujourd'hui, c'est son fils, ou son
+frère; c'est dans tous les cas son égal; et si vous ajoutez son
+vainqueur, je me tairai; car cela est possible, et cela ne me paraît pas
+certain. Mais enfin, c'est un autre. On dirait parfois que c'est le même
+être, mais disjoint, inconsistant, séparé de sa jeunesse comme on l'est
+d'une illusion, renfermant même à cette heure deux hommes en soi, qui ne
+s'entendent pas, et dont l'un oppose ses opinions aux affections de
+l'autre; l'indépendance du premier embarrassée de la fidélité du second;
+l'homme du présent et l'homme du passé; en un mot, on dirait le même
+homme, mais _déconcerté_. C'est aux amis du premier Chateaubriand à
+demander au second ce qu'il a fait de son frère; c'est au moraliste à
+nous rendre compte du phénomène; c'est aux hommes de l'art à nous dire
+ce que la littérature a gagné ou perdu à cette transformation.
+
+Ce qui a persisté à travers ces vicissitudes de la pensée et de la
+forme, ce qui ne vieillit pas chez M. de Chateaubriand, c'est le poète.
+Voilà la véritable unité de ce génie brisé; voilà, pour employer une de
+ses expressions, la _grande ligne_ qui n'a pas fléchi dans sa vie. C'est
+à la fois la beauté et le défaut de cette existence si remarquable. Le
+poète s'est presque toujours mis à la place de l'homme. En d'autres
+grands écrivains on peut discerner l'homme et le poète comme deux êtres
+indépendants; ailleurs ils font ensemble un tout indivisible; chez M. de
+Chateaubriand, on dirait que le poète a dérobé tout l'homme, que la vie,
+même intérieure, est un pur poème; que cette existence entière est un
+chant, et chacun de ses moments, chacune de ses manifestations, une note
+dans ce chant merveilleux. Loin de nous de porter la moindre atteinte au
+caractère élevé de M. de Chateaubriand! Mais nous croyons sérieusement
+que dans cette nature poétique tous les sentiments, comme tous les
+principes et tous les intérêts, se tournent trop tôt en poésie et se
+hâtent trop de sortir de la retraite où ils auraient dû se consolider et
+mûrir, pour aller s'épanouir dans l'atmosphère de l'imagination; nous
+croyons que tout ce que M. de Chateaubriand a été dans sa carrière, il
+l'a été en poète, et que sa vie en est devenue, si l'on peut s'exprimer
+ainsi, la plus sincère des fictions. La plus parfaite des compositions
+de M. de Chateaubriand, c'est celle qui ne peut s'imprimer ni
+s'exprimer, c'est sa vie; il n'est pas poète seulement, il est un poème
+entier; la biographie de son âme formerait une épopée. N'y a-t-il pas
+une race de génies qui vivent moins au milieu des choses que parmi les
+idées des choses; qui, de même que le dialecticien se nourrit des
+notions des êtres, se nourrissent de leurs images; en un mot, qui ont
+rêvé qu'ils vivaient plutôt qu'ils n'ont vécu[445]? Cette manière
+d'exister enlève un homme au-dessus de toutes les bassesses: et qui
+songerait à en chercher dans le chantre des _Martyrs_? Mais on se
+demande si elle constitue une vie profonde, vraiment sérieuse, vraiment
+humaine? La poésie elle-même ne perd-elle rien à se détacher si
+entièrement de la réalité dont elle procède, et à se poser ainsi
+solitaire dans des hauteurs aériennes? La main divine qui, dans le
+principe, a coordonné la poésie et la vie, a-t-elle permis qu'on pût
+être si purement poète sans aucun dommage pour la poésie elle-même? Sans
+contredit, la poésie est le plus haut désintéressement de la pensée;
+mais serait-il vrai que l'on est poète à proportion que l'on vit avec
+moins d'intensité, moins de réalité? et l'idéal du génie poétique
+serait-il la transformation de l'homme en idée? Ces questions, ce nous
+semble, devraient une fois être examinées[446].
+
+
+
+
+DEUXIÈME ARTICLE[447]
+
+
+À présent que j'ai dit mon avis sur la forme du livre et sur le mode de
+composition adopté par l'auteur, il peut m'être permis de parler de
+l'enchantement avec lequel j'ai lu ces pages, qui peut-être ne forment
+pas un livre, mais au moins le plus magnifique et le plus varié des
+_albums_. En cherchant à me rendre compte de mon plaisir, je trouve
+parmi les éléments dont il se compose, la joie de l'étranger, qui, au
+milieu d'une foule parée et bruyante où tous les visages lui sont
+inconnus, et dans l'espèce de serrement de cœur qui a dû le saisir au
+milieu de ce vaste désert d'hommes, tout à coup rencontre une figure
+familière, un compatriote, un ami, et, à cet aspect inespéré, soulageant
+par un soupir sa poitrine oppressée, court au-devant de cet ami,
+s'attache à son bras, ne le quitte plus, et circule avec aisance, avec
+une sorte de fierté, parmi ces groupes animés, qui tous naguère étaient
+morts pour lui. Cette foule, c'est la littérature du jour, se rattachant
+presque toute à des sentiments que je ne comprends pas, à des pensées
+dont la périlleuse excentricité m'effraye, à tout un ordre d'idées
+factices, arbitraires, au milieu desquelles je ne puis respirer. Je
+quitte ces hauteurs vertigineuses, et, me tenant au manteau de
+l'illustre poète, je descends avec lui (si c'est descendre) sur le
+terrain du bon sens et de la nature. Ô bords connus et bénis, région
+lumineuse et accessible, où les plus larges et les plus sûrs chemins ont
+été formés par les pas des plus illustres génies de tous les temps;
+région d'Homère, de Virgile, de Milton, terres des grandes intelligences
+et des simples d'esprit, domaine inaliénable de l'humanité, qu'avec
+ravissement j'aborde sur tes rives! et que je rends de grâces au poète
+qui m'en a rappris le chemin!
+
+Attachez-vous comme moi aux traces de ce guide, vous qui, saisis de
+vertige, au milieu de la poésie et des romans du jour, avez désappris
+l'ancienne nature sans pouvoir entièrement vous faire à la nouvelle.
+Voici un poète, et le premier de ceux que nous possédons, que la vigueur
+de son génie et l'habitude de la souveraineté ont préservé des
+entraînements de la multitude. Qu'il ait, à quelques égards, payé le
+tribut à son époque, je ne vous le nierai pas; que sur des sujets graves
+il professe de graves erreurs, j'en conviens à regret; mais avec lui du
+moins vous ne marchez pas sur des nuages: sa nature, à lui, c'est la
+nature où s'abreuvaient, où s'inspiraient les maîtres des maîtres, les
+écrivains éternels, les modèles de tous les siècles; ses erreurs mêmes
+ont de la vérité, parce qu'elles sont naturelles; tant d'autres erreurs
+du jour n'ont pas même ce mérite! Vous pourrez arriver à d'autres
+conclusions que lui, mais n'ayez pas peur d'être divisés sur les
+croyances élémentaires; il est resté d'accord, lui, avec l'humanité; il
+est, en dépit, ou plutôt à cause même de sa haute individualité, à
+l'unisson de la voix universelle; il a toujours le bon sens du génie, et
+souvent le génie du bon sens; et dans les hauteurs où nous entraîne sa
+belle imagination, vous ne sortez pas un moment de la lumière; votre âme
+poétique n'est pas obligée, pour le suivre, de laisser en arrière votre
+vraie âme, votre âme d'homme; la substance de ses créations est humaine,
+intelligible, réelle; il ne demande pas, pour être compris et goûté, une
+autre nature, une autre âme, que celle dont l'homme a été pourvu dans
+tous les temps; et le mysticisme sensualiste, l'idéalisme transcendant,
+l'égoïsme humanitaire de notre âge, ne nous serviraient de rien pour
+entrer dans sa pensée.
+
+Que mes lecteurs, s'ils ne s'associent pas à cette effusion de
+reconnaissance, me la pardonnent du moins: j'avais besoin de m'y livrer;
+et je l'ai fait, je puis le dire, sans avoir l'idée de nier tant de
+grands talents, par conséquent tant de portions de vérité, que renferme
+la littérature de notre époque. Ce qu'ils ont de vérité, je dis de
+vérité païenne (car je ne prétends point parler ici de la vérité
+suprême), ce qu'ils ont de vérité les sauvera; mais il n'y a pas moyen
+de supposer que la postérité adopte, sur la recommandation du style, ce
+qui n'aboutit par aucun point à la nature humaine; cette nature déchue
+n'accepte que trop d'erreurs; mais elle n'accepte que celles qu'elle
+peut rattacher à son propre fonds, à ses inaltérables données.
+
+Avant d'aller au fond même des idées, nous trouvons dans le style de
+l'_Essai_ ce caractère de vérité que nous regrettons chez tant
+d'écrivains de nos jours. Ce n'est pas qu'un style parfaitement pur ne
+puisse revêtir de grandes erreurs; mais comptez que ces erreurs au moins
+sont intelligibles, qu'elles sont humaines; elles touchent à des
+vérités; elles ne sont probablement que des vérités déplacées. La vérité
+a deux contraires: l'erreur et le non-sens; l'erreur est quelque chose,
+le non-sens n'est rien; il ne peut soutenir la parole, il la laisse
+défaillir, elle ne peut pas plus se tenir debout qu'un vêtement que rien
+ne supporte; on ne saurait donner une expression juste à ce qui ne
+signifie rien; ce sont les formes de l'idée qui déterminent celles du
+langage. Ce qui ne peut pas être ne peut se penser; et ce qui ne peut se
+penser ne saurait se dire. La langue n'a rien préparé pour des usages
+qu'elle n'a pas dû prévoir; et ce n'est qu'à force de se défigurer et de
+se faire violence, qu'elle peut donner l'apparence de l'être à ce qui
+n'est rien. Elle est joyeuse, au contraire, d'avoir à vêtir une réalité
+intellectuelle ou morale; elle a des signes pour tout ce qui a droit
+d'être désigné; ou, si elle est prise au dépourvu par quelque idée
+nouvelle, elle a bientôt trouvé dans son propre fonds le nouveau signe
+qu'on lui demande. Demandez-lui pour des besoins réels, «elle ne tardera
+guères.» C'est ainsi qu'elle court avec empressement au devant de la
+pensée de M. de Chateaubriand: pensée humaine, c'est ce qu'il lui faut;
+très individuelle sans doute, mais c'est ce qu'elle aime; car elle se
+sent plus forte avec les forts. Certes, le style de M. de Chateaubriand
+est bien à lui; il y a telle phrase, tel tour, telle image qui ne
+peuvent appartenir qu'à lui, et qui renferment pour ainsi dire son nom.
+Quel autre nom que le sien peut signer un passage comme celui-ci: «De
+tels génies (tels que celui de Shakespeare) occupent le premier rang;
+leur immensité, leur variété, leur fécondité, leur originalité, les font
+reconnaître tout d'abord pour lois, exemplaires, moules, types des
+diverses intelligences, comme il y a quatre ou cinq races d'hommes, dont
+les autres ne sont que des nuances ou des rameaux. Donnons-nous garde
+d'insulter aux désordres dans lesquels tombent quelquefois ces êtres
+puissants; n'imitons pas Cham le maudit; ne rions pas si nous
+rencontrons nu et endormi, à l'ombre de l'arche échouée sur les
+montagnes d'Arménie, l'unique et solitaire nautonnier de l'abîme[448].»
+
+Mais avec quelle facilité retentit dans notre esprit ce magnifique
+langage! que ces expressions trouvent bien dans notre imagination leur
+place toute prête! que l'esprit où elles ont pris naissance est bien,
+malgré sa grande supériorité, proche parent du nôtre! On ne peut
+cependant dissimuler que cette vérité de style ne s'élève pas jusqu'à la
+candeur; ce style a un peu trop la conscience de ses effets; il cherche
+au delà de ce qu'il trouve: il est quelquefois ambitieux; mais M. de
+Chateaubriand ne serait pas de son siècle si, outre la _vérité_ qui le
+distingue, il avait encore la _candeur_. Elle est possible encore dans
+la vie, elle ne l'est plus dans le langage. Chez les écrivains du siècle
+de Louis XIV, le soin des choses allait avant tout; les choses, pour
+ainsi dire, entraînaient les mots, et l'ensemble dominait les détails.
+La phrase était subordonnée au paragraphe, le mot à la phrase; on ne
+détachait rien, on ne cherchait pas les saillies, mais plutôt le niveau.
+Les accents n'étaient pas multipliés sur les pensées. Que si quelque
+image extraordinaire survenait, elle était née du fond même du sentiment
+et de l'idée, qui soulevait pour un moment, mais sans secousse, le
+niveau du discours, et puis le laissait se rétablir doucement[449].
+Certes les beaux mots ne manquent pas dans Bossuet; mais il semble
+qu'alors ils étaient plus sentis que remarqués: ils entraient pour leur
+part dans l'effet général de la composition, le rendaient plus sensible
+à certains endroits, en résumaient la force: on leur savait gré d'être
+venus en leur lieu; mais je ne vois pas que la critique du temps en ait
+tenu registre. Ce n'est point que les critiques minutieux manquassent
+alors; mais ils avaient peu d'autorité dans la haute littérature, et les
+curiosités de diction qu'ils relevaient et recommandaient, ne sont pas
+les mêmes que nous admirons. Ainsi une foule de beaux traits passèrent
+comme inaperçus jusqu'à nous, qui les avons en quelque sorte découverts.
+
+Mais cette simplicité, cette innocence du génie n'est pas le seul trait
+qui caractérise nos illustres devanciers. En toute manière, leur style
+était tempérant et chaste. Ils restaient volontiers en deçà de
+l'expression qui eût épuisé leur pensée. Ils laissaient quelque chose à
+faire au lecteur. Ils ne mettaient jamais en dehors tous les moyens
+d'expression. Je ne dirai pas que leur style était _contenu_; cela
+supposerait un calcul dont il n'y a chez eux nulle trace. Mais un
+admirable instinct les avertissait, d'une part, que la beauté est
+incompatible avec la profusion ou la violence, et de l'autre, que la
+force d'une impression est d'autant plus grande qu'elle est en partie
+l'ouvrage de celui qui la reçoit; de là l'effet remarquable de leurs
+écrits: nous nous sentons associés à l'auteur, qui veut bien nous
+admettre à compléter sa pensée; notre rôle est en partie actif, et cette
+action même prévient la fatigue, résultat inévitable d'impressions
+continuelles, contre lesquelles on ne peut réagir. On sent bien que je
+ne parle pas ici de ce style de réticences, autre ambition d'effets,
+autre source de fatigue; je ne parle que de la retenue, de la discrétion
+dans l'expression; et j'en appelle, pour me faire comprendre, au style
+de Lesage, dans _Gil Blas_, modèle de mesure, de calme et d'une réserve
+du meilleur goût. Ce n'est qu'assez tard, au reste, que ce style
+prodigue et qui jette tout en dehors, est devenu le style dominant.
+Qu'on lise Buffon, trop légèrement accusé d'emphase, pour quelques
+passages où la solennité est bien à sa place: que d'endroits, dans cet
+auteur, où je me dis: Quoi! pas plus de dépense! une expression si
+tranquille! du pittoresque et de l'expressif juste ce que l'objet tout
+seul en amène! Il n'y a rien, ce semble, au delà de la justesse et de la
+clarté; mais je ne sais comment il se fait que l'objet est vu, senti, et
+que l'imagination a reçu de cette peinture si modeste, de cette espèce
+de camaïeu, un ébranlement aussi puissant que du tableau le plus
+chaudement coloré. Il est certain que l'effort ne doit pas être confondu
+avec la force; et lorsqu'il ne trahit pas la faiblesse de l'écrivain, il
+accuse l'endurcissement des lecteurs. Dans tous les arts, la préférence
+donnée à la vigueur des couleurs sur la pureté des formes annonce que
+l'humanité ou qu'un peuple est bien loin des beaux jours de sa jeunesse.
+
+Sans absoudre M. de Chateaubriand de toute complicité dans cette
+tendance, je conseille pourtant à nos héros de la métaphore et du
+néologisme d'observer avec quelle résignation l'illustre auteur des
+_Martyrs_ se sert de la langue de tout le monde, et quelles grâces il en
+obtient sans lui rien extorquer. La phrase de Voltaire n'est pas plus
+svelte et plus agile que la sienne, ni d'une plus exquise simplicité. Je
+m'attends qu'on dira que c'est faute d'art. En vérité, si l'art est dans
+le système opposé, il faut avouer qu'il récompense bien mal ses adeptes!
+Mais, au fait, c'est que l'art est aussi près que possible de l'instinct
+et du bon sens. Il en est l'application réfléchie à tout ce qui fait la
+matière de la poésie et de l'éloquence. À la longue il ne nous laisse
+plus voir en lui qu'un bon sens ennobli, dont la délicatesse, tournée en
+habitude, n'exige plus ni calcul ni réflexion; c'est une noble attitude,
+un port élégant, qui ne coûte et ne trahit pas plus de calcul et
+d'effort que la contenance grossière et lourde de l'homme du vulgaire.
+Un tel art ne fut point étranger à l'éloquence naïve d'un Bossuet, aux
+effusions tendres d'un Fénelon. Je crains qu'on ait de nos jours
+remplacé ce bel art par l'industrie. On a, en fait de style, des tours
+de force, des sauts périlleux: il n'y avait rien de périlleux dans l'art
+des hommes du grand siècle. M. de Chateaubriand est donc fort bien venu
+à dire et à démontrer qu'_écrire est un art_. C'est le temps de le
+rappeler à tant d'artisans qui se croient artistes.
+
+En général, tout ce qui, dans l'_Essai_, concerne les doctrines
+littéraires est, pour le fond et pour la forme, au-dessus des éloges que
+nous en pourrions faire. Là se retrouve encore ce caractère de vérité
+auquel nous avons applaudi. Partout on sent le maître, l'homme qui,
+s'étant peu à peu désabusé de toutes les fausses beautés, conserve pour
+les véritables la ferveur du premier amour, qui n'applique pas sur
+l'enthousiasme des jeunes gens les glaces d'une imagination épuisée,
+mais qui, tout jeune encore par le génie, et dans la plénitude de sa
+force, a droit de se faire écouter des jeunes et des forts.
+
+On nous saura gré de quelques citations, que nous regrettons de ne
+pouvoir multiplier:
+
+ «Persuadons-nous qu'écrire est un art; que cet art a des genres;
+ que chaque genre a des règles. Les genres et les règles ne sont
+ point arbitraires; ils sont nés de la nature même: l'art a
+ seulement séparé ce que la nature a confondu; il a choisi les plus
+ beaux traits sans s'écarter de la ressemblance du modèle. La
+ perfection ne détruit point la vérité; Racine dans toute
+ l'excellence de son _art_, est plus _naturel_ que Shakespeare,
+ comme l'_Apollon_, dans toute sa _divinité_, a plus les formes
+ _humaines_ qu'un colosse égyptien.
+
+ »La liberté qu'on se donne de tout dire et de tout représenter, le
+ fracas de la scène, la multitude des personnages, imposent, mais
+ ont au fond peu de valeur; ce sont liberté et jeux d'enfants. Rien
+ de plus facile que de captiver l'attention et d'amuser par un
+ conte; pas de petite fille qui sur ce point n'en remontre aux plus
+ habiles. Croyez-vous qu'il n'eût pas été aisé à Racine de réduire
+ en actions les choses que son goût lui a fait rejeter en récit?...
+ Il n'a retranché de ses chefs-d'œuvre que ce que des esprits
+ ordinaires y auraient pu mettre. Le plus méchant drame peut faire
+ pleurer mille fois davantage que la plus sublime tragédie. Les
+ vraies larmes sont celles que fait couler une belle poésie, les
+ larmes qui tombent au son de la lyre d'Orphée; il faut qu'il s'y
+ mêle autant d'admiration que de douleur: les anciens donnaient aux
+ Furies mêmes un beau visage, parce qu'il y a une beauté morale dans
+ le remords[450].»
+
+ «Soutenir qu'il n'y a pas d'art, qu'il n'y a point d'idéal; qu'il
+ ne faut pas choisir, qu'il faut tout peindre; que le laid est aussi
+ beau que le beau: c'est tout simplement un jeu d'esprit dans
+ ceux-ci, une dépravation du goût dans ceux-là, un sophisme de la
+ paresse dans les uns, de l'impuissance dans les autres[451].»
+
+ «La vérité du théâtre et l'exactitude du costume sont beaucoup
+ moins nécessaires à l'art qu'on ne le suppose. Le génie de Racine
+ n'emprunte rien de la coupe de l'habit; dans les chefs-d'œuvre de
+ Raphaël, les fonds sont négligés et les costumes inexacts...
+ L'exactitude dans la représentation de l'objet inanimé est l'esprit
+ de la littérature et des arts de notre temps: elle annonce la
+ décadence de la haute poésie et du vrai drame: on se contente des
+ petites beautés, quand on est impuissant aux grandes; on imite, à
+ tromper l'œil, des fauteuils et du velours, quand on ne peut plus
+ peindre la physionomie de l'homme assis sur ce velours et dans ces
+ fauteuils. Cependant une fois descendu à cette vérité de la forme
+ matérielle, on se trouve forcé de la reproduire; car le public,
+ matérialisé lui-même, l'exige[452].»
+
+ «Pleine et entière justice étant rendue à des suavités de pinceau
+ et d'harmonie, je dois dire que les ouvrages de l'ère romantique
+ gagnent beaucoup à être cités par extraits: quelques pages fécondes
+ sont précédées de beaucoup de feuillets arides. Lire Shakespeare
+ jusqu'au bout sans passer une ligne, c'est remplir un pieux mais
+ pénible devoir envers la gloire et la mort: des chants entiers de
+ Dante sont une chronique rimée dont la diction ne rachète pas
+ toujours l'ennui. Le mérite des monuments des siècles classiques
+ est d'une nature contraire: il consiste dans la perfection de
+ l'ensemble et la juste proportion des parties[453].»
+
+ «Le Génie enfante, le Goût conserve. Le Goût est le bon sens du
+ Génie... Ce toucher sûr, par qui la lyre ne rend que le son qu'elle
+ doit rendre, est encore plus rare que la faculté qui crée. L'Esprit
+ et le Génie diversement répartis, enfouis, latents, inconnus,
+ _passent souvent parmi nous sans déballer_, comme dit Montesquieu:
+ ils existent en même proportion dans tous les âges; mais, dans le
+ cours de ces âges, il n'y a que certaines nations, chez ces nations
+ qu'un certain moment où le Goût se montre dans sa pureté; avant ce
+ moment, après ce moment, tout pèche par défaut ou par excès. Voilà
+ pourquoi les ouvrages accomplis sont si rares; car il faut qu'ils
+ soient produits aux heureux jours de l'union du Goût et du Génie.
+ Or, cette grande rencontre, comme celle de quelques astres, semble
+ n'arriver qu'après la révolution de plusieurs siècles, et ne durer
+ qu'un instant[454].»
+
+Il ne m'appartient pas de juger les jugements que porte M. de
+Chateaubriand sur la littérature anglaise. Je les crois justes en
+général, et le plus souvent empreints de cette impartialité supérieure
+qui prend sa source dans l'intelligence et dans la sympathie. Ce don de
+s'identifier avec l'esprit de l'étranger suppose une puissance de
+généralisation assez rare, qui comprend tout parce qu'elle domine tout.
+Bien qu'éminemment Français, M. de Chateaubriand, avec son génie
+largement humain, a dû pénétrer et sentir le génie anglais. Je ne sais
+pourtant si quelques traits ne lui en ont pas échappé. A-t-il compris,
+a-t-il fait ressortir ce qu'une religion qui n'est pas la sienne a
+communiqué de spécial à la poésie anglaise? A-t-il bien vu que la
+religion individuelle (c'est le vrai nom du protestantisme) a dû donner
+à la poésie, qui est son écho, des caractères analogues à ceux du culte,
+qui est son expression immédiate? La poésie du dedans, je veux dire du
+cœur et de la maison, cette poésie recueillie, à la fois intime et
+précise, familière et sérieuse, qui ne s'élève au-dessus du niveau de la
+vie qu'autant qu'il faut pour n'être pas confondue avec la vie, cette
+poésie, beaucoup moins naturelle aux pays de la religion romaine, a
+produit sous le ciel voilé de la Grande-Bretagne des richesses dont il
+eût été intéressant de mesurer l'étendue et de faire connaître le
+caractère.
+
+Si M. de Chateaubriand est vrai en littérature, il l'est encore sous le
+rapport plus important de la morale. La vérité morale n'a chez lui
+d'autres limites que celles de ses connaissances religieuses. Tout ce
+qu'on peut, dans l'horizon de la lumière naturelle, reconnaître et
+professer de vrai, il le reconnaît et le professe. Nul n'a plus que lui
+ce bon sens du cœur qui résiste à toutes les subtilités de l'esprit de
+système. Plusieurs de celles dont notre siècle malade avorte tous les
+jours, il les signale, il les arrête, et, vaines ombres, les chasse avec
+son caducée dans l'empire des ténèbres. D'un mot il termine ces procès
+d'idées que notre épuisement moral a pu seul faire traîner en longueur.
+Voici un exemple de ces justices sommaires:
+
+ «Le caractère de notre siècle est de systématiser tout, sottise,
+ lâcheté, crime: on fait honneur à la _pensée_ de bassesses ou de
+ forfaits auxquels elle n'a pas songé, et qui n'ont été produits que
+ par un instinct vil ou un dérèglement brutal: on prétend trouver du
+ génie dans l'appétit d'un tigre. De là ces phrases d'apparat, ces
+ maximes d'échafaud, qui veulent être profondes, qui, passant de
+ l'histoire ou du roman au langage vulgaire, entrent dans le
+ commerce des crimes au rabais, des assassins pour une timbale
+ d'argent, ou pour la vieille robe d'une pauvre femme[455].»
+
+Où M. de Chateaubriand cesse quelquefois d'être vrai, c'est dans
+l'appréciation de certains faits religieux. Il y a deux ordres de
+vérités, auxquelles correspondent deux organes, dont on peut avoir l'un
+sans posséder l'autre. Cet admirable bon sens de l'esprit et du cœur,
+qui fait l'auteur si excellent juge en d'autres matières, n'est pas à la
+hauteur des questions religieuses. La simplicité du cœur y voit plus
+clair que le génie. Ne craignons pas de le dire: c'est une vérité
+païenne qui brille dans l'auteur de l'_Essai_; nous la goûtons, toute
+païenne qu'elle est, puisqu'elle est vérité; mais, de même qu'un
+flambeau qui brillait dans la nuit, et qui, en face du soleil, ne semble
+jeter que de la fumée, cette vérité devient ténèbres à côté de la vérité
+chrétienne. Je ressens de la peine à faire l'application de ces idées à
+l'auteur du _Génie du Christianisme_; mais ma répugnance n'est rien
+contre des faits, que je ne puis effacer et que je ne dois pas
+dissimuler. Et qu'importe encore que les erreurs dont je me plains se
+trouvent comme enchâssées dans des assertions contre le protestantisme,
+où je suis né et où je demeure par choix? Ces erreurs anti-protestantes
+sont avant tout anti-chrétiennes; et si on voulait bien me supposer, sur
+le fait du protestantisme, la moitié seulement de la dépréoccupation que
+j'ai réellement, j'espérerais me faire écouter et croire en établissant
+que le mauvais vouloir dont cette communion chrétienne est aujourd'hui
+l'objet, tient précisément à ce qu'elle manifeste présentement de
+substance chrétienne, de même que la faveur dont le protestantisme a
+joui, ou plutôt dont il a été flétri, sous la Restauration, tenait aux
+éléments païens qui s'étaient mêlés à lui et dont on le croyait
+entièrement composé.
+
+C'est que le protestantisme pour les uns est un parti, pour les autres
+une religion; c'est qu'il est à la fois païen et chrétien; c'est qu'il
+n'est, à proprement parler, qu'un espace ménagé à la liberté de
+conscience, et où peuvent s'abriter également la foi et l'incrédulité.
+Mais dans les consciences délicates, une grande liberté emporte une
+grande responsabilité; le sentiment de cette responsabilité crée en
+elles une vie religieuse plus spontanée, plus individuelle, plus intense
+que dans aucun autre système. La liberté est la patrie des croyances
+sérieuses, fortes et conséquentes. Là, le christianisme est l'affaire de
+chacun; là, je l'avoue, ne cesse point miraculeusement l'attrait des
+formes et le prestige de l'autorité; mais l'homme y est incessamment
+averti de l'insuffisance de l'autorité et des formes; elles lui refusent
+l'asile qu'il leur demande, et, si l'on peut parler ainsi, le repoussent
+incessamment vers sa conscience et vers l'Évangile. À côté de ce que le
+rationalisme a de plus insipide et de plus languissant, vous trouvez ce
+que la foi positive a de plus savoureux et le zèle le plus actif. Le
+catholique, s'il veut, donne charge à l'Église de croire pour lui; le
+protestant, sujet à la même tentation, est continuellement rappelé à
+l'usage de sa propre liberté par l'usage qu'il en voit faire dans sa
+communion. Mille questions se lèvent et se posent devant lui; il ne peut
+ni les ignorer, ni en renvoyer la solution à une autorité qui n'existe
+pas, ou que nul n'est tenu de reconnaître. La liberté, pour lui, est
+bien moins un droit qu'un devoir. Admirable renversement des idées
+vulgaires! Idée qui réveille sans cesse les consciences, qui combat la
+pesanteur de la chair, qui ne permet pas dans l'Église protestante un
+long engourdissement, ni une décadence irrémédiable, et, dans nos temps
+en particulier, y produit des effets qui commencent, même au dehors, à
+devenir sensibles.
+
+En ce même temps, un certain goût de catholicisme s'est éveillé en
+France, et l'une des causes de ce réveil est précisément la peur que
+fait le christianisme sérieux qu'on voit s'avancer sous les livrées de
+la Réforme. Le monde jette au devant d'elle son vieux rival; les païens
+modernes se font un bouclier, un rempart du catholicisme auquel ils ne
+croient pas; ils l'opposent, faute de mieux, au christianisme qui
+s'approche; ils évoquent la poésie des souvenirs contre la réalité d'une
+puissante espérance; ils insultent le protestantisme, leur allié de la
+veille; ils lui cherchent des crimes et surtout des ridicules; ils
+défigurent son histoire; ils travestissent ses croyances; ils tentent
+d'avilir ses héros. C'est une preuve que les éléments chrétiens auxquels
+le protestantisme sert d'enveloppe se sont fait jour, se prononcent, et
+sont reconnus.
+
+La prédilection de M. de Chateaubriand pour le catholicisme est d'une
+date plus ancienne et d'une meilleure espèce; néanmoins ses jugements
+sur la Réforme ont souvent pour principe une vue incomplète ou erronée
+des principes de la religion chrétienne. Je n'en donnerai pas pour
+exemples des assertions comme celle-ci: «que le pasteur protestant
+abandonne le nécessiteux sur son lit de mort[456].» Quelque énormes que
+soient de pareilles erreurs, une prévention purement catholique a pu les
+dicter. Encore moins voudrais-je rapporter à un manque de connaissance
+chrétienne la manière peu satisfaisante dont l'auteur explique pourquoi
+les beaux temps de la littérature anglaise sont postérieurs à ceux de la
+Réforme, véritable anomalie dans son système[457]; mais les opinions que
+je vais relever prennent leur source ailleurs que dans les préjugés du
+catholique de naissance.
+
+L'auteur des _Études historiques_ avait traité Luther de _moine envieux
+et barbare_[458]; depuis lors il a fait meilleure connaissance avec le
+grand homme qu'il avait heurté dans les ténèbres; le noble cœur de M. de
+Chateaubriand s'est ému de sympathie à la rencontre de son pareil; il a
+effacé ces épithètes injurieuses; il n'a pas résisté à l'attrait que lui
+inspirait Luther, orateur, poète, père de famille, tendre ami, et _bon
+homme_ à la façon des grands hommes; il ne peut s'empêcher, tout en le
+jugeant avec rigueur, de serrer la main de cet adversaire qu'il serait
+tenté d'aimer; et cependant il ne connaît encore de Luther que ce que M.
+Michelet a bien voulu nous en apprendre. Pour ce qui concerne la
+personne de Luther, je n'en demande aujourd'hui pas davantage à M. de
+Chateaubriand, qui, mieux informé, sera un jour plus complètement juste.
+Mais c'est au nom d'un plus grand que Luther, que je réclame contre les
+jugements suivants. Dans le premier il s'agit du voyage de Luther à
+Rome:
+
+ «Le pape, en se faisant prince à la manière des autres princes...
+ avait renoncé à ce terrible Tribunat des peuples, dont il était
+ auparavant investi par l'élection populaire. Luther ne vit pas
+ cela; il ne saisit que le petit côté des choses: il revint en
+ Allemagne, frappé seulement du scandale de l'athéisme et des mœurs
+ de la cour de Rome[459].»
+
+Rien de plus sévère en intention; mais, de fait, on n'a jamais rien dit
+de plus honorable pour Luther. C'est dire qu'il ne vit les choses qu'en
+chrétien, et par leur côté spirituel. Il les vit donc comme Jésus-Christ
+les aurait vues. Il ne vit pas, ou plutôt, il ne voulut pas voir des
+intérêts de hiérarchie, des questions d'institutions, mais l'Évangile,
+vie et condition de toute institution chrétienne. Il donna moins
+d'attention aux sociétés passagères des hommes qu'à l'homme lui-même et
+à ses intérêts éternels. Il savait apparemment que la vérité dans les
+institutions ne manque pas quand une fois on a la vérité dans les idées;
+c'est le centre qu'il vit malade, et au centre qu'il voulut porter
+remède. La vue la plus chrétienne était aussi la vue la plus
+philosophique, et il en est toujours ainsi, car la vraie religion est
+l'unique philosophie. C'est donc au _grand côté des choses_ que
+s'attacha ce grand cœur. En s'attachant à l'autre, il aurait laissé tout
+au plus la réputation d'un politique; il ne voulut être que chrétien: sa
+réputation et son influence y ont-elles gagné ou perdu? Quoi qu'il en
+soit, il faut prendre acte du reproche de M. de Chateaubriand: ce
+reproche est une apologie sans réplique des intentions et de l'œuvre de
+Luther. Mais n'est-il pas triste que l'auteur du _Génie du
+Christianisme_ ne sache point encore quelles choses le christianisme
+tient pour petites, et quelles il appelle grandes?
+
+Nous lisons ailleurs:
+
+ «Luther ne voulut rien céder à Zwingli, à Bucer et à Œcolampade qui
+ le suppliaient de s'entendre avec eux; ils lui auraient donné la
+ Suisse et les bords du Rhin... Un homme à grandes conceptions,
+ désirant changer la face du monde, se serait élevé au-dessus de ses
+ propres opinions; il n'aurait pas arrêté les esprits qui
+ cherchaient la destruction de ce que lui-même prétendait détruire.
+ Luther fut le premier obstacle à la réformation de Luther[460].»
+
+Je prie l'auteur d'observer que tout ce qui est dit ici de Luther, se
+pourrait dire à meilleur titre de notre Seigneur Jésus-Christ. Si
+s'élever au-dessus de sa foi est le propre des grandes conceptions,
+Jésus-Christ n'en a eu que de petites. Car plutôt que de se mettre
+au-dessus de ses opinions, c'est-à-dire de la vérité dont il était
+dépositaire et dont l'abandon lui eût valu des hommages et une
+popularité immense, Jésus-Christ aima mieux mourir. Il paraît, ou que
+Jésus-Christ a fait peu de cas des grandes conceptions, ou qu'il a jugé
+petites celles qui paraissent grandes à M. de Chateaubriand. N'est-il
+pas possible que Jésus-Christ, et Luther à son exemple, aient estimé que
+la plus grande des conceptions est de préférer la vérité à toutes
+choses? Je dis la vérité, puisque pour chacun de nous, notre opinion ou
+notre conviction est la vérité. Ce principe de conduite est la gloire
+distinctive des âges chrétiens. L'histoire moderne lui doit ses
+principaux caractères et son plus grand intérêt, et depuis longtemps la
+conscience générale rend hommage à ce désintéressement qui met une
+pensée à plus haut prix qu'un empire. Comment se ferait-il que les
+grandes conceptions fussent d'un côté et le désintéressement de l'autre,
+que ce qui fait la force de l'âme fît la faiblesse de l'esprit, et que
+ce qui est généreux fût insensé? Comment supposer que le divorce du vrai
+et de l'utile soit dans la nature des choses et dans le dessein de Dieu,
+et qu'il y ait contradiction entre les œuvres d'une même sagesse et les
+dons d'une même main? M. de Chateaubriand abjurait-il son génie
+lorsqu'il refusait la fortune plutôt que de la devoir à l'assassin du
+dernier Condé? Aucun de ses ouvrages, selon moi, ne renferme une plus
+grande conception. Non, la vérité et le bien ne sont pas séparés.
+L'Évangile n'est pas un astre sinistre pour la société; et Luther, en
+renonçant au protectorat de l'Europe plutôt qu'à une seule de ses
+convictions, a fait œuvre de bonne politique en même temps que
+d'abnégation. Le bien social résulte de nos sentiments plutôt que de nos
+spéculations; et il est assez prouvé qu'en politique aussi bien qu'en
+littérature «les grandes pensées viennent du cœur[461].»
+
+Le reproche est donc un hommage; et quand M. de Chateaubriand ajoute que
+Luther arrêta les esprits qui cherchaient la destruction de ce que
+lui-même prétendait détruire, l'assertion est gratuite et en
+contradiction avec ce qui précède. De quel droit imputer à Luther de
+n'avoir détruit qu'une partie de ce qu'il condamnait? et comment est-il
+permis de le supposer, après qu'on a dit qu'il ne sut pas s'élever
+au-dessus de ses opinions? Ces deux reproches se détruisent
+mutuellement; et si M. de Chateaubriand daigne un jour étudier
+l'histoire et les doctrines d'une secte pour laquelle il témoigne trop
+de mépris, il verra que l'élément négatif, mis en saillie par les
+rationalistes, n'est point le caractère des réformateurs ni l'esprit de
+leur œuvre. La religion de Luther est très positive, nullement
+rationaliste; elle s'appuie sur des miracles, elle est hérissée de
+mystères, elle réclame l'infini en morale, et peut-être elle est plus
+effrayante pour l'homme naturel que le catholicisme lui-même.
+
+ «La Réformation, dit l'auteur, éclata au sujet de quelques aumônes
+ destinées à élever au monde chrétien la basilique de Saint-Pierre.
+ Les Grecs auraient-ils refusé les secours demandés à leur piété,
+ pour bâtir un temple à Minerve[462]?»
+
+Les hommes du seizième siècle qui refusaient l'aumône à Léon X n'étaient
+pas des Grecs; c'étaient des chrétiens; ils avaient puisé leurs
+principes dans la Bible et non dans Hésiode. Mais je dis plus, les Grecs
+auraient pu refuser au nom de Minerve des secours qui devaient tourner à
+la honte de cette déesse. Je veux que Jésus-Christ eût besoin de la
+basilique de Saint-Pierre: l'eût-il voulue, l'eût-il acceptée au prix
+qu'elle a coûté? Cette basilique l'honore-t-elle autant que le trafic
+des indulgences le déshonorait? Léon X, en bâtissant Saint-Pierre,
+démolissait l'Évangile, temple spirituel de la chrétienté, que ne
+sauraient remplacer mille et mille basiliques. Ce n'est pas contre
+Saint-Pierre, mais contre la plus criminelle des hérésies, que s'éleva
+la voix de Luther. Il avait vu vendre la pourpre romaine, et l'avait
+supporté: il ne put souffrir qu'on voulût vendre le ciel. C'est l'esprit
+du christianisme qui paraît dans la _protestation_ dont il fut l'organe:
+quel esprit paraît donc dans ceux qui la lui reprochent?
+
+Qu'on ne dise pas que nous nous faisons ici, contre des opinions
+catholiques, le champion des opinions protestantes. Les critiques que
+nous faisons, un catholique pourrait les faire. Rien n'est loin de nos
+principes et de notre caractère comme l'exclusivisme de secte, à moins
+qu'on n'appelle de ce nom l'attachement aux principes fondamentaux du
+christianisme, reçus en commun par tout ce qu'il y a d'hommes sérieux et
+croyants dans les deux communions. Nous ne jouissons pas de trouver des
+erreurs dans un écrivain qui nous inspire autant d'intérêt que
+d'admiration; nous en éprouvons au contraire un vif déplaisir. Nous
+voudrions voir ce talent sans égal, ce roi des talents de notre âge,
+montrer à la génération qui l'admire le chemin de toutes les vérités. Ce
+chemin serait celui de l'avenir.
+
+L'avenir! avec quel courage, mais avec quelle tristesse le noble
+vieillard attache ses regards vers cet Orient où chaque jour voit
+s'élever de nouveaux groupes d'étoiles! Aucun de ces astres n'est le
+soleil, et c'est le soleil qu'il attend, soleil qui ne doit pas, il le
+sait trop bien, briller sur ses cheveux blanchis; son avenir à lui,
+comme sa résignation amère se plaît à le répéter, c'est la tombe et
+l'oubli. Cette pensée inonde son livre, mêle l'auteur à tous ses sujets,
+perce jusque dans son élégant et spirituel badinage, s'échappe en jets
+subits de ses plus calmes spéculations. Il semble, pour ce qui le
+concerne, avoir abdiqué l'espérance; il n'espère plus que pour
+l'humanité, mais de cette espérance, dit-il, «incorruptible au malheur,
+plus forte et plus longue que le temps, et que le chrétien seul
+possède[463].»
+
+Les regards du chrétien se portent, comme tous les regards, vers ce
+désert qui nous sépare de la terre promise; il frémit d'espoir et de
+terreur à la vue de ces brûlantes solitudes, où «la nuée, et lumineuse
+et sombre,» n'a pas encore distinctement paru. Cette époque éveille son
+attention au plus haut degré, car dans l'histoire du monde il n'en est
+point de pareille. Jamais attente si universelle, si grave, si anxieuse,
+ne s'empara d'aucun siècle. Jamais la pensée de l'avenir ne fut
+tellement présente à tous les esprits, même aux plus vulgaires, même aux
+plus légers. Jamais vaisseau n'entreprit sous des auspices plus
+redoutables une plus périlleuse navigation. Le souffle se tait dans les
+airs; l'âme du monde moral semble retenir son haleine; le navire paraît
+appelé à labourer à force de rames une mer de plomb; les croyances ont
+été laissées sur le rivage; l'humanité a dit à la matière: «Fais-nous
+des dieux qui marchent devant nous»[464]; et ces dieux, comme ceux des
+peuples antiques, sont de bois, de métal, d'eau et de feu. Mais le
+chrétien a bonne espérance. Tout cela n'est point l'avenir, mais la
+condition de l'avenir, le procédé de la rénovation; la matière prépare à
+l'esprit un nouveau monde, à la vérité un nouveau sol, à l'Évangile une
+nouvelle scène, où il déploiera, dans l'immutabilité de ses principes,
+la féconde variété de ses formes et de ses moyens. Il n'est permis au
+chrétien ni de se réjouir sans trembler, ni de trembler sans se réjouir.
+
+Mais je cherche dans les convictions de M. de Chateaubriand ce qui peut
+justifier, ce qui peut nourrir son espérance. Je le cherche, et, s'il
+faut le dire, je ne le trouve pas. Sa religion semble avoir brisé contre
+les événements et les opinions des trente dernières années, toutes les
+saillies, tous les contours précis qui font la puissance d'une religion
+positive. À force de contact avec les théories sociales, elle a fini par
+devenir une de ces théories. L'auteur transporte le royaume du ciel sur
+la terre, il confond le résultat avec le but, et quelques applications
+terrestres de la vérité avec la vérité même. Et si l'on observe quels
+sont les résultats et les applications qu'il espère de l'avenir, leur
+nature même donne lieu de douter qu'il ait bien saisi le côté
+organisateur et social de l'Évangile. La «démocratie chrétienne,» voilà
+pour lui le dernier fond de la perspective. Mais si, comme on ne peut le
+nier, le christianisme a fait de la famille l'unique base de la société
+civile, c'est dans l'esprit de la famille chrétienne que la société doit
+être reconstituée; or la famille n'est pas une démocratie. La
+démocratie, regardée aujourd'hui comme l'état définitif et normal de la
+société, n'est peut-être qu'une crise importante, un état transitoire
+que la société doit subir. L'épithète de _chrétienne_ n'y fait rien;
+dans une pareille alliance de mot, le substantif dévore son adjectif.
+
+Quoi qu'il en soit de ces idées, et quoi qu'on veuille penser de la
+_démocratie chrétienne_, c'est beaucoup plus loin, beaucoup plus haut,
+que doit se porter, d'un premier essor, l'espérance du chrétien; et ce
+n'est pas dans des arrangements sociaux, quelque parfaits qu'on les
+imagine, que nous voudrions voir M. de Chateaubriand chercher
+l'_avenir_. Qu'il se soucie d'abord de ce qui est invisible et éternel:
+le reste viendra de soi-même. «À qui cherche le règne de Dieu et sa
+justice, toutes choses seront données par-dessus[465].» On ne prendra
+pas ceci, nous l'espérons, pour une opinion protestante, et ce n'est pas
+comme telle que nous la recommandons à l'illustre écrivain; car pour
+l'accepter, il ne faut qu'être catholique, et c'est tout ce que nous
+demandons de lui.
+
+
+
+II
+
+Le Paradis Perdu de Milton.
+
+_Traduction nouvelle._
+
+2 volumes in-8°--1836.
+
+
+
+
+PREMIER ARTICLE[466]
+
+
+C'est de la traduction de Milton que j'ai à rendre compte; mais je ne
+crois manquer ni à mon sujet ni au traducteur en m'occupant d'abord de
+Milton même et de son ouvrage. Parler du bonheur que je viens de goûter
+à longs traits en lisant le _Paradis Perdu_, c'est, je l'espère,
+remercier à son gré celui à qui j'en suis redevable; c'est lui dire, ce
+que mille autres voudraient lui dire, que son noble but n'est pas
+manqué, que son œuvre a porté coup, qu'il a remis un grand homme en
+possession de notre admiration, ou, pour mieux dire, notre admiration en
+possession d'un grand homme; que son enthousiasme a des complices, que
+son culte a des prosélytes. Oh! du côté de M. de Chateaubriand, je ne
+suis pas en peine; mais, il faut en convenir, j'aurais eu peine, en tout
+cas, à me détourner de mon dessein. Comment sortir de la société de
+Milton, et d'une société que son traducteur a su nous rendre si intime,
+et ne parler point de Milton lui-même? Comment avoir lu le _Paradis
+Perdu_, et ne parler que de l'œuvre du traducteur? C'est un événement
+qu'une telle lecture; c'est une époque qu'une telle publication; et
+quand on attache à un livre de grandes espérances littéraires, et
+morales, il est impossible de ne pas le dire, et de le dire sans
+l'expliquer.
+
+Est-ce donc que le _Paradis Perdu_ n'était pas connu parmi nous, du
+moins en français? Soyons justes, et reconnaissons que cet ouvrage a été
+plus heureux en traducteurs que beaucoup de poèmes étrangers: le travail
+de Dupré de Saint-Maur, celui de Racine, celui de M. Mosneron sont
+dignes d'estime et de mémoire. Mais, malgré cela, qui est-ce qui lisait
+Milton? Bien peu de personnes sans doute. À différentes époques, après
+avoir un moment occupé la scène, il est rentré dans une ombre
+majestueuse, repliant, comme le magnifique oiseau que Buffon a célébré,
+«repliant ses trésors et les cachant à qui ne sait point les admirer.»
+Toute époque, tout état social ne sont pas propres à apprécier et sentir
+Milton; les éloges les mieux motivés des meilleurs critiques ne créent
+pas un sens de plus dans les âmes, et vous avez beau, hommes de cœur et
+d'art, dire et crier votre secret, malgré vous il est en sûreté; car on
+ne peut vous entendre. Je rappellerai seulement ce que tenta, il y a une
+trentaine d'années, pour l'honneur de Milton et de la poésie, un des
+plus excellents critiques et des plus oubliés, peut-être, qu'ait eus
+notre presse périodique, M. Delalot, littérateur savant, grand écrivain,
+mais qui, de même que Milton, n'avait point eu l'heur de venir en son
+temps. Cet homme, d'un goût exquis, dont la critique était à la fois de
+la philosophie et du sentiment, passionné avec intelligence pour le beau
+antique et pour le beau chrétien, d'une sévérité courageuse parce que
+l'intention en était pure, libre d'esprit de coterie et d'esprit de
+contradiction, et ne sachant point pour tout secret
+
+ De la gloire des morts accabler les vivants,
+
+M. Delalot était tombé on ne peut plus à propos ou moins à propos tout
+au travers des triomphes de Delille[467]. On l'applaudirait aujourd'hui,
+on l'écouterait comme le _virum quem_ de l'Énéide: alors on ne le
+comprit pas même; et ses admirables analyses du _Paradis Perdu_ ne
+purent faire mesurer la distance qui séparait le vrai Milton du Milton
+de l'abbé Delille. Quoique cette brillante traduction n'ait jamais passé
+pour fidèle, c'est par elle seulement que la plupart des lecteurs
+français connaissent le _Paradis Perdu_. À cette version, qu'il faut
+tenir pour non avenue, autant du moins que de très beaux vers peuvent
+passer pour non avenus, M. de Chateaubriand fait succéder sa traduction
+à lui, moins flatteuse, moins parée,
+
+ Mais fidèle, mais fière, et même un peu farouche[468].
+
+C'est un grand événement en littérature, parce que les temps ont changé,
+parce que le _sens_ qui manquait à toutes les époques où on a tenté de
+naturaliser Milton en France s'est développé dans bon nombre de natures;
+enfin, parce que M. de Chateaubriand est pour quelque chose dans
+l'événement. N'eût-il donné à cette œuvre que son nom, c'était déjà
+beaucoup en faveur du _Paradis Perdu_; ainsi protégé, il faudra bien que
+Milton soit lu; et s'il est lu, comment veut-on que je ne me livre pas,
+pour l'époque présente, à quelque espérance?
+
+Une des ambitions de la poésie de notre siècle est de remonter au
+primitif. Les jeunes gens qui l'essaient ne se doutent pas qu'ils sont
+trop vieux pour cette œuvre; ils ne sentent pas les soixante siècles qui
+pèsent sur eux; et comment en secouer le poids? C'est le grand secret de
+Milton; il n'a vécu tous ces siècles que pour s'en approprier
+l'expérience; ces siècles ne pèsent pas sur lui, ils le soutiennent; ils
+ne le font pas faible, mais fort. Remontant le courant des âges, il
+arrive à la source d'où ils ont jailli; il ne fait pas du primitif, il
+est primitif; le chantre d'Adam est lui-même l'Adam de la poésie; il
+s'assied au berceau du monde, se pénètre des impressions les plus neuves
+de l'homme naissant, s'approprie la simplicité de sa pensée et de ses
+sentiments, de ses vertus et de ses remords, retrouve et fait saillir à
+travers les lignes superposées et entrelacées de l'humanité actuelle,
+les lignes grandes et profondes de l'humanité originelle, s'inspire,
+homme des derniers temps, de toutes les impressions d'Éden,
+
+ Et sur sa lyre virginale
+ Chante au monde vieilli ce jour, père des jours[469].
+
+Je ne saurais assez dire combien ce mérite, ou ce bonheur, me paraît
+immense. Il a toujours assigné le premier rang, la royauté, parmi les
+poètes, à ceux qui l'ont possédé. Un coup d'œil superficiel pourrait
+faire priser plus haut ces traits délicats, ces ombres multipliées, dont
+s'est chargée peu à peu la surface de l'âme; on y croit sentir plus de
+pénétration, plus de finesse. Mais, à quelque haut prix qu'il faille
+mettre ce talent, tout d'observation, comment le comparer à cette
+divination qui retrouve les premières bases de tout ce que nous
+éprouvons, à cette puissance qui, nous séparant de tous les siècles que
+nous avons vécus, nous reporte d'un élan jusqu'à notre point de départ,
+à cette éloquence qui nous rend les vraies voix, les sons primitifs de
+notre nature, l'accent majestueux et ingénu de l'homme, alors que pour
+la première fois il rencontra son Auteur dans l'Univers et soi-même dans
+sa conscience? Sous ce rapport, le vieil Homère lui-même est moderne
+auprès de Milton; et qu'est-ce donc de tous les autres? Tous les autres
+n'ont été grands, chacun dans sa mesure, qu'à proportion qu'ils se sont
+rapprochés du type originaire de l'humanité; c'est ce type qui doit être
+ou vu ou poursuivi par tout poète; c'est dans ce limpide cristal qu'il
+doit se contempler pour se peindre, puisque le poète n'est, en réalité,
+que le peintre de soi-même; ce sont de telles images qu'il faut
+présenter au siècle qu'on veut régénérer dans l'art; c'est Milton que
+doivent lire ces esprits échauffés, _adustes_, que des modèles moins
+purs, et la vie réelle, calcinent toujours davantage. Et, qu'on y prenne
+garde, ce n'est pas pour apprendre à _faire du primitif_, ce qui est la
+chose du monde la moins primitive, mais pour être profond et vrai, dans
+le sens et dans le point de vue que le siècle a déterminé. Rien de plus
+touchant qu'une poésie qui réunit l'intelligence de son temps avec le
+sentiment de la simplicité première de la vie humaine. Ce contraste fait
+le charme des plus aimables productions de la littérature moderne.
+
+Les caractères principaux de la nature humaine, les situations les plus
+fondamentales de la vie ont été représentés dans leur simplicité native
+par quelques-uns des grands poètes de tous les temps; mais on ose dire
+que, comparés à Milton, ils n'ont attaqué leur sujet qu'obliquement et
+par des faces plus ou moins étroites. Des traits énergiques et purs
+dessinent chez eux, par quelque côté important, le sexe et l'âge, la
+grandeur et la misère, la joie et la douleur, quelquefois même l'homme,
+séparé de toutes ces circonstances, et considéré dans sa seule
+opposition avec tout ce qui n'est pas lui. Mais je suis fort aveuglé si
+l'Homère biblique, l'auteur du _Paradis Perdu_, n'a pas été le plus
+heureux à extraire la racine (qu'on me pardonne cette expression), la
+racine de chacune des conditions diverses de l'existence humaine. Chez
+lui, ce n'est pas de profil, c'est en face, c'est dans leur plus grande
+largeur que chacune est sculptée à nos regards. Les types sont complets,
+accessibles, éclairés de toutes parts; les lignes non interrompues se
+rejoignent par leurs extrémités; l'image est aussi pleine qu'elle est
+ingénue; l'homme, non pas abstrait, mais primordial, élémentaire, est
+retrouvé; nous avons, au profit de tous les collationnements qu'il nous
+plaira d'essayer, l'_editio princeps_ de l'humanité. Qu'on arrête son
+attention sur ce double exemplaire de l'homme et de la femme, mais de la
+femme surtout, image nécessairement plus saillante, parce qu'elle est
+une variété de l'homme, en qui elle trouve son terme de comparaison,
+tandis que l'homme ne le trouve que hors du monde visible; qu'on étudie
+cet Adam et cette Ève, et qu'on dise s'il y manque une seule des données
+dont se compose invariablement le caractère des deux sexes dans tous les
+âges et les lieux; qu'on dise si chacun de leurs actes, chacun des mots
+qu'ils prononcent, n'est pas typique et parfaitement absolu; si chacune
+de leurs manifestations n'enveloppe pas dans toutes les dimensions tout
+le sexe auquel elles se rapportent; si chacune n'est pas l'histoire
+anticipée de tout ce sexe; si toutes ces expressions réunies ne sont pas
+l'histoire prophétique et perpétuelle de toute la société! C'est ici
+véritablement qu'Addison a pu s'écrier;
+
+ Cedite, Romani scriptores, cedite Graii[470]!
+
+Ne laissons pas d'ailleurs égarer notre hommage; n'hésitons pas à
+admirer, derrière Milton, un plus grand poète que tous les Romains et
+tous les Grecs, et que Milton lui-même. Jamais, sans les premiers
+chapitres de la Genèse, un si prodigieux mérite n'aurait honoré une
+production humaine, de même, hélas! que, si Milton n'eût pas existé,
+jamais le _Paradis Perdu_ n'aurait existé. Du moins, à partir du moment
+où nous sommes, il est bien certain qu'il ne s'écrirait jamais plus!
+
+Ce sujet, il est vrai, pourrait tenter encore bien des esprits et des
+esprits de plus d'une espèce; mais il n'appartient ni au mysticisme, ni
+au rationalisme, ni même à l'orthodoxie, dans les conditions où notre
+âge la retient, d'entrer dans ce sujet par la plus large porte, comme
+Milton y est entré. Cette entreprise réclame un courage poétique que je
+ne vois nulle part, et qui peut-être est éteint pour jamais.
+Consolons-nous par admirer ce que nous ne pouvons plus répéter ni
+reproduire. Un poète de nos jours, soit pieux, soit incrédule, abordant
+le même sujet, nous représenterait, je crois, sous les noms d'Adam et
+d'Ève, un homme et une femme, ou peut-être l'homme et la femme, mais non
+pas Adam et Ève. En faire à la fois la plus vive individualité et la
+plus haute généralisation, c'est aujourd'hui un problème insoluble aux
+plus habiles. Je le répète: le courage poétique, ou, si vous l'aimez
+mieux, l'ingénuité poétique, manque pour cette œuvre. La peur de
+l'inconséquence, de l'anachronisme, de l'anticipation, cette logique
+superficielle qui est devenue la forme de tous les esprits, s'y oppose
+désormais invinciblement. Le temps de ces créations est passé. Il
+n'appartient à aucun génie individuel de s'insurger en plein contre le
+génie universel. La direction de l'esprit et peut-être de la poésie
+moderne, est précisément inverse de celui qui inspira le _Paradis
+Perdu_. Le vent qui partait de l'Orient souffle aujourd'hui de
+l'Occident. Dans la poésie d'autrefois, l'âme cherchait à se faire jour
+par des images; l'invisible, à leur aide, se rendait visible, l'abstrait
+palpable, et, sur les traces du langage humain, qui n'est tout entier
+qu'un vaste poème dans ce même sens, la poésie matérialisait tout dans
+le seul dessein de rendre tout sensible, de même que, dans une sphère
+infiniment plus haute, la religion s'était faite anthropomorphiste pour
+être humaine, et la Divinité même s'incarnait afin de nous sauver.
+Aujourd'hui tout devient forme abstraite, ombre, fantôme; des corps et
+des substances il ne reste que les contours; l'individualité s'absorbe
+dans l'idée, le concret dans l'abstrait, l'être dans sa notion. C'est
+l'esprit de la poésie du dix-neuvième siècle; et s'il faut apporter un
+exemple (que M. Quinet nous permette de le citer à propos de Milton),
+c'est l'esprit d'_Ahasvérus_ et de _Napoléon_. Je ne saurais indiquer de
+meilleur type de cette nouvelle tendance. Vous y verrez les réalités
+compactes se résoudre en brouillard perméable, les existences en rêves,
+et les idées s'emparer de la place des choses. C'est la poésie prise à
+l'envers, je ne veux pas dire à rebours. J'apprécie ces conceptions,
+j'éprouve quelques tressaillements poétiques au sein de cet univers
+désolé; mais je rentre avec bonheur de cette nuit sublime dans la
+lumière sublime de Milton, ainsi que du sein du panthéisme dans la
+religion de Jésus-Christ. Je n'ai pas besoin de dire qu'il y a dans ce
+rapprochement quelque chose de plus qu'une figure de rhétorique.
+_Ahasvérus_ et _Jocelyn_ sont dans leur sphère ce que le _Paradis_ est
+dans la sienne. Le panthéisme donc a deux Milton pour un. C'est bien
+différent. Mais bon nombre de lecteurs sont gens à préférer Adam à
+Jocelyn, quoique le chef de l'humanité ne sache pas même épeler le mot
+d'_humanitarisme_, et Ève à tous les personnages d'_Ahasvérus_,
+quoiqu'elle ne pleure pas des larmes de granit.
+
+Je n'espère pas que la lecture de Milton change tout d'un coup la
+direction des esprits et fasse brusquement rebrousser la poésie vers ses
+antiques voies:
+
+ Je penserais plutôt que les ruisseaux
+ Feraient aller à contremont leurs eaux.
+
+Mais l'art a quelques conditions immuables, parce qu'il y a dans l'homme
+lui-même, vrai moule de l'art, des caractères également immuables.
+Toujours l'homme appréciera ce qui donne de la saillie et du relief aux
+choses qui en sont naturellement privées; toujours le poète sera tenu
+d'être peintre, aussi bien qu'il est obligé d'être musicien. La poésie
+aura toujours à résoudre dans sa sphère le même problème que la foi,
+rendre l'absent présent et l'invisible visible. Des contours précis,
+fermes, arrêtés, seront toujours demandés aux figures que le poète
+évoquera du sein de sa fantaisie. Ce sera toujours sa tâche et son
+triomphe d'animer, et de transfigurer dans une lumière vive, les êtres
+dont il emprunte l'idée au monde réel. Sous ce rapport, et autant que
+chose pareille peut être l'objet d'une étude, quelle étude que celle de
+Milton! Quand il n'aurait eu d'autre objet que de résoudre une question
+littéraire, eût-il pu jamais mieux s'y prendre? Chercher son sujet, ses
+personnages, son action, dans la région du mystère, sur les bords de
+l'infini, au sein même de l'infini; s'enfoncer dans la région de
+l'absolu, isolée des souvenirs et de tout caractère local, historique ou
+conventionnel, ne disposer sur la terre que de deux êtres humains et
+puiser le reste de son _personnel_ (si l'on ose ainsi parler) dans le
+sanctuaire de la Divinité et dans le fond de l'abîme infernal; faire
+tourner tout son poème sur un dogme, et sur le plus obscur comme sur le
+plus redoutable des dogmes de la religion; et de ces éléments, dont un
+poète moderne n'aurait extrait qu'un traité de théologie ou une élégie
+métaphysique, tirer une épopée plus vivante, plus riche en vraies
+individualités que toutes les épopées, un drame plus rempli de mouvement
+que tous les drames, en un mot le poème à la fois le plus _plastique_
+(comme on aime à dire) et le plus intime: c'est le fait du génie le plus
+extraordinaire qui se soit jamais appliqué à la poésie. De timides
+observances n'ont pas retenu Milton; il n'a pas craint ou il a bravé les
+étonnements du rationalisme littéraire, que son siècle, à la vérité, lui
+permettait de redouter moins; un esprit semblable à celui qui nous a
+valu, à la même époque, le _Pèlerinage du Chrétien_, élevait Milton
+au-dessus de ces petites considérations. Comme Bunyan n'a pas eu peur de
+quelques rudesses ou incohérences allégoriques, Milton, voulant donner à
+son poème de la couleur et de la substance, et à ses idées une
+physionomie saisissable, ne s'est pas fait faute de mettre à
+contribution tous les siècles au profit du «grand jour où naquirent les
+jours;» de faire refluer à la source des temps tout ce que les temps ont
+enfanté dans leur cours; d'animer les idées de ce premier jour par des
+allusions logiquement impossibles; d'emprunter des images à la
+mythologie même, plutôt que de demeurer abstrait et incorporel. Toute
+réserve de droit étant faite à la critique, à laquelle j'abandonne, sans
+y regarder, mille choses dans le _Paradis Perdu_, je dis seulement qu'il
+s'agissait pour le poème _d'être ou de ne pas être_, et que, sans les
+anachronismes et les anticipations dont je parlais plus haut, le
+_Paradis Perdu_ ne pouvait pas être. Ce ne sont pourtant pas ces défauts
+qui font ses beautés; ils ont seulement ouvert une place à ces beautés;
+ils ont mis le poète au large, et lui ont permis de faire éclater, dans
+les différentes parties de sa composition, ce génie vraiment poétique,
+cet esprit de création et de vie qui le distingue si éminemment.
+Envisageons sous ce rapport les descriptions, les caractères et les
+discours du _Paradis Perdu_.
+
+Tout l'art du style est compris sous ces trois chefs; sur quoi on peut
+observer en passant que Milton est le plus complet des écrivains. Il
+serait même difficile de dire dans lequel de ces talents il excelle
+davantage; il suffit de savoir qu'il est à la hauteur du plus grand
+comme du moindre des trois. Le moindre, on voudra bien en convenir,
+c'est la description des objets physiques, des scènes de la nature
+visible. Mais tel est le degré où Milton a porté ce talent, que, n'en
+eût-il possédé aucun autre, sa place serait marquée parmi les maîtres.
+Quelle netteté, quel ordre dans la composition de ses tableaux, quelle
+précision sans dureté dans son dessin, quelle individualité dans chacun
+de ses tableaux! Bien loin d'être du lieu commun, c'est presque de
+l'anecdote; que d'air circule entre ses figures! quelle lumière les
+enveloppe! lumière poétique toutefois, qui embrasse doucement les
+formes, qui les caresse sans les étreindre, qui ne les éclaire pas
+seulement, mais les colore et les glorifie, et qui partout les imprime
+si fortement dans l'imagination du lecteur, que le souvenir de la
+réalité serait à peine plus vif que celui de l'image. Comme si cette
+lumière lui était attachée à lui-même, il la porte là-même où toute
+lumière semble étrangère et impossible, et c'est bien de lui qu'on peut
+dire, en lui empruntant son énergique langage: qu'il rend les ténèbres
+visibles[471]; ce qu'un sens percevrait moins bien, un autre le
+recueille; ce qui se refuse à l'impression des sens, il l'offre au
+regard de l'âme; plus rarement, néanmoins; tant il est habile à parler à
+l'imagination, tant il répugne à des traits vagues, tant il lui suffit
+peu de remplacer la figure des objets par leur physionomie! C'est dans
+la peinture des êtres animés et moraux que la physionomie l'emporte
+décidément sur la figure: Adam et Ève, Satan, ses pairs et les
+archanges, sont plutôt exposés à l'âme qu'aux yeux, et encore en ceci
+Milton se montre digne de son art. Lorsqu'il vous entraîne avec lui dans
+des lieux ou dans des situations dont la nature actuelle et la vie
+humaine ne peuvent nous donner l'idée, il rapproche de nous ces objets
+par d'heureuses allusions aux objets qui nous sont connus, par des
+comparaisons prises dans la sphère de nos connaissances ou de nos
+souvenirs. De mystérieuses horreurs, des combinaisons inouïes, mais
+essentielles à son sujet, se trouvent soudainement éclairées par le
+reflet de quelque image terrestre et humaine. Et l'art le plus fin, ou
+plutôt le goût le plus exquis, lui enseigne alors des contrastes
+inattendus et magiques. Très ordinairement les scènes orageuses de
+l'enfer ont pour terme de comparaison, au moins sur une de leurs faces,
+une des paisibles merveilles de la nature, ou quelque agréable tradition
+de l'histoire des hommes. Comme aussi bien ce serait une impossibilité à
+la fois et un contre sens d'appareiller les horreurs de la terre à
+celles de l'enfer, Milton ne le tente point; mais il cherche au-dessus
+des ombres du Tartare, sous la voûte de notre ciel, quelque objet qui
+soit propre, en même temps, à éclairer, à humaniser, pour ainsi dire,
+l'objet infernal, et à procurer à l'âme épouvantée une douce diversion:
+
+ «Ainsi se terminèrent les sombres et douteuses délibérations des
+ Démons se réjouissant dans leur chef incomparable. Comme quand du
+ sommet des montagnes, les nues ténébreuses, se répandant tandis que
+ l'aquilon dort, couvrent la face riante du ciel; l'élément sombre
+ verse sur le paysage obscurci la neige ou la pluie: si par hasard
+ le brillant soleil, dans un doux adieu, allonge son rayon du soir,
+ les campagnes revivent, les oiseaux renouvellent leurs chants, et
+ les brebis bêlantes témoignent leur joie qui fait retentir les
+ collines et les vallées[472].»
+
+N'attendez pas de Milton l'inconcevable confusion du propre et du
+figuré, de l'image et de l'idée, du mystique et du matériel, dans les
+allégories religieuses. Il pourra, en de telles fictions, vous paraître
+bizarre, sauvage, révoltant, mais il ne veut pas scinder vos
+impressions, déconcerter vos facultés; terrible et gracieux, il sera
+toujours aussi net, aussi décidé, que peut le comporter un sujet tel que
+le sien: vous pourrez, tour à tour, vous attacher tout entiers à
+l'image, ou tout entiers à l'idée; mais vous ne serez pas au même
+instant disputés et tiraillés par toutes les deux, et obligés de
+compléter l'impression de l'une par l'impression de l'autre. Bien loin
+d'en excepter la terrible allégorie de la Mort et du Péché[473], je la
+citerais bien plutôt en preuve; elle affronte le problème avec la
+dernière audace et le résout avec la dernière puissance. Depuis le jour
+où Homère composa d'un triple carreau la foudre de Jupiter, jamais
+l'allégorie religieuse n'avait rien tenté de si grand, ni rien exécuté
+de si parfait.
+
+Il est presque inutile de parler des caractères. La difficulté semblait
+immense, la puissance a paru plus grande encore que la difficulté. Plus
+les personnages étaient au-dessus ou en dehors des conditions communes
+des héros d'épopée, et plus leur nature et leur position les éloignaient
+du lecteur, plus Milton les en a rapprochés. Non seulement Adam et Ève,
+mais chacun des Anges déchus, chacun des Anges fidèles, sont plus
+humains (dans le sens où ils devaient être humains) qu'aucun des
+personnages de l'_Iliade_ et de la _Jérusalem_. Aucun n'est uniquement
+le nom propre d'un caractère ou d'une passion; chacun est personnel et
+vivant. La logique qui détermine leurs actes et leurs paroles n'est pas
+celle de leur fonction générale dans le drame, mais de leur situation;
+elle n'appartient pas à l'auteur, mais à chacun d'eux et à chacun de
+leurs moments. Ils font ce qu'ils doivent faire, ils disent ce qu'ils
+doivent dire, mais toujours autrement et mieux que vous n'eussiez prévu;
+tout est dramatique, tout respire la réalité; en même temps qu'ils sont
+logiquement nécessaires, ils sont contingents, historiques; leur
+existence individuelle est un fait qui prend place dans votre mémoire.
+Ainsi, à l'intérêt philosophique et religieux, le seul que vous
+demandiez d'avance à cet immortel poème, se joint incessamment l'intérêt
+dramatique le plus vif. Les personnes qui ont lu le _Paradis Perdu_
+savent de combien d'exemples je pourrais appuyer cet éloge; mais des
+citations ne sont pas essentielles à mon but.
+
+Pour donner à ces personnages tant de saillie, il fallait nécessairement
+les faire parler. Le vieil adage: «Parle que je te voie», est pleinement
+applicable aux compositions poétiques; et non seulement le lecteur, mais
+le poète lui-même, a besoin d'entendre ses personnages pour les voir.
+C'est dans leurs discours qu'ils se révèlent au poète, qu'ils se
+révèlent à eux-mêmes. Toute épopée où le poète ne cède pas très souvent
+la parole aux créatures de sa fantaisie, n'est point épique, par cela
+seul qu'elle n'est point dramatique. La parole seule, depuis la
+naissance des choses, a mis en évidence le monde intérieur et prononcé
+au dehors les traits de l'humanité. Les historiens antiques le savaient
+bien; et ce n'est pas pour faire de la rhétorique, mais pour faire
+entrer leurs lecteurs et entrer eux-mêmes dans les passions de leurs
+personnages, qu'ils les font discourir aussi souvent que l'occasion le
+comporte. Mézeray n'est nulle part si intelligent historien que dans ses
+harangues fictives. Alors, sous le nom d'éloquence, c'est faire œuvre de
+poésie; car l'éloquence, ainsi transposée, n'est plus seulement de
+l'éloquence; être éloquent pour le compte d'autrui c'est être poète. Il
+en est de l'éloquence et de la poésie, se substituant ainsi l'une à
+l'autre, comme d'un seul et même arbre, dont les racines élevées en
+l'air s'épanouiraient en rameaux, et dont les branches enfoncées dans le
+sol deviendraient à leur tour les racines de l'arbre. C'est le caractère
+d'un génie sincèrement poétique, ayant foi en son œuvre, que de faire
+souvent parler les personnages qu'il a inventés; c'est au contraire, en
+poésie, une preuve de petite foi que de remplacer ces discours directs
+par des résumés en forme oblique, et, ce qui est pis encore, par des
+définitions et des analyses. Milton, poète positif, n'a eu garde
+d'entrer dans une si fausse voie. Aussi, quelle vie, quelle agitation,
+quel remuement dans cette vaste composition! Mais ne vous contentez pas
+de ce coup d'œil général: voyez chacun de ses discours.
+
+Milton est bien grand quand il parle en son propre nom; mais combien
+davantage lorsqu'il cède la parole à ses héros! J'ai lu tous ces
+discours, je les ai étudiés: l'intérêt en est inégal, selon la situation
+et selon la personne de l'_orateur_; mais la perfection est égale dans
+tous. Ce poète, qui a ses défauts, mais qui, à la différence d'Homère,
+ne sommeille jamais, a, jusqu'à la fin de son poème, fait parler ses
+personnages avec une suprême convenance; et, dans le moindre de leurs
+discours, il a mis ce qui constitue essentiellement l'éloquence, et ce
+qui fait la première vertu du style, _le mouvement_.
+
+Pour apprécier l'importance relative de cette qualité du style,
+remarquons seulement qu'elle ressortit directement à l'âme, et à l'âme
+seule. D'autres beautés peuvent être le fait de l'imagination et de
+l'esprit: l'âme seule communique au style le mouvement, qui est toute
+l'éloquence. L'âme elle-même est un mouvement; un corps immobile ne
+cesse pas d'être un corps: l'âme, sans action, ne se conçoit pas, n'est
+rien: comment donc, dans le style, aurait-elle une meilleure expression
+que le mouvement? Aussi est-ce par la présence et par le degré de cette
+précieuse qualité, que vous pouvez, dans un auteur, dans toute une
+littérature, constater et mesurer la part de l'âme dans la création
+littéraire. Horace n'avait-il pas le sentiment de cette vérité,
+lorsqu'il disait dans son _Art poétique_:
+
+ Ordinis hæc virtus erit et venus, aut ego fallor,
+ Ut jam nunc dicat jam nunc debentia dici.
+
+Cette maxime est susceptible d'un sens vulgaire et d'un sens beaucoup
+plus élevé. L'art de faire venir chaque idée en son lieu logique, afin
+que la pensée du lecteur arrive sans encombre au terme de l'ouvrage,
+c'est le nécessaire de l'art: ce n'est pas le fait du génie. Dire à
+présent ce qu'à présent il faut dire, c'est tour à tour accélérer ou
+ralentir son cours, c'est resserrer et relâcher à propos le tissu de la
+parole, c'est marcher ou par une pente insensible ou par de brusques
+élans; c'est frayer sa route par de doux méandres ou par d'anguleux
+détours; mais quoi? par pur caprice, et pour l'amour de la variété? non,
+certes, mais pour reproduire ce qui se passe dans l'âme sous
+l'impression d'un intérêt puissant, d'une vive passion ou de
+l'enthousiasme. C'est là, selon nous, la beauté royale du style[474].
+Effacez toutes ces métaphores, émoussez tous ces traits d'esprit,
+aplanissez, jusqu'à l'aplatir, cette diction saillante; si le mouvement
+reste, vous avez conservé l'âme de votre discours. Ce n'est pas à dire
+que le mouvement soit au prix du sacrifice de toutes ces choses: il les
+produit de lui-même, elles ne sauraient le produire; de même qu'un
+fleuve féconde des rives et les couvre de verdure et de fleurs, tandis
+que ces fleurs et cette verdure ne peuvent rien sur son cours. Qu'il me
+soit permis de ne pas quitter sitôt une image dont la réalité est tout
+près de moi et m'a donné souvent à penser. Aux lieux où j'écris ces
+lignes, presque sous mes yeux, un fleuve illustre change tout d'un coup
+la direction de son cours[475]; après avoir longtemps coulé de l'Est à
+l'Occident, il courbe soudainement vers le Nord la masse entière de ses
+eaux; verra-t-il de plus beaux rivages? il l'ignore, et que lui importe?
+qu'importe de laver les pieds de marbre de quelque villa ou les racines
+de quelque tertre fleuri, au fleuve puissant qui, par la seule inflexion
+de son cours, va imposer aux siècles sa loi, déterminer l'histoire d'un
+monde, créer des nationalités distinctes, et tracer entre des peuples
+une barrière morale et politique bien plus profonde que ses eaux? Or,
+c'est ici, c'est à mes pieds, que s'opère la critique inflexion de ce
+fleuve tout historique, dont le nom seul évoque mille souvenirs; cette
+pensée, où je m'enfonce, et toutes les pensées qu'elle suscite, ne
+sont-elles pas faites pour absorber les impressions que tenterait sur
+mes sens l'aspect de ces bords heureux et fleuris?
+
+Le mouvement dans le style est un des principaux caractères des
+littératures d'où l'âme n'a pas encore fait retraite. On peut, à
+d'autres époques, imiter à grands frais le mouvement, l'exagérer dans
+mille morceaux d'une rhétorique convulsive, qui ne ressemblent pas plus
+à l'éloquence que les secousses du galvanisme ne reproduisent le
+mouvement flexible et ressenti de la vie. Des traits, des images et des
+soubresauts, ce n'est pas encore du style, et le teint ardent et
+apoplectique d'une poésie matérialiste est bien différent des couleurs
+d'une vie saine. Quel délice de quitter cette éloquence au milieu de
+laquelle l'âme s'agite et ne marche pas, et de retourner vers Montaigne,
+Sévigné, Racine et Milton; noms bien divers, génies bien différents,
+mais qui ont écrit avec leur âme, et dont l'âme, si je puis dire ainsi,
+coule et circule dans leurs écrits! Les lire, c'est vivre avec eux;
+malheur à l'écrivain avec qui ses lecteurs ne vivent pas! Certes, Milton
+est beau de bien des manières; son expression est tour à tour
+majestueuse, profonde, gracieuse, naïve, mais ses paroles ne sont pas
+plus belles que les intervalles de ses paroles; ce n'est pas dans ses
+phrases seulement, c'est entre ses phrases que je l'admire; et la plus
+sublime de ses images n'est pas plus sublime que tel passage, telle
+transition, tel détour de sa parole dans les discours dont il a semé son
+poème.
+
+L'excellence particulière de la poésie de Milton, celui de ses
+caractères que j'ai surtout voulu mettre en saillie, c'est d'être une
+poésie _positive_. Je l'appelle ainsi par opposition à cette poésie
+d'abstraction, de négation ou d'exception, qui n'est que trop
+généralement la poésie de notre époque. La poésie de Milton affirme;
+elle exprime des êtres; elle individualise, elle incarne ses idées; elle
+est pleine de courage, elle a foi en elle-même. Serait-il inutile de
+présenter un tel modèle aux poètes contemporains? sont-ils trop
+au-dessous d'une telle poésie, ou peut-être se jugent-ils trop au-dessus
+d'elle? S'ils en reconnaissent la prodigieuse supériorité, s'ils la
+saluent de leurs acclamations, rien n'est perdu; et nous pouvons
+regarder l'épopée de Milton comme la piscine de la poésie nouvelle. Dans
+tous les cas, il ne faut pas se lasser d'élever l'enseigne du vrai et du
+beau, ne fût-ce que pour avertir et consoler, dans quelque endroit de la
+confuse mêlée, quelque fidèle éperdu et découragé; et quant aux
+autres...
+
+ Virtutem videant[476]...
+
+Dans un prochain article, où je me propose d'envisager le _Paradis
+perdu_ sous le point de vue religieux, j'aurai l'occasion de montrer ce
+qu'a donné de positif à cette poésie le Christianisme positif de
+l'auteur. Ceci nous mènerait aujourd'hui trop loin. Je me contente
+d'avoir fait[477] ressortir quelques-uns des caractères généraux qui
+m'ont le plus frappé dans ce chef-d'œuvre. Je ne me suis que trop étendu
+sur ces sujets, qui ne constituent néanmoins qu'une faible partie du
+tribut de louange que nous devons à Milton. Mais comment se détacher
+sans regret d'une telle contemplation? Comment enfermer ses admirations
+dans de justes limites? L'impression que fait une telle lecture est très
+semblable à celle que nous recevons des grands spectacles de la nature;
+l'œil ne se détache qu'avec peine des sublimes tableaux de l'océan,
+lorsque la tempête y creuse des vallées, et qu'à ses tonnerres profonds
+répondent les tonnerres du ciel. Dans ces aspects majestueux, dans ces
+signes visibles de la puissance, l'âme s'obstine à chercher l'invisible.
+Ainsi mon regard restait fixé sur cet océan de poésie dont une main plus
+qu'humaine semblait agiter les flots. Ce n'était plus Milton que
+j'entendais dans les rugissements de l'abîme et dans les hymnes des
+Séraphins; il n'était plus lui-même qu'un phénomène comme ceux qu'il
+retrace, qu'une merveille comme celles qu'il a chantées; et au sujet du
+poète, je m'écriais avec le poète lui-même: «Puissant Créateur, je
+t'admire dans tes ouvrages et dans les ouvrages de tes ouvrages[478]!»
+
+
+
+
+DEUXIÈME ARTICLE[479]
+
+
+On n'a jamais mis en doute que le dessein de l'auteur du _Paradis Perdu_
+n'ait été profondément sérieux. Il a songé moins à orner son sujet de
+poésie, qu'à honorer la poésie en l'appliquant à son sujet, il a voulu
+ramener l'art à son origine, à son premier emploi, et pour ainsi dire
+sur son terrain natal. Il n'a pas envisagé la poésie comme un simple
+accessoire, un palliatif de son dessein. Elle n'a pas été pour lui,
+comme pour le Tasse, le miel dont on enduit les bords d'une coupe amère;
+pour lui, la poésie fait partie de la boisson même; elle est
+l'expression naturelle et intime de la vérité qu'il veut raconter; elle
+ne s'y ajoute pas, elle en ressort, elle en émane; sœur de la foi, de
+l'espérance et de l'amour, elle n'est pas une grâce, elle est une vertu;
+elle s'abreuve du moins aux mêmes sources que la vertu; et le poète,
+comme poète, a pu invoquer l'Esprit saint. À ce point de vue, on n'a pas
+à craindre de voir ou le dessein subordonné à la forme, ou la forme
+sacrifiée au dessein; l'art et la foi sont ici étroitement unis; le
+poète et le chrétien s'inspirent mutuellement; et les préoccupations
+morales ou philosophiques qui ont perdu tant d'œuvres d'art, et les vues
+d'art qui ont aminci et profané tant de hauts desseins, se donnent la
+main dans la plus parfaite intelligence. Aucune épopée, aucun drame, ne
+présente au même degré cet imposant caractère.
+
+Mais il faut le dire aussi, jamais l'accord ne fut plus naturel entre la
+poésie et la foi. Milton, à la vérité, pouvait seul tirer le _Paradis
+Perdu_ des premiers chapitres de la Genèse; mais il l'en a tiré tout
+entier; il n'y a dans son poème ni une donnée, ni un fait important, ni
+un caractère principal, dont l'indication première n'appartienne à
+l'auguste tradition que Moïse a recueillie; en sorte que, dans un sens,
+peu de poètes ont eu moins à inventer; et néanmoins, ou plutôt à cause
+de cela même, peu de poètes ont paru plus originaux. Milton ne le paraît
+pas seulement: il l'est sans doute; mais il l'est surtout pour avoir su
+se donner sans réserve à son sujet, pour s'être énergiquement associé à
+cette originalité divine, pour en avoir accepté toutes les conditions et
+toutes les conséquences, avec la soumission exacte de l'orthodoxe,
+animée par la liberté créatrice du poète. Toutes les principales
+conceptions du _Paradis Perdu_ paraissent le simple prolongement des
+grandes lignes commencées dans la Bible; prolongement dirigé par cette
+haute logique du génie toujours sanctionnée et jamais prévue par le bon
+sens. Et c'est parce qu'il ne change rien à ces prémisses qu'il est
+original. Tout ce qu'il en retrancherait, tout ce qu'il y ajouterait de
+son propre fonds le jetterait dans le vague et dans le lieu commun.
+Quiconque a médité les premiers chapitres de la Genèse a dû se
+convaincre qu'on n'en pouvait tirer un chef-d'œuvre épique qu'à la
+condition, acceptée par Milton, de s'identifier toute la substance de ce
+grand récit, d'en aspirer tout l'esprit, d'y croire pieusement, d'en
+faire la base de sa vie. À ce prix seulement, tous les éléments de
+poésie qui y sont engagés sortent de l'ombre et se révèlent.
+
+En dehors de ce système de fidélité biblique, il n'y avait pour le poète
+qu'un abîme, où se perdait toute figure décidée, tout caractère
+historique, toute personnalité. Le sujet serait devenu métaphysique
+entre les mains des sages, extravagant sous les plumes audacieuses; car,
+en sortant de la sphère des abstractions, que mettre à la place de ces
+grandes scènes, sinon des extravagances? Pour voir ce qu'en cette
+matière le poète a dû au chrétien, cherchez quelle est, de l'édifice
+biblique où s'est abrité son génie, la pierre qu'on peut détacher sans
+que tout le poème croule, ou du moins sans qu'une de ses masses s'en
+détache et le laisse mutilé? Répugnez-vous aux manifestations
+personnelles de la Divinité? il n'y a plus de poème. Préférez-vous à
+Satan et à ses cohortes les erreurs et les passions funestes à notre
+fragilité? vous enlevez tout un drame, un drame immense, où ces passions
+mêmes que vous voudriez mettre en scène trouvent l'expression la plus
+vive dont elles soient susceptibles et que l'art leur ait jamais donnée.
+Refusez-vous l'histoire de la création de la femme? au lieu de donner de
+sa position, de ses rapports avec l'homme, une raison à la fois
+religieuse et poétique, vous vous réduisez à la force des choses, à la
+constitution respective des deux sexes, à l'intérêt de la famille et de
+la société, en un mot à copier avec plus ou moins d'élégance l'ouvrage
+du docteur Roussel[480]. Arrachez-vous du poème l'arbre de science qui
+donne la mort? que mettrez-vous à la place? et, quoi qu'il vous plaise
+d'y mettre, comment faire cadrer votre invention avec le caractère de
+tous les autres faits, si vous les avez conservés? Que voulez-vous
+substituer au surnaturel et au révélé, sinon l'absurde, l'incohérent et
+le bizarre? S'il est possible que vous évitiez ces écueils, il est
+encore plus sûr que vous aurez évité la poésie.
+
+Comme ces plantes qui, plongeant leurs racines en pleine terre, prennent
+du sol maternel tout l'espace qu'elles veulent, le poème de Milton est
+planté en plein christianisme; il est le développement d'une religion
+tout à fait positive[481]. À l'avis même de quelques personnes, le poète
+a trop hardiment développé l'anthropomorphisme biblique; il a abusé de
+quelques données, dont il ne fallait s'autoriser qu'avec discrétion; on
+lui oppose Klopstock, qui, dans un sujet pris à la même région, est
+demeuré aussi spiritualiste que le comportaient la poésie, qui veut des
+images, et le langage humain qui, dans son application aux choses de
+l'esprit, n'est qu'une image perpétuelle. On fait observer que l'auteur
+du _Messie_ se garde bien de prodiguer les discours du Très-Haut, qu'il
+en est au contraire saintement avare; que, pour les épargner, sans
+refuser toutefois un organe à la pensée divine, il a placé au-dessus de
+tous les anges, et le plus près possible de l'essence incréée, un être
+nommé Éloa, qui, dans les occasions où un certain développement de
+discours est nécessaire, devient l'interprète et la voix de l'Éternel;
+on observe enfin que lorsque Dieu lui-même se fait entendre, c'est en un
+petit nombre de paroles solennelles, que préparent et annoncent un
+appareil de circonstances également solennelles, et dont l'impression,
+ressentie dans toute l'étendue des cieux, fait tressaillir tous les
+mondes.
+
+Attentif à cette objection, j'ai, pour en apprécier la force, consulté
+l'impression qui me reste de quelques passages correspondants de Milton
+et de Klopstock; et j'ai trouvé, chose paradoxale au premier regard, que
+le spiritualisme de l'un produisait sur mon âme un effet moins
+religieux, moins conforme à l'intention du poète, que
+l'anthropomorphisme de l'autre. J'ai senti ce qu'un spiritualisme trop
+raffiné, trop exigeant, peut avoir de commun avec le rationalisme. J'ai
+présumé que, sous le voile du respect, Klopstock s'était caché à
+lui-même le besoin de répondre aux tendances d'une époque prévenue
+contre toute la partie historique et sensible qui distingue la religion
+positive du déisme pur. En y réfléchissant davantage, je suis venu à
+penser qu'il y a plus d'une manière de dégrader, en les humanisant, les
+choses divines; qu'on peut faire Dieu homme par la pensée comme par la
+parole et par l'action; et qu'aussitôt que la poésie le sort de son
+silence et de son repos, elle le fait devenir «comme l'un de nous[482]»;
+qu'il n'y a donc de choix qu'entre deux genres d'anthropomorphisme, ou,
+si l'on veut, de profanation; et que la profanation, le danger sont
+moindres à prêter à la Divinité l'action humaine qu'à lui attribuer la
+pensée humaine. Les franches et hardies représentations de la Bible
+m'ont semblé moins aventureuses, puisqu'il est impossible d'y voir autre
+chose que de simples formes, que cet effort nécessairement impuissant,
+mais qui n'en convient pas et qui veut être pris au sérieux, cet effort,
+dis-je, de l'âme humaine pour comprendre et exprimer l'âme divine. La
+distance me paraissait d'autant plus grande qu'elle aspirait à
+disparaître; la représentation d'autant moins rationnelle qu'elle
+prétendait à l'être davantage. Il y a même plus: poussé dans cette voie
+par le poète, on enchérit involontairement sur lui; on veut faire
+quelques pas de plus dans l'infini; on s'épuise en infructueux, élans,
+dont le premier effet est d'oppresser l'âme, de fatiguer l'esprit, et le
+second d'éloigner de nous la perception de la Divinité. Il en est d'un
+semblable procédé comme d'une série de chiffres qu'on prolongerait
+indéfiniment; après un certain nombre, l'esprit, à qui toute mesure,
+tout moyen de comparaison échappe, cesse d'y rien connaître; il se voit
+toujours à la même distance de l'infini; et dans ce sens il n'a pas fait
+un seul pas; mais il s'est éloigné, à perte de vue, de toute mesure
+appréciable, de toute idée distincte.
+
+Après cela, je m'empresserai de reconnaître que le génie contemplatif du
+poète allemand atteint dans le sens de la profondeur aussi loin que
+celui du poète anglais dans le sens de la hauteur. Je dirais, si le mot
+s'y prêtait, qu'il a au plus haut degré l'imagination des choses
+intérieures. Klopstock, c'est Milton retourné en dedans, et creusant
+autour des racines de ce même arbre dont le chantre du _Paradis_ se
+plaît à étaler le magnifique feuillage. Il n'a peut-être été donné à
+personne de dire, sur le monde intérieur, d'aussi grandes choses que
+Klopstock; et l'on croit, à l'entendre, qu'il a eu pour guide et pour
+maître ce même Éloa, cet être sublime dont «chaque pensée est belle
+comme l'âme entière de l'homme alors qu'il s'abîme dans des pensées
+dignes de son immortalité[483].» Mais si la profondeur des pensées de
+Klopstock ne peut s'expliquer que par le caractère individuel de son
+génie et par une piété qui avait passé de son cœur dans son esprit, il
+n'en est pas moins vrai, à nos yeux du moins, que sa tendance à tout
+spiritualiser lui était commandée par son siècle, qui n'était plus assez
+naïvement croyant pour se prêter aux formes des fictions miltoniennes;
+d'ailleurs, en de pareils sujets, c'est toujours en creux plutôt qu'en
+relief que le génie allemand aime à graver ses idées.
+
+Pour moi, la question revient toujours à savoir s'il convient, s'il est
+permis de traduire en épopée les histoires toutes saintes dont Dieu
+lui-même est l'écrivain et le sujet; et comme je ne veux point traiter
+cette question, il ne me resterait, après avoir déclaré ma préférence
+pour le système de Milton, qu'à examiner si l'exécution est aussi
+respectueuse, aussi édifiante, que le dessein pouvait le comporter.
+J'ose répondre affirmativement. Une fois qu'on aura concédé au poète, au
+moins par hypothèse, le droit de faire parler le Très-Haut, on
+reconnaîtra qu'il était impossible de mettre plus de réserve dans cette
+hardiesse, plus de révérence dans cette liberté. Puisqu'il faut le dire,
+Dieu, dans la splendeur des cieux que Milton a osé nous ouvrir, enseigne
+formellement la théologie; mais c'est la théologie de Dieu. Ses discours
+sont le pur extrait des Écritures divines. La forme peut sembler plus
+moderne, l'exposition du dogme plus systématique qu'elles n'apparaissent
+dans la Bible; mais le fond est biblique au dernier degré. Rien
+d'anxieux d'ailleurs, rien de péniblement littéral dans cette orthodoxie
+chrétienne professée de si haut; l'expression, toujours large, pleine,
+libre, respire la souveraineté de Celui dont la pensée est la substance
+même de la vérité, et dont la parole est vraie par cela seul qu'elle est
+sa parole. On sentira, je crois, ces caractères dans le passage suivant,
+que j'abrège à regret:
+
+ «Ô mon FILS! en qui mon âme a ses principales délices, FILS de mon
+ sein, FILS qui est seul mon VERBE, ma Sagesse et mon effectuelle
+ Puissance, toutes tes paroles ont été comme sont mes Pensées,
+ toutes, comme ce que mon Éternel dessein a décrété: l'Homme ne
+ périra pas tout entier, mais se sauvera qui voudra; non cependant
+ par une volonté de lui-même, mais par une grâce de moi, librement
+ accordée. Une fois encore je renouvellerai les pouvoirs expirés de
+ l'Homme, quoique forfaits et assujettis par le péché à d'impurs et
+ exorbitants désirs. Relevé par MOI, l'Homme se tiendra debout une
+ fois encore, sur le même terrain que son mortel Ennemi; l'homme
+ sera par MOI relevé, afin qu'il sache combien est débile sa
+ condition dégradée, afin qu'il ne rapporte qu'à MOI sa délivrance,
+ et à nul autre qu'à MOI.
+
+ »J'en ai choisi quelques-uns, par une grâce particulière élus
+ au-dessus des autres: telle est ma Volonté. Les autres entendront
+ mon appel; ils seront souvent avertis de songer à leur état
+ criminel, et d'apaiser au plus tôt la Divinité irritée, tandis que
+ la grâce offerte les y invite. Car j'éclairerai leurs sens
+ ténébreux d'une manière suffisante, et j'amollirai leur cœur de
+ pierre, afin qu'ils puissent prier, se repentir, et me rendre
+ l'obéissance due: à la prière, au repentir, à l'obéissance due
+ (quand elle ne serait que cherchée avec une intention sincère), mon
+ oreille ne sera point sourde, mon œil fermé. Je mettrai dans eux,
+ comme un guide, mon Arbitre, la CONSCIENCE: s'ils veulent
+ l'écouter, ils atteindront lumière après lumière; celle-ci bien
+ employée, et eux persévérant jusqu'à la fin, ils arriveront en
+ sûreté.
+
+ »Ma longue tolérance et mon Jour de Grâce, ceux qui les négligeront
+ et les mépriseront ne les goûteront jamais; mais l'Endurci sera
+ plus endurci, l'Aveugle plus aveuglé, afin qu'ils trébuchent et
+ tombent plus bas. Et nuls que ceux-ci je n'exclus de la
+ miséricorde[484].»
+
+La réalisation poétique d'une autre personne, du Fils éternel, ne
+poussait pas le poète contre le même écueil, mais contre des difficultés
+plus grandes peut-être en leur espèce. Le plus habile des poètes, le
+plus haut des génies doit se résigner d'avance à ne point représenter en
+effet Celui qui nous en a lui-même défiés dans ces mémorables paroles:
+«À qui feriez-vous ressembler le Dieu fort, et quelle ressemblance lui
+donnerez-vous[485]?» Ici le sentiment d'une impuissance absolue et la
+certitude qu'elle sera universellement reconnue, procurent au poète une
+sorte de repos d'esprit; mais ce repos, cette résignation lui font
+défaut lorsqu'il s'agit de produire à l'imagination le Dieu-homme, Celui
+dont l'ineffable beauté demande pourtant à être figurée, à devenir
+sensible; Celui en qui notre espérance veut voir, même au sein de la
+gloire céleste, avant l'accomplissement des temps, avant la naissance de
+l'univers, un frère en même temps qu'un Dieu; Celui-là, en un mot, qu'il
+faut faire parler tout à la fois en Dieu et en homme. C'est là, ou je me
+trompe fort, que la divination poétique rencontre sa limite; c'est là
+que le poète doit rejeter sa lyre et croiser en silence ses mains sur sa
+poitrine, à moins que son ouvrage, ainsi que Milton l'affirme du sien,
+«ne soit celui de la Divinité qui chaque nuit l'apporte à son oreille.»
+Et véritablement, ont-elles pu tomber de moins haut, des paroles comme
+celles-ci, qu'on ne peut lire, si l'on a un cœur, qu'on ne peut même
+transcrire, sans un indicible saisissement? C'est la réponse du Fils
+éternel à l'appel que son Père vient d'adresser à tous les cieux en
+faveur de l'homme tombé:
+
+ «Mon PÈRE, ta parole est prononcée: L'HOMME TROUVERA GRÂCE. La
+ Grâce ne trouvera-t-elle pas quelque moyen de salut, elle qui, le
+ plus rapide de tes messagers ailés, trouve un passage pour visiter
+ tes créatures, et venir à toutes, sans être prévue, sans être
+ implorée, sans être cherchée? Heureux l'Homme si elle le prévient
+ ainsi! Il ne l'appellera jamais à son aide, une fois perdu et mort
+ dans le péché: endetté et ruiné, il ne peut fournir pour lui ni
+ expiation, ni offrande.
+
+ »Me voici donc, MOI pour lui, vie pour vie; je m'offre: sur MOI
+ laisse tomber ta colère; compte-MOI pour HOMME. Pour l'amour de
+ lui, je quitterai ton sein, et je me dépouillerai volontairement de
+ cette gloire que je partage avec TOI; pour lui je mourrai
+ satisfait. Que la MORT exerce sur MOI toute sa fureur; sous son
+ pouvoir ténébreux je ne demeurerai pas longtemps vaincu. Tu m'as
+ donné de posséder la vie en moi-même à jamais; par TOI je vis,
+ quoiqu'à présent je cède à la MORT; je suis son dû en tout ce qui
+ peut mourir en moi...
+
+ »Ici, ses paroles cessèrent, mais son tendre aspect silencieux
+ parlait encore, et respirait un immortel amour pour les hommes
+ mortels, au-dessus duquel brillait seulement l'obéissance filiale.
+ Content de s'offrir en sacrifice, il attend la volonté de son
+ PÈRE[486].»
+
+Tout ce qui est dit ailleurs du Messie, et tout ce qu'il dit, respire
+cette même sublime tendresse. La contempler, la dépeindre semble être le
+délice du poète, l'objet de son travail, le prix de ses peines. La
+parole manquerait plutôt sur ses lèvres que la plus suave onction à sa
+parole, pour exprimer cette charité par qui le monde est sauvé, par qui
+la vie retrouve un sens, par qui tout est accompli.
+
+ «Ainsi jugea l'homme Celui qui fut envoyé à la fois Juge et
+ Sauveur: il recula bien loin le coup subit de la mort annoncé pour
+ ce jour-là: ensuite ayant compassion de ceux qui se tenaient nus
+ devant lui, exposés à l'air qui maintenant allait souffrir de
+ grandes altérations, il ne dédaigna pas de commencer à prendre la
+ forme d'un serviteur, comme quand il lava les pieds de ses
+ serviteurs; de même à présent comme un père de famille, il couvrit
+ leur nudité de peaux de bêtes, ou tuées, ou qui, de même que le
+ serpent, avaient rajeuni leur peau. Il ne réfléchit pas longtemps
+ pour vêtir ses ennemis; non seulement il couvrit leur nudité
+ extérieure de peaux de bêtes, mais leur nudité intérieure, beaucoup
+ plus ignominieuse, il l'enveloppa de sa robe de justice et la
+ déroba aux regards de son PÈRE[487].»
+
+Descendons maintenant sur la terre avec le poète; ou même descendons
+plus bas que la terre; car ces êtres mystérieux, ces anges tombés qui se
+vengent sur l'homme de leur propre infidélité, ne peuvent être dans le
+poème que les diverses images de l'humanité pécheresse, se glorifiant
+dans sa chute, se faisant un empire de son péché; ce serait même, si un
+tel sujet ne se refusait également à l'art et à la pensée, ce serait
+l'homme dans la perfection du péché. Mais cette effroyable perfection
+que la pensée peut concevoir d'une manière abstraite et que
+l'imagination ne saurait se représenter, l'art la répudie; l'absolu, en
+aucun genre, n'est de son domaine; il ne peint que le relatif, le
+limité, le composé; du moins c'est uniquement à des objets de cette
+nature qu'il peut demander la matière d'une composition suivie et
+graduée. Milton n'a pu faire de ses démons que des hommes; chacun d'eux
+est un vice humain, mais élevé à son idéal. Ne pouvant présenter dans la
+personne de nos premiers parents que le péché dans son germe et à son
+début, il a réservé les anges de l'abîme pour la peinture d'une
+dépravation accomplie, qui en est venue à s'avouer à elle-même, qui
+s'applaudit de ce qu'elle est, qui, surabondante, répand de son
+superflu, se fait la providence de tout mal, et exerce au milieu des
+créatures intelligentes l'épouvantable royauté du péché. Au fond le mal
+qui éclate dans les anges pervers n'est pas d'une autre nature que celui
+qui se manifeste en nous, et n'a pas un autre principe; il n'était pas
+possible à Milton d'attacher deux notions à l'idée du péché, qui, dans
+tous les êtres où il règne, n'est qu'une tentative de se faire Dieu à la
+place de Dieu même; il ne pouvait échapper à la nécessité de donner au
+péché dans les démons les mêmes caractères et les mêmes conséquences
+qu'au péché dans la vie humaine; ainsi ce mot profond: «méchant, et par
+conséquent faible[488],» qu'il applique à Satan, est emprunté à la
+connaissance de notre nature; mais Satan et ses pairs nous représentent
+ce que serait le péché dans un monde de péché, où nul exemple, nulle
+influence d'un genre opposé, n'en réprimeraient l'expansion illimitée;
+on y voit ce que devient le mal dans l'atmosphère du mal, ne respirant
+de tous côtés que ce qui est identique à sa propre substance; atmosphère
+où le pécheur, selon l'énergique expression du poète, finit par
+ressembler parfaitement à son péché[489].
+
+Tels sont, chez Milton, les princes de l'abîme; mais comment ne pas
+remarquer que celui qu'ils ont mis à leur tête et qui dirige tous leurs
+mouvements, Satan, est le seul qui laisse entrevoir quelque autre
+émotion que celle du péché, quelque autre joie que celle du mal? Il ne
+suffit pas, pour expliquer cette anomalie, de remarquer que la poésie du
+personnage et le drame de son caractère tiennent presque tout entiers à
+ce conflit intérieur: Milton lui-même n'accepterait pas cette apologie;
+il y a de ce contraste une raison plus profonde; et le génie de Milton
+veut ici un éloge, non des excuses. C'est parce qu'il reste dans l'âme
+de Satan un recoin lumineux, une place pour le remords et même pour la
+pitié, qu'il est digne du poste qu'il occupe. Quelque chose en lui se
+révolte contre sa déchéance; il a un profond souvenir, un regret amer du
+ciel; ce regret se tourne en rage; et cette rage est son titre dans le
+royaume des démons. Il y a des démons plus dégradés, plus vils, mais nul
+n'est capable de haïr comme lui; et cette haine le relève; car il y a
+quelque chose encore au-dessous de la haine: c'est l'égoïsme; la haine
+est du moins un sentiment, l'égoïsme est l'absence de tous les
+sentiments, l'égoïsme est la mort vivante; il est, quand l'occasion s'en
+présente, plus impitoyable, plus féroce que la haine; il est l'enfer
+dans l'enfer; mais quand l'égoïsme et la haine sont en concurrence pour
+le gouvernement de l'enfer, c'est la haine qui doit l'emporter. Or,
+Satan hait parce qu'il est encore capable de quelque sentiment; Satan
+hait parce qu'il est encore capable de lumière; par la haine il achève
+et consacre son éternelle perdition; en creusant l'abîme de la race
+humaine, il approfondit le sien d'autant; et son effroyable vœu: «Plutôt
+être le premier dans l'enfer que d'obéir dans le ciel[490],» il le verra
+accompli, mais dans un sens mille fois plus terrible qu'il ne l'a conçu.
+
+Le croira-t-on? un seul trait, dans le _Paradis Perdu_, demeure
+exclusivement aux démons: ils s'acharnent, dans les loisirs de l'enfer,
+à sonder les mystères de l'existence et les secrets incommunicables de
+la Divinité.
+
+ «En discours plus doux encore (car l'éloquence charme l'âme, la
+ musique les sens), d'autres assis à l'écart sur une montagne
+ solitaire, s'entretiennent de pensées plus élevées, raisonnent
+ hautement sur la Providence, la Prescience, la Volonté et le
+ Destin: Destin fixé, Volonté libre, Prescience absolue; ils ne
+ trouvent point d'issue, perdus qu'ils sont dans ces tortueux
+ labyrinthes. Ils argumentent beaucoup du mal et du bien, de la
+ félicité et de la misère finale, de la passion et de l'apathie, de
+ la gloire et de la honte: vaine sagesse! fausse philosophie!
+ laquelle cependant peut, par un agréable prestige, charmer un
+ moment leur douleur ou leur angoisse, exciter leur fallacieuse
+ espérance, ou armer leur cœur endurci d'une patience opiniâtre
+ comme d'un triple acier[491].»
+
+Il n'y a rien à ajouter à ce passage, où Milton a fait des spéculations
+d'une philosophie aride et téméraire l'amusement de l'enfer et un moyen
+d'endurcissement pour les démons eux-mêmes.
+
+Au reste, c'est dans le poème seulement que ce trait demeure propre aux
+démons: nous aussi, au risque d'être foudroyés, nous nous livrons au
+même désir de regarder dans l'arche. Milton n'a pas pu davantage les
+caractériser entre tous les êtres en leur donnant un invincible besoin
+de propager le mal qui est devenu en quelque sorte leur substance. Ce
+prosélytisme du péché se voit aussi parmi les hommes. Le mal, comme le
+bien, est expansif; cela tient à son essence même. Il y a des exceptions
+dans le détail; mais dans l'ensemble la règle se retrouve; il y a
+généralement, de la part des pécheurs, un effort constant de convertir
+le monde à leur péché et à leur misère; et je me demande, dans la
+supposition qu'il existât au-dessous de l'humanité une autre classe
+d'êtres intelligents et moraux, si nous ne serions pas les démons de
+cette autre humanité.
+
+Il résulte de toutes ces observations que ce n'est qu'à force de génie
+que Milton a pu donner aux princes de l'enfer une physionomie qui leur
+appartienne en propre; l'impression toute spéciale que nous en recevons
+n'est qu'une illusion; nous croyons avoir vu des démons et nous avons vu
+des hommes. Il aurait fallu plus que du génie pour imprimer à ces êtres
+un caractère qui leur fût intrinsèque et exclusivement propre. Ce
+caractère existe, puisque la Bible ne nous représente nulle part les
+démons comme susceptibles de réconciliation et de salut; une destinée
+qui n'est qu'à eux nous fait conclure, sans nous la révéler, une
+condition, une nature, qui n'est aussi qu'à eux. Nous n'en savons
+ici-bas, ni n'en saurons jamais davantage: il est inutile de le tenter;
+car, dans ce genre, les conjectures les plus spécieuses seraient des
+suppositions téméraires.
+
+C'est bien assez des mystères de notre propre destinée! Le plus sombre,
+le plus redoutable ne sera point éclairci pour nous, du moins aussi
+longtemps que nous serons détenus dans les liens de cette chair
+corruptible. Nous sommes tombés; tout le témoigne, et même la conduite
+et les tendances de ceux que cette doctrine exaspère; mais pourquoi,
+mais comment sommes-nous tombés? Ici la lumière lutte sans fin avec les
+ténèbres. Le dernier mot nous échappe toujours; mais tous ceux qui le
+précèdent, nous les savons. Personne ne les a mieux dits que l'auteur du
+_Paradis Perdu_. Personne n'a ramené le problème de notre déchéance à
+des termes plus simples et plus grands, ni tracé d'une main plus sûre la
+limite entre l'usage innocent de la liberté humaine et son premier abus.
+Observez que, dans la forme d'une exposition systématique, la tâche
+était comparativement aisée. Le philosophe, en se récusant aussi bien
+que le poète sur le côté de la question qui reste éternellement voilé,
+pouvait sans trop de peine nous montrer dans la création d'un _moi_
+distinct du _moi_ divin, l'occasion et le point de départ du péché. Il
+pouvait nous dire qu'un être pourvu du sentiment du _moi_ est par là
+même complet comme Dieu, et vaut plus que tous les mondes à la fois,
+lesquels, étant en Dieu, ne s'additionnent point à lui, tandis que Dieu
+et l'homme, ou plutôt Dieu et un homme, s'additionnent et font deux.
+
+Or, se servir du _moi_ pour faire avec mérite ce que l'univers fait sans
+mérite, je veux dire pour se rejoindre volontairement au _moi_ divin et
+s'absorber en lui, là étaient la tâche et le danger, là était le
+triomphe de l'homme ou sa perdition. D'un côté, sans l'existence du
+_moi_ créé en face du _moi_ incréé, point d'harmonie dans l'être des
+choses, point de réel accord, puisqu'accord suppose dualité; et Dieu,
+s'il est permis de s'exprimer ainsi, Dieu restait incomplet, comme la
+lumière sans le regard, comme l'espace sans la matière, comme une
+équation à terme unique. On oserait dire, si l'on ne craignait d'être
+mal compris, que le second _moi_ était une condition constitutive du
+premier, et que, dans un sens moral, l'homme fait partie de Dieu. En
+aucun cas, il importe bien de le remarquer, l'éternelle harmonie ne
+pouvait être troublée à son centre; le péché même ne l'a point
+compromise dans ce sens; l'ordre est irrévocablement garanti; et même
+aux yeux des créatures il sera manifeste lorsque Dieu aura, suivant sa
+promesse, «réuni toutes choses en Christ[492].» Mais la circonférence
+pouvait être agitée d'un trouble qui ne devait pas retentir au centre
+dans lequel tous les rayons arrivent rectifiés. Si, en Dieu même, la
+gloire et la paix ne sont jamais altérées, parce que, par rapport à lui,
+tout désordre est réparé en même temps que commis, ou que tout désordre
+devient ordre à ce point de vue suprême, le désordre n'en est pas moins
+réel, intrinsèque, à l'endroit où il a lieu, et ce désordre, quelle que
+soit la variété de ses formes, revient toujours à ceci: le _moi_ relatif
+se faisant absolu.
+
+Tout péché est une expression, une forme de cette idée. Telle est, au
+point de vue métaphysique, la formule du problème. Il s'en déduit deux
+vérités, que le christianisme oppose, l'une au panthéisme, l'autre au
+matérialisme. L'une de ces vérités défend l'individu contre le
+panthéisme; car l'individu se compte avec Dieu même, et, n'y eût-il pour
+toute créature, pour tout monde, qu'un individu humain, il obtiendrait
+le regard de Dieu et le fixerait, aussi bien que doit le fixer, à notre
+avis à tous, l'ensemble du monde actuel; d'où il résulte que chaque
+homme dans le monde est l'objet de l'attention de Dieu. D'une autre
+part, le _moi_ n'ayant de valeur qu'en tant qu'il est relatif et qu'il
+se reconnaît pour tel, il n'en a plus dès qu'il se fait absolu, et perd,
+par l'irréligion qui est l'égoïsme radical, toute espèce de
+signification; non seulement l'athéisme, mais l'athée lui-même est un
+non-sens, une non-valeur.
+
+Telle est la théologie morale de Milton, et la théorie qu'exprime, ou
+plutôt que fait vivre sa narration du premier péché. C'est en poète
+qu'il l'enseigne, c'est par des faits qu'il l'expose. La direction
+philosophique de la pensée de Milton frappe à toutes les pages de son
+poème; c'en est même un des caractères distinctifs; mais par philosophie
+même, il s'est abstenu ici de toute abstraction métaphysique; et avec
+quel bonheur de poésie n'a-t-il pas fait ressortir ces grands traits,
+ces lignes primitives de notre vie morale, qui sont la traduction
+vivante et la substance palpable des théories que nous venons de
+rappeler. Quelle admirable union de la vérité générique avec la vérité
+individuelle et pour ainsi dire anecdotique! Ce sont deux hommes, deux
+pécheurs bien distincts entre tous les millions d'hommes et de pécheurs
+qui se sont succédés sur la terre; c'est Adam, c'est Ève, comme vous
+êtes Paul, comme je suis Pierre; mais c'est en même temps l'homme, dans
+toute la généralité de son être, dans toute la suite de ses générations,
+dans toute la majesté de sa collective infortune.
+
+Je ne puis entreprendre l'analyse de cette partie du poème, la plus
+importante cependant et la plus digne d'intérêt. Mais je prie le lecteur
+de s'y arrêter avec une attention sérieuse, pour y étudier sa propre
+histoire, pour s'y retrouver lui-même. La complication que la vie
+sociale et la civilisation ont apportée dans notre existence morale,
+éloigne la plupart des hommes, même les plus sérieux, de toute
+méditation sur les premiers éléments de leur vie intérieure; leur
+attention s'arrête, bien loin du tronc, dans l'entrelacement confus des
+rameaux; le rapport de l'homme avec l'homme, ou avec telle situation
+donnée, distrait le regard d'un rapport plus grand et d'une idée plus
+simple; on remonte plus rarement à ce point où l'homme, isolé de toute
+relation contingente et temporaire, se montre en contact avec l'idée
+morale dans toute sa généralité, avec l'infini, avec Dieu. C'est dans
+Milton que peut aller se chercher, dans la simplicité de son existence,
+celui qui ne s'est pas encore trouvé dans la Bible, dont Milton n'a fait
+que développer les données. L'homme avant la chute, l'homme après la
+chute; l'homme ignorant et innocent, l'homme enveloppé par son péché de
+la plus terrible des lumières; la vertu naissant avec le péché; la lutte
+succédant à la paix; la tranquille possession du royaume faisant place à
+ce nouvel ordre où la possession, selon la parole évangélique, n'est
+promise qu'à la violence, à la violence des soupirs, des prières et des
+sacrifices; enfin la bénigne chaleur de la miséricorde fécondant au sein
+de notre nature la semence amère du repentir, et l'homme, humble
+conquérant de son héritage, d'un meilleur Éden que celui qu'il a perdu;
+le tableau sommaire de l'humanité, de la société, telles que le péché
+les a faites, et telles que la vérité les remue et les modifie: voilà
+les vérités que développe et qu'anime, profond tour à tour, sublime et
+délicat, mais vrai et sérieux toujours, le biblique génie de notre grand
+poète. Toute l'humanité revit et se rend compte d'elle-même dans les
+entretiens du couple malheureux et béni; en frémissant de leurs dangers,
+en s'effrayant de leur chute, en s'associant à leur indicible désespoir,
+on oublie et on se rappelle tour à tour que c'est sur soi-même que l'on
+s'épouvante et s'attendrit; et même, s'oubliât-on entièrement dans
+l'intérêt qu'inspirent ces deux êtres en qui nous sommes renfermés, on
+fait involontairement, de la pensée et du cœur, tout le chemin qu'on
+leur a vu faire; leur repentir, leur espérance, leur consolation
+deviennent les nôtres; et c'est les yeux humides et tournés vers le même
+asile invoqué par eux, qu'on lit cette touchante conclusion, dont on
+voudrait faire sa propre histoire:
+
+ «Que pouvons-nous faire de mieux que de retourner au lieu où il
+ nous a jugés, de tomber prosternés révérencieusement devant lui, là
+ de confesser humblement nos fautes, d'implorer notre pardon,
+ baignant la terre de larmes, remplissant l'air de nos soupirs
+ poussés par des cœurs contrits en signe d'une douleur sincère et
+ d'une humiliation profonde[493]?»
+
+Si l'espace, dont j'ai été prodigue, me permettait d'autres détails, je
+relèverais encore comme une partie essentielle du système religieux
+exposé par le poète, les grands traits dont il a dessiné la vie humaine
+et ses principales relations, telle que Dieu la veut et l'a fondée. Il
+ne serait pas inutile d'opposer cette pure image à toutes les idées dont
+le scepticisme moderne a défiguré, et, si j'osais le dire, barbouillé la
+face de la vie humaine. La parole, la famille, le travail, la loi, ces
+grandes bases de l'ordre social, cette constitution immuable de
+l'humanité, reparaissent ici dans leurs véritables conditions, dans la
+candeur de leur forme primitive. L'esprit se rafraîchit, l'âme se
+retrempe à l'aspect de ces vérités graves et douces, qu'on ne peut
+s'empêcher, dès la première vue, de reconnaître et de saluer. Le siècle,
+qui a compliqué les choses les plus simples et renié les instincts les
+plus puissants, a besoin de remonter vers Éden, et de retrouver dans les
+leçons du poète le vrai type de tant d'institutions altérées, de tant de
+rapports faussés, de tant de vérités obscurcies. Je ne veux indiquer
+qu'un seul trait, mais l'un des plus importants de ce plan premier et
+définitif de la vie humaine: c'est la position respective, les rapports
+et les obligations mutuelles de l'homme et de la femme: c'est surtout
+cet idéal de la femme si défiguré dans nos mœurs. La singulière
+combinaison d'idolâtrie et de mépris que nous appelons galanterie,
+pourra faire juger austère, sauvage même, la manière dont Milton a
+déterminé le rôle et les attributions de la femme: mais quiconque pourra
+dégager un moment son esprit des liens de l'habitude, reconnaîtra la
+vérité, c'est-à-dire l'intention divine, dans ce tableau tout à la fois
+sévère et enchanteur, et ne doutera pas que la famille ne doive être
+reconstituée à l'image de cette première société, dont Milton nous a
+fait voir, sous les berceaux d'Éden, la constitution primitive et la
+religieuse félicité.
+
+Maintenant (et c'est par cette question que nous voulons terminer),
+quelle est l'impression finale que laisse dans l'âme la lecture du
+_Paradis Perdu_? Cette question obtiendra de deux classes différentes de
+lecteurs, deux réponses directement opposées. C'est un poème triste, sur
+un sujet sombre, diront les uns; et ils auront pour caution Despréaux
+qui n'a su voir dans le poème de Milton
+
+ Que le diable toujours hurlant contre les cieux[494],
+
+quoique l'invocation à la lumière et l'hymne à l'amour conjugal ne
+ressemblent guère à des hurlements.
+
+D'autres, et nous sommes du nombre, diront que les chants de Milton ont
+éveillé dans leur âme des chants d'espérance et l'ont enveloppée de
+lumière et d'azur. Cet effet ne tient pas, on peut bien le croire, à
+quelques parties riantes, à quelques recoins éclairés de cet immense
+tableau. Cette impression accidentelle, isolée, aurait été bientôt
+effacée par d'autres impressions; et même elle ne serait propre qu'à
+rehausser l'amère saveur du dénoûment, puisqu'enfin cette gloire et
+cette paix ne se montrent que pour disparaître et que le sujet total du
+poème est douloureux: ce paradis qu'on nous montre est un paradis
+_perdu_! Jours de repos et d'harmonie, jours de sainte beauté, de pieuse
+joie, concert de toutes les créatures et de toutes les forces en toute
+créature! vous n'appartenez plus à la terre, qui voit des épines croître
+sous une rosée de sang à la place des fleurs immortelles que cultivaient
+les regards de la complaisance divine! La joie que laisse dans l'âme la
+lecture de Milton coule d'une autre source et porte un autre caractère:
+cette joie est une consolation; et la vraie joie, sur cette terre de
+péché, fut-elle jamais autre chose?
+
+Pour qui ne sent pas ou qui ne s'avoue pas le besoin d'être consolé,
+Milton est triste sans doute. Il est tout éclatant de joie, pour qui
+porte dans son âme un besoin si juste, si vrai, et, j'ajoute, si noble.
+
+Malheureux qui ne l'a jamais éprouvé! Malheureux qui se croit heureux!
+qui sans s'en apercevoir ni s'en désoler, vit loin du seul principe de
+la véritable vie! qui consent à une vie sans signification et sans but!
+qui ne lui donne d'autre sens qu'elle-même! qui vit pour vivre et non
+pour mourir!
+
+Je ne vous parle pas des accidents de la vie, de ces étreintes de la
+douleur qui tôt ou tard arrête au passage toute destinée et la presse
+cruellement dans ses bras de fer. Contre cette puissance du malheur il
+n'y a force, ni tempérament stoïque, ni armure de doctrine qui ne se
+sente faible, et qui tôt ou tard ne demande quartier; toute force a sa
+limite, laquelle dépassée, la chute est d'autant plus dure qu'elle a été
+plus retardée, et l'abattement d'autant plus grave qu'il était moins
+prévu. Il n'a été donné à personne de s'appuyer éternellement sur soi
+seul, et le désespoir est le dernier asile des forts.
+
+Je parle du malheur qui a engendré tous les autres, et qui, à peine
+sont-ils nés, les arme chacun, contre l'âme humaine, de leurs pointes
+les plus cruelles. Je parle du péché!
+
+Reconnu ou non reconnu, il existe, ce malheur et, sous mille formes, il
+sévit contre la famille humaine. Plaie ouverte et vive des individus et
+des peuples, poison des institutions et des arts, lèpre de la terre,
+héritage des siècles, maladie dans la société, infortune dans le
+bonheur, mort dans la vie, il obtient un dernier triomphe lorsqu'il
+parvient à nier ses fruits. C'est à quoi, par mille moyens, il tend sans
+cesse et ne réussit que trop. L'homme, qui dans le détail se plaint si
+volontiers et se fait de ses larmes une coupe d'enivrement, l'homme se
+roidit contre la pensée d'un malheur radical, dont il porte en lui le
+principe et non le remède, dont il est à la fois l'auteur et la victime.
+Il ne veut pas être tombé; il se croit debout; il s'en réjouit. Ainsi
+pensant, quel plaisir trouverait-il en un livre qui, voulant le consoler
+de sa chute, a dû tout premièrement le supposer vaincu ou tombé?
+
+Pour des lecteurs ainsi disposés, Milton est triste sans doute. Il offre
+la consolation à ceux qui veulent de la joie. Il ne sait, lui, point
+d'autre joie que celle de la délivrance, de la guérison, du salut, et
+tout cela implique l'esclavage, la maladie et la mort. Ces tristes
+images, offertes en face, leur obscurcissent, leur voilent toutes les
+autres; et il semblerait que Milton qui n'a pris sa lyre que pour bénir,
+n'en ait tiré pour eux que des anathèmes.
+
+Mais celui qui a bien voulu reconnaître de quoi l'homme est fait, de
+quoi la vie se compose, celui-là n'a garde d'en juger ainsi, et le
+chef-d'œuvre de l'auguste aveugle l'affecte tout différemment. Celui qui
+trouve, dans le _Paradis Perdu_ comme dans la Bible, un but donné à sa
+vie, une lumière versée dans ses ténèbres et dans les ténèbres du genre
+humain, celui qui, s'estimant déchu, se sent glorieusement relevé,
+celui-là ressent à la lecture du _Paradis Perdu_ une joie grave et
+sainte, mais délicieuse, car le paradis perdu est pour lui le paradis
+retrouvé.
+
+On parle des teintes sombres que le _puritanisme_, c'est-à-dire
+l'orthodoxie chrétienne de Milton, a répandues sur son poème. Veut-on
+dire par là que la poésie et la littérature mondaines soient
+naturellement plus gaies que la poésie et la littérature chrétiennes?
+Entend-on que le monde respire la joie, et l'Évangile la tristesse?
+Chrétien et triste, mondain et joyeux, sont-ils des synonymes? Car la
+critique que j'ai rapportée renferme bien tout cela. Quant à moi, je
+déclare que, depuis que je suis en état d'observer, rien ne m'a autant
+frappé dans la société que la distribution de la joie et de la
+tristesse. J'ai vu, en général, l'abattement, les idées noires, l'humeur
+morose, la misanthropie, du côté où l'Évangile n'est pas; c'est à
+l'autre bord que j'ai trouvé la sérénité, le contentement et la
+paix[495]. Mais sur quel bord s'amuse-t-on davantage? Ah! posons bien la
+question: où s'applique-t-on mieux à conjurer l'ennui, à organiser des
+ligues contre la tristesse, à étourdir la douleur, à sortir l'âme
+d'elle-même? J'en conviens: c'est dans le monde. Mais s'il était un
+monde où l'on n'eût pas besoin de tout cela, un monde où le bonheur fût
+tellement indigène et natif que tout ce que l'on invente ailleurs pour
+l'appeler ne fût propre, là, qu'à le bannir et à le détruire, un monde
+où ces amusements auraient pour effet de distraire l'âme, non de ses
+chagrins, mais de son bonheur: dans lequel de ces deux mondes, je vous
+prie, serait la joie, et dans lequel la tristesse? Le monde où l'on
+_s'amuse_ le plus est nécessairement le plus triste; et puisque la
+littérature n'est que le monde écrit, la littérature chrétienne doit
+être moins triste que l'autre; et c'est, quoi qu'on en pense d'après un
+vers mal compris de Boileau, c'est à la première à _égayer_ la
+seconde[496]. Or, quel est le caractère de cette seconde littérature?
+Elle en a deux, dira-t-on: elle est tour à tour sérieuse et plaisante.
+Je dis que, la plupart du temps, un caractère commun de tristesse
+enveloppe et confond ces deux caractères. Que la littérature sérieuse
+tourne facilement à la tristesse, c'est ce dont le monde conviendra sans
+peine, lui qui ne voit dans le sérieux qu'un synonyme adouci de la
+tristesse, et comme un crépuscule de cette nuit morale. Pénible et
+important aveu! puisque le sérieux consiste à voir les choses comme
+elles sont et à les apprécier selon leur nature intime. Le chrétien, qui
+ne le définit point autrement, n'a garde d'en faire le synonyme de la
+tristesse; parce que lui, et lui seul, ne trouve en définitive que des
+sujets de joie à voir les choses telles qu'elles sont; mais l'homme du
+monde, qui ne peut qu'y perdre sa gaieté et sa paix précaire (trêve
+prolongée à tout prix mais non _trêve de Dieu!_), l'homme du monde
+répugne au sérieux dans ses conversations et dans ses lectures; il vous
+avertit charitablement d'éviter les pensées trop sérieuses, trop noires;
+ou bien transportant le mot, pour ne le pas perdre, il l'applique
+exclusivement aux calculs de l'intérêt ou aux travaux de la science; et,
+sur ce nouveau terrain, il en fait cas et le recommande.
+
+Mais il y a, dit-on, une littérature gaie. Gaie! est-ce de cette gaieté
+qui naît sans effort d'un cœur content, et qui est comme le timbre
+naturel d'une existence harmonieuse! de cette gaieté qui n'étourdit, ne
+trouble, ni n'égare? Ah! répandez-la autour de vous, cette bonne gaieté,
+et m'en donnez ma part! Mais si elle n'est que l'écho bizarre de nos
+discordances intérieures, si elle n'a d'aliment, d'occasion que nos
+travers, si elle a pour principe caché la haine et le mépris,
+convenez-en, quoique le cœur le plus honnête et l'âme la plus heureuse
+s'y puissent laisser surprendre, quoique le mal ait une face ridicule à
+l'aspect de laquelle un rire passager est naturel et même innocent;
+convenez-en, cette gaieté n'est pas fort gaie à son principe, et j'en
+appelle à ceux qui, comme moi, ne se sentent jamais plus tristes qu'au
+sortir d'un de ces livres qu'on appelle gais par excellence. Qui donc,
+après avoir lu _Candide_, et avoir ri (car on peut très bien ne point
+lire _Candide_, mais non pas l'avoir lu sans rire), s'est senti plus
+content de soi et des autres, plus serein, plus bienveillant? Les
+auteurs qui nous font le plus rire, ont ri moins que nous; et les
+personnages de leurs fictions ne nous égayent souvent que de leurs
+terreurs, de leurs angoisses et de leurs colères.
+
+Entre ces deux caractères de sérieux et de gaieté, c'est-à-dire bien
+souvent entre ces deux tristesses, il y a, dans la littérature des
+scènes, des tableaux, des fictions intermédiaires, qui rafraîchissent
+l'âme; mais, encore une fois, si la littérature est l'expression de la
+société, comment serait-elle plus joyeuse que la société qui ne l'est
+pas, et dont toute l'activité, tout le développement, les espérances
+mêmes, sont marqués au coin du malaise et de l'anxiété? S'il y a des
+lectures d'un caractère différent, s'il y a une littérature à la fois
+sérieuse et sereine, animée et calme, c'est celle au milieu de laquelle
+brille le chef-d'œuvre de Milton. Ce poème, fondé sur la pensée
+chrétienne que la joie ne peut naître pour l'homme que du sein des
+larmes, nous présente le bonheur aux seules conditions possibles; et
+s'il nous défie d'en obtenir d'autres, s'il se rattache et nous ramène à
+de terribles souvenirs, ces souvenirs rehaussent la joie chrétienne en
+la rendant plus grave; et quoi qu'il en soit, ces souvenirs sont des
+faits, des réalités, qui ne s'effaceront pas devant nos illusions, des
+faits dont la trace subsiste dans la vie et dans les consciences, dont
+les conséquences se retrouvent sans cesse, et qui opprimeront de leur
+poids les hommes du monde jusqu'à ce que la main qui a soulevé de dessus
+tant d'âmes ce terrible fardeau, s'abaisse aussi sur eux pour les en
+délivrer.
+
+
+
+
+TROISIÈME ARTICLE[497]
+
+
+Il y aurait de la présomption à demander pardon du retard de cet
+article, auquel peut-être personne, excepté nous, ne songeait plus.
+Contentons-nous donc de remplir un devoir qui sera d'autant plus
+méritoire qu'on nous en saura moins de gré. Cette satisfaction, du
+reste, ne sera pas la seule: il s'y joint le plaisir de traverser encore
+une fois, sur les pas de l'auteur des _Martyrs_, les magnificences du
+_Paradis_; quelques moments en la société de Milton et de M. de
+Chateaubriand sont doux à passer, quels que soient l'occasion de la
+rencontre et le sujet de l'entretien.
+
+Ce sujet peut sembler aride. Le mot de _traduction_ n'éveille pas des
+idées bien fraîches ni une attente bien vive. Qu'est-ce que l'examen
+d'une traduction sinon une critique toute de détails, l'œuvre monotone
+du vanneur qui, en nettoyant son blé, s'environne de poussière? Mais le
+secret d'une bonne traduction suppose quelquefois des qualités si
+élevées de l'âme, des procédés si délicats de l'esprit, il y a, dans
+certains cas, si peu de différence entre traduire et produire, qu'un
+intérêt sérieux et vif peut s'attacher à la critique d'un ouvrage de ce
+genre.
+
+La théorie de la traduction embrasse d'autres théories; il y a un génie
+de la traduction comme il y a un génie de la poésie, de la philosophie
+et de la science. La connaissance intime de deux langues à la fois et de
+leurs rapports n'est pas une chose si commune ni si subordonnée qu'on le
+pense; soumettre l'une à tout ce que l'autre a créé dans son
+indépendance, et donner à cette servitude toutes les grâces de la
+liberté, n'est pas le fait d'un esprit vulgaire, lorsque c'est le génie
+qu'il s'agit de traverser d'une rive à l'autre; enfin une pleine et
+intelligente fidélité est nécessairement au prix d'une foule de
+connaissances précises, avec lesquelles l'excellent traducteur serait,
+s'il le voulait, critique profond et bon historien. Peut-être le temps
+viendra où tout prétendant à la gloire littéraire fera ses premières
+armes dans le champ clos de la traduction, pour arracher à une lutte
+obstinée les secrets de sa propre langue, pour se guérir à l'avance
+d'une trompeuse facilité, pour voir son idiome natal, trop connu, et
+comme flétri par une longue familiarité, reverdir entre ses mains, et
+lui donner l'utile plaisir de l'étonnement.
+
+Tout écrivain qui a débuté par cet exercice, lui a sûrement dû beaucoup,
+et la langue, de son côté, a de grandes obligations aux excellents
+traducteurs. Même la divergence et la contrariété des systèmes sur la
+traduction (et nul art n'a enfanté autant de systèmes) a profité à la
+littérature, soit par leur discussion, soit par leur application. Déjà
+l'on peut croire qu'une question n'est pas superficielle et pauvre de
+substance, qui occupe et qui divise beaucoup d'esprits éminents.
+Traduire ne saurait être une chose petite si elle tient de fort près à
+de grandes choses et si elle intéresse de grands esprits. Et qui ne
+sentirait pour cette œuvre un respect indépendant de toute réflexion,
+lorsqu'il voit l'auteur du _Génie du Christianisme_ en occuper ses
+années les plus mûres et en honorer son talent!
+
+M. de Chateaubriand a aussi son système sur la traduction; système dont
+l'idée première et générale se recommande au premier abord. Ce système
+est celui de la littéralité. En jugeant la littéralité sur son but, nous
+la trouvons fidèle au vœu de la nature, qui a marqué tous les êtres du
+sceau de l'individualité, et en a fait la condition de toute grâce et de
+toute puissance. Le respect pour l'individualité est devenu, jusqu'à
+l'excès même, la religion de l'art, à la même époque (chose bien
+singulière!) où l'individualité se voit proscrite par la politique et
+par la philosophie. Comme tous les caractères d'une même époque tendent
+à s'assortir les uns avec les autres, et que tout ce qui vit ensemble
+aspire à former un tout, il y a sans doute une secrète harmonie entre
+ces deux faits, et l'historien de notre époque sera tenu d'en rendre
+raison. Bornons-nous à constater l'un de ces faits, qui est flagrant sur
+la scène, dans l'histoire, et, plus qu'ailleurs, dans la traduction.
+L'ancienne manière de traduire semblait avoir en vue d'effacer partout
+l'individualité, de ramener tous les êtres du même genre à la simple
+communauté de leur genre, et de les réduire comme on fait des fractions
+en arithmétique, à un même dénominateur. Ainsi se dépeuplait,
+s'appauvrissait ce monde si varié; ainsi s'aplanissait le terrain si
+richement accidenté de la nature humaine. Nous l'entendons aujourd'hui
+bien autrement; mais si le but est légitime, et nettement aperçu, on
+erre quelquefois sur les moyens.
+
+Pour nous en tenir à la traduction, la littéralité, c'est-à-dire le
+respect de la lettre, a pour base une simple méprise. La _lettre_ de
+l'écrivain original n'a pas nécessairement ou plutôt n'a jamais sa
+pareille dans la _lettre_ dont le traducteur dispose. Sans doute on ne
+peut qu'admirer, en général, l'étonnante correspondance qui règne entre
+les langues les plus diverses, quant à la dissection des idées, et même
+quant aux moyens de les désigner. L'unité de l'esprit humain a bien de
+quoi nous frapper, quand nous le voyons, d'une langue à l'autre,
+partager le champ de la pensée en compartiments égaux et correspondants,
+et surtout, inventer partout, pour l'expression des idées morales et
+intellectuelles, des métaphores analogues. On n'a peut-être ni assez
+remarqué, ni assez étudié ce fait; mais on l'a bien reconnu; on se l'est
+même tacitement exagéré, lorsqu'on a cru pouvoir traduire la _lettre_
+d'un écrivain. Quelle que soit l'analogie mutuelle de tous les langages
+dans leur système de décomposition de la pensée, aucune langue pourtant,
+superposée à une autre, n'y coïncide parfaitement; les compartiments ne
+recouvrent pas toujours, d'un idiome à l'autre, exactement la même
+étendue; tel mot en déborde un autre, tel autre est débordé; et même les
+faits métaphysiques et moraux n'ont pas toujours en deux langues
+rencontré des images correspondantes; enfin, dans les langues parentes
+et voisines, un mot matériellement identique, prend, d'un côté à l'autre
+du détroit ou du fleuve, deux valeurs assez différentes pour pouvoir,
+dans certains cas, influer fortement sur le sens, et pourtant trop peu
+différentes pour qu'on ne soit pas induit bien souvent par cette
+ressemblance décevante à rendre le mot par son pareil. Tous ces faits
+réclament contre le système de la traduction littérale, et la condamnent
+d'avance à être de toutes les traductions la plus infidèle.
+
+Je parle du littéralisme absolu; car il y a, entre deux langues, à
+quelque distance qu'on les aille prendre, une masse de rapports
+suffisante pour nous autoriser, nous obliger même, à essayer d'abord de
+la littéralité; toutes les fois qu'elle est possible, elle est
+nécessaire; mais à quelle condition est-elle possible, si ce n'est à la
+condition de rendre, avec la pensée de l'écrivain, l'écrivain lui-même,
+je veux dire son intention, son âme, ce qu'il a mis de soi dans sa
+parole, et ensuite de satisfaire par la pureté du langage, sinon les
+méticuleux puristes, du moins les hommes d'une oreille exercée et d'un
+goût délicat? C'est dans ce sens que j'explique cette phrase de M. de
+Chateaubriand: «Une traduction interlinéaire serait la perfection du
+genre, si on lui pouvait ôter ce qu'elle a de sauvage[498],»
+c'est-à-dire qu'elle serait la meilleure si elle était possible. Elle ne
+l'est donc pas? pourquoi, sinon à cause de son excessive littéralité? La
+même impossibilité s'étend à toutes les traductions qui, sans être
+interlinéaires, présentent plus ou moins le même caractère. À ce titre
+la nouvelle traduction de Milton est aussi une traduction _impossible_;
+le système avoué par M. de Chateaubriand autoriserait tout seul et
+d'avance cette opinion; mais la preuve en ressort d'une foule de
+passages de ce remarquable travail.
+
+Avant d'administrer cette preuve, je crois devoir déclarer que je
+préfère ce système, tout _impossible_ qu'il est, à celui que nous avons
+vu en faveur il y a peu d'années encore, système de corrections et
+d'amendements, de suppressions même, en un mot d'aplanissement de tout
+ce qui, soit en bien soit en mal, faisait saillie chez l'écrivain, bien
+réellement alors _trahi_ par son traducteur, selon l'expressif proverbe
+des Italiens. Il n'y a pas encore dix-sept ans que les éditeurs savants
+d'une _Jérusalem délivrée_ en vers français professaient qu'un
+traducteur ne doit être fidèle qu'aux beautés de son original, et
+louaient leur patron d'avoir fait disparaître des strophes entières du
+Tasse, et réduit à un sommaire succinct le long discours de l'un des
+héros du poème[499]. Nous voulons, nous, que la traduction soit fidèle
+aux défauts mêmes de son original, quand ces défauts font partie de son
+caractère; qu'elle soit bizarre où il est bizarre, et qu'elle ne se
+pique pas d'être claire où lui-même a voulu être obscur. Si le
+traducteur sent le besoin d'inventer, qu'il invente à son aise et
+franchement, qu'il soit poète et non traducteur; comme traducteur, son
+sujet, son idéal, _sa vérité_ c'est l'écrivain même qu'il reproduit; il
+travaille sur ce fonds comme son modèle a travaillé sur la nature; il
+s'enferme dans les limites de ce génie individuel; il ne voit rien au
+delà; son mérite n'est pas de paraître à travers son modèle, mais de
+s'absorber en lui. Lorsque Milton appelle Adam, «le meilleur des hommes
+qui furent ses fils,» Ève, «la plus belle des femmes qui naquirent ses
+filles[500],» il dit deux fois une singulière chose, qu'il serait bien
+aisé de corriger, et qui n'a d'ailleurs aucune importance, mauvaise ni
+bonne; répétez-la néanmoins après lui; quoique chaque locution
+irrégulière ne soit pas une partie de Milton, toutes ensemble, ou par
+leur caractère, ou par leur fréquence, appartiennent au portrait de son
+génie: et vous demande-t-on autre chose qu'un portrait?
+
+Mais M. de Chateaubriand est allé plus loin. Il faut le dire: il a remis
+en question toute la langue française, cette langue à laquelle il devait
+se sentir lié par tant d'obligations mutuelles; il l'a livrée à Milton;
+il lui en a fait, pour ainsi dire, les honneurs avec une liberté sans
+exemple. Certes, on pouvait lui ouvrir sur cette langue un crédit assez
+étendu, et même lui savoir gré de quelques néologismes, et de quelques
+tours inusités: il y en a de très heureux dans sa traduction, et la
+pédanterie seule s'en pourrait scandaliser; mais on dirait qu'il a voulu
+être anglais dans la traduction d'un ouvrage anglais; et toutefois ce
+n'était pas la langue de Milton, c'était Milton moins sa langue qu'on
+lui demandait. Cette critique n'a garde d'envelopper les tours insolites
+que Milton a recherchés à bon escient parce qu'ils étaient insolites;
+qu'il ait eu tort ou raison de les créer, son interprète a eu raison de
+les reproduire; je ne parle que des façons de parler que la langue
+anglaise imposait à Milton, et qu'elle n'imposait point à son
+traducteur; je parle surtout de celles qui n'apportent dans notre langue
+aucune grâce nouvelle. C'est faire tort à la fois aux deux idiomes: car
+les mêmes tours, naturels et coulants en anglais, deviennent en français
+des contorsions pénibles du style, qu'on met sur le compte du poète
+original sans en décharger celui de son interprète. Je ne saurais voir,
+je l'avoue, aucune grâce, aucune énergie particulière, par conséquent
+aucune nécessité, dans des phrases comme celles-ci: «Leurs menaçants
+bras» (I, 431); «il leur en dit la cause suggérée» (I, 383); «dans leur
+mauvaise demeure préparée» (I, 469); «de régner il est le plus digne»
+(I, 481); «une compagnie je ne t'ai pas destinée» (II, 105); «mes yeux
+il ferma» (II, 105); «une action hardie tu as tentée» (II, 209). Je n'ai
+pu même me laisser gagner à la satisfaction que paraît trouver M. de
+Chateaubriand à avoir rendu la forme (la forme, mais non l'effet) de
+l'inversion par laquelle débute Milton: «La première désobéissance de
+l'homme... chante, Muse céleste!» (I, 7.) Cette transposition du régime
+direct est une des formes dont le génie de notre langue s'éloigne avec
+le plus de répugnance! et de telles répugnances sont des raisons contre
+lesquelles il n'y a point de raison. Clarté, euphonie, noblesse ou
+énergie du tour dans un cas donné, rien ne prévaut contre cette
+antipathie.
+
+S'il y a, du reste, une superstition qui se conçoive de la part de M. de
+Chateaubriand, c'est la superstition de la fidélité; d'ailleurs de
+pareilles locutions, si elles offensent la langue, ne nuisent pas au
+sens; et cette barbarie de diction (je parle en grammairien) a du moins
+le mérite, en nous isolant de notre langue, de nous isoler de tout ce
+qu'elle nous représente, de tout ce monde dont elle est l'expression.
+Mais ce qu'on a peine à concevoir, c'est que presque partout où le
+normand perce à travers le saxon dans l'idiome de Milton, partout où un
+mot français se présente, le traducteur, comme ravi de cette rencontre,
+et comme si elle suspendait ses fonctions de traducteur, s'empare de ce
+mot, et le reproduise identiquement dans sa version, alors même que ce
+mot, jadis français, n'est plus reconnu par notre langue actuelle, et,
+ce qui est plus fâcheux et plus fréquent, alors même qu'il n'a point
+conservé en Angleterre la même nuance de signification que parmi nous.
+C'est ainsi que _vain attempt_ (I, 8) devient une _vaine attente_; Adam,
+au lieu d'être _pâle_, devient _blanc_ parce qu'en anglais il est
+_blank_ (II, 205); _acts of zeal recorded_ (I, 372) est traduit par _des
+actes de zèle recordés_; quoique le traducteur sût fort bien, même sans
+en être averti par le _nexe_, que _recorded_ signifie _enregistrés_,
+chose bien différente du fait tout intérieur que désigne en français le
+mot _recorder_. _Unopposed_ (I, 415) rendu par _inopposé_, transporte au
+sujet une épithète qui ne convient qu'à l'objet. _Apt_ (II, 80) ne peut
+sans impropriété se traduire par _apte_ devant les mots _à s'égarer_. On
+ne peut croire que Milton, en faisant _summon_ (II, 94) les poissons de
+la mer, ait eu l'idée qui s'exprime en français par _semoncer_.
+Lorsqu'il a dit _event perverse_ (II, 162), a-t-il eu, a-t-il communiqué
+à ses lecteurs anglais, l'idée (si c'est une idée) que présentent les
+mots _événements pervers_? Est-ce bien à Milton qu'il faut imputer
+d'avoir appelé Ève _impératrice de ce monde beau_? et ne l'eût-il pas
+nommée, s'il eût écrit en français, _souveraine de ce bel univers
+(Empress of this fair world)_ (II, 176)? M. de Chateaubriand transporte
+franchement dans notre langue, qui en sera étonnée, le mot _co-partner_,
+fourni par son original (II, 198); ce n'est plus traduire, c'est
+transcrire. Dirai-je que, par simple égard à la ressemblance des sons,
+_compeers_ (I, 315), dans la traduction nouvelle, est traduit par
+_compères_? Je doute cependant que les deux mots aient la même couleur
+dans les deux langues.
+
+La littéralité affecte la traduction d'une manière bien plus profonde et
+plus générale. Elle ne tient compte, elle ne rend compte que d'un des
+éléments de la diction, et lui sacrifie tous les autres. Or, la phrase
+ne se compose pas seulement de mots rangés dans un certain ordre; elle
+enferme d'autres éléments plus subtils, plus intimes, non distribués par
+blocs, mais répandus dans la substance du discours comme les sucs dans
+la plante, comme le sang dans le corps humain. Le son des mots, le
+mouvement de la phrase, le caractère de l'expression sont des choses qui
+dépendent de l'idiome, et dont l'effet pourtant doit, autant que
+possible, se retrouver dans la traduction. Cet effet même est souvent
+plus essentiel que l'idée proprement dite; ou plutôt l'idée, l'intention
+de l'écrivain ne se trouve entière que dans ces accessoires. Combien de
+vers que la nuance de l'expression, l'harmonie et le mouvement de la
+phrase, ont fait vivre dans toutes les mémoires! vers d'inspiration et
+de génie, échos vivants de la nature, et dont nous ne pouvons concevoir,
+à en juger par une traduction littérale, ni le charme natif ni la
+célébrité! En poésie, le simple son est une idée, souvent toute l'idée
+du poète; et ces idées vivent et se perpétuent comme vit dans le
+souvenir des peuples une touchante mélodie sans accompagnement de mots
+et de notions distinctes. Ou nous devons renoncer à traduire de
+semblables vers, puisque des idées ne sauraient traduire des sons, ou
+bien il faut recourir à un autre système de traduction que le
+littéralisme. À vrai dire, je penche pour la première opinion; car enfin
+ces vers sont de la musique, et la musique ne se traduit pas.
+
+Mais en beaucoup de cas, ce qui, dans une phrase ou dans un vers, va au
+delà des mots et de leur syntaxe, est autre chose et bien mieux que de
+la musique; ce sont des idées, c'est l'âme de l'écrivain, c'est sa vie;
+faire le sacrifice de tout cela, c'est le sacrifier lui-même; or,
+comment espérer que deux langues correspondront si merveilleusement
+l'une à l'autre, qu'une version littérale transportera dans l'une tous
+les effets, toutes les vertus de l'autre? Une telle rencontre serait un
+prodige. Jusqu'à un certain point, cette rencontre a lieu. Un instinct
+mystérieux a appris au peuple, dans toutes les langues, à revêtir d'un
+caractère imitatif les noms des objets qui parlent à l'imagination; et
+ceux dont elle est semblablement frappée par tout pays ont en général
+des désignations semblables. Le génie de l'onomatopée fait correspondre
+sur certains points tous les idiomes. Chaque langue aussi se prête à
+certains tours qu'on peut appeler onomatopées de syntaxe; un même
+instinct conduit à de mêmes effets. Dans ces cas, la traduction
+littérale satisfaisant à tout doit être préférée à toute autre. Mais
+combien de fois la rencontre n'a pas lieu!
+
+M. de Chateaubriand paraît croire, au contraire, que la fidélité verbale
+est le moyen et le gage de toutes les autres, et qu'avec la phrase
+grammaticale on détache nécessairement du sol la phrase oratoire ou
+poétique. Nous aurions besoin de le voir pour le croire. L'illustre
+écrivain s'offre à nous fournir ce genre de preuve... «En citant (dans
+l'_Essai_) quelques passages du _Paradis Perdu_, je me suis légèrement
+éloigné du texte: eh bien! qu'on lise les mêmes passages dans la
+traduction _littérale_ du poème, et l'on verra, ce me semble, qu'ils
+sont beaucoup mieux rendus, même pour l'harmonie[501].» Mais nous osons
+croire qu'il est dans l'illusion, et qu'il applique à l'ensemble de son
+travail ce qui est vrai de certains morceaux où la sublimité de la
+pensée jointe à l'extrême simplicité de l'expression assurait à une
+version littérale tous les avantages dont la traduction est susceptible.
+Il y a, en effet, chez les poètes de premier ordre, et particulièrement
+chez Milton, des passages où la poésie est tellement dans la pensée,
+dans les choses, que l'expression ne compte pour rien dans l'effet
+poétique, et que le mot, après avoir apporté l'idée, se retire
+humblement de la scène. Là, on ne regrette ni la langue de l'original,
+fût-elle de beaucoup supérieure à celle du traducteur, ni ses vers, si
+le traducteur a écrit en prose; un sens net est tout ce que l'on
+demande; de même que la clarté, selon Vauvenargues, orne les pensées
+profondes, la simplicité orne les pensées sublimes. Mais ces endroits,
+en tout poème, sont rares; et presque partout l'expression a plus
+d'importance, et contribue au dessein du poète dans une proportion plus
+forte et d'une manière plus intime. Alors, sans doute, il faut la
+reproduire, je dis l'expression non les mots, et cette nécessité est
+incompatible avec le système littéral. S'il n'en était pas ainsi,
+pourquoi y aurait-il, dans la traduction de M. de Chateaubriand, tant de
+phrases où l'oreille cherche en vain un lieu de repos, une coupe
+naturelle, une forme déterminée, toutes choses qui ne paraissent pas
+avoir manqué à Milton dans les passages correspondants? pourquoi si
+souvent les tons semblent-ils heurtés, les éléments de la phrase
+incohérents et disloqués, la phrase entière laborieusement assemblée? Je
+ne réclame point cette facilité molle, ce coulant de diction, cette
+rondeur de contours dont on a tant abusé; une dureté énergique vaut
+mieux; il faut rompre les habitudes classiques de notre oreille, la
+déconcerter quelquefois; et je ne méconnais point que la prose du
+traducteur présente souvent, sous cette forme abrupte, des fiertés de
+style du plus grand effet.
+
+Je n'ai parlé jusqu'ici que des inconvénients directs de la littéralité.
+Ses inconvénients indirects sont bien plus considérables. J'entends par
+là ceux qui résultent de la disposition d'esprit où ce système place
+nécessairement le traducteur. Quel système que celui qui, réduisant
+l'art d'écrire à sa partie en quelque sorte mécanique, vous isole de
+votre talent, et vous oblige à transporter d'une langue à l'autre le
+génie d'autrui comme une lettre close! Il y a des messages qu'on ne rend
+bien, des missions qu'on ne saurait accomplir à moins d'en avoir le
+secret, d'en posséder l'esprit; or ce secret, cet esprit, quelque
+capable qu'on soit de le pénétrer, on finit, dans le système du
+littéralisme, par ne les plus voir; la seule fatigue qu'on éprouve
+nécessairement à remuer cette glèbe des mots, convertit en mécanisme
+involontaire une œuvre qui devrait être tout intellectuelle; on cesse de
+vivre avec son modèle; aux endroits les plus sublimes, on cesse de le
+sentir; aux endroits les plus clairs, on ne le comprend plus; les mots
+eux-mêmes, qui si souvent trouvent leur explication dans le _contexte_,
+refusent de donner leur vrai sens; et cessant d'être averti par cette
+intuition vive du sujet qui ranime incessamment l'attention, on prête à
+l'écrivain des intentions qu'il n'eut jamais et jusqu'à des contre-sens.
+Le traducteur libéral associé par la sympathie à son original, uni tout
+à la fois à sa pensée et aux signes de sa pensée, ressemble à cet
+officier suédois qui, chargé d'un ordre pour un corps d'armée, et
+remarquant en chemin une nouvelle disposition de l'ennemi, prit sur lui
+de changer l'ordre dont il était porteur, et, au lieu d'une défaite
+qu'il eût commandée à ses compagnons, leur apporta la victoire.
+L'interprète littéral n'aperçoit aucun mouvement chez l'ennemi, s'en
+tient à son ordre, et tombe dans les contre-sens, qui sont les défaites
+d'un traducteur.
+
+Si nous disions que M. de Chateaubriand s'est réduit dans la traduction
+à l'office de manœuvre, et que d'architecte il est devenu maçon,
+personne ne voudrait nous croire; et aussi n'aurions-nous point dit
+vrai. Mais si la vivacité, la fraîcheur de son génie l'ont préservé en
+général de cette servitude, si dans l'ensemble de son travail on sent un
+commerce de cœur à cœur entre Milton et lui, cette même vie qui le
+distingue si éminemment lui a rendu plus pénible, plus oppressive qu'à
+tout autre, l'obligation qu'il s'était imposée.
+
+ Servi siam, si, ma servi ognor frementi[5021].
+
+Tantôt de ses bras garrottés, il atteint et enserre Milton, et se ranime
+dans cet embrassement; mais tantôt aussi, las et rebuté, on voit que sa
+pensée l'emporte loin de son œuvre; et qui sait vers quelles hauteurs,
+vers quelles créations s'égarait ce brillant esprit, tandis que sa plume
+repassait machinalement sur les traces de Milton, comme une charrue dans
+les sillons d'une autre charrue! Nous voudrions, quand paraîtra quelque
+nouvel _Abencerage_, quelque autre _Velléda_, savoir la date précise de
+ces fictions et des images dont elles seront décorées; il serait piquant
+de les voir, comme des fleurs d'entre des ronces, éclore d'entre deux
+lignes de la traduction de Milton, et peut-être nous montrer leur
+berceau dans un passage fautif, dans une erreur d'interprétation, dans
+un nuage étendu par le traducteur sur la clarté de son modèle.
+
+Il est impossible de s'expliquer autrement que par la fatigue des
+inexactitudes tellement sensibles qu'il ne faut que peu de connaissances
+pour les apercevoir et point de talent pour les éviter. C'est par pure
+distraction que M. de Chateaubriand a pu traduire par _le meilleur_ le
+mot _goodliest_ qui signifie _le plus beau_, et qui, dans l'endroit en
+question (I, 254), ne peut même pas signifier autre chose. Il savait
+bien aussi que, dans _thy gay legions_ (I, 310), _gay_ signifie
+_brillantes_ plutôt qu'_élégantes_. Il n'a pu voir aucune raison de
+traduire _stood at my head a dream_ par cette phrase bizarre: _à ma tête
+se tint un songe_ (II, 89), aussi inintelligible en français qu'elle se
+dit couramment en anglais, et dont l'image pouvait si bien trouver dans
+notre langue son équivalent. On lit, tome II, page 99: _quel vrai délice
+peut s'assortir?_ ce qui n'a pas de sens; qu'est-ce en effet qu'_un
+délice qui s'assortit_? C'est qu'il y a ellipse en anglais; _quelle
+société peut s'assortir, quel vrai délice_ (peut-il y avoir)? _From her
+seat_ (II, 196), signifie _de dessus ses fondements_, et non _sur ses
+fondements_; le mot et l'idée le veulent également. _Arracher_, donné en
+traduction de _pluck_ (I, 349), est également repoussé par le
+dictionnaire et par le sens. Ces mots remarquables: _the hot hell that
+always in him burns, though in mid heaven_ (II, 166) sont traduits:
+_l'enfer qui brûle toujours en lui quoique dans un demi-ciel_, l'usage
+de la langue et le besoin de l'idée réclament au lieu de _demi-ciel_ le
+_milieu du ciel_; mots qui trouvent un beau commentaire dans ce passage
+du livre II:
+
+ «Quoi! glorifier son trône en murmurant des hymnes, chanter à sa
+ divinité des alléluïa forcés!... Telle sera notre tâche dans le
+ ciel, telles seront nos délices! Oh! combien ennuyeuse une éternité
+ ainsi consumée en adorations offertes à celui qu'on hait[503].»
+
+Pour nous résumer (et sans doute il en est temps), le système de
+fidélité verbale est bon et vrai sauf l'excès. Tout les faits bien
+examinés, il est rationnel de partir des mots et de la phrase de
+l'original comme de l'hypothèse la plus vraisemblable; ainsi procède
+celui qui cherche à se rendre compte des phénomènes naturels; et il en
+est d'une hypothèse qui explique toutes les parties d'un fait, comme
+d'une forme qui conserve toutes les parties de la pensée et toutes les
+intentions de l'écrivain; cette hypothèse et cette forme se vérifient à
+cette épreuve. Il y a seulement lieu de regretter que le traducteur de
+Milton ait exagéré un principe vrai; mais on se tromperait si l'on
+prêtait d'avance à l'ensemble de son ouvrage la physionomie un peu
+étrange et l'attitude un peu roide des passages que nous avons cités. Si
+plusieurs fois dans chaque page la diction étonne, effraye même par son
+âpreté, si quelques passages sont pénibles à lire, si le rythme est trop
+souvent négligé et l'euphonie trop souvent bravée, l'impression générale
+qui reste de cette lecture absout le traducteur, je ne dis pas son
+système. Car, de fait, les beautés, la vie de ce Milton français, je les
+impute à M. de Chateaubriand plutôt qu'à sa méthode. C'est moins
+peut-être pour l'avoir suivie que pour l'avoir abandonnée à propos,
+qu'il a entretenu dans sa prose la flamme de la poésie de Milton. Et du
+reste, qui pouvait mieux que lui arracher à cette méthode tout ce
+qu'elle ne donne qu'à regret, tout ce qu'à d'autres traducteurs elle
+aurait absolument refusé? Ce qui est sûr, quant à nous du moins, c'est
+qu'à travers ce langage hérissé de barbarismes volontaires, on a eu
+commerce avec le génie de Milton, on a éprouvé de fort près sa présence,
+on croit l'avoir vu, non à travers le voile d'une traduction, mais à
+travers le milieu d'un air diaphane et pur. Aucune traduction de ce
+poème ne nous avait donné une aussi vive conscience d'avoir lu Milton
+lui-même; aucune n'avait assuré à ce chef-d'œuvre un aussi grand pouvoir
+sur notre imagination et sur notre cœur; dans aucune il ne nous avait
+paru si grand!
+
+Mais quand la traduction de M. de Chateaubriand ne produirait point cet
+effet, dont, pour notre part, nous avons à cœur de rendre témoignage, et
+quand il aurait étouffé le feu de son poète, nous ne laisserions pas de
+célébrer, même dans son erreur, cette dévotion du génie au génie. Nous
+ne laisserions pas d'admirer cette religion du beau et du vrai qui tient
+par des fibres secrètes à la racine de toute religion. Nous aimerions à
+signaler dans le talent, qui est une royauté, cette abdication d'un
+nouveau genre, ce respect qui ne saurait se rassasier d'obéissance, et
+qui, dans une servitude générale, se crée encore, comme à plaisir, une
+seconde servitude. Tant de journées consumées dans le plus rude labeur,
+qui mérite et ne se promet pas la gloire, sont une leçon pour tant
+d'hommes qui écrivent et qui ne travaillent pas. On parle de
+l'enthousiasme de la jeunesse: mais où est, parmi nos jeunes gens, un
+tel enthousiasme, une telle abnégation? N'eût-il fait que leur en donner
+l'exemple, et dût cette nouvelle traduction de Milton passer comme tant
+d'autres (et certes elle restera), la littérature, la poésie, la
+religion auraient de grandes obligations à M. de Chateaubriand. C'est
+pour nous un besoin de les reconnaître; et une douceur de penser que
+nous exprimons la pensée de mille autres, qui se sont abreuvés en
+silence à la source que M. de Chateaubriand a rouverte pour eux, et le
+remercient en silence des nobles et saintes jouissances qu'ils doivent à
+son courageux travail.
+
+
+
+
+III
+
+Congrès de Vérone. Guerre d'Espagne. Négociations. Colonies espagnoles.
+
+2 volumes in-8°.--1838[504].
+
+
+Tout le monde ne s'attendait pas que l'auteur, quel qu'il fût, de la
+guerre de 1823, en viendrait réclamer l'honneur. C'était bien assez de
+l'absoudre, et peu de gens peut-être y étaient disposés. M. de
+Chateaubriand nous apprend aujourd'hui que cet événement _lui
+appartient_[505]; il s'en glorifie; il paraît compter sur l'approbation
+générale; mais loin de vouloir _surprendre_, comme on dit, _la religion_
+de ses juges, il les met en état, en leur communiquant sans réserve
+toutes les pièces du procès, de prononcer contre lui. Ce n'est peut-être
+pas un modèle d'humilité que cet ouvrage, mais c'est un modèle de
+loyauté. Sous ce rapport, nous ne devons à l'auteur que des éloges, et
+des remerciements pour l'exemple qu'il donne.
+
+Quant aux éloges que l'auteur réclame ouvertement pour ce grand acte de
+sa vie politique[506], nous hésiterions davantage à les lui décerner,
+s'il pouvait nous appartenir d'énoncer une opinion et même d'en avoir
+une sur la question que ce livre vient de poser. De bon cœur, nous
+ferions cortège à Scipion montant au Capitole pour remercier les dieux;
+mais notre indécision nous retient en bas, heureux pourtant si nous
+voyons la foule accompagner Scipion. Après cet aveu, nous sommes au
+moins tenu de donner la raison de nos doutes. M. de Chateaubriand ne dit
+rien qui nous permette de croire qu'il ait, de 1822 à 1838,
+essentiellement changé de principes, ni varié dans ses jugements sur les
+hommes et sur les races. Je dis depuis 1822, je ne voudrais pas dater de
+plus loin; deux ans plus haut je rencontrerais ces fameux _Mémoires sur
+le duc de Berry_, entre lesquels et les opinions du nouveau livre, il y
+a, ce me semble, un intervalle immense. Mais si, de l'époque de ces
+_Mémoires_ à celles du congrès de Vérone, les opinions de l'auteur
+étaient déjà devenues ce que nous les voyons aujourd'hui, si dès 1822,
+l'auteur eût pu écrire ces lignes, aussi admirables de pensée que
+d'expression:
+
+ «Durée de race, si salutaire aux peuples monarchiques, ne
+ serait-elle pas redoutable aux rois? Le pouvoir permanent les
+ enivre; ils perdent les notions de la terre; tout ce qui n'est pas
+ à leurs autels, prières prosternées, humbles vœux, abaissements
+ profonds, est impiété. Leur propre malheur ne leur apprend rien;
+ l'adversité n'est qu'une plébéienne grossière qui leur manque de
+ respect, et les catastrophes ne sont pour eux que des insolences.
+ Ces hommes, par le laps du temps, deviennent des _choses_; ils ont
+ cessé d'être des _personnes_; ils ne sont plus que des monuments,
+ des pyramides, de fameux tombeaux[507].»
+
+Je le répète, si M. de Chateaubriand pensait ainsi en 1822, comment
+a-t-il pu entreprendre la guerre d'Espagne? comment n'a-t-il pas vu que
+son succès armait infailliblement cette race incorrigible et cette cour
+aveuglée contre les libertés publiques, et que c'était la Révolution
+française, je dis dans ses résultats légitimes et consacrés, que c'était
+la Charte, en un mot, qu'il allait étouffer dans la Péninsule?
+
+S'il était vrai, comme le lui écrivait M. de Villèle, «en opposition
+avec les déclamations soldées de quelques journaux, que cette guerre fût
+repoussée par l'opinion la plus saine et la plus générale[508],» ce fait
+même ne devenait-il pas une objection? et puisque cette désapprobation
+anticipée de la nation ne tenait pas à la défiance du succès, l'espoir
+du succès donnait-il l'espoir de réconcilier l'opinion, sans laquelle,
+après tout, on ne peut rien dans un État libre?
+
+Il est d'ailleurs des succès dangereux et des victoires qui
+embarrassent. «C'est bien coupé, disait à Henri III sa mère Catherine; à
+présent il faut coudre.» Avait-on pourvu à cette _couture_ si
+importante? en avait-on prévu l'énorme difficulté? S'il y avait en
+Espagne, pour l'établissement d'un ordre nouveau, des éléments
+convenables et disponibles, a-t-on su se les approprier? S'ils
+n'existaient pas, pourquoi entrer dans une carrière sans issue? Quel a
+été pour l'Espagne le résultat de la guerre d'Espagne? Tout le monde le
+sait maintenant, et vraiment il semble que tout le monde eût pu le
+prévoir, et surtout l'homme qui nous dit aujourd'hui: «En fait de
+_prévision_ et de conception indépendante, personne ne peut nous en
+remontrer[509].»
+
+Je sais qu'on oppose une fin de non-recevoir. On a été _chassé_ du
+ministère au moment d'assurer les résultats de l'entreprise. Seul on eût
+pu achever ce qu'on avait seul conçu et entrepris. Mais ceux qui jugent
+que l'œuvre était essentiellement vicieuse se donneront peu de peine, je
+crois, pour conjecturer les moyens que l'on comptait employer pour la
+rendre bonne.
+
+L'éloquence de l'auteur est grande; mais les faits sont encore plus
+éloquents; et il est douteux qu'elle puisse arracher des esprits une
+conviction qui s'y est enracinée: c'est que, s'il est vrai que le
+mauvais succès de cette guerre eût immédiatement perdu ses auteurs, le
+bon succès de cette expédition ne devait pas, à la longue, leur être
+moins fatal. Les Bourbons devaient périr par la prospérité comme par
+l'adversité; car il y a des dispositions avec lesquelles tout nuit; ce
+ne sont pas les circonstances qui sauvent, mais la sagesse. Le Trocadéro
+a préparé la chute, Alger l'a consommée.
+
+C'est ainsi qu'on pense aujourd'hui, et c'est ainsi qu'on pensait alors.
+Il se pourrait que M. de Chateaubriand, bien qu'il nous dise que les
+deux hommes qui sont en lui n'ont entre eux aucune communication[510],
+n'eût pas tellement surveillé le poète que celui-ci n'eût séduit l'homme
+d'État; et nous savons quelle est la séduction d'une telle poésie! Nous
+l'avons dit ailleurs: le poète est le vrai _moi_ de M. de
+Chateaubriand[511]. Et si, dans un sens, il est très vrai que la
+communication qu'il nie n'existe pas en effet, c'est-à-dire si le style
+du poète n'a jamais passé dans les dépêches du ministre, si ces
+documents sont autant, quoique autrement, admirables que les productions
+littéraires de leur auteur, on comprend cependant qu'il y a une poésie
+de conception, d'espérance, de conduite, qui peut pénétrer dans les
+entreprises, et leur imprimer son caractère, sans l'accompagnement
+littéraire du rythme et des métaphores.
+
+Il faudrait pourtant rendre grâces à la poésie si l'on devait à son
+intervention, même illégale, quelques-uns des caractères qui ont signalé
+cet acte mémorable de la vie publique de notre auteur. Mais ce n'est pas
+à elle, c'est à une source plus élevée, que nous devons rapporter et les
+intentions de M. de Chateaubriand en commençant la guerre, et ses nobles
+quoique inutiles efforts pour épargner à l'Espagne des réactions
+sanglantes et honteuses. Que n'a-t-il pu au moins épargner à la dynastie
+qu'il voulait sauver par la gloire, la honte de ces sales discussions
+qui suivirent la guerre d'Espagne, et mirent au jour tant de turpitudes
+cachées! À des pouvoirs que l'opinion repousse, la boue est plus fatale
+que le sang.
+
+Le plaidoyer de l'illustre écrivain n'a donc pas porté dans notre esprit
+une pleine conviction; nous ne sommes pas sûr que le grand acte dont il
+se glorifie n'ait pas été une grande erreur. Mais nous nous ferions tort
+à nous-même en ne convenant pas que ce même livre, et notamment dans sa
+partie diplomatique, donne une haute idée de M. de Chateaubriand comme
+homme d'intelligence et même comme homme d'action. Était-il fait pour
+tenir, en des temps difficiles, le gouvernail d'un État? son génie
+eût-il suffi à quelqu'un de ces moments capitaux où le pilote, en pesant
+sur sa barre, imprime un nouveau cours à toutes les affaires humaines,
+et attache un avenir séculaire à la destinée d'une race ou d'une
+institution? Est-il, en un mot, un génie en politique, ou seulement un
+très grand esprit? Il est au moins, et bien certainement, un très grand
+esprit. Ce livre nous paraît plein de jugements vrais, de vues saines et
+grandes. Et rien n'empêcherait d'en tirer, si je puis dire ainsi, tous
+les éléments d'un grand ministre, si des jugements et des vues pouvaient
+jamais former, par leur réunion, cet empirisme sublime qui est le génie
+même, et qui ne semble pouvoir être ni composé ni décomposé. C'est dans
+les actes mêmes et dans leurs résultats que se constate le génie
+politique, génie si différent de celui de l'historien, que le plus grand
+homme d'État peut fort bien être historien médiocre, et le plus grand
+historien, politique malhabile. Ce n'est pas que M. de Chateaubriand
+n'ait raison de s'élever contre le préjugé qui tend à éloigner des
+affaires les hommes de pensée; la pensée ne rend pas impropre à
+l'action; toutefois le génie de l'action reste un génie à part.
+
+En politique pas plus qu'en morale, le succès n'est le vrai juge des
+actions, ni la vraie mesure de notre valeur. Ce que les uns appellent
+fortune et les autres Providence, conserve son droit dans les affaires
+humaines, et, pour l'exercer à coup sûr, se tient hors de l'atteinte de
+toute prévision humaine, de celles mêmes du génie. Le génie n'est pas
+toujours heureux, et les faits, comme l'a dit ailleurs M. de
+Chateaubriand, les faits ont leur iniquité! Pourquoi le génie, qui est
+la vertu de l'intelligence, jouirait-il d'une immunité refusée à la
+vertu, qui est le génie de la conscience? Malheureusement l'iniquité des
+hommes est encore plus grande que celle des faits; ils révèrent des
+succès immérités, et presque toujours, à leurs yeux, les revers sont
+justes; il faut, pour être réputé génie, être heureux, et commencer par
+l'être. Qu'un homme, né ministre, arrive aux affaires en un moment
+fatal, et qu'il faille, par la force des circonstances, que son premier
+coup soit un _va-tout_, un revers l'arrête au début, le rejette dans
+l'inaction et dans l'ombre; et s'il compte, pour s'en tirer, sur la
+postérité, il faut qu'il soit né confiant!
+
+ * * * * *
+
+Quoi qu'il en soit, ce livre est une belle œuvre d'historien et de
+politique; mais quand elle ferait, sous ces deux rapports, moins
+d'honneur à M. de Chateaubriand, quel honneur ne fait-elle pas à son
+talent d'écrivain! Nous ne croyons pas que, dans aucun de ses ouvrages,
+il ait répandu plus de beautés, ni des beautés plus vraies et plus
+diverses. La verve et la perfection de la forme ne sont point ici aux
+dépens l'une de l'autre; toutes les deux sont à la fois portées au plus
+haut degré, et semblent dériver l'une de l'autre. Le style propre à M.
+de Chateaubriand ne nous a jamais paru plus accompli que dans cette
+dernière production; nous devrions dire _les styles_, car il y en a
+plusieurs, et dans chacun il est presque également parfait. L'homme
+d'État dans ses éloquentes dépêches, l'historien-poète dans ses vivants
+tableaux, le peintre des mœurs dans ses sarcasmes mordants et altiers,
+se disputent le prix et nous laissent indécis dans l'admiration. Dans le
+dernier genre pourtant, l'auteur, de loin à loin, glisse vers des tons
+moins purs. Ceci, par exemple, ne plaira pas à tout le monde:
+
+ «Le comte de Bernstorff était ministre des affaires étrangères à
+ Berlin lorsque nous étions ministre plénipotentiaire de France
+ auprès de cette cour. Sa femme, grande et belle, rappelait cette
+ ambassadrice de Danemark auprès d'Anne d'Autriche... Le comte de
+ Bernstorff, qui, au lieu de la Danoise, n'avait avec lui à Vérone
+ que la goutte, voyait déjà la France rendue à son énergie militaire
+ et songeait que cette France était frontière de la Prusse[512].»
+
+La grande réputation de M. de Chateaubriand semble se rattacher à ses
+premières productions; on a l'air de croire que l'auteur d'_Atala_ et
+des _Martyrs_ n'a fait que se continuer. C'est une erreur. Son talent
+n'a cessé, depuis lors, d'être en voie de progrès; à l'âge de
+soixante-dix ans, il avance, il acquiert encore, autant pour le moins et
+aussi rapidement qu'à l'époque «de sa plus verte nouveauté.» Ce n'est
+plus cette imagination s'enivrant d'elle-même, se berçant dans ses
+propres créations, enchantée autant qu'enchanteresse, satisfaite de son
+travail pourvu qu'elle eût tiré de toutes choses, et même de la douleur,
+des images et des accords. Ce talent, à mesure que la pensée et la
+passion s'y sont fait leur part, a pris une constitution plus ferme; la
+vie et le travail l'ont affermi et complété; sans rien perdre de sa
+suavité et de sa magnificence, le style s'est entrelacé, comme la soie
+d'une riche tenture, à un canevas plus serré, et ses couleurs en ont
+paru tout ensemble plus vives et mieux fondues. Tout, jusqu'à la forme
+de la phrase, est devenu plus précis, moins flottant; le mouvement du
+discours a gagné en souplesse et en variété; une étude délicate de notre
+langue, qu'on désirait fléchir et jamais froisser, a fait trouver des
+tours heureux et nouveaux, qui sont savants et ne paraissent que libres.
+Le prisme a décomposé le rayon solaire sans l'obscurcir; et les couleurs
+qui en rejaillissent éclairent comme la lumière. Aucune de ces vertus et
+de ces grâces de style ne manque aux passages suivants:
+
+ «Sous la Restauration... la légitimité constitutionnelle ne
+ paraissait à aucun esprit ému le dernier mot de la république ou de
+ la monarchie. On sentait sous ses pieds remuer dans la terre des
+ armées ou des révolutions qui venaient s'offrir pour des destinées
+ extraordinaires. M. de Villèle était éclairé sur ce mouvement; il
+ voyait croître les ailes qui, poussant à la nation, l'allaient
+ rendre à son élément, à l'air, à l'espace, immense et légère
+ qu'elle est. M. de Villèle voulait retenir cette nation sur le sol,
+ l'attacher en bas; nous doutons qu'il en eût la force. Nous
+ voulions, nous, occuper les Français à la gloire; essayer de les
+ mener à la réalité par des songes: c'est ce qu'ils aiment[513].»
+
+ »Si la Légitimité a disparu glorieusement, la personne légitime
+ s'est-elle retirée égale en gloire à la Légitimité? Tombé tout armé
+ dans un fleuve après la bataille de Pescare, déjà recouvert par les
+ flots, Sforze éleva deux fois son gantelet de fer au-dessus des
+ vagues: est-ce le gantelet de Robert-le-Fort qui s'est montré à la
+ surface de l'abîme, dans le naufrage de Rambouillet[514]?»
+
+Du reste, rien de ce qui dota d'un charme si nouveau les premiers écrits
+de M. de Chateaubriand, rien de ce qui créa, à l'aurore de ce siècle,
+son individualité littéraire, ne s'est perdu à travers les phases
+diverses de son âme et de sa destinée. Il n'a pas cessé d'être en
+commerce avec la nature et la solitude; «il a mis, comme il le dit
+lui-même, sa main dans le siècle, son intelligence au désert[515];»
+parmi les bruits lointains d'une bataille gigantesque qui va décider du
+sort de l'Europe et de sa propre destinée, il a des oreilles pour le son
+d'une horloge de village et pour le gloussement d'une poule d'eau; sans
+disparate il mêle ces souvenirs au souvenir de Waterloo et de Napoléon;
+et s'agit-il de raconter son expulsion du ministère, il débute ainsi:
+
+ «Le 6 au matin, nous ne dormions pas; l'aube murmurait dans le
+ petit jardin; les oiseaux gazouillaient: nous entendîmes l'aurore
+ se lever; une hirondelle tomba par notre cheminée dans notre
+ chambre; nous lui ouvrîmes la fenêtre: si nous avions pu nous
+ envoler avec elle[516]!»
+
+Ces alliances ne semblent permises qu'à M. de Chateaubriand; au fond,
+elles le sont à tout le monde; il est permis à tout le monde d'être
+soi-même, d'être vrai; elles sont charmantes sous sa plume, parce
+qu'elles existaient d'abord dans son âme, où se rencontrent et
+s'entrebaisent les goûts du solitaire et les préoccupations de l'homme
+social; supposez avec l'intention du même style une âme différente, et
+vous aurez une composition où les couleurs se heurtent au lieu de se
+fondre:
+
+ Chacun, pris dans son air, est agréable en soi; Ce n'est que l'air
+ d'autrui qui peut déplaire en moi[517].
+
+À tout prendre pourtant, il y a du _faire_ dans la manière de M. de
+Chateaubriand, comme il y en a dans toute la littérature actuelle.
+L'effet, et même le prestige, sont cherchés jusque dans les écrits les
+plus simples; cette recherche est avouée, et c'est la seule ingénuité
+qui nous reste. Il y avait, chez les écrivains du grand siècle, plus
+d'art que chez les nôtres, et moins d'artifice. Les plus grandes beautés
+de nos écrits sont plus ou moins des beautés _faites_; et puisque
+néanmoins, je les appelle _beautés_, j'entends bien que la nature y a sa
+part, et qu'il ne s'y trouve ni faux ni affectation. Mais enfin, et cela
+était inévitable, nous sommes dès longtemps, sous le rapport du style,
+sortis de l'âge d'innocence; et la simplicité d'intention n'est plus de
+notre temps. Heureux et rare est l'écrivain qui peut faire encore
+quelque illusion là-dessus; il faut croire qu'il a commencé par se la
+faire à soi-même. Si, dans son beau morceau sur Charles X à Prague, M.
+de Chateaubriand, homme, s'était retourné, je crois bien qu'il aurait
+aperçu derrière lui l'écrivain l'accompagnant d'un pas furtif; mais
+sûrement l'_homme_ croyait bien être seul lorsqu'il écrivait ces lignes
+touchantes:
+
+ «La dernière fois que je vis les proscrits de Rambouillet, c'était
+ à Buschtirad, en Bohême. Charles X était couché; il avait la
+ fièvre: on me fit entrer de nuit dans sa chambre: Une petite lampe
+ brûlait sur la cheminée: Je n'entendais dans le silence des
+ ténèbres que la respiration élevée du trente-cinquième successeur
+ de Hugues Capet. Mon vieux roi! votre sommeil était pénible; le
+ temps et l'adversité, lourds cauchemars, étaient assis sur votre
+ poitrine. Un jeune homme s'approcherait du lit d'une jeune fille
+ avec moins d'amour que je ne me sentis de respect en marchant d'un
+ pas furtif vers votre couche solitaire. Du moins, je n'étais pas un
+ mauvais songe comme celui qui vous réveilla pour aller voir expirer
+ votre fils! Je vous adressais intérieurement ces paroles que je
+ n'aurais pu prononcer tout haut sans fondre en larmes: «Le ciel
+ vous garde de tout mal à venir! Dormez en paix ces nuits avoisinant
+ votre dernier sommeil! assez longtemps vos vigiles ont été celles
+ de la douleur. Que ce lit de l'exil perde sa dureté en attendant la
+ visite de Dieu! Lui seul peut rendre légère à vos os la terre
+ étrangère.[518]»
+
+Les premiers chapitres de l'ouvrage sont trop pleins de ces beautés que
+nous appelons faites. Le trait, la sentence, l'allusion rapide,
+semblable à la flèche du Parthe, une concision qui n'est pas toujours de
+la précision, nuisent, dans ces chapitres, si remarquables d'ailleurs, à
+la beauté de l'ensemble. Il y a trop d'étincelles, trop de chocs; les
+idées se heurtent contre les idées, plutôt qu'elles ne se suivent et
+s'enchaînent. Enfin, s'il m'est permis de le dire, telle pensée se pose
+fièrement, qui, peu solide au fond et peu importante, devrait se
+contenter d'une attitude plus modeste, et y gagnerait:
+
+ «Ferdinand se retrancha dans cette retraite des Hiéronymites
+ (l'Escurial), pour essayer de là une sortie sur la société; mais
+ caché parmi ces architectures saintes et sombres, il n'avait point
+ la hauteur, la mine, la sévérité, la taciturne expérience, la
+ croyance invincible de ces dosserets rigides, de ces pilastres
+ sacrés: hermites de pierre qui portaient la religion sur leurs
+ têtes. Il ne pouvait, lui mort ressuscité, étendre, assis dans son
+ cercueil, ses bras de poussière à rencontre de l'avenir[519].»
+
+Cela est-il assez simple pour être vraiment beau?
+
+ «Il éloigne son directeur, Don Victor Saez. Saez était habile, mais
+ il avait parlé bas à la grille du tribunal de la Pénitence,
+ oubliant que le Forum est aujourd'hui le confessionnal des
+ nations[520].»
+
+Cela est-il assez clair pour être vraiment beau?
+
+ «La foule court chez les opposants, dans le dessein de les
+ massacrer; Morillo dissipe la foule, et la première législature des
+ Cortès finit. Cette terre de misère avait _pourtant_ été foulée par
+ Annibal; elle avait _vu_ la pudique aventure de Scipion et donné
+ naissance à Trajan[521].»
+
+Ceci n'est plus de l'art, c'est du prestige et de la déception. Derrière
+cette antithèse et ces grands noms, il n'y a rien. Eh! qui donc empêche
+qu'une terre _foulée_ par un conquérant, _témoin_, dans les temps
+anciens, de l'action généreuse d'un étranger, qu'une terre, enfin, qui a
+donné un grand homme au premier des trônes, ne devienne plus tard, et
+n'ait été même alors, _une terre de misère_! Il n'y a que M. de
+Chateaubriand à qui la critique passe de pareils caprices. Elle semble
+lui avoir dit, comme disait autrefois au grand Condé ce commis aux
+barrières: «Monseigneur, les lauriers ne payent point.» Elle s'aperçoit
+bien que le héros passe de la contrebande, que le grand homme se joue;
+mais «ce sont jeux de prince»; on en sourit et l'on se tait.
+
+ «La session s'ouvrait à Madrid, le 1er mars 1822, alors
+ qu'ambassadeur, nous assistions aux séances du parlement
+ britannique, ou que nous racontions dans la première partie de nos
+ _Mémoires_ nos courses chez les sauvages[522].»
+
+Ici encore, il faut sourire et se taire.
+
+Cet amour du _trait_ n'a-t-il pas égaré la plume de l'auteur lorsqu'il a
+écrit ces lignes, à mon avis peu dignes de lui:
+
+ «Goiffieux, particulièrement désigné, quitta Madrid. Bientôt
+ arrêté, il pouvait se taire ou tromper: on lui demanda son nom, il
+ répondit: Goiffieux, premier lieutenant dans la Garde. Il
+ _dédaigna_ de se sauver par un mensonge: _il était français_[523].»
+
+Est-ce que, par hasard, un Français ne ment jamais? est-ce que, chez
+d'autres nations, on a moins de dédain pour le mensonge? En bonne foi,
+quelle impression recevrait l'auteur de phrases comme celles-ci,
+rencontrées chez Goethe, chez Byron, ou chez tel autre:
+
+ Il dédaigna de se sauver par un mensonge: il était allemand.
+ Il dédaigna de se sauver par un mensonge: il était anglais.
+ Il dédaigna de se sauver par un mensonge: il était hongrois,
+ valaque, moldave, etc.; et autant d'etc. qu'il y a de nations?
+
+Dans quel idiome cette vanterie n'est-elle pas aussi légitime et aussi
+risible qu'en français? et quand c'est à un grand homme qu'elle échappe,
+quand il en fait la _finale_ triomphante d'un récit, qui peut souffrir
+de voir le génie devenu peuple, et le poète abandonnant sa lyre pour la
+_grosse caisse_ d'une musique de régiment[524]?
+
+Mais ne laissons pas enlever par cette étude littéraire toute notre
+attention et tout l'espace qui nous reste. Voyons de plus grands objets.
+Ce livre a un caractère moral, et peut être jugé comme une action. C'est
+par ce jugement que nous voulons finir.
+
+Il serait ridicule de prétendre qu'un ouvrage tout apologétique n'eût
+pas pour sujet principal l'homme qui l'a écrit pour sa propre défense.
+Il ne serait pas moins inutile de nier que l'habitude de M. de
+Chateaubriand de s'introduire dans tous ceux de ses ouvrages où il y a
+place pour lui, et de parler abondamment de soi-même, est prise par le
+public en très bonne part, et que l'_égotisme_ de Montaigne lui-même
+n'est pas plus agréable ni plus agréé. Faut-il faire, pour ma part, ma
+confession entière? Rien, dans les écrits de M. de Chateaubriand,
+n'intéresse mon imagination autant que lui-même. Il est personnellement
+la plus poétique de ses créations; sans artifice et sans déguisement, il
+s'est peu à peu idéalisé; son existence est une œuvre d'art, au même
+sens qu'on peut le dire, sans injure, des productions du génie le plus
+sincère; en un mot, le poète est devenu poème; le nom de Chateaubriand
+remue, dans le sein de la génération actuelle, au moins autant de poésie
+que celui d'Eudore ou de Chactas, et l'_Itinéraire_ en contient au moins
+autant que _les Martyrs_ et _Atala_.
+
+Il reste pourtant à se demander si ce plaisir est sans danger, je ne
+dirai pas pour celui qui le donne, mais au moins pour ceux qui le
+reçoivent. On aime à approuver, de confiance, les motifs qui font
+surabonder le moi dans les écrits de M. de Chateaubriand (le _moi_ ou le
+_nous_, peu importe; ce dernier n'a que la bizarrerie et l'inélégance de
+plus); mais que ce moi prolongé et retentissant soit de bon exemple,
+ceci peut faire question. On a dit, il est vrai, que chacun est plein de
+soi-même, et qu'entre ceux qui dissimulent cette plénitude et ceux qui
+l'avouent il n'y a que la différence de la franchise, à l'avantage des
+derniers. Jamais la vérité, si c'est là une vérité, n'aurait été plus
+accommodante pour nos faiblesses. Cette franchise, du moins, ferait
+brèche aux bienséances, s'il est encore vrai, comme du temps de Pascal,
+«que la civilité humaine cache et supprime le _moi_ humain[525];» cette
+suppression ferait partie de la politesse, et, à notre avis, non
+seulement de celle des _mœurs_, mais de celle de l'_esprit_. Elle fait,
+d'ailleurs, partie de la morale; car, en attendant que «la charité
+chrétienne» ait, suivant l'expression du même Pascal, «_anéanti_ le
+_moi_ humain[526],» la morale naturelle conseille de le _réprimer_. Il
+n'est pas douteux, en effet, qu'un sentiment ne s'enracine par son
+expression répétée, et que les effusions quotidiennes de l'égoïsme et de
+la vanité ne fortifient ces passions, à peu près comme un exercice
+fréquent fortifie la partie du corps qui le subit. Pour _anéantir_ le
+_moi_ humain (noble but, chacun l'avoue), il est utile de commencer par
+le _cacher_, par le supprimer dans le discours. D'ailleurs, morale et
+religion à part, il ne faut pas qu'on se fasse illusion: le moi
+perpétuel a de la grâce chez Montaigne et chez M. de Chateaubriand, et
+cette grâce couvre tout; un dessein philosophique chez l'un, la poésie
+chez l'autre, enveloppent la disgrâce naturelle de l'_égotisme_; ôtez ce
+prestige, réduisez la chose à ce qu'elle est chez tout le monde et en
+soi, que vous reste-t-il, qu'une habitude désagréable à tous, et contre
+laquelle tous sont secrètement ligués? Croyez-vous que ces grands
+écrivains ne l'aient pas su? Ce n'est qu'à coup sûr, et avec la
+certitude de plaire, qu'ils se sont mis en scène; car ils n'ignoraient
+pas apparemment ce que tout le monde sait, combien un _moi_ pèse à un
+autre _moi_. Encore n'est-on pas sûr, avec toute la grâce possible, d'en
+conserver toujours dans l'emploi de ce monosyllabe infortuné; les plus
+heureux y ont quelquefois échoué; le plaisir de parler de soi, l'un des
+plus entraînants, emporte au delà des limites les mieux connues: lisez
+le _Congrès de Vérone_; le _moi_ y est rare, mais son synonyme y
+déborde; et l'on souffre de rencontrer sous une plume aussi délicate que
+celle de l'auteur des phrases comme celle-ci: «Il nous était impossible
+de mettre aussi entièrement de côté ce que nous pouvions valoir,
+d'oublier tout à fait que nous étions _le restaurateur de la religion_
+et l'auteur du _Génie du Christianisme_[527].» Une simple et grave
+considération rend superflue ici toute discussion de fait: c'est que
+jamais il n'appartint à un homme de se dire _le restaurateur de la
+religion_, ni peut-être à personne de lui donner ce titre. De la part
+d'autrui l'hommage serait exorbitant et vaudrait une apothéose; et de
+l'autre part, que serait-ce donc?
+
+Au reste, il est bien superflu de le dire, et nous aurions voulu que M.
+de Chateaubriand, tout le premier, s'en fût dispensé, son _moi_ est très
+immatériel, son _moi_, c'est l'avenir de son nom; le reste, on doit l'en
+croire quoiqu'il l'affirme trop souvent[528], le reste il n'en a cure.
+Hélas! à la vue des mœurs littéraires de notre époque, on se laisse
+tenter à quelque indulgence pour cette faiblesse d'un grand cœur. Il y
+avait, relativement, du bon dans cette prétention de nos anciens auteurs
+à l'immortalité. C'était, en soi, quelque chose de plus élevé que le
+gaspillage que nous voyons faire aujourd'hui de la vie et du talent;
+c'était une manière de lier les siècles aux siècles; c'était enfin un
+gage de perfection dans les travaux de l'art. Aujourd'hui le talent
+semble dire: Mangeons et buvons, car demain nous mourrons. Avec tout son
+poétique dédain pour une terre où tout passe, M. de Chateaubriand vit
+beaucoup dans la postérité, beaucoup dans l'opinion du genre humain; et
+nous lui devons cette justice: l'honneur est placé dans son estime plus
+haut que la gloire. Mais cet honneur lui-même est-il donc le tout de
+l'homme et pardonnera-t-on aisément à un illustre vieillard, dont
+l'autorité pèse du double poids de l'âge et de la gloire,
+pardonnera-t-on à un Français s'adressant à des Français, de substituer
+l'honneur, leur dangereuse idole, à la vertu, qui, seule honorable
+devant Dieu, constitue elle seule le véritable honneur? Dans un sens
+relatif, l'honneur est quelque chose; et l'on veut du bien à l'homme qui
+maintient des traditions chevaleresques dans un siècle cupide. Mais
+quelle proportion de cette chevalerie du caractère et des mœurs avec
+l'ensemble et la profondeur de la vie humaine! Comme elle la pénètre
+superficiellement! Qu'elle la touche par peu de points! Que les
+rencontres de l'honneur avec la conscience sont accidentelles et
+passagères! Quelle boussole dont l'aiguille tourne avec le vaisseau
+même, et montre le pôle partout! Quelle morale que celle qui prescrit,
+selon les temps, les conduites les plus opposées, et dont la moindre
+variation des mœurs déplace le centre! Quelle morale, enfin, que celle
+qui exclut l'humilité, et qui, dans la profession même du christianisme,
+cherche un refuge pour l'orgueil! M. de Chateaubriand déclare qu'il a la
+_petitesse d'être chrétien_[529]; il se félicite d'avoir rendu hommage
+au «seul pouvoir devant lequel on peut se courber sans s'avilir[530].»
+Pourquoi prendre la religion par cet unique côté, et faire du
+christianisme la consolation et l'indemnité de l'orgueil? Mais c'est peu
+de chose auprès de ce qu'on lit ailleurs; et si l'on ne savait que toute
+vie a ses inconséquences, et qu'à l'œuvre tout système faillit plus ou
+moins, ne faudrait-il pas croire que l'honneur mondain est la seule
+religion du ministre qui nous déclare qu'en cas de non succès il se
+serait jeté dans la Seine[531], et de l'homme qui a pu écrire ces mots:
+
+ «Il serait mieux d'être plus humble, plus prosterné, plus chrétien.
+ Malheureusement nous sommes sujet à faillir; nous n'avons point la
+ perfection évangélique. Si un homme nous donnait un soufflet, nous
+ ne tendrions pas l'autre joue: cet homme, s'il était sujet, nous
+ aurions sa vie ou il aurait la nôtre; s'il était roi[532]...»
+
+Tout ne déplaît pas dans ces paroles; on en aime du moins la franchise;
+mais cette franchise, que nous apprend-elle?
+
+L'honneur n'avait-il donc pas répandu assez de sang, semé assez de
+ruines, corrompu assez d'idées, déraciné assez de principes? N'avait-il
+pas compromis assez profondément le caractère national? N'avait-il pas,
+tout au moins, assez montré en morale sa vacuité, son étroitesse et son
+impuissance? En qualité d'historien, de politique et d'homme, M. de
+Chateaubriand n'avait-il pas eu mille occasions et mille moyens de bien
+connaître cet imposteur, et devions-nous nous attendre qu'aux limites de
+sa vie on le verrait ramener aux autels de Baal la foule qu'il pouvait
+désabuser? Quel ministère il vient de se conférer, et de quelle
+responsabilité il charge sa noble tête! Que dira-t-il d'_outre-tombe_ à
+ceux qui ne l'écouteront pas alors avec moins d'avidité que nous? Je
+l'ignore; mais, en deçà de la tombe, «averti par ses cheveux blancs,» et
+n'étant pas plus que Bossuet réduit au silence par «une voix qui tombe,»
+et par «une ardeur qui s'éteint[533],» il nous doit d'autres
+renseignements, purs comme sa profession de foi, et graves comme son
+âge. Ce n'est pas dans le sens de la foule, mais à l'encontre de ce
+torrent, que doit marcher cet homme fort, afin de la faire rebrousser
+vers les témoignages de l'Éternel. Qu'il ne joigne pas à l'étonnante
+jeunesse de son talent la jeunesse plus étonnante des sentiments et des
+opinions; mais qu'après avoir reconnu la vanité de tant de choses, il
+reconnaisse encore et foule aux pieds cette dernière vanité. Eh! quelle
+vénération pourrait entourer son tombeau et s'attacher à sa mémoire, si
+le chant du cygne avait été un hymne idolâtre, et si ses derniers
+accents, qui devaient appartenir au _devoir_, avaient affermi sur ses
+bases le simulacre du faux _honneur_? Cette substitution funeste de
+l'honneur à la vertu, cette équivoque perfide, le mal du peuple français
+depuis des siècles, espérons qu'elle n'obtiendra pas, des paroles
+suprêmes du plus illustre de nos écrivains, une consécration solennelle
+et des gages de perpétuité.
+
+
+
+
+IV
+
+Vie de Rancé.
+
+1 vol. in-8°.--1844.
+
+
+
+
+PREMIER ARTICLE[534]
+
+
+Qui de nous, ayant gardé quelque chose de son jeune amour pour les
+grâces du langage et pour les merveilles du talent, n'a pas senti son
+cœur battre un peu plus vite à l'annonce, à l'apparition d'un nouvel
+ouvrage de M. de Chateaubriand? Qui de nous, sachant qu'il était
+question d'une _Vie de Rancé_ ne l'a pas d'avance écrite en son esprit
+telle qu'il lui semblait que devait l'écrire l'auteur de _René_, le
+chantre des _Martyrs_? Or, cette histoire du réformateur de la Trappe,
+la voici. Prenez, et dévorez. C'est ce que j'ai fait, moi qui vous
+parle, moi qui m'étais annoncé à moi-même, sous ce titre de _Vie de
+Rancé_, l'histoire d'un René chrétien, que le premier René ne rendait
+que trop nécessaire. Je n'ai rien sauté, je vous en réponds, heureux si
+j'avais pu prendre mes mesures pour faire durer le plaisir; car j'ai vu
+que le livre était plus court, beaucoup plus court que je n'eusse voulu,
+et je me trouve à cette heure tout triste et tout étonné d'avoir déjà
+fini. C'est vous dire que la jouissance a été vive, c'est sans doute
+vous raconter ce qui vous est arrivé à vous-même si vous avez lu
+_Rancé_. Et maintenant que dois-je vous dire? Apprenez d'abord
+l'histoire du livre. Le Père Séguin, de Carcassonne, à la mémoire de qui
+il est dédié par «son très humble et très obéissant serviteur
+Chateaubriand,» dont il dirigeait la conscience, le Père Séguin, mort
+l'an dernier à quatre-vingt-quinze ans, a demandé, a imposé ce travail à
+son illustre pénitent. Par pure obéissance, non par goût, le grand
+écrivain a repris sa plume, et tracé la vie du dernier des moines
+célèbres: le tour du Père Lacordaire n'est pas encore venu. Il en est
+résulté le volume dont je dois vous rendre compte, et dont je risque
+fort de vous parler trop tard, si vous êtes aussi avide que moi de lire
+tout ce qui tombe de cette plume d'or.
+
+Le sujet, la circonstance, faisaient prévoir, je vous l'avoue, un livre
+plus complètement grave. Le Père Séguin serait peut-être un peu surpris
+de la manière dont ses ordres ont été remplis. Il ne se doutait
+peut-être pas que toute la chronique galante du règne de Louis XIII dût
+y passer, et qu'on ne pût arriver à la cellule de l'abbé de la Trappe
+sans passer par les cabinets de Julie d'Angennes et par la chambre à
+coucher du duc de Montbazon. Rancé, dans sa jeunesse, était de ce
+monde-là, et cette jeunesse, passionnément folle, devait sans doute être
+racontée; mais je m'imagine qu'à la lecture de tant de détails piquants,
+où Rancé n'est pour rien, le Père Séguin eût remercié M. de
+Chateaubriand de l'excès de son zèle et l'eût prié de se ménager. Tout
+le monde, je le crains, n'aura pas les scrupules qu'aurait eus le bon
+religieux, et beaucoup de gens aimeront plus que tout le reste ce que
+sans doute il eût aimé le moins. Il faut bien en convenir, cela est
+admirablement débité; rien de plus spirituel, rien d'aussi brillant,
+rien surtout d'aussi vivant que ce tableau de la Société française à
+l'avant-scène du règne de Louis XIV. Mais la suite étant très grave,
+grave même de ton, j'aime à le reconnaître, ce commencement fait
+disparate, et l'on sent trop que l'auteur joue avec son sujet, ou plutôt
+se joue de son sujet. Un boudoir ne saurait servir de péristyle à un
+temple. Que vous semble des lignes suivantes, à les rencontrer dans
+l'introduction d'un livre commandé par un prêtre sur la vie d'un
+anachorète?
+
+ «On n'aimait pas, à l'hôtel de Rambouillet, les bonnets de coton.
+ Montausier n'eut la permission d'en user qu'en considération de ses
+ vertus. Les femmes portaient, le jour, une canne comme les
+ châtelaines du quatorzième siècle; les mouchoirs de poche étaient
+ garnis de dentelle, et l'on appelait _lionnes_ les jeunes femmes
+ blondes. Rien de nouveau sous le soleil[535].»
+
+ «Le vieux duc de Montbazon ayant lu que saint Paul était un
+ _vaisseau d'élection_, croyait que le saint voyageait dans un grand
+ navire nommé _Élection_, et il disait à la reine: Madame,
+ laissez-moi aller; ma femme m'attend. Dès qu'elle entend un cheval,
+ elle croit que c'est moi[536].»
+
+Il y a d'autres passages plus étonnants, que le respect du sujet aurait
+pu faire écarter. L'auteur le devait à son héros, peut-être à lui-même.
+Un vieillard est un anachorète, j'ai dit presque un prêtre. On peut le
+remercier de joindre à la gravité beaucoup de grâce; mais, du sanctuaire
+où sa vieillesse le retire, on ne s'attend pas à voir sortir de
+périlleuses gaités[537].
+
+Une fois le genre admis, le langage y peut répondre; ce n'est pas une
+faute de plus. Ce qui endommage l'œuvre, ce ne sont pas certains mots,
+mais certaines choses. Il est naturel de parler comme on pense. L'auteur
+est donc bien le maître d'appeler la cousine de Louis XIV un _grand
+hurluberlu_[538], de déclarer que le duc de Saint-Simon _écrit à la
+diable pour l'immortalité_[539], et de dire du laid Pélisson, aimé par
+une laide qui lui demandait le secret: que Pélisson avait trop de goût
+_pour parler de çà_[540]. Ce style n'est pas précisément grave; et comme
+la gravité ne va point sans la simplicité, il n'y a point non plus de
+gravité dans des phrases comme celles-ci, qui sont à la véritable
+éloquence de la diction ce que le parfum de la tubéreuse est à celui de
+la rose:
+
+ «Le _volage fardeau_ que ne put soulever ni son bras ni sa
+ conscience[541].» (Il s'agit de la maîtresse de M. de Montbazon,
+ que ce vieux duc essaya de jeter par la fenêtre.)
+
+ «On rencontrait sur toutes les routes des fuyards du monde; Rancé,
+ à ses risques et périls, les allait recueillir; il rapportait dans
+ un pan de sa robe des cendres brûlantes, qu'il semait sur des
+ friches, pour engraisser les déserts avec des débris de
+ passions[542].»--«On élargissait dans la bourse du peuple la
+ déchirure par où devait passer la France[543].»--«Voltaire
+ naissait; cette _désastreuse mémoire_ avait pris naissance dans un
+ temps qui ne devait point passer[544].»
+
+Le sujet ne réclamait point de telles beautés; peut-être même qu'elles
+n'étaient indispensables en aucun sujet. L'auteur a montré, dans ce même
+livre, qu'il savait parler cette langue du dix-septième siècle, qui
+mettait à la disposition de l'écrivain (c'est l'auteur lui-même qui le
+dit) la force, la précision et la clarté, en laissant à l'écrivain la
+liberté du tour et le caractère de son génie[545].» La moitié de
+l'ouvrage est écrite dans cette langue: pourquoi M. de Chateaubriand ne
+l'a-t-il pas exclusivement préférée? pourquoi ces dissonances? pourquoi
+ces disparates étranges? Cette confusion de tous les tons est-elle au
+moins de bon goût?
+
+Que l'auteur, à l'occasion de la vie de Rancé, ait raconté d'autres
+vies, retracé d'autres caractères, remué la cendre de tout un siècle,
+nous n'aurons garde de nous en plaindre. Outre que le courage nous
+manquerait pour supprimer ces délicieuses pages sur Marcelle de
+Castellane[546], et ces pages non moins délicieuses sur les longues
+correspondances, transportées d'un précédent ouvrage de M. de
+Chateaubriand dans celui-ci[547], ce jugement d'un sens si droit et
+d'une sévérité si juste sur le cardinal de Retz[548], et même cette
+excursion à Belgrave-Square[549], à propos de Chambord, qui lui-même est
+cité à propos d'un prieuré que Rancé possédait à quelque distance de ce
+château royal, nous reconnaissons que le portrait ressort mieux dans son
+cadre, et que placer tour à tour cette grande figure de Rancé au point
+de vue de son siècle et du nôtre, c'est donner à une peinture l'énergie
+d'un relief. On se plaît, d'ailleurs, dans ces épisodes, à voir ce froid
+bon sens de M. de Chateaubriand, ce bon sens tout français, se mêler à
+l'éclat d'une fantaisie éternellement jeune. Nul n'est plus sévère
+envers les vieux âges que l'enchanteur qui en a ressuscité, avec tant de
+bonheur, les glorieux souvenirs. Il ne lui en coûte rien de faire main
+basse sur nos admirations les plus chères: Voltaire est moins désabusé.
+Combien de réputations réduites, chemin faisant, à leur portion congrue!
+Combien de jugements de convention réformés en passant! Grand justicier,
+qui vous permîtes jadis tant de rêves, n'aurez-vous donc nulle pitié des
+nôtres? Faut-il absolument que nous écrivions avec vous, au bas du
+portrait de Madame de Sévigné: «Légère d'esprit, inimitable de talent,
+positive de conduite, calculée dans ses affaires, ne perdant de vue
+aucun intérêt[550]?» En vérité, c'est une épitaphe; l'épitaphe de notre
+amour: l'admiration seule nous reste.
+
+On pourrait multiplier les exemples de ce bon sens prompt et vif qui est
+naturel à M. de Chateaubriand. S'il s'est trompé souvent, si d'autres,
+non moins sensés, ont erré comme lui, c'est que le bon sens, nécessaire
+en tout, ne suffit pas à tout. Au fait, ce n'est pas ordinairement faute
+de bon sens qu'on se trompe; et, pour ne parler que du jugement sur les
+personnes, la plupart des gens sont assez justes quand ils n'ont rien de
+mieux à faire; malheureusement ils trouvent presque toujours qu'il y a
+quelque chose de mieux à faire. M. de Chateaubriand, hâtons-nous de le
+dire, ne fait pas de la justice un pis aller, ni de son admirable bon
+sens une nue propriété. Choses et gens sont mis à leur place avec une
+grande sûreté de coup d'œil. De beaucoup d'exemples qui m'ont frappé, je
+ne citerai qu'un seul. L'auteur dit un mot de l'Édit de Nantes à propos
+de sa révocation, et ce mot le voici: «Cet édit établissait l'unité dans
+l'État[551].» Maintes gens ont dit, et disent encore, de la Révocation
+ce que M. de Chateaubriand affirme de l'Édit. Si l'on pense aux
+préventions de l'illustre écrivain contre la Réforme, qu'il ne connaît
+pas, qu'il ne comprend pas; si l'on se rappelle tout le mal qu'il en a
+dit dans ses derniers ouvrages, on admirera cet élan de bon sens, si
+j'ose ainsi dire, qui le porte d'un seul pas au-dessus des préventions
+des catholiques et des réformés eux-mêmes; car les réformés, quelque
+besoin qu'ils aient eu de cette vérité, ne lui sont guère plus
+favorables que les catholiques. Qu'ils méditent, les uns et les autres,
+le mot qui vient de tomber de si haut.
+
+La liberté que s'accorde M. de Chateaubriand de se faire occasion et
+prétexte de tout, nuit assez à son livre comme livre, pour que nous
+relevions avec empressement tout le parti qu'il en tire pour
+l'instruction et le plaisir du lecteur. Ce sont de riches indemnités que
+ces jugements d'une si vive, d'une si éclatante justesse, sur les choses
+et les hommes de notre temps. La littérature actuelle est
+irrévocablement jugée dans ces quelques mots: «Ce sont,» dit-il en
+parlant d'un ouvrage de Madame de Tencin, «ce sont là d'autres ressorts
+que les inventions forcenées et les idées difformes qui font maintenant
+des contorsions dans les ténèbres[552].» On ne trouvera pas que
+l'admiration et l'amitié aient suborné le juge dans ce passage sur M. de
+Lamennais:
+
+ «Rancé obtint une audience de congé du saint Père. Pourvu d'une
+ bénédiction, il partit au mois d'avril, et il était accompagné du
+ jugement du pontife qui condamnait l'étroite observance. Ainsi il
+ en est arrivé de nos jours à l'auteur de l'_Indifférence en matière
+ de religion_: caressé à son départ du Vatican, il était suivi du
+ rescrit qui le jetait hors de l'Église. Mais l'abbé de Lamennais,
+ repoussé par la réforme, a continué de croire qu'elle
+ s'accomplirait; une voix, est-il persuadé, partira on ne sait d'où;
+ l'Esprit de sainteté, d'amour, de vérité, remplira de nouveau la
+ terre régénérée.
+
+ »Voilà ce que pense l'immortel compatriote dont je pleurerais en
+ larmes amères tout ce qui pourrait nous séparer sur le dernier
+ rivage. Rancé, qui s'accotait contre Dieu, acheva son œuvre; l'abbé
+ de Lamennais s'est incliné sur l'homme: réussira-t-il? L'homme est
+ fragile et le génie pèse. Le roseau, en se brisant, peut percer la
+ main qui l'avait pris pour appui[553].»
+
+À propos des femmes qui cultivèrent les lettres sous Louis XIV, l'auteur
+rapproche notre époque de celle-là, «dont nous n'avons, dit-il, rien à
+regretter[554].» Je le crois bien vraiment, n'eussions-nous à opposer à
+l'auteur de _Zaïde_ que l'auteur de _Corinne_. Mais René, nous le savons
+de reste, a toujours été assez peu préoccupé de Corinne sa sœur. M. de
+Chateaubriand n'a jamais été injuste envers Madame de Staël, mais jamais
+juste non plus. En vain le siècle entier a marié ces deux gloires; l'une
+des deux a méconnu l'autre. À travers des éloges sincères, on sent
+l'éloignement ou tout au moins le défaut de sympathie. Un autre nom
+résume pour l'auteur le triomphe littéraire des femmes de notre époque.
+Il semble qu'une ancienne opposition, honorable pourtant des deux parts,
+a laissé dans l'âme de celui des deux qui survit un souvenir qu'il ne
+veut pas réveiller, et l'on dirait qu'il n'a pas encore entendu
+
+ La voix du genre humain qui les réconcilie[555].
+
+Qu'on me pardonne l'expression d'un regret, non d'un blâme. Après tout,
+si M. de Chateaubriand supprime un nom qu'il eût dû prononcer, il
+attache à celui qu'il prononce un jugement où l'admiration n'exclut pas
+la sévérité:
+
+ «Madame Sand l'emporte sur toutes les femmes qui commencèrent la
+ gloire de la France. L'art vivra sous la plume de l'auteur de
+ _Lélia_. L'insulte à la rectitude de la vie ne saurait aller plus
+ loin, il est vrai, mais Madame Sand fait descendre sur l'abîme son
+ talent, comme j'ai vu la rosée tomber sur la mer Morte. Laissons-la
+ faire provision de gloire pour le temps où il y aura disette de
+ plaisirs. Les femmes sont séduites et enlevées par leurs jeunes
+ années; plus tard elles ajoutent à leur lyre la corde grave et
+ plaintive sur laquelle s'expriment la religion et le malheur. La
+ vieillesse est une voyageuse de nuit: la terre lui est cachée; elle
+ ne découvre plus que le ciel[556].»
+
+Voilà qui est grave et affectueux. Dire que «l'insulte à la rectitude de
+la vie ne saurait aller plus loin» que dans les écrits de Madame Sand,
+c'est avoir tout dit; c'est avoir payé en bon argent le droit d'adresser
+à cette femme célèbre les paroles tendres et consolantes que nous venons
+de lire; mais qu'est-ce que cette «provision de gloire qu'il faut faire
+pour le temps où il y aura disette de plaisirs?» Oh! le cruel faux ton
+dans cette religieuse harmonie! Pourquoi donc illuminer du jour blafard
+et trompeur de la gloire cette nuit sublime où l'on ne voit que le ciel?
+Pourquoi ramener du firmament vers la poussière ce regard auquel vous
+donniez pour unique champ la voûte constellée? Provision de gloire! Donc
+provision de fumée et de vanité. Quelles épargnes pour la saison de la
+disette!
+
+Celui qui écrit ces lignes est sensible, trop sensible peut-être au
+charme du talent. Il n'admire pas seulement, il aime ceux qui lui
+procurent, aux dépens de leur repos, de leur bonheur souvent, ces joies
+de l'intelligence, les plus grandes après celles de la charité. Le génie
+est comme l'enfant bien aimé de toute l'humanité, qui se sent rajeunir
+et renaître en lui; et chacun de nous, ravi de ses nobles grâces, veut à
+son tour le porter et le presser sur son cœur. Chacun de nous se sent
+pour lui, qui nous domine tous, l'indulgence, la faiblesse d'un père, et
+tout père frappe à côté. Qu'il est difficile de ne pas beaucoup
+pardonner à un grand talent! Mais ce n'est pas un homme, c'est une femme
+qui a fait _Lélia_ et _Jacques_, et qui, les ayant faits, ne les a pas
+désavoués. Il y a là quelque chose qui épouvante, et l'épouvante flétrit
+le cœur. On peut, sous de certaines conditions, se sentir faible pour
+l'homme de talent, qui dans ses écrits, a poussé aussi loin qu'il se
+peut l'insulte à la rectitude de la vie; la femme qui a multiplié cette
+insulte et ne s'en est point repentie, n'inspire pas ce sentiment, elle
+mérite seulement la plus tendre compassion; mais ce sentiment même
+commande, à son égard, un langage plus triste et plus sévère que ne
+l'est, dans cet endroit, celui du biographe de Rancé.
+
+Je tourne, vous le voyez, autour de mon sujet, comme M. de Chateaubriand
+s'amuse autour du sien. Ou plutôt, car il faut être juste même envers
+soi, je me défais peu à peu de tout ce qui n'est pas de mon sujet, pour
+m'y donner ensuite librement. Il est temps d'aborder la _Vie de Rancé_.
+Que ce ne soit pas sans avoir dit que cette nouvelle production de
+l'auteur d'_Atala_ est pleine de grâce, de magnificence et
+d'enchantements. Ce talent unique n'a eu que deux saisons; son été n'est
+pas même un hiver des tropiques: c'est un été de nos climats, avec ces
+teintes chaudes et mûres qui manquent au plus beau printemps. J'ai parlé
+du style et j'y reviendrai; il n'est point irréprochable; la sévérité du
+goût ne s'alarme guère moins de certaines hardiesses que la gravité du
+sujet. Encore l'auteur sait-il bien à quel point, l'excès étant admis,
+il faut s'arrêter dans l'excès: ses néologismes sont le plus souvent
+heureux; on pardonnerait, même à d'autres qu'à lui, les _effluences_,
+les _retracements_, les _aplanissements du ciel_, les _clartés allenties
+du soleil_, et jusqu'aux _susurrements de la sandale_; on aimera même,
+je le parie, qu'il ait dit dans son avertissement: «Jadis j'ai pu
+_m'imaginer_ l'histoire d'Amélie[557];» mais voyez-vous d'ici les
+imitateurs? entendez-vous les néologismes baroques succédant aux
+néologismes gracieux? M. de Chateaubriand a cru peut-être qu'il n'y
+avait plus rien à ménager, et que, pour si peu, on ne crierait pas à la
+barbarie. Aussi ne le ferons-nous pas. M. de Chateaubriand barbare! Ah!
+soyons tous barbares comme lui.
+
+
+
+
+DEUXIÈME ARTICLE [558]
+
+
+Le livre de M. de Chateaubriand n'est pas un livre et ne veut pas être
+jugé comme tel. C'est une brillante et vagabonde causerie du soir, entre
+amis: l'auteur n'a-t-il pas le droit de voir dans ses lecteurs autant
+d'anciens amis? La causerie même, surtout quand elle s'écrit, reconnaît
+certaines règles, que l'incomparable causeur eût pu observer mieux; mais
+je ne me sens pas le courage d'appliquer à cette causerie, par cela seul
+qu'elle forme un volume, les règles de ce genre plus ou moins officiel
+qu'on appelle un livre. À ce point de vue, où je ne veux point me
+placer, il y aurait beaucoup à dire sur le décousu, la marche
+entrecoupée et bondissante, les mille et mille boutades de ce style
+irrégulier auquel M. de Chateaubriand ne nous avait pas encore
+accoutumés. Je m'en tiens à mes précédentes observations, et je ne
+cherche plus dans cette _Vie de Rancé_ que la vie même de Rancé.
+
+À travers la foule des personnages épisodiques, combien de fois
+l'avons-nous perdu de vue! Le voilà sorti enfin de cette brillante
+mêlée; voilà que la mémoire de l'auteur s'apaise; ces figures, évoquées
+coup sur coup, se retirent l'une après l'autre; il se fait une solitude
+autour de celui qui sera bientôt le héros de la solitude et autour de
+l'auteur lui-même, que nous avons vu jusqu'à ce moment obéir à toutes
+les rencontres et «voler à tout sujet.» Le charmant désordre, qui
+pourtant, tout charmant qu'il est, finirait par fatiguer, a décidément
+cessé; la Trappe, déjà en vue, recueille les pensées de l'auteur: le
+style, avec tout le reste, va s'en ressentir.
+
+Au fait, le véritable intérêt de cette histoire date de ce moment.
+Rancé, unique dans sa pénitence, est semblable à mille et mille autres
+dans sa dissipation. Sa mondanité eut-elle peut-être un caractère
+propre, original? Nous n'en savons rien. Connut-il les _belles
+passions_? Voir mourir d'une mort affreuse et dans une impénitence
+encore plus effroyable la complice de ses égarements, ne fut-il pas
+suffisant, je ne dis pas à la conversion, mais au changement de Rancé?
+Faut-il y joindre les regrets, les désespoirs d'un incurable amour? Pour
+ma part, je ne le crois pas; mais en tout cas, les indices nécessaires
+pour élever la passion de Rancé au-dessus des attachements vulgaires,
+nous ont été refusés par son silence. M. de Chateaubriand est effrayé de
+ce silence. «Cet empire, dit-il, d'un esprit sur lui-même fait peur.
+Rancé ne dira rien, il emportera toute sa vie dans son tombeau. Il faut
+trembler devant un tel homme[559].» Mais peut-être n'avait-il rien à
+dire, rien du moins de ce qui se peut dire; peut-être aussi un mot de
+Rancé, relatif à l'époque de ses égarements, donne la clef de ce
+silence: «Tout ce que je lisais et entendais du péché ne servait,
+dit-il, qu'à me rendre plus coupable[560].» Le récit de nos fautes est
+un dangereux discours. La personnalité, au moins, y trouve beaucoup trop
+son compte. Le silence absolu de Rancé, plus sublime à nos yeux
+qu'effrayant, est tout à fait dans l'esprit de la pénitence, telle que
+devait la concevoir et se la prescrire un caractère tel que le sien. Si
+Rancé avait parlé, Rancé probablement n'eût pas été l'homme que nous
+savons, le réformateur de la Trappe, et M. de Chateaubriand n'eût pas
+raconté sa vie.
+
+M. de Chateaubriand insiste.
+
+ «Ce qu'il y a d'inexplicable, dit-il, ce qui serait horrible _si ce
+ n'était admirable_, c'est la barrière infranchissable qu'il a
+ placée entre lui et ses lecteurs. Jamais un aveu; jamais il ne
+ parle de ce qu'il a fait, de ses erreurs, de son repentir. Il
+ arrive devant le public sans daigner lui apprendre ce qu'il est; la
+ créature ne vaut pas la peine qu'on s'explique devant elle: il
+ renferme en lui-même son histoire, qui lui retombe sur le
+ cœur[561].»
+
+Il n'y a pas dans le silence de Rancé le dédain que l'auteur suppose; se
+confesser au public n'est pas de stricte obligation; il ne faut point
+voir ici le péché qui se cache, mais la personnalité qui s'efface. Elle
+peut se montrer d'une manière touchante: voyez saint Paul; elle peut se
+voiler d'une manière sublime: voyez saint Jean. Rancé, écrivant, n'est
+plus un homme, mais une voix: la voix, tout ensemble, de l'humanité et
+de l'éternité.
+
+Ce qui me paraît plus regrettable que les confessions de Rancé, c'est
+l'histoire des pensées qui le jetèrent si avant dans les voies de la
+mortification. Mais, là-dessus, même silence, ou peu s'en faut. On croit
+sentir dans les impressions qu'il remporta d'une chambre de mort, moins
+de douleur encore que d'effroi. Le nom de Madame de Montbazon se mêle,
+on nous l'assure, aux premiers cris de sa terreur; mais la terreur
+domine. Ce «lac de feu» au milieu duquel il voit, dans une vision
+terrible, «s'élever à demi-corps une femme dévorée par les
+flammes[562],» ce qu'il dit lui-même des premiers temps de son réveil,
+où il vit, «à la naissance du jour (du jour de la grâce probablement) le
+monstre infernal avec lequel il avait vécu[563];» la «frayeur
+prodigieuse» dont il dit qu'il fut saisi à cette terrible vue, et dont
+il ne croit pas «qu'il revienne de sa vie[564],» tout cela laisse, à ce
+qu'il me semble, peu de part à la tendresse humaine dans le changement
+de vie de l'abbé de Rancé; le héros de roman, le personnage élégiaque,
+échappe quoi que l'on fasse: il ne reste, et c'est tant mieux peut-être
+pour lui et pour nous, que le pécheur consterné, s'efforçant d'anticiper
+par des souffrances volontaires, et par une vie aussi pareille que
+possible à la mort, sur la justice du Juge éternel.
+
+M. de Chateaubriand a grande envie de croire à la fameuse histoire de la
+tête de mort; mais il y réussit à peine; encore moins parvient-il à nous
+y faire croire. Outre la faiblesse des preuves, j'ose dire qu'avec cette
+tête de Madame de Montbazon dans sa cellule, Rancé n'est plus le Rancé
+que nous connaissons. Le fait, s'il était vrai, supposerait chez lui
+quelque chose de romanesque et de tendre, que tout, dans sa vie de
+pénitent et de réformateur, contredit hautement; eût-il voulu d'ailleurs
+exproprier le tombeau, disputer à la mort quelque chose de ses droits,
+et conserver la tête de sa maîtresse lorsqu'il se dépouillait de ses
+lettres et de son portrait? Le personnage de Rancé manque-t-il pour cela
+de poésie? Non assurément; rien de ce qui est grand n'en peut manquer;
+mais c'est une autre poésie que celle des _Héroïdes_ de Colardeau.
+
+J'ai parlé de grandeur, et non de vérité. Le christianisme de Rancé ne
+représente qu'un côté de la vérité; mais l'erreur, parce qu'elle est
+toujours vraie en partie, est capable de grandeur. C'est sans doute,
+comme le dit M. de Chateaubriand, mettre le cynisme dans la religion que
+de commander, comme ce moine de la Trappe, que notre corps soit jeté à
+la voirie, et ce furieux mépris de la matière est, en religion, un
+malentendu également grossier et funeste. C'est donc mauvais, mais ce
+n'est pas petit. Eh bien! ce moine résumait, sous une forme brutale,
+horrible, toute la pensée et toute l'œuvre de Rancé. C'est jusqu'au
+suicide, exclusivement, qu'il a poussé la haine de la matière et de la
+vie. Mourir est le premier et le dernier mot de sa philosophie
+chrétienne. Je n'ai garde de m'en étonner. Ce qui m'étonne, ce que je ne
+puis assez admirer, c'est que ce mot, aussi, n'ait pas été le premier et
+le dernier de l'enseignement apostolique. Toutes les religions, toutes
+les philosophies n'avaient su que maudire la matière ou la diviniser. Au
+milieu de l'effroyable et universelle corruption des mœurs, l'ascétisme
+outré semblait commandé à la religion nouvelle. Ne voulant pas chercher
+ses moyens de succès dans l'extrême licence (le polythéisme d'ailleurs
+ne lui laissait rien à faire dans ce genre), elle devait les chercher
+dans l'extrême rigueur. Elle n'a fait ni l'un ni l'autre. Elle a osé,
+d'un même coup, d'un même mot, dompter et réhabiliter la chair. Que
+d'autres admirent uniquement la force du christianisme, c'est sa
+modération qui me paraît miraculeuse; c'est sa modération qui me révèle
+sa force et m'atteste sa divinité. Ce point de vue a peu occupé
+l'apologétique: il le méritait pourtant, et il est grand temps qu'il
+l'obtienne.
+
+Au reste, c'est dans l'emportement contraire à cette modération qu'il
+faut chercher Rancé: il y est tout entier. Rien de plus simple, à partir
+de là, que cette existence, cette pensée, cette œuvre:
+
+ «Rancé, dit M. de Chateaubriand, a beaucoup écrit; ce qui domine
+ chez lui est une haine passionnée de la vie... Il enseigne aux
+ hommes une brutalité de conduite à garder envers les hommes; nulle
+ pitié de leurs maux. Ne vous plaignez pas, vous êtes faits pour les
+ croix, vous y êtes attachés, vous n'en descendrez pas; allez à la
+ mort, tâchez seulement que votre patience vous fasse trouver
+ quelque grâce aux yeux de l'Éternel... Cette doctrine... n'est
+ attendrie que par quelques accents de miséricorde qui s'échappent
+ de la religion chrétienne. On sent comment Rancé vit mourir tant de
+ ses frères sans être ému, comment il regardait le moindre
+ soulagement offert aux souffrances comme une insigne faiblesse et
+ presque comme un crime. Un évêque avait écrit à Rancé sur une
+ abbesse qui avait besoin d'aller aux eaux; l'abbé lui répond:
+
+ «Le mieux que nous puissions faire, quand nous voyons mourir les
+ autres, est de nous persuader qu'ils ont fait un pas qu'il nous
+ faut faire dans peu, qu'ils ont ouvert une porte qu'ils n'ont point
+ refermée. Les hommes partent de la main de Dieu, il les confie au
+ monde pour peu de moments; lorsque ces moments sont expirés, le
+ monde n'a plus droit de les retenir, il faut qu'il les rende. La
+ mort s'avance, et l'on touche à l'éternité dans tous les instants
+ de la vie. On vit pour mourir; le dessein de Dieu, lorsqu'il nous
+ donne la jouissance de la lumière, est de nous en priver. On ne
+ meurt qu'une fois, on ne répare point par une seconde vie les
+ égarements de la première: ce que l'on est à l'instant de la mort,
+ on l'est pour toujours.»
+
+ «Dans toutes ces pensées, extraites de ses différentes œuvres et
+ recueillies par Marsollier, on ne retrouve que des redites de la
+ même idée; c'est toujours dur, mais admirablement exprimé[565].»
+
+On comprend que Rancé, penchant par caractère où nous venons de voir
+qu'il penchait, «n'ait vu point d'autre porte à laquelle il pût frapper
+pour retourner à Dieu que celle du cloître[566];» c'est lui-même qui le
+dit. Cette idée, d'ailleurs, était une des idées, et, si l'on en croit
+M. de Chateaubriand, une des bénédictions de l'époque. La vivacité des
+esprits, attisée par la Fronde, alla se dépenser dans l'armée et dans
+les monastères; la gloire et la religion furent les dérivatifs de la
+liberté: «À l'abri derrière ses guerriers et ses anachorètes, la France
+respira[567].» Mais cette porte ou ce port de la vie cénobitique, Rancé
+fut quelque temps avant de pouvoir y pénétrer. Il trouva d'abord, on
+peut le croire aisément, l'obstacle au dedans de lui; plus tard, ce fut
+chez ses amis, chez les directeurs mêmes de sa vie. Il faut lire dans
+l'auteur ces délibérations et ces combats. Nous disons volontiers avec
+lui:
+
+ «Ces _endroits_ de nos anciennes mœurs reposent. On aime à assister
+ aux conversations de l'abbé de Rancé sur la légitimité des biens
+ qu'on peut ou qu'on ne peut pas retenir, sur ce qu'il est permis de
+ garder, sur ce qu'on est obligé de rendre, sur le compte de ses
+ richesses que l'on doit à Dieu. Ces scrupules de conscience étaient
+ alors les affaires principales; nous n'allons pas à la cheville du
+ pied de ces gens-là[568].»
+
+Je dis à mon tour: Ces _endroits_ du livre reposent, font du bien. On
+aime à se rappeler encore celui-ci:
+
+ «Le repentir vous isole de la société et n'est pas estimé à son
+ prix. Toutefois l'homme qui se repent est immense; mais qui
+ voudrait aujourd'hui être immense sans être vu[569]?»
+
+«En voulant se réduire à la pauvreté, Rancé, dit l'auteur, éprouvait les
+difficultés qu'on rencontre à s'enrichir[570].» Il les surmonta.
+Débarrassé de ses biens, il alla prendre possession de la pauvreté, en
+prenant possession de la Trappe, dont il était, depuis son enfance, abbé
+commendataire. La maison et la règle, tout n'était que débris; «les
+moines eux-mêmes, dit l'auteur, n'étaient que des ruines de
+religieux[571].» Hommes et choses, il fallait tout rebâtir. Tout fut
+rebâti. De nouveaux moines vinrent de Perseigne à la Maison-Dieu; et
+c'est alors seulement que Rancé, sortant de ses incertitudes, conçut le
+dessein de devenir abbé régulier, d'abbé commendataire qu'il était.
+C'était tout simplement mettre la vérité à la place de la fiction.
+Croira-t-on qu'un tel dessein ait pu rencontrer des résistances? Louis
+XIV avait ses raisons pour maintenir, autant que possible, les bénéfices
+en commende: cette manière de se faire libéral du bien d'autrui
+accommodait sans doute le grand roi. Au lieu de dire à Rancé: Soyez en
+effet ce dont vous portez le nom, l'État, l'époux de l'Église, lui dit:
+Ne soyez point ce que vous devez être; et l'on défendit comme un
+principe le mépris de tous les principes. Il fut enfin permis à Rancé de
+remplir son devoir, mais sans que cela pût tirer à conséquence, et il
+fut réservé qu'après lui l'abbaye retournerait en commende.
+
+Après un roi qui ne veut pas qu'un abbé remplisse les devoirs de sa
+charge, vient un pape qui s'oppose à la réforme d'un couvent. Entre la
+_commune_ et l'_étroite_ observance, le pontife décide en faveur de la
+première, et fait une règle du relâchement de la règle. Deux voyages de
+Rancé à Rome «pour réclamer, dit l'auteur, non de l'argent, mais la
+misère[572],» furent inutiles.» La fureur d'être pauvre et de
+disparaître semblait à Rome les Petites-Maisons ouvertes[573].» C'était
+peu d'être tout simplement éconduit, Rancé fut joué. «Pourvu d'une
+bénédiction, il partit au mois d'avril, et il était accompagné du
+jugement du pontife qui condamnait l'étroite observance[574].» Il se
+trouva maître cependant, la suite le prouve, de régler la Maison-Dieu
+selon l'esprit de ces mots énergiques dont il a fait le préambule des
+constitutions de son abbaye: «Quiconque voudra y demeurer n'y doit
+apporter que son âme: la chair n'a que faire là-dedans[575].»
+
+Le récit de ces deux séjours à Rome est à la fois un excellent morceau
+d'histoire et un piquant tableau de mœurs. La poésie s'y mêle, en dépit
+du héros, volontairement insensible aux souvenirs et aveugle aux
+merveilles de l'antique métropole du monde. Rancé ne voit rien, mais son
+historien regarde pour lui. L'écrivain, selon sa coutume, se fait une
+place dans son livre:
+
+ «Ô Rome, te voilà donc encore! Est-ce ta dernière apparition?
+ Malheur à l'âge pour qui la nature a perdu ses félicités! Des pays
+ enchantés où rien ne vous attend, sont arides: quelles aimables
+ ombres verrais-je dans les temps à venir? Fi! des nuages qui volent
+ sur une tête blanchie[576].»
+
+Au reste, que Rancé ne voie rien de la poésie de Rome, et qu'il n'en ait
+point rapporté, nous voyons, nous, celle qu'il y a portée. Son
+indifférence pour Rome, sa seule présence à Rome, ne sont-elles pas de
+la poésie? Et l'auteur n'a-t-il pas quelque droit de s'écrier: «Il n'y a
+peut-être rien de plus considérable dans l'histoire des chrétiens que
+Rancé priant à la lumière des étoiles, appuyé contre les aqueducs, des
+Césars, à la porte des catacombes[577]?»
+
+Si Rancé eût été un barbare, il eût été inutile de signaler son
+indifférence. Mais Rancé était un très bel esprit. Son style n'est pas
+seulement un des plus beaux du dix-septième siècle, c'est le style d'un
+homme d'imagination. Qu'on lise, si l'on en veut la preuve, les passages
+transcrits par M. de Chateaubriand, pages 193 à 199 de son livre, et que
+nous voudrions bien transcrire à notre tour. Quand l'art se présenta à
+Rancé sous le nom de religion, il n'eut garde de l'éconduire. «Dans
+l'église de son monastère, il remplaça, et il eut tort, dit M. de
+Chateaubriand, il remplaça par un beau groupe cette Vierge de peu de
+prix qui, sur la cime des Alpes, rassérène les lieux battus des
+tempêtes[578].» Rancé put renoncer à toutes les élégances de la vie;
+convoqué à l'assemblée générale de son ordre, à Paris, il put «se rendre
+au lieu de la réunion dans une charrette comme un mendiant; affectation,
+dit M. de Chateaubriand, dont il ne put débarrasser sa vie[579];» mais
+on ne se défait pas à volonté des élégances de l'esprit, autre luxe de
+la vie; on ne se sépare pas plus aisément de celles des mœurs, et je ne
+connais aucune chose plus agréable ni beaucoup d'aussi touchantes que la
+parfaite distinction des manières dans une sainte grossièreté de
+l'existence matérielle. Ce trait n'a point échappé à l'auteur:
+
+ «L'abbé de Prières voulut parler à Rancé; celui-ci alla le trouver
+ à quatre lieues de Paris: le grand conspirateur de solitude le
+ charma; car l'abbé Le Bouthillier (Rancé) avait des bienséances
+ difficiles à distinguer de la véritable humilité: un éclair de la
+ vie passée de l'homme du monde plongeait dans les rudesses de la
+ Foi[580].»
+
+Quoi qu'il en soit, cette barbarie préméditée alla, chez l'abbé de
+Rancé, aussi loin que la volonté pouvait la mener. On ne peut guère
+s'empêcher d'être ce qu'on est; mais ce que l'on a fait pendant un
+temps, on peut s'empêcher de le faire. Rancé, commentateur d'Anacréon à
+douze ans, tête puissante à qui tous les travaux de l'intelligence
+étaient un jeu, se défendit à lui-même et proscrivit dans sa communauté
+toute culture de l'esprit. Il fit usage de tout ce qu'il avait
+d'érudition pour prouver, contre Mabillon, que l'érudition ne convenait
+pas aux moines. C'est un charmant épisode que l'histoire de cette
+polémique de Rancé avec le bon et vénérable bénédictin, écrivant, pour
+les jeunes moines de Saint-Maur, l'apologie des études qui ont tant
+honoré leur communauté. Je ne sais qui des deux l'emporta dans la lutte;
+Mabillon avait bien de la raison, Rancé bien de l'esprit; mais je crois
+que le second avait, pour s'effrayer de la culture des lettres, quelques
+motifs que le premier n'avait pas: le monde, qui n'eût repris Rancé par
+aucun autre endroit, eût pu le reprendre par là, et je dirais, si je
+l'osais, qu'il aimait trop les lettres pour les haïr médiocrement.
+Voici, à deux pas de l'épisode, quelques mots bons à recueillir:
+
+ «Il se laissa entraîner... à rassembler ces discours. Ainsi se
+ trouva formé peu à peu le traité qu'il intitula: _De la sainteté et
+ des devoirs de la vie monastique_... Une copie tomba entre les
+ mains de Bossuet, qui exigea que l'ouvrage fût rendu public. Rancé
+ avait jeté l'ouvrage au feu, et on en avait retiré des cahiers à
+ demi brûlés. Par une de ces lâchetés communes aux auteurs, Rancé
+ avait repris les débris de l'incendie, et les avait retouchés; une
+ de ces copies postflammes était parvenue à Bossuet[581].»
+
+Ah! si Rancé, dans toute la maturité de son christianisme, succomba
+pourtant à l'une de ces _lâchetés_ communes aux auteurs, ou au commun
+des auteurs, ne vous étonnez pas qu'il ait réduit ses moines aux plus
+grossiers travaux; la gloire de l'esprit et du bien dire est un des plus
+terribles démons.
+
+Je n'entre pas dans le détail des réformes consommées à la Trappe par
+l'abbé de Rancé. On les connaît, et l'auteur est là pour les réciter à
+merveille à qui ne les connaît pas. Bornons-nous à dire que tout, dans
+le système de Rancé, revient à retrancher de la vie physique et
+intellectuelle tout ce qu'on en peut retrancher sans la détruire. Ce
+qu'il faisait comme abbé dans son couvent, il le faisait dans d'autres
+communautés à titre de directeur ou de conseiller. Nous citerons ici une
+de ces consultations, et pour elle-même et pour les réflexions dont
+l'auteur l'accompagne:
+
+ «L'abbesse d'une célèbre abbaye de Paris ayant lu l'ouvrage _De la
+ sainteté et des devoirs de la vie monastique_, ne voulut plus
+ consentir qu'on introduisît la musique dans son couvent: elle en
+ écrivit à Rancé; l'abbé répondit: «La musique ne convient point à
+ une règle aussi sainte et aussi pure que la vôtre; est-il possible
+ que vos sœurs soient si aveugles... qu'elles ne s'aperçoivent pas
+ qu'elles introduiraient un abus dont elles doivent avoir un entier
+ éloignement!»
+
+ «Rancé était de l'avis des magistrats de Sparte: ils mirent à
+ l'amende Terpandre pour avoir ajouté deux cordes à sa lyre. Les
+ nonnes persistèrent; le monde rit de ces discordes qui pensèrent
+ renverser une grande communauté. Le ciel mit fin aux divisions,
+ comme Virgile nous apprend que l'on apaise le combat des abeilles:
+ un peu de poussière jetée en l'air fit cesser la mêlée. Il survint
+ aux religieuses qui voulaient chanter, des rhumes: elles
+ reconnurent que la main de Dieu s'appesantissait sur elles. Rancé,
+ du reste, avait raison: la musique tient le milieu entre la nature
+ matérielle et la nature intellectuelle; elle peut dépouiller
+ l'amour de son enveloppe terrestre ou donner un corps à l'ange:
+ selon les dispositions de celui qui les écoute, ses mélodies sont
+ des pensées ou des caresses[582].»
+
+Il n'y a pas de solitude pour la gloire. La réputation que Rancé s'était
+faite par sa réforme et par ses nombreux écrits, le répandait dans le
+monde et presque dans le siècle, tout cloîtré qu'il était. L'homme qui
+écrit ne peut jamais dire:
+
+ Sine me, liber, ibis in Urbem[583].
+
+Il y accompagne toujours son livre, s'il ne l'y a précédé par la pensée.
+Écrire pour le public, c'est déjà sortir de chez soi. On n'est pas libre
+non plus, quand on porte le poids d'une certaine autorité, de rester
+neutre dans les questions qui s'agitent. Il s'en éleva, du temps de
+Rancé, où chacun dut voter. Le parti dominant, quand il se sent très
+fort ou très menacé, ne se contente pas du silence. Rancé dut s'excuser
+de n'avoir pas parlé contre les jansénistes; qui ne les attaquait pas
+les aimait, et Rancé, en effet, se sentait du goût pour eux. Il se
+renfermait d'ailleurs, à leur égard, dans un système de tolérance auquel
+Bossuet le fit renoncer. Il faut voir, dans quelques belles pages,
+recueillies par M. de Chateaubriand, comment il se défendait de les
+juger et se justifiait de n'avoir point, ni le premier, ni le dernier,
+jeté la pierre contre eux. Il finit pourtant par la jeter à son tour.
+
+On peut, avec tout cela, observer le vœu de pauvreté, mortifier sa
+chair, mais tout cela rompt la clôture. À l'époque singulière dont nous
+parlons, les couvents étaient dans le monde. La religion était affaire
+d'État plus que toute autre chose, et la clôture souvent, au lieu de
+vous cacher, vous mettait en vue. Que n'était-ce point de la Trappe et
+de son nouveau fondateur? «Le monde, dit l'historien de Rancé, accourait
+à la Trappe; la cour, pour voir le vieil homme converti, pour en rire ou
+pour l'admirer; les savants, pour causer avec le savant; les prêtres,
+pour s'instruire aux leçons de la pénitence[584].» Je ne répéterai pas
+tous les noms que je trouve cités; celui d'un M. Thiers, personnage
+érudit et plaisant, «qui se moquait de tout, même lorsqu'il était
+sérieux, et dont le choix eût été bientôt fait si on lui eût proposé
+d'être Rabelais ou roi de France[585],» importe assez peu ici, quoiqu'il
+ait écrit la _Sauce Robert_ et l'_Histoire des perruques_. Mais on
+n'oubliera pas que la Trappe fut un lieu de pèlerinage pour deux
+majestés, l'une debout, l'autre tombée, Bossuet et Jacques II.
+Saint-Simon, qui, si j'ai bonne mémoire, hâtait la conclusion d'une
+affaire d'honneur, c'est-à-dire se dépêchait de se battre pour aller
+s'édifier auprès de son illustre ami M. de la Trappe, n'est pas un des
+hôtes les moins mémorables de ce château-fort de la pénitence.
+L'extravagant et ingénieux Santeuil passe, sous la conduite de l'auteur,
+à peu de distance du monastère. Une seconde galerie de portraits fait
+pendant à celle par laquelle s'ouvre le volume; mais cette fois la
+figure de Rancé domine. On est bien aise d'apprendre que cette solitude
+incessamment violée, ce silence devenu une rumeur, une clameur,
+l'affligent et l'effrayent.
+
+ «Les hommes, dit-il, ne se lasseront-ils jamais de parler de moi?
+ Ce serait une chose bien douce d'être tellement dans l'oubli que
+ l'on ne vécût plus que dans la mémoire de ses amis,»--«cris de
+ tendresse, dit l'auteur, qui rarement échappent à l'âme fermée de
+ Rancé[586].»
+
+Quand il meurt, accablé de travail plutôt que _vaincu du temps_, on
+éprouve un double soulagement, car il y a une double délivrance: la mort
+l'affranchit à la fois du monde et de la solitude.
+
+L'auteur, lui, n'est pas soulagé. Son esprit oscille, d'une ligne à
+l'autre, entre l'admiration et la pitié: il y a dans cette destinée de
+main d'homme quelque chose qui l'embarrasse:
+
+ «Rancé habita trente-quatre ans le désert, ne fut rien, ne voulut
+ rien être, ne se relâcha pas un moment du châtiment qu'il
+ s'infligeait. Après cela put-il se débarrasser entièrement de sa
+ nature? ne se retrouvait-il pas à chaque instant comme Dieu l'avait
+ fait? Son parti pris contre ses faiblesses a fait sa grandeur; il
+ avait composé de toutes ses faiblesses punies un faisceau de
+ vertus[587]...»
+
+Et plus loin:
+
+ «Cette vie ne satisfait pas, il y manque le printemps: l'aubépine a
+ été brisée lorsque ses bouquets commençaient à paraître. Rancé
+ s'était proposé de courir le monde pour chercher des aventures.
+ Qu'eût-il trouvé[588]?...»
+
+ «Les hommes qui ont vieilli dans le désordre pensent que, quand
+ l'heure sera venue, ils pourront facilement _renvoyer de jeunes
+ grâces à leur destinée_ comme on renvoie des esclaves. C'est une
+ erreur; on ne se dégage pas à volonté des songes; on se débat
+ douloureusement contre un chaos où le ciel et l'enfer, la haine et
+ l'amour, l'indifférence et la passion se mêlent dans une confusion
+ effroyable. Vieux voyageur alors, assis sur la borne du chemin,
+ Rancé eût compté les étoiles en ne se fiant à aucune, attendant
+ l'aurore qui ne lui eût apporté que l'ennui du cœur et la disgrâce
+ des années. Aujourd'hui il n'y a plus rien de possible, car les
+ chimères d'une existence active sont aussi démontrées que les
+ chimères d'une existence désoccupée... Pour un homme comme Rancé,
+ il n'y avait que le froc; le froc reçoit les confidences et les
+ garde; l'orgueil des années défend ensuite de trahir le secret, et
+ la tombe le continue[589].»
+
+Il y aurait bien des réflexions à faire sur ce peu de lignes. Que de
+vérités! que d'erreurs! Ne dirait-on pas que l'auteur aussi «se débat
+douloureusement contre un chaos?» Ce livre est bien de notre temps, car
+il ne conclut pas. Il est bien d'une époque où, comme il le dit
+lui-même, «l'esprit humain n'a plus la force de se tenir debout[590].»
+Pourtant un instinct élevé, ou plutôt une lumière plus élevée que tous
+les instincts, dicte à l'écrivain quelques jugements fermes, hardis,
+dignes d'un autre âge. Il y a de l'indépendance, et mieux que de
+l'indépendance, dans ce remarquable passage:
+
+ «Qu'un homme soit rédimé au prix des plus grands malheurs, son
+ rachat vaut mieux que tous ces malheurs; qu'une révolution renverse
+ un État ou en change la face, vous croyez qu'il s'agit des
+ destinées du monde? Pas du tout: c'est un particulier, et peut-être
+ le particulier le plus obscur, que Dieu a voulu sauver: tel est le
+ prix d'une âme chrétienne[591].»
+
+Comment l'homme qui a écrit ces lignes a-t-il pu nous parler ensuite du
+froc qui reçoit les confidences, et de l'orgueil qui les garde[592]?
+
+Nous croyons que, dans sa manière de comprendre la religion et la vie,
+Rancé erra grandement, et nous ne prétendons pas le justifier en
+ajoutant qu'il erra avec toute une église, avec un siècle tout entier;
+mais nous aimons un esprit «qui avait la force de se tenir debout.» Nous
+lui envions sa décision, sa conséquence et sa foi. Un mot de Rancé, cité
+deux fois dans ce livre, nous a vivement frappé et s'enfonce dans notre
+mémoire:
+
+ «La Trappe durera ce qu'elle doit durer. Si, dans les âges
+ supérieurs, on s'était conduit par cette considération qu'il n'y a
+ rien qui ne soit sujet à la décadence, où en serait aujourd'hui le
+ champ de Jésus-Christ[593]?»
+
+Tout l'homme ne se révèle-t-il pas à vous dans cette seule phrase? N'y
+a-t-il pas là toute une philosophie? Ce n'est pas assurément celle de
+notre temps. Qui ne calcule en effet sur la décadence? Qui ose dire: «La
+Trappe durera ce qu'elle doit durer?» Qui, d'un cœur tranquille, oppose
+la liberté à la nécessité? Qui va en avant, les yeux fermés, sur la foi
+de Dieu et des principes? Mais laissons ces questions, et revenons au
+livre de M. de Chateaubriand.
+
+L'histoire de Rancé est l'histoire d'un moine, d'un moine dont
+l'impitoyable logique a poussé l'idée claustrale à ses dernières
+conséquences. Ne fut-il rien de plus? Ses écrits (nous avons la
+confusion de dire que nous ne les connaissons pas) ne renferment-ils que
+cela? Nous avons peine à le croire, et nous voudrions les voir analysés.
+Rancé, nous l'espérons, y gagnerait. Il est déjà bien grand dans sa
+biographie, grand de caractère et d'esprit, et présentant, jusque dans
+les erreurs de son zèle, un type suprême de cette loi de justice et de
+ce besoin d'expiation, qui, sous les formes les plus diverses, se
+manifeste ou se trahit chez les hommes les plus divers. Tout le monde
+remerciera M. de Chateaubriand de l'obéissance pieuse qui lui a fait
+ajouter quelques pages admirables à toutes les admirables pages que nous
+lui devons déjà; tout le monde se sentira triste de la tristesse dont
+cet ouvrage est pénétré, tristesse sans larmes, désenchantement amer,
+qui ne daigne demander à la terre ni consolation ni pitié, mais qui,
+nous aimons à le croire, a su les chercher ailleurs. Tout le monde
+enfin, bon nombre de lecteurs du moins, regretteront que l'auteur n'ait
+pas donné à son ouvrage le mérite de l'unité de ton. Il l'eût facilement
+obtenu en imposant une règle à la richesse de sa mémoire, en évitant ou
+en ne cherchant pas certains rapprochements. Le talent a plus de charges
+que d'immunités; toutes les pensées, tous les sujets, ne sont pas
+également dignes d'une plume éloquente; les grâces de la parole sont
+pudiques et fières; elles craignent les mésalliances; et quand je
+rencontre dans cette _Vie de Rancé_, certains traits, certaines
+anecdotes, je ne puis m'empêcher de dire, avec un anachorète cité par
+l'auteur lui-même: «Ce n'est pas pour cela que les abeilles volent le
+long des ruisseaux pour ramasser un miel si doux.»
+
+Il est impossible de le taire; cette vie de Rancé n'est pas celle que
+nous attendions et celle dont, par avance, nous nous étions réjouis.
+Nous ne demandions pas à l'écrivain un nouveau chef-d'œuvre; nous
+demandions au vieillard quelques-unes de ces paroles qui ne sont pas
+encore du ciel, mais qui ne sont plus de la terre: ce sujet, que nous
+avions cru de son choix, les faisait espérer; il nous les devait. Il y a
+des paroles sérieuses dans ce livre, mais ce livre n'est pas sérieux, et
+ce n'est pas pour les lecteurs seulement que nous en avons du regret. Un
+sceau peut-être est posé pour jamais sur ces lèvres d'or; s'il en est
+ainsi, à la bonne heure; à défaut des paroles que nous n'entendrons
+plus, puisse le silence être béni!
+
+
+
+
+V
+
+Vie de Rancé.
+
+Deuxième édition, revue, corrigée et augmentée.
+
+1 vol. in-8°. Paris, 1844[594].
+
+
+Le soin que nous avons pris de collationner d'un bout à l'autre les deux
+éditions de la _Vie de Rancé_ nous a donné la preuve de l'attention
+accordée par l'illustre auteur aux vœux de la critique. On ne pouvait
+entrer plus franchement ni davantage abonder dans le sens de la
+principale observation à laquelle a donné lieu la _Vie de Rancé_.
+Déférence respectable et touchante! Il est peut-être encore plus beau de
+se réformer ainsi que de n'avoir pas eu à se réformer. «Cette envie,
+pour nous servir ici des expressions d'un héros, ne prend guère aux
+victorieux et aux barbes grises;» mais elle est naturelle à un noble
+esprit.
+
+Des pages entières de la première édition ont disparu dans la seconde;
+mais de plus belles, de meilleures en ont pris la place: _feliciores
+inserit_. De ce nombre sont celles sur le P. de Chaumont, missionnaire
+qui emportait au bout de l'univers une lettre de l'abbé de la Trappe,
+comme une relique assez puissante pour conjurer les tempêtes. Comment
+ces images n'auraient-elles pas entraîné encore une fois sur les plaines
+de l'Océan et vers le pays du soleil l'antique pèlerin de la Syrie,
+l'aventureux compagnon des courses désolées de René? Tout un vol de
+souvenirs et de rêves s'échappe avec une harmonieuse confusion du sein
+de cette imagination toujours jeune et toujours émue, de même qu'au
+lever du jour mille oiseaux à l'aile dorée s'envolent du milieu d'une
+feuillée murmurante:
+
+ «Ainsi les mers et les naufrages entrent à la Trappe, comme le
+ siècle de Louis XIV y était entré par des bois où l'on entend à
+ peine un son. La manière dont les hommes de ce temps voyaient le
+ monde ne ressemblait pas à celle dont nous l'apercevons
+ aujourd'hui. Il ne s'agissait jamais pour ces hommes d'eux-mêmes;
+ c'était toujours de Dieu qu'ils parlaient. Ces souvenirs que Rancé
+ envoyait aux océans par un missionnaire se rattachaient à son
+ _arrière-vie_, lorsqu'il avait songé à cacher ses blessures parmi
+ les pasteurs de l'Himalaya. Tous les rivages sont bons pour
+ pleurer. Il aurait vu, s'il avait suivi ses premiers desseins, ces
+ rizières abandonnées quand l'homme qui les sema est passé depuis
+ longtemps; il aurait suivi des yeux ces aras blancs qui se reposent
+ sur les manguiers du tombeau de Tadjmahal; il aurait retrouvé tout
+ ce qu'il eût aimé dans son jeune âge, la gloire des palmiers, leur
+ feuillage et leurs fruits; il se serait associé à cet Indien qui
+ appelle ses parents morts aux bouches du Gange, et dont on entend
+ la nuit les chants tributaires qu'accompagnent les vagues de la mer
+ Pacifique[595].»
+
+Quels tableaux vis-à-vis des noirs ombrages de la Maison-Dieu!
+Versailles à peine est plus différent.
+
+Laissons au lecteur le plaisir de chercher lui-même dans l'ouvrage et de
+découvrir jusque dans les moindres interstices des jeunes pousses d'une
+verdure si vive. Bornons-nous à remarquer encore que la _Vie de Rancé_,
+qui forme aujourd'hui quatre livres au lieu de trois, paraît mieux
+divisée, et qu'en plusieurs endroits la matière est distribuée avec plus
+de soin. Le caractère général du style est demeuré le même; à certains
+égards nos remarques subsistent: nous n'y reviendrons pas; il nous plaît
+mieux de dire qu'une seconde lecture nous a rendus attentifs à des
+beautés qui, la première fois, nous avaient presque échappé. Ce sont de
+belles pages que celles qui retracent les derniers moments de Rancé;
+l'auteur savait bien que la simplicité est l'ornement de la grandeur; et
+quand il a mêlé ses pensées au récit de cette scène auguste, elles ont
+été dignes du sujet. On peut avoir des doutes sur cette phrase
+assurément bien hardie: «Il n'y avait personne pour porter la main sur
+le cœur de ce christ;» mais qui n'aimerait la réflexion suivante:
+
+ «Cette famille de la religion autour de Rancé avait la tendresse de
+ la famille naturelle et quelque chose de plus; l'enfant qu'elle
+ allait perdre était l'enfant qu'elle allait retrouver; elle
+ ignorait ce désespoir qui finit par s'éteindre devant
+ l'irréparabilité de la perte. La foi empêche l'amitié de mourir:
+ chacun en pleurant aspire au bonheur du chrétien appelé; on voit
+ éclater autour du juste une pieuse jalousie, laquelle a l'ardeur de
+ l'envie, sans en avoir le tourment[596].»
+
+[1: Ces matériaux sont 1° pour le _cours_ une _autographie_ préparée et
+revue par Vinet, 2° pour les articles, le journal où ceux-ci ont paru:
+_Le Semeur_. Nous avons pu utiliser pour cette édition l'exemplaire du
+cours autographié qui appartenait à Vinet, et qui est aujourd'hui à la
+bibliothèque de la Faculté de théologie de l'Église libre du canton de
+Vaud.]
+
+[2: Voir plus loin le 2e article dans "Chateaubriand--Études historiques
+et littéraires". Nous avons aussi complété un court article de Vinet sur
+la deuxième édition de _Rancé_. Il en sera question plus loin.]
+
+[3: Il avait été «installé» en même temps que Sainte-Beuve, qui
+professa, comme on sait, une année à Lausanne. Il y donna son _Port
+Royal_.]
+
+[4: Rambert: _Alexandre Vinet_. 3e édition Tome II, 194.]
+
+[5: Henri Lutteroth, directeur du _Semeur_.]
+
+[6: Inédit.]
+
+[7: On sait que Vinet notait sur un _agenda_ toutes ses occupations de
+la journée. Il y notait aussi parfois ses réflexions sur divers sujets.]
+
+[8: Il s'agit des exercices homilétiques, dirigés par le professeur.]
+
+[9: Théophile Passavant, ancien pasteur, à Bâle.]
+
+[10: _Lettres de Vinet_, II, 228.]
+
+[11: Auguste Jaquet, conseiller d'État du canton de Vaud.]
+
+[12: Inédit.]
+
+[13: Vinet était absent ce jour-là; il était au Châtelard, sur Clarens,
+depuis le 4 avril; il rentra à Lausanne le 16.]
+
+[14: Mme Juste Olivier, femme du poète.]
+
+[15: Libraire à Paris.]
+
+[16: Alexis Forel, membre du Grand Conseil du canton de Vaud.]
+
+[17: Inédit.]
+
+[18: Inédit.]
+
+[19: Inédit.]
+
+[20: Inédit.]
+
+[21: _Alexandre Vinet_. 3e édition. Tome II, 210.]
+
+[22: Samuel Chappuis, professeur à la faculté de théologie de l'académie
+de Lausanne.]
+
+[23: Rambert, _ouv. cité_, II, 211.]
+
+[24: Cité par Rambert, _ouv. cité_, II, 211.]
+
+[25: _Revue Suisse_, VII, 133.]
+
+[26: Adèle, née Vernet, veuve du baron Auguste de Staël, qui était fils
+de Mme de Staël.]
+
+[27: _Lettres de Vinet_, II, 224.]
+
+[28: _Ibid_, II, 236.]
+
+[29: Il s'agit d'un cours sur les poètes. Nous en reparlerons.]
+
+[30: Inédit.]
+
+[31: Voir plus vers la fin du "Chapitre premier--L'Essai sur les
+révolutions", un passage sur la mélancolie de Chateaubriand qui n'est
+pas très clair.]
+
+[32: Sainte-Beuve: «À partir de 1811, en regardant au fond de la pensée
+de Madame de Staël nous y découvrirons par degrés le recueillement que
+la religion procure, la douleur qui mûrit, la force qui se contient, et
+cette âme jusque-là violente comme un Océan, soumise aussi comme lui, et
+rentrant avec effort et mérite dans ses bornes. Nous verrons enfin, au
+bout de cette route triomphale, comme au bout des plus humblement
+pieuses... nous verrons une croix...» _Portraits de femmes_. (L'article
+est de mai 1835.)]
+
+[33: Rambert, _ouv. cité_, I, 264.]
+
+[34: Charles Scholl, pasteur à Lausanne.]
+
+[35: Rambert, _ouv. cité_, I, 264.]
+
+[35: _Ibid_, I, 329.]
+
+[36: 27 octobre 1836.--_Lettres de Vinet_, I, 462.]
+
+[37: 5 novembre 1836.--_Lettres de Vinet_, I, 464 et suiv.]
+
+[38: Quelques jours auparavant, Vinet avait fait passer dans le _Semeur_
+du 2 novembre 1836 (Tome V, page 352) le petit article suivant:
+
+_«À Monsieur le Rédacteur du «Semeur»,_
+
+»Le terme de _vérité païenne_ dont j'ai fait usage en rendant compte de
+quelques-unes des idées de l'_Essai_ de M. de Chateaubriand _sur la
+littérature anglaise_, a pu être pris par quelques personnes dans un
+sens bien éloigné de mon intention. J'appelle _vérité païenne_ ce que
+l'homme peut mettre de vérité dans ses pensées et dans ses écrits sans
+le secours du christianisme, ce que la nature enseigne à l'humanité, et
+la méditation aux Socrate et aux Platon. En tous cas cette vérité c'est
+la vérité; il n'y en a pas deux, l'une vraie et l'autre fausse; et il ne
+saurait y avoir d'opposition entre elles non plus qu'entre le soleil et
+l'aurore. Seulement la vérité païenne est bornée; à une certaine
+distance de son foyer ses rayons pâlissent et meurent. J'ai regretté que
+l'auteur de _l'Essai_ appliquât cette lumière trop courte à des
+questions dont une autre lumière (la lumière de la Parole divine) peut
+seule éclairer les profondeurs. Mais en parlant d'une vérité _païenne_,
+je n'ai garde de transporter cette épithète à l'auteur lui-même; je le
+crois catholique sincère, fort éloigné de toute intention païenne, et
+prêt à toutes sortes de sacrifices pour le culte que son génie a protégé
+dans les mauvais jours.--Je donne cette explication dans mon propre
+intérêt, afin qu'un mot mal compris ne fasse pas mal comprendre mon
+intention, pleine de respect, et j'oserai ajouter d'affection.
+
+»Agréez, etc...»
+
+J'ai pensé qu'il était utile de reproduire cette page de Vinet, sinon
+dans le corps du volume, du moins dans la préface. Je dois ajouter que
+c'est M. Philippe Bridel qui me l'a signalée, et je profite de cette
+occasion pour ajouter que c'est également à l'inépuisable et prévenante
+obligeance de M. Philippe Bridel que je dois de connaître la plupart des
+documents que j'ai utilisés dans cette préface.]
+
+[39: Inédit.]
+
+[40: _Lettres de Vinet_, II, 240 (texte rétabli d'après une meilleure
+copie). Cette lettre est du 16 et non du 10 juin 1844.]
+
+[41: Il y a peut-être quelque exagération dans tout ceci. Je doute fort
+de la «simplicité» de Chateaubriand. J'en doute d'autant plus que j'ai
+sous les yeux une lettre de Chateaubriand à son éditeur, que le _Journal
+de Genève_ vient de reproduire, et qui montre bien que l'auteur de Rancé
+n'était pas si «simple» que cela. La voici:
+
+«Nous voilà en vente, mon cher Monsieur, et jusqu'à présent l'_affaire_
+se présente bien. Si vous n'avez pas trop tiré, il y aurait de
+l'avantage à pouvoir faire, le plus tôt possible, une seconde édition.
+Je suis à même de faire entrer dans cette seconde édition des morceaux
+que j'avais retirés de la première et qui font des vides assez
+remarquables pour les hommes accoutumés à lire. Veuillez donc me dire où
+vous en êtes, et s'il serait bon d'annoncer bientôt une seconde édition.
+Si la première n'a pas été _tirée à un trop grand nombre_, on pourrait
+arrêter le tirage et annoncer une seconde édition à laquelle j'ai une
+douzaine de pages à ajouter. Un mot de réponse à tout cela, s'il vous
+plaît. Vous savez l'ancien adage: _Il faut battre le fer pendant qu'il
+est chaud_. On dit chez vous qu'on ne sait pas encore quand vous
+revenez, mais j'ai toujours grande envie de vous voir.
+
+»À vous, à vous.
+
+»CHATEAUBRIAND.»
+
+Cette lettre adressée par Chateaubriand à l'éditeur Delloye au sujet de
+l'apparition de la Vie de Rancé est datée de Paris, 9 mai 1844.]
+
+[42: Inédit.]
+
+[43: Ami Bost, pasteur, né à Genève.]
+
+[44: Un autre article sur Chateaubriand (_Des derniers écrits politiques
+de M. de Chateaubriand_) qui a paru dans le _Semeur_, du 23 janvier
+1833, et qu'on serait aussi tenté d'attribuer à Vinet,--mais moins,--est
+de Guillaume de Félice, pasteur à Bolbec, plus tard professeur à la
+Faculté de théologie de Montauban.]
+
+[45: M. Lutteroth à M. Ch. Secrétan.]
+
+[46: M. Monnard, professeur ordinaire de littérature française à
+l'Académie de Lausanne, absent pendant le semestre d'hiver 1844, et dont
+M. Vinet s'était chargé de continuer le cours.]
+
+[47: Passage supprimé dans les deux éditions antérieures. Voir la
+Préface.]
+
+[48: _De l'Influence des Passions_, section III, chapitre IV, _De la
+Bienfaisance_.]
+
+[49: Passage supprimé dans les deux éditions antérieures. Voir la
+Préface.]
+
+[50: _Lettres sur les écrits et le caractère de J.-J. Rousseau_. Lettre
+III.]
+
+[51: _Delphine_, Ve partie, lettre XVII.]
+
+[52: _Introduction aux manuscrits de M. Necker_.]
+
+[53: _Ibid_.]
+
+[54: Passage supprimé dans les deux éditions antérieures. Voir Préface.]
+
+[55: Mot supprimé dans les éditions antérieures.]
+
+[56: Passage supprimé dans les éditions antérieures. Voir Préface.]
+
+[57: _De l'Allemagne_, IIIe partie, chap. XIX. Le titre de ce chapitre
+est: _De l'amour dans le mariage_.]
+
+[58: _Lettres sur les écrits et sur le caractère de J.-J. Rousseau_.
+Lettre VI.]
+
+[59: Mot supprimé dans les éditions antérieures.]
+
+[60: _Introduction aux manuscrits de M. Necker._]
+
+[61: _De la Littérature_, IIe partie, chap. IV.]
+
+[62: _Lettres sur les écrits et le caractère de J.-J. Rousseau_. Lettre
+IV.]
+
+[63: Préface de _Mirza_.]
+
+[64: Sur ce passage voir la Préface du présent volume.]
+
+[65: _Mélanges de littérature et de politique._]
+
+[66: _Lettres sur les écrits et le caractère de J.-J. Rousseau_. Lettre
+Ire.]
+
+[67: Lettre II.]
+
+[68: Ire Partie, chap. Ier.]
+
+[69: _Ibid_.]
+
+[70: IIe Partie, chap. II]
+
+[71: Les passages entre crochets ont été supprimés dans les éditions
+antérieures. Voir Préface.]
+
+[72: Introduction.]
+
+[73: Section III, chap. Ier]
+
+[74: Introduction.]
+
+[75: Section III, chap. IV.]
+
+[76: Section Ire, chap. III, vers la fin.]
+
+[77: Section Ire, chap. VII.]
+
+[78: Section Ire, chap. VIII.]
+
+[79: Conclusion.]
+
+[80: _Ibid_.]
+
+[81: Section II, chap. II.]
+
+[82: Section II, chap. IV.]
+
+[83: Section III, chap. II.]
+
+[84: Conclusion, dernier paragraphe.]
+
+[85: Section II, chap. III.]
+
+[86: Section Ire, chap. IV.]
+
+[87: Section Ire, chap. VIII.]
+
+[88: Section III.]
+
+[89: Vinet se cite ici lui-même. Voir _Semeur_, tome V, page 260.]
+
+[90: IIe Partie, chap. V.]
+
+[91: _Ibid_.]
+
+[92: IIe Partie, chap. Ier.]
+
+[93: _Ibid_.]
+
+[94: IIe Partie, conclusion.]
+
+[95: _Ibid_.]
+
+[96: IIe Partie, chap. 1er.]
+
+[97: Discours préliminaire.]
+
+[98: Ire Partie, chap. I.]
+
+[99: Section Ire, chap. Ier.]
+
+[100: _Essai sur les Révolutions_, Ire partie, chap. XIV. Édition des
+Œuvres complètes. Tome Ier, page 89, note _a_ (1826). Voici la même
+affirmation dans le texte de 1797: «Le vice et la vertu, d'après
+l'histoire, paraissent une somme donnée qui n'augmente ni ne diminue;
+les sciences, au contraire, des inconnues qui se dégagent sans cesse.
+Que devient le système de perfection?» IIe Partie, chap. LVI.]
+
+[101: Les éditions antérieures et le manuscrit de Vinet portent
+_invisiblement_. La correction _visiblement_ s'impose.]
+
+[102: Ire Partie, chap. XI.]
+
+[103: Ire Partie, chap. X.]
+
+[104: Ire Partie, chap. XI.]
+
+[105: IIe Partie, chap. V.]
+
+[106: Ire Partie, chap. XV.]
+
+[107: Ire Partie, chap. XI.]
+
+[108: Ire Partie, chap. VII.]
+
+[109: IIe Partie, chap. Ier.]
+
+[110: IIe Partie, chap. V.]
+
+[111: _Ibid_.]
+
+[112: _Ibid_.]
+
+[113: _Ibid_.]
+
+[114: _Ibid_.]
+
+[115: IIe Partie, chap. VIII.]
+
+[116: _Ibid_.]
+
+[117: _Ibid_.]
+
+[118: IIe Partie, chap. VI.]
+
+[119: IIe Partie, chap. IX.]
+
+[120: _Semeur_, tome V, page 260.]
+
+[121: _Lettre à M. de Fontanes, sur la deuxième édition de l'ouvrage de
+Madame de Staël_. (Œuvres complètes de Chateaubriand, tome XIV.)]
+
+[122: Articles insérés dans le _Mercure de France_ en 1800, et
+réimprimés dans les _Œuvres de M. de Fontanes_, tome II.]
+
+[123: IIe partie, chap. IX. Conclusion.]
+
+[124: _Tableau de la Littérature au dix-huitième siècle_. LXe Leçon.
+(Tome IV, page 382.)]
+
+[125: M. Quinet, parlant d'_Ahasvérus_. Il a dit: _et de mon désespoir_.
+(_Ed. antér._)]
+
+[126: Tableau de la Littérature française, chap. VI.]
+
+[127: Ire Partie, lettre XXX.]
+
+[128: IIe Partie, lettre XXVII.]
+
+[129:
+ Le malheur de Rufin a dessillé mes yeux;
+ Son châtiment absout les dieux.
+]
+
+[130: IIe Partie, lettre XLII.]
+
+[131: Ire Partie, lettre XXX.]
+
+[132: Dernier paragraphe.]
+
+[133: La Fontaine.]
+
+[134: IIIe Partie, lettre XLIX.]
+
+[135: IIIe Partie, lettres VII, Ire et XXIX.]
+
+[136: IIIe Partie, lettre XIV.]
+
+[137: Ire Partie, lettre X.]
+
+[138: Ire Partie, lettre XVI.]
+
+[139: Annales littéraires, tome III, pages 166-169.]
+
+[140: _Andromaque_. Acte IV, scène V.]
+
+[141: Livre Ier, chap. Ier.]
+
+[142: _Andromaque_. Acte V, scène III.]
+
+[143: Livre II, chap. Ier et IV.]
+
+[144: Livre XIII, chap. IV.]
+
+[145: _Ibid_.]
+
+[146: _Deuxième Épître aux Corinthiens_, chap. XII, v. 15.]
+
+[147: Livre II, chap. Ier.]
+
+[148: Livre II, chap. II.]
+
+[149: Livre II, chap. III.]
+
+[150: _Ibid_.]
+
+[151: _Ibid_.]
+
+[152: Livre XIII, chap. IV.]
+
+[153: Livre Ier, chap. V.]
+
+[154: Livre Ier, chap. II.]
+
+[155: Livre V, chap. Ier.]
+
+[156: Œuvres complètes, tome VII. _Voyage en Italie_. Lettre à M. de
+Fontanes. (Rome, le 10 janvier 1804.)]
+
+[157: Voyez Livre IV, chap. IV, à la fin, où cette opposition éclate
+d'une manière dramatique:«L'éloquence de Corinne excitait l'admiration
+d'Oswald, sans le convaincre; il cherchait partout un sentiment moral,
+et toute la magie des arts ne pouvait jamais lui suffire. Alors Corinne
+se rappela que, dans cette même arène, les chrétiens persécutés étaient
+morts victimes de leur persévérance; et montrant à lord Nelvil les
+autels élevés en l'honneur de leurs cendres, et cette route de la croix
+que suivent les pénitents, au pied des plus magnifiques débris de la
+grandeur mondaine, elle lui demanda si cette poussière des martyrs ne
+disait rien à son cœur.--Oui, s'écria-t-il, j'admire profondément cette
+puissance de l'âme et de la volonté contre les douleurs et la mort: un
+sacrifice, quel qu'il soit, est plus beau, plus difficile, que tous les
+élans de l'âme et de la pensée. L'imagination exaltée peut produire les
+miracles du génie; mais ce n'est qu'en se dévouant à son opinion, ou à
+ses sentiments, qu'on est vraiment vertueux: c'est alors seulement
+qu'une puissance céleste subjugue en nous l'homme mortel.--Ces paroles
+nobles et pures troublèrent cependant Corinne; elle regarda lord Nelvil,
+puis elle baissa les yeux; et bien qu'en ce moment il prît sa main et la
+serrât contre son cœur, elle frémit de l'idée qu'un tel homme pouvait
+immoler les autres et lui-même au culte des opinions, des principes, ou
+des devoirs dont il aurait fait choix.»]
+
+[158: Livre XV, chap. Ier, vers la fin.]
+
+[159: Buffon.]
+
+[160: Livre X, chap. V.]
+
+[161: _Œuvres complètes de Madame de Staël._ Tome XVII, pages 4, 5 et
+7.]
+
+[162: _Mélanges de littérature et de politique_, par Benjamin Constant.
+Pages 171-172.]
+
+[163: Ire Partie, chap. II.]
+
+[164: IIe Partie, chap. II.]
+
+[165: Ire Partie, chap. IV.]
+
+[166: IIIe Partie, chap. XI.]
+
+[167: Saint-Lambert.]
+
+[168: Ire Partie, chap. II.]
+
+[171: Ire Partie, chap. II. Madame de Staël ajoute en note: «Je n'ai pas
+besoin de dire que c'était l'Angleterre que je voulais désigner par ces
+paroles.»]
+
+[170: Ire Partie, chap. IV.]
+
+[171: Ire Partie, chap. VI.]
+
+[172: Ire Partie, chap. IX.]
+
+[173: _Ibid_.]
+
+[174: IIe Partie, chap. II.]
+
+[175: IIe Partie, chap. IX.]
+
+[176: IIe Partie, chap. XII.]
+
+[177: IIIe Partie, chap. IX.]
+
+[178: IIIe Partie, chap. VIII.]
+
+[179: IIIe Partie, chap. XI.]
+
+[180: Ire Partie, chap. Ier.]
+
+[181: IIIe Partie, chap. VI.]
+
+[182: IIe Partie, chap. VII.]
+
+[183: IIIe Partie, chap. IV.]
+
+[184: _Ibid_.]
+
+[185: «La philosophie matérialiste livrait l'entendement humain à
+l'empire des objets extérieurs, la morale à l'intérêt personnel, et
+réduisait le beau à n'être que l'agréable. Kant voulut rétablir les
+vérités primitives et l'activité spontanée dans l'âme, la conscience
+dans la morale, et l'idéal dans les arts.» (IIIe Partie, chap. VI.)]
+
+[186: IIIe Partie, chap. Ier]
+
+[187:
+ Sous le feuillage épais se cache un rameau d'or,
+ Dans cette obscurité cherchez, cherchez encor,
+ Et cueillez hardiment.
+
+ (_Énéide_, liv. VI.)
+]
+
+[189: IVe Partie, chap. XI.]
+
+[190: Observations générales.]
+
+[191: _Notice sur la vie et les écrits de Madame Necker de Saussure_, en
+tête de l'édition in-12 de l'_Éducation progressive_, publiée par M.
+Paulin. Paris, 1844, page XI.]
+
+[192: Vauvenargues.]
+
+[193: IIe Partie, chap. XXVIII.]
+
+[194: IIIe Partie, chap. XIV.]
+
+[195: IIIe Partie, chap. III.]
+
+[196: _Ibid_.]
+
+[197: IIIe Partie, chap. XVI.]
+
+[198: _Ibid_.]
+
+[199: IVe Partie, chap. V.]
+
+[200: IVe Partie, chap. VI.]
+
+[201: IVe Partie, chap. IX.]
+
+[202: IVe Partie, chap. VI.]
+
+[203: Ire Partie, chap. XI.]
+
+[204: Ire Partie, chap. XVIII.]
+
+[205: IIIe Partie, chap. XII.]
+
+[206: Ire Partie, chap. XX.]
+
+[207: Ire Partie, chap. IV.]
+
+[208: Ire Partie, chap. V.]
+
+[209: _Ibid_.--Je lis encore dans les _Considérations sur la Révolution
+française_ une phrase trop semblable à celles que je viens de citer: «On
+a pu quelquefois agir en conversation sur Bonaparte contre son intérêt
+même, il y en a des exemples; mais c'est un des hasards de son caractère
+sur lequel on ne saurait compter.» (Ve Partie, chapitre IV.)]
+
+[210: Ire Partie, chap. VII.]
+
+[211: Ire Partie, chap. X.]
+
+[212: Ire Partie, chap. XVIII.]
+
+[213: Ire Partie, chap. IV.]
+
+[214: IIe Partie, chap. III.]
+
+[215: IIe Partie, chap. XIV.]
+
+[216: Ovide.]
+
+[217: _Examen critique des Considérations de Madame de Staël sur les
+principaux événements de la Révolution française_; 2 vol. in-8°. Paris,
+1822. Tome Ier, page 300. (C'est la deuxième édition; la première est de
+1818.)]
+
+[218: IIe Partie, chap. Ier.]
+
+[219: Ire Partie, chap. XX.]
+
+[220: Ire Partie, chap. XIX.]
+
+[221: Ire Partie, chap. XX.]
+
+[222: IIe Partie, chap. II.]
+
+[223: Ve Partie, chap. IV.]
+
+[224: IIIe Partie, chap. XXV.]
+
+[225: IIIe Partie, chap. IX.]
+
+[226: IIIe Partie, chap. XXV.]
+
+[227: _Examen critique des Considérations de Madame de Staël sur les
+principaux événements de la Révolution française_.]
+
+[228: IIe Partie, chap. XI.]
+
+[229: IIe Partie, chap. XXI.]
+
+[230: IIe Partie, chap. II.]
+
+[231: IVe Partie, chap. Ier.]
+
+[232: _Le Misanthrope_. Acte Ier, scène Ire.]
+
+[233: Ve Partie, chap. V.]
+
+[234: IIe Partie, chap. XXII.]
+
+[235: 1 Jean III, 2.]
+
+[236: Horace. _Odes_, livre IV, ode IX. (_L'amour respire encore avec
+tous ses feux dans les tendres sons du luth de Sapho_.)]
+
+[237: Vinet se cite lui-même. Voir _Semeur_, tome VIII, pages 89-91.
+(_Edit_.)]
+
+[238: _Considérations sur la Révolution française_, IIe partie, chap.
+XX.]
+
+[239: _Semeur_, tome VI, page 177.]
+
+[240: _Cours d'Esthétique_, XXXVIIIe Leçon.]
+
+[241: _De l'Allemagne_, IIe Partie, chap. VII.]
+
+[242: _Ibid_.]
+
+[243: _De la littérature_, Ire Partie, chap. VIII.]
+
+[244: Voir le _Semeur_, Tome V, page 260.--Je me permets de me citer
+moi-même, n'ayant rien à changer, quant au fond, à ce que je disais
+alors. (1836.)]
+
+[245: Cette nouvelle a été composée sous l'Empire.]
+
+[246: Voir la _Notice_ en tête de l'_Essai_: «Je n'en ignore pas les
+défauts; le _moi_ y revient souvent...»--Voir aussi, dans la nouvelle
+édition, la première _Note critique_: «Le moi que l'on retrouve partout
+dans l'_Essai_ m'est d'autant plus odieux aujourd'hui que rien n'est
+plus antipathique à mon esprit.»--C'est sans doute ce qui a tant
+multiplié le _nous_ dans les ouvrages de M. de Chateaubriand.]
+
+[247: Préface de la nouvelle édition de l'_Essai_, dans les Œuvres
+complètes, tome Ier, page XLIII.]
+
+[248: Nouvelle édition de l'_Essai_, tome II, page 203, note _a_.]
+
+[249: Préface de l'_Essai_ dans les Œuvres complètes, page IV, note
+_b_.]
+
+[250: Selon les biographes qui font naître M. de Chateaubriand en 1772,
+il n'aurait eu que dix-neuf ans à son départ pour l'Amérique; cela seul
+me ramènerait à l'opinion commune, qui le fait naître la même année que
+Bonaparte, Canning et Cuvier, c'est-à-dire en 1769. À ce compte, il
+avait vingt-huit ans, et non vingt-cinq, lorsqu'il écrivit l'_Essai_; ce
+qui me paraît aussi plus probable en soi.]
+
+[251: IIe Partie, chap. XXII. (Œuvres complètes, tome II, page 228, note
+_a_.)]
+
+[252: Voir dans l'édition des Œuvres complètes, tome Ier, pages 172,
+201, 218, et tome II, pages 132, 221 et 247.]
+
+[253: Ire Partie. Introduction.]
+
+[254: Ire Partie. Exposition (dans l'Introd.).]
+
+[255: IIe partie, chap. IX.]
+
+[256: IIe Partie, chap. LVI.]
+
+[257: IIe Partie, chap. XIII: _Aux infortunés_. (C'est le titre du
+chapitre.)]
+
+[258: Ire Partie, chap. IX.]
+
+[259: Ire Partie, chap. V.]
+
+[260: IIe Partie, chap. XXV, en note.]
+
+[261: IIe Partie, chap. XLIII.]
+
+[262: IIe Partie, chap. III.]
+
+[263: Ire Partie, chap. VI.]
+
+[264: Ire Partie, chap. XIX.]
+
+[265: Ire Partie, chap. LXX.]
+
+[266: IIe Partie, chap. XIX.]
+
+[267: «Peut-être la vraie sagesse consiste-t-elle à être, non pas sans
+principes, mais sans opinions déterminées.» (Introduction, en note.)]
+
+[268: IIe Partie, chap. XXXI.]
+
+[269: Ire Partie, chap. V.]
+
+[270: IIe Partie, chap. XIII.]
+
+[271: IIe Partie, chap. XLIII.]
+
+[272: IIe Partie, chap. XLVII.]
+
+[273: _Ibid_.]
+
+[274: IIe Partie, chap. XLVIII.]
+
+[275: Édition des Œuvres complètes. Préface, page XLIX. Voir aussi, tome
+Ier, pages 86, 197, 286, 300, et tome II, pages 33, 49, 83, 170, 213,
+249, 255, 303 et 334, les notes critiques.]
+
+[276: _Génie du Christianisme_, Ire Partie, livre V, chap. II.]
+
+[277: _Essai historique_, IIe Partie, chap. XXXI.]
+
+[278: IIe Partie, chap. XXXI.]
+
+[279: _Essai historique_, IIe Partie, chap. LVII et dernier.]
+
+[280: _Génie du Christianisme_. Ire Partie, livre V, chap. XII.]
+
+[281: Horace, _Épodes_. Ode II.--Le fond de la fameuse description du
+Niagara se trouve dans une note de l'_Essai_. (IIe Partie, chap.
+XXIII.)]
+
+[282: _Études historiques_. Avant-propos.]
+
+[283: Il y a plusieurs préfaces du _Génie du Christianisme_; ce morceau
+se trouve dans la première, recueillie, avec les autres, dans le tome XV
+des Œuvres complètes; M. de Chateaubriand le cite lui-même dans la
+préface de la nouvelle édition de l'_Essai historique_. (_Ed_.)]
+
+[284: Voir la première préface d'_Atala_ dans les Œuvres complètes, t.
+XV.]
+
+[285:
+ Es liebt die Welt das Glänzende zu schwärzen,
+ Und das Erhab'ne in den Staub zu zieh'n.
+
+ Schiller.
+]
+
+[286: _Tableau historique de l'état des progrès de la littérature
+française depuis 1789_, par M.-J. de Chénier. Paris, 1818. Page 220. Cet
+ouvrage est le rapport demandé par Napoléon et composé par Chénier pour
+la classe de l'Institut à laquelle il appartenait. La première édition
+n'a été tirée qu'à peu d'exemplaires pour les membres de l'Académie
+française. Elle est moins complète que les suivantes. (Imprimerie
+Impériale, in-4°.) Ces détails sont nécessaires pour justifier le renvoi
+à l'ouvrage cité (_Ed_.)]
+
+[287: Œuvres complètes. Tome XXI, page 342, dans un morceau _sur les
+Annales littéraires_, de M. Dussault.]
+
+[288: Œuvres complètes, tome XVI, page 70.]
+
+[289: _Ibid_. Page 97.]
+
+[290: _Ibid_. Page 35.]
+
+[291: _Ibid_. Page 40.]
+
+[292: _Ibid_, page 33.]
+
+[293: _Ibid_, Page 94.]
+
+[294: Atala est fille d'un Espagnol.]
+
+[295: Œuvres complètes, tome XVI, Page 62.]
+
+[296: _Ibid_, Page 110.]
+
+[297: _Les Martyrs_. Livres IX et X.]
+
+[298: Pages 103-108. Le discours du vieillard à Paul, dans _Paul et
+Virginie_, quoique plus beau que celui du Père Aubry, n'est guère plus
+restaurant; on y trouve même des insinuations qui manquent de
+délicatesse. Les deux vieillards sont donc, je l'avoue, des consolateurs
+fâcheux; mais au moins le vieillard déiste donne ses consolations pour
+ce qu'elles valent (et il se rend justice, car Paul n'est point
+consolé), tandis que le vieillard catholique surfait prodigieusement, et
+s'il ne convertit pas Chactas, il le console.]
+
+[299: Œuvres complètes, tome XVI, Page 103.]
+
+[300: _Ibid_, Page 44.]
+
+[301: _Ibid_, Page 84.]
+
+[302: _Ibid_, Page 110.]
+
+[303: _Ibid_, Page 113.]
+
+[304: _Ibid_, Page 115.]
+
+[305: _Ibid_, Page 114.]
+
+[306: _Ibid_, Page 69.]
+
+[307: _Ibid_.]
+
+[308: _Ibid_, Page 102.]
+
+[309: _Ibid_, Page 104.]
+
+[310: _Ibid_, Page 128.]
+
+[311: _Ibid_, Page 125.]
+
+[312: Page 121. On lit dans les éditions plus modernes, _la terre du
+sommeil_; en sorte qu'il n'y a plus d'antithèse. C'est toujours autant
+de gagné; mais ce n'est pas encore simple.]
+
+[313: M. Piguet, _Mélanges de Littérature_. Lausanne, 1816. Page 288.]
+
+[314: Œuvres complètes, tome XVI, Page 41.]
+
+[315: _Ibid_, Page 57.]
+
+[316: _Ibid_, Page 67.]
+
+[317: _Ibid_, Page 119.]
+
+[318: _Ibid_, Page 54.]
+
+[319: Voyez, entre autres, le vote philanthropique des matrones dans le
+conseil des chefs. (Page 49.) Cooper, je crois, a mieux connu les
+sauvages et les a peints non moins poétiquement dans les _Puritains
+d'Amérique_.]
+
+[320: Œuvres complètes, tome XVI, Page 62.]
+
+[321: _Ibid_.]
+
+[322: _Pensées_, II, XVII, 115.]
+
+[323: _Le Tartufe_, acte IV, scène III.]
+
+[324: Exode XXXII, 35.]
+
+[325: On se fera une idée juste et vive de l'impression qu'avait
+produite cet événement sur les hommes religieux de toutes les
+communions, en parcourant les trois petits volumes de la _Voix de la
+Religion au XIXe siècle_, journal publié à Lausanne, en 1802 et 1803,
+par M. Gonthier et quelques-uns de ses amis.]
+
+[326: Discours de Portalis sur l'organisation des cultes. (15 germinal,
+an X.)]
+
+[327: _Première Épître aux Corinthiens_, chap. III, verset 2.]
+
+[328: _Réflexions sur la paix intérieure._ IIe Partie, chap. II.]
+
+[329: Ire Partie, livre Ier, chap. IV.]
+
+[330: Ire Partie, livre Ier, chap. XI.]
+
+[331: Ire Partie, livre V, chap. VII.]
+
+[332: IVe Partie, livre V, chap. IV.]
+
+[333: IIIe Partie, livre V, chap. VI.]
+
+[334: Voir la première préface, dans les Œuvres complètes, tome XV, page
+XVI.]
+
+[335: Ire Partie, livre IV, chap. V.]
+
+[336: «Enfin de nos jours même et sous nos propres yeux, est-ce des
+athées qui ont abaissé la cime des Pyrénées et des Alpes, effrayé le
+Rhin et le Danube, subjugué le Nil, fait trembler le Bosphore, qui ont
+vaincu aux champs de Fleurus et d'Arcole, aux lignes de Weissenbourg et
+au pied des Pyramides, dans les vallées de Pampelune et dans les plaines
+de la Bavière, qui ont mis sous leur joug l'Allemagne et l'Italie, le
+Brabant et la Suisse, les îles de la Batavie et celles de la Grèce,
+Munich et Rome, Amsterdam et Malte, Mayence et le Caire? Est-ce des
+athées qui ont gagné plus de soixante batailles rangées, et pris plus de
+cent forteresses, qui ont rendu vaine la coalition de huit grands
+empires, et fait trembler les souverains des Indes derrière toutes les
+solitudes de l'Asie? Est-ce des athées qui ont accompli tant de
+prodiges? ou bien est-ce les paysans chrétiens, de braves officiers qui
+avaient pratiqué toute leur vie les devoirs de la religion? On ne voit
+pas que ces grands esprits qui ne pouvaient s'abaisser jusqu'à croire en
+Dieu, se souciassent beaucoup d'aller aux combats. Qu'il eût été beau
+pourtant de voir une armée d'incrédules aux prises avec ces Cosaques qui
+pensent monter au ciel en mourant sur le champ de bataille!»]
+
+[337: Ire Partie, livre VI, chap. V.]
+
+[338: Ire Partie, livre Ier, chap. XI.]
+
+[339: _La mort du pécheur et la mort du juste. (Sermon pour le jour des
+morts.)_ Deuxième partie.]
+
+[340: IIIe Partie, livre III, chap. VII.]
+
+[341: IIIe Partie, livre IV, chap. V.]
+
+[342: IIIe Partie, livre 1er, chap. VII.]
+
+[343: IIe Partie, livre 1er, chap. II.]
+
+[344: Rapport sur le _Génie du Christianisme_, fait par ordre de la
+classe de la langue et de la littérature française, par M. le comte
+Daru. (Séance du 30 janvier 1811.)]
+
+[345: _La Voix de la Religion au XIXe siècle_. Lausanne, 1802. Tome III,
+page 117.]
+
+[346: _Première Épître aux Corinthiens_, chap. IX, verset 27.]
+
+[347: IIe Partie, livre II, chap. VIII.]
+
+[348: _Que le souvenir des exemples donnés par les aïeux enflamme le
+fils d'Énée et le neveu d'Hector_.]
+
+[349: IIe Partie, livre II, chap. VI.]
+
+[350: IIe Partie, livre II, chap. IV.]
+
+[351: IIe Partie, livre II, chap. X.]
+
+[352: IIIe Partie, livre III, chap. III.]
+
+[353: IIIe Partie, livre V, chap. IV.]
+
+[354: IIe Partie, livre IV, chap. Ier.]
+
+[355: M. Vinet se cite ici lui-même. Voir _Semeur_, tome XI, page 335.
+(_Ed_.)]
+
+[356: _Génie du Christianisme_. IIe Partie, livre III, chap. IX, dans
+les anciennes éditions seulement.]
+
+[357: «Rien, dit-il au frère d'Amélie, rien ne mérite, dans cette
+histoire, la pitié qu'on vous montre ici. Je vois un jeune homme entêté
+de chimères, à qui tout déplaît, et qui s'est soustrait aux charges de
+la société pour se livrer à d'inutiles rêveries. On n'est point,
+monsieur, un homme supérieur, parce qu'on aperçoit le monde sous un jour
+odieux. On ne hait les hommes et la vie, que faute de voir assez loin.
+Étendez un peu plus votre regard, et vous serez bientôt convaincu que
+tous ces maux dont vous vous plaignez sont de purs néants. Mais quelle
+honte de ne pouvoir songer au seul malheur réel de votre vie, sans être
+forcé de rougir! Toute la pureté, toute la vertu, toute la religion,
+toutes les couronnes d'une sainte rendent à peine tolérable la seule
+idée de vos chagrins. Votre sœur a expié sa faute; mais, s'il faut ici
+dire ma pensée, je crains que, par une épouvantable justice, un aveu
+sorti du sein de la tombe n'ait troublé votre âme à son tour. Que
+faites-vous seul au fond des forêts où vous consumez vos jours,
+négligeant tous vos devoirs? Des saints, me direz-vous, se sont
+ensevelis dans les déserts? Ils y étaient avec leurs larmes, et
+employaient à éteindre leurs passions le temps que vous perdez peut-être
+à allumer les vôtres. Jeune présomptueux qui avez cru que l'homme se
+peut suffire à lui-même! La solitude est mauvaise à celui qui n'y vit
+pas avec Dieu; elle redouble les puissances de l'âme, en même temps
+qu'elle leur ôte tout sujet pour s'exercer. Quiconque a reçu des forces
+doit les consacrer au service de ses semblables; s'il les laisse
+inutiles, il en est d'abord puni par une secrète misère, et tôt ou tard
+le ciel lui envoie un châtiment effroyable.» (Œuvres complètes, tome
+XVI, page 189.)]
+
+[358: Jérémie II, 19.]
+
+[359: Psaume XXXIV, 22.]
+
+[360:
+
+ Défendre à ce qui fut d'avoir jamais été
+ Est au-dessus de la Divinité.
+
+ Horace. _Odes_, livre III, ode XXIX.
+]
+
+[361: Hébreux IV, 12.]
+
+[362: Œuvres complètes, tome XVI, page 144.]
+
+[363: _Ibid_, Page 149.]
+
+[364: _Ibid_, Page 152.]
+
+[365: _Ibid_, Page 156.]
+
+[366: _Ibid_, Page 164.]
+
+[367: _Ibid_, Page 186.]
+
+[368: Roman de Madame de Charrière.]
+
+[369: _Géorgiques_. Livre II; 83: Il voit avec étonnement ce feuillage
+nouveau pour lui et ces fruits qui ne sont pas les siens. [P. S.]]
+
+[370: IVe Partie, livre Ier, chap. V.]
+
+[371: Cette unanimité n'est pourtant pas absolue. M. de Boulogne, ancien
+prélat, fit bien entendre, en louant le _Génie du Christianisme_, qu'il
+ne le jugeait pas exempt d'inadvertances fâcheuses ni de graves erreurs.
+(_Annales littéraires et morales_, an XI. Premier cahier. Le morceau de
+M. l'abbé de Boulogne sur le _Génie du Christianisme_ a été recueilli,
+parmi les _Remarques critiques_ auxquelles celui-ci a donné lieu, dans
+le tome XV des Œuvres complètes de Chateaubriand.)]
+
+[372: IVe Partie, livre II, chap. VI.]
+
+[373: IVe Partie, livre II, chap. IX.]
+
+[374: IVe Partie, livre IV.]
+
+[375: IVe Partie, livre IV, chap. IV.]
+
+[376: IVe Partie, livre III, chap. V.]
+
+[377: La _Vie de Rancé_.]
+
+[378: _Odes_, Livre III, ode VI.]
+
+[379: Voyez, par exemple, quelques pages au commencement du _Voyage en
+Amérique_.]
+
+[380: Ovide, _Métamorphoses_. II, 202: Les coursiers s'écartent de leur
+route, et comme personne ne les retient, ils s'élancent dans des régions
+inconnues. [P. S.]]
+
+[381: Henri Lecoultre fait remarquer que ces vers ne se trouvent pas,
+comme on pourrait le supposer, dans la traduction du _Paradis perdu_ de
+Delille; il les attribue, avec beaucoup de vraisemblance, à Vinet
+lui-même. (P. S.)]
+
+[382: Œuvres complètes, tome XXI, page 306. (Juillet 1807.)]
+
+[383: Œuvres complètes, tome VII, page 239.]
+
+[384: _Ibid_, page 248.]
+
+[385: Préface de la première et de la seconde édition des _Martyrs_.]
+
+[386: C'est le second titre des _Martyrs_. (_Ed._)]
+
+[387: _Les Martyrs_, livre III.]
+
+[388: _Études historiques_. Étude seconde. Ire Partie. Il faut lire ces
+lignes afin d'avoir toute la pensée de l'auteur.]
+
+[389: Cinquième Provinciale.]
+
+[390: Livre XXIV.]
+
+[391: Par surcroît, l'auteur les met dans la bouche de Dieu même. Liv.
+III.]
+
+[392: Livre III.]
+
+[393: Livre XXIV.]
+
+[394: Livre XXII.]
+
+[395: _Art poétique_. Chant III.]
+
+[396: Livre III.]
+
+[397: _Ibid_.]
+
+[398: _Ibid_.]
+
+[399: _Télémaque_, livre XIX.]
+
+[400: _Notice sur Fénelon_, dans les _Discours et Mélanges littéraires_,
+p. 406.]
+
+[401: Rejecit se in eum quam familiariter. (_Andria_, actus I, scena
+I.)]
+
+[402: _Mithridate_, acte V, scène II.]
+
+[403: _Mercure de France_, du 31 mai 1817.--Voir sur le même sujet, dans
+les _Mémoires de l'Académie des sciences morales et politiques_ (Tome
+Ier, savants étrangers, 1841, page 769), le _Mémoire de M. Filon sur
+l'état religieux et moral de la société romaine à l'époque de
+l'apparition du christianisme_.]
+
+[404: Livre IV.]
+
+[405: Livre II.]
+
+[406: Livre Ier.]
+
+[407: _Ibid_.]
+
+[408: Livre II.]
+
+[409: _Ibid_.]
+
+[410: _Ibid_.]
+
+[411: _Ibid_.]
+
+[412: Livre V.]
+
+[413: Livre Ier.]
+
+[414: Livre V.]
+
+[415: Livre XII.]
+
+[416: Livre Ier.]
+
+[417: Livre VI.]
+
+[418: _Récits des temps mérovingiens_. Préface.]
+
+[419: _Génie du Christianisme_, IIe Partie, livre II, chap. Ier.]
+
+[420: IIe Partie, livre III, chap. Ier.]
+
+[421: IIe Partie, livre III, chap. VIII.]
+
+[422: Livres IX et X.]
+
+[423: Polyeucte, acte V, scène V.]
+
+[424: Livre XX.]
+
+[425: _Rapport fait à l'Institut par M. le comte Daru_. (Œuvres
+complètes, tome XV, page 296.)]
+
+[426: _Le Menteur_, acte IV, scène II.]
+
+[427: _Stances adressées à M. de Chateaubriand, après les Martyrs_.
+1810. (Å’uvres de M. de Fontanes, tome Ier, page 92.)]
+
+[428: M. Vinet se cite lui-même. Voir _Semeur_, tome V, page 261.
+(_Ed._)]
+
+[429: Horace, _Art Poétique: «Elle rejette les phrases ampoulées et
+l'orgueil des grands mots.» (P. S.)_]
+
+[430: Œuvres complètes, tome XVI, page 268.]
+
+[431: _Les Martyrs_, livre XXIV.]
+
+[432: Œuvres complètes. Tome XXIV. Préface des _Mélanges politiques_.
+Page XI.]
+
+[433: Œuvres complètes. Tome XXIV, page 301.]
+
+[434: Préface des Ouvrages politiques. Œuvres complètes. Tome XXIII,
+page IX.]
+
+[435: II Corinthiens IX, 5.]
+
+[436: _Nouvelles Méditations Poétiques_. Méditation cinquième: Le Poète
+mourant.]
+
+[437: _Méditations Poétiques_. Méditation treizième: Le Lac.]
+
+[438: _Méditations Poétiques_. Méditation seconde: L'Homme. À Lord
+Byron.]
+
+[439: _Semeur_, 17 août 1836 (Tome V, pages 259 et suiv.).]
+
+[440: Cette prévision s'est réalisée pour l'auteur lui-même: Vinet est
+mort le 4 mai 1847; Chateaubriand, le 4 juillet 1848. (_Ed._).]
+
+[441: _Remarques_ en tête du _Paradis perdu_, page VII.]
+
+[442: Tome Ier, pages 161-198.]
+
+[443: Tome II, page 205.]
+
+[444: Ici nous supprimons, comme l'ont fait les précédents éditeurs,
+tout un développement que Vinet a reproduit textuellement, mais en le
+divisant en quatre morceaux, dans son cours. Voici l'ordre dans lequel
+il faut lire ces quatre morceaux, si l'on veut reconstituer l'ensemble:
+1° _Le nom de Chateaubriand_. 2° _Ainsi donc, presque à la même époque_.
+3° _Quoique le livre de Madame de Staël_. 4° _M. de Chateaubriand fut
+mieux inspiré_. (P. S.)]
+
+[445: «Ces chantres sont de race divine; ils possèdent le seul talent
+incontestable dont le ciel ait fait présent à la terre. Leur vie est à
+la fois naïve et sublime; ils célèbrent les dieux avec une bouche d'or;
+et sont les plus simples des hommes; ils causent comme des immortels ou
+comme de petits enfants; ils expliquent les lois de l'univers et ne
+peuvent comprendre les affaires les plus innocentes de la vie; ils ont
+des idées merveilleuses de la mort, et meurent sans s'en apercevoir,
+comme des nouveaux-nés.» (_René_.)]
+
+[446: Ici encore se trouvait, dans l'article de Vinet, un développement
+qui est reproduit dans le cours, à l'exception: 1° des deux lignes
+suivantes (au commencement): «Sans chercher à les résoudre (ces
+questions), nous revenons au grand écrivain qui nous en a fourni
+l'occasion, et nous essayons de dire quelle impression générale nous
+reste au sortir de ses écrits. Représentez-vous cette admirable
+mythologie, etc.»; 2° du passage suivant (à la fin): «Absorber la vie
+dans la poésie comme une mythologie de l'âme! terrible puissance que
+subit d'abord celui qui en dispose! Ne serait-ce point celle qu'a
+exercée le génie de M. de Chateaubriand? N'a-t-il pas distrait, et, si
+j'osais le dire, amusé les âmes? Son sérieux n'est-il pas trop souvent,
+avec toute la sincérité qu'on ne peut lui refuser, un sérieux de poète?
+N'a-t-il point été poète trop exclusivement? Comme poète, il a rendu des
+oracles que l'humanité répétera en chœur; mais n'a-t-il pas tenu
+l'humanité à distance d'oracles plus sûrs? Ne l'a-t-il pas trop souvent
+retenue dans l'image des choses? Je ne lis jamais philosophe, historien,
+dogmatiste politique, sans m'adresser ces questions. Je les adresse à
+mes lecteurs.» (P. S).]
+
+[447: _Semeur_, 26 octobre 1836 (Tome V, pages 336 et suiv.).]
+
+[448: Tome Ier, page 324.]
+
+[449: «À ces bonnes gens il ne fallait d'aiguë et subtile rencontre:
+leur langage est tout plein, et gros d'une vigueur naturelle et
+constante; ils sont tout épigramme; non la queue seulement, mais la
+teste, l'estomach et les pieds. Il n'y a rien d'efforcé, rien de
+traisnant; tout y marche d'une pareille teneur.» (Montaigne, _Essais_,
+livre III, chap. V.)]
+
+[450: Tome Ier, page 266.]
+
+[451: Tome II, page 253.]
+
+[452: Tome Ier, page 256.]
+
+[453: Tome Ier, page 285.]
+
+[454: Tome Ier, page 291.]
+
+[455: Tome Ier, page 195.]
+
+[456: Tome Ier, page 201.]
+
+[457: Tome Ier, page 203.]
+
+[458: Œuvres complètes, tome V _ter_, page 265.]
+
+[459: Tome Ier, page 163.]
+
+[460: Tome Ier, page 185.]
+
+[461: Vauvenargues.]
+
+[462: Tome Ier, page 202.]
+
+[463: Tome II, page 397.]
+
+[464: Exode XXXII, 1.]
+
+[465: _Évangile selon saint Matthieu_ VI, 33.]
+
+[466: _Semeur_, 30 novembre 1836. (Tome V, n° 48.)]
+
+[467: Il s'agit sans doute ici des articles signés Ch. D. (_Charles
+Delalot_), publiés en 1804 dans le _Mercure de France_, sur une nouvelle
+édition du _Paradise Lost_, et en 1805 sur la traduction de Delille. À
+la même époque, cinq articles remarquables et sévères sur cette
+traduction, signés de la lettre S, parurent dans le _Journal des
+Débats_, Nos des 21, 22, 24, 27 décembre 1804, et 6 janvier 1805. Le
+critique s'arrête au chant VIII; il promettait une suite qu'il n'a pas
+donnée. La signature S a été celle de Guairard et de Lasalle. (_Ed_.)]
+
+[468: _Phèdre_. Acte II, scène V.]
+
+[469: _Méditations Poétiques_. Méditation troisième: La Poésie sacrée.]
+
+[470: Properce. Livre II, élégie XXXIV. Ce vers sert d'épigraphe au
+premier des articles d'Addison sur le _Paradis Perdu_ dans le
+_Spectateur_. (N° 267, 5 janvier 1712.) (_Ed_.)]
+
+[471: Darkness visible. Livre I, vers 63. (_Ed_.)]
+
+[472: Livre II, Tome Ier, page 115.]
+
+[473: Livre II, Tome Ier, page 129.]
+
+[474: D'où naît, sinon de la magie du mouvement, le délicieux frisson
+qu'on éprouve quand on arrive à ces passages célèbres: «Julie, éternel
+charme de ma vie...»--«Soleil de ce monde nouveau, tant de fois témoin
+de mes larmes?...» Cependant il ne faut pas confondre le mouvement
+continu du style avec les mouvements dont le niveau du style peut-être
+accidenté. Les _mouvements_ ne sont pas même toujours des formes du
+_mouvement_, mais un simple changement dans l'allure de la phrase. Leur
+multiplicité épuise le style, dont le mouvement est la vie. Mais ils ont
+aussi leur _virtus_ et leur _venus_, surtout dans la langue oratoire.
+Rien n'est plus heureux que d'avoir tourné le récit en exhortation dans
+cette phrase si connue: «Avez-vous un secret important, versez-le
+hardiment dans ce noble cœur, etc,» Il n'y a pas de _figure_ plus
+belle.]
+
+[475: Le Rhin.--Vinet a écrit ces pages à Bâle. (_Éd_.)]
+
+[476: Perse. Satire III, vers 38.]
+
+[477: Les éditeurs, qui ne marquaient pas la division de cette étude en
+deux articles, ont remplacé la phrase ci-dessus (de: «Dans un prochain
+article...» à «Je me contente d'avoir fait»), par ces mots: «Je me suis
+borné jusqu'ici à faire.» P. S.]
+
+[478: Livre Ier. (Tome Ier, page 169.)]
+
+[479: _Semeur_, 25 janvier 1837. (Tome VI, n° 4.) Dans un premier
+article on a étudié le _Paradis perdu_ comme ouvrage littéraire; ici
+c'est sous le point de vue religieux qu'on se propose de le considérer.]
+
+[480: Pierre Roussel, médecin de la Faculté de Montpellier, philosophe,
+associé de l'Institut, né en 1742, mort en 1802. Vinet fait allusion à
+son _Système physique et moral de la femme_, 7e édition 1820. P. S.]
+
+[481: Quelques-uns demanderont si le christianisme du _Paradis Perdu_
+est aussi exact qu'on pourrait le supposer. On reproche à Milton son
+silence sur la troisième personne de la Trinité; et il est très vrai
+qu'au livre III, à l'endroit où le PÈRE et le FILS sont successivement
+adorés, l'_Esprit_ n'est pas même mentionné. La lacune est sensible et
+peut paraître significative. Observons toutefois que l'Esprit est nommé
+et invoqué au début même de l'ouvrage; que la seule mention qui soit
+faite de l'Esprit de Dieu dans le premier chapitre de la Genèse a été
+fidèlement reproduite par le poète (livre VII, pages 17 et 21); que son
+_action_ est dans le cours du poème cent fois reconnue, rappelée,
+invoquée; qu'enfin, au livre XII, on lit ces paroles: «Du ciel il
+enverra aux siens un _Consolateur_, la Promesse du Père, son _Esprit_
+qui habitera en eux, et écrira la loi de la foi dans leur cœur, opérant
+par l'amour pour les guider en toute vérité.»
+
+On dit encore que la divinité du Fils, la coéternité de la Parole avec
+Dieu n'est pas explicitement déclarée dans le _Paradis Perdu_; que, tout
+au contraire, le poète assigne une date, un jour parmi les jours à la
+naissance ou à la procession du Fils éternel. «Ce jour, dit le Père
+infini (livre V, page 375), ce jour, j'ai engendré celui que je déclare
+mon Fils unique, et sur cette sainte montagne, j'ai sacré celui que vous
+voyez maintenant à ma droite.»
+
+D'une autre part nous lisons (livre V, page 395): «Penses-tu que toi et
+toutes les créatures angéliques réunies en une seule égalent son Fils
+engendré? _Par lui_, comme par sa Parole, le Père Tout-Puissant a fait
+_toutes choses_, même toi et tous les esprits du ciel...» Et, au même
+livre, page 399: «Alors tu apprendras, en gémissant, à connaître _celui
+qui t'a créé_, quand tu connaîtras celui qui peut t'anéantir.»
+
+Par une nécessité dont chacun peut se rendre compte, et qui me paraît
+invincible, le Fils de Dieu, encore dans le ciel, est déjà le Fils de
+l'homme. Nous sommes transportés de la région de l'Éternité dans le
+domaine du temps; et déjà dans notre pensée, l'incarnation a eu lieu.
+Aussitôt qu'on veut l'accommoder à l'épopée des faits éternels, ces
+faits prennent un caractère de successivité, et les mots qui les
+expriment impliquent cette notion. La Bible elle-même, écrite dans le
+langage des hommes, c'est-à-dire du temps, n'a point échappé à cette
+nécessité. Le mot de _Parole_ s'y soustrait, mais il éloigne l'idée de
+personnalité: le nom de _Fils_ la fait reparaître, mais il emporte
+l'idée de naissance; celui de _procession_ renferme, en la dissimulant
+la même notion; quoi qu'il en soit, la Bible, s'exposant de front à
+l'objection, a dit ouvertement: «Tu es mon Fils, je t'ai engendré
+aujourd'hui.» (Ps. II, 7; Hébr. I, 10.) Milton seulement a multiplié la
+difficulté, en écrivant un poème tout entier sur une idée pour laquelle
+il est difficile de trouver une seule phrase correcte. Mais sans
+examiner s'il n'était pas trop hardi de tailler ce sujet en épopée, et
+sans rechercher si le poète a fait tout ce qu'il pouvait pour rendre
+irrécusables tous les attributs de Celui qu'il appelle «la Divinité
+filiale,» empressons-nous d'affirmer que le poème entier respire
+l'adoration du Fils.]
+
+[482: Genèse III, 22.]
+
+[483: _Messie_, I, 293.]
+
+[484: Livre III. (Tome Ier, pages 179-181.)]
+
+[485: Esaïe XL, 18.]
+
+[486: Livre III. (Tome Ier, pages 183-187.)]
+
+[487: Livre X. (Tome II, pages 255-257.)]
+
+[488: Livre IV. (Tome Ier, page 303.)]
+
+[489: Livre IV. (Tome Ier, page 301.)]
+
+[490: Livre Ier. (Tome Ier, page. 27.)]
+
+[491: Livre II. (Tome Ier, pages. 121-123.)]
+
+[492: _Épître aux Éphésiens_, chap. I, verset 10.]
+
+[493: Livre X. (Tome II, pages 331-333.)]
+
+[494: _Art Poétique_, Chant III.]
+
+[495: Bien entendu chez les chrétiens de cœur, renouvelés dans la
+charité. Le christianisme de spéculation, qui n'est pas devenu une vie
+de l'âme, le christianisme de secte et de parti, le fantôme en un mot du
+christianisme, n'égaye pas, il rend triste plutôt. Dans le divin système
+de l'Évangile, l'amour naît de la joie, et l'amour à son tour enfante la
+joie. Il n'y a de bonheur que dans un cœur qui aime.]
+
+[496:
+
+ Et si Renaud, Argant, Tancrède et sa maîtresse
+ N'eussent de son sujet égayé la tristesse.
+
+C'est-à-dire _varié l'uniformité_. _Tristesse_ se prenait souvent dans
+cette acception au dix-septième siècle. Bossuet a dit que la manière
+d'écrire de Calvin est plus _triste_ que celle de Luther; cela signifie
+_uniforme, nue, austère_. Dans ce sens, un sujet religieux d'où l'on
+exclurait les figures humaines et les scènes de la nature, serait
+_triste_ assurément.]
+
+[497: _Semeur_, 15 avril 1837.]
+
+[498: _Essai sur la littérature anglaise_. Avertissement. (Tome Ier,
+page 8.)]
+
+[499: _La Jérusalem délivrée_, traduite en vers français par M.
+Baour-Lormian. Édition publiée par Didot le jeune, avec une notice par
+M. J.-A. Buchon. Paris, 1819.--Voir les _notes_.]
+
+[500: Livre IV. (Tome Ier, page 255.)]
+
+[501: _Remarques_.--Il nous sera pourtant permis de ne pas préférer à
+cette phrase: «Ce sont des soupirs et des prières; je vous les présente,
+moi qui suis votre prêtre,» celle-ci: «ces soupirs et ces prières que,
+mêlés à l'encens dans cet encensoir d'or, moi, ton prêtre, _j'apporte
+devant_.» (Livre XI, tome II, page 339.--_Essai_, tome II, page 148.)]
+
+[502: Alfieri.--_Nous sommes des esclaves, c'est vrai, mais des esclaves
+frémissants_. (P. S.)]
+
+[503: Livre II. (Tome Ier, page 95.)]
+
+[504: _Semeur_, 18 juillet 1838. (Tome VII, pages 225 et suiv.)]
+
+[505: Tome Ier, page 73.]
+
+[506: «Nous ne craignons pas d'assurer que les esprits politiques nous
+en feront un mérite, comme homme d'État, dans l'avenir.» (Tome Ier, page
+73.)]
+
+[507: Tome II, page 440.]
+
+[508: Tome Ier, page 165.]
+
+[509: Tome Ier, page 271.]
+
+[510: Tome II, page 412.]
+
+[511: Voir le 2e article sur "Le paradis perdu de Milton".]
+
+[512: Tome Ier, page 117.]
+
+[513: Tome II, page 415.]
+
+[514: Tome II, page 439.]
+
+[515: Tome II, page 449.]
+
+[516: Tome II, page 389.]
+
+[517: Boileau. Épître IX. _Éloge du vrai_.]
+
+[518: Tome II, page 440.]
+
+[519: Tome Ier, page 37.]
+
+[520: Tome Ier, page 38.]
+
+[521: Tome Ier, page 52.]
+
+[522: Tome Ier, page 55.]
+
+[523: Tome Ier, page 63.]
+
+[524: Ce trait pourrait donner lieu à une remarque plus sérieuse.
+_Dédaigner_ de mentir parce qu'on est _français_, c'est respecter en soi
+la famille politique dont on fait partie, et je n'y vois pas de mal,
+bien au contraire. Mais si l'on ne s'interdit le mensonge que par
+_dédain_ et parce qu'on est _français_, je trouve les intérêts de la
+vérité fort mal garantis. Il serait donc bon de donner à la véracité une
+base plus morale et plus large. Le vice n'est pas une chose qu'il
+suffise de _dédaigner_, et le _dédain_ ne nous viendra pas toujours en
+aide. Le sentiment que nous devons au mal c'est la haine, et il faut que
+cette haine soit le contrecoup de l'amour, j'entends de l'amour pour le
+bien et pour Dieu. Pour tout commentaire à cette pensée, voici une
+anecdote que j'emprunte aux Lettres de La Beaumelle: «Brousson (ministre
+huguenot) passa dans le Béarn, et, le 19 septembre 1698, fut rencontré à
+Oleron par des soldats, qui le relâchèrent sur ce qu'il leur protesta
+qu'il n'était point celui qu'ils cherchaient. À peine eut-il fait vingt
+pas, que, touché de repentir, il retourna vers eux, et leur dit: _Mes
+amis, il n'est pas permis de mentir pour sauver sa vie: je suis Claude
+Brousson, ministre de l'Évangile de vérité_. Il fut conduit à Pau... et
+subit le supplice de la roue.»]
+
+[525: _Pensées_, II, XVII, 81.]
+
+[526: _Ibid._]
+
+[527: Tome II, page 414.]
+
+[528: Tome Ier, pages II, 397, etc.]
+
+[529: Tome II, page 430.]
+
+[530: Tome II, page 451.]
+
+[531: Tome II, page 188.]
+
+[532: Tome II, page 415.]
+
+[533: Bossuet, _Oraison funèbre du Prince de Condé_.]
+
+[534: _Semeur_, 22 mai 1844. (Tome XIII, pages 163 et suiv.)]
+
+[535: Livre Ier, page 13.]
+
+[536: Livre Ier, page 46.]
+
+[537: Voir, à la fin de ce volume, l'article sur la deuxième édition de
+_Rancé_. (P. S.)]
+
+[538: Livre III, page 167.]
+
+[539: Livre III, page 170.]
+
+[540: Livre III, page 172.]
+
+[541: Livre Ier, page 38.]
+
+[542: Livre III, page 191.]
+
+[543: Livre III, page 264.]
+
+[544: Livre III, page 278.]
+
+[545: Livre III, page 217.]
+
+[546: Livre Ier, page 50.]
+
+[547: Livre III, page 220. Ce morceau se trouve déjà dans l'_Essai sur
+la littérature anglaise_, tome II, pages 324-328.]
+
+[548: Livre II, pages 120-129.]
+
+[549: Livre II, page 76.]
+
+[550: Livre II, page 125.]
+
+[551: Livre III, page 213.]
+
+[552: Livre II, page 65.]
+
+[553: Livre II, page 135.]
+
+[554: Livre Ier, page 16.]
+
+[555: M.-J. Chénier. _Épître à Voltaire_.]
+
+[556: Livre Ier, page 16.]
+
+[557: Avertissement, page VIII.]
+
+[558: _Semeur_, 29 mai 1844. (Tome XIII, pages 170 et suiv.)]
+
+[559: Livre II, page 62.]
+
+[560: Livre II, page 69.]
+
+[561: Livre III, page 216.]
+
+[562: Livre II, page 68.]
+
+[563: Livre II, page 69.]
+
+[564: _Ibid._]
+
+[565: Livre III, pages 216-219.]
+
+[566: Livre II, page 101.]
+
+[567: Livre II, page 90.]
+
+[568: Livre II, page 83.]
+
+[569: Livre III, page 275.]
+
+[570: Livre II, page 86.]
+
+[571: Livre II, page 98.]
+
+[572: Livre II, page 112.]
+
+[573: Livre II, page 116.]
+
+[574: Livre II, page 135.]
+
+[575: Livre II, page 141.]
+
+[576: Livre II, page 114.]
+
+[577: Livre II, page 133.]
+
+[578: Livre II, page 140.]
+
+[579: Livre II, page 111.]
+
+[580: Livre II, page 107.]
+
+[581: Livre III, page 192.]
+
+[582: Livre III, page 229.]
+
+[583: Ovide. _Tristes_, livre Ier, élégie Ire.--_Mon livre, tu iras à
+Rome sans moi_. (P. S.)]
+
+[584: Livre III, page 256.]
+
+[585: Livre III, pages 256-258.]
+
+[586: Livre III, page 252.]
+
+[587: Livre III, page 231.]
+
+[588: Livre III, page 269.]
+
+[589: Livre III, page 270.]
+
+[590: Livre III, page 187.]
+
+[591: Livre III, page 267.]
+
+[592: Livre III, page 270.]
+
+[593: Livre III, pages 239 et 245.]
+
+[594: _Semeur_, 28 Août 1844. (Tome XIII, page 276.)]
+
+[595: _Vie de Rancé_, deuxième édition, page 218.]
+
+[596: _Vie de Rancé_, deuxième édition, page 280.]
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Etudes sur la Littérature Française
+u XIXe siècle, by Alexandre Vinet
+
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+The Project Gutenberg EBook of Etudes sur la Littérature Française au
+XIXe siècle, by Alexandre Vinet
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Etudes sur la Littérature Française au XIXe siècle
+ Madame de Staël; Chateaubriand
+
+Author: Alexandre Vinet
+
+Release Date: February 27, 2007 [EBook #20700]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ETUDES SUR LA LITTÉRATURE ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+ALEXANDRE VINET
+
+ÉTUDES SUR LA LITTÉRATURE FRANÇAISE AU XIXe SIÈCLE
+
+TOME PREMIER
+
+MADAME DE STAËL ET CHATEAUBRIAND
+
+Texte de l'édition posthume de 1848 revu et complété d'après les
+documents originaux et précédé d'une préface PAR PAUL SIRVEN, professeur
+à l'Université de Lausanne.
+
+Publication de la Société d'édition Vinet, fondée le 23 avril 1908.
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+Ce premier volume des _Études_ d'Alexandre Vinet sur la _littérature
+française au XIXe siècle_ reproduit, pour l'ensemble des matières qui y
+sont contenues, le premier volume de l'édition de 1848 et de celle de
+1857 qui n'est d'ailleurs qu'une réimpression. Les premiers éditeurs
+avaient fort judicieusement réuni en un seul tome tout ce que Vinet
+avait écrit ou publié sur deux auteurs dont les noms se présentent
+toujours associés l'un à l'autre. Nous n'avions rien à modifier à un
+plan qui continue à s'imposer. On trouvera donc ici le cours que Vinet
+professa à l'Académie de Lausanne en 1844 sur Madame de Staël et
+Chateaubriand, ainsi que les articles qu'il fit paraître de 1836 à 1844
+sur divers ouvrages de Chateaubriand.
+
+Pour l'établissement du texte nous avons comparé l'édition de nos
+prédécesseurs avec les matériaux dont ils s'étaient eux-mêmes servis[1]
+et nous avons rétabli le texte de Vinet dans son intégrité, partout où
+l'on s'était écarté. C'est ainsi, par exemple, que nous avons complété
+l'un des articles sur Chateaubriand où l'on avait fait une petite
+coupure; c'est ainsi que nous avons restitué au cours sur Madame de
+Staël quatre ou cinq mots et deux ou trois membres de phrase qui avaient
+disparu. Au sujet de la petite coupure faite à l'un des articles sur
+Chateaubriand nous n'avons pas grand'chose à dire; il s'agit d'une fin
+de paragraphe que nos prédécesseurs avaient élaguée parce que, Vinet
+ayant transporté dans son _cours_ une partie de cet article, la dite fin
+de paragraphe ne se rattachait plus à rien. Nous l'avons recueillie en
+note[2]. On verra qu'il valait la peine de la recueillir. Elle contient
+en trois ou quatre lignes une profession de foi de Vinet critique. Pour
+ce qui est des quatre ou cinq mots et des deux ou trois membres de
+phrase du cours sur Madame de Staël, ils ont une histoire, et une
+histoire intéressante. Nous la conterons tout à l'heure. Avant d'y
+arriver il convient de rappeler brièvement dans quelles circonstances
+Vinet fut amené à professer le cours sur Madame de Staël et
+Chateaubriand, et à publier ses articles sur divers ouvrages de
+Chateaubriand.
+
+
+
+
+I
+
+
+Il appartenait à l'Académie de Lausanne depuis le 1er novembre 1837 en
+qualité de professeur de théologie pratique[3], lorsque, au commencement
+de l'année 1844, son collègue de littérature française, Charles Monnard,
+que des travaux historiques appelaient à Paris, lui demanda de le
+suppléer jusqu'à Pâques. Vinet accepta. Ce ne fut sans doute pas sans
+hésitation. Il était déjà très chargé; d'autre part sa santé n'était pas
+brillante. Mais il aimait les lettres; il les avait longtemps enseignées
+à Bâle; peut-être aussi n'était-il pas fâché «d'entrer en relations plus
+directes avec les étudiants de la _Faculté des lettres et sciences_
+jusqu'alors étrangers à ses cours[4].» Enfin, il trouverait sans doute
+dans ses leçons la matière de quelques articles pour le _Semeur_ dont il
+était le collaborateur depuis longtemps. Il accepta.
+
+Il écrivait à M. Henri Lutteroth[5] le 13 janvier:
+
+ «Mon ami Monnard part ce soir pour Paris; vous le verrez sans doute
+ et je m'en réjouis. Je vous ai dit peut-être que je me suis chargé
+ d'une partie de sa tâche académique. J'ai commencé avec un grand
+ effroi et un grand plaisir, mais au milieu de vives souffrances qui
+ ont, cette fois, une persévérance inquiétante. Je m'occuperai
+ longuement de Madame de Staël et de M. de Chateaubriand. Le texte
+ (résumé) de mes leçons doit être autographié; je vous l'enverrai si
+ je trouve qu'il en vaille la peine[6].»
+
+Nous avons dans l'_Agenda_[7] de 1844 quelques indications qui se
+rapportent au cours de littérature et qui méritent d'être consignées
+ici.
+
+Tout d'abord l'_horaire_ du professeur:
+
+ Du mois de janvier au mois d'avril 1844:
+ Lundi à 4 heures: littérature française.
+ Mardi à 10 heures: catéchétique.
+ Mercredi à 8 heures: prédication[8].
+ à 4 heures: littérature française.
+ Jeudi à 8 heures: prédication.
+ à 10 heures: catéchétique.
+ Vendredi à 10 heures: philosophie du christianisme.
+ Samedi à 10 heures: lecture et récitation.
+
+On voit que Vinet était un homme occupé.
+
+Il écrivait le 1er mars à M. Passavant[9]:
+
+ «Le fait est que je suis très chargé: je ne puis pas dire, malgré
+ mes souffrances habituelles, que j'en aie trop pour mes forces; je
+ ne me sens pas affaissé, mais il faut traiter au pas de course les
+ plus grandes questions, brusquer les solutions, risquer le paradoxe
+ et l'hérésie...[10]»
+
+L'hérésie est sans doute pour le cours de philosophie du christianisme,
+et le paradoxe pour celui de littérature.
+
+Revenons à l'Agenda:
+
+ 7 janvier (dimanche).--Passé la journée à la maison; préparé mon
+ cours de demain (littérature).
+
+ 8 janvier.--Première leçon de littérature à l'Académie.
+
+ 9 janvier.--Deux étudiants, MM. Baillif et Ogay sont venus me
+ demander la permission d'autographier mes leçons de littérature.
+
+ 15 janvier.--Troisième leçon de littérature: _Sur l'influence des
+ Passions_.
+
+ 19 janvier.--Visite de M. Baillif, étudiant, pour me demander si je
+ consens à ce que mon cours soit imprimé: j'ai refusé.
+
+Vinet refusa parce qu'il entendait sans doute se réserver pour le
+journal de M. Lutteroth. Il écrivait un mois plus tard à ce dernier (14
+février):
+
+ «Je remets à M. Jaquet[11] pour vous les feuilles qui ont paru
+ (autographiées) de mon cours de littérature française, c'est-à-dire
+ du fragment de cours que je fais à l'Académie pendant l'absence de
+ M. Monnard. J'avais un peu espéré que vous pourriez en un pressant
+ besoin insérer dans le _Semeur_ quelques unes de ces pages. J'en
+ doute maintenant. En tout cas elles ne pourraient y paraître que
+ revues et corrigées, à quoi je m'emploierais de mon mieux quand
+ vous m'auriez désigné comme propre au _Semeur_ telle ou telle
+ portion du cours[12].»
+
+Vinet tenait au _Semeur_; il savait que ce journal était lu non
+seulement par le public protestant français, mais aussi par un autre
+public, que Sainte-Beuve le suivait de près, que Chateaubriand, Victor
+Hugo ne le dédaignaient pas. Vinet désirait agir non seulement dans le
+cercle restreint de ses auditeurs vaudois et de ses coreligionnaires,
+mais aussi au dehors. Ambition très légitime.
+
+Toutefois le _Semeur_ ne publia rien. J'ignore pour quelle raison. Je
+suppose qu'il avait de la _copie_ en abondance et sur des sujets plus
+actuels que _Delphine_ ou l'_Allemagne_. Ce qu'il y a de sûr c'est que
+M. Lutteroth appréciait vivement les pages que Vinet lui adressait. Il
+songea même, à quelques temps de là, et à la requête de Mme Vinet, à
+chercher un libraire pour les publier en volume.
+
+Voici la lettre que Mme Vinet lui écrivait le 8 avril 1844; elle est
+intéressante à plus d'un titre:
+
+ «Cher Monsieur,
+
+ »Permettez-moi de venir en l'absence de mon mari[13] vous parler
+ d'une petite affaire d'intérêt. Je viens de chez Mme Olivier[14] où
+ d'autres personnes se trouvaient: entre autres une de Genève;
+ celle-ci dit que les autographies des leçons de mon mari faisaient
+ bruit dans sa ville, et qu'il n'y avait pas de doute que quelqu'un
+ ne s'en emparât, puisqu'on est tant à l'affût de ce qui est
+ nouveau. Là-dessus on s'accorda à trouver que mon mari devait se
+ hâter d'en faire un volume et que je devais aussi en écrire à M.
+ Delay[15]. Il me semble plus sage de vous consulter là-dessus en
+ vous priant d'en parler à tel libraire que vous voudrez. Je sais
+ que mon mari a exprimé quelque regret de n'avoir pas tout de suite
+ imprimé en partageant par chapitres, ou par leçons... M. Forel[16]
+ croit qu'un volume de lui ferait beaucoup de bien... Vous savez
+ comme mon mari est hésitant et timoré en affaires; il pourrait bien
+ perdre à réfléchir un temps précieux... Je vous remets donc
+ celle-là, monsieur, en vous demandant mille pardons de cette
+ nouvelle importunité[17]...»
+
+M. Lutteroth n'aurait pas eu de peine à trouver dès ce moment-là un
+éditeur pour le cours sur Mme de Staël et Chateaubriand--et cela eût
+empêché les Genevois de songer à s'en emparer, comme les en accuse
+l'excellente Mme Vinet,--mais il fallait l'assentiment de Vinet.
+Celui-ci le refusa.
+
+ «Je n'ai pu m'empêcher, écrivait-il à M. Lutteroth le 18 avril, de
+ gronder un peu ma femme de vous avoir importuné. Il a toujours été,
+ il est encore bien loin de ma pensée de transformer en livre les
+ leçons que j'ai faites cet hiver. Je ne les crois pas dignes de
+ l'honneur qu'on veut leur faire, et je suis persuadé que la trop
+ favorable attente de mes amis serait amèrement trompée. Il faut
+ pouvoir imprimer à force de talent ou de savoir le sceau de la
+ nouveauté sur un sujet si familier à tout le monde et je ne crois
+ pas y avoir réussi; je n'y ai pas même aspiré. D'ailleurs ces
+ leçons ne forment pas un tout. Il faudrait y joindre celles que je
+ prépare sur la littérature de la Restauration; attendons jusque-là
+ du moins. Si l'on persiste alors à me conseiller d'imprimer, je me
+ croirai obligé d'y penser plus sérieusement. Jusque-là, très chers,
+ trop bons amis, pardonnez-moi de croire que votre amitié vous
+ aveugle...»
+
+Et Vinet revenait à son idée du _Semeur_:
+
+ «Il me semble d'ailleurs que l'insertion de quelques morceaux dans
+ le _Semeur_ sera une manière de sonder le terrain. On verra si les
+ fragments font plaisir, et jusqu'à quel point. N'êtes-vous pas de
+ mon avis[18]?»
+
+M. Lutteroth ne se mit point en quête de l'éditeur que souhaitait Mme
+Vinet. D'autre part on chercherait vainement dans le _Semeur_ «les
+fragments» que Vinet eût été heureux d'y insérer. Une lettre de Vinet à
+Lutteroth, du 10 juillet 1844, nous permet de croire que le directeur du
+_Semeur_ lui avait fait entendre que ce cours ne serait pas à sa place
+dans le journal:
+
+ «Quant à mon cours de littérature, j'ai eu tort d'en parler;
+ laissons tomber cela. Toute autre raison à part, je répugnerais à
+ publier du vivant de M. de Chateaubriand un livre où il est mal
+ traité[19].»
+
+Au surplus, la _Vie de Rancé_ venait de paraître. Vinet allait pouvoir
+parler de Chateaubriand à propos d'une _actualité_--comme on dit
+aujourd'hui--et non à propos des _Martyrs_, de _l'Itinéraire_, ou
+d'_Atala_, vieux de près d'un demi-siècle.
+
+ «Je reçois à l'instant la _Vie de Rancé_; je pense qu'il convient
+ de s'en occuper tout de suite. Vienne un bon moment, ce ne sera pas
+ une grande affaire. J'attendais sous ce titre autre chose que cela,
+ mieux dans un certain sens; j'avais dans mon cours, pronostiqué,
+ désiré du moins un René chrétien, mais enfin c'est toujours du
+ Chateaubriand; cela se dévore[20].».
+
+Vinet envoya à M. Lutteroth deux articles sur _Rancé_: nous en
+reparlerons. Il est temps de revenir au cours.
+
+Agenda:
+
+28 janvier (dimanche).--Préparé ma leçon de demain.
+
+30 janvier.--Étudié _l'Allemagne_ de Mme de Staël.
+
+31 janvier.--Commencement d'une fièvre catarrhale: je suis sorti du lit,
+bien souffrant, pour donner ma leçon de littérature--très mal. En
+revenant je me suis remis au lit.
+
+ «Sa santé, dit à ce propos Eugène Rambert[21], pouvait l'empêcher
+ de faire son cours, mais non de le bien faire. À l'auditoire il
+ était toujours fort.»
+
+3 février.--Visite de M. Chappuis[22]. Il me fait part de la demande
+adressée à l'académie de transporter mes leçons dans un autre local.
+
+Il est probable que cette demande était motivée par l'affluence du
+public: on désirait une salle plus grande. Le cours, en effet, était
+très suivi. Vinet attirait et retenait ses auditeurs et par ce qu'il
+disait et par la manière dont il le disait. Les témoignages des
+contemporains sont unanimes.
+
+ «Tous estiment, dit encore Rambert, que même ses plus belles et
+ plus authentiques leçons ne rendent pas sur le papier ce qu'elles
+ étaient à l'auditoire. Il n'a été entièrement connu que de ses
+ élèves. Nulle part la supériorité de sa riche nature ne s'est plus
+ complètement déployée que dans les leçons du professeur. Là, pourvu
+ de quelques notes tracées sur une carte, le maître commençait par
+ une exposition du sujet de la leçon. Peu à peu la voix de
+ l'orateur, toujours pénétrante, quoique un peu voilée au début,
+ reprenait toute sa puissance et tout son charme, et si, dans ses
+ improvisations, comme il arrivait le plus souvent, le professeur
+ rencontrait sur son chemin quelques-unes de ces grandes idées,
+ expression de tout son être, alors il se livrait sans réserve aux
+ mouvements de son âme[23]...»
+
+Edmond de Pressensé dit de même:
+
+ «Après un commencement un peu laborieux, soudain saisi par sa
+ propre pensée dont la flamme rayonnait dans son regard, le
+ professeur s'animait; sa voix grave, sonore, au timbre éminemment
+ sympathique, prenait un accent ému, et ses idées toujours si
+ abondantes se déversaient sur son auditoire dans une forme colorée
+ et nuancée qui se prêtait à leur richesse... Rien ne peut donner
+ l'idée de la hauteur d'éloquence à laquelle Vinet s'élevait
+ parfois[24].»
+
+On m'excusera de rapporter ces textes: ils sont à leur place dans la
+préface d'un volume composé--en grande partie--de leçons.
+
+Un encore: je lis dans la _Revue suisse_ de l'année 1844, à propos du
+cours:
+
+ «M. Vinet traite de la littérature française au commencement de ce
+ siècle. C'est la première fois qu'il professe à Lausanne sur un
+ sujet purement littéraire. La profondeur des vues, la beauté de la
+ diction, l'esprit, la bonhomie et la grâce qui s'y joignent aux
+ traits éloquents, tout cela attire à ce cours les étudiants et le
+ public en foule[25].»
+
+Suite de l'Agenda:
+
+ 14 février.--Leçon (3e) sur l'_Allemagne_.
+ 21 »--Achevé Madame de Staël.
+ 4 mars.--Lettre de Madame de Staël.
+
+(Il s'agit d'une lettre de Mme Auguste de Staël[26]. Vinet lui avait
+envoyé les feuilles autographiées de son cours. Mme Auguste de Staël lui
+écrit: «Je vous remercie de tout mon coeur des feuilles de votre
+cours[27].»)
+
+ 4 mars.--Leçon sur _Atala_.
+ 6 id.--Première leçon sur le _Génie du Christianisme_.
+ 20 id.--Seconde leçon sur les _Martyrs_.
+ 26 id.--Achevé d'écrire mes deux dernières leçons de
+ littérature.
+ 29 id.--J'ai donné ma dernière leçon de littérature
+ française.
+ 5 avril.--Corrigé la deuxième épreuve de ma dernière leçon
+ pour la _Revue suisse_.
+
+Il s'agit de la leçon sur la littérature de la Restauration (voir
+"Conclusion: La littérature de la Restauration"). Elle se trouve dans le
+tome septième de la _Revue suisse_, telle qu'elle figure dans
+l'autographie, et telle qu'elle figure aussi dans le présent volume, à
+l'exception du dernier paragraphe (celui où le professeur prend congé de
+ses auditeurs). Sainte-Beuve lut cet article, où il était un peu
+question de lui. Il écrivit aussitôt à Vinet:
+
+ «Je viens de lire dans la _Revue suisse_ votre discours sur
+ l'histoire littéraire de la Restauration; j'oublie que vous m'y
+ traitez trop bien, que vous m'y accordez trop d'attention; mais le
+ but élevé, final, ne manque jamais et l'on achève la dernière page
+ en regardant là haut[28].»
+
+7 avril.--Corrigé l'épreuve de la leçon sur _Corinne_ pour le _Courrier
+suisse_.
+
+8 mai.--Achevé d'écrire mon cours précédent (de littérature) pour
+l'autographie.
+
+19 juin.--Reçu les dernières pages de mon cours autographié.
+
+Je ferai à propos de la note du 7 avril la même observation que j'ai
+faite à propos de celle du 5: Vinet a publié dans le _Courrier suisse_
+une leçon de son cours telle qu'elle figure dans l'autographie. Et ceci
+nous amène à nous demander si l'_autographie_ n'a pas une valeur plus
+grande que celle que bien souvent on lui attribue. Que de fois j'ai
+entendu dire--et par des personnes qui connaissent à fond leur
+Vinet:--«Nous n'avons pas le texte authentique du cours sur Madame de
+Staël et Chateaubriand! Nous n'avons que des notes d'étudiants, revues
+sans doute par l'auteur, et sans doute un peu corrigées et complétées
+par lui, mais enfin ce n'est pas du Vinet!» Je me permets de n'être pas
+tout à fait de leur avis. On peut d'abord leur faire observer que Vinet
+a publié deux chapitres de son cours autographié, sans y rien modifier,
+et il en faut bien conclure que, pour deux chapitres au moins, nous
+avons dans l'_autographie_ du Vinet parfaitement authentique et
+définitif. Et pour le reste, je les rends attentifs à la note du 8 mai:
+«Achevé d'écrire mon cours pour l'autographie.» Si cette note a un sens,
+elle ne peut avoir que celui-ci: à savoir que Vinet a lui-même rédigé
+son cours. Il l'a rédigé après l'avoir professé,--c'est entendu,--et en
+s'aidant des notes prises par ses étudiants,--c'est entendu
+encore,--mais il l'a bel et bien rédigé. Il écrivait à M. Lutteroth le
+16 juin 1844:
+
+ «Quand toute mon autographie aura paru je vous enverrai ce qui vous
+ manque. Je trouve toujours plus impossible d'écrire le cours que je
+ fais maintenant[29]; il ne faut donc point songer à le joindre au
+ premier dans le cas où on imprimerait celui-ci[30].»
+
+Ce qui signifie qu'il ne peut rédiger ses leçons sur Lamartine, Hugo,
+etc., tandis que le _premier_ cours, le cours sur Chateaubriand et
+Madame de Staël, doit être considéré comme prêt pour l'impression.
+
+Mais alors, demandera-t-on, où est le manuscrit?--Le manuscrit a été
+perdu, répondrai-je, comme bien d'autres manuscrits de Vinet. Mais de ce
+que le manuscrit n'existe pas il ne faut pas déduire qu'il n'a jamais
+existé.
+
+Je reconnais qu'il y a dans le cours sur Madame de Staël et
+Chateaubriand quelques pages où la suite des idées n'est pas
+suffisamment marquée et qui ressemblent plutôt à des notes incomplètes
+qu'à une rédaction achevée; mais il y en a extrêmement peu[31], et le
+plus souvent ce qui me frappe dans ce cours c'est le fini de
+l'expression. Le style est oratoire assurément--et c'est tout naturel,
+et il ne faut pas s'en plaindre--mais encore une fois c'est _mis au
+point_ par Vinet, et en fait de Vinet authentique je ne vois pas ce
+qu'on pourrait demander de plus.
+
+Il est dommage après cela que le manuscrit ait disparu.
+
+Nous n'avons de manuscrits de Vinet relatifs à ce cours que trois ou
+quatre feuilles de notes sur Madame de Staël. C'est le plan de la
+première leçon du professeur sur l'auteur de _Corinne_; ce sont les
+papiers qu'il devait avoir sous les yeux quand il parlait de sa vie et
+de son caractère. Fort peu de chose, comme on voit--la plus grande
+partie de ce manuscrit est d'ailleurs un choix de citations--mais cela
+ne laisse pas d'être intéressant. L'auteur y a en effet rédigé en deux
+ou trois lignes sa pensée maîtresse. Elle est là, dépouillée de tous les
+développements qui devaient l'amener et la préparer à «l'auditoire»; et
+elle n'en est que plus frappante:
+
+ «Le bonheur de l'âme est trouvé; le bonheur extérieur a fui; ce
+ bonheur qui n'est pas plus dans les passions ou dans la gloire que
+ la voix de Dieu n'est dans la tempête.»
+
+C'est là, je le répète, l'_idée_ de la leçon (et même l'_idée_ de tout
+le cours): c'est vers cette idée et vers cette image que l'orateur
+devait s'élever par degrés. Et, en effet, relisez le chapitre et vous
+verrez bien qu'il y «tend» constamment[32].
+
+
+
+
+II
+
+
+Les études sur Chateaubriand qui font suite au cours sont au nombre de
+quatre. Trois sont antérieures au cours; la dernière (_Vie de Rancé_)
+date de l'année même du cours. Elles ont paru toutes les quatre dans le
+_Semeur_.
+
+Le _Semeur_ avait été créé à Paris en 1831; «il se proposait d'aborder
+dans un esprit chrétien les sujets d'étude les plus divers,
+philosophiques, politiques, littéraires[33].» L'apparition du _Semeur_
+avait réjoui Vinet.
+
+ «Voilà, écrivait-il à M. Scholl[34] ce qui nous manquait. C'est une
+ simple et belle idée que celle de montrer comment le christianisme
+ envisage, traite et exploite les différentes sphères d'activité de
+ la pensée humaine. Cela nous sort des généralités; cela donne à la
+ religion droit de cité dans les sciences et dans les arts; on verra
+ qu'on peut être chrétien et homme tout ensemble[35].»
+
+Les fondateurs du journal ne pouvaient manquer de faire appel à la
+collaboration de Vinet; Vinet ne pouvait la refuser: le _Semeur_ devint
+son organe. Peut-être aurons-nous l'occasion, dans la préface d'un autre
+volume, de donner quelques détails sur les débuts de Vinet au _Semeur_.
+Quand les articles qu'on trouvera dans le présent volume y parurent,
+Vinet n'en était plus à ses débuts: il appartenait depuis quelques
+années déjà à la rédaction du _Semeur_.
+
+L'oeuvre et la personne de Chateaubriand avaient toujours été pour lui un
+sujet de réflexions infinies. Ce n'est pas trop dire que de dire qu'il
+n'en dormait pas:
+
+Agenda du 6 mai 1835:
+
+Nuit agitée. Rêves si suivis et si laborieux que je me réveille la tête
+rompue. Je conversais avec M. de Chateaubriand. Je lui dis entre autres:
+
+--Le génie est, sauf respect, semblable à la marmotte qui se nourrit de
+sa propre substance; mais elle ne le fait qu'en hiver, et le génie en
+toute saison[36]... etc...
+
+Il est beau de converser en rêve avec M. de Chateaubriand; il vaut mieux
+toutefois converser autrement.
+
+Vinet conversa par lettres avec M. de Chateaubriand.
+
+Ce fut M. de Chateaubriand qui entama les hostilités.
+
+Il écrivit une première lettre à Vinet, au sujet de l'article sur _la
+littérature anglaise_. Il se plaignait--très gentiment--que Vinet l'eût
+accusé d'injustice à l'égard du protestantisme:
+
+ «Vous avez pu remarquer, lui disait-il, qu'à la fin de mon chapitre
+ sur la Réformation, je rends un éclatant hommage aux protestants
+ d'aujourd'hui.»
+
+Il se plaignait également que Vinet lui eût reproché «de chercher
+_l'avenir_ dans des arrangements sociaux et non dans _l'invisible._»
+
+ «Oserais-je aussi vous faire observer que quant à l'avenir du
+ monde, je n'ai entendu parler que de l'avenir de la société; je
+ sais fort bien que l'homme chrétien n'a d'avenir que dans une autre
+ vie[36].»
+
+Vinet répondit pour réparer ses omissions et pour désavouer tout ce qui
+aurait retenti dans le coeur de Chateaubriand comme un reproche injuste.
+Au surplus il se réjouissait de voir «l'espérance religieuse de
+Chateaubriand croître et verdir sur les débris des espérances
+humaines[37].»
+
+Chateaubriand dut être touché par l'extrême modestie de son critique, et
+il dut sans doute aussi goûter l'expression poétique de Vinet.
+
+S'il ne s'agissait pas de Vinet, c'est-à-dire de l'homme le plus
+sincèrement modeste qu'il y ait eu, on pourrait trouver cette modestie
+excessive, et si l'on ne se rappelait que la lettre de Vinet est de
+1836, époque où l'on était naturellement éloquent, on pourrait trouver
+ce style un peu «figuré[38]».
+
+Chateaubriand écrivit de nouveau à Vinet en 1844 à propos des articles
+sur la _Vie de Rancé_.
+
+On lit dans l'Agenda de 1844:
+
+27 mai.--Trouvé une lettre de M. Lutteroth, avec une incluse de M. de
+Chateaubriand.
+
+5 juin.--Lettre de M. Lutteroth avec une incluse de M. Chateaubriand sur
+mon deuxième article (celui du 29 mai).
+
+16 juin.--Répondu à M. de Chateaubriand.
+
+26 juin.--Troisième lettre de M. de Chateaubriand en réponse à la
+mienne.
+
+Des trois lettres de Chateaubriand dont il est ici question deux
+seulement nous sont parvenues.
+
+Voici la première, qui fut écrite aussitôt après la publication du
+second article sur Rancé[39]:
+
+ Paris 28 mai 1844.
+
+ «Je ne suis point étonné, Monsieur, des opinions qui séparent un
+ catholique d'un protestant. Je ne vous en dois pas moins des
+ remerciements pour la politesse avec laquelle vous avez bien voulu
+ parler de moi dans vos beaux articles insérés dans le _Semeur_. Je
+ ne suis rien qu'un vieillard qui s'en va rendre compte à Dieu de sa
+ vie. Je ne compte plus et je n'ai jamais mérité d'être compté.
+
+ »Agréez, Monsieur, de nouveau, avec mes remerciements empressés,
+ l'assurance de ma considération très distinguée,
+
+ CHATEAUBRIAND.»
+
+Voici maintenant la seconde (celle que Vinet appelle la troisième, mais
+qui est pour nous la seconde, puisque la véritable seconde a disparu).
+Cette lettre est une réponse. Vinet avait remercié Chateaubriand de ses
+deux épîtres. Il avait joint à ses remerciements une profession de foi
+qu'il est bon de rappeler:
+
+ «Je suis protestant, lui avait-il dit, mais dans un sens si
+ abstrait, si peu historique, que je ne me sens étranger dans aucune
+ enceinte lorsque j'y trouve cette foi en la divine charité... et
+ cette bonne volonté, cette candeur du repentir, qui sont la
+ consolation, la couronne et l'humble triomphe de notre existence
+ foudroyée...
+
+ »... Mais veuillez, Monsieur, ne pas voir en moi le protestant
+ seulement, c'est-à-dire peut-être l'adversaire, mais le chrétien,
+ c'est-à-dire le frère. Ce mot seul peut exprimer tout ce qui se
+ mêle d'affectueux à notre admiration[40]...»
+
+À quoi Chateaubriand:
+
+ Paris 24 juin 1844.
+
+ «Oui, Monsieur, nous sommes frères: Voilà le grand mot chrétien; il
+ dit tout; il va surtout à un homme qui, comme moi, touche à sa fin
+ et qui ne demande aux hommes qu'un souvenir à travers Dieu, le père
+ commun de tous les hommes. Vous verrez, Monsieur, ma simplicité
+ dans l'étonnement où je me suis trouvé lorsque j'ai vu que _Rancé_
+ faisait tant de bruit, quand j'avais cru que cet ouvrage passerait
+ inaperçu[41]. Il contenait des erreurs qui vont disparaître dans la
+ première (deuxième?) édition que l'on va en donner. Mais qui est-ce
+ qui s'apercevra de mes corrections? qui est-ce qui se soucie de la
+ conscience historique? Il suffit qu'il se trouve un homme comme
+ vous, pour me consoler d'un travail auquel on n'attachera aucun
+ prix.
+
+ »Agréez, Monsieur, je vous prie, mes remerciements les plus
+ sincères et l'assurance d'une considération qui n'aura bientôt
+ d'autre intérêt pour vous que l'intérêt qu'un souvenir prend dans
+ la mort. Vous voyez, Monsieur, où j'en suis; je puis à peine
+ signer[42].»
+
+Vinet ne répondit pas à cette dernière lettre; il n'avait pas à
+répondre: il y aurait eu de sa part quelque indiscrétion à prolonger
+l'entretien. Toutefois il donna dans le _Semeur_ du 28 août 1844 un
+court article sur la deuxième édition de la _Vie de Rancé_ qui est bien
+une réponse, et celle, sans aucun doute, que Chateaubriand désirait.
+Vinet dans ses deux articles sur _Rancé_ avait été assez dur pour
+Chateaubriand. Il faut ajouter que ses sévérités étaient justifiées.
+Chateaubriand d'ailleurs--on vient de le voir--avait fait des
+corrections à son oeuvre en vue d'une seconde édition. Il avait tenu
+compte des avertissements de Vinet. Et si l'on veut bien lire entre les
+lignes de la lettre que nous venons de citer, on verra qu'il souhaitait
+que Vinet rendît publiquement justice à ses efforts. Vinet comprit; au
+surplus Vinet de son côté ne désirait qu'une chose, c'est qu'un auteur
+qu'il avait dû maltraiter lui fournît l'occasion d'un jugement plus
+doux. Dès que parut la deuxième édition de _Rancé_ il s'empressa de la
+comparer à la première, et cette comparaison faite, d'envoyer au
+_Semeur_ un article que M. de Chateaubriand dut lire avec plaisir.
+
+Agenda:
+
+19 août.--Collationné les deux éditions de la _Vie de Rancé_.
+
+20 août.--Écrit un article sur la deuxième édition de la _Vie de Rancé_.
+
+23 août.--Envoyé au Semeur l'article sur la deuxième édition de la _Vie
+de Rancé_.
+
+Cet article n'a pas été publié intégralement dans les précédentes
+éditions de l'oeuvre de Vinet. On n'en a recueilli que les premières
+lignes qu'on a mises en note au bas d'une des pages de la première étude
+sur _Rancé_. Nous le donnons dans son entier à la fin du présent volume.
+
+J'en aurais fini avec les articles de Vinet sur Chateaubriand s'il ne me
+restait encore un point à signaler.
+
+Le _Semeur_ du 18 août 1832 contient un article de philosophie
+religieuse sur «le christianisme de M. de Chateaubriand dans ses _Études
+historiques_.»
+
+Je m'étais demandé si cet article était de Vinet bien qu'il ne figurât
+ni dans les éditions antérieures, ni--ce qui est plus notable--dans une
+liste que M. Lutteroth a dressée de tous les écrits de Vinet que ses
+collaborateurs et lui avaient dû négliger.
+
+J'avais quelques raisons d'attribuer cet article à Vinet: il est tout à
+fait dans sa manière; on y trouve le tour habituel de son style, ses
+images et surtout sa pensée.
+
+L'auteur en effet y oppose deux conceptions différentes du relèvement de
+l'homme par le christianisme, l'une qui fait consister ce relèvement
+dans l'amélioration de son état moral et social, l'autre qui le met
+«dans le changement du coeur.» Or il est certain que bien souvent Vinet a
+reproché à Chateaubriand que son christianisme visât plutôt à
+transformer l'homme social qu'à faire renaître l'homme individuel. Voyez
+par exemple les dernières lignes de l'article sur la _Littérature
+anglaise_.
+
+Voyez surtout un passage de l'Agenda qui est très significatif à cet
+égard. Il fait suite à celui que j'ai cité plus haut, et où Vinet
+raconte qu'il a conversé en rêve avec M. de Chateaubriand.
+
+«Je l'interroge sur le christianisme des _Études historiques_: «Le
+christianisme, me dit-il, et le progrès social sont une même chose.»--Ce
+que j'ai contredit et rectifié.»
+
+N'y a-t-il pas une analogie frappante, me disais-je, entre cette
+conversation rêvée sur le christianisme des _Études historiques_ et
+l'article que j'ai sous les yeux et qui n'est point une rêverie?
+
+J'inclinais donc très fortement à croire que l'article de 1832 était
+l'oeuvre du rêveur de 1835.
+
+Or il n'en est pas. Une lettre de M. Lutteroth à M. Samuel Chappuis (8
+déc. 1848) l'attribue formellement à M. Bost[43]. M. Chappuis avait eu
+la même impression que moi: il s'était trompé; nous nous étions trompés.
+L'article est néanmoins à retenir, sinon dans son entier du moins dans
+les vingt ou trente lignes qui pourraient le mieux être de Vinet. Les
+voici:
+
+ «Quelquefois M. de Chateaubriand pose en fait que le Christianisme
+ est l'oeuvre de Dieu pour le relèvement de l'homme; mais
+ explique-t-il bien ce que c'est que ce relèvement? Il me semble
+ qu'il entend par là simplement l'amélioration de son état moral et
+ social, de sa condition sur la terre, et non point sa
+ réhabilitation dans un état primitif de conformité avec Dieu, de
+ vie spirituelle et de sainteté. Ce qu'il appelle les bienfaits du
+ Christianisme s'étend à l'humanité en général et se borne à la vie
+ présente, c'est-à-dire à un ordre de choses temporaire et de courte
+ durée pour chacun de ceux qui en font partie. À ses yeux le
+ Christianisme opère en grand: c'est un levier pour les masses, un
+ résultat pour les masses; les biens qu'il produit sont ses
+ généralités comme l'abolition de l'esclavage, l'égalité morale et
+ sociale de la femme, l'adoucissement des moeurs, etc. Choses qui ne
+ sont que des conséquences éloignées de la conséquence immédiate de
+ la foi chrétienne, le changement du coeur. Remarquons bien, car
+ c'est là le trait saillant du Christianisme des _Études_, qu'en
+ fournissant aux hommes des motifs et des moyens nombreux d'être
+ bons pour ce monde et heureux dans ce monde, il les laisse
+ étrangers à cette autre vie qui, de toutes manières, est la portion
+ importante de leur existence, et qu'en excitant leur sympathie pour
+ ce qui est beau et élevé, il les laisse complètement indifférents
+ et froids à l'égard de Dieu en qui est la perfection de toute
+ beauté et de toute grandeur.»
+
+Il me paraît que les historiens de la pensée de Vinet devront tenir
+compte de ce «précurseur[44]».
+
+
+
+
+III
+
+
+J'en viens aux quatre ou cinq mots et aux deux ou trois membres de
+phrase du cours sur Madame de Staël qui ont une histoire. Cette histoire
+mérite d'être contée. Elle fera voir à quelles difficultés inattendues
+se sont heurtés les premiers éditeurs et comment ils s'en sont tirés.
+
+Je recueille les éléments de mon récit dans un paquet de vieilles
+lettres qui ont été récemment données à la Faculté de théologie de
+l'Église libre du canton de Vaud: c'est la correspondance du comité
+d'Edition Vinet de 1848. Un de ses membres, M. Lutteroth, résidait à
+Paris où il préparait et surveillait l'impression des volumes. M.
+Lutteroth se tenait en rapports constants avec ses collègues de
+Lausanne, MM. Scholl, Chappuis, Forel et Ch. Secrétan.
+
+Le 15 janvier 1848 M. Lutteroth, qui allait mettre sous presse le volume
+sur Madame de Staël et Chateaubriand, écrivait à M. Samuel Chappuis:
+
+ «Je crains--ceci bien entre nous--que la publication de certains
+ passages relatifs à Madame de Staël n'afflige beaucoup sa famille:
+ on me l'a fait comprendre; comme c'étaient des meilleurs amis de M.
+ Vinet, je suis bien sûr qu'il y aurait eu égard, mais c'est plus
+ malaisé pour d'autres que pour lui. Cette circonstance me donne
+ quelque inquiétude.»
+
+M. Samuel Chappuis répondit au nom des membres du comité de Lausanne que
+«l'observation méritait toute considération, qu'il importait d'examiner
+si la difficulté était sérieuse et comment on pourrait la lever.»
+
+On chargea M. Scholl de voir la famille de Madame de Staël et de
+chercher avec elle les moyens de concilier les intérêts en présence. On
+ne voulait ni blesser la famille de Madame de Staël ni dénaturer le
+texte de Vinet, ni, surtout, laisser croire que Vinet avait pu dans son
+cours manquer à la bienséance et à la discrétion, ce que les lecteurs
+peu avertis n'auraient pas hésité à penser si l'on avait fait des
+coupures trop évidentes et des «raccords» trop pénibles. Ce qui rendait
+la tâche du négociateur particulièrement difficile, c'est la part
+financière que la belle-fille de Madame de Staël avait prise dans
+l'édition de l'oeuvre de Vinet: elle la soutenait largement. On devait
+aussi songer à ne pas faire de la peine à Mme Vinet qui suivait avec
+sollicitude les travaux du comité et qu'un débat de cette nature aurait
+certainement chagrinée.
+
+Le comité de Lausanne pensait que la difficulté n'était pas sérieuse et
+que M. Scholl triompherait aisément des scrupules de la famille. Il se
+trompait du tout au tout, et c'était M. Lutteroth qui avait raison
+d'éprouver quelque inquiétude. «Le terrain est extrêmement délicat»,
+écrivait M. Scholl à M. Lutteroth après avoir vu Mme Auguste de Staël.
+M. Scholl comprit que les négociations seraient longues et laborieuses.
+Elles durèrent huit mois. Disons tout de suite que le comité défendit
+ligne par ligne les passages incriminés et qu'il n'accorda que de très
+légères corrections.
+
+Il ne pouvait faire autrement. Même avec le grand désir d'entente dont
+il était animé, il ne lui était pas possible de souscrire aux voeux de la
+famille de Staël. L'essentiel des leçons de Vinet sur l'auteur de
+_Corinne_ eût été sacrifié. Vinet avait parfaitement vu--ce que tout le
+monde voit aujourd'hui, et en partie grâce à lui--que l'oeuvre de Madame
+de Staël s'explique tout entière «par le besoin d'affection dont la
+nature avait fait le plus vif de ses penchants», par l'éducation tendre
+et indulgente qu'elle reçut de son père et qui «exalta ce penchant», par
+la déception enfin que lui causa «un mariage malheureux». Supprimez ces
+trois points il ne reste plus rien des leçons de Vinet sur Madame de
+Staël. Elles s'écroulent par la base. Ce sont trois points d'appui. Or
+ce sont précisément ces trois points que la famille voulait supprimer.
+
+Le comité refusa. Il refusa nonobstant les lettres pressantes de M.
+Lutteroth et de M. Scholl. M. Lutteroth écrivait le 17 août 1848,
+faisant allusion aux passages où il est question du mariage de Madame de
+Staël:
+
+ «Ces mots me paraissent justifier la peine qu'on en ressent, et si
+ le comité n'y tient pas, je verrais avec plaisir qu'on accorde
+ quelques retranchements.»
+
+M. Scholl communiquait au comité la copie d'un billet de Mme Auguste de
+Staël à une de ses amies:
+
+ «Je suis au fond désolée de cette publication et gênée de me
+ trouver complice. Rien ne pouvait m'être plus pénible que de voir
+ paraître un volume de M. Vinet que je ne pourrai ni louer ni
+ prêter, et dont le succès sera, à un certain degré, une souffrance.
+ Notre chère Mme Vinet, à qui je n'ai pas dit--à beaucoup
+ près--toute ma pensée, en souffre aussi.»
+
+M. Scholl ajoutait:
+
+ «Ce billet vous prouvera qu'on a jugé trop favorablement des
+ impressions de Madame de Staël sur la publication qui nous donne
+ tant de mal. Vous y verrez qu'elles sont beaucoup plus pénibles que
+ vous ne le pensiez, vous et ces Messieurs.» (À M. Chappuis, 6
+ octobre 1848.)
+
+MM. Scholl et Lutteroth étaient assurément fondés à présenter les
+objections de Mme Aug. de Staël, et, dans une certaine mesure, à les
+appuyer. Ces objections étaient inspirées par un sentiment respectable.
+Mais ils allaient un peu loin sans doute quand ils concluaient que «ces
+retranchements seraient conformes à l'esprit de M. Vinet[45].» Vinet eût
+peut-être adouci quelques-unes de ses expressions, d'ailleurs fort
+douces--et cela n'eût point suffi,--mais il n'aurait pu faire les
+amputations demandées sans détruire son oeuvre. Mieux eût valu ne rien
+publier. Il est infiniment vraisemblable que c'est à ce dernier parti
+qu'il se serait arrêté. Ses éditeurs n'avaient pas le choix. Ils ont
+fait exactement ce qu'ils devaient faire.
+
+Je donne ici en deux colonnes la liste des suppressions demandées et les
+réponses du comité.
+
+ Suppressions demandées. Réponses du Comité.
+
+ Qu'une âme vive, qu'une raison Le Comité consent à
+ active comme celles de Mme de supprimer cette phrase.
+ Staël en aient moins aimé la
+ morale du devoir et la religion
+ positive, il ne faut pas s'en
+ étonner.
+
+ Il (M. Necker) attendrit de bonne Le Comité supprime:
+ heure cette jeune âme, l'accoutuma _lui en donna
+ au bonheur du coeur, lui en donna l'insatiable besoin._
+ l'insatiable besoin, et dans
+ l'extrême félicité de sa jeunesse
+ prépara peut-être le malheur de sa
+ vie entière.
+
+ La tendresse indulgente et expansive Le Comité maintient ce
+ de M. Necker, des relations passage.
+ délicieuses dont une admiration
+ réciproque formait la base ou
+ le trait dominant exaltèrent
+ peut-être jusqu'à l'excès chez Mme de
+ Staël le besoin d'affection dont la
+ nature avait fait, je crois, le plus
+ vif de tous ses penchants.
+
+ Le mariage de pure convenance, Le Comité supprime:
+ c'est-à-dire de vanité, auquel, _c'est-à-dire
+ selon toute apparence, elle se soumit de vanité_.
+ par déférence était bien peu dans son
+ caractère.
+
+ Nous n'avons d'autres Le Comité supprime:
+ renseignements sur cette union _profond_
+ que le profond silence qu'elle Le Comité supprime: _et
+ a gardé sur ce sujet dans ses introduit volontiers les
+ écrits où elle répand toute son personnages qui
+ âme et introduit volontiers les l'intéressent_.
+ personnages qui l'intéressent.
+
+ Ce silence parle assez haut Le Comité maintient.
+ quand on se rappelle que
+ l'amour dans le mariage était
+ aux yeux de Mme de Staël
+ l'idéal du bonheur en ce monde.
+
+ Sans insister sur ce point Le Comité supprime:
+ délicat, disons seulement que _délicat_.
+ toute la vie, tous les écrits de
+ cette femme illustre trahissent
+ et respirent un désappointement
+ douloureux, une soif trompée...
+
+ Nous avons indiqué un premier Maintenu.
+ malheur qui fut pour elle un de
+ ces deuils muets qu'on porte dans
+ l'âme et qu'on ne dépose jamais.
+
+ Bonaparte fut petit; Mme de Maintenu.
+ Staël ne mit peut-être pas assez
+ de dignité dans ses regrets.
+
+ Elle frappe à coups redoublés Le Comité accorde la
+ sur les passions; l'on serait suppression des mots:
+ tenté de croire qu'elle a ses _l'on serait tenté de
+ propres injures à venger. croire qu'elle a ses propres
+ injures à venger_.
+
+Les amendements du comité de 1848 se réduisent donc à fort peu de chose.
+Quelques-uns même par leur apparente insignifiance font sourire. Par
+exemple Vinet avait écrit: «Sans insister sur ce point délicat.» Le
+comité supprime _délicat_. On est tenté de se demander si cette
+concession accordée à la partie adverse n'est pas une aimable
+plaisanterie. Point tant que cela--en y réfléchissant. Le comité
+conciliait. Il ne voulait rien sacrifier de la pensée de Vinet, mais il
+ne demandait pas mieux que de rayer tout mot capable d'éveiller chez le
+lecteur une curiosité fâcheuse. À ce point de vue il avait raison de
+supprimer _délicat_. Car dire qu'on n'insiste pas sur un point délicat
+cela revient excellemment à y insister; cela appelle l'attention sur la
+_délicatesse_ du cas: c'est plein, ou cela paraît plein de
+sous-entendus. C'est ce qu'on appelle une prétérition et il n'y a rien
+de plus dangereux que des prétéritions, si ce n'est les parenthèses.
+J'enlève _délicat_, et mon petit bout de phrase redevient la transition
+la plus honnête du monde. Le lecteur passe sans s'arrêter. Et le tour
+est joué. Car précisément il ne fallait pas qu'il s'arrêtât. Le comité
+de 1848 connaissait le coeur humain.
+
+Il faut ajouter que le comité de 1848 était d'autant plus fondé à se
+montrer intransigeant que personne avant Vinet, non pas même
+Sainte-Beuve, n'avait parlé de Madame de Staël avec plus de sympathie,
+plus de respect que le professeur lausannois. Si c'en était ici le lieu,
+j'aimerais à faire voir que Vinet aimait et vénérait dans l'auteur de
+_l'Allemagne_ son premier professeur de littérature, et que c'est dans
+le fameux chapitre sur _l'enthousiasme_ qu'il avait puisé dès ses débuts
+quelques-unes de ses idées. Mais en voici assez et même trop pour une
+simple introduction.
+
+ Paul Sirven.
+
+Les notes suivies de la mention: (_Ed._) sont tirées de l'édition de
+1848.
+
+
+
+
+I
+
+MADAME DE STAËL ET CHATEAUBRIAND
+
+Cours professé à l'Académie de Lausanne en 1844.
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+De la Littérature de l'Empire.
+
+
+Une nuance de ridicule s'attache, dans bien des esprits, à ces mots: _la
+Littérature de l'Empire_. Cette impression s'explique, si elle ne se
+justifie pas. Ni l'originalité, ni une fécondité vigoureuse, n'ont
+caractérisé, dans son ensemble, la littérature de cette époque.
+
+L'éloquence, réduite à la harangue officielle et vouée à l'adulation,
+répétait Pline le jeune après avoir ressuscité Démosthène. L'histoire,
+qui, pas plus que l'éloquence, ne se passe de liberté, savait trop bien
+qu'elle ne devait pas tout dire, sans bien savoir ce qu'elle devait
+taire; car les instincts du despotisme sont plus profonds et plus
+délicats que ceux de la servilité. Une philosophie illibérale dans ses
+principes continuait, après plus d'un demi-siècle, à être le symbole et
+le signe de ralliement des amis de la liberté; car la religion, en
+France, ayant pris parti pour le despotisme, l'esprit de liberté avait
+arboré les tristes couleurs du matérialisme, et à l'aurore du nouveau
+siècle, un despote, en contractant alliance avec la religion, avait
+resserré l'alliance du libéralisme avec l'incrédulité. Et quoi qu'il en
+soit, la seule philosophie qui fût debout, devait rallier les caractères
+indépendants, puisque enfin c'était une philosophie, c'est-à-dire
+l'esprit humain se professant libre; et c'est ainsi que des instincts
+généreux et une association arbitraire d'idées prolongeaient, au delà de
+toutes les bornes, la fortune d'une doctrine sans profondeur comme sans
+élévation. La poésie avait traversé sans se renouveler toutes les phases
+de la Révolution; elle vivait, ou plutôt elle se mourait, à l'ombre de
+la tradition et de l'autorité; elle n'était bientôt plus que l'écho d'un
+écho: plus d'indépendance dans les formes, plus de nouveauté dans
+l'inspiration, eût inquiété à bon droit un despotisme ombrageux, qui
+savait qu'il importe peu sous quelle forme et sur quel terrain la
+liberté éclate, pourvu qu'elle éclate. Les théories littéraires étaient
+timides et méticuleuses comme la littérature elle-même; à la religion du
+beau s'était substituée je ne sais quelle orthodoxie têtue, retranchée
+derrière quelques axiomes étroits et contestables. On poussait à
+l'absolu la maxime de Buffon, que «c'est le style qui fait vivre les
+ouvrages,» comme si le style y pouvait suffire sans les pensées, et
+comme si un grand style pouvait s'attacher à des pensées médiocres. En
+exaltant la puissance du style, on en avait abaissé la notion: on
+confondait le style avec la diction. La littérature s'en tint à des
+formes pleines d'élégance et de pureté; la sévérité un peu froide
+introduite dans les arts du dessin avait passé dans tous les autres. On
+fêtait le siècle de Louis XIV, on eût voulu le renouveler, et l'on ne
+faisait que prolonger, en poésie aussi bien qu'en philosophie, le
+dix-huitième siècle. Les génies novateurs étaient admirés avec crainte,
+suivis de loin, imités avec défiance; la poésie, comme un fleuve épuisé
+par les chaleurs de l'été, ne roulait plus dans son lit qu'une onde
+toujours plus mince; d'immenses événements semblaient l'oppresser plutôt
+que l'inspirer. Ce qui a manqué surtout à cette littérature, c'est la
+puissance de créer, c'est-à-dire d'individualiser. On cherchait de
+belles formes, mais quand on les cherche pour elles-mêmes et pour elles
+seules, on ne leur donne pour support, pour substance, que des
+généralités ou des abstractions; et comme la forme d'une idée est donnée
+par l'idée, de même que celle d'un vêtement par le corps qui doit le
+porter, une idée vague ne peut donner qu'une forme sans vie.
+
+On peut signaler, au nombre des symptômes de langueur et de
+dépérissement de la poésie, la grande faveur du poème didactique,
+inventé, à ce qu'il semble, pour enluminer les éléments des sciences,
+pour enjoliver le lieu commun et pour cultiver la périphrase. L'époque a
+possédé des écrivains purs, élégants, nobles, ingénieux; elle a eu même,
+tranchons le mot, des poètes, des poètes plutôt qu'une poésie. La
+spontanéité, la puissance, l'individualité, ont manqué généralement;
+mais le sol conservait sa chaleur naturelle sous les neiges de cet
+hiver: et, qu'est-ce, après tout, que dix ans dans l'histoire d'une
+littérature? Ces dix ans, d'ailleurs, ont vu le déploiement de deux
+grandes renommées.
+
+L'attitude de la critique littéraire mérite d'être notée. On ne saurait
+lui reprocher d'avoir pris absolument le change. Sévère envers
+Chateaubriand, elle l'était envers Delille. Elle encouragea peu les
+tentatives hardies, mais elle loua modérément les essais timides. Elle
+ne croyait pas à la nouvelle école, mais elle ne croyait plus à
+l'ancienne.
+
+Les idées et les productions étrangères avaient, comme les denrées
+coloniales, rencontré une ligne de douanes. La publication d'une
+brochure de M. Schlegel sur la _Phèdre_ de Racine fut un immense
+scandale. Tous les suppôts de la critique coururent sus à l'étranger
+malencontreux, et qui ne put mordre aboya. M. Schlegel avait bien des
+torts à la fois; mais l'un des plus graves était de remuer, à propos de
+poésie, des idées générales, et d'aborder la philosophie de l'art. Les
+idées générales, c'est la liberté même dans le domaine de la pensée,
+c'est la pensée prise au sérieux et dans toute sa portée: sans cette
+métaphysique si décriée, on n'arrive au fond de rien, on n'a la raison
+de rien; et comme la force elle-même se pique de raison, il se trouve
+que le despotisme fait aussi, au besoin, de la métaphysique. Mais en
+général, la recherche des principes répugne aux ennemis de la liberté en
+tout genre; on aime mieux les doctrines à mi-hauteur, les adages de la
+tradition, les proverbes du sens commun: tout cela convenait fort à
+cette époque et à l'homme qui la dominait; génie despotique par essence,
+qui voulait pour son règne la gloire des lettres, mais en despote, et
+qui eût voulu pouvoir la constituer par un décret ou la conquérir à
+coups de canon.
+
+Les sciences florissaient; mais quelles que soient l'importance et la
+dignité des sciences, leur essor, non plus que celui des beaux-arts,
+n'est pas la mesure de la liberté de l'esprit humain ni le principe de
+sa vie. Les sciences, qui s'occupent des choses, sont moins profondément
+humaines que la littérature, qui a l'homme pour sujet et l'homme pour
+but.
+
+Bercée, comme un enfant, aux chants de la victoire, au bruit confus des
+empires croulants, l'imagination s'était assoupie. On a dit d'une époque
+fameuse qu'elle fut, pour la France, une halte dans la boue; l'Empire
+fut pour la littérature une halte dans la gloire. Le présent, il est
+vrai, broyait des couleurs pour l'avenir et lui préparait de la poésie.
+
+Néanmoins plusieurs paraissent juger trop sévèrement, sous le point de
+vue littéraire, la période de l'Empire. Une simple nomenclature des
+auteurs et des écrits de ces dix années, même en faisant abstraction de
+ses deux plus grands noms, ramènerait peut-être à une appréciation plus
+favorable.
+
+Rappelons d'abord que les premières années de ce siècle trouvèrent, les
+uns debout, les autres encore vigoureux et féconds, plusieurs écrivains
+que le siècle précédent avait distingués à l'ombre des grands modèles.
+Si Laharpe et Saint-Lambert ne firent que saluer d'un regard éteint le
+siècle nouveau, Bernardin de Saint-Pierre, Ducis, Lebrun, Marie-Joseph
+Chénier, Fontanes, Parny, Volney, Maury, Suard, Morellet, Gaillard,
+Garat, Collin d'Harleville, Andrieux, lui payèrent tous un tribut plus
+ou moins riche; et son aurore fut le midi de quelques-uns d'entre eux.
+Des hommes nouveaux entrèrent dans la lice. La science nous donna de
+grands écrivains dans la personne de Cabanis, de Cuvier, de Laplace, de
+Fourcroy, de Lacépède. Si les affaires d'État présentaient à
+l'admiration publique peu de caractères élevés, elles mettaient en
+évidence de grands talents littéraires; cette époque est celle des
+Portalis, des Fontanes et des Régnault de Saint-Jean d'Angély. Le
+cardinal de Bausset célébrait Bossuet et Fénelon dans un style digne de
+leur temps. L'abbé Frayssinous ouvrait ses fameuses conférences, M. de
+Bonald, du sein de ses ténèbres, lançait des éclairs très vifs sur le
+mystère de la société. Étranger à la France, vivant loin d'elle, mais
+les yeux tournés vers elle, Joseph de Maistre la contraignait à le
+classer parmi ses plus habiles écrivains et parmi les agitateurs de la
+pensée publique. Ainsi que M. de Bonald, c'était vers un monde ancien,
+vers le monde de l'absolutisme ou du pouvoir paternel en politique et en
+religion, qu'il cherchait à entraîner son siècle, par l'abus audacieux
+des plus saintes vérités et par l'éclat d'une éloquence où la colère et
+l'onction trouvent leur place tour à tour. Deux autres écrivains, vivant
+comme lui hors de la France, Charles Villiers et M. Ancillon, honoraient
+la littérature française, et la guidaient, en poésie et en philosophie,
+vers des sources inconnues. Rameaux de l'arbre condillacien, mais
+cherchant plus haut que le tronc paternel une partie de leur nourriture,
+M. de Gérando écrivait l'histoire de la philosophie, M. Laromiguière
+sondait les éternels mystères de l'esprit humain; M. Destutt de Tracy,
+fidèle sans réserve aux traditions du maître, en développait, en
+appliquait les doctrines, en reproduisait dans son style la clarté
+froide et la sévère précision. M. Lacretelle racontait avec une élégance
+animée l'histoire du dix-huitième siècle, celle du seizième, et les
+annales de la Révolution à peine endormie dans les bras d'un grand
+capitaine. M. de Sismondi jetait de bonne heure, par d'importants
+travaux, les fondements de sa grande réputation d'historien. Renommé
+déjà comme poète, M. Michaud préparait, avec une laborieuse patience, un
+historien aux guerres saintes du moyen âge. Les concours d'éloquence
+académique redisaient souvent le nom de Victorin Fabre, par qui furent
+célébrés Corneille, Boileau, La Bruyère, le dix-huitième siècle, et
+qu'une retraite prématurée enleva à la gloire. Un nom destiné à la
+célébrité, celui de M. de Barante, retentissait peu encore, quoi qu'il
+fût déjà attaché au souvenir du plus beau _Tableau de la littérature
+française au dix-huitième siècle_. La critique littéraire, quoi qu'on
+puisse dire de sa tendance générale, ne craint pas encore l'oubli pour
+les noms d'Auger et de Ginguené, de Dussault, d'Hoffman, de Malte-Brun
+et du terrible Geoffroy, le cerbère du feuilleton. La critique savante
+n'était pas moins élégante que solide dans les écrits de M. Daunou,
+historien, publiciste, éditeur habile, et sous la plume de Thurot et de
+M. Boissonade. Moraliste ingénieux et paradoxal, auteur spirituel et
+fin, le duc de Lévis, intelligent témoin de son siècle, perpétuait les
+traditions élégantes de l'âge précédent et de l'ancienne monarchie. M.
+de Jouy tentait de donner à la France un Addison, et la plus grande
+faveur encourageait ce dessein hardi. Chénier et M. Lemercier
+professaient avec éclat la littérature. Le laborieux et savant Ginguené
+écrivait avec beaucoup de jugement et de goût l'histoire littéraire de
+l'Italie. Salluste trouvait en M. Mollevaut, Tite-Live, Tacite et
+Salluste encore en Dureau de la Malle, des traducteurs patients et
+habiles. Le roman s'enrichissait des ouvrages célèbres de Mesdames de
+Genlis, Cottin, de Flahaut (Souza), peut-être surpassés par deux ou
+trois opuscules de M. Xavier de Maistre. M. Aimé Martin imitait avec
+grâce et bonheur l'auteur des _Études de la nature_.
+
+La poésie, constamment élégante, ne manqua pas toujours de charme ni de
+grandeur. Si Lebrun avait déposé sa lyre, Delille faisait admirer encore
+sa brillante fécondité. Ses succès et l'esprit du temps avaient
+encouragé la traduction en vers et la poésie didactique. Dans le premier
+de ces deux genres, il faut citer d'abord le traducteur d'Ovide et celui
+d'Anacréon, Saint-Ange et M. de Saint-Victor; après eux, Daru, ingénieux
+interprète d'Horace, M. Tissot, traducteur des _Bucoliques_, et M.
+Baour-Lormian, dont le vers moelleux et plein de mélodie rendit
+quelquefois avec bonheur l'expressive musique du Tasse. La poésie
+didactique s'honore d'Esménard, auteur du poème de _la Navigation_; de
+M. Michaud, qui chanta _le Printemps d'un proscrit_; de M. de
+Saint-Victor, dont les deux poèmes, l'_Espérance_ et le _Voyage du
+poète_, renferment quelques-uns des plus beaux vers du siècle; de
+Chênedollé, qui trouva, pour célébrer le _Génie de l'homme_, des accents
+pleins de grandeur; de Legouvé, dont le poème sur le _Mérite des femmes_
+est resté tout entier dans tant de mémoires; de Millevoye, qui peignit
+avec bonheur l'amour maternel; de M. de Frénilly, auteur de quelques
+satires où les bons vers sont en nombre; de Parseval Grandmaison, habile
+versificateur, exerçant alors dans des compositions de peu d'étendue un
+talent qu'il réservait aux hasards de la grande épopée; de M. Soumet,
+qui n'était pas encore l'auteur de _Clytemnestre_ et de ce grand poème
+où il célèbre avec autant de magnificence que de témérité la
+réconciliation de l'Antéchrist et le rachat de l'enfer; de M. Campenon,
+qui, après avoir décrit la _Maison des champs_, tenta avec succès
+l'épopée domestique dans son _Enfant prodigue_; de M. Berchoux, auteur
+spirituel et gai de la _Gastronomie_. Les concours académiques avaient
+créé une poésie qu'à défaut d'un nom meilleur nous appellerons
+_épisodique_, et qui, fort encouragée par le public, exerça quelques
+talents distingués.--Quelques-unes des belles épîtres de Chénier et des
+piquantes narrations d'Andrieux sont de cette même époque.
+
+L'élégie, cultivée avec succès par Mesdames Dufresnoy et Victoire
+Babois, recevait de Millevoye un caractère nouveau et des couleurs
+variées. La carrière se ferma trop tôt devant ce poète, amoureux de la
+perfection, qui a peu écrit et beaucoup travaillé. C'est lui surtout,
+qui, sans système, mais avec réflexion, faisait doucement dériver la
+poésie vers des plages nouvelles où, prévenu par la mort, lui-même
+n'aborda pas.
+
+Le tragique Ducis écrivait alors, dans la solitude, ses poésies
+fugitives pleines de négligence, d'énergie et de grâce; Arnault,
+Ginguené, M. Le Bailly marquaient leur place parmi les meilleurs
+fabulistes.
+
+La tragédie, trop assujettie à d'anciennes traditions, n'est pourtant ni
+stérile ni sans honneur à une époque qui peut réclamer le _Tibère_ de
+Chénier, les _Templiers_ de Raynouard, l'_Agamemnon_ de Lemercier,
+auteur de ce drame de _Pinto_, dans lequel il anticipait sur les
+hardiesses d'une époque plus tardive.
+
+La comédie, ramenée par Andrieux et Collin d'Harleville au caractère de
+vérité franche que lui avait enlevé la manie analytique du dix-huitième
+siècle, trouva, à côté de ces deux habiles poètes, d'autres soutiens
+encore. Il suffit de nommer Picard, M. Roger, M. Étienne, auteur des
+_Deux Gendres_, M. Duval, qui eut des succès dans la comédie de
+caractère, plus encore dans le drame historique et dans la comédie
+anecdotique. On ne doit pas négliger de remarquer que la comédie de ce
+temps fut plus décente et plus morale qu'elle ne l'avait été à aucune
+autre époque.
+
+Votre professeur[46] s'est renfermé dans les limites de cette espèce
+d'inventaire. Il a judicieusement réservé deux écrivains, dont les
+ouvrages ont inauguré une époque nouvelle, et ouvert les voies où tous
+les esprits se sont engagés avec plus ou moins d'empressement après la
+chute de l'empire. Vous avez déjà nommé ces deux écrivains qui se
+portaient en avant de la littérature contemporaine, l'un par un retour
+plein d'amour vers le passé, l'autre par un élan plein d'enthousiasme
+vers l'avenir: M. de Chateaubriand et Madame de Staël, un esprit
+poétique, une âme passionnée, qui créèrent dans le même temps, le
+premier un monde d'images, l'autre un monde de pensées.
+
+Ils appartiennent sans doute à leur temps; ils en sont même plus que
+leurs contemporains, dont les écrits nous représentent le dix-huitième
+siècle échoué et laissé à sec sur les rivages du dix-neuvième. Ce temps,
+si vous l'aimez mieux, leur appartient, et c'est à bon droit qu'ils
+auraient pu dire à la littérature de l'Empire:
+
+ La maison est à nous, c'est à vous d'en sortir.
+
+Mais, dans un autre sens, ils n'appartiennent pas à leur époque,
+puisqu'ils la devancent, puisqu'ils innovent tandis qu'elle imite,
+puisqu'ils marchent lorsqu'elle s'assied. Ils ont été les premiers à
+découvrir et à saluer l'avenir, et c'est pour cela même que nous les
+réservons pour le moment où cet avenir a commencé à devenir le présent.
+
+
+
+
+PREMIERE PARTIE
+
+
+
+
+MADAME DE STAËL
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+Son caractère.
+
+
+Madame de Staël, ayant devancé M. de Chateaubriand dans la vie et dans
+la mort, appelle nos premiers regards. Née à Paris en 1766, elle y
+mourut en 1817.
+
+Sa vie se trouve partout. C'est son caractère que nous voudrions faire
+connaître. À quiconque aurait lu tous ses écrits, nous n'aurions plus
+rien à dire; il la connaîtrait, car elle y est tout entière, et aucune
+biographie morale, non pas même la belle notice de son amie Madame
+Necker de Saussure, ne peut valoir ni suppléer celle-là. Jamais auteur
+ne s'est uni plus étroitement à ses ouvrages, et n'y a laissé de
+soi-même une plus vive empreinte.
+
+Les parents de cette femme célèbre exercèrent une grande influence sur
+son caractère, sur ses opinions et sur sa vie; mais M. Necker en sens
+direct et positif, et Madame Necker négativement.
+
+Une sorte de roideur, qu'imprime quelquefois au caractère des femmes une
+jeunesse laborieuse et difficile, ne laissait pas assez voir dans Madame
+Necker l'affection mêlée au devoir, concourant avec le devoir. Fille de
+pasteur, et nourrie dans l'attachement au culte établi, sa religion,
+sans être précise, avait conservé le caractère d'une religion positive,
+c'est-à-dire d'une autorité extérieure devant laquelle, sans examen,
+elle agenouillait sa raison, l'oreille ouverte d'ailleurs à tous les
+échos de la philosophie du jour. [Qu'une âme vive, qu'une raison active,
+comme celle de Madame de Staël en aient moins aimé la morale du devoir
+et la religion positive, il ne faut pas s'en étonner[47].] Madame
+Necker, sans s'en douter, acheva dans l'esprit de sa fille ce que tant
+d'autres causes avaient trop bien commencé.
+
+Nous verrons plus tard comment elle jugea, pendant longtemps, la
+religion chrétienne. Voyons dès à présent, quelles furent, du moins dans
+ses premiers écrits, ses vues sur l'essence de la morale. Ces lignes de
+son ouvrage sur les _Passions_ méritent d'être lues avec attention:
+
+ «Il y a des vertus toutes composées de crainte et de sacrifices,
+ dont l'accomplissement peut donner une satisfaction d'un ordre très
+ relevé à l'âme forte qui les pratique; mais peut-être, avec le
+ temps, découvrira-t-on que tout ce qui n'est pas naturel n'est pas
+ nécessaire, et que la morale, dans divers pays, est aussi chargée
+ de superstition que la religion. Du moins, en parlant de bonheur,
+ il est impossible de supposer une situation qui exige des efforts
+ perpétuels; et la bonté donne des jouissances si faciles et si
+ simples, que leur impression est indépendante du pouvoir même de la
+ réflexion. Si cependant l'on se livre à des retours sur soi, ils
+ sont tous remplis d'espérance; le bien qu'on a fait est une égide
+ qu'on croit voir entre le malheur et soi; et lors même que
+ l'infortune nous poursuit, on sait où se réfugier, on se transporte
+ par la pensée dans la situation heureuse que nos bienfaits ont
+ procurée[48].»
+
+Entre M. Necker et sa fille régnait, au contraire, la plus profonde
+sympathie. Ils furent de bonne heure amis intimes. Rien n'est à comparer
+au sentiment de Madame de Staël pour son père, pas même celui de Madame
+de Sévigné pour sa fille, si ce n'est sous le rapport de l'intensité. Ce
+sentiment, si voisin de l'adoration religieuse qu'il n'est guère
+possible de l'en distinguer, se composait d'une vraie piété filiale,
+d'une admiration enthousiaste et d'une amitié passionnée. Payé d'un
+large retour, ou plutôt prévenu par l'amour le plus empressé, le plus
+indulgent et le plus caressant, il attendrit de bonne heure cette jeune
+âme, l'accoutuma au bonheur du coeur, [lui en donna l'insatiable
+besoin,[49]] et, dans l'extrême félicité de sa jeunesse, prépara
+peut-être le malheur de sa vie entière. Pour juger de ce qu'était M.
+Necker aux yeux et pour le coeur de sa fille, quelques passages des
+écrits de Madame de Staël peuvent suffire; dans tous ses ouvrages elle a
+parlé de son père. On ne pourra lire ces passages, ni sans sourire, car
+les éloges sont outrés, ni sans s'attendrir, car cette affection est
+d'une vérité profonde:
+
+ «Ce livre (_De l'Importance des opinions religieuses_, par M.
+ Necker), époque dans l'histoire des pensées, puisqu'il en a reculé
+ l'empire; ce livre qui semble anticiper sur la vie à venir, en
+ devinant les secrets qui doivent un jour nous être dévoilés; ce
+ livre que les hommes réunis pourraient présenter à l'Être suprême
+ comme le plus grand pas qu'ils aient fait vers lui[50].»
+
+Il serait injuste de ne pas rappeler que Madame de Staël n'avait que
+vingt-deux ans lorsqu'elle écrivait ces lignes.
+
+ «Vous avez entendu parler de l'esprit et des rares talents de mon
+ père; mais on ne vous a jamais peint l'incroyable réunion de raison
+ parfaite et de sensibilité profonde, qui fait de lui le plus sûr
+ guide et le plus aimable des amis. Vous a-t-on dit que maintenant
+ l'unique but de ses étonnantes facultés est d'exercer la bonté,
+ dans ses détails comme dans son ensemble? Il écarte de ma pensée
+ tout ce qui la tourmente; il a étudié le coeur humain pour mieux le
+ soigner dans ses peines, et n'a jamais trouvé dans sa supériorité
+ qu'un motif pour s'offenser plus tard et pardonner plus tôt; s'il a
+ de l'amour propre, c'est celui des êtres d'une autre nature que la
+ nôtre, qui seraient d'autant plus indulgents qu'ils connaîtraient
+ mieux toutes les inconséquences et toutes les faiblesses des
+ hommes[51].»
+
+ «Ce qui se fait sentir plus particulièrement dans les ouvrages de
+ M. Necker, c'est l'incroyable variété de son esprit. Voltaire est
+ unique dans le monde littéraire par la diversité de ses talents; je
+ crois M. Necker unique par l'universalité de ses facultés[52].»
+
+ «Personne n'a jamais, autant que mon père, donné l'idée, à tous
+ ceux qui l'entouraient, d'une protection presque surnaturelle...
+ Pendant les troubles de France, lors même que nous étions séparés,
+ je me croyais préservée par lui; je n'ai jamais pensé qu'un grand
+ malheur pût m'atteindre. Il vivait; j'étais sûre qu'il viendrait à
+ mon secours, et que son éloquent langage et son vénérable ascendant
+ m'arracheraient du fond des prisons, si j'y avais été jetée. En lui
+ écrivant, je l'appelais presque toujours _mon ange tutélaire_. Je
+ sentais ainsi son influence, et il me semblait que la
+ responsabilité de mon sort le concernait plus que moi:--je comptais
+ sur lui, comme réparateur de mes fautes; rien ne me paraissait sans
+ ressources pendant sa vie: ce n'est que depuis sa mort que j'ai
+ connu la véritable terreur, que j'ai perdu cette espérance de la
+ jeunesse qui se fonde toujours sur ses forces pour tout obtenir.
+ Mes forces, c'étaient les siennes; ma confiance, c'était son appui.
+ Existe-t-il encore autour de moi, ce génie protecteur? me dira-t-il
+ ce qu'il faut souhaiter ou craindre? me guidera-t-il dans mes
+ démarches? étendra-t-il ses ailes sur mes enfants, qu'il a bénis de
+ sa voix mourante; et puis-je assez recueillir de lui dans mon coeur,
+ pour le consulter encore et l'entendre[53]?»
+
+La tendresse indulgente et expansive de M. Necker, des relations
+délicieuses dont une admiration réciproque formait la base ou le trait
+dominant, exaltèrent peut-être jusqu'à l'excès chez Madame de Staël le
+besoin d'affection dont la nature avait fait, je crois, le plus vif de
+tous ses penchants. Le mariage de pure convenance, [c'est-à-dire de
+vanité,[54]] auquel, selon toute probabilité, elle souscrivit par
+déférence, était bien peu dans le sens de son caractère. Nous n'avons
+d'autres renseignements sur cette union que le [profond[55]] silence
+qu'elle a gardé sur ce sujet dans des écrits où elle répand toute son
+âme [et introduit volontiers les personnages qui l'intéressent[56]]. Ce
+silence parle assez haut, quand on se rappelle que l'_amour dans le
+mariage_ était aux yeux de Madame de Staël l'idéal du bonheur en ce
+monde[57].
+
+ «Être deux dans le monde calme tant de frayeurs! Les jugements des
+ hommes et de Dieu même semblent moins à craindre alors[58].»
+
+Sans insister sur ce point [délicat[59]], disons seulement que toute la
+vie, tous les écrits de cette femme illustre, trahissent et respirent un
+désappointement douloureux, une soif trompée. Pour elle, l'affection et
+le bonheur n'étaient qu'une même chose, et sans doute l'absence du
+bonheur est le plus grand malheur pour une âme passionnée. L'infortune
+matérielle lui paraîtrait peut-être une favorable diversion. Je me
+représente quelquefois Madame de Staël dans une position précisément
+contraire à celle que lui fit la Providence, malheureuse par la fortune,
+heureuse par le coeur, et je me demande si cette dispensation, qui
+n'aurait pas atteint les sources de son talent, n'en aurait point changé
+la direction et diminué la valeur. L'infortune matérielle, fortifiant le
+coeur, donne souvent quelque âpreté au caractère et quelque rigidité à la
+pensée: les souffrances du coeur augmentent peut-être la personnalité,
+mais en ajoutant à la vie et à la pensée je ne sais quelle grâce
+douloureuse. Moins infortunés, bien des hommes de génie eussent été
+moins éloquents, et l'on sent partout, en lisant Madame de Staël, que
+ses peines l'ont inspirée.
+
+Sa vie que l'indigent seul eût pu appeler fortunée, fut en effet
+douloureuse. Nous avons indiqué un premier malheur, qui fut pour elle un
+de ces deuils muets qu'on porte dans l'âme et qu'on ne dépose jamais.
+Mais on peut considérer le caractère même de cette femme extraordinaire,
+les événements publics et son talent même comme trois Parques fatales,
+qui tissèrent à l'envi la trame de son malheur.
+
+Son caractère est retracé dans Delphine, chez qui l'impétuosité n'est
+pas plus généreuse, ou la générosité plus imprévoyante que chez Madame
+de Staël; mais ce que n'avait pas Delphine, et ce qu'avait, je crois,
+celle qui a raconté son histoire, c'était une activité inquiète, le
+besoin d'influer, et peut-être celui de paraître. Que de conditions de
+malheur dans la carrière d'une femme!
+
+Les événements l'atteignirent dans ce qui lui restait de bonheur, en
+compromettant celui de ses amis. Elle ne vivait guère plus en elle qu'en
+eux, et se trouvait comme enveloppée dans leurs malheurs par les
+douleurs de la pitié. D'ailleurs, on a dit avec raison, que, fidèle à
+ses convictions politiques, elle ne triompha pourtant point lorsqu'elles
+triomphèrent, la compassion la jetant, à chaque nouvelle crise, dans le
+parti des vaincus: le jour même de la victoire, elle rompait avec les
+vainqueurs, parce qu'en révolution les vainqueurs sont sans pitié: or la
+pitié était sa religion.
+
+Enfin, son talent même la rendit malheureuse en la rendant célèbre. La
+célébrité est peut-être, de tous les avantages que nous pouvons
+ambitionner, celui qui a le moins de rapport avec le bonheur; il n'en a
+point surtout avec les vrais intérêts d'une femme: on dirait que
+l'admiration qu'elle excite écarte d'elle l'affection, qu'elle devient
+quelque chose de moins qu'un être humain en devenant quelque chose de
+plus qu'une femme, et qu'elle doit avoir une part double dans la haine
+qu'éveillent presque toujours les grandes renommées. La célébrité isole
+une femme auteur, et l'exile pour ainsi dire dans sa gloire.
+
+Il semblait que de rares qualités du coeur devaient ménager, en faveur de
+Madame de Staël, une exception à cette règle. Quelle ne fut pas sa
+générosité, même envers les écrivains qui l'avaient le plus maltraitée!
+Il n'en est pas un au talent duquel elle n'ait rendu hommage. Elle se
+rend cette justice, en en diminuant ingénieusement le mérite:
+
+ «Il me semble, dit-elle, que quand on s'est soi-même livré de tout
+ temps à l'étude des lettres, on a sur les livres une sorte
+ d'impartialité d'artiste, et je sais du moins qu'il m'arrive
+ souvent de louer des écrivains qui m'ont personnellement attaquée,
+ par cet amour pour le talent en lui-même qui l'emporte sur toute
+ espèce de préventions[60].»
+
+Devant une si noble et si universelle bienveillance, il semble que
+l'envie elle-même aurait dû désarmer; mais l'envie ne désarme jamais;
+elle a, pensez-y bien, ses propres souffrances à venger: et quelles
+souffrances plus cruelles que celles de l'envie?
+
+On l'a, en conséquence, déchirée dans son talent, dans son caractère et
+dans ses moeurs. Espérons que le temps consommera la justice qu'on a
+commencé à lui rendre. Laissons dire à un cynique, qu'il reste toujours
+quelque chose de la calomnie, et croyons, avec le poète:
+
+ Que des préventions déchirant le bandeau
+ La vérité s'assied sur le bord d'un tombeau.
+
+Madame de Staël a plus d'une fois déploré le malheur de la femme
+célèbre, et en le déplorant, elle a raconté son histoire. Elle a, sur ce
+sujet, des accents bien émus dans ce passage du livre sur la
+_Littérature_, où l'on dirait qu'elle ne plaint pas feulement, mais
+qu'elle blâme celle qui s'expose à de pareils dangers:
+
+ «Dès qu'une femme est signalée comme une personne distinguée, le
+ public en général est prévenu contre elle. Le vulgaire ne juge
+ jamais que d'après certaines règles communes, auxquelles on peut se
+ tenir sans s'aventurer. Tout ce qui sort de ce cours habituel
+ déplaît d'abord à ceux qui considèrent la routine de la vie comme
+ la sauvegarde de la médiocrité. Un homme supérieur déjà les
+ effarouche; mais une femme supérieure, s'éloignant encore plus du
+ chemin frayé, doit étonner, et par conséquent importuner davantage.
+ Néanmoins un homme distingué ayant presque toujours une carrière
+ importante à parcourir, ses talents peuvent devenir utiles aux
+ intérêts de ceux mêmes qui attachent le moins de prix aux charmes
+ de la pensée. L'homme de génie peut devenir un homme puissant, et
+ sous ce rapport, les envieux et les sots le ménagent; mais une
+ femme spirituelle n'est appelée à leur offrir que ce qui les
+ intéresse le moins, des idées nouvelles ou des sentiments élevés:
+ sa célébrité n'est qu'un bruit fatigant pour eux.
+
+ La gloire même peut être reprochée à une femme, parce qu'il y a
+ contraste entre la gloire et sa destinée naturelle. L'austère vertu
+ condamne jusqu'à la célébrité de ce qui est bien en soi, comme
+ portant une sorte d'atteinte à la perfection de la modestie. Les
+ hommes d'esprit, étonnés de rencontrer des rivaux parmi les femmes,
+ ne savent les juger, ni avec la générosité d'un adversaire, ni avec
+ l'indulgence d'un protecteur; et dans ce combat nouveau, ils ne
+ suivent ni les lois de l'honneur, ni celles de la bonté. Si, pour
+ comble de malheur, c'était au milieu des dissensions politiques
+ qu'une femme acquît une célébrité remarquable, on croirait son
+ influence sans bornes alors même qu'elle n'en exercerait aucune; on
+ l'accuserait de toutes les actions de ses amis; on la haïrait pour
+ tout ce qu'elle aime, et l'on attaquerait d'abord l'objet sans
+ défense avant d'arriver à ceux que l'on pourrait encore redouter.
+
+ Un homme peut, même dans ses ouvrages, réfuter les calomnies dont
+ il est devenu l'objet: mais pour les femmes, se défendre est un
+ désavantage de plus; se justifier, un bruit nouveau. Les femmes
+ sentent qu'il y a dans leur nature quelque chose de pur et de
+ délicat, bientôt flétri par les regards mêmes du public: l'esprit,
+ les talents, une âme passionnée, peuvent les faire sortir du nuage
+ qui devrait toujours les environner; mais sans cesse elles le
+ regrettent comme leur véritable asile.
+
+ L'aspect de la malveillance fait trembler les femmes, quelque
+ distinguées qu'elles soient. Courageuses dans le malheur, elles
+ sont timides contre l'inimitié; la pensée les exalte, mais leur
+ caractère reste faible et sensible. La plupart des femmes
+ auxquelles des facultés supérieures ont inspiré le désir de la
+ renommée, ressemblent à Herminie revêtue des armes du combat: les
+ guerriers voient le casque, la lance, le panache étincelant; ils
+ croient rencontrer la force, ils attaquent avec violence, et dès
+ les premiers coups, ils atteignent au coeur.
+
+ Non seulement les injustices peuvent altérer entièrement le bonheur
+ et le repos d'une femme; mais elles peuvent détacher d'elle
+ jusqu'aux premiers objets des affections de son coeur. Qui sait si
+ l'image offerte par la calomnie ne combat pas quelquefois contre la
+ vérité des souvenirs? Qui sait si les calomniateurs, après avoir
+ déchiré la vie, ne dépouilleront pas jusqu'à la mort des regrets
+ sensibles qui doivent accompagner la mémoire d'une femme aimée?
+
+ Dans ce tableau, je n'ai encore parlé que de l'injustice des hommes
+ envers les femmes distinguées: celle des femmes aussi n'est-elle
+ point à craindre? N'excitent-elles pas en secret la malveillance
+ des hommes? Font-elles jamais alliance avec une femme célèbre pour
+ la soutenir, pour la défendre, pour appuyer ses pas
+ chancelants[61]?»
+
+La popularité de son père aggrava le mal; Madame de Staël avait déjà
+bien assez de torts aux yeux de l'envie; on lui compta, par surcroît,
+ceux de son père; car l'esprit de parti, parodiant insolemment le Dieu
+jaloux, a coutume de punir les mérites des pères sur les enfants jusqu'à
+la troisième et quatrième génération.
+
+La Révolution éclata. Madame de Staël, qui en avait salué l'avènement
+avec transport, en avait peut-être aussi pressenti les excès.
+
+ «N'effacez point, écrivait-elle six mois avant la convocation des
+ États généraux, n'effacez point le sceau de raison et de paix que
+ le destin veut apposer sur votre constitution; et quand l'accord
+ unanime vous permet de compter sur le but que vous voulez
+ atteindre, _prétendez à la gloire de l'obtenir sans l'avoir
+ passé_[62].»
+
+L'un des premiers soins de cette révolution qu'elle avait aimée et dont
+elle continua d'aimer le principe, fut de détruire le ministre qu'avait
+installé la liberté, et ce ministre était le père de Madame de Staël.
+
+Elle courut des dangers personnels; elle usa d'un reste d'influence pour
+arracher à la proscription plusieurs de ses amis. Il fallut enfin céder
+à l'orage et chercher un asile en Angleterre. Deux ans qu'elle y passa
+l'attachèrent profondément à cette nation, à ses institutions, à sa
+littérature. Ses goûts et ses principes y trouvaient une égale
+satisfaction. Elle vit tout un peu en beau, et la trace de ses vives
+impressions se retrouve dans son dernier ouvrage, où sa confiance
+absolue dans la générosité britannique éveille quelquefois le sourire.
+
+La pure littérature n'avait point de droit sur Madame de Staël au milieu
+des souffrances de son pays. C'est donc moins comme écrivain que comme
+défenseur d'une royale infortune et des intérêts de l'humanité qu'elle
+nous apparaît dans ses touchantes _Réflexions sur le procès de la Reine_
+et dans des _Réflexions_ politiques dont la paix universelle était le
+but.
+
+De retour en France, en 1795, elle vit se presser autour d'elle tout ce
+qu'il y avait à Paris d'hommes éminents et d'amis de la vraie liberté.
+Objet de la défiance et des inquiétudes du Directoire, elle eut pourtant
+assez de crédit pour satisfaire plusieurs fois son ardent besoin
+d'obliger. Sa voix, comme sa fortune, appartenait aux proscrits. Ce fut
+elle, avec Chénier, qui rendit à la France M. de Talleyrand, qui
+attendait de l'autre côté de l'Atlantique le premier signal de la
+fortune. La France, je crois, lui en sut peu de gré, et M. de Talleyrand
+ne se piqua pas, dit-on, d'être plus reconnaissant que la France.
+
+À cette époque se rapportent les grands triomphes de Madame de Staël, je
+n'ose dire comme orateur, mais comme incomparable talent de
+conversation. Et ce même temps fut pour elle celui d'un découragement
+profond. Elle semblait désespérer de son pays et de l'avenir du monde,
+dans ces paroles écrites l'année même de son retour en France:
+
+ «On dit que le malheur hâte le développement de toutes les facultés
+ morales; quelquefois je crains qu'il ne produise un effet
+ contraire, qu'il ne jette dans un abattement qui détache et de
+ soi-même et des autres. La grandeur des événements qui nous
+ entourent fait si bien sentir le néant des pensées générales,
+ l'impuissance des sentiments individuels, que, perdu dans la vie,
+ on ne sait plus quelle route doit suivre l'espérance, quel mobile
+ doit exciter les efforts, quel principe guidera désormais l'opinion
+ publique à travers les erreurs de l'esprit de parti, et marquera de
+ nouveau, dans toutes les carrières, le but éclatant de la véritable
+ gloire[63].»
+
+Ne croyez-vous pas voir un navire désemparé, qui flotte misérablement à
+tous les vents? Chose curieuse! ces lignes si graves servent de préface
+à deux ou trois petits romans. C'est un contraste et non une
+contradiction. L'auteur semble s'excuser de ne pas traiter des sujets
+plus sérieux; et la frivolité même de ses productions est un symbole et
+non une preuve de son découragement.
+
+L'étoile de Bonaparte se levait alors. Il était déjà une puissance.
+Madame de Staël en était une aussi. Ces deux puissances se cherchèrent
+du regard, s'admirèrent mutuellement et se séparèrent presque aussitôt.
+Les opinions de Madame de Staël étaient libérales, et l'esprit, en tout
+cas, est une liberté. Bonaparte comprit qu'il n'y avait pas place en
+France, pour cette femme et pour lui. Un prétexte de la bannir fut
+aisément trouvé. En 1803 commencèrent les _Dix ans d'exil_ de cette
+femme célèbre. Bonaparte fut petit, Madame de Staël ne mit peut-être pas
+assez de dignité dans ses regrets[64]. On sourit, mais non pas de
+plaisir, quand on voit le grand empereur fixer à quarante lieues le
+rayon à l'extrémité duquel, se portant d'ailleurs d'un point à l'autre
+de la circonférence, cette femme pourra résider, et quand cette femme,
+trop éprise de Paris, essaie de raccourcir le rayon, de rompre la ligne
+et d'entamer, comme un prétendant, le territoire occupé par un
+usurpateur. Sans contredit, Madame de Staël eut quelques-uns des défauts
+de son sexe, comme elle en avait les plus précieuses qualités; elle fit
+faire trop de bruit à sa disgrâce, et donna peut-être trop de part à un
+ressentiment légitime dans ses jugements sur celui qu'elle ne craignit
+pas d'appeler _le moderne Attila_.
+
+Ses années d'exil, partagées entre le séjour de Coppet et des voyages en
+Allemagne, en Italie, en Russie, en Suède, en Angleterre, furent
+décisives pour la gloire de Madame de Staël. _Delphine_ avait jeté un
+grand éclat; _ Corinne_ et _l'Allemagne_ en jetèrent bien davantage et
+placèrent leur auteur à la tête de la littérature de son pays.
+
+Quand la Restauration la ramena en France, elle avait trouvé dans un
+second et tardif mariage le bonheur auquel avaient aspiré ses jeunes
+années. Bien des circonstances se réunissaient pour le combler, et pour
+la confirmer dans l'utile pensée que le bonheur n'est pas plus dans les
+passions ou dans la gloire que la voix de Dieu n'est dans la tempête;
+mais lorsque ce bonheur moral, que des convictions épurées
+ennoblissaient de jour en jour, se leva pour elle, le bonheur extérieur,
+la santé, la vie s'enfuyaient à grands pas. Une maladie douloureuse
+enleva Madame de Staël à sa famille, à son pays et à ses espérances
+terrestres, le 14 juillet 1817.
+
+Une âme ne se définit pas, quoiqu'on puisse la connaître et la juger;
+mais chacune se distingue par quelques traits saillants qui forment pour
+ainsi dire sa figure. Il n'est pas difficile de discerner ceux qui
+distinguent Madame de Staël. Benjamin Constant a bien caractérisé son
+illustre amie lorsqu'il a dit:
+
+ «Les deux qualités dominantes de Madame de Staël étaient
+ l'affection et la pitié. Elle avait, comme tous les génies
+ supérieurs, une grande passion pour la gloire; elle avait, comme
+ toutes les âmes élevées, un grand amour pour la liberté: mais ces
+ deux sentiments impérieux et irrésistibles, quand ils n'étaient
+ combattus par aucun autre, cédaient à l'instant, lorsque la moindre
+ circonstance les mettait en opposition avec le bonheur de ceux
+ qu'elle aimait, ou lorsque la vue d'un être souffrant lui rappelait
+ qu'il y avait dans le monde quelque chose de bien plus sacré pour
+ elle que le succès d'une cause ou le triomphe d'une opinion[65].»
+
+À ces deux traits je voudrais en ajouter un troisième: la foi à la
+vérité, je veux dire à la valeur intrinsèque, à la force de la vérité.
+Vertu rare, vertu religieuse, car elle suppose la religion, et la
+religion la suppose. C'est déjà presque une religion, puisque celui qui
+croit à la vérité, croit à quelque chose de plus haut que l'espace, que
+le temps et que les forces de l'univers. La vérité, c'est la pensée de
+Dieu, c'est Dieu dans les choses; or Madame de Staël est une de ces âmes
+qui ont le plus honoré la vérité comme vérité, et qui l'ont crue plus
+forte que tout ce qui est fort, qui ont senti qu'il est juste de se
+dévouer à elle. La conviction, lorsqu'elle se croyait dans le vrai,
+l'amour du vrai, quel qu'il fût, alors qu'elle doutait encore, l'effort
+constant vers la lumière, voilà ce que l'on retrouve à toutes les pages
+de ses écrits; voilà ce qui les rend tous sérieux; voilà ce qui la met
+au-dessus, au moins sous ce rapport important, de la plupart de ceux ou
+de celles qu'on aurait l'idée de lui comparer.
+
+
+
+
+CHAPITRE DEUXIÈME
+
+Premiers ouvrages de Madame de Staël.
+
+
+Passons de la vie aux écrits de Madame de Staël; ce sera raconter sa vie
+une seconde fois.
+
+Elle débuta, en 1788, par des _Lettres sur les écrits et le caractère de
+J.-J. Rousseau_. L'admiration enthousiaste est certainement le ton
+dominant de cet ouvrage, dont l'auteur avait à peine vingt-deux ans
+lorsqu'il parut. Bien des choses dans les opinions et dans la conduite
+de Rousseau devaient être plus sérieusement appréciées. On n'aime pas
+que l'auteur, en avouant que Rousseau fut ingrat, s'efforce de rendre
+son ingratitude intéressante; on approuve moins encore le jugement
+qu'elle porte sur la dernière action de Rousseau, je veux dire sur sa
+mort, qu'elle suppose avoir été volontaire. Les années et l'observation
+durent aussi modifier ses idées sur l'_Émile_; mais après tout, il y a
+lieu d'admirer, en plusieurs endroits, l'indépendance et la sûreté de
+son jugement. N'y a-t-il pas, dans cette observation sur les deux
+premiers ouvrages de Rousseau (_Discours sur l'influence des Sciences et
+des Arts_, et _sur l'Inégalité_), autant de bon sens que d'esprit?
+
+ «Peut-être aurait-il dû avouer, dit-elle, que cette ardeur de
+ connaître et de savoir était aussi un sentiment naturel, don du
+ ciel, comme toutes les autres facultés des hommes; moyens de
+ bonheur, lorsqu'elles sont exercées; tourment, quand elles sont
+ condamnées au repos. C'est en vain qu'après avoir tout connu, tout
+ senti, tout éprouvé, il s'écrie: _N'allez pas plus avant; je
+ reviens, et je n'ai rien va qui valût la peine du voyage_. Chaque
+ homme veut être à son tour détrompé, et jamais les désirs ne furent
+ calmés par l'expérience des autres[66].»
+
+_L'Héloïse_, qu'elle admire avec transport, essuie pourtant de graves
+censures. On a dit souvent, après et sans doute avant La Rochefoucauld,
+que l'esprit est dupe du coeur, ce qui n'empêche pas que le coeur ne soit
+une lumière. C'est par le coeur que Madame de Staël a si bien déjoué les
+sophismes en actions, les pièges dont ce roman est semé. Une parole
+incisive relève, en ces parties du travail de Madame de Staël, la
+justesse et la noble fermeté de ses critiques.
+
+On croira sans peine qu'elle applaudit aux vues politiques de Rousseau.
+Peu nous imposte; si elle avait tort, c'est à peu près avec tout le
+monde, et si elle avait raison, tant d'autres avant elle avaient vu
+comme elle! Ce dont il faut lui savoir gré, c'est d'avoir réservé une
+partie de son admiration aux esprits qui, marchant, pour ainsi dire, du
+même pas que le temps, excellent dans l'accommodement et la transaction;
+mais après cela, nous ne la blâmerons pas d'avoir senti le mérite et
+l'utilité de ces talents plus hardis, de ces génies plus abstraits, qui,
+prenant leur point de départ, non dans les faits actuels et contingents,
+mais dans les principes, qui sont les faits éternels, dirigent les
+esprits vers l'idéal en toutes choses, et en le leur faisant connaître,
+le leur font souhaiter. Le bien absolu, le vrai absolu doivent être
+offerts aux regards de l'humanité; on ne s'en rapproche qu'à mesure
+qu'on y croit et qu'on les contemple, et la foi à la perfection est une
+même chose que la foi à la vérité.
+
+Madame de Staël, dans ce premier écrit, comme dans tous les autres,
+procède peu par voie de déduction, et n'affecte pas la marche
+dialectique. Elle affirme, mais avec puissance; elle démontre moins
+qu'elle ne fait voir; sa pensée est remarquable par l'intuition et la
+spontanéité, aussi bien que par la richesse. Elle atteint beaucoup de
+vérités par le sentiment, elle a plus qu'un autre ce qu'on peut appeler
+des traits de lumière. Je mets dans ce nombre les pensées suivantes:
+
+ «Il est des bienfaits si grands qu'ils donnent le besoin de la
+ reconnaissance[67].»
+
+ «On est vertueux quand on aime ce qu'on doit aimer:
+ involontairement on fait ce que le devoir ordonne[67].»
+
+ «Peut-être la morale perfectionne-t-elle plutôt qu'elle ne change,
+ guide-t-elle plutôt qu'elle ne ramène[67].»
+
+Et qui est-ce donc qui ramène, puisque ce n'est pas la morale? Les faits
+sans doute; aussi la religion n'est-elle qu'un fait.
+
+Toutes ces idées, chrétiennes à leur insu, font un pas vers la grande
+vérité. Tout ce qui est vrai est chrétien. Toutes les vérités sont dans
+le monde, et la grande vérité chrétienne est un centre qui leur est
+montré, un confluent où toutes ces vérités, séparées les unes des autres
+et impuissantes dans leur isolement, se dirigent comme autant de
+rivières pour se réunir et faire un tout. Lorsque cet ouvrage parut, on
+reprocha l'affectation au style de Madame de Staël. Qu'on l'eût accusée
+de témérité, à la bonne heure, quoique aujourd'hui nous n'en puissions
+guère juger; écrire de nos jours ainsi, ce serait presque écrire
+timidement. Mais le reproche d'affectation était souverainement injuste;
+personne n'est plus que Madame de Staël au-dessus de cette faiblesse;
+les imprudences de sa diction sont d'entraînement et non de calcul, et
+peut-être n'a-t-elle que trop écrit avec toute son âme et mis toute sa
+vie dans ses ouvrages. Non seulement elle n'a pas composé un livre, mais
+peut-être n'a-t-elle pas écrit une phrase qui n'ait été essentiellement
+une action.
+
+Les _Réflexions sur le procès de la Reine_, écrites à Londres en 1793,
+sont pleines d'effusion, d'attendrissement et de simplicité. C'est un
+appel à la conscience et à la sensibilité. Mais ceux qui s'étaient
+attribué le droit de juger la reine avaient par là même résolu de la
+condamner, et la nation, spectatrice étonnée, n'avait plus ni voix ni
+mains, mais seulement des yeux. Le style de cette production est peu
+châtié. On y trouve des passages comme ceux-ci:
+
+ «Quoi! la mort terminerait une si longue agonie! quoi! le sort
+ d'une créature humaine pourrait _aller si loin en infortune_! Ah!
+ repoussons tous le don de la vie, n'existons plus dans un monde où
+ _de telles chances errent sur la destinée!.._ Et depuis ce temps
+ _qu'est-il arrivé? Son courage et son malheur_.»
+
+Mais ces incorrections, où je reconnais l'empressement de la pitié et la
+précipitation du zèle, me plaisent comme la trace d'une larme généreuse,
+qui, en tombant sur un mot, l'aurait rendu illisible.
+
+En 1794 parurent les _Réflexions sur la paix, adressées à M. Pitt et aux
+Français_. Cet écrit inspiré par la pitié n'est pas une complainte sur
+les maux de la guerre, mais une suite de considérations très positives
+et très solides sur l'intérêt commun qu'avaient à une prompte conclusion
+de la paix toutes les parties belligérantes. La finesse toute féminine
+des aperçus et des impressions se trouve mise au service d'une politique
+saine et parfaitement informée. M. Necker sans doute ne fut pas étranger
+à cet écrit, non plus qu'au suivant. Le sens exquis de Madame de Staël
+s'est pourtant une fois trouvé en défaut dans cet ouvrage: c'est
+lorsque, de la vanité naturelle aux Français, elle conclut
+l'impossibilité du rétablissement de la monarchie.
+
+ «Les Français, dit-elle, ont trop de vanité pour se soumettre à un
+ chef; le roi se confondait avec la royauté: c'était le rang et non
+ le talent qui le plaçait au-dessus de tous; mais celui qu'on
+ choisirait, qu'on suivrait, qu'on croirait volontairement, serait
+ par là même reconnu comme devant à ses talents sa supériorité sur
+ les autres; et cet aveu n'est pas français[68].»
+
+Il y a sans doute une vanité qui peut raisonner ainsi; il y en a une
+autre qui n'y regarde pas de si près! et d'ailleurs la _vanité qui
+raisonne_ peut tout aussi bien conclure en faveur d'un chef honoré par
+ses talents qu'en faveur d'un roi qui n'a pour lui que sa naissance. Je
+conçois très bien un homme qui dit: Je repousse une supériorité de
+convention, mais je me soumettrai volontiers à une supériorité réelle,
+intrinsèque. Je conçois même qu'un troisième vienne et dise: «Je me
+soumettrai à tout ordre humain pour l'amour de Dieu.» (1 Pierre II, 13.)
+
+L'année suivante, Madame de Staël écrivit des _Réflexions sur la paix
+intérieure_. Il ne s'agit plus ici que de la France et de la
+conciliation des partis dans cette grande république. L'auteur cherche
+des yeux et croit avoir trouvé des hommes qui sont _d'un parti_, sans
+être _des hommes de parti_. Elle s'adresse successivement «aux
+royalistes amis de la liberté et aux républicains amis de l'ordre,»
+c'est-à-dire, probablement, à des républicains qui sont fort peu
+républicains et à des royalistes qui ne sont guère royalistes. À une
+époque encore si ardente et si ébranlée, l'indifférence était possible
+plutôt que l'impartialité, et que peut-on obtenir de l'indifférence? Les
+hommes auxquels Madame de Staël faisait appel, où étaient-ils? Tous les
+partis ont leur populace: tous les partis auraient-ils leurs saints? Si
+jamais on écrit la vie de ces saints-là, elle ne remplira pas
+cinquante-trois volumes in-folio, comme le recueil des Bollandistes. Ils
+n'étaient pas assez nombreux en France pour réaliser les espérances de
+Madame de Staël; l'événement le prouva bien. Bonaparte, au 18 brumaire,
+fut le vrai médiateur entre les partis.
+
+La lettre, hélas! était donc sans adresse, ou ne s'adressait à personne;
+mais elle n'en était pas moins excellente: d'aussi nobles, d'aussi
+justes idées, ne pouvaient pas être à jamais perdues; il se trouve
+toujours quelqu'un, tôt ou tard, pour ramasser la vérité. Entre les
+réflexions dont cet écrit se compose, l'événement a fait remarquer
+celle-ci:
+
+ «Les révolutions ont, comme les maladies dévorantes, des périodes
+ inévitables. La France peut _s'arrêter_ dans la république; mais
+ pour arriver à la monarchie mixte, il faut passer par le
+ gouvernement militaire.[69]»
+
+Ceux qui pensent, comme moi, que l'auteur ne croyait pas bien fermement
+que la France pût s'arrêter dans la république, jugeront que, dans cet
+endroit, toute la vérité sur la destinée de la France était apparue à
+Madame de Staël.
+
+Sa belle âme, qui se montre partout dans cet écrit, se déploie surtout
+dans ces lignes du dernier chapitre:
+
+ «Qu'on est las d'entendre parler de justice modifiée par les
+ circonstances, de déprédations iniques qu'il n'est pas encore temps
+ de réparer! Ah! le malheur est-il relatif, et peut-on suspendre
+ aussi les irréparables effets de la douleur? Il est si peu de
+ souffrances particulières utiles au bonheur public, que les
+ ressources du génie suppléeraient heureusement à tous les moyens
+ tirés du mal; et l'on se plaît à penser que les grandes facultés de
+ l'esprit pourraient accomplir tous les voeux du coeur.
+
+ »Découvrez, rendez-nous le plaisir de l'admiration! Il y a trop
+ longtemps que, dans la carrière du beau, l'homme n'a étonné
+ l'homme; il y a trop longtemps que l'âme froissée n'éprouve plus la
+ seule jouissance céleste restée sur cette triste terre, cet abandon
+ complet d'enthousiasme, cette émotion intellectuelle qui vous fait
+ connaître, par la gloire d'un autre, tout ce que vous avez
+ vous-même de facultés pour juger et pour sentir[70].»
+
+Nous avons déjà dit un mot d'un recueil de nouvelles ou de petits romans
+que Madame de Staël publia la même année. Ce que ce recueil offre de
+plus remarquable, c'est un _Essai sur les fictions_ qui lui sert
+d'introduction. L'auteur repousse absolument les fictions merveilleuses
+et les allégories; elle admet les fictions qui se rattachent à
+l'histoire, lorsqu'elles ne font que la développer; mais elle condamne
+les romans historiques; aucun de ceux de Madame de Genlis n'existait
+encore, ce qui n'empêcha pas Madame de Genlis d'en vouloir à l'auteur
+qui, d'avance et sans le savoir, avait fait le procès à son système;
+enfin elle traite des fictions naturelles qui n'ont d'autre base que la
+vie humaine et d'autre vérité que la vraisemblance. Elle ne veut pas de
+romans spécialement philosophiques, parce que, dit-elle, tous les romans
+doivent l'être, et elle professe à cette occasion d'excellentes
+doctrines littéraires:
+
+ «On a fait, dit-elle, une classe à part de ce qu'on appelle les
+ romans philosophiques; tous doivent l'être, car tous doivent avoir
+ un but moral: mais peut-être y amène-t-on moins sûrement, lorsque
+ dirigeant tous les récits vers une idée principale, l'on se
+ dispense même de la vraisemblance dans l'enchaînement des
+ situations; chaque chapitre alors est une sorte d'allégorie, dont
+ les événements ne sont jamais que l'image de la maxime qui va
+ suivre. Les romans de _Candide_, de _Zadig_, de _Memnon_, si
+ charmants à d'autres titres, seraient d'une utilité plus générale,
+ si d'abord ils n'étaient point merveilleux, s'ils offraient un
+ exemple plutôt qu'un emblème, et si, comme je l'ai déjà dit, toute
+ l'histoire ne se rapportait pas forcément au même but. Ces romans
+ ont alors un peu l'inconvénient des instituteurs que les enfants ne
+ croient point, parce qu'ils ramènent tout ce qui arrive à la leçon
+ qu'ils veulent donner; et que les enfants, sans pouvoir s'en rendre
+ compte, savent déjà qu'il y a moins de régularité dans la véritable
+ marche des événements. Mais dans les romans tels que ceux de
+ Richardson et de Fielding, où l'on s'est proposé de côtoyer la vie
+ en suivant exactement les gradations, les développements, les
+ inconséquences de l'histoire des hommes, et le retour constant
+ néanmoins du résultat de l'expérience à la moralité des actions et
+ aux avantages de la vertu, les événements sont inventés: mais les
+ sentiments sont tellement dans la nature, que le lecteur croit
+ souvent qu'on s'adresse à lui avec le simple égard de changer les
+ noms propres.»
+
+On ne lira point sans intérêt, à la suite de ce morceau, quelques
+réflexions sur les romans en général, et le parallèle de ce moyen
+d'instruction morale avec celui que présente l'histoire. Tout ce que dit
+Madame de Staël nous paraît d'une justesse parfaite aussi longtemps
+qu'il n'est question que des romans qui ne sont point romanesques. Il en
+est de pareils sans doute; il faudrait seulement savoir s'ils ne font
+pas exception, et si notre restriction n'atteint pas le genre à peu près
+tout entier. Vous comprenez bien, Messieurs, que _romanesque_, dans ma
+pensée, n'est pas synonyme d'intéressant, et que je veux bien qu'un
+roman, en m'instruisant, m'intéresse: j'y consens d'autant plus
+volontiers que je comprends qu'il serait moins instructif s'il était
+moins intéressant. C'est faire, à ce qu'il semble, une assez belle passe
+aux romanciers, et ils ne peuvent raisonnablement se plaindre de nous.
+Malheureusement, _mundus cult decipi_ (le monde veut être trompé); ce
+que la plupart des lecteurs demandent à un romancier, c'est précisément
+ce que nous ne voulons pas qu'on leur donne; ils veulent qu'on les berce
+dans l'oubli de la vie, et ils préfèrent follement à l'écrivain qui la
+leur ferait aimer, celui qui la leur fait haïr, à celui qui met la
+poésie dans la réalité, celui qui la met ou plutôt qui la cherche
+ailleurs: je dis celui qui la cherche, puisque une poésie qui ne peut
+pas se rattacher à la réalité n'est pas une poésie véritable. Le goût du
+romanesque n'a peut-être pas créé le roman; mais sûrement il lui a fait
+la loi: c'est le romanesque que presque tout le monde cherche dans le
+roman, je dis même ceux qui se piquent le plus d'y chercher autre chose.
+Que conclure de tout ceci? Faut-il ne plus lire de romans? N'en faut-il
+plus faire? Permettez qu'en remplacement d'une réponse difficile, que je
+n'ai pas eu le temps de préparer, je vous lise quelques lignes... de
+quoi? d'un roman. S'il n'en existait que de pareils à ceux de l'auteur
+que je vais citer, peut-être la question tomberait-elle d'elle-même, ou
+n'aurait-elle jamais été soulevée. C'est de fort loin, c'est de
+Stockholm que nous viennent ces bons avis. Mlle Frédérique Bremer peut
+être comptée parmi les écrivains les plus ingénieux que la Suède possède
+aujourd'hui.
+
+ «Le roman distille la vie. De dix ans il fait un jour, et il
+ concentre cent grains de blé dans une goutte d'alcool. C'est là son
+ métier. La réalité procède autrement. Les grands événements, les
+ tragédies de l'amour, y sont rares. Ils ne sont pas dans les règles
+ de la vie ordinaire, mais dans l'exception. C'est pourquoi, ma
+ chère enfant, ne restez pas là à les attendre: vous y perdriez
+ votre temps et l'ennui vous prendrait. Ne cherchez pas au-dehors
+ les richesses de la vie, créez-les dans votre propre sein. Aimez,
+ aimez le ciel, la nature, la sagesse, aimez les bonnes gens qui
+ vous entourent, et votre vie sera assez riche. Votre navire aérien
+ s'emplira d'un air pur et vif, et vous portera peu à peu dans la
+ patrie de la lumière et de l'amour.»
+
+
+
+
+CHAPITRE TROISIÈME
+
+De l'Influence des passions sur le bonheur des individus et des nations.
+Réflexions sur le suicide.
+
+
+J'arrive au premier des ouvrages considérables par l'étendue, au premier
+livre qu'ait écrit Madame de Staël. Il parut à Lausanne, en 1796, sous
+ce titre: _De l'Influence des passions sur le bonheur des individus et
+des nations_, et porte pour épigraphe ce vers de Virgile: _Quæsivit coelo
+lucem, ingemuitque reperta_, (Il chercha dans le ciel la lumière et
+gémit de l'avoir trouvée.) Il n'est pas certain que l'auteur ait cherché
+la lumière dans le ciel; il ne fallait peut-être pas, pour trouver cette
+lumière-là, s'élever si haut; mais le reste de l'épigraphe est juste: ce
+livre est une plainte douloureuse, ou du moins la plainte y est l'accent
+de toutes les paroles de l'auteur, et même des paroles de consolation.
+Mais Madame de Staël n'a jamais écrit dans le seul but d'épancher son
+âme; cette personnalité, qui est peut-être la condition et l'inspiration
+de plus d'un genre de littérature, n'était pas dans la nature de Madame
+de Staël. La Bruyère avait dit: «Corriger les hommes est l'unique fin
+que l'on doit se proposer en écrivant;» Madame de Staël dit à son tour:
+«C'est pour les malheureux qu'il faut écrire,» et cette proposition si
+absolue peut servir de devise à plusieurs de ses écrits, si ce n'est à
+tous. Aux bornes d'une jeunesse qu'elle avait peut-être laissé dévorer
+par des sentiments trop impétueux, et à l'issue d'une révolution où elle
+avait vu toutes les passions se déchaîner contre le bonheur des
+particuliers et de la nation, elle sentit pour l'individu le besoin de
+maîtriser les passions, et pour le gouvernement le devoir de les
+diriger. C'est tout le plan de son livre, dont elle n'a écrit que la
+première moitié. Ainsi elle donnait à chaque partie son rôle, raisonnant
+avec l'individu comme si les passions pouvaient être domptées, avec les
+gouvernements comme si elles ne pouvaient pas l'être; marche tout à fait
+rationnelle, car la sagesse consistera toujours à demander à l'individu
+le vrai absolu et à la société le vrai relatif, quoique la société, à
+certains égards soit plus capable que l'individu de réaliser le vrai
+absolu. La sagesse de l'individu est de vouloir être parfait; la sagesse
+des gouvernements est de ne jamais oublier que les hommes sont
+imparfaits. Ainsi, selon le voeu de Madame de Staël, le gouvernement doit
+compter avec les passions de l'individu, et l'individu n'en doit point
+avoir. Elle n'a développé que la dernière de ces deux propositions.
+
+Le livre de Madame de Staël en rappelle deux autres dont la doctrine
+diffère ou paraît différer de la sienne. Le P. Senault, de l'Oratoire,
+le précurseur de Bourdaloue, a écrit un traité, _De l'usage des
+passions_, où l'on apprend, entre autres choses, «qu'il n'y a point de
+passions qui ne puissent devenir vertus, et qu'il ne faut qu'un peu de
+conduite pour leur faire changer de condition;» mais Senault n'a en vue
+que les passions élémentaires ou abstraites, telles que l'amour et la
+haine, le désir et l'aversion (qu'il appelle la fuite), la hardiesse et
+la crainte, etc. Madame de Staël en veut aux passions concrètes ou
+complexes, qui impliquent un objet déterminé et ne sont, en définitive,
+qu'un sentiment d'amour ou de haine porté sur un objet particulier: son
+livre n'est donc, en aucun sens, une réfutation du livre de Senault. Il
+ne l'est pas davantage de celui d'Helvétius, qui, prenant comme elle les
+passions de l'homme au sens concret, conseille de les appliquer, autant
+qu'elles s'y peuvent appliquer, au bonheur de l'homme, à son bonheur
+matériel; car, en théorie, Helvétius n'en connaît point d'autre. Madame
+de Staël dédaignait trop une pareille doctrine pour songer à la réfuter.
+Au nom du bonheur, mais du bonheur moral, elle fait le procès à tout ce
+qu'on appelle communément _passions_; elle n'en excepte aucune; elle
+frappe à coups redoublés sur celles dont l'attrait est le plus touchant;
+[l'on serait tenté de croire,] à la voir si impitoyable [, qu'elle a ses
+propres injures à venger; en même temps[71]] on se rappelle
+involontairement ce mot d'une comédie: «N'en parlez donc pas tant, si
+vous ne l'aimez plus.» Il y a des colères pleines de tendresse, des
+haines pleines de regrets, et je doute que le chapitre sur l'amour
+convertisse personne, si ce n'est peut-être à l'amour. Ne croyez
+pourtant pas qu'il recèle la moindre arrière-pensée: il est écrit avec
+une bonne foi parfaite, et avec une verve de douleur inimitable. Toutes
+les passions ensemble, «cette force impulsive, dit-elle, qui entraîne
+l'homme indépendamment de sa volonté, voilà le véritable obstacle au
+bonheur individuel et politique[72].» Les passions sont notre unique
+mal, notre seul danger: car si l'on n'était pas né passionné,
+qu'aurait-on à craindre? Il n'en faut pas croire les déclamations et les
+lieux communs, répandus par des écrivains qui n'avaient pas, pour en
+parler, l'autorité de l'expérience.
+
+ «Des hommes froids, qui veulent se donner l'apparence de la
+ passion, parlent du charme de la douleur, des plaisirs qu'on peut
+ trouver dans la peine; et le seul joli mot de cette langue, aussi
+ fausse que recherchée, c'est celui de cette femme, qui, regrettant
+ sa jeunesse, disait: _C'était le bon temps, j'étais bien
+ malheureuse_[73].»
+
+C'est en vain qu'on les a crues nécessaires au mouvement de la vie; tout
+ce qu'il faut de mouvement à la vie sociale, tout l'élan nécessaire à la
+vertu existerait sans ce mobile destructeur. C'est en vain qu'on prétend
+qu'il faut consacrer nos efforts à diriger nos passions, non à les
+vaincre:
+
+ «Je n'entends pas, dit l'auteur, comment on dirige ce qui n'existe
+ qu'en dominant; il n'y a que deux états pour l'homme: ou il est
+ certain d'être le maître au dedans de lui, et alors il n'a point de
+ passions; ou il sent qu'il règne en lui-même une puissance plus
+ forte que lui, et alors il dépend entièrement d'elle. Tous ces
+ traités avec la passion sont purement imaginaires; elle est, comme
+ les vrais tyrans, sur le trône ou dans les fers[74].»
+
+Puisque c'est le bonheur moral, le bonheur de l'âme, que l'auteur veut
+défendre contre les passions, et que ce bonheur, qui ne saurait être
+négatif, a pour condition essentielle le libre déploiement des forces
+bienfaisantes, on comprend ce dont l'auteur accuse avant tout les
+passions; c'est d'étouffer, d'opprimer ces éléments salutaires, qui sont
+la semence de nos vertus. Ce qui la frappe surtout, c'est le peu
+d'espace qui reste à la bonté dans un coeur que les passions ont abordé,
+et par là même envahi.
+
+ «Toutes les passions, certainement, n'éloignent pas de la bonté; il
+ en est une surtout qui dispose le coeur à la pitié pour l'infortune;
+ mais ce n'est pas au milieu des orages qu'elle excite que l'âme
+ peut développer et sentir l'influence des vertus bienfaisantes. Le
+ bonheur qui naît des passions est une distraction trop forte, le
+ malheur qu'elles produisent cause un désespoir trop sombre pour
+ qu'il reste à l'homme qu'elles agitent aucune faculté libre; les
+ peines des autres peuvent aisément émouvoir un coeur déjà ébranlé
+ par sa situation personnelle, mais la passion n'a de suite que dans
+ son idée; les jouissances, que quelques actes de bienfaisance
+ pourraient procurer, sont à peine senties par le coeur passionné qui
+ les accomplit[75].»
+
+L'auteur prend à partie chaque passion: l'amour de la gloire,
+l'ambition, la vanité, l'amour, le jeu, l'avarice, l'envie, la
+vengeance, l'esprit de parti; et sur chacun de ces sujets elle répand en
+abondance les observations justes, les pensées vives, les éclairs de
+philosophie et de sentiment. La Révolution française, dont les scènes
+les plus passionnées ont peut-être suggéré la pensée de ce livre, jette
+son reflet ardent sur un grand nombre des pages dont il est composé, et
+en font presque un ouvrage de circonstance. On peut citer le tableau de
+l'influence de la vanité dans les événements de la Révolution
+française[76]; le chapitre tout entier sur l'esprit de parti[77], étude
+admirable et qui, si elle n'épuise pas le sujet, en indique tous les
+points de vue les plus importants; enfin, la plus grande partie du
+chapitre où l'auteur, avec beaucoup de raison, range le crime au nombre
+des passions[78]; car le crime, à son tour, engendre le crime; né des
+passions, il devient lui-même l'objet d'une effroyable passion; il se
+complaît en lui-même, il se suffit, il s'enivre de sa propre sève et
+s'empoisonne avec son propre venin.
+
+Le bonheur n'est pas dans les passions; mais où donc est-il? Nulle part,
+selon notre auteur.
+
+ «Les alchimistes seuls, s'ils s'occupaient de la morale, pourraient
+ en conserver l'espoir; j'ai voulu m'occuper des moyens d'éviter les
+ grandes douleurs[79].»
+
+Ailleurs elle appelle la science du bonheur moral, «la science d'un
+malheur moindre[80].» Où sont-ils donc, les palliatifs de notre
+incurable infortune? Où trouverons-nous les ressources que nos passions,
+qui ne sont que notre _moi_ indéfinitivement exagéré, n'ont pu nous
+offrir? L'amitié, les affections de famille, la religion,
+renferment-elles plus d'éléments de bonheur? Oui, il y a des gages de
+bonheur dans toutes les affections, pourvu que d'avance on renonce à
+toute sorte de réciprocité.
+
+ «Contentez-vous d'aimer, nous dit l'auteur; c'est là l'espoir qui
+ ne trompe jamais[81].»
+
+Quant à la religion positive, ou à la dévotion, comme elle l'appelle,
+elle n'en attend rien. Il est vrai qu'elle n'en connaissait que le
+fantôme. Nous reconnaîtrons tous le formalisme, mais nullement le
+christianisme, dans le passage suivant:
+
+ «Elle (la dévotion) est presque toujours destructive des qualités
+ naturelles; ce qu'elles ont de spontané, d'involontaire, est
+ incompatible avec des règles fixes sur tous les objets. Dans la
+ dévotion, l'on peut être vertueux sans le secours de l'inspiration
+ de la bonté, et même, il est plusieurs circonstances où la sévérité
+ de certains principes vous défend de vous y livrer. Des caractères
+ privés de qualités naturelles, à l'abri de ce qu'on appelle la
+ dévotion, se sentent plus à l'aise pour exercer des défauts qui ne
+ blessent aucune des lois dont ils ont adopté le code. Par delà ce
+ qui est commandé, tout ce qu'on refuse est légitime; la justice
+ dégage de la bienfaisance, la bienfaisance de la générosité, et
+ contents de solder ce qu'ils croient leurs devoirs, s'il arrive une
+ fois dans la vie où telle vertu clairement ordonnée exige un
+ véritable sacrifice, il est des biens, des services, des
+ condescendances de tous les instants, qu'on n'obtient jamais de
+ ceux qui, ayant tout réduit en devoir, n'ont pu dessiner que les
+ masses, ne savent obéir qu'à ce qui s'exprime[82].»
+
+Ceci n'est pas une figure de fantaisie, c'est bien un portrait: nous
+connaissons l'original; mais il fallait à cette contrefaçon du
+christianisme opposer le christianisme lui-même, qui, en dernier
+résultat, est un amour, une passion, si j'ose m'exprimer ainsi, et qui,
+par là même, a le caractère d'infini qui manque à une dévotion
+calculatrice et méticuleuse. Au lieu de cela, l'auteur met en regard de
+ce fantôme une chimère, celle de la religion naturelle, exempte, à son
+avis, des défauts de la religion positive, mais que pourtant elle ne
+juge pas à propos de compter au nombre des ressources de l'humanité.
+
+Nos ressources les plus assurées, suivant Madame de Staël, sont en nous,
+et dépendent tout entières de notre volonté. C'est la philosophie,
+l'étude et la bienfaisance. Il est bon de savoir ce que c'est que cette
+philosophie, et ce qu'elle promet. Lisons:
+
+ «La philosophie, dont je crois utile et possible aux âmes
+ passionnées d'adopter les secours, est de la nature la plus
+ relevée. Il faut se placer au-dessus de soi pour se dominer,
+ au-dessus des autres pour n'en rien attendre. Il faut que, lassé de
+ vains efforts pour obtenir le bonheur, on se résolve à l'abandon de
+ cette dernière illusion, qui, en s'évanouissant, entraîne toutes
+ les autres après elle. Le philosophe, par un grand acte de courage,
+ ayant délivré ses pensées du joug de la passion, ne les dirige plus
+ toutes vers un objet unique, et jouit des douces impressions que
+ chacune de ses idées peut lui valoir tour à tour et
+ séparément[83].»
+
+On a beau se contenter d'un malheur moindre en guise de bonheur, la
+consolation qui nous est offerte sous le nom de philosophie est si
+triste qu'elle ne fait guère moins de peur que le malheur même. Et
+remarquez qu'il ne s'agit point ici de philosophie spéculative; on
+pourrait comprendre que la puissance de l'abstraction enlevât l'âme au
+sentiment d'une réalité douloureuse, et quelque passagère que fût cette
+diversion, elle serait quelque chose pour quelques hommes au moins; mais
+la philosophie dont on nous parle, qu'est-elle autre chose qu'un froid
+calcul et qu'une résignation sans amour? Ah! que Madame de Staël, si
+aimante et si peu philosophe dans le sens qu'elle donne à ce mot, aurait
+bien pu ajouter à ses tristes prescriptions les mots du poète:
+
+ Je vous donne un conseil qu'à peine je reçois.
+
+Je l'aime bien mieux lorsqu'elle indique aux affligés, c'est-à-dire à
+tous les hommes, les consolations qui naissent de la bienfaisance;
+lorsque, à défaut de la religion, qu'elle ne connaît pas encore, elle
+inaugure, à la fin de son ouvrage, la religion de la pitié! Je parle de
+la pitié de l'homme pour l'homme: l'auteur ne devait connaître que plus
+tard l'adorable secret de la pitié d'un Dieu. Cette invocation à la
+pitié est touchante; elle dut l'être surtout alors; elle répondait au
+secret besoin des coeurs, fatigués de haïr. Elle était la seule
+conciliation possible entre les opinions encore intraitables, entre les
+partis encore armés jusqu'aux dents, entre des adversaires presque
+également coupables, presque également malheureux, qui tous, sans en
+excepter les plus criminels, avaient quelque chose à pardonner. Que
+Madame de Staël ait renfermé toute la morale dans la pitié, qu'elle ait
+cru à tort qu'un sentiment pouvait se commander, et qu'une plante
+pouvait croître sans racines, tout cela ne nous empêchera pas de bénir
+cet appel à la pitié qu'un coeur plein de pitié fait retentir au milieu
+de l'universelle douleur. Pourquoi vient-elle affaiblir une impression
+si douce en terminant son livre par cette observation:
+
+ «J'aurais pu traiter la générosité, la pitié, la plupart des
+ questions agitées dans cet ouvrage, sous le simple rapport de la
+ morale qui en fait une loi; mais je crois la vraie morale tellement
+ d'accord avec l'intérêt général, qu'il me semble toujours que
+ l'idée du devoir a été trouvée pour abréger l'exposé des principes
+ de conduite qu'on aurait pu développer à l'homme d'après ses
+ avantages personnels[84].»
+
+Il n'y a ici que de l'imprudence dans l'expression; la pureté de
+l'intention, l'élévation du sentiment est irrécusable; mais on sent que
+la méthode philosophique manquait à ce noble esprit, et ce n'est pas là
+seulement qu'on le sent. Le livre, écrit d'inspiration, d'intuition pour
+ainsi dire, n'a pas été surveillé dans sa marche et dans son
+développement par l'esprit d'une analyse sévère. Il a une grande valeur
+littéraire, intellectuelle, sans avoir une grande valeur scientifique.
+On n'en tirera pas une doctrine, et l'intérêt qu'il excite sera peu
+différent de celui qui s'attache aux compositions lyriques, dont
+l'auteur est le véritable sujet.
+
+Le style de ce livre est brillant, mais négligé. Causer ainsi, ce serait
+causer admirablement, mais ce ne serait pas toujours bien écrire. Madame
+de Staël fut quelque temps encore avant de bien savoir ce que c'est que
+le style écrit. Elle ne se serait pas pardonné plus tard, en dehors de
+la conversation, des phrases comme celles-ci:
+
+ «Quand les parents aiment assez profondément leurs enfants pour
+ vivre en eux, pour faire de leur avenir leur unique espérance, pour
+ regarder leur propre vie comme finie, et prendre pour les intérêts
+ de leurs enfants des affections personnelles, ce que je vais dire
+ n'existe point; mais lorsque les parents restent dans eux-mêmes,
+ les enfants sont à leurs yeux des successeurs, presque des rivaux,
+ des sujets devenus indépendants, des amis dont on ne compte que ce
+ qu'ils ne font pas, des obligés à qui on néglige de plaire, en se
+ fiant sur leur reconnaissance, des associés d'eux à soi, plutôt que
+ de soi à eux; c'est une sorte d'union dans laquelle les parents,
+ donnant une latitude infinie à l'idée de leurs droits, veulent que
+ vous leur teniez compte de ce vague de puissance, dont ils n'usent
+ pas après se l'être supposé, etc.[85]»
+
+Mais j'avoue qu'en lisant ces pages entraînantes de verve, étincelantes
+d'esprit, on ne s'aperçoit guère de ces taches, à moins qu'on ait, comme
+moi, la désagréable mission de les signaler; il fallait presque, dans le
+temps, un peu de malveillance pour aider à les voir; l'éloquence
+couvrait tout, et l'on peut dire de l'auteur, comme de ce héros d'une
+tragédie moderne:
+
+ Ses fautes se cachaient dans l'éclat de sa gloire
+
+Je m'aperçois d'une omission que je dois réparer, mais que je ne répare
+pas sans répugnance. Le suicide est excusé, presque approuvé, dans le
+livre sur l'_Influence des Passions_, comme il l'est, à propos de la
+mort de Rousseau, dans les _Lettres_ de Madame de Staël sur ce grand
+écrivain. Je dois citer les passages:
+
+ «Il faut pour jamais renoncer à voir celui dont la présence
+ renouvellerait vos souvenirs, et dont les discours les rendraient
+ plus amers; il faut errer dans les lieux où il vous a aimée, dans
+ ces lieux dont l'immobilité est là pour attester le changement de
+ tout le reste; le désespoir est au fond du coeur, tandis que mille
+ devoirs, que la fierté même, commandent de le cacher;... seule en
+ secret, tout votre être a passé de la vie à la mort. Quelle
+ ressource dans le monde peut-il exister contre une telle douleur?
+ Le courage de se tuer[86]...
+
+ »On se demande pourquoi, dans un état si pénible (celui de l'homme
+ en qui le crime est devenu une passion), les suicides ne sont pas
+ plus fréquents, car la mort est le seul remède à l'irréparable?
+ Mais de ce que les criminels ne se tuent presque jamais, on ne doit
+ point en conclure qu'ils sont moins malheureux que les hommes qui
+ se résolvent au suicide. Sans parler même du vague effroi que doit
+ inspirer aux coupables ce qui peut suivre cette vie, il y a quelque
+ chose de _sensible_ ou de _philosophique_ dans l'action de se tuer,
+ qui est tout à fait étranger à l'être dépravé[87].»
+
+Hâtons-nous de dire que, plus tard, Madame de Staël a fait plus que de
+désavouer ces doctrines: elle en a fait pénitence, elle s'en est accusée
+comme d'un tort, elles les a combattues de toute la force de sa
+conviction et de son talent dans ses _Réflexions sur le suicide_,
+publiées en 1812 et dédiées au prince royal de Suède. Comme je ne
+reviendrai pas sur cet écrit, je dirai ici que l'excellente doctrine que
+l'auteur y développe est peut-être compromise par l'absolution très
+arbitraire, à notre avis, qu'elle prononce sur Caton d'Utique[88]. Ce
+suicide, aux yeux de Madame de Staël, n'a pas le caractère de suicide;
+il l'a tout à fait à nos yeux, et nous ne comprenons pas comment, en
+laissant cette brèche ouverte, on peut se flatter d'empêcher que toute
+l'armée ennemie ne pénètre dans la place.
+
+
+
+
+CHAPITRE QUATRIÈME
+
+De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions
+sociales.
+
+
+Quatre ans après, c'est-à-dire en 1800, l'auteur du volume sur
+l'_Influence des Passions_ en publia deux sous ce titre: _De la
+Littérature considérée dans ses rapports avec les Institutions
+sociales_. L'année suivante, M. de Chateaubriand publia le _Génie du
+Christianisme_. Ainsi donc, presque à la même époque, «apparaissent, à
+deux points opposés de l'horizon, deux symboles, deux drapeaux, plus
+apparentés qu'on ne le crut alors, et que ne l'étaient les hommes qui se
+rallièrent autour de chacun d'eux; car tous deux inauguraient le
+romantisme, et chacun plaçait la littérature à la lumière de l'une des
+deux constellations sous le regard desquelles l'esprit humain laboure
+son océan; la philosophie et la religion[89].» L'éclat que jeta dans le
+monde littéraire l'ouvrage de M. de Chateaubriand a un peu fait oublier
+la sensation produite dans le public par le livre de Madame de Staël:
+cette sensation pourtant fut vive et universelle. L'entreprise était
+hardie dans tous les sens; par la nouveauté des opinions, et par ce
+rapport avec les circonstances du temps, que nous appelons aujourd'hui
+actualité. Le nom et le talent de l'auteur lui répondaient de beaucoup
+de lecteurs et de beaucoup d'ennemis; mais il faut dire aussi que cet
+ouvrage, écrit dans un esprit de bienveillance, n'en était pas moins un
+manifeste. Il ferait sensation en paraissant aujourd'hui, mais comme
+oeuvre littéraire, et par ses beautés seulement. Le lendemain du 18
+brumaire, c'était autre chose, et quiconque se représente un peu
+vivement cette époque, imaginera sans peine à quel tumulte passionné
+devait donner lieu un ouvrage de Madame de Staël consacré au
+développement des propositions suivantes: La littérature est dans le
+rapport le plus intime et le plus essentiel avec la vertu, la liberté,
+la gloire et la félicité publiques. Une force de progrès déposée dans le
+sein de l'humanité, une loi de perfectionnement imposée à la destinée de
+l'espèce humaine, a partout, d'époque en époque, élevé à la fois le
+niveau des moeurs et celui de la littérature; ce progrès est indéfini; il
+est irrésistible; il est assuré à l'avenir comme il a été accordé au
+passé; il doit marcher de concert avec le progrès des institutions,
+c'est-à-dire avec l'affermissement du gouvernement républicain et des
+moeurs républicaines, et il aura pour caractère distinctif le triomphe du
+sérieux sur la plaisanterie et de l'esprit du Nord sur l'esprit du Midi.
+L'analyse est fidèle; mais comme de belles idées tirent leur intérêt du
+talent qui les développe, et comme les ouvrages de Madame de Staël
+brillent plus que d'autres par les beautés imprévues, cette analyse
+n'est propre qu'à donner une idée de l'émotion que durent exciter de
+pareils sujets traités par un pareil écrivain.
+
+Le livre sur l'_Influence des Passions_ pourrait avoir pour devise les
+mots du poète; _Non ignara mali, miseris succurrere disco_. Il est plein
+de douleur et de compassion; il porte l'empreinte du courage, mais il ne
+le communique pas. Le livre _sur la Littérature_ est consacré à
+l'espérance, et néanmoins il est triste encore, parce qu'il a été
+inspiré par la vue des maux présents, et que c'est du plus profond de la
+nuit que l'auteur nous promet l'aurore et le jour. Elle appelle son
+temps «le siècle du monde le plus corrompu[90].»
+
+ «Nous sommes arrivés, dit-elle, à une période qui ressemble, sous
+ quelques rapports, à l'état des esprits au moment de la chute de
+ l'Empire romain et de l'invasion des peuples du Nord[91]. Les
+ effets produits par la Révolution sont au détriment des moeurs, des
+ lettres et de la philosophie[92].»
+
+Son esprit est comme obsédé par les lugubres souvenirs de la Révolution
+et par l'effrayant aspect d'une société en pleine décomposition. Il est
+des temps où parler d'espérance, c'est en quelque sorte manquer de
+respect à la douleur et violer le deuil public. Une espèce de généreuse
+pudeur réprime l'élan de son imagination vers l'avenir. Pour suivre son
+dessein, elle a besoin d'un effort.
+
+ «Il faut, dit-elle, vaincre le découragement que font éprouver de
+ certaines époques de l'esprit public, dans lesquelles on ne juge
+ plus rien que par des craintes ou par des calculs entièrement
+ étrangers à l'immuable nature des idées philosophiques... Il faut
+ écarter de son esprit les idées qui circulent autour de nous, et ne
+ sont, pour ainsi dire, que la représentation métaphysique de
+ quelques intérêts personnels; il faut tour à tour précéder le flot
+ populaire, ou rester en arrière de lui: il vous dépasse, il vous
+ rejoint, il vous abandonne; mais l'éternelle vérité demeure avec
+ vous... Mais souvent on hésite, souvent on se repent de ses
+ opinions même, lorsque des hommes odieux s'en saisissent pour les
+ faire servir de prétexte à leurs forfaits; et la vacillante lumière
+ de la raison ne rassure point encore assez dans les tourmentes de
+ la vie[93].»--«L'avouerai-je cependant? dit-elle ailleurs, à chaque
+ page de ce livre où reparaissait cet amour de la philosophie et de
+ la liberté, que n'ont encore étouffé dans mon coeur ni ses ennemis,
+ ni ses amis, je redoutais sans cesse qu'une injuste et perfide
+ interprétation ne me représentât comme indifférente aux crimes que
+ je déteste, aux malheurs que j'ai secourus de toute la puissance
+ que peut avoir encore l'esprit sans adresse, et l'âme sans
+ déguisement[94].»
+
+Madame de Staël nous a tout à l'heure indiqué une seconde cause de la
+défaveur qui devait s'attacher à son entreprise. Les hommes qui avaient
+couvert la France de deuil et de ruines l'avaient fait au nom d'un
+système, celui de la _perfectibilité_, et c'était ce même système que
+Madame de Staël donnait pour base à son nouvel ouvrage, qui n'est en
+effet qu'une application du dogme de la perfectibilité à l'histoire de
+la littérature. C'était précisément parce que le présent était sombre
+qu'elle sentait le besoin de parler d'avenir. Elle faisait, au nom de la
+perfectibilité, ce que d'autres, qu'on n'eût point blâmés, faisaient au
+nom de la religion. Toute religion est une espérance, et la religion de
+Madame de Staël était la perfectibilité, ou du moins elle s'était fait
+de cette opinion une religion. Il importait peu que le livre traitât de
+littérature ou de quelque autre sujet; c'était le dogme qui importait,
+et il se retrouvait tout entier dans cette application spéciale. Au
+reste, en toute circonstance, l'auteur jugeait utile d'ouvrir aux
+regards de l'humanité ces glorieuses perspectives.
+
+ «Il faut à toutes les carrières, dit-elle, un avenir lumineux vers
+ lequel l'âme s'élance; il faut aux guerriers la gloire, aux
+ penseurs la liberté, aux hommes sensibles un Dieu[95].»
+
+Elle croyait d'ailleurs trouver dans la nature de l'esprit humain une
+authentique révélation du dogme qu'elle aimait:
+
+ «Ou l'esprit ne serait qu'une inutile faculté, ou les hommes
+ doivent toujours tendre vers de nouveaux progrès qui puissent
+ devancer l'époque dans laquelle ils vivent. Il est impossible de
+ condamner la pensée à revenir sur ses pas, avec l'espérance de
+ moins et les regrets de plus; l'esprit humain, privé d'avenir,
+ tomberait dans la dégradation la plus misérable[96].»
+
+Je crois bien que les victimes de la Révolution et les confidents du
+nouveau pouvoir qui s'élevait, étaient fort mal disposés pour la
+perfectibilité indéfinie, et que Madame de Staël, en faisant du maintien
+des institutions républicaines une des conditions ou un des éléments du
+progrès, ne leur recommandait pas précisément sa doctrine. Avec les
+meilleurs arguments et la meilleure méthode, elle ne les eût ni édifiés
+ni réduits au silence. Mais puisqu'elle établissait tout sur ce
+principe, à toute bonne fin il eût fallu l'affermir et premièrement le
+déterminer. L'enthousiasme n'est une méthode qu'en poésie lyrique, et il
+est des sujets où l'on ne doit rien sous-entendre. Esprit vif, spontané,
+intuitif au plus haut degré, accoutumé, si j'ose m'exprimer ainsi, à
+tirer en volant, Madame de Staël ne s'assujettissait pas à fixer d'abord
+dans une parfaite immobilité l'objet de son étude, afin de l'atteindre
+plus sûrement. Son immense talent de conversation influait sur ses
+livres, qui sont moins écrits que parlés. Cependant les précautions et
+la méthode étaient ici de rigueur. Quand on veut faire recevoir une
+doctrine qui, tombée par malheur entre des mains criminelles, en est
+sortie toute souillée de sang, il y faut un peu plus de façons; car on
+est trop sûr de n'en être pas cru sur parole, ni d'être compris à
+demi-mot. Hélas! on est beaucoup plus sûr de n'être pas même écouté.
+
+Il y a, dans le sujet de la perfectibilité, trois points à déterminer:
+le sujet, le mode et l'objet; et je suis obligé de dire que Madame de
+Staël n'en détermine aucun.
+
+Le sujet, pour parler avec l'école, c'est l'espèce humaine. Il eût mieux
+valu dire l'esprit humain ou la nature humaine; car le livre de Madame
+de Staël ne retrace réellement que les progrès de deux ou trois peuples:
+tout se passe dans les confins de l'Europe. Mais ne faisons pas à
+l'auteur une mauvaise querelle: l'échantillon doit suffire pour juger de
+la pièce; perfectible en Europe, l'esprit humain l'est sans doute
+ailleurs. Toutefois, comme l'auteur s'appuie sur les faits et déduit de
+l'histoire son dogme favori, on ne peut s'empêcher de remarquer que,
+dans certaines régions, les progrès de l'humanité sont si lents, ou ses
+élans séparés par de si longs intervalles, qu'on se sentirait tenté,
+pour ce qui concerne ces contrées, sinon à renoncer au système de la
+perfectibilité, du moins à le modifier d'une manière notable.
+
+Quant au mode ou à la nature du fait, Madame de Staël ne s'explique
+point. S'agit-il d'un décret de la Providence, qui destine l'humanité au
+progrès, ou d'une force inhérente à la nature humaine et se développant
+spontanément? La première supposition écarterait du sujet bien des
+difficultés qui subsistent dans la seconde. C'est à cette dernière que
+l'auteur semble s'être arrêté. Mais alors il eût fallu répondre à plus
+d'une question. Le progrès a-t-il une loi constante et une force
+inépuisable? N'est-il jamais à la merci de causes ennemies? En est-il de
+ce mouvement comme des mouvements célestes, où Dieu, après l'impulsion
+donnée, n'a plus à mettre la main de nouveau? Si l'action du principe
+n'est pas imperturbable, comment peut-elle être continue? Madame de
+Staël veut bien avouer que du sixième au dixième siècle de l'ère
+chrétienne, l'espèce humaine n'a pas beaucoup avancé. L'histoire de ces
+temps est celle d'une longue et incessante décadence. Si l'on y remarque
+un progrès, c'est celui de la barbarie; et le même auteur veut constater
+un progrès d'Eschyle à Sophocle, et de Sophocle à Euripide! Les Romains,
+qui ont paru après les Grecs sur la scène du monde, leur sont par là
+même supérieurs: on dirait que toute question de prééminence n'est
+qu'une question de chronologie, et qu'entre hier et aujourd'hui il y a
+proportionnellement la même différence qu'entre un siècle et le siècle
+précédent. Je ne trouve dans le livre de Madame de Staël aucune de ces
+questions éclaircie: elles n'y sont pas même résolues uniformément; des
+faits plus ou moins favorables à la thèse sont allégués; aucune loi
+n'est indiquée. La perfectibilité ne s'y élève nulle part au caractère
+de doctrine.
+
+Quant à l'objet, je veux dire quant à la question de savoir si tout est
+perfectible en nous, et ce qui l'est si tout ne l'est pas, même vague,
+même incertitude. Il y a trois sortes de perfectionnement: l'un relatif
+à la matière, l'autre à l'intelligence, le troisième à la volonté.
+Madame de Staël sous-entend le premier, qu'on peut se représenter, en
+effet, comme une conséquence nécessaire des deux autres; mais de ces
+deux derniers elle ne fait qu'un seul. Il est singulier que le même
+auteur, dans le même ouvrage où elle oppose si souvent les suggestions
+de la raison aux inspirations de la conscience et du coeur, ait fait
+dériver le bon moral du vrai intellectuel ou même du vrai esthétique,
+c'est-à-dire du beau:
+
+ «Chaque fois, dit-elle, qu'appelé à choisir entre différentes
+ expressions, l'écrivain ou l'orateur se détermine pour celle qui
+ rappelle l'idée la plus délicate, son esprit choisit entre ces
+ expressions comme son âme devrait se décider dans les actions de la
+ vie; _et cette première habitude peut conduire à l'autre_[97].»
+
+Des pensées analogues se représentent souvent dans cet ouvrage, et l'on
+ne peut douter que la perfectibilité, dans la pensée de Madame de Staël,
+n'embrassât simultanément tous les genres de progrès. Il ne lui suffit
+pas de prévoir cette solidarité, elle croit l'avoir constatée:
+
+ «La puissance d'aimer, nous dit-elle, semble s'être accrue avec les
+ autres progrès de l'esprit humain[98].»
+
+Voilà pour ce qui regarde les faits accomplis; on a pu voir dans le
+livre sur l'_Influence des Passions_ ce que l'auteur réserve à l'avenir.
+Nous y avons lu ces mots:
+
+ «Plus on laisse aller sa pensée dans la carrière future de la
+ perfectibilité possible, plus on y voit les avantages de l'esprit
+ dépassés par les connaissances positives, et le mobile de la vertu
+ plus efficace que la passion de la gloire[99].»
+
+L'unique preuve de ceci, c'est que la carrière de l'espèce humaine est
+une carrière de progrès, et que la vertu vaut mieux que la gloire. Cet
+argument _a priori_ gagnerait quelque chose à être soutenu par des
+preuves de fait, et nous saurions gré à l'auteur de nous démontrer que
+dans le fond du coeur la génération présente vaut mieux que toutes celles
+qui l'ont précédée. M. de Chateaubriand, je l'avoue, n'est ni plus vrai
+ni plus sûr de son fait lorsqu'il nous dit «que le système de
+perfection, vrai pour tout ce qui est relatif à l'intelligence, est faux
+pour ce qui regarde les moeurs[100];» car, à certains égards, l'homme
+restant le même, les hommes peuvent devenir meilleurs; mais ni l'auteur
+du _Génie du Christianisme_, ni celui du livre sur la _Littérature_,
+n'ont regardé tout au fond: ils y auraient trouvé, de siècle en siècle,
+l'homme parfaitement égal à lui-même.
+
+On pourrait encore demander compte à l'auteur du degré de cette
+perfectibilité, qu'elle appelle _indéfinie_, ce qui veut dire, tout le
+livre le suppose, qui ne doit avoir d'autres limites que celles du
+temps. On sait jusqu'où les apôtres de cette doctrine laissaient
+s'emporter leurs espérances. Ils oubliaient peut-être qu'une
+perfectibilité sans bornes de la société suppose une perfectibilité sans
+bornes de l'individu, chez qui pourtant elle est visiblement[101]
+limitée. Mais «trop de logique entraîne trop d'ennui;» je voulais
+montrer seulement que Madame de Staël a donné trop peu de précision et
+de rigueur à la doctrine fondamentale de son livre. Au reste, un seul
+exemple que je vais citer en aurait pu faire juger.
+
+Il s'agit du christianisme. Il a son chapitre dans l'ouvrage de Madame
+de Staël, qui l'envisage, ce me semble, comme un grand et mémorable
+accident. Le christianisme fut, pour nous servir du langage des
+médecins, le _succédané_ de la philosophie. L'auteur avoue qu'il aurait
+mieux valu ramener l'humanité à la vertu par la philosophie; mais il
+était impossible à cette époque d'influer sur l'esprit humain sans le
+secours des passions. Le christianisme, qui se sert des passions, vint à
+propos: lorsqu'il fut fondé, il était nécessaire au progrès de la
+raison.
+
+Représentez-vous, dans une maison isolée, un homme dangereusement
+malade, qui a réclamé les soins d'un illustre médecin. Cet illustre
+médecin s'est trouvé beaucoup trop savant pour aller si loin porter les
+secours de son art à un malade obscur. Il ne vient donc point, et le
+pauvre homme va mourir, lorsque, par hasard, un passant vêtu de haillons
+demande l'hospitalité: on la lui accorde assez dédaigneusement; mais il
+se trouve que cet inconnu est possesseur d'un remède assuré contre la
+maladie dont souffre son hôte; il en parle; le désespoir prête l'oreille
+à tout; on essaye le remède, et le malade guérit. Merveilleux hasard! un
+empirique, un _mège_ a guéri la maladie que l'Hippocrate de la contrée
+n'a pas même daigné traiter; mais c'est égal, c'est un ignorant, un
+homme de rien: le vrai médecin, l'homme nécessaire, c'est celui qui
+n'est pas venu et dont on s'est passé. Ainsi en est-il de la
+philosophie; c'est sa perfection qui la rend inutile: elle était trop
+au-dessus de l'humanité pour pouvoir lui faire du bien; il a fallu se
+rabattre sur le christianisme, qui n'est qu'un aventurier; il a guéri le
+malade, c'est vrai; mais il n'en est pas moins un aventurier, et la
+guérison est une aventure. J'en suis fâché, le raisonnement de l'auteur
+revient à cela, quoique le rapprochement que je viens de me permettre
+réponde bien mal à son respect sincère pour la religion chrétienne.
+
+En effet, elle énumère loyalement, on pourrait dire avec complaisance,
+les bienfaits du christianisme; et en le faisant, elle nous conduit
+irrésistiblement à nous demander: Qu'aurait-il pu faire de plus s'il eût
+été vrai? ou, qu'aurait fait de plus une religion vraie? Mais je
+m'arrête à un autre point. Il est constant, de l'aveu de l'auteur, que
+l'impulsion de l'esprit humain, expirante, épuisée, a été renouvelée par
+le christianisme. C'est grâce à lui que les générations humaines ont
+repris leur marche vers l'avenir. Leurs progrès leur viennent de lui;
+mais lui-même, d'où venait-il? S'il n'est qu'un accident, que devient le
+dogme de la perfectibilité? et s'il est mieux qu'un accident, ayant fait
+d'ailleurs tout ce que l'auteur lui attribue, n'est-il pas divin?
+
+On a pu reprocher à Madame de Staël le même vague, le même caractère
+approximatif de la pensée, sur plusieurs autres points; mais peut-être
+serait-il plus équitable de la remercier d'avoir indiqué, ne fût-ce que
+confusément, des idées neuves et fécondes. C'était beaucoup alors que
+d'entrevoir tout ce qu'elle a entrevu, et peut-être y a-t-il eu moins de
+mérite ensuite à préciser ces aperçus. Il n'en est pas moins vrai qu'à
+l'époque où parut son livre, peu de gens purent se rendre compte de la
+place qu'elle donnait dans son système à un de ses instincts, je veux
+dire à son goût pour la littérature du Nord, «vers laquelle,
+disait-elle, la portaient toutes ses impressions[102].» Elle ne s'était
+pas non plus assez bien expliqué à elle-même ce qu'elle entendait par la
+_mélancolie_ pour pouvoir se flatter d'en faire, comme elle le
+prétendait, un principe littéraire. Il était même difficile que ce
+qu'elle en disait, étant si peu défini, n'éveillât pas le ridicule. Au
+fort même de la Terreur, on eût plaisanté en France sur ce «sentiment
+fécond en oeuvres de génie, qui semble appartenir presque exclusivement
+aux climats du Nord[103];» sur cette poésie «qui se plaît au bord de la
+mer, au bruit des vents, dans les bruyères sauvages,» et «qui est le
+plus d'accord avec la philosophie[104].» On n'eût pas voulu croire que
+«ce que l'homme a fait de plus grand, il le doit au sentiment douloureux
+de l'incomplet de sa destinée,» ni que «les idées philosophiques
+s'unissent comme d'elles-mêmes aux images sombres;» ni que cette noble
+mélancolie est «la majesté du philosophe sensible;» ni qu'à l'époque
+présente (c'est-à-dire au commencement du dix-neuvième siècle) «la
+mélancolie est la véritable inspiration du talent, et que l'écrivain qui
+ne se sent pas atteint par ce sentiment ne peut prétendre à une grande
+gloire comme écrivain; car c'est à ce prix qu'elle est achetée[105].» En
+1800, c'était bien pis: la Terreur était déjà loin; la France s'enivrait
+de gloire et de plaisir; la vieille Gaule renaissait avec son esprit
+frivole et narquois. C'est à ce peuple, à qui la sécurité venait de
+rendre jusqu'à l'ivresse les inspirations de son ancienne gaieté, que
+Madame de Staël venait dire: «Heureux le pays où les écrivains sont
+tristes et les commerçants satisfaits, les riches mélancoliques et les
+hommes du peuple contents[106]!» Comment ceci fut accueilli, quel parti
+en tirèrent contre les opinions de Madame de Staël les écrivains dévoués
+au pouvoir, je n'ai pas besoin de le dire.
+
+Si dans sa partie systématique le livre n'avait pas été assez médité, la
+partie historique n'avait pas pour base des études assez positives. Plus
+d'un jugement inexact compromit le sort de plus d'une idée juste. Madame
+de Staël avait admirablement deviné bien des choses; mais tout ne se
+devine pas. Elle employa plus d'une fois l'erreur à défendre la vérité.
+Sur le terrain des littératures antiques, elle devait errer quelquefois;
+on lui pardonna moins quelques erreurs sur des sujets modernes, où
+l'esprit de système semblait seul avoir pu l'écarter du vrai. En donnant
+pour père[107] à toute la poésie du Nord le barde Ossian, c'est-à-dire
+le très moderne Macpherson, elle fournit à la critique ennemie une de
+ces armes qui ne s'émoussent jamais.
+
+On ne jugea pas moins sévèrement ce jugement si peu sévère sur les
+Romains:
+
+ «Ce peuple qui aimait la liberté sans insubordination, et la gloire
+ sans jalousie; ce peuple qui, loin d'exiger qu'on se dégradât pour
+ lui plaire, s'était élevé lui-même jusqu'à la juste appréciation
+ des vertus et des talents, pour les honorer par son estime; ce
+ peuple dont l'admiration était dirigée par les lumières, et que les
+ lumières cependant n'ont jamais blasé sur l'admiration[108].»
+
+Presque toutes ces observations se rapportent à la première partie, à la
+partie historique du livre de Madame de Staël. La seconde est
+conjecturale, ou, si l'on veut, prophétique. C'est de beaucoup la plus
+riche en pensées justes, en vues fécondes, en pages éloquentes. C'est
+qu'ici l'auteur, sous l'apparence et même avec l'intention de présager
+ce qui sera, enseigne réellement ce qui doit être. Elle écrit sous forme
+de prédiction, la morale de la littérature. Or, malgré le vague et
+l'incertitude qui se sont révélés à nous dans ses principes, elle était
+moins exposée à errer sur la question de droit que sur celle de fait; le
+coeur chez Madame de Staël avait, et c'est beaucoup dire, bien plus
+d'esprit que l'esprit lui-même.
+
+Du reste, voici plus précisément le sujet de cette seconde partie: la
+France a conquis des institutions républicaines. Les conservera-t-elle?
+En dépit de sa foi à la perfectibilité indéfinie, l'auteur n'ose pas y
+compter.
+
+ «Faut-il conclure, dit-elle quelque part, que je croie à la
+ possibilité de cette liberté et de cette égalité? Je n'entreprends
+ point de résoudre un tel problème. Je me décide encore moins à
+ renoncer à un tel espoir[109].»
+
+Quoi qu'il en soit, elle se place dans l'hypothèse du maintien de la
+liberté, et cherche ce que sera la littérature dans une république.
+Toutes choses à la fois, les moeurs, les relations sociales, la
+littérature, doivent s'épurer et s'ennoblir.
+
+ «Sous un gouvernement républicain, ce qu'il doit y avoir de plus
+ imposant pour la pensée, c'est la vertu, et ce qui frappe le plus
+ l'imagination, c'est le malheur[110].»
+
+Elle attend de la République la proscription de cette fausse noblesse et
+de cette fausse élégance qui ont trop longtemps dominé, surtout au
+théâtre.
+
+ «La nature de convention, au théâtre, dit-elle, est inséparable de
+ l'aristocratie des rangs dans le gouvernement: vous ne pouvez
+ soutenir l'une sans l'autre[111].
+
+Quant à la _poésie d'imagination_, «elle ne doit plus faire de progrès
+en France,» et cela même, à ses yeux, est un progrès.
+
+ «L'esprit humain (c'est elle qui parle) est arrivé dans notre
+ siècle à ce degré qui ne permet plus ni les illusions, ni
+ l'enthousiasme qui crée des tableaux et des fables propres à
+ frapper les esprits. Maintenant on ne peut ajouter aux effets de la
+ poésie qu'en exprimant, dans ce beau langage, les pensées nouvelles
+ dont le temps doit nous enrichir[112].»
+
+J'avoue que j'aimerais autant à me représenter l'esprit humain sous
+l'image de ce père de famille de l'Évangile qui tire de son trésor des
+choses anciennes et des choses nouvelles. Mais je ne veux pas faire
+semblant de ne pas comprendre Madame de Staël: elle n'en veut
+probablement ici qu'a la mythologie et aux allégories. Ce qu'elle ajoute
+le fait présumer:
+
+ «Les anciens, dit-elle, en personnifiant chaque fleur, chaque
+ rivière, chaque arbre, avaient écarté les sensations simples et
+ directes, pour y substituer des chimères brillantes; mais la
+ Providence a mis une telle relation entre les objets physiques et
+ l'être moral de l'homme, qu'on ne peut rien ajouter à l'étude des
+ uns qui ne serve en même temps à la connaissance de l'autre[113].»
+
+Cette littérature républicaine ne sera-t-elle pas terriblement sérieuse?
+Ne craignez rien, la gaieté y trouvera sa place; la raillerie même y
+jouera son rôle, mais elle s'adressera bien.
+
+ «Ce qu'on se plaît à tourner en dérision sous une monarchie, ce
+ sont les manières qui font disparate avec les usages reçus; ce qui
+ doit être l'objet, dans une république, des traits de la moquerie,
+ ce sont les vices de l'âme qui nuisent au bien général... Dans les
+ pays où les institutions politiques sont raisonnables, le ridicule
+ doit être dirigé dans le même sens que le mépris[114].»
+
+Madame de Staël s'intéresse surtout à l'avenir de l'éloquence. Elle
+commence par convenir que la Révolution a dégradé l'éloquence, comme
+tout le reste.
+
+ «La force dans les discours ne peut être séparée de la mesure. Si
+ tout est permis, rien ne peut produire un grand effet... Dans un
+ pays où l'on anéantit tout l'ascendant des idées morales, la
+ crainte de la mort peut seule remuer les âmes. La parole conserve
+ encore la puissance d'une arme meurtrière; mais elle n'a plus de
+ force intellectuelle. On s'en détourne, on en a peur comme d'un
+ danger, mais non comme d'une insulte; elle n'atteint plus la
+ réputation de personne. Cette foule d'écrivains calomniateurs
+ émoussent jusqu'au ressentiment qu'ils inspirent; ils ôtent
+ successivement à tous les mots dont ils se servent, leur puissance
+ naturelle. Une âme délicate éprouve une sorte de dégoût pour la
+ langue dont les expressions se trouvent dans les écrits de pareils
+ hommes. Le mépris des convenances prive l'éloquence de tous les
+ effets qui tiennent à la sagesse de l'esprit et à la connaissance
+ des hommes, et le raisonnement ne peut exercer aucun empire dans un
+ pays où l'on dédaigne jusqu'à l'apparence même du respect pour la
+ vérité... La force, en recourant à la terreur, a voulu cependant y
+ joindre encore une espèce d'argumentation; et la vanité de l'esprit
+ s'unissant à la véhémence du caractère s'est empressée de justifier
+ par des discours les doctrines les plus absurdes et les actions les
+ plus injustes. À qui ces discours étaient-ils destinés? Ce n'était
+ pas aux victimes: il était difficile de les convaincre de l'utilité
+ de leur malheur; ce n'était pas aux tyrans: ils ne se décidaient
+ par aucun des arguments dont ils se servaient eux-mêmes; ce n'était
+ pas à la postérité: son inflexible jugement est celui de la nature
+ des choses. Mais on voulait s'aider du fanatisme politique, et
+ mêler clans quelques têtes ce que certains principes ont de vrai
+ avec les conséquences iniques et féroces que les passions savaient
+ en tirer. Ainsi l'on créait un despotisme raisonneur mortellement
+ fatal à l'empire des lumières... Les factions servent au
+ développement de l'éloquence, tant que les factieux ont besoin de
+ l'opinion des hommes impartiaux, tant qu'ils se disputent entre eux
+ l'assentiment volontaire de la nation, mais quand les mouvements
+ politiques sont arrivés à ce terme où la force seule décide entre
+ les partis, ce qu'ils y adjoignent de moyens de parole, de
+ ressources de discussion, perd l'éloquence et dégrade l'esprit, au
+ lieu de le développer[115].»
+
+Madame de Staël combat ensuite ceux qui croient impossible que
+l'éloquence renaisse, et ceux qui prétendent que le talent oratoire est
+dangereux au repos public. Elle répond aux premiers, «que comme les
+pensées nouvelles développent de nouveaux sentiments, les progrès de la
+philosophie doivent fournir à l'éloquence de nouveaux moyens[116].» Elle
+compte d'ailleurs beaucoup sur l'influence de la mélancolie. À la
+seconde objection elle réplique:
+
+ «Je crois qu'on pourrait soutenir que tout ce qui est éloquent est
+ vrai... L'éloquence proprement dite est toujours fondée sur une
+ vérité; il est facile ensuite de dévier dans l'application, ou dans
+ les conséquences de cette vérité; mais c'est alors dans le
+ raisonnement que consiste l'erreur. L'éloquence ayant toujours
+ besoin du mouvement de l'âme, ne s'adresse qu'aux sentiments des
+ hommes, et les sentiments de la multitude sont toujours pour la
+ vertu. L'homme en présence des hommes ne cède qu'à ce qu'il peut
+ avouer sans rougir[117].»
+
+Sous l'influence du gouvernement républicain, que sera la philosophie
+que Madame de Staël comprend toujours dans la littérature? Oubliez,
+Messieurs, que, dans toute cette partie de son livre, l'écrivain tire
+des augures; traduisez en précepte chacune de ses prophéties, en simple
+voeu chacune de ses espérances; laissons même de côté la question de la
+république et l'idée de la perfectibilité: c'est le moyen d'être
+beaucoup plus satisfaits et de profiter davantage. Ainsi, quand elle
+vous parle d'une _doctrine nouvelle_, lisez: _une doctrine meilleure_.
+Cette doctrine meilleure, pour être un guide sûr de la vie humaine,
+«doit reposer sur deux bases: la morale et le calcul!»
+
+ «Mais il est un principe dont il ne faut jamais s'écarter: c'est
+ que toutes les fois que le calcul n'est pas d'accord avec la
+ morale, le calcul est faux quelque incontestable que paraisse au
+ premier coup d'oeil son exactitude.
+
+ On présente comme une vérité mathématique le sacrifice que l'on
+ doit faire du plus petit nombre au plus grand: rien n'est plus
+ erroné, même sous le rapport des combinaisons politiques. L'effet
+ des injustices est tel dans un Etat qu'il le désorganise
+ nécessairement.
+
+ Quand vous dévouez des innocents à ce que vous croyez l'avantage de
+ la nation, c'est la nation même que vous perdez. D'action en
+ réaction, de vengeance en vengeance, les victimes qu'on avait
+ immolées sous le prétexte du bien général, renaissent de leurs
+ cendres, se relèvent de leur exil; et tel qui restait obscur si
+ l'on fût demeuré juste envers lui, reçoit un nom, une puissance,
+ par les persécutions mêmes de ses ennemis. Il en est ainsi de tous
+ les problèmes politiques... Il est toujours possible de prouver,
+ par le simple raisonnement, que la solution de ces problèmes est
+ fausse comme calcul, si elle s'écarte en rien des lois de la
+ morale.
+
+ Sans la vertu, rien ne peut subsister; rien ne peut réussir contre
+ elle. La consolante idée d'une Providence éternelle peut tenir lieu
+ de toute autre réflexion; mais _il faut que les hommes déifient la
+ morale elle-même, quand ils refusent de reconnaître un Dieu pour
+ son auteur_[118].»
+
+Oui, dirai-je à l'illustre écrivain; mais comment songeront-ils jamais à
+déifier la morale, ceux qui refusent de reconnaître un Dieu pour son
+auteur? Le premier n'est-il pas beaucoup plus difficile que le second?
+Et la seule manière de déifier la morale, n'est-ce pas d'en rapporter à
+un Dieu l'origine et la sanction? Mais c'est probablement ce que
+l'auteur a voulu dire, et cette énergique parole: _Il faut que les
+hommes déifient la morale_, est un de ces traits de lumière qui
+n'abondent nulle part comme chez Madame de Staël.
+
+C'en est encore un bien vif, bien admirable, que celui-ci: «On ne trouve
+que dans le bien un espace suffisant pour la pensée[119].» Et en effet
+le bien est la vérité même, et la vérité naturellement est infinie. Elle
+se prolonge par elle-même, sans que rien la pousse et sans que rien
+puisse l'arrêter: l'erreur s'arrête court dès le premier pas, et elle ne
+se prolonge qu'artificiellement, à force de noeuds et de reprises.
+
+Messieurs, il faut terminer et conclure. Si vous prenez le livre _De la
+littérature_ sur le pied d'une prédication sur le texte de la
+perfectibilité indéfinie, vous savez dès à présent ce que vous en devez
+penser. Discutez, critiquez, renversez le système de l'auteur, mais
+respectez sa foi. Au fond, c'est la vôtre. Vous croyez à la
+perfectibilité, si vous croyez à la Révélation. La doctrine de Madame de
+Staël est trop absolue et manque de sanction; mais n'est-ce pas toujours
+une noble chose que l'espérance quand l'objet en est immatériel? et
+n'aurait-il pas cessé de désirer le bien, celui qui aurait cessé de
+l'espérer? Que Madame de Staël, après cela, ait fait du gouvernement
+républicain le caractère et la condition du progrès social, ce n'est pas
+vous, Messieurs, qui lui en saurez bien mauvais gré, lors même qu'elle
+aurait espéré de l'institution républicaine ce qu'il ne faut attendre
+d'aucune institution, je veux dire la restauration de la nature humaine.
+Combattons l'erreur, mais honorons l'enthousiasme. Ceux qui honorent le
+calcul seulement, calculent mal. La force de la société, la garantie de
+son avenir est dans l'enthousiasme, et quand l'enthousiasme aura tari au
+milieu d'elle, le calcul ne la sauvera pas.
+
+Littérairement, l'ouvrage que nous venons d'étudier est le prospectus du
+romantisme. S'il ne s'agit pas absolument, comme le croit l'auteur, de
+faire mieux, il s'agit au moins de faire autrement, d'être nous-mêmes,
+d'écouter, en littérature, les mêmes voix, les mêmes inspirations, qui
+convoquèrent, sur les ruines de l'Empire romain, une société nouvelle,
+de faire place aujourd'hui aux deux éléments qui surent alors se faire
+place: l'élément chrétien et l'élément du Nord. Si Madame de Staël n'a
+fait qu'entrevoir, elle a tout entrevu, et si elle n'a pas donné à
+chaque chose son vrai nom, du moins elle a tout nommé. Cette
+_mélancolie_ même, sujet d'inépuisables railleries, elle ne l'avait pas
+inventée, elle ne la mettait pas de son chef dans la littérature
+sincèrement moderne: elle y était depuis longtemps, elle y sera
+toujours. Le christianisme, partout où il n'a pas pénétré la vie, a fait
+un grand vide autour d'elle, et l'homme qui, au sein de la chrétienté,
+n'est pourtant pas chrétien, porte partout avec lui le désert. La
+perspective est lumineuse pour les uns, sombre pour les autres, grande
+et solennelle pour tous, et là où ne règne pas une joie ineffable, règne
+une ineffable tristesse. À cet égard, comme à plusieurs autres, le livre
+de Madame de Staël était implicitement vrai, si l'on peut s'exprimer
+ainsi, et contenait tous les germes de l'avenir littéraire que nous
+avons vu se développer depuis lors. J'ai dit ailleurs, et je me permets
+de répéter ici:
+
+«Quoique le livre de Madame de Staël présente le commencement d'une
+foule de vérités, et qu'en échouant sur toutes les plages, elle ait
+partout signalé des terres nouvelles, son talent alors était moins fini,
+moins complet, trop obstrué peut-être de pensées inachevées, oppressé
+sous le poids des questions qu'elle soulevait à moitié, privé d'une idée
+simple qui servît de rendez-vous à toutes ses idées. Il y a, dans ce
+livre manqué, une sorte d'héroïsme intellectuel, qui ne fut guère
+apprécié alors; si le livre était mal conçu, il fut mal critiqué; il n'y
+avait qu'une manière de le bien critiquer, c'était de l'achever, de le
+refaire: le siècle s'en chargea; il a rendu compte à Madame de Staël de
+sa propre pensée; et alors même qu'il a semblé la contredire, elle a pu
+lui dire, en s'élevant avec lui au point de vue général de ses propres
+conceptions: C'est là ce que je pensais, voilà ce que je n'ai pu dire.
+Le malheur de l'écrivain fut de placer sous l'invocation de la
+philosophie du siècle défunt un ensemble d'idées, un avenir littéraire
+et social, sans nul rapport avec cette philosophie[120].»
+
+La critique, en s'attaquant au livre de Madame de Staël, n'affecta pas
+l'excessive galanterie des temps chevaleresques. Si elle ne fut pas
+précisément déloyale, elle manqua de courtoisie. Je voudrais pouvoir
+faire au moins une exception, mais je ne le puis pas; disons-nous, pour
+nous consoler, que nous retrouvons plus tard, bien plus généreux et plus
+chevaleresque, l'illustre auteur du _Dernier Abencerage_: ce sera, si
+l'on veut, un argument en faveur de la perfectibilité. Néophyte, à cette
+époque, il avait quelques-unes des faiblesses des néophytes, et s'il
+existait quelque chose qu'on pût appeler la _fatuité religieuse_, l'idée
+en viendrait, je l'avoue, en lisant ces lignes de sa critique:
+
+ «Vous n'ignorez pas que ma folie à moi est de voir Jésus-Christ
+ partout, comme Madame de Staël la perfectibilité... Vous savez ce
+ que les philosophes nous reprochent, _à nous autres gens
+ religieux_: ils disent que nous n'avons pas la tête forte[121].»
+
+Quant à M. de Fontanes, homme aux habiles pressentiments, il avait à
+gagner ses éperons contre Clorinde, et il ne la ménagea point. Il fut
+poli, strictement poli; mais une brusquerie franche me plairait au prix
+de cette politesse-là. Les regards du pouvoir, dont il avait fait la
+dame de ses pensées, enflammaient son zèle, et ce n'est pas peut-être
+sans une inspiration supérieure qu'il écrivait ces mots, que son
+illustre ami n'aurait, je crois, jamais écrits:
+
+ «C'est des lieux élevés que doit partir la lumière: alors elle se
+ distribue également (la métaphore, on le voit, a aussi ses bonnes
+ fortunes), alors elle éclaire sans éblouir; c'est-à-dire qu'un
+ gouvernement très instruit doit mener la foule[122].»
+
+J'ignore si M. de Fontanes fut mortifiant par ordre ou sans ordre; mais
+il le fut en tout cas un peu plus qu'il n'eût fallu l'être, lorsque,
+faisant allusion au talent de conversation de Madame de Staël, il lui
+conseillait spirituellement de rechercher le seul succès auquel elle
+pourrait prétendre, et l'éconduisait avec des révérences de l'enceinte
+de la littérature, comme
+
+ De l'un de ces parvis aux hommes réservés.
+
+Il avait pu lire cependant, à la fin du livre _De la littérature_, ces
+paroles aussi nobles que touchantes:
+
+ «D'autres bravent la malveillance, d'autres opposent à ses
+ calomnies, ou la froideur, ou le dédain; pour moi, je ne puis me
+ vanter de ce courage, je ne puis dire à ceux qui m'accuseraient
+ injustement, qu'ils ne troubleraient point ma vie. Non, je ne puis
+ le dire, et soit que j'excite ou que je désarme l'injustice, en
+ avouant sa puissance sur mon bonheur, je n'affecterai point une
+ force d'âme que démentirait chacun de mes jours. Je ne sais quel
+ caractère il a reçu du ciel, celui qui ne désire pas le suffrage
+ des hommes, celui qu'un regard bienveillant ne remplit pas du
+ sentiment le plus doux, et qui n'est pas contristé par la haine,
+ longtemps avant de retrouver la force qu'il faut pour la
+ mépriser[123].»
+
+Qu'est-ce donc que l'esprit de parti, si un tel langage ne parvient pas
+à le toucher?
+
+
+
+
+CHAPITRE CINQUIÈME
+
+Delphine.
+
+
+«Vous le savez, Messieurs», disait M. Villemain à son auditoire,
+lorsque, dans la revue des ouvrages de Madame de Staël, il arrive à
+_Delphine_, «vous le savez, nous ne parlons jamais ici de romans[124].»
+
+C'était esquiver spirituellement une difficulté qu'il ne m'est pas
+permis, à moi, d'éluder, ou plutôt qui, dans le point de vue où je me
+place et dans la position qui m'est faite, existe à peine pour moi.
+_Delphine_ n'est peut-être pas un bon ouvrage, mais ce n'est pas une
+mauvaise action. _Delphine_ est un anneau de la chaîne que forment
+ensemble, sous le point de vue moral ou psychologique, les écrits de
+Madame de Staël, et si l'auteur n'est pas moins que ses ouvrages l'objet
+de notre étude, il ne nous est pas permis de supprimer cet anneau. On
+peut, si l'on veut, me contester mes prémisses, me nier le droit de
+mêler la biographie, et surtout la biographie intime, à l'histoire
+littéraire; mais alors il faut que je renonce à comprendre les ouvrages
+de Madame de Staël, et par conséquent à les juger. On pourrait avec
+autant de raison m'interdire de caractériser l'époque et le peuple au
+milieu desquels un ouvrage a paru, de faire en quelque sorte la
+biographie de ce peuple et de cette époque; mais ce serait tout
+bonnement séparer l'histoire de la littérature de celle des idées et des
+moeurs: aujourd'hui nous ne le pouvons plus. Parlons donc de _Delphine_,
+quoique _Delphine_ soit un roman, comme, dans une étude sur Jean-Jacques
+Rousseau, nous parlerions de la _Nouvelle Héloïse_.
+
+Même dans ses ouvrages didactiques, Madame de Staël n'est pas sévèrement
+didactique; elle l'est moins encore dans ses compositions romanesques,
+quoique, au jugement de bien des gens, elle y ait mis trop de
+raisonnement et de philosophie. Au reste, quel qu'ait pu être chaque
+fois son but ou son intention, ce qu'elle a fait chaque fois, c'est de
+nous livrer, comme on dirait en style de gravure, une _épreuve_ aussi
+nette que vive, une empreinte irrécusable de son état moral, compliqué à
+l'ordinaire de l'état moral de son époque. Chacun des livres de Madame
+de Staël est un portrait de cette femme célèbre; elle est profondément
+subjective, comme nous disons aujourd'hui, elle ne se sépare jamais,
+d'elle-même pour s'unir à son sujet, car elle-même et son sujet ne sont
+qu'un. Elle ne s'est élevée à l'objectivité, elle ne s'en est du moins
+approchée, que dans ses deux derniers écrits; mais on peut dire de tous
+les autres ce qu'un écrivain moderne a dit, avec plus ou moins de
+sérieux, d'un de ses propres ouvrages: «Ce livre est fait de mon âme,
+oui, de mon âme et de ma douleur[125].»
+
+Le livre des _Passions_ est surtout une plainte; celui de la
+_Littérature_ est surtout un élan ou un effort d'espérance. Tout, dans
+ces ouvrages comme dans les suivants, porte le sceau d'une personnalité
+sans égoïsme, d'une douleur transformée en pitié. Madame de Staël a pu
+croire qu'elle enseignait, et peut-être, dans un sens, a-t-elle
+enseigné; mais, dans ses romans du moins, ses enseignements ne sont pas
+des conseils, et il y est dit bien plutôt ce qui est que ce qui doit
+être.
+
+On prend, en général, dans le sens d'un conseil l'épigraphe de
+_Delphine_, empruntée aux _Mélanges_ de Mme Necker: «Un homme doit
+savoir braver l'opinion, une femme s'y soumettre.» Si c'est un conseil,
+il n'est pas bon; et il est malheureux que Madame de Staël, la seule
+fois qu'elle cite sa mère, ait si mal choisi. Si l'opinion est bonne,
+nul homme ne doit la braver; si l'opinion est mauvaise, nulle femme ne
+doit s'y soumettre. Je n'invoque pas ici les enseignements et les
+inspirations du christianisme; j'aime beaucoup mieux citer un incrédule
+qu'un chrétien, quand cet incrédule a raison. Voici donc comment
+Chénier, dans son _Tableau de la Littérature française_, a jugé
+l'épigraphe de _Delphine_, et vraiment il dit si bien qu'on ne saurait
+mieux:
+
+ «Nous ne saurions, dit Chénier, admettre le principe qui sert de
+ base à tout l'ouvrage. Non, l'homme ne doit point braver l'opinion,
+ la femme ne doit point s'y soumettre; tous deux doivent l'examiner,
+ se soumettre à l'opinion légitime, braver l'opinion corrompue. Le
+ bien, le mal sont invariables: les convenances qui assujettissent
+ les deux sexes diffèrent entre elles, comme les fonctions que la
+ nature assigne à chacun des deux; mais la nature ne condamne pas
+ l'un au scandale et l'autre à l'hypocrisie; elle leur donna la
+ vertu, la raison, et toutes les convenances s'arrêtent devant ces
+ limites éternelles[126].»
+
+Retenez bien ceci: _Il y a des convenances qui assujettissent les deux
+sexes, et qui_, d'un sexe à l'autre, _diffèrent entre elles_; or nous
+verrons que le malheur de Delphine ne vient pas précisément de ce
+qu'elle brave l'opinion, mais de ce qu'elle méprise les convenances de
+son sexe, et même les devoirs qui sont communs à tous deux.
+
+Mais je m'en tiens pour le moment, à constater le point de vue de
+l'écrivain. On a prétendu faire du livre de la fille un sermon sur le
+texte fourni par la mère. Je crois qu'on s'est trompé, à moins qu'on ait
+voulu dire que Madame de Staël représente dans Delphine le malheur
+auquel une femme s'expose quand elle prétend lutter contre l'arbitraire
+de la société, et dans Léonce le malheur que subit ou qu'apporte aux
+objets de son affection l'homme qui s'incline devant ce pouvoir inique;
+et tout le livre est bien moins un acte d'accusation contre cette femme
+et contre cet homme que contre la société. Mais je ne vais pas même
+jusque-là; je ne vois dans _Delphine_ ni acte d'accusation ni cause
+plaidée, mais un tableau passionné de la condition malheureuse de la
+femme au milieu de la société moderne, où la vertu, c'est-à-dire, selon
+Madame de Staël, la bonté, a moins de chances de bonheur que l'égoïsme
+prudent.
+
+Cette thèse n'est pas immorale, puisqu'elle n'est pas fausse. Si la
+vertu a les promesses de la vie présente, ces promesses les voici: «Il
+n'y a personne, dit le prince des justes, personne qui ait quitté sa
+maison et ses parents pour l'amour de moi, qui n'en reçoive dès à
+présent cent fois autant avec des persécutions.» (Marc, X, 30.) Mais il
+est dangereux, pour ne rien dire de plus, de mentionner les persécutions
+sans parler de tout le reste; il l'est davantage encore de présenter
+comme le martyre de la vertu les peines qu'attire l'imprudence et les
+douleurs qu'entraîne la passion. C'est le premier reproche qu'il faut
+faire à Delphine. Sans doute qu'elle brave l'opinion; mais plus souvent
+ce qu'elle affronte, ce sont les principes revêtus de l'autorité de
+l'opinion: faudra-t-il donc aller jusqu'à croire les principes moins
+certains et la vérité moins vraie, parce que, dans tel ou tel cas, ils
+coïncident avec l'opinion? et faudra-t-il traiter l'opinion qui a raison
+comme l'opinion qui a tort? En vérité je ne vois dans tout ce roman de
+_Delphine_ qu'un seul incident qui se rapporte vraiment à l'épigraphe du
+livre; encore ne suis-je pas sûr de me rencontrer sur ce point avec
+l'opinion de tout le monde; mais enfin, en ma qualité d'_homme_, je me
+décide à la braver, et à dire que la conduite de Delphine avec Mme de R.
+me paraît belle et touchante, et que j'honore bien plus le mouvement qui
+inspire cette démarche que la réflexion prudente qui l'aurait supprimée.
+Mais je ne veux pas, Messieurs, que vous m'en croyiez; voici toute la
+scène:
+
+ «Nous attendions la reine dans le salon qui précède sa chambre,
+ avec quarante femmes les plus remarquables de Paris: Mme de R.
+ arriva: c'est une personne très inconséquente, et qui s'est perdue
+ de réputation, par des torts réels et par une inconcevable
+ légèreté. Je l'ai vue trois ou quatre fois chez sa tante Mme
+ d'Artenas; j'ai toujours évité avec soin toute liaison avec elle,
+ mais j'ai eu l'occasion de remarquer dans ses discours un fonds de
+ douceur et de bonté: je ne sais comment elle eut l'imprudence de
+ paraître sans sa tante aux Tuileries, elle qui doit si bien savoir
+ qu'aucune femme ne veut lui parler en public. Au moment où elle
+ entra dans le salon, Mmes de Saint-Albe et de Tésin, qui se
+ plaisent assez dans les exécutions sévères, et satisfont
+ volontiers, sous le prétexte de la vertu, leur arrogance naturelle;
+ Mmes de Saint-Albe et de Tésin quittèrent la place où elles étaient
+ assises, du même côté que Mme de R.; à l'instant toutes les autres
+ femmes se levèrent, par bon air ou par timidité, et vinrent
+ rejoindre à l'autre extrémité de la chambre Mme de Vernon, Mme du
+ Marset et moi. Tous les hommes bientôt après suivirent cet exemple,
+ car ils veulent en séduisant les femmes, conserver le droit de les
+ en punir.
+
+ »Mme de R. restait seule l'objet de tous les regards, voyant le
+ cercle se reculer à chaque pas qu'elle faisait pour s'en approcher,
+ et ne pouvant cacher sa confusion. Le moment allait arriver où la
+ reine nous ferait entrer, ou sortirait pour nous recevoir: je
+ prévis que la scène deviendrait alors encore plus cruelle. Les yeux
+ de Mme de R. se remplissaient de larmes; elle nous regardait
+ toutes, comme pour implorer le secours d'une de nous; je ne pouvais
+ pas résister à ce malheur; la crainte de déplaire à Léonce, cette
+ crainte toujours présente me retenait encore; mais un dernier
+ regard jeté sur Mme de R. m'attendrit tellement, que par un
+ mouvement complètement involontaire, je traversai la salle, et
+ j'allai m'asseoir à côté d'elle: oui, me disais-je alors, puisque
+ encore une fois les convenances de la société sont en opposition
+ avec la véritable volonté de l'âme, qu'encore une fois elles soient
+ sacrifiées[127].»
+
+Cette dernière phrase est de trop; je n'aime pas _la véritable volonté
+de l'âme_; la charité pouvait commander l'action de Delphine et la
+justifier; la charité signifie quelque chose, la véritable volonté de
+l'âme ne signifie rien, aussi longtemps qu'il n'est pas prouvé que cette
+volonté et celle de Dieu sont une même volonté; mais, quoi qu'il en soit
+de la phrase, l'action me paraît belle, et je n'y vois, pour ma part,
+aucune vraie convenance sacrifiée. Il est bien dommage que cette
+imprudence de Delphine soit la seule qu'on puisse absoudre. Toutes les
+fois qu'elle se compromet, c'est sans nécessité; ses mouvements ont
+toujours quelque chose de généreux et d'aimable, mais ces mouvements
+sont pour elle la suprême loi; il lui suffit, confiante qu'elle est dans
+la bonté de son naturel, de constater chaque fois _la véritable volonté
+de son âme_: on dirait que tout le reste est indifférent; je ne dis
+pourtant pas: tout jusqu'à la vertu; car elle prétend bien ne pas la
+sacrifier, puisque la vertu n'est pour elle que _la continuité des
+mouvements généreux_[128]. C'est ainsi qu'elle la définit; c'est la
+doctrine du livre, où elle se reproduit plusieurs fois et sous
+différentes formes: malheur donc à tous les principes, à tous les
+devoirs même, qui se trouveront sur le chemin d'un mouvement généreux!
+Encore faudrait-il s'assurer que le mouvement est généreux, et
+s'entendre sur ce mot de _générosité_. Je crois bien qu'en ménageant
+chez elle, à une femme mariée, un rendez-vous avec un homme qui n'est
+pas son époux, Delphine a dû paraître fort généreuse à cette coupable
+amie; mais il y a grandement à parier que cette complaisance de Delphine
+sera moins doucement qualifiée par le reste de l'univers; je doute même
+qu'on approuve le _mouvement généreux_ qui porte Delphine à prendre à
+son compte la faute de Thérèse, et à vouloir passer pour une femme
+légère et pour une amante infidèle, afin que son amie ne passe pas pour
+une épouse perfide. Je me borne à cet exemple. D'autres que je pourrais
+citer achèveraient de prouver qu'aux yeux de Delphine, c'est-à-dire de
+l'auteur, l'espèce humaine se partage en deux classes, dont l'une obéit
+au premier mouvement, qui est toujours bon, et l'autre au second, qui
+est ordinairement mauvais. Il serait vraiment commode de pouvoir réduire
+toute la morale à une question de date aussi parfaitement simple.
+
+Mais ce n'est pas tout, il s'en faut. Toute la suite des rapports de
+Delphine avec Léonce, depuis que Léonce est marié, exprime le mépris des
+convenances les plus sacrées; et l'auteur, au moyen d'un épisode amené
+fort à propos, l'histoire de M. et Madame de Lebensei, nous prépare,
+autant qu'elle peut, à juger ces rapports avec indulgence. Et pour que
+nous ne puissions pas nous méprendre sur l'intention qu'elle a eue en
+les retraçant, cette familiarité coupable d'une jeune femme avec un
+homme marié n'est point la cause des malheurs de Delphine; elle n'est
+jamais punie que du bien, jamais du mal qu'elle fait. Pour le coup,
+c'est trop; j'ai bien consenti à voir la vertu traitée comme le vice:
+c'est un spectacle que la société nous présentera longtemps encore; mais
+que la vertu seule soit punie, et que le vice ne soit jamais malheureux,
+je ne l'entends pas ainsi; l'humanité ne pourrait soutenir éternellement
+un pareil spectacle; il faut que l'intime liaison du malheur et du mal
+se révèle quelquefois à elle dans l'infortune des méchants:
+
+ Abstulit hunc tandem Rufini poena tumultum
+ Absolvitque Deos[129].
+
+Je ne demande pas qu'un caractère humain soit parfaitement conséquent;
+ce serait vouloir peut-être qu'il ne fût pas humain: mais quand un
+caractère est systématique, il ne doit sortir de sa ligne ni trop
+aisément, ni impunément, c'est-à-dire sans que cette déviation soit
+signalée et reprise. Que devient la candeur, la parfaite vérité du
+caractère de Delphine, quand elle presse Madame de Vernon mourante «de
+remplir les devoirs que la religion catholique prescrit aux personnes
+dangereusement malades? Vous donnerez, lui dit-elle, un bon exemple en
+vous conformant, dans ce moment solennel, aux pratiques qui édifient les
+catholiques; le commun des hommes croit y voir une preuve de respect
+pour la morale et la Divinité[130].» Il y a dans le monde mille exemples
+de cette inconséquence; les coeurs les plus droits ne sont pas au-dessus
+de cette espèce d'hypocrisie, et j'aimerais assez que Delphine eût ce
+tort, si on nous le donnait pour un tort.
+
+Il n'y a rien à dire sur Léonce qui n'ait été dit cent fois. Je regrette
+pour lui l'ancien dénoûment. Cette mort tragique le relevait un peu; et
+vraiment il en était temps. Jusqu'alors, il nous avait impatientés
+jusqu'à l'irritation. Après tout, le caractère de Léonce est une
+exception, et l'art ne s'occupe pas des exceptions. Qu'il soit à la
+rigueur possible de réunir au courage personnel, et même à une certaine
+élévation d'esprit, la déférence la plus servile pour les convenances
+les plus arbitraires, je ne voudrais pas le nier; mais je ne tiens pas
+du tout à ce que la preuve se transforme en tableau. J'ai besoin
+d'ailleurs que Delphine à qui je m'intéresse, ne place pas trop mal ses
+affections; et même Delphine mise à part, je n'aime pas qu'on cherche à
+me persuader que les femmes les plus distinguées se contentent que
+l'homme qu'elles aiment soit beau, vaillant, spirituel, et lui font
+aisément grâce de tout le reste. L'amant de Corinne a du moins une
+perfection de plus: il est mélancolique; c'est toujours cela, et ce
+devait être beaucoup pour Madame de Staël; mais Léonce ne l'est pas, et
+tout ce qui peut s'ajouter à la liste de ses perfections, c'est une
+parfaite naïveté d'égoïsme, et la crainte la plus féminine de l'opinion
+et du _qu'en dira-t-on_. Il n'aime point dans sa maîtresse ce qu'elle a
+de vraiment aimable; il ne sait pas s'unir d'un premier mouvement à ses
+inspirations naïvement généreuses; c'est beaucoup s'il n'ajourne pas ses
+propres impressions, et si, pour approuver, il n'attend pas que tout le
+monde ait approuvé. Ainsi, dans la scène citée plus haut:
+
+ «À peine eus-je parlé à Madame de R. que je ne pus m'empêcher de
+ regarder Léonce: je vis de l'embarras sur sa physionomie, mais
+ point de mécontentement. Il me sembla que ses yeux parcouraient
+ l'assemblée avec inquiétude pour juger de l'impression que je
+ produisais, mais que la sienne était douce...--Ne m'avez-vous pas
+ désapprouvée d'avoir été me placer à côté d'elle?--Non, répondit
+ Léonce, je souffrais, mais je ne vous blâmais pas[131].»
+
+Quand la Révolution arrive, s'il prend parti contre elle, ce qui est
+fort naturel, c'est sans conviction, sans enthousiasme, même sans esprit
+de parti, mais uniquement parce que cela convient. Il veut tour à tour,
+dans son immense et capricieuse personnalité, que Delphine se souvienne
+des bienséances pour l'amour de lui, et que, pour l'amour de lui, elle
+les oublie. Quand il affiche avec une sorte d'emportement sa passion
+pour elle, si c'est là en effet braver l'opinion, que devient le
+caractère que l'auteur lui a donné? Si, au contraire, l'opinion est si
+mauvaise qu'il n'a rien à craindre pour lui-même, que penser d'un homme
+qui déshonore de gaieté de coeur une femme charmante, parce que, pour son
+compte, il est à l'abri? Encore une fois, on se soucie peu de Léonce;
+mais on se soucie de Delphine, et on craint de l'aimer d'autant moins
+qu'elle aime davantage un homme si peu digne d'elle. On m'objectera
+Clarisse: pour toute réponse, je dirai: Relisez _Clarisse_. Elle a tort
+sans doute, et vous savez ce que disait Richardson à ceux qui lui
+reprochaient d'avoir fait mourir cette aimable fille: «Que voulez-vous?
+je n'ai pu lui pardonner d'avoir fui la maison paternelle;» mais, outre
+que l'expiation suit directement, que de droits cette infortunée, dans
+sa faute même, n'a-t-elle pas à notre pitié! On peut faire mieux encore;
+on peut m'objecter mille faits tout pareils, mille autres Léonces aimés
+par mille autres Delphines; je ne répondrai qu'un mot: J'ai besoin de
+haïr Léonce ou de l'aimer; l'un et l'autre se trouve impossible; et mon
+sentiment, repoussé de l'amour vers la haine et de la haine vers
+l'amour, finit par se fixer dans le dégoût. Si cette impression est
+celle de tout le monde, ni l'héroïne ni l'auteur n'y peuvent trouver
+leur compte.
+
+En supposant que Delphine, par ses imprudences et par ses malheurs,
+confirme la seconde moitié de l'adage de Madame Necker, Léonce ne
+confirme pas l'autre. Ce n'est pas en s'asservissant à l'opinion, c'est
+bien plutôt en la bravant qu'il fait le malheur de Delphine. Le but de
+l'auteur, si l'auteur a eu réellement ce but, ne se trouve atteint que
+d'une seule manière, je veux dire par l'impatience et le déplaisir que
+ce caractère nous donne: si Léonce ne perd pas précisément sa cause
+auprès de la fortune, il la perd auprès du lecteur; mais ce n'est pas
+assez, on regrettera toujours que son caractère ou son système ne trouve
+pas une condamnation plus décidée dans les faits qui en résultent. Je me
+contenterai là-dessus d'une observation de fait. Léonce s'éloigne de
+Delphine après le fatal rendez-vous dont elle a voulu prendre sur elle
+toute la honte; c'est la grande péripétie du roman, puisque Léonce, dans
+son ressentiment, épouse Mathilde; c'est là, ou nulle part, qu'il aurait
+fallu faire ressortir les inconvénients de son caractère. Mais, en
+vérité, qui oserait lui dire: Delphine a manqué à des convenances
+frivoles, et vous ne devez pas, pour si peu, renoncer à elle? Pour si
+peu! un rendez-vous donné par Delphine à un autre que lui! Quand elle
+l'aurait donné à lui-même, le grief serait suffisant: que sera-ce quand
+il s'agit d'un autre? Pour cette fois, Léonce a raison; et il y aurait
+conscience à ne pas en tenir note, car c'est, je pense, la seule fois.
+
+Mais quand tous les malheurs qui fondent sur les deux héros seraient la
+conséquence directe des erreurs opposées dont ils ont fait l'inspiration
+de leur conduite, l'enseignement qui ressortirait de cette conclusion
+est d'avance annulé par l'impression générale du roman. Madame de Staël
+a publié des _Réflexions sur le but moral de Delphine_, à plusieurs
+desquelles on peut souscrire; mais l'une de ces réflexions affaiblit
+singulièrement l'effet de toutes les autres:
+
+ «Les écrivains, comme les instituteurs, nous dit-elle, améliorent
+ bien plus sûrement par ce qu'ils inspirent que par ce qu'ils
+ enseignent[132].»
+
+Nous sommes de cet avis, et si, au lieu d'_améliorent_ on lit
+_pervertissent_ ou _égarent_, la proposition n'en sera pas moins vraie.
+Il s'agit donc de savoir ce qu'inspire le roman de _Delphine_, ou bien,
+car cela revient au même, ce qui a inspiré _Delphine_. Madame de Staël
+ne serait-elle pas la première à convenir qu'à l'exception de ceux «qui
+ont passé le temps d'aimer et qui ne peuvent plus sentir de charme qui
+les arrête[133]», tout le monde conclura dans son coeur qu'il est beau
+d'aimer comme Delphine et d'être aimé comme Léonce? Quoique la langue de
+l'amour vieillisse encore plus vite que celle de la musique, et quoique
+Delphine et Léonce se parlent l'un à l'autre un idiome un peu suranné,
+l'intérêt subsistant de ce roman est pourtant dans leur passion
+réciproque; on s'y laisse entraîner, et l'on se soucie fort peu du
+reste. Coiffée de son épigraphe dogmatique, comme le serait d'un bonnet
+de nuit quelque Diane chasseresse ou Calypso dans son île, _Delphine_
+n'est pourtant qu'un roman, et je vous conseille de le prendre sur ce
+pied-là. Nos romanciers modernes font parler à l'amour un langage un peu
+différent; ils ont relégué les délicatesses du coeur au rang des fictions
+légales ou des métaphores: décidément ils n'aiment pas la métaphysique.
+Je n'ose dire ce qu'ils ont fait de l'amour; je puis dire ce qu'en avait
+fait l'auteur de _Delphine_: une religion, un enthousiasme, une extase.
+Elle avait tort, je l'avoue; le christianisme et la raison la condamnent
+également; mais nous sied-il d'être sévères? Après avoir supporté et
+loué tant de choses pires, soyons humbles dans la critique; mais disons
+pourtant que cet amour frénétique, cette passion _chauffée à blanc_ du
+beau Léonce, n'est pas du tout d'un bon exemple; que Delphine,
+quoiqu'elle ait respecté les limites au delà desquelles commence le
+crime, est aussi coupable qu'elle est malheureuse, et que plusieurs
+scènes, mais surtout celle de l'église[134], sont d'un effet déplorable.
+Et pourtant cette scène elle-même, comparée à certaines situations
+inventées par Madame Cottin, garde encore quelque mesure dans
+l'emportement. Il y aurait de l'injustice à mettre au compte de l'auteur
+toutes les extravagances que débite Léonce, dont elle ne prétend pas se
+porter garant. Nous le laisserons donc tout à son aise s'écrier:
+
+ «L'univers et les siècles se fatiguent à parler d'amour; mais une
+ fois, dans je ne sais combien de milliers de chances, deux êtres se
+ répondent par toutes les facultés de leur esprit et de leur âme...
+ Ton véritable devoir, c'est de m'aimer... Aime-moi, pour être
+ adorée dans toutes les nuances de tes charmes... Crois-moi, il y a
+ de la vertu dans l'amour, il y en a même dans ce sacrifice entier
+ de soi-même à son amant, que tu condamnes avec tant de force,
+ etc.[135].»
+
+Léonce qui le dit, et je consens à lui en laisser toute la
+responsabilité. Mais qui prendra celle des paroles de Delphine?
+Seront-elles, comme celles de Léonce, nulles ou non avenues? et toute
+cette passion passera-t-elle pour une simple machine dans le roman? n'en
+sera-t-elle pas, après tout, l'intérêt principal, le sujet même?
+cherchera-t-on autre chose dans Delphine? cet amour insensé, n'est-ce
+pas Delphine même, Delphine tout entière?
+
+Dans les drames consacrés à la peinture des passions ridicules, il y a
+toujours, dans un coin du poème, un Ariste, un Cléante, l'homme
+raisonnable de la pièce, qui intervient ou qui dit son mot en faveur du
+bon sens et du bon droit. Je le cherche dans _Delphine_; je cherche, ce
+qui est la même chose, une pensée qui serve à juger les personnes et les
+choses. Je ne la trouve point. La religion, cette règle de la vie, ce
+jugement de nos actions et de nos jugements mêmes, y paraît sous trois
+formes: dans Mathilde, comme un formalisme aride; dans Thérèse, comme
+une fougue d'imagination; chez Delphine, comme un déisme sans conviction
+et sans force. On peut lire, pour s'en convaincre, la lettre où elle
+prêche son amant[136]. Cette lettre, quoiqu'elle ait des beautés, semble
+avoir été écrite pour constater que Delphine ne trouve dans sa religion
+aucun point d'appui, aucun point d'arrêt, et que sa vie n'a d'autre
+gouvernail que la tempête. La parfaite spontanéité du sentiment, ou la
+craintive circonspection de l'égoïsme, voilà les deux sagesses entre
+lesquelles on vous donne le choix, voilà les deux maximes dont vous
+pouvez faire, selon votre caractère, la conclusion, la moralité de
+_Delphine_.
+
+J'ai dit qu'il n'y a point d'Ariste dans ce drame: je me trompe, il y a
+M. Lebensei. Il prêche par son bonheur encore plus que par ses paroles,
+et ce bonheur, il a grand soin de nous l'apprendre, est le fruit d'un
+divorce.
+
+Je suis las de tant de critiques. Disons maintenant que Delphine, avec
+toutes ses erreurs, est une des plus aimables, des plus touchantes
+créations du talent; que son caractère est exprimé avec autant de vérité
+que de charme; qu'il est impossible de ne pas aimer cette âme généreuse,
+qui ne vit que pour aimer et se dévouer; que tout son rôle, si l'on peut
+parler ainsi, est écrit avec la naïveté la plus éloquente; qu'aucun
+caractère n'est plus lié, plus un, mieux soutenu; qu'aucune fiction n'a
+jamais été plus vivante. Faut-il s'en étonner? L'auteur, en faisant
+parler Delphine, parlait elle-même; les événements étaient fictifs, le
+caractère ne l'était pas: ici donc la vérité n'a rien coûté.
+
+Dire que le roman de _Delphine_ étincelle d'esprit, c'est ne rien
+apprendre à personne, même à ceux qui ne l'ont pas lu. Il est peut-être
+moins superflu d'ajouter qu'aucun des ouvrages de Madame de Staël n'est
+écrit avec une verve plus facile et plus abondante. Si l'auteur n'avait
+pas encore toute la maturité de sa pensée, elle était en possession, je
+crois, de toute la plénitude de son talent. Il y a autant et peut-être
+plus d'esprit dans quelques autres de ses écrits; dans aucun il n'y a
+plus de puissance; le style n'est pas irréprochable; certaines
+expressions d'une métaphysique sentimentale prêtèrent à rire dans le
+temps; on s'amusa beaucoup, par exemple, de cet amour «qui est une autre
+vie dans la vie»; le style de Madame de Staël fut déclaré extravagant,
+inouï; nos excès ont tellement fait pâlir les siens, que ce style
+audacieux pourrait bien aujourd'hui passer pour timide.
+
+À l'apparition de _Delphine_, dont l'action se rattachait à des
+événements contemporains, les chercheurs de _clefs_ ne manquèrent pas.
+Que Madame de Staël eût prêté à Delphine son propre caractère, on ne
+pouvait guère en douter, et la supposition, en s'arrêtant au caractère,
+n'avait rien d'injurieux. On chercha l'original de Madame de Vernon, et
+on crut l'avoir trouvé. Madame de Vernon est la figure la plus originale
+et la plus finement tracée de toutes celles qui apparaissent dans
+l'action. Un égoïsme indolent, une dissimulation pleine d'abandon, la
+perfidie froidement adoptée comme système, de l'immoralité sans passion,
+le plus parfait naturel joint à la plus parfaite fausseté, le calcul le
+plus savant appliqué à l'immense intérêt de ne pas se sentir vivre, tout
+ce machiavélisme féminin fit penser à un homme qui, déjà alors, était
+jugé. Mais, sans compter que Madame de Vernon est touchante et noble à
+ses derniers moments, il y avait de l'indulgence envers M. de Talleyrand
+à vouloir le reconnaître sous les traits de Madame de Vernon, et si
+c'est à lui en effet que Madame de Staël a voulu faire penser, Madame de
+Staël a été bonne jusque dans la vengeance.
+
+Il y a plus d'une sorte d'esprit dans ce roman, quoique l'élévation et
+le pathétique y dominent. Quelques passages peuvent donner l'idée de
+cette verve caustique dont Madame de Staël assaisonnait plus abondamment
+sa conversation que ses ouvrages. Je citerai une page, qui semblerait,
+si l'auteur s'arrêtait plus à propos, être empruntée à La Bruyère:
+
+ «Je me mis à causer avec un Espagnol que j'avais déjà vu une ou
+ deux fois, et que j'avais remarqué comme spirituel, éclairé, mais
+ un peu frondeur. Je lui demandai, s'il connaissait le duc de
+ Mendoce.--Fort peu, répondit-il; mais je sais seulement qu'il n'y a
+ point d'homme dans toute la cour d'Espagne aussi pénétré de respect
+ pour le pouvoir. C'est une véritable curiosité que de le voir
+ saluer un ministre; ses épaules se plient, dès qu'il l'aperçoit,
+ avec une promptitude et une activité tout à fait amusantes; et
+ quand il se relève, il le regarde avec un air si obligeant, si
+ affectueux, je dirais presque si attendri, que je ne doute pas
+ qu'il n'ait vraiment aimé tous ceux qui ont eu du crédit à la cour
+ d'Espagne depuis trente ans. Sa conversation n'est pas moins
+ curieuse que ses démonstrations extérieures; il commence des
+ phrases, pour que le ministre les finisse; il finit celle; que le
+ ministre a commencées; sur quelque sujet que le ministre parle, le
+ duc de Mendoce l'accompagne d'un sourire gracieux, de petits mots
+ approbateurs qui ressemblent à une basse continue, très monotone
+ pour ceux qui écoutent, mais probablement agréable à celui qui en
+ est l'objet. Quand il peut trouver l'occasion de reprocher au
+ ministre le peu de soin qu'il prend de sa santé, les excès de
+ travail qu'il se permet, il faut voir quelle énergie il met dans
+ ces vérités dangereuses; on croirait, au ton de sa voix, qu'il
+ s'expose à tout pour satisfaire sa conscience; et ce n'est qu'à la
+ réflexion qu'on observe que, pour varier la flatterie fade, il
+ essaye de la flatterie brusque sur laquelle on est moins blasé. Ce
+ n'est pas un méchant homme; il préfère ne pas faire du mal, et ne
+ s'y décide que pour son intérêt. Il a, si l'on peut le dire,
+ l'innocence de la bassesse; il ne se doute pas qu'il y ait une
+ autre morale, un autre honneur au monde que le succès auprès du
+ pouvoir: il tient pour fou, je dirais presque pour malhonnête,
+ quiconque ne se conduit pas comme lui. Si l'un de ses amis tombe
+ dans la disgrâce, il cesse à l'instant tous ses rapports avec lui,
+ sans aucune explication, comme une chose qui va de soi-même. Quand,
+ par hasard, on lui demande s'il l'a vu, il répond: Vous sentez bien
+ que dans les circonstances actuelles je n'ai pu... et s'interrompt
+ en fronçant le sourcil, ce qui signifie toujours l'importance qu'il
+ attache à la défaveur du maître. Mais si vous n'entendez pas cette
+ mine, il prend un ton ferme et vous dit les serviles motifs de sa
+ conduite, avec autant de confiance qu'en aurait un honnête homme,
+ en vous déclarant qu'il a cessé de voir un ami qu'il n'estimait
+ plus. Il n'a pas de considération à la cour de Madrid; cependant il
+ obtient toujours des missions importantes: car les gens en place
+ sont bien arrivés à se moquer des flatteurs, mais non pas à leur
+ préférer les hommes courageux; et les flatteurs parviennent à tout,
+ non pas comme autrefois, en réussissant à tromper, mais en faisant
+ preuve de souplesse, ce qui convient toujours à l'autorité[137].»
+
+On sait que c'est un des mérites de Madame de Staël que cette profusion
+d'idées justes, fines et vivement frappées qu'elle sème, comme en se
+jouant, dans le cours de ses récits et jusque dans les moments de
+passion. Il est presque puéril de citer; toutefois, je ne puis
+m'empêcher de transcrire, comme type de la manière de l'auteur, et plus
+encore comme échantillon du bon sens qui était à la base même de tant
+d'esprit, cette pensée qui me tombe sous la main:
+
+ «Sérieusement, c'est un rare mérite que celui qui est vivement
+ senti même par les hommes vulgaires, et je crois toujours plus aux
+ qualités qui produisent de l'effet sur tout le monde, qu'à ces
+ supériorités mystérieuses qui ne sont reconnues que par des
+ adeptes[138].»
+
+L'ordre des temps que nous avons suivi jusqu'ici, nous invite à parler
+de l'écrit consacré par Madame de Staël à la mémoire de son père; mais
+il est impossible de séparer _Delphine_ de _Corinne_, sa soeur, plus
+jeune de quatre années.
+
+
+
+
+CHAPITRE SIXIÈME
+
+Corinne ou l'Italie.
+
+
+_Corinne_ ou _l'Italie_ parut en 1807. Ce fut un des plus grands
+événements littéraires de l'époque. Nous savons maintenant à quoi nous
+en tenir sur les succès immenses, prodigieux, étourdissants; mais il ne
+faut pourtant pas toujours prendre à contre-sens un applaudissement
+universel; le triomphe du _Cid_ n'eut pas de lendemain, et des
+acclamations unanimes ont leur autorité quand elles se prolongent.
+J'aime à voir, je l'avoue, ces impressions vives et spontanées gagnant
+de vitesse la critique, et prononçant sur l'ouvrage du génie un jugement
+sommaire et sans appel avant qu'elle ait eu, pour ainsi dire, le temps
+de tailler sa plume. _Corinne_ triomphante eut ses insulteurs obligés;
+le peuple les écouta, le peuple s'imagina peut-être qu'ils avaient
+raison: c'était donc, se disait-on, un méchant ouvrage, car M. Dussault
+l'avait dit et d'autres l'avaient répété (Bonaparte lui-même, au dire de
+M. Villemain, écrivit dans le _Moniteur_ une critique amère de
+_Corinne_); mais tandis qu'on la jugeait et la rejugeait, Corinne
+s'avançait au Capitole, où la critique elle-même, laissant un ingrat
+labeur, la suivit enfin lentement, entraînée par la multitude.
+
+Je n'en parle pas, Messieurs, en enthousiaste. J'admire _Corinne_ sans
+aveuglement; mais je ne puis m'empêcher de remarquer combien les
+impressions que reçoit le public d'une oeuvre vraiment belle, sont plus
+profondes et plus durables que celles qu'il a pu recevoir d'une critique
+spirituelle et injuste qui a semblé d'abord entraîner tous les esprits.
+Rien ne peut, à la longue, soutenir un mauvais ouvrage; et rien, quand
+il y a un véritable public, ne peut empêcher le triomphe d'un bon
+ouvrage; il y a une justice dans le monde pour les écrits, si ce n'est
+pour les hommes; et tout ce qui est artificiel, arrangé, chute ou
+succès, ne dure pas. Quant aux louanges complaisantes ou aux critiques
+partiales, qui s'en soucie? qui s'en souvient? Force est pourtant qu'on
+s'en souvienne lorsqu'elles sont reproduites après de longues années,
+soit par conviction, ce qui est louable, soit par obstination, ce qui
+l'est moins. C'est ainsi que M. Dussault, critique d'ailleurs érudit et
+délicat, a trouvé à propos de réimprimer, onze ans après la publication
+de _Corinne_, les phrases que voici:
+
+ «Madame de Staël a cru devoir enrichir notre littérature de deux
+ romans: le premier qu'elle a donné est, à mon avis, fort supérieur
+ au second, et il n'est pas bon. Peut-être la femme de lettres à qui
+ nous devons le _Traité des Passions_, et celui de la _Littérature
+ considérée dans ses rapports avec la morale et la politique_,
+ a-t-elle voulu, pour des productions d'un genre moins sublime, se
+ rapprocher de son sexe, au-dessus duquel elle craignait de paraître
+ trop élevée... Tibère appelait Livie un _Ulysse en jupe_: en
+ changeant un peu ce mot, on l'appliqua à Madame de Staël, qui fut
+ appelée _un membre de l'Institut en jupe_... Le roman de
+ _Delphine_, mauvais en lui-même, est moins mauvais pourtant que
+ celui de _Corinne_[139].»
+
+On dit quelquefois, Messieurs, que l'urbanité s'en va; il me semble
+qu'elle a eu le temps de s'en aller et de revenir; car, à en juger par
+les lignes que je viens de vous lire, elle commençait déjà en 1809 à
+plier bagage.
+
+_Corinne_, si vous vous en tenez au roman, est une variante de
+_Delphine_. Corinne c'est Delphine, artiste et poète, ajoutant au
+dévouement l'enthousiasme; Oswald, c'est Léonce, mieux élevé, ce me
+semble, plus digne, plus maître de lui-même, un Léonce anglais, avec la
+mélancolie de plus et la santé de moins; car, je suis presque fâché de
+le dire, lord Nelvil a été le premier héros de roman de l'espèce des
+poitrinaires. Il ne restait dès lors plus à inventer que _l'homme
+incompris_; mais Madame de Staël avait trop de bon sens pour inventer
+cela. La femme elle-même, dans ses deux romans, n'est point ce qu'on a
+appelé _la femme incomprise_: c'est la femme sortant d'une manière ou
+d'une autre, disons mieux, sortant par une supériorité quelconque du
+cercle d'occupations et d'intérêts où son sexe (ainsi du moins en juge
+l'auteur) doit, pour son bonheur, se tenir enfermé.
+
+Le roman de _Corinne_, qu'on a voulu contraindre à dogmatiser, n'est pas
+plus dogmatique que celui de _Delphine_; il l'est peut-être moins
+encore, et n'est pas plus amer, c'est-à-dire qu'il ne l'est point. Il
+faut, quand on est femme, qu'on a du talent, choisir entre la gloire et
+le bonheur, entre le libre emploi de son talent et les intimes douceurs
+de la vie d'épouse et de mère. Il le faut; la nature le veut ainsi; la
+nature porte aussi, à sa manière, des lois contre le cumul, et les
+maintient sévèrement. Voilà ce que l'auteur s'est avoué en soupirant, et
+voilà ce qu'elle nous avoue; mais cet aveu, hélas! est d'une âme qui n'a
+pu se résoudre à choisir, et dont le coeur est également avide du bonheur
+que préparent les affections, et des émotions que donnent le talent et
+la gloire. C'est son propre coeur, et, dans un sens général, c'est sa
+propre destinée que Madame de Staël nous a révélée dans _Corinne_; elle
+n'a pas eu d'autre intention, et _Corinne_ n'est point un traité, mais
+une oeuvre d'enthousiasme et de douleur. Elle ne désavoue rien, ne
+condamne rien, distinctement du moins: Corinne a bien le droit d'être
+Corinne; mais elle ne peut prétendre au bonheur de Lucile. Voilà tout.
+Me trompé-je, Messieurs? Il me semble que l'extrême vérité, je dirais
+même la naïveté de cette histoire (car pourquoi beaucoup de naïveté
+serait-elle incompatible avec beaucoup d'esprit?), la rend plus
+instructive qu'elle ne le serait si l'auteur l'avait écrite avec le
+dessein prémédité de nous inculquer une doctrine.
+
+Il fallait un noeud à ce drame, puisque enfin c'est un drame; et comment
+l'auteur aurait-il hésité? Le bonheur d'une femme, c'était, à ses yeux,
+l'amour dans le mariage; ce bonheur s'annonce ou se révèle à Corinne
+sous les traits de lord Nelvil: trompeuse apparition; Nelvil, c'est le
+malheur; car Nelvil, c'est la nature des choses, avec laquelle Corinne
+ne transige point et qui ne transige jamais. Le malheur doit venir à
+Corinne d'où vient aux autres la félicité; il faut donc que Nelvil
+paraisse fait et soit vraiment fait pour donner le bonheur à toute autre
+qu'à elle. Quelques personnes se récrieront peut-être: Oswald, depuis
+longtemps, est perdu dans leur opinion; c'est un égoïste, un homme sans
+coeur; je serais plutôt de l'avis du comte d'Erfeuil: lord Nelvil est
+simplement «un homme tout comme un autre»;--égoïste, dites-vous? Mais
+qu'un homme soit égoïste à l'égard de la femme qu'il aime, que son amour
+même soit de l'égoïsme, est-ce, à votre avis, une exception? et
+fallait-il qu'en sa qualité de héros de roman, Oswald fût quelque chose
+de plus qu'un homme? Je ne le pense pas. Il fallait seulement qu'il ne
+fût ni odieux, ni insipide. Il fallait qu'on pût comprendre l'amour
+qu'il inspire à Corinne; et, chose remarquable, il le lui inspire en
+grande partie par des qualités de caractère directement opposées à
+celles de cette femme de génie: c'est l'homme digne et mesuré qui plaît
+à la femme enthousiaste; c'est le caractère anglais qui captive
+l'imagination italienne. Du reste, avec quel art infini Madame de Staël
+n'a-t-elle pas marqué dans tout le cours du drame les points sur
+lesquels ces deux âmes se séparent, les divergences qui les rendraient
+malheureux dans le mariage, et la nuance imperceptible, mais bien
+réelle, qui distingue l'enthousiasme de l'amour? car le malheur ou la
+faute de Nelvil est de les avoir confondus. Après avoir relevé Nelvil de
+toutes les manières, après avoir mis les circonstances de moitié dans le
+tort de son infidélité, il fallait enfin le punir. L'auteur n'y a pas
+manqué, et le châtiment qu'elle lui inflige est celui précisément qui
+pouvait nous toucher et nous instruire. Après cela, Messieurs, personne
+n'est obligé d'aimer lord Nelvil. Pour moi, malgré tout son courage,
+toute sa bienfaisance, tout son mépris de la vie, je n'aime pas celui
+qui a fait le malheur de Corinne; mais il est peut-être plus juste de
+regarder Corinne et lui comme deux compagnons d'infortune, comme deux
+êtres qui ne pouvaient apporter en dot l'un à l'autre que le malheur
+avec l'amour, et l'auteur les a, ce me semble, assez bien enveloppés
+tous deux dans une même catastrophe.
+
+Vous rappelez-vous, Messieurs, ces vers que dit Pyrrhus dans
+_Andromaque_:
+
+ L'un par l'autre entraînés, nous courons à l'autel,
+ Nous jurer, malgré nous, un amour immortel[140].
+
+Ils me reviennent à la mémoire quand je lis _Corinne_. Il y a plus d'une
+victime dans ce roman, ou plutôt dans cette tragédie; ou s'il n'y en a
+qu'une, le sacrifice est involontaire de la part de celui qui en est
+l'instrument. Oswald est entraîné aussi bien que Corinne; la destinée
+est plus forte que tous deux, la destinée qui, après les avoir faits si
+semblables et si opposés l'un à l'autre, leur a ménagé une rencontre
+fatale. Je me sers de ce terme païen de _destinée_ parce que ce drame,
+tel qu'il me paraît conçu, ne m'en suggère, ne m'en permet aucun autre.
+La fatalité, en effet, semble entraîner les personnages de ce roman,
+l'un vers la mort, l'autre vers un abîme de douleur. De deux régions
+différentes du monde moral, ces deux âmes se sont cherchées pour se
+donner mutuellement le malheur que chacune d'elles, on le dirait, ne
+pouvait recevoir d'aucun autre, ni de l'univers entier. Car si, avant de
+faire la rencontre de Corinne, Oswald est malheureux, c'est d'un malheur
+que le monde et le temps peuvent consoler; il est malheureux
+accidentellement; il ne l'est pas essentiellement et au fond de l'âme,
+bien que l'auteur l'ait fait mélancolique pour le rendre plus
+intéressant, et qu'elle nous dise, dans un langage bien nouveau pour le
+temps: «Oswald était _timide envers sa destinée_[141].» En un mot,
+Corinne ne pouvait pas lui dire comme Hermione à Oreste:
+
+ Tu m'apportais, cruel, le malheur qui te suit[142];
+
+car le malheur ne le suit pas, le malheur n'est pas attaché à lui; il
+naît pour lui, comme pour Corinne, de son attachement à Corinne. Elle,
+«la prêtresse des muses[143],» l'âme ingénue et libre, amoureuse de
+l'idéal et certaine à jamais d'un généreux retour, quelle puissance
+inconnue envoie au-devant d'elle, au milieu de sa marche triomphale,
+celui qu'elle ne pourra s'empêcher d'aimer, et qu'elle ne réussira point
+à fixer? Cette puissance, qu'est-elle donc, si ce n'est la fatalité? Ce
+mot terrible se lit partout dans le roman de _Corinne_, là même où
+l'auteur ne l'a point écrit. Il sort aussi, comme de lui-même, des
+lèvres de la prêtresse; il est l'accent, la note dominante de ses plus
+belles inspirations:
+
+ «La fatalité, continua Corinne, avec une émotion toujours
+ croissante (dans son improvisation au cap de Misène), la fatalité
+ ne poursuit-elle pas les âmes exaltées, les poètes dont
+ l'imagination tient à la puissance d'aimer et de souffrir? Ils sont
+ les bannis d'une autre région, et l'universelle bonté ne devait pas
+ ordonner toute chose pour le petit nombre des élus ou des
+ proscrits[144].»
+
+_Corinne_ est donc une tragédie antique, avec cette circonstance
+moderne, que la tragédie est encore moins dans les événements extérieurs
+que dans l'âme des personnages, et que les obstacles qui s'opposent à
+leur bonheur sont d'un ordre nouveau que l'antiquité n'aurait pas
+compris. Les idées modernes, toutes plus ou moins relatives au
+christianisme, ont créé un bonheur exquis et d'exquises douleurs, dont
+les anciens n'avaient aucune idée. Même aujourd'hui tout le monde ne
+veut pas comprendre de telles souffrances; à bien des gens elles font
+pitié plutôt qu'elles n'inspirent de la pitié; et véritablement il ne
+faut pas trop s'en étonner: tant d'infortunes imaginaires nous ont volé
+notre compassion; nous avons vu, non seulement dans les livres, mais
+dans la vie, tant de chagrins bien mangeant, tant de désespoirs au teint
+blanc et rose, tant de beaux ténébreux et de belles affligées, qu'un bon
+et solide malheur, de l'espèce la plus vulgaire, eût infailliblement et
+radicalement consolés; nous nous sommes si bien convaincus que ces
+peines intimes n'étaient que les mille et mille caprices, les mille et
+mille contorsions d'un égoïsme vaniteux, que nous en sommes devenus, je
+le sens bien moi-même, un peu injustes envers les souffrances et les
+besoins des âmes supérieures. Conséquence fâcheuse et mauvais symptôme
+en même temps; car le bonheur intime de l'âme, la félicité morale,
+avant-goût de la céleste béatitude, n'est guère moins mystérieuse que
+l'infortune morale, et se rattache au même principe. Comment concevoir
+l'une si l'on ne conçoit pas l'autre? Et si l'une et l'autre nous sont
+inintelligibles, quel sens, quelle aptitude avons-nous pour cette vie
+supérieure où des idées pures sont au nombre des éléments du bonheur?
+Ayons pitié de Corinne, bien qu'elle ne souffre ni de la faim, ni de la
+soif, ni de la froidure, quoiqu'elle ne soit en butte ni à la calomnie,
+ni au mépris; plaignons-la de son talent qui l'isole, de sa gloire qui
+est un exil, de la supériorité même de son âme qui diminue pour elle, si
+mystérieusement, les chances d'être comprise et d'être véritablement
+aimée; plaignons-la à proportion qu'elle fait sourire les âmes froides;
+car «le vulgaire, c'est elle qui l'a dit, le vulgaire prend pour de la
+folie ce malaise d'une âme qui ne respire pas dans ce monde assez d'air,
+assez d'enthousiasme, assez d'espoir[145].»
+
+D'ailleurs, dans les souffrances de Corinne, tout n'est pas transcendant
+et inaccessible. Un homme d'une sensibilité exquise, saint Paul, a dit
+un mot aussi profond qu'il est simple: «Quoique, en aimant davantage, je
+sois peut-être moins aimé[146]!»
+
+Serait-il vrai qu'en aimant davantage on s'expose, on se condamne à être
+moins aimé, et que le confiant abandon de l'affection est comme un
+signal donné à l'ingratitude? Serait-ce là un des mystères du coeur
+humain et de la vie? Si cela était, Messieurs, il n'y aurait rien de
+plus tragique. Eh bien, c'est là une partie du tragique de _Corinne_. Le
+malheur de Corinne est d'aimer trop. Elle en sera moins aimée; et ce
+malheur, qui semble avoir ses racines au fond de la nature humaine, nous
+fait contempler dans cette oeuvre, non seulement le martyre de la femme
+supérieure, et plus généralement le martyre du génie, mais aussi le
+martyre de l'amour. Révélation saisissante! L'amour est un sacrifice et
+non pas un marché; c'est comme un sacrifice que, dans ce monde
+malheureux, l'amour doit être pratiqué; aimer, c'est monter sur l'autel,
+c'est renoncer d'avance à toute réciprocité; on n'aime que quand on y
+renonce, et l'on ne goûte dans sa pureté l'ineffable bonheur d'aimer que
+lorsqu'on fait de l'amour toute la récompense de l'amour; et afin que
+ces vérités sublimes et tristes prennent en nous une vie, il est
+ordonné, selon l'expression et selon l'expérience de l'apôtre des
+nations, «qu'en aimant davantage, nous serons moins aimés.» Jusqu'où,
+Messieurs, ne sommes-nous pas conduits par ces considérations
+douloureuses? Où s'arrêteront-elles, où nous déposeront-elles, sinon au
+pied de cette croix où l'amour, abandonné du monde entier, triomphe dans
+cet abandon?
+
+_Corinne_, cette touchante tragédie, n'est donc plus seulement la
+tragédie de la femme, ou la sublime complainte du talent et de la
+gloire; l'humanité en est le sujet et le héros, et l'amante de Nelvil
+représente cette puissance d'aimer qui est en même temps, comme elle a
+bien su nous le dire, une puissance de souffrir. Il y a même plus: si
+l'on prend l'ouvrage dans son ensemble et si l'on se pénètre de son
+esprit, _Corinne_ est une élégie sur la condition de l'homme en ce
+monde. Ce n'était pas la première fois que l'illustre auteur chantait
+cet air lugubre, et ce ne fut pas la dernière. Parmi les écrivains qui
+ont agi avec puissance sur les âmes, il en est peu qui n'aient porté
+avec eux, jusqu'à la tombe, comme une couronne, mais souvent comme une
+couronne d'épines, quelque idée dont l'importance, ou la vérité, les
+avait suivis dès leur jeunesse: cette idée, pour Madame de Staël,
+c'était le malheur, le malheur sous toutes ses formes, mais surtout (ce
+qui montre, ce me semble, la naïveté de cette âme pourtant si élevée),
+surtout sous la forme de la mort, qu'elle déplore comme la suprême
+disgrâce de notre destinée, ou comme le comble de notre malheur. Ce
+qu'elle éprouve pour la mort, ce n'est pas tant de la crainte que de la
+haine; haine dont le caractère est en même temps sensitif et
+intellectuel, comme si la mort était à la fois un objet d'horreur pour
+ses sens, une affliction pour son coeur et un scandale pour toutes ses
+facultés.
+
+Tout ce fardeau des douleurs humaines, c'est Corinne qui le porte dans
+le roman de Madame de Staël. Aristote, qui voulait dans le protagoniste
+de l'action tragique une bonté moyenne, aurait approuvé le personnage
+principal de cette belle tragédie. Le malheur de Corinne n'est point
+absolument immérité; mais loin que la plus légère nuance de mépris se
+puisse mêler à la pitié qu'elle inspire, on est forcé, en la plaignant,
+de l'honorer. Elle est si généreuse, elle est si douce, elle est si
+naïve, avec des talents et dans une position qui rendraient impérieuse
+ou exigeante une âme moins tendre! Elle a si peu d'orgueil! faut-il
+s'étonner qu'elle tombe noblement, et que l'excès même du malheur ne
+l'avilisse point? Le glaçon le plus brillant se résout en eau sale; il
+en est ainsi de l'orgueil quand il vient à dégeler: ce sont de nobles
+âmes, et surtout des âmes humbles, que celles qui, dans l'infortune,
+conservent tous leurs droits au respect.
+
+C'est assez considérer sous un seul point de vue le beau livre de Madame
+de Staël. À l'envisager maintenant comme oeuvre d'art, il me paraît fort
+supérieur à _Delphine_. La simplicité de la fable, si riche pourtant,
+mais d'une richesse intérieure, lui donne un rapport de plus avec les
+compositions les plus parfaites du même genre. On aime jusqu'au petit
+nombre des personnages qui prennent part à l'action, tous dessinés d'une
+main également ferme et délicate, et dignes de devenir des types. Je ne
+puis m'empêcher de distinguer ici les figures qui ont et qui devaient
+avoir moins de relief; Lucile Edgermond et sa mère, sa mère surtout;
+aucun portrait révèle-t-il une touche plus sûre? Que de traits
+expressifs dans cette figure où rien ne devait être appuyé! Quel tact et
+quelle mesure dans cette brillante esquisse du Français spirituel et
+mondain, représenté par le comte d'Erfeuil! Je voudrais faire remarquer
+tout ce qu'il y a de vérité psychologique dans le développement de la
+passion, dans le progrès de l'action, dont chaque moment principal
+correspond à une phase de la passion; mais ceci me porterait au delà des
+bornes qu'il faut que je respecte.
+
+Parlons donc seulement encore de l'ordonnance du sujet, du plan du
+poème: j'ai prononcé le mot; le livre de _Corinne_ est un poème: il en a
+la forme et le mouvement; il présente, dans la suite des événements, une
+sorte de rythme savant, qui manque à _Delphine_, ou plutôt que
+_Delphine_ ne pouvait pas avoir. Je ne connais pas de poème qui entre en
+matière avec plus d'aisance et de grâce, ni dont le noeud se forme d'une
+manière plus dramatique et plus simple, ni dont l'intention et l'esprit
+se révèlent d'une manière à la fois plus ingénieuse et plus franche.
+Oswald, dessiné en quelques mots, entre en Italie; ses impressions sont
+rapidement retracées, son caractère moral est mis en relief par un
+épisode plein d'intérêt (l'incendie d'Ancône). Ainsi déjà connu, déjà
+pressenti, l'un des personnages est, en quelque sorte, présenté à
+l'autre par le poète; et comment? au Capitole, au milieu d'une fête
+triomphale dont Corinne est l'objet, au milieu d'un peuple enthousiaste,
+qui adore son génie, et parmi lequel (ici la fatalité commence) les
+regards de Corinne distinguent et vont tirer de la foule cet étranger,
+cet inconnu, exécuteur encore voilé de la sentence que le monde a portée
+de tout temps contre elle et contre ses pareilles. Ne voulons-nous pas,
+Messieurs, assister ensemble à cette grande scène?
+
+ «Au fond de la salle où elle fut reçue, étaient placés le sénateur
+ qui devait la couronner et les conservateurs du sénat: d'un côté
+ tous les cardinaux et les femmes les plus distinguées du pays, de
+ l'autre les hommes de lettres de l'académie de Rome; à l'extrémité
+ opposée, la salle était occupée par une partie de la foule immense
+ qui avait suivi Corinne. La chaise destinée pour elle était sur un
+ gradin inférieur à celui du sénateur. Corinne, avant de s'y placer,
+ devait, selon l'usage, en présence de cette auguste assemblée,
+ mettre un genou en terre sur le premier degré. Elle le fit avec
+ tant de noblesse et de modestie, de douceur et de dignité, que lord
+ Nelvil sentit en ce moment ses yeux mouillés de larmes; il s'étonna
+ lui-même de son attendrissement: mais au milieu de tout cet éclat,
+ de tous ces succès, il lui semblait que Corinne avait imploré, par
+ ses regards, la protection d'un ami, protection dont jamais une
+ femme, quelque supérieure qu'elle soit, ne peut se passer; et il
+ pensait en lui-même, qu'il serait doux d'être l'appui de celle à
+ qui sa sensibilité seule rendrait cet appui nécessaire[147].»
+
+Je laisse le discours du prince de Castel-Forte, consacré à l'éloge de
+Corinne, ou du moins je n'en veux citer qu'un passage où il est évident
+que Madame de Staël s'est peinte elle-même, et si bien que je recueille
+ces lignes en vous invitant à les ajouter, comme complément nécessaire,
+à l'essai de biographie par lequel j'ai commencé cette étude:
+
+ «Corinne est sans doute la femme la plus célèbre de notre pays, et
+ cependant ses amis seuls peuvent la peindre; car les qualités de
+ l'âme, quand elles sont vraies, ont toujours besoin d'être
+ devinées; l'éclat, aussi bien que l'obscurité, peut empêcher de les
+ reconnaître, si quelque sympathie n'aide pas à les pénétrer... Son
+ talent d'improviser ne ressemble en rien à ce qu'on est convenu
+ d'appeler de ce nom en Italie. Ce n'est pas seulement à la
+ fécondité de son esprit qu'il faut l'attribuer, mais à l'émotion
+ profonde qu'excitent en elle toutes les pensées généreuses; elle ne
+ peut prononcer un mot qui les rappelle, sans que l'inépuisable
+ source des sentiments et des idées, l'enthousiasme, ne l'anime et
+ ne l'inspire[148].»
+
+C'est bien Madame de Staël peinte par elle-même. À son insu? Je n'ose le
+dire.
+
+ «Corinne se leva lorsque le prince Castel-Forte eut cessé de
+ parler; elle le remercia par une inclination de tête si noble et si
+ douce, qu'on y sentait tout à la fois et la modestie, et la joie
+ bien naturelle d'avoir été louée selon son coeur. Il était d'usage
+ que le poète couronné au Capitole improvisât ou récitât une pièce
+ de vers, avant que l'on posât sur sa tête les lauriers qui lui
+ étaient destinés. Corinne se fit apporter sa lyre, instrument de
+ son choix, qui ressemblait beaucoup à la harpe, mais était
+ cependant plus antique par la forme, et plus simple dans les sons.
+ En l'accordant, elle éprouva d'abord un grand sentiment de
+ timidité; et ce fut avec une voix tremblante qu'elle demanda le
+ sujet qui lui était imposé.--_La gloire et le bonheur de l'Italie!_
+ s'écria-t-on autour d'elle, d'une voix unanime.--Eh bien! oui,
+ reprit-elle, déjà saisie, déjà soutenue par son talent, _La gloire,
+ et le bonheur de l'Italie!_ Et se sentant animée par l'amour de son
+ pays, elle se fit entendre dans des vers pleins de charmes, dont la
+ prose ne peut donner qu'une idée bien imparfaite.»
+
+ «Improvisation de Corinne, au Capitole.
+
+ »Italie, empire du Soleil; Italie, maîtresse du monde; Italie,
+ berceau des lettres, je te salue. Combien de fois la race humaine
+ te fut soumise, tributaire de tes armes, de tes beaux-arts et de
+ ton ciel!
+
+ »Un dieu quitta l'Olympe pour se réfugier en Ausonie; l'aspect de
+ ce pays fit rêver les vertus de l'âge d'or, et l'homme y parut trop
+ heureux pour l'y supposer coupable.
+
+ »Rome conquit l'univers par son génie, et fut reine par la liberté.
+ Le caractère romain s'imprima sur le monde; et l'invasion des
+ Barbares, en détruisant l'Italie, obscurcit l'univers entier.
+
+ »L'Italie reparut, avec les divins trésors que les Grecs fugitifs
+ rapportèrent dans son sein; le ciel lui révéla ses lois; l'audace
+ de ses enfants découvrit un nouvel hémisphère; elle fut reine
+ encore par le sceptre de la pensée; mais ce sceptre de lauriers ne
+ fit que des ingrats.
+
+ »L'imagination lui rendit l'univers qu'elle avait perdu. Les
+ peintres, les poètes enfantèrent pour elle une terre, un Olympe,
+ des enfers et des cieux; et le feu qui l'anime, mieux gardé par son
+ génie que par le dieu des païens, ne trouva point dans l'Europe un
+ Prométhée qui le ravît.
+
+ »Pourquoi suis-je au Capitole? pourquoi mon humble front va-t-il
+ recevoir la couronne que Pétrarque a portée, et qui reste suspendue
+ au cyprès funèbre du Tasse? pourquoi,... si vous n'aimiez assez la
+ gloire, ô mes concitoyens! pour récompenser son culte autant que
+ ses succès!
+
+ »Eh bien, si vous l'aimez cette gloire, qui choisit trop souvent
+ ses victimes parmi les vainqueurs qu'elle a couronnés, pensez avec
+ orgueil à ces siècles qui virent la renaissance des arts[149]!»
+
+Je supprime une suite de strophes où les plus grands poètes de l'Italie
+sont caractérisés. Corinne, rassemblant ensuite quelques grands noms
+d'artistes et de savants, s'écrie:
+
+ «Michel-Ange, Raphaël, Pergolèse, Galilée, et vous, intrépides
+ voyageurs, avides de nouvelles contrées, bien que la nature ne pût
+ vous offrir rien de plus beau que la vôtre, joignez aussi votre
+ gloire à celle des poètes! Artistes, savants, philosophes; vous
+ êtes comme eux enfants de ce soleil qui tour à tour développe
+ l'imagination, anime la pensée, excite le courage, endort dans le
+ bonheur, et semble tout promettre ou tout faire oublier.
+
+ »Connaissez-vous cette terre, où les orangers fleurissent, que les
+ rayons des cieux fécondent avec amour? Avez-vous entendu les sons
+ mélodieux qui célèbrent la douceur des nuits? Avez-vous respiré ces
+ parfums, luxe de l'air déjà si pur et si doux? Répondez, étrangers,
+ la nature est-elle chez vous belle et bienfaisante?
+
+ »Ailleurs, quand des calamités sociales affligent un pays, les
+ peuples doivent s'y croire abandonnés par la divinité; mais ici
+ nous sentons toujours la protection du ciel, nous voyons qu'il
+ s'intéresse à l'homme, et qu'il a daigné le traiter comme une noble
+ créature.
+
+ »Ce n'est pas seulement de pampres et d'épis que notre nature est
+ parée, mais elle prodigue sous les pas de l'homme, comme à la fête
+ d'un souverain, une abondance de fleurs et de plantes inutiles qui,
+ destinées à plaire, ne s'abaissent point à servir.
+
+ »Les plaisirs délicats, soignés par la nature, sont goûtés par une
+ nation digne de les sentir; les mets les plus simples lui
+ suffisent; elle ne s'enivre point aux fontaines de vin que
+ l'abondance lui prépare: elle aime son soleil, ses beaux-arts, ses
+ monuments, sa contrée tout à la fois antique et printanière; les
+ plaisirs raffinés d'une société brillante, les plaisirs grossiers
+ d'un peuple avide, ne sont pas faits pour elle.
+
+ »Ici, les sensations se confondent avec les idées, la vie se puise
+ tout entière à la même source, et l'âme, comme l'air, occupe les
+ confins de la terre et du ciel. Ici le génie se sent à l'aise,
+ parce que la rêverie y est douce; s'il agite, elle calme; s'il
+ regrette un but, elle lui fait don de mille chimères; si les hommes
+ l'oppriment, la nature est là pour l'accueillir.
+
+ »Ainsi, toujours elle répare, et sa main secourable guérit toutes
+ les blessures. Ici l'on se console des peines même du coeur, en
+ admirant un Dieu de bonté, en pénétrant le secret de son amour; les
+ revers passagers de notre vie éphémère se perdent dans le sein
+ fécond et majestueux de l'immortel univers[150].»
+
+L'accent de la joie éveille mystérieusement celui de la plainte dans
+toutes les âmes et sur toutes les lyres. Des régions de l'art et de la
+nature, où tout est gloire, paix et joie, Corinne laisse tomber sur
+l'humanité un regard de tristesse, et les accords de sa lyre sont un
+instant comme voilés; mais la vie et l'espérance prennent bientôt le
+dessus, et la plainte meurt à son tour dans les extases de la jeunesse
+et du génie:
+
+ «Peut-être un des charmes secrets de Rome est-il de réconcilier
+ l'imagination avec le long sommeil. On s'y résigne pour soi, l'on
+ en souffre moins pour ce qu'on aime. Les peuples du Midi se
+ représentent la fin de la vie sous des couleurs moins sombres que
+ les habitants du Nord. Le soleil, comme la gloire, réchauffe même
+ la tombe.
+
+ »Le froid et l'isolement du sépulcre sous ce beau ciel, à côté de
+ tant d'urnes funéraires, poursuivent moins les esprits effrayés. On
+ se croit attendu par la foule des ombres; et, de notre ville
+ solitaire à la ville souterraine, la transition semble assez douce.
+
+ »Ainsi la pointe de la douleur est émoussée, non que le coeur soit
+ blasé, non que l'âme soit aride, mais une harmonie plus parfaite,
+ un air plus odoriférant, se mêlent à l'existence. On s'abandonne à
+ la nature avec moins de crainte, à cette nature dont le Créateur a
+ dit: Les lis ne travaillent ni ne filent, et cependant, quels
+ vêtements des rois pourraient égaler la magnificence dont j'ai
+ revêtu ces fleurs[151]!»
+
+Madame de Staël aborde ici, et abordera deux fois encore dans le cours
+de l'ouvrage, une de ces régions que la critique littéraire, ou, si l'on
+veut, l'esthétique de son époque, avait sévèrement interdites à tous
+gens faisant profession d'écrire en prose. Ce que nous venons de lire,
+Messieurs, c'est de la _prose poétique_, s'il en fut jamais. Or, la
+prose poétique était, il y a trente ans, l'objet des prohibitions les
+plus sévères. L'auteur des _Martyrs_ en avait beaucoup introduit en
+fraude, ou, pour mieux dire, à main armée, en se prévalant tout
+simplement de _la raison du plus fort_, qui, même en littérature, est
+quelquefois _la meilleure_. Un talent comme le sien pouvait tout
+obtenir, si ce n'est de faire rapporter la loi. Elle fut maintenue, et
+non sans quelque apparence de raison. La prose poétique, disait-on, qui
+a pu rendre quelque service à la langue, comme l'a fait aussi dans son
+temps la cadence étudiée du style de Balzac, n'est pourtant pas un genre
+vrai. Bien qu'il y ait de la poésie dans tout ce qui est littéraire, la
+prose est un point de vue de l'esprit, la poésie en est un autre, et
+s'il n'est pas raisonnable d'écrire en vers un traité d'économie
+politique, il ne l'est pas beaucoup plus de rédiger en prose une ode ou
+un dithyrambe. Dans le premier cas, la forme dépasse le fond, dans le
+second elle reste en deçà. Quand, l'état de votre âme est
+essentiellement prosaïque, ou, en d'autres termes, quand la prose domine
+dans votre pensée, écrivez bonnement en prose; quand la poésie est à la
+base de vos pensées, quand c'est le côté poétique des choses qui est
+votre objet même, écrivez franchement en vers. En vous bornant, dans ce
+dernier cas, à ce qu'on appelle _prose poétique_, vous en faites à la
+fois et trop et pas assez; trop, puisque vous forcez le caractère
+naturel de la prose; pas assez, parce que la nature de votre pensée ou
+de votre inspiration appelait l'appareil entier de la poésie, je veux
+dire les vers; vous restez dans un entre-deux qui n'a rien de décidé,
+rien de vrai. Il y aurait une objection à faire à cette théorie; cette
+objection serait sans réplique si elle était fondée: elle consisterait à
+dire que, dans notre langue, la poésie complète, la poésie revêtue de
+tous ses attributs, armée du rythme et des consonnances, est
+impraticable, que le français, en un mot, n'est pas fait pour les vers.
+Ceux que la lecture de Boileau, de Racine et de Jean-Baptiste Rousseau
+n'a pu convaincre du contraire, que disent-ils depuis que Béranger,
+Lamartine et Victor Hugo ont renouvelé les formes de la poésie
+versifiée? Je l'ignore; mais pour moi, qui ai vu éclore ces beaux
+talents modernes, je ne regardais pas, même avant eux, la poésie comme
+impossible, et je crois encore moins à cette impossibilité depuis qu'ils
+ont paru. Si la poésie française n'est pas impossible (opinion que la
+nouvelle école poétique a, je crois, rendue générale), pourquoi donc la
+poésie ne s'écrirait-elle pas en vers? Pourquoi M. de Chateaubriand...
+Ah! c'est ici le pas difficile à franchir! Car il semble bien prouvé que
+cet illustre écrivain, le premier de nos poètes vivants, n'aurait point
+obtenu ce titre, et serait demeuré inférieur à lui-même, s'il eût voulu
+n'écrire qu'en vers... Il faut s'arrêter ici et renvoyer au chapitre de
+ce grand chef de la poésie contemporaine la fin de cette discussion,
+inséparable de son nom et du souvenir de ses écrits. Ceci est donc une
+digression, faiblement autorisée peut-être par deux ou trois fragments
+de prose poétique, épars dans le roman de _Corinne_. Il est certain que
+ce genre de style, bon ou mauvais, ne peut pas compter Madame de Staël
+au nombre de ses patrons. Il n'est pas moins certain qu'à l'ouïe des
+beaux passages que je vous ai lus, nul de vous n'a été tenté de faire un
+procès à la prose poétique. Laissons la question pendante, nous la
+retrouverons.
+
+Les critiques du temps n'approuvèrent pas tous que le roman fût
+compliqué d'un voyage, ou, disaient-ils encore, le voyage compliqué d'un
+roman; car ils ne savaient pas bien si _Corinne_ était surtout un roman
+ou surtout un voyage. Vous en jugerez probablement, Messieurs, par votre
+impression comme j'en juge par la mienne. J'ai voulu être de l'avis de
+ces critiques, et je n'ai pu y parvenir. Corinne et l'Italie m'ont paru
+se refléter heureusement l'une dans l'autre. Corinne est l'Italie même
+ou l'idéal de l'Italie; parler de l'une, c'est parler de l'autre; et
+lorsque Corinne célèbre son pays, elle achève de se peindre elle-même.
+La passion et l'action vont leur train, s'il est permis de parler ainsi,
+à travers ces descriptions si vives et ces discussions animées, qui
+mettent si bien en relief le caractère et l'esprit des deux
+interlocuteurs, et l'Italie ne fait jamais oublier Corinne. Je pourrais
+même faire remarquer, si un examen aussi détaillé m'était permis, avec
+quel art, tout ensemble ingénieux et ingénu, l'auteur a su rattacher
+l'intérêt romanesque à l'intérêt descriptif, le roman à l'étude, la
+peinture du coeur humain à celle des lieux et des moeurs. Je crois, au
+reste, que c'est en France surtout que cette combinaison a rencontré le
+moins d'approbation; les étrangers l'ont plutôt admirée.
+
+Avant l'exécution, l'idée aurait pu être condamnée par des esprits
+judicieux; mais, on a beau dire, il y a des choses dont il faut juger
+par l'événement, et quelque confiance qu'il puisse avoir aux bons
+conseils, un écrivain doit surtout en croire son génie.
+
+Je pourrais, par un seul exemple, montrer, ou du moins faire comprendre,
+comment le voyage et le roman s'entr'aident, et comment, à mesure que
+les sujets se succèdent, Corinne reste le sujet principal. Cet exemple,
+c'est la seconde improvisation de Corinne, amenée d'une manière si
+touchante, et qui, destinée immédiatement à rassembler les souvenirs
+d'un lieu célèbre, n'en est pas moins un des endroits les plus
+pathétiques du roman:
+
+ «Quelques souvenirs du coeur, quelques noms de femmes réclament
+ aussi vos pleurs. C'est à Misène, dans le lieu même où nous sommes,
+ que la veuve de Pompée, Cornélie, conserva jusqu'à la mort son
+ noble deuil; Agrippine pleura longtemps Germanicus sur ces bords.
+ Un jour, le même assassin qui lui ravit son époux la trouva digne
+ de le suivre. L'île de Nisida fut témoin des adieux de Brutus et de
+ Porcie.
+
+ »Ainsi, les femmes amies des héros ont vu périr l'objet qu'elles
+ avaient adoré. C'est en vain que pendant longtemps elles suivirent
+ ses traces; un jour vint qu'il fallut le quitter. Porcie se donne
+ la mort; Cornélie presse contre son sein l'urne sacrée qui ne
+ répond plus à ses cris; Agrippine, pendant plusieurs années, irrite
+ en vain le meurtrier de son époux: et ces créatures infortunées,
+ errant comme des ombres sur les plages dévastées du fleuve éternel,
+ soupirent pour aborder à l'autre rive; dans leur longue solitude,
+ elles interrogent le silence, et demandent à la nature entière, à
+ ce ciel étoilé, comme à cette mer profonde, un son d'une voix
+ chérie, un accent qu'elles n'entendront plus.
+
+ »Amour, suprême puissance du coeur, mystérieux enthousiasme qui
+ renferme en lui-même la poésie, l'héroïsme et la religion!
+ qu'arrive-t-il quand la destinée nous sépare de celui qui avait le
+ secret de notre âme, et nous avait donné la vie du coeur, la vie
+ céleste? qu'arrive-t-il quand l'absence ou la mort isolent une
+ femme sur la terre? Elle languit, elle tombe. Combien de fois ces
+ rochers qui nous entourent, n'ont-ils pas offert leur froid soutien
+ à ces veuves délaissées, qui s'appuyaient jadis sur le sein d'un
+ ami, sur le bras d'un héros[152]!»
+
+Qu'est-ce que tous ces souvenirs sinon un douloureux gémissement de
+Corinne elle-même, qui pleure d'avance le malheur dont elle porte le
+pressentiment dans son coeur, et que tant de présages lui annoncent?
+
+Je ne serai guère que rapporteur, Messieurs, en ajoutant que, dans ce
+voyage ou dans ce roman de _Corinne_, la littérature est mieux jugée que
+les arts, les moeurs que la littérature, et la société mieux sentie ou
+mieux décrite que la nature. C'est ici le moment de le dire: le génie de
+Madame de Staël n'était pas éminemment _plastique_, sensible à la forme,
+attiré par les dehors ou l'apparence extérieure des choses. Tout cela
+n'est pour elle qu'un accessoire plus ou moins indifférent. S'il lui
+arrive de remarquer les objets extérieurs (je dis à dessein remarquer et
+non pas observer), c'est d'un regard prompt et sommaire qui ne prend de
+chaque objet que son caractère général et son rapport avec le coeur
+humain. Peut-être Madame de Staël avait-elle une sensibilité trop
+profonde, une âme trop émue, pour être artiste autant qu'un écrivain
+peut l'être. Elle goûtait trop la société, elle en faisait dépendre une
+trop grande partie de son bonheur, pour que le sentiment des objets
+extérieurs de la nature n'y perdît pas quelque chose. Il semble qu'elle
+ait parlé sans le vouloir d'elle-même dans ce passage où il est question
+d'Oswald:
+
+ «Son goût pour les arts ne s'était point encore développé; il
+ n'avait vécu qu'en France, où la société est tout, et à Londres, où
+ les intérêts politiques absorbent presque tous les autres: son
+ imagination, concentrée dans ses peines, ne se complaisait point
+ encore aux merveilles de la nature, ni aux chefs-d'oeuvre des
+ arts[153].»
+
+Un mot, au commencement du livre, pourrait nous avertir de ce qui nous
+manque dans ce voyage en Italie: «Voyager, dit l'auteur, est, quoi qu'on
+en puisse dire, un des plus tristes plaisirs de la vie[154].»
+
+C'était enchérir sur ce mot bien connu d'un homme du monde: «Voyager est
+le premier des plaisirs insipides.»
+
+Pour Madame de Staël, voyager n'était pas le premier, même de ces
+plaisirs-là. Qui parle ainsi des voyages, n'a point d'yeux, ou les a
+tournés en dedans. Ceux de Madame de Staël étaient tournés ainsi.
+
+Quoique l'amour de la nature ait été, pour certaines âmes, une passion
+dans toute la force du terme, c'est-à-dire une souffrance, on peut dire
+en général qu'il faut du calme pour jouir de la nature. L'âme agitée par
+la passion se nourrit d'elle seule, en se dévorant. C'est quand le calme
+renaît, qu'on regarde autour de soi, et qu'on se nourrit par les yeux
+des beautés harmonieuses de la nature et de l'art. Madame de Staël en
+est elle-même un exemple. Dans son livre _de l'Allemagne_, elle parle de
+la nature comme une personne qui l'a regardée; toujours pathétique, son
+style devient pittoresque; on sent que cette âme a trouvé du loisir: du
+loisir! mot heureux et doux, qui mêle ensemble dans notre esprit l'idée
+de repos et celle de liberté!
+
+Madame de Staël et M. de Chateaubriand ont tous les deux vécu à Rome,
+ont tous les deux parlé de Rome. Il serait curieux de les comparer sur
+ce sujet. L'idée m'en est venue à propos d'un passage de _Corinne_ qui
+trahit quelque réminiscence de la lettre à M. de Fontanes: on ne peut
+guère, en effet, lire impunément ces magnifiques pages. Ecoutons parler
+Corinne:
+
+ «L'aspect de la campagne, autour de Rome, a quelque chose de
+ singulièrement remarquable: sans doute c'est un désert, car il n'a
+ point d'arbres ni d'habitations; mais la terre est couverte de
+ plantes naturelles, que l'énergie de la végétation renouvelle sans
+ cesse. Ces plantes parasites se glissent dans les tombeaux,
+ décorent les ruines, et semblent là seulement pour honorer les
+ morts. On dirait que l'orgueilleuse nature a repoussé tous les
+ travaux de l'homme, depuis que les Cincinnatus ne conduisent plus
+ la charrue qui sillonnait son sein; elle produit des plantes au
+ hasard, sans permettre que les vivants se servent de sa richesse.
+ Ces plaines incultes doivent déplaire aux agriculteurs, aux
+ administrateurs, à tous ceux qui spéculent sur la terre, et veulent
+ l'exploiter pour les besoins de l'homme: mais les âmes rêveuses,
+ que la mort occupe autant que la vie, se plaisent à contempler
+ cette campagne de Rome, où le temps présent n'a imprimé aucune
+ trace; cette terre qui chérit ses morts, et les couvre avec amour
+ des inutiles fleurs, des inutiles plantes qui se traînent sur le
+ sol, et ne s'élèvent jamais assez pour se séparer des cendres
+ qu'elles ont l'air de caresser[155].»
+
+Voici maintenant une partie de ce que dit M. de Chateaubriand sur cette
+même campagne de Rome:
+
+ «Figurez-vous quelque chose de la désolation de Tyr et de Babylone
+ dont parle l'Ecriture; un silence et une solitude aussi vastes que
+ le bruit et le tumulte des hommes qui se pressaient jadis sur ce
+ sol. On croit y entendre retentir cette malédiction du prophète;
+ _Venient tibi duo hæc subito in die una, sterilitas et viduitas_.
+ Vous apercevez çà et là quelques bouts de voies romaines, dans des
+ lieux où il ne passe plus personne, quelques traces desséchées des
+ torrents de l'hiver: ces traces vues de loin ont elles-mêmes l'air
+ de grands chemins battus et fréquentés, et elles ne sont que le lit
+ désert d'une onde orageuse qui s'est écoulée comme le peuple
+ romain. À peine découvrez-vous quelques arbres, mais partout
+ s'élèvent des ruines d'aqueducs et de tombeaux; ruines qui semblent
+ être les forêts et les plantes indigènes d'une terre composée de la
+ poussière des morts et des débris des empires. Souvent, dans une
+ grande plaine, j'ai cru voir de riches moissons; je m'en
+ approchais; des herbes flétries avaient trompé mon oeil. Parfois
+ sous ces moissons stériles vous distinguez les traces d'une
+ ancienne culture. Point d'oiseaux, point de laboureurs, point de
+ mouvements champêtres, point de mugissements de troupeaux, point de
+ villages. Un petit nombre de fermes délabrées se montrent sur la
+ nudité des champs; les fenêtres et les portes en sont fermées; il
+ n'en sort ni fumée, ni bruit, ni habitants. Une espèce de sauvage,
+ presque nu, pâle et miné par la fièvre, garde ces tristes
+ chaumières, comme les spectres qui, dans nos histoires gothiques,
+ défendent l'entrée des châteaux abandonnés. Enfin l'on dirait
+ qu'aucune nation n'a osé succéder aux maîtres du monde dans leur
+ terre natale, et que ces champs sont tels que les a laissés le soc
+ de Cincinnatus, ou la dernière charrue romaine.
+
+ »... Vous croirez, peut-être, mon cher ami, d'après cette
+ description, qu'il n'y a rien de plus affreux que les campagnes
+ romaines? Vous vous tromperiez beaucoup; elles ont une inconcevable
+ grandeur; on est toujours prêt, en les regardant, à s'écrier avec
+ Virgile:
+
+ Salve, magna parens frugum, Saturnia tellus,
+ Magna virum!
+
+ »Si vous les voyez en économiste, elles vous désoleront; si vous
+ les contemplez en artiste, en poète, et même en philosophe, vous ne
+ voudriez peut-être pas qu'elles fussent autrement. L'aspect d'un
+ champ de blé ou d'un coteau de vigne ne vous donnerait pas d'aussi
+ fortes émotions que la vue de cette terre dont la culture moderne
+ n'a pas rajeuni le sol, et qui est demeurée antique comme les
+ ruines qui la couvrent[156].»
+
+Il faut en venir à cette conclusion: l'auteur de _Corinne_ est moins un
+coloriste habile qu'un penseur enthousiaste et un moraliste passionné.
+Et même en rendant toute justice à une composition pleine d'art, à un
+style dont la pureté égale presque l'éclat, en plaçant _Corinne_, sous
+ces rapports déjà, au nombre des monuments de la langue française, il
+faut bien constater la nature des plus vives jouissances dont ce livre
+nous ouvre la source. Il est surtout remarquable par la riche matière
+qu'il fournit à la méditation morale. À ne s'en tenir qu'à la donnée
+principale, à l'idée mère de l'ouvrage, à cette opposition fatale entre
+la gloire et le bonheur dans la destinée d'une femme, entre la libre
+impulsion de son génie et les lois immuables de la société, mais surtout
+(et nous remarquons ceci davantage parce qu'on l'a moins remarqué) entre
+le principe esthétique représenté par Corinne et le principe moral
+représenté par Oswald[157], quel ouvrage peut susciter à la fois des
+réflexions plus sérieuses et des rêveries plus touchantes? Et combien
+d'idées fortes, combien de vues profondes, combien d'observations fines
+et piquantes, jaillissent de toutes parts, se répandent sur tous les
+sujets, grâce à l'opulence de son esprit dont l'émotion renouvelle
+incessamment les trésors. Que de mots d'une vérité saisissante, d'une
+naïveté profonde, dans les scènes de passion! La nature prise sur le
+fait ne serait pas toujours si heureuse, et ne saurait être plus vraie.
+Ce mot de Corinne à Oswald: «Ah! c'est de mon bonheur que vous parlez,
+il ne s'agit déjà plus du vôtre[158]», n'est-il pas un de ceux qu'on ne
+peut trouver sans beaucoup d'âme unie à beaucoup d'esprit? Et combien
+d'autres je pourrais citer!
+
+On a blâmé comme une extrême inconvenance la scène théâtrale où Corinne,
+déjà mourante, fait lire en public ses derniers vers par une jeune fille
+vêtue de blanc et couronnée de fleurs, tandis qu'elle-même, assise dans
+un coin de la salle, recueille ses dernières forces pour goûter ce
+dernier triomphe. Il y a de très bonnes raisons de l'en blâmer, et
+personne de nous n'est bien aise qu'elle prenne ainsi congé de la vie.
+Mais quand on a accepté l'ensemble de ce caractère, et tant de
+situations qui n'en sont que le développement, on peut encore accepter
+cette dernière scène, et ce qui serait intolérable, si l'on nous donnait
+Corinne pour chrétienne, ne l'est pas dans le caractère et dans les
+sentiments qu'on lui prête. La douleur même, dans cette nature toute
+poétique, prend la forme de la poésie. La mort, cette dernière action de
+la vie, aura chez elle le caractère de la vie entière. Madame de Staël a
+fait de son héroïne ce que l'antiquité avait fait du cygne:
+
+ «Les anciens ne s'étaient pas contentés de faire du cygne un
+ chantre mélodieux: seul entre tous les êtres, qui frémissent à
+ l'aspect de leur destruction, il chantait encore au moment de son
+ agonie, et préludait par des chants harmonieux à son dernier
+ soupir. C'était, disaient-ils, près d'expirer, et faisant à la vie
+ un adieu triste et tendre, que le cygne rendait ces accents si doux
+ et si touchants, et qui, pareils à un léger et douloureux murmure,
+ d'une voix basse, plaintive et lugubre, formaient son chant
+ funèbre[159].»
+
+Il est vrai que la dernière composition de Corinne n'est pas un léger et
+douloureux murmure, mais ce sont des accents bien doux et bien
+touchants; leur charme peut m'avoir séduit; il en a séduit bien
+d'autres; toutefois il me semble que le reproche d'inconvenance ne doit
+pas les atteindre. Corinne, à ce moment suprême, ne se donne pas en
+spectacle à l'Italie; elle lui dit adieu dans un langage qui, pour être
+poétique, ne lui en est pas moins naturel.
+
+Ce que j'aime bien moins dans ce roman, c'est l'épisode des premières
+amours de lord Nelvil. L'histoire de cette intrigue avec une femme du
+monde fait trop disparate dans cette histoire d'une grande passion; le
+roman déteint sur le poème; et cet attachement frivole, où il n'y a ni
+pureté ni enthousiasme, fait plus de tort à lord Nelvil, au moins
+poétiquement parlant, que son ingratitude envers Corinne.
+
+Encore cette fois, j'ai peine à me séparer de mon sujet; il me semble
+que je vous dois encore la citation de quelques-unes de ces pensées
+fortes et de ces traits lumineux, perçants, qu'on rencontre à toutes les
+pages de Corinne; mais ce serait m'imaginer que vous n'avez pas lu
+_Corinne_ ou que vous ne la lirez pas. Néanmoins ce qui porte si souvent
+chez Madame de Staël le caractère d'une révélation intérieure ou
+d'apparition de la vérité, mérite au moins qu'on l'indique. _Corinne_
+est toute brillante de cette sorte d'éclairs, et je n'en connais pas
+d'exemple plus digne d'être cité que ces paroles d'Oswald:
+
+ «Sans doute le repentir est une belle chose, et j'ai besoin, plus
+ que personne, de croire à son efficacité; mais le repentir qui se
+ répète fatigue l'âme; ce sentiment ne régénère qu'une fois. C'est
+ la rédemption qui s'accomplit au fond de notre âme: et ce grand
+ sacrifice ne peut se renouveler[160].»
+
+Les moralistes les plus célèbres n'ont rien dit peut-être de plus
+profond; et si Madame de Staël n'était pas chrétienne à l'époque où elle
+écrivit _Corinne_, le mot n'en a que plus de prix.
+
+
+
+
+CHAPITRE SEPTIÈME
+
+Du caractère de M. Necker et de sa vie privée. De l'Allemagne.
+
+
+Le morceau intitulé: _Du caractère de M. Necker et de sa vie privée_,
+parut en 1804, ainsi entre _Delphine_ et _Corinne_. Nous l'avons laissé
+en arrière; il ne convient pourtant pas de le passer sous silence. À
+l'époque où il parut, bien des lecteurs furent peut-être plus frappés de
+l'exagération de l'éloge, que des beautés de l'ouvrage; le compte qu'il
+fallait tenir et qu'ils croyaient avoir tenu d'un deuil récent, ne les
+empêcha pas de se récrier sur bien des passages et sur le ton général de
+cet écrit. Ils ne pardonnaient pas à Madame de Staël d'avoir dit que
+«les facultés de M. Necker n'ont jamais eu d'autres bornes que ses
+vertus,» et que «son souvenir fera dans le dernier siècle une trace
+lumineuse, éthérée, une trace qui part de la terre et se continue dans
+le ciel,» ni surtout de s'être écriée, en parlant de la jeunesse de son
+père: «Ce temps où je me le représentais si jeune, si aimable, si seul!
+ce temps où nos destinées auraient pu s'unir pour toujours, si le sort
+nous avait créés contemporains[161];» observation, en effet, plus
+singulière qu'agréable, et que le souvenir de Madame Necker aurait pu
+faire supprimer. Mais les censeurs, à qui quelques phrases de ce genre
+fermaient les yeux sur ce que cet écrit a de touchant et de noble,
+étaient moins justes que les lecteurs qui n'en surent voir que les
+beautés, et il y a plus de risque à les suivre qu'a souscrire à ce
+jugement, un peu enthousiaste, de Benjamin Constant:
+
+ «Je viens de relire l'introduction qu'elle a placée à la tête des
+ manuscrits de son père. Je ne sais si je me trompe, mais ces pages
+ me semblent plus propres à la faire apprécier, à la faire chérir de
+ ceux mêmes qui ne l'ont pas connue que tout ce qu'elle a publié de
+ plus éloquent, de plus entraînant sur d'autres sujets; son âme et
+ son talent s'y peignent tout entiers. La finesse de ses aperçus,
+ l'étonnante variété de ses impressions, la chaleur de son
+ éloquence, la force de sa raison, la vérité de son enthousiasme,
+ son amour pour la liberté et pour la justice, sa sensibilité
+ passionnée, la mélancolie qui souvent la distinguait, même dans ses
+ productions purement littéraires, tout ici est consacré à porter la
+ lumière sur un seul foyer, à exprimer un seul sentiment, à faire
+ partager une pensée unique. C'est la seule fois qu'elle ait traité
+ un objet avec toutes les ressources de son esprit, toute la
+ profondeur de son âme, et sans être distraite par quelque idée
+ étrangère. Cet ouvrage, peut-être, n'a pas encore été considéré
+ sous ce point de vue: trop de différences d'opinions s'y opposaient
+ pendant la vie de Madame de Staël. La vie est une puissance contre
+ laquelle s'arment, tant qu'elle dure, les souvenirs, les rivalités
+ et les intérêts; mais quand cette puissance est brisée, tout ne
+ doit-il pas prendre un autre aspect? Et si, comme j'aime à le
+ penser, la femme qui a mérité tant de gloire et fait tant de bien
+ est aujourd'hui l'objet d'une sympathie universelle et d'une
+ bienveillance unanime, j'invite ceux qui honorent le talent,
+ respectent l'élévation, admirent le génie et chérissent la bonté, à
+ relire aujourd'hui cet hommage tracé sur le tombeau d'un père par
+ celle que ce tombeau renferme maintenant[162].»
+
+Nous ne raconterons pas après Madame de Staël la piquante histoire du
+livre _De l'Allemagne_. Mais tous les livres ont une double histoire;
+leurs aventures (_fata_) à dater de leur publication n'ont pas plus
+d'intérêt, en ont moins peut-être, que les faits qui ont précédé et
+préparé leur apparition. Comment est venue à l'auteur la première idée
+de son oeuvre, et comment cette oeuvre s'est formée dans son esprit et
+sous sa main, c'est là ce que nous voudrions savoir, et ce que
+l'écrivain ne nous dira point, car il faudrait, à l'ordinaire, le lui
+apprendre à lui-même. Autant que nous pouvons l'entrevoir, le livre dont
+nous parlons était une entreprise de réaction contre le triple
+despotisme d'un homme en politique, d'une secte en philosophie, d'une
+tradition en littérature. C'était un de ces bateaux de sauvetage qu'au
+fort de la tempête on emploie courageusement au salut d'un équipage en
+détresse. Cet équipage, c'était la France, dont toutes les libertés,
+dans l'opinion de Madame de Staël, périssaient à la fois. Persuadée que
+les nations sont appelées à se guider alternativement, elle allait,
+cette fois, demander à l'Allemagne, à l'Allemagne humiliée et vaincue,
+le salut de la France. Cette oeuvre, où il y avait plus de patriotisme
+que d'amour-propre national, reçut de la police de Bonaparte un
+caractère qu'elle ne devait pas avoir; le pilon du général Savary la
+frappa, en quelque sorte, d'anachronisme; l'hommage aux vaincus de 1810
+devint un hommage aux vainqueurs, et Madame de Staël se trouva jetée,
+contre toutes ses habitudes, dans le parti du plus fort. Si l'orgueil
+triomphant n'avait pas consenti, selon l'expression du duc de Rovigo, à
+chercher des modèles chez l'étranger, l'orgueil blessé était moins
+disposé encore à demander des exemples au vainqueur. Quelque chose,
+néanmoins, de plus fort que l'orgueil, la force des choses, le mouvement
+général de la pensée, ménageait des succès certains, non seulement au
+livre, mais à l'entreprise de Madame de Staël. En compensation de
+l'à-propos que le pilon avait effacé, il y en avait un autre, et, en
+dépit de tout, les doctrines de cet ouvrage devaient être populaires.
+Elles le devinrent en effet, et l'on oublia presque entièrement que ce
+panégyrique de l'Allemagne avait dû faire retentir en Allemagne et dans
+toute l'Europe un appel à la résistance. La police de Bonaparte l'avait
+mieux compris, lorsque, après avoir exercé sur cet ouvrage la
+pénétration et la vigilance des censeurs, elle avait pris le parti de le
+détruire.
+
+Il y a, plus ou moins, franchise du port pour les reproches qu'un
+écrivain distingué adresse à sa propre nation. Madame de Staël disait
+beaucoup de mal des Français dans ce livre sur l'Allemagne; mais en les
+reconnaissant pour le peuple le plus spirituel et le plus aimable de la
+terre, elle s'assurait le droit de lui nier tout le reste. Elle ne s'en
+est pas prévalue à la rigueur; mais il faut avouer qu'elle a traité fort
+sévèrement la nation qu'au fond du coeur elle aimait passionnément. En
+revanche, elle relevait, tout ce que le caractère allemand a de qualités
+solides et de mérite essentiel; mais les critiques qui tempéraient ces
+éloges, étaient de celles dont la vanité nationale ne prend pas aisément
+son parti; et chaque nation, même l'allemande, a sa vanité. J'ai quelque
+raison de croire qu'on lui pardonna difficilement, de l'autre côté du
+Rhin, des jugements comme ceux-ci:
+
+ «On a beaucoup de peine à s'accoutumer, en sortant de France, à la
+ lenteur et à l'inertie du peuple allemand: il ne se presse jamais,
+ il trouve des obstacles à tout; vous entendez dire en Allemagne
+ _c'est impossible_, cent fois contre une en France. Quand il est
+ question d'agir, les Allemands ne savent pas lutter avec les
+ difficultés[163].
+
+ Les Allemands, à quelques exceptions près, sont peu capables de
+ réussir dans tout ce qui exige de l'adresse et de l'habileté: tout
+ les inquiète, tout les embarrasse[164].
+
+ Il y a dans ce pays plus d'imagination que de sensibilité[165].
+
+ On est plus irrité contre les Allemands, quand on les voit manquer
+ d'énergie, que contre les Italiens, dont la situation politique a
+ depuis plusieurs siècles affaibli le caractère. Les Italiens
+ conservent toute leur vie, par leur grâce et leur imagination, des
+ droits prolongés à l'enfance; mais les physionomies et les manières
+ rudes des Germains semblent annoncer une âme ferme, et l'on est
+ désagréablement surpris quand on ne la trouve pas. Enfin, la
+ faiblesse du caractère se pardonne quand elle est avouée, et, dans
+ ce genre, les Italiens ont une franchise singulière qui inspire une
+ sorte d'intérêt, tandis que les Allemands, n'osant confesser cette
+ faiblesse qui leur va si mal, sont flatteurs avec énergie et
+ vigoureusement soumis[166].»
+
+Telle est la part du blâme dans le jugement que porte Madame de Staël
+sur la nation allemande; les reproches sont sérieux et durent être
+sentis; mais, après tout, c'est une question de savoir si quelques
+Allemands n'eurent pas plus de peine à lui pardonner ses éloges que ses
+critiques.
+
+À travers beaucoup de clameurs et le cliquetis des armes qui se
+croisaient pour et contre le livre nouveau, ce livre atteignit son but,
+au moins en ce qui concerne la littérature et les doctrines littéraires.
+Il concourut énergiquement avec le mouvement qui déjà commençait à
+entraîner les esprits. Il inaugura, en littérature, une ère nouvelle. Le
+livre _De l'Allemagne_ fut, pour les jeunes talents et pour tous les
+jeunes esprits, comme un navire sur lequel ils purent s'approcher assez
+d'un nouveau rivage pour en recueillir les émanations enivrantes et les
+arômes inconnus. Cette littérature, quoique étrangère, quoique
+étonnante, semblait éveiller d'anciens souvenirs, et ranimer des
+impressions effacées. Cette Allemagne était une soeur oubliée, par qui
+des traditions de famille, perdues ailleurs, avaient été conservées. Et
+puis, elle semblait apporter la liberté dans l'art, en élargir
+l'enceinte, en multiplier les ressources, et la nouvelle génération,
+fatiguée d'un classicisme qui n'était plus que l'écho d'un écho,
+s'imagina (c'est une illusion de la jeunesse) en retrouvant la liberté,
+avoir tout retrouvé. En mal ou en bien, l'influence du livre de Madame
+de Staël fut capitale. Il mit fin à l'isolement de deux grandes nations
+voisines; il révéla, pour la première fois, l'Allemagne à la France.
+Tout le monde, en Allemagne, n'en voulut pas convenir; mais voici ce que
+Goethe a écrit dans sa vieillesse:
+
+ «Ce livre doit être considéré comme une puissante artillerie qui
+ pratiqua dans cette espèce de muraille de la Chine que des préjugés
+ surannés avaient élevée entre les deux peuples, une large brèche,
+ si bien qu'au delà du Rhin, et bientôt au delà du canal, on
+ s'informa plus exactement de nous, ce qui ne pouvait manquer de
+ nous assurer une grande influence sur tout l'occident de l'Europe.»
+
+Nous l'avons vu, Madame de Staël voulait emprunter à l'Allemagne pour
+enrichir la France. Le rejeton nouveau qu'elle aspirait à greffer sur
+l'arbre de la civilisation française, n'était autre chose que
+l'enthousiasme, dont il lui semblait que le principe était mort dans les
+coeurs français. Mais elle exécuta ce dessein en femme d'esprit, sans
+l'afficher, sans l'annoncer, sans y enchaîner sa pensée. Traitant sa
+nation comme un de ces malades pour qui un changement d'air est le
+premier remède, elle fit faire à l'esprit français le voyage
+d'Allemagne. Comme un guide plein de zèle, dont la propre curiosité est
+à peine encore satisfaite, et dont l'opinion n'est pas fixée sur tous
+les points, elle exposa l'Allemagne comme quelqu'un qui l'étudiait
+encore, quoique les grands traits de la physionomie de ce pays fussent
+déjà fortement dessinés dans sa pensée. L'ouvrage n'a rien de polémique
+ni d'agressif, rien même qui sente le parti pris et l'intention arrêtée;
+on n'y sent partout qu'une étude calme et désintéressée. Ceci n'est
+point un artifice. Madame de Staël n'a ni plus ni moins de préoccupation
+qu'elle n'en montre. Elle ne prêche pas l'enthousiasme allemand, elle ne
+prêche pas l'Allemagne, elle ne prêche rien. Sa candeur et son
+impartialité sont exemplaires. Elle veut avant tout faire connaître
+l'Allemagne à la France, dans son faible comme dans son fort, dans ce
+qui est bon à laisser comme dans ce qui est bon à prendre; et il faut
+bien le dire, Madame de Staël a trop d'esprit pour donner dans
+l'admiration niaise, est trop française aussi pour que tout lui plaise
+chez les Allemands. Elle croit sans doute que les peuples sont faits
+pour se guider mutuellement, que chacun possède quelque avantage qui lui
+est propre, et que l'Allemagne, dans le moment actuel, a quelque chose à
+donner à la France; mais si des relations plus suivies entre les deux
+peuples lui paraissent désirables, désirables surtout pour son pays,
+elle croit nécessaire avant tout qu'ils se connaissent bien l'un
+l'autre; elle n'a rien, pour le moment, plus à coeur, et aussi, dans ce
+portrait de l'Allemagne, est-elle sincère sans le moindre effort.
+
+Mais est-elle vraie? A-t-elle bien vu, a-t-elle bien jugé l'Allemagne?
+Vous avez entendu l'opinion de Goethe; j'ignore si cette opinion est la
+plus générale; j'ai, pour ma part, rencontré plus de gens disposés à la
+contredire qu'empressés à la soutenir. La mauvaise humeur de plusieurs
+va jusqu'à savoir peu de gré à Madame de Staël de son intention même.
+Elle a loué, disent-ils, ce qu'il eût fallu blâmer; elle a blâmé ce
+qu'il fallait louer. Je m'étonnerais que son dessein eût été mieux
+accueilli. L'orgueil national, parfaitement égal à lui-même d'un pays à
+l'autre, et ne présentant de différences que celles de la forme ou de
+l'accent, empreint de fatuité en France, de dédain en Angleterre, en
+Allemagne de rudesse, l'orgueil national a constamment récusé les
+jugements de l'étranger. Rien de plus intraitable, de moins raisonnable
+qu'un orgueil qui peut dire: _nous_, et qui semble n'être exigeant que
+pour le compte d'autrui. Je le récuse à mon tour, et je crois bien
+faire. Après quoi, tout n'irait pas mal si l'insuffisance de mon savoir,
+ou, pour parler plus exactement, mon ignorance, ne me contraignait pas à
+me récuser moi-même. Mais ne puis-je, à défaut d'un jugement en forme
+que je ne me permets pas, vous dire au moins mes impressions?
+
+Je ne reproche pas à Madame de Staël de n'avoir pas procédé par analyse.
+Cette méthode, qui paraît excellente parce qu'elle ne permet pas de rien
+omettre, a souvent le désavantage, en disant tout, de ne rien dire;
+j'entends rien d'intime, de singulier, de saisissant. L'individualité,
+personnelle et même nationale, reste en dehors de toutes les analyses,
+et ce n'est pas non plus la méthode des peintres. Voyez Saint-Simon: son
+unique méthode est de n'en point avoir, et sa confusion ressemble
+beaucoup plus à la vie qu'aucune analyse. La libre allure de Madame de
+Staël ne la sert guère moins bien. Il ne serait pas toujours facile de
+dire pourquoi tel sujet succède à tel autre; mais, quand on arrive à la
+fin, il reste une impression vive, celle que laisse la rencontre d'une
+personnalité distincte, de ce je ne sais quoi qui ne ressemble qu'à soi,
+et qu'aucun nom appellatif, qu'aucune épithète ne désignerait à notre
+gré. Est-ce l'Allemagne? Mais si ce n'est pas l'Allemagne, où donc un
+objet imaginaire aurait-il pris cette empreinte si vive d'individualité,
+cette physionomie si personnelle, où l'on sent, à ne pouvoir s'y
+tromper, que tout est homogène, que tout se tient, que tout s'enchaîne?
+Un poète du dix-huitième siècle a dit des écrivains de Port-Royal:
+
+ Ils ont eu l'art de bien connaître L'homme qu'ils ont imaginé[167].
+
+Madame de Staël, à son tour, aurait-elle eu l'étrange secret de bien
+connaître une Allemagne qui n'existait pas? Le faux peut-il avoir cet
+air-là? peut-il faire cette impression? Nous n'en croyons rien. Pour
+autant que nous connaissons l'Allemagne, nous croyons que Madame de
+Staël l'a bien connue, l'a bien exprimée; mais nous ne croyons pas
+qu'elle l'ait approfondie.
+
+L'époque où elle visita cette grande nation ne pouvait pas la lui
+manifester tout entière. Bien des germes, qui s'éveillèrent plus tard,
+sommeillaient. On peut dire, en un sens figuré, que Madame de Staël
+visita l'Allemagne en hiver, lorsqu'une neige épaisse couvrait et
+réchauffait le sol. Madame de Staël n'avait pas pu non plus pénétrer
+jusqu'au fond de la société; en tout pays, et peut-être en Allemagne
+plus qu'ailleurs, les hautes classes ne représentent qu'imparfaitement
+l'esprit national; elles ont quelque chose de cosmopolite et parfois
+d'étranger dans leur propre pays qui vous désappointe et vous
+déconcerte. Et au reste, ni la société vue à ses divers étages, ni la
+littérature contemporaine, ni les idées dominantes ne révèlent tout le
+secret de l'individualité nationale. Aucun peuple ne montre à la fois
+tout ce qu'il est; chaque moment ne révèle de lui qu'une partie.
+L'histoire du peuple, l'étude de sa langue sont, en tout temps, un
+complément d'information indispensable. Ceci, je l'avoue, suppose ce qui
+est en question pour plusieurs, savoir: qu'un peuple, aussi bien qu'un
+individu, est doué de l'identité personnelle, et que ses différents
+états, en se succédant, se rattachent à un moi constant et inaltérable.
+Il est vrai que je crois à cette identité, quoique je ne puisse
+méconnaître avec quelle rapidité le type moral d'une nationalité
+s'altère chez les individus expatriés, ou du moins chez leurs premiers
+descendants. Mais, sous des formes et dans des conditions différentes,
+l'identité morale d'une nation est aussi réelle que celle d'un individu;
+la véritable unité de son histoire est l'unité de son caractère, et sa
+langue, formée en même temps et d'un même effort que son caractère, en
+est à la fois le monument, le garant et la sauvegarde. C'est en
+interrogeant ces deux témoins que Madame de Staël aurait sondé le
+caractère et discerné la vocation de la race allemande; et des traits
+qui lui ont échappé auraient vivement attiré son attention. Je suis peu
+disposé à en croire sur parole l'exaltation patriotique de certains
+écrivains allemands, au dire desquels la nation aurait inventé tous les
+sentiments nobles et délicats dont s'honore et s'embellit la
+civilisation moderne. N'en ai-je pas vu qui transportaient sans façon au
+_germanisme_, religion de leur façon, tous les bienfaits dont l'Europe
+entière, cis et transatlantique, s'accorde à faire honneur au
+christianisme? Mais il n'est guère possible de méconnaître l'importance
+morale d'une race dont le mélange avec la race celtique et la race
+romaine a décidément, sous les auspices du christianisme, créé le moyen
+âge et les nationalités modernes. Si l'élément latin est partout,
+l'élément teutonique est partout aussi; mais sans doute c'est en
+Allemagne qu'il faut surtout le chercher. Et ce n'est pas assez de
+vanter, avec Madame de Staël, cette loyauté de caractère, qui répond,
+chez l'Allemand, à la générosité du Français, à la dignité de l'Anglais;
+il y a des traits plus distinctifs et plus profonds. Il en est qu'on ne
+peut presque nommer qu'au moyen de la langue allemande: c'est ce je ne
+sais quoi de généralement humain (_allgemein menschlich_) dans le
+caractère et surtout dans l'esprit, qui permet à l'Allemand de tout
+comprendre, qui l'autorise à dire avec le poète: _Homo sum et nihil
+humani a me alienum puto_, qui lui permet de se dépayser plus facilement
+que tout autre peuple, et l'assimile si rapidement à l'indigène du pays
+où il est transplanté. Ce qu'il y a de cosmopolite chez les différents
+peuples leur vient du christianisme et de l'Allemagne. L'Allemagne peut,
+sans aucune mauvaise allusion, être considérée en Europe comme _l'Empire
+du milieu_; elle l'est au point de vue moral comme au point de vue
+géographique.
+
+Je ne relève qu'un trait; il en est d'autres sans doute: je voulais
+faire entendre seulement que l'étude de Madame de Staël n'a pas tout
+approfondi, ni même tout embrassé. Mais si son analyse du caractère
+allemand laisse à désirer quelque chose, elle a rendu avec un singulier
+bonheur la physionomie de cette nation, par où je n'entends pas
+seulement les dehors de la vie allemande, mais ses préjugés, ses
+habitudes intellectuelles et le mouvement de sa pensée. Quoiqu'elle ne
+ménage pas la vérité à ce peuple, on sent qu'elle le traite avec
+affection: la louange est sérieuse; le blâme tempéré, autant qu'il se
+peut, par l'enjouement. J'ai dit l'enjouement, et non l'ironie; car les
+Allemands, qui comprennent peu l'ironie, soit dit à leur honneur, la
+supportent mal, quand ils l'ont comprise.
+
+Les conseils ressemblent trop aux censures pour être beaucoup mieux
+reçus; or tous ceux que renferme le livre _De l'Allemagne_ ne sont pas à
+l'adresse des Français; plusieurs, et des meilleurs, sont adressés aux
+Allemands eux-mêmes. Madame de Staël avait à coeur de voir cette grande
+nation s'emparer de tous ses avantages, et s'assurer une influence
+nécessaire au salut de l'Europe entière. Il serait difficile de
+méconnaître cette pensée dans les passages suivants, où le conseil, en
+prenant la forme d'une simple observation de fait, a plus de discrétion,
+sans avoir moins de force:
+
+ «L'imagination, qui est la qualité dominante de l'Allemagne artiste
+ et littéraire, inspire la crainte du péril, si l'on ne combat pas
+ ce mouvement naturel par l'ascendant de l'opinion et l'exaltation
+ de l'honneur. En France, déjà même autrefois, le goût de la guerre
+ était universel; et les gens du peuple risquaient volontiers leur
+ vie, comme un moyen de l'agiter, et d'en sentir moins le poids.
+ C'est une grande question de savoir si les affections domestiques,
+ l'habitude de la réflexion, la douceur même de l'âme, ne portent
+ pas à redouter la mort; mais si toute la force d'un état consiste
+ dans son esprit militaire, il importe d'examiner quelles sont les
+ causes qui ont affaibli cet esprit dans la nation allemande. Trois
+ mobiles principaux conduisent d'ordinaire les hommes au combat:
+ l'amour de la patrie et de la liberté, l'amour de la gloire, et le
+ fanatisme de la religion[168].»
+
+Ces trois mobiles, selon Madame de Staël, ont perdu leur force en
+Allemagne, et n'en ont plus assez pour déterminer, à eux seuls du moins,
+la résolution qu'elle appelait de tous ses voeux, disons la chose comme
+elle est, l'énergique résistance à la France, dont l'auteur osait donner
+le signal, elle Française, dans un livre imprimé en France. Je ne veux
+pas supprimer la fin du chapitre:
+
+ «Les institutions politiques peuvent seules former le caractère
+ d'une nation; la nature du gouvernement de l'Allemagne était
+ presque en opposition avec les lumières philosophiques des
+ Allemands. De là vient qu'ils réunissent la plus grande audace de
+ pensée au caractère le plus obéissant. La prééminence de l'état
+ militaire et les distinctions de rang les ont accoutumés à la
+ soumission la plus exacte dans les rapports de la vie sociale; ce
+ n'est pas servilité, c'est régularité chez eux que l'obéissance;
+ ils sont scrupuleux dans l'accomplissement des ordres qu'ils
+ reçoivent, comme si tout ordre était un devoir. Les hommes éclairés
+ de l'Allemagne se disputent avec vivacité le domaine des
+ spéculations, et ne souffrent dans ce genre aucune entrave; mais
+ ils abandonnent assez volontiers aux puissants de la terre tout le
+ réel de la vie. Ce réel, si dédaigné par eux, trouve pourtant des
+ acquéreurs qui portent ensuite le trouble et la gêne dans l'empire
+ même de l'imagination. L'esprit des Allemands et leur caractère
+ paraissent n'avoir aucune communication ensemble: l'un ne peut
+ souffrir de bornes, l'autre se soumet à tous les jougs; l'un est
+ très entreprenant, l'autre très timide; enfin, les lumières de l'un
+ donnent rarement de la force à l'autre, et cela s'explique
+ facilement. L'étendue des connaissances dans les temps modernes ne
+ fait qu'affaiblir le caractère, quand il n'est pas fortifié par
+ l'habitude des affaires et l'exercice de la volonté. Tout voir et
+ tout comprendre est une grande raison d'incertitude; et l'énergie
+ de l'action ne se développe que dans ces contrées libres et
+ puissantes, où les sentiments patriotiques sont dans l'âme comme le
+ sang dans les veines, et ne se glacent qu'avec la vie[169].»
+
+Ailleurs nous lisons, et ceci peut passer pour un conseil:
+
+ «L'esprit de chevalerie règne encore chez les Allemands, pour ainsi
+ dire, passivement; ils sont incapables de tromper, et leur loyauté
+ se retrouve dans tous les rapports intimes; mais cette énergie
+ sévère, qui commandait aux hommes tant, de sacrifices, aux femmes
+ tant de vertus, et faisait de la vie entière une oeuvre sainte où
+ dominait toujours la même pensée, cette énergie chevaleresque des
+ temps jadis n'a laissé dans l'Allemagne qu'une empreinte effacée.
+ Rien de grand ne s'y fera désormais que par l'impulsion libérale
+ qui a succédé dans l'Europe à la chevalerie[170].»
+
+Il ne tient plus qu'à l'Autriche de prendre pour un conseil le passage
+suivant:
+
+ «Il y a deux routes à prendre en toutes choses: retrancher ce qui
+ est dangereux, ou donner des forces nouvelles pour y résister. Le
+ second moyen est le seul qui convienne à l'époque où nous vivons;
+ car l'innocence ne pouvant être de nos jours la compagne de
+ l'ignorance, celle-ci ne fait que du mal. Tant de paroles ont été
+ dites, tant de sophismes répétés, qu'il faut beaucoup savoir pour
+ bien juger, et les temps sont passés où l'on s'en tenait en fait
+ d'idées au patrimoine de ses pères. On doit donc songer, non à
+ repousser les lumières, mais à les rendre complètes, pour que leurs
+ rayons brisés ne présentent point de fausses lueurs. Un
+ gouvernement ne saurait prétendre à dérober à une grande nation la
+ connaissance de l'esprit qui règne dans son siècle; cet esprit
+ renferme des éléments de force et de grandeur, dont on peut user
+ avec succès quand on ne craint pas d'aborder hardiment toutes les
+ questions: on trouve alors dans les vérités éternelles des
+ ressources contre les erreurs passagères, et dans la liberté même
+ le maintien de l'ordre et l'accroissement de la puissance[171].»
+
+Mais de tous les conseils que les Allemands purent trouver dans ce
+livre, le plus caractéristique et le plus spirituellement donné est
+celui que développe le chapitre intitulé: _Des étrangers qui veulent
+imiter l'esprit français_. Etre soi-même était aux yeux de Madame de
+Staël la première condition de la force; être un autre que soi-même lui
+paraissait à bon droit un principe de faiblesse. Le travers de
+l'imitation, la recherche des qualités étrangères et des grâces qui
+n'ont de la grâce qu'à condition d'être naturelles, c'était, à son avis,
+un grand tort et un grand malheur; elle n'ajoute pas: une peine perdue
+et un grand ridicule, mais elle le fait bien sentir. Je cite quelques
+passages:
+
+ «Les étrangers, quand ils veulent imiter les Français, affectent
+ plus d'immoralité, et sont plus frivoles qu'eux, de peur que le
+ sérieux ne manque de grâce, et que les sentiments ou les pensées
+ n'aient pas l'accent parisien.
+
+ »L'esprit allemand s'accorde beaucoup moins que tout autre avec
+ cette frivolité calculée;... il a besoin d'approfondir pour
+ comprendre; il ne saisit rien au vol, et les Allemands auraient
+ beau, ce qui certes serait dommage, se désabuser des qualités et
+ des sentiments dont ils sont doués, que la perte du fond ne les
+ rendrait pas plus légers dans les formes, et qu'ils seraient plutôt
+ des Allemands sans mérite que des Français aimables.
+
+ »L'Ascendant des manières des Français a préparé peut-être les
+ étrangers à les croire invincibles. Il n'y a qu'un moyen de
+ résister à cet ascendant: ce sont des habitudes et des moeurs
+ nationales très décidées. Dès qu'on cherche à ressembler aux
+ Français, ils l'emportent en tout sur tous.
+
+ »L'imitation des étrangers, sous quelque rapport que ce soit, est
+ un défaut de patriotisme[172].»
+
+Elle retourne contre lui-même, d'une manière piquante, le travers
+qu'elle veut détruire. Les Français peuvent être flattés qu'on les
+imite; mais l'imitation en elle-même leur déplaît; ce qu'ils demandent à
+l'étranger, ce n'est pas leur propre image, ce sont des moeurs originales
+et vraiment étrangères à leur égard:
+
+ «Les Français, hommes d'esprit, lorsqu'ils voyagent, n'aiment point
+ à rencontrer, parmi les étrangers, l'esprit français, et
+ recherchent surtout les hommes qui réunissent l'originalité
+ nationale à l'originalité individuelle.»
+
+Et elle ajoute:
+
+ «Il n'y a point de nature, point de vie dans l'imitation: et l'on
+ pourrait appliquer, en général, à tous ces esprits, à tous ces
+ ouvrages imités du français, l'éloge que Roland, dans l'Arioste,
+ fait de sa jument qu'il traîne après lui: _Elle réunit_, dit-il,
+ _toutes les qualités imaginables, mais elle a pourtant un défaut,
+ c'est qu'elle est morte_[173].»
+
+Rien n'était mieux d'accord avec ce conseil qu'un livre destiné tout
+entier à prouver que les Allemands, pour bien faire, n'avaient qu'à se
+ressembler, et qu'ils ne pouvaient que perdre à échanger, au cas qu'un
+tel échange soit possible, leurs qualités contre celles de toute autre
+nation. La majeure partie du livre aboutit à cette démonstration. Mais
+c'est surtout dans la littérature et dans la philosophie que Madame de
+Staël voit se manifester la supériorité de l'Allemagne. Ces deux parties
+de l'ouvrage n'ont pourtant pas été les mieux accueillies dans le pays à
+l'honneur duquel elles paraissent consacrées. Je suis bien loin de
+penser qu'elles ne laissent rien à désirer. On cherche dans la première
+des idées générales mieux circonscrites, mieux arrêtées. Ce que dit
+l'auteur de la poésie en général, du romantisme en particulier, a pu
+sembler très fort à l'époque où le livre parut, et doit paraître
+aujourd'hui bien vague. Ces choses, pourtant, ne parurent alors que trop
+précises à certains critiques du pays de l'auteur. Dire que le
+raisonnement combiné avec l'éloquence n'est point encore de la
+poésie[174], souscrire à ce principe de l'esthétique allemande qui ne
+veut point voir dans l'imitation de la nature, mais dans le beau idéal,
+le principal objet de l'art[175], c'était, à l'égard de la France,
+professer des nouveautés hardies, et jeter dans le sol de la littérature
+des germes féconds. Les appréciations des auteurs et des ouvrages sont
+spirituelles, délicates, et font preuve souvent d'une rare pénétration;
+les analyses sont pleines de mouvement et de vie, et les passages cités
+sont traduits avec un grand talent; le respect du génie, le naïf
+sentiment du beau, éclairent tous les pas de l'écrivain, et nulle part
+le préjugé français ne lui fait méconnaître des beautés véritables, ni
+l'engouement, la méprise de la nouveauté ou une docilité de néophyte ne
+lui fait prendre, comme à tant d'autres, quelque idole difforme pour une
+divinité. Après cela, il ne coûte rien d'avouer que tout le monde, dans
+un certain sens, en sait plus sur ces sujets que Madame de Staël n'en
+pouvait savoir alors. Nous en savons même un peu trop pour notre
+plaisir; et nous aurions raison d'envier à la génération que
+représentait Madame de Staël, la fraîcheur de ses impressions. Quoi
+qu'il en soit, ce qu'elle écrivit il y a trente ans était neuf alors; il
+y avait du mérite à le penser, et si les paradoxes de 1810 sont
+aujourd'hui des axiomes, il n'y a pas là, ce me semble, la matière d'une
+critique.
+
+Il n'y a pas de justice non plus à reprocher à celui qui, le premier,
+met une idée en circulation, de ne lui avoir pas donné l'expression la
+plus rigoureuse, la formule la plus parfaite. Inventer n'est pas si
+commun qu'il ne faille faire grâce de quelque chose aux inventeurs. Je
+sais qu'on n'y est pas trop disposé, et qu'il faudrait, pour contenter
+certaines gens, avoir tout vu, tout prévu, n'avoir failli en rien. Je
+sais aussi que cette injustice finit par être utile, et que les ennemis
+d'une idée nouvelle sont ceux qui ont mission de la mûrir et de la
+perfectionner; mais il vaudrait toujours mieux ne pas arriver à la
+vérité par l'injustice. Toutefois, il est très vrai que les critiques
+passionnées, amères, étroites, dont le livre _De l'Allemagne_ fut
+l'objet en France et en Allemagne, ont été, pour les doctrines de ce
+livre, autant de filtres où elles se sont épurées. Nous sommes tous,
+aujourd'hui, bien au delà de ces doctrines; aux moins hardis elles
+paraissent timides; la critique, l'esthétique ont obtenu de nouvelles
+bases, et si l'ouvrage de Madame de Staël ne les a pas fournies, ne les
+a pas indiquées, il a certainement obligé cette science et cet art à se
+constituer sur des principes nouveaux.
+
+Ne dirons-nous rien de l'aménité charmante de Madame de Staël dans la
+critique? Certes, si dans ce périlleux métier la forme pouvait jamais
+emporter le fond, tant d'équité, tant de ménagement aurait dû faire tout
+passer. On dit que la brutalité vaut mieux; je n'en croirai rien jusqu'à
+la preuve, et la preuve est encore bien loin. Qu'on soit sans
+miséricorde pour le charlatanisme avéré, rien de mieux: mais je ne
+croirai jamais qu'il soit nécessaire de traiter le génie sans respect et
+sans ménagement. C'est surtout au milieu d'un peuple spirituel,
+accoutumé à entendre à demi-mot, que la brutalité serait inexcusable.
+Louer Madame de Staël de s'en être abstenue, ce serait lui faire injure;
+mais ce dont on peut la louer, c'est d'avoir su réunir à la plus
+parfaite sincérité la plus aimable douceur: _Suaviter in modo, fortiter
+in re_. Vous rappelez-vous de quelle manière elle critique l'épisode de
+Cidli et Semida dans le poème du _Messie_?
+
+ «Il faut l'avouer, dit-elle, il résulte un peu de monotonie d'un
+ sujet continuellement exalté; l'âme se fatigue par trop de
+ contemplation, et l'auteur aurait quelquefois besoin d'avoir
+ affaire à des lecteurs déjà ressuscités, comme Cidli et
+ Semida[176].»
+
+Toutes les critiques ne comportent pas ces tours enjoués: mais dans le
+ton le plus sérieux, elle ne met jamais ni dureté, ni sarcasme. Il
+fallait bien que le reproche d'obscurité que Madame de Staël, en bonne
+Française, ne pouvait s'empêcher de faire aux écrivains allemands,
+trouvât sa place quelque part; mais pouvait-on y mettre à la fois plus
+de modération et de franchise que dans les passages suivants:
+
+ «Les lecteurs allemands considèrent un moindre degré d'obscurité
+ comme la clarté même, et les écrivains ne donnent pas toujours aux
+ ouvrages de l'art cette lucidité frappante qui leur est si
+ nécessaire[177].»
+
+ «Les Allemands de la nouvelle école pénètrent avec le flambeau du
+ génie dans l'intérieur de l'âme. Mais quand il s'agit de faire
+ entrer leurs idées dans la tête des autres, ils en connaissent mal
+ les moyens; ils se mettent à dédaigner, parce qu'ils ignorent, non
+ la vérité, mais la manière de la dire. Le dédain, excepté pour le
+ vice, indique presque toujours une borne dans l'esprit; car, avec
+ plus d'esprit encore, on se serait fait comprendre, même des
+ esprits vulgaires, ou du moins on l'aurait essayé de bonne
+ foi[178]... Quand il s'agit de la métaphysique transcendante, aucun
+ aperçu, quelque vague qu'il soit, n'est à dédaigner, tous les
+ pressentiments peuvent guider, tous les à-peu-près sont encore
+ beaucoup. Il n'en est pas ainsi des affaires de ce monde: il est
+ possible de les savoir, il faut donc les présenter avec clarté.
+ L'obscurité dans le style, lorsqu'on traite des pensées sans
+ bornes, est quelquefois l'indice de l'étendue même de l'esprit:
+ mais l'obscurité dans l'analyse des choses de la vie prouve
+ seulement qu'on ne les comprend pas[179].»
+
+ «Les Allemands se plaisent dans les ténèbres; souvent ils remettent
+ dans la nuit ce qui était au jour, plutôt que de suivre la route
+ battue; ils ont un tel dégoût pour les idées communes, que,
+ lorsqu'ils se trouvent dans la nécessité de les retracer, ils les
+ environnent d'une métaphysique abstraite qui peut les faire croire
+ nouvelles jusqu'à ce qu'on les ait reconnues. Les écrivains
+ allemands ne se gênent point avec leurs lecteurs; leurs ouvrages
+ étant reçus et commentés comme des oracles, ils peuvent les
+ entourer d'autant de nuages qu'il leur plaît; la patience ne
+ manquera point pour écarter ces nuages; mais il faut qu'à la fin on
+ aperçoive une divinité; car ce que les Allemands tolèrent le moins,
+ c'est l'attente trompée; leurs efforts mêmes et leur persévérance
+ leur rendent les grands résultats nécessaires. Dès qu'il n'y a pas
+ dans un livre des pensées fortes et nouvelles, il est bien vite
+ dédaigné; et si le talent fait tout pardonner, l'on n'apprécie
+ guère les divers genres d'adresse par lesquels on peut essayer d'y
+ suppléer[180].»
+
+À la lecture des pages où l'auteur rend compte à ses compatriotes de la
+philosophie des Allemands, le premier mot de la critique, je m'en
+souviens fort bien, fut celui-ci: Madame de Staël n'est point l'auteur
+de ces pages; et on les attribuait à des plumes très habiles et très
+compétentes; puis, comme il fallut bien les lui rendre, on se rabattit à
+dire: Elle n'y entend rien. On le dit surtout plus tard, quand on crut
+mieux connaître et que réellement on connut mieux la philosophie
+allemande. Mais on ne se souvient pas assez de ce qu'avait dit l'auteur,
+à la suite de son analyse de Kant:
+
+ «Je ne me flatte assurément pas d'avoir pu rendre compte, en
+ quelques pages, d'un système qui occupe, depuis vingt ans, toutes
+ les têtes puissantes de l'Allemagne; mais j'espère en avoir dit
+ assez pour indiquer l'esprit général de la philosophie de Kant, et
+ pour pouvoir expliquer dans les chapitres suivants l'influence
+ qu'elle a exercée sur la littérature, les sciences et la
+ morale[181].»
+
+Ailleurs elle dit encore:
+
+ «En lisant le compte que je viens de rendre des idées principales
+ de quelques philosophes allemands, leurs partisans trouveront avec
+ raison que j'ai indiqué bien superficiellement des recherches très
+ importantes[182].»
+
+On voit où se réduisait l'ambition de l'auteur: elle voulait ajouter au
+portrait de l'Allemagne un dernier trait en disant quelle était la
+philosophie de ce pays; car si l'on a dit que la littérature est
+l'expression de la société, pourquoi ne le dirait-on pas de la
+philosophie, soit qu'on la considère comme une partie intégrante ou
+comme le résumé abstrait de la littérature? Pour atteindre ce but, ce
+qu'a fait l'auteur suffisait: elle était tenue de ne point défigurer les
+systèmes dont elle rendait compte; mais il y eût eu, ce me semble, de la
+pédanterie à exiger davantage. Si l'on se reporte à la date de 1810, si
+l'on se rappelle qu'à cette époque la philosophie de Kant, et celle-là
+seulement, n'était guère connue en France que de nom, et que Charles
+Villers avait seul pris les devants sur l'auteur du livre _De
+l'Allemagne_, dans un exposé de la philosophie de Kant publié en 1801,
+on sentira plus d'admiration pour le travail de Madame de Staël, que
+l'on ne sera frappé de ses lacunes et de ses imperfections.
+
+Il serait injuste de reprocher à l'auteur de n'avoir jamais vu dans la
+philosophie un effet, mais toujours une cause, et la cause de tous les
+effets; car elle a dit bien clairement du sensualisme, et sans doute
+elle l'eût dit aussi de tout autre système: «Cette philosophie doit sans
+doute être considérée autant comme l'effet que comme la cause de la
+disposition actuelle des esprits[183];» mais il n'est pas injuste de
+dire qu'elle a beaucoup plus insisté sur le second de ces points de vue
+que sur le premier.
+
+ «Le système philosophique adopté dans un pays exerce une grande
+ influence sur la tendance des esprits; c'est le moule universel
+ dans lequel se jettent toutes les pensées; ceux même qui n'ont
+ point étudié ce système se conforment sans le savoir à la
+ disposition générale qu'il inspire[184].»
+
+Cette phrase est le thème, ou l'idée fondamentale, de toute la partie du
+livre qui concerne la philosophie allemande. Le caractère de toute cette
+philosophie, aux yeux de Madame de Staël, était le spiritualisme; ce
+n'est pas encore le moment de voir si, même alors, cela était exactement
+vrai; et quant aux intentions, ou plutôt au plan qu'elle attribue au
+fondateur de la philosophie critique[185], c'est un secret qui reste
+entre Dieu et lui: mais en supposant que la doctrine allemande soit
+spiritualiste, il importe, d'un côté, de ne pas s'exagérer les
+conséquences pratiques, les résultats sociaux de cette doctrine, et d'un
+autre côté, d'en expliquer la genèse, de faire comprendre quelles causes
+ont amené ou déterminé le triomphe de cette théorie. Sous ces deux
+rapports, la troisième partie du livre _De l'Allemagne_ me semble donner
+prise à des critiques fondées. Il était digne de l'auteur, et peut-être
+était-il en son pouvoir de mieux mesurer l'influence des doctrines, et
+d'en mieux raconter la naissance ou l'avènement.
+
+On pourrait reprocher aussi à Madame de Staël d'avoir parlé d'une
+philosophie allemande comme s'il n'y en avait qu'une seule, comme si ce
+fleuve jaillissait tout entier d'une même source et roulait la même eau
+jusqu'à son embouchure, comme si les successeurs de Kant n'en étaient
+pas les adversaires plutôt que les continuateurs. Il y a bien quelque
+chose de commun entre eux; mais ce qui leur est commun ne suffit pas
+pour faire affirmer l'unité d'une philosophie, où rien, au contraire, ne
+frappe autant que le nombre et l'immensité des divergences. Madame de
+Staël elle-même n'est-elle pas obligée de nous signaler entre tel ou tel
+de ces systèmes des oppositions radicales? Et le seul principe d'unité
+qu'on aperçoive entre tous, à partir de celui de Kant, n'est-ce pas
+l'audace titanesque de la spéculation ou la froide intrépidité de la
+dialectique?
+
+ Ter sunt conati imponere Pelio Ossam.
+
+Mais s'égaler les uns les autres en audace, ou, si l'on veut, en
+grandeur, aspirer tous ensemble à l'absolu, à l'infini, est-ce avoir une
+même philosophie? Madame de Staël, il est vrai, a cru démêler, entre
+tous les systèmes dont l'Allemagne se préoccupait alors, un trait
+d'unité moins vague et moins illusoire:
+
+ «Les Allemands, dit-elle, regardent le sentiment comme un fait,
+ comme le fait primitif de l'âme, et la raison philosophique comme
+ destinée seulement à rechercher la signification de ce fait[186].»
+
+Les philosophies de l'Allemagne étaient-elles, en effet, si bien
+d'accord là-dessus? avaient-elles, comme de concert, fait cette réserve?
+Je n'en ai pas connaissance, et je crois plutôt que ce qui les
+caractérise toutes ensemble, c'est de ne rien réserver.
+
+Madame de Staël n'aime tant les philosophes allemands que parce qu'elle
+les croit spiritualistes. Mais leur vol les avait, dès lors, emportés
+bien loin par delà les questions qui s'agitent entre les sectateurs de
+Condillac et ses adversaires, et ils abandonnent ces questions, avec
+quelque dédain, à ceux qui n'ont pu les suivre dans leur gigantesque
+essor: elles n'existent pas pour eux; il n'y a lieu pour la philosophie
+allemande, ni à être spiritualiste, ni à ne l'être pas: l'idéalisme est
+autre chose que le spiritualisme, et, à bien y regarder, ce qui porte ce
+dernier nom n'est pas moins compromis par l'idéalisme que par le
+matérialisme, par Hegel que par Condillac. Les Français pouvaient
+trouver leur compte à échanger le matérialisme contre une doctrine plus
+élevée; mais quel avantage espérer d'un échange entre Condillac et les
+nouveaux systèmes allemands, entre le matérialisme et le panthéisme,
+c'est-à-dire entre deux négations également absolues, également
+funestes?
+
+Au reste, la philosophie allemande pouvait-elle devenir,
+deviendra-t-elle jamais la philosophie française? La philosophie, au
+moins dans la direction et dans la portée que lui ont données les
+nouveaux systèmes, se transporte-t-elle, comme la chimie, comme les
+mathématiques, comme les inventions des arts, comme la vérité? Quelques
+personnes ont osé se faire cette question, et j'ose la faire après
+elles.
+
+À défaut de sa philosophie, demanderons-nous à l'Allemagne cet
+enthousiasme dont Madame de Staël semble faire l'apanage, la prérogative
+de cette grande nation? Sachons d'abord ce que c'est que cet
+enthousiasme; cherchons ce rameau d'or, au sujet duquel une autre Pythie
+semble nous dire aujourd'hui:
+
+... Latet arbore opaca
+ Aureus et foliis et lento vimine ramus...
+ Ergo alte vestiga oculis, et rite repertum
+ Carpe manu[187].
+
+Je vous préviens, Messieurs, que je n'attaque aucune des opinions de
+Madame de Staël. Je ne serais pas embarrassé de trouver dans son livre
+tous les éléments de l'opinion que je défends. Ces éléments, je voudrais
+les voir rassemblés, et certaines distinctions plus vivement accusées.
+
+ «L'enthousiasme, dit Madame de Staël, prête de la vie à ce qui est
+ invisible, et de l'intérêt à ce qui n'a point d'action immédiate
+ sur notre bien-être dans ce monde[188].»
+
+La phrase que nous venons de lire peut passer pour une très bonne
+définition de l'enthousiasme. Je crois que ce qui subordonne toute notre
+vie à une pensée, à une poursuite dont l'objet ne promet rien à notre
+égoïsme, rien à nos passions, peut prendre le nom d'enthousiasme.
+
+Mais il y a plusieurs enthousiasmes, comme il y a plusieurs religions;
+et de même que nous donnons le nom commun de religion à des cultes très
+différents dans leur objet, très opposés dans leur tendance, nous
+donnerons le nom d'enthousiasme à _toute passion purement
+contemplative_, quel qu'en soit l'objet, quelle qu'en soit la direction.
+Il n'y a presque rien qui ne puisse devenir l'objet de l'enthousiasme.
+L'enthousiasme correspond à l'infini; mais tantôt il s'adresse
+réellement à l'infini, tantôt il trompe son propre besoin, il donne le
+change à son propre principe, en prêtant aux objets finis le caractère
+et les privilèges de l'infini. L'Égypte déifiait un boeuf ou les légumes
+de ses jardins; à notre manière, nous faisons de même.
+
+L'enthousiasme égaré à ce point peut-il encore mériter quelque estime?
+Est-il encore digne de son nom, qui signifie: _un Dieu au dedans de
+nous_? Une âme qui s'enthousiasme pour ce qui est vulgaire
+diffère-t-elle essentiellement d'une âme vulgaire? C'est une question.
+Je me sens disposé à la résoudre affirmativement. Je déplore de
+déplorables aberrations, une prodigalité si peu raisonnable; mais je ne
+puis, en thèse générale, refuser toute espèce de valeur à une passion
+qui n'a rien d'égoïste, rien au moins de grossièrement égoïste.
+
+Mais on me permettra de préférer l'enthousiasme qui ne s'égare point à
+l'enthousiasme qui s'égare, l'enthousiasme qui s'élève à celui qui
+s'abaisse. J'irai plus loin: quoique l'un et l'autre révèlent la
+présence, dans l'âme, du même besoin, du même principe, je ne puis
+m'empêcher d'attribuer plus de valeur à l'âme capable du premier de ces
+enthousiasmes qu'à l'âme susceptible du second seulement, à l'être moral
+qui s'élance vers le véritable infini qu'à celui qui se précipite vers
+le fini déguisé en infini, à celui qui aspire à la vérité absolue qu'à
+celui qui s'éprend de la vérité relative, à l'homme qui s'enflamme pour
+le bon qu'à celui que consume l'amour du beau, à l'homme qui met le
+devoir au-dessus de la spéculation qu'à celui qui met la spéculation ou
+la pensée au-dessus de la matière. Je reconnais, après Pascal, trois
+ordres de grandeur, morale, intellectuelle, matérielle et je mesure
+entre la première et la seconde une distance infiniment plus grande
+qu'entre la seconde et la dernière.
+
+Quelle différence y a-t-il quelquefois entre l'enthousiasme et la
+pédanterie? Pourriez-vous me le dire? Et encore ai-je bien soin
+d'écarter les éléments qui, en se mêlant à l'enthousiasme, le
+transformeraient en fanatisme.
+
+Que l'Allemagne soit capable d'enthousiasme, dans l'application la plus
+élevée de ce mot, je le crois, et elle l'a prouvé. Que cet enthousiasme
+moral soit même un des traits distinctifs du caractère allemand, je ne
+prétends pas le nier. Mais il est plus certain que l'Allemagne se
+distingue entre les nations par cet enthousiasme spéculatif, cette
+ferveur d'abstraction, qui lui a fait donner par Madame de Staël le
+magnifique nom de _patrie de la pensée_[190]. C'est même, si j'ai bien
+lu ce beau livre, c'est de cet enthousiasme plutôt que de tout autre que
+Madame de Staël fait honneur à l'Allemagne; c'est de cet enthousiasme
+qu'elle voudrait doter son propre pays, et elle nous invite elle-même,
+sans le vouloir, à évaluer ce trait de caractère ou cette disposition de
+l'esprit.
+
+Je l'ai déjà dit, quand je compare cette préoccupation avec celles qui
+ont pour objet la matière et pour principe l'égoïsme, j'honore ceux qui
+en sont atteints. Mais je voudrais savoir deux choses: cet enthousiasme
+intellectuel entraîne-t-il avec lui l'enthousiasme moral, y conduit-il
+nécessairement, a-t-il avec cette excellente préoccupation quelque
+affinité naturelle; et en second lieu, cet amour de l'abstraction, cette
+passion de la pensée élève-t-elle une barrière entre notre âme et
+l'égoïsme, je dis au moins l'égoïsme le plus grossier?
+
+Messieurs, il serait souverainement injuste de ne pas avouer que la
+position du spéculatif est plus élevée que celle du matérialiste
+pratique, l'atmosphère où il respire, plus pure, et qu'un peuple de
+penseurs, si l'on pouvait concevoir un tel peuple, ne présenterait pas
+un aspect aussi affligeant, ne léguerait pas à l'histoire d'aussi
+sanglants souvenirs, que tel autre peuple plus vivement, plus
+exclusivement préoccupé de ce qu'on appelle les réalités de la vie. Mais
+n'allons pas plus loin, et ne confondons pas ce qui est profondément
+distinct.
+
+Entre la vérité spéculative et la vie morale il n'y a pas la continuité
+que l'on suppose; la seconde n'est pas le prolongement de la première:
+elles resteraient éternellement séparées sans la médiation du sens
+moral, et le sens moral lui-même a besoin d'être restauré.
+
+Il est permis, il est utile, dans les travaux de la pensée, de se
+dépréoccuper de tout, excepté des intérêts moraux. Faire abstraction des
+intérêts matériels, c'est simplifier la question sans la dénaturer;
+c'est l'épurer en quelque sorte. Mais se désintéresser même du bien dans
+la recherche du vrai, c'est renoncer à trouver le vrai, puisque le vrai
+est inséparable du bien. Le vrai sans le bien n'est pas vrai; le bien
+est la première vérité, le vrai par excellence, le vrai du vrai. Tout
+autre désintéressement nous enrichit de ce qu'il nous enlève, nous fait
+pour ainsi dire exister davantage; celui-ci, je veux dire celui qui
+affecte de ne pas voir dans le bien un intérêt et le suprême intérêt,
+celui-ci est un suicide.
+
+Dans un écrit tout récent, _Notice sur la vie et les écrits de Madame
+Necker de Saussure_, je trouve, sur ce sujet, quelques lignes
+admirables, que je ne puis m'empêcher de vous citer:
+
+ «Non, la soif de la vérité n'est pas cette recherche insolente qui
+ se dépouille de tout intérêt humain! peut-être même n'y a-t-il
+ d'autre guide pour trouver la vérité que le désir et le besoin de
+ s'y soumettre. Si l'âme n'est point inquiète du résultat,
+ l'intelligence ne procède point avec rigueur: celui-là travaille ou
+ trop mollement ou trop hardiment qui ne travaille point pour soi;
+ aussi trouvez-vous toujours quelque chose d'inconsistant dans les
+ théories purement spéculatives sur la destination de l'homme et sur
+ les problèmes qui s'y rattachent. Dans ces efforts, la pensée n'a
+ point de centre, et rien n'est régulièrement ordonné; on erre sur
+ la foi d'une métaphysique orgueilleuse et incertaine: la pierre de
+ touche de la vérité est dans les profondeurs d'une volonté droite:
+ sans les lumières de l'esprit cette volonté peut errer, mais sans
+ cette volonté l'esprit s'égare dans les questions en apparence les
+ plus éloignées de la morale pratique. La résolution de vivre selon
+ la règle et de se conformer aux lois divines prépare à les
+ découvrir. Il faut se garder de prendre sous ce rapport
+ l'indifférence pour le détachement: par le détachement on devient
+ une pièce intelligente de l'ordre général; la curiosité frivole, au
+ contraire, sous prétexte de désintéressement, erre à l'aventure sur
+ une mer infinie, et c'est alors qu'il apparaît clairement que, pour
+ trouver le vrai, il faut chercher le bien[191].»
+
+L'habitude de nous livrer à nos goûts sensuels, la recherche exclusive
+des jouissances matérielles nous énerve et nous abrutit; c'est une
+abstraction aussi, et la plus funeste de toutes; mais ne sera-t-il pas
+permis de dire que l'abstraction qui fait taire les préoccupations de
+l'âme au profit de celles de l'esprit, énerve aussi à sa manière, et,
+dans un sens, nous abrutit. L'homme tout matière est méprisable, l'homme
+tout esprit est effrayant.
+
+Quand la liberté prétend être plus qu'un moyen, tout est perdu en
+politique; quand l'art devient son propre but, tout est perdu en
+littérature: en morale pareillement, quand la pensée ne veut reconnaître
+la vie morale ni pour son point de départ, ni pour son terme. La
+doctrine de l'idée pour l'idée est plus fausse, s'il est possible, que
+celle de l'art pour l'art.
+
+Il faut être préoccupé. La force d'un individu et d'un peuple n'est pas
+d'être dépréoccupé, mais d'être préoccupé. L'Allemagne en 1813 était
+préoccupée; elle se permettait ce qu'on a appelé plus tard des
+présuppositions; elle s'élevait au-dessus de cette béatitude
+philosophique, ou de ce quiétisme intellectuel, qu'on a appelé
+_Voraussetsungslosigkeit_; elle fut grande alors, parce qu'elle avait
+une grande passion. Individu ou peuple, on n'est jamais grand que par
+là. Ou par de grandes pensées? direz-vous. Oui, mais rappelez-vous que
+«les grandes pensées viennent du coeur[192].» Il reste, d'ailleurs, à
+prouver que l'abstraction épure l'âme à proportion qu'elle fait autour
+de l'esprit un vide parfait; il reste à prouver que ces spéculatifs, si
+dépréoccupés des intérêts moraux, sont dépréoccupés également de tout le
+reste, et qu'il ne reste dans leur âme aucune place pour les passions
+basses.
+
+Si la pensée avait ses débauches, je dirais que l'Allemagne a fait
+débauche de la pensée, et que souvent, à force de penser, elle a oublié
+de vivre. Elle s'est fait illusion à elle-même; elle s'est crue d'autant
+plus sérieuse qu'elle pensait plus profondément; le vrai sérieux n'est
+pas là; il peut y avoir beaucoup de frivolité dans l'abstraction; la
+frivolité, pour être triste ou pesante, n'en est pas plus sérieuse; et
+une métaphysique creuse est une admirable enveloppe des pensées
+triviales et des sentiments vulgaires.
+
+Les Français ont eu le malheur de nier l'immatériel; ils en sont venus à
+traiter de métaphysique la morale et le devoir, et il est bien vrai que
+la morale et le devoir, pris à leur principe, sont choses métaphysiques;
+ce qui n'autorise ni à les nier, ni à les mépriser. Mais je dirai
+néanmoins que les Français, à qui Madame de Staël prétendait inoculer
+l'enthousiasme, en avaient plus montré au dix-huitième siècle, je dis
+même au fort du dévergondage voltairien, lorsqu'ils poursuivaient la
+réalisation de la vérité dans le gouvernement et dans la civilisation,
+que les Allemands lorsque, nouveaux Ixions, ils poursuivaient au delà de
+tous les cercles de la pensée humaine le fantôme de l'absolu. Conclure,
+réaliser, n'est point contradictoire à l'enthousiasme; le tout est de
+bien conclure et de réaliser le vrai.
+
+Trente ou quarante ans sont un jour dans la vie d'un grand peuple, et je
+ne crois pas qu'il faille, sur ces trente ans, juger l'Allemagne. Je ne
+saurais faire de la _Voraussetzungslosigkeit_, ou, si l'on veut, de
+l'objectivisme outré, un trait fondamental et ineffaçable de son
+caractère. Mais elle a violemment dérivé dans ce sens, et cette tendance
+lui a porté préjudice. Je n'en connais pas de manifestation plus
+significative que l'excessive admiration que Goethe a excitée,
+précisément à titre de génie indifférentiste ou objectif, et
+l'emportement avec lequel dans un temps on a renversé Schiller aux pieds
+de cette idole. Je ne puis souffrir qu'on aime tant celui qui n'a rien
+aimé ni rien haï, et qu'on veuille reconnaître le sceau du génie dans le
+scepticisme et l'impassibilité. Il y a une contradiction plus que
+bizarre à s'enthousiasmer pour l'absence même de l'enthousiasme.
+Aristote s'étonnait qu'on pût parler d'aimer Jupiter, et je m'étonne à
+mon tour qu'on puisse aimer ce Jupiter de la pensée et de l'art. Sans le
+haïr, je puis comprendre qu'on le haïsse, aujourd'hui surtout; car
+beaucoup des manifestations, dont l'Allemagne s'afflige et s'effraye,
+dérivent, au moins indirectement, de Goethe et de ses admirateurs.
+
+Avoir démêlé dans la poésie de Goethe, comme l'a fait Madame de Staël,
+les germes du scepticisme et de l'indifférence qui devaient, plus tard,
+sous les auspices de ce grand poète, passer pour de la supériorité
+d'esprit, ce n'était peut-être pas vers 1806, et de la part d'un
+écrivain étranger, un petit mérite. Madame de Staël y met toute la
+réserve de l'amitié et du respect; mais ce n'est ni se montrer faible,
+ni frapper à côté, que de s'exprimer ainsi:
+
+ «Une question plus importante, c'est de savoir si un tel ouvrage
+ (_les Affinités de choix_) est moral, c'est-à-dire, si l'impression
+ qu'on en reçoit est favorable au perfectionnement de l'âme; les
+ événements ne sont de rien à cet égard dans une fiction; on sait si
+ bien qu'ils dépendent de la volonté de l'auteur, qu'ils ne peuvent
+ réveiller la conscience de personne: la moralité d'un roman
+ consiste donc dans les sentiments qu'il inspire. On ne saurait nier
+ qu'il n'y ait dans le livre de Goethe une profonde connaissance du
+ coeur humain, mais une connaissance décourageante; la vie y est
+ représentée comme une chose assez indifférente, de quelque manière
+ qu'on la passe; triste quand on l'approfondit, assez agréable quand
+ on l'esquive, susceptible de maladies morales qu'il faut guérir si
+ l'on peut, et dont il faut mourir si l'on n'en peut guérir.--Les
+ passions existent, les vertus existent; il y a des gens qui
+ assurent qu'il faut combattre les unes par les autres; il y en a
+ d'autres qui prétendent que cela ne se peut pas; voyez et jugez,
+ semble dire l'écrivain qui raconte, avec impartialité, les
+ arguments que le sort peut donner pour et contre chaque manière de
+ voir.
+
+ On aurait tort cependant de se figurer que ce scepticisme soit
+ inspiré par la tendance matérialiste du dix-huitième siècle; les
+ opinions de Goethe ont bien plus de profondeur, mais elles ne
+ donnent pas plus de consolations à l'âme. On aperçoit dans ses
+ écrits une philosophie dédaigneuse, qui dit au bien comme au mal:
+ Cela doit être, puisque cela est; un esprit prodigieux, qui domine
+ toutes les autres facultés, et se lasse du talent même, comme ayant
+ quelque chose de trop involontaire et de trop partial; enfin, ce
+ qui manque surtout à ce roman, c'est un sentiment religieux ferme
+ et positif: les principaux personnages sont plus accessibles à la
+ superstition qu'à la croyance; et l'on sent que dans leur coeur, la
+ religion, comme l'amour, n'est que l'effet des circonstances et
+ pourrait varier avec elles.
+
+ Dans la marche de cet ouvrage, l'auteur se montre trop incertain;
+ les figures qu'il dessine, et les opinions qu'il indique ne
+ laissent que des souvenirs vacillants; il faut en convenir,
+ beaucoup penser conduit quelquefois à tout ébranler dans le fond de
+ soi-même; mais un homme de génie tel que Goethe doit servir de
+ guide à ses admirateurs dans une route assurée. Il n'est plus temps
+ de douter, il n'est plus temps de mettre, à propos de toutes
+ choses, des idées ingénieuses dans les deux côtés de la balance; il
+ faut se livrer à la confiance, à l'enthousiasme, à l'admiration que
+ la jeunesse immortelle de l'âme peut toujours entretenir en
+ nous-mêmes; cette jeunesse renaît des cendres mêmes des passions:
+ c'est le rameau d'or qui ne peut se flétrir, et qui donne à la
+ Sibylle l'entrée dans les champs élyséens[193].»
+
+Le compte que nous rend Madame de Staël des opinions d'autrui ne saurait
+être plus intéressant que celui qu'elle nous rend, chemin faisant, et
+même dans des chapitres particuliers, de ses propres opinions. Rien dans
+tout le livre n'est plus beau que ces chapitres, dont se compose à peu
+près toute la quatrième partie, annoncée sous ce titre: _De la Religion
+et de l'Enthousiasme_.
+
+Ce sont ces chapitres surtout qui nous autorisent à dire que le livre
+_De l'Allemagne_ marque le point de maturité et de la pensée et du
+talent de Madame de Staël. Le progrès a eu lieu sur tous les points, et
+jusque dans le style qui est plus riche et plus moelleux que dans
+_Corinne_ même; toutefois c'est dans le domaine des convictions morales
+qu'un plus grand intervalle sépare Madame de Staël d'elle-même. Nous
+croyons avoir dit, en abordant l'étude de ses ouvrages, qu'on peut la
+voir, de l'un à l'autre, graviter vers le christianisme; mais nulle part
+la puissance qui l'attire vers ce centre de lumière, ne parait plus
+impérieuse. Il y a plus que le pressentiment, il y a déjà l'intelligence
+de la vérité chrétienne, et l'on serait tenté de dire les conséquences
+avant le principe, dans bien des passages de cette dernière partie. Ce
+que Madame de Staël connaissait alors, ce qu'elle acceptait du dogme
+chrétien, je ne le sais pas directement; je sais seulement que le dogme
+chrétien, ce qui fait que l'Evangile est l'Evangile, est implicitement
+professé par Madame de Staël, lorsqu'elle énonce des maximes,
+lorsqu'elle pose des principes dont l'Evangile n'est pas seulement la
+sanction, mais la base nécessaire et unique. En christianisme, vous le
+savez, le dogme est dans la morale, comme la morale est dans le dogme.
+Les dogmes sont des faits surnaturels, où s'exprime, se prononce une
+pensée morale; en sorte que, d'un bout à l'autre de la religion, tout
+est morale, y compris la morale. Il y a donc, plus que Madame de Staël
+ne l'a cru peut-être, du dogme, du christianisme, dans la dernière
+partie de son ouvrage; il y en a même plus que dans tel écrit
+entièrement et uniquement dogmatique; mais sans insister davantage
+là-dessus, constatons seulement, sur quelques points, l'heureuse
+différence qui se fait remarquer entre les anciennes opinions de Madame
+de Staël, et celle dont le livre _De l'Allemagne_ renferme l'éloquente
+expression.
+
+Vous vous rappelez quel jugement l'auteur portait, en 1796, sur les
+vertus religieuses. Aujourd'hui elle déclare que toutes les qualités de
+ce monde disparaissent à côté des vertus vraiment religieuses; elle va
+plus loin:
+
+ «Quelque effort qu'on fasse, dit-elle, il faut en revenir à
+ reconnaître que la religion est le véritable fondement de la
+ morale; c'est l'objet sensible et réel au dedans de nous, qui peut
+ seul détourner nos regards des objets extérieurs. Si la piété ne
+ causait pas des émotions sublimes, qui sacrifierait même des
+ plaisirs, quelque vulgaires qu'ils fussent, à la froide dignité de
+ la raison? Il faut commencer l'histoire intime de l'homme par la
+ religion ou par là sensation, car il n'y a de vivant que l'une ou
+ l'autre. La morale fondée sur l'intérêt personnel serait aussi
+ évidente qu'une vérité mathématique, qu'elle n'en exercerait pas
+ plus d'empire sur les passions qui foulent aux pieds tous les
+ calculs; il n'y a qu'un sentiment qui puisse triompher d'un
+ sentiment, la nature violente ne saurait être dominée que par la
+ nature exaltée. Le raisonnement, dans de pareils cas, ressemble au
+ maître d'école de La Fontaine; personne ne l'écoute, et tout le
+ monde crie au secours[194].»
+
+Elle n'oppose plus la religion à la philosophie:
+
+ «Les ouvrages composés dans le dix-septième siècle sont plus
+ philosophiques, à beaucoup d'égards, que ceux qui ont été publiés
+ depuis; car la philosophie consiste surtout dans l'étude et la
+ connaissance de notre être intellectuel. Les philosophes du
+ dix-huitième siècle se sont plus occupés de la politique sociale
+ que de la nature primitive de l'homme; les philosophes du
+ dix-septième, par cela seul qu'ils étaient religieux, en savaient
+ plus sur le fond du coeur[195].»
+
+Elle ne fait plus de la religion une spécialité propre à certains
+caractères ou à certaines circonstances:
+
+ «Il me semble qu'une des causes de l'affaiblissement du respect
+ pour la religion, c'est de l'avoir mise à part de toutes les
+ sciences, comme si la philosophie, le raisonnement, enfin tout ce
+ qui est estimé dans les affaires terrestres, ne pouvait s'appliquer
+ à la religion: une vénération dérisoire l'écarte de tous les
+ intérêts de la vie; c'est pour ainsi dire la reconduire hors du
+ cercle de l'esprit humain à force de révérences. Dans tous les pays
+ où règne une croyance religieuse, elle est le centre des idées, et
+ la philosophie consiste à trouver l'interprétation raisonnée des
+ vérités divines[196].»
+
+Vous vous rappelez quelle autorité, en morale, elle accordait au
+sentiment, ou à ce qu'elle appelait la véritable volonté de l'âme. Voici
+comment elle juge une doctrine semblable chez le philosophe Jacobi:
+
+ «Entre ces deux classes de moralistes, celle qui, comme Kant et
+ d'autres plus abstraits encore, veut rapporter toutes les actions
+ de la morale à des préceptes immuables, et celle qui, comme Jacobi,
+ proclame qu'il faut tout abandonner à la décision du sentiment, le
+ christianisme semble indiquer le point merveilleux où la loi
+ positive n'exclut pas l'inspiration du coeur, ni cette inspiration
+ la loi positive. Jacobi, qui a tant de raisons de se confier dans
+ la pureté de sa conscience, a eu tort de poser en principe qu'on
+ doit s'en remettre entièrement à ce que le mouvement de l'âme peut
+ nous conseiller; la sécheresse de quelques écrivains intolérants,
+ qui n'admettent ni modification ni indulgence dans l'application de
+ quelques préceptes, a jeté Jacobi dans l'excès contraire[197].»
+
+Mais vous verrez qu'elle fait une part équitable à chacun des éléments
+de la vérité:
+
+ «Il y a mille moyens d'être un très mauvais homme, sans blesser
+ aucune loi reçue, comme on peut faire une détestable tragédie, en
+ observant toutes les règles et toutes les convenances théâtrales.
+ Quand l'âme n'a pas d'élan naturel, elle voudrait savoir ce qu'on
+ doit dire et ce qu'on doit faire dans chaque circonstance, afin
+ d'être quitte envers elle-même et envers les autres, en se
+ soumettant à ce qui est ordonné. La loi, cependant, ne peut
+ apprendre en morale, comme en poésie, que ce qu'il ne faut pas
+ faire; mais en toutes choses, ce qui est bon et sublime ne nous est
+ révélé que par la divinité de notre coeur[198].»
+
+Vous savez qu'elle a parlé avec désespoir des maux inévitables de la
+vie, et surtout des vides cruels que la mort y creuse; vous savez
+qu'elle s'est emportée plus d'une fois à justifier le suicide.
+Écoutez-la maintenant parler de la résignation:
+
+ «Si l'on croit, au contraire, qu'il n'y a que deux choses
+ importantes pour le bonheur, la pureté de l'intention et la
+ résignation à l'événement, quel qu'il soit, lorsqu'il ne dépend
+ plus de nous, sans doute beaucoup de circonstances nous feront
+ encore cruellement souffrir, mais aucune ne rompra nos liens avec
+ le ciel. Lutter contre l'impossible est ce qui engendre en nous les
+ sentiments les plus amers; et la colère de Satan n'est autre chose
+ que la liberté aux prises avec la nécessité, et ne pouvant ni la
+ dompter, ni s'y soumettre[199].»
+
+Elle demandait, vous vous en souvenez, de suprêmes consolations à la
+philosophie. Aujourd'hui vous l'entendrez déclarer:
+
+ «Si l'on était parvenu à tarir la source de la religion sur la
+ terre, que dirait-on à ceux qui voient tomber la plus pure des
+ victimes? que dirait-on à ceux qui l'ont aimée? et de quel
+ désespoir, de quel effroi du sort et de ses perfides secrets l'âme
+ ne serait-elle pas remplie!
+
+ » Non seulement ce qu'on voit, mais ce qu'on se figure,
+ foudroierait la pensée, s'il n'y avait rien en nous qui nous
+ affranchit du hasard. N'a-t-on pas vécu dans un cachot obscur, où
+ chaque minute était une douleur, où l'on n'avait d'air que ce qu'il
+ en fallait pour recommencer à souffrir? La mort, selon les
+ incrédules, doit délivrer de tout; mais savent-ils ce qu'elle est?
+ savent-ils si cette mort est le néant? et dans quel labyrinthe de
+ terreur la réflexion sans guide ne peut-elle pas nous entraîner?
+
+ » Si un homme honnête (et les circonstances d'une vie passionnée
+ peuvent amener ce malheur), si un homme honnête, dis-je, avait fait
+ un mal irréparable à un être innocent, comment, sans le secours de
+ l'expiation religieuse, s'en consolerait-il jamais? Quand la
+ victime est là, dans le cercueil, à qui s'adresser s'il n'y a pas
+ de communication avec elle, si Dieu lui-même ne fait pas entendre
+ aux morts les pleurs des vivants, si le souverain médiateur des
+ hommes ne dit pas à la douleur:--C'en est assez;--au
+ repentir:--Vous êtes pardonné?--On croit que le principal avantage
+ de la religion est de réveiller les remords; mais c'est aussi bien
+ souvent à les apaiser qu'elle sert. Il est des âmes dans lesquelles
+ règne le passé; il en est que les regrets déchirent comme une
+ active mort, et sur lesquelles le souvenir s'acharne comme un
+ vautour; c'est pour elles que la religion est un soulagement du
+ remords.
+
+ » Une idée, toujours la même, et revêtant cependant mille formes
+ diverses, fatigue tout à la fois par son agitation et par sa
+ monotonie. Les beaux arts, qui redoublent la puissance de
+ l'imagination, accroissent avec elle la vivacité de la douleur. La
+ nature elle-même importune, quand l'âme n'est plus en harmonie avec
+ elle; son calme, qu'on trouvait doux, irrite comme l'indifférence;
+ les merveilles de l'univers s'obscurcissent à nos regards; tout
+ semble apparition, même au milieu de l'éclat du jour. La nuit
+ inquiète, comme si l'obscurité recelait quelque secret de nos maux,
+ et le soleil resplendissant semble insulter au deuil du coeur. Où
+ fuir tant de souffrances? Est-ce dans la mort? Mais l'anxiété du
+ malheur fait douter que le repos soit dans la tombe, et le
+ désespoir est pour les athées même comme une révélation ténébreuse
+ de l'éternité des peines. Que ferions-nous alors, que ferions-nous,
+ ô mon Dieu! si nous ne pouvions nous jeter dans votre sein
+ paternel? Celui qui, le premier, appela Dieu notre père, en savait
+ plus sur le coeur humain que les plus profonds penseurs du
+ siècle[200].»
+
+À mesure que son esprit se remplit de la vérité, il se vide de l'erreur:
+les illusions vulgaires, les opinions convenues font place à des
+convictions plus réfléchies et plus originales. À mesure qu'elle espère
+en Dieu, elle désespère de tout le reste; et la nature elle-même, cette
+oeuvre de Dieu, ne suffit plus à la rassurer:
+
+ «Les accidents et les malheurs, dans l'ordre physique, ont quelque
+ chose de si rapide, de si impitoyable, de si inattendu, qu'ils
+ paraissent tenir du prodige; la maladie et ses fureurs sont comme
+ une vie méchante qui s'empare tout à coup de la vie paisible. Les
+ affections du coeur nous font sentir la barbarie de cette nature
+ qu'on veut nous représenter comme si douce. Que de dangers menacent
+ une tête chérie! Sous combien de métamorphoses la mort ne se
+ déguise-t-elle pas autour de nous! Il n'y a pas un beau jour qui ne
+ puisse recéler la foudre, pas une fleur dont les sucs ne puissent
+ être empoisonnés, pas un souffle de l'air qui ne puisse apporter
+ avec lui une contagion funeste, et la nature semble une amante
+ jalouse prête à percer le sein de l'homme, au moment même où il
+ s'enivre de ses dons.
+
+ »Comment comprendre le but de tous ces phénomènes, si l'on tient à
+ l'enchaînement ordinaire de nos manières de juger? Comment peut-on
+ considérer les animaux, sans se plonger dans l'étonnement que fait
+ naître leur mystérieuse existence? Un poète les a nommés _les rêves
+ de la nature, dont l'homme est le réveil_. Dans quel but ont-ils
+ été créés? Que signifient ces regards qui semblent couverts d'un
+ nuage obscur, derrière lequel une idée voudrait se faire jour?
+ Quels rapports ont-ils avec nous? Qu'est-ce que la part de vie dont
+ ils jouissent? Un oiseau survit à l'homme de génie, et je ne sais
+ quel bizarre désespoir saisit le coeur, quand on a perdu ce qu'on
+ aime, et qu'on voit le souffle de l'existence animer encore un
+ insecte, qui se meut sur la terre, d'où le plus noble objet a
+ disparu.
+
+ »La contemplation de la nature accable la pensée; on se sent avec
+ elle des rapports qui ne tiennent ni au bien ni au mal qu'elle peut
+ nous faire; mais son âme visible vient chercher la nôtre dans notre
+ sein, et s'entretient avec nous. Quand les ténèbres nous
+ épouvantent, ce ne sont pas toujours les périls auxquels ils nous
+ exposent que nous redoutons, mais c'est la sympathie de la nuit
+ avec tous les genres de privations et, de douleurs dont nous sommes
+ pénétrés. Le soleil, au contraire, est comme une émanation de la
+ Divinité, comme le messager éclatant d'une prière exaucée; ses
+ rayons descendent sur la terre, non seulement pour guider les
+ travaux de l'homme, mais pour exprimer de l'amour à la nature.
+
+ »Les fleurs se tournent vers la lumière, afin de l'accueillir;
+ elles se referment pendant la nuit, et le matin et le soir elles
+ semblent exhaler en parfums leurs hymnes de louanges. Quand on
+ élève ces fleurs dans l'obscurité, pâles, elles ne revêtent plus
+ leurs couleurs accoutumées; mais quand on les rend au jour, le
+ soleil réfléchit en elles ses rayons variés comme dans
+ l'arc-en-ciel, et l'on dirait qu'il se mire avec orgueil dans la
+ beauté dont il les a parées. Le sommeil des végétaux, pendant de
+ certaines heures et de certaines saisons de l'année, est d'accord
+ avec le mouvement de la terre; elle entraîne dans les régions
+ qu'elle parcourt la moitié des plantes, des animaux et des hommes
+ endormis. Les passagers de ce grand vaisseau qu'on appelle le
+ monde, se laissent bercer dans le cercle que décrit leur voyageuse
+ demeure.
+
+ »La paix et la discorde, l'harmonie et la dissonance qu'un lien
+ secret réunit, sont les premières lois de la nature; et, soit
+ qu'elle se montre redoutable ou charmante, l'unité sublime qui la
+ caractérise se fait toujours reconnaître. La flamme se précipite en
+ vagues comme les torrents; les nuages qui parcourent les airs
+ prennent quelquefois la forme des montagnes et des vallées, et
+ semblent imiter en se jouant l'image de la terre. Il est dit dans
+ la Genèse _que le Tout-Puissant sépara les eaux de la terre des
+ eaux du ciel, et les suspendit dans les airs_. Le ciel est en effet
+ un noble allié de l'Océan; l'azur du firmament se fait voir dans
+ les ondes, et les vagues se peignent dans les nues. Quelquefois,
+ quand l'orage se prépare dans l'atmosphère, la mer frémit au loin,
+ et l'on dirait qu'elle répond, par le trouble de ses flots, au
+ mystérieux signal qu'elle a reçu de la tempête[201].»
+
+J'aurais voulu vous lire tout cet admirable chapitre _De la
+douleur_[202]; j'aurais pris plaisir à vous citer au moins cette double
+allocution, d'un philosophe et d'un chrétien, à J.-J. Rousseau; jamais
+la raison n'eut plus de grâce, et cela est, comme style, du premier
+mérite; mais pourquoi vous citer ce que vous lirez, ce que vous avez lu?
+Dans le reste de l'ouvrage, où tout est remarquable, certains chapitres
+sont plus souvent rappelés. Celui sur l'_Esprit de conversation_[203]
+est célèbre. Le chapitre sur _Les Universités allemandes_[204] est un
+recueil des vues les plus saines et les plus indépendantes sur
+l'éducation.
+
+On a peine à croire que la discussion brillante que renferme le chapitre
+de _L'intérêt personnel_[205], n'ait pas été le jugement en dernière
+instance d'une insoutenable erreur. La _fête d'Interlaken_[206] épisode
+touchant et grave, si pittoresque, si local, sans y prétendre, et
+empreint de tant de calme et d'enthousiasme, n'est pas un des moindres
+ornements de cet ouvrage célèbre.
+
+Je l'ai dit, le style de _L'Allemagne_ est plus riche, plus coloré, plus
+chaud que celui des autres écrits de Madame de Staël. À travers une
+parfaite pureté grammaticale, il ne serait pas impossible d'y remarquer
+je ne sais quel germanisme, fort indépendant de la syntaxe et du choix
+des mots. Il y manque parfois (et la faute en est peut-être à la nature
+des sujets ou des questions) ce je ne sais quoi de nettement terminé et
+d'acéré, pour ainsi dire, qui caractérise l'expression française.
+
+
+
+
+CHAPITRE HUITIÈME
+
+Dix années d'exil. Considérations sur les principaux événements de la
+Révolution.
+
+
+Le livre intitulé _Dix années d'exil_ nous indique assez son sujet par
+son titre. Il comprend, ou plutôt il devait comprendre, dix années en
+deux périodes séparées.
+
+ «Le récit, dit M. Auguste de Staël, commence en 1800, c'est-à-dire
+ deux ans avant le premier exil de ma mère, et s'arrête en 1804,
+ après la mort de M. Necker. La narration recommence en 1810, et
+ s'arrête brusquement à l'arrivée de ma mère en Suède, dans
+ l'automne de 1812.»
+
+Bonaparte occupe beaucoup de place dans ce livre, trop peut-être, au
+moins dans un sens. Si l'on est curieux de tout ce qui le touche, on
+sent pourtant que Madame de Staël pouvait faire mieux encore que de nous
+parler de lui; surtout elle pouvait en parler mieux. Elle l'avait, à
+certains égards, bien pénétré; mais sa généreuse haine pour celui qui
+était, à ses yeux, l'assassin de la liberté, lui a dicté des jugements
+que l'histoire ne recueillera pas. Elle-même, après la chute de
+Napoléon, n'eût pas écrit, et, si elle en eût eu le loisir, elle eût
+effacé de son livre les passages suivants:
+
+ «Le genre de supériorité de Bonaparte provient bien plus de
+ l'habileté dans le mal que de la hauteur des pensées dans le
+ bien[207].»
+
+ «Ce qu'il y avait d'évident à distance, c'était l'amélioration des
+ finances, et l'ordre rétabli dans plusieurs branches
+ d'administration. Napoléon était obligé de passer par le bien pour
+ arriver au mal[208].»
+
+ «Il discuta chez lui fort tranquillement, le soir même, ce qui
+ serait arrivé s'il eût péri; quelques-uns disaient que Moreau
+ l'aurait remplacé; Bonaparte prétendait que c'eût été le général
+ Bernadotte: _Comme Antoine_, dit-il, _il aurait présenté au peuple
+ ému la robe sanglante de César_. Je ne sais s'il croyait en effet
+ que la France eût alors appelé le général Bernadotte à la tête des
+ affaires; mais ce qui est bien sûr au moins, c'est qu'il ne le
+ disait que pour exciter l'envie contre ce général[209].»
+
+Madame de Staël, qui ne refuse pas du génie à Bonaparte, aurait dû se
+rappeler qu'elle avait plus d'une fois signalé un rapport, une parenté
+entre le génie et la bonté. Elle aurait dû se demander, et d'avance on
+eût pu prévoir la réponse, si jamais homme a fait, de grandes choses
+sans avoir quelque enthousiasme. Une complète vulgarité morale n'a
+jamais abouti au grand.
+
+La France, dans ce livre, n'est pas moins maltraitée que Bonaparte.
+C'était se prendre à forte partie; mais les nations, sur ce point, sont
+clémentes, quand l'agression ne vient pas du dehors. On n'a pas mauvaise
+grâce à louer son pays, car ce n'est pas tout à fait se louer soi-même;
+on a encore meilleure grâce à le censurer: cela donne un air modeste. La
+France est magnanime dans ce genre; on peut, quand on lui appartient,
+lui dire largement son fait. Madame de Staël le lui aurait dit dans tous
+les cas; elle l'injuriait parce qu'elle l'aimait et s'il est vrai que
+celui qui châtie bien aime, les passages suivants ne permettent pas de
+douter qu'elle n'aimât tendrement la France:
+
+ «En France, tout ce qu'on désire, c'est d'avoir une phrase à dire,
+ avec laquelle on puisse donner à son intérêt l'apparence de la
+ conviction[210].»
+
+ «On ne saurait trop le répéter, ce que les Français aiment en
+ toutes choses, c'est le succès, et la puissance réussit aisément
+ dans ce pays à rendre le malheur ridicule[211].»
+
+ «Les besoins de l'amour-propre, chez les Français, l'emportent de
+ beaucoup sur ceux du caractère[212].»
+
+Mais voici qui est plus fort. Le préfet de Genève, M. d'Eymar, ancienne
+connaissance de Madame de Staël, lui faisait parvenir, à Coppet, les
+bonnes nouvelles qu'il recevait de l'armée:
+
+ «Il m'eût été difficile, dit-elle à ce propos, de faire concevoir à
+ M. d'Eymar, homme fort intéressant d'ailleurs, que le bien de la
+ France exigeait qu'elle eût alors des revers[213].»
+
+Vous n'aurez pas de peine à croire, Messieurs, qu'en effet cela eût été
+difficile, et je parie que vous vous sentez un fonds d'indulgence pour
+ce pauvre M. d'Eymar. Entre les préjugés du patriotisme, l'un des plus
+enracinés est de croire qu'il ne faut jamais souhaiter des revers à son
+pays; et telle est la force de ce préjugé qu'il n'y a pas de _voyage à
+Gand_ qui eût pu coûter aussi cher à Madame de Staël qu'une telle
+manière d'entendre et de souhaiter le bien de son pays, si elle eût été
+homme au lieu de femme, et surtout homme d'État. Et pourtant, avait-elle
+tort?
+
+Les _Dix années d'exil_ sont racontées avec une vivacité, un naturel
+charmant. Les chevaux qui emportaient la spirituelle voyageuse, n'ont
+jamais, au plus fort de leur course, fait jaillir du pavé autant
+d'étincelles qu'il échappe de traits lumineux et de piquantes épigrammes
+à cette plume rapide, qui semble avoir, comme celle de Madame de
+Sévigné, la bride sur le cou. Ce style si aisé n'est point négligé,
+point incorrect. Tout est lumière et mouvement, et l'on n'aurait, au
+terme de la course, rien à regretter que de la voir interrompue, si cet
+_exil_, qui fut un _voyage_, avait un peu plus ce dernier caractère.
+Quand l'auteur veut bien voyager, le plaisir redouble; les plus
+agréables chapitres sont ceux où elle s'arrête à décrire. Tout le monde
+se rappelle la visite aux Trappistes de Fribourg, la course dans le
+Valais pour voir une cascade suisse qui, pour le moment, était en
+France, et la pénitence que subit l'imprudente voyageuse pour avoir de
+si peu dépassé ses limites «et tondu de ce pré la largeur de sa
+langue[214].» On doit se rappeler encore plus vivement le beau chapitre
+sur Moscou[215].
+
+ * * * * *
+
+L'ami que j'ai l'honneur de suppléer dans cette chaire a beaucoup
+facilité ma tâche en se réservant, dans l'étude de la littérature
+contemporaine, le chapitre des historiens. Peut-être à ce compte suis-je
+dispensé de vous parler du dernier ouvrage de Madame de Staël, publié
+peu de temps après sa mort: les _Considérations sur les principaux
+événements de la Révolution française_; mais comme nous avons en vue,
+outre la connaissance des ouvrages, celle des écrivains, comme c'est à
+leur individualité intellectuelle et morale que nous désirons arriver à
+travers leurs écrits, nous ne pouvons guère, dans cette étude, garder un
+silence complet sur l'un des documents qui nous révèlent le mieux le
+génie propre et l'âme de Madame de Staël.
+
+Gagnée de vitesse par la mort, Madame de Staël ne put mettre la dernière
+main à ses _Considérations_. Elle a décrit tout le cercle qu'elle
+voulait décrire; mais elle n'a donné tous ses soins, comme écrivain,
+qu'aux deux premières parties de cet ouvrage, et les lecteurs un peu
+exercés ont à peine besoin qu'on leur indique le moment où ce travail
+d'artiste a été subitement interrompu.--Comme oeuvre d'art, et peut-être
+aussi comme oeuvre d'histoire, le livre se ressent de la combinaison de
+deux desseins, dont le plus important, je ne veux pas dire le plus cher
+à l'auteur, déborde l'autre de beaucoup.
+
+C'était d'abord la vie publique de M. Necker que Madame de Staël voulait
+écrire; c'est dans ce sens qu'elle travailla d'abord; on le reconnaît
+aisément; puis la Révolution elle-même, avec ses caractères principaux,
+ses conséquences probables, son avenir, vint élargir et pour ainsi dire
+forcer le cadre où elle avait compté se renfermer, et le résultat de ces
+ceux desseins superposés, c'est un livre sur la Révolution où un
+personnage, éminent sans doute, occupe beaucoup plus de place qu'il ne
+lui appartient. Au reste, quand la seconde pensée de Madame de Staël
+aurait été la première, la disproportion qui nous frappe serait
+peut-être la même. Il aurait fallu, pour l'éviter, qu'elle oubliât que
+M. Necker était son père, et une telle abstraction n'était pas à l'usage
+de Madame de Staël.
+
+Ce livre, fort bien défini par son titre, n'est pas précisément une
+histoire: c'est une suite de réflexions sur les principaux événements,
+et de jugements sur les principaux personnages de la Révolution
+française, où s'entremêlent des détails curieux dans le genre des
+mémoires, et que termine une partie spéculative ou de raisonnement sur
+l'état présent et sur l'avenir de la France, sous la forme d'un
+parallèle avec l'Angleterre, dont Madame de Staël aurait voulu
+transporter dans son propre pays les institutions, les moeurs, et sans
+doute aussi les croyances.
+
+Le livre des _Considérations_ devait déplaire aux partis extrêmes. Il
+désavouait les excès, dogmatiques ou autres, de la Révolution, il en
+avouait le principe. Il renfermait d'ailleurs l'apologie, sans doute un
+peu absolue, d'un ministre que les partis les plus opposés rendaient
+responsable de leurs propres torts, et dont la destinée a prouvé que le
+juste-milieu peut avoir ses martyrs, comme sa conduite a fait voir que
+le juste-milieu est, bien plus souvent qu'on ne le pense, une opinion
+courageuse. _L'examen des Considérations_ par M. Bailleul est la plus
+considérable, à tous égards, des critiques que ce livre a provoquées. Il
+n'est pas toujours juste; il a le tort de ne pas apprécier l'esprit et
+l'intention du livre qu'il examine; trop souvent il coule le moucheron,
+et plusieurs de ses assertions sont aussi hasardées pour le moins que
+celles dont il reproche à Madame de Staël l'excessive témérité; cet
+_Examen_ toutefois renferme des observations fondées et des
+renseignements instructifs; mais, après tout, rien dans tout son livre,
+n'est meilleur que son épigraphe: _Modo vir, modo femina_[216]. Et en
+effet, les _Considérations_ sont un livre d'homme écrit par une femme,
+un livre qui est à la fois homme par les pensées, féminin par les
+sentiments. Le fameux adage: _Amicus Plato, sed magis amica veritas_,
+n'a pas été inventé par une femme. Les affections générales, abstraites
+pour ainsi dire, sont moins à leur usage qu'au nôtre; leur vie, leur
+grâce, leur force même est dans les affections particulières. Le livre
+de Madame de Staël en porte la vive empreinte; l'amitié, la
+reconnaissance ont plus d'une fois, s'il est permis de parler ainsi,
+surpris la religion de son excellent esprit; et même en faisant de ce
+qui concerne M. Necker un cas réservé, la manière dont elle parle de
+l'Angleterre trahit beaucoup de préoccupation. Les plus candides,
+aujourd'hui, ne feraient pas du peuple britannique un peuple de
+Grandissons, ni de sa politique une espèce de morale en exemples; avec
+autant d'esprit qu'en avait Madame de Staël, il fallait être femme pour
+entretenir de pareilles illusions.--Je pense aussi que M. Bailleul n'a
+pas tout à fait tort quand il prétend que:
+
+ Madame de Staël généralise quelquefois des idées qu'on pourrait
+ prendre pour de l'esprit dans un salon, sans qu'elles en fussent
+ plus exactes, même en les réduisant à des cas particuliers. Il me
+ semble, ajoute-t-il, qu'il y a beaucoup trop de cet esprit de
+ conversation dans un ouvrage où tout devrait être profondément
+ mûri[217].
+
+Le reproche n'est pas injuste. Ces _Considérations_ ressemblent
+quelquefois un peu trop à des conversations. On ne peut nier que le
+livre ne soit bien écrit, mais il est encore plus vrai de dire qu'il est
+bien parlé. La conversation admet, tolère pour le moins, les
+exagérations, et l'erreur est plus vénielle quand l'écriture n'est pas
+encore venue la fixer, et la presse la multiplier; mais quand on écrit,
+ou plutôt, comme Madame de Staël, qu'on grave dans un bronze immortel,
+tout prend un autre caractère, et tout doit être pesé, j'entends les
+opinions et les jugements, à la balance du sanctuaire. Je ne citerai
+qu'un exemple. Tous les jours, dans la conversation, on cite le mot de
+Mirabeau: «La petite morale tue la grande,» et l'on s'indigne. Mais qui
+transportera, comme fait Madame de Staël, cette maxime dans un livre,
+sera tenu de revoir le procès; et peut-être arrivera-t-il à purger cette
+phrase malencontreuse du machiavélisme qu'il est convenu d'y trouver.
+Madame de Staël qui la cite dans le sens convenu[218], aurait été, je
+n'en doute pas, heureuse d'apprendre que Mirabeau n'avait voulu dire que
+ce qu'a dit Saint-Simon en ces termes: «La charité générale, doit
+l'emporter sur la charité particulière.»
+
+Après quoi, il faut bien avouer que cet esprit de conversation a répandu
+dans le livre de Madame de Staël mille traits d'une grâce originale
+qu'on regretterait de n'y pas trouver. Ce sont des propos de salon, mais
+de charmants propos, que les mots suivants:
+
+ «L'à-propos est la nymphe Égérie des hommes d'État[219].»
+
+ «La royauté ne peut-être conduite comme la représentation de
+ certains spectacles, où l'un des acteurs fait les gestes pendant
+ que l'autre prononce les paroles[220].»
+
+ «On dirait que la constitution anglaise, ou plutôt la raison, en
+ France, est comme la belle Angélique dans la comédie du _Joueur_:
+ il l'invoque dans sa détresse et la néglige quand il est
+ heureux[221].»
+
+ «Une manière de vanité presque littéraire inspirait aux Français le
+ besoin d'innover à cet égard (de la constitution). Ils craignaient,
+ comme un auteur, d'emprunter les caractères ou les situations d'un
+ ouvrage déjà existant[222].»
+
+ «Nulle question insignifiante, nul embarras réciproque, ne
+ condamnent ceux qui l'approchent (l'empereur Alexandre) à ces
+ propos chinois, s'il est permis de s'exprimer ainsi, qui
+ ressemblent plutôt à des révérences qu'à des paroles[223].»
+
+ «C'était un homme d'esprit et d'imagination, mais tellement dominé
+ par son amour-propre, qu'il s'étonnait de lui-même, au lieu de
+ travailler à se perfectionner[224].»
+
+J'ai peut-être tort, ne pouvant multiplier les citations, de relever des
+traits plus spirituels que graves. Une gravité aisée et naturelle est
+pourtant le caractère des _Considérations sur la Révolution française_.
+À part quelques causeries et des anecdotes personnelles, que le genre de
+l'ouvrage n'excluait pas, ce livre a toute la dignité de l'histoire, et
+les pages narratives font regretter, par leur clarté animée et la
+rapidité du mouvement, que l'auteur n'ait pas raconté davantage. Le
+chapitre sur le 10 août[225], et un autre intitulé _Anecdotes
+particulières_[226], se recommandent sous ce rapport. L'ouvrage est
+aussi piquant que peut l'être un livre sérieux, et il l'est d'autant
+plus qu'il ne vise point à l'être. L'apparence d'affectation que
+pouvaient offrir aux contemporains les nouveautés du style de l'auteur,
+est tout à fait étrangère à ce dernier ouvrage, remarquable par le plus
+beau naturel. Je ne pense pas qu'aucun des livres écrits sur le même
+sujet ait donné de la Révolution française, considérée dans ses causes,
+dans ses principes et dans sa marche, une intelligence plus complète,
+une idée à la fois plus simple et plus lumineuse. Permettons donc, sans
+l'approuver, le ton et les formes de la causerie à l'écrivain dont cette
+liberté d'allure a si peu compromis et diminué la solidité.
+
+Il est probable que, dans un livre plus écrit, plus grave de forme,
+certains jugements sur la France, les plus épigrammatiques du moins,
+auraient en vain réclamé une place. Nous avons déjà vu comment Madame de
+Staël traitait, même en public, cette «aimable et généreuse France,»
+cette «terre de gloire et d'amour,» et M. Bailleul a eu quelque raison
+de dire: «Au moins ne se plaindra-t-on pas que Madame de Staël nous
+corrompe et nous gâte par ses flatteries[227].» Les citations suivantes,
+Messieurs, vous permettront d'en juger:
+
+ «Il n'y a rien de si violent en France que la colère qu'on a contre
+ ceux qui s'avisent de résister sans être les plus forts[228].»
+
+ «Les Français n'apprennent, en politique, la raison que par la
+ force[229].»
+
+ «Il faudrait, en France, être toujours l'ami du parti battu, quel
+ qu'il soit; car la puissance déprave les Français plus que les
+ autres hommes[230].»
+
+ «Les Français sont bien aises d'être émus, et de rire de ce qu'ils
+ sont émus; le charlatanisme leur plaît; ils aident volontiers à se
+ tromper eux-mêmes, pourvu qu'il leur soit permis, tout en se
+ conduisant comme des dupes, de montrer par quelques bons mots que
+ pourtant ils ne le sont pas[231].»
+
+Il y aurait un peu de simplicité à conclure de ces épigrammes que Madame
+de Staël n'aimait pas la France; l'amour dépité parle souvent le même
+langage que l'aversion; tout amour passionné a des accès de haine,
+l'invective est de son ressort; le blasphème est tout près de
+l'adoration: _hæc omnia in amore insunt_; mais ses injures brûlent,
+dévorent, et aucune ne flétrit. La France était pour l'auteur ce que
+Célimène est pour Alceste: ne trouvez-vous pas Madame de Staël et son
+amour pour la France dans ces charmants vers?
+
+ Non: l'amour que je sens pour cette jeune veuve
+ Ne ferme point mes yeux aux défauts qu'on lui treuve;
+ Et je suis, quelque ardeur qu'elle m'ait pu donner,
+ Le premier à les voir, comme à les condamner.
+ Mais, avec tout cela, quoi que je puisse faire,
+ Je confesse mon faible; elle a l'art de me plaire:
+ J'ai beau voir ses défauts, et j'ai beau l'en blâmer,
+ En dépit qu'on en ait, elle se fait aimer;
+ Sa grâce est la plus forte[232].
+
+Ne croyez-vous pas, Messieurs, entendre parler l'Europe, le monde
+entier? La France n'est-elle pas la Célimène de tous les peuples?
+
+ En dépit qu'on en ait, elle se fait aimer;
+ Sa grâce est la plus forte.
+
+Sans entrer dans des détails que nous devions nous interdire, nous avons
+fait la part de la critique dans le dernier ouvrage de Madame de Staël;
+ce serait faire bien mince te part de l'éloge que de désigner les
+_Considérations sur la Révolution française_ comme le livre où Madame de
+Staël a mis le plus d'esprit, de cet esprit de bon aloi, aussi naturel
+que piquant, toujours doublé de bon sens, sérieux et moral jusque dans
+sa plus vive causticité. Ce qu'il faut surtout, admirer dans cet
+ouvrage, c'est, malgré quelques injustices involontaires, la généreuse
+équité des jugements, l'absence de tout esprit de parti, l'élévation et
+la sagesse des idées politiques, l'amour de la liberté et des
+institutions libérales, l'inspiration et presque l'enthousiasme du bon
+sens. On a, dans ces derniers temps, cherché l'intérêt des compositions
+historiques dans la subordination de tous les événements à quelque idée
+politique ou philosophique. Chaque auteur a son point de vue, et si
+l'histoire n'est pas encore le simple texte d'un sermon politique, elle
+a pris, de nos jours, un caractère dogmatique ou systématique qu'elle
+n'avait jamais eu. M. de Barante a eu beau faire; on ne raconte plus
+pour raconter, on raconte pour prouver, et non pas cent choses diverses,
+comme Voltaire par exemple, mais une seule vérité, proprement détachée
+de toutes les autres. Madame de Staël n'a d'autre point de vue que la
+morale: celui-là en vaut bien un autre; et ce sera longtemps encore le
+plus intéressant et le plus littéraire. C'est à ce point de vue qu'elle
+est redevable de la plupart des belles pensées dont elle a orné son
+livre. La supériorité de la morale sur le calcul au point de vue même du
+calcul, voilà l'idée qui revient sans cesse, dans une grande variété de
+formes et d'applications.
+
+Combien de phrases de ce livre méritent de devenir les proverbes des
+gens de bien! Lorsque quelqu'un d'entre eux arrivera au pouvoir, qu'il
+se munisse, contre les miasmes délétères d'un climat naturellement
+malsain, ou contre les enchantements dont cette région est semée, d'un
+fébrifuge ou d'une amulette comme la maxime suivante:
+
+ «Il y a des circonstances, on doit en convenir, où les hommes les
+ plus courageux n'ont aucun moyen de se montrer activement; mais il
+ n'en existe aucune qui puisse obliger à rien faire de contraire à
+ sa conscience[233].»
+
+Ou comme celle-ci:
+
+ «Quel parti prendre, dira-t-on, quand les circonstances étaient
+ défavorables à ce qu'on croyait la raison? Résister, toujours
+ résister, et prendre son point d'appui en soi-même. C'est aussi une
+ circonstance que le courage d'un honnête homme, et personne ne
+ saurait prévoir ce qu'elle peut entraîner[234].»
+
+
+
+
+CHAPITRE NEUVIÈME
+
+Conclusion.
+
+
+Après avoir tenté d'apprécier chacun des ouvrages de Madame de Staël, il
+nous reste à prendre nos conclusions sur l'oeuvre entière, sur le talent,
+sur l'influence de cette femme célèbre.
+
+On peut le dire sans exagérer: chacun des ouvrages de Madame de Staël
+fut un grand événement littéraire, et nul écrivain de la même époque,
+excepté M. de Chateaubriand, n'a si vivement préoccupé, si profondément
+remué le public français, ou, pour mieux dire, le public européen.
+L'écrivain qui, dans une carrière trop courte (car Madame de Staël est
+morte à cinquante et un ans), a produit le livre _De la Littérature_,
+_Delphine_, _Corinne_, _l'Allemagne_, _les Considérations sur la
+Révolution française_, n'avait pas moins de puissance que de flexibilité
+dans l'esprit. Il est inutile, peut-être même ridicule de se demander si
+ces ouvrages, paraissant aujourd'hui pour la première fois, produiraient
+la même sensation qu'à l'époque où ils virent le jour: quel est le
+chef-d'oeuvre qui ne perdrait pas quelque chose à cette transposition, ou
+plutôt quel chef-d'oeuvre d'une autre époque serait possible aujourd'hui
+dans tous ses caractères essentiels et dans tous les détails de sa
+forme! Ce que Napoléon a dit de César s'applique à tous les grands
+esprits: César eût été, en tout temps, le premier capitaine de ce
+temps-là, Dante le plus grand poète, Linné le plus grand naturaliste.
+Ils auraient eu le même génie, et ils auraient été de leur temps. Je ne
+nierai pas cependant qu'un certain temps et un certain talent ne se
+conviennent quelquefois plus particulièrement qu'une autre époque et le
+même talent; Napoléon lui-même, quarante ans plus tôt, venait trop tôt
+pour sa gloire: en était-il moins Napoléon? Il faut poser en principe
+qu'un homme peut avoir eu plus de dons qu'il ne lui a été permis d'en
+déployer; mais que toutes les forces qu'il déploie sont pourtant bien à
+lui; car les circonstances peuvent bien, pour ainsi dire, accoucher le
+génie, mais elles n'enfantent rien. Il faut donc, sans en rien rabattre,
+compter à Madame de Staël tout ce qu'elle a été; il faudrait même lui
+compter tout ce qu'en d'autres temps elle aurait pu être. Bien des
+statues restent enfouies dans le bloc, parce qu'il ne plaît pas au divin
+sculpteur de les en tirer, au moins dans ce monde; bien d'autres, à
+moitié, aux trois quarts taillées, demeurent engagées dans le marbre par
+quelqu'une de leurs extrémités ou par quelqu'un de leurs côtés, et il
+est peut-être permis de prendre aussi dans ce sens les paroles de
+l'apôtre: «Ce que nous serons n'a pas encore été manifesté[235].» Mais
+si vous comptez au méchant tous les crimes qu'il aurait commis, et au
+juste toutes les bonnes oeuvres qu'il aurait faites, il faut compter au
+génie toute l'ampleur et la rapidité de l'essor qu'il eût pris dans un
+espace où il aurait pu déployer l'envergure entière de ses ailes.
+
+Jamais, tant que notre langue subsistera, les ouvrages de Madame de
+Staël ne seront réduits à cette valeur en quelque sorte historique, où
+les écrits ne comptent presque plus que comme des jalons ou des colonnes
+milliaires dans la route de l'esprit humain et dans les annales de la
+littérature. Ils vivront d'une vie puissante et communicative, comme
+tout ce qui est vrai, profond et lumineux. Ils vivront de la même vie
+accordée à des écrits moins considérables, à de simples fragments, où
+l'âme immortelle a mis son immortalité:
+
+ Spirat adhuc amor,
+ Vivuntque commissi calores,
+ Æoliæ fidibus puellæ[236].
+
+La forme la plus exquise, s'il était possible de la donner à une
+substance vile, grossière et sans consistance, et si le style n'était
+pas de la pensée encore, la forme la plus exquise ne préserve pas,
+n'éternise pas les écrits: la vérité seule naît viable, la vérité seule
+ne périt pas. C'est par leur profonde, par leur saisissante vérité que
+vivront les écrits de Madame de Staël. Comme écrivains, comme artistes,
+d'autres auteurs, même de son sexe, ont pu la surpasser; mais dans son
+sexe, ni dans l'autre, aucun ne l'emporte sur elle, peu même lui sont
+comparables, sous le rapport de l'élévation des sentiments, de la
+justesse et de la beauté des pensées; et à peine pourrait-on en citer un
+seul qui, dans la même droiture de jugement, ait donné l'exemple d'un
+courant de pensées aussi abondant, aussi facile, aussi continu.
+
+La sensibilité et le bon sens sont peut-être ce qu'il y a de plus
+fondamental dans le talent de Madame de Staël. Ceci n'est pas une
+antinomie, ce n'est pas une antithèse. La sensibilité est bien plutôt un
+élément ou une condition du bon sens, qu'elle n'en est l'ennemie. Le
+_bon sens_ (prenez garde au mot) est un _sens_, un sentiment, un
+sentiment juste de la réalité. Et sans le confondre avec la sensibilité,
+ne peut-on pas trouver étrange la maxime qui veut qu'on ait l'âme froide
+afin d'avoir l'esprit juste? Ne vaudrait-il pas autant nous dire que,
+pour bien juger des objets extérieurs, il faut avoir l'oreille pesante,
+la vue basse et la main gantée? La passion éblouit, la sensibilité
+éclaire; le coeur est une lumière. La prompte intelligence de Madame de
+Staël, ce don d'intuition qui ne m'a frappé chez aucun écrivain d'une
+manière aussi remarquable que chez elle, ces illuminations vives et
+soudaines, tiennent autant pour le moins à la sensibilité qu'au talent,
+à supposer que le talent soit autre chose qu'une sensibilité exquise.
+Quant au bon sens, nous avons relevé assez d'erreurs graves dans les
+écrits de Madame de Staël pour que cet éloge surprenne. Mais qu'on y
+réfléchisse. Bien d'autres causes que l'absence du bon sens peuvent
+expliquer de graves erreurs, spéculatives et pratiques. Selon les
+Écritures chrétiennes, nous sommes tous insensés, tous hors de sens, au
+moins sous un rapport. Nous bronchons tous en plusieurs manières, et
+néanmoins ce monde tout composé d'hommes privés de sens se divise en
+hommes qui ont du bon sens et en hommes qui n'en ont pas: qu'est-ce à
+dire? Qu'il faut distinguer les sphères. Il en est une où, sans manquer
+de bon sens, tout le monde se trompe, tout le monde déraisonne; et
+souvent, plus que d'autres, les esprits supérieurs, parce qu'ils
+abordent plus de questions et que le préjugé, cette cantilène avec
+laquelle on endort les enfants, ne leur suffit pas. Mais le bon sens, ce
+sentiment juste, ce tact de la réalité, ramène les esprits supérieurs et
+ne ramènerait pas les autres. L'âge, l'éducation, les circonstances
+générales, l'état des esprits, expliquent la plupart des erreurs de
+Madame de Staël; au fait, elle se trompait avec tout le monde, et un peu
+moins que tout le monde. Mais son admirable sincérité devait peu à peu
+venir en aide à son bon sens, et épurer son jugement. Rien n'est plus
+doux à contempler que le développement de sa pensée morale et la
+maturité progressive de toutes ses facultés. Rien de plus beau que cette
+coïncidence, cette sympathie mutuelle du christianisme et du bon sens.
+La vérité révélée est mille fois au-dessus du bon sens; mais la vérité
+est nécessairement d'accord avec le bon sens, et il est frappant de voir
+combien, le christianisme étant donné, le bon sens, en toutes choses,
+s'en accommode et s'y complaît.
+
+J'appelle votre attention, Messieurs, sur ce développement logique, sur
+ce renouvellement soutenu, qui, sensible d'un ouvrage à l'autre des
+ouvrages de Madame de Staël, fait de l'histoire de ses écrits l'histoire
+d'une âme. Ce caractère est très important.
+
+«Toute vie bien ordonnée est un acte logique, où chaque fait est la
+conclusion d'un raisonnement et la prémisse d'un autre. Les actions,
+dans une vie ordinaire, les ouvrages, dans une vie d'artiste ou
+d'écrivain, ne s'ajoutent pas seulement les uns aux autres, mais
+s'engendrent les uns les autres. Le vrai progrès consiste à se
+renouveler. Tout esprit qui s'arrête dans sa victoire n'a vaincu que
+pour les autres et non pour soi. Il n'a pas même vaincu pour les autres.
+Le public a aussi sa conscience, qui l'avertit qu'il n'y a pas progrès,
+qu'il n'y a pas vie, là où il n'y a pas renouvellement... L'élite des
+connaisseurs sent l'immobilité et démêle un principe de mort dans une
+suite de succès trop semblables les uns aux autres.
+
+Il est des époques où l'on dirait que le talent naît vieux; car après
+quelques élans, il s'arrête, et se met à tourner sur lui-même. Peut-être
+ce phénomène n'a-t-il jamais été aussi commun qu'il l'est à présent;
+peut-être aucun âge n'a-t-il présenté autant de ces talents échoués,
+engravés, que la vague vient périodiquement battre et soulever à moitié,
+sans pouvoir les remettre à flot.
+
+Comptez que, quand on est toujours le même, on n'est pas vrai; car le
+vrai est flexible et fécond; le vrai, c'est cette route royale qui rend
+maître de tout le pays quiconque a su la trouver. Le faux est une
+impasse dont on ne trouve l'issue qu'en revenant sur ses pas. Mais,
+notez-le bien, l'indifférence pour la vérité est une espèce et le
+principe du faux; le vrai, dans une âme, c'est la foi au vrai; c'est
+l'assentiment vif et spontané aux grandes vérités morales.
+
+Est-il rien de plus triste que ces vies sans histoire, dont tous les
+faits rentrent l'un dans l'autre, et ne s'additionnent pas? Tout le
+monde a entendu parler de cet infortuné qui, dans un calcul d'où
+dépendait sa fortune et son honneur, disant toujours: _un et un font
+un_, et jamais _un et un font deux_, se crut ruiné, déshonoré, et perdit
+l'esprit. Eh bien! son rêve est notre histoire. Dans un grand nombre des
+vies littéraires de notre époque, _un et un font un_. Qu'on se
+représente, après cela, la vie d'un Racine. Quelle vie! que d'histoire
+dans cette vie! et quelle logique dans cette succession de
+chefs-d'oeuvre[237]!»
+
+On peut dire la même chose de Madame de Staël. Ses ouvrages, rangés dans
+l'ordre des temps, forment bien une série logique, une histoire; son
+talent s'est conservé, il a grandi, parce que son esprit et son âme ne
+sont pas enchaînés à leur point de départ.
+
+L'esprit de Madame de Staël avait, dans un degré supérieur, une des
+grâces de l'esprit féminin: l'intuition immédiate. Tout, chez elle,
+semble saisi, enlevé de première vue. Elle affirme plus qu'elle ne
+démontre, mais ses affirmations valent des preuves. Cet esprit spontané,
+fécond, rapide, n'est pas fait pour la voie sûre, mais lente, de la
+déduction; il a ses procédés, qu'il ne peut guère échanger contre
+d'autres. Elle restera immobile au pied de l'obstacle, plutôt que de le
+tourner. Les formes, les artifices de la dialectique lui sont étrangers.
+Sa mécanique en est restée, si l'on peut s'exprimer ainsi, aux machines
+les plus primitives, les plus élémentaires, mais elle y applique une
+main habile et puissante.
+
+Il me semble que peu d'écrivains ont eu l'honneur de voir autant de
+leurs idées passer du rang de paradoxes à la dignité d'axiomes. Il en
+est d'un grand nombre de ses pensées comme des comparaisons d'Homère, si
+belles en elles-mêmes, si neuves une fois, aujourd'hui si communes.
+C'est ainsi que nous sommes injustes malgré nous. Il est bon pourtant
+qu'on se rappelle que ces lieux communs ont été des nouveautés, des
+nouveautés hardies, et que leur justesse seule en a fait des banalités.
+Cela n'arrive sans doute pas aux idées qui sont tout ensemble nouvelles
+et fausses; en un sens, elles sont toujours nouvelles, toujours vertes;
+elles pourrissent, elles ne mûrissent pas. On est étonné, après quelques
+années, en relisant ces écrits, où l'on avait cru sentir tant de sève,
+de n'y trouver plus
+
+ Qu'un goût plat et qu'un déboire affreux.
+
+Madame de Staël était faite pour trouver la vérité; car elle la
+cherchait, elle l'aimait. Elle l'aimait trop pour aimer le paradoxe, ou
+pour enchaîner son esprit à un système. On peut dire, en toute vérité,
+qu'elle n'eût de système sur aucun sujet. Ce que nous avons dit de son
+dernier ouvrage est vrai de tous; son idée fixe, son parti pris, en
+tout, c'est la morale. Elle croyait, comme son père, que «la morale
+était dans la nature des choses[238].» Elle croyait à un ordre moral,
+plus parfait, s'il est possible, et plus inviolable, que les lois du
+monde physique. Elle tendait, avec des moyens imparfaits, vers un
+système parfait, dont le triomphe était sa préoccupation habituelle, et
+quelquefois douloureuse. Cette force de conviction, cette attitude, on
+pourrait le dire, de lutte ou d'effort contre l'erreur et contre le mal,
+ce besoin de rectitude dans une âme passionnée, souvent aussi l'anxiété
+d'un esprit à qui, presque en même temps, la vérité se révèle et se
+dérobe, ont laissé leur empreinte sur le style de Madame de Staël. Je
+m'en suis expliqué ailleurs:
+
+«On a reproché à Madame de Staël de la recherche et de l'effort; mais en
+a-t-on démêlé le principe secret? a-t-on remarqué que cette _recherche_
+est celle d'une intelligence altérée de vérité, avide de convaincre et
+d'être convaincue, et qui voudrait épuiser chaque idée? a-t-on vu que
+cet _effort_ est un effort de l'âme? Madame de Staël écrivait trop avec
+toute son âme, et avec une âme remplie de trop de sérieux besoins, pour
+être parfaitement artiste: artiste! on ne l'est, dans toute la force du
+terme, qu'au prix d'un désintéressement trop grand peut-être pour que la
+conscience y puisse souscrire; c'est la paix de l'âme ou son
+indifférence qui fait l'artiste complet; et si Fénelon, par exemple, a
+pleinement joui de ce privilège, ce n'est pas seulement en vertu de son
+heureux génie, mais parce que dès l'entrée de sa carrière, le divin
+Donateur l'avait dispensé de _chercher_. D'autres sont artistes à
+d'autres conditions; à la condition de vouloir l'être, de vouloir l'être
+toujours, et de ne vouloir rien être de plus. Ils disposent de leurs
+idées, leurs idées ne disposent pas d'eux[239].»
+
+Au reste, quelle qu'en soit la cause, Madame de Staël, que peu
+d'écrivains ont égalée en esprit, en pénétration, en philosophie
+instinctive, en sensibilité profonde et naïve, a été surpassée par
+plusieurs, et même par des écrivains de son sexe, pour ce qui tient à la
+flexibilité, à la richesse, à l'élégance poétique du style, et même en
+ce qui concerne la composition. Son grand talent de conversation lui a
+tendu un piège. On a dit avec raison que celui qui parle comme il écrit,
+écrivît-il à merveille, parle mal; il n'est pas moins vrai qu'écrire
+comme on parle, parlât-on le mieux du monde, ce n'est pas bien écrire.
+Cette sentence ne peut s'appliquer dans toute sa rigueur à Madame de
+Staël; mais il est certain que, pour elle, écrire c'est causer la plume
+à la main, et que la plupart de ses livres sont des conversations
+infiniment spirituelles. Madame de Staël ne savait pas faire un livre,
+et _l'Allemagne_ même ne fait pas exception. J'aime à recueillir ici,
+quoique trop avare d'éloges, le jugement qu'a porté occasionnellement
+sur ce livre, en le considérant sous le rapport de la forme, feu M.
+Jouffroy, dans son _Cours d'Esthétique_:
+
+ «Opposez à ce livre (_Télémaque_) quelque ouvrage où l'auteur
+ court, selon les caprices de l'intelligence, à travers mille idées
+ différentes, toutes brillantes, toutes spirituelles, et qui toutes
+ vous plaisent, vous aurez l'idée d'un livre qui exprime, qui
+ traduit au dehors l'état passionné appliqué aux travaux de
+ l'intelligence: lisez _l'Allemagne_ de Madame de Staël, c'est un
+ livre agréable; chaque chapitre est un sentiment particulier: mais
+ d'un chapitre à l'autre on change de sentiment. Une inspiration
+ produit le premier chapitre, une seconde inspiration le second.
+ Cette variété plaît; mais cette variété n'est qu'agréable; c'est
+ l'image de la sensibilité ou de la passion inspirant l'esprit ou le
+ faisant parler. Le _Télémaque_ au contraire est l'image de la
+ raison ou de la détermination libre, dirigeant l'esprit vers un but
+ unique par des moyens ordonnés et proportionnés... Il y a plus de
+ plaisir à lire _l'Allemagne_ que le _Télémaque_. Mais l'impression
+ de ces ouvrages est différente; et la raison ne dit rien des
+ ouvrages spirituels, rien des conversations spirituelles, sinon que
+ ces conversations et ces ouvrages sont agréables. La raison dit des
+ autres ouvrages et des autres conversations, que ces conversations
+ sont belles, que ces ouvrages sont beaux; la raison y reconnaît la
+ volonté libre et un projet conçu avec liberté[240].»
+
+Madame de Staël était prévenue pour la conversation; et c'est le seul
+point, heureusement peu important, où je trouve quelque intolérance
+dans, ce génie essentiellement tolérant. «On a beau dire, a-t-elle écrit
+quelque part, l'esprit doit savoir causer[241].» Mais si c'était à
+condition de ne savoir pas écrire? Nous n'irons pas jusque-là; ce serait
+être encore plus absolu qu'elle-même. Bien causer n'empêche pas de bien
+écrire; mais Buffon, Rousseau, Montesquieu ne savaient pas causer; et je
+crois qu'il y a un genre de perfection dans le style, dont la recherche
+habituelle est peu en harmonie avec le talent de la conversation.
+Ajoutons, et Madame de Staël en est la preuve, qu'un très grand talent
+de conversation, et un exercice habituel de ce talent, ne préparent pas
+à bien écrire. Les deux talents ont été souvent réunis, ils sont
+quelquefois séparés.
+
+_Corinne_ seule, parmi les productions de Madame de Staël, me paraît une
+oeuvre d'artiste. J'en ai parlé dans ce point de vue; et je m'explique ce
+mérite par la situation intellectuelle et morale de l'auteur, lors de la
+composition de ce roman. _Corinne_ est le milieu dans la vie de Madame
+de Staël; le milieu entre la passion et la conviction, entre le trouble
+et le repos; elle a cessé de dogmatiser dans un sens, elle ne dogmatise
+point encore dans un autre. Elle ne se repose point dans l'indifférence,
+elle s'arrête dans la contemplation, dans la contemplation émue, si l'on
+peut ainsi parler. Rien, je le pense, n'est aussi favorable à la
+composition d'une oeuvre d'art, à toutes les conditions de la
+littérature, et certainement _Corinne_ s'en est ressentie.--Toutefois,
+c'est dans _l'Allemagne_, si je ne me trompe, et surtout dans la
+dernière partie de cet ouvrage, que Madame de Staël se montre surtout
+poète. On dirait, et véritablement je le crois, qu'en s'approchant des
+régions de la vérité suprême, et par conséquent du repos, elle a senti
+commencer en elle cet harmonieux concert de la sensibilité et de
+l'imagination, qui est proprement la poésie. Sans faire usage, comme
+dans _Corinne_, de la prose poétique, sans sortir du mouvement de la
+prose, elle chante et c'est peut-être pour la première fois. Lorsqu'on
+demandait à Schiller mourant (et c'est Madame de Staël qui nous l'a
+appris) comment il se trouvait: «Toujours plus tranquille,»
+répondit-il[242]. C'est la devise des dernières années et des derniers
+écrits de Madame de Staël: toujours plus tranquille; et si toujours plus
+de tranquillité ne signifie pas toujours plus de poésie, il est certain
+du moins que, sans une certaine tranquillité d'esprit, il n'y a point de
+poésie. Il est plus facile à la passion, à la douleur, d'arracher les
+cordes de la lyre que de les faire vibrer.
+
+En somme, malgré tant d'éclat, d'esprit, de mouvement dans le style, et
+j'ajoute tant de naturel, quoi qu'aient pu dire, de sa prétendue
+affectation, des critiques superficiels, ce n'est pas comme écrivain que
+Madame de Staël occupe dans la littérature une place si éminente; ce
+n'est pas non plus comme poète, malgré tout ce qu'exhalent de parfum
+poétique certaines pages de ses derniers écrits; ce n'est pas même comme
+philosophe, malgré la justesse profonde et la grande portée d'un grand
+nombre de ses pensées; c'est plutôt, c'est surtout comme éloquent
+moraliste et comme peintre touchant du coeur humain. Il n'est sous ce
+rapport que peu d'écrivains qu'on puisse mettre à côté d'elle; et
+quoiqu'elle ait dit elle-même que jamais femme n'écrivit ni n'écrira un
+ouvrage vraiment supérieur[243], nous osons lui répondre: Il est vrai,
+ce n'est pas une femme qui a composé l'_Iliade_, ce n'est pas une femme
+qui a écrit le _Discours sur les Révolutions du globe_; mais c'est une
+femme qui a écrit _Corinne_.
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+CHATEAUBRIAND
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+L'Essai sur les Révolutions.
+
+
+Nous avons maintenant à évoquer un autre grand nom; heureusement ce
+n'est pas des ombres du tombeau. Entré dans la vie bien peu d'années
+avant Madame de Staël, M. de Chateaubriand lui survit encore, et ne se
+survit point à lui-même.
+
+«Le nom de Chateaubriand[244] se lie, dans l'esprit des hommes de mon
+âge, à des impressions qui, reçues dans la jeunesse, ne se peuvent plus
+effacer. Et combien d'autres, avec moi, ne contemplent pas dans leur
+mémoire, à travers vingt des plus grandes années qu'un homme ait pu
+vivre, ce génie solitaire, imprévu et mélancolique, arrivant à nous de
+l'exil et du désert, et lavant dans les larmes chrétiennes la poussière
+d'anciennes erreurs; ce fils qui, converti par la vie et la mort d'une
+mère, disait à la foule étonnée: _J'ai pleuré et j'ai cru_; détachant
+des saules la harpe de Sion, et charmant les bords de l'Euphrate du doux
+nom de Jérusalem; attendrissant, dans une prose égale aux plus beaux
+vers, une langue devenue âpre et dure sous l'influence des factions et
+de l'impiété, et voyant refleurir sous sa douleur le vieil arbre de la
+foi nationale? Il y a des choses qu'on se représente difficilement.
+Faites revivre, si vous le pouvez, la littérature de 1802; ressuscitez
+la mort; montrez-nous, après l'orage révolutionnaire, les talents
+sortant timidement de l'arche sous l'arc-en-ciel du 18 brumaire, les
+traditions de la fin du dix-huitième siècle se réveillant peu à peu, la
+civilisation nouvelle cherchant à se rattacher aux derniers anneaux
+d'une civilisation épuisée; l'élégance et la politesse du siècle de
+Louis XV représentées et remises en honneur par quelques vieillards
+ingénieux et quelques jeunes hommes, leurs respectueux disciples, dont
+plusieurs, par un plus généreux élan, se reportent jusqu'au siècle de
+Louis XIV comme au berceau de toutes les saines doctrines; le pouvoir
+nouveau souriant à une réaction qui pouvait ramener, avec la littérature
+du grand siècle, tout l'ensemble de ses idées et peut-être de ses
+institutions; de beaux talents enfin, mais les talents d'un autre âge,
+et point de génie suffisant à l'époque. C'est alors qu'apparaissent, à
+deux points de l'horizon, l'ouvrage de Madame de Staël sur _la
+Littérature_ et le _Génie du Christianisme_.»
+
+Nous avons parlé du premier de ces deux ouvrages, si remarquable, si
+riche d'aperçus, mais fondé sur un théorème très contestable, assez mal
+défini, sur des renseignements incomplets, rattachant les espérances de
+l'avenir aux doctrines d'une philosophie décrépite, et pour ainsi dire
+la vie à la mort. Sous plusieurs rapports, «M. de Chateaubriand fut
+mieux inspiré, et son talent en fut plus à l'aise. Après tant de
+dissertations et d'analyses, il sentit qu'il fallait chanter, et il
+chanta. Un monde nouveau ne peut s'ouvrir qu'au son de la lyre. La
+sienne chantait des beautés qui ne vieillissent pas, et qu'un long
+oubli, et tout récemment le martyre, avaient rajeunies. Dans sa
+religion, peu exacte sans doute, M. de Chateaubriand versait tous les
+trésors de ses souvenirs et de son individualité. À ces lecteurs avides
+auxquels il apportait un nouveau monde, lui-même apparaissait comme un
+monde. Dans le poème on cherchait le poète; on l'y trouvait, identifié
+par l'amour avec son magnifique sujet; on l'y trouvait tout ruisselant
+de la poésie de l'antiquité, du moyen âge, de la nature vierge, des
+vastes solitudes et des mélancoliques souvenirs. Tous ces éléments
+étaient liés dans l'unité de l'idée chrétienne, qui semblait, dans son
+livre, se soumettre et s'approprier toutes les parties du monde, de
+l'histoire et de la vie. Même des impressions trop tendres, trop
+passionnées pour s'accorder avec la sévérité évangélique, semblaient,
+par les pointes douloureuses dont l'auteur les avait armées, des
+aiguillons cachés sous le cilice, les pâtiments intérieurs d'une âme qui
+s'était donnée à Dieu toute palpitante de jeunesse et de vie. Dans tous
+les écrits publiés alors par M. de Chateaubriand, on retrouvait l'auteur
+du _Génie du Christianisme_; et partout les pièces de ce génie, comme
+d'une armure bien jointe, le recouvraient tout entier; nulle existence
+plus une, plus compacte et plus conséquente; et si, tout épris des
+traditions de la monarchie chrétienne, champion des théories
+patriarcales de M. de Bonald, profligateur des sciences physiques, dont
+le rapide essor, encouragé par le despotisme, le menaçait en secret, si
+M. de Chateaubriand laissait entrevoir dès lors tout son mépris pour le
+pouvoir absolu, ces manifestations ne l'accusaient point
+d'inconséquence: il voulait la monarchie, mais généreuse; et quel esprit
+élevé a pu jamais sympathiser avec un autre absolutisme que celui de
+Dieu!
+
+Ainsi s'élevait alors, imparfaite, il est vrai, factice, je le veux
+encore, mais trouvant son lien dans une âme de poète, la grande unité
+intellectuelle de M. de Chateaubriand. Elle ne fut pas pour peu de chose
+dans l'impression que produisirent ses premiers ouvrages. On s'attacha à
+une existence toute d'une pièce et toute d'une teneur; toujours
+l'individualité apparaîtra comme une puissance; le scepticisme même et
+le désespoir ont besoin, pour nous intéresser, d'un caractère ou d'une
+idée qui les individualise. C'est par là que M. de Chateaubriand devint
+cher au coeur de tant de personnes en tout pays, et même de celles qui ne
+se faisaient aucune illusion sur la faiblesse de sa théologie et sur les
+écarts de son imagination. Je le répète, ces temps sont loin; mais
+lorsque _le premier frimaire an IX_ (1801), M. de Fontanes insérait dans
+le _Mercure_ la _Prière des nautonniers à Notre-Dame de Bon-Secours_,
+premières lignes qui révélaient au public l'existence de M. de
+Chateaubriand, se figure-t-on bien quelle secousse durent éprouver les
+esprits destinés à comprendre cette nouvelle poésie, et avec quelle
+avidité, un an plus tard, ils s'empressèrent vers l'oasis fertile que
+leur ouvrait le poème d'_Atala_?»
+
+J'ai rappelé et j'ai essayé de retracer l'impression que firent en
+France quelques notes mélodieuses de cette lyre encore inconnue qui
+devait éveiller toutes les lyres; car l'auteur du _Génie du
+Christianisme_, de l'_Itinéraire_ et des _Études historiques_ s'annonça
+d'abord par des chants. J'ai mis un soin jaloux à signaler le premier
+fragment, les premiers mots qui révélèrent M. de Chateaubriand au public
+français. Il faut maintenant ajouter qu'on se trompait. Cet auteur
+n'était point un nouveau venu; ces quelques feuillets, arrachés à une
+grande composition, n'étaient point les prémices de son talent; en sorte
+que M. de Chateaubriand aurait pu dire à ceux qui le saluaient comme un
+étranger:
+
+ Et j'étais venu, je vous jure,
+ Avant que je fusse arrivé.
+
+Il était venu, en effet, trois ou quatre ans auparavant, escorté de deux
+volumes in-octavo; mais personne ne s'en souvenait; personne n'avait ouï
+parler de l'_Essai historique, politique et moral sur les Révolutions
+anciennes et modernes, considérées dans leurs rapports avec la
+Révolution française_, imprimé en 1797 à Londres, où l'émigration avait
+jeté M. de Chateaubriand, et où le retenait sa mauvaise fortune.
+Lui-même ne se prévalut point du succès d'_Atala_ et du _Génie du
+Christianisme_ pour faire revivre le souvenir de l'_Essai_; s'il eût
+parlé de cet ouvrage, c'eût été pour le désavouer; il aima mieux,
+puisque cette production n'avait point été remarquée, l'abandonner à sa
+destinée. Il en avait bien le droit; ses ennemis politiques avaient-ils
+celui d'exhumer cet ouvrage, et d'en faire à la fois une fin de
+non-recevoir contre ses nouvelles opinions et un argument contre sa
+sincérité? Assurément non. Mais si le procédé n'était pas bon, le calcul
+n'était pas mauvais; cette tactique ne manque jamais de réussir,
+momentanément du moins; et c'est toujours autant; il ne sied pas à
+l'injustice de faire la dégoûtée; il est bien clair que l'éternité ne
+lui est pas assurée; le moment seul lui appartient, et le moment c'est
+déjà beaucoup. Un moment lui fut donc accordé; mais il est déjà loin de
+nous; et toute apologie, au sujet de l'_Essai_, est désormais superflue.
+
+Mais il n'est pas superflu de parler de l'_Essai_; et puisque des
+attaques injustes ont obligé M. de Chateaubriand à réimprimer cet
+ouvrage dans toute la pureté du texte primitif, nous avons, ainsi qu'il
+arrive assez souvent, quelque obligation à l'injustice; car l'histoire
+intellectuelle et littéraire du plus grand écrivain de nos jours serait
+incomplète et obscure dans l'absence de ce document. Je dis plus: M. de
+Chateaubriand n'a point à rougir de cet ouvrage, que, dans les notes de
+l'édition de 1826, ses mains paternelles ont si cruellement flagellé;
+et, s'il faut dire tout ce que je pense, je trouve dans cette production
+si imparfaite, si inférieure, littérairement, à tout ce que l'auteur a
+publié depuis, j'y trouve un caractère, un mérite qui se laissent
+désirer, au moins c'est ainsi que j'en juge, dans ses productions
+subséquentes. Je m'en expliquerai plus tard.
+
+Avant d'aller plus loin, partageons en quatre périodes le demi-siècle
+que la carrière littéraire de M. de Chateaubriand tient enfermé entre
+ses deux limites. À la première appartient uniquement l'_Essai
+historique_; la seconde, qui commence avec le Consulat et qui finit avec
+l'Empire, est toute littéraire, et comprend le _Génie du Christianisme_,
+les _Martyrs_, l'_Itinéraire_, _Atala_, _René_, le _dernier
+Abencerage_[245]; la troisième, qui coïncide avec la Restauration, est
+remplie par la politique et ne nous montre presque plus qu'à la tribune
+et dans les journaux le poétique auteur d'_Atala_ et des _Martyrs_; la
+quatrième date de 1830, et ne finira sans doute qu'avec la vie de M. de
+Chateaubriand; le moment n'est pas venu de lui donner un nom; mais les
+travaux historiques y tiennent jusqu'ici la plus grande place. À les
+prendre toutes ensemble, l'auteur reste bien pour l'histoire littéraire
+ce qu'il est pour le public, pour le monde, un grand poète, un grand
+écrivain; peu importe, d'ailleurs, ce qu'il a cru être, ce qu'il a voulu
+être: mais on ne peut s'empêcher de remarquer qu'il semble n'avoir été
+exclusivement écrivain et poète que lorsqu'il n'a pu faire autrement, et
+que ses ouvrages les plus purement littéraires semblent n'avoir été pour
+lui, malgré la gravité des sujets, que l'occupation d'un loisir importun
+et l'amusement d'une halte forcée.
+
+M. de Chateaubriand appartient à une époque où presque tous les hommes
+doués de grandes facultés ne pensent pas leur avoir donné un assez digne
+emploi, jusqu'à ce qu'ils aient pu les mettre au service de l'État ou
+aux gages de l'ambition. Il y a encore des hommes de lettres, il y en
+aura toujours; mais le pouvoir sera de plus en plus préféré à la gloire,
+ou, si mieux on l'aime, la gloire politique aux honneurs littéraires.
+
+Vous raconter M. de Chateaubriand tout entier, _ire per totum heroa_, ce
+n'est pas mon dessein, ce n'est pas non plus ma mission. En tout cas, je
+ne suis point appelé à dépasser, dans mon étude, l'époque de la
+Restauration, et dans celle-là même, M. de Chateaubriand n'appellera
+probablement pas mes premiers regards. Ce qui m'est immédiatement
+dévolu, et je m'en réjouis, c'est la période littéraire et poétique de
+cette remarquable vie; mais je ne puis, je ne voudrais même pas éviter
+l'_Essai historique_; ce livre est, dans l'appréciation générale de cet
+homme illustre, une lumière, une clef dont nous sentirons tout le prix.
+
+Le point de départ de M. de Chateaubriand, sa vie intérieure, l'état de
+son âme et de son esprit, avant l'époque où sa célébrité a commencé,
+nous seraient tout à fait inconnus sans l'_Essai historique_. Ce n'est
+pas que cet homme, qui a une si grande horreur du _moi_[246], ne nous
+ait beaucoup parlé de lui; mais on a beau être sincère, on ne peut
+s'empêcher de teindre son passé des couleurs d'un présent glorieux; les
+préoccupations actuelles ont un effet rétroactif; on aime (et, si c'est
+une faiblesse, M. de Chateaubriand lui a payé un large tribut), on aime
+à persuader aux autres, et d'abord à soi-même, que ce qu'on est
+aujourd'hui, on l'a toujours été, que ce qu'on pense, on l'a pensé
+toujours. À travers les inévitables désaveux dont M. de Chateaubriand a
+flétri l'_Essai historique_, ouvrage posthume en quelque sorte, mis en
+lumière fort longtemps après la mort morale du véritable auteur, on sent
+la prétention d'avoir été, sous les rapports essentiels, le même
+toujours. Les critiques et l'écrivain sont bien loin de compte: ceux-là
+seraient tentés d'écrire une _histoire des variations_ de M. de
+Chateaubriand; celui-ci a écrit réellement, en se répandant abondamment
+dans ses écrits et surtout dans ses préfaces, _un traité de la
+perpétuité de sa foi_. Vingt-cinq ans après la publication du _Génie du
+Christianisme_, vous l'entendez déclarer «qu'il ne dément pas une
+syllabe de ce qu'il a écrit dans cet ouvrage[247].» Pas une syllabe!
+l'entendez-vous bien? et ce n'est pas un Dieu qui parle, c'est un pauvre
+mortel. Il était impossible d'en dire autant de l'_Essai_,
+diamétralement opposé dans ses doctrines au _Génie du Christianisme_:
+mais l'auteur croit du moins pouvoir affirmer que, si les erreurs
+religieuses et morales sont malheureusement trop nombreuses dans
+l'_Essai_, il n'y aperçoit pas, en politique, «un seul principe qui
+dévie de ceux qu'il professe aujourd'hui[248];» c'est-à-dire, après sa
+sortie du ministère: l'auteur a raison de ne pas dire: pas un seul
+principe différent de ceux qu'il professait hier. Accordons tout, et
+ajoutons que, lorsque les principes politiques professés dans l'_Essai_
+seraient moins purs, c'est-à-dire moins conservateurs, nous n'en ferions
+pas un crime à l'auteur, quelle que soit notre opinion, et nous n'en
+sentirions diminuée en rien l'estime que nous avons pour lui. Un homme
+de vingt-cinq ans, en 1797, pouvait bien n'être pas aussi mûr qu'on
+l'est de nos jours au même âge; et certes, n'avoir à cet âge et à cette
+époque, après une vie tumultueuse et dans une situation désespérée, rien
+que des opinions arrêtées, rien que des opinions saines, c'eût été
+presque un miracle; le miracle ne se présume jamais, et rien, dans les
+antécédents de ce jeune émigré, ne donnait lieu de l'attendre: il se fit
+plus tard.
+
+Vous attachez au nom de Chateaubriand des idées que vous n'en voulez
+séparer à aucune époque de sa vie. Ce romantisme poétique et religieux,
+dont il est le plus ancien comme le plus illustre représentant, et dont
+il a l'air d'avoir été l'inventeur, vous voudriez le trouver dans
+l'imagination et dans les écrits de M. de Chateaubriand avant l'époque
+de la Révolution; mais avant la Révolution, ce romantisme n'existait
+pas, et c'est la Révolution elle-même qui lui a donné naissance. Il
+était bien étranger au dix-huitième siècle, malgré les tentatives de
+quelques écrivains, de Voltaire en particulier, pour consacrer
+littérairement les souvenirs nationaux. _Zaïre_, _Adélaïde Du Guesclin_,
+le _Siège de Calais_, oeuvres romantiques en un certain sens, très
+classiques dans un autre, n'avaient pu prévaloir contre des influences
+fort différentes, que subissaient et que propageaient les auteurs mêmes
+de ces productions nationales. Tout ce qu'il y avait d'intelligent dans
+la noblesse française était préoccupé de Voltaire et de Rousseau. Pour
+ne pas parler du catholicisme, déserté alors et méprisé par les classes
+supérieures plus qu'il ne le fut jamais, peu de prestige s'attachait aux
+institutions et aux pouvoirs politiques, pour qui surtout les voyait de
+près. Si un ouvrage comme le _Génie du Christianisme_ eût été possible
+alors, et je crois pouvoir le nier, il aurait été déchiré à belles dents
+par ceux-là mêmes qui, plus tard, en furent les preneurs intéressés, et
+même par plusieurs de ceux qui en furent les admirateurs sincères. Mais
+ce qui est plus certain, c'est que les éléments de cette inspiration
+nouvelle n'existaient point encore, et moins peut-être dans l'esprit du
+jeune chevalier de Chateaubriand, malgré son nom féodal et l'honneur
+qu'il avait de monter dans les carrosses du roi[249], que dans
+l'imagination de quelque écrivain roturier, solitaire, ruminant avec un
+amour tout désintéressé la naïveté des vieilles traditions et la poésie
+du moyen âge. Le jeune Chateaubriand n'y songeait guère plus que cet
+autre gentilhomme, ce descendant de l'illustre famille de Chastellux,
+qui, dans son livre _de la Félicité publique_, flétrissait sans réserve
+tout un passé où son âme généreuse avait vu le malheur de ses semblables
+bien plus que la gloire de ses aïeux. Quiconque se croyait de l'esprit,
+et c'était à peu près tout le monde, était philosophe, et philosophe
+n'est pas synonyme de romantique. L'impatience du mal, ou seulement du
+gothique et du suranné, avait donné à Voltaire la foule; le désir, si ce
+n'est l'espérance du bien, avait groupé autour de J.-J. Rousseau des
+sectaires enthousiastes. M. de Chateaubriand était du nombre de ces
+derniers.
+
+Les calamités de la Révolution, en atteignant sa famille et lui-même,
+n'avaient point revêtu, à ses yeux, d'un charme poétique les antiquités
+nationales; esclave de l'honneur, comme il le fut toujours, il avait
+émigré; mais il n'avait pas toutes les opinions de son parti, il en
+avait moins encore l'enthousiasme et les passions, ou plutôt il n'était
+point de son parti, si ce n'est pour en partager la destinée et les
+périls. En 1797, M. de Chateaubriand en était encore à Rousseau; et,
+chose remarquable, il avait vu les sauvages impunément, il croyait
+encore aux sauvages. Du reste, s'il était allé en Amérique avec
+l'ambition des découvertes, il en avait fait plus d'une, à défaut de
+celles qu'il espérait; il avait découvert sur ce sol étranger une
+nouvelle nature, toute pleine de sauvages attraits, et en lui-même le
+talent de peindre la nature. Enchanté par une magie dont son maître
+Rousseau eût été heureux de subir l'empire, il revenait du désert
+américain avec le secret d'enchantements nouveaux, avec un philtre
+puissant dont lui-même ne connaissait pas encore toute l'énergie. Mais
+philosophe il était parti, philosophe il revint. Sceptique en religion,
+il ne l'était guère moins en politique. Plusieurs de la même caste que
+lui avaient, en 1789, salué de leurs acclamations la réforme sociale
+dont le Luther était un peuple tout entier; d'autres s'en étaient
+séparés dès l'entrée; il semble que M. de Chateaubriand ait eu alors
+d'autres préoccupations; 1791 est si près de 1793, que nous ne
+comprenons point, nous qui alors ne vivions pas, qu'on en fût encore à
+l'espérance ou du moins à la sécurité, et qu'en 1791[250] un gentilhomme
+français, un parent presque de Malesherbes, s'en allât, quand sa patrie
+cherchait, à travers le feu, un passage du présent vers l'avenir, s'en
+allât, disons-nous, chercher, à travers les glaces, le passage de la mer
+du Sud à l'Océan Atlantique. Curiosité intempestive, direz-vous
+peut-être; mais comme alors nul n'en jugea ainsi, c'est l'imprévoyance
+de l'époque qu'il faut admirer plutôt que celle de M. de Chateaubriand:
+on peut quelquefois, sans être hypocrite, ne pas discerner le temps où
+l'on vit.
+
+Il est certain qu'un enthousiasme quelconque, celui de la liberté ou
+celui du royalisme, le lui aurait fait discerner; et l'ayant discerné,
+il ne serait point parti. Mais le scepticisme exclut l'enthousiasme et
+je l'ai dit, M. de Chateaubriand n'avait pas, en politique, des
+convictions fortes. Ce demi-scepticisme durait encore en 1797; les
+malheurs de son parti ne le lui avaient pas plus rendu cher qu'ils ne
+l'en avaient détaché, et ses infortunes personnelles l'avaient aigri,
+c'est à son honneur qu'il faut le dire, contre l'humanité plutôt que
+contre ses propres ennemis. Il y a, d'ailleurs, tout lieu de croire que
+ses relations particulières, avant de quitter la France, avaient été
+surtout avec des littérateurs, ainsi donc en pleine roture, et que le
+jeune homme élevé aux pieds de Malesherbes ne pouvait pas être un émigré
+bien fervent et bien pur. Quant à la littérature, pour s'assurer que M.
+de Chateaubriand était à cent lieues de la prétention d'en inventer une
+nouvelle, il n'y a qu'à voir dans l'_Essai_ même quelles étaient ses
+admirations littéraires.
+
+Mais, sans le jeter dans l'exaltation d'aucun parti, la contemplation
+des grands événements contemporains tourna ses pensées vers la
+politique. L'occasion fut le motif; la position détermina la pente; car
+d'ailleurs tous les sujets l'attiraient à la fois. «Que n'aimais-je
+point alors?» s'écrie-t-il quelque part dans l'_Essai_[251]. À
+l'entendre, on croirait que, sans les événements, dont l'influence fut
+impérieuse, les mathématiques ou les finances auraient réclamé et retenu
+tout entier le chantre des solitudes américaines[252]. Il échut en
+partage à la politique: alors, avec cette ardeur et cette capacité de
+travail qui l'ont toujours caractérisé, il se plongea dans l'étude de
+l'histoire, et, obligé de donner ses jours à des travaux mercenaires, il
+disputa ses nuits au sommeil pour épuiser le vaste sujet dont le titre
+de son ouvrage fait apprécier l'étendue aussi bien que la portée.
+L'ouvrage devait être composé de six livres; un seul a été publié, un
+seul peut-être fut écrit, et ce seul livre occupe deux grands volumes.
+
+Quel était son dessein? Placé, par ses opinions, entre les royalistes et
+les républicains, et jugeant que ni les uns ni les autres ne sont de
+leur siècle, il veut les y ramener, comme dans le courant d'un fleuve
+
+ «qui nous entraîne, dit-il, selon le penchant des destinées, quand
+ nous nous y abandonnons. Il me semble, ajoute-t-il, que nous sommes
+ tous hors de son cours. Les uns (les républicains) l'ont traversé
+ avec impétuosité, et se sont élancés sur le bord opposé. Les autres
+ sont demeurés de ce côté-ci sans vouloir s'embarquer. Les deux
+ partis crient et s'insultent, selon qu'ils sont sur l'une ou
+ l'autre rive. Ainsi, les premiers nous transportent loin de nous
+ dans des perfections imaginaires, en nous faisant devancer notre
+ âge; les seconds nous retiennent en arrière, refusent de
+ s'éclairer, et veulent rester les hommes du quatorzième siècle dans
+ l'année 1796[253].»
+
+Trente ans plus tard, l'auteur écrit à la marge:
+
+«Dis-je aujourd'hui autre chose que cela?» Et il triomphe là-dessus. Il
+triompherait peut-être moins sur cette autre question: «Avez-vous, _dans
+l'intervalle_, toujours parlé, toujours pensé de même?»
+
+Mais enfin, pour ramener ses lecteurs dans le courant des temps, qui
+est, en politique, le courant de la vérité, il le remonte laborieusement
+le long de ses rives; il retourne, par l'étude, au point de départ de
+toutes les histoires, pour s'embarquer là, et redescendre le cours du
+fleuve. Il est impossible, selon lui, de se faire une destinée
+indépendante des destinées générales; le courant général devenu plus
+large et plus fort, c'est-à-dire les intérêts collectifs, les ambitions
+générales, entraîne tout et nous brisera contre les écueils de son lit,
+si nous ne le connaissons pas. Après tout, nous ne sommes jamais
+certains d'éviter le naufrage; mais, dit l'auteur,
+
+ «il faut étudier la carte, afin qu'en cas de naufrage, on se sauve
+ sur quelque île où la tempête ne puisse nous atteindre. Cette
+ île-là est une conscience sans reproche[254].»
+
+Ce n'est pas trop d'une si grande espérance pour entreprendre l'immense
+voyage que l'auteur va nous faire faire à travers l'histoire
+universelle. Mais à quoi bon le voyage, la carte et même le pilote, si
+le fleuve n'est pas navigable, en d'autres termes, si la société est
+impossible ou n'est qu'une déception, si, comme l'auteur se complaît à
+le répéter, _il importe peu qui nous gouverne_[255], si le monde _n'est
+qu'un grand bois où les hommes s'entr'attendent pour se dévaliser, si le
+plus grand malheur des hommes c'est d'avoir des lois et un
+gouvernement_, et si nous sommes forcés de conclure avec l'auteur:
+
+ «Mais il n'y a donc point de gouvernement, point de liberté? De
+ liberté? Si: une délicieuse! une céleste! celle de la Nature. Et
+ quelle est-elle, cette liberté que vous vantez comme le suprême
+ bonheur? Il me serait impossible de la dépeindre; tout ce que je
+ puis faire est de montrer comment elle agit sur nous. Qu'on vienne
+ passer une nuit avec moi chez les sauvages, du Canada, peut-être
+ alors parviendrai-je à donner quelque idée de cette espèce de
+ liberté[256].»
+
+C'est une grande chute; mais l'auteur, en tombant, a, comme l'ancien
+Brutus, embrassé sa mère; je veux dire que, s'il n'a pas trouvé ce qu'il
+cherchait, il a trouvé ce qu'il ne cherchait pas, son talent, son
+inspiration, sa muse. Cette scène chez les sauvages en fournit la
+preuve, que nous relèverons plus tard.
+
+Il y a, du reste, bien d'autres contradictions, bien, d'autres
+disparates dans l'_Essai historique_; mais elles ne sont pas sans
+quelque charme, je l'avoue. Vous rappelez-vous, Messieurs, l'épigramme
+où un bibliomane s'applaudit d'avoir trouvé la bonne édition d'un livre,
+attendu que son exemplaire présente deux ou trois fautes d'impression
+qui ne sont pas dans la mauvaise? C'est ainsi à quelques fautes
+d'impression que se reconnaît assez souvent la bonne édition d'un homme.
+Le soin minutieux qui les fait disparaître, la correction parfaite, se
+paye quelquefois bien cher; la régularité s'achète quelquefois au prix
+de la vérité, et un peu d'incohérence vaut mieux qu'une unité factice.
+Mais elle ne vaut pas mieux, assurément, que l'unité vraie et naturelle;
+c'est à celle-là qu'il faut tendre, et les boutades amères de l'auteur
+de l'_Essai_ l'en ont éloigné trop souvent.
+
+On lui pardonnera moins facilement, quoiqu'il faille la lui pardonner
+aussi, la manie des rapprochements. Que l'homme soit toujours l'homme,
+que les mêmes causes produisent nécessairement les mêmes effets, et que
+par conséquent il n'y ait, dans un sens, rien de nouveau sous le soleil,
+aucune vérité n'est plus vraie, et peu sont aussi importantes: les
+leçons de l'expérience et la philosophie de l'histoire n'ont d'autre
+fondement que cet axiome. Mais l'exagération de cette vérité n'est pas
+moins préjudiciable que son oubli. Il est impossible que tout se répète,
+et le cours des temps, la Providence elle-même ou la liberté divine,
+introduisent dans les questions générales des éléments qu'il faut savoir
+discerner, sans quoi l'étude de l'histoire ne serait qu'un piège; et
+c'est même la promptitude intuitive et la sûreté de ce discernement qui
+a fait, en tout temps, la différence caractéristique entre les hommes
+d'État et les historiens. Le sens historique et le tact politique, qui
+semblent avoir tant de rapport entre eux, sont plus différents qu'on ne
+pense, et les affaires entrent pour une plus grande part que l'histoire
+dans la formation des grands hommes politiques. Il n'y a de constant et
+de parfaitement égal à soi-même que la morale, parce qu'il faut bien que
+l'immuable soit quelque part. À en croire l'_Essai historique_, chaque
+personnage, chaque événement même, que dis-je? chaque incident, aurait
+son Ménechme ou son Sosie dans l'histoire; il n'y aurait d'une
+révolution à l'autre que les noms de changés; la Providence, pareille à
+un écrivain sans fécondité, sans invention, n'aurait jamais su que se
+copier elle-même; l'individualité serait uniquement le produit des
+événements, et par conséquent la liberté en serait la proie; chaque
+révolution aurait, d'une nécessité inévitable, son Louis XVI, son
+Lafayette et son Dumourier, son Robespierre et son Tallien, et celle de
+France aurait dû, à son terme, avoir son Simonide dans la personne de M.
+de Fontanes. Vous comprenez, sans que je le dise, que l'auteur n'érige
+pas ces jeux d'esprit en théorie; mais cette théorie résulte
+nécessairement de son livre. Le système de perfectibilité, qu'il a tant
+raillé depuis, n'est pas plus propre que le sien à obscurcir les
+enseignements de l'histoire. Au reste, il faut en convenir, M. de
+Chateaubriand a fait, à cet égard, si bonne justice de lui-même qu'il
+n'a rien laissé à faire à ses plus zélés détracteurs. Comme je ne suis
+pas du nombre, j'ai hâte d'en finir sur ce point et de vous renvoyer aux
+«corrections fraternelles» que l'auteur s'est infligées à lui-même dans
+les notes de son _Essai_.
+
+Sous le rapport de la composition, l'_Essai_ est une oeuvre bizarre. Les
+digressions, les hors-d'oeuvre y abondent: les souvenirs personnels les
+plus étrangers au sujet s'y développent et s'y prélassent en toute
+liberté. Entres autres prétentions (car le livre en trahit de plus d'une
+espèce), l'auteur avait celle de la méthode et de la symétrie; il est
+curieux, après cela, de le voir s'écarter sans raison apparente, presque
+sans prétexte, pour nous raconter, fort agréablement sans doute, de
+longs épisodes de ses voyages, et jeter, au beau milieu de ses
+parallèles historiques, des conseils plus ou moins judicieux, et plus ou
+moins intelligibles, _aux infortunés_[257]. Il s'admoneste là-dessus
+fort sévèrement dans ses notes, sans avoir l'air de se douter que, sur
+cet article, il est relaps autant qu'on peut l'être. Mais cette
+irrégularité n'est point sans charmes, croyez-le bien. L'ouvrage
+perdrait peut-être plus qu'il ne gagnerait à être moins subjectif, moins
+individuel. On sent que la sévérité du dessein et du plan de l'écrivain
+comprimait un flot d'impressions et d'images, qui formaient, sans qu'il
+s'en doutât, la veine la plus abondante de son génie. À toute force, il
+voulait être philosophe lorsqu'il était poète; mais le poète, de temps
+en temps, reprenait ses droits, et ce n'était pas toujours sans la grâce
+de l'à-propos. J'en citerai pour exemple le chapitre sur Pisistrate:
+
+ «Après avoir erré sur le globe, l'homme, par un instinct touchant,
+ aime à revenir mourir aux lieux qui l'ont vu naître, et à s'asseoir
+ un moment au bord de sa tombe, sous les mêmes arbres qui
+ ombragèrent son berceau. La vue de ces objets, changés sans doute,
+ qui lui rappelle, à la fois, les jours heureux de son innocence,
+ les malheurs dont ils furent suivis, les vicissitudes et la
+ rapidité de la vie, raniment dans son coeur ce mélange de tendresse
+ et de mélancolie, qu'on nomme l'amour de son pays.
+
+ »Quelle doit être sa tristesse profonde, s'il a quitté sa patrie
+ florissante, et qu'il la retrouve déserte, ou livrée aux
+ convulsions politiques! Ceux qui vivent au milieu des factions,
+ vieillissant pour ainsi dire avec elles, s'aperçoivent à peine de
+ la différence du passé au présent; mais le voyageur qui retourne
+ aux champs paternels bouleversés pendant son absence, est tout à
+ coup frappé des changements qui l'environnent: ses yeux parcourent
+ amèrement l'enclos désolé, de même qu'en revoyant un ami malheureux
+ après de longues années, on remarque avec douleur sur son visage
+ les ravages du chagrin et du temps. Telles furent sans doute les
+ sensations du sage Athénien, lorsqu'après les premières joies du
+ retour, il vint à jeter les regards sur sa patrie[258].»
+
+Quand l'_Essai historique_ serait, sous le rapport de l'art, un tout à
+fait mauvais livre, il faut avouer que peu de gens étaient capables, en
+France et ailleurs, de faire un mauvais livre comme celui-là. Le travail
+de recherches qu'il suppose est considérable: l'érudition en est souvent
+curieuse; les jugements qu'il exprime, les vues qu'il expose, sont très
+souvent dignes d'un historien; et le style, dans ces moments-là, est
+digne de la pensée. L'imagination, dans ces pages vraiment historiques,
+colore modérément les objets, sans en dénaturer l'aspect: le style
+positif, sobre et sérieux, le style de la vie et de l'action paraît
+naturel à l'écrivain. Le genre sévère de l'histoire ne répudierait, je
+le crois, aucun des passages que je vais citer:
+
+ «Ainsi les Athéniens s'habituèrent par degrés au gouvernement
+ populaire. Ils passèrent lentement de la monarchie à la république.
+ Le statut nouveau était toujours formé en partie du statut antique.
+ Par ce moyen on évitait ces transitions brusques, si dangereuses
+ dans les États, et les moeurs avaient le temps de sympathiser avec
+ la politique. Mais il en résulta aussi que les lois ne furent
+ jamais très pures, et que le plan de la constitution offrit un
+ mélange continuel de vérités et d'erreurs, comme ces tableaux, où
+ le peintre a passé par une gradation insensible des ténèbres à la
+ clarté; chaque nuance s'y succède doucement; mais elle se compose
+ sans cesse de l'ombre qui la précède, et de la lumière qui la
+ suit[259].»
+
+ «La Révolution française ne vient point de tel ou tel homme, de tel
+ ou tel livre; elle vient des choses. Elle était inévitable; c'est
+ ce que mille gens ne veulent pas se persuader. Elle provient
+ surtout du progrès de la société à la fois vers la lumière et vers
+ la corruption; c'est pourquoi on remarque dans la Révolution
+ française tant d'excellents principes et de conséquences funestes.
+ Les premiers dérivent d'une théorie éclairée, les secondes de la
+ corruption des moeurs. Voilà le véritable motif de ce mélange
+ incompréhensible des crimes entés sur un tronc philosophique; voilà
+ ce que j'ai cherché à démontrer dans tout le cours de cet
+ _Essai_[260].»
+
+ «Ainsi, au moment que le peuple commença à lire, il ouvrit les yeux
+ sur des écrits qui ne prêchaient que politique et religion: l'effet
+ en fut prodigieux. Tandis qu'il perdait rapidement ses moeurs et son
+ ignorance, la cour, sourde au bruit d'une vaste monarchie qui
+ commençait à rouler en bas vers l'abîme où nous venons de la voir
+ disparaître, se plongeait plus que jamais dans les vices et le
+ despotisme. Au lieu d'élargir ses plans, d'élever ses pensées,
+ d'épurer sa morale, en progression relative à l'accroissement des
+ lumières, elle rétrécissait ses petits préjugés, ne savait ni se
+ soumettre à la force des choses, ni s'y opposer avec vigueur. Cette
+ misérable politique, qui fait qu'un gouvernement se resserre quand
+ l'esprit public s'étend, est remarquable dans toutes les
+ révolutions: c'est vouloir inscrire un grand cercle dans une petite
+ circonférence; le résultat en est certain. La tolérance s'accroît,
+ et les prêtres font juger à mort un jeune homme qui, dans une orgie
+ avait insulté un crucifix; le peuple se montre incliné à la
+ résistance, et tantôt on lui cède mal à propos, tantôt on le
+ contraint imprudemment; l'esprit de liberté commence à paraître, et
+ on multiplie les lettres de cachet. Je sais que ces lettres ont
+ fait plus de bruit que de mal; mais, après tout, une pareille
+ institution détruit radicalement les principes. Ce qui n'est pas
+ loi, est hors de l'essence du gouvernement, est criminel. Qui
+ voudrait se tenir sous un glaive suspendu par un cheveu sur sa
+ tête, sous prétexte qu'il ne tombera pas? À voir ainsi le monarque
+ endormi dans la volupté, des courtisans corrompus, des ministres
+ méchants ou imbéciles, le peuple perdant ses moeurs; les
+ philosophes, les uns sapant la religion, les autres l'État; des
+ nobles ou ignorants, ou atteints des vices du jour; des
+ ecclésiastiques, à Paris la honte de leur ordre, dans les provinces
+ pleins de préjugés, on eût dit d'une foule de manoeuvres
+ s'empressant à l'envi à démolir un grand édifice[261].»
+
+Ces citations nous rapprochent de la question que nous avons posée en
+commençant, et à laquelle nous n'avons fait qu'une réponse provisoire en
+disant que l'auteur de l'_Essai_ est presque également sceptique en
+politique et en religion. Je ne prétends pas qu'il le soit aussi
+absolument sur le premier point que sur le second; il incline vers la
+monarchie, tout en rendant hommage au principe de la Révolution; mais il
+est trop peu convaincu pour avoir beaucoup de zèle, et il faut bien le
+dire, il n'y a pas dans tout l'_Essai_ la moindre trace d'enthousiasme
+monarchique, ni d'une foi politique d'aucune sorte. Il soulève d'une
+main incertaine les théories et les laisse retomber. C'est ainsi que,
+dans le second volume, il nous dit:
+
+ «Pour moi, qui, simple d'esprit et de coeur, tire tout mon génie de
+ ma conscience, j'avoue que je crois en théorie au principe de la
+ souveraineté du peuple; mais j'ajoute aussi que si on le met
+ rigoureusement en pratique, il vaut beaucoup mieux pour le genre
+ humain redevenir sauvage, et s'enfuir tout nu dans les bois[262].»
+
+Peut-être faut-il chercher le dernier mot de l'_Essai_, pour ce qui
+concerne la politique, dans les passages suivants:
+
+ «Les gouvernements mixtes sont vraisemblablement les meilleurs,
+ parce que l'homme de la société est lui-même un être complexe, et
+ qu'à la multitude de ses passions, il faut donner une multitude
+ d'entraves[263].»
+
+ «Il n'est point de révolution là où elle n'est pas opérée dans le
+ coeur: on peut détourner un moment par force le cours des idées;
+ mais si la source dont elles découlent n'est changée, elles
+ reprendront bientôt leur pente ordinaire[264].»
+
+ «Et moi aussi je voudrais passer mes jours sous une démocratie
+ telle que je l'ai souvent rêvée, comme le plus sublime des
+ gouvernements en théorie; et moi aussi j'ai vécu citoyen de
+ l'Italie et de la Grèce; _peut-être mes opinions actuelles ne
+ sont-elles que le triomphe de ma raison sur mon penchant_. Mais
+ prétendre former des républiques partout, et en dépit de tous les
+ obstacles, c'est une absurdité dans la bouche de plusieurs, et une
+ méchanceté dans celle de quelques-uns[265].»
+
+Le passage suivant, s'il n'est pas une preuve du scepticisme politique
+de l'auteur, atteste du moins qu'à cette époque M. de Chateaubriand
+jugeait avec sa raison plutôt qu'avec ses passions les événements et
+tout l'ensemble de la Révolution française:
+
+ «Tout ce qui fait événement plaît à la multitude. On aime à être
+ remué, à s'empresser, à faire foule; et tel honnête homme qui
+ plaint son souverain légitime massacré par une faction, serait
+ cependant bien fâché de manquer sa part du spectacle, peut-être
+ même trompé s'il n'allait pas avoir lieu. Voilà la raison pour
+ laquelle les révolutions où il a péri des rois éblouissent tant les
+ hommes, et pour laquelle les générations suivantes sont si fort
+ tentées de les imiter: lorsqu'on mène des enfants à une tragédie,
+ ils ne peuvent dormir à leur retour, si l'on ne couche auprès d'eux
+ l'épée ou le poignard des conspirateurs qu'ils ont vus. D'ailleurs
+ il y a toujours quelque chose de bon dans une révolution, et ce
+ quelque chose survit à la révolution même. Ceux qui sont placés
+ près d'un événement tragique sont beaucoup plus frappés des maux
+ que des avantages qui en résultent: mais pour ceux qui s'en
+ trouvent à une grande distance, l'effet est précisément inverse;
+ pour les premiers, le dénoûment est en action, pour les seconds en
+ récit. Voilà pourquoi la révolution de Cromwell n'eut presque point
+ d'influence sur son siècle, et pourquoi aussi elle a été copiée
+ avec tant d'ardeur de nos jours. Il en sera de même de la
+ Révolution française, qui, quoi qu'on en dise, n'aura pas un effet
+ très considérable sur les générations contemporaines, et peut-être
+ bouleversera l'Europe future[266].»
+
+C'en est assez pour juger que le jeune écrivain était bien loin de
+l'enthousiasme, et peut-être même de la conviction en matière
+politique[267]. Quant à la religion, le scepticisme de l'auteur est
+évident; la croyance se réduit à ce qu'il y a de plus élémentaire dans
+le déisme, à un minimum au dessous duquel il n'y a plus rien. On en
+jugera par ce passage:
+
+ «Pardonne à ma faiblesse, Père des miséricordes! Non, je ne doute
+ point de ton existence; et soit que tu m'aies destiné une carrière
+ immortelle, soit que je doive seulement passer et mourir, j'adore
+ tes décrets en silence, et ton insecte confesse ta Divinité[268].»
+
+Il est sceptique, mais il n'est pas irréligieux; une religion sincère et
+cordiale est à ses yeux l'unique consolation des misères humaines, et
+les génies religieux lui paraissent les vrais bienfaiteurs de
+l'humanité:
+
+ «Épiménide ne traitait point de superstition ce qui tend à diminuer
+ le nombre de nos misères; il savait que la statue populaire, que le
+ pénate obscur qui console le malheureux, est plus utile à
+ l'humanité que le livre du philosophe, qui ne saurait essuyer une
+ larme[269].»
+
+Ainsi que Rousseau son maître,
+
+ «la majesté des Écritures l'étonne, la sainteté de l'Évangile parle
+ à son coeur.»
+
+Il y a presque de l'adoration dans l'attendrissement avec lequel il
+s'incline devant
+
+ «le divin Auteur des Évangiles, qui ne s'arrête point, dit-il, à
+ prêcher vainement les infortunés, qui fait plus, qui bénit leurs
+ larmes, et boit avec eux le calice jusqu'à la lie[270].»
+
+Mais il ne croit point à la vérité du christianisme; il l'attaque par
+tous les côtés, il répète avec complaisance toutes les objections du
+dix-huitième siècle, tout en disant:
+
+ «Je n'y suis pour rien; je rapporte les raisonnements des autres,
+ sans les admettre; il est nécessaire de faire connaître les causes
+ qui nous ont plongés dans la révolution actuelle; or, celles-ci
+ sont d'entre les plus considérables[271].»
+
+Et après vingt pages d'une polémique que son sujet ne lui demandait pas,
+
+ «il est bien fâché, dit-il, que son sujet ne lui permette pas de
+ rapporter les raisons _victorieuses_ avec lesquelles les Abbadie,
+ les Houteville, les Bergier, les Warburton ont combattu leurs
+ antagonistes[272].»
+
+C'est-à-dire qu'il se croit obligé en conscience de propager l'erreur,
+son sujet l'y condamne; mais son sujet ne lui permet pas un mot en
+faveur de la vérité. Je me trompe, ce mot, le voici; est-il d'un homme
+qui regarde comme _victorieuses_ les réponses des apologistes de la foi
+chrétienne? est-il d'un croyant ou d'un sceptique? vous en jugerez:
+
+ «Moi, qui suis très-peu versé dans ces matières, je répèterai
+ seulement aux incrédules, en ne me servant que de ma faible raison,
+ ce que je leur ai déjà dit: Vous renversez la religion de votre
+ pays, vous plongez le peuple dans l'impiété, et vous ne proposez
+ aucun autre palladium de la morale. Cessez cette cruelle
+ philosophie; ne ravissez point à l'infortuné sa dernière espérance:
+ qu'importe qu'elle soit une illusion, si cette illusion le soulage
+ d'une partie du fardeau de l'existence; si elle veille dans les
+ longues nuits à son chevet solitaire et trempé de larmes; si enfin
+ elle lui rend le dernier service de l'amitié, en fermant elle-même
+ sa paupière, lorsque, seul et abandonné sur la couche du misérable,
+ il s'évanouit dans la mort[273].»
+
+Si l'auteur de l'_Essai_ ne croit pas à la religion, il croit encore
+bien moins aux prêtres; peut-être même sont-ce les prêtres qui
+l'empêchent de croire à la religion. Vous pourrez voir, par la citation
+suivante, quels sentiments cette classe de personnes inspirait au jeune
+émigré:
+
+ «Les prêtres des Grecs avaient un pouvoir considérable sur la masse
+ du peuple; mais ils n'en exerçaient aucun sur les particuliers: les
+ nôtres, au contraire, nous environnaient, nous assiégeaient. Ils
+ nous prenaient au sortir du sein de nos mères, et ne nous
+ quittaient plus qu'après nous avoir déposés dans la tombe. Il y a
+ des hommes qui font le métier de vampires, qui vous sucent de
+ l'argent, le sang et jusqu'à la pensée[274].»
+
+Ce dernier mot a certainement de la puissance.
+
+Mais si M. de Chateaubriand est monarchique dans l'_Essai_, comme il
+s'en vante trente ans après l'avoir publié, où donc est cette prétendue
+solidarité entre le christianisme et le gouvernement monarchique? Chacun
+s'en va de son côté, emportant un lambeau ou plutôt toute la vie de
+l'autre. Je parle ainsi en me plaçant au point de vue du _Génie du
+Christianisme_, et de tant d'autres écrits de M. de Chateaubriand, où
+l'on voit le trône et l'autel adossés l'un à l'autre, se servant l'un à
+l'autre de point d'appui. Rien de pareil dans l'_Essai_. Ou l'auteur
+n'est point persuadé de la nécessité de cette alliance, ou il s'en
+soucie assez peu. Il croit un peu à la monarchie, il ne croit point au
+catholicisme, et il confesse avec un égal abandon sa foi et son
+incrédulité, sans s'embarrasser, ce me semble, d'autre chose que de la
+vérité. Et c'est ici le moment de dire ce qui m'attache à ce livre, et
+ce qui me le fait préférer, sous un rapport, à tous les autres ouvrages
+du même écrivain: c'est qu'il est naturel. Remarquez que je parle du
+livre, et non du style, qui ne l'est peut-être pas toujours. Remarquez
+encore que j'ai dit _naturel_ et non pas _sincère_, parce que je ne
+refuse à aucun des écrits du noble écrivain le mérite de la sincérité,
+tandis que je leur refuse, dans un certain sens, celui du naturel.
+
+L'art a certainement sa place dans la vie; mais il n'a rien à voir dans
+la formation des convictions; les convictions relèvent uniquement de la
+science et de la conscience. Et bien! l'art, ou si on l'aime mieux,
+l'imagination, la poésie paraissent avoir eu leur part dans le système
+dont M. de Chateaubriand est devenu le représentant. Son christianisme
+(je veux dire celui de ses livres) est littéraire, sa politique est
+littéraire, et le lien qui unit cette politique et ce christianisme est
+littéraire aussi. Tout cela, fort sincère, je le crois, est une oeuvre
+d'artiste. Sa vie même, sa personnalité, porte le même caractère; il l'a
+composée en poète, et de tous ses ouvrages c'est encore le meilleur.
+Mettre en question la sincérité, ne serait pas seulement injuste, mais
+déraisonnable; ce poème vivant, qui s'appelle M. de Chateaubriand, n'est
+si parfait que parce qu'il est sincère. M. de Chateaubriand n'a point
+d'ennemis; l'enthousiasme que son seul nom éveille a quelque chose
+d'affectueux, et il est une des rares exceptions à la règle fatale qui
+veut que ce qui s'ajoute à l'admiration soit retranché de l'affection,
+parce que l'admiration crée une distance, et que l'affection n'en
+connaît point. Mais que prouve l'universelle affection dont il est
+entouré, sinon qu'on le croit sincère? Il l'est, je crois, autant qu'un
+homme peut l'être; mais il n'en est pas moins, comme écrivain, comme
+homme, comme politique, l'oeuvre d'un art exquis. Or il est un sens, au
+moins, où la nature et l'art forment une antinomie, où l'art ne vaut pas
+la nature. Ni l'homme, ni la conviction, qui est tout l'homme, ne
+doivent être une oeuvre d'art. Un homme ne doit pas être un système, tout
+le monde en convient; mais il ne faut pas non plus qu'un homme soit un
+poème. Vous comprendrez peut-être, d'après cela, ma prédilection pour
+l'_Essai_. Tout n'en est pas vrai, je l'avoue; tout n'en est pas même
+naturel. L'auteur reproduit trop docilement l'attitude, l'accent et
+jusqu'aux gestes, si l'on peut dire ainsi, de son maître chéri; et quel
+est le jeune écrivain, quel est le jeune artiste, qui n'ait pas, à son
+début dans la carrière, subi à la rigueur l'empire d'un modèle? La
+_Thébaïde_ n'est-elle pas un reflet de Corneille? L'_Essai historique_
+est la _Thébaïde_ de M. de Chateaubriand; seulement on n'a jamais dit
+que la _Thébaïde_ possédât en propre quelque mérite que les
+chefs-d'oeuvre de Racine n'aient pas reproduit en le perfectionnant, et
+c'est ce que nous osons dire de l'_Essai_.
+
+Il est unique dans la carrière de M. de Chateaubriand, au moins sous un
+rapport; il caractérise à lui seul toute une époque de sa vie; il est,
+entre toutes les oeuvres qui ont illustré le nom de son auteur, une oeuvre
+de solitude, et j'ajouterais d'indépendance, si je n'avais peur d'être
+mal compris, et s'il ne valait pas mieux supprimer une expression juste
+et qui complète ma pensée, que de donner lieu de douter de mon respect
+pour le plus noble caractère. C'est l'oeuvre d'un solitaire, qui ne se
+sent engagé ni envers son passé, ni envers aucune opinion, et qui dit sa
+pensée, advienne que pourra. Dans d'autres écrits, il sera beaucoup
+moins lui-même qu'il ne croit l'être, dans celui-ci il est lui-même plus
+qu'il ne le veut. La Providence va lui donner une position, des amis, un
+parti, la gloire enfin, la gloire, ce grand et terrible engagement;
+écoutez-le donc avant que tout ceci lui vienne; écoutez le Chateaubriand
+de l'_Essai_ avant le Chateaubriand des _Martyrs_; et faites quelquefois
+un pèlerinage pieux vers cette époque oubliée, où rien d'étranger, rien
+de factice, ne s'était encore ajouté à la pensée, à la nature même de ce
+beau génie.
+
+Le style de l'_Essai historique_ est défectueux à plusieurs égards; mais
+c'est déjà un style distingué. L'auteur qui, à propos de quelques
+néologismes et de quelques incorrections, s'administre de fort bons
+coups de férule, convient qu'il n'écrirait pas mieux aujourd'hui
+certaines pages de ce livre[275]. La vérité est que non seulement le
+fond de la diction est bon, mais qu'il serait beaucoup plus difficile,
+même avec du talent, d'en reproduire les beautés que d'en éviter les
+défauts. Les défauts du style de l'_Essai_ sont de l'espèce de ceux qui
+s'enlèvent aisément parce qu'ils sont à la surface; pour les faire
+disparaître, un souffle souvent suffirait; les beautés sont engagées
+beaucoup plus avant dans cette diction aussi solide qu'elle est animée.
+Quant à ce qu'on pourrait appeler la _manière_ de M. de Chateaubriand,
+ce je ne sais quoi qui ne se définit pas, mais qu'au premier coup d'oeil
+on reconnaît, elle tient à tout un ensemble d'idées qui ne devaient
+qu'un peu plus tard former un tout dans son imagination; la fusion
+n'était pas consommée, et même plusieurs ingrédients se faisaient encore
+attendre. Il faut bien en convenir: ils se sont fondus l'un dans l'autre
+si admirablement, qu'on dirait presque d'une _harmonie préétablie_, et
+qu'on est tenté de se demander si, sous l'empire d'une autre
+combinaison, plus naturelle peut-être, le talent de M. de Chateaubriand
+aurait jamais été aussi complet, aussi libre. Cette question se
+présentera un peu plus tard, et nous chercherons à nous rendre compte de
+cette chimie toute poétique, toute merveilleuse, d'où l'on a vu sortir
+une individualité factice à la fois et naturelle, dont l'élément
+poétique est la véritable unité. Ici, remarquons seulement que si
+l'auteur de l'_Essai_ ignorait de quels caractères nouveaux les opinions
+qu'il n'avait pas encore devaient enrichir son talent, il ignorait
+presque également ce qu'il possédait déjà, ce que la nature et les
+événements avaient déjà déposé dans le creuset mystérieux où devait se
+constituer son avenir littéraire. Il est certainement curieux de le
+voir, dans l'_Essai_, rencontrer souvent sa muse, et passer à côté
+d'elle sans la reconnaître et sans la saluer. Il répond cependant plus
+d'une fois aux signes affectueux qu'elle lui adresse; il s'essaye aux
+airs qu'il chantera plus tard; il parle déjà un langage dans lequel, en
+le dégageant de quelques mots disparates, il est aisé de reconnaître ce
+langage sans pareil qui va changer le nôtre; et cela est si vrai que
+quelques morceaux de l'_Essai_ ont pu être transportés presque sans
+changement dans le _Génie du Christianisme_. Qui ne se rappelle ce début
+du chapitre intitulé: _Spectacle général de l'Univers_?
+
+ «Il est un Dieu; les herbes de la vallée et les cèdres de la
+ montagne le bénissent, l'insecte bourdonne ses louanges, l'éléphant
+ le salue au lever du jour, l'oiseau le chante dans le feuillage, la
+ foudre fait éclater sa puissance, et l'Océan déclare son immensité.
+ L'homme seul a dit: _Il n'y a point de Dieu_.
+
+ »Il n'a donc jamais celui-là, dans ses infortunes, levé les yeux
+ vers le ciel, ou, dans son bonheur, abaissé ses regards vers la
+ terre[276]?»
+
+Le chapitre de l'_Essai_, intitulé _Histoire du polythéisme_, commençait
+en ces termes:
+
+ «Il est un Dieu. Les herbes de la vallée et les cèdres du Liban le
+ bénissent, l'insecte bruit ses louanges, et l'éléphant le salue au
+ lever du soleil; les oiseaux le chantent dans le feuillage, le vent
+ le murmure dans les forêts, la foudre tonne sa puissance, et
+ l'Océan déclare son immensité: l'homme seul a dit: _Il n'y a point
+ de Dieu_.
+
+ »Il n'a donc jamais celui-là, dans ses infortunes, levé les yeux
+ vers le ciel? Ses regards n'ont donc jamais erré dans ces régions
+ étoilées, où les mondes furent semés comme des sables[277].»
+
+Ici, l'auteur cesse de se servir d'original à lui-même. Les lignes qui
+suivent dans l'_Essai_, ne sont pas reproduites dans cet endroit du
+_Génie du Christianisme_; elles le sont, il est vrai, dans un autre,
+mais avec de grandes différences. Les voici, selon l'_Essai_:
+
+ «Pour moi j'ai vu, et c'en est assez, j'ai vu le soleil suspendu
+ aux portes du couchant dans des draperies de pourpre et d'or. La
+ lune, à l'horizon opposé, montait comme une lampe d'argent dans
+ l'Orient d'azur. Les deux astres mêlaient au zénith leurs teintes
+ de céruse et de carmin. La mer multipliait la scène orientale en
+ girandoles de diamants, et roulait la pompe de l'Occident en vagues
+ de roses. Les flots calmés, mollement enchaînés l'un à l'autre,
+ expiraient tour à tour à mes pieds sur la rive, et les premiers
+ silences de la nuit et les derniers murmures du jour luttaient sur
+ les coteaux, au bord des fleuves, dans les bois et dans les
+ vallées[278].»
+
+L'auteur jugea plus tard, et avec raison, que l'occasion, l'idée
+actuelle ne comportait pas tout ce détail, que tout ce détail était trop
+curieux, et faisait hors-d'oeuvre. Il le transporta autre part, sauf la
+céruse et le carmin, et bien d'autres choses encore, qu'on n'a pas
+manqué de reprendre plus tard, attendu que des défauts brillants sont
+plus faciles à imiter que des beautés solides.
+
+Mais là même où l'auteur semble se copier, que de changements et quels
+judicieux changements?
+
+Cette _Nuit parmi les sauvages de l'Amérique_, qui, dans l'_Essai
+historique_, doit faire l'office d'un argument en faveur de ce qu'il
+plaît à l'auteur d'appeler l'état de nature, cette nuit, avec
+l'intention et les sauvages de moins, vous la retrouvez dans le _Génie
+du Christianisme_. Accordons-nous encore le plaisir de ce rapprochement.
+Cette fois je commence par la première version, et sans doute par la
+moins correcte:
+
+ «La lune était au plus haut point du ciel: on voyait çà et là, dans
+ de grands intervalles épurés, scintiller mille étoiles. Tantôt la
+ lune reposait sur un groupe de nuages, qui ressemblait à la cime de
+ hautes montagnes couronnées de neige; peu à peu ces nues
+ s'allongeaient, se déroulaient en zones diaphanes et onduleuses de
+ satin blanc, ou se transformaient en légers flocons d'écume, en
+ innombrables troupeaux errants dans les plaines bleues du
+ firmament. Une autre fois, la voûte aérienne paraissait changée en
+ une grève où l'on distinguait les couches horizontales, les rides
+ parallèles tracées comme par le flux et le reflux régulier de la
+ mer: une bouffée de vent venait encore déchirer le voile, et
+ partout se formaient dans les cieux de grands bancs d'une ouate
+ éblouissante de blancheur, si doux à l'oeil, qu'on croyait ressentir
+ leur mollesse et leur élasticité. La scène sur la terre n'était pas
+ moins ravissante: le jour céruséen et velouté de la lune flottait
+ silencieusement sur la cime des forêts, et, descendant dans les
+ intervalles des arbres, poussait des gerbes de lumière jusque dans
+ l'épaisseur des plus profondes ténèbres. L'étroit ruisseau qui
+ coulait à mes pieds, s'enfonçant tour à tour sous des fourrés de
+ chênes-saules et d'arbres à sucre, et reparaissant un peu plus loin
+ dans des clairières tout brillant des constellations de la nuit,
+ ressemblait à un ruban de moire et d'azur, semé de crachats de
+ diamants, et coupé transversalement de bandes noires. De l'autre
+ côté de la rivière, dans une vaste prairie naturelle, la clarté de
+ la lune dormait sans mouvement sur les gazons où elle était étendue
+ comme des toiles. Des bouleaux dispersés çà et là dans la savane,
+ tantôt, selon le caprice des brises, se confondaient avec le sol,
+ en s'enveloppant de gazes pâles, tantôt se détachaient du fond de
+ craie en se couvrant d'obscurité, et formant comme des îles
+ d'ombres flottantes sur une mer immobile de lumière. Auprès, tout
+ était silence et repos, hors la chute de quelques feuilles, le
+ passage brusque d'un vent subit, les gémissements rares et
+ interrompus de la hulotte; mais au loin, par intervalle, on
+ entendait les roulements solennels de la cataracte de Niagara, qui,
+ dans le calme de la nuit, se prolongeaient de désert en désert, et
+ expiraient à travers les forêts solitaires.
+
+ »La grandeur, l'étonnante mélancolie de ce tableau, ne sauraient
+ s'exprimer dans les langues humaines; les plus belles nuits en
+ Europe ne peuvent en donner une idée. Au milieu de nos champs
+ cultivés, en vain l'imagination cherche à s'étendre, elle rencontre
+ de toutes parts les habitations des hommes: mais, dans ces pays
+ déserts, l'âme se plaît à s'enfoncer, à se perdre dans un océan
+ d'éternelles forêts; elle aime à errer, à la clarté des étoiles,
+ aux bords des lacs immenses, à planer sur le gouffre mugissant des
+ terribles cataractes, à tomber avec la masse des ondes, et pour
+ ainsi dire à se mêler, à se fondre avec toute une nature sauvage et
+ sublime[279].»
+
+Voici la même scène dans le _Génie du Christianisme_. Comme aucun
+changement n'était commandé par l'intention du morceau, ni par la place
+qu'il occupe dans le texte, vous pouvez regarder comme purement
+littéraires, et de simple bon goût, toutes les corrections que l'auteur
+a faites:
+
+ «Un soir je m'étais égaré dans une forêt, à quelque distance de la
+ cataracte de Niagara; bientôt je vis le jour s'éteindre autour de
+ moi, et je goûtai, dans toute sa solitude, le beau spectacle d'une
+ nuit dans les déserts du Nouveau-Monde.
+
+ »Une heure après le coucher du soleil, la lune se montra au-dessus
+ des arbres, à l'horizon opposé. Une brise embaumée, que cette reine
+ des nuits amenait de l'Orient avec elle, semblait la précéder dans
+ les forêts comme sa fraîche haleine. L'astre solitaire monta peu à
+ peu dans le ciel: tantôt il suivait paisiblement sa course azurée;
+ tantôt il reposait sur des groupes de nues qui ressemblaient à la
+ cime de hautes montagnes couronnées de neige. Ces nues, ployant et
+ déployant leurs voiles, se déroulaient en zones diaphanes de satin
+ blanc, se dispersaient en légers flocons d'écume, ou formaient dans
+ les cieux des bancs d'une ouate éblouissante, si doux à l'oeil,
+ qu'on croyait ressentir leur mollesse et leur élasticité.
+
+ »La scène sur la terre n'était pas moins ravissante: le jour
+ bleuâtre et velouté de la lune descendait dans les intervalles des
+ arbres, et poussait des gerbes de lumière jusque dans l'épaisseur
+ des plus profondes ténèbres. La rivière qui coulait à mes pieds,
+ tour à tour se perdait dans le bois, tour à tour reparaissait
+ brillante des constellations de la nuit, qu'elle répétait dans son
+ sein. Dans une savane, de l'autre côté de la rivière, la clarté de
+ la lune dormait sans mouvement sur les gazons: des bouleaux agités
+ par les brises, et dispersés çà et là, formaient des îles d'ombres
+ flottantes sur cette mer immobile de lumière. Auprès, tout aurait
+ été silence et repos, sans la chute de quelques feuilles, le
+ passage d'un vent subit, le gémissement de la hulotte; au loin par
+ intervalles, on entendait les sourds mugissements de la cataracte
+ de Niagara, qui, dans le calme de la nuit, se prolongeaient de
+ désert en désert, et expiraient à travers les forêts solitaires.
+
+ »La grandeur, l'étonnante mélancolie de ce tableau, ne sauraient
+ s'exprimer dans les langues humaines; les plus belles nuits en
+ Europe ne peuvent en donner une idée. En vain, dans nos champs
+ cultivés, l'imagination cherche à s'étendre; elle rencontre de
+ toutes parts les habitations des hommes: mais dans ces régions
+ sauvages, l'âme se plaît à s'enfoncer dans un océan de forêts, à
+ planer sur le gouffre des cataractes, à méditer au bord des lacs et
+ des fleuves, et, pour ainsi dire, à se trouver seule devant
+ Dieu[280].»
+
+Qu'on étudie ces deux morceaux, et qu'on dise si le: _Inutiles falce
+ramos amputans, feliciores inserit_, a jamais été mieux pratiqué[281].
+
+Ces seuls morceaux auraient dû, ce me semble, faire remarquer l'_Essai
+historique_. Après Rousseau, même après Bernardin de Saint-Pierre, cela
+était nouveau, inattendu. Tous trois, ils étaient du nombre de ces
+mécontents sublimes qui semblent dire à la foule de ceux qui sont
+contents, ou qui prennent le monde comme il est, sans s'embarrasser de
+ce qu'il pourrait être: Ah! si vous saviez d'où je viens! si vous saviez
+ce que j'ai vu! Ils viennent, hélas! d'où nous venons tous, ils n'ont
+rien vu que ce que nous voyons; et toutefois, un immense regret, comme
+d'une richesse perdue, bien qu'ils aient toujours été pauvres, enivre
+leur âme de douleur et de poésie. Des deux premiers de ces écrivains, je
+puis l'affirmer sans preuve. Faut-il le prouver au sujet de M. de
+Chateaubriand? Il n'est pas de carrière plus brillante à la fois et plus
+mélancolique. L'auteur de l'_Essai_ est né désabusé. Ce qu'il se montre
+dans ce premier ouvrage, il l'a toujours été; et le mot qu'il a laissé
+tomber dans la préface de ses _Études historiques_: «Je méprise
+aujourd'hui la vie que je dédaignais dans ma jeunesse[282],» est aussi
+vrai qu'il est sincère. Quoique M. de Chateaubriand ait beaucoup parlé
+de mélancolie, c'est réellement un génie mélancolique, de cette
+mélancolie qui intéresse et qui touche parce qu'elle est virile, et
+qu'elle n'affaiblit en rien le ressort de l'activité. Ce trait, chez le
+grand poète que nous étudions, est plus profond, plus primitif que tous
+les autres. Parmi les poètes, ce sont ceux-là surtout qui aiment et qui
+sentent la nature, comme ce sont aussi les époques fatiguées et
+sceptiques qui se retournent vers elle avec amour et se rejettent en
+pleurant sur son sein maternel. Mais Rousseau et Bernardin de
+Saint-Pierre se consolent en lui contant leurs peines et en recevant
+d'elle comme une réponse de paix et de l'assurance. M. de Chateaubriand
+n'en aime pas plus la magnificence et la mélancolie; il l'aime parce
+qu'au milieu de ses enchantements, elle a de mystérieuses tristesses et
+d'ineffables soupirs. D'autres ont aimé la campagne, il aime le désert:
+Ce qui lui plaît de la nature, c'est la solitude, l'immensité, les
+aspects sauvages. Par la raison, je veux dire par une certaine force
+d'abstraction, il est capable de juger le passé, de croire à l'avenir;
+mais les ruines le touchent plus que les fondations nouvelles, et il est
+l'homme des souvenirs bien plus que des espérances. Des opinions
+nouvelles, une position prise ont dû donner à tout cela une teinte
+particulière, et M. de Chateaubriand a bien pu, à certains égards,
+prendre son imagination pour son coeur: à combien d'autres cela n'est-il
+pas arrivé? Mais au-dessous des opinions un peu factices, au-dessous,
+dirai-je, de cette _représentation_, si vous cherchez l'homme, vous le
+trouverez tel que j'ai dit: désabusé en tout temps, triste au fond, amer
+quelquefois, poète plutôt qu'enthousiaste, mais généreux, courtois,
+chevaleresque, par nature et sans nul effort. Si la chevalerie n'eût pas
+existé, il l'aurait inventée; et véritablement, elle s'est surpassée en
+lui.
+
+Tout cela se laisse pour le moins entrevoir dans l'_Essai_. M. de
+Chateaubriand voudrait bien qu'on y entrevît aussi le catholique; mais
+cela lui paraît impossible, et il en fait son deuil. Pour moi, s'il
+n'était pas bizarre de prétendre mieux voir que l'auteur dans son oeuvre,
+je dirais qu'il n'y a pas si loin de l'incrédule de l'_Essai_ au croyant
+du _Génie du Christianisme_; car cet incrédule a des paroles de
+sympathie pour la foi sincère, et ce croyant a l'imagination plus
+religieuse que l'esprit. Quoi qu'il en soit, il y a entre l'_Essai_ et
+le _Génie du Christianisme_, un fait qu'on appelle communément
+conversion.
+
+
+
+
+CHAPITRE DEUXIÈME
+
+Atala.
+
+
+Je ne raconte pas la vie de M. de Chateaubriand; je n'en rappelle que ce
+qui est nécessaire à mon dessein. Sa mère, femme pieuse, était morte
+avec le regret d'avoir vu son fils, par la publication de l'_Essai
+historique_, donner des gages aux ennemis du catholicisme. Il sut, par
+une soeur également pieuse, et qu'il devait perdre bientôt après, quelles
+avaient été les dernières angoisses et les prières suprêmes d'une mère
+qu'il vénérait profondément. Quelque idée que je me fasse de la
+dogmatique de M. de Chateaubriand, je déclare que je ne suis pas de la
+force de ceux qui ont pu trouver ridicule le changement soudain de ses
+opinions à la nouvelle de cette mort, précédée, si on peut s'exprimer
+ainsi, d'une double agonie; je crois pieusement à ce qu'il nous raconte,
+oui, pieusement, parce que ce serait être non seulement injuste envers
+lui, mais impie envers l'humanité, que de ne pas le croire; et non
+seulement je ne suis pas étonné, mais je suis profondément touché
+lorsque, dans la préface du _Génie du Christianisme_, je l'entends dire,
+avec ce ton simple qui est celui de la vérité:
+
+ «Mes sentiments religieux n'ont pas toujours été ce qu'ils sont
+ aujourd'hui. Tout en avouant la nécessité d'une religion, et en
+ admirant le christianisme, j'en ai cependant méconnu plusieurs
+ rapports. Frappé des abus de quelques institutions et des vices de
+ quelques hommes, je suis tombé jadis dans les déclamations et les
+ sophismes. Je pourrais en rejeter la faute sur ma jeunesse, sur le
+ délire des temps, sur les sociétés que je fréquentais; mais j'aime
+ mieux me condamner: je ne sais point excuser ce qui n'est point
+ excusable. Je dirai seulement les moyens dont la Providence s'est
+ servie pour me rappeler à mes devoirs.
+
+ »Ma mère, après avoir été jetée à soixante-douze ans dans des
+ cachots où elle vit périr une partie de ses enfants, expira sur un
+ grabat, où ses malheurs l'avaient reléguée. Le souvenir de mes
+ égarements répandit sur ses derniers jours une grande amertume:
+ elle chargea, en mourant, une de mes soeurs de me rappeler à cette
+ religion dans laquelle j'avais été élevé. Ma soeur me manda le
+ dernier voeu de ma mère: quand la lettre me parvint au delà des
+ mers, ma soeur elle-même n'existait plus; elle était morte aussi des
+ suites de son emprisonnement. Ces deux voix sorties du tombeau,
+ cette mort qui servait d'interprète à la mort, m'ont frappé. Je
+ suis devenu chrétien. Je n'ai point cédé, j'en conviens, à de
+ grandes lumières surnaturelles; ma conviction est sortie du coeur:
+ j'ai pleuré, et j'ai cru[283].»
+
+C'était en 1798, un an après la publication de l'_Essai_. Il est
+impossible de ne pas croire que, dès ce moment, M. de Chateaubriand
+conçut le dessein de son grand ouvrage et mit la main à l'oeuvre. J'ose
+dire que cela est touchant, et d'autant plus que rien ne présageait que
+l'apparition de cet ouvrage dût coïncider avec le rétablissement des
+cultes chrétiens en France. Le christianisme, en 1798, était encore
+proscrit, et, selon les apparences, avait encore pour longtemps à
+l'être. Le dessein de M. de Chateaubriand était donc, il faut le dire,
+un dessein généreux, et son oeuvre, qu'on a appelée une oeuvre de
+circonstance, l'était en effet, mais dans le plus noble sens de ce mot.
+Lorsque les promesses du 18 brumaire et les sollicitations d'anciens
+amis, au nombre desquels était La Harpe, rappelèrent en France M. de
+Chateaubriand, son travail était déjà avancé; mais l'épisode d'_Atala_
+était seul en état de paraître. Or, cet épisode d'_Atala_, si l'on
+considère l'époque où il parut, et les idées dont il est plein, était le
+_Génie du Christianisme_ en raccourci; le culte n'était pas encore
+rétabli, puisque dans la première édition de ce petit ouvrage, l'auteur
+rend hommage à un gouvernement, «qui ne proscrit, dit-il, aucune opinion
+paisible, et sous lequel il est permis de prendre la défense du
+christianisme[284].» Je ne dirai pas qu'il y avait du courage à défendre
+la cause de la religion (je crois qu'il y en avait); je ne tiens qu'à
+établir une chose, c'est qu'aucune espérance personnelle, aucun calcul
+intéressé, ne pouvaient se rattacher à la publication d'_Atala_ et du
+_Génie du Christianisme_. On ne le nie pas, je crois, mais on n'y pense
+pas assez; et tout le monde doit être bien aise que M. de Chateaubriand
+ait fait à la fois un beau livre et une action honorable.
+
+Toutefois, l'événement se préparait et se laissait pressentir. Ce
+peuple, à qui la soif de l'ordre et du repos venait de faire accepter
+avec enthousiasme tous les préliminaires de la monarchie, et qui, quoi
+qu'on en dise, ne s'y trompait pas, associait par habitude à l'idée de
+l'ordre rétabli celle des autels relevés. Le pouvoir et le culte,
+l'autorité politique et l'autorité religieuse, formaient un tout dans
+son esprit; et comme pour confirmer la justesse de cette association
+d'idées, ces deux autorités formaient aussi un tout dans la pensée des
+révolutionnaires obstinés, qui ne voulaient pas plus de concordat que de
+18 brumaire. Ils avaient cru faire la Révolution contre ce culte
+précisément qu'il s'agissait de restaurer, et l'on sait la réponse du
+général Dumas à Bonaparte, qui lui demandait, lors des fêtes du
+Concordat, comment il trouvait tout cela: «Admirable; il n'y manque que
+trois cent mille hommes qui se sont fait tuer pour renverser ce que vous
+relevez.» On peut croire que cette objection toucha peu le Premier
+Consul, déjà empereur dans l'âme, et qui songeait d'avance à se rendre
+ancien en s'entourant de tout ce qui l'était. Il n'avait garde d'oublier
+le principal, et la religion ne fut pas seulement rendue à la liberté,
+mais livrée aux périls d'une position officielle. Cromwell eut, en
+apparence, cet embarras de moins; mais le culte épiscopal, dont les
+souvenirs étaient des prétentions, contribua sans doute à renverser la
+dynastie nouvelle, et fut pour beaucoup dans la restauration des Stuart.
+Au reste Cromwell, quand il eût voulu choisir entre les deux cultes,
+n'en était pas le maître; je ne sais si, à la longue, Bonaparte l'eût
+été davantage; mais il me semble qu'il calcula bien en rétablissant
+l'ancien culte et en se donnant, dans cette affaire, le mérite de
+l'initiative.
+
+_Atala_, cependant, précéda d'une année environ, la restauration de
+l'ancien culte.--M. de Chateaubriand avait des amis chauds; on annonçait
+le nouvel écrivain; on l'élevait sur le pavois, avant même qu'il fût
+connu; on solennisa son avènement; vous savez tous, Messieurs, avec quel
+empressement M. de Fontanes faisait les honneurs du monde littéraire à
+ce néophyte de la gloire. Toutefois le petit livre eût pu se suffire à
+lui-même, et de fait,
+
+ Il ne dut qu'à lui seul toute sa renommée.
+
+L'acclamation fut immense, les réclamations vives à proportion. Le parti
+philosophique, classique en littérature, incrédule en religion,
+révolutionnaire en politique, se sentait menacé dans tous ses intérêts à
+la fois, et les applaudissements qui accueillaient _Atala_ lui disaient
+assez l'imminence d'un danger qui, assurément, n'était pas tout entier
+dans les pages de cette nouvelle. Mais le nombre des critiques et la
+violence de quelques-unes ne firent guère que constater l'immensité du
+succès.
+
+Ce succès ne peut nous prévenir ni pour ni contre _Atala_. Nous ne
+sommes plus sous le charme. Essayons de juger ces prémices d'une
+nouvelle littérature, ce ballon d'essai au moyen duquel l'auteur du
+_Génie du Christianisme_ interrogeait en quelque sorte l'état de
+l'atmosphère et la direction des vents.
+
+Il serait facile encore aujourd'hui de faire la satire d'_Atala_,
+quoique l'auteur en ait fait disparaître les plus fortes taches. Ce
+petit poème était déjà à peu près dans l'état où nous le voyons, lorsque
+Chénier le critiqua. Chénier qui, dans son rapport, garde le plus
+inconcevable silence sur le _Génie du Christianisme_, se fait de loisir
+pour parler d'_Atala_, et sort, pour en parler, de la gravité officielle
+de son rôle de rapporteur dans l'affaire des prix décennaux. Il y a,
+dans cette étude malveillante d'un ouvrage d'imagination, beaucoup trop
+de cette critique verbale ou extérieure dont la facile et déloyale
+industrie aurait bon marché du sublime, et même surtout du sublime,
+puisqu'elle n'est qu'un appel à cet instinct de moquerie cynique dont
+nous portons tous peut-être le principe au dedans de nous[285]. On est à
+peu près sûr d'avoir pour soi les rieurs lorsqu'on a dit que le «Père
+Aubry est _le chef de la Prière_, qu'il est aussi _l'homme des anciens
+jours_, qu'il est de plus _le vieux génie de la montagne_, qu'il est
+encore _le serviteur du grand Esprit_, et qu'il n'en est pas moins
+_l'homme du rocher_[286].» On a fait rire, mais qu'a-t-on prouvé? Ce
+n'est pas que l'analyse de Chénier n'ait des parties judicieuses que
+nous adoptons; mais ce que nous n'adoptons pas, c'est l'esprit de cette
+analyse; nous nous rangeons plutôt, en matière de critique, du côté de
+M. de Chateaubriand, qui nous paraît avoir professé les bons principes
+dans une page charmante que voici:
+
+ «Il était utile, sans doute, au sortir du siècle de la fausse
+ philosophie, de traiter rigoureusement des livres et des hommes qui
+ nous ont fait tant de mal, de réduire à leur juste valeur tant de
+ réputations usurpées, de faire descendre de leur piédestal tant
+ d'idoles qui reçurent notre encens en attendant nos pleurs. Mais ne
+ serait-il pas à craindre que cette sévérité continuelle de nos
+ jugements ne nous fît contracter une habitude d'humeur dont il
+ deviendrait malaisé de nous dépouiller ensuite? Le seul moyen
+ d'empêcher que cette humeur prenne sur nous trop d'empire, serait
+ peut-être d'abandonner la petite et facile critique des _défauts_,
+ pour la grande et difficile critique des _beautés_. Les anciens,
+ nos maîtres, nous offrent, en cela comme en tout, leur exemple à
+ suivre. Aristote a consacré le XXIVe chapitre de sa _Poétique_ à
+ chercher comment on peut excuser certaines fautes d'Homère, et il
+ trouve douze réponses, ni plus ni moins, à faire aux censeurs;
+ naïveté charmante dans un aussi grand homme. Horace, dont le goût
+ était si délicat, ne veut pas s'offenser de quelques taches: _Non
+ ego paucis offendar maculis_. Quintilien trouve à louer jusque dans
+ les écrivains qu'il condamne; et s'il blâme dans Lucain l'art du
+ poète, il lui reconnaît le mérite de l'orateur: _Magis oratoribus
+ quam poetis annumerandus_[287].»
+
+Cependant je serai sévère et détaillé précisément pour qu'il soit bien
+prouvé que la perfection négative n'est à peu près de rien dans le
+succès d'une oeuvre d'imagination, et pour faire connaître jusqu'où va le
+prestige du talent.
+
+ * * * * *
+
+Pour ne pas juger trop sévèrement le sujet d'_Atala_, il est bon
+d'oublier que ce roman fait partie du _Génie du Christianisme_, et qu'il
+est destiné à résumer ce grand ouvrage. La fable n'en est point assez
+grave pour cela, et je serai compris sans m'expliquer davantage. Prenons
+donc _Atala_ pour un roman comme un autre, et disons que le sujet n'en
+est pas sans intérêt; mais combien l'est-il moins que celui de _Paul et
+Virginie_, dont le souvenir a certainement préoccupé l'auteur! _Atala_
+est l'exagération, je n'ose pas dire la charge de _Paul et Virginie_.
+Ici la sainte, l'éternelle loi de la pudeur, là le respect d'un voeu
+prononcé par un autre; ici la mort préférée à l'ombre du mal, là le
+suicide, c'est-à-dire un crime réel prévenant un crime imaginaire: j'ai
+le droit de parler ainsi, puisque c'est au voeu coupable de sa mère, et
+non au devoir imprescriptible de la chasteté, que la jeune Indienne
+offre sa vie en sacrifice. À la lettre il est vrai qu'Atala elle-même a
+fait un voeu, mais ce voeu lui a été arraché par la violence. L'intérêt du
+dénoûment est préparé dans _Paul et Virginie_ par l'aimable histoire de
+leur enfance et de leurs amours; on les connaît l'un et l'autre; on a
+vécu avec eux; chacun d'eux a un caractère, une physionomie morale.
+Chactas et Atala n'en ont point, non pas même celle de leur patrie;
+s'ils sont trop sauvages pour des prosélytes de la civilisation, ils
+sont trop civilisés pour des sauvages; leur langage mêle constamment et
+sans aucune mesure la naïveté des races primitives aux idées abstraites
+et générales des Européens du dix-neuvième siècle. Cette même Atala qui
+dit, en parlant de sa mère:
+
+ «Ensuite le chagrin d'amour vint la chercher, et elle descendit
+ dans la petite cave garnie de peaux d'où l'on ne sort jamais[288],»
+
+elle dira plus tard:
+
+ «Sentant une divinité qui m'arrêtait dans mes horribles transports,
+ j'aurais désiré que cette divinité se fût anéantie, pourvu que,
+ serrée dans tes bras, j'eusse roulé d'abîme en abîme avec _les
+ débris de Dieu et du monde_[289].»
+
+Chactas dit quelque part
+
+ «qu'il avait désiré de dire les choses du mystère à celle qu'il
+ aimait déjà comme le soleil[290],» et que «le génie des airs
+ secouait sa chevelure bleue, embaumée de la senteur des pins[291];»
+
+à la bonne heure, quoiqu'il soit étrange que l'homme qui a conversé avec
+Fénelon et qui reproduit si fidèlement le langage du Père Aubry, puisse
+encore s'exprimer ainsi: qu'il soit donc sauvage tant qu'il lui plaira;
+mais qu'après avoir parlé «de la chevelure bleue du génie des airs» il
+ne vienne pas nous dire, en parlant d'Atala
+
+ «qu'on remarquait sur son visage je ne sais quoi de vertueux et de
+ passionné, dont l'attrait était irrésistible; qu'elle joignait à
+ cela des grâces plus tendres, et qu'une extrême sensibilité, unie à
+ une mélancolie profonde, respirait dans ses regards[292];»
+
+surtout qu'il se garde bien de dire au missionnaire:
+
+ «Périsse le Dieu qui contrarie la nature[293]!»
+
+Les hommes de la nature, comme on les appelle, ne parlent guère de la
+nature; ce mot même n'existe pas pour eux; c'est à peine s'il existait
+pour les Français du siècle de Louis XIV dans le sens que lui donne
+Chactas.
+
+Après tout, la situation des deux amants, leur jeunesse, la nouveauté
+même de leur langage, font regretter un peu moins l'intérêt qui
+résulterait de caractères bien dessinés. Il est presque dommage que
+l'auteur ait essayé de combler cette lacune, au moins pour ce qui
+concerne Atala, dont il a voulu, d'une façon quelconque, marquer
+l'origine et la nature européennes[294]. Au lieu de peindre ce
+caractère, il le définit, et rien dans ses récits ne vient à l'appui de
+cette définition. C'est ainsi qu'il nous parle «de l'élévation de son
+âme dans les grandes choses, et de sa susceptibilité dans les
+petites[295];» c'est ainsi qu'Atala mourante s'accuse, bien injustement
+pour ce que nous en pouvons connaître, «d'avoir beaucoup tourmenté
+Chactas par son orgueil et par ses caprices[296].» Où donc l'auteur
+a-t-il pris cela? Je déclare, moi, qu'Atala me paraît la plus douce et
+la meilleure fille du monde; tout le récit en fait foi; et quand elle
+serait moins bonne enfant, qu'est-ce que cela nous fait si nous ne le
+voyons pas? En matière de poésie ou de roman, que les auteurs en soient
+bien avertis, le lecteur ne croit et ne sait que ce qu'il voit.
+
+Il est presque inutile de remarquer que là où les caractères et les
+passions mêmes font défaut, il ne peut y avoir une véritable action. Ce
+défaut, dans _Atala_, est habilement dissimulé; mais une exacte analyse
+du roman, si nous osions nous la permettre ici, le mettrait à nu.
+L'aventure, outre ce qu'elle a de vulgaire au fond, est par trop
+sommaire, et peut-être n'y en a-t-il pas de meilleure critique que
+l'épisode de _Velléda_ dans les _Martyrs_[297]. Je ne l'envisage que
+sous le rapport de l'art; mais, sous ce rapport, quelle différence, et
+que _Velléda_ est à la fois plus pathétique et plus raisonnable
+qu'_Atala_!
+
+Le livre a une prétention dogmatique; on ne lui en faisait pas une loi;
+mais sitôt qu'il l'annonce, on lui en demande compte. Eh bien!
+qu'enseigne-t-il par la bouche du Père Aubry, qui représente le
+vieillard de _Paul et Virginie_? Il nous enseigne d'abord qu'Atala
+pouvait être relevée de son voeu; elle l'a su trop tard; mais, hélas!
+dans le cas contraire elle l'aurait su trop tôt; en sorte que si
+l'ignorance a été funeste, la connaissance, d'une autre manière, l'eût
+été aussi: seulement, dans le second cas, elle ne serait pas morte.
+Voilà le premier chapitre de la sagesse du Père Aubry. Le second est un
+discours de consolation pour Atala qui se meurt. Ce que j'y vois de plus
+clair, c'est que la vie ne vaut pas la peine qu'on la regrette, que les
+plus heureux sont à plaindre, «que les reines ont été vues pleurant
+comme de simples femmes,» que la déception est au fond de tout et même
+des affections les plus tendres, attendu «qu'il y a toujours quelques
+points par où deux coeurs ne se touchent pas, et que ces points suffisent
+à la longue pour rendre la vie insupportable,» et que si Atala savait ce
+que c'est que le mariage, elle aimerait mieux, pour peu qu'elle eût de
+jugement, mourir que de se marier[298]. On lui dit de plus quelques mots
+de la robe éclatante des vierges qu'elle va revêtir dans le séjour des
+élus. Ce qu'elle a fait pour cela, ce qui lui donne droit au bonheur
+céleste, il est difficile de le voir; son suicide apparemment ne sera
+pas un titre: qu'y a-t-il donc pour elle entre son crime et le ciel? la
+communion, l'extrême-onction, quelques formalités qu'elle accomplit ou
+plutôt qu'elle subit; il m'est impossible de voir autre chose. Quant aux
+idées, aux sentiments, aux actes moraux, dont ces actes extérieurs ne
+peuvent être que l'emblème, ou du moins qui seuls peuvent communiquer
+aux emblèmes une grâce, une vertu, on n'en dit mot. Tout cela sans doute
+est sous-entendu; mais, à l'époque où écrivait M. de Chateaubriand,
+était-il encore ou était-il déjà temps de sous-entendre? Non, il fallait
+s'expliquer. Il est vrai qu'alors on aurait eu un catéchisme au bout
+d'un roman, et l'auteur avait trop de goût pour terminer un roman par un
+catéchisme. Quelque chose de positif, cependant, ressort de cette
+histoire, et c'est l'ermite qui prend la peine de nous l'apprendre:
+
+ «Vous offrez tous trois, dit-il (la mère d'Atala, Atala elle-même
+ et l'imprudent missionnaire qui dirigeait sa mère), un terrible
+ exemple des dangers de l'enthousiasme et du défaut de lumière en
+ matière de religion[299].»
+
+La leçon sur l'enthousiasme sera dans tous les temps bien reçue; mais
+était-ce bien de celle-là que l'époque avait le plus pressant besoin?
+
+On ne s'étonne guère que Chactas, ainsi catéchisé, ait différé pendant
+plus de cinquante ans la promesse qu'il a faite à son amante et au Père
+Aubry, de devenir chrétien; mais on s'étonne pourtant qu'il ne soit pas
+chrétien, parlant du christianisme comme il en parle. Est-ce peut-être
+que M. de Chateaubriand, voulant, pour l'agrément du lecteur, faire
+parler Chactas en sauvage, a, de son autorité privée, différé la
+conversion de cet idolâtre? Comment n'est-il pas chrétien, comment, du
+moins, est-il encore idolâtre, celui qui parle ainsi:
+
+ «C'est de ce moment, ô René, que j'ai conçu une merveilleuse idée
+ de cette religion qui, dans les forêts, au milieu de toutes les
+ privations de la vie, peut remplir de mille dons les infortunés; de
+ cette religion qui, opposant sa puissance au torrent des passions,
+ suffit seule pour les vaincre, lorsque tout les favorise, et le
+ secret des bois, et l'absence des hommes, et la fidélité des
+ ombres[300].»
+
+Et ailleurs:
+
+ «Aussitôt le prêtre divin revêt une tunique blanche d'écorce de
+ mûrier; les vases sacrés sont tirés d'un tabernacle au pied de la
+ croix, l'autel se prépare sur un quartier de roche, l'eau se puise
+ dans le torrent voisin, et une grappe de raisin sauvage fournit le
+ vin du sacrifice. Nous nous mettons tous à genoux dans les hautes
+ herbes; le mystère commence.
+
+ »L'aurore paraissant derrière les montagnes, enflammait l'Orient.
+ Tout était d'or ou de rose dans la solitude. L'astre annoncé par
+ tant de splendeur sortit enfin d'un abîme de lumière, et son
+ premier rayon rencontra l'hostie consacrée, que le prêtre, en ce
+ moment même, élevait dans les airs. Ô charme de la religion! Ô
+ magnificence du culte chrétien! Pour sacrificateur un vieil ermite,
+ pour autel un rocher, pour église le désert, pour assistance
+ d'innocents sauvages! Non, je ne doute point qu'au moment où nous
+ nous prosternâmes, le grand mystère ne s'accomplît, et que Dieu ne
+ descendît sur la terre, car je le sentis descendre dans mon
+ coeur[301].»
+
+ «Elle triomphait cette religion divine[302],»
+
+s'écrie Chactas dans un autre moment. Ailleurs, il appelle encore Atala
+«une sainte[303].» Après la mort d'Atala, lorsque le missionnaire lui
+dit: c'est la volonté de Dieu:
+
+ «Je n'aurais jamais cru qu'il y eût tant de consolation dans ce peu
+ de mots du chrétien résigné, si je ne l'avais éprouvé
+ moi-même[304].»
+
+Quoi qu'il en soit, ce Chactas qui prêche autant et mieux que le Père
+Aubry, n'est pas encore chrétien cinquante ans après une aventure qui
+lui est aussi vivement présente que les scènes de la veille. Il s'en
+étonne lui-même, et il a de quoi:
+
+ «Comment Chactas, s'écrie-t-il, n'est-il point encore chrétien?
+ Quelles frivoles raisons de politique et de patrie l'ont jusqu'à
+ présent retenu _dans les erreurs de ses pères_? Non, je ne veux pas
+ tarder plus longtemps[305].»
+
+Il fera fort bien. Mais comment M. de Chateaubriand veut-il que des gens
+qui ont aussi «des raisons de politique et de patrie» se croient obligés
+de se hâter plus que n'a fait Chactas? Et quelle utilité peut-il y avoir
+à nous représenter un homme qui a goûté la sublimité du dogme et de la
+morale chrétienne, et qui reste encore engagé dans les grossières
+superstitions d'une peuplade sauvage? Qu'il ne soit pas devenu chrétien,
+cela se conçoit encore; mais qu'il soit resté idolâtre, qui peut le
+comprendre?
+
+Le même caractère hybride, incohérent, se montre partout, mais surtout
+dans la couleur du style, ou plutôt dans la promiscuité de plusieurs
+couleurs qui s'entremêlent sans se fondre. L'Orient et l'Occident, le
+présent et le passé, la naïveté du sauvage et la subtilité maladive de
+l'homme civilisé, ont jeté pêle-mêle dans le discours des principaux
+personnages du drame leurs expressions et leurs images. Cela n'est pas
+naturel, cela est faux; et pourtant, il faut le dire, cela se supporte.
+Tout n'est pas assorti, mais tout est si brillant, si mélodieux, si
+suave! Il y a tant de fraîcheur et d'éclat dans ces couleurs qui se
+heurtent; il y a tant de musique dans ce langage; cela est si splendide,
+si riche! L'auteur semble s'être monté, en toutes choses, au ton de
+cette nature transatlantique où tout ce qui est grand est énorme, où
+tout ce qui éclaire éblouit, où tout ce qui impose épouvante, où tout ce
+qui émeut enivre. La nature morale elle-même, les pensées des
+personnages, celle de l'auteur ont quelque chose, dans _Atala_, de
+l'inouï et du démesuré des déserts où le drame s'accomplit. Il semble
+que toutes les barrières soient tombées à la fois, et qu'une langue qui
+ne ressemble à aucune parce qu'elle ressemble à toutes, soit la langue
+naturelle d'un sujet et d'une scène où tout déconcerte nos idées
+ordinaires. Mais, cela va sans dire, il y a de l'art dans cette
+confusion; les disparates sont habilement sauvées; ce pêle-mêle
+s'organise, et une unité très artificielle finit par paraître un tout
+naturel et vrai. C'est qu'il est vrai dans l'âme de l'auteur; c'est
+qu'en lui l'impossible fusion s'est réellement opérée; voilà ce qui, en
+dépit de la réflexion, nous retient sous le charme; car il ne faut pas
+s'imaginer qu'il puisse y avoir le moindre charme dans ce qui est
+absolument faux.
+
+Sur ce pied, bien des pensées, bien des détails de style, auxquels leur
+nouveauté donna un moment de succès, sont sans charme aujourd'hui. Rien
+n'est si voisin du précieux que la naïveté étudiée, et l'auteur
+d'_Atala_ y tombe assez souvent; il y a plus, il a refusé constamment à
+la critique des changements qu'elle avait droit d'exiger. Si nous ne
+voyons plus dans _Atala_ corrigée, le _nez du Père Aubry aspirer
+naturellement vers la tombe_, nous voyons d'édition en édition
+reparaître la fameuse phrase: «Orage du coeur, est-ce une goutte de votre
+pluie[306]?» La mère de la mère d'Atala la contraint encore d'épouser
+«le magnanime Simaghan, tout semblable à un roi, et honoré des peuples
+comme un Génie[307].» Atala mourante dit encore à son jeune ami:
+«Chactas, les rayons du soleil seront bien beaux au désert, sur ma
+tombe[308].» Le Père Aubry veut encore que «l'on s'étonne de la quantité
+de larmes que contiennent les yeux des rois[309],» et René voit encore
+aujourd'hui «des larmes au fond d'une histoire[310].»
+
+L'auteur, en relisant son ouvrage, aurait dû s'apercevoir qu'il sortait
+de son rôle, ou plutôt qu'il entrait dans le rôle d'autrui, lorsque, en
+son propre nom, il dit à la fin d'_Atala_:
+
+ «Quant un Siminole me raconta cette histoire je la trouvai fort
+ instructive et parfaitement belle, parce qu'il y mit la fleur du
+ désert, la grâce de la cabane, et une simplicité à conter la
+ douleur que je ne me flatte pas d'avoir conservées[311].»
+
+Ce n'est pas dans ce style qu'un gentilhomme français, à la fin du
+dix-huitième siècle, a pu parler à des lecteurs français. Mais c'est
+avec raison qu'il ne se flatte point d'avoir conservé «cette simplicité
+à conter la douleur» que le Siminole avait mise dans son récit. C'est là
+sans doute qu'il fallait être simple, et c'est là peut-être qu'il l'est
+le moins. Il ne faut pas s'étonner que le style d'un sauvage soit figuré
+même dans la douleur; la métaphore est sa langue naturelle; mais un
+sauvage ému dira-t-il:
+
+ «Je répandis la terre antique sur un front de dix-huit
+ printemps[312].»
+
+Fallait-il lui prêter un langage aussi froid? Dans le petit chef-d'oeuvre
+de l'abbé Prévost, on voit aussi un amant enterrer sa maîtresse; mais il
+n'est question ni de _printemps_ ni de _terre antique_: «J'ouvris une
+large fosse, et j'y plaçai l'idole de mon coeur...» Mais je ne veux pas
+toucher à ce morceau pathétique, ne pouvant vous le lire tout entier.
+Qui voudra comparer ces deux pages l'une avec l'autre, connaîtra quelle
+est la force de la simplicité.
+
+M. de Chateaubriand a été parmi nous l'introducteur de ce qu'on appelle
+aujourd'hui _la couleur locale_. En dépit de l'abus qu'on a fait du vrai
+accidentel ou historique aux dépens du vrai universel ou humain, nous
+lui en devons de la reconnaissance. Il faut même pardonner à l'inventeur
+d'avoir fait un peu étalage de cette nouveauté, et d'avoir cru que des
+noms barbares et inintelligibles, comme celui de _chichicoué_, étaient
+essentiels à la couleur locale. On ne peut s'empêcher pourtant de
+remarquer combien, dans ce même genre, l'auteur de _Paul et Virginie_ a
+plus de mesure et de goût. Lui-même, avec une humilité feinte et
+malicieuse, n'a que trop bien critiqué son illustre émule. Un jour que,
+devant lui, on rapprochait le nom de M. de Chateaubriand du sien, il dit
+en souriant: «Oh! je n'ai qu'un tout petit pinceau, et M. de
+Chateaubriand a une brosse.» On préférera peut-être à ce mot, qui n'est
+pas précisément aimable, le mot tout simple qu'il dit un jour à un de
+nos compatriotes qui avait su mériter sa bienveillance[313]: «M. de
+Chateaubriand a l'imagination trop forte,» ce qui peut signifier: trop
+peu de nuances, un coloris trop peu ménagé. Il est sûr que Bernardin de
+Saint-Pierre tout ému qu'il était de cette luxuriante et, pour ainsi
+dire, de cette fougueuse nature des tropiques, a mieux su se contenir,
+et n'a pas fait, comme M. de Chateaubriand, entrechoquer les couleurs.
+Il est moins somptueux, sans paraître beaucoup moins riche, et les
+mornes de l'Île de France ne sont pas, après que nous l'avons lu, moins
+distinctement empreints dans notre souvenir que les forêts vierges
+d'Amérique, après la lecture d'_Atala_.
+
+C'est, je crois, assez de critique. Après tout, si Atala subsiste, si
+elle a inspiré les peintres et les poètes, si elle est une figure de
+plus dans le nombre de ces figures immortelles dont le génie a composé
+un monde aussi vivant que le monde réel, il doit y avoir, de cela,
+quelques bonnes raisons que nous n'avons pas dites. Les meilleures,
+peut-être, sont celles qui se sentent et ne se disent pas; on a beau
+analyser, expliquer; le talent est une magie; c'est le _je ne sais quoi_
+dont Montesquieu, dans son petit traité du goût, a fait le complément et
+peut-être la couronne du talent; Atala, Chactas, le Père Aubry, sont des
+êtres vivants; toute cette histoire, avant de passer dans un livre, a eu
+sa réalité dans le coeur du poète; ces êtres, ces scènes, ces discours ne
+sont pas sortis des limbes glacés de l'abstraction; tout cela a vécu,
+tout cela est donc immortel. _Atala_ n'est pas un pastiche, un
+enchaînement d'arabesques, un ingénieux caprice; il y a un souffle, une
+âme dans ce poème, et les êtres qu'il évoque ne sont pas de vaines
+ombres. Le critique le plus froid se sent lui-même entraîné, et il est
+déjà enivré, déjà hors de combat, qu'il proteste encore. Si tout était
+vrai dans les premières critiques d'_Atala_, s'il n'y avait rien à
+ajouter à ce qu'elles ont dit, croyez bien qu'_Atala_ aurait disparu, et
+qu'on n'en parlerait plus que comme de l'erreur passagère d'un beau
+génie. Si M. de Chateaubriand a su imprimer à une combinaison factice le
+caractère de la vérité et une partie du charme de la nature, ce
+dangereux talent n'est-il pas un talent immense?
+
+Tout, d'ailleurs, ne se réduit pas, dans cette affaire, au _je ne sais
+quoi_. Comme peintre magnifique des magnificences de la nature, M. de
+Chateaubriand trouverait à peine son égal et ne trouverait pas son
+pareil. Sa manière est aussi neuve que grande. Le sentiment qu'il a de
+la nature n'a rien du panthéisme, et n'y conduit pas; et par là il se
+distingue nettement d'une école moderne, qui ne serait pas fâchée de se
+réclamer de lui; l'âme du contemplateur reste maîtresse d'elle-même;
+elle se distingue de ce qu'elle admire, elle n'est pas fascinée par la
+nature, comme l'oiseau par le serpent; mais elle sent une âme, une vie
+dans la nature: si la nature ne sent rien, la nature exprime quelque
+chose; ces bruits, ces mouvements, ces couleurs, ces concerts ne sont
+pas vides de sens; il y a correspondance, intelligence inexplicable
+entre l'homme et le monde. Ce mysticisme, s'il faut le nommer ainsi,
+vaut bien la mythologie antique, qui fractionnait toutes les
+impressions, et mettait partout une fable ingénieuse à la place d'un
+mystère touchant. Il n'y a ni panthéisme ni mythologie dans ce passage
+bien connu, et il n'en est pas moins beau:
+
+ «Aucun bruit ne se faisait entendre, hors je ne sais quelle
+ harmonie lointaine qui régnait dans la profondeur des bois: on eût
+ dit que l'âme de la solitude soupirait dans toute l'étendue du
+ désert[314].»
+
+Ceci était nouveau dans notre langue, mais elle pouvait l'accepter; elle
+hésita un peu davantage à s'approprier l'image que voici:
+
+ «Le désert déroulait maintenant devant nous ses solitudes
+ démesurées[315].»
+
+_Démesurées_ a pu sembler hasardeux; mais _dérouler ses solitudes_ nous
+paraît aussi beau que hardi.
+
+Non comme preuve, assurément, mais comme ornement de ce discours
+critique, nous pouvons nous permettre de citer, quoique bien connu et
+gravé dans toutes les mémoires, un des plus beaux tableaux que renferme
+cette composition, qui n'est tout entière elle-même qu'un magnifique
+tableau de la nature. C'est l'orage dans la forêt:
+
+ «Cependant l'obscurité redouble: les nuages abaissés entrent sous
+ l'ombrage des bois. La nue se déchire, et l'éclair trace un rapide
+ losange de feu. Un vent impétueux sorti du couchant, roule les
+ nuages sur les nuages; les forêts plient, le ciel s'ouvre coup sur
+ coup, et à travers ses crevasses, on aperçoit de nouveaux cieux et
+ des campagnes ardentes. Quel affreux, quel magnifique spectacle! La
+ foudre met le feu dans les bois; l'incendie s'étend comme une
+ chevelure de flammes; des colonnes d'étincelles et de fumée
+ assiègent les nues qui vomissent leurs foudres dans le vaste
+ embrasement. Alors le grand Esprit couvre les montagnes d'épaisses
+ ténèbres; du milieu de ce vaste chaos s'élève un mugissement confus
+ formé par le fracas des vents, le gémissement des arbres, le
+ hurlement des bêtes féroces, le bourdonnement de l'incendie, et la
+ chute répétée du tonnerre qui siffle en s'éteignant dans les
+ eaux[316].»
+
+Après Virgile, après Thompson, après tout le monde, ceci était nouveau.
+D'autres citations que je ne puis me permettre, achèveraient une preuve
+que ce morceau commence, c'est qu'il n'est rien de tel pour bien peindre
+que de bien voir, et pour voir que de regarder. Cela est fort trivial,
+et fort méconnu, comme beaucoup d'autres trivialités. Un seul exemple,
+et fort court, au moins pour me faire comprendre:
+
+ «Cependant une barre d'or se forma à l'Orient. Les éperviers
+ erraient sur les rochers, et les martres rentraient dans le creux
+ des ormes: c'était le signal du convoi d'Atala[317].»
+
+Des détails comme ceux-là sont l'enseigne et le sceau de la réalité. La
+poésie de la nature ou, plus généralement, la poésie du phénomène a
+reparu quand on s'en est ressouvenu. L'observation poétique est autre
+chose que l'observation scientifique; mais à sa manière le vrai poète
+observe, et l'on peut dire que c'est un des côtés par où M. de
+Chateaubriand, si moderne à beaucoup d'égards, est un écrivain antique.
+
+Un des côtés, non pas le seul. Dans la peinture, bien plus intéressante,
+de la nature vivante et surtout de la nature humaine, le sens ou, si
+l'on aime mieux, l'imitation originale de l'antiquité se révèle chez
+l'auteur d'_Atala_. Il faudrait remonter à Homère, à Virgile, au moins à
+Milton, pour retrouver le modèle ou l'inspiration de beautés comme
+celles-ci:
+
+ «La nuit s'avance: les chants et les danses cessent par degré; les
+ feux ne jettent plus que des lueurs rougeâtres, devant lesquelles
+ on voit encore passer les ombres de quelques sauvages; tout
+ s'endort; à mesure que le bruit des hommes s'affaiblit, celui du
+ désert augmente, et au tumulte des voix succèdent les plaintes du
+ vent dans la forêt.
+
+ »C'était l'heure où une jeune Indienne qui vient d'être mère se
+ réveille en sursaut au milieu de la nuit; car elle a cru entendre
+ les cris de son premier-né, qui lui demande la douce nourriture.
+ Les yeux attachés au ciel, où le croissant de la lune errait dans
+ les nuages, je réfléchissais sur ma destinée[318].»
+
+Cette jeune Indienne et son nouveau-né, dans cette situation, au milieu
+de cette scène, c'est l'antiquité même, sous les chauds reflets du
+dix-neuvième siècle.
+
+Au fait, M. de Chateaubriand avait retrouvé ou réveillé l'antiquité dans
+les savanes ou sous les ombrages de l'Amérique. Non qu'elle soit là
+plutôt qu'ailleurs; mais c'est là qu'elle lui a donné rendez-vous.
+J'appelle antiquité cette ingénuité des premiers âges, cette enfance du
+genre humain, dont les anciens poètes ont trouvé autour d'eux des
+restes, que d'autres ont rêvée, et vers laquelle tout génie vraiment
+poétique se reporte avec amour, parce que la naïveté ressemble à la
+candeur. À côté de beaucoup de naïveté factice et de simplicité
+affectée, il y a de l'antiquité dans _Atala_; c'est, dans quelques-unes
+au moins de ses parties, l'oeuvre la plus antique que notre époque ait vu
+éclore. Voilà le mot lâché; mais pour ne me faire de querelle avec
+personne, je me hâte de le rappeler, et je me borne à dire que si
+l'auteur nous a fait des sauvages et de leur vie une peinture assez
+romanesque[319], il a donné avec infiniment de bonheur un corps et une
+vie à une idée que nous aimons tous, à cette simplicité noble et à cette
+grâce ingénue dont nous faisons l'attribut des peuplades reculées que la
+civilisation poursuit sans avoir pu encore les atteindre. Nous savons
+bien tous que c'est un mensonge; mais nous sommes tous, en ce point,
+disciples de J.-J. Rousseau, après l'avoir réfuté; il nous faut l'âge
+d'or quelque part, et après l'avoir longtemps placé au bord de
+l'Illissus et sur les rives du Taygète, nous l'abritons par la pensée
+sous les ombrages américains jusqu'à ce que la hache du colon, en les
+abattant, ait fait envoler tous nos rêves avec les oiseaux de ces
+solitudes violées. Prolongez, ô poètes, multipliez vos innocentes
+impostures; vous êtes, pour longtemps encore, sûrs d'être écoutés:
+«Vienne encore un trompeur, nous ne tarderons guère.» Redites-nous donc,
+vous, l'un des plus touchants et des plus magnifiques, redites-nous la
+chanson d'Atala fugitive dans le désert.
+
+ «Le fleuve qui nous entraînait, coulait entre de hautes falaises,
+ au bout desquelles on apercevait le soleil couchant. Ces profondes
+ solitudes n'étaient point troublées par la présence de l'homme.
+
+ »Atala et moi nous joignions notre silence au silence de cette
+ scène. Tout à coup la fille de l'exil fit éclater dans les airs une
+ voix pleine d'émotion et de mélancolie; elle chantait la patrie
+ absente:
+
+ »Heureux ceux qui n'ont point vu la fumée des fêtes de l'étranger,
+ et qui ne se sont assis qu'aux festins de leurs pères!
+
+ »Si le geai bleu du Meschacebé disait à la nonpareille des
+ Florides: Pourquoi vous plaignez-vous si tristement? n'avez-vous
+ pas ici de belles eaux et de beaux ombrages, et toutes sortes de
+ pâtures comme dans vos forêts?--Oui, répondrait la nonpareille
+ fugitive; mais mon nid est dans le jasmin; qui me l'apportera? Et
+ le soleil de ma savane, l'avez-vous?
+
+ »Heureux ceux qui n'ont point vu la fumée des fêtes de l'étranger,
+ et qui ne se sont assis qu'aux festins de leurs pères!
+
+ »Après les heures d'une marche pénible, le voyageur s'assied
+ tristement. Il contemple autour de lui les toits des hommes; le
+ voyageur n'a pas un lieu où reposer sa tête. Le voyageur frappe à
+ la cabane, il met son arc derrière la porte, il demande
+ l'hospitalité; le maître fait un geste de la main; le voyageur
+ reprend son arc et retourne au désert!
+
+ »Heureux ceux qui n'ont point vu la fumée des fêtes de l'étranger,
+ et qui ne se sont assis qu'aux festins de leurs pères!
+
+ »Merveilleuses histoires racontées autour du foyer, tendres
+ épanchements du coeur, longues habitudes d'aimer si nécessaires à la
+ vie, vous avez rempli les journées de ceux qui n'ont point quitté
+ leur pays natal! Leurs tombeaux sont dans leur patrie, avec le
+ soleil couchant, les pleurs de leurs amis et les charmes de la
+ religion.
+
+ »Heureux ceux qui n'ont point vu la fumée des fêtes de l'étranger,
+ et qui ne se sont assis qu'aux festins de leurs pères[320]!»
+
+L'_Épilogue_ d'_Atala_ renferme le plus grand nombre de ces beautés; il
+est d'un ton plus vrai que le reste de l'ouvrage, et peut-être en
+est-il, après tout, la plus belle partie. C'est là que se trouve
+l'épisode si connu de la jeune mère indienne qui vient de perdre son
+fils:
+
+ «Elle se leva, et chercha des yeux un arbre sur les branches duquel
+ elle pût exposer son enfant. Elle choisit un érable à fleurs
+ rouges, festonné de guirlandes d'apios, et qui exhalait les parfums
+ les plus suaves. D'une main elle en abaissa les rameaux inférieurs,
+ de l'autre elle y plaça le corps; laissant alors échapper la
+ branche, la branche retourna à sa position naturelle, emportant la
+ dépouille de l'innocence, cachée dans un feuillage odorant. Oh! que
+ cette coutume indienne est touchante! Je vous ai vus dans vos
+ campagnes désolées, pompeux monuments des Crassus et des Césars, et
+ je vous préfère encore ces tombeaux aériens du sauvage, ces
+ mausolées de fleurs et de verdure que parfume l'abeille, que
+ balance le zéphir, et où le rossignol bâtit son nid et fait
+ entendre sa plaintive mélodie[321].»
+
+Le chant même du rossignol peut-il être plus doux que celui du poète, et
+la langue française, depuis Racine, depuis Quinault, fut-elle jamais
+plus mélodieuse? Pascal, l'inexorable Pascal, a dit une vérité dure: «On
+ne consulte que l'oreille parce qu'on manque de coeur[322].» Ceux-là, en
+effet, manquent de coeur qui ne consultent que l'oreille; mais le coeur
+lui-même se plaît à une expressive mélodie, et nous ne nous sentons pas
+le courage de reprocher à M. de Chateaubriand d'être le plus harmonieux
+des écrivains de notre langue, alors même qu'on nous prouverait qu'il a
+frayé la voie au charlatanisme d'une verbosité sonore. Il est certain
+que rien ne ressemble plus à la musique que la prose de M. de
+Chateaubriand, et que bien souvent en effet on l'écoute comme de la
+musique. Mais ce qu'il, faut dire ici pour n'avoir pas à le redire plus
+tard, c'est que la prose poétique date du roman d'_Atala_. C'est bien le
+cas, ou jamais, de se dire à soi-même, comme ce personnage de Molière:
+
+ Allons, ferme, mon coeur, point de faiblesse humaine[323].
+
+Pour condamner une erreur dont Atala est le chef d'oeuvre, il faut
+résister, je l'avoue, au plus doux enchantement. Il faut se dire bien
+des choses... je me trompe, une seule suffit. La prose poétique reste à
+M. de Chateaubriand comme un fief qui n'est réversible à personne et qui
+s'éteint après lui. Le réveil de la poésie a tranché la question.
+Béranger, Lamartine, Victor Hugo ont aboli la prose poétique. Elle n'est
+plus. Ils ont réduit la prose à la prose en la déchargeant de l'espèce
+de vice-royauté dont les circonstances l'avaient investie. Au lieu de
+chercher querelle à l'auteur d'_Atala_, il faut le remercier, car c'est
+sa prose qui a réveillé la poésie; il a sans doute inspiré les
+prosateurs, mais ses vrais disciples sont des poètes; les plus illustres
+procèdent ou relèvent de lui. La cause est jugée à la satisfaction de
+toutes les parties; au terme du combat, il n'y a que des vainqueurs.
+
+Je ne puis m'empêcher de finir par une réflexion plus sérieuse. La
+veille, pour ainsi dire, du jour qui doit rendre une puissante nation au
+culte de ses pères, un grand ouvrage est annoncé, qui doit exposer les
+titres de cette religion au respect et à l'amour des humains. Pour
+donner d'avance une idée de cet ouvrage, pour essayer le goût du public,
+un épisode est détaché du livre. Le _génie_ ou l'esprit du christianisme
+doit s'y résumer, s'y réfléchir du moins. Ce sera nécessairement une
+production chrétienne. Que ce fragment soit un poème, on s'en étonne,
+mais on y consent; le sujet, le contenu fait tout. Or, ce sujet, quel
+est-il? une aventure d'amour. Faut-il aller plus loin? faut-il dire quel
+est le noeud de l'action? faut-il articuler? C'est impossible. Étrange
+prologue, il faut l'avouer, d'un réveil religieux! surtout quand on
+considère qu'à part la rapide esquisse d'une civilisation naissant à
+l'ombre du christianisme, rien dans le poème n'est fait, je ne dirai pas
+pour faire aimer, mais pour faire comprendre cette religion divine. Quel
+est le peuple à qui l'on est réduit à parler religion de cette
+manière-là? Quelle sera la gravité de l'oeuvre apologétique dont _Atala_
+est le spécimen? Ces questions sont naturelles; mais puisqu'il faut,
+pour aujourd'hui, les laisser pendantes, remarquons, sur la première,
+que rien ne prouve que le caractère ou la disposition du peuple ait
+déterminé le choix du fragment, et sur la seconde, que l'intention de
+l'auteur d'_Atala_ a pu être plus sérieuse que son ouvrage, qu'il y a
+d'ailleurs, on le sait, des inconséquences heureuses, et qu'il se
+pourrait bien, après tout, que le livre fût plus grave que l'épisode et
+plus concluant.
+
+
+
+
+CHAPITRE TROISIÈME
+
+Le Génie du Christianisme.
+
+
+Le rétablissement des cultes chrétiens dans toute l'étendue de la
+République française date du 15 septembre 1801, jour où le Concordat fut
+promulgué. Cet événement sans exemple était issu d'un fait également
+inouï: la proscription de toute espèce de culte par une société
+politique, et l'athéisme élevé au rang de religion d'État. Le seul pays
+au sein duquel, de nos jours encore, on puisse voir un temple sans Dieu,
+ou, ce qui revient au même, un temple à tous les dieux, avait, dans un
+moment d'effroyable délire, mais d'un délire plus logique qu'on ne le
+pense, érigé insolemment en crime ce que les rois avaient, non moins
+insolemment, érigé en devoir. Cette apostasie solennelle, décrétée par
+quelques-uns, n'en était pas moins imputable à tous, selon le sens
+profond de cette parole de l'Écriture: «L'Éternel châtia le peuple pour
+avoir fait le veau d'or qu'Aaron leur avait fait[324].» Dans le même
+sens, il faut lui imputer la réparation offerte plus tard à Dieu et au
+genre humain par le chef de la République. L'acclamation fut
+universelle, et dans la joie unanime de tous les hommes religieux on vit
+disparaître, pour un moment, toutes les différences de secte. Ce n'était
+point de telle ou telle religion, c'était de la religion qu'on saluait
+le rétablissement, et de très bons protestants se réjouissaient de voir
+célébrer de nouveau la messe dans les temples qu'avaient profanés les
+fêtes de la Terreur et le culte de la Raison[325].
+
+On peut supposer, sans faire injure à Bonaparte, que ses intentions
+n'étaient pas celles d'un apôtre. Le Concordat, que le pouvoir lui-même,
+dans ses proclamations, présentait comme un complément du 18 brumaire,
+était sans doute une oeuvre politique. Les autels relevés remettaient la
+France dans la communion des peuples, où la seule promulgation de la
+liberté des cultes eût d'ailleurs suffi pour la replacer. Les croyances
+religieuses se recommandaient, de l'aveu même des orateurs du pouvoir,
+comme une police des consciences, et l'on peut juger quelle petite part
+on y faisait au principe, si religieux pourtant, de la spontanéité,
+lorsqu'on entend Portalis s'écrier: «La multitude est plus frappée de ce
+qu'on lui ordonne que de ce qu'on lui prouve[326].» Le même orateur, en
+montrant le christianisme uni à toutes les destinées de l'Empire
+français, entrait dans la pensée du nouveau pouvoir, qui cherchait, en
+quelque sorte, à se vieillir en se rattachant au passé, et qui
+n'ignorait pas que l'association des idées et des souvenirs est la vraie
+logique de la multitude. Toutes choses qui s'en sont allées ensemble
+peuvent revenir ensemble; il n'y avait pas loin de _Domine salvos fac
+consules_ au _Domine salvum fac regem_. Le Concordat célébrait les
+fiançailles d'un mariage de raison entre la Révolution, dont la jeunesse
+commençait à se passer, et l'antique France représentée par son antique
+religion.
+
+Plus pure que l'intention du Premier Consul, l'intention de M. de
+Chateaubriand n'était pas parfaitement simple. Il entendait bien aussi
+(car il l'a dit lui-même) ramener la France vers la monarchie par la
+porte du sanctuaire; mais loin de moi de supposer qu'il n'ait vu alors
+dans la restauration religieuse que le moyen d'une restauration
+politique. Il avait certainement de plus nobles pensées. Le triomphe du
+sentiment religieux était le vrai but de ses efforts. Il jugea que les
+circonstances étaient favorables à une apologie du christianisme, et
+sans doute il ne se trompait pas. Entre deux générations successives, la
+persécution avait jeté des siècles; Louis XVI, Madame Élisabeth, une
+légion de martyrs, séparaient l'époque consulaire de l'époque des abbés
+de cour; les derniers souvenirs du christianisme étaient héroïques. Sous
+la protection de ces souvenirs, on pouvait être écouté. Le moment, il
+est vrai, n'était pas encore venu de réclamer la foi; mais ne pouvait-on
+pas du moins réclamer la justice, la sympathie et l'admiration? ne
+pouvait-on pas parler de la beauté du christianisme à ceux qui ne
+voulaient point encore entendre parler de sa vérité?
+
+M. de Chateaubriand a dit souvent, depuis lors, qu'une apologétique
+comme le _Génie du Christianisme_ était celle que demandait l'époque et
+la seule qu'elle pût accepter.
+
+Je pense qu'on ne peut pas plus le dire de cette époque que de toute
+autre où le besoin d'une apologétique a pu se faire sentir. Il n'en est
+aucune où l'on n'ait pu trouver de bonnes raisons pour se réduire, en
+fait d'apologétique, à un taux inférieur, et en conséquence pour
+commencer par les accessoires. En tout temps l'homme demande quelque
+chose de moins que la vérité, en reste volontiers aux préliminaires, et
+s'amuse, comme on dit, aux bagatelles de la porte.
+
+Toutes les époques se valent quant à leur répugnance pour certaines
+doctrines, et toutes, par là même, sont également propres à les entendre
+et à les recevoir. Entre le paganisme et la religion de Jésus-Christ il
+y avait un abîme, et l'on peut dire aussi qu'il y avait un abîme entre
+Léon X et Luther. Ni les apôtres, ni les réformateurs ne se sont amusés
+à combler avec des fleurs un abîme que rien ne comble: ils l'ont franchi
+d'un élan; c'était la seule manière de le franchir.
+
+S'il y avait une différence entre les époques, elle serait toute en
+faveur de celle qui vient à la suite d'une interruption absolue de tout
+culte religieux, lorsque d'ailleurs cette interruption n'a pas été assez
+longue pour ensevelir toute la génération qui fut élevée dans le culte
+aboli. Et supposé que cette génération ait disparu, supposé même, ce qui
+est impossible, qu'elle ait emporté avec elle tous les souvenirs et le
+sens de tous les monuments, le besoin religieux, qui n'a rien pour se
+satisfaire et auquel rien ne peut donner complètement le change, promet
+alors, humainement, un heureux succès à ceux qui se présenteront pour le
+satisfaire: la timidité et les réticences leur siéraient plus mal que
+jamais.
+
+On ne saurait songer à se prévaloir de ces mots de saint Paul: «Je vous
+ai donné du lait au lieu de viande, que vous n'étiez pas en état de
+supporter[327];» car le lait dont parle saint Paul contenait déjà tous
+les éléments essentiels de la doctrine chrétienne, et l'apôtre n'eût
+jamais désigné sous ce nom un traité d'esthétique religieuse ou un essai
+de christianisme littéraire.
+
+Mais, pour n'être pas la seule chose à faire, ce qu'a fait M. de
+Chateaubriand ne pouvait-il pas se faire? Les philosophes et les dévots,
+Voltaire et les juges de Calas s'étaient donné le mot pour affubler la
+religion d'un costume ridicule et d'un masque odieux. On en était venu à
+croire la religion barbare, ennemie des lettres, de la culture et des
+lumières. N'était-il pas à propos de montrer le contraire? de le montrer
+par un fait, je veux dire en tirant du sein de ce culte méconnu les
+éléments d'une belle oeuvre d'art ou de littérature? Faire ce que fit M.
+de Chateaubriand, n'était-ce pas, en quelque sorte, aérer, parfumer une
+enceinte infectée? n'était-ce pas, pour le moins, répondre à ce noble
+voeu que Madame de Staël faisait entendre à la même époque: «Rendez-nous
+le plaisir de l'admiration[328]?» Oui, je crois qu'on le pouvait; mais à
+condition de ne pas mêler et confondre deux buts différents, à condition
+de ne pas ériger l'accessoire en principal, de n'attribuer au
+christianisme que ce qui lui appartient, de n'en pas dénaturer, de n'en
+pas dissimuler l'idée; car il ne saurait en être de la vérité comme de
+ces métaux précieux que l'alliage seul, espèce de mésalliance, rend
+propres aux usages des arts. Il fallait au bon but joindre les bons
+moyens; une bonne cause risque moins peut-être à manquer de défenseurs
+qu'à se voir mal défendue. À défaut des hommes, en effet, les choses
+viennent en aide à la vérité; à la longue, tout s'arme pour elle, et
+elle a moins à redouter, ce me semble, ce qui la nie que ce qui la
+compromet.
+
+De fait, l'ouvrage de M. de Chateaubriand a-t-il été utile au sentiment
+religieux? A-t-il excité, développé les sentiments religieux? Il serait
+injuste de n'accepter, sur une telle question, que la réponse des faits;
+il pourrait y en avoir un grand nombre sans que leur rapport avec la
+cause qui les a produits fût assez manifeste pour permettre de les
+alléguer. Il suffit de pouvoir répondre à cette autre question:
+l'ouvrage a-t-il dû ou n'a-t-il pas dû produire les effets dont on
+parle? car il est mille occasions où il faut dire: Cette chose a été
+utile parce qu'elle était bonne, et non pas: Elle était bonne, car elle
+a été utile. Si cette réponse ne suffisait jamais, l'ordre moral,
+l'unité de la création, seraient de pures chimères.
+
+Or, la question étant ainsi posée, on peut répondre, je crois, que ce
+qui, dans l'ouvrage de M. de Chateaubriand, se rapporte à la religion
+naturelle, et particulièrement à la téléologie (doctrine des causes
+finales), l'exposition des bienfaits sociaux du christianisme, et une
+partie de ce que l'auteur lui-même appelle _la poétique chrétienne_, a
+pu être utile en éclaircissant le double nuage de l'ignorance et du
+préjugé. Reste à savoir si les défauts du livre n'ont pas de nouveau
+épaissi ce nuage. Ce livre de religion eût bien mieux valu s'il eût
+renfermé un peu plus de religion et beaucoup moins de théologie.
+
+Toujours est-il que la méthode préférée par l'auteur du _Génie du
+Christianisme_ n'était ni la seule ni la meilleure. Dans un sens, quoi
+qu'en ait dit Fontenelle, c'est par le gros bout que la vérité entre le
+mieux, ou plutôt qu'elle entre. Cela ne nous empêchera pas de rendre
+justice à la pensée de M. de Chateaubriand; et si nous trouvons, à
+l'examen, qu'il en a trop fait pour une simple poétique, et trop peu
+pour une apologétique, nous devons plutôt lui savoir bon gré d'avoir
+dépassé son véritable dessein, que mauvais gré d'avoir manqué l'autre.
+
+Je l'avouerai pourtant: il eût mieux valu s'en tenir au premier, ne le
+point dépasser, _résonner comme une lyre_, et ne point mêler aux sons de
+l'instrument divin le bruit de la lime et du marteau. Un poème, ainsi
+qu'une action, ainsi qu'une vie, ne se réfute pas. Chacun peut, en
+fermant les yeux, éviter la lumière; mais on ne saurait courber un rayon
+du soleil. _Virtutem videant_, s'écrie un poète: la vérité, la beauté,
+cette autre vérité, ne forment pas un voeu différent. Sans doute, M. de
+Chateaubriand a suivi ce conseil; l'exemple, dans son livre, est à côté
+et tout autour de la leçon; mais la leçon a gâté l'exemple;
+l'apologétique proprement dite a nui trop souvent à la poétique. Elles
+se seraient entr'aidées, si l'auteur eût pénétré, comme Milton, jusqu'au
+coeur de cette religion qu'il voulait faire aimer.
+
+Un défaut principal du _Génie du Christianisme_, c'est l'oscillation
+perpétuelle de l'auteur entre deux desseins, dont il n'avoue qu'un seul.
+Le théologien et le peintre s'embarrassent mutuellement; ils échangent
+et confondent leurs arguments; on ne sait jamais très bien, et l'auteur
+lui-même a l'air de ne pas bien savoir s'il s'agit de la vérité du
+christianisme ou seulement de sa beauté: on dirait, quand la preuve fait
+défaut, que l'image est là pour faire le compte. Trop souvent, en se
+prolongeant, la ligne fléchit et dévie, et ce qui fut commencé dans une
+intention s'achève dans une autre. C'est ainsi qu'ayant didactiquement
+exposé le plus sublime à la fois et le plus touchant des mystères,
+l'auteur s'écrie:
+
+ «Si ce parfait modèle du bon fils, cet exemple des amis fidèles, si
+ cette retraite au mont des Oliviers, ce calice amer, cette sueur de
+ sang, cette douceur d'âme, cette sublimité d'esprit, cette croix,
+ ce voile déchiré, ce rocher fendu, ces ténèbres de la nature, si ce
+ Dieu enfin expirant pour les hommes, ne peut ni ravir notre coeur,
+ ni enflammer nos pensées, il est à craindre qu'on ne trouve jamais
+ dans nos ouvrages, comme dans ceux du Poète, des _miracles
+ éclatants, speciosa miracula_[329].»
+
+Si le sujet ou le but de l'ouvrage s'étend et se resserre tour à tour,
+on peut en dire autant de son objet, désigné dans le titre sous le nom
+de _christianisme_. Ce mot se trouve tantôt plus large, tantôt plus
+étroit que l'objet auquel on l'applique. Plus étroit, puisque, à la
+distance de quelques pages, l'auteur nous entretient de
+_l'Extrême-onction_[330] et des _Migrations des oiseaux_[331]; plus
+large, puisque, sous le nom de christianisme, il n'est question que du
+catholicisme, et non pas même du catholicisme officiel, solennellement
+épuré, mais du catholicisme sous une forme particulière, celle du moyen
+âge. Et même, en y regardant bien, vous douterez si ce n'est pas du
+moyen âge plutôt que du catholicisme que l'écrivain expose le génie.
+Tout ce qui, dans un certain temps, a existé avec le catholicisme, tout
+ce qui, de près ou de loin, en a subi l'influence, en a reçu les
+reflets, appartient de droit au sujet de son livre. Preuve en soient les
+pages charmantes et assez nombreuses qu'il a consacrées aux fêtes et aux
+cérémonies de la chevalerie:
+
+ «L'éducation du chevalier commençait à l'âge de sept ans. Du
+ Guesclin, encore enfant, s'amusait, dans les avenues du château de
+ son père, à représenter des sièges et des combats avec de petits
+ paysans de son âge. On le voyait courir dans les bois, lutter
+ contre les vents, sauter de larges fossés, escalader les ormes et
+ les chênes, et déjà montrer dans les landes de la Bretagne, le
+ héros qui devait sauver la France.
+
+ »Bientôt on passait à l'office de page ou de _damoiseau_, dans le
+ château de quelque baron. C'était là qu'on prenait les premières
+ leçons sur la foi gardée à Dieu et aux dames. Souvent le jeune page
+ y commençait, pour la fille du seigneur, une de ces durables
+ tendresses que des miracles de vaillance devaient immortaliser. De
+ vastes architectures gothiques, de vieilles forêts, de grands
+ étangs solitaires, nourrissaient, par leur aspect romanesque, ces
+ passions que rien ne pouvait détruire, et qui devenaient des
+ espèces de sort ou d'enchantement.
+
+ »Excité par l'amour au courage, le page poursuivait les mâles
+ exercices qui lui ouvraient la route de l'honneur. Sur un coursier
+ indompté, il lançait, dans l'épaisseur des bois, les bêtes
+ sauvages, ou, rappelant le faucon du haut des cieux, il forçait le
+ tyran des airs à venir, timide et soumis, se poser sur sa main
+ assurée. Tantôt comme Achille enfant, il faisait voler des chevaux
+ sur la plaine, s'élançant de l'un à l'autre, d'un saut franchissant
+ leur croupe, ou s'asseyant sur leur dos; tantôt il montait tout
+ armé jusqu'au haut d'une tremblante échelle, et se croyait déjà sur
+ la brèche, criant: _Montjoye et Saint Denis!_ Dans la cour de son
+ baron, il recevait les instructions et les exemples propres à
+ former sa vie. Là se rendaient sans cesse des chevaliers connus ou
+ inconnus, qui s'étaient voués à des aventures périlleuses, qui
+ revenaient seuls des royaumes du Cathay, des confins de l'Asie, et
+ de tous ces lieux incroyables où ils redressaient les torts et
+ combattaient les Infidèles.
+
+ »... À peine le nouveau chevalier jouissait-il de toutes ses armes,
+ qu'il brûlait de se distinguer par quelques faits éclatants. Il
+ allait par _monts_ et par _vaux_, cherchant périls et aventures; il
+ traversait d'antiques forêts, de vastes bruyères, de profondes
+ solitudes. Vers le soir il s'approchait d'un château dont il
+ apercevait les tours solitaires; il espérait achever dans ce lieu
+ quelque terrible fait d'armes. Déjà il baissait sa visière, et se
+ recommandait à la dame de ses pensées, lorsque le son d'un cor se
+ faisait entendre. Sur les faîtes du château s'élevait un _heaume_,
+ enseigne éclatante de la demeure d'un chevalier hospitalier. Les
+ ponts-levis s'abaissaient, et l'aventureux voyageur entrait dans ce
+ manoir écarté. S'il voulait rester inconnu, il couvrait son écu
+ d'une _housse_, ou d'un _voile vert_, ou d'une _guimpe plus fine
+ que fleur-de-lys_. Les dames et les damoiselles s'empressaient de
+ le désarmer, de lui donner de riches habits, de lui servir des vins
+ précieux dans des vases de cristal. Quelquefois il trouvait son
+ hôte dans la joie: Le seigneur Amanieu des Escas, au sortir de
+ table, étant l'hiver auprès d'un bon feu, dans la salle bien
+ jonchée ou tapissée de nattes, ayant autour de lui ses écuyers,
+ s'entretenait avec eux d'armes et d'amour, car tout dans sa maison,
+ jusqu'aux derniers _varlets_, se mêlait d'aimer.
+
+ »Ces fêtes des châteaux avaient toujours quelque chose
+ d'énigmatique; c'était le festin de _la licorne_, le _voeu du paon_,
+ ou _du faisan_. On y voyait des convives non moins mystérieux, les
+ chevaliers du Cygne, de l'Écu-Blanc, de la Lance-d'Or, du Silence;
+ guerriers qui n'étaient connus que par les devises de leurs
+ boucliers, et par les pénitences auxquelles ils s'étaient soumis.
+
+ »... Les entreprises solitaires servaient au chevalier comme
+ d'échelons pour arriver au plus haut degré de gloire. Averti par
+ les ménestriers, des tournois qui se préparaient au gentil pays de
+ France, il se rendait aussitôt au rendez-vous des braves. Déjà les
+ lices sont préparées; déjà les dames, placées sur des échafauds
+ élevés en forme de tours, cherchent des yeux les guerriers parés de
+ leurs couleurs. Des Troubadours vont chantant:
+
+ «Servants d'amour, regardez doulcement
+ Aux eschafaux anges de paradis,
+ Lors jousterez fort et joyeusement,
+ Et vous serez honorez et chéris.»
+
+ »Tout à coup un cri s'élève: _Honneur aux fils des Preux!_ Les
+ fanfares sonnent, les barrières s'abaissent. Cent chevaliers
+ s'élancent des deux extrémités de la lice, et se rencontrent au
+ milieu. Les lances volent en éclats; front contre front, les
+ chevaux se heurtent, et tombent. Heureux le héros qui, ménageant
+ ses coups, et ne frappant en loyal chevalier que de la ceinture à
+ l'épaule, a renversé, sans le blesser, son adversaire! Tous les
+ coeurs sont à lui, toutes les dames veulent lui envoyer de nouvelles
+ faveurs, pour orner ses armes. Cependant des hérauts crient au
+ chevalier: _Souviens-toi de qui tu es le fils, et ne forligne pas!_
+ Joutes, castilles, pas-d'armes, combats à la foule, font tour à
+ tour briller la vaillance, la force et l'adresse des combattants.
+ Mille cris, mêlés au fracas des armes, montent jusqu'aux cieux.
+ Chaque dame encourage son chevalier, et lui jette un bracelet, une
+ boucle de cheveux, une écharpe. Un Sargine, jusqu'alors éloigné du
+ champ de la gloire, mais transformé en héros par l'amour, un brave
+ inconnu, qui a combattu sans armes et sans vêtements, et qu'on
+ distingue à _sa camise sanglante_, sont proclamés vainqueurs de la
+ joute; ils reçoivent un baiser de leur dame, et l'on crie: _L'amour
+ des dames, la mort des héraux, louenge et priz aux
+ chevaliers_[332].»
+
+Est-ce que bien sérieusement, en nous faisant contempler avec lui
+
+ Aux eschafaux anges du paradis,
+
+l'auteur a cru nous expliquer le vrai génie de la religion à laquelle
+Paul a donné son sang, Augustin ses veilles, et Pascal son éloquence?
+
+Les exemples ne nous coûteraient que la peine de choisir; mais pour
+montrer que le christianisme de ce livre embrasse trop indifféremment la
+religion de la Bible et celle des légendes, il nous suffira de citer le
+passage suivant:
+
+«Qui ne connaît _Notre-Dame des Bois_, cette habitante du tronc de la
+vieille épine, ou du creux moussu de la fontaine? Elle est célèbre dans
+le hameau par ses miracles. Maintes matrones vous diront que leurs
+douleurs dans l'enfantement ont été moins grandes depuis qu'elles ont
+invoqué la _bonne Marie des Bois_. Les filles qui ont perdu leurs
+fiancés, ont souvent, au clair de la lune, aperçu les âmes de ces jeunes
+hommes dans ce lieu solitaire; elles ont reconnu leur voix dans les
+soupirs de la fontaine. Les colombes qui boivent de ses eaux, ont
+toujours des oeufs dans leur nid, et les fleurs qui croissent sur ses
+bords, toujours des boutons sur leur tige. Il était convenable que la
+sainte des forêts fît des miracles doux comme les mousses qu'elle
+habite, charmants comme les eaux qui la voilent[333].»
+
+Est-ce là le christianisme, ou n'est-ce pas plutôt la mythologie qui a
+germé sur cette religion divine comme l'agaric sur le tronc décomposé
+d'un vieux chêne?
+
+Accueillir tant d'éléments hétérogènes ou disparates, embrasser dans un
+même dessein les dogmes élémentaires du théisme et l'ensemble confus des
+superstitions catholiques, réunir, en les confondant trop souvent, le
+point de vue du beau et celui du vrai, c'était un moyen sûr d'enrichir
+son sujet, mais non pas d'y porter l'ordre et la clarté. Le plan du
+livre, malgré sa symétrie étudiée, trahit trop bien l'embarras, et l'on
+n'est pas étonné d'apprendre de l'auteur lui-même, qu'il a trois fois
+recommencé son ouvrage[334]. Un coup d'oeil sur le plan accuse
+l'incertitude du dessein et le vice de la conception première.
+
+L'auteur divise son ouvrage en quatre parties, qu'il faut réduire à
+trois. Dans la première, il expose et cherche à démontrer le dogme
+chrétien; dans la seconde, il développe le génie poétique et littéraire
+du christianisme; dans la troisième, il traite du culte, c'est-à-dire,
+dans le sens qu'il donne à ce mot, de toutes les institutions et de
+toutes les oeuvres qui sont nées du christianisme.
+
+La première partie porte successivement nos regards sur les mystères et
+les sacrements, sur la morale, sur les vérités (ou plutôt sur la vérité)
+des Écritures, sur l'existence de Dieu et sur l'immortalité de l'âme. Le
+principe qui a déterminé cet ordre de matières m'échappe tout à fait, et
+je ne saisis pas davantage le principe en vertu duquel le livre des
+_Études de la nature_ se répète, en s'abrégeant, dans un livre sur le
+_Génie du Christianisme_.
+
+La seconde partie, que l'auteur divise en deux, l'une sous le titre de
+_Poétique du Christianisme_, l'autre sous celui de _Beaux-Arts et
+Littérature_, embrasse, comme on le voit, toute l'esthétique de la
+religion chrétienne. Disputer ici sur les mots, et particulièrement sur
+l'acception toute nouvelle de celui de _littérature_, serait assez peu
+utile. Dans la _Poétique du Christianisme_, il est question d'abord des
+épopées, puis des caractères et des passions, ou de la poésie dans la
+sphère purement humaine; après quoi, l'auteur, considérant la poésie
+dans ses rapports avec les êtres surnaturels, entreprend le parallèle du
+merveilleux chrétien avec le merveilleux mythologique. Un autre
+parallèle, entre la Bible et Homère, termine cette partie de l'ouvrage.
+
+Dans celle que l'auteur appelle la quatrième, et que j'appelle la
+troisième, M. de Chateaubriand étudie le culte chrétien, c'est-à-dire
+selon l'acception également nouvelle qu'il donne à ce mot, tout ce qu'il
+reste à envisager dans une religion quand on n'a plus à parler de ses
+doctrines ni de son esthétique. Depuis les _cloches_, par lesquelles il
+entre en matière, jusqu'à la politique chrétienne, par laquelle il
+finit, on peut comprendre combien d'objets divers s'offrent
+successivement à sa pensée. Les rites sacrés et spécialement ceux des
+funérailles, le clergé séculier et les ordres monastiques, l'oeuvre des
+missions, et plus généralement toutes les oeuvres de miséricorde
+chrétienne, enfin l'influence du christianisme sur les lois et les
+institutions, voilà, en peu de mots, la carrière parcourue par l'auteur
+dans cette dernière partie.
+
+Tel est le cadre, plutôt que le plan, au moyen duquel M. de
+Chateaubriand fait, pour ainsi dire, tenir ensemble une multitude
+d'opuscules assez peu liés entre eux, une collection de tableaux d'un
+grand prix, tous plus ou moins relatifs à un même sujet.
+
+Il faut, quand on lit le _Génie du Christianisme_, faire abstraction du
+plan et de l'ensemble, et prendre chaque partie, et même chaque chapitre
+séparément. Étudié de la sorte, l'ouvrage ne donne encore que trop de
+prise à la critique; mais qu'elles sont belles, qu'elles sont pures bien
+souvent, les perles que réunit comme en un collier, un fil si mince et
+si fragile!
+
+Les premières de ces perles ne sont pas les plus brillantes ni les plus
+pures. Le livre (sur les mystères et les sacrements) par lequel l'auteur
+entre en matière, n'a guère d'autre valeur que celle que peut lui donner
+le talent de l'écrivain. Le livre suivant, qui traite de la morale du
+christianisme, est le plus faible de tout l'ouvrage: il en devait être
+le plus fort. Les deux ou trois chapitres dont il se compose sont
+absolument au-dessous du sujet.
+
+On ne trouvera pas plus dignes du leur les livres où l'auteur cherche à
+établir la vérité de la cosmogonie de Moïse et du récit qu'il nous a
+conservé de la première transgression. Le vrai sujet, le dessein avoué
+de l'auteur, disparaît sous les ornements; on dirait qu'il cherche à le
+faire oublier. Ces disgressions, au reste, sont charmantes. Si
+l'histoire du serpent canadien, vaincu par la douceur de la musique, ne
+prouve absolument rien, si même elle est frivole en un lieu pareil, elle
+donne tant de plaisir qu'on la tient quitte du reste. Il en est de même
+du morceau sur le globe, jeune à la fois et vieux à sa naissance.
+
+Il se peut qu'on ne le trouve point assez sérieux; mais que ne
+pardonne-t-on pas à des beautés comme celles que je vais reproduire:
+
+ «Il est vraisemblable que l'auteur de la nature planta d'abord de
+ vieilles forêts et de jeunes taillis; que les animaux naquirent,
+ les uns remplis de jours, les autres parés des grâces de l'enfance.
+ Les chênes, en perçant le sol fécondé, portèrent sans doute à la
+ fois les vieux nids des corbeaux et la nouvelle postérité des
+ colombes. Ver, chrysalide et papillon, l'insecte rampa sur l'herbe,
+ suspendit son oeuf d'or aux forêts, ou trembla dans le vague des
+ airs. L'abeille, qui pourtant n'avait vécu qu'un matin, comptait
+ déjà son ambroisie par générations de fleurs. Il faut croire que la
+ brebis n'était pas sans son agneau, la fauvette sans ses petits;
+ que les buissons cachaient des rossignols étonnés de chanter leurs
+ premiers airs, en échauffant les fragiles espérances de leurs
+ premières voluptés.
+
+ »Si le monde n'eût été à la fois jeune et vieux, le grand, le
+ sérieux, le moral disparaissaient de la nature, car ces sentiments
+ tiennent par essence aux choses antiques. Chaque site eût perdu ses
+ merveilles. Le rocher en ruine n'eût plus pendu sur l'abîme avec
+ ses longues graminées; les bois, dépouillés de leurs accidents,
+ n'auraient point montré ce touchant désordre d'arbres inclinés sur
+ leurs tiges, de troncs penchés sur le cours des fleuves. Les
+ pensées inspirées, les bruits vénérables, les voix magiques, la
+ sainte horreur des forêts, se fussent évanouis avec les voûtes qui
+ leur servent de retraites, et les solitudes de la terre et du ciel
+ seraient demeurées nues et désenchantées, en perdant ces colonnes
+ de chênes qui les unissent. Le jour même où l'Océan épandit ses
+ premières vagues sur ses rives, il baigna, n'en doutons point, des
+ écueils déjà rongés par les flots, des grèves semées de débris de
+ coquillages, et des caps décharnés qui soutenaient, contre les
+ eaux, les rivages croulants de la terre.
+
+ »Sans cette vieillesse originaire, il n'y aurait eu ni pompe, ni
+ majesté dans l'ouvrage de l'Éternel; et, ce qui ne saurait être, la
+ nature, dans son innocence, eût été moins belle qu'elle ne l'est
+ aujourd'hui dans sa corruption. Une insipide enfance de plantes,
+ d'animaux, d'éléments eût couronné une terre sans poésie. Mais Dieu
+ ne fut pas un si méchant dessinateur des bocages d'Éden, que les
+ incrédules le prétendent. L'homme-roi naquit lui-même à trente
+ années, afin de s'accorder par sa majesté avec les antiques
+ grandeurs de son nouvel empire, de même que sa compagne compta sans
+ doute seize printemps, qu'elle n'avait pourtant point vécus, pour
+ être en harmonie avec les fleurs, les oiseaux, l'innocence, les
+ amours, et toute la jeune partie de l'univers[335].»
+
+Si l'auteur, dans le cinquième livre (sur l'existence de Dieu) sort
+évidemment de son sujet, il faut avouer qu'il entre dans le vrai domaine
+de son talent. Si ces tableaux de la nature ne forment pas un ensemble,
+pas même une suite, chacun d'eux est la perfection du genre. L'auteur se
+souvient utilement de Bernardin de Saint-Pierre; mais jamais imitation,
+s'il y a imitation, ne fut plus originale. Ce sont deux talents dont
+chacun ne peut être comparé qu'à lui-même. Chacun d'eux a prouvé à sa
+manière tout ce que peuvent ajouter d'intérêt à la peinture des beautés
+de la création, l'observation exacte des détails et la présence de
+l'idée religieuse.
+
+Je ne sais pourtant si l'éloquence de Bernardin de Saint-Pierre n'est
+pas, dans ces sujets-là, encore plus vraie et plus pénétrante, si des
+combinaisons plus simples ne sont pas aussi plus puissantes, s'il n'y a
+pas dans cette simplicité plus grande un plus grand savoir. Dans un
+parallèle entre ces deux talents descriptifs, Bernardin n'aurait, je le
+crois, rien à craindre du premier coup d'oeil, et tout à espérer du
+second.
+
+Le livre sur l'immortalité de l'âme renferme de belles idées, des
+arguments ingénieux, solides même, avec d'autres qui sont d'une logique
+très relâchée. Je ne sais ni quelles considérations avaient dicté à
+l'auteur, ni quelles considérations, un peu plus tard, lui firent
+supprimer la page au moins singulière où il fait honneur des exploits
+des armées républicaines au sentiment religieux[336]. Quoique ce morceau
+ait disparu, on ne peut s'empêcher d'en réveiller le souvenir, comme
+d'une des preuves les plus sensibles du caractère trop peu sérieux de
+l'ouvrage. Croira-t-on que M. de Chateaubriand ait pu méconnaître que
+l'enthousiasme politique est une religion, et en tient lieu
+momentanément à des individus et à des peuples entiers? A-t-il pu se
+méprendre sur l'état religieux et sur l'inspiration des soldats de la
+République? Et n'a-t-il pas craint de porter un défi trop rude à la
+conviction morale de ses lecteurs en leur demandant à plusieurs
+reprises: Étaient-ils des athées, ces héros, etc.? La question était
+bien mal posée; car il ne s'agissait point de savoir si ces hommes
+croyaient ou ne croyaient pas en Dieu; mais surtout elle était bien
+imprudente, et l'auteur, pour s'en convaincre, n'avait rien de mieux à
+faire que de se l'adresser à lui-même. Une rhétorique de cette espèce
+touche la multitude des hommes à la fois cultivés et irréfléchis, et
+l'on est forcé d'avouer que le _Génie du Christianisme_ paraît trop
+souvent avoir été écrit pour cette multitude.
+
+Dans ce même chapitre, intitulé: _Danger et inutilité de l'Athéisme_, on
+a fort admiré _la mort de la femme athée_:
+
+ «Le jour vengeur approche; le Temps arrive, menant la Vieillesse
+ par la main. Le spectre aux cheveux blancs, aux épaules voûtées,
+ aux mains de glace, s'assied sur le seuil du logis de la femme
+ incrédule; elle l'aperçoit et pousse un cri. Mais qui peut entendre
+ sa voix? Est-ce un époux? il n'y en a plus pour elle: depuis
+ longtemps il s'est éloigné du théâtre de son déshonneur. Sont-ce
+ des enfants? perdus par une éducation impie et par l'exemple
+ maternel, se soucient-ils de leur mère? Si elle regarde dans le
+ passé, elle n'aperçoit qu'un désert où ses vertus n'ont point
+ laissé de traces. Pour la première fois, sa triste pensée se tourne
+ vers le ciel; elle commence à croire qu'il eût été plus doux
+ d'avoir une religion. Regret inutile! la dernière punition de
+ l'athéisme dans ce monde est de désirer la foi sans pouvoir
+ l'obtenir. Quand, au bout de sa carrière, on reconnaît les
+ mensonges d'une fausse philosophie; quand le néant, comme un astre
+ funeste, commence à se lever sur l'horizon de la mort, on voudrait
+ revenir à Dieu, et il n'est plus temps: l'esprit abruti par
+ l'incrédulité rejette toute conviction. Oh! qu'alors la solitude
+ est profonde, lorsque la Divinité et les hommes se retirent à la
+ fois! Elle meurt cette femme, elle expire entre les bras d'une
+ garde payée, ou d'un homme dégoûté par ses souffrances, qui trouve
+ quelle a résisté au mal bien des jours. Un chétif cercueil renferme
+ toute l'infortunée: on ne voit à ses funérailles ni une fille
+ échevelée, ni des gendres et des petits-fils en pleurs; digne
+ cortège qui, avec la bénédiction du peuple et le chant des prêtres,
+ accompagne au tombeau la mère de famille. Peut-être seulement un
+ fils inconnu, qui ignore le honteux secret de sa naissance,
+ rencontre par hasard le convoi; il s'étonne de l'abandon de cette
+ bière, et demande le nom du mort à ceux qui vont jeter aux vers le
+ cadavre qui leur fut promis par la femme athée[337].»
+
+Cela est éloquent, cela est grand et terrible. On pourrait demander
+toutefois si ce n'est pas là l'histoire de la femme sans pudeur et sans
+moeurs plutôt que celle de la femme athée. Toutes les femmes de cette
+espèce sont athées, je le veux, mais dans le même sens que tous les
+hommes vicieux, Dieu, pour les uns et pour les autres, étant comme s'il
+n'était pas; mais l'auteur assurément ne l'a point entendu ainsi; il
+parle de la femme qui a réussi à se persuader qu'il n'y a point de Dieu,
+et qui arrange sa vie en conséquence; mais cette femme n'est qu'une
+exception infiniment rare, une monstruosité, et il n'y avait que peu
+d'intérêt, peu d'utilité, dans le sujet que traitait l'auteur, à
+s'arrêter à cette exception. Si ce morceau a de l'effet, c'est qu'on
+oublie la femme athée pour ne penser qu'à la femme libertine. Mais la
+femme athée sonnait mieux au titre et dans le cours de ce morceau;
+c'était une alliance de mots effroyable; l'auteur l'a donc préféré; là
+comme ailleurs il a cherché l'éclat aux dépens du vrai. J'en citerai un
+autre exemple: c'est celui de la mort du juste, peinture de fantaisie,
+ou plutôt peinture de convention, qui fait trop bien voir que l'auteur
+parlait de ce qu'il ne connaissait pas. C'est encore et toujours de la
+mythologie:
+
+ «Enfin le moment suprême est arrivé; un sacrement a ouvert à ce
+ juste les portes du monde, un sacrement va les clore; la religion
+ le balança dans le berceau de la vie; ses beaux chants et sa main
+ maternelle l'endormiront encore dans le berceau de la mort. Elle
+ prépare le baptême de cette seconde naissance; mais ce n'est plus
+ l'eau qu'elle choisit, c'est l'huile, emblème de l'incorruptibilité
+ céleste. Le sacrement libérateur rompt peu à peu les attaches du
+ fidèle; son âme, à moitié échappée de son corps, devient presque
+ visible sur son visage. Déjà il entend les concerts des séraphins;
+ déjà il est prêt à s'envoler vers les régions où l'invite cette
+ Espérance divine, fille de la Vertu et de la Mort. Cependant l'Ange
+ de la paix, descendant vers ce juste, touche de son sceptre d'or
+ ses yeux, fatigués, et les ferme délicieusement à la lumière. Il
+ meurt, et l'on n'a point entendu son dernier soupir; il meurt, et
+ longtemps après qu'il n'est plus, ses amis font silence autour de
+ sa couche, car ils croient qu'il sommeille encore: tant ce chrétien
+ a passé avec douceur[338]!»
+
+Il est curieux de comparer ce tableau d'une sainte mort, tracé par un
+artiste, au même tableau tracé par un homme du métier, si je puis dire,
+ainsi, par un homme accoutumé à voir mourir. C'est Massillon que je vais
+citer. Massillon lui-même, sur ce sujet, eût pu être plus sobre, plus
+vrai; mais enfin combien, en le lisant, l'expérience du prêtre ne vous
+paraîtra-t-elle pas au-dessus de l'imagination du poète!
+
+ «Ah! aussi quand les ministres de l'Église viennent enfin annoncer
+ à cette âme que son heure est venue, et que l'éternité approche;
+ quand ils viennent lui dire au nom de l'Église qui les envoie:
+ _Partez, âme chrétienne; Proficiscere, anima christiana_: sortez
+ enfin de cette terre où vous avez été si longtemps étrangère et
+ captive: le temps des épreuves et des tribulations est fini: voici
+ enfin le juste Juge qui vient briser les liens de votre mortalité:
+ retournez dans le sein de Dieu, d'où vous étiez sortie; quittez
+ enfin un monde qui n'était pas digne de vous!... Quel bonheur pour
+ vous d'être enfin quitte de toutes les misères qui nous affligent
+ encore; de n'être plus exposée, comme vos frères, à perdre le Dieu
+ que vous allez posséder; de fermer enfin les yeux à tous les
+ scandales qui nous contristent, à la vanité qui nous séduit, aux
+ exemples qui nous entraînent, aux attachements qui nous partagent,
+ aux agitations qui nous dissipent! Quel bonheur de sortir enfin
+ d'un lieu où tout nous lasse et tout nous souille, où nous nous
+ sommes à charge à nous-mêmes, où nous ne vivons que pour nous
+ rendre malheureux; et d'aller dans un séjour de paix, de joie, de
+ sérénité, où l'on n'a plus d'autre occupation que de jouir du Dieu
+ que l'on aime! _Proficiscere, anima christiana_.
+
+ »Quelle nouvelle de joie et d'immortalité alors pour cette âme
+ juste! Quel ordre heureux! Avec quelle paix, quelle confiance,
+ quelle action de grâces l'accepte-t-elle? Elle lève au ciel, comme
+ le vieillard Siméon, ses yeux mourants, et regardant son Seigneur
+ qui vient à elle: Brisez, ô mon Dieu, quand il vous plaira, lui
+ dit-elle en secret, ces restes de mortalité, ces faibles liens qui
+ me retiennent encore: j'attends dans la paix et dans l'espérance
+ l'effet de vos promesses éternelles. Ainsi purifiée par les
+ expiations d'une vie sainte et chrétienne, fortifiée par les
+ derniers remèdes de l'Église, lavée dans le sang de l'Agneau,
+ soutenue de l'espérance des promesses, consolée par l'onction
+ secrète de l'Esprit qui habite en elle, mûre pour l'éternité, elle
+ ferme les yeux avec une joie sainte à toutes les créatures; elle
+ s'endort tranquillement dans le Seigneur, et s'en retourne dans le
+ sein de Dieu d'où elle était sortie[339].»
+
+La seconde partie nous introduit dans le vrai sujet du livre et dans ce
+qu'on peut appeler le système de l'auteur.
+
+Il était intéressant autant que légitime de montrer que le christianisme
+n'a pas abruti l'espèce humaine, que même, en tant que le beau moral est
+un des éléments de la beauté d'une oeuvre d'art, la religion chrétienne a
+enrichi la littérature et les arts de beautés nouvelles, qui lui sont
+exclusivement propres.
+
+M. de Chateaubriand a tenté davantage; il ne s'en est pas tenu aux
+beautés morales; tous les genres de supériorité lui ont paru devoir être
+propres à la littérature chrétienne, et il a fait de cette supériorité
+générale une marque, un témoignage de la vérité de la religion.
+
+Ce parallèle réclamait quelques précautions, quelques distinctions; car,
+d'une part, si l'on peut dire de tous les écrivains, de tous les
+artistes qui ont vécu avant Jésus-Christ, ou qui ne l'ont pas connu,
+qu'ils n'ont pas été chrétiens, on ne peut pas, d'emblée, qualifier de
+chrétiens tous les grands talents qui, depuis Jésus-Christ et dans le
+monde chrétien, ont cultivé la littérature et les arts. D'une autre
+part, il n'est pas très facile de démêler, parmi les éléments de
+supériorité d'un écrivain ou d'un artiste, ce qu'il doit à ses
+croyances, aux opinions chrétiennes qui sont l'atmosphère où il est
+plongé. Enfin, tout ce qui sort du domaine de la beauté morale est sujet
+à une grande diversité d'appréciations. Plusieurs fois déjà la passion
+de l'antiquité a jeté les littérateurs dans un système directement
+opposée celui de M. de Chateaubriand, et la littérature, par un effet de
+cet enthousiasme, est devenue païenne autant qu'elle pouvait l'être.
+C'est pourquoi, prise dans son caractère absolu, la thèse de M. de
+Chateaubriand est plus ou moins à la merci du goût individuel, et ne
+saurait devenir l'objet d'une conviction générale. Dans ce cas, il est
+périlleux de faire de la supériorité esthétique ou littéraire du
+christianisme un argument en faveur de sa vérité, à moins qu'on ne soit
+parvenu d'abord à faire préférer à toutes les autres les beautés dont il
+est la source.
+
+La pédanterie de ce travail préliminaire était peu d'accord sans doute
+avec le véritable but de l'auteur, qui voulait parler surtout à
+l'imagination et au coeur. Mais l'inconvénient de cette méthode, ou de
+cette absence de méthode, se fait trop sentir dans les détails. Quel
+système que celui qui oblige M. de Chateaubriand à faire un historien
+chrétien de Philippe de Comines[340], plus païen que tous les païens
+ensemble, d'expliquer par le christianisme l'ordre et la clarté du style
+de Buffon[341], d'alléguer Versailles dans le chapitre de l'architecture
+chrétienne[342], et de nous prouver, en nous citant l'_Armide_ du Tasse,
+que la poésie de la volupté ne nous manque pas plus que toutes les
+autres[343]? À quelle nécessité ne le réduit pas sa théorie, s'il faut
+absolument que tout ce qui nous plaît ou nous amuse dans les productions
+de l'antiquité trouve son pendant ou son équivalent dans nos moeurs, en
+sorte que nous ayons aussi notre mythologie, plus charmante que celle
+des Grecs? La droiture de sens et la loyauté de M. de Chateaubriand lui
+multiplient les embarras. Nul n'aime davantage et ne sent mieux
+l'antiquité; il y a d'ailleurs des faits trop évidents pour être
+contestés, ou même seulement dissimulés. Ainsi les publicistes de
+l'antiquité sont tous religieux; les nôtres ne le sont pas: d'où vient
+cela? Cela s'explique très bien, et à la décharge du christianisme, hors
+du système de l'auteur; mais dans son système, c'est un fait cruellement
+importun.
+
+C'en est un encore assez incommode que la barbarie et le mauvais goût
+des âges qui ont précédé la Renaissance, et que cette Renaissance
+elle-même due à l'exhumation des littératures antiques. L'hypothèse de
+M. de Chateaubriand est trop étroite pour accueillir ce fait et pour
+absorber la difficulté qui en ressort.
+
+En résumé, la démonstration qu'a tentée M. de Chateaubriand n'est qu'un
+tour de force ingénieux et pénible, qui donne lieu à l'auteur de
+développer un esprit fertile, une imagination brillante, mais qui tourne
+plus à sa gloire qu'à celle du christianisme. Encore est-il permis de
+croire que le _Génie du Christianisme_ a dû son éclatante réputation à
+des vérités développées avec talent bien plus qu'à des erreurs défendues
+avec habileté.
+
+L'entreprise était, en elle-même, peu digne de la religion.
+
+ _«Si la divinité de la religion tenait à ses beautés poétiques, a
+ dit M. Daru, ce serait douter de la religion que de nier son
+ affinité avec la poésie. Mais, de bonne foi, pourrait-on se former
+ sérieusement un semblable scrupule? et lorsqu'on élève sa pensée à
+ ces méditations par lesquelles il a été permis à l'homme d'arriver
+ jusqu'aux pieds de son Créateur, peut-on faire dépendre sa foi de
+ quelques circonstances futiles? peut-on, en recevant les lois
+ éternelles, compter pour quelque chose les avantages qu'elles
+ prêtent à un art créé pour notre vanité, pour le plaisir d'un
+ instant et la gloire d'un jour? Je ne sais si ceux à qui leurs
+ lumières permettent de défendre une cause aussi grave avec des
+ armes dignes d'elle, ont pensé que c'était servir la religion avec
+ tout le respect qui lui est dû, que de la présenter sous des
+ rapports purement humains et même frivoles [344].»_
+
+Ainsi pensait M. Daru de l'entreprise en général. Nous aurions à peine
+osé être aussi sévère. Les hommes religieux de l'époque trouvèrent
+sûrement que ce langage répondait à leurs impressions. Ils furent
+blessés surtout de voir prendre sur le pied d'une oeuvre littéraire, et
+juger comme tel, le livre des révélations chrétiennes. Tous ne se
+plaignirent pas. Un calcul assez peu juste leur persuada qu'il fallait
+accepter sans réserves expresses ce défenseur inespéré de l'ancien
+culte. Un homme qui ne calculait pas, et qui, n'ayant pas craint de
+souhaiter la bienvenue, quoique protestant, à une apologie conçue au
+point de vue du catholicisme, ne devait pas craindre non plus de faire
+des réserves: notre excellent Gonthier réclama, dans le journal qu'il
+rédigeait alors, contre cet hommage trop peu respectueux:
+
+ «Quel que soit, dit-il, le triomphe des Écritures dans cette
+ comparaison profane, elle nous paraît indigne de la religion de
+ vérité; elle nous semblerait l'avilir, si elle pouvait être avilie,
+ et nous croyons que cette doctrine sainte n'est pas descendue des
+ cieux pleine de majesté et de pureté, pour entrer en lice avec les
+ imaginations bizarres et corrompues des hommes[345].»
+
+J'oserai aller plus loin. Le système de l'ouvrage que nous examinons est
+à contre-sens du dessein même de la religion, qui s'est bien gardée
+d'affecter cette supériorité, et qui a nettement séparé sa cause de
+celle de l'art, pour ne pas donner à ses enseignements un attrait
+mondain. Elle n'a pas affecté le contraire non plus; la vérité n'affecte
+rien; mais elle n'a pas voulu flatter une faiblesse trop commune, donner
+le change aux esprits, et distraire du vrai par le beau. Elle a choisi
+des moyens, des formes, un langage, non pas précisément où le vrai parût
+seul, puisque sous un certain rapport le vrai entraîne le beau, mais où
+le beau ne parût que comme entraîné par le vrai. Elle ne pouvait
+s'empêcher d'être sublime; mais elle ne s'est rien permis au delà, et
+elle a eu si peu d'égard aux exigences littéraires, qu'on pourrait
+croire souvent qu'elle les a volontairement bravées. Préoccupée du fond,
+elle n'a pas voulu se préoccuper de la forme au delà de ce que le fond
+exigeait impérieusement, et elle semble avoir dit, comme saint Paul: «Je
+n'ai pas soin de la chair pour satisfaire ses convoitises; je traite
+durement mon corps et je le tiens assujetti[346].»
+
+Ici, je viens heurter contre la théorie qui suppose solidaires et même
+consubstantiels le _bon_, qui est la vérité en morale, et le _beau_, qui
+est la vérité en esthétique. Cette théorie, examinons-la rapidement.
+
+Nous tombons tour à tour en deux erreurs opposées. Nous passons notre
+temps à séparer ce qui est uni, et puis à unir ce qui est séparé. Ne
+parlons ici que du second de ces travers. Sous prétexte que l'homme est
+_un_, nous voulons unir toutes choses en lui, et dans une proportion
+exacte. Nous disons: «Cela irait si bien» et nous avons raison; mais ce
+n'est point un argument, et les substances hétérogènes, restant
+hétérogènes, refusent de s'unir.
+
+Le bon, qui est la vérité morale, a quelque chose de commun avec le
+beau, c'est d'être vrai. Mais il en est de la vérité prise dans sa
+totalité comme de la lumière. Une au sein de Dieu, qui est le soleil
+dont elle émane, elle se brise dans l'humanité comme sur un prisme; elle
+se divise en couleurs, dont chacune n'existe que par la lumière, n'est
+perceptible que par la lumière, mais dont aucune n'est la lumière. Il y
+a le vrai intellectuel, le vrai moral, le vrai esthétique ou le beau.
+Ils ne sont pas absolument sans rapport, mais ils sont distincts et
+indépendants. Le sens par lequel chacun d'eux se perçoit et se réalise
+est plus parfait chez quelques hommes, moins parfait chez d'autres. On
+veut bien avouer que la plus grande justesse d'esprit, la plus grande
+rigueur logique, ne conduit pas au vrai moral: pourquoi veut-on que le
+vrai moral conduise au vrai esthétique, et surtout qu'il y conduise
+seul? Pourquoi ne veut-on pas que le sens du vrai esthétique soit plus
+délicat et plus développé chez des hommes à qui le vrai moral est,
+comparativement, étranger? Le sentiment, le talent du beau est une des
+grâces de Dieu; mais pourquoi ne veut-on pas permettre à Dieu de laisser
+ce soleil, de même que l'autre, se lever sur les méchants comme sur les
+bons, et cette pluie tomber sur les justes et sur les injustes? Du même
+droit dont on fait chaque espèce de vérité solidaire de toutes les
+autres, on pourrait exiger que, dès ici-bas, le bonheur extérieur fût
+inséparable de la vertu comme il le sera certainement dans le ciel, que
+tous les êtres vertueux fussent beaux, que tous les vrais chrétiens
+fussent des Apollons. Je ne vois pas pourquoi l'on s'arrêterait en si
+beau chemin. Alors, sans doute, c'est par la vue que nous marcherions,
+et non plus par la foi.
+
+Il est très vrai qu'arrivée à un certain degré, la corruption des moeurs
+entraîne celle du goût, je ne dis pas chez les individus, mais
+certainement dans les sociétés; jamais la restauration du goût ne sera
+celle des moeurs, alors même qu'il serait possible, lorsque le goût est
+perdu, de travailler à sa restauration avant d'avoir restauré les moeurs.
+
+Il est très vrai encore que nous portons en nous le besoin d'unité; un
+instinct secret nous avertit que la vérité est une; mais ceux qui
+parlent et agissent dans la supposition de l'unité absolue,
+méconnaissent ou ignorent le mystère de la chute, qui a détruit l'unité
+intérieure de l'homme sur tous les points à la fois. Pourquoi
+distinguons-nous le droit et la morale, le délit et le péché, le croyant
+et le citoyen, et, pour nous élever encore plus haut, la liberté de
+l'homme et la souveraineté de Dieu? La chute seule explique ces
+dualités.
+
+Je conclus: Aspirons au bon, cultivons le beau, mais ne les confondons
+pas l'un avec l'autre, et ne prétendons pas arriver à l'un par l'autre.
+
+L'examen de ces questions eût dû, mentalement du moins, précéder le
+travail de M. de Chateaubriand et déterminer le caractère de son livre.
+
+Du reste, en dehors du système, ou, si l'on veut, dans ce que le système
+a de vrai, que de choses exquises l'auteur n'a-t-il pas rencontrées! Il
+a été le premier peut-être à faire sentir ce que la poésie et les arts
+modernes doivent au christianisme en fait de beautés de l'ordre moral.
+Il a démêlé, signalé cet élément chrétien qui semblait avoir, ou peu
+s'en faut, échappé jusqu'alors à tous les regards. À l'exemple de
+Bernardin de Saint-Pierre, ou sous la même inspiration, il a rattaché la
+critique littéraire à ce qu'il y a dans l'âme humaine de plus profond et
+de plus intime. Avant eux, personne comme eux n'avait senti et jugé
+Racine et Virgile. Une esthétique judicieuse est sortie, par les soins
+de M. de Chateaubriand, d'une tentative qui l'était moins. Le _Génie du
+Christianisme_ a renouvelé à la fois la critique et la poésie.
+
+En dépit du système, qui d'ailleurs ne paraît que de loin en loin, et
+qui laisse leur vérité entière à presque tous les jugements pris au
+point de vue absolu, je veux dire tout parallèle mis à part, quelle
+n'est pas la valeur d'un volume presque entièrement composé de pages
+comme celles que je vais citer? La première fait partie du parallèle
+entre Zaïre et Iphigénie:
+
+ «Le Père Brumoy a remarqué qu'Euripide, en donnant à Iphigénie la
+ frayeur de la mort et le désir de se sauver, a mieux parlé, selon
+ la nature, que Racine, dont l'Iphigénie semble trop résignée.
+ L'observation est bonne en soi; mais ce que le Père Brumoy n'a pas
+ vu, c'est que l'Iphigénie moderne est la _fille chrétienne_. Son
+ père et le Ciel ont parlé, il ne reste plus qu'à obéir. Racine n'a
+ donné ce courage à son héroïne que par l'impulsion secrète d'une
+ institution religieuse qui a changé le fond des idées et de la
+ morale. Ici le christianisme va plus loin que la nature, et par
+ conséquent est plus d'accord avec la belle poésie, qui agrandit les
+ objets et aime un peu l'exagération. La fille d'Agamemnon,
+ étouffant sa passion et l'amour de la vie, intéresse bien davantage
+ qu'Iphigénie pleurant son trépas. Ce ne sont pas toujours les
+ choses purement naturelles qui touchent: il est naturel de craindre
+ la mort, et cependant une victime qui se lamente sèche les pleurs
+ qu'on versait pour elle. Le coeur humain veut plus qu'il ne peut; il
+ veut surtout admirer: il a en soi-même un élan vers une beauté
+ inconnue, pour laquelle il fut créé dans son origine[347].»
+
+Les observations suivantes sur Andromaque vous paraîtront-elles moins
+exquises?
+
+ «Lorsque la veuve d'Hector dit à Céphise, dans Racine:
+
+ Qu'il ait de ses aïeux un souvenir modeste;
+ Il est du sang d'Hector, mais il en est le reste:
+
+ qui ne reconnaît la chrétienne? C'est le _Deposuit potentes de
+ sede_. L'antiquité ne parle pas de la sorte, car elle n'imite que
+ les sentiments _naturels_; or, les sentiments exprimés dans ces
+ vers de Racine, _ne sont point purement dans la nature_; ils
+ contredisent au contraire la voix du coeur. Hector ne conseille
+ point à son fils d'avoir _de ses aïeux un souvenir modeste_; en
+ élevant Astyanax vers le Ciel, il s'écrie:
+
+ «Ô Jupiter, et vous tous, dieux de l'Olympe, que mon fils règne,
+ comme moi, sur Ilion! faites qu'il obtienne l'empire entre les
+ guerriers; qu'en le voyant revenir chargé des dépouilles de
+ l'ennemi, on s'écrie: Celui-ci est encore plus vaillant que son
+ père!»
+
+ »Énée dit à Ascagne:
+
+... Et te, animo repetentem exempla tuorum,
+ Et pater Æneas, et avunculus excitet Hector[348].
+
+À la vérité, l'Andromaque moderne s'exprime à peu près comme Virgile sur
+les aïeux d'Astyanax. Mais après ce vers:
+
+ Dis-lui par quels exploits leurs noms ont éclaté,
+
+elle ajoute:
+
+ Plutôt ce qu'ils ont fait, que ce qu'ils ont été.
+
+ »Or, de tels préceptes sont directement opposés au cri de
+ l'orgueil: on y voit la nature corrigée, la nature plus belle, la
+ nature évangélique. Cette humilité que le christianisme a répandue
+ dans les sentiments, et qui a changé pour nous le rapport des
+ passions, comme nous le dirons bientôt, perce à travers tout le
+ rôle de la moderne Andromaque. Quand la veuve d'Hector, dans
+ l'Iliade, se représente la destinée qui attend son fils, la
+ peinture qu'elle fait de la future misère d'Astyanax a quelque
+ chose de bas et de honteux; l'humilité, dans notre religion, est
+ bien loin d'avoir un pareil langage: elle est aussi noble qu'elle
+ est touchante. Le chrétien se soumet aux conditions les plus dures
+ de la vie: mais on sent qu'il ne cède que par un principe de vertu;
+ qu'il ne s'abaisse que sous la main de Dieu, et non sous celle des
+ hommes; il conserve sa dignité dans les fers: fidèle à son maître
+ sans lâcheté, il méprise des chaînes qu'il ne doit porter qu'un
+ moment, et dont la mort viendra bientôt le délivrer; il n'estime
+ les choses de la vie que comme des songes, et supporte sa condition
+ sans se plaindre, parce que la liberté et la servitude, la
+ prospérité et le malheur, le diadème et le bonnet de l'esclave,
+ sont peu différents à ses yeux[349].»
+
+Je ne puis m'empêcher de remarquer que les beautés signalées dans ces
+deux tragédies par M. de Chateaubriand sont encore plus morales que
+littéraires, et que sous une forme moins accomplie, moins flatteuse pour
+le goût, on peut les rencontrer, hors de la scène et des livres, aussi
+touchantes pour le moins.
+
+Le parti pris par l'auteur ne l'a pas empêché de reconnaître, en plus
+d'une occasion, la supériorité des anciens sur les modernes. Que ne
+l'a-t-il expliquée! Mais enfin, le littérateur le plus dévot à
+l'antiquité n'eût pu louer plus dignement, n'eût pu élever plus haut
+Virgile, Sophocle et Homère. Quel commentaire que celui qui accompagne
+la traduction de la prière du roi Priam au meurtrier de son fils[350]!
+Puisque l'étendue de ce morceau m'empêche de le citer, laissez-moi vous
+lire ce parallèle entre Virgile et Racine; l'auteur de _René_ nous
+laisse bien voir où penchait son coeur:
+
+ «Virgile est l'ami du solitaire, le compagnon des heures secrètes
+ de la vie. Racine est peut-être au-dessus du poète latin, parce
+ qu'il a fait _Athalie_; mais le dernier a quelque chose qui remue
+ plus doucement le coeur. On admire plus l'un, on aime plus l'autre;
+ le premier a des douleurs trop royales, le second parle davantage à
+ tous les rangs de la société. En parcourant les tableaux des
+ vicissitudes humaines, tracés par Racine, on croit errer dans les
+ parcs abandonnés de Versailles: ils sont vastes et tristes; mais à
+ travers leur solitude, on distingue la main régulière des arts, et
+ les vestiges des grandeurs:
+
+ Je ne vois que des tours que la cendre a couvertes, Un fleuve teint
+ de sang, des campagnes désertes.
+
+ »Les tableaux de Virgile, sans être moins nobles, ne sont pas
+ bornés à de certaines perspectives de la vie; ils représentent
+ toute la nature: ce sont les profondeurs des forêts, l'aspect des
+ montagnes, les rivages de la mer, où des femmes exilées _regardent,
+ en pleurant, l'immensité des flots:_
+
+ Cunctæque profundum
+ Pontum adspectabant flentes[351].»
+
+Il faudrait, Messieurs, vous lire presque en entier cette seconde partie
+du _Génie du Christianisme_, si l'on voulait vous citer tout ce qu'elle
+renferme d'appréciations justes et délicates, d'idées saines,
+d'excellente littérature. Je me bornerai à ce passage sur Tacite:
+
+ «Néanmoins Tacite doit être choisi pour modèle avec précaution; il
+ y a moins d'inconvénients à s'attacher à Tite-Live. L'éloquence du
+ premier lui est trop particulière, pour être tentée par quiconque
+ n'a pas son génie. Tacite, Machiavel et Montesquieu ont formé une
+ école dangereuse, en introduisant ces mots ambitieux, ces phrases
+ sèches, ces tours prompts, qui, sous une apparence de brièveté,
+ touchent à l'obscur et au mauvais goût.
+
+ »Laissons donc ce style à ces génies immortels qui, par diverses
+ causes, se sont créé un genre à part; genre qu'eux seuls pouvaient
+ soutenir, et qu'il est périlleux d'imiter. Rappelons-nous que les
+ écrivains des beaux siècles littéraires ont ignoré cette concision
+ affectée d'idées et de langage. Les pensées des Tite-Live et des
+ Bossuet sont abondantes et enchaînées les unes aux autres; chaque
+ mot, chez eux, naît du mot qui l'a précédé, et devient le germe du
+ mot qui va le suivre. Ce n'est pas par bonds, par intervalles, et
+ en ligne droite, que coulent les grands fleuves (si nous pouvons
+ employer cette image): ils amènent longuement de leur source un
+ flot qui grossit sans cesse; leurs détours sont larges dans les
+ plaines; ils embrassent de leurs orbes immenses les cités et les
+ forêts, et portent à l'Océan agrandi des eaux capables de combler
+ ses gouffres[352].»
+
+Le beau considéré dans les arts ramène naturellement l'auteur sur le
+théâtre de ses premiers triomphes. L'admirable coloriste, disons mieux,
+le grand peintre, reparaît avec toute sa puissance dans les charmants
+tableaux que nous allons suspendre devant vous:
+
+ «Les ruines ont ensuite des harmonies particulières avec leurs
+ déserts, selon le style de leur architecture. À Palmyre, le dattier
+ fend les _têtes d'homme et de lion_ qui soutiennent les chapiteaux
+ du _temple du Soleil_; le palmier remplace par sa colonne la
+ colonne tombée, et le pêcher que les anciens consacraient à
+ Harpocrate, s'élève dans la demeure du silence. On y voit encore
+ une espèce d'arbre, dont le feuillage échevelé et les fruits en
+ cristaux, forment, avec les débris pendants, de beaux accords de
+ tristesse. Quelquefois une caravane, arrêtée dans ces déserts, y
+ multiplie les effets pittoresques: le costume oriental allie bien
+ sa noblesse à la noblesse de ces ruines; et les chameaux semblent
+ en accroître les dimensions, lorsque, couchés entre les fragments
+ de maçonnerie, ils ne laissent voir que leurs têtes fauves et leurs
+ dos bossus.
+
+ »Les ruines changent de caractère en Égypte; souvent elles offrent
+ dans un petit espace diverses sortes d'architecture et de
+ souvenirs. Les colonnes du vieux style égyptien s'élèvent auprès de
+ la colonne corinthienne; un morceau d'ordre toscan s'unit à une
+ tour arabe, un monument du peuple pasteur à un monument des
+ Romains. Des Sphinx, des Anubis, des statues brisées, des
+ obélisques rompus, sont roulés dans le Nil, enterrés dans le sol,
+ cachés dans des rizières, des champs de fèves et des plaines de
+ trèfles. Quelquefois, dans les débordements du fleuve, ces ruines
+ ressemblent sur les eaux à une grande flotte; quelquefois des
+ nuages, jetés en onde sur les flancs des pyramides, les partagent
+ en deux moitiés. Le chacal, monté sur un piédestal vide, allonge
+ son museau de loup derrière le buste d'un Pan à tête de bélier; la
+ gazelle, l'autruche, l'ibis, la gerboise, sautent parmi les
+ décombres, tandis que la poule-sultane se tient immobile sur
+ quelques débris, comme un oiseau hiéroglyphique de granit et de
+ porphyre.
+
+ »La vallée de Tempé, les bois de l'Olympe, les côtes de l'Attique
+ et du Péloponnèse, étalent les ruines de la Grèce. Là, commencent à
+ paraître les mousses, les plantes grimpantes, et les fleurs
+ saxatiles. Une guirlande vagabonde de jasmin embrasse une Vénus,
+ comme pour lui rendre sa ceinture; une barbe de mousse blanche
+ descend du menton d'une Hébé: le pavot croît sur les feuilles du
+ livre de Mnémosyne: symbole de la renommée passée, et de l'oubli
+ présent de ces lieux. Les flots de l'Égée, qui viennent expirer
+ sous de croulants portiques, Philomèle qui se plaint, Alcyon qui
+ gémit, Cadmus qui roule ses anneaux autour d'un autel, le cygne qui
+ fait son nid dans le sein de quelque Léda, mille accidents,
+ produits comme par les Grâces, enchantent ces poétiques débris; on
+ dirait qu'un souffle divin anime encore la poussière des temples
+ d'Apollon et des Muses; et le paysage entier, baigné par la mer,
+ ressemble à un tableau d'Apelles, consacré à Neptune et suspendu à
+ ses rivages[353].»
+
+Mais ce qu'on a le plus remarqué, et ce qui méritait aussi le plus
+d'attention dans cette partie du _Génie du Christianisme_, ce sont les
+chapitres sur la poésie descriptive, dont la création appartient, selon
+l'auteur, à la religion chrétienne. Voici quelques fragments de cet
+ingénieux mémoire:
+
+ «Le plus grand et le premier vice de la mythologie était d'abord de
+ rapetisser la nature et d'en bannir la vérité. Une preuve
+ incontestable de ce fait, c'est que la poésie que nous appelons
+ _descriptive_ a été inconnue de l'antiquité; les poètes même qui
+ ont chanté la nature, comme Hésiode, Théocrite et Virgile, n'en ont
+ point fait de _description_, dans le sens que nous attachons à ce
+ mot. Ils nous ont sans doute laissé d'admirables peintures des
+ travaux, des moeurs et du bonheur de la vie rustique; mais, quant à
+ ces tableaux des campagnes, des saisons, des accidents du ciel, qui
+ ont enrichi la muse moderne, on en trouve à peine quelques traits
+ dans leurs écrits.
+
+ »Il est vrai que ce peu de traits est excellent comme le reste de
+ leurs ouvrages. Quand Homère a décrit la grotte du Cyclope, il ne
+ l'a pas tapissée de _lilas_ et de _roses_; il y a planté comme
+ Théocrite, des _lauriers_ et de _longs pins_. Dans les jardins
+ d'Alcinoüs, il fait couler des fontaines et fleurir des arbres
+ utiles; il parle ailleurs de la colline _battue des vents et
+ couverte de figuiers_, et il représente la fumée des palais de
+ Circé s'élevant au-dessus d'une forêt de chênes.
+
+ »Virgile a mis la même vérité dans ses peintures. Il donne au pin
+ l'épithète d'_harmonieux_, parce qu'en effet le pin a une sorte de
+ doux gémissement quand il est faiblement agité; les nuages, dans
+ les Géorgiques, sont comparés à des flocons de laine roulés par les
+ vents, et les hirondelles, dans l'Énéide, gazouillent sous le
+ chaume du roi Évandre, ou rasent les portiques des palais. Horace,
+ Tibulle, Properce, Ovide, ont aussi crayonné quelques vues de la
+ nature; mais ce n'est jamais qu'un ombrage favorisé de Morphée, un
+ vallon où Cythérée doit descendre, une fontaine où Bacchus repose
+ dans le sein des Naïades.
+
+ »L'âge philosophique de l'antiquité ne changea rien à cette
+ manière. L'Olympe, auquel on ne croyait plus, se réfugia chez les
+ poètes, qui protégèrent à leur tour les dieux qui les avaient
+ protégés. Stace et Silius Italicus n'ont pas été plus loin
+ qu'Homère et Virgile en poésie descriptive; Lucain seul avait fait
+ quelque progrès dans cette carrière, et l'on trouve dans la
+ Pharsale la peinture d'une forêt et d'un désert qui rappelle les
+ couleurs modernes.
+
+ »... Le spectacle de l'univers ne pouvait faire sentir aux Grecs et
+ aux Romains les émotions qu'il porte à notre âme. Au lieu de ce
+ soleil couchant, dont le rayon allongé, tantôt illumine une forêt,
+ tantôt forme une tangente d'or sur l'arc roulant des mers; au lieu
+ de ces accidents de lumière, qui nous retracent chaque matin le
+ miracle de la création, les anciens ne voyaient partout qu'une
+ uniforme machine d'opéra.
+
+ »Si le poète s'égarait dans les vallées du Taygète, au bord du
+ Sperchius, sur le Ménale aimé d'Orphée, ou dans les campagnes
+ d'Élore, malgré la douceur de ces dénominations, il ne rencontrait
+ que des faunes, il n'entendait que des dryades: Priape était là sur
+ un tronc d'olivier, et Vertumne avec les Zéphirs menait des danses
+ éternelles. Des Sylvains et des Naïades peuvent frapper
+ agréablement l'imagination, pourvu qu'ils ne soient pas sans cesse
+ reproduits; nous ne voulons, point
+
+... Chasser les Tritons de l'empire des eaux,
+ Ôter à Pan sa flûte, aux Parques leurs ciseaux...
+
+ Mais enfin, qu'est-ce que tout cela laisse au fond de l'âme? qu'en
+ résulte-t-il pour le coeur? quel fruit peut en tirer la pensée? Oh!
+ que le poète chrétien est plus favorisé dans la solitude où Dieu se
+ promène avec lui! Libres de ce troupeau de dieux ridicules qui les
+ bornaient de toutes parts, les bois se sont remplis d'une Divinité
+ immense. Le don de prophétie et de sagesse, le mystère et la
+ religion semblent résider éternellement dans leurs profondeurs
+ sacrées.
+
+ »... Il y a dans l'homme un instinct qui le met en rapport avec les
+ scènes de la nature. Eh! qui n'a passé des heures entières, assis
+ sur le rivage d'un fleuve, à voir s'écouler les ondes! Qui ne s'est
+ plu, au bord de la mer, à regarder blanchir l'écueil éloigné! Il
+ faut plaindre les anciens, qui n'avaient trouvé dans l'Océan que le
+ palais de Neptune et la grotte de Protée; il était dur de ne voir
+ que les aventures des Tritons et des Néréides dans cette immensité
+ des mers, qui semble nous donner une mesure confuse de la grandeur
+ de notre âme, dans cette immensité qui fait naître en nous un vague
+ désir de quitter la vie, pour embrasser la nature et nous confondre
+ avec son Auteur[354].»
+
+Il est difficile de ne pas accorder à l'auteur qu'une certaine poésie
+descriptive était impossible sous le paganisme, et que la chute des
+divinités de l'Olympe a fait place, dans la nature, au vrai Dieu et à
+l'âme humaine: il y avait là, sans contredit, les conditions d'une
+poésie nouvelle. Mais on est forcé d'avouer que cette poésie a montré
+peu d'empressement à s'emparer de l'espace qui lui était ouvert. Telle
+que l'auteur l'entend, elle est assez nouvelle dans le monde chrétien;
+et il est remarquable que la grande littérature du grand siècle ne l'a
+pas même soupçonnée, si même elle ne l'a pas volontairement répudiée. Il
+semble donc que l'influence du christianisme ait été surtout négative,
+et qu'il faille s'expliquer par d'autres causes le développement moderne
+d'une poésie, étrangère, on peut le penser, au génie grec et latin.
+Évidemment, elle est trop moderne dans son entier développement pour
+qu'on puisse la croire née du christianisme sans le concours de quelque
+autre élément. Je ne sais si, en la réduisant à son principe, il ne faut
+pas la compter au nombre des attributs du génie septentrional, ou, si
+l'on veut, du génie romantique, ce qui est peut-être la même chose. Mais
+ce qui paraît moins douteux, c'est qu'elle ne se développe que dans
+certaines circonstances, dont le concours a pu être tardif.
+
+ «Sans vouloir nier que des peuples primitifs peuvent sentir, et
+ peut-être mieux que nous, le charme auguste et la majesté de la
+ création, il faut bien reconnaître qu'une certaine manière de
+ sentir la nature est propre aux époques d'une excessive maturité.
+ Un siècle civilisé jusqu'à en être malade se détourne volontiers de
+ la vue de lui-même vers le spectacle du monde extérieur. Ses
+ souffrances intimes lui font goûter dans cette contemplation une
+ saveur particulière, que l'homme inculte ne connaît pas.
+ L'impression des beautés naturelles n'est point aussi simple qu'on
+ se l'imagine. Il n'y a que l'homme social qui soit en état de
+ sentir la nature. L'impression qu'elle produit est le résultat d'un
+ rapport, souvent d'un contraste. Et plus ce rapport, ou ce
+ contraste, se multiplie en se subdivisant, plus l'impression que
+ nous recevons de la nature est pénétrante et intime.
+
+ »Je prie le lecteur sensible aux beautés de la création d'analyser
+ ce qu'il éprouve dans la muette profondeur d'une antique forêt, ou
+ même seulement au coin de la cheminée d'un vieux château, lorsque
+ le vent gémit dans les combles, comme une voix plaintive du passé;
+ je le prie de se rendre compte des éléments dont se compose son
+ plaisir à la vue de cette cime lointaine derrière laquelle s'est
+ dérobé le soleil, et où de hauts sapins, comme une chevelure
+ hérissée, se dessinent fantastiquement dans cette lumière dorée et
+ pour ainsi dire liquide, dont la splendeur magique est le dernier
+ reflet de l'astre voyageur; ou, si l'on veut, à la vue du lac
+ paisible et ombragé de Lamartine, ou de cet autre lac, de ce
+ diamant du désert, véritable héros d'un des romans de Fénimore
+ Cooper;... je demande au contemplateur de se dépouiller de tout ce
+ qu'il a apporté du monde social, en souvenirs, en regrets, en rêves
+ et en espérances du coeur, et de nous dire ensuite ce qui reste.
+ Plus on a cultivé son âme dans les commerces de la société, et
+ surtout plus on en a souffert, plus enfin la société elle-même est
+ souffrante et angoissée, plus la nature est riche, profonde,
+ mystérieusement éloquente pour celui qui vient à elle du milieu
+ ardent et tumultueux de la civilisation[355].»
+
+
+
+
+CHAPITRE QUATRIÈME
+
+René.
+
+
+C'est dans cette même seconde partie, à la suite d'un livre sur le
+christianisme considéré dans ses rapports avec les passions du coeur
+humain, que l'auteur a placé l'histoire de _René_.
+
+Que fait une histoire comme celle de _René_ dans un livre intitulé le
+_Génie du Christianisme_? La question serait trop naïve. Que font, dans
+le même ouvrage, tant d'autres morceaux que je pourrais citer? Que font,
+dans un livre d'apologétique, les amours, très peu romanesques
+d'ailleurs, de deux sauvages dans le désert? En sommes-nous encore à
+nous étonner? Ne savez-vous pas que M. de Chateaubriand, préoccupé de la
+pensée d'emmieller les bords du vase, est allé, dans son zèle, un peu
+plus loin que les bords?
+
+Il faut écouter l'auteur lui-même sur son dessein:
+
+ «Il est étonnant que les écrivains modernes n'aient pas encore
+ songé à peindre cette singulière position de l'âme. Puisque nous
+ manquons d'exemples, nous serait-il permis de donner aux lecteurs
+ un épisode extrait, comme _Atala_, de nos anciens _Natchez_? C'est
+ la vie de ce jeune René, à qui Chactas a raconté son histoire. Ce
+ n'est, pour ainsi dire, qu'une pensée, c'est la peinture du vague
+ des passions, sans aucun mélange d'aventures, hors un malheur
+ envoyé pour punir René, et pour effrayer les hommes qui, livrés à
+ d'inutiles rêveries, se dérobent aux charges de la société. Cet
+ épisode sert encore à prouver la nécessité des abris du cloître
+ pour certaines calamités de la vie, auxquelles il ne resterait que
+ le désespoir et la mort si elles étaient privées des retraites de
+ la religion. Ainsi le double but de notre ouvrage, qui est de faire
+ voir comment le christianisme a modifié les arts, la morale,
+ l'esprit, le caractère, et les passions même des peuples modernes,
+ et de montrer quelle sagesse a dirigé les institutions chrétiennes,
+ ce double but, disons-nous, se trouve également rempli dans
+ l'histoire de René[356].»
+
+Il est douteux que l'auteur ait pensé à tout cela en écrivant l'épisode
+de _René_ pour en embellir le poème des _Natchez_; mais puisque cet
+épisode s'est trouvé propre à développer une idée morale et littéraire à
+la fois, que l'auteur du _Génie du Christianisme_ devait rencontrer sur
+son chemin, c'est assurément tant mieux. Pourtant, s'il faut le dire,
+j'aimerais mieux le livre avec la préface de moins. Le poète avait
+admirablement senti son sujet; le philosophe, ce me semble, est moins
+heureux à l'expliquer. Cette expression nouvelle: _le vague des
+passions_, n'est-elle pas elle-même un peu vague? et l'auteur fait-il
+assez bien comprendre la part du christianisme dans la production d'un
+état moral sans nom dans l'antiquité? surtout montre-t-il bien les
+ressources du christianisme contre un mal qui n'est probablement que le
+symptôme ou l'aveu d'un mal plus profond? Il eût fallu, sur ces deux
+points, entendre Pascal, qui a répandu dans ses _Pensées_, sous une
+assez grande variété de formes, tous les éléments dont se compose
+_René_. Ce n'est pas lui qui a suggéré à M. de Chateaubriand le remède
+héroïque de la solitude claustrale, remède dont la nécessité, si elle
+était avérée, relèverait assez peu l'idée de la puissance intrinsèque du
+christianisme. L'auteur, du reste, ne tient pas trop à ce remède; car le
+Père Souël, l'organe avoué de la vérité chrétienne dans ce roman, n'en
+dit absolument rien. Il donne à René d'autres conseils, il lui prêche
+d'autres maximes, plus philosophiques, ce me semble, que chrétiennes.
+Tout ce qu'il dit est fort sensé, mais peu propre à nous faire
+comprendre quel est, en cette matière de thérapeutique morale, le vrai
+génie du christianisme. Un homme du monde n'eût guère parlé
+autrement[357]. La valeur pratique de cet ouvrage me paraît donc peu
+considérable, s'il faut la chercher tout entière dans ce discours du
+vieux prêtre. Mais, ce discours fût-il beaucoup meilleur, qu'est-ce
+qu'un discours? et quand est-ce qu'un discours a constitué la valeur
+morale d'un récit? Quand le discours est nécessaire, c'est preuve que le
+narrateur n'a pas su son métier. L'instruction doit ressortir des faits.
+Or, dans _René_, les faits ne prouvent rien. Le Père Souël a beau dire
+que la malheureuse passion et la mort d'Amélie sont le juste châtiment
+de la vie errante et inutile de René: cette observation peut être fort
+bonne au point de vue chrétien, au point de vue de la foi; mais tels que
+nous sommes, nous avons besoin de voir le malheur naissant du mal, et le
+pécheur puni par son péché. Dieu lui-même a voulu qu'il en fût ainsi; il
+a laissé volontairement à nos mauvaises oeuvres la plus grande part dans
+l'exécution de la sentence prononcée contre elles; et rien ne nous
+empêche de croire ou plutôt tout nous entraîne à penser que la peine du
+mal, ici-bas et ailleurs, sera tout entière tirée du mal lui-même, en
+sorte que le dessein de miséricorde que Dieu a conçu en notre faveur se
+trouve accompli tout entier dans notre régénération ou dans notre
+délivrance intérieure, qui, elle-même, a pour principe la bonne nouvelle
+du pardon. Dieu, qui nous connaît et qui sait ce qui nous est
+nécessaire, a voulu que cette correspondance entre le mal et le malheur
+fût constante, et qu'elle ne pût point nous échapper, et sous mille
+formes, à mille différentes reprises, sa Parole a proclamé à l'homme la
+dispensation que le passage suivant formule avec tant d'énergie: «Ta
+malice te châtiera, et tes iniquités te reprendront, afin que tu saches
+et que tu voies, que c'est une chose mauvaise et amère que tu aies
+abandonné l'Éternel ton Dieu[358].»
+
+Cette providence de Dieu doit servir de modèle et de règle à la
+providence, si j'ose la nommer ainsi, qu'exerce le poète dans le petit
+monde de sa création. Là aussi, pour entrer dans les vues de Dieu et
+pour nous satisfaire, il faut «que la malice fasse mourir le
+méchant[359],» ou, en d'autres termes, que les événements naissent des
+caractères; et je ne sais si l'on est assez frappé de la coïncidence de
+ce précepte littéraire, si généralement, si constamment professé par les
+maîtres, avec le principe de théodicée que nous venons de rappeler. Eh
+bien! je n'invoque ici que la vérité littéraire, et je réclame, en
+m'appuyant sur elle, contre la catastrophe de _René_, qui n'a aucune
+relation naturelle avec les torts du héros. C'est du milieu du nuage, et
+non des régions sereines du ciel, que la foudre devait partir. Est-ce à
+dire que, dans une narration fictive, il n'y ait place que pour le
+_nécessaire_ (selon le langage d'Aristote) et que le _vraisemblable_ ne
+doive jamais suffire? Les accidents de fortune indépendants de notre
+caractère, les malheurs indépendants de notre volonté, n'y peuvent-ils
+prendre aucune place? Oui, sans doute, ils le peuvent; mais c'est à
+condition qu'ils aident au développement des caractères ou à celui de
+l'idée à laquelle le poème est destiné à donner un corps. La catastrophe
+de _René_ n'a aucun de ces avantages. Elle ne lui apprend pas que
+jusqu'alors il a été heureux et ingrat; elle ne le fait pas rougir de
+son injuste tristesse; elle ne le jette ni aux pieds de son maître ni
+sur le sein de son père; elle ne fait que changer sa mélancolie sombre
+en un morne désespoir; et l'inévitable, la seule conclusion de cette
+histoire, c'est qu'il est des infortunes pour lesquelles Dieu lui-même
+ne peut rien. Il est étrange d'avoir fait d'une histoire qui conclut
+ainsi, un épisode, un ornement du _Génie du Christianisme_; du
+christianisme qui nous défend de croire qu'il y ait aucun abîme sans
+fond, aucunes ténèbres que le rayon divin ne puisse percer, aucun vide
+que Dieu ne puisse combler, aucun tombeau qu'il ne puisse ouvrir. Le
+coeur humain est en révolte ouverte, éternelle, contre l'irréparable,
+qui, à le bien nommer, est la douleur des douleurs: l'Évangile seul ne
+connaît rien d'irréparable, et seul il a osé porter un démenti à cette
+parole terrible:
+
+ (Jupiter) diffinget, infectumque reddet,
+ Quod fugiens semel hora vixit[360].
+
+Ce que la miséricorde anéantit n'a jamais été. Dieu, dans l'ineffable
+puissance de son esprit, nous fait dater d'où il lui plaît. Il sépare de
+nous ce qui fut nous-mêmes. Il crée un nouvel homme à qui l'ancien est
+étranger. Il n'est pour lui ni crime ineffaçable, ni restitution
+impossible, ni temps envolé sans retour, ni destruction, ni mort
+d'aucune espèce; le passé n'engloutit rien: tout ce que Dieu prend sous
+sa garde est éternel comme lui; et notre soif ne saurait, en y puisant
+toujours, tarir son intarissable richesse: nous ne périrons que faute
+d'y puiser, et nous ne manquerons à y puiser que faute d'y croire. René
+n'y croit point; c'est le tort de bien d'autres; ce peut avoir été le
+sien; mais était-ce là ce qu'il fallait nous montrer? est-ce là ce qu'on
+nous avait promis?
+
+Il faut remettre à sa place l'histoire de _René_; il faut la rattacher
+au poème des _Natchez_ dont primitivement elle faisait partie. Ce n'est
+plus dès lors qu'une admirable peinture d'un état moral d'autant plus
+digne d'être observé, que c'est dans un degré plus intense, avec un
+caractère plus aigu et sous une forme plus distincte, l'état de toute la
+société actuelle. Jamais le monde ne se remua davantage, ne parut
+emporté par de si grandes espérances, et jamais ennui plus profond ne
+fut aussi plus universel. René, Obermann, c'est le siècle; silencieux ou
+bruyant, le désespoir est partout.
+
+L'homme, depuis sa déchéance, a deux barrières contre cet abîme; la foi
+d'abord, et le préjugé, qui est une espèce de foi. Mais quel doit être
+ce désespoir d'une génération qui est au-dessus des préjugés, car elle
+comprend tout, et au-dessous de la foi, car elle ne conclut point? Et
+comment ceux qui ont le moins de préjugés, le moins de foi, avec une
+imagination très ardente et une pensée très active, ne seraient-ils pas
+les représentants et les victimes privilégiées de cet ennui profond qui
+n'est qu'une forme ou un prélude du désespoir et dont la conclusion
+logique est le suicide?
+
+Quand cette disposition se complique d'orgueil, et c'est le cas presque
+toujours, le mal en devient plus aigu, la catastrophe plus imminente.
+
+Cet état est poétique, lorsque l'âme est restée capable d'affection,
+lorsqu'elle s'unit à quelque chose dans l'univers, lorsque, sans espoir
+de rien atteindre, elle embrasse tout, lorsque cette vieillesse de la
+pensée s'allie à quelque jeunesse de l'âme. Il résulte autant de poésie
+que de douleur de ce contraste entre deux âges dans le même individu.
+
+Ainsi que toutes les créations poétiques, René ne se définit pas. On
+saisit, on peut nommer quelques traits généraux; mais René seul, en se
+montrant, se nomme tout entier. Le charme de cette personnalité tout
+idéale tient précisément à ce que l'analyse cherche en vain «cette
+dernière division des jointures et des moelles[361],» dont l'obscurité
+impénétrable est le caractère de toute vraie personnalité. Je ne
+prétends donc pas vous donner une idée complète de René en vous disant
+que c'est une âme qui demande tout à l'univers, tout aux autres et rien
+à soi-même; que toutes les limites importunent et pour qui la pensée
+même est une limite; qui vit d'impressions, et n'accepte la vie que
+comme une sorte de musique vague et mystérieuse; dont toute l'activité
+intérieure n'est qu'un rêve mélodieux, magnifique et triste; dont le
+malheur, arrangé avec un talent d'artiste, quoique sans préméditation,
+est de la poésie pure; un être qui résonne à tous les souffles, comme
+une harpe; qui n'en souffre pas moins; dont l'infortune est à la fois
+réelle et imaginaire, et qui se tuera peut-être, mais en rêvant, comme
+il fait tout le reste. De système, d'opinion, il n'en a point; de
+passion, moins encore; une passion le sauverait. L'auteur appelle la
+situation de René _le vague des passions_; on peut l'appeler ainsi, mais
+c'est plutôt _la passion du vague_. Faute d'attacher son coeur à quelque
+chose de ce qui est ou de ce qui peut être, ou, si l'on veut, en
+aspirant à tout sans rien choisir, sans rien saisir, René se dissout
+pour ainsi dire; il périt, accablé sous la multitude confuse de ses
+désirs; il meurt, tout à la fois, de trop et de trop peu de vie. C'est
+une victime de la poésie, non de la poésie exercée comme art, mais de la
+poésie restée à l'état d'instinct et ne laissant une place à rien de ce
+qui n'est pas elle.
+
+C'est une situation dont René ne se rend compte nulle part; car du
+moment qu'il s'en rendrait compte, elle ne serait plus la même. Il la
+décrit ou plutôt il la révèle involontairement en racontant ses
+impressions, qui ne sont jamais que des impressions, germes obscurs,
+d'où la pensée, soigneusement captivée, n'éclot jamais. Mais on connaît
+le personnage, on l'a pénétré, on a vécu avec lui quand on a lu son
+histoire, presque toute composée de passages comme ceux-ci:
+
+ «Les dimanches et les jours de fête, j'ai souvent entendu, dans le
+ grand bois, à travers les arbres, les sons de la cloche lointaine
+ qui appelait au temple l'homme des champs. Appuyé contre le tronc
+ d'un ormeau, j'écoutais en silence le pieux murmure. Chaque
+ frémissement de l'airain portait à mon âme naïve l'innocence des
+ moeurs champêtres, le calme de la solitude, le charme de la
+ religion, et la délectable mélancolie des souvenirs de ma première
+ enfance. Oh! quel coeur si mal fait n'a tressailli au bruit des
+ cloches de son lieu natal, de ces cloches qui frémirent de joie sur
+ son berceau, qui annoncèrent son avènement à la vie, qui marquèrent
+ le premier battement de son coeur, qui publièrent dans tous les
+ lieux d'alentour la sainte allégresse de son père, les douleurs et
+ les joies encore plus ineffables de sa mère! Tout se trouve dans
+ les rêveries enchantées où nous plonge le bruit de la cloche
+ natale: religion, famille, patrie, et le berceau et la tombe, et le
+ passé et l'avenir.
+
+ »Il est vrai qu'Amélie et moi nous jouissions plus que personne de
+ ces idées graves et tendres, car nous avions tous les deux un peu
+ de tristesse au fond du coeur: nous tenions cela de Dieu ou de notre
+ mère[362]».
+
+ «Mais je me lassai de fouiller dans des cercueils, où je ne remuais
+ trop souvent qu'une poussière criminelle. Je voulus voir si les
+ races vivantes m'offriraient plus de vertus, ou moins de malheurs
+ que les races évanouies. Comme je me promenais un jour dans une
+ grande cité, en passant derrière un palais, dans une cour retirée
+ et déserte, j'aperçus une statue qui indiquait du doigt un lieu
+ fameux par un sacrifice. Je fus frappé du silence de ces lieux; le
+ vent seul gémissait autour du marbre tragique. Des manoeuvres
+ étaient couchés avec indifférence au pied de la statue, ou
+ taillaient des pierres en sifflant. Je leur demandai ce que
+ signifiait ce monument: les uns purent à peine me le dire, les
+ autres ignoraient la catastrophe qu'il retraçait. Rien ne m'a plus
+ donné la juste mesure des événements de la vie, et du peu que nous
+ sommes. Que sont devenus ces personnages qui firent tant de bruit?
+ Le temps a fait un pas, et la face de la terre a été
+ renouvelée[363].»
+
+ «Un jour j'étais monté au sommet de l'Etna, volcan qui brûle au
+ milieu d'une île. Je vis le soleil se lever dans l'immensité de
+ l'horizon au-dessous de moi, la Sicile resserrée comme un point à
+ mes pieds, et la mer déroulée au loin dans les espaces. Dans cette
+ vue perpendiculaire du tableau, les fleuves ne me semblaient plus
+ que des lignes géographiques tracées sur une carte; mais tandis que
+ d'un côté mon oeil apercevait ces objets, de l'autre il plongeait
+ dans le cratère de l'Etna, dont je découvrais les entrailles
+ brûlantes entre les bouffées d'une noire vapeur.»
+
+ «Un jeune homme plein de passions, assis sur la bouche d'un volcan,
+ et pleurant sur les mortels dont à peine il voyait à ses pieds les
+ demeures, n'est sans doute, ô vieillards, qu'un objet digne de
+ votre pitié; mais quoi que vous puissiez penser de René, ce tableau
+ vous offre l'image de son caractère et de son existence: c'est
+ ainsi que toute ma vie j'ai eu devant les yeux une création à la
+ fois immense et imperceptible, et un abîme ouvert à mes
+ côtés[364].»
+
+ «Je me trouvai bientôt plus isolé dans ma patrie que je ne l'avais
+ été sur une terre étrangère. Je voulus me jeter pendant quelque
+ temps dans un monde qui ne me disait rien et qui ne m'entendait
+ pas. Mon âme, qu'aucune passion n'avait encore usée, cherchait un
+ objet qui pût l'attacher; mais je m'aperçus que je donnais plus que
+ je ne recevais. Ce n'était ni un langage élevé, ni un sentiment
+ profond qu'on demandait de moi. Je n'étais occupé qu'à rapetisser
+ ma vie, pour la mettre au niveau de la société. Traité partout
+ d'esprit romanesque, honteux du rôle que je jouais, dégoûté de plus
+ en plus des choses et des hommes, je pris le parti de me retirer
+ dans un faubourg pour y vivre totalement ignoré[365].»
+
+ Hélas! j'étais seul, seul sur la terre! Une langueur secrète
+ s'emparait de mon corps. Ce dégoût de la vie que j'avais pressenti
+ dès mon enfance revenait avec une force nouvelle. Bientôt mon coeur
+ ne fournit plus d'aliment à ma pensée, et je ne m'apercevais de mon
+ existence que par un profond sentiment d'ennui.»
+
+ «Je luttai quelque temps contre mon mal, mais avec indifférence et
+ sans avoir la ferme résolution de le vaincre. Enfin, ne pouvant
+ trouver de remède à cette étrange blessure de mon coeur qui n'était
+ nulle part et qui était partout, je résolus de quitter la
+ vie[366].»
+
+Il se pourrait qu'après la lecture de ces morceaux, on éprouvât pour
+René plus de sympathie que de pitié. Il y a sans doute un charme
+décevant, mais un charme bien puissant dans la peinture de cette
+situation. Le vague a toujours eu un faux air d'infini, et sous plus
+d'un rapport les limites nous font peur. Nous désirons tout ensemble et
+nous craignons de connaître, parce que si, dans un sens, la connaissance
+nous étend, dans un autre elle nous resserre. Le dernier mot, quel qu'il
+soit, nous fait peur, comme étant le dernier. Il nous semble, pour le
+moins, que la certitude fera disparaître la poésie, qui n'est autre
+chose que la spontanéité et la liberté de l'esprit humain; sous les
+notes de cette musique rêveuse, nous ne voulons lire aucunes paroles;
+que dis-je? il nous semble que le christianisme, avec ses lumineuses
+solutions, est venu inscrire notre vie dans un horizon clair, dur et
+froid, et nous lui en voulons, esprits énervés que nous sommes, d'avoir
+uni la précision à la grandeur. Il est peut-être digne de remarque que
+la même époque où le besoin de précision se prononce si vivement dans
+toutes les sphères de la science, ait vu éclore une poésie, précise
+aussi, je le veux, dans sa partie technique, mais toute pénétrée, au
+fond, de l'esprit de _René_. Elle se donne l'air d'aspirer à la
+certitude; mais, en cela, elle se ment à elle-même; elle feint une
+impatience qu'elle n'a pas; si le doute est une souffrance, elle aime
+cette souffrance, et l'état dont elle se plaint est si poétique qu'elle
+ne voudrait pas n'avoir plus à se plaindre.
+
+J'insisterais moins sur le péril, si je sentais moins le charme. Ce
+charme est bien puissant. Il le serait beaucoup moins si l'auteur avait
+eu réellement l'intention qu'après coup il a imposée à son oeuvre. Rien
+de plus spontané et, pour ainsi dire, de plus involontaire que _René_;
+c'est un moment dans la vie de l'écrivain; ou, ce qui revient au même
+peut-être, c'est un de ses rêves. Il n'invente pas une situation, il la
+subit. Rien n'a été conçu _a priori_, logiquement construit, rien ne
+sort de l'esprit, tout découle de l'âme. Ce que le contingent ou
+l'individuel a de saisissant ajoute ici son intérêt à celui du
+nécessaire et de l'universel; en un mot, René n'est pas tel ou tel
+caractère connu et classé, c'est René; son nom peut seul le définir.
+Joignez-y la noble aisance du langage, ce mouvement flexible et ressenti
+(c'est ainsi que Buffon caractérise celui du cygne sur les eaux), la
+mélodie des sons, et ce qu'on a heureusement appelé la mélodie des
+couleurs, l'extrême simplicité de la fable, enfin le pathétique terrible
+et douloureux du dénoûment, vous comprendrez sans peine que les quelques
+pages de _René_, quand M. de Chateaubriand n'en aurait point écrit
+d'autres, suffisent pour défendre son nom contre l'oubli. On peut avoir
+beaucoup vieilli, par les années et par le coeur; mais on aurait dépassé
+la vieillesse même, quand on pourrait relire sans émotion les paroles de
+Saint-Preux à Meillerie: «Julie, éternel charme de ma vie...» et cette
+page de _René_:
+
+ «Je ne sais ce que le ciel me réserve, et s'il a voulu m'avertir
+ que les orages accompagneraient partout mes pas. L'ordre était
+ donné pour le départ de la flotte; déjà plusieurs vaisseaux avaient
+ appareillé au baisser du soleil; je m'étais arrangé pour passer la
+ dernière nuit à terre, afin d'écrire ma lettre d'adieux à Amélie.
+ Vers minuit, tandis que je m'occupe de ce soin, et que je mouille
+ mon papier de mes larmes, le bruit des vents vient frapper mon
+ oreille. J'écoute; et au milieu de la tempête, je distingue les
+ coups de canon d'alarme, mêlés au glas de la cloche monastique. Je
+ vole sur le rivage où tout était désert, et où l'on n'entendait que
+ le rugissement des flots. Je m'assieds sur un rocher. D'un côté
+ s'étendent les vagues étincelantes, de l'autre les murs sombres du
+ monastère se perdent confusément dans les cieux. Une petite lumière
+ paraissait à la fenêtre grillée. Était-ce toi, ô mon Amélie, qui,
+ prosternée au pied du crucifix, priais le Dieu des orages
+ d'épargner ton malheureux frère! La tempête sur les flots, le calme
+ dans ta retraite; des hommes brisés sur des écueils, au pied de
+ l'asile que rien ne peut troubler; l'infini de l'autre côté du mur
+ d'une cellule; les fanaux agités des vaisseaux, le phare immobile
+ du couvent; l'incertitude des destinées du navigateur, la vestale
+ connaissant dans un seul jour tous les jours futurs de sa vie;
+ d'une autre part, une âme telle que la tienne, ô Amélie, orageuse
+ comme l'Océan; un naufrage plus affreux que celui du marinier: tout
+ ce tableau est encore profondément gravé dans ma mémoire. Soleil de
+ ce ciel nouveau, maintenant témoin de mes larmes, échos du rivage
+ américain qui répétez les accents de René, ce fut le lendemain de
+ cette nuit terrible qu'appuyé sur le gaillard de mon vaisseau, je
+ vis s'éloigner pour jamais ma terre natale! Je contemplai longtemps
+ sur la côte les derniers balancements des arbres de la patrie, et
+ les faîtes du monastère qui s'abaissaient à l'horizon[367].»
+
+L'attendrissement qu'on éprouve à la lecture de ce passage et de _René_
+tout entier, est-il bon? est-il salutaire? est-ce cette pitié épurée,
+spiritualisée, la seule que permet Aristote, d'accord, sans s'en douter,
+avec une plus haute sagesse? Il n'est pas besoin, Messieurs, que je
+réponde à votre place. Vous êtes tous, j'en suis sûr, de l'avis du Père
+Souël, et vous sauriez bien tourner contre le poète les reproches qu'il
+fait adresser à son héros. Il y a une mélancolie égoïste et vaniteuse,
+une tristesse selon le monde, qui conduit à la mort; l'auteur de _René_
+ne la rend-il pas intéressante, ne la fait-il pas aimer? C'est toute la
+question; je ne veux que l'avoir posée.
+
+René, dit-on, a plusieurs frères dans le monde des créations
+littéraires: Werther est son aîné, Obermann et Adolphe ses cadets. Ils
+sont tous, je le crois, de la même famille; Obermann et René sont seuls
+de la même branche.
+
+Ce qu'ils ont, tous quatre, de commun entre eux, est d'une nature très
+générale. Ils sont tous atteints de cette _paresse de coeur_, qui peut se
+joindre à une grande activité de l'esprit et du corps, et qu'on a raison
+de considérer comme une des plus profondes racines du mal moral. Ils
+n'ont ni la foi, qui lie à Dieu, ni le devoir, qui lie aux hommes, ni le
+préjugé, qui nous lie à nous-mêmes.
+
+Mais, du reste, Werther n'est qu'un Saint-Preux allemand et bourgeois,
+amoureux d'une Julie à peu près irréprochable, et qui se tue après avoir
+découvert que cette femme qui ne peut être à lui, répond à son amour.
+
+Werther a été dangereux, dit-on. Il faut qu'on nous l'assure. En tout
+cas, il ne l'est plus aujourd'hui. On se tue bien encore, mais on ne se
+tue plus par amour. C'est à d'autres passions qu'appartient désormais ce
+déplorable honneur. Valons-nous moins, valons-nous mieux, depuis que
+l'amour ne dispose plus de notre vie? Cette question ne serait pas sans
+intérêt.
+
+Werther est d'une vérité parfaite, mais un peu commune. La pitié qu'il
+inspire est mêlée de peu de respect. Mais il aime de bonne foi, c'est un
+caractère simple, une âme bonne. On ne peut suivre sa vie et le cours de
+ses pensées sans être douloureusement ému. Son malheur est de n'avoir
+pas assez de force pour employer toute sa raison; car il a de la raison,
+il en a beaucoup. Je donnerais, pour ce qui me concerne, son histoire
+tout entière pour cette seule phrase sortie de sa bouche:
+
+ «Si nous avions le coeur ouvert à jouir chaque jour du bien que
+ chaque jour nous apporte, nous serions par là-même en état de
+ supporter notre mal à mesure qu'il nous est envoyé.»
+
+_Adolphe_ est un des livres les plus spirituels qu'on ait écrits. Cet
+esprit est celui de notre époque. Les grands hommes du grand siècle n'en
+avaient pas tant. Ils étaient plus profonds et plus riches que nous,
+quoique nous ayons un faux air de l'être davantage; mais décidément
+notre siècle a plus d'esprit monnayé, plus de cet esprit qui naît de la
+décomposition de toutes choses: ne sait-on pas qu'en se putréfiant
+certaines substances deviennent lumineuses? Le travail de décomposition
+qui multiplie les aspects et les reflets, vaut-il ces grandes vues, ces
+pensées simples, qu'on appelait alors de l'esprit et même du bel esprit?
+
+L'esprit d'Adolphe est arrivé à l'autre côté de tout: beaucoup des plus
+sardoniques et des plus désabusés se trouveraient naïfs à côté de lui.
+On dit de certaines gens qu'on ne voudrait pas se trouver seul avec eux
+au coin d'un bois: on a peur aussi de se trouver _seul_ avec un esprit
+comme celui-là, et la peur augmente avec le plaisir. Ce n'est pas, comme
+dans _René_, le personnage qui est dangereux, mais l'auteur. René nous
+gagne à sa maladie par le contact, par le simple regard; Adolphe, homme
+personnel et faible comme tant d'autres, n'excite ni sympathie ni
+enthousiasme; mais le livre entier est d'une tristesse sèche et d'une
+vérité dure qui font mal à l'âme. Corinne, dont Adolphe est une
+variante, n'est pas aussi douloureuse. Elle nous attendrit. Adolphe nous
+déchire. Quelque chose, après la lecture de _Corinne_, reste encore
+debout dans notre âme; après _Adolphe_, rien; et la devise de l'enfer de
+Dante pourrait servir d'épigraphe à cette histoire. C'est un terrible
+signe du temps, que des romans comme _Adolphe_ soient nos véritables
+tragédies. Celles dont on nous affligeait jadis exerçaient notre pitié;
+à la lecture de celles-ci, c'est nous-mêmes que nous prenons en pitié,
+et, ce qui est pire, en dégoût; ce n'est plus sympathie, mais souffrance
+personnelle; toute espèce de foi ou d'espérance est morte; et
+l'impitoyable attention que l'écrivain a mise à écarter tout idéal, est
+une aggravation de peine à laquelle on ne se résout pas.
+
+Au fait, si c'était un livre moral que celui qui ne laisse aucune place
+à l'espérance, _Adolphe_ serait un livre moral. Ce n'était pas la
+première fois qu'on représentait cette alliance d'égoïsme et de
+sensibilité qui caractérise le héros de ce livre; cette combinaison se
+trouve impliquée dans une foule de créations poétiques ou romanesques;
+cette combinaison est le fond même des caractères passionnés: mais elle
+est à la base même du roman d'_Adolphe_; elle en est, sinon l'idée mère,
+du moins un élément principal; la rencontre d'un tel caractère avec une
+situation comme celle d'Ellénore doit produire les résultats que le
+livre a retracés; ou, si l'on veut, on dira qu'une femme comme Ellénore
+doit développer dans un homme comme Adolphe ce caractère complexe qui
+est celui de tant d'hommes, mais plus particulièrement le sien. C'était
+déjà, si ma mémoire ne m'est pas trop infidèle, l'idée de
+_Caliste_[368]: c'est aussi, avec des différences considérables, l'idée
+de _Corinne_: du côté de l'homme, la passion sans dévouement; du côté de
+la femme, l'abandon d'un dévouement absolu, ou sans la barrière du
+respect. Cette conception étant vraie serait morale, si l'on pouvait
+appeler moral ce qui a pour conclusion le désespoir, j'entends le
+désespoir moral.
+
+Quoi qu'il en soit, Adolphe, c'est-à-dire l'homme sensible, mais
+égoïste, faible et sans principes, Adolphe n'est point René. C'est
+Obermann qui est René, mais René en prose. Le sermon du Père Souël leur
+conviendrait à tous les deux; seulement Obermann ne l'écouterait pas.
+René discute peu, Obermann discute sans cesse. René est mélancolique,
+Obermann est spéculatif. René a des impressions, Obermann a des
+opinions. L'un est emporté par la passion du vague, l'autre par
+l'indépendance de la pensée; il ne veut pas même être lié à sa pensée;
+il réclame hautement le droit de se contredire; il n'y a selon lui que
+les hommes sans sincérité qui ne se contredisent jamais. Dans le vague,
+ce qu'aime René, c'est l'immensité; ce que cherche Obermann, c'est la
+liberté. Tous deux sont épris de la nature, car elle captive les
+imaginations qu'aucun intérêt n'a fixées, ni contenues; mais Obermann
+cherche à s'agrandir avec la nature, René s'en laisse enivrer;
+l'admiration de l'un est plus contemplative, celle de l'autre est plus
+tendre. Obermann jouit, René est subjugué. René cherche une âme
+sympathique au sein de la nature; cette force vivante (_natura
+naturans_) est le seul dieu d'Obermann qui lui refuse tout autre nom.
+Obermann est ennuyé sans être triste; la tristesse, chez René, domine
+l'ennui: et, pour achever en deux mots, le second se fait aimer, tandis
+qu'on n'éprouve aucun sentiment pour le premier, et qu'on sent qu'il ne
+lui en est dû aucun. Le volume qui porte le nom d'_Obermann_ n'est
+qu'une suite de pages remarquables, _René_ est un livre. Il y a de l'art
+dans l'un, l'autre est une oeuvre d'art. Enfin, _Obermann_ peut renfermer
+numériquement plus de pensées, plus de vues; mais _Obermann_ est l'oeuvre
+d'un homme d'esprit, et _René_ celle d'un talent consommé. L'un est une
+création immortelle, il n'y a nulle création dans l'autre.
+
+Tous deux sont dangereux, un seul est mauvais: est-ce le mauvais qui est
+le plus dangereux? On a pu hésiter avant de répondre. Ceux qui auront la
+force de _traverser Obermann_ arriveront peut-être à des convictions
+mieux fondées, plus affermies; mais le plus grand nombre ne le
+traverseront pas, et pour ceux-là il sera funeste. _René_, avec ce divin
+baume de poésie dont il ruisselle, guérira peut-être quelques-unes des
+plaies qu'il aura ouvertes. La rêverie, à tout prendre, vaut mieux
+encore que la sécheresse d'un scepticisme ergoteur.
+
+_Obermann_ devait être long, précisément parce que ce n'est pas un
+livre; toutefois j'ai peine à lui pardonner sa longueur. Ce n'est pas
+qu'un livre sur l'ennui ne puisse être très amusant, miss Edgeworth l'a
+prouvé; mais tout l'esprit du monde ne saurait empêcher que la
+description prolongée d'un ennui peint d'après nature ne soit une chose
+ennuyeuse. Je me rappelle à ce propos quelques vers assez peu connus sur
+Young, l'auteur des _Nuits_:
+
+ Que de l'homme si fier, sur son humble pelouse,
+ La majesté des cieux abaisse la hauteur,
+ J'en conviens; mais il faut être Anglais et docteur
+ Pour pleurer là-dessus deux volumes in-douze.
+
+Passe encore de pleurer deux volumes in-douze, mais bâiller deux volumes
+in-octavo, en vérité c'est trop. L'ennui produit l'ennui; et tout
+l'esprit de l'auteur ne nous vaut qu'une commutation de peine; au lieu
+de l'ennui, c'est de l'impatience et presque de l'irritation. Je ne fais
+entrer pour rien dans cet inévitable effet l'affreuse saveur d'athéisme
+dont tout ce livre est saturé; mais c'est pourtant encore un grand
+défaut. Nul autre que Dieu ne peut faire un crime à qui que ce soit de
+n'être pas chrétien; mais l'irréligion absolue, l'impiété est un odieux
+travers. L'athéisme n'est pas mauvais seulement, il est fort laid, et
+par conséquent rien n'est moins littéraire. Encore peut-il se trouver de
+la poésie dans une impiété désespérée, furieuse; mais les négations
+froides et méprisantes de M. de Sénancour sont au-dessous de la prose
+elle-même.
+
+On doit savoir gré d'une chose à l'auteur, c'est que, digne de peu de
+sympathie, il n'en réclame aucune. C'est quelque chose. On ne l'a pas
+pris au mot. On lui a accordé ce qu'il ne demandait point, on est allé
+jusqu'à l'enthousiasme. De l'enthousiasme pour Obermann, comprenez-vous
+cela? Mais il est de fait que l'égoïsme (ou l'égotisme si l'on veut),
+soutenu de quelque esprit et de beaucoup d'assurance, est à peu près sûr
+de nous plaire, à nous qui, dans la société, nous éloignons avec dégoût
+de ces parleurs dont l'égoïsme arrogant ne laisse jamais la parole au
+nôtre. Qu'au lieu de parler, ils écrivent, ils impriment; qu'ils élèvent
+leur bavardage à la dignité du volume; qu'ils répandent sur l'insipidité
+de leurs communications le sel de leur imagination, l'intérêt de la
+vérité, nous suivrons avec une attention palpitante jusqu'à l'histoire
+de leurs digestions; et chose merveilleuse, notre égoïsme même nous
+attache à la peinture du leur.
+
+J'ai eu tort peut-être de pousser si loin le parallèle entre deux livres
+si inégaux. Je n'ajouterai pas à ce tort celui de vous parler de leurs
+imitateurs. Triste et nombreuse postérité! Que d'infortunés, que
+d'ennuyés sont venus, à l'instar d'Obermann et de René, faire appel à
+notre compassion! Bien vainement, il est vrai! Pourtant si l'on doit
+juger par l'ennui qu'ils répandent de celui qu'ils ont éprouvé, ils
+avaient droit à notre pitié.
+
+Parlons plutôt d'un livre qui n'est guère moins admirable que _René_ et
+qui, au point de vue d'une opposition directe, en est le _pendant_
+naturel. M. de Maistre, en écrivant _le Lépreux_, a d'autant mieux
+réfuté _René_ qu'il n'y songeait pas, et que cette réfutation est une
+histoire, un tableau. René est un heureux qui cherche un malheur, et qui
+finit par le rencontrer, mais inutilement. Le Lépreux est un infortuné à
+qui tout manque, même un nom, et auquel, en fait d'infortune, rien n'a
+été refusé sinon l'impossible (car il est admirable que tandis que le
+cumul de toutes les félicités est absolument impossible, la réunion de
+toutes les infortunes ne l'est pas). Le Lépreux, ainsi que René, a une
+soeur, mais malheureuse du même malheur que lui; et pour qu'ils puissent
+sentir l'excès de leur disgrâce, ils sont privés de la vue et des
+consolations l'un de l'autre. Le Lépreux, à force de malheur, arrive,
+comme René, à force d'ennui, à la tentation du suicide. Ici
+rappelez-vous, Messieurs, un mot terrible du Père Souël à René: «S'il
+faut dire ici ma pensée, je crains que, par une épouvantable justice, un
+aveu sorti du sein de la tombe n'ait troublé votre âme à son tour.»
+C'est un mot _sorti de la tombe_, un mot de sa soeur morte, qui porte la
+consolation et fait naître la paix dans l'âme du Lépreux. Et comment? En
+le faisant rentrer et s'asseoir au foyer de cette religion divine qui ne
+connaît pas, qui nie hautement _l'irréparable_, et qui offre à l'homme
+dépouillé de tous les biens à la fois, la santé, la jeunesse, la beauté,
+la liberté, l'éternité de l'amour. Ces deux chefs-d'oeuvre, _René_ et _le
+Lépreux_ sont inséparables dans ma pensée; _René_ a pris dans le _Génie
+du Christianisme_ la place qui appartenait au _Lépreux_, et il est
+pénible d'ajouter qu'on serait étonné, dans plus d'un sens, d'y
+rencontrer _le Lépreux_.
+
+
+
+
+CHAPITRE CINQUIÈME
+
+Le Génie du Christianisme. II.
+
+
+La dernière partie du _Génie du Christianisme_, intitulée _Culte_,
+traite, sous ce titre beaucoup trop étroit, de toutes les manifestations
+et de toutes les oeuvres de la religion chrétienne, en dehors du domaine
+de la littérature et des arts. Ce volume n'est pas exempt des défauts
+graves qui déparent les trois premiers. C'est toujours, sous le nom du
+christianisme, le catholicisme exclusivement. L'auteur ne porte point au
+compte de la religion chrétienne ce que les communions dissidentes ont
+produit de grand et de pur. Il avait réclamé Milton: il n'a garde de
+réclamer Guillaume Penn, Franke, Howard. En revanche il grossit de mille
+accessoires de hasard le trésor du catholicisme. Toute la couche de
+superstitions populaires dont la lente alluvion des temps a pu recouvrir
+le dogme catholique, lui est ajoutée sans discernement, sans hésitation;
+et ce n'est pas du christianisme seulement, mais du catholicisme
+lui-même, qu'on pourrait dire, en lisant ce volume:
+
+ Miraturque novas frondes et non sua poma[369].
+
+Heureusement encore qu'il y a, dans cette dernière partie, peu de
+théologie proprement dite; car le peu qu'en a mis l'auteur est très
+superficiel et très hasardé. Voyez, par exemple, ce qu'il dit du
+sacrifice et sur quelle étrange pétition de principe il se fonde pour
+affirmer que le catholicisme lui seul a un culte:
+
+ «Il y a un argument si simple et si naturel, en faveur des
+ cérémonies de la messe, que l'on ne conçoit pas comment il est
+ échappé aux catholiques dans leurs disputes avec les protestants.
+ Qu'est-ce qui constitue le culte dans une religion quelconque?
+ C'est le _sacrifice_. Une religion qui n'a pas de sacrifice, n'a
+ pas de culte proprement dit. Cette vérité est incontestable,
+ puisque chez les divers peuples de la terre les cérémonies
+ religieuses sont nées du sacrifice, et que ce n'est pas le
+ sacrifice qui est sorti des cérémonies religieuses. D'où il faut
+ conclure que le seul peuple chrétien qui ait un culte est celui qui
+ conserve une immolation[370].»
+
+Il serait singulier qu'un argument _si simple et si naturel_, au dire de
+l'auteur, fût échappé (ou plutôt eût échappé) à tous les controversistes
+catholiques, lui seul excepté. Peut-être qu'en effet il ne leur a point
+échappé, mais qu'ils ne l'ont pas trouvé si simple et si naturel. Ils
+ont pu affirmer la perpétuité de l'immolation; mais probablement ils
+auraient jugé imprudent de prétendre qu'un culte où le sacrifice
+personnel de Jésus-Christ est remplacé et continué par le sacrifice
+intérieur des âmes qui lui sont unies et soumises n'a point le caractère
+et la valeur d'un culte. Ils savaient mieux que l'illustre poète ce
+qu'on peut dire et ce qu'il faut taire, et nous avons souvent pensé
+qu'il y a eu autant de politique, pour le moins, que de conviction dans
+l'unanimité de leurs applaudissements[371].
+
+Peut-être, en revanche, ne trouvèrent-ils rien de téméraire dans
+l'empressement avec lequel notre auteur relevait la magnificence
+extérieure de leur culte, dans son habileté à suppléer la conviction
+sérieuse et l'émotion du coeur par l'éblouissement, dans cette
+perpétuelle fantasmagorie dont ils tirent eux-mêmes un trop bon parti
+pour reprocher à M. de Chateaubriand l'usage qu'il en fait. Quant à
+nous, en rendant justice à tout ce qu'il y a de vrai, de touchant, de
+sérieux, de fortement ou de finement pensé dans cette dernière partie de
+l'ouvrage, nous accusons franchement l'écrivain d'y avoir multiplié les
+prestiges, d'avoir parlé à l'imagination beaucoup plus qu'à la raison,
+d'avoir fait bien moins ressortir la beauté morale que la beauté
+poétique des oeuvres et des institutions dont il nous fait l'éloge. Après
+quoi, nous n'avons pas besoin d'un effort pour dire que les pages
+éloquentes ou charmantes abondent dans ce dernier volume, et que pour
+s'épargner des omissions injustes il faudrait tout citer. Ce n'est donc
+pas comme seuls dignes d'être distingués, mais comme nous ayant plus
+vivement frappé et se présentant le plus souvent à notre mémoire, que
+nous indiquons le chapitre sur les _Tombeaux chrétiens_[372], le morceau
+sur les sépultures de _Saint-Denis_[373], tout le livre des
+_Missions_[374] et notamment le chapitre plus séduisant que sincère sur
+les _Missions du Paraguay_[375], enfin cette belle page sur le
+Saint-Bernard, écrite par l'auteur sous sa meilleure inspiration et dans
+son ton le plus vrai, le meilleur. Donnons-nous le plaisir de la relire:
+
+ «Mais le voyageur des Alpes n'est qu'au milieu de sa course. La
+ nuit approche, les neiges tombent; seul, tremblant, égaré, il fait
+ quelques pas, et se perd sans retour. C'en est fait, la nuit est
+ venue: arrêté au bord d'un précipice, il n'ose ni avancer, ni
+ retourner en arrière. Bientôt le froid le pénètre, ses membres
+ s'engourdissent, un funeste sommeil cherche ses yeux; ses dernières
+ pensées sont pour ses enfants et son épouse! Mais n'est-ce pas le
+ son d'une cloche qui frappe son oreille à travers le murmure de la
+ tempête, ou bien est-ce le _glas_ de la mort, que son imagination
+ effrayée croit ouïr au milieu des vents? Non: ce sont des sons
+ réels, mais inutiles! car les pieds de ce voyageur refusent
+ maintenant de le porter... Un autre bruit se fait entendre; un
+ chien jappe sur les neiges, il approche, il arrive, il hurle de
+ joie: un solitaire le suit.
+
+ »Ce n'était donc pas assez d'avoir mille fois exposé sa vie pour
+ sauver des hommes et de s'être établis pour jamais au fond des plus
+ affreuses solitudes? Il fallait encore que les animaux même
+ apprissent à devenir l'instrument de ces oeuvres sublimes, qu'ils
+ s'embrasassent, pour ainsi dire, de l'ardente charité de leurs
+ maîtres, et que leurs cris sur le sommet des Alpes proclamassent
+ aux échos les miracles de notre religion[376].»
+
+Avec tous ses défauts, le _Génie du Christianisme_, dont la publication
+est le plus grand événement littéraire du demi siècle qui vient de
+s'écouler, est une oeuvre littéraire d'une haute valeur. Elle restera
+pour prouver deux choses: la magie du talent et la puissance de
+l'individualité. Si je dis la magie du talent, c'est que ce mot de
+_magie_ est le seul qui exprime bien la manière dont M. de Chateaubriand
+agit sur ses lecteurs. Le mot même de _charme_ dont le sens primitif est
+exactement le même, est insuffisant. Lorsque, en dépit de la raison qui
+proteste, et du goût qui murmure, on se livre, sans savoir comment, aux
+imaginations de l'écrivain, lorsque, se sentant séduit, on sent aussi
+qu'on veut l'être, ou que du moins on diffère la résistance et l'on
+ajourne la victoire, lorsque, parfaitement dupe, on se l'avoue en
+souriant, car on est bien aise de l'être, il y a _magie_ sans doute, et
+la véritable, la seule magie que l'homme puisse exercer. Mais ne croyez
+pas que l'homme puisse l'exercer sans l'avoir subie, et que l'on puisse
+être enchanteur à moins, d'abord, d'avoir été enchanté. Il n'est tel,
+pour tromper, qu'un honnête trompeur. Tel est, si vous me permettez de
+le dire, l'incomparable magicien que nous étudions. Honnête, qui l'est
+plus que l'auteur du _Génie du Christianisme_? Où faut-il chercher, si
+ce n'est en lui, le type du parfait honneur? Mais enfin, prendre des
+couleurs pour des raisons, son imagination pour sa conscience, et son
+esprit pour son coeur, mêler incessamment la question du vrai et celle du
+beau, s'enivrer de la poésie qu'exhalent les grands souvenirs et les
+grands spectacles, sans trop s'inquiéter des remontrances d'une raison
+très saine, au fond, et aussi solide qu'élevée, c'est ce que fait
+constamment l'auteur du _Génie du Christianisme_, et ce que les lecteurs
+les plus favorables ne peuvent s'empêcher de remarquer. M. de
+Chateaubriand a fait pour le christianisme ce qu'il a fait pour la
+Restauration; il les a dotés l'un et l'autre d'une poésie; mais la
+Restauration lui a plus d'obligation que le christianisme. Elle y
+gagnait tout: et heureuse eût-elle été si, belle des charmes que lui
+prêtait le splendide talent de son poète, elle eût voulu aussi être
+forte des conseils que lui offrait sa sagesse: mais que sait-on s'il
+pouvait la conseiller après l'avoir enivrée? Quant à la religion, elle y
+gagnait moins; et sans prétendre qu'elle y perdait tout, j'oserai bien
+dire qu'elle avait moins à gagner qu'à perdre à cette noble et
+magnifique parodie dont elle est l'objet dans le _Génie du
+Christianisme_. La vérité simple et touchante de quelques parties de ce
+grand ouvrage ne lutte pas avec avantage contre le fantastique et le
+faux qui, à notre avis, y dominent. Le livre renferme des choses graves;
+mais dans son ensemble, il manque de gravité. Il a mille beautés, il n'a
+pas, en général, celle qui lui est propre: et le jugement que nous
+portons ici est tout littéraire; car il ne s'agit point de décider si le
+christianisme est vrai, mais s'il y a convenance entre le christianisme,
+tel que chacun peut le connaître, et la manière dont M. de Chateaubriand
+en a tracé l'apologie; or ce jugement est du ressort de tous les
+lecteurs, et très indépendant de leurs convictions en matière de
+religion.
+
+Mais enfin, vérité ou magie, conviction ou système, prose ou poésie,
+n'importe, le _Génie du Christianisme_ forme, en un sens du moins, un
+tout bien lié, un tout compact, dont l'auteur lui-même est la vivante
+unité. Quelle que puisse être l'incohérence des éléments du système, ils
+se sont unis, fondus, ou plutôt merveilleusement organisés dans l'âme
+poétique de l'auteur. Ce qui, comme système, eût été discordant, est un,
+est harmonieux comme poème: le _Génie du Christianisme_ est un poème; et
+c'est ici qu'il faut revenir sur cette puissance d'individualité dont je
+parlais il y a quelques moments. Un système, encore qu'il ait été conçu,
+construit par un seul homme, appartient dans un sens à tout le monde;
+car c'est une oeuvre de logique, et la logique n'a rien d'individuel;
+mais cette sorte de système qu'on appelle un _poème_, n'appartient, ne
+peut appartenir qu'à une personne unique. C'est là que l'individualité
+doit triompher; d'elle seule dépend l'unité de l'oeuvre: plus
+l'individualité est puissante, plus l'unité intérieure est forte, et
+cette unité intérieure est, au point de vue littéraire, la vérité même.
+Tout ce qui est assemblé du dehors, tout ce qui n'a pas été attiré du
+dedans par une sorte d'aimant moral, puis réuni, résumé par cette force
+vivante; tout ce qui, au lieu de croître comme une plante, a été
+construit comme un édifice, ne peut avoir, poétiquement, aucune vérité.
+Et en revanche (chose merveilleuse, triomphe éclatant de la personnalité
+humaine!) des éléments que la raison ne rapprochait pas, et dont la
+réunion manque de vérité objective, obtiennent une sorte d'unité et une
+sorte de vérité dans l'âme du poète, qui les lie les uns aux autres par
+des liens inconnus. M. de Chateaubriand n'a fait presque, sous des
+formes et sous des noms très divers, que des poèmes, parmi lesquels les
+plus involontaires ne sont peut-être pas les moins parfaits; et quoique
+jamais, à l'en croire, il n'ait été poète qu'en attendant mieux, jamais,
+en devenant quelque chose de mieux, il n'a cessé d'être poète. La
+poésie, dont il s'est bien gardé d'introduire indiscrètement le langage
+dans les affaires, l'a accompagné partout, a traversé avec lui toutes
+les situations: et sur ce rivage solitaire où l'a laissé, en se
+retirant, le flot de la politique, nous le retrouvons seul avec elle,
+seul, disons-nous, à moins qu'une foi mûrie par les années et
+l'adversité ne soit l'inspiration du livre nouveau qu'on nous
+promet[377], livre qui, dans ce cas, terminerait bien dignement la
+carrière qu'ouvrit, il y a quarante années, l'histoire de Chactas et
+d'Atala. Qu'il s'en défende ou non, M. de Chateaubriand est surtout
+poète, le poète qu'attendait le dix-neuvième siècle, le père de toute la
+poésie que notre siècle a vu éclore, celui dont le nom ne convient pas
+moins que celui d'Homère dans ces beaux vers de Rousseau:
+
+ À la source d'Hippocrène Homère ouvrant ses rameaux, S'élève comme
+ un vieux chêne Entre de jeunes ormeaux[378].
+
+Je m'abstiens de rechercher jusqu'à quel point et dans quel sens le
+livre de M. de Chateaubriand a pu modifier les convictions
+philosophiques des hommes de son temps. Il est plus facile et moins
+hasardeux d'apprécier l'influence littéraire de ce livre fameux. Avant
+tout, il a été, pour les poètes, pour les artistes, une riche palette,
+où les plus habiles n'ont pas été les moins empressés à venir tremper
+leur pinceau; il a, non pas le premier, mais avec le plus grand succès,
+donné l'exemple d'appliquer la couleur locale aux tableaux que
+l'imagination emprunte aux souvenirs de l'histoire; il a reporté avec
+empire les esprits aux sources du romantisme et de la poésie classique,
+vers le moyen âge et vers l'antiquité grecque; il a réveillé le goût des
+études historiques, en faisant entrevoir de combien de poésie, de
+combien d'émotions et de jouissances nous privaient nos préjugés en
+histoire: non pas qu'il soit lui-même exempt de préjugés, non pas que sa
+couleur soit toujours vraie; son moyen âge est de fantaisie; sa
+prédilection pour le passé n'est guère qu'une hallucination poétique,
+dont, sans se rétracter formellement, il a fait justice plus tard[379];
+mais il a réveillé des souvenirs éteints, il a piqué la curiosité par la
+séduction, quelquefois trompeuse, de son coloris; la foule a, sur ses
+pas, remonté le courant des âges; la nation s'est informée de ses
+origines: ce poète a produit des historiens. Enfin, le _Génie du
+Christianisme_ a modifié la langue elle-même; il l'a enrichie de mots et
+de formes, dont plusieurs étonnèrent à leur apparition, et furent
+ensuite couramment employés par ceux qu'ils avaient le plus étonnés. La
+langue littéraire de nos jours est tout étincelante des épithètes, des
+métaphores, des associations de mots, dont M. de Chateaubriand l'a
+dotée. Dans le style, il a répandu des teintes plus vives, et introduit,
+si j'ose parler ainsi, le spectacle. On avait jadis outré le mouvement;
+on a prodigué la couleur. La sobriété de l'ancien style français a
+disparu sans retour; mais le _Génie du Christianisme_ a maintenu la
+grâce de ses mouvements, la fermeté de son attitude, la noble simplicité
+de ses allures. La phrase de M. de Chateaubriand, avec une intention
+musicale un peu trop marquée, un rythme quelquefois trop prononcé, est
+pourtant bien la phrase française, nette, prompte, élastique. Mais, au
+total, c'en est fait, je ne dirai pas de la candeur du dix-septième
+siècle, mais de la simplicité de diction du dix-huitième. Le _Génie du
+Christianisme_ a créé une nouvelle tradition. L'esprit français saura
+bien, dans cette voie moderne, se restreindre et se réprimer; mais tout
+nous entraîne vers le luxe et vers la fantaisie, et si la langue de
+notre époque ressemblait à celle du grand siècle, elle ne ressemblerait
+pas au nôtre. La France du dix-neuvième siècle est bien toujours la
+France; mais c'est la France du dix-neuvième siècle que le poète semble
+avoir caractérisée d'avance lorsqu'il a dit, en parlant des coursiers de
+Phaëton:
+
+ Expatiantur equi, nulloque inhibente per auras
+ Ignotæ regionis eunt[380].
+
+La transformation, le développement du talent de M. de Chateaubriand,
+entre l'_Essai historique_ et le _Génie du Christianisme_, sont si
+extraordinaires qu'il n'y en a peut-être pas d'autre exemple. C'est
+presque une création, une seconde naissance, ou, si l'on veut, la
+découverte inopinée d'un monde inconnu. Ce phénomène, qui n'est pas
+commun à toutes les destinées littéraires, ne doit-il pas être
+accompagné d'une émotion indicible, telle qu'est l'émotion du penseur
+lorsqu'une grande vérité se révèle à lui dans toute la splendeur de son
+évidence, ou telle que Milton nous a représenté l'émotion de la mère des
+humains, lorsque, pour la première fois, elle se voit dans le miroir des
+eaux, sans s'y reconnaître encore:
+
+ As I bent down to look, just opposite
+ A shape within the watery gleam appear'd,
+ Bending to look on me; I started back,
+ It started back; but pleased I soon return'd,
+ Pleased it return'd as soon with answering looks
+ Of sympathy and love: there I had fix'd
+ Mine eyes till now, and pin'd with vain desire,
+ Had not a voice thus warn'd me: What thou seest,
+ What there thou seest, fair creature, is thyself.
+
+ Un autre ciel brillait dans l'eau calme et limpide.
+ Pour le voir je me penche, et plonge un oeil avide
+ Dans l'onde où tout à coup une forme apparaît
+ Et se penche vers moi pour me voir. Inquiet,
+ Mon coeur a tressailli; je recule; elle-même
+ Recule en tressaillant; mais vers ces traits que j'aime
+ Un charme me rappelle; un charme aussi vers moi
+ La ramène à son tour; car ce n'est pas l'effroi,
+ C'est l'intérêt, l'amour, que son regard exprime.
+ Elle m'aime, je l'aime; et l'ardeur qui m'anime
+ À cet objet, vers qui s'élancent tous mes voeux,
+ En ce moment encore attacherait mes yeux,
+ Si bientôt une voix: Ô belle créature!
+ Ce que tu vois, dit-elle, ici, dans cette eau pure,
+ C'est toi-même[381].
+
+ (_Paradis Perdu_, livre IV.)
+
+
+
+
+CHAPITRE SIXIÈME
+
+Les Martyrs.
+
+
+Du _Génie du Christianisme_ aux _Martyrs_, d'un poème à un autre poème,
+il ne faut pas attendre le même prodige, quoique dans cet intervalle,
+assurément, la pensée de l'auteur ne soit pas demeurée immobile. Il m'en
+coûte de ne pas relever pour vous, comme je l'ai fait pour moi-même avec
+un soin jaloux, tous les grains d'or, toute la poussière de diamant que
+M. de Chateaubriand a semée sur sa route. Je me condamne à passer sous
+silence les beaux articles dont il enrichit le _Mercure_, jusqu'à ce
+fameux article qui n'y parut point, et qui provoqua la brutale
+suppression du journal. C'est le pendant et c'était le présage du pilon
+où périt pour un temps le livre _de l'Allemagne_. Il faut avouer que
+Napoléon ne joignait pas toujours aux allures d'un grand homme les
+manières et les procédés d'un homme bien élevé. Comment n'avait-il pas
+peur de se trahir ou de se calomnier lui-même en frappant d'interdit des
+passages comme celui-ci (car dans cet article sur le _Voyage en Espagne_
+de M. de Laborde, ces lignes constituaient sans doute le corps du
+délit):
+
+ «La muse a souvent retracé les crimes des hommes; mais il y a
+ quelque chose de si beau dans le langage du poète, que les crimes
+ même en paraissent embellis: l'historien seul peut les peindre sans
+ en affaiblir l'horreur. Lorsque, dans le silence de l'abjection,
+ l'on n'entend plus retentir que la chaîne de l'esclave et la voix
+ du délateur; lorsque tout tremble devant le tyran, et qu'il est
+ aussi dangereux d'encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce,
+ l'historien paraît, chargé de la vengeance des peuples. C'est en
+ vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l'Empire; il croît
+ inconnu auprès des cendres de Germanicus, et déjà l'intègre
+ Providence a livré à un enfant obscur la gloire du maître du monde.
+ Bientôt toutes les fausses vertus seront démasquées par l'auteur
+ des _Annales_; bientôt il ne fera voir, dans le tyran, déifié, que
+ l'histrion, l'incendiaire et le parricide: semblable à ces premiers
+ chrétiens d'Égypte, qui, au péril de leurs jours, pénétraient dans
+ les temples de l'idolâtrie, saisissaient au fond d'un sanctuaire
+ ténébreux la divinité que le Crime offrait à l'encens de la Peur et
+ traînaient à la lumière du soleil, au lieu d'un dieu, quelque
+ monstre horrible[382].»
+
+Mais pourrais-je m'empêcher de mentionner au moins la _Lettre écrite de
+Rome à M. de Fontanes_, en 1804? Je ne pense pas que l'auteur ait rien
+écrit de plus parfait, et ce serait une étude également curieuse et
+profitable que celle des changements que cette lettre a subis, d'une
+édition à l'autre, sous le rapport du style. Cet examen justifierait le
+témoignage que l'auteur s'est rendu plus d'une fois, d'être difficile
+avec lui-même et amoureux de la perfection. Ce qu'il y a de beau, c'est
+que, sous toutes ces corrections, le premier jet, l'essor, la liberté
+des mouvements se retrouvent. Il me semble que les pages mêmes de _René_
+n'ont pas plus de grandeur, et ne sont pas imbues d'une mélancolie plus
+pénétrante. Heureusement il est presque inutile de citer. Cette lettre,
+on la sait par coeur. Combien de lecteurs se rappellent à peu près mot
+pour mot cette description du coucher du soleil à l'horizon romain:
+
+ «J'ai souvent aussi remonté le Tibre à Ponte-Mole, pour jouir de
+ cette grande scène de la fin du jour. Les sommets des montagnes de
+ la Sabine apparaissent alors de lapis lazuli et d'or pâle, tandis
+ que leurs bases et leurs flancs sont noyés dans une vapeur d'une
+ teinte violette ou purpurine. Quelquefois de beaux nuages comme des
+ chars légers portés, sur le vent du soir avec une grâce inimitable,
+ font comprendre l'apparition des habitants de l'Olympe sous ce ciel
+ mythologique; quelquefois l'antique Rome semble avoir étendu dans
+ l'Occident toute la pourpre de ses consuls et de ses Césars, sous
+ les derniers pas du dieu du jour[383].»
+
+Voici, dans un cadre plus resserré, dans l'enceinte d'une ruine, un
+tableau non moins exquis:
+
+ «Surpris par la pluie, au milieu de ma course, je me réfugiai dans
+ les salles des Thermes voisins du Poecile, sous un figuier qui avait
+ renversé le pan d'un mur en croissant. Dans un petit salon
+ octogone, une vigne vierge perçait la voûte de l'édifice, et son
+ gros cep lisse, rouge et tortueux, montait le long du mur comme un
+ serpent. Tout autour de moi, à travers les arcades des ruines,
+ s'ouvraient des points de vue sur la campagne romaine. Des buissons
+ de sureau remplissaient les salles désertes où venaient se réfugier
+ quelques merles. Les fragments de maçonnerie étaient tapissés de
+ feuilles de scolopendre, dont la verdure satinée se dessinait comme
+ un travail en mosaïque sur la blancheur des marbres. Çà et là de
+ hauts cyprès remplaçaient les colonnes tombées dans ces palais de
+ la mort; l'acanthe sauvage rampait à leurs pieds, sur des débris,
+ comme si la nature s'était plu à reproduire sur les chefs-d'oeuvre
+ mutilés de l'architecture, l'ornement de leur beauté passée. Les
+ salles diverses et les sommités des ruines ressemblaient à des
+ corbeilles et à des bouquets de verdure: le vent agitait les
+ guirlandes humides, et toutes les plantes s'inclinaient sous la
+ pluie du ciel[384].»
+
+Ce séjour de Rome devait profiter à une grande composition dont M. de
+Chateaubriand portait déjà peut-être la pensée dans son esprit: je parle
+des _Martyrs_. Il en avait choisi le dessein et arrêté le plan vers
+1806, lorsqu'il partit pour visiter la Grèce, l'Asie Mineure et la
+Palestine. L'ouvrage qui a réclamé tant de travaux et de fatigues parut
+en 1809.
+
+La critique des _Martyrs_ est facile. Il est même facile, sans exagérer
+aucune critique et ne blâmant que ce qui est blâmable, de donner de cet
+ouvrage une idée très fausse. Cela n'est pas seulement aisé, cela est
+inévitable. Il faudrait une habileté peu commune pour faire, au moyen
+d'une analyse, valoir les beautés d'un livre autant que cette analyse en
+a fait valoir les défauts. Mon espoir, en cette occasion, c'est que j'ai
+à parler d'un livre que tout le monde a lu ou que tout le monde lira.
+
+Écoutons d'abord l'auteur sur son dessein:
+
+ «J'ai avancé, dans un premier ouvrage, que la Religion chrétienne
+ me paraissait plus favorable que le Paganisme au développement des
+ caractères, et au jeu des passions dans l'Épopée; j'ai dit encore
+ que le _merveilleux_ de cette religion pouvait peut-être lutter
+ contre le _merveilleux_ emprunté de la Mythologie: ce sont ces
+ opinions, plus ou moins combattues, que je cherche à appuyer par un
+ exemple.
+
+ »Pour rendre le lecteur juge impartial de ce grand procès
+ littéraire, il m'a semblé qu'il fallait chercher un sujet qui
+ renfermât dans un même cadre le tableau des deux religions, la
+ morale, les sacrifices, les pompes des deux cultes; un sujet où le
+ langage de la Genèse pût se faire entendre auprès de celui de
+ l'Odyssée; où le Jupiter d'Homère vînt se placer à côté du Jéhova
+ de Milton sans blesser la piété, le goût et la vraisemblance des
+ moeurs.
+
+ »Cette idée conçue, j'ai trouvé facilement l'époque historique de
+ l'alliance des deux religions[385].»
+
+Vous le voyez, Messieurs, les _Martyrs_, dont le sujet est le triomphe
+de la religion chrétienne, étaient destinés à la faire triompher dans la
+littérature comme elle a triomphé dans le monde.
+
+Laissons pour un moment le dessein de l'ouvrage, et voyons-en le sujet,
+ou plutôt voyons si le choix du sujet, si l'idée mère de la composition
+est convenable au dessein de l'auteur.
+
+Il s'agit du _Triomphe de la religion chrétienne_[386], non dans
+l'avenir, mais dans le passé. Il y a dix-huit siècles que le
+christianisme triomphe: est-ce de ces dix-huit siècles que le poète va
+nous retracer l'histoire? Outre ce triomphe permanent, non interrompu,
+le christianisme triomphe à des moments et en des lieux déterminés,
+chaque fois que le repentir d'un pécheur donne sujet aux anges de se
+réjouir dans le ciel, et chaque fois aussi que les principes de
+l'incrédulité et du péché étant mis en balance avec ceux de la foi et de
+la morale, ces derniers l'emportent: eh bien! est-ce de quelques-unes de
+ces victoires, qui se comptent par milliers, ou plutôt qui ne se
+comptent point, que nous allons entendre l'histoire? Quelque beau que
+soit ce dessein, ce n'est pas celui de l'auteur. Non, il a découvert
+qu'à une certaine époque, savoir vers l'an 320 de notre ère, le
+christianisme a remporté une victoire définitive, nécessaire à son
+existence au même titre que peut l'être, dans la lutte d'un peuple avec
+un autre, une bataille gagnée; il s'agit d'une victoire sans laquelle
+l'avenir du christianisme sur la terre n'était pas assuré, et qui met
+fin péremptoirement à toute incertitude sur les desseins de Dieu. Cette
+victoire, vous l'avez compris, c'est l'adoption du christianisme par
+Constantin, «nouveau Cyrus qui mettra le trône des Césars à l'ombre des
+saints tabernacles, qui brisera les simulacres des Esprits de ténèbres,
+et ne permettra plus aux faux dieux d'élever leurs temples auprès des
+autels du Fils de l'homme;» c'est la disparition de l'idolâtrie; «car,
+dit le Père éternel à son fils dans le poème qui nous occupe, le moment,
+qui doit faire triompher votre croix, est arrivé[387].»
+
+Le grand coup d'État qu'on attribue à Constantin, la promotion
+officielle du christianisme au rang de religion d'État, c'est ce que M.
+de Chateaubriand en 1809, et en qualité de poète, appelait _le triomphe
+de la religion chrétienne_. En 1830 c'est l'historien qui parle, et son
+langage a plus de réserve. Il constate que, sous Constantin, le pouvoir
+et la loi deviennent chrétiens; que les dissentiments religieux, qui
+n'avaient guère été parmi les fidèles que des démêlés domestiques
+méprisés ou contenus par l'autorité, se changèrent en querelles
+publiques; que, quand les persécutions du paganisme finirent, celles des
+hérésies commencèrent, et «qu'avec Constantin se forme _l'Église_
+proprement dite, c'est-à-dire une monarchie religieuse, au moyen de
+laquelle les évêques s'empareront des principaux actes de la vie civile,
+et deviendront les législateurs et les conducteurs des nations[388].»
+Ceci n'est pas tout à fait du style des _Martyrs_. Rien de plus naturel,
+d'ailleurs, que 1809 et 1830 diffèrent entre eux. Je ne dis pas, et M.
+de Chateaubriand lui-même ne dirait pas, que le poète et l'historien, à
+une même date, ont droit de différer entre eux; cela ressemblerait trop
+au mot du bon Père dans les _Provinciales_: «Je ne parlais pas en cela
+selon ma conscience, mais selon celle de Ponce et du Père Bauny[389].»
+
+Chacun, du reste, en jugera selon ses lumières ou ses préjugés; mais je
+crois que je trouverai tout le monde de mon avis si je dis, qu'en
+supposant même que le système politique adopté par Constantin a été _le
+triomphe de la religion chrétienne_, ce triomphe, ayant eu lieu sous la
+forme d'un secours prêté à la vérité par la force temporelle et par la
+politique, peut bien être un sujet de méditation pour l'historien et de
+contemplation pour le penseur religieux, mais n'est pas éminemment
+propre à la poésie, qui cherchera plutôt ses sujets dans les catacombes
+que dans le cabinet d'un empereur. M. de Chateaubriand n'avait garde de
+l'ignorer; aussi, tout en maintenant à l'événement que nous venons de
+rappeler un nom trop magnifique selon nous, ce n'est pas cet événement
+qu'il raconte, mais le généreux dévouement de deux simples chrétiens
+dont la poésie lui a découvert les noms inconnus, ainsi que la part
+décisive qu'ils ont eue à cette grande révolution. Par cela même, le
+poète s'est rapproché de la vérité morale, mais malheureusement c'est
+pour s'en éloigner bientôt.
+
+Que la muse lui ait dit à l'oreille ce que tous les historiens ont
+ignoré, rien de mieux; la muse sait bien des choses, et, à vrai dire, le
+secret dont elle lui fait part est le secret de Dieu. Comment, sans une
+inspiration quelconque, aurait-il pu savoir que le triomphe du
+christianisme sous Constantin, la métamorphose d'un culte persécuté en
+une religion d'État, avait pour condition et eut pour secrète cause le
+martyre d'un chrétien et d'une chrétienne, fiancés l'un à l'autre, et
+dont l'hymen a été solennisé dans l'arène des gladiateurs et sous
+l'ongle du tigre? Les deux victimes elles-mêmes ne savent point ce que
+vaut leur sacrifice, et personne apparemment ne peut le savoir mieux
+qu'elles; mais s'il est indiscret de questionner l'auteur sur ces
+renseignements, il ne l'est pas de lui demander compte d'autre chose, je
+veux dire de l'idée même qui se trouve à la base de cette invention.
+
+Eudore et Cymodocée sont deux martyrs. J'accorde sans peine que les
+portes de l'enfer auraient prévalu contre l'Église, si l'Église, dans
+son propre sein, n'avait pas trouvé des martyrs. Mais ces martyrs
+eux-mêmes (et ici je ne parle pas en chrétien, je me place au point de
+vue de la philosophie), ces martyrs eux-mêmes sont un fruit, un produit
+du christianisme; ils témoignent encore plus de sa force que de la leur;
+leur force lui est empruntée; ils triomphent par lui plutôt que par eux;
+s'ils sont nécessaires au christianisme, ils le sont au même titre, de
+la même manière, que l'est à un agent libre l'instrument qu'il vient de
+créer pour ses desseins; en un mot, ils sont dans l'Église le moyen de
+tout et ne sont la cause de rien.
+
+Et s'ils étaient les sauveurs du christianisme qui les a sauvés,
+c'est-à-dire les rédempteurs de l'humanité, ce serait tous ensemble, le
+martyre plutôt que les martyrs. Tous les martyrs sont égaux en face de
+l'oeuvre supposée; ce que l'un a souffert ou fait de plus que l'autre
+importe peu, n'importe point. Il est impossible, en restant dans les
+limites de la condition humaine, de rien imaginer qui rende certains
+individus propres à cette oeuvre, tandis que tous les autres ne le
+seraient pas. Serait-ce par une action directe sur les causes secondes?
+Mais l'auteur exclut absolument cette supposition. Serait-ce par le
+mérite du sacrifice? Mais comment le mérite serait-il inégal? Et de
+fait, en quoi Eudore et Cymodocée l'emportent-ils sur tant d'autres
+martyrs? Et pourquoi donc est-ce à leur dernier soupir
+
+ «que l'on aperçoit au milieu des airs une croix de lumière,
+ semblable à ce Labarum qui fit triompher Constantin; que la foudre
+ gronde sur le Vatican, colline alors déserte, mais souvent visitée
+ par un Esprit inconnu; que l'amphithéâtre est ébranlé jusque dans
+ ses fondements; que toutes les statues des idoles tombent, et que
+ l'on entend, comme autrefois à Jérusalem, une voix qui dit: les
+ dieux s'en vont[390]!»
+
+Certes, il n'en fallait pas tant pour faire réfléchir les spectateurs;
+mais il ne paraît pas que ces signes extraordinaires aient changé en
+rien les dispositions du peuple romain; l'auteur aurait eu soin de le
+dire; et puis, encore une fois, on ne voit pas pourquoi le martyre
+d'Eudore et de Cymodocée a dû avoir, plus que tout autre, la vertu
+d'ébranler l'amphithéâtre, d'évoquer la foudre, et de peindre, en traits
+de lumière, le Labarum dans l'azur du ciel.
+
+Le fils de Lasthénès et la fille de Démodocus périssent généreusement
+pour leur foi; mais ils ne font que ce qu'ont fait, alors et plus tard,
+tant d'autres chrétiens; rien, dans leur caractère, dans leur dignité
+personnelle, dans leurs souffrances, n'explique la différence tranchée
+que fait le poète, quant aux résultats, entre eux et le commun des
+martyrs. Les explications qu'il essaie sont faibles et, osons le dire,
+puériles[391].
+
+Et maintenant admettons toutes les différences que l'on voudra; le
+sacrifice d'Eudore et de Cymodocée ne peut avoir jamais qu'une valeur
+humaine; pour lui en donner une autre, il faudrait les sortir l'un et
+l'autre de l'humanité. Or, c'est une valeur et une vertu surhumaines, je
+veux dire une valeur intrinsèque, une puissance immédiate que l'auteur
+attribue à leur sacrifice. Ils ne vont pas seulement ébranler
+l'incrédulité par le spectacle de leurs vertus et de leur martyre; ils
+ne vont pas seulement encourager leurs frères au même dévouement; ils ne
+vont pas seulement prêter à l'Éternel qui le leur rendra. Ils sont, eux
+et non pas d'autres, eux, à l'exclusion de tous autres, _l'holocauste
+demandé_, _l'hostie_ entière dont Dieu a besoin, la victime dont
+l'immolation désarmera son courroux. Il est vrai que, selon l'auteur,
+cette victime ne viendra digne de Dieu qu'_en vertu des souffrances et
+des mérites du sang de Jésus-Christ_[392]; mais cette précaution
+oratoire ne sauve rien; il n'en reste pas moins vrai qu'ils sont ce que
+Jésus-Christ a été, qu'ils ont des mérites à communiquer, qu'ils peuvent
+acquitter la dette du monde; il n'en est pas moins vrai que, s'ils sont
+médiateurs, tous peuvent l'être, que tous les martyrs sont des hosties,
+et que Jésus-Christ n'est plus que le premier des martyrs.
+
+Or, toute préoccupation orthodoxe mise de côté, et ne prenant les
+_Martyrs_ que sur le pied d'une oeuvre littéraire, ne pouvons-nous pas
+dire que le poème pèche contre la vérité relative, qui est en
+littérature comme en politique, la vérité absolue? Que l'on croie au
+christianisme ou que l'on n'y croie pas, il faut le prendre tel qu'il
+est, et une altération aussi grave n'offense guère moins les incrédules
+que les croyants.
+
+La beauté d'ailleurs, je dis simplement la beauté, d'un poème fondé sur
+les mystères du christianisme, tiendra toujours à la conservation
+intacte, sévère des bases de cette religion. En poésie, tout le monde
+est orthodoxe. On peut n'aimer pas la religion chrétienne, ni les
+ouvrages dont elle fournit le sujet; mais on aime encore moins les
+inventions qui la diminuent et l'affaiblissent.
+
+Il résulte encore de la donnée sur laquelle tout le poème repose, qu'il
+n'y a pas de véritable dénoûment. Le poète peut bien s'écrier en
+finissant: «Les dieux s'en vont[393];» on n'en voit rien. La liaison
+entre la mort d'Eudore et la conversion de Constantin échappe tout à
+fait: on n'y croit que d'autorité, ce qui en poésie ne suffit pas; et
+quand on verrait cette liaison, quand on y croirait, le mal est que la
+conversion même de Constantin, ou la conversion de l'État romain, n'est
+pas non plus aux yeux de tout le monde un _dénoûment_. Ceci soit dit
+indépendamment de toutes les opinions qu'on peut avoir sur l'utilité
+religieuse de cette révolution.
+
+Il me semble qu'on peut déjà pressentir que le style souffrira de la
+nature même du sujet. Pour distinguer du reste des martyrs deux
+personnages que rien n'en distingue essentiellement, il faudra, dans
+l'absence des choses, recourir aux mots. Le prestige des mots sera
+nécessaire; l'emphase sera de rigueur. La lecture des _Martyrs_ ne
+réalise que trop un tel pressentiment.
+
+Le sujet admis, il faut reconnaître que l'action plaît par la clarté,
+par une ordonnance heureuse et par une simplicité que l'auteur a su
+concilier avec beaucoup de richesse, ou du moins avec beaucoup de
+variété. Il lui en a coûté, je l'avoue, quelques invraisemblances et des
+anachronismes trop flagrants, pour réunir dans sa fable tant de
+personnages et tant de souvenirs; mais, à une ou deux près, ces licences
+me paraissent vénielles, et l'important c'est que l'action n'est point
+embarrassée par toute cette diversité. Au mérite que je viens de
+reconnaître, l'action ou la fable des _Martyrs_ joint-elle celui de
+l'intérêt? Cette question en suppose d'autres, que l'auteur lui-même
+propose à notre examen: celle du merveilleux, celle des passions, celle
+des caractères, celle des moeurs; car c'est de tout cela que se compose
+ou que dépend l'intérêt d'une action: tout ce qui reste en dehors de ces
+éléments, ce sont les situations; les situations, c'est l'action même
+décomposée et réduite à ses caractères extérieurs: or, qui ne comprend
+que l'intérêt des situations résulte, en grande partie, des caractères,
+des passions, des moeurs, même du merveilleux s'il y en a dans le sujet,
+du style enfin non moins que de tout le reste? Sans contredit, le poème
+des _Martyrs_ présente des situations fortes, déploie des scènes, qui,
+en tout état de cause, seraient pathétiques. On peut citer, comme
+exemples, le séjour de Cymodocée chez Hiéroclès, mais surtout la scène
+vraiment terrible, où Eudore, tout près du moment de rendre témoignage,
+est tenté d'abjurer. Voici cette scène:
+
+ «Ces hommes (des chrétiens condamnés aux supplices de
+ l'amphithéâtre) ces hommes, qui devaient bientôt abandonner la vie,
+ continuaient à tenir entre eux des discours pleins d'onction et de
+ charité: lorsque de légères hirondelles se préparent à quitter nos
+ climats, on les voit se réunir au bord d'un étang solitaire, ou sur
+ la tour d'une église champêtre; tout retentit des doux chants du
+ départ; aussitôt que l'aquilon se lève, elles prennent leur vol
+ vers le ciel, et vont chercher un autre printemps et une terre plus
+ heureuse.
+
+ »Au milieu de cette scène touchante, on voit accourir un esclave:
+ il perce la foule; il demande Eudore; il lui remet une lettre de la
+ part du juge. Eudore déroule la lettre; elle était conçue en ces
+ mots:
+
+ «--Festus juge, à Eudore chrétien, salut:
+
+ «Cymodocée est condamnée aux lieux infâmes. Hiéroclès l'y attend.
+ Je t'en supplie par l'estime que tu m'as inspirée, sacrifie aux
+ dieux; viens redemander ton épouse: je jure de te la faire rendre
+ pure et digne de toi.»--
+
+ »Eudore s'évanouit; on s'empresse autour de lui; les soldats qui
+ l'environnent se saisissent de la lettre; le peuple la réclame; un
+ tribun en fait lecture à haute voix; les évêques restent muets et
+ consternés; l'assemblée s'agite en tumulte. Eudore revient à la
+ lumière; les soldats étaient à ses genoux, et lui disaient:
+
+ «Compagnon, sacrifiez! Voilà nos aigles au défaut d'autels.»
+
+ »Et ils lui présentaient une coupe pleine de vin pour la libation.
+ Une tentation horrible s'empare du coeur d'Eudore. Cymodocée aux
+ lieux infâmes! Cymodocée dans les bras d'Hiéroclès! La poitrine du
+ martyr se soulève; l'appareil de ses plaies se brise, et son sang
+ coule en abondance. Le peuple, saisi de pitié, tombe lui-même à
+ genoux, et répète avec les soldats:
+
+ «Sacrifiez! Sacrifiez!»
+
+ »Alors Eudore d'une voix sourde:
+
+ «Où sont les aigles?»
+
+ »Les soldats frappent leurs boucliers en signe de triomphe, et se
+ hâtent d'apporter les enseignes. Eudore se lève; les centurions le
+ soutiennent; il s'avance au pied des aigles; le silence règne parmi
+ la foule; Eudore prend la coupe; les évêques se voilent la tête de
+ leurs robes, et les confesseurs poussent un cri: à ce cri la coupe
+ tombe des mains d'Eudore, il renverse les aigles, et se tournant
+ vers les martyrs, il dit: «Je suis chrétien[394]!»
+
+Enquérons-nous maintenant de ce qui rehausse l'intérêt des situations,
+et de ce qui constitue presque entièrement l'intérêt général de
+l'action. Je commence par le merveilleux parce qu'il est essentiel au
+sujet des _Martyrs_, et parce qu'il nous conduit à parler des moeurs. Ces
+deux objets forment ensemble ce qu'on pourrait appeler l'ordre d'idées,
+la philosophie qui domine tout l'ouvrage; ils en constituent l'intérêt
+spéculatif. Toute composition repose sur une base pareille, qui prend,
+dans certains cas, la forme du merveilleux.
+
+Il est clair que M. de Chateaubriand n'a pas prétendu qu'on ne cherchât
+que dans son ouvrage l'idéal de l'antiquité mythologique. Si donc il
+nous semblait qu'il lui a fait tort, qu'il n'en a pas assez relevé les
+avantages, nous serions bien libres d'en appeler: Homère, Virgile, Ovide
+sont toujours là. Mais nous ne serons pas tentés d'en appeler dans le
+cas contraire; car l'auteur n'a pas pu avoir la pensée de faire valoir
+cette antiquité plus qu'elle ne vaut, et si, dans son poème, la
+mythologie grecque nous paraît séduisante, ce sera sans doute parce
+qu'elle l'est en effet; si même, par impossible, elle nous paraissait
+supérieure au _merveilleux_ chrétien, il faudrait en conclure ou qu'elle
+l'est en effet, ou que l'auteur ne connaît pas bien le _merveilleux_
+qu'il veut nous faire goûter. Or, ce qui paraissait impossible est
+arrivé: M. de Chateaubriand a plaidé la cause du merveilleux chrétien,
+et a gagné celle du merveilleux mythologique. C'est mon sentiment, et je
+serais bien trompé si, après la lecture des _Martyrs_, ce n'était pas
+aussi le vôtre.
+
+Faut-il s'en étonner? Dès qu'il s'agit de merveilleux, le paganisme vaut
+mieux. Il y a, dans le paganisme, proportion constante entre le signe et
+la chose signifiée, entre l'idée et le symbole. La comparaison de l'idée
+païenne avec le symbole païen ne fait jamais naître dans l'esprit la
+pensée de l'insuffisance et de la vanité de ce dernier. La métaphysique
+et la morale du paganisme sont telles que le symbole n'atteint que trop
+aisément à leur niveau. Le sublime même, dans cette religion, est _à
+hauteur d'appui_; il est relatif en quelque sorte: dans la nôtre, il est
+absolu. Au sens convenu du mot, il n'y a point de merveilleux dans notre
+religion, bien qu'elle soit merveilleuse; on ne peut pas, du moins,
+inventer un merveilleux après le sien qui est de l'histoire. Les
+miracles n'en sont pas un ornement, mais une partie intégrante, un
+moyen, une force. Les images employées dans les Prophètes et dans
+l'Apocalypse n'ont ni l'intention ni le caractère littéraire; elles sont
+sublimes plutôt que poétiques; faut-il le dire? leur bizarrerie
+volontaire semble destinée à les exclure du domaine de la poésie, et à
+les préserver ainsi de toute profanation.
+
+En dépit de tous les chefs-d'oeuvre, et même de celui de Milton, la
+sentence de Boileau demeure vraie à nos yeux:
+
+ De la foi d'un chrétien les mystères terribles
+ D'ornements égayés ne sont point susceptibles[395].
+
+Au lieu de _terribles_, mettez _redoutables_ ou _vénérables_; au lieu
+d'_égayés_, mettez _poétiques_ ou _brillants_; la pensée, plus
+intelligible pour nous, sera restée la même, et plus vous y réfléchirez,
+plus elle vous semblera vraie. On aura beau parler, comme l'a fait M. de
+Chateaubriand dans son grand ouvrage, du _merveilleux_ chrétien, des
+_machines poétiques_ du christianisme; la nature des choses est plus
+forte que toutes les suppositions. La beauté du dogme chrétien est tout
+intérieure, toute morale; elle est intraduisible; c'est un texte qui ne
+se lit que dans l'original; la seule mythologie dont notre religion soit
+susceptible, c'est le mysticisme.
+
+Mais quand ces questions resteraient indécises, ce qui ne l'est pas, ce
+qui demeure constant, c'est que dans l'épopée des _Martyrs_, tout ce qui
+fait allusion à la mythologie grecque est charmant, et tout, ou presque
+tout ce qui tient au merveilleux chrétien, est mauvais. Admettez qu'il y
+a un merveilleux chrétien: celui des _Martyrs_ n'est pas, ne saurait
+être le véritable, et les non-croyants ne seront pas sur cet article
+d'un autre avis que les croyants.
+
+J'ose dire qu'on ne peut lire qu'avec une sorte de pudeur souffrante la
+description du Paradis dans les _Martyrs_. La magnificence ne remplace
+pas la majesté. Décrire les béatitudes et la gloire du ciel, c'est
+donner des bornes à ce qui n'en a point, et chaque élan est une chute.
+«Les paroles grossières que la Muse est forcée d'employer, nous
+trompent[396],» dit l'auteur; non, elles ne sauraient nous tromper,
+elles nous choquent, elles nous blessent; l'idée de profanation et de
+parodie revient sans cesse à l'esprit et serre le coeur. Il y a, en
+outre, une confusion de la matière et de l'esprit, du sens propre et du
+sens figuré, qui nous déconcerte et nous fatigue. L'impression générale
+est froide, triste; on en veut à l'auteur d'avoir tenté l'impossible, et
+loin de chercher à se souvenir, on voudrait presque oublier.
+
+Ne croyez pas, Messieurs, mais lisez; lisez tout le livre, ou du moins
+les passages suivants:
+
+ «Des jardins délicieux s'étendent autour de la radieuse Jérusalem.
+ Un fleuve découle du trône du Tout-Puissant; il arrose le céleste
+ Éden, et roule dans ses flots l'Amour pur et la Sapience de Dieu.
+ L'onde mystérieuse se partage en divers canaux qui s'enchaînent, se
+ divisent, se rejoignent, se quittent encore, et font croître, avec
+ la vigne immortelle, le lis semblable à l'Épouse, et les fleurs qui
+ parfument la couche de l'Époux. L'Arbre de vie s'élève sur la
+ Colline de l'encens; un peu plus loin, l'Arbre de science étend de
+ toutes parts ses racines profondes et ses rameaux innombrables: il
+ porte, cachés sous son feuillage d'or, les secrets de la Divinité,
+ les lois occultes de la nature, les réalités morales et
+ intellectuelles, les immuables principes du bien et du mal.
+
+ »... Ce sont eux (les choeurs des anges) qui soupirent dans les
+ antiques forêts, qui parlent dans les flots de la mer, et qui
+ versent les fleuves du haut des montagnes. Les uns gardent les
+ vingt mille chariots de guerre de Sabbaoth et d'Élohé; les autres
+ veillent au carquois du Seigneur, à ses foudres inévitables, à ses
+ coursiers terribles, qui portent la peste, la guerre, la famine et
+ la mort. Un million de ces Génies ardents règlent les mouvements
+ des astres, et se relèvent tour à tour, dans ces emplois
+ magnifiques, comme les sentinelles vigilantes d'une grande armée.
+
+ »... C'est dans cette extase d'admiration et d'amour, dans ces
+ transports d'une joie sublime, ou dans ces mouvements d'une tendre
+ tristesse, que les Élus répètent ce cri de trois fois Saint, qui
+ ravit éternellement les cieux. Le Roi prophète règle la mélodie
+ divine; Asaph, qui soupira les douleurs de David, conduit les
+ instruments animés par le souffle; et les fils de Coré gouvernent
+ les harpes, les lyres et les psaltérions qui frémissent sous la
+ main des Anges. Les six jours de la création, le repos du Seigneur,
+ les fêtes de l'ancienne et de la nouvelle Loi sont célébrés tour à
+ tour dans les royaumes incorruptibles.
+
+ »... Là surtout s'accomplit, loin de l'oeil des Anges, le mystère de
+ la Trinité. L'Esprit qui remonte et descend sans cesse du Fils au
+ Père, et du Père au Fils, s'unit avec eux dans ces profondeurs
+ impénétrables.
+
+ »Les Essences primitives se séparent, le triangle de feu disparaît:
+ l'Oracle s'entrouvre, et l'on aperçoit les Trois Puissances. Porté
+ sur un trône de nuées, le Père tient un compas à la main; un cercle
+ est sous ses pieds; le Fils, armé de la foudre, est assis à sa
+ droite; l'Esprit s'élève à sa gauche, comme une colonne de lumière.
+ Jéhova fait un signe: et les temps rassurés reprennent leur
+ cours[397].»
+
+En vain on nous opposerait les images bibliques; car ou ce ne sont plus
+que des images, ou ces images ont une telle gravité, elles accusent une
+si haute indifférence pour l'effet littéraire, il est si clair qu'elles
+n'aspirent pas à peindre, mais seulement à signifier, que l'idée ne
+vient pas même de les mesurer à leur objet. En vain encore on nous
+rappellerait Milton. Son exemple n'a pas absous l'entreprise, mais s'en
+est fait pardonner l'audace par le caractère moral, pathétique,
+profondément sérieux de son merveilleux. Dans le Ciel et dans l'Enfer de
+ce grand poète, on sent l'original, et dans les _Martyrs_ la copie.
+
+Fénelon seul a parlé des demeures bienheureuses aussi dignement qu'il
+peut être donné à l'homme d'en parler. Encore a-t-il déguisé sous le nom
+d'Élysée le nom trop saint de Paradis. Il n'aborde pas le mystère de la
+divine essence; il se borne à peindre le bonheur des créatures
+glorifiées, et n'emploie d'autre merveilleux que celui de l'âme: il se
+contente d'être sublime. En quelques endroits l'auteur des _Martyrs_ a
+suivi ses traces; mais si haut qu'il s'élève alors, il reste au-dessous
+de son modèle. On ne peut refuser de l'admiration à ce passage où le
+poète cherche à se faire une idée de la béatitude des justes:
+
+ «Les élus sont incessamment dans l'état délicieux d'un mortel qui
+ vient de faire une action vertueuse ou héroïque, d'un génie sublime
+ qui enfante une grande pensée, d'un homme qui sent les transports
+ d'un amour légitime, ou les charmes d'une amitié longtemps éprouvée
+ par le malheur[398].»
+
+Fénelon avait dit:
+
+ «Ils sont, sans interruption, à chaque moment, dans le même
+ saisissement de coeur où est une mère qui revoit son cher fils
+ qu'elle avait cru mort; et cette joie, qui échappe bientôt à la
+ mère, ne s'enfuit jamais du coeur de ces hommes[399].»
+
+Il me semble que M. Villemain a bien jugé les conceptions de Fénelon et
+celles de M. de Chateaubriand, lorsqu'il a dit, à propos du premier:
+
+ «Mais lorsque, délivré de ces affreuses peintures (les supplices du
+ Tartare), il peut reposer sa douce et bienfaisante imagination sur
+ la demeure des justes, alors on entend des sons que la voix humaine
+ n'a jamais égalés, et quelque chose de céleste s'échappe de son âme
+ enivrée de la joie qu'elle décrit. Ces idées-là sont absolument
+ étrangères au génie antique; c'est l'extase de la charité
+ chrétienne; c'est une religion toute d'amour, interprétée par l'âme
+ douce et tendre de Fénelon; c'est le _pur amour_ donné pour
+ récompense aux justes, dans l'Élysée mythologique. Aussi, lorsque
+ de nos jours un écrivain célèbre a voulu retracer le paradis
+ chrétien, il a dû sentir plus d'une fois qu'il était devancé par
+ l'anachronisme de Fénelon; et, malgré les efforts d'une riche
+ imagination, et l'emploi plus facile et plus libre des idées
+ chrétiennes, il a été obligé de se rejeter sur des images moins
+ heureuses, et il n'a mérité que le second rang[400].»
+
+Il faut oser l'avouer: si l'on prend, dans les _Martyrs_, les passages
+qui se rapportent aux croyances mythologiques, et qu'on les oppose à
+l'ensemble du merveilleux chrétien tel que nous l'étale ce poème, le
+choix, même pour des chrétiens, ou plutôt pour des chrétiens surtout, ne
+saurait être un seul moment incertain. On préférera la mythologie,
+pastiche à la vérité, mais pastiche adorable; on se surprendra, j'en
+suis sûr, à regretter les enchantements de la fable; on écartera avec
+aversion la tristesse rude du moyen âge et ses superstitions presque
+toutes funèbres; l'on se rejettera avec abandon[401] vers ces fictions
+ingénieuses et riantes d'une époque et d'un peuple à qui la poésie
+tenait lieu de religion, et l'on croira entendre la poésie soupirer ces
+regrets de Monime, exilée comme elle:
+
+ Si tu m'aimais, Phoedime, il fallait me pleurer
+ Alors que, m'arrachant du doux sein de la Grèce,
+ Dans ce climat barbare, on traîna ta maîtresse[402].
+
+Ce ne sont pas là de bonnes impressions, je vous l'avoue; mais cet aveu
+renferme une critique, sinon du poème des _Martyrs_, du moins de toute
+la partie de ce livre consacrée au développement du merveilleux
+chrétien. Ce qui recommande le christianisme, c'est sa doctrine, ce sont
+ses moeurs; et à ce dernier égard, les _Martyrs_ ont droit à des éloges,
+puisqu'ils font ressortir la supériorité des moeurs chrétiennes sur
+celles du paganisme. Ceci me conduit à envisager l'ouvrage de M. de
+Chateaubriand sous le rapport de la peinture des moeurs.
+
+Les moeurs, au point de vue de la composition poétique, se composent des
+croyances et des opinions comme des habitudes. Dans le sujet des
+_Martyrs_, toutes ces choses n'en font qu'une, puisqu'il ne s'agit pas
+de peindre deux peuples, mais deux religions.
+
+Rien de plus grand, rien de plus beau qu'un tel contraste. Il est
+glorieux à l'auteur d'avoir entrepris, dans les plus vastes proportions,
+la peinture d'une situation qui n'eut et n'aura jamais de pareille dans
+les annales du monde. Aucun grand talent ne s'en était avisé jusqu'à
+lui. Quel qu'ait pu être le succès, cet honneur lui reste. Mais
+l'exécution est-elle heureuse? est-elle avouée par l'histoire, par le
+goût, par la religion?
+
+On a reproché aux _Martyrs_ quelques anachronismes trop flagrants.
+Eudore meurt, pour le plus tard, en 313, et on lui donne pour amis de
+jeunesse Augustin né en 354, Jérôme né en 331, et pour adversaire
+Symmaque, né en 350, à qui l'on fait débiter devant le trône de
+Dioclétien le plaidoyer qu'il prononça en 389 devant Théodose, en faveur
+du culte de la Victoire, c'est-à-dire lorsque le christianisme avait
+franchi, sous Constantin, sous Gratien et sous Théodose, les trois
+degrés qui le séparaient du trône. On avance de plus d'un siècle
+l'apparition de Pharamond, de Mérovée, et l'invasion de la Gaule. Mais
+qu'est-ce que tout cela? qu'est-ce qu'un anachronisme de deux siècles
+auprès d'une erreur de compte qui, rapprochant et confondant des faits
+séparés par trois mille années, rend contemporains, en quelque façon,
+Homère et Bossuet?
+
+M. de Chateaubriand fait le polythéisme, sous Dioclétien, de plusieurs
+siècles trop jeune, et le christianisme de plusieurs siècles trop vieux.
+
+Ce que nous disons du christianisme, ou plutôt du catholicisme des
+_Martyrs_, est évident pour quiconque n'est pas entièrement étranger à
+l'histoire de l'Église. Un grand nombre des choses que l'auteur fait
+croire et pratiquer à ses héros, on ne les a crues et pratiquées que
+plus tard. Je ne m'arrêterai pas à le prouver. Quant au paganisme, je
+doute que, dans ses plus beaux temps, il ait obtenu la foi implicite, il
+ait présenté l'aspect d'unité, dont il plaît à l'auteur de le décorer
+sous Dioclétien. Il ne tient pas compte non plus de _l'interfusion_ des
+deux religions, du mélange et du commerce inévitable de leurs
+sectateurs, de l'influence qu'ils exerçaient les uns sur les autres. Des
+documents circonstanciés nous manquent sur tous ces faits; mais cette
+absence de renseignements peut-elle donner au poète la liberté
+d'inventer au rebours de la vraisemblance? le raisonnement ne lui
+enseigne-t-il pas ce qui fut, ou, pour le moins, ce qui ne fut pas, ce
+qui ne put pas être? et ne nous suffit-il pas à nous-mêmes pour déclarer
+que l'image du monde romain, telle que l'auteur nous la trace, est
+fausse en ce qui concerne la situation respective et le rapport des deux
+religions?
+
+M. de Chateaubriand a-t-il au moins gagné quelque chose à n'être pas
+vrai? C'est bien peu probable. Le faux, en cette affaire, ne peut pas
+mieux valoir que le vrai. Mais écoutons sur ce point un critique aussi
+bien informé qu'il était possible de l'être. C'est Benjamin Constant,
+dans un article du _Mercure_:
+
+ «Cette lutte du théisme, non pas contre le polythéisme, car le
+ polythéisme n'existait plus en réalité, mais contre des formes
+ vieillies, qui ne commandaient aucun respect, et que l'autorité,
+ bien qu'elle eût pour but de les maintenir, ne pouvait s'astreindre
+ à ménager; cette lutte, dis-je, serait le sujet d'un ouvrage, dont
+ rien encore, à ma connaissance, ne donne l'idée.
+
+ »J'ai toujours été surpris que l'illustre auteur des _Martyrs_ ne
+ l'eût pas conçue. Si, au lieu de revêtir de couleurs poétiques ce
+ qui n'était pas, il eût appliqué son beau talent à peindre ce qui
+ était, il eût tiré de son sujet un bien autre parti, même sous le
+ rapport de la poésie. Il ne fallait pas opposer la religion
+ d'Homère, religion qui avait disparu depuis bien des siècles, au
+ catholicisme de Bossuet; c'était commettre un anachronisme de
+ quatre mille ans, et présenter comme simultanées deux choses, dont
+ l'une n'existait plus, et l'autre pas encore.
+
+ »Ce polythéisme dégénéré, plus différent de la religion des beaux
+ temps d'Athènes que des superstitions des hordes sauvages, n'aurait
+ pas offert au peintre habile que j'ai indiqué, des sujets de
+ tableaux moins frappants, et ces tableaux auraient eu, sur les
+ autres, l'avantage de la nouveauté.
+
+ »Aux gracieuses processions des canéphores avaient succédé les
+ courses tumultueuses des prêtres isiaques, derniers auxiliaires et
+ alliés suspects d'un culte expirant, tour à tour repoussés et
+ rappelés par ses ministres désespérant de leur cause. Les
+ cérémonies ordinaires, qui ne suffisaient plus à la superstition
+ devenue barbare, étaient remplacées par le hideux taurobole, où le
+ suppliant se faisait inonder du sang de la victime. De toutes parts
+ pénétraient dans les temples, malgré les efforts des magistrats,
+ les rites révoltants des peuplades les plus dédaignées. Les
+ sacrifices humains se réintroduisaient dans ce polythéisme, et
+ déshonoraient sa chute, comme ils avaient souillé sa naissance. Les
+ dieux échangeaient leurs formes élégantes contre d'effroyables
+ difformités. Ces dieux, empruntés de partout, réunis, entassés,
+ confondus, étaient d'autant mieux accueillis que leurs dehors
+ étaient plus bizarres. C'était leur foule que l'on invoquait;
+ c'était de leur foule que l'imagination voulait se repaître. Elle
+ avait soif de repeupler, n'importe de quels êtres, ce ciel qu'elle
+ s'épouvantait de voir muet et désert[403].»
+
+Après cela, certes, on peut s'étonner de voir le paganisme hellénique
+reparaître, dans le poème des _Martyrs_, avec toute cette verte et
+riante fraîcheur qu'il n'eut peut-être jamais que dans les chants des
+poètes.
+
+Lisez, en regard des sinistres tableaux que Benjamin Constant vient de
+suspendre devant vous, lisez cette description des fêtes de Délos:
+
+ «Tandis que nous méditions sur les révolutions des empires, nous
+ vîmes tout à coup sortir une Théorie du milieu de ces débris. Ô
+ riant génie de la Grèce qu'aucun malheur ne peut étouffer, ni
+ peut-être aucune leçon instruire! C'était une députation des
+ Athéniens aux fêtes de Délos. Le vaisseau Déliaque, couverts de
+ fleurs et de bandelettes, était orné des statues des dieux; les
+ voiles blanches, teintes de pourpre par les rayons de l'aurore,
+ s'enflaient aux haleines des zéphirs, et les rames dorées fendaient
+ le cristal des mers. Des Théores penchés sur les flots répandaient
+ des parfums et des libations; des vierges exécutaient sur la proue
+ du vaisseau la danse des malheurs de Latone, tandis que des
+ adolescents chantaient en choeur les vers de Pindare et de Simonide.
+ Mon imagination fut enchantée par ce spectacle qui fuyait comme un
+ nuage du matin, ou comme le char d'une divinité sur les ailes des
+ vents[404].»
+
+Voyez encore ces détails, qui semblent empruntés au quatrième livre de
+l'Odyssée:
+
+ «Le noble Ancée, descendant d'Agapénor qui commandait les Arcadiens
+ au siège de Troie, donna l'hospitalité à Démodocus. Les fils
+ d'Ancée détachent du joug les mules fumantes, lavent leurs flancs
+ poudreux dans une eau pure, et mettent devant elles une herbe
+ tendre, coupée sur le bord de la Néda. Cymodocée est conduite au
+ bain par de jeunes phrygiennes qui ont perdu la liberté; l'hôte de
+ Démodocus le revêt d'une fine tunique et d'un manteau précieux; le
+ prince de la jeunesse, l'aîné des fils d'Ancée, couronné d'une
+ branche, immole à Hercule un sanglier nourri dans les bois
+ d'Erymanthe; les parties de la victime destinées à l'offrande sont
+ recouvertes de graisse, et consumées avec des libations sur des
+ charbons embrasés. Un long fer à cinq rangs présente à la flamme
+ bruyante le reste des viandes sacrées; le dos succulent de la
+ victime, et les morceaux les plus délicats sont servis aux
+ voyageurs[405].»
+
+Écoutez ce discours d'Euryméduse, nourrice de Cymodocée:
+
+ «Ô ma fille, s'écrie-t-elle, quelle douleur tu m'as causée! J'ai
+ rempli l'air de mes sanglots. J'ai cru que Pan t'avait enlevée. Ce
+ dieu dangereux est toujours errant dans les forêts; et, quand il a
+ dansé avec le vieux Silène, rien ne peut égaler son audace. Comment
+ aurais-je pu reparaître sans toi devant mon cher maître! Hélas!
+ j'étais encore dans ma première jeunesse, lorsque me jouant sur le
+ rivage de Naxos, ma patrie, je fus tout à coup enlevée par une
+ troupe de ces hommes qui parcourent l'empire de Téthys à main
+ armée, et qui font un riche butin! Ils me vendirent à un port de
+ Crète, éloigné de Gortynes de tout l'espace qu'un homme, en
+ marchant avec vitesse, peut parcourir entre la troisième veille et
+ le milieu du jour. Ton père était venu à Lébène pour échanger des
+ blés de Théodosie contre des tapis de Milet. Il m'acheta des mains
+ des pirates: le prix fut deux taureaux qui n'avaient point encore
+ tracé les sillons de Cérès. Dans la suite, ayant reconnu ma
+ fidélité, il me plaça aux portes de sa chambre nuptiale. Lorsque
+ les cruelles Ilithyes eurent fermé les yeux d'Épicharis, Démodocus
+ te remit entre mes bras, afin que je te servisse de mère. Que de
+ peines ne m'as-tu pas causées dans ton enfance! Je passais les
+ nuits auprès de ton berceau, je te balançais sur mes genoux; tu ne
+ voulais prendre de nourriture que de ma main, et quand je te
+ quittais un instant, tu poussais des cris[406].»
+
+C'est une charmante ironie que ce discours, une piquante parodie de
+l'héroïque bavardage des guerriers d'Homère; mais si vous le prenez au
+sérieux, qu'est-ce autre chose qu'un agréable pastiche et un énorme
+anachronisme?
+
+Il faudrait transcrire tout le personnage de Démodocus, ses actions
+aussi bien que ses discours. Le bonhomme, qui n'a guère que trente-sept
+ans si mes calculs sont justes, et dont l'auteur fait à son gré un
+vieillard, a passé sa vie à rêver; il n'a rien vu, rien entendu, et ne
+connaît d'autre monde que celui d'Homère. Certes, si le paganisme avait
+jamais eu des croyants de cette force, il subsisterait encore. Voici
+comme, vers le milieu du quatrième siècle de l'ère chrétienne, s'exprime
+ce prêtre d'Homère:
+
+ «Demain, aussitôt que Dicé, Irène et Eunomie, aimables Heures,
+ auront ouvert les portes du jour, nous monterons sur un
+ char[407]...»
+
+ «Votre fils vous a sans doute appris ce qu'il a fait pour ma fille,
+ que les Faunes avaient égarée dans les bois[408].»
+
+Encore si c'était un laïque qui parlât! mais c'est un prêtre. Du temps
+de Cicéron, deux augures ne pouvaient se rencontrer sans rire. Est-ce
+que depuis lors la foi mythologique avait reconquis jusqu'aux prêtres?
+Cela serait merveilleux.
+
+Je laisse les allusions mythologiques: que Démodocus ait conservé la
+religion de ses ancêtres, il ne peut pas avoir toutes leurs opinions,
+tout leur langage; et d'où sort-il donc pour parler constamment d'un ton
+qui appartient évidemment à l'enfance du monde?
+
+ «Nous cherchons le riche Lasthénès, que ses grands biens font
+ passer pour un homme très heureux[409].»
+
+ «J'aurais dû reconnaître Eudore à sa taille de héros, moins haute
+ cependant que celle de Lasthénès, car les enfants n'ont plus la
+ force de leurs pères[410].»
+
+Je veux que Démodocus soit préoccupé; il ne l'est pas au point d'ignorer
+la nouvelle secte dont le culte a rendu désert le temple des dieux
+mythologiques. Ses étonnements sans fin sont risibles, il faut l'avouer,
+et je ne puis supporter que, chez Lasthénès, qu'il sait chrétien, «il
+saisisse une coupe» au commencement du repas et se dispose «à faire une
+libation aux Pénates de Lasthénès[411].»
+
+Je ne souffre guère avec plus de patience le passage suivant:
+
+ «Démodocus n'avait presque rien compris au récit d'Eudore; il ne
+ trouvait là ni Polyphème, ni Circé; et dans cette harmonie
+ nouvelle, il avait à peine reconnu quelques sons de la lyre
+ d'Homère[412].»
+
+Les poètes pouvaient bien encore, par tradition, chercher Polyphème et
+Circé; mais on n'en était plus à s'étonner de ne les pas rencontrer
+partout. On ne croirait pas qu'aucune parole évangélique, aucune
+allusion aux dogmes nouveaux ne fût jamais parvenue aux oreilles de
+Démodocus.
+
+Mais c'est peut-être dans l'entrevue d'Eudore et de Cymodocée que la
+donnée de l'auteur pèche [le plus] par son manque de vérité historique,
+ou, si l'on veut, par son invraisemblance. Il faut citer tout ce
+morceau:
+
+ «À ces cris, le chien aboie, le chasseur se réveille. Surpris de
+ voir cette jeune fille à genoux, il se lève précipitamment.
+
+ »--Comment! dit Cymodocée confuse et toujours à genoux, est-ce que
+ tu n'es pas le chasseur Endymion?
+
+ »--Et vous, dit le jeune homme non moins interdit, est-ce que vous
+ n'êtes pas un Ange?
+
+ »--Un Ange! reprit la fille de Démodocus.
+
+ »Alors l'étranger, plein de trouble:
+
+ »--Femme, levez-vous, on ne doit se prosterner que devant Dieu.
+
+ »Après un moment de silence, la prêtresse des Muses dit au
+ chasseur:
+
+ »--Si tu n'es pas un dieu caché sous la forme d'un mortel, tu es
+ sans doute un étranger que les Satyres ont égaré comme moi dans les
+ bois. Dans quel port est entré ton vaisseau? Viens-tu de Tyr si
+ célèbre par la richesse de ses marchands? Viens-tu de la charmante
+ Corinthe où tes hôtes t'auront fait de riches présents? Es-tu de
+ ceux qui trafiquent sur les mers, jusqu'aux colonnes d'Hercule?
+ Suis-tu le cruel Mars dans les combats; ou plutôt n'es-tu pas le
+ fils d'un de ces mortels jadis décorés du sceptre, qui régnaient
+ sur un pays fertile en troupeaux, et chéri des dieux?
+
+ »L'étranger répondit:
+
+ »--Il n'y a qu'un Dieu, maître de l'univers; et je ne suis qu'un
+ homme plein de trouble et de faiblesse. Je m'appelle Eudore; je
+ suis fils de Lasthénès. Je revenais de Thalames, je retournais chez
+ mon père; la nuit m'a surpris: je me suis endormi au bord de cette
+ fontaine. Mais vous, comment êtes-vous seule ici? Que le ciel vous
+ conserve la pudeur, la plus belle des craintes après celle de Dieu!
+
+ »Le langage de cet homme confondait Cymodocée. Elle sentait devant
+ lui un mélange d'amour et de respect, de confiance et de frayeur.
+ La gravité de sa parole et la grâce de sa personne formaient à ses
+ yeux un contraste extraordinaire. Elle entrevoyait comme une
+ nouvelle espèce d'hommes, plus, noble et plus sérieuse que celle
+ qu'elle avait connue jusqu'alors. Croyant augmenter l'intérêt
+ qu'Eudore paraissait prendre à son malheur, elle lui dit:
+
+ »--Je suis fille d'Homère aux chants immortels.
+
+ »L'étranger se contenta de répliquer:
+
+ »--Je connais un plus beau livre que le sien.
+
+ »Déconcertée par la brièveté de cette réponse, Cymodocée dit en
+ elle-même:
+
+ »--Ce jeune homme est de Sparte[413].»
+
+Il est superflu de faire remarquer tout ce que cette scène, si bien
+conçue d'ailleurs, si poétiquement ordonnée, présente de forcé et de
+faux. Ce n'est pas cette seule fois que le goût du contraste a égaré
+l'auteur. Vous ne le trouverez ni plus vrai, ni plus naturel, lorsqu'il
+fait dire à Cymodocée, à la suite du récit d'Eudore: «Mon père, je
+pleure comme si j'étais chrétienne[414].» À la rencontre d'un trait
+pareil, on est tenté de demander à Cymodocée:
+
+ Est-ce vous qui parlez, ou si c'est votre rôle?
+
+Il faut avouer qu'elle en sait trop dans ce moment, ou que plus tard
+elle en sait trop peu. Voici un trait moins supportable encore, où nous
+voyons tout à la fois Eudore soutenir assez mal son personnage, et
+Cymodocée se souvenir trop du sien:
+
+ «Quoi, Cymodocée, vous voudriez devenir chrétienne, _je donnerais
+ un pareil ange au ciel_, une pareille compagne à mes jours!»
+
+Cymodocée baissa la tête et répondit:
+
+ «Je n'ose plus parler avant que tu n'aies achevé de m'enseigner la
+ pudeur[415]»
+
+Si le vieux Démodocus était présent, je m'imagine qu'il dirait encore
+une fois à Cymodocée:
+
+ «Ô fille d'Épicharis, craignons l'exagération qui détruit le bons
+ sens[416]!»
+
+et peut-être trouverait-il étrange que sa fille, élevée par lui dans le
+culte de toutes les vertus qui font la parure des vierges, demande des
+leçons de pudeur à ce jeune soldat qu'elle connaît de la veille. Ici
+encore, c'est le rôle que nous rencontrons, le personnage, plutôt que la
+nature, et cette substitution n'est que trop fréquente dans les
+_Martyrs_. L'auteur a donné de grands, de beaux traits, à ses
+personnages chrétiens; mais leur christianisme est trop plein de phrases
+et de scènes à effet. Ils posent toujours et ne se reposent jamais. Pas
+un moment, pas un mot n'est perdu pour la représentation. Il n'y a
+qu'une seule chose qu'ils ne représentent presque jamais: c'est la
+simplicité, la mesure parfaite, qui distinguaient les chrétiens de l'âge
+apostolique. Cet âge, à la vérité, était déjà loin; mais en fait
+d'anachronisme, nous eussions préféré celui-ci à tout autre; et
+d'ailleurs, croit-on que les moeurs chrétiennes, à l'époque de
+Dioclétien, n'avaient pas plus de bonhomie et de laisser aller? Qui
+pourrait, si ce n'est un Louis XIV, vivre en représentant toujours;
+convertir ses actes et ses mouvements les plus familiers en gestes
+roides, solennels; parler toujours comme un livre; au lieu de converser,
+controverser toujours; être, en un mot, sublime sans relâche? Je dis
+mal; car celui qui serait le plus sublime, serait aussi le plus naturel,
+et il n'a manqué peut-être à l'auteur, pour faire descendre ses héros de
+cette hauteur conventionnelle, que d'avoir élevé sa propre pensée à
+toute la hauteur de leurs principes et de leur foi.
+
+M. de Chateaubriand a mieux réussi dans la peinture des moeurs purement
+nationales que dans celle des moeurs religieuses ou résultant des
+croyances. Le livre VI des _Martyrs_, le livre de Pharamond et de
+Mérovée, mérite ou plutôt inspire une admiration sans réserve. Il est
+impossible de n'être pas ravi de cette poésie également franche et
+idéale, où la liberté des mouvements s'allie à la magnificence des
+couleurs, où chaque ligne vous élève, vous entraîne, ou pas un mot
+n'offense le goût, ne sort du naturel. Mais je renonce à expliquer, et
+même à exprimer toute mon admiration pour ces pages célèbres, qui sont
+peut-être ce que M. de Chateaubriand a écrit de plus vrai dans le genre
+élevé. J'aime mieux rappeler qu'elles ont décidé la vocation, ou du
+moins éveillé les instincts d'un historien illustre. Laissons-le parler
+lui-même:
+
+ «En 1810, dit M. Augustin Thierry, j'achevais mes classes au
+ collège de Blois, lorsqu'un exemplaire des _Martyrs_, apporté du
+ dehors, circula dans le collège. Ce fut un grand événement pour
+ ceux d'entre nous qui ressentaient déjà le goût du beau et
+ l'admiration de la gloire. Nous nous disputions le livre; il fut
+ convenu que chacun l'aurait à son tour, et le mien vint un jour de
+ congé, à l'heure de la promenade. Ce jour-là, je feignis de m'être
+ fait mal au pied, et je restai seul à la maison. Je lisais, ou
+ plutôt je dévorais les pages, assis devant mon pupitre, dans une
+ salle voûtée qui était notre salle d'études, et dont l'aspect me
+ semblait alors grandiose et imposant. J'éprouvai d'abord un charme
+ vague, et comme un éblouissement d'imagination; mais quand vint le
+ récit d'Eudore, cette histoire vivante de l'Empire à son déclin, je
+ ne sais quel intérêt plus actif et plus mêlé de réflexion m'attacha
+ au tableau de la ville éternelle, de la cour d'un empereur romain,
+ de la marche d'une armée romaine dans les fanges de la Batavie, et
+ de sa rencontre avec une armée de Franks.
+
+ »J'avais lu dans l'Histoire de France à l'usage des élèves de
+ l'École militaire, notre livre classique: _Les Francs ou Français,
+ déjà maîtres de Tournay et des rives de l'Escaut, s'étaient étendus
+ jusqu'à la Somme... Clovis, fils du roi Childéric, monta sur le
+ trône en 481, et affermit par ses victoires les fondements de la
+ monarchie française_. Toute mon archéologie du moyen âge consistait
+ dans ces phrases et quelques autres de même force que j'avais
+ apprises par coeur. _Français_, _trône_, _monarchie_, étaient pour
+ moi le commencement et la fin, le fond et la forme de notre
+ histoire nationale. Rien ne m'avait donné l'idée de ces terribles
+ Franks de M. de Chateaubriand _parés de la dépouille des ours, des
+ veaux marins, des urochs et des sangliers_, de ce camp _retranché
+ avec des bateaux de cuir et des chariots attelés de grands boeufs_,
+ de cette armée rangée en triangle où _l'on ne distinguait qu'une
+ forêt de framées, des peaux de bêtes et des corps demi-nus_. À
+ mesure que se déroulait à mes yeux le contraste si dramatique du
+ guerrier sauvage et du soldat civilisé, j'étais saisi, de plus en
+ plus vivement; l'impression que fit sur moi le chant de guerre des
+ Franks eut quelque chose d'électrique. Je quittai la place où
+ j'étais assis, et, marchant d'un bout à l'autre de la salle, je
+ répétai à haute voix et en faisant sonner mes pas sur le pavé:
+
+ »--Pharamond! Pharamond! nous avons combattu avec l'épée.
+
+ »Nous avons lancé la francisque à deux tranchants; la sueur tombait
+ du front des guerriers et ruisselait le long de leurs bras. Les
+ aigles et les oiseaux aux pieds jaunes poussaient des cris de joie;
+ le corbeau nageait dans le sang des morts; tout l'Océan n'était
+ qu'une plaie: les vierges ont pleuré longtemps.
+
+ »Pharamond! Pharamond! nous avons combattu avec l'épée.
+
+ »Nos pères sont morts dans les batailles; tous les vautours en ont
+ gémi: nos pères les rassasiaient de carnage! Choisissons des
+ épouses dont le lait soit du sang, et qui remplissent de valeur le
+ coeur de nos fils. Pharamond, le bardit est achevé, les heures de la
+ vie s'écoulent; nous sourirons quand il faudra mourir!--
+
+ »Ainsi chantaient quarante mille Barbares. Leurs cavaliers
+ haussaient et baissaient leurs boucliers blancs en cadence; et à
+ chaque refrain ils frappaient, du fer d'un javelot, leur poitrine
+ couverte de fer[417].
+
+ »Ce moment d'enthousiasme fut peut-être décisif pour ma vocation à
+ venir. Je n'eus alors aucune conscience de ce qui venait de se
+ passer en moi; mon attention ne s'y arrêta pas; je l'oubliai même
+ durant plusieurs années; mais, lorsque, après d'inévitables
+ tâtonnements pour le choix d'une carrière, je me fus livré tout
+ entier à l'histoire, je me rappelai cet incident de ma vie et ses
+ moindres circonstances avec une singulière précision. Aujourd'hui,
+ si je me fais lire la page qui m'a tant frappé, je retrouve mes
+ émotions d'il y a trente ans. Voilà ma dette envers l'écrivain de
+ génie qui a ouvert et qui domine le nouveau siècle littéraire. Tous
+ ceux qui, en divers sens, marchent dans les voies de ce siècle,
+ l'ont rencontré de même à la source de leurs études, à leur
+ première inspiration; il n'en est pas un qui ne doive lui dire
+ comme Dante à Virgile
+
+ «Tu duca, tu signore, e tu maestro[418].»
+
+L'action d'un poème tire son plus vif intérêt des _caractères_ et des
+_passions_. M. de Chateaubriand n'a pas eu tort d'avancer dans sa
+poétique chrétienne que les caractères (il entend par là l'empreinte
+diverse que reçoit l'âme humaine des diverses relations que l'homme peut
+former sur la terre) sont redevables au christianisme de plus de
+profondeur et d'élévation[419]; avec une égale raison, il a soutenu que
+le christianisme, en soumettant les passions au frein d'une règle
+divine[420], en créant même ce qu'on pourrait appeler une passion
+divine[421], a multiplié, dans la peinture des sentiments du coeur, les
+contrastes et les nuances, préparé des spectacles intéressants dont
+l'antiquité n'avait pas pu avoir l'idée, et rendu le tableau de la vie
+humaine à la fois plus varié, plus dramatique et plus moral. Cette
+partie de son livre en est la plus belle peut-être, et sans aucun doute
+la plus originale et la plus neuve. Il ne s'est pas contenté des preuves
+qu'il avait données dans le _Génie du Christianisme_; il a voulu, dans
+les _Martyrs_, en administrer de nouvelles; il a voulu, en marchant
+prouver le mouvement.
+
+Au fait, ce qu'il appelle les _caractères_, c'est ce que, dans la
+plupart des poétiques, on a coutume d'appeler les moeurs; sujet que nous
+avons abordé en examinant la manière dont il a mis en parallèle les deux
+religions. Le caractère chrétien et le caractère païen sont les
+caractères généraux que l'auteur étudie; tous les autres n'en sont que
+des subdivisions. Je n'ai point à parler du caractère païen, dont il a
+rattaché la peinture à une conception fantastique et arbitraire du
+paganisme vieillissant. Tous les contours sont effacés, noyés dans une
+vapeur brillante; la physionomie ne se discerne pas; et le caractère, si
+c'en est un, est purement négatif. Aucun personnage, dans le poème, si
+ce n'est la foule, ne représente cette résistance tenace du polythéisme
+à la religion nouvelle, ni ces efforts désespérés pour galvaniser un
+cadavre, efforts dont Benjamin Constant nous donne quelque idée dans le
+passage que j'ai cité. Au moins ne trouvons-nous pas cette
+personnification dans le très débonnaire et beaucoup trop tolérant
+Démodocus. L'auteur, même avec beaucoup moins de talent, ne pouvait
+manquer absolument l'autre caractère, le caractère chrétien. Mais il y
+a, dans la peinture qu'il en fait, tantôt quelque chose de tendre et de
+théâtral, tantôt une simplicité étudiée, que personne ne peut prendre
+pour le beau idéal de l'enthousiasme religieux, ni pour la couleur vraie
+des âges héroïques du christianisme.
+
+Ce que l'auteur, dans sa théorie, appelle les _caractères naturels_
+(père, fils, époux), est assez faiblement dessiné; les _caractères
+sociaux_ sont accusés avec plus de vigueur; mais au total, il ne semble
+pas que M. de Chateaubriand ait appliqué à la peinture des caractères
+toute sa puissance, ni toutes les ressources du christianisme. Je ne
+parle point de ce qu'on appelle communément des _caractères_,
+c'est-à-dire des _caractères individuels_; les personnages principaux du
+poème ont peu d'individualité; il est peu de figures qui restent dans
+l'imagination; et si l'on me demandait quelles sont celles dont je me
+souviens le mieux, et qui sont, pour moi, les plus vivantes, je serais
+obligé de confesser que c'est celle de Démodocus dans la simplicité de
+sa tendresse paternelle, et celle de ce vieux descendant des Cassius,
+dérobé à la gloire de son nom par le nom chrétien de Zacharie et par la
+condition d'esclave. Ici, pour le coup, le christianisme se présente à
+nous dans la sublime simplicité de son génie.
+
+Il y avait place, dans les _Martyrs_, pour toutes les passions; et en
+effet toutes celles dont la poésie peut tirer parti, s'y déploient, s'y
+entrelacent, le christianisme, directement ou indirectement, les
+compliquant toutes. La mise en scène est excellente. Le jeu des acteurs
+n'y répond pas toujours. L'auteur, qui affecte une grande simplicité de
+formes, n'est point, dans le fond, assez simple. Il n'est parfait, selon
+nous, que dans l'épisode de Velléda[422], où peut-être il ne l'est que
+trop. La prêtresse gauloise est admirablement tragique; Eudore, chrétien
+par le remords, lorsqu'il ne l'est plus par l'obéissance, ne réalise pas
+sans quelque bonheur l'idée de cette lutte entre la chair et l'esprit,
+dont la lutte entre les deux cultes n'était que la forme doctrinale ou
+symbolique. On sent pourtant, même au sujet d'Eudore, que la poésie
+intérieure du christianisme est moins familière à l'auteur que la poésie
+extérieure. Pour pénétrer dans cette sphère, il eût fallu quelque chose
+de la science morale et du talent de Massillon. Les amours de Cymodocée
+et d'Eudore ont du charme et de la tendresse; mais le développement et
+la profondeur se laissent trop désirer. Cymodocée ne devait être, ce
+nous semble, ni une Rébecca, ni une Rachel; on est trop vite au fond de
+cette histoire; elle est trop simple, trop unie; et la conversion de
+Cymodocée est réellement trop prompte. Elle se convertit à Eudore bien
+plutôt qu'à l'Évangile: j'avoue que la chose a pu se passer ainsi, mais
+le lecteur a droit de demander mieux; et quand il s'est mis dans
+l'esprit que l'amour est la vraie religion de Cymodocée, il peut bien
+être touché du martyre de cette jeune femme, mais il n'en reçoit pas
+l'impression que l'auteur a voulu produire. Comparez Cymodocée avec
+Pauline. La conversion de cette dernière, toute soudaine qu'elle est,
+n'en est pas moins d'une haute et sublime vraisemblance; et nous en
+sommes d'autant plus touchés que les préférences de son coeur, nous le
+savons, n'étaient pas pour Polyeucte; aussi notre émotion est pure et
+noble, autant que vive et tragique, lorsque Pauline dit à son père:
+
+ Mon époux en mourant m'a laissé ses lumières;
+ Son sang, dont tes bourreaux viennent de me couvrir,
+ M'a dessillé les jeux, et me les vient d'ouvrir.
+ Je vois, je sais, je crois, je suis désabusée;
+ De ce bienheureux sang tu me vois baptisée;
+ Je suis chrétienne enfin[423].
+
+Il était difficile de peindre la passion chez Hiéroclès sans se hasarder
+bien près du domaine de l'horrible. L'auteur a respecté des limites
+sacrées; il a été énergique sans être repoussant. Je ne relève, comme
+exception, qu'un seul trait, détaché d'une scène dont j'ai déjà cité un
+fragment. Hiéroclès triomphe lorsqu'il voit Cymodocée en son pouvoir.
+«La réprobation, dit l'auteur, parut tout entière sur le visage de
+Hiéroclès. Un sourire contracte ses lèvres, et _des gouttes de sang
+tombent de ses yeux_[424].» Quand ce dernier trait serait
+physiologiquement vrai, je ne l'en repousserais pas moins; mais j'ai
+bien peur que cette physiologie ne soit encore du merveilleux.
+
+Que dirons-nous du style, dernier élément, si l'on veut, mais élément
+nécessaire de l'intérêt dans une fiction poétique? Il n'est pas de style
+plus grand, plus nerveux, plus vrai que celui de certaines parties de ce
+poème, et pour magnifique, il l'est partout. Mais il faut bien que la
+pensée et son expression suivent la même fortune. Où la pensée n'est pas
+vraie, le style ne saurait l'être; le style n'est-il pas la pensée
+elle-même? Une vérité de convention appelle un style de convention.
+C'est trop souvent celui des _Martyrs_. L'admirable candeur de style des
+écrivains du dix-septième siècle n'est plus sans doute à l'usage des
+nôtres, et ce n'est guère que par voie de contraste que M. de
+Chateaubriand, dans ses ouvrages les plus parfaits, en éveille le
+souvenir; mais ce contraste n'est dans aucun de ses écrits plus vivement
+marqué que dans les _Martyrs_. Il est moins froid dans ses compositions
+historiques, ou même purement didactiques, que dans l'ensemble de ce
+poème. Les _Martyrs_ touchent peu; c'est, je crois, ce que la réflexion
+fait dire à tous les lecteurs. Cela est magnifique, souvent gracieux;
+cela n'est presque jamais intime. Ce langage, suspendu entre la prose et
+la poésie, aspirant tour à tour à descendre vers l'une, à monter vers
+l'autre, n'était peut-être pas du meilleur exemple; et l'on comprend
+qu'à une époque où il n'y avait que deux sortes d'événements, les
+batailles et les livres nouveaux, l'innovation que consacrait le livre
+des _Martyrs_ ait vivement ému les esprits. La critique tout entière se
+trouva de l'avis de M. Daru, qui, dans un rapport mémorable sur le
+_Génie du Christianisme_, avait dit gaiement: «En fait de poème en
+prose, je suis obligé de confesser mon incrédulité, mon impiété[425].»
+Tout le monde ne fut pas si gai. L'air sérieux est aussi un air bon à
+prendre. M. Daru parlait de son incrédulité; les autres parlèrent, ou
+peu s'en faut, de leur foi. On fulmina du haut du Parnasse, comme du
+haut d'un Vatican littéraire, une bulle d'excommunication contre
+l'auteur des _Martyrs_, hérésiarque en littérature. Sauf la solennité
+quasi tragique de cette bulle d'un nouveau genre, on n'avait pas tort,
+ce me semble. Le style des _Martyrs_ n'est admirable que le genre admis;
+mais le genre, quoi qu'en dise l'auteur, qui se couvre assez mal à
+propos de l'autorité du _Télémaque_, le genre n'était pas bon. La forme
+des vers eût mis l'auteur dans le vrai, non seulement de l'expression,
+mais peut-être aussi de la pensée. Le public, en France du moins, se
+pique d'attacher aux questions de forme et d'art la même importance que
+la critique; il les évoque, il les discute; mais en définitive, le
+public juge par ses impressions plutôt que par ses systèmes; des
+éditions nombreuses ont multiplié et perpétué plus d'une oeuvre dont tout
+le monde a dit: Elle ne vivra point; et maint auteur vingt fois immolé a
+pu dire à ses critiques:
+
+ Les gens que vous tuez se portent assez bien[426].
+
+Les _Martyrs_, au fait, ne se portent pas très mal; ils vivent sans
+doute, et vivront longtemps: pourtant ils n'ont pas obtenu et n'occupent
+pas même aujourd'hui dans l'opinion le même rang que le _Génie du
+Christianisme_; et le public n'a pu s'empêcher d'applaudir, mais n'a pas
+souscrit sans réserve à ces belles strophes de M. de Fontanes:
+
+ Chateaubriand, le sort du Tasse
+ Doit t'instruire et te consoler;
+ Trop heureux qui, suivant sa trace,
+ Au prix de la même disgrâce,
+ Dans l'avenir peut l'égaler!
+
+ Contre toi, du peuple critique
+ Que peut l'injuste opinion?
+ Tu retrouvas la Muse antique
+ Sous la poussière poétique
+ Et de Solime et d'Ilion.
+
+ Du grand peintre de l'Odyssée
+ Tous les trésors te sont ouverts;
+ Et dans ta prose cadencée,
+ Les soupirs de Cymodocée
+ Ont la douceur des plus beaux vers.
+
+ Aux regrets d'Eudore coupable,
+ Je trouve un charme différent;
+ Et tu joins, dans la même fable,
+ Ce qu'Athène a de plus aimable,
+ Ce que Sion a de plus grand[427].
+
+En critiquant les _Martyrs_, nous nous sommes exactement renfermé dans
+les termes de la critique littéraire. Mais il est impossible, et, de nos
+jours, il est moins permis que jamais de s'en tenir à ce point de vue.
+Personne, aujourd'hui, ne fait abstraction de ce qui, dans une oeuvre
+d'art, tient aux questions les plus graves. Chacun juge les écrits dans
+le sens de sa philosophie, et vous savez quelle est la mienne. J'oserai
+donc, en finissant, et toute question littéraire écartée, m'expliquer
+sur la place qui me paraît appartenir aux _Martyrs_ dans la littérature
+religieuse.
+
+Ces grands traits de la doctrine et de l'histoire du christianisme qui
+ont fait l'admiration de tous les temps et de tous les partis, le
+caractère d'héroïsme et d'abnégation de ceux qui ont été ses
+représentants et ses défenseurs aux époques de persécution, la pureté
+morale dont il a donné, dans l'universelle corruption des moeurs,
+l'exemple le plus éclatant, tout cela revit dans le poème de M. de
+Chateaubriand, et s'y reproduit souvent dans sa grandeur, quelquefois
+même dans sa simplicité. Une idée encore plus caractéristique, celle de
+la pénitence chrétienne ou de la puissance du repentir, a fait plus que
+d'apparaître fugitivement à la pensée de l'auteur, puisqu'elle lui à
+fourni le sujet même de son ouvrage. Il a pu ainsi réveiller en faveur
+du christianisme, dans un certain nombre d'âmes, un sentiment
+d'admiration dont le monde avait perdu l'habitude; il a pu rattacher à
+l'idée de la foi chrétienne des idées qui en étaient depuis longtemps
+séparées, repousser loin d'elle le ridicule et le mépris, la rendre
+imposante pour l'imagination, honorable pour le sens moral. Voilà les
+impressions que le poème des _Martyrs_ a pu produire sur les gens du
+monde. Mais dans toutes les communions, les personnes religieuses ont
+jugé que l'auteur était demeuré sur la porte du sanctuaire, où quelques
+accents et quelques reflets du vrai avaient pu arriver jusqu'à lui, mais
+qu'il n'avait pas franchi le seuil; qu'il avait mieux décrit certains
+phénomènes qu'il n'en avait pénétré le principe; que les mystères de la
+vie spirituelle lui avaient trop souvent échappé; surtout, qu'il avait
+pris trop souvent, et ici l'influence catholique est manifeste, le signe
+pour la chose signifiée, l'éclat extérieur pour la force intime, la
+pompe pour la majesté, trop accrédité une religion d'images et de
+prestiges, en un mot, réduit le christianisme à n'être qu'une poésie,
+j'ai dit presque une mythologie.
+
+«Représentez-vous cette admirable mythologie de la Grèce, dans laquelle,
+à l'inverse du panthéisme oriental, la divinité, subdivisée sans fin,
+était incorporée, enchaînée dans la multiplicité variée des êtres créés,
+et où soustraite, pour ainsi dire, au domaine de l'infini et de
+l'invisible, pour habiter dans le visible et le fini, elle retenait la
+pensée loin, bien loin de la sphère mystérieuse où nous devons aspirer
+sans cesse. La Grèce avait vidé le ciel et l'éternité, pour peupler
+d'habitants divins ses monts, ses vallées et ses forêts; elle avait
+rapetissé l'univers, mais elle l'avait rempli de vie et d'enchantements;
+tout, dans ses conceptions, était devenu purement humain, mais avec
+toute la beauté dont l'humanité pure est susceptible; c'était comme
+l'apothéose de l'humanité par l'humanisation du divin. La pensée était
+cernée de toutes parts; toutes les issues par où elle eût pu s'échapper
+vers la Divinité étaient gardées par une divinité; toute cette religion
+était calculée contre la religion; la religion était supplantée par la
+poésie. Je ne sais quoi de serein, de lumineux, de transparent,
+entourait l'existence humaine; le sérieux de la vie se perdait dans une
+distraction d'autant plus dangereuse qu'elle avait les apparences du
+sérieux; tout ce qu'il y a de grandeur purement humaine fleurissait dans
+cette brillante lumière; il s'y trouvait de tout et même de la religion;
+oui, la religion y apparaissait quelquefois, noble et solennelle, mais
+humaine encore, sans véritable gravité, sans infini; jamais, en un mot,
+depuis que le monde existe, l'humanité n'avait si habilement donné le
+change à ses besoins les plus profonds; notre polythéisme moderne est
+grossier en comparaison. Tout ce poétique système, qui se réduisait à
+l'usurpation du beau sur le bon, fut, pour de nombreuses générations
+d'hommes, comme ce magique lotus qui, selon les fables mêmes des Grecs,
+faisait oublier la patrie.
+
+«Mais quel art, ou quel malheur, de planter le lotus sur les rives mêmes
+de la patrie, en face de ses saintes montagnes! Distraire l'âme de ses
+plus chers intérêts par la peinture de ces intérêts eux-mêmes! endormir
+la religion dans des cantiques! écarter le sérieux par sa propre image!
+absorber la vie dans la poésie[428]!» terrible puissance! funeste magie!
+les _Martyrs_, le _Génie du Christianisme_ n'ont-ils rien fait de
+semblable? Je n'oserais le dire si vous deviez m'en croire sur parole;
+mais ces oeuvres d'un immense talent, ces monuments d'une intention
+généreuse, ils sont là; vous les connaissez, vous pouvez les lire; lisez
+et jugez.
+
+
+
+
+CHAPITRE SEPTIÈME
+
+Itinéraire de Paris à Jérusalem. Aventures du dernier Abencerage. Les
+Natchez. Écrits politiques et Études historiques. Conclusion.
+
+
+Aucun des sujets traités jusqu'alors par M. de Chateaubriand ne l'avait
+mis ou ne l'avait trouvé dans une position aussi simple, aussi dégagée
+de tout élément conventionnel, que celle qu'il prend dans
+l'_Itinéraire_. Ce charmant ouvrage, qui peut renfermer des erreurs,
+mais où il n'y a point de défauts, a pour sujet son auteur lui-même, et
+c'en est peut-être le principal attrait. Quelques beaux poèmes qu'ait pu
+faire M. de Chateaubriand, aucun ne saurait, aux yeux affectueux du
+lecteur, valoir le poème de sa vie, et quelques héros qu'il invente,
+aucun ne pourra jamais nous attacher plus que lui. Ses idées sont
+grandes fort souvent; mais ses impressions nous intéressent plus que ses
+idées; et les impressions d'un homme, c'est lui-même. Je ne parle donc
+point de cette carrière noblement aventureuse qu'il a plus d'une fois
+racontée, et qui garde encore pour nous, après tous ces récits, quelque
+chose du charme attaché au mystère. Je ne veux voir que les sentiments
+de cet homme, ses émotions, sa physionomie morale, cet amour du grand,
+du noble et du beau, qui, chez lui, se mêle à tout et domine tout, cet
+étrange et agréable composé du gentilhomme, du rêveur et de l'érudit, du
+champion de la légitimité et du chevalier de la liberté. Je vois un
+homme des anciens jours et des jours nouveaux, impliqué dans les
+affaires de ce monde, et néanmoins solitaire, et pour achever par ce
+trait, un homme dont l'illustre pauvreté s'est accoutumée à demander à
+son incomparable talent autre chose encore que la gloire. L'attrait
+qu'inspire cette personnalité si neuve, si accentuée, est peut-être ce
+qui nous attache le plus à la lecture de l'_Itinéraire_, où elle se
+développe librement. Aucun décorum d'aucune espèce ne la restreint ni ne
+la dissimule. Le langage toujours noble, souvent poétique, se permet
+cette fois l'élégante familiarité, le fin sourire, et ce que dans le
+monde on appelle exclusivement de l'esprit. La pompe en quelque sorte
+officielle du _Génie du Christianisme_ fait place dans l'_Itinéraire_ à
+une simplicité pleine de distinction:
+
+ Projicit ampullas et sesquipedalia verba[429].
+
+L'écrivain n'en est pas moins grand pour cela, peut-être l'est-il
+davantage; il n'est rien de tel, pour être sublime, que de l'être à son
+corps défendant. M. de Chateaubriand, dans ce noble pèlerinage, se
+voyait en présence des deux spectacles d'où jaillissait pour lui la plus
+abondante poésie: celui de la nature et celui du passé, les sites et les
+ruines: c'est dire assez de quelles beautés l'_Itinéraire_ est semé. Je
+dis semé, parce que l'_Itinéraire_ n'est point un voyage sentimental, un
+recueil d'_impressions_; mais ce qu'on appelait autrefois une
+_relation_, et que l'érudition, la discussion même y tiennent une grande
+place. Ce mélange, de très bon goût parce qu'il est naturel, est un des
+charmes de cette lecture, où l'économie de la richesse n'est pas moins
+remarquable que la richesse elle-même. Tout est ménagé, varié, fondu
+avec un bonheur qui s'expliquerait par un art très délicat, s'il ne
+s'expliquait pas encore plus naturellement par un bon sens parfait. Si
+les _Martyrs_ nous ont valu l'_Itinéraire_, nous n'avons guère de plus
+grande obligation à cette brillante épopée.
+
+L'_Itinéraire_ tout entier est intéressant; mais il est permis, je
+crois, de préférer au voyage de la Palestine celui de la Grèce. Si l'on
+détachait du premier quelques pages incomparables, personne, je crois,
+n'hésiterait à reconnaître que l'auteur a mieux parlé des ruines de
+Sparte et d'Athènes que de cette Palestine, dernier but de son
+pèlerinage.
+
+Nous lui devons peut-être aussi le diamant de la plus belle eau parmi
+tous ceux qui font étinceler le diadème poétique de M. de Chateaubriand;
+car c'est à son retour de l'Orient, qu'il recueillit sous les remparts
+de Tunis et parmi les ruines de l'Alhambra les souvenirs et les
+inspirations d'où naquit, encore sous l'Empire, l'histoire du _dernier
+Abencerage_. _René_, oeuvre plus spontanée, _René_, qui n'est qu'un
+soupir, mais le soupir de tout un siècle, et dont l'extrême simplicité
+est une merveille de plus, mérite peut-être le premier rang parmi ces
+quatre épisodes où l'auteur a résumé son génie. Mais entre tous les
+écrits de M. de Chateaubriand rien ne fait naître l'idée d'une plus
+grande perfection, rien n'est plus touchant que l'_Abencerage_. Il
+n'appartenait peut-être qu'à un seul homme de peindre avec une idéalité
+aussi ravissante ce moyen âge qui eut sans doute aussi sa poésie. Les
+poètes en savent là-dessus un peu moins, dit-on, mais aussi un peu plus
+que les historiens, et ceux-ci, pour voir toute la vérité des choses,
+ont besoin de la poésie. L'esprit de chevalerie et de religion du moyen
+âge, et surtout du moyen âge espagnol, est élevé dans les _Aventures du
+dernier Abencerage_ à sa plus haute, à sa plus parfaite expression. Il y
+a là un écho du _Cid_, plutôt modifié qu'affaibli. Si Corneille a des
+accents qui n'appartiennent qu'à lui, l'auteur de l'_Abencerage_ en a
+que Corneille lui-même eût pu lui envier. Ces deux religions, ces deux
+chevaleries, ces deux civilisations en présence, l'une en deuil de sa
+gloire, l'autre enivrée de son triomphe, tant d'estime mêlée à tant de
+haine, l'amour jeté par un hasard funeste entre ces passions farouches,
+l'honneur comme une nouvelle et inexorable fatalité condamnant à un
+veuvage éternel deux coeurs que tout unit, mais que la religion sépare,
+cette héroïque douleur, capable d'arracher à sa victime la vie plutôt
+qu'un soupir, ce mot déchirant et sublime: «Retourne au désert[430]!»
+dénoûment prévu et presque désiré de cette noble tragédie, tout cela
+inondé, si l'on peut parler ainsi, de l'ardente lumière d'un ciel
+méridional, tout cela est d'une beauté à la fois tendre et sévère, à
+laquelle on ne résiste point. La lecture est achevée; l'âme rêve
+longtemps encore; elle s'unit par la pensée à cette solitude, à ce deuil
+immortel des deux amants; mais elle porte presque envie à de si nobles
+douleurs, et peut-être a-t-elle compris que le sacrifice est la suprême,
+l'unique beauté de la vie humaine. Je n'essaye pas de louer le style.
+Qu'il me suffise de dire que dans cette diction, si spontanée et si
+savante à la fois, la pureté égale l'éclat, et qu'à cet égard _le
+dernier Abencerage_ marque le moment où, selon l'expression de Boileau,
+l'auteur est _monté au comble de son art_. Tous les brillants défauts du
+style de M. de Chateaubriand appartiennent à une époque antérieure; ce
+poétique roman n'en offre aucun vestige.
+
+Les _Natchez_, qui parurent beaucoup plus tard, n'en appartiennent pas
+moins à la jeunesse de l'auteur. On sait qu'_Atala_ et _René_ étaient,
+dans l'origine, deux épisodes de la composition aussi vaste
+qu'irrégulière où M. de Chateaubriand, une première fois, avait tenté le
+poème en prose. L'oubli n'était point fait pour cette oeuvre dans
+laquelle on ne saurait méconnaître la richesse ni même la puissance.
+L'emploi bizarre du merveilleux, et d'un double merveilleux, mêlé à des
+événements trop modernes et à des noms trop connus, est une des choses
+qui nuisent le plus à l'intérêt de ce poème, où l'on admire des
+caractères bien conçus, de beaux contrastes de moeurs et des scènes
+vraiment pathétiques.
+
+Le _Génie du Christianisme_, les _Martyrs_, l'_Itinéraire_, le _dernier
+Abencerage_ et les _Natchez_ ne nous ont pas fait connaître M. de
+Chateaubriand tout entier. Le despotisme impérial l'avait donné à la
+littérature, la Restauration devait le rendre à des études plus
+austères. Lui-même, au milieu de ses veilles poétiques, s'était prescrit
+d'autres labeurs et une autre gloire:
+
+ «Ô Muse, s'écriait-il vers la fin des _Martyrs_, je n'oublierai
+ point tes leçons! Je ne laisserai point tomber mon coeur des régions
+ élevées où tu l'as placé. Les talents de l'esprit que tu dispenses
+ s'affaiblissent par le cours des ans; la voix perd sa fraîcheur,
+ les doigts se glacent sur le luth; mais les nobles sentiments que
+ tu inspires peuvent rester quand tes autres dons ont disparu.
+ Fidèle compagne de ma vie, en remontant dans les cieux laisse-moi
+ l'indépendance et la vertu. Qu'elles viennent ces Vierges austères,
+ qu'elles viennent fermer pour moi le livre de la Poésie, et
+ m'ouvrir les pages de l'Histoire. J'ai consacré l'âge des illusions
+ à la riante peinture du mensonge: j'emploierai l'âge des regrets au
+ tableau sévère de la vérité[431].»
+
+Il a pourtant fallu, afin que cette promesse s'accomplît, qu'une antique
+dynastie eût, pour la seconde fois, fatigué la fortune. Durant toute la
+Restauration, l'histoire, à laquelle l'auteur des _Martyrs_ semblait
+avoir voué sans réserve la maturité de son âge, n'obtint de lui qu'un à
+compte. Les _Quatre Stuarts_, où la manière de Voltaire se marie à celle
+qui ne peut être désignée que par le nom de Chateaubriand, sont un
+morceau brillant et impartial, où l'imagination ne paraît guère que pour
+embellir un incorruptible bon sens. Mais, dans cette période d'une vie
+très active, la politique prend le dessus. Le premier pas de M. de
+Chateaubriand dans cette nouvelle carrière n'en fut peut-être pas le
+plus heureux. L'auteur lui-même a condamné plus tard la violence de ce
+pamphlet sur _Bonaparte et les Bourbons_, dont la verve entraînante et
+l'éclat prestigieux valurent une victoire aux Bourbons encore
+exilés[432]. On n'a pas non plus oublié ce _Rapport fait au Roi_
+pendant les Cent-Jours, où les plus indifférents ne lurent pas sans
+émotion ces paroles d'une magnifique éloquence:
+
+ «Dieu a ses voies impénétrables et ses jugements imprévus. Il a
+ voulu suspendre un moment le cours des bénédictions que Votre
+ Majesté répandait sur ses sujets. De ces Bourbons qui avaient
+ ramené le bonheur dans notre patrie désolée, il ne reste plus en
+ France que les cendres de Louis XVI! Elles règnent, Sire, en votre
+ absence; elles vous rendront votre trône comme vous leur avez rendu
+ un tombeau[433].»
+
+Les _Réflexions politiques_ empruntèrent, pour accabler les anciens
+juges de Louis XVI, quelques-uns des accents et quelques-unes des formes
+de l'éloquence antique. On put démêler dans _la Monarchie selon la
+Charte_ l'originalité politique de l'auteur, que son affection
+littéraire pour le passé n'empêchait pas de comprendre l'avenir, et qui
+chercha vainement à le faire comprendre à ses augustes et aveugles
+protégés.
+
+Partout où un loyalisme de convention n'entraîne pas l'illustre
+pamphlétaire à prendre des images pour des raisons, il est remarquable
+par la droiture du jugement, par la simplicité de la logique et la
+netteté populaire de la parole. Toujours distingué, toujours noble, il
+possède le langage des affaires comme il en a l'intelligence. Lui-même a
+dit quelque part:
+
+ «Mon style politique, quel qu'il soit, n'est point l'effet d'une
+ combinaison. Je ne me suis point dit: Il faut, pour traiter un
+ sujet d'économie sociale, rejeter les images, éteindre les
+ couleurs, repousser les sentiments. C'est tout simplement que mon
+ esprit se refuse à mêler les genres, et que les mots de la poésie
+ ne me viennent jamais quand je parle la langue des affaires[434].»
+
+Il ne fait ici que se rendre justice. Ses pamphlets, ses discours, et
+plus encore ses dépêches lorsqu'il fut ministre, offrent, à peu de
+réserves près, d'admirables modèles du style politique, tel que le
+veulent et tel que l'ont fait les nations libres. Cet homme du moyen âge
+est en même temps un homme moderne; il a toutes les pensées de son
+siècle, sans en partager tous les enivrements. C'est pourtant lui qui a
+écrit les _Mémoires sur la vie du duc de Berry_; et pourquoi non? Il
+avait rêvé l'alliance de la légitimité et de la liberté, et ne croyait
+même la seconde en sûreté qu'à l'ombre de la première. Il sut trop tard
+comment l'entendait la légitimité.
+
+Une disgrâce éclatante contribua peut-être à le remettre dans le vrai.
+Toujours fidèle, il fit de l'opposition par fidélité, et crut défendre
+la monarchie en défendant les libertés publiques; 1827 le vit à la
+brèche dans la lutte engagée entre la presse et la censure; malgré lui
+pourtant, ses efforts l'associaient au parti qui, bien avant 1827,
+rêvait 1830, et qui, le jour même de la bataille, porta en triomphe dans
+les rues de Paris l'ami désolé de la dynastie qui succombait. Vers la
+même époque, ses chaleureux plaidoyers en faveur de la Grèce avaient
+accoutumé à voir en lui l'homme de la liberté; car la liberté est
+solidaire d'elle-même, et on ne la défend pas, on ne la sauve pas sur un
+point sans la défendre et la sauver sur tous. Fut-il, dans sa carrière
+politique, toujours équitable, toujours impartial? Ne donna-t-il jamais
+rien à des ressentiments légitimes? Ne mit-il jamais dans ses actes la
+poésie qu'il se vante avec raison de n'avoir pas mise dans son langage?
+Messieurs, il n'est question entre nous que de littérature, et je me
+borne à signaler l'excellence littéraire des écrits politiques par
+lesquels M. de Chateaubriand a rempli presque en entier les quinze ans
+de son existence écoulés sous la Restauration.
+
+Plus tard, vous le verrez, après quelques luttes avec la nouvelle
+monarchie, après un magnifique chant de deuil et quelques pamphlets
+virulents, remplir enfin, mais à l'ordre de la mauvaise fortune, la
+promesse que, dans le dernier livre des _Martyrs_, il avait faite à la
+Muse de l'Histoire. Les _Études historiques_ nous révélèrent, en 1830,
+que de longs, de sérieux travaux avaient rempli beaucoup de ces heures
+qu'on eût pu croire livrées sans réserve aux préoccupations et aux
+luttes de la politique. Vous ne trouvez plus ici les préventions du
+_Génie du Christianisme_; le catholique a presque disparu; le sceptique
+n'est pas bien loin, mais on retrouve le poète et l'on salue
+l'historien. Monument d'ailleurs inachevé, tronqué, où rien, si ce n'est
+le style, n'a reçu les derniers soins de l'ouvrier, où le porphyre
+massif émerge du milieu des gravois, où des colonnes hautaines attendent
+en vain l'entablement qui leur fut promis. Vous savez aussi quelles
+circonstances ont fait, plus tard, du chantre des _Martyrs_ le
+traducteur du _Paradis Perdu_, traducteur dont la respectueuse fidélité
+est touchante à nos yeux, moins pourtant que la nécessité d'un pareil
+travail au terme de cette brillante carrière: la cité moderne a élevé
+des Panthéons, elle n'a pas encore fondé des Prytanées. Le livre sur le
+_Congrès de Vérone_, où tant de choses font sourire, où tant d'autres
+émeuvent la pensée, ravissent l'imagination, ce poème involontaire à
+l'occasion d'une controverse politique, a suivi d'assez près la poétique
+version de l'Homère anglais. Puissions-nous ne pas attendre vainement et
+ne pas attendre longtemps la _Vie de Rancé_, ce René chrétien qui nous
+est promis! et puisse-t-elle ne pas terminer la liste, trop courte à
+notre gré, des productions de M. de Chateaubriand!
+
+ * * * * *
+
+Pour nous résumer sur cet illustre écrivain, pour saisir et nommer cette
+combinaison mystérieuse, cette _confusio divinitus ordinata_ qui
+constitue l'individualité, il faudrait, Messieurs, avoir le secret du
+duc de Saint-Simon en ce qui concerne les moeurs, ou de M. Sainte-Beuve
+en ce qui regarde la vie intellectuelle et littéraire. L'individualité
+se sent, elle peut se peindre, elle ne se définit point, et les
+opérations les plus intimes, les plus involontaires de la vie organique
+ne se dérobent pas plus obstinément à nos analyses. Comme la définition
+ne vous suffirait pas, et que je ne suffirais pas moi-même au procédé
+que le sujet réclame, je me bornerai à constater les jugements portés
+sur ce grand personnage littéraire par des autorités plus compétentes
+que la mienne.
+
+Il me semble qu'on reconnaît chez M. de Chateaubriand un esprit étendu,
+mais plus juste cependant et plus solide qu'étendu. Ceux qui lui ont
+refusé la justesse n'ont pas pris garde que les erreurs de son jugement
+tiennent bien moins à un travers de l'esprit qu'à l'incomplet de ses
+systèmes et à la grandeur de son imagination: le fond de l'esprit, pour
+ainsi parler, demeure excellent; il y a du Voltaire dans la vivacité de
+son bon sens. Il possède une rare intelligence, qui n'a peut-être
+d'autres bornes que ses répugnances; mais cette intelligence n'est pas
+du génie; M. de Chateaubriand n'est pas créateur en fait de pensée; et
+il ne paraît pas probable qu'aucune de ces grandes idées sur lesquelles,
+de siècle en siècle, vivent les sociétés humaines, doive porter sa
+marque et son nom. Il a l'imagination noble et magnifique, plutôt que
+puissante et féconde. Elle se plaît aux vastes perspectives, soit dans
+le temps, soit dans l'espace: mais elle est précise dans la grandeur;
+elle s'applique aux faits particuliers, au concret, à l'histoire, dans
+tous les sens du mot; elle se nourrit de souvenirs et de réalité.
+
+Madame de Staël a peut-être plus d'esprit que M. de Chateaubriand; mais
+elle en a quelquefois plus qu'elle n'en peut porter: l'érudition de M.
+de Chateaubriand lui aide à porter le sien. Tout ce qu'il reproduit a
+une forme arrêtée et vit par le détail; il n'en est pas ainsi de Madame
+de Staël, qui ne connaît à fond que l'âme et les relations sociales.
+Madame de Staël enlève d'un regard les contours de chaque fait, M. de
+Chateaubriand le détache soigneusement du sol; elle médite, il étudie;
+il compte les livres pour beaucoup, elle au contraire pour peu de chose.
+Ce dédain du particulier et du concret ne fait pas les artistes; aussi
+l'auteur de _Corinne_ l'est-elle beaucoup moins que l'auteur des
+_Martyrs_; mais si elle a moins enchanté l'imagination, elle a exercé
+sur les esprits une action plus profonde et plus décisive. Elle a semé
+plus d'idées; elle a, dans ce qui est, dans ce qui se passe sous nos
+yeux, une part plus grande à réclamer. La vie humaine les a tous deux
+étonnés, comme elle étonne tous les esprits au-dessus du vulgaire; mais
+l'étonnement de Madame de Staël a été plus profond, plus sérieux; son
+regard a pénétré plus avant, et par là même, chose étonnante, la femme
+philosophe a fini par mieux comprendre la religion que celui qu'on
+pourrait appeler le défenseur en titre et le lauréat du christianisme.
+
+Tous deux, en littérature, ont poussé leurs contemporains dans des voies
+nouvelles, mais elle dans un sens plus général, M. de Chateaubriand dans
+une direction plus nationale, plus française; l'une est plus allemande,
+l'autre est plus latin; l'une est trop étrangère au sentiment de
+l'antiquité, l'autre parmi les écrivains de son temps est le plus touché
+et le plus intelligent de la beauté antique; Madame de Staël enfin est
+trop dominée par sa sensibilité et met trop en toutes choses toute son
+âme pour être librement artiste; M. de Chateaubriand, doué de plus
+d'imagination que de sensibilité, est pourvu de l'un et de l'autre dans
+des proportions singulièrement favorables aux exigences de l'art.
+
+Tout deux ont innové en fait de langage; leurs ouvrages sont les
+origines de la langue que nous parlons: ils sont tous deux pour nous
+comme une jeune antiquité: mais les innovations de Madame de Staël
+répondent mieux aux besoins de la pensée et du sentiment, celles de M.
+de Chateaubriand aux voeux de l'imagination. La langue de Madame de Staël
+n'est pas aussi simple qu'elle est vraie; celle de M. de Chateaubriand,
+avec un plus grand air de simplicité, a quelque chose de plus factice et
+de plus prémédité; sa parole est arrangée avec un art infini, mais elle
+est arrangée; et toutefois elle ne manque pas de vérité subjective,
+l'auteur étant un ou s'étant fait un avec son langage. Il a réveillé,
+vivifié les mots par des acceptions nouvelles, par des combinaisons
+imprévues, dont le motif, pour l'ordinaire, est plein de poésie: il a
+consacré la simplicité des tours, l'aisance et le naturel des
+mouvements; c'est par les mots surtout qu'il exerce du prestige; nul
+n'en a de plus beaux; et souvent une familiarité de bon goût relève à
+propos le grandiose et la fierté des images. J'ai parlé ailleurs de
+chevalerie; cette langue qu'il a trouvée est, par excellence, la langue
+de l'antique honneur, et l'on sent qu'elle siérait dans la bouche des
+preux.
+
+À considérer dans ses rapports avec les sons la langue de M. de
+Chateaubriand, c'est une mélodie un peu vague, mais ravissante, dont il
+semble avoir recueilli les modulations principales au bord mélancolique
+des mers et dans les clairières des vieilles forêts. La prose, ni
+peut-être les vers, n'avaient point jusqu'alors tant ressemblé à la
+musique; il y avait du moins peu d'exemples d'une aussi suave harmonie,
+et certains effets pouvaient passer pour entièrement nouveaux.
+
+On a trop joui de cette harmonie pour oser dire, comme on l'aurait dû
+peut-être, qu'elle est quelquefois un peu trop marquée; on a moins
+épargné le luxe et la bizarrerie des images, dont plusieurs, soit que
+l'auteur les ait dès lors supprimées ou maintenues, sont encore
+aujourd'hui citées comme de vraies énormités; mais il est bon de dire
+qu'elles sont toutes empruntées à ses premiers ouvrages et qu'il a porté
+aussi sur ce point, comme sur les autres, cet amour de la perfection, ce
+soin du détail, qui le distinguent noblement à une époque de fécondité
+négligente et de littérature facile.
+
+
+
+
+CONCLUSION
+
+La littérature de la Restauration.
+
+
+L'étude des deux grands talents auxquels nous devons _Corinne_ et _René_
+ne devait être que l'introduction du cours qui vous était promis;
+l'histoire littéraire de la Restauration en était le véritable sujet.
+L'introduction s'est prolongée jusqu'à ne laisser que quelques moments,
+les derniers du semestre, à ce qui eût dû le remplir presque tout
+entier. Je ne veux pas me retirer avant d'avoir au moins franchi le
+seuil.
+
+La période de la Restauration pourrait se diviser en deux ou trois
+périodes suffisamment distinctes; la littérature, dans ces quinze
+années, a traversé plusieurs phases: je ne saurais, dans ce rapide coup
+d'oeil, songer à les distinguer. Je m'en tiendrai donc aux caractères les
+plus généraux de cette époque importante.
+
+Je remarque seulement que si la Restauration date de 1814, la
+littérature qui lui doit son nom ne remonte pas tout à fait si haut. On
+peut dire que cet âge littéraire ne commence réellement que vers 1820.
+
+La France, en 1814, se vit appelée à faire à la fois trois expériences:
+celle de la paix, après vingt ans de guerre; celle du régime
+constitutionnel, après douze ans de despotisme, précédés de dix années
+de convulsions politiques; celle enfin d'une libre communication avec
+l'étranger, lorsque les barrières qu'avaient élevées la guerre, la
+politique et le préjugé, tombèrent avec le pouvoir impérial, qui ne les
+avait pas toutes élevées, mais qui les avait maintenues.
+
+Les loisirs de la paix sont féconds pour l'esprit humain. Après une
+longue guerre qui, telle qu'un hiver glacial, arrête le développement de
+tous les germes, la paix est un printemps. Les premières années de la
+Restauration française ont laissé cette impression dans l'esprit de tous
+les contemporains, et ce réveil de tant de forces cachées pouvait
+adoucir à la nation le sentiment d'un désastre immense et d'une
+humiliation profonde. L'esprit humain n'en était pas à ne savoir que
+faire. Un si vaste terrain était resté en friche! Les sciences qui ont
+pour objet les phénomènes du monde matériel et l'appréciation de leurs
+forces, les beaux-arts aussi, dans un certain sens, avaient pu fleurir
+sous l'Empire; un despotisme intelligent, un despotisme enté sur la
+gloire, a besoin des unes et des autres; d'ailleurs, les sciences
+physiques enlèvent l'homme à la contemplation de lui-même, et le langage
+des arts est une parole inarticulée, moins redoutable par là même que la
+parole des livres.
+
+La littérature et les sciences morales avaient à réclamer leur part des
+bénéfices de la paix. Ce n'était pas la liberté seule qui leur avait
+manqué, c'était le loisir, autre liberté. Sous l'Empire, les grands
+spectacles de la vie extérieure détournaient l'attention des spectacles
+dont l'âme est le vrai témoin. Rassasiée de gloire militaire, la grande
+nation n'avait point encore à demander de nobles consolations au
+développement, non moins glorieux, des forces morales. Le malheur et la
+paix devaient la rendre à ces tendances bienfaisantes. Elle s'y livra
+avec ardeur, et, dans une voie encore mal éclairée, elle marcha d'abord
+à tâtons, si l'on peut s'exprimer ainsi, mais elle marcha.
+
+En même temps que d'un état de tranquillité, si nouveau pour elle, la
+France faisait l'essai du régime constitutionnel, la liberté lui venait
+avec la paix: c'était de quoi regretter moins la gloire! La liberté
+politique, qui est, pour une nation, le droit d'intervenir dans ses
+propres destinées, fut réellement pour la France la compensation, on
+peut même dire le fruit de ses infortunes récentes. Cette charte
+octroyée était moins sans doute, de la part de ceux qui l'octroyaient,
+une vraie libéralité qu'un «fruit de l'avarice[435],» pour nous servir
+d'une expression de l'Écriture; mais le principe du moins était posé, et
+la gloire n'était plus là pour lui nier ses conséquences. Les formes
+représentatives ne pouvaient plus, comme sous Bonaparte, être absolument
+dérisoires. La puissance de la parole devait, quoique resserrée dans de
+certaines limites, venir en aide à la puissance du droit. Il y avait une
+tribune, il y avait une presse libre, c'est-à-dire, tout au moins,
+l'avenir de la liberté. Cet avenir sans doute était au prix du courage
+et de la constance; le courage et la constance ne manquèrent point; le
+talent surgit de toutes parts; et des voix éloquentes, dans tous les
+partis à la fois, éveillèrent des échos depuis longtemps endormis. La
+nécessité même pour les adversaires de la liberté, de descendre sur le
+terrain de la discussion publique et d'en appeler à l'opinion,
+renfermait en germe tout ce qu'on persistait à nier, tout ce qu'on
+s'obstinait à refuser. Ainsi, le voulant ou ne le voulant pas, tous
+concouraient à consacrer le nouveau système; et peut-être que les échecs
+de la liberté assuraient son triomphe en le retardant.
+
+Lainé et de Serre, Foy, Constant et Royer-Collard donnèrent, sous les
+nuances les plus diverses, de beaux exemples d'éloquence parlementaire.
+S'il n'y avait pas de place pour l'orateur tragique dont Cicéron a conçu
+l'idée et que la Révolution française avait plus d'une fois réalisé,
+l'intérêt dramatique, la véhémence, la gravité ne manquèrent pas à ces
+illustres débats, qui, pour l'imagination de l'Europe entière,
+succédaient sans désavantage aux grandes batailles de l'Empire. En
+dehors du parlement, une polémique opiniâtre affilait cette arme de la
+parole, qui ne peut recevoir tout son tranchant que de la vivacité des
+luttes politiques. Sous le nom de journaux, d'autres tribunes s'étaient
+élevées, où l'esprit français, obligé de tourner bien des difficultés,
+déployait, comme en se jouant, sa merveilleuse souplesse et les
+ressources d'un idiome dont la richesse ostensible n'est rien, dont la
+richesse cachée est immense. Plus d'une fois, par un retour bizarre de
+la fortune, le royalisme fut appelé à faire de l'opposition. Tel fut le
+caractère du _Conservateur_ à son origine; tel fut toujours celui du
+_Censeur_ et de la _Minerve_. Plus incisif, plus violent, dans sa froide
+et spirituelle ironie, Paul-Louis Courier donnait un heureux imitateur à
+l'auteur des _Provinciales_, dans une sphère bien différente et avec une
+moindre vérité d'accent. Contre un pouvoir qu'elle soupçonnait de tout,
+qu'elle accusait de tout, l'opposition libérale prenait toutes les
+formes. On allait chercher, en plein dix-huitième siècle, Voltaire,
+Rousseau, Diderot, pour qu'ils eussent à dire son fait à la
+contre-révolution. On donnait une vogue factice à des écrits qui ne
+correspondaient à l'époque que par leur vieille opposition à tout ce que
+le parti du passé essayait de ressusciter. C'est l'époque, aujourd'hui
+presque fabuleuse pour nous, de ces réimpressions volumineuses et
+indigestes des écrivains du siècle dernier.
+
+À peine avait-il été question de religion sous Bonaparte, qui, en
+relevant de sa main consulaire les autels démolis, n'avait pas relevé le
+sentiment religieux. Il avait trop obtenu de l'Église pour que l'Église
+pût à son tour beaucoup obtenir de la nation. L'émigration, devenue
+dévote en vieillissant et à qui la doctrine du droit divin rendait le
+catholicisme précieux, jeta la religion comme un filet sur le peuple
+français, qu'elle crut aussi affamé d'avoir un Dieu que Paris, sous
+Mayenne, l'avait été de voir un roi. Le trône et l'autel devant se
+prêter un mutuel appui, une nouvelle Ligue fut constituée, une ancienne
+milice sortit de dessous terre; la prédication mêla effrontément la
+religion éternelle à la politique du jour; le génie de l'Inquisition
+secoua ses torches mal éteintes, et la liberté religieuse fut
+ouvertement menacée. Cette nouvelle tendance devait avoir sa
+littérature. Elle eût aimé à se parer du nom de Chateaubriand, mais
+l'esprit pacifique et bienveillant du _Génie du Christianisme_ lui
+convenait peu. Un bonheur inouï lui donna Joseph de Maistre et l'abbé de
+Lamennais, esprits violents, dont la ferveur trempée de fiel faisait de
+la philosophie au profit de l'ignorance, du pyrrhonisme dans l'intérêt
+de la foi, de la démagogie pour le compte du pouvoir absolu, et
+traversait à grands pas la vérité pour arriver à l'erreur. Tandis qu'une
+telle cause rencontrait de si grands talents, l'opposition, née
+indifférente ou sceptique, n'avait rien pour lui barrer le passage que
+des négations stériles ou un rationalisme glacé. Le grand ouvrage de
+Benjamin Constant sur _la Religion_ livrait à un juste mépris les
+contempteurs du sentiment religieux, mais refusait à ce sentiment toute
+forme absolue, immuable, c'est-à-dire divine. Le protestantisme se
+ranimait; menacé par le prosélytisme romain, il faisait acte de
+prosélytisme; il usait de son droit pour le constater: ses oeuvres, il
+est vrai, n'étaient pas des livres; mais par ses soins le livre par
+excellence se multipliait de jour en jour. Le saint-simonisme surgissait
+alors, grotesque et poétique, avec ses pensées d'organisation, son
+mysticisme matérialiste et sa hiérarchie, comme pour attester à la fois
+notre inextinguible besoin d'une religion, notre impuissance à nous en
+donner une, et la vanité d'une théocratie dont Dieu n'est pas le
+fondateur.
+
+On pourrait se méprendre cependant sur le caractère de l'opposition
+pendant cette mémorable période, et quelques remarques paraissent ici
+nécessaires.
+
+Un caractère aride et négatif fut trop évidemment l'esprit de cette
+opposition chez la masse de ceux que les idées nouvelles avaient
+entraînés dans leur orbite. Ce que l'Allemagne appelle l'esprit
+_philistin_, esprit qui se compose de préventions aveugles, d'imbéciles
+dédains, de crédulité haineuse, d'ignorance pédantesque, de sottise
+sentencieuse et de plate forfanterie, couvrit souvent d'un vernis de
+ridicule une cause embrassée et défendue par les plus nobles esprits. La
+défiance exaltait la défiance, l'injustice aiguisait l'injustice, et les
+préjugés bourgeois luttaient d'étroitesse et d'égoïsme avec les préjugés
+aristocratiques. Nier, toujours nier, était le système et la tactique de
+ces hommes pour qui la suprême sagesse est tout entière enfermée dans
+les axiomes d'un rationalisme grossier. Ce serait néanmoins, comme je
+l'ai dit ailleurs, calomnier une époque glorieuse que de lui refuser
+l'instinct de l'ordre moral et un esprit noblement conservateur. Des
+espérances de plus d'une sorte, des intentions bien diverses se
+rattachèrent à des oeuvres dont le principe était respectable; ces oeuvres
+doivent être jugées par leur principe, et n'y voir que des espèces de
+barricades morales, ce serait méconnaître la nature humaine, et
+condamner dans son esprit tout le travail d'une grande nation. Si nous
+devons honorer, chez plusieurs des hommes dont le parti a succombé en
+1830, le culte des souvenirs et la religion de la fidélité,
+n'honorerons-nous pas aussi, dans le parti opposé, les nobles partisans
+de la liberté dans l'ordre, du progrès dans le calme, et du
+perfectionnement de la politique dans l'affermissement de la morale? Il
+y a, dans les oeuvres de ce parti, tout un côté philanthropique et
+généreux, toute une activité étrangère à la politique, qu'il faut se
+garder de méconnaître. La religion seule, j'en conviens, y avait trop
+peu de part, ou une part trop douteuse, et ce fut là, même
+politiquement, un véritable malheur.
+
+On ne parlait alors que de conspirations. On parlait surtout de celle du
+pouvoir contre la liberté. Vraie ou supposée, elle en suscita mille
+autres. Plusieurs d'entre elles ont laissé sur l'échafaud et sur le pavé
+des traces sanglantes; mais, de fait, la nation entière conspirait; la
+Révolution, se croyant menacée dans son principe et dans ses résultats,
+s'était déclarée en permanence; on ne parvint jamais à lui persuader
+qu'on n'en voulait point aux faits accomplis et qu'elle s'armait contre
+des fantômes: elle voyait, avec quelque raison, dans les principes
+combattus, les résultats menacés; elle n'en était déjà plus à se défier;
+retranchée derrière la Charte, elle attendait résolument le jour du
+combat. Son plus grand malheur fut d'avoir, comme il arrive à tous les
+partis, de funestes auxiliaires; mais ceux-là même accélérèrent le
+dénoûment en donnant à la contre-révolution des prétextes pour se hâter
+et le courage de tout oser.
+
+L'intérêt si vif de cette lutte laissait néanmoins une large place aux
+préoccupations littéraires; toute une littérature se rattachait aux
+craintes et aux espérances de la nation, aux passions mêmes et aux
+préjugés des partis. M. de Chateaubriand, comme poète des vieux âges
+nationaux, ne trouvait que de faibles imitateurs ou de méchants
+copistes, dont la main débile agitait assez inutilement aux yeux de la
+multitude l'oriflamme et le drapeau blanc. Le peuple avait plus près de
+lui une poésie selon son coeur. Hier encore debout, l'Empire était déjà
+antique; sa gloire, née de la Révolution, appartenait tout entière à la
+génération nouvelle: l'ancienne n'avait rien à en revendiquer, ni,
+pensait-on, rien à lui opposer. Bonaparte, nouveau Prométhée, n'était
+pas encore l'homme de l'histoire, qu'il était déjà celui de la poésie.
+Le peuple ne se souvenait plus de l'avoir haï; et les pères, dont son
+ambition avait dévoré la postérité, se glorifiaient, en pleurant,
+d'avoir donné leurs enfants à l'immortel capitaine qui, désormais, aux
+yeux de l'orgueil national, personnifiait la France. La Restauration,
+révolution à rebours, avait eu aussi ses proscrits, son émigration;
+plusieurs des hommes de la République et de l'Empire se consumaient dans
+l'exil, et l'exil les avait grandis. C'est le propre des révolutions
+d'accélérer la fuite des temps et d'appliquer la rouille de l'antiquité
+sur de modernes souvenirs; or toute antiquité est de la poésie. De
+grandes vicissitudes équivalent à de grandes distances dans l'espace et
+dans la durée; et tous les lointains parlent à l'imagination. C'est par
+là sans doute, mais bien plus encore par la persévérance de son
+héroïsme, que la Grèce ébranla si puissamment les âmes, et séduisit à sa
+cause, c'est-à-dire à celle de la liberté, les adversaires mêmes de
+toute révolution. Ce fut un grand coup porté à leur cause, en même temps
+qu'une abondante source d'émotions poétiques ouverte pour le monde
+entier. Cette lutte presque sans exemple forçait les uns à croire à la
+liberté, les autres à l'héroïsme, plusieurs à la Providence, tous à
+quelque autre chose qu'à la matière et à la force; cette espèce de foi
+est mieux que de la poésie, mais c'est aussi de la poésie.
+
+Un peu d'enthousiasme était bien nécessaire à une époque où la
+profanation des choses saintes avait aboli le respect, et où les succès
+flagrants de l'hypocrisie avaient fait, comme à l'ordinaire, surabonder
+l'impiété. Ceux qui ont pu observer cette époque malheureuse, attestent
+que la soif du gain et des jouissances matérielles avait fait en peu
+d'années d'effrayants progrès, tant il est vrai qu'en mal comme en bien
+le pouvoir fait toujours l'éducation des peuples. Mais gardons-nous
+d'oublier que des esprits éminents et de nobles coeurs s'appliquaient à
+entretenir le feu sacré. La littérature de la Restauration rendit sous
+ce rapport d'importants services. Elle manifesta, elle accrédita des
+tendances très élevées. Le spiritualisme alors, sous les auspices de M.
+Royer-Collard, se faisait jour dans la philosophie. La chaire
+académique, qui, dans un pays tel que la France, devient si facilement
+une tribune, popularisait tour à tour une science grave, une critique
+libérale, une spéculation étroitement liée aux plus grands intérêts de
+la nature humaine. C'est alors que le pouvoir persécutait, sans s'en
+douter, ses héritiers présomptifs dans la personne de trois simples
+professeurs: MM. Guizot, Cousin et Villemain. Il n'osa que plus tard
+s'attaquer aux journaux, dont quelques-uns, en groupant autour d'eux les
+principales notabilités littéraires, avaient ouvert une ère toute
+nouvelle dans l'histoire de la littérature périodique. Là aussi les
+doctrines religieuses, qui consacrent la liberté au service du devoir,
+avaient trouvé de fidèles organes; là s'élaboraient de nouvelles
+théories littéraires, sous les auspices de MM. P. Dubois, Magnin et
+Sainte-Beuve; là se laissaient deviner le nom déjà célèbre de M. Guizot,
+le nom sans tache et déjà vénéré de M. de Broglie: la gravité, la mesure
+ne faisaient que mieux ressortir, dans ces importantes publications, la
+force des convictions et d'une imperturbable espérance. Les innovations
+littéraires s'y discutaient, s'y préparaient, s'y consommaient en
+quelque sorte. Sur ce terrain seulement on se permettait la passion; sur
+tout autre on était plus calme; on l'était, ce semble, davantage à
+mesure qu'approchait le dénoûment, et la _Revue française_, qui continua
+le _Globe_ avec les mêmes tendances et les mêmes éléments de succès, put
+prendre pour épigraphe: _Et quod nunc ratio est, impetus ante fuit_.
+
+La liberté entière des communications avec l'étranger est la troisième
+expérience que fit la France dans les années de la Restauration.
+Longtemps avant que les études de Madame de Staël eussent fait faire à
+l'esprit français le voyage de l'Allemagne, M. de Chateaubriand l'avait
+fait aborder en Angleterre. Mais les loisirs de la paix, l'épuisement
+manifeste de la littérature classique, le besoin, si l'on peut dire
+ainsi, d'air et d'espace, furent les vrais médiateurs. C'est le lieu de
+rappeler le _Cours de littérature dramatique_ de Schlegel, traduit en
+français par Madame Necker de Saussure, le livre de M. de Sismondi sur
+les littératures du Midi, celui de Ginguené sur la littérature
+italienne, les travaux de M. Fauriel sur les poésies de la Grèce
+moderne, et les utiles extraits de la _Bibliothèque universelle_. Ce
+n'était pas assez de l'Occident: l'Inde même et la Chine étaient
+explorées. De nombreuses traductions, celle, particulièrement, des
+théâtres étrangers, suffisaient à peine à cette avidité d'impressions
+nouvelles. L'influence de deux écrivains, tous deux appartenant à cette
+nation que la France ne rencontrait plus qu'en lieu tiers et sur des
+champs de bataille, Walter Scott et lord Byron, exercèrent sur la
+littérature française une influence incalculable. La poésie tout
+objective de l'un, toute subjective de l'autre, jeta les uns dans
+l'imitation minutieuse des moeurs et dans la puérilité du costume, les
+autres dans un lyrisme exclusif, tous dans des nouveautés qui faisaient
+horreur aux derniers sectateurs du classicisme aux abois. En quelque
+manière, c'était aussi une littérature étrangère que cette littérature
+antique de la France, vers laquelle nous reportèrent les travaux savants
+et systématiques de M. Raynouard et les fouilles habiles de M.
+Sainte-Beuve dans notre Pompéi littéraire, l'âge décrié de Ronsard.
+
+La nouvelle école s'attaquait surtout au théâtre, ou, pour mieux dire,
+au drame tragique: elle avait résolu d'en finir, non seulement avec
+Legouvé et Luce de Lancival, mais avec Racine. Quant à la comédie, qui
+dut alors de bons ou de brillants ouvrages à Picard, à Casimir
+Delavigne, et une _façon_ nouvelle à l'industrieux talent de M. Scribe,
+on sait qu'elle suit les révolutions des moeurs plutôt que celles des
+systèmes littéraires. La tragédie classique tint bon pourtant quelque
+temps encore. On eût dit que tandis que les novateurs répétaient leur
+rôle, leurs devanciers achevaient le leur. Longtemps on disputa plus
+encore que l'on n'agit; on procédait par systèmes; on délibérait une
+poésie comme on délibère une loi nouvelle, une construction, un emprunt:
+les vainqueurs, comme il arrive souvent, ne savaient pas très bien que
+faire de leur victoire. De belles oeuvres, élégantes de forme, légèrement
+émancipées, honoraient, dans sa défaite, le système expirant. Tous les
+partis applaudissaient _les Vêpres siciliennes_, _le Paria_,
+_Clytemnestre_, _Marie Stuart_. On tardait encore à réaliser les
+théories que Benjamin Constant avaient développées dans la préface de
+_Wallenstein_; mais trois ans avant la clôture de cette période devait
+paraître la préface de _Cromwell_.--_Hernani_ la suivit de près.
+
+Hors du théâtre, la jeune secte se donnait carrière. On composait, pour
+la lecture, des drames dont l'histoire avait fait tous les frais et où
+la poésie n'était pour rien. M. Vitet dialoguait spirituellement
+l'histoire dans sa trilogie sur la Ligue. M. Mérimée, l'homme de la
+vérité inexorable, esprit à la fois exquis et dur, ne se donnait pas le
+souci d'accommoder aux exigences de la scène les drames saisissants ou
+amèrement comiques qu'il empruntait tour à tour au seizième siècle et
+aux plus récents souvenirs. _Othello_, l'_Othello_ de Shakespeare,
+venait, sous la conduite de M. de Vigny, disputer la scène à son
+équivoque pseudonyme, le vieil _Othello_ de Ducis.
+
+Ces faits, d'ailleurs, se rapportent aux derniers temps de la
+Restauration. L'ancienne littérature et la vieille dynastie épuisaient
+ensemble leur fortune, et si la première succomba plus tôt, elle jouit
+néanmoins d'un assez long sursis. Il n'en est pas moins vrai que la
+fermentation de la nouvelle sève date des premiers temps. Un événement
+littéraire d'une grande portée, dans le sens de la renaissance, fut la
+publication des _Poésies_ d'André Chénier. Antique pour la forme et
+païen pour le fond, il ne paraissait pas avoir, avec le moment de son
+apparition posthume, tous les genres de convenances; mais sa langue
+poétique était nouvelle autant qu'admirable; il ouvrait, en
+versification, des sentiers inconnus; sa poésie retrempée avec amour aux
+sources helléniques, était unique alors de sève et de fraîcheur. On ne
+copia point cette merveilleuse copie des anciens; mais on lui mendia ses
+secrets de diction; on se préoccupa des curiosités de la forme; on
+revint, par un détour, à cette menue esthétique, à ce goût du détail,
+qu'on avait tant condamnés; l'art eut ses mystères, ses adeptes, ses
+initiations, ses conciliabules intimes, sous le nom profane de cénacle:
+c'est l'époque de la dévotion en littérature, et des engouements
+d'école. Tout cela, à coup sûr, ne fut pas inutile; ceux qui discutaient
+étaient artistes, et la préoccupation excessive de la manière n'éteignit
+pas l'inspiration.
+
+Toutefois quelques-uns des plus illustres de l'époque demeurèrent
+étrangers à ce travail de discussion, et ne l'avaient pas attendu pour
+prendre un parti. Béranger, avec sa poétique concision, ses drames
+concentrés dont les actes sont des couplets, son pathétique contenu et
+puissant, sa touche à la fois épicurienne et stoïque, son vers lentement
+épuré, d'où s'échappent tour à tour l'éclair foudroyant de l'éloquence
+et la flèche aiguë de la satire, Béranger n'était d'aucune école; aucune
+aussi ne le reconnaît pour chef; l'auteur du _Roi d'Yvetot_, de la
+_Sainte Alliance des peuples_, des _Bohémiens_ et du _Juif errant_ reste
+encore aujourd'hui solitaire et unique comme il l'était en commençant;
+seul aussi, ou presque seul, il a été adopté par le peuple.
+
+Quelques chants nationaux de Casimir Delavigne approchèrent de la
+popularité; mais, à l'exception d'un petit nombre de vers, la voix du
+peuple ne lui servit guère d'écho. Classique avec intelligence, dernier
+représentant de cette élégance ingénieuse et poétique à laquelle étaient
+réservées de bien rudes atteintes, Casimir Delavigne, dont le talent,
+d'un éclat pur et charmant, est au moins aussi sûr de la postérité que
+beaucoup d'autres plus fêtés, avait précédé de quelques pas et suivait
+alors d'un peu loin le mouvement novateur; et, à cet égard, son souvenir
+éveille peut-être assez naturellement celui de M. Villemain, dont les
+écrits sont l'objet, je ne dirai pas d'une moindre, mais d'une moins
+affectueuse admiration.
+
+Un autre, plus célèbre aujourd'hui, dont Chateaubriand et Byron avaient
+averti le talent, ne devait rien non plus à l'école nouvelle, rien à
+aucune école, mais tout à la seule et incomparable félicité de son
+génie. Je chantais, a-t-il dit lui-même,
+
+ Je chantais, mes amis, comme l'homme respire,
+ Comme l'oiseau gémit, comme le vent soupire,
+ Comme l'eau murmure en coulant[436].
+
+Rien jusqu'alors n'avait donné l'idée de tant de facilité, d'un flot si
+large et si doucement entraîné; et cette noble mélancolie, cette mélodie
+suave, cette magnificence dont M. de Chateaubriand, à l'aurore du siècle
+nouveau, avait doté la prose française, M. de Lamartine était le premier
+à les transporter dans les vers. En poésie, l'amour ne connaissait pas
+encore d'Elvire; l'élégie, plus passionnée qu'enthousiaste, n'avait
+chanté que des Éléonores. On connut par les _Méditations_ le charme de
+cet amour en deuil, de cet amour mystique, idéal, mêlé à la religion,
+trop voisin peut-être de l'adoration religieuse. Lamartine était
+lyrique, il ne devait jamais être que lyrique; mais il l'était comme nul
+encore ne l'avait été, il l'était avec une individualité pénétrante et
+douce, aussi distincte, dans sa douceur, qu'une voix, parmi les hommes,
+peut l'être d'une autre voix. Ce fut un long cri de surprise et
+d'admiration lorsque, pareilles à un vol d'oiseaux à l'aile d'opale et
+d'azur, les premières notes de cette voix inconnue se répandirent dans
+les airs, lorsqu'on recueillit, à peine tombés d'une bouche d'or, des
+vers comme ceux-ci:
+
+ Ô lac! rochers muets! grottes! forêt obscure!
+ Vous, que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir,
+ Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,
+ Au moins le souvenir!
+
+ Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages,
+ Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux,
+ Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages
+ Qui pendent sur tes eaux.
+
+ Qu'il soit dans le zéphir qui frémit et qui passe,
+ Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,
+ Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface
+ De ses molles clartés.
+
+ Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,
+ Que les parfums légers de ton air embaumé,
+ Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire,
+ Tout dise: Ils ont aimé[437].
+
+Les vers suivants, d'un caractère différent, n'étaient pas moins
+nouveaux dans leur genre ni moins ravissants:
+
+ Ah! si jamais ton luth, amolli par tes pleurs,
+ Soupirait sous tes doigts l'hymne de tes douleurs,
+ Ou si, du sein profond des ombres éternelles,
+ Comme un ange tombé tu secouais tes ailes,
+ Et prenant vers le jour un lumineux essor,
+ Parmi les choeurs sacrés tu t'asseyais encor,
+ Jamais, jamais l'écho de la céleste voûte,
+ Jamais ces harpes d'or que Dieu lui-même écoute,
+ Jamais des séraphins les choeurs mélodieux
+ De plus divins accords n'auraient ravi les cieux!...
+ Roi des chants immortels reconnais-toi toi-même!
+ Laisse aux fils de la nuit le doute et le blasphème;
+ Dédaigne un faux encens qu'on t'offre de si bas,
+ La gloire ne peut être où la vertu n'est pas.
+ Viens reprendre ton rang dans ta splendeur première,
+ Parmi ces purs enfants de gloire et de lumière,
+ Que d'un souffle choisi Dieu voulut animer,
+ Et qu'il fit pour chanter, pour croire et pour aimer[438].
+
+Ce n'est pourtant pas par la séduction d'un exemple heureux, mais par
+des causes plus profondes et plus générales qu'il faut expliquer
+l'abondance, je pourrais dire le débordement du lyrisme, dans la
+littérature poétique de la Restauration. La poésie lyrique, et, pour
+mettre mon langage encore plus près de la vérité, la poésie égoïste,
+sous le nom flatteur de poésie intime, a conquis dès lors un espace
+démesuré. Tout, jusqu'aux genres avec lesquels le lyrisme est
+incompatible, est devenu lyrique et subjectif. Prétendrions-nous exclure
+ou déprécier la poésie lyrique? Elle a sa place au soleil; elle est au
+fond de toute poésie; elle est, dans un sens, la poésie à son état le
+plus élémentaire. Mais la valeur, la vocation poétiques d'une époque où
+le lyrisme pénètre partout et remplace toute autre poésie, nous
+semblent, s'il faut le dire, assez contestables. Quand l'individu, je ne
+dis point l'homme, se fait l'unique sujet de ses chants, c'est que la
+vie, dans l'ensemble et la variété de ses manifestations, ne parle plus
+à l'âme; et il ne faudrait pas trop s'étonner si cette époque se
+rencontrait avec celle où la philosophie nie l'individualité, nie en
+quelque sorte les êtres, et ne reconnaît dans l'univers d'autre réalité
+que celle des idées. Au reste, nous avons ici à constater le fait, et
+non à l'expliquer.
+
+Il y avait, d'ailleurs, compensation. Tandis que les uns s'acharnaient à
+l'invisible, d'autres, non moins ardents, cherchaient la couleur. Un
+talent vigoureux, obstiné, laborieux, les engageait dans cette voie. Il
+est vrai que son matérialisme poétique s'unissait en lui fort souvent à
+des émotions d'une vérité naïve et saisissante. Ce n'était pas là ce que
+le vulgaire des imitateurs pouvait lui prendre: ils s'attachèrent donc à
+sa forme et la parodièrent. Il sut les passionner, et bien d'autres
+encore, pour une maxime qu'aucun des grands âges littéraires n'a
+professée: l'art pour l'art; maxime qui ferait périr l'art si l'art
+pouvait périr. Mais si la poésie elle-même y gagnait peu, son instrument
+s'y perfectionna, la langue poétique en ressortit plus riche, plus
+industrieuse et plus hardie.
+
+On approchait du moment où l'axiome d'un révolutionnaire fameux: «De
+l'audace, de l'audace, et encore de l'audace!» allait devenir toute la
+poétique des talents de second ordre. Une révolution politique devait
+donner le signal à l'émeute littéraire. Mais jusqu'en 1830, certaines
+limites furent, d'un consentement tacite, reconnues et respectées.
+C'était sans doute, même au point de vue littéraire, un grand malheur
+que l'affaiblissement des convictions morales, et quelques restes de
+préjugés les remplaçaient assez mal; mais ce ne fut que plus tard que
+ces préjugés mêmes s'évanouirent et que toute unité disparut. La
+Restauration ne consomma point cette vaste ruine. Les traditions du sens
+moral, maintenues jusqu'à un certain point dans cette littérature, lui
+donnent une valeur, lui conservent un attrait, dont la littérature de
+l'époque suivante ne s'est que trop dépouillée. On ne se croyait pas
+encore obligé, pour intéresser des hommes, de cesser d'être homme. Une
+commotion prochaine, dans l'ordre politique, devait ouvrir une brèche à
+la cohue de toutes les fantaisies, au pêle-mêle de tous les délires.
+
+Quoi qu'il en soit, en deçà de 1830 la littérature poétique n'a pas à
+rougir d'elle-même puisqu'elle a vu, dans tout leur éclat ou dans tout
+leur charme, le talent exquis de l'auteur du _Paria_ et de l'_École des
+Vieillards_, et le talent non moins exquis, mais plus populaire de
+Béranger; puisque cette époque a entendu les premiers et les plus beaux
+sons de la lyre de Lamartine, et l'éclatante harmonie des Odes de Victor
+Hugo; puisqu'elle a recueilli les accents épurés de l'auteur d'_Éloa_,
+et les intimes confidences du livre des _Consolations_; puisqu'elle a vu
+naître ces charmants vers de Madame Tastu, qu'ont su s'approprier les
+mémoires les plus rebelles; puisque le _Voyage de Grèce_, si plein d'une
+vive fraîcheur, les colères poétiques de _Némésis_, enfin les vers
+belliqueux, et sonores comme une armure, du poème de _Napoléon en
+Égypte_, appartiennent aussi à l'époque de la Restauration.
+
+La Restauration eut donc des poètes, et même quelques grands poètes. Les
+habiles prosateurs ne lui manquèrent pas. Et pour ne parler d'abord que
+des genres les moins sévères, nous n'oublierons pas que cette même
+période revendique plusieurs des romans de Madame de Souza, _le Lépreux_
+de M. de Maistre, _Adolphe_ de Benjamin Constant, et toutes les
+charmantes fantaisies de Charles Nodier, cet écrivain artiste, qui a
+orné de tant de moulures délicates une langue déjà si parfaite, ce
+défenseur, si classique dans la forme, de toutes les excentricités du
+romantisme.
+
+J'ai déjà nommé des écrivains plus graves, par le ton du moins et par la
+nature des sujets qu'ils ont traités. Nous avons vu le génie colérique
+et impérieux de Joseph de Maistre éclater dans les premières années de
+cette période, par les fameuses _Soirées de Saint-Pétersbourg_;
+l'éloquence moins onctueuse que passionnée, plus sacerdotale
+qu'évangélique, mais admirable en tout cas, de l'abbé de Lamennais, se
+mettre au large dans le livre encore plus fameux sur _l'Indifférence_;
+et l'esprit généralisateur, sceptique et fin de Benjamin Constant
+développer ses ressources au profit du spiritualisme et aux dépens des
+croyances positives, dans son grand ouvrage sur _la Religion._
+
+Nous n'aurons garde d'oublier l'auteur d'_Antigone_ et de l'_Essai sur
+les Institutions sociales_, le poétique et onctueux Ballanche, religieux
+en politique, idéaliste en religion, mais avec ces préoccupations
+sociales dont l'idéalisme français ne consent point à se séparer. En
+redescendant vers les régions littéraires, nous trouvons M. Villemain,
+plus littéraire que son siècle, se hasardant néanmoins avec bonheur au
+delà de cette région natale, dont il ne perdra jamais, si loin qu'il
+aille, l'exquise pureté d'accent. Les _Fragments_ de M. Cousin et la
+traduction de Platon doivent être comptés aussi parmi les richesses
+vraiment littéraires de cette époque; et la science elle-même les a
+augmentées de plusieurs beaux écrits, parmi lesquels le premier rang
+appartient sans doute à ceux de Georges Cuvier.
+
+Mais les travaux historiques devaient surtout illustrer la Restauration.
+De toutes les formes d'opposition politique, aucune peut-être n'était
+plus sûre, et, indépendamment de toute intention polémique, l'heure
+était venue. Depuis que Voltaire, dans l'_Essai sur les moeurs_, avait
+indiqué la voie, elle n'avait été que peu fréquentée. Elle devait l'être
+alors; la liberté de penser était acquise; les circonstances prêtaient
+aux études historiques un intérêt puissant; les événements avaient
+renouvelé, multiplié les points de vue; après l'histoire convenue, on
+voulait enfin l'histoire sérieuse; tout, dans ce genre, était ou
+semblait à refaire. Le tableau animé, rapide et spirituel qu'avait tracé
+Lacretelle du dix-huitième siècle et de la Révolution, le grand et beau
+récit des _Croisades_ par M. Michaud, avaient maintenu, même sous
+l'Empire, une place honorable aux travaux historiques; grâce à eux, la
+tradition n'avait pas été interrompue: mais que de sujets, que de
+questions sollicitaient les esprits investigateurs et les plumes
+éloquentes! Sur les confins de l'Empire et de la Restauration, c'est
+encore M. de Lacretelle que nous trouvons, avec son histoire si
+agréablement, quelquefois si vivement narrée des _Guerres de religion au
+seizième siècle_, et Lémontey, avec ses recherches neuves et piquantes
+sur l'_Établissement monarchique de Louis XIV_; plus tard viendra son
+instructive et spirituelle _Histoire de la régence_ du duc d'Orléans. M.
+de Barante se fait chroniqueur dans son _Histoire des ducs de
+Bourgogne_, laissant, dit-il, parler les faits, laissant les temps se
+raconter eux-mêmes, mais leur soufflant tout bas tout ce qu'ils doivent
+dire. M. Guizot, appliquant son attention sévère et sa raison rigide à
+l'examen des grands faits sociaux, écrit, après Voltaire, mais avec un
+savoir plus épuré et dans une direction plus humaine, l'histoire de
+l'esprit humain. M. Thierry, s'inspirant des chroniques sans les copier,
+retrace les destinées des races, et crée dans le domaine de l'histoire
+un intérêt nouveau, que fait valoir son style sérieux, ému, naïvement
+éloquent. M. Thiers et M. Mignet, deux grands talents et très divers,
+tout en rendant hommage au principe de la Révolution, appliquent à son
+histoire la doctrine de la nécessité, et mêlent d'une manière étrange le
+fatalisme et l'enthousiasme. Moins écrivain que publiciste, M. de
+Sismondi poursuit sous une inspiration libérale son immense et précieux
+travail sur l'_Histoire des Français_. Écrivain surtout, mais digne de
+sa mission nouvelle, M. Villemain passe de la littérature à l'histoire,
+en retraçant avec une élégance grave et une spirituelle précision les
+destinées de l'Angleterre sous Cromwell. En dehors des préoccupations de
+la science et de la politique, M. de Ségur écrit ou chante l'_Histoire
+de la campagne de Russie_. Une grande voix nous arrive des solitudes de
+l'Océan; Napoléon, à son tour, raconte sa vie et son règne; il
+s'interprète lui-même, et, poète à sa manière, élève jusqu'à l'idéal ses
+desseins et son caractère. Bien d'autres travaux sans doute mériteraient
+de n'être pas oubliés.
+
+Tout près de l'histoire, nous trouvons ces _Mémoires_ si souvent relus,
+où la simplicité sans pareille de Madame de la Rochejaquelein atteint
+quelquefois au sublime; l'histoire de l'Espagne sous Napoléon, dans le
+roman d'_Alonzo_, où plus d'une fois la touche brillante et noble de M.
+de Salvandy rappelle assez vivement celle du _Génie du Christianisme_;
+enfin, cette _Correspondance d'Orient_, commencée avant, finie après
+1830, par un écrivain plus fidèle que tout autre aux traditions de cette
+élégance naturelle et facile, de cette pureté de langue et de goût dont
+le dix-huitième siècle, au milieu de beaucoup d'erreurs, ne s'était pas
+départi.
+
+En résumé, ces années ont été laborieuses et fécondes. Elles ont élargi,
+et même, de quelques côtés, elles ont rouvert le champ de la discussion
+en politique, de l'investigation en métaphysique, en morale et en
+religion. Elles ont poussé dans ces différentes arènes des esprits
+sérieux, des esprits ardents et, si elles ont plutôt signalé des points
+de vue nouveaux qu'elles n'ont établi quelque vérité nouvelle ou
+consolidé quelque grand principe, on peut dire qu'elles ont rendu
+hommage à la dignité de la nature humaine par la gravité des questions
+qu'elles ont soulevées. Réintégrée de la veille, l'histoire a étonné par
+la fermeté de sa marche, la hardiesse de son essor, la riche variété de
+ses travaux et de ses méthodes. Beaucoup d'hommes spirituels, instruits
+et diserts, quelques hommes véritablement éloquents, ont honoré la
+nouvelle tribune. La controverse politique a créé un nouveau genre de
+littérature et enrichi la langue dans le sens de son vrai génie. C'est
+dans le même sens que, sous la plume de quelques excellents poètes,
+cette langue a exercé sa souplesse et constaté sa fécondité. Avec plus
+de préméditation, d'autres, en la froissant trop souvent, en ont pour
+ainsi dire multiplié les plis et adouci l'apprêt. Ils se sont piqués
+d'être plus naïfs, plus immédiats, plus intimes surtout, que leurs
+prédécesseurs; ils l'ont été quelquefois; mais, à tout prendre, la
+littérature qu'ils ont créée ne l'a pas emporté par le naturel sur celle
+qu'ils aspiraient à remplacer: plus réels peut-être, ils n'ont pas
+toujours été plus vrais. Depuis longtemps on réclamait pour la
+littérature un caractère plus national; elle ne l'a pas reçu alors; elle
+a été, à certains égards, moins française ou plus _hybride_ que jamais.
+La préoccupation d'une mission sociale a, vers la fin de cette période,
+recouvert d'une croûte de pédanterie quelques-uns des plus beaux
+talents. Mais ce qu'on ne peut refuser aux poètes de la Restauration,
+c'est d'avoir, en plus d'un sens, émancipé la poésie, et d'avoir remué,
+souvent avec bonheur, une très grande variété de souvenirs, de sujets,
+d'idées et de formes.
+
+L'événement de 1830, en agitant les esprits jusqu'au fond, en ajoutant
+au scepticisme dans toutes les âmes, a modifié d'une manière grave
+l'état de la littérature. Il l'a, ou précipitée dans des voies toutes
+nouvelles, ou engagée plus avant que personne n'osait le prévoir dans la
+carrière des aventures. Il n'y a là, je suis porté à le croire, ni halte
+ni progrès, mais plutôt écart et tumulte. Tout excès provoque une
+réaction; quelques faits qui se passent sous nos yeux l'attestent
+jusqu'à un certain point: cet esprit de mesure, dont, à défaut de bon
+sens, le goût, cet autre bon sens, prend quelquefois la défense, a
+trouvé des représentants, ou plutôt il n'en a jamais manqué; mais les
+cris avaient couvert les voix. On revient, on se rassied, on
+s'interroge; mais où est la base de toute vérité littéraire? où est le
+bon sens moral? où est la fraîcheur et l'intégrité des convictions? où
+est cette vie raisonnable et saine de l'esprit et du coeur, cette foi
+simple aux éléments du vrai, qui, certainement, guidait ou retenait la
+littérature du grand siècle, et qui, au fort de leurs égarements, ne
+manqua pas entièrement aux écrivains de l'époque suivante? C'est ce que
+je me demande en finissant; c'est sur quoi, Messieurs, je vous laisse. À
+ne l'envisager qu'au point de vue de la littérature et de l'art, cette
+question vaut qu'on l'examine; mais je vous rends la justice de croire
+que vous la considérez de plus haut, et que la dignité, l'avenir, les
+intérêts éternels de la nature humaine, vous touchent, en ceci, bien
+plus que la littérature.
+
+J'ai fini, Messieurs, ou plutôt je m'arrête; car je n'ai point fini.
+_Pendent opera interrupta_. Mais le moment de nous séparer est arrivé.
+Je ne descendrai pourtant point de cette chaire sans vous avoir dit
+combien, dans l'accomplissement d'une tâche qui m'a paru de jour en jour
+plus difficile, j'ai été soutenu, encouragé par votre attention, dans
+laquelle il me serait impossible, sans une trop grande présomption, de
+ne pas reconnaître quelque amitié pour moi. C'est un souvenir fort doux
+à joindre à l'agréable sentiment d'avoir été appelé à suppléer auprès de
+vous mon honorable et précieux ami, M. le professeur Monnard. Heureux me
+trouvé-je, et presque fier, d'avoir concouru à ménager d'utiles loisirs
+à celui dont la persévérance et le talent préparent un historien à notre
+patrie et un monument à notre littérature nationale.
+
+
+
+
+II
+
+CHATEAUBRIAND
+
+ÉTUDES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES
+
+
+Vinet n'était pas appelé par le sujet du Cours qui précède à dépasser
+l'époque de la Restauration. Aussi s'est-il à peu près borné à désigner
+par leurs titres les ouvrages de Chateaubriand postérieurs à 1830.
+L'appréciation qu'il a faite, comme critique, des écrits qui
+appartiennent à la dernière des quatre périodes dans lesquelles il a
+partagé cette vaste carrière littéraire, est donc le complément
+nécessaire des Études sur Chateaubriand.--_Éditeurs_.
+
+
+
+
+I
+
+Essai sur la littérature anglaise et Considérations sur le génie des
+hommes, des temps et des révolutions.
+
+2 volumes in-8°.--1836.
+
+
+
+
+PREMIER ARTICLE[439]
+
+
+L'_Essai sur la Littérature anglaise_ a rempli tout à la fois et trompé
+notre attente. Nous dirons d'abord comment il l'a trompée. Nous
+comptions sur un ouvrage entièrement nouveau de M. de Chateaubriand; et
+il se trouve qu'une assez grande partie de ces deux volumes est reprise
+textuellement sur les anciens ouvrages de l'illustre écrivain. Il se
+fait son propre plagiaire, et redemande aux _Quatre Stuart_, aux _Études
+historiques_, et même au _Mercure_ de 1802, de splendides lambeaux qu'il
+recoud négligemment à son oeuvre nouvelle. Déjà dans les _Études
+historiques_ nous avions retrouvé des passages de ses précédents écrits.
+Il n'est pas besoin d'assurer qu'on les rencontre avec plaisir; mais ce
+plaisir même accuse l'auteur, qui est beaucoup trop riche pour que
+l'avarice lui soit permise. Et, comme si ce n'était pas assez
+d'emprunter au passé, il emprunte à l'avenir; il s'est réservé, pour en
+enrichir son _Essai_, plusieurs fragments des mémoires qui doivent
+paraître après sa mort. Personne aujourd'hui ne s'en plaindra; car
+personne, avec assurance, ne peut s'envisager comme acquéreur présomptif
+des _Mémoires d'outre-tombe_; qui de nous peut savoir s'il n'aura pas sa
+tombe en deçà du mausolée qui attend (et puisse-t-il l'attendre
+longtemps!) l'auteur d'_Atala_, de _René_ et des _Martyrs_?
+
+ Qui de nous des clartés de la voûte azurée
+ Doit jouir le dernier?
+
+Quant à ceux qui, sur les cendres du poète et peut-être sur les nôtres,
+liront ces mémoires si désirés[440], ce sera leur affaire de se
+plaindre, s'ils veulent, d'avoir dans leur bibliothèque deux fois les
+mêmes choses sous des titres différents; pour nous, jouissons de ce
+qu'on nous donne, sans l'avoir promis, au lieu de nous plaindre de ce
+qui fut promis et n'a pas été donné. C'est à l'auteur lui-même à
+consulter sur sa méthode «la conscience qu'il met à tout[441];» mais
+cette méthode est susceptible d'être jugée sous un autre point de vue,
+qui est du ressort de la critique littéraire.
+
+Le propriétaire d'un château, pris au dépourvu, détache de toutes les
+salles de son manoir ce qu'elles ont de plus beau en tapisseries, en
+cristaux, en peintures, pour en orner à la hâte l'appartement d'un hôte
+royal. C'est ainsi qu'on improvise une fête: est-ce ainsi que l'on fait
+un livre? Un vrai livre se compose-t-il de pièces de rapport, de
+fragments adroitement assortis, et l'adresse sied-elle au génie? Elle ne
+remplace pas même le travail. Elle ne saurait donner à une composition
+historique ni l'unité, ni la profondeur, ni la proportion, ni cette
+plénitude et cette continuité de vie, qui sont le caractère des oeuvres
+auxquelles la patience a présidé. La patience, quoi qu'en ait dit
+Buffon, n'est pas le génie; mais le génie, privé du secours de la
+patience, n'atteint point sa propre hauteur. Aucune grande gloire
+littéraire, que je sache, ne repose sur une oeuvre fragmentaire. Il ne
+s'agit pas d'étendue matérielle: _René_, détaché de son cadre, fait son
+chemin vers la postérité. On ne demande pas non plus une régularité
+pédantesque: on sait bien que le génie a ses allures, et l'individualité
+est en proportion de l'intelligence. Peu importe même l'unité extérieure
+et la symétrie: une oeuvre informe a pu quelquefois receler une unité
+substantielle et puissante. Mais un dessein pris, puis abandonné, une
+oeuvre s'ajoutant à une autre oeuvre pour faire masse, tous les sujets se
+donnant rendez-vous dans un même sujet, des parties traitées avec amour,
+d'autres avec nonchalance, tout cela, quelle que soit la beauté des
+parties, tout cela ne forme point un monument. M. de Chateaubriand était
+probablement de notre avis lorsqu'au prix d'un labeur dont la durée même
+entretenait son inspiration, il nous donnait le _Génie du Christianisme_
+et les _Martyrs_.
+
+Quoi qu'il en soit, ceux qui, sur le titre de l'ouvrage, s'attendaient à
+une histoire complète ou à un examen systématique de la littérature
+anglaise, verront leur attente frustrée, d'une part, et dépassée de
+l'autre. Bien hardi qui voudra, après M. de Chateaubriand, parler encore
+de Shakespeare et de Milton; le concours est fermé; le Génie de la
+critique ne reçoit plus de nouveaux mémoires sur ces deux poètes; il
+peut dire, lui aussi, que _son siège est fait_. Mais le silence de M. de
+Chateaubriand est-il une consécration comme sa parole? et lui, dont un
+mot rendra immortels des noms obscurs, lui, qui, sur la route poudreuse
+de la gloire, relève généreusement des pèlerins exténués et les fait
+asseoir auprès de lui sur son char, aura-t-il le même pouvoir contre la
+renommée qu'en faveur de l'obscurité? Cette histoire donc reste
+incomplète, non pas tant par l'oubli de quelques faits que par l'absence
+de quelques couleurs; car il y a des noms qui teignent l'histoire; ces
+noms, omis par l'auteur, d'autres qui n'obtiennent de lui qu'une mention
+négligente, enfin des faits plus étendus, plus collectifs, et qui font
+masse dans l'histoire également passés sous silence, toutes ces choses
+ne sont pas remplacées au profit du sujet par la biographie de
+Luther[442] et par le séjour de M. de Chateaubriand à la préfecture de
+police[443]. Je crois qu'on en conviendra sans peine.
+
+Parlons maintenant d'un autre désappointement qui, je l'avoue, pouvait
+être évité, puisqu'il pouvait être prévu[444]... Ce M. de Chateaubriand
+que nous avions tous appris par coeur, non point ses ouvrages seulement,
+mais lui-même; ce M. de Chateaubriand est mort, sachez-le bien; la date,
+je l'ignore. Celui dont on parle aujourd'hui, c'est son fils, ou son
+frère; c'est dans tous les cas son égal; et si vous ajoutez son
+vainqueur, je me tairai; car cela est possible, et cela ne me paraît pas
+certain. Mais enfin, c'est un autre. On dirait parfois que c'est le même
+être, mais disjoint, inconsistant, séparé de sa jeunesse comme on l'est
+d'une illusion, renfermant même à cette heure deux hommes en soi, qui ne
+s'entendent pas, et dont l'un oppose ses opinions aux affections de
+l'autre; l'indépendance du premier embarrassée de la fidélité du second;
+l'homme du présent et l'homme du passé; en un mot, on dirait le même
+homme, mais _déconcerté_. C'est aux amis du premier Chateaubriand à
+demander au second ce qu'il a fait de son frère; c'est au moraliste à
+nous rendre compte du phénomène; c'est aux hommes de l'art à nous dire
+ce que la littérature a gagné ou perdu à cette transformation.
+
+Ce qui a persisté à travers ces vicissitudes de la pensée et de la
+forme, ce qui ne vieillit pas chez M. de Chateaubriand, c'est le poète.
+Voilà la véritable unité de ce génie brisé; voilà, pour employer une de
+ses expressions, la _grande ligne_ qui n'a pas fléchi dans sa vie. C'est
+à la fois la beauté et le défaut de cette existence si remarquable. Le
+poète s'est presque toujours mis à la place de l'homme. En d'autres
+grands écrivains on peut discerner l'homme et le poète comme deux êtres
+indépendants; ailleurs ils font ensemble un tout indivisible; chez M. de
+Chateaubriand, on dirait que le poète a dérobé tout l'homme, que la vie,
+même intérieure, est un pur poème; que cette existence entière est un
+chant, et chacun de ses moments, chacune de ses manifestations, une note
+dans ce chant merveilleux. Loin de nous de porter la moindre atteinte au
+caractère élevé de M. de Chateaubriand! Mais nous croyons sérieusement
+que dans cette nature poétique tous les sentiments, comme tous les
+principes et tous les intérêts, se tournent trop tôt en poésie et se
+hâtent trop de sortir de la retraite où ils auraient dû se consolider et
+mûrir, pour aller s'épanouir dans l'atmosphère de l'imagination; nous
+croyons que tout ce que M. de Chateaubriand a été dans sa carrière, il
+l'a été en poète, et que sa vie en est devenue, si l'on peut s'exprimer
+ainsi, la plus sincère des fictions. La plus parfaite des compositions
+de M. de Chateaubriand, c'est celle qui ne peut s'imprimer ni
+s'exprimer, c'est sa vie; il n'est pas poète seulement, il est un poème
+entier; la biographie de son âme formerait une épopée. N'y a-t-il pas
+une race de génies qui vivent moins au milieu des choses que parmi les
+idées des choses; qui, de même que le dialecticien se nourrit des
+notions des êtres, se nourrissent de leurs images; en un mot, qui ont
+rêvé qu'ils vivaient plutôt qu'ils n'ont vécu[445]? Cette manière
+d'exister enlève un homme au-dessus de toutes les bassesses: et qui
+songerait à en chercher dans le chantre des _Martyrs_? Mais on se
+demande si elle constitue une vie profonde, vraiment sérieuse, vraiment
+humaine? La poésie elle-même ne perd-elle rien à se détacher si
+entièrement de la réalité dont elle procède, et à se poser ainsi
+solitaire dans des hauteurs aériennes? La main divine qui, dans le
+principe, a coordonné la poésie et la vie, a-t-elle permis qu'on pût
+être si purement poète sans aucun dommage pour la poésie elle-même? Sans
+contredit, la poésie est le plus haut désintéressement de la pensée;
+mais serait-il vrai que l'on est poète à proportion que l'on vit avec
+moins d'intensité, moins de réalité? et l'idéal du génie poétique
+serait-il la transformation de l'homme en idée? Ces questions, ce nous
+semble, devraient une fois être examinées[446].
+
+
+
+
+DEUXIÈME ARTICLE[447]
+
+
+À présent que j'ai dit mon avis sur la forme du livre et sur le mode de
+composition adopté par l'auteur, il peut m'être permis de parler de
+l'enchantement avec lequel j'ai lu ces pages, qui peut-être ne forment
+pas un livre, mais au moins le plus magnifique et le plus varié des
+_albums_. En cherchant à me rendre compte de mon plaisir, je trouve
+parmi les éléments dont il se compose, la joie de l'étranger, qui, au
+milieu d'une foule parée et bruyante où tous les visages lui sont
+inconnus, et dans l'espèce de serrement de coeur qui a dû le saisir au
+milieu de ce vaste désert d'hommes, tout à coup rencontre une figure
+familière, un compatriote, un ami, et, à cet aspect inespéré, soulageant
+par un soupir sa poitrine oppressée, court au-devant de cet ami,
+s'attache à son bras, ne le quitte plus, et circule avec aisance, avec
+une sorte de fierté, parmi ces groupes animés, qui tous naguère étaient
+morts pour lui. Cette foule, c'est la littérature du jour, se rattachant
+presque toute à des sentiments que je ne comprends pas, à des pensées
+dont la périlleuse excentricité m'effraye, à tout un ordre d'idées
+factices, arbitraires, au milieu desquelles je ne puis respirer. Je
+quitte ces hauteurs vertigineuses, et, me tenant au manteau de
+l'illustre poète, je descends avec lui (si c'est descendre) sur le
+terrain du bon sens et de la nature. Ô bords connus et bénis, région
+lumineuse et accessible, où les plus larges et les plus sûrs chemins ont
+été formés par les pas des plus illustres génies de tous les temps;
+région d'Homère, de Virgile, de Milton, terres des grandes intelligences
+et des simples d'esprit, domaine inaliénable de l'humanité, qu'avec
+ravissement j'aborde sur tes rives! et que je rends de grâces au poète
+qui m'en a rappris le chemin!
+
+Attachez-vous comme moi aux traces de ce guide, vous qui, saisis de
+vertige, au milieu de la poésie et des romans du jour, avez désappris
+l'ancienne nature sans pouvoir entièrement vous faire à la nouvelle.
+Voici un poète, et le premier de ceux que nous possédons, que la vigueur
+de son génie et l'habitude de la souveraineté ont préservé des
+entraînements de la multitude. Qu'il ait, à quelques égards, payé le
+tribut à son époque, je ne vous le nierai pas; que sur des sujets graves
+il professe de graves erreurs, j'en conviens à regret; mais avec lui du
+moins vous ne marchez pas sur des nuages: sa nature, à lui, c'est la
+nature où s'abreuvaient, où s'inspiraient les maîtres des maîtres, les
+écrivains éternels, les modèles de tous les siècles; ses erreurs mêmes
+ont de la vérité, parce qu'elles sont naturelles; tant d'autres erreurs
+du jour n'ont pas même ce mérite! Vous pourrez arriver à d'autres
+conclusions que lui, mais n'ayez pas peur d'être divisés sur les
+croyances élémentaires; il est resté d'accord, lui, avec l'humanité; il
+est, en dépit, ou plutôt à cause même de sa haute individualité, à
+l'unisson de la voix universelle; il a toujours le bon sens du génie, et
+souvent le génie du bon sens; et dans les hauteurs où nous entraîne sa
+belle imagination, vous ne sortez pas un moment de la lumière; votre âme
+poétique n'est pas obligée, pour le suivre, de laisser en arrière votre
+vraie âme, votre âme d'homme; la substance de ses créations est humaine,
+intelligible, réelle; il ne demande pas, pour être compris et goûté, une
+autre nature, une autre âme, que celle dont l'homme a été pourvu dans
+tous les temps; et le mysticisme sensualiste, l'idéalisme transcendant,
+l'égoïsme humanitaire de notre âge, ne nous serviraient de rien pour
+entrer dans sa pensée.
+
+Que mes lecteurs, s'ils ne s'associent pas à cette effusion de
+reconnaissance, me la pardonnent du moins: j'avais besoin de m'y livrer;
+et je l'ai fait, je puis le dire, sans avoir l'idée de nier tant de
+grands talents, par conséquent tant de portions de vérité, que renferme
+la littérature de notre époque. Ce qu'ils ont de vérité, je dis de
+vérité païenne (car je ne prétends point parler ici de la vérité
+suprême), ce qu'ils ont de vérité les sauvera; mais il n'y a pas moyen
+de supposer que la postérité adopte, sur la recommandation du style, ce
+qui n'aboutit par aucun point à la nature humaine; cette nature déchue
+n'accepte que trop d'erreurs; mais elle n'accepte que celles qu'elle
+peut rattacher à son propre fonds, à ses inaltérables données.
+
+Avant d'aller au fond même des idées, nous trouvons dans le style de
+l'_Essai_ ce caractère de vérité que nous regrettons chez tant
+d'écrivains de nos jours. Ce n'est pas qu'un style parfaitement pur ne
+puisse revêtir de grandes erreurs; mais comptez que ces erreurs au moins
+sont intelligibles, qu'elles sont humaines; elles touchent à des
+vérités; elles ne sont probablement que des vérités déplacées. La vérité
+a deux contraires: l'erreur et le non-sens; l'erreur est quelque chose,
+le non-sens n'est rien; il ne peut soutenir la parole, il la laisse
+défaillir, elle ne peut pas plus se tenir debout qu'un vêtement que rien
+ne supporte; on ne saurait donner une expression juste à ce qui ne
+signifie rien; ce sont les formes de l'idée qui déterminent celles du
+langage. Ce qui ne peut pas être ne peut se penser; et ce qui ne peut se
+penser ne saurait se dire. La langue n'a rien préparé pour des usages
+qu'elle n'a pas dû prévoir; et ce n'est qu'à force de se défigurer et de
+se faire violence, qu'elle peut donner l'apparence de l'être à ce qui
+n'est rien. Elle est joyeuse, au contraire, d'avoir à vêtir une réalité
+intellectuelle ou morale; elle a des signes pour tout ce qui a droit
+d'être désigné; ou, si elle est prise au dépourvu par quelque idée
+nouvelle, elle a bientôt trouvé dans son propre fonds le nouveau signe
+qu'on lui demande. Demandez-lui pour des besoins réels, «elle ne tardera
+guères.» C'est ainsi qu'elle court avec empressement au devant de la
+pensée de M. de Chateaubriand: pensée humaine, c'est ce qu'il lui faut;
+très individuelle sans doute, mais c'est ce qu'elle aime; car elle se
+sent plus forte avec les forts. Certes, le style de M. de Chateaubriand
+est bien à lui; il y a telle phrase, tel tour, telle image qui ne
+peuvent appartenir qu'à lui, et qui renferment pour ainsi dire son nom.
+Quel autre nom que le sien peut signer un passage comme celui-ci: «De
+tels génies (tels que celui de Shakespeare) occupent le premier rang;
+leur immensité, leur variété, leur fécondité, leur originalité, les font
+reconnaître tout d'abord pour lois, exemplaires, moules, types des
+diverses intelligences, comme il y a quatre ou cinq races d'hommes, dont
+les autres ne sont que des nuances ou des rameaux. Donnons-nous garde
+d'insulter aux désordres dans lesquels tombent quelquefois ces êtres
+puissants; n'imitons pas Cham le maudit; ne rions pas si nous
+rencontrons nu et endormi, à l'ombre de l'arche échouée sur les
+montagnes d'Arménie, l'unique et solitaire nautonnier de l'abîme[448].»
+
+Mais avec quelle facilité retentit dans notre esprit ce magnifique
+langage! que ces expressions trouvent bien dans notre imagination leur
+place toute prête! que l'esprit où elles ont pris naissance est bien,
+malgré sa grande supériorité, proche parent du nôtre! On ne peut
+cependant dissimuler que cette vérité de style ne s'élève pas jusqu'à la
+candeur; ce style a un peu trop la conscience de ses effets; il cherche
+au delà de ce qu'il trouve: il est quelquefois ambitieux; mais M. de
+Chateaubriand ne serait pas de son siècle si, outre la _vérité_ qui le
+distingue, il avait encore la _candeur_. Elle est possible encore dans
+la vie, elle ne l'est plus dans le langage. Chez les écrivains du siècle
+de Louis XIV, le soin des choses allait avant tout; les choses, pour
+ainsi dire, entraînaient les mots, et l'ensemble dominait les détails.
+La phrase était subordonnée au paragraphe, le mot à la phrase; on ne
+détachait rien, on ne cherchait pas les saillies, mais plutôt le niveau.
+Les accents n'étaient pas multipliés sur les pensées. Que si quelque
+image extraordinaire survenait, elle était née du fond même du sentiment
+et de l'idée, qui soulevait pour un moment, mais sans secousse, le
+niveau du discours, et puis le laissait se rétablir doucement[449].
+Certes les beaux mots ne manquent pas dans Bossuet; mais il semble
+qu'alors ils étaient plus sentis que remarqués: ils entraient pour leur
+part dans l'effet général de la composition, le rendaient plus sensible
+à certains endroits, en résumaient la force: on leur savait gré d'être
+venus en leur lieu; mais je ne vois pas que la critique du temps en ait
+tenu registre. Ce n'est point que les critiques minutieux manquassent
+alors; mais ils avaient peu d'autorité dans la haute littérature, et les
+curiosités de diction qu'ils relevaient et recommandaient, ne sont pas
+les mêmes que nous admirons. Ainsi une foule de beaux traits passèrent
+comme inaperçus jusqu'à nous, qui les avons en quelque sorte découverts.
+
+Mais cette simplicité, cette innocence du génie n'est pas le seul trait
+qui caractérise nos illustres devanciers. En toute manière, leur style
+était tempérant et chaste. Ils restaient volontiers en deçà de
+l'expression qui eût épuisé leur pensée. Ils laissaient quelque chose à
+faire au lecteur. Ils ne mettaient jamais en dehors tous les moyens
+d'expression. Je ne dirai pas que leur style était _contenu_; cela
+supposerait un calcul dont il n'y a chez eux nulle trace. Mais un
+admirable instinct les avertissait, d'une part, que la beauté est
+incompatible avec la profusion ou la violence, et de l'autre, que la
+force d'une impression est d'autant plus grande qu'elle est en partie
+l'ouvrage de celui qui la reçoit; de là l'effet remarquable de leurs
+écrits: nous nous sentons associés à l'auteur, qui veut bien nous
+admettre à compléter sa pensée; notre rôle est en partie actif, et cette
+action même prévient la fatigue, résultat inévitable d'impressions
+continuelles, contre lesquelles on ne peut réagir. On sent bien que je
+ne parle pas ici de ce style de réticences, autre ambition d'effets,
+autre source de fatigue; je ne parle que de la retenue, de la discrétion
+dans l'expression; et j'en appelle, pour me faire comprendre, au style
+de Lesage, dans _Gil Blas_, modèle de mesure, de calme et d'une réserve
+du meilleur goût. Ce n'est qu'assez tard, au reste, que ce style
+prodigue et qui jette tout en dehors, est devenu le style dominant.
+Qu'on lise Buffon, trop légèrement accusé d'emphase, pour quelques
+passages où la solennité est bien à sa place: que d'endroits, dans cet
+auteur, où je me dis: Quoi! pas plus de dépense! une expression si
+tranquille! du pittoresque et de l'expressif juste ce que l'objet tout
+seul en amène! Il n'y a rien, ce semble, au delà de la justesse et de la
+clarté; mais je ne sais comment il se fait que l'objet est vu, senti, et
+que l'imagination a reçu de cette peinture si modeste, de cette espèce
+de camaïeu, un ébranlement aussi puissant que du tableau le plus
+chaudement coloré. Il est certain que l'effort ne doit pas être confondu
+avec la force; et lorsqu'il ne trahit pas la faiblesse de l'écrivain, il
+accuse l'endurcissement des lecteurs. Dans tous les arts, la préférence
+donnée à la vigueur des couleurs sur la pureté des formes annonce que
+l'humanité ou qu'un peuple est bien loin des beaux jours de sa jeunesse.
+
+Sans absoudre M. de Chateaubriand de toute complicité dans cette
+tendance, je conseille pourtant à nos héros de la métaphore et du
+néologisme d'observer avec quelle résignation l'illustre auteur des
+_Martyrs_ se sert de la langue de tout le monde, et quelles grâces il en
+obtient sans lui rien extorquer. La phrase de Voltaire n'est pas plus
+svelte et plus agile que la sienne, ni d'une plus exquise simplicité. Je
+m'attends qu'on dira que c'est faute d'art. En vérité, si l'art est dans
+le système opposé, il faut avouer qu'il récompense bien mal ses adeptes!
+Mais, au fait, c'est que l'art est aussi près que possible de l'instinct
+et du bon sens. Il en est l'application réfléchie à tout ce qui fait la
+matière de la poésie et de l'éloquence. À la longue il ne nous laisse
+plus voir en lui qu'un bon sens ennobli, dont la délicatesse, tournée en
+habitude, n'exige plus ni calcul ni réflexion; c'est une noble attitude,
+un port élégant, qui ne coûte et ne trahit pas plus de calcul et
+d'effort que la contenance grossière et lourde de l'homme du vulgaire.
+Un tel art ne fut point étranger à l'éloquence naïve d'un Bossuet, aux
+effusions tendres d'un Fénelon. Je crains qu'on ait de nos jours
+remplacé ce bel art par l'industrie. On a, en fait de style, des tours
+de force, des sauts périlleux: il n'y avait rien de périlleux dans l'art
+des hommes du grand siècle. M. de Chateaubriand est donc fort bien venu
+à dire et à démontrer qu'_écrire est un art_. C'est le temps de le
+rappeler à tant d'artisans qui se croient artistes.
+
+En général, tout ce qui, dans l'_Essai_, concerne les doctrines
+littéraires est, pour le fond et pour la forme, au-dessus des éloges que
+nous en pourrions faire. Là se retrouve encore ce caractère de vérité
+auquel nous avons applaudi. Partout on sent le maître, l'homme qui,
+s'étant peu à peu désabusé de toutes les fausses beautés, conserve pour
+les véritables la ferveur du premier amour, qui n'applique pas sur
+l'enthousiasme des jeunes gens les glaces d'une imagination épuisée,
+mais qui, tout jeune encore par le génie, et dans la plénitude de sa
+force, a droit de se faire écouter des jeunes et des forts.
+
+On nous saura gré de quelques citations, que nous regrettons de ne
+pouvoir multiplier:
+
+ «Persuadons-nous qu'écrire est un art; que cet art a des genres;
+ que chaque genre a des règles. Les genres et les règles ne sont
+ point arbitraires; ils sont nés de la nature même: l'art a
+ seulement séparé ce que la nature a confondu; il a choisi les plus
+ beaux traits sans s'écarter de la ressemblance du modèle. La
+ perfection ne détruit point la vérité; Racine dans toute
+ l'excellence de son _art_, est plus _naturel_ que Shakespeare,
+ comme l'_Apollon_, dans toute sa _divinité_, a plus les formes
+ _humaines_ qu'un colosse égyptien.
+
+ »La liberté qu'on se donne de tout dire et de tout représenter, le
+ fracas de la scène, la multitude des personnages, imposent, mais
+ ont au fond peu de valeur; ce sont liberté et jeux d'enfants. Rien
+ de plus facile que de captiver l'attention et d'amuser par un
+ conte; pas de petite fille qui sur ce point n'en remontre aux plus
+ habiles. Croyez-vous qu'il n'eût pas été aisé à Racine de réduire
+ en actions les choses que son goût lui a fait rejeter en récit?...
+ Il n'a retranché de ses chefs-d'oeuvre que ce que des esprits
+ ordinaires y auraient pu mettre. Le plus méchant drame peut faire
+ pleurer mille fois davantage que la plus sublime tragédie. Les
+ vraies larmes sont celles que fait couler une belle poésie, les
+ larmes qui tombent au son de la lyre d'Orphée; il faut qu'il s'y
+ mêle autant d'admiration que de douleur: les anciens donnaient aux
+ Furies mêmes un beau visage, parce qu'il y a une beauté morale dans
+ le remords[450].»
+
+ «Soutenir qu'il n'y a pas d'art, qu'il n'y a point d'idéal; qu'il
+ ne faut pas choisir, qu'il faut tout peindre; que le laid est aussi
+ beau que le beau: c'est tout simplement un jeu d'esprit dans
+ ceux-ci, une dépravation du goût dans ceux-là, un sophisme de la
+ paresse dans les uns, de l'impuissance dans les autres[451].»
+
+ «La vérité du théâtre et l'exactitude du costume sont beaucoup
+ moins nécessaires à l'art qu'on ne le suppose. Le génie de Racine
+ n'emprunte rien de la coupe de l'habit; dans les chefs-d'oeuvre de
+ Raphaël, les fonds sont négligés et les costumes inexacts...
+ L'exactitude dans la représentation de l'objet inanimé est l'esprit
+ de la littérature et des arts de notre temps: elle annonce la
+ décadence de la haute poésie et du vrai drame: on se contente des
+ petites beautés, quand on est impuissant aux grandes; on imite, à
+ tromper l'oeil, des fauteuils et du velours, quand on ne peut plus
+ peindre la physionomie de l'homme assis sur ce velours et dans ces
+ fauteuils. Cependant une fois descendu à cette vérité de la forme
+ matérielle, on se trouve forcé de la reproduire; car le public,
+ matérialisé lui-même, l'exige[452].»
+
+ «Pleine et entière justice étant rendue à des suavités de pinceau
+ et d'harmonie, je dois dire que les ouvrages de l'ère romantique
+ gagnent beaucoup à être cités par extraits: quelques pages fécondes
+ sont précédées de beaucoup de feuillets arides. Lire Shakespeare
+ jusqu'au bout sans passer une ligne, c'est remplir un pieux mais
+ pénible devoir envers la gloire et la mort: des chants entiers de
+ Dante sont une chronique rimée dont la diction ne rachète pas
+ toujours l'ennui. Le mérite des monuments des siècles classiques
+ est d'une nature contraire: il consiste dans la perfection de
+ l'ensemble et la juste proportion des parties[453].»
+
+ «Le Génie enfante, le Goût conserve. Le Goût est le bon sens du
+ Génie... Ce toucher sûr, par qui la lyre ne rend que le son qu'elle
+ doit rendre, est encore plus rare que la faculté qui crée. L'Esprit
+ et le Génie diversement répartis, enfouis, latents, inconnus,
+ _passent souvent parmi nous sans déballer_, comme dit Montesquieu:
+ ils existent en même proportion dans tous les âges; mais, dans le
+ cours de ces âges, il n'y a que certaines nations, chez ces nations
+ qu'un certain moment où le Goût se montre dans sa pureté; avant ce
+ moment, après ce moment, tout pèche par défaut ou par excès. Voilà
+ pourquoi les ouvrages accomplis sont si rares; car il faut qu'ils
+ soient produits aux heureux jours de l'union du Goût et du Génie.
+ Or, cette grande rencontre, comme celle de quelques astres, semble
+ n'arriver qu'après la révolution de plusieurs siècles, et ne durer
+ qu'un instant[454].»
+
+Il ne m'appartient pas de juger les jugements que porte M. de
+Chateaubriand sur la littérature anglaise. Je les crois justes en
+général, et le plus souvent empreints de cette impartialité supérieure
+qui prend sa source dans l'intelligence et dans la sympathie. Ce don de
+s'identifier avec l'esprit de l'étranger suppose une puissance de
+généralisation assez rare, qui comprend tout parce qu'elle domine tout.
+Bien qu'éminemment Français, M. de Chateaubriand, avec son génie
+largement humain, a dû pénétrer et sentir le génie anglais. Je ne sais
+pourtant si quelques traits ne lui en ont pas échappé. A-t-il compris,
+a-t-il fait ressortir ce qu'une religion qui n'est pas la sienne a
+communiqué de spécial à la poésie anglaise? A-t-il bien vu que la
+religion individuelle (c'est le vrai nom du protestantisme) a dû donner
+à la poésie, qui est son écho, des caractères analogues à ceux du culte,
+qui est son expression immédiate? La poésie du dedans, je veux dire du
+coeur et de la maison, cette poésie recueillie, à la fois intime et
+précise, familière et sérieuse, qui ne s'élève au-dessus du niveau de la
+vie qu'autant qu'il faut pour n'être pas confondue avec la vie, cette
+poésie, beaucoup moins naturelle aux pays de la religion romaine, a
+produit sous le ciel voilé de la Grande-Bretagne des richesses dont il
+eût été intéressant de mesurer l'étendue et de faire connaître le
+caractère.
+
+Si M. de Chateaubriand est vrai en littérature, il l'est encore sous le
+rapport plus important de la morale. La vérité morale n'a chez lui
+d'autres limites que celles de ses connaissances religieuses. Tout ce
+qu'on peut, dans l'horizon de la lumière naturelle, reconnaître et
+professer de vrai, il le reconnaît et le professe. Nul n'a plus que lui
+ce bon sens du coeur qui résiste à toutes les subtilités de l'esprit de
+système. Plusieurs de celles dont notre siècle malade avorte tous les
+jours, il les signale, il les arrête, et, vaines ombres, les chasse avec
+son caducée dans l'empire des ténèbres. D'un mot il termine ces procès
+d'idées que notre épuisement moral a pu seul faire traîner en longueur.
+Voici un exemple de ces justices sommaires:
+
+ «Le caractère de notre siècle est de systématiser tout, sottise,
+ lâcheté, crime: on fait honneur à la _pensée_ de bassesses ou de
+ forfaits auxquels elle n'a pas songé, et qui n'ont été produits que
+ par un instinct vil ou un dérèglement brutal: on prétend trouver du
+ génie dans l'appétit d'un tigre. De là ces phrases d'apparat, ces
+ maximes d'échafaud, qui veulent être profondes, qui, passant de
+ l'histoire ou du roman au langage vulgaire, entrent dans le
+ commerce des crimes au rabais, des assassins pour une timbale
+ d'argent, ou pour la vieille robe d'une pauvre femme[455].»
+
+Où M. de Chateaubriand cesse quelquefois d'être vrai, c'est dans
+l'appréciation de certains faits religieux. Il y a deux ordres de
+vérités, auxquelles correspondent deux organes, dont on peut avoir l'un
+sans posséder l'autre. Cet admirable bon sens de l'esprit et du coeur,
+qui fait l'auteur si excellent juge en d'autres matières, n'est pas à la
+hauteur des questions religieuses. La simplicité du coeur y voit plus
+clair que le génie. Ne craignons pas de le dire: c'est une vérité
+païenne qui brille dans l'auteur de l'_Essai_; nous la goûtons, toute
+païenne qu'elle est, puisqu'elle est vérité; mais, de même qu'un
+flambeau qui brillait dans la nuit, et qui, en face du soleil, ne semble
+jeter que de la fumée, cette vérité devient ténèbres à côté de la vérité
+chrétienne. Je ressens de la peine à faire l'application de ces idées à
+l'auteur du _Génie du Christianisme_; mais ma répugnance n'est rien
+contre des faits, que je ne puis effacer et que je ne dois pas
+dissimuler. Et qu'importe encore que les erreurs dont je me plains se
+trouvent comme enchâssées dans des assertions contre le protestantisme,
+où je suis né et où je demeure par choix? Ces erreurs anti-protestantes
+sont avant tout anti-chrétiennes; et si on voulait bien me supposer, sur
+le fait du protestantisme, la moitié seulement de la dépréoccupation que
+j'ai réellement, j'espérerais me faire écouter et croire en établissant
+que le mauvais vouloir dont cette communion chrétienne est aujourd'hui
+l'objet, tient précisément à ce qu'elle manifeste présentement de
+substance chrétienne, de même que la faveur dont le protestantisme a
+joui, ou plutôt dont il a été flétri, sous la Restauration, tenait aux
+éléments païens qui s'étaient mêlés à lui et dont on le croyait
+entièrement composé.
+
+C'est que le protestantisme pour les uns est un parti, pour les autres
+une religion; c'est qu'il est à la fois païen et chrétien; c'est qu'il
+n'est, à proprement parler, qu'un espace ménagé à la liberté de
+conscience, et où peuvent s'abriter également la foi et l'incrédulité.
+Mais dans les consciences délicates, une grande liberté emporte une
+grande responsabilité; le sentiment de cette responsabilité crée en
+elles une vie religieuse plus spontanée, plus individuelle, plus intense
+que dans aucun autre système. La liberté est la patrie des croyances
+sérieuses, fortes et conséquentes. Là, le christianisme est l'affaire de
+chacun; là, je l'avoue, ne cesse point miraculeusement l'attrait des
+formes et le prestige de l'autorité; mais l'homme y est incessamment
+averti de l'insuffisance de l'autorité et des formes; elles lui refusent
+l'asile qu'il leur demande, et, si l'on peut parler ainsi, le repoussent
+incessamment vers sa conscience et vers l'Évangile. À côté de ce que le
+rationalisme a de plus insipide et de plus languissant, vous trouvez ce
+que la foi positive a de plus savoureux et le zèle le plus actif. Le
+catholique, s'il veut, donne charge à l'Église de croire pour lui; le
+protestant, sujet à la même tentation, est continuellement rappelé à
+l'usage de sa propre liberté par l'usage qu'il en voit faire dans sa
+communion. Mille questions se lèvent et se posent devant lui; il ne peut
+ni les ignorer, ni en renvoyer la solution à une autorité qui n'existe
+pas, ou que nul n'est tenu de reconnaître. La liberté, pour lui, est
+bien moins un droit qu'un devoir. Admirable renversement des idées
+vulgaires! Idée qui réveille sans cesse les consciences, qui combat la
+pesanteur de la chair, qui ne permet pas dans l'Église protestante un
+long engourdissement, ni une décadence irrémédiable, et, dans nos temps
+en particulier, y produit des effets qui commencent, même au dehors, à
+devenir sensibles.
+
+En ce même temps, un certain goût de catholicisme s'est éveillé en
+France, et l'une des causes de ce réveil est précisément la peur que
+fait le christianisme sérieux qu'on voit s'avancer sous les livrées de
+la Réforme. Le monde jette au devant d'elle son vieux rival; les païens
+modernes se font un bouclier, un rempart du catholicisme auquel ils ne
+croient pas; ils l'opposent, faute de mieux, au christianisme qui
+s'approche; ils évoquent la poésie des souvenirs contre la réalité d'une
+puissante espérance; ils insultent le protestantisme, leur allié de la
+veille; ils lui cherchent des crimes et surtout des ridicules; ils
+défigurent son histoire; ils travestissent ses croyances; ils tentent
+d'avilir ses héros. C'est une preuve que les éléments chrétiens auxquels
+le protestantisme sert d'enveloppe se sont fait jour, se prononcent, et
+sont reconnus.
+
+La prédilection de M. de Chateaubriand pour le catholicisme est d'une
+date plus ancienne et d'une meilleure espèce; néanmoins ses jugements
+sur la Réforme ont souvent pour principe une vue incomplète ou erronée
+des principes de la religion chrétienne. Je n'en donnerai pas pour
+exemples des assertions comme celle-ci: «que le pasteur protestant
+abandonne le nécessiteux sur son lit de mort[456].» Quelque énormes que
+soient de pareilles erreurs, une prévention purement catholique a pu les
+dicter. Encore moins voudrais-je rapporter à un manque de connaissance
+chrétienne la manière peu satisfaisante dont l'auteur explique pourquoi
+les beaux temps de la littérature anglaise sont postérieurs à ceux de la
+Réforme, véritable anomalie dans son système[457]; mais les opinions que
+je vais relever prennent leur source ailleurs que dans les préjugés du
+catholique de naissance.
+
+L'auteur des _Études historiques_ avait traité Luther de _moine envieux
+et barbare_[458]; depuis lors il a fait meilleure connaissance avec le
+grand homme qu'il avait heurté dans les ténèbres; le noble coeur de M. de
+Chateaubriand s'est ému de sympathie à la rencontre de son pareil; il a
+effacé ces épithètes injurieuses; il n'a pas résisté à l'attrait que lui
+inspirait Luther, orateur, poète, père de famille, tendre ami, et _bon
+homme_ à la façon des grands hommes; il ne peut s'empêcher, tout en le
+jugeant avec rigueur, de serrer la main de cet adversaire qu'il serait
+tenté d'aimer; et cependant il ne connaît encore de Luther que ce que M.
+Michelet a bien voulu nous en apprendre. Pour ce qui concerne la
+personne de Luther, je n'en demande aujourd'hui pas davantage à M. de
+Chateaubriand, qui, mieux informé, sera un jour plus complètement juste.
+Mais c'est au nom d'un plus grand que Luther, que je réclame contre les
+jugements suivants. Dans le premier il s'agit du voyage de Luther à
+Rome:
+
+ «Le pape, en se faisant prince à la manière des autres princes...
+ avait renoncé à ce terrible Tribunat des peuples, dont il était
+ auparavant investi par l'élection populaire. Luther ne vit pas
+ cela; il ne saisit que le petit côté des choses: il revint en
+ Allemagne, frappé seulement du scandale de l'athéisme et des moeurs
+ de la cour de Rome[459].»
+
+Rien de plus sévère en intention; mais, de fait, on n'a jamais rien dit
+de plus honorable pour Luther. C'est dire qu'il ne vit les choses qu'en
+chrétien, et par leur côté spirituel. Il les vit donc comme Jésus-Christ
+les aurait vues. Il ne vit pas, ou plutôt, il ne voulut pas voir des
+intérêts de hiérarchie, des questions d'institutions, mais l'Évangile,
+vie et condition de toute institution chrétienne. Il donna moins
+d'attention aux sociétés passagères des hommes qu'à l'homme lui-même et
+à ses intérêts éternels. Il savait apparemment que la vérité dans les
+institutions ne manque pas quand une fois on a la vérité dans les idées;
+c'est le centre qu'il vit malade, et au centre qu'il voulut porter
+remède. La vue la plus chrétienne était aussi la vue la plus
+philosophique, et il en est toujours ainsi, car la vraie religion est
+l'unique philosophie. C'est donc au _grand côté des choses_ que
+s'attacha ce grand coeur. En s'attachant à l'autre, il aurait laissé tout
+au plus la réputation d'un politique; il ne voulut être que chrétien: sa
+réputation et son influence y ont-elles gagné ou perdu? Quoi qu'il en
+soit, il faut prendre acte du reproche de M. de Chateaubriand: ce
+reproche est une apologie sans réplique des intentions et de l'oeuvre de
+Luther. Mais n'est-il pas triste que l'auteur du _Génie du
+Christianisme_ ne sache point encore quelles choses le christianisme
+tient pour petites, et quelles il appelle grandes?
+
+Nous lisons ailleurs:
+
+ «Luther ne voulut rien céder à Zwingli, à Bucer et à OEcolampade qui
+ le suppliaient de s'entendre avec eux; ils lui auraient donné la
+ Suisse et les bords du Rhin... Un homme à grandes conceptions,
+ désirant changer la face du monde, se serait élevé au-dessus de ses
+ propres opinions; il n'aurait pas arrêté les esprits qui
+ cherchaient la destruction de ce que lui-même prétendait détruire.
+ Luther fut le premier obstacle à la réformation de Luther[460].»
+
+Je prie l'auteur d'observer que tout ce qui est dit ici de Luther, se
+pourrait dire à meilleur titre de notre Seigneur Jésus-Christ. Si
+s'élever au-dessus de sa foi est le propre des grandes conceptions,
+Jésus-Christ n'en a eu que de petites. Car plutôt que de se mettre
+au-dessus de ses opinions, c'est-à-dire de la vérité dont il était
+dépositaire et dont l'abandon lui eût valu des hommages et une
+popularité immense, Jésus-Christ aima mieux mourir. Il paraît, ou que
+Jésus-Christ a fait peu de cas des grandes conceptions, ou qu'il a jugé
+petites celles qui paraissent grandes à M. de Chateaubriand. N'est-il
+pas possible que Jésus-Christ, et Luther à son exemple, aient estimé que
+la plus grande des conceptions est de préférer la vérité à toutes
+choses? Je dis la vérité, puisque pour chacun de nous, notre opinion ou
+notre conviction est la vérité. Ce principe de conduite est la gloire
+distinctive des âges chrétiens. L'histoire moderne lui doit ses
+principaux caractères et son plus grand intérêt, et depuis longtemps la
+conscience générale rend hommage à ce désintéressement qui met une
+pensée à plus haut prix qu'un empire. Comment se ferait-il que les
+grandes conceptions fussent d'un côté et le désintéressement de l'autre,
+que ce qui fait la force de l'âme fît la faiblesse de l'esprit, et que
+ce qui est généreux fût insensé? Comment supposer que le divorce du vrai
+et de l'utile soit dans la nature des choses et dans le dessein de Dieu,
+et qu'il y ait contradiction entre les oeuvres d'une même sagesse et les
+dons d'une même main? M. de Chateaubriand abjurait-il son génie
+lorsqu'il refusait la fortune plutôt que de la devoir à l'assassin du
+dernier Condé? Aucun de ses ouvrages, selon moi, ne renferme une plus
+grande conception. Non, la vérité et le bien ne sont pas séparés.
+L'Évangile n'est pas un astre sinistre pour la société; et Luther, en
+renonçant au protectorat de l'Europe plutôt qu'à une seule de ses
+convictions, a fait oeuvre de bonne politique en même temps que
+d'abnégation. Le bien social résulte de nos sentiments plutôt que de nos
+spéculations; et il est assez prouvé qu'en politique aussi bien qu'en
+littérature «les grandes pensées viennent du coeur[461].»
+
+Le reproche est donc un hommage; et quand M. de Chateaubriand ajoute que
+Luther arrêta les esprits qui cherchaient la destruction de ce que
+lui-même prétendait détruire, l'assertion est gratuite et en
+contradiction avec ce qui précède. De quel droit imputer à Luther de
+n'avoir détruit qu'une partie de ce qu'il condamnait? et comment est-il
+permis de le supposer, après qu'on a dit qu'il ne sut pas s'élever
+au-dessus de ses opinions? Ces deux reproches se détruisent
+mutuellement; et si M. de Chateaubriand daigne un jour étudier
+l'histoire et les doctrines d'une secte pour laquelle il témoigne trop
+de mépris, il verra que l'élément négatif, mis en saillie par les
+rationalistes, n'est point le caractère des réformateurs ni l'esprit de
+leur oeuvre. La religion de Luther est très positive, nullement
+rationaliste; elle s'appuie sur des miracles, elle est hérissée de
+mystères, elle réclame l'infini en morale, et peut-être elle est plus
+effrayante pour l'homme naturel que le catholicisme lui-même.
+
+ «La Réformation, dit l'auteur, éclata au sujet de quelques aumônes
+ destinées à élever au monde chrétien la basilique de Saint-Pierre.
+ Les Grecs auraient-ils refusé les secours demandés à leur piété,
+ pour bâtir un temple à Minerve[462]?»
+
+Les hommes du seizième siècle qui refusaient l'aumône à Léon X n'étaient
+pas des Grecs; c'étaient des chrétiens; ils avaient puisé leurs
+principes dans la Bible et non dans Hésiode. Mais je dis plus, les Grecs
+auraient pu refuser au nom de Minerve des secours qui devaient tourner à
+la honte de cette déesse. Je veux que Jésus-Christ eût besoin de la
+basilique de Saint-Pierre: l'eût-il voulue, l'eût-il acceptée au prix
+qu'elle a coûté? Cette basilique l'honore-t-elle autant que le trafic
+des indulgences le déshonorait? Léon X, en bâtissant Saint-Pierre,
+démolissait l'Évangile, temple spirituel de la chrétienté, que ne
+sauraient remplacer mille et mille basiliques. Ce n'est pas contre
+Saint-Pierre, mais contre la plus criminelle des hérésies, que s'éleva
+la voix de Luther. Il avait vu vendre la pourpre romaine, et l'avait
+supporté: il ne put souffrir qu'on voulût vendre le ciel. C'est l'esprit
+du christianisme qui paraît dans la _protestation_ dont il fut l'organe:
+quel esprit paraît donc dans ceux qui la lui reprochent?
+
+Qu'on ne dise pas que nous nous faisons ici, contre des opinions
+catholiques, le champion des opinions protestantes. Les critiques que
+nous faisons, un catholique pourrait les faire. Rien n'est loin de nos
+principes et de notre caractère comme l'exclusivisme de secte, à moins
+qu'on n'appelle de ce nom l'attachement aux principes fondamentaux du
+christianisme, reçus en commun par tout ce qu'il y a d'hommes sérieux et
+croyants dans les deux communions. Nous ne jouissons pas de trouver des
+erreurs dans un écrivain qui nous inspire autant d'intérêt que
+d'admiration; nous en éprouvons au contraire un vif déplaisir. Nous
+voudrions voir ce talent sans égal, ce roi des talents de notre âge,
+montrer à la génération qui l'admire le chemin de toutes les vérités. Ce
+chemin serait celui de l'avenir.
+
+L'avenir! avec quel courage, mais avec quelle tristesse le noble
+vieillard attache ses regards vers cet Orient où chaque jour voit
+s'élever de nouveaux groupes d'étoiles! Aucun de ces astres n'est le
+soleil, et c'est le soleil qu'il attend, soleil qui ne doit pas, il le
+sait trop bien, briller sur ses cheveux blanchis; son avenir à lui,
+comme sa résignation amère se plaît à le répéter, c'est la tombe et
+l'oubli. Cette pensée inonde son livre, mêle l'auteur à tous ses sujets,
+perce jusque dans son élégant et spirituel badinage, s'échappe en jets
+subits de ses plus calmes spéculations. Il semble, pour ce qui le
+concerne, avoir abdiqué l'espérance; il n'espère plus que pour
+l'humanité, mais de cette espérance, dit-il, «incorruptible au malheur,
+plus forte et plus longue que le temps, et que le chrétien seul
+possède[463].»
+
+Les regards du chrétien se portent, comme tous les regards, vers ce
+désert qui nous sépare de la terre promise; il frémit d'espoir et de
+terreur à la vue de ces brûlantes solitudes, où «la nuée, et lumineuse
+et sombre,» n'a pas encore distinctement paru. Cette époque éveille son
+attention au plus haut degré, car dans l'histoire du monde il n'en est
+point de pareille. Jamais attente si universelle, si grave, si anxieuse,
+ne s'empara d'aucun siècle. Jamais la pensée de l'avenir ne fut
+tellement présente à tous les esprits, même aux plus vulgaires, même aux
+plus légers. Jamais vaisseau n'entreprit sous des auspices plus
+redoutables une plus périlleuse navigation. Le souffle se tait dans les
+airs; l'âme du monde moral semble retenir son haleine; le navire paraît
+appelé à labourer à force de rames une mer de plomb; les croyances ont
+été laissées sur le rivage; l'humanité a dit à la matière: «Fais-nous
+des dieux qui marchent devant nous»[464]; et ces dieux, comme ceux des
+peuples antiques, sont de bois, de métal, d'eau et de feu. Mais le
+chrétien a bonne espérance. Tout cela n'est point l'avenir, mais la
+condition de l'avenir, le procédé de la rénovation; la matière prépare à
+l'esprit un nouveau monde, à la vérité un nouveau sol, à l'Évangile une
+nouvelle scène, où il déploiera, dans l'immutabilité de ses principes,
+la féconde variété de ses formes et de ses moyens. Il n'est permis au
+chrétien ni de se réjouir sans trembler, ni de trembler sans se réjouir.
+
+Mais je cherche dans les convictions de M. de Chateaubriand ce qui peut
+justifier, ce qui peut nourrir son espérance. Je le cherche, et, s'il
+faut le dire, je ne le trouve pas. Sa religion semble avoir brisé contre
+les événements et les opinions des trente dernières années, toutes les
+saillies, tous les contours précis qui font la puissance d'une religion
+positive. À force de contact avec les théories sociales, elle a fini par
+devenir une de ces théories. L'auteur transporte le royaume du ciel sur
+la terre, il confond le résultat avec le but, et quelques applications
+terrestres de la vérité avec la vérité même. Et si l'on observe quels
+sont les résultats et les applications qu'il espère de l'avenir, leur
+nature même donne lieu de douter qu'il ait bien saisi le côté
+organisateur et social de l'Évangile. La «démocratie chrétienne,» voilà
+pour lui le dernier fond de la perspective. Mais si, comme on ne peut le
+nier, le christianisme a fait de la famille l'unique base de la société
+civile, c'est dans l'esprit de la famille chrétienne que la société doit
+être reconstituée; or la famille n'est pas une démocratie. La
+démocratie, regardée aujourd'hui comme l'état définitif et normal de la
+société, n'est peut-être qu'une crise importante, un état transitoire
+que la société doit subir. L'épithète de _chrétienne_ n'y fait rien;
+dans une pareille alliance de mot, le substantif dévore son adjectif.
+
+Quoi qu'il en soit de ces idées, et quoi qu'on veuille penser de la
+_démocratie chrétienne_, c'est beaucoup plus loin, beaucoup plus haut,
+que doit se porter, d'un premier essor, l'espérance du chrétien; et ce
+n'est pas dans des arrangements sociaux, quelque parfaits qu'on les
+imagine, que nous voudrions voir M. de Chateaubriand chercher
+l'_avenir_. Qu'il se soucie d'abord de ce qui est invisible et éternel:
+le reste viendra de soi-même. «À qui cherche le règne de Dieu et sa
+justice, toutes choses seront données par-dessus[465].» On ne prendra
+pas ceci, nous l'espérons, pour une opinion protestante, et ce n'est pas
+comme telle que nous la recommandons à l'illustre écrivain; car pour
+l'accepter, il ne faut qu'être catholique, et c'est tout ce que nous
+demandons de lui.
+
+
+
+II
+
+Le Paradis Perdu de Milton.
+
+_Traduction nouvelle._
+
+2 volumes in-8°--1836.
+
+
+
+
+PREMIER ARTICLE[466]
+
+
+C'est de la traduction de Milton que j'ai à rendre compte; mais je ne
+crois manquer ni à mon sujet ni au traducteur en m'occupant d'abord de
+Milton même et de son ouvrage. Parler du bonheur que je viens de goûter
+à longs traits en lisant le _Paradis Perdu_, c'est, je l'espère,
+remercier à son gré celui à qui j'en suis redevable; c'est lui dire, ce
+que mille autres voudraient lui dire, que son noble but n'est pas
+manqué, que son oeuvre a porté coup, qu'il a remis un grand homme en
+possession de notre admiration, ou, pour mieux dire, notre admiration en
+possession d'un grand homme; que son enthousiasme a des complices, que
+son culte a des prosélytes. Oh! du côté de M. de Chateaubriand, je ne
+suis pas en peine; mais, il faut en convenir, j'aurais eu peine, en tout
+cas, à me détourner de mon dessein. Comment sortir de la société de
+Milton, et d'une société que son traducteur a su nous rendre si intime,
+et ne parler point de Milton lui-même? Comment avoir lu le _Paradis
+Perdu_, et ne parler que de l'oeuvre du traducteur? C'est un événement
+qu'une telle lecture; c'est une époque qu'une telle publication; et
+quand on attache à un livre de grandes espérances littéraires, et
+morales, il est impossible de ne pas le dire, et de le dire sans
+l'expliquer.
+
+Est-ce donc que le _Paradis Perdu_ n'était pas connu parmi nous, du
+moins en français? Soyons justes, et reconnaissons que cet ouvrage a été
+plus heureux en traducteurs que beaucoup de poèmes étrangers: le travail
+de Dupré de Saint-Maur, celui de Racine, celui de M. Mosneron sont
+dignes d'estime et de mémoire. Mais, malgré cela, qui est-ce qui lisait
+Milton? Bien peu de personnes sans doute. À différentes époques, après
+avoir un moment occupé la scène, il est rentré dans une ombre
+majestueuse, repliant, comme le magnifique oiseau que Buffon a célébré,
+«repliant ses trésors et les cachant à qui ne sait point les admirer.»
+Toute époque, tout état social ne sont pas propres à apprécier et sentir
+Milton; les éloges les mieux motivés des meilleurs critiques ne créent
+pas un sens de plus dans les âmes, et vous avez beau, hommes de coeur et
+d'art, dire et crier votre secret, malgré vous il est en sûreté; car on
+ne peut vous entendre. Je rappellerai seulement ce que tenta, il y a une
+trentaine d'années, pour l'honneur de Milton et de la poésie, un des
+plus excellents critiques et des plus oubliés, peut-être, qu'ait eus
+notre presse périodique, M. Delalot, littérateur savant, grand écrivain,
+mais qui, de même que Milton, n'avait point eu l'heur de venir en son
+temps. Cet homme, d'un goût exquis, dont la critique était à la fois de
+la philosophie et du sentiment, passionné avec intelligence pour le beau
+antique et pour le beau chrétien, d'une sévérité courageuse parce que
+l'intention en était pure, libre d'esprit de coterie et d'esprit de
+contradiction, et ne sachant point pour tout secret
+
+ De la gloire des morts accabler les vivants,
+
+M. Delalot était tombé on ne peut plus à propos ou moins à propos tout
+au travers des triomphes de Delille[467]. On l'applaudirait aujourd'hui,
+on l'écouterait comme le _virum quem_ de l'Énéide: alors on ne le
+comprit pas même; et ses admirables analyses du _Paradis Perdu_ ne
+purent faire mesurer la distance qui séparait le vrai Milton du Milton
+de l'abbé Delille. Quoique cette brillante traduction n'ait jamais passé
+pour fidèle, c'est par elle seulement que la plupart des lecteurs
+français connaissent le _Paradis Perdu_. À cette version, qu'il faut
+tenir pour non avenue, autant du moins que de très beaux vers peuvent
+passer pour non avenus, M. de Chateaubriand fait succéder sa traduction
+à lui, moins flatteuse, moins parée,
+
+ Mais fidèle, mais fière, et même un peu farouche[468].
+
+C'est un grand événement en littérature, parce que les temps ont changé,
+parce que le _sens_ qui manquait à toutes les époques où on a tenté de
+naturaliser Milton en France s'est développé dans bon nombre de natures;
+enfin, parce que M. de Chateaubriand est pour quelque chose dans
+l'événement. N'eût-il donné à cette oeuvre que son nom, c'était déjà
+beaucoup en faveur du _Paradis Perdu_; ainsi protégé, il faudra bien que
+Milton soit lu; et s'il est lu, comment veut-on que je ne me livre pas,
+pour l'époque présente, à quelque espérance?
+
+Une des ambitions de la poésie de notre siècle est de remonter au
+primitif. Les jeunes gens qui l'essaient ne se doutent pas qu'ils sont
+trop vieux pour cette oeuvre; ils ne sentent pas les soixante siècles qui
+pèsent sur eux; et comment en secouer le poids? C'est le grand secret de
+Milton; il n'a vécu tous ces siècles que pour s'en approprier
+l'expérience; ces siècles ne pèsent pas sur lui, ils le soutiennent; ils
+ne le font pas faible, mais fort. Remontant le courant des âges, il
+arrive à la source d'où ils ont jailli; il ne fait pas du primitif, il
+est primitif; le chantre d'Adam est lui-même l'Adam de la poésie; il
+s'assied au berceau du monde, se pénètre des impressions les plus neuves
+de l'homme naissant, s'approprie la simplicité de sa pensée et de ses
+sentiments, de ses vertus et de ses remords, retrouve et fait saillir à
+travers les lignes superposées et entrelacées de l'humanité actuelle,
+les lignes grandes et profondes de l'humanité originelle, s'inspire,
+homme des derniers temps, de toutes les impressions d'Éden,
+
+ Et sur sa lyre virginale
+ Chante au monde vieilli ce jour, père des jours[469].
+
+Je ne saurais assez dire combien ce mérite, ou ce bonheur, me paraît
+immense. Il a toujours assigné le premier rang, la royauté, parmi les
+poètes, à ceux qui l'ont possédé. Un coup d'oeil superficiel pourrait
+faire priser plus haut ces traits délicats, ces ombres multipliées, dont
+s'est chargée peu à peu la surface de l'âme; on y croit sentir plus de
+pénétration, plus de finesse. Mais, à quelque haut prix qu'il faille
+mettre ce talent, tout d'observation, comment le comparer à cette
+divination qui retrouve les premières bases de tout ce que nous
+éprouvons, à cette puissance qui, nous séparant de tous les siècles que
+nous avons vécus, nous reporte d'un élan jusqu'à notre point de départ,
+à cette éloquence qui nous rend les vraies voix, les sons primitifs de
+notre nature, l'accent majestueux et ingénu de l'homme, alors que pour
+la première fois il rencontra son Auteur dans l'Univers et soi-même dans
+sa conscience? Sous ce rapport, le vieil Homère lui-même est moderne
+auprès de Milton; et qu'est-ce donc de tous les autres? Tous les autres
+n'ont été grands, chacun dans sa mesure, qu'à proportion qu'ils se sont
+rapprochés du type originaire de l'humanité; c'est ce type qui doit être
+ou vu ou poursuivi par tout poète; c'est dans ce limpide cristal qu'il
+doit se contempler pour se peindre, puisque le poète n'est, en réalité,
+que le peintre de soi-même; ce sont de telles images qu'il faut
+présenter au siècle qu'on veut régénérer dans l'art; c'est Milton que
+doivent lire ces esprits échauffés, _adustes_, que des modèles moins
+purs, et la vie réelle, calcinent toujours davantage. Et, qu'on y prenne
+garde, ce n'est pas pour apprendre à _faire du primitif_, ce qui est la
+chose du monde la moins primitive, mais pour être profond et vrai, dans
+le sens et dans le point de vue que le siècle a déterminé. Rien de plus
+touchant qu'une poésie qui réunit l'intelligence de son temps avec le
+sentiment de la simplicité première de la vie humaine. Ce contraste fait
+le charme des plus aimables productions de la littérature moderne.
+
+Les caractères principaux de la nature humaine, les situations les plus
+fondamentales de la vie ont été représentés dans leur simplicité native
+par quelques-uns des grands poètes de tous les temps; mais on ose dire
+que, comparés à Milton, ils n'ont attaqué leur sujet qu'obliquement et
+par des faces plus ou moins étroites. Des traits énergiques et purs
+dessinent chez eux, par quelque côté important, le sexe et l'âge, la
+grandeur et la misère, la joie et la douleur, quelquefois même l'homme,
+séparé de toutes ces circonstances, et considéré dans sa seule
+opposition avec tout ce qui n'est pas lui. Mais je suis fort aveuglé si
+l'Homère biblique, l'auteur du _Paradis Perdu_, n'a pas été le plus
+heureux à extraire la racine (qu'on me pardonne cette expression), la
+racine de chacune des conditions diverses de l'existence humaine. Chez
+lui, ce n'est pas de profil, c'est en face, c'est dans leur plus grande
+largeur que chacune est sculptée à nos regards. Les types sont complets,
+accessibles, éclairés de toutes parts; les lignes non interrompues se
+rejoignent par leurs extrémités; l'image est aussi pleine qu'elle est
+ingénue; l'homme, non pas abstrait, mais primordial, élémentaire, est
+retrouvé; nous avons, au profit de tous les collationnements qu'il nous
+plaira d'essayer, l'_editio princeps_ de l'humanité. Qu'on arrête son
+attention sur ce double exemplaire de l'homme et de la femme, mais de la
+femme surtout, image nécessairement plus saillante, parce qu'elle est
+une variété de l'homme, en qui elle trouve son terme de comparaison,
+tandis que l'homme ne le trouve que hors du monde visible; qu'on étudie
+cet Adam et cette Ève, et qu'on dise s'il y manque une seule des données
+dont se compose invariablement le caractère des deux sexes dans tous les
+âges et les lieux; qu'on dise si chacun de leurs actes, chacun des mots
+qu'ils prononcent, n'est pas typique et parfaitement absolu; si chacune
+de leurs manifestations n'enveloppe pas dans toutes les dimensions tout
+le sexe auquel elles se rapportent; si chacune n'est pas l'histoire
+anticipée de tout ce sexe; si toutes ces expressions réunies ne sont pas
+l'histoire prophétique et perpétuelle de toute la société! C'est ici
+véritablement qu'Addison a pu s'écrier;
+
+ Cedite, Romani scriptores, cedite Graii[470]!
+
+Ne laissons pas d'ailleurs égarer notre hommage; n'hésitons pas à
+admirer, derrière Milton, un plus grand poète que tous les Romains et
+tous les Grecs, et que Milton lui-même. Jamais, sans les premiers
+chapitres de la Genèse, un si prodigieux mérite n'aurait honoré une
+production humaine, de même, hélas! que, si Milton n'eût pas existé,
+jamais le _Paradis Perdu_ n'aurait existé. Du moins, à partir du moment
+où nous sommes, il est bien certain qu'il ne s'écrirait jamais plus!
+
+Ce sujet, il est vrai, pourrait tenter encore bien des esprits et des
+esprits de plus d'une espèce; mais il n'appartient ni au mysticisme, ni
+au rationalisme, ni même à l'orthodoxie, dans les conditions où notre
+âge la retient, d'entrer dans ce sujet par la plus large porte, comme
+Milton y est entré. Cette entreprise réclame un courage poétique que je
+ne vois nulle part, et qui peut-être est éteint pour jamais.
+Consolons-nous par admirer ce que nous ne pouvons plus répéter ni
+reproduire. Un poète de nos jours, soit pieux, soit incrédule, abordant
+le même sujet, nous représenterait, je crois, sous les noms d'Adam et
+d'Ève, un homme et une femme, ou peut-être l'homme et la femme, mais non
+pas Adam et Ève. En faire à la fois la plus vive individualité et la
+plus haute généralisation, c'est aujourd'hui un problème insoluble aux
+plus habiles. Je le répète: le courage poétique, ou, si vous l'aimez
+mieux, l'ingénuité poétique, manque pour cette oeuvre. La peur de
+l'inconséquence, de l'anachronisme, de l'anticipation, cette logique
+superficielle qui est devenue la forme de tous les esprits, s'y oppose
+désormais invinciblement. Le temps de ces créations est passé. Il
+n'appartient à aucun génie individuel de s'insurger en plein contre le
+génie universel. La direction de l'esprit et peut-être de la poésie
+moderne, est précisément inverse de celui qui inspira le _Paradis
+Perdu_. Le vent qui partait de l'Orient souffle aujourd'hui de
+l'Occident. Dans la poésie d'autrefois, l'âme cherchait à se faire jour
+par des images; l'invisible, à leur aide, se rendait visible, l'abstrait
+palpable, et, sur les traces du langage humain, qui n'est tout entier
+qu'un vaste poème dans ce même sens, la poésie matérialisait tout dans
+le seul dessein de rendre tout sensible, de même que, dans une sphère
+infiniment plus haute, la religion s'était faite anthropomorphiste pour
+être humaine, et la Divinité même s'incarnait afin de nous sauver.
+Aujourd'hui tout devient forme abstraite, ombre, fantôme; des corps et
+des substances il ne reste que les contours; l'individualité s'absorbe
+dans l'idée, le concret dans l'abstrait, l'être dans sa notion. C'est
+l'esprit de la poésie du dix-neuvième siècle; et s'il faut apporter un
+exemple (que M. Quinet nous permette de le citer à propos de Milton),
+c'est l'esprit d'_Ahasvérus_ et de _Napoléon_. Je ne saurais indiquer de
+meilleur type de cette nouvelle tendance. Vous y verrez les réalités
+compactes se résoudre en brouillard perméable, les existences en rêves,
+et les idées s'emparer de la place des choses. C'est la poésie prise à
+l'envers, je ne veux pas dire à rebours. J'apprécie ces conceptions,
+j'éprouve quelques tressaillements poétiques au sein de cet univers
+désolé; mais je rentre avec bonheur de cette nuit sublime dans la
+lumière sublime de Milton, ainsi que du sein du panthéisme dans la
+religion de Jésus-Christ. Je n'ai pas besoin de dire qu'il y a dans ce
+rapprochement quelque chose de plus qu'une figure de rhétorique.
+_Ahasvérus_ et _Jocelyn_ sont dans leur sphère ce que le _Paradis_ est
+dans la sienne. Le panthéisme donc a deux Milton pour un. C'est bien
+différent. Mais bon nombre de lecteurs sont gens à préférer Adam à
+Jocelyn, quoique le chef de l'humanité ne sache pas même épeler le mot
+d'_humanitarisme_, et Ève à tous les personnages d'_Ahasvérus_,
+quoiqu'elle ne pleure pas des larmes de granit.
+
+Je n'espère pas que la lecture de Milton change tout d'un coup la
+direction des esprits et fasse brusquement rebrousser la poésie vers ses
+antiques voies:
+
+ Je penserais plutôt que les ruisseaux
+ Feraient aller à contremont leurs eaux.
+
+Mais l'art a quelques conditions immuables, parce qu'il y a dans l'homme
+lui-même, vrai moule de l'art, des caractères également immuables.
+Toujours l'homme appréciera ce qui donne de la saillie et du relief aux
+choses qui en sont naturellement privées; toujours le poète sera tenu
+d'être peintre, aussi bien qu'il est obligé d'être musicien. La poésie
+aura toujours à résoudre dans sa sphère le même problème que la foi,
+rendre l'absent présent et l'invisible visible. Des contours précis,
+fermes, arrêtés, seront toujours demandés aux figures que le poète
+évoquera du sein de sa fantaisie. Ce sera toujours sa tâche et son
+triomphe d'animer, et de transfigurer dans une lumière vive, les êtres
+dont il emprunte l'idée au monde réel. Sous ce rapport, et autant que
+chose pareille peut être l'objet d'une étude, quelle étude que celle de
+Milton! Quand il n'aurait eu d'autre objet que de résoudre une question
+littéraire, eût-il pu jamais mieux s'y prendre? Chercher son sujet, ses
+personnages, son action, dans la région du mystère, sur les bords de
+l'infini, au sein même de l'infini; s'enfoncer dans la région de
+l'absolu, isolée des souvenirs et de tout caractère local, historique ou
+conventionnel, ne disposer sur la terre que de deux êtres humains et
+puiser le reste de son _personnel_ (si l'on ose ainsi parler) dans le
+sanctuaire de la Divinité et dans le fond de l'abîme infernal; faire
+tourner tout son poème sur un dogme, et sur le plus obscur comme sur le
+plus redoutable des dogmes de la religion; et de ces éléments, dont un
+poète moderne n'aurait extrait qu'un traité de théologie ou une élégie
+métaphysique, tirer une épopée plus vivante, plus riche en vraies
+individualités que toutes les épopées, un drame plus rempli de mouvement
+que tous les drames, en un mot le poème à la fois le plus _plastique_
+(comme on aime à dire) et le plus intime: c'est le fait du génie le plus
+extraordinaire qui se soit jamais appliqué à la poésie. De timides
+observances n'ont pas retenu Milton; il n'a pas craint ou il a bravé les
+étonnements du rationalisme littéraire, que son siècle, à la vérité, lui
+permettait de redouter moins; un esprit semblable à celui qui nous a
+valu, à la même époque, le _Pèlerinage du Chrétien_, élevait Milton
+au-dessus de ces petites considérations. Comme Bunyan n'a pas eu peur de
+quelques rudesses ou incohérences allégoriques, Milton, voulant donner à
+son poème de la couleur et de la substance, et à ses idées une
+physionomie saisissable, ne s'est pas fait faute de mettre à
+contribution tous les siècles au profit du «grand jour où naquirent les
+jours;» de faire refluer à la source des temps tout ce que les temps ont
+enfanté dans leur cours; d'animer les idées de ce premier jour par des
+allusions logiquement impossibles; d'emprunter des images à la
+mythologie même, plutôt que de demeurer abstrait et incorporel. Toute
+réserve de droit étant faite à la critique, à laquelle j'abandonne, sans
+y regarder, mille choses dans le _Paradis Perdu_, je dis seulement qu'il
+s'agissait pour le poème _d'être ou de ne pas être_, et que, sans les
+anachronismes et les anticipations dont je parlais plus haut, le
+_Paradis Perdu_ ne pouvait pas être. Ce ne sont pourtant pas ces défauts
+qui font ses beautés; ils ont seulement ouvert une place à ces beautés;
+ils ont mis le poète au large, et lui ont permis de faire éclater, dans
+les différentes parties de sa composition, ce génie vraiment poétique,
+cet esprit de création et de vie qui le distingue si éminemment.
+Envisageons sous ce rapport les descriptions, les caractères et les
+discours du _Paradis Perdu_.
+
+Tout l'art du style est compris sous ces trois chefs; sur quoi on peut
+observer en passant que Milton est le plus complet des écrivains. Il
+serait même difficile de dire dans lequel de ces talents il excelle
+davantage; il suffit de savoir qu'il est à la hauteur du plus grand
+comme du moindre des trois. Le moindre, on voudra bien en convenir,
+c'est la description des objets physiques, des scènes de la nature
+visible. Mais tel est le degré où Milton a porté ce talent, que, n'en
+eût-il possédé aucun autre, sa place serait marquée parmi les maîtres.
+Quelle netteté, quel ordre dans la composition de ses tableaux, quelle
+précision sans dureté dans son dessin, quelle individualité dans chacun
+de ses tableaux! Bien loin d'être du lieu commun, c'est presque de
+l'anecdote; que d'air circule entre ses figures! quelle lumière les
+enveloppe! lumière poétique toutefois, qui embrasse doucement les
+formes, qui les caresse sans les étreindre, qui ne les éclaire pas
+seulement, mais les colore et les glorifie, et qui partout les imprime
+si fortement dans l'imagination du lecteur, que le souvenir de la
+réalité serait à peine plus vif que celui de l'image. Comme si cette
+lumière lui était attachée à lui-même, il la porte là-même où toute
+lumière semble étrangère et impossible, et c'est bien de lui qu'on peut
+dire, en lui empruntant son énergique langage: qu'il rend les ténèbres
+visibles[471]; ce qu'un sens percevrait moins bien, un autre le
+recueille; ce qui se refuse à l'impression des sens, il l'offre au
+regard de l'âme; plus rarement, néanmoins; tant il est habile à parler à
+l'imagination, tant il répugne à des traits vagues, tant il lui suffit
+peu de remplacer la figure des objets par leur physionomie! C'est dans
+la peinture des êtres animés et moraux que la physionomie l'emporte
+décidément sur la figure: Adam et Ève, Satan, ses pairs et les
+archanges, sont plutôt exposés à l'âme qu'aux yeux, et encore en ceci
+Milton se montre digne de son art. Lorsqu'il vous entraîne avec lui dans
+des lieux ou dans des situations dont la nature actuelle et la vie
+humaine ne peuvent nous donner l'idée, il rapproche de nous ces objets
+par d'heureuses allusions aux objets qui nous sont connus, par des
+comparaisons prises dans la sphère de nos connaissances ou de nos
+souvenirs. De mystérieuses horreurs, des combinaisons inouïes, mais
+essentielles à son sujet, se trouvent soudainement éclairées par le
+reflet de quelque image terrestre et humaine. Et l'art le plus fin, ou
+plutôt le goût le plus exquis, lui enseigne alors des contrastes
+inattendus et magiques. Très ordinairement les scènes orageuses de
+l'enfer ont pour terme de comparaison, au moins sur une de leurs faces,
+une des paisibles merveilles de la nature, ou quelque agréable tradition
+de l'histoire des hommes. Comme aussi bien ce serait une impossibilité à
+la fois et un contre sens d'appareiller les horreurs de la terre à
+celles de l'enfer, Milton ne le tente point; mais il cherche au-dessus
+des ombres du Tartare, sous la voûte de notre ciel, quelque objet qui
+soit propre, en même temps, à éclairer, à humaniser, pour ainsi dire,
+l'objet infernal, et à procurer à l'âme épouvantée une douce diversion:
+
+ «Ainsi se terminèrent les sombres et douteuses délibérations des
+ Démons se réjouissant dans leur chef incomparable. Comme quand du
+ sommet des montagnes, les nues ténébreuses, se répandant tandis que
+ l'aquilon dort, couvrent la face riante du ciel; l'élément sombre
+ verse sur le paysage obscurci la neige ou la pluie: si par hasard
+ le brillant soleil, dans un doux adieu, allonge son rayon du soir,
+ les campagnes revivent, les oiseaux renouvellent leurs chants, et
+ les brebis bêlantes témoignent leur joie qui fait retentir les
+ collines et les vallées[472].»
+
+N'attendez pas de Milton l'inconcevable confusion du propre et du
+figuré, de l'image et de l'idée, du mystique et du matériel, dans les
+allégories religieuses. Il pourra, en de telles fictions, vous paraître
+bizarre, sauvage, révoltant, mais il ne veut pas scinder vos
+impressions, déconcerter vos facultés; terrible et gracieux, il sera
+toujours aussi net, aussi décidé, que peut le comporter un sujet tel que
+le sien: vous pourrez, tour à tour, vous attacher tout entiers à
+l'image, ou tout entiers à l'idée; mais vous ne serez pas au même
+instant disputés et tiraillés par toutes les deux, et obligés de
+compléter l'impression de l'une par l'impression de l'autre. Bien loin
+d'en excepter la terrible allégorie de la Mort et du Péché[473], je la
+citerais bien plutôt en preuve; elle affronte le problème avec la
+dernière audace et le résout avec la dernière puissance. Depuis le jour
+où Homère composa d'un triple carreau la foudre de Jupiter, jamais
+l'allégorie religieuse n'avait rien tenté de si grand, ni rien exécuté
+de si parfait.
+
+Il est presque inutile de parler des caractères. La difficulté semblait
+immense, la puissance a paru plus grande encore que la difficulté. Plus
+les personnages étaient au-dessus ou en dehors des conditions communes
+des héros d'épopée, et plus leur nature et leur position les éloignaient
+du lecteur, plus Milton les en a rapprochés. Non seulement Adam et Ève,
+mais chacun des Anges déchus, chacun des Anges fidèles, sont plus
+humains (dans le sens où ils devaient être humains) qu'aucun des
+personnages de l'_Iliade_ et de la _Jérusalem_. Aucun n'est uniquement
+le nom propre d'un caractère ou d'une passion; chacun est personnel et
+vivant. La logique qui détermine leurs actes et leurs paroles n'est pas
+celle de leur fonction générale dans le drame, mais de leur situation;
+elle n'appartient pas à l'auteur, mais à chacun d'eux et à chacun de
+leurs moments. Ils font ce qu'ils doivent faire, ils disent ce qu'ils
+doivent dire, mais toujours autrement et mieux que vous n'eussiez prévu;
+tout est dramatique, tout respire la réalité; en même temps qu'ils sont
+logiquement nécessaires, ils sont contingents, historiques; leur
+existence individuelle est un fait qui prend place dans votre mémoire.
+Ainsi, à l'intérêt philosophique et religieux, le seul que vous
+demandiez d'avance à cet immortel poème, se joint incessamment l'intérêt
+dramatique le plus vif. Les personnes qui ont lu le _Paradis Perdu_
+savent de combien d'exemples je pourrais appuyer cet éloge; mais des
+citations ne sont pas essentielles à mon but.
+
+Pour donner à ces personnages tant de saillie, il fallait nécessairement
+les faire parler. Le vieil adage: «Parle que je te voie», est pleinement
+applicable aux compositions poétiques; et non seulement le lecteur, mais
+le poète lui-même, a besoin d'entendre ses personnages pour les voir.
+C'est dans leurs discours qu'ils se révèlent au poète, qu'ils se
+révèlent à eux-mêmes. Toute épopée où le poète ne cède pas très souvent
+la parole aux créatures de sa fantaisie, n'est point épique, par cela
+seul qu'elle n'est point dramatique. La parole seule, depuis la
+naissance des choses, a mis en évidence le monde intérieur et prononcé
+au dehors les traits de l'humanité. Les historiens antiques le savaient
+bien; et ce n'est pas pour faire de la rhétorique, mais pour faire
+entrer leurs lecteurs et entrer eux-mêmes dans les passions de leurs
+personnages, qu'ils les font discourir aussi souvent que l'occasion le
+comporte. Mézeray n'est nulle part si intelligent historien que dans ses
+harangues fictives. Alors, sous le nom d'éloquence, c'est faire oeuvre de
+poésie; car l'éloquence, ainsi transposée, n'est plus seulement de
+l'éloquence; être éloquent pour le compte d'autrui c'est être poète. Il
+en est de l'éloquence et de la poésie, se substituant ainsi l'une à
+l'autre, comme d'un seul et même arbre, dont les racines élevées en
+l'air s'épanouiraient en rameaux, et dont les branches enfoncées dans le
+sol deviendraient à leur tour les racines de l'arbre. C'est le caractère
+d'un génie sincèrement poétique, ayant foi en son oeuvre, que de faire
+souvent parler les personnages qu'il a inventés; c'est au contraire, en
+poésie, une preuve de petite foi que de remplacer ces discours directs
+par des résumés en forme oblique, et, ce qui est pis encore, par des
+définitions et des analyses. Milton, poète positif, n'a eu garde
+d'entrer dans une si fausse voie. Aussi, quelle vie, quelle agitation,
+quel remuement dans cette vaste composition! Mais ne vous contentez pas
+de ce coup d'oeil général: voyez chacun de ses discours.
+
+Milton est bien grand quand il parle en son propre nom; mais combien
+davantage lorsqu'il cède la parole à ses héros! J'ai lu tous ces
+discours, je les ai étudiés: l'intérêt en est inégal, selon la situation
+et selon la personne de l'_orateur_; mais la perfection est égale dans
+tous. Ce poète, qui a ses défauts, mais qui, à la différence d'Homère,
+ne sommeille jamais, a, jusqu'à la fin de son poème, fait parler ses
+personnages avec une suprême convenance; et, dans le moindre de leurs
+discours, il a mis ce qui constitue essentiellement l'éloquence, et ce
+qui fait la première vertu du style, _le mouvement_.
+
+Pour apprécier l'importance relative de cette qualité du style,
+remarquons seulement qu'elle ressortit directement à l'âme, et à l'âme
+seule. D'autres beautés peuvent être le fait de l'imagination et de
+l'esprit: l'âme seule communique au style le mouvement, qui est toute
+l'éloquence. L'âme elle-même est un mouvement; un corps immobile ne
+cesse pas d'être un corps: l'âme, sans action, ne se conçoit pas, n'est
+rien: comment donc, dans le style, aurait-elle une meilleure expression
+que le mouvement? Aussi est-ce par la présence et par le degré de cette
+précieuse qualité, que vous pouvez, dans un auteur, dans toute une
+littérature, constater et mesurer la part de l'âme dans la création
+littéraire. Horace n'avait-il pas le sentiment de cette vérité,
+lorsqu'il disait dans son _Art poétique_:
+
+ Ordinis hæc virtus erit et venus, aut ego fallor,
+ Ut jam nunc dicat jam nunc debentia dici.
+
+Cette maxime est susceptible d'un sens vulgaire et d'un sens beaucoup
+plus élevé. L'art de faire venir chaque idée en son lieu logique, afin
+que la pensée du lecteur arrive sans encombre au terme de l'ouvrage,
+c'est le nécessaire de l'art: ce n'est pas le fait du génie. Dire à
+présent ce qu'à présent il faut dire, c'est tour à tour accélérer ou
+ralentir son cours, c'est resserrer et relâcher à propos le tissu de la
+parole, c'est marcher ou par une pente insensible ou par de brusques
+élans; c'est frayer sa route par de doux méandres ou par d'anguleux
+détours; mais quoi? par pur caprice, et pour l'amour de la variété? non,
+certes, mais pour reproduire ce qui se passe dans l'âme sous
+l'impression d'un intérêt puissant, d'une vive passion ou de
+l'enthousiasme. C'est là, selon nous, la beauté royale du style[474].
+Effacez toutes ces métaphores, émoussez tous ces traits d'esprit,
+aplanissez, jusqu'à l'aplatir, cette diction saillante; si le mouvement
+reste, vous avez conservé l'âme de votre discours. Ce n'est pas à dire
+que le mouvement soit au prix du sacrifice de toutes ces choses: il les
+produit de lui-même, elles ne sauraient le produire; de même qu'un
+fleuve féconde des rives et les couvre de verdure et de fleurs, tandis
+que ces fleurs et cette verdure ne peuvent rien sur son cours. Qu'il me
+soit permis de ne pas quitter sitôt une image dont la réalité est tout
+près de moi et m'a donné souvent à penser. Aux lieux où j'écris ces
+lignes, presque sous mes yeux, un fleuve illustre change tout d'un coup
+la direction de son cours[475]; après avoir longtemps coulé de l'Est à
+l'Occident, il courbe soudainement vers le Nord la masse entière de ses
+eaux; verra-t-il de plus beaux rivages? il l'ignore, et que lui importe?
+qu'importe de laver les pieds de marbre de quelque villa ou les racines
+de quelque tertre fleuri, au fleuve puissant qui, par la seule inflexion
+de son cours, va imposer aux siècles sa loi, déterminer l'histoire d'un
+monde, créer des nationalités distinctes, et tracer entre des peuples
+une barrière morale et politique bien plus profonde que ses eaux? Or,
+c'est ici, c'est à mes pieds, que s'opère la critique inflexion de ce
+fleuve tout historique, dont le nom seul évoque mille souvenirs; cette
+pensée, où je m'enfonce, et toutes les pensées qu'elle suscite, ne
+sont-elles pas faites pour absorber les impressions que tenterait sur
+mes sens l'aspect de ces bords heureux et fleuris?
+
+Le mouvement dans le style est un des principaux caractères des
+littératures d'où l'âme n'a pas encore fait retraite. On peut, à
+d'autres époques, imiter à grands frais le mouvement, l'exagérer dans
+mille morceaux d'une rhétorique convulsive, qui ne ressemblent pas plus
+à l'éloquence que les secousses du galvanisme ne reproduisent le
+mouvement flexible et ressenti de la vie. Des traits, des images et des
+soubresauts, ce n'est pas encore du style, et le teint ardent et
+apoplectique d'une poésie matérialiste est bien différent des couleurs
+d'une vie saine. Quel délice de quitter cette éloquence au milieu de
+laquelle l'âme s'agite et ne marche pas, et de retourner vers Montaigne,
+Sévigné, Racine et Milton; noms bien divers, génies bien différents,
+mais qui ont écrit avec leur âme, et dont l'âme, si je puis dire ainsi,
+coule et circule dans leurs écrits! Les lire, c'est vivre avec eux;
+malheur à l'écrivain avec qui ses lecteurs ne vivent pas! Certes, Milton
+est beau de bien des manières; son expression est tour à tour
+majestueuse, profonde, gracieuse, naïve, mais ses paroles ne sont pas
+plus belles que les intervalles de ses paroles; ce n'est pas dans ses
+phrases seulement, c'est entre ses phrases que je l'admire; et la plus
+sublime de ses images n'est pas plus sublime que tel passage, telle
+transition, tel détour de sa parole dans les discours dont il a semé son
+poème.
+
+L'excellence particulière de la poésie de Milton, celui de ses
+caractères que j'ai surtout voulu mettre en saillie, c'est d'être une
+poésie _positive_. Je l'appelle ainsi par opposition à cette poésie
+d'abstraction, de négation ou d'exception, qui n'est que trop
+généralement la poésie de notre époque. La poésie de Milton affirme;
+elle exprime des êtres; elle individualise, elle incarne ses idées; elle
+est pleine de courage, elle a foi en elle-même. Serait-il inutile de
+présenter un tel modèle aux poètes contemporains? sont-ils trop
+au-dessous d'une telle poésie, ou peut-être se jugent-ils trop au-dessus
+d'elle? S'ils en reconnaissent la prodigieuse supériorité, s'ils la
+saluent de leurs acclamations, rien n'est perdu; et nous pouvons
+regarder l'épopée de Milton comme la piscine de la poésie nouvelle. Dans
+tous les cas, il ne faut pas se lasser d'élever l'enseigne du vrai et du
+beau, ne fût-ce que pour avertir et consoler, dans quelque endroit de la
+confuse mêlée, quelque fidèle éperdu et découragé; et quant aux
+autres...
+
+ Virtutem videant[476]...
+
+Dans un prochain article, où je me propose d'envisager le _Paradis
+perdu_ sous le point de vue religieux, j'aurai l'occasion de montrer ce
+qu'a donné de positif à cette poésie le Christianisme positif de
+l'auteur. Ceci nous mènerait aujourd'hui trop loin. Je me contente
+d'avoir fait[477] ressortir quelques-uns des caractères généraux qui
+m'ont le plus frappé dans ce chef-d'oeuvre. Je ne me suis que trop étendu
+sur ces sujets, qui ne constituent néanmoins qu'une faible partie du
+tribut de louange que nous devons à Milton. Mais comment se détacher
+sans regret d'une telle contemplation? Comment enfermer ses admirations
+dans de justes limites? L'impression que fait une telle lecture est très
+semblable à celle que nous recevons des grands spectacles de la nature;
+l'oeil ne se détache qu'avec peine des sublimes tableaux de l'océan,
+lorsque la tempête y creuse des vallées, et qu'à ses tonnerres profonds
+répondent les tonnerres du ciel. Dans ces aspects majestueux, dans ces
+signes visibles de la puissance, l'âme s'obstine à chercher l'invisible.
+Ainsi mon regard restait fixé sur cet océan de poésie dont une main plus
+qu'humaine semblait agiter les flots. Ce n'était plus Milton que
+j'entendais dans les rugissements de l'abîme et dans les hymnes des
+Séraphins; il n'était plus lui-même qu'un phénomène comme ceux qu'il
+retrace, qu'une merveille comme celles qu'il a chantées; et au sujet du
+poète, je m'écriais avec le poète lui-même: «Puissant Créateur, je
+t'admire dans tes ouvrages et dans les ouvrages de tes ouvrages[478]!»
+
+
+
+
+DEUXIÈME ARTICLE[479]
+
+
+On n'a jamais mis en doute que le dessein de l'auteur du _Paradis Perdu_
+n'ait été profondément sérieux. Il a songé moins à orner son sujet de
+poésie, qu'à honorer la poésie en l'appliquant à son sujet, il a voulu
+ramener l'art à son origine, à son premier emploi, et pour ainsi dire
+sur son terrain natal. Il n'a pas envisagé la poésie comme un simple
+accessoire, un palliatif de son dessein. Elle n'a pas été pour lui,
+comme pour le Tasse, le miel dont on enduit les bords d'une coupe amère;
+pour lui, la poésie fait partie de la boisson même; elle est
+l'expression naturelle et intime de la vérité qu'il veut raconter; elle
+ne s'y ajoute pas, elle en ressort, elle en émane; soeur de la foi, de
+l'espérance et de l'amour, elle n'est pas une grâce, elle est une vertu;
+elle s'abreuve du moins aux mêmes sources que la vertu; et le poète,
+comme poète, a pu invoquer l'Esprit saint. À ce point de vue, on n'a pas
+à craindre de voir ou le dessein subordonné à la forme, ou la forme
+sacrifiée au dessein; l'art et la foi sont ici étroitement unis; le
+poète et le chrétien s'inspirent mutuellement; et les préoccupations
+morales ou philosophiques qui ont perdu tant d'oeuvres d'art, et les vues
+d'art qui ont aminci et profané tant de hauts desseins, se donnent la
+main dans la plus parfaite intelligence. Aucune épopée, aucun drame, ne
+présente au même degré cet imposant caractère.
+
+Mais il faut le dire aussi, jamais l'accord ne fut plus naturel entre la
+poésie et la foi. Milton, à la vérité, pouvait seul tirer le _Paradis
+Perdu_ des premiers chapitres de la Genèse; mais il l'en a tiré tout
+entier; il n'y a dans son poème ni une donnée, ni un fait important, ni
+un caractère principal, dont l'indication première n'appartienne à
+l'auguste tradition que Moïse a recueillie; en sorte que, dans un sens,
+peu de poètes ont eu moins à inventer; et néanmoins, ou plutôt à cause
+de cela même, peu de poètes ont paru plus originaux. Milton ne le paraît
+pas seulement: il l'est sans doute; mais il l'est surtout pour avoir su
+se donner sans réserve à son sujet, pour s'être énergiquement associé à
+cette originalité divine, pour en avoir accepté toutes les conditions et
+toutes les conséquences, avec la soumission exacte de l'orthodoxe,
+animée par la liberté créatrice du poète. Toutes les principales
+conceptions du _Paradis Perdu_ paraissent le simple prolongement des
+grandes lignes commencées dans la Bible; prolongement dirigé par cette
+haute logique du génie toujours sanctionnée et jamais prévue par le bon
+sens. Et c'est parce qu'il ne change rien à ces prémisses qu'il est
+original. Tout ce qu'il en retrancherait, tout ce qu'il y ajouterait de
+son propre fonds le jetterait dans le vague et dans le lieu commun.
+Quiconque a médité les premiers chapitres de la Genèse a dû se
+convaincre qu'on n'en pouvait tirer un chef-d'oeuvre épique qu'à la
+condition, acceptée par Milton, de s'identifier toute la substance de ce
+grand récit, d'en aspirer tout l'esprit, d'y croire pieusement, d'en
+faire la base de sa vie. À ce prix seulement, tous les éléments de
+poésie qui y sont engagés sortent de l'ombre et se révèlent.
+
+En dehors de ce système de fidélité biblique, il n'y avait pour le poète
+qu'un abîme, où se perdait toute figure décidée, tout caractère
+historique, toute personnalité. Le sujet serait devenu métaphysique
+entre les mains des sages, extravagant sous les plumes audacieuses; car,
+en sortant de la sphère des abstractions, que mettre à la place de ces
+grandes scènes, sinon des extravagances? Pour voir ce qu'en cette
+matière le poète a dû au chrétien, cherchez quelle est, de l'édifice
+biblique où s'est abrité son génie, la pierre qu'on peut détacher sans
+que tout le poème croule, ou du moins sans qu'une de ses masses s'en
+détache et le laisse mutilé? Répugnez-vous aux manifestations
+personnelles de la Divinité? il n'y a plus de poème. Préférez-vous à
+Satan et à ses cohortes les erreurs et les passions funestes à notre
+fragilité? vous enlevez tout un drame, un drame immense, où ces passions
+mêmes que vous voudriez mettre en scène trouvent l'expression la plus
+vive dont elles soient susceptibles et que l'art leur ait jamais donnée.
+Refusez-vous l'histoire de la création de la femme? au lieu de donner de
+sa position, de ses rapports avec l'homme, une raison à la fois
+religieuse et poétique, vous vous réduisez à la force des choses, à la
+constitution respective des deux sexes, à l'intérêt de la famille et de
+la société, en un mot à copier avec plus ou moins d'élégance l'ouvrage
+du docteur Roussel[480]. Arrachez-vous du poème l'arbre de science qui
+donne la mort? que mettrez-vous à la place? et, quoi qu'il vous plaise
+d'y mettre, comment faire cadrer votre invention avec le caractère de
+tous les autres faits, si vous les avez conservés? Que voulez-vous
+substituer au surnaturel et au révélé, sinon l'absurde, l'incohérent et
+le bizarre? S'il est possible que vous évitiez ces écueils, il est
+encore plus sûr que vous aurez évité la poésie.
+
+Comme ces plantes qui, plongeant leurs racines en pleine terre, prennent
+du sol maternel tout l'espace qu'elles veulent, le poème de Milton est
+planté en plein christianisme; il est le développement d'une religion
+tout à fait positive[481]. À l'avis même de quelques personnes, le poète
+a trop hardiment développé l'anthropomorphisme biblique; il a abusé de
+quelques données, dont il ne fallait s'autoriser qu'avec discrétion; on
+lui oppose Klopstock, qui, dans un sujet pris à la même région, est
+demeuré aussi spiritualiste que le comportaient la poésie, qui veut des
+images, et le langage humain qui, dans son application aux choses de
+l'esprit, n'est qu'une image perpétuelle. On fait observer que l'auteur
+du _Messie_ se garde bien de prodiguer les discours du Très-Haut, qu'il
+en est au contraire saintement avare; que, pour les épargner, sans
+refuser toutefois un organe à la pensée divine, il a placé au-dessus de
+tous les anges, et le plus près possible de l'essence incréée, un être
+nommé Éloa, qui, dans les occasions où un certain développement de
+discours est nécessaire, devient l'interprète et la voix de l'Éternel;
+on observe enfin que lorsque Dieu lui-même se fait entendre, c'est en un
+petit nombre de paroles solennelles, que préparent et annoncent un
+appareil de circonstances également solennelles, et dont l'impression,
+ressentie dans toute l'étendue des cieux, fait tressaillir tous les
+mondes.
+
+Attentif à cette objection, j'ai, pour en apprécier la force, consulté
+l'impression qui me reste de quelques passages correspondants de Milton
+et de Klopstock; et j'ai trouvé, chose paradoxale au premier regard, que
+le spiritualisme de l'un produisait sur mon âme un effet moins
+religieux, moins conforme à l'intention du poète, que
+l'anthropomorphisme de l'autre. J'ai senti ce qu'un spiritualisme trop
+raffiné, trop exigeant, peut avoir de commun avec le rationalisme. J'ai
+présumé que, sous le voile du respect, Klopstock s'était caché à
+lui-même le besoin de répondre aux tendances d'une époque prévenue
+contre toute la partie historique et sensible qui distingue la religion
+positive du déisme pur. En y réfléchissant davantage, je suis venu à
+penser qu'il y a plus d'une manière de dégrader, en les humanisant, les
+choses divines; qu'on peut faire Dieu homme par la pensée comme par la
+parole et par l'action; et qu'aussitôt que la poésie le sort de son
+silence et de son repos, elle le fait devenir «comme l'un de nous[482]»;
+qu'il n'y a donc de choix qu'entre deux genres d'anthropomorphisme, ou,
+si l'on veut, de profanation; et que la profanation, le danger sont
+moindres à prêter à la Divinité l'action humaine qu'à lui attribuer la
+pensée humaine. Les franches et hardies représentations de la Bible
+m'ont semblé moins aventureuses, puisqu'il est impossible d'y voir autre
+chose que de simples formes, que cet effort nécessairement impuissant,
+mais qui n'en convient pas et qui veut être pris au sérieux, cet effort,
+dis-je, de l'âme humaine pour comprendre et exprimer l'âme divine. La
+distance me paraissait d'autant plus grande qu'elle aspirait à
+disparaître; la représentation d'autant moins rationnelle qu'elle
+prétendait à l'être davantage. Il y a même plus: poussé dans cette voie
+par le poète, on enchérit involontairement sur lui; on veut faire
+quelques pas de plus dans l'infini; on s'épuise en infructueux, élans,
+dont le premier effet est d'oppresser l'âme, de fatiguer l'esprit, et le
+second d'éloigner de nous la perception de la Divinité. Il en est d'un
+semblable procédé comme d'une série de chiffres qu'on prolongerait
+indéfiniment; après un certain nombre, l'esprit, à qui toute mesure,
+tout moyen de comparaison échappe, cesse d'y rien connaître; il se voit
+toujours à la même distance de l'infini; et dans ce sens il n'a pas fait
+un seul pas; mais il s'est éloigné, à perte de vue, de toute mesure
+appréciable, de toute idée distincte.
+
+Après cela, je m'empresserai de reconnaître que le génie contemplatif du
+poète allemand atteint dans le sens de la profondeur aussi loin que
+celui du poète anglais dans le sens de la hauteur. Je dirais, si le mot
+s'y prêtait, qu'il a au plus haut degré l'imagination des choses
+intérieures. Klopstock, c'est Milton retourné en dedans, et creusant
+autour des racines de ce même arbre dont le chantre du _Paradis_ se
+plaît à étaler le magnifique feuillage. Il n'a peut-être été donné à
+personne de dire, sur le monde intérieur, d'aussi grandes choses que
+Klopstock; et l'on croit, à l'entendre, qu'il a eu pour guide et pour
+maître ce même Éloa, cet être sublime dont «chaque pensée est belle
+comme l'âme entière de l'homme alors qu'il s'abîme dans des pensées
+dignes de son immortalité[483].» Mais si la profondeur des pensées de
+Klopstock ne peut s'expliquer que par le caractère individuel de son
+génie et par une piété qui avait passé de son coeur dans son esprit, il
+n'en est pas moins vrai, à nos yeux du moins, que sa tendance à tout
+spiritualiser lui était commandée par son siècle, qui n'était plus assez
+naïvement croyant pour se prêter aux formes des fictions miltoniennes;
+d'ailleurs, en de pareils sujets, c'est toujours en creux plutôt qu'en
+relief que le génie allemand aime à graver ses idées.
+
+Pour moi, la question revient toujours à savoir s'il convient, s'il est
+permis de traduire en épopée les histoires toutes saintes dont Dieu
+lui-même est l'écrivain et le sujet; et comme je ne veux point traiter
+cette question, il ne me resterait, après avoir déclaré ma préférence
+pour le système de Milton, qu'à examiner si l'exécution est aussi
+respectueuse, aussi édifiante, que le dessein pouvait le comporter.
+J'ose répondre affirmativement. Une fois qu'on aura concédé au poète, au
+moins par hypothèse, le droit de faire parler le Très-Haut, on
+reconnaîtra qu'il était impossible de mettre plus de réserve dans cette
+hardiesse, plus de révérence dans cette liberté. Puisqu'il faut le dire,
+Dieu, dans la splendeur des cieux que Milton a osé nous ouvrir, enseigne
+formellement la théologie; mais c'est la théologie de Dieu. Ses discours
+sont le pur extrait des Écritures divines. La forme peut sembler plus
+moderne, l'exposition du dogme plus systématique qu'elles n'apparaissent
+dans la Bible; mais le fond est biblique au dernier degré. Rien
+d'anxieux d'ailleurs, rien de péniblement littéral dans cette orthodoxie
+chrétienne professée de si haut; l'expression, toujours large, pleine,
+libre, respire la souveraineté de Celui dont la pensée est la substance
+même de la vérité, et dont la parole est vraie par cela seul qu'elle est
+sa parole. On sentira, je crois, ces caractères dans le passage suivant,
+que j'abrège à regret:
+
+ «Ô mon FILS! en qui mon âme a ses principales délices, FILS de mon
+ sein, FILS qui est seul mon VERBE, ma Sagesse et mon effectuelle
+ Puissance, toutes tes paroles ont été comme sont mes Pensées,
+ toutes, comme ce que mon Éternel dessein a décrété: l'Homme ne
+ périra pas tout entier, mais se sauvera qui voudra; non cependant
+ par une volonté de lui-même, mais par une grâce de moi, librement
+ accordée. Une fois encore je renouvellerai les pouvoirs expirés de
+ l'Homme, quoique forfaits et assujettis par le péché à d'impurs et
+ exorbitants désirs. Relevé par MOI, l'Homme se tiendra debout une
+ fois encore, sur le même terrain que son mortel Ennemi; l'homme
+ sera par MOI relevé, afin qu'il sache combien est débile sa
+ condition dégradée, afin qu'il ne rapporte qu'à MOI sa délivrance,
+ et à nul autre qu'à MOI.
+
+ »J'en ai choisi quelques-uns, par une grâce particulière élus
+ au-dessus des autres: telle est ma Volonté. Les autres entendront
+ mon appel; ils seront souvent avertis de songer à leur état
+ criminel, et d'apaiser au plus tôt la Divinité irritée, tandis que
+ la grâce offerte les y invite. Car j'éclairerai leurs sens
+ ténébreux d'une manière suffisante, et j'amollirai leur coeur de
+ pierre, afin qu'ils puissent prier, se repentir, et me rendre
+ l'obéissance due: à la prière, au repentir, à l'obéissance due
+ (quand elle ne serait que cherchée avec une intention sincère), mon
+ oreille ne sera point sourde, mon oeil fermé. Je mettrai dans eux,
+ comme un guide, mon Arbitre, la CONSCIENCE: s'ils veulent
+ l'écouter, ils atteindront lumière après lumière; celle-ci bien
+ employée, et eux persévérant jusqu'à la fin, ils arriveront en
+ sûreté.
+
+ »Ma longue tolérance et mon Jour de Grâce, ceux qui les négligeront
+ et les mépriseront ne les goûteront jamais; mais l'Endurci sera
+ plus endurci, l'Aveugle plus aveuglé, afin qu'ils trébuchent et
+ tombent plus bas. Et nuls que ceux-ci je n'exclus de la
+ miséricorde[484].»
+
+La réalisation poétique d'une autre personne, du Fils éternel, ne
+poussait pas le poète contre le même écueil, mais contre des difficultés
+plus grandes peut-être en leur espèce. Le plus habile des poètes, le
+plus haut des génies doit se résigner d'avance à ne point représenter en
+effet Celui qui nous en a lui-même défiés dans ces mémorables paroles:
+«À qui feriez-vous ressembler le Dieu fort, et quelle ressemblance lui
+donnerez-vous[485]?» Ici le sentiment d'une impuissance absolue et la
+certitude qu'elle sera universellement reconnue, procurent au poète une
+sorte de repos d'esprit; mais ce repos, cette résignation lui font
+défaut lorsqu'il s'agit de produire à l'imagination le Dieu-homme, Celui
+dont l'ineffable beauté demande pourtant à être figurée, à devenir
+sensible; Celui en qui notre espérance veut voir, même au sein de la
+gloire céleste, avant l'accomplissement des temps, avant la naissance de
+l'univers, un frère en même temps qu'un Dieu; Celui-là, en un mot, qu'il
+faut faire parler tout à la fois en Dieu et en homme. C'est là, ou je me
+trompe fort, que la divination poétique rencontre sa limite; c'est là
+que le poète doit rejeter sa lyre et croiser en silence ses mains sur sa
+poitrine, à moins que son ouvrage, ainsi que Milton l'affirme du sien,
+«ne soit celui de la Divinité qui chaque nuit l'apporte à son oreille.»
+Et véritablement, ont-elles pu tomber de moins haut, des paroles comme
+celles-ci, qu'on ne peut lire, si l'on a un coeur, qu'on ne peut même
+transcrire, sans un indicible saisissement? C'est la réponse du Fils
+éternel à l'appel que son Père vient d'adresser à tous les cieux en
+faveur de l'homme tombé:
+
+ «Mon PÈRE, ta parole est prononcée: L'HOMME TROUVERA GRÂCE. La
+ Grâce ne trouvera-t-elle pas quelque moyen de salut, elle qui, le
+ plus rapide de tes messagers ailés, trouve un passage pour visiter
+ tes créatures, et venir à toutes, sans être prévue, sans être
+ implorée, sans être cherchée? Heureux l'Homme si elle le prévient
+ ainsi! Il ne l'appellera jamais à son aide, une fois perdu et mort
+ dans le péché: endetté et ruiné, il ne peut fournir pour lui ni
+ expiation, ni offrande.
+
+ »Me voici donc, MOI pour lui, vie pour vie; je m'offre: sur MOI
+ laisse tomber ta colère; compte-MOI pour HOMME. Pour l'amour de
+ lui, je quitterai ton sein, et je me dépouillerai volontairement de
+ cette gloire que je partage avec TOI; pour lui je mourrai
+ satisfait. Que la MORT exerce sur MOI toute sa fureur; sous son
+ pouvoir ténébreux je ne demeurerai pas longtemps vaincu. Tu m'as
+ donné de posséder la vie en moi-même à jamais; par TOI je vis,
+ quoiqu'à présent je cède à la MORT; je suis son dû en tout ce qui
+ peut mourir en moi...
+
+ »Ici, ses paroles cessèrent, mais son tendre aspect silencieux
+ parlait encore, et respirait un immortel amour pour les hommes
+ mortels, au-dessus duquel brillait seulement l'obéissance filiale.
+ Content de s'offrir en sacrifice, il attend la volonté de son
+ PÈRE[486].»
+
+Tout ce qui est dit ailleurs du Messie, et tout ce qu'il dit, respire
+cette même sublime tendresse. La contempler, la dépeindre semble être le
+délice du poète, l'objet de son travail, le prix de ses peines. La
+parole manquerait plutôt sur ses lèvres que la plus suave onction à sa
+parole, pour exprimer cette charité par qui le monde est sauvé, par qui
+la vie retrouve un sens, par qui tout est accompli.
+
+ «Ainsi jugea l'homme Celui qui fut envoyé à la fois Juge et
+ Sauveur: il recula bien loin le coup subit de la mort annoncé pour
+ ce jour-là: ensuite ayant compassion de ceux qui se tenaient nus
+ devant lui, exposés à l'air qui maintenant allait souffrir de
+ grandes altérations, il ne dédaigna pas de commencer à prendre la
+ forme d'un serviteur, comme quand il lava les pieds de ses
+ serviteurs; de même à présent comme un père de famille, il couvrit
+ leur nudité de peaux de bêtes, ou tuées, ou qui, de même que le
+ serpent, avaient rajeuni leur peau. Il ne réfléchit pas longtemps
+ pour vêtir ses ennemis; non seulement il couvrit leur nudité
+ extérieure de peaux de bêtes, mais leur nudité intérieure, beaucoup
+ plus ignominieuse, il l'enveloppa de sa robe de justice et la
+ déroba aux regards de son PÈRE[487].»
+
+Descendons maintenant sur la terre avec le poète; ou même descendons
+plus bas que la terre; car ces êtres mystérieux, ces anges tombés qui se
+vengent sur l'homme de leur propre infidélité, ne peuvent être dans le
+poème que les diverses images de l'humanité pécheresse, se glorifiant
+dans sa chute, se faisant un empire de son péché; ce serait même, si un
+tel sujet ne se refusait également à l'art et à la pensée, ce serait
+l'homme dans la perfection du péché. Mais cette effroyable perfection
+que la pensée peut concevoir d'une manière abstraite et que
+l'imagination ne saurait se représenter, l'art la répudie; l'absolu, en
+aucun genre, n'est de son domaine; il ne peint que le relatif, le
+limité, le composé; du moins c'est uniquement à des objets de cette
+nature qu'il peut demander la matière d'une composition suivie et
+graduée. Milton n'a pu faire de ses démons que des hommes; chacun d'eux
+est un vice humain, mais élevé à son idéal. Ne pouvant présenter dans la
+personne de nos premiers parents que le péché dans son germe et à son
+début, il a réservé les anges de l'abîme pour la peinture d'une
+dépravation accomplie, qui en est venue à s'avouer à elle-même, qui
+s'applaudit de ce qu'elle est, qui, surabondante, répand de son
+superflu, se fait la providence de tout mal, et exerce au milieu des
+créatures intelligentes l'épouvantable royauté du péché. Au fond le mal
+qui éclate dans les anges pervers n'est pas d'une autre nature que celui
+qui se manifeste en nous, et n'a pas un autre principe; il n'était pas
+possible à Milton d'attacher deux notions à l'idée du péché, qui, dans
+tous les êtres où il règne, n'est qu'une tentative de se faire Dieu à la
+place de Dieu même; il ne pouvait échapper à la nécessité de donner au
+péché dans les démons les mêmes caractères et les mêmes conséquences
+qu'au péché dans la vie humaine; ainsi ce mot profond: «méchant, et par
+conséquent faible[488],» qu'il applique à Satan, est emprunté à la
+connaissance de notre nature; mais Satan et ses pairs nous représentent
+ce que serait le péché dans un monde de péché, où nul exemple, nulle
+influence d'un genre opposé, n'en réprimeraient l'expansion illimitée;
+on y voit ce que devient le mal dans l'atmosphère du mal, ne respirant
+de tous côtés que ce qui est identique à sa propre substance; atmosphère
+où le pécheur, selon l'énergique expression du poète, finit par
+ressembler parfaitement à son péché[489].
+
+Tels sont, chez Milton, les princes de l'abîme; mais comment ne pas
+remarquer que celui qu'ils ont mis à leur tête et qui dirige tous leurs
+mouvements, Satan, est le seul qui laisse entrevoir quelque autre
+émotion que celle du péché, quelque autre joie que celle du mal? Il ne
+suffit pas, pour expliquer cette anomalie, de remarquer que la poésie du
+personnage et le drame de son caractère tiennent presque tout entiers à
+ce conflit intérieur: Milton lui-même n'accepterait pas cette apologie;
+il y a de ce contraste une raison plus profonde; et le génie de Milton
+veut ici un éloge, non des excuses. C'est parce qu'il reste dans l'âme
+de Satan un recoin lumineux, une place pour le remords et même pour la
+pitié, qu'il est digne du poste qu'il occupe. Quelque chose en lui se
+révolte contre sa déchéance; il a un profond souvenir, un regret amer du
+ciel; ce regret se tourne en rage; et cette rage est son titre dans le
+royaume des démons. Il y a des démons plus dégradés, plus vils, mais nul
+n'est capable de haïr comme lui; et cette haine le relève; car il y a
+quelque chose encore au-dessous de la haine: c'est l'égoïsme; la haine
+est du moins un sentiment, l'égoïsme est l'absence de tous les
+sentiments, l'égoïsme est la mort vivante; il est, quand l'occasion s'en
+présente, plus impitoyable, plus féroce que la haine; il est l'enfer
+dans l'enfer; mais quand l'égoïsme et la haine sont en concurrence pour
+le gouvernement de l'enfer, c'est la haine qui doit l'emporter. Or,
+Satan hait parce qu'il est encore capable de quelque sentiment; Satan
+hait parce qu'il est encore capable de lumière; par la haine il achève
+et consacre son éternelle perdition; en creusant l'abîme de la race
+humaine, il approfondit le sien d'autant; et son effroyable voeu: «Plutôt
+être le premier dans l'enfer que d'obéir dans le ciel[490],» il le verra
+accompli, mais dans un sens mille fois plus terrible qu'il ne l'a conçu.
+
+Le croira-t-on? un seul trait, dans le _Paradis Perdu_, demeure
+exclusivement aux démons: ils s'acharnent, dans les loisirs de l'enfer,
+à sonder les mystères de l'existence et les secrets incommunicables de
+la Divinité.
+
+ «En discours plus doux encore (car l'éloquence charme l'âme, la
+ musique les sens), d'autres assis à l'écart sur une montagne
+ solitaire, s'entretiennent de pensées plus élevées, raisonnent
+ hautement sur la Providence, la Prescience, la Volonté et le
+ Destin: Destin fixé, Volonté libre, Prescience absolue; ils ne
+ trouvent point d'issue, perdus qu'ils sont dans ces tortueux
+ labyrinthes. Ils argumentent beaucoup du mal et du bien, de la
+ félicité et de la misère finale, de la passion et de l'apathie, de
+ la gloire et de la honte: vaine sagesse! fausse philosophie!
+ laquelle cependant peut, par un agréable prestige, charmer un
+ moment leur douleur ou leur angoisse, exciter leur fallacieuse
+ espérance, ou armer leur coeur endurci d'une patience opiniâtre
+ comme d'un triple acier[491].»
+
+Il n'y a rien à ajouter à ce passage, où Milton a fait des spéculations
+d'une philosophie aride et téméraire l'amusement de l'enfer et un moyen
+d'endurcissement pour les démons eux-mêmes.
+
+Au reste, c'est dans le poème seulement que ce trait demeure propre aux
+démons: nous aussi, au risque d'être foudroyés, nous nous livrons au
+même désir de regarder dans l'arche. Milton n'a pas pu davantage les
+caractériser entre tous les êtres en leur donnant un invincible besoin
+de propager le mal qui est devenu en quelque sorte leur substance. Ce
+prosélytisme du péché se voit aussi parmi les hommes. Le mal, comme le
+bien, est expansif; cela tient à son essence même. Il y a des exceptions
+dans le détail; mais dans l'ensemble la règle se retrouve; il y a
+généralement, de la part des pécheurs, un effort constant de convertir
+le monde à leur péché et à leur misère; et je me demande, dans la
+supposition qu'il existât au-dessous de l'humanité une autre classe
+d'êtres intelligents et moraux, si nous ne serions pas les démons de
+cette autre humanité.
+
+Il résulte de toutes ces observations que ce n'est qu'à force de génie
+que Milton a pu donner aux princes de l'enfer une physionomie qui leur
+appartienne en propre; l'impression toute spéciale que nous en recevons
+n'est qu'une illusion; nous croyons avoir vu des démons et nous avons vu
+des hommes. Il aurait fallu plus que du génie pour imprimer à ces êtres
+un caractère qui leur fût intrinsèque et exclusivement propre. Ce
+caractère existe, puisque la Bible ne nous représente nulle part les
+démons comme susceptibles de réconciliation et de salut; une destinée
+qui n'est qu'à eux nous fait conclure, sans nous la révéler, une
+condition, une nature, qui n'est aussi qu'à eux. Nous n'en savons
+ici-bas, ni n'en saurons jamais davantage: il est inutile de le tenter;
+car, dans ce genre, les conjectures les plus spécieuses seraient des
+suppositions téméraires.
+
+C'est bien assez des mystères de notre propre destinée! Le plus sombre,
+le plus redoutable ne sera point éclairci pour nous, du moins aussi
+longtemps que nous serons détenus dans les liens de cette chair
+corruptible. Nous sommes tombés; tout le témoigne, et même la conduite
+et les tendances de ceux que cette doctrine exaspère; mais pourquoi,
+mais comment sommes-nous tombés? Ici la lumière lutte sans fin avec les
+ténèbres. Le dernier mot nous échappe toujours; mais tous ceux qui le
+précèdent, nous les savons. Personne ne les a mieux dits que l'auteur du
+_Paradis Perdu_. Personne n'a ramené le problème de notre déchéance à
+des termes plus simples et plus grands, ni tracé d'une main plus sûre la
+limite entre l'usage innocent de la liberté humaine et son premier abus.
+Observez que, dans la forme d'une exposition systématique, la tâche
+était comparativement aisée. Le philosophe, en se récusant aussi bien
+que le poète sur le côté de la question qui reste éternellement voilé,
+pouvait sans trop de peine nous montrer dans la création d'un _moi_
+distinct du _moi_ divin, l'occasion et le point de départ du péché. Il
+pouvait nous dire qu'un être pourvu du sentiment du _moi_ est par là
+même complet comme Dieu, et vaut plus que tous les mondes à la fois,
+lesquels, étant en Dieu, ne s'additionnent point à lui, tandis que Dieu
+et l'homme, ou plutôt Dieu et un homme, s'additionnent et font deux.
+
+Or, se servir du _moi_ pour faire avec mérite ce que l'univers fait sans
+mérite, je veux dire pour se rejoindre volontairement au _moi_ divin et
+s'absorber en lui, là étaient la tâche et le danger, là était le
+triomphe de l'homme ou sa perdition. D'un côté, sans l'existence du
+_moi_ créé en face du _moi_ incréé, point d'harmonie dans l'être des
+choses, point de réel accord, puisqu'accord suppose dualité; et Dieu,
+s'il est permis de s'exprimer ainsi, Dieu restait incomplet, comme la
+lumière sans le regard, comme l'espace sans la matière, comme une
+équation à terme unique. On oserait dire, si l'on ne craignait d'être
+mal compris, que le second _moi_ était une condition constitutive du
+premier, et que, dans un sens moral, l'homme fait partie de Dieu. En
+aucun cas, il importe bien de le remarquer, l'éternelle harmonie ne
+pouvait être troublée à son centre; le péché même ne l'a point
+compromise dans ce sens; l'ordre est irrévocablement garanti; et même
+aux yeux des créatures il sera manifeste lorsque Dieu aura, suivant sa
+promesse, «réuni toutes choses en Christ[492].» Mais la circonférence
+pouvait être agitée d'un trouble qui ne devait pas retentir au centre
+dans lequel tous les rayons arrivent rectifiés. Si, en Dieu même, la
+gloire et la paix ne sont jamais altérées, parce que, par rapport à lui,
+tout désordre est réparé en même temps que commis, ou que tout désordre
+devient ordre à ce point de vue suprême, le désordre n'en est pas moins
+réel, intrinsèque, à l'endroit où il a lieu, et ce désordre, quelle que
+soit la variété de ses formes, revient toujours à ceci: le _moi_ relatif
+se faisant absolu.
+
+Tout péché est une expression, une forme de cette idée. Telle est, au
+point de vue métaphysique, la formule du problème. Il s'en déduit deux
+vérités, que le christianisme oppose, l'une au panthéisme, l'autre au
+matérialisme. L'une de ces vérités défend l'individu contre le
+panthéisme; car l'individu se compte avec Dieu même, et, n'y eût-il pour
+toute créature, pour tout monde, qu'un individu humain, il obtiendrait
+le regard de Dieu et le fixerait, aussi bien que doit le fixer, à notre
+avis à tous, l'ensemble du monde actuel; d'où il résulte que chaque
+homme dans le monde est l'objet de l'attention de Dieu. D'une autre
+part, le _moi_ n'ayant de valeur qu'en tant qu'il est relatif et qu'il
+se reconnaît pour tel, il n'en a plus dès qu'il se fait absolu, et perd,
+par l'irréligion qui est l'égoïsme radical, toute espèce de
+signification; non seulement l'athéisme, mais l'athée lui-même est un
+non-sens, une non-valeur.
+
+Telle est la théologie morale de Milton, et la théorie qu'exprime, ou
+plutôt que fait vivre sa narration du premier péché. C'est en poète
+qu'il l'enseigne, c'est par des faits qu'il l'expose. La direction
+philosophique de la pensée de Milton frappe à toutes les pages de son
+poème; c'en est même un des caractères distinctifs; mais par philosophie
+même, il s'est abstenu ici de toute abstraction métaphysique; et avec
+quel bonheur de poésie n'a-t-il pas fait ressortir ces grands traits,
+ces lignes primitives de notre vie morale, qui sont la traduction
+vivante et la substance palpable des théories que nous venons de
+rappeler. Quelle admirable union de la vérité générique avec la vérité
+individuelle et pour ainsi dire anecdotique! Ce sont deux hommes, deux
+pécheurs bien distincts entre tous les millions d'hommes et de pécheurs
+qui se sont succédés sur la terre; c'est Adam, c'est Ève, comme vous
+êtes Paul, comme je suis Pierre; mais c'est en même temps l'homme, dans
+toute la généralité de son être, dans toute la suite de ses générations,
+dans toute la majesté de sa collective infortune.
+
+Je ne puis entreprendre l'analyse de cette partie du poème, la plus
+importante cependant et la plus digne d'intérêt. Mais je prie le lecteur
+de s'y arrêter avec une attention sérieuse, pour y étudier sa propre
+histoire, pour s'y retrouver lui-même. La complication que la vie
+sociale et la civilisation ont apportée dans notre existence morale,
+éloigne la plupart des hommes, même les plus sérieux, de toute
+méditation sur les premiers éléments de leur vie intérieure; leur
+attention s'arrête, bien loin du tronc, dans l'entrelacement confus des
+rameaux; le rapport de l'homme avec l'homme, ou avec telle situation
+donnée, distrait le regard d'un rapport plus grand et d'une idée plus
+simple; on remonte plus rarement à ce point où l'homme, isolé de toute
+relation contingente et temporaire, se montre en contact avec l'idée
+morale dans toute sa généralité, avec l'infini, avec Dieu. C'est dans
+Milton que peut aller se chercher, dans la simplicité de son existence,
+celui qui ne s'est pas encore trouvé dans la Bible, dont Milton n'a fait
+que développer les données. L'homme avant la chute, l'homme après la
+chute; l'homme ignorant et innocent, l'homme enveloppé par son péché de
+la plus terrible des lumières; la vertu naissant avec le péché; la lutte
+succédant à la paix; la tranquille possession du royaume faisant place à
+ce nouvel ordre où la possession, selon la parole évangélique, n'est
+promise qu'à la violence, à la violence des soupirs, des prières et des
+sacrifices; enfin la bénigne chaleur de la miséricorde fécondant au sein
+de notre nature la semence amère du repentir, et l'homme, humble
+conquérant de son héritage, d'un meilleur Éden que celui qu'il a perdu;
+le tableau sommaire de l'humanité, de la société, telles que le péché
+les a faites, et telles que la vérité les remue et les modifie: voilà
+les vérités que développe et qu'anime, profond tour à tour, sublime et
+délicat, mais vrai et sérieux toujours, le biblique génie de notre grand
+poète. Toute l'humanité revit et se rend compte d'elle-même dans les
+entretiens du couple malheureux et béni; en frémissant de leurs dangers,
+en s'effrayant de leur chute, en s'associant à leur indicible désespoir,
+on oublie et on se rappelle tour à tour que c'est sur soi-même que l'on
+s'épouvante et s'attendrit; et même, s'oubliât-on entièrement dans
+l'intérêt qu'inspirent ces deux êtres en qui nous sommes renfermés, on
+fait involontairement, de la pensée et du coeur, tout le chemin qu'on
+leur a vu faire; leur repentir, leur espérance, leur consolation
+deviennent les nôtres; et c'est les yeux humides et tournés vers le même
+asile invoqué par eux, qu'on lit cette touchante conclusion, dont on
+voudrait faire sa propre histoire:
+
+ «Que pouvons-nous faire de mieux que de retourner au lieu où il
+ nous a jugés, de tomber prosternés révérencieusement devant lui, là
+ de confesser humblement nos fautes, d'implorer notre pardon,
+ baignant la terre de larmes, remplissant l'air de nos soupirs
+ poussés par des coeurs contrits en signe d'une douleur sincère et
+ d'une humiliation profonde[493]?»
+
+Si l'espace, dont j'ai été prodigue, me permettait d'autres détails, je
+relèverais encore comme une partie essentielle du système religieux
+exposé par le poète, les grands traits dont il a dessiné la vie humaine
+et ses principales relations, telle que Dieu la veut et l'a fondée. Il
+ne serait pas inutile d'opposer cette pure image à toutes les idées dont
+le scepticisme moderne a défiguré, et, si j'osais le dire, barbouillé la
+face de la vie humaine. La parole, la famille, le travail, la loi, ces
+grandes bases de l'ordre social, cette constitution immuable de
+l'humanité, reparaissent ici dans leurs véritables conditions, dans la
+candeur de leur forme primitive. L'esprit se rafraîchit, l'âme se
+retrempe à l'aspect de ces vérités graves et douces, qu'on ne peut
+s'empêcher, dès la première vue, de reconnaître et de saluer. Le siècle,
+qui a compliqué les choses les plus simples et renié les instincts les
+plus puissants, a besoin de remonter vers Éden, et de retrouver dans les
+leçons du poète le vrai type de tant d'institutions altérées, de tant de
+rapports faussés, de tant de vérités obscurcies. Je ne veux indiquer
+qu'un seul trait, mais l'un des plus importants de ce plan premier et
+définitif de la vie humaine: c'est la position respective, les rapports
+et les obligations mutuelles de l'homme et de la femme: c'est surtout
+cet idéal de la femme si défiguré dans nos moeurs. La singulière
+combinaison d'idolâtrie et de mépris que nous appelons galanterie,
+pourra faire juger austère, sauvage même, la manière dont Milton a
+déterminé le rôle et les attributions de la femme: mais quiconque pourra
+dégager un moment son esprit des liens de l'habitude, reconnaîtra la
+vérité, c'est-à-dire l'intention divine, dans ce tableau tout à la fois
+sévère et enchanteur, et ne doutera pas que la famille ne doive être
+reconstituée à l'image de cette première société, dont Milton nous a
+fait voir, sous les berceaux d'Éden, la constitution primitive et la
+religieuse félicité.
+
+Maintenant (et c'est par cette question que nous voulons terminer),
+quelle est l'impression finale que laisse dans l'âme la lecture du
+_Paradis Perdu_? Cette question obtiendra de deux classes différentes de
+lecteurs, deux réponses directement opposées. C'est un poème triste, sur
+un sujet sombre, diront les uns; et ils auront pour caution Despréaux
+qui n'a su voir dans le poème de Milton
+
+ Que le diable toujours hurlant contre les cieux[494],
+
+quoique l'invocation à la lumière et l'hymne à l'amour conjugal ne
+ressemblent guère à des hurlements.
+
+D'autres, et nous sommes du nombre, diront que les chants de Milton ont
+éveillé dans leur âme des chants d'espérance et l'ont enveloppée de
+lumière et d'azur. Cet effet ne tient pas, on peut bien le croire, à
+quelques parties riantes, à quelques recoins éclairés de cet immense
+tableau. Cette impression accidentelle, isolée, aurait été bientôt
+effacée par d'autres impressions; et même elle ne serait propre qu'à
+rehausser l'amère saveur du dénoûment, puisqu'enfin cette gloire et
+cette paix ne se montrent que pour disparaître et que le sujet total du
+poème est douloureux: ce paradis qu'on nous montre est un paradis
+_perdu_! Jours de repos et d'harmonie, jours de sainte beauté, de pieuse
+joie, concert de toutes les créatures et de toutes les forces en toute
+créature! vous n'appartenez plus à la terre, qui voit des épines croître
+sous une rosée de sang à la place des fleurs immortelles que cultivaient
+les regards de la complaisance divine! La joie que laisse dans l'âme la
+lecture de Milton coule d'une autre source et porte un autre caractère:
+cette joie est une consolation; et la vraie joie, sur cette terre de
+péché, fut-elle jamais autre chose?
+
+Pour qui ne sent pas ou qui ne s'avoue pas le besoin d'être consolé,
+Milton est triste sans doute. Il est tout éclatant de joie, pour qui
+porte dans son âme un besoin si juste, si vrai, et, j'ajoute, si noble.
+
+Malheureux qui ne l'a jamais éprouvé! Malheureux qui se croit heureux!
+qui sans s'en apercevoir ni s'en désoler, vit loin du seul principe de
+la véritable vie! qui consent à une vie sans signification et sans but!
+qui ne lui donne d'autre sens qu'elle-même! qui vit pour vivre et non
+pour mourir!
+
+Je ne vous parle pas des accidents de la vie, de ces étreintes de la
+douleur qui tôt ou tard arrête au passage toute destinée et la presse
+cruellement dans ses bras de fer. Contre cette puissance du malheur il
+n'y a force, ni tempérament stoïque, ni armure de doctrine qui ne se
+sente faible, et qui tôt ou tard ne demande quartier; toute force a sa
+limite, laquelle dépassée, la chute est d'autant plus dure qu'elle a été
+plus retardée, et l'abattement d'autant plus grave qu'il était moins
+prévu. Il n'a été donné à personne de s'appuyer éternellement sur soi
+seul, et le désespoir est le dernier asile des forts.
+
+Je parle du malheur qui a engendré tous les autres, et qui, à peine
+sont-ils nés, les arme chacun, contre l'âme humaine, de leurs pointes
+les plus cruelles. Je parle du péché!
+
+Reconnu ou non reconnu, il existe, ce malheur et, sous mille formes, il
+sévit contre la famille humaine. Plaie ouverte et vive des individus et
+des peuples, poison des institutions et des arts, lèpre de la terre,
+héritage des siècles, maladie dans la société, infortune dans le
+bonheur, mort dans la vie, il obtient un dernier triomphe lorsqu'il
+parvient à nier ses fruits. C'est à quoi, par mille moyens, il tend sans
+cesse et ne réussit que trop. L'homme, qui dans le détail se plaint si
+volontiers et se fait de ses larmes une coupe d'enivrement, l'homme se
+roidit contre la pensée d'un malheur radical, dont il porte en lui le
+principe et non le remède, dont il est à la fois l'auteur et la victime.
+Il ne veut pas être tombé; il se croit debout; il s'en réjouit. Ainsi
+pensant, quel plaisir trouverait-il en un livre qui, voulant le consoler
+de sa chute, a dû tout premièrement le supposer vaincu ou tombé?
+
+Pour des lecteurs ainsi disposés, Milton est triste sans doute. Il offre
+la consolation à ceux qui veulent de la joie. Il ne sait, lui, point
+d'autre joie que celle de la délivrance, de la guérison, du salut, et
+tout cela implique l'esclavage, la maladie et la mort. Ces tristes
+images, offertes en face, leur obscurcissent, leur voilent toutes les
+autres; et il semblerait que Milton qui n'a pris sa lyre que pour bénir,
+n'en ait tiré pour eux que des anathèmes.
+
+Mais celui qui a bien voulu reconnaître de quoi l'homme est fait, de
+quoi la vie se compose, celui-là n'a garde d'en juger ainsi, et le
+chef-d'oeuvre de l'auguste aveugle l'affecte tout différemment. Celui qui
+trouve, dans le _Paradis Perdu_ comme dans la Bible, un but donné à sa
+vie, une lumière versée dans ses ténèbres et dans les ténèbres du genre
+humain, celui qui, s'estimant déchu, se sent glorieusement relevé,
+celui-là ressent à la lecture du _Paradis Perdu_ une joie grave et
+sainte, mais délicieuse, car le paradis perdu est pour lui le paradis
+retrouvé.
+
+On parle des teintes sombres que le _puritanisme_, c'est-à-dire
+l'orthodoxie chrétienne de Milton, a répandues sur son poème. Veut-on
+dire par là que la poésie et la littérature mondaines soient
+naturellement plus gaies que la poésie et la littérature chrétiennes?
+Entend-on que le monde respire la joie, et l'Évangile la tristesse?
+Chrétien et triste, mondain et joyeux, sont-ils des synonymes? Car la
+critique que j'ai rapportée renferme bien tout cela. Quant à moi, je
+déclare que, depuis que je suis en état d'observer, rien ne m'a autant
+frappé dans la société que la distribution de la joie et de la
+tristesse. J'ai vu, en général, l'abattement, les idées noires, l'humeur
+morose, la misanthropie, du côté où l'Évangile n'est pas; c'est à
+l'autre bord que j'ai trouvé la sérénité, le contentement et la
+paix[495]. Mais sur quel bord s'amuse-t-on davantage? Ah! posons bien la
+question: où s'applique-t-on mieux à conjurer l'ennui, à organiser des
+ligues contre la tristesse, à étourdir la douleur, à sortir l'âme
+d'elle-même? J'en conviens: c'est dans le monde. Mais s'il était un
+monde où l'on n'eût pas besoin de tout cela, un monde où le bonheur fût
+tellement indigène et natif que tout ce que l'on invente ailleurs pour
+l'appeler ne fût propre, là, qu'à le bannir et à le détruire, un monde
+où ces amusements auraient pour effet de distraire l'âme, non de ses
+chagrins, mais de son bonheur: dans lequel de ces deux mondes, je vous
+prie, serait la joie, et dans lequel la tristesse? Le monde où l'on
+_s'amuse_ le plus est nécessairement le plus triste; et puisque la
+littérature n'est que le monde écrit, la littérature chrétienne doit
+être moins triste que l'autre; et c'est, quoi qu'on en pense d'après un
+vers mal compris de Boileau, c'est à la première à _égayer_ la
+seconde[496]. Or, quel est le caractère de cette seconde littérature?
+Elle en a deux, dira-t-on: elle est tour à tour sérieuse et plaisante.
+Je dis que, la plupart du temps, un caractère commun de tristesse
+enveloppe et confond ces deux caractères. Que la littérature sérieuse
+tourne facilement à la tristesse, c'est ce dont le monde conviendra sans
+peine, lui qui ne voit dans le sérieux qu'un synonyme adouci de la
+tristesse, et comme un crépuscule de cette nuit morale. Pénible et
+important aveu! puisque le sérieux consiste à voir les choses comme
+elles sont et à les apprécier selon leur nature intime. Le chrétien, qui
+ne le définit point autrement, n'a garde d'en faire le synonyme de la
+tristesse; parce que lui, et lui seul, ne trouve en définitive que des
+sujets de joie à voir les choses telles qu'elles sont; mais l'homme du
+monde, qui ne peut qu'y perdre sa gaieté et sa paix précaire (trêve
+prolongée à tout prix mais non _trêve de Dieu!_), l'homme du monde
+répugne au sérieux dans ses conversations et dans ses lectures; il vous
+avertit charitablement d'éviter les pensées trop sérieuses, trop noires;
+ou bien transportant le mot, pour ne le pas perdre, il l'applique
+exclusivement aux calculs de l'intérêt ou aux travaux de la science; et,
+sur ce nouveau terrain, il en fait cas et le recommande.
+
+Mais il y a, dit-on, une littérature gaie. Gaie! est-ce de cette gaieté
+qui naît sans effort d'un coeur content, et qui est comme le timbre
+naturel d'une existence harmonieuse! de cette gaieté qui n'étourdit, ne
+trouble, ni n'égare? Ah! répandez-la autour de vous, cette bonne gaieté,
+et m'en donnez ma part! Mais si elle n'est que l'écho bizarre de nos
+discordances intérieures, si elle n'a d'aliment, d'occasion que nos
+travers, si elle a pour principe caché la haine et le mépris,
+convenez-en, quoique le coeur le plus honnête et l'âme la plus heureuse
+s'y puissent laisser surprendre, quoique le mal ait une face ridicule à
+l'aspect de laquelle un rire passager est naturel et même innocent;
+convenez-en, cette gaieté n'est pas fort gaie à son principe, et j'en
+appelle à ceux qui, comme moi, ne se sentent jamais plus tristes qu'au
+sortir d'un de ces livres qu'on appelle gais par excellence. Qui donc,
+après avoir lu _Candide_, et avoir ri (car on peut très bien ne point
+lire _Candide_, mais non pas l'avoir lu sans rire), s'est senti plus
+content de soi et des autres, plus serein, plus bienveillant? Les
+auteurs qui nous font le plus rire, ont ri moins que nous; et les
+personnages de leurs fictions ne nous égayent souvent que de leurs
+terreurs, de leurs angoisses et de leurs colères.
+
+Entre ces deux caractères de sérieux et de gaieté, c'est-à-dire bien
+souvent entre ces deux tristesses, il y a, dans la littérature des
+scènes, des tableaux, des fictions intermédiaires, qui rafraîchissent
+l'âme; mais, encore une fois, si la littérature est l'expression de la
+société, comment serait-elle plus joyeuse que la société qui ne l'est
+pas, et dont toute l'activité, tout le développement, les espérances
+mêmes, sont marqués au coin du malaise et de l'anxiété? S'il y a des
+lectures d'un caractère différent, s'il y a une littérature à la fois
+sérieuse et sereine, animée et calme, c'est celle au milieu de laquelle
+brille le chef-d'oeuvre de Milton. Ce poème, fondé sur la pensée
+chrétienne que la joie ne peut naître pour l'homme que du sein des
+larmes, nous présente le bonheur aux seules conditions possibles; et
+s'il nous défie d'en obtenir d'autres, s'il se rattache et nous ramène à
+de terribles souvenirs, ces souvenirs rehaussent la joie chrétienne en
+la rendant plus grave; et quoi qu'il en soit, ces souvenirs sont des
+faits, des réalités, qui ne s'effaceront pas devant nos illusions, des
+faits dont la trace subsiste dans la vie et dans les consciences, dont
+les conséquences se retrouvent sans cesse, et qui opprimeront de leur
+poids les hommes du monde jusqu'à ce que la main qui a soulevé de dessus
+tant d'âmes ce terrible fardeau, s'abaisse aussi sur eux pour les en
+délivrer.
+
+
+
+
+TROISIÈME ARTICLE[497]
+
+
+Il y aurait de la présomption à demander pardon du retard de cet
+article, auquel peut-être personne, excepté nous, ne songeait plus.
+Contentons-nous donc de remplir un devoir qui sera d'autant plus
+méritoire qu'on nous en saura moins de gré. Cette satisfaction, du
+reste, ne sera pas la seule: il s'y joint le plaisir de traverser encore
+une fois, sur les pas de l'auteur des _Martyrs_, les magnificences du
+_Paradis_; quelques moments en la société de Milton et de M. de
+Chateaubriand sont doux à passer, quels que soient l'occasion de la
+rencontre et le sujet de l'entretien.
+
+Ce sujet peut sembler aride. Le mot de _traduction_ n'éveille pas des
+idées bien fraîches ni une attente bien vive. Qu'est-ce que l'examen
+d'une traduction sinon une critique toute de détails, l'oeuvre monotone
+du vanneur qui, en nettoyant son blé, s'environne de poussière? Mais le
+secret d'une bonne traduction suppose quelquefois des qualités si
+élevées de l'âme, des procédés si délicats de l'esprit, il y a, dans
+certains cas, si peu de différence entre traduire et produire, qu'un
+intérêt sérieux et vif peut s'attacher à la critique d'un ouvrage de ce
+genre.
+
+La théorie de la traduction embrasse d'autres théories; il y a un génie
+de la traduction comme il y a un génie de la poésie, de la philosophie
+et de la science. La connaissance intime de deux langues à la fois et de
+leurs rapports n'est pas une chose si commune ni si subordonnée qu'on le
+pense; soumettre l'une à tout ce que l'autre a créé dans son
+indépendance, et donner à cette servitude toutes les grâces de la
+liberté, n'est pas le fait d'un esprit vulgaire, lorsque c'est le génie
+qu'il s'agit de traverser d'une rive à l'autre; enfin une pleine et
+intelligente fidélité est nécessairement au prix d'une foule de
+connaissances précises, avec lesquelles l'excellent traducteur serait,
+s'il le voulait, critique profond et bon historien. Peut-être le temps
+viendra où tout prétendant à la gloire littéraire fera ses premières
+armes dans le champ clos de la traduction, pour arracher à une lutte
+obstinée les secrets de sa propre langue, pour se guérir à l'avance
+d'une trompeuse facilité, pour voir son idiome natal, trop connu, et
+comme flétri par une longue familiarité, reverdir entre ses mains, et
+lui donner l'utile plaisir de l'étonnement.
+
+Tout écrivain qui a débuté par cet exercice, lui a sûrement dû beaucoup,
+et la langue, de son côté, a de grandes obligations aux excellents
+traducteurs. Même la divergence et la contrariété des systèmes sur la
+traduction (et nul art n'a enfanté autant de systèmes) a profité à la
+littérature, soit par leur discussion, soit par leur application. Déjà
+l'on peut croire qu'une question n'est pas superficielle et pauvre de
+substance, qui occupe et qui divise beaucoup d'esprits éminents.
+Traduire ne saurait être une chose petite si elle tient de fort près à
+de grandes choses et si elle intéresse de grands esprits. Et qui ne
+sentirait pour cette oeuvre un respect indépendant de toute réflexion,
+lorsqu'il voit l'auteur du _Génie du Christianisme_ en occuper ses
+années les plus mûres et en honorer son talent!
+
+M. de Chateaubriand a aussi son système sur la traduction; système dont
+l'idée première et générale se recommande au premier abord. Ce système
+est celui de la littéralité. En jugeant la littéralité sur son but, nous
+la trouvons fidèle au voeu de la nature, qui a marqué tous les êtres du
+sceau de l'individualité, et en a fait la condition de toute grâce et de
+toute puissance. Le respect pour l'individualité est devenu, jusqu'à
+l'excès même, la religion de l'art, à la même époque (chose bien
+singulière!) où l'individualité se voit proscrite par la politique et
+par la philosophie. Comme tous les caractères d'une même époque tendent
+à s'assortir les uns avec les autres, et que tout ce qui vit ensemble
+aspire à former un tout, il y a sans doute une secrète harmonie entre
+ces deux faits, et l'historien de notre époque sera tenu d'en rendre
+raison. Bornons-nous à constater l'un de ces faits, qui est flagrant sur
+la scène, dans l'histoire, et, plus qu'ailleurs, dans la traduction.
+L'ancienne manière de traduire semblait avoir en vue d'effacer partout
+l'individualité, de ramener tous les êtres du même genre à la simple
+communauté de leur genre, et de les réduire comme on fait des fractions
+en arithmétique, à un même dénominateur. Ainsi se dépeuplait,
+s'appauvrissait ce monde si varié; ainsi s'aplanissait le terrain si
+richement accidenté de la nature humaine. Nous l'entendons aujourd'hui
+bien autrement; mais si le but est légitime, et nettement aperçu, on
+erre quelquefois sur les moyens.
+
+Pour nous en tenir à la traduction, la littéralité, c'est-à-dire le
+respect de la lettre, a pour base une simple méprise. La _lettre_ de
+l'écrivain original n'a pas nécessairement ou plutôt n'a jamais sa
+pareille dans la _lettre_ dont le traducteur dispose. Sans doute on ne
+peut qu'admirer, en général, l'étonnante correspondance qui règne entre
+les langues les plus diverses, quant à la dissection des idées, et même
+quant aux moyens de les désigner. L'unité de l'esprit humain a bien de
+quoi nous frapper, quand nous le voyons, d'une langue à l'autre,
+partager le champ de la pensée en compartiments égaux et correspondants,
+et surtout, inventer partout, pour l'expression des idées morales et
+intellectuelles, des métaphores analogues. On n'a peut-être ni assez
+remarqué, ni assez étudié ce fait; mais on l'a bien reconnu; on se l'est
+même tacitement exagéré, lorsqu'on a cru pouvoir traduire la _lettre_
+d'un écrivain. Quelle que soit l'analogie mutuelle de tous les langages
+dans leur système de décomposition de la pensée, aucune langue pourtant,
+superposée à une autre, n'y coïncide parfaitement; les compartiments ne
+recouvrent pas toujours, d'un idiome à l'autre, exactement la même
+étendue; tel mot en déborde un autre, tel autre est débordé; et même les
+faits métaphysiques et moraux n'ont pas toujours en deux langues
+rencontré des images correspondantes; enfin, dans les langues parentes
+et voisines, un mot matériellement identique, prend, d'un côté à l'autre
+du détroit ou du fleuve, deux valeurs assez différentes pour pouvoir,
+dans certains cas, influer fortement sur le sens, et pourtant trop peu
+différentes pour qu'on ne soit pas induit bien souvent par cette
+ressemblance décevante à rendre le mot par son pareil. Tous ces faits
+réclament contre le système de la traduction littérale, et la condamnent
+d'avance à être de toutes les traductions la plus infidèle.
+
+Je parle du littéralisme absolu; car il y a, entre deux langues, à
+quelque distance qu'on les aille prendre, une masse de rapports
+suffisante pour nous autoriser, nous obliger même, à essayer d'abord de
+la littéralité; toutes les fois qu'elle est possible, elle est
+nécessaire; mais à quelle condition est-elle possible, si ce n'est à la
+condition de rendre, avec la pensée de l'écrivain, l'écrivain lui-même,
+je veux dire son intention, son âme, ce qu'il a mis de soi dans sa
+parole, et ensuite de satisfaire par la pureté du langage, sinon les
+méticuleux puristes, du moins les hommes d'une oreille exercée et d'un
+goût délicat? C'est dans ce sens que j'explique cette phrase de M. de
+Chateaubriand: «Une traduction interlinéaire serait la perfection du
+genre, si on lui pouvait ôter ce qu'elle a de sauvage[498],»
+c'est-à-dire qu'elle serait la meilleure si elle était possible. Elle ne
+l'est donc pas? pourquoi, sinon à cause de son excessive littéralité? La
+même impossibilité s'étend à toutes les traductions qui, sans être
+interlinéaires, présentent plus ou moins le même caractère. À ce titre
+la nouvelle traduction de Milton est aussi une traduction _impossible_;
+le système avoué par M. de Chateaubriand autoriserait tout seul et
+d'avance cette opinion; mais la preuve en ressort d'une foule de
+passages de ce remarquable travail.
+
+Avant d'administrer cette preuve, je crois devoir déclarer que je
+préfère ce système, tout _impossible_ qu'il est, à celui que nous avons
+vu en faveur il y a peu d'années encore, système de corrections et
+d'amendements, de suppressions même, en un mot d'aplanissement de tout
+ce qui, soit en bien soit en mal, faisait saillie chez l'écrivain, bien
+réellement alors _trahi_ par son traducteur, selon l'expressif proverbe
+des Italiens. Il n'y a pas encore dix-sept ans que les éditeurs savants
+d'une _Jérusalem délivrée_ en vers français professaient qu'un
+traducteur ne doit être fidèle qu'aux beautés de son original, et
+louaient leur patron d'avoir fait disparaître des strophes entières du
+Tasse, et réduit à un sommaire succinct le long discours de l'un des
+héros du poème[499]. Nous voulons, nous, que la traduction soit fidèle
+aux défauts mêmes de son original, quand ces défauts font partie de son
+caractère; qu'elle soit bizarre où il est bizarre, et qu'elle ne se
+pique pas d'être claire où lui-même a voulu être obscur. Si le
+traducteur sent le besoin d'inventer, qu'il invente à son aise et
+franchement, qu'il soit poète et non traducteur; comme traducteur, son
+sujet, son idéal, _sa vérité_ c'est l'écrivain même qu'il reproduit; il
+travaille sur ce fonds comme son modèle a travaillé sur la nature; il
+s'enferme dans les limites de ce génie individuel; il ne voit rien au
+delà; son mérite n'est pas de paraître à travers son modèle, mais de
+s'absorber en lui. Lorsque Milton appelle Adam, «le meilleur des hommes
+qui furent ses fils,» Ève, «la plus belle des femmes qui naquirent ses
+filles[500],» il dit deux fois une singulière chose, qu'il serait bien
+aisé de corriger, et qui n'a d'ailleurs aucune importance, mauvaise ni
+bonne; répétez-la néanmoins après lui; quoique chaque locution
+irrégulière ne soit pas une partie de Milton, toutes ensemble, ou par
+leur caractère, ou par leur fréquence, appartiennent au portrait de son
+génie: et vous demande-t-on autre chose qu'un portrait?
+
+Mais M. de Chateaubriand est allé plus loin. Il faut le dire: il a remis
+en question toute la langue française, cette langue à laquelle il devait
+se sentir lié par tant d'obligations mutuelles; il l'a livrée à Milton;
+il lui en a fait, pour ainsi dire, les honneurs avec une liberté sans
+exemple. Certes, on pouvait lui ouvrir sur cette langue un crédit assez
+étendu, et même lui savoir gré de quelques néologismes, et de quelques
+tours inusités: il y en a de très heureux dans sa traduction, et la
+pédanterie seule s'en pourrait scandaliser; mais on dirait qu'il a voulu
+être anglais dans la traduction d'un ouvrage anglais; et toutefois ce
+n'était pas la langue de Milton, c'était Milton moins sa langue qu'on
+lui demandait. Cette critique n'a garde d'envelopper les tours insolites
+que Milton a recherchés à bon escient parce qu'ils étaient insolites;
+qu'il ait eu tort ou raison de les créer, son interprète a eu raison de
+les reproduire; je ne parle que des façons de parler que la langue
+anglaise imposait à Milton, et qu'elle n'imposait point à son
+traducteur; je parle surtout de celles qui n'apportent dans notre langue
+aucune grâce nouvelle. C'est faire tort à la fois aux deux idiomes: car
+les mêmes tours, naturels et coulants en anglais, deviennent en français
+des contorsions pénibles du style, qu'on met sur le compte du poète
+original sans en décharger celui de son interprète. Je ne saurais voir,
+je l'avoue, aucune grâce, aucune énergie particulière, par conséquent
+aucune nécessité, dans des phrases comme celles-ci: «Leurs menaçants
+bras» (I, 431); «il leur en dit la cause suggérée» (I, 383); «dans leur
+mauvaise demeure préparée» (I, 469); «de régner il est le plus digne»
+(I, 481); «une compagnie je ne t'ai pas destinée» (II, 105); «mes yeux
+il ferma» (II, 105); «une action hardie tu as tentée» (II, 209). Je n'ai
+pu même me laisser gagner à la satisfaction que paraît trouver M. de
+Chateaubriand à avoir rendu la forme (la forme, mais non l'effet) de
+l'inversion par laquelle débute Milton: «La première désobéissance de
+l'homme... chante, Muse céleste!» (I, 7.) Cette transposition du régime
+direct est une des formes dont le génie de notre langue s'éloigne avec
+le plus de répugnance! et de telles répugnances sont des raisons contre
+lesquelles il n'y a point de raison. Clarté, euphonie, noblesse ou
+énergie du tour dans un cas donné, rien ne prévaut contre cette
+antipathie.
+
+S'il y a, du reste, une superstition qui se conçoive de la part de M. de
+Chateaubriand, c'est la superstition de la fidélité; d'ailleurs de
+pareilles locutions, si elles offensent la langue, ne nuisent pas au
+sens; et cette barbarie de diction (je parle en grammairien) a du moins
+le mérite, en nous isolant de notre langue, de nous isoler de tout ce
+qu'elle nous représente, de tout ce monde dont elle est l'expression.
+Mais ce qu'on a peine à concevoir, c'est que presque partout où le
+normand perce à travers le saxon dans l'idiome de Milton, partout où un
+mot français se présente, le traducteur, comme ravi de cette rencontre,
+et comme si elle suspendait ses fonctions de traducteur, s'empare de ce
+mot, et le reproduise identiquement dans sa version, alors même que ce
+mot, jadis français, n'est plus reconnu par notre langue actuelle, et,
+ce qui est plus fâcheux et plus fréquent, alors même qu'il n'a point
+conservé en Angleterre la même nuance de signification que parmi nous.
+C'est ainsi que _vain attempt_ (I, 8) devient une _vaine attente_; Adam,
+au lieu d'être _pâle_, devient _blanc_ parce qu'en anglais il est
+_blank_ (II, 205); _acts of zeal recorded_ (I, 372) est traduit par _des
+actes de zèle recordés_; quoique le traducteur sût fort bien, même sans
+en être averti par le _nexe_, que _recorded_ signifie _enregistrés_,
+chose bien différente du fait tout intérieur que désigne en français le
+mot _recorder_. _Unopposed_ (I, 415) rendu par _inopposé_, transporte au
+sujet une épithète qui ne convient qu'à l'objet. _Apt_ (II, 80) ne peut
+sans impropriété se traduire par _apte_ devant les mots _à s'égarer_. On
+ne peut croire que Milton, en faisant _summon_ (II, 94) les poissons de
+la mer, ait eu l'idée qui s'exprime en français par _semoncer_.
+Lorsqu'il a dit _event perverse_ (II, 162), a-t-il eu, a-t-il communiqué
+à ses lecteurs anglais, l'idée (si c'est une idée) que présentent les
+mots _événements pervers_? Est-ce bien à Milton qu'il faut imputer
+d'avoir appelé Ève _impératrice de ce monde beau_? et ne l'eût-il pas
+nommée, s'il eût écrit en français, _souveraine de ce bel univers
+(Empress of this fair world)_ (II, 176)? M. de Chateaubriand transporte
+franchement dans notre langue, qui en sera étonnée, le mot _co-partner_,
+fourni par son original (II, 198); ce n'est plus traduire, c'est
+transcrire. Dirai-je que, par simple égard à la ressemblance des sons,
+_compeers_ (I, 315), dans la traduction nouvelle, est traduit par
+_compères_? Je doute cependant que les deux mots aient la même couleur
+dans les deux langues.
+
+La littéralité affecte la traduction d'une manière bien plus profonde et
+plus générale. Elle ne tient compte, elle ne rend compte que d'un des
+éléments de la diction, et lui sacrifie tous les autres. Or, la phrase
+ne se compose pas seulement de mots rangés dans un certain ordre; elle
+enferme d'autres éléments plus subtils, plus intimes, non distribués par
+blocs, mais répandus dans la substance du discours comme les sucs dans
+la plante, comme le sang dans le corps humain. Le son des mots, le
+mouvement de la phrase, le caractère de l'expression sont des choses qui
+dépendent de l'idiome, et dont l'effet pourtant doit, autant que
+possible, se retrouver dans la traduction. Cet effet même est souvent
+plus essentiel que l'idée proprement dite; ou plutôt l'idée, l'intention
+de l'écrivain ne se trouve entière que dans ces accessoires. Combien de
+vers que la nuance de l'expression, l'harmonie et le mouvement de la
+phrase, ont fait vivre dans toutes les mémoires! vers d'inspiration et
+de génie, échos vivants de la nature, et dont nous ne pouvons concevoir,
+à en juger par une traduction littérale, ni le charme natif ni la
+célébrité! En poésie, le simple son est une idée, souvent toute l'idée
+du poète; et ces idées vivent et se perpétuent comme vit dans le
+souvenir des peuples une touchante mélodie sans accompagnement de mots
+et de notions distinctes. Ou nous devons renoncer à traduire de
+semblables vers, puisque des idées ne sauraient traduire des sons, ou
+bien il faut recourir à un autre système de traduction que le
+littéralisme. À vrai dire, je penche pour la première opinion; car enfin
+ces vers sont de la musique, et la musique ne se traduit pas.
+
+Mais en beaucoup de cas, ce qui, dans une phrase ou dans un vers, va au
+delà des mots et de leur syntaxe, est autre chose et bien mieux que de
+la musique; ce sont des idées, c'est l'âme de l'écrivain, c'est sa vie;
+faire le sacrifice de tout cela, c'est le sacrifier lui-même; or,
+comment espérer que deux langues correspondront si merveilleusement
+l'une à l'autre, qu'une version littérale transportera dans l'une tous
+les effets, toutes les vertus de l'autre? Une telle rencontre serait un
+prodige. Jusqu'à un certain point, cette rencontre a lieu. Un instinct
+mystérieux a appris au peuple, dans toutes les langues, à revêtir d'un
+caractère imitatif les noms des objets qui parlent à l'imagination; et
+ceux dont elle est semblablement frappée par tout pays ont en général
+des désignations semblables. Le génie de l'onomatopée fait correspondre
+sur certains points tous les idiomes. Chaque langue aussi se prête à
+certains tours qu'on peut appeler onomatopées de syntaxe; un même
+instinct conduit à de mêmes effets. Dans ces cas, la traduction
+littérale satisfaisant à tout doit être préférée à toute autre. Mais
+combien de fois la rencontre n'a pas lieu!
+
+M. de Chateaubriand paraît croire, au contraire, que la fidélité verbale
+est le moyen et le gage de toutes les autres, et qu'avec la phrase
+grammaticale on détache nécessairement du sol la phrase oratoire ou
+poétique. Nous aurions besoin de le voir pour le croire. L'illustre
+écrivain s'offre à nous fournir ce genre de preuve... «En citant (dans
+l'_Essai_) quelques passages du _Paradis Perdu_, je me suis légèrement
+éloigné du texte: eh bien! qu'on lise les mêmes passages dans la
+traduction _littérale_ du poème, et l'on verra, ce me semble, qu'ils
+sont beaucoup mieux rendus, même pour l'harmonie[501].» Mais nous osons
+croire qu'il est dans l'illusion, et qu'il applique à l'ensemble de son
+travail ce qui est vrai de certains morceaux où la sublimité de la
+pensée jointe à l'extrême simplicité de l'expression assurait à une
+version littérale tous les avantages dont la traduction est susceptible.
+Il y a, en effet, chez les poètes de premier ordre, et particulièrement
+chez Milton, des passages où la poésie est tellement dans la pensée,
+dans les choses, que l'expression ne compte pour rien dans l'effet
+poétique, et que le mot, après avoir apporté l'idée, se retire
+humblement de la scène. Là, on ne regrette ni la langue de l'original,
+fût-elle de beaucoup supérieure à celle du traducteur, ni ses vers, si
+le traducteur a écrit en prose; un sens net est tout ce que l'on
+demande; de même que la clarté, selon Vauvenargues, orne les pensées
+profondes, la simplicité orne les pensées sublimes. Mais ces endroits,
+en tout poème, sont rares; et presque partout l'expression a plus
+d'importance, et contribue au dessein du poète dans une proportion plus
+forte et d'une manière plus intime. Alors, sans doute, il faut la
+reproduire, je dis l'expression non les mots, et cette nécessité est
+incompatible avec le système littéral. S'il n'en était pas ainsi,
+pourquoi y aurait-il, dans la traduction de M. de Chateaubriand, tant de
+phrases où l'oreille cherche en vain un lieu de repos, une coupe
+naturelle, une forme déterminée, toutes choses qui ne paraissent pas
+avoir manqué à Milton dans les passages correspondants? pourquoi si
+souvent les tons semblent-ils heurtés, les éléments de la phrase
+incohérents et disloqués, la phrase entière laborieusement assemblée? Je
+ne réclame point cette facilité molle, ce coulant de diction, cette
+rondeur de contours dont on a tant abusé; une dureté énergique vaut
+mieux; il faut rompre les habitudes classiques de notre oreille, la
+déconcerter quelquefois; et je ne méconnais point que la prose du
+traducteur présente souvent, sous cette forme abrupte, des fiertés de
+style du plus grand effet.
+
+Je n'ai parlé jusqu'ici que des inconvénients directs de la littéralité.
+Ses inconvénients indirects sont bien plus considérables. J'entends par
+là ceux qui résultent de la disposition d'esprit où ce système place
+nécessairement le traducteur. Quel système que celui qui, réduisant
+l'art d'écrire à sa partie en quelque sorte mécanique, vous isole de
+votre talent, et vous oblige à transporter d'une langue à l'autre le
+génie d'autrui comme une lettre close! Il y a des messages qu'on ne rend
+bien, des missions qu'on ne saurait accomplir à moins d'en avoir le
+secret, d'en posséder l'esprit; or ce secret, cet esprit, quelque
+capable qu'on soit de le pénétrer, on finit, dans le système du
+littéralisme, par ne les plus voir; la seule fatigue qu'on éprouve
+nécessairement à remuer cette glèbe des mots, convertit en mécanisme
+involontaire une oeuvre qui devrait être tout intellectuelle; on cesse de
+vivre avec son modèle; aux endroits les plus sublimes, on cesse de le
+sentir; aux endroits les plus clairs, on ne le comprend plus; les mots
+eux-mêmes, qui si souvent trouvent leur explication dans le _contexte_,
+refusent de donner leur vrai sens; et cessant d'être averti par cette
+intuition vive du sujet qui ranime incessamment l'attention, on prête à
+l'écrivain des intentions qu'il n'eut jamais et jusqu'à des contre-sens.
+Le traducteur libéral associé par la sympathie à son original, uni tout
+à la fois à sa pensée et aux signes de sa pensée, ressemble à cet
+officier suédois qui, chargé d'un ordre pour un corps d'armée, et
+remarquant en chemin une nouvelle disposition de l'ennemi, prit sur lui
+de changer l'ordre dont il était porteur, et, au lieu d'une défaite
+qu'il eût commandée à ses compagnons, leur apporta la victoire.
+L'interprète littéral n'aperçoit aucun mouvement chez l'ennemi, s'en
+tient à son ordre, et tombe dans les contre-sens, qui sont les défaites
+d'un traducteur.
+
+Si nous disions que M. de Chateaubriand s'est réduit dans la traduction
+à l'office de manoeuvre, et que d'architecte il est devenu maçon,
+personne ne voudrait nous croire; et aussi n'aurions-nous point dit
+vrai. Mais si la vivacité, la fraîcheur de son génie l'ont préservé en
+général de cette servitude, si dans l'ensemble de son travail on sent un
+commerce de coeur à coeur entre Milton et lui, cette même vie qui le
+distingue si éminemment lui a rendu plus pénible, plus oppressive qu'à
+tout autre, l'obligation qu'il s'était imposée.
+
+ Servi siam, si, ma servi ognor frementi[5021].
+
+Tantôt de ses bras garrottés, il atteint et enserre Milton, et se ranime
+dans cet embrassement; mais tantôt aussi, las et rebuté, on voit que sa
+pensée l'emporte loin de son oeuvre; et qui sait vers quelles hauteurs,
+vers quelles créations s'égarait ce brillant esprit, tandis que sa plume
+repassait machinalement sur les traces de Milton, comme une charrue dans
+les sillons d'une autre charrue! Nous voudrions, quand paraîtra quelque
+nouvel _Abencerage_, quelque autre _Velléda_, savoir la date précise de
+ces fictions et des images dont elles seront décorées; il serait piquant
+de les voir, comme des fleurs d'entre des ronces, éclore d'entre deux
+lignes de la traduction de Milton, et peut-être nous montrer leur
+berceau dans un passage fautif, dans une erreur d'interprétation, dans
+un nuage étendu par le traducteur sur la clarté de son modèle.
+
+Il est impossible de s'expliquer autrement que par la fatigue des
+inexactitudes tellement sensibles qu'il ne faut que peu de connaissances
+pour les apercevoir et point de talent pour les éviter. C'est par pure
+distraction que M. de Chateaubriand a pu traduire par _le meilleur_ le
+mot _goodliest_ qui signifie _le plus beau_, et qui, dans l'endroit en
+question (I, 254), ne peut même pas signifier autre chose. Il savait
+bien aussi que, dans _thy gay legions_ (I, 310), _gay_ signifie
+_brillantes_ plutôt qu'_élégantes_. Il n'a pu voir aucune raison de
+traduire _stood at my head a dream_ par cette phrase bizarre: _à ma tête
+se tint un songe_ (II, 89), aussi inintelligible en français qu'elle se
+dit couramment en anglais, et dont l'image pouvait si bien trouver dans
+notre langue son équivalent. On lit, tome II, page 99: _quel vrai délice
+peut s'assortir?_ ce qui n'a pas de sens; qu'est-ce en effet qu'_un
+délice qui s'assortit_? C'est qu'il y a ellipse en anglais; _quelle
+société peut s'assortir, quel vrai délice_ (peut-il y avoir)? _From her
+seat_ (II, 196), signifie _de dessus ses fondements_, et non _sur ses
+fondements_; le mot et l'idée le veulent également. _Arracher_, donné en
+traduction de _pluck_ (I, 349), est également repoussé par le
+dictionnaire et par le sens. Ces mots remarquables: _the hot hell that
+always in him burns, though in mid heaven_ (II, 166) sont traduits:
+_l'enfer qui brûle toujours en lui quoique dans un demi-ciel_, l'usage
+de la langue et le besoin de l'idée réclament au lieu de _demi-ciel_ le
+_milieu du ciel_; mots qui trouvent un beau commentaire dans ce passage
+du livre II:
+
+ «Quoi! glorifier son trône en murmurant des hymnes, chanter à sa
+ divinité des alléluïa forcés!... Telle sera notre tâche dans le
+ ciel, telles seront nos délices! Oh! combien ennuyeuse une éternité
+ ainsi consumée en adorations offertes à celui qu'on hait[503].»
+
+Pour nous résumer (et sans doute il en est temps), le système de
+fidélité verbale est bon et vrai sauf l'excès. Tout les faits bien
+examinés, il est rationnel de partir des mots et de la phrase de
+l'original comme de l'hypothèse la plus vraisemblable; ainsi procède
+celui qui cherche à se rendre compte des phénomènes naturels; et il en
+est d'une hypothèse qui explique toutes les parties d'un fait, comme
+d'une forme qui conserve toutes les parties de la pensée et toutes les
+intentions de l'écrivain; cette hypothèse et cette forme se vérifient à
+cette épreuve. Il y a seulement lieu de regretter que le traducteur de
+Milton ait exagéré un principe vrai; mais on se tromperait si l'on
+prêtait d'avance à l'ensemble de son ouvrage la physionomie un peu
+étrange et l'attitude un peu roide des passages que nous avons cités. Si
+plusieurs fois dans chaque page la diction étonne, effraye même par son
+âpreté, si quelques passages sont pénibles à lire, si le rythme est trop
+souvent négligé et l'euphonie trop souvent bravée, l'impression générale
+qui reste de cette lecture absout le traducteur, je ne dis pas son
+système. Car, de fait, les beautés, la vie de ce Milton français, je les
+impute à M. de Chateaubriand plutôt qu'à sa méthode. C'est moins
+peut-être pour l'avoir suivie que pour l'avoir abandonnée à propos,
+qu'il a entretenu dans sa prose la flamme de la poésie de Milton. Et du
+reste, qui pouvait mieux que lui arracher à cette méthode tout ce
+qu'elle ne donne qu'à regret, tout ce qu'à d'autres traducteurs elle
+aurait absolument refusé? Ce qui est sûr, quant à nous du moins, c'est
+qu'à travers ce langage hérissé de barbarismes volontaires, on a eu
+commerce avec le génie de Milton, on a éprouvé de fort près sa présence,
+on croit l'avoir vu, non à travers le voile d'une traduction, mais à
+travers le milieu d'un air diaphane et pur. Aucune traduction de ce
+poème ne nous avait donné une aussi vive conscience d'avoir lu Milton
+lui-même; aucune n'avait assuré à ce chef-d'oeuvre un aussi grand pouvoir
+sur notre imagination et sur notre coeur; dans aucune il ne nous avait
+paru si grand!
+
+Mais quand la traduction de M. de Chateaubriand ne produirait point cet
+effet, dont, pour notre part, nous avons à coeur de rendre témoignage, et
+quand il aurait étouffé le feu de son poète, nous ne laisserions pas de
+célébrer, même dans son erreur, cette dévotion du génie au génie. Nous
+ne laisserions pas d'admirer cette religion du beau et du vrai qui tient
+par des fibres secrètes à la racine de toute religion. Nous aimerions à
+signaler dans le talent, qui est une royauté, cette abdication d'un
+nouveau genre, ce respect qui ne saurait se rassasier d'obéissance, et
+qui, dans une servitude générale, se crée encore, comme à plaisir, une
+seconde servitude. Tant de journées consumées dans le plus rude labeur,
+qui mérite et ne se promet pas la gloire, sont une leçon pour tant
+d'hommes qui écrivent et qui ne travaillent pas. On parle de
+l'enthousiasme de la jeunesse: mais où est, parmi nos jeunes gens, un
+tel enthousiasme, une telle abnégation? N'eût-il fait que leur en donner
+l'exemple, et dût cette nouvelle traduction de Milton passer comme tant
+d'autres (et certes elle restera), la littérature, la poésie, la
+religion auraient de grandes obligations à M. de Chateaubriand. C'est
+pour nous un besoin de les reconnaître; et une douceur de penser que
+nous exprimons la pensée de mille autres, qui se sont abreuvés en
+silence à la source que M. de Chateaubriand a rouverte pour eux, et le
+remercient en silence des nobles et saintes jouissances qu'ils doivent à
+son courageux travail.
+
+
+
+
+III
+
+Congrès de Vérone. Guerre d'Espagne. Négociations. Colonies espagnoles.
+
+2 volumes in-8°.--1838[504].
+
+
+Tout le monde ne s'attendait pas que l'auteur, quel qu'il fût, de la
+guerre de 1823, en viendrait réclamer l'honneur. C'était bien assez de
+l'absoudre, et peu de gens peut-être y étaient disposés. M. de
+Chateaubriand nous apprend aujourd'hui que cet événement _lui
+appartient_[505]; il s'en glorifie; il paraît compter sur l'approbation
+générale; mais loin de vouloir _surprendre_, comme on dit, _la religion_
+de ses juges, il les met en état, en leur communiquant sans réserve
+toutes les pièces du procès, de prononcer contre lui. Ce n'est peut-être
+pas un modèle d'humilité que cet ouvrage, mais c'est un modèle de
+loyauté. Sous ce rapport, nous ne devons à l'auteur que des éloges, et
+des remerciements pour l'exemple qu'il donne.
+
+Quant aux éloges que l'auteur réclame ouvertement pour ce grand acte de
+sa vie politique[506], nous hésiterions davantage à les lui décerner,
+s'il pouvait nous appartenir d'énoncer une opinion et même d'en avoir
+une sur la question que ce livre vient de poser. De bon coeur, nous
+ferions cortège à Scipion montant au Capitole pour remercier les dieux;
+mais notre indécision nous retient en bas, heureux pourtant si nous
+voyons la foule accompagner Scipion. Après cet aveu, nous sommes au
+moins tenu de donner la raison de nos doutes. M. de Chateaubriand ne dit
+rien qui nous permette de croire qu'il ait, de 1822 à 1838,
+essentiellement changé de principes, ni varié dans ses jugements sur les
+hommes et sur les races. Je dis depuis 1822, je ne voudrais pas dater de
+plus loin; deux ans plus haut je rencontrerais ces fameux _Mémoires sur
+le duc de Berry_, entre lesquels et les opinions du nouveau livre, il y
+a, ce me semble, un intervalle immense. Mais si, de l'époque de ces
+_Mémoires_ à celles du congrès de Vérone, les opinions de l'auteur
+étaient déjà devenues ce que nous les voyons aujourd'hui, si dès 1822,
+l'auteur eût pu écrire ces lignes, aussi admirables de pensée que
+d'expression:
+
+ «Durée de race, si salutaire aux peuples monarchiques, ne
+ serait-elle pas redoutable aux rois? Le pouvoir permanent les
+ enivre; ils perdent les notions de la terre; tout ce qui n'est pas
+ à leurs autels, prières prosternées, humbles voeux, abaissements
+ profonds, est impiété. Leur propre malheur ne leur apprend rien;
+ l'adversité n'est qu'une plébéienne grossière qui leur manque de
+ respect, et les catastrophes ne sont pour eux que des insolences.
+ Ces hommes, par le laps du temps, deviennent des _choses_; ils ont
+ cessé d'être des _personnes_; ils ne sont plus que des monuments,
+ des pyramides, de fameux tombeaux[507].»
+
+Je le répète, si M. de Chateaubriand pensait ainsi en 1822, comment
+a-t-il pu entreprendre la guerre d'Espagne? comment n'a-t-il pas vu que
+son succès armait infailliblement cette race incorrigible et cette cour
+aveuglée contre les libertés publiques, et que c'était la Révolution
+française, je dis dans ses résultats légitimes et consacrés, que c'était
+la Charte, en un mot, qu'il allait étouffer dans la Péninsule?
+
+S'il était vrai, comme le lui écrivait M. de Villèle, «en opposition
+avec les déclamations soldées de quelques journaux, que cette guerre fût
+repoussée par l'opinion la plus saine et la plus générale[508],» ce fait
+même ne devenait-il pas une objection? et puisque cette désapprobation
+anticipée de la nation ne tenait pas à la défiance du succès, l'espoir
+du succès donnait-il l'espoir de réconcilier l'opinion, sans laquelle,
+après tout, on ne peut rien dans un État libre?
+
+Il est d'ailleurs des succès dangereux et des victoires qui
+embarrassent. «C'est bien coupé, disait à Henri III sa mère Catherine; à
+présent il faut coudre.» Avait-on pourvu à cette _couture_ si
+importante? en avait-on prévu l'énorme difficulté? S'il y avait en
+Espagne, pour l'établissement d'un ordre nouveau, des éléments
+convenables et disponibles, a-t-on su se les approprier? S'ils
+n'existaient pas, pourquoi entrer dans une carrière sans issue? Quel a
+été pour l'Espagne le résultat de la guerre d'Espagne? Tout le monde le
+sait maintenant, et vraiment il semble que tout le monde eût pu le
+prévoir, et surtout l'homme qui nous dit aujourd'hui: «En fait de
+_prévision_ et de conception indépendante, personne ne peut nous en
+remontrer[509].»
+
+Je sais qu'on oppose une fin de non-recevoir. On a été _chassé_ du
+ministère au moment d'assurer les résultats de l'entreprise. Seul on eût
+pu achever ce qu'on avait seul conçu et entrepris. Mais ceux qui jugent
+que l'oeuvre était essentiellement vicieuse se donneront peu de peine, je
+crois, pour conjecturer les moyens que l'on comptait employer pour la
+rendre bonne.
+
+L'éloquence de l'auteur est grande; mais les faits sont encore plus
+éloquents; et il est douteux qu'elle puisse arracher des esprits une
+conviction qui s'y est enracinée: c'est que, s'il est vrai que le
+mauvais succès de cette guerre eût immédiatement perdu ses auteurs, le
+bon succès de cette expédition ne devait pas, à la longue, leur être
+moins fatal. Les Bourbons devaient périr par la prospérité comme par
+l'adversité; car il y a des dispositions avec lesquelles tout nuit; ce
+ne sont pas les circonstances qui sauvent, mais la sagesse. Le Trocadéro
+a préparé la chute, Alger l'a consommée.
+
+C'est ainsi qu'on pense aujourd'hui, et c'est ainsi qu'on pensait alors.
+Il se pourrait que M. de Chateaubriand, bien qu'il nous dise que les
+deux hommes qui sont en lui n'ont entre eux aucune communication[510],
+n'eût pas tellement surveillé le poète que celui-ci n'eût séduit l'homme
+d'État; et nous savons quelle est la séduction d'une telle poésie! Nous
+l'avons dit ailleurs: le poète est le vrai _moi_ de M. de
+Chateaubriand[511]. Et si, dans un sens, il est très vrai que la
+communication qu'il nie n'existe pas en effet, c'est-à-dire si le style
+du poète n'a jamais passé dans les dépêches du ministre, si ces
+documents sont autant, quoique autrement, admirables que les productions
+littéraires de leur auteur, on comprend cependant qu'il y a une poésie
+de conception, d'espérance, de conduite, qui peut pénétrer dans les
+entreprises, et leur imprimer son caractère, sans l'accompagnement
+littéraire du rythme et des métaphores.
+
+Il faudrait pourtant rendre grâces à la poésie si l'on devait à son
+intervention, même illégale, quelques-uns des caractères qui ont signalé
+cet acte mémorable de la vie publique de notre auteur. Mais ce n'est pas
+à elle, c'est à une source plus élevée, que nous devons rapporter et les
+intentions de M. de Chateaubriand en commençant la guerre, et ses nobles
+quoique inutiles efforts pour épargner à l'Espagne des réactions
+sanglantes et honteuses. Que n'a-t-il pu au moins épargner à la dynastie
+qu'il voulait sauver par la gloire, la honte de ces sales discussions
+qui suivirent la guerre d'Espagne, et mirent au jour tant de turpitudes
+cachées! À des pouvoirs que l'opinion repousse, la boue est plus fatale
+que le sang.
+
+Le plaidoyer de l'illustre écrivain n'a donc pas porté dans notre esprit
+une pleine conviction; nous ne sommes pas sûr que le grand acte dont il
+se glorifie n'ait pas été une grande erreur. Mais nous nous ferions tort
+à nous-même en ne convenant pas que ce même livre, et notamment dans sa
+partie diplomatique, donne une haute idée de M. de Chateaubriand comme
+homme d'intelligence et même comme homme d'action. Était-il fait pour
+tenir, en des temps difficiles, le gouvernail d'un État? son génie
+eût-il suffi à quelqu'un de ces moments capitaux où le pilote, en pesant
+sur sa barre, imprime un nouveau cours à toutes les affaires humaines,
+et attache un avenir séculaire à la destinée d'une race ou d'une
+institution? Est-il, en un mot, un génie en politique, ou seulement un
+très grand esprit? Il est au moins, et bien certainement, un très grand
+esprit. Ce livre nous paraît plein de jugements vrais, de vues saines et
+grandes. Et rien n'empêcherait d'en tirer, si je puis dire ainsi, tous
+les éléments d'un grand ministre, si des jugements et des vues pouvaient
+jamais former, par leur réunion, cet empirisme sublime qui est le génie
+même, et qui ne semble pouvoir être ni composé ni décomposé. C'est dans
+les actes mêmes et dans leurs résultats que se constate le génie
+politique, génie si différent de celui de l'historien, que le plus grand
+homme d'État peut fort bien être historien médiocre, et le plus grand
+historien, politique malhabile. Ce n'est pas que M. de Chateaubriand
+n'ait raison de s'élever contre le préjugé qui tend à éloigner des
+affaires les hommes de pensée; la pensée ne rend pas impropre à
+l'action; toutefois le génie de l'action reste un génie à part.
+
+En politique pas plus qu'en morale, le succès n'est le vrai juge des
+actions, ni la vraie mesure de notre valeur. Ce que les uns appellent
+fortune et les autres Providence, conserve son droit dans les affaires
+humaines, et, pour l'exercer à coup sûr, se tient hors de l'atteinte de
+toute prévision humaine, de celles mêmes du génie. Le génie n'est pas
+toujours heureux, et les faits, comme l'a dit ailleurs M. de
+Chateaubriand, les faits ont leur iniquité! Pourquoi le génie, qui est
+la vertu de l'intelligence, jouirait-il d'une immunité refusée à la
+vertu, qui est le génie de la conscience? Malheureusement l'iniquité des
+hommes est encore plus grande que celle des faits; ils révèrent des
+succès immérités, et presque toujours, à leurs yeux, les revers sont
+justes; il faut, pour être réputé génie, être heureux, et commencer par
+l'être. Qu'un homme, né ministre, arrive aux affaires en un moment
+fatal, et qu'il faille, par la force des circonstances, que son premier
+coup soit un _va-tout_, un revers l'arrête au début, le rejette dans
+l'inaction et dans l'ombre; et s'il compte, pour s'en tirer, sur la
+postérité, il faut qu'il soit né confiant!
+
+ * * * * *
+
+Quoi qu'il en soit, ce livre est une belle oeuvre d'historien et de
+politique; mais quand elle ferait, sous ces deux rapports, moins
+d'honneur à M. de Chateaubriand, quel honneur ne fait-elle pas à son
+talent d'écrivain! Nous ne croyons pas que, dans aucun de ses ouvrages,
+il ait répandu plus de beautés, ni des beautés plus vraies et plus
+diverses. La verve et la perfection de la forme ne sont point ici aux
+dépens l'une de l'autre; toutes les deux sont à la fois portées au plus
+haut degré, et semblent dériver l'une de l'autre. Le style propre à M.
+de Chateaubriand ne nous a jamais paru plus accompli que dans cette
+dernière production; nous devrions dire _les styles_, car il y en a
+plusieurs, et dans chacun il est presque également parfait. L'homme
+d'État dans ses éloquentes dépêches, l'historien-poète dans ses vivants
+tableaux, le peintre des moeurs dans ses sarcasmes mordants et altiers,
+se disputent le prix et nous laissent indécis dans l'admiration. Dans le
+dernier genre pourtant, l'auteur, de loin à loin, glisse vers des tons
+moins purs. Ceci, par exemple, ne plaira pas à tout le monde:
+
+ «Le comte de Bernstorff était ministre des affaires étrangères à
+ Berlin lorsque nous étions ministre plénipotentiaire de France
+ auprès de cette cour. Sa femme, grande et belle, rappelait cette
+ ambassadrice de Danemark auprès d'Anne d'Autriche... Le comte de
+ Bernstorff, qui, au lieu de la Danoise, n'avait avec lui à Vérone
+ que la goutte, voyait déjà la France rendue à son énergie militaire
+ et songeait que cette France était frontière de la Prusse[512].»
+
+La grande réputation de M. de Chateaubriand semble se rattacher à ses
+premières productions; on a l'air de croire que l'auteur d'_Atala_ et
+des _Martyrs_ n'a fait que se continuer. C'est une erreur. Son talent
+n'a cessé, depuis lors, d'être en voie de progrès; à l'âge de
+soixante-dix ans, il avance, il acquiert encore, autant pour le moins et
+aussi rapidement qu'à l'époque «de sa plus verte nouveauté.» Ce n'est
+plus cette imagination s'enivrant d'elle-même, se berçant dans ses
+propres créations, enchantée autant qu'enchanteresse, satisfaite de son
+travail pourvu qu'elle eût tiré de toutes choses, et même de la douleur,
+des images et des accords. Ce talent, à mesure que la pensée et la
+passion s'y sont fait leur part, a pris une constitution plus ferme; la
+vie et le travail l'ont affermi et complété; sans rien perdre de sa
+suavité et de sa magnificence, le style s'est entrelacé, comme la soie
+d'une riche tenture, à un canevas plus serré, et ses couleurs en ont
+paru tout ensemble plus vives et mieux fondues. Tout, jusqu'à la forme
+de la phrase, est devenu plus précis, moins flottant; le mouvement du
+discours a gagné en souplesse et en variété; une étude délicate de notre
+langue, qu'on désirait fléchir et jamais froisser, a fait trouver des
+tours heureux et nouveaux, qui sont savants et ne paraissent que libres.
+Le prisme a décomposé le rayon solaire sans l'obscurcir; et les couleurs
+qui en rejaillissent éclairent comme la lumière. Aucune de ces vertus et
+de ces grâces de style ne manque aux passages suivants:
+
+ «Sous la Restauration... la légitimité constitutionnelle ne
+ paraissait à aucun esprit ému le dernier mot de la république ou de
+ la monarchie. On sentait sous ses pieds remuer dans la terre des
+ armées ou des révolutions qui venaient s'offrir pour des destinées
+ extraordinaires. M. de Villèle était éclairé sur ce mouvement; il
+ voyait croître les ailes qui, poussant à la nation, l'allaient
+ rendre à son élément, à l'air, à l'espace, immense et légère
+ qu'elle est. M. de Villèle voulait retenir cette nation sur le sol,
+ l'attacher en bas; nous doutons qu'il en eût la force. Nous
+ voulions, nous, occuper les Français à la gloire; essayer de les
+ mener à la réalité par des songes: c'est ce qu'ils aiment[513].»
+
+ »Si la Légitimité a disparu glorieusement, la personne légitime
+ s'est-elle retirée égale en gloire à la Légitimité? Tombé tout armé
+ dans un fleuve après la bataille de Pescare, déjà recouvert par les
+ flots, Sforze éleva deux fois son gantelet de fer au-dessus des
+ vagues: est-ce le gantelet de Robert-le-Fort qui s'est montré à la
+ surface de l'abîme, dans le naufrage de Rambouillet[514]?»
+
+Du reste, rien de ce qui dota d'un charme si nouveau les premiers écrits
+de M. de Chateaubriand, rien de ce qui créa, à l'aurore de ce siècle,
+son individualité littéraire, ne s'est perdu à travers les phases
+diverses de son âme et de sa destinée. Il n'a pas cessé d'être en
+commerce avec la nature et la solitude; «il a mis, comme il le dit
+lui-même, sa main dans le siècle, son intelligence au désert[515];»
+parmi les bruits lointains d'une bataille gigantesque qui va décider du
+sort de l'Europe et de sa propre destinée, il a des oreilles pour le son
+d'une horloge de village et pour le gloussement d'une poule d'eau; sans
+disparate il mêle ces souvenirs au souvenir de Waterloo et de Napoléon;
+et s'agit-il de raconter son expulsion du ministère, il débute ainsi:
+
+ «Le 6 au matin, nous ne dormions pas; l'aube murmurait dans le
+ petit jardin; les oiseaux gazouillaient: nous entendîmes l'aurore
+ se lever; une hirondelle tomba par notre cheminée dans notre
+ chambre; nous lui ouvrîmes la fenêtre: si nous avions pu nous
+ envoler avec elle[516]!»
+
+Ces alliances ne semblent permises qu'à M. de Chateaubriand; au fond,
+elles le sont à tout le monde; il est permis à tout le monde d'être
+soi-même, d'être vrai; elles sont charmantes sous sa plume, parce
+qu'elles existaient d'abord dans son âme, où se rencontrent et
+s'entrebaisent les goûts du solitaire et les préoccupations de l'homme
+social; supposez avec l'intention du même style une âme différente, et
+vous aurez une composition où les couleurs se heurtent au lieu de se
+fondre:
+
+ Chacun, pris dans son air, est agréable en soi; Ce n'est que l'air
+ d'autrui qui peut déplaire en moi[517].
+
+À tout prendre pourtant, il y a du _faire_ dans la manière de M. de
+Chateaubriand, comme il y en a dans toute la littérature actuelle.
+L'effet, et même le prestige, sont cherchés jusque dans les écrits les
+plus simples; cette recherche est avouée, et c'est la seule ingénuité
+qui nous reste. Il y avait, chez les écrivains du grand siècle, plus
+d'art que chez les nôtres, et moins d'artifice. Les plus grandes beautés
+de nos écrits sont plus ou moins des beautés _faites_; et puisque
+néanmoins, je les appelle _beautés_, j'entends bien que la nature y a sa
+part, et qu'il ne s'y trouve ni faux ni affectation. Mais enfin, et cela
+était inévitable, nous sommes dès longtemps, sous le rapport du style,
+sortis de l'âge d'innocence; et la simplicité d'intention n'est plus de
+notre temps. Heureux et rare est l'écrivain qui peut faire encore
+quelque illusion là-dessus; il faut croire qu'il a commencé par se la
+faire à soi-même. Si, dans son beau morceau sur Charles X à Prague, M.
+de Chateaubriand, homme, s'était retourné, je crois bien qu'il aurait
+aperçu derrière lui l'écrivain l'accompagnant d'un pas furtif; mais
+sûrement l'_homme_ croyait bien être seul lorsqu'il écrivait ces lignes
+touchantes:
+
+ «La dernière fois que je vis les proscrits de Rambouillet, c'était
+ à Buschtirad, en Bohême. Charles X était couché; il avait la
+ fièvre: on me fit entrer de nuit dans sa chambre: Une petite lampe
+ brûlait sur la cheminée: Je n'entendais dans le silence des
+ ténèbres que la respiration élevée du trente-cinquième successeur
+ de Hugues Capet. Mon vieux roi! votre sommeil était pénible; le
+ temps et l'adversité, lourds cauchemars, étaient assis sur votre
+ poitrine. Un jeune homme s'approcherait du lit d'une jeune fille
+ avec moins d'amour que je ne me sentis de respect en marchant d'un
+ pas furtif vers votre couche solitaire. Du moins, je n'étais pas un
+ mauvais songe comme celui qui vous réveilla pour aller voir expirer
+ votre fils! Je vous adressais intérieurement ces paroles que je
+ n'aurais pu prononcer tout haut sans fondre en larmes: «Le ciel
+ vous garde de tout mal à venir! Dormez en paix ces nuits avoisinant
+ votre dernier sommeil! assez longtemps vos vigiles ont été celles
+ de la douleur. Que ce lit de l'exil perde sa dureté en attendant la
+ visite de Dieu! Lui seul peut rendre légère à vos os la terre
+ étrangère.[518]»
+
+Les premiers chapitres de l'ouvrage sont trop pleins de ces beautés que
+nous appelons faites. Le trait, la sentence, l'allusion rapide,
+semblable à la flèche du Parthe, une concision qui n'est pas toujours de
+la précision, nuisent, dans ces chapitres, si remarquables d'ailleurs, à
+la beauté de l'ensemble. Il y a trop d'étincelles, trop de chocs; les
+idées se heurtent contre les idées, plutôt qu'elles ne se suivent et
+s'enchaînent. Enfin, s'il m'est permis de le dire, telle pensée se pose
+fièrement, qui, peu solide au fond et peu importante, devrait se
+contenter d'une attitude plus modeste, et y gagnerait:
+
+ «Ferdinand se retrancha dans cette retraite des Hiéronymites
+ (l'Escurial), pour essayer de là une sortie sur la société; mais
+ caché parmi ces architectures saintes et sombres, il n'avait point
+ la hauteur, la mine, la sévérité, la taciturne expérience, la
+ croyance invincible de ces dosserets rigides, de ces pilastres
+ sacrés: hermites de pierre qui portaient la religion sur leurs
+ têtes. Il ne pouvait, lui mort ressuscité, étendre, assis dans son
+ cercueil, ses bras de poussière à rencontre de l'avenir[519].»
+
+Cela est-il assez simple pour être vraiment beau?
+
+ «Il éloigne son directeur, Don Victor Saez. Saez était habile, mais
+ il avait parlé bas à la grille du tribunal de la Pénitence,
+ oubliant que le Forum est aujourd'hui le confessionnal des
+ nations[520].»
+
+Cela est-il assez clair pour être vraiment beau?
+
+ «La foule court chez les opposants, dans le dessein de les
+ massacrer; Morillo dissipe la foule, et la première législature des
+ Cortès finit. Cette terre de misère avait _pourtant_ été foulée par
+ Annibal; elle avait _vu_ la pudique aventure de Scipion et donné
+ naissance à Trajan[521].»
+
+Ceci n'est plus de l'art, c'est du prestige et de la déception. Derrière
+cette antithèse et ces grands noms, il n'y a rien. Eh! qui donc empêche
+qu'une terre _foulée_ par un conquérant, _témoin_, dans les temps
+anciens, de l'action généreuse d'un étranger, qu'une terre, enfin, qui a
+donné un grand homme au premier des trônes, ne devienne plus tard, et
+n'ait été même alors, _une terre de misère_! Il n'y a que M. de
+Chateaubriand à qui la critique passe de pareils caprices. Elle semble
+lui avoir dit, comme disait autrefois au grand Condé ce commis aux
+barrières: «Monseigneur, les lauriers ne payent point.» Elle s'aperçoit
+bien que le héros passe de la contrebande, que le grand homme se joue;
+mais «ce sont jeux de prince»; on en sourit et l'on se tait.
+
+ «La session s'ouvrait à Madrid, le 1er mars 1822, alors
+ qu'ambassadeur, nous assistions aux séances du parlement
+ britannique, ou que nous racontions dans la première partie de nos
+ _Mémoires_ nos courses chez les sauvages[522].»
+
+Ici encore, il faut sourire et se taire.
+
+Cet amour du _trait_ n'a-t-il pas égaré la plume de l'auteur lorsqu'il a
+écrit ces lignes, à mon avis peu dignes de lui:
+
+ «Goiffieux, particulièrement désigné, quitta Madrid. Bientôt
+ arrêté, il pouvait se taire ou tromper: on lui demanda son nom, il
+ répondit: Goiffieux, premier lieutenant dans la Garde. Il
+ _dédaigna_ de se sauver par un mensonge: _il était français_[523].»
+
+Est-ce que, par hasard, un Français ne ment jamais? est-ce que, chez
+d'autres nations, on a moins de dédain pour le mensonge? En bonne foi,
+quelle impression recevrait l'auteur de phrases comme celles-ci,
+rencontrées chez Goethe, chez Byron, ou chez tel autre:
+
+ Il dédaigna de se sauver par un mensonge: il était allemand.
+ Il dédaigna de se sauver par un mensonge: il était anglais.
+ Il dédaigna de se sauver par un mensonge: il était hongrois,
+ valaque, moldave, etc.; et autant d'etc. qu'il y a de nations?
+
+Dans quel idiome cette vanterie n'est-elle pas aussi légitime et aussi
+risible qu'en français? et quand c'est à un grand homme qu'elle échappe,
+quand il en fait la _finale_ triomphante d'un récit, qui peut souffrir
+de voir le génie devenu peuple, et le poète abandonnant sa lyre pour la
+_grosse caisse_ d'une musique de régiment[524]?
+
+Mais ne laissons pas enlever par cette étude littéraire toute notre
+attention et tout l'espace qui nous reste. Voyons de plus grands objets.
+Ce livre a un caractère moral, et peut être jugé comme une action. C'est
+par ce jugement que nous voulons finir.
+
+Il serait ridicule de prétendre qu'un ouvrage tout apologétique n'eût
+pas pour sujet principal l'homme qui l'a écrit pour sa propre défense.
+Il ne serait pas moins inutile de nier que l'habitude de M. de
+Chateaubriand de s'introduire dans tous ceux de ses ouvrages où il y a
+place pour lui, et de parler abondamment de soi-même, est prise par le
+public en très bonne part, et que l'_égotisme_ de Montaigne lui-même
+n'est pas plus agréable ni plus agréé. Faut-il faire, pour ma part, ma
+confession entière? Rien, dans les écrits de M. de Chateaubriand,
+n'intéresse mon imagination autant que lui-même. Il est personnellement
+la plus poétique de ses créations; sans artifice et sans déguisement, il
+s'est peu à peu idéalisé; son existence est une oeuvre d'art, au même
+sens qu'on peut le dire, sans injure, des productions du génie le plus
+sincère; en un mot, le poète est devenu poème; le nom de Chateaubriand
+remue, dans le sein de la génération actuelle, au moins autant de poésie
+que celui d'Eudore ou de Chactas, et l'_Itinéraire_ en contient au moins
+autant que _les Martyrs_ et _Atala_.
+
+Il reste pourtant à se demander si ce plaisir est sans danger, je ne
+dirai pas pour celui qui le donne, mais au moins pour ceux qui le
+reçoivent. On aime à approuver, de confiance, les motifs qui font
+surabonder le moi dans les écrits de M. de Chateaubriand (le _moi_ ou le
+_nous_, peu importe; ce dernier n'a que la bizarrerie et l'inélégance de
+plus); mais que ce moi prolongé et retentissant soit de bon exemple,
+ceci peut faire question. On a dit, il est vrai, que chacun est plein de
+soi-même, et qu'entre ceux qui dissimulent cette plénitude et ceux qui
+l'avouent il n'y a que la différence de la franchise, à l'avantage des
+derniers. Jamais la vérité, si c'est là une vérité, n'aurait été plus
+accommodante pour nos faiblesses. Cette franchise, du moins, ferait
+brèche aux bienséances, s'il est encore vrai, comme du temps de Pascal,
+«que la civilité humaine cache et supprime le _moi_ humain[525];» cette
+suppression ferait partie de la politesse, et, à notre avis, non
+seulement de celle des _moeurs_, mais de celle de l'_esprit_. Elle fait,
+d'ailleurs, partie de la morale; car, en attendant que «la charité
+chrétienne» ait, suivant l'expression du même Pascal, «_anéanti_ le
+_moi_ humain[526],» la morale naturelle conseille de le _réprimer_. Il
+n'est pas douteux, en effet, qu'un sentiment ne s'enracine par son
+expression répétée, et que les effusions quotidiennes de l'égoïsme et de
+la vanité ne fortifient ces passions, à peu près comme un exercice
+fréquent fortifie la partie du corps qui le subit. Pour _anéantir_ le
+_moi_ humain (noble but, chacun l'avoue), il est utile de commencer par
+le _cacher_, par le supprimer dans le discours. D'ailleurs, morale et
+religion à part, il ne faut pas qu'on se fasse illusion: le moi
+perpétuel a de la grâce chez Montaigne et chez M. de Chateaubriand, et
+cette grâce couvre tout; un dessein philosophique chez l'un, la poésie
+chez l'autre, enveloppent la disgrâce naturelle de l'_égotisme_; ôtez ce
+prestige, réduisez la chose à ce qu'elle est chez tout le monde et en
+soi, que vous reste-t-il, qu'une habitude désagréable à tous, et contre
+laquelle tous sont secrètement ligués? Croyez-vous que ces grands
+écrivains ne l'aient pas su? Ce n'est qu'à coup sûr, et avec la
+certitude de plaire, qu'ils se sont mis en scène; car ils n'ignoraient
+pas apparemment ce que tout le monde sait, combien un _moi_ pèse à un
+autre _moi_. Encore n'est-on pas sûr, avec toute la grâce possible, d'en
+conserver toujours dans l'emploi de ce monosyllabe infortuné; les plus
+heureux y ont quelquefois échoué; le plaisir de parler de soi, l'un des
+plus entraînants, emporte au delà des limites les mieux connues: lisez
+le _Congrès de Vérone_; le _moi_ y est rare, mais son synonyme y
+déborde; et l'on souffre de rencontrer sous une plume aussi délicate que
+celle de l'auteur des phrases comme celle-ci: «Il nous était impossible
+de mettre aussi entièrement de côté ce que nous pouvions valoir,
+d'oublier tout à fait que nous étions _le restaurateur de la religion_
+et l'auteur du _Génie du Christianisme_[527].» Une simple et grave
+considération rend superflue ici toute discussion de fait: c'est que
+jamais il n'appartint à un homme de se dire _le restaurateur de la
+religion_, ni peut-être à personne de lui donner ce titre. De la part
+d'autrui l'hommage serait exorbitant et vaudrait une apothéose; et de
+l'autre part, que serait-ce donc?
+
+Au reste, il est bien superflu de le dire, et nous aurions voulu que M.
+de Chateaubriand, tout le premier, s'en fût dispensé, son _moi_ est très
+immatériel, son _moi_, c'est l'avenir de son nom; le reste, on doit l'en
+croire quoiqu'il l'affirme trop souvent[528], le reste il n'en a cure.
+Hélas! à la vue des moeurs littéraires de notre époque, on se laisse
+tenter à quelque indulgence pour cette faiblesse d'un grand coeur. Il y
+avait, relativement, du bon dans cette prétention de nos anciens auteurs
+à l'immortalité. C'était, en soi, quelque chose de plus élevé que le
+gaspillage que nous voyons faire aujourd'hui de la vie et du talent;
+c'était une manière de lier les siècles aux siècles; c'était enfin un
+gage de perfection dans les travaux de l'art. Aujourd'hui le talent
+semble dire: Mangeons et buvons, car demain nous mourrons. Avec tout son
+poétique dédain pour une terre où tout passe, M. de Chateaubriand vit
+beaucoup dans la postérité, beaucoup dans l'opinion du genre humain; et
+nous lui devons cette justice: l'honneur est placé dans son estime plus
+haut que la gloire. Mais cet honneur lui-même est-il donc le tout de
+l'homme et pardonnera-t-on aisément à un illustre vieillard, dont
+l'autorité pèse du double poids de l'âge et de la gloire,
+pardonnera-t-on à un Français s'adressant à des Français, de substituer
+l'honneur, leur dangereuse idole, à la vertu, qui, seule honorable
+devant Dieu, constitue elle seule le véritable honneur? Dans un sens
+relatif, l'honneur est quelque chose; et l'on veut du bien à l'homme qui
+maintient des traditions chevaleresques dans un siècle cupide. Mais
+quelle proportion de cette chevalerie du caractère et des moeurs avec
+l'ensemble et la profondeur de la vie humaine! Comme elle la pénètre
+superficiellement! Qu'elle la touche par peu de points! Que les
+rencontres de l'honneur avec la conscience sont accidentelles et
+passagères! Quelle boussole dont l'aiguille tourne avec le vaisseau
+même, et montre le pôle partout! Quelle morale que celle qui prescrit,
+selon les temps, les conduites les plus opposées, et dont la moindre
+variation des moeurs déplace le centre! Quelle morale, enfin, que celle
+qui exclut l'humilité, et qui, dans la profession même du christianisme,
+cherche un refuge pour l'orgueil! M. de Chateaubriand déclare qu'il a la
+_petitesse d'être chrétien_[529]; il se félicite d'avoir rendu hommage
+au «seul pouvoir devant lequel on peut se courber sans s'avilir[530].»
+Pourquoi prendre la religion par cet unique côté, et faire du
+christianisme la consolation et l'indemnité de l'orgueil? Mais c'est peu
+de chose auprès de ce qu'on lit ailleurs; et si l'on ne savait que toute
+vie a ses inconséquences, et qu'à l'oeuvre tout système faillit plus ou
+moins, ne faudrait-il pas croire que l'honneur mondain est la seule
+religion du ministre qui nous déclare qu'en cas de non succès il se
+serait jeté dans la Seine[531], et de l'homme qui a pu écrire ces mots:
+
+ «Il serait mieux d'être plus humble, plus prosterné, plus chrétien.
+ Malheureusement nous sommes sujet à faillir; nous n'avons point la
+ perfection évangélique. Si un homme nous donnait un soufflet, nous
+ ne tendrions pas l'autre joue: cet homme, s'il était sujet, nous
+ aurions sa vie ou il aurait la nôtre; s'il était roi[532]...»
+
+Tout ne déplaît pas dans ces paroles; on en aime du moins la franchise;
+mais cette franchise, que nous apprend-elle?
+
+L'honneur n'avait-il donc pas répandu assez de sang, semé assez de
+ruines, corrompu assez d'idées, déraciné assez de principes? N'avait-il
+pas compromis assez profondément le caractère national? N'avait-il pas,
+tout au moins, assez montré en morale sa vacuité, son étroitesse et son
+impuissance? En qualité d'historien, de politique et d'homme, M. de
+Chateaubriand n'avait-il pas eu mille occasions et mille moyens de bien
+connaître cet imposteur, et devions-nous nous attendre qu'aux limites de
+sa vie on le verrait ramener aux autels de Baal la foule qu'il pouvait
+désabuser? Quel ministère il vient de se conférer, et de quelle
+responsabilité il charge sa noble tête! Que dira-t-il d'_outre-tombe_ à
+ceux qui ne l'écouteront pas alors avec moins d'avidité que nous? Je
+l'ignore; mais, en deçà de la tombe, «averti par ses cheveux blancs,» et
+n'étant pas plus que Bossuet réduit au silence par «une voix qui tombe,»
+et par «une ardeur qui s'éteint[533],» il nous doit d'autres
+renseignements, purs comme sa profession de foi, et graves comme son
+âge. Ce n'est pas dans le sens de la foule, mais à l'encontre de ce
+torrent, que doit marcher cet homme fort, afin de la faire rebrousser
+vers les témoignages de l'Éternel. Qu'il ne joigne pas à l'étonnante
+jeunesse de son talent la jeunesse plus étonnante des sentiments et des
+opinions; mais qu'après avoir reconnu la vanité de tant de choses, il
+reconnaisse encore et foule aux pieds cette dernière vanité. Eh! quelle
+vénération pourrait entourer son tombeau et s'attacher à sa mémoire, si
+le chant du cygne avait été un hymne idolâtre, et si ses derniers
+accents, qui devaient appartenir au _devoir_, avaient affermi sur ses
+bases le simulacre du faux _honneur_? Cette substitution funeste de
+l'honneur à la vertu, cette équivoque perfide, le mal du peuple français
+depuis des siècles, espérons qu'elle n'obtiendra pas, des paroles
+suprêmes du plus illustre de nos écrivains, une consécration solennelle
+et des gages de perpétuité.
+
+
+
+
+IV
+
+Vie de Rancé.
+
+1 vol. in-8°.--1844.
+
+
+
+
+PREMIER ARTICLE[534]
+
+
+Qui de nous, ayant gardé quelque chose de son jeune amour pour les
+grâces du langage et pour les merveilles du talent, n'a pas senti son
+coeur battre un peu plus vite à l'annonce, à l'apparition d'un nouvel
+ouvrage de M. de Chateaubriand? Qui de nous, sachant qu'il était
+question d'une _Vie de Rancé_ ne l'a pas d'avance écrite en son esprit
+telle qu'il lui semblait que devait l'écrire l'auteur de _René_, le
+chantre des _Martyrs_? Or, cette histoire du réformateur de la Trappe,
+la voici. Prenez, et dévorez. C'est ce que j'ai fait, moi qui vous
+parle, moi qui m'étais annoncé à moi-même, sous ce titre de _Vie de
+Rancé_, l'histoire d'un René chrétien, que le premier René ne rendait
+que trop nécessaire. Je n'ai rien sauté, je vous en réponds, heureux si
+j'avais pu prendre mes mesures pour faire durer le plaisir; car j'ai vu
+que le livre était plus court, beaucoup plus court que je n'eusse voulu,
+et je me trouve à cette heure tout triste et tout étonné d'avoir déjà
+fini. C'est vous dire que la jouissance a été vive, c'est sans doute
+vous raconter ce qui vous est arrivé à vous-même si vous avez lu
+_Rancé_. Et maintenant que dois-je vous dire? Apprenez d'abord
+l'histoire du livre. Le Père Séguin, de Carcassonne, à la mémoire de qui
+il est dédié par «son très humble et très obéissant serviteur
+Chateaubriand,» dont il dirigeait la conscience, le Père Séguin, mort
+l'an dernier à quatre-vingt-quinze ans, a demandé, a imposé ce travail à
+son illustre pénitent. Par pure obéissance, non par goût, le grand
+écrivain a repris sa plume, et tracé la vie du dernier des moines
+célèbres: le tour du Père Lacordaire n'est pas encore venu. Il en est
+résulté le volume dont je dois vous rendre compte, et dont je risque
+fort de vous parler trop tard, si vous êtes aussi avide que moi de lire
+tout ce qui tombe de cette plume d'or.
+
+Le sujet, la circonstance, faisaient prévoir, je vous l'avoue, un livre
+plus complètement grave. Le Père Séguin serait peut-être un peu surpris
+de la manière dont ses ordres ont été remplis. Il ne se doutait
+peut-être pas que toute la chronique galante du règne de Louis XIII dût
+y passer, et qu'on ne pût arriver à la cellule de l'abbé de la Trappe
+sans passer par les cabinets de Julie d'Angennes et par la chambre à
+coucher du duc de Montbazon. Rancé, dans sa jeunesse, était de ce
+monde-là, et cette jeunesse, passionnément folle, devait sans doute être
+racontée; mais je m'imagine qu'à la lecture de tant de détails piquants,
+où Rancé n'est pour rien, le Père Séguin eût remercié M. de
+Chateaubriand de l'excès de son zèle et l'eût prié de se ménager. Tout
+le monde, je le crains, n'aura pas les scrupules qu'aurait eus le bon
+religieux, et beaucoup de gens aimeront plus que tout le reste ce que
+sans doute il eût aimé le moins. Il faut bien en convenir, cela est
+admirablement débité; rien de plus spirituel, rien d'aussi brillant,
+rien surtout d'aussi vivant que ce tableau de la Société française à
+l'avant-scène du règne de Louis XIV. Mais la suite étant très grave,
+grave même de ton, j'aime à le reconnaître, ce commencement fait
+disparate, et l'on sent trop que l'auteur joue avec son sujet, ou plutôt
+se joue de son sujet. Un boudoir ne saurait servir de péristyle à un
+temple. Que vous semble des lignes suivantes, à les rencontrer dans
+l'introduction d'un livre commandé par un prêtre sur la vie d'un
+anachorète?
+
+ «On n'aimait pas, à l'hôtel de Rambouillet, les bonnets de coton.
+ Montausier n'eut la permission d'en user qu'en considération de ses
+ vertus. Les femmes portaient, le jour, une canne comme les
+ châtelaines du quatorzième siècle; les mouchoirs de poche étaient
+ garnis de dentelle, et l'on appelait _lionnes_ les jeunes femmes
+ blondes. Rien de nouveau sous le soleil[535].»
+
+ «Le vieux duc de Montbazon ayant lu que saint Paul était un
+ _vaisseau d'élection_, croyait que le saint voyageait dans un grand
+ navire nommé _Élection_, et il disait à la reine: Madame,
+ laissez-moi aller; ma femme m'attend. Dès qu'elle entend un cheval,
+ elle croit que c'est moi[536].»
+
+Il y a d'autres passages plus étonnants, que le respect du sujet aurait
+pu faire écarter. L'auteur le devait à son héros, peut-être à lui-même.
+Un vieillard est un anachorète, j'ai dit presque un prêtre. On peut le
+remercier de joindre à la gravité beaucoup de grâce; mais, du sanctuaire
+où sa vieillesse le retire, on ne s'attend pas à voir sortir de
+périlleuses gaités[537].
+
+Une fois le genre admis, le langage y peut répondre; ce n'est pas une
+faute de plus. Ce qui endommage l'oeuvre, ce ne sont pas certains mots,
+mais certaines choses. Il est naturel de parler comme on pense. L'auteur
+est donc bien le maître d'appeler la cousine de Louis XIV un _grand
+hurluberlu_[538], de déclarer que le duc de Saint-Simon _écrit à la
+diable pour l'immortalité_[539], et de dire du laid Pélisson, aimé par
+une laide qui lui demandait le secret: que Pélisson avait trop de goût
+_pour parler de çà_[540]. Ce style n'est pas précisément grave; et comme
+la gravité ne va point sans la simplicité, il n'y a point non plus de
+gravité dans des phrases comme celles-ci, qui sont à la véritable
+éloquence de la diction ce que le parfum de la tubéreuse est à celui de
+la rose:
+
+ «Le _volage fardeau_ que ne put soulever ni son bras ni sa
+ conscience[541].» (Il s'agit de la maîtresse de M. de Montbazon,
+ que ce vieux duc essaya de jeter par la fenêtre.)
+
+ «On rencontrait sur toutes les routes des fuyards du monde; Rancé,
+ à ses risques et périls, les allait recueillir; il rapportait dans
+ un pan de sa robe des cendres brûlantes, qu'il semait sur des
+ friches, pour engraisser les déserts avec des débris de
+ passions[542].»--«On élargissait dans la bourse du peuple la
+ déchirure par où devait passer la France[543].»--«Voltaire
+ naissait; cette _désastreuse mémoire_ avait pris naissance dans un
+ temps qui ne devait point passer[544].»
+
+Le sujet ne réclamait point de telles beautés; peut-être même qu'elles
+n'étaient indispensables en aucun sujet. L'auteur a montré, dans ce même
+livre, qu'il savait parler cette langue du dix-septième siècle, qui
+mettait à la disposition de l'écrivain (c'est l'auteur lui-même qui le
+dit) la force, la précision et la clarté, en laissant à l'écrivain la
+liberté du tour et le caractère de son génie[545].» La moitié de
+l'ouvrage est écrite dans cette langue: pourquoi M. de Chateaubriand ne
+l'a-t-il pas exclusivement préférée? pourquoi ces dissonances? pourquoi
+ces disparates étranges? Cette confusion de tous les tons est-elle au
+moins de bon goût?
+
+Que l'auteur, à l'occasion de la vie de Rancé, ait raconté d'autres
+vies, retracé d'autres caractères, remué la cendre de tout un siècle,
+nous n'aurons garde de nous en plaindre. Outre que le courage nous
+manquerait pour supprimer ces délicieuses pages sur Marcelle de
+Castellane[546], et ces pages non moins délicieuses sur les longues
+correspondances, transportées d'un précédent ouvrage de M. de
+Chateaubriand dans celui-ci[547], ce jugement d'un sens si droit et
+d'une sévérité si juste sur le cardinal de Retz[548], et même cette
+excursion à Belgrave-Square[549], à propos de Chambord, qui lui-même est
+cité à propos d'un prieuré que Rancé possédait à quelque distance de ce
+château royal, nous reconnaissons que le portrait ressort mieux dans son
+cadre, et que placer tour à tour cette grande figure de Rancé au point
+de vue de son siècle et du nôtre, c'est donner à une peinture l'énergie
+d'un relief. On se plaît, d'ailleurs, dans ces épisodes, à voir ce froid
+bon sens de M. de Chateaubriand, ce bon sens tout français, se mêler à
+l'éclat d'une fantaisie éternellement jeune. Nul n'est plus sévère
+envers les vieux âges que l'enchanteur qui en a ressuscité, avec tant de
+bonheur, les glorieux souvenirs. Il ne lui en coûte rien de faire main
+basse sur nos admirations les plus chères: Voltaire est moins désabusé.
+Combien de réputations réduites, chemin faisant, à leur portion congrue!
+Combien de jugements de convention réformés en passant! Grand justicier,
+qui vous permîtes jadis tant de rêves, n'aurez-vous donc nulle pitié des
+nôtres? Faut-il absolument que nous écrivions avec vous, au bas du
+portrait de Madame de Sévigné: «Légère d'esprit, inimitable de talent,
+positive de conduite, calculée dans ses affaires, ne perdant de vue
+aucun intérêt[550]?» En vérité, c'est une épitaphe; l'épitaphe de notre
+amour: l'admiration seule nous reste.
+
+On pourrait multiplier les exemples de ce bon sens prompt et vif qui est
+naturel à M. de Chateaubriand. S'il s'est trompé souvent, si d'autres,
+non moins sensés, ont erré comme lui, c'est que le bon sens, nécessaire
+en tout, ne suffit pas à tout. Au fait, ce n'est pas ordinairement faute
+de bon sens qu'on se trompe; et, pour ne parler que du jugement sur les
+personnes, la plupart des gens sont assez justes quand ils n'ont rien de
+mieux à faire; malheureusement ils trouvent presque toujours qu'il y a
+quelque chose de mieux à faire. M. de Chateaubriand, hâtons-nous de le
+dire, ne fait pas de la justice un pis aller, ni de son admirable bon
+sens une nue propriété. Choses et gens sont mis à leur place avec une
+grande sûreté de coup d'oeil. De beaucoup d'exemples qui m'ont frappé, je
+ne citerai qu'un seul. L'auteur dit un mot de l'Édit de Nantes à propos
+de sa révocation, et ce mot le voici: «Cet édit établissait l'unité dans
+l'État[551].» Maintes gens ont dit, et disent encore, de la Révocation
+ce que M. de Chateaubriand affirme de l'Édit. Si l'on pense aux
+préventions de l'illustre écrivain contre la Réforme, qu'il ne connaît
+pas, qu'il ne comprend pas; si l'on se rappelle tout le mal qu'il en a
+dit dans ses derniers ouvrages, on admirera cet élan de bon sens, si
+j'ose ainsi dire, qui le porte d'un seul pas au-dessus des préventions
+des catholiques et des réformés eux-mêmes; car les réformés, quelque
+besoin qu'ils aient eu de cette vérité, ne lui sont guère plus
+favorables que les catholiques. Qu'ils méditent, les uns et les autres,
+le mot qui vient de tomber de si haut.
+
+La liberté que s'accorde M. de Chateaubriand de se faire occasion et
+prétexte de tout, nuit assez à son livre comme livre, pour que nous
+relevions avec empressement tout le parti qu'il en tire pour
+l'instruction et le plaisir du lecteur. Ce sont de riches indemnités que
+ces jugements d'une si vive, d'une si éclatante justesse, sur les choses
+et les hommes de notre temps. La littérature actuelle est
+irrévocablement jugée dans ces quelques mots: «Ce sont,» dit-il en
+parlant d'un ouvrage de Madame de Tencin, «ce sont là d'autres ressorts
+que les inventions forcenées et les idées difformes qui font maintenant
+des contorsions dans les ténèbres[552].» On ne trouvera pas que
+l'admiration et l'amitié aient suborné le juge dans ce passage sur M. de
+Lamennais:
+
+ «Rancé obtint une audience de congé du saint Père. Pourvu d'une
+ bénédiction, il partit au mois d'avril, et il était accompagné du
+ jugement du pontife qui condamnait l'étroite observance. Ainsi il
+ en est arrivé de nos jours à l'auteur de l'_Indifférence en matière
+ de religion_: caressé à son départ du Vatican, il était suivi du
+ rescrit qui le jetait hors de l'Église. Mais l'abbé de Lamennais,
+ repoussé par la réforme, a continué de croire qu'elle
+ s'accomplirait; une voix, est-il persuadé, partira on ne sait d'où;
+ l'Esprit de sainteté, d'amour, de vérité, remplira de nouveau la
+ terre régénérée.
+
+ »Voilà ce que pense l'immortel compatriote dont je pleurerais en
+ larmes amères tout ce qui pourrait nous séparer sur le dernier
+ rivage. Rancé, qui s'accotait contre Dieu, acheva son oeuvre; l'abbé
+ de Lamennais s'est incliné sur l'homme: réussira-t-il? L'homme est
+ fragile et le génie pèse. Le roseau, en se brisant, peut percer la
+ main qui l'avait pris pour appui[553].»
+
+À propos des femmes qui cultivèrent les lettres sous Louis XIV, l'auteur
+rapproche notre époque de celle-là, «dont nous n'avons, dit-il, rien à
+regretter[554].» Je le crois bien vraiment, n'eussions-nous à opposer à
+l'auteur de _Zaïde_ que l'auteur de _Corinne_. Mais René, nous le savons
+de reste, a toujours été assez peu préoccupé de Corinne sa soeur. M. de
+Chateaubriand n'a jamais été injuste envers Madame de Staël, mais jamais
+juste non plus. En vain le siècle entier a marié ces deux gloires; l'une
+des deux a méconnu l'autre. À travers des éloges sincères, on sent
+l'éloignement ou tout au moins le défaut de sympathie. Un autre nom
+résume pour l'auteur le triomphe littéraire des femmes de notre époque.
+Il semble qu'une ancienne opposition, honorable pourtant des deux parts,
+a laissé dans l'âme de celui des deux qui survit un souvenir qu'il ne
+veut pas réveiller, et l'on dirait qu'il n'a pas encore entendu
+
+ La voix du genre humain qui les réconcilie[555].
+
+Qu'on me pardonne l'expression d'un regret, non d'un blâme. Après tout,
+si M. de Chateaubriand supprime un nom qu'il eût dû prononcer, il
+attache à celui qu'il prononce un jugement où l'admiration n'exclut pas
+la sévérité:
+
+ «Madame Sand l'emporte sur toutes les femmes qui commencèrent la
+ gloire de la France. L'art vivra sous la plume de l'auteur de
+ _Lélia_. L'insulte à la rectitude de la vie ne saurait aller plus
+ loin, il est vrai, mais Madame Sand fait descendre sur l'abîme son
+ talent, comme j'ai vu la rosée tomber sur la mer Morte. Laissons-la
+ faire provision de gloire pour le temps où il y aura disette de
+ plaisirs. Les femmes sont séduites et enlevées par leurs jeunes
+ années; plus tard elles ajoutent à leur lyre la corde grave et
+ plaintive sur laquelle s'expriment la religion et le malheur. La
+ vieillesse est une voyageuse de nuit: la terre lui est cachée; elle
+ ne découvre plus que le ciel[556].»
+
+Voilà qui est grave et affectueux. Dire que «l'insulte à la rectitude de
+la vie ne saurait aller plus loin» que dans les écrits de Madame Sand,
+c'est avoir tout dit; c'est avoir payé en bon argent le droit d'adresser
+à cette femme célèbre les paroles tendres et consolantes que nous venons
+de lire; mais qu'est-ce que cette «provision de gloire qu'il faut faire
+pour le temps où il y aura disette de plaisirs?» Oh! le cruel faux ton
+dans cette religieuse harmonie! Pourquoi donc illuminer du jour blafard
+et trompeur de la gloire cette nuit sublime où l'on ne voit que le ciel?
+Pourquoi ramener du firmament vers la poussière ce regard auquel vous
+donniez pour unique champ la voûte constellée? Provision de gloire! Donc
+provision de fumée et de vanité. Quelles épargnes pour la saison de la
+disette!
+
+Celui qui écrit ces lignes est sensible, trop sensible peut-être au
+charme du talent. Il n'admire pas seulement, il aime ceux qui lui
+procurent, aux dépens de leur repos, de leur bonheur souvent, ces joies
+de l'intelligence, les plus grandes après celles de la charité. Le génie
+est comme l'enfant bien aimé de toute l'humanité, qui se sent rajeunir
+et renaître en lui; et chacun de nous, ravi de ses nobles grâces, veut à
+son tour le porter et le presser sur son coeur. Chacun de nous se sent
+pour lui, qui nous domine tous, l'indulgence, la faiblesse d'un père, et
+tout père frappe à côté. Qu'il est difficile de ne pas beaucoup
+pardonner à un grand talent! Mais ce n'est pas un homme, c'est une femme
+qui a fait _Lélia_ et _Jacques_, et qui, les ayant faits, ne les a pas
+désavoués. Il y a là quelque chose qui épouvante, et l'épouvante flétrit
+le coeur. On peut, sous de certaines conditions, se sentir faible pour
+l'homme de talent, qui dans ses écrits, a poussé aussi loin qu'il se
+peut l'insulte à la rectitude de la vie; la femme qui a multiplié cette
+insulte et ne s'en est point repentie, n'inspire pas ce sentiment, elle
+mérite seulement la plus tendre compassion; mais ce sentiment même
+commande, à son égard, un langage plus triste et plus sévère que ne
+l'est, dans cet endroit, celui du biographe de Rancé.
+
+Je tourne, vous le voyez, autour de mon sujet, comme M. de Chateaubriand
+s'amuse autour du sien. Ou plutôt, car il faut être juste même envers
+soi, je me défais peu à peu de tout ce qui n'est pas de mon sujet, pour
+m'y donner ensuite librement. Il est temps d'aborder la _Vie de Rancé_.
+Que ce ne soit pas sans avoir dit que cette nouvelle production de
+l'auteur d'_Atala_ est pleine de grâce, de magnificence et
+d'enchantements. Ce talent unique n'a eu que deux saisons; son été n'est
+pas même un hiver des tropiques: c'est un été de nos climats, avec ces
+teintes chaudes et mûres qui manquent au plus beau printemps. J'ai parlé
+du style et j'y reviendrai; il n'est point irréprochable; la sévérité du
+goût ne s'alarme guère moins de certaines hardiesses que la gravité du
+sujet. Encore l'auteur sait-il bien à quel point, l'excès étant admis,
+il faut s'arrêter dans l'excès: ses néologismes sont le plus souvent
+heureux; on pardonnerait, même à d'autres qu'à lui, les _effluences_,
+les _retracements_, les _aplanissements du ciel_, les _clartés allenties
+du soleil_, et jusqu'aux _susurrements de la sandale_; on aimera même,
+je le parie, qu'il ait dit dans son avertissement: «Jadis j'ai pu
+_m'imaginer_ l'histoire d'Amélie[557];» mais voyez-vous d'ici les
+imitateurs? entendez-vous les néologismes baroques succédant aux
+néologismes gracieux? M. de Chateaubriand a cru peut-être qu'il n'y
+avait plus rien à ménager, et que, pour si peu, on ne crierait pas à la
+barbarie. Aussi ne le ferons-nous pas. M. de Chateaubriand barbare! Ah!
+soyons tous barbares comme lui.
+
+
+
+
+DEUXIÈME ARTICLE [558]
+
+
+Le livre de M. de Chateaubriand n'est pas un livre et ne veut pas être
+jugé comme tel. C'est une brillante et vagabonde causerie du soir, entre
+amis: l'auteur n'a-t-il pas le droit de voir dans ses lecteurs autant
+d'anciens amis? La causerie même, surtout quand elle s'écrit, reconnaît
+certaines règles, que l'incomparable causeur eût pu observer mieux; mais
+je ne me sens pas le courage d'appliquer à cette causerie, par cela seul
+qu'elle forme un volume, les règles de ce genre plus ou moins officiel
+qu'on appelle un livre. À ce point de vue, où je ne veux point me
+placer, il y aurait beaucoup à dire sur le décousu, la marche
+entrecoupée et bondissante, les mille et mille boutades de ce style
+irrégulier auquel M. de Chateaubriand ne nous avait pas encore
+accoutumés. Je m'en tiens à mes précédentes observations, et je ne
+cherche plus dans cette _Vie de Rancé_ que la vie même de Rancé.
+
+À travers la foule des personnages épisodiques, combien de fois
+l'avons-nous perdu de vue! Le voilà sorti enfin de cette brillante
+mêlée; voilà que la mémoire de l'auteur s'apaise; ces figures, évoquées
+coup sur coup, se retirent l'une après l'autre; il se fait une solitude
+autour de celui qui sera bientôt le héros de la solitude et autour de
+l'auteur lui-même, que nous avons vu jusqu'à ce moment obéir à toutes
+les rencontres et «voler à tout sujet.» Le charmant désordre, qui
+pourtant, tout charmant qu'il est, finirait par fatiguer, a décidément
+cessé; la Trappe, déjà en vue, recueille les pensées de l'auteur: le
+style, avec tout le reste, va s'en ressentir.
+
+Au fait, le véritable intérêt de cette histoire date de ce moment.
+Rancé, unique dans sa pénitence, est semblable à mille et mille autres
+dans sa dissipation. Sa mondanité eut-elle peut-être un caractère
+propre, original? Nous n'en savons rien. Connut-il les _belles
+passions_? Voir mourir d'une mort affreuse et dans une impénitence
+encore plus effroyable la complice de ses égarements, ne fut-il pas
+suffisant, je ne dis pas à la conversion, mais au changement de Rancé?
+Faut-il y joindre les regrets, les désespoirs d'un incurable amour? Pour
+ma part, je ne le crois pas; mais en tout cas, les indices nécessaires
+pour élever la passion de Rancé au-dessus des attachements vulgaires,
+nous ont été refusés par son silence. M. de Chateaubriand est effrayé de
+ce silence. «Cet empire, dit-il, d'un esprit sur lui-même fait peur.
+Rancé ne dira rien, il emportera toute sa vie dans son tombeau. Il faut
+trembler devant un tel homme[559].» Mais peut-être n'avait-il rien à
+dire, rien du moins de ce qui se peut dire; peut-être aussi un mot de
+Rancé, relatif à l'époque de ses égarements, donne la clef de ce
+silence: «Tout ce que je lisais et entendais du péché ne servait,
+dit-il, qu'à me rendre plus coupable[560].» Le récit de nos fautes est
+un dangereux discours. La personnalité, au moins, y trouve beaucoup trop
+son compte. Le silence absolu de Rancé, plus sublime à nos yeux
+qu'effrayant, est tout à fait dans l'esprit de la pénitence, telle que
+devait la concevoir et se la prescrire un caractère tel que le sien. Si
+Rancé avait parlé, Rancé probablement n'eût pas été l'homme que nous
+savons, le réformateur de la Trappe, et M. de Chateaubriand n'eût pas
+raconté sa vie.
+
+M. de Chateaubriand insiste.
+
+ «Ce qu'il y a d'inexplicable, dit-il, ce qui serait horrible _si ce
+ n'était admirable_, c'est la barrière infranchissable qu'il a
+ placée entre lui et ses lecteurs. Jamais un aveu; jamais il ne
+ parle de ce qu'il a fait, de ses erreurs, de son repentir. Il
+ arrive devant le public sans daigner lui apprendre ce qu'il est; la
+ créature ne vaut pas la peine qu'on s'explique devant elle: il
+ renferme en lui-même son histoire, qui lui retombe sur le
+ coeur[561].»
+
+Il n'y a pas dans le silence de Rancé le dédain que l'auteur suppose; se
+confesser au public n'est pas de stricte obligation; il ne faut point
+voir ici le péché qui se cache, mais la personnalité qui s'efface. Elle
+peut se montrer d'une manière touchante: voyez saint Paul; elle peut se
+voiler d'une manière sublime: voyez saint Jean. Rancé, écrivant, n'est
+plus un homme, mais une voix: la voix, tout ensemble, de l'humanité et
+de l'éternité.
+
+Ce qui me paraît plus regrettable que les confessions de Rancé, c'est
+l'histoire des pensées qui le jetèrent si avant dans les voies de la
+mortification. Mais, là-dessus, même silence, ou peu s'en faut. On croit
+sentir dans les impressions qu'il remporta d'une chambre de mort, moins
+de douleur encore que d'effroi. Le nom de Madame de Montbazon se mêle,
+on nous l'assure, aux premiers cris de sa terreur; mais la terreur
+domine. Ce «lac de feu» au milieu duquel il voit, dans une vision
+terrible, «s'élever à demi-corps une femme dévorée par les
+flammes[562],» ce qu'il dit lui-même des premiers temps de son réveil,
+où il vit, «à la naissance du jour (du jour de la grâce probablement) le
+monstre infernal avec lequel il avait vécu[563];» la «frayeur
+prodigieuse» dont il dit qu'il fut saisi à cette terrible vue, et dont
+il ne croit pas «qu'il revienne de sa vie[564],» tout cela laisse, à ce
+qu'il me semble, peu de part à la tendresse humaine dans le changement
+de vie de l'abbé de Rancé; le héros de roman, le personnage élégiaque,
+échappe quoi que l'on fasse: il ne reste, et c'est tant mieux peut-être
+pour lui et pour nous, que le pécheur consterné, s'efforçant d'anticiper
+par des souffrances volontaires, et par une vie aussi pareille que
+possible à la mort, sur la justice du Juge éternel.
+
+M. de Chateaubriand a grande envie de croire à la fameuse histoire de la
+tête de mort; mais il y réussit à peine; encore moins parvient-il à nous
+y faire croire. Outre la faiblesse des preuves, j'ose dire qu'avec cette
+tête de Madame de Montbazon dans sa cellule, Rancé n'est plus le Rancé
+que nous connaissons. Le fait, s'il était vrai, supposerait chez lui
+quelque chose de romanesque et de tendre, que tout, dans sa vie de
+pénitent et de réformateur, contredit hautement; eût-il voulu d'ailleurs
+exproprier le tombeau, disputer à la mort quelque chose de ses droits,
+et conserver la tête de sa maîtresse lorsqu'il se dépouillait de ses
+lettres et de son portrait? Le personnage de Rancé manque-t-il pour cela
+de poésie? Non assurément; rien de ce qui est grand n'en peut manquer;
+mais c'est une autre poésie que celle des _Héroïdes_ de Colardeau.
+
+J'ai parlé de grandeur, et non de vérité. Le christianisme de Rancé ne
+représente qu'un côté de la vérité; mais l'erreur, parce qu'elle est
+toujours vraie en partie, est capable de grandeur. C'est sans doute,
+comme le dit M. de Chateaubriand, mettre le cynisme dans la religion que
+de commander, comme ce moine de la Trappe, que notre corps soit jeté à
+la voirie, et ce furieux mépris de la matière est, en religion, un
+malentendu également grossier et funeste. C'est donc mauvais, mais ce
+n'est pas petit. Eh bien! ce moine résumait, sous une forme brutale,
+horrible, toute la pensée et toute l'oeuvre de Rancé. C'est jusqu'au
+suicide, exclusivement, qu'il a poussé la haine de la matière et de la
+vie. Mourir est le premier et le dernier mot de sa philosophie
+chrétienne. Je n'ai garde de m'en étonner. Ce qui m'étonne, ce que je ne
+puis assez admirer, c'est que ce mot, aussi, n'ait pas été le premier et
+le dernier de l'enseignement apostolique. Toutes les religions, toutes
+les philosophies n'avaient su que maudire la matière ou la diviniser. Au
+milieu de l'effroyable et universelle corruption des moeurs, l'ascétisme
+outré semblait commandé à la religion nouvelle. Ne voulant pas chercher
+ses moyens de succès dans l'extrême licence (le polythéisme d'ailleurs
+ne lui laissait rien à faire dans ce genre), elle devait les chercher
+dans l'extrême rigueur. Elle n'a fait ni l'un ni l'autre. Elle a osé,
+d'un même coup, d'un même mot, dompter et réhabiliter la chair. Que
+d'autres admirent uniquement la force du christianisme, c'est sa
+modération qui me paraît miraculeuse; c'est sa modération qui me révèle
+sa force et m'atteste sa divinité. Ce point de vue a peu occupé
+l'apologétique: il le méritait pourtant, et il est grand temps qu'il
+l'obtienne.
+
+Au reste, c'est dans l'emportement contraire à cette modération qu'il
+faut chercher Rancé: il y est tout entier. Rien de plus simple, à partir
+de là, que cette existence, cette pensée, cette oeuvre:
+
+ «Rancé, dit M. de Chateaubriand, a beaucoup écrit; ce qui domine
+ chez lui est une haine passionnée de la vie... Il enseigne aux
+ hommes une brutalité de conduite à garder envers les hommes; nulle
+ pitié de leurs maux. Ne vous plaignez pas, vous êtes faits pour les
+ croix, vous y êtes attachés, vous n'en descendrez pas; allez à la
+ mort, tâchez seulement que votre patience vous fasse trouver
+ quelque grâce aux yeux de l'Éternel... Cette doctrine... n'est
+ attendrie que par quelques accents de miséricorde qui s'échappent
+ de la religion chrétienne. On sent comment Rancé vit mourir tant de
+ ses frères sans être ému, comment il regardait le moindre
+ soulagement offert aux souffrances comme une insigne faiblesse et
+ presque comme un crime. Un évêque avait écrit à Rancé sur une
+ abbesse qui avait besoin d'aller aux eaux; l'abbé lui répond:
+
+ «Le mieux que nous puissions faire, quand nous voyons mourir les
+ autres, est de nous persuader qu'ils ont fait un pas qu'il nous
+ faut faire dans peu, qu'ils ont ouvert une porte qu'ils n'ont point
+ refermée. Les hommes partent de la main de Dieu, il les confie au
+ monde pour peu de moments; lorsque ces moments sont expirés, le
+ monde n'a plus droit de les retenir, il faut qu'il les rende. La
+ mort s'avance, et l'on touche à l'éternité dans tous les instants
+ de la vie. On vit pour mourir; le dessein de Dieu, lorsqu'il nous
+ donne la jouissance de la lumière, est de nous en priver. On ne
+ meurt qu'une fois, on ne répare point par une seconde vie les
+ égarements de la première: ce que l'on est à l'instant de la mort,
+ on l'est pour toujours.»
+
+ «Dans toutes ces pensées, extraites de ses différentes oeuvres et
+ recueillies par Marsollier, on ne retrouve que des redites de la
+ même idée; c'est toujours dur, mais admirablement exprimé[565].»
+
+On comprend que Rancé, penchant par caractère où nous venons de voir
+qu'il penchait, «n'ait vu point d'autre porte à laquelle il pût frapper
+pour retourner à Dieu que celle du cloître[566];» c'est lui-même qui le
+dit. Cette idée, d'ailleurs, était une des idées, et, si l'on en croit
+M. de Chateaubriand, une des bénédictions de l'époque. La vivacité des
+esprits, attisée par la Fronde, alla se dépenser dans l'armée et dans
+les monastères; la gloire et la religion furent les dérivatifs de la
+liberté: «À l'abri derrière ses guerriers et ses anachorètes, la France
+respira[567].» Mais cette porte ou ce port de la vie cénobitique, Rancé
+fut quelque temps avant de pouvoir y pénétrer. Il trouva d'abord, on
+peut le croire aisément, l'obstacle au dedans de lui; plus tard, ce fut
+chez ses amis, chez les directeurs mêmes de sa vie. Il faut lire dans
+l'auteur ces délibérations et ces combats. Nous disons volontiers avec
+lui:
+
+ «Ces _endroits_ de nos anciennes moeurs reposent. On aime à assister
+ aux conversations de l'abbé de Rancé sur la légitimité des biens
+ qu'on peut ou qu'on ne peut pas retenir, sur ce qu'il est permis de
+ garder, sur ce qu'on est obligé de rendre, sur le compte de ses
+ richesses que l'on doit à Dieu. Ces scrupules de conscience étaient
+ alors les affaires principales; nous n'allons pas à la cheville du
+ pied de ces gens-là[568].»
+
+Je dis à mon tour: Ces _endroits_ du livre reposent, font du bien. On
+aime à se rappeler encore celui-ci:
+
+ «Le repentir vous isole de la société et n'est pas estimé à son
+ prix. Toutefois l'homme qui se repent est immense; mais qui
+ voudrait aujourd'hui être immense sans être vu[569]?»
+
+«En voulant se réduire à la pauvreté, Rancé, dit l'auteur, éprouvait les
+difficultés qu'on rencontre à s'enrichir[570].» Il les surmonta.
+Débarrassé de ses biens, il alla prendre possession de la pauvreté, en
+prenant possession de la Trappe, dont il était, depuis son enfance, abbé
+commendataire. La maison et la règle, tout n'était que débris; «les
+moines eux-mêmes, dit l'auteur, n'étaient que des ruines de
+religieux[571].» Hommes et choses, il fallait tout rebâtir. Tout fut
+rebâti. De nouveaux moines vinrent de Perseigne à la Maison-Dieu; et
+c'est alors seulement que Rancé, sortant de ses incertitudes, conçut le
+dessein de devenir abbé régulier, d'abbé commendataire qu'il était.
+C'était tout simplement mettre la vérité à la place de la fiction.
+Croira-t-on qu'un tel dessein ait pu rencontrer des résistances? Louis
+XIV avait ses raisons pour maintenir, autant que possible, les bénéfices
+en commende: cette manière de se faire libéral du bien d'autrui
+accommodait sans doute le grand roi. Au lieu de dire à Rancé: Soyez en
+effet ce dont vous portez le nom, l'État, l'époux de l'Église, lui dit:
+Ne soyez point ce que vous devez être; et l'on défendit comme un
+principe le mépris de tous les principes. Il fut enfin permis à Rancé de
+remplir son devoir, mais sans que cela pût tirer à conséquence, et il
+fut réservé qu'après lui l'abbaye retournerait en commende.
+
+Après un roi qui ne veut pas qu'un abbé remplisse les devoirs de sa
+charge, vient un pape qui s'oppose à la réforme d'un couvent. Entre la
+_commune_ et l'_étroite_ observance, le pontife décide en faveur de la
+première, et fait une règle du relâchement de la règle. Deux voyages de
+Rancé à Rome «pour réclamer, dit l'auteur, non de l'argent, mais la
+misère[572],» furent inutiles.» La fureur d'être pauvre et de
+disparaître semblait à Rome les Petites-Maisons ouvertes[573].» C'était
+peu d'être tout simplement éconduit, Rancé fut joué. «Pourvu d'une
+bénédiction, il partit au mois d'avril, et il était accompagné du
+jugement du pontife qui condamnait l'étroite observance[574].» Il se
+trouva maître cependant, la suite le prouve, de régler la Maison-Dieu
+selon l'esprit de ces mots énergiques dont il a fait le préambule des
+constitutions de son abbaye: «Quiconque voudra y demeurer n'y doit
+apporter que son âme: la chair n'a que faire là-dedans[575].»
+
+Le récit de ces deux séjours à Rome est à la fois un excellent morceau
+d'histoire et un piquant tableau de moeurs. La poésie s'y mêle, en dépit
+du héros, volontairement insensible aux souvenirs et aveugle aux
+merveilles de l'antique métropole du monde. Rancé ne voit rien, mais son
+historien regarde pour lui. L'écrivain, selon sa coutume, se fait une
+place dans son livre:
+
+ «Ô Rome, te voilà donc encore! Est-ce ta dernière apparition?
+ Malheur à l'âge pour qui la nature a perdu ses félicités! Des pays
+ enchantés où rien ne vous attend, sont arides: quelles aimables
+ ombres verrais-je dans les temps à venir? Fi! des nuages qui volent
+ sur une tête blanchie[576].»
+
+Au reste, que Rancé ne voie rien de la poésie de Rome, et qu'il n'en ait
+point rapporté, nous voyons, nous, celle qu'il y a portée. Son
+indifférence pour Rome, sa seule présence à Rome, ne sont-elles pas de
+la poésie? Et l'auteur n'a-t-il pas quelque droit de s'écrier: «Il n'y a
+peut-être rien de plus considérable dans l'histoire des chrétiens que
+Rancé priant à la lumière des étoiles, appuyé contre les aqueducs, des
+Césars, à la porte des catacombes[577]?»
+
+Si Rancé eût été un barbare, il eût été inutile de signaler son
+indifférence. Mais Rancé était un très bel esprit. Son style n'est pas
+seulement un des plus beaux du dix-septième siècle, c'est le style d'un
+homme d'imagination. Qu'on lise, si l'on en veut la preuve, les passages
+transcrits par M. de Chateaubriand, pages 193 à 199 de son livre, et que
+nous voudrions bien transcrire à notre tour. Quand l'art se présenta à
+Rancé sous le nom de religion, il n'eut garde de l'éconduire. «Dans
+l'église de son monastère, il remplaça, et il eut tort, dit M. de
+Chateaubriand, il remplaça par un beau groupe cette Vierge de peu de
+prix qui, sur la cime des Alpes, rassérène les lieux battus des
+tempêtes[578].» Rancé put renoncer à toutes les élégances de la vie;
+convoqué à l'assemblée générale de son ordre, à Paris, il put «se rendre
+au lieu de la réunion dans une charrette comme un mendiant; affectation,
+dit M. de Chateaubriand, dont il ne put débarrasser sa vie[579];» mais
+on ne se défait pas à volonté des élégances de l'esprit, autre luxe de
+la vie; on ne se sépare pas plus aisément de celles des moeurs, et je ne
+connais aucune chose plus agréable ni beaucoup d'aussi touchantes que la
+parfaite distinction des manières dans une sainte grossièreté de
+l'existence matérielle. Ce trait n'a point échappé à l'auteur:
+
+ «L'abbé de Prières voulut parler à Rancé; celui-ci alla le trouver
+ à quatre lieues de Paris: le grand conspirateur de solitude le
+ charma; car l'abbé Le Bouthillier (Rancé) avait des bienséances
+ difficiles à distinguer de la véritable humilité: un éclair de la
+ vie passée de l'homme du monde plongeait dans les rudesses de la
+ Foi[580].»
+
+Quoi qu'il en soit, cette barbarie préméditée alla, chez l'abbé de
+Rancé, aussi loin que la volonté pouvait la mener. On ne peut guère
+s'empêcher d'être ce qu'on est; mais ce que l'on a fait pendant un
+temps, on peut s'empêcher de le faire. Rancé, commentateur d'Anacréon à
+douze ans, tête puissante à qui tous les travaux de l'intelligence
+étaient un jeu, se défendit à lui-même et proscrivit dans sa communauté
+toute culture de l'esprit. Il fit usage de tout ce qu'il avait
+d'érudition pour prouver, contre Mabillon, que l'érudition ne convenait
+pas aux moines. C'est un charmant épisode que l'histoire de cette
+polémique de Rancé avec le bon et vénérable bénédictin, écrivant, pour
+les jeunes moines de Saint-Maur, l'apologie des études qui ont tant
+honoré leur communauté. Je ne sais qui des deux l'emporta dans la lutte;
+Mabillon avait bien de la raison, Rancé bien de l'esprit; mais je crois
+que le second avait, pour s'effrayer de la culture des lettres, quelques
+motifs que le premier n'avait pas: le monde, qui n'eût repris Rancé par
+aucun autre endroit, eût pu le reprendre par là, et je dirais, si je
+l'osais, qu'il aimait trop les lettres pour les haïr médiocrement.
+Voici, à deux pas de l'épisode, quelques mots bons à recueillir:
+
+ «Il se laissa entraîner... à rassembler ces discours. Ainsi se
+ trouva formé peu à peu le traité qu'il intitula: _De la sainteté et
+ des devoirs de la vie monastique_... Une copie tomba entre les
+ mains de Bossuet, qui exigea que l'ouvrage fût rendu public. Rancé
+ avait jeté l'ouvrage au feu, et on en avait retiré des cahiers à
+ demi brûlés. Par une de ces lâchetés communes aux auteurs, Rancé
+ avait repris les débris de l'incendie, et les avait retouchés; une
+ de ces copies postflammes était parvenue à Bossuet[581].»
+
+Ah! si Rancé, dans toute la maturité de son christianisme, succomba
+pourtant à l'une de ces _lâchetés_ communes aux auteurs, ou au commun
+des auteurs, ne vous étonnez pas qu'il ait réduit ses moines aux plus
+grossiers travaux; la gloire de l'esprit et du bien dire est un des plus
+terribles démons.
+
+Je n'entre pas dans le détail des réformes consommées à la Trappe par
+l'abbé de Rancé. On les connaît, et l'auteur est là pour les réciter à
+merveille à qui ne les connaît pas. Bornons-nous à dire que tout, dans
+le système de Rancé, revient à retrancher de la vie physique et
+intellectuelle tout ce qu'on en peut retrancher sans la détruire. Ce
+qu'il faisait comme abbé dans son couvent, il le faisait dans d'autres
+communautés à titre de directeur ou de conseiller. Nous citerons ici une
+de ces consultations, et pour elle-même et pour les réflexions dont
+l'auteur l'accompagne:
+
+ «L'abbesse d'une célèbre abbaye de Paris ayant lu l'ouvrage _De la
+ sainteté et des devoirs de la vie monastique_, ne voulut plus
+ consentir qu'on introduisît la musique dans son couvent: elle en
+ écrivit à Rancé; l'abbé répondit: «La musique ne convient point à
+ une règle aussi sainte et aussi pure que la vôtre; est-il possible
+ que vos soeurs soient si aveugles... qu'elles ne s'aperçoivent pas
+ qu'elles introduiraient un abus dont elles doivent avoir un entier
+ éloignement!»
+
+ «Rancé était de l'avis des magistrats de Sparte: ils mirent à
+ l'amende Terpandre pour avoir ajouté deux cordes à sa lyre. Les
+ nonnes persistèrent; le monde rit de ces discordes qui pensèrent
+ renverser une grande communauté. Le ciel mit fin aux divisions,
+ comme Virgile nous apprend que l'on apaise le combat des abeilles:
+ un peu de poussière jetée en l'air fit cesser la mêlée. Il survint
+ aux religieuses qui voulaient chanter, des rhumes: elles
+ reconnurent que la main de Dieu s'appesantissait sur elles. Rancé,
+ du reste, avait raison: la musique tient le milieu entre la nature
+ matérielle et la nature intellectuelle; elle peut dépouiller
+ l'amour de son enveloppe terrestre ou donner un corps à l'ange:
+ selon les dispositions de celui qui les écoute, ses mélodies sont
+ des pensées ou des caresses[582].»
+
+Il n'y a pas de solitude pour la gloire. La réputation que Rancé s'était
+faite par sa réforme et par ses nombreux écrits, le répandait dans le
+monde et presque dans le siècle, tout cloîtré qu'il était. L'homme qui
+écrit ne peut jamais dire:
+
+ Sine me, liber, ibis in Urbem[583].
+
+Il y accompagne toujours son livre, s'il ne l'y a précédé par la pensée.
+Écrire pour le public, c'est déjà sortir de chez soi. On n'est pas libre
+non plus, quand on porte le poids d'une certaine autorité, de rester
+neutre dans les questions qui s'agitent. Il s'en éleva, du temps de
+Rancé, où chacun dut voter. Le parti dominant, quand il se sent très
+fort ou très menacé, ne se contente pas du silence. Rancé dut s'excuser
+de n'avoir pas parlé contre les jansénistes; qui ne les attaquait pas
+les aimait, et Rancé, en effet, se sentait du goût pour eux. Il se
+renfermait d'ailleurs, à leur égard, dans un système de tolérance auquel
+Bossuet le fit renoncer. Il faut voir, dans quelques belles pages,
+recueillies par M. de Chateaubriand, comment il se défendait de les
+juger et se justifiait de n'avoir point, ni le premier, ni le dernier,
+jeté la pierre contre eux. Il finit pourtant par la jeter à son tour.
+
+On peut, avec tout cela, observer le voeu de pauvreté, mortifier sa
+chair, mais tout cela rompt la clôture. À l'époque singulière dont nous
+parlons, les couvents étaient dans le monde. La religion était affaire
+d'État plus que toute autre chose, et la clôture souvent, au lieu de
+vous cacher, vous mettait en vue. Que n'était-ce point de la Trappe et
+de son nouveau fondateur? «Le monde, dit l'historien de Rancé, accourait
+à la Trappe; la cour, pour voir le vieil homme converti, pour en rire ou
+pour l'admirer; les savants, pour causer avec le savant; les prêtres,
+pour s'instruire aux leçons de la pénitence[584].» Je ne répéterai pas
+tous les noms que je trouve cités; celui d'un M. Thiers, personnage
+érudit et plaisant, «qui se moquait de tout, même lorsqu'il était
+sérieux, et dont le choix eût été bientôt fait si on lui eût proposé
+d'être Rabelais ou roi de France[585],» importe assez peu ici, quoiqu'il
+ait écrit la _Sauce Robert_ et l'_Histoire des perruques_. Mais on
+n'oubliera pas que la Trappe fut un lieu de pèlerinage pour deux
+majestés, l'une debout, l'autre tombée, Bossuet et Jacques II.
+Saint-Simon, qui, si j'ai bonne mémoire, hâtait la conclusion d'une
+affaire d'honneur, c'est-à-dire se dépêchait de se battre pour aller
+s'édifier auprès de son illustre ami M. de la Trappe, n'est pas un des
+hôtes les moins mémorables de ce château-fort de la pénitence.
+L'extravagant et ingénieux Santeuil passe, sous la conduite de l'auteur,
+à peu de distance du monastère. Une seconde galerie de portraits fait
+pendant à celle par laquelle s'ouvre le volume; mais cette fois la
+figure de Rancé domine. On est bien aise d'apprendre que cette solitude
+incessamment violée, ce silence devenu une rumeur, une clameur,
+l'affligent et l'effrayent.
+
+ «Les hommes, dit-il, ne se lasseront-ils jamais de parler de moi?
+ Ce serait une chose bien douce d'être tellement dans l'oubli que
+ l'on ne vécût plus que dans la mémoire de ses amis,»--«cris de
+ tendresse, dit l'auteur, qui rarement échappent à l'âme fermée de
+ Rancé[586].»
+
+Quand il meurt, accablé de travail plutôt que _vaincu du temps_, on
+éprouve un double soulagement, car il y a une double délivrance: la mort
+l'affranchit à la fois du monde et de la solitude.
+
+L'auteur, lui, n'est pas soulagé. Son esprit oscille, d'une ligne à
+l'autre, entre l'admiration et la pitié: il y a dans cette destinée de
+main d'homme quelque chose qui l'embarrasse:
+
+ «Rancé habita trente-quatre ans le désert, ne fut rien, ne voulut
+ rien être, ne se relâcha pas un moment du châtiment qu'il
+ s'infligeait. Après cela put-il se débarrasser entièrement de sa
+ nature? ne se retrouvait-il pas à chaque instant comme Dieu l'avait
+ fait? Son parti pris contre ses faiblesses a fait sa grandeur; il
+ avait composé de toutes ses faiblesses punies un faisceau de
+ vertus[587]...»
+
+Et plus loin:
+
+ «Cette vie ne satisfait pas, il y manque le printemps: l'aubépine a
+ été brisée lorsque ses bouquets commençaient à paraître. Rancé
+ s'était proposé de courir le monde pour chercher des aventures.
+ Qu'eût-il trouvé[588]?...»
+
+ «Les hommes qui ont vieilli dans le désordre pensent que, quand
+ l'heure sera venue, ils pourront facilement _renvoyer de jeunes
+ grâces à leur destinée_ comme on renvoie des esclaves. C'est une
+ erreur; on ne se dégage pas à volonté des songes; on se débat
+ douloureusement contre un chaos où le ciel et l'enfer, la haine et
+ l'amour, l'indifférence et la passion se mêlent dans une confusion
+ effroyable. Vieux voyageur alors, assis sur la borne du chemin,
+ Rancé eût compté les étoiles en ne se fiant à aucune, attendant
+ l'aurore qui ne lui eût apporté que l'ennui du coeur et la disgrâce
+ des années. Aujourd'hui il n'y a plus rien de possible, car les
+ chimères d'une existence active sont aussi démontrées que les
+ chimères d'une existence désoccupée... Pour un homme comme Rancé,
+ il n'y avait que le froc; le froc reçoit les confidences et les
+ garde; l'orgueil des années défend ensuite de trahir le secret, et
+ la tombe le continue[589].»
+
+Il y aurait bien des réflexions à faire sur ce peu de lignes. Que de
+vérités! que d'erreurs! Ne dirait-on pas que l'auteur aussi «se débat
+douloureusement contre un chaos?» Ce livre est bien de notre temps, car
+il ne conclut pas. Il est bien d'une époque où, comme il le dit
+lui-même, «l'esprit humain n'a plus la force de se tenir debout[590].»
+Pourtant un instinct élevé, ou plutôt une lumière plus élevée que tous
+les instincts, dicte à l'écrivain quelques jugements fermes, hardis,
+dignes d'un autre âge. Il y a de l'indépendance, et mieux que de
+l'indépendance, dans ce remarquable passage:
+
+ «Qu'un homme soit rédimé au prix des plus grands malheurs, son
+ rachat vaut mieux que tous ces malheurs; qu'une révolution renverse
+ un État ou en change la face, vous croyez qu'il s'agit des
+ destinées du monde? Pas du tout: c'est un particulier, et peut-être
+ le particulier le plus obscur, que Dieu a voulu sauver: tel est le
+ prix d'une âme chrétienne[591].»
+
+Comment l'homme qui a écrit ces lignes a-t-il pu nous parler ensuite du
+froc qui reçoit les confidences, et de l'orgueil qui les garde[592]?
+
+Nous croyons que, dans sa manière de comprendre la religion et la vie,
+Rancé erra grandement, et nous ne prétendons pas le justifier en
+ajoutant qu'il erra avec toute une église, avec un siècle tout entier;
+mais nous aimons un esprit «qui avait la force de se tenir debout.» Nous
+lui envions sa décision, sa conséquence et sa foi. Un mot de Rancé, cité
+deux fois dans ce livre, nous a vivement frappé et s'enfonce dans notre
+mémoire:
+
+ «La Trappe durera ce qu'elle doit durer. Si, dans les âges
+ supérieurs, on s'était conduit par cette considération qu'il n'y a
+ rien qui ne soit sujet à la décadence, où en serait aujourd'hui le
+ champ de Jésus-Christ[593]?»
+
+Tout l'homme ne se révèle-t-il pas à vous dans cette seule phrase? N'y
+a-t-il pas là toute une philosophie? Ce n'est pas assurément celle de
+notre temps. Qui ne calcule en effet sur la décadence? Qui ose dire: «La
+Trappe durera ce qu'elle doit durer?» Qui, d'un coeur tranquille, oppose
+la liberté à la nécessité? Qui va en avant, les yeux fermés, sur la foi
+de Dieu et des principes? Mais laissons ces questions, et revenons au
+livre de M. de Chateaubriand.
+
+L'histoire de Rancé est l'histoire d'un moine, d'un moine dont
+l'impitoyable logique a poussé l'idée claustrale à ses dernières
+conséquences. Ne fut-il rien de plus? Ses écrits (nous avons la
+confusion de dire que nous ne les connaissons pas) ne renferment-ils que
+cela? Nous avons peine à le croire, et nous voudrions les voir analysés.
+Rancé, nous l'espérons, y gagnerait. Il est déjà bien grand dans sa
+biographie, grand de caractère et d'esprit, et présentant, jusque dans
+les erreurs de son zèle, un type suprême de cette loi de justice et de
+ce besoin d'expiation, qui, sous les formes les plus diverses, se
+manifeste ou se trahit chez les hommes les plus divers. Tout le monde
+remerciera M. de Chateaubriand de l'obéissance pieuse qui lui a fait
+ajouter quelques pages admirables à toutes les admirables pages que nous
+lui devons déjà; tout le monde se sentira triste de la tristesse dont
+cet ouvrage est pénétré, tristesse sans larmes, désenchantement amer,
+qui ne daigne demander à la terre ni consolation ni pitié, mais qui,
+nous aimons à le croire, a su les chercher ailleurs. Tout le monde
+enfin, bon nombre de lecteurs du moins, regretteront que l'auteur n'ait
+pas donné à son ouvrage le mérite de l'unité de ton. Il l'eût facilement
+obtenu en imposant une règle à la richesse de sa mémoire, en évitant ou
+en ne cherchant pas certains rapprochements. Le talent a plus de charges
+que d'immunités; toutes les pensées, tous les sujets, ne sont pas
+également dignes d'une plume éloquente; les grâces de la parole sont
+pudiques et fières; elles craignent les mésalliances; et quand je
+rencontre dans cette _Vie de Rancé_, certains traits, certaines
+anecdotes, je ne puis m'empêcher de dire, avec un anachorète cité par
+l'auteur lui-même: «Ce n'est pas pour cela que les abeilles volent le
+long des ruisseaux pour ramasser un miel si doux.»
+
+Il est impossible de le taire; cette vie de Rancé n'est pas celle que
+nous attendions et celle dont, par avance, nous nous étions réjouis.
+Nous ne demandions pas à l'écrivain un nouveau chef-d'oeuvre; nous
+demandions au vieillard quelques-unes de ces paroles qui ne sont pas
+encore du ciel, mais qui ne sont plus de la terre: ce sujet, que nous
+avions cru de son choix, les faisait espérer; il nous les devait. Il y a
+des paroles sérieuses dans ce livre, mais ce livre n'est pas sérieux, et
+ce n'est pas pour les lecteurs seulement que nous en avons du regret. Un
+sceau peut-être est posé pour jamais sur ces lèvres d'or; s'il en est
+ainsi, à la bonne heure; à défaut des paroles que nous n'entendrons
+plus, puisse le silence être béni!
+
+
+
+
+V
+
+Vie de Rancé.
+
+Deuxième édition, revue, corrigée et augmentée.
+
+1 vol. in-8°. Paris, 1844[594].
+
+
+Le soin que nous avons pris de collationner d'un bout à l'autre les deux
+éditions de la _Vie de Rancé_ nous a donné la preuve de l'attention
+accordée par l'illustre auteur aux voeux de la critique. On ne pouvait
+entrer plus franchement ni davantage abonder dans le sens de la
+principale observation à laquelle a donné lieu la _Vie de Rancé_.
+Déférence respectable et touchante! Il est peut-être encore plus beau de
+se réformer ainsi que de n'avoir pas eu à se réformer. «Cette envie,
+pour nous servir ici des expressions d'un héros, ne prend guère aux
+victorieux et aux barbes grises;» mais elle est naturelle à un noble
+esprit.
+
+Des pages entières de la première édition ont disparu dans la seconde;
+mais de plus belles, de meilleures en ont pris la place: _feliciores
+inserit_. De ce nombre sont celles sur le P. de Chaumont, missionnaire
+qui emportait au bout de l'univers une lettre de l'abbé de la Trappe,
+comme une relique assez puissante pour conjurer les tempêtes. Comment
+ces images n'auraient-elles pas entraîné encore une fois sur les plaines
+de l'Océan et vers le pays du soleil l'antique pèlerin de la Syrie,
+l'aventureux compagnon des courses désolées de René? Tout un vol de
+souvenirs et de rêves s'échappe avec une harmonieuse confusion du sein
+de cette imagination toujours jeune et toujours émue, de même qu'au
+lever du jour mille oiseaux à l'aile dorée s'envolent du milieu d'une
+feuillée murmurante:
+
+ «Ainsi les mers et les naufrages entrent à la Trappe, comme le
+ siècle de Louis XIV y était entré par des bois où l'on entend à
+ peine un son. La manière dont les hommes de ce temps voyaient le
+ monde ne ressemblait pas à celle dont nous l'apercevons
+ aujourd'hui. Il ne s'agissait jamais pour ces hommes d'eux-mêmes;
+ c'était toujours de Dieu qu'ils parlaient. Ces souvenirs que Rancé
+ envoyait aux océans par un missionnaire se rattachaient à son
+ _arrière-vie_, lorsqu'il avait songé à cacher ses blessures parmi
+ les pasteurs de l'Himalaya. Tous les rivages sont bons pour
+ pleurer. Il aurait vu, s'il avait suivi ses premiers desseins, ces
+ rizières abandonnées quand l'homme qui les sema est passé depuis
+ longtemps; il aurait suivi des yeux ces aras blancs qui se reposent
+ sur les manguiers du tombeau de Tadjmahal; il aurait retrouvé tout
+ ce qu'il eût aimé dans son jeune âge, la gloire des palmiers, leur
+ feuillage et leurs fruits; il se serait associé à cet Indien qui
+ appelle ses parents morts aux bouches du Gange, et dont on entend
+ la nuit les chants tributaires qu'accompagnent les vagues de la mer
+ Pacifique[595].»
+
+Quels tableaux vis-à-vis des noirs ombrages de la Maison-Dieu!
+Versailles à peine est plus différent.
+
+Laissons au lecteur le plaisir de chercher lui-même dans l'ouvrage et de
+découvrir jusque dans les moindres interstices des jeunes pousses d'une
+verdure si vive. Bornons-nous à remarquer encore que la _Vie de Rancé_,
+qui forme aujourd'hui quatre livres au lieu de trois, paraît mieux
+divisée, et qu'en plusieurs endroits la matière est distribuée avec plus
+de soin. Le caractère général du style est demeuré le même; à certains
+égards nos remarques subsistent: nous n'y reviendrons pas; il nous plaît
+mieux de dire qu'une seconde lecture nous a rendus attentifs à des
+beautés qui, la première fois, nous avaient presque échappé. Ce sont de
+belles pages que celles qui retracent les derniers moments de Rancé;
+l'auteur savait bien que la simplicité est l'ornement de la grandeur; et
+quand il a mêlé ses pensées au récit de cette scène auguste, elles ont
+été dignes du sujet. On peut avoir des doutes sur cette phrase
+assurément bien hardie: «Il n'y avait personne pour porter la main sur
+le coeur de ce christ;» mais qui n'aimerait la réflexion suivante:
+
+ «Cette famille de la religion autour de Rancé avait la tendresse de
+ la famille naturelle et quelque chose de plus; l'enfant qu'elle
+ allait perdre était l'enfant qu'elle allait retrouver; elle
+ ignorait ce désespoir qui finit par s'éteindre devant
+ l'irréparabilité de la perte. La foi empêche l'amitié de mourir:
+ chacun en pleurant aspire au bonheur du chrétien appelé; on voit
+ éclater autour du juste une pieuse jalousie, laquelle a l'ardeur de
+ l'envie, sans en avoir le tourment[596].»
+
+[1: Ces matériaux sont 1° pour le _cours_ une _autographie_ préparée et
+revue par Vinet, 2° pour les articles, le journal où ceux-ci ont paru:
+_Le Semeur_. Nous avons pu utiliser pour cette édition l'exemplaire du
+cours autographié qui appartenait à Vinet, et qui est aujourd'hui à la
+bibliothèque de la Faculté de théologie de l'Église libre du canton de
+Vaud.]
+
+[2: Voir plus loin le 2e article dans "Chateaubriand--Études historiques
+et littéraires". Nous avons aussi complété un court article de Vinet sur
+la deuxième édition de _Rancé_. Il en sera question plus loin.]
+
+[3: Il avait été «installé» en même temps que Sainte-Beuve, qui
+professa, comme on sait, une année à Lausanne. Il y donna son _Port
+Royal_.]
+
+[4: Rambert: _Alexandre Vinet_. 3e édition Tome II, 194.]
+
+[5: Henri Lutteroth, directeur du _Semeur_.]
+
+[6: Inédit.]
+
+[7: On sait que Vinet notait sur un _agenda_ toutes ses occupations de
+la journée. Il y notait aussi parfois ses réflexions sur divers sujets.]
+
+[8: Il s'agit des exercices homilétiques, dirigés par le professeur.]
+
+[9: Théophile Passavant, ancien pasteur, à Bâle.]
+
+[10: _Lettres de Vinet_, II, 228.]
+
+[11: Auguste Jaquet, conseiller d'État du canton de Vaud.]
+
+[12: Inédit.]
+
+[13: Vinet était absent ce jour-là; il était au Châtelard, sur Clarens,
+depuis le 4 avril; il rentra à Lausanne le 16.]
+
+[14: Mme Juste Olivier, femme du poète.]
+
+[15: Libraire à Paris.]
+
+[16: Alexis Forel, membre du Grand Conseil du canton de Vaud.]
+
+[17: Inédit.]
+
+[18: Inédit.]
+
+[19: Inédit.]
+
+[20: Inédit.]
+
+[21: _Alexandre Vinet_. 3e édition. Tome II, 210.]
+
+[22: Samuel Chappuis, professeur à la faculté de théologie de l'académie
+de Lausanne.]
+
+[23: Rambert, _ouv. cité_, II, 211.]
+
+[24: Cité par Rambert, _ouv. cité_, II, 211.]
+
+[25: _Revue Suisse_, VII, 133.]
+
+[26: Adèle, née Vernet, veuve du baron Auguste de Staël, qui était fils
+de Mme de Staël.]
+
+[27: _Lettres de Vinet_, II, 224.]
+
+[28: _Ibid_, II, 236.]
+
+[29: Il s'agit d'un cours sur les poètes. Nous en reparlerons.]
+
+[30: Inédit.]
+
+[31: Voir plus vers la fin du "Chapitre premier--L'Essai sur les
+révolutions", un passage sur la mélancolie de Chateaubriand qui n'est
+pas très clair.]
+
+[32: Sainte-Beuve: «À partir de 1811, en regardant au fond de la pensée
+de Madame de Staël nous y découvrirons par degrés le recueillement que
+la religion procure, la douleur qui mûrit, la force qui se contient, et
+cette âme jusque-là violente comme un Océan, soumise aussi comme lui, et
+rentrant avec effort et mérite dans ses bornes. Nous verrons enfin, au
+bout de cette route triomphale, comme au bout des plus humblement
+pieuses... nous verrons une croix...» _Portraits de femmes_. (L'article
+est de mai 1835.)]
+
+[33: Rambert, _ouv. cité_, I, 264.]
+
+[34: Charles Scholl, pasteur à Lausanne.]
+
+[35: Rambert, _ouv. cité_, I, 264.]
+
+[35: _Ibid_, I, 329.]
+
+[36: 27 octobre 1836.--_Lettres de Vinet_, I, 462.]
+
+[37: 5 novembre 1836.--_Lettres de Vinet_, I, 464 et suiv.]
+
+[38: Quelques jours auparavant, Vinet avait fait passer dans le _Semeur_
+du 2 novembre 1836 (Tome V, page 352) le petit article suivant:
+
+_«À Monsieur le Rédacteur du «Semeur»,_
+
+»Le terme de _vérité païenne_ dont j'ai fait usage en rendant compte de
+quelques-unes des idées de l'_Essai_ de M. de Chateaubriand _sur la
+littérature anglaise_, a pu être pris par quelques personnes dans un
+sens bien éloigné de mon intention. J'appelle _vérité païenne_ ce que
+l'homme peut mettre de vérité dans ses pensées et dans ses écrits sans
+le secours du christianisme, ce que la nature enseigne à l'humanité, et
+la méditation aux Socrate et aux Platon. En tous cas cette vérité c'est
+la vérité; il n'y en a pas deux, l'une vraie et l'autre fausse; et il ne
+saurait y avoir d'opposition entre elles non plus qu'entre le soleil et
+l'aurore. Seulement la vérité païenne est bornée; à une certaine
+distance de son foyer ses rayons pâlissent et meurent. J'ai regretté que
+l'auteur de _l'Essai_ appliquât cette lumière trop courte à des
+questions dont une autre lumière (la lumière de la Parole divine) peut
+seule éclairer les profondeurs. Mais en parlant d'une vérité _païenne_,
+je n'ai garde de transporter cette épithète à l'auteur lui-même; je le
+crois catholique sincère, fort éloigné de toute intention païenne, et
+prêt à toutes sortes de sacrifices pour le culte que son génie a protégé
+dans les mauvais jours.--Je donne cette explication dans mon propre
+intérêt, afin qu'un mot mal compris ne fasse pas mal comprendre mon
+intention, pleine de respect, et j'oserai ajouter d'affection.
+
+»Agréez, etc...»
+
+J'ai pensé qu'il était utile de reproduire cette page de Vinet, sinon
+dans le corps du volume, du moins dans la préface. Je dois ajouter que
+c'est M. Philippe Bridel qui me l'a signalée, et je profite de cette
+occasion pour ajouter que c'est également à l'inépuisable et prévenante
+obligeance de M. Philippe Bridel que je dois de connaître la plupart des
+documents que j'ai utilisés dans cette préface.]
+
+[39: Inédit.]
+
+[40: _Lettres de Vinet_, II, 240 (texte rétabli d'après une meilleure
+copie). Cette lettre est du 16 et non du 10 juin 1844.]
+
+[41: Il y a peut-être quelque exagération dans tout ceci. Je doute fort
+de la «simplicité» de Chateaubriand. J'en doute d'autant plus que j'ai
+sous les yeux une lettre de Chateaubriand à son éditeur, que le _Journal
+de Genève_ vient de reproduire, et qui montre bien que l'auteur de Rancé
+n'était pas si «simple» que cela. La voici:
+
+«Nous voilà en vente, mon cher Monsieur, et jusqu'à présent l'_affaire_
+se présente bien. Si vous n'avez pas trop tiré, il y aurait de
+l'avantage à pouvoir faire, le plus tôt possible, une seconde édition.
+Je suis à même de faire entrer dans cette seconde édition des morceaux
+que j'avais retirés de la première et qui font des vides assez
+remarquables pour les hommes accoutumés à lire. Veuillez donc me dire où
+vous en êtes, et s'il serait bon d'annoncer bientôt une seconde édition.
+Si la première n'a pas été _tirée à un trop grand nombre_, on pourrait
+arrêter le tirage et annoncer une seconde édition à laquelle j'ai une
+douzaine de pages à ajouter. Un mot de réponse à tout cela, s'il vous
+plaît. Vous savez l'ancien adage: _Il faut battre le fer pendant qu'il
+est chaud_. On dit chez vous qu'on ne sait pas encore quand vous
+revenez, mais j'ai toujours grande envie de vous voir.
+
+»À vous, à vous.
+
+»CHATEAUBRIAND.»
+
+Cette lettre adressée par Chateaubriand à l'éditeur Delloye au sujet de
+l'apparition de la Vie de Rancé est datée de Paris, 9 mai 1844.]
+
+[42: Inédit.]
+
+[43: Ami Bost, pasteur, né à Genève.]
+
+[44: Un autre article sur Chateaubriand (_Des derniers écrits politiques
+de M. de Chateaubriand_) qui a paru dans le _Semeur_, du 23 janvier
+1833, et qu'on serait aussi tenté d'attribuer à Vinet,--mais moins,--est
+de Guillaume de Félice, pasteur à Bolbec, plus tard professeur à la
+Faculté de théologie de Montauban.]
+
+[45: M. Lutteroth à M. Ch. Secrétan.]
+
+[46: M. Monnard, professeur ordinaire de littérature française à
+l'Académie de Lausanne, absent pendant le semestre d'hiver 1844, et dont
+M. Vinet s'était chargé de continuer le cours.]
+
+[47: Passage supprimé dans les deux éditions antérieures. Voir la
+Préface.]
+
+[48: _De l'Influence des Passions_, section III, chapitre IV, _De la
+Bienfaisance_.]
+
+[49: Passage supprimé dans les deux éditions antérieures. Voir la
+Préface.]
+
+[50: _Lettres sur les écrits et le caractère de J.-J. Rousseau_. Lettre
+III.]
+
+[51: _Delphine_, Ve partie, lettre XVII.]
+
+[52: _Introduction aux manuscrits de M. Necker_.]
+
+[53: _Ibid_.]
+
+[54: Passage supprimé dans les deux éditions antérieures. Voir Préface.]
+
+[55: Mot supprimé dans les éditions antérieures.]
+
+[56: Passage supprimé dans les éditions antérieures. Voir Préface.]
+
+[57: _De l'Allemagne_, IIIe partie, chap. XIX. Le titre de ce chapitre
+est: _De l'amour dans le mariage_.]
+
+[58: _Lettres sur les écrits et sur le caractère de J.-J. Rousseau_.
+Lettre VI.]
+
+[59: Mot supprimé dans les éditions antérieures.]
+
+[60: _Introduction aux manuscrits de M. Necker._]
+
+[61: _De la Littérature_, IIe partie, chap. IV.]
+
+[62: _Lettres sur les écrits et le caractère de J.-J. Rousseau_. Lettre
+IV.]
+
+[63: Préface de _Mirza_.]
+
+[64: Sur ce passage voir la Préface du présent volume.]
+
+[65: _Mélanges de littérature et de politique._]
+
+[66: _Lettres sur les écrits et le caractère de J.-J. Rousseau_. Lettre
+Ire.]
+
+[67: Lettre II.]
+
+[68: Ire Partie, chap. Ier.]
+
+[69: _Ibid_.]
+
+[70: IIe Partie, chap. II]
+
+[71: Les passages entre crochets ont été supprimés dans les éditions
+antérieures. Voir Préface.]
+
+[72: Introduction.]
+
+[73: Section III, chap. Ier]
+
+[74: Introduction.]
+
+[75: Section III, chap. IV.]
+
+[76: Section Ire, chap. III, vers la fin.]
+
+[77: Section Ire, chap. VII.]
+
+[78: Section Ire, chap. VIII.]
+
+[79: Conclusion.]
+
+[80: _Ibid_.]
+
+[81: Section II, chap. II.]
+
+[82: Section II, chap. IV.]
+
+[83: Section III, chap. II.]
+
+[84: Conclusion, dernier paragraphe.]
+
+[85: Section II, chap. III.]
+
+[86: Section Ire, chap. IV.]
+
+[87: Section Ire, chap. VIII.]
+
+[88: Section III.]
+
+[89: Vinet se cite ici lui-même. Voir _Semeur_, tome V, page 260.]
+
+[90: IIe Partie, chap. V.]
+
+[91: _Ibid_.]
+
+[92: IIe Partie, chap. Ier.]
+
+[93: _Ibid_.]
+
+[94: IIe Partie, conclusion.]
+
+[95: _Ibid_.]
+
+[96: IIe Partie, chap. 1er.]
+
+[97: Discours préliminaire.]
+
+[98: Ire Partie, chap. I.]
+
+[99: Section Ire, chap. Ier.]
+
+[100: _Essai sur les Révolutions_, Ire partie, chap. XIV. Édition des
+OEuvres complètes. Tome Ier, page 89, note _a_ (1826). Voici la même
+affirmation dans le texte de 1797: «Le vice et la vertu, d'après
+l'histoire, paraissent une somme donnée qui n'augmente ni ne diminue;
+les sciences, au contraire, des inconnues qui se dégagent sans cesse.
+Que devient le système de perfection?» IIe Partie, chap. LVI.]
+
+[101: Les éditions antérieures et le manuscrit de Vinet portent
+_invisiblement_. La correction _visiblement_ s'impose.]
+
+[102: Ire Partie, chap. XI.]
+
+[103: Ire Partie, chap. X.]
+
+[104: Ire Partie, chap. XI.]
+
+[105: IIe Partie, chap. V.]
+
+[106: Ire Partie, chap. XV.]
+
+[107: Ire Partie, chap. XI.]
+
+[108: Ire Partie, chap. VII.]
+
+[109: IIe Partie, chap. Ier.]
+
+[110: IIe Partie, chap. V.]
+
+[111: _Ibid_.]
+
+[112: _Ibid_.]
+
+[113: _Ibid_.]
+
+[114: _Ibid_.]
+
+[115: IIe Partie, chap. VIII.]
+
+[116: _Ibid_.]
+
+[117: _Ibid_.]
+
+[118: IIe Partie, chap. VI.]
+
+[119: IIe Partie, chap. IX.]
+
+[120: _Semeur_, tome V, page 260.]
+
+[121: _Lettre à M. de Fontanes, sur la deuxième édition de l'ouvrage de
+Madame de Staël_. (OEuvres complètes de Chateaubriand, tome XIV.)]
+
+[122: Articles insérés dans le _Mercure de France_ en 1800, et
+réimprimés dans les _OEuvres de M. de Fontanes_, tome II.]
+
+[123: IIe partie, chap. IX. Conclusion.]
+
+[124: _Tableau de la Littérature au dix-huitième siècle_. LXe Leçon.
+(Tome IV, page 382.)]
+
+[125: M. Quinet, parlant d'_Ahasvérus_. Il a dit: _et de mon désespoir_.
+(_Ed. antér._)]
+
+[126: Tableau de la Littérature française, chap. VI.]
+
+[127: Ire Partie, lettre XXX.]
+
+[128: IIe Partie, lettre XXVII.]
+
+[129:
+ Le malheur de Rufin a dessillé mes yeux;
+ Son châtiment absout les dieux.
+]
+
+[130: IIe Partie, lettre XLII.]
+
+[131: Ire Partie, lettre XXX.]
+
+[132: Dernier paragraphe.]
+
+[133: La Fontaine.]
+
+[134: IIIe Partie, lettre XLIX.]
+
+[135: IIIe Partie, lettres VII, Ire et XXIX.]
+
+[136: IIIe Partie, lettre XIV.]
+
+[137: Ire Partie, lettre X.]
+
+[138: Ire Partie, lettre XVI.]
+
+[139: Annales littéraires, tome III, pages 166-169.]
+
+[140: _Andromaque_. Acte IV, scène V.]
+
+[141: Livre Ier, chap. Ier.]
+
+[142: _Andromaque_. Acte V, scène III.]
+
+[143: Livre II, chap. Ier et IV.]
+
+[144: Livre XIII, chap. IV.]
+
+[145: _Ibid_.]
+
+[146: _Deuxième Épître aux Corinthiens_, chap. XII, v. 15.]
+
+[147: Livre II, chap. Ier.]
+
+[148: Livre II, chap. II.]
+
+[149: Livre II, chap. III.]
+
+[150: _Ibid_.]
+
+[151: _Ibid_.]
+
+[152: Livre XIII, chap. IV.]
+
+[153: Livre Ier, chap. V.]
+
+[154: Livre Ier, chap. II.]
+
+[155: Livre V, chap. Ier.]
+
+[156: OEuvres complètes, tome VII. _Voyage en Italie_. Lettre à M. de
+Fontanes. (Rome, le 10 janvier 1804.)]
+
+[157: Voyez Livre IV, chap. IV, à la fin, où cette opposition éclate
+d'une manière dramatique:«L'éloquence de Corinne excitait l'admiration
+d'Oswald, sans le convaincre; il cherchait partout un sentiment moral,
+et toute la magie des arts ne pouvait jamais lui suffire. Alors Corinne
+se rappela que, dans cette même arène, les chrétiens persécutés étaient
+morts victimes de leur persévérance; et montrant à lord Nelvil les
+autels élevés en l'honneur de leurs cendres, et cette route de la croix
+que suivent les pénitents, au pied des plus magnifiques débris de la
+grandeur mondaine, elle lui demanda si cette poussière des martyrs ne
+disait rien à son coeur.--Oui, s'écria-t-il, j'admire profondément cette
+puissance de l'âme et de la volonté contre les douleurs et la mort: un
+sacrifice, quel qu'il soit, est plus beau, plus difficile, que tous les
+élans de l'âme et de la pensée. L'imagination exaltée peut produire les
+miracles du génie; mais ce n'est qu'en se dévouant à son opinion, ou à
+ses sentiments, qu'on est vraiment vertueux: c'est alors seulement
+qu'une puissance céleste subjugue en nous l'homme mortel.--Ces paroles
+nobles et pures troublèrent cependant Corinne; elle regarda lord Nelvil,
+puis elle baissa les yeux; et bien qu'en ce moment il prît sa main et la
+serrât contre son coeur, elle frémit de l'idée qu'un tel homme pouvait
+immoler les autres et lui-même au culte des opinions, des principes, ou
+des devoirs dont il aurait fait choix.»]
+
+[158: Livre XV, chap. Ier, vers la fin.]
+
+[159: Buffon.]
+
+[160: Livre X, chap. V.]
+
+[161: _OEuvres complètes de Madame de Staël._ Tome XVII, pages 4, 5 et
+7.]
+
+[162: _Mélanges de littérature et de politique_, par Benjamin Constant.
+Pages 171-172.]
+
+[163: Ire Partie, chap. II.]
+
+[164: IIe Partie, chap. II.]
+
+[165: Ire Partie, chap. IV.]
+
+[166: IIIe Partie, chap. XI.]
+
+[167: Saint-Lambert.]
+
+[168: Ire Partie, chap. II.]
+
+[171: Ire Partie, chap. II. Madame de Staël ajoute en note: «Je n'ai pas
+besoin de dire que c'était l'Angleterre que je voulais désigner par ces
+paroles.»]
+
+[170: Ire Partie, chap. IV.]
+
+[171: Ire Partie, chap. VI.]
+
+[172: Ire Partie, chap. IX.]
+
+[173: _Ibid_.]
+
+[174: IIe Partie, chap. II.]
+
+[175: IIe Partie, chap. IX.]
+
+[176: IIe Partie, chap. XII.]
+
+[177: IIIe Partie, chap. IX.]
+
+[178: IIIe Partie, chap. VIII.]
+
+[179: IIIe Partie, chap. XI.]
+
+[180: Ire Partie, chap. Ier.]
+
+[181: IIIe Partie, chap. VI.]
+
+[182: IIe Partie, chap. VII.]
+
+[183: IIIe Partie, chap. IV.]
+
+[184: _Ibid_.]
+
+[185: «La philosophie matérialiste livrait l'entendement humain à
+l'empire des objets extérieurs, la morale à l'intérêt personnel, et
+réduisait le beau à n'être que l'agréable. Kant voulut rétablir les
+vérités primitives et l'activité spontanée dans l'âme, la conscience
+dans la morale, et l'idéal dans les arts.» (IIIe Partie, chap. VI.)]
+
+[186: IIIe Partie, chap. Ier]
+
+[187:
+ Sous le feuillage épais se cache un rameau d'or,
+ Dans cette obscurité cherchez, cherchez encor,
+ Et cueillez hardiment.
+
+ (_Énéide_, liv. VI.)
+]
+
+[189: IVe Partie, chap. XI.]
+
+[190: Observations générales.]
+
+[191: _Notice sur la vie et les écrits de Madame Necker de Saussure_, en
+tête de l'édition in-12 de l'_Éducation progressive_, publiée par M.
+Paulin. Paris, 1844, page XI.]
+
+[192: Vauvenargues.]
+
+[193: IIe Partie, chap. XXVIII.]
+
+[194: IIIe Partie, chap. XIV.]
+
+[195: IIIe Partie, chap. III.]
+
+[196: _Ibid_.]
+
+[197: IIIe Partie, chap. XVI.]
+
+[198: _Ibid_.]
+
+[199: IVe Partie, chap. V.]
+
+[200: IVe Partie, chap. VI.]
+
+[201: IVe Partie, chap. IX.]
+
+[202: IVe Partie, chap. VI.]
+
+[203: Ire Partie, chap. XI.]
+
+[204: Ire Partie, chap. XVIII.]
+
+[205: IIIe Partie, chap. XII.]
+
+[206: Ire Partie, chap. XX.]
+
+[207: Ire Partie, chap. IV.]
+
+[208: Ire Partie, chap. V.]
+
+[209: _Ibid_.--Je lis encore dans les _Considérations sur la Révolution
+française_ une phrase trop semblable à celles que je viens de citer: «On
+a pu quelquefois agir en conversation sur Bonaparte contre son intérêt
+même, il y en a des exemples; mais c'est un des hasards de son caractère
+sur lequel on ne saurait compter.» (Ve Partie, chapitre IV.)]
+
+[210: Ire Partie, chap. VII.]
+
+[211: Ire Partie, chap. X.]
+
+[212: Ire Partie, chap. XVIII.]
+
+[213: Ire Partie, chap. IV.]
+
+[214: IIe Partie, chap. III.]
+
+[215: IIe Partie, chap. XIV.]
+
+[216: Ovide.]
+
+[217: _Examen critique des Considérations de Madame de Staël sur les
+principaux événements de la Révolution française_; 2 vol. in-8°. Paris,
+1822. Tome Ier, page 300. (C'est la deuxième édition; la première est de
+1818.)]
+
+[218: IIe Partie, chap. Ier.]
+
+[219: Ire Partie, chap. XX.]
+
+[220: Ire Partie, chap. XIX.]
+
+[221: Ire Partie, chap. XX.]
+
+[222: IIe Partie, chap. II.]
+
+[223: Ve Partie, chap. IV.]
+
+[224: IIIe Partie, chap. XXV.]
+
+[225: IIIe Partie, chap. IX.]
+
+[226: IIIe Partie, chap. XXV.]
+
+[227: _Examen critique des Considérations de Madame de Staël sur les
+principaux événements de la Révolution française_.]
+
+[228: IIe Partie, chap. XI.]
+
+[229: IIe Partie, chap. XXI.]
+
+[230: IIe Partie, chap. II.]
+
+[231: IVe Partie, chap. Ier.]
+
+[232: _Le Misanthrope_. Acte Ier, scène Ire.]
+
+[233: Ve Partie, chap. V.]
+
+[234: IIe Partie, chap. XXII.]
+
+[235: 1 Jean III, 2.]
+
+[236: Horace. _Odes_, livre IV, ode IX. (_L'amour respire encore avec
+tous ses feux dans les tendres sons du luth de Sapho_.)]
+
+[237: Vinet se cite lui-même. Voir _Semeur_, tome VIII, pages 89-91.
+(_Edit_.)]
+
+[238: _Considérations sur la Révolution française_, IIe partie, chap.
+XX.]
+
+[239: _Semeur_, tome VI, page 177.]
+
+[240: _Cours d'Esthétique_, XXXVIIIe Leçon.]
+
+[241: _De l'Allemagne_, IIe Partie, chap. VII.]
+
+[242: _Ibid_.]
+
+[243: _De la littérature_, Ire Partie, chap. VIII.]
+
+[244: Voir le _Semeur_, Tome V, page 260.--Je me permets de me citer
+moi-même, n'ayant rien à changer, quant au fond, à ce que je disais
+alors. (1836.)]
+
+[245: Cette nouvelle a été composée sous l'Empire.]
+
+[246: Voir la _Notice_ en tête de l'_Essai_: «Je n'en ignore pas les
+défauts; le _moi_ y revient souvent...»--Voir aussi, dans la nouvelle
+édition, la première _Note critique_: «Le moi que l'on retrouve partout
+dans l'_Essai_ m'est d'autant plus odieux aujourd'hui que rien n'est
+plus antipathique à mon esprit.»--C'est sans doute ce qui a tant
+multiplié le _nous_ dans les ouvrages de M. de Chateaubriand.]
+
+[247: Préface de la nouvelle édition de l'_Essai_, dans les OEuvres
+complètes, tome Ier, page XLIII.]
+
+[248: Nouvelle édition de l'_Essai_, tome II, page 203, note _a_.]
+
+[249: Préface de l'_Essai_ dans les OEuvres complètes, page IV, note
+_b_.]
+
+[250: Selon les biographes qui font naître M. de Chateaubriand en 1772,
+il n'aurait eu que dix-neuf ans à son départ pour l'Amérique; cela seul
+me ramènerait à l'opinion commune, qui le fait naître la même année que
+Bonaparte, Canning et Cuvier, c'est-à-dire en 1769. À ce compte, il
+avait vingt-huit ans, et non vingt-cinq, lorsqu'il écrivit l'_Essai_; ce
+qui me paraît aussi plus probable en soi.]
+
+[251: IIe Partie, chap. XXII. (OEuvres complètes, tome II, page 228, note
+_a_.)]
+
+[252: Voir dans l'édition des OEuvres complètes, tome Ier, pages 172,
+201, 218, et tome II, pages 132, 221 et 247.]
+
+[253: Ire Partie. Introduction.]
+
+[254: Ire Partie. Exposition (dans l'Introd.).]
+
+[255: IIe partie, chap. IX.]
+
+[256: IIe Partie, chap. LVI.]
+
+[257: IIe Partie, chap. XIII: _Aux infortunés_. (C'est le titre du
+chapitre.)]
+
+[258: Ire Partie, chap. IX.]
+
+[259: Ire Partie, chap. V.]
+
+[260: IIe Partie, chap. XXV, en note.]
+
+[261: IIe Partie, chap. XLIII.]
+
+[262: IIe Partie, chap. III.]
+
+[263: Ire Partie, chap. VI.]
+
+[264: Ire Partie, chap. XIX.]
+
+[265: Ire Partie, chap. LXX.]
+
+[266: IIe Partie, chap. XIX.]
+
+[267: «Peut-être la vraie sagesse consiste-t-elle à être, non pas sans
+principes, mais sans opinions déterminées.» (Introduction, en note.)]
+
+[268: IIe Partie, chap. XXXI.]
+
+[269: Ire Partie, chap. V.]
+
+[270: IIe Partie, chap. XIII.]
+
+[271: IIe Partie, chap. XLIII.]
+
+[272: IIe Partie, chap. XLVII.]
+
+[273: _Ibid_.]
+
+[274: IIe Partie, chap. XLVIII.]
+
+[275: Édition des OEuvres complètes. Préface, page XLIX. Voir aussi, tome
+Ier, pages 86, 197, 286, 300, et tome II, pages 33, 49, 83, 170, 213,
+249, 255, 303 et 334, les notes critiques.]
+
+[276: _Génie du Christianisme_, Ire Partie, livre V, chap. II.]
+
+[277: _Essai historique_, IIe Partie, chap. XXXI.]
+
+[278: IIe Partie, chap. XXXI.]
+
+[279: _Essai historique_, IIe Partie, chap. LVII et dernier.]
+
+[280: _Génie du Christianisme_. Ire Partie, livre V, chap. XII.]
+
+[281: Horace, _Épodes_. Ode II.--Le fond de la fameuse description du
+Niagara se trouve dans une note de l'_Essai_. (IIe Partie, chap.
+XXIII.)]
+
+[282: _Études historiques_. Avant-propos.]
+
+[283: Il y a plusieurs préfaces du _Génie du Christianisme_; ce morceau
+se trouve dans la première, recueillie, avec les autres, dans le tome XV
+des OEuvres complètes; M. de Chateaubriand le cite lui-même dans la
+préface de la nouvelle édition de l'_Essai historique_. (_Ed_.)]
+
+[284: Voir la première préface d'_Atala_ dans les OEuvres complètes, t.
+XV.]
+
+[285:
+ Es liebt die Welt das Glänzende zu schwärzen,
+ Und das Erhab'ne in den Staub zu zieh'n.
+
+ Schiller.
+]
+
+[286: _Tableau historique de l'état des progrès de la littérature
+française depuis 1789_, par M.-J. de Chénier. Paris, 1818. Page 220. Cet
+ouvrage est le rapport demandé par Napoléon et composé par Chénier pour
+la classe de l'Institut à laquelle il appartenait. La première édition
+n'a été tirée qu'à peu d'exemplaires pour les membres de l'Académie
+française. Elle est moins complète que les suivantes. (Imprimerie
+Impériale, in-4°.) Ces détails sont nécessaires pour justifier le renvoi
+à l'ouvrage cité (_Ed_.)]
+
+[287: OEuvres complètes. Tome XXI, page 342, dans un morceau _sur les
+Annales littéraires_, de M. Dussault.]
+
+[288: OEuvres complètes, tome XVI, page 70.]
+
+[289: _Ibid_. Page 97.]
+
+[290: _Ibid_. Page 35.]
+
+[291: _Ibid_. Page 40.]
+
+[292: _Ibid_, page 33.]
+
+[293: _Ibid_, Page 94.]
+
+[294: Atala est fille d'un Espagnol.]
+
+[295: OEuvres complètes, tome XVI, Page 62.]
+
+[296: _Ibid_, Page 110.]
+
+[297: _Les Martyrs_. Livres IX et X.]
+
+[298: Pages 103-108. Le discours du vieillard à Paul, dans _Paul et
+Virginie_, quoique plus beau que celui du Père Aubry, n'est guère plus
+restaurant; on y trouve même des insinuations qui manquent de
+délicatesse. Les deux vieillards sont donc, je l'avoue, des consolateurs
+fâcheux; mais au moins le vieillard déiste donne ses consolations pour
+ce qu'elles valent (et il se rend justice, car Paul n'est point
+consolé), tandis que le vieillard catholique surfait prodigieusement, et
+s'il ne convertit pas Chactas, il le console.]
+
+[299: OEuvres complètes, tome XVI, Page 103.]
+
+[300: _Ibid_, Page 44.]
+
+[301: _Ibid_, Page 84.]
+
+[302: _Ibid_, Page 110.]
+
+[303: _Ibid_, Page 113.]
+
+[304: _Ibid_, Page 115.]
+
+[305: _Ibid_, Page 114.]
+
+[306: _Ibid_, Page 69.]
+
+[307: _Ibid_.]
+
+[308: _Ibid_, Page 102.]
+
+[309: _Ibid_, Page 104.]
+
+[310: _Ibid_, Page 128.]
+
+[311: _Ibid_, Page 125.]
+
+[312: Page 121. On lit dans les éditions plus modernes, _la terre du
+sommeil_; en sorte qu'il n'y a plus d'antithèse. C'est toujours autant
+de gagné; mais ce n'est pas encore simple.]
+
+[313: M. Piguet, _Mélanges de Littérature_. Lausanne, 1816. Page 288.]
+
+[314: OEuvres complètes, tome XVI, Page 41.]
+
+[315: _Ibid_, Page 57.]
+
+[316: _Ibid_, Page 67.]
+
+[317: _Ibid_, Page 119.]
+
+[318: _Ibid_, Page 54.]
+
+[319: Voyez, entre autres, le vote philanthropique des matrones dans le
+conseil des chefs. (Page 49.) Cooper, je crois, a mieux connu les
+sauvages et les a peints non moins poétiquement dans les _Puritains
+d'Amérique_.]
+
+[320: OEuvres complètes, tome XVI, Page 62.]
+
+[321: _Ibid_.]
+
+[322: _Pensées_, II, XVII, 115.]
+
+[323: _Le Tartufe_, acte IV, scène III.]
+
+[324: Exode XXXII, 35.]
+
+[325: On se fera une idée juste et vive de l'impression qu'avait
+produite cet événement sur les hommes religieux de toutes les
+communions, en parcourant les trois petits volumes de la _Voix de la
+Religion au XIXe siècle_, journal publié à Lausanne, en 1802 et 1803,
+par M. Gonthier et quelques-uns de ses amis.]
+
+[326: Discours de Portalis sur l'organisation des cultes. (15 germinal,
+an X.)]
+
+[327: _Première Épître aux Corinthiens_, chap. III, verset 2.]
+
+[328: _Réflexions sur la paix intérieure._ IIe Partie, chap. II.]
+
+[329: Ire Partie, livre Ier, chap. IV.]
+
+[330: Ire Partie, livre Ier, chap. XI.]
+
+[331: Ire Partie, livre V, chap. VII.]
+
+[332: IVe Partie, livre V, chap. IV.]
+
+[333: IIIe Partie, livre V, chap. VI.]
+
+[334: Voir la première préface, dans les OEuvres complètes, tome XV, page
+XVI.]
+
+[335: Ire Partie, livre IV, chap. V.]
+
+[336: «Enfin de nos jours même et sous nos propres yeux, est-ce des
+athées qui ont abaissé la cime des Pyrénées et des Alpes, effrayé le
+Rhin et le Danube, subjugué le Nil, fait trembler le Bosphore, qui ont
+vaincu aux champs de Fleurus et d'Arcole, aux lignes de Weissenbourg et
+au pied des Pyramides, dans les vallées de Pampelune et dans les plaines
+de la Bavière, qui ont mis sous leur joug l'Allemagne et l'Italie, le
+Brabant et la Suisse, les îles de la Batavie et celles de la Grèce,
+Munich et Rome, Amsterdam et Malte, Mayence et le Caire? Est-ce des
+athées qui ont gagné plus de soixante batailles rangées, et pris plus de
+cent forteresses, qui ont rendu vaine la coalition de huit grands
+empires, et fait trembler les souverains des Indes derrière toutes les
+solitudes de l'Asie? Est-ce des athées qui ont accompli tant de
+prodiges? ou bien est-ce les paysans chrétiens, de braves officiers qui
+avaient pratiqué toute leur vie les devoirs de la religion? On ne voit
+pas que ces grands esprits qui ne pouvaient s'abaisser jusqu'à croire en
+Dieu, se souciassent beaucoup d'aller aux combats. Qu'il eût été beau
+pourtant de voir une armée d'incrédules aux prises avec ces Cosaques qui
+pensent monter au ciel en mourant sur le champ de bataille!»]
+
+[337: Ire Partie, livre VI, chap. V.]
+
+[338: Ire Partie, livre Ier, chap. XI.]
+
+[339: _La mort du pécheur et la mort du juste. (Sermon pour le jour des
+morts.)_ Deuxième partie.]
+
+[340: IIIe Partie, livre III, chap. VII.]
+
+[341: IIIe Partie, livre IV, chap. V.]
+
+[342: IIIe Partie, livre 1er, chap. VII.]
+
+[343: IIe Partie, livre 1er, chap. II.]
+
+[344: Rapport sur le _Génie du Christianisme_, fait par ordre de la
+classe de la langue et de la littérature française, par M. le comte
+Daru. (Séance du 30 janvier 1811.)]
+
+[345: _La Voix de la Religion au XIXe siècle_. Lausanne, 1802. Tome III,
+page 117.]
+
+[346: _Première Épître aux Corinthiens_, chap. IX, verset 27.]
+
+[347: IIe Partie, livre II, chap. VIII.]
+
+[348: _Que le souvenir des exemples donnés par les aïeux enflamme le
+fils d'Énée et le neveu d'Hector_.]
+
+[349: IIe Partie, livre II, chap. VI.]
+
+[350: IIe Partie, livre II, chap. IV.]
+
+[351: IIe Partie, livre II, chap. X.]
+
+[352: IIIe Partie, livre III, chap. III.]
+
+[353: IIIe Partie, livre V, chap. IV.]
+
+[354: IIe Partie, livre IV, chap. Ier.]
+
+[355: M. Vinet se cite ici lui-même. Voir _Semeur_, tome XI, page 335.
+(_Ed_.)]
+
+[356: _Génie du Christianisme_. IIe Partie, livre III, chap. IX, dans
+les anciennes éditions seulement.]
+
+[357: «Rien, dit-il au frère d'Amélie, rien ne mérite, dans cette
+histoire, la pitié qu'on vous montre ici. Je vois un jeune homme entêté
+de chimères, à qui tout déplaît, et qui s'est soustrait aux charges de
+la société pour se livrer à d'inutiles rêveries. On n'est point,
+monsieur, un homme supérieur, parce qu'on aperçoit le monde sous un jour
+odieux. On ne hait les hommes et la vie, que faute de voir assez loin.
+Étendez un peu plus votre regard, et vous serez bientôt convaincu que
+tous ces maux dont vous vous plaignez sont de purs néants. Mais quelle
+honte de ne pouvoir songer au seul malheur réel de votre vie, sans être
+forcé de rougir! Toute la pureté, toute la vertu, toute la religion,
+toutes les couronnes d'une sainte rendent à peine tolérable la seule
+idée de vos chagrins. Votre soeur a expié sa faute; mais, s'il faut ici
+dire ma pensée, je crains que, par une épouvantable justice, un aveu
+sorti du sein de la tombe n'ait troublé votre âme à son tour. Que
+faites-vous seul au fond des forêts où vous consumez vos jours,
+négligeant tous vos devoirs? Des saints, me direz-vous, se sont
+ensevelis dans les déserts? Ils y étaient avec leurs larmes, et
+employaient à éteindre leurs passions le temps que vous perdez peut-être
+à allumer les vôtres. Jeune présomptueux qui avez cru que l'homme se
+peut suffire à lui-même! La solitude est mauvaise à celui qui n'y vit
+pas avec Dieu; elle redouble les puissances de l'âme, en même temps
+qu'elle leur ôte tout sujet pour s'exercer. Quiconque a reçu des forces
+doit les consacrer au service de ses semblables; s'il les laisse
+inutiles, il en est d'abord puni par une secrète misère, et tôt ou tard
+le ciel lui envoie un châtiment effroyable.» (OEuvres complètes, tome
+XVI, page 189.)]
+
+[358: Jérémie II, 19.]
+
+[359: Psaume XXXIV, 22.]
+
+[360:
+
+ Défendre à ce qui fut d'avoir jamais été
+ Est au-dessus de la Divinité.
+
+ Horace. _Odes_, livre III, ode XXIX.
+]
+
+[361: Hébreux IV, 12.]
+
+[362: OEuvres complètes, tome XVI, page 144.]
+
+[363: _Ibid_, Page 149.]
+
+[364: _Ibid_, Page 152.]
+
+[365: _Ibid_, Page 156.]
+
+[366: _Ibid_, Page 164.]
+
+[367: _Ibid_, Page 186.]
+
+[368: Roman de Madame de Charrière.]
+
+[369: _Géorgiques_. Livre II; 83: Il voit avec étonnement ce feuillage
+nouveau pour lui et ces fruits qui ne sont pas les siens. [P. S.]]
+
+[370: IVe Partie, livre Ier, chap. V.]
+
+[371: Cette unanimité n'est pourtant pas absolue. M. de Boulogne, ancien
+prélat, fit bien entendre, en louant le _Génie du Christianisme_, qu'il
+ne le jugeait pas exempt d'inadvertances fâcheuses ni de graves erreurs.
+(_Annales littéraires et morales_, an XI. Premier cahier. Le morceau de
+M. l'abbé de Boulogne sur le _Génie du Christianisme_ a été recueilli,
+parmi les _Remarques critiques_ auxquelles celui-ci a donné lieu, dans
+le tome XV des OEuvres complètes de Chateaubriand.)]
+
+[372: IVe Partie, livre II, chap. VI.]
+
+[373: IVe Partie, livre II, chap. IX.]
+
+[374: IVe Partie, livre IV.]
+
+[375: IVe Partie, livre IV, chap. IV.]
+
+[376: IVe Partie, livre III, chap. V.]
+
+[377: La _Vie de Rancé_.]
+
+[378: _Odes_, Livre III, ode VI.]
+
+[379: Voyez, par exemple, quelques pages au commencement du _Voyage en
+Amérique_.]
+
+[380: Ovide, _Métamorphoses_. II, 202: Les coursiers s'écartent de leur
+route, et comme personne ne les retient, ils s'élancent dans des régions
+inconnues. [P. S.]]
+
+[381: Henri Lecoultre fait remarquer que ces vers ne se trouvent pas,
+comme on pourrait le supposer, dans la traduction du _Paradis perdu_ de
+Delille; il les attribue, avec beaucoup de vraisemblance, à Vinet
+lui-même. (P. S.)]
+
+[382: OEuvres complètes, tome XXI, page 306. (Juillet 1807.)]
+
+[383: OEuvres complètes, tome VII, page 239.]
+
+[384: _Ibid_, page 248.]
+
+[385: Préface de la première et de la seconde édition des _Martyrs_.]
+
+[386: C'est le second titre des _Martyrs_. (_Ed._)]
+
+[387: _Les Martyrs_, livre III.]
+
+[388: _Études historiques_. Étude seconde. Ire Partie. Il faut lire ces
+lignes afin d'avoir toute la pensée de l'auteur.]
+
+[389: Cinquième Provinciale.]
+
+[390: Livre XXIV.]
+
+[391: Par surcroît, l'auteur les met dans la bouche de Dieu même. Liv.
+III.]
+
+[392: Livre III.]
+
+[393: Livre XXIV.]
+
+[394: Livre XXII.]
+
+[395: _Art poétique_. Chant III.]
+
+[396: Livre III.]
+
+[397: _Ibid_.]
+
+[398: _Ibid_.]
+
+[399: _Télémaque_, livre XIX.]
+
+[400: _Notice sur Fénelon_, dans les _Discours et Mélanges littéraires_,
+p. 406.]
+
+[401: Rejecit se in eum quam familiariter. (_Andria_, actus I, scena
+I.)]
+
+[402: _Mithridate_, acte V, scène II.]
+
+[403: _Mercure de France_, du 31 mai 1817.--Voir sur le même sujet, dans
+les _Mémoires de l'Académie des sciences morales et politiques_ (Tome
+Ier, savants étrangers, 1841, page 769), le _Mémoire de M. Filon sur
+l'état religieux et moral de la société romaine à l'époque de
+l'apparition du christianisme_.]
+
+[404: Livre IV.]
+
+[405: Livre II.]
+
+[406: Livre Ier.]
+
+[407: _Ibid_.]
+
+[408: Livre II.]
+
+[409: _Ibid_.]
+
+[410: _Ibid_.]
+
+[411: _Ibid_.]
+
+[412: Livre V.]
+
+[413: Livre Ier.]
+
+[414: Livre V.]
+
+[415: Livre XII.]
+
+[416: Livre Ier.]
+
+[417: Livre VI.]
+
+[418: _Récits des temps mérovingiens_. Préface.]
+
+[419: _Génie du Christianisme_, IIe Partie, livre II, chap. Ier.]
+
+[420: IIe Partie, livre III, chap. Ier.]
+
+[421: IIe Partie, livre III, chap. VIII.]
+
+[422: Livres IX et X.]
+
+[423: Polyeucte, acte V, scène V.]
+
+[424: Livre XX.]
+
+[425: _Rapport fait à l'Institut par M. le comte Daru_. (OEuvres
+complètes, tome XV, page 296.)]
+
+[426: _Le Menteur_, acte IV, scène II.]
+
+[427: _Stances adressées à M. de Chateaubriand, après les Martyrs_.
+1810. (OEuvres de M. de Fontanes, tome Ier, page 92.)]
+
+[428: M. Vinet se cite lui-même. Voir _Semeur_, tome V, page 261.
+(_Ed._)]
+
+[429: Horace, _Art Poétique: «Elle rejette les phrases ampoulées et
+l'orgueil des grands mots.» (P. S.)_]
+
+[430: OEuvres complètes, tome XVI, page 268.]
+
+[431: _Les Martyrs_, livre XXIV.]
+
+[432: OEuvres complètes. Tome XXIV. Préface des _Mélanges politiques_.
+Page XI.]
+
+[433: OEuvres complètes. Tome XXIV, page 301.]
+
+[434: Préface des Ouvrages politiques. OEuvres complètes. Tome XXIII,
+page IX.]
+
+[435: II Corinthiens IX, 5.]
+
+[436: _Nouvelles Méditations Poétiques_. Méditation cinquième: Le Poète
+mourant.]
+
+[437: _Méditations Poétiques_. Méditation treizième: Le Lac.]
+
+[438: _Méditations Poétiques_. Méditation seconde: L'Homme. À Lord
+Byron.]
+
+[439: _Semeur_, 17 août 1836 (Tome V, pages 259 et suiv.).]
+
+[440: Cette prévision s'est réalisée pour l'auteur lui-même: Vinet est
+mort le 4 mai 1847; Chateaubriand, le 4 juillet 1848. (_Ed._).]
+
+[441: _Remarques_ en tête du _Paradis perdu_, page VII.]
+
+[442: Tome Ier, pages 161-198.]
+
+[443: Tome II, page 205.]
+
+[444: Ici nous supprimons, comme l'ont fait les précédents éditeurs,
+tout un développement que Vinet a reproduit textuellement, mais en le
+divisant en quatre morceaux, dans son cours. Voici l'ordre dans lequel
+il faut lire ces quatre morceaux, si l'on veut reconstituer l'ensemble:
+1° _Le nom de Chateaubriand_. 2° _Ainsi donc, presque à la même époque_.
+3° _Quoique le livre de Madame de Staël_. 4° _M. de Chateaubriand fut
+mieux inspiré_. (P. S.)]
+
+[445: «Ces chantres sont de race divine; ils possèdent le seul talent
+incontestable dont le ciel ait fait présent à la terre. Leur vie est à
+la fois naïve et sublime; ils célèbrent les dieux avec une bouche d'or;
+et sont les plus simples des hommes; ils causent comme des immortels ou
+comme de petits enfants; ils expliquent les lois de l'univers et ne
+peuvent comprendre les affaires les plus innocentes de la vie; ils ont
+des idées merveilleuses de la mort, et meurent sans s'en apercevoir,
+comme des nouveaux-nés.» (_René_.)]
+
+[446: Ici encore se trouvait, dans l'article de Vinet, un développement
+qui est reproduit dans le cours, à l'exception: 1° des deux lignes
+suivantes (au commencement): «Sans chercher à les résoudre (ces
+questions), nous revenons au grand écrivain qui nous en a fourni
+l'occasion, et nous essayons de dire quelle impression générale nous
+reste au sortir de ses écrits. Représentez-vous cette admirable
+mythologie, etc.»; 2° du passage suivant (à la fin): «Absorber la vie
+dans la poésie comme une mythologie de l'âme! terrible puissance que
+subit d'abord celui qui en dispose! Ne serait-ce point celle qu'a
+exercée le génie de M. de Chateaubriand? N'a-t-il pas distrait, et, si
+j'osais le dire, amusé les âmes? Son sérieux n'est-il pas trop souvent,
+avec toute la sincérité qu'on ne peut lui refuser, un sérieux de poète?
+N'a-t-il point été poète trop exclusivement? Comme poète, il a rendu des
+oracles que l'humanité répétera en choeur; mais n'a-t-il pas tenu
+l'humanité à distance d'oracles plus sûrs? Ne l'a-t-il pas trop souvent
+retenue dans l'image des choses? Je ne lis jamais philosophe, historien,
+dogmatiste politique, sans m'adresser ces questions. Je les adresse à
+mes lecteurs.» (P. S).]
+
+[447: _Semeur_, 26 octobre 1836 (Tome V, pages 336 et suiv.).]
+
+[448: Tome Ier, page 324.]
+
+[449: «À ces bonnes gens il ne fallait d'aiguë et subtile rencontre:
+leur langage est tout plein, et gros d'une vigueur naturelle et
+constante; ils sont tout épigramme; non la queue seulement, mais la
+teste, l'estomach et les pieds. Il n'y a rien d'efforcé, rien de
+traisnant; tout y marche d'une pareille teneur.» (Montaigne, _Essais_,
+livre III, chap. V.)]
+
+[450: Tome Ier, page 266.]
+
+[451: Tome II, page 253.]
+
+[452: Tome Ier, page 256.]
+
+[453: Tome Ier, page 285.]
+
+[454: Tome Ier, page 291.]
+
+[455: Tome Ier, page 195.]
+
+[456: Tome Ier, page 201.]
+
+[457: Tome Ier, page 203.]
+
+[458: OEuvres complètes, tome V _ter_, page 265.]
+
+[459: Tome Ier, page 163.]
+
+[460: Tome Ier, page 185.]
+
+[461: Vauvenargues.]
+
+[462: Tome Ier, page 202.]
+
+[463: Tome II, page 397.]
+
+[464: Exode XXXII, 1.]
+
+[465: _Évangile selon saint Matthieu_ VI, 33.]
+
+[466: _Semeur_, 30 novembre 1836. (Tome V, n° 48.)]
+
+[467: Il s'agit sans doute ici des articles signés Ch. D. (_Charles
+Delalot_), publiés en 1804 dans le _Mercure de France_, sur une nouvelle
+édition du _Paradise Lost_, et en 1805 sur la traduction de Delille. À
+la même époque, cinq articles remarquables et sévères sur cette
+traduction, signés de la lettre S, parurent dans le _Journal des
+Débats_, Nos des 21, 22, 24, 27 décembre 1804, et 6 janvier 1805. Le
+critique s'arrête au chant VIII; il promettait une suite qu'il n'a pas
+donnée. La signature S a été celle de Guairard et de Lasalle. (_Ed_.)]
+
+[468: _Phèdre_. Acte II, scène V.]
+
+[469: _Méditations Poétiques_. Méditation troisième: La Poésie sacrée.]
+
+[470: Properce. Livre II, élégie XXXIV. Ce vers sert d'épigraphe au
+premier des articles d'Addison sur le _Paradis Perdu_ dans le
+_Spectateur_. (N° 267, 5 janvier 1712.) (_Ed_.)]
+
+[471: Darkness visible. Livre I, vers 63. (_Ed_.)]
+
+[472: Livre II, Tome Ier, page 115.]
+
+[473: Livre II, Tome Ier, page 129.]
+
+[474: D'où naît, sinon de la magie du mouvement, le délicieux frisson
+qu'on éprouve quand on arrive à ces passages célèbres: «Julie, éternel
+charme de ma vie...»--«Soleil de ce monde nouveau, tant de fois témoin
+de mes larmes?...» Cependant il ne faut pas confondre le mouvement
+continu du style avec les mouvements dont le niveau du style peut-être
+accidenté. Les _mouvements_ ne sont pas même toujours des formes du
+_mouvement_, mais un simple changement dans l'allure de la phrase. Leur
+multiplicité épuise le style, dont le mouvement est la vie. Mais ils ont
+aussi leur _virtus_ et leur _venus_, surtout dans la langue oratoire.
+Rien n'est plus heureux que d'avoir tourné le récit en exhortation dans
+cette phrase si connue: «Avez-vous un secret important, versez-le
+hardiment dans ce noble coeur, etc,» Il n'y a pas de _figure_ plus
+belle.]
+
+[475: Le Rhin.--Vinet a écrit ces pages à Bâle. (_Éd_.)]
+
+[476: Perse. Satire III, vers 38.]
+
+[477: Les éditeurs, qui ne marquaient pas la division de cette étude en
+deux articles, ont remplacé la phrase ci-dessus (de: «Dans un prochain
+article...» à «Je me contente d'avoir fait»), par ces mots: «Je me suis
+borné jusqu'ici à faire.» P. S.]
+
+[478: Livre Ier. (Tome Ier, page 169.)]
+
+[479: _Semeur_, 25 janvier 1837. (Tome VI, n° 4.) Dans un premier
+article on a étudié le _Paradis perdu_ comme ouvrage littéraire; ici
+c'est sous le point de vue religieux qu'on se propose de le considérer.]
+
+[480: Pierre Roussel, médecin de la Faculté de Montpellier, philosophe,
+associé de l'Institut, né en 1742, mort en 1802. Vinet fait allusion à
+son _Système physique et moral de la femme_, 7e édition 1820. P. S.]
+
+[481: Quelques-uns demanderont si le christianisme du _Paradis Perdu_
+est aussi exact qu'on pourrait le supposer. On reproche à Milton son
+silence sur la troisième personne de la Trinité; et il est très vrai
+qu'au livre III, à l'endroit où le PÈRE et le FILS sont successivement
+adorés, l'_Esprit_ n'est pas même mentionné. La lacune est sensible et
+peut paraître significative. Observons toutefois que l'Esprit est nommé
+et invoqué au début même de l'ouvrage; que la seule mention qui soit
+faite de l'Esprit de Dieu dans le premier chapitre de la Genèse a été
+fidèlement reproduite par le poète (livre VII, pages 17 et 21); que son
+_action_ est dans le cours du poème cent fois reconnue, rappelée,
+invoquée; qu'enfin, au livre XII, on lit ces paroles: «Du ciel il
+enverra aux siens un _Consolateur_, la Promesse du Père, son _Esprit_
+qui habitera en eux, et écrira la loi de la foi dans leur coeur, opérant
+par l'amour pour les guider en toute vérité.»
+
+On dit encore que la divinité du Fils, la coéternité de la Parole avec
+Dieu n'est pas explicitement déclarée dans le _Paradis Perdu_; que, tout
+au contraire, le poète assigne une date, un jour parmi les jours à la
+naissance ou à la procession du Fils éternel. «Ce jour, dit le Père
+infini (livre V, page 375), ce jour, j'ai engendré celui que je déclare
+mon Fils unique, et sur cette sainte montagne, j'ai sacré celui que vous
+voyez maintenant à ma droite.»
+
+D'une autre part nous lisons (livre V, page 395): «Penses-tu que toi et
+toutes les créatures angéliques réunies en une seule égalent son Fils
+engendré? _Par lui_, comme par sa Parole, le Père Tout-Puissant a fait
+_toutes choses_, même toi et tous les esprits du ciel...» Et, au même
+livre, page 399: «Alors tu apprendras, en gémissant, à connaître _celui
+qui t'a créé_, quand tu connaîtras celui qui peut t'anéantir.»
+
+Par une nécessité dont chacun peut se rendre compte, et qui me paraît
+invincible, le Fils de Dieu, encore dans le ciel, est déjà le Fils de
+l'homme. Nous sommes transportés de la région de l'Éternité dans le
+domaine du temps; et déjà dans notre pensée, l'incarnation a eu lieu.
+Aussitôt qu'on veut l'accommoder à l'épopée des faits éternels, ces
+faits prennent un caractère de successivité, et les mots qui les
+expriment impliquent cette notion. La Bible elle-même, écrite dans le
+langage des hommes, c'est-à-dire du temps, n'a point échappé à cette
+nécessité. Le mot de _Parole_ s'y soustrait, mais il éloigne l'idée de
+personnalité: le nom de _Fils_ la fait reparaître, mais il emporte
+l'idée de naissance; celui de _procession_ renferme, en la dissimulant
+la même notion; quoi qu'il en soit, la Bible, s'exposant de front à
+l'objection, a dit ouvertement: «Tu es mon Fils, je t'ai engendré
+aujourd'hui.» (Ps. II, 7; Hébr. I, 10.) Milton seulement a multiplié la
+difficulté, en écrivant un poème tout entier sur une idée pour laquelle
+il est difficile de trouver une seule phrase correcte. Mais sans
+examiner s'il n'était pas trop hardi de tailler ce sujet en épopée, et
+sans rechercher si le poète a fait tout ce qu'il pouvait pour rendre
+irrécusables tous les attributs de Celui qu'il appelle «la Divinité
+filiale,» empressons-nous d'affirmer que le poème entier respire
+l'adoration du Fils.]
+
+[482: Genèse III, 22.]
+
+[483: _Messie_, I, 293.]
+
+[484: Livre III. (Tome Ier, pages 179-181.)]
+
+[485: Esaïe XL, 18.]
+
+[486: Livre III. (Tome Ier, pages 183-187.)]
+
+[487: Livre X. (Tome II, pages 255-257.)]
+
+[488: Livre IV. (Tome Ier, page 303.)]
+
+[489: Livre IV. (Tome Ier, page 301.)]
+
+[490: Livre Ier. (Tome Ier, page. 27.)]
+
+[491: Livre II. (Tome Ier, pages. 121-123.)]
+
+[492: _Épître aux Éphésiens_, chap. I, verset 10.]
+
+[493: Livre X. (Tome II, pages 331-333.)]
+
+[494: _Art Poétique_, Chant III.]
+
+[495: Bien entendu chez les chrétiens de coeur, renouvelés dans la
+charité. Le christianisme de spéculation, qui n'est pas devenu une vie
+de l'âme, le christianisme de secte et de parti, le fantôme en un mot du
+christianisme, n'égaye pas, il rend triste plutôt. Dans le divin système
+de l'Évangile, l'amour naît de la joie, et l'amour à son tour enfante la
+joie. Il n'y a de bonheur que dans un coeur qui aime.]
+
+[496:
+
+ Et si Renaud, Argant, Tancrède et sa maîtresse
+ N'eussent de son sujet égayé la tristesse.
+
+C'est-à-dire _varié l'uniformité_. _Tristesse_ se prenait souvent dans
+cette acception au dix-septième siècle. Bossuet a dit que la manière
+d'écrire de Calvin est plus _triste_ que celle de Luther; cela signifie
+_uniforme, nue, austère_. Dans ce sens, un sujet religieux d'où l'on
+exclurait les figures humaines et les scènes de la nature, serait
+_triste_ assurément.]
+
+[497: _Semeur_, 15 avril 1837.]
+
+[498: _Essai sur la littérature anglaise_. Avertissement. (Tome Ier,
+page 8.)]
+
+[499: _La Jérusalem délivrée_, traduite en vers français par M.
+Baour-Lormian. Édition publiée par Didot le jeune, avec une notice par
+M. J.-A. Buchon. Paris, 1819.--Voir les _notes_.]
+
+[500: Livre IV. (Tome Ier, page 255.)]
+
+[501: _Remarques_.--Il nous sera pourtant permis de ne pas préférer à
+cette phrase: «Ce sont des soupirs et des prières; je vous les présente,
+moi qui suis votre prêtre,» celle-ci: «ces soupirs et ces prières que,
+mêlés à l'encens dans cet encensoir d'or, moi, ton prêtre, _j'apporte
+devant_.» (Livre XI, tome II, page 339.--_Essai_, tome II, page 148.)]
+
+[502: Alfieri.--_Nous sommes des esclaves, c'est vrai, mais des esclaves
+frémissants_. (P. S.)]
+
+[503: Livre II. (Tome Ier, page 95.)]
+
+[504: _Semeur_, 18 juillet 1838. (Tome VII, pages 225 et suiv.)]
+
+[505: Tome Ier, page 73.]
+
+[506: «Nous ne craignons pas d'assurer que les esprits politiques nous
+en feront un mérite, comme homme d'État, dans l'avenir.» (Tome Ier, page
+73.)]
+
+[507: Tome II, page 440.]
+
+[508: Tome Ier, page 165.]
+
+[509: Tome Ier, page 271.]
+
+[510: Tome II, page 412.]
+
+[511: Voir le 2e article sur "Le paradis perdu de Milton".]
+
+[512: Tome Ier, page 117.]
+
+[513: Tome II, page 415.]
+
+[514: Tome II, page 439.]
+
+[515: Tome II, page 449.]
+
+[516: Tome II, page 389.]
+
+[517: Boileau. Épître IX. _Éloge du vrai_.]
+
+[518: Tome II, page 440.]
+
+[519: Tome Ier, page 37.]
+
+[520: Tome Ier, page 38.]
+
+[521: Tome Ier, page 52.]
+
+[522: Tome Ier, page 55.]
+
+[523: Tome Ier, page 63.]
+
+[524: Ce trait pourrait donner lieu à une remarque plus sérieuse.
+_Dédaigner_ de mentir parce qu'on est _français_, c'est respecter en soi
+la famille politique dont on fait partie, et je n'y vois pas de mal,
+bien au contraire. Mais si l'on ne s'interdit le mensonge que par
+_dédain_ et parce qu'on est _français_, je trouve les intérêts de la
+vérité fort mal garantis. Il serait donc bon de donner à la véracité une
+base plus morale et plus large. Le vice n'est pas une chose qu'il
+suffise de _dédaigner_, et le _dédain_ ne nous viendra pas toujours en
+aide. Le sentiment que nous devons au mal c'est la haine, et il faut que
+cette haine soit le contrecoup de l'amour, j'entends de l'amour pour le
+bien et pour Dieu. Pour tout commentaire à cette pensée, voici une
+anecdote que j'emprunte aux Lettres de La Beaumelle: «Brousson (ministre
+huguenot) passa dans le Béarn, et, le 19 septembre 1698, fut rencontré à
+Oleron par des soldats, qui le relâchèrent sur ce qu'il leur protesta
+qu'il n'était point celui qu'ils cherchaient. À peine eut-il fait vingt
+pas, que, touché de repentir, il retourna vers eux, et leur dit: _Mes
+amis, il n'est pas permis de mentir pour sauver sa vie: je suis Claude
+Brousson, ministre de l'Évangile de vérité_. Il fut conduit à Pau... et
+subit le supplice de la roue.»]
+
+[525: _Pensées_, II, XVII, 81.]
+
+[526: _Ibid._]
+
+[527: Tome II, page 414.]
+
+[528: Tome Ier, pages II, 397, etc.]
+
+[529: Tome II, page 430.]
+
+[530: Tome II, page 451.]
+
+[531: Tome II, page 188.]
+
+[532: Tome II, page 415.]
+
+[533: Bossuet, _Oraison funèbre du Prince de Condé_.]
+
+[534: _Semeur_, 22 mai 1844. (Tome XIII, pages 163 et suiv.)]
+
+[535: Livre Ier, page 13.]
+
+[536: Livre Ier, page 46.]
+
+[537: Voir, à la fin de ce volume, l'article sur la deuxième édition de
+_Rancé_. (P. S.)]
+
+[538: Livre III, page 167.]
+
+[539: Livre III, page 170.]
+
+[540: Livre III, page 172.]
+
+[541: Livre Ier, page 38.]
+
+[542: Livre III, page 191.]
+
+[543: Livre III, page 264.]
+
+[544: Livre III, page 278.]
+
+[545: Livre III, page 217.]
+
+[546: Livre Ier, page 50.]
+
+[547: Livre III, page 220. Ce morceau se trouve déjà dans l'_Essai sur
+la littérature anglaise_, tome II, pages 324-328.]
+
+[548: Livre II, pages 120-129.]
+
+[549: Livre II, page 76.]
+
+[550: Livre II, page 125.]
+
+[551: Livre III, page 213.]
+
+[552: Livre II, page 65.]
+
+[553: Livre II, page 135.]
+
+[554: Livre Ier, page 16.]
+
+[555: M.-J. Chénier. _Épître à Voltaire_.]
+
+[556: Livre Ier, page 16.]
+
+[557: Avertissement, page VIII.]
+
+[558: _Semeur_, 29 mai 1844. (Tome XIII, pages 170 et suiv.)]
+
+[559: Livre II, page 62.]
+
+[560: Livre II, page 69.]
+
+[561: Livre III, page 216.]
+
+[562: Livre II, page 68.]
+
+[563: Livre II, page 69.]
+
+[564: _Ibid._]
+
+[565: Livre III, pages 216-219.]
+
+[566: Livre II, page 101.]
+
+[567: Livre II, page 90.]
+
+[568: Livre II, page 83.]
+
+[569: Livre III, page 275.]
+
+[570: Livre II, page 86.]
+
+[571: Livre II, page 98.]
+
+[572: Livre II, page 112.]
+
+[573: Livre II, page 116.]
+
+[574: Livre II, page 135.]
+
+[575: Livre II, page 141.]
+
+[576: Livre II, page 114.]
+
+[577: Livre II, page 133.]
+
+[578: Livre II, page 140.]
+
+[579: Livre II, page 111.]
+
+[580: Livre II, page 107.]
+
+[581: Livre III, page 192.]
+
+[582: Livre III, page 229.]
+
+[583: Ovide. _Tristes_, livre Ier, élégie Ire.--_Mon livre, tu iras à
+Rome sans moi_. (P. S.)]
+
+[584: Livre III, page 256.]
+
+[585: Livre III, pages 256-258.]
+
+[586: Livre III, page 252.]
+
+[587: Livre III, page 231.]
+
+[588: Livre III, page 269.]
+
+[589: Livre III, page 270.]
+
+[590: Livre III, page 187.]
+
+[591: Livre III, page 267.]
+
+[592: Livre III, page 270.]
+
+[593: Livre III, pages 239 et 245.]
+
+[594: _Semeur_, 28 Août 1844. (Tome XIII, page 276.)]
+
+[595: _Vie de Rancé_, deuxième édition, page 218.]
+
+[596: _Vie de Rancé_, deuxième édition, page 280.]
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Etudes sur la Littérature Française
+u XIXe siècle, by Alexandre Vinet
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ETUDES SUR LA LITTÉRATURE ***
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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