diff options
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 3 | ||||
| -rw-r--r-- | 20700-0.txt | 18365 | ||||
| -rw-r--r-- | 20700-0.zip | bin | 0 -> 402760 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 20700-8.txt | 18365 | ||||
| -rw-r--r-- | 20700-8.zip | bin | 0 -> 398549 bytes | |||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 |
7 files changed, 36746 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/20700-0.txt b/20700-0.txt new file mode 100644 index 0000000..f8ee22f --- /dev/null +++ b/20700-0.txt @@ -0,0 +1,18365 @@ +The Project Gutenberg EBook of Etudes sur la Littérature Française au +XIXe siècle, by Alexandre Vinet + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Etudes sur la Littérature Française au XIXe siècle + Madame de Staël; Chateaubriand + +Author: Alexandre Vinet + +Release Date: February 27, 2007 [EBook #20700] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ETUDES SUR LA LITTÉRATURE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + +ALEXANDRE VINET + +ÉTUDES SUR LA LITTÉRATURE FRANÇAISE AU XIXe SIÈCLE + +TOME PREMIER + +MADAME DE STAËL ET CHATEAUBRIAND + +Texte de l'édition posthume de 1848 revu et complété d'après les +documents originaux et précédé d'une préface PAR PAUL SIRVEN, professeur +à l'Université de Lausanne. + +Publication de la Société d'édition Vinet, fondée le 23 avril 1908. + + + + +PRÉFACE + + +Ce premier volume des _Études_ d'Alexandre Vinet sur la _littérature +française au XIXe siècle_ reproduit, pour l'ensemble des matières qui y +sont contenues, le premier volume de l'édition de 1848 et de celle de +1857 qui n'est d'ailleurs qu'une réimpression. Les premiers éditeurs +avaient fort judicieusement réuni en un seul tome tout ce que Vinet +avait écrit ou publié sur deux auteurs dont les noms se présentent +toujours associés l'un à l'autre. Nous n'avions rien à modifier à un +plan qui continue à s'imposer. On trouvera donc ici le cours que Vinet +professa à l'Académie de Lausanne en 1844 sur Madame de Staël et +Chateaubriand, ainsi que les articles qu'il fit paraître de 1836 à 1844 +sur divers ouvrages de Chateaubriand. + +Pour l'établissement du texte nous avons comparé l'édition de nos +prédécesseurs avec les matériaux dont ils s'étaient eux-mêmes servis[1] +et nous avons rétabli le texte de Vinet dans son intégrité, partout où +l'on s'était écarté. C'est ainsi, par exemple, que nous avons complété +l'un des articles sur Chateaubriand où l'on avait fait une petite +coupure; c'est ainsi que nous avons restitué au cours sur Madame de +Staël quatre ou cinq mots et deux ou trois membres de phrase qui avaient +disparu. Au sujet de la petite coupure faite à l'un des articles sur +Chateaubriand nous n'avons pas grand'chose à dire; il s'agit d'une fin +de paragraphe que nos prédécesseurs avaient élaguée parce que, Vinet +ayant transporté dans son _cours_ une partie de cet article, la dite fin +de paragraphe ne se rattachait plus à rien. Nous l'avons recueillie en +note[2]. On verra qu'il valait la peine de la recueillir. Elle contient +en trois ou quatre lignes une profession de foi de Vinet critique. Pour +ce qui est des quatre ou cinq mots et des deux ou trois membres de +phrase du cours sur Madame de Staël, ils ont une histoire, et une +histoire intéressante. Nous la conterons tout à l'heure. Avant d'y +arriver il convient de rappeler brièvement dans quelles circonstances +Vinet fut amené à professer le cours sur Madame de Staël et +Chateaubriand, et à publier ses articles sur divers ouvrages de +Chateaubriand. + + + + +I + + +Il appartenait à l'Académie de Lausanne depuis le 1er novembre 1837 en +qualité de professeur de théologie pratique[3], lorsque, au commencement +de l'année 1844, son collègue de littérature française, Charles Monnard, +que des travaux historiques appelaient à Paris, lui demanda de le +suppléer jusqu'à Pâques. Vinet accepta. Ce ne fut sans doute pas sans +hésitation. Il était déjà très chargé; d'autre part sa santé n'était pas +brillante. Mais il aimait les lettres; il les avait longtemps enseignées +à Bâle; peut-être aussi n'était-il pas fâché «d'entrer en relations plus +directes avec les étudiants de la _Faculté des lettres et sciences_ +jusqu'alors étrangers à ses cours[4].» Enfin, il trouverait sans doute +dans ses leçons la matière de quelques articles pour le _Semeur_ dont il +était le collaborateur depuis longtemps. Il accepta. + +Il écrivait à M. Henri Lutteroth[5] le 13 janvier: + + «Mon ami Monnard part ce soir pour Paris; vous le verrez sans doute + et je m'en réjouis. Je vous ai dit peut-être que je me suis chargé + d'une partie de sa tâche académique. J'ai commencé avec un grand + effroi et un grand plaisir, mais au milieu de vives souffrances qui + ont, cette fois, une persévérance inquiétante. Je m'occuperai + longuement de Madame de Staël et de M. de Chateaubriand. Le texte + (résumé) de mes leçons doit être autographié; je vous l'enverrai si + je trouve qu'il en vaille la peine[6].» + +Nous avons dans l'_Agenda_[7] de 1844 quelques indications qui se +rapportent au cours de littérature et qui méritent d'être consignées +ici. + +Tout d'abord l'_horaire_ du professeur: + + Du mois de janvier au mois d'avril 1844: + Lundi à 4 heures: littérature française. + Mardi à 10 heures: catéchétique. + Mercredi à 8 heures: prédication[8]. + à 4 heures: littérature française. + Jeudi à 8 heures: prédication. + à 10 heures: catéchétique. + Vendredi à 10 heures: philosophie du christianisme. + Samedi à 10 heures: lecture et récitation. + +On voit que Vinet était un homme occupé. + +Il écrivait le 1er mars à M. Passavant[9]: + + «Le fait est que je suis très chargé: je ne puis pas dire, malgré + mes souffrances habituelles, que j'en aie trop pour mes forces; je + ne me sens pas affaissé, mais il faut traiter au pas de course les + plus grandes questions, brusquer les solutions, risquer le paradoxe + et l'hérésie...[10]» + +L'hérésie est sans doute pour le cours de philosophie du christianisme, +et le paradoxe pour celui de littérature. + +Revenons à l'Agenda: + + 7 janvier (dimanche).--Passé la journée à la maison; préparé mon + cours de demain (littérature). + + 8 janvier.--Première leçon de littérature à l'Académie. + + 9 janvier.--Deux étudiants, MM. Baillif et Ogay sont venus me + demander la permission d'autographier mes leçons de littérature. + + 15 janvier.--Troisième leçon de littérature: _Sur l'influence des + Passions_. + + 19 janvier.--Visite de M. Baillif, étudiant, pour me demander si je + consens à ce que mon cours soit imprimé: j'ai refusé. + +Vinet refusa parce qu'il entendait sans doute se réserver pour le +journal de M. Lutteroth. Il écrivait un mois plus tard à ce dernier (14 +février): + + «Je remets à M. Jaquet[11] pour vous les feuilles qui ont paru + (autographiées) de mon cours de littérature française, c'est-à -dire + du fragment de cours que je fais à l'Académie pendant l'absence de + M. Monnard. J'avais un peu espéré que vous pourriez en un pressant + besoin insérer dans le _Semeur_ quelques unes de ces pages. J'en + doute maintenant. En tout cas elles ne pourraient y paraître que + revues et corrigées, à quoi je m'emploierais de mon mieux quand + vous m'auriez désigné comme propre au _Semeur_ telle ou telle + portion du cours[12].» + +Vinet tenait au _Semeur_; il savait que ce journal était lu non +seulement par le public protestant français, mais aussi par un autre +public, que Sainte-Beuve le suivait de près, que Chateaubriand, Victor +Hugo ne le dédaignaient pas. Vinet désirait agir non seulement dans le +cercle restreint de ses auditeurs vaudois et de ses coreligionnaires, +mais aussi au dehors. Ambition très légitime. + +Toutefois le _Semeur_ ne publia rien. J'ignore pour quelle raison. Je +suppose qu'il avait de la _copie_ en abondance et sur des sujets plus +actuels que _Delphine_ ou l'_Allemagne_. Ce qu'il y a de sûr c'est que +M. Lutteroth appréciait vivement les pages que Vinet lui adressait. Il +songea même, à quelques temps de là , et à la requête de Mme Vinet, à +chercher un libraire pour les publier en volume. + +Voici la lettre que Mme Vinet lui écrivait le 8 avril 1844; elle est +intéressante à plus d'un titre: + + «Cher Monsieur, + + »Permettez-moi de venir en l'absence de mon mari[13] vous parler + d'une petite affaire d'intérêt. Je viens de chez Mme Olivier[14] où + d'autres personnes se trouvaient: entre autres une de Genève; + celle-ci dit que les autographies des leçons de mon mari faisaient + bruit dans sa ville, et qu'il n'y avait pas de doute que quelqu'un + ne s'en emparât, puisqu'on est tant à l'affût de ce qui est + nouveau. Là -dessus on s'accorda à trouver que mon mari devait se + hâter d'en faire un volume et que je devais aussi en écrire à M. + Delay[15]. Il me semble plus sage de vous consulter là -dessus en + vous priant d'en parler à tel libraire que vous voudrez. Je sais + que mon mari a exprimé quelque regret de n'avoir pas tout de suite + imprimé en partageant par chapitres, ou par leçons... M. Forel[16] + croit qu'un volume de lui ferait beaucoup de bien... Vous savez + comme mon mari est hésitant et timoré en affaires; il pourrait bien + perdre à réfléchir un temps précieux... Je vous remets donc + celle-là , monsieur, en vous demandant mille pardons de cette + nouvelle importunité[17]...» + +M. Lutteroth n'aurait pas eu de peine à trouver dès ce moment-là un +éditeur pour le cours sur Mme de Staël et Chateaubriand--et cela eût +empêché les Genevois de songer à s'en emparer, comme les en accuse +l'excellente Mme Vinet,--mais il fallait l'assentiment de Vinet. +Celui-ci le refusa. + + «Je n'ai pu m'empêcher, écrivait-il à M. Lutteroth le 18 avril, de + gronder un peu ma femme de vous avoir importuné. Il a toujours été, + il est encore bien loin de ma pensée de transformer en livre les + leçons que j'ai faites cet hiver. Je ne les crois pas dignes de + l'honneur qu'on veut leur faire, et je suis persuadé que la trop + favorable attente de mes amis serait amèrement trompée. Il faut + pouvoir imprimer à force de talent ou de savoir le sceau de la + nouveauté sur un sujet si familier à tout le monde et je ne crois + pas y avoir réussi; je n'y ai pas même aspiré. D'ailleurs ces + leçons ne forment pas un tout. Il faudrait y joindre celles que je + prépare sur la littérature de la Restauration; attendons jusque-là + du moins. Si l'on persiste alors à me conseiller d'imprimer, je me + croirai obligé d'y penser plus sérieusement. Jusque-là , très chers, + trop bons amis, pardonnez-moi de croire que votre amitié vous + aveugle...» + +Et Vinet revenait à son idée du _Semeur_: + + «Il me semble d'ailleurs que l'insertion de quelques morceaux dans + le _Semeur_ sera une manière de sonder le terrain. On verra si les + fragments font plaisir, et jusqu'à quel point. N'êtes-vous pas de + mon avis[18]?» + +M. Lutteroth ne se mit point en quête de l'éditeur que souhaitait Mme +Vinet. D'autre part on chercherait vainement dans le _Semeur_ «les +fragments» que Vinet eût été heureux d'y insérer. Une lettre de Vinet à +Lutteroth, du 10 juillet 1844, nous permet de croire que le directeur du +_Semeur_ lui avait fait entendre que ce cours ne serait pas à sa place +dans le journal: + + «Quant à mon cours de littérature, j'ai eu tort d'en parler; + laissons tomber cela. Toute autre raison à part, je répugnerais à + publier du vivant de M. de Chateaubriand un livre où il est mal + traité[19].» + +Au surplus, la _Vie de Rancé_ venait de paraître. Vinet allait pouvoir +parler de Chateaubriand à propos d'une _actualité_--comme on dit +aujourd'hui--et non à propos des _Martyrs_, de _l'Itinéraire_, ou +d'_Atala_, vieux de près d'un demi-siècle. + + «Je reçois à l'instant la _Vie de Rancé_; je pense qu'il convient + de s'en occuper tout de suite. Vienne un bon moment, ce ne sera pas + une grande affaire. J'attendais sous ce titre autre chose que cela, + mieux dans un certain sens; j'avais dans mon cours, pronostiqué, + désiré du moins un René chrétien, mais enfin c'est toujours du + Chateaubriand; cela se dévore[20].». + +Vinet envoya à M. Lutteroth deux articles sur _Rancé_: nous en +reparlerons. Il est temps de revenir au cours. + +Agenda: + +28 janvier (dimanche).--Préparé ma leçon de demain. + +30 janvier.--Étudié _l'Allemagne_ de Mme de Staël. + +31 janvier.--Commencement d'une fièvre catarrhale: je suis sorti du lit, +bien souffrant, pour donner ma leçon de littérature--très mal. En +revenant je me suis remis au lit. + + «Sa santé, dit à ce propos Eugène Rambert[21], pouvait l'empêcher + de faire son cours, mais non de le bien faire. À l'auditoire il + était toujours fort.» + +3 février.--Visite de M. Chappuis[22]. Il me fait part de la demande +adressée à l'académie de transporter mes leçons dans un autre local. + +Il est probable que cette demande était motivée par l'affluence du +public: on désirait une salle plus grande. Le cours, en effet, était +très suivi. Vinet attirait et retenait ses auditeurs et par ce qu'il +disait et par la manière dont il le disait. Les témoignages des +contemporains sont unanimes. + + «Tous estiment, dit encore Rambert, que même ses plus belles et + plus authentiques leçons ne rendent pas sur le papier ce qu'elles + étaient à l'auditoire. Il n'a été entièrement connu que de ses + élèves. Nulle part la supériorité de sa riche nature ne s'est plus + complètement déployée que dans les leçons du professeur. Là , pourvu + de quelques notes tracées sur une carte, le maître commençait par + une exposition du sujet de la leçon. Peu à peu la voix de + l'orateur, toujours pénétrante, quoique un peu voilée au début, + reprenait toute sa puissance et tout son charme, et si, dans ses + improvisations, comme il arrivait le plus souvent, le professeur + rencontrait sur son chemin quelques-unes de ces grandes idées, + expression de tout son être, alors il se livrait sans réserve aux + mouvements de son âme[23]...» + +Edmond de Pressensé dit de même: + + «Après un commencement un peu laborieux, soudain saisi par sa + propre pensée dont la flamme rayonnait dans son regard, le + professeur s'animait; sa voix grave, sonore, au timbre éminemment + sympathique, prenait un accent ému, et ses idées toujours si + abondantes se déversaient sur son auditoire dans une forme colorée + et nuancée qui se prêtait à leur richesse... Rien ne peut donner + l'idée de la hauteur d'éloquence à laquelle Vinet s'élevait + parfois[24].» + +On m'excusera de rapporter ces textes: ils sont à leur place dans la +préface d'un volume composé--en grande partie--de leçons. + +Un encore: je lis dans la _Revue suisse_ de l'année 1844, à propos du +cours: + + «M. Vinet traite de la littérature française au commencement de ce + siècle. C'est la première fois qu'il professe à Lausanne sur un + sujet purement littéraire. La profondeur des vues, la beauté de la + diction, l'esprit, la bonhomie et la grâce qui s'y joignent aux + traits éloquents, tout cela attire à ce cours les étudiants et le + public en foule[25].» + +Suite de l'Agenda: + + 14 février.--Leçon (3e) sur l'_Allemagne_. + 21 »--Achevé Madame de Staël. + 4 mars.--Lettre de Madame de Staël. + +(Il s'agit d'une lettre de Mme Auguste de Staël[26]. Vinet lui avait +envoyé les feuilles autographiées de son cours. Mme Auguste de Staël lui +écrit: «Je vous remercie de tout mon cœur des feuilles de votre +cours[27].») + + 4 mars.--Leçon sur _Atala_. + 6 id.--Première leçon sur le _Génie du Christianisme_. + 20 id.--Seconde leçon sur les _Martyrs_. + 26 id.--Achevé d'écrire mes deux dernières leçons de + littérature. + 29 id.--J'ai donné ma dernière leçon de littérature + française. + 5 avril.--Corrigé la deuxième épreuve de ma dernière leçon + pour la _Revue suisse_. + +Il s'agit de la leçon sur la littérature de la Restauration (voir +"Conclusion: La littérature de la Restauration"). Elle se trouve dans le +tome septième de la _Revue suisse_, telle qu'elle figure dans +l'autographie, et telle qu'elle figure aussi dans le présent volume, à +l'exception du dernier paragraphe (celui où le professeur prend congé de +ses auditeurs). Sainte-Beuve lut cet article, où il était un peu +question de lui. Il écrivit aussitôt à Vinet: + + «Je viens de lire dans la _Revue suisse_ votre discours sur + l'histoire littéraire de la Restauration; j'oublie que vous m'y + traitez trop bien, que vous m'y accordez trop d'attention; mais le + but élevé, final, ne manque jamais et l'on achève la dernière page + en regardant là haut[28].» + +7 avril.--Corrigé l'épreuve de la leçon sur _Corinne_ pour le _Courrier +suisse_. + +8 mai.--Achevé d'écrire mon cours précédent (de littérature) pour +l'autographie. + +19 juin.--Reçu les dernières pages de mon cours autographié. + +Je ferai à propos de la note du 7 avril la même observation que j'ai +faite à propos de celle du 5: Vinet a publié dans le _Courrier suisse_ +une leçon de son cours telle qu'elle figure dans l'autographie. Et ceci +nous amène à nous demander si l'_autographie_ n'a pas une valeur plus +grande que celle que bien souvent on lui attribue. Que de fois j'ai +entendu dire--et par des personnes qui connaissent à fond leur +Vinet:--«Nous n'avons pas le texte authentique du cours sur Madame de +Staël et Chateaubriand! Nous n'avons que des notes d'étudiants, revues +sans doute par l'auteur, et sans doute un peu corrigées et complétées +par lui, mais enfin ce n'est pas du Vinet!» Je me permets de n'être pas +tout à fait de leur avis. On peut d'abord leur faire observer que Vinet +a publié deux chapitres de son cours autographié, sans y rien modifier, +et il en faut bien conclure que, pour deux chapitres au moins, nous +avons dans l'_autographie_ du Vinet parfaitement authentique et +définitif. Et pour le reste, je les rends attentifs à la note du 8 mai: +«Achevé d'écrire mon cours pour l'autographie.» Si cette note a un sens, +elle ne peut avoir que celui-ci: à savoir que Vinet a lui-même rédigé +son cours. Il l'a rédigé après l'avoir professé,--c'est entendu,--et en +s'aidant des notes prises par ses étudiants,--c'est entendu +encore,--mais il l'a bel et bien rédigé. Il écrivait à M. Lutteroth le +16 juin 1844: + + «Quand toute mon autographie aura paru je vous enverrai ce qui vous + manque. Je trouve toujours plus impossible d'écrire le cours que je + fais maintenant[29]; il ne faut donc point songer à le joindre au + premier dans le cas où on imprimerait celui-ci[30].» + +Ce qui signifie qu'il ne peut rédiger ses leçons sur Lamartine, Hugo, +etc., tandis que le _premier_ cours, le cours sur Chateaubriand et +Madame de Staël, doit être considéré comme prêt pour l'impression. + +Mais alors, demandera-t-on, où est le manuscrit?--Le manuscrit a été +perdu, répondrai-je, comme bien d'autres manuscrits de Vinet. Mais de ce +que le manuscrit n'existe pas il ne faut pas déduire qu'il n'a jamais +existé. + +Je reconnais qu'il y a dans le cours sur Madame de Staël et +Chateaubriand quelques pages où la suite des idées n'est pas +suffisamment marquée et qui ressemblent plutôt à des notes incomplètes +qu'à une rédaction achevée; mais il y en a extrêmement peu[31], et le +plus souvent ce qui me frappe dans ce cours c'est le fini de +l'expression. Le style est oratoire assurément--et c'est tout naturel, +et il ne faut pas s'en plaindre--mais encore une fois c'est _mis au +point_ par Vinet, et en fait de Vinet authentique je ne vois pas ce +qu'on pourrait demander de plus. + +Il est dommage après cela que le manuscrit ait disparu. + +Nous n'avons de manuscrits de Vinet relatifs à ce cours que trois ou +quatre feuilles de notes sur Madame de Staël. C'est le plan de la +première leçon du professeur sur l'auteur de _Corinne_; ce sont les +papiers qu'il devait avoir sous les yeux quand il parlait de sa vie et +de son caractère. Fort peu de chose, comme on voit--la plus grande +partie de ce manuscrit est d'ailleurs un choix de citations--mais cela +ne laisse pas d'être intéressant. L'auteur y a en effet rédigé en deux +ou trois lignes sa pensée maîtresse. Elle est là , dépouillée de tous les +développements qui devaient l'amener et la préparer à «l'auditoire»; et +elle n'en est que plus frappante: + + «Le bonheur de l'âme est trouvé; le bonheur extérieur a fui; ce + bonheur qui n'est pas plus dans les passions ou dans la gloire que + la voix de Dieu n'est dans la tempête.» + +C'est là , je le répète, l'_idée_ de la leçon (et même l'_idée_ de tout +le cours): c'est vers cette idée et vers cette image que l'orateur +devait s'élever par degrés. Et, en effet, relisez le chapitre et vous +verrez bien qu'il y «tend» constamment[32]. + + + + +II + + +Les études sur Chateaubriand qui font suite au cours sont au nombre de +quatre. Trois sont antérieures au cours; la dernière (_Vie de Rancé_) +date de l'année même du cours. Elles ont paru toutes les quatre dans le +_Semeur_. + +Le _Semeur_ avait été créé à Paris en 1831; «il se proposait d'aborder +dans un esprit chrétien les sujets d'étude les plus divers, +philosophiques, politiques, littéraires[33].» L'apparition du _Semeur_ +avait réjoui Vinet. + + «Voilà , écrivait-il à M. Scholl[34] ce qui nous manquait. C'est une + simple et belle idée que celle de montrer comment le christianisme + envisage, traite et exploite les différentes sphères d'activité de + la pensée humaine. Cela nous sort des généralités; cela donne à la + religion droit de cité dans les sciences et dans les arts; on verra + qu'on peut être chrétien et homme tout ensemble[35].» + +Les fondateurs du journal ne pouvaient manquer de faire appel à la +collaboration de Vinet; Vinet ne pouvait la refuser: le _Semeur_ devint +son organe. Peut-être aurons-nous l'occasion, dans la préface d'un autre +volume, de donner quelques détails sur les débuts de Vinet au _Semeur_. +Quand les articles qu'on trouvera dans le présent volume y parurent, +Vinet n'en était plus à ses débuts: il appartenait depuis quelques +années déjà à la rédaction du _Semeur_. + +L'œuvre et la personne de Chateaubriand avaient toujours été pour lui un +sujet de réflexions infinies. Ce n'est pas trop dire que de dire qu'il +n'en dormait pas: + +Agenda du 6 mai 1835: + +Nuit agitée. Rêves si suivis et si laborieux que je me réveille la tête +rompue. Je conversais avec M. de Chateaubriand. Je lui dis entre autres: + +--Le génie est, sauf respect, semblable à la marmotte qui se nourrit de +sa propre substance; mais elle ne le fait qu'en hiver, et le génie en +toute saison[36]... etc... + +Il est beau de converser en rêve avec M. de Chateaubriand; il vaut mieux +toutefois converser autrement. + +Vinet conversa par lettres avec M. de Chateaubriand. + +Ce fut M. de Chateaubriand qui entama les hostilités. + +Il écrivit une première lettre à Vinet, au sujet de l'article sur _la +littérature anglaise_. Il se plaignait--très gentiment--que Vinet l'eût +accusé d'injustice à l'égard du protestantisme: + + «Vous avez pu remarquer, lui disait-il, qu'à la fin de mon chapitre + sur la Réformation, je rends un éclatant hommage aux protestants + d'aujourd'hui.» + +Il se plaignait également que Vinet lui eût reproché «de chercher +_l'avenir_ dans des arrangements sociaux et non dans _l'invisible._» + + «Oserais-je aussi vous faire observer que quant à l'avenir du + monde, je n'ai entendu parler que de l'avenir de la société; je + sais fort bien que l'homme chrétien n'a d'avenir que dans une autre + vie[36].» + +Vinet répondit pour réparer ses omissions et pour désavouer tout ce qui +aurait retenti dans le cœur de Chateaubriand comme un reproche injuste. +Au surplus il se réjouissait de voir «l'espérance religieuse de +Chateaubriand croître et verdir sur les débris des espérances +humaines[37].» + +Chateaubriand dut être touché par l'extrême modestie de son critique, et +il dut sans doute aussi goûter l'expression poétique de Vinet. + +S'il ne s'agissait pas de Vinet, c'est-à -dire de l'homme le plus +sincèrement modeste qu'il y ait eu, on pourrait trouver cette modestie +excessive, et si l'on ne se rappelait que la lettre de Vinet est de +1836, époque où l'on était naturellement éloquent, on pourrait trouver +ce style un peu «figuré[38]». + +Chateaubriand écrivit de nouveau à Vinet en 1844 à propos des articles +sur la _Vie de Rancé_. + +On lit dans l'Agenda de 1844: + +27 mai.--Trouvé une lettre de M. Lutteroth, avec une incluse de M. de +Chateaubriand. + +5 juin.--Lettre de M. Lutteroth avec une incluse de M. Chateaubriand sur +mon deuxième article (celui du 29 mai). + +16 juin.--Répondu à M. de Chateaubriand. + +26 juin.--Troisième lettre de M. de Chateaubriand en réponse à la +mienne. + +Des trois lettres de Chateaubriand dont il est ici question deux +seulement nous sont parvenues. + +Voici la première, qui fut écrite aussitôt après la publication du +second article sur Rancé[39]: + + Paris 28 mai 1844. + + «Je ne suis point étonné, Monsieur, des opinions qui séparent un + catholique d'un protestant. Je ne vous en dois pas moins des + remerciements pour la politesse avec laquelle vous avez bien voulu + parler de moi dans vos beaux articles insérés dans le _Semeur_. Je + ne suis rien qu'un vieillard qui s'en va rendre compte à Dieu de sa + vie. Je ne compte plus et je n'ai jamais mérité d'être compté. + + »Agréez, Monsieur, de nouveau, avec mes remerciements empressés, + l'assurance de ma considération très distinguée, + + CHATEAUBRIAND.» + +Voici maintenant la seconde (celle que Vinet appelle la troisième, mais +qui est pour nous la seconde, puisque la véritable seconde a disparu). +Cette lettre est une réponse. Vinet avait remercié Chateaubriand de ses +deux épîtres. Il avait joint à ses remerciements une profession de foi +qu'il est bon de rappeler: + + «Je suis protestant, lui avait-il dit, mais dans un sens si + abstrait, si peu historique, que je ne me sens étranger dans aucune + enceinte lorsque j'y trouve cette foi en la divine charité... et + cette bonne volonté, cette candeur du repentir, qui sont la + consolation, la couronne et l'humble triomphe de notre existence + foudroyée... + + »... Mais veuillez, Monsieur, ne pas voir en moi le protestant + seulement, c'est-à -dire peut-être l'adversaire, mais le chrétien, + c'est-à -dire le frère. Ce mot seul peut exprimer tout ce qui se + mêle d'affectueux à notre admiration[40]...» + +À quoi Chateaubriand: + + Paris 24 juin 1844. + + «Oui, Monsieur, nous sommes frères: Voilà le grand mot chrétien; il + dit tout; il va surtout à un homme qui, comme moi, touche à sa fin + et qui ne demande aux hommes qu'un souvenir à travers Dieu, le père + commun de tous les hommes. Vous verrez, Monsieur, ma simplicité + dans l'étonnement où je me suis trouvé lorsque j'ai vu que _Rancé_ + faisait tant de bruit, quand j'avais cru que cet ouvrage passerait + inaperçu[41]. Il contenait des erreurs qui vont disparaître dans la + première (deuxième?) édition que l'on va en donner. Mais qui est-ce + qui s'apercevra de mes corrections? qui est-ce qui se soucie de la + conscience historique? Il suffit qu'il se trouve un homme comme + vous, pour me consoler d'un travail auquel on n'attachera aucun + prix. + + »Agréez, Monsieur, je vous prie, mes remerciements les plus + sincères et l'assurance d'une considération qui n'aura bientôt + d'autre intérêt pour vous que l'intérêt qu'un souvenir prend dans + la mort. Vous voyez, Monsieur, où j'en suis; je puis à peine + signer[42].» + +Vinet ne répondit pas à cette dernière lettre; il n'avait pas à +répondre: il y aurait eu de sa part quelque indiscrétion à prolonger +l'entretien. Toutefois il donna dans le _Semeur_ du 28 août 1844 un +court article sur la deuxième édition de la _Vie de Rancé_ qui est bien +une réponse, et celle, sans aucun doute, que Chateaubriand désirait. +Vinet dans ses deux articles sur _Rancé_ avait été assez dur pour +Chateaubriand. Il faut ajouter que ses sévérités étaient justifiées. +Chateaubriand d'ailleurs--on vient de le voir--avait fait des +corrections à son œuvre en vue d'une seconde édition. Il avait tenu +compte des avertissements de Vinet. Et si l'on veut bien lire entre les +lignes de la lettre que nous venons de citer, on verra qu'il souhaitait +que Vinet rendît publiquement justice à ses efforts. Vinet comprit; au +surplus Vinet de son côté ne désirait qu'une chose, c'est qu'un auteur +qu'il avait dû maltraiter lui fournît l'occasion d'un jugement plus +doux. Dès que parut la deuxième édition de _Rancé_ il s'empressa de la +comparer à la première, et cette comparaison faite, d'envoyer au +_Semeur_ un article que M. de Chateaubriand dut lire avec plaisir. + +Agenda: + +19 août.--Collationné les deux éditions de la _Vie de Rancé_. + +20 août.--Écrit un article sur la deuxième édition de la _Vie de Rancé_. + +23 août.--Envoyé au Semeur l'article sur la deuxième édition de la _Vie +de Rancé_. + +Cet article n'a pas été publié intégralement dans les précédentes +éditions de l'œuvre de Vinet. On n'en a recueilli que les premières +lignes qu'on a mises en note au bas d'une des pages de la première étude +sur _Rancé_. Nous le donnons dans son entier à la fin du présent volume. + +J'en aurais fini avec les articles de Vinet sur Chateaubriand s'il ne me +restait encore un point à signaler. + +Le _Semeur_ du 18 août 1832 contient un article de philosophie +religieuse sur «le christianisme de M. de Chateaubriand dans ses _Études +historiques_.» + +Je m'étais demandé si cet article était de Vinet bien qu'il ne figurât +ni dans les éditions antérieures, ni--ce qui est plus notable--dans une +liste que M. Lutteroth a dressée de tous les écrits de Vinet que ses +collaborateurs et lui avaient dû négliger. + +J'avais quelques raisons d'attribuer cet article à Vinet: il est tout à +fait dans sa manière; on y trouve le tour habituel de son style, ses +images et surtout sa pensée. + +L'auteur en effet y oppose deux conceptions différentes du relèvement de +l'homme par le christianisme, l'une qui fait consister ce relèvement +dans l'amélioration de son état moral et social, l'autre qui le met +«dans le changement du cœur.» Or il est certain que bien souvent Vinet a +reproché à Chateaubriand que son christianisme visât plutôt à +transformer l'homme social qu'à faire renaître l'homme individuel. Voyez +par exemple les dernières lignes de l'article sur la _Littérature +anglaise_. + +Voyez surtout un passage de l'Agenda qui est très significatif à cet +égard. Il fait suite à celui que j'ai cité plus haut, et où Vinet +raconte qu'il a conversé en rêve avec M. de Chateaubriand. + +«Je l'interroge sur le christianisme des _Études historiques_: «Le +christianisme, me dit-il, et le progrès social sont une même chose.»--Ce +que j'ai contredit et rectifié.» + +N'y a-t-il pas une analogie frappante, me disais-je, entre cette +conversation rêvée sur le christianisme des _Études historiques_ et +l'article que j'ai sous les yeux et qui n'est point une rêverie? + +J'inclinais donc très fortement à croire que l'article de 1832 était +l'œuvre du rêveur de 1835. + +Or il n'en est pas. Une lettre de M. Lutteroth à M. Samuel Chappuis (8 +déc. 1848) l'attribue formellement à M. Bost[43]. M. Chappuis avait eu +la même impression que moi: il s'était trompé; nous nous étions trompés. +L'article est néanmoins à retenir, sinon dans son entier du moins dans +les vingt ou trente lignes qui pourraient le mieux être de Vinet. Les +voici: + + «Quelquefois M. de Chateaubriand pose en fait que le Christianisme + est l'œuvre de Dieu pour le relèvement de l'homme; mais + explique-t-il bien ce que c'est que ce relèvement? Il me semble + qu'il entend par là simplement l'amélioration de son état moral et + social, de sa condition sur la terre, et non point sa + réhabilitation dans un état primitif de conformité avec Dieu, de + vie spirituelle et de sainteté. Ce qu'il appelle les bienfaits du + Christianisme s'étend à l'humanité en général et se borne à la vie + présente, c'est-à -dire à un ordre de choses temporaire et de courte + durée pour chacun de ceux qui en font partie. À ses yeux le + Christianisme opère en grand: c'est un levier pour les masses, un + résultat pour les masses; les biens qu'il produit sont ses + généralités comme l'abolition de l'esclavage, l'égalité morale et + sociale de la femme, l'adoucissement des mœurs, etc. Choses qui ne + sont que des conséquences éloignées de la conséquence immédiate de + la foi chrétienne, le changement du cœur. Remarquons bien, car + c'est là le trait saillant du Christianisme des _Études_, qu'en + fournissant aux hommes des motifs et des moyens nombreux d'être + bons pour ce monde et heureux dans ce monde, il les laisse + étrangers à cette autre vie qui, de toutes manières, est la portion + importante de leur existence, et qu'en excitant leur sympathie pour + ce qui est beau et élevé, il les laisse complètement indifférents + et froids à l'égard de Dieu en qui est la perfection de toute + beauté et de toute grandeur.» + +Il me paraît que les historiens de la pensée de Vinet devront tenir +compte de ce «précurseur[44]». + + + + +III + + +J'en viens aux quatre ou cinq mots et aux deux ou trois membres de +phrase du cours sur Madame de Staël qui ont une histoire. Cette histoire +mérite d'être contée. Elle fera voir à quelles difficultés inattendues +se sont heurtés les premiers éditeurs et comment ils s'en sont tirés. + +Je recueille les éléments de mon récit dans un paquet de vieilles +lettres qui ont été récemment données à la Faculté de théologie de +l'Église libre du canton de Vaud: c'est la correspondance du comité +d'Edition Vinet de 1848. Un de ses membres, M. Lutteroth, résidait à +Paris où il préparait et surveillait l'impression des volumes. M. +Lutteroth se tenait en rapports constants avec ses collègues de +Lausanne, MM. Scholl, Chappuis, Forel et Ch. Secrétan. + +Le 15 janvier 1848 M. Lutteroth, qui allait mettre sous presse le volume +sur Madame de Staël et Chateaubriand, écrivait à M. Samuel Chappuis: + + «Je crains--ceci bien entre nous--que la publication de certains + passages relatifs à Madame de Staël n'afflige beaucoup sa famille: + on me l'a fait comprendre; comme c'étaient des meilleurs amis de M. + Vinet, je suis bien sûr qu'il y aurait eu égard, mais c'est plus + malaisé pour d'autres que pour lui. Cette circonstance me donne + quelque inquiétude.» + +M. Samuel Chappuis répondit au nom des membres du comité de Lausanne que +«l'observation méritait toute considération, qu'il importait d'examiner +si la difficulté était sérieuse et comment on pourrait la lever.» + +On chargea M. Scholl de voir la famille de Madame de Staël et de +chercher avec elle les moyens de concilier les intérêts en présence. On +ne voulait ni blesser la famille de Madame de Staël ni dénaturer le +texte de Vinet, ni, surtout, laisser croire que Vinet avait pu dans son +cours manquer à la bienséance et à la discrétion, ce que les lecteurs +peu avertis n'auraient pas hésité à penser si l'on avait fait des +coupures trop évidentes et des «raccords» trop pénibles. Ce qui rendait +la tâche du négociateur particulièrement difficile, c'est la part +financière que la belle-fille de Madame de Staël avait prise dans +l'édition de l'œuvre de Vinet: elle la soutenait largement. On devait +aussi songer à ne pas faire de la peine à Mme Vinet qui suivait avec +sollicitude les travaux du comité et qu'un débat de cette nature aurait +certainement chagrinée. + +Le comité de Lausanne pensait que la difficulté n'était pas sérieuse et +que M. Scholl triompherait aisément des scrupules de la famille. Il se +trompait du tout au tout, et c'était M. Lutteroth qui avait raison +d'éprouver quelque inquiétude. «Le terrain est extrêmement délicat», +écrivait M. Scholl à M. Lutteroth après avoir vu Mme Auguste de Staël. +M. Scholl comprit que les négociations seraient longues et laborieuses. +Elles durèrent huit mois. Disons tout de suite que le comité défendit +ligne par ligne les passages incriminés et qu'il n'accorda que de très +légères corrections. + +Il ne pouvait faire autrement. Même avec le grand désir d'entente dont +il était animé, il ne lui était pas possible de souscrire aux vœux de la +famille de Staël. L'essentiel des leçons de Vinet sur l'auteur de +_Corinne_ eût été sacrifié. Vinet avait parfaitement vu--ce que tout le +monde voit aujourd'hui, et en partie grâce à lui--que l'œuvre de Madame +de Staël s'explique tout entière «par le besoin d'affection dont la +nature avait fait le plus vif de ses penchants», par l'éducation tendre +et indulgente qu'elle reçut de son père et qui «exalta ce penchant», par +la déception enfin que lui causa «un mariage malheureux». Supprimez ces +trois points il ne reste plus rien des leçons de Vinet sur Madame de +Staël. Elles s'écroulent par la base. Ce sont trois points d'appui. Or +ce sont précisément ces trois points que la famille voulait supprimer. + +Le comité refusa. Il refusa nonobstant les lettres pressantes de M. +Lutteroth et de M. Scholl. M. Lutteroth écrivait le 17 août 1848, +faisant allusion aux passages où il est question du mariage de Madame de +Staël: + + «Ces mots me paraissent justifier la peine qu'on en ressent, et si + le comité n'y tient pas, je verrais avec plaisir qu'on accorde + quelques retranchements.» + +M. Scholl communiquait au comité la copie d'un billet de Mme Auguste de +Staël à une de ses amies: + + «Je suis au fond désolée de cette publication et gênée de me + trouver complice. Rien ne pouvait m'être plus pénible que de voir + paraître un volume de M. Vinet que je ne pourrai ni louer ni + prêter, et dont le succès sera, à un certain degré, une souffrance. + Notre chère Mme Vinet, à qui je n'ai pas dit--à beaucoup + près--toute ma pensée, en souffre aussi.» + +M. Scholl ajoutait: + + «Ce billet vous prouvera qu'on a jugé trop favorablement des + impressions de Madame de Staël sur la publication qui nous donne + tant de mal. Vous y verrez qu'elles sont beaucoup plus pénibles que + vous ne le pensiez, vous et ces Messieurs.» (À M. Chappuis, 6 + octobre 1848.) + +MM. Scholl et Lutteroth étaient assurément fondés à présenter les +objections de Mme Aug. de Staël, et, dans une certaine mesure, à les +appuyer. Ces objections étaient inspirées par un sentiment respectable. +Mais ils allaient un peu loin sans doute quand ils concluaient que «ces +retranchements seraient conformes à l'esprit de M. Vinet[45].» Vinet eût +peut-être adouci quelques-unes de ses expressions, d'ailleurs fort +douces--et cela n'eût point suffi,--mais il n'aurait pu faire les +amputations demandées sans détruire son œuvre. Mieux eût valu ne rien +publier. Il est infiniment vraisemblable que c'est à ce dernier parti +qu'il se serait arrêté. Ses éditeurs n'avaient pas le choix. Ils ont +fait exactement ce qu'ils devaient faire. + +Je donne ici en deux colonnes la liste des suppressions demandées et les +réponses du comité. + + Suppressions demandées. Réponses du Comité. + + Qu'une âme vive, qu'une raison Le Comité consent à + active comme celles de Mme de supprimer cette phrase. + Staël en aient moins aimé la + morale du devoir et la religion + positive, il ne faut pas s'en + étonner. + + Il (M. Necker) attendrit de bonne Le Comité supprime: + heure cette jeune âme, l'accoutuma _lui en donna + au bonheur du cœur, lui en donna l'insatiable besoin._ + l'insatiable besoin, et dans + l'extrême félicité de sa jeunesse + prépara peut-être le malheur de sa + vie entière. + + La tendresse indulgente et expansive Le Comité maintient ce + de M. Necker, des relations passage. + délicieuses dont une admiration + réciproque formait la base ou + le trait dominant exaltèrent + peut-être jusqu'à l'excès chez Mme de + Staël le besoin d'affection dont la + nature avait fait, je crois, le plus + vif de tous ses penchants. + + Le mariage de pure convenance, Le Comité supprime: + c'est-à -dire de vanité, auquel, _c'est-à -dire + selon toute apparence, elle se soumit de vanité_. + par déférence était bien peu dans son + caractère. + + Nous n'avons d'autres Le Comité supprime: + renseignements sur cette union _profond_ + que le profond silence qu'elle Le Comité supprime: _et + a gardé sur ce sujet dans ses introduit volontiers les + écrits où elle répand toute son personnages qui + âme et introduit volontiers les l'intéressent_. + personnages qui l'intéressent. + + Ce silence parle assez haut Le Comité maintient. + quand on se rappelle que + l'amour dans le mariage était + aux yeux de Mme de Staël + l'idéal du bonheur en ce monde. + + Sans insister sur ce point Le Comité supprime: + délicat, disons seulement que _délicat_. + toute la vie, tous les écrits de + cette femme illustre trahissent + et respirent un désappointement + douloureux, une soif trompée... + + Nous avons indiqué un premier Maintenu. + malheur qui fut pour elle un de + ces deuils muets qu'on porte dans + l'âme et qu'on ne dépose jamais. + + Bonaparte fut petit; Mme de Maintenu. + Staël ne mit peut-être pas assez + de dignité dans ses regrets. + + Elle frappe à coups redoublés Le Comité accorde la + sur les passions; l'on serait suppression des mots: + tenté de croire qu'elle a ses _l'on serait tenté de + propres injures à venger. croire qu'elle a ses propres + injures à venger_. + +Les amendements du comité de 1848 se réduisent donc à fort peu de chose. +Quelques-uns même par leur apparente insignifiance font sourire. Par +exemple Vinet avait écrit: «Sans insister sur ce point délicat.» Le +comité supprime _délicat_. On est tenté de se demander si cette +concession accordée à la partie adverse n'est pas une aimable +plaisanterie. Point tant que cela--en y réfléchissant. Le comité +conciliait. Il ne voulait rien sacrifier de la pensée de Vinet, mais il +ne demandait pas mieux que de rayer tout mot capable d'éveiller chez le +lecteur une curiosité fâcheuse. À ce point de vue il avait raison de +supprimer _délicat_. Car dire qu'on n'insiste pas sur un point délicat +cela revient excellemment à y insister; cela appelle l'attention sur la +_délicatesse_ du cas: c'est plein, ou cela paraît plein de +sous-entendus. C'est ce qu'on appelle une prétérition et il n'y a rien +de plus dangereux que des prétéritions, si ce n'est les parenthèses. +J'enlève _délicat_, et mon petit bout de phrase redevient la transition +la plus honnête du monde. Le lecteur passe sans s'arrêter. Et le tour +est joué. Car précisément il ne fallait pas qu'il s'arrêtât. Le comité +de 1848 connaissait le cœur humain. + +Il faut ajouter que le comité de 1848 était d'autant plus fondé à se +montrer intransigeant que personne avant Vinet, non pas même +Sainte-Beuve, n'avait parlé de Madame de Staël avec plus de sympathie, +plus de respect que le professeur lausannois. Si c'en était ici le lieu, +j'aimerais à faire voir que Vinet aimait et vénérait dans l'auteur de +_l'Allemagne_ son premier professeur de littérature, et que c'est dans +le fameux chapitre sur _l'enthousiasme_ qu'il avait puisé dès ses débuts +quelques-unes de ses idées. Mais en voici assez et même trop pour une +simple introduction. + + Paul Sirven. + +Les notes suivies de la mention: (_Ed._) sont tirées de l'édition de +1848. + + + + +I + +MADAME DE STAËL ET CHATEAUBRIAND + +Cours professé à l'Académie de Lausanne en 1844. + + + + +INTRODUCTION + +De la Littérature de l'Empire. + + +Une nuance de ridicule s'attache, dans bien des esprits, à ces mots: _la +Littérature de l'Empire_. Cette impression s'explique, si elle ne se +justifie pas. Ni l'originalité, ni une fécondité vigoureuse, n'ont +caractérisé, dans son ensemble, la littérature de cette époque. + +L'éloquence, réduite à la harangue officielle et vouée à l'adulation, +répétait Pline le jeune après avoir ressuscité Démosthène. L'histoire, +qui, pas plus que l'éloquence, ne se passe de liberté, savait trop bien +qu'elle ne devait pas tout dire, sans bien savoir ce qu'elle devait +taire; car les instincts du despotisme sont plus profonds et plus +délicats que ceux de la servilité. Une philosophie illibérale dans ses +principes continuait, après plus d'un demi-siècle, à être le symbole et +le signe de ralliement des amis de la liberté; car la religion, en +France, ayant pris parti pour le despotisme, l'esprit de liberté avait +arboré les tristes couleurs du matérialisme, et à l'aurore du nouveau +siècle, un despote, en contractant alliance avec la religion, avait +resserré l'alliance du libéralisme avec l'incrédulité. Et quoi qu'il en +soit, la seule philosophie qui fût debout, devait rallier les caractères +indépendants, puisque enfin c'était une philosophie, c'est-à -dire +l'esprit humain se professant libre; et c'est ainsi que des instincts +généreux et une association arbitraire d'idées prolongeaient, au delà de +toutes les bornes, la fortune d'une doctrine sans profondeur comme sans +élévation. La poésie avait traversé sans se renouveler toutes les phases +de la Révolution; elle vivait, ou plutôt elle se mourait, à l'ombre de +la tradition et de l'autorité; elle n'était bientôt plus que l'écho d'un +écho: plus d'indépendance dans les formes, plus de nouveauté dans +l'inspiration, eût inquiété à bon droit un despotisme ombrageux, qui +savait qu'il importe peu sous quelle forme et sur quel terrain la +liberté éclate, pourvu qu'elle éclate. Les théories littéraires étaient +timides et méticuleuses comme la littérature elle-même; à la religion du +beau s'était substituée je ne sais quelle orthodoxie têtue, retranchée +derrière quelques axiomes étroits et contestables. On poussait à +l'absolu la maxime de Buffon, que «c'est le style qui fait vivre les +ouvrages,» comme si le style y pouvait suffire sans les pensées, et +comme si un grand style pouvait s'attacher à des pensées médiocres. En +exaltant la puissance du style, on en avait abaissé la notion: on +confondait le style avec la diction. La littérature s'en tint à des +formes pleines d'élégance et de pureté; la sévérité un peu froide +introduite dans les arts du dessin avait passé dans tous les autres. On +fêtait le siècle de Louis XIV, on eût voulu le renouveler, et l'on ne +faisait que prolonger, en poésie aussi bien qu'en philosophie, le +dix-huitième siècle. Les génies novateurs étaient admirés avec crainte, +suivis de loin, imités avec défiance; la poésie, comme un fleuve épuisé +par les chaleurs de l'été, ne roulait plus dans son lit qu'une onde +toujours plus mince; d'immenses événements semblaient l'oppresser plutôt +que l'inspirer. Ce qui a manqué surtout à cette littérature, c'est la +puissance de créer, c'est-à -dire d'individualiser. On cherchait de +belles formes, mais quand on les cherche pour elles-mêmes et pour elles +seules, on ne leur donne pour support, pour substance, que des +généralités ou des abstractions; et comme la forme d'une idée est donnée +par l'idée, de même que celle d'un vêtement par le corps qui doit le +porter, une idée vague ne peut donner qu'une forme sans vie. + +On peut signaler, au nombre des symptômes de langueur et de +dépérissement de la poésie, la grande faveur du poème didactique, +inventé, à ce qu'il semble, pour enluminer les éléments des sciences, +pour enjoliver le lieu commun et pour cultiver la périphrase. L'époque a +possédé des écrivains purs, élégants, nobles, ingénieux; elle a eu même, +tranchons le mot, des poètes, des poètes plutôt qu'une poésie. La +spontanéité, la puissance, l'individualité, ont manqué généralement; +mais le sol conservait sa chaleur naturelle sous les neiges de cet +hiver: et, qu'est-ce, après tout, que dix ans dans l'histoire d'une +littérature? Ces dix ans, d'ailleurs, ont vu le déploiement de deux +grandes renommées. + +L'attitude de la critique littéraire mérite d'être notée. On ne saurait +lui reprocher d'avoir pris absolument le change. Sévère envers +Chateaubriand, elle l'était envers Delille. Elle encouragea peu les +tentatives hardies, mais elle loua modérément les essais timides. Elle +ne croyait pas à la nouvelle école, mais elle ne croyait plus à +l'ancienne. + +Les idées et les productions étrangères avaient, comme les denrées +coloniales, rencontré une ligne de douanes. La publication d'une +brochure de M. Schlegel sur la _Phèdre_ de Racine fut un immense +scandale. Tous les suppôts de la critique coururent sus à l'étranger +malencontreux, et qui ne put mordre aboya. M. Schlegel avait bien des +torts à la fois; mais l'un des plus graves était de remuer, à propos de +poésie, des idées générales, et d'aborder la philosophie de l'art. Les +idées générales, c'est la liberté même dans le domaine de la pensée, +c'est la pensée prise au sérieux et dans toute sa portée: sans cette +métaphysique si décriée, on n'arrive au fond de rien, on n'a la raison +de rien; et comme la force elle-même se pique de raison, il se trouve +que le despotisme fait aussi, au besoin, de la métaphysique. Mais en +général, la recherche des principes répugne aux ennemis de la liberté en +tout genre; on aime mieux les doctrines à mi-hauteur, les adages de la +tradition, les proverbes du sens commun: tout cela convenait fort à +cette époque et à l'homme qui la dominait; génie despotique par essence, +qui voulait pour son règne la gloire des lettres, mais en despote, et +qui eût voulu pouvoir la constituer par un décret ou la conquérir à +coups de canon. + +Les sciences florissaient; mais quelles que soient l'importance et la +dignité des sciences, leur essor, non plus que celui des beaux-arts, +n'est pas la mesure de la liberté de l'esprit humain ni le principe de +sa vie. Les sciences, qui s'occupent des choses, sont moins profondément +humaines que la littérature, qui a l'homme pour sujet et l'homme pour +but. + +Bercée, comme un enfant, aux chants de la victoire, au bruit confus des +empires croulants, l'imagination s'était assoupie. On a dit d'une époque +fameuse qu'elle fut, pour la France, une halte dans la boue; l'Empire +fut pour la littérature une halte dans la gloire. Le présent, il est +vrai, broyait des couleurs pour l'avenir et lui préparait de la poésie. + +Néanmoins plusieurs paraissent juger trop sévèrement, sous le point de +vue littéraire, la période de l'Empire. Une simple nomenclature des +auteurs et des écrits de ces dix années, même en faisant abstraction de +ses deux plus grands noms, ramènerait peut-être à une appréciation plus +favorable. + +Rappelons d'abord que les premières années de ce siècle trouvèrent, les +uns debout, les autres encore vigoureux et féconds, plusieurs écrivains +que le siècle précédent avait distingués à l'ombre des grands modèles. +Si Laharpe et Saint-Lambert ne firent que saluer d'un regard éteint le +siècle nouveau, Bernardin de Saint-Pierre, Ducis, Lebrun, Marie-Joseph +Chénier, Fontanes, Parny, Volney, Maury, Suard, Morellet, Gaillard, +Garat, Collin d'Harleville, Andrieux, lui payèrent tous un tribut plus +ou moins riche; et son aurore fut le midi de quelques-uns d'entre eux. +Des hommes nouveaux entrèrent dans la lice. La science nous donna de +grands écrivains dans la personne de Cabanis, de Cuvier, de Laplace, de +Fourcroy, de Lacépède. Si les affaires d'État présentaient à +l'admiration publique peu de caractères élevés, elles mettaient en +évidence de grands talents littéraires; cette époque est celle des +Portalis, des Fontanes et des Régnault de Saint-Jean d'Angély. Le +cardinal de Bausset célébrait Bossuet et Fénelon dans un style digne de +leur temps. L'abbé Frayssinous ouvrait ses fameuses conférences, M. de +Bonald, du sein de ses ténèbres, lançait des éclairs très vifs sur le +mystère de la société. Étranger à la France, vivant loin d'elle, mais +les yeux tournés vers elle, Joseph de Maistre la contraignait à le +classer parmi ses plus habiles écrivains et parmi les agitateurs de la +pensée publique. Ainsi que M. de Bonald, c'était vers un monde ancien, +vers le monde de l'absolutisme ou du pouvoir paternel en politique et en +religion, qu'il cherchait à entraîner son siècle, par l'abus audacieux +des plus saintes vérités et par l'éclat d'une éloquence où la colère et +l'onction trouvent leur place tour à tour. Deux autres écrivains, vivant +comme lui hors de la France, Charles Villiers et M. Ancillon, honoraient +la littérature française, et la guidaient, en poésie et en philosophie, +vers des sources inconnues. Rameaux de l'arbre condillacien, mais +cherchant plus haut que le tronc paternel une partie de leur nourriture, +M. de Gérando écrivait l'histoire de la philosophie, M. Laromiguière +sondait les éternels mystères de l'esprit humain; M. Destutt de Tracy, +fidèle sans réserve aux traditions du maître, en développait, en +appliquait les doctrines, en reproduisait dans son style la clarté +froide et la sévère précision. M. Lacretelle racontait avec une élégance +animée l'histoire du dix-huitième siècle, celle du seizième, et les +annales de la Révolution à peine endormie dans les bras d'un grand +capitaine. M. de Sismondi jetait de bonne heure, par d'importants +travaux, les fondements de sa grande réputation d'historien. Renommé +déjà comme poète, M. Michaud préparait, avec une laborieuse patience, un +historien aux guerres saintes du moyen âge. Les concours d'éloquence +académique redisaient souvent le nom de Victorin Fabre, par qui furent +célébrés Corneille, Boileau, La Bruyère, le dix-huitième siècle, et +qu'une retraite prématurée enleva à la gloire. Un nom destiné à la +célébrité, celui de M. de Barante, retentissait peu encore, quoi qu'il +fût déjà attaché au souvenir du plus beau _Tableau de la littérature +française au dix-huitième siècle_. La critique littéraire, quoi qu'on +puisse dire de sa tendance générale, ne craint pas encore l'oubli pour +les noms d'Auger et de Ginguené, de Dussault, d'Hoffman, de Malte-Brun +et du terrible Geoffroy, le cerbère du feuilleton. La critique savante +n'était pas moins élégante que solide dans les écrits de M. Daunou, +historien, publiciste, éditeur habile, et sous la plume de Thurot et de +M. Boissonade. Moraliste ingénieux et paradoxal, auteur spirituel et +fin, le duc de Lévis, intelligent témoin de son siècle, perpétuait les +traditions élégantes de l'âge précédent et de l'ancienne monarchie. M. +de Jouy tentait de donner à la France un Addison, et la plus grande +faveur encourageait ce dessein hardi. Chénier et M. Lemercier +professaient avec éclat la littérature. Le laborieux et savant Ginguené +écrivait avec beaucoup de jugement et de goût l'histoire littéraire de +l'Italie. Salluste trouvait en M. Mollevaut, Tite-Live, Tacite et +Salluste encore en Dureau de la Malle, des traducteurs patients et +habiles. Le roman s'enrichissait des ouvrages célèbres de Mesdames de +Genlis, Cottin, de Flahaut (Souza), peut-être surpassés par deux ou +trois opuscules de M. Xavier de Maistre. M. Aimé Martin imitait avec +grâce et bonheur l'auteur des _Études de la nature_. + +La poésie, constamment élégante, ne manqua pas toujours de charme ni de +grandeur. Si Lebrun avait déposé sa lyre, Delille faisait admirer encore +sa brillante fécondité. Ses succès et l'esprit du temps avaient +encouragé la traduction en vers et la poésie didactique. Dans le premier +de ces deux genres, il faut citer d'abord le traducteur d'Ovide et celui +d'Anacréon, Saint-Ange et M. de Saint-Victor; après eux, Daru, ingénieux +interprète d'Horace, M. Tissot, traducteur des _Bucoliques_, et M. +Baour-Lormian, dont le vers moelleux et plein de mélodie rendit +quelquefois avec bonheur l'expressive musique du Tasse. La poésie +didactique s'honore d'Esménard, auteur du poème de _la Navigation_; de +M. Michaud, qui chanta _le Printemps d'un proscrit_; de M. de +Saint-Victor, dont les deux poèmes, l'_Espérance_ et le _Voyage du +poète_, renferment quelques-uns des plus beaux vers du siècle; de +Chênedollé, qui trouva, pour célébrer le _Génie de l'homme_, des accents +pleins de grandeur; de Legouvé, dont le poème sur le _Mérite des femmes_ +est resté tout entier dans tant de mémoires; de Millevoye, qui peignit +avec bonheur l'amour maternel; de M. de Frénilly, auteur de quelques +satires où les bons vers sont en nombre; de Parseval Grandmaison, habile +versificateur, exerçant alors dans des compositions de peu d'étendue un +talent qu'il réservait aux hasards de la grande épopée; de M. Soumet, +qui n'était pas encore l'auteur de _Clytemnestre_ et de ce grand poème +où il célèbre avec autant de magnificence que de témérité la +réconciliation de l'Antéchrist et le rachat de l'enfer; de M. Campenon, +qui, après avoir décrit la _Maison des champs_, tenta avec succès +l'épopée domestique dans son _Enfant prodigue_; de M. Berchoux, auteur +spirituel et gai de la _Gastronomie_. Les concours académiques avaient +créé une poésie qu'à défaut d'un nom meilleur nous appellerons +_épisodique_, et qui, fort encouragée par le public, exerça quelques +talents distingués.--Quelques-unes des belles épîtres de Chénier et des +piquantes narrations d'Andrieux sont de cette même époque. + +L'élégie, cultivée avec succès par Mesdames Dufresnoy et Victoire +Babois, recevait de Millevoye un caractère nouveau et des couleurs +variées. La carrière se ferma trop tôt devant ce poète, amoureux de la +perfection, qui a peu écrit et beaucoup travaillé. C'est lui surtout, +qui, sans système, mais avec réflexion, faisait doucement dériver la +poésie vers des plages nouvelles où, prévenu par la mort, lui-même +n'aborda pas. + +Le tragique Ducis écrivait alors, dans la solitude, ses poésies +fugitives pleines de négligence, d'énergie et de grâce; Arnault, +Ginguené, M. Le Bailly marquaient leur place parmi les meilleurs +fabulistes. + +La tragédie, trop assujettie à d'anciennes traditions, n'est pourtant ni +stérile ni sans honneur à une époque qui peut réclamer le _Tibère_ de +Chénier, les _Templiers_ de Raynouard, l'_Agamemnon_ de Lemercier, +auteur de ce drame de _Pinto_, dans lequel il anticipait sur les +hardiesses d'une époque plus tardive. + +La comédie, ramenée par Andrieux et Collin d'Harleville au caractère de +vérité franche que lui avait enlevé la manie analytique du dix-huitième +siècle, trouva, à côté de ces deux habiles poètes, d'autres soutiens +encore. Il suffit de nommer Picard, M. Roger, M. Étienne, auteur des +_Deux Gendres_, M. Duval, qui eut des succès dans la comédie de +caractère, plus encore dans le drame historique et dans la comédie +anecdotique. On ne doit pas négliger de remarquer que la comédie de ce +temps fut plus décente et plus morale qu'elle ne l'avait été à aucune +autre époque. + +Votre professeur[46] s'est renfermé dans les limites de cette espèce +d'inventaire. Il a judicieusement réservé deux écrivains, dont les +ouvrages ont inauguré une époque nouvelle, et ouvert les voies où tous +les esprits se sont engagés avec plus ou moins d'empressement après la +chute de l'empire. Vous avez déjà nommé ces deux écrivains qui se +portaient en avant de la littérature contemporaine, l'un par un retour +plein d'amour vers le passé, l'autre par un élan plein d'enthousiasme +vers l'avenir: M. de Chateaubriand et Madame de Staël, un esprit +poétique, une âme passionnée, qui créèrent dans le même temps, le +premier un monde d'images, l'autre un monde de pensées. + +Ils appartiennent sans doute à leur temps; ils en sont même plus que +leurs contemporains, dont les écrits nous représentent le dix-huitième +siècle échoué et laissé à sec sur les rivages du dix-neuvième. Ce temps, +si vous l'aimez mieux, leur appartient, et c'est à bon droit qu'ils +auraient pu dire à la littérature de l'Empire: + + La maison est à nous, c'est à vous d'en sortir. + +Mais, dans un autre sens, ils n'appartiennent pas à leur époque, +puisqu'ils la devancent, puisqu'ils innovent tandis qu'elle imite, +puisqu'ils marchent lorsqu'elle s'assied. Ils ont été les premiers à +découvrir et à saluer l'avenir, et c'est pour cela même que nous les +réservons pour le moment où cet avenir a commencé à devenir le présent. + + + + +PREMIERE PARTIE + + + + +MADAME DE STAËL + + + + +CHAPITRE PREMIER + +Son caractère. + + +Madame de Staël, ayant devancé M. de Chateaubriand dans la vie et dans +la mort, appelle nos premiers regards. Née à Paris en 1766, elle y +mourut en 1817. + +Sa vie se trouve partout. C'est son caractère que nous voudrions faire +connaître. À quiconque aurait lu tous ses écrits, nous n'aurions plus +rien à dire; il la connaîtrait, car elle y est tout entière, et aucune +biographie morale, non pas même la belle notice de son amie Madame +Necker de Saussure, ne peut valoir ni suppléer celle-là . Jamais auteur +ne s'est uni plus étroitement à ses ouvrages, et n'y a laissé de +soi-même une plus vive empreinte. + +Les parents de cette femme célèbre exercèrent une grande influence sur +son caractère, sur ses opinions et sur sa vie; mais M. Necker en sens +direct et positif, et Madame Necker négativement. + +Une sorte de roideur, qu'imprime quelquefois au caractère des femmes une +jeunesse laborieuse et difficile, ne laissait pas assez voir dans Madame +Necker l'affection mêlée au devoir, concourant avec le devoir. Fille de +pasteur, et nourrie dans l'attachement au culte établi, sa religion, +sans être précise, avait conservé le caractère d'une religion positive, +c'est-à -dire d'une autorité extérieure devant laquelle, sans examen, +elle agenouillait sa raison, l'oreille ouverte d'ailleurs à tous les +échos de la philosophie du jour. [Qu'une âme vive, qu'une raison active, +comme celle de Madame de Staël en aient moins aimé la morale du devoir +et la religion positive, il ne faut pas s'en étonner[47].] Madame +Necker, sans s'en douter, acheva dans l'esprit de sa fille ce que tant +d'autres causes avaient trop bien commencé. + +Nous verrons plus tard comment elle jugea, pendant longtemps, la +religion chrétienne. Voyons dès à présent, quelles furent, du moins dans +ses premiers écrits, ses vues sur l'essence de la morale. Ces lignes de +son ouvrage sur les _Passions_ méritent d'être lues avec attention: + + «Il y a des vertus toutes composées de crainte et de sacrifices, + dont l'accomplissement peut donner une satisfaction d'un ordre très + relevé à l'âme forte qui les pratique; mais peut-être, avec le + temps, découvrira-t-on que tout ce qui n'est pas naturel n'est pas + nécessaire, et que la morale, dans divers pays, est aussi chargée + de superstition que la religion. Du moins, en parlant de bonheur, + il est impossible de supposer une situation qui exige des efforts + perpétuels; et la bonté donne des jouissances si faciles et si + simples, que leur impression est indépendante du pouvoir même de la + réflexion. Si cependant l'on se livre à des retours sur soi, ils + sont tous remplis d'espérance; le bien qu'on a fait est une égide + qu'on croit voir entre le malheur et soi; et lors même que + l'infortune nous poursuit, on sait où se réfugier, on se transporte + par la pensée dans la situation heureuse que nos bienfaits ont + procurée[48].» + +Entre M. Necker et sa fille régnait, au contraire, la plus profonde +sympathie. Ils furent de bonne heure amis intimes. Rien n'est à comparer +au sentiment de Madame de Staël pour son père, pas même celui de Madame +de Sévigné pour sa fille, si ce n'est sous le rapport de l'intensité. Ce +sentiment, si voisin de l'adoration religieuse qu'il n'est guère +possible de l'en distinguer, se composait d'une vraie piété filiale, +d'une admiration enthousiaste et d'une amitié passionnée. Payé d'un +large retour, ou plutôt prévenu par l'amour le plus empressé, le plus +indulgent et le plus caressant, il attendrit de bonne heure cette jeune +âme, l'accoutuma au bonheur du cœur, [lui en donna l'insatiable +besoin,[49]] et, dans l'extrême félicité de sa jeunesse, prépara +peut-être le malheur de sa vie entière. Pour juger de ce qu'était M. +Necker aux yeux et pour le cœur de sa fille, quelques passages des +écrits de Madame de Staël peuvent suffire; dans tous ses ouvrages elle a +parlé de son père. On ne pourra lire ces passages, ni sans sourire, car +les éloges sont outrés, ni sans s'attendrir, car cette affection est +d'une vérité profonde: + + «Ce livre (_De l'Importance des opinions religieuses_, par M. + Necker), époque dans l'histoire des pensées, puisqu'il en a reculé + l'empire; ce livre qui semble anticiper sur la vie à venir, en + devinant les secrets qui doivent un jour nous être dévoilés; ce + livre que les hommes réunis pourraient présenter à l'Être suprême + comme le plus grand pas qu'ils aient fait vers lui[50].» + +Il serait injuste de ne pas rappeler que Madame de Staël n'avait que +vingt-deux ans lorsqu'elle écrivait ces lignes. + + «Vous avez entendu parler de l'esprit et des rares talents de mon + père; mais on ne vous a jamais peint l'incroyable réunion de raison + parfaite et de sensibilité profonde, qui fait de lui le plus sûr + guide et le plus aimable des amis. Vous a-t-on dit que maintenant + l'unique but de ses étonnantes facultés est d'exercer la bonté, + dans ses détails comme dans son ensemble? Il écarte de ma pensée + tout ce qui la tourmente; il a étudié le cœur humain pour mieux le + soigner dans ses peines, et n'a jamais trouvé dans sa supériorité + qu'un motif pour s'offenser plus tard et pardonner plus tôt; s'il a + de l'amour propre, c'est celui des êtres d'une autre nature que la + nôtre, qui seraient d'autant plus indulgents qu'ils connaîtraient + mieux toutes les inconséquences et toutes les faiblesses des + hommes[51].» + + «Ce qui se fait sentir plus particulièrement dans les ouvrages de + M. Necker, c'est l'incroyable variété de son esprit. Voltaire est + unique dans le monde littéraire par la diversité de ses talents; je + crois M. Necker unique par l'universalité de ses facultés[52].» + + «Personne n'a jamais, autant que mon père, donné l'idée, à tous + ceux qui l'entouraient, d'une protection presque surnaturelle... + Pendant les troubles de France, lors même que nous étions séparés, + je me croyais préservée par lui; je n'ai jamais pensé qu'un grand + malheur pût m'atteindre. Il vivait; j'étais sûre qu'il viendrait à + mon secours, et que son éloquent langage et son vénérable ascendant + m'arracheraient du fond des prisons, si j'y avais été jetée. En lui + écrivant, je l'appelais presque toujours _mon ange tutélaire_. Je + sentais ainsi son influence, et il me semblait que la + responsabilité de mon sort le concernait plus que moi:--je comptais + sur lui, comme réparateur de mes fautes; rien ne me paraissait sans + ressources pendant sa vie: ce n'est que depuis sa mort que j'ai + connu la véritable terreur, que j'ai perdu cette espérance de la + jeunesse qui se fonde toujours sur ses forces pour tout obtenir. + Mes forces, c'étaient les siennes; ma confiance, c'était son appui. + Existe-t-il encore autour de moi, ce génie protecteur? me dira-t-il + ce qu'il faut souhaiter ou craindre? me guidera-t-il dans mes + démarches? étendra-t-il ses ailes sur mes enfants, qu'il a bénis de + sa voix mourante; et puis-je assez recueillir de lui dans mon cœur, + pour le consulter encore et l'entendre[53]?» + +La tendresse indulgente et expansive de M. Necker, des relations +délicieuses dont une admiration réciproque formait la base ou le trait +dominant, exaltèrent peut-être jusqu'à l'excès chez Madame de Staël le +besoin d'affection dont la nature avait fait, je crois, le plus vif de +tous ses penchants. Le mariage de pure convenance, [c'est-à -dire de +vanité,[54]] auquel, selon toute probabilité, elle souscrivit par +déférence, était bien peu dans le sens de son caractère. Nous n'avons +d'autres renseignements sur cette union que le [profond[55]] silence +qu'elle a gardé sur ce sujet dans des écrits où elle répand toute son +âme [et introduit volontiers les personnages qui l'intéressent[56]]. Ce +silence parle assez haut, quand on se rappelle que l'_amour dans le +mariage_ était aux yeux de Madame de Staël l'idéal du bonheur en ce +monde[57]. + + «Être deux dans le monde calme tant de frayeurs! Les jugements des + hommes et de Dieu même semblent moins à craindre alors[58].» + +Sans insister sur ce point [délicat[59]], disons seulement que toute la +vie, tous les écrits de cette femme illustre, trahissent et respirent un +désappointement douloureux, une soif trompée. Pour elle, l'affection et +le bonheur n'étaient qu'une même chose, et sans doute l'absence du +bonheur est le plus grand malheur pour une âme passionnée. L'infortune +matérielle lui paraîtrait peut-être une favorable diversion. Je me +représente quelquefois Madame de Staël dans une position précisément +contraire à celle que lui fit la Providence, malheureuse par la fortune, +heureuse par le cœur, et je me demande si cette dispensation, qui +n'aurait pas atteint les sources de son talent, n'en aurait point changé +la direction et diminué la valeur. L'infortune matérielle, fortifiant le +cœur, donne souvent quelque âpreté au caractère et quelque rigidité à la +pensée: les souffrances du cœur augmentent peut-être la personnalité, +mais en ajoutant à la vie et à la pensée je ne sais quelle grâce +douloureuse. Moins infortunés, bien des hommes de génie eussent été +moins éloquents, et l'on sent partout, en lisant Madame de Staël, que +ses peines l'ont inspirée. + +Sa vie que l'indigent seul eût pu appeler fortunée, fut en effet +douloureuse. Nous avons indiqué un premier malheur, qui fut pour elle un +de ces deuils muets qu'on porte dans l'âme et qu'on ne dépose jamais. +Mais on peut considérer le caractère même de cette femme extraordinaire, +les événements publics et son talent même comme trois Parques fatales, +qui tissèrent à l'envi la trame de son malheur. + +Son caractère est retracé dans Delphine, chez qui l'impétuosité n'est +pas plus généreuse, ou la générosité plus imprévoyante que chez Madame +de Staël; mais ce que n'avait pas Delphine, et ce qu'avait, je crois, +celle qui a raconté son histoire, c'était une activité inquiète, le +besoin d'influer, et peut-être celui de paraître. Que de conditions de +malheur dans la carrière d'une femme! + +Les événements l'atteignirent dans ce qui lui restait de bonheur, en +compromettant celui de ses amis. Elle ne vivait guère plus en elle qu'en +eux, et se trouvait comme enveloppée dans leurs malheurs par les +douleurs de la pitié. D'ailleurs, on a dit avec raison, que, fidèle à +ses convictions politiques, elle ne triompha pourtant point lorsqu'elles +triomphèrent, la compassion la jetant, à chaque nouvelle crise, dans le +parti des vaincus: le jour même de la victoire, elle rompait avec les +vainqueurs, parce qu'en révolution les vainqueurs sont sans pitié: or la +pitié était sa religion. + +Enfin, son talent même la rendit malheureuse en la rendant célèbre. La +célébrité est peut-être, de tous les avantages que nous pouvons +ambitionner, celui qui a le moins de rapport avec le bonheur; il n'en a +point surtout avec les vrais intérêts d'une femme: on dirait que +l'admiration qu'elle excite écarte d'elle l'affection, qu'elle devient +quelque chose de moins qu'un être humain en devenant quelque chose de +plus qu'une femme, et qu'elle doit avoir une part double dans la haine +qu'éveillent presque toujours les grandes renommées. La célébrité isole +une femme auteur, et l'exile pour ainsi dire dans sa gloire. + +Il semblait que de rares qualités du cœur devaient ménager, en faveur de +Madame de Staël, une exception à cette règle. Quelle ne fut pas sa +générosité, même envers les écrivains qui l'avaient le plus maltraitée! +Il n'en est pas un au talent duquel elle n'ait rendu hommage. Elle se +rend cette justice, en en diminuant ingénieusement le mérite: + + «Il me semble, dit-elle, que quand on s'est soi-même livré de tout + temps à l'étude des lettres, on a sur les livres une sorte + d'impartialité d'artiste, et je sais du moins qu'il m'arrive + souvent de louer des écrivains qui m'ont personnellement attaquée, + par cet amour pour le talent en lui-même qui l'emporte sur toute + espèce de préventions[60].» + +Devant une si noble et si universelle bienveillance, il semble que +l'envie elle-même aurait dû désarmer; mais l'envie ne désarme jamais; +elle a, pensez-y bien, ses propres souffrances à venger: et quelles +souffrances plus cruelles que celles de l'envie? + +On l'a, en conséquence, déchirée dans son talent, dans son caractère et +dans ses mœurs. Espérons que le temps consommera la justice qu'on a +commencé à lui rendre. Laissons dire à un cynique, qu'il reste toujours +quelque chose de la calomnie, et croyons, avec le poète: + + Que des préventions déchirant le bandeau + La vérité s'assied sur le bord d'un tombeau. + +Madame de Staël a plus d'une fois déploré le malheur de la femme +célèbre, et en le déplorant, elle a raconté son histoire. Elle a, sur ce +sujet, des accents bien émus dans ce passage du livre sur la +_Littérature_, où l'on dirait qu'elle ne plaint pas feulement, mais +qu'elle blâme celle qui s'expose à de pareils dangers: + + «Dès qu'une femme est signalée comme une personne distinguée, le + public en général est prévenu contre elle. Le vulgaire ne juge + jamais que d'après certaines règles communes, auxquelles on peut se + tenir sans s'aventurer. Tout ce qui sort de ce cours habituel + déplaît d'abord à ceux qui considèrent la routine de la vie comme + la sauvegarde de la médiocrité. Un homme supérieur déjà les + effarouche; mais une femme supérieure, s'éloignant encore plus du + chemin frayé, doit étonner, et par conséquent importuner davantage. + Néanmoins un homme distingué ayant presque toujours une carrière + importante à parcourir, ses talents peuvent devenir utiles aux + intérêts de ceux mêmes qui attachent le moins de prix aux charmes + de la pensée. L'homme de génie peut devenir un homme puissant, et + sous ce rapport, les envieux et les sots le ménagent; mais une + femme spirituelle n'est appelée à leur offrir que ce qui les + intéresse le moins, des idées nouvelles ou des sentiments élevés: + sa célébrité n'est qu'un bruit fatigant pour eux. + + La gloire même peut être reprochée à une femme, parce qu'il y a + contraste entre la gloire et sa destinée naturelle. L'austère vertu + condamne jusqu'à la célébrité de ce qui est bien en soi, comme + portant une sorte d'atteinte à la perfection de la modestie. Les + hommes d'esprit, étonnés de rencontrer des rivaux parmi les femmes, + ne savent les juger, ni avec la générosité d'un adversaire, ni avec + l'indulgence d'un protecteur; et dans ce combat nouveau, ils ne + suivent ni les lois de l'honneur, ni celles de la bonté. Si, pour + comble de malheur, c'était au milieu des dissensions politiques + qu'une femme acquît une célébrité remarquable, on croirait son + influence sans bornes alors même qu'elle n'en exercerait aucune; on + l'accuserait de toutes les actions de ses amis; on la haïrait pour + tout ce qu'elle aime, et l'on attaquerait d'abord l'objet sans + défense avant d'arriver à ceux que l'on pourrait encore redouter. + + Un homme peut, même dans ses ouvrages, réfuter les calomnies dont + il est devenu l'objet: mais pour les femmes, se défendre est un + désavantage de plus; se justifier, un bruit nouveau. Les femmes + sentent qu'il y a dans leur nature quelque chose de pur et de + délicat, bientôt flétri par les regards mêmes du public: l'esprit, + les talents, une âme passionnée, peuvent les faire sortir du nuage + qui devrait toujours les environner; mais sans cesse elles le + regrettent comme leur véritable asile. + + L'aspect de la malveillance fait trembler les femmes, quelque + distinguées qu'elles soient. Courageuses dans le malheur, elles + sont timides contre l'inimitié; la pensée les exalte, mais leur + caractère reste faible et sensible. La plupart des femmes + auxquelles des facultés supérieures ont inspiré le désir de la + renommée, ressemblent à Herminie revêtue des armes du combat: les + guerriers voient le casque, la lance, le panache étincelant; ils + croient rencontrer la force, ils attaquent avec violence, et dès + les premiers coups, ils atteignent au cœur. + + Non seulement les injustices peuvent altérer entièrement le bonheur + et le repos d'une femme; mais elles peuvent détacher d'elle + jusqu'aux premiers objets des affections de son cœur. Qui sait si + l'image offerte par la calomnie ne combat pas quelquefois contre la + vérité des souvenirs? Qui sait si les calomniateurs, après avoir + déchiré la vie, ne dépouilleront pas jusqu'à la mort des regrets + sensibles qui doivent accompagner la mémoire d'une femme aimée? + + Dans ce tableau, je n'ai encore parlé que de l'injustice des hommes + envers les femmes distinguées: celle des femmes aussi n'est-elle + point à craindre? N'excitent-elles pas en secret la malveillance + des hommes? Font-elles jamais alliance avec une femme célèbre pour + la soutenir, pour la défendre, pour appuyer ses pas + chancelants[61]?» + +La popularité de son père aggrava le mal; Madame de Staël avait déjà +bien assez de torts aux yeux de l'envie; on lui compta, par surcroît, +ceux de son père; car l'esprit de parti, parodiant insolemment le Dieu +jaloux, a coutume de punir les mérites des pères sur les enfants jusqu'à +la troisième et quatrième génération. + +La Révolution éclata. Madame de Staël, qui en avait salué l'avènement +avec transport, en avait peut-être aussi pressenti les excès. + + «N'effacez point, écrivait-elle six mois avant la convocation des + États généraux, n'effacez point le sceau de raison et de paix que + le destin veut apposer sur votre constitution; et quand l'accord + unanime vous permet de compter sur le but que vous voulez + atteindre, _prétendez à la gloire de l'obtenir sans l'avoir + passé_[62].» + +L'un des premiers soins de cette révolution qu'elle avait aimée et dont +elle continua d'aimer le principe, fut de détruire le ministre qu'avait +installé la liberté, et ce ministre était le père de Madame de Staël. + +Elle courut des dangers personnels; elle usa d'un reste d'influence pour +arracher à la proscription plusieurs de ses amis. Il fallut enfin céder +à l'orage et chercher un asile en Angleterre. Deux ans qu'elle y passa +l'attachèrent profondément à cette nation, à ses institutions, à sa +littérature. Ses goûts et ses principes y trouvaient une égale +satisfaction. Elle vit tout un peu en beau, et la trace de ses vives +impressions se retrouve dans son dernier ouvrage, où sa confiance +absolue dans la générosité britannique éveille quelquefois le sourire. + +La pure littérature n'avait point de droit sur Madame de Staël au milieu +des souffrances de son pays. C'est donc moins comme écrivain que comme +défenseur d'une royale infortune et des intérêts de l'humanité qu'elle +nous apparaît dans ses touchantes _Réflexions sur le procès de la Reine_ +et dans des _Réflexions_ politiques dont la paix universelle était le +but. + +De retour en France, en 1795, elle vit se presser autour d'elle tout ce +qu'il y avait à Paris d'hommes éminents et d'amis de la vraie liberté. +Objet de la défiance et des inquiétudes du Directoire, elle eut pourtant +assez de crédit pour satisfaire plusieurs fois son ardent besoin +d'obliger. Sa voix, comme sa fortune, appartenait aux proscrits. Ce fut +elle, avec Chénier, qui rendit à la France M. de Talleyrand, qui +attendait de l'autre côté de l'Atlantique le premier signal de la +fortune. La France, je crois, lui en sut peu de gré, et M. de Talleyrand +ne se piqua pas, dit-on, d'être plus reconnaissant que la France. + +À cette époque se rapportent les grands triomphes de Madame de Staël, je +n'ose dire comme orateur, mais comme incomparable talent de +conversation. Et ce même temps fut pour elle celui d'un découragement +profond. Elle semblait désespérer de son pays et de l'avenir du monde, +dans ces paroles écrites l'année même de son retour en France: + + «On dit que le malheur hâte le développement de toutes les facultés + morales; quelquefois je crains qu'il ne produise un effet + contraire, qu'il ne jette dans un abattement qui détache et de + soi-même et des autres. La grandeur des événements qui nous + entourent fait si bien sentir le néant des pensées générales, + l'impuissance des sentiments individuels, que, perdu dans la vie, + on ne sait plus quelle route doit suivre l'espérance, quel mobile + doit exciter les efforts, quel principe guidera désormais l'opinion + publique à travers les erreurs de l'esprit de parti, et marquera de + nouveau, dans toutes les carrières, le but éclatant de la véritable + gloire[63].» + +Ne croyez-vous pas voir un navire désemparé, qui flotte misérablement à +tous les vents? Chose curieuse! ces lignes si graves servent de préface +à deux ou trois petits romans. C'est un contraste et non une +contradiction. L'auteur semble s'excuser de ne pas traiter des sujets +plus sérieux; et la frivolité même de ses productions est un symbole et +non une preuve de son découragement. + +L'étoile de Bonaparte se levait alors. Il était déjà une puissance. +Madame de Staël en était une aussi. Ces deux puissances se cherchèrent +du regard, s'admirèrent mutuellement et se séparèrent presque aussitôt. +Les opinions de Madame de Staël étaient libérales, et l'esprit, en tout +cas, est une liberté. Bonaparte comprit qu'il n'y avait pas place en +France, pour cette femme et pour lui. Un prétexte de la bannir fut +aisément trouvé. En 1803 commencèrent les _Dix ans d'exil_ de cette +femme célèbre. Bonaparte fut petit, Madame de Staël ne mit peut-être pas +assez de dignité dans ses regrets[64]. On sourit, mais non pas de +plaisir, quand on voit le grand empereur fixer à quarante lieues le +rayon à l'extrémité duquel, se portant d'ailleurs d'un point à l'autre +de la circonférence, cette femme pourra résider, et quand cette femme, +trop éprise de Paris, essaie de raccourcir le rayon, de rompre la ligne +et d'entamer, comme un prétendant, le territoire occupé par un +usurpateur. Sans contredit, Madame de Staël eut quelques-uns des défauts +de son sexe, comme elle en avait les plus précieuses qualités; elle fit +faire trop de bruit à sa disgrâce, et donna peut-être trop de part à un +ressentiment légitime dans ses jugements sur celui qu'elle ne craignit +pas d'appeler _le moderne Attila_. + +Ses années d'exil, partagées entre le séjour de Coppet et des voyages en +Allemagne, en Italie, en Russie, en Suède, en Angleterre, furent +décisives pour la gloire de Madame de Staël. _Delphine_ avait jeté un +grand éclat; _ Corinne_ et _l'Allemagne_ en jetèrent bien davantage et +placèrent leur auteur à la tête de la littérature de son pays. + +Quand la Restauration la ramena en France, elle avait trouvé dans un +second et tardif mariage le bonheur auquel avaient aspiré ses jeunes +années. Bien des circonstances se réunissaient pour le combler, et pour +la confirmer dans l'utile pensée que le bonheur n'est pas plus dans les +passions ou dans la gloire que la voix de Dieu n'est dans la tempête; +mais lorsque ce bonheur moral, que des convictions épurées +ennoblissaient de jour en jour, se leva pour elle, le bonheur extérieur, +la santé, la vie s'enfuyaient à grands pas. Une maladie douloureuse +enleva Madame de Staël à sa famille, à son pays et à ses espérances +terrestres, le 14 juillet 1817. + +Une âme ne se définit pas, quoiqu'on puisse la connaître et la juger; +mais chacune se distingue par quelques traits saillants qui forment pour +ainsi dire sa figure. Il n'est pas difficile de discerner ceux qui +distinguent Madame de Staël. Benjamin Constant a bien caractérisé son +illustre amie lorsqu'il a dit: + + «Les deux qualités dominantes de Madame de Staël étaient + l'affection et la pitié. Elle avait, comme tous les génies + supérieurs, une grande passion pour la gloire; elle avait, comme + toutes les âmes élevées, un grand amour pour la liberté: mais ces + deux sentiments impérieux et irrésistibles, quand ils n'étaient + combattus par aucun autre, cédaient à l'instant, lorsque la moindre + circonstance les mettait en opposition avec le bonheur de ceux + qu'elle aimait, ou lorsque la vue d'un être souffrant lui rappelait + qu'il y avait dans le monde quelque chose de bien plus sacré pour + elle que le succès d'une cause ou le triomphe d'une opinion[65].» + +À ces deux traits je voudrais en ajouter un troisième: la foi à la +vérité, je veux dire à la valeur intrinsèque, à la force de la vérité. +Vertu rare, vertu religieuse, car elle suppose la religion, et la +religion la suppose. C'est déjà presque une religion, puisque celui qui +croit à la vérité, croit à quelque chose de plus haut que l'espace, que +le temps et que les forces de l'univers. La vérité, c'est la pensée de +Dieu, c'est Dieu dans les choses; or Madame de Staël est une de ces âmes +qui ont le plus honoré la vérité comme vérité, et qui l'ont crue plus +forte que tout ce qui est fort, qui ont senti qu'il est juste de se +dévouer à elle. La conviction, lorsqu'elle se croyait dans le vrai, +l'amour du vrai, quel qu'il fût, alors qu'elle doutait encore, l'effort +constant vers la lumière, voilà ce que l'on retrouve à toutes les pages +de ses écrits; voilà ce qui les rend tous sérieux; voilà ce qui la met +au-dessus, au moins sous ce rapport important, de la plupart de ceux ou +de celles qu'on aurait l'idée de lui comparer. + + + + +CHAPITRE DEUXIÈME + +Premiers ouvrages de Madame de Staël. + + +Passons de la vie aux écrits de Madame de Staël; ce sera raconter sa vie +une seconde fois. + +Elle débuta, en 1788, par des _Lettres sur les écrits et le caractère de +J.-J. Rousseau_. L'admiration enthousiaste est certainement le ton +dominant de cet ouvrage, dont l'auteur avait à peine vingt-deux ans +lorsqu'il parut. Bien des choses dans les opinions et dans la conduite +de Rousseau devaient être plus sérieusement appréciées. On n'aime pas +que l'auteur, en avouant que Rousseau fut ingrat, s'efforce de rendre +son ingratitude intéressante; on approuve moins encore le jugement +qu'elle porte sur la dernière action de Rousseau, je veux dire sur sa +mort, qu'elle suppose avoir été volontaire. Les années et l'observation +durent aussi modifier ses idées sur l'_Émile_; mais après tout, il y a +lieu d'admirer, en plusieurs endroits, l'indépendance et la sûreté de +son jugement. N'y a-t-il pas, dans cette observation sur les deux +premiers ouvrages de Rousseau (_Discours sur l'influence des Sciences et +des Arts_, et _sur l'Inégalité_), autant de bon sens que d'esprit? + + «Peut-être aurait-il dû avouer, dit-elle, que cette ardeur de + connaître et de savoir était aussi un sentiment naturel, don du + ciel, comme toutes les autres facultés des hommes; moyens de + bonheur, lorsqu'elles sont exercées; tourment, quand elles sont + condamnées au repos. C'est en vain qu'après avoir tout connu, tout + senti, tout éprouvé, il s'écrie: _N'allez pas plus avant; je + reviens, et je n'ai rien va qui valût la peine du voyage_. Chaque + homme veut être à son tour détrompé, et jamais les désirs ne furent + calmés par l'expérience des autres[66].» + +_L'Héloïse_, qu'elle admire avec transport, essuie pourtant de graves +censures. On a dit souvent, après et sans doute avant La Rochefoucauld, +que l'esprit est dupe du cœur, ce qui n'empêche pas que le cœur ne soit +une lumière. C'est par le cœur que Madame de Staël a si bien déjoué les +sophismes en actions, les pièges dont ce roman est semé. Une parole +incisive relève, en ces parties du travail de Madame de Staël, la +justesse et la noble fermeté de ses critiques. + +On croira sans peine qu'elle applaudit aux vues politiques de Rousseau. +Peu nous imposte; si elle avait tort, c'est à peu près avec tout le +monde, et si elle avait raison, tant d'autres avant elle avaient vu +comme elle! Ce dont il faut lui savoir gré, c'est d'avoir réservé une +partie de son admiration aux esprits qui, marchant, pour ainsi dire, du +même pas que le temps, excellent dans l'accommodement et la transaction; +mais après cela, nous ne la blâmerons pas d'avoir senti le mérite et +l'utilité de ces talents plus hardis, de ces génies plus abstraits, qui, +prenant leur point de départ, non dans les faits actuels et contingents, +mais dans les principes, qui sont les faits éternels, dirigent les +esprits vers l'idéal en toutes choses, et en le leur faisant connaître, +le leur font souhaiter. Le bien absolu, le vrai absolu doivent être +offerts aux regards de l'humanité; on ne s'en rapproche qu'à mesure +qu'on y croit et qu'on les contemple, et la foi à la perfection est une +même chose que la foi à la vérité. + +Madame de Staël, dans ce premier écrit, comme dans tous les autres, +procède peu par voie de déduction, et n'affecte pas la marche +dialectique. Elle affirme, mais avec puissance; elle démontre moins +qu'elle ne fait voir; sa pensée est remarquable par l'intuition et la +spontanéité, aussi bien que par la richesse. Elle atteint beaucoup de +vérités par le sentiment, elle a plus qu'un autre ce qu'on peut appeler +des traits de lumière. Je mets dans ce nombre les pensées suivantes: + + «Il est des bienfaits si grands qu'ils donnent le besoin de la + reconnaissance[67].» + + «On est vertueux quand on aime ce qu'on doit aimer: + involontairement on fait ce que le devoir ordonne[67].» + + «Peut-être la morale perfectionne-t-elle plutôt qu'elle ne change, + guide-t-elle plutôt qu'elle ne ramène[67].» + +Et qui est-ce donc qui ramène, puisque ce n'est pas la morale? Les faits +sans doute; aussi la religion n'est-elle qu'un fait. + +Toutes ces idées, chrétiennes à leur insu, font un pas vers la grande +vérité. Tout ce qui est vrai est chrétien. Toutes les vérités sont dans +le monde, et la grande vérité chrétienne est un centre qui leur est +montré, un confluent où toutes ces vérités, séparées les unes des autres +et impuissantes dans leur isolement, se dirigent comme autant de +rivières pour se réunir et faire un tout. Lorsque cet ouvrage parut, on +reprocha l'affectation au style de Madame de Staël. Qu'on l'eût accusée +de témérité, à la bonne heure, quoique aujourd'hui nous n'en puissions +guère juger; écrire de nos jours ainsi, ce serait presque écrire +timidement. Mais le reproche d'affectation était souverainement injuste; +personne n'est plus que Madame de Staël au-dessus de cette faiblesse; +les imprudences de sa diction sont d'entraînement et non de calcul, et +peut-être n'a-t-elle que trop écrit avec toute son âme et mis toute sa +vie dans ses ouvrages. Non seulement elle n'a pas composé un livre, mais +peut-être n'a-t-elle pas écrit une phrase qui n'ait été essentiellement +une action. + +Les _Réflexions sur le procès de la Reine_, écrites à Londres en 1793, +sont pleines d'effusion, d'attendrissement et de simplicité. C'est un +appel à la conscience et à la sensibilité. Mais ceux qui s'étaient +attribué le droit de juger la reine avaient par là même résolu de la +condamner, et la nation, spectatrice étonnée, n'avait plus ni voix ni +mains, mais seulement des yeux. Le style de cette production est peu +châtié. On y trouve des passages comme ceux-ci: + + «Quoi! la mort terminerait une si longue agonie! quoi! le sort + d'une créature humaine pourrait _aller si loin en infortune_! Ah! + repoussons tous le don de la vie, n'existons plus dans un monde où + _de telles chances errent sur la destinée!.._ Et depuis ce temps + _qu'est-il arrivé? Son courage et son malheur_.» + +Mais ces incorrections, où je reconnais l'empressement de la pitié et la +précipitation du zèle, me plaisent comme la trace d'une larme généreuse, +qui, en tombant sur un mot, l'aurait rendu illisible. + +En 1794 parurent les _Réflexions sur la paix, adressées à M. Pitt et aux +Français_. Cet écrit inspiré par la pitié n'est pas une complainte sur +les maux de la guerre, mais une suite de considérations très positives +et très solides sur l'intérêt commun qu'avaient à une prompte conclusion +de la paix toutes les parties belligérantes. La finesse toute féminine +des aperçus et des impressions se trouve mise au service d'une politique +saine et parfaitement informée. M. Necker sans doute ne fut pas étranger +à cet écrit, non plus qu'au suivant. Le sens exquis de Madame de Staël +s'est pourtant une fois trouvé en défaut dans cet ouvrage: c'est +lorsque, de la vanité naturelle aux Français, elle conclut +l'impossibilité du rétablissement de la monarchie. + + «Les Français, dit-elle, ont trop de vanité pour se soumettre à un + chef; le roi se confondait avec la royauté: c'était le rang et non + le talent qui le plaçait au-dessus de tous; mais celui qu'on + choisirait, qu'on suivrait, qu'on croirait volontairement, serait + par là même reconnu comme devant à ses talents sa supériorité sur + les autres; et cet aveu n'est pas français[68].» + +Il y a sans doute une vanité qui peut raisonner ainsi; il y en a une +autre qui n'y regarde pas de si près! et d'ailleurs la _vanité qui +raisonne_ peut tout aussi bien conclure en faveur d'un chef honoré par +ses talents qu'en faveur d'un roi qui n'a pour lui que sa naissance. Je +conçois très bien un homme qui dit: Je repousse une supériorité de +convention, mais je me soumettrai volontiers à une supériorité réelle, +intrinsèque. Je conçois même qu'un troisième vienne et dise: «Je me +soumettrai à tout ordre humain pour l'amour de Dieu.» (1 Pierre II, 13.) + +L'année suivante, Madame de Staël écrivit des _Réflexions sur la paix +intérieure_. Il ne s'agit plus ici que de la France et de la +conciliation des partis dans cette grande république. L'auteur cherche +des yeux et croit avoir trouvé des hommes qui sont _d'un parti_, sans +être _des hommes de parti_. Elle s'adresse successivement «aux +royalistes amis de la liberté et aux républicains amis de l'ordre,» +c'est-à -dire, probablement, à des républicains qui sont fort peu +républicains et à des royalistes qui ne sont guère royalistes. À une +époque encore si ardente et si ébranlée, l'indifférence était possible +plutôt que l'impartialité, et que peut-on obtenir de l'indifférence? Les +hommes auxquels Madame de Staël faisait appel, où étaient-ils? Tous les +partis ont leur populace: tous les partis auraient-ils leurs saints? Si +jamais on écrit la vie de ces saints-là , elle ne remplira pas +cinquante-trois volumes in-folio, comme le recueil des Bollandistes. Ils +n'étaient pas assez nombreux en France pour réaliser les espérances de +Madame de Staël; l'événement le prouva bien. Bonaparte, au 18 brumaire, +fut le vrai médiateur entre les partis. + +La lettre, hélas! était donc sans adresse, ou ne s'adressait à personne; +mais elle n'en était pas moins excellente: d'aussi nobles, d'aussi +justes idées, ne pouvaient pas être à jamais perdues; il se trouve +toujours quelqu'un, tôt ou tard, pour ramasser la vérité. Entre les +réflexions dont cet écrit se compose, l'événement a fait remarquer +celle-ci: + + «Les révolutions ont, comme les maladies dévorantes, des périodes + inévitables. La France peut _s'arrêter_ dans la république; mais + pour arriver à la monarchie mixte, il faut passer par le + gouvernement militaire.[69]» + +Ceux qui pensent, comme moi, que l'auteur ne croyait pas bien fermement +que la France pût s'arrêter dans la république, jugeront que, dans cet +endroit, toute la vérité sur la destinée de la France était apparue à +Madame de Staël. + +Sa belle âme, qui se montre partout dans cet écrit, se déploie surtout +dans ces lignes du dernier chapitre: + + «Qu'on est las d'entendre parler de justice modifiée par les + circonstances, de déprédations iniques qu'il n'est pas encore temps + de réparer! Ah! le malheur est-il relatif, et peut-on suspendre + aussi les irréparables effets de la douleur? Il est si peu de + souffrances particulières utiles au bonheur public, que les + ressources du génie suppléeraient heureusement à tous les moyens + tirés du mal; et l'on se plaît à penser que les grandes facultés de + l'esprit pourraient accomplir tous les vœux du cœur. + + »Découvrez, rendez-nous le plaisir de l'admiration! Il y a trop + longtemps que, dans la carrière du beau, l'homme n'a étonné + l'homme; il y a trop longtemps que l'âme froissée n'éprouve plus la + seule jouissance céleste restée sur cette triste terre, cet abandon + complet d'enthousiasme, cette émotion intellectuelle qui vous fait + connaître, par la gloire d'un autre, tout ce que vous avez + vous-même de facultés pour juger et pour sentir[70].» + +Nous avons déjà dit un mot d'un recueil de nouvelles ou de petits romans +que Madame de Staël publia la même année. Ce que ce recueil offre de +plus remarquable, c'est un _Essai sur les fictions_ qui lui sert +d'introduction. L'auteur repousse absolument les fictions merveilleuses +et les allégories; elle admet les fictions qui se rattachent à +l'histoire, lorsqu'elles ne font que la développer; mais elle condamne +les romans historiques; aucun de ceux de Madame de Genlis n'existait +encore, ce qui n'empêcha pas Madame de Genlis d'en vouloir à l'auteur +qui, d'avance et sans le savoir, avait fait le procès à son système; +enfin elle traite des fictions naturelles qui n'ont d'autre base que la +vie humaine et d'autre vérité que la vraisemblance. Elle ne veut pas de +romans spécialement philosophiques, parce que, dit-elle, tous les romans +doivent l'être, et elle professe à cette occasion d'excellentes +doctrines littéraires: + + «On a fait, dit-elle, une classe à part de ce qu'on appelle les + romans philosophiques; tous doivent l'être, car tous doivent avoir + un but moral: mais peut-être y amène-t-on moins sûrement, lorsque + dirigeant tous les récits vers une idée principale, l'on se + dispense même de la vraisemblance dans l'enchaînement des + situations; chaque chapitre alors est une sorte d'allégorie, dont + les événements ne sont jamais que l'image de la maxime qui va + suivre. Les romans de _Candide_, de _Zadig_, de _Memnon_, si + charmants à d'autres titres, seraient d'une utilité plus générale, + si d'abord ils n'étaient point merveilleux, s'ils offraient un + exemple plutôt qu'un emblème, et si, comme je l'ai déjà dit, toute + l'histoire ne se rapportait pas forcément au même but. Ces romans + ont alors un peu l'inconvénient des instituteurs que les enfants ne + croient point, parce qu'ils ramènent tout ce qui arrive à la leçon + qu'ils veulent donner; et que les enfants, sans pouvoir s'en rendre + compte, savent déjà qu'il y a moins de régularité dans la véritable + marche des événements. Mais dans les romans tels que ceux de + Richardson et de Fielding, où l'on s'est proposé de côtoyer la vie + en suivant exactement les gradations, les développements, les + inconséquences de l'histoire des hommes, et le retour constant + néanmoins du résultat de l'expérience à la moralité des actions et + aux avantages de la vertu, les événements sont inventés: mais les + sentiments sont tellement dans la nature, que le lecteur croit + souvent qu'on s'adresse à lui avec le simple égard de changer les + noms propres.» + +On ne lira point sans intérêt, à la suite de ce morceau, quelques +réflexions sur les romans en général, et le parallèle de ce moyen +d'instruction morale avec celui que présente l'histoire. Tout ce que dit +Madame de Staël nous paraît d'une justesse parfaite aussi longtemps +qu'il n'est question que des romans qui ne sont point romanesques. Il en +est de pareils sans doute; il faudrait seulement savoir s'ils ne font +pas exception, et si notre restriction n'atteint pas le genre à peu près +tout entier. Vous comprenez bien, Messieurs, que _romanesque_, dans ma +pensée, n'est pas synonyme d'intéressant, et que je veux bien qu'un +roman, en m'instruisant, m'intéresse: j'y consens d'autant plus +volontiers que je comprends qu'il serait moins instructif s'il était +moins intéressant. C'est faire, à ce qu'il semble, une assez belle passe +aux romanciers, et ils ne peuvent raisonnablement se plaindre de nous. +Malheureusement, _mundus cult decipi_ (le monde veut être trompé); ce +que la plupart des lecteurs demandent à un romancier, c'est précisément +ce que nous ne voulons pas qu'on leur donne; ils veulent qu'on les berce +dans l'oubli de la vie, et ils préfèrent follement à l'écrivain qui la +leur ferait aimer, celui qui la leur fait haïr, à celui qui met la +poésie dans la réalité, celui qui la met ou plutôt qui la cherche +ailleurs: je dis celui qui la cherche, puisque une poésie qui ne peut +pas se rattacher à la réalité n'est pas une poésie véritable. Le goût du +romanesque n'a peut-être pas créé le roman; mais sûrement il lui a fait +la loi: c'est le romanesque que presque tout le monde cherche dans le +roman, je dis même ceux qui se piquent le plus d'y chercher autre chose. +Que conclure de tout ceci? Faut-il ne plus lire de romans? N'en faut-il +plus faire? Permettez qu'en remplacement d'une réponse difficile, que je +n'ai pas eu le temps de préparer, je vous lise quelques lignes... de +quoi? d'un roman. S'il n'en existait que de pareils à ceux de l'auteur +que je vais citer, peut-être la question tomberait-elle d'elle-même, ou +n'aurait-elle jamais été soulevée. C'est de fort loin, c'est de +Stockholm que nous viennent ces bons avis. Mlle Frédérique Bremer peut +être comptée parmi les écrivains les plus ingénieux que la Suède possède +aujourd'hui. + + «Le roman distille la vie. De dix ans il fait un jour, et il + concentre cent grains de blé dans une goutte d'alcool. C'est là son + métier. La réalité procède autrement. Les grands événements, les + tragédies de l'amour, y sont rares. Ils ne sont pas dans les règles + de la vie ordinaire, mais dans l'exception. C'est pourquoi, ma + chère enfant, ne restez pas là à les attendre: vous y perdriez + votre temps et l'ennui vous prendrait. Ne cherchez pas au-dehors + les richesses de la vie, créez-les dans votre propre sein. Aimez, + aimez le ciel, la nature, la sagesse, aimez les bonnes gens qui + vous entourent, et votre vie sera assez riche. Votre navire aérien + s'emplira d'un air pur et vif, et vous portera peu à peu dans la + patrie de la lumière et de l'amour.» + + + + +CHAPITRE TROISIÈME + +De l'Influence des passions sur le bonheur des individus et des nations. +Réflexions sur le suicide. + + +J'arrive au premier des ouvrages considérables par l'étendue, au premier +livre qu'ait écrit Madame de Staël. Il parut à Lausanne, en 1796, sous +ce titre: _De l'Influence des passions sur le bonheur des individus et +des nations_, et porte pour épigraphe ce vers de Virgile: _Quæsivit cœlo +lucem, ingemuitque reperta_, (Il chercha dans le ciel la lumière et +gémit de l'avoir trouvée.) Il n'est pas certain que l'auteur ait cherché +la lumière dans le ciel; il ne fallait peut-être pas, pour trouver cette +lumière-là , s'élever si haut; mais le reste de l'épigraphe est juste: ce +livre est une plainte douloureuse, ou du moins la plainte y est l'accent +de toutes les paroles de l'auteur, et même des paroles de consolation. +Mais Madame de Staël n'a jamais écrit dans le seul but d'épancher son +âme; cette personnalité, qui est peut-être la condition et l'inspiration +de plus d'un genre de littérature, n'était pas dans la nature de Madame +de Staël. La Bruyère avait dit: «Corriger les hommes est l'unique fin +que l'on doit se proposer en écrivant;» Madame de Staël dit à son tour: +«C'est pour les malheureux qu'il faut écrire,» et cette proposition si +absolue peut servir de devise à plusieurs de ses écrits, si ce n'est à +tous. Aux bornes d'une jeunesse qu'elle avait peut-être laissé dévorer +par des sentiments trop impétueux, et à l'issue d'une révolution où elle +avait vu toutes les passions se déchaîner contre le bonheur des +particuliers et de la nation, elle sentit pour l'individu le besoin de +maîtriser les passions, et pour le gouvernement le devoir de les +diriger. C'est tout le plan de son livre, dont elle n'a écrit que la +première moitié. Ainsi elle donnait à chaque partie son rôle, raisonnant +avec l'individu comme si les passions pouvaient être domptées, avec les +gouvernements comme si elles ne pouvaient pas l'être; marche tout à fait +rationnelle, car la sagesse consistera toujours à demander à l'individu +le vrai absolu et à la société le vrai relatif, quoique la société, à +certains égards soit plus capable que l'individu de réaliser le vrai +absolu. La sagesse de l'individu est de vouloir être parfait; la sagesse +des gouvernements est de ne jamais oublier que les hommes sont +imparfaits. Ainsi, selon le vœu de Madame de Staël, le gouvernement doit +compter avec les passions de l'individu, et l'individu n'en doit point +avoir. Elle n'a développé que la dernière de ces deux propositions. + +Le livre de Madame de Staël en rappelle deux autres dont la doctrine +diffère ou paraît différer de la sienne. Le P. Senault, de l'Oratoire, +le précurseur de Bourdaloue, a écrit un traité, _De l'usage des +passions_, où l'on apprend, entre autres choses, «qu'il n'y a point de +passions qui ne puissent devenir vertus, et qu'il ne faut qu'un peu de +conduite pour leur faire changer de condition;» mais Senault n'a en vue +que les passions élémentaires ou abstraites, telles que l'amour et la +haine, le désir et l'aversion (qu'il appelle la fuite), la hardiesse et +la crainte, etc. Madame de Staël en veut aux passions concrètes ou +complexes, qui impliquent un objet déterminé et ne sont, en définitive, +qu'un sentiment d'amour ou de haine porté sur un objet particulier: son +livre n'est donc, en aucun sens, une réfutation du livre de Senault. Il +ne l'est pas davantage de celui d'Helvétius, qui, prenant comme elle les +passions de l'homme au sens concret, conseille de les appliquer, autant +qu'elles s'y peuvent appliquer, au bonheur de l'homme, à son bonheur +matériel; car, en théorie, Helvétius n'en connaît point d'autre. Madame +de Staël dédaignait trop une pareille doctrine pour songer à la réfuter. +Au nom du bonheur, mais du bonheur moral, elle fait le procès à tout ce +qu'on appelle communément _passions_; elle n'en excepte aucune; elle +frappe à coups redoublés sur celles dont l'attrait est le plus touchant; +[l'on serait tenté de croire,] à la voir si impitoyable [, qu'elle a ses +propres injures à venger; en même temps[71]] on se rappelle +involontairement ce mot d'une comédie: «N'en parlez donc pas tant, si +vous ne l'aimez plus.» Il y a des colères pleines de tendresse, des +haines pleines de regrets, et je doute que le chapitre sur l'amour +convertisse personne, si ce n'est peut-être à l'amour. Ne croyez +pourtant pas qu'il recèle la moindre arrière-pensée: il est écrit avec +une bonne foi parfaite, et avec une verve de douleur inimitable. Toutes +les passions ensemble, «cette force impulsive, dit-elle, qui entraîne +l'homme indépendamment de sa volonté, voilà le véritable obstacle au +bonheur individuel et politique[72].» Les passions sont notre unique +mal, notre seul danger: car si l'on n'était pas né passionné, +qu'aurait-on à craindre? Il n'en faut pas croire les déclamations et les +lieux communs, répandus par des écrivains qui n'avaient pas, pour en +parler, l'autorité de l'expérience. + + «Des hommes froids, qui veulent se donner l'apparence de la + passion, parlent du charme de la douleur, des plaisirs qu'on peut + trouver dans la peine; et le seul joli mot de cette langue, aussi + fausse que recherchée, c'est celui de cette femme, qui, regrettant + sa jeunesse, disait: _C'était le bon temps, j'étais bien + malheureuse_[73].» + +C'est en vain qu'on les a crues nécessaires au mouvement de la vie; tout +ce qu'il faut de mouvement à la vie sociale, tout l'élan nécessaire à la +vertu existerait sans ce mobile destructeur. C'est en vain qu'on prétend +qu'il faut consacrer nos efforts à diriger nos passions, non à les +vaincre: + + «Je n'entends pas, dit l'auteur, comment on dirige ce qui n'existe + qu'en dominant; il n'y a que deux états pour l'homme: ou il est + certain d'être le maître au dedans de lui, et alors il n'a point de + passions; ou il sent qu'il règne en lui-même une puissance plus + forte que lui, et alors il dépend entièrement d'elle. Tous ces + traités avec la passion sont purement imaginaires; elle est, comme + les vrais tyrans, sur le trône ou dans les fers[74].» + +Puisque c'est le bonheur moral, le bonheur de l'âme, que l'auteur veut +défendre contre les passions, et que ce bonheur, qui ne saurait être +négatif, a pour condition essentielle le libre déploiement des forces +bienfaisantes, on comprend ce dont l'auteur accuse avant tout les +passions; c'est d'étouffer, d'opprimer ces éléments salutaires, qui sont +la semence de nos vertus. Ce qui la frappe surtout, c'est le peu +d'espace qui reste à la bonté dans un cœur que les passions ont abordé, +et par là même envahi. + + «Toutes les passions, certainement, n'éloignent pas de la bonté; il + en est une surtout qui dispose le cœur à la pitié pour l'infortune; + mais ce n'est pas au milieu des orages qu'elle excite que l'âme + peut développer et sentir l'influence des vertus bienfaisantes. Le + bonheur qui naît des passions est une distraction trop forte, le + malheur qu'elles produisent cause un désespoir trop sombre pour + qu'il reste à l'homme qu'elles agitent aucune faculté libre; les + peines des autres peuvent aisément émouvoir un cœur déjà ébranlé + par sa situation personnelle, mais la passion n'a de suite que dans + son idée; les jouissances, que quelques actes de bienfaisance + pourraient procurer, sont à peine senties par le cœur passionné qui + les accomplit[75].» + +L'auteur prend à partie chaque passion: l'amour de la gloire, +l'ambition, la vanité, l'amour, le jeu, l'avarice, l'envie, la +vengeance, l'esprit de parti; et sur chacun de ces sujets elle répand en +abondance les observations justes, les pensées vives, les éclairs de +philosophie et de sentiment. La Révolution française, dont les scènes +les plus passionnées ont peut-être suggéré la pensée de ce livre, jette +son reflet ardent sur un grand nombre des pages dont il est composé, et +en font presque un ouvrage de circonstance. On peut citer le tableau de +l'influence de la vanité dans les événements de la Révolution +française[76]; le chapitre tout entier sur l'esprit de parti[77], étude +admirable et qui, si elle n'épuise pas le sujet, en indique tous les +points de vue les plus importants; enfin, la plus grande partie du +chapitre où l'auteur, avec beaucoup de raison, range le crime au nombre +des passions[78]; car le crime, à son tour, engendre le crime; né des +passions, il devient lui-même l'objet d'une effroyable passion; il se +complaît en lui-même, il se suffit, il s'enivre de sa propre sève et +s'empoisonne avec son propre venin. + +Le bonheur n'est pas dans les passions; mais où donc est-il? Nulle part, +selon notre auteur. + + «Les alchimistes seuls, s'ils s'occupaient de la morale, pourraient + en conserver l'espoir; j'ai voulu m'occuper des moyens d'éviter les + grandes douleurs[79].» + +Ailleurs elle appelle la science du bonheur moral, «la science d'un +malheur moindre[80].» Où sont-ils donc, les palliatifs de notre +incurable infortune? Où trouverons-nous les ressources que nos passions, +qui ne sont que notre _moi_ indéfinitivement exagéré, n'ont pu nous +offrir? L'amitié, les affections de famille, la religion, +renferment-elles plus d'éléments de bonheur? Oui, il y a des gages de +bonheur dans toutes les affections, pourvu que d'avance on renonce à +toute sorte de réciprocité. + + «Contentez-vous d'aimer, nous dit l'auteur; c'est là l'espoir qui + ne trompe jamais[81].» + +Quant à la religion positive, ou à la dévotion, comme elle l'appelle, +elle n'en attend rien. Il est vrai qu'elle n'en connaissait que le +fantôme. Nous reconnaîtrons tous le formalisme, mais nullement le +christianisme, dans le passage suivant: + + «Elle (la dévotion) est presque toujours destructive des qualités + naturelles; ce qu'elles ont de spontané, d'involontaire, est + incompatible avec des règles fixes sur tous les objets. Dans la + dévotion, l'on peut être vertueux sans le secours de l'inspiration + de la bonté, et même, il est plusieurs circonstances où la sévérité + de certains principes vous défend de vous y livrer. Des caractères + privés de qualités naturelles, à l'abri de ce qu'on appelle la + dévotion, se sentent plus à l'aise pour exercer des défauts qui ne + blessent aucune des lois dont ils ont adopté le code. Par delà ce + qui est commandé, tout ce qu'on refuse est légitime; la justice + dégage de la bienfaisance, la bienfaisance de la générosité, et + contents de solder ce qu'ils croient leurs devoirs, s'il arrive une + fois dans la vie où telle vertu clairement ordonnée exige un + véritable sacrifice, il est des biens, des services, des + condescendances de tous les instants, qu'on n'obtient jamais de + ceux qui, ayant tout réduit en devoir, n'ont pu dessiner que les + masses, ne savent obéir qu'à ce qui s'exprime[82].» + +Ceci n'est pas une figure de fantaisie, c'est bien un portrait: nous +connaissons l'original; mais il fallait à cette contrefaçon du +christianisme opposer le christianisme lui-même, qui, en dernier +résultat, est un amour, une passion, si j'ose m'exprimer ainsi, et qui, +par là même, a le caractère d'infini qui manque à une dévotion +calculatrice et méticuleuse. Au lieu de cela, l'auteur met en regard de +ce fantôme une chimère, celle de la religion naturelle, exempte, à son +avis, des défauts de la religion positive, mais que pourtant elle ne +juge pas à propos de compter au nombre des ressources de l'humanité. + +Nos ressources les plus assurées, suivant Madame de Staël, sont en nous, +et dépendent tout entières de notre volonté. C'est la philosophie, +l'étude et la bienfaisance. Il est bon de savoir ce que c'est que cette +philosophie, et ce qu'elle promet. Lisons: + + «La philosophie, dont je crois utile et possible aux âmes + passionnées d'adopter les secours, est de la nature la plus + relevée. Il faut se placer au-dessus de soi pour se dominer, + au-dessus des autres pour n'en rien attendre. Il faut que, lassé de + vains efforts pour obtenir le bonheur, on se résolve à l'abandon de + cette dernière illusion, qui, en s'évanouissant, entraîne toutes + les autres après elle. Le philosophe, par un grand acte de courage, + ayant délivré ses pensées du joug de la passion, ne les dirige plus + toutes vers un objet unique, et jouit des douces impressions que + chacune de ses idées peut lui valoir tour à tour et + séparément[83].» + +On a beau se contenter d'un malheur moindre en guise de bonheur, la +consolation qui nous est offerte sous le nom de philosophie est si +triste qu'elle ne fait guère moins de peur que le malheur même. Et +remarquez qu'il ne s'agit point ici de philosophie spéculative; on +pourrait comprendre que la puissance de l'abstraction enlevât l'âme au +sentiment d'une réalité douloureuse, et quelque passagère que fût cette +diversion, elle serait quelque chose pour quelques hommes au moins; mais +la philosophie dont on nous parle, qu'est-elle autre chose qu'un froid +calcul et qu'une résignation sans amour? Ah! que Madame de Staël, si +aimante et si peu philosophe dans le sens qu'elle donne à ce mot, aurait +bien pu ajouter à ses tristes prescriptions les mots du poète: + + Je vous donne un conseil qu'à peine je reçois. + +Je l'aime bien mieux lorsqu'elle indique aux affligés, c'est-à -dire à +tous les hommes, les consolations qui naissent de la bienfaisance; +lorsque, à défaut de la religion, qu'elle ne connaît pas encore, elle +inaugure, à la fin de son ouvrage, la religion de la pitié! Je parle de +la pitié de l'homme pour l'homme: l'auteur ne devait connaître que plus +tard l'adorable secret de la pitié d'un Dieu. Cette invocation à la +pitié est touchante; elle dut l'être surtout alors; elle répondait au +secret besoin des cœurs, fatigués de haïr. Elle était la seule +conciliation possible entre les opinions encore intraitables, entre les +partis encore armés jusqu'aux dents, entre des adversaires presque +également coupables, presque également malheureux, qui tous, sans en +excepter les plus criminels, avaient quelque chose à pardonner. Que +Madame de Staël ait renfermé toute la morale dans la pitié, qu'elle ait +cru à tort qu'un sentiment pouvait se commander, et qu'une plante +pouvait croître sans racines, tout cela ne nous empêchera pas de bénir +cet appel à la pitié qu'un cœur plein de pitié fait retentir au milieu +de l'universelle douleur. Pourquoi vient-elle affaiblir une impression +si douce en terminant son livre par cette observation: + + «J'aurais pu traiter la générosité, la pitié, la plupart des + questions agitées dans cet ouvrage, sous le simple rapport de la + morale qui en fait une loi; mais je crois la vraie morale tellement + d'accord avec l'intérêt général, qu'il me semble toujours que + l'idée du devoir a été trouvée pour abréger l'exposé des principes + de conduite qu'on aurait pu développer à l'homme d'après ses + avantages personnels[84].» + +Il n'y a ici que de l'imprudence dans l'expression; la pureté de +l'intention, l'élévation du sentiment est irrécusable; mais on sent que +la méthode philosophique manquait à ce noble esprit, et ce n'est pas là +seulement qu'on le sent. Le livre, écrit d'inspiration, d'intuition pour +ainsi dire, n'a pas été surveillé dans sa marche et dans son +développement par l'esprit d'une analyse sévère. Il a une grande valeur +littéraire, intellectuelle, sans avoir une grande valeur scientifique. +On n'en tirera pas une doctrine, et l'intérêt qu'il excite sera peu +différent de celui qui s'attache aux compositions lyriques, dont +l'auteur est le véritable sujet. + +Le style de ce livre est brillant, mais négligé. Causer ainsi, ce serait +causer admirablement, mais ce ne serait pas toujours bien écrire. Madame +de Staël fut quelque temps encore avant de bien savoir ce que c'est que +le style écrit. Elle ne se serait pas pardonné plus tard, en dehors de +la conversation, des phrases comme celles-ci: + + «Quand les parents aiment assez profondément leurs enfants pour + vivre en eux, pour faire de leur avenir leur unique espérance, pour + regarder leur propre vie comme finie, et prendre pour les intérêts + de leurs enfants des affections personnelles, ce que je vais dire + n'existe point; mais lorsque les parents restent dans eux-mêmes, + les enfants sont à leurs yeux des successeurs, presque des rivaux, + des sujets devenus indépendants, des amis dont on ne compte que ce + qu'ils ne font pas, des obligés à qui on néglige de plaire, en se + fiant sur leur reconnaissance, des associés d'eux à soi, plutôt que + de soi à eux; c'est une sorte d'union dans laquelle les parents, + donnant une latitude infinie à l'idée de leurs droits, veulent que + vous leur teniez compte de ce vague de puissance, dont ils n'usent + pas après se l'être supposé, etc.[85]» + +Mais j'avoue qu'en lisant ces pages entraînantes de verve, étincelantes +d'esprit, on ne s'aperçoit guère de ces taches, à moins qu'on ait, comme +moi, la désagréable mission de les signaler; il fallait presque, dans le +temps, un peu de malveillance pour aider à les voir; l'éloquence +couvrait tout, et l'on peut dire de l'auteur, comme de ce héros d'une +tragédie moderne: + + Ses fautes se cachaient dans l'éclat de sa gloire + +Je m'aperçois d'une omission que je dois réparer, mais que je ne répare +pas sans répugnance. Le suicide est excusé, presque approuvé, dans le +livre sur l'_Influence des Passions_, comme il l'est, à propos de la +mort de Rousseau, dans les _Lettres_ de Madame de Staël sur ce grand +écrivain. Je dois citer les passages: + + «Il faut pour jamais renoncer à voir celui dont la présence + renouvellerait vos souvenirs, et dont les discours les rendraient + plus amers; il faut errer dans les lieux où il vous a aimée, dans + ces lieux dont l'immobilité est là pour attester le changement de + tout le reste; le désespoir est au fond du cœur, tandis que mille + devoirs, que la fierté même, commandent de le cacher;... seule en + secret, tout votre être a passé de la vie à la mort. Quelle + ressource dans le monde peut-il exister contre une telle douleur? + Le courage de se tuer[86]... + + »On se demande pourquoi, dans un état si pénible (celui de l'homme + en qui le crime est devenu une passion), les suicides ne sont pas + plus fréquents, car la mort est le seul remède à l'irréparable? + Mais de ce que les criminels ne se tuent presque jamais, on ne doit + point en conclure qu'ils sont moins malheureux que les hommes qui + se résolvent au suicide. Sans parler même du vague effroi que doit + inspirer aux coupables ce qui peut suivre cette vie, il y a quelque + chose de _sensible_ ou de _philosophique_ dans l'action de se tuer, + qui est tout à fait étranger à l'être dépravé[87].» + +Hâtons-nous de dire que, plus tard, Madame de Staël a fait plus que de +désavouer ces doctrines: elle en a fait pénitence, elle s'en est accusée +comme d'un tort, elles les a combattues de toute la force de sa +conviction et de son talent dans ses _Réflexions sur le suicide_, +publiées en 1812 et dédiées au prince royal de Suède. Comme je ne +reviendrai pas sur cet écrit, je dirai ici que l'excellente doctrine que +l'auteur y développe est peut-être compromise par l'absolution très +arbitraire, à notre avis, qu'elle prononce sur Caton d'Utique[88]. Ce +suicide, aux yeux de Madame de Staël, n'a pas le caractère de suicide; +il l'a tout à fait à nos yeux, et nous ne comprenons pas comment, en +laissant cette brèche ouverte, on peut se flatter d'empêcher que toute +l'armée ennemie ne pénètre dans la place. + + + + +CHAPITRE QUATRIÈME + +De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions +sociales. + + +Quatre ans après, c'est-à -dire en 1800, l'auteur du volume sur +l'_Influence des Passions_ en publia deux sous ce titre: _De la +Littérature considérée dans ses rapports avec les Institutions +sociales_. L'année suivante, M. de Chateaubriand publia le _Génie du +Christianisme_. Ainsi donc, presque à la même époque, «apparaissent, à +deux points opposés de l'horizon, deux symboles, deux drapeaux, plus +apparentés qu'on ne le crut alors, et que ne l'étaient les hommes qui se +rallièrent autour de chacun d'eux; car tous deux inauguraient le +romantisme, et chacun plaçait la littérature à la lumière de l'une des +deux constellations sous le regard desquelles l'esprit humain laboure +son océan; la philosophie et la religion[89].» L'éclat que jeta dans le +monde littéraire l'ouvrage de M. de Chateaubriand a un peu fait oublier +la sensation produite dans le public par le livre de Madame de Staël: +cette sensation pourtant fut vive et universelle. L'entreprise était +hardie dans tous les sens; par la nouveauté des opinions, et par ce +rapport avec les circonstances du temps, que nous appelons aujourd'hui +actualité. Le nom et le talent de l'auteur lui répondaient de beaucoup +de lecteurs et de beaucoup d'ennemis; mais il faut dire aussi que cet +ouvrage, écrit dans un esprit de bienveillance, n'en était pas moins un +manifeste. Il ferait sensation en paraissant aujourd'hui, mais comme +œuvre littéraire, et par ses beautés seulement. Le lendemain du 18 +brumaire, c'était autre chose, et quiconque se représente un peu +vivement cette époque, imaginera sans peine à quel tumulte passionné +devait donner lieu un ouvrage de Madame de Staël consacré au +développement des propositions suivantes: La littérature est dans le +rapport le plus intime et le plus essentiel avec la vertu, la liberté, +la gloire et la félicité publiques. Une force de progrès déposée dans le +sein de l'humanité, une loi de perfectionnement imposée à la destinée de +l'espèce humaine, a partout, d'époque en époque, élevé à la fois le +niveau des mœurs et celui de la littérature; ce progrès est indéfini; il +est irrésistible; il est assuré à l'avenir comme il a été accordé au +passé; il doit marcher de concert avec le progrès des institutions, +c'est-à -dire avec l'affermissement du gouvernement républicain et des +mœurs républicaines, et il aura pour caractère distinctif le triomphe du +sérieux sur la plaisanterie et de l'esprit du Nord sur l'esprit du Midi. +L'analyse est fidèle; mais comme de belles idées tirent leur intérêt du +talent qui les développe, et comme les ouvrages de Madame de Staël +brillent plus que d'autres par les beautés imprévues, cette analyse +n'est propre qu'à donner une idée de l'émotion que durent exciter de +pareils sujets traités par un pareil écrivain. + +Le livre sur l'_Influence des Passions_ pourrait avoir pour devise les +mots du poète; _Non ignara mali, miseris succurrere disco_. Il est plein +de douleur et de compassion; il porte l'empreinte du courage, mais il ne +le communique pas. Le livre _sur la Littérature_ est consacré à +l'espérance, et néanmoins il est triste encore, parce qu'il a été +inspiré par la vue des maux présents, et que c'est du plus profond de la +nuit que l'auteur nous promet l'aurore et le jour. Elle appelle son +temps «le siècle du monde le plus corrompu[90].» + + «Nous sommes arrivés, dit-elle, à une période qui ressemble, sous + quelques rapports, à l'état des esprits au moment de la chute de + l'Empire romain et de l'invasion des peuples du Nord[91]. Les + effets produits par la Révolution sont au détriment des mœurs, des + lettres et de la philosophie[92].» + +Son esprit est comme obsédé par les lugubres souvenirs de la Révolution +et par l'effrayant aspect d'une société en pleine décomposition. Il est +des temps où parler d'espérance, c'est en quelque sorte manquer de +respect à la douleur et violer le deuil public. Une espèce de généreuse +pudeur réprime l'élan de son imagination vers l'avenir. Pour suivre son +dessein, elle a besoin d'un effort. + + «Il faut, dit-elle, vaincre le découragement que font éprouver de + certaines époques de l'esprit public, dans lesquelles on ne juge + plus rien que par des craintes ou par des calculs entièrement + étrangers à l'immuable nature des idées philosophiques... Il faut + écarter de son esprit les idées qui circulent autour de nous, et ne + sont, pour ainsi dire, que la représentation métaphysique de + quelques intérêts personnels; il faut tour à tour précéder le flot + populaire, ou rester en arrière de lui: il vous dépasse, il vous + rejoint, il vous abandonne; mais l'éternelle vérité demeure avec + vous... Mais souvent on hésite, souvent on se repent de ses + opinions même, lorsque des hommes odieux s'en saisissent pour les + faire servir de prétexte à leurs forfaits; et la vacillante lumière + de la raison ne rassure point encore assez dans les tourmentes de + la vie[93].»--«L'avouerai-je cependant? dit-elle ailleurs, à chaque + page de ce livre où reparaissait cet amour de la philosophie et de + la liberté, que n'ont encore étouffé dans mon cœur ni ses ennemis, + ni ses amis, je redoutais sans cesse qu'une injuste et perfide + interprétation ne me représentât comme indifférente aux crimes que + je déteste, aux malheurs que j'ai secourus de toute la puissance + que peut avoir encore l'esprit sans adresse, et l'âme sans + déguisement[94].» + +Madame de Staël nous a tout à l'heure indiqué une seconde cause de la +défaveur qui devait s'attacher à son entreprise. Les hommes qui avaient +couvert la France de deuil et de ruines l'avaient fait au nom d'un +système, celui de la _perfectibilité_, et c'était ce même système que +Madame de Staël donnait pour base à son nouvel ouvrage, qui n'est en +effet qu'une application du dogme de la perfectibilité à l'histoire de +la littérature. C'était précisément parce que le présent était sombre +qu'elle sentait le besoin de parler d'avenir. Elle faisait, au nom de la +perfectibilité, ce que d'autres, qu'on n'eût point blâmés, faisaient au +nom de la religion. Toute religion est une espérance, et la religion de +Madame de Staël était la perfectibilité, ou du moins elle s'était fait +de cette opinion une religion. Il importait peu que le livre traitât de +littérature ou de quelque autre sujet; c'était le dogme qui importait, +et il se retrouvait tout entier dans cette application spéciale. Au +reste, en toute circonstance, l'auteur jugeait utile d'ouvrir aux +regards de l'humanité ces glorieuses perspectives. + + «Il faut à toutes les carrières, dit-elle, un avenir lumineux vers + lequel l'âme s'élance; il faut aux guerriers la gloire, aux + penseurs la liberté, aux hommes sensibles un Dieu[95].» + +Elle croyait d'ailleurs trouver dans la nature de l'esprit humain une +authentique révélation du dogme qu'elle aimait: + + «Ou l'esprit ne serait qu'une inutile faculté, ou les hommes + doivent toujours tendre vers de nouveaux progrès qui puissent + devancer l'époque dans laquelle ils vivent. Il est impossible de + condamner la pensée à revenir sur ses pas, avec l'espérance de + moins et les regrets de plus; l'esprit humain, privé d'avenir, + tomberait dans la dégradation la plus misérable[96].» + +Je crois bien que les victimes de la Révolution et les confidents du +nouveau pouvoir qui s'élevait, étaient fort mal disposés pour la +perfectibilité indéfinie, et que Madame de Staël, en faisant du maintien +des institutions républicaines une des conditions ou un des éléments du +progrès, ne leur recommandait pas précisément sa doctrine. Avec les +meilleurs arguments et la meilleure méthode, elle ne les eût ni édifiés +ni réduits au silence. Mais puisqu'elle établissait tout sur ce +principe, à toute bonne fin il eût fallu l'affermir et premièrement le +déterminer. L'enthousiasme n'est une méthode qu'en poésie lyrique, et il +est des sujets où l'on ne doit rien sous-entendre. Esprit vif, spontané, +intuitif au plus haut degré, accoutumé, si j'ose m'exprimer ainsi, à +tirer en volant, Madame de Staël ne s'assujettissait pas à fixer d'abord +dans une parfaite immobilité l'objet de son étude, afin de l'atteindre +plus sûrement. Son immense talent de conversation influait sur ses +livres, qui sont moins écrits que parlés. Cependant les précautions et +la méthode étaient ici de rigueur. Quand on veut faire recevoir une +doctrine qui, tombée par malheur entre des mains criminelles, en est +sortie toute souillée de sang, il y faut un peu plus de façons; car on +est trop sûr de n'en être pas cru sur parole, ni d'être compris à +demi-mot. Hélas! on est beaucoup plus sûr de n'être pas même écouté. + +Il y a, dans le sujet de la perfectibilité, trois points à déterminer: +le sujet, le mode et l'objet; et je suis obligé de dire que Madame de +Staël n'en détermine aucun. + +Le sujet, pour parler avec l'école, c'est l'espèce humaine. Il eût mieux +valu dire l'esprit humain ou la nature humaine; car le livre de Madame +de Staël ne retrace réellement que les progrès de deux ou trois peuples: +tout se passe dans les confins de l'Europe. Mais ne faisons pas à +l'auteur une mauvaise querelle: l'échantillon doit suffire pour juger de +la pièce; perfectible en Europe, l'esprit humain l'est sans doute +ailleurs. Toutefois, comme l'auteur s'appuie sur les faits et déduit de +l'histoire son dogme favori, on ne peut s'empêcher de remarquer que, +dans certaines régions, les progrès de l'humanité sont si lents, ou ses +élans séparés par de si longs intervalles, qu'on se sentirait tenté, +pour ce qui concerne ces contrées, sinon à renoncer au système de la +perfectibilité, du moins à le modifier d'une manière notable. + +Quant au mode ou à la nature du fait, Madame de Staël ne s'explique +point. S'agit-il d'un décret de la Providence, qui destine l'humanité au +progrès, ou d'une force inhérente à la nature humaine et se développant +spontanément? La première supposition écarterait du sujet bien des +difficultés qui subsistent dans la seconde. C'est à cette dernière que +l'auteur semble s'être arrêté. Mais alors il eût fallu répondre à plus +d'une question. Le progrès a-t-il une loi constante et une force +inépuisable? N'est-il jamais à la merci de causes ennemies? En est-il de +ce mouvement comme des mouvements célestes, où Dieu, après l'impulsion +donnée, n'a plus à mettre la main de nouveau? Si l'action du principe +n'est pas imperturbable, comment peut-elle être continue? Madame de +Staël veut bien avouer que du sixième au dixième siècle de l'ère +chrétienne, l'espèce humaine n'a pas beaucoup avancé. L'histoire de ces +temps est celle d'une longue et incessante décadence. Si l'on y remarque +un progrès, c'est celui de la barbarie; et le même auteur veut constater +un progrès d'Eschyle à Sophocle, et de Sophocle à Euripide! Les Romains, +qui ont paru après les Grecs sur la scène du monde, leur sont par là +même supérieurs: on dirait que toute question de prééminence n'est +qu'une question de chronologie, et qu'entre hier et aujourd'hui il y a +proportionnellement la même différence qu'entre un siècle et le siècle +précédent. Je ne trouve dans le livre de Madame de Staël aucune de ces +questions éclaircie: elles n'y sont pas même résolues uniformément; des +faits plus ou moins favorables à la thèse sont allégués; aucune loi +n'est indiquée. La perfectibilité ne s'y élève nulle part au caractère +de doctrine. + +Quant à l'objet, je veux dire quant à la question de savoir si tout est +perfectible en nous, et ce qui l'est si tout ne l'est pas, même vague, +même incertitude. Il y a trois sortes de perfectionnement: l'un relatif +à la matière, l'autre à l'intelligence, le troisième à la volonté. +Madame de Staël sous-entend le premier, qu'on peut se représenter, en +effet, comme une conséquence nécessaire des deux autres; mais de ces +deux derniers elle ne fait qu'un seul. Il est singulier que le même +auteur, dans le même ouvrage où elle oppose si souvent les suggestions +de la raison aux inspirations de la conscience et du cœur, ait fait +dériver le bon moral du vrai intellectuel ou même du vrai esthétique, +c'est-à -dire du beau: + + «Chaque fois, dit-elle, qu'appelé à choisir entre différentes + expressions, l'écrivain ou l'orateur se détermine pour celle qui + rappelle l'idée la plus délicate, son esprit choisit entre ces + expressions comme son âme devrait se décider dans les actions de la + vie; _et cette première habitude peut conduire à l'autre_[97].» + +Des pensées analogues se représentent souvent dans cet ouvrage, et l'on +ne peut douter que la perfectibilité, dans la pensée de Madame de Staël, +n'embrassât simultanément tous les genres de progrès. Il ne lui suffit +pas de prévoir cette solidarité, elle croit l'avoir constatée: + + «La puissance d'aimer, nous dit-elle, semble s'être accrue avec les + autres progrès de l'esprit humain[98].» + +Voilà pour ce qui regarde les faits accomplis; on a pu voir dans le +livre sur l'_Influence des Passions_ ce que l'auteur réserve à l'avenir. +Nous y avons lu ces mots: + + «Plus on laisse aller sa pensée dans la carrière future de la + perfectibilité possible, plus on y voit les avantages de l'esprit + dépassés par les connaissances positives, et le mobile de la vertu + plus efficace que la passion de la gloire[99].» + +L'unique preuve de ceci, c'est que la carrière de l'espèce humaine est +une carrière de progrès, et que la vertu vaut mieux que la gloire. Cet +argument _a priori_ gagnerait quelque chose à être soutenu par des +preuves de fait, et nous saurions gré à l'auteur de nous démontrer que +dans le fond du cœur la génération présente vaut mieux que toutes celles +qui l'ont précédée. M. de Chateaubriand, je l'avoue, n'est ni plus vrai +ni plus sûr de son fait lorsqu'il nous dit «que le système de +perfection, vrai pour tout ce qui est relatif à l'intelligence, est faux +pour ce qui regarde les mœurs[100];» car, à certains égards, l'homme +restant le même, les hommes peuvent devenir meilleurs; mais ni l'auteur +du _Génie du Christianisme_, ni celui du livre sur la _Littérature_, +n'ont regardé tout au fond: ils y auraient trouvé, de siècle en siècle, +l'homme parfaitement égal à lui-même. + +On pourrait encore demander compte à l'auteur du degré de cette +perfectibilité, qu'elle appelle _indéfinie_, ce qui veut dire, tout le +livre le suppose, qui ne doit avoir d'autres limites que celles du +temps. On sait jusqu'où les apôtres de cette doctrine laissaient +s'emporter leurs espérances. Ils oubliaient peut-être qu'une +perfectibilité sans bornes de la société suppose une perfectibilité sans +bornes de l'individu, chez qui pourtant elle est visiblement[101] +limitée. Mais «trop de logique entraîne trop d'ennui;» je voulais +montrer seulement que Madame de Staël a donné trop peu de précision et +de rigueur à la doctrine fondamentale de son livre. Au reste, un seul +exemple que je vais citer en aurait pu faire juger. + +Il s'agit du christianisme. Il a son chapitre dans l'ouvrage de Madame +de Staël, qui l'envisage, ce me semble, comme un grand et mémorable +accident. Le christianisme fut, pour nous servir du langage des +médecins, le _succédané_ de la philosophie. L'auteur avoue qu'il aurait +mieux valu ramener l'humanité à la vertu par la philosophie; mais il +était impossible à cette époque d'influer sur l'esprit humain sans le +secours des passions. Le christianisme, qui se sert des passions, vint à +propos: lorsqu'il fut fondé, il était nécessaire au progrès de la +raison. + +Représentez-vous, dans une maison isolée, un homme dangereusement +malade, qui a réclamé les soins d'un illustre médecin. Cet illustre +médecin s'est trouvé beaucoup trop savant pour aller si loin porter les +secours de son art à un malade obscur. Il ne vient donc point, et le +pauvre homme va mourir, lorsque, par hasard, un passant vêtu de haillons +demande l'hospitalité: on la lui accorde assez dédaigneusement; mais il +se trouve que cet inconnu est possesseur d'un remède assuré contre la +maladie dont souffre son hôte; il en parle; le désespoir prête l'oreille +à tout; on essaye le remède, et le malade guérit. Merveilleux hasard! un +empirique, un _mège_ a guéri la maladie que l'Hippocrate de la contrée +n'a pas même daigné traiter; mais c'est égal, c'est un ignorant, un +homme de rien: le vrai médecin, l'homme nécessaire, c'est celui qui +n'est pas venu et dont on s'est passé. Ainsi en est-il de la +philosophie; c'est sa perfection qui la rend inutile: elle était trop +au-dessus de l'humanité pour pouvoir lui faire du bien; il a fallu se +rabattre sur le christianisme, qui n'est qu'un aventurier; il a guéri le +malade, c'est vrai; mais il n'en est pas moins un aventurier, et la +guérison est une aventure. J'en suis fâché, le raisonnement de l'auteur +revient à cela, quoique le rapprochement que je viens de me permettre +réponde bien mal à son respect sincère pour la religion chrétienne. + +En effet, elle énumère loyalement, on pourrait dire avec complaisance, +les bienfaits du christianisme; et en le faisant, elle nous conduit +irrésistiblement à nous demander: Qu'aurait-il pu faire de plus s'il eût +été vrai? ou, qu'aurait fait de plus une religion vraie? Mais je +m'arrête à un autre point. Il est constant, de l'aveu de l'auteur, que +l'impulsion de l'esprit humain, expirante, épuisée, a été renouvelée par +le christianisme. C'est grâce à lui que les générations humaines ont +repris leur marche vers l'avenir. Leurs progrès leur viennent de lui; +mais lui-même, d'où venait-il? S'il n'est qu'un accident, que devient le +dogme de la perfectibilité? et s'il est mieux qu'un accident, ayant fait +d'ailleurs tout ce que l'auteur lui attribue, n'est-il pas divin? + +On a pu reprocher à Madame de Staël le même vague, le même caractère +approximatif de la pensée, sur plusieurs autres points; mais peut-être +serait-il plus équitable de la remercier d'avoir indiqué, ne fût-ce que +confusément, des idées neuves et fécondes. C'était beaucoup alors que +d'entrevoir tout ce qu'elle a entrevu, et peut-être y a-t-il eu moins de +mérite ensuite à préciser ces aperçus. Il n'en est pas moins vrai qu'à +l'époque où parut son livre, peu de gens purent se rendre compte de la +place qu'elle donnait dans son système à un de ses instincts, je veux +dire à son goût pour la littérature du Nord, «vers laquelle, +disait-elle, la portaient toutes ses impressions[102].» Elle ne s'était +pas non plus assez bien expliqué à elle-même ce qu'elle entendait par la +_mélancolie_ pour pouvoir se flatter d'en faire, comme elle le +prétendait, un principe littéraire. Il était même difficile que ce +qu'elle en disait, étant si peu défini, n'éveillât pas le ridicule. Au +fort même de la Terreur, on eût plaisanté en France sur ce «sentiment +fécond en œuvres de génie, qui semble appartenir presque exclusivement +aux climats du Nord[103];» sur cette poésie «qui se plaît au bord de la +mer, au bruit des vents, dans les bruyères sauvages,» et «qui est le +plus d'accord avec la philosophie[104].» On n'eût pas voulu croire que +«ce que l'homme a fait de plus grand, il le doit au sentiment douloureux +de l'incomplet de sa destinée,» ni que «les idées philosophiques +s'unissent comme d'elles-mêmes aux images sombres;» ni que cette noble +mélancolie est «la majesté du philosophe sensible;» ni qu'à l'époque +présente (c'est-à -dire au commencement du dix-neuvième siècle) «la +mélancolie est la véritable inspiration du talent, et que l'écrivain qui +ne se sent pas atteint par ce sentiment ne peut prétendre à une grande +gloire comme écrivain; car c'est à ce prix qu'elle est achetée[105].» En +1800, c'était bien pis: la Terreur était déjà loin; la France s'enivrait +de gloire et de plaisir; la vieille Gaule renaissait avec son esprit +frivole et narquois. C'est à ce peuple, à qui la sécurité venait de +rendre jusqu'à l'ivresse les inspirations de son ancienne gaieté, que +Madame de Staël venait dire: «Heureux le pays où les écrivains sont +tristes et les commerçants satisfaits, les riches mélancoliques et les +hommes du peuple contents[106]!» Comment ceci fut accueilli, quel parti +en tirèrent contre les opinions de Madame de Staël les écrivains dévoués +au pouvoir, je n'ai pas besoin de le dire. + +Si dans sa partie systématique le livre n'avait pas été assez médité, la +partie historique n'avait pas pour base des études assez positives. Plus +d'un jugement inexact compromit le sort de plus d'une idée juste. Madame +de Staël avait admirablement deviné bien des choses; mais tout ne se +devine pas. Elle employa plus d'une fois l'erreur à défendre la vérité. +Sur le terrain des littératures antiques, elle devait errer quelquefois; +on lui pardonna moins quelques erreurs sur des sujets modernes, où +l'esprit de système semblait seul avoir pu l'écarter du vrai. En donnant +pour père[107] à toute la poésie du Nord le barde Ossian, c'est-à -dire +le très moderne Macpherson, elle fournit à la critique ennemie une de +ces armes qui ne s'émoussent jamais. + +On ne jugea pas moins sévèrement ce jugement si peu sévère sur les +Romains: + + «Ce peuple qui aimait la liberté sans insubordination, et la gloire + sans jalousie; ce peuple qui, loin d'exiger qu'on se dégradât pour + lui plaire, s'était élevé lui-même jusqu'à la juste appréciation + des vertus et des talents, pour les honorer par son estime; ce + peuple dont l'admiration était dirigée par les lumières, et que les + lumières cependant n'ont jamais blasé sur l'admiration[108].» + +Presque toutes ces observations se rapportent à la première partie, à la +partie historique du livre de Madame de Staël. La seconde est +conjecturale, ou, si l'on veut, prophétique. C'est de beaucoup la plus +riche en pensées justes, en vues fécondes, en pages éloquentes. C'est +qu'ici l'auteur, sous l'apparence et même avec l'intention de présager +ce qui sera, enseigne réellement ce qui doit être. Elle écrit sous forme +de prédiction, la morale de la littérature. Or, malgré le vague et +l'incertitude qui se sont révélés à nous dans ses principes, elle était +moins exposée à errer sur la question de droit que sur celle de fait; le +cœur chez Madame de Staël avait, et c'est beaucoup dire, bien plus +d'esprit que l'esprit lui-même. + +Du reste, voici plus précisément le sujet de cette seconde partie: la +France a conquis des institutions républicaines. Les conservera-t-elle? +En dépit de sa foi à la perfectibilité indéfinie, l'auteur n'ose pas y +compter. + + «Faut-il conclure, dit-elle quelque part, que je croie à la + possibilité de cette liberté et de cette égalité? Je n'entreprends + point de résoudre un tel problème. Je me décide encore moins à + renoncer à un tel espoir[109].» + +Quoi qu'il en soit, elle se place dans l'hypothèse du maintien de la +liberté, et cherche ce que sera la littérature dans une république. +Toutes choses à la fois, les mœurs, les relations sociales, la +littérature, doivent s'épurer et s'ennoblir. + + «Sous un gouvernement républicain, ce qu'il doit y avoir de plus + imposant pour la pensée, c'est la vertu, et ce qui frappe le plus + l'imagination, c'est le malheur[110].» + +Elle attend de la République la proscription de cette fausse noblesse et +de cette fausse élégance qui ont trop longtemps dominé, surtout au +théâtre. + + «La nature de convention, au théâtre, dit-elle, est inséparable de + l'aristocratie des rangs dans le gouvernement: vous ne pouvez + soutenir l'une sans l'autre[111]. + +Quant à la _poésie d'imagination_, «elle ne doit plus faire de progrès +en France,» et cela même, à ses yeux, est un progrès. + + «L'esprit humain (c'est elle qui parle) est arrivé dans notre + siècle à ce degré qui ne permet plus ni les illusions, ni + l'enthousiasme qui crée des tableaux et des fables propres à + frapper les esprits. Maintenant on ne peut ajouter aux effets de la + poésie qu'en exprimant, dans ce beau langage, les pensées nouvelles + dont le temps doit nous enrichir[112].» + +J'avoue que j'aimerais autant à me représenter l'esprit humain sous +l'image de ce père de famille de l'Évangile qui tire de son trésor des +choses anciennes et des choses nouvelles. Mais je ne veux pas faire +semblant de ne pas comprendre Madame de Staël: elle n'en veut +probablement ici qu'a la mythologie et aux allégories. Ce qu'elle ajoute +le fait présumer: + + «Les anciens, dit-elle, en personnifiant chaque fleur, chaque + rivière, chaque arbre, avaient écarté les sensations simples et + directes, pour y substituer des chimères brillantes; mais la + Providence a mis une telle relation entre les objets physiques et + l'être moral de l'homme, qu'on ne peut rien ajouter à l'étude des + uns qui ne serve en même temps à la connaissance de l'autre[113].» + +Cette littérature républicaine ne sera-t-elle pas terriblement sérieuse? +Ne craignez rien, la gaieté y trouvera sa place; la raillerie même y +jouera son rôle, mais elle s'adressera bien. + + «Ce qu'on se plaît à tourner en dérision sous une monarchie, ce + sont les manières qui font disparate avec les usages reçus; ce qui + doit être l'objet, dans une république, des traits de la moquerie, + ce sont les vices de l'âme qui nuisent au bien général... Dans les + pays où les institutions politiques sont raisonnables, le ridicule + doit être dirigé dans le même sens que le mépris[114].» + +Madame de Staël s'intéresse surtout à l'avenir de l'éloquence. Elle +commence par convenir que la Révolution a dégradé l'éloquence, comme +tout le reste. + + «La force dans les discours ne peut être séparée de la mesure. Si + tout est permis, rien ne peut produire un grand effet... Dans un + pays où l'on anéantit tout l'ascendant des idées morales, la + crainte de la mort peut seule remuer les âmes. La parole conserve + encore la puissance d'une arme meurtrière; mais elle n'a plus de + force intellectuelle. On s'en détourne, on en a peur comme d'un + danger, mais non comme d'une insulte; elle n'atteint plus la + réputation de personne. Cette foule d'écrivains calomniateurs + émoussent jusqu'au ressentiment qu'ils inspirent; ils ôtent + successivement à tous les mots dont ils se servent, leur puissance + naturelle. Une âme délicate éprouve une sorte de dégoût pour la + langue dont les expressions se trouvent dans les écrits de pareils + hommes. Le mépris des convenances prive l'éloquence de tous les + effets qui tiennent à la sagesse de l'esprit et à la connaissance + des hommes, et le raisonnement ne peut exercer aucun empire dans un + pays où l'on dédaigne jusqu'à l'apparence même du respect pour la + vérité... La force, en recourant à la terreur, a voulu cependant y + joindre encore une espèce d'argumentation; et la vanité de l'esprit + s'unissant à la véhémence du caractère s'est empressée de justifier + par des discours les doctrines les plus absurdes et les actions les + plus injustes. À qui ces discours étaient-ils destinés? Ce n'était + pas aux victimes: il était difficile de les convaincre de l'utilité + de leur malheur; ce n'était pas aux tyrans: ils ne se décidaient + par aucun des arguments dont ils se servaient eux-mêmes; ce n'était + pas à la postérité: son inflexible jugement est celui de la nature + des choses. Mais on voulait s'aider du fanatisme politique, et + mêler clans quelques têtes ce que certains principes ont de vrai + avec les conséquences iniques et féroces que les passions savaient + en tirer. Ainsi l'on créait un despotisme raisonneur mortellement + fatal à l'empire des lumières... Les factions servent au + développement de l'éloquence, tant que les factieux ont besoin de + l'opinion des hommes impartiaux, tant qu'ils se disputent entre eux + l'assentiment volontaire de la nation, mais quand les mouvements + politiques sont arrivés à ce terme où la force seule décide entre + les partis, ce qu'ils y adjoignent de moyens de parole, de + ressources de discussion, perd l'éloquence et dégrade l'esprit, au + lieu de le développer[115].» + +Madame de Staël combat ensuite ceux qui croient impossible que +l'éloquence renaisse, et ceux qui prétendent que le talent oratoire est +dangereux au repos public. Elle répond aux premiers, «que comme les +pensées nouvelles développent de nouveaux sentiments, les progrès de la +philosophie doivent fournir à l'éloquence de nouveaux moyens[116].» Elle +compte d'ailleurs beaucoup sur l'influence de la mélancolie. À la +seconde objection elle réplique: + + «Je crois qu'on pourrait soutenir que tout ce qui est éloquent est + vrai... L'éloquence proprement dite est toujours fondée sur une + vérité; il est facile ensuite de dévier dans l'application, ou dans + les conséquences de cette vérité; mais c'est alors dans le + raisonnement que consiste l'erreur. L'éloquence ayant toujours + besoin du mouvement de l'âme, ne s'adresse qu'aux sentiments des + hommes, et les sentiments de la multitude sont toujours pour la + vertu. L'homme en présence des hommes ne cède qu'à ce qu'il peut + avouer sans rougir[117].» + +Sous l'influence du gouvernement républicain, que sera la philosophie +que Madame de Staël comprend toujours dans la littérature? Oubliez, +Messieurs, que, dans toute cette partie de son livre, l'écrivain tire +des augures; traduisez en précepte chacune de ses prophéties, en simple +vœu chacune de ses espérances; laissons même de côté la question de la +république et l'idée de la perfectibilité: c'est le moyen d'être +beaucoup plus satisfaits et de profiter davantage. Ainsi, quand elle +vous parle d'une _doctrine nouvelle_, lisez: _une doctrine meilleure_. +Cette doctrine meilleure, pour être un guide sûr de la vie humaine, +«doit reposer sur deux bases: la morale et le calcul!» + + «Mais il est un principe dont il ne faut jamais s'écarter: c'est + que toutes les fois que le calcul n'est pas d'accord avec la + morale, le calcul est faux quelque incontestable que paraisse au + premier coup d'œil son exactitude. + + On présente comme une vérité mathématique le sacrifice que l'on + doit faire du plus petit nombre au plus grand: rien n'est plus + erroné, même sous le rapport des combinaisons politiques. L'effet + des injustices est tel dans un Etat qu'il le désorganise + nécessairement. + + Quand vous dévouez des innocents à ce que vous croyez l'avantage de + la nation, c'est la nation même que vous perdez. D'action en + réaction, de vengeance en vengeance, les victimes qu'on avait + immolées sous le prétexte du bien général, renaissent de leurs + cendres, se relèvent de leur exil; et tel qui restait obscur si + l'on fût demeuré juste envers lui, reçoit un nom, une puissance, + par les persécutions mêmes de ses ennemis. Il en est ainsi de tous + les problèmes politiques... Il est toujours possible de prouver, + par le simple raisonnement, que la solution de ces problèmes est + fausse comme calcul, si elle s'écarte en rien des lois de la + morale. + + Sans la vertu, rien ne peut subsister; rien ne peut réussir contre + elle. La consolante idée d'une Providence éternelle peut tenir lieu + de toute autre réflexion; mais _il faut que les hommes déifient la + morale elle-même, quand ils refusent de reconnaître un Dieu pour + son auteur_[118].» + +Oui, dirai-je à l'illustre écrivain; mais comment songeront-ils jamais à +déifier la morale, ceux qui refusent de reconnaître un Dieu pour son +auteur? Le premier n'est-il pas beaucoup plus difficile que le second? +Et la seule manière de déifier la morale, n'est-ce pas d'en rapporter à +un Dieu l'origine et la sanction? Mais c'est probablement ce que +l'auteur a voulu dire, et cette énergique parole: _Il faut que les +hommes déifient la morale_, est un de ces traits de lumière qui +n'abondent nulle part comme chez Madame de Staël. + +C'en est encore un bien vif, bien admirable, que celui-ci: «On ne trouve +que dans le bien un espace suffisant pour la pensée[119].» Et en effet +le bien est la vérité même, et la vérité naturellement est infinie. Elle +se prolonge par elle-même, sans que rien la pousse et sans que rien +puisse l'arrêter: l'erreur s'arrête court dès le premier pas, et elle ne +se prolonge qu'artificiellement, à force de nœuds et de reprises. + +Messieurs, il faut terminer et conclure. Si vous prenez le livre _De la +littérature_ sur le pied d'une prédication sur le texte de la +perfectibilité indéfinie, vous savez dès à présent ce que vous en devez +penser. Discutez, critiquez, renversez le système de l'auteur, mais +respectez sa foi. Au fond, c'est la vôtre. Vous croyez à la +perfectibilité, si vous croyez à la Révélation. La doctrine de Madame de +Staël est trop absolue et manque de sanction; mais n'est-ce pas toujours +une noble chose que l'espérance quand l'objet en est immatériel? et +n'aurait-il pas cessé de désirer le bien, celui qui aurait cessé de +l'espérer? Que Madame de Staël, après cela, ait fait du gouvernement +républicain le caractère et la condition du progrès social, ce n'est pas +vous, Messieurs, qui lui en saurez bien mauvais gré, lors même qu'elle +aurait espéré de l'institution républicaine ce qu'il ne faut attendre +d'aucune institution, je veux dire la restauration de la nature humaine. +Combattons l'erreur, mais honorons l'enthousiasme. Ceux qui honorent le +calcul seulement, calculent mal. La force de la société, la garantie de +son avenir est dans l'enthousiasme, et quand l'enthousiasme aura tari au +milieu d'elle, le calcul ne la sauvera pas. + +Littérairement, l'ouvrage que nous venons d'étudier est le prospectus du +romantisme. S'il ne s'agit pas absolument, comme le croit l'auteur, de +faire mieux, il s'agit au moins de faire autrement, d'être nous-mêmes, +d'écouter, en littérature, les mêmes voix, les mêmes inspirations, qui +convoquèrent, sur les ruines de l'Empire romain, une société nouvelle, +de faire place aujourd'hui aux deux éléments qui surent alors se faire +place: l'élément chrétien et l'élément du Nord. Si Madame de Staël n'a +fait qu'entrevoir, elle a tout entrevu, et si elle n'a pas donné à +chaque chose son vrai nom, du moins elle a tout nommé. Cette +_mélancolie_ même, sujet d'inépuisables railleries, elle ne l'avait pas +inventée, elle ne la mettait pas de son chef dans la littérature +sincèrement moderne: elle y était depuis longtemps, elle y sera +toujours. Le christianisme, partout où il n'a pas pénétré la vie, a fait +un grand vide autour d'elle, et l'homme qui, au sein de la chrétienté, +n'est pourtant pas chrétien, porte partout avec lui le désert. La +perspective est lumineuse pour les uns, sombre pour les autres, grande +et solennelle pour tous, et là où ne règne pas une joie ineffable, règne +une ineffable tristesse. À cet égard, comme à plusieurs autres, le livre +de Madame de Staël était implicitement vrai, si l'on peut s'exprimer +ainsi, et contenait tous les germes de l'avenir littéraire que nous +avons vu se développer depuis lors. J'ai dit ailleurs, et je me permets +de répéter ici: + +«Quoique le livre de Madame de Staël présente le commencement d'une +foule de vérités, et qu'en échouant sur toutes les plages, elle ait +partout signalé des terres nouvelles, son talent alors était moins fini, +moins complet, trop obstrué peut-être de pensées inachevées, oppressé +sous le poids des questions qu'elle soulevait à moitié, privé d'une idée +simple qui servît de rendez-vous à toutes ses idées. Il y a, dans ce +livre manqué, une sorte d'héroïsme intellectuel, qui ne fut guère +apprécié alors; si le livre était mal conçu, il fut mal critiqué; il n'y +avait qu'une manière de le bien critiquer, c'était de l'achever, de le +refaire: le siècle s'en chargea; il a rendu compte à Madame de Staël de +sa propre pensée; et alors même qu'il a semblé la contredire, elle a pu +lui dire, en s'élevant avec lui au point de vue général de ses propres +conceptions: C'est là ce que je pensais, voilà ce que je n'ai pu dire. +Le malheur de l'écrivain fut de placer sous l'invocation de la +philosophie du siècle défunt un ensemble d'idées, un avenir littéraire +et social, sans nul rapport avec cette philosophie[120].» + +La critique, en s'attaquant au livre de Madame de Staël, n'affecta pas +l'excessive galanterie des temps chevaleresques. Si elle ne fut pas +précisément déloyale, elle manqua de courtoisie. Je voudrais pouvoir +faire au moins une exception, mais je ne le puis pas; disons-nous, pour +nous consoler, que nous retrouvons plus tard, bien plus généreux et plus +chevaleresque, l'illustre auteur du _Dernier Abencerage_: ce sera, si +l'on veut, un argument en faveur de la perfectibilité. Néophyte, à cette +époque, il avait quelques-unes des faiblesses des néophytes, et s'il +existait quelque chose qu'on pût appeler la _fatuité religieuse_, l'idée +en viendrait, je l'avoue, en lisant ces lignes de sa critique: + + «Vous n'ignorez pas que ma folie à moi est de voir Jésus-Christ + partout, comme Madame de Staël la perfectibilité... Vous savez ce + que les philosophes nous reprochent, _à nous autres gens + religieux_: ils disent que nous n'avons pas la tête forte[121].» + +Quant à M. de Fontanes, homme aux habiles pressentiments, il avait à +gagner ses éperons contre Clorinde, et il ne la ménagea point. Il fut +poli, strictement poli; mais une brusquerie franche me plairait au prix +de cette politesse-là . Les regards du pouvoir, dont il avait fait la +dame de ses pensées, enflammaient son zèle, et ce n'est pas peut-être +sans une inspiration supérieure qu'il écrivait ces mots, que son +illustre ami n'aurait, je crois, jamais écrits: + + «C'est des lieux élevés que doit partir la lumière: alors elle se + distribue également (la métaphore, on le voit, a aussi ses bonnes + fortunes), alors elle éclaire sans éblouir; c'est-à -dire qu'un + gouvernement très instruit doit mener la foule[122].» + +J'ignore si M. de Fontanes fut mortifiant par ordre ou sans ordre; mais +il le fut en tout cas un peu plus qu'il n'eût fallu l'être, lorsque, +faisant allusion au talent de conversation de Madame de Staël, il lui +conseillait spirituellement de rechercher le seul succès auquel elle +pourrait prétendre, et l'éconduisait avec des révérences de l'enceinte +de la littérature, comme + + De l'un de ces parvis aux hommes réservés. + +Il avait pu lire cependant, à la fin du livre _De la littérature_, ces +paroles aussi nobles que touchantes: + + «D'autres bravent la malveillance, d'autres opposent à ses + calomnies, ou la froideur, ou le dédain; pour moi, je ne puis me + vanter de ce courage, je ne puis dire à ceux qui m'accuseraient + injustement, qu'ils ne troubleraient point ma vie. Non, je ne puis + le dire, et soit que j'excite ou que je désarme l'injustice, en + avouant sa puissance sur mon bonheur, je n'affecterai point une + force d'âme que démentirait chacun de mes jours. Je ne sais quel + caractère il a reçu du ciel, celui qui ne désire pas le suffrage + des hommes, celui qu'un regard bienveillant ne remplit pas du + sentiment le plus doux, et qui n'est pas contristé par la haine, + longtemps avant de retrouver la force qu'il faut pour la + mépriser[123].» + +Qu'est-ce donc que l'esprit de parti, si un tel langage ne parvient pas +à le toucher? + + + + +CHAPITRE CINQUIÈME + +Delphine. + + +«Vous le savez, Messieurs», disait M. Villemain à son auditoire, +lorsque, dans la revue des ouvrages de Madame de Staël, il arrive à +_Delphine_, «vous le savez, nous ne parlons jamais ici de romans[124].» + +C'était esquiver spirituellement une difficulté qu'il ne m'est pas +permis, à moi, d'éluder, ou plutôt qui, dans le point de vue où je me +place et dans la position qui m'est faite, existe à peine pour moi. +_Delphine_ n'est peut-être pas un bon ouvrage, mais ce n'est pas une +mauvaise action. _Delphine_ est un anneau de la chaîne que forment +ensemble, sous le point de vue moral ou psychologique, les écrits de +Madame de Staël, et si l'auteur n'est pas moins que ses ouvrages l'objet +de notre étude, il ne nous est pas permis de supprimer cet anneau. On +peut, si l'on veut, me contester mes prémisses, me nier le droit de +mêler la biographie, et surtout la biographie intime, à l'histoire +littéraire; mais alors il faut que je renonce à comprendre les ouvrages +de Madame de Staël, et par conséquent à les juger. On pourrait avec +autant de raison m'interdire de caractériser l'époque et le peuple au +milieu desquels un ouvrage a paru, de faire en quelque sorte la +biographie de ce peuple et de cette époque; mais ce serait tout +bonnement séparer l'histoire de la littérature de celle des idées et des +mœurs: aujourd'hui nous ne le pouvons plus. Parlons donc de _Delphine_, +quoique _Delphine_ soit un roman, comme, dans une étude sur Jean-Jacques +Rousseau, nous parlerions de la _Nouvelle Héloïse_. + +Même dans ses ouvrages didactiques, Madame de Staël n'est pas sévèrement +didactique; elle l'est moins encore dans ses compositions romanesques, +quoique, au jugement de bien des gens, elle y ait mis trop de +raisonnement et de philosophie. Au reste, quel qu'ait pu être chaque +fois son but ou son intention, ce qu'elle a fait chaque fois, c'est de +nous livrer, comme on dirait en style de gravure, une _épreuve_ aussi +nette que vive, une empreinte irrécusable de son état moral, compliqué à +l'ordinaire de l'état moral de son époque. Chacun des livres de Madame +de Staël est un portrait de cette femme célèbre; elle est profondément +subjective, comme nous disons aujourd'hui, elle ne se sépare jamais, +d'elle-même pour s'unir à son sujet, car elle-même et son sujet ne sont +qu'un. Elle ne s'est élevée à l'objectivité, elle ne s'en est du moins +approchée, que dans ses deux derniers écrits; mais on peut dire de tous +les autres ce qu'un écrivain moderne a dit, avec plus ou moins de +sérieux, d'un de ses propres ouvrages: «Ce livre est fait de mon âme, +oui, de mon âme et de ma douleur[125].» + +Le livre des _Passions_ est surtout une plainte; celui de la +_Littérature_ est surtout un élan ou un effort d'espérance. Tout, dans +ces ouvrages comme dans les suivants, porte le sceau d'une personnalité +sans égoïsme, d'une douleur transformée en pitié. Madame de Staël a pu +croire qu'elle enseignait, et peut-être, dans un sens, a-t-elle +enseigné; mais, dans ses romans du moins, ses enseignements ne sont pas +des conseils, et il y est dit bien plutôt ce qui est que ce qui doit +être. + +On prend, en général, dans le sens d'un conseil l'épigraphe de +_Delphine_, empruntée aux _Mélanges_ de Mme Necker: «Un homme doit +savoir braver l'opinion, une femme s'y soumettre.» Si c'est un conseil, +il n'est pas bon; et il est malheureux que Madame de Staël, la seule +fois qu'elle cite sa mère, ait si mal choisi. Si l'opinion est bonne, +nul homme ne doit la braver; si l'opinion est mauvaise, nulle femme ne +doit s'y soumettre. Je n'invoque pas ici les enseignements et les +inspirations du christianisme; j'aime beaucoup mieux citer un incrédule +qu'un chrétien, quand cet incrédule a raison. Voici donc comment +Chénier, dans son _Tableau de la Littérature française_, a jugé +l'épigraphe de _Delphine_, et vraiment il dit si bien qu'on ne saurait +mieux: + + «Nous ne saurions, dit Chénier, admettre le principe qui sert de + base à tout l'ouvrage. Non, l'homme ne doit point braver l'opinion, + la femme ne doit point s'y soumettre; tous deux doivent l'examiner, + se soumettre à l'opinion légitime, braver l'opinion corrompue. Le + bien, le mal sont invariables: les convenances qui assujettissent + les deux sexes diffèrent entre elles, comme les fonctions que la + nature assigne à chacun des deux; mais la nature ne condamne pas + l'un au scandale et l'autre à l'hypocrisie; elle leur donna la + vertu, la raison, et toutes les convenances s'arrêtent devant ces + limites éternelles[126].» + +Retenez bien ceci: _Il y a des convenances qui assujettissent les deux +sexes, et qui_, d'un sexe à l'autre, _diffèrent entre elles_; or nous +verrons que le malheur de Delphine ne vient pas précisément de ce +qu'elle brave l'opinion, mais de ce qu'elle méprise les convenances de +son sexe, et même les devoirs qui sont communs à tous deux. + +Mais je m'en tiens pour le moment, à constater le point de vue de +l'écrivain. On a prétendu faire du livre de la fille un sermon sur le +texte fourni par la mère. Je crois qu'on s'est trompé, à moins qu'on ait +voulu dire que Madame de Staël représente dans Delphine le malheur +auquel une femme s'expose quand elle prétend lutter contre l'arbitraire +de la société, et dans Léonce le malheur que subit ou qu'apporte aux +objets de son affection l'homme qui s'incline devant ce pouvoir inique; +et tout le livre est bien moins un acte d'accusation contre cette femme +et contre cet homme que contre la société. Mais je ne vais pas même +jusque-là ; je ne vois dans _Delphine_ ni acte d'accusation ni cause +plaidée, mais un tableau passionné de la condition malheureuse de la +femme au milieu de la société moderne, où la vertu, c'est-à -dire, selon +Madame de Staël, la bonté, a moins de chances de bonheur que l'égoïsme +prudent. + +Cette thèse n'est pas immorale, puisqu'elle n'est pas fausse. Si la +vertu a les promesses de la vie présente, ces promesses les voici: «Il +n'y a personne, dit le prince des justes, personne qui ait quitté sa +maison et ses parents pour l'amour de moi, qui n'en reçoive dès à +présent cent fois autant avec des persécutions.» (Marc, X, 30.) Mais il +est dangereux, pour ne rien dire de plus, de mentionner les persécutions +sans parler de tout le reste; il l'est davantage encore de présenter +comme le martyre de la vertu les peines qu'attire l'imprudence et les +douleurs qu'entraîne la passion. C'est le premier reproche qu'il faut +faire à Delphine. Sans doute qu'elle brave l'opinion; mais plus souvent +ce qu'elle affronte, ce sont les principes revêtus de l'autorité de +l'opinion: faudra-t-il donc aller jusqu'à croire les principes moins +certains et la vérité moins vraie, parce que, dans tel ou tel cas, ils +coïncident avec l'opinion? et faudra-t-il traiter l'opinion qui a raison +comme l'opinion qui a tort? En vérité je ne vois dans tout ce roman de +_Delphine_ qu'un seul incident qui se rapporte vraiment à l'épigraphe du +livre; encore ne suis-je pas sûr de me rencontrer sur ce point avec +l'opinion de tout le monde; mais enfin, en ma qualité d'_homme_, je me +décide à la braver, et à dire que la conduite de Delphine avec Mme de R. +me paraît belle et touchante, et que j'honore bien plus le mouvement qui +inspire cette démarche que la réflexion prudente qui l'aurait supprimée. +Mais je ne veux pas, Messieurs, que vous m'en croyiez; voici toute la +scène: + + «Nous attendions la reine dans le salon qui précède sa chambre, + avec quarante femmes les plus remarquables de Paris: Mme de R. + arriva: c'est une personne très inconséquente, et qui s'est perdue + de réputation, par des torts réels et par une inconcevable + légèreté. Je l'ai vue trois ou quatre fois chez sa tante Mme + d'Artenas; j'ai toujours évité avec soin toute liaison avec elle, + mais j'ai eu l'occasion de remarquer dans ses discours un fonds de + douceur et de bonté: je ne sais comment elle eut l'imprudence de + paraître sans sa tante aux Tuileries, elle qui doit si bien savoir + qu'aucune femme ne veut lui parler en public. Au moment où elle + entra dans le salon, Mmes de Saint-Albe et de Tésin, qui se + plaisent assez dans les exécutions sévères, et satisfont + volontiers, sous le prétexte de la vertu, leur arrogance naturelle; + Mmes de Saint-Albe et de Tésin quittèrent la place où elles étaient + assises, du même côté que Mme de R.; à l'instant toutes les autres + femmes se levèrent, par bon air ou par timidité, et vinrent + rejoindre à l'autre extrémité de la chambre Mme de Vernon, Mme du + Marset et moi. Tous les hommes bientôt après suivirent cet exemple, + car ils veulent en séduisant les femmes, conserver le droit de les + en punir. + + »Mme de R. restait seule l'objet de tous les regards, voyant le + cercle se reculer à chaque pas qu'elle faisait pour s'en approcher, + et ne pouvant cacher sa confusion. Le moment allait arriver où la + reine nous ferait entrer, ou sortirait pour nous recevoir: je + prévis que la scène deviendrait alors encore plus cruelle. Les yeux + de Mme de R. se remplissaient de larmes; elle nous regardait + toutes, comme pour implorer le secours d'une de nous; je ne pouvais + pas résister à ce malheur; la crainte de déplaire à Léonce, cette + crainte toujours présente me retenait encore; mais un dernier + regard jeté sur Mme de R. m'attendrit tellement, que par un + mouvement complètement involontaire, je traversai la salle, et + j'allai m'asseoir à côté d'elle: oui, me disais-je alors, puisque + encore une fois les convenances de la société sont en opposition + avec la véritable volonté de l'âme, qu'encore une fois elles soient + sacrifiées[127].» + +Cette dernière phrase est de trop; je n'aime pas _la véritable volonté +de l'âme_; la charité pouvait commander l'action de Delphine et la +justifier; la charité signifie quelque chose, la véritable volonté de +l'âme ne signifie rien, aussi longtemps qu'il n'est pas prouvé que cette +volonté et celle de Dieu sont une même volonté; mais, quoi qu'il en soit +de la phrase, l'action me paraît belle, et je n'y vois, pour ma part, +aucune vraie convenance sacrifiée. Il est bien dommage que cette +imprudence de Delphine soit la seule qu'on puisse absoudre. Toutes les +fois qu'elle se compromet, c'est sans nécessité; ses mouvements ont +toujours quelque chose de généreux et d'aimable, mais ces mouvements +sont pour elle la suprême loi; il lui suffit, confiante qu'elle est dans +la bonté de son naturel, de constater chaque fois _la véritable volonté +de son âme_: on dirait que tout le reste est indifférent; je ne dis +pourtant pas: tout jusqu'à la vertu; car elle prétend bien ne pas la +sacrifier, puisque la vertu n'est pour elle que _la continuité des +mouvements généreux_[128]. C'est ainsi qu'elle la définit; c'est la +doctrine du livre, où elle se reproduit plusieurs fois et sous +différentes formes: malheur donc à tous les principes, à tous les +devoirs même, qui se trouveront sur le chemin d'un mouvement généreux! +Encore faudrait-il s'assurer que le mouvement est généreux, et +s'entendre sur ce mot de _générosité_. Je crois bien qu'en ménageant +chez elle, à une femme mariée, un rendez-vous avec un homme qui n'est +pas son époux, Delphine a dû paraître fort généreuse à cette coupable +amie; mais il y a grandement à parier que cette complaisance de Delphine +sera moins doucement qualifiée par le reste de l'univers; je doute même +qu'on approuve le _mouvement généreux_ qui porte Delphine à prendre à +son compte la faute de Thérèse, et à vouloir passer pour une femme +légère et pour une amante infidèle, afin que son amie ne passe pas pour +une épouse perfide. Je me borne à cet exemple. D'autres que je pourrais +citer achèveraient de prouver qu'aux yeux de Delphine, c'est-à -dire de +l'auteur, l'espèce humaine se partage en deux classes, dont l'une obéit +au premier mouvement, qui est toujours bon, et l'autre au second, qui +est ordinairement mauvais. Il serait vraiment commode de pouvoir réduire +toute la morale à une question de date aussi parfaitement simple. + +Mais ce n'est pas tout, il s'en faut. Toute la suite des rapports de +Delphine avec Léonce, depuis que Léonce est marié, exprime le mépris des +convenances les plus sacrées; et l'auteur, au moyen d'un épisode amené +fort à propos, l'histoire de M. et Madame de Lebensei, nous prépare, +autant qu'elle peut, à juger ces rapports avec indulgence. Et pour que +nous ne puissions pas nous méprendre sur l'intention qu'elle a eue en +les retraçant, cette familiarité coupable d'une jeune femme avec un +homme marié n'est point la cause des malheurs de Delphine; elle n'est +jamais punie que du bien, jamais du mal qu'elle fait. Pour le coup, +c'est trop; j'ai bien consenti à voir la vertu traitée comme le vice: +c'est un spectacle que la société nous présentera longtemps encore; mais +que la vertu seule soit punie, et que le vice ne soit jamais malheureux, +je ne l'entends pas ainsi; l'humanité ne pourrait soutenir éternellement +un pareil spectacle; il faut que l'intime liaison du malheur et du mal +se révèle quelquefois à elle dans l'infortune des méchants: + + Abstulit hunc tandem Rufini pœna tumultum + Absolvitque Deos[129]. + +Je ne demande pas qu'un caractère humain soit parfaitement conséquent; +ce serait vouloir peut-être qu'il ne fût pas humain: mais quand un +caractère est systématique, il ne doit sortir de sa ligne ni trop +aisément, ni impunément, c'est-à -dire sans que cette déviation soit +signalée et reprise. Que devient la candeur, la parfaite vérité du +caractère de Delphine, quand elle presse Madame de Vernon mourante «de +remplir les devoirs que la religion catholique prescrit aux personnes +dangereusement malades? Vous donnerez, lui dit-elle, un bon exemple en +vous conformant, dans ce moment solennel, aux pratiques qui édifient les +catholiques; le commun des hommes croit y voir une preuve de respect +pour la morale et la Divinité[130].» Il y a dans le monde mille exemples +de cette inconséquence; les cœurs les plus droits ne sont pas au-dessus +de cette espèce d'hypocrisie, et j'aimerais assez que Delphine eût ce +tort, si on nous le donnait pour un tort. + +Il n'y a rien à dire sur Léonce qui n'ait été dit cent fois. Je regrette +pour lui l'ancien dénoûment. Cette mort tragique le relevait un peu; et +vraiment il en était temps. Jusqu'alors, il nous avait impatientés +jusqu'à l'irritation. Après tout, le caractère de Léonce est une +exception, et l'art ne s'occupe pas des exceptions. Qu'il soit à la +rigueur possible de réunir au courage personnel, et même à une certaine +élévation d'esprit, la déférence la plus servile pour les convenances +les plus arbitraires, je ne voudrais pas le nier; mais je ne tiens pas +du tout à ce que la preuve se transforme en tableau. J'ai besoin +d'ailleurs que Delphine à qui je m'intéresse, ne place pas trop mal ses +affections; et même Delphine mise à part, je n'aime pas qu'on cherche à +me persuader que les femmes les plus distinguées se contentent que +l'homme qu'elles aiment soit beau, vaillant, spirituel, et lui font +aisément grâce de tout le reste. L'amant de Corinne a du moins une +perfection de plus: il est mélancolique; c'est toujours cela, et ce +devait être beaucoup pour Madame de Staël; mais Léonce ne l'est pas, et +tout ce qui peut s'ajouter à la liste de ses perfections, c'est une +parfaite naïveté d'égoïsme, et la crainte la plus féminine de l'opinion +et du _qu'en dira-t-on_. Il n'aime point dans sa maîtresse ce qu'elle a +de vraiment aimable; il ne sait pas s'unir d'un premier mouvement à ses +inspirations naïvement généreuses; c'est beaucoup s'il n'ajourne pas ses +propres impressions, et si, pour approuver, il n'attend pas que tout le +monde ait approuvé. Ainsi, dans la scène citée plus haut: + + «À peine eus-je parlé à Madame de R. que je ne pus m'empêcher de + regarder Léonce: je vis de l'embarras sur sa physionomie, mais + point de mécontentement. Il me sembla que ses yeux parcouraient + l'assemblée avec inquiétude pour juger de l'impression que je + produisais, mais que la sienne était douce...--Ne m'avez-vous pas + désapprouvée d'avoir été me placer à côté d'elle?--Non, répondit + Léonce, je souffrais, mais je ne vous blâmais pas[131].» + +Quand la Révolution arrive, s'il prend parti contre elle, ce qui est +fort naturel, c'est sans conviction, sans enthousiasme, même sans esprit +de parti, mais uniquement parce que cela convient. Il veut tour à tour, +dans son immense et capricieuse personnalité, que Delphine se souvienne +des bienséances pour l'amour de lui, et que, pour l'amour de lui, elle +les oublie. Quand il affiche avec une sorte d'emportement sa passion +pour elle, si c'est là en effet braver l'opinion, que devient le +caractère que l'auteur lui a donné? Si, au contraire, l'opinion est si +mauvaise qu'il n'a rien à craindre pour lui-même, que penser d'un homme +qui déshonore de gaieté de cœur une femme charmante, parce que, pour son +compte, il est à l'abri? Encore une fois, on se soucie peu de Léonce; +mais on se soucie de Delphine, et on craint de l'aimer d'autant moins +qu'elle aime davantage un homme si peu digne d'elle. On m'objectera +Clarisse: pour toute réponse, je dirai: Relisez _Clarisse_. Elle a tort +sans doute, et vous savez ce que disait Richardson à ceux qui lui +reprochaient d'avoir fait mourir cette aimable fille: «Que voulez-vous? +je n'ai pu lui pardonner d'avoir fui la maison paternelle;» mais, outre +que l'expiation suit directement, que de droits cette infortunée, dans +sa faute même, n'a-t-elle pas à notre pitié! On peut faire mieux encore; +on peut m'objecter mille faits tout pareils, mille autres Léonces aimés +par mille autres Delphines; je ne répondrai qu'un mot: J'ai besoin de +haïr Léonce ou de l'aimer; l'un et l'autre se trouve impossible; et mon +sentiment, repoussé de l'amour vers la haine et de la haine vers +l'amour, finit par se fixer dans le dégoût. Si cette impression est +celle de tout le monde, ni l'héroïne ni l'auteur n'y peuvent trouver +leur compte. + +En supposant que Delphine, par ses imprudences et par ses malheurs, +confirme la seconde moitié de l'adage de Madame Necker, Léonce ne +confirme pas l'autre. Ce n'est pas en s'asservissant à l'opinion, c'est +bien plutôt en la bravant qu'il fait le malheur de Delphine. Le but de +l'auteur, si l'auteur a eu réellement ce but, ne se trouve atteint que +d'une seule manière, je veux dire par l'impatience et le déplaisir que +ce caractère nous donne: si Léonce ne perd pas précisément sa cause +auprès de la fortune, il la perd auprès du lecteur; mais ce n'est pas +assez, on regrettera toujours que son caractère ou son système ne trouve +pas une condamnation plus décidée dans les faits qui en résultent. Je me +contenterai là -dessus d'une observation de fait. Léonce s'éloigne de +Delphine après le fatal rendez-vous dont elle a voulu prendre sur elle +toute la honte; c'est la grande péripétie du roman, puisque Léonce, dans +son ressentiment, épouse Mathilde; c'est là , ou nulle part, qu'il aurait +fallu faire ressortir les inconvénients de son caractère. Mais, en +vérité, qui oserait lui dire: Delphine a manqué à des convenances +frivoles, et vous ne devez pas, pour si peu, renoncer à elle? Pour si +peu! un rendez-vous donné par Delphine à un autre que lui! Quand elle +l'aurait donné à lui-même, le grief serait suffisant: que sera-ce quand +il s'agit d'un autre? Pour cette fois, Léonce a raison; et il y aurait +conscience à ne pas en tenir note, car c'est, je pense, la seule fois. + +Mais quand tous les malheurs qui fondent sur les deux héros seraient la +conséquence directe des erreurs opposées dont ils ont fait l'inspiration +de leur conduite, l'enseignement qui ressortirait de cette conclusion +est d'avance annulé par l'impression générale du roman. Madame de Staël +a publié des _Réflexions sur le but moral de Delphine_, à plusieurs +desquelles on peut souscrire; mais l'une de ces réflexions affaiblit +singulièrement l'effet de toutes les autres: + + «Les écrivains, comme les instituteurs, nous dit-elle, améliorent + bien plus sûrement par ce qu'ils inspirent que par ce qu'ils + enseignent[132].» + +Nous sommes de cet avis, et si, au lieu d'_améliorent_ on lit +_pervertissent_ ou _égarent_, la proposition n'en sera pas moins vraie. +Il s'agit donc de savoir ce qu'inspire le roman de _Delphine_, ou bien, +car cela revient au même, ce qui a inspiré _Delphine_. Madame de Staël +ne serait-elle pas la première à convenir qu'à l'exception de ceux «qui +ont passé le temps d'aimer et qui ne peuvent plus sentir de charme qui +les arrête[133]», tout le monde conclura dans son cœur qu'il est beau +d'aimer comme Delphine et d'être aimé comme Léonce? Quoique la langue de +l'amour vieillisse encore plus vite que celle de la musique, et quoique +Delphine et Léonce se parlent l'un à l'autre un idiome un peu suranné, +l'intérêt subsistant de ce roman est pourtant dans leur passion +réciproque; on s'y laisse entraîner, et l'on se soucie fort peu du +reste. Coiffée de son épigraphe dogmatique, comme le serait d'un bonnet +de nuit quelque Diane chasseresse ou Calypso dans son île, _Delphine_ +n'est pourtant qu'un roman, et je vous conseille de le prendre sur ce +pied-là . Nos romanciers modernes font parler à l'amour un langage un peu +différent; ils ont relégué les délicatesses du cœur au rang des fictions +légales ou des métaphores: décidément ils n'aiment pas la métaphysique. +Je n'ose dire ce qu'ils ont fait de l'amour; je puis dire ce qu'en avait +fait l'auteur de _Delphine_: une religion, un enthousiasme, une extase. +Elle avait tort, je l'avoue; le christianisme et la raison la condamnent +également; mais nous sied-il d'être sévères? Après avoir supporté et +loué tant de choses pires, soyons humbles dans la critique; mais disons +pourtant que cet amour frénétique, cette passion _chauffée à blanc_ du +beau Léonce, n'est pas du tout d'un bon exemple; que Delphine, +quoiqu'elle ait respecté les limites au delà desquelles commence le +crime, est aussi coupable qu'elle est malheureuse, et que plusieurs +scènes, mais surtout celle de l'église[134], sont d'un effet déplorable. +Et pourtant cette scène elle-même, comparée à certaines situations +inventées par Madame Cottin, garde encore quelque mesure dans +l'emportement. Il y aurait de l'injustice à mettre au compte de l'auteur +toutes les extravagances que débite Léonce, dont elle ne prétend pas se +porter garant. Nous le laisserons donc tout à son aise s'écrier: + + «L'univers et les siècles se fatiguent à parler d'amour; mais une + fois, dans je ne sais combien de milliers de chances, deux êtres se + répondent par toutes les facultés de leur esprit et de leur âme... + Ton véritable devoir, c'est de m'aimer... Aime-moi, pour être + adorée dans toutes les nuances de tes charmes... Crois-moi, il y a + de la vertu dans l'amour, il y en a même dans ce sacrifice entier + de soi-même à son amant, que tu condamnes avec tant de force, + etc.[135].» + +Léonce qui le dit, et je consens à lui en laisser toute la +responsabilité. Mais qui prendra celle des paroles de Delphine? +Seront-elles, comme celles de Léonce, nulles ou non avenues? et toute +cette passion passera-t-elle pour une simple machine dans le roman? n'en +sera-t-elle pas, après tout, l'intérêt principal, le sujet même? +cherchera-t-on autre chose dans Delphine? cet amour insensé, n'est-ce +pas Delphine même, Delphine tout entière? + +Dans les drames consacrés à la peinture des passions ridicules, il y a +toujours, dans un coin du poème, un Ariste, un Cléante, l'homme +raisonnable de la pièce, qui intervient ou qui dit son mot en faveur du +bon sens et du bon droit. Je le cherche dans _Delphine_; je cherche, ce +qui est la même chose, une pensée qui serve à juger les personnes et les +choses. Je ne la trouve point. La religion, cette règle de la vie, ce +jugement de nos actions et de nos jugements mêmes, y paraît sous trois +formes: dans Mathilde, comme un formalisme aride; dans Thérèse, comme +une fougue d'imagination; chez Delphine, comme un déisme sans conviction +et sans force. On peut lire, pour s'en convaincre, la lettre où elle +prêche son amant[136]. Cette lettre, quoiqu'elle ait des beautés, semble +avoir été écrite pour constater que Delphine ne trouve dans sa religion +aucun point d'appui, aucun point d'arrêt, et que sa vie n'a d'autre +gouvernail que la tempête. La parfaite spontanéité du sentiment, ou la +craintive circonspection de l'égoïsme, voilà les deux sagesses entre +lesquelles on vous donne le choix, voilà les deux maximes dont vous +pouvez faire, selon votre caractère, la conclusion, la moralité de +_Delphine_. + +J'ai dit qu'il n'y a point d'Ariste dans ce drame: je me trompe, il y a +M. Lebensei. Il prêche par son bonheur encore plus que par ses paroles, +et ce bonheur, il a grand soin de nous l'apprendre, est le fruit d'un +divorce. + +Je suis las de tant de critiques. Disons maintenant que Delphine, avec +toutes ses erreurs, est une des plus aimables, des plus touchantes +créations du talent; que son caractère est exprimé avec autant de vérité +que de charme; qu'il est impossible de ne pas aimer cette âme généreuse, +qui ne vit que pour aimer et se dévouer; que tout son rôle, si l'on peut +parler ainsi, est écrit avec la naïveté la plus éloquente; qu'aucun +caractère n'est plus lié, plus un, mieux soutenu; qu'aucune fiction n'a +jamais été plus vivante. Faut-il s'en étonner? L'auteur, en faisant +parler Delphine, parlait elle-même; les événements étaient fictifs, le +caractère ne l'était pas: ici donc la vérité n'a rien coûté. + +Dire que le roman de _Delphine_ étincelle d'esprit, c'est ne rien +apprendre à personne, même à ceux qui ne l'ont pas lu. Il est peut-être +moins superflu d'ajouter qu'aucun des ouvrages de Madame de Staël n'est +écrit avec une verve plus facile et plus abondante. Si l'auteur n'avait +pas encore toute la maturité de sa pensée, elle était en possession, je +crois, de toute la plénitude de son talent. Il y a autant et peut-être +plus d'esprit dans quelques autres de ses écrits; dans aucun il n'y a +plus de puissance; le style n'est pas irréprochable; certaines +expressions d'une métaphysique sentimentale prêtèrent à rire dans le +temps; on s'amusa beaucoup, par exemple, de cet amour «qui est une autre +vie dans la vie»; le style de Madame de Staël fut déclaré extravagant, +inouï; nos excès ont tellement fait pâlir les siens, que ce style +audacieux pourrait bien aujourd'hui passer pour timide. + +À l'apparition de _Delphine_, dont l'action se rattachait à des +événements contemporains, les chercheurs de _clefs_ ne manquèrent pas. +Que Madame de Staël eût prêté à Delphine son propre caractère, on ne +pouvait guère en douter, et la supposition, en s'arrêtant au caractère, +n'avait rien d'injurieux. On chercha l'original de Madame de Vernon, et +on crut l'avoir trouvé. Madame de Vernon est la figure la plus originale +et la plus finement tracée de toutes celles qui apparaissent dans +l'action. Un égoïsme indolent, une dissimulation pleine d'abandon, la +perfidie froidement adoptée comme système, de l'immoralité sans passion, +le plus parfait naturel joint à la plus parfaite fausseté, le calcul le +plus savant appliqué à l'immense intérêt de ne pas se sentir vivre, tout +ce machiavélisme féminin fit penser à un homme qui, déjà alors, était +jugé. Mais, sans compter que Madame de Vernon est touchante et noble à +ses derniers moments, il y avait de l'indulgence envers M. de Talleyrand +à vouloir le reconnaître sous les traits de Madame de Vernon, et si +c'est à lui en effet que Madame de Staël a voulu faire penser, Madame de +Staël a été bonne jusque dans la vengeance. + +Il y a plus d'une sorte d'esprit dans ce roman, quoique l'élévation et +le pathétique y dominent. Quelques passages peuvent donner l'idée de +cette verve caustique dont Madame de Staël assaisonnait plus abondamment +sa conversation que ses ouvrages. Je citerai une page, qui semblerait, +si l'auteur s'arrêtait plus à propos, être empruntée à La Bruyère: + + «Je me mis à causer avec un Espagnol que j'avais déjà vu une ou + deux fois, et que j'avais remarqué comme spirituel, éclairé, mais + un peu frondeur. Je lui demandai, s'il connaissait le duc de + Mendoce.--Fort peu, répondit-il; mais je sais seulement qu'il n'y a + point d'homme dans toute la cour d'Espagne aussi pénétré de respect + pour le pouvoir. C'est une véritable curiosité que de le voir + saluer un ministre; ses épaules se plient, dès qu'il l'aperçoit, + avec une promptitude et une activité tout à fait amusantes; et + quand il se relève, il le regarde avec un air si obligeant, si + affectueux, je dirais presque si attendri, que je ne doute pas + qu'il n'ait vraiment aimé tous ceux qui ont eu du crédit à la cour + d'Espagne depuis trente ans. Sa conversation n'est pas moins + curieuse que ses démonstrations extérieures; il commence des + phrases, pour que le ministre les finisse; il finit celle; que le + ministre a commencées; sur quelque sujet que le ministre parle, le + duc de Mendoce l'accompagne d'un sourire gracieux, de petits mots + approbateurs qui ressemblent à une basse continue, très monotone + pour ceux qui écoutent, mais probablement agréable à celui qui en + est l'objet. Quand il peut trouver l'occasion de reprocher au + ministre le peu de soin qu'il prend de sa santé, les excès de + travail qu'il se permet, il faut voir quelle énergie il met dans + ces vérités dangereuses; on croirait, au ton de sa voix, qu'il + s'expose à tout pour satisfaire sa conscience; et ce n'est qu'à la + réflexion qu'on observe que, pour varier la flatterie fade, il + essaye de la flatterie brusque sur laquelle on est moins blasé. Ce + n'est pas un méchant homme; il préfère ne pas faire du mal, et ne + s'y décide que pour son intérêt. Il a, si l'on peut le dire, + l'innocence de la bassesse; il ne se doute pas qu'il y ait une + autre morale, un autre honneur au monde que le succès auprès du + pouvoir: il tient pour fou, je dirais presque pour malhonnête, + quiconque ne se conduit pas comme lui. Si l'un de ses amis tombe + dans la disgrâce, il cesse à l'instant tous ses rapports avec lui, + sans aucune explication, comme une chose qui va de soi-même. Quand, + par hasard, on lui demande s'il l'a vu, il répond: Vous sentez bien + que dans les circonstances actuelles je n'ai pu... et s'interrompt + en fronçant le sourcil, ce qui signifie toujours l'importance qu'il + attache à la défaveur du maître. Mais si vous n'entendez pas cette + mine, il prend un ton ferme et vous dit les serviles motifs de sa + conduite, avec autant de confiance qu'en aurait un honnête homme, + en vous déclarant qu'il a cessé de voir un ami qu'il n'estimait + plus. Il n'a pas de considération à la cour de Madrid; cependant il + obtient toujours des missions importantes: car les gens en place + sont bien arrivés à se moquer des flatteurs, mais non pas à leur + préférer les hommes courageux; et les flatteurs parviennent à tout, + non pas comme autrefois, en réussissant à tromper, mais en faisant + preuve de souplesse, ce qui convient toujours à l'autorité[137].» + +On sait que c'est un des mérites de Madame de Staël que cette profusion +d'idées justes, fines et vivement frappées qu'elle sème, comme en se +jouant, dans le cours de ses récits et jusque dans les moments de +passion. Il est presque puéril de citer; toutefois, je ne puis +m'empêcher de transcrire, comme type de la manière de l'auteur, et plus +encore comme échantillon du bon sens qui était à la base même de tant +d'esprit, cette pensée qui me tombe sous la main: + + «Sérieusement, c'est un rare mérite que celui qui est vivement + senti même par les hommes vulgaires, et je crois toujours plus aux + qualités qui produisent de l'effet sur tout le monde, qu'à ces + supériorités mystérieuses qui ne sont reconnues que par des + adeptes[138].» + +L'ordre des temps que nous avons suivi jusqu'ici, nous invite à parler +de l'écrit consacré par Madame de Staël à la mémoire de son père; mais +il est impossible de séparer _Delphine_ de _Corinne_, sa sœur, plus +jeune de quatre années. + + + + +CHAPITRE SIXIÈME + +Corinne ou l'Italie. + + +_Corinne_ ou _l'Italie_ parut en 1807. Ce fut un des plus grands +événements littéraires de l'époque. Nous savons maintenant à quoi nous +en tenir sur les succès immenses, prodigieux, étourdissants; mais il ne +faut pourtant pas toujours prendre à contre-sens un applaudissement +universel; le triomphe du _Cid_ n'eut pas de lendemain, et des +acclamations unanimes ont leur autorité quand elles se prolongent. +J'aime à voir, je l'avoue, ces impressions vives et spontanées gagnant +de vitesse la critique, et prononçant sur l'ouvrage du génie un jugement +sommaire et sans appel avant qu'elle ait eu, pour ainsi dire, le temps +de tailler sa plume. _Corinne_ triomphante eut ses insulteurs obligés; +le peuple les écouta, le peuple s'imagina peut-être qu'ils avaient +raison: c'était donc, se disait-on, un méchant ouvrage, car M. Dussault +l'avait dit et d'autres l'avaient répété (Bonaparte lui-même, au dire de +M. Villemain, écrivit dans le _Moniteur_ une critique amère de +_Corinne_); mais tandis qu'on la jugeait et la rejugeait, Corinne +s'avançait au Capitole, où la critique elle-même, laissant un ingrat +labeur, la suivit enfin lentement, entraînée par la multitude. + +Je n'en parle pas, Messieurs, en enthousiaste. J'admire _Corinne_ sans +aveuglement; mais je ne puis m'empêcher de remarquer combien les +impressions que reçoit le public d'une œuvre vraiment belle, sont plus +profondes et plus durables que celles qu'il a pu recevoir d'une critique +spirituelle et injuste qui a semblé d'abord entraîner tous les esprits. +Rien ne peut, à la longue, soutenir un mauvais ouvrage; et rien, quand +il y a un véritable public, ne peut empêcher le triomphe d'un bon +ouvrage; il y a une justice dans le monde pour les écrits, si ce n'est +pour les hommes; et tout ce qui est artificiel, arrangé, chute ou +succès, ne dure pas. Quant aux louanges complaisantes ou aux critiques +partiales, qui s'en soucie? qui s'en souvient? Force est pourtant qu'on +s'en souvienne lorsqu'elles sont reproduites après de longues années, +soit par conviction, ce qui est louable, soit par obstination, ce qui +l'est moins. C'est ainsi que M. Dussault, critique d'ailleurs érudit et +délicat, a trouvé à propos de réimprimer, onze ans après la publication +de _Corinne_, les phrases que voici: + + «Madame de Staël a cru devoir enrichir notre littérature de deux + romans: le premier qu'elle a donné est, à mon avis, fort supérieur + au second, et il n'est pas bon. Peut-être la femme de lettres à qui + nous devons le _Traité des Passions_, et celui de la _Littérature + considérée dans ses rapports avec la morale et la politique_, + a-t-elle voulu, pour des productions d'un genre moins sublime, se + rapprocher de son sexe, au-dessus duquel elle craignait de paraître + trop élevée... Tibère appelait Livie un _Ulysse en jupe_: en + changeant un peu ce mot, on l'appliqua à Madame de Staël, qui fut + appelée _un membre de l'Institut en jupe_... Le roman de + _Delphine_, mauvais en lui-même, est moins mauvais pourtant que + celui de _Corinne_[139].» + +On dit quelquefois, Messieurs, que l'urbanité s'en va; il me semble +qu'elle a eu le temps de s'en aller et de revenir; car, à en juger par +les lignes que je viens de vous lire, elle commençait déjà en 1809 à +plier bagage. + +_Corinne_, si vous vous en tenez au roman, est une variante de +_Delphine_. Corinne c'est Delphine, artiste et poète, ajoutant au +dévouement l'enthousiasme; Oswald, c'est Léonce, mieux élevé, ce me +semble, plus digne, plus maître de lui-même, un Léonce anglais, avec la +mélancolie de plus et la santé de moins; car, je suis presque fâché de +le dire, lord Nelvil a été le premier héros de roman de l'espèce des +poitrinaires. Il ne restait dès lors plus à inventer que _l'homme +incompris_; mais Madame de Staël avait trop de bon sens pour inventer +cela. La femme elle-même, dans ses deux romans, n'est point ce qu'on a +appelé _la femme incomprise_: c'est la femme sortant d'une manière ou +d'une autre, disons mieux, sortant par une supériorité quelconque du +cercle d'occupations et d'intérêts où son sexe (ainsi du moins en juge +l'auteur) doit, pour son bonheur, se tenir enfermé. + +Le roman de _Corinne_, qu'on a voulu contraindre à dogmatiser, n'est pas +plus dogmatique que celui de _Delphine_; il l'est peut-être moins +encore, et n'est pas plus amer, c'est-à -dire qu'il ne l'est point. Il +faut, quand on est femme, qu'on a du talent, choisir entre la gloire et +le bonheur, entre le libre emploi de son talent et les intimes douceurs +de la vie d'épouse et de mère. Il le faut; la nature le veut ainsi; la +nature porte aussi, à sa manière, des lois contre le cumul, et les +maintient sévèrement. Voilà ce que l'auteur s'est avoué en soupirant, et +voilà ce qu'elle nous avoue; mais cet aveu, hélas! est d'une âme qui n'a +pu se résoudre à choisir, et dont le cœur est également avide du bonheur +que préparent les affections, et des émotions que donnent le talent et +la gloire. C'est son propre cœur, et, dans un sens général, c'est sa +propre destinée que Madame de Staël nous a révélée dans _Corinne_; elle +n'a pas eu d'autre intention, et _Corinne_ n'est point un traité, mais +une œuvre d'enthousiasme et de douleur. Elle ne désavoue rien, ne +condamne rien, distinctement du moins: Corinne a bien le droit d'être +Corinne; mais elle ne peut prétendre au bonheur de Lucile. Voilà tout. +Me trompé-je, Messieurs? Il me semble que l'extrême vérité, je dirais +même la naïveté de cette histoire (car pourquoi beaucoup de naïveté +serait-elle incompatible avec beaucoup d'esprit?), la rend plus +instructive qu'elle ne le serait si l'auteur l'avait écrite avec le +dessein prémédité de nous inculquer une doctrine. + +Il fallait un nœud à ce drame, puisque enfin c'est un drame; et comment +l'auteur aurait-il hésité? Le bonheur d'une femme, c'était, à ses yeux, +l'amour dans le mariage; ce bonheur s'annonce ou se révèle à Corinne +sous les traits de lord Nelvil: trompeuse apparition; Nelvil, c'est le +malheur; car Nelvil, c'est la nature des choses, avec laquelle Corinne +ne transige point et qui ne transige jamais. Le malheur doit venir à +Corinne d'où vient aux autres la félicité; il faut donc que Nelvil +paraisse fait et soit vraiment fait pour donner le bonheur à toute autre +qu'à elle. Quelques personnes se récrieront peut-être: Oswald, depuis +longtemps, est perdu dans leur opinion; c'est un égoïste, un homme sans +cœur; je serais plutôt de l'avis du comte d'Erfeuil: lord Nelvil est +simplement «un homme tout comme un autre»;--égoïste, dites-vous? Mais +qu'un homme soit égoïste à l'égard de la femme qu'il aime, que son amour +même soit de l'égoïsme, est-ce, à votre avis, une exception? et +fallait-il qu'en sa qualité de héros de roman, Oswald fût quelque chose +de plus qu'un homme? Je ne le pense pas. Il fallait seulement qu'il ne +fût ni odieux, ni insipide. Il fallait qu'on pût comprendre l'amour +qu'il inspire à Corinne; et, chose remarquable, il le lui inspire en +grande partie par des qualités de caractère directement opposées à +celles de cette femme de génie: c'est l'homme digne et mesuré qui plaît +à la femme enthousiaste; c'est le caractère anglais qui captive +l'imagination italienne. Du reste, avec quel art infini Madame de Staël +n'a-t-elle pas marqué dans tout le cours du drame les points sur +lesquels ces deux âmes se séparent, les divergences qui les rendraient +malheureux dans le mariage, et la nuance imperceptible, mais bien +réelle, qui distingue l'enthousiasme de l'amour? car le malheur ou la +faute de Nelvil est de les avoir confondus. Après avoir relevé Nelvil de +toutes les manières, après avoir mis les circonstances de moitié dans le +tort de son infidélité, il fallait enfin le punir. L'auteur n'y a pas +manqué, et le châtiment qu'elle lui inflige est celui précisément qui +pouvait nous toucher et nous instruire. Après cela, Messieurs, personne +n'est obligé d'aimer lord Nelvil. Pour moi, malgré tout son courage, +toute sa bienfaisance, tout son mépris de la vie, je n'aime pas celui +qui a fait le malheur de Corinne; mais il est peut-être plus juste de +regarder Corinne et lui comme deux compagnons d'infortune, comme deux +êtres qui ne pouvaient apporter en dot l'un à l'autre que le malheur +avec l'amour, et l'auteur les a, ce me semble, assez bien enveloppés +tous deux dans une même catastrophe. + +Vous rappelez-vous, Messieurs, ces vers que dit Pyrrhus dans +_Andromaque_: + + L'un par l'autre entraînés, nous courons à l'autel, + Nous jurer, malgré nous, un amour immortel[140]. + +Ils me reviennent à la mémoire quand je lis _Corinne_. Il y a plus d'une +victime dans ce roman, ou plutôt dans cette tragédie; ou s'il n'y en a +qu'une, le sacrifice est involontaire de la part de celui qui en est +l'instrument. Oswald est entraîné aussi bien que Corinne; la destinée +est plus forte que tous deux, la destinée qui, après les avoir faits si +semblables et si opposés l'un à l'autre, leur a ménagé une rencontre +fatale. Je me sers de ce terme païen de _destinée_ parce que ce drame, +tel qu'il me paraît conçu, ne m'en suggère, ne m'en permet aucun autre. +La fatalité, en effet, semble entraîner les personnages de ce roman, +l'un vers la mort, l'autre vers un abîme de douleur. De deux régions +différentes du monde moral, ces deux âmes se sont cherchées pour se +donner mutuellement le malheur que chacune d'elles, on le dirait, ne +pouvait recevoir d'aucun autre, ni de l'univers entier. Car si, avant de +faire la rencontre de Corinne, Oswald est malheureux, c'est d'un malheur +que le monde et le temps peuvent consoler; il est malheureux +accidentellement; il ne l'est pas essentiellement et au fond de l'âme, +bien que l'auteur l'ait fait mélancolique pour le rendre plus +intéressant, et qu'elle nous dise, dans un langage bien nouveau pour le +temps: «Oswald était _timide envers sa destinée_[141].» En un mot, +Corinne ne pouvait pas lui dire comme Hermione à Oreste: + + Tu m'apportais, cruel, le malheur qui te suit[142]; + +car le malheur ne le suit pas, le malheur n'est pas attaché à lui; il +naît pour lui, comme pour Corinne, de son attachement à Corinne. Elle, +«la prêtresse des muses[143],» l'âme ingénue et libre, amoureuse de +l'idéal et certaine à jamais d'un généreux retour, quelle puissance +inconnue envoie au-devant d'elle, au milieu de sa marche triomphale, +celui qu'elle ne pourra s'empêcher d'aimer, et qu'elle ne réussira point +à fixer? Cette puissance, qu'est-elle donc, si ce n'est la fatalité? Ce +mot terrible se lit partout dans le roman de _Corinne_, là même où +l'auteur ne l'a point écrit. Il sort aussi, comme de lui-même, des +lèvres de la prêtresse; il est l'accent, la note dominante de ses plus +belles inspirations: + + «La fatalité, continua Corinne, avec une émotion toujours + croissante (dans son improvisation au cap de Misène), la fatalité + ne poursuit-elle pas les âmes exaltées, les poètes dont + l'imagination tient à la puissance d'aimer et de souffrir? Ils sont + les bannis d'une autre région, et l'universelle bonté ne devait pas + ordonner toute chose pour le petit nombre des élus ou des + proscrits[144].» + +_Corinne_ est donc une tragédie antique, avec cette circonstance +moderne, que la tragédie est encore moins dans les événements extérieurs +que dans l'âme des personnages, et que les obstacles qui s'opposent à +leur bonheur sont d'un ordre nouveau que l'antiquité n'aurait pas +compris. Les idées modernes, toutes plus ou moins relatives au +christianisme, ont créé un bonheur exquis et d'exquises douleurs, dont +les anciens n'avaient aucune idée. Même aujourd'hui tout le monde ne +veut pas comprendre de telles souffrances; à bien des gens elles font +pitié plutôt qu'elles n'inspirent de la pitié; et véritablement il ne +faut pas trop s'en étonner: tant d'infortunes imaginaires nous ont volé +notre compassion; nous avons vu, non seulement dans les livres, mais +dans la vie, tant de chagrins bien mangeant, tant de désespoirs au teint +blanc et rose, tant de beaux ténébreux et de belles affligées, qu'un bon +et solide malheur, de l'espèce la plus vulgaire, eût infailliblement et +radicalement consolés; nous nous sommes si bien convaincus que ces +peines intimes n'étaient que les mille et mille caprices, les mille et +mille contorsions d'un égoïsme vaniteux, que nous en sommes devenus, je +le sens bien moi-même, un peu injustes envers les souffrances et les +besoins des âmes supérieures. Conséquence fâcheuse et mauvais symptôme +en même temps; car le bonheur intime de l'âme, la félicité morale, +avant-goût de la céleste béatitude, n'est guère moins mystérieuse que +l'infortune morale, et se rattache au même principe. Comment concevoir +l'une si l'on ne conçoit pas l'autre? Et si l'une et l'autre nous sont +inintelligibles, quel sens, quelle aptitude avons-nous pour cette vie +supérieure où des idées pures sont au nombre des éléments du bonheur? +Ayons pitié de Corinne, bien qu'elle ne souffre ni de la faim, ni de la +soif, ni de la froidure, quoiqu'elle ne soit en butte ni à la calomnie, +ni au mépris; plaignons-la de son talent qui l'isole, de sa gloire qui +est un exil, de la supériorité même de son âme qui diminue pour elle, si +mystérieusement, les chances d'être comprise et d'être véritablement +aimée; plaignons-la à proportion qu'elle fait sourire les âmes froides; +car «le vulgaire, c'est elle qui l'a dit, le vulgaire prend pour de la +folie ce malaise d'une âme qui ne respire pas dans ce monde assez d'air, +assez d'enthousiasme, assez d'espoir[145].» + +D'ailleurs, dans les souffrances de Corinne, tout n'est pas transcendant +et inaccessible. Un homme d'une sensibilité exquise, saint Paul, a dit +un mot aussi profond qu'il est simple: «Quoique, en aimant davantage, je +sois peut-être moins aimé[146]!» + +Serait-il vrai qu'en aimant davantage on s'expose, on se condamne à être +moins aimé, et que le confiant abandon de l'affection est comme un +signal donné à l'ingratitude? Serait-ce là un des mystères du cœur +humain et de la vie? Si cela était, Messieurs, il n'y aurait rien de +plus tragique. Eh bien, c'est là une partie du tragique de _Corinne_. Le +malheur de Corinne est d'aimer trop. Elle en sera moins aimée; et ce +malheur, qui semble avoir ses racines au fond de la nature humaine, nous +fait contempler dans cette œuvre, non seulement le martyre de la femme +supérieure, et plus généralement le martyre du génie, mais aussi le +martyre de l'amour. Révélation saisissante! L'amour est un sacrifice et +non pas un marché; c'est comme un sacrifice que, dans ce monde +malheureux, l'amour doit être pratiqué; aimer, c'est monter sur l'autel, +c'est renoncer d'avance à toute réciprocité; on n'aime que quand on y +renonce, et l'on ne goûte dans sa pureté l'ineffable bonheur d'aimer que +lorsqu'on fait de l'amour toute la récompense de l'amour; et afin que +ces vérités sublimes et tristes prennent en nous une vie, il est +ordonné, selon l'expression et selon l'expérience de l'apôtre des +nations, «qu'en aimant davantage, nous serons moins aimés.» Jusqu'où, +Messieurs, ne sommes-nous pas conduits par ces considérations +douloureuses? Où s'arrêteront-elles, où nous déposeront-elles, sinon au +pied de cette croix où l'amour, abandonné du monde entier, triomphe dans +cet abandon? + +_Corinne_, cette touchante tragédie, n'est donc plus seulement la +tragédie de la femme, ou la sublime complainte du talent et de la +gloire; l'humanité en est le sujet et le héros, et l'amante de Nelvil +représente cette puissance d'aimer qui est en même temps, comme elle a +bien su nous le dire, une puissance de souffrir. Il y a même plus: si +l'on prend l'ouvrage dans son ensemble et si l'on se pénètre de son +esprit, _Corinne_ est une élégie sur la condition de l'homme en ce +monde. Ce n'était pas la première fois que l'illustre auteur chantait +cet air lugubre, et ce ne fut pas la dernière. Parmi les écrivains qui +ont agi avec puissance sur les âmes, il en est peu qui n'aient porté +avec eux, jusqu'à la tombe, comme une couronne, mais souvent comme une +couronne d'épines, quelque idée dont l'importance, ou la vérité, les +avait suivis dès leur jeunesse: cette idée, pour Madame de Staël, +c'était le malheur, le malheur sous toutes ses formes, mais surtout (ce +qui montre, ce me semble, la naïveté de cette âme pourtant si élevée), +surtout sous la forme de la mort, qu'elle déplore comme la suprême +disgrâce de notre destinée, ou comme le comble de notre malheur. Ce +qu'elle éprouve pour la mort, ce n'est pas tant de la crainte que de la +haine; haine dont le caractère est en même temps sensitif et +intellectuel, comme si la mort était à la fois un objet d'horreur pour +ses sens, une affliction pour son cœur et un scandale pour toutes ses +facultés. + +Tout ce fardeau des douleurs humaines, c'est Corinne qui le porte dans +le roman de Madame de Staël. Aristote, qui voulait dans le protagoniste +de l'action tragique une bonté moyenne, aurait approuvé le personnage +principal de cette belle tragédie. Le malheur de Corinne n'est point +absolument immérité; mais loin que la plus légère nuance de mépris se +puisse mêler à la pitié qu'elle inspire, on est forcé, en la plaignant, +de l'honorer. Elle est si généreuse, elle est si douce, elle est si +naïve, avec des talents et dans une position qui rendraient impérieuse +ou exigeante une âme moins tendre! Elle a si peu d'orgueil! faut-il +s'étonner qu'elle tombe noblement, et que l'excès même du malheur ne +l'avilisse point? Le glaçon le plus brillant se résout en eau sale; il +en est ainsi de l'orgueil quand il vient à dégeler: ce sont de nobles +âmes, et surtout des âmes humbles, que celles qui, dans l'infortune, +conservent tous leurs droits au respect. + +C'est assez considérer sous un seul point de vue le beau livre de Madame +de Staël. À l'envisager maintenant comme œuvre d'art, il me paraît fort +supérieur à _Delphine_. La simplicité de la fable, si riche pourtant, +mais d'une richesse intérieure, lui donne un rapport de plus avec les +compositions les plus parfaites du même genre. On aime jusqu'au petit +nombre des personnages qui prennent part à l'action, tous dessinés d'une +main également ferme et délicate, et dignes de devenir des types. Je ne +puis m'empêcher de distinguer ici les figures qui ont et qui devaient +avoir moins de relief; Lucile Edgermond et sa mère, sa mère surtout; +aucun portrait révèle-t-il une touche plus sûre? Que de traits +expressifs dans cette figure où rien ne devait être appuyé! Quel tact et +quelle mesure dans cette brillante esquisse du Français spirituel et +mondain, représenté par le comte d'Erfeuil! Je voudrais faire remarquer +tout ce qu'il y a de vérité psychologique dans le développement de la +passion, dans le progrès de l'action, dont chaque moment principal +correspond à une phase de la passion; mais ceci me porterait au delà des +bornes qu'il faut que je respecte. + +Parlons donc seulement encore de l'ordonnance du sujet, du plan du +poème: j'ai prononcé le mot; le livre de _Corinne_ est un poème: il en a +la forme et le mouvement; il présente, dans la suite des événements, une +sorte de rythme savant, qui manque à _Delphine_, ou plutôt que +_Delphine_ ne pouvait pas avoir. Je ne connais pas de poème qui entre en +matière avec plus d'aisance et de grâce, ni dont le nœud se forme d'une +manière plus dramatique et plus simple, ni dont l'intention et l'esprit +se révèlent d'une manière à la fois plus ingénieuse et plus franche. +Oswald, dessiné en quelques mots, entre en Italie; ses impressions sont +rapidement retracées, son caractère moral est mis en relief par un +épisode plein d'intérêt (l'incendie d'Ancône). Ainsi déjà connu, déjà +pressenti, l'un des personnages est, en quelque sorte, présenté à +l'autre par le poète; et comment? au Capitole, au milieu d'une fête +triomphale dont Corinne est l'objet, au milieu d'un peuple enthousiaste, +qui adore son génie, et parmi lequel (ici la fatalité commence) les +regards de Corinne distinguent et vont tirer de la foule cet étranger, +cet inconnu, exécuteur encore voilé de la sentence que le monde a portée +de tout temps contre elle et contre ses pareilles. Ne voulons-nous pas, +Messieurs, assister ensemble à cette grande scène? + + «Au fond de la salle où elle fut reçue, étaient placés le sénateur + qui devait la couronner et les conservateurs du sénat: d'un côté + tous les cardinaux et les femmes les plus distinguées du pays, de + l'autre les hommes de lettres de l'académie de Rome; à l'extrémité + opposée, la salle était occupée par une partie de la foule immense + qui avait suivi Corinne. La chaise destinée pour elle était sur un + gradin inférieur à celui du sénateur. Corinne, avant de s'y placer, + devait, selon l'usage, en présence de cette auguste assemblée, + mettre un genou en terre sur le premier degré. Elle le fit avec + tant de noblesse et de modestie, de douceur et de dignité, que lord + Nelvil sentit en ce moment ses yeux mouillés de larmes; il s'étonna + lui-même de son attendrissement: mais au milieu de tout cet éclat, + de tous ces succès, il lui semblait que Corinne avait imploré, par + ses regards, la protection d'un ami, protection dont jamais une + femme, quelque supérieure qu'elle soit, ne peut se passer; et il + pensait en lui-même, qu'il serait doux d'être l'appui de celle à + qui sa sensibilité seule rendrait cet appui nécessaire[147].» + +Je laisse le discours du prince de Castel-Forte, consacré à l'éloge de +Corinne, ou du moins je n'en veux citer qu'un passage où il est évident +que Madame de Staël s'est peinte elle-même, et si bien que je recueille +ces lignes en vous invitant à les ajouter, comme complément nécessaire, +à l'essai de biographie par lequel j'ai commencé cette étude: + + «Corinne est sans doute la femme la plus célèbre de notre pays, et + cependant ses amis seuls peuvent la peindre; car les qualités de + l'âme, quand elles sont vraies, ont toujours besoin d'être + devinées; l'éclat, aussi bien que l'obscurité, peut empêcher de les + reconnaître, si quelque sympathie n'aide pas à les pénétrer... Son + talent d'improviser ne ressemble en rien à ce qu'on est convenu + d'appeler de ce nom en Italie. Ce n'est pas seulement à la + fécondité de son esprit qu'il faut l'attribuer, mais à l'émotion + profonde qu'excitent en elle toutes les pensées généreuses; elle ne + peut prononcer un mot qui les rappelle, sans que l'inépuisable + source des sentiments et des idées, l'enthousiasme, ne l'anime et + ne l'inspire[148].» + +C'est bien Madame de Staël peinte par elle-même. À son insu? Je n'ose le +dire. + + «Corinne se leva lorsque le prince Castel-Forte eut cessé de + parler; elle le remercia par une inclination de tête si noble et si + douce, qu'on y sentait tout à la fois et la modestie, et la joie + bien naturelle d'avoir été louée selon son cœur. Il était d'usage + que le poète couronné au Capitole improvisât ou récitât une pièce + de vers, avant que l'on posât sur sa tête les lauriers qui lui + étaient destinés. Corinne se fit apporter sa lyre, instrument de + son choix, qui ressemblait beaucoup à la harpe, mais était + cependant plus antique par la forme, et plus simple dans les sons. + En l'accordant, elle éprouva d'abord un grand sentiment de + timidité; et ce fut avec une voix tremblante qu'elle demanda le + sujet qui lui était imposé.--_La gloire et le bonheur de l'Italie!_ + s'écria-t-on autour d'elle, d'une voix unanime.--Eh bien! oui, + reprit-elle, déjà saisie, déjà soutenue par son talent, _La gloire, + et le bonheur de l'Italie!_ Et se sentant animée par l'amour de son + pays, elle se fit entendre dans des vers pleins de charmes, dont la + prose ne peut donner qu'une idée bien imparfaite.» + + «Improvisation de Corinne, au Capitole. + + »Italie, empire du Soleil; Italie, maîtresse du monde; Italie, + berceau des lettres, je te salue. Combien de fois la race humaine + te fut soumise, tributaire de tes armes, de tes beaux-arts et de + ton ciel! + + »Un dieu quitta l'Olympe pour se réfugier en Ausonie; l'aspect de + ce pays fit rêver les vertus de l'âge d'or, et l'homme y parut trop + heureux pour l'y supposer coupable. + + »Rome conquit l'univers par son génie, et fut reine par la liberté. + Le caractère romain s'imprima sur le monde; et l'invasion des + Barbares, en détruisant l'Italie, obscurcit l'univers entier. + + »L'Italie reparut, avec les divins trésors que les Grecs fugitifs + rapportèrent dans son sein; le ciel lui révéla ses lois; l'audace + de ses enfants découvrit un nouvel hémisphère; elle fut reine + encore par le sceptre de la pensée; mais ce sceptre de lauriers ne + fit que des ingrats. + + »L'imagination lui rendit l'univers qu'elle avait perdu. Les + peintres, les poètes enfantèrent pour elle une terre, un Olympe, + des enfers et des cieux; et le feu qui l'anime, mieux gardé par son + génie que par le dieu des païens, ne trouva point dans l'Europe un + Prométhée qui le ravît. + + »Pourquoi suis-je au Capitole? pourquoi mon humble front va-t-il + recevoir la couronne que Pétrarque a portée, et qui reste suspendue + au cyprès funèbre du Tasse? pourquoi,... si vous n'aimiez assez la + gloire, ô mes concitoyens! pour récompenser son culte autant que + ses succès! + + »Eh bien, si vous l'aimez cette gloire, qui choisit trop souvent + ses victimes parmi les vainqueurs qu'elle a couronnés, pensez avec + orgueil à ces siècles qui virent la renaissance des arts[149]!» + +Je supprime une suite de strophes où les plus grands poètes de l'Italie +sont caractérisés. Corinne, rassemblant ensuite quelques grands noms +d'artistes et de savants, s'écrie: + + «Michel-Ange, Raphaël, Pergolèse, Galilée, et vous, intrépides + voyageurs, avides de nouvelles contrées, bien que la nature ne pût + vous offrir rien de plus beau que la vôtre, joignez aussi votre + gloire à celle des poètes! Artistes, savants, philosophes; vous + êtes comme eux enfants de ce soleil qui tour à tour développe + l'imagination, anime la pensée, excite le courage, endort dans le + bonheur, et semble tout promettre ou tout faire oublier. + + »Connaissez-vous cette terre, où les orangers fleurissent, que les + rayons des cieux fécondent avec amour? Avez-vous entendu les sons + mélodieux qui célèbrent la douceur des nuits? Avez-vous respiré ces + parfums, luxe de l'air déjà si pur et si doux? Répondez, étrangers, + la nature est-elle chez vous belle et bienfaisante? + + »Ailleurs, quand des calamités sociales affligent un pays, les + peuples doivent s'y croire abandonnés par la divinité; mais ici + nous sentons toujours la protection du ciel, nous voyons qu'il + s'intéresse à l'homme, et qu'il a daigné le traiter comme une noble + créature. + + »Ce n'est pas seulement de pampres et d'épis que notre nature est + parée, mais elle prodigue sous les pas de l'homme, comme à la fête + d'un souverain, une abondance de fleurs et de plantes inutiles qui, + destinées à plaire, ne s'abaissent point à servir. + + »Les plaisirs délicats, soignés par la nature, sont goûtés par une + nation digne de les sentir; les mets les plus simples lui + suffisent; elle ne s'enivre point aux fontaines de vin que + l'abondance lui prépare: elle aime son soleil, ses beaux-arts, ses + monuments, sa contrée tout à la fois antique et printanière; les + plaisirs raffinés d'une société brillante, les plaisirs grossiers + d'un peuple avide, ne sont pas faits pour elle. + + »Ici, les sensations se confondent avec les idées, la vie se puise + tout entière à la même source, et l'âme, comme l'air, occupe les + confins de la terre et du ciel. Ici le génie se sent à l'aise, + parce que la rêverie y est douce; s'il agite, elle calme; s'il + regrette un but, elle lui fait don de mille chimères; si les hommes + l'oppriment, la nature est là pour l'accueillir. + + »Ainsi, toujours elle répare, et sa main secourable guérit toutes + les blessures. Ici l'on se console des peines même du cœur, en + admirant un Dieu de bonté, en pénétrant le secret de son amour; les + revers passagers de notre vie éphémère se perdent dans le sein + fécond et majestueux de l'immortel univers[150].» + +L'accent de la joie éveille mystérieusement celui de la plainte dans +toutes les âmes et sur toutes les lyres. Des régions de l'art et de la +nature, où tout est gloire, paix et joie, Corinne laisse tomber sur +l'humanité un regard de tristesse, et les accords de sa lyre sont un +instant comme voilés; mais la vie et l'espérance prennent bientôt le +dessus, et la plainte meurt à son tour dans les extases de la jeunesse +et du génie: + + «Peut-être un des charmes secrets de Rome est-il de réconcilier + l'imagination avec le long sommeil. On s'y résigne pour soi, l'on + en souffre moins pour ce qu'on aime. Les peuples du Midi se + représentent la fin de la vie sous des couleurs moins sombres que + les habitants du Nord. Le soleil, comme la gloire, réchauffe même + la tombe. + + »Le froid et l'isolement du sépulcre sous ce beau ciel, à côté de + tant d'urnes funéraires, poursuivent moins les esprits effrayés. On + se croit attendu par la foule des ombres; et, de notre ville + solitaire à la ville souterraine, la transition semble assez douce. + + »Ainsi la pointe de la douleur est émoussée, non que le cœur soit + blasé, non que l'âme soit aride, mais une harmonie plus parfaite, + un air plus odoriférant, se mêlent à l'existence. On s'abandonne à + la nature avec moins de crainte, à cette nature dont le Créateur a + dit: Les lis ne travaillent ni ne filent, et cependant, quels + vêtements des rois pourraient égaler la magnificence dont j'ai + revêtu ces fleurs[151]!» + +Madame de Staël aborde ici, et abordera deux fois encore dans le cours +de l'ouvrage, une de ces régions que la critique littéraire, ou, si l'on +veut, l'esthétique de son époque, avait sévèrement interdites à tous +gens faisant profession d'écrire en prose. Ce que nous venons de lire, +Messieurs, c'est de la _prose poétique_, s'il en fut jamais. Or, la +prose poétique était, il y a trente ans, l'objet des prohibitions les +plus sévères. L'auteur des _Martyrs_ en avait beaucoup introduit en +fraude, ou, pour mieux dire, à main armée, en se prévalant tout +simplement de _la raison du plus fort_, qui, même en littérature, est +quelquefois _la meilleure_. Un talent comme le sien pouvait tout +obtenir, si ce n'est de faire rapporter la loi. Elle fut maintenue, et +non sans quelque apparence de raison. La prose poétique, disait-on, qui +a pu rendre quelque service à la langue, comme l'a fait aussi dans son +temps la cadence étudiée du style de Balzac, n'est pourtant pas un genre +vrai. Bien qu'il y ait de la poésie dans tout ce qui est littéraire, la +prose est un point de vue de l'esprit, la poésie en est un autre, et +s'il n'est pas raisonnable d'écrire en vers un traité d'économie +politique, il ne l'est pas beaucoup plus de rédiger en prose une ode ou +un dithyrambe. Dans le premier cas, la forme dépasse le fond, dans le +second elle reste en deçà . Quand, l'état de votre âme est +essentiellement prosaïque, ou, en d'autres termes, quand la prose domine +dans votre pensée, écrivez bonnement en prose; quand la poésie est à la +base de vos pensées, quand c'est le côté poétique des choses qui est +votre objet même, écrivez franchement en vers. En vous bornant, dans ce +dernier cas, à ce qu'on appelle _prose poétique_, vous en faites à la +fois et trop et pas assez; trop, puisque vous forcez le caractère +naturel de la prose; pas assez, parce que la nature de votre pensée ou +de votre inspiration appelait l'appareil entier de la poésie, je veux +dire les vers; vous restez dans un entre-deux qui n'a rien de décidé, +rien de vrai. Il y aurait une objection à faire à cette théorie; cette +objection serait sans réplique si elle était fondée: elle consisterait à +dire que, dans notre langue, la poésie complète, la poésie revêtue de +tous ses attributs, armée du rythme et des consonnances, est +impraticable, que le français, en un mot, n'est pas fait pour les vers. +Ceux que la lecture de Boileau, de Racine et de Jean-Baptiste Rousseau +n'a pu convaincre du contraire, que disent-ils depuis que Béranger, +Lamartine et Victor Hugo ont renouvelé les formes de la poésie +versifiée? Je l'ignore; mais pour moi, qui ai vu éclore ces beaux +talents modernes, je ne regardais pas, même avant eux, la poésie comme +impossible, et je crois encore moins à cette impossibilité depuis qu'ils +ont paru. Si la poésie française n'est pas impossible (opinion que la +nouvelle école poétique a, je crois, rendue générale), pourquoi donc la +poésie ne s'écrirait-elle pas en vers? Pourquoi M. de Chateaubriand... +Ah! c'est ici le pas difficile à franchir! Car il semble bien prouvé que +cet illustre écrivain, le premier de nos poètes vivants, n'aurait point +obtenu ce titre, et serait demeuré inférieur à lui-même, s'il eût voulu +n'écrire qu'en vers... Il faut s'arrêter ici et renvoyer au chapitre de +ce grand chef de la poésie contemporaine la fin de cette discussion, +inséparable de son nom et du souvenir de ses écrits. Ceci est donc une +digression, faiblement autorisée peut-être par deux ou trois fragments +de prose poétique, épars dans le roman de _Corinne_. Il est certain que +ce genre de style, bon ou mauvais, ne peut pas compter Madame de Staël +au nombre de ses patrons. Il n'est pas moins certain qu'à l'ouïe des +beaux passages que je vous ai lus, nul de vous n'a été tenté de faire un +procès à la prose poétique. Laissons la question pendante, nous la +retrouverons. + +Les critiques du temps n'approuvèrent pas tous que le roman fût +compliqué d'un voyage, ou, disaient-ils encore, le voyage compliqué d'un +roman; car ils ne savaient pas bien si _Corinne_ était surtout un roman +ou surtout un voyage. Vous en jugerez probablement, Messieurs, par votre +impression comme j'en juge par la mienne. J'ai voulu être de l'avis de +ces critiques, et je n'ai pu y parvenir. Corinne et l'Italie m'ont paru +se refléter heureusement l'une dans l'autre. Corinne est l'Italie même +ou l'idéal de l'Italie; parler de l'une, c'est parler de l'autre; et +lorsque Corinne célèbre son pays, elle achève de se peindre elle-même. +La passion et l'action vont leur train, s'il est permis de parler ainsi, +à travers ces descriptions si vives et ces discussions animées, qui +mettent si bien en relief le caractère et l'esprit des deux +interlocuteurs, et l'Italie ne fait jamais oublier Corinne. Je pourrais +même faire remarquer, si un examen aussi détaillé m'était permis, avec +quel art, tout ensemble ingénieux et ingénu, l'auteur a su rattacher +l'intérêt romanesque à l'intérêt descriptif, le roman à l'étude, la +peinture du cœur humain à celle des lieux et des mœurs. Je crois, au +reste, que c'est en France surtout que cette combinaison a rencontré le +moins d'approbation; les étrangers l'ont plutôt admirée. + +Avant l'exécution, l'idée aurait pu être condamnée par des esprits +judicieux; mais, on a beau dire, il y a des choses dont il faut juger +par l'événement, et quelque confiance qu'il puisse avoir aux bons +conseils, un écrivain doit surtout en croire son génie. + +Je pourrais, par un seul exemple, montrer, ou du moins faire comprendre, +comment le voyage et le roman s'entr'aident, et comment, à mesure que +les sujets se succèdent, Corinne reste le sujet principal. Cet exemple, +c'est la seconde improvisation de Corinne, amenée d'une manière si +touchante, et qui, destinée immédiatement à rassembler les souvenirs +d'un lieu célèbre, n'en est pas moins un des endroits les plus +pathétiques du roman: + + «Quelques souvenirs du cœur, quelques noms de femmes réclament + aussi vos pleurs. C'est à Misène, dans le lieu même où nous sommes, + que la veuve de Pompée, Cornélie, conserva jusqu'à la mort son + noble deuil; Agrippine pleura longtemps Germanicus sur ces bords. + Un jour, le même assassin qui lui ravit son époux la trouva digne + de le suivre. L'île de Nisida fut témoin des adieux de Brutus et de + Porcie. + + »Ainsi, les femmes amies des héros ont vu périr l'objet qu'elles + avaient adoré. C'est en vain que pendant longtemps elles suivirent + ses traces; un jour vint qu'il fallut le quitter. Porcie se donne + la mort; Cornélie presse contre son sein l'urne sacrée qui ne + répond plus à ses cris; Agrippine, pendant plusieurs années, irrite + en vain le meurtrier de son époux: et ces créatures infortunées, + errant comme des ombres sur les plages dévastées du fleuve éternel, + soupirent pour aborder à l'autre rive; dans leur longue solitude, + elles interrogent le silence, et demandent à la nature entière, à + ce ciel étoilé, comme à cette mer profonde, un son d'une voix + chérie, un accent qu'elles n'entendront plus. + + »Amour, suprême puissance du cœur, mystérieux enthousiasme qui + renferme en lui-même la poésie, l'héroïsme et la religion! + qu'arrive-t-il quand la destinée nous sépare de celui qui avait le + secret de notre âme, et nous avait donné la vie du cœur, la vie + céleste? qu'arrive-t-il quand l'absence ou la mort isolent une + femme sur la terre? Elle languit, elle tombe. Combien de fois ces + rochers qui nous entourent, n'ont-ils pas offert leur froid soutien + à ces veuves délaissées, qui s'appuyaient jadis sur le sein d'un + ami, sur le bras d'un héros[152]!» + +Qu'est-ce que tous ces souvenirs sinon un douloureux gémissement de +Corinne elle-même, qui pleure d'avance le malheur dont elle porte le +pressentiment dans son cœur, et que tant de présages lui annoncent? + +Je ne serai guère que rapporteur, Messieurs, en ajoutant que, dans ce +voyage ou dans ce roman de _Corinne_, la littérature est mieux jugée que +les arts, les mœurs que la littérature, et la société mieux sentie ou +mieux décrite que la nature. C'est ici le moment de le dire: le génie de +Madame de Staël n'était pas éminemment _plastique_, sensible à la forme, +attiré par les dehors ou l'apparence extérieure des choses. Tout cela +n'est pour elle qu'un accessoire plus ou moins indifférent. S'il lui +arrive de remarquer les objets extérieurs (je dis à dessein remarquer et +non pas observer), c'est d'un regard prompt et sommaire qui ne prend de +chaque objet que son caractère général et son rapport avec le cœur +humain. Peut-être Madame de Staël avait-elle une sensibilité trop +profonde, une âme trop émue, pour être artiste autant qu'un écrivain +peut l'être. Elle goûtait trop la société, elle en faisait dépendre une +trop grande partie de son bonheur, pour que le sentiment des objets +extérieurs de la nature n'y perdît pas quelque chose. Il semble qu'elle +ait parlé sans le vouloir d'elle-même dans ce passage où il est question +d'Oswald: + + «Son goût pour les arts ne s'était point encore développé; il + n'avait vécu qu'en France, où la société est tout, et à Londres, où + les intérêts politiques absorbent presque tous les autres: son + imagination, concentrée dans ses peines, ne se complaisait point + encore aux merveilles de la nature, ni aux chefs-d'œuvre des + arts[153].» + +Un mot, au commencement du livre, pourrait nous avertir de ce qui nous +manque dans ce voyage en Italie: «Voyager, dit l'auteur, est, quoi qu'on +en puisse dire, un des plus tristes plaisirs de la vie[154].» + +C'était enchérir sur ce mot bien connu d'un homme du monde: «Voyager est +le premier des plaisirs insipides.» + +Pour Madame de Staël, voyager n'était pas le premier, même de ces +plaisirs-là . Qui parle ainsi des voyages, n'a point d'yeux, ou les a +tournés en dedans. Ceux de Madame de Staël étaient tournés ainsi. + +Quoique l'amour de la nature ait été, pour certaines âmes, une passion +dans toute la force du terme, c'est-à -dire une souffrance, on peut dire +en général qu'il faut du calme pour jouir de la nature. L'âme agitée par +la passion se nourrit d'elle seule, en se dévorant. C'est quand le calme +renaît, qu'on regarde autour de soi, et qu'on se nourrit par les yeux +des beautés harmonieuses de la nature et de l'art. Madame de Staël en +est elle-même un exemple. Dans son livre _de l'Allemagne_, elle parle de +la nature comme une personne qui l'a regardée; toujours pathétique, son +style devient pittoresque; on sent que cette âme a trouvé du loisir: du +loisir! mot heureux et doux, qui mêle ensemble dans notre esprit l'idée +de repos et celle de liberté! + +Madame de Staël et M. de Chateaubriand ont tous les deux vécu à Rome, +ont tous les deux parlé de Rome. Il serait curieux de les comparer sur +ce sujet. L'idée m'en est venue à propos d'un passage de _Corinne_ qui +trahit quelque réminiscence de la lettre à M. de Fontanes: on ne peut +guère, en effet, lire impunément ces magnifiques pages. Ecoutons parler +Corinne: + + «L'aspect de la campagne, autour de Rome, a quelque chose de + singulièrement remarquable: sans doute c'est un désert, car il n'a + point d'arbres ni d'habitations; mais la terre est couverte de + plantes naturelles, que l'énergie de la végétation renouvelle sans + cesse. Ces plantes parasites se glissent dans les tombeaux, + décorent les ruines, et semblent là seulement pour honorer les + morts. On dirait que l'orgueilleuse nature a repoussé tous les + travaux de l'homme, depuis que les Cincinnatus ne conduisent plus + la charrue qui sillonnait son sein; elle produit des plantes au + hasard, sans permettre que les vivants se servent de sa richesse. + Ces plaines incultes doivent déplaire aux agriculteurs, aux + administrateurs, à tous ceux qui spéculent sur la terre, et veulent + l'exploiter pour les besoins de l'homme: mais les âmes rêveuses, + que la mort occupe autant que la vie, se plaisent à contempler + cette campagne de Rome, où le temps présent n'a imprimé aucune + trace; cette terre qui chérit ses morts, et les couvre avec amour + des inutiles fleurs, des inutiles plantes qui se traînent sur le + sol, et ne s'élèvent jamais assez pour se séparer des cendres + qu'elles ont l'air de caresser[155].» + +Voici maintenant une partie de ce que dit M. de Chateaubriand sur cette +même campagne de Rome: + + «Figurez-vous quelque chose de la désolation de Tyr et de Babylone + dont parle l'Ecriture; un silence et une solitude aussi vastes que + le bruit et le tumulte des hommes qui se pressaient jadis sur ce + sol. On croit y entendre retentir cette malédiction du prophète; + _Venient tibi duo hæc subito in die una, sterilitas et viduitas_. + Vous apercevez çà et là quelques bouts de voies romaines, dans des + lieux où il ne passe plus personne, quelques traces desséchées des + torrents de l'hiver: ces traces vues de loin ont elles-mêmes l'air + de grands chemins battus et fréquentés, et elles ne sont que le lit + désert d'une onde orageuse qui s'est écoulée comme le peuple + romain. À peine découvrez-vous quelques arbres, mais partout + s'élèvent des ruines d'aqueducs et de tombeaux; ruines qui semblent + être les forêts et les plantes indigènes d'une terre composée de la + poussière des morts et des débris des empires. Souvent, dans une + grande plaine, j'ai cru voir de riches moissons; je m'en + approchais; des herbes flétries avaient trompé mon œil. Parfois + sous ces moissons stériles vous distinguez les traces d'une + ancienne culture. Point d'oiseaux, point de laboureurs, point de + mouvements champêtres, point de mugissements de troupeaux, point de + villages. Un petit nombre de fermes délabrées se montrent sur la + nudité des champs; les fenêtres et les portes en sont fermées; il + n'en sort ni fumée, ni bruit, ni habitants. Une espèce de sauvage, + presque nu, pâle et miné par la fièvre, garde ces tristes + chaumières, comme les spectres qui, dans nos histoires gothiques, + défendent l'entrée des châteaux abandonnés. Enfin l'on dirait + qu'aucune nation n'a osé succéder aux maîtres du monde dans leur + terre natale, et que ces champs sont tels que les a laissés le soc + de Cincinnatus, ou la dernière charrue romaine. + + »... Vous croirez, peut-être, mon cher ami, d'après cette + description, qu'il n'y a rien de plus affreux que les campagnes + romaines? Vous vous tromperiez beaucoup; elles ont une inconcevable + grandeur; on est toujours prêt, en les regardant, à s'écrier avec + Virgile: + + Salve, magna parens frugum, Saturnia tellus, + Magna virum! + + »Si vous les voyez en économiste, elles vous désoleront; si vous + les contemplez en artiste, en poète, et même en philosophe, vous ne + voudriez peut-être pas qu'elles fussent autrement. L'aspect d'un + champ de blé ou d'un coteau de vigne ne vous donnerait pas d'aussi + fortes émotions que la vue de cette terre dont la culture moderne + n'a pas rajeuni le sol, et qui est demeurée antique comme les + ruines qui la couvrent[156].» + +Il faut en venir à cette conclusion: l'auteur de _Corinne_ est moins un +coloriste habile qu'un penseur enthousiaste et un moraliste passionné. +Et même en rendant toute justice à une composition pleine d'art, à un +style dont la pureté égale presque l'éclat, en plaçant _Corinne_, sous +ces rapports déjà , au nombre des monuments de la langue française, il +faut bien constater la nature des plus vives jouissances dont ce livre +nous ouvre la source. Il est surtout remarquable par la riche matière +qu'il fournit à la méditation morale. À ne s'en tenir qu'à la donnée +principale, à l'idée mère de l'ouvrage, à cette opposition fatale entre +la gloire et le bonheur dans la destinée d'une femme, entre la libre +impulsion de son génie et les lois immuables de la société, mais surtout +(et nous remarquons ceci davantage parce qu'on l'a moins remarqué) entre +le principe esthétique représenté par Corinne et le principe moral +représenté par Oswald[157], quel ouvrage peut susciter à la fois des +réflexions plus sérieuses et des rêveries plus touchantes? Et combien +d'idées fortes, combien de vues profondes, combien d'observations fines +et piquantes, jaillissent de toutes parts, se répandent sur tous les +sujets, grâce à l'opulence de son esprit dont l'émotion renouvelle +incessamment les trésors. Que de mots d'une vérité saisissante, d'une +naïveté profonde, dans les scènes de passion! La nature prise sur le +fait ne serait pas toujours si heureuse, et ne saurait être plus vraie. +Ce mot de Corinne à Oswald: «Ah! c'est de mon bonheur que vous parlez, +il ne s'agit déjà plus du vôtre[158]», n'est-il pas un de ceux qu'on ne +peut trouver sans beaucoup d'âme unie à beaucoup d'esprit? Et combien +d'autres je pourrais citer! + +On a blâmé comme une extrême inconvenance la scène théâtrale où Corinne, +déjà mourante, fait lire en public ses derniers vers par une jeune fille +vêtue de blanc et couronnée de fleurs, tandis qu'elle-même, assise dans +un coin de la salle, recueille ses dernières forces pour goûter ce +dernier triomphe. Il y a de très bonnes raisons de l'en blâmer, et +personne de nous n'est bien aise qu'elle prenne ainsi congé de la vie. +Mais quand on a accepté l'ensemble de ce caractère, et tant de +situations qui n'en sont que le développement, on peut encore accepter +cette dernière scène, et ce qui serait intolérable, si l'on nous donnait +Corinne pour chrétienne, ne l'est pas dans le caractère et dans les +sentiments qu'on lui prête. La douleur même, dans cette nature toute +poétique, prend la forme de la poésie. La mort, cette dernière action de +la vie, aura chez elle le caractère de la vie entière. Madame de Staël a +fait de son héroïne ce que l'antiquité avait fait du cygne: + + «Les anciens ne s'étaient pas contentés de faire du cygne un + chantre mélodieux: seul entre tous les êtres, qui frémissent à + l'aspect de leur destruction, il chantait encore au moment de son + agonie, et préludait par des chants harmonieux à son dernier + soupir. C'était, disaient-ils, près d'expirer, et faisant à la vie + un adieu triste et tendre, que le cygne rendait ces accents si doux + et si touchants, et qui, pareils à un léger et douloureux murmure, + d'une voix basse, plaintive et lugubre, formaient son chant + funèbre[159].» + +Il est vrai que la dernière composition de Corinne n'est pas un léger et +douloureux murmure, mais ce sont des accents bien doux et bien +touchants; leur charme peut m'avoir séduit; il en a séduit bien +d'autres; toutefois il me semble que le reproche d'inconvenance ne doit +pas les atteindre. Corinne, à ce moment suprême, ne se donne pas en +spectacle à l'Italie; elle lui dit adieu dans un langage qui, pour être +poétique, ne lui en est pas moins naturel. + +Ce que j'aime bien moins dans ce roman, c'est l'épisode des premières +amours de lord Nelvil. L'histoire de cette intrigue avec une femme du +monde fait trop disparate dans cette histoire d'une grande passion; le +roman déteint sur le poème; et cet attachement frivole, où il n'y a ni +pureté ni enthousiasme, fait plus de tort à lord Nelvil, au moins +poétiquement parlant, que son ingratitude envers Corinne. + +Encore cette fois, j'ai peine à me séparer de mon sujet; il me semble +que je vous dois encore la citation de quelques-unes de ces pensées +fortes et de ces traits lumineux, perçants, qu'on rencontre à toutes les +pages de Corinne; mais ce serait m'imaginer que vous n'avez pas lu +_Corinne_ ou que vous ne la lirez pas. Néanmoins ce qui porte si souvent +chez Madame de Staël le caractère d'une révélation intérieure ou +d'apparition de la vérité, mérite au moins qu'on l'indique. _Corinne_ +est toute brillante de cette sorte d'éclairs, et je n'en connais pas +d'exemple plus digne d'être cité que ces paroles d'Oswald: + + «Sans doute le repentir est une belle chose, et j'ai besoin, plus + que personne, de croire à son efficacité; mais le repentir qui se + répète fatigue l'âme; ce sentiment ne régénère qu'une fois. C'est + la rédemption qui s'accomplit au fond de notre âme: et ce grand + sacrifice ne peut se renouveler[160].» + +Les moralistes les plus célèbres n'ont rien dit peut-être de plus +profond; et si Madame de Staël n'était pas chrétienne à l'époque où elle +écrivit _Corinne_, le mot n'en a que plus de prix. + + + + +CHAPITRE SEPTIÈME + +Du caractère de M. Necker et de sa vie privée. De l'Allemagne. + + +Le morceau intitulé: _Du caractère de M. Necker et de sa vie privée_, +parut en 1804, ainsi entre _Delphine_ et _Corinne_. Nous l'avons laissé +en arrière; il ne convient pourtant pas de le passer sous silence. À +l'époque où il parut, bien des lecteurs furent peut-être plus frappés de +l'exagération de l'éloge, que des beautés de l'ouvrage; le compte qu'il +fallait tenir et qu'ils croyaient avoir tenu d'un deuil récent, ne les +empêcha pas de se récrier sur bien des passages et sur le ton général de +cet écrit. Ils ne pardonnaient pas à Madame de Staël d'avoir dit que +«les facultés de M. Necker n'ont jamais eu d'autres bornes que ses +vertus,» et que «son souvenir fera dans le dernier siècle une trace +lumineuse, éthérée, une trace qui part de la terre et se continue dans +le ciel,» ni surtout de s'être écriée, en parlant de la jeunesse de son +père: «Ce temps où je me le représentais si jeune, si aimable, si seul! +ce temps où nos destinées auraient pu s'unir pour toujours, si le sort +nous avait créés contemporains[161];» observation, en effet, plus +singulière qu'agréable, et que le souvenir de Madame Necker aurait pu +faire supprimer. Mais les censeurs, à qui quelques phrases de ce genre +fermaient les yeux sur ce que cet écrit a de touchant et de noble, +étaient moins justes que les lecteurs qui n'en surent voir que les +beautés, et il y a plus de risque à les suivre qu'a souscrire à ce +jugement, un peu enthousiaste, de Benjamin Constant: + + «Je viens de relire l'introduction qu'elle a placée à la tête des + manuscrits de son père. Je ne sais si je me trompe, mais ces pages + me semblent plus propres à la faire apprécier, à la faire chérir de + ceux mêmes qui ne l'ont pas connue que tout ce qu'elle a publié de + plus éloquent, de plus entraînant sur d'autres sujets; son âme et + son talent s'y peignent tout entiers. La finesse de ses aperçus, + l'étonnante variété de ses impressions, la chaleur de son + éloquence, la force de sa raison, la vérité de son enthousiasme, + son amour pour la liberté et pour la justice, sa sensibilité + passionnée, la mélancolie qui souvent la distinguait, même dans ses + productions purement littéraires, tout ici est consacré à porter la + lumière sur un seul foyer, à exprimer un seul sentiment, à faire + partager une pensée unique. C'est la seule fois qu'elle ait traité + un objet avec toutes les ressources de son esprit, toute la + profondeur de son âme, et sans être distraite par quelque idée + étrangère. Cet ouvrage, peut-être, n'a pas encore été considéré + sous ce point de vue: trop de différences d'opinions s'y opposaient + pendant la vie de Madame de Staël. La vie est une puissance contre + laquelle s'arment, tant qu'elle dure, les souvenirs, les rivalités + et les intérêts; mais quand cette puissance est brisée, tout ne + doit-il pas prendre un autre aspect? Et si, comme j'aime à le + penser, la femme qui a mérité tant de gloire et fait tant de bien + est aujourd'hui l'objet d'une sympathie universelle et d'une + bienveillance unanime, j'invite ceux qui honorent le talent, + respectent l'élévation, admirent le génie et chérissent la bonté, à + relire aujourd'hui cet hommage tracé sur le tombeau d'un père par + celle que ce tombeau renferme maintenant[162].» + +Nous ne raconterons pas après Madame de Staël la piquante histoire du +livre _De l'Allemagne_. Mais tous les livres ont une double histoire; +leurs aventures (_fata_) à dater de leur publication n'ont pas plus +d'intérêt, en ont moins peut-être, que les faits qui ont précédé et +préparé leur apparition. Comment est venue à l'auteur la première idée +de son œuvre, et comment cette œuvre s'est formée dans son esprit et +sous sa main, c'est là ce que nous voudrions savoir, et ce que +l'écrivain ne nous dira point, car il faudrait, à l'ordinaire, le lui +apprendre à lui-même. Autant que nous pouvons l'entrevoir, le livre dont +nous parlons était une entreprise de réaction contre le triple +despotisme d'un homme en politique, d'une secte en philosophie, d'une +tradition en littérature. C'était un de ces bateaux de sauvetage qu'au +fort de la tempête on emploie courageusement au salut d'un équipage en +détresse. Cet équipage, c'était la France, dont toutes les libertés, +dans l'opinion de Madame de Staël, périssaient à la fois. Persuadée que +les nations sont appelées à se guider alternativement, elle allait, +cette fois, demander à l'Allemagne, à l'Allemagne humiliée et vaincue, +le salut de la France. Cette œuvre, où il y avait plus de patriotisme +que d'amour-propre national, reçut de la police de Bonaparte un +caractère qu'elle ne devait pas avoir; le pilon du général Savary la +frappa, en quelque sorte, d'anachronisme; l'hommage aux vaincus de 1810 +devint un hommage aux vainqueurs, et Madame de Staël se trouva jetée, +contre toutes ses habitudes, dans le parti du plus fort. Si l'orgueil +triomphant n'avait pas consenti, selon l'expression du duc de Rovigo, à +chercher des modèles chez l'étranger, l'orgueil blessé était moins +disposé encore à demander des exemples au vainqueur. Quelque chose, +néanmoins, de plus fort que l'orgueil, la force des choses, le mouvement +général de la pensée, ménageait des succès certains, non seulement au +livre, mais à l'entreprise de Madame de Staël. En compensation de +l'à -propos que le pilon avait effacé, il y en avait un autre, et, en +dépit de tout, les doctrines de cet ouvrage devaient être populaires. +Elles le devinrent en effet, et l'on oublia presque entièrement que ce +panégyrique de l'Allemagne avait dû faire retentir en Allemagne et dans +toute l'Europe un appel à la résistance. La police de Bonaparte l'avait +mieux compris, lorsque, après avoir exercé sur cet ouvrage la +pénétration et la vigilance des censeurs, elle avait pris le parti de le +détruire. + +Il y a, plus ou moins, franchise du port pour les reproches qu'un +écrivain distingué adresse à sa propre nation. Madame de Staël disait +beaucoup de mal des Français dans ce livre sur l'Allemagne; mais en les +reconnaissant pour le peuple le plus spirituel et le plus aimable de la +terre, elle s'assurait le droit de lui nier tout le reste. Elle ne s'en +est pas prévalue à la rigueur; mais il faut avouer qu'elle a traité fort +sévèrement la nation qu'au fond du cœur elle aimait passionnément. En +revanche, elle relevait, tout ce que le caractère allemand a de qualités +solides et de mérite essentiel; mais les critiques qui tempéraient ces +éloges, étaient de celles dont la vanité nationale ne prend pas aisément +son parti; et chaque nation, même l'allemande, a sa vanité. J'ai quelque +raison de croire qu'on lui pardonna difficilement, de l'autre côté du +Rhin, des jugements comme ceux-ci: + + «On a beaucoup de peine à s'accoutumer, en sortant de France, à la + lenteur et à l'inertie du peuple allemand: il ne se presse jamais, + il trouve des obstacles à tout; vous entendez dire en Allemagne + _c'est impossible_, cent fois contre une en France. Quand il est + question d'agir, les Allemands ne savent pas lutter avec les + difficultés[163]. + + Les Allemands, à quelques exceptions près, sont peu capables de + réussir dans tout ce qui exige de l'adresse et de l'habileté: tout + les inquiète, tout les embarrasse[164]. + + Il y a dans ce pays plus d'imagination que de sensibilité[165]. + + On est plus irrité contre les Allemands, quand on les voit manquer + d'énergie, que contre les Italiens, dont la situation politique a + depuis plusieurs siècles affaibli le caractère. Les Italiens + conservent toute leur vie, par leur grâce et leur imagination, des + droits prolongés à l'enfance; mais les physionomies et les manières + rudes des Germains semblent annoncer une âme ferme, et l'on est + désagréablement surpris quand on ne la trouve pas. Enfin, la + faiblesse du caractère se pardonne quand elle est avouée, et, dans + ce genre, les Italiens ont une franchise singulière qui inspire une + sorte d'intérêt, tandis que les Allemands, n'osant confesser cette + faiblesse qui leur va si mal, sont flatteurs avec énergie et + vigoureusement soumis[166].» + +Telle est la part du blâme dans le jugement que porte Madame de Staël +sur la nation allemande; les reproches sont sérieux et durent être +sentis; mais, après tout, c'est une question de savoir si quelques +Allemands n'eurent pas plus de peine à lui pardonner ses éloges que ses +critiques. + +À travers beaucoup de clameurs et le cliquetis des armes qui se +croisaient pour et contre le livre nouveau, ce livre atteignit son but, +au moins en ce qui concerne la littérature et les doctrines littéraires. +Il concourut énergiquement avec le mouvement qui déjà commençait à +entraîner les esprits. Il inaugura, en littérature, une ère nouvelle. Le +livre _De l'Allemagne_ fut, pour les jeunes talents et pour tous les +jeunes esprits, comme un navire sur lequel ils purent s'approcher assez +d'un nouveau rivage pour en recueillir les émanations enivrantes et les +arômes inconnus. Cette littérature, quoique étrangère, quoique +étonnante, semblait éveiller d'anciens souvenirs, et ranimer des +impressions effacées. Cette Allemagne était une sœur oubliée, par qui +des traditions de famille, perdues ailleurs, avaient été conservées. Et +puis, elle semblait apporter la liberté dans l'art, en élargir +l'enceinte, en multiplier les ressources, et la nouvelle génération, +fatiguée d'un classicisme qui n'était plus que l'écho d'un écho, +s'imagina (c'est une illusion de la jeunesse) en retrouvant la liberté, +avoir tout retrouvé. En mal ou en bien, l'influence du livre de Madame +de Staël fut capitale. Il mit fin à l'isolement de deux grandes nations +voisines; il révéla, pour la première fois, l'Allemagne à la France. +Tout le monde, en Allemagne, n'en voulut pas convenir; mais voici ce que +Goethe a écrit dans sa vieillesse: + + «Ce livre doit être considéré comme une puissante artillerie qui + pratiqua dans cette espèce de muraille de la Chine que des préjugés + surannés avaient élevée entre les deux peuples, une large brèche, + si bien qu'au delà du Rhin, et bientôt au delà du canal, on + s'informa plus exactement de nous, ce qui ne pouvait manquer de + nous assurer une grande influence sur tout l'occident de l'Europe.» + +Nous l'avons vu, Madame de Staël voulait emprunter à l'Allemagne pour +enrichir la France. Le rejeton nouveau qu'elle aspirait à greffer sur +l'arbre de la civilisation française, n'était autre chose que +l'enthousiasme, dont il lui semblait que le principe était mort dans les +cœurs français. Mais elle exécuta ce dessein en femme d'esprit, sans +l'afficher, sans l'annoncer, sans y enchaîner sa pensée. Traitant sa +nation comme un de ces malades pour qui un changement d'air est le +premier remède, elle fit faire à l'esprit français le voyage +d'Allemagne. Comme un guide plein de zèle, dont la propre curiosité est +à peine encore satisfaite, et dont l'opinion n'est pas fixée sur tous +les points, elle exposa l'Allemagne comme quelqu'un qui l'étudiait +encore, quoique les grands traits de la physionomie de ce pays fussent +déjà fortement dessinés dans sa pensée. L'ouvrage n'a rien de polémique +ni d'agressif, rien même qui sente le parti pris et l'intention arrêtée; +on n'y sent partout qu'une étude calme et désintéressée. Ceci n'est +point un artifice. Madame de Staël n'a ni plus ni moins de préoccupation +qu'elle n'en montre. Elle ne prêche pas l'enthousiasme allemand, elle ne +prêche pas l'Allemagne, elle ne prêche rien. Sa candeur et son +impartialité sont exemplaires. Elle veut avant tout faire connaître +l'Allemagne à la France, dans son faible comme dans son fort, dans ce +qui est bon à laisser comme dans ce qui est bon à prendre; et il faut +bien le dire, Madame de Staël a trop d'esprit pour donner dans +l'admiration niaise, est trop française aussi pour que tout lui plaise +chez les Allemands. Elle croit sans doute que les peuples sont faits +pour se guider mutuellement, que chacun possède quelque avantage qui lui +est propre, et que l'Allemagne, dans le moment actuel, a quelque chose à +donner à la France; mais si des relations plus suivies entre les deux +peuples lui paraissent désirables, désirables surtout pour son pays, +elle croit nécessaire avant tout qu'ils se connaissent bien l'un +l'autre; elle n'a rien, pour le moment, plus à cœur, et aussi, dans ce +portrait de l'Allemagne, est-elle sincère sans le moindre effort. + +Mais est-elle vraie? A-t-elle bien vu, a-t-elle bien jugé l'Allemagne? +Vous avez entendu l'opinion de Goethe; j'ignore si cette opinion est la +plus générale; j'ai, pour ma part, rencontré plus de gens disposés à la +contredire qu'empressés à la soutenir. La mauvaise humeur de plusieurs +va jusqu'à savoir peu de gré à Madame de Staël de son intention même. +Elle a loué, disent-ils, ce qu'il eût fallu blâmer; elle a blâmé ce +qu'il fallait louer. Je m'étonnerais que son dessein eût été mieux +accueilli. L'orgueil national, parfaitement égal à lui-même d'un pays à +l'autre, et ne présentant de différences que celles de la forme ou de +l'accent, empreint de fatuité en France, de dédain en Angleterre, en +Allemagne de rudesse, l'orgueil national a constamment récusé les +jugements de l'étranger. Rien de plus intraitable, de moins raisonnable +qu'un orgueil qui peut dire: _nous_, et qui semble n'être exigeant que +pour le compte d'autrui. Je le récuse à mon tour, et je crois bien +faire. Après quoi, tout n'irait pas mal si l'insuffisance de mon savoir, +ou, pour parler plus exactement, mon ignorance, ne me contraignait pas à +me récuser moi-même. Mais ne puis-je, à défaut d'un jugement en forme +que je ne me permets pas, vous dire au moins mes impressions? + +Je ne reproche pas à Madame de Staël de n'avoir pas procédé par analyse. +Cette méthode, qui paraît excellente parce qu'elle ne permet pas de rien +omettre, a souvent le désavantage, en disant tout, de ne rien dire; +j'entends rien d'intime, de singulier, de saisissant. L'individualité, +personnelle et même nationale, reste en dehors de toutes les analyses, +et ce n'est pas non plus la méthode des peintres. Voyez Saint-Simon: son +unique méthode est de n'en point avoir, et sa confusion ressemble +beaucoup plus à la vie qu'aucune analyse. La libre allure de Madame de +Staël ne la sert guère moins bien. Il ne serait pas toujours facile de +dire pourquoi tel sujet succède à tel autre; mais, quand on arrive à la +fin, il reste une impression vive, celle que laisse la rencontre d'une +personnalité distincte, de ce je ne sais quoi qui ne ressemble qu'à soi, +et qu'aucun nom appellatif, qu'aucune épithète ne désignerait à notre +gré. Est-ce l'Allemagne? Mais si ce n'est pas l'Allemagne, où donc un +objet imaginaire aurait-il pris cette empreinte si vive d'individualité, +cette physionomie si personnelle, où l'on sent, à ne pouvoir s'y +tromper, que tout est homogène, que tout se tient, que tout s'enchaîne? +Un poète du dix-huitième siècle a dit des écrivains de Port-Royal: + + Ils ont eu l'art de bien connaître L'homme qu'ils ont imaginé[167]. + +Madame de Staël, à son tour, aurait-elle eu l'étrange secret de bien +connaître une Allemagne qui n'existait pas? Le faux peut-il avoir cet +air-là ? peut-il faire cette impression? Nous n'en croyons rien. Pour +autant que nous connaissons l'Allemagne, nous croyons que Madame de +Staël l'a bien connue, l'a bien exprimée; mais nous ne croyons pas +qu'elle l'ait approfondie. + +L'époque où elle visita cette grande nation ne pouvait pas la lui +manifester tout entière. Bien des germes, qui s'éveillèrent plus tard, +sommeillaient. On peut dire, en un sens figuré, que Madame de Staël +visita l'Allemagne en hiver, lorsqu'une neige épaisse couvrait et +réchauffait le sol. Madame de Staël n'avait pas pu non plus pénétrer +jusqu'au fond de la société; en tout pays, et peut-être en Allemagne +plus qu'ailleurs, les hautes classes ne représentent qu'imparfaitement +l'esprit national; elles ont quelque chose de cosmopolite et parfois +d'étranger dans leur propre pays qui vous désappointe et vous +déconcerte. Et au reste, ni la société vue à ses divers étages, ni la +littérature contemporaine, ni les idées dominantes ne révèlent tout le +secret de l'individualité nationale. Aucun peuple ne montre à la fois +tout ce qu'il est; chaque moment ne révèle de lui qu'une partie. +L'histoire du peuple, l'étude de sa langue sont, en tout temps, un +complément d'information indispensable. Ceci, je l'avoue, suppose ce qui +est en question pour plusieurs, savoir: qu'un peuple, aussi bien qu'un +individu, est doué de l'identité personnelle, et que ses différents +états, en se succédant, se rattachent à un moi constant et inaltérable. +Il est vrai que je crois à cette identité, quoique je ne puisse +méconnaître avec quelle rapidité le type moral d'une nationalité +s'altère chez les individus expatriés, ou du moins chez leurs premiers +descendants. Mais, sous des formes et dans des conditions différentes, +l'identité morale d'une nation est aussi réelle que celle d'un individu; +la véritable unité de son histoire est l'unité de son caractère, et sa +langue, formée en même temps et d'un même effort que son caractère, en +est à la fois le monument, le garant et la sauvegarde. C'est en +interrogeant ces deux témoins que Madame de Staël aurait sondé le +caractère et discerné la vocation de la race allemande; et des traits +qui lui ont échappé auraient vivement attiré son attention. Je suis peu +disposé à en croire sur parole l'exaltation patriotique de certains +écrivains allemands, au dire desquels la nation aurait inventé tous les +sentiments nobles et délicats dont s'honore et s'embellit la +civilisation moderne. N'en ai-je pas vu qui transportaient sans façon au +_germanisme_, religion de leur façon, tous les bienfaits dont l'Europe +entière, cis et transatlantique, s'accorde à faire honneur au +christianisme? Mais il n'est guère possible de méconnaître l'importance +morale d'une race dont le mélange avec la race celtique et la race +romaine a décidément, sous les auspices du christianisme, créé le moyen +âge et les nationalités modernes. Si l'élément latin est partout, +l'élément teutonique est partout aussi; mais sans doute c'est en +Allemagne qu'il faut surtout le chercher. Et ce n'est pas assez de +vanter, avec Madame de Staël, cette loyauté de caractère, qui répond, +chez l'Allemand, à la générosité du Français, à la dignité de l'Anglais; +il y a des traits plus distinctifs et plus profonds. Il en est qu'on ne +peut presque nommer qu'au moyen de la langue allemande: c'est ce je ne +sais quoi de généralement humain (_allgemein menschlich_) dans le +caractère et surtout dans l'esprit, qui permet à l'Allemand de tout +comprendre, qui l'autorise à dire avec le poète: _Homo sum et nihil +humani a me alienum puto_, qui lui permet de se dépayser plus facilement +que tout autre peuple, et l'assimile si rapidement à l'indigène du pays +où il est transplanté. Ce qu'il y a de cosmopolite chez les différents +peuples leur vient du christianisme et de l'Allemagne. L'Allemagne peut, +sans aucune mauvaise allusion, être considérée en Europe comme _l'Empire +du milieu_; elle l'est au point de vue moral comme au point de vue +géographique. + +Je ne relève qu'un trait; il en est d'autres sans doute: je voulais +faire entendre seulement que l'étude de Madame de Staël n'a pas tout +approfondi, ni même tout embrassé. Mais si son analyse du caractère +allemand laisse à désirer quelque chose, elle a rendu avec un singulier +bonheur la physionomie de cette nation, par où je n'entends pas +seulement les dehors de la vie allemande, mais ses préjugés, ses +habitudes intellectuelles et le mouvement de sa pensée. Quoiqu'elle ne +ménage pas la vérité à ce peuple, on sent qu'elle le traite avec +affection: la louange est sérieuse; le blâme tempéré, autant qu'il se +peut, par l'enjouement. J'ai dit l'enjouement, et non l'ironie; car les +Allemands, qui comprennent peu l'ironie, soit dit à leur honneur, la +supportent mal, quand ils l'ont comprise. + +Les conseils ressemblent trop aux censures pour être beaucoup mieux +reçus; or tous ceux que renferme le livre _De l'Allemagne_ ne sont pas à +l'adresse des Français; plusieurs, et des meilleurs, sont adressés aux +Allemands eux-mêmes. Madame de Staël avait à cœur de voir cette grande +nation s'emparer de tous ses avantages, et s'assurer une influence +nécessaire au salut de l'Europe entière. Il serait difficile de +méconnaître cette pensée dans les passages suivants, où le conseil, en +prenant la forme d'une simple observation de fait, a plus de discrétion, +sans avoir moins de force: + + «L'imagination, qui est la qualité dominante de l'Allemagne artiste + et littéraire, inspire la crainte du péril, si l'on ne combat pas + ce mouvement naturel par l'ascendant de l'opinion et l'exaltation + de l'honneur. En France, déjà même autrefois, le goût de la guerre + était universel; et les gens du peuple risquaient volontiers leur + vie, comme un moyen de l'agiter, et d'en sentir moins le poids. + C'est une grande question de savoir si les affections domestiques, + l'habitude de la réflexion, la douceur même de l'âme, ne portent + pas à redouter la mort; mais si toute la force d'un état consiste + dans son esprit militaire, il importe d'examiner quelles sont les + causes qui ont affaibli cet esprit dans la nation allemande. Trois + mobiles principaux conduisent d'ordinaire les hommes au combat: + l'amour de la patrie et de la liberté, l'amour de la gloire, et le + fanatisme de la religion[168].» + +Ces trois mobiles, selon Madame de Staël, ont perdu leur force en +Allemagne, et n'en ont plus assez pour déterminer, à eux seuls du moins, +la résolution qu'elle appelait de tous ses vœux, disons la chose comme +elle est, l'énergique résistance à la France, dont l'auteur osait donner +le signal, elle Française, dans un livre imprimé en France. Je ne veux +pas supprimer la fin du chapitre: + + «Les institutions politiques peuvent seules former le caractère + d'une nation; la nature du gouvernement de l'Allemagne était + presque en opposition avec les lumières philosophiques des + Allemands. De là vient qu'ils réunissent la plus grande audace de + pensée au caractère le plus obéissant. La prééminence de l'état + militaire et les distinctions de rang les ont accoutumés à la + soumission la plus exacte dans les rapports de la vie sociale; ce + n'est pas servilité, c'est régularité chez eux que l'obéissance; + ils sont scrupuleux dans l'accomplissement des ordres qu'ils + reçoivent, comme si tout ordre était un devoir. Les hommes éclairés + de l'Allemagne se disputent avec vivacité le domaine des + spéculations, et ne souffrent dans ce genre aucune entrave; mais + ils abandonnent assez volontiers aux puissants de la terre tout le + réel de la vie. Ce réel, si dédaigné par eux, trouve pourtant des + acquéreurs qui portent ensuite le trouble et la gêne dans l'empire + même de l'imagination. L'esprit des Allemands et leur caractère + paraissent n'avoir aucune communication ensemble: l'un ne peut + souffrir de bornes, l'autre se soumet à tous les jougs; l'un est + très entreprenant, l'autre très timide; enfin, les lumières de l'un + donnent rarement de la force à l'autre, et cela s'explique + facilement. L'étendue des connaissances dans les temps modernes ne + fait qu'affaiblir le caractère, quand il n'est pas fortifié par + l'habitude des affaires et l'exercice de la volonté. Tout voir et + tout comprendre est une grande raison d'incertitude; et l'énergie + de l'action ne se développe que dans ces contrées libres et + puissantes, où les sentiments patriotiques sont dans l'âme comme le + sang dans les veines, et ne se glacent qu'avec la vie[169].» + +Ailleurs nous lisons, et ceci peut passer pour un conseil: + + «L'esprit de chevalerie règne encore chez les Allemands, pour ainsi + dire, passivement; ils sont incapables de tromper, et leur loyauté + se retrouve dans tous les rapports intimes; mais cette énergie + sévère, qui commandait aux hommes tant, de sacrifices, aux femmes + tant de vertus, et faisait de la vie entière une œuvre sainte où + dominait toujours la même pensée, cette énergie chevaleresque des + temps jadis n'a laissé dans l'Allemagne qu'une empreinte effacée. + Rien de grand ne s'y fera désormais que par l'impulsion libérale + qui a succédé dans l'Europe à la chevalerie[170].» + +Il ne tient plus qu'à l'Autriche de prendre pour un conseil le passage +suivant: + + «Il y a deux routes à prendre en toutes choses: retrancher ce qui + est dangereux, ou donner des forces nouvelles pour y résister. Le + second moyen est le seul qui convienne à l'époque où nous vivons; + car l'innocence ne pouvant être de nos jours la compagne de + l'ignorance, celle-ci ne fait que du mal. Tant de paroles ont été + dites, tant de sophismes répétés, qu'il faut beaucoup savoir pour + bien juger, et les temps sont passés où l'on s'en tenait en fait + d'idées au patrimoine de ses pères. On doit donc songer, non à + repousser les lumières, mais à les rendre complètes, pour que leurs + rayons brisés ne présentent point de fausses lueurs. Un + gouvernement ne saurait prétendre à dérober à une grande nation la + connaissance de l'esprit qui règne dans son siècle; cet esprit + renferme des éléments de force et de grandeur, dont on peut user + avec succès quand on ne craint pas d'aborder hardiment toutes les + questions: on trouve alors dans les vérités éternelles des + ressources contre les erreurs passagères, et dans la liberté même + le maintien de l'ordre et l'accroissement de la puissance[171].» + +Mais de tous les conseils que les Allemands purent trouver dans ce +livre, le plus caractéristique et le plus spirituellement donné est +celui que développe le chapitre intitulé: _Des étrangers qui veulent +imiter l'esprit français_. Etre soi-même était aux yeux de Madame de +Staël la première condition de la force; être un autre que soi-même lui +paraissait à bon droit un principe de faiblesse. Le travers de +l'imitation, la recherche des qualités étrangères et des grâces qui +n'ont de la grâce qu'à condition d'être naturelles, c'était, à son avis, +un grand tort et un grand malheur; elle n'ajoute pas: une peine perdue +et un grand ridicule, mais elle le fait bien sentir. Je cite quelques +passages: + + «Les étrangers, quand ils veulent imiter les Français, affectent + plus d'immoralité, et sont plus frivoles qu'eux, de peur que le + sérieux ne manque de grâce, et que les sentiments ou les pensées + n'aient pas l'accent parisien. + + »L'esprit allemand s'accorde beaucoup moins que tout autre avec + cette frivolité calculée;... il a besoin d'approfondir pour + comprendre; il ne saisit rien au vol, et les Allemands auraient + beau, ce qui certes serait dommage, se désabuser des qualités et + des sentiments dont ils sont doués, que la perte du fond ne les + rendrait pas plus légers dans les formes, et qu'ils seraient plutôt + des Allemands sans mérite que des Français aimables. + + »L'Ascendant des manières des Français a préparé peut-être les + étrangers à les croire invincibles. Il n'y a qu'un moyen de + résister à cet ascendant: ce sont des habitudes et des mœurs + nationales très décidées. Dès qu'on cherche à ressembler aux + Français, ils l'emportent en tout sur tous. + + »L'imitation des étrangers, sous quelque rapport que ce soit, est + un défaut de patriotisme[172].» + +Elle retourne contre lui-même, d'une manière piquante, le travers +qu'elle veut détruire. Les Français peuvent être flattés qu'on les +imite; mais l'imitation en elle-même leur déplaît; ce qu'ils demandent à +l'étranger, ce n'est pas leur propre image, ce sont des mœurs originales +et vraiment étrangères à leur égard: + + «Les Français, hommes d'esprit, lorsqu'ils voyagent, n'aiment point + à rencontrer, parmi les étrangers, l'esprit français, et + recherchent surtout les hommes qui réunissent l'originalité + nationale à l'originalité individuelle.» + +Et elle ajoute: + + «Il n'y a point de nature, point de vie dans l'imitation: et l'on + pourrait appliquer, en général, à tous ces esprits, à tous ces + ouvrages imités du français, l'éloge que Roland, dans l'Arioste, + fait de sa jument qu'il traîne après lui: _Elle réunit_, dit-il, + _toutes les qualités imaginables, mais elle a pourtant un défaut, + c'est qu'elle est morte_[173].» + +Rien n'était mieux d'accord avec ce conseil qu'un livre destiné tout +entier à prouver que les Allemands, pour bien faire, n'avaient qu'à se +ressembler, et qu'ils ne pouvaient que perdre à échanger, au cas qu'un +tel échange soit possible, leurs qualités contre celles de toute autre +nation. La majeure partie du livre aboutit à cette démonstration. Mais +c'est surtout dans la littérature et dans la philosophie que Madame de +Staël voit se manifester la supériorité de l'Allemagne. Ces deux parties +de l'ouvrage n'ont pourtant pas été les mieux accueillies dans le pays à +l'honneur duquel elles paraissent consacrées. Je suis bien loin de +penser qu'elles ne laissent rien à désirer. On cherche dans la première +des idées générales mieux circonscrites, mieux arrêtées. Ce que dit +l'auteur de la poésie en général, du romantisme en particulier, a pu +sembler très fort à l'époque où le livre parut, et doit paraître +aujourd'hui bien vague. Ces choses, pourtant, ne parurent alors que trop +précises à certains critiques du pays de l'auteur. Dire que le +raisonnement combiné avec l'éloquence n'est point encore de la +poésie[174], souscrire à ce principe de l'esthétique allemande qui ne +veut point voir dans l'imitation de la nature, mais dans le beau idéal, +le principal objet de l'art[175], c'était, à l'égard de la France, +professer des nouveautés hardies, et jeter dans le sol de la littérature +des germes féconds. Les appréciations des auteurs et des ouvrages sont +spirituelles, délicates, et font preuve souvent d'une rare pénétration; +les analyses sont pleines de mouvement et de vie, et les passages cités +sont traduits avec un grand talent; le respect du génie, le naïf +sentiment du beau, éclairent tous les pas de l'écrivain, et nulle part +le préjugé français ne lui fait méconnaître des beautés véritables, ni +l'engouement, la méprise de la nouveauté ou une docilité de néophyte ne +lui fait prendre, comme à tant d'autres, quelque idole difforme pour une +divinité. Après cela, il ne coûte rien d'avouer que tout le monde, dans +un certain sens, en sait plus sur ces sujets que Madame de Staël n'en +pouvait savoir alors. Nous en savons même un peu trop pour notre +plaisir; et nous aurions raison d'envier à la génération que +représentait Madame de Staël, la fraîcheur de ses impressions. Quoi +qu'il en soit, ce qu'elle écrivit il y a trente ans était neuf alors; il +y avait du mérite à le penser, et si les paradoxes de 1810 sont +aujourd'hui des axiomes, il n'y a pas là , ce me semble, la matière d'une +critique. + +Il n'y a pas de justice non plus à reprocher à celui qui, le premier, +met une idée en circulation, de ne lui avoir pas donné l'expression la +plus rigoureuse, la formule la plus parfaite. Inventer n'est pas si +commun qu'il ne faille faire grâce de quelque chose aux inventeurs. Je +sais qu'on n'y est pas trop disposé, et qu'il faudrait, pour contenter +certaines gens, avoir tout vu, tout prévu, n'avoir failli en rien. Je +sais aussi que cette injustice finit par être utile, et que les ennemis +d'une idée nouvelle sont ceux qui ont mission de la mûrir et de la +perfectionner; mais il vaudrait toujours mieux ne pas arriver à la +vérité par l'injustice. Toutefois, il est très vrai que les critiques +passionnées, amères, étroites, dont le livre _De l'Allemagne_ fut +l'objet en France et en Allemagne, ont été, pour les doctrines de ce +livre, autant de filtres où elles se sont épurées. Nous sommes tous, +aujourd'hui, bien au delà de ces doctrines; aux moins hardis elles +paraissent timides; la critique, l'esthétique ont obtenu de nouvelles +bases, et si l'ouvrage de Madame de Staël ne les a pas fournies, ne les +a pas indiquées, il a certainement obligé cette science et cet art à se +constituer sur des principes nouveaux. + +Ne dirons-nous rien de l'aménité charmante de Madame de Staël dans la +critique? Certes, si dans ce périlleux métier la forme pouvait jamais +emporter le fond, tant d'équité, tant de ménagement aurait dû faire tout +passer. On dit que la brutalité vaut mieux; je n'en croirai rien jusqu'à +la preuve, et la preuve est encore bien loin. Qu'on soit sans +miséricorde pour le charlatanisme avéré, rien de mieux: mais je ne +croirai jamais qu'il soit nécessaire de traiter le génie sans respect et +sans ménagement. C'est surtout au milieu d'un peuple spirituel, +accoutumé à entendre à demi-mot, que la brutalité serait inexcusable. +Louer Madame de Staël de s'en être abstenue, ce serait lui faire injure; +mais ce dont on peut la louer, c'est d'avoir su réunir à la plus +parfaite sincérité la plus aimable douceur: _Suaviter in modo, fortiter +in re_. Vous rappelez-vous de quelle manière elle critique l'épisode de +Cidli et Semida dans le poème du _Messie_? + + «Il faut l'avouer, dit-elle, il résulte un peu de monotonie d'un + sujet continuellement exalté; l'âme se fatigue par trop de + contemplation, et l'auteur aurait quelquefois besoin d'avoir + affaire à des lecteurs déjà ressuscités, comme Cidli et + Semida[176].» + +Toutes les critiques ne comportent pas ces tours enjoués: mais dans le +ton le plus sérieux, elle ne met jamais ni dureté, ni sarcasme. Il +fallait bien que le reproche d'obscurité que Madame de Staël, en bonne +Française, ne pouvait s'empêcher de faire aux écrivains allemands, +trouvât sa place quelque part; mais pouvait-on y mettre à la fois plus +de modération et de franchise que dans les passages suivants: + + «Les lecteurs allemands considèrent un moindre degré d'obscurité + comme la clarté même, et les écrivains ne donnent pas toujours aux + ouvrages de l'art cette lucidité frappante qui leur est si + nécessaire[177].» + + «Les Allemands de la nouvelle école pénètrent avec le flambeau du + génie dans l'intérieur de l'âme. Mais quand il s'agit de faire + entrer leurs idées dans la tête des autres, ils en connaissent mal + les moyens; ils se mettent à dédaigner, parce qu'ils ignorent, non + la vérité, mais la manière de la dire. Le dédain, excepté pour le + vice, indique presque toujours une borne dans l'esprit; car, avec + plus d'esprit encore, on se serait fait comprendre, même des + esprits vulgaires, ou du moins on l'aurait essayé de bonne + foi[178]... Quand il s'agit de la métaphysique transcendante, aucun + aperçu, quelque vague qu'il soit, n'est à dédaigner, tous les + pressentiments peuvent guider, tous les à -peu-près sont encore + beaucoup. Il n'en est pas ainsi des affaires de ce monde: il est + possible de les savoir, il faut donc les présenter avec clarté. + L'obscurité dans le style, lorsqu'on traite des pensées sans + bornes, est quelquefois l'indice de l'étendue même de l'esprit: + mais l'obscurité dans l'analyse des choses de la vie prouve + seulement qu'on ne les comprend pas[179].» + + «Les Allemands se plaisent dans les ténèbres; souvent ils remettent + dans la nuit ce qui était au jour, plutôt que de suivre la route + battue; ils ont un tel dégoût pour les idées communes, que, + lorsqu'ils se trouvent dans la nécessité de les retracer, ils les + environnent d'une métaphysique abstraite qui peut les faire croire + nouvelles jusqu'à ce qu'on les ait reconnues. Les écrivains + allemands ne se gênent point avec leurs lecteurs; leurs ouvrages + étant reçus et commentés comme des oracles, ils peuvent les + entourer d'autant de nuages qu'il leur plaît; la patience ne + manquera point pour écarter ces nuages; mais il faut qu'à la fin on + aperçoive une divinité; car ce que les Allemands tolèrent le moins, + c'est l'attente trompée; leurs efforts mêmes et leur persévérance + leur rendent les grands résultats nécessaires. Dès qu'il n'y a pas + dans un livre des pensées fortes et nouvelles, il est bien vite + dédaigné; et si le talent fait tout pardonner, l'on n'apprécie + guère les divers genres d'adresse par lesquels on peut essayer d'y + suppléer[180].» + +À la lecture des pages où l'auteur rend compte à ses compatriotes de la +philosophie des Allemands, le premier mot de la critique, je m'en +souviens fort bien, fut celui-ci: Madame de Staël n'est point l'auteur +de ces pages; et on les attribuait à des plumes très habiles et très +compétentes; puis, comme il fallut bien les lui rendre, on se rabattit à +dire: Elle n'y entend rien. On le dit surtout plus tard, quand on crut +mieux connaître et que réellement on connut mieux la philosophie +allemande. Mais on ne se souvient pas assez de ce qu'avait dit l'auteur, +à la suite de son analyse de Kant: + + «Je ne me flatte assurément pas d'avoir pu rendre compte, en + quelques pages, d'un système qui occupe, depuis vingt ans, toutes + les têtes puissantes de l'Allemagne; mais j'espère en avoir dit + assez pour indiquer l'esprit général de la philosophie de Kant, et + pour pouvoir expliquer dans les chapitres suivants l'influence + qu'elle a exercée sur la littérature, les sciences et la + morale[181].» + +Ailleurs elle dit encore: + + «En lisant le compte que je viens de rendre des idées principales + de quelques philosophes allemands, leurs partisans trouveront avec + raison que j'ai indiqué bien superficiellement des recherches très + importantes[182].» + +On voit où se réduisait l'ambition de l'auteur: elle voulait ajouter au +portrait de l'Allemagne un dernier trait en disant quelle était la +philosophie de ce pays; car si l'on a dit que la littérature est +l'expression de la société, pourquoi ne le dirait-on pas de la +philosophie, soit qu'on la considère comme une partie intégrante ou +comme le résumé abstrait de la littérature? Pour atteindre ce but, ce +qu'a fait l'auteur suffisait: elle était tenue de ne point défigurer les +systèmes dont elle rendait compte; mais il y eût eu, ce me semble, de la +pédanterie à exiger davantage. Si l'on se reporte à la date de 1810, si +l'on se rappelle qu'à cette époque la philosophie de Kant, et celle-là +seulement, n'était guère connue en France que de nom, et que Charles +Villers avait seul pris les devants sur l'auteur du livre _De +l'Allemagne_, dans un exposé de la philosophie de Kant publié en 1801, +on sentira plus d'admiration pour le travail de Madame de Staël, que +l'on ne sera frappé de ses lacunes et de ses imperfections. + +Il serait injuste de reprocher à l'auteur de n'avoir jamais vu dans la +philosophie un effet, mais toujours une cause, et la cause de tous les +effets; car elle a dit bien clairement du sensualisme, et sans doute +elle l'eût dit aussi de tout autre système: «Cette philosophie doit sans +doute être considérée autant comme l'effet que comme la cause de la +disposition actuelle des esprits[183];» mais il n'est pas injuste de +dire qu'elle a beaucoup plus insisté sur le second de ces points de vue +que sur le premier. + + «Le système philosophique adopté dans un pays exerce une grande + influence sur la tendance des esprits; c'est le moule universel + dans lequel se jettent toutes les pensées; ceux même qui n'ont + point étudié ce système se conforment sans le savoir à la + disposition générale qu'il inspire[184].» + +Cette phrase est le thème, ou l'idée fondamentale, de toute la partie du +livre qui concerne la philosophie allemande. Le caractère de toute cette +philosophie, aux yeux de Madame de Staël, était le spiritualisme; ce +n'est pas encore le moment de voir si, même alors, cela était exactement +vrai; et quant aux intentions, ou plutôt au plan qu'elle attribue au +fondateur de la philosophie critique[185], c'est un secret qui reste +entre Dieu et lui: mais en supposant que la doctrine allemande soit +spiritualiste, il importe, d'un côté, de ne pas s'exagérer les +conséquences pratiques, les résultats sociaux de cette doctrine, et d'un +autre côté, d'en expliquer la genèse, de faire comprendre quelles causes +ont amené ou déterminé le triomphe de cette théorie. Sous ces deux +rapports, la troisième partie du livre _De l'Allemagne_ me semble donner +prise à des critiques fondées. Il était digne de l'auteur, et peut-être +était-il en son pouvoir de mieux mesurer l'influence des doctrines, et +d'en mieux raconter la naissance ou l'avènement. + +On pourrait reprocher aussi à Madame de Staël d'avoir parlé d'une +philosophie allemande comme s'il n'y en avait qu'une seule, comme si ce +fleuve jaillissait tout entier d'une même source et roulait la même eau +jusqu'à son embouchure, comme si les successeurs de Kant n'en étaient +pas les adversaires plutôt que les continuateurs. Il y a bien quelque +chose de commun entre eux; mais ce qui leur est commun ne suffit pas +pour faire affirmer l'unité d'une philosophie, où rien, au contraire, ne +frappe autant que le nombre et l'immensité des divergences. Madame de +Staël elle-même n'est-elle pas obligée de nous signaler entre tel ou tel +de ces systèmes des oppositions radicales? Et le seul principe d'unité +qu'on aperçoive entre tous, à partir de celui de Kant, n'est-ce pas +l'audace titanesque de la spéculation ou la froide intrépidité de la +dialectique? + + Ter sunt conati imponere Pelio Ossam. + +Mais s'égaler les uns les autres en audace, ou, si l'on veut, en +grandeur, aspirer tous ensemble à l'absolu, à l'infini, est-ce avoir une +même philosophie? Madame de Staël, il est vrai, a cru démêler, entre +tous les systèmes dont l'Allemagne se préoccupait alors, un trait +d'unité moins vague et moins illusoire: + + «Les Allemands, dit-elle, regardent le sentiment comme un fait, + comme le fait primitif de l'âme, et la raison philosophique comme + destinée seulement à rechercher la signification de ce fait[186].» + +Les philosophies de l'Allemagne étaient-elles, en effet, si bien +d'accord là -dessus? avaient-elles, comme de concert, fait cette réserve? +Je n'en ai pas connaissance, et je crois plutôt que ce qui les +caractérise toutes ensemble, c'est de ne rien réserver. + +Madame de Staël n'aime tant les philosophes allemands que parce qu'elle +les croit spiritualistes. Mais leur vol les avait, dès lors, emportés +bien loin par delà les questions qui s'agitent entre les sectateurs de +Condillac et ses adversaires, et ils abandonnent ces questions, avec +quelque dédain, à ceux qui n'ont pu les suivre dans leur gigantesque +essor: elles n'existent pas pour eux; il n'y a lieu pour la philosophie +allemande, ni à être spiritualiste, ni à ne l'être pas: l'idéalisme est +autre chose que le spiritualisme, et, à bien y regarder, ce qui porte ce +dernier nom n'est pas moins compromis par l'idéalisme que par le +matérialisme, par Hegel que par Condillac. Les Français pouvaient +trouver leur compte à échanger le matérialisme contre une doctrine plus +élevée; mais quel avantage espérer d'un échange entre Condillac et les +nouveaux systèmes allemands, entre le matérialisme et le panthéisme, +c'est-à -dire entre deux négations également absolues, également +funestes? + +Au reste, la philosophie allemande pouvait-elle devenir, +deviendra-t-elle jamais la philosophie française? La philosophie, au +moins dans la direction et dans la portée que lui ont données les +nouveaux systèmes, se transporte-t-elle, comme la chimie, comme les +mathématiques, comme les inventions des arts, comme la vérité? Quelques +personnes ont osé se faire cette question, et j'ose la faire après +elles. + +À défaut de sa philosophie, demanderons-nous à l'Allemagne cet +enthousiasme dont Madame de Staël semble faire l'apanage, la prérogative +de cette grande nation? Sachons d'abord ce que c'est que cet +enthousiasme; cherchons ce rameau d'or, au sujet duquel une autre Pythie +semble nous dire aujourd'hui: + +... Latet arbore opaca + Aureus et foliis et lento vimine ramus... + Ergo alte vestiga oculis, et rite repertum + Carpe manu[187]. + +Je vous préviens, Messieurs, que je n'attaque aucune des opinions de +Madame de Staël. Je ne serais pas embarrassé de trouver dans son livre +tous les éléments de l'opinion que je défends. Ces éléments, je voudrais +les voir rassemblés, et certaines distinctions plus vivement accusées. + + «L'enthousiasme, dit Madame de Staël, prête de la vie à ce qui est + invisible, et de l'intérêt à ce qui n'a point d'action immédiate + sur notre bien-être dans ce monde[188].» + +La phrase que nous venons de lire peut passer pour une très bonne +définition de l'enthousiasme. Je crois que ce qui subordonne toute notre +vie à une pensée, à une poursuite dont l'objet ne promet rien à notre +égoïsme, rien à nos passions, peut prendre le nom d'enthousiasme. + +Mais il y a plusieurs enthousiasmes, comme il y a plusieurs religions; +et de même que nous donnons le nom commun de religion à des cultes très +différents dans leur objet, très opposés dans leur tendance, nous +donnerons le nom d'enthousiasme à _toute passion purement +contemplative_, quel qu'en soit l'objet, quelle qu'en soit la direction. +Il n'y a presque rien qui ne puisse devenir l'objet de l'enthousiasme. +L'enthousiasme correspond à l'infini; mais tantôt il s'adresse +réellement à l'infini, tantôt il trompe son propre besoin, il donne le +change à son propre principe, en prêtant aux objets finis le caractère +et les privilèges de l'infini. L'Égypte déifiait un bœuf ou les légumes +de ses jardins; à notre manière, nous faisons de même. + +L'enthousiasme égaré à ce point peut-il encore mériter quelque estime? +Est-il encore digne de son nom, qui signifie: _un Dieu au dedans de +nous_? Une âme qui s'enthousiasme pour ce qui est vulgaire +diffère-t-elle essentiellement d'une âme vulgaire? C'est une question. +Je me sens disposé à la résoudre affirmativement. Je déplore de +déplorables aberrations, une prodigalité si peu raisonnable; mais je ne +puis, en thèse générale, refuser toute espèce de valeur à une passion +qui n'a rien d'égoïste, rien au moins de grossièrement égoïste. + +Mais on me permettra de préférer l'enthousiasme qui ne s'égare point à +l'enthousiasme qui s'égare, l'enthousiasme qui s'élève à celui qui +s'abaisse. J'irai plus loin: quoique l'un et l'autre révèlent la +présence, dans l'âme, du même besoin, du même principe, je ne puis +m'empêcher d'attribuer plus de valeur à l'âme capable du premier de ces +enthousiasmes qu'à l'âme susceptible du second seulement, à l'être moral +qui s'élance vers le véritable infini qu'à celui qui se précipite vers +le fini déguisé en infini, à celui qui aspire à la vérité absolue qu'à +celui qui s'éprend de la vérité relative, à l'homme qui s'enflamme pour +le bon qu'à celui que consume l'amour du beau, à l'homme qui met le +devoir au-dessus de la spéculation qu'à celui qui met la spéculation ou +la pensée au-dessus de la matière. Je reconnais, après Pascal, trois +ordres de grandeur, morale, intellectuelle, matérielle et je mesure +entre la première et la seconde une distance infiniment plus grande +qu'entre la seconde et la dernière. + +Quelle différence y a-t-il quelquefois entre l'enthousiasme et la +pédanterie? Pourriez-vous me le dire? Et encore ai-je bien soin +d'écarter les éléments qui, en se mêlant à l'enthousiasme, le +transformeraient en fanatisme. + +Que l'Allemagne soit capable d'enthousiasme, dans l'application la plus +élevée de ce mot, je le crois, et elle l'a prouvé. Que cet enthousiasme +moral soit même un des traits distinctifs du caractère allemand, je ne +prétends pas le nier. Mais il est plus certain que l'Allemagne se +distingue entre les nations par cet enthousiasme spéculatif, cette +ferveur d'abstraction, qui lui a fait donner par Madame de Staël le +magnifique nom de _patrie de la pensée_[190]. C'est même, si j'ai bien +lu ce beau livre, c'est de cet enthousiasme plutôt que de tout autre que +Madame de Staël fait honneur à l'Allemagne; c'est de cet enthousiasme +qu'elle voudrait doter son propre pays, et elle nous invite elle-même, +sans le vouloir, à évaluer ce trait de caractère ou cette disposition de +l'esprit. + +Je l'ai déjà dit, quand je compare cette préoccupation avec celles qui +ont pour objet la matière et pour principe l'égoïsme, j'honore ceux qui +en sont atteints. Mais je voudrais savoir deux choses: cet enthousiasme +intellectuel entraîne-t-il avec lui l'enthousiasme moral, y conduit-il +nécessairement, a-t-il avec cette excellente préoccupation quelque +affinité naturelle; et en second lieu, cet amour de l'abstraction, cette +passion de la pensée élève-t-elle une barrière entre notre âme et +l'égoïsme, je dis au moins l'égoïsme le plus grossier? + +Messieurs, il serait souverainement injuste de ne pas avouer que la +position du spéculatif est plus élevée que celle du matérialiste +pratique, l'atmosphère où il respire, plus pure, et qu'un peuple de +penseurs, si l'on pouvait concevoir un tel peuple, ne présenterait pas +un aspect aussi affligeant, ne léguerait pas à l'histoire d'aussi +sanglants souvenirs, que tel autre peuple plus vivement, plus +exclusivement préoccupé de ce qu'on appelle les réalités de la vie. Mais +n'allons pas plus loin, et ne confondons pas ce qui est profondément +distinct. + +Entre la vérité spéculative et la vie morale il n'y a pas la continuité +que l'on suppose; la seconde n'est pas le prolongement de la première: +elles resteraient éternellement séparées sans la médiation du sens +moral, et le sens moral lui-même a besoin d'être restauré. + +Il est permis, il est utile, dans les travaux de la pensée, de se +dépréoccuper de tout, excepté des intérêts moraux. Faire abstraction des +intérêts matériels, c'est simplifier la question sans la dénaturer; +c'est l'épurer en quelque sorte. Mais se désintéresser même du bien dans +la recherche du vrai, c'est renoncer à trouver le vrai, puisque le vrai +est inséparable du bien. Le vrai sans le bien n'est pas vrai; le bien +est la première vérité, le vrai par excellence, le vrai du vrai. Tout +autre désintéressement nous enrichit de ce qu'il nous enlève, nous fait +pour ainsi dire exister davantage; celui-ci, je veux dire celui qui +affecte de ne pas voir dans le bien un intérêt et le suprême intérêt, +celui-ci est un suicide. + +Dans un écrit tout récent, _Notice sur la vie et les écrits de Madame +Necker de Saussure_, je trouve, sur ce sujet, quelques lignes +admirables, que je ne puis m'empêcher de vous citer: + + «Non, la soif de la vérité n'est pas cette recherche insolente qui + se dépouille de tout intérêt humain! peut-être même n'y a-t-il + d'autre guide pour trouver la vérité que le désir et le besoin de + s'y soumettre. Si l'âme n'est point inquiète du résultat, + l'intelligence ne procède point avec rigueur: celui-là travaille ou + trop mollement ou trop hardiment qui ne travaille point pour soi; + aussi trouvez-vous toujours quelque chose d'inconsistant dans les + théories purement spéculatives sur la destination de l'homme et sur + les problèmes qui s'y rattachent. Dans ces efforts, la pensée n'a + point de centre, et rien n'est régulièrement ordonné; on erre sur + la foi d'une métaphysique orgueilleuse et incertaine: la pierre de + touche de la vérité est dans les profondeurs d'une volonté droite: + sans les lumières de l'esprit cette volonté peut errer, mais sans + cette volonté l'esprit s'égare dans les questions en apparence les + plus éloignées de la morale pratique. La résolution de vivre selon + la règle et de se conformer aux lois divines prépare à les + découvrir. Il faut se garder de prendre sous ce rapport + l'indifférence pour le détachement: par le détachement on devient + une pièce intelligente de l'ordre général; la curiosité frivole, au + contraire, sous prétexte de désintéressement, erre à l'aventure sur + une mer infinie, et c'est alors qu'il apparaît clairement que, pour + trouver le vrai, il faut chercher le bien[191].» + +L'habitude de nous livrer à nos goûts sensuels, la recherche exclusive +des jouissances matérielles nous énerve et nous abrutit; c'est une +abstraction aussi, et la plus funeste de toutes; mais ne sera-t-il pas +permis de dire que l'abstraction qui fait taire les préoccupations de +l'âme au profit de celles de l'esprit, énerve aussi à sa manière, et, +dans un sens, nous abrutit. L'homme tout matière est méprisable, l'homme +tout esprit est effrayant. + +Quand la liberté prétend être plus qu'un moyen, tout est perdu en +politique; quand l'art devient son propre but, tout est perdu en +littérature: en morale pareillement, quand la pensée ne veut reconnaître +la vie morale ni pour son point de départ, ni pour son terme. La +doctrine de l'idée pour l'idée est plus fausse, s'il est possible, que +celle de l'art pour l'art. + +Il faut être préoccupé. La force d'un individu et d'un peuple n'est pas +d'être dépréoccupé, mais d'être préoccupé. L'Allemagne en 1813 était +préoccupée; elle se permettait ce qu'on a appelé plus tard des +présuppositions; elle s'élevait au-dessus de cette béatitude +philosophique, ou de ce quiétisme intellectuel, qu'on a appelé +_Voraussetsungslosigkeit_; elle fut grande alors, parce qu'elle avait +une grande passion. Individu ou peuple, on n'est jamais grand que par +là . Ou par de grandes pensées? direz-vous. Oui, mais rappelez-vous que +«les grandes pensées viennent du cœur[192].» Il reste, d'ailleurs, à +prouver que l'abstraction épure l'âme à proportion qu'elle fait autour +de l'esprit un vide parfait; il reste à prouver que ces spéculatifs, si +dépréoccupés des intérêts moraux, sont dépréoccupés également de tout le +reste, et qu'il ne reste dans leur âme aucune place pour les passions +basses. + +Si la pensée avait ses débauches, je dirais que l'Allemagne a fait +débauche de la pensée, et que souvent, à force de penser, elle a oublié +de vivre. Elle s'est fait illusion à elle-même; elle s'est crue d'autant +plus sérieuse qu'elle pensait plus profondément; le vrai sérieux n'est +pas là ; il peut y avoir beaucoup de frivolité dans l'abstraction; la +frivolité, pour être triste ou pesante, n'en est pas plus sérieuse; et +une métaphysique creuse est une admirable enveloppe des pensées +triviales et des sentiments vulgaires. + +Les Français ont eu le malheur de nier l'immatériel; ils en sont venus à +traiter de métaphysique la morale et le devoir, et il est bien vrai que +la morale et le devoir, pris à leur principe, sont choses métaphysiques; +ce qui n'autorise ni à les nier, ni à les mépriser. Mais je dirai +néanmoins que les Français, à qui Madame de Staël prétendait inoculer +l'enthousiasme, en avaient plus montré au dix-huitième siècle, je dis +même au fort du dévergondage voltairien, lorsqu'ils poursuivaient la +réalisation de la vérité dans le gouvernement et dans la civilisation, +que les Allemands lorsque, nouveaux Ixions, ils poursuivaient au delà de +tous les cercles de la pensée humaine le fantôme de l'absolu. Conclure, +réaliser, n'est point contradictoire à l'enthousiasme; le tout est de +bien conclure et de réaliser le vrai. + +Trente ou quarante ans sont un jour dans la vie d'un grand peuple, et je +ne crois pas qu'il faille, sur ces trente ans, juger l'Allemagne. Je ne +saurais faire de la _Voraussetzungslosigkeit_, ou, si l'on veut, de +l'objectivisme outré, un trait fondamental et ineffaçable de son +caractère. Mais elle a violemment dérivé dans ce sens, et cette tendance +lui a porté préjudice. Je n'en connais pas de manifestation plus +significative que l'excessive admiration que Goethe a excitée, +précisément à titre de génie indifférentiste ou objectif, et +l'emportement avec lequel dans un temps on a renversé Schiller aux pieds +de cette idole. Je ne puis souffrir qu'on aime tant celui qui n'a rien +aimé ni rien haï, et qu'on veuille reconnaître le sceau du génie dans le +scepticisme et l'impassibilité. Il y a une contradiction plus que +bizarre à s'enthousiasmer pour l'absence même de l'enthousiasme. +Aristote s'étonnait qu'on pût parler d'aimer Jupiter, et je m'étonne à +mon tour qu'on puisse aimer ce Jupiter de la pensée et de l'art. Sans le +haïr, je puis comprendre qu'on le haïsse, aujourd'hui surtout; car +beaucoup des manifestations, dont l'Allemagne s'afflige et s'effraye, +dérivent, au moins indirectement, de Goethe et de ses admirateurs. + +Avoir démêlé dans la poésie de Goethe, comme l'a fait Madame de Staël, +les germes du scepticisme et de l'indifférence qui devaient, plus tard, +sous les auspices de ce grand poète, passer pour de la supériorité +d'esprit, ce n'était peut-être pas vers 1806, et de la part d'un +écrivain étranger, un petit mérite. Madame de Staël y met toute la +réserve de l'amitié et du respect; mais ce n'est ni se montrer faible, +ni frapper à côté, que de s'exprimer ainsi: + + «Une question plus importante, c'est de savoir si un tel ouvrage + (_les Affinités de choix_) est moral, c'est-à -dire, si l'impression + qu'on en reçoit est favorable au perfectionnement de l'âme; les + événements ne sont de rien à cet égard dans une fiction; on sait si + bien qu'ils dépendent de la volonté de l'auteur, qu'ils ne peuvent + réveiller la conscience de personne: la moralité d'un roman + consiste donc dans les sentiments qu'il inspire. On ne saurait nier + qu'il n'y ait dans le livre de Goethe une profonde connaissance du + cœur humain, mais une connaissance décourageante; la vie y est + représentée comme une chose assez indifférente, de quelque manière + qu'on la passe; triste quand on l'approfondit, assez agréable quand + on l'esquive, susceptible de maladies morales qu'il faut guérir si + l'on peut, et dont il faut mourir si l'on n'en peut guérir.--Les + passions existent, les vertus existent; il y a des gens qui + assurent qu'il faut combattre les unes par les autres; il y en a + d'autres qui prétendent que cela ne se peut pas; voyez et jugez, + semble dire l'écrivain qui raconte, avec impartialité, les + arguments que le sort peut donner pour et contre chaque manière de + voir. + + On aurait tort cependant de se figurer que ce scepticisme soit + inspiré par la tendance matérialiste du dix-huitième siècle; les + opinions de Goethe ont bien plus de profondeur, mais elles ne + donnent pas plus de consolations à l'âme. On aperçoit dans ses + écrits une philosophie dédaigneuse, qui dit au bien comme au mal: + Cela doit être, puisque cela est; un esprit prodigieux, qui domine + toutes les autres facultés, et se lasse du talent même, comme ayant + quelque chose de trop involontaire et de trop partial; enfin, ce + qui manque surtout à ce roman, c'est un sentiment religieux ferme + et positif: les principaux personnages sont plus accessibles à la + superstition qu'à la croyance; et l'on sent que dans leur cœur, la + religion, comme l'amour, n'est que l'effet des circonstances et + pourrait varier avec elles. + + Dans la marche de cet ouvrage, l'auteur se montre trop incertain; + les figures qu'il dessine, et les opinions qu'il indique ne + laissent que des souvenirs vacillants; il faut en convenir, + beaucoup penser conduit quelquefois à tout ébranler dans le fond de + soi-même; mais un homme de génie tel que Goethe doit servir de + guide à ses admirateurs dans une route assurée. Il n'est plus temps + de douter, il n'est plus temps de mettre, à propos de toutes + choses, des idées ingénieuses dans les deux côtés de la balance; il + faut se livrer à la confiance, à l'enthousiasme, à l'admiration que + la jeunesse immortelle de l'âme peut toujours entretenir en + nous-mêmes; cette jeunesse renaît des cendres mêmes des passions: + c'est le rameau d'or qui ne peut se flétrir, et qui donne à la + Sibylle l'entrée dans les champs élyséens[193].» + +Le compte que nous rend Madame de Staël des opinions d'autrui ne saurait +être plus intéressant que celui qu'elle nous rend, chemin faisant, et +même dans des chapitres particuliers, de ses propres opinions. Rien dans +tout le livre n'est plus beau que ces chapitres, dont se compose à peu +près toute la quatrième partie, annoncée sous ce titre: _De la Religion +et de l'Enthousiasme_. + +Ce sont ces chapitres surtout qui nous autorisent à dire que le livre +_De l'Allemagne_ marque le point de maturité et de la pensée et du +talent de Madame de Staël. Le progrès a eu lieu sur tous les points, et +jusque dans le style qui est plus riche et plus moelleux que dans +_Corinne_ même; toutefois c'est dans le domaine des convictions morales +qu'un plus grand intervalle sépare Madame de Staël d'elle-même. Nous +croyons avoir dit, en abordant l'étude de ses ouvrages, qu'on peut la +voir, de l'un à l'autre, graviter vers le christianisme; mais nulle part +la puissance qui l'attire vers ce centre de lumière, ne parait plus +impérieuse. Il y a plus que le pressentiment, il y a déjà l'intelligence +de la vérité chrétienne, et l'on serait tenté de dire les conséquences +avant le principe, dans bien des passages de cette dernière partie. Ce +que Madame de Staël connaissait alors, ce qu'elle acceptait du dogme +chrétien, je ne le sais pas directement; je sais seulement que le dogme +chrétien, ce qui fait que l'Evangile est l'Evangile, est implicitement +professé par Madame de Staël, lorsqu'elle énonce des maximes, +lorsqu'elle pose des principes dont l'Evangile n'est pas seulement la +sanction, mais la base nécessaire et unique. En christianisme, vous le +savez, le dogme est dans la morale, comme la morale est dans le dogme. +Les dogmes sont des faits surnaturels, où s'exprime, se prononce une +pensée morale; en sorte que, d'un bout à l'autre de la religion, tout +est morale, y compris la morale. Il y a donc, plus que Madame de Staël +ne l'a cru peut-être, du dogme, du christianisme, dans la dernière +partie de son ouvrage; il y en a même plus que dans tel écrit +entièrement et uniquement dogmatique; mais sans insister davantage +là -dessus, constatons seulement, sur quelques points, l'heureuse +différence qui se fait remarquer entre les anciennes opinions de Madame +de Staël, et celle dont le livre _De l'Allemagne_ renferme l'éloquente +expression. + +Vous vous rappelez quel jugement l'auteur portait, en 1796, sur les +vertus religieuses. Aujourd'hui elle déclare que toutes les qualités de +ce monde disparaissent à côté des vertus vraiment religieuses; elle va +plus loin: + + «Quelque effort qu'on fasse, dit-elle, il faut en revenir à + reconnaître que la religion est le véritable fondement de la + morale; c'est l'objet sensible et réel au dedans de nous, qui peut + seul détourner nos regards des objets extérieurs. Si la piété ne + causait pas des émotions sublimes, qui sacrifierait même des + plaisirs, quelque vulgaires qu'ils fussent, à la froide dignité de + la raison? Il faut commencer l'histoire intime de l'homme par la + religion ou par là sensation, car il n'y a de vivant que l'une ou + l'autre. La morale fondée sur l'intérêt personnel serait aussi + évidente qu'une vérité mathématique, qu'elle n'en exercerait pas + plus d'empire sur les passions qui foulent aux pieds tous les + calculs; il n'y a qu'un sentiment qui puisse triompher d'un + sentiment, la nature violente ne saurait être dominée que par la + nature exaltée. Le raisonnement, dans de pareils cas, ressemble au + maître d'école de La Fontaine; personne ne l'écoute, et tout le + monde crie au secours[194].» + +Elle n'oppose plus la religion à la philosophie: + + «Les ouvrages composés dans le dix-septième siècle sont plus + philosophiques, à beaucoup d'égards, que ceux qui ont été publiés + depuis; car la philosophie consiste surtout dans l'étude et la + connaissance de notre être intellectuel. Les philosophes du + dix-huitième siècle se sont plus occupés de la politique sociale + que de la nature primitive de l'homme; les philosophes du + dix-septième, par cela seul qu'ils étaient religieux, en savaient + plus sur le fond du cœur[195].» + +Elle ne fait plus de la religion une spécialité propre à certains +caractères ou à certaines circonstances: + + «Il me semble qu'une des causes de l'affaiblissement du respect + pour la religion, c'est de l'avoir mise à part de toutes les + sciences, comme si la philosophie, le raisonnement, enfin tout ce + qui est estimé dans les affaires terrestres, ne pouvait s'appliquer + à la religion: une vénération dérisoire l'écarte de tous les + intérêts de la vie; c'est pour ainsi dire la reconduire hors du + cercle de l'esprit humain à force de révérences. Dans tous les pays + où règne une croyance religieuse, elle est le centre des idées, et + la philosophie consiste à trouver l'interprétation raisonnée des + vérités divines[196].» + +Vous vous rappelez quelle autorité, en morale, elle accordait au +sentiment, ou à ce qu'elle appelait la véritable volonté de l'âme. Voici +comment elle juge une doctrine semblable chez le philosophe Jacobi: + + «Entre ces deux classes de moralistes, celle qui, comme Kant et + d'autres plus abstraits encore, veut rapporter toutes les actions + de la morale à des préceptes immuables, et celle qui, comme Jacobi, + proclame qu'il faut tout abandonner à la décision du sentiment, le + christianisme semble indiquer le point merveilleux où la loi + positive n'exclut pas l'inspiration du cœur, ni cette inspiration + la loi positive. Jacobi, qui a tant de raisons de se confier dans + la pureté de sa conscience, a eu tort de poser en principe qu'on + doit s'en remettre entièrement à ce que le mouvement de l'âme peut + nous conseiller; la sécheresse de quelques écrivains intolérants, + qui n'admettent ni modification ni indulgence dans l'application de + quelques préceptes, a jeté Jacobi dans l'excès contraire[197].» + +Mais vous verrez qu'elle fait une part équitable à chacun des éléments +de la vérité: + + «Il y a mille moyens d'être un très mauvais homme, sans blesser + aucune loi reçue, comme on peut faire une détestable tragédie, en + observant toutes les règles et toutes les convenances théâtrales. + Quand l'âme n'a pas d'élan naturel, elle voudrait savoir ce qu'on + doit dire et ce qu'on doit faire dans chaque circonstance, afin + d'être quitte envers elle-même et envers les autres, en se + soumettant à ce qui est ordonné. La loi, cependant, ne peut + apprendre en morale, comme en poésie, que ce qu'il ne faut pas + faire; mais en toutes choses, ce qui est bon et sublime ne nous est + révélé que par la divinité de notre cœur[198].» + +Vous savez qu'elle a parlé avec désespoir des maux inévitables de la +vie, et surtout des vides cruels que la mort y creuse; vous savez +qu'elle s'est emportée plus d'une fois à justifier le suicide. +Écoutez-la maintenant parler de la résignation: + + «Si l'on croit, au contraire, qu'il n'y a que deux choses + importantes pour le bonheur, la pureté de l'intention et la + résignation à l'événement, quel qu'il soit, lorsqu'il ne dépend + plus de nous, sans doute beaucoup de circonstances nous feront + encore cruellement souffrir, mais aucune ne rompra nos liens avec + le ciel. Lutter contre l'impossible est ce qui engendre en nous les + sentiments les plus amers; et la colère de Satan n'est autre chose + que la liberté aux prises avec la nécessité, et ne pouvant ni la + dompter, ni s'y soumettre[199].» + +Elle demandait, vous vous en souvenez, de suprêmes consolations à la +philosophie. Aujourd'hui vous l'entendrez déclarer: + + «Si l'on était parvenu à tarir la source de la religion sur la + terre, que dirait-on à ceux qui voient tomber la plus pure des + victimes? que dirait-on à ceux qui l'ont aimée? et de quel + désespoir, de quel effroi du sort et de ses perfides secrets l'âme + ne serait-elle pas remplie! + + » Non seulement ce qu'on voit, mais ce qu'on se figure, + foudroierait la pensée, s'il n'y avait rien en nous qui nous + affranchit du hasard. N'a-t-on pas vécu dans un cachot obscur, où + chaque minute était une douleur, où l'on n'avait d'air que ce qu'il + en fallait pour recommencer à souffrir? La mort, selon les + incrédules, doit délivrer de tout; mais savent-ils ce qu'elle est? + savent-ils si cette mort est le néant? et dans quel labyrinthe de + terreur la réflexion sans guide ne peut-elle pas nous entraîner? + + » Si un homme honnête (et les circonstances d'une vie passionnée + peuvent amener ce malheur), si un homme honnête, dis-je, avait fait + un mal irréparable à un être innocent, comment, sans le secours de + l'expiation religieuse, s'en consolerait-il jamais? Quand la + victime est là , dans le cercueil, à qui s'adresser s'il n'y a pas + de communication avec elle, si Dieu lui-même ne fait pas entendre + aux morts les pleurs des vivants, si le souverain médiateur des + hommes ne dit pas à la douleur:--C'en est assez;--au + repentir:--Vous êtes pardonné?--On croit que le principal avantage + de la religion est de réveiller les remords; mais c'est aussi bien + souvent à les apaiser qu'elle sert. Il est des âmes dans lesquelles + règne le passé; il en est que les regrets déchirent comme une + active mort, et sur lesquelles le souvenir s'acharne comme un + vautour; c'est pour elles que la religion est un soulagement du + remords. + + » Une idée, toujours la même, et revêtant cependant mille formes + diverses, fatigue tout à la fois par son agitation et par sa + monotonie. Les beaux arts, qui redoublent la puissance de + l'imagination, accroissent avec elle la vivacité de la douleur. La + nature elle-même importune, quand l'âme n'est plus en harmonie avec + elle; son calme, qu'on trouvait doux, irrite comme l'indifférence; + les merveilles de l'univers s'obscurcissent à nos regards; tout + semble apparition, même au milieu de l'éclat du jour. La nuit + inquiète, comme si l'obscurité recelait quelque secret de nos maux, + et le soleil resplendissant semble insulter au deuil du cœur. Où + fuir tant de souffrances? Est-ce dans la mort? Mais l'anxiété du + malheur fait douter que le repos soit dans la tombe, et le + désespoir est pour les athées même comme une révélation ténébreuse + de l'éternité des peines. Que ferions-nous alors, que ferions-nous, + ô mon Dieu! si nous ne pouvions nous jeter dans votre sein + paternel? Celui qui, le premier, appela Dieu notre père, en savait + plus sur le cœur humain que les plus profonds penseurs du + siècle[200].» + +À mesure que son esprit se remplit de la vérité, il se vide de l'erreur: +les illusions vulgaires, les opinions convenues font place à des +convictions plus réfléchies et plus originales. À mesure qu'elle espère +en Dieu, elle désespère de tout le reste; et la nature elle-même, cette +œuvre de Dieu, ne suffit plus à la rassurer: + + «Les accidents et les malheurs, dans l'ordre physique, ont quelque + chose de si rapide, de si impitoyable, de si inattendu, qu'ils + paraissent tenir du prodige; la maladie et ses fureurs sont comme + une vie méchante qui s'empare tout à coup de la vie paisible. Les + affections du cœur nous font sentir la barbarie de cette nature + qu'on veut nous représenter comme si douce. Que de dangers menacent + une tête chérie! Sous combien de métamorphoses la mort ne se + déguise-t-elle pas autour de nous! Il n'y a pas un beau jour qui ne + puisse recéler la foudre, pas une fleur dont les sucs ne puissent + être empoisonnés, pas un souffle de l'air qui ne puisse apporter + avec lui une contagion funeste, et la nature semble une amante + jalouse prête à percer le sein de l'homme, au moment même où il + s'enivre de ses dons. + + »Comment comprendre le but de tous ces phénomènes, si l'on tient à + l'enchaînement ordinaire de nos manières de juger? Comment peut-on + considérer les animaux, sans se plonger dans l'étonnement que fait + naître leur mystérieuse existence? Un poète les a nommés _les rêves + de la nature, dont l'homme est le réveil_. Dans quel but ont-ils + été créés? Que signifient ces regards qui semblent couverts d'un + nuage obscur, derrière lequel une idée voudrait se faire jour? + Quels rapports ont-ils avec nous? Qu'est-ce que la part de vie dont + ils jouissent? Un oiseau survit à l'homme de génie, et je ne sais + quel bizarre désespoir saisit le cœur, quand on a perdu ce qu'on + aime, et qu'on voit le souffle de l'existence animer encore un + insecte, qui se meut sur la terre, d'où le plus noble objet a + disparu. + + »La contemplation de la nature accable la pensée; on se sent avec + elle des rapports qui ne tiennent ni au bien ni au mal qu'elle peut + nous faire; mais son âme visible vient chercher la nôtre dans notre + sein, et s'entretient avec nous. Quand les ténèbres nous + épouvantent, ce ne sont pas toujours les périls auxquels ils nous + exposent que nous redoutons, mais c'est la sympathie de la nuit + avec tous les genres de privations et, de douleurs dont nous sommes + pénétrés. Le soleil, au contraire, est comme une émanation de la + Divinité, comme le messager éclatant d'une prière exaucée; ses + rayons descendent sur la terre, non seulement pour guider les + travaux de l'homme, mais pour exprimer de l'amour à la nature. + + »Les fleurs se tournent vers la lumière, afin de l'accueillir; + elles se referment pendant la nuit, et le matin et le soir elles + semblent exhaler en parfums leurs hymnes de louanges. Quand on + élève ces fleurs dans l'obscurité, pâles, elles ne revêtent plus + leurs couleurs accoutumées; mais quand on les rend au jour, le + soleil réfléchit en elles ses rayons variés comme dans + l'arc-en-ciel, et l'on dirait qu'il se mire avec orgueil dans la + beauté dont il les a parées. Le sommeil des végétaux, pendant de + certaines heures et de certaines saisons de l'année, est d'accord + avec le mouvement de la terre; elle entraîne dans les régions + qu'elle parcourt la moitié des plantes, des animaux et des hommes + endormis. Les passagers de ce grand vaisseau qu'on appelle le + monde, se laissent bercer dans le cercle que décrit leur voyageuse + demeure. + + »La paix et la discorde, l'harmonie et la dissonance qu'un lien + secret réunit, sont les premières lois de la nature; et, soit + qu'elle se montre redoutable ou charmante, l'unité sublime qui la + caractérise se fait toujours reconnaître. La flamme se précipite en + vagues comme les torrents; les nuages qui parcourent les airs + prennent quelquefois la forme des montagnes et des vallées, et + semblent imiter en se jouant l'image de la terre. Il est dit dans + la Genèse _que le Tout-Puissant sépara les eaux de la terre des + eaux du ciel, et les suspendit dans les airs_. Le ciel est en effet + un noble allié de l'Océan; l'azur du firmament se fait voir dans + les ondes, et les vagues se peignent dans les nues. Quelquefois, + quand l'orage se prépare dans l'atmosphère, la mer frémit au loin, + et l'on dirait qu'elle répond, par le trouble de ses flots, au + mystérieux signal qu'elle a reçu de la tempête[201].» + +J'aurais voulu vous lire tout cet admirable chapitre _De la +douleur_[202]; j'aurais pris plaisir à vous citer au moins cette double +allocution, d'un philosophe et d'un chrétien, à J.-J. Rousseau; jamais +la raison n'eut plus de grâce, et cela est, comme style, du premier +mérite; mais pourquoi vous citer ce que vous lirez, ce que vous avez lu? +Dans le reste de l'ouvrage, où tout est remarquable, certains chapitres +sont plus souvent rappelés. Celui sur l'_Esprit de conversation_[203] +est célèbre. Le chapitre sur _Les Universités allemandes_[204] est un +recueil des vues les plus saines et les plus indépendantes sur +l'éducation. + +On a peine à croire que la discussion brillante que renferme le chapitre +de _L'intérêt personnel_[205], n'ait pas été le jugement en dernière +instance d'une insoutenable erreur. La _fête d'Interlaken_[206] épisode +touchant et grave, si pittoresque, si local, sans y prétendre, et +empreint de tant de calme et d'enthousiasme, n'est pas un des moindres +ornements de cet ouvrage célèbre. + +Je l'ai dit, le style de _L'Allemagne_ est plus riche, plus coloré, plus +chaud que celui des autres écrits de Madame de Staël. À travers une +parfaite pureté grammaticale, il ne serait pas impossible d'y remarquer +je ne sais quel germanisme, fort indépendant de la syntaxe et du choix +des mots. Il y manque parfois (et la faute en est peut-être à la nature +des sujets ou des questions) ce je ne sais quoi de nettement terminé et +d'acéré, pour ainsi dire, qui caractérise l'expression française. + + + + +CHAPITRE HUITIÈME + +Dix années d'exil. Considérations sur les principaux événements de la +Révolution. + + +Le livre intitulé _Dix années d'exil_ nous indique assez son sujet par +son titre. Il comprend, ou plutôt il devait comprendre, dix années en +deux périodes séparées. + + «Le récit, dit M. Auguste de Staël, commence en 1800, c'est-à -dire + deux ans avant le premier exil de ma mère, et s'arrête en 1804, + après la mort de M. Necker. La narration recommence en 1810, et + s'arrête brusquement à l'arrivée de ma mère en Suède, dans + l'automne de 1812.» + +Bonaparte occupe beaucoup de place dans ce livre, trop peut-être, au +moins dans un sens. Si l'on est curieux de tout ce qui le touche, on +sent pourtant que Madame de Staël pouvait faire mieux encore que de nous +parler de lui; surtout elle pouvait en parler mieux. Elle l'avait, à +certains égards, bien pénétré; mais sa généreuse haine pour celui qui +était, à ses yeux, l'assassin de la liberté, lui a dicté des jugements +que l'histoire ne recueillera pas. Elle-même, après la chute de +Napoléon, n'eût pas écrit, et, si elle en eût eu le loisir, elle eût +effacé de son livre les passages suivants: + + «Le genre de supériorité de Bonaparte provient bien plus de + l'habileté dans le mal que de la hauteur des pensées dans le + bien[207].» + + «Ce qu'il y avait d'évident à distance, c'était l'amélioration des + finances, et l'ordre rétabli dans plusieurs branches + d'administration. Napoléon était obligé de passer par le bien pour + arriver au mal[208].» + + «Il discuta chez lui fort tranquillement, le soir même, ce qui + serait arrivé s'il eût péri; quelques-uns disaient que Moreau + l'aurait remplacé; Bonaparte prétendait que c'eût été le général + Bernadotte: _Comme Antoine_, dit-il, _il aurait présenté au peuple + ému la robe sanglante de César_. Je ne sais s'il croyait en effet + que la France eût alors appelé le général Bernadotte à la tête des + affaires; mais ce qui est bien sûr au moins, c'est qu'il ne le + disait que pour exciter l'envie contre ce général[209].» + +Madame de Staël, qui ne refuse pas du génie à Bonaparte, aurait dû se +rappeler qu'elle avait plus d'une fois signalé un rapport, une parenté +entre le génie et la bonté. Elle aurait dû se demander, et d'avance on +eût pu prévoir la réponse, si jamais homme a fait, de grandes choses +sans avoir quelque enthousiasme. Une complète vulgarité morale n'a +jamais abouti au grand. + +La France, dans ce livre, n'est pas moins maltraitée que Bonaparte. +C'était se prendre à forte partie; mais les nations, sur ce point, sont +clémentes, quand l'agression ne vient pas du dehors. On n'a pas mauvaise +grâce à louer son pays, car ce n'est pas tout à fait se louer soi-même; +on a encore meilleure grâce à le censurer: cela donne un air modeste. La +France est magnanime dans ce genre; on peut, quand on lui appartient, +lui dire largement son fait. Madame de Staël le lui aurait dit dans tous +les cas; elle l'injuriait parce qu'elle l'aimait et s'il est vrai que +celui qui châtie bien aime, les passages suivants ne permettent pas de +douter qu'elle n'aimât tendrement la France: + + «En France, tout ce qu'on désire, c'est d'avoir une phrase à dire, + avec laquelle on puisse donner à son intérêt l'apparence de la + conviction[210].» + + «On ne saurait trop le répéter, ce que les Français aiment en + toutes choses, c'est le succès, et la puissance réussit aisément + dans ce pays à rendre le malheur ridicule[211].» + + «Les besoins de l'amour-propre, chez les Français, l'emportent de + beaucoup sur ceux du caractère[212].» + +Mais voici qui est plus fort. Le préfet de Genève, M. d'Eymar, ancienne +connaissance de Madame de Staël, lui faisait parvenir, à Coppet, les +bonnes nouvelles qu'il recevait de l'armée: + + «Il m'eût été difficile, dit-elle à ce propos, de faire concevoir à + M. d'Eymar, homme fort intéressant d'ailleurs, que le bien de la + France exigeait qu'elle eût alors des revers[213].» + +Vous n'aurez pas de peine à croire, Messieurs, qu'en effet cela eût été +difficile, et je parie que vous vous sentez un fonds d'indulgence pour +ce pauvre M. d'Eymar. Entre les préjugés du patriotisme, l'un des plus +enracinés est de croire qu'il ne faut jamais souhaiter des revers à son +pays; et telle est la force de ce préjugé qu'il n'y a pas de _voyage à +Gand_ qui eût pu coûter aussi cher à Madame de Staël qu'une telle +manière d'entendre et de souhaiter le bien de son pays, si elle eût été +homme au lieu de femme, et surtout homme d'État. Et pourtant, avait-elle +tort? + +Les _Dix années d'exil_ sont racontées avec une vivacité, un naturel +charmant. Les chevaux qui emportaient la spirituelle voyageuse, n'ont +jamais, au plus fort de leur course, fait jaillir du pavé autant +d'étincelles qu'il échappe de traits lumineux et de piquantes épigrammes +à cette plume rapide, qui semble avoir, comme celle de Madame de +Sévigné, la bride sur le cou. Ce style si aisé n'est point négligé, +point incorrect. Tout est lumière et mouvement, et l'on n'aurait, au +terme de la course, rien à regretter que de la voir interrompue, si cet +_exil_, qui fut un _voyage_, avait un peu plus ce dernier caractère. +Quand l'auteur veut bien voyager, le plaisir redouble; les plus +agréables chapitres sont ceux où elle s'arrête à décrire. Tout le monde +se rappelle la visite aux Trappistes de Fribourg, la course dans le +Valais pour voir une cascade suisse qui, pour le moment, était en +France, et la pénitence que subit l'imprudente voyageuse pour avoir de +si peu dépassé ses limites «et tondu de ce pré la largeur de sa +langue[214].» On doit se rappeler encore plus vivement le beau chapitre +sur Moscou[215]. + + * * * * * + +L'ami que j'ai l'honneur de suppléer dans cette chaire a beaucoup +facilité ma tâche en se réservant, dans l'étude de la littérature +contemporaine, le chapitre des historiens. Peut-être à ce compte suis-je +dispensé de vous parler du dernier ouvrage de Madame de Staël, publié +peu de temps après sa mort: les _Considérations sur les principaux +événements de la Révolution française_; mais comme nous avons en vue, +outre la connaissance des ouvrages, celle des écrivains, comme c'est à +leur individualité intellectuelle et morale que nous désirons arriver à +travers leurs écrits, nous ne pouvons guère, dans cette étude, garder un +silence complet sur l'un des documents qui nous révèlent le mieux le +génie propre et l'âme de Madame de Staël. + +Gagnée de vitesse par la mort, Madame de Staël ne put mettre la dernière +main à ses _Considérations_. Elle a décrit tout le cercle qu'elle +voulait décrire; mais elle n'a donné tous ses soins, comme écrivain, +qu'aux deux premières parties de cet ouvrage, et les lecteurs un peu +exercés ont à peine besoin qu'on leur indique le moment où ce travail +d'artiste a été subitement interrompu.--Comme œuvre d'art, et peut-être +aussi comme œuvre d'histoire, le livre se ressent de la combinaison de +deux desseins, dont le plus important, je ne veux pas dire le plus cher +à l'auteur, déborde l'autre de beaucoup. + +C'était d'abord la vie publique de M. Necker que Madame de Staël voulait +écrire; c'est dans ce sens qu'elle travailla d'abord; on le reconnaît +aisément; puis la Révolution elle-même, avec ses caractères principaux, +ses conséquences probables, son avenir, vint élargir et pour ainsi dire +forcer le cadre où elle avait compté se renfermer, et le résultat de ces +ceux desseins superposés, c'est un livre sur la Révolution où un +personnage, éminent sans doute, occupe beaucoup plus de place qu'il ne +lui appartient. Au reste, quand la seconde pensée de Madame de Staël +aurait été la première, la disproportion qui nous frappe serait +peut-être la même. Il aurait fallu, pour l'éviter, qu'elle oubliât que +M. Necker était son père, et une telle abstraction n'était pas à l'usage +de Madame de Staël. + +Ce livre, fort bien défini par son titre, n'est pas précisément une +histoire: c'est une suite de réflexions sur les principaux événements, +et de jugements sur les principaux personnages de la Révolution +française, où s'entremêlent des détails curieux dans le genre des +mémoires, et que termine une partie spéculative ou de raisonnement sur +l'état présent et sur l'avenir de la France, sous la forme d'un +parallèle avec l'Angleterre, dont Madame de Staël aurait voulu +transporter dans son propre pays les institutions, les mœurs, et sans +doute aussi les croyances. + +Le livre des _Considérations_ devait déplaire aux partis extrêmes. Il +désavouait les excès, dogmatiques ou autres, de la Révolution, il en +avouait le principe. Il renfermait d'ailleurs l'apologie, sans doute un +peu absolue, d'un ministre que les partis les plus opposés rendaient +responsable de leurs propres torts, et dont la destinée a prouvé que le +juste-milieu peut avoir ses martyrs, comme sa conduite a fait voir que +le juste-milieu est, bien plus souvent qu'on ne le pense, une opinion +courageuse. _L'examen des Considérations_ par M. Bailleul est la plus +considérable, à tous égards, des critiques que ce livre a provoquées. Il +n'est pas toujours juste; il a le tort de ne pas apprécier l'esprit et +l'intention du livre qu'il examine; trop souvent il coule le moucheron, +et plusieurs de ses assertions sont aussi hasardées pour le moins que +celles dont il reproche à Madame de Staël l'excessive témérité; cet +_Examen_ toutefois renferme des observations fondées et des +renseignements instructifs; mais, après tout, rien dans tout son livre, +n'est meilleur que son épigraphe: _Modo vir, modo femina_[216]. Et en +effet, les _Considérations_ sont un livre d'homme écrit par une femme, +un livre qui est à la fois homme par les pensées, féminin par les +sentiments. Le fameux adage: _Amicus Plato, sed magis amica veritas_, +n'a pas été inventé par une femme. Les affections générales, abstraites +pour ainsi dire, sont moins à leur usage qu'au nôtre; leur vie, leur +grâce, leur force même est dans les affections particulières. Le livre +de Madame de Staël en porte la vive empreinte; l'amitié, la +reconnaissance ont plus d'une fois, s'il est permis de parler ainsi, +surpris la religion de son excellent esprit; et même en faisant de ce +qui concerne M. Necker un cas réservé, la manière dont elle parle de +l'Angleterre trahit beaucoup de préoccupation. Les plus candides, +aujourd'hui, ne feraient pas du peuple britannique un peuple de +Grandissons, ni de sa politique une espèce de morale en exemples; avec +autant d'esprit qu'en avait Madame de Staël, il fallait être femme pour +entretenir de pareilles illusions.--Je pense aussi que M. Bailleul n'a +pas tout à fait tort quand il prétend que: + + Madame de Staël généralise quelquefois des idées qu'on pourrait + prendre pour de l'esprit dans un salon, sans qu'elles en fussent + plus exactes, même en les réduisant à des cas particuliers. Il me + semble, ajoute-t-il, qu'il y a beaucoup trop de cet esprit de + conversation dans un ouvrage où tout devrait être profondément + mûri[217]. + +Le reproche n'est pas injuste. Ces _Considérations_ ressemblent +quelquefois un peu trop à des conversations. On ne peut nier que le +livre ne soit bien écrit, mais il est encore plus vrai de dire qu'il est +bien parlé. La conversation admet, tolère pour le moins, les +exagérations, et l'erreur est plus vénielle quand l'écriture n'est pas +encore venue la fixer, et la presse la multiplier; mais quand on écrit, +ou plutôt, comme Madame de Staël, qu'on grave dans un bronze immortel, +tout prend un autre caractère, et tout doit être pesé, j'entends les +opinions et les jugements, à la balance du sanctuaire. Je ne citerai +qu'un exemple. Tous les jours, dans la conversation, on cite le mot de +Mirabeau: «La petite morale tue la grande,» et l'on s'indigne. Mais qui +transportera, comme fait Madame de Staël, cette maxime dans un livre, +sera tenu de revoir le procès; et peut-être arrivera-t-il à purger cette +phrase malencontreuse du machiavélisme qu'il est convenu d'y trouver. +Madame de Staël qui la cite dans le sens convenu[218], aurait été, je +n'en doute pas, heureuse d'apprendre que Mirabeau n'avait voulu dire que +ce qu'a dit Saint-Simon en ces termes: «La charité générale, doit +l'emporter sur la charité particulière.» + +Après quoi, il faut bien avouer que cet esprit de conversation a répandu +dans le livre de Madame de Staël mille traits d'une grâce originale +qu'on regretterait de n'y pas trouver. Ce sont des propos de salon, mais +de charmants propos, que les mots suivants: + + «L'à -propos est la nymphe Égérie des hommes d'État[219].» + + «La royauté ne peut-être conduite comme la représentation de + certains spectacles, où l'un des acteurs fait les gestes pendant + que l'autre prononce les paroles[220].» + + «On dirait que la constitution anglaise, ou plutôt la raison, en + France, est comme la belle Angélique dans la comédie du _Joueur_: + il l'invoque dans sa détresse et la néglige quand il est + heureux[221].» + + «Une manière de vanité presque littéraire inspirait aux Français le + besoin d'innover à cet égard (de la constitution). Ils craignaient, + comme un auteur, d'emprunter les caractères ou les situations d'un + ouvrage déjà existant[222].» + + «Nulle question insignifiante, nul embarras réciproque, ne + condamnent ceux qui l'approchent (l'empereur Alexandre) à ces + propos chinois, s'il est permis de s'exprimer ainsi, qui + ressemblent plutôt à des révérences qu'à des paroles[223].» + + «C'était un homme d'esprit et d'imagination, mais tellement dominé + par son amour-propre, qu'il s'étonnait de lui-même, au lieu de + travailler à se perfectionner[224].» + +J'ai peut-être tort, ne pouvant multiplier les citations, de relever des +traits plus spirituels que graves. Une gravité aisée et naturelle est +pourtant le caractère des _Considérations sur la Révolution française_. +À part quelques causeries et des anecdotes personnelles, que le genre de +l'ouvrage n'excluait pas, ce livre a toute la dignité de l'histoire, et +les pages narratives font regretter, par leur clarté animée et la +rapidité du mouvement, que l'auteur n'ait pas raconté davantage. Le +chapitre sur le 10 août[225], et un autre intitulé _Anecdotes +particulières_[226], se recommandent sous ce rapport. L'ouvrage est +aussi piquant que peut l'être un livre sérieux, et il l'est d'autant +plus qu'il ne vise point à l'être. L'apparence d'affectation que +pouvaient offrir aux contemporains les nouveautés du style de l'auteur, +est tout à fait étrangère à ce dernier ouvrage, remarquable par le plus +beau naturel. Je ne pense pas qu'aucun des livres écrits sur le même +sujet ait donné de la Révolution française, considérée dans ses causes, +dans ses principes et dans sa marche, une intelligence plus complète, +une idée à la fois plus simple et plus lumineuse. Permettons donc, sans +l'approuver, le ton et les formes de la causerie à l'écrivain dont cette +liberté d'allure a si peu compromis et diminué la solidité. + +Il est probable que, dans un livre plus écrit, plus grave de forme, +certains jugements sur la France, les plus épigrammatiques du moins, +auraient en vain réclamé une place. Nous avons déjà vu comment Madame de +Staël traitait, même en public, cette «aimable et généreuse France,» +cette «terre de gloire et d'amour,» et M. Bailleul a eu quelque raison +de dire: «Au moins ne se plaindra-t-on pas que Madame de Staël nous +corrompe et nous gâte par ses flatteries[227].» Les citations suivantes, +Messieurs, vous permettront d'en juger: + + «Il n'y a rien de si violent en France que la colère qu'on a contre + ceux qui s'avisent de résister sans être les plus forts[228].» + + «Les Français n'apprennent, en politique, la raison que par la + force[229].» + + «Il faudrait, en France, être toujours l'ami du parti battu, quel + qu'il soit; car la puissance déprave les Français plus que les + autres hommes[230].» + + «Les Français sont bien aises d'être émus, et de rire de ce qu'ils + sont émus; le charlatanisme leur plaît; ils aident volontiers à se + tromper eux-mêmes, pourvu qu'il leur soit permis, tout en se + conduisant comme des dupes, de montrer par quelques bons mots que + pourtant ils ne le sont pas[231].» + +Il y aurait un peu de simplicité à conclure de ces épigrammes que Madame +de Staël n'aimait pas la France; l'amour dépité parle souvent le même +langage que l'aversion; tout amour passionné a des accès de haine, +l'invective est de son ressort; le blasphème est tout près de +l'adoration: _hæc omnia in amore insunt_; mais ses injures brûlent, +dévorent, et aucune ne flétrit. La France était pour l'auteur ce que +Célimène est pour Alceste: ne trouvez-vous pas Madame de Staël et son +amour pour la France dans ces charmants vers? + + Non: l'amour que je sens pour cette jeune veuve + Ne ferme point mes yeux aux défauts qu'on lui treuve; + Et je suis, quelque ardeur qu'elle m'ait pu donner, + Le premier à les voir, comme à les condamner. + Mais, avec tout cela, quoi que je puisse faire, + Je confesse mon faible; elle a l'art de me plaire: + J'ai beau voir ses défauts, et j'ai beau l'en blâmer, + En dépit qu'on en ait, elle se fait aimer; + Sa grâce est la plus forte[232]. + +Ne croyez-vous pas, Messieurs, entendre parler l'Europe, le monde +entier? La France n'est-elle pas la Célimène de tous les peuples? + + En dépit qu'on en ait, elle se fait aimer; + Sa grâce est la plus forte. + +Sans entrer dans des détails que nous devions nous interdire, nous avons +fait la part de la critique dans le dernier ouvrage de Madame de Staël; +ce serait faire bien mince te part de l'éloge que de désigner les +_Considérations sur la Révolution française_ comme le livre où Madame de +Staël a mis le plus d'esprit, de cet esprit de bon aloi, aussi naturel +que piquant, toujours doublé de bon sens, sérieux et moral jusque dans +sa plus vive causticité. Ce qu'il faut surtout, admirer dans cet +ouvrage, c'est, malgré quelques injustices involontaires, la généreuse +équité des jugements, l'absence de tout esprit de parti, l'élévation et +la sagesse des idées politiques, l'amour de la liberté et des +institutions libérales, l'inspiration et presque l'enthousiasme du bon +sens. On a, dans ces derniers temps, cherché l'intérêt des compositions +historiques dans la subordination de tous les événements à quelque idée +politique ou philosophique. Chaque auteur a son point de vue, et si +l'histoire n'est pas encore le simple texte d'un sermon politique, elle +a pris, de nos jours, un caractère dogmatique ou systématique qu'elle +n'avait jamais eu. M. de Barante a eu beau faire; on ne raconte plus +pour raconter, on raconte pour prouver, et non pas cent choses diverses, +comme Voltaire par exemple, mais une seule vérité, proprement détachée +de toutes les autres. Madame de Staël n'a d'autre point de vue que la +morale: celui-là en vaut bien un autre; et ce sera longtemps encore le +plus intéressant et le plus littéraire. C'est à ce point de vue qu'elle +est redevable de la plupart des belles pensées dont elle a orné son +livre. La supériorité de la morale sur le calcul au point de vue même du +calcul, voilà l'idée qui revient sans cesse, dans une grande variété de +formes et d'applications. + +Combien de phrases de ce livre méritent de devenir les proverbes des +gens de bien! Lorsque quelqu'un d'entre eux arrivera au pouvoir, qu'il +se munisse, contre les miasmes délétères d'un climat naturellement +malsain, ou contre les enchantements dont cette région est semée, d'un +fébrifuge ou d'une amulette comme la maxime suivante: + + «Il y a des circonstances, on doit en convenir, où les hommes les + plus courageux n'ont aucun moyen de se montrer activement; mais il + n'en existe aucune qui puisse obliger à rien faire de contraire à + sa conscience[233].» + +Ou comme celle-ci: + + «Quel parti prendre, dira-t-on, quand les circonstances étaient + défavorables à ce qu'on croyait la raison? Résister, toujours + résister, et prendre son point d'appui en soi-même. C'est aussi une + circonstance que le courage d'un honnête homme, et personne ne + saurait prévoir ce qu'elle peut entraîner[234].» + + + + +CHAPITRE NEUVIÈME + +Conclusion. + + +Après avoir tenté d'apprécier chacun des ouvrages de Madame de Staël, il +nous reste à prendre nos conclusions sur l'œuvre entière, sur le talent, +sur l'influence de cette femme célèbre. + +On peut le dire sans exagérer: chacun des ouvrages de Madame de Staël +fut un grand événement littéraire, et nul écrivain de la même époque, +excepté M. de Chateaubriand, n'a si vivement préoccupé, si profondément +remué le public français, ou, pour mieux dire, le public européen. +L'écrivain qui, dans une carrière trop courte (car Madame de Staël est +morte à cinquante et un ans), a produit le livre _De la Littérature_, +_Delphine_, _Corinne_, _l'Allemagne_, _les Considérations sur la +Révolution française_, n'avait pas moins de puissance que de flexibilité +dans l'esprit. Il est inutile, peut-être même ridicule de se demander si +ces ouvrages, paraissant aujourd'hui pour la première fois, produiraient +la même sensation qu'à l'époque où ils virent le jour: quel est le +chef-d'œuvre qui ne perdrait pas quelque chose à cette transposition, ou +plutôt quel chef-d'œuvre d'une autre époque serait possible aujourd'hui +dans tous ses caractères essentiels et dans tous les détails de sa +forme! Ce que Napoléon a dit de César s'applique à tous les grands +esprits: César eût été, en tout temps, le premier capitaine de ce +temps-là , Dante le plus grand poète, Linné le plus grand naturaliste. +Ils auraient eu le même génie, et ils auraient été de leur temps. Je ne +nierai pas cependant qu'un certain temps et un certain talent ne se +conviennent quelquefois plus particulièrement qu'une autre époque et le +même talent; Napoléon lui-même, quarante ans plus tôt, venait trop tôt +pour sa gloire: en était-il moins Napoléon? Il faut poser en principe +qu'un homme peut avoir eu plus de dons qu'il ne lui a été permis d'en +déployer; mais que toutes les forces qu'il déploie sont pourtant bien à +lui; car les circonstances peuvent bien, pour ainsi dire, accoucher le +génie, mais elles n'enfantent rien. Il faut donc, sans en rien rabattre, +compter à Madame de Staël tout ce qu'elle a été; il faudrait même lui +compter tout ce qu'en d'autres temps elle aurait pu être. Bien des +statues restent enfouies dans le bloc, parce qu'il ne plaît pas au divin +sculpteur de les en tirer, au moins dans ce monde; bien d'autres, à +moitié, aux trois quarts taillées, demeurent engagées dans le marbre par +quelqu'une de leurs extrémités ou par quelqu'un de leurs côtés, et il +est peut-être permis de prendre aussi dans ce sens les paroles de +l'apôtre: «Ce que nous serons n'a pas encore été manifesté[235].» Mais +si vous comptez au méchant tous les crimes qu'il aurait commis, et au +juste toutes les bonnes œuvres qu'il aurait faites, il faut compter au +génie toute l'ampleur et la rapidité de l'essor qu'il eût pris dans un +espace où il aurait pu déployer l'envergure entière de ses ailes. + +Jamais, tant que notre langue subsistera, les ouvrages de Madame de +Staël ne seront réduits à cette valeur en quelque sorte historique, où +les écrits ne comptent presque plus que comme des jalons ou des colonnes +milliaires dans la route de l'esprit humain et dans les annales de la +littérature. Ils vivront d'une vie puissante et communicative, comme +tout ce qui est vrai, profond et lumineux. Ils vivront de la même vie +accordée à des écrits moins considérables, à de simples fragments, où +l'âme immortelle a mis son immortalité: + + Spirat adhuc amor, + Vivuntque commissi calores, + Æoliæ fidibus puellæ[236]. + +La forme la plus exquise, s'il était possible de la donner à une +substance vile, grossière et sans consistance, et si le style n'était +pas de la pensée encore, la forme la plus exquise ne préserve pas, +n'éternise pas les écrits: la vérité seule naît viable, la vérité seule +ne périt pas. C'est par leur profonde, par leur saisissante vérité que +vivront les écrits de Madame de Staël. Comme écrivains, comme artistes, +d'autres auteurs, même de son sexe, ont pu la surpasser; mais dans son +sexe, ni dans l'autre, aucun ne l'emporte sur elle, peu même lui sont +comparables, sous le rapport de l'élévation des sentiments, de la +justesse et de la beauté des pensées; et à peine pourrait-on en citer un +seul qui, dans la même droiture de jugement, ait donné l'exemple d'un +courant de pensées aussi abondant, aussi facile, aussi continu. + +La sensibilité et le bon sens sont peut-être ce qu'il y a de plus +fondamental dans le talent de Madame de Staël. Ceci n'est pas une +antinomie, ce n'est pas une antithèse. La sensibilité est bien plutôt un +élément ou une condition du bon sens, qu'elle n'en est l'ennemie. Le +_bon sens_ (prenez garde au mot) est un _sens_, un sentiment, un +sentiment juste de la réalité. Et sans le confondre avec la sensibilité, +ne peut-on pas trouver étrange la maxime qui veut qu'on ait l'âme froide +afin d'avoir l'esprit juste? Ne vaudrait-il pas autant nous dire que, +pour bien juger des objets extérieurs, il faut avoir l'oreille pesante, +la vue basse et la main gantée? La passion éblouit, la sensibilité +éclaire; le cœur est une lumière. La prompte intelligence de Madame de +Staël, ce don d'intuition qui ne m'a frappé chez aucun écrivain d'une +manière aussi remarquable que chez elle, ces illuminations vives et +soudaines, tiennent autant pour le moins à la sensibilité qu'au talent, +à supposer que le talent soit autre chose qu'une sensibilité exquise. +Quant au bon sens, nous avons relevé assez d'erreurs graves dans les +écrits de Madame de Staël pour que cet éloge surprenne. Mais qu'on y +réfléchisse. Bien d'autres causes que l'absence du bon sens peuvent +expliquer de graves erreurs, spéculatives et pratiques. Selon les +Écritures chrétiennes, nous sommes tous insensés, tous hors de sens, au +moins sous un rapport. Nous bronchons tous en plusieurs manières, et +néanmoins ce monde tout composé d'hommes privés de sens se divise en +hommes qui ont du bon sens et en hommes qui n'en ont pas: qu'est-ce à +dire? Qu'il faut distinguer les sphères. Il en est une où, sans manquer +de bon sens, tout le monde se trompe, tout le monde déraisonne; et +souvent, plus que d'autres, les esprits supérieurs, parce qu'ils +abordent plus de questions et que le préjugé, cette cantilène avec +laquelle on endort les enfants, ne leur suffit pas. Mais le bon sens, ce +sentiment juste, ce tact de la réalité, ramène les esprits supérieurs et +ne ramènerait pas les autres. L'âge, l'éducation, les circonstances +générales, l'état des esprits, expliquent la plupart des erreurs de +Madame de Staël; au fait, elle se trompait avec tout le monde, et un peu +moins que tout le monde. Mais son admirable sincérité devait peu à peu +venir en aide à son bon sens, et épurer son jugement. Rien n'est plus +doux à contempler que le développement de sa pensée morale et la +maturité progressive de toutes ses facultés. Rien de plus beau que cette +coïncidence, cette sympathie mutuelle du christianisme et du bon sens. +La vérité révélée est mille fois au-dessus du bon sens; mais la vérité +est nécessairement d'accord avec le bon sens, et il est frappant de voir +combien, le christianisme étant donné, le bon sens, en toutes choses, +s'en accommode et s'y complaît. + +J'appelle votre attention, Messieurs, sur ce développement logique, sur +ce renouvellement soutenu, qui, sensible d'un ouvrage à l'autre des +ouvrages de Madame de Staël, fait de l'histoire de ses écrits l'histoire +d'une âme. Ce caractère est très important. + +«Toute vie bien ordonnée est un acte logique, où chaque fait est la +conclusion d'un raisonnement et la prémisse d'un autre. Les actions, +dans une vie ordinaire, les ouvrages, dans une vie d'artiste ou +d'écrivain, ne s'ajoutent pas seulement les uns aux autres, mais +s'engendrent les uns les autres. Le vrai progrès consiste à se +renouveler. Tout esprit qui s'arrête dans sa victoire n'a vaincu que +pour les autres et non pour soi. Il n'a pas même vaincu pour les autres. +Le public a aussi sa conscience, qui l'avertit qu'il n'y a pas progrès, +qu'il n'y a pas vie, là où il n'y a pas renouvellement... L'élite des +connaisseurs sent l'immobilité et démêle un principe de mort dans une +suite de succès trop semblables les uns aux autres. + +Il est des époques où l'on dirait que le talent naît vieux; car après +quelques élans, il s'arrête, et se met à tourner sur lui-même. Peut-être +ce phénomène n'a-t-il jamais été aussi commun qu'il l'est à présent; +peut-être aucun âge n'a-t-il présenté autant de ces talents échoués, +engravés, que la vague vient périodiquement battre et soulever à moitié, +sans pouvoir les remettre à flot. + +Comptez que, quand on est toujours le même, on n'est pas vrai; car le +vrai est flexible et fécond; le vrai, c'est cette route royale qui rend +maître de tout le pays quiconque a su la trouver. Le faux est une +impasse dont on ne trouve l'issue qu'en revenant sur ses pas. Mais, +notez-le bien, l'indifférence pour la vérité est une espèce et le +principe du faux; le vrai, dans une âme, c'est la foi au vrai; c'est +l'assentiment vif et spontané aux grandes vérités morales. + +Est-il rien de plus triste que ces vies sans histoire, dont tous les +faits rentrent l'un dans l'autre, et ne s'additionnent pas? Tout le +monde a entendu parler de cet infortuné qui, dans un calcul d'où +dépendait sa fortune et son honneur, disant toujours: _un et un font +un_, et jamais _un et un font deux_, se crut ruiné, déshonoré, et perdit +l'esprit. Eh bien! son rêve est notre histoire. Dans un grand nombre des +vies littéraires de notre époque, _un et un font un_. Qu'on se +représente, après cela, la vie d'un Racine. Quelle vie! que d'histoire +dans cette vie! et quelle logique dans cette succession de +chefs-d'œuvre[237]!» + +On peut dire la même chose de Madame de Staël. Ses ouvrages, rangés dans +l'ordre des temps, forment bien une série logique, une histoire; son +talent s'est conservé, il a grandi, parce que son esprit et son âme ne +sont pas enchaînés à leur point de départ. + +L'esprit de Madame de Staël avait, dans un degré supérieur, une des +grâces de l'esprit féminin: l'intuition immédiate. Tout, chez elle, +semble saisi, enlevé de première vue. Elle affirme plus qu'elle ne +démontre, mais ses affirmations valent des preuves. Cet esprit spontané, +fécond, rapide, n'est pas fait pour la voie sûre, mais lente, de la +déduction; il a ses procédés, qu'il ne peut guère échanger contre +d'autres. Elle restera immobile au pied de l'obstacle, plutôt que de le +tourner. Les formes, les artifices de la dialectique lui sont étrangers. +Sa mécanique en est restée, si l'on peut s'exprimer ainsi, aux machines +les plus primitives, les plus élémentaires, mais elle y applique une +main habile et puissante. + +Il me semble que peu d'écrivains ont eu l'honneur de voir autant de +leurs idées passer du rang de paradoxes à la dignité d'axiomes. Il en +est d'un grand nombre de ses pensées comme des comparaisons d'Homère, si +belles en elles-mêmes, si neuves une fois, aujourd'hui si communes. +C'est ainsi que nous sommes injustes malgré nous. Il est bon pourtant +qu'on se rappelle que ces lieux communs ont été des nouveautés, des +nouveautés hardies, et que leur justesse seule en a fait des banalités. +Cela n'arrive sans doute pas aux idées qui sont tout ensemble nouvelles +et fausses; en un sens, elles sont toujours nouvelles, toujours vertes; +elles pourrissent, elles ne mûrissent pas. On est étonné, après quelques +années, en relisant ces écrits, où l'on avait cru sentir tant de sève, +de n'y trouver plus + + Qu'un goût plat et qu'un déboire affreux. + +Madame de Staël était faite pour trouver la vérité; car elle la +cherchait, elle l'aimait. Elle l'aimait trop pour aimer le paradoxe, ou +pour enchaîner son esprit à un système. On peut dire, en toute vérité, +qu'elle n'eût de système sur aucun sujet. Ce que nous avons dit de son +dernier ouvrage est vrai de tous; son idée fixe, son parti pris, en +tout, c'est la morale. Elle croyait, comme son père, que «la morale +était dans la nature des choses[238].» Elle croyait à un ordre moral, +plus parfait, s'il est possible, et plus inviolable, que les lois du +monde physique. Elle tendait, avec des moyens imparfaits, vers un +système parfait, dont le triomphe était sa préoccupation habituelle, et +quelquefois douloureuse. Cette force de conviction, cette attitude, on +pourrait le dire, de lutte ou d'effort contre l'erreur et contre le mal, +ce besoin de rectitude dans une âme passionnée, souvent aussi l'anxiété +d'un esprit à qui, presque en même temps, la vérité se révèle et se +dérobe, ont laissé leur empreinte sur le style de Madame de Staël. Je +m'en suis expliqué ailleurs: + +«On a reproché à Madame de Staël de la recherche et de l'effort; mais en +a-t-on démêlé le principe secret? a-t-on remarqué que cette _recherche_ +est celle d'une intelligence altérée de vérité, avide de convaincre et +d'être convaincue, et qui voudrait épuiser chaque idée? a-t-on vu que +cet _effort_ est un effort de l'âme? Madame de Staël écrivait trop avec +toute son âme, et avec une âme remplie de trop de sérieux besoins, pour +être parfaitement artiste: artiste! on ne l'est, dans toute la force du +terme, qu'au prix d'un désintéressement trop grand peut-être pour que la +conscience y puisse souscrire; c'est la paix de l'âme ou son +indifférence qui fait l'artiste complet; et si Fénelon, par exemple, a +pleinement joui de ce privilège, ce n'est pas seulement en vertu de son +heureux génie, mais parce que dès l'entrée de sa carrière, le divin +Donateur l'avait dispensé de _chercher_. D'autres sont artistes à +d'autres conditions; à la condition de vouloir l'être, de vouloir l'être +toujours, et de ne vouloir rien être de plus. Ils disposent de leurs +idées, leurs idées ne disposent pas d'eux[239].» + +Au reste, quelle qu'en soit la cause, Madame de Staël, que peu +d'écrivains ont égalée en esprit, en pénétration, en philosophie +instinctive, en sensibilité profonde et naïve, a été surpassée par +plusieurs, et même par des écrivains de son sexe, pour ce qui tient à la +flexibilité, à la richesse, à l'élégance poétique du style, et même en +ce qui concerne la composition. Son grand talent de conversation lui a +tendu un piège. On a dit avec raison que celui qui parle comme il écrit, +écrivît-il à merveille, parle mal; il n'est pas moins vrai qu'écrire +comme on parle, parlât-on le mieux du monde, ce n'est pas bien écrire. +Cette sentence ne peut s'appliquer dans toute sa rigueur à Madame de +Staël; mais il est certain que, pour elle, écrire c'est causer la plume +à la main, et que la plupart de ses livres sont des conversations +infiniment spirituelles. Madame de Staël ne savait pas faire un livre, +et _l'Allemagne_ même ne fait pas exception. J'aime à recueillir ici, +quoique trop avare d'éloges, le jugement qu'a porté occasionnellement +sur ce livre, en le considérant sous le rapport de la forme, feu M. +Jouffroy, dans son _Cours d'Esthétique_: + + «Opposez à ce livre (_Télémaque_) quelque ouvrage où l'auteur + court, selon les caprices de l'intelligence, à travers mille idées + différentes, toutes brillantes, toutes spirituelles, et qui toutes + vous plaisent, vous aurez l'idée d'un livre qui exprime, qui + traduit au dehors l'état passionné appliqué aux travaux de + l'intelligence: lisez _l'Allemagne_ de Madame de Staël, c'est un + livre agréable; chaque chapitre est un sentiment particulier: mais + d'un chapitre à l'autre on change de sentiment. Une inspiration + produit le premier chapitre, une seconde inspiration le second. + Cette variété plaît; mais cette variété n'est qu'agréable; c'est + l'image de la sensibilité ou de la passion inspirant l'esprit ou le + faisant parler. Le _Télémaque_ au contraire est l'image de la + raison ou de la détermination libre, dirigeant l'esprit vers un but + unique par des moyens ordonnés et proportionnés... Il y a plus de + plaisir à lire _l'Allemagne_ que le _Télémaque_. Mais l'impression + de ces ouvrages est différente; et la raison ne dit rien des + ouvrages spirituels, rien des conversations spirituelles, sinon que + ces conversations et ces ouvrages sont agréables. La raison dit des + autres ouvrages et des autres conversations, que ces conversations + sont belles, que ces ouvrages sont beaux; la raison y reconnaît la + volonté libre et un projet conçu avec liberté[240].» + +Madame de Staël était prévenue pour la conversation; et c'est le seul +point, heureusement peu important, où je trouve quelque intolérance +dans, ce génie essentiellement tolérant. «On a beau dire, a-t-elle écrit +quelque part, l'esprit doit savoir causer[241].» Mais si c'était à +condition de ne savoir pas écrire? Nous n'irons pas jusque-là ; ce serait +être encore plus absolu qu'elle-même. Bien causer n'empêche pas de bien +écrire; mais Buffon, Rousseau, Montesquieu ne savaient pas causer; et je +crois qu'il y a un genre de perfection dans le style, dont la recherche +habituelle est peu en harmonie avec le talent de la conversation. +Ajoutons, et Madame de Staël en est la preuve, qu'un très grand talent +de conversation, et un exercice habituel de ce talent, ne préparent pas +à bien écrire. Les deux talents ont été souvent réunis, ils sont +quelquefois séparés. + +_Corinne_ seule, parmi les productions de Madame de Staël, me paraît une +œuvre d'artiste. J'en ai parlé dans ce point de vue; et je m'explique ce +mérite par la situation intellectuelle et morale de l'auteur, lors de la +composition de ce roman. _Corinne_ est le milieu dans la vie de Madame +de Staël; le milieu entre la passion et la conviction, entre le trouble +et le repos; elle a cessé de dogmatiser dans un sens, elle ne dogmatise +point encore dans un autre. Elle ne se repose point dans l'indifférence, +elle s'arrête dans la contemplation, dans la contemplation émue, si l'on +peut ainsi parler. Rien, je le pense, n'est aussi favorable à la +composition d'une œuvre d'art, à toutes les conditions de la +littérature, et certainement _Corinne_ s'en est ressentie.--Toutefois, +c'est dans _l'Allemagne_, si je ne me trompe, et surtout dans la +dernière partie de cet ouvrage, que Madame de Staël se montre surtout +poète. On dirait, et véritablement je le crois, qu'en s'approchant des +régions de la vérité suprême, et par conséquent du repos, elle a senti +commencer en elle cet harmonieux concert de la sensibilité et de +l'imagination, qui est proprement la poésie. Sans faire usage, comme +dans _Corinne_, de la prose poétique, sans sortir du mouvement de la +prose, elle chante et c'est peut-être pour la première fois. Lorsqu'on +demandait à Schiller mourant (et c'est Madame de Staël qui nous l'a +appris) comment il se trouvait: «Toujours plus tranquille,» +répondit-il[242]. C'est la devise des dernières années et des derniers +écrits de Madame de Staël: toujours plus tranquille; et si toujours plus +de tranquillité ne signifie pas toujours plus de poésie, il est certain +du moins que, sans une certaine tranquillité d'esprit, il n'y a point de +poésie. Il est plus facile à la passion, à la douleur, d'arracher les +cordes de la lyre que de les faire vibrer. + +En somme, malgré tant d'éclat, d'esprit, de mouvement dans le style, et +j'ajoute tant de naturel, quoi qu'aient pu dire, de sa prétendue +affectation, des critiques superficiels, ce n'est pas comme écrivain que +Madame de Staël occupe dans la littérature une place si éminente; ce +n'est pas non plus comme poète, malgré tout ce qu'exhalent de parfum +poétique certaines pages de ses derniers écrits; ce n'est pas même comme +philosophe, malgré la justesse profonde et la grande portée d'un grand +nombre de ses pensées; c'est plutôt, c'est surtout comme éloquent +moraliste et comme peintre touchant du cœur humain. Il n'est sous ce +rapport que peu d'écrivains qu'on puisse mettre à côté d'elle; et +quoiqu'elle ait dit elle-même que jamais femme n'écrivit ni n'écrira un +ouvrage vraiment supérieur[243], nous osons lui répondre: Il est vrai, +ce n'est pas une femme qui a composé l'_Iliade_, ce n'est pas une femme +qui a écrit le _Discours sur les Révolutions du globe_; mais c'est une +femme qui a écrit _Corinne_. + + + + +DEUXIÈME PARTIE + +CHATEAUBRIAND + + + + +CHAPITRE PREMIER + +L'Essai sur les Révolutions. + + +Nous avons maintenant à évoquer un autre grand nom; heureusement ce +n'est pas des ombres du tombeau. Entré dans la vie bien peu d'années +avant Madame de Staël, M. de Chateaubriand lui survit encore, et ne se +survit point à lui-même. + +«Le nom de Chateaubriand[244] se lie, dans l'esprit des hommes de mon +âge, à des impressions qui, reçues dans la jeunesse, ne se peuvent plus +effacer. Et combien d'autres, avec moi, ne contemplent pas dans leur +mémoire, à travers vingt des plus grandes années qu'un homme ait pu +vivre, ce génie solitaire, imprévu et mélancolique, arrivant à nous de +l'exil et du désert, et lavant dans les larmes chrétiennes la poussière +d'anciennes erreurs; ce fils qui, converti par la vie et la mort d'une +mère, disait à la foule étonnée: _J'ai pleuré et j'ai cru_; détachant +des saules la harpe de Sion, et charmant les bords de l'Euphrate du doux +nom de Jérusalem; attendrissant, dans une prose égale aux plus beaux +vers, une langue devenue âpre et dure sous l'influence des factions et +de l'impiété, et voyant refleurir sous sa douleur le vieil arbre de la +foi nationale? Il y a des choses qu'on se représente difficilement. +Faites revivre, si vous le pouvez, la littérature de 1802; ressuscitez +la mort; montrez-nous, après l'orage révolutionnaire, les talents +sortant timidement de l'arche sous l'arc-en-ciel du 18 brumaire, les +traditions de la fin du dix-huitième siècle se réveillant peu à peu, la +civilisation nouvelle cherchant à se rattacher aux derniers anneaux +d'une civilisation épuisée; l'élégance et la politesse du siècle de +Louis XV représentées et remises en honneur par quelques vieillards +ingénieux et quelques jeunes hommes, leurs respectueux disciples, dont +plusieurs, par un plus généreux élan, se reportent jusqu'au siècle de +Louis XIV comme au berceau de toutes les saines doctrines; le pouvoir +nouveau souriant à une réaction qui pouvait ramener, avec la littérature +du grand siècle, tout l'ensemble de ses idées et peut-être de ses +institutions; de beaux talents enfin, mais les talents d'un autre âge, +et point de génie suffisant à l'époque. C'est alors qu'apparaissent, à +deux points de l'horizon, l'ouvrage de Madame de Staël sur _la +Littérature_ et le _Génie du Christianisme_.» + +Nous avons parlé du premier de ces deux ouvrages, si remarquable, si +riche d'aperçus, mais fondé sur un théorème très contestable, assez mal +défini, sur des renseignements incomplets, rattachant les espérances de +l'avenir aux doctrines d'une philosophie décrépite, et pour ainsi dire +la vie à la mort. Sous plusieurs rapports, «M. de Chateaubriand fut +mieux inspiré, et son talent en fut plus à l'aise. Après tant de +dissertations et d'analyses, il sentit qu'il fallait chanter, et il +chanta. Un monde nouveau ne peut s'ouvrir qu'au son de la lyre. La +sienne chantait des beautés qui ne vieillissent pas, et qu'un long +oubli, et tout récemment le martyre, avaient rajeunies. Dans sa +religion, peu exacte sans doute, M. de Chateaubriand versait tous les +trésors de ses souvenirs et de son individualité. À ces lecteurs avides +auxquels il apportait un nouveau monde, lui-même apparaissait comme un +monde. Dans le poème on cherchait le poète; on l'y trouvait, identifié +par l'amour avec son magnifique sujet; on l'y trouvait tout ruisselant +de la poésie de l'antiquité, du moyen âge, de la nature vierge, des +vastes solitudes et des mélancoliques souvenirs. Tous ces éléments +étaient liés dans l'unité de l'idée chrétienne, qui semblait, dans son +livre, se soumettre et s'approprier toutes les parties du monde, de +l'histoire et de la vie. Même des impressions trop tendres, trop +passionnées pour s'accorder avec la sévérité évangélique, semblaient, +par les pointes douloureuses dont l'auteur les avait armées, des +aiguillons cachés sous le cilice, les pâtiments intérieurs d'une âme qui +s'était donnée à Dieu toute palpitante de jeunesse et de vie. Dans tous +les écrits publiés alors par M. de Chateaubriand, on retrouvait l'auteur +du _Génie du Christianisme_; et partout les pièces de ce génie, comme +d'une armure bien jointe, le recouvraient tout entier; nulle existence +plus une, plus compacte et plus conséquente; et si, tout épris des +traditions de la monarchie chrétienne, champion des théories +patriarcales de M. de Bonald, profligateur des sciences physiques, dont +le rapide essor, encouragé par le despotisme, le menaçait en secret, si +M. de Chateaubriand laissait entrevoir dès lors tout son mépris pour le +pouvoir absolu, ces manifestations ne l'accusaient point +d'inconséquence: il voulait la monarchie, mais généreuse; et quel esprit +élevé a pu jamais sympathiser avec un autre absolutisme que celui de +Dieu! + +Ainsi s'élevait alors, imparfaite, il est vrai, factice, je le veux +encore, mais trouvant son lien dans une âme de poète, la grande unité +intellectuelle de M. de Chateaubriand. Elle ne fut pas pour peu de chose +dans l'impression que produisirent ses premiers ouvrages. On s'attacha à +une existence toute d'une pièce et toute d'une teneur; toujours +l'individualité apparaîtra comme une puissance; le scepticisme même et +le désespoir ont besoin, pour nous intéresser, d'un caractère ou d'une +idée qui les individualise. C'est par là que M. de Chateaubriand devint +cher au cœur de tant de personnes en tout pays, et même de celles qui ne +se faisaient aucune illusion sur la faiblesse de sa théologie et sur les +écarts de son imagination. Je le répète, ces temps sont loin; mais +lorsque _le premier frimaire an IX_ (1801), M. de Fontanes insérait dans +le _Mercure_ la _Prière des nautonniers à Notre-Dame de Bon-Secours_, +premières lignes qui révélaient au public l'existence de M. de +Chateaubriand, se figure-t-on bien quelle secousse durent éprouver les +esprits destinés à comprendre cette nouvelle poésie, et avec quelle +avidité, un an plus tard, ils s'empressèrent vers l'oasis fertile que +leur ouvrait le poème d'_Atala_?» + +J'ai rappelé et j'ai essayé de retracer l'impression que firent en +France quelques notes mélodieuses de cette lyre encore inconnue qui +devait éveiller toutes les lyres; car l'auteur du _Génie du +Christianisme_, de l'_Itinéraire_ et des _Études historiques_ s'annonça +d'abord par des chants. J'ai mis un soin jaloux à signaler le premier +fragment, les premiers mots qui révélèrent M. de Chateaubriand au public +français. Il faut maintenant ajouter qu'on se trompait. Cet auteur +n'était point un nouveau venu; ces quelques feuillets, arrachés à une +grande composition, n'étaient point les prémices de son talent; en sorte +que M. de Chateaubriand aurait pu dire à ceux qui le saluaient comme un +étranger: + + Et j'étais venu, je vous jure, + Avant que je fusse arrivé. + +Il était venu, en effet, trois ou quatre ans auparavant, escorté de deux +volumes in-octavo; mais personne ne s'en souvenait; personne n'avait ouï +parler de l'_Essai historique, politique et moral sur les Révolutions +anciennes et modernes, considérées dans leurs rapports avec la +Révolution française_, imprimé en 1797 à Londres, où l'émigration avait +jeté M. de Chateaubriand, et où le retenait sa mauvaise fortune. +Lui-même ne se prévalut point du succès d'_Atala_ et du _Génie du +Christianisme_ pour faire revivre le souvenir de l'_Essai_; s'il eût +parlé de cet ouvrage, c'eût été pour le désavouer; il aima mieux, +puisque cette production n'avait point été remarquée, l'abandonner à sa +destinée. Il en avait bien le droit; ses ennemis politiques avaient-ils +celui d'exhumer cet ouvrage, et d'en faire à la fois une fin de +non-recevoir contre ses nouvelles opinions et un argument contre sa +sincérité? Assurément non. Mais si le procédé n'était pas bon, le calcul +n'était pas mauvais; cette tactique ne manque jamais de réussir, +momentanément du moins; et c'est toujours autant; il ne sied pas à +l'injustice de faire la dégoûtée; il est bien clair que l'éternité ne +lui est pas assurée; le moment seul lui appartient, et le moment c'est +déjà beaucoup. Un moment lui fut donc accordé; mais il est déjà loin de +nous; et toute apologie, au sujet de l'_Essai_, est désormais superflue. + +Mais il n'est pas superflu de parler de l'_Essai_; et puisque des +attaques injustes ont obligé M. de Chateaubriand à réimprimer cet +ouvrage dans toute la pureté du texte primitif, nous avons, ainsi qu'il +arrive assez souvent, quelque obligation à l'injustice; car l'histoire +intellectuelle et littéraire du plus grand écrivain de nos jours serait +incomplète et obscure dans l'absence de ce document. Je dis plus: M. de +Chateaubriand n'a point à rougir de cet ouvrage, que, dans les notes de +l'édition de 1826, ses mains paternelles ont si cruellement flagellé; +et, s'il faut dire tout ce que je pense, je trouve dans cette production +si imparfaite, si inférieure, littérairement, à tout ce que l'auteur a +publié depuis, j'y trouve un caractère, un mérite qui se laissent +désirer, au moins c'est ainsi que j'en juge, dans ses productions +subséquentes. Je m'en expliquerai plus tard. + +Avant d'aller plus loin, partageons en quatre périodes le demi-siècle +que la carrière littéraire de M. de Chateaubriand tient enfermé entre +ses deux limites. À la première appartient uniquement l'_Essai +historique_; la seconde, qui commence avec le Consulat et qui finit avec +l'Empire, est toute littéraire, et comprend le _Génie du Christianisme_, +les _Martyrs_, l'_Itinéraire_, _Atala_, _René_, le _dernier +Abencerage_[245]; la troisième, qui coïncide avec la Restauration, est +remplie par la politique et ne nous montre presque plus qu'à la tribune +et dans les journaux le poétique auteur d'_Atala_ et des _Martyrs_; la +quatrième date de 1830, et ne finira sans doute qu'avec la vie de M. de +Chateaubriand; le moment n'est pas venu de lui donner un nom; mais les +travaux historiques y tiennent jusqu'ici la plus grande place. À les +prendre toutes ensemble, l'auteur reste bien pour l'histoire littéraire +ce qu'il est pour le public, pour le monde, un grand poète, un grand +écrivain; peu importe, d'ailleurs, ce qu'il a cru être, ce qu'il a voulu +être: mais on ne peut s'empêcher de remarquer qu'il semble n'avoir été +exclusivement écrivain et poète que lorsqu'il n'a pu faire autrement, et +que ses ouvrages les plus purement littéraires semblent n'avoir été pour +lui, malgré la gravité des sujets, que l'occupation d'un loisir importun +et l'amusement d'une halte forcée. + +M. de Chateaubriand appartient à une époque où presque tous les hommes +doués de grandes facultés ne pensent pas leur avoir donné un assez digne +emploi, jusqu'à ce qu'ils aient pu les mettre au service de l'État ou +aux gages de l'ambition. Il y a encore des hommes de lettres, il y en +aura toujours; mais le pouvoir sera de plus en plus préféré à la gloire, +ou, si mieux on l'aime, la gloire politique aux honneurs littéraires. + +Vous raconter M. de Chateaubriand tout entier, _ire per totum heroa_, ce +n'est pas mon dessein, ce n'est pas non plus ma mission. En tout cas, je +ne suis point appelé à dépasser, dans mon étude, l'époque de la +Restauration, et dans celle-là même, M. de Chateaubriand n'appellera +probablement pas mes premiers regards. Ce qui m'est immédiatement +dévolu, et je m'en réjouis, c'est la période littéraire et poétique de +cette remarquable vie; mais je ne puis, je ne voudrais même pas éviter +l'_Essai historique_; ce livre est, dans l'appréciation générale de cet +homme illustre, une lumière, une clef dont nous sentirons tout le prix. + +Le point de départ de M. de Chateaubriand, sa vie intérieure, l'état de +son âme et de son esprit, avant l'époque où sa célébrité a commencé, +nous seraient tout à fait inconnus sans l'_Essai historique_. Ce n'est +pas que cet homme, qui a une si grande horreur du _moi_[246], ne nous +ait beaucoup parlé de lui; mais on a beau être sincère, on ne peut +s'empêcher de teindre son passé des couleurs d'un présent glorieux; les +préoccupations actuelles ont un effet rétroactif; on aime (et, si c'est +une faiblesse, M. de Chateaubriand lui a payé un large tribut), on aime +à persuader aux autres, et d'abord à soi-même, que ce qu'on est +aujourd'hui, on l'a toujours été, que ce qu'on pense, on l'a pensé +toujours. À travers les inévitables désaveux dont M. de Chateaubriand a +flétri l'_Essai historique_, ouvrage posthume en quelque sorte, mis en +lumière fort longtemps après la mort morale du véritable auteur, on sent +la prétention d'avoir été, sous les rapports essentiels, le même +toujours. Les critiques et l'écrivain sont bien loin de compte: ceux-là +seraient tentés d'écrire une _histoire des variations_ de M. de +Chateaubriand; celui-ci a écrit réellement, en se répandant abondamment +dans ses écrits et surtout dans ses préfaces, _un traité de la +perpétuité de sa foi_. Vingt-cinq ans après la publication du _Génie du +Christianisme_, vous l'entendez déclarer «qu'il ne dément pas une +syllabe de ce qu'il a écrit dans cet ouvrage[247].» Pas une syllabe! +l'entendez-vous bien? et ce n'est pas un Dieu qui parle, c'est un pauvre +mortel. Il était impossible d'en dire autant de l'_Essai_, +diamétralement opposé dans ses doctrines au _Génie du Christianisme_: +mais l'auteur croit du moins pouvoir affirmer que, si les erreurs +religieuses et morales sont malheureusement trop nombreuses dans +l'_Essai_, il n'y aperçoit pas, en politique, «un seul principe qui +dévie de ceux qu'il professe aujourd'hui[248];» c'est-à -dire, après sa +sortie du ministère: l'auteur a raison de ne pas dire: pas un seul +principe différent de ceux qu'il professait hier. Accordons tout, et +ajoutons que, lorsque les principes politiques professés dans l'_Essai_ +seraient moins purs, c'est-à -dire moins conservateurs, nous n'en ferions +pas un crime à l'auteur, quelle que soit notre opinion, et nous n'en +sentirions diminuée en rien l'estime que nous avons pour lui. Un homme +de vingt-cinq ans, en 1797, pouvait bien n'être pas aussi mûr qu'on +l'est de nos jours au même âge; et certes, n'avoir à cet âge et à cette +époque, après une vie tumultueuse et dans une situation désespérée, rien +que des opinions arrêtées, rien que des opinions saines, c'eût été +presque un miracle; le miracle ne se présume jamais, et rien, dans les +antécédents de ce jeune émigré, ne donnait lieu de l'attendre: il se fit +plus tard. + +Vous attachez au nom de Chateaubriand des idées que vous n'en voulez +séparer à aucune époque de sa vie. Ce romantisme poétique et religieux, +dont il est le plus ancien comme le plus illustre représentant, et dont +il a l'air d'avoir été l'inventeur, vous voudriez le trouver dans +l'imagination et dans les écrits de M. de Chateaubriand avant l'époque +de la Révolution; mais avant la Révolution, ce romantisme n'existait +pas, et c'est la Révolution elle-même qui lui a donné naissance. Il +était bien étranger au dix-huitième siècle, malgré les tentatives de +quelques écrivains, de Voltaire en particulier, pour consacrer +littérairement les souvenirs nationaux. _Zaïre_, _Adélaïde Du Guesclin_, +le _Siège de Calais_, œuvres romantiques en un certain sens, très +classiques dans un autre, n'avaient pu prévaloir contre des influences +fort différentes, que subissaient et que propageaient les auteurs mêmes +de ces productions nationales. Tout ce qu'il y avait d'intelligent dans +la noblesse française était préoccupé de Voltaire et de Rousseau. Pour +ne pas parler du catholicisme, déserté alors et méprisé par les classes +supérieures plus qu'il ne le fut jamais, peu de prestige s'attachait aux +institutions et aux pouvoirs politiques, pour qui surtout les voyait de +près. Si un ouvrage comme le _Génie du Christianisme_ eût été possible +alors, et je crois pouvoir le nier, il aurait été déchiré à belles dents +par ceux-là mêmes qui, plus tard, en furent les preneurs intéressés, et +même par plusieurs de ceux qui en furent les admirateurs sincères. Mais +ce qui est plus certain, c'est que les éléments de cette inspiration +nouvelle n'existaient point encore, et moins peut-être dans l'esprit du +jeune chevalier de Chateaubriand, malgré son nom féodal et l'honneur +qu'il avait de monter dans les carrosses du roi[249], que dans +l'imagination de quelque écrivain roturier, solitaire, ruminant avec un +amour tout désintéressé la naïveté des vieilles traditions et la poésie +du moyen âge. Le jeune Chateaubriand n'y songeait guère plus que cet +autre gentilhomme, ce descendant de l'illustre famille de Chastellux, +qui, dans son livre _de la Félicité publique_, flétrissait sans réserve +tout un passé où son âme généreuse avait vu le malheur de ses semblables +bien plus que la gloire de ses aïeux. Quiconque se croyait de l'esprit, +et c'était à peu près tout le monde, était philosophe, et philosophe +n'est pas synonyme de romantique. L'impatience du mal, ou seulement du +gothique et du suranné, avait donné à Voltaire la foule; le désir, si ce +n'est l'espérance du bien, avait groupé autour de J.-J. Rousseau des +sectaires enthousiastes. M. de Chateaubriand était du nombre de ces +derniers. + +Les calamités de la Révolution, en atteignant sa famille et lui-même, +n'avaient point revêtu, à ses yeux, d'un charme poétique les antiquités +nationales; esclave de l'honneur, comme il le fut toujours, il avait +émigré; mais il n'avait pas toutes les opinions de son parti, il en +avait moins encore l'enthousiasme et les passions, ou plutôt il n'était +point de son parti, si ce n'est pour en partager la destinée et les +périls. En 1797, M. de Chateaubriand en était encore à Rousseau; et, +chose remarquable, il avait vu les sauvages impunément, il croyait +encore aux sauvages. Du reste, s'il était allé en Amérique avec +l'ambition des découvertes, il en avait fait plus d'une, à défaut de +celles qu'il espérait; il avait découvert sur ce sol étranger une +nouvelle nature, toute pleine de sauvages attraits, et en lui-même le +talent de peindre la nature. Enchanté par une magie dont son maître +Rousseau eût été heureux de subir l'empire, il revenait du désert +américain avec le secret d'enchantements nouveaux, avec un philtre +puissant dont lui-même ne connaissait pas encore toute l'énergie. Mais +philosophe il était parti, philosophe il revint. Sceptique en religion, +il ne l'était guère moins en politique. Plusieurs de la même caste que +lui avaient, en 1789, salué de leurs acclamations la réforme sociale +dont le Luther était un peuple tout entier; d'autres s'en étaient +séparés dès l'entrée; il semble que M. de Chateaubriand ait eu alors +d'autres préoccupations; 1791 est si près de 1793, que nous ne +comprenons point, nous qui alors ne vivions pas, qu'on en fût encore à +l'espérance ou du moins à la sécurité, et qu'en 1791[250] un gentilhomme +français, un parent presque de Malesherbes, s'en allât, quand sa patrie +cherchait, à travers le feu, un passage du présent vers l'avenir, s'en +allât, disons-nous, chercher, à travers les glaces, le passage de la mer +du Sud à l'Océan Atlantique. Curiosité intempestive, direz-vous +peut-être; mais comme alors nul n'en jugea ainsi, c'est l'imprévoyance +de l'époque qu'il faut admirer plutôt que celle de M. de Chateaubriand: +on peut quelquefois, sans être hypocrite, ne pas discerner le temps où +l'on vit. + +Il est certain qu'un enthousiasme quelconque, celui de la liberté ou +celui du royalisme, le lui aurait fait discerner; et l'ayant discerné, +il ne serait point parti. Mais le scepticisme exclut l'enthousiasme et +je l'ai dit, M. de Chateaubriand n'avait pas, en politique, des +convictions fortes. Ce demi-scepticisme durait encore en 1797; les +malheurs de son parti ne le lui avaient pas plus rendu cher qu'ils ne +l'en avaient détaché, et ses infortunes personnelles l'avaient aigri, +c'est à son honneur qu'il faut le dire, contre l'humanité plutôt que +contre ses propres ennemis. Il y a, d'ailleurs, tout lieu de croire que +ses relations particulières, avant de quitter la France, avaient été +surtout avec des littérateurs, ainsi donc en pleine roture, et que le +jeune homme élevé aux pieds de Malesherbes ne pouvait pas être un émigré +bien fervent et bien pur. Quant à la littérature, pour s'assurer que M. +de Chateaubriand était à cent lieues de la prétention d'en inventer une +nouvelle, il n'y a qu'à voir dans l'_Essai_ même quelles étaient ses +admirations littéraires. + +Mais, sans le jeter dans l'exaltation d'aucun parti, la contemplation +des grands événements contemporains tourna ses pensées vers la +politique. L'occasion fut le motif; la position détermina la pente; car +d'ailleurs tous les sujets l'attiraient à la fois. «Que n'aimais-je +point alors?» s'écrie-t-il quelque part dans l'_Essai_[251]. À +l'entendre, on croirait que, sans les événements, dont l'influence fut +impérieuse, les mathématiques ou les finances auraient réclamé et retenu +tout entier le chantre des solitudes américaines[252]. Il échut en +partage à la politique: alors, avec cette ardeur et cette capacité de +travail qui l'ont toujours caractérisé, il se plongea dans l'étude de +l'histoire, et, obligé de donner ses jours à des travaux mercenaires, il +disputa ses nuits au sommeil pour épuiser le vaste sujet dont le titre +de son ouvrage fait apprécier l'étendue aussi bien que la portée. +L'ouvrage devait être composé de six livres; un seul a été publié, un +seul peut-être fut écrit, et ce seul livre occupe deux grands volumes. + +Quel était son dessein? Placé, par ses opinions, entre les royalistes et +les républicains, et jugeant que ni les uns ni les autres ne sont de +leur siècle, il veut les y ramener, comme dans le courant d'un fleuve + + «qui nous entraîne, dit-il, selon le penchant des destinées, quand + nous nous y abandonnons. Il me semble, ajoute-t-il, que nous sommes + tous hors de son cours. Les uns (les républicains) l'ont traversé + avec impétuosité, et se sont élancés sur le bord opposé. Les autres + sont demeurés de ce côté-ci sans vouloir s'embarquer. Les deux + partis crient et s'insultent, selon qu'ils sont sur l'une ou + l'autre rive. Ainsi, les premiers nous transportent loin de nous + dans des perfections imaginaires, en nous faisant devancer notre + âge; les seconds nous retiennent en arrière, refusent de + s'éclairer, et veulent rester les hommes du quatorzième siècle dans + l'année 1796[253].» + +Trente ans plus tard, l'auteur écrit à la marge: + +«Dis-je aujourd'hui autre chose que cela?» Et il triomphe là -dessus. Il +triompherait peut-être moins sur cette autre question: «Avez-vous, _dans +l'intervalle_, toujours parlé, toujours pensé de même?» + +Mais enfin, pour ramener ses lecteurs dans le courant des temps, qui +est, en politique, le courant de la vérité, il le remonte laborieusement +le long de ses rives; il retourne, par l'étude, au point de départ de +toutes les histoires, pour s'embarquer là , et redescendre le cours du +fleuve. Il est impossible, selon lui, de se faire une destinée +indépendante des destinées générales; le courant général devenu plus +large et plus fort, c'est-à -dire les intérêts collectifs, les ambitions +générales, entraîne tout et nous brisera contre les écueils de son lit, +si nous ne le connaissons pas. Après tout, nous ne sommes jamais +certains d'éviter le naufrage; mais, dit l'auteur, + + «il faut étudier la carte, afin qu'en cas de naufrage, on se sauve + sur quelque île où la tempête ne puisse nous atteindre. Cette + île-là est une conscience sans reproche[254].» + +Ce n'est pas trop d'une si grande espérance pour entreprendre l'immense +voyage que l'auteur va nous faire faire à travers l'histoire +universelle. Mais à quoi bon le voyage, la carte et même le pilote, si +le fleuve n'est pas navigable, en d'autres termes, si la société est +impossible ou n'est qu'une déception, si, comme l'auteur se complaît à +le répéter, _il importe peu qui nous gouverne_[255], si le monde _n'est +qu'un grand bois où les hommes s'entr'attendent pour se dévaliser, si le +plus grand malheur des hommes c'est d'avoir des lois et un +gouvernement_, et si nous sommes forcés de conclure avec l'auteur: + + «Mais il n'y a donc point de gouvernement, point de liberté? De + liberté? Si: une délicieuse! une céleste! celle de la Nature. Et + quelle est-elle, cette liberté que vous vantez comme le suprême + bonheur? Il me serait impossible de la dépeindre; tout ce que je + puis faire est de montrer comment elle agit sur nous. Qu'on vienne + passer une nuit avec moi chez les sauvages, du Canada, peut-être + alors parviendrai-je à donner quelque idée de cette espèce de + liberté[256].» + +C'est une grande chute; mais l'auteur, en tombant, a, comme l'ancien +Brutus, embrassé sa mère; je veux dire que, s'il n'a pas trouvé ce qu'il +cherchait, il a trouvé ce qu'il ne cherchait pas, son talent, son +inspiration, sa muse. Cette scène chez les sauvages en fournit la +preuve, que nous relèverons plus tard. + +Il y a, du reste, bien d'autres contradictions, bien, d'autres +disparates dans l'_Essai historique_; mais elles ne sont pas sans +quelque charme, je l'avoue. Vous rappelez-vous, Messieurs, l'épigramme +où un bibliomane s'applaudit d'avoir trouvé la bonne édition d'un livre, +attendu que son exemplaire présente deux ou trois fautes d'impression +qui ne sont pas dans la mauvaise? C'est ainsi à quelques fautes +d'impression que se reconnaît assez souvent la bonne édition d'un homme. +Le soin minutieux qui les fait disparaître, la correction parfaite, se +paye quelquefois bien cher; la régularité s'achète quelquefois au prix +de la vérité, et un peu d'incohérence vaut mieux qu'une unité factice. +Mais elle ne vaut pas mieux, assurément, que l'unité vraie et naturelle; +c'est à celle-là qu'il faut tendre, et les boutades amères de l'auteur +de l'_Essai_ l'en ont éloigné trop souvent. + +On lui pardonnera moins facilement, quoiqu'il faille la lui pardonner +aussi, la manie des rapprochements. Que l'homme soit toujours l'homme, +que les mêmes causes produisent nécessairement les mêmes effets, et que +par conséquent il n'y ait, dans un sens, rien de nouveau sous le soleil, +aucune vérité n'est plus vraie, et peu sont aussi importantes: les +leçons de l'expérience et la philosophie de l'histoire n'ont d'autre +fondement que cet axiome. Mais l'exagération de cette vérité n'est pas +moins préjudiciable que son oubli. Il est impossible que tout se répète, +et le cours des temps, la Providence elle-même ou la liberté divine, +introduisent dans les questions générales des éléments qu'il faut savoir +discerner, sans quoi l'étude de l'histoire ne serait qu'un piège; et +c'est même la promptitude intuitive et la sûreté de ce discernement qui +a fait, en tout temps, la différence caractéristique entre les hommes +d'État et les historiens. Le sens historique et le tact politique, qui +semblent avoir tant de rapport entre eux, sont plus différents qu'on ne +pense, et les affaires entrent pour une plus grande part que l'histoire +dans la formation des grands hommes politiques. Il n'y a de constant et +de parfaitement égal à soi-même que la morale, parce qu'il faut bien que +l'immuable soit quelque part. À en croire l'_Essai historique_, chaque +personnage, chaque événement même, que dis-je? chaque incident, aurait +son Ménechme ou son Sosie dans l'histoire; il n'y aurait d'une +révolution à l'autre que les noms de changés; la Providence, pareille à +un écrivain sans fécondité, sans invention, n'aurait jamais su que se +copier elle-même; l'individualité serait uniquement le produit des +événements, et par conséquent la liberté en serait la proie; chaque +révolution aurait, d'une nécessité inévitable, son Louis XVI, son +Lafayette et son Dumourier, son Robespierre et son Tallien, et celle de +France aurait dû, à son terme, avoir son Simonide dans la personne de M. +de Fontanes. Vous comprenez, sans que je le dise, que l'auteur n'érige +pas ces jeux d'esprit en théorie; mais cette théorie résulte +nécessairement de son livre. Le système de perfectibilité, qu'il a tant +raillé depuis, n'est pas plus propre que le sien à obscurcir les +enseignements de l'histoire. Au reste, il faut en convenir, M. de +Chateaubriand a fait, à cet égard, si bonne justice de lui-même qu'il +n'a rien laissé à faire à ses plus zélés détracteurs. Comme je ne suis +pas du nombre, j'ai hâte d'en finir sur ce point et de vous renvoyer aux +«corrections fraternelles» que l'auteur s'est infligées à lui-même dans +les notes de son _Essai_. + +Sous le rapport de la composition, l'_Essai_ est une œuvre bizarre. Les +digressions, les hors-d'œuvre y abondent: les souvenirs personnels les +plus étrangers au sujet s'y développent et s'y prélassent en toute +liberté. Entres autres prétentions (car le livre en trahit de plus d'une +espèce), l'auteur avait celle de la méthode et de la symétrie; il est +curieux, après cela, de le voir s'écarter sans raison apparente, presque +sans prétexte, pour nous raconter, fort agréablement sans doute, de +longs épisodes de ses voyages, et jeter, au beau milieu de ses +parallèles historiques, des conseils plus ou moins judicieux, et plus ou +moins intelligibles, _aux infortunés_[257]. Il s'admoneste là -dessus +fort sévèrement dans ses notes, sans avoir l'air de se douter que, sur +cet article, il est relaps autant qu'on peut l'être. Mais cette +irrégularité n'est point sans charmes, croyez-le bien. L'ouvrage +perdrait peut-être plus qu'il ne gagnerait à être moins subjectif, moins +individuel. On sent que la sévérité du dessein et du plan de l'écrivain +comprimait un flot d'impressions et d'images, qui formaient, sans qu'il +s'en doutât, la veine la plus abondante de son génie. À toute force, il +voulait être philosophe lorsqu'il était poète; mais le poète, de temps +en temps, reprenait ses droits, et ce n'était pas toujours sans la grâce +de l'à -propos. J'en citerai pour exemple le chapitre sur Pisistrate: + + «Après avoir erré sur le globe, l'homme, par un instinct touchant, + aime à revenir mourir aux lieux qui l'ont vu naître, et à s'asseoir + un moment au bord de sa tombe, sous les mêmes arbres qui + ombragèrent son berceau. La vue de ces objets, changés sans doute, + qui lui rappelle, à la fois, les jours heureux de son innocence, + les malheurs dont ils furent suivis, les vicissitudes et la + rapidité de la vie, raniment dans son cœur ce mélange de tendresse + et de mélancolie, qu'on nomme l'amour de son pays. + + »Quelle doit être sa tristesse profonde, s'il a quitté sa patrie + florissante, et qu'il la retrouve déserte, ou livrée aux + convulsions politiques! Ceux qui vivent au milieu des factions, + vieillissant pour ainsi dire avec elles, s'aperçoivent à peine de + la différence du passé au présent; mais le voyageur qui retourne + aux champs paternels bouleversés pendant son absence, est tout à + coup frappé des changements qui l'environnent: ses yeux parcourent + amèrement l'enclos désolé, de même qu'en revoyant un ami malheureux + après de longues années, on remarque avec douleur sur son visage + les ravages du chagrin et du temps. Telles furent sans doute les + sensations du sage Athénien, lorsqu'après les premières joies du + retour, il vint à jeter les regards sur sa patrie[258].» + +Quand l'_Essai historique_ serait, sous le rapport de l'art, un tout à +fait mauvais livre, il faut avouer que peu de gens étaient capables, en +France et ailleurs, de faire un mauvais livre comme celui-là . Le travail +de recherches qu'il suppose est considérable: l'érudition en est souvent +curieuse; les jugements qu'il exprime, les vues qu'il expose, sont très +souvent dignes d'un historien; et le style, dans ces moments-là , est +digne de la pensée. L'imagination, dans ces pages vraiment historiques, +colore modérément les objets, sans en dénaturer l'aspect: le style +positif, sobre et sérieux, le style de la vie et de l'action paraît +naturel à l'écrivain. Le genre sévère de l'histoire ne répudierait, je +le crois, aucun des passages que je vais citer: + + «Ainsi les Athéniens s'habituèrent par degrés au gouvernement + populaire. Ils passèrent lentement de la monarchie à la république. + Le statut nouveau était toujours formé en partie du statut antique. + Par ce moyen on évitait ces transitions brusques, si dangereuses + dans les États, et les mœurs avaient le temps de sympathiser avec + la politique. Mais il en résulta aussi que les lois ne furent + jamais très pures, et que le plan de la constitution offrit un + mélange continuel de vérités et d'erreurs, comme ces tableaux, où + le peintre a passé par une gradation insensible des ténèbres à la + clarté; chaque nuance s'y succède doucement; mais elle se compose + sans cesse de l'ombre qui la précède, et de la lumière qui la + suit[259].» + + «La Révolution française ne vient point de tel ou tel homme, de tel + ou tel livre; elle vient des choses. Elle était inévitable; c'est + ce que mille gens ne veulent pas se persuader. Elle provient + surtout du progrès de la société à la fois vers la lumière et vers + la corruption; c'est pourquoi on remarque dans la Révolution + française tant d'excellents principes et de conséquences funestes. + Les premiers dérivent d'une théorie éclairée, les secondes de la + corruption des mœurs. Voilà le véritable motif de ce mélange + incompréhensible des crimes entés sur un tronc philosophique; voilà + ce que j'ai cherché à démontrer dans tout le cours de cet + _Essai_[260].» + + «Ainsi, au moment que le peuple commença à lire, il ouvrit les yeux + sur des écrits qui ne prêchaient que politique et religion: l'effet + en fut prodigieux. Tandis qu'il perdait rapidement ses mœurs et son + ignorance, la cour, sourde au bruit d'une vaste monarchie qui + commençait à rouler en bas vers l'abîme où nous venons de la voir + disparaître, se plongeait plus que jamais dans les vices et le + despotisme. Au lieu d'élargir ses plans, d'élever ses pensées, + d'épurer sa morale, en progression relative à l'accroissement des + lumières, elle rétrécissait ses petits préjugés, ne savait ni se + soumettre à la force des choses, ni s'y opposer avec vigueur. Cette + misérable politique, qui fait qu'un gouvernement se resserre quand + l'esprit public s'étend, est remarquable dans toutes les + révolutions: c'est vouloir inscrire un grand cercle dans une petite + circonférence; le résultat en est certain. La tolérance s'accroît, + et les prêtres font juger à mort un jeune homme qui, dans une orgie + avait insulté un crucifix; le peuple se montre incliné à la + résistance, et tantôt on lui cède mal à propos, tantôt on le + contraint imprudemment; l'esprit de liberté commence à paraître, et + on multiplie les lettres de cachet. Je sais que ces lettres ont + fait plus de bruit que de mal; mais, après tout, une pareille + institution détruit radicalement les principes. Ce qui n'est pas + loi, est hors de l'essence du gouvernement, est criminel. Qui + voudrait se tenir sous un glaive suspendu par un cheveu sur sa + tête, sous prétexte qu'il ne tombera pas? À voir ainsi le monarque + endormi dans la volupté, des courtisans corrompus, des ministres + méchants ou imbéciles, le peuple perdant ses mœurs; les + philosophes, les uns sapant la religion, les autres l'État; des + nobles ou ignorants, ou atteints des vices du jour; des + ecclésiastiques, à Paris la honte de leur ordre, dans les provinces + pleins de préjugés, on eût dit d'une foule de manœuvres + s'empressant à l'envi à démolir un grand édifice[261].» + +Ces citations nous rapprochent de la question que nous avons posée en +commençant, et à laquelle nous n'avons fait qu'une réponse provisoire en +disant que l'auteur de l'_Essai_ est presque également sceptique en +politique et en religion. Je ne prétends pas qu'il le soit aussi +absolument sur le premier point que sur le second; il incline vers la +monarchie, tout en rendant hommage au principe de la Révolution; mais il +est trop peu convaincu pour avoir beaucoup de zèle, et il faut bien le +dire, il n'y a pas dans tout l'_Essai_ la moindre trace d'enthousiasme +monarchique, ni d'une foi politique d'aucune sorte. Il soulève d'une +main incertaine les théories et les laisse retomber. C'est ainsi que, +dans le second volume, il nous dit: + + «Pour moi, qui, simple d'esprit et de cœur, tire tout mon génie de + ma conscience, j'avoue que je crois en théorie au principe de la + souveraineté du peuple; mais j'ajoute aussi que si on le met + rigoureusement en pratique, il vaut beaucoup mieux pour le genre + humain redevenir sauvage, et s'enfuir tout nu dans les bois[262].» + +Peut-être faut-il chercher le dernier mot de l'_Essai_, pour ce qui +concerne la politique, dans les passages suivants: + + «Les gouvernements mixtes sont vraisemblablement les meilleurs, + parce que l'homme de la société est lui-même un être complexe, et + qu'à la multitude de ses passions, il faut donner une multitude + d'entraves[263].» + + «Il n'est point de révolution là où elle n'est pas opérée dans le + cœur: on peut détourner un moment par force le cours des idées; + mais si la source dont elles découlent n'est changée, elles + reprendront bientôt leur pente ordinaire[264].» + + «Et moi aussi je voudrais passer mes jours sous une démocratie + telle que je l'ai souvent rêvée, comme le plus sublime des + gouvernements en théorie; et moi aussi j'ai vécu citoyen de + l'Italie et de la Grèce; _peut-être mes opinions actuelles ne + sont-elles que le triomphe de ma raison sur mon penchant_. Mais + prétendre former des républiques partout, et en dépit de tous les + obstacles, c'est une absurdité dans la bouche de plusieurs, et une + méchanceté dans celle de quelques-uns[265].» + +Le passage suivant, s'il n'est pas une preuve du scepticisme politique +de l'auteur, atteste du moins qu'à cette époque M. de Chateaubriand +jugeait avec sa raison plutôt qu'avec ses passions les événements et +tout l'ensemble de la Révolution française: + + «Tout ce qui fait événement plaît à la multitude. On aime à être + remué, à s'empresser, à faire foule; et tel honnête homme qui + plaint son souverain légitime massacré par une faction, serait + cependant bien fâché de manquer sa part du spectacle, peut-être + même trompé s'il n'allait pas avoir lieu. Voilà la raison pour + laquelle les révolutions où il a péri des rois éblouissent tant les + hommes, et pour laquelle les générations suivantes sont si fort + tentées de les imiter: lorsqu'on mène des enfants à une tragédie, + ils ne peuvent dormir à leur retour, si l'on ne couche auprès d'eux + l'épée ou le poignard des conspirateurs qu'ils ont vus. D'ailleurs + il y a toujours quelque chose de bon dans une révolution, et ce + quelque chose survit à la révolution même. Ceux qui sont placés + près d'un événement tragique sont beaucoup plus frappés des maux + que des avantages qui en résultent: mais pour ceux qui s'en + trouvent à une grande distance, l'effet est précisément inverse; + pour les premiers, le dénoûment est en action, pour les seconds en + récit. Voilà pourquoi la révolution de Cromwell n'eut presque point + d'influence sur son siècle, et pourquoi aussi elle a été copiée + avec tant d'ardeur de nos jours. Il en sera de même de la + Révolution française, qui, quoi qu'on en dise, n'aura pas un effet + très considérable sur les générations contemporaines, et peut-être + bouleversera l'Europe future[266].» + +C'en est assez pour juger que le jeune écrivain était bien loin de +l'enthousiasme, et peut-être même de la conviction en matière +politique[267]. Quant à la religion, le scepticisme de l'auteur est +évident; la croyance se réduit à ce qu'il y a de plus élémentaire dans +le déisme, à un minimum au dessous duquel il n'y a plus rien. On en +jugera par ce passage: + + «Pardonne à ma faiblesse, Père des miséricordes! Non, je ne doute + point de ton existence; et soit que tu m'aies destiné une carrière + immortelle, soit que je doive seulement passer et mourir, j'adore + tes décrets en silence, et ton insecte confesse ta Divinité[268].» + +Il est sceptique, mais il n'est pas irréligieux; une religion sincère et +cordiale est à ses yeux l'unique consolation des misères humaines, et +les génies religieux lui paraissent les vrais bienfaiteurs de +l'humanité: + + «Épiménide ne traitait point de superstition ce qui tend à diminuer + le nombre de nos misères; il savait que la statue populaire, que le + pénate obscur qui console le malheureux, est plus utile à + l'humanité que le livre du philosophe, qui ne saurait essuyer une + larme[269].» + +Ainsi que Rousseau son maître, + + «la majesté des Écritures l'étonne, la sainteté de l'Évangile parle + à son cœur.» + +Il y a presque de l'adoration dans l'attendrissement avec lequel il +s'incline devant + + «le divin Auteur des Évangiles, qui ne s'arrête point, dit-il, à + prêcher vainement les infortunés, qui fait plus, qui bénit leurs + larmes, et boit avec eux le calice jusqu'à la lie[270].» + +Mais il ne croit point à la vérité du christianisme; il l'attaque par +tous les côtés, il répète avec complaisance toutes les objections du +dix-huitième siècle, tout en disant: + + «Je n'y suis pour rien; je rapporte les raisonnements des autres, + sans les admettre; il est nécessaire de faire connaître les causes + qui nous ont plongés dans la révolution actuelle; or, celles-ci + sont d'entre les plus considérables[271].» + +Et après vingt pages d'une polémique que son sujet ne lui demandait pas, + + «il est bien fâché, dit-il, que son sujet ne lui permette pas de + rapporter les raisons _victorieuses_ avec lesquelles les Abbadie, + les Houteville, les Bergier, les Warburton ont combattu leurs + antagonistes[272].» + +C'est-à -dire qu'il se croit obligé en conscience de propager l'erreur, +son sujet l'y condamne; mais son sujet ne lui permet pas un mot en +faveur de la vérité. Je me trompe, ce mot, le voici; est-il d'un homme +qui regarde comme _victorieuses_ les réponses des apologistes de la foi +chrétienne? est-il d'un croyant ou d'un sceptique? vous en jugerez: + + «Moi, qui suis très-peu versé dans ces matières, je répèterai + seulement aux incrédules, en ne me servant que de ma faible raison, + ce que je leur ai déjà dit: Vous renversez la religion de votre + pays, vous plongez le peuple dans l'impiété, et vous ne proposez + aucun autre palladium de la morale. Cessez cette cruelle + philosophie; ne ravissez point à l'infortuné sa dernière espérance: + qu'importe qu'elle soit une illusion, si cette illusion le soulage + d'une partie du fardeau de l'existence; si elle veille dans les + longues nuits à son chevet solitaire et trempé de larmes; si enfin + elle lui rend le dernier service de l'amitié, en fermant elle-même + sa paupière, lorsque, seul et abandonné sur la couche du misérable, + il s'évanouit dans la mort[273].» + +Si l'auteur de l'_Essai_ ne croit pas à la religion, il croit encore +bien moins aux prêtres; peut-être même sont-ce les prêtres qui +l'empêchent de croire à la religion. Vous pourrez voir, par la citation +suivante, quels sentiments cette classe de personnes inspirait au jeune +émigré: + + «Les prêtres des Grecs avaient un pouvoir considérable sur la masse + du peuple; mais ils n'en exerçaient aucun sur les particuliers: les + nôtres, au contraire, nous environnaient, nous assiégeaient. Ils + nous prenaient au sortir du sein de nos mères, et ne nous + quittaient plus qu'après nous avoir déposés dans la tombe. Il y a + des hommes qui font le métier de vampires, qui vous sucent de + l'argent, le sang et jusqu'à la pensée[274].» + +Ce dernier mot a certainement de la puissance. + +Mais si M. de Chateaubriand est monarchique dans l'_Essai_, comme il +s'en vante trente ans après l'avoir publié, où donc est cette prétendue +solidarité entre le christianisme et le gouvernement monarchique? Chacun +s'en va de son côté, emportant un lambeau ou plutôt toute la vie de +l'autre. Je parle ainsi en me plaçant au point de vue du _Génie du +Christianisme_, et de tant d'autres écrits de M. de Chateaubriand, où +l'on voit le trône et l'autel adossés l'un à l'autre, se servant l'un à +l'autre de point d'appui. Rien de pareil dans l'_Essai_. Ou l'auteur +n'est point persuadé de la nécessité de cette alliance, ou il s'en +soucie assez peu. Il croit un peu à la monarchie, il ne croit point au +catholicisme, et il confesse avec un égal abandon sa foi et son +incrédulité, sans s'embarrasser, ce me semble, d'autre chose que de la +vérité. Et c'est ici le moment de dire ce qui m'attache à ce livre, et +ce qui me le fait préférer, sous un rapport, à tous les autres ouvrages +du même écrivain: c'est qu'il est naturel. Remarquez que je parle du +livre, et non du style, qui ne l'est peut-être pas toujours. Remarquez +encore que j'ai dit _naturel_ et non pas _sincère_, parce que je ne +refuse à aucun des écrits du noble écrivain le mérite de la sincérité, +tandis que je leur refuse, dans un certain sens, celui du naturel. + +L'art a certainement sa place dans la vie; mais il n'a rien à voir dans +la formation des convictions; les convictions relèvent uniquement de la +science et de la conscience. Et bien! l'art, ou si on l'aime mieux, +l'imagination, la poésie paraissent avoir eu leur part dans le système +dont M. de Chateaubriand est devenu le représentant. Son christianisme +(je veux dire celui de ses livres) est littéraire, sa politique est +littéraire, et le lien qui unit cette politique et ce christianisme est +littéraire aussi. Tout cela, fort sincère, je le crois, est une œuvre +d'artiste. Sa vie même, sa personnalité, porte le même caractère; il l'a +composée en poète, et de tous ses ouvrages c'est encore le meilleur. +Mettre en question la sincérité, ne serait pas seulement injuste, mais +déraisonnable; ce poème vivant, qui s'appelle M. de Chateaubriand, n'est +si parfait que parce qu'il est sincère. M. de Chateaubriand n'a point +d'ennemis; l'enthousiasme que son seul nom éveille a quelque chose +d'affectueux, et il est une des rares exceptions à la règle fatale qui +veut que ce qui s'ajoute à l'admiration soit retranché de l'affection, +parce que l'admiration crée une distance, et que l'affection n'en +connaît point. Mais que prouve l'universelle affection dont il est +entouré, sinon qu'on le croit sincère? Il l'est, je crois, autant qu'un +homme peut l'être; mais il n'en est pas moins, comme écrivain, comme +homme, comme politique, l'œuvre d'un art exquis. Or il est un sens, au +moins, où la nature et l'art forment une antinomie, où l'art ne vaut pas +la nature. Ni l'homme, ni la conviction, qui est tout l'homme, ne +doivent être une œuvre d'art. Un homme ne doit pas être un système, tout +le monde en convient; mais il ne faut pas non plus qu'un homme soit un +poème. Vous comprendrez peut-être, d'après cela, ma prédilection pour +l'_Essai_. Tout n'en est pas vrai, je l'avoue; tout n'en est pas même +naturel. L'auteur reproduit trop docilement l'attitude, l'accent et +jusqu'aux gestes, si l'on peut dire ainsi, de son maître chéri; et quel +est le jeune écrivain, quel est le jeune artiste, qui n'ait pas, à son +début dans la carrière, subi à la rigueur l'empire d'un modèle? La +_Thébaïde_ n'est-elle pas un reflet de Corneille? L'_Essai historique_ +est la _Thébaïde_ de M. de Chateaubriand; seulement on n'a jamais dit +que la _Thébaïde_ possédât en propre quelque mérite que les +chefs-d'œuvre de Racine n'aient pas reproduit en le perfectionnant, et +c'est ce que nous osons dire de l'_Essai_. + +Il est unique dans la carrière de M. de Chateaubriand, au moins sous un +rapport; il caractérise à lui seul toute une époque de sa vie; il est, +entre toutes les œuvres qui ont illustré le nom de son auteur, une œuvre +de solitude, et j'ajouterais d'indépendance, si je n'avais peur d'être +mal compris, et s'il ne valait pas mieux supprimer une expression juste +et qui complète ma pensée, que de donner lieu de douter de mon respect +pour le plus noble caractère. C'est l'œuvre d'un solitaire, qui ne se +sent engagé ni envers son passé, ni envers aucune opinion, et qui dit sa +pensée, advienne que pourra. Dans d'autres écrits, il sera beaucoup +moins lui-même qu'il ne croit l'être, dans celui-ci il est lui-même plus +qu'il ne le veut. La Providence va lui donner une position, des amis, un +parti, la gloire enfin, la gloire, ce grand et terrible engagement; +écoutez-le donc avant que tout ceci lui vienne; écoutez le Chateaubriand +de l'_Essai_ avant le Chateaubriand des _Martyrs_; et faites quelquefois +un pèlerinage pieux vers cette époque oubliée, où rien d'étranger, rien +de factice, ne s'était encore ajouté à la pensée, à la nature même de ce +beau génie. + +Le style de l'_Essai historique_ est défectueux à plusieurs égards; mais +c'est déjà un style distingué. L'auteur qui, à propos de quelques +néologismes et de quelques incorrections, s'administre de fort bons +coups de férule, convient qu'il n'écrirait pas mieux aujourd'hui +certaines pages de ce livre[275]. La vérité est que non seulement le +fond de la diction est bon, mais qu'il serait beaucoup plus difficile, +même avec du talent, d'en reproduire les beautés que d'en éviter les +défauts. Les défauts du style de l'_Essai_ sont de l'espèce de ceux qui +s'enlèvent aisément parce qu'ils sont à la surface; pour les faire +disparaître, un souffle souvent suffirait; les beautés sont engagées +beaucoup plus avant dans cette diction aussi solide qu'elle est animée. +Quant à ce qu'on pourrait appeler la _manière_ de M. de Chateaubriand, +ce je ne sais quoi qui ne se définit pas, mais qu'au premier coup d'œil +on reconnaît, elle tient à tout un ensemble d'idées qui ne devaient +qu'un peu plus tard former un tout dans son imagination; la fusion +n'était pas consommée, et même plusieurs ingrédients se faisaient encore +attendre. Il faut bien en convenir: ils se sont fondus l'un dans l'autre +si admirablement, qu'on dirait presque d'une _harmonie préétablie_, et +qu'on est tenté de se demander si, sous l'empire d'une autre +combinaison, plus naturelle peut-être, le talent de M. de Chateaubriand +aurait jamais été aussi complet, aussi libre. Cette question se +présentera un peu plus tard, et nous chercherons à nous rendre compte de +cette chimie toute poétique, toute merveilleuse, d'où l'on a vu sortir +une individualité factice à la fois et naturelle, dont l'élément +poétique est la véritable unité. Ici, remarquons seulement que si +l'auteur de l'_Essai_ ignorait de quels caractères nouveaux les opinions +qu'il n'avait pas encore devaient enrichir son talent, il ignorait +presque également ce qu'il possédait déjà , ce que la nature et les +événements avaient déjà déposé dans le creuset mystérieux où devait se +constituer son avenir littéraire. Il est certainement curieux de le +voir, dans l'_Essai_, rencontrer souvent sa muse, et passer à côté +d'elle sans la reconnaître et sans la saluer. Il répond cependant plus +d'une fois aux signes affectueux qu'elle lui adresse; il s'essaye aux +airs qu'il chantera plus tard; il parle déjà un langage dans lequel, en +le dégageant de quelques mots disparates, il est aisé de reconnaître ce +langage sans pareil qui va changer le nôtre; et cela est si vrai que +quelques morceaux de l'_Essai_ ont pu être transportés presque sans +changement dans le _Génie du Christianisme_. Qui ne se rappelle ce début +du chapitre intitulé: _Spectacle général de l'Univers_? + + «Il est un Dieu; les herbes de la vallée et les cèdres de la + montagne le bénissent, l'insecte bourdonne ses louanges, l'éléphant + le salue au lever du jour, l'oiseau le chante dans le feuillage, la + foudre fait éclater sa puissance, et l'Océan déclare son immensité. + L'homme seul a dit: _Il n'y a point de Dieu_. + + »Il n'a donc jamais celui-là , dans ses infortunes, levé les yeux + vers le ciel, ou, dans son bonheur, abaissé ses regards vers la + terre[276]?» + +Le chapitre de l'_Essai_, intitulé _Histoire du polythéisme_, commençait +en ces termes: + + «Il est un Dieu. Les herbes de la vallée et les cèdres du Liban le + bénissent, l'insecte bruit ses louanges, et l'éléphant le salue au + lever du soleil; les oiseaux le chantent dans le feuillage, le vent + le murmure dans les forêts, la foudre tonne sa puissance, et + l'Océan déclare son immensité: l'homme seul a dit: _Il n'y a point + de Dieu_. + + »Il n'a donc jamais celui-là , dans ses infortunes, levé les yeux + vers le ciel? Ses regards n'ont donc jamais erré dans ces régions + étoilées, où les mondes furent semés comme des sables[277].» + +Ici, l'auteur cesse de se servir d'original à lui-même. Les lignes qui +suivent dans l'_Essai_, ne sont pas reproduites dans cet endroit du +_Génie du Christianisme_; elles le sont, il est vrai, dans un autre, +mais avec de grandes différences. Les voici, selon l'_Essai_: + + «Pour moi j'ai vu, et c'en est assez, j'ai vu le soleil suspendu + aux portes du couchant dans des draperies de pourpre et d'or. La + lune, à l'horizon opposé, montait comme une lampe d'argent dans + l'Orient d'azur. Les deux astres mêlaient au zénith leurs teintes + de céruse et de carmin. La mer multipliait la scène orientale en + girandoles de diamants, et roulait la pompe de l'Occident en vagues + de roses. Les flots calmés, mollement enchaînés l'un à l'autre, + expiraient tour à tour à mes pieds sur la rive, et les premiers + silences de la nuit et les derniers murmures du jour luttaient sur + les coteaux, au bord des fleuves, dans les bois et dans les + vallées[278].» + +L'auteur jugea plus tard, et avec raison, que l'occasion, l'idée +actuelle ne comportait pas tout ce détail, que tout ce détail était trop +curieux, et faisait hors-d'œuvre. Il le transporta autre part, sauf la +céruse et le carmin, et bien d'autres choses encore, qu'on n'a pas +manqué de reprendre plus tard, attendu que des défauts brillants sont +plus faciles à imiter que des beautés solides. + +Mais là même où l'auteur semble se copier, que de changements et quels +judicieux changements? + +Cette _Nuit parmi les sauvages de l'Amérique_, qui, dans l'_Essai +historique_, doit faire l'office d'un argument en faveur de ce qu'il +plaît à l'auteur d'appeler l'état de nature, cette nuit, avec +l'intention et les sauvages de moins, vous la retrouvez dans le _Génie +du Christianisme_. Accordons-nous encore le plaisir de ce rapprochement. +Cette fois je commence par la première version, et sans doute par la +moins correcte: + + «La lune était au plus haut point du ciel: on voyait çà et là , dans + de grands intervalles épurés, scintiller mille étoiles. Tantôt la + lune reposait sur un groupe de nuages, qui ressemblait à la cime de + hautes montagnes couronnées de neige; peu à peu ces nues + s'allongeaient, se déroulaient en zones diaphanes et onduleuses de + satin blanc, ou se transformaient en légers flocons d'écume, en + innombrables troupeaux errants dans les plaines bleues du + firmament. Une autre fois, la voûte aérienne paraissait changée en + une grève où l'on distinguait les couches horizontales, les rides + parallèles tracées comme par le flux et le reflux régulier de la + mer: une bouffée de vent venait encore déchirer le voile, et + partout se formaient dans les cieux de grands bancs d'une ouate + éblouissante de blancheur, si doux à l'œil, qu'on croyait ressentir + leur mollesse et leur élasticité. La scène sur la terre n'était pas + moins ravissante: le jour céruséen et velouté de la lune flottait + silencieusement sur la cime des forêts, et, descendant dans les + intervalles des arbres, poussait des gerbes de lumière jusque dans + l'épaisseur des plus profondes ténèbres. L'étroit ruisseau qui + coulait à mes pieds, s'enfonçant tour à tour sous des fourrés de + chênes-saules et d'arbres à sucre, et reparaissant un peu plus loin + dans des clairières tout brillant des constellations de la nuit, + ressemblait à un ruban de moire et d'azur, semé de crachats de + diamants, et coupé transversalement de bandes noires. De l'autre + côté de la rivière, dans une vaste prairie naturelle, la clarté de + la lune dormait sans mouvement sur les gazons où elle était étendue + comme des toiles. Des bouleaux dispersés çà et là dans la savane, + tantôt, selon le caprice des brises, se confondaient avec le sol, + en s'enveloppant de gazes pâles, tantôt se détachaient du fond de + craie en se couvrant d'obscurité, et formant comme des îles + d'ombres flottantes sur une mer immobile de lumière. Auprès, tout + était silence et repos, hors la chute de quelques feuilles, le + passage brusque d'un vent subit, les gémissements rares et + interrompus de la hulotte; mais au loin, par intervalle, on + entendait les roulements solennels de la cataracte de Niagara, qui, + dans le calme de la nuit, se prolongeaient de désert en désert, et + expiraient à travers les forêts solitaires. + + »La grandeur, l'étonnante mélancolie de ce tableau, ne sauraient + s'exprimer dans les langues humaines; les plus belles nuits en + Europe ne peuvent en donner une idée. Au milieu de nos champs + cultivés, en vain l'imagination cherche à s'étendre, elle rencontre + de toutes parts les habitations des hommes: mais, dans ces pays + déserts, l'âme se plaît à s'enfoncer, à se perdre dans un océan + d'éternelles forêts; elle aime à errer, à la clarté des étoiles, + aux bords des lacs immenses, à planer sur le gouffre mugissant des + terribles cataractes, à tomber avec la masse des ondes, et pour + ainsi dire à se mêler, à se fondre avec toute une nature sauvage et + sublime[279].» + +Voici la même scène dans le _Génie du Christianisme_. Comme aucun +changement n'était commandé par l'intention du morceau, ni par la place +qu'il occupe dans le texte, vous pouvez regarder comme purement +littéraires, et de simple bon goût, toutes les corrections que l'auteur +a faites: + + «Un soir je m'étais égaré dans une forêt, à quelque distance de la + cataracte de Niagara; bientôt je vis le jour s'éteindre autour de + moi, et je goûtai, dans toute sa solitude, le beau spectacle d'une + nuit dans les déserts du Nouveau-Monde. + + »Une heure après le coucher du soleil, la lune se montra au-dessus + des arbres, à l'horizon opposé. Une brise embaumée, que cette reine + des nuits amenait de l'Orient avec elle, semblait la précéder dans + les forêts comme sa fraîche haleine. L'astre solitaire monta peu à + peu dans le ciel: tantôt il suivait paisiblement sa course azurée; + tantôt il reposait sur des groupes de nues qui ressemblaient à la + cime de hautes montagnes couronnées de neige. Ces nues, ployant et + déployant leurs voiles, se déroulaient en zones diaphanes de satin + blanc, se dispersaient en légers flocons d'écume, ou formaient dans + les cieux des bancs d'une ouate éblouissante, si doux à l'œil, + qu'on croyait ressentir leur mollesse et leur élasticité. + + »La scène sur la terre n'était pas moins ravissante: le jour + bleuâtre et velouté de la lune descendait dans les intervalles des + arbres, et poussait des gerbes de lumière jusque dans l'épaisseur + des plus profondes ténèbres. La rivière qui coulait à mes pieds, + tour à tour se perdait dans le bois, tour à tour reparaissait + brillante des constellations de la nuit, qu'elle répétait dans son + sein. Dans une savane, de l'autre côté de la rivière, la clarté de + la lune dormait sans mouvement sur les gazons: des bouleaux agités + par les brises, et dispersés çà et là , formaient des îles d'ombres + flottantes sur cette mer immobile de lumière. Auprès, tout aurait + été silence et repos, sans la chute de quelques feuilles, le + passage d'un vent subit, le gémissement de la hulotte; au loin par + intervalles, on entendait les sourds mugissements de la cataracte + de Niagara, qui, dans le calme de la nuit, se prolongeaient de + désert en désert, et expiraient à travers les forêts solitaires. + + »La grandeur, l'étonnante mélancolie de ce tableau, ne sauraient + s'exprimer dans les langues humaines; les plus belles nuits en + Europe ne peuvent en donner une idée. En vain, dans nos champs + cultivés, l'imagination cherche à s'étendre; elle rencontre de + toutes parts les habitations des hommes: mais dans ces régions + sauvages, l'âme se plaît à s'enfoncer dans un océan de forêts, à + planer sur le gouffre des cataractes, à méditer au bord des lacs et + des fleuves, et, pour ainsi dire, à se trouver seule devant + Dieu[280].» + +Qu'on étudie ces deux morceaux, et qu'on dise si le: _Inutiles falce +ramos amputans, feliciores inserit_, a jamais été mieux pratiqué[281]. + +Ces seuls morceaux auraient dû, ce me semble, faire remarquer l'_Essai +historique_. Après Rousseau, même après Bernardin de Saint-Pierre, cela +était nouveau, inattendu. Tous trois, ils étaient du nombre de ces +mécontents sublimes qui semblent dire à la foule de ceux qui sont +contents, ou qui prennent le monde comme il est, sans s'embarrasser de +ce qu'il pourrait être: Ah! si vous saviez d'où je viens! si vous saviez +ce que j'ai vu! Ils viennent, hélas! d'où nous venons tous, ils n'ont +rien vu que ce que nous voyons; et toutefois, un immense regret, comme +d'une richesse perdue, bien qu'ils aient toujours été pauvres, enivre +leur âme de douleur et de poésie. Des deux premiers de ces écrivains, je +puis l'affirmer sans preuve. Faut-il le prouver au sujet de M. de +Chateaubriand? Il n'est pas de carrière plus brillante à la fois et plus +mélancolique. L'auteur de l'_Essai_ est né désabusé. Ce qu'il se montre +dans ce premier ouvrage, il l'a toujours été; et le mot qu'il a laissé +tomber dans la préface de ses _Études historiques_: «Je méprise +aujourd'hui la vie que je dédaignais dans ma jeunesse[282],» est aussi +vrai qu'il est sincère. Quoique M. de Chateaubriand ait beaucoup parlé +de mélancolie, c'est réellement un génie mélancolique, de cette +mélancolie qui intéresse et qui touche parce qu'elle est virile, et +qu'elle n'affaiblit en rien le ressort de l'activité. Ce trait, chez le +grand poète que nous étudions, est plus profond, plus primitif que tous +les autres. Parmi les poètes, ce sont ceux-là surtout qui aiment et qui +sentent la nature, comme ce sont aussi les époques fatiguées et +sceptiques qui se retournent vers elle avec amour et se rejettent en +pleurant sur son sein maternel. Mais Rousseau et Bernardin de +Saint-Pierre se consolent en lui contant leurs peines et en recevant +d'elle comme une réponse de paix et de l'assurance. M. de Chateaubriand +n'en aime pas plus la magnificence et la mélancolie; il l'aime parce +qu'au milieu de ses enchantements, elle a de mystérieuses tristesses et +d'ineffables soupirs. D'autres ont aimé la campagne, il aime le désert: +Ce qui lui plaît de la nature, c'est la solitude, l'immensité, les +aspects sauvages. Par la raison, je veux dire par une certaine force +d'abstraction, il est capable de juger le passé, de croire à l'avenir; +mais les ruines le touchent plus que les fondations nouvelles, et il est +l'homme des souvenirs bien plus que des espérances. Des opinions +nouvelles, une position prise ont dû donner à tout cela une teinte +particulière, et M. de Chateaubriand a bien pu, à certains égards, +prendre son imagination pour son cœur: à combien d'autres cela n'est-il +pas arrivé? Mais au-dessous des opinions un peu factices, au-dessous, +dirai-je, de cette _représentation_, si vous cherchez l'homme, vous le +trouverez tel que j'ai dit: désabusé en tout temps, triste au fond, amer +quelquefois, poète plutôt qu'enthousiaste, mais généreux, courtois, +chevaleresque, par nature et sans nul effort. Si la chevalerie n'eût pas +existé, il l'aurait inventée; et véritablement, elle s'est surpassée en +lui. + +Tout cela se laisse pour le moins entrevoir dans l'_Essai_. M. de +Chateaubriand voudrait bien qu'on y entrevît aussi le catholique; mais +cela lui paraît impossible, et il en fait son deuil. Pour moi, s'il +n'était pas bizarre de prétendre mieux voir que l'auteur dans son œuvre, +je dirais qu'il n'y a pas si loin de l'incrédule de l'_Essai_ au croyant +du _Génie du Christianisme_; car cet incrédule a des paroles de +sympathie pour la foi sincère, et ce croyant a l'imagination plus +religieuse que l'esprit. Quoi qu'il en soit, il y a entre l'_Essai_ et +le _Génie du Christianisme_, un fait qu'on appelle communément +conversion. + + + + +CHAPITRE DEUXIÈME + +Atala. + + +Je ne raconte pas la vie de M. de Chateaubriand; je n'en rappelle que ce +qui est nécessaire à mon dessein. Sa mère, femme pieuse, était morte +avec le regret d'avoir vu son fils, par la publication de l'_Essai +historique_, donner des gages aux ennemis du catholicisme. Il sut, par +une sœur également pieuse, et qu'il devait perdre bientôt après, quelles +avaient été les dernières angoisses et les prières suprêmes d'une mère +qu'il vénérait profondément. Quelque idée que je me fasse de la +dogmatique de M. de Chateaubriand, je déclare que je ne suis pas de la +force de ceux qui ont pu trouver ridicule le changement soudain de ses +opinions à la nouvelle de cette mort, précédée, si on peut s'exprimer +ainsi, d'une double agonie; je crois pieusement à ce qu'il nous raconte, +oui, pieusement, parce que ce serait être non seulement injuste envers +lui, mais impie envers l'humanité, que de ne pas le croire; et non +seulement je ne suis pas étonné, mais je suis profondément touché +lorsque, dans la préface du _Génie du Christianisme_, je l'entends dire, +avec ce ton simple qui est celui de la vérité: + + «Mes sentiments religieux n'ont pas toujours été ce qu'ils sont + aujourd'hui. Tout en avouant la nécessité d'une religion, et en + admirant le christianisme, j'en ai cependant méconnu plusieurs + rapports. Frappé des abus de quelques institutions et des vices de + quelques hommes, je suis tombé jadis dans les déclamations et les + sophismes. Je pourrais en rejeter la faute sur ma jeunesse, sur le + délire des temps, sur les sociétés que je fréquentais; mais j'aime + mieux me condamner: je ne sais point excuser ce qui n'est point + excusable. Je dirai seulement les moyens dont la Providence s'est + servie pour me rappeler à mes devoirs. + + »Ma mère, après avoir été jetée à soixante-douze ans dans des + cachots où elle vit périr une partie de ses enfants, expira sur un + grabat, où ses malheurs l'avaient reléguée. Le souvenir de mes + égarements répandit sur ses derniers jours une grande amertume: + elle chargea, en mourant, une de mes sœurs de me rappeler à cette + religion dans laquelle j'avais été élevé. Ma sœur me manda le + dernier vœu de ma mère: quand la lettre me parvint au delà des + mers, ma sœur elle-même n'existait plus; elle était morte aussi des + suites de son emprisonnement. Ces deux voix sorties du tombeau, + cette mort qui servait d'interprète à la mort, m'ont frappé. Je + suis devenu chrétien. Je n'ai point cédé, j'en conviens, à de + grandes lumières surnaturelles; ma conviction est sortie du cœur: + j'ai pleuré, et j'ai cru[283].» + +C'était en 1798, un an après la publication de l'_Essai_. Il est +impossible de ne pas croire que, dès ce moment, M. de Chateaubriand +conçut le dessein de son grand ouvrage et mit la main à l'œuvre. J'ose +dire que cela est touchant, et d'autant plus que rien ne présageait que +l'apparition de cet ouvrage dût coïncider avec le rétablissement des +cultes chrétiens en France. Le christianisme, en 1798, était encore +proscrit, et, selon les apparences, avait encore pour longtemps à +l'être. Le dessein de M. de Chateaubriand était donc, il faut le dire, +un dessein généreux, et son œuvre, qu'on a appelée une œuvre de +circonstance, l'était en effet, mais dans le plus noble sens de ce mot. +Lorsque les promesses du 18 brumaire et les sollicitations d'anciens +amis, au nombre desquels était La Harpe, rappelèrent en France M. de +Chateaubriand, son travail était déjà avancé; mais l'épisode d'_Atala_ +était seul en état de paraître. Or, cet épisode d'_Atala_, si l'on +considère l'époque où il parut, et les idées dont il est plein, était le +_Génie du Christianisme_ en raccourci; le culte n'était pas encore +rétabli, puisque dans la première édition de ce petit ouvrage, l'auteur +rend hommage à un gouvernement, «qui ne proscrit, dit-il, aucune opinion +paisible, et sous lequel il est permis de prendre la défense du +christianisme[284].» Je ne dirai pas qu'il y avait du courage à défendre +la cause de la religion (je crois qu'il y en avait); je ne tiens qu'à +établir une chose, c'est qu'aucune espérance personnelle, aucun calcul +intéressé, ne pouvaient se rattacher à la publication d'_Atala_ et du +_Génie du Christianisme_. On ne le nie pas, je crois, mais on n'y pense +pas assez; et tout le monde doit être bien aise que M. de Chateaubriand +ait fait à la fois un beau livre et une action honorable. + +Toutefois, l'événement se préparait et se laissait pressentir. Ce +peuple, à qui la soif de l'ordre et du repos venait de faire accepter +avec enthousiasme tous les préliminaires de la monarchie, et qui, quoi +qu'on en dise, ne s'y trompait pas, associait par habitude à l'idée de +l'ordre rétabli celle des autels relevés. Le pouvoir et le culte, +l'autorité politique et l'autorité religieuse, formaient un tout dans +son esprit; et comme pour confirmer la justesse de cette association +d'idées, ces deux autorités formaient aussi un tout dans la pensée des +révolutionnaires obstinés, qui ne voulaient pas plus de concordat que de +18 brumaire. Ils avaient cru faire la Révolution contre ce culte +précisément qu'il s'agissait de restaurer, et l'on sait la réponse du +général Dumas à Bonaparte, qui lui demandait, lors des fêtes du +Concordat, comment il trouvait tout cela: «Admirable; il n'y manque que +trois cent mille hommes qui se sont fait tuer pour renverser ce que vous +relevez.» On peut croire que cette objection toucha peu le Premier +Consul, déjà empereur dans l'âme, et qui songeait d'avance à se rendre +ancien en s'entourant de tout ce qui l'était. Il n'avait garde d'oublier +le principal, et la religion ne fut pas seulement rendue à la liberté, +mais livrée aux périls d'une position officielle. Cromwell eut, en +apparence, cet embarras de moins; mais le culte épiscopal, dont les +souvenirs étaient des prétentions, contribua sans doute à renverser la +dynastie nouvelle, et fut pour beaucoup dans la restauration des Stuart. +Au reste Cromwell, quand il eût voulu choisir entre les deux cultes, +n'en était pas le maître; je ne sais si, à la longue, Bonaparte l'eût +été davantage; mais il me semble qu'il calcula bien en rétablissant +l'ancien culte et en se donnant, dans cette affaire, le mérite de +l'initiative. + +_Atala_, cependant, précéda d'une année environ, la restauration de +l'ancien culte.--M. de Chateaubriand avait des amis chauds; on annonçait +le nouvel écrivain; on l'élevait sur le pavois, avant même qu'il fût +connu; on solennisa son avènement; vous savez tous, Messieurs, avec quel +empressement M. de Fontanes faisait les honneurs du monde littéraire à +ce néophyte de la gloire. Toutefois le petit livre eût pu se suffire à +lui-même, et de fait, + + Il ne dut qu'à lui seul toute sa renommée. + +L'acclamation fut immense, les réclamations vives à proportion. Le parti +philosophique, classique en littérature, incrédule en religion, +révolutionnaire en politique, se sentait menacé dans tous ses intérêts à +la fois, et les applaudissements qui accueillaient _Atala_ lui disaient +assez l'imminence d'un danger qui, assurément, n'était pas tout entier +dans les pages de cette nouvelle. Mais le nombre des critiques et la +violence de quelques-unes ne firent guère que constater l'immensité du +succès. + +Ce succès ne peut nous prévenir ni pour ni contre _Atala_. Nous ne +sommes plus sous le charme. Essayons de juger ces prémices d'une +nouvelle littérature, ce ballon d'essai au moyen duquel l'auteur du +_Génie du Christianisme_ interrogeait en quelque sorte l'état de +l'atmosphère et la direction des vents. + +Il serait facile encore aujourd'hui de faire la satire d'_Atala_, +quoique l'auteur en ait fait disparaître les plus fortes taches. Ce +petit poème était déjà à peu près dans l'état où nous le voyons, lorsque +Chénier le critiqua. Chénier qui, dans son rapport, garde le plus +inconcevable silence sur le _Génie du Christianisme_, se fait de loisir +pour parler d'_Atala_, et sort, pour en parler, de la gravité officielle +de son rôle de rapporteur dans l'affaire des prix décennaux. Il y a, +dans cette étude malveillante d'un ouvrage d'imagination, beaucoup trop +de cette critique verbale ou extérieure dont la facile et déloyale +industrie aurait bon marché du sublime, et même surtout du sublime, +puisqu'elle n'est qu'un appel à cet instinct de moquerie cynique dont +nous portons tous peut-être le principe au dedans de nous[285]. On est à +peu près sûr d'avoir pour soi les rieurs lorsqu'on a dit que le «Père +Aubry est _le chef de la Prière_, qu'il est aussi _l'homme des anciens +jours_, qu'il est de plus _le vieux génie de la montagne_, qu'il est +encore _le serviteur du grand Esprit_, et qu'il n'en est pas moins +_l'homme du rocher_[286].» On a fait rire, mais qu'a-t-on prouvé? Ce +n'est pas que l'analyse de Chénier n'ait des parties judicieuses que +nous adoptons; mais ce que nous n'adoptons pas, c'est l'esprit de cette +analyse; nous nous rangeons plutôt, en matière de critique, du côté de +M. de Chateaubriand, qui nous paraît avoir professé les bons principes +dans une page charmante que voici: + + «Il était utile, sans doute, au sortir du siècle de la fausse + philosophie, de traiter rigoureusement des livres et des hommes qui + nous ont fait tant de mal, de réduire à leur juste valeur tant de + réputations usurpées, de faire descendre de leur piédestal tant + d'idoles qui reçurent notre encens en attendant nos pleurs. Mais ne + serait-il pas à craindre que cette sévérité continuelle de nos + jugements ne nous fît contracter une habitude d'humeur dont il + deviendrait malaisé de nous dépouiller ensuite? Le seul moyen + d'empêcher que cette humeur prenne sur nous trop d'empire, serait + peut-être d'abandonner la petite et facile critique des _défauts_, + pour la grande et difficile critique des _beautés_. Les anciens, + nos maîtres, nous offrent, en cela comme en tout, leur exemple à + suivre. Aristote a consacré le XXIVe chapitre de sa _Poétique_ à + chercher comment on peut excuser certaines fautes d'Homère, et il + trouve douze réponses, ni plus ni moins, à faire aux censeurs; + naïveté charmante dans un aussi grand homme. Horace, dont le goût + était si délicat, ne veut pas s'offenser de quelques taches: _Non + ego paucis offendar maculis_. Quintilien trouve à louer jusque dans + les écrivains qu'il condamne; et s'il blâme dans Lucain l'art du + poète, il lui reconnaît le mérite de l'orateur: _Magis oratoribus + quam poetis annumerandus_[287].» + +Cependant je serai sévère et détaillé précisément pour qu'il soit bien +prouvé que la perfection négative n'est à peu près de rien dans le +succès d'une œuvre d'imagination, et pour faire connaître jusqu'où va le +prestige du talent. + + * * * * * + +Pour ne pas juger trop sévèrement le sujet d'_Atala_, il est bon +d'oublier que ce roman fait partie du _Génie du Christianisme_, et qu'il +est destiné à résumer ce grand ouvrage. La fable n'en est point assez +grave pour cela, et je serai compris sans m'expliquer davantage. Prenons +donc _Atala_ pour un roman comme un autre, et disons que le sujet n'en +est pas sans intérêt; mais combien l'est-il moins que celui de _Paul et +Virginie_, dont le souvenir a certainement préoccupé l'auteur! _Atala_ +est l'exagération, je n'ose pas dire la charge de _Paul et Virginie_. +Ici la sainte, l'éternelle loi de la pudeur, là le respect d'un vœu +prononcé par un autre; ici la mort préférée à l'ombre du mal, là le +suicide, c'est-à -dire un crime réel prévenant un crime imaginaire: j'ai +le droit de parler ainsi, puisque c'est au vœu coupable de sa mère, et +non au devoir imprescriptible de la chasteté, que la jeune Indienne +offre sa vie en sacrifice. À la lettre il est vrai qu'Atala elle-même a +fait un vœu, mais ce vœu lui a été arraché par la violence. L'intérêt du +dénoûment est préparé dans _Paul et Virginie_ par l'aimable histoire de +leur enfance et de leurs amours; on les connaît l'un et l'autre; on a +vécu avec eux; chacun d'eux a un caractère, une physionomie morale. +Chactas et Atala n'en ont point, non pas même celle de leur patrie; +s'ils sont trop sauvages pour des prosélytes de la civilisation, ils +sont trop civilisés pour des sauvages; leur langage mêle constamment et +sans aucune mesure la naïveté des races primitives aux idées abstraites +et générales des Européens du dix-neuvième siècle. Cette même Atala qui +dit, en parlant de sa mère: + + «Ensuite le chagrin d'amour vint la chercher, et elle descendit + dans la petite cave garnie de peaux d'où l'on ne sort jamais[288],» + +elle dira plus tard: + + «Sentant une divinité qui m'arrêtait dans mes horribles transports, + j'aurais désiré que cette divinité se fût anéantie, pourvu que, + serrée dans tes bras, j'eusse roulé d'abîme en abîme avec _les + débris de Dieu et du monde_[289].» + +Chactas dit quelque part + + «qu'il avait désiré de dire les choses du mystère à celle qu'il + aimait déjà comme le soleil[290],» et que «le génie des airs + secouait sa chevelure bleue, embaumée de la senteur des pins[291];» + +à la bonne heure, quoiqu'il soit étrange que l'homme qui a conversé avec +Fénelon et qui reproduit si fidèlement le langage du Père Aubry, puisse +encore s'exprimer ainsi: qu'il soit donc sauvage tant qu'il lui plaira; +mais qu'après avoir parlé «de la chevelure bleue du génie des airs» il +ne vienne pas nous dire, en parlant d'Atala + + «qu'on remarquait sur son visage je ne sais quoi de vertueux et de + passionné, dont l'attrait était irrésistible; qu'elle joignait à + cela des grâces plus tendres, et qu'une extrême sensibilité, unie à + une mélancolie profonde, respirait dans ses regards[292];» + +surtout qu'il se garde bien de dire au missionnaire: + + «Périsse le Dieu qui contrarie la nature[293]!» + +Les hommes de la nature, comme on les appelle, ne parlent guère de la +nature; ce mot même n'existe pas pour eux; c'est à peine s'il existait +pour les Français du siècle de Louis XIV dans le sens que lui donne +Chactas. + +Après tout, la situation des deux amants, leur jeunesse, la nouveauté +même de leur langage, font regretter un peu moins l'intérêt qui +résulterait de caractères bien dessinés. Il est presque dommage que +l'auteur ait essayé de combler cette lacune, au moins pour ce qui +concerne Atala, dont il a voulu, d'une façon quelconque, marquer +l'origine et la nature européennes[294]. Au lieu de peindre ce +caractère, il le définit, et rien dans ses récits ne vient à l'appui de +cette définition. C'est ainsi qu'il nous parle «de l'élévation de son +âme dans les grandes choses, et de sa susceptibilité dans les +petites[295];» c'est ainsi qu'Atala mourante s'accuse, bien injustement +pour ce que nous en pouvons connaître, «d'avoir beaucoup tourmenté +Chactas par son orgueil et par ses caprices[296].» Où donc l'auteur +a-t-il pris cela? Je déclare, moi, qu'Atala me paraît la plus douce et +la meilleure fille du monde; tout le récit en fait foi; et quand elle +serait moins bonne enfant, qu'est-ce que cela nous fait si nous ne le +voyons pas? En matière de poésie ou de roman, que les auteurs en soient +bien avertis, le lecteur ne croit et ne sait que ce qu'il voit. + +Il est presque inutile de remarquer que là où les caractères et les +passions mêmes font défaut, il ne peut y avoir une véritable action. Ce +défaut, dans _Atala_, est habilement dissimulé; mais une exacte analyse +du roman, si nous osions nous la permettre ici, le mettrait à nu. +L'aventure, outre ce qu'elle a de vulgaire au fond, est par trop +sommaire, et peut-être n'y en a-t-il pas de meilleure critique que +l'épisode de _Velléda_ dans les _Martyrs_[297]. Je ne l'envisage que +sous le rapport de l'art; mais, sous ce rapport, quelle différence, et +que _Velléda_ est à la fois plus pathétique et plus raisonnable +qu'_Atala_! + +Le livre a une prétention dogmatique; on ne lui en faisait pas une loi; +mais sitôt qu'il l'annonce, on lui en demande compte. Eh bien! +qu'enseigne-t-il par la bouche du Père Aubry, qui représente le +vieillard de _Paul et Virginie_? Il nous enseigne d'abord qu'Atala +pouvait être relevée de son vœu; elle l'a su trop tard; mais, hélas! +dans le cas contraire elle l'aurait su trop tôt; en sorte que si +l'ignorance a été funeste, la connaissance, d'une autre manière, l'eût +été aussi: seulement, dans le second cas, elle ne serait pas morte. +Voilà le premier chapitre de la sagesse du Père Aubry. Le second est un +discours de consolation pour Atala qui se meurt. Ce que j'y vois de plus +clair, c'est que la vie ne vaut pas la peine qu'on la regrette, que les +plus heureux sont à plaindre, «que les reines ont été vues pleurant +comme de simples femmes,» que la déception est au fond de tout et même +des affections les plus tendres, attendu «qu'il y a toujours quelques +points par où deux cœurs ne se touchent pas, et que ces points suffisent +à la longue pour rendre la vie insupportable,» et que si Atala savait ce +que c'est que le mariage, elle aimerait mieux, pour peu qu'elle eût de +jugement, mourir que de se marier[298]. On lui dit de plus quelques mots +de la robe éclatante des vierges qu'elle va revêtir dans le séjour des +élus. Ce qu'elle a fait pour cela, ce qui lui donne droit au bonheur +céleste, il est difficile de le voir; son suicide apparemment ne sera +pas un titre: qu'y a-t-il donc pour elle entre son crime et le ciel? la +communion, l'extrême-onction, quelques formalités qu'elle accomplit ou +plutôt qu'elle subit; il m'est impossible de voir autre chose. Quant aux +idées, aux sentiments, aux actes moraux, dont ces actes extérieurs ne +peuvent être que l'emblème, ou du moins qui seuls peuvent communiquer +aux emblèmes une grâce, une vertu, on n'en dit mot. Tout cela sans doute +est sous-entendu; mais, à l'époque où écrivait M. de Chateaubriand, +était-il encore ou était-il déjà temps de sous-entendre? Non, il fallait +s'expliquer. Il est vrai qu'alors on aurait eu un catéchisme au bout +d'un roman, et l'auteur avait trop de goût pour terminer un roman par un +catéchisme. Quelque chose de positif, cependant, ressort de cette +histoire, et c'est l'ermite qui prend la peine de nous l'apprendre: + + «Vous offrez tous trois, dit-il (la mère d'Atala, Atala elle-même + et l'imprudent missionnaire qui dirigeait sa mère), un terrible + exemple des dangers de l'enthousiasme et du défaut de lumière en + matière de religion[299].» + +La leçon sur l'enthousiasme sera dans tous les temps bien reçue; mais +était-ce bien de celle-là que l'époque avait le plus pressant besoin? + +On ne s'étonne guère que Chactas, ainsi catéchisé, ait différé pendant +plus de cinquante ans la promesse qu'il a faite à son amante et au Père +Aubry, de devenir chrétien; mais on s'étonne pourtant qu'il ne soit pas +chrétien, parlant du christianisme comme il en parle. Est-ce peut-être +que M. de Chateaubriand, voulant, pour l'agrément du lecteur, faire +parler Chactas en sauvage, a, de son autorité privée, différé la +conversion de cet idolâtre? Comment n'est-il pas chrétien, comment, du +moins, est-il encore idolâtre, celui qui parle ainsi: + + «C'est de ce moment, ô René, que j'ai conçu une merveilleuse idée + de cette religion qui, dans les forêts, au milieu de toutes les + privations de la vie, peut remplir de mille dons les infortunés; de + cette religion qui, opposant sa puissance au torrent des passions, + suffit seule pour les vaincre, lorsque tout les favorise, et le + secret des bois, et l'absence des hommes, et la fidélité des + ombres[300].» + +Et ailleurs: + + «Aussitôt le prêtre divin revêt une tunique blanche d'écorce de + mûrier; les vases sacrés sont tirés d'un tabernacle au pied de la + croix, l'autel se prépare sur un quartier de roche, l'eau se puise + dans le torrent voisin, et une grappe de raisin sauvage fournit le + vin du sacrifice. Nous nous mettons tous à genoux dans les hautes + herbes; le mystère commence. + + »L'aurore paraissant derrière les montagnes, enflammait l'Orient. + Tout était d'or ou de rose dans la solitude. L'astre annoncé par + tant de splendeur sortit enfin d'un abîme de lumière, et son + premier rayon rencontra l'hostie consacrée, que le prêtre, en ce + moment même, élevait dans les airs. Ô charme de la religion! Ô + magnificence du culte chrétien! Pour sacrificateur un vieil ermite, + pour autel un rocher, pour église le désert, pour assistance + d'innocents sauvages! Non, je ne doute point qu'au moment où nous + nous prosternâmes, le grand mystère ne s'accomplît, et que Dieu ne + descendît sur la terre, car je le sentis descendre dans mon + cœur[301].» + + «Elle triomphait cette religion divine[302],» + +s'écrie Chactas dans un autre moment. Ailleurs, il appelle encore Atala +«une sainte[303].» Après la mort d'Atala, lorsque le missionnaire lui +dit: c'est la volonté de Dieu: + + «Je n'aurais jamais cru qu'il y eût tant de consolation dans ce peu + de mots du chrétien résigné, si je ne l'avais éprouvé + moi-même[304].» + +Quoi qu'il en soit, ce Chactas qui prêche autant et mieux que le Père +Aubry, n'est pas encore chrétien cinquante ans après une aventure qui +lui est aussi vivement présente que les scènes de la veille. Il s'en +étonne lui-même, et il a de quoi: + + «Comment Chactas, s'écrie-t-il, n'est-il point encore chrétien? + Quelles frivoles raisons de politique et de patrie l'ont jusqu'à + présent retenu _dans les erreurs de ses pères_? Non, je ne veux pas + tarder plus longtemps[305].» + +Il fera fort bien. Mais comment M. de Chateaubriand veut-il que des gens +qui ont aussi «des raisons de politique et de patrie» se croient obligés +de se hâter plus que n'a fait Chactas? Et quelle utilité peut-il y avoir +à nous représenter un homme qui a goûté la sublimité du dogme et de la +morale chrétienne, et qui reste encore engagé dans les grossières +superstitions d'une peuplade sauvage? Qu'il ne soit pas devenu chrétien, +cela se conçoit encore; mais qu'il soit resté idolâtre, qui peut le +comprendre? + +Le même caractère hybride, incohérent, se montre partout, mais surtout +dans la couleur du style, ou plutôt dans la promiscuité de plusieurs +couleurs qui s'entremêlent sans se fondre. L'Orient et l'Occident, le +présent et le passé, la naïveté du sauvage et la subtilité maladive de +l'homme civilisé, ont jeté pêle-mêle dans le discours des principaux +personnages du drame leurs expressions et leurs images. Cela n'est pas +naturel, cela est faux; et pourtant, il faut le dire, cela se supporte. +Tout n'est pas assorti, mais tout est si brillant, si mélodieux, si +suave! Il y a tant de fraîcheur et d'éclat dans ces couleurs qui se +heurtent; il y a tant de musique dans ce langage; cela est si splendide, +si riche! L'auteur semble s'être monté, en toutes choses, au ton de +cette nature transatlantique où tout ce qui est grand est énorme, où +tout ce qui éclaire éblouit, où tout ce qui impose épouvante, où tout ce +qui émeut enivre. La nature morale elle-même, les pensées des +personnages, celle de l'auteur ont quelque chose, dans _Atala_, de +l'inouï et du démesuré des déserts où le drame s'accomplit. Il semble +que toutes les barrières soient tombées à la fois, et qu'une langue qui +ne ressemble à aucune parce qu'elle ressemble à toutes, soit la langue +naturelle d'un sujet et d'une scène où tout déconcerte nos idées +ordinaires. Mais, cela va sans dire, il y a de l'art dans cette +confusion; les disparates sont habilement sauvées; ce pêle-mêle +s'organise, et une unité très artificielle finit par paraître un tout +naturel et vrai. C'est qu'il est vrai dans l'âme de l'auteur; c'est +qu'en lui l'impossible fusion s'est réellement opérée; voilà ce qui, en +dépit de la réflexion, nous retient sous le charme; car il ne faut pas +s'imaginer qu'il puisse y avoir le moindre charme dans ce qui est +absolument faux. + +Sur ce pied, bien des pensées, bien des détails de style, auxquels leur +nouveauté donna un moment de succès, sont sans charme aujourd'hui. Rien +n'est si voisin du précieux que la naïveté étudiée, et l'auteur +d'_Atala_ y tombe assez souvent; il y a plus, il a refusé constamment à +la critique des changements qu'elle avait droit d'exiger. Si nous ne +voyons plus dans _Atala_ corrigée, le _nez du Père Aubry aspirer +naturellement vers la tombe_, nous voyons d'édition en édition +reparaître la fameuse phrase: «Orage du cœur, est-ce une goutte de votre +pluie[306]?» La mère de la mère d'Atala la contraint encore d'épouser +«le magnanime Simaghan, tout semblable à un roi, et honoré des peuples +comme un Génie[307].» Atala mourante dit encore à son jeune ami: +«Chactas, les rayons du soleil seront bien beaux au désert, sur ma +tombe[308].» Le Père Aubry veut encore que «l'on s'étonne de la quantité +de larmes que contiennent les yeux des rois[309],» et René voit encore +aujourd'hui «des larmes au fond d'une histoire[310].» + +L'auteur, en relisant son ouvrage, aurait dû s'apercevoir qu'il sortait +de son rôle, ou plutôt qu'il entrait dans le rôle d'autrui, lorsque, en +son propre nom, il dit à la fin d'_Atala_: + + «Quant un Siminole me raconta cette histoire je la trouvai fort + instructive et parfaitement belle, parce qu'il y mit la fleur du + désert, la grâce de la cabane, et une simplicité à conter la + douleur que je ne me flatte pas d'avoir conservées[311].» + +Ce n'est pas dans ce style qu'un gentilhomme français, à la fin du +dix-huitième siècle, a pu parler à des lecteurs français. Mais c'est +avec raison qu'il ne se flatte point d'avoir conservé «cette simplicité +à conter la douleur» que le Siminole avait mise dans son récit. C'est là +sans doute qu'il fallait être simple, et c'est là peut-être qu'il l'est +le moins. Il ne faut pas s'étonner que le style d'un sauvage soit figuré +même dans la douleur; la métaphore est sa langue naturelle; mais un +sauvage ému dira-t-il: + + «Je répandis la terre antique sur un front de dix-huit + printemps[312].» + +Fallait-il lui prêter un langage aussi froid? Dans le petit chef-d'œuvre +de l'abbé Prévost, on voit aussi un amant enterrer sa maîtresse; mais il +n'est question ni de _printemps_ ni de _terre antique_: «J'ouvris une +large fosse, et j'y plaçai l'idole de mon cœur...» Mais je ne veux pas +toucher à ce morceau pathétique, ne pouvant vous le lire tout entier. +Qui voudra comparer ces deux pages l'une avec l'autre, connaîtra quelle +est la force de la simplicité. + +M. de Chateaubriand a été parmi nous l'introducteur de ce qu'on appelle +aujourd'hui _la couleur locale_. En dépit de l'abus qu'on a fait du vrai +accidentel ou historique aux dépens du vrai universel ou humain, nous +lui en devons de la reconnaissance. Il faut même pardonner à l'inventeur +d'avoir fait un peu étalage de cette nouveauté, et d'avoir cru que des +noms barbares et inintelligibles, comme celui de _chichicoué_, étaient +essentiels à la couleur locale. On ne peut s'empêcher pourtant de +remarquer combien, dans ce même genre, l'auteur de _Paul et Virginie_ a +plus de mesure et de goût. Lui-même, avec une humilité feinte et +malicieuse, n'a que trop bien critiqué son illustre émule. Un jour que, +devant lui, on rapprochait le nom de M. de Chateaubriand du sien, il dit +en souriant: «Oh! je n'ai qu'un tout petit pinceau, et M. de +Chateaubriand a une brosse.» On préférera peut-être à ce mot, qui n'est +pas précisément aimable, le mot tout simple qu'il dit un jour à un de +nos compatriotes qui avait su mériter sa bienveillance[313]: «M. de +Chateaubriand a l'imagination trop forte,» ce qui peut signifier: trop +peu de nuances, un coloris trop peu ménagé. Il est sûr que Bernardin de +Saint-Pierre tout ému qu'il était de cette luxuriante et, pour ainsi +dire, de cette fougueuse nature des tropiques, a mieux su se contenir, +et n'a pas fait, comme M. de Chateaubriand, entrechoquer les couleurs. +Il est moins somptueux, sans paraître beaucoup moins riche, et les +mornes de l'Île de France ne sont pas, après que nous l'avons lu, moins +distinctement empreints dans notre souvenir que les forêts vierges +d'Amérique, après la lecture d'_Atala_. + +C'est, je crois, assez de critique. Après tout, si Atala subsiste, si +elle a inspiré les peintres et les poètes, si elle est une figure de +plus dans le nombre de ces figures immortelles dont le génie a composé +un monde aussi vivant que le monde réel, il doit y avoir, de cela, +quelques bonnes raisons que nous n'avons pas dites. Les meilleures, +peut-être, sont celles qui se sentent et ne se disent pas; on a beau +analyser, expliquer; le talent est une magie; c'est le _je ne sais quoi_ +dont Montesquieu, dans son petit traité du goût, a fait le complément et +peut-être la couronne du talent; Atala, Chactas, le Père Aubry, sont des +êtres vivants; toute cette histoire, avant de passer dans un livre, a eu +sa réalité dans le cœur du poète; ces êtres, ces scènes, ces discours ne +sont pas sortis des limbes glacés de l'abstraction; tout cela a vécu, +tout cela est donc immortel. _Atala_ n'est pas un pastiche, un +enchaînement d'arabesques, un ingénieux caprice; il y a un souffle, une +âme dans ce poème, et les êtres qu'il évoque ne sont pas de vaines +ombres. Le critique le plus froid se sent lui-même entraîné, et il est +déjà enivré, déjà hors de combat, qu'il proteste encore. Si tout était +vrai dans les premières critiques d'_Atala_, s'il n'y avait rien à +ajouter à ce qu'elles ont dit, croyez bien qu'_Atala_ aurait disparu, et +qu'on n'en parlerait plus que comme de l'erreur passagère d'un beau +génie. Si M. de Chateaubriand a su imprimer à une combinaison factice le +caractère de la vérité et une partie du charme de la nature, ce +dangereux talent n'est-il pas un talent immense? + +Tout, d'ailleurs, ne se réduit pas, dans cette affaire, au _je ne sais +quoi_. Comme peintre magnifique des magnificences de la nature, M. de +Chateaubriand trouverait à peine son égal et ne trouverait pas son +pareil. Sa manière est aussi neuve que grande. Le sentiment qu'il a de +la nature n'a rien du panthéisme, et n'y conduit pas; et par là il se +distingue nettement d'une école moderne, qui ne serait pas fâchée de se +réclamer de lui; l'âme du contemplateur reste maîtresse d'elle-même; +elle se distingue de ce qu'elle admire, elle n'est pas fascinée par la +nature, comme l'oiseau par le serpent; mais elle sent une âme, une vie +dans la nature: si la nature ne sent rien, la nature exprime quelque +chose; ces bruits, ces mouvements, ces couleurs, ces concerts ne sont +pas vides de sens; il y a correspondance, intelligence inexplicable +entre l'homme et le monde. Ce mysticisme, s'il faut le nommer ainsi, +vaut bien la mythologie antique, qui fractionnait toutes les +impressions, et mettait partout une fable ingénieuse à la place d'un +mystère touchant. Il n'y a ni panthéisme ni mythologie dans ce passage +bien connu, et il n'en est pas moins beau: + + «Aucun bruit ne se faisait entendre, hors je ne sais quelle + harmonie lointaine qui régnait dans la profondeur des bois: on eût + dit que l'âme de la solitude soupirait dans toute l'étendue du + désert[314].» + +Ceci était nouveau dans notre langue, mais elle pouvait l'accepter; elle +hésita un peu davantage à s'approprier l'image que voici: + + «Le désert déroulait maintenant devant nous ses solitudes + démesurées[315].» + +_Démesurées_ a pu sembler hasardeux; mais _dérouler ses solitudes_ nous +paraît aussi beau que hardi. + +Non comme preuve, assurément, mais comme ornement de ce discours +critique, nous pouvons nous permettre de citer, quoique bien connu et +gravé dans toutes les mémoires, un des plus beaux tableaux que renferme +cette composition, qui n'est tout entière elle-même qu'un magnifique +tableau de la nature. C'est l'orage dans la forêt: + + «Cependant l'obscurité redouble: les nuages abaissés entrent sous + l'ombrage des bois. La nue se déchire, et l'éclair trace un rapide + losange de feu. Un vent impétueux sorti du couchant, roule les + nuages sur les nuages; les forêts plient, le ciel s'ouvre coup sur + coup, et à travers ses crevasses, on aperçoit de nouveaux cieux et + des campagnes ardentes. Quel affreux, quel magnifique spectacle! La + foudre met le feu dans les bois; l'incendie s'étend comme une + chevelure de flammes; des colonnes d'étincelles et de fumée + assiègent les nues qui vomissent leurs foudres dans le vaste + embrasement. Alors le grand Esprit couvre les montagnes d'épaisses + ténèbres; du milieu de ce vaste chaos s'élève un mugissement confus + formé par le fracas des vents, le gémissement des arbres, le + hurlement des bêtes féroces, le bourdonnement de l'incendie, et la + chute répétée du tonnerre qui siffle en s'éteignant dans les + eaux[316].» + +Après Virgile, après Thompson, après tout le monde, ceci était nouveau. +D'autres citations que je ne puis me permettre, achèveraient une preuve +que ce morceau commence, c'est qu'il n'est rien de tel pour bien peindre +que de bien voir, et pour voir que de regarder. Cela est fort trivial, +et fort méconnu, comme beaucoup d'autres trivialités. Un seul exemple, +et fort court, au moins pour me faire comprendre: + + «Cependant une barre d'or se forma à l'Orient. Les éperviers + erraient sur les rochers, et les martres rentraient dans le creux + des ormes: c'était le signal du convoi d'Atala[317].» + +Des détails comme ceux-là sont l'enseigne et le sceau de la réalité. La +poésie de la nature ou, plus généralement, la poésie du phénomène a +reparu quand on s'en est ressouvenu. L'observation poétique est autre +chose que l'observation scientifique; mais à sa manière le vrai poète +observe, et l'on peut dire que c'est un des côtés par où M. de +Chateaubriand, si moderne à beaucoup d'égards, est un écrivain antique. + +Un des côtés, non pas le seul. Dans la peinture, bien plus intéressante, +de la nature vivante et surtout de la nature humaine, le sens ou, si +l'on aime mieux, l'imitation originale de l'antiquité se révèle chez +l'auteur d'_Atala_. Il faudrait remonter à Homère, à Virgile, au moins à +Milton, pour retrouver le modèle ou l'inspiration de beautés comme +celles-ci: + + «La nuit s'avance: les chants et les danses cessent par degré; les + feux ne jettent plus que des lueurs rougeâtres, devant lesquelles + on voit encore passer les ombres de quelques sauvages; tout + s'endort; à mesure que le bruit des hommes s'affaiblit, celui du + désert augmente, et au tumulte des voix succèdent les plaintes du + vent dans la forêt. + + »C'était l'heure où une jeune Indienne qui vient d'être mère se + réveille en sursaut au milieu de la nuit; car elle a cru entendre + les cris de son premier-né, qui lui demande la douce nourriture. + Les yeux attachés au ciel, où le croissant de la lune errait dans + les nuages, je réfléchissais sur ma destinée[318].» + +Cette jeune Indienne et son nouveau-né, dans cette situation, au milieu +de cette scène, c'est l'antiquité même, sous les chauds reflets du +dix-neuvième siècle. + +Au fait, M. de Chateaubriand avait retrouvé ou réveillé l'antiquité dans +les savanes ou sous les ombrages de l'Amérique. Non qu'elle soit là +plutôt qu'ailleurs; mais c'est là qu'elle lui a donné rendez-vous. +J'appelle antiquité cette ingénuité des premiers âges, cette enfance du +genre humain, dont les anciens poètes ont trouvé autour d'eux des +restes, que d'autres ont rêvée, et vers laquelle tout génie vraiment +poétique se reporte avec amour, parce que la naïveté ressemble à la +candeur. À côté de beaucoup de naïveté factice et de simplicité +affectée, il y a de l'antiquité dans _Atala_; c'est, dans quelques-unes +au moins de ses parties, l'œuvre la plus antique que notre époque ait vu +éclore. Voilà le mot lâché; mais pour ne me faire de querelle avec +personne, je me hâte de le rappeler, et je me borne à dire que si +l'auteur nous a fait des sauvages et de leur vie une peinture assez +romanesque[319], il a donné avec infiniment de bonheur un corps et une +vie à une idée que nous aimons tous, à cette simplicité noble et à cette +grâce ingénue dont nous faisons l'attribut des peuplades reculées que la +civilisation poursuit sans avoir pu encore les atteindre. Nous savons +bien tous que c'est un mensonge; mais nous sommes tous, en ce point, +disciples de J.-J. Rousseau, après l'avoir réfuté; il nous faut l'âge +d'or quelque part, et après l'avoir longtemps placé au bord de +l'Illissus et sur les rives du Taygète, nous l'abritons par la pensée +sous les ombrages américains jusqu'à ce que la hache du colon, en les +abattant, ait fait envoler tous nos rêves avec les oiseaux de ces +solitudes violées. Prolongez, ô poètes, multipliez vos innocentes +impostures; vous êtes, pour longtemps encore, sûrs d'être écoutés: +«Vienne encore un trompeur, nous ne tarderons guère.» Redites-nous donc, +vous, l'un des plus touchants et des plus magnifiques, redites-nous la +chanson d'Atala fugitive dans le désert. + + «Le fleuve qui nous entraînait, coulait entre de hautes falaises, + au bout desquelles on apercevait le soleil couchant. Ces profondes + solitudes n'étaient point troublées par la présence de l'homme. + + »Atala et moi nous joignions notre silence au silence de cette + scène. Tout à coup la fille de l'exil fit éclater dans les airs une + voix pleine d'émotion et de mélancolie; elle chantait la patrie + absente: + + »Heureux ceux qui n'ont point vu la fumée des fêtes de l'étranger, + et qui ne se sont assis qu'aux festins de leurs pères! + + »Si le geai bleu du Meschacebé disait à la nonpareille des + Florides: Pourquoi vous plaignez-vous si tristement? n'avez-vous + pas ici de belles eaux et de beaux ombrages, et toutes sortes de + pâtures comme dans vos forêts?--Oui, répondrait la nonpareille + fugitive; mais mon nid est dans le jasmin; qui me l'apportera? Et + le soleil de ma savane, l'avez-vous? + + »Heureux ceux qui n'ont point vu la fumée des fêtes de l'étranger, + et qui ne se sont assis qu'aux festins de leurs pères! + + »Après les heures d'une marche pénible, le voyageur s'assied + tristement. Il contemple autour de lui les toits des hommes; le + voyageur n'a pas un lieu où reposer sa tête. Le voyageur frappe à + la cabane, il met son arc derrière la porte, il demande + l'hospitalité; le maître fait un geste de la main; le voyageur + reprend son arc et retourne au désert! + + »Heureux ceux qui n'ont point vu la fumée des fêtes de l'étranger, + et qui ne se sont assis qu'aux festins de leurs pères! + + »Merveilleuses histoires racontées autour du foyer, tendres + épanchements du cœur, longues habitudes d'aimer si nécessaires à la + vie, vous avez rempli les journées de ceux qui n'ont point quitté + leur pays natal! Leurs tombeaux sont dans leur patrie, avec le + soleil couchant, les pleurs de leurs amis et les charmes de la + religion. + + »Heureux ceux qui n'ont point vu la fumée des fêtes de l'étranger, + et qui ne se sont assis qu'aux festins de leurs pères[320]!» + +L'_Épilogue_ d'_Atala_ renferme le plus grand nombre de ces beautés; il +est d'un ton plus vrai que le reste de l'ouvrage, et peut-être en +est-il, après tout, la plus belle partie. C'est là que se trouve +l'épisode si connu de la jeune mère indienne qui vient de perdre son +fils: + + «Elle se leva, et chercha des yeux un arbre sur les branches duquel + elle pût exposer son enfant. Elle choisit un érable à fleurs + rouges, festonné de guirlandes d'apios, et qui exhalait les parfums + les plus suaves. D'une main elle en abaissa les rameaux inférieurs, + de l'autre elle y plaça le corps; laissant alors échapper la + branche, la branche retourna à sa position naturelle, emportant la + dépouille de l'innocence, cachée dans un feuillage odorant. Oh! que + cette coutume indienne est touchante! Je vous ai vus dans vos + campagnes désolées, pompeux monuments des Crassus et des Césars, et + je vous préfère encore ces tombeaux aériens du sauvage, ces + mausolées de fleurs et de verdure que parfume l'abeille, que + balance le zéphir, et où le rossignol bâtit son nid et fait + entendre sa plaintive mélodie[321].» + +Le chant même du rossignol peut-il être plus doux que celui du poète, et +la langue française, depuis Racine, depuis Quinault, fut-elle jamais +plus mélodieuse? Pascal, l'inexorable Pascal, a dit une vérité dure: «On +ne consulte que l'oreille parce qu'on manque de cœur[322].» Ceux-là , en +effet, manquent de cœur qui ne consultent que l'oreille; mais le cœur +lui-même se plaît à une expressive mélodie, et nous ne nous sentons pas +le courage de reprocher à M. de Chateaubriand d'être le plus harmonieux +des écrivains de notre langue, alors même qu'on nous prouverait qu'il a +frayé la voie au charlatanisme d'une verbosité sonore. Il est certain +que rien ne ressemble plus à la musique que la prose de M. de +Chateaubriand, et que bien souvent en effet on l'écoute comme de la +musique. Mais ce qu'il, faut dire ici pour n'avoir pas à le redire plus +tard, c'est que la prose poétique date du roman d'_Atala_. C'est bien le +cas, ou jamais, de se dire à soi-même, comme ce personnage de Molière: + + Allons, ferme, mon cœur, point de faiblesse humaine[323]. + +Pour condamner une erreur dont Atala est le chef d'œuvre, il faut +résister, je l'avoue, au plus doux enchantement. Il faut se dire bien +des choses... je me trompe, une seule suffit. La prose poétique reste à +M. de Chateaubriand comme un fief qui n'est réversible à personne et qui +s'éteint après lui. Le réveil de la poésie a tranché la question. +Béranger, Lamartine, Victor Hugo ont aboli la prose poétique. Elle n'est +plus. Ils ont réduit la prose à la prose en la déchargeant de l'espèce +de vice-royauté dont les circonstances l'avaient investie. Au lieu de +chercher querelle à l'auteur d'_Atala_, il faut le remercier, car c'est +sa prose qui a réveillé la poésie; il a sans doute inspiré les +prosateurs, mais ses vrais disciples sont des poètes; les plus illustres +procèdent ou relèvent de lui. La cause est jugée à la satisfaction de +toutes les parties; au terme du combat, il n'y a que des vainqueurs. + +Je ne puis m'empêcher de finir par une réflexion plus sérieuse. La +veille, pour ainsi dire, du jour qui doit rendre une puissante nation au +culte de ses pères, un grand ouvrage est annoncé, qui doit exposer les +titres de cette religion au respect et à l'amour des humains. Pour +donner d'avance une idée de cet ouvrage, pour essayer le goût du public, +un épisode est détaché du livre. Le _génie_ ou l'esprit du christianisme +doit s'y résumer, s'y réfléchir du moins. Ce sera nécessairement une +production chrétienne. Que ce fragment soit un poème, on s'en étonne, +mais on y consent; le sujet, le contenu fait tout. Or, ce sujet, quel +est-il? une aventure d'amour. Faut-il aller plus loin? faut-il dire quel +est le nœud de l'action? faut-il articuler? C'est impossible. Étrange +prologue, il faut l'avouer, d'un réveil religieux! surtout quand on +considère qu'à part la rapide esquisse d'une civilisation naissant à +l'ombre du christianisme, rien dans le poème n'est fait, je ne dirai pas +pour faire aimer, mais pour faire comprendre cette religion divine. Quel +est le peuple à qui l'on est réduit à parler religion de cette +manière-là ? Quelle sera la gravité de l'œuvre apologétique dont _Atala_ +est le spécimen? Ces questions sont naturelles; mais puisqu'il faut, +pour aujourd'hui, les laisser pendantes, remarquons, sur la première, +que rien ne prouve que le caractère ou la disposition du peuple ait +déterminé le choix du fragment, et sur la seconde, que l'intention de +l'auteur d'_Atala_ a pu être plus sérieuse que son ouvrage, qu'il y a +d'ailleurs, on le sait, des inconséquences heureuses, et qu'il se +pourrait bien, après tout, que le livre fût plus grave que l'épisode et +plus concluant. + + + + +CHAPITRE TROISIÈME + +Le Génie du Christianisme. + + +Le rétablissement des cultes chrétiens dans toute l'étendue de la +République française date du 15 septembre 1801, jour où le Concordat fut +promulgué. Cet événement sans exemple était issu d'un fait également +inouï: la proscription de toute espèce de culte par une société +politique, et l'athéisme élevé au rang de religion d'État. Le seul pays +au sein duquel, de nos jours encore, on puisse voir un temple sans Dieu, +ou, ce qui revient au même, un temple à tous les dieux, avait, dans un +moment d'effroyable délire, mais d'un délire plus logique qu'on ne le +pense, érigé insolemment en crime ce que les rois avaient, non moins +insolemment, érigé en devoir. Cette apostasie solennelle, décrétée par +quelques-uns, n'en était pas moins imputable à tous, selon le sens +profond de cette parole de l'Écriture: «L'Éternel châtia le peuple pour +avoir fait le veau d'or qu'Aaron leur avait fait[324].» Dans le même +sens, il faut lui imputer la réparation offerte plus tard à Dieu et au +genre humain par le chef de la République. L'acclamation fut +universelle, et dans la joie unanime de tous les hommes religieux on vit +disparaître, pour un moment, toutes les différences de secte. Ce n'était +point de telle ou telle religion, c'était de la religion qu'on saluait +le rétablissement, et de très bons protestants se réjouissaient de voir +célébrer de nouveau la messe dans les temples qu'avaient profanés les +fêtes de la Terreur et le culte de la Raison[325]. + +On peut supposer, sans faire injure à Bonaparte, que ses intentions +n'étaient pas celles d'un apôtre. Le Concordat, que le pouvoir lui-même, +dans ses proclamations, présentait comme un complément du 18 brumaire, +était sans doute une œuvre politique. Les autels relevés remettaient la +France dans la communion des peuples, où la seule promulgation de la +liberté des cultes eût d'ailleurs suffi pour la replacer. Les croyances +religieuses se recommandaient, de l'aveu même des orateurs du pouvoir, +comme une police des consciences, et l'on peut juger quelle petite part +on y faisait au principe, si religieux pourtant, de la spontanéité, +lorsqu'on entend Portalis s'écrier: «La multitude est plus frappée de ce +qu'on lui ordonne que de ce qu'on lui prouve[326].» Le même orateur, en +montrant le christianisme uni à toutes les destinées de l'Empire +français, entrait dans la pensée du nouveau pouvoir, qui cherchait, en +quelque sorte, à se vieillir en se rattachant au passé, et qui +n'ignorait pas que l'association des idées et des souvenirs est la vraie +logique de la multitude. Toutes choses qui s'en sont allées ensemble +peuvent revenir ensemble; il n'y avait pas loin de _Domine salvos fac +consules_ au _Domine salvum fac regem_. Le Concordat célébrait les +fiançailles d'un mariage de raison entre la Révolution, dont la jeunesse +commençait à se passer, et l'antique France représentée par son antique +religion. + +Plus pure que l'intention du Premier Consul, l'intention de M. de +Chateaubriand n'était pas parfaitement simple. Il entendait bien aussi +(car il l'a dit lui-même) ramener la France vers la monarchie par la +porte du sanctuaire; mais loin de moi de supposer qu'il n'ait vu alors +dans la restauration religieuse que le moyen d'une restauration +politique. Il avait certainement de plus nobles pensées. Le triomphe du +sentiment religieux était le vrai but de ses efforts. Il jugea que les +circonstances étaient favorables à une apologie du christianisme, et +sans doute il ne se trompait pas. Entre deux générations successives, la +persécution avait jeté des siècles; Louis XVI, Madame Élisabeth, une +légion de martyrs, séparaient l'époque consulaire de l'époque des abbés +de cour; les derniers souvenirs du christianisme étaient héroïques. Sous +la protection de ces souvenirs, on pouvait être écouté. Le moment, il +est vrai, n'était pas encore venu de réclamer la foi; mais ne pouvait-on +pas du moins réclamer la justice, la sympathie et l'admiration? ne +pouvait-on pas parler de la beauté du christianisme à ceux qui ne +voulaient point encore entendre parler de sa vérité? + +M. de Chateaubriand a dit souvent, depuis lors, qu'une apologétique +comme le _Génie du Christianisme_ était celle que demandait l'époque et +la seule qu'elle pût accepter. + +Je pense qu'on ne peut pas plus le dire de cette époque que de toute +autre où le besoin d'une apologétique a pu se faire sentir. Il n'en est +aucune où l'on n'ait pu trouver de bonnes raisons pour se réduire, en +fait d'apologétique, à un taux inférieur, et en conséquence pour +commencer par les accessoires. En tout temps l'homme demande quelque +chose de moins que la vérité, en reste volontiers aux préliminaires, et +s'amuse, comme on dit, aux bagatelles de la porte. + +Toutes les époques se valent quant à leur répugnance pour certaines +doctrines, et toutes, par là même, sont également propres à les entendre +et à les recevoir. Entre le paganisme et la religion de Jésus-Christ il +y avait un abîme, et l'on peut dire aussi qu'il y avait un abîme entre +Léon X et Luther. Ni les apôtres, ni les réformateurs ne se sont amusés +à combler avec des fleurs un abîme que rien ne comble: ils l'ont franchi +d'un élan; c'était la seule manière de le franchir. + +S'il y avait une différence entre les époques, elle serait toute en +faveur de celle qui vient à la suite d'une interruption absolue de tout +culte religieux, lorsque d'ailleurs cette interruption n'a pas été assez +longue pour ensevelir toute la génération qui fut élevée dans le culte +aboli. Et supposé que cette génération ait disparu, supposé même, ce qui +est impossible, qu'elle ait emporté avec elle tous les souvenirs et le +sens de tous les monuments, le besoin religieux, qui n'a rien pour se +satisfaire et auquel rien ne peut donner complètement le change, promet +alors, humainement, un heureux succès à ceux qui se présenteront pour le +satisfaire: la timidité et les réticences leur siéraient plus mal que +jamais. + +On ne saurait songer à se prévaloir de ces mots de saint Paul: «Je vous +ai donné du lait au lieu de viande, que vous n'étiez pas en état de +supporter[327];» car le lait dont parle saint Paul contenait déjà tous +les éléments essentiels de la doctrine chrétienne, et l'apôtre n'eût +jamais désigné sous ce nom un traité d'esthétique religieuse ou un essai +de christianisme littéraire. + +Mais, pour n'être pas la seule chose à faire, ce qu'a fait M. de +Chateaubriand ne pouvait-il pas se faire? Les philosophes et les dévots, +Voltaire et les juges de Calas s'étaient donné le mot pour affubler la +religion d'un costume ridicule et d'un masque odieux. On en était venu à +croire la religion barbare, ennemie des lettres, de la culture et des +lumières. N'était-il pas à propos de montrer le contraire? de le montrer +par un fait, je veux dire en tirant du sein de ce culte méconnu les +éléments d'une belle œuvre d'art ou de littérature? Faire ce que fit M. +de Chateaubriand, n'était-ce pas, en quelque sorte, aérer, parfumer une +enceinte infectée? n'était-ce pas, pour le moins, répondre à ce noble +vœu que Madame de Staël faisait entendre à la même époque: «Rendez-nous +le plaisir de l'admiration[328]?» Oui, je crois qu'on le pouvait; mais à +condition de ne pas mêler et confondre deux buts différents, à condition +de ne pas ériger l'accessoire en principal, de n'attribuer au +christianisme que ce qui lui appartient, de n'en pas dénaturer, de n'en +pas dissimuler l'idée; car il ne saurait en être de la vérité comme de +ces métaux précieux que l'alliage seul, espèce de mésalliance, rend +propres aux usages des arts. Il fallait au bon but joindre les bons +moyens; une bonne cause risque moins peut-être à manquer de défenseurs +qu'à se voir mal défendue. À défaut des hommes, en effet, les choses +viennent en aide à la vérité; à la longue, tout s'arme pour elle, et +elle a moins à redouter, ce me semble, ce qui la nie que ce qui la +compromet. + +De fait, l'ouvrage de M. de Chateaubriand a-t-il été utile au sentiment +religieux? A-t-il excité, développé les sentiments religieux? Il serait +injuste de n'accepter, sur une telle question, que la réponse des faits; +il pourrait y en avoir un grand nombre sans que leur rapport avec la +cause qui les a produits fût assez manifeste pour permettre de les +alléguer. Il suffit de pouvoir répondre à cette autre question: +l'ouvrage a-t-il dû ou n'a-t-il pas dû produire les effets dont on +parle? car il est mille occasions où il faut dire: Cette chose a été +utile parce qu'elle était bonne, et non pas: Elle était bonne, car elle +a été utile. Si cette réponse ne suffisait jamais, l'ordre moral, +l'unité de la création, seraient de pures chimères. + +Or, la question étant ainsi posée, on peut répondre, je crois, que ce +qui, dans l'ouvrage de M. de Chateaubriand, se rapporte à la religion +naturelle, et particulièrement à la téléologie (doctrine des causes +finales), l'exposition des bienfaits sociaux du christianisme, et une +partie de ce que l'auteur lui-même appelle _la poétique chrétienne_, a +pu être utile en éclaircissant le double nuage de l'ignorance et du +préjugé. Reste à savoir si les défauts du livre n'ont pas de nouveau +épaissi ce nuage. Ce livre de religion eût bien mieux valu s'il eût +renfermé un peu plus de religion et beaucoup moins de théologie. + +Toujours est-il que la méthode préférée par l'auteur du _Génie du +Christianisme_ n'était ni la seule ni la meilleure. Dans un sens, quoi +qu'en ait dit Fontenelle, c'est par le gros bout que la vérité entre le +mieux, ou plutôt qu'elle entre. Cela ne nous empêchera pas de rendre +justice à la pensée de M. de Chateaubriand; et si nous trouvons, à +l'examen, qu'il en a trop fait pour une simple poétique, et trop peu +pour une apologétique, nous devons plutôt lui savoir bon gré d'avoir +dépassé son véritable dessein, que mauvais gré d'avoir manqué l'autre. + +Je l'avouerai pourtant: il eût mieux valu s'en tenir au premier, ne le +point dépasser, _résonner comme une lyre_, et ne point mêler aux sons de +l'instrument divin le bruit de la lime et du marteau. Un poème, ainsi +qu'une action, ainsi qu'une vie, ne se réfute pas. Chacun peut, en +fermant les yeux, éviter la lumière; mais on ne saurait courber un rayon +du soleil. _Virtutem videant_, s'écrie un poète: la vérité, la beauté, +cette autre vérité, ne forment pas un vœu différent. Sans doute, M. de +Chateaubriand a suivi ce conseil; l'exemple, dans son livre, est à côté +et tout autour de la leçon; mais la leçon a gâté l'exemple; +l'apologétique proprement dite a nui trop souvent à la poétique. Elles +se seraient entr'aidées, si l'auteur eût pénétré, comme Milton, jusqu'au +cœur de cette religion qu'il voulait faire aimer. + +Un défaut principal du _Génie du Christianisme_, c'est l'oscillation +perpétuelle de l'auteur entre deux desseins, dont il n'avoue qu'un seul. +Le théologien et le peintre s'embarrassent mutuellement; ils échangent +et confondent leurs arguments; on ne sait jamais très bien, et l'auteur +lui-même a l'air de ne pas bien savoir s'il s'agit de la vérité du +christianisme ou seulement de sa beauté: on dirait, quand la preuve fait +défaut, que l'image est là pour faire le compte. Trop souvent, en se +prolongeant, la ligne fléchit et dévie, et ce qui fut commencé dans une +intention s'achève dans une autre. C'est ainsi qu'ayant didactiquement +exposé le plus sublime à la fois et le plus touchant des mystères, +l'auteur s'écrie: + + «Si ce parfait modèle du bon fils, cet exemple des amis fidèles, si + cette retraite au mont des Oliviers, ce calice amer, cette sueur de + sang, cette douceur d'âme, cette sublimité d'esprit, cette croix, + ce voile déchiré, ce rocher fendu, ces ténèbres de la nature, si ce + Dieu enfin expirant pour les hommes, ne peut ni ravir notre cœur, + ni enflammer nos pensées, il est à craindre qu'on ne trouve jamais + dans nos ouvrages, comme dans ceux du Poète, des _miracles + éclatants, speciosa miracula_[329].» + +Si le sujet ou le but de l'ouvrage s'étend et se resserre tour à tour, +on peut en dire autant de son objet, désigné dans le titre sous le nom +de _christianisme_. Ce mot se trouve tantôt plus large, tantôt plus +étroit que l'objet auquel on l'applique. Plus étroit, puisque, à la +distance de quelques pages, l'auteur nous entretient de +_l'Extrême-onction_[330] et des _Migrations des oiseaux_[331]; plus +large, puisque, sous le nom de christianisme, il n'est question que du +catholicisme, et non pas même du catholicisme officiel, solennellement +épuré, mais du catholicisme sous une forme particulière, celle du moyen +âge. Et même, en y regardant bien, vous douterez si ce n'est pas du +moyen âge plutôt que du catholicisme que l'écrivain expose le génie. +Tout ce qui, dans un certain temps, a existé avec le catholicisme, tout +ce qui, de près ou de loin, en a subi l'influence, en a reçu les +reflets, appartient de droit au sujet de son livre. Preuve en soient les +pages charmantes et assez nombreuses qu'il a consacrées aux fêtes et aux +cérémonies de la chevalerie: + + «L'éducation du chevalier commençait à l'âge de sept ans. Du + Guesclin, encore enfant, s'amusait, dans les avenues du château de + son père, à représenter des sièges et des combats avec de petits + paysans de son âge. On le voyait courir dans les bois, lutter + contre les vents, sauter de larges fossés, escalader les ormes et + les chênes, et déjà montrer dans les landes de la Bretagne, le + héros qui devait sauver la France. + + »Bientôt on passait à l'office de page ou de _damoiseau_, dans le + château de quelque baron. C'était là qu'on prenait les premières + leçons sur la foi gardée à Dieu et aux dames. Souvent le jeune page + y commençait, pour la fille du seigneur, une de ces durables + tendresses que des miracles de vaillance devaient immortaliser. De + vastes architectures gothiques, de vieilles forêts, de grands + étangs solitaires, nourrissaient, par leur aspect romanesque, ces + passions que rien ne pouvait détruire, et qui devenaient des + espèces de sort ou d'enchantement. + + »Excité par l'amour au courage, le page poursuivait les mâles + exercices qui lui ouvraient la route de l'honneur. Sur un coursier + indompté, il lançait, dans l'épaisseur des bois, les bêtes + sauvages, ou, rappelant le faucon du haut des cieux, il forçait le + tyran des airs à venir, timide et soumis, se poser sur sa main + assurée. Tantôt comme Achille enfant, il faisait voler des chevaux + sur la plaine, s'élançant de l'un à l'autre, d'un saut franchissant + leur croupe, ou s'asseyant sur leur dos; tantôt il montait tout + armé jusqu'au haut d'une tremblante échelle, et se croyait déjà sur + la brèche, criant: _Montjoye et Saint Denis!_ Dans la cour de son + baron, il recevait les instructions et les exemples propres à + former sa vie. Là se rendaient sans cesse des chevaliers connus ou + inconnus, qui s'étaient voués à des aventures périlleuses, qui + revenaient seuls des royaumes du Cathay, des confins de l'Asie, et + de tous ces lieux incroyables où ils redressaient les torts et + combattaient les Infidèles. + + »... À peine le nouveau chevalier jouissait-il de toutes ses armes, + qu'il brûlait de se distinguer par quelques faits éclatants. Il + allait par _monts_ et par _vaux_, cherchant périls et aventures; il + traversait d'antiques forêts, de vastes bruyères, de profondes + solitudes. Vers le soir il s'approchait d'un château dont il + apercevait les tours solitaires; il espérait achever dans ce lieu + quelque terrible fait d'armes. Déjà il baissait sa visière, et se + recommandait à la dame de ses pensées, lorsque le son d'un cor se + faisait entendre. Sur les faîtes du château s'élevait un _heaume_, + enseigne éclatante de la demeure d'un chevalier hospitalier. Les + ponts-levis s'abaissaient, et l'aventureux voyageur entrait dans ce + manoir écarté. S'il voulait rester inconnu, il couvrait son écu + d'une _housse_, ou d'un _voile vert_, ou d'une _guimpe plus fine + que fleur-de-lys_. Les dames et les damoiselles s'empressaient de + le désarmer, de lui donner de riches habits, de lui servir des vins + précieux dans des vases de cristal. Quelquefois il trouvait son + hôte dans la joie: Le seigneur Amanieu des Escas, au sortir de + table, étant l'hiver auprès d'un bon feu, dans la salle bien + jonchée ou tapissée de nattes, ayant autour de lui ses écuyers, + s'entretenait avec eux d'armes et d'amour, car tout dans sa maison, + jusqu'aux derniers _varlets_, se mêlait d'aimer. + + »Ces fêtes des châteaux avaient toujours quelque chose + d'énigmatique; c'était le festin de _la licorne_, le _vœu du paon_, + ou _du faisan_. On y voyait des convives non moins mystérieux, les + chevaliers du Cygne, de l'Écu-Blanc, de la Lance-d'Or, du Silence; + guerriers qui n'étaient connus que par les devises de leurs + boucliers, et par les pénitences auxquelles ils s'étaient soumis. + + »... Les entreprises solitaires servaient au chevalier comme + d'échelons pour arriver au plus haut degré de gloire. Averti par + les ménestriers, des tournois qui se préparaient au gentil pays de + France, il se rendait aussitôt au rendez-vous des braves. Déjà les + lices sont préparées; déjà les dames, placées sur des échafauds + élevés en forme de tours, cherchent des yeux les guerriers parés de + leurs couleurs. Des Troubadours vont chantant: + + «Servants d'amour, regardez doulcement + Aux eschafaux anges de paradis, + Lors jousterez fort et joyeusement, + Et vous serez honorez et chéris.» + + »Tout à coup un cri s'élève: _Honneur aux fils des Preux!_ Les + fanfares sonnent, les barrières s'abaissent. Cent chevaliers + s'élancent des deux extrémités de la lice, et se rencontrent au + milieu. Les lances volent en éclats; front contre front, les + chevaux se heurtent, et tombent. Heureux le héros qui, ménageant + ses coups, et ne frappant en loyal chevalier que de la ceinture à + l'épaule, a renversé, sans le blesser, son adversaire! Tous les + cœurs sont à lui, toutes les dames veulent lui envoyer de nouvelles + faveurs, pour orner ses armes. Cependant des hérauts crient au + chevalier: _Souviens-toi de qui tu es le fils, et ne forligne pas!_ + Joutes, castilles, pas-d'armes, combats à la foule, font tour à + tour briller la vaillance, la force et l'adresse des combattants. + Mille cris, mêlés au fracas des armes, montent jusqu'aux cieux. + Chaque dame encourage son chevalier, et lui jette un bracelet, une + boucle de cheveux, une écharpe. Un Sargine, jusqu'alors éloigné du + champ de la gloire, mais transformé en héros par l'amour, un brave + inconnu, qui a combattu sans armes et sans vêtements, et qu'on + distingue à _sa camise sanglante_, sont proclamés vainqueurs de la + joute; ils reçoivent un baiser de leur dame, et l'on crie: _L'amour + des dames, la mort des héraux, louenge et priz aux + chevaliers_[332].» + +Est-ce que bien sérieusement, en nous faisant contempler avec lui + + Aux eschafaux anges du paradis, + +l'auteur a cru nous expliquer le vrai génie de la religion à laquelle +Paul a donné son sang, Augustin ses veilles, et Pascal son éloquence? + +Les exemples ne nous coûteraient que la peine de choisir; mais pour +montrer que le christianisme de ce livre embrasse trop indifféremment la +religion de la Bible et celle des légendes, il nous suffira de citer le +passage suivant: + +«Qui ne connaît _Notre-Dame des Bois_, cette habitante du tronc de la +vieille épine, ou du creux moussu de la fontaine? Elle est célèbre dans +le hameau par ses miracles. Maintes matrones vous diront que leurs +douleurs dans l'enfantement ont été moins grandes depuis qu'elles ont +invoqué la _bonne Marie des Bois_. Les filles qui ont perdu leurs +fiancés, ont souvent, au clair de la lune, aperçu les âmes de ces jeunes +hommes dans ce lieu solitaire; elles ont reconnu leur voix dans les +soupirs de la fontaine. Les colombes qui boivent de ses eaux, ont +toujours des œufs dans leur nid, et les fleurs qui croissent sur ses +bords, toujours des boutons sur leur tige. Il était convenable que la +sainte des forêts fît des miracles doux comme les mousses qu'elle +habite, charmants comme les eaux qui la voilent[333].» + +Est-ce là le christianisme, ou n'est-ce pas plutôt la mythologie qui a +germé sur cette religion divine comme l'agaric sur le tronc décomposé +d'un vieux chêne? + +Accueillir tant d'éléments hétérogènes ou disparates, embrasser dans un +même dessein les dogmes élémentaires du théisme et l'ensemble confus des +superstitions catholiques, réunir, en les confondant trop souvent, le +point de vue du beau et celui du vrai, c'était un moyen sûr d'enrichir +son sujet, mais non pas d'y porter l'ordre et la clarté. Le plan du +livre, malgré sa symétrie étudiée, trahit trop bien l'embarras, et l'on +n'est pas étonné d'apprendre de l'auteur lui-même, qu'il a trois fois +recommencé son ouvrage[334]. Un coup d'œil sur le plan accuse +l'incertitude du dessein et le vice de la conception première. + +L'auteur divise son ouvrage en quatre parties, qu'il faut réduire à +trois. Dans la première, il expose et cherche à démontrer le dogme +chrétien; dans la seconde, il développe le génie poétique et littéraire +du christianisme; dans la troisième, il traite du culte, c'est-à -dire, +dans le sens qu'il donne à ce mot, de toutes les institutions et de +toutes les œuvres qui sont nées du christianisme. + +La première partie porte successivement nos regards sur les mystères et +les sacrements, sur la morale, sur les vérités (ou plutôt sur la vérité) +des Écritures, sur l'existence de Dieu et sur l'immortalité de l'âme. Le +principe qui a déterminé cet ordre de matières m'échappe tout à fait, et +je ne saisis pas davantage le principe en vertu duquel le livre des +_Études de la nature_ se répète, en s'abrégeant, dans un livre sur le +_Génie du Christianisme_. + +La seconde partie, que l'auteur divise en deux, l'une sous le titre de +_Poétique du Christianisme_, l'autre sous celui de _Beaux-Arts et +Littérature_, embrasse, comme on le voit, toute l'esthétique de la +religion chrétienne. Disputer ici sur les mots, et particulièrement sur +l'acception toute nouvelle de celui de _littérature_, serait assez peu +utile. Dans la _Poétique du Christianisme_, il est question d'abord des +épopées, puis des caractères et des passions, ou de la poésie dans la +sphère purement humaine; après quoi, l'auteur, considérant la poésie +dans ses rapports avec les êtres surnaturels, entreprend le parallèle du +merveilleux chrétien avec le merveilleux mythologique. Un autre +parallèle, entre la Bible et Homère, termine cette partie de l'ouvrage. + +Dans celle que l'auteur appelle la quatrième, et que j'appelle la +troisième, M. de Chateaubriand étudie le culte chrétien, c'est-à -dire +selon l'acception également nouvelle qu'il donne à ce mot, tout ce qu'il +reste à envisager dans une religion quand on n'a plus à parler de ses +doctrines ni de son esthétique. Depuis les _cloches_, par lesquelles il +entre en matière, jusqu'à la politique chrétienne, par laquelle il +finit, on peut comprendre combien d'objets divers s'offrent +successivement à sa pensée. Les rites sacrés et spécialement ceux des +funérailles, le clergé séculier et les ordres monastiques, l'œuvre des +missions, et plus généralement toutes les œuvres de miséricorde +chrétienne, enfin l'influence du christianisme sur les lois et les +institutions, voilà , en peu de mots, la carrière parcourue par l'auteur +dans cette dernière partie. + +Tel est le cadre, plutôt que le plan, au moyen duquel M. de +Chateaubriand fait, pour ainsi dire, tenir ensemble une multitude +d'opuscules assez peu liés entre eux, une collection de tableaux d'un +grand prix, tous plus ou moins relatifs à un même sujet. + +Il faut, quand on lit le _Génie du Christianisme_, faire abstraction du +plan et de l'ensemble, et prendre chaque partie, et même chaque chapitre +séparément. Étudié de la sorte, l'ouvrage ne donne encore que trop de +prise à la critique; mais qu'elles sont belles, qu'elles sont pures bien +souvent, les perles que réunit comme en un collier, un fil si mince et +si fragile! + +Les premières de ces perles ne sont pas les plus brillantes ni les plus +pures. Le livre (sur les mystères et les sacrements) par lequel l'auteur +entre en matière, n'a guère d'autre valeur que celle que peut lui donner +le talent de l'écrivain. Le livre suivant, qui traite de la morale du +christianisme, est le plus faible de tout l'ouvrage: il en devait être +le plus fort. Les deux ou trois chapitres dont il se compose sont +absolument au-dessous du sujet. + +On ne trouvera pas plus dignes du leur les livres où l'auteur cherche à +établir la vérité de la cosmogonie de Moïse et du récit qu'il nous a +conservé de la première transgression. Le vrai sujet, le dessein avoué +de l'auteur, disparaît sous les ornements; on dirait qu'il cherche à le +faire oublier. Ces disgressions, au reste, sont charmantes. Si +l'histoire du serpent canadien, vaincu par la douceur de la musique, ne +prouve absolument rien, si même elle est frivole en un lieu pareil, elle +donne tant de plaisir qu'on la tient quitte du reste. Il en est de même +du morceau sur le globe, jeune à la fois et vieux à sa naissance. + +Il se peut qu'on ne le trouve point assez sérieux; mais que ne +pardonne-t-on pas à des beautés comme celles que je vais reproduire: + + «Il est vraisemblable que l'auteur de la nature planta d'abord de + vieilles forêts et de jeunes taillis; que les animaux naquirent, + les uns remplis de jours, les autres parés des grâces de l'enfance. + Les chênes, en perçant le sol fécondé, portèrent sans doute à la + fois les vieux nids des corbeaux et la nouvelle postérité des + colombes. Ver, chrysalide et papillon, l'insecte rampa sur l'herbe, + suspendit son œuf d'or aux forêts, ou trembla dans le vague des + airs. L'abeille, qui pourtant n'avait vécu qu'un matin, comptait + déjà son ambroisie par générations de fleurs. Il faut croire que la + brebis n'était pas sans son agneau, la fauvette sans ses petits; + que les buissons cachaient des rossignols étonnés de chanter leurs + premiers airs, en échauffant les fragiles espérances de leurs + premières voluptés. + + »Si le monde n'eût été à la fois jeune et vieux, le grand, le + sérieux, le moral disparaissaient de la nature, car ces sentiments + tiennent par essence aux choses antiques. Chaque site eût perdu ses + merveilles. Le rocher en ruine n'eût plus pendu sur l'abîme avec + ses longues graminées; les bois, dépouillés de leurs accidents, + n'auraient point montré ce touchant désordre d'arbres inclinés sur + leurs tiges, de troncs penchés sur le cours des fleuves. Les + pensées inspirées, les bruits vénérables, les voix magiques, la + sainte horreur des forêts, se fussent évanouis avec les voûtes qui + leur servent de retraites, et les solitudes de la terre et du ciel + seraient demeurées nues et désenchantées, en perdant ces colonnes + de chênes qui les unissent. Le jour même où l'Océan épandit ses + premières vagues sur ses rives, il baigna, n'en doutons point, des + écueils déjà rongés par les flots, des grèves semées de débris de + coquillages, et des caps décharnés qui soutenaient, contre les + eaux, les rivages croulants de la terre. + + »Sans cette vieillesse originaire, il n'y aurait eu ni pompe, ni + majesté dans l'ouvrage de l'Éternel; et, ce qui ne saurait être, la + nature, dans son innocence, eût été moins belle qu'elle ne l'est + aujourd'hui dans sa corruption. Une insipide enfance de plantes, + d'animaux, d'éléments eût couronné une terre sans poésie. Mais Dieu + ne fut pas un si méchant dessinateur des bocages d'Éden, que les + incrédules le prétendent. L'homme-roi naquit lui-même à trente + années, afin de s'accorder par sa majesté avec les antiques + grandeurs de son nouvel empire, de même que sa compagne compta sans + doute seize printemps, qu'elle n'avait pourtant point vécus, pour + être en harmonie avec les fleurs, les oiseaux, l'innocence, les + amours, et toute la jeune partie de l'univers[335].» + +Si l'auteur, dans le cinquième livre (sur l'existence de Dieu) sort +évidemment de son sujet, il faut avouer qu'il entre dans le vrai domaine +de son talent. Si ces tableaux de la nature ne forment pas un ensemble, +pas même une suite, chacun d'eux est la perfection du genre. L'auteur se +souvient utilement de Bernardin de Saint-Pierre; mais jamais imitation, +s'il y a imitation, ne fut plus originale. Ce sont deux talents dont +chacun ne peut être comparé qu'à lui-même. Chacun d'eux a prouvé à sa +manière tout ce que peuvent ajouter d'intérêt à la peinture des beautés +de la création, l'observation exacte des détails et la présence de +l'idée religieuse. + +Je ne sais pourtant si l'éloquence de Bernardin de Saint-Pierre n'est +pas, dans ces sujets-là , encore plus vraie et plus pénétrante, si des +combinaisons plus simples ne sont pas aussi plus puissantes, s'il n'y a +pas dans cette simplicité plus grande un plus grand savoir. Dans un +parallèle entre ces deux talents descriptifs, Bernardin n'aurait, je le +crois, rien à craindre du premier coup d'œil, et tout à espérer du +second. + +Le livre sur l'immortalité de l'âme renferme de belles idées, des +arguments ingénieux, solides même, avec d'autres qui sont d'une logique +très relâchée. Je ne sais ni quelles considérations avaient dicté à +l'auteur, ni quelles considérations, un peu plus tard, lui firent +supprimer la page au moins singulière où il fait honneur des exploits +des armées républicaines au sentiment religieux[336]. Quoique ce morceau +ait disparu, on ne peut s'empêcher d'en réveiller le souvenir, comme +d'une des preuves les plus sensibles du caractère trop peu sérieux de +l'ouvrage. Croira-t-on que M. de Chateaubriand ait pu méconnaître que +l'enthousiasme politique est une religion, et en tient lieu +momentanément à des individus et à des peuples entiers? A-t-il pu se +méprendre sur l'état religieux et sur l'inspiration des soldats de la +République? Et n'a-t-il pas craint de porter un défi trop rude à la +conviction morale de ses lecteurs en leur demandant à plusieurs +reprises: Étaient-ils des athées, ces héros, etc.? La question était +bien mal posée; car il ne s'agissait point de savoir si ces hommes +croyaient ou ne croyaient pas en Dieu; mais surtout elle était bien +imprudente, et l'auteur, pour s'en convaincre, n'avait rien de mieux à +faire que de se l'adresser à lui-même. Une rhétorique de cette espèce +touche la multitude des hommes à la fois cultivés et irréfléchis, et +l'on est forcé d'avouer que le _Génie du Christianisme_ paraît trop +souvent avoir été écrit pour cette multitude. + +Dans ce même chapitre, intitulé: _Danger et inutilité de l'Athéisme_, on +a fort admiré _la mort de la femme athée_: + + «Le jour vengeur approche; le Temps arrive, menant la Vieillesse + par la main. Le spectre aux cheveux blancs, aux épaules voûtées, + aux mains de glace, s'assied sur le seuil du logis de la femme + incrédule; elle l'aperçoit et pousse un cri. Mais qui peut entendre + sa voix? Est-ce un époux? il n'y en a plus pour elle: depuis + longtemps il s'est éloigné du théâtre de son déshonneur. Sont-ce + des enfants? perdus par une éducation impie et par l'exemple + maternel, se soucient-ils de leur mère? Si elle regarde dans le + passé, elle n'aperçoit qu'un désert où ses vertus n'ont point + laissé de traces. Pour la première fois, sa triste pensée se tourne + vers le ciel; elle commence à croire qu'il eût été plus doux + d'avoir une religion. Regret inutile! la dernière punition de + l'athéisme dans ce monde est de désirer la foi sans pouvoir + l'obtenir. Quand, au bout de sa carrière, on reconnaît les + mensonges d'une fausse philosophie; quand le néant, comme un astre + funeste, commence à se lever sur l'horizon de la mort, on voudrait + revenir à Dieu, et il n'est plus temps: l'esprit abruti par + l'incrédulité rejette toute conviction. Oh! qu'alors la solitude + est profonde, lorsque la Divinité et les hommes se retirent à la + fois! Elle meurt cette femme, elle expire entre les bras d'une + garde payée, ou d'un homme dégoûté par ses souffrances, qui trouve + quelle a résisté au mal bien des jours. Un chétif cercueil renferme + toute l'infortunée: on ne voit à ses funérailles ni une fille + échevelée, ni des gendres et des petits-fils en pleurs; digne + cortège qui, avec la bénédiction du peuple et le chant des prêtres, + accompagne au tombeau la mère de famille. Peut-être seulement un + fils inconnu, qui ignore le honteux secret de sa naissance, + rencontre par hasard le convoi; il s'étonne de l'abandon de cette + bière, et demande le nom du mort à ceux qui vont jeter aux vers le + cadavre qui leur fut promis par la femme athée[337].» + +Cela est éloquent, cela est grand et terrible. On pourrait demander +toutefois si ce n'est pas là l'histoire de la femme sans pudeur et sans +mœurs plutôt que celle de la femme athée. Toutes les femmes de cette +espèce sont athées, je le veux, mais dans le même sens que tous les +hommes vicieux, Dieu, pour les uns et pour les autres, étant comme s'il +n'était pas; mais l'auteur assurément ne l'a point entendu ainsi; il +parle de la femme qui a réussi à se persuader qu'il n'y a point de Dieu, +et qui arrange sa vie en conséquence; mais cette femme n'est qu'une +exception infiniment rare, une monstruosité, et il n'y avait que peu +d'intérêt, peu d'utilité, dans le sujet que traitait l'auteur, à +s'arrêter à cette exception. Si ce morceau a de l'effet, c'est qu'on +oublie la femme athée pour ne penser qu'à la femme libertine. Mais la +femme athée sonnait mieux au titre et dans le cours de ce morceau; +c'était une alliance de mots effroyable; l'auteur l'a donc préféré; là +comme ailleurs il a cherché l'éclat aux dépens du vrai. J'en citerai un +autre exemple: c'est celui de la mort du juste, peinture de fantaisie, +ou plutôt peinture de convention, qui fait trop bien voir que l'auteur +parlait de ce qu'il ne connaissait pas. C'est encore et toujours de la +mythologie: + + «Enfin le moment suprême est arrivé; un sacrement a ouvert à ce + juste les portes du monde, un sacrement va les clore; la religion + le balança dans le berceau de la vie; ses beaux chants et sa main + maternelle l'endormiront encore dans le berceau de la mort. Elle + prépare le baptême de cette seconde naissance; mais ce n'est plus + l'eau qu'elle choisit, c'est l'huile, emblème de l'incorruptibilité + céleste. Le sacrement libérateur rompt peu à peu les attaches du + fidèle; son âme, à moitié échappée de son corps, devient presque + visible sur son visage. Déjà il entend les concerts des séraphins; + déjà il est prêt à s'envoler vers les régions où l'invite cette + Espérance divine, fille de la Vertu et de la Mort. Cependant l'Ange + de la paix, descendant vers ce juste, touche de son sceptre d'or + ses yeux, fatigués, et les ferme délicieusement à la lumière. Il + meurt, et l'on n'a point entendu son dernier soupir; il meurt, et + longtemps après qu'il n'est plus, ses amis font silence autour de + sa couche, car ils croient qu'il sommeille encore: tant ce chrétien + a passé avec douceur[338]!» + +Il est curieux de comparer ce tableau d'une sainte mort, tracé par un +artiste, au même tableau tracé par un homme du métier, si je puis dire, +ainsi, par un homme accoutumé à voir mourir. C'est Massillon que je vais +citer. Massillon lui-même, sur ce sujet, eût pu être plus sobre, plus +vrai; mais enfin combien, en le lisant, l'expérience du prêtre ne vous +paraîtra-t-elle pas au-dessus de l'imagination du poète! + + «Ah! aussi quand les ministres de l'Église viennent enfin annoncer + à cette âme que son heure est venue, et que l'éternité approche; + quand ils viennent lui dire au nom de l'Église qui les envoie: + _Partez, âme chrétienne; Proficiscere, anima christiana_: sortez + enfin de cette terre où vous avez été si longtemps étrangère et + captive: le temps des épreuves et des tribulations est fini: voici + enfin le juste Juge qui vient briser les liens de votre mortalité: + retournez dans le sein de Dieu, d'où vous étiez sortie; quittez + enfin un monde qui n'était pas digne de vous!... Quel bonheur pour + vous d'être enfin quitte de toutes les misères qui nous affligent + encore; de n'être plus exposée, comme vos frères, à perdre le Dieu + que vous allez posséder; de fermer enfin les yeux à tous les + scandales qui nous contristent, à la vanité qui nous séduit, aux + exemples qui nous entraînent, aux attachements qui nous partagent, + aux agitations qui nous dissipent! Quel bonheur de sortir enfin + d'un lieu où tout nous lasse et tout nous souille, où nous nous + sommes à charge à nous-mêmes, où nous ne vivons que pour nous + rendre malheureux; et d'aller dans un séjour de paix, de joie, de + sérénité, où l'on n'a plus d'autre occupation que de jouir du Dieu + que l'on aime! _Proficiscere, anima christiana_. + + »Quelle nouvelle de joie et d'immortalité alors pour cette âme + juste! Quel ordre heureux! Avec quelle paix, quelle confiance, + quelle action de grâces l'accepte-t-elle? Elle lève au ciel, comme + le vieillard Siméon, ses yeux mourants, et regardant son Seigneur + qui vient à elle: Brisez, ô mon Dieu, quand il vous plaira, lui + dit-elle en secret, ces restes de mortalité, ces faibles liens qui + me retiennent encore: j'attends dans la paix et dans l'espérance + l'effet de vos promesses éternelles. Ainsi purifiée par les + expiations d'une vie sainte et chrétienne, fortifiée par les + derniers remèdes de l'Église, lavée dans le sang de l'Agneau, + soutenue de l'espérance des promesses, consolée par l'onction + secrète de l'Esprit qui habite en elle, mûre pour l'éternité, elle + ferme les yeux avec une joie sainte à toutes les créatures; elle + s'endort tranquillement dans le Seigneur, et s'en retourne dans le + sein de Dieu d'où elle était sortie[339].» + +La seconde partie nous introduit dans le vrai sujet du livre et dans ce +qu'on peut appeler le système de l'auteur. + +Il était intéressant autant que légitime de montrer que le christianisme +n'a pas abruti l'espèce humaine, que même, en tant que le beau moral est +un des éléments de la beauté d'une œuvre d'art, la religion chrétienne a +enrichi la littérature et les arts de beautés nouvelles, qui lui sont +exclusivement propres. + +M. de Chateaubriand a tenté davantage; il ne s'en est pas tenu aux +beautés morales; tous les genres de supériorité lui ont paru devoir être +propres à la littérature chrétienne, et il a fait de cette supériorité +générale une marque, un témoignage de la vérité de la religion. + +Ce parallèle réclamait quelques précautions, quelques distinctions; car, +d'une part, si l'on peut dire de tous les écrivains, de tous les +artistes qui ont vécu avant Jésus-Christ, ou qui ne l'ont pas connu, +qu'ils n'ont pas été chrétiens, on ne peut pas, d'emblée, qualifier de +chrétiens tous les grands talents qui, depuis Jésus-Christ et dans le +monde chrétien, ont cultivé la littérature et les arts. D'une autre +part, il n'est pas très facile de démêler, parmi les éléments de +supériorité d'un écrivain ou d'un artiste, ce qu'il doit à ses +croyances, aux opinions chrétiennes qui sont l'atmosphère où il est +plongé. Enfin, tout ce qui sort du domaine de la beauté morale est sujet +à une grande diversité d'appréciations. Plusieurs fois déjà la passion +de l'antiquité a jeté les littérateurs dans un système directement +opposée celui de M. de Chateaubriand, et la littérature, par un effet de +cet enthousiasme, est devenue païenne autant qu'elle pouvait l'être. +C'est pourquoi, prise dans son caractère absolu, la thèse de M. de +Chateaubriand est plus ou moins à la merci du goût individuel, et ne +saurait devenir l'objet d'une conviction générale. Dans ce cas, il est +périlleux de faire de la supériorité esthétique ou littéraire du +christianisme un argument en faveur de sa vérité, à moins qu'on ne soit +parvenu d'abord à faire préférer à toutes les autres les beautés dont il +est la source. + +La pédanterie de ce travail préliminaire était peu d'accord sans doute +avec le véritable but de l'auteur, qui voulait parler surtout à +l'imagination et au cœur. Mais l'inconvénient de cette méthode, ou de +cette absence de méthode, se fait trop sentir dans les détails. Quel +système que celui qui oblige M. de Chateaubriand à faire un historien +chrétien de Philippe de Comines[340], plus païen que tous les païens +ensemble, d'expliquer par le christianisme l'ordre et la clarté du style +de Buffon[341], d'alléguer Versailles dans le chapitre de l'architecture +chrétienne[342], et de nous prouver, en nous citant l'_Armide_ du Tasse, +que la poésie de la volupté ne nous manque pas plus que toutes les +autres[343]? À quelle nécessité ne le réduit pas sa théorie, s'il faut +absolument que tout ce qui nous plaît ou nous amuse dans les productions +de l'antiquité trouve son pendant ou son équivalent dans nos mœurs, en +sorte que nous ayons aussi notre mythologie, plus charmante que celle +des Grecs? La droiture de sens et la loyauté de M. de Chateaubriand lui +multiplient les embarras. Nul n'aime davantage et ne sent mieux +l'antiquité; il y a d'ailleurs des faits trop évidents pour être +contestés, ou même seulement dissimulés. Ainsi les publicistes de +l'antiquité sont tous religieux; les nôtres ne le sont pas: d'où vient +cela? Cela s'explique très bien, et à la décharge du christianisme, hors +du système de l'auteur; mais dans son système, c'est un fait cruellement +importun. + +C'en est un encore assez incommode que la barbarie et le mauvais goût +des âges qui ont précédé la Renaissance, et que cette Renaissance +elle-même due à l'exhumation des littératures antiques. L'hypothèse de +M. de Chateaubriand est trop étroite pour accueillir ce fait et pour +absorber la difficulté qui en ressort. + +En résumé, la démonstration qu'a tentée M. de Chateaubriand n'est qu'un +tour de force ingénieux et pénible, qui donne lieu à l'auteur de +développer un esprit fertile, une imagination brillante, mais qui tourne +plus à sa gloire qu'à celle du christianisme. Encore est-il permis de +croire que le _Génie du Christianisme_ a dû son éclatante réputation à +des vérités développées avec talent bien plus qu'à des erreurs défendues +avec habileté. + +L'entreprise était, en elle-même, peu digne de la religion. + + _«Si la divinité de la religion tenait à ses beautés poétiques, a + dit M. Daru, ce serait douter de la religion que de nier son + affinité avec la poésie. Mais, de bonne foi, pourrait-on se former + sérieusement un semblable scrupule? et lorsqu'on élève sa pensée à + ces méditations par lesquelles il a été permis à l'homme d'arriver + jusqu'aux pieds de son Créateur, peut-on faire dépendre sa foi de + quelques circonstances futiles? peut-on, en recevant les lois + éternelles, compter pour quelque chose les avantages qu'elles + prêtent à un art créé pour notre vanité, pour le plaisir d'un + instant et la gloire d'un jour? Je ne sais si ceux à qui leurs + lumières permettent de défendre une cause aussi grave avec des + armes dignes d'elle, ont pensé que c'était servir la religion avec + tout le respect qui lui est dû, que de la présenter sous des + rapports purement humains et même frivoles [344].»_ + +Ainsi pensait M. Daru de l'entreprise en général. Nous aurions à peine +osé être aussi sévère. Les hommes religieux de l'époque trouvèrent +sûrement que ce langage répondait à leurs impressions. Ils furent +blessés surtout de voir prendre sur le pied d'une œuvre littéraire, et +juger comme tel, le livre des révélations chrétiennes. Tous ne se +plaignirent pas. Un calcul assez peu juste leur persuada qu'il fallait +accepter sans réserves expresses ce défenseur inespéré de l'ancien +culte. Un homme qui ne calculait pas, et qui, n'ayant pas craint de +souhaiter la bienvenue, quoique protestant, à une apologie conçue au +point de vue du catholicisme, ne devait pas craindre non plus de faire +des réserves: notre excellent Gonthier réclama, dans le journal qu'il +rédigeait alors, contre cet hommage trop peu respectueux: + + «Quel que soit, dit-il, le triomphe des Écritures dans cette + comparaison profane, elle nous paraît indigne de la religion de + vérité; elle nous semblerait l'avilir, si elle pouvait être avilie, + et nous croyons que cette doctrine sainte n'est pas descendue des + cieux pleine de majesté et de pureté, pour entrer en lice avec les + imaginations bizarres et corrompues des hommes[345].» + +J'oserai aller plus loin. Le système de l'ouvrage que nous examinons est +à contre-sens du dessein même de la religion, qui s'est bien gardée +d'affecter cette supériorité, et qui a nettement séparé sa cause de +celle de l'art, pour ne pas donner à ses enseignements un attrait +mondain. Elle n'a pas affecté le contraire non plus; la vérité n'affecte +rien; mais elle n'a pas voulu flatter une faiblesse trop commune, donner +le change aux esprits, et distraire du vrai par le beau. Elle a choisi +des moyens, des formes, un langage, non pas précisément où le vrai parût +seul, puisque sous un certain rapport le vrai entraîne le beau, mais où +le beau ne parût que comme entraîné par le vrai. Elle ne pouvait +s'empêcher d'être sublime; mais elle ne s'est rien permis au delà , et +elle a eu si peu d'égard aux exigences littéraires, qu'on pourrait +croire souvent qu'elle les a volontairement bravées. Préoccupée du fond, +elle n'a pas voulu se préoccuper de la forme au delà de ce que le fond +exigeait impérieusement, et elle semble avoir dit, comme saint Paul: «Je +n'ai pas soin de la chair pour satisfaire ses convoitises; je traite +durement mon corps et je le tiens assujetti[346].» + +Ici, je viens heurter contre la théorie qui suppose solidaires et même +consubstantiels le _bon_, qui est la vérité en morale, et le _beau_, qui +est la vérité en esthétique. Cette théorie, examinons-la rapidement. + +Nous tombons tour à tour en deux erreurs opposées. Nous passons notre +temps à séparer ce qui est uni, et puis à unir ce qui est séparé. Ne +parlons ici que du second de ces travers. Sous prétexte que l'homme est +_un_, nous voulons unir toutes choses en lui, et dans une proportion +exacte. Nous disons: «Cela irait si bien» et nous avons raison; mais ce +n'est point un argument, et les substances hétérogènes, restant +hétérogènes, refusent de s'unir. + +Le bon, qui est la vérité morale, a quelque chose de commun avec le +beau, c'est d'être vrai. Mais il en est de la vérité prise dans sa +totalité comme de la lumière. Une au sein de Dieu, qui est le soleil +dont elle émane, elle se brise dans l'humanité comme sur un prisme; elle +se divise en couleurs, dont chacune n'existe que par la lumière, n'est +perceptible que par la lumière, mais dont aucune n'est la lumière. Il y +a le vrai intellectuel, le vrai moral, le vrai esthétique ou le beau. +Ils ne sont pas absolument sans rapport, mais ils sont distincts et +indépendants. Le sens par lequel chacun d'eux se perçoit et se réalise +est plus parfait chez quelques hommes, moins parfait chez d'autres. On +veut bien avouer que la plus grande justesse d'esprit, la plus grande +rigueur logique, ne conduit pas au vrai moral: pourquoi veut-on que le +vrai moral conduise au vrai esthétique, et surtout qu'il y conduise +seul? Pourquoi ne veut-on pas que le sens du vrai esthétique soit plus +délicat et plus développé chez des hommes à qui le vrai moral est, +comparativement, étranger? Le sentiment, le talent du beau est une des +grâces de Dieu; mais pourquoi ne veut-on pas permettre à Dieu de laisser +ce soleil, de même que l'autre, se lever sur les méchants comme sur les +bons, et cette pluie tomber sur les justes et sur les injustes? Du même +droit dont on fait chaque espèce de vérité solidaire de toutes les +autres, on pourrait exiger que, dès ici-bas, le bonheur extérieur fût +inséparable de la vertu comme il le sera certainement dans le ciel, que +tous les êtres vertueux fussent beaux, que tous les vrais chrétiens +fussent des Apollons. Je ne vois pas pourquoi l'on s'arrêterait en si +beau chemin. Alors, sans doute, c'est par la vue que nous marcherions, +et non plus par la foi. + +Il est très vrai qu'arrivée à un certain degré, la corruption des mœurs +entraîne celle du goût, je ne dis pas chez les individus, mais +certainement dans les sociétés; jamais la restauration du goût ne sera +celle des mœurs, alors même qu'il serait possible, lorsque le goût est +perdu, de travailler à sa restauration avant d'avoir restauré les mœurs. + +Il est très vrai encore que nous portons en nous le besoin d'unité; un +instinct secret nous avertit que la vérité est une; mais ceux qui +parlent et agissent dans la supposition de l'unité absolue, +méconnaissent ou ignorent le mystère de la chute, qui a détruit l'unité +intérieure de l'homme sur tous les points à la fois. Pourquoi +distinguons-nous le droit et la morale, le délit et le péché, le croyant +et le citoyen, et, pour nous élever encore plus haut, la liberté de +l'homme et la souveraineté de Dieu? La chute seule explique ces +dualités. + +Je conclus: Aspirons au bon, cultivons le beau, mais ne les confondons +pas l'un avec l'autre, et ne prétendons pas arriver à l'un par l'autre. + +L'examen de ces questions eût dû, mentalement du moins, précéder le +travail de M. de Chateaubriand et déterminer le caractère de son livre. + +Du reste, en dehors du système, ou, si l'on veut, dans ce que le système +a de vrai, que de choses exquises l'auteur n'a-t-il pas rencontrées! Il +a été le premier peut-être à faire sentir ce que la poésie et les arts +modernes doivent au christianisme en fait de beautés de l'ordre moral. +Il a démêlé, signalé cet élément chrétien qui semblait avoir, ou peu +s'en faut, échappé jusqu'alors à tous les regards. À l'exemple de +Bernardin de Saint-Pierre, ou sous la même inspiration, il a rattaché la +critique littéraire à ce qu'il y a dans l'âme humaine de plus profond et +de plus intime. Avant eux, personne comme eux n'avait senti et jugé +Racine et Virgile. Une esthétique judicieuse est sortie, par les soins +de M. de Chateaubriand, d'une tentative qui l'était moins. Le _Génie du +Christianisme_ a renouvelé à la fois la critique et la poésie. + +En dépit du système, qui d'ailleurs ne paraît que de loin en loin, et +qui laisse leur vérité entière à presque tous les jugements pris au +point de vue absolu, je veux dire tout parallèle mis à part, quelle +n'est pas la valeur d'un volume presque entièrement composé de pages +comme celles que je vais citer? La première fait partie du parallèle +entre Zaïre et Iphigénie: + + «Le Père Brumoy a remarqué qu'Euripide, en donnant à Iphigénie la + frayeur de la mort et le désir de se sauver, a mieux parlé, selon + la nature, que Racine, dont l'Iphigénie semble trop résignée. + L'observation est bonne en soi; mais ce que le Père Brumoy n'a pas + vu, c'est que l'Iphigénie moderne est la _fille chrétienne_. Son + père et le Ciel ont parlé, il ne reste plus qu'à obéir. Racine n'a + donné ce courage à son héroïne que par l'impulsion secrète d'une + institution religieuse qui a changé le fond des idées et de la + morale. Ici le christianisme va plus loin que la nature, et par + conséquent est plus d'accord avec la belle poésie, qui agrandit les + objets et aime un peu l'exagération. La fille d'Agamemnon, + étouffant sa passion et l'amour de la vie, intéresse bien davantage + qu'Iphigénie pleurant son trépas. Ce ne sont pas toujours les + choses purement naturelles qui touchent: il est naturel de craindre + la mort, et cependant une victime qui se lamente sèche les pleurs + qu'on versait pour elle. Le cœur humain veut plus qu'il ne peut; il + veut surtout admirer: il a en soi-même un élan vers une beauté + inconnue, pour laquelle il fut créé dans son origine[347].» + +Les observations suivantes sur Andromaque vous paraîtront-elles moins +exquises? + + «Lorsque la veuve d'Hector dit à Céphise, dans Racine: + + Qu'il ait de ses aïeux un souvenir modeste; + Il est du sang d'Hector, mais il en est le reste: + + qui ne reconnaît la chrétienne? C'est le _Deposuit potentes de + sede_. L'antiquité ne parle pas de la sorte, car elle n'imite que + les sentiments _naturels_; or, les sentiments exprimés dans ces + vers de Racine, _ne sont point purement dans la nature_; ils + contredisent au contraire la voix du cœur. Hector ne conseille + point à son fils d'avoir _de ses aïeux un souvenir modeste_; en + élevant Astyanax vers le Ciel, il s'écrie: + + «Ô Jupiter, et vous tous, dieux de l'Olympe, que mon fils règne, + comme moi, sur Ilion! faites qu'il obtienne l'empire entre les + guerriers; qu'en le voyant revenir chargé des dépouilles de + l'ennemi, on s'écrie: Celui-ci est encore plus vaillant que son + père!» + + »Énée dit à Ascagne: + +... Et te, animo repetentem exempla tuorum, + Et pater Æneas, et avunculus excitet Hector[348]. + +À la vérité, l'Andromaque moderne s'exprime à peu près comme Virgile sur +les aïeux d'Astyanax. Mais après ce vers: + + Dis-lui par quels exploits leurs noms ont éclaté, + +elle ajoute: + + Plutôt ce qu'ils ont fait, que ce qu'ils ont été. + + »Or, de tels préceptes sont directement opposés au cri de + l'orgueil: on y voit la nature corrigée, la nature plus belle, la + nature évangélique. Cette humilité que le christianisme a répandue + dans les sentiments, et qui a changé pour nous le rapport des + passions, comme nous le dirons bientôt, perce à travers tout le + rôle de la moderne Andromaque. Quand la veuve d'Hector, dans + l'Iliade, se représente la destinée qui attend son fils, la + peinture qu'elle fait de la future misère d'Astyanax a quelque + chose de bas et de honteux; l'humilité, dans notre religion, est + bien loin d'avoir un pareil langage: elle est aussi noble qu'elle + est touchante. Le chrétien se soumet aux conditions les plus dures + de la vie: mais on sent qu'il ne cède que par un principe de vertu; + qu'il ne s'abaisse que sous la main de Dieu, et non sous celle des + hommes; il conserve sa dignité dans les fers: fidèle à son maître + sans lâcheté, il méprise des chaînes qu'il ne doit porter qu'un + moment, et dont la mort viendra bientôt le délivrer; il n'estime + les choses de la vie que comme des songes, et supporte sa condition + sans se plaindre, parce que la liberté et la servitude, la + prospérité et le malheur, le diadème et le bonnet de l'esclave, + sont peu différents à ses yeux[349].» + +Je ne puis m'empêcher de remarquer que les beautés signalées dans ces +deux tragédies par M. de Chateaubriand sont encore plus morales que +littéraires, et que sous une forme moins accomplie, moins flatteuse pour +le goût, on peut les rencontrer, hors de la scène et des livres, aussi +touchantes pour le moins. + +Le parti pris par l'auteur ne l'a pas empêché de reconnaître, en plus +d'une occasion, la supériorité des anciens sur les modernes. Que ne +l'a-t-il expliquée! Mais enfin, le littérateur le plus dévot à +l'antiquité n'eût pu louer plus dignement, n'eût pu élever plus haut +Virgile, Sophocle et Homère. Quel commentaire que celui qui accompagne +la traduction de la prière du roi Priam au meurtrier de son fils[350]! +Puisque l'étendue de ce morceau m'empêche de le citer, laissez-moi vous +lire ce parallèle entre Virgile et Racine; l'auteur de _René_ nous +laisse bien voir où penchait son cœur: + + «Virgile est l'ami du solitaire, le compagnon des heures secrètes + de la vie. Racine est peut-être au-dessus du poète latin, parce + qu'il a fait _Athalie_; mais le dernier a quelque chose qui remue + plus doucement le cœur. On admire plus l'un, on aime plus l'autre; + le premier a des douleurs trop royales, le second parle davantage à + tous les rangs de la société. En parcourant les tableaux des + vicissitudes humaines, tracés par Racine, on croit errer dans les + parcs abandonnés de Versailles: ils sont vastes et tristes; mais à + travers leur solitude, on distingue la main régulière des arts, et + les vestiges des grandeurs: + + Je ne vois que des tours que la cendre a couvertes, Un fleuve teint + de sang, des campagnes désertes. + + »Les tableaux de Virgile, sans être moins nobles, ne sont pas + bornés à de certaines perspectives de la vie; ils représentent + toute la nature: ce sont les profondeurs des forêts, l'aspect des + montagnes, les rivages de la mer, où des femmes exilées _regardent, + en pleurant, l'immensité des flots:_ + + Cunctæque profundum + Pontum adspectabant flentes[351].» + +Il faudrait, Messieurs, vous lire presque en entier cette seconde partie +du _Génie du Christianisme_, si l'on voulait vous citer tout ce qu'elle +renferme d'appréciations justes et délicates, d'idées saines, +d'excellente littérature. Je me bornerai à ce passage sur Tacite: + + «Néanmoins Tacite doit être choisi pour modèle avec précaution; il + y a moins d'inconvénients à s'attacher à Tite-Live. L'éloquence du + premier lui est trop particulière, pour être tentée par quiconque + n'a pas son génie. Tacite, Machiavel et Montesquieu ont formé une + école dangereuse, en introduisant ces mots ambitieux, ces phrases + sèches, ces tours prompts, qui, sous une apparence de brièveté, + touchent à l'obscur et au mauvais goût. + + »Laissons donc ce style à ces génies immortels qui, par diverses + causes, se sont créé un genre à part; genre qu'eux seuls pouvaient + soutenir, et qu'il est périlleux d'imiter. Rappelons-nous que les + écrivains des beaux siècles littéraires ont ignoré cette concision + affectée d'idées et de langage. Les pensées des Tite-Live et des + Bossuet sont abondantes et enchaînées les unes aux autres; chaque + mot, chez eux, naît du mot qui l'a précédé, et devient le germe du + mot qui va le suivre. Ce n'est pas par bonds, par intervalles, et + en ligne droite, que coulent les grands fleuves (si nous pouvons + employer cette image): ils amènent longuement de leur source un + flot qui grossit sans cesse; leurs détours sont larges dans les + plaines; ils embrassent de leurs orbes immenses les cités et les + forêts, et portent à l'Océan agrandi des eaux capables de combler + ses gouffres[352].» + +Le beau considéré dans les arts ramène naturellement l'auteur sur le +théâtre de ses premiers triomphes. L'admirable coloriste, disons mieux, +le grand peintre, reparaît avec toute sa puissance dans les charmants +tableaux que nous allons suspendre devant vous: + + «Les ruines ont ensuite des harmonies particulières avec leurs + déserts, selon le style de leur architecture. À Palmyre, le dattier + fend les _têtes d'homme et de lion_ qui soutiennent les chapiteaux + du _temple du Soleil_; le palmier remplace par sa colonne la + colonne tombée, et le pêcher que les anciens consacraient à + Harpocrate, s'élève dans la demeure du silence. On y voit encore + une espèce d'arbre, dont le feuillage échevelé et les fruits en + cristaux, forment, avec les débris pendants, de beaux accords de + tristesse. Quelquefois une caravane, arrêtée dans ces déserts, y + multiplie les effets pittoresques: le costume oriental allie bien + sa noblesse à la noblesse de ces ruines; et les chameaux semblent + en accroître les dimensions, lorsque, couchés entre les fragments + de maçonnerie, ils ne laissent voir que leurs têtes fauves et leurs + dos bossus. + + »Les ruines changent de caractère en Égypte; souvent elles offrent + dans un petit espace diverses sortes d'architecture et de + souvenirs. Les colonnes du vieux style égyptien s'élèvent auprès de + la colonne corinthienne; un morceau d'ordre toscan s'unit à une + tour arabe, un monument du peuple pasteur à un monument des + Romains. Des Sphinx, des Anubis, des statues brisées, des + obélisques rompus, sont roulés dans le Nil, enterrés dans le sol, + cachés dans des rizières, des champs de fèves et des plaines de + trèfles. Quelquefois, dans les débordements du fleuve, ces ruines + ressemblent sur les eaux à une grande flotte; quelquefois des + nuages, jetés en onde sur les flancs des pyramides, les partagent + en deux moitiés. Le chacal, monté sur un piédestal vide, allonge + son museau de loup derrière le buste d'un Pan à tête de bélier; la + gazelle, l'autruche, l'ibis, la gerboise, sautent parmi les + décombres, tandis que la poule-sultane se tient immobile sur + quelques débris, comme un oiseau hiéroglyphique de granit et de + porphyre. + + »La vallée de Tempé, les bois de l'Olympe, les côtes de l'Attique + et du Péloponnèse, étalent les ruines de la Grèce. Là , commencent à + paraître les mousses, les plantes grimpantes, et les fleurs + saxatiles. Une guirlande vagabonde de jasmin embrasse une Vénus, + comme pour lui rendre sa ceinture; une barbe de mousse blanche + descend du menton d'une Hébé: le pavot croît sur les feuilles du + livre de Mnémosyne: symbole de la renommée passée, et de l'oubli + présent de ces lieux. Les flots de l'Égée, qui viennent expirer + sous de croulants portiques, Philomèle qui se plaint, Alcyon qui + gémit, Cadmus qui roule ses anneaux autour d'un autel, le cygne qui + fait son nid dans le sein de quelque Léda, mille accidents, + produits comme par les Grâces, enchantent ces poétiques débris; on + dirait qu'un souffle divin anime encore la poussière des temples + d'Apollon et des Muses; et le paysage entier, baigné par la mer, + ressemble à un tableau d'Apelles, consacré à Neptune et suspendu à + ses rivages[353].» + +Mais ce qu'on a le plus remarqué, et ce qui méritait aussi le plus +d'attention dans cette partie du _Génie du Christianisme_, ce sont les +chapitres sur la poésie descriptive, dont la création appartient, selon +l'auteur, à la religion chrétienne. Voici quelques fragments de cet +ingénieux mémoire: + + «Le plus grand et le premier vice de la mythologie était d'abord de + rapetisser la nature et d'en bannir la vérité. Une preuve + incontestable de ce fait, c'est que la poésie que nous appelons + _descriptive_ a été inconnue de l'antiquité; les poètes même qui + ont chanté la nature, comme Hésiode, Théocrite et Virgile, n'en ont + point fait de _description_, dans le sens que nous attachons à ce + mot. Ils nous ont sans doute laissé d'admirables peintures des + travaux, des mœurs et du bonheur de la vie rustique; mais, quant à + ces tableaux des campagnes, des saisons, des accidents du ciel, qui + ont enrichi la muse moderne, on en trouve à peine quelques traits + dans leurs écrits. + + »Il est vrai que ce peu de traits est excellent comme le reste de + leurs ouvrages. Quand Homère a décrit la grotte du Cyclope, il ne + l'a pas tapissée de _lilas_ et de _roses_; il y a planté comme + Théocrite, des _lauriers_ et de _longs pins_. Dans les jardins + d'Alcinoüs, il fait couler des fontaines et fleurir des arbres + utiles; il parle ailleurs de la colline _battue des vents et + couverte de figuiers_, et il représente la fumée des palais de + Circé s'élevant au-dessus d'une forêt de chênes. + + »Virgile a mis la même vérité dans ses peintures. Il donne au pin + l'épithète d'_harmonieux_, parce qu'en effet le pin a une sorte de + doux gémissement quand il est faiblement agité; les nuages, dans + les Géorgiques, sont comparés à des flocons de laine roulés par les + vents, et les hirondelles, dans l'Énéide, gazouillent sous le + chaume du roi Évandre, ou rasent les portiques des palais. Horace, + Tibulle, Properce, Ovide, ont aussi crayonné quelques vues de la + nature; mais ce n'est jamais qu'un ombrage favorisé de Morphée, un + vallon où Cythérée doit descendre, une fontaine où Bacchus repose + dans le sein des Naïades. + + »L'âge philosophique de l'antiquité ne changea rien à cette + manière. L'Olympe, auquel on ne croyait plus, se réfugia chez les + poètes, qui protégèrent à leur tour les dieux qui les avaient + protégés. Stace et Silius Italicus n'ont pas été plus loin + qu'Homère et Virgile en poésie descriptive; Lucain seul avait fait + quelque progrès dans cette carrière, et l'on trouve dans la + Pharsale la peinture d'une forêt et d'un désert qui rappelle les + couleurs modernes. + + »... Le spectacle de l'univers ne pouvait faire sentir aux Grecs et + aux Romains les émotions qu'il porte à notre âme. Au lieu de ce + soleil couchant, dont le rayon allongé, tantôt illumine une forêt, + tantôt forme une tangente d'or sur l'arc roulant des mers; au lieu + de ces accidents de lumière, qui nous retracent chaque matin le + miracle de la création, les anciens ne voyaient partout qu'une + uniforme machine d'opéra. + + »Si le poète s'égarait dans les vallées du Taygète, au bord du + Sperchius, sur le Ménale aimé d'Orphée, ou dans les campagnes + d'Élore, malgré la douceur de ces dénominations, il ne rencontrait + que des faunes, il n'entendait que des dryades: Priape était là sur + un tronc d'olivier, et Vertumne avec les Zéphirs menait des danses + éternelles. Des Sylvains et des Naïades peuvent frapper + agréablement l'imagination, pourvu qu'ils ne soient pas sans cesse + reproduits; nous ne voulons, point + +... Chasser les Tritons de l'empire des eaux, + Ôter à Pan sa flûte, aux Parques leurs ciseaux... + + Mais enfin, qu'est-ce que tout cela laisse au fond de l'âme? qu'en + résulte-t-il pour le cœur? quel fruit peut en tirer la pensée? Oh! + que le poète chrétien est plus favorisé dans la solitude où Dieu se + promène avec lui! Libres de ce troupeau de dieux ridicules qui les + bornaient de toutes parts, les bois se sont remplis d'une Divinité + immense. Le don de prophétie et de sagesse, le mystère et la + religion semblent résider éternellement dans leurs profondeurs + sacrées. + + »... Il y a dans l'homme un instinct qui le met en rapport avec les + scènes de la nature. Eh! qui n'a passé des heures entières, assis + sur le rivage d'un fleuve, à voir s'écouler les ondes! Qui ne s'est + plu, au bord de la mer, à regarder blanchir l'écueil éloigné! Il + faut plaindre les anciens, qui n'avaient trouvé dans l'Océan que le + palais de Neptune et la grotte de Protée; il était dur de ne voir + que les aventures des Tritons et des Néréides dans cette immensité + des mers, qui semble nous donner une mesure confuse de la grandeur + de notre âme, dans cette immensité qui fait naître en nous un vague + désir de quitter la vie, pour embrasser la nature et nous confondre + avec son Auteur[354].» + +Il est difficile de ne pas accorder à l'auteur qu'une certaine poésie +descriptive était impossible sous le paganisme, et que la chute des +divinités de l'Olympe a fait place, dans la nature, au vrai Dieu et à +l'âme humaine: il y avait là , sans contredit, les conditions d'une +poésie nouvelle. Mais on est forcé d'avouer que cette poésie a montré +peu d'empressement à s'emparer de l'espace qui lui était ouvert. Telle +que l'auteur l'entend, elle est assez nouvelle dans le monde chrétien; +et il est remarquable que la grande littérature du grand siècle ne l'a +pas même soupçonnée, si même elle ne l'a pas volontairement répudiée. Il +semble donc que l'influence du christianisme ait été surtout négative, +et qu'il faille s'expliquer par d'autres causes le développement moderne +d'une poésie, étrangère, on peut le penser, au génie grec et latin. +Évidemment, elle est trop moderne dans son entier développement pour +qu'on puisse la croire née du christianisme sans le concours de quelque +autre élément. Je ne sais si, en la réduisant à son principe, il ne faut +pas la compter au nombre des attributs du génie septentrional, ou, si +l'on veut, du génie romantique, ce qui est peut-être la même chose. Mais +ce qui paraît moins douteux, c'est qu'elle ne se développe que dans +certaines circonstances, dont le concours a pu être tardif. + + «Sans vouloir nier que des peuples primitifs peuvent sentir, et + peut-être mieux que nous, le charme auguste et la majesté de la + création, il faut bien reconnaître qu'une certaine manière de + sentir la nature est propre aux époques d'une excessive maturité. + Un siècle civilisé jusqu'à en être malade se détourne volontiers de + la vue de lui-même vers le spectacle du monde extérieur. Ses + souffrances intimes lui font goûter dans cette contemplation une + saveur particulière, que l'homme inculte ne connaît pas. + L'impression des beautés naturelles n'est point aussi simple qu'on + se l'imagine. Il n'y a que l'homme social qui soit en état de + sentir la nature. L'impression qu'elle produit est le résultat d'un + rapport, souvent d'un contraste. Et plus ce rapport, ou ce + contraste, se multiplie en se subdivisant, plus l'impression que + nous recevons de la nature est pénétrante et intime. + + »Je prie le lecteur sensible aux beautés de la création d'analyser + ce qu'il éprouve dans la muette profondeur d'une antique forêt, ou + même seulement au coin de la cheminée d'un vieux château, lorsque + le vent gémit dans les combles, comme une voix plaintive du passé; + je le prie de se rendre compte des éléments dont se compose son + plaisir à la vue de cette cime lointaine derrière laquelle s'est + dérobé le soleil, et où de hauts sapins, comme une chevelure + hérissée, se dessinent fantastiquement dans cette lumière dorée et + pour ainsi dire liquide, dont la splendeur magique est le dernier + reflet de l'astre voyageur; ou, si l'on veut, à la vue du lac + paisible et ombragé de Lamartine, ou de cet autre lac, de ce + diamant du désert, véritable héros d'un des romans de Fénimore + Cooper;... je demande au contemplateur de se dépouiller de tout ce + qu'il a apporté du monde social, en souvenirs, en regrets, en rêves + et en espérances du cœur, et de nous dire ensuite ce qui reste. + Plus on a cultivé son âme dans les commerces de la société, et + surtout plus on en a souffert, plus enfin la société elle-même est + souffrante et angoissée, plus la nature est riche, profonde, + mystérieusement éloquente pour celui qui vient à elle du milieu + ardent et tumultueux de la civilisation[355].» + + + + +CHAPITRE QUATRIÈME + +René. + + +C'est dans cette même seconde partie, à la suite d'un livre sur le +christianisme considéré dans ses rapports avec les passions du cœur +humain, que l'auteur a placé l'histoire de _René_. + +Que fait une histoire comme celle de _René_ dans un livre intitulé le +_Génie du Christianisme_? La question serait trop naïve. Que font, dans +le même ouvrage, tant d'autres morceaux que je pourrais citer? Que font, +dans un livre d'apologétique, les amours, très peu romanesques +d'ailleurs, de deux sauvages dans le désert? En sommes-nous encore à +nous étonner? Ne savez-vous pas que M. de Chateaubriand, préoccupé de la +pensée d'emmieller les bords du vase, est allé, dans son zèle, un peu +plus loin que les bords? + +Il faut écouter l'auteur lui-même sur son dessein: + + «Il est étonnant que les écrivains modernes n'aient pas encore + songé à peindre cette singulière position de l'âme. Puisque nous + manquons d'exemples, nous serait-il permis de donner aux lecteurs + un épisode extrait, comme _Atala_, de nos anciens _Natchez_? C'est + la vie de ce jeune René, à qui Chactas a raconté son histoire. Ce + n'est, pour ainsi dire, qu'une pensée, c'est la peinture du vague + des passions, sans aucun mélange d'aventures, hors un malheur + envoyé pour punir René, et pour effrayer les hommes qui, livrés à + d'inutiles rêveries, se dérobent aux charges de la société. Cet + épisode sert encore à prouver la nécessité des abris du cloître + pour certaines calamités de la vie, auxquelles il ne resterait que + le désespoir et la mort si elles étaient privées des retraites de + la religion. Ainsi le double but de notre ouvrage, qui est de faire + voir comment le christianisme a modifié les arts, la morale, + l'esprit, le caractère, et les passions même des peuples modernes, + et de montrer quelle sagesse a dirigé les institutions chrétiennes, + ce double but, disons-nous, se trouve également rempli dans + l'histoire de René[356].» + +Il est douteux que l'auteur ait pensé à tout cela en écrivant l'épisode +de _René_ pour en embellir le poème des _Natchez_; mais puisque cet +épisode s'est trouvé propre à développer une idée morale et littéraire à +la fois, que l'auteur du _Génie du Christianisme_ devait rencontrer sur +son chemin, c'est assurément tant mieux. Pourtant, s'il faut le dire, +j'aimerais mieux le livre avec la préface de moins. Le poète avait +admirablement senti son sujet; le philosophe, ce me semble, est moins +heureux à l'expliquer. Cette expression nouvelle: _le vague des +passions_, n'est-elle pas elle-même un peu vague? et l'auteur fait-il +assez bien comprendre la part du christianisme dans la production d'un +état moral sans nom dans l'antiquité? surtout montre-t-il bien les +ressources du christianisme contre un mal qui n'est probablement que le +symptôme ou l'aveu d'un mal plus profond? Il eût fallu, sur ces deux +points, entendre Pascal, qui a répandu dans ses _Pensées_, sous une +assez grande variété de formes, tous les éléments dont se compose +_René_. Ce n'est pas lui qui a suggéré à M. de Chateaubriand le remède +héroïque de la solitude claustrale, remède dont la nécessité, si elle +était avérée, relèverait assez peu l'idée de la puissance intrinsèque du +christianisme. L'auteur, du reste, ne tient pas trop à ce remède; car le +Père Souël, l'organe avoué de la vérité chrétienne dans ce roman, n'en +dit absolument rien. Il donne à René d'autres conseils, il lui prêche +d'autres maximes, plus philosophiques, ce me semble, que chrétiennes. +Tout ce qu'il dit est fort sensé, mais peu propre à nous faire +comprendre quel est, en cette matière de thérapeutique morale, le vrai +génie du christianisme. Un homme du monde n'eût guère parlé +autrement[357]. La valeur pratique de cet ouvrage me paraît donc peu +considérable, s'il faut la chercher tout entière dans ce discours du +vieux prêtre. Mais, ce discours fût-il beaucoup meilleur, qu'est-ce +qu'un discours? et quand est-ce qu'un discours a constitué la valeur +morale d'un récit? Quand le discours est nécessaire, c'est preuve que le +narrateur n'a pas su son métier. L'instruction doit ressortir des faits. +Or, dans _René_, les faits ne prouvent rien. Le Père Souël a beau dire +que la malheureuse passion et la mort d'Amélie sont le juste châtiment +de la vie errante et inutile de René: cette observation peut être fort +bonne au point de vue chrétien, au point de vue de la foi; mais tels que +nous sommes, nous avons besoin de voir le malheur naissant du mal, et le +pécheur puni par son péché. Dieu lui-même a voulu qu'il en fût ainsi; il +a laissé volontairement à nos mauvaises œuvres la plus grande part dans +l'exécution de la sentence prononcée contre elles; et rien ne nous +empêche de croire ou plutôt tout nous entraîne à penser que la peine du +mal, ici-bas et ailleurs, sera tout entière tirée du mal lui-même, en +sorte que le dessein de miséricorde que Dieu a conçu en notre faveur se +trouve accompli tout entier dans notre régénération ou dans notre +délivrance intérieure, qui, elle-même, a pour principe la bonne nouvelle +du pardon. Dieu, qui nous connaît et qui sait ce qui nous est +nécessaire, a voulu que cette correspondance entre le mal et le malheur +fût constante, et qu'elle ne pût point nous échapper, et sous mille +formes, à mille différentes reprises, sa Parole a proclamé à l'homme la +dispensation que le passage suivant formule avec tant d'énergie: «Ta +malice te châtiera, et tes iniquités te reprendront, afin que tu saches +et que tu voies, que c'est une chose mauvaise et amère que tu aies +abandonné l'Éternel ton Dieu[358].» + +Cette providence de Dieu doit servir de modèle et de règle à la +providence, si j'ose la nommer ainsi, qu'exerce le poète dans le petit +monde de sa création. Là aussi, pour entrer dans les vues de Dieu et +pour nous satisfaire, il faut «que la malice fasse mourir le +méchant[359],» ou, en d'autres termes, que les événements naissent des +caractères; et je ne sais si l'on est assez frappé de la coïncidence de +ce précepte littéraire, si généralement, si constamment professé par les +maîtres, avec le principe de théodicée que nous venons de rappeler. Eh +bien! je n'invoque ici que la vérité littéraire, et je réclame, en +m'appuyant sur elle, contre la catastrophe de _René_, qui n'a aucune +relation naturelle avec les torts du héros. C'est du milieu du nuage, et +non des régions sereines du ciel, que la foudre devait partir. Est-ce à +dire que, dans une narration fictive, il n'y ait place que pour le +_nécessaire_ (selon le langage d'Aristote) et que le _vraisemblable_ ne +doive jamais suffire? Les accidents de fortune indépendants de notre +caractère, les malheurs indépendants de notre volonté, n'y peuvent-ils +prendre aucune place? Oui, sans doute, ils le peuvent; mais c'est à +condition qu'ils aident au développement des caractères ou à celui de +l'idée à laquelle le poème est destiné à donner un corps. La catastrophe +de _René_ n'a aucun de ces avantages. Elle ne lui apprend pas que +jusqu'alors il a été heureux et ingrat; elle ne le fait pas rougir de +son injuste tristesse; elle ne le jette ni aux pieds de son maître ni +sur le sein de son père; elle ne fait que changer sa mélancolie sombre +en un morne désespoir; et l'inévitable, la seule conclusion de cette +histoire, c'est qu'il est des infortunes pour lesquelles Dieu lui-même +ne peut rien. Il est étrange d'avoir fait d'une histoire qui conclut +ainsi, un épisode, un ornement du _Génie du Christianisme_; du +christianisme qui nous défend de croire qu'il y ait aucun abîme sans +fond, aucunes ténèbres que le rayon divin ne puisse percer, aucun vide +que Dieu ne puisse combler, aucun tombeau qu'il ne puisse ouvrir. Le +cœur humain est en révolte ouverte, éternelle, contre l'irréparable, +qui, à le bien nommer, est la douleur des douleurs: l'Évangile seul ne +connaît rien d'irréparable, et seul il a osé porter un démenti à cette +parole terrible: + + (Jupiter) diffinget, infectumque reddet, + Quod fugiens semel hora vixit[360]. + +Ce que la miséricorde anéantit n'a jamais été. Dieu, dans l'ineffable +puissance de son esprit, nous fait dater d'où il lui plaît. Il sépare de +nous ce qui fut nous-mêmes. Il crée un nouvel homme à qui l'ancien est +étranger. Il n'est pour lui ni crime ineffaçable, ni restitution +impossible, ni temps envolé sans retour, ni destruction, ni mort +d'aucune espèce; le passé n'engloutit rien: tout ce que Dieu prend sous +sa garde est éternel comme lui; et notre soif ne saurait, en y puisant +toujours, tarir son intarissable richesse: nous ne périrons que faute +d'y puiser, et nous ne manquerons à y puiser que faute d'y croire. René +n'y croit point; c'est le tort de bien d'autres; ce peut avoir été le +sien; mais était-ce là ce qu'il fallait nous montrer? est-ce là ce qu'on +nous avait promis? + +Il faut remettre à sa place l'histoire de _René_; il faut la rattacher +au poème des _Natchez_ dont primitivement elle faisait partie. Ce n'est +plus dès lors qu'une admirable peinture d'un état moral d'autant plus +digne d'être observé, que c'est dans un degré plus intense, avec un +caractère plus aigu et sous une forme plus distincte, l'état de toute la +société actuelle. Jamais le monde ne se remua davantage, ne parut +emporté par de si grandes espérances, et jamais ennui plus profond ne +fut aussi plus universel. René, Obermann, c'est le siècle; silencieux ou +bruyant, le désespoir est partout. + +L'homme, depuis sa déchéance, a deux barrières contre cet abîme; la foi +d'abord, et le préjugé, qui est une espèce de foi. Mais quel doit être +ce désespoir d'une génération qui est au-dessus des préjugés, car elle +comprend tout, et au-dessous de la foi, car elle ne conclut point? Et +comment ceux qui ont le moins de préjugés, le moins de foi, avec une +imagination très ardente et une pensée très active, ne seraient-ils pas +les représentants et les victimes privilégiées de cet ennui profond qui +n'est qu'une forme ou un prélude du désespoir et dont la conclusion +logique est le suicide? + +Quand cette disposition se complique d'orgueil, et c'est le cas presque +toujours, le mal en devient plus aigu, la catastrophe plus imminente. + +Cet état est poétique, lorsque l'âme est restée capable d'affection, +lorsqu'elle s'unit à quelque chose dans l'univers, lorsque, sans espoir +de rien atteindre, elle embrasse tout, lorsque cette vieillesse de la +pensée s'allie à quelque jeunesse de l'âme. Il résulte autant de poésie +que de douleur de ce contraste entre deux âges dans le même individu. + +Ainsi que toutes les créations poétiques, René ne se définit pas. On +saisit, on peut nommer quelques traits généraux; mais René seul, en se +montrant, se nomme tout entier. Le charme de cette personnalité tout +idéale tient précisément à ce que l'analyse cherche en vain «cette +dernière division des jointures et des moelles[361],» dont l'obscurité +impénétrable est le caractère de toute vraie personnalité. Je ne +prétends donc pas vous donner une idée complète de René en vous disant +que c'est une âme qui demande tout à l'univers, tout aux autres et rien +à soi-même; que toutes les limites importunent et pour qui la pensée +même est une limite; qui vit d'impressions, et n'accepte la vie que +comme une sorte de musique vague et mystérieuse; dont toute l'activité +intérieure n'est qu'un rêve mélodieux, magnifique et triste; dont le +malheur, arrangé avec un talent d'artiste, quoique sans préméditation, +est de la poésie pure; un être qui résonne à tous les souffles, comme +une harpe; qui n'en souffre pas moins; dont l'infortune est à la fois +réelle et imaginaire, et qui se tuera peut-être, mais en rêvant, comme +il fait tout le reste. De système, d'opinion, il n'en a point; de +passion, moins encore; une passion le sauverait. L'auteur appelle la +situation de René _le vague des passions_; on peut l'appeler ainsi, mais +c'est plutôt _la passion du vague_. Faute d'attacher son cœur à quelque +chose de ce qui est ou de ce qui peut être, ou, si l'on veut, en +aspirant à tout sans rien choisir, sans rien saisir, René se dissout +pour ainsi dire; il périt, accablé sous la multitude confuse de ses +désirs; il meurt, tout à la fois, de trop et de trop peu de vie. C'est +une victime de la poésie, non de la poésie exercée comme art, mais de la +poésie restée à l'état d'instinct et ne laissant une place à rien de ce +qui n'est pas elle. + +C'est une situation dont René ne se rend compte nulle part; car du +moment qu'il s'en rendrait compte, elle ne serait plus la même. Il la +décrit ou plutôt il la révèle involontairement en racontant ses +impressions, qui ne sont jamais que des impressions, germes obscurs, +d'où la pensée, soigneusement captivée, n'éclot jamais. Mais on connaît +le personnage, on l'a pénétré, on a vécu avec lui quand on a lu son +histoire, presque toute composée de passages comme ceux-ci: + + «Les dimanches et les jours de fête, j'ai souvent entendu, dans le + grand bois, à travers les arbres, les sons de la cloche lointaine + qui appelait au temple l'homme des champs. Appuyé contre le tronc + d'un ormeau, j'écoutais en silence le pieux murmure. Chaque + frémissement de l'airain portait à mon âme naïve l'innocence des + mœurs champêtres, le calme de la solitude, le charme de la + religion, et la délectable mélancolie des souvenirs de ma première + enfance. Oh! quel cœur si mal fait n'a tressailli au bruit des + cloches de son lieu natal, de ces cloches qui frémirent de joie sur + son berceau, qui annoncèrent son avènement à la vie, qui marquèrent + le premier battement de son cœur, qui publièrent dans tous les + lieux d'alentour la sainte allégresse de son père, les douleurs et + les joies encore plus ineffables de sa mère! Tout se trouve dans + les rêveries enchantées où nous plonge le bruit de la cloche + natale: religion, famille, patrie, et le berceau et la tombe, et le + passé et l'avenir. + + »Il est vrai qu'Amélie et moi nous jouissions plus que personne de + ces idées graves et tendres, car nous avions tous les deux un peu + de tristesse au fond du cœur: nous tenions cela de Dieu ou de notre + mère[362]». + + «Mais je me lassai de fouiller dans des cercueils, où je ne remuais + trop souvent qu'une poussière criminelle. Je voulus voir si les + races vivantes m'offriraient plus de vertus, ou moins de malheurs + que les races évanouies. Comme je me promenais un jour dans une + grande cité, en passant derrière un palais, dans une cour retirée + et déserte, j'aperçus une statue qui indiquait du doigt un lieu + fameux par un sacrifice. Je fus frappé du silence de ces lieux; le + vent seul gémissait autour du marbre tragique. Des manœuvres + étaient couchés avec indifférence au pied de la statue, ou + taillaient des pierres en sifflant. Je leur demandai ce que + signifiait ce monument: les uns purent à peine me le dire, les + autres ignoraient la catastrophe qu'il retraçait. Rien ne m'a plus + donné la juste mesure des événements de la vie, et du peu que nous + sommes. Que sont devenus ces personnages qui firent tant de bruit? + Le temps a fait un pas, et la face de la terre a été + renouvelée[363].» + + «Un jour j'étais monté au sommet de l'Etna, volcan qui brûle au + milieu d'une île. Je vis le soleil se lever dans l'immensité de + l'horizon au-dessous de moi, la Sicile resserrée comme un point à + mes pieds, et la mer déroulée au loin dans les espaces. Dans cette + vue perpendiculaire du tableau, les fleuves ne me semblaient plus + que des lignes géographiques tracées sur une carte; mais tandis que + d'un côté mon œil apercevait ces objets, de l'autre il plongeait + dans le cratère de l'Etna, dont je découvrais les entrailles + brûlantes entre les bouffées d'une noire vapeur.» + + «Un jeune homme plein de passions, assis sur la bouche d'un volcan, + et pleurant sur les mortels dont à peine il voyait à ses pieds les + demeures, n'est sans doute, ô vieillards, qu'un objet digne de + votre pitié; mais quoi que vous puissiez penser de René, ce tableau + vous offre l'image de son caractère et de son existence: c'est + ainsi que toute ma vie j'ai eu devant les yeux une création à la + fois immense et imperceptible, et un abîme ouvert à mes + côtés[364].» + + «Je me trouvai bientôt plus isolé dans ma patrie que je ne l'avais + été sur une terre étrangère. Je voulus me jeter pendant quelque + temps dans un monde qui ne me disait rien et qui ne m'entendait + pas. Mon âme, qu'aucune passion n'avait encore usée, cherchait un + objet qui pût l'attacher; mais je m'aperçus que je donnais plus que + je ne recevais. Ce n'était ni un langage élevé, ni un sentiment + profond qu'on demandait de moi. Je n'étais occupé qu'à rapetisser + ma vie, pour la mettre au niveau de la société. Traité partout + d'esprit romanesque, honteux du rôle que je jouais, dégoûté de plus + en plus des choses et des hommes, je pris le parti de me retirer + dans un faubourg pour y vivre totalement ignoré[365].» + + Hélas! j'étais seul, seul sur la terre! Une langueur secrète + s'emparait de mon corps. Ce dégoût de la vie que j'avais pressenti + dès mon enfance revenait avec une force nouvelle. Bientôt mon cœur + ne fournit plus d'aliment à ma pensée, et je ne m'apercevais de mon + existence que par un profond sentiment d'ennui.» + + «Je luttai quelque temps contre mon mal, mais avec indifférence et + sans avoir la ferme résolution de le vaincre. Enfin, ne pouvant + trouver de remède à cette étrange blessure de mon cœur qui n'était + nulle part et qui était partout, je résolus de quitter la + vie[366].» + +Il se pourrait qu'après la lecture de ces morceaux, on éprouvât pour +René plus de sympathie que de pitié. Il y a sans doute un charme +décevant, mais un charme bien puissant dans la peinture de cette +situation. Le vague a toujours eu un faux air d'infini, et sous plus +d'un rapport les limites nous font peur. Nous désirons tout ensemble et +nous craignons de connaître, parce que si, dans un sens, la connaissance +nous étend, dans un autre elle nous resserre. Le dernier mot, quel qu'il +soit, nous fait peur, comme étant le dernier. Il nous semble, pour le +moins, que la certitude fera disparaître la poésie, qui n'est autre +chose que la spontanéité et la liberté de l'esprit humain; sous les +notes de cette musique rêveuse, nous ne voulons lire aucunes paroles; +que dis-je? il nous semble que le christianisme, avec ses lumineuses +solutions, est venu inscrire notre vie dans un horizon clair, dur et +froid, et nous lui en voulons, esprits énervés que nous sommes, d'avoir +uni la précision à la grandeur. Il est peut-être digne de remarque que +la même époque où le besoin de précision se prononce si vivement dans +toutes les sphères de la science, ait vu éclore une poésie, précise +aussi, je le veux, dans sa partie technique, mais toute pénétrée, au +fond, de l'esprit de _René_. Elle se donne l'air d'aspirer à la +certitude; mais, en cela, elle se ment à elle-même; elle feint une +impatience qu'elle n'a pas; si le doute est une souffrance, elle aime +cette souffrance, et l'état dont elle se plaint est si poétique qu'elle +ne voudrait pas n'avoir plus à se plaindre. + +J'insisterais moins sur le péril, si je sentais moins le charme. Ce +charme est bien puissant. Il le serait beaucoup moins si l'auteur avait +eu réellement l'intention qu'après coup il a imposée à son œuvre. Rien +de plus spontané et, pour ainsi dire, de plus involontaire que _René_; +c'est un moment dans la vie de l'écrivain; ou, ce qui revient au même +peut-être, c'est un de ses rêves. Il n'invente pas une situation, il la +subit. Rien n'a été conçu _a priori_, logiquement construit, rien ne +sort de l'esprit, tout découle de l'âme. Ce que le contingent ou +l'individuel a de saisissant ajoute ici son intérêt à celui du +nécessaire et de l'universel; en un mot, René n'est pas tel ou tel +caractère connu et classé, c'est René; son nom peut seul le définir. +Joignez-y la noble aisance du langage, ce mouvement flexible et ressenti +(c'est ainsi que Buffon caractérise celui du cygne sur les eaux), la +mélodie des sons, et ce qu'on a heureusement appelé la mélodie des +couleurs, l'extrême simplicité de la fable, enfin le pathétique terrible +et douloureux du dénoûment, vous comprendrez sans peine que les quelques +pages de _René_, quand M. de Chateaubriand n'en aurait point écrit +d'autres, suffisent pour défendre son nom contre l'oubli. On peut avoir +beaucoup vieilli, par les années et par le cœur; mais on aurait dépassé +la vieillesse même, quand on pourrait relire sans émotion les paroles de +Saint-Preux à Meillerie: «Julie, éternel charme de ma vie...» et cette +page de _René_: + + «Je ne sais ce que le ciel me réserve, et s'il a voulu m'avertir + que les orages accompagneraient partout mes pas. L'ordre était + donné pour le départ de la flotte; déjà plusieurs vaisseaux avaient + appareillé au baisser du soleil; je m'étais arrangé pour passer la + dernière nuit à terre, afin d'écrire ma lettre d'adieux à Amélie. + Vers minuit, tandis que je m'occupe de ce soin, et que je mouille + mon papier de mes larmes, le bruit des vents vient frapper mon + oreille. J'écoute; et au milieu de la tempête, je distingue les + coups de canon d'alarme, mêlés au glas de la cloche monastique. Je + vole sur le rivage où tout était désert, et où l'on n'entendait que + le rugissement des flots. Je m'assieds sur un rocher. D'un côté + s'étendent les vagues étincelantes, de l'autre les murs sombres du + monastère se perdent confusément dans les cieux. Une petite lumière + paraissait à la fenêtre grillée. Était-ce toi, ô mon Amélie, qui, + prosternée au pied du crucifix, priais le Dieu des orages + d'épargner ton malheureux frère! La tempête sur les flots, le calme + dans ta retraite; des hommes brisés sur des écueils, au pied de + l'asile que rien ne peut troubler; l'infini de l'autre côté du mur + d'une cellule; les fanaux agités des vaisseaux, le phare immobile + du couvent; l'incertitude des destinées du navigateur, la vestale + connaissant dans un seul jour tous les jours futurs de sa vie; + d'une autre part, une âme telle que la tienne, ô Amélie, orageuse + comme l'Océan; un naufrage plus affreux que celui du marinier: tout + ce tableau est encore profondément gravé dans ma mémoire. Soleil de + ce ciel nouveau, maintenant témoin de mes larmes, échos du rivage + américain qui répétez les accents de René, ce fut le lendemain de + cette nuit terrible qu'appuyé sur le gaillard de mon vaisseau, je + vis s'éloigner pour jamais ma terre natale! Je contemplai longtemps + sur la côte les derniers balancements des arbres de la patrie, et + les faîtes du monastère qui s'abaissaient à l'horizon[367].» + +L'attendrissement qu'on éprouve à la lecture de ce passage et de _René_ +tout entier, est-il bon? est-il salutaire? est-ce cette pitié épurée, +spiritualisée, la seule que permet Aristote, d'accord, sans s'en douter, +avec une plus haute sagesse? Il n'est pas besoin, Messieurs, que je +réponde à votre place. Vous êtes tous, j'en suis sûr, de l'avis du Père +Souël, et vous sauriez bien tourner contre le poète les reproches qu'il +fait adresser à son héros. Il y a une mélancolie égoïste et vaniteuse, +une tristesse selon le monde, qui conduit à la mort; l'auteur de _René_ +ne la rend-il pas intéressante, ne la fait-il pas aimer? C'est toute la +question; je ne veux que l'avoir posée. + +René, dit-on, a plusieurs frères dans le monde des créations +littéraires: Werther est son aîné, Obermann et Adolphe ses cadets. Ils +sont tous, je le crois, de la même famille; Obermann et René sont seuls +de la même branche. + +Ce qu'ils ont, tous quatre, de commun entre eux, est d'une nature très +générale. Ils sont tous atteints de cette _paresse de cœur_, qui peut se +joindre à une grande activité de l'esprit et du corps, et qu'on a raison +de considérer comme une des plus profondes racines du mal moral. Ils +n'ont ni la foi, qui lie à Dieu, ni le devoir, qui lie aux hommes, ni le +préjugé, qui nous lie à nous-mêmes. + +Mais, du reste, Werther n'est qu'un Saint-Preux allemand et bourgeois, +amoureux d'une Julie à peu près irréprochable, et qui se tue après avoir +découvert que cette femme qui ne peut être à lui, répond à son amour. + +Werther a été dangereux, dit-on. Il faut qu'on nous l'assure. En tout +cas, il ne l'est plus aujourd'hui. On se tue bien encore, mais on ne se +tue plus par amour. C'est à d'autres passions qu'appartient désormais ce +déplorable honneur. Valons-nous moins, valons-nous mieux, depuis que +l'amour ne dispose plus de notre vie? Cette question ne serait pas sans +intérêt. + +Werther est d'une vérité parfaite, mais un peu commune. La pitié qu'il +inspire est mêlée de peu de respect. Mais il aime de bonne foi, c'est un +caractère simple, une âme bonne. On ne peut suivre sa vie et le cours de +ses pensées sans être douloureusement ému. Son malheur est de n'avoir +pas assez de force pour employer toute sa raison; car il a de la raison, +il en a beaucoup. Je donnerais, pour ce qui me concerne, son histoire +tout entière pour cette seule phrase sortie de sa bouche: + + «Si nous avions le cœur ouvert à jouir chaque jour du bien que + chaque jour nous apporte, nous serions par là -même en état de + supporter notre mal à mesure qu'il nous est envoyé.» + +_Adolphe_ est un des livres les plus spirituels qu'on ait écrits. Cet +esprit est celui de notre époque. Les grands hommes du grand siècle n'en +avaient pas tant. Ils étaient plus profonds et plus riches que nous, +quoique nous ayons un faux air de l'être davantage; mais décidément +notre siècle a plus d'esprit monnayé, plus de cet esprit qui naît de la +décomposition de toutes choses: ne sait-on pas qu'en se putréfiant +certaines substances deviennent lumineuses? Le travail de décomposition +qui multiplie les aspects et les reflets, vaut-il ces grandes vues, ces +pensées simples, qu'on appelait alors de l'esprit et même du bel esprit? + +L'esprit d'Adolphe est arrivé à l'autre côté de tout: beaucoup des plus +sardoniques et des plus désabusés se trouveraient naïfs à côté de lui. +On dit de certaines gens qu'on ne voudrait pas se trouver seul avec eux +au coin d'un bois: on a peur aussi de se trouver _seul_ avec un esprit +comme celui-là , et la peur augmente avec le plaisir. Ce n'est pas, comme +dans _René_, le personnage qui est dangereux, mais l'auteur. René nous +gagne à sa maladie par le contact, par le simple regard; Adolphe, homme +personnel et faible comme tant d'autres, n'excite ni sympathie ni +enthousiasme; mais le livre entier est d'une tristesse sèche et d'une +vérité dure qui font mal à l'âme. Corinne, dont Adolphe est une +variante, n'est pas aussi douloureuse. Elle nous attendrit. Adolphe nous +déchire. Quelque chose, après la lecture de _Corinne_, reste encore +debout dans notre âme; après _Adolphe_, rien; et la devise de l'enfer de +Dante pourrait servir d'épigraphe à cette histoire. C'est un terrible +signe du temps, que des romans comme _Adolphe_ soient nos véritables +tragédies. Celles dont on nous affligeait jadis exerçaient notre pitié; +à la lecture de celles-ci, c'est nous-mêmes que nous prenons en pitié, +et, ce qui est pire, en dégoût; ce n'est plus sympathie, mais souffrance +personnelle; toute espèce de foi ou d'espérance est morte; et +l'impitoyable attention que l'écrivain a mise à écarter tout idéal, est +une aggravation de peine à laquelle on ne se résout pas. + +Au fait, si c'était un livre moral que celui qui ne laisse aucune place +à l'espérance, _Adolphe_ serait un livre moral. Ce n'était pas la +première fois qu'on représentait cette alliance d'égoïsme et de +sensibilité qui caractérise le héros de ce livre; cette combinaison se +trouve impliquée dans une foule de créations poétiques ou romanesques; +cette combinaison est le fond même des caractères passionnés: mais elle +est à la base même du roman d'_Adolphe_; elle en est, sinon l'idée mère, +du moins un élément principal; la rencontre d'un tel caractère avec une +situation comme celle d'Ellénore doit produire les résultats que le +livre a retracés; ou, si l'on veut, on dira qu'une femme comme Ellénore +doit développer dans un homme comme Adolphe ce caractère complexe qui +est celui de tant d'hommes, mais plus particulièrement le sien. C'était +déjà , si ma mémoire ne m'est pas trop infidèle, l'idée de +_Caliste_[368]: c'est aussi, avec des différences considérables, l'idée +de _Corinne_: du côté de l'homme, la passion sans dévouement; du côté de +la femme, l'abandon d'un dévouement absolu, ou sans la barrière du +respect. Cette conception étant vraie serait morale, si l'on pouvait +appeler moral ce qui a pour conclusion le désespoir, j'entends le +désespoir moral. + +Quoi qu'il en soit, Adolphe, c'est-à -dire l'homme sensible, mais +égoïste, faible et sans principes, Adolphe n'est point René. C'est +Obermann qui est René, mais René en prose. Le sermon du Père Souël leur +conviendrait à tous les deux; seulement Obermann ne l'écouterait pas. +René discute peu, Obermann discute sans cesse. René est mélancolique, +Obermann est spéculatif. René a des impressions, Obermann a des +opinions. L'un est emporté par la passion du vague, l'autre par +l'indépendance de la pensée; il ne veut pas même être lié à sa pensée; +il réclame hautement le droit de se contredire; il n'y a selon lui que +les hommes sans sincérité qui ne se contredisent jamais. Dans le vague, +ce qu'aime René, c'est l'immensité; ce que cherche Obermann, c'est la +liberté. Tous deux sont épris de la nature, car elle captive les +imaginations qu'aucun intérêt n'a fixées, ni contenues; mais Obermann +cherche à s'agrandir avec la nature, René s'en laisse enivrer; +l'admiration de l'un est plus contemplative, celle de l'autre est plus +tendre. Obermann jouit, René est subjugué. René cherche une âme +sympathique au sein de la nature; cette force vivante (_natura +naturans_) est le seul dieu d'Obermann qui lui refuse tout autre nom. +Obermann est ennuyé sans être triste; la tristesse, chez René, domine +l'ennui: et, pour achever en deux mots, le second se fait aimer, tandis +qu'on n'éprouve aucun sentiment pour le premier, et qu'on sent qu'il ne +lui en est dû aucun. Le volume qui porte le nom d'_Obermann_ n'est +qu'une suite de pages remarquables, _René_ est un livre. Il y a de l'art +dans l'un, l'autre est une œuvre d'art. Enfin, _Obermann_ peut renfermer +numériquement plus de pensées, plus de vues; mais _Obermann_ est l'œuvre +d'un homme d'esprit, et _René_ celle d'un talent consommé. L'un est une +création immortelle, il n'y a nulle création dans l'autre. + +Tous deux sont dangereux, un seul est mauvais: est-ce le mauvais qui est +le plus dangereux? On a pu hésiter avant de répondre. Ceux qui auront la +force de _traverser Obermann_ arriveront peut-être à des convictions +mieux fondées, plus affermies; mais le plus grand nombre ne le +traverseront pas, et pour ceux-là il sera funeste. _René_, avec ce divin +baume de poésie dont il ruisselle, guérira peut-être quelques-unes des +plaies qu'il aura ouvertes. La rêverie, à tout prendre, vaut mieux +encore que la sécheresse d'un scepticisme ergoteur. + +_Obermann_ devait être long, précisément parce que ce n'est pas un +livre; toutefois j'ai peine à lui pardonner sa longueur. Ce n'est pas +qu'un livre sur l'ennui ne puisse être très amusant, miss Edgeworth l'a +prouvé; mais tout l'esprit du monde ne saurait empêcher que la +description prolongée d'un ennui peint d'après nature ne soit une chose +ennuyeuse. Je me rappelle à ce propos quelques vers assez peu connus sur +Young, l'auteur des _Nuits_: + + Que de l'homme si fier, sur son humble pelouse, + La majesté des cieux abaisse la hauteur, + J'en conviens; mais il faut être Anglais et docteur + Pour pleurer là -dessus deux volumes in-douze. + +Passe encore de pleurer deux volumes in-douze, mais bâiller deux volumes +in-octavo, en vérité c'est trop. L'ennui produit l'ennui; et tout +l'esprit de l'auteur ne nous vaut qu'une commutation de peine; au lieu +de l'ennui, c'est de l'impatience et presque de l'irritation. Je ne fais +entrer pour rien dans cet inévitable effet l'affreuse saveur d'athéisme +dont tout ce livre est saturé; mais c'est pourtant encore un grand +défaut. Nul autre que Dieu ne peut faire un crime à qui que ce soit de +n'être pas chrétien; mais l'irréligion absolue, l'impiété est un odieux +travers. L'athéisme n'est pas mauvais seulement, il est fort laid, et +par conséquent rien n'est moins littéraire. Encore peut-il se trouver de +la poésie dans une impiété désespérée, furieuse; mais les négations +froides et méprisantes de M. de Sénancour sont au-dessous de la prose +elle-même. + +On doit savoir gré d'une chose à l'auteur, c'est que, digne de peu de +sympathie, il n'en réclame aucune. C'est quelque chose. On ne l'a pas +pris au mot. On lui a accordé ce qu'il ne demandait point, on est allé +jusqu'à l'enthousiasme. De l'enthousiasme pour Obermann, comprenez-vous +cela? Mais il est de fait que l'égoïsme (ou l'égotisme si l'on veut), +soutenu de quelque esprit et de beaucoup d'assurance, est à peu près sûr +de nous plaire, à nous qui, dans la société, nous éloignons avec dégoût +de ces parleurs dont l'égoïsme arrogant ne laisse jamais la parole au +nôtre. Qu'au lieu de parler, ils écrivent, ils impriment; qu'ils élèvent +leur bavardage à la dignité du volume; qu'ils répandent sur l'insipidité +de leurs communications le sel de leur imagination, l'intérêt de la +vérité, nous suivrons avec une attention palpitante jusqu'à l'histoire +de leurs digestions; et chose merveilleuse, notre égoïsme même nous +attache à la peinture du leur. + +J'ai eu tort peut-être de pousser si loin le parallèle entre deux livres +si inégaux. Je n'ajouterai pas à ce tort celui de vous parler de leurs +imitateurs. Triste et nombreuse postérité! Que d'infortunés, que +d'ennuyés sont venus, à l'instar d'Obermann et de René, faire appel à +notre compassion! Bien vainement, il est vrai! Pourtant si l'on doit +juger par l'ennui qu'ils répandent de celui qu'ils ont éprouvé, ils +avaient droit à notre pitié. + +Parlons plutôt d'un livre qui n'est guère moins admirable que _René_ et +qui, au point de vue d'une opposition directe, en est le _pendant_ +naturel. M. de Maistre, en écrivant _le Lépreux_, a d'autant mieux +réfuté _René_ qu'il n'y songeait pas, et que cette réfutation est une +histoire, un tableau. René est un heureux qui cherche un malheur, et qui +finit par le rencontrer, mais inutilement. Le Lépreux est un infortuné à +qui tout manque, même un nom, et auquel, en fait d'infortune, rien n'a +été refusé sinon l'impossible (car il est admirable que tandis que le +cumul de toutes les félicités est absolument impossible, la réunion de +toutes les infortunes ne l'est pas). Le Lépreux, ainsi que René, a une +sœur, mais malheureuse du même malheur que lui; et pour qu'ils puissent +sentir l'excès de leur disgrâce, ils sont privés de la vue et des +consolations l'un de l'autre. Le Lépreux, à force de malheur, arrive, +comme René, à force d'ennui, à la tentation du suicide. Ici +rappelez-vous, Messieurs, un mot terrible du Père Souël à René: «S'il +faut dire ici ma pensée, je crains que, par une épouvantable justice, un +aveu sorti du sein de la tombe n'ait troublé votre âme à son tour.» +C'est un mot _sorti de la tombe_, un mot de sa sœur morte, qui porte la +consolation et fait naître la paix dans l'âme du Lépreux. Et comment? En +le faisant rentrer et s'asseoir au foyer de cette religion divine qui ne +connaît pas, qui nie hautement _l'irréparable_, et qui offre à l'homme +dépouillé de tous les biens à la fois, la santé, la jeunesse, la beauté, +la liberté, l'éternité de l'amour. Ces deux chefs-d'œuvre, _René_ et _le +Lépreux_ sont inséparables dans ma pensée; _René_ a pris dans le _Génie +du Christianisme_ la place qui appartenait au _Lépreux_, et il est +pénible d'ajouter qu'on serait étonné, dans plus d'un sens, d'y +rencontrer _le Lépreux_. + + + + +CHAPITRE CINQUIÈME + +Le Génie du Christianisme. II. + + +La dernière partie du _Génie du Christianisme_, intitulée _Culte_, +traite, sous ce titre beaucoup trop étroit, de toutes les manifestations +et de toutes les œuvres de la religion chrétienne, en dehors du domaine +de la littérature et des arts. Ce volume n'est pas exempt des défauts +graves qui déparent les trois premiers. C'est toujours, sous le nom du +christianisme, le catholicisme exclusivement. L'auteur ne porte point au +compte de la religion chrétienne ce que les communions dissidentes ont +produit de grand et de pur. Il avait réclamé Milton: il n'a garde de +réclamer Guillaume Penn, Franke, Howard. En revanche il grossit de mille +accessoires de hasard le trésor du catholicisme. Toute la couche de +superstitions populaires dont la lente alluvion des temps a pu recouvrir +le dogme catholique, lui est ajoutée sans discernement, sans hésitation; +et ce n'est pas du christianisme seulement, mais du catholicisme +lui-même, qu'on pourrait dire, en lisant ce volume: + + Miraturque novas frondes et non sua poma[369]. + +Heureusement encore qu'il y a, dans cette dernière partie, peu de +théologie proprement dite; car le peu qu'en a mis l'auteur est très +superficiel et très hasardé. Voyez, par exemple, ce qu'il dit du +sacrifice et sur quelle étrange pétition de principe il se fonde pour +affirmer que le catholicisme lui seul a un culte: + + «Il y a un argument si simple et si naturel, en faveur des + cérémonies de la messe, que l'on ne conçoit pas comment il est + échappé aux catholiques dans leurs disputes avec les protestants. + Qu'est-ce qui constitue le culte dans une religion quelconque? + C'est le _sacrifice_. Une religion qui n'a pas de sacrifice, n'a + pas de culte proprement dit. Cette vérité est incontestable, + puisque chez les divers peuples de la terre les cérémonies + religieuses sont nées du sacrifice, et que ce n'est pas le + sacrifice qui est sorti des cérémonies religieuses. D'où il faut + conclure que le seul peuple chrétien qui ait un culte est celui qui + conserve une immolation[370].» + +Il serait singulier qu'un argument _si simple et si naturel_, au dire de +l'auteur, fût échappé (ou plutôt eût échappé) à tous les controversistes +catholiques, lui seul excepté. Peut-être qu'en effet il ne leur a point +échappé, mais qu'ils ne l'ont pas trouvé si simple et si naturel. Ils +ont pu affirmer la perpétuité de l'immolation; mais probablement ils +auraient jugé imprudent de prétendre qu'un culte où le sacrifice +personnel de Jésus-Christ est remplacé et continué par le sacrifice +intérieur des âmes qui lui sont unies et soumises n'a point le caractère +et la valeur d'un culte. Ils savaient mieux que l'illustre poète ce +qu'on peut dire et ce qu'il faut taire, et nous avons souvent pensé +qu'il y a eu autant de politique, pour le moins, que de conviction dans +l'unanimité de leurs applaudissements[371]. + +Peut-être, en revanche, ne trouvèrent-ils rien de téméraire dans +l'empressement avec lequel notre auteur relevait la magnificence +extérieure de leur culte, dans son habileté à suppléer la conviction +sérieuse et l'émotion du cœur par l'éblouissement, dans cette +perpétuelle fantasmagorie dont ils tirent eux-mêmes un trop bon parti +pour reprocher à M. de Chateaubriand l'usage qu'il en fait. Quant à +nous, en rendant justice à tout ce qu'il y a de vrai, de touchant, de +sérieux, de fortement ou de finement pensé dans cette dernière partie de +l'ouvrage, nous accusons franchement l'écrivain d'y avoir multiplié les +prestiges, d'avoir parlé à l'imagination beaucoup plus qu'à la raison, +d'avoir fait bien moins ressortir la beauté morale que la beauté +poétique des œuvres et des institutions dont il nous fait l'éloge. Après +quoi, nous n'avons pas besoin d'un effort pour dire que les pages +éloquentes ou charmantes abondent dans ce dernier volume, et que pour +s'épargner des omissions injustes il faudrait tout citer. Ce n'est donc +pas comme seuls dignes d'être distingués, mais comme nous ayant plus +vivement frappé et se présentant le plus souvent à notre mémoire, que +nous indiquons le chapitre sur les _Tombeaux chrétiens_[372], le morceau +sur les sépultures de _Saint-Denis_[373], tout le livre des +_Missions_[374] et notamment le chapitre plus séduisant que sincère sur +les _Missions du Paraguay_[375], enfin cette belle page sur le +Saint-Bernard, écrite par l'auteur sous sa meilleure inspiration et dans +son ton le plus vrai, le meilleur. Donnons-nous le plaisir de la relire: + + «Mais le voyageur des Alpes n'est qu'au milieu de sa course. La + nuit approche, les neiges tombent; seul, tremblant, égaré, il fait + quelques pas, et se perd sans retour. C'en est fait, la nuit est + venue: arrêté au bord d'un précipice, il n'ose ni avancer, ni + retourner en arrière. Bientôt le froid le pénètre, ses membres + s'engourdissent, un funeste sommeil cherche ses yeux; ses dernières + pensées sont pour ses enfants et son épouse! Mais n'est-ce pas le + son d'une cloche qui frappe son oreille à travers le murmure de la + tempête, ou bien est-ce le _glas_ de la mort, que son imagination + effrayée croit ouïr au milieu des vents? Non: ce sont des sons + réels, mais inutiles! car les pieds de ce voyageur refusent + maintenant de le porter... Un autre bruit se fait entendre; un + chien jappe sur les neiges, il approche, il arrive, il hurle de + joie: un solitaire le suit. + + »Ce n'était donc pas assez d'avoir mille fois exposé sa vie pour + sauver des hommes et de s'être établis pour jamais au fond des plus + affreuses solitudes? Il fallait encore que les animaux même + apprissent à devenir l'instrument de ces œuvres sublimes, qu'ils + s'embrasassent, pour ainsi dire, de l'ardente charité de leurs + maîtres, et que leurs cris sur le sommet des Alpes proclamassent + aux échos les miracles de notre religion[376].» + +Avec tous ses défauts, le _Génie du Christianisme_, dont la publication +est le plus grand événement littéraire du demi siècle qui vient de +s'écouler, est une œuvre littéraire d'une haute valeur. Elle restera +pour prouver deux choses: la magie du talent et la puissance de +l'individualité. Si je dis la magie du talent, c'est que ce mot de +_magie_ est le seul qui exprime bien la manière dont M. de Chateaubriand +agit sur ses lecteurs. Le mot même de _charme_ dont le sens primitif est +exactement le même, est insuffisant. Lorsque, en dépit de la raison qui +proteste, et du goût qui murmure, on se livre, sans savoir comment, aux +imaginations de l'écrivain, lorsque, se sentant séduit, on sent aussi +qu'on veut l'être, ou que du moins on diffère la résistance et l'on +ajourne la victoire, lorsque, parfaitement dupe, on se l'avoue en +souriant, car on est bien aise de l'être, il y a _magie_ sans doute, et +la véritable, la seule magie que l'homme puisse exercer. Mais ne croyez +pas que l'homme puisse l'exercer sans l'avoir subie, et que l'on puisse +être enchanteur à moins, d'abord, d'avoir été enchanté. Il n'est tel, +pour tromper, qu'un honnête trompeur. Tel est, si vous me permettez de +le dire, l'incomparable magicien que nous étudions. Honnête, qui l'est +plus que l'auteur du _Génie du Christianisme_? Où faut-il chercher, si +ce n'est en lui, le type du parfait honneur? Mais enfin, prendre des +couleurs pour des raisons, son imagination pour sa conscience, et son +esprit pour son cœur, mêler incessamment la question du vrai et celle du +beau, s'enivrer de la poésie qu'exhalent les grands souvenirs et les +grands spectacles, sans trop s'inquiéter des remontrances d'une raison +très saine, au fond, et aussi solide qu'élevée, c'est ce que fait +constamment l'auteur du _Génie du Christianisme_, et ce que les lecteurs +les plus favorables ne peuvent s'empêcher de remarquer. M. de +Chateaubriand a fait pour le christianisme ce qu'il a fait pour la +Restauration; il les a dotés l'un et l'autre d'une poésie; mais la +Restauration lui a plus d'obligation que le christianisme. Elle y +gagnait tout: et heureuse eût-elle été si, belle des charmes que lui +prêtait le splendide talent de son poète, elle eût voulu aussi être +forte des conseils que lui offrait sa sagesse: mais que sait-on s'il +pouvait la conseiller après l'avoir enivrée? Quant à la religion, elle y +gagnait moins; et sans prétendre qu'elle y perdait tout, j'oserai bien +dire qu'elle avait moins à gagner qu'à perdre à cette noble et +magnifique parodie dont elle est l'objet dans le _Génie du +Christianisme_. La vérité simple et touchante de quelques parties de ce +grand ouvrage ne lutte pas avec avantage contre le fantastique et le +faux qui, à notre avis, y dominent. Le livre renferme des choses graves; +mais dans son ensemble, il manque de gravité. Il a mille beautés, il n'a +pas, en général, celle qui lui est propre: et le jugement que nous +portons ici est tout littéraire; car il ne s'agit point de décider si le +christianisme est vrai, mais s'il y a convenance entre le christianisme, +tel que chacun peut le connaître, et la manière dont M. de Chateaubriand +en a tracé l'apologie; or ce jugement est du ressort de tous les +lecteurs, et très indépendant de leurs convictions en matière de +religion. + +Mais enfin, vérité ou magie, conviction ou système, prose ou poésie, +n'importe, le _Génie du Christianisme_ forme, en un sens du moins, un +tout bien lié, un tout compact, dont l'auteur lui-même est la vivante +unité. Quelle que puisse être l'incohérence des éléments du système, ils +se sont unis, fondus, ou plutôt merveilleusement organisés dans l'âme +poétique de l'auteur. Ce qui, comme système, eût été discordant, est un, +est harmonieux comme poème: le _Génie du Christianisme_ est un poème; et +c'est ici qu'il faut revenir sur cette puissance d'individualité dont je +parlais il y a quelques moments. Un système, encore qu'il ait été conçu, +construit par un seul homme, appartient dans un sens à tout le monde; +car c'est une œuvre de logique, et la logique n'a rien d'individuel; +mais cette sorte de système qu'on appelle un _poème_, n'appartient, ne +peut appartenir qu'à une personne unique. C'est là que l'individualité +doit triompher; d'elle seule dépend l'unité de l'œuvre: plus +l'individualité est puissante, plus l'unité intérieure est forte, et +cette unité intérieure est, au point de vue littéraire, la vérité même. +Tout ce qui est assemblé du dehors, tout ce qui n'a pas été attiré du +dedans par une sorte d'aimant moral, puis réuni, résumé par cette force +vivante; tout ce qui, au lieu de croître comme une plante, a été +construit comme un édifice, ne peut avoir, poétiquement, aucune vérité. +Et en revanche (chose merveilleuse, triomphe éclatant de la personnalité +humaine!) des éléments que la raison ne rapprochait pas, et dont la +réunion manque de vérité objective, obtiennent une sorte d'unité et une +sorte de vérité dans l'âme du poète, qui les lie les uns aux autres par +des liens inconnus. M. de Chateaubriand n'a fait presque, sous des +formes et sous des noms très divers, que des poèmes, parmi lesquels les +plus involontaires ne sont peut-être pas les moins parfaits; et quoique +jamais, à l'en croire, il n'ait été poète qu'en attendant mieux, jamais, +en devenant quelque chose de mieux, il n'a cessé d'être poète. La +poésie, dont il s'est bien gardé d'introduire indiscrètement le langage +dans les affaires, l'a accompagné partout, a traversé avec lui toutes +les situations: et sur ce rivage solitaire où l'a laissé, en se +retirant, le flot de la politique, nous le retrouvons seul avec elle, +seul, disons-nous, à moins qu'une foi mûrie par les années et +l'adversité ne soit l'inspiration du livre nouveau qu'on nous +promet[377], livre qui, dans ce cas, terminerait bien dignement la +carrière qu'ouvrit, il y a quarante années, l'histoire de Chactas et +d'Atala. Qu'il s'en défende ou non, M. de Chateaubriand est surtout +poète, le poète qu'attendait le dix-neuvième siècle, le père de toute la +poésie que notre siècle a vu éclore, celui dont le nom ne convient pas +moins que celui d'Homère dans ces beaux vers de Rousseau: + + À la source d'Hippocrène Homère ouvrant ses rameaux, S'élève comme + un vieux chêne Entre de jeunes ormeaux[378]. + +Je m'abstiens de rechercher jusqu'à quel point et dans quel sens le +livre de M. de Chateaubriand a pu modifier les convictions +philosophiques des hommes de son temps. Il est plus facile et moins +hasardeux d'apprécier l'influence littéraire de ce livre fameux. Avant +tout, il a été, pour les poètes, pour les artistes, une riche palette, +où les plus habiles n'ont pas été les moins empressés à venir tremper +leur pinceau; il a, non pas le premier, mais avec le plus grand succès, +donné l'exemple d'appliquer la couleur locale aux tableaux que +l'imagination emprunte aux souvenirs de l'histoire; il a reporté avec +empire les esprits aux sources du romantisme et de la poésie classique, +vers le moyen âge et vers l'antiquité grecque; il a réveillé le goût des +études historiques, en faisant entrevoir de combien de poésie, de +combien d'émotions et de jouissances nous privaient nos préjugés en +histoire: non pas qu'il soit lui-même exempt de préjugés, non pas que sa +couleur soit toujours vraie; son moyen âge est de fantaisie; sa +prédilection pour le passé n'est guère qu'une hallucination poétique, +dont, sans se rétracter formellement, il a fait justice plus tard[379]; +mais il a réveillé des souvenirs éteints, il a piqué la curiosité par la +séduction, quelquefois trompeuse, de son coloris; la foule a, sur ses +pas, remonté le courant des âges; la nation s'est informée de ses +origines: ce poète a produit des historiens. Enfin, le _Génie du +Christianisme_ a modifié la langue elle-même; il l'a enrichie de mots et +de formes, dont plusieurs étonnèrent à leur apparition, et furent +ensuite couramment employés par ceux qu'ils avaient le plus étonnés. La +langue littéraire de nos jours est tout étincelante des épithètes, des +métaphores, des associations de mots, dont M. de Chateaubriand l'a +dotée. Dans le style, il a répandu des teintes plus vives, et introduit, +si j'ose parler ainsi, le spectacle. On avait jadis outré le mouvement; +on a prodigué la couleur. La sobriété de l'ancien style français a +disparu sans retour; mais le _Génie du Christianisme_ a maintenu la +grâce de ses mouvements, la fermeté de son attitude, la noble simplicité +de ses allures. La phrase de M. de Chateaubriand, avec une intention +musicale un peu trop marquée, un rythme quelquefois trop prononcé, est +pourtant bien la phrase française, nette, prompte, élastique. Mais, au +total, c'en est fait, je ne dirai pas de la candeur du dix-septième +siècle, mais de la simplicité de diction du dix-huitième. Le _Génie du +Christianisme_ a créé une nouvelle tradition. L'esprit français saura +bien, dans cette voie moderne, se restreindre et se réprimer; mais tout +nous entraîne vers le luxe et vers la fantaisie, et si la langue de +notre époque ressemblait à celle du grand siècle, elle ne ressemblerait +pas au nôtre. La France du dix-neuvième siècle est bien toujours la +France; mais c'est la France du dix-neuvième siècle que le poète semble +avoir caractérisée d'avance lorsqu'il a dit, en parlant des coursiers de +Phaëton: + + Expatiantur equi, nulloque inhibente per auras + Ignotæ regionis eunt[380]. + +La transformation, le développement du talent de M. de Chateaubriand, +entre l'_Essai historique_ et le _Génie du Christianisme_, sont si +extraordinaires qu'il n'y en a peut-être pas d'autre exemple. C'est +presque une création, une seconde naissance, ou, si l'on veut, la +découverte inopinée d'un monde inconnu. Ce phénomène, qui n'est pas +commun à toutes les destinées littéraires, ne doit-il pas être +accompagné d'une émotion indicible, telle qu'est l'émotion du penseur +lorsqu'une grande vérité se révèle à lui dans toute la splendeur de son +évidence, ou telle que Milton nous a représenté l'émotion de la mère des +humains, lorsque, pour la première fois, elle se voit dans le miroir des +eaux, sans s'y reconnaître encore: + + As I bent down to look, just opposite + A shape within the watery gleam appear'd, + Bending to look on me; I started back, + It started back; but pleased I soon return'd, + Pleased it return'd as soon with answering looks + Of sympathy and love: there I had fix'd + Mine eyes till now, and pin'd with vain desire, + Had not a voice thus warn'd me: What thou seest, + What there thou seest, fair creature, is thyself. + + Un autre ciel brillait dans l'eau calme et limpide. + Pour le voir je me penche, et plonge un œil avide + Dans l'onde où tout à coup une forme apparaît + Et se penche vers moi pour me voir. Inquiet, + Mon cœur a tressailli; je recule; elle-même + Recule en tressaillant; mais vers ces traits que j'aime + Un charme me rappelle; un charme aussi vers moi + La ramène à son tour; car ce n'est pas l'effroi, + C'est l'intérêt, l'amour, que son regard exprime. + Elle m'aime, je l'aime; et l'ardeur qui m'anime + À cet objet, vers qui s'élancent tous mes vœux, + En ce moment encore attacherait mes yeux, + Si bientôt une voix: Ô belle créature! + Ce que tu vois, dit-elle, ici, dans cette eau pure, + C'est toi-même[381]. + + (_Paradis Perdu_, livre IV.) + + + + +CHAPITRE SIXIÈME + +Les Martyrs. + + +Du _Génie du Christianisme_ aux _Martyrs_, d'un poème à un autre poème, +il ne faut pas attendre le même prodige, quoique dans cet intervalle, +assurément, la pensée de l'auteur ne soit pas demeurée immobile. Il m'en +coûte de ne pas relever pour vous, comme je l'ai fait pour moi-même avec +un soin jaloux, tous les grains d'or, toute la poussière de diamant que +M. de Chateaubriand a semée sur sa route. Je me condamne à passer sous +silence les beaux articles dont il enrichit le _Mercure_, jusqu'à ce +fameux article qui n'y parut point, et qui provoqua la brutale +suppression du journal. C'est le pendant et c'était le présage du pilon +où périt pour un temps le livre _de l'Allemagne_. Il faut avouer que +Napoléon ne joignait pas toujours aux allures d'un grand homme les +manières et les procédés d'un homme bien élevé. Comment n'avait-il pas +peur de se trahir ou de se calomnier lui-même en frappant d'interdit des +passages comme celui-ci (car dans cet article sur le _Voyage en Espagne_ +de M. de Laborde, ces lignes constituaient sans doute le corps du +délit): + + «La muse a souvent retracé les crimes des hommes; mais il y a + quelque chose de si beau dans le langage du poète, que les crimes + même en paraissent embellis: l'historien seul peut les peindre sans + en affaiblir l'horreur. Lorsque, dans le silence de l'abjection, + l'on n'entend plus retentir que la chaîne de l'esclave et la voix + du délateur; lorsque tout tremble devant le tyran, et qu'il est + aussi dangereux d'encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, + l'historien paraît, chargé de la vengeance des peuples. C'est en + vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l'Empire; il croît + inconnu auprès des cendres de Germanicus, et déjà l'intègre + Providence a livré à un enfant obscur la gloire du maître du monde. + Bientôt toutes les fausses vertus seront démasquées par l'auteur + des _Annales_; bientôt il ne fera voir, dans le tyran, déifié, que + l'histrion, l'incendiaire et le parricide: semblable à ces premiers + chrétiens d'Égypte, qui, au péril de leurs jours, pénétraient dans + les temples de l'idolâtrie, saisissaient au fond d'un sanctuaire + ténébreux la divinité que le Crime offrait à l'encens de la Peur et + traînaient à la lumière du soleil, au lieu d'un dieu, quelque + monstre horrible[382].» + +Mais pourrais-je m'empêcher de mentionner au moins la _Lettre écrite de +Rome à M. de Fontanes_, en 1804? Je ne pense pas que l'auteur ait rien +écrit de plus parfait, et ce serait une étude également curieuse et +profitable que celle des changements que cette lettre a subis, d'une +édition à l'autre, sous le rapport du style. Cet examen justifierait le +témoignage que l'auteur s'est rendu plus d'une fois, d'être difficile +avec lui-même et amoureux de la perfection. Ce qu'il y a de beau, c'est +que, sous toutes ces corrections, le premier jet, l'essor, la liberté +des mouvements se retrouvent. Il me semble que les pages mêmes de _René_ +n'ont pas plus de grandeur, et ne sont pas imbues d'une mélancolie plus +pénétrante. Heureusement il est presque inutile de citer. Cette lettre, +on la sait par cœur. Combien de lecteurs se rappellent à peu près mot +pour mot cette description du coucher du soleil à l'horizon romain: + + «J'ai souvent aussi remonté le Tibre à Ponte-Mole, pour jouir de + cette grande scène de la fin du jour. Les sommets des montagnes de + la Sabine apparaissent alors de lapis lazuli et d'or pâle, tandis + que leurs bases et leurs flancs sont noyés dans une vapeur d'une + teinte violette ou purpurine. Quelquefois de beaux nuages comme des + chars légers portés, sur le vent du soir avec une grâce inimitable, + font comprendre l'apparition des habitants de l'Olympe sous ce ciel + mythologique; quelquefois l'antique Rome semble avoir étendu dans + l'Occident toute la pourpre de ses consuls et de ses Césars, sous + les derniers pas du dieu du jour[383].» + +Voici, dans un cadre plus resserré, dans l'enceinte d'une ruine, un +tableau non moins exquis: + + «Surpris par la pluie, au milieu de ma course, je me réfugiai dans + les salles des Thermes voisins du Pœcile, sous un figuier qui avait + renversé le pan d'un mur en croissant. Dans un petit salon + octogone, une vigne vierge perçait la voûte de l'édifice, et son + gros cep lisse, rouge et tortueux, montait le long du mur comme un + serpent. Tout autour de moi, à travers les arcades des ruines, + s'ouvraient des points de vue sur la campagne romaine. Des buissons + de sureau remplissaient les salles désertes où venaient se réfugier + quelques merles. Les fragments de maçonnerie étaient tapissés de + feuilles de scolopendre, dont la verdure satinée se dessinait comme + un travail en mosaïque sur la blancheur des marbres. Çà et là de + hauts cyprès remplaçaient les colonnes tombées dans ces palais de + la mort; l'acanthe sauvage rampait à leurs pieds, sur des débris, + comme si la nature s'était plu à reproduire sur les chefs-d'œuvre + mutilés de l'architecture, l'ornement de leur beauté passée. Les + salles diverses et les sommités des ruines ressemblaient à des + corbeilles et à des bouquets de verdure: le vent agitait les + guirlandes humides, et toutes les plantes s'inclinaient sous la + pluie du ciel[384].» + +Ce séjour de Rome devait profiter à une grande composition dont M. de +Chateaubriand portait déjà peut-être la pensée dans son esprit: je parle +des _Martyrs_. Il en avait choisi le dessein et arrêté le plan vers +1806, lorsqu'il partit pour visiter la Grèce, l'Asie Mineure et la +Palestine. L'ouvrage qui a réclamé tant de travaux et de fatigues parut +en 1809. + +La critique des _Martyrs_ est facile. Il est même facile, sans exagérer +aucune critique et ne blâmant que ce qui est blâmable, de donner de cet +ouvrage une idée très fausse. Cela n'est pas seulement aisé, cela est +inévitable. Il faudrait une habileté peu commune pour faire, au moyen +d'une analyse, valoir les beautés d'un livre autant que cette analyse en +a fait valoir les défauts. Mon espoir, en cette occasion, c'est que j'ai +à parler d'un livre que tout le monde a lu ou que tout le monde lira. + +Écoutons d'abord l'auteur sur son dessein: + + «J'ai avancé, dans un premier ouvrage, que la Religion chrétienne + me paraissait plus favorable que le Paganisme au développement des + caractères, et au jeu des passions dans l'Épopée; j'ai dit encore + que le _merveilleux_ de cette religion pouvait peut-être lutter + contre le _merveilleux_ emprunté de la Mythologie: ce sont ces + opinions, plus ou moins combattues, que je cherche à appuyer par un + exemple. + + »Pour rendre le lecteur juge impartial de ce grand procès + littéraire, il m'a semblé qu'il fallait chercher un sujet qui + renfermât dans un même cadre le tableau des deux religions, la + morale, les sacrifices, les pompes des deux cultes; un sujet où le + langage de la Genèse pût se faire entendre auprès de celui de + l'Odyssée; où le Jupiter d'Homère vînt se placer à côté du Jéhova + de Milton sans blesser la piété, le goût et la vraisemblance des + mœurs. + + »Cette idée conçue, j'ai trouvé facilement l'époque historique de + l'alliance des deux religions[385].» + +Vous le voyez, Messieurs, les _Martyrs_, dont le sujet est le triomphe +de la religion chrétienne, étaient destinés à la faire triompher dans la +littérature comme elle a triomphé dans le monde. + +Laissons pour un moment le dessein de l'ouvrage, et voyons-en le sujet, +ou plutôt voyons si le choix du sujet, si l'idée mère de la composition +est convenable au dessein de l'auteur. + +Il s'agit du _Triomphe de la religion chrétienne_[386], non dans +l'avenir, mais dans le passé. Il y a dix-huit siècles que le +christianisme triomphe: est-ce de ces dix-huit siècles que le poète va +nous retracer l'histoire? Outre ce triomphe permanent, non interrompu, +le christianisme triomphe à des moments et en des lieux déterminés, +chaque fois que le repentir d'un pécheur donne sujet aux anges de se +réjouir dans le ciel, et chaque fois aussi que les principes de +l'incrédulité et du péché étant mis en balance avec ceux de la foi et de +la morale, ces derniers l'emportent: eh bien! est-ce de quelques-unes de +ces victoires, qui se comptent par milliers, ou plutôt qui ne se +comptent point, que nous allons entendre l'histoire? Quelque beau que +soit ce dessein, ce n'est pas celui de l'auteur. Non, il a découvert +qu'à une certaine époque, savoir vers l'an 320 de notre ère, le +christianisme a remporté une victoire définitive, nécessaire à son +existence au même titre que peut l'être, dans la lutte d'un peuple avec +un autre, une bataille gagnée; il s'agit d'une victoire sans laquelle +l'avenir du christianisme sur la terre n'était pas assuré, et qui met +fin péremptoirement à toute incertitude sur les desseins de Dieu. Cette +victoire, vous l'avez compris, c'est l'adoption du christianisme par +Constantin, «nouveau Cyrus qui mettra le trône des Césars à l'ombre des +saints tabernacles, qui brisera les simulacres des Esprits de ténèbres, +et ne permettra plus aux faux dieux d'élever leurs temples auprès des +autels du Fils de l'homme;» c'est la disparition de l'idolâtrie; «car, +dit le Père éternel à son fils dans le poème qui nous occupe, le moment, +qui doit faire triompher votre croix, est arrivé[387].» + +Le grand coup d'État qu'on attribue à Constantin, la promotion +officielle du christianisme au rang de religion d'État, c'est ce que M. +de Chateaubriand en 1809, et en qualité de poète, appelait _le triomphe +de la religion chrétienne_. En 1830 c'est l'historien qui parle, et son +langage a plus de réserve. Il constate que, sous Constantin, le pouvoir +et la loi deviennent chrétiens; que les dissentiments religieux, qui +n'avaient guère été parmi les fidèles que des démêlés domestiques +méprisés ou contenus par l'autorité, se changèrent en querelles +publiques; que, quand les persécutions du paganisme finirent, celles des +hérésies commencèrent, et «qu'avec Constantin se forme _l'Église_ +proprement dite, c'est-à -dire une monarchie religieuse, au moyen de +laquelle les évêques s'empareront des principaux actes de la vie civile, +et deviendront les législateurs et les conducteurs des nations[388].» +Ceci n'est pas tout à fait du style des _Martyrs_. Rien de plus naturel, +d'ailleurs, que 1809 et 1830 diffèrent entre eux. Je ne dis pas, et M. +de Chateaubriand lui-même ne dirait pas, que le poète et l'historien, à +une même date, ont droit de différer entre eux; cela ressemblerait trop +au mot du bon Père dans les _Provinciales_: «Je ne parlais pas en cela +selon ma conscience, mais selon celle de Ponce et du Père Bauny[389].» + +Chacun, du reste, en jugera selon ses lumières ou ses préjugés; mais je +crois que je trouverai tout le monde de mon avis si je dis, qu'en +supposant même que le système politique adopté par Constantin a été _le +triomphe de la religion chrétienne_, ce triomphe, ayant eu lieu sous la +forme d'un secours prêté à la vérité par la force temporelle et par la +politique, peut bien être un sujet de méditation pour l'historien et de +contemplation pour le penseur religieux, mais n'est pas éminemment +propre à la poésie, qui cherchera plutôt ses sujets dans les catacombes +que dans le cabinet d'un empereur. M. de Chateaubriand n'avait garde de +l'ignorer; aussi, tout en maintenant à l'événement que nous venons de +rappeler un nom trop magnifique selon nous, ce n'est pas cet événement +qu'il raconte, mais le généreux dévouement de deux simples chrétiens +dont la poésie lui a découvert les noms inconnus, ainsi que la part +décisive qu'ils ont eue à cette grande révolution. Par cela même, le +poète s'est rapproché de la vérité morale, mais malheureusement c'est +pour s'en éloigner bientôt. + +Que la muse lui ait dit à l'oreille ce que tous les historiens ont +ignoré, rien de mieux; la muse sait bien des choses, et, à vrai dire, le +secret dont elle lui fait part est le secret de Dieu. Comment, sans une +inspiration quelconque, aurait-il pu savoir que le triomphe du +christianisme sous Constantin, la métamorphose d'un culte persécuté en +une religion d'État, avait pour condition et eut pour secrète cause le +martyre d'un chrétien et d'une chrétienne, fiancés l'un à l'autre, et +dont l'hymen a été solennisé dans l'arène des gladiateurs et sous +l'ongle du tigre? Les deux victimes elles-mêmes ne savent point ce que +vaut leur sacrifice, et personne apparemment ne peut le savoir mieux +qu'elles; mais s'il est indiscret de questionner l'auteur sur ces +renseignements, il ne l'est pas de lui demander compte d'autre chose, je +veux dire de l'idée même qui se trouve à la base de cette invention. + +Eudore et Cymodocée sont deux martyrs. J'accorde sans peine que les +portes de l'enfer auraient prévalu contre l'Église, si l'Église, dans +son propre sein, n'avait pas trouvé des martyrs. Mais ces martyrs +eux-mêmes (et ici je ne parle pas en chrétien, je me place au point de +vue de la philosophie), ces martyrs eux-mêmes sont un fruit, un produit +du christianisme; ils témoignent encore plus de sa force que de la leur; +leur force lui est empruntée; ils triomphent par lui plutôt que par eux; +s'ils sont nécessaires au christianisme, ils le sont au même titre, de +la même manière, que l'est à un agent libre l'instrument qu'il vient de +créer pour ses desseins; en un mot, ils sont dans l'Église le moyen de +tout et ne sont la cause de rien. + +Et s'ils étaient les sauveurs du christianisme qui les a sauvés, +c'est-à -dire les rédempteurs de l'humanité, ce serait tous ensemble, le +martyre plutôt que les martyrs. Tous les martyrs sont égaux en face de +l'œuvre supposée; ce que l'un a souffert ou fait de plus que l'autre +importe peu, n'importe point. Il est impossible, en restant dans les +limites de la condition humaine, de rien imaginer qui rende certains +individus propres à cette œuvre, tandis que tous les autres ne le +seraient pas. Serait-ce par une action directe sur les causes secondes? +Mais l'auteur exclut absolument cette supposition. Serait-ce par le +mérite du sacrifice? Mais comment le mérite serait-il inégal? Et de +fait, en quoi Eudore et Cymodocée l'emportent-ils sur tant d'autres +martyrs? Et pourquoi donc est-ce à leur dernier soupir + + «que l'on aperçoit au milieu des airs une croix de lumière, + semblable à ce Labarum qui fit triompher Constantin; que la foudre + gronde sur le Vatican, colline alors déserte, mais souvent visitée + par un Esprit inconnu; que l'amphithéâtre est ébranlé jusque dans + ses fondements; que toutes les statues des idoles tombent, et que + l'on entend, comme autrefois à Jérusalem, une voix qui dit: les + dieux s'en vont[390]!» + +Certes, il n'en fallait pas tant pour faire réfléchir les spectateurs; +mais il ne paraît pas que ces signes extraordinaires aient changé en +rien les dispositions du peuple romain; l'auteur aurait eu soin de le +dire; et puis, encore une fois, on ne voit pas pourquoi le martyre +d'Eudore et de Cymodocée a dû avoir, plus que tout autre, la vertu +d'ébranler l'amphithéâtre, d'évoquer la foudre, et de peindre, en traits +de lumière, le Labarum dans l'azur du ciel. + +Le fils de Lasthénès et la fille de Démodocus périssent généreusement +pour leur foi; mais ils ne font que ce qu'ont fait, alors et plus tard, +tant d'autres chrétiens; rien, dans leur caractère, dans leur dignité +personnelle, dans leurs souffrances, n'explique la différence tranchée +que fait le poète, quant aux résultats, entre eux et le commun des +martyrs. Les explications qu'il essaie sont faibles et, osons le dire, +puériles[391]. + +Et maintenant admettons toutes les différences que l'on voudra; le +sacrifice d'Eudore et de Cymodocée ne peut avoir jamais qu'une valeur +humaine; pour lui en donner une autre, il faudrait les sortir l'un et +l'autre de l'humanité. Or, c'est une valeur et une vertu surhumaines, je +veux dire une valeur intrinsèque, une puissance immédiate que l'auteur +attribue à leur sacrifice. Ils ne vont pas seulement ébranler +l'incrédulité par le spectacle de leurs vertus et de leur martyre; ils +ne vont pas seulement encourager leurs frères au même dévouement; ils ne +vont pas seulement prêter à l'Éternel qui le leur rendra. Ils sont, eux +et non pas d'autres, eux, à l'exclusion de tous autres, _l'holocauste +demandé_, _l'hostie_ entière dont Dieu a besoin, la victime dont +l'immolation désarmera son courroux. Il est vrai que, selon l'auteur, +cette victime ne viendra digne de Dieu qu'_en vertu des souffrances et +des mérites du sang de Jésus-Christ_[392]; mais cette précaution +oratoire ne sauve rien; il n'en reste pas moins vrai qu'ils sont ce que +Jésus-Christ a été, qu'ils ont des mérites à communiquer, qu'ils peuvent +acquitter la dette du monde; il n'en est pas moins vrai que, s'ils sont +médiateurs, tous peuvent l'être, que tous les martyrs sont des hosties, +et que Jésus-Christ n'est plus que le premier des martyrs. + +Or, toute préoccupation orthodoxe mise de côté, et ne prenant les +_Martyrs_ que sur le pied d'une œuvre littéraire, ne pouvons-nous pas +dire que le poème pèche contre la vérité relative, qui est en +littérature comme en politique, la vérité absolue? Que l'on croie au +christianisme ou que l'on n'y croie pas, il faut le prendre tel qu'il +est, et une altération aussi grave n'offense guère moins les incrédules +que les croyants. + +La beauté d'ailleurs, je dis simplement la beauté, d'un poème fondé sur +les mystères du christianisme, tiendra toujours à la conservation +intacte, sévère des bases de cette religion. En poésie, tout le monde +est orthodoxe. On peut n'aimer pas la religion chrétienne, ni les +ouvrages dont elle fournit le sujet; mais on aime encore moins les +inventions qui la diminuent et l'affaiblissent. + +Il résulte encore de la donnée sur laquelle tout le poème repose, qu'il +n'y a pas de véritable dénoûment. Le poète peut bien s'écrier en +finissant: «Les dieux s'en vont[393];» on n'en voit rien. La liaison +entre la mort d'Eudore et la conversion de Constantin échappe tout à +fait: on n'y croit que d'autorité, ce qui en poésie ne suffit pas; et +quand on verrait cette liaison, quand on y croirait, le mal est que la +conversion même de Constantin, ou la conversion de l'État romain, n'est +pas non plus aux yeux de tout le monde un _dénoûment_. Ceci soit dit +indépendamment de toutes les opinions qu'on peut avoir sur l'utilité +religieuse de cette révolution. + +Il me semble qu'on peut déjà pressentir que le style souffrira de la +nature même du sujet. Pour distinguer du reste des martyrs deux +personnages que rien n'en distingue essentiellement, il faudra, dans +l'absence des choses, recourir aux mots. Le prestige des mots sera +nécessaire; l'emphase sera de rigueur. La lecture des _Martyrs_ ne +réalise que trop un tel pressentiment. + +Le sujet admis, il faut reconnaître que l'action plaît par la clarté, +par une ordonnance heureuse et par une simplicité que l'auteur a su +concilier avec beaucoup de richesse, ou du moins avec beaucoup de +variété. Il lui en a coûté, je l'avoue, quelques invraisemblances et des +anachronismes trop flagrants, pour réunir dans sa fable tant de +personnages et tant de souvenirs; mais, à une ou deux près, ces licences +me paraissent vénielles, et l'important c'est que l'action n'est point +embarrassée par toute cette diversité. Au mérite que je viens de +reconnaître, l'action ou la fable des _Martyrs_ joint-elle celui de +l'intérêt? Cette question en suppose d'autres, que l'auteur lui-même +propose à notre examen: celle du merveilleux, celle des passions, celle +des caractères, celle des mœurs; car c'est de tout cela que se compose +ou que dépend l'intérêt d'une action: tout ce qui reste en dehors de ces +éléments, ce sont les situations; les situations, c'est l'action même +décomposée et réduite à ses caractères extérieurs: or, qui ne comprend +que l'intérêt des situations résulte, en grande partie, des caractères, +des passions, des mœurs, même du merveilleux s'il y en a dans le sujet, +du style enfin non moins que de tout le reste? Sans contredit, le poème +des _Martyrs_ présente des situations fortes, déploie des scènes, qui, +en tout état de cause, seraient pathétiques. On peut citer, comme +exemples, le séjour de Cymodocée chez Hiéroclès, mais surtout la scène +vraiment terrible, où Eudore, tout près du moment de rendre témoignage, +est tenté d'abjurer. Voici cette scène: + + «Ces hommes (des chrétiens condamnés aux supplices de + l'amphithéâtre) ces hommes, qui devaient bientôt abandonner la vie, + continuaient à tenir entre eux des discours pleins d'onction et de + charité: lorsque de légères hirondelles se préparent à quitter nos + climats, on les voit se réunir au bord d'un étang solitaire, ou sur + la tour d'une église champêtre; tout retentit des doux chants du + départ; aussitôt que l'aquilon se lève, elles prennent leur vol + vers le ciel, et vont chercher un autre printemps et une terre plus + heureuse. + + »Au milieu de cette scène touchante, on voit accourir un esclave: + il perce la foule; il demande Eudore; il lui remet une lettre de la + part du juge. Eudore déroule la lettre; elle était conçue en ces + mots: + + «--Festus juge, à Eudore chrétien, salut: + + «Cymodocée est condamnée aux lieux infâmes. Hiéroclès l'y attend. + Je t'en supplie par l'estime que tu m'as inspirée, sacrifie aux + dieux; viens redemander ton épouse: je jure de te la faire rendre + pure et digne de toi.»-- + + »Eudore s'évanouit; on s'empresse autour de lui; les soldats qui + l'environnent se saisissent de la lettre; le peuple la réclame; un + tribun en fait lecture à haute voix; les évêques restent muets et + consternés; l'assemblée s'agite en tumulte. Eudore revient à la + lumière; les soldats étaient à ses genoux, et lui disaient: + + «Compagnon, sacrifiez! Voilà nos aigles au défaut d'autels.» + + »Et ils lui présentaient une coupe pleine de vin pour la libation. + Une tentation horrible s'empare du cœur d'Eudore. Cymodocée aux + lieux infâmes! Cymodocée dans les bras d'Hiéroclès! La poitrine du + martyr se soulève; l'appareil de ses plaies se brise, et son sang + coule en abondance. Le peuple, saisi de pitié, tombe lui-même à + genoux, et répète avec les soldats: + + «Sacrifiez! Sacrifiez!» + + »Alors Eudore d'une voix sourde: + + «Où sont les aigles?» + + »Les soldats frappent leurs boucliers en signe de triomphe, et se + hâtent d'apporter les enseignes. Eudore se lève; les centurions le + soutiennent; il s'avance au pied des aigles; le silence règne parmi + la foule; Eudore prend la coupe; les évêques se voilent la tête de + leurs robes, et les confesseurs poussent un cri: à ce cri la coupe + tombe des mains d'Eudore, il renverse les aigles, et se tournant + vers les martyrs, il dit: «Je suis chrétien[394]!» + +Enquérons-nous maintenant de ce qui rehausse l'intérêt des situations, +et de ce qui constitue presque entièrement l'intérêt général de +l'action. Je commence par le merveilleux parce qu'il est essentiel au +sujet des _Martyrs_, et parce qu'il nous conduit à parler des mœurs. Ces +deux objets forment ensemble ce qu'on pourrait appeler l'ordre d'idées, +la philosophie qui domine tout l'ouvrage; ils en constituent l'intérêt +spéculatif. Toute composition repose sur une base pareille, qui prend, +dans certains cas, la forme du merveilleux. + +Il est clair que M. de Chateaubriand n'a pas prétendu qu'on ne cherchât +que dans son ouvrage l'idéal de l'antiquité mythologique. Si donc il +nous semblait qu'il lui a fait tort, qu'il n'en a pas assez relevé les +avantages, nous serions bien libres d'en appeler: Homère, Virgile, Ovide +sont toujours là . Mais nous ne serons pas tentés d'en appeler dans le +cas contraire; car l'auteur n'a pas pu avoir la pensée de faire valoir +cette antiquité plus qu'elle ne vaut, et si, dans son poème, la +mythologie grecque nous paraît séduisante, ce sera sans doute parce +qu'elle l'est en effet; si même, par impossible, elle nous paraissait +supérieure au _merveilleux_ chrétien, il faudrait en conclure ou qu'elle +l'est en effet, ou que l'auteur ne connaît pas bien le _merveilleux_ +qu'il veut nous faire goûter. Or, ce qui paraissait impossible est +arrivé: M. de Chateaubriand a plaidé la cause du merveilleux chrétien, +et a gagné celle du merveilleux mythologique. C'est mon sentiment, et je +serais bien trompé si, après la lecture des _Martyrs_, ce n'était pas +aussi le vôtre. + +Faut-il s'en étonner? Dès qu'il s'agit de merveilleux, le paganisme vaut +mieux. Il y a, dans le paganisme, proportion constante entre le signe et +la chose signifiée, entre l'idée et le symbole. La comparaison de l'idée +païenne avec le symbole païen ne fait jamais naître dans l'esprit la +pensée de l'insuffisance et de la vanité de ce dernier. La métaphysique +et la morale du paganisme sont telles que le symbole n'atteint que trop +aisément à leur niveau. Le sublime même, dans cette religion, est _à +hauteur d'appui_; il est relatif en quelque sorte: dans la nôtre, il est +absolu. Au sens convenu du mot, il n'y a point de merveilleux dans notre +religion, bien qu'elle soit merveilleuse; on ne peut pas, du moins, +inventer un merveilleux après le sien qui est de l'histoire. Les +miracles n'en sont pas un ornement, mais une partie intégrante, un +moyen, une force. Les images employées dans les Prophètes et dans +l'Apocalypse n'ont ni l'intention ni le caractère littéraire; elles sont +sublimes plutôt que poétiques; faut-il le dire? leur bizarrerie +volontaire semble destinée à les exclure du domaine de la poésie, et à +les préserver ainsi de toute profanation. + +En dépit de tous les chefs-d'œuvre, et même de celui de Milton, la +sentence de Boileau demeure vraie à nos yeux: + + De la foi d'un chrétien les mystères terribles + D'ornements égayés ne sont point susceptibles[395]. + +Au lieu de _terribles_, mettez _redoutables_ ou _vénérables_; au lieu +d'_égayés_, mettez _poétiques_ ou _brillants_; la pensée, plus +intelligible pour nous, sera restée la même, et plus vous y réfléchirez, +plus elle vous semblera vraie. On aura beau parler, comme l'a fait M. de +Chateaubriand dans son grand ouvrage, du _merveilleux_ chrétien, des +_machines poétiques_ du christianisme; la nature des choses est plus +forte que toutes les suppositions. La beauté du dogme chrétien est tout +intérieure, toute morale; elle est intraduisible; c'est un texte qui ne +se lit que dans l'original; la seule mythologie dont notre religion soit +susceptible, c'est le mysticisme. + +Mais quand ces questions resteraient indécises, ce qui ne l'est pas, ce +qui demeure constant, c'est que dans l'épopée des _Martyrs_, tout ce qui +fait allusion à la mythologie grecque est charmant, et tout, ou presque +tout ce qui tient au merveilleux chrétien, est mauvais. Admettez qu'il y +a un merveilleux chrétien: celui des _Martyrs_ n'est pas, ne saurait +être le véritable, et les non-croyants ne seront pas sur cet article +d'un autre avis que les croyants. + +J'ose dire qu'on ne peut lire qu'avec une sorte de pudeur souffrante la +description du Paradis dans les _Martyrs_. La magnificence ne remplace +pas la majesté. Décrire les béatitudes et la gloire du ciel, c'est +donner des bornes à ce qui n'en a point, et chaque élan est une chute. +«Les paroles grossières que la Muse est forcée d'employer, nous +trompent[396],» dit l'auteur; non, elles ne sauraient nous tromper, +elles nous choquent, elles nous blessent; l'idée de profanation et de +parodie revient sans cesse à l'esprit et serre le cœur. Il y a, en +outre, une confusion de la matière et de l'esprit, du sens propre et du +sens figuré, qui nous déconcerte et nous fatigue. L'impression générale +est froide, triste; on en veut à l'auteur d'avoir tenté l'impossible, et +loin de chercher à se souvenir, on voudrait presque oublier. + +Ne croyez pas, Messieurs, mais lisez; lisez tout le livre, ou du moins +les passages suivants: + + «Des jardins délicieux s'étendent autour de la radieuse Jérusalem. + Un fleuve découle du trône du Tout-Puissant; il arrose le céleste + Éden, et roule dans ses flots l'Amour pur et la Sapience de Dieu. + L'onde mystérieuse se partage en divers canaux qui s'enchaînent, se + divisent, se rejoignent, se quittent encore, et font croître, avec + la vigne immortelle, le lis semblable à l'Épouse, et les fleurs qui + parfument la couche de l'Époux. L'Arbre de vie s'élève sur la + Colline de l'encens; un peu plus loin, l'Arbre de science étend de + toutes parts ses racines profondes et ses rameaux innombrables: il + porte, cachés sous son feuillage d'or, les secrets de la Divinité, + les lois occultes de la nature, les réalités morales et + intellectuelles, les immuables principes du bien et du mal. + + »... Ce sont eux (les chœurs des anges) qui soupirent dans les + antiques forêts, qui parlent dans les flots de la mer, et qui + versent les fleuves du haut des montagnes. Les uns gardent les + vingt mille chariots de guerre de Sabbaoth et d'Élohé; les autres + veillent au carquois du Seigneur, à ses foudres inévitables, à ses + coursiers terribles, qui portent la peste, la guerre, la famine et + la mort. Un million de ces Génies ardents règlent les mouvements + des astres, et se relèvent tour à tour, dans ces emplois + magnifiques, comme les sentinelles vigilantes d'une grande armée. + + »... C'est dans cette extase d'admiration et d'amour, dans ces + transports d'une joie sublime, ou dans ces mouvements d'une tendre + tristesse, que les Élus répètent ce cri de trois fois Saint, qui + ravit éternellement les cieux. Le Roi prophète règle la mélodie + divine; Asaph, qui soupira les douleurs de David, conduit les + instruments animés par le souffle; et les fils de Coré gouvernent + les harpes, les lyres et les psaltérions qui frémissent sous la + main des Anges. Les six jours de la création, le repos du Seigneur, + les fêtes de l'ancienne et de la nouvelle Loi sont célébrés tour à + tour dans les royaumes incorruptibles. + + »... Là surtout s'accomplit, loin de l'œil des Anges, le mystère de + la Trinité. L'Esprit qui remonte et descend sans cesse du Fils au + Père, et du Père au Fils, s'unit avec eux dans ces profondeurs + impénétrables. + + »Les Essences primitives se séparent, le triangle de feu disparaît: + l'Oracle s'entrouvre, et l'on aperçoit les Trois Puissances. Porté + sur un trône de nuées, le Père tient un compas à la main; un cercle + est sous ses pieds; le Fils, armé de la foudre, est assis à sa + droite; l'Esprit s'élève à sa gauche, comme une colonne de lumière. + Jéhova fait un signe: et les temps rassurés reprennent leur + cours[397].» + +En vain on nous opposerait les images bibliques; car ou ce ne sont plus +que des images, ou ces images ont une telle gravité, elles accusent une +si haute indifférence pour l'effet littéraire, il est si clair qu'elles +n'aspirent pas à peindre, mais seulement à signifier, que l'idée ne +vient pas même de les mesurer à leur objet. En vain encore on nous +rappellerait Milton. Son exemple n'a pas absous l'entreprise, mais s'en +est fait pardonner l'audace par le caractère moral, pathétique, +profondément sérieux de son merveilleux. Dans le Ciel et dans l'Enfer de +ce grand poète, on sent l'original, et dans les _Martyrs_ la copie. + +Fénelon seul a parlé des demeures bienheureuses aussi dignement qu'il +peut être donné à l'homme d'en parler. Encore a-t-il déguisé sous le nom +d'Élysée le nom trop saint de Paradis. Il n'aborde pas le mystère de la +divine essence; il se borne à peindre le bonheur des créatures +glorifiées, et n'emploie d'autre merveilleux que celui de l'âme: il se +contente d'être sublime. En quelques endroits l'auteur des _Martyrs_ a +suivi ses traces; mais si haut qu'il s'élève alors, il reste au-dessous +de son modèle. On ne peut refuser de l'admiration à ce passage où le +poète cherche à se faire une idée de la béatitude des justes: + + «Les élus sont incessamment dans l'état délicieux d'un mortel qui + vient de faire une action vertueuse ou héroïque, d'un génie sublime + qui enfante une grande pensée, d'un homme qui sent les transports + d'un amour légitime, ou les charmes d'une amitié longtemps éprouvée + par le malheur[398].» + +Fénelon avait dit: + + «Ils sont, sans interruption, à chaque moment, dans le même + saisissement de cœur où est une mère qui revoit son cher fils + qu'elle avait cru mort; et cette joie, qui échappe bientôt à la + mère, ne s'enfuit jamais du cœur de ces hommes[399].» + +Il me semble que M. Villemain a bien jugé les conceptions de Fénelon et +celles de M. de Chateaubriand, lorsqu'il a dit, à propos du premier: + + «Mais lorsque, délivré de ces affreuses peintures (les supplices du + Tartare), il peut reposer sa douce et bienfaisante imagination sur + la demeure des justes, alors on entend des sons que la voix humaine + n'a jamais égalés, et quelque chose de céleste s'échappe de son âme + enivrée de la joie qu'elle décrit. Ces idées-là sont absolument + étrangères au génie antique; c'est l'extase de la charité + chrétienne; c'est une religion toute d'amour, interprétée par l'âme + douce et tendre de Fénelon; c'est le _pur amour_ donné pour + récompense aux justes, dans l'Élysée mythologique. Aussi, lorsque + de nos jours un écrivain célèbre a voulu retracer le paradis + chrétien, il a dû sentir plus d'une fois qu'il était devancé par + l'anachronisme de Fénelon; et, malgré les efforts d'une riche + imagination, et l'emploi plus facile et plus libre des idées + chrétiennes, il a été obligé de se rejeter sur des images moins + heureuses, et il n'a mérité que le second rang[400].» + +Il faut oser l'avouer: si l'on prend, dans les _Martyrs_, les passages +qui se rapportent aux croyances mythologiques, et qu'on les oppose à +l'ensemble du merveilleux chrétien tel que nous l'étale ce poème, le +choix, même pour des chrétiens, ou plutôt pour des chrétiens surtout, ne +saurait être un seul moment incertain. On préférera la mythologie, +pastiche à la vérité, mais pastiche adorable; on se surprendra, j'en +suis sûr, à regretter les enchantements de la fable; on écartera avec +aversion la tristesse rude du moyen âge et ses superstitions presque +toutes funèbres; l'on se rejettera avec abandon[401] vers ces fictions +ingénieuses et riantes d'une époque et d'un peuple à qui la poésie +tenait lieu de religion, et l'on croira entendre la poésie soupirer ces +regrets de Monime, exilée comme elle: + + Si tu m'aimais, Phœdime, il fallait me pleurer + Alors que, m'arrachant du doux sein de la Grèce, + Dans ce climat barbare, on traîna ta maîtresse[402]. + +Ce ne sont pas là de bonnes impressions, je vous l'avoue; mais cet aveu +renferme une critique, sinon du poème des _Martyrs_, du moins de toute +la partie de ce livre consacrée au développement du merveilleux +chrétien. Ce qui recommande le christianisme, c'est sa doctrine, ce sont +ses mœurs; et à ce dernier égard, les _Martyrs_ ont droit à des éloges, +puisqu'ils font ressortir la supériorité des mœurs chrétiennes sur +celles du paganisme. Ceci me conduit à envisager l'ouvrage de M. de +Chateaubriand sous le rapport de la peinture des mœurs. + +Les mœurs, au point de vue de la composition poétique, se composent des +croyances et des opinions comme des habitudes. Dans le sujet des +_Martyrs_, toutes ces choses n'en font qu'une, puisqu'il ne s'agit pas +de peindre deux peuples, mais deux religions. + +Rien de plus grand, rien de plus beau qu'un tel contraste. Il est +glorieux à l'auteur d'avoir entrepris, dans les plus vastes proportions, +la peinture d'une situation qui n'eut et n'aura jamais de pareille dans +les annales du monde. Aucun grand talent ne s'en était avisé jusqu'à +lui. Quel qu'ait pu être le succès, cet honneur lui reste. Mais +l'exécution est-elle heureuse? est-elle avouée par l'histoire, par le +goût, par la religion? + +On a reproché aux _Martyrs_ quelques anachronismes trop flagrants. +Eudore meurt, pour le plus tard, en 313, et on lui donne pour amis de +jeunesse Augustin né en 354, Jérôme né en 331, et pour adversaire +Symmaque, né en 350, à qui l'on fait débiter devant le trône de +Dioclétien le plaidoyer qu'il prononça en 389 devant Théodose, en faveur +du culte de la Victoire, c'est-à -dire lorsque le christianisme avait +franchi, sous Constantin, sous Gratien et sous Théodose, les trois +degrés qui le séparaient du trône. On avance de plus d'un siècle +l'apparition de Pharamond, de Mérovée, et l'invasion de la Gaule. Mais +qu'est-ce que tout cela? qu'est-ce qu'un anachronisme de deux siècles +auprès d'une erreur de compte qui, rapprochant et confondant des faits +séparés par trois mille années, rend contemporains, en quelque façon, +Homère et Bossuet? + +M. de Chateaubriand fait le polythéisme, sous Dioclétien, de plusieurs +siècles trop jeune, et le christianisme de plusieurs siècles trop vieux. + +Ce que nous disons du christianisme, ou plutôt du catholicisme des +_Martyrs_, est évident pour quiconque n'est pas entièrement étranger à +l'histoire de l'Église. Un grand nombre des choses que l'auteur fait +croire et pratiquer à ses héros, on ne les a crues et pratiquées que +plus tard. Je ne m'arrêterai pas à le prouver. Quant au paganisme, je +doute que, dans ses plus beaux temps, il ait obtenu la foi implicite, il +ait présenté l'aspect d'unité, dont il plaît à l'auteur de le décorer +sous Dioclétien. Il ne tient pas compte non plus de _l'interfusion_ des +deux religions, du mélange et du commerce inévitable de leurs +sectateurs, de l'influence qu'ils exerçaient les uns sur les autres. Des +documents circonstanciés nous manquent sur tous ces faits; mais cette +absence de renseignements peut-elle donner au poète la liberté +d'inventer au rebours de la vraisemblance? le raisonnement ne lui +enseigne-t-il pas ce qui fut, ou, pour le moins, ce qui ne fut pas, ce +qui ne put pas être? et ne nous suffit-il pas à nous-mêmes pour déclarer +que l'image du monde romain, telle que l'auteur nous la trace, est +fausse en ce qui concerne la situation respective et le rapport des deux +religions? + +M. de Chateaubriand a-t-il au moins gagné quelque chose à n'être pas +vrai? C'est bien peu probable. Le faux, en cette affaire, ne peut pas +mieux valoir que le vrai. Mais écoutons sur ce point un critique aussi +bien informé qu'il était possible de l'être. C'est Benjamin Constant, +dans un article du _Mercure_: + + «Cette lutte du théisme, non pas contre le polythéisme, car le + polythéisme n'existait plus en réalité, mais contre des formes + vieillies, qui ne commandaient aucun respect, et que l'autorité, + bien qu'elle eût pour but de les maintenir, ne pouvait s'astreindre + à ménager; cette lutte, dis-je, serait le sujet d'un ouvrage, dont + rien encore, à ma connaissance, ne donne l'idée. + + »J'ai toujours été surpris que l'illustre auteur des _Martyrs_ ne + l'eût pas conçue. Si, au lieu de revêtir de couleurs poétiques ce + qui n'était pas, il eût appliqué son beau talent à peindre ce qui + était, il eût tiré de son sujet un bien autre parti, même sous le + rapport de la poésie. Il ne fallait pas opposer la religion + d'Homère, religion qui avait disparu depuis bien des siècles, au + catholicisme de Bossuet; c'était commettre un anachronisme de + quatre mille ans, et présenter comme simultanées deux choses, dont + l'une n'existait plus, et l'autre pas encore. + + »Ce polythéisme dégénéré, plus différent de la religion des beaux + temps d'Athènes que des superstitions des hordes sauvages, n'aurait + pas offert au peintre habile que j'ai indiqué, des sujets de + tableaux moins frappants, et ces tableaux auraient eu, sur les + autres, l'avantage de la nouveauté. + + »Aux gracieuses processions des canéphores avaient succédé les + courses tumultueuses des prêtres isiaques, derniers auxiliaires et + alliés suspects d'un culte expirant, tour à tour repoussés et + rappelés par ses ministres désespérant de leur cause. Les + cérémonies ordinaires, qui ne suffisaient plus à la superstition + devenue barbare, étaient remplacées par le hideux taurobole, où le + suppliant se faisait inonder du sang de la victime. De toutes parts + pénétraient dans les temples, malgré les efforts des magistrats, + les rites révoltants des peuplades les plus dédaignées. Les + sacrifices humains se réintroduisaient dans ce polythéisme, et + déshonoraient sa chute, comme ils avaient souillé sa naissance. Les + dieux échangeaient leurs formes élégantes contre d'effroyables + difformités. Ces dieux, empruntés de partout, réunis, entassés, + confondus, étaient d'autant mieux accueillis que leurs dehors + étaient plus bizarres. C'était leur foule que l'on invoquait; + c'était de leur foule que l'imagination voulait se repaître. Elle + avait soif de repeupler, n'importe de quels êtres, ce ciel qu'elle + s'épouvantait de voir muet et désert[403].» + +Après cela, certes, on peut s'étonner de voir le paganisme hellénique +reparaître, dans le poème des _Martyrs_, avec toute cette verte et +riante fraîcheur qu'il n'eut peut-être jamais que dans les chants des +poètes. + +Lisez, en regard des sinistres tableaux que Benjamin Constant vient de +suspendre devant vous, lisez cette description des fêtes de Délos: + + «Tandis que nous méditions sur les révolutions des empires, nous + vîmes tout à coup sortir une Théorie du milieu de ces débris. Ô + riant génie de la Grèce qu'aucun malheur ne peut étouffer, ni + peut-être aucune leçon instruire! C'était une députation des + Athéniens aux fêtes de Délos. Le vaisseau Déliaque, couverts de + fleurs et de bandelettes, était orné des statues des dieux; les + voiles blanches, teintes de pourpre par les rayons de l'aurore, + s'enflaient aux haleines des zéphirs, et les rames dorées fendaient + le cristal des mers. Des Théores penchés sur les flots répandaient + des parfums et des libations; des vierges exécutaient sur la proue + du vaisseau la danse des malheurs de Latone, tandis que des + adolescents chantaient en chœur les vers de Pindare et de Simonide. + Mon imagination fut enchantée par ce spectacle qui fuyait comme un + nuage du matin, ou comme le char d'une divinité sur les ailes des + vents[404].» + +Voyez encore ces détails, qui semblent empruntés au quatrième livre de +l'Odyssée: + + «Le noble Ancée, descendant d'Agapénor qui commandait les Arcadiens + au siège de Troie, donna l'hospitalité à Démodocus. Les fils + d'Ancée détachent du joug les mules fumantes, lavent leurs flancs + poudreux dans une eau pure, et mettent devant elles une herbe + tendre, coupée sur le bord de la Néda. Cymodocée est conduite au + bain par de jeunes phrygiennes qui ont perdu la liberté; l'hôte de + Démodocus le revêt d'une fine tunique et d'un manteau précieux; le + prince de la jeunesse, l'aîné des fils d'Ancée, couronné d'une + branche, immole à Hercule un sanglier nourri dans les bois + d'Erymanthe; les parties de la victime destinées à l'offrande sont + recouvertes de graisse, et consumées avec des libations sur des + charbons embrasés. Un long fer à cinq rangs présente à la flamme + bruyante le reste des viandes sacrées; le dos succulent de la + victime, et les morceaux les plus délicats sont servis aux + voyageurs[405].» + +Écoutez ce discours d'Euryméduse, nourrice de Cymodocée: + + «Ô ma fille, s'écrie-t-elle, quelle douleur tu m'as causée! J'ai + rempli l'air de mes sanglots. J'ai cru que Pan t'avait enlevée. Ce + dieu dangereux est toujours errant dans les forêts; et, quand il a + dansé avec le vieux Silène, rien ne peut égaler son audace. Comment + aurais-je pu reparaître sans toi devant mon cher maître! Hélas! + j'étais encore dans ma première jeunesse, lorsque me jouant sur le + rivage de Naxos, ma patrie, je fus tout à coup enlevée par une + troupe de ces hommes qui parcourent l'empire de Téthys à main + armée, et qui font un riche butin! Ils me vendirent à un port de + Crète, éloigné de Gortynes de tout l'espace qu'un homme, en + marchant avec vitesse, peut parcourir entre la troisième veille et + le milieu du jour. Ton père était venu à Lébène pour échanger des + blés de Théodosie contre des tapis de Milet. Il m'acheta des mains + des pirates: le prix fut deux taureaux qui n'avaient point encore + tracé les sillons de Cérès. Dans la suite, ayant reconnu ma + fidélité, il me plaça aux portes de sa chambre nuptiale. Lorsque + les cruelles Ilithyes eurent fermé les yeux d'Épicharis, Démodocus + te remit entre mes bras, afin que je te servisse de mère. Que de + peines ne m'as-tu pas causées dans ton enfance! Je passais les + nuits auprès de ton berceau, je te balançais sur mes genoux; tu ne + voulais prendre de nourriture que de ma main, et quand je te + quittais un instant, tu poussais des cris[406].» + +C'est une charmante ironie que ce discours, une piquante parodie de +l'héroïque bavardage des guerriers d'Homère; mais si vous le prenez au +sérieux, qu'est-ce autre chose qu'un agréable pastiche et un énorme +anachronisme? + +Il faudrait transcrire tout le personnage de Démodocus, ses actions +aussi bien que ses discours. Le bonhomme, qui n'a guère que trente-sept +ans si mes calculs sont justes, et dont l'auteur fait à son gré un +vieillard, a passé sa vie à rêver; il n'a rien vu, rien entendu, et ne +connaît d'autre monde que celui d'Homère. Certes, si le paganisme avait +jamais eu des croyants de cette force, il subsisterait encore. Voici +comme, vers le milieu du quatrième siècle de l'ère chrétienne, s'exprime +ce prêtre d'Homère: + + «Demain, aussitôt que Dicé, Irène et Eunomie, aimables Heures, + auront ouvert les portes du jour, nous monterons sur un + char[407]...» + + «Votre fils vous a sans doute appris ce qu'il a fait pour ma fille, + que les Faunes avaient égarée dans les bois[408].» + +Encore si c'était un laïque qui parlât! mais c'est un prêtre. Du temps +de Cicéron, deux augures ne pouvaient se rencontrer sans rire. Est-ce +que depuis lors la foi mythologique avait reconquis jusqu'aux prêtres? +Cela serait merveilleux. + +Je laisse les allusions mythologiques: que Démodocus ait conservé la +religion de ses ancêtres, il ne peut pas avoir toutes leurs opinions, +tout leur langage; et d'où sort-il donc pour parler constamment d'un ton +qui appartient évidemment à l'enfance du monde? + + «Nous cherchons le riche Lasthénès, que ses grands biens font + passer pour un homme très heureux[409].» + + «J'aurais dû reconnaître Eudore à sa taille de héros, moins haute + cependant que celle de Lasthénès, car les enfants n'ont plus la + force de leurs pères[410].» + +Je veux que Démodocus soit préoccupé; il ne l'est pas au point d'ignorer +la nouvelle secte dont le culte a rendu désert le temple des dieux +mythologiques. Ses étonnements sans fin sont risibles, il faut l'avouer, +et je ne puis supporter que, chez Lasthénès, qu'il sait chrétien, «il +saisisse une coupe» au commencement du repas et se dispose «à faire une +libation aux Pénates de Lasthénès[411].» + +Je ne souffre guère avec plus de patience le passage suivant: + + «Démodocus n'avait presque rien compris au récit d'Eudore; il ne + trouvait là ni Polyphème, ni Circé; et dans cette harmonie + nouvelle, il avait à peine reconnu quelques sons de la lyre + d'Homère[412].» + +Les poètes pouvaient bien encore, par tradition, chercher Polyphème et +Circé; mais on n'en était plus à s'étonner de ne les pas rencontrer +partout. On ne croirait pas qu'aucune parole évangélique, aucune +allusion aux dogmes nouveaux ne fût jamais parvenue aux oreilles de +Démodocus. + +Mais c'est peut-être dans l'entrevue d'Eudore et de Cymodocée que la +donnée de l'auteur pèche [le plus] par son manque de vérité historique, +ou, si l'on veut, par son invraisemblance. Il faut citer tout ce +morceau: + + «À ces cris, le chien aboie, le chasseur se réveille. Surpris de + voir cette jeune fille à genoux, il se lève précipitamment. + + »--Comment! dit Cymodocée confuse et toujours à genoux, est-ce que + tu n'es pas le chasseur Endymion? + + »--Et vous, dit le jeune homme non moins interdit, est-ce que vous + n'êtes pas un Ange? + + »--Un Ange! reprit la fille de Démodocus. + + »Alors l'étranger, plein de trouble: + + »--Femme, levez-vous, on ne doit se prosterner que devant Dieu. + + »Après un moment de silence, la prêtresse des Muses dit au + chasseur: + + »--Si tu n'es pas un dieu caché sous la forme d'un mortel, tu es + sans doute un étranger que les Satyres ont égaré comme moi dans les + bois. Dans quel port est entré ton vaisseau? Viens-tu de Tyr si + célèbre par la richesse de ses marchands? Viens-tu de la charmante + Corinthe où tes hôtes t'auront fait de riches présents? Es-tu de + ceux qui trafiquent sur les mers, jusqu'aux colonnes d'Hercule? + Suis-tu le cruel Mars dans les combats; ou plutôt n'es-tu pas le + fils d'un de ces mortels jadis décorés du sceptre, qui régnaient + sur un pays fertile en troupeaux, et chéri des dieux? + + »L'étranger répondit: + + »--Il n'y a qu'un Dieu, maître de l'univers; et je ne suis qu'un + homme plein de trouble et de faiblesse. Je m'appelle Eudore; je + suis fils de Lasthénès. Je revenais de Thalames, je retournais chez + mon père; la nuit m'a surpris: je me suis endormi au bord de cette + fontaine. Mais vous, comment êtes-vous seule ici? Que le ciel vous + conserve la pudeur, la plus belle des craintes après celle de Dieu! + + »Le langage de cet homme confondait Cymodocée. Elle sentait devant + lui un mélange d'amour et de respect, de confiance et de frayeur. + La gravité de sa parole et la grâce de sa personne formaient à ses + yeux un contraste extraordinaire. Elle entrevoyait comme une + nouvelle espèce d'hommes, plus, noble et plus sérieuse que celle + qu'elle avait connue jusqu'alors. Croyant augmenter l'intérêt + qu'Eudore paraissait prendre à son malheur, elle lui dit: + + »--Je suis fille d'Homère aux chants immortels. + + »L'étranger se contenta de répliquer: + + »--Je connais un plus beau livre que le sien. + + »Déconcertée par la brièveté de cette réponse, Cymodocée dit en + elle-même: + + »--Ce jeune homme est de Sparte[413].» + +Il est superflu de faire remarquer tout ce que cette scène, si bien +conçue d'ailleurs, si poétiquement ordonnée, présente de forcé et de +faux. Ce n'est pas cette seule fois que le goût du contraste a égaré +l'auteur. Vous ne le trouverez ni plus vrai, ni plus naturel, lorsqu'il +fait dire à Cymodocée, à la suite du récit d'Eudore: «Mon père, je +pleure comme si j'étais chrétienne[414].» À la rencontre d'un trait +pareil, on est tenté de demander à Cymodocée: + + Est-ce vous qui parlez, ou si c'est votre rôle? + +Il faut avouer qu'elle en sait trop dans ce moment, ou que plus tard +elle en sait trop peu. Voici un trait moins supportable encore, où nous +voyons tout à la fois Eudore soutenir assez mal son personnage, et +Cymodocée se souvenir trop du sien: + + «Quoi, Cymodocée, vous voudriez devenir chrétienne, _je donnerais + un pareil ange au ciel_, une pareille compagne à mes jours!» + +Cymodocée baissa la tête et répondit: + + «Je n'ose plus parler avant que tu n'aies achevé de m'enseigner la + pudeur[415]» + +Si le vieux Démodocus était présent, je m'imagine qu'il dirait encore +une fois à Cymodocée: + + «Ô fille d'Épicharis, craignons l'exagération qui détruit le bons + sens[416]!» + +et peut-être trouverait-il étrange que sa fille, élevée par lui dans le +culte de toutes les vertus qui font la parure des vierges, demande des +leçons de pudeur à ce jeune soldat qu'elle connaît de la veille. Ici +encore, c'est le rôle que nous rencontrons, le personnage, plutôt que la +nature, et cette substitution n'est que trop fréquente dans les +_Martyrs_. L'auteur a donné de grands, de beaux traits, à ses +personnages chrétiens; mais leur christianisme est trop plein de phrases +et de scènes à effet. Ils posent toujours et ne se reposent jamais. Pas +un moment, pas un mot n'est perdu pour la représentation. Il n'y a +qu'une seule chose qu'ils ne représentent presque jamais: c'est la +simplicité, la mesure parfaite, qui distinguaient les chrétiens de l'âge +apostolique. Cet âge, à la vérité, était déjà loin; mais en fait +d'anachronisme, nous eussions préféré celui-ci à tout autre; et +d'ailleurs, croit-on que les mœurs chrétiennes, à l'époque de +Dioclétien, n'avaient pas plus de bonhomie et de laisser aller? Qui +pourrait, si ce n'est un Louis XIV, vivre en représentant toujours; +convertir ses actes et ses mouvements les plus familiers en gestes +roides, solennels; parler toujours comme un livre; au lieu de converser, +controverser toujours; être, en un mot, sublime sans relâche? Je dis +mal; car celui qui serait le plus sublime, serait aussi le plus naturel, +et il n'a manqué peut-être à l'auteur, pour faire descendre ses héros de +cette hauteur conventionnelle, que d'avoir élevé sa propre pensée à +toute la hauteur de leurs principes et de leur foi. + +M. de Chateaubriand a mieux réussi dans la peinture des mœurs purement +nationales que dans celle des mœurs religieuses ou résultant des +croyances. Le livre VI des _Martyrs_, le livre de Pharamond et de +Mérovée, mérite ou plutôt inspire une admiration sans réserve. Il est +impossible de n'être pas ravi de cette poésie également franche et +idéale, où la liberté des mouvements s'allie à la magnificence des +couleurs, où chaque ligne vous élève, vous entraîne, ou pas un mot +n'offense le goût, ne sort du naturel. Mais je renonce à expliquer, et +même à exprimer toute mon admiration pour ces pages célèbres, qui sont +peut-être ce que M. de Chateaubriand a écrit de plus vrai dans le genre +élevé. J'aime mieux rappeler qu'elles ont décidé la vocation, ou du +moins éveillé les instincts d'un historien illustre. Laissons-le parler +lui-même: + + «En 1810, dit M. Augustin Thierry, j'achevais mes classes au + collège de Blois, lorsqu'un exemplaire des _Martyrs_, apporté du + dehors, circula dans le collège. Ce fut un grand événement pour + ceux d'entre nous qui ressentaient déjà le goût du beau et + l'admiration de la gloire. Nous nous disputions le livre; il fut + convenu que chacun l'aurait à son tour, et le mien vint un jour de + congé, à l'heure de la promenade. Ce jour-là , je feignis de m'être + fait mal au pied, et je restai seul à la maison. Je lisais, ou + plutôt je dévorais les pages, assis devant mon pupitre, dans une + salle voûtée qui était notre salle d'études, et dont l'aspect me + semblait alors grandiose et imposant. J'éprouvai d'abord un charme + vague, et comme un éblouissement d'imagination; mais quand vint le + récit d'Eudore, cette histoire vivante de l'Empire à son déclin, je + ne sais quel intérêt plus actif et plus mêlé de réflexion m'attacha + au tableau de la ville éternelle, de la cour d'un empereur romain, + de la marche d'une armée romaine dans les fanges de la Batavie, et + de sa rencontre avec une armée de Franks. + + »J'avais lu dans l'Histoire de France à l'usage des élèves de + l'École militaire, notre livre classique: _Les Francs ou Français, + déjà maîtres de Tournay et des rives de l'Escaut, s'étaient étendus + jusqu'à la Somme... Clovis, fils du roi Childéric, monta sur le + trône en 481, et affermit par ses victoires les fondements de la + monarchie française_. Toute mon archéologie du moyen âge consistait + dans ces phrases et quelques autres de même force que j'avais + apprises par cœur. _Français_, _trône_, _monarchie_, étaient pour + moi le commencement et la fin, le fond et la forme de notre + histoire nationale. Rien ne m'avait donné l'idée de ces terribles + Franks de M. de Chateaubriand _parés de la dépouille des ours, des + veaux marins, des urochs et des sangliers_, de ce camp _retranché + avec des bateaux de cuir et des chariots attelés de grands bœufs_, + de cette armée rangée en triangle où _l'on ne distinguait qu'une + forêt de framées, des peaux de bêtes et des corps demi-nus_. À + mesure que se déroulait à mes yeux le contraste si dramatique du + guerrier sauvage et du soldat civilisé, j'étais saisi, de plus en + plus vivement; l'impression que fit sur moi le chant de guerre des + Franks eut quelque chose d'électrique. Je quittai la place où + j'étais assis, et, marchant d'un bout à l'autre de la salle, je + répétai à haute voix et en faisant sonner mes pas sur le pavé: + + »--Pharamond! Pharamond! nous avons combattu avec l'épée. + + »Nous avons lancé la francisque à deux tranchants; la sueur tombait + du front des guerriers et ruisselait le long de leurs bras. Les + aigles et les oiseaux aux pieds jaunes poussaient des cris de joie; + le corbeau nageait dans le sang des morts; tout l'Océan n'était + qu'une plaie: les vierges ont pleuré longtemps. + + »Pharamond! Pharamond! nous avons combattu avec l'épée. + + »Nos pères sont morts dans les batailles; tous les vautours en ont + gémi: nos pères les rassasiaient de carnage! Choisissons des + épouses dont le lait soit du sang, et qui remplissent de valeur le + cœur de nos fils. Pharamond, le bardit est achevé, les heures de la + vie s'écoulent; nous sourirons quand il faudra mourir!-- + + »Ainsi chantaient quarante mille Barbares. Leurs cavaliers + haussaient et baissaient leurs boucliers blancs en cadence; et à + chaque refrain ils frappaient, du fer d'un javelot, leur poitrine + couverte de fer[417]. + + »Ce moment d'enthousiasme fut peut-être décisif pour ma vocation à + venir. Je n'eus alors aucune conscience de ce qui venait de se + passer en moi; mon attention ne s'y arrêta pas; je l'oubliai même + durant plusieurs années; mais, lorsque, après d'inévitables + tâtonnements pour le choix d'une carrière, je me fus livré tout + entier à l'histoire, je me rappelai cet incident de ma vie et ses + moindres circonstances avec une singulière précision. Aujourd'hui, + si je me fais lire la page qui m'a tant frappé, je retrouve mes + émotions d'il y a trente ans. Voilà ma dette envers l'écrivain de + génie qui a ouvert et qui domine le nouveau siècle littéraire. Tous + ceux qui, en divers sens, marchent dans les voies de ce siècle, + l'ont rencontré de même à la source de leurs études, à leur + première inspiration; il n'en est pas un qui ne doive lui dire + comme Dante à Virgile + + «Tu duca, tu signore, e tu maestro[418].» + +L'action d'un poème tire son plus vif intérêt des _caractères_ et des +_passions_. M. de Chateaubriand n'a pas eu tort d'avancer dans sa +poétique chrétienne que les caractères (il entend par là l'empreinte +diverse que reçoit l'âme humaine des diverses relations que l'homme peut +former sur la terre) sont redevables au christianisme de plus de +profondeur et d'élévation[419]; avec une égale raison, il a soutenu que +le christianisme, en soumettant les passions au frein d'une règle +divine[420], en créant même ce qu'on pourrait appeler une passion +divine[421], a multiplié, dans la peinture des sentiments du cœur, les +contrastes et les nuances, préparé des spectacles intéressants dont +l'antiquité n'avait pas pu avoir l'idée, et rendu le tableau de la vie +humaine à la fois plus varié, plus dramatique et plus moral. Cette +partie de son livre en est la plus belle peut-être, et sans aucun doute +la plus originale et la plus neuve. Il ne s'est pas contenté des preuves +qu'il avait données dans le _Génie du Christianisme_; il a voulu, dans +les _Martyrs_, en administrer de nouvelles; il a voulu, en marchant +prouver le mouvement. + +Au fait, ce qu'il appelle les _caractères_, c'est ce que, dans la +plupart des poétiques, on a coutume d'appeler les mœurs; sujet que nous +avons abordé en examinant la manière dont il a mis en parallèle les deux +religions. Le caractère chrétien et le caractère païen sont les +caractères généraux que l'auteur étudie; tous les autres n'en sont que +des subdivisions. Je n'ai point à parler du caractère païen, dont il a +rattaché la peinture à une conception fantastique et arbitraire du +paganisme vieillissant. Tous les contours sont effacés, noyés dans une +vapeur brillante; la physionomie ne se discerne pas; et le caractère, si +c'en est un, est purement négatif. Aucun personnage, dans le poème, si +ce n'est la foule, ne représente cette résistance tenace du polythéisme +à la religion nouvelle, ni ces efforts désespérés pour galvaniser un +cadavre, efforts dont Benjamin Constant nous donne quelque idée dans le +passage que j'ai cité. Au moins ne trouvons-nous pas cette +personnification dans le très débonnaire et beaucoup trop tolérant +Démodocus. L'auteur, même avec beaucoup moins de talent, ne pouvait +manquer absolument l'autre caractère, le caractère chrétien. Mais il y +a, dans la peinture qu'il en fait, tantôt quelque chose de tendre et de +théâtral, tantôt une simplicité étudiée, que personne ne peut prendre +pour le beau idéal de l'enthousiasme religieux, ni pour la couleur vraie +des âges héroïques du christianisme. + +Ce que l'auteur, dans sa théorie, appelle les _caractères naturels_ +(père, fils, époux), est assez faiblement dessiné; les _caractères +sociaux_ sont accusés avec plus de vigueur; mais au total, il ne semble +pas que M. de Chateaubriand ait appliqué à la peinture des caractères +toute sa puissance, ni toutes les ressources du christianisme. Je ne +parle point de ce qu'on appelle communément des _caractères_, +c'est-à -dire des _caractères individuels_; les personnages principaux du +poème ont peu d'individualité; il est peu de figures qui restent dans +l'imagination; et si l'on me demandait quelles sont celles dont je me +souviens le mieux, et qui sont, pour moi, les plus vivantes, je serais +obligé de confesser que c'est celle de Démodocus dans la simplicité de +sa tendresse paternelle, et celle de ce vieux descendant des Cassius, +dérobé à la gloire de son nom par le nom chrétien de Zacharie et par la +condition d'esclave. Ici, pour le coup, le christianisme se présente à +nous dans la sublime simplicité de son génie. + +Il y avait place, dans les _Martyrs_, pour toutes les passions; et en +effet toutes celles dont la poésie peut tirer parti, s'y déploient, s'y +entrelacent, le christianisme, directement ou indirectement, les +compliquant toutes. La mise en scène est excellente. Le jeu des acteurs +n'y répond pas toujours. L'auteur, qui affecte une grande simplicité de +formes, n'est point, dans le fond, assez simple. Il n'est parfait, selon +nous, que dans l'épisode de Velléda[422], où peut-être il ne l'est que +trop. La prêtresse gauloise est admirablement tragique; Eudore, chrétien +par le remords, lorsqu'il ne l'est plus par l'obéissance, ne réalise pas +sans quelque bonheur l'idée de cette lutte entre la chair et l'esprit, +dont la lutte entre les deux cultes n'était que la forme doctrinale ou +symbolique. On sent pourtant, même au sujet d'Eudore, que la poésie +intérieure du christianisme est moins familière à l'auteur que la poésie +extérieure. Pour pénétrer dans cette sphère, il eût fallu quelque chose +de la science morale et du talent de Massillon. Les amours de Cymodocée +et d'Eudore ont du charme et de la tendresse; mais le développement et +la profondeur se laissent trop désirer. Cymodocée ne devait être, ce +nous semble, ni une Rébecca, ni une Rachel; on est trop vite au fond de +cette histoire; elle est trop simple, trop unie; et la conversion de +Cymodocée est réellement trop prompte. Elle se convertit à Eudore bien +plutôt qu'à l'Évangile: j'avoue que la chose a pu se passer ainsi, mais +le lecteur a droit de demander mieux; et quand il s'est mis dans +l'esprit que l'amour est la vraie religion de Cymodocée, il peut bien +être touché du martyre de cette jeune femme, mais il n'en reçoit pas +l'impression que l'auteur a voulu produire. Comparez Cymodocée avec +Pauline. La conversion de cette dernière, toute soudaine qu'elle est, +n'en est pas moins d'une haute et sublime vraisemblance; et nous en +sommes d'autant plus touchés que les préférences de son cœur, nous le +savons, n'étaient pas pour Polyeucte; aussi notre émotion est pure et +noble, autant que vive et tragique, lorsque Pauline dit à son père: + + Mon époux en mourant m'a laissé ses lumières; + Son sang, dont tes bourreaux viennent de me couvrir, + M'a dessillé les jeux, et me les vient d'ouvrir. + Je vois, je sais, je crois, je suis désabusée; + De ce bienheureux sang tu me vois baptisée; + Je suis chrétienne enfin[423]. + +Il était difficile de peindre la passion chez Hiéroclès sans se hasarder +bien près du domaine de l'horrible. L'auteur a respecté des limites +sacrées; il a été énergique sans être repoussant. Je ne relève, comme +exception, qu'un seul trait, détaché d'une scène dont j'ai déjà cité un +fragment. Hiéroclès triomphe lorsqu'il voit Cymodocée en son pouvoir. +«La réprobation, dit l'auteur, parut tout entière sur le visage de +Hiéroclès. Un sourire contracte ses lèvres, et _des gouttes de sang +tombent de ses yeux_[424].» Quand ce dernier trait serait +physiologiquement vrai, je ne l'en repousserais pas moins; mais j'ai +bien peur que cette physiologie ne soit encore du merveilleux. + +Que dirons-nous du style, dernier élément, si l'on veut, mais élément +nécessaire de l'intérêt dans une fiction poétique? Il n'est pas de style +plus grand, plus nerveux, plus vrai que celui de certaines parties de ce +poème, et pour magnifique, il l'est partout. Mais il faut bien que la +pensée et son expression suivent la même fortune. Où la pensée n'est pas +vraie, le style ne saurait l'être; le style n'est-il pas la pensée +elle-même? Une vérité de convention appelle un style de convention. +C'est trop souvent celui des _Martyrs_. L'admirable candeur de style des +écrivains du dix-septième siècle n'est plus sans doute à l'usage des +nôtres, et ce n'est guère que par voie de contraste que M. de +Chateaubriand, dans ses ouvrages les plus parfaits, en éveille le +souvenir; mais ce contraste n'est dans aucun de ses écrits plus vivement +marqué que dans les _Martyrs_. Il est moins froid dans ses compositions +historiques, ou même purement didactiques, que dans l'ensemble de ce +poème. Les _Martyrs_ touchent peu; c'est, je crois, ce que la réflexion +fait dire à tous les lecteurs. Cela est magnifique, souvent gracieux; +cela n'est presque jamais intime. Ce langage, suspendu entre la prose et +la poésie, aspirant tour à tour à descendre vers l'une, à monter vers +l'autre, n'était peut-être pas du meilleur exemple; et l'on comprend +qu'à une époque où il n'y avait que deux sortes d'événements, les +batailles et les livres nouveaux, l'innovation que consacrait le livre +des _Martyrs_ ait vivement ému les esprits. La critique tout entière se +trouva de l'avis de M. Daru, qui, dans un rapport mémorable sur le +_Génie du Christianisme_, avait dit gaiement: «En fait de poème en +prose, je suis obligé de confesser mon incrédulité, mon impiété[425].» +Tout le monde ne fut pas si gai. L'air sérieux est aussi un air bon à +prendre. M. Daru parlait de son incrédulité; les autres parlèrent, ou +peu s'en faut, de leur foi. On fulmina du haut du Parnasse, comme du +haut d'un Vatican littéraire, une bulle d'excommunication contre +l'auteur des _Martyrs_, hérésiarque en littérature. Sauf la solennité +quasi tragique de cette bulle d'un nouveau genre, on n'avait pas tort, +ce me semble. Le style des _Martyrs_ n'est admirable que le genre admis; +mais le genre, quoi qu'en dise l'auteur, qui se couvre assez mal à +propos de l'autorité du _Télémaque_, le genre n'était pas bon. La forme +des vers eût mis l'auteur dans le vrai, non seulement de l'expression, +mais peut-être aussi de la pensée. Le public, en France du moins, se +pique d'attacher aux questions de forme et d'art la même importance que +la critique; il les évoque, il les discute; mais en définitive, le +public juge par ses impressions plutôt que par ses systèmes; des +éditions nombreuses ont multiplié et perpétué plus d'une œuvre dont tout +le monde a dit: Elle ne vivra point; et maint auteur vingt fois immolé a +pu dire à ses critiques: + + Les gens que vous tuez se portent assez bien[426]. + +Les _Martyrs_, au fait, ne se portent pas très mal; ils vivent sans +doute, et vivront longtemps: pourtant ils n'ont pas obtenu et n'occupent +pas même aujourd'hui dans l'opinion le même rang que le _Génie du +Christianisme_; et le public n'a pu s'empêcher d'applaudir, mais n'a pas +souscrit sans réserve à ces belles strophes de M. de Fontanes: + + Chateaubriand, le sort du Tasse + Doit t'instruire et te consoler; + Trop heureux qui, suivant sa trace, + Au prix de la même disgrâce, + Dans l'avenir peut l'égaler! + + Contre toi, du peuple critique + Que peut l'injuste opinion? + Tu retrouvas la Muse antique + Sous la poussière poétique + Et de Solime et d'Ilion. + + Du grand peintre de l'Odyssée + Tous les trésors te sont ouverts; + Et dans ta prose cadencée, + Les soupirs de Cymodocée + Ont la douceur des plus beaux vers. + + Aux regrets d'Eudore coupable, + Je trouve un charme différent; + Et tu joins, dans la même fable, + Ce qu'Athène a de plus aimable, + Ce que Sion a de plus grand[427]. + +En critiquant les _Martyrs_, nous nous sommes exactement renfermé dans +les termes de la critique littéraire. Mais il est impossible, et, de nos +jours, il est moins permis que jamais de s'en tenir à ce point de vue. +Personne, aujourd'hui, ne fait abstraction de ce qui, dans une œuvre +d'art, tient aux questions les plus graves. Chacun juge les écrits dans +le sens de sa philosophie, et vous savez quelle est la mienne. J'oserai +donc, en finissant, et toute question littéraire écartée, m'expliquer +sur la place qui me paraît appartenir aux _Martyrs_ dans la littérature +religieuse. + +Ces grands traits de la doctrine et de l'histoire du christianisme qui +ont fait l'admiration de tous les temps et de tous les partis, le +caractère d'héroïsme et d'abnégation de ceux qui ont été ses +représentants et ses défenseurs aux époques de persécution, la pureté +morale dont il a donné, dans l'universelle corruption des mœurs, +l'exemple le plus éclatant, tout cela revit dans le poème de M. de +Chateaubriand, et s'y reproduit souvent dans sa grandeur, quelquefois +même dans sa simplicité. Une idée encore plus caractéristique, celle de +la pénitence chrétienne ou de la puissance du repentir, a fait plus que +d'apparaître fugitivement à la pensée de l'auteur, puisqu'elle lui à +fourni le sujet même de son ouvrage. Il a pu ainsi réveiller en faveur +du christianisme, dans un certain nombre d'âmes, un sentiment +d'admiration dont le monde avait perdu l'habitude; il a pu rattacher à +l'idée de la foi chrétienne des idées qui en étaient depuis longtemps +séparées, repousser loin d'elle le ridicule et le mépris, la rendre +imposante pour l'imagination, honorable pour le sens moral. Voilà les +impressions que le poème des _Martyrs_ a pu produire sur les gens du +monde. Mais dans toutes les communions, les personnes religieuses ont +jugé que l'auteur était demeuré sur la porte du sanctuaire, où quelques +accents et quelques reflets du vrai avaient pu arriver jusqu'à lui, mais +qu'il n'avait pas franchi le seuil; qu'il avait mieux décrit certains +phénomènes qu'il n'en avait pénétré le principe; que les mystères de la +vie spirituelle lui avaient trop souvent échappé; surtout, qu'il avait +pris trop souvent, et ici l'influence catholique est manifeste, le signe +pour la chose signifiée, l'éclat extérieur pour la force intime, la +pompe pour la majesté, trop accrédité une religion d'images et de +prestiges, en un mot, réduit le christianisme à n'être qu'une poésie, +j'ai dit presque une mythologie. + +«Représentez-vous cette admirable mythologie de la Grèce, dans laquelle, +à l'inverse du panthéisme oriental, la divinité, subdivisée sans fin, +était incorporée, enchaînée dans la multiplicité variée des êtres créés, +et où soustraite, pour ainsi dire, au domaine de l'infini et de +l'invisible, pour habiter dans le visible et le fini, elle retenait la +pensée loin, bien loin de la sphère mystérieuse où nous devons aspirer +sans cesse. La Grèce avait vidé le ciel et l'éternité, pour peupler +d'habitants divins ses monts, ses vallées et ses forêts; elle avait +rapetissé l'univers, mais elle l'avait rempli de vie et d'enchantements; +tout, dans ses conceptions, était devenu purement humain, mais avec +toute la beauté dont l'humanité pure est susceptible; c'était comme +l'apothéose de l'humanité par l'humanisation du divin. La pensée était +cernée de toutes parts; toutes les issues par où elle eût pu s'échapper +vers la Divinité étaient gardées par une divinité; toute cette religion +était calculée contre la religion; la religion était supplantée par la +poésie. Je ne sais quoi de serein, de lumineux, de transparent, +entourait l'existence humaine; le sérieux de la vie se perdait dans une +distraction d'autant plus dangereuse qu'elle avait les apparences du +sérieux; tout ce qu'il y a de grandeur purement humaine fleurissait dans +cette brillante lumière; il s'y trouvait de tout et même de la religion; +oui, la religion y apparaissait quelquefois, noble et solennelle, mais +humaine encore, sans véritable gravité, sans infini; jamais, en un mot, +depuis que le monde existe, l'humanité n'avait si habilement donné le +change à ses besoins les plus profonds; notre polythéisme moderne est +grossier en comparaison. Tout ce poétique système, qui se réduisait à +l'usurpation du beau sur le bon, fut, pour de nombreuses générations +d'hommes, comme ce magique lotus qui, selon les fables mêmes des Grecs, +faisait oublier la patrie. + +«Mais quel art, ou quel malheur, de planter le lotus sur les rives mêmes +de la patrie, en face de ses saintes montagnes! Distraire l'âme de ses +plus chers intérêts par la peinture de ces intérêts eux-mêmes! endormir +la religion dans des cantiques! écarter le sérieux par sa propre image! +absorber la vie dans la poésie[428]!» terrible puissance! funeste magie! +les _Martyrs_, le _Génie du Christianisme_ n'ont-ils rien fait de +semblable? Je n'oserais le dire si vous deviez m'en croire sur parole; +mais ces œuvres d'un immense talent, ces monuments d'une intention +généreuse, ils sont là ; vous les connaissez, vous pouvez les lire; lisez +et jugez. + + + + +CHAPITRE SEPTIÈME + +Itinéraire de Paris à Jérusalem. Aventures du dernier Abencerage. Les +Natchez. Écrits politiques et Études historiques. Conclusion. + + +Aucun des sujets traités jusqu'alors par M. de Chateaubriand ne l'avait +mis ou ne l'avait trouvé dans une position aussi simple, aussi dégagée +de tout élément conventionnel, que celle qu'il prend dans +l'_Itinéraire_. Ce charmant ouvrage, qui peut renfermer des erreurs, +mais où il n'y a point de défauts, a pour sujet son auteur lui-même, et +c'en est peut-être le principal attrait. Quelques beaux poèmes qu'ait pu +faire M. de Chateaubriand, aucun ne saurait, aux yeux affectueux du +lecteur, valoir le poème de sa vie, et quelques héros qu'il invente, +aucun ne pourra jamais nous attacher plus que lui. Ses idées sont +grandes fort souvent; mais ses impressions nous intéressent plus que ses +idées; et les impressions d'un homme, c'est lui-même. Je ne parle donc +point de cette carrière noblement aventureuse qu'il a plus d'une fois +racontée, et qui garde encore pour nous, après tous ces récits, quelque +chose du charme attaché au mystère. Je ne veux voir que les sentiments +de cet homme, ses émotions, sa physionomie morale, cet amour du grand, +du noble et du beau, qui, chez lui, se mêle à tout et domine tout, cet +étrange et agréable composé du gentilhomme, du rêveur et de l'érudit, du +champion de la légitimité et du chevalier de la liberté. Je vois un +homme des anciens jours et des jours nouveaux, impliqué dans les +affaires de ce monde, et néanmoins solitaire, et pour achever par ce +trait, un homme dont l'illustre pauvreté s'est accoutumée à demander à +son incomparable talent autre chose encore que la gloire. L'attrait +qu'inspire cette personnalité si neuve, si accentuée, est peut-être ce +qui nous attache le plus à la lecture de l'_Itinéraire_, où elle se +développe librement. Aucun décorum d'aucune espèce ne la restreint ni ne +la dissimule. Le langage toujours noble, souvent poétique, se permet +cette fois l'élégante familiarité, le fin sourire, et ce que dans le +monde on appelle exclusivement de l'esprit. La pompe en quelque sorte +officielle du _Génie du Christianisme_ fait place dans l'_Itinéraire_ à +une simplicité pleine de distinction: + + Projicit ampullas et sesquipedalia verba[429]. + +L'écrivain n'en est pas moins grand pour cela, peut-être l'est-il +davantage; il n'est rien de tel, pour être sublime, que de l'être à son +corps défendant. M. de Chateaubriand, dans ce noble pèlerinage, se +voyait en présence des deux spectacles d'où jaillissait pour lui la plus +abondante poésie: celui de la nature et celui du passé, les sites et les +ruines: c'est dire assez de quelles beautés l'_Itinéraire_ est semé. Je +dis semé, parce que l'_Itinéraire_ n'est point un voyage sentimental, un +recueil d'_impressions_; mais ce qu'on appelait autrefois une +_relation_, et que l'érudition, la discussion même y tiennent une grande +place. Ce mélange, de très bon goût parce qu'il est naturel, est un des +charmes de cette lecture, où l'économie de la richesse n'est pas moins +remarquable que la richesse elle-même. Tout est ménagé, varié, fondu +avec un bonheur qui s'expliquerait par un art très délicat, s'il ne +s'expliquait pas encore plus naturellement par un bon sens parfait. Si +les _Martyrs_ nous ont valu l'_Itinéraire_, nous n'avons guère de plus +grande obligation à cette brillante épopée. + +L'_Itinéraire_ tout entier est intéressant; mais il est permis, je +crois, de préférer au voyage de la Palestine celui de la Grèce. Si l'on +détachait du premier quelques pages incomparables, personne, je crois, +n'hésiterait à reconnaître que l'auteur a mieux parlé des ruines de +Sparte et d'Athènes que de cette Palestine, dernier but de son +pèlerinage. + +Nous lui devons peut-être aussi le diamant de la plus belle eau parmi +tous ceux qui font étinceler le diadème poétique de M. de Chateaubriand; +car c'est à son retour de l'Orient, qu'il recueillit sous les remparts +de Tunis et parmi les ruines de l'Alhambra les souvenirs et les +inspirations d'où naquit, encore sous l'Empire, l'histoire du _dernier +Abencerage_. _René_, œuvre plus spontanée, _René_, qui n'est qu'un +soupir, mais le soupir de tout un siècle, et dont l'extrême simplicité +est une merveille de plus, mérite peut-être le premier rang parmi ces +quatre épisodes où l'auteur a résumé son génie. Mais entre tous les +écrits de M. de Chateaubriand rien ne fait naître l'idée d'une plus +grande perfection, rien n'est plus touchant que l'_Abencerage_. Il +n'appartenait peut-être qu'à un seul homme de peindre avec une idéalité +aussi ravissante ce moyen âge qui eut sans doute aussi sa poésie. Les +poètes en savent là -dessus un peu moins, dit-on, mais aussi un peu plus +que les historiens, et ceux-ci, pour voir toute la vérité des choses, +ont besoin de la poésie. L'esprit de chevalerie et de religion du moyen +âge, et surtout du moyen âge espagnol, est élevé dans les _Aventures du +dernier Abencerage_ à sa plus haute, à sa plus parfaite expression. Il y +a là un écho du _Cid_, plutôt modifié qu'affaibli. Si Corneille a des +accents qui n'appartiennent qu'à lui, l'auteur de l'_Abencerage_ en a +que Corneille lui-même eût pu lui envier. Ces deux religions, ces deux +chevaleries, ces deux civilisations en présence, l'une en deuil de sa +gloire, l'autre enivrée de son triomphe, tant d'estime mêlée à tant de +haine, l'amour jeté par un hasard funeste entre ces passions farouches, +l'honneur comme une nouvelle et inexorable fatalité condamnant à un +veuvage éternel deux cœurs que tout unit, mais que la religion sépare, +cette héroïque douleur, capable d'arracher à sa victime la vie plutôt +qu'un soupir, ce mot déchirant et sublime: «Retourne au désert[430]!» +dénoûment prévu et presque désiré de cette noble tragédie, tout cela +inondé, si l'on peut parler ainsi, de l'ardente lumière d'un ciel +méridional, tout cela est d'une beauté à la fois tendre et sévère, à +laquelle on ne résiste point. La lecture est achevée; l'âme rêve +longtemps encore; elle s'unit par la pensée à cette solitude, à ce deuil +immortel des deux amants; mais elle porte presque envie à de si nobles +douleurs, et peut-être a-t-elle compris que le sacrifice est la suprême, +l'unique beauté de la vie humaine. Je n'essaye pas de louer le style. +Qu'il me suffise de dire que dans cette diction, si spontanée et si +savante à la fois, la pureté égale l'éclat, et qu'à cet égard _le +dernier Abencerage_ marque le moment où, selon l'expression de Boileau, +l'auteur est _monté au comble de son art_. Tous les brillants défauts du +style de M. de Chateaubriand appartiennent à une époque antérieure; ce +poétique roman n'en offre aucun vestige. + +Les _Natchez_, qui parurent beaucoup plus tard, n'en appartiennent pas +moins à la jeunesse de l'auteur. On sait qu'_Atala_ et _René_ étaient, +dans l'origine, deux épisodes de la composition aussi vaste +qu'irrégulière où M. de Chateaubriand, une première fois, avait tenté le +poème en prose. L'oubli n'était point fait pour cette œuvre dans +laquelle on ne saurait méconnaître la richesse ni même la puissance. +L'emploi bizarre du merveilleux, et d'un double merveilleux, mêlé à des +événements trop modernes et à des noms trop connus, est une des choses +qui nuisent le plus à l'intérêt de ce poème, où l'on admire des +caractères bien conçus, de beaux contrastes de mœurs et des scènes +vraiment pathétiques. + +Le _Génie du Christianisme_, les _Martyrs_, l'_Itinéraire_, le _dernier +Abencerage_ et les _Natchez_ ne nous ont pas fait connaître M. de +Chateaubriand tout entier. Le despotisme impérial l'avait donné à la +littérature, la Restauration devait le rendre à des études plus +austères. Lui-même, au milieu de ses veilles poétiques, s'était prescrit +d'autres labeurs et une autre gloire: + + «Ô Muse, s'écriait-il vers la fin des _Martyrs_, je n'oublierai + point tes leçons! Je ne laisserai point tomber mon cœur des régions + élevées où tu l'as placé. Les talents de l'esprit que tu dispenses + s'affaiblissent par le cours des ans; la voix perd sa fraîcheur, + les doigts se glacent sur le luth; mais les nobles sentiments que + tu inspires peuvent rester quand tes autres dons ont disparu. + Fidèle compagne de ma vie, en remontant dans les cieux laisse-moi + l'indépendance et la vertu. Qu'elles viennent ces Vierges austères, + qu'elles viennent fermer pour moi le livre de la Poésie, et + m'ouvrir les pages de l'Histoire. J'ai consacré l'âge des illusions + à la riante peinture du mensonge: j'emploierai l'âge des regrets au + tableau sévère de la vérité[431].» + +Il a pourtant fallu, afin que cette promesse s'accomplît, qu'une antique +dynastie eût, pour la seconde fois, fatigué la fortune. Durant toute la +Restauration, l'histoire, à laquelle l'auteur des _Martyrs_ semblait +avoir voué sans réserve la maturité de son âge, n'obtint de lui qu'un à +compte. Les _Quatre Stuarts_, où la manière de Voltaire se marie à celle +qui ne peut être désignée que par le nom de Chateaubriand, sont un +morceau brillant et impartial, où l'imagination ne paraît guère que pour +embellir un incorruptible bon sens. Mais, dans cette période d'une vie +très active, la politique prend le dessus. Le premier pas de M. de +Chateaubriand dans cette nouvelle carrière n'en fut peut-être pas le +plus heureux. L'auteur lui-même a condamné plus tard la violence de ce +pamphlet sur _Bonaparte et les Bourbons_, dont la verve entraînante et +l'éclat prestigieux valurent une victoire aux Bourbons encore +exilés[432]. On n'a pas non plus oublié ce _Rapport fait au Roi_ +pendant les Cent-Jours, où les plus indifférents ne lurent pas sans +émotion ces paroles d'une magnifique éloquence: + + «Dieu a ses voies impénétrables et ses jugements imprévus. Il a + voulu suspendre un moment le cours des bénédictions que Votre + Majesté répandait sur ses sujets. De ces Bourbons qui avaient + ramené le bonheur dans notre patrie désolée, il ne reste plus en + France que les cendres de Louis XVI! Elles règnent, Sire, en votre + absence; elles vous rendront votre trône comme vous leur avez rendu + un tombeau[433].» + +Les _Réflexions politiques_ empruntèrent, pour accabler les anciens +juges de Louis XVI, quelques-uns des accents et quelques-unes des formes +de l'éloquence antique. On put démêler dans _la Monarchie selon la +Charte_ l'originalité politique de l'auteur, que son affection +littéraire pour le passé n'empêchait pas de comprendre l'avenir, et qui +chercha vainement à le faire comprendre à ses augustes et aveugles +protégés. + +Partout où un loyalisme de convention n'entraîne pas l'illustre +pamphlétaire à prendre des images pour des raisons, il est remarquable +par la droiture du jugement, par la simplicité de la logique et la +netteté populaire de la parole. Toujours distingué, toujours noble, il +possède le langage des affaires comme il en a l'intelligence. Lui-même a +dit quelque part: + + «Mon style politique, quel qu'il soit, n'est point l'effet d'une + combinaison. Je ne me suis point dit: Il faut, pour traiter un + sujet d'économie sociale, rejeter les images, éteindre les + couleurs, repousser les sentiments. C'est tout simplement que mon + esprit se refuse à mêler les genres, et que les mots de la poésie + ne me viennent jamais quand je parle la langue des affaires[434].» + +Il ne fait ici que se rendre justice. Ses pamphlets, ses discours, et +plus encore ses dépêches lorsqu'il fut ministre, offrent, à peu de +réserves près, d'admirables modèles du style politique, tel que le +veulent et tel que l'ont fait les nations libres. Cet homme du moyen âge +est en même temps un homme moderne; il a toutes les pensées de son +siècle, sans en partager tous les enivrements. C'est pourtant lui qui a +écrit les _Mémoires sur la vie du duc de Berry_; et pourquoi non? Il +avait rêvé l'alliance de la légitimité et de la liberté, et ne croyait +même la seconde en sûreté qu'à l'ombre de la première. Il sut trop tard +comment l'entendait la légitimité. + +Une disgrâce éclatante contribua peut-être à le remettre dans le vrai. +Toujours fidèle, il fit de l'opposition par fidélité, et crut défendre +la monarchie en défendant les libertés publiques; 1827 le vit à la +brèche dans la lutte engagée entre la presse et la censure; malgré lui +pourtant, ses efforts l'associaient au parti qui, bien avant 1827, +rêvait 1830, et qui, le jour même de la bataille, porta en triomphe dans +les rues de Paris l'ami désolé de la dynastie qui succombait. Vers la +même époque, ses chaleureux plaidoyers en faveur de la Grèce avaient +accoutumé à voir en lui l'homme de la liberté; car la liberté est +solidaire d'elle-même, et on ne la défend pas, on ne la sauve pas sur un +point sans la défendre et la sauver sur tous. Fut-il, dans sa carrière +politique, toujours équitable, toujours impartial? Ne donna-t-il jamais +rien à des ressentiments légitimes? Ne mit-il jamais dans ses actes la +poésie qu'il se vante avec raison de n'avoir pas mise dans son langage? +Messieurs, il n'est question entre nous que de littérature, et je me +borne à signaler l'excellence littéraire des écrits politiques par +lesquels M. de Chateaubriand a rempli presque en entier les quinze ans +de son existence écoulés sous la Restauration. + +Plus tard, vous le verrez, après quelques luttes avec la nouvelle +monarchie, après un magnifique chant de deuil et quelques pamphlets +virulents, remplir enfin, mais à l'ordre de la mauvaise fortune, la +promesse que, dans le dernier livre des _Martyrs_, il avait faite à la +Muse de l'Histoire. Les _Études historiques_ nous révélèrent, en 1830, +que de longs, de sérieux travaux avaient rempli beaucoup de ces heures +qu'on eût pu croire livrées sans réserve aux préoccupations et aux +luttes de la politique. Vous ne trouvez plus ici les préventions du +_Génie du Christianisme_; le catholique a presque disparu; le sceptique +n'est pas bien loin, mais on retrouve le poète et l'on salue +l'historien. Monument d'ailleurs inachevé, tronqué, où rien, si ce n'est +le style, n'a reçu les derniers soins de l'ouvrier, où le porphyre +massif émerge du milieu des gravois, où des colonnes hautaines attendent +en vain l'entablement qui leur fut promis. Vous savez aussi quelles +circonstances ont fait, plus tard, du chantre des _Martyrs_ le +traducteur du _Paradis Perdu_, traducteur dont la respectueuse fidélité +est touchante à nos yeux, moins pourtant que la nécessité d'un pareil +travail au terme de cette brillante carrière: la cité moderne a élevé +des Panthéons, elle n'a pas encore fondé des Prytanées. Le livre sur le +_Congrès de Vérone_, où tant de choses font sourire, où tant d'autres +émeuvent la pensée, ravissent l'imagination, ce poème involontaire à +l'occasion d'une controverse politique, a suivi d'assez près la poétique +version de l'Homère anglais. Puissions-nous ne pas attendre vainement et +ne pas attendre longtemps la _Vie de Rancé_, ce René chrétien qui nous +est promis! et puisse-t-elle ne pas terminer la liste, trop courte à +notre gré, des productions de M. de Chateaubriand! + + * * * * * + +Pour nous résumer sur cet illustre écrivain, pour saisir et nommer cette +combinaison mystérieuse, cette _confusio divinitus ordinata_ qui +constitue l'individualité, il faudrait, Messieurs, avoir le secret du +duc de Saint-Simon en ce qui concerne les mœurs, ou de M. Sainte-Beuve +en ce qui regarde la vie intellectuelle et littéraire. L'individualité +se sent, elle peut se peindre, elle ne se définit point, et les +opérations les plus intimes, les plus involontaires de la vie organique +ne se dérobent pas plus obstinément à nos analyses. Comme la définition +ne vous suffirait pas, et que je ne suffirais pas moi-même au procédé +que le sujet réclame, je me bornerai à constater les jugements portés +sur ce grand personnage littéraire par des autorités plus compétentes +que la mienne. + +Il me semble qu'on reconnaît chez M. de Chateaubriand un esprit étendu, +mais plus juste cependant et plus solide qu'étendu. Ceux qui lui ont +refusé la justesse n'ont pas pris garde que les erreurs de son jugement +tiennent bien moins à un travers de l'esprit qu'à l'incomplet de ses +systèmes et à la grandeur de son imagination: le fond de l'esprit, pour +ainsi parler, demeure excellent; il y a du Voltaire dans la vivacité de +son bon sens. Il possède une rare intelligence, qui n'a peut-être +d'autres bornes que ses répugnances; mais cette intelligence n'est pas +du génie; M. de Chateaubriand n'est pas créateur en fait de pensée; et +il ne paraît pas probable qu'aucune de ces grandes idées sur lesquelles, +de siècle en siècle, vivent les sociétés humaines, doive porter sa +marque et son nom. Il a l'imagination noble et magnifique, plutôt que +puissante et féconde. Elle se plaît aux vastes perspectives, soit dans +le temps, soit dans l'espace: mais elle est précise dans la grandeur; +elle s'applique aux faits particuliers, au concret, à l'histoire, dans +tous les sens du mot; elle se nourrit de souvenirs et de réalité. + +Madame de Staël a peut-être plus d'esprit que M. de Chateaubriand; mais +elle en a quelquefois plus qu'elle n'en peut porter: l'érudition de M. +de Chateaubriand lui aide à porter le sien. Tout ce qu'il reproduit a +une forme arrêtée et vit par le détail; il n'en est pas ainsi de Madame +de Staël, qui ne connaît à fond que l'âme et les relations sociales. +Madame de Staël enlève d'un regard les contours de chaque fait, M. de +Chateaubriand le détache soigneusement du sol; elle médite, il étudie; +il compte les livres pour beaucoup, elle au contraire pour peu de chose. +Ce dédain du particulier et du concret ne fait pas les artistes; aussi +l'auteur de _Corinne_ l'est-elle beaucoup moins que l'auteur des +_Martyrs_; mais si elle a moins enchanté l'imagination, elle a exercé +sur les esprits une action plus profonde et plus décisive. Elle a semé +plus d'idées; elle a, dans ce qui est, dans ce qui se passe sous nos +yeux, une part plus grande à réclamer. La vie humaine les a tous deux +étonnés, comme elle étonne tous les esprits au-dessus du vulgaire; mais +l'étonnement de Madame de Staël a été plus profond, plus sérieux; son +regard a pénétré plus avant, et par là même, chose étonnante, la femme +philosophe a fini par mieux comprendre la religion que celui qu'on +pourrait appeler le défenseur en titre et le lauréat du christianisme. + +Tous deux, en littérature, ont poussé leurs contemporains dans des voies +nouvelles, mais elle dans un sens plus général, M. de Chateaubriand dans +une direction plus nationale, plus française; l'une est plus allemande, +l'autre est plus latin; l'une est trop étrangère au sentiment de +l'antiquité, l'autre parmi les écrivains de son temps est le plus touché +et le plus intelligent de la beauté antique; Madame de Staël enfin est +trop dominée par sa sensibilité et met trop en toutes choses toute son +âme pour être librement artiste; M. de Chateaubriand, doué de plus +d'imagination que de sensibilité, est pourvu de l'un et de l'autre dans +des proportions singulièrement favorables aux exigences de l'art. + +Tout deux ont innové en fait de langage; leurs ouvrages sont les +origines de la langue que nous parlons: ils sont tous deux pour nous +comme une jeune antiquité: mais les innovations de Madame de Staël +répondent mieux aux besoins de la pensée et du sentiment, celles de M. +de Chateaubriand aux vœux de l'imagination. La langue de Madame de Staël +n'est pas aussi simple qu'elle est vraie; celle de M. de Chateaubriand, +avec un plus grand air de simplicité, a quelque chose de plus factice et +de plus prémédité; sa parole est arrangée avec un art infini, mais elle +est arrangée; et toutefois elle ne manque pas de vérité subjective, +l'auteur étant un ou s'étant fait un avec son langage. Il a réveillé, +vivifié les mots par des acceptions nouvelles, par des combinaisons +imprévues, dont le motif, pour l'ordinaire, est plein de poésie: il a +consacré la simplicité des tours, l'aisance et le naturel des +mouvements; c'est par les mots surtout qu'il exerce du prestige; nul +n'en a de plus beaux; et souvent une familiarité de bon goût relève à +propos le grandiose et la fierté des images. J'ai parlé ailleurs de +chevalerie; cette langue qu'il a trouvée est, par excellence, la langue +de l'antique honneur, et l'on sent qu'elle siérait dans la bouche des +preux. + +À considérer dans ses rapports avec les sons la langue de M. de +Chateaubriand, c'est une mélodie un peu vague, mais ravissante, dont il +semble avoir recueilli les modulations principales au bord mélancolique +des mers et dans les clairières des vieilles forêts. La prose, ni +peut-être les vers, n'avaient point jusqu'alors tant ressemblé à la +musique; il y avait du moins peu d'exemples d'une aussi suave harmonie, +et certains effets pouvaient passer pour entièrement nouveaux. + +On a trop joui de cette harmonie pour oser dire, comme on l'aurait dû +peut-être, qu'elle est quelquefois un peu trop marquée; on a moins +épargné le luxe et la bizarrerie des images, dont plusieurs, soit que +l'auteur les ait dès lors supprimées ou maintenues, sont encore +aujourd'hui citées comme de vraies énormités; mais il est bon de dire +qu'elles sont toutes empruntées à ses premiers ouvrages et qu'il a porté +aussi sur ce point, comme sur les autres, cet amour de la perfection, ce +soin du détail, qui le distinguent noblement à une époque de fécondité +négligente et de littérature facile. + + + + +CONCLUSION + +La littérature de la Restauration. + + +L'étude des deux grands talents auxquels nous devons _Corinne_ et _René_ +ne devait être que l'introduction du cours qui vous était promis; +l'histoire littéraire de la Restauration en était le véritable sujet. +L'introduction s'est prolongée jusqu'à ne laisser que quelques moments, +les derniers du semestre, à ce qui eût dû le remplir presque tout +entier. Je ne veux pas me retirer avant d'avoir au moins franchi le +seuil. + +La période de la Restauration pourrait se diviser en deux ou trois +périodes suffisamment distinctes; la littérature, dans ces quinze +années, a traversé plusieurs phases: je ne saurais, dans ce rapide coup +d'œil, songer à les distinguer. Je m'en tiendrai donc aux caractères les +plus généraux de cette époque importante. + +Je remarque seulement que si la Restauration date de 1814, la +littérature qui lui doit son nom ne remonte pas tout à fait si haut. On +peut dire que cet âge littéraire ne commence réellement que vers 1820. + +La France, en 1814, se vit appelée à faire à la fois trois expériences: +celle de la paix, après vingt ans de guerre; celle du régime +constitutionnel, après douze ans de despotisme, précédés de dix années +de convulsions politiques; celle enfin d'une libre communication avec +l'étranger, lorsque les barrières qu'avaient élevées la guerre, la +politique et le préjugé, tombèrent avec le pouvoir impérial, qui ne les +avait pas toutes élevées, mais qui les avait maintenues. + +Les loisirs de la paix sont féconds pour l'esprit humain. Après une +longue guerre qui, telle qu'un hiver glacial, arrête le développement de +tous les germes, la paix est un printemps. Les premières années de la +Restauration française ont laissé cette impression dans l'esprit de tous +les contemporains, et ce réveil de tant de forces cachées pouvait +adoucir à la nation le sentiment d'un désastre immense et d'une +humiliation profonde. L'esprit humain n'en était pas à ne savoir que +faire. Un si vaste terrain était resté en friche! Les sciences qui ont +pour objet les phénomènes du monde matériel et l'appréciation de leurs +forces, les beaux-arts aussi, dans un certain sens, avaient pu fleurir +sous l'Empire; un despotisme intelligent, un despotisme enté sur la +gloire, a besoin des unes et des autres; d'ailleurs, les sciences +physiques enlèvent l'homme à la contemplation de lui-même, et le langage +des arts est une parole inarticulée, moins redoutable par là même que la +parole des livres. + +La littérature et les sciences morales avaient à réclamer leur part des +bénéfices de la paix. Ce n'était pas la liberté seule qui leur avait +manqué, c'était le loisir, autre liberté. Sous l'Empire, les grands +spectacles de la vie extérieure détournaient l'attention des spectacles +dont l'âme est le vrai témoin. Rassasiée de gloire militaire, la grande +nation n'avait point encore à demander de nobles consolations au +développement, non moins glorieux, des forces morales. Le malheur et la +paix devaient la rendre à ces tendances bienfaisantes. Elle s'y livra +avec ardeur, et, dans une voie encore mal éclairée, elle marcha d'abord +à tâtons, si l'on peut s'exprimer ainsi, mais elle marcha. + +En même temps que d'un état de tranquillité, si nouveau pour elle, la +France faisait l'essai du régime constitutionnel, la liberté lui venait +avec la paix: c'était de quoi regretter moins la gloire! La liberté +politique, qui est, pour une nation, le droit d'intervenir dans ses +propres destinées, fut réellement pour la France la compensation, on +peut même dire le fruit de ses infortunes récentes. Cette charte +octroyée était moins sans doute, de la part de ceux qui l'octroyaient, +une vraie libéralité qu'un «fruit de l'avarice[435],» pour nous servir +d'une expression de l'Écriture; mais le principe du moins était posé, et +la gloire n'était plus là pour lui nier ses conséquences. Les formes +représentatives ne pouvaient plus, comme sous Bonaparte, être absolument +dérisoires. La puissance de la parole devait, quoique resserrée dans de +certaines limites, venir en aide à la puissance du droit. Il y avait une +tribune, il y avait une presse libre, c'est-à -dire, tout au moins, +l'avenir de la liberté. Cet avenir sans doute était au prix du courage +et de la constance; le courage et la constance ne manquèrent point; le +talent surgit de toutes parts; et des voix éloquentes, dans tous les +partis à la fois, éveillèrent des échos depuis longtemps endormis. La +nécessité même pour les adversaires de la liberté, de descendre sur le +terrain de la discussion publique et d'en appeler à l'opinion, +renfermait en germe tout ce qu'on persistait à nier, tout ce qu'on +s'obstinait à refuser. Ainsi, le voulant ou ne le voulant pas, tous +concouraient à consacrer le nouveau système; et peut-être que les échecs +de la liberté assuraient son triomphe en le retardant. + +Lainé et de Serre, Foy, Constant et Royer-Collard donnèrent, sous les +nuances les plus diverses, de beaux exemples d'éloquence parlementaire. +S'il n'y avait pas de place pour l'orateur tragique dont Cicéron a conçu +l'idée et que la Révolution française avait plus d'une fois réalisé, +l'intérêt dramatique, la véhémence, la gravité ne manquèrent pas à ces +illustres débats, qui, pour l'imagination de l'Europe entière, +succédaient sans désavantage aux grandes batailles de l'Empire. En +dehors du parlement, une polémique opiniâtre affilait cette arme de la +parole, qui ne peut recevoir tout son tranchant que de la vivacité des +luttes politiques. Sous le nom de journaux, d'autres tribunes s'étaient +élevées, où l'esprit français, obligé de tourner bien des difficultés, +déployait, comme en se jouant, sa merveilleuse souplesse et les +ressources d'un idiome dont la richesse ostensible n'est rien, dont la +richesse cachée est immense. Plus d'une fois, par un retour bizarre de +la fortune, le royalisme fut appelé à faire de l'opposition. Tel fut le +caractère du _Conservateur_ à son origine; tel fut toujours celui du +_Censeur_ et de la _Minerve_. Plus incisif, plus violent, dans sa froide +et spirituelle ironie, Paul-Louis Courier donnait un heureux imitateur à +l'auteur des _Provinciales_, dans une sphère bien différente et avec une +moindre vérité d'accent. Contre un pouvoir qu'elle soupçonnait de tout, +qu'elle accusait de tout, l'opposition libérale prenait toutes les +formes. On allait chercher, en plein dix-huitième siècle, Voltaire, +Rousseau, Diderot, pour qu'ils eussent à dire son fait à la +contre-révolution. On donnait une vogue factice à des écrits qui ne +correspondaient à l'époque que par leur vieille opposition à tout ce que +le parti du passé essayait de ressusciter. C'est l'époque, aujourd'hui +presque fabuleuse pour nous, de ces réimpressions volumineuses et +indigestes des écrivains du siècle dernier. + +À peine avait-il été question de religion sous Bonaparte, qui, en +relevant de sa main consulaire les autels démolis, n'avait pas relevé le +sentiment religieux. Il avait trop obtenu de l'Église pour que l'Église +pût à son tour beaucoup obtenir de la nation. L'émigration, devenue +dévote en vieillissant et à qui la doctrine du droit divin rendait le +catholicisme précieux, jeta la religion comme un filet sur le peuple +français, qu'elle crut aussi affamé d'avoir un Dieu que Paris, sous +Mayenne, l'avait été de voir un roi. Le trône et l'autel devant se +prêter un mutuel appui, une nouvelle Ligue fut constituée, une ancienne +milice sortit de dessous terre; la prédication mêla effrontément la +religion éternelle à la politique du jour; le génie de l'Inquisition +secoua ses torches mal éteintes, et la liberté religieuse fut +ouvertement menacée. Cette nouvelle tendance devait avoir sa +littérature. Elle eût aimé à se parer du nom de Chateaubriand, mais +l'esprit pacifique et bienveillant du _Génie du Christianisme_ lui +convenait peu. Un bonheur inouï lui donna Joseph de Maistre et l'abbé de +Lamennais, esprits violents, dont la ferveur trempée de fiel faisait de +la philosophie au profit de l'ignorance, du pyrrhonisme dans l'intérêt +de la foi, de la démagogie pour le compte du pouvoir absolu, et +traversait à grands pas la vérité pour arriver à l'erreur. Tandis qu'une +telle cause rencontrait de si grands talents, l'opposition, née +indifférente ou sceptique, n'avait rien pour lui barrer le passage que +des négations stériles ou un rationalisme glacé. Le grand ouvrage de +Benjamin Constant sur _la Religion_ livrait à un juste mépris les +contempteurs du sentiment religieux, mais refusait à ce sentiment toute +forme absolue, immuable, c'est-à -dire divine. Le protestantisme se +ranimait; menacé par le prosélytisme romain, il faisait acte de +prosélytisme; il usait de son droit pour le constater: ses œuvres, il +est vrai, n'étaient pas des livres; mais par ses soins le livre par +excellence se multipliait de jour en jour. Le saint-simonisme surgissait +alors, grotesque et poétique, avec ses pensées d'organisation, son +mysticisme matérialiste et sa hiérarchie, comme pour attester à la fois +notre inextinguible besoin d'une religion, notre impuissance à nous en +donner une, et la vanité d'une théocratie dont Dieu n'est pas le +fondateur. + +On pourrait se méprendre cependant sur le caractère de l'opposition +pendant cette mémorable période, et quelques remarques paraissent ici +nécessaires. + +Un caractère aride et négatif fut trop évidemment l'esprit de cette +opposition chez la masse de ceux que les idées nouvelles avaient +entraînés dans leur orbite. Ce que l'Allemagne appelle l'esprit +_philistin_, esprit qui se compose de préventions aveugles, d'imbéciles +dédains, de crédulité haineuse, d'ignorance pédantesque, de sottise +sentencieuse et de plate forfanterie, couvrit souvent d'un vernis de +ridicule une cause embrassée et défendue par les plus nobles esprits. La +défiance exaltait la défiance, l'injustice aiguisait l'injustice, et les +préjugés bourgeois luttaient d'étroitesse et d'égoïsme avec les préjugés +aristocratiques. Nier, toujours nier, était le système et la tactique de +ces hommes pour qui la suprême sagesse est tout entière enfermée dans +les axiomes d'un rationalisme grossier. Ce serait néanmoins, comme je +l'ai dit ailleurs, calomnier une époque glorieuse que de lui refuser +l'instinct de l'ordre moral et un esprit noblement conservateur. Des +espérances de plus d'une sorte, des intentions bien diverses se +rattachèrent à des œuvres dont le principe était respectable; ces œuvres +doivent être jugées par leur principe, et n'y voir que des espèces de +barricades morales, ce serait méconnaître la nature humaine, et +condamner dans son esprit tout le travail d'une grande nation. Si nous +devons honorer, chez plusieurs des hommes dont le parti a succombé en +1830, le culte des souvenirs et la religion de la fidélité, +n'honorerons-nous pas aussi, dans le parti opposé, les nobles partisans +de la liberté dans l'ordre, du progrès dans le calme, et du +perfectionnement de la politique dans l'affermissement de la morale? Il +y a, dans les œuvres de ce parti, tout un côté philanthropique et +généreux, toute une activité étrangère à la politique, qu'il faut se +garder de méconnaître. La religion seule, j'en conviens, y avait trop +peu de part, ou une part trop douteuse, et ce fut là , même +politiquement, un véritable malheur. + +On ne parlait alors que de conspirations. On parlait surtout de celle du +pouvoir contre la liberté. Vraie ou supposée, elle en suscita mille +autres. Plusieurs d'entre elles ont laissé sur l'échafaud et sur le pavé +des traces sanglantes; mais, de fait, la nation entière conspirait; la +Révolution, se croyant menacée dans son principe et dans ses résultats, +s'était déclarée en permanence; on ne parvint jamais à lui persuader +qu'on n'en voulait point aux faits accomplis et qu'elle s'armait contre +des fantômes: elle voyait, avec quelque raison, dans les principes +combattus, les résultats menacés; elle n'en était déjà plus à se défier; +retranchée derrière la Charte, elle attendait résolument le jour du +combat. Son plus grand malheur fut d'avoir, comme il arrive à tous les +partis, de funestes auxiliaires; mais ceux-là même accélérèrent le +dénoûment en donnant à la contre-révolution des prétextes pour se hâter +et le courage de tout oser. + +L'intérêt si vif de cette lutte laissait néanmoins une large place aux +préoccupations littéraires; toute une littérature se rattachait aux +craintes et aux espérances de la nation, aux passions mêmes et aux +préjugés des partis. M. de Chateaubriand, comme poète des vieux âges +nationaux, ne trouvait que de faibles imitateurs ou de méchants +copistes, dont la main débile agitait assez inutilement aux yeux de la +multitude l'oriflamme et le drapeau blanc. Le peuple avait plus près de +lui une poésie selon son cœur. Hier encore debout, l'Empire était déjà +antique; sa gloire, née de la Révolution, appartenait tout entière à la +génération nouvelle: l'ancienne n'avait rien à en revendiquer, ni, +pensait-on, rien à lui opposer. Bonaparte, nouveau Prométhée, n'était +pas encore l'homme de l'histoire, qu'il était déjà celui de la poésie. +Le peuple ne se souvenait plus de l'avoir haï; et les pères, dont son +ambition avait dévoré la postérité, se glorifiaient, en pleurant, +d'avoir donné leurs enfants à l'immortel capitaine qui, désormais, aux +yeux de l'orgueil national, personnifiait la France. La Restauration, +révolution à rebours, avait eu aussi ses proscrits, son émigration; +plusieurs des hommes de la République et de l'Empire se consumaient dans +l'exil, et l'exil les avait grandis. C'est le propre des révolutions +d'accélérer la fuite des temps et d'appliquer la rouille de l'antiquité +sur de modernes souvenirs; or toute antiquité est de la poésie. De +grandes vicissitudes équivalent à de grandes distances dans l'espace et +dans la durée; et tous les lointains parlent à l'imagination. C'est par +là sans doute, mais bien plus encore par la persévérance de son +héroïsme, que la Grèce ébranla si puissamment les âmes, et séduisit à sa +cause, c'est-à -dire à celle de la liberté, les adversaires mêmes de +toute révolution. Ce fut un grand coup porté à leur cause, en même temps +qu'une abondante source d'émotions poétiques ouverte pour le monde +entier. Cette lutte presque sans exemple forçait les uns à croire à la +liberté, les autres à l'héroïsme, plusieurs à la Providence, tous à +quelque autre chose qu'à la matière et à la force; cette espèce de foi +est mieux que de la poésie, mais c'est aussi de la poésie. + +Un peu d'enthousiasme était bien nécessaire à une époque où la +profanation des choses saintes avait aboli le respect, et où les succès +flagrants de l'hypocrisie avaient fait, comme à l'ordinaire, surabonder +l'impiété. Ceux qui ont pu observer cette époque malheureuse, attestent +que la soif du gain et des jouissances matérielles avait fait en peu +d'années d'effrayants progrès, tant il est vrai qu'en mal comme en bien +le pouvoir fait toujours l'éducation des peuples. Mais gardons-nous +d'oublier que des esprits éminents et de nobles cœurs s'appliquaient à +entretenir le feu sacré. La littérature de la Restauration rendit sous +ce rapport d'importants services. Elle manifesta, elle accrédita des +tendances très élevées. Le spiritualisme alors, sous les auspices de M. +Royer-Collard, se faisait jour dans la philosophie. La chaire +académique, qui, dans un pays tel que la France, devient si facilement +une tribune, popularisait tour à tour une science grave, une critique +libérale, une spéculation étroitement liée aux plus grands intérêts de +la nature humaine. C'est alors que le pouvoir persécutait, sans s'en +douter, ses héritiers présomptifs dans la personne de trois simples +professeurs: MM. Guizot, Cousin et Villemain. Il n'osa que plus tard +s'attaquer aux journaux, dont quelques-uns, en groupant autour d'eux les +principales notabilités littéraires, avaient ouvert une ère toute +nouvelle dans l'histoire de la littérature périodique. Là aussi les +doctrines religieuses, qui consacrent la liberté au service du devoir, +avaient trouvé de fidèles organes; là s'élaboraient de nouvelles +théories littéraires, sous les auspices de MM. P. Dubois, Magnin et +Sainte-Beuve; là se laissaient deviner le nom déjà célèbre de M. Guizot, +le nom sans tache et déjà vénéré de M. de Broglie: la gravité, la mesure +ne faisaient que mieux ressortir, dans ces importantes publications, la +force des convictions et d'une imperturbable espérance. Les innovations +littéraires s'y discutaient, s'y préparaient, s'y consommaient en +quelque sorte. Sur ce terrain seulement on se permettait la passion; sur +tout autre on était plus calme; on l'était, ce semble, davantage à +mesure qu'approchait le dénoûment, et la _Revue française_, qui continua +le _Globe_ avec les mêmes tendances et les mêmes éléments de succès, put +prendre pour épigraphe: _Et quod nunc ratio est, impetus ante fuit_. + +La liberté entière des communications avec l'étranger est la troisième +expérience que fit la France dans les années de la Restauration. +Longtemps avant que les études de Madame de Staël eussent fait faire à +l'esprit français le voyage de l'Allemagne, M. de Chateaubriand l'avait +fait aborder en Angleterre. Mais les loisirs de la paix, l'épuisement +manifeste de la littérature classique, le besoin, si l'on peut dire +ainsi, d'air et d'espace, furent les vrais médiateurs. C'est le lieu de +rappeler le _Cours de littérature dramatique_ de Schlegel, traduit en +français par Madame Necker de Saussure, le livre de M. de Sismondi sur +les littératures du Midi, celui de Ginguené sur la littérature +italienne, les travaux de M. Fauriel sur les poésies de la Grèce +moderne, et les utiles extraits de la _Bibliothèque universelle_. Ce +n'était pas assez de l'Occident: l'Inde même et la Chine étaient +explorées. De nombreuses traductions, celle, particulièrement, des +théâtres étrangers, suffisaient à peine à cette avidité d'impressions +nouvelles. L'influence de deux écrivains, tous deux appartenant à cette +nation que la France ne rencontrait plus qu'en lieu tiers et sur des +champs de bataille, Walter Scott et lord Byron, exercèrent sur la +littérature française une influence incalculable. La poésie tout +objective de l'un, toute subjective de l'autre, jeta les uns dans +l'imitation minutieuse des mœurs et dans la puérilité du costume, les +autres dans un lyrisme exclusif, tous dans des nouveautés qui faisaient +horreur aux derniers sectateurs du classicisme aux abois. En quelque +manière, c'était aussi une littérature étrangère que cette littérature +antique de la France, vers laquelle nous reportèrent les travaux savants +et systématiques de M. Raynouard et les fouilles habiles de M. +Sainte-Beuve dans notre Pompéi littéraire, l'âge décrié de Ronsard. + +La nouvelle école s'attaquait surtout au théâtre, ou, pour mieux dire, +au drame tragique: elle avait résolu d'en finir, non seulement avec +Legouvé et Luce de Lancival, mais avec Racine. Quant à la comédie, qui +dut alors de bons ou de brillants ouvrages à Picard, à Casimir +Delavigne, et une _façon_ nouvelle à l'industrieux talent de M. Scribe, +on sait qu'elle suit les révolutions des mœurs plutôt que celles des +systèmes littéraires. La tragédie classique tint bon pourtant quelque +temps encore. On eût dit que tandis que les novateurs répétaient leur +rôle, leurs devanciers achevaient le leur. Longtemps on disputa plus +encore que l'on n'agit; on procédait par systèmes; on délibérait une +poésie comme on délibère une loi nouvelle, une construction, un emprunt: +les vainqueurs, comme il arrive souvent, ne savaient pas très bien que +faire de leur victoire. De belles œuvres, élégantes de forme, légèrement +émancipées, honoraient, dans sa défaite, le système expirant. Tous les +partis applaudissaient _les Vêpres siciliennes_, _le Paria_, +_Clytemnestre_, _Marie Stuart_. On tardait encore à réaliser les +théories que Benjamin Constant avaient développées dans la préface de +_Wallenstein_; mais trois ans avant la clôture de cette période devait +paraître la préface de _Cromwell_.--_Hernani_ la suivit de près. + +Hors du théâtre, la jeune secte se donnait carrière. On composait, pour +la lecture, des drames dont l'histoire avait fait tous les frais et où +la poésie n'était pour rien. M. Vitet dialoguait spirituellement +l'histoire dans sa trilogie sur la Ligue. M. Mérimée, l'homme de la +vérité inexorable, esprit à la fois exquis et dur, ne se donnait pas le +souci d'accommoder aux exigences de la scène les drames saisissants ou +amèrement comiques qu'il empruntait tour à tour au seizième siècle et +aux plus récents souvenirs. _Othello_, l'_Othello_ de Shakespeare, +venait, sous la conduite de M. de Vigny, disputer la scène à son +équivoque pseudonyme, le vieil _Othello_ de Ducis. + +Ces faits, d'ailleurs, se rapportent aux derniers temps de la +Restauration. L'ancienne littérature et la vieille dynastie épuisaient +ensemble leur fortune, et si la première succomba plus tôt, elle jouit +néanmoins d'un assez long sursis. Il n'en est pas moins vrai que la +fermentation de la nouvelle sève date des premiers temps. Un événement +littéraire d'une grande portée, dans le sens de la renaissance, fut la +publication des _Poésies_ d'André Chénier. Antique pour la forme et +païen pour le fond, il ne paraissait pas avoir, avec le moment de son +apparition posthume, tous les genres de convenances; mais sa langue +poétique était nouvelle autant qu'admirable; il ouvrait, en +versification, des sentiers inconnus; sa poésie retrempée avec amour aux +sources helléniques, était unique alors de sève et de fraîcheur. On ne +copia point cette merveilleuse copie des anciens; mais on lui mendia ses +secrets de diction; on se préoccupa des curiosités de la forme; on +revint, par un détour, à cette menue esthétique, à ce goût du détail, +qu'on avait tant condamnés; l'art eut ses mystères, ses adeptes, ses +initiations, ses conciliabules intimes, sous le nom profane de cénacle: +c'est l'époque de la dévotion en littérature, et des engouements +d'école. Tout cela, à coup sûr, ne fut pas inutile; ceux qui discutaient +étaient artistes, et la préoccupation excessive de la manière n'éteignit +pas l'inspiration. + +Toutefois quelques-uns des plus illustres de l'époque demeurèrent +étrangers à ce travail de discussion, et ne l'avaient pas attendu pour +prendre un parti. Béranger, avec sa poétique concision, ses drames +concentrés dont les actes sont des couplets, son pathétique contenu et +puissant, sa touche à la fois épicurienne et stoïque, son vers lentement +épuré, d'où s'échappent tour à tour l'éclair foudroyant de l'éloquence +et la flèche aiguë de la satire, Béranger n'était d'aucune école; aucune +aussi ne le reconnaît pour chef; l'auteur du _Roi d'Yvetot_, de la +_Sainte Alliance des peuples_, des _Bohémiens_ et du _Juif errant_ reste +encore aujourd'hui solitaire et unique comme il l'était en commençant; +seul aussi, ou presque seul, il a été adopté par le peuple. + +Quelques chants nationaux de Casimir Delavigne approchèrent de la +popularité; mais, à l'exception d'un petit nombre de vers, la voix du +peuple ne lui servit guère d'écho. Classique avec intelligence, dernier +représentant de cette élégance ingénieuse et poétique à laquelle étaient +réservées de bien rudes atteintes, Casimir Delavigne, dont le talent, +d'un éclat pur et charmant, est au moins aussi sûr de la postérité que +beaucoup d'autres plus fêtés, avait précédé de quelques pas et suivait +alors d'un peu loin le mouvement novateur; et, à cet égard, son souvenir +éveille peut-être assez naturellement celui de M. Villemain, dont les +écrits sont l'objet, je ne dirai pas d'une moindre, mais d'une moins +affectueuse admiration. + +Un autre, plus célèbre aujourd'hui, dont Chateaubriand et Byron avaient +averti le talent, ne devait rien non plus à l'école nouvelle, rien à +aucune école, mais tout à la seule et incomparable félicité de son +génie. Je chantais, a-t-il dit lui-même, + + Je chantais, mes amis, comme l'homme respire, + Comme l'oiseau gémit, comme le vent soupire, + Comme l'eau murmure en coulant[436]. + +Rien jusqu'alors n'avait donné l'idée de tant de facilité, d'un flot si +large et si doucement entraîné; et cette noble mélancolie, cette mélodie +suave, cette magnificence dont M. de Chateaubriand, à l'aurore du siècle +nouveau, avait doté la prose française, M. de Lamartine était le premier +à les transporter dans les vers. En poésie, l'amour ne connaissait pas +encore d'Elvire; l'élégie, plus passionnée qu'enthousiaste, n'avait +chanté que des Éléonores. On connut par les _Méditations_ le charme de +cet amour en deuil, de cet amour mystique, idéal, mêlé à la religion, +trop voisin peut-être de l'adoration religieuse. Lamartine était +lyrique, il ne devait jamais être que lyrique; mais il l'était comme nul +encore ne l'avait été, il l'était avec une individualité pénétrante et +douce, aussi distincte, dans sa douceur, qu'une voix, parmi les hommes, +peut l'être d'une autre voix. Ce fut un long cri de surprise et +d'admiration lorsque, pareilles à un vol d'oiseaux à l'aile d'opale et +d'azur, les premières notes de cette voix inconnue se répandirent dans +les airs, lorsqu'on recueillit, à peine tombés d'une bouche d'or, des +vers comme ceux-ci: + + Ô lac! rochers muets! grottes! forêt obscure! + Vous, que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir, + Gardez de cette nuit, gardez, belle nature, + Au moins le souvenir! + + Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages, + Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux, + Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages + Qui pendent sur tes eaux. + + Qu'il soit dans le zéphir qui frémit et qui passe, + Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés, + Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface + De ses molles clartés. + + Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire, + Que les parfums légers de ton air embaumé, + Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire, + Tout dise: Ils ont aimé[437]. + +Les vers suivants, d'un caractère différent, n'étaient pas moins +nouveaux dans leur genre ni moins ravissants: + + Ah! si jamais ton luth, amolli par tes pleurs, + Soupirait sous tes doigts l'hymne de tes douleurs, + Ou si, du sein profond des ombres éternelles, + Comme un ange tombé tu secouais tes ailes, + Et prenant vers le jour un lumineux essor, + Parmi les chœurs sacrés tu t'asseyais encor, + Jamais, jamais l'écho de la céleste voûte, + Jamais ces harpes d'or que Dieu lui-même écoute, + Jamais des séraphins les chœurs mélodieux + De plus divins accords n'auraient ravi les cieux!... + Roi des chants immortels reconnais-toi toi-même! + Laisse aux fils de la nuit le doute et le blasphème; + Dédaigne un faux encens qu'on t'offre de si bas, + La gloire ne peut être où la vertu n'est pas. + Viens reprendre ton rang dans ta splendeur première, + Parmi ces purs enfants de gloire et de lumière, + Que d'un souffle choisi Dieu voulut animer, + Et qu'il fit pour chanter, pour croire et pour aimer[438]. + +Ce n'est pourtant pas par la séduction d'un exemple heureux, mais par +des causes plus profondes et plus générales qu'il faut expliquer +l'abondance, je pourrais dire le débordement du lyrisme, dans la +littérature poétique de la Restauration. La poésie lyrique, et, pour +mettre mon langage encore plus près de la vérité, la poésie égoïste, +sous le nom flatteur de poésie intime, a conquis dès lors un espace +démesuré. Tout, jusqu'aux genres avec lesquels le lyrisme est +incompatible, est devenu lyrique et subjectif. Prétendrions-nous exclure +ou déprécier la poésie lyrique? Elle a sa place au soleil; elle est au +fond de toute poésie; elle est, dans un sens, la poésie à son état le +plus élémentaire. Mais la valeur, la vocation poétiques d'une époque où +le lyrisme pénètre partout et remplace toute autre poésie, nous +semblent, s'il faut le dire, assez contestables. Quand l'individu, je ne +dis point l'homme, se fait l'unique sujet de ses chants, c'est que la +vie, dans l'ensemble et la variété de ses manifestations, ne parle plus +à l'âme; et il ne faudrait pas trop s'étonner si cette époque se +rencontrait avec celle où la philosophie nie l'individualité, nie en +quelque sorte les êtres, et ne reconnaît dans l'univers d'autre réalité +que celle des idées. Au reste, nous avons ici à constater le fait, et +non à l'expliquer. + +Il y avait, d'ailleurs, compensation. Tandis que les uns s'acharnaient à +l'invisible, d'autres, non moins ardents, cherchaient la couleur. Un +talent vigoureux, obstiné, laborieux, les engageait dans cette voie. Il +est vrai que son matérialisme poétique s'unissait en lui fort souvent à +des émotions d'une vérité naïve et saisissante. Ce n'était pas là ce que +le vulgaire des imitateurs pouvait lui prendre: ils s'attachèrent donc à +sa forme et la parodièrent. Il sut les passionner, et bien d'autres +encore, pour une maxime qu'aucun des grands âges littéraires n'a +professée: l'art pour l'art; maxime qui ferait périr l'art si l'art +pouvait périr. Mais si la poésie elle-même y gagnait peu, son instrument +s'y perfectionna, la langue poétique en ressortit plus riche, plus +industrieuse et plus hardie. + +On approchait du moment où l'axiome d'un révolutionnaire fameux: «De +l'audace, de l'audace, et encore de l'audace!» allait devenir toute la +poétique des talents de second ordre. Une révolution politique devait +donner le signal à l'émeute littéraire. Mais jusqu'en 1830, certaines +limites furent, d'un consentement tacite, reconnues et respectées. +C'était sans doute, même au point de vue littéraire, un grand malheur +que l'affaiblissement des convictions morales, et quelques restes de +préjugés les remplaçaient assez mal; mais ce ne fut que plus tard que +ces préjugés mêmes s'évanouirent et que toute unité disparut. La +Restauration ne consomma point cette vaste ruine. Les traditions du sens +moral, maintenues jusqu'à un certain point dans cette littérature, lui +donnent une valeur, lui conservent un attrait, dont la littérature de +l'époque suivante ne s'est que trop dépouillée. On ne se croyait pas +encore obligé, pour intéresser des hommes, de cesser d'être homme. Une +commotion prochaine, dans l'ordre politique, devait ouvrir une brèche à +la cohue de toutes les fantaisies, au pêle-mêle de tous les délires. + +Quoi qu'il en soit, en deçà de 1830 la littérature poétique n'a pas à +rougir d'elle-même puisqu'elle a vu, dans tout leur éclat ou dans tout +leur charme, le talent exquis de l'auteur du _Paria_ et de l'_École des +Vieillards_, et le talent non moins exquis, mais plus populaire de +Béranger; puisque cette époque a entendu les premiers et les plus beaux +sons de la lyre de Lamartine, et l'éclatante harmonie des Odes de Victor +Hugo; puisqu'elle a recueilli les accents épurés de l'auteur d'_Éloa_, +et les intimes confidences du livre des _Consolations_; puisqu'elle a vu +naître ces charmants vers de Madame Tastu, qu'ont su s'approprier les +mémoires les plus rebelles; puisque le _Voyage de Grèce_, si plein d'une +vive fraîcheur, les colères poétiques de _Némésis_, enfin les vers +belliqueux, et sonores comme une armure, du poème de _Napoléon en +Égypte_, appartiennent aussi à l'époque de la Restauration. + +La Restauration eut donc des poètes, et même quelques grands poètes. Les +habiles prosateurs ne lui manquèrent pas. Et pour ne parler d'abord que +des genres les moins sévères, nous n'oublierons pas que cette même +période revendique plusieurs des romans de Madame de Souza, _le Lépreux_ +de M. de Maistre, _Adolphe_ de Benjamin Constant, et toutes les +charmantes fantaisies de Charles Nodier, cet écrivain artiste, qui a +orné de tant de moulures délicates une langue déjà si parfaite, ce +défenseur, si classique dans la forme, de toutes les excentricités du +romantisme. + +J'ai déjà nommé des écrivains plus graves, par le ton du moins et par la +nature des sujets qu'ils ont traités. Nous avons vu le génie colérique +et impérieux de Joseph de Maistre éclater dans les premières années de +cette période, par les fameuses _Soirées de Saint-Pétersbourg_; +l'éloquence moins onctueuse que passionnée, plus sacerdotale +qu'évangélique, mais admirable en tout cas, de l'abbé de Lamennais, se +mettre au large dans le livre encore plus fameux sur _l'Indifférence_; +et l'esprit généralisateur, sceptique et fin de Benjamin Constant +développer ses ressources au profit du spiritualisme et aux dépens des +croyances positives, dans son grand ouvrage sur _la Religion._ + +Nous n'aurons garde d'oublier l'auteur d'_Antigone_ et de l'_Essai sur +les Institutions sociales_, le poétique et onctueux Ballanche, religieux +en politique, idéaliste en religion, mais avec ces préoccupations +sociales dont l'idéalisme français ne consent point à se séparer. En +redescendant vers les régions littéraires, nous trouvons M. Villemain, +plus littéraire que son siècle, se hasardant néanmoins avec bonheur au +delà de cette région natale, dont il ne perdra jamais, si loin qu'il +aille, l'exquise pureté d'accent. Les _Fragments_ de M. Cousin et la +traduction de Platon doivent être comptés aussi parmi les richesses +vraiment littéraires de cette époque; et la science elle-même les a +augmentées de plusieurs beaux écrits, parmi lesquels le premier rang +appartient sans doute à ceux de Georges Cuvier. + +Mais les travaux historiques devaient surtout illustrer la Restauration. +De toutes les formes d'opposition politique, aucune peut-être n'était +plus sûre, et, indépendamment de toute intention polémique, l'heure +était venue. Depuis que Voltaire, dans l'_Essai sur les mœurs_, avait +indiqué la voie, elle n'avait été que peu fréquentée. Elle devait l'être +alors; la liberté de penser était acquise; les circonstances prêtaient +aux études historiques un intérêt puissant; les événements avaient +renouvelé, multiplié les points de vue; après l'histoire convenue, on +voulait enfin l'histoire sérieuse; tout, dans ce genre, était ou +semblait à refaire. Le tableau animé, rapide et spirituel qu'avait tracé +Lacretelle du dix-huitième siècle et de la Révolution, le grand et beau +récit des _Croisades_ par M. Michaud, avaient maintenu, même sous +l'Empire, une place honorable aux travaux historiques; grâce à eux, la +tradition n'avait pas été interrompue: mais que de sujets, que de +questions sollicitaient les esprits investigateurs et les plumes +éloquentes! Sur les confins de l'Empire et de la Restauration, c'est +encore M. de Lacretelle que nous trouvons, avec son histoire si +agréablement, quelquefois si vivement narrée des _Guerres de religion au +seizième siècle_, et Lémontey, avec ses recherches neuves et piquantes +sur l'_Établissement monarchique de Louis XIV_; plus tard viendra son +instructive et spirituelle _Histoire de la régence_ du duc d'Orléans. M. +de Barante se fait chroniqueur dans son _Histoire des ducs de +Bourgogne_, laissant, dit-il, parler les faits, laissant les temps se +raconter eux-mêmes, mais leur soufflant tout bas tout ce qu'ils doivent +dire. M. Guizot, appliquant son attention sévère et sa raison rigide à +l'examen des grands faits sociaux, écrit, après Voltaire, mais avec un +savoir plus épuré et dans une direction plus humaine, l'histoire de +l'esprit humain. M. Thierry, s'inspirant des chroniques sans les copier, +retrace les destinées des races, et crée dans le domaine de l'histoire +un intérêt nouveau, que fait valoir son style sérieux, ému, naïvement +éloquent. M. Thiers et M. Mignet, deux grands talents et très divers, +tout en rendant hommage au principe de la Révolution, appliquent à son +histoire la doctrine de la nécessité, et mêlent d'une manière étrange le +fatalisme et l'enthousiasme. Moins écrivain que publiciste, M. de +Sismondi poursuit sous une inspiration libérale son immense et précieux +travail sur l'_Histoire des Français_. Écrivain surtout, mais digne de +sa mission nouvelle, M. Villemain passe de la littérature à l'histoire, +en retraçant avec une élégance grave et une spirituelle précision les +destinées de l'Angleterre sous Cromwell. En dehors des préoccupations de +la science et de la politique, M. de Ségur écrit ou chante l'_Histoire +de la campagne de Russie_. Une grande voix nous arrive des solitudes de +l'Océan; Napoléon, à son tour, raconte sa vie et son règne; il +s'interprète lui-même, et, poète à sa manière, élève jusqu'à l'idéal ses +desseins et son caractère. Bien d'autres travaux sans doute mériteraient +de n'être pas oubliés. + +Tout près de l'histoire, nous trouvons ces _Mémoires_ si souvent relus, +où la simplicité sans pareille de Madame de la Rochejaquelein atteint +quelquefois au sublime; l'histoire de l'Espagne sous Napoléon, dans le +roman d'_Alonzo_, où plus d'une fois la touche brillante et noble de M. +de Salvandy rappelle assez vivement celle du _Génie du Christianisme_; +enfin, cette _Correspondance d'Orient_, commencée avant, finie après +1830, par un écrivain plus fidèle que tout autre aux traditions de cette +élégance naturelle et facile, de cette pureté de langue et de goût dont +le dix-huitième siècle, au milieu de beaucoup d'erreurs, ne s'était pas +départi. + +En résumé, ces années ont été laborieuses et fécondes. Elles ont élargi, +et même, de quelques côtés, elles ont rouvert le champ de la discussion +en politique, de l'investigation en métaphysique, en morale et en +religion. Elles ont poussé dans ces différentes arènes des esprits +sérieux, des esprits ardents et, si elles ont plutôt signalé des points +de vue nouveaux qu'elles n'ont établi quelque vérité nouvelle ou +consolidé quelque grand principe, on peut dire qu'elles ont rendu +hommage à la dignité de la nature humaine par la gravité des questions +qu'elles ont soulevées. Réintégrée de la veille, l'histoire a étonné par +la fermeté de sa marche, la hardiesse de son essor, la riche variété de +ses travaux et de ses méthodes. Beaucoup d'hommes spirituels, instruits +et diserts, quelques hommes véritablement éloquents, ont honoré la +nouvelle tribune. La controverse politique a créé un nouveau genre de +littérature et enrichi la langue dans le sens de son vrai génie. C'est +dans le même sens que, sous la plume de quelques excellents poètes, +cette langue a exercé sa souplesse et constaté sa fécondité. Avec plus +de préméditation, d'autres, en la froissant trop souvent, en ont pour +ainsi dire multiplié les plis et adouci l'apprêt. Ils se sont piqués +d'être plus naïfs, plus immédiats, plus intimes surtout, que leurs +prédécesseurs; ils l'ont été quelquefois; mais, à tout prendre, la +littérature qu'ils ont créée ne l'a pas emporté par le naturel sur celle +qu'ils aspiraient à remplacer: plus réels peut-être, ils n'ont pas +toujours été plus vrais. Depuis longtemps on réclamait pour la +littérature un caractère plus national; elle ne l'a pas reçu alors; elle +a été, à certains égards, moins française ou plus _hybride_ que jamais. +La préoccupation d'une mission sociale a, vers la fin de cette période, +recouvert d'une croûte de pédanterie quelques-uns des plus beaux +talents. Mais ce qu'on ne peut refuser aux poètes de la Restauration, +c'est d'avoir, en plus d'un sens, émancipé la poésie, et d'avoir remué, +souvent avec bonheur, une très grande variété de souvenirs, de sujets, +d'idées et de formes. + +L'événement de 1830, en agitant les esprits jusqu'au fond, en ajoutant +au scepticisme dans toutes les âmes, a modifié d'une manière grave +l'état de la littérature. Il l'a, ou précipitée dans des voies toutes +nouvelles, ou engagée plus avant que personne n'osait le prévoir dans la +carrière des aventures. Il n'y a là , je suis porté à le croire, ni halte +ni progrès, mais plutôt écart et tumulte. Tout excès provoque une +réaction; quelques faits qui se passent sous nos yeux l'attestent +jusqu'à un certain point: cet esprit de mesure, dont, à défaut de bon +sens, le goût, cet autre bon sens, prend quelquefois la défense, a +trouvé des représentants, ou plutôt il n'en a jamais manqué; mais les +cris avaient couvert les voix. On revient, on se rassied, on +s'interroge; mais où est la base de toute vérité littéraire? où est le +bon sens moral? où est la fraîcheur et l'intégrité des convictions? où +est cette vie raisonnable et saine de l'esprit et du cœur, cette foi +simple aux éléments du vrai, qui, certainement, guidait ou retenait la +littérature du grand siècle, et qui, au fort de leurs égarements, ne +manqua pas entièrement aux écrivains de l'époque suivante? C'est ce que +je me demande en finissant; c'est sur quoi, Messieurs, je vous laisse. À +ne l'envisager qu'au point de vue de la littérature et de l'art, cette +question vaut qu'on l'examine; mais je vous rends la justice de croire +que vous la considérez de plus haut, et que la dignité, l'avenir, les +intérêts éternels de la nature humaine, vous touchent, en ceci, bien +plus que la littérature. + +J'ai fini, Messieurs, ou plutôt je m'arrête; car je n'ai point fini. +_Pendent opera interrupta_. Mais le moment de nous séparer est arrivé. +Je ne descendrai pourtant point de cette chaire sans vous avoir dit +combien, dans l'accomplissement d'une tâche qui m'a paru de jour en jour +plus difficile, j'ai été soutenu, encouragé par votre attention, dans +laquelle il me serait impossible, sans une trop grande présomption, de +ne pas reconnaître quelque amitié pour moi. C'est un souvenir fort doux +à joindre à l'agréable sentiment d'avoir été appelé à suppléer auprès de +vous mon honorable et précieux ami, M. le professeur Monnard. Heureux me +trouvé-je, et presque fier, d'avoir concouru à ménager d'utiles loisirs +à celui dont la persévérance et le talent préparent un historien à notre +patrie et un monument à notre littérature nationale. + + + + +II + +CHATEAUBRIAND + +ÉTUDES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES + + +Vinet n'était pas appelé par le sujet du Cours qui précède à dépasser +l'époque de la Restauration. Aussi s'est-il à peu près borné à désigner +par leurs titres les ouvrages de Chateaubriand postérieurs à 1830. +L'appréciation qu'il a faite, comme critique, des écrits qui +appartiennent à la dernière des quatre périodes dans lesquelles il a +partagé cette vaste carrière littéraire, est donc le complément +nécessaire des Études sur Chateaubriand.--_Éditeurs_. + + + + +I + +Essai sur la littérature anglaise et Considérations sur le génie des +hommes, des temps et des révolutions. + +2 volumes in-8°.--1836. + + + + +PREMIER ARTICLE[439] + + +L'_Essai sur la Littérature anglaise_ a rempli tout à la fois et trompé +notre attente. Nous dirons d'abord comment il l'a trompée. Nous +comptions sur un ouvrage entièrement nouveau de M. de Chateaubriand; et +il se trouve qu'une assez grande partie de ces deux volumes est reprise +textuellement sur les anciens ouvrages de l'illustre écrivain. Il se +fait son propre plagiaire, et redemande aux _Quatre Stuart_, aux _Études +historiques_, et même au _Mercure_ de 1802, de splendides lambeaux qu'il +recoud négligemment à son œuvre nouvelle. Déjà dans les _Études +historiques_ nous avions retrouvé des passages de ses précédents écrits. +Il n'est pas besoin d'assurer qu'on les rencontre avec plaisir; mais ce +plaisir même accuse l'auteur, qui est beaucoup trop riche pour que +l'avarice lui soit permise. Et, comme si ce n'était pas assez +d'emprunter au passé, il emprunte à l'avenir; il s'est réservé, pour en +enrichir son _Essai_, plusieurs fragments des mémoires qui doivent +paraître après sa mort. Personne aujourd'hui ne s'en plaindra; car +personne, avec assurance, ne peut s'envisager comme acquéreur présomptif +des _Mémoires d'outre-tombe_; qui de nous peut savoir s'il n'aura pas sa +tombe en deçà du mausolée qui attend (et puisse-t-il l'attendre +longtemps!) l'auteur d'_Atala_, de _René_ et des _Martyrs_? + + Qui de nous des clartés de la voûte azurée + Doit jouir le dernier? + +Quant à ceux qui, sur les cendres du poète et peut-être sur les nôtres, +liront ces mémoires si désirés[440], ce sera leur affaire de se +plaindre, s'ils veulent, d'avoir dans leur bibliothèque deux fois les +mêmes choses sous des titres différents; pour nous, jouissons de ce +qu'on nous donne, sans l'avoir promis, au lieu de nous plaindre de ce +qui fut promis et n'a pas été donné. C'est à l'auteur lui-même à +consulter sur sa méthode «la conscience qu'il met à tout[441];» mais +cette méthode est susceptible d'être jugée sous un autre point de vue, +qui est du ressort de la critique littéraire. + +Le propriétaire d'un château, pris au dépourvu, détache de toutes les +salles de son manoir ce qu'elles ont de plus beau en tapisseries, en +cristaux, en peintures, pour en orner à la hâte l'appartement d'un hôte +royal. C'est ainsi qu'on improvise une fête: est-ce ainsi que l'on fait +un livre? Un vrai livre se compose-t-il de pièces de rapport, de +fragments adroitement assortis, et l'adresse sied-elle au génie? Elle ne +remplace pas même le travail. Elle ne saurait donner à une composition +historique ni l'unité, ni la profondeur, ni la proportion, ni cette +plénitude et cette continuité de vie, qui sont le caractère des œuvres +auxquelles la patience a présidé. La patience, quoi qu'en ait dit +Buffon, n'est pas le génie; mais le génie, privé du secours de la +patience, n'atteint point sa propre hauteur. Aucune grande gloire +littéraire, que je sache, ne repose sur une œuvre fragmentaire. Il ne +s'agit pas d'étendue matérielle: _René_, détaché de son cadre, fait son +chemin vers la postérité. On ne demande pas non plus une régularité +pédantesque: on sait bien que le génie a ses allures, et l'individualité +est en proportion de l'intelligence. Peu importe même l'unité extérieure +et la symétrie: une œuvre informe a pu quelquefois receler une unité +substantielle et puissante. Mais un dessein pris, puis abandonné, une +œuvre s'ajoutant à une autre œuvre pour faire masse, tous les sujets se +donnant rendez-vous dans un même sujet, des parties traitées avec amour, +d'autres avec nonchalance, tout cela, quelle que soit la beauté des +parties, tout cela ne forme point un monument. M. de Chateaubriand était +probablement de notre avis lorsqu'au prix d'un labeur dont la durée même +entretenait son inspiration, il nous donnait le _Génie du Christianisme_ +et les _Martyrs_. + +Quoi qu'il en soit, ceux qui, sur le titre de l'ouvrage, s'attendaient à +une histoire complète ou à un examen systématique de la littérature +anglaise, verront leur attente frustrée, d'une part, et dépassée de +l'autre. Bien hardi qui voudra, après M. de Chateaubriand, parler encore +de Shakespeare et de Milton; le concours est fermé; le Génie de la +critique ne reçoit plus de nouveaux mémoires sur ces deux poètes; il +peut dire, lui aussi, que _son siège est fait_. Mais le silence de M. de +Chateaubriand est-il une consécration comme sa parole? et lui, dont un +mot rendra immortels des noms obscurs, lui, qui, sur la route poudreuse +de la gloire, relève généreusement des pèlerins exténués et les fait +asseoir auprès de lui sur son char, aura-t-il le même pouvoir contre la +renommée qu'en faveur de l'obscurité? Cette histoire donc reste +incomplète, non pas tant par l'oubli de quelques faits que par l'absence +de quelques couleurs; car il y a des noms qui teignent l'histoire; ces +noms, omis par l'auteur, d'autres qui n'obtiennent de lui qu'une mention +négligente, enfin des faits plus étendus, plus collectifs, et qui font +masse dans l'histoire également passés sous silence, toutes ces choses +ne sont pas remplacées au profit du sujet par la biographie de +Luther[442] et par le séjour de M. de Chateaubriand à la préfecture de +police[443]. Je crois qu'on en conviendra sans peine. + +Parlons maintenant d'un autre désappointement qui, je l'avoue, pouvait +être évité, puisqu'il pouvait être prévu[444]... Ce M. de Chateaubriand +que nous avions tous appris par cœur, non point ses ouvrages seulement, +mais lui-même; ce M. de Chateaubriand est mort, sachez-le bien; la date, +je l'ignore. Celui dont on parle aujourd'hui, c'est son fils, ou son +frère; c'est dans tous les cas son égal; et si vous ajoutez son +vainqueur, je me tairai; car cela est possible, et cela ne me paraît pas +certain. Mais enfin, c'est un autre. On dirait parfois que c'est le même +être, mais disjoint, inconsistant, séparé de sa jeunesse comme on l'est +d'une illusion, renfermant même à cette heure deux hommes en soi, qui ne +s'entendent pas, et dont l'un oppose ses opinions aux affections de +l'autre; l'indépendance du premier embarrassée de la fidélité du second; +l'homme du présent et l'homme du passé; en un mot, on dirait le même +homme, mais _déconcerté_. C'est aux amis du premier Chateaubriand à +demander au second ce qu'il a fait de son frère; c'est au moraliste à +nous rendre compte du phénomène; c'est aux hommes de l'art à nous dire +ce que la littérature a gagné ou perdu à cette transformation. + +Ce qui a persisté à travers ces vicissitudes de la pensée et de la +forme, ce qui ne vieillit pas chez M. de Chateaubriand, c'est le poète. +Voilà la véritable unité de ce génie brisé; voilà , pour employer une de +ses expressions, la _grande ligne_ qui n'a pas fléchi dans sa vie. C'est +à la fois la beauté et le défaut de cette existence si remarquable. Le +poète s'est presque toujours mis à la place de l'homme. En d'autres +grands écrivains on peut discerner l'homme et le poète comme deux êtres +indépendants; ailleurs ils font ensemble un tout indivisible; chez M. de +Chateaubriand, on dirait que le poète a dérobé tout l'homme, que la vie, +même intérieure, est un pur poème; que cette existence entière est un +chant, et chacun de ses moments, chacune de ses manifestations, une note +dans ce chant merveilleux. Loin de nous de porter la moindre atteinte au +caractère élevé de M. de Chateaubriand! Mais nous croyons sérieusement +que dans cette nature poétique tous les sentiments, comme tous les +principes et tous les intérêts, se tournent trop tôt en poésie et se +hâtent trop de sortir de la retraite où ils auraient dû se consolider et +mûrir, pour aller s'épanouir dans l'atmosphère de l'imagination; nous +croyons que tout ce que M. de Chateaubriand a été dans sa carrière, il +l'a été en poète, et que sa vie en est devenue, si l'on peut s'exprimer +ainsi, la plus sincère des fictions. La plus parfaite des compositions +de M. de Chateaubriand, c'est celle qui ne peut s'imprimer ni +s'exprimer, c'est sa vie; il n'est pas poète seulement, il est un poème +entier; la biographie de son âme formerait une épopée. N'y a-t-il pas +une race de génies qui vivent moins au milieu des choses que parmi les +idées des choses; qui, de même que le dialecticien se nourrit des +notions des êtres, se nourrissent de leurs images; en un mot, qui ont +rêvé qu'ils vivaient plutôt qu'ils n'ont vécu[445]? Cette manière +d'exister enlève un homme au-dessus de toutes les bassesses: et qui +songerait à en chercher dans le chantre des _Martyrs_? Mais on se +demande si elle constitue une vie profonde, vraiment sérieuse, vraiment +humaine? La poésie elle-même ne perd-elle rien à se détacher si +entièrement de la réalité dont elle procède, et à se poser ainsi +solitaire dans des hauteurs aériennes? La main divine qui, dans le +principe, a coordonné la poésie et la vie, a-t-elle permis qu'on pût +être si purement poète sans aucun dommage pour la poésie elle-même? Sans +contredit, la poésie est le plus haut désintéressement de la pensée; +mais serait-il vrai que l'on est poète à proportion que l'on vit avec +moins d'intensité, moins de réalité? et l'idéal du génie poétique +serait-il la transformation de l'homme en idée? Ces questions, ce nous +semble, devraient une fois être examinées[446]. + + + + +DEUXIÈME ARTICLE[447] + + +À présent que j'ai dit mon avis sur la forme du livre et sur le mode de +composition adopté par l'auteur, il peut m'être permis de parler de +l'enchantement avec lequel j'ai lu ces pages, qui peut-être ne forment +pas un livre, mais au moins le plus magnifique et le plus varié des +_albums_. En cherchant à me rendre compte de mon plaisir, je trouve +parmi les éléments dont il se compose, la joie de l'étranger, qui, au +milieu d'une foule parée et bruyante où tous les visages lui sont +inconnus, et dans l'espèce de serrement de cœur qui a dû le saisir au +milieu de ce vaste désert d'hommes, tout à coup rencontre une figure +familière, un compatriote, un ami, et, à cet aspect inespéré, soulageant +par un soupir sa poitrine oppressée, court au-devant de cet ami, +s'attache à son bras, ne le quitte plus, et circule avec aisance, avec +une sorte de fierté, parmi ces groupes animés, qui tous naguère étaient +morts pour lui. Cette foule, c'est la littérature du jour, se rattachant +presque toute à des sentiments que je ne comprends pas, à des pensées +dont la périlleuse excentricité m'effraye, à tout un ordre d'idées +factices, arbitraires, au milieu desquelles je ne puis respirer. Je +quitte ces hauteurs vertigineuses, et, me tenant au manteau de +l'illustre poète, je descends avec lui (si c'est descendre) sur le +terrain du bon sens et de la nature. Ô bords connus et bénis, région +lumineuse et accessible, où les plus larges et les plus sûrs chemins ont +été formés par les pas des plus illustres génies de tous les temps; +région d'Homère, de Virgile, de Milton, terres des grandes intelligences +et des simples d'esprit, domaine inaliénable de l'humanité, qu'avec +ravissement j'aborde sur tes rives! et que je rends de grâces au poète +qui m'en a rappris le chemin! + +Attachez-vous comme moi aux traces de ce guide, vous qui, saisis de +vertige, au milieu de la poésie et des romans du jour, avez désappris +l'ancienne nature sans pouvoir entièrement vous faire à la nouvelle. +Voici un poète, et le premier de ceux que nous possédons, que la vigueur +de son génie et l'habitude de la souveraineté ont préservé des +entraînements de la multitude. Qu'il ait, à quelques égards, payé le +tribut à son époque, je ne vous le nierai pas; que sur des sujets graves +il professe de graves erreurs, j'en conviens à regret; mais avec lui du +moins vous ne marchez pas sur des nuages: sa nature, à lui, c'est la +nature où s'abreuvaient, où s'inspiraient les maîtres des maîtres, les +écrivains éternels, les modèles de tous les siècles; ses erreurs mêmes +ont de la vérité, parce qu'elles sont naturelles; tant d'autres erreurs +du jour n'ont pas même ce mérite! Vous pourrez arriver à d'autres +conclusions que lui, mais n'ayez pas peur d'être divisés sur les +croyances élémentaires; il est resté d'accord, lui, avec l'humanité; il +est, en dépit, ou plutôt à cause même de sa haute individualité, à +l'unisson de la voix universelle; il a toujours le bon sens du génie, et +souvent le génie du bon sens; et dans les hauteurs où nous entraîne sa +belle imagination, vous ne sortez pas un moment de la lumière; votre âme +poétique n'est pas obligée, pour le suivre, de laisser en arrière votre +vraie âme, votre âme d'homme; la substance de ses créations est humaine, +intelligible, réelle; il ne demande pas, pour être compris et goûté, une +autre nature, une autre âme, que celle dont l'homme a été pourvu dans +tous les temps; et le mysticisme sensualiste, l'idéalisme transcendant, +l'égoïsme humanitaire de notre âge, ne nous serviraient de rien pour +entrer dans sa pensée. + +Que mes lecteurs, s'ils ne s'associent pas à cette effusion de +reconnaissance, me la pardonnent du moins: j'avais besoin de m'y livrer; +et je l'ai fait, je puis le dire, sans avoir l'idée de nier tant de +grands talents, par conséquent tant de portions de vérité, que renferme +la littérature de notre époque. Ce qu'ils ont de vérité, je dis de +vérité païenne (car je ne prétends point parler ici de la vérité +suprême), ce qu'ils ont de vérité les sauvera; mais il n'y a pas moyen +de supposer que la postérité adopte, sur la recommandation du style, ce +qui n'aboutit par aucun point à la nature humaine; cette nature déchue +n'accepte que trop d'erreurs; mais elle n'accepte que celles qu'elle +peut rattacher à son propre fonds, à ses inaltérables données. + +Avant d'aller au fond même des idées, nous trouvons dans le style de +l'_Essai_ ce caractère de vérité que nous regrettons chez tant +d'écrivains de nos jours. Ce n'est pas qu'un style parfaitement pur ne +puisse revêtir de grandes erreurs; mais comptez que ces erreurs au moins +sont intelligibles, qu'elles sont humaines; elles touchent à des +vérités; elles ne sont probablement que des vérités déplacées. La vérité +a deux contraires: l'erreur et le non-sens; l'erreur est quelque chose, +le non-sens n'est rien; il ne peut soutenir la parole, il la laisse +défaillir, elle ne peut pas plus se tenir debout qu'un vêtement que rien +ne supporte; on ne saurait donner une expression juste à ce qui ne +signifie rien; ce sont les formes de l'idée qui déterminent celles du +langage. Ce qui ne peut pas être ne peut se penser; et ce qui ne peut se +penser ne saurait se dire. La langue n'a rien préparé pour des usages +qu'elle n'a pas dû prévoir; et ce n'est qu'à force de se défigurer et de +se faire violence, qu'elle peut donner l'apparence de l'être à ce qui +n'est rien. Elle est joyeuse, au contraire, d'avoir à vêtir une réalité +intellectuelle ou morale; elle a des signes pour tout ce qui a droit +d'être désigné; ou, si elle est prise au dépourvu par quelque idée +nouvelle, elle a bientôt trouvé dans son propre fonds le nouveau signe +qu'on lui demande. Demandez-lui pour des besoins réels, «elle ne tardera +guères.» C'est ainsi qu'elle court avec empressement au devant de la +pensée de M. de Chateaubriand: pensée humaine, c'est ce qu'il lui faut; +très individuelle sans doute, mais c'est ce qu'elle aime; car elle se +sent plus forte avec les forts. Certes, le style de M. de Chateaubriand +est bien à lui; il y a telle phrase, tel tour, telle image qui ne +peuvent appartenir qu'à lui, et qui renferment pour ainsi dire son nom. +Quel autre nom que le sien peut signer un passage comme celui-ci: «De +tels génies (tels que celui de Shakespeare) occupent le premier rang; +leur immensité, leur variété, leur fécondité, leur originalité, les font +reconnaître tout d'abord pour lois, exemplaires, moules, types des +diverses intelligences, comme il y a quatre ou cinq races d'hommes, dont +les autres ne sont que des nuances ou des rameaux. Donnons-nous garde +d'insulter aux désordres dans lesquels tombent quelquefois ces êtres +puissants; n'imitons pas Cham le maudit; ne rions pas si nous +rencontrons nu et endormi, à l'ombre de l'arche échouée sur les +montagnes d'Arménie, l'unique et solitaire nautonnier de l'abîme[448].» + +Mais avec quelle facilité retentit dans notre esprit ce magnifique +langage! que ces expressions trouvent bien dans notre imagination leur +place toute prête! que l'esprit où elles ont pris naissance est bien, +malgré sa grande supériorité, proche parent du nôtre! On ne peut +cependant dissimuler que cette vérité de style ne s'élève pas jusqu'à la +candeur; ce style a un peu trop la conscience de ses effets; il cherche +au delà de ce qu'il trouve: il est quelquefois ambitieux; mais M. de +Chateaubriand ne serait pas de son siècle si, outre la _vérité_ qui le +distingue, il avait encore la _candeur_. Elle est possible encore dans +la vie, elle ne l'est plus dans le langage. Chez les écrivains du siècle +de Louis XIV, le soin des choses allait avant tout; les choses, pour +ainsi dire, entraînaient les mots, et l'ensemble dominait les détails. +La phrase était subordonnée au paragraphe, le mot à la phrase; on ne +détachait rien, on ne cherchait pas les saillies, mais plutôt le niveau. +Les accents n'étaient pas multipliés sur les pensées. Que si quelque +image extraordinaire survenait, elle était née du fond même du sentiment +et de l'idée, qui soulevait pour un moment, mais sans secousse, le +niveau du discours, et puis le laissait se rétablir doucement[449]. +Certes les beaux mots ne manquent pas dans Bossuet; mais il semble +qu'alors ils étaient plus sentis que remarqués: ils entraient pour leur +part dans l'effet général de la composition, le rendaient plus sensible +à certains endroits, en résumaient la force: on leur savait gré d'être +venus en leur lieu; mais je ne vois pas que la critique du temps en ait +tenu registre. Ce n'est point que les critiques minutieux manquassent +alors; mais ils avaient peu d'autorité dans la haute littérature, et les +curiosités de diction qu'ils relevaient et recommandaient, ne sont pas +les mêmes que nous admirons. Ainsi une foule de beaux traits passèrent +comme inaperçus jusqu'à nous, qui les avons en quelque sorte découverts. + +Mais cette simplicité, cette innocence du génie n'est pas le seul trait +qui caractérise nos illustres devanciers. En toute manière, leur style +était tempérant et chaste. Ils restaient volontiers en deçà de +l'expression qui eût épuisé leur pensée. Ils laissaient quelque chose à +faire au lecteur. Ils ne mettaient jamais en dehors tous les moyens +d'expression. Je ne dirai pas que leur style était _contenu_; cela +supposerait un calcul dont il n'y a chez eux nulle trace. Mais un +admirable instinct les avertissait, d'une part, que la beauté est +incompatible avec la profusion ou la violence, et de l'autre, que la +force d'une impression est d'autant plus grande qu'elle est en partie +l'ouvrage de celui qui la reçoit; de là l'effet remarquable de leurs +écrits: nous nous sentons associés à l'auteur, qui veut bien nous +admettre à compléter sa pensée; notre rôle est en partie actif, et cette +action même prévient la fatigue, résultat inévitable d'impressions +continuelles, contre lesquelles on ne peut réagir. On sent bien que je +ne parle pas ici de ce style de réticences, autre ambition d'effets, +autre source de fatigue; je ne parle que de la retenue, de la discrétion +dans l'expression; et j'en appelle, pour me faire comprendre, au style +de Lesage, dans _Gil Blas_, modèle de mesure, de calme et d'une réserve +du meilleur goût. Ce n'est qu'assez tard, au reste, que ce style +prodigue et qui jette tout en dehors, est devenu le style dominant. +Qu'on lise Buffon, trop légèrement accusé d'emphase, pour quelques +passages où la solennité est bien à sa place: que d'endroits, dans cet +auteur, où je me dis: Quoi! pas plus de dépense! une expression si +tranquille! du pittoresque et de l'expressif juste ce que l'objet tout +seul en amène! Il n'y a rien, ce semble, au delà de la justesse et de la +clarté; mais je ne sais comment il se fait que l'objet est vu, senti, et +que l'imagination a reçu de cette peinture si modeste, de cette espèce +de camaïeu, un ébranlement aussi puissant que du tableau le plus +chaudement coloré. Il est certain que l'effort ne doit pas être confondu +avec la force; et lorsqu'il ne trahit pas la faiblesse de l'écrivain, il +accuse l'endurcissement des lecteurs. Dans tous les arts, la préférence +donnée à la vigueur des couleurs sur la pureté des formes annonce que +l'humanité ou qu'un peuple est bien loin des beaux jours de sa jeunesse. + +Sans absoudre M. de Chateaubriand de toute complicité dans cette +tendance, je conseille pourtant à nos héros de la métaphore et du +néologisme d'observer avec quelle résignation l'illustre auteur des +_Martyrs_ se sert de la langue de tout le monde, et quelles grâces il en +obtient sans lui rien extorquer. La phrase de Voltaire n'est pas plus +svelte et plus agile que la sienne, ni d'une plus exquise simplicité. Je +m'attends qu'on dira que c'est faute d'art. En vérité, si l'art est dans +le système opposé, il faut avouer qu'il récompense bien mal ses adeptes! +Mais, au fait, c'est que l'art est aussi près que possible de l'instinct +et du bon sens. Il en est l'application réfléchie à tout ce qui fait la +matière de la poésie et de l'éloquence. À la longue il ne nous laisse +plus voir en lui qu'un bon sens ennobli, dont la délicatesse, tournée en +habitude, n'exige plus ni calcul ni réflexion; c'est une noble attitude, +un port élégant, qui ne coûte et ne trahit pas plus de calcul et +d'effort que la contenance grossière et lourde de l'homme du vulgaire. +Un tel art ne fut point étranger à l'éloquence naïve d'un Bossuet, aux +effusions tendres d'un Fénelon. Je crains qu'on ait de nos jours +remplacé ce bel art par l'industrie. On a, en fait de style, des tours +de force, des sauts périlleux: il n'y avait rien de périlleux dans l'art +des hommes du grand siècle. M. de Chateaubriand est donc fort bien venu +à dire et à démontrer qu'_écrire est un art_. C'est le temps de le +rappeler à tant d'artisans qui se croient artistes. + +En général, tout ce qui, dans l'_Essai_, concerne les doctrines +littéraires est, pour le fond et pour la forme, au-dessus des éloges que +nous en pourrions faire. Là se retrouve encore ce caractère de vérité +auquel nous avons applaudi. Partout on sent le maître, l'homme qui, +s'étant peu à peu désabusé de toutes les fausses beautés, conserve pour +les véritables la ferveur du premier amour, qui n'applique pas sur +l'enthousiasme des jeunes gens les glaces d'une imagination épuisée, +mais qui, tout jeune encore par le génie, et dans la plénitude de sa +force, a droit de se faire écouter des jeunes et des forts. + +On nous saura gré de quelques citations, que nous regrettons de ne +pouvoir multiplier: + + «Persuadons-nous qu'écrire est un art; que cet art a des genres; + que chaque genre a des règles. Les genres et les règles ne sont + point arbitraires; ils sont nés de la nature même: l'art a + seulement séparé ce que la nature a confondu; il a choisi les plus + beaux traits sans s'écarter de la ressemblance du modèle. La + perfection ne détruit point la vérité; Racine dans toute + l'excellence de son _art_, est plus _naturel_ que Shakespeare, + comme l'_Apollon_, dans toute sa _divinité_, a plus les formes + _humaines_ qu'un colosse égyptien. + + »La liberté qu'on se donne de tout dire et de tout représenter, le + fracas de la scène, la multitude des personnages, imposent, mais + ont au fond peu de valeur; ce sont liberté et jeux d'enfants. Rien + de plus facile que de captiver l'attention et d'amuser par un + conte; pas de petite fille qui sur ce point n'en remontre aux plus + habiles. Croyez-vous qu'il n'eût pas été aisé à Racine de réduire + en actions les choses que son goût lui a fait rejeter en récit?... + Il n'a retranché de ses chefs-d'œuvre que ce que des esprits + ordinaires y auraient pu mettre. Le plus méchant drame peut faire + pleurer mille fois davantage que la plus sublime tragédie. Les + vraies larmes sont celles que fait couler une belle poésie, les + larmes qui tombent au son de la lyre d'Orphée; il faut qu'il s'y + mêle autant d'admiration que de douleur: les anciens donnaient aux + Furies mêmes un beau visage, parce qu'il y a une beauté morale dans + le remords[450].» + + «Soutenir qu'il n'y a pas d'art, qu'il n'y a point d'idéal; qu'il + ne faut pas choisir, qu'il faut tout peindre; que le laid est aussi + beau que le beau: c'est tout simplement un jeu d'esprit dans + ceux-ci, une dépravation du goût dans ceux-là , un sophisme de la + paresse dans les uns, de l'impuissance dans les autres[451].» + + «La vérité du théâtre et l'exactitude du costume sont beaucoup + moins nécessaires à l'art qu'on ne le suppose. Le génie de Racine + n'emprunte rien de la coupe de l'habit; dans les chefs-d'œuvre de + Raphaël, les fonds sont négligés et les costumes inexacts... + L'exactitude dans la représentation de l'objet inanimé est l'esprit + de la littérature et des arts de notre temps: elle annonce la + décadence de la haute poésie et du vrai drame: on se contente des + petites beautés, quand on est impuissant aux grandes; on imite, à + tromper l'œil, des fauteuils et du velours, quand on ne peut plus + peindre la physionomie de l'homme assis sur ce velours et dans ces + fauteuils. Cependant une fois descendu à cette vérité de la forme + matérielle, on se trouve forcé de la reproduire; car le public, + matérialisé lui-même, l'exige[452].» + + «Pleine et entière justice étant rendue à des suavités de pinceau + et d'harmonie, je dois dire que les ouvrages de l'ère romantique + gagnent beaucoup à être cités par extraits: quelques pages fécondes + sont précédées de beaucoup de feuillets arides. Lire Shakespeare + jusqu'au bout sans passer une ligne, c'est remplir un pieux mais + pénible devoir envers la gloire et la mort: des chants entiers de + Dante sont une chronique rimée dont la diction ne rachète pas + toujours l'ennui. Le mérite des monuments des siècles classiques + est d'une nature contraire: il consiste dans la perfection de + l'ensemble et la juste proportion des parties[453].» + + «Le Génie enfante, le Goût conserve. Le Goût est le bon sens du + Génie... Ce toucher sûr, par qui la lyre ne rend que le son qu'elle + doit rendre, est encore plus rare que la faculté qui crée. L'Esprit + et le Génie diversement répartis, enfouis, latents, inconnus, + _passent souvent parmi nous sans déballer_, comme dit Montesquieu: + ils existent en même proportion dans tous les âges; mais, dans le + cours de ces âges, il n'y a que certaines nations, chez ces nations + qu'un certain moment où le Goût se montre dans sa pureté; avant ce + moment, après ce moment, tout pèche par défaut ou par excès. Voilà + pourquoi les ouvrages accomplis sont si rares; car il faut qu'ils + soient produits aux heureux jours de l'union du Goût et du Génie. + Or, cette grande rencontre, comme celle de quelques astres, semble + n'arriver qu'après la révolution de plusieurs siècles, et ne durer + qu'un instant[454].» + +Il ne m'appartient pas de juger les jugements que porte M. de +Chateaubriand sur la littérature anglaise. Je les crois justes en +général, et le plus souvent empreints de cette impartialité supérieure +qui prend sa source dans l'intelligence et dans la sympathie. Ce don de +s'identifier avec l'esprit de l'étranger suppose une puissance de +généralisation assez rare, qui comprend tout parce qu'elle domine tout. +Bien qu'éminemment Français, M. de Chateaubriand, avec son génie +largement humain, a dû pénétrer et sentir le génie anglais. Je ne sais +pourtant si quelques traits ne lui en ont pas échappé. A-t-il compris, +a-t-il fait ressortir ce qu'une religion qui n'est pas la sienne a +communiqué de spécial à la poésie anglaise? A-t-il bien vu que la +religion individuelle (c'est le vrai nom du protestantisme) a dû donner +à la poésie, qui est son écho, des caractères analogues à ceux du culte, +qui est son expression immédiate? La poésie du dedans, je veux dire du +cœur et de la maison, cette poésie recueillie, à la fois intime et +précise, familière et sérieuse, qui ne s'élève au-dessus du niveau de la +vie qu'autant qu'il faut pour n'être pas confondue avec la vie, cette +poésie, beaucoup moins naturelle aux pays de la religion romaine, a +produit sous le ciel voilé de la Grande-Bretagne des richesses dont il +eût été intéressant de mesurer l'étendue et de faire connaître le +caractère. + +Si M. de Chateaubriand est vrai en littérature, il l'est encore sous le +rapport plus important de la morale. La vérité morale n'a chez lui +d'autres limites que celles de ses connaissances religieuses. Tout ce +qu'on peut, dans l'horizon de la lumière naturelle, reconnaître et +professer de vrai, il le reconnaît et le professe. Nul n'a plus que lui +ce bon sens du cœur qui résiste à toutes les subtilités de l'esprit de +système. Plusieurs de celles dont notre siècle malade avorte tous les +jours, il les signale, il les arrête, et, vaines ombres, les chasse avec +son caducée dans l'empire des ténèbres. D'un mot il termine ces procès +d'idées que notre épuisement moral a pu seul faire traîner en longueur. +Voici un exemple de ces justices sommaires: + + «Le caractère de notre siècle est de systématiser tout, sottise, + lâcheté, crime: on fait honneur à la _pensée_ de bassesses ou de + forfaits auxquels elle n'a pas songé, et qui n'ont été produits que + par un instinct vil ou un dérèglement brutal: on prétend trouver du + génie dans l'appétit d'un tigre. De là ces phrases d'apparat, ces + maximes d'échafaud, qui veulent être profondes, qui, passant de + l'histoire ou du roman au langage vulgaire, entrent dans le + commerce des crimes au rabais, des assassins pour une timbale + d'argent, ou pour la vieille robe d'une pauvre femme[455].» + +Où M. de Chateaubriand cesse quelquefois d'être vrai, c'est dans +l'appréciation de certains faits religieux. Il y a deux ordres de +vérités, auxquelles correspondent deux organes, dont on peut avoir l'un +sans posséder l'autre. Cet admirable bon sens de l'esprit et du cœur, +qui fait l'auteur si excellent juge en d'autres matières, n'est pas à la +hauteur des questions religieuses. La simplicité du cœur y voit plus +clair que le génie. Ne craignons pas de le dire: c'est une vérité +païenne qui brille dans l'auteur de l'_Essai_; nous la goûtons, toute +païenne qu'elle est, puisqu'elle est vérité; mais, de même qu'un +flambeau qui brillait dans la nuit, et qui, en face du soleil, ne semble +jeter que de la fumée, cette vérité devient ténèbres à côté de la vérité +chrétienne. Je ressens de la peine à faire l'application de ces idées à +l'auteur du _Génie du Christianisme_; mais ma répugnance n'est rien +contre des faits, que je ne puis effacer et que je ne dois pas +dissimuler. Et qu'importe encore que les erreurs dont je me plains se +trouvent comme enchâssées dans des assertions contre le protestantisme, +où je suis né et où je demeure par choix? Ces erreurs anti-protestantes +sont avant tout anti-chrétiennes; et si on voulait bien me supposer, sur +le fait du protestantisme, la moitié seulement de la dépréoccupation que +j'ai réellement, j'espérerais me faire écouter et croire en établissant +que le mauvais vouloir dont cette communion chrétienne est aujourd'hui +l'objet, tient précisément à ce qu'elle manifeste présentement de +substance chrétienne, de même que la faveur dont le protestantisme a +joui, ou plutôt dont il a été flétri, sous la Restauration, tenait aux +éléments païens qui s'étaient mêlés à lui et dont on le croyait +entièrement composé. + +C'est que le protestantisme pour les uns est un parti, pour les autres +une religion; c'est qu'il est à la fois païen et chrétien; c'est qu'il +n'est, à proprement parler, qu'un espace ménagé à la liberté de +conscience, et où peuvent s'abriter également la foi et l'incrédulité. +Mais dans les consciences délicates, une grande liberté emporte une +grande responsabilité; le sentiment de cette responsabilité crée en +elles une vie religieuse plus spontanée, plus individuelle, plus intense +que dans aucun autre système. La liberté est la patrie des croyances +sérieuses, fortes et conséquentes. Là , le christianisme est l'affaire de +chacun; là , je l'avoue, ne cesse point miraculeusement l'attrait des +formes et le prestige de l'autorité; mais l'homme y est incessamment +averti de l'insuffisance de l'autorité et des formes; elles lui refusent +l'asile qu'il leur demande, et, si l'on peut parler ainsi, le repoussent +incessamment vers sa conscience et vers l'Évangile. À côté de ce que le +rationalisme a de plus insipide et de plus languissant, vous trouvez ce +que la foi positive a de plus savoureux et le zèle le plus actif. Le +catholique, s'il veut, donne charge à l'Église de croire pour lui; le +protestant, sujet à la même tentation, est continuellement rappelé à +l'usage de sa propre liberté par l'usage qu'il en voit faire dans sa +communion. Mille questions se lèvent et se posent devant lui; il ne peut +ni les ignorer, ni en renvoyer la solution à une autorité qui n'existe +pas, ou que nul n'est tenu de reconnaître. La liberté, pour lui, est +bien moins un droit qu'un devoir. Admirable renversement des idées +vulgaires! Idée qui réveille sans cesse les consciences, qui combat la +pesanteur de la chair, qui ne permet pas dans l'Église protestante un +long engourdissement, ni une décadence irrémédiable, et, dans nos temps +en particulier, y produit des effets qui commencent, même au dehors, à +devenir sensibles. + +En ce même temps, un certain goût de catholicisme s'est éveillé en +France, et l'une des causes de ce réveil est précisément la peur que +fait le christianisme sérieux qu'on voit s'avancer sous les livrées de +la Réforme. Le monde jette au devant d'elle son vieux rival; les païens +modernes se font un bouclier, un rempart du catholicisme auquel ils ne +croient pas; ils l'opposent, faute de mieux, au christianisme qui +s'approche; ils évoquent la poésie des souvenirs contre la réalité d'une +puissante espérance; ils insultent le protestantisme, leur allié de la +veille; ils lui cherchent des crimes et surtout des ridicules; ils +défigurent son histoire; ils travestissent ses croyances; ils tentent +d'avilir ses héros. C'est une preuve que les éléments chrétiens auxquels +le protestantisme sert d'enveloppe se sont fait jour, se prononcent, et +sont reconnus. + +La prédilection de M. de Chateaubriand pour le catholicisme est d'une +date plus ancienne et d'une meilleure espèce; néanmoins ses jugements +sur la Réforme ont souvent pour principe une vue incomplète ou erronée +des principes de la religion chrétienne. Je n'en donnerai pas pour +exemples des assertions comme celle-ci: «que le pasteur protestant +abandonne le nécessiteux sur son lit de mort[456].» Quelque énormes que +soient de pareilles erreurs, une prévention purement catholique a pu les +dicter. Encore moins voudrais-je rapporter à un manque de connaissance +chrétienne la manière peu satisfaisante dont l'auteur explique pourquoi +les beaux temps de la littérature anglaise sont postérieurs à ceux de la +Réforme, véritable anomalie dans son système[457]; mais les opinions que +je vais relever prennent leur source ailleurs que dans les préjugés du +catholique de naissance. + +L'auteur des _Études historiques_ avait traité Luther de _moine envieux +et barbare_[458]; depuis lors il a fait meilleure connaissance avec le +grand homme qu'il avait heurté dans les ténèbres; le noble cœur de M. de +Chateaubriand s'est ému de sympathie à la rencontre de son pareil; il a +effacé ces épithètes injurieuses; il n'a pas résisté à l'attrait que lui +inspirait Luther, orateur, poète, père de famille, tendre ami, et _bon +homme_ à la façon des grands hommes; il ne peut s'empêcher, tout en le +jugeant avec rigueur, de serrer la main de cet adversaire qu'il serait +tenté d'aimer; et cependant il ne connaît encore de Luther que ce que M. +Michelet a bien voulu nous en apprendre. Pour ce qui concerne la +personne de Luther, je n'en demande aujourd'hui pas davantage à M. de +Chateaubriand, qui, mieux informé, sera un jour plus complètement juste. +Mais c'est au nom d'un plus grand que Luther, que je réclame contre les +jugements suivants. Dans le premier il s'agit du voyage de Luther à +Rome: + + «Le pape, en se faisant prince à la manière des autres princes... + avait renoncé à ce terrible Tribunat des peuples, dont il était + auparavant investi par l'élection populaire. Luther ne vit pas + cela; il ne saisit que le petit côté des choses: il revint en + Allemagne, frappé seulement du scandale de l'athéisme et des mœurs + de la cour de Rome[459].» + +Rien de plus sévère en intention; mais, de fait, on n'a jamais rien dit +de plus honorable pour Luther. C'est dire qu'il ne vit les choses qu'en +chrétien, et par leur côté spirituel. Il les vit donc comme Jésus-Christ +les aurait vues. Il ne vit pas, ou plutôt, il ne voulut pas voir des +intérêts de hiérarchie, des questions d'institutions, mais l'Évangile, +vie et condition de toute institution chrétienne. Il donna moins +d'attention aux sociétés passagères des hommes qu'à l'homme lui-même et +à ses intérêts éternels. Il savait apparemment que la vérité dans les +institutions ne manque pas quand une fois on a la vérité dans les idées; +c'est le centre qu'il vit malade, et au centre qu'il voulut porter +remède. La vue la plus chrétienne était aussi la vue la plus +philosophique, et il en est toujours ainsi, car la vraie religion est +l'unique philosophie. C'est donc au _grand côté des choses_ que +s'attacha ce grand cœur. En s'attachant à l'autre, il aurait laissé tout +au plus la réputation d'un politique; il ne voulut être que chrétien: sa +réputation et son influence y ont-elles gagné ou perdu? Quoi qu'il en +soit, il faut prendre acte du reproche de M. de Chateaubriand: ce +reproche est une apologie sans réplique des intentions et de l'œuvre de +Luther. Mais n'est-il pas triste que l'auteur du _Génie du +Christianisme_ ne sache point encore quelles choses le christianisme +tient pour petites, et quelles il appelle grandes? + +Nous lisons ailleurs: + + «Luther ne voulut rien céder à Zwingli, à Bucer et à Œcolampade qui + le suppliaient de s'entendre avec eux; ils lui auraient donné la + Suisse et les bords du Rhin... Un homme à grandes conceptions, + désirant changer la face du monde, se serait élevé au-dessus de ses + propres opinions; il n'aurait pas arrêté les esprits qui + cherchaient la destruction de ce que lui-même prétendait détruire. + Luther fut le premier obstacle à la réformation de Luther[460].» + +Je prie l'auteur d'observer que tout ce qui est dit ici de Luther, se +pourrait dire à meilleur titre de notre Seigneur Jésus-Christ. Si +s'élever au-dessus de sa foi est le propre des grandes conceptions, +Jésus-Christ n'en a eu que de petites. Car plutôt que de se mettre +au-dessus de ses opinions, c'est-à -dire de la vérité dont il était +dépositaire et dont l'abandon lui eût valu des hommages et une +popularité immense, Jésus-Christ aima mieux mourir. Il paraît, ou que +Jésus-Christ a fait peu de cas des grandes conceptions, ou qu'il a jugé +petites celles qui paraissent grandes à M. de Chateaubriand. N'est-il +pas possible que Jésus-Christ, et Luther à son exemple, aient estimé que +la plus grande des conceptions est de préférer la vérité à toutes +choses? Je dis la vérité, puisque pour chacun de nous, notre opinion ou +notre conviction est la vérité. Ce principe de conduite est la gloire +distinctive des âges chrétiens. L'histoire moderne lui doit ses +principaux caractères et son plus grand intérêt, et depuis longtemps la +conscience générale rend hommage à ce désintéressement qui met une +pensée à plus haut prix qu'un empire. Comment se ferait-il que les +grandes conceptions fussent d'un côté et le désintéressement de l'autre, +que ce qui fait la force de l'âme fît la faiblesse de l'esprit, et que +ce qui est généreux fût insensé? Comment supposer que le divorce du vrai +et de l'utile soit dans la nature des choses et dans le dessein de Dieu, +et qu'il y ait contradiction entre les œuvres d'une même sagesse et les +dons d'une même main? M. de Chateaubriand abjurait-il son génie +lorsqu'il refusait la fortune plutôt que de la devoir à l'assassin du +dernier Condé? Aucun de ses ouvrages, selon moi, ne renferme une plus +grande conception. Non, la vérité et le bien ne sont pas séparés. +L'Évangile n'est pas un astre sinistre pour la société; et Luther, en +renonçant au protectorat de l'Europe plutôt qu'à une seule de ses +convictions, a fait œuvre de bonne politique en même temps que +d'abnégation. Le bien social résulte de nos sentiments plutôt que de nos +spéculations; et il est assez prouvé qu'en politique aussi bien qu'en +littérature «les grandes pensées viennent du cœur[461].» + +Le reproche est donc un hommage; et quand M. de Chateaubriand ajoute que +Luther arrêta les esprits qui cherchaient la destruction de ce que +lui-même prétendait détruire, l'assertion est gratuite et en +contradiction avec ce qui précède. De quel droit imputer à Luther de +n'avoir détruit qu'une partie de ce qu'il condamnait? et comment est-il +permis de le supposer, après qu'on a dit qu'il ne sut pas s'élever +au-dessus de ses opinions? Ces deux reproches se détruisent +mutuellement; et si M. de Chateaubriand daigne un jour étudier +l'histoire et les doctrines d'une secte pour laquelle il témoigne trop +de mépris, il verra que l'élément négatif, mis en saillie par les +rationalistes, n'est point le caractère des réformateurs ni l'esprit de +leur œuvre. La religion de Luther est très positive, nullement +rationaliste; elle s'appuie sur des miracles, elle est hérissée de +mystères, elle réclame l'infini en morale, et peut-être elle est plus +effrayante pour l'homme naturel que le catholicisme lui-même. + + «La Réformation, dit l'auteur, éclata au sujet de quelques aumônes + destinées à élever au monde chrétien la basilique de Saint-Pierre. + Les Grecs auraient-ils refusé les secours demandés à leur piété, + pour bâtir un temple à Minerve[462]?» + +Les hommes du seizième siècle qui refusaient l'aumône à Léon X n'étaient +pas des Grecs; c'étaient des chrétiens; ils avaient puisé leurs +principes dans la Bible et non dans Hésiode. Mais je dis plus, les Grecs +auraient pu refuser au nom de Minerve des secours qui devaient tourner à +la honte de cette déesse. Je veux que Jésus-Christ eût besoin de la +basilique de Saint-Pierre: l'eût-il voulue, l'eût-il acceptée au prix +qu'elle a coûté? Cette basilique l'honore-t-elle autant que le trafic +des indulgences le déshonorait? Léon X, en bâtissant Saint-Pierre, +démolissait l'Évangile, temple spirituel de la chrétienté, que ne +sauraient remplacer mille et mille basiliques. Ce n'est pas contre +Saint-Pierre, mais contre la plus criminelle des hérésies, que s'éleva +la voix de Luther. Il avait vu vendre la pourpre romaine, et l'avait +supporté: il ne put souffrir qu'on voulût vendre le ciel. C'est l'esprit +du christianisme qui paraît dans la _protestation_ dont il fut l'organe: +quel esprit paraît donc dans ceux qui la lui reprochent? + +Qu'on ne dise pas que nous nous faisons ici, contre des opinions +catholiques, le champion des opinions protestantes. Les critiques que +nous faisons, un catholique pourrait les faire. Rien n'est loin de nos +principes et de notre caractère comme l'exclusivisme de secte, à moins +qu'on n'appelle de ce nom l'attachement aux principes fondamentaux du +christianisme, reçus en commun par tout ce qu'il y a d'hommes sérieux et +croyants dans les deux communions. Nous ne jouissons pas de trouver des +erreurs dans un écrivain qui nous inspire autant d'intérêt que +d'admiration; nous en éprouvons au contraire un vif déplaisir. Nous +voudrions voir ce talent sans égal, ce roi des talents de notre âge, +montrer à la génération qui l'admire le chemin de toutes les vérités. Ce +chemin serait celui de l'avenir. + +L'avenir! avec quel courage, mais avec quelle tristesse le noble +vieillard attache ses regards vers cet Orient où chaque jour voit +s'élever de nouveaux groupes d'étoiles! Aucun de ces astres n'est le +soleil, et c'est le soleil qu'il attend, soleil qui ne doit pas, il le +sait trop bien, briller sur ses cheveux blanchis; son avenir à lui, +comme sa résignation amère se plaît à le répéter, c'est la tombe et +l'oubli. Cette pensée inonde son livre, mêle l'auteur à tous ses sujets, +perce jusque dans son élégant et spirituel badinage, s'échappe en jets +subits de ses plus calmes spéculations. Il semble, pour ce qui le +concerne, avoir abdiqué l'espérance; il n'espère plus que pour +l'humanité, mais de cette espérance, dit-il, «incorruptible au malheur, +plus forte et plus longue que le temps, et que le chrétien seul +possède[463].» + +Les regards du chrétien se portent, comme tous les regards, vers ce +désert qui nous sépare de la terre promise; il frémit d'espoir et de +terreur à la vue de ces brûlantes solitudes, où «la nuée, et lumineuse +et sombre,» n'a pas encore distinctement paru. Cette époque éveille son +attention au plus haut degré, car dans l'histoire du monde il n'en est +point de pareille. Jamais attente si universelle, si grave, si anxieuse, +ne s'empara d'aucun siècle. Jamais la pensée de l'avenir ne fut +tellement présente à tous les esprits, même aux plus vulgaires, même aux +plus légers. Jamais vaisseau n'entreprit sous des auspices plus +redoutables une plus périlleuse navigation. Le souffle se tait dans les +airs; l'âme du monde moral semble retenir son haleine; le navire paraît +appelé à labourer à force de rames une mer de plomb; les croyances ont +été laissées sur le rivage; l'humanité a dit à la matière: «Fais-nous +des dieux qui marchent devant nous»[464]; et ces dieux, comme ceux des +peuples antiques, sont de bois, de métal, d'eau et de feu. Mais le +chrétien a bonne espérance. Tout cela n'est point l'avenir, mais la +condition de l'avenir, le procédé de la rénovation; la matière prépare à +l'esprit un nouveau monde, à la vérité un nouveau sol, à l'Évangile une +nouvelle scène, où il déploiera, dans l'immutabilité de ses principes, +la féconde variété de ses formes et de ses moyens. Il n'est permis au +chrétien ni de se réjouir sans trembler, ni de trembler sans se réjouir. + +Mais je cherche dans les convictions de M. de Chateaubriand ce qui peut +justifier, ce qui peut nourrir son espérance. Je le cherche, et, s'il +faut le dire, je ne le trouve pas. Sa religion semble avoir brisé contre +les événements et les opinions des trente dernières années, toutes les +saillies, tous les contours précis qui font la puissance d'une religion +positive. À force de contact avec les théories sociales, elle a fini par +devenir une de ces théories. L'auteur transporte le royaume du ciel sur +la terre, il confond le résultat avec le but, et quelques applications +terrestres de la vérité avec la vérité même. Et si l'on observe quels +sont les résultats et les applications qu'il espère de l'avenir, leur +nature même donne lieu de douter qu'il ait bien saisi le côté +organisateur et social de l'Évangile. La «démocratie chrétienne,» voilà +pour lui le dernier fond de la perspective. Mais si, comme on ne peut le +nier, le christianisme a fait de la famille l'unique base de la société +civile, c'est dans l'esprit de la famille chrétienne que la société doit +être reconstituée; or la famille n'est pas une démocratie. La +démocratie, regardée aujourd'hui comme l'état définitif et normal de la +société, n'est peut-être qu'une crise importante, un état transitoire +que la société doit subir. L'épithète de _chrétienne_ n'y fait rien; +dans une pareille alliance de mot, le substantif dévore son adjectif. + +Quoi qu'il en soit de ces idées, et quoi qu'on veuille penser de la +_démocratie chrétienne_, c'est beaucoup plus loin, beaucoup plus haut, +que doit se porter, d'un premier essor, l'espérance du chrétien; et ce +n'est pas dans des arrangements sociaux, quelque parfaits qu'on les +imagine, que nous voudrions voir M. de Chateaubriand chercher +l'_avenir_. Qu'il se soucie d'abord de ce qui est invisible et éternel: +le reste viendra de soi-même. «À qui cherche le règne de Dieu et sa +justice, toutes choses seront données par-dessus[465].» On ne prendra +pas ceci, nous l'espérons, pour une opinion protestante, et ce n'est pas +comme telle que nous la recommandons à l'illustre écrivain; car pour +l'accepter, il ne faut qu'être catholique, et c'est tout ce que nous +demandons de lui. + + + +II + +Le Paradis Perdu de Milton. + +_Traduction nouvelle._ + +2 volumes in-8°--1836. + + + + +PREMIER ARTICLE[466] + + +C'est de la traduction de Milton que j'ai à rendre compte; mais je ne +crois manquer ni à mon sujet ni au traducteur en m'occupant d'abord de +Milton même et de son ouvrage. Parler du bonheur que je viens de goûter +à longs traits en lisant le _Paradis Perdu_, c'est, je l'espère, +remercier à son gré celui à qui j'en suis redevable; c'est lui dire, ce +que mille autres voudraient lui dire, que son noble but n'est pas +manqué, que son œuvre a porté coup, qu'il a remis un grand homme en +possession de notre admiration, ou, pour mieux dire, notre admiration en +possession d'un grand homme; que son enthousiasme a des complices, que +son culte a des prosélytes. Oh! du côté de M. de Chateaubriand, je ne +suis pas en peine; mais, il faut en convenir, j'aurais eu peine, en tout +cas, à me détourner de mon dessein. Comment sortir de la société de +Milton, et d'une société que son traducteur a su nous rendre si intime, +et ne parler point de Milton lui-même? Comment avoir lu le _Paradis +Perdu_, et ne parler que de l'œuvre du traducteur? C'est un événement +qu'une telle lecture; c'est une époque qu'une telle publication; et +quand on attache à un livre de grandes espérances littéraires, et +morales, il est impossible de ne pas le dire, et de le dire sans +l'expliquer. + +Est-ce donc que le _Paradis Perdu_ n'était pas connu parmi nous, du +moins en français? Soyons justes, et reconnaissons que cet ouvrage a été +plus heureux en traducteurs que beaucoup de poèmes étrangers: le travail +de Dupré de Saint-Maur, celui de Racine, celui de M. Mosneron sont +dignes d'estime et de mémoire. Mais, malgré cela, qui est-ce qui lisait +Milton? Bien peu de personnes sans doute. À différentes époques, après +avoir un moment occupé la scène, il est rentré dans une ombre +majestueuse, repliant, comme le magnifique oiseau que Buffon a célébré, +«repliant ses trésors et les cachant à qui ne sait point les admirer.» +Toute époque, tout état social ne sont pas propres à apprécier et sentir +Milton; les éloges les mieux motivés des meilleurs critiques ne créent +pas un sens de plus dans les âmes, et vous avez beau, hommes de cœur et +d'art, dire et crier votre secret, malgré vous il est en sûreté; car on +ne peut vous entendre. Je rappellerai seulement ce que tenta, il y a une +trentaine d'années, pour l'honneur de Milton et de la poésie, un des +plus excellents critiques et des plus oubliés, peut-être, qu'ait eus +notre presse périodique, M. Delalot, littérateur savant, grand écrivain, +mais qui, de même que Milton, n'avait point eu l'heur de venir en son +temps. Cet homme, d'un goût exquis, dont la critique était à la fois de +la philosophie et du sentiment, passionné avec intelligence pour le beau +antique et pour le beau chrétien, d'une sévérité courageuse parce que +l'intention en était pure, libre d'esprit de coterie et d'esprit de +contradiction, et ne sachant point pour tout secret + + De la gloire des morts accabler les vivants, + +M. Delalot était tombé on ne peut plus à propos ou moins à propos tout +au travers des triomphes de Delille[467]. On l'applaudirait aujourd'hui, +on l'écouterait comme le _virum quem_ de l'Énéide: alors on ne le +comprit pas même; et ses admirables analyses du _Paradis Perdu_ ne +purent faire mesurer la distance qui séparait le vrai Milton du Milton +de l'abbé Delille. Quoique cette brillante traduction n'ait jamais passé +pour fidèle, c'est par elle seulement que la plupart des lecteurs +français connaissent le _Paradis Perdu_. À cette version, qu'il faut +tenir pour non avenue, autant du moins que de très beaux vers peuvent +passer pour non avenus, M. de Chateaubriand fait succéder sa traduction +à lui, moins flatteuse, moins parée, + + Mais fidèle, mais fière, et même un peu farouche[468]. + +C'est un grand événement en littérature, parce que les temps ont changé, +parce que le _sens_ qui manquait à toutes les époques où on a tenté de +naturaliser Milton en France s'est développé dans bon nombre de natures; +enfin, parce que M. de Chateaubriand est pour quelque chose dans +l'événement. N'eût-il donné à cette œuvre que son nom, c'était déjà +beaucoup en faveur du _Paradis Perdu_; ainsi protégé, il faudra bien que +Milton soit lu; et s'il est lu, comment veut-on que je ne me livre pas, +pour l'époque présente, à quelque espérance? + +Une des ambitions de la poésie de notre siècle est de remonter au +primitif. Les jeunes gens qui l'essaient ne se doutent pas qu'ils sont +trop vieux pour cette œuvre; ils ne sentent pas les soixante siècles qui +pèsent sur eux; et comment en secouer le poids? C'est le grand secret de +Milton; il n'a vécu tous ces siècles que pour s'en approprier +l'expérience; ces siècles ne pèsent pas sur lui, ils le soutiennent; ils +ne le font pas faible, mais fort. Remontant le courant des âges, il +arrive à la source d'où ils ont jailli; il ne fait pas du primitif, il +est primitif; le chantre d'Adam est lui-même l'Adam de la poésie; il +s'assied au berceau du monde, se pénètre des impressions les plus neuves +de l'homme naissant, s'approprie la simplicité de sa pensée et de ses +sentiments, de ses vertus et de ses remords, retrouve et fait saillir à +travers les lignes superposées et entrelacées de l'humanité actuelle, +les lignes grandes et profondes de l'humanité originelle, s'inspire, +homme des derniers temps, de toutes les impressions d'Éden, + + Et sur sa lyre virginale + Chante au monde vieilli ce jour, père des jours[469]. + +Je ne saurais assez dire combien ce mérite, ou ce bonheur, me paraît +immense. Il a toujours assigné le premier rang, la royauté, parmi les +poètes, à ceux qui l'ont possédé. Un coup d'œil superficiel pourrait +faire priser plus haut ces traits délicats, ces ombres multipliées, dont +s'est chargée peu à peu la surface de l'âme; on y croit sentir plus de +pénétration, plus de finesse. Mais, à quelque haut prix qu'il faille +mettre ce talent, tout d'observation, comment le comparer à cette +divination qui retrouve les premières bases de tout ce que nous +éprouvons, à cette puissance qui, nous séparant de tous les siècles que +nous avons vécus, nous reporte d'un élan jusqu'à notre point de départ, +à cette éloquence qui nous rend les vraies voix, les sons primitifs de +notre nature, l'accent majestueux et ingénu de l'homme, alors que pour +la première fois il rencontra son Auteur dans l'Univers et soi-même dans +sa conscience? Sous ce rapport, le vieil Homère lui-même est moderne +auprès de Milton; et qu'est-ce donc de tous les autres? Tous les autres +n'ont été grands, chacun dans sa mesure, qu'à proportion qu'ils se sont +rapprochés du type originaire de l'humanité; c'est ce type qui doit être +ou vu ou poursuivi par tout poète; c'est dans ce limpide cristal qu'il +doit se contempler pour se peindre, puisque le poète n'est, en réalité, +que le peintre de soi-même; ce sont de telles images qu'il faut +présenter au siècle qu'on veut régénérer dans l'art; c'est Milton que +doivent lire ces esprits échauffés, _adustes_, que des modèles moins +purs, et la vie réelle, calcinent toujours davantage. Et, qu'on y prenne +garde, ce n'est pas pour apprendre à _faire du primitif_, ce qui est la +chose du monde la moins primitive, mais pour être profond et vrai, dans +le sens et dans le point de vue que le siècle a déterminé. Rien de plus +touchant qu'une poésie qui réunit l'intelligence de son temps avec le +sentiment de la simplicité première de la vie humaine. Ce contraste fait +le charme des plus aimables productions de la littérature moderne. + +Les caractères principaux de la nature humaine, les situations les plus +fondamentales de la vie ont été représentés dans leur simplicité native +par quelques-uns des grands poètes de tous les temps; mais on ose dire +que, comparés à Milton, ils n'ont attaqué leur sujet qu'obliquement et +par des faces plus ou moins étroites. Des traits énergiques et purs +dessinent chez eux, par quelque côté important, le sexe et l'âge, la +grandeur et la misère, la joie et la douleur, quelquefois même l'homme, +séparé de toutes ces circonstances, et considéré dans sa seule +opposition avec tout ce qui n'est pas lui. Mais je suis fort aveuglé si +l'Homère biblique, l'auteur du _Paradis Perdu_, n'a pas été le plus +heureux à extraire la racine (qu'on me pardonne cette expression), la +racine de chacune des conditions diverses de l'existence humaine. Chez +lui, ce n'est pas de profil, c'est en face, c'est dans leur plus grande +largeur que chacune est sculptée à nos regards. Les types sont complets, +accessibles, éclairés de toutes parts; les lignes non interrompues se +rejoignent par leurs extrémités; l'image est aussi pleine qu'elle est +ingénue; l'homme, non pas abstrait, mais primordial, élémentaire, est +retrouvé; nous avons, au profit de tous les collationnements qu'il nous +plaira d'essayer, l'_editio princeps_ de l'humanité. Qu'on arrête son +attention sur ce double exemplaire de l'homme et de la femme, mais de la +femme surtout, image nécessairement plus saillante, parce qu'elle est +une variété de l'homme, en qui elle trouve son terme de comparaison, +tandis que l'homme ne le trouve que hors du monde visible; qu'on étudie +cet Adam et cette Ève, et qu'on dise s'il y manque une seule des données +dont se compose invariablement le caractère des deux sexes dans tous les +âges et les lieux; qu'on dise si chacun de leurs actes, chacun des mots +qu'ils prononcent, n'est pas typique et parfaitement absolu; si chacune +de leurs manifestations n'enveloppe pas dans toutes les dimensions tout +le sexe auquel elles se rapportent; si chacune n'est pas l'histoire +anticipée de tout ce sexe; si toutes ces expressions réunies ne sont pas +l'histoire prophétique et perpétuelle de toute la société! C'est ici +véritablement qu'Addison a pu s'écrier; + + Cedite, Romani scriptores, cedite Graii[470]! + +Ne laissons pas d'ailleurs égarer notre hommage; n'hésitons pas à +admirer, derrière Milton, un plus grand poète que tous les Romains et +tous les Grecs, et que Milton lui-même. Jamais, sans les premiers +chapitres de la Genèse, un si prodigieux mérite n'aurait honoré une +production humaine, de même, hélas! que, si Milton n'eût pas existé, +jamais le _Paradis Perdu_ n'aurait existé. Du moins, à partir du moment +où nous sommes, il est bien certain qu'il ne s'écrirait jamais plus! + +Ce sujet, il est vrai, pourrait tenter encore bien des esprits et des +esprits de plus d'une espèce; mais il n'appartient ni au mysticisme, ni +au rationalisme, ni même à l'orthodoxie, dans les conditions où notre +âge la retient, d'entrer dans ce sujet par la plus large porte, comme +Milton y est entré. Cette entreprise réclame un courage poétique que je +ne vois nulle part, et qui peut-être est éteint pour jamais. +Consolons-nous par admirer ce que nous ne pouvons plus répéter ni +reproduire. Un poète de nos jours, soit pieux, soit incrédule, abordant +le même sujet, nous représenterait, je crois, sous les noms d'Adam et +d'Ève, un homme et une femme, ou peut-être l'homme et la femme, mais non +pas Adam et Ève. En faire à la fois la plus vive individualité et la +plus haute généralisation, c'est aujourd'hui un problème insoluble aux +plus habiles. Je le répète: le courage poétique, ou, si vous l'aimez +mieux, l'ingénuité poétique, manque pour cette œuvre. La peur de +l'inconséquence, de l'anachronisme, de l'anticipation, cette logique +superficielle qui est devenue la forme de tous les esprits, s'y oppose +désormais invinciblement. Le temps de ces créations est passé. Il +n'appartient à aucun génie individuel de s'insurger en plein contre le +génie universel. La direction de l'esprit et peut-être de la poésie +moderne, est précisément inverse de celui qui inspira le _Paradis +Perdu_. Le vent qui partait de l'Orient souffle aujourd'hui de +l'Occident. Dans la poésie d'autrefois, l'âme cherchait à se faire jour +par des images; l'invisible, à leur aide, se rendait visible, l'abstrait +palpable, et, sur les traces du langage humain, qui n'est tout entier +qu'un vaste poème dans ce même sens, la poésie matérialisait tout dans +le seul dessein de rendre tout sensible, de même que, dans une sphère +infiniment plus haute, la religion s'était faite anthropomorphiste pour +être humaine, et la Divinité même s'incarnait afin de nous sauver. +Aujourd'hui tout devient forme abstraite, ombre, fantôme; des corps et +des substances il ne reste que les contours; l'individualité s'absorbe +dans l'idée, le concret dans l'abstrait, l'être dans sa notion. C'est +l'esprit de la poésie du dix-neuvième siècle; et s'il faut apporter un +exemple (que M. Quinet nous permette de le citer à propos de Milton), +c'est l'esprit d'_Ahasvérus_ et de _Napoléon_. Je ne saurais indiquer de +meilleur type de cette nouvelle tendance. Vous y verrez les réalités +compactes se résoudre en brouillard perméable, les existences en rêves, +et les idées s'emparer de la place des choses. C'est la poésie prise à +l'envers, je ne veux pas dire à rebours. J'apprécie ces conceptions, +j'éprouve quelques tressaillements poétiques au sein de cet univers +désolé; mais je rentre avec bonheur de cette nuit sublime dans la +lumière sublime de Milton, ainsi que du sein du panthéisme dans la +religion de Jésus-Christ. Je n'ai pas besoin de dire qu'il y a dans ce +rapprochement quelque chose de plus qu'une figure de rhétorique. +_Ahasvérus_ et _Jocelyn_ sont dans leur sphère ce que le _Paradis_ est +dans la sienne. Le panthéisme donc a deux Milton pour un. C'est bien +différent. Mais bon nombre de lecteurs sont gens à préférer Adam à +Jocelyn, quoique le chef de l'humanité ne sache pas même épeler le mot +d'_humanitarisme_, et Ève à tous les personnages d'_Ahasvérus_, +quoiqu'elle ne pleure pas des larmes de granit. + +Je n'espère pas que la lecture de Milton change tout d'un coup la +direction des esprits et fasse brusquement rebrousser la poésie vers ses +antiques voies: + + Je penserais plutôt que les ruisseaux + Feraient aller à contremont leurs eaux. + +Mais l'art a quelques conditions immuables, parce qu'il y a dans l'homme +lui-même, vrai moule de l'art, des caractères également immuables. +Toujours l'homme appréciera ce qui donne de la saillie et du relief aux +choses qui en sont naturellement privées; toujours le poète sera tenu +d'être peintre, aussi bien qu'il est obligé d'être musicien. La poésie +aura toujours à résoudre dans sa sphère le même problème que la foi, +rendre l'absent présent et l'invisible visible. Des contours précis, +fermes, arrêtés, seront toujours demandés aux figures que le poète +évoquera du sein de sa fantaisie. Ce sera toujours sa tâche et son +triomphe d'animer, et de transfigurer dans une lumière vive, les êtres +dont il emprunte l'idée au monde réel. Sous ce rapport, et autant que +chose pareille peut être l'objet d'une étude, quelle étude que celle de +Milton! Quand il n'aurait eu d'autre objet que de résoudre une question +littéraire, eût-il pu jamais mieux s'y prendre? Chercher son sujet, ses +personnages, son action, dans la région du mystère, sur les bords de +l'infini, au sein même de l'infini; s'enfoncer dans la région de +l'absolu, isolée des souvenirs et de tout caractère local, historique ou +conventionnel, ne disposer sur la terre que de deux êtres humains et +puiser le reste de son _personnel_ (si l'on ose ainsi parler) dans le +sanctuaire de la Divinité et dans le fond de l'abîme infernal; faire +tourner tout son poème sur un dogme, et sur le plus obscur comme sur le +plus redoutable des dogmes de la religion; et de ces éléments, dont un +poète moderne n'aurait extrait qu'un traité de théologie ou une élégie +métaphysique, tirer une épopée plus vivante, plus riche en vraies +individualités que toutes les épopées, un drame plus rempli de mouvement +que tous les drames, en un mot le poème à la fois le plus _plastique_ +(comme on aime à dire) et le plus intime: c'est le fait du génie le plus +extraordinaire qui se soit jamais appliqué à la poésie. De timides +observances n'ont pas retenu Milton; il n'a pas craint ou il a bravé les +étonnements du rationalisme littéraire, que son siècle, à la vérité, lui +permettait de redouter moins; un esprit semblable à celui qui nous a +valu, à la même époque, le _Pèlerinage du Chrétien_, élevait Milton +au-dessus de ces petites considérations. Comme Bunyan n'a pas eu peur de +quelques rudesses ou incohérences allégoriques, Milton, voulant donner à +son poème de la couleur et de la substance, et à ses idées une +physionomie saisissable, ne s'est pas fait faute de mettre à +contribution tous les siècles au profit du «grand jour où naquirent les +jours;» de faire refluer à la source des temps tout ce que les temps ont +enfanté dans leur cours; d'animer les idées de ce premier jour par des +allusions logiquement impossibles; d'emprunter des images à la +mythologie même, plutôt que de demeurer abstrait et incorporel. Toute +réserve de droit étant faite à la critique, à laquelle j'abandonne, sans +y regarder, mille choses dans le _Paradis Perdu_, je dis seulement qu'il +s'agissait pour le poème _d'être ou de ne pas être_, et que, sans les +anachronismes et les anticipations dont je parlais plus haut, le +_Paradis Perdu_ ne pouvait pas être. Ce ne sont pourtant pas ces défauts +qui font ses beautés; ils ont seulement ouvert une place à ces beautés; +ils ont mis le poète au large, et lui ont permis de faire éclater, dans +les différentes parties de sa composition, ce génie vraiment poétique, +cet esprit de création et de vie qui le distingue si éminemment. +Envisageons sous ce rapport les descriptions, les caractères et les +discours du _Paradis Perdu_. + +Tout l'art du style est compris sous ces trois chefs; sur quoi on peut +observer en passant que Milton est le plus complet des écrivains. Il +serait même difficile de dire dans lequel de ces talents il excelle +davantage; il suffit de savoir qu'il est à la hauteur du plus grand +comme du moindre des trois. Le moindre, on voudra bien en convenir, +c'est la description des objets physiques, des scènes de la nature +visible. Mais tel est le degré où Milton a porté ce talent, que, n'en +eût-il possédé aucun autre, sa place serait marquée parmi les maîtres. +Quelle netteté, quel ordre dans la composition de ses tableaux, quelle +précision sans dureté dans son dessin, quelle individualité dans chacun +de ses tableaux! Bien loin d'être du lieu commun, c'est presque de +l'anecdote; que d'air circule entre ses figures! quelle lumière les +enveloppe! lumière poétique toutefois, qui embrasse doucement les +formes, qui les caresse sans les étreindre, qui ne les éclaire pas +seulement, mais les colore et les glorifie, et qui partout les imprime +si fortement dans l'imagination du lecteur, que le souvenir de la +réalité serait à peine plus vif que celui de l'image. Comme si cette +lumière lui était attachée à lui-même, il la porte là -même où toute +lumière semble étrangère et impossible, et c'est bien de lui qu'on peut +dire, en lui empruntant son énergique langage: qu'il rend les ténèbres +visibles[471]; ce qu'un sens percevrait moins bien, un autre le +recueille; ce qui se refuse à l'impression des sens, il l'offre au +regard de l'âme; plus rarement, néanmoins; tant il est habile à parler à +l'imagination, tant il répugne à des traits vagues, tant il lui suffit +peu de remplacer la figure des objets par leur physionomie! C'est dans +la peinture des êtres animés et moraux que la physionomie l'emporte +décidément sur la figure: Adam et Ève, Satan, ses pairs et les +archanges, sont plutôt exposés à l'âme qu'aux yeux, et encore en ceci +Milton se montre digne de son art. Lorsqu'il vous entraîne avec lui dans +des lieux ou dans des situations dont la nature actuelle et la vie +humaine ne peuvent nous donner l'idée, il rapproche de nous ces objets +par d'heureuses allusions aux objets qui nous sont connus, par des +comparaisons prises dans la sphère de nos connaissances ou de nos +souvenirs. De mystérieuses horreurs, des combinaisons inouïes, mais +essentielles à son sujet, se trouvent soudainement éclairées par le +reflet de quelque image terrestre et humaine. Et l'art le plus fin, ou +plutôt le goût le plus exquis, lui enseigne alors des contrastes +inattendus et magiques. Très ordinairement les scènes orageuses de +l'enfer ont pour terme de comparaison, au moins sur une de leurs faces, +une des paisibles merveilles de la nature, ou quelque agréable tradition +de l'histoire des hommes. Comme aussi bien ce serait une impossibilité à +la fois et un contre sens d'appareiller les horreurs de la terre à +celles de l'enfer, Milton ne le tente point; mais il cherche au-dessus +des ombres du Tartare, sous la voûte de notre ciel, quelque objet qui +soit propre, en même temps, à éclairer, à humaniser, pour ainsi dire, +l'objet infernal, et à procurer à l'âme épouvantée une douce diversion: + + «Ainsi se terminèrent les sombres et douteuses délibérations des + Démons se réjouissant dans leur chef incomparable. Comme quand du + sommet des montagnes, les nues ténébreuses, se répandant tandis que + l'aquilon dort, couvrent la face riante du ciel; l'élément sombre + verse sur le paysage obscurci la neige ou la pluie: si par hasard + le brillant soleil, dans un doux adieu, allonge son rayon du soir, + les campagnes revivent, les oiseaux renouvellent leurs chants, et + les brebis bêlantes témoignent leur joie qui fait retentir les + collines et les vallées[472].» + +N'attendez pas de Milton l'inconcevable confusion du propre et du +figuré, de l'image et de l'idée, du mystique et du matériel, dans les +allégories religieuses. Il pourra, en de telles fictions, vous paraître +bizarre, sauvage, révoltant, mais il ne veut pas scinder vos +impressions, déconcerter vos facultés; terrible et gracieux, il sera +toujours aussi net, aussi décidé, que peut le comporter un sujet tel que +le sien: vous pourrez, tour à tour, vous attacher tout entiers à +l'image, ou tout entiers à l'idée; mais vous ne serez pas au même +instant disputés et tiraillés par toutes les deux, et obligés de +compléter l'impression de l'une par l'impression de l'autre. Bien loin +d'en excepter la terrible allégorie de la Mort et du Péché[473], je la +citerais bien plutôt en preuve; elle affronte le problème avec la +dernière audace et le résout avec la dernière puissance. Depuis le jour +où Homère composa d'un triple carreau la foudre de Jupiter, jamais +l'allégorie religieuse n'avait rien tenté de si grand, ni rien exécuté +de si parfait. + +Il est presque inutile de parler des caractères. La difficulté semblait +immense, la puissance a paru plus grande encore que la difficulté. Plus +les personnages étaient au-dessus ou en dehors des conditions communes +des héros d'épopée, et plus leur nature et leur position les éloignaient +du lecteur, plus Milton les en a rapprochés. Non seulement Adam et Ève, +mais chacun des Anges déchus, chacun des Anges fidèles, sont plus +humains (dans le sens où ils devaient être humains) qu'aucun des +personnages de l'_Iliade_ et de la _Jérusalem_. Aucun n'est uniquement +le nom propre d'un caractère ou d'une passion; chacun est personnel et +vivant. La logique qui détermine leurs actes et leurs paroles n'est pas +celle de leur fonction générale dans le drame, mais de leur situation; +elle n'appartient pas à l'auteur, mais à chacun d'eux et à chacun de +leurs moments. Ils font ce qu'ils doivent faire, ils disent ce qu'ils +doivent dire, mais toujours autrement et mieux que vous n'eussiez prévu; +tout est dramatique, tout respire la réalité; en même temps qu'ils sont +logiquement nécessaires, ils sont contingents, historiques; leur +existence individuelle est un fait qui prend place dans votre mémoire. +Ainsi, à l'intérêt philosophique et religieux, le seul que vous +demandiez d'avance à cet immortel poème, se joint incessamment l'intérêt +dramatique le plus vif. Les personnes qui ont lu le _Paradis Perdu_ +savent de combien d'exemples je pourrais appuyer cet éloge; mais des +citations ne sont pas essentielles à mon but. + +Pour donner à ces personnages tant de saillie, il fallait nécessairement +les faire parler. Le vieil adage: «Parle que je te voie», est pleinement +applicable aux compositions poétiques; et non seulement le lecteur, mais +le poète lui-même, a besoin d'entendre ses personnages pour les voir. +C'est dans leurs discours qu'ils se révèlent au poète, qu'ils se +révèlent à eux-mêmes. Toute épopée où le poète ne cède pas très souvent +la parole aux créatures de sa fantaisie, n'est point épique, par cela +seul qu'elle n'est point dramatique. La parole seule, depuis la +naissance des choses, a mis en évidence le monde intérieur et prononcé +au dehors les traits de l'humanité. Les historiens antiques le savaient +bien; et ce n'est pas pour faire de la rhétorique, mais pour faire +entrer leurs lecteurs et entrer eux-mêmes dans les passions de leurs +personnages, qu'ils les font discourir aussi souvent que l'occasion le +comporte. Mézeray n'est nulle part si intelligent historien que dans ses +harangues fictives. Alors, sous le nom d'éloquence, c'est faire œuvre de +poésie; car l'éloquence, ainsi transposée, n'est plus seulement de +l'éloquence; être éloquent pour le compte d'autrui c'est être poète. Il +en est de l'éloquence et de la poésie, se substituant ainsi l'une à +l'autre, comme d'un seul et même arbre, dont les racines élevées en +l'air s'épanouiraient en rameaux, et dont les branches enfoncées dans le +sol deviendraient à leur tour les racines de l'arbre. C'est le caractère +d'un génie sincèrement poétique, ayant foi en son œuvre, que de faire +souvent parler les personnages qu'il a inventés; c'est au contraire, en +poésie, une preuve de petite foi que de remplacer ces discours directs +par des résumés en forme oblique, et, ce qui est pis encore, par des +définitions et des analyses. Milton, poète positif, n'a eu garde +d'entrer dans une si fausse voie. Aussi, quelle vie, quelle agitation, +quel remuement dans cette vaste composition! Mais ne vous contentez pas +de ce coup d'œil général: voyez chacun de ses discours. + +Milton est bien grand quand il parle en son propre nom; mais combien +davantage lorsqu'il cède la parole à ses héros! J'ai lu tous ces +discours, je les ai étudiés: l'intérêt en est inégal, selon la situation +et selon la personne de l'_orateur_; mais la perfection est égale dans +tous. Ce poète, qui a ses défauts, mais qui, à la différence d'Homère, +ne sommeille jamais, a, jusqu'à la fin de son poème, fait parler ses +personnages avec une suprême convenance; et, dans le moindre de leurs +discours, il a mis ce qui constitue essentiellement l'éloquence, et ce +qui fait la première vertu du style, _le mouvement_. + +Pour apprécier l'importance relative de cette qualité du style, +remarquons seulement qu'elle ressortit directement à l'âme, et à l'âme +seule. D'autres beautés peuvent être le fait de l'imagination et de +l'esprit: l'âme seule communique au style le mouvement, qui est toute +l'éloquence. L'âme elle-même est un mouvement; un corps immobile ne +cesse pas d'être un corps: l'âme, sans action, ne se conçoit pas, n'est +rien: comment donc, dans le style, aurait-elle une meilleure expression +que le mouvement? Aussi est-ce par la présence et par le degré de cette +précieuse qualité, que vous pouvez, dans un auteur, dans toute une +littérature, constater et mesurer la part de l'âme dans la création +littéraire. Horace n'avait-il pas le sentiment de cette vérité, +lorsqu'il disait dans son _Art poétique_: + + Ordinis hæc virtus erit et venus, aut ego fallor, + Ut jam nunc dicat jam nunc debentia dici. + +Cette maxime est susceptible d'un sens vulgaire et d'un sens beaucoup +plus élevé. L'art de faire venir chaque idée en son lieu logique, afin +que la pensée du lecteur arrive sans encombre au terme de l'ouvrage, +c'est le nécessaire de l'art: ce n'est pas le fait du génie. Dire à +présent ce qu'à présent il faut dire, c'est tour à tour accélérer ou +ralentir son cours, c'est resserrer et relâcher à propos le tissu de la +parole, c'est marcher ou par une pente insensible ou par de brusques +élans; c'est frayer sa route par de doux méandres ou par d'anguleux +détours; mais quoi? par pur caprice, et pour l'amour de la variété? non, +certes, mais pour reproduire ce qui se passe dans l'âme sous +l'impression d'un intérêt puissant, d'une vive passion ou de +l'enthousiasme. C'est là , selon nous, la beauté royale du style[474]. +Effacez toutes ces métaphores, émoussez tous ces traits d'esprit, +aplanissez, jusqu'à l'aplatir, cette diction saillante; si le mouvement +reste, vous avez conservé l'âme de votre discours. Ce n'est pas à dire +que le mouvement soit au prix du sacrifice de toutes ces choses: il les +produit de lui-même, elles ne sauraient le produire; de même qu'un +fleuve féconde des rives et les couvre de verdure et de fleurs, tandis +que ces fleurs et cette verdure ne peuvent rien sur son cours. Qu'il me +soit permis de ne pas quitter sitôt une image dont la réalité est tout +près de moi et m'a donné souvent à penser. Aux lieux où j'écris ces +lignes, presque sous mes yeux, un fleuve illustre change tout d'un coup +la direction de son cours[475]; après avoir longtemps coulé de l'Est à +l'Occident, il courbe soudainement vers le Nord la masse entière de ses +eaux; verra-t-il de plus beaux rivages? il l'ignore, et que lui importe? +qu'importe de laver les pieds de marbre de quelque villa ou les racines +de quelque tertre fleuri, au fleuve puissant qui, par la seule inflexion +de son cours, va imposer aux siècles sa loi, déterminer l'histoire d'un +monde, créer des nationalités distinctes, et tracer entre des peuples +une barrière morale et politique bien plus profonde que ses eaux? Or, +c'est ici, c'est à mes pieds, que s'opère la critique inflexion de ce +fleuve tout historique, dont le nom seul évoque mille souvenirs; cette +pensée, où je m'enfonce, et toutes les pensées qu'elle suscite, ne +sont-elles pas faites pour absorber les impressions que tenterait sur +mes sens l'aspect de ces bords heureux et fleuris? + +Le mouvement dans le style est un des principaux caractères des +littératures d'où l'âme n'a pas encore fait retraite. On peut, à +d'autres époques, imiter à grands frais le mouvement, l'exagérer dans +mille morceaux d'une rhétorique convulsive, qui ne ressemblent pas plus +à l'éloquence que les secousses du galvanisme ne reproduisent le +mouvement flexible et ressenti de la vie. Des traits, des images et des +soubresauts, ce n'est pas encore du style, et le teint ardent et +apoplectique d'une poésie matérialiste est bien différent des couleurs +d'une vie saine. Quel délice de quitter cette éloquence au milieu de +laquelle l'âme s'agite et ne marche pas, et de retourner vers Montaigne, +Sévigné, Racine et Milton; noms bien divers, génies bien différents, +mais qui ont écrit avec leur âme, et dont l'âme, si je puis dire ainsi, +coule et circule dans leurs écrits! Les lire, c'est vivre avec eux; +malheur à l'écrivain avec qui ses lecteurs ne vivent pas! Certes, Milton +est beau de bien des manières; son expression est tour à tour +majestueuse, profonde, gracieuse, naïve, mais ses paroles ne sont pas +plus belles que les intervalles de ses paroles; ce n'est pas dans ses +phrases seulement, c'est entre ses phrases que je l'admire; et la plus +sublime de ses images n'est pas plus sublime que tel passage, telle +transition, tel détour de sa parole dans les discours dont il a semé son +poème. + +L'excellence particulière de la poésie de Milton, celui de ses +caractères que j'ai surtout voulu mettre en saillie, c'est d'être une +poésie _positive_. Je l'appelle ainsi par opposition à cette poésie +d'abstraction, de négation ou d'exception, qui n'est que trop +généralement la poésie de notre époque. La poésie de Milton affirme; +elle exprime des êtres; elle individualise, elle incarne ses idées; elle +est pleine de courage, elle a foi en elle-même. Serait-il inutile de +présenter un tel modèle aux poètes contemporains? sont-ils trop +au-dessous d'une telle poésie, ou peut-être se jugent-ils trop au-dessus +d'elle? S'ils en reconnaissent la prodigieuse supériorité, s'ils la +saluent de leurs acclamations, rien n'est perdu; et nous pouvons +regarder l'épopée de Milton comme la piscine de la poésie nouvelle. Dans +tous les cas, il ne faut pas se lasser d'élever l'enseigne du vrai et du +beau, ne fût-ce que pour avertir et consoler, dans quelque endroit de la +confuse mêlée, quelque fidèle éperdu et découragé; et quant aux +autres... + + Virtutem videant[476]... + +Dans un prochain article, où je me propose d'envisager le _Paradis +perdu_ sous le point de vue religieux, j'aurai l'occasion de montrer ce +qu'a donné de positif à cette poésie le Christianisme positif de +l'auteur. Ceci nous mènerait aujourd'hui trop loin. Je me contente +d'avoir fait[477] ressortir quelques-uns des caractères généraux qui +m'ont le plus frappé dans ce chef-d'œuvre. Je ne me suis que trop étendu +sur ces sujets, qui ne constituent néanmoins qu'une faible partie du +tribut de louange que nous devons à Milton. Mais comment se détacher +sans regret d'une telle contemplation? Comment enfermer ses admirations +dans de justes limites? L'impression que fait une telle lecture est très +semblable à celle que nous recevons des grands spectacles de la nature; +l'œil ne se détache qu'avec peine des sublimes tableaux de l'océan, +lorsque la tempête y creuse des vallées, et qu'à ses tonnerres profonds +répondent les tonnerres du ciel. Dans ces aspects majestueux, dans ces +signes visibles de la puissance, l'âme s'obstine à chercher l'invisible. +Ainsi mon regard restait fixé sur cet océan de poésie dont une main plus +qu'humaine semblait agiter les flots. Ce n'était plus Milton que +j'entendais dans les rugissements de l'abîme et dans les hymnes des +Séraphins; il n'était plus lui-même qu'un phénomène comme ceux qu'il +retrace, qu'une merveille comme celles qu'il a chantées; et au sujet du +poète, je m'écriais avec le poète lui-même: «Puissant Créateur, je +t'admire dans tes ouvrages et dans les ouvrages de tes ouvrages[478]!» + + + + +DEUXIÈME ARTICLE[479] + + +On n'a jamais mis en doute que le dessein de l'auteur du _Paradis Perdu_ +n'ait été profondément sérieux. Il a songé moins à orner son sujet de +poésie, qu'à honorer la poésie en l'appliquant à son sujet, il a voulu +ramener l'art à son origine, à son premier emploi, et pour ainsi dire +sur son terrain natal. Il n'a pas envisagé la poésie comme un simple +accessoire, un palliatif de son dessein. Elle n'a pas été pour lui, +comme pour le Tasse, le miel dont on enduit les bords d'une coupe amère; +pour lui, la poésie fait partie de la boisson même; elle est +l'expression naturelle et intime de la vérité qu'il veut raconter; elle +ne s'y ajoute pas, elle en ressort, elle en émane; sœur de la foi, de +l'espérance et de l'amour, elle n'est pas une grâce, elle est une vertu; +elle s'abreuve du moins aux mêmes sources que la vertu; et le poète, +comme poète, a pu invoquer l'Esprit saint. À ce point de vue, on n'a pas +à craindre de voir ou le dessein subordonné à la forme, ou la forme +sacrifiée au dessein; l'art et la foi sont ici étroitement unis; le +poète et le chrétien s'inspirent mutuellement; et les préoccupations +morales ou philosophiques qui ont perdu tant d'œuvres d'art, et les vues +d'art qui ont aminci et profané tant de hauts desseins, se donnent la +main dans la plus parfaite intelligence. Aucune épopée, aucun drame, ne +présente au même degré cet imposant caractère. + +Mais il faut le dire aussi, jamais l'accord ne fut plus naturel entre la +poésie et la foi. Milton, à la vérité, pouvait seul tirer le _Paradis +Perdu_ des premiers chapitres de la Genèse; mais il l'en a tiré tout +entier; il n'y a dans son poème ni une donnée, ni un fait important, ni +un caractère principal, dont l'indication première n'appartienne à +l'auguste tradition que Moïse a recueillie; en sorte que, dans un sens, +peu de poètes ont eu moins à inventer; et néanmoins, ou plutôt à cause +de cela même, peu de poètes ont paru plus originaux. Milton ne le paraît +pas seulement: il l'est sans doute; mais il l'est surtout pour avoir su +se donner sans réserve à son sujet, pour s'être énergiquement associé à +cette originalité divine, pour en avoir accepté toutes les conditions et +toutes les conséquences, avec la soumission exacte de l'orthodoxe, +animée par la liberté créatrice du poète. Toutes les principales +conceptions du _Paradis Perdu_ paraissent le simple prolongement des +grandes lignes commencées dans la Bible; prolongement dirigé par cette +haute logique du génie toujours sanctionnée et jamais prévue par le bon +sens. Et c'est parce qu'il ne change rien à ces prémisses qu'il est +original. Tout ce qu'il en retrancherait, tout ce qu'il y ajouterait de +son propre fonds le jetterait dans le vague et dans le lieu commun. +Quiconque a médité les premiers chapitres de la Genèse a dû se +convaincre qu'on n'en pouvait tirer un chef-d'œuvre épique qu'à la +condition, acceptée par Milton, de s'identifier toute la substance de ce +grand récit, d'en aspirer tout l'esprit, d'y croire pieusement, d'en +faire la base de sa vie. À ce prix seulement, tous les éléments de +poésie qui y sont engagés sortent de l'ombre et se révèlent. + +En dehors de ce système de fidélité biblique, il n'y avait pour le poète +qu'un abîme, où se perdait toute figure décidée, tout caractère +historique, toute personnalité. Le sujet serait devenu métaphysique +entre les mains des sages, extravagant sous les plumes audacieuses; car, +en sortant de la sphère des abstractions, que mettre à la place de ces +grandes scènes, sinon des extravagances? Pour voir ce qu'en cette +matière le poète a dû au chrétien, cherchez quelle est, de l'édifice +biblique où s'est abrité son génie, la pierre qu'on peut détacher sans +que tout le poème croule, ou du moins sans qu'une de ses masses s'en +détache et le laisse mutilé? Répugnez-vous aux manifestations +personnelles de la Divinité? il n'y a plus de poème. Préférez-vous à +Satan et à ses cohortes les erreurs et les passions funestes à notre +fragilité? vous enlevez tout un drame, un drame immense, où ces passions +mêmes que vous voudriez mettre en scène trouvent l'expression la plus +vive dont elles soient susceptibles et que l'art leur ait jamais donnée. +Refusez-vous l'histoire de la création de la femme? au lieu de donner de +sa position, de ses rapports avec l'homme, une raison à la fois +religieuse et poétique, vous vous réduisez à la force des choses, à la +constitution respective des deux sexes, à l'intérêt de la famille et de +la société, en un mot à copier avec plus ou moins d'élégance l'ouvrage +du docteur Roussel[480]. Arrachez-vous du poème l'arbre de science qui +donne la mort? que mettrez-vous à la place? et, quoi qu'il vous plaise +d'y mettre, comment faire cadrer votre invention avec le caractère de +tous les autres faits, si vous les avez conservés? Que voulez-vous +substituer au surnaturel et au révélé, sinon l'absurde, l'incohérent et +le bizarre? S'il est possible que vous évitiez ces écueils, il est +encore plus sûr que vous aurez évité la poésie. + +Comme ces plantes qui, plongeant leurs racines en pleine terre, prennent +du sol maternel tout l'espace qu'elles veulent, le poème de Milton est +planté en plein christianisme; il est le développement d'une religion +tout à fait positive[481]. À l'avis même de quelques personnes, le poète +a trop hardiment développé l'anthropomorphisme biblique; il a abusé de +quelques données, dont il ne fallait s'autoriser qu'avec discrétion; on +lui oppose Klopstock, qui, dans un sujet pris à la même région, est +demeuré aussi spiritualiste que le comportaient la poésie, qui veut des +images, et le langage humain qui, dans son application aux choses de +l'esprit, n'est qu'une image perpétuelle. On fait observer que l'auteur +du _Messie_ se garde bien de prodiguer les discours du Très-Haut, qu'il +en est au contraire saintement avare; que, pour les épargner, sans +refuser toutefois un organe à la pensée divine, il a placé au-dessus de +tous les anges, et le plus près possible de l'essence incréée, un être +nommé Éloa, qui, dans les occasions où un certain développement de +discours est nécessaire, devient l'interprète et la voix de l'Éternel; +on observe enfin que lorsque Dieu lui-même se fait entendre, c'est en un +petit nombre de paroles solennelles, que préparent et annoncent un +appareil de circonstances également solennelles, et dont l'impression, +ressentie dans toute l'étendue des cieux, fait tressaillir tous les +mondes. + +Attentif à cette objection, j'ai, pour en apprécier la force, consulté +l'impression qui me reste de quelques passages correspondants de Milton +et de Klopstock; et j'ai trouvé, chose paradoxale au premier regard, que +le spiritualisme de l'un produisait sur mon âme un effet moins +religieux, moins conforme à l'intention du poète, que +l'anthropomorphisme de l'autre. J'ai senti ce qu'un spiritualisme trop +raffiné, trop exigeant, peut avoir de commun avec le rationalisme. J'ai +présumé que, sous le voile du respect, Klopstock s'était caché à +lui-même le besoin de répondre aux tendances d'une époque prévenue +contre toute la partie historique et sensible qui distingue la religion +positive du déisme pur. En y réfléchissant davantage, je suis venu à +penser qu'il y a plus d'une manière de dégrader, en les humanisant, les +choses divines; qu'on peut faire Dieu homme par la pensée comme par la +parole et par l'action; et qu'aussitôt que la poésie le sort de son +silence et de son repos, elle le fait devenir «comme l'un de nous[482]»; +qu'il n'y a donc de choix qu'entre deux genres d'anthropomorphisme, ou, +si l'on veut, de profanation; et que la profanation, le danger sont +moindres à prêter à la Divinité l'action humaine qu'à lui attribuer la +pensée humaine. Les franches et hardies représentations de la Bible +m'ont semblé moins aventureuses, puisqu'il est impossible d'y voir autre +chose que de simples formes, que cet effort nécessairement impuissant, +mais qui n'en convient pas et qui veut être pris au sérieux, cet effort, +dis-je, de l'âme humaine pour comprendre et exprimer l'âme divine. La +distance me paraissait d'autant plus grande qu'elle aspirait à +disparaître; la représentation d'autant moins rationnelle qu'elle +prétendait à l'être davantage. Il y a même plus: poussé dans cette voie +par le poète, on enchérit involontairement sur lui; on veut faire +quelques pas de plus dans l'infini; on s'épuise en infructueux, élans, +dont le premier effet est d'oppresser l'âme, de fatiguer l'esprit, et le +second d'éloigner de nous la perception de la Divinité. Il en est d'un +semblable procédé comme d'une série de chiffres qu'on prolongerait +indéfiniment; après un certain nombre, l'esprit, à qui toute mesure, +tout moyen de comparaison échappe, cesse d'y rien connaître; il se voit +toujours à la même distance de l'infini; et dans ce sens il n'a pas fait +un seul pas; mais il s'est éloigné, à perte de vue, de toute mesure +appréciable, de toute idée distincte. + +Après cela, je m'empresserai de reconnaître que le génie contemplatif du +poète allemand atteint dans le sens de la profondeur aussi loin que +celui du poète anglais dans le sens de la hauteur. Je dirais, si le mot +s'y prêtait, qu'il a au plus haut degré l'imagination des choses +intérieures. Klopstock, c'est Milton retourné en dedans, et creusant +autour des racines de ce même arbre dont le chantre du _Paradis_ se +plaît à étaler le magnifique feuillage. Il n'a peut-être été donné à +personne de dire, sur le monde intérieur, d'aussi grandes choses que +Klopstock; et l'on croit, à l'entendre, qu'il a eu pour guide et pour +maître ce même Éloa, cet être sublime dont «chaque pensée est belle +comme l'âme entière de l'homme alors qu'il s'abîme dans des pensées +dignes de son immortalité[483].» Mais si la profondeur des pensées de +Klopstock ne peut s'expliquer que par le caractère individuel de son +génie et par une piété qui avait passé de son cœur dans son esprit, il +n'en est pas moins vrai, à nos yeux du moins, que sa tendance à tout +spiritualiser lui était commandée par son siècle, qui n'était plus assez +naïvement croyant pour se prêter aux formes des fictions miltoniennes; +d'ailleurs, en de pareils sujets, c'est toujours en creux plutôt qu'en +relief que le génie allemand aime à graver ses idées. + +Pour moi, la question revient toujours à savoir s'il convient, s'il est +permis de traduire en épopée les histoires toutes saintes dont Dieu +lui-même est l'écrivain et le sujet; et comme je ne veux point traiter +cette question, il ne me resterait, après avoir déclaré ma préférence +pour le système de Milton, qu'à examiner si l'exécution est aussi +respectueuse, aussi édifiante, que le dessein pouvait le comporter. +J'ose répondre affirmativement. Une fois qu'on aura concédé au poète, au +moins par hypothèse, le droit de faire parler le Très-Haut, on +reconnaîtra qu'il était impossible de mettre plus de réserve dans cette +hardiesse, plus de révérence dans cette liberté. Puisqu'il faut le dire, +Dieu, dans la splendeur des cieux que Milton a osé nous ouvrir, enseigne +formellement la théologie; mais c'est la théologie de Dieu. Ses discours +sont le pur extrait des Écritures divines. La forme peut sembler plus +moderne, l'exposition du dogme plus systématique qu'elles n'apparaissent +dans la Bible; mais le fond est biblique au dernier degré. Rien +d'anxieux d'ailleurs, rien de péniblement littéral dans cette orthodoxie +chrétienne professée de si haut; l'expression, toujours large, pleine, +libre, respire la souveraineté de Celui dont la pensée est la substance +même de la vérité, et dont la parole est vraie par cela seul qu'elle est +sa parole. On sentira, je crois, ces caractères dans le passage suivant, +que j'abrège à regret: + + «Ô mon FILS! en qui mon âme a ses principales délices, FILS de mon + sein, FILS qui est seul mon VERBE, ma Sagesse et mon effectuelle + Puissance, toutes tes paroles ont été comme sont mes Pensées, + toutes, comme ce que mon Éternel dessein a décrété: l'Homme ne + périra pas tout entier, mais se sauvera qui voudra; non cependant + par une volonté de lui-même, mais par une grâce de moi, librement + accordée. Une fois encore je renouvellerai les pouvoirs expirés de + l'Homme, quoique forfaits et assujettis par le péché à d'impurs et + exorbitants désirs. Relevé par MOI, l'Homme se tiendra debout une + fois encore, sur le même terrain que son mortel Ennemi; l'homme + sera par MOI relevé, afin qu'il sache combien est débile sa + condition dégradée, afin qu'il ne rapporte qu'à MOI sa délivrance, + et à nul autre qu'à MOI. + + »J'en ai choisi quelques-uns, par une grâce particulière élus + au-dessus des autres: telle est ma Volonté. Les autres entendront + mon appel; ils seront souvent avertis de songer à leur état + criminel, et d'apaiser au plus tôt la Divinité irritée, tandis que + la grâce offerte les y invite. Car j'éclairerai leurs sens + ténébreux d'une manière suffisante, et j'amollirai leur cœur de + pierre, afin qu'ils puissent prier, se repentir, et me rendre + l'obéissance due: à la prière, au repentir, à l'obéissance due + (quand elle ne serait que cherchée avec une intention sincère), mon + oreille ne sera point sourde, mon œil fermé. Je mettrai dans eux, + comme un guide, mon Arbitre, la CONSCIENCE: s'ils veulent + l'écouter, ils atteindront lumière après lumière; celle-ci bien + employée, et eux persévérant jusqu'à la fin, ils arriveront en + sûreté. + + »Ma longue tolérance et mon Jour de Grâce, ceux qui les négligeront + et les mépriseront ne les goûteront jamais; mais l'Endurci sera + plus endurci, l'Aveugle plus aveuglé, afin qu'ils trébuchent et + tombent plus bas. Et nuls que ceux-ci je n'exclus de la + miséricorde[484].» + +La réalisation poétique d'une autre personne, du Fils éternel, ne +poussait pas le poète contre le même écueil, mais contre des difficultés +plus grandes peut-être en leur espèce. Le plus habile des poètes, le +plus haut des génies doit se résigner d'avance à ne point représenter en +effet Celui qui nous en a lui-même défiés dans ces mémorables paroles: +«À qui feriez-vous ressembler le Dieu fort, et quelle ressemblance lui +donnerez-vous[485]?» Ici le sentiment d'une impuissance absolue et la +certitude qu'elle sera universellement reconnue, procurent au poète une +sorte de repos d'esprit; mais ce repos, cette résignation lui font +défaut lorsqu'il s'agit de produire à l'imagination le Dieu-homme, Celui +dont l'ineffable beauté demande pourtant à être figurée, à devenir +sensible; Celui en qui notre espérance veut voir, même au sein de la +gloire céleste, avant l'accomplissement des temps, avant la naissance de +l'univers, un frère en même temps qu'un Dieu; Celui-là , en un mot, qu'il +faut faire parler tout à la fois en Dieu et en homme. C'est là , ou je me +trompe fort, que la divination poétique rencontre sa limite; c'est là +que le poète doit rejeter sa lyre et croiser en silence ses mains sur sa +poitrine, à moins que son ouvrage, ainsi que Milton l'affirme du sien, +«ne soit celui de la Divinité qui chaque nuit l'apporte à son oreille.» +Et véritablement, ont-elles pu tomber de moins haut, des paroles comme +celles-ci, qu'on ne peut lire, si l'on a un cœur, qu'on ne peut même +transcrire, sans un indicible saisissement? C'est la réponse du Fils +éternel à l'appel que son Père vient d'adresser à tous les cieux en +faveur de l'homme tombé: + + «Mon PÈRE, ta parole est prononcée: L'HOMME TROUVERA GRÂCE. La + Grâce ne trouvera-t-elle pas quelque moyen de salut, elle qui, le + plus rapide de tes messagers ailés, trouve un passage pour visiter + tes créatures, et venir à toutes, sans être prévue, sans être + implorée, sans être cherchée? Heureux l'Homme si elle le prévient + ainsi! Il ne l'appellera jamais à son aide, une fois perdu et mort + dans le péché: endetté et ruiné, il ne peut fournir pour lui ni + expiation, ni offrande. + + »Me voici donc, MOI pour lui, vie pour vie; je m'offre: sur MOI + laisse tomber ta colère; compte-MOI pour HOMME. Pour l'amour de + lui, je quitterai ton sein, et je me dépouillerai volontairement de + cette gloire que je partage avec TOI; pour lui je mourrai + satisfait. Que la MORT exerce sur MOI toute sa fureur; sous son + pouvoir ténébreux je ne demeurerai pas longtemps vaincu. Tu m'as + donné de posséder la vie en moi-même à jamais; par TOI je vis, + quoiqu'à présent je cède à la MORT; je suis son dû en tout ce qui + peut mourir en moi... + + »Ici, ses paroles cessèrent, mais son tendre aspect silencieux + parlait encore, et respirait un immortel amour pour les hommes + mortels, au-dessus duquel brillait seulement l'obéissance filiale. + Content de s'offrir en sacrifice, il attend la volonté de son + PÈRE[486].» + +Tout ce qui est dit ailleurs du Messie, et tout ce qu'il dit, respire +cette même sublime tendresse. La contempler, la dépeindre semble être le +délice du poète, l'objet de son travail, le prix de ses peines. La +parole manquerait plutôt sur ses lèvres que la plus suave onction à sa +parole, pour exprimer cette charité par qui le monde est sauvé, par qui +la vie retrouve un sens, par qui tout est accompli. + + «Ainsi jugea l'homme Celui qui fut envoyé à la fois Juge et + Sauveur: il recula bien loin le coup subit de la mort annoncé pour + ce jour-là : ensuite ayant compassion de ceux qui se tenaient nus + devant lui, exposés à l'air qui maintenant allait souffrir de + grandes altérations, il ne dédaigna pas de commencer à prendre la + forme d'un serviteur, comme quand il lava les pieds de ses + serviteurs; de même à présent comme un père de famille, il couvrit + leur nudité de peaux de bêtes, ou tuées, ou qui, de même que le + serpent, avaient rajeuni leur peau. Il ne réfléchit pas longtemps + pour vêtir ses ennemis; non seulement il couvrit leur nudité + extérieure de peaux de bêtes, mais leur nudité intérieure, beaucoup + plus ignominieuse, il l'enveloppa de sa robe de justice et la + déroba aux regards de son PÈRE[487].» + +Descendons maintenant sur la terre avec le poète; ou même descendons +plus bas que la terre; car ces êtres mystérieux, ces anges tombés qui se +vengent sur l'homme de leur propre infidélité, ne peuvent être dans le +poème que les diverses images de l'humanité pécheresse, se glorifiant +dans sa chute, se faisant un empire de son péché; ce serait même, si un +tel sujet ne se refusait également à l'art et à la pensée, ce serait +l'homme dans la perfection du péché. Mais cette effroyable perfection +que la pensée peut concevoir d'une manière abstraite et que +l'imagination ne saurait se représenter, l'art la répudie; l'absolu, en +aucun genre, n'est de son domaine; il ne peint que le relatif, le +limité, le composé; du moins c'est uniquement à des objets de cette +nature qu'il peut demander la matière d'une composition suivie et +graduée. Milton n'a pu faire de ses démons que des hommes; chacun d'eux +est un vice humain, mais élevé à son idéal. Ne pouvant présenter dans la +personne de nos premiers parents que le péché dans son germe et à son +début, il a réservé les anges de l'abîme pour la peinture d'une +dépravation accomplie, qui en est venue à s'avouer à elle-même, qui +s'applaudit de ce qu'elle est, qui, surabondante, répand de son +superflu, se fait la providence de tout mal, et exerce au milieu des +créatures intelligentes l'épouvantable royauté du péché. Au fond le mal +qui éclate dans les anges pervers n'est pas d'une autre nature que celui +qui se manifeste en nous, et n'a pas un autre principe; il n'était pas +possible à Milton d'attacher deux notions à l'idée du péché, qui, dans +tous les êtres où il règne, n'est qu'une tentative de se faire Dieu à la +place de Dieu même; il ne pouvait échapper à la nécessité de donner au +péché dans les démons les mêmes caractères et les mêmes conséquences +qu'au péché dans la vie humaine; ainsi ce mot profond: «méchant, et par +conséquent faible[488],» qu'il applique à Satan, est emprunté à la +connaissance de notre nature; mais Satan et ses pairs nous représentent +ce que serait le péché dans un monde de péché, où nul exemple, nulle +influence d'un genre opposé, n'en réprimeraient l'expansion illimitée; +on y voit ce que devient le mal dans l'atmosphère du mal, ne respirant +de tous côtés que ce qui est identique à sa propre substance; atmosphère +où le pécheur, selon l'énergique expression du poète, finit par +ressembler parfaitement à son péché[489]. + +Tels sont, chez Milton, les princes de l'abîme; mais comment ne pas +remarquer que celui qu'ils ont mis à leur tête et qui dirige tous leurs +mouvements, Satan, est le seul qui laisse entrevoir quelque autre +émotion que celle du péché, quelque autre joie que celle du mal? Il ne +suffit pas, pour expliquer cette anomalie, de remarquer que la poésie du +personnage et le drame de son caractère tiennent presque tout entiers à +ce conflit intérieur: Milton lui-même n'accepterait pas cette apologie; +il y a de ce contraste une raison plus profonde; et le génie de Milton +veut ici un éloge, non des excuses. C'est parce qu'il reste dans l'âme +de Satan un recoin lumineux, une place pour le remords et même pour la +pitié, qu'il est digne du poste qu'il occupe. Quelque chose en lui se +révolte contre sa déchéance; il a un profond souvenir, un regret amer du +ciel; ce regret se tourne en rage; et cette rage est son titre dans le +royaume des démons. Il y a des démons plus dégradés, plus vils, mais nul +n'est capable de haïr comme lui; et cette haine le relève; car il y a +quelque chose encore au-dessous de la haine: c'est l'égoïsme; la haine +est du moins un sentiment, l'égoïsme est l'absence de tous les +sentiments, l'égoïsme est la mort vivante; il est, quand l'occasion s'en +présente, plus impitoyable, plus féroce que la haine; il est l'enfer +dans l'enfer; mais quand l'égoïsme et la haine sont en concurrence pour +le gouvernement de l'enfer, c'est la haine qui doit l'emporter. Or, +Satan hait parce qu'il est encore capable de quelque sentiment; Satan +hait parce qu'il est encore capable de lumière; par la haine il achève +et consacre son éternelle perdition; en creusant l'abîme de la race +humaine, il approfondit le sien d'autant; et son effroyable vœu: «Plutôt +être le premier dans l'enfer que d'obéir dans le ciel[490],» il le verra +accompli, mais dans un sens mille fois plus terrible qu'il ne l'a conçu. + +Le croira-t-on? un seul trait, dans le _Paradis Perdu_, demeure +exclusivement aux démons: ils s'acharnent, dans les loisirs de l'enfer, +à sonder les mystères de l'existence et les secrets incommunicables de +la Divinité. + + «En discours plus doux encore (car l'éloquence charme l'âme, la + musique les sens), d'autres assis à l'écart sur une montagne + solitaire, s'entretiennent de pensées plus élevées, raisonnent + hautement sur la Providence, la Prescience, la Volonté et le + Destin: Destin fixé, Volonté libre, Prescience absolue; ils ne + trouvent point d'issue, perdus qu'ils sont dans ces tortueux + labyrinthes. Ils argumentent beaucoup du mal et du bien, de la + félicité et de la misère finale, de la passion et de l'apathie, de + la gloire et de la honte: vaine sagesse! fausse philosophie! + laquelle cependant peut, par un agréable prestige, charmer un + moment leur douleur ou leur angoisse, exciter leur fallacieuse + espérance, ou armer leur cœur endurci d'une patience opiniâtre + comme d'un triple acier[491].» + +Il n'y a rien à ajouter à ce passage, où Milton a fait des spéculations +d'une philosophie aride et téméraire l'amusement de l'enfer et un moyen +d'endurcissement pour les démons eux-mêmes. + +Au reste, c'est dans le poème seulement que ce trait demeure propre aux +démons: nous aussi, au risque d'être foudroyés, nous nous livrons au +même désir de regarder dans l'arche. Milton n'a pas pu davantage les +caractériser entre tous les êtres en leur donnant un invincible besoin +de propager le mal qui est devenu en quelque sorte leur substance. Ce +prosélytisme du péché se voit aussi parmi les hommes. Le mal, comme le +bien, est expansif; cela tient à son essence même. Il y a des exceptions +dans le détail; mais dans l'ensemble la règle se retrouve; il y a +généralement, de la part des pécheurs, un effort constant de convertir +le monde à leur péché et à leur misère; et je me demande, dans la +supposition qu'il existât au-dessous de l'humanité une autre classe +d'êtres intelligents et moraux, si nous ne serions pas les démons de +cette autre humanité. + +Il résulte de toutes ces observations que ce n'est qu'à force de génie +que Milton a pu donner aux princes de l'enfer une physionomie qui leur +appartienne en propre; l'impression toute spéciale que nous en recevons +n'est qu'une illusion; nous croyons avoir vu des démons et nous avons vu +des hommes. Il aurait fallu plus que du génie pour imprimer à ces êtres +un caractère qui leur fût intrinsèque et exclusivement propre. Ce +caractère existe, puisque la Bible ne nous représente nulle part les +démons comme susceptibles de réconciliation et de salut; une destinée +qui n'est qu'à eux nous fait conclure, sans nous la révéler, une +condition, une nature, qui n'est aussi qu'à eux. Nous n'en savons +ici-bas, ni n'en saurons jamais davantage: il est inutile de le tenter; +car, dans ce genre, les conjectures les plus spécieuses seraient des +suppositions téméraires. + +C'est bien assez des mystères de notre propre destinée! Le plus sombre, +le plus redoutable ne sera point éclairci pour nous, du moins aussi +longtemps que nous serons détenus dans les liens de cette chair +corruptible. Nous sommes tombés; tout le témoigne, et même la conduite +et les tendances de ceux que cette doctrine exaspère; mais pourquoi, +mais comment sommes-nous tombés? Ici la lumière lutte sans fin avec les +ténèbres. Le dernier mot nous échappe toujours; mais tous ceux qui le +précèdent, nous les savons. Personne ne les a mieux dits que l'auteur du +_Paradis Perdu_. Personne n'a ramené le problème de notre déchéance à +des termes plus simples et plus grands, ni tracé d'une main plus sûre la +limite entre l'usage innocent de la liberté humaine et son premier abus. +Observez que, dans la forme d'une exposition systématique, la tâche +était comparativement aisée. Le philosophe, en se récusant aussi bien +que le poète sur le côté de la question qui reste éternellement voilé, +pouvait sans trop de peine nous montrer dans la création d'un _moi_ +distinct du _moi_ divin, l'occasion et le point de départ du péché. Il +pouvait nous dire qu'un être pourvu du sentiment du _moi_ est par là +même complet comme Dieu, et vaut plus que tous les mondes à la fois, +lesquels, étant en Dieu, ne s'additionnent point à lui, tandis que Dieu +et l'homme, ou plutôt Dieu et un homme, s'additionnent et font deux. + +Or, se servir du _moi_ pour faire avec mérite ce que l'univers fait sans +mérite, je veux dire pour se rejoindre volontairement au _moi_ divin et +s'absorber en lui, là étaient la tâche et le danger, là était le +triomphe de l'homme ou sa perdition. D'un côté, sans l'existence du +_moi_ créé en face du _moi_ incréé, point d'harmonie dans l'être des +choses, point de réel accord, puisqu'accord suppose dualité; et Dieu, +s'il est permis de s'exprimer ainsi, Dieu restait incomplet, comme la +lumière sans le regard, comme l'espace sans la matière, comme une +équation à terme unique. On oserait dire, si l'on ne craignait d'être +mal compris, que le second _moi_ était une condition constitutive du +premier, et que, dans un sens moral, l'homme fait partie de Dieu. En +aucun cas, il importe bien de le remarquer, l'éternelle harmonie ne +pouvait être troublée à son centre; le péché même ne l'a point +compromise dans ce sens; l'ordre est irrévocablement garanti; et même +aux yeux des créatures il sera manifeste lorsque Dieu aura, suivant sa +promesse, «réuni toutes choses en Christ[492].» Mais la circonférence +pouvait être agitée d'un trouble qui ne devait pas retentir au centre +dans lequel tous les rayons arrivent rectifiés. Si, en Dieu même, la +gloire et la paix ne sont jamais altérées, parce que, par rapport à lui, +tout désordre est réparé en même temps que commis, ou que tout désordre +devient ordre à ce point de vue suprême, le désordre n'en est pas moins +réel, intrinsèque, à l'endroit où il a lieu, et ce désordre, quelle que +soit la variété de ses formes, revient toujours à ceci: le _moi_ relatif +se faisant absolu. + +Tout péché est une expression, une forme de cette idée. Telle est, au +point de vue métaphysique, la formule du problème. Il s'en déduit deux +vérités, que le christianisme oppose, l'une au panthéisme, l'autre au +matérialisme. L'une de ces vérités défend l'individu contre le +panthéisme; car l'individu se compte avec Dieu même, et, n'y eût-il pour +toute créature, pour tout monde, qu'un individu humain, il obtiendrait +le regard de Dieu et le fixerait, aussi bien que doit le fixer, à notre +avis à tous, l'ensemble du monde actuel; d'où il résulte que chaque +homme dans le monde est l'objet de l'attention de Dieu. D'une autre +part, le _moi_ n'ayant de valeur qu'en tant qu'il est relatif et qu'il +se reconnaît pour tel, il n'en a plus dès qu'il se fait absolu, et perd, +par l'irréligion qui est l'égoïsme radical, toute espèce de +signification; non seulement l'athéisme, mais l'athée lui-même est un +non-sens, une non-valeur. + +Telle est la théologie morale de Milton, et la théorie qu'exprime, ou +plutôt que fait vivre sa narration du premier péché. C'est en poète +qu'il l'enseigne, c'est par des faits qu'il l'expose. La direction +philosophique de la pensée de Milton frappe à toutes les pages de son +poème; c'en est même un des caractères distinctifs; mais par philosophie +même, il s'est abstenu ici de toute abstraction métaphysique; et avec +quel bonheur de poésie n'a-t-il pas fait ressortir ces grands traits, +ces lignes primitives de notre vie morale, qui sont la traduction +vivante et la substance palpable des théories que nous venons de +rappeler. Quelle admirable union de la vérité générique avec la vérité +individuelle et pour ainsi dire anecdotique! Ce sont deux hommes, deux +pécheurs bien distincts entre tous les millions d'hommes et de pécheurs +qui se sont succédés sur la terre; c'est Adam, c'est Ève, comme vous +êtes Paul, comme je suis Pierre; mais c'est en même temps l'homme, dans +toute la généralité de son être, dans toute la suite de ses générations, +dans toute la majesté de sa collective infortune. + +Je ne puis entreprendre l'analyse de cette partie du poème, la plus +importante cependant et la plus digne d'intérêt. Mais je prie le lecteur +de s'y arrêter avec une attention sérieuse, pour y étudier sa propre +histoire, pour s'y retrouver lui-même. La complication que la vie +sociale et la civilisation ont apportée dans notre existence morale, +éloigne la plupart des hommes, même les plus sérieux, de toute +méditation sur les premiers éléments de leur vie intérieure; leur +attention s'arrête, bien loin du tronc, dans l'entrelacement confus des +rameaux; le rapport de l'homme avec l'homme, ou avec telle situation +donnée, distrait le regard d'un rapport plus grand et d'une idée plus +simple; on remonte plus rarement à ce point où l'homme, isolé de toute +relation contingente et temporaire, se montre en contact avec l'idée +morale dans toute sa généralité, avec l'infini, avec Dieu. C'est dans +Milton que peut aller se chercher, dans la simplicité de son existence, +celui qui ne s'est pas encore trouvé dans la Bible, dont Milton n'a fait +que développer les données. L'homme avant la chute, l'homme après la +chute; l'homme ignorant et innocent, l'homme enveloppé par son péché de +la plus terrible des lumières; la vertu naissant avec le péché; la lutte +succédant à la paix; la tranquille possession du royaume faisant place à +ce nouvel ordre où la possession, selon la parole évangélique, n'est +promise qu'à la violence, à la violence des soupirs, des prières et des +sacrifices; enfin la bénigne chaleur de la miséricorde fécondant au sein +de notre nature la semence amère du repentir, et l'homme, humble +conquérant de son héritage, d'un meilleur Éden que celui qu'il a perdu; +le tableau sommaire de l'humanité, de la société, telles que le péché +les a faites, et telles que la vérité les remue et les modifie: voilà +les vérités que développe et qu'anime, profond tour à tour, sublime et +délicat, mais vrai et sérieux toujours, le biblique génie de notre grand +poète. Toute l'humanité revit et se rend compte d'elle-même dans les +entretiens du couple malheureux et béni; en frémissant de leurs dangers, +en s'effrayant de leur chute, en s'associant à leur indicible désespoir, +on oublie et on se rappelle tour à tour que c'est sur soi-même que l'on +s'épouvante et s'attendrit; et même, s'oubliât-on entièrement dans +l'intérêt qu'inspirent ces deux êtres en qui nous sommes renfermés, on +fait involontairement, de la pensée et du cœur, tout le chemin qu'on +leur a vu faire; leur repentir, leur espérance, leur consolation +deviennent les nôtres; et c'est les yeux humides et tournés vers le même +asile invoqué par eux, qu'on lit cette touchante conclusion, dont on +voudrait faire sa propre histoire: + + «Que pouvons-nous faire de mieux que de retourner au lieu où il + nous a jugés, de tomber prosternés révérencieusement devant lui, là + de confesser humblement nos fautes, d'implorer notre pardon, + baignant la terre de larmes, remplissant l'air de nos soupirs + poussés par des cœurs contrits en signe d'une douleur sincère et + d'une humiliation profonde[493]?» + +Si l'espace, dont j'ai été prodigue, me permettait d'autres détails, je +relèverais encore comme une partie essentielle du système religieux +exposé par le poète, les grands traits dont il a dessiné la vie humaine +et ses principales relations, telle que Dieu la veut et l'a fondée. Il +ne serait pas inutile d'opposer cette pure image à toutes les idées dont +le scepticisme moderne a défiguré, et, si j'osais le dire, barbouillé la +face de la vie humaine. La parole, la famille, le travail, la loi, ces +grandes bases de l'ordre social, cette constitution immuable de +l'humanité, reparaissent ici dans leurs véritables conditions, dans la +candeur de leur forme primitive. L'esprit se rafraîchit, l'âme se +retrempe à l'aspect de ces vérités graves et douces, qu'on ne peut +s'empêcher, dès la première vue, de reconnaître et de saluer. Le siècle, +qui a compliqué les choses les plus simples et renié les instincts les +plus puissants, a besoin de remonter vers Éden, et de retrouver dans les +leçons du poète le vrai type de tant d'institutions altérées, de tant de +rapports faussés, de tant de vérités obscurcies. Je ne veux indiquer +qu'un seul trait, mais l'un des plus importants de ce plan premier et +définitif de la vie humaine: c'est la position respective, les rapports +et les obligations mutuelles de l'homme et de la femme: c'est surtout +cet idéal de la femme si défiguré dans nos mœurs. La singulière +combinaison d'idolâtrie et de mépris que nous appelons galanterie, +pourra faire juger austère, sauvage même, la manière dont Milton a +déterminé le rôle et les attributions de la femme: mais quiconque pourra +dégager un moment son esprit des liens de l'habitude, reconnaîtra la +vérité, c'est-à -dire l'intention divine, dans ce tableau tout à la fois +sévère et enchanteur, et ne doutera pas que la famille ne doive être +reconstituée à l'image de cette première société, dont Milton nous a +fait voir, sous les berceaux d'Éden, la constitution primitive et la +religieuse félicité. + +Maintenant (et c'est par cette question que nous voulons terminer), +quelle est l'impression finale que laisse dans l'âme la lecture du +_Paradis Perdu_? Cette question obtiendra de deux classes différentes de +lecteurs, deux réponses directement opposées. C'est un poème triste, sur +un sujet sombre, diront les uns; et ils auront pour caution Despréaux +qui n'a su voir dans le poème de Milton + + Que le diable toujours hurlant contre les cieux[494], + +quoique l'invocation à la lumière et l'hymne à l'amour conjugal ne +ressemblent guère à des hurlements. + +D'autres, et nous sommes du nombre, diront que les chants de Milton ont +éveillé dans leur âme des chants d'espérance et l'ont enveloppée de +lumière et d'azur. Cet effet ne tient pas, on peut bien le croire, à +quelques parties riantes, à quelques recoins éclairés de cet immense +tableau. Cette impression accidentelle, isolée, aurait été bientôt +effacée par d'autres impressions; et même elle ne serait propre qu'à +rehausser l'amère saveur du dénoûment, puisqu'enfin cette gloire et +cette paix ne se montrent que pour disparaître et que le sujet total du +poème est douloureux: ce paradis qu'on nous montre est un paradis +_perdu_! Jours de repos et d'harmonie, jours de sainte beauté, de pieuse +joie, concert de toutes les créatures et de toutes les forces en toute +créature! vous n'appartenez plus à la terre, qui voit des épines croître +sous une rosée de sang à la place des fleurs immortelles que cultivaient +les regards de la complaisance divine! La joie que laisse dans l'âme la +lecture de Milton coule d'une autre source et porte un autre caractère: +cette joie est une consolation; et la vraie joie, sur cette terre de +péché, fut-elle jamais autre chose? + +Pour qui ne sent pas ou qui ne s'avoue pas le besoin d'être consolé, +Milton est triste sans doute. Il est tout éclatant de joie, pour qui +porte dans son âme un besoin si juste, si vrai, et, j'ajoute, si noble. + +Malheureux qui ne l'a jamais éprouvé! Malheureux qui se croit heureux! +qui sans s'en apercevoir ni s'en désoler, vit loin du seul principe de +la véritable vie! qui consent à une vie sans signification et sans but! +qui ne lui donne d'autre sens qu'elle-même! qui vit pour vivre et non +pour mourir! + +Je ne vous parle pas des accidents de la vie, de ces étreintes de la +douleur qui tôt ou tard arrête au passage toute destinée et la presse +cruellement dans ses bras de fer. Contre cette puissance du malheur il +n'y a force, ni tempérament stoïque, ni armure de doctrine qui ne se +sente faible, et qui tôt ou tard ne demande quartier; toute force a sa +limite, laquelle dépassée, la chute est d'autant plus dure qu'elle a été +plus retardée, et l'abattement d'autant plus grave qu'il était moins +prévu. Il n'a été donné à personne de s'appuyer éternellement sur soi +seul, et le désespoir est le dernier asile des forts. + +Je parle du malheur qui a engendré tous les autres, et qui, à peine +sont-ils nés, les arme chacun, contre l'âme humaine, de leurs pointes +les plus cruelles. Je parle du péché! + +Reconnu ou non reconnu, il existe, ce malheur et, sous mille formes, il +sévit contre la famille humaine. Plaie ouverte et vive des individus et +des peuples, poison des institutions et des arts, lèpre de la terre, +héritage des siècles, maladie dans la société, infortune dans le +bonheur, mort dans la vie, il obtient un dernier triomphe lorsqu'il +parvient à nier ses fruits. C'est à quoi, par mille moyens, il tend sans +cesse et ne réussit que trop. L'homme, qui dans le détail se plaint si +volontiers et se fait de ses larmes une coupe d'enivrement, l'homme se +roidit contre la pensée d'un malheur radical, dont il porte en lui le +principe et non le remède, dont il est à la fois l'auteur et la victime. +Il ne veut pas être tombé; il se croit debout; il s'en réjouit. Ainsi +pensant, quel plaisir trouverait-il en un livre qui, voulant le consoler +de sa chute, a dû tout premièrement le supposer vaincu ou tombé? + +Pour des lecteurs ainsi disposés, Milton est triste sans doute. Il offre +la consolation à ceux qui veulent de la joie. Il ne sait, lui, point +d'autre joie que celle de la délivrance, de la guérison, du salut, et +tout cela implique l'esclavage, la maladie et la mort. Ces tristes +images, offertes en face, leur obscurcissent, leur voilent toutes les +autres; et il semblerait que Milton qui n'a pris sa lyre que pour bénir, +n'en ait tiré pour eux que des anathèmes. + +Mais celui qui a bien voulu reconnaître de quoi l'homme est fait, de +quoi la vie se compose, celui-là n'a garde d'en juger ainsi, et le +chef-d'œuvre de l'auguste aveugle l'affecte tout différemment. Celui qui +trouve, dans le _Paradis Perdu_ comme dans la Bible, un but donné à sa +vie, une lumière versée dans ses ténèbres et dans les ténèbres du genre +humain, celui qui, s'estimant déchu, se sent glorieusement relevé, +celui-là ressent à la lecture du _Paradis Perdu_ une joie grave et +sainte, mais délicieuse, car le paradis perdu est pour lui le paradis +retrouvé. + +On parle des teintes sombres que le _puritanisme_, c'est-à -dire +l'orthodoxie chrétienne de Milton, a répandues sur son poème. Veut-on +dire par là que la poésie et la littérature mondaines soient +naturellement plus gaies que la poésie et la littérature chrétiennes? +Entend-on que le monde respire la joie, et l'Évangile la tristesse? +Chrétien et triste, mondain et joyeux, sont-ils des synonymes? Car la +critique que j'ai rapportée renferme bien tout cela. Quant à moi, je +déclare que, depuis que je suis en état d'observer, rien ne m'a autant +frappé dans la société que la distribution de la joie et de la +tristesse. J'ai vu, en général, l'abattement, les idées noires, l'humeur +morose, la misanthropie, du côté où l'Évangile n'est pas; c'est à +l'autre bord que j'ai trouvé la sérénité, le contentement et la +paix[495]. Mais sur quel bord s'amuse-t-on davantage? Ah! posons bien la +question: où s'applique-t-on mieux à conjurer l'ennui, à organiser des +ligues contre la tristesse, à étourdir la douleur, à sortir l'âme +d'elle-même? J'en conviens: c'est dans le monde. Mais s'il était un +monde où l'on n'eût pas besoin de tout cela, un monde où le bonheur fût +tellement indigène et natif que tout ce que l'on invente ailleurs pour +l'appeler ne fût propre, là , qu'à le bannir et à le détruire, un monde +où ces amusements auraient pour effet de distraire l'âme, non de ses +chagrins, mais de son bonheur: dans lequel de ces deux mondes, je vous +prie, serait la joie, et dans lequel la tristesse? Le monde où l'on +_s'amuse_ le plus est nécessairement le plus triste; et puisque la +littérature n'est que le monde écrit, la littérature chrétienne doit +être moins triste que l'autre; et c'est, quoi qu'on en pense d'après un +vers mal compris de Boileau, c'est à la première à _égayer_ la +seconde[496]. Or, quel est le caractère de cette seconde littérature? +Elle en a deux, dira-t-on: elle est tour à tour sérieuse et plaisante. +Je dis que, la plupart du temps, un caractère commun de tristesse +enveloppe et confond ces deux caractères. Que la littérature sérieuse +tourne facilement à la tristesse, c'est ce dont le monde conviendra sans +peine, lui qui ne voit dans le sérieux qu'un synonyme adouci de la +tristesse, et comme un crépuscule de cette nuit morale. Pénible et +important aveu! puisque le sérieux consiste à voir les choses comme +elles sont et à les apprécier selon leur nature intime. Le chrétien, qui +ne le définit point autrement, n'a garde d'en faire le synonyme de la +tristesse; parce que lui, et lui seul, ne trouve en définitive que des +sujets de joie à voir les choses telles qu'elles sont; mais l'homme du +monde, qui ne peut qu'y perdre sa gaieté et sa paix précaire (trêve +prolongée à tout prix mais non _trêve de Dieu!_), l'homme du monde +répugne au sérieux dans ses conversations et dans ses lectures; il vous +avertit charitablement d'éviter les pensées trop sérieuses, trop noires; +ou bien transportant le mot, pour ne le pas perdre, il l'applique +exclusivement aux calculs de l'intérêt ou aux travaux de la science; et, +sur ce nouveau terrain, il en fait cas et le recommande. + +Mais il y a, dit-on, une littérature gaie. Gaie! est-ce de cette gaieté +qui naît sans effort d'un cœur content, et qui est comme le timbre +naturel d'une existence harmonieuse! de cette gaieté qui n'étourdit, ne +trouble, ni n'égare? Ah! répandez-la autour de vous, cette bonne gaieté, +et m'en donnez ma part! Mais si elle n'est que l'écho bizarre de nos +discordances intérieures, si elle n'a d'aliment, d'occasion que nos +travers, si elle a pour principe caché la haine et le mépris, +convenez-en, quoique le cœur le plus honnête et l'âme la plus heureuse +s'y puissent laisser surprendre, quoique le mal ait une face ridicule à +l'aspect de laquelle un rire passager est naturel et même innocent; +convenez-en, cette gaieté n'est pas fort gaie à son principe, et j'en +appelle à ceux qui, comme moi, ne se sentent jamais plus tristes qu'au +sortir d'un de ces livres qu'on appelle gais par excellence. Qui donc, +après avoir lu _Candide_, et avoir ri (car on peut très bien ne point +lire _Candide_, mais non pas l'avoir lu sans rire), s'est senti plus +content de soi et des autres, plus serein, plus bienveillant? Les +auteurs qui nous font le plus rire, ont ri moins que nous; et les +personnages de leurs fictions ne nous égayent souvent que de leurs +terreurs, de leurs angoisses et de leurs colères. + +Entre ces deux caractères de sérieux et de gaieté, c'est-à -dire bien +souvent entre ces deux tristesses, il y a, dans la littérature des +scènes, des tableaux, des fictions intermédiaires, qui rafraîchissent +l'âme; mais, encore une fois, si la littérature est l'expression de la +société, comment serait-elle plus joyeuse que la société qui ne l'est +pas, et dont toute l'activité, tout le développement, les espérances +mêmes, sont marqués au coin du malaise et de l'anxiété? S'il y a des +lectures d'un caractère différent, s'il y a une littérature à la fois +sérieuse et sereine, animée et calme, c'est celle au milieu de laquelle +brille le chef-d'œuvre de Milton. Ce poème, fondé sur la pensée +chrétienne que la joie ne peut naître pour l'homme que du sein des +larmes, nous présente le bonheur aux seules conditions possibles; et +s'il nous défie d'en obtenir d'autres, s'il se rattache et nous ramène à +de terribles souvenirs, ces souvenirs rehaussent la joie chrétienne en +la rendant plus grave; et quoi qu'il en soit, ces souvenirs sont des +faits, des réalités, qui ne s'effaceront pas devant nos illusions, des +faits dont la trace subsiste dans la vie et dans les consciences, dont +les conséquences se retrouvent sans cesse, et qui opprimeront de leur +poids les hommes du monde jusqu'à ce que la main qui a soulevé de dessus +tant d'âmes ce terrible fardeau, s'abaisse aussi sur eux pour les en +délivrer. + + + + +TROISIÈME ARTICLE[497] + + +Il y aurait de la présomption à demander pardon du retard de cet +article, auquel peut-être personne, excepté nous, ne songeait plus. +Contentons-nous donc de remplir un devoir qui sera d'autant plus +méritoire qu'on nous en saura moins de gré. Cette satisfaction, du +reste, ne sera pas la seule: il s'y joint le plaisir de traverser encore +une fois, sur les pas de l'auteur des _Martyrs_, les magnificences du +_Paradis_; quelques moments en la société de Milton et de M. de +Chateaubriand sont doux à passer, quels que soient l'occasion de la +rencontre et le sujet de l'entretien. + +Ce sujet peut sembler aride. Le mot de _traduction_ n'éveille pas des +idées bien fraîches ni une attente bien vive. Qu'est-ce que l'examen +d'une traduction sinon une critique toute de détails, l'œuvre monotone +du vanneur qui, en nettoyant son blé, s'environne de poussière? Mais le +secret d'une bonne traduction suppose quelquefois des qualités si +élevées de l'âme, des procédés si délicats de l'esprit, il y a, dans +certains cas, si peu de différence entre traduire et produire, qu'un +intérêt sérieux et vif peut s'attacher à la critique d'un ouvrage de ce +genre. + +La théorie de la traduction embrasse d'autres théories; il y a un génie +de la traduction comme il y a un génie de la poésie, de la philosophie +et de la science. La connaissance intime de deux langues à la fois et de +leurs rapports n'est pas une chose si commune ni si subordonnée qu'on le +pense; soumettre l'une à tout ce que l'autre a créé dans son +indépendance, et donner à cette servitude toutes les grâces de la +liberté, n'est pas le fait d'un esprit vulgaire, lorsque c'est le génie +qu'il s'agit de traverser d'une rive à l'autre; enfin une pleine et +intelligente fidélité est nécessairement au prix d'une foule de +connaissances précises, avec lesquelles l'excellent traducteur serait, +s'il le voulait, critique profond et bon historien. Peut-être le temps +viendra où tout prétendant à la gloire littéraire fera ses premières +armes dans le champ clos de la traduction, pour arracher à une lutte +obstinée les secrets de sa propre langue, pour se guérir à l'avance +d'une trompeuse facilité, pour voir son idiome natal, trop connu, et +comme flétri par une longue familiarité, reverdir entre ses mains, et +lui donner l'utile plaisir de l'étonnement. + +Tout écrivain qui a débuté par cet exercice, lui a sûrement dû beaucoup, +et la langue, de son côté, a de grandes obligations aux excellents +traducteurs. Même la divergence et la contrariété des systèmes sur la +traduction (et nul art n'a enfanté autant de systèmes) a profité à la +littérature, soit par leur discussion, soit par leur application. Déjà +l'on peut croire qu'une question n'est pas superficielle et pauvre de +substance, qui occupe et qui divise beaucoup d'esprits éminents. +Traduire ne saurait être une chose petite si elle tient de fort près à +de grandes choses et si elle intéresse de grands esprits. Et qui ne +sentirait pour cette œuvre un respect indépendant de toute réflexion, +lorsqu'il voit l'auteur du _Génie du Christianisme_ en occuper ses +années les plus mûres et en honorer son talent! + +M. de Chateaubriand a aussi son système sur la traduction; système dont +l'idée première et générale se recommande au premier abord. Ce système +est celui de la littéralité. En jugeant la littéralité sur son but, nous +la trouvons fidèle au vœu de la nature, qui a marqué tous les êtres du +sceau de l'individualité, et en a fait la condition de toute grâce et de +toute puissance. Le respect pour l'individualité est devenu, jusqu'à +l'excès même, la religion de l'art, à la même époque (chose bien +singulière!) où l'individualité se voit proscrite par la politique et +par la philosophie. Comme tous les caractères d'une même époque tendent +à s'assortir les uns avec les autres, et que tout ce qui vit ensemble +aspire à former un tout, il y a sans doute une secrète harmonie entre +ces deux faits, et l'historien de notre époque sera tenu d'en rendre +raison. Bornons-nous à constater l'un de ces faits, qui est flagrant sur +la scène, dans l'histoire, et, plus qu'ailleurs, dans la traduction. +L'ancienne manière de traduire semblait avoir en vue d'effacer partout +l'individualité, de ramener tous les êtres du même genre à la simple +communauté de leur genre, et de les réduire comme on fait des fractions +en arithmétique, à un même dénominateur. Ainsi se dépeuplait, +s'appauvrissait ce monde si varié; ainsi s'aplanissait le terrain si +richement accidenté de la nature humaine. Nous l'entendons aujourd'hui +bien autrement; mais si le but est légitime, et nettement aperçu, on +erre quelquefois sur les moyens. + +Pour nous en tenir à la traduction, la littéralité, c'est-à -dire le +respect de la lettre, a pour base une simple méprise. La _lettre_ de +l'écrivain original n'a pas nécessairement ou plutôt n'a jamais sa +pareille dans la _lettre_ dont le traducteur dispose. Sans doute on ne +peut qu'admirer, en général, l'étonnante correspondance qui règne entre +les langues les plus diverses, quant à la dissection des idées, et même +quant aux moyens de les désigner. L'unité de l'esprit humain a bien de +quoi nous frapper, quand nous le voyons, d'une langue à l'autre, +partager le champ de la pensée en compartiments égaux et correspondants, +et surtout, inventer partout, pour l'expression des idées morales et +intellectuelles, des métaphores analogues. On n'a peut-être ni assez +remarqué, ni assez étudié ce fait; mais on l'a bien reconnu; on se l'est +même tacitement exagéré, lorsqu'on a cru pouvoir traduire la _lettre_ +d'un écrivain. Quelle que soit l'analogie mutuelle de tous les langages +dans leur système de décomposition de la pensée, aucune langue pourtant, +superposée à une autre, n'y coïncide parfaitement; les compartiments ne +recouvrent pas toujours, d'un idiome à l'autre, exactement la même +étendue; tel mot en déborde un autre, tel autre est débordé; et même les +faits métaphysiques et moraux n'ont pas toujours en deux langues +rencontré des images correspondantes; enfin, dans les langues parentes +et voisines, un mot matériellement identique, prend, d'un côté à l'autre +du détroit ou du fleuve, deux valeurs assez différentes pour pouvoir, +dans certains cas, influer fortement sur le sens, et pourtant trop peu +différentes pour qu'on ne soit pas induit bien souvent par cette +ressemblance décevante à rendre le mot par son pareil. Tous ces faits +réclament contre le système de la traduction littérale, et la condamnent +d'avance à être de toutes les traductions la plus infidèle. + +Je parle du littéralisme absolu; car il y a, entre deux langues, à +quelque distance qu'on les aille prendre, une masse de rapports +suffisante pour nous autoriser, nous obliger même, à essayer d'abord de +la littéralité; toutes les fois qu'elle est possible, elle est +nécessaire; mais à quelle condition est-elle possible, si ce n'est à la +condition de rendre, avec la pensée de l'écrivain, l'écrivain lui-même, +je veux dire son intention, son âme, ce qu'il a mis de soi dans sa +parole, et ensuite de satisfaire par la pureté du langage, sinon les +méticuleux puristes, du moins les hommes d'une oreille exercée et d'un +goût délicat? C'est dans ce sens que j'explique cette phrase de M. de +Chateaubriand: «Une traduction interlinéaire serait la perfection du +genre, si on lui pouvait ôter ce qu'elle a de sauvage[498],» +c'est-à -dire qu'elle serait la meilleure si elle était possible. Elle ne +l'est donc pas? pourquoi, sinon à cause de son excessive littéralité? La +même impossibilité s'étend à toutes les traductions qui, sans être +interlinéaires, présentent plus ou moins le même caractère. À ce titre +la nouvelle traduction de Milton est aussi une traduction _impossible_; +le système avoué par M. de Chateaubriand autoriserait tout seul et +d'avance cette opinion; mais la preuve en ressort d'une foule de +passages de ce remarquable travail. + +Avant d'administrer cette preuve, je crois devoir déclarer que je +préfère ce système, tout _impossible_ qu'il est, à celui que nous avons +vu en faveur il y a peu d'années encore, système de corrections et +d'amendements, de suppressions même, en un mot d'aplanissement de tout +ce qui, soit en bien soit en mal, faisait saillie chez l'écrivain, bien +réellement alors _trahi_ par son traducteur, selon l'expressif proverbe +des Italiens. Il n'y a pas encore dix-sept ans que les éditeurs savants +d'une _Jérusalem délivrée_ en vers français professaient qu'un +traducteur ne doit être fidèle qu'aux beautés de son original, et +louaient leur patron d'avoir fait disparaître des strophes entières du +Tasse, et réduit à un sommaire succinct le long discours de l'un des +héros du poème[499]. Nous voulons, nous, que la traduction soit fidèle +aux défauts mêmes de son original, quand ces défauts font partie de son +caractère; qu'elle soit bizarre où il est bizarre, et qu'elle ne se +pique pas d'être claire où lui-même a voulu être obscur. Si le +traducteur sent le besoin d'inventer, qu'il invente à son aise et +franchement, qu'il soit poète et non traducteur; comme traducteur, son +sujet, son idéal, _sa vérité_ c'est l'écrivain même qu'il reproduit; il +travaille sur ce fonds comme son modèle a travaillé sur la nature; il +s'enferme dans les limites de ce génie individuel; il ne voit rien au +delà ; son mérite n'est pas de paraître à travers son modèle, mais de +s'absorber en lui. Lorsque Milton appelle Adam, «le meilleur des hommes +qui furent ses fils,» Ève, «la plus belle des femmes qui naquirent ses +filles[500],» il dit deux fois une singulière chose, qu'il serait bien +aisé de corriger, et qui n'a d'ailleurs aucune importance, mauvaise ni +bonne; répétez-la néanmoins après lui; quoique chaque locution +irrégulière ne soit pas une partie de Milton, toutes ensemble, ou par +leur caractère, ou par leur fréquence, appartiennent au portrait de son +génie: et vous demande-t-on autre chose qu'un portrait? + +Mais M. de Chateaubriand est allé plus loin. Il faut le dire: il a remis +en question toute la langue française, cette langue à laquelle il devait +se sentir lié par tant d'obligations mutuelles; il l'a livrée à Milton; +il lui en a fait, pour ainsi dire, les honneurs avec une liberté sans +exemple. Certes, on pouvait lui ouvrir sur cette langue un crédit assez +étendu, et même lui savoir gré de quelques néologismes, et de quelques +tours inusités: il y en a de très heureux dans sa traduction, et la +pédanterie seule s'en pourrait scandaliser; mais on dirait qu'il a voulu +être anglais dans la traduction d'un ouvrage anglais; et toutefois ce +n'était pas la langue de Milton, c'était Milton moins sa langue qu'on +lui demandait. Cette critique n'a garde d'envelopper les tours insolites +que Milton a recherchés à bon escient parce qu'ils étaient insolites; +qu'il ait eu tort ou raison de les créer, son interprète a eu raison de +les reproduire; je ne parle que des façons de parler que la langue +anglaise imposait à Milton, et qu'elle n'imposait point à son +traducteur; je parle surtout de celles qui n'apportent dans notre langue +aucune grâce nouvelle. C'est faire tort à la fois aux deux idiomes: car +les mêmes tours, naturels et coulants en anglais, deviennent en français +des contorsions pénibles du style, qu'on met sur le compte du poète +original sans en décharger celui de son interprète. Je ne saurais voir, +je l'avoue, aucune grâce, aucune énergie particulière, par conséquent +aucune nécessité, dans des phrases comme celles-ci: «Leurs menaçants +bras» (I, 431); «il leur en dit la cause suggérée» (I, 383); «dans leur +mauvaise demeure préparée» (I, 469); «de régner il est le plus digne» +(I, 481); «une compagnie je ne t'ai pas destinée» (II, 105); «mes yeux +il ferma» (II, 105); «une action hardie tu as tentée» (II, 209). Je n'ai +pu même me laisser gagner à la satisfaction que paraît trouver M. de +Chateaubriand à avoir rendu la forme (la forme, mais non l'effet) de +l'inversion par laquelle débute Milton: «La première désobéissance de +l'homme... chante, Muse céleste!» (I, 7.) Cette transposition du régime +direct est une des formes dont le génie de notre langue s'éloigne avec +le plus de répugnance! et de telles répugnances sont des raisons contre +lesquelles il n'y a point de raison. Clarté, euphonie, noblesse ou +énergie du tour dans un cas donné, rien ne prévaut contre cette +antipathie. + +S'il y a, du reste, une superstition qui se conçoive de la part de M. de +Chateaubriand, c'est la superstition de la fidélité; d'ailleurs de +pareilles locutions, si elles offensent la langue, ne nuisent pas au +sens; et cette barbarie de diction (je parle en grammairien) a du moins +le mérite, en nous isolant de notre langue, de nous isoler de tout ce +qu'elle nous représente, de tout ce monde dont elle est l'expression. +Mais ce qu'on a peine à concevoir, c'est que presque partout où le +normand perce à travers le saxon dans l'idiome de Milton, partout où un +mot français se présente, le traducteur, comme ravi de cette rencontre, +et comme si elle suspendait ses fonctions de traducteur, s'empare de ce +mot, et le reproduise identiquement dans sa version, alors même que ce +mot, jadis français, n'est plus reconnu par notre langue actuelle, et, +ce qui est plus fâcheux et plus fréquent, alors même qu'il n'a point +conservé en Angleterre la même nuance de signification que parmi nous. +C'est ainsi que _vain attempt_ (I, 8) devient une _vaine attente_; Adam, +au lieu d'être _pâle_, devient _blanc_ parce qu'en anglais il est +_blank_ (II, 205); _acts of zeal recorded_ (I, 372) est traduit par _des +actes de zèle recordés_; quoique le traducteur sût fort bien, même sans +en être averti par le _nexe_, que _recorded_ signifie _enregistrés_, +chose bien différente du fait tout intérieur que désigne en français le +mot _recorder_. _Unopposed_ (I, 415) rendu par _inopposé_, transporte au +sujet une épithète qui ne convient qu'à l'objet. _Apt_ (II, 80) ne peut +sans impropriété se traduire par _apte_ devant les mots _à s'égarer_. On +ne peut croire que Milton, en faisant _summon_ (II, 94) les poissons de +la mer, ait eu l'idée qui s'exprime en français par _semoncer_. +Lorsqu'il a dit _event perverse_ (II, 162), a-t-il eu, a-t-il communiqué +à ses lecteurs anglais, l'idée (si c'est une idée) que présentent les +mots _événements pervers_? Est-ce bien à Milton qu'il faut imputer +d'avoir appelé Ève _impératrice de ce monde beau_? et ne l'eût-il pas +nommée, s'il eût écrit en français, _souveraine de ce bel univers +(Empress of this fair world)_ (II, 176)? M. de Chateaubriand transporte +franchement dans notre langue, qui en sera étonnée, le mot _co-partner_, +fourni par son original (II, 198); ce n'est plus traduire, c'est +transcrire. Dirai-je que, par simple égard à la ressemblance des sons, +_compeers_ (I, 315), dans la traduction nouvelle, est traduit par +_compères_? Je doute cependant que les deux mots aient la même couleur +dans les deux langues. + +La littéralité affecte la traduction d'une manière bien plus profonde et +plus générale. Elle ne tient compte, elle ne rend compte que d'un des +éléments de la diction, et lui sacrifie tous les autres. Or, la phrase +ne se compose pas seulement de mots rangés dans un certain ordre; elle +enferme d'autres éléments plus subtils, plus intimes, non distribués par +blocs, mais répandus dans la substance du discours comme les sucs dans +la plante, comme le sang dans le corps humain. Le son des mots, le +mouvement de la phrase, le caractère de l'expression sont des choses qui +dépendent de l'idiome, et dont l'effet pourtant doit, autant que +possible, se retrouver dans la traduction. Cet effet même est souvent +plus essentiel que l'idée proprement dite; ou plutôt l'idée, l'intention +de l'écrivain ne se trouve entière que dans ces accessoires. Combien de +vers que la nuance de l'expression, l'harmonie et le mouvement de la +phrase, ont fait vivre dans toutes les mémoires! vers d'inspiration et +de génie, échos vivants de la nature, et dont nous ne pouvons concevoir, +à en juger par une traduction littérale, ni le charme natif ni la +célébrité! En poésie, le simple son est une idée, souvent toute l'idée +du poète; et ces idées vivent et se perpétuent comme vit dans le +souvenir des peuples une touchante mélodie sans accompagnement de mots +et de notions distinctes. Ou nous devons renoncer à traduire de +semblables vers, puisque des idées ne sauraient traduire des sons, ou +bien il faut recourir à un autre système de traduction que le +littéralisme. À vrai dire, je penche pour la première opinion; car enfin +ces vers sont de la musique, et la musique ne se traduit pas. + +Mais en beaucoup de cas, ce qui, dans une phrase ou dans un vers, va au +delà des mots et de leur syntaxe, est autre chose et bien mieux que de +la musique; ce sont des idées, c'est l'âme de l'écrivain, c'est sa vie; +faire le sacrifice de tout cela, c'est le sacrifier lui-même; or, +comment espérer que deux langues correspondront si merveilleusement +l'une à l'autre, qu'une version littérale transportera dans l'une tous +les effets, toutes les vertus de l'autre? Une telle rencontre serait un +prodige. Jusqu'à un certain point, cette rencontre a lieu. Un instinct +mystérieux a appris au peuple, dans toutes les langues, à revêtir d'un +caractère imitatif les noms des objets qui parlent à l'imagination; et +ceux dont elle est semblablement frappée par tout pays ont en général +des désignations semblables. Le génie de l'onomatopée fait correspondre +sur certains points tous les idiomes. Chaque langue aussi se prête à +certains tours qu'on peut appeler onomatopées de syntaxe; un même +instinct conduit à de mêmes effets. Dans ces cas, la traduction +littérale satisfaisant à tout doit être préférée à toute autre. Mais +combien de fois la rencontre n'a pas lieu! + +M. de Chateaubriand paraît croire, au contraire, que la fidélité verbale +est le moyen et le gage de toutes les autres, et qu'avec la phrase +grammaticale on détache nécessairement du sol la phrase oratoire ou +poétique. Nous aurions besoin de le voir pour le croire. L'illustre +écrivain s'offre à nous fournir ce genre de preuve... «En citant (dans +l'_Essai_) quelques passages du _Paradis Perdu_, je me suis légèrement +éloigné du texte: eh bien! qu'on lise les mêmes passages dans la +traduction _littérale_ du poème, et l'on verra, ce me semble, qu'ils +sont beaucoup mieux rendus, même pour l'harmonie[501].» Mais nous osons +croire qu'il est dans l'illusion, et qu'il applique à l'ensemble de son +travail ce qui est vrai de certains morceaux où la sublimité de la +pensée jointe à l'extrême simplicité de l'expression assurait à une +version littérale tous les avantages dont la traduction est susceptible. +Il y a, en effet, chez les poètes de premier ordre, et particulièrement +chez Milton, des passages où la poésie est tellement dans la pensée, +dans les choses, que l'expression ne compte pour rien dans l'effet +poétique, et que le mot, après avoir apporté l'idée, se retire +humblement de la scène. Là , on ne regrette ni la langue de l'original, +fût-elle de beaucoup supérieure à celle du traducteur, ni ses vers, si +le traducteur a écrit en prose; un sens net est tout ce que l'on +demande; de même que la clarté, selon Vauvenargues, orne les pensées +profondes, la simplicité orne les pensées sublimes. Mais ces endroits, +en tout poème, sont rares; et presque partout l'expression a plus +d'importance, et contribue au dessein du poète dans une proportion plus +forte et d'une manière plus intime. Alors, sans doute, il faut la +reproduire, je dis l'expression non les mots, et cette nécessité est +incompatible avec le système littéral. S'il n'en était pas ainsi, +pourquoi y aurait-il, dans la traduction de M. de Chateaubriand, tant de +phrases où l'oreille cherche en vain un lieu de repos, une coupe +naturelle, une forme déterminée, toutes choses qui ne paraissent pas +avoir manqué à Milton dans les passages correspondants? pourquoi si +souvent les tons semblent-ils heurtés, les éléments de la phrase +incohérents et disloqués, la phrase entière laborieusement assemblée? Je +ne réclame point cette facilité molle, ce coulant de diction, cette +rondeur de contours dont on a tant abusé; une dureté énergique vaut +mieux; il faut rompre les habitudes classiques de notre oreille, la +déconcerter quelquefois; et je ne méconnais point que la prose du +traducteur présente souvent, sous cette forme abrupte, des fiertés de +style du plus grand effet. + +Je n'ai parlé jusqu'ici que des inconvénients directs de la littéralité. +Ses inconvénients indirects sont bien plus considérables. J'entends par +là ceux qui résultent de la disposition d'esprit où ce système place +nécessairement le traducteur. Quel système que celui qui, réduisant +l'art d'écrire à sa partie en quelque sorte mécanique, vous isole de +votre talent, et vous oblige à transporter d'une langue à l'autre le +génie d'autrui comme une lettre close! Il y a des messages qu'on ne rend +bien, des missions qu'on ne saurait accomplir à moins d'en avoir le +secret, d'en posséder l'esprit; or ce secret, cet esprit, quelque +capable qu'on soit de le pénétrer, on finit, dans le système du +littéralisme, par ne les plus voir; la seule fatigue qu'on éprouve +nécessairement à remuer cette glèbe des mots, convertit en mécanisme +involontaire une œuvre qui devrait être tout intellectuelle; on cesse de +vivre avec son modèle; aux endroits les plus sublimes, on cesse de le +sentir; aux endroits les plus clairs, on ne le comprend plus; les mots +eux-mêmes, qui si souvent trouvent leur explication dans le _contexte_, +refusent de donner leur vrai sens; et cessant d'être averti par cette +intuition vive du sujet qui ranime incessamment l'attention, on prête à +l'écrivain des intentions qu'il n'eut jamais et jusqu'à des contre-sens. +Le traducteur libéral associé par la sympathie à son original, uni tout +à la fois à sa pensée et aux signes de sa pensée, ressemble à cet +officier suédois qui, chargé d'un ordre pour un corps d'armée, et +remarquant en chemin une nouvelle disposition de l'ennemi, prit sur lui +de changer l'ordre dont il était porteur, et, au lieu d'une défaite +qu'il eût commandée à ses compagnons, leur apporta la victoire. +L'interprète littéral n'aperçoit aucun mouvement chez l'ennemi, s'en +tient à son ordre, et tombe dans les contre-sens, qui sont les défaites +d'un traducteur. + +Si nous disions que M. de Chateaubriand s'est réduit dans la traduction +à l'office de manœuvre, et que d'architecte il est devenu maçon, +personne ne voudrait nous croire; et aussi n'aurions-nous point dit +vrai. Mais si la vivacité, la fraîcheur de son génie l'ont préservé en +général de cette servitude, si dans l'ensemble de son travail on sent un +commerce de cœur à cœur entre Milton et lui, cette même vie qui le +distingue si éminemment lui a rendu plus pénible, plus oppressive qu'à +tout autre, l'obligation qu'il s'était imposée. + + Servi siam, si, ma servi ognor frementi[5021]. + +Tantôt de ses bras garrottés, il atteint et enserre Milton, et se ranime +dans cet embrassement; mais tantôt aussi, las et rebuté, on voit que sa +pensée l'emporte loin de son œuvre; et qui sait vers quelles hauteurs, +vers quelles créations s'égarait ce brillant esprit, tandis que sa plume +repassait machinalement sur les traces de Milton, comme une charrue dans +les sillons d'une autre charrue! Nous voudrions, quand paraîtra quelque +nouvel _Abencerage_, quelque autre _Velléda_, savoir la date précise de +ces fictions et des images dont elles seront décorées; il serait piquant +de les voir, comme des fleurs d'entre des ronces, éclore d'entre deux +lignes de la traduction de Milton, et peut-être nous montrer leur +berceau dans un passage fautif, dans une erreur d'interprétation, dans +un nuage étendu par le traducteur sur la clarté de son modèle. + +Il est impossible de s'expliquer autrement que par la fatigue des +inexactitudes tellement sensibles qu'il ne faut que peu de connaissances +pour les apercevoir et point de talent pour les éviter. C'est par pure +distraction que M. de Chateaubriand a pu traduire par _le meilleur_ le +mot _goodliest_ qui signifie _le plus beau_, et qui, dans l'endroit en +question (I, 254), ne peut même pas signifier autre chose. Il savait +bien aussi que, dans _thy gay legions_ (I, 310), _gay_ signifie +_brillantes_ plutôt qu'_élégantes_. Il n'a pu voir aucune raison de +traduire _stood at my head a dream_ par cette phrase bizarre: _à ma tête +se tint un songe_ (II, 89), aussi inintelligible en français qu'elle se +dit couramment en anglais, et dont l'image pouvait si bien trouver dans +notre langue son équivalent. On lit, tome II, page 99: _quel vrai délice +peut s'assortir?_ ce qui n'a pas de sens; qu'est-ce en effet qu'_un +délice qui s'assortit_? C'est qu'il y a ellipse en anglais; _quelle +société peut s'assortir, quel vrai délice_ (peut-il y avoir)? _From her +seat_ (II, 196), signifie _de dessus ses fondements_, et non _sur ses +fondements_; le mot et l'idée le veulent également. _Arracher_, donné en +traduction de _pluck_ (I, 349), est également repoussé par le +dictionnaire et par le sens. Ces mots remarquables: _the hot hell that +always in him burns, though in mid heaven_ (II, 166) sont traduits: +_l'enfer qui brûle toujours en lui quoique dans un demi-ciel_, l'usage +de la langue et le besoin de l'idée réclament au lieu de _demi-ciel_ le +_milieu du ciel_; mots qui trouvent un beau commentaire dans ce passage +du livre II: + + «Quoi! glorifier son trône en murmurant des hymnes, chanter à sa + divinité des alléluïa forcés!... Telle sera notre tâche dans le + ciel, telles seront nos délices! Oh! combien ennuyeuse une éternité + ainsi consumée en adorations offertes à celui qu'on hait[503].» + +Pour nous résumer (et sans doute il en est temps), le système de +fidélité verbale est bon et vrai sauf l'excès. Tout les faits bien +examinés, il est rationnel de partir des mots et de la phrase de +l'original comme de l'hypothèse la plus vraisemblable; ainsi procède +celui qui cherche à se rendre compte des phénomènes naturels; et il en +est d'une hypothèse qui explique toutes les parties d'un fait, comme +d'une forme qui conserve toutes les parties de la pensée et toutes les +intentions de l'écrivain; cette hypothèse et cette forme se vérifient à +cette épreuve. Il y a seulement lieu de regretter que le traducteur de +Milton ait exagéré un principe vrai; mais on se tromperait si l'on +prêtait d'avance à l'ensemble de son ouvrage la physionomie un peu +étrange et l'attitude un peu roide des passages que nous avons cités. Si +plusieurs fois dans chaque page la diction étonne, effraye même par son +âpreté, si quelques passages sont pénibles à lire, si le rythme est trop +souvent négligé et l'euphonie trop souvent bravée, l'impression générale +qui reste de cette lecture absout le traducteur, je ne dis pas son +système. Car, de fait, les beautés, la vie de ce Milton français, je les +impute à M. de Chateaubriand plutôt qu'à sa méthode. C'est moins +peut-être pour l'avoir suivie que pour l'avoir abandonnée à propos, +qu'il a entretenu dans sa prose la flamme de la poésie de Milton. Et du +reste, qui pouvait mieux que lui arracher à cette méthode tout ce +qu'elle ne donne qu'à regret, tout ce qu'à d'autres traducteurs elle +aurait absolument refusé? Ce qui est sûr, quant à nous du moins, c'est +qu'à travers ce langage hérissé de barbarismes volontaires, on a eu +commerce avec le génie de Milton, on a éprouvé de fort près sa présence, +on croit l'avoir vu, non à travers le voile d'une traduction, mais à +travers le milieu d'un air diaphane et pur. Aucune traduction de ce +poème ne nous avait donné une aussi vive conscience d'avoir lu Milton +lui-même; aucune n'avait assuré à ce chef-d'œuvre un aussi grand pouvoir +sur notre imagination et sur notre cœur; dans aucune il ne nous avait +paru si grand! + +Mais quand la traduction de M. de Chateaubriand ne produirait point cet +effet, dont, pour notre part, nous avons à cœur de rendre témoignage, et +quand il aurait étouffé le feu de son poète, nous ne laisserions pas de +célébrer, même dans son erreur, cette dévotion du génie au génie. Nous +ne laisserions pas d'admirer cette religion du beau et du vrai qui tient +par des fibres secrètes à la racine de toute religion. Nous aimerions à +signaler dans le talent, qui est une royauté, cette abdication d'un +nouveau genre, ce respect qui ne saurait se rassasier d'obéissance, et +qui, dans une servitude générale, se crée encore, comme à plaisir, une +seconde servitude. Tant de journées consumées dans le plus rude labeur, +qui mérite et ne se promet pas la gloire, sont une leçon pour tant +d'hommes qui écrivent et qui ne travaillent pas. On parle de +l'enthousiasme de la jeunesse: mais où est, parmi nos jeunes gens, un +tel enthousiasme, une telle abnégation? N'eût-il fait que leur en donner +l'exemple, et dût cette nouvelle traduction de Milton passer comme tant +d'autres (et certes elle restera), la littérature, la poésie, la +religion auraient de grandes obligations à M. de Chateaubriand. C'est +pour nous un besoin de les reconnaître; et une douceur de penser que +nous exprimons la pensée de mille autres, qui se sont abreuvés en +silence à la source que M. de Chateaubriand a rouverte pour eux, et le +remercient en silence des nobles et saintes jouissances qu'ils doivent à +son courageux travail. + + + + +III + +Congrès de Vérone. Guerre d'Espagne. Négociations. Colonies espagnoles. + +2 volumes in-8°.--1838[504]. + + +Tout le monde ne s'attendait pas que l'auteur, quel qu'il fût, de la +guerre de 1823, en viendrait réclamer l'honneur. C'était bien assez de +l'absoudre, et peu de gens peut-être y étaient disposés. M. de +Chateaubriand nous apprend aujourd'hui que cet événement _lui +appartient_[505]; il s'en glorifie; il paraît compter sur l'approbation +générale; mais loin de vouloir _surprendre_, comme on dit, _la religion_ +de ses juges, il les met en état, en leur communiquant sans réserve +toutes les pièces du procès, de prononcer contre lui. Ce n'est peut-être +pas un modèle d'humilité que cet ouvrage, mais c'est un modèle de +loyauté. Sous ce rapport, nous ne devons à l'auteur que des éloges, et +des remerciements pour l'exemple qu'il donne. + +Quant aux éloges que l'auteur réclame ouvertement pour ce grand acte de +sa vie politique[506], nous hésiterions davantage à les lui décerner, +s'il pouvait nous appartenir d'énoncer une opinion et même d'en avoir +une sur la question que ce livre vient de poser. De bon cœur, nous +ferions cortège à Scipion montant au Capitole pour remercier les dieux; +mais notre indécision nous retient en bas, heureux pourtant si nous +voyons la foule accompagner Scipion. Après cet aveu, nous sommes au +moins tenu de donner la raison de nos doutes. M. de Chateaubriand ne dit +rien qui nous permette de croire qu'il ait, de 1822 à 1838, +essentiellement changé de principes, ni varié dans ses jugements sur les +hommes et sur les races. Je dis depuis 1822, je ne voudrais pas dater de +plus loin; deux ans plus haut je rencontrerais ces fameux _Mémoires sur +le duc de Berry_, entre lesquels et les opinions du nouveau livre, il y +a, ce me semble, un intervalle immense. Mais si, de l'époque de ces +_Mémoires_ à celles du congrès de Vérone, les opinions de l'auteur +étaient déjà devenues ce que nous les voyons aujourd'hui, si dès 1822, +l'auteur eût pu écrire ces lignes, aussi admirables de pensée que +d'expression: + + «Durée de race, si salutaire aux peuples monarchiques, ne + serait-elle pas redoutable aux rois? Le pouvoir permanent les + enivre; ils perdent les notions de la terre; tout ce qui n'est pas + à leurs autels, prières prosternées, humbles vœux, abaissements + profonds, est impiété. Leur propre malheur ne leur apprend rien; + l'adversité n'est qu'une plébéienne grossière qui leur manque de + respect, et les catastrophes ne sont pour eux que des insolences. + Ces hommes, par le laps du temps, deviennent des _choses_; ils ont + cessé d'être des _personnes_; ils ne sont plus que des monuments, + des pyramides, de fameux tombeaux[507].» + +Je le répète, si M. de Chateaubriand pensait ainsi en 1822, comment +a-t-il pu entreprendre la guerre d'Espagne? comment n'a-t-il pas vu que +son succès armait infailliblement cette race incorrigible et cette cour +aveuglée contre les libertés publiques, et que c'était la Révolution +française, je dis dans ses résultats légitimes et consacrés, que c'était +la Charte, en un mot, qu'il allait étouffer dans la Péninsule? + +S'il était vrai, comme le lui écrivait M. de Villèle, «en opposition +avec les déclamations soldées de quelques journaux, que cette guerre fût +repoussée par l'opinion la plus saine et la plus générale[508],» ce fait +même ne devenait-il pas une objection? et puisque cette désapprobation +anticipée de la nation ne tenait pas à la défiance du succès, l'espoir +du succès donnait-il l'espoir de réconcilier l'opinion, sans laquelle, +après tout, on ne peut rien dans un État libre? + +Il est d'ailleurs des succès dangereux et des victoires qui +embarrassent. «C'est bien coupé, disait à Henri III sa mère Catherine; à +présent il faut coudre.» Avait-on pourvu à cette _couture_ si +importante? en avait-on prévu l'énorme difficulté? S'il y avait en +Espagne, pour l'établissement d'un ordre nouveau, des éléments +convenables et disponibles, a-t-on su se les approprier? S'ils +n'existaient pas, pourquoi entrer dans une carrière sans issue? Quel a +été pour l'Espagne le résultat de la guerre d'Espagne? Tout le monde le +sait maintenant, et vraiment il semble que tout le monde eût pu le +prévoir, et surtout l'homme qui nous dit aujourd'hui: «En fait de +_prévision_ et de conception indépendante, personne ne peut nous en +remontrer[509].» + +Je sais qu'on oppose une fin de non-recevoir. On a été _chassé_ du +ministère au moment d'assurer les résultats de l'entreprise. Seul on eût +pu achever ce qu'on avait seul conçu et entrepris. Mais ceux qui jugent +que l'œuvre était essentiellement vicieuse se donneront peu de peine, je +crois, pour conjecturer les moyens que l'on comptait employer pour la +rendre bonne. + +L'éloquence de l'auteur est grande; mais les faits sont encore plus +éloquents; et il est douteux qu'elle puisse arracher des esprits une +conviction qui s'y est enracinée: c'est que, s'il est vrai que le +mauvais succès de cette guerre eût immédiatement perdu ses auteurs, le +bon succès de cette expédition ne devait pas, à la longue, leur être +moins fatal. Les Bourbons devaient périr par la prospérité comme par +l'adversité; car il y a des dispositions avec lesquelles tout nuit; ce +ne sont pas les circonstances qui sauvent, mais la sagesse. Le Trocadéro +a préparé la chute, Alger l'a consommée. + +C'est ainsi qu'on pense aujourd'hui, et c'est ainsi qu'on pensait alors. +Il se pourrait que M. de Chateaubriand, bien qu'il nous dise que les +deux hommes qui sont en lui n'ont entre eux aucune communication[510], +n'eût pas tellement surveillé le poète que celui-ci n'eût séduit l'homme +d'État; et nous savons quelle est la séduction d'une telle poésie! Nous +l'avons dit ailleurs: le poète est le vrai _moi_ de M. de +Chateaubriand[511]. Et si, dans un sens, il est très vrai que la +communication qu'il nie n'existe pas en effet, c'est-à -dire si le style +du poète n'a jamais passé dans les dépêches du ministre, si ces +documents sont autant, quoique autrement, admirables que les productions +littéraires de leur auteur, on comprend cependant qu'il y a une poésie +de conception, d'espérance, de conduite, qui peut pénétrer dans les +entreprises, et leur imprimer son caractère, sans l'accompagnement +littéraire du rythme et des métaphores. + +Il faudrait pourtant rendre grâces à la poésie si l'on devait à son +intervention, même illégale, quelques-uns des caractères qui ont signalé +cet acte mémorable de la vie publique de notre auteur. Mais ce n'est pas +à elle, c'est à une source plus élevée, que nous devons rapporter et les +intentions de M. de Chateaubriand en commençant la guerre, et ses nobles +quoique inutiles efforts pour épargner à l'Espagne des réactions +sanglantes et honteuses. Que n'a-t-il pu au moins épargner à la dynastie +qu'il voulait sauver par la gloire, la honte de ces sales discussions +qui suivirent la guerre d'Espagne, et mirent au jour tant de turpitudes +cachées! À des pouvoirs que l'opinion repousse, la boue est plus fatale +que le sang. + +Le plaidoyer de l'illustre écrivain n'a donc pas porté dans notre esprit +une pleine conviction; nous ne sommes pas sûr que le grand acte dont il +se glorifie n'ait pas été une grande erreur. Mais nous nous ferions tort +à nous-même en ne convenant pas que ce même livre, et notamment dans sa +partie diplomatique, donne une haute idée de M. de Chateaubriand comme +homme d'intelligence et même comme homme d'action. Était-il fait pour +tenir, en des temps difficiles, le gouvernail d'un État? son génie +eût-il suffi à quelqu'un de ces moments capitaux où le pilote, en pesant +sur sa barre, imprime un nouveau cours à toutes les affaires humaines, +et attache un avenir séculaire à la destinée d'une race ou d'une +institution? Est-il, en un mot, un génie en politique, ou seulement un +très grand esprit? Il est au moins, et bien certainement, un très grand +esprit. Ce livre nous paraît plein de jugements vrais, de vues saines et +grandes. Et rien n'empêcherait d'en tirer, si je puis dire ainsi, tous +les éléments d'un grand ministre, si des jugements et des vues pouvaient +jamais former, par leur réunion, cet empirisme sublime qui est le génie +même, et qui ne semble pouvoir être ni composé ni décomposé. C'est dans +les actes mêmes et dans leurs résultats que se constate le génie +politique, génie si différent de celui de l'historien, que le plus grand +homme d'État peut fort bien être historien médiocre, et le plus grand +historien, politique malhabile. Ce n'est pas que M. de Chateaubriand +n'ait raison de s'élever contre le préjugé qui tend à éloigner des +affaires les hommes de pensée; la pensée ne rend pas impropre à +l'action; toutefois le génie de l'action reste un génie à part. + +En politique pas plus qu'en morale, le succès n'est le vrai juge des +actions, ni la vraie mesure de notre valeur. Ce que les uns appellent +fortune et les autres Providence, conserve son droit dans les affaires +humaines, et, pour l'exercer à coup sûr, se tient hors de l'atteinte de +toute prévision humaine, de celles mêmes du génie. Le génie n'est pas +toujours heureux, et les faits, comme l'a dit ailleurs M. de +Chateaubriand, les faits ont leur iniquité! Pourquoi le génie, qui est +la vertu de l'intelligence, jouirait-il d'une immunité refusée à la +vertu, qui est le génie de la conscience? Malheureusement l'iniquité des +hommes est encore plus grande que celle des faits; ils révèrent des +succès immérités, et presque toujours, à leurs yeux, les revers sont +justes; il faut, pour être réputé génie, être heureux, et commencer par +l'être. Qu'un homme, né ministre, arrive aux affaires en un moment +fatal, et qu'il faille, par la force des circonstances, que son premier +coup soit un _va-tout_, un revers l'arrête au début, le rejette dans +l'inaction et dans l'ombre; et s'il compte, pour s'en tirer, sur la +postérité, il faut qu'il soit né confiant! + + * * * * * + +Quoi qu'il en soit, ce livre est une belle œuvre d'historien et de +politique; mais quand elle ferait, sous ces deux rapports, moins +d'honneur à M. de Chateaubriand, quel honneur ne fait-elle pas à son +talent d'écrivain! Nous ne croyons pas que, dans aucun de ses ouvrages, +il ait répandu plus de beautés, ni des beautés plus vraies et plus +diverses. La verve et la perfection de la forme ne sont point ici aux +dépens l'une de l'autre; toutes les deux sont à la fois portées au plus +haut degré, et semblent dériver l'une de l'autre. Le style propre à M. +de Chateaubriand ne nous a jamais paru plus accompli que dans cette +dernière production; nous devrions dire _les styles_, car il y en a +plusieurs, et dans chacun il est presque également parfait. L'homme +d'État dans ses éloquentes dépêches, l'historien-poète dans ses vivants +tableaux, le peintre des mœurs dans ses sarcasmes mordants et altiers, +se disputent le prix et nous laissent indécis dans l'admiration. Dans le +dernier genre pourtant, l'auteur, de loin à loin, glisse vers des tons +moins purs. Ceci, par exemple, ne plaira pas à tout le monde: + + «Le comte de Bernstorff était ministre des affaires étrangères à + Berlin lorsque nous étions ministre plénipotentiaire de France + auprès de cette cour. Sa femme, grande et belle, rappelait cette + ambassadrice de Danemark auprès d'Anne d'Autriche... Le comte de + Bernstorff, qui, au lieu de la Danoise, n'avait avec lui à Vérone + que la goutte, voyait déjà la France rendue à son énergie militaire + et songeait que cette France était frontière de la Prusse[512].» + +La grande réputation de M. de Chateaubriand semble se rattacher à ses +premières productions; on a l'air de croire que l'auteur d'_Atala_ et +des _Martyrs_ n'a fait que se continuer. C'est une erreur. Son talent +n'a cessé, depuis lors, d'être en voie de progrès; à l'âge de +soixante-dix ans, il avance, il acquiert encore, autant pour le moins et +aussi rapidement qu'à l'époque «de sa plus verte nouveauté.» Ce n'est +plus cette imagination s'enivrant d'elle-même, se berçant dans ses +propres créations, enchantée autant qu'enchanteresse, satisfaite de son +travail pourvu qu'elle eût tiré de toutes choses, et même de la douleur, +des images et des accords. Ce talent, à mesure que la pensée et la +passion s'y sont fait leur part, a pris une constitution plus ferme; la +vie et le travail l'ont affermi et complété; sans rien perdre de sa +suavité et de sa magnificence, le style s'est entrelacé, comme la soie +d'une riche tenture, à un canevas plus serré, et ses couleurs en ont +paru tout ensemble plus vives et mieux fondues. Tout, jusqu'à la forme +de la phrase, est devenu plus précis, moins flottant; le mouvement du +discours a gagné en souplesse et en variété; une étude délicate de notre +langue, qu'on désirait fléchir et jamais froisser, a fait trouver des +tours heureux et nouveaux, qui sont savants et ne paraissent que libres. +Le prisme a décomposé le rayon solaire sans l'obscurcir; et les couleurs +qui en rejaillissent éclairent comme la lumière. Aucune de ces vertus et +de ces grâces de style ne manque aux passages suivants: + + «Sous la Restauration... la légitimité constitutionnelle ne + paraissait à aucun esprit ému le dernier mot de la république ou de + la monarchie. On sentait sous ses pieds remuer dans la terre des + armées ou des révolutions qui venaient s'offrir pour des destinées + extraordinaires. M. de Villèle était éclairé sur ce mouvement; il + voyait croître les ailes qui, poussant à la nation, l'allaient + rendre à son élément, à l'air, à l'espace, immense et légère + qu'elle est. M. de Villèle voulait retenir cette nation sur le sol, + l'attacher en bas; nous doutons qu'il en eût la force. Nous + voulions, nous, occuper les Français à la gloire; essayer de les + mener à la réalité par des songes: c'est ce qu'ils aiment[513].» + + »Si la Légitimité a disparu glorieusement, la personne légitime + s'est-elle retirée égale en gloire à la Légitimité? Tombé tout armé + dans un fleuve après la bataille de Pescare, déjà recouvert par les + flots, Sforze éleva deux fois son gantelet de fer au-dessus des + vagues: est-ce le gantelet de Robert-le-Fort qui s'est montré à la + surface de l'abîme, dans le naufrage de Rambouillet[514]?» + +Du reste, rien de ce qui dota d'un charme si nouveau les premiers écrits +de M. de Chateaubriand, rien de ce qui créa, à l'aurore de ce siècle, +son individualité littéraire, ne s'est perdu à travers les phases +diverses de son âme et de sa destinée. Il n'a pas cessé d'être en +commerce avec la nature et la solitude; «il a mis, comme il le dit +lui-même, sa main dans le siècle, son intelligence au désert[515];» +parmi les bruits lointains d'une bataille gigantesque qui va décider du +sort de l'Europe et de sa propre destinée, il a des oreilles pour le son +d'une horloge de village et pour le gloussement d'une poule d'eau; sans +disparate il mêle ces souvenirs au souvenir de Waterloo et de Napoléon; +et s'agit-il de raconter son expulsion du ministère, il débute ainsi: + + «Le 6 au matin, nous ne dormions pas; l'aube murmurait dans le + petit jardin; les oiseaux gazouillaient: nous entendîmes l'aurore + se lever; une hirondelle tomba par notre cheminée dans notre + chambre; nous lui ouvrîmes la fenêtre: si nous avions pu nous + envoler avec elle[516]!» + +Ces alliances ne semblent permises qu'à M. de Chateaubriand; au fond, +elles le sont à tout le monde; il est permis à tout le monde d'être +soi-même, d'être vrai; elles sont charmantes sous sa plume, parce +qu'elles existaient d'abord dans son âme, où se rencontrent et +s'entrebaisent les goûts du solitaire et les préoccupations de l'homme +social; supposez avec l'intention du même style une âme différente, et +vous aurez une composition où les couleurs se heurtent au lieu de se +fondre: + + Chacun, pris dans son air, est agréable en soi; Ce n'est que l'air + d'autrui qui peut déplaire en moi[517]. + +À tout prendre pourtant, il y a du _faire_ dans la manière de M. de +Chateaubriand, comme il y en a dans toute la littérature actuelle. +L'effet, et même le prestige, sont cherchés jusque dans les écrits les +plus simples; cette recherche est avouée, et c'est la seule ingénuité +qui nous reste. Il y avait, chez les écrivains du grand siècle, plus +d'art que chez les nôtres, et moins d'artifice. Les plus grandes beautés +de nos écrits sont plus ou moins des beautés _faites_; et puisque +néanmoins, je les appelle _beautés_, j'entends bien que la nature y a sa +part, et qu'il ne s'y trouve ni faux ni affectation. Mais enfin, et cela +était inévitable, nous sommes dès longtemps, sous le rapport du style, +sortis de l'âge d'innocence; et la simplicité d'intention n'est plus de +notre temps. Heureux et rare est l'écrivain qui peut faire encore +quelque illusion là -dessus; il faut croire qu'il a commencé par se la +faire à soi-même. Si, dans son beau morceau sur Charles X à Prague, M. +de Chateaubriand, homme, s'était retourné, je crois bien qu'il aurait +aperçu derrière lui l'écrivain l'accompagnant d'un pas furtif; mais +sûrement l'_homme_ croyait bien être seul lorsqu'il écrivait ces lignes +touchantes: + + «La dernière fois que je vis les proscrits de Rambouillet, c'était + à Buschtirad, en Bohême. Charles X était couché; il avait la + fièvre: on me fit entrer de nuit dans sa chambre: Une petite lampe + brûlait sur la cheminée: Je n'entendais dans le silence des + ténèbres que la respiration élevée du trente-cinquième successeur + de Hugues Capet. Mon vieux roi! votre sommeil était pénible; le + temps et l'adversité, lourds cauchemars, étaient assis sur votre + poitrine. Un jeune homme s'approcherait du lit d'une jeune fille + avec moins d'amour que je ne me sentis de respect en marchant d'un + pas furtif vers votre couche solitaire. Du moins, je n'étais pas un + mauvais songe comme celui qui vous réveilla pour aller voir expirer + votre fils! Je vous adressais intérieurement ces paroles que je + n'aurais pu prononcer tout haut sans fondre en larmes: «Le ciel + vous garde de tout mal à venir! Dormez en paix ces nuits avoisinant + votre dernier sommeil! assez longtemps vos vigiles ont été celles + de la douleur. Que ce lit de l'exil perde sa dureté en attendant la + visite de Dieu! Lui seul peut rendre légère à vos os la terre + étrangère.[518]» + +Les premiers chapitres de l'ouvrage sont trop pleins de ces beautés que +nous appelons faites. Le trait, la sentence, l'allusion rapide, +semblable à la flèche du Parthe, une concision qui n'est pas toujours de +la précision, nuisent, dans ces chapitres, si remarquables d'ailleurs, à +la beauté de l'ensemble. Il y a trop d'étincelles, trop de chocs; les +idées se heurtent contre les idées, plutôt qu'elles ne se suivent et +s'enchaînent. Enfin, s'il m'est permis de le dire, telle pensée se pose +fièrement, qui, peu solide au fond et peu importante, devrait se +contenter d'une attitude plus modeste, et y gagnerait: + + «Ferdinand se retrancha dans cette retraite des Hiéronymites + (l'Escurial), pour essayer de là une sortie sur la société; mais + caché parmi ces architectures saintes et sombres, il n'avait point + la hauteur, la mine, la sévérité, la taciturne expérience, la + croyance invincible de ces dosserets rigides, de ces pilastres + sacrés: hermites de pierre qui portaient la religion sur leurs + têtes. Il ne pouvait, lui mort ressuscité, étendre, assis dans son + cercueil, ses bras de poussière à rencontre de l'avenir[519].» + +Cela est-il assez simple pour être vraiment beau? + + «Il éloigne son directeur, Don Victor Saez. Saez était habile, mais + il avait parlé bas à la grille du tribunal de la Pénitence, + oubliant que le Forum est aujourd'hui le confessionnal des + nations[520].» + +Cela est-il assez clair pour être vraiment beau? + + «La foule court chez les opposants, dans le dessein de les + massacrer; Morillo dissipe la foule, et la première législature des + Cortès finit. Cette terre de misère avait _pourtant_ été foulée par + Annibal; elle avait _vu_ la pudique aventure de Scipion et donné + naissance à Trajan[521].» + +Ceci n'est plus de l'art, c'est du prestige et de la déception. Derrière +cette antithèse et ces grands noms, il n'y a rien. Eh! qui donc empêche +qu'une terre _foulée_ par un conquérant, _témoin_, dans les temps +anciens, de l'action généreuse d'un étranger, qu'une terre, enfin, qui a +donné un grand homme au premier des trônes, ne devienne plus tard, et +n'ait été même alors, _une terre de misère_! Il n'y a que M. de +Chateaubriand à qui la critique passe de pareils caprices. Elle semble +lui avoir dit, comme disait autrefois au grand Condé ce commis aux +barrières: «Monseigneur, les lauriers ne payent point.» Elle s'aperçoit +bien que le héros passe de la contrebande, que le grand homme se joue; +mais «ce sont jeux de prince»; on en sourit et l'on se tait. + + «La session s'ouvrait à Madrid, le 1er mars 1822, alors + qu'ambassadeur, nous assistions aux séances du parlement + britannique, ou que nous racontions dans la première partie de nos + _Mémoires_ nos courses chez les sauvages[522].» + +Ici encore, il faut sourire et se taire. + +Cet amour du _trait_ n'a-t-il pas égaré la plume de l'auteur lorsqu'il a +écrit ces lignes, à mon avis peu dignes de lui: + + «Goiffieux, particulièrement désigné, quitta Madrid. Bientôt + arrêté, il pouvait se taire ou tromper: on lui demanda son nom, il + répondit: Goiffieux, premier lieutenant dans la Garde. Il + _dédaigna_ de se sauver par un mensonge: _il était français_[523].» + +Est-ce que, par hasard, un Français ne ment jamais? est-ce que, chez +d'autres nations, on a moins de dédain pour le mensonge? En bonne foi, +quelle impression recevrait l'auteur de phrases comme celles-ci, +rencontrées chez Goethe, chez Byron, ou chez tel autre: + + Il dédaigna de se sauver par un mensonge: il était allemand. + Il dédaigna de se sauver par un mensonge: il était anglais. + Il dédaigna de se sauver par un mensonge: il était hongrois, + valaque, moldave, etc.; et autant d'etc. qu'il y a de nations? + +Dans quel idiome cette vanterie n'est-elle pas aussi légitime et aussi +risible qu'en français? et quand c'est à un grand homme qu'elle échappe, +quand il en fait la _finale_ triomphante d'un récit, qui peut souffrir +de voir le génie devenu peuple, et le poète abandonnant sa lyre pour la +_grosse caisse_ d'une musique de régiment[524]? + +Mais ne laissons pas enlever par cette étude littéraire toute notre +attention et tout l'espace qui nous reste. Voyons de plus grands objets. +Ce livre a un caractère moral, et peut être jugé comme une action. C'est +par ce jugement que nous voulons finir. + +Il serait ridicule de prétendre qu'un ouvrage tout apologétique n'eût +pas pour sujet principal l'homme qui l'a écrit pour sa propre défense. +Il ne serait pas moins inutile de nier que l'habitude de M. de +Chateaubriand de s'introduire dans tous ceux de ses ouvrages où il y a +place pour lui, et de parler abondamment de soi-même, est prise par le +public en très bonne part, et que l'_égotisme_ de Montaigne lui-même +n'est pas plus agréable ni plus agréé. Faut-il faire, pour ma part, ma +confession entière? Rien, dans les écrits de M. de Chateaubriand, +n'intéresse mon imagination autant que lui-même. Il est personnellement +la plus poétique de ses créations; sans artifice et sans déguisement, il +s'est peu à peu idéalisé; son existence est une œuvre d'art, au même +sens qu'on peut le dire, sans injure, des productions du génie le plus +sincère; en un mot, le poète est devenu poème; le nom de Chateaubriand +remue, dans le sein de la génération actuelle, au moins autant de poésie +que celui d'Eudore ou de Chactas, et l'_Itinéraire_ en contient au moins +autant que _les Martyrs_ et _Atala_. + +Il reste pourtant à se demander si ce plaisir est sans danger, je ne +dirai pas pour celui qui le donne, mais au moins pour ceux qui le +reçoivent. On aime à approuver, de confiance, les motifs qui font +surabonder le moi dans les écrits de M. de Chateaubriand (le _moi_ ou le +_nous_, peu importe; ce dernier n'a que la bizarrerie et l'inélégance de +plus); mais que ce moi prolongé et retentissant soit de bon exemple, +ceci peut faire question. On a dit, il est vrai, que chacun est plein de +soi-même, et qu'entre ceux qui dissimulent cette plénitude et ceux qui +l'avouent il n'y a que la différence de la franchise, à l'avantage des +derniers. Jamais la vérité, si c'est là une vérité, n'aurait été plus +accommodante pour nos faiblesses. Cette franchise, du moins, ferait +brèche aux bienséances, s'il est encore vrai, comme du temps de Pascal, +«que la civilité humaine cache et supprime le _moi_ humain[525];» cette +suppression ferait partie de la politesse, et, à notre avis, non +seulement de celle des _mœurs_, mais de celle de l'_esprit_. Elle fait, +d'ailleurs, partie de la morale; car, en attendant que «la charité +chrétienne» ait, suivant l'expression du même Pascal, «_anéanti_ le +_moi_ humain[526],» la morale naturelle conseille de le _réprimer_. Il +n'est pas douteux, en effet, qu'un sentiment ne s'enracine par son +expression répétée, et que les effusions quotidiennes de l'égoïsme et de +la vanité ne fortifient ces passions, à peu près comme un exercice +fréquent fortifie la partie du corps qui le subit. Pour _anéantir_ le +_moi_ humain (noble but, chacun l'avoue), il est utile de commencer par +le _cacher_, par le supprimer dans le discours. D'ailleurs, morale et +religion à part, il ne faut pas qu'on se fasse illusion: le moi +perpétuel a de la grâce chez Montaigne et chez M. de Chateaubriand, et +cette grâce couvre tout; un dessein philosophique chez l'un, la poésie +chez l'autre, enveloppent la disgrâce naturelle de l'_égotisme_; ôtez ce +prestige, réduisez la chose à ce qu'elle est chez tout le monde et en +soi, que vous reste-t-il, qu'une habitude désagréable à tous, et contre +laquelle tous sont secrètement ligués? Croyez-vous que ces grands +écrivains ne l'aient pas su? Ce n'est qu'à coup sûr, et avec la +certitude de plaire, qu'ils se sont mis en scène; car ils n'ignoraient +pas apparemment ce que tout le monde sait, combien un _moi_ pèse à un +autre _moi_. Encore n'est-on pas sûr, avec toute la grâce possible, d'en +conserver toujours dans l'emploi de ce monosyllabe infortuné; les plus +heureux y ont quelquefois échoué; le plaisir de parler de soi, l'un des +plus entraînants, emporte au delà des limites les mieux connues: lisez +le _Congrès de Vérone_; le _moi_ y est rare, mais son synonyme y +déborde; et l'on souffre de rencontrer sous une plume aussi délicate que +celle de l'auteur des phrases comme celle-ci: «Il nous était impossible +de mettre aussi entièrement de côté ce que nous pouvions valoir, +d'oublier tout à fait que nous étions _le restaurateur de la religion_ +et l'auteur du _Génie du Christianisme_[527].» Une simple et grave +considération rend superflue ici toute discussion de fait: c'est que +jamais il n'appartint à un homme de se dire _le restaurateur de la +religion_, ni peut-être à personne de lui donner ce titre. De la part +d'autrui l'hommage serait exorbitant et vaudrait une apothéose; et de +l'autre part, que serait-ce donc? + +Au reste, il est bien superflu de le dire, et nous aurions voulu que M. +de Chateaubriand, tout le premier, s'en fût dispensé, son _moi_ est très +immatériel, son _moi_, c'est l'avenir de son nom; le reste, on doit l'en +croire quoiqu'il l'affirme trop souvent[528], le reste il n'en a cure. +Hélas! à la vue des mœurs littéraires de notre époque, on se laisse +tenter à quelque indulgence pour cette faiblesse d'un grand cœur. Il y +avait, relativement, du bon dans cette prétention de nos anciens auteurs +à l'immortalité. C'était, en soi, quelque chose de plus élevé que le +gaspillage que nous voyons faire aujourd'hui de la vie et du talent; +c'était une manière de lier les siècles aux siècles; c'était enfin un +gage de perfection dans les travaux de l'art. Aujourd'hui le talent +semble dire: Mangeons et buvons, car demain nous mourrons. Avec tout son +poétique dédain pour une terre où tout passe, M. de Chateaubriand vit +beaucoup dans la postérité, beaucoup dans l'opinion du genre humain; et +nous lui devons cette justice: l'honneur est placé dans son estime plus +haut que la gloire. Mais cet honneur lui-même est-il donc le tout de +l'homme et pardonnera-t-on aisément à un illustre vieillard, dont +l'autorité pèse du double poids de l'âge et de la gloire, +pardonnera-t-on à un Français s'adressant à des Français, de substituer +l'honneur, leur dangereuse idole, à la vertu, qui, seule honorable +devant Dieu, constitue elle seule le véritable honneur? Dans un sens +relatif, l'honneur est quelque chose; et l'on veut du bien à l'homme qui +maintient des traditions chevaleresques dans un siècle cupide. Mais +quelle proportion de cette chevalerie du caractère et des mœurs avec +l'ensemble et la profondeur de la vie humaine! Comme elle la pénètre +superficiellement! Qu'elle la touche par peu de points! Que les +rencontres de l'honneur avec la conscience sont accidentelles et +passagères! Quelle boussole dont l'aiguille tourne avec le vaisseau +même, et montre le pôle partout! Quelle morale que celle qui prescrit, +selon les temps, les conduites les plus opposées, et dont la moindre +variation des mœurs déplace le centre! Quelle morale, enfin, que celle +qui exclut l'humilité, et qui, dans la profession même du christianisme, +cherche un refuge pour l'orgueil! M. de Chateaubriand déclare qu'il a la +_petitesse d'être chrétien_[529]; il se félicite d'avoir rendu hommage +au «seul pouvoir devant lequel on peut se courber sans s'avilir[530].» +Pourquoi prendre la religion par cet unique côté, et faire du +christianisme la consolation et l'indemnité de l'orgueil? Mais c'est peu +de chose auprès de ce qu'on lit ailleurs; et si l'on ne savait que toute +vie a ses inconséquences, et qu'à l'œuvre tout système faillit plus ou +moins, ne faudrait-il pas croire que l'honneur mondain est la seule +religion du ministre qui nous déclare qu'en cas de non succès il se +serait jeté dans la Seine[531], et de l'homme qui a pu écrire ces mots: + + «Il serait mieux d'être plus humble, plus prosterné, plus chrétien. + Malheureusement nous sommes sujet à faillir; nous n'avons point la + perfection évangélique. Si un homme nous donnait un soufflet, nous + ne tendrions pas l'autre joue: cet homme, s'il était sujet, nous + aurions sa vie ou il aurait la nôtre; s'il était roi[532]...» + +Tout ne déplaît pas dans ces paroles; on en aime du moins la franchise; +mais cette franchise, que nous apprend-elle? + +L'honneur n'avait-il donc pas répandu assez de sang, semé assez de +ruines, corrompu assez d'idées, déraciné assez de principes? N'avait-il +pas compromis assez profondément le caractère national? N'avait-il pas, +tout au moins, assez montré en morale sa vacuité, son étroitesse et son +impuissance? En qualité d'historien, de politique et d'homme, M. de +Chateaubriand n'avait-il pas eu mille occasions et mille moyens de bien +connaître cet imposteur, et devions-nous nous attendre qu'aux limites de +sa vie on le verrait ramener aux autels de Baal la foule qu'il pouvait +désabuser? Quel ministère il vient de se conférer, et de quelle +responsabilité il charge sa noble tête! Que dira-t-il d'_outre-tombe_ à +ceux qui ne l'écouteront pas alors avec moins d'avidité que nous? Je +l'ignore; mais, en deçà de la tombe, «averti par ses cheveux blancs,» et +n'étant pas plus que Bossuet réduit au silence par «une voix qui tombe,» +et par «une ardeur qui s'éteint[533],» il nous doit d'autres +renseignements, purs comme sa profession de foi, et graves comme son +âge. Ce n'est pas dans le sens de la foule, mais à l'encontre de ce +torrent, que doit marcher cet homme fort, afin de la faire rebrousser +vers les témoignages de l'Éternel. Qu'il ne joigne pas à l'étonnante +jeunesse de son talent la jeunesse plus étonnante des sentiments et des +opinions; mais qu'après avoir reconnu la vanité de tant de choses, il +reconnaisse encore et foule aux pieds cette dernière vanité. Eh! quelle +vénération pourrait entourer son tombeau et s'attacher à sa mémoire, si +le chant du cygne avait été un hymne idolâtre, et si ses derniers +accents, qui devaient appartenir au _devoir_, avaient affermi sur ses +bases le simulacre du faux _honneur_? Cette substitution funeste de +l'honneur à la vertu, cette équivoque perfide, le mal du peuple français +depuis des siècles, espérons qu'elle n'obtiendra pas, des paroles +suprêmes du plus illustre de nos écrivains, une consécration solennelle +et des gages de perpétuité. + + + + +IV + +Vie de Rancé. + +1 vol. in-8°.--1844. + + + + +PREMIER ARTICLE[534] + + +Qui de nous, ayant gardé quelque chose de son jeune amour pour les +grâces du langage et pour les merveilles du talent, n'a pas senti son +cœur battre un peu plus vite à l'annonce, à l'apparition d'un nouvel +ouvrage de M. de Chateaubriand? Qui de nous, sachant qu'il était +question d'une _Vie de Rancé_ ne l'a pas d'avance écrite en son esprit +telle qu'il lui semblait que devait l'écrire l'auteur de _René_, le +chantre des _Martyrs_? Or, cette histoire du réformateur de la Trappe, +la voici. Prenez, et dévorez. C'est ce que j'ai fait, moi qui vous +parle, moi qui m'étais annoncé à moi-même, sous ce titre de _Vie de +Rancé_, l'histoire d'un René chrétien, que le premier René ne rendait +que trop nécessaire. Je n'ai rien sauté, je vous en réponds, heureux si +j'avais pu prendre mes mesures pour faire durer le plaisir; car j'ai vu +que le livre était plus court, beaucoup plus court que je n'eusse voulu, +et je me trouve à cette heure tout triste et tout étonné d'avoir déjà +fini. C'est vous dire que la jouissance a été vive, c'est sans doute +vous raconter ce qui vous est arrivé à vous-même si vous avez lu +_Rancé_. Et maintenant que dois-je vous dire? Apprenez d'abord +l'histoire du livre. Le Père Séguin, de Carcassonne, à la mémoire de qui +il est dédié par «son très humble et très obéissant serviteur +Chateaubriand,» dont il dirigeait la conscience, le Père Séguin, mort +l'an dernier à quatre-vingt-quinze ans, a demandé, a imposé ce travail à +son illustre pénitent. Par pure obéissance, non par goût, le grand +écrivain a repris sa plume, et tracé la vie du dernier des moines +célèbres: le tour du Père Lacordaire n'est pas encore venu. Il en est +résulté le volume dont je dois vous rendre compte, et dont je risque +fort de vous parler trop tard, si vous êtes aussi avide que moi de lire +tout ce qui tombe de cette plume d'or. + +Le sujet, la circonstance, faisaient prévoir, je vous l'avoue, un livre +plus complètement grave. Le Père Séguin serait peut-être un peu surpris +de la manière dont ses ordres ont été remplis. Il ne se doutait +peut-être pas que toute la chronique galante du règne de Louis XIII dût +y passer, et qu'on ne pût arriver à la cellule de l'abbé de la Trappe +sans passer par les cabinets de Julie d'Angennes et par la chambre à +coucher du duc de Montbazon. Rancé, dans sa jeunesse, était de ce +monde-là , et cette jeunesse, passionnément folle, devait sans doute être +racontée; mais je m'imagine qu'à la lecture de tant de détails piquants, +où Rancé n'est pour rien, le Père Séguin eût remercié M. de +Chateaubriand de l'excès de son zèle et l'eût prié de se ménager. Tout +le monde, je le crains, n'aura pas les scrupules qu'aurait eus le bon +religieux, et beaucoup de gens aimeront plus que tout le reste ce que +sans doute il eût aimé le moins. Il faut bien en convenir, cela est +admirablement débité; rien de plus spirituel, rien d'aussi brillant, +rien surtout d'aussi vivant que ce tableau de la Société française à +l'avant-scène du règne de Louis XIV. Mais la suite étant très grave, +grave même de ton, j'aime à le reconnaître, ce commencement fait +disparate, et l'on sent trop que l'auteur joue avec son sujet, ou plutôt +se joue de son sujet. Un boudoir ne saurait servir de péristyle à un +temple. Que vous semble des lignes suivantes, à les rencontrer dans +l'introduction d'un livre commandé par un prêtre sur la vie d'un +anachorète? + + «On n'aimait pas, à l'hôtel de Rambouillet, les bonnets de coton. + Montausier n'eut la permission d'en user qu'en considération de ses + vertus. Les femmes portaient, le jour, une canne comme les + châtelaines du quatorzième siècle; les mouchoirs de poche étaient + garnis de dentelle, et l'on appelait _lionnes_ les jeunes femmes + blondes. Rien de nouveau sous le soleil[535].» + + «Le vieux duc de Montbazon ayant lu que saint Paul était un + _vaisseau d'élection_, croyait que le saint voyageait dans un grand + navire nommé _Élection_, et il disait à la reine: Madame, + laissez-moi aller; ma femme m'attend. Dès qu'elle entend un cheval, + elle croit que c'est moi[536].» + +Il y a d'autres passages plus étonnants, que le respect du sujet aurait +pu faire écarter. L'auteur le devait à son héros, peut-être à lui-même. +Un vieillard est un anachorète, j'ai dit presque un prêtre. On peut le +remercier de joindre à la gravité beaucoup de grâce; mais, du sanctuaire +où sa vieillesse le retire, on ne s'attend pas à voir sortir de +périlleuses gaités[537]. + +Une fois le genre admis, le langage y peut répondre; ce n'est pas une +faute de plus. Ce qui endommage l'œuvre, ce ne sont pas certains mots, +mais certaines choses. Il est naturel de parler comme on pense. L'auteur +est donc bien le maître d'appeler la cousine de Louis XIV un _grand +hurluberlu_[538], de déclarer que le duc de Saint-Simon _écrit à la +diable pour l'immortalité_[539], et de dire du laid Pélisson, aimé par +une laide qui lui demandait le secret: que Pélisson avait trop de goût +_pour parler de çà _[540]. Ce style n'est pas précisément grave; et comme +la gravité ne va point sans la simplicité, il n'y a point non plus de +gravité dans des phrases comme celles-ci, qui sont à la véritable +éloquence de la diction ce que le parfum de la tubéreuse est à celui de +la rose: + + «Le _volage fardeau_ que ne put soulever ni son bras ni sa + conscience[541].» (Il s'agit de la maîtresse de M. de Montbazon, + que ce vieux duc essaya de jeter par la fenêtre.) + + «On rencontrait sur toutes les routes des fuyards du monde; Rancé, + à ses risques et périls, les allait recueillir; il rapportait dans + un pan de sa robe des cendres brûlantes, qu'il semait sur des + friches, pour engraisser les déserts avec des débris de + passions[542].»--«On élargissait dans la bourse du peuple la + déchirure par où devait passer la France[543].»--«Voltaire + naissait; cette _désastreuse mémoire_ avait pris naissance dans un + temps qui ne devait point passer[544].» + +Le sujet ne réclamait point de telles beautés; peut-être même qu'elles +n'étaient indispensables en aucun sujet. L'auteur a montré, dans ce même +livre, qu'il savait parler cette langue du dix-septième siècle, qui +mettait à la disposition de l'écrivain (c'est l'auteur lui-même qui le +dit) la force, la précision et la clarté, en laissant à l'écrivain la +liberté du tour et le caractère de son génie[545].» La moitié de +l'ouvrage est écrite dans cette langue: pourquoi M. de Chateaubriand ne +l'a-t-il pas exclusivement préférée? pourquoi ces dissonances? pourquoi +ces disparates étranges? Cette confusion de tous les tons est-elle au +moins de bon goût? + +Que l'auteur, à l'occasion de la vie de Rancé, ait raconté d'autres +vies, retracé d'autres caractères, remué la cendre de tout un siècle, +nous n'aurons garde de nous en plaindre. Outre que le courage nous +manquerait pour supprimer ces délicieuses pages sur Marcelle de +Castellane[546], et ces pages non moins délicieuses sur les longues +correspondances, transportées d'un précédent ouvrage de M. de +Chateaubriand dans celui-ci[547], ce jugement d'un sens si droit et +d'une sévérité si juste sur le cardinal de Retz[548], et même cette +excursion à Belgrave-Square[549], à propos de Chambord, qui lui-même est +cité à propos d'un prieuré que Rancé possédait à quelque distance de ce +château royal, nous reconnaissons que le portrait ressort mieux dans son +cadre, et que placer tour à tour cette grande figure de Rancé au point +de vue de son siècle et du nôtre, c'est donner à une peinture l'énergie +d'un relief. On se plaît, d'ailleurs, dans ces épisodes, à voir ce froid +bon sens de M. de Chateaubriand, ce bon sens tout français, se mêler à +l'éclat d'une fantaisie éternellement jeune. Nul n'est plus sévère +envers les vieux âges que l'enchanteur qui en a ressuscité, avec tant de +bonheur, les glorieux souvenirs. Il ne lui en coûte rien de faire main +basse sur nos admirations les plus chères: Voltaire est moins désabusé. +Combien de réputations réduites, chemin faisant, à leur portion congrue! +Combien de jugements de convention réformés en passant! Grand justicier, +qui vous permîtes jadis tant de rêves, n'aurez-vous donc nulle pitié des +nôtres? Faut-il absolument que nous écrivions avec vous, au bas du +portrait de Madame de Sévigné: «Légère d'esprit, inimitable de talent, +positive de conduite, calculée dans ses affaires, ne perdant de vue +aucun intérêt[550]?» En vérité, c'est une épitaphe; l'épitaphe de notre +amour: l'admiration seule nous reste. + +On pourrait multiplier les exemples de ce bon sens prompt et vif qui est +naturel à M. de Chateaubriand. S'il s'est trompé souvent, si d'autres, +non moins sensés, ont erré comme lui, c'est que le bon sens, nécessaire +en tout, ne suffit pas à tout. Au fait, ce n'est pas ordinairement faute +de bon sens qu'on se trompe; et, pour ne parler que du jugement sur les +personnes, la plupart des gens sont assez justes quand ils n'ont rien de +mieux à faire; malheureusement ils trouvent presque toujours qu'il y a +quelque chose de mieux à faire. M. de Chateaubriand, hâtons-nous de le +dire, ne fait pas de la justice un pis aller, ni de son admirable bon +sens une nue propriété. Choses et gens sont mis à leur place avec une +grande sûreté de coup d'œil. De beaucoup d'exemples qui m'ont frappé, je +ne citerai qu'un seul. L'auteur dit un mot de l'Édit de Nantes à propos +de sa révocation, et ce mot le voici: «Cet édit établissait l'unité dans +l'État[551].» Maintes gens ont dit, et disent encore, de la Révocation +ce que M. de Chateaubriand affirme de l'Édit. Si l'on pense aux +préventions de l'illustre écrivain contre la Réforme, qu'il ne connaît +pas, qu'il ne comprend pas; si l'on se rappelle tout le mal qu'il en a +dit dans ses derniers ouvrages, on admirera cet élan de bon sens, si +j'ose ainsi dire, qui le porte d'un seul pas au-dessus des préventions +des catholiques et des réformés eux-mêmes; car les réformés, quelque +besoin qu'ils aient eu de cette vérité, ne lui sont guère plus +favorables que les catholiques. Qu'ils méditent, les uns et les autres, +le mot qui vient de tomber de si haut. + +La liberté que s'accorde M. de Chateaubriand de se faire occasion et +prétexte de tout, nuit assez à son livre comme livre, pour que nous +relevions avec empressement tout le parti qu'il en tire pour +l'instruction et le plaisir du lecteur. Ce sont de riches indemnités que +ces jugements d'une si vive, d'une si éclatante justesse, sur les choses +et les hommes de notre temps. La littérature actuelle est +irrévocablement jugée dans ces quelques mots: «Ce sont,» dit-il en +parlant d'un ouvrage de Madame de Tencin, «ce sont là d'autres ressorts +que les inventions forcenées et les idées difformes qui font maintenant +des contorsions dans les ténèbres[552].» On ne trouvera pas que +l'admiration et l'amitié aient suborné le juge dans ce passage sur M. de +Lamennais: + + «Rancé obtint une audience de congé du saint Père. Pourvu d'une + bénédiction, il partit au mois d'avril, et il était accompagné du + jugement du pontife qui condamnait l'étroite observance. Ainsi il + en est arrivé de nos jours à l'auteur de l'_Indifférence en matière + de religion_: caressé à son départ du Vatican, il était suivi du + rescrit qui le jetait hors de l'Église. Mais l'abbé de Lamennais, + repoussé par la réforme, a continué de croire qu'elle + s'accomplirait; une voix, est-il persuadé, partira on ne sait d'où; + l'Esprit de sainteté, d'amour, de vérité, remplira de nouveau la + terre régénérée. + + »Voilà ce que pense l'immortel compatriote dont je pleurerais en + larmes amères tout ce qui pourrait nous séparer sur le dernier + rivage. Rancé, qui s'accotait contre Dieu, acheva son œuvre; l'abbé + de Lamennais s'est incliné sur l'homme: réussira-t-il? L'homme est + fragile et le génie pèse. Le roseau, en se brisant, peut percer la + main qui l'avait pris pour appui[553].» + +À propos des femmes qui cultivèrent les lettres sous Louis XIV, l'auteur +rapproche notre époque de celle-là , «dont nous n'avons, dit-il, rien à +regretter[554].» Je le crois bien vraiment, n'eussions-nous à opposer à +l'auteur de _Zaïde_ que l'auteur de _Corinne_. Mais René, nous le savons +de reste, a toujours été assez peu préoccupé de Corinne sa sœur. M. de +Chateaubriand n'a jamais été injuste envers Madame de Staël, mais jamais +juste non plus. En vain le siècle entier a marié ces deux gloires; l'une +des deux a méconnu l'autre. À travers des éloges sincères, on sent +l'éloignement ou tout au moins le défaut de sympathie. Un autre nom +résume pour l'auteur le triomphe littéraire des femmes de notre époque. +Il semble qu'une ancienne opposition, honorable pourtant des deux parts, +a laissé dans l'âme de celui des deux qui survit un souvenir qu'il ne +veut pas réveiller, et l'on dirait qu'il n'a pas encore entendu + + La voix du genre humain qui les réconcilie[555]. + +Qu'on me pardonne l'expression d'un regret, non d'un blâme. Après tout, +si M. de Chateaubriand supprime un nom qu'il eût dû prononcer, il +attache à celui qu'il prononce un jugement où l'admiration n'exclut pas +la sévérité: + + «Madame Sand l'emporte sur toutes les femmes qui commencèrent la + gloire de la France. L'art vivra sous la plume de l'auteur de + _Lélia_. L'insulte à la rectitude de la vie ne saurait aller plus + loin, il est vrai, mais Madame Sand fait descendre sur l'abîme son + talent, comme j'ai vu la rosée tomber sur la mer Morte. Laissons-la + faire provision de gloire pour le temps où il y aura disette de + plaisirs. Les femmes sont séduites et enlevées par leurs jeunes + années; plus tard elles ajoutent à leur lyre la corde grave et + plaintive sur laquelle s'expriment la religion et le malheur. La + vieillesse est une voyageuse de nuit: la terre lui est cachée; elle + ne découvre plus que le ciel[556].» + +Voilà qui est grave et affectueux. Dire que «l'insulte à la rectitude de +la vie ne saurait aller plus loin» que dans les écrits de Madame Sand, +c'est avoir tout dit; c'est avoir payé en bon argent le droit d'adresser +à cette femme célèbre les paroles tendres et consolantes que nous venons +de lire; mais qu'est-ce que cette «provision de gloire qu'il faut faire +pour le temps où il y aura disette de plaisirs?» Oh! le cruel faux ton +dans cette religieuse harmonie! Pourquoi donc illuminer du jour blafard +et trompeur de la gloire cette nuit sublime où l'on ne voit que le ciel? +Pourquoi ramener du firmament vers la poussière ce regard auquel vous +donniez pour unique champ la voûte constellée? Provision de gloire! Donc +provision de fumée et de vanité. Quelles épargnes pour la saison de la +disette! + +Celui qui écrit ces lignes est sensible, trop sensible peut-être au +charme du talent. Il n'admire pas seulement, il aime ceux qui lui +procurent, aux dépens de leur repos, de leur bonheur souvent, ces joies +de l'intelligence, les plus grandes après celles de la charité. Le génie +est comme l'enfant bien aimé de toute l'humanité, qui se sent rajeunir +et renaître en lui; et chacun de nous, ravi de ses nobles grâces, veut à +son tour le porter et le presser sur son cœur. Chacun de nous se sent +pour lui, qui nous domine tous, l'indulgence, la faiblesse d'un père, et +tout père frappe à côté. Qu'il est difficile de ne pas beaucoup +pardonner à un grand talent! Mais ce n'est pas un homme, c'est une femme +qui a fait _Lélia_ et _Jacques_, et qui, les ayant faits, ne les a pas +désavoués. Il y a là quelque chose qui épouvante, et l'épouvante flétrit +le cœur. On peut, sous de certaines conditions, se sentir faible pour +l'homme de talent, qui dans ses écrits, a poussé aussi loin qu'il se +peut l'insulte à la rectitude de la vie; la femme qui a multiplié cette +insulte et ne s'en est point repentie, n'inspire pas ce sentiment, elle +mérite seulement la plus tendre compassion; mais ce sentiment même +commande, à son égard, un langage plus triste et plus sévère que ne +l'est, dans cet endroit, celui du biographe de Rancé. + +Je tourne, vous le voyez, autour de mon sujet, comme M. de Chateaubriand +s'amuse autour du sien. Ou plutôt, car il faut être juste même envers +soi, je me défais peu à peu de tout ce qui n'est pas de mon sujet, pour +m'y donner ensuite librement. Il est temps d'aborder la _Vie de Rancé_. +Que ce ne soit pas sans avoir dit que cette nouvelle production de +l'auteur d'_Atala_ est pleine de grâce, de magnificence et +d'enchantements. Ce talent unique n'a eu que deux saisons; son été n'est +pas même un hiver des tropiques: c'est un été de nos climats, avec ces +teintes chaudes et mûres qui manquent au plus beau printemps. J'ai parlé +du style et j'y reviendrai; il n'est point irréprochable; la sévérité du +goût ne s'alarme guère moins de certaines hardiesses que la gravité du +sujet. Encore l'auteur sait-il bien à quel point, l'excès étant admis, +il faut s'arrêter dans l'excès: ses néologismes sont le plus souvent +heureux; on pardonnerait, même à d'autres qu'à lui, les _effluences_, +les _retracements_, les _aplanissements du ciel_, les _clartés allenties +du soleil_, et jusqu'aux _susurrements de la sandale_; on aimera même, +je le parie, qu'il ait dit dans son avertissement: «Jadis j'ai pu +_m'imaginer_ l'histoire d'Amélie[557];» mais voyez-vous d'ici les +imitateurs? entendez-vous les néologismes baroques succédant aux +néologismes gracieux? M. de Chateaubriand a cru peut-être qu'il n'y +avait plus rien à ménager, et que, pour si peu, on ne crierait pas à la +barbarie. Aussi ne le ferons-nous pas. M. de Chateaubriand barbare! Ah! +soyons tous barbares comme lui. + + + + +DEUXIÈME ARTICLE [558] + + +Le livre de M. de Chateaubriand n'est pas un livre et ne veut pas être +jugé comme tel. C'est une brillante et vagabonde causerie du soir, entre +amis: l'auteur n'a-t-il pas le droit de voir dans ses lecteurs autant +d'anciens amis? La causerie même, surtout quand elle s'écrit, reconnaît +certaines règles, que l'incomparable causeur eût pu observer mieux; mais +je ne me sens pas le courage d'appliquer à cette causerie, par cela seul +qu'elle forme un volume, les règles de ce genre plus ou moins officiel +qu'on appelle un livre. À ce point de vue, où je ne veux point me +placer, il y aurait beaucoup à dire sur le décousu, la marche +entrecoupée et bondissante, les mille et mille boutades de ce style +irrégulier auquel M. de Chateaubriand ne nous avait pas encore +accoutumés. Je m'en tiens à mes précédentes observations, et je ne +cherche plus dans cette _Vie de Rancé_ que la vie même de Rancé. + +À travers la foule des personnages épisodiques, combien de fois +l'avons-nous perdu de vue! Le voilà sorti enfin de cette brillante +mêlée; voilà que la mémoire de l'auteur s'apaise; ces figures, évoquées +coup sur coup, se retirent l'une après l'autre; il se fait une solitude +autour de celui qui sera bientôt le héros de la solitude et autour de +l'auteur lui-même, que nous avons vu jusqu'à ce moment obéir à toutes +les rencontres et «voler à tout sujet.» Le charmant désordre, qui +pourtant, tout charmant qu'il est, finirait par fatiguer, a décidément +cessé; la Trappe, déjà en vue, recueille les pensées de l'auteur: le +style, avec tout le reste, va s'en ressentir. + +Au fait, le véritable intérêt de cette histoire date de ce moment. +Rancé, unique dans sa pénitence, est semblable à mille et mille autres +dans sa dissipation. Sa mondanité eut-elle peut-être un caractère +propre, original? Nous n'en savons rien. Connut-il les _belles +passions_? Voir mourir d'une mort affreuse et dans une impénitence +encore plus effroyable la complice de ses égarements, ne fut-il pas +suffisant, je ne dis pas à la conversion, mais au changement de Rancé? +Faut-il y joindre les regrets, les désespoirs d'un incurable amour? Pour +ma part, je ne le crois pas; mais en tout cas, les indices nécessaires +pour élever la passion de Rancé au-dessus des attachements vulgaires, +nous ont été refusés par son silence. M. de Chateaubriand est effrayé de +ce silence. «Cet empire, dit-il, d'un esprit sur lui-même fait peur. +Rancé ne dira rien, il emportera toute sa vie dans son tombeau. Il faut +trembler devant un tel homme[559].» Mais peut-être n'avait-il rien à +dire, rien du moins de ce qui se peut dire; peut-être aussi un mot de +Rancé, relatif à l'époque de ses égarements, donne la clef de ce +silence: «Tout ce que je lisais et entendais du péché ne servait, +dit-il, qu'à me rendre plus coupable[560].» Le récit de nos fautes est +un dangereux discours. La personnalité, au moins, y trouve beaucoup trop +son compte. Le silence absolu de Rancé, plus sublime à nos yeux +qu'effrayant, est tout à fait dans l'esprit de la pénitence, telle que +devait la concevoir et se la prescrire un caractère tel que le sien. Si +Rancé avait parlé, Rancé probablement n'eût pas été l'homme que nous +savons, le réformateur de la Trappe, et M. de Chateaubriand n'eût pas +raconté sa vie. + +M. de Chateaubriand insiste. + + «Ce qu'il y a d'inexplicable, dit-il, ce qui serait horrible _si ce + n'était admirable_, c'est la barrière infranchissable qu'il a + placée entre lui et ses lecteurs. Jamais un aveu; jamais il ne + parle de ce qu'il a fait, de ses erreurs, de son repentir. Il + arrive devant le public sans daigner lui apprendre ce qu'il est; la + créature ne vaut pas la peine qu'on s'explique devant elle: il + renferme en lui-même son histoire, qui lui retombe sur le + cœur[561].» + +Il n'y a pas dans le silence de Rancé le dédain que l'auteur suppose; se +confesser au public n'est pas de stricte obligation; il ne faut point +voir ici le péché qui se cache, mais la personnalité qui s'efface. Elle +peut se montrer d'une manière touchante: voyez saint Paul; elle peut se +voiler d'une manière sublime: voyez saint Jean. Rancé, écrivant, n'est +plus un homme, mais une voix: la voix, tout ensemble, de l'humanité et +de l'éternité. + +Ce qui me paraît plus regrettable que les confessions de Rancé, c'est +l'histoire des pensées qui le jetèrent si avant dans les voies de la +mortification. Mais, là -dessus, même silence, ou peu s'en faut. On croit +sentir dans les impressions qu'il remporta d'une chambre de mort, moins +de douleur encore que d'effroi. Le nom de Madame de Montbazon se mêle, +on nous l'assure, aux premiers cris de sa terreur; mais la terreur +domine. Ce «lac de feu» au milieu duquel il voit, dans une vision +terrible, «s'élever à demi-corps une femme dévorée par les +flammes[562],» ce qu'il dit lui-même des premiers temps de son réveil, +où il vit, «à la naissance du jour (du jour de la grâce probablement) le +monstre infernal avec lequel il avait vécu[563];» la «frayeur +prodigieuse» dont il dit qu'il fut saisi à cette terrible vue, et dont +il ne croit pas «qu'il revienne de sa vie[564],» tout cela laisse, à ce +qu'il me semble, peu de part à la tendresse humaine dans le changement +de vie de l'abbé de Rancé; le héros de roman, le personnage élégiaque, +échappe quoi que l'on fasse: il ne reste, et c'est tant mieux peut-être +pour lui et pour nous, que le pécheur consterné, s'efforçant d'anticiper +par des souffrances volontaires, et par une vie aussi pareille que +possible à la mort, sur la justice du Juge éternel. + +M. de Chateaubriand a grande envie de croire à la fameuse histoire de la +tête de mort; mais il y réussit à peine; encore moins parvient-il à nous +y faire croire. Outre la faiblesse des preuves, j'ose dire qu'avec cette +tête de Madame de Montbazon dans sa cellule, Rancé n'est plus le Rancé +que nous connaissons. Le fait, s'il était vrai, supposerait chez lui +quelque chose de romanesque et de tendre, que tout, dans sa vie de +pénitent et de réformateur, contredit hautement; eût-il voulu d'ailleurs +exproprier le tombeau, disputer à la mort quelque chose de ses droits, +et conserver la tête de sa maîtresse lorsqu'il se dépouillait de ses +lettres et de son portrait? Le personnage de Rancé manque-t-il pour cela +de poésie? Non assurément; rien de ce qui est grand n'en peut manquer; +mais c'est une autre poésie que celle des _Héroïdes_ de Colardeau. + +J'ai parlé de grandeur, et non de vérité. Le christianisme de Rancé ne +représente qu'un côté de la vérité; mais l'erreur, parce qu'elle est +toujours vraie en partie, est capable de grandeur. C'est sans doute, +comme le dit M. de Chateaubriand, mettre le cynisme dans la religion que +de commander, comme ce moine de la Trappe, que notre corps soit jeté à +la voirie, et ce furieux mépris de la matière est, en religion, un +malentendu également grossier et funeste. C'est donc mauvais, mais ce +n'est pas petit. Eh bien! ce moine résumait, sous une forme brutale, +horrible, toute la pensée et toute l'œuvre de Rancé. C'est jusqu'au +suicide, exclusivement, qu'il a poussé la haine de la matière et de la +vie. Mourir est le premier et le dernier mot de sa philosophie +chrétienne. Je n'ai garde de m'en étonner. Ce qui m'étonne, ce que je ne +puis assez admirer, c'est que ce mot, aussi, n'ait pas été le premier et +le dernier de l'enseignement apostolique. Toutes les religions, toutes +les philosophies n'avaient su que maudire la matière ou la diviniser. Au +milieu de l'effroyable et universelle corruption des mœurs, l'ascétisme +outré semblait commandé à la religion nouvelle. Ne voulant pas chercher +ses moyens de succès dans l'extrême licence (le polythéisme d'ailleurs +ne lui laissait rien à faire dans ce genre), elle devait les chercher +dans l'extrême rigueur. Elle n'a fait ni l'un ni l'autre. Elle a osé, +d'un même coup, d'un même mot, dompter et réhabiliter la chair. Que +d'autres admirent uniquement la force du christianisme, c'est sa +modération qui me paraît miraculeuse; c'est sa modération qui me révèle +sa force et m'atteste sa divinité. Ce point de vue a peu occupé +l'apologétique: il le méritait pourtant, et il est grand temps qu'il +l'obtienne. + +Au reste, c'est dans l'emportement contraire à cette modération qu'il +faut chercher Rancé: il y est tout entier. Rien de plus simple, à partir +de là , que cette existence, cette pensée, cette œuvre: + + «Rancé, dit M. de Chateaubriand, a beaucoup écrit; ce qui domine + chez lui est une haine passionnée de la vie... Il enseigne aux + hommes une brutalité de conduite à garder envers les hommes; nulle + pitié de leurs maux. Ne vous plaignez pas, vous êtes faits pour les + croix, vous y êtes attachés, vous n'en descendrez pas; allez à la + mort, tâchez seulement que votre patience vous fasse trouver + quelque grâce aux yeux de l'Éternel... Cette doctrine... n'est + attendrie que par quelques accents de miséricorde qui s'échappent + de la religion chrétienne. On sent comment Rancé vit mourir tant de + ses frères sans être ému, comment il regardait le moindre + soulagement offert aux souffrances comme une insigne faiblesse et + presque comme un crime. Un évêque avait écrit à Rancé sur une + abbesse qui avait besoin d'aller aux eaux; l'abbé lui répond: + + «Le mieux que nous puissions faire, quand nous voyons mourir les + autres, est de nous persuader qu'ils ont fait un pas qu'il nous + faut faire dans peu, qu'ils ont ouvert une porte qu'ils n'ont point + refermée. Les hommes partent de la main de Dieu, il les confie au + monde pour peu de moments; lorsque ces moments sont expirés, le + monde n'a plus droit de les retenir, il faut qu'il les rende. La + mort s'avance, et l'on touche à l'éternité dans tous les instants + de la vie. On vit pour mourir; le dessein de Dieu, lorsqu'il nous + donne la jouissance de la lumière, est de nous en priver. On ne + meurt qu'une fois, on ne répare point par une seconde vie les + égarements de la première: ce que l'on est à l'instant de la mort, + on l'est pour toujours.» + + «Dans toutes ces pensées, extraites de ses différentes œuvres et + recueillies par Marsollier, on ne retrouve que des redites de la + même idée; c'est toujours dur, mais admirablement exprimé[565].» + +On comprend que Rancé, penchant par caractère où nous venons de voir +qu'il penchait, «n'ait vu point d'autre porte à laquelle il pût frapper +pour retourner à Dieu que celle du cloître[566];» c'est lui-même qui le +dit. Cette idée, d'ailleurs, était une des idées, et, si l'on en croit +M. de Chateaubriand, une des bénédictions de l'époque. La vivacité des +esprits, attisée par la Fronde, alla se dépenser dans l'armée et dans +les monastères; la gloire et la religion furent les dérivatifs de la +liberté: «À l'abri derrière ses guerriers et ses anachorètes, la France +respira[567].» Mais cette porte ou ce port de la vie cénobitique, Rancé +fut quelque temps avant de pouvoir y pénétrer. Il trouva d'abord, on +peut le croire aisément, l'obstacle au dedans de lui; plus tard, ce fut +chez ses amis, chez les directeurs mêmes de sa vie. Il faut lire dans +l'auteur ces délibérations et ces combats. Nous disons volontiers avec +lui: + + «Ces _endroits_ de nos anciennes mœurs reposent. On aime à assister + aux conversations de l'abbé de Rancé sur la légitimité des biens + qu'on peut ou qu'on ne peut pas retenir, sur ce qu'il est permis de + garder, sur ce qu'on est obligé de rendre, sur le compte de ses + richesses que l'on doit à Dieu. Ces scrupules de conscience étaient + alors les affaires principales; nous n'allons pas à la cheville du + pied de ces gens-là [568].» + +Je dis à mon tour: Ces _endroits_ du livre reposent, font du bien. On +aime à se rappeler encore celui-ci: + + «Le repentir vous isole de la société et n'est pas estimé à son + prix. Toutefois l'homme qui se repent est immense; mais qui + voudrait aujourd'hui être immense sans être vu[569]?» + +«En voulant se réduire à la pauvreté, Rancé, dit l'auteur, éprouvait les +difficultés qu'on rencontre à s'enrichir[570].» Il les surmonta. +Débarrassé de ses biens, il alla prendre possession de la pauvreté, en +prenant possession de la Trappe, dont il était, depuis son enfance, abbé +commendataire. La maison et la règle, tout n'était que débris; «les +moines eux-mêmes, dit l'auteur, n'étaient que des ruines de +religieux[571].» Hommes et choses, il fallait tout rebâtir. Tout fut +rebâti. De nouveaux moines vinrent de Perseigne à la Maison-Dieu; et +c'est alors seulement que Rancé, sortant de ses incertitudes, conçut le +dessein de devenir abbé régulier, d'abbé commendataire qu'il était. +C'était tout simplement mettre la vérité à la place de la fiction. +Croira-t-on qu'un tel dessein ait pu rencontrer des résistances? Louis +XIV avait ses raisons pour maintenir, autant que possible, les bénéfices +en commende: cette manière de se faire libéral du bien d'autrui +accommodait sans doute le grand roi. Au lieu de dire à Rancé: Soyez en +effet ce dont vous portez le nom, l'État, l'époux de l'Église, lui dit: +Ne soyez point ce que vous devez être; et l'on défendit comme un +principe le mépris de tous les principes. Il fut enfin permis à Rancé de +remplir son devoir, mais sans que cela pût tirer à conséquence, et il +fut réservé qu'après lui l'abbaye retournerait en commende. + +Après un roi qui ne veut pas qu'un abbé remplisse les devoirs de sa +charge, vient un pape qui s'oppose à la réforme d'un couvent. Entre la +_commune_ et l'_étroite_ observance, le pontife décide en faveur de la +première, et fait une règle du relâchement de la règle. Deux voyages de +Rancé à Rome «pour réclamer, dit l'auteur, non de l'argent, mais la +misère[572],» furent inutiles.» La fureur d'être pauvre et de +disparaître semblait à Rome les Petites-Maisons ouvertes[573].» C'était +peu d'être tout simplement éconduit, Rancé fut joué. «Pourvu d'une +bénédiction, il partit au mois d'avril, et il était accompagné du +jugement du pontife qui condamnait l'étroite observance[574].» Il se +trouva maître cependant, la suite le prouve, de régler la Maison-Dieu +selon l'esprit de ces mots énergiques dont il a fait le préambule des +constitutions de son abbaye: «Quiconque voudra y demeurer n'y doit +apporter que son âme: la chair n'a que faire là -dedans[575].» + +Le récit de ces deux séjours à Rome est à la fois un excellent morceau +d'histoire et un piquant tableau de mœurs. La poésie s'y mêle, en dépit +du héros, volontairement insensible aux souvenirs et aveugle aux +merveilles de l'antique métropole du monde. Rancé ne voit rien, mais son +historien regarde pour lui. L'écrivain, selon sa coutume, se fait une +place dans son livre: + + «Ô Rome, te voilà donc encore! Est-ce ta dernière apparition? + Malheur à l'âge pour qui la nature a perdu ses félicités! Des pays + enchantés où rien ne vous attend, sont arides: quelles aimables + ombres verrais-je dans les temps à venir? Fi! des nuages qui volent + sur une tête blanchie[576].» + +Au reste, que Rancé ne voie rien de la poésie de Rome, et qu'il n'en ait +point rapporté, nous voyons, nous, celle qu'il y a portée. Son +indifférence pour Rome, sa seule présence à Rome, ne sont-elles pas de +la poésie? Et l'auteur n'a-t-il pas quelque droit de s'écrier: «Il n'y a +peut-être rien de plus considérable dans l'histoire des chrétiens que +Rancé priant à la lumière des étoiles, appuyé contre les aqueducs, des +Césars, à la porte des catacombes[577]?» + +Si Rancé eût été un barbare, il eût été inutile de signaler son +indifférence. Mais Rancé était un très bel esprit. Son style n'est pas +seulement un des plus beaux du dix-septième siècle, c'est le style d'un +homme d'imagination. Qu'on lise, si l'on en veut la preuve, les passages +transcrits par M. de Chateaubriand, pages 193 à 199 de son livre, et que +nous voudrions bien transcrire à notre tour. Quand l'art se présenta à +Rancé sous le nom de religion, il n'eut garde de l'éconduire. «Dans +l'église de son monastère, il remplaça, et il eut tort, dit M. de +Chateaubriand, il remplaça par un beau groupe cette Vierge de peu de +prix qui, sur la cime des Alpes, rassérène les lieux battus des +tempêtes[578].» Rancé put renoncer à toutes les élégances de la vie; +convoqué à l'assemblée générale de son ordre, à Paris, il put «se rendre +au lieu de la réunion dans une charrette comme un mendiant; affectation, +dit M. de Chateaubriand, dont il ne put débarrasser sa vie[579];» mais +on ne se défait pas à volonté des élégances de l'esprit, autre luxe de +la vie; on ne se sépare pas plus aisément de celles des mœurs, et je ne +connais aucune chose plus agréable ni beaucoup d'aussi touchantes que la +parfaite distinction des manières dans une sainte grossièreté de +l'existence matérielle. Ce trait n'a point échappé à l'auteur: + + «L'abbé de Prières voulut parler à Rancé; celui-ci alla le trouver + à quatre lieues de Paris: le grand conspirateur de solitude le + charma; car l'abbé Le Bouthillier (Rancé) avait des bienséances + difficiles à distinguer de la véritable humilité: un éclair de la + vie passée de l'homme du monde plongeait dans les rudesses de la + Foi[580].» + +Quoi qu'il en soit, cette barbarie préméditée alla, chez l'abbé de +Rancé, aussi loin que la volonté pouvait la mener. On ne peut guère +s'empêcher d'être ce qu'on est; mais ce que l'on a fait pendant un +temps, on peut s'empêcher de le faire. Rancé, commentateur d'Anacréon à +douze ans, tête puissante à qui tous les travaux de l'intelligence +étaient un jeu, se défendit à lui-même et proscrivit dans sa communauté +toute culture de l'esprit. Il fit usage de tout ce qu'il avait +d'érudition pour prouver, contre Mabillon, que l'érudition ne convenait +pas aux moines. C'est un charmant épisode que l'histoire de cette +polémique de Rancé avec le bon et vénérable bénédictin, écrivant, pour +les jeunes moines de Saint-Maur, l'apologie des études qui ont tant +honoré leur communauté. Je ne sais qui des deux l'emporta dans la lutte; +Mabillon avait bien de la raison, Rancé bien de l'esprit; mais je crois +que le second avait, pour s'effrayer de la culture des lettres, quelques +motifs que le premier n'avait pas: le monde, qui n'eût repris Rancé par +aucun autre endroit, eût pu le reprendre par là , et je dirais, si je +l'osais, qu'il aimait trop les lettres pour les haïr médiocrement. +Voici, à deux pas de l'épisode, quelques mots bons à recueillir: + + «Il se laissa entraîner... à rassembler ces discours. Ainsi se + trouva formé peu à peu le traité qu'il intitula: _De la sainteté et + des devoirs de la vie monastique_... Une copie tomba entre les + mains de Bossuet, qui exigea que l'ouvrage fût rendu public. Rancé + avait jeté l'ouvrage au feu, et on en avait retiré des cahiers à + demi brûlés. Par une de ces lâchetés communes aux auteurs, Rancé + avait repris les débris de l'incendie, et les avait retouchés; une + de ces copies postflammes était parvenue à Bossuet[581].» + +Ah! si Rancé, dans toute la maturité de son christianisme, succomba +pourtant à l'une de ces _lâchetés_ communes aux auteurs, ou au commun +des auteurs, ne vous étonnez pas qu'il ait réduit ses moines aux plus +grossiers travaux; la gloire de l'esprit et du bien dire est un des plus +terribles démons. + +Je n'entre pas dans le détail des réformes consommées à la Trappe par +l'abbé de Rancé. On les connaît, et l'auteur est là pour les réciter à +merveille à qui ne les connaît pas. Bornons-nous à dire que tout, dans +le système de Rancé, revient à retrancher de la vie physique et +intellectuelle tout ce qu'on en peut retrancher sans la détruire. Ce +qu'il faisait comme abbé dans son couvent, il le faisait dans d'autres +communautés à titre de directeur ou de conseiller. Nous citerons ici une +de ces consultations, et pour elle-même et pour les réflexions dont +l'auteur l'accompagne: + + «L'abbesse d'une célèbre abbaye de Paris ayant lu l'ouvrage _De la + sainteté et des devoirs de la vie monastique_, ne voulut plus + consentir qu'on introduisît la musique dans son couvent: elle en + écrivit à Rancé; l'abbé répondit: «La musique ne convient point à + une règle aussi sainte et aussi pure que la vôtre; est-il possible + que vos sœurs soient si aveugles... qu'elles ne s'aperçoivent pas + qu'elles introduiraient un abus dont elles doivent avoir un entier + éloignement!» + + «Rancé était de l'avis des magistrats de Sparte: ils mirent à + l'amende Terpandre pour avoir ajouté deux cordes à sa lyre. Les + nonnes persistèrent; le monde rit de ces discordes qui pensèrent + renverser une grande communauté. Le ciel mit fin aux divisions, + comme Virgile nous apprend que l'on apaise le combat des abeilles: + un peu de poussière jetée en l'air fit cesser la mêlée. Il survint + aux religieuses qui voulaient chanter, des rhumes: elles + reconnurent que la main de Dieu s'appesantissait sur elles. Rancé, + du reste, avait raison: la musique tient le milieu entre la nature + matérielle et la nature intellectuelle; elle peut dépouiller + l'amour de son enveloppe terrestre ou donner un corps à l'ange: + selon les dispositions de celui qui les écoute, ses mélodies sont + des pensées ou des caresses[582].» + +Il n'y a pas de solitude pour la gloire. La réputation que Rancé s'était +faite par sa réforme et par ses nombreux écrits, le répandait dans le +monde et presque dans le siècle, tout cloîtré qu'il était. L'homme qui +écrit ne peut jamais dire: + + Sine me, liber, ibis in Urbem[583]. + +Il y accompagne toujours son livre, s'il ne l'y a précédé par la pensée. +Écrire pour le public, c'est déjà sortir de chez soi. On n'est pas libre +non plus, quand on porte le poids d'une certaine autorité, de rester +neutre dans les questions qui s'agitent. Il s'en éleva, du temps de +Rancé, où chacun dut voter. Le parti dominant, quand il se sent très +fort ou très menacé, ne se contente pas du silence. Rancé dut s'excuser +de n'avoir pas parlé contre les jansénistes; qui ne les attaquait pas +les aimait, et Rancé, en effet, se sentait du goût pour eux. Il se +renfermait d'ailleurs, à leur égard, dans un système de tolérance auquel +Bossuet le fit renoncer. Il faut voir, dans quelques belles pages, +recueillies par M. de Chateaubriand, comment il se défendait de les +juger et se justifiait de n'avoir point, ni le premier, ni le dernier, +jeté la pierre contre eux. Il finit pourtant par la jeter à son tour. + +On peut, avec tout cela, observer le vœu de pauvreté, mortifier sa +chair, mais tout cela rompt la clôture. À l'époque singulière dont nous +parlons, les couvents étaient dans le monde. La religion était affaire +d'État plus que toute autre chose, et la clôture souvent, au lieu de +vous cacher, vous mettait en vue. Que n'était-ce point de la Trappe et +de son nouveau fondateur? «Le monde, dit l'historien de Rancé, accourait +à la Trappe; la cour, pour voir le vieil homme converti, pour en rire ou +pour l'admirer; les savants, pour causer avec le savant; les prêtres, +pour s'instruire aux leçons de la pénitence[584].» Je ne répéterai pas +tous les noms que je trouve cités; celui d'un M. Thiers, personnage +érudit et plaisant, «qui se moquait de tout, même lorsqu'il était +sérieux, et dont le choix eût été bientôt fait si on lui eût proposé +d'être Rabelais ou roi de France[585],» importe assez peu ici, quoiqu'il +ait écrit la _Sauce Robert_ et l'_Histoire des perruques_. Mais on +n'oubliera pas que la Trappe fut un lieu de pèlerinage pour deux +majestés, l'une debout, l'autre tombée, Bossuet et Jacques II. +Saint-Simon, qui, si j'ai bonne mémoire, hâtait la conclusion d'une +affaire d'honneur, c'est-à -dire se dépêchait de se battre pour aller +s'édifier auprès de son illustre ami M. de la Trappe, n'est pas un des +hôtes les moins mémorables de ce château-fort de la pénitence. +L'extravagant et ingénieux Santeuil passe, sous la conduite de l'auteur, +à peu de distance du monastère. Une seconde galerie de portraits fait +pendant à celle par laquelle s'ouvre le volume; mais cette fois la +figure de Rancé domine. On est bien aise d'apprendre que cette solitude +incessamment violée, ce silence devenu une rumeur, une clameur, +l'affligent et l'effrayent. + + «Les hommes, dit-il, ne se lasseront-ils jamais de parler de moi? + Ce serait une chose bien douce d'être tellement dans l'oubli que + l'on ne vécût plus que dans la mémoire de ses amis,»--«cris de + tendresse, dit l'auteur, qui rarement échappent à l'âme fermée de + Rancé[586].» + +Quand il meurt, accablé de travail plutôt que _vaincu du temps_, on +éprouve un double soulagement, car il y a une double délivrance: la mort +l'affranchit à la fois du monde et de la solitude. + +L'auteur, lui, n'est pas soulagé. Son esprit oscille, d'une ligne à +l'autre, entre l'admiration et la pitié: il y a dans cette destinée de +main d'homme quelque chose qui l'embarrasse: + + «Rancé habita trente-quatre ans le désert, ne fut rien, ne voulut + rien être, ne se relâcha pas un moment du châtiment qu'il + s'infligeait. Après cela put-il se débarrasser entièrement de sa + nature? ne se retrouvait-il pas à chaque instant comme Dieu l'avait + fait? Son parti pris contre ses faiblesses a fait sa grandeur; il + avait composé de toutes ses faiblesses punies un faisceau de + vertus[587]...» + +Et plus loin: + + «Cette vie ne satisfait pas, il y manque le printemps: l'aubépine a + été brisée lorsque ses bouquets commençaient à paraître. Rancé + s'était proposé de courir le monde pour chercher des aventures. + Qu'eût-il trouvé[588]?...» + + «Les hommes qui ont vieilli dans le désordre pensent que, quand + l'heure sera venue, ils pourront facilement _renvoyer de jeunes + grâces à leur destinée_ comme on renvoie des esclaves. C'est une + erreur; on ne se dégage pas à volonté des songes; on se débat + douloureusement contre un chaos où le ciel et l'enfer, la haine et + l'amour, l'indifférence et la passion se mêlent dans une confusion + effroyable. Vieux voyageur alors, assis sur la borne du chemin, + Rancé eût compté les étoiles en ne se fiant à aucune, attendant + l'aurore qui ne lui eût apporté que l'ennui du cœur et la disgrâce + des années. Aujourd'hui il n'y a plus rien de possible, car les + chimères d'une existence active sont aussi démontrées que les + chimères d'une existence désoccupée... Pour un homme comme Rancé, + il n'y avait que le froc; le froc reçoit les confidences et les + garde; l'orgueil des années défend ensuite de trahir le secret, et + la tombe le continue[589].» + +Il y aurait bien des réflexions à faire sur ce peu de lignes. Que de +vérités! que d'erreurs! Ne dirait-on pas que l'auteur aussi «se débat +douloureusement contre un chaos?» Ce livre est bien de notre temps, car +il ne conclut pas. Il est bien d'une époque où, comme il le dit +lui-même, «l'esprit humain n'a plus la force de se tenir debout[590].» +Pourtant un instinct élevé, ou plutôt une lumière plus élevée que tous +les instincts, dicte à l'écrivain quelques jugements fermes, hardis, +dignes d'un autre âge. Il y a de l'indépendance, et mieux que de +l'indépendance, dans ce remarquable passage: + + «Qu'un homme soit rédimé au prix des plus grands malheurs, son + rachat vaut mieux que tous ces malheurs; qu'une révolution renverse + un État ou en change la face, vous croyez qu'il s'agit des + destinées du monde? Pas du tout: c'est un particulier, et peut-être + le particulier le plus obscur, que Dieu a voulu sauver: tel est le + prix d'une âme chrétienne[591].» + +Comment l'homme qui a écrit ces lignes a-t-il pu nous parler ensuite du +froc qui reçoit les confidences, et de l'orgueil qui les garde[592]? + +Nous croyons que, dans sa manière de comprendre la religion et la vie, +Rancé erra grandement, et nous ne prétendons pas le justifier en +ajoutant qu'il erra avec toute une église, avec un siècle tout entier; +mais nous aimons un esprit «qui avait la force de se tenir debout.» Nous +lui envions sa décision, sa conséquence et sa foi. Un mot de Rancé, cité +deux fois dans ce livre, nous a vivement frappé et s'enfonce dans notre +mémoire: + + «La Trappe durera ce qu'elle doit durer. Si, dans les âges + supérieurs, on s'était conduit par cette considération qu'il n'y a + rien qui ne soit sujet à la décadence, où en serait aujourd'hui le + champ de Jésus-Christ[593]?» + +Tout l'homme ne se révèle-t-il pas à vous dans cette seule phrase? N'y +a-t-il pas là toute une philosophie? Ce n'est pas assurément celle de +notre temps. Qui ne calcule en effet sur la décadence? Qui ose dire: «La +Trappe durera ce qu'elle doit durer?» Qui, d'un cœur tranquille, oppose +la liberté à la nécessité? Qui va en avant, les yeux fermés, sur la foi +de Dieu et des principes? Mais laissons ces questions, et revenons au +livre de M. de Chateaubriand. + +L'histoire de Rancé est l'histoire d'un moine, d'un moine dont +l'impitoyable logique a poussé l'idée claustrale à ses dernières +conséquences. Ne fut-il rien de plus? Ses écrits (nous avons la +confusion de dire que nous ne les connaissons pas) ne renferment-ils que +cela? Nous avons peine à le croire, et nous voudrions les voir analysés. +Rancé, nous l'espérons, y gagnerait. Il est déjà bien grand dans sa +biographie, grand de caractère et d'esprit, et présentant, jusque dans +les erreurs de son zèle, un type suprême de cette loi de justice et de +ce besoin d'expiation, qui, sous les formes les plus diverses, se +manifeste ou se trahit chez les hommes les plus divers. Tout le monde +remerciera M. de Chateaubriand de l'obéissance pieuse qui lui a fait +ajouter quelques pages admirables à toutes les admirables pages que nous +lui devons déjà ; tout le monde se sentira triste de la tristesse dont +cet ouvrage est pénétré, tristesse sans larmes, désenchantement amer, +qui ne daigne demander à la terre ni consolation ni pitié, mais qui, +nous aimons à le croire, a su les chercher ailleurs. Tout le monde +enfin, bon nombre de lecteurs du moins, regretteront que l'auteur n'ait +pas donné à son ouvrage le mérite de l'unité de ton. Il l'eût facilement +obtenu en imposant une règle à la richesse de sa mémoire, en évitant ou +en ne cherchant pas certains rapprochements. Le talent a plus de charges +que d'immunités; toutes les pensées, tous les sujets, ne sont pas +également dignes d'une plume éloquente; les grâces de la parole sont +pudiques et fières; elles craignent les mésalliances; et quand je +rencontre dans cette _Vie de Rancé_, certains traits, certaines +anecdotes, je ne puis m'empêcher de dire, avec un anachorète cité par +l'auteur lui-même: «Ce n'est pas pour cela que les abeilles volent le +long des ruisseaux pour ramasser un miel si doux.» + +Il est impossible de le taire; cette vie de Rancé n'est pas celle que +nous attendions et celle dont, par avance, nous nous étions réjouis. +Nous ne demandions pas à l'écrivain un nouveau chef-d'œuvre; nous +demandions au vieillard quelques-unes de ces paroles qui ne sont pas +encore du ciel, mais qui ne sont plus de la terre: ce sujet, que nous +avions cru de son choix, les faisait espérer; il nous les devait. Il y a +des paroles sérieuses dans ce livre, mais ce livre n'est pas sérieux, et +ce n'est pas pour les lecteurs seulement que nous en avons du regret. Un +sceau peut-être est posé pour jamais sur ces lèvres d'or; s'il en est +ainsi, à la bonne heure; à défaut des paroles que nous n'entendrons +plus, puisse le silence être béni! + + + + +V + +Vie de Rancé. + +Deuxième édition, revue, corrigée et augmentée. + +1 vol. in-8°. Paris, 1844[594]. + + +Le soin que nous avons pris de collationner d'un bout à l'autre les deux +éditions de la _Vie de Rancé_ nous a donné la preuve de l'attention +accordée par l'illustre auteur aux vœux de la critique. On ne pouvait +entrer plus franchement ni davantage abonder dans le sens de la +principale observation à laquelle a donné lieu la _Vie de Rancé_. +Déférence respectable et touchante! Il est peut-être encore plus beau de +se réformer ainsi que de n'avoir pas eu à se réformer. «Cette envie, +pour nous servir ici des expressions d'un héros, ne prend guère aux +victorieux et aux barbes grises;» mais elle est naturelle à un noble +esprit. + +Des pages entières de la première édition ont disparu dans la seconde; +mais de plus belles, de meilleures en ont pris la place: _feliciores +inserit_. De ce nombre sont celles sur le P. de Chaumont, missionnaire +qui emportait au bout de l'univers une lettre de l'abbé de la Trappe, +comme une relique assez puissante pour conjurer les tempêtes. Comment +ces images n'auraient-elles pas entraîné encore une fois sur les plaines +de l'Océan et vers le pays du soleil l'antique pèlerin de la Syrie, +l'aventureux compagnon des courses désolées de René? Tout un vol de +souvenirs et de rêves s'échappe avec une harmonieuse confusion du sein +de cette imagination toujours jeune et toujours émue, de même qu'au +lever du jour mille oiseaux à l'aile dorée s'envolent du milieu d'une +feuillée murmurante: + + «Ainsi les mers et les naufrages entrent à la Trappe, comme le + siècle de Louis XIV y était entré par des bois où l'on entend à + peine un son. La manière dont les hommes de ce temps voyaient le + monde ne ressemblait pas à celle dont nous l'apercevons + aujourd'hui. Il ne s'agissait jamais pour ces hommes d'eux-mêmes; + c'était toujours de Dieu qu'ils parlaient. Ces souvenirs que Rancé + envoyait aux océans par un missionnaire se rattachaient à son + _arrière-vie_, lorsqu'il avait songé à cacher ses blessures parmi + les pasteurs de l'Himalaya. Tous les rivages sont bons pour + pleurer. Il aurait vu, s'il avait suivi ses premiers desseins, ces + rizières abandonnées quand l'homme qui les sema est passé depuis + longtemps; il aurait suivi des yeux ces aras blancs qui se reposent + sur les manguiers du tombeau de Tadjmahal; il aurait retrouvé tout + ce qu'il eût aimé dans son jeune âge, la gloire des palmiers, leur + feuillage et leurs fruits; il se serait associé à cet Indien qui + appelle ses parents morts aux bouches du Gange, et dont on entend + la nuit les chants tributaires qu'accompagnent les vagues de la mer + Pacifique[595].» + +Quels tableaux vis-à -vis des noirs ombrages de la Maison-Dieu! +Versailles à peine est plus différent. + +Laissons au lecteur le plaisir de chercher lui-même dans l'ouvrage et de +découvrir jusque dans les moindres interstices des jeunes pousses d'une +verdure si vive. Bornons-nous à remarquer encore que la _Vie de Rancé_, +qui forme aujourd'hui quatre livres au lieu de trois, paraît mieux +divisée, et qu'en plusieurs endroits la matière est distribuée avec plus +de soin. Le caractère général du style est demeuré le même; à certains +égards nos remarques subsistent: nous n'y reviendrons pas; il nous plaît +mieux de dire qu'une seconde lecture nous a rendus attentifs à des +beautés qui, la première fois, nous avaient presque échappé. Ce sont de +belles pages que celles qui retracent les derniers moments de Rancé; +l'auteur savait bien que la simplicité est l'ornement de la grandeur; et +quand il a mêlé ses pensées au récit de cette scène auguste, elles ont +été dignes du sujet. On peut avoir des doutes sur cette phrase +assurément bien hardie: «Il n'y avait personne pour porter la main sur +le cœur de ce christ;» mais qui n'aimerait la réflexion suivante: + + «Cette famille de la religion autour de Rancé avait la tendresse de + la famille naturelle et quelque chose de plus; l'enfant qu'elle + allait perdre était l'enfant qu'elle allait retrouver; elle + ignorait ce désespoir qui finit par s'éteindre devant + l'irréparabilité de la perte. La foi empêche l'amitié de mourir: + chacun en pleurant aspire au bonheur du chrétien appelé; on voit + éclater autour du juste une pieuse jalousie, laquelle a l'ardeur de + l'envie, sans en avoir le tourment[596].» + +[1: Ces matériaux sont 1° pour le _cours_ une _autographie_ préparée et +revue par Vinet, 2° pour les articles, le journal où ceux-ci ont paru: +_Le Semeur_. Nous avons pu utiliser pour cette édition l'exemplaire du +cours autographié qui appartenait à Vinet, et qui est aujourd'hui à la +bibliothèque de la Faculté de théologie de l'Église libre du canton de +Vaud.] + +[2: Voir plus loin le 2e article dans "Chateaubriand--Études historiques +et littéraires". Nous avons aussi complété un court article de Vinet sur +la deuxième édition de _Rancé_. Il en sera question plus loin.] + +[3: Il avait été «installé» en même temps que Sainte-Beuve, qui +professa, comme on sait, une année à Lausanne. Il y donna son _Port +Royal_.] + +[4: Rambert: _Alexandre Vinet_. 3e édition Tome II, 194.] + +[5: Henri Lutteroth, directeur du _Semeur_.] + +[6: Inédit.] + +[7: On sait que Vinet notait sur un _agenda_ toutes ses occupations de +la journée. Il y notait aussi parfois ses réflexions sur divers sujets.] + +[8: Il s'agit des exercices homilétiques, dirigés par le professeur.] + +[9: Théophile Passavant, ancien pasteur, à Bâle.] + +[10: _Lettres de Vinet_, II, 228.] + +[11: Auguste Jaquet, conseiller d'État du canton de Vaud.] + +[12: Inédit.] + +[13: Vinet était absent ce jour-là ; il était au Châtelard, sur Clarens, +depuis le 4 avril; il rentra à Lausanne le 16.] + +[14: Mme Juste Olivier, femme du poète.] + +[15: Libraire à Paris.] + +[16: Alexis Forel, membre du Grand Conseil du canton de Vaud.] + +[17: Inédit.] + +[18: Inédit.] + +[19: Inédit.] + +[20: Inédit.] + +[21: _Alexandre Vinet_. 3e édition. Tome II, 210.] + +[22: Samuel Chappuis, professeur à la faculté de théologie de l'académie +de Lausanne.] + +[23: Rambert, _ouv. cité_, II, 211.] + +[24: Cité par Rambert, _ouv. cité_, II, 211.] + +[25: _Revue Suisse_, VII, 133.] + +[26: Adèle, née Vernet, veuve du baron Auguste de Staël, qui était fils +de Mme de Staël.] + +[27: _Lettres de Vinet_, II, 224.] + +[28: _Ibid_, II, 236.] + +[29: Il s'agit d'un cours sur les poètes. Nous en reparlerons.] + +[30: Inédit.] + +[31: Voir plus vers la fin du "Chapitre premier--L'Essai sur les +révolutions", un passage sur la mélancolie de Chateaubriand qui n'est +pas très clair.] + +[32: Sainte-Beuve: «À partir de 1811, en regardant au fond de la pensée +de Madame de Staël nous y découvrirons par degrés le recueillement que +la religion procure, la douleur qui mûrit, la force qui se contient, et +cette âme jusque-là violente comme un Océan, soumise aussi comme lui, et +rentrant avec effort et mérite dans ses bornes. Nous verrons enfin, au +bout de cette route triomphale, comme au bout des plus humblement +pieuses... nous verrons une croix...» _Portraits de femmes_. (L'article +est de mai 1835.)] + +[33: Rambert, _ouv. cité_, I, 264.] + +[34: Charles Scholl, pasteur à Lausanne.] + +[35: Rambert, _ouv. cité_, I, 264.] + +[35: _Ibid_, I, 329.] + +[36: 27 octobre 1836.--_Lettres de Vinet_, I, 462.] + +[37: 5 novembre 1836.--_Lettres de Vinet_, I, 464 et suiv.] + +[38: Quelques jours auparavant, Vinet avait fait passer dans le _Semeur_ +du 2 novembre 1836 (Tome V, page 352) le petit article suivant: + +_«À Monsieur le Rédacteur du «Semeur»,_ + +»Le terme de _vérité païenne_ dont j'ai fait usage en rendant compte de +quelques-unes des idées de l'_Essai_ de M. de Chateaubriand _sur la +littérature anglaise_, a pu être pris par quelques personnes dans un +sens bien éloigné de mon intention. J'appelle _vérité païenne_ ce que +l'homme peut mettre de vérité dans ses pensées et dans ses écrits sans +le secours du christianisme, ce que la nature enseigne à l'humanité, et +la méditation aux Socrate et aux Platon. En tous cas cette vérité c'est +la vérité; il n'y en a pas deux, l'une vraie et l'autre fausse; et il ne +saurait y avoir d'opposition entre elles non plus qu'entre le soleil et +l'aurore. Seulement la vérité païenne est bornée; à une certaine +distance de son foyer ses rayons pâlissent et meurent. J'ai regretté que +l'auteur de _l'Essai_ appliquât cette lumière trop courte à des +questions dont une autre lumière (la lumière de la Parole divine) peut +seule éclairer les profondeurs. Mais en parlant d'une vérité _païenne_, +je n'ai garde de transporter cette épithète à l'auteur lui-même; je le +crois catholique sincère, fort éloigné de toute intention païenne, et +prêt à toutes sortes de sacrifices pour le culte que son génie a protégé +dans les mauvais jours.--Je donne cette explication dans mon propre +intérêt, afin qu'un mot mal compris ne fasse pas mal comprendre mon +intention, pleine de respect, et j'oserai ajouter d'affection. + +»Agréez, etc...» + +J'ai pensé qu'il était utile de reproduire cette page de Vinet, sinon +dans le corps du volume, du moins dans la préface. Je dois ajouter que +c'est M. Philippe Bridel qui me l'a signalée, et je profite de cette +occasion pour ajouter que c'est également à l'inépuisable et prévenante +obligeance de M. Philippe Bridel que je dois de connaître la plupart des +documents que j'ai utilisés dans cette préface.] + +[39: Inédit.] + +[40: _Lettres de Vinet_, II, 240 (texte rétabli d'après une meilleure +copie). Cette lettre est du 16 et non du 10 juin 1844.] + +[41: Il y a peut-être quelque exagération dans tout ceci. Je doute fort +de la «simplicité» de Chateaubriand. J'en doute d'autant plus que j'ai +sous les yeux une lettre de Chateaubriand à son éditeur, que le _Journal +de Genève_ vient de reproduire, et qui montre bien que l'auteur de Rancé +n'était pas si «simple» que cela. La voici: + +«Nous voilà en vente, mon cher Monsieur, et jusqu'à présent l'_affaire_ +se présente bien. Si vous n'avez pas trop tiré, il y aurait de +l'avantage à pouvoir faire, le plus tôt possible, une seconde édition. +Je suis à même de faire entrer dans cette seconde édition des morceaux +que j'avais retirés de la première et qui font des vides assez +remarquables pour les hommes accoutumés à lire. Veuillez donc me dire où +vous en êtes, et s'il serait bon d'annoncer bientôt une seconde édition. +Si la première n'a pas été _tirée à un trop grand nombre_, on pourrait +arrêter le tirage et annoncer une seconde édition à laquelle j'ai une +douzaine de pages à ajouter. Un mot de réponse à tout cela, s'il vous +plaît. Vous savez l'ancien adage: _Il faut battre le fer pendant qu'il +est chaud_. On dit chez vous qu'on ne sait pas encore quand vous +revenez, mais j'ai toujours grande envie de vous voir. + +»À vous, à vous. + +»CHATEAUBRIAND.» + +Cette lettre adressée par Chateaubriand à l'éditeur Delloye au sujet de +l'apparition de la Vie de Rancé est datée de Paris, 9 mai 1844.] + +[42: Inédit.] + +[43: Ami Bost, pasteur, né à Genève.] + +[44: Un autre article sur Chateaubriand (_Des derniers écrits politiques +de M. de Chateaubriand_) qui a paru dans le _Semeur_, du 23 janvier +1833, et qu'on serait aussi tenté d'attribuer à Vinet,--mais moins,--est +de Guillaume de Félice, pasteur à Bolbec, plus tard professeur à la +Faculté de théologie de Montauban.] + +[45: M. Lutteroth à M. Ch. Secrétan.] + +[46: M. Monnard, professeur ordinaire de littérature française à +l'Académie de Lausanne, absent pendant le semestre d'hiver 1844, et dont +M. Vinet s'était chargé de continuer le cours.] + +[47: Passage supprimé dans les deux éditions antérieures. Voir la +Préface.] + +[48: _De l'Influence des Passions_, section III, chapitre IV, _De la +Bienfaisance_.] + +[49: Passage supprimé dans les deux éditions antérieures. Voir la +Préface.] + +[50: _Lettres sur les écrits et le caractère de J.-J. Rousseau_. Lettre +III.] + +[51: _Delphine_, Ve partie, lettre XVII.] + +[52: _Introduction aux manuscrits de M. Necker_.] + +[53: _Ibid_.] + +[54: Passage supprimé dans les deux éditions antérieures. Voir Préface.] + +[55: Mot supprimé dans les éditions antérieures.] + +[56: Passage supprimé dans les éditions antérieures. Voir Préface.] + +[57: _De l'Allemagne_, IIIe partie, chap. XIX. Le titre de ce chapitre +est: _De l'amour dans le mariage_.] + +[58: _Lettres sur les écrits et sur le caractère de J.-J. Rousseau_. +Lettre VI.] + +[59: Mot supprimé dans les éditions antérieures.] + +[60: _Introduction aux manuscrits de M. Necker._] + +[61: _De la Littérature_, IIe partie, chap. IV.] + +[62: _Lettres sur les écrits et le caractère de J.-J. Rousseau_. Lettre +IV.] + +[63: Préface de _Mirza_.] + +[64: Sur ce passage voir la Préface du présent volume.] + +[65: _Mélanges de littérature et de politique._] + +[66: _Lettres sur les écrits et le caractère de J.-J. Rousseau_. Lettre +Ire.] + +[67: Lettre II.] + +[68: Ire Partie, chap. Ier.] + +[69: _Ibid_.] + +[70: IIe Partie, chap. II] + +[71: Les passages entre crochets ont été supprimés dans les éditions +antérieures. Voir Préface.] + +[72: Introduction.] + +[73: Section III, chap. Ier] + +[74: Introduction.] + +[75: Section III, chap. IV.] + +[76: Section Ire, chap. III, vers la fin.] + +[77: Section Ire, chap. VII.] + +[78: Section Ire, chap. VIII.] + +[79: Conclusion.] + +[80: _Ibid_.] + +[81: Section II, chap. II.] + +[82: Section II, chap. IV.] + +[83: Section III, chap. II.] + +[84: Conclusion, dernier paragraphe.] + +[85: Section II, chap. III.] + +[86: Section Ire, chap. IV.] + +[87: Section Ire, chap. VIII.] + +[88: Section III.] + +[89: Vinet se cite ici lui-même. Voir _Semeur_, tome V, page 260.] + +[90: IIe Partie, chap. V.] + +[91: _Ibid_.] + +[92: IIe Partie, chap. Ier.] + +[93: _Ibid_.] + +[94: IIe Partie, conclusion.] + +[95: _Ibid_.] + +[96: IIe Partie, chap. 1er.] + +[97: Discours préliminaire.] + +[98: Ire Partie, chap. I.] + +[99: Section Ire, chap. Ier.] + +[100: _Essai sur les Révolutions_, Ire partie, chap. XIV. Édition des +Å’uvres complètes. Tome Ier, page 89, note _a_ (1826). Voici la même +affirmation dans le texte de 1797: «Le vice et la vertu, d'après +l'histoire, paraissent une somme donnée qui n'augmente ni ne diminue; +les sciences, au contraire, des inconnues qui se dégagent sans cesse. +Que devient le système de perfection?» IIe Partie, chap. LVI.] + +[101: Les éditions antérieures et le manuscrit de Vinet portent +_invisiblement_. La correction _visiblement_ s'impose.] + +[102: Ire Partie, chap. XI.] + +[103: Ire Partie, chap. X.] + +[104: Ire Partie, chap. XI.] + +[105: IIe Partie, chap. V.] + +[106: Ire Partie, chap. XV.] + +[107: Ire Partie, chap. XI.] + +[108: Ire Partie, chap. VII.] + +[109: IIe Partie, chap. Ier.] + +[110: IIe Partie, chap. V.] + +[111: _Ibid_.] + +[112: _Ibid_.] + +[113: _Ibid_.] + +[114: _Ibid_.] + +[115: IIe Partie, chap. VIII.] + +[116: _Ibid_.] + +[117: _Ibid_.] + +[118: IIe Partie, chap. VI.] + +[119: IIe Partie, chap. IX.] + +[120: _Semeur_, tome V, page 260.] + +[121: _Lettre à M. de Fontanes, sur la deuxième édition de l'ouvrage de +Madame de Staël_. (Å’uvres complètes de Chateaubriand, tome XIV.)] + +[122: Articles insérés dans le _Mercure de France_ en 1800, et +réimprimés dans les _Å’uvres de M. de Fontanes_, tome II.] + +[123: IIe partie, chap. IX. Conclusion.] + +[124: _Tableau de la Littérature au dix-huitième siècle_. LXe Leçon. +(Tome IV, page 382.)] + +[125: M. Quinet, parlant d'_Ahasvérus_. Il a dit: _et de mon désespoir_. +(_Ed. antér._)] + +[126: Tableau de la Littérature française, chap. VI.] + +[127: Ire Partie, lettre XXX.] + +[128: IIe Partie, lettre XXVII.] + +[129: + Le malheur de Rufin a dessillé mes yeux; + Son châtiment absout les dieux. +] + +[130: IIe Partie, lettre XLII.] + +[131: Ire Partie, lettre XXX.] + +[132: Dernier paragraphe.] + +[133: La Fontaine.] + +[134: IIIe Partie, lettre XLIX.] + +[135: IIIe Partie, lettres VII, Ire et XXIX.] + +[136: IIIe Partie, lettre XIV.] + +[137: Ire Partie, lettre X.] + +[138: Ire Partie, lettre XVI.] + +[139: Annales littéraires, tome III, pages 166-169.] + +[140: _Andromaque_. Acte IV, scène V.] + +[141: Livre Ier, chap. Ier.] + +[142: _Andromaque_. Acte V, scène III.] + +[143: Livre II, chap. Ier et IV.] + +[144: Livre XIII, chap. IV.] + +[145: _Ibid_.] + +[146: _Deuxième Épître aux Corinthiens_, chap. XII, v. 15.] + +[147: Livre II, chap. Ier.] + +[148: Livre II, chap. II.] + +[149: Livre II, chap. III.] + +[150: _Ibid_.] + +[151: _Ibid_.] + +[152: Livre XIII, chap. IV.] + +[153: Livre Ier, chap. V.] + +[154: Livre Ier, chap. II.] + +[155: Livre V, chap. Ier.] + +[156: Å’uvres complètes, tome VII. _Voyage en Italie_. Lettre à M. de +Fontanes. (Rome, le 10 janvier 1804.)] + +[157: Voyez Livre IV, chap. IV, à la fin, où cette opposition éclate +d'une manière dramatique:«L'éloquence de Corinne excitait l'admiration +d'Oswald, sans le convaincre; il cherchait partout un sentiment moral, +et toute la magie des arts ne pouvait jamais lui suffire. Alors Corinne +se rappela que, dans cette même arène, les chrétiens persécutés étaient +morts victimes de leur persévérance; et montrant à lord Nelvil les +autels élevés en l'honneur de leurs cendres, et cette route de la croix +que suivent les pénitents, au pied des plus magnifiques débris de la +grandeur mondaine, elle lui demanda si cette poussière des martyrs ne +disait rien à son cÅ“ur.--Oui, s'écria-t-il, j'admire profondément cette +puissance de l'âme et de la volonté contre les douleurs et la mort: un +sacrifice, quel qu'il soit, est plus beau, plus difficile, que tous les +élans de l'âme et de la pensée. L'imagination exaltée peut produire les +miracles du génie; mais ce n'est qu'en se dévouant à son opinion, ou à +ses sentiments, qu'on est vraiment vertueux: c'est alors seulement +qu'une puissance céleste subjugue en nous l'homme mortel.--Ces paroles +nobles et pures troublèrent cependant Corinne; elle regarda lord Nelvil, +puis elle baissa les yeux; et bien qu'en ce moment il prît sa main et la +serrât contre son cÅ“ur, elle frémit de l'idée qu'un tel homme pouvait +immoler les autres et lui-même au culte des opinions, des principes, ou +des devoirs dont il aurait fait choix.»] + +[158: Livre XV, chap. Ier, vers la fin.] + +[159: Buffon.] + +[160: Livre X, chap. V.] + +[161: _Å’uvres complètes de Madame de Staël._ Tome XVII, pages 4, 5 et +7.] + +[162: _Mélanges de littérature et de politique_, par Benjamin Constant. +Pages 171-172.] + +[163: Ire Partie, chap. II.] + +[164: IIe Partie, chap. II.] + +[165: Ire Partie, chap. IV.] + +[166: IIIe Partie, chap. XI.] + +[167: Saint-Lambert.] + +[168: Ire Partie, chap. II.] + +[171: Ire Partie, chap. II. Madame de Staël ajoute en note: «Je n'ai pas +besoin de dire que c'était l'Angleterre que je voulais désigner par ces +paroles.»] + +[170: Ire Partie, chap. IV.] + +[171: Ire Partie, chap. VI.] + +[172: Ire Partie, chap. IX.] + +[173: _Ibid_.] + +[174: IIe Partie, chap. II.] + +[175: IIe Partie, chap. IX.] + +[176: IIe Partie, chap. XII.] + +[177: IIIe Partie, chap. IX.] + +[178: IIIe Partie, chap. VIII.] + +[179: IIIe Partie, chap. XI.] + +[180: Ire Partie, chap. Ier.] + +[181: IIIe Partie, chap. VI.] + +[182: IIe Partie, chap. VII.] + +[183: IIIe Partie, chap. IV.] + +[184: _Ibid_.] + +[185: «La philosophie matérialiste livrait l'entendement humain à +l'empire des objets extérieurs, la morale à l'intérêt personnel, et +réduisait le beau à n'être que l'agréable. Kant voulut rétablir les +vérités primitives et l'activité spontanée dans l'âme, la conscience +dans la morale, et l'idéal dans les arts.» (IIIe Partie, chap. VI.)] + +[186: IIIe Partie, chap. Ier] + +[187: + Sous le feuillage épais se cache un rameau d'or, + Dans cette obscurité cherchez, cherchez encor, + Et cueillez hardiment. + + (_Énéide_, liv. VI.) +] + +[189: IVe Partie, chap. XI.] + +[190: Observations générales.] + +[191: _Notice sur la vie et les écrits de Madame Necker de Saussure_, en +tête de l'édition in-12 de l'_Éducation progressive_, publiée par M. +Paulin. Paris, 1844, page XI.] + +[192: Vauvenargues.] + +[193: IIe Partie, chap. XXVIII.] + +[194: IIIe Partie, chap. XIV.] + +[195: IIIe Partie, chap. III.] + +[196: _Ibid_.] + +[197: IIIe Partie, chap. XVI.] + +[198: _Ibid_.] + +[199: IVe Partie, chap. V.] + +[200: IVe Partie, chap. VI.] + +[201: IVe Partie, chap. IX.] + +[202: IVe Partie, chap. VI.] + +[203: Ire Partie, chap. XI.] + +[204: Ire Partie, chap. XVIII.] + +[205: IIIe Partie, chap. XII.] + +[206: Ire Partie, chap. XX.] + +[207: Ire Partie, chap. IV.] + +[208: Ire Partie, chap. V.] + +[209: _Ibid_.--Je lis encore dans les _Considérations sur la Révolution +française_ une phrase trop semblable à celles que je viens de citer: «On +a pu quelquefois agir en conversation sur Bonaparte contre son intérêt +même, il y en a des exemples; mais c'est un des hasards de son caractère +sur lequel on ne saurait compter.» (Ve Partie, chapitre IV.)] + +[210: Ire Partie, chap. VII.] + +[211: Ire Partie, chap. X.] + +[212: Ire Partie, chap. XVIII.] + +[213: Ire Partie, chap. IV.] + +[214: IIe Partie, chap. III.] + +[215: IIe Partie, chap. XIV.] + +[216: Ovide.] + +[217: _Examen critique des Considérations de Madame de Staël sur les +principaux événements de la Révolution française_; 2 vol. in-8°. Paris, +1822. Tome Ier, page 300. (C'est la deuxième édition; la première est de +1818.)] + +[218: IIe Partie, chap. Ier.] + +[219: Ire Partie, chap. XX.] + +[220: Ire Partie, chap. XIX.] + +[221: Ire Partie, chap. XX.] + +[222: IIe Partie, chap. II.] + +[223: Ve Partie, chap. IV.] + +[224: IIIe Partie, chap. XXV.] + +[225: IIIe Partie, chap. IX.] + +[226: IIIe Partie, chap. XXV.] + +[227: _Examen critique des Considérations de Madame de Staël sur les +principaux événements de la Révolution française_.] + +[228: IIe Partie, chap. XI.] + +[229: IIe Partie, chap. XXI.] + +[230: IIe Partie, chap. II.] + +[231: IVe Partie, chap. Ier.] + +[232: _Le Misanthrope_. Acte Ier, scène Ire.] + +[233: Ve Partie, chap. V.] + +[234: IIe Partie, chap. XXII.] + +[235: 1 Jean III, 2.] + +[236: Horace. _Odes_, livre IV, ode IX. (_L'amour respire encore avec +tous ses feux dans les tendres sons du luth de Sapho_.)] + +[237: Vinet se cite lui-même. Voir _Semeur_, tome VIII, pages 89-91. +(_Edit_.)] + +[238: _Considérations sur la Révolution française_, IIe partie, chap. +XX.] + +[239: _Semeur_, tome VI, page 177.] + +[240: _Cours d'Esthétique_, XXXVIIIe Leçon.] + +[241: _De l'Allemagne_, IIe Partie, chap. VII.] + +[242: _Ibid_.] + +[243: _De la littérature_, Ire Partie, chap. VIII.] + +[244: Voir le _Semeur_, Tome V, page 260.--Je me permets de me citer +moi-même, n'ayant rien à changer, quant au fond, à ce que je disais +alors. (1836.)] + +[245: Cette nouvelle a été composée sous l'Empire.] + +[246: Voir la _Notice_ en tête de l'_Essai_: «Je n'en ignore pas les +défauts; le _moi_ y revient souvent...»--Voir aussi, dans la nouvelle +édition, la première _Note critique_: «Le moi que l'on retrouve partout +dans l'_Essai_ m'est d'autant plus odieux aujourd'hui que rien n'est +plus antipathique à mon esprit.»--C'est sans doute ce qui a tant +multiplié le _nous_ dans les ouvrages de M. de Chateaubriand.] + +[247: Préface de la nouvelle édition de l'_Essai_, dans les Å’uvres +complètes, tome Ier, page XLIII.] + +[248: Nouvelle édition de l'_Essai_, tome II, page 203, note _a_.] + +[249: Préface de l'_Essai_ dans les Å’uvres complètes, page IV, note +_b_.] + +[250: Selon les biographes qui font naître M. de Chateaubriand en 1772, +il n'aurait eu que dix-neuf ans à son départ pour l'Amérique; cela seul +me ramènerait à l'opinion commune, qui le fait naître la même année que +Bonaparte, Canning et Cuvier, c'est-à -dire en 1769. À ce compte, il +avait vingt-huit ans, et non vingt-cinq, lorsqu'il écrivit l'_Essai_; ce +qui me paraît aussi plus probable en soi.] + +[251: IIe Partie, chap. XXII. (Å’uvres complètes, tome II, page 228, note +_a_.)] + +[252: Voir dans l'édition des Å’uvres complètes, tome Ier, pages 172, +201, 218, et tome II, pages 132, 221 et 247.] + +[253: Ire Partie. Introduction.] + +[254: Ire Partie. Exposition (dans l'Introd.).] + +[255: IIe partie, chap. IX.] + +[256: IIe Partie, chap. LVI.] + +[257: IIe Partie, chap. XIII: _Aux infortunés_. (C'est le titre du +chapitre.)] + +[258: Ire Partie, chap. IX.] + +[259: Ire Partie, chap. V.] + +[260: IIe Partie, chap. XXV, en note.] + +[261: IIe Partie, chap. XLIII.] + +[262: IIe Partie, chap. III.] + +[263: Ire Partie, chap. VI.] + +[264: Ire Partie, chap. XIX.] + +[265: Ire Partie, chap. LXX.] + +[266: IIe Partie, chap. XIX.] + +[267: «Peut-être la vraie sagesse consiste-t-elle à être, non pas sans +principes, mais sans opinions déterminées.» (Introduction, en note.)] + +[268: IIe Partie, chap. XXXI.] + +[269: Ire Partie, chap. V.] + +[270: IIe Partie, chap. XIII.] + +[271: IIe Partie, chap. XLIII.] + +[272: IIe Partie, chap. XLVII.] + +[273: _Ibid_.] + +[274: IIe Partie, chap. XLVIII.] + +[275: Édition des Å’uvres complètes. Préface, page XLIX. Voir aussi, tome +Ier, pages 86, 197, 286, 300, et tome II, pages 33, 49, 83, 170, 213, +249, 255, 303 et 334, les notes critiques.] + +[276: _Génie du Christianisme_, Ire Partie, livre V, chap. II.] + +[277: _Essai historique_, IIe Partie, chap. XXXI.] + +[278: IIe Partie, chap. XXXI.] + +[279: _Essai historique_, IIe Partie, chap. LVII et dernier.] + +[280: _Génie du Christianisme_. Ire Partie, livre V, chap. XII.] + +[281: Horace, _Épodes_. Ode II.--Le fond de la fameuse description du +Niagara se trouve dans une note de l'_Essai_. (IIe Partie, chap. +XXIII.)] + +[282: _Études historiques_. Avant-propos.] + +[283: Il y a plusieurs préfaces du _Génie du Christianisme_; ce morceau +se trouve dans la première, recueillie, avec les autres, dans le tome XV +des Å’uvres complètes; M. de Chateaubriand le cite lui-même dans la +préface de la nouvelle édition de l'_Essai historique_. (_Ed_.)] + +[284: Voir la première préface d'_Atala_ dans les Å’uvres complètes, t. +XV.] + +[285: + Es liebt die Welt das Glänzende zu schwärzen, + Und das Erhab'ne in den Staub zu zieh'n. + + Schiller. +] + +[286: _Tableau historique de l'état des progrès de la littérature +française depuis 1789_, par M.-J. de Chénier. Paris, 1818. Page 220. Cet +ouvrage est le rapport demandé par Napoléon et composé par Chénier pour +la classe de l'Institut à laquelle il appartenait. La première édition +n'a été tirée qu'à peu d'exemplaires pour les membres de l'Académie +française. Elle est moins complète que les suivantes. (Imprimerie +Impériale, in-4°.) Ces détails sont nécessaires pour justifier le renvoi +à l'ouvrage cité (_Ed_.)] + +[287: Å’uvres complètes. Tome XXI, page 342, dans un morceau _sur les +Annales littéraires_, de M. Dussault.] + +[288: Å’uvres complètes, tome XVI, page 70.] + +[289: _Ibid_. Page 97.] + +[290: _Ibid_. Page 35.] + +[291: _Ibid_. Page 40.] + +[292: _Ibid_, page 33.] + +[293: _Ibid_, Page 94.] + +[294: Atala est fille d'un Espagnol.] + +[295: Å’uvres complètes, tome XVI, Page 62.] + +[296: _Ibid_, Page 110.] + +[297: _Les Martyrs_. Livres IX et X.] + +[298: Pages 103-108. Le discours du vieillard à Paul, dans _Paul et +Virginie_, quoique plus beau que celui du Père Aubry, n'est guère plus +restaurant; on y trouve même des insinuations qui manquent de +délicatesse. Les deux vieillards sont donc, je l'avoue, des consolateurs +fâcheux; mais au moins le vieillard déiste donne ses consolations pour +ce qu'elles valent (et il se rend justice, car Paul n'est point +consolé), tandis que le vieillard catholique surfait prodigieusement, et +s'il ne convertit pas Chactas, il le console.] + +[299: Å’uvres complètes, tome XVI, Page 103.] + +[300: _Ibid_, Page 44.] + +[301: _Ibid_, Page 84.] + +[302: _Ibid_, Page 110.] + +[303: _Ibid_, Page 113.] + +[304: _Ibid_, Page 115.] + +[305: _Ibid_, Page 114.] + +[306: _Ibid_, Page 69.] + +[307: _Ibid_.] + +[308: _Ibid_, Page 102.] + +[309: _Ibid_, Page 104.] + +[310: _Ibid_, Page 128.] + +[311: _Ibid_, Page 125.] + +[312: Page 121. On lit dans les éditions plus modernes, _la terre du +sommeil_; en sorte qu'il n'y a plus d'antithèse. C'est toujours autant +de gagné; mais ce n'est pas encore simple.] + +[313: M. Piguet, _Mélanges de Littérature_. Lausanne, 1816. Page 288.] + +[314: Å’uvres complètes, tome XVI, Page 41.] + +[315: _Ibid_, Page 57.] + +[316: _Ibid_, Page 67.] + +[317: _Ibid_, Page 119.] + +[318: _Ibid_, Page 54.] + +[319: Voyez, entre autres, le vote philanthropique des matrones dans le +conseil des chefs. (Page 49.) Cooper, je crois, a mieux connu les +sauvages et les a peints non moins poétiquement dans les _Puritains +d'Amérique_.] + +[320: Å’uvres complètes, tome XVI, Page 62.] + +[321: _Ibid_.] + +[322: _Pensées_, II, XVII, 115.] + +[323: _Le Tartufe_, acte IV, scène III.] + +[324: Exode XXXII, 35.] + +[325: On se fera une idée juste et vive de l'impression qu'avait +produite cet événement sur les hommes religieux de toutes les +communions, en parcourant les trois petits volumes de la _Voix de la +Religion au XIXe siècle_, journal publié à Lausanne, en 1802 et 1803, +par M. Gonthier et quelques-uns de ses amis.] + +[326: Discours de Portalis sur l'organisation des cultes. (15 germinal, +an X.)] + +[327: _Première Épître aux Corinthiens_, chap. III, verset 2.] + +[328: _Réflexions sur la paix intérieure._ IIe Partie, chap. II.] + +[329: Ire Partie, livre Ier, chap. IV.] + +[330: Ire Partie, livre Ier, chap. XI.] + +[331: Ire Partie, livre V, chap. VII.] + +[332: IVe Partie, livre V, chap. IV.] + +[333: IIIe Partie, livre V, chap. VI.] + +[334: Voir la première préface, dans les Å’uvres complètes, tome XV, page +XVI.] + +[335: Ire Partie, livre IV, chap. V.] + +[336: «Enfin de nos jours même et sous nos propres yeux, est-ce des +athées qui ont abaissé la cime des Pyrénées et des Alpes, effrayé le +Rhin et le Danube, subjugué le Nil, fait trembler le Bosphore, qui ont +vaincu aux champs de Fleurus et d'Arcole, aux lignes de Weissenbourg et +au pied des Pyramides, dans les vallées de Pampelune et dans les plaines +de la Bavière, qui ont mis sous leur joug l'Allemagne et l'Italie, le +Brabant et la Suisse, les îles de la Batavie et celles de la Grèce, +Munich et Rome, Amsterdam et Malte, Mayence et le Caire? Est-ce des +athées qui ont gagné plus de soixante batailles rangées, et pris plus de +cent forteresses, qui ont rendu vaine la coalition de huit grands +empires, et fait trembler les souverains des Indes derrière toutes les +solitudes de l'Asie? Est-ce des athées qui ont accompli tant de +prodiges? ou bien est-ce les paysans chrétiens, de braves officiers qui +avaient pratiqué toute leur vie les devoirs de la religion? On ne voit +pas que ces grands esprits qui ne pouvaient s'abaisser jusqu'à croire en +Dieu, se souciassent beaucoup d'aller aux combats. Qu'il eût été beau +pourtant de voir une armée d'incrédules aux prises avec ces Cosaques qui +pensent monter au ciel en mourant sur le champ de bataille!»] + +[337: Ire Partie, livre VI, chap. V.] + +[338: Ire Partie, livre Ier, chap. XI.] + +[339: _La mort du pécheur et la mort du juste. (Sermon pour le jour des +morts.)_ Deuxième partie.] + +[340: IIIe Partie, livre III, chap. VII.] + +[341: IIIe Partie, livre IV, chap. V.] + +[342: IIIe Partie, livre 1er, chap. VII.] + +[343: IIe Partie, livre 1er, chap. II.] + +[344: Rapport sur le _Génie du Christianisme_, fait par ordre de la +classe de la langue et de la littérature française, par M. le comte +Daru. (Séance du 30 janvier 1811.)] + +[345: _La Voix de la Religion au XIXe siècle_. Lausanne, 1802. Tome III, +page 117.] + +[346: _Première Épître aux Corinthiens_, chap. IX, verset 27.] + +[347: IIe Partie, livre II, chap. VIII.] + +[348: _Que le souvenir des exemples donnés par les aïeux enflamme le +fils d'Énée et le neveu d'Hector_.] + +[349: IIe Partie, livre II, chap. VI.] + +[350: IIe Partie, livre II, chap. IV.] + +[351: IIe Partie, livre II, chap. X.] + +[352: IIIe Partie, livre III, chap. III.] + +[353: IIIe Partie, livre V, chap. IV.] + +[354: IIe Partie, livre IV, chap. Ier.] + +[355: M. Vinet se cite ici lui-même. Voir _Semeur_, tome XI, page 335. +(_Ed_.)] + +[356: _Génie du Christianisme_. IIe Partie, livre III, chap. IX, dans +les anciennes éditions seulement.] + +[357: «Rien, dit-il au frère d'Amélie, rien ne mérite, dans cette +histoire, la pitié qu'on vous montre ici. Je vois un jeune homme entêté +de chimères, à qui tout déplaît, et qui s'est soustrait aux charges de +la société pour se livrer à d'inutiles rêveries. On n'est point, +monsieur, un homme supérieur, parce qu'on aperçoit le monde sous un jour +odieux. On ne hait les hommes et la vie, que faute de voir assez loin. +Étendez un peu plus votre regard, et vous serez bientôt convaincu que +tous ces maux dont vous vous plaignez sont de purs néants. Mais quelle +honte de ne pouvoir songer au seul malheur réel de votre vie, sans être +forcé de rougir! Toute la pureté, toute la vertu, toute la religion, +toutes les couronnes d'une sainte rendent à peine tolérable la seule +idée de vos chagrins. Votre sÅ“ur a expié sa faute; mais, s'il faut ici +dire ma pensée, je crains que, par une épouvantable justice, un aveu +sorti du sein de la tombe n'ait troublé votre âme à son tour. Que +faites-vous seul au fond des forêts où vous consumez vos jours, +négligeant tous vos devoirs? Des saints, me direz-vous, se sont +ensevelis dans les déserts? Ils y étaient avec leurs larmes, et +employaient à éteindre leurs passions le temps que vous perdez peut-être +à allumer les vôtres. Jeune présomptueux qui avez cru que l'homme se +peut suffire à lui-même! La solitude est mauvaise à celui qui n'y vit +pas avec Dieu; elle redouble les puissances de l'âme, en même temps +qu'elle leur ôte tout sujet pour s'exercer. Quiconque a reçu des forces +doit les consacrer au service de ses semblables; s'il les laisse +inutiles, il en est d'abord puni par une secrète misère, et tôt ou tard +le ciel lui envoie un châtiment effroyable.» (Å’uvres complètes, tome +XVI, page 189.)] + +[358: Jérémie II, 19.] + +[359: Psaume XXXIV, 22.] + +[360: + + Défendre à ce qui fut d'avoir jamais été + Est au-dessus de la Divinité. + + Horace. _Odes_, livre III, ode XXIX. +] + +[361: Hébreux IV, 12.] + +[362: Å’uvres complètes, tome XVI, page 144.] + +[363: _Ibid_, Page 149.] + +[364: _Ibid_, Page 152.] + +[365: _Ibid_, Page 156.] + +[366: _Ibid_, Page 164.] + +[367: _Ibid_, Page 186.] + +[368: Roman de Madame de Charrière.] + +[369: _Géorgiques_. Livre II; 83: Il voit avec étonnement ce feuillage +nouveau pour lui et ces fruits qui ne sont pas les siens. [P. S.]] + +[370: IVe Partie, livre Ier, chap. V.] + +[371: Cette unanimité n'est pourtant pas absolue. M. de Boulogne, ancien +prélat, fit bien entendre, en louant le _Génie du Christianisme_, qu'il +ne le jugeait pas exempt d'inadvertances fâcheuses ni de graves erreurs. +(_Annales littéraires et morales_, an XI. Premier cahier. Le morceau de +M. l'abbé de Boulogne sur le _Génie du Christianisme_ a été recueilli, +parmi les _Remarques critiques_ auxquelles celui-ci a donné lieu, dans +le tome XV des Å’uvres complètes de Chateaubriand.)] + +[372: IVe Partie, livre II, chap. VI.] + +[373: IVe Partie, livre II, chap. IX.] + +[374: IVe Partie, livre IV.] + +[375: IVe Partie, livre IV, chap. IV.] + +[376: IVe Partie, livre III, chap. V.] + +[377: La _Vie de Rancé_.] + +[378: _Odes_, Livre III, ode VI.] + +[379: Voyez, par exemple, quelques pages au commencement du _Voyage en +Amérique_.] + +[380: Ovide, _Métamorphoses_. II, 202: Les coursiers s'écartent de leur +route, et comme personne ne les retient, ils s'élancent dans des régions +inconnues. [P. S.]] + +[381: Henri Lecoultre fait remarquer que ces vers ne se trouvent pas, +comme on pourrait le supposer, dans la traduction du _Paradis perdu_ de +Delille; il les attribue, avec beaucoup de vraisemblance, à Vinet +lui-même. (P. S.)] + +[382: Å’uvres complètes, tome XXI, page 306. (Juillet 1807.)] + +[383: Å’uvres complètes, tome VII, page 239.] + +[384: _Ibid_, page 248.] + +[385: Préface de la première et de la seconde édition des _Martyrs_.] + +[386: C'est le second titre des _Martyrs_. (_Ed._)] + +[387: _Les Martyrs_, livre III.] + +[388: _Études historiques_. Étude seconde. Ire Partie. Il faut lire ces +lignes afin d'avoir toute la pensée de l'auteur.] + +[389: Cinquième Provinciale.] + +[390: Livre XXIV.] + +[391: Par surcroît, l'auteur les met dans la bouche de Dieu même. Liv. +III.] + +[392: Livre III.] + +[393: Livre XXIV.] + +[394: Livre XXII.] + +[395: _Art poétique_. Chant III.] + +[396: Livre III.] + +[397: _Ibid_.] + +[398: _Ibid_.] + +[399: _Télémaque_, livre XIX.] + +[400: _Notice sur Fénelon_, dans les _Discours et Mélanges littéraires_, +p. 406.] + +[401: Rejecit se in eum quam familiariter. (_Andria_, actus I, scena +I.)] + +[402: _Mithridate_, acte V, scène II.] + +[403: _Mercure de France_, du 31 mai 1817.--Voir sur le même sujet, dans +les _Mémoires de l'Académie des sciences morales et politiques_ (Tome +Ier, savants étrangers, 1841, page 769), le _Mémoire de M. Filon sur +l'état religieux et moral de la société romaine à l'époque de +l'apparition du christianisme_.] + +[404: Livre IV.] + +[405: Livre II.] + +[406: Livre Ier.] + +[407: _Ibid_.] + +[408: Livre II.] + +[409: _Ibid_.] + +[410: _Ibid_.] + +[411: _Ibid_.] + +[412: Livre V.] + +[413: Livre Ier.] + +[414: Livre V.] + +[415: Livre XII.] + +[416: Livre Ier.] + +[417: Livre VI.] + +[418: _Récits des temps mérovingiens_. Préface.] + +[419: _Génie du Christianisme_, IIe Partie, livre II, chap. Ier.] + +[420: IIe Partie, livre III, chap. Ier.] + +[421: IIe Partie, livre III, chap. VIII.] + +[422: Livres IX et X.] + +[423: Polyeucte, acte V, scène V.] + +[424: Livre XX.] + +[425: _Rapport fait à l'Institut par M. le comte Daru_. (Å’uvres +complètes, tome XV, page 296.)] + +[426: _Le Menteur_, acte IV, scène II.] + +[427: _Stances adressées à M. de Chateaubriand, après les Martyrs_. +1810. (Å’uvres de M. de Fontanes, tome Ier, page 92.)] + +[428: M. Vinet se cite lui-même. Voir _Semeur_, tome V, page 261. +(_Ed._)] + +[429: Horace, _Art Poétique: «Elle rejette les phrases ampoulées et +l'orgueil des grands mots.» (P. S.)_] + +[430: Å’uvres complètes, tome XVI, page 268.] + +[431: _Les Martyrs_, livre XXIV.] + +[432: Å’uvres complètes. Tome XXIV. Préface des _Mélanges politiques_. +Page XI.] + +[433: Å’uvres complètes. Tome XXIV, page 301.] + +[434: Préface des Ouvrages politiques. Å’uvres complètes. Tome XXIII, +page IX.] + +[435: II Corinthiens IX, 5.] + +[436: _Nouvelles Méditations Poétiques_. Méditation cinquième: Le Poète +mourant.] + +[437: _Méditations Poétiques_. Méditation treizième: Le Lac.] + +[438: _Méditations Poétiques_. Méditation seconde: L'Homme. À Lord +Byron.] + +[439: _Semeur_, 17 août 1836 (Tome V, pages 259 et suiv.).] + +[440: Cette prévision s'est réalisée pour l'auteur lui-même: Vinet est +mort le 4 mai 1847; Chateaubriand, le 4 juillet 1848. (_Ed._).] + +[441: _Remarques_ en tête du _Paradis perdu_, page VII.] + +[442: Tome Ier, pages 161-198.] + +[443: Tome II, page 205.] + +[444: Ici nous supprimons, comme l'ont fait les précédents éditeurs, +tout un développement que Vinet a reproduit textuellement, mais en le +divisant en quatre morceaux, dans son cours. Voici l'ordre dans lequel +il faut lire ces quatre morceaux, si l'on veut reconstituer l'ensemble: +1° _Le nom de Chateaubriand_. 2° _Ainsi donc, presque à la même époque_. +3° _Quoique le livre de Madame de Staël_. 4° _M. de Chateaubriand fut +mieux inspiré_. (P. S.)] + +[445: «Ces chantres sont de race divine; ils possèdent le seul talent +incontestable dont le ciel ait fait présent à la terre. Leur vie est à +la fois naïve et sublime; ils célèbrent les dieux avec une bouche d'or; +et sont les plus simples des hommes; ils causent comme des immortels ou +comme de petits enfants; ils expliquent les lois de l'univers et ne +peuvent comprendre les affaires les plus innocentes de la vie; ils ont +des idées merveilleuses de la mort, et meurent sans s'en apercevoir, +comme des nouveaux-nés.» (_René_.)] + +[446: Ici encore se trouvait, dans l'article de Vinet, un développement +qui est reproduit dans le cours, à l'exception: 1° des deux lignes +suivantes (au commencement): «Sans chercher à les résoudre (ces +questions), nous revenons au grand écrivain qui nous en a fourni +l'occasion, et nous essayons de dire quelle impression générale nous +reste au sortir de ses écrits. Représentez-vous cette admirable +mythologie, etc.»; 2° du passage suivant (à la fin): «Absorber la vie +dans la poésie comme une mythologie de l'âme! terrible puissance que +subit d'abord celui qui en dispose! Ne serait-ce point celle qu'a +exercée le génie de M. de Chateaubriand? N'a-t-il pas distrait, et, si +j'osais le dire, amusé les âmes? Son sérieux n'est-il pas trop souvent, +avec toute la sincérité qu'on ne peut lui refuser, un sérieux de poète? +N'a-t-il point été poète trop exclusivement? Comme poète, il a rendu des +oracles que l'humanité répétera en chÅ“ur; mais n'a-t-il pas tenu +l'humanité à distance d'oracles plus sûrs? Ne l'a-t-il pas trop souvent +retenue dans l'image des choses? Je ne lis jamais philosophe, historien, +dogmatiste politique, sans m'adresser ces questions. Je les adresse à +mes lecteurs.» (P. S).] + +[447: _Semeur_, 26 octobre 1836 (Tome V, pages 336 et suiv.).] + +[448: Tome Ier, page 324.] + +[449: «À ces bonnes gens il ne fallait d'aiguë et subtile rencontre: +leur langage est tout plein, et gros d'une vigueur naturelle et +constante; ils sont tout épigramme; non la queue seulement, mais la +teste, l'estomach et les pieds. Il n'y a rien d'efforcé, rien de +traisnant; tout y marche d'une pareille teneur.» (Montaigne, _Essais_, +livre III, chap. V.)] + +[450: Tome Ier, page 266.] + +[451: Tome II, page 253.] + +[452: Tome Ier, page 256.] + +[453: Tome Ier, page 285.] + +[454: Tome Ier, page 291.] + +[455: Tome Ier, page 195.] + +[456: Tome Ier, page 201.] + +[457: Tome Ier, page 203.] + +[458: Å’uvres complètes, tome V _ter_, page 265.] + +[459: Tome Ier, page 163.] + +[460: Tome Ier, page 185.] + +[461: Vauvenargues.] + +[462: Tome Ier, page 202.] + +[463: Tome II, page 397.] + +[464: Exode XXXII, 1.] + +[465: _Évangile selon saint Matthieu_ VI, 33.] + +[466: _Semeur_, 30 novembre 1836. (Tome V, n° 48.)] + +[467: Il s'agit sans doute ici des articles signés Ch. D. (_Charles +Delalot_), publiés en 1804 dans le _Mercure de France_, sur une nouvelle +édition du _Paradise Lost_, et en 1805 sur la traduction de Delille. À +la même époque, cinq articles remarquables et sévères sur cette +traduction, signés de la lettre S, parurent dans le _Journal des +Débats_, Nos des 21, 22, 24, 27 décembre 1804, et 6 janvier 1805. Le +critique s'arrête au chant VIII; il promettait une suite qu'il n'a pas +donnée. La signature S a été celle de Guairard et de Lasalle. (_Ed_.)] + +[468: _Phèdre_. Acte II, scène V.] + +[469: _Méditations Poétiques_. Méditation troisième: La Poésie sacrée.] + +[470: Properce. Livre II, élégie XXXIV. Ce vers sert d'épigraphe au +premier des articles d'Addison sur le _Paradis Perdu_ dans le +_Spectateur_. (N° 267, 5 janvier 1712.) (_Ed_.)] + +[471: Darkness visible. Livre I, vers 63. (_Ed_.)] + +[472: Livre II, Tome Ier, page 115.] + +[473: Livre II, Tome Ier, page 129.] + +[474: D'où naît, sinon de la magie du mouvement, le délicieux frisson +qu'on éprouve quand on arrive à ces passages célèbres: «Julie, éternel +charme de ma vie...»--«Soleil de ce monde nouveau, tant de fois témoin +de mes larmes?...» Cependant il ne faut pas confondre le mouvement +continu du style avec les mouvements dont le niveau du style peut-être +accidenté. Les _mouvements_ ne sont pas même toujours des formes du +_mouvement_, mais un simple changement dans l'allure de la phrase. Leur +multiplicité épuise le style, dont le mouvement est la vie. Mais ils ont +aussi leur _virtus_ et leur _venus_, surtout dans la langue oratoire. +Rien n'est plus heureux que d'avoir tourné le récit en exhortation dans +cette phrase si connue: «Avez-vous un secret important, versez-le +hardiment dans ce noble cÅ“ur, etc,» Il n'y a pas de _figure_ plus +belle.] + +[475: Le Rhin.--Vinet a écrit ces pages à Bâle. (_Éd_.)] + +[476: Perse. Satire III, vers 38.] + +[477: Les éditeurs, qui ne marquaient pas la division de cette étude en +deux articles, ont remplacé la phrase ci-dessus (de: «Dans un prochain +article...» à «Je me contente d'avoir fait»), par ces mots: «Je me suis +borné jusqu'ici à faire.» P. S.] + +[478: Livre Ier. (Tome Ier, page 169.)] + +[479: _Semeur_, 25 janvier 1837. (Tome VI, n° 4.) Dans un premier +article on a étudié le _Paradis perdu_ comme ouvrage littéraire; ici +c'est sous le point de vue religieux qu'on se propose de le considérer.] + +[480: Pierre Roussel, médecin de la Faculté de Montpellier, philosophe, +associé de l'Institut, né en 1742, mort en 1802. Vinet fait allusion à +son _Système physique et moral de la femme_, 7e édition 1820. P. S.] + +[481: Quelques-uns demanderont si le christianisme du _Paradis Perdu_ +est aussi exact qu'on pourrait le supposer. On reproche à Milton son +silence sur la troisième personne de la Trinité; et il est très vrai +qu'au livre III, à l'endroit où le PÈRE et le FILS sont successivement +adorés, l'_Esprit_ n'est pas même mentionné. La lacune est sensible et +peut paraître significative. Observons toutefois que l'Esprit est nommé +et invoqué au début même de l'ouvrage; que la seule mention qui soit +faite de l'Esprit de Dieu dans le premier chapitre de la Genèse a été +fidèlement reproduite par le poète (livre VII, pages 17 et 21); que son +_action_ est dans le cours du poème cent fois reconnue, rappelée, +invoquée; qu'enfin, au livre XII, on lit ces paroles: «Du ciel il +enverra aux siens un _Consolateur_, la Promesse du Père, son _Esprit_ +qui habitera en eux, et écrira la loi de la foi dans leur cÅ“ur, opérant +par l'amour pour les guider en toute vérité.» + +On dit encore que la divinité du Fils, la coéternité de la Parole avec +Dieu n'est pas explicitement déclarée dans le _Paradis Perdu_; que, tout +au contraire, le poète assigne une date, un jour parmi les jours à la +naissance ou à la procession du Fils éternel. «Ce jour, dit le Père +infini (livre V, page 375), ce jour, j'ai engendré celui que je déclare +mon Fils unique, et sur cette sainte montagne, j'ai sacré celui que vous +voyez maintenant à ma droite.» + +D'une autre part nous lisons (livre V, page 395): «Penses-tu que toi et +toutes les créatures angéliques réunies en une seule égalent son Fils +engendré? _Par lui_, comme par sa Parole, le Père Tout-Puissant a fait +_toutes choses_, même toi et tous les esprits du ciel...» Et, au même +livre, page 399: «Alors tu apprendras, en gémissant, à connaître _celui +qui t'a créé_, quand tu connaîtras celui qui peut t'anéantir.» + +Par une nécessité dont chacun peut se rendre compte, et qui me paraît +invincible, le Fils de Dieu, encore dans le ciel, est déjà le Fils de +l'homme. Nous sommes transportés de la région de l'Éternité dans le +domaine du temps; et déjà dans notre pensée, l'incarnation a eu lieu. +Aussitôt qu'on veut l'accommoder à l'épopée des faits éternels, ces +faits prennent un caractère de successivité, et les mots qui les +expriment impliquent cette notion. La Bible elle-même, écrite dans le +langage des hommes, c'est-à -dire du temps, n'a point échappé à cette +nécessité. Le mot de _Parole_ s'y soustrait, mais il éloigne l'idée de +personnalité: le nom de _Fils_ la fait reparaître, mais il emporte +l'idée de naissance; celui de _procession_ renferme, en la dissimulant +la même notion; quoi qu'il en soit, la Bible, s'exposant de front à +l'objection, a dit ouvertement: «Tu es mon Fils, je t'ai engendré +aujourd'hui.» (Ps. II, 7; Hébr. I, 10.) Milton seulement a multiplié la +difficulté, en écrivant un poème tout entier sur une idée pour laquelle +il est difficile de trouver une seule phrase correcte. Mais sans +examiner s'il n'était pas trop hardi de tailler ce sujet en épopée, et +sans rechercher si le poète a fait tout ce qu'il pouvait pour rendre +irrécusables tous les attributs de Celui qu'il appelle «la Divinité +filiale,» empressons-nous d'affirmer que le poème entier respire +l'adoration du Fils.] + +[482: Genèse III, 22.] + +[483: _Messie_, I, 293.] + +[484: Livre III. (Tome Ier, pages 179-181.)] + +[485: Esaïe XL, 18.] + +[486: Livre III. (Tome Ier, pages 183-187.)] + +[487: Livre X. (Tome II, pages 255-257.)] + +[488: Livre IV. (Tome Ier, page 303.)] + +[489: Livre IV. (Tome Ier, page 301.)] + +[490: Livre Ier. (Tome Ier, page. 27.)] + +[491: Livre II. (Tome Ier, pages. 121-123.)] + +[492: _Épître aux Éphésiens_, chap. I, verset 10.] + +[493: Livre X. (Tome II, pages 331-333.)] + +[494: _Art Poétique_, Chant III.] + +[495: Bien entendu chez les chrétiens de cÅ“ur, renouvelés dans la +charité. Le christianisme de spéculation, qui n'est pas devenu une vie +de l'âme, le christianisme de secte et de parti, le fantôme en un mot du +christianisme, n'égaye pas, il rend triste plutôt. Dans le divin système +de l'Évangile, l'amour naît de la joie, et l'amour à son tour enfante la +joie. Il n'y a de bonheur que dans un cÅ“ur qui aime.] + +[496: + + Et si Renaud, Argant, Tancrède et sa maîtresse + N'eussent de son sujet égayé la tristesse. + +C'est-à -dire _varié l'uniformité_. _Tristesse_ se prenait souvent dans +cette acception au dix-septième siècle. Bossuet a dit que la manière +d'écrire de Calvin est plus _triste_ que celle de Luther; cela signifie +_uniforme, nue, austère_. Dans ce sens, un sujet religieux d'où l'on +exclurait les figures humaines et les scènes de la nature, serait +_triste_ assurément.] + +[497: _Semeur_, 15 avril 1837.] + +[498: _Essai sur la littérature anglaise_. Avertissement. (Tome Ier, +page 8.)] + +[499: _La Jérusalem délivrée_, traduite en vers français par M. +Baour-Lormian. Édition publiée par Didot le jeune, avec une notice par +M. J.-A. Buchon. Paris, 1819.--Voir les _notes_.] + +[500: Livre IV. (Tome Ier, page 255.)] + +[501: _Remarques_.--Il nous sera pourtant permis de ne pas préférer à +cette phrase: «Ce sont des soupirs et des prières; je vous les présente, +moi qui suis votre prêtre,» celle-ci: «ces soupirs et ces prières que, +mêlés à l'encens dans cet encensoir d'or, moi, ton prêtre, _j'apporte +devant_.» (Livre XI, tome II, page 339.--_Essai_, tome II, page 148.)] + +[502: Alfieri.--_Nous sommes des esclaves, c'est vrai, mais des esclaves +frémissants_. (P. S.)] + +[503: Livre II. (Tome Ier, page 95.)] + +[504: _Semeur_, 18 juillet 1838. (Tome VII, pages 225 et suiv.)] + +[505: Tome Ier, page 73.] + +[506: «Nous ne craignons pas d'assurer que les esprits politiques nous +en feront un mérite, comme homme d'État, dans l'avenir.» (Tome Ier, page +73.)] + +[507: Tome II, page 440.] + +[508: Tome Ier, page 165.] + +[509: Tome Ier, page 271.] + +[510: Tome II, page 412.] + +[511: Voir le 2e article sur "Le paradis perdu de Milton".] + +[512: Tome Ier, page 117.] + +[513: Tome II, page 415.] + +[514: Tome II, page 439.] + +[515: Tome II, page 449.] + +[516: Tome II, page 389.] + +[517: Boileau. Épître IX. _Éloge du vrai_.] + +[518: Tome II, page 440.] + +[519: Tome Ier, page 37.] + +[520: Tome Ier, page 38.] + +[521: Tome Ier, page 52.] + +[522: Tome Ier, page 55.] + +[523: Tome Ier, page 63.] + +[524: Ce trait pourrait donner lieu à une remarque plus sérieuse. +_Dédaigner_ de mentir parce qu'on est _français_, c'est respecter en soi +la famille politique dont on fait partie, et je n'y vois pas de mal, +bien au contraire. Mais si l'on ne s'interdit le mensonge que par +_dédain_ et parce qu'on est _français_, je trouve les intérêts de la +vérité fort mal garantis. Il serait donc bon de donner à la véracité une +base plus morale et plus large. Le vice n'est pas une chose qu'il +suffise de _dédaigner_, et le _dédain_ ne nous viendra pas toujours en +aide. Le sentiment que nous devons au mal c'est la haine, et il faut que +cette haine soit le contrecoup de l'amour, j'entends de l'amour pour le +bien et pour Dieu. Pour tout commentaire à cette pensée, voici une +anecdote que j'emprunte aux Lettres de La Beaumelle: «Brousson (ministre +huguenot) passa dans le Béarn, et, le 19 septembre 1698, fut rencontré à +Oleron par des soldats, qui le relâchèrent sur ce qu'il leur protesta +qu'il n'était point celui qu'ils cherchaient. À peine eut-il fait vingt +pas, que, touché de repentir, il retourna vers eux, et leur dit: _Mes +amis, il n'est pas permis de mentir pour sauver sa vie: je suis Claude +Brousson, ministre de l'Évangile de vérité_. Il fut conduit à Pau... et +subit le supplice de la roue.»] + +[525: _Pensées_, II, XVII, 81.] + +[526: _Ibid._] + +[527: Tome II, page 414.] + +[528: Tome Ier, pages II, 397, etc.] + +[529: Tome II, page 430.] + +[530: Tome II, page 451.] + +[531: Tome II, page 188.] + +[532: Tome II, page 415.] + +[533: Bossuet, _Oraison funèbre du Prince de Condé_.] + +[534: _Semeur_, 22 mai 1844. (Tome XIII, pages 163 et suiv.)] + +[535: Livre Ier, page 13.] + +[536: Livre Ier, page 46.] + +[537: Voir, à la fin de ce volume, l'article sur la deuxième édition de +_Rancé_. (P. S.)] + +[538: Livre III, page 167.] + +[539: Livre III, page 170.] + +[540: Livre III, page 172.] + +[541: Livre Ier, page 38.] + +[542: Livre III, page 191.] + +[543: Livre III, page 264.] + +[544: Livre III, page 278.] + +[545: Livre III, page 217.] + +[546: Livre Ier, page 50.] + +[547: Livre III, page 220. Ce morceau se trouve déjà dans l'_Essai sur +la littérature anglaise_, tome II, pages 324-328.] + +[548: Livre II, pages 120-129.] + +[549: Livre II, page 76.] + +[550: Livre II, page 125.] + +[551: Livre III, page 213.] + +[552: Livre II, page 65.] + +[553: Livre II, page 135.] + +[554: Livre Ier, page 16.] + +[555: M.-J. Chénier. _Épître à Voltaire_.] + +[556: Livre Ier, page 16.] + +[557: Avertissement, page VIII.] + +[558: _Semeur_, 29 mai 1844. (Tome XIII, pages 170 et suiv.)] + +[559: Livre II, page 62.] + +[560: Livre II, page 69.] + +[561: Livre III, page 216.] + +[562: Livre II, page 68.] + +[563: Livre II, page 69.] + +[564: _Ibid._] + +[565: Livre III, pages 216-219.] + +[566: Livre II, page 101.] + +[567: Livre II, page 90.] + +[568: Livre II, page 83.] + +[569: Livre III, page 275.] + +[570: Livre II, page 86.] + +[571: Livre II, page 98.] + +[572: Livre II, page 112.] + +[573: Livre II, page 116.] + +[574: Livre II, page 135.] + +[575: Livre II, page 141.] + +[576: Livre II, page 114.] + +[577: Livre II, page 133.] + +[578: Livre II, page 140.] + +[579: Livre II, page 111.] + +[580: Livre II, page 107.] + +[581: Livre III, page 192.] + +[582: Livre III, page 229.] + +[583: Ovide. _Tristes_, livre Ier, élégie Ire.--_Mon livre, tu iras à +Rome sans moi_. (P. S.)] + +[584: Livre III, page 256.] + +[585: Livre III, pages 256-258.] + +[586: Livre III, page 252.] + +[587: Livre III, page 231.] + +[588: Livre III, page 269.] + +[589: Livre III, page 270.] + +[590: Livre III, page 187.] + +[591: Livre III, page 267.] + +[592: Livre III, page 270.] + +[593: Livre III, pages 239 et 245.] + +[594: _Semeur_, 28 Août 1844. (Tome XIII, page 276.)] + +[595: _Vie de Rancé_, deuxième édition, page 218.] + +[596: _Vie de Rancé_, deuxième édition, page 280.] + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Etudes sur la Littérature Française +u XIXe siècle, by Alexandre Vinet + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ETUDES SUR LA LITTÉRATURE *** + +***** This file should be named 20700-0.txt or 20700-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/0/7/0/20700/ + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/20700-0.zip b/20700-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2156d18 --- /dev/null +++ b/20700-0.zip diff --git a/20700-8.txt b/20700-8.txt new file mode 100644 index 0000000..4b7a115 --- /dev/null +++ b/20700-8.txt @@ -0,0 +1,18365 @@ +The Project Gutenberg EBook of Etudes sur la Littérature Française au +XIXe siècle, by Alexandre Vinet + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Etudes sur la Littérature Française au XIXe siècle + Madame de Staël; Chateaubriand + +Author: Alexandre Vinet + +Release Date: February 27, 2007 [EBook #20700] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ETUDES SUR LA LITTÉRATURE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + +ALEXANDRE VINET + +ÉTUDES SUR LA LITTÉRATURE FRANÇAISE AU XIXe SIÈCLE + +TOME PREMIER + +MADAME DE STAËL ET CHATEAUBRIAND + +Texte de l'édition posthume de 1848 revu et complété d'après les +documents originaux et précédé d'une préface PAR PAUL SIRVEN, professeur +à l'Université de Lausanne. + +Publication de la Société d'édition Vinet, fondée le 23 avril 1908. + + + + +PRÉFACE + + +Ce premier volume des _Études_ d'Alexandre Vinet sur la _littérature +française au XIXe siècle_ reproduit, pour l'ensemble des matières qui y +sont contenues, le premier volume de l'édition de 1848 et de celle de +1857 qui n'est d'ailleurs qu'une réimpression. Les premiers éditeurs +avaient fort judicieusement réuni en un seul tome tout ce que Vinet +avait écrit ou publié sur deux auteurs dont les noms se présentent +toujours associés l'un à l'autre. Nous n'avions rien à modifier à un +plan qui continue à s'imposer. On trouvera donc ici le cours que Vinet +professa à l'Académie de Lausanne en 1844 sur Madame de Staël et +Chateaubriand, ainsi que les articles qu'il fit paraître de 1836 à 1844 +sur divers ouvrages de Chateaubriand. + +Pour l'établissement du texte nous avons comparé l'édition de nos +prédécesseurs avec les matériaux dont ils s'étaient eux-mêmes servis[1] +et nous avons rétabli le texte de Vinet dans son intégrité, partout où +l'on s'était écarté. C'est ainsi, par exemple, que nous avons complété +l'un des articles sur Chateaubriand où l'on avait fait une petite +coupure; c'est ainsi que nous avons restitué au cours sur Madame de +Staël quatre ou cinq mots et deux ou trois membres de phrase qui avaient +disparu. Au sujet de la petite coupure faite à l'un des articles sur +Chateaubriand nous n'avons pas grand'chose à dire; il s'agit d'une fin +de paragraphe que nos prédécesseurs avaient élaguée parce que, Vinet +ayant transporté dans son _cours_ une partie de cet article, la dite fin +de paragraphe ne se rattachait plus à rien. Nous l'avons recueillie en +note[2]. On verra qu'il valait la peine de la recueillir. Elle contient +en trois ou quatre lignes une profession de foi de Vinet critique. Pour +ce qui est des quatre ou cinq mots et des deux ou trois membres de +phrase du cours sur Madame de Staël, ils ont une histoire, et une +histoire intéressante. Nous la conterons tout à l'heure. Avant d'y +arriver il convient de rappeler brièvement dans quelles circonstances +Vinet fut amené à professer le cours sur Madame de Staël et +Chateaubriand, et à publier ses articles sur divers ouvrages de +Chateaubriand. + + + + +I + + +Il appartenait à l'Académie de Lausanne depuis le 1er novembre 1837 en +qualité de professeur de théologie pratique[3], lorsque, au commencement +de l'année 1844, son collègue de littérature française, Charles Monnard, +que des travaux historiques appelaient à Paris, lui demanda de le +suppléer jusqu'à Pâques. Vinet accepta. Ce ne fut sans doute pas sans +hésitation. Il était déjà très chargé; d'autre part sa santé n'était pas +brillante. Mais il aimait les lettres; il les avait longtemps enseignées +à Bâle; peut-être aussi n'était-il pas fâché «d'entrer en relations plus +directes avec les étudiants de la _Faculté des lettres et sciences_ +jusqu'alors étrangers à ses cours[4].» Enfin, il trouverait sans doute +dans ses leçons la matière de quelques articles pour le _Semeur_ dont il +était le collaborateur depuis longtemps. Il accepta. + +Il écrivait à M. Henri Lutteroth[5] le 13 janvier: + + «Mon ami Monnard part ce soir pour Paris; vous le verrez sans doute + et je m'en réjouis. Je vous ai dit peut-être que je me suis chargé + d'une partie de sa tâche académique. J'ai commencé avec un grand + effroi et un grand plaisir, mais au milieu de vives souffrances qui + ont, cette fois, une persévérance inquiétante. Je m'occuperai + longuement de Madame de Staël et de M. de Chateaubriand. Le texte + (résumé) de mes leçons doit être autographié; je vous l'enverrai si + je trouve qu'il en vaille la peine[6].» + +Nous avons dans l'_Agenda_[7] de 1844 quelques indications qui se +rapportent au cours de littérature et qui méritent d'être consignées +ici. + +Tout d'abord l'_horaire_ du professeur: + + Du mois de janvier au mois d'avril 1844: + Lundi à 4 heures: littérature française. + Mardi à 10 heures: catéchétique. + Mercredi à 8 heures: prédication[8]. + à 4 heures: littérature française. + Jeudi à 8 heures: prédication. + à 10 heures: catéchétique. + Vendredi à 10 heures: philosophie du christianisme. + Samedi à 10 heures: lecture et récitation. + +On voit que Vinet était un homme occupé. + +Il écrivait le 1er mars à M. Passavant[9]: + + «Le fait est que je suis très chargé: je ne puis pas dire, malgré + mes souffrances habituelles, que j'en aie trop pour mes forces; je + ne me sens pas affaissé, mais il faut traiter au pas de course les + plus grandes questions, brusquer les solutions, risquer le paradoxe + et l'hérésie...[10]» + +L'hérésie est sans doute pour le cours de philosophie du christianisme, +et le paradoxe pour celui de littérature. + +Revenons à l'Agenda: + + 7 janvier (dimanche).--Passé la journée à la maison; préparé mon + cours de demain (littérature). + + 8 janvier.--Première leçon de littérature à l'Académie. + + 9 janvier.--Deux étudiants, MM. Baillif et Ogay sont venus me + demander la permission d'autographier mes leçons de littérature. + + 15 janvier.--Troisième leçon de littérature: _Sur l'influence des + Passions_. + + 19 janvier.--Visite de M. Baillif, étudiant, pour me demander si je + consens à ce que mon cours soit imprimé: j'ai refusé. + +Vinet refusa parce qu'il entendait sans doute se réserver pour le +journal de M. Lutteroth. Il écrivait un mois plus tard à ce dernier (14 +février): + + «Je remets à M. Jaquet[11] pour vous les feuilles qui ont paru + (autographiées) de mon cours de littérature française, c'est-à-dire + du fragment de cours que je fais à l'Académie pendant l'absence de + M. Monnard. J'avais un peu espéré que vous pourriez en un pressant + besoin insérer dans le _Semeur_ quelques unes de ces pages. J'en + doute maintenant. En tout cas elles ne pourraient y paraître que + revues et corrigées, à quoi je m'emploierais de mon mieux quand + vous m'auriez désigné comme propre au _Semeur_ telle ou telle + portion du cours[12].» + +Vinet tenait au _Semeur_; il savait que ce journal était lu non +seulement par le public protestant français, mais aussi par un autre +public, que Sainte-Beuve le suivait de près, que Chateaubriand, Victor +Hugo ne le dédaignaient pas. Vinet désirait agir non seulement dans le +cercle restreint de ses auditeurs vaudois et de ses coreligionnaires, +mais aussi au dehors. Ambition très légitime. + +Toutefois le _Semeur_ ne publia rien. J'ignore pour quelle raison. Je +suppose qu'il avait de la _copie_ en abondance et sur des sujets plus +actuels que _Delphine_ ou l'_Allemagne_. Ce qu'il y a de sûr c'est que +M. Lutteroth appréciait vivement les pages que Vinet lui adressait. Il +songea même, à quelques temps de là, et à la requête de Mme Vinet, à +chercher un libraire pour les publier en volume. + +Voici la lettre que Mme Vinet lui écrivait le 8 avril 1844; elle est +intéressante à plus d'un titre: + + «Cher Monsieur, + + »Permettez-moi de venir en l'absence de mon mari[13] vous parler + d'une petite affaire d'intérêt. Je viens de chez Mme Olivier[14] où + d'autres personnes se trouvaient: entre autres une de Genève; + celle-ci dit que les autographies des leçons de mon mari faisaient + bruit dans sa ville, et qu'il n'y avait pas de doute que quelqu'un + ne s'en emparât, puisqu'on est tant à l'affût de ce qui est + nouveau. Là-dessus on s'accorda à trouver que mon mari devait se + hâter d'en faire un volume et que je devais aussi en écrire à M. + Delay[15]. Il me semble plus sage de vous consulter là-dessus en + vous priant d'en parler à tel libraire que vous voudrez. Je sais + que mon mari a exprimé quelque regret de n'avoir pas tout de suite + imprimé en partageant par chapitres, ou par leçons... M. Forel[16] + croit qu'un volume de lui ferait beaucoup de bien... Vous savez + comme mon mari est hésitant et timoré en affaires; il pourrait bien + perdre à réfléchir un temps précieux... Je vous remets donc + celle-là, monsieur, en vous demandant mille pardons de cette + nouvelle importunité[17]...» + +M. Lutteroth n'aurait pas eu de peine à trouver dès ce moment-là un +éditeur pour le cours sur Mme de Staël et Chateaubriand--et cela eût +empêché les Genevois de songer à s'en emparer, comme les en accuse +l'excellente Mme Vinet,--mais il fallait l'assentiment de Vinet. +Celui-ci le refusa. + + «Je n'ai pu m'empêcher, écrivait-il à M. Lutteroth le 18 avril, de + gronder un peu ma femme de vous avoir importuné. Il a toujours été, + il est encore bien loin de ma pensée de transformer en livre les + leçons que j'ai faites cet hiver. Je ne les crois pas dignes de + l'honneur qu'on veut leur faire, et je suis persuadé que la trop + favorable attente de mes amis serait amèrement trompée. Il faut + pouvoir imprimer à force de talent ou de savoir le sceau de la + nouveauté sur un sujet si familier à tout le monde et je ne crois + pas y avoir réussi; je n'y ai pas même aspiré. D'ailleurs ces + leçons ne forment pas un tout. Il faudrait y joindre celles que je + prépare sur la littérature de la Restauration; attendons jusque-là + du moins. Si l'on persiste alors à me conseiller d'imprimer, je me + croirai obligé d'y penser plus sérieusement. Jusque-là, très chers, + trop bons amis, pardonnez-moi de croire que votre amitié vous + aveugle...» + +Et Vinet revenait à son idée du _Semeur_: + + «Il me semble d'ailleurs que l'insertion de quelques morceaux dans + le _Semeur_ sera une manière de sonder le terrain. On verra si les + fragments font plaisir, et jusqu'à quel point. N'êtes-vous pas de + mon avis[18]?» + +M. Lutteroth ne se mit point en quête de l'éditeur que souhaitait Mme +Vinet. D'autre part on chercherait vainement dans le _Semeur_ «les +fragments» que Vinet eût été heureux d'y insérer. Une lettre de Vinet à +Lutteroth, du 10 juillet 1844, nous permet de croire que le directeur du +_Semeur_ lui avait fait entendre que ce cours ne serait pas à sa place +dans le journal: + + «Quant à mon cours de littérature, j'ai eu tort d'en parler; + laissons tomber cela. Toute autre raison à part, je répugnerais à + publier du vivant de M. de Chateaubriand un livre où il est mal + traité[19].» + +Au surplus, la _Vie de Rancé_ venait de paraître. Vinet allait pouvoir +parler de Chateaubriand à propos d'une _actualité_--comme on dit +aujourd'hui--et non à propos des _Martyrs_, de _l'Itinéraire_, ou +d'_Atala_, vieux de près d'un demi-siècle. + + «Je reçois à l'instant la _Vie de Rancé_; je pense qu'il convient + de s'en occuper tout de suite. Vienne un bon moment, ce ne sera pas + une grande affaire. J'attendais sous ce titre autre chose que cela, + mieux dans un certain sens; j'avais dans mon cours, pronostiqué, + désiré du moins un René chrétien, mais enfin c'est toujours du + Chateaubriand; cela se dévore[20].». + +Vinet envoya à M. Lutteroth deux articles sur _Rancé_: nous en +reparlerons. Il est temps de revenir au cours. + +Agenda: + +28 janvier (dimanche).--Préparé ma leçon de demain. + +30 janvier.--Étudié _l'Allemagne_ de Mme de Staël. + +31 janvier.--Commencement d'une fièvre catarrhale: je suis sorti du lit, +bien souffrant, pour donner ma leçon de littérature--très mal. En +revenant je me suis remis au lit. + + «Sa santé, dit à ce propos Eugène Rambert[21], pouvait l'empêcher + de faire son cours, mais non de le bien faire. À l'auditoire il + était toujours fort.» + +3 février.--Visite de M. Chappuis[22]. Il me fait part de la demande +adressée à l'académie de transporter mes leçons dans un autre local. + +Il est probable que cette demande était motivée par l'affluence du +public: on désirait une salle plus grande. Le cours, en effet, était +très suivi. Vinet attirait et retenait ses auditeurs et par ce qu'il +disait et par la manière dont il le disait. Les témoignages des +contemporains sont unanimes. + + «Tous estiment, dit encore Rambert, que même ses plus belles et + plus authentiques leçons ne rendent pas sur le papier ce qu'elles + étaient à l'auditoire. Il n'a été entièrement connu que de ses + élèves. Nulle part la supériorité de sa riche nature ne s'est plus + complètement déployée que dans les leçons du professeur. Là, pourvu + de quelques notes tracées sur une carte, le maître commençait par + une exposition du sujet de la leçon. Peu à peu la voix de + l'orateur, toujours pénétrante, quoique un peu voilée au début, + reprenait toute sa puissance et tout son charme, et si, dans ses + improvisations, comme il arrivait le plus souvent, le professeur + rencontrait sur son chemin quelques-unes de ces grandes idées, + expression de tout son être, alors il se livrait sans réserve aux + mouvements de son âme[23]...» + +Edmond de Pressensé dit de même: + + «Après un commencement un peu laborieux, soudain saisi par sa + propre pensée dont la flamme rayonnait dans son regard, le + professeur s'animait; sa voix grave, sonore, au timbre éminemment + sympathique, prenait un accent ému, et ses idées toujours si + abondantes se déversaient sur son auditoire dans une forme colorée + et nuancée qui se prêtait à leur richesse... Rien ne peut donner + l'idée de la hauteur d'éloquence à laquelle Vinet s'élevait + parfois[24].» + +On m'excusera de rapporter ces textes: ils sont à leur place dans la +préface d'un volume composé--en grande partie--de leçons. + +Un encore: je lis dans la _Revue suisse_ de l'année 1844, à propos du +cours: + + «M. Vinet traite de la littérature française au commencement de ce + siècle. C'est la première fois qu'il professe à Lausanne sur un + sujet purement littéraire. La profondeur des vues, la beauté de la + diction, l'esprit, la bonhomie et la grâce qui s'y joignent aux + traits éloquents, tout cela attire à ce cours les étudiants et le + public en foule[25].» + +Suite de l'Agenda: + + 14 février.--Leçon (3e) sur l'_Allemagne_. + 21 »--Achevé Madame de Staël. + 4 mars.--Lettre de Madame de Staël. + +(Il s'agit d'une lettre de Mme Auguste de Staël[26]. Vinet lui avait +envoyé les feuilles autographiées de son cours. Mme Auguste de Staël lui +écrit: «Je vous remercie de tout mon coeur des feuilles de votre +cours[27].») + + 4 mars.--Leçon sur _Atala_. + 6 id.--Première leçon sur le _Génie du Christianisme_. + 20 id.--Seconde leçon sur les _Martyrs_. + 26 id.--Achevé d'écrire mes deux dernières leçons de + littérature. + 29 id.--J'ai donné ma dernière leçon de littérature + française. + 5 avril.--Corrigé la deuxième épreuve de ma dernière leçon + pour la _Revue suisse_. + +Il s'agit de la leçon sur la littérature de la Restauration (voir +"Conclusion: La littérature de la Restauration"). Elle se trouve dans le +tome septième de la _Revue suisse_, telle qu'elle figure dans +l'autographie, et telle qu'elle figure aussi dans le présent volume, à +l'exception du dernier paragraphe (celui où le professeur prend congé de +ses auditeurs). Sainte-Beuve lut cet article, où il était un peu +question de lui. Il écrivit aussitôt à Vinet: + + «Je viens de lire dans la _Revue suisse_ votre discours sur + l'histoire littéraire de la Restauration; j'oublie que vous m'y + traitez trop bien, que vous m'y accordez trop d'attention; mais le + but élevé, final, ne manque jamais et l'on achève la dernière page + en regardant là haut[28].» + +7 avril.--Corrigé l'épreuve de la leçon sur _Corinne_ pour le _Courrier +suisse_. + +8 mai.--Achevé d'écrire mon cours précédent (de littérature) pour +l'autographie. + +19 juin.--Reçu les dernières pages de mon cours autographié. + +Je ferai à propos de la note du 7 avril la même observation que j'ai +faite à propos de celle du 5: Vinet a publié dans le _Courrier suisse_ +une leçon de son cours telle qu'elle figure dans l'autographie. Et ceci +nous amène à nous demander si l'_autographie_ n'a pas une valeur plus +grande que celle que bien souvent on lui attribue. Que de fois j'ai +entendu dire--et par des personnes qui connaissent à fond leur +Vinet:--«Nous n'avons pas le texte authentique du cours sur Madame de +Staël et Chateaubriand! Nous n'avons que des notes d'étudiants, revues +sans doute par l'auteur, et sans doute un peu corrigées et complétées +par lui, mais enfin ce n'est pas du Vinet!» Je me permets de n'être pas +tout à fait de leur avis. On peut d'abord leur faire observer que Vinet +a publié deux chapitres de son cours autographié, sans y rien modifier, +et il en faut bien conclure que, pour deux chapitres au moins, nous +avons dans l'_autographie_ du Vinet parfaitement authentique et +définitif. Et pour le reste, je les rends attentifs à la note du 8 mai: +«Achevé d'écrire mon cours pour l'autographie.» Si cette note a un sens, +elle ne peut avoir que celui-ci: à savoir que Vinet a lui-même rédigé +son cours. Il l'a rédigé après l'avoir professé,--c'est entendu,--et en +s'aidant des notes prises par ses étudiants,--c'est entendu +encore,--mais il l'a bel et bien rédigé. Il écrivait à M. Lutteroth le +16 juin 1844: + + «Quand toute mon autographie aura paru je vous enverrai ce qui vous + manque. Je trouve toujours plus impossible d'écrire le cours que je + fais maintenant[29]; il ne faut donc point songer à le joindre au + premier dans le cas où on imprimerait celui-ci[30].» + +Ce qui signifie qu'il ne peut rédiger ses leçons sur Lamartine, Hugo, +etc., tandis que le _premier_ cours, le cours sur Chateaubriand et +Madame de Staël, doit être considéré comme prêt pour l'impression. + +Mais alors, demandera-t-on, où est le manuscrit?--Le manuscrit a été +perdu, répondrai-je, comme bien d'autres manuscrits de Vinet. Mais de ce +que le manuscrit n'existe pas il ne faut pas déduire qu'il n'a jamais +existé. + +Je reconnais qu'il y a dans le cours sur Madame de Staël et +Chateaubriand quelques pages où la suite des idées n'est pas +suffisamment marquée et qui ressemblent plutôt à des notes incomplètes +qu'à une rédaction achevée; mais il y en a extrêmement peu[31], et le +plus souvent ce qui me frappe dans ce cours c'est le fini de +l'expression. Le style est oratoire assurément--et c'est tout naturel, +et il ne faut pas s'en plaindre--mais encore une fois c'est _mis au +point_ par Vinet, et en fait de Vinet authentique je ne vois pas ce +qu'on pourrait demander de plus. + +Il est dommage après cela que le manuscrit ait disparu. + +Nous n'avons de manuscrits de Vinet relatifs à ce cours que trois ou +quatre feuilles de notes sur Madame de Staël. C'est le plan de la +première leçon du professeur sur l'auteur de _Corinne_; ce sont les +papiers qu'il devait avoir sous les yeux quand il parlait de sa vie et +de son caractère. Fort peu de chose, comme on voit--la plus grande +partie de ce manuscrit est d'ailleurs un choix de citations--mais cela +ne laisse pas d'être intéressant. L'auteur y a en effet rédigé en deux +ou trois lignes sa pensée maîtresse. Elle est là, dépouillée de tous les +développements qui devaient l'amener et la préparer à «l'auditoire»; et +elle n'en est que plus frappante: + + «Le bonheur de l'âme est trouvé; le bonheur extérieur a fui; ce + bonheur qui n'est pas plus dans les passions ou dans la gloire que + la voix de Dieu n'est dans la tempête.» + +C'est là, je le répète, l'_idée_ de la leçon (et même l'_idée_ de tout +le cours): c'est vers cette idée et vers cette image que l'orateur +devait s'élever par degrés. Et, en effet, relisez le chapitre et vous +verrez bien qu'il y «tend» constamment[32]. + + + + +II + + +Les études sur Chateaubriand qui font suite au cours sont au nombre de +quatre. Trois sont antérieures au cours; la dernière (_Vie de Rancé_) +date de l'année même du cours. Elles ont paru toutes les quatre dans le +_Semeur_. + +Le _Semeur_ avait été créé à Paris en 1831; «il se proposait d'aborder +dans un esprit chrétien les sujets d'étude les plus divers, +philosophiques, politiques, littéraires[33].» L'apparition du _Semeur_ +avait réjoui Vinet. + + «Voilà, écrivait-il à M. Scholl[34] ce qui nous manquait. C'est une + simple et belle idée que celle de montrer comment le christianisme + envisage, traite et exploite les différentes sphères d'activité de + la pensée humaine. Cela nous sort des généralités; cela donne à la + religion droit de cité dans les sciences et dans les arts; on verra + qu'on peut être chrétien et homme tout ensemble[35].» + +Les fondateurs du journal ne pouvaient manquer de faire appel à la +collaboration de Vinet; Vinet ne pouvait la refuser: le _Semeur_ devint +son organe. Peut-être aurons-nous l'occasion, dans la préface d'un autre +volume, de donner quelques détails sur les débuts de Vinet au _Semeur_. +Quand les articles qu'on trouvera dans le présent volume y parurent, +Vinet n'en était plus à ses débuts: il appartenait depuis quelques +années déjà à la rédaction du _Semeur_. + +L'oeuvre et la personne de Chateaubriand avaient toujours été pour lui un +sujet de réflexions infinies. Ce n'est pas trop dire que de dire qu'il +n'en dormait pas: + +Agenda du 6 mai 1835: + +Nuit agitée. Rêves si suivis et si laborieux que je me réveille la tête +rompue. Je conversais avec M. de Chateaubriand. Je lui dis entre autres: + +--Le génie est, sauf respect, semblable à la marmotte qui se nourrit de +sa propre substance; mais elle ne le fait qu'en hiver, et le génie en +toute saison[36]... etc... + +Il est beau de converser en rêve avec M. de Chateaubriand; il vaut mieux +toutefois converser autrement. + +Vinet conversa par lettres avec M. de Chateaubriand. + +Ce fut M. de Chateaubriand qui entama les hostilités. + +Il écrivit une première lettre à Vinet, au sujet de l'article sur _la +littérature anglaise_. Il se plaignait--très gentiment--que Vinet l'eût +accusé d'injustice à l'égard du protestantisme: + + «Vous avez pu remarquer, lui disait-il, qu'à la fin de mon chapitre + sur la Réformation, je rends un éclatant hommage aux protestants + d'aujourd'hui.» + +Il se plaignait également que Vinet lui eût reproché «de chercher +_l'avenir_ dans des arrangements sociaux et non dans _l'invisible._» + + «Oserais-je aussi vous faire observer que quant à l'avenir du + monde, je n'ai entendu parler que de l'avenir de la société; je + sais fort bien que l'homme chrétien n'a d'avenir que dans une autre + vie[36].» + +Vinet répondit pour réparer ses omissions et pour désavouer tout ce qui +aurait retenti dans le coeur de Chateaubriand comme un reproche injuste. +Au surplus il se réjouissait de voir «l'espérance religieuse de +Chateaubriand croître et verdir sur les débris des espérances +humaines[37].» + +Chateaubriand dut être touché par l'extrême modestie de son critique, et +il dut sans doute aussi goûter l'expression poétique de Vinet. + +S'il ne s'agissait pas de Vinet, c'est-à-dire de l'homme le plus +sincèrement modeste qu'il y ait eu, on pourrait trouver cette modestie +excessive, et si l'on ne se rappelait que la lettre de Vinet est de +1836, époque où l'on était naturellement éloquent, on pourrait trouver +ce style un peu «figuré[38]». + +Chateaubriand écrivit de nouveau à Vinet en 1844 à propos des articles +sur la _Vie de Rancé_. + +On lit dans l'Agenda de 1844: + +27 mai.--Trouvé une lettre de M. Lutteroth, avec une incluse de M. de +Chateaubriand. + +5 juin.--Lettre de M. Lutteroth avec une incluse de M. Chateaubriand sur +mon deuxième article (celui du 29 mai). + +16 juin.--Répondu à M. de Chateaubriand. + +26 juin.--Troisième lettre de M. de Chateaubriand en réponse à la +mienne. + +Des trois lettres de Chateaubriand dont il est ici question deux +seulement nous sont parvenues. + +Voici la première, qui fut écrite aussitôt après la publication du +second article sur Rancé[39]: + + Paris 28 mai 1844. + + «Je ne suis point étonné, Monsieur, des opinions qui séparent un + catholique d'un protestant. Je ne vous en dois pas moins des + remerciements pour la politesse avec laquelle vous avez bien voulu + parler de moi dans vos beaux articles insérés dans le _Semeur_. Je + ne suis rien qu'un vieillard qui s'en va rendre compte à Dieu de sa + vie. Je ne compte plus et je n'ai jamais mérité d'être compté. + + »Agréez, Monsieur, de nouveau, avec mes remerciements empressés, + l'assurance de ma considération très distinguée, + + CHATEAUBRIAND.» + +Voici maintenant la seconde (celle que Vinet appelle la troisième, mais +qui est pour nous la seconde, puisque la véritable seconde a disparu). +Cette lettre est une réponse. Vinet avait remercié Chateaubriand de ses +deux épîtres. Il avait joint à ses remerciements une profession de foi +qu'il est bon de rappeler: + + «Je suis protestant, lui avait-il dit, mais dans un sens si + abstrait, si peu historique, que je ne me sens étranger dans aucune + enceinte lorsque j'y trouve cette foi en la divine charité... et + cette bonne volonté, cette candeur du repentir, qui sont la + consolation, la couronne et l'humble triomphe de notre existence + foudroyée... + + »... Mais veuillez, Monsieur, ne pas voir en moi le protestant + seulement, c'est-à-dire peut-être l'adversaire, mais le chrétien, + c'est-à-dire le frère. Ce mot seul peut exprimer tout ce qui se + mêle d'affectueux à notre admiration[40]...» + +À quoi Chateaubriand: + + Paris 24 juin 1844. + + «Oui, Monsieur, nous sommes frères: Voilà le grand mot chrétien; il + dit tout; il va surtout à un homme qui, comme moi, touche à sa fin + et qui ne demande aux hommes qu'un souvenir à travers Dieu, le père + commun de tous les hommes. Vous verrez, Monsieur, ma simplicité + dans l'étonnement où je me suis trouvé lorsque j'ai vu que _Rancé_ + faisait tant de bruit, quand j'avais cru que cet ouvrage passerait + inaperçu[41]. Il contenait des erreurs qui vont disparaître dans la + première (deuxième?) édition que l'on va en donner. Mais qui est-ce + qui s'apercevra de mes corrections? qui est-ce qui se soucie de la + conscience historique? Il suffit qu'il se trouve un homme comme + vous, pour me consoler d'un travail auquel on n'attachera aucun + prix. + + »Agréez, Monsieur, je vous prie, mes remerciements les plus + sincères et l'assurance d'une considération qui n'aura bientôt + d'autre intérêt pour vous que l'intérêt qu'un souvenir prend dans + la mort. Vous voyez, Monsieur, où j'en suis; je puis à peine + signer[42].» + +Vinet ne répondit pas à cette dernière lettre; il n'avait pas à +répondre: il y aurait eu de sa part quelque indiscrétion à prolonger +l'entretien. Toutefois il donna dans le _Semeur_ du 28 août 1844 un +court article sur la deuxième édition de la _Vie de Rancé_ qui est bien +une réponse, et celle, sans aucun doute, que Chateaubriand désirait. +Vinet dans ses deux articles sur _Rancé_ avait été assez dur pour +Chateaubriand. Il faut ajouter que ses sévérités étaient justifiées. +Chateaubriand d'ailleurs--on vient de le voir--avait fait des +corrections à son oeuvre en vue d'une seconde édition. Il avait tenu +compte des avertissements de Vinet. Et si l'on veut bien lire entre les +lignes de la lettre que nous venons de citer, on verra qu'il souhaitait +que Vinet rendît publiquement justice à ses efforts. Vinet comprit; au +surplus Vinet de son côté ne désirait qu'une chose, c'est qu'un auteur +qu'il avait dû maltraiter lui fournît l'occasion d'un jugement plus +doux. Dès que parut la deuxième édition de _Rancé_ il s'empressa de la +comparer à la première, et cette comparaison faite, d'envoyer au +_Semeur_ un article que M. de Chateaubriand dut lire avec plaisir. + +Agenda: + +19 août.--Collationné les deux éditions de la _Vie de Rancé_. + +20 août.--Écrit un article sur la deuxième édition de la _Vie de Rancé_. + +23 août.--Envoyé au Semeur l'article sur la deuxième édition de la _Vie +de Rancé_. + +Cet article n'a pas été publié intégralement dans les précédentes +éditions de l'oeuvre de Vinet. On n'en a recueilli que les premières +lignes qu'on a mises en note au bas d'une des pages de la première étude +sur _Rancé_. Nous le donnons dans son entier à la fin du présent volume. + +J'en aurais fini avec les articles de Vinet sur Chateaubriand s'il ne me +restait encore un point à signaler. + +Le _Semeur_ du 18 août 1832 contient un article de philosophie +religieuse sur «le christianisme de M. de Chateaubriand dans ses _Études +historiques_.» + +Je m'étais demandé si cet article était de Vinet bien qu'il ne figurât +ni dans les éditions antérieures, ni--ce qui est plus notable--dans une +liste que M. Lutteroth a dressée de tous les écrits de Vinet que ses +collaborateurs et lui avaient dû négliger. + +J'avais quelques raisons d'attribuer cet article à Vinet: il est tout à +fait dans sa manière; on y trouve le tour habituel de son style, ses +images et surtout sa pensée. + +L'auteur en effet y oppose deux conceptions différentes du relèvement de +l'homme par le christianisme, l'une qui fait consister ce relèvement +dans l'amélioration de son état moral et social, l'autre qui le met +«dans le changement du coeur.» Or il est certain que bien souvent Vinet a +reproché à Chateaubriand que son christianisme visât plutôt à +transformer l'homme social qu'à faire renaître l'homme individuel. Voyez +par exemple les dernières lignes de l'article sur la _Littérature +anglaise_. + +Voyez surtout un passage de l'Agenda qui est très significatif à cet +égard. Il fait suite à celui que j'ai cité plus haut, et où Vinet +raconte qu'il a conversé en rêve avec M. de Chateaubriand. + +«Je l'interroge sur le christianisme des _Études historiques_: «Le +christianisme, me dit-il, et le progrès social sont une même chose.»--Ce +que j'ai contredit et rectifié.» + +N'y a-t-il pas une analogie frappante, me disais-je, entre cette +conversation rêvée sur le christianisme des _Études historiques_ et +l'article que j'ai sous les yeux et qui n'est point une rêverie? + +J'inclinais donc très fortement à croire que l'article de 1832 était +l'oeuvre du rêveur de 1835. + +Or il n'en est pas. Une lettre de M. Lutteroth à M. Samuel Chappuis (8 +déc. 1848) l'attribue formellement à M. Bost[43]. M. Chappuis avait eu +la même impression que moi: il s'était trompé; nous nous étions trompés. +L'article est néanmoins à retenir, sinon dans son entier du moins dans +les vingt ou trente lignes qui pourraient le mieux être de Vinet. Les +voici: + + «Quelquefois M. de Chateaubriand pose en fait que le Christianisme + est l'oeuvre de Dieu pour le relèvement de l'homme; mais + explique-t-il bien ce que c'est que ce relèvement? Il me semble + qu'il entend par là simplement l'amélioration de son état moral et + social, de sa condition sur la terre, et non point sa + réhabilitation dans un état primitif de conformité avec Dieu, de + vie spirituelle et de sainteté. Ce qu'il appelle les bienfaits du + Christianisme s'étend à l'humanité en général et se borne à la vie + présente, c'est-à-dire à un ordre de choses temporaire et de courte + durée pour chacun de ceux qui en font partie. À ses yeux le + Christianisme opère en grand: c'est un levier pour les masses, un + résultat pour les masses; les biens qu'il produit sont ses + généralités comme l'abolition de l'esclavage, l'égalité morale et + sociale de la femme, l'adoucissement des moeurs, etc. Choses qui ne + sont que des conséquences éloignées de la conséquence immédiate de + la foi chrétienne, le changement du coeur. Remarquons bien, car + c'est là le trait saillant du Christianisme des _Études_, qu'en + fournissant aux hommes des motifs et des moyens nombreux d'être + bons pour ce monde et heureux dans ce monde, il les laisse + étrangers à cette autre vie qui, de toutes manières, est la portion + importante de leur existence, et qu'en excitant leur sympathie pour + ce qui est beau et élevé, il les laisse complètement indifférents + et froids à l'égard de Dieu en qui est la perfection de toute + beauté et de toute grandeur.» + +Il me paraît que les historiens de la pensée de Vinet devront tenir +compte de ce «précurseur[44]». + + + + +III + + +J'en viens aux quatre ou cinq mots et aux deux ou trois membres de +phrase du cours sur Madame de Staël qui ont une histoire. Cette histoire +mérite d'être contée. Elle fera voir à quelles difficultés inattendues +se sont heurtés les premiers éditeurs et comment ils s'en sont tirés. + +Je recueille les éléments de mon récit dans un paquet de vieilles +lettres qui ont été récemment données à la Faculté de théologie de +l'Église libre du canton de Vaud: c'est la correspondance du comité +d'Edition Vinet de 1848. Un de ses membres, M. Lutteroth, résidait à +Paris où il préparait et surveillait l'impression des volumes. M. +Lutteroth se tenait en rapports constants avec ses collègues de +Lausanne, MM. Scholl, Chappuis, Forel et Ch. Secrétan. + +Le 15 janvier 1848 M. Lutteroth, qui allait mettre sous presse le volume +sur Madame de Staël et Chateaubriand, écrivait à M. Samuel Chappuis: + + «Je crains--ceci bien entre nous--que la publication de certains + passages relatifs à Madame de Staël n'afflige beaucoup sa famille: + on me l'a fait comprendre; comme c'étaient des meilleurs amis de M. + Vinet, je suis bien sûr qu'il y aurait eu égard, mais c'est plus + malaisé pour d'autres que pour lui. Cette circonstance me donne + quelque inquiétude.» + +M. Samuel Chappuis répondit au nom des membres du comité de Lausanne que +«l'observation méritait toute considération, qu'il importait d'examiner +si la difficulté était sérieuse et comment on pourrait la lever.» + +On chargea M. Scholl de voir la famille de Madame de Staël et de +chercher avec elle les moyens de concilier les intérêts en présence. On +ne voulait ni blesser la famille de Madame de Staël ni dénaturer le +texte de Vinet, ni, surtout, laisser croire que Vinet avait pu dans son +cours manquer à la bienséance et à la discrétion, ce que les lecteurs +peu avertis n'auraient pas hésité à penser si l'on avait fait des +coupures trop évidentes et des «raccords» trop pénibles. Ce qui rendait +la tâche du négociateur particulièrement difficile, c'est la part +financière que la belle-fille de Madame de Staël avait prise dans +l'édition de l'oeuvre de Vinet: elle la soutenait largement. On devait +aussi songer à ne pas faire de la peine à Mme Vinet qui suivait avec +sollicitude les travaux du comité et qu'un débat de cette nature aurait +certainement chagrinée. + +Le comité de Lausanne pensait que la difficulté n'était pas sérieuse et +que M. Scholl triompherait aisément des scrupules de la famille. Il se +trompait du tout au tout, et c'était M. Lutteroth qui avait raison +d'éprouver quelque inquiétude. «Le terrain est extrêmement délicat», +écrivait M. Scholl à M. Lutteroth après avoir vu Mme Auguste de Staël. +M. Scholl comprit que les négociations seraient longues et laborieuses. +Elles durèrent huit mois. Disons tout de suite que le comité défendit +ligne par ligne les passages incriminés et qu'il n'accorda que de très +légères corrections. + +Il ne pouvait faire autrement. Même avec le grand désir d'entente dont +il était animé, il ne lui était pas possible de souscrire aux voeux de la +famille de Staël. L'essentiel des leçons de Vinet sur l'auteur de +_Corinne_ eût été sacrifié. Vinet avait parfaitement vu--ce que tout le +monde voit aujourd'hui, et en partie grâce à lui--que l'oeuvre de Madame +de Staël s'explique tout entière «par le besoin d'affection dont la +nature avait fait le plus vif de ses penchants», par l'éducation tendre +et indulgente qu'elle reçut de son père et qui «exalta ce penchant», par +la déception enfin que lui causa «un mariage malheureux». Supprimez ces +trois points il ne reste plus rien des leçons de Vinet sur Madame de +Staël. Elles s'écroulent par la base. Ce sont trois points d'appui. Or +ce sont précisément ces trois points que la famille voulait supprimer. + +Le comité refusa. Il refusa nonobstant les lettres pressantes de M. +Lutteroth et de M. Scholl. M. Lutteroth écrivait le 17 août 1848, +faisant allusion aux passages où il est question du mariage de Madame de +Staël: + + «Ces mots me paraissent justifier la peine qu'on en ressent, et si + le comité n'y tient pas, je verrais avec plaisir qu'on accorde + quelques retranchements.» + +M. Scholl communiquait au comité la copie d'un billet de Mme Auguste de +Staël à une de ses amies: + + «Je suis au fond désolée de cette publication et gênée de me + trouver complice. Rien ne pouvait m'être plus pénible que de voir + paraître un volume de M. Vinet que je ne pourrai ni louer ni + prêter, et dont le succès sera, à un certain degré, une souffrance. + Notre chère Mme Vinet, à qui je n'ai pas dit--à beaucoup + près--toute ma pensée, en souffre aussi.» + +M. Scholl ajoutait: + + «Ce billet vous prouvera qu'on a jugé trop favorablement des + impressions de Madame de Staël sur la publication qui nous donne + tant de mal. Vous y verrez qu'elles sont beaucoup plus pénibles que + vous ne le pensiez, vous et ces Messieurs.» (À M. Chappuis, 6 + octobre 1848.) + +MM. Scholl et Lutteroth étaient assurément fondés à présenter les +objections de Mme Aug. de Staël, et, dans une certaine mesure, à les +appuyer. Ces objections étaient inspirées par un sentiment respectable. +Mais ils allaient un peu loin sans doute quand ils concluaient que «ces +retranchements seraient conformes à l'esprit de M. Vinet[45].» Vinet eût +peut-être adouci quelques-unes de ses expressions, d'ailleurs fort +douces--et cela n'eût point suffi,--mais il n'aurait pu faire les +amputations demandées sans détruire son oeuvre. Mieux eût valu ne rien +publier. Il est infiniment vraisemblable que c'est à ce dernier parti +qu'il se serait arrêté. Ses éditeurs n'avaient pas le choix. Ils ont +fait exactement ce qu'ils devaient faire. + +Je donne ici en deux colonnes la liste des suppressions demandées et les +réponses du comité. + + Suppressions demandées. Réponses du Comité. + + Qu'une âme vive, qu'une raison Le Comité consent à + active comme celles de Mme de supprimer cette phrase. + Staël en aient moins aimé la + morale du devoir et la religion + positive, il ne faut pas s'en + étonner. + + Il (M. Necker) attendrit de bonne Le Comité supprime: + heure cette jeune âme, l'accoutuma _lui en donna + au bonheur du coeur, lui en donna l'insatiable besoin._ + l'insatiable besoin, et dans + l'extrême félicité de sa jeunesse + prépara peut-être le malheur de sa + vie entière. + + La tendresse indulgente et expansive Le Comité maintient ce + de M. Necker, des relations passage. + délicieuses dont une admiration + réciproque formait la base ou + le trait dominant exaltèrent + peut-être jusqu'à l'excès chez Mme de + Staël le besoin d'affection dont la + nature avait fait, je crois, le plus + vif de tous ses penchants. + + Le mariage de pure convenance, Le Comité supprime: + c'est-à-dire de vanité, auquel, _c'est-à-dire + selon toute apparence, elle se soumit de vanité_. + par déférence était bien peu dans son + caractère. + + Nous n'avons d'autres Le Comité supprime: + renseignements sur cette union _profond_ + que le profond silence qu'elle Le Comité supprime: _et + a gardé sur ce sujet dans ses introduit volontiers les + écrits où elle répand toute son personnages qui + âme et introduit volontiers les l'intéressent_. + personnages qui l'intéressent. + + Ce silence parle assez haut Le Comité maintient. + quand on se rappelle que + l'amour dans le mariage était + aux yeux de Mme de Staël + l'idéal du bonheur en ce monde. + + Sans insister sur ce point Le Comité supprime: + délicat, disons seulement que _délicat_. + toute la vie, tous les écrits de + cette femme illustre trahissent + et respirent un désappointement + douloureux, une soif trompée... + + Nous avons indiqué un premier Maintenu. + malheur qui fut pour elle un de + ces deuils muets qu'on porte dans + l'âme et qu'on ne dépose jamais. + + Bonaparte fut petit; Mme de Maintenu. + Staël ne mit peut-être pas assez + de dignité dans ses regrets. + + Elle frappe à coups redoublés Le Comité accorde la + sur les passions; l'on serait suppression des mots: + tenté de croire qu'elle a ses _l'on serait tenté de + propres injures à venger. croire qu'elle a ses propres + injures à venger_. + +Les amendements du comité de 1848 se réduisent donc à fort peu de chose. +Quelques-uns même par leur apparente insignifiance font sourire. Par +exemple Vinet avait écrit: «Sans insister sur ce point délicat.» Le +comité supprime _délicat_. On est tenté de se demander si cette +concession accordée à la partie adverse n'est pas une aimable +plaisanterie. Point tant que cela--en y réfléchissant. Le comité +conciliait. Il ne voulait rien sacrifier de la pensée de Vinet, mais il +ne demandait pas mieux que de rayer tout mot capable d'éveiller chez le +lecteur une curiosité fâcheuse. À ce point de vue il avait raison de +supprimer _délicat_. Car dire qu'on n'insiste pas sur un point délicat +cela revient excellemment à y insister; cela appelle l'attention sur la +_délicatesse_ du cas: c'est plein, ou cela paraît plein de +sous-entendus. C'est ce qu'on appelle une prétérition et il n'y a rien +de plus dangereux que des prétéritions, si ce n'est les parenthèses. +J'enlève _délicat_, et mon petit bout de phrase redevient la transition +la plus honnête du monde. Le lecteur passe sans s'arrêter. Et le tour +est joué. Car précisément il ne fallait pas qu'il s'arrêtât. Le comité +de 1848 connaissait le coeur humain. + +Il faut ajouter que le comité de 1848 était d'autant plus fondé à se +montrer intransigeant que personne avant Vinet, non pas même +Sainte-Beuve, n'avait parlé de Madame de Staël avec plus de sympathie, +plus de respect que le professeur lausannois. Si c'en était ici le lieu, +j'aimerais à faire voir que Vinet aimait et vénérait dans l'auteur de +_l'Allemagne_ son premier professeur de littérature, et que c'est dans +le fameux chapitre sur _l'enthousiasme_ qu'il avait puisé dès ses débuts +quelques-unes de ses idées. Mais en voici assez et même trop pour une +simple introduction. + + Paul Sirven. + +Les notes suivies de la mention: (_Ed._) sont tirées de l'édition de +1848. + + + + +I + +MADAME DE STAËL ET CHATEAUBRIAND + +Cours professé à l'Académie de Lausanne en 1844. + + + + +INTRODUCTION + +De la Littérature de l'Empire. + + +Une nuance de ridicule s'attache, dans bien des esprits, à ces mots: _la +Littérature de l'Empire_. Cette impression s'explique, si elle ne se +justifie pas. Ni l'originalité, ni une fécondité vigoureuse, n'ont +caractérisé, dans son ensemble, la littérature de cette époque. + +L'éloquence, réduite à la harangue officielle et vouée à l'adulation, +répétait Pline le jeune après avoir ressuscité Démosthène. L'histoire, +qui, pas plus que l'éloquence, ne se passe de liberté, savait trop bien +qu'elle ne devait pas tout dire, sans bien savoir ce qu'elle devait +taire; car les instincts du despotisme sont plus profonds et plus +délicats que ceux de la servilité. Une philosophie illibérale dans ses +principes continuait, après plus d'un demi-siècle, à être le symbole et +le signe de ralliement des amis de la liberté; car la religion, en +France, ayant pris parti pour le despotisme, l'esprit de liberté avait +arboré les tristes couleurs du matérialisme, et à l'aurore du nouveau +siècle, un despote, en contractant alliance avec la religion, avait +resserré l'alliance du libéralisme avec l'incrédulité. Et quoi qu'il en +soit, la seule philosophie qui fût debout, devait rallier les caractères +indépendants, puisque enfin c'était une philosophie, c'est-à-dire +l'esprit humain se professant libre; et c'est ainsi que des instincts +généreux et une association arbitraire d'idées prolongeaient, au delà de +toutes les bornes, la fortune d'une doctrine sans profondeur comme sans +élévation. La poésie avait traversé sans se renouveler toutes les phases +de la Révolution; elle vivait, ou plutôt elle se mourait, à l'ombre de +la tradition et de l'autorité; elle n'était bientôt plus que l'écho d'un +écho: plus d'indépendance dans les formes, plus de nouveauté dans +l'inspiration, eût inquiété à bon droit un despotisme ombrageux, qui +savait qu'il importe peu sous quelle forme et sur quel terrain la +liberté éclate, pourvu qu'elle éclate. Les théories littéraires étaient +timides et méticuleuses comme la littérature elle-même; à la religion du +beau s'était substituée je ne sais quelle orthodoxie têtue, retranchée +derrière quelques axiomes étroits et contestables. On poussait à +l'absolu la maxime de Buffon, que «c'est le style qui fait vivre les +ouvrages,» comme si le style y pouvait suffire sans les pensées, et +comme si un grand style pouvait s'attacher à des pensées médiocres. En +exaltant la puissance du style, on en avait abaissé la notion: on +confondait le style avec la diction. La littérature s'en tint à des +formes pleines d'élégance et de pureté; la sévérité un peu froide +introduite dans les arts du dessin avait passé dans tous les autres. On +fêtait le siècle de Louis XIV, on eût voulu le renouveler, et l'on ne +faisait que prolonger, en poésie aussi bien qu'en philosophie, le +dix-huitième siècle. Les génies novateurs étaient admirés avec crainte, +suivis de loin, imités avec défiance; la poésie, comme un fleuve épuisé +par les chaleurs de l'été, ne roulait plus dans son lit qu'une onde +toujours plus mince; d'immenses événements semblaient l'oppresser plutôt +que l'inspirer. Ce qui a manqué surtout à cette littérature, c'est la +puissance de créer, c'est-à-dire d'individualiser. On cherchait de +belles formes, mais quand on les cherche pour elles-mêmes et pour elles +seules, on ne leur donne pour support, pour substance, que des +généralités ou des abstractions; et comme la forme d'une idée est donnée +par l'idée, de même que celle d'un vêtement par le corps qui doit le +porter, une idée vague ne peut donner qu'une forme sans vie. + +On peut signaler, au nombre des symptômes de langueur et de +dépérissement de la poésie, la grande faveur du poème didactique, +inventé, à ce qu'il semble, pour enluminer les éléments des sciences, +pour enjoliver le lieu commun et pour cultiver la périphrase. L'époque a +possédé des écrivains purs, élégants, nobles, ingénieux; elle a eu même, +tranchons le mot, des poètes, des poètes plutôt qu'une poésie. La +spontanéité, la puissance, l'individualité, ont manqué généralement; +mais le sol conservait sa chaleur naturelle sous les neiges de cet +hiver: et, qu'est-ce, après tout, que dix ans dans l'histoire d'une +littérature? Ces dix ans, d'ailleurs, ont vu le déploiement de deux +grandes renommées. + +L'attitude de la critique littéraire mérite d'être notée. On ne saurait +lui reprocher d'avoir pris absolument le change. Sévère envers +Chateaubriand, elle l'était envers Delille. Elle encouragea peu les +tentatives hardies, mais elle loua modérément les essais timides. Elle +ne croyait pas à la nouvelle école, mais elle ne croyait plus à +l'ancienne. + +Les idées et les productions étrangères avaient, comme les denrées +coloniales, rencontré une ligne de douanes. La publication d'une +brochure de M. Schlegel sur la _Phèdre_ de Racine fut un immense +scandale. Tous les suppôts de la critique coururent sus à l'étranger +malencontreux, et qui ne put mordre aboya. M. Schlegel avait bien des +torts à la fois; mais l'un des plus graves était de remuer, à propos de +poésie, des idées générales, et d'aborder la philosophie de l'art. Les +idées générales, c'est la liberté même dans le domaine de la pensée, +c'est la pensée prise au sérieux et dans toute sa portée: sans cette +métaphysique si décriée, on n'arrive au fond de rien, on n'a la raison +de rien; et comme la force elle-même se pique de raison, il se trouve +que le despotisme fait aussi, au besoin, de la métaphysique. Mais en +général, la recherche des principes répugne aux ennemis de la liberté en +tout genre; on aime mieux les doctrines à mi-hauteur, les adages de la +tradition, les proverbes du sens commun: tout cela convenait fort à +cette époque et à l'homme qui la dominait; génie despotique par essence, +qui voulait pour son règne la gloire des lettres, mais en despote, et +qui eût voulu pouvoir la constituer par un décret ou la conquérir à +coups de canon. + +Les sciences florissaient; mais quelles que soient l'importance et la +dignité des sciences, leur essor, non plus que celui des beaux-arts, +n'est pas la mesure de la liberté de l'esprit humain ni le principe de +sa vie. Les sciences, qui s'occupent des choses, sont moins profondément +humaines que la littérature, qui a l'homme pour sujet et l'homme pour +but. + +Bercée, comme un enfant, aux chants de la victoire, au bruit confus des +empires croulants, l'imagination s'était assoupie. On a dit d'une époque +fameuse qu'elle fut, pour la France, une halte dans la boue; l'Empire +fut pour la littérature une halte dans la gloire. Le présent, il est +vrai, broyait des couleurs pour l'avenir et lui préparait de la poésie. + +Néanmoins plusieurs paraissent juger trop sévèrement, sous le point de +vue littéraire, la période de l'Empire. Une simple nomenclature des +auteurs et des écrits de ces dix années, même en faisant abstraction de +ses deux plus grands noms, ramènerait peut-être à une appréciation plus +favorable. + +Rappelons d'abord que les premières années de ce siècle trouvèrent, les +uns debout, les autres encore vigoureux et féconds, plusieurs écrivains +que le siècle précédent avait distingués à l'ombre des grands modèles. +Si Laharpe et Saint-Lambert ne firent que saluer d'un regard éteint le +siècle nouveau, Bernardin de Saint-Pierre, Ducis, Lebrun, Marie-Joseph +Chénier, Fontanes, Parny, Volney, Maury, Suard, Morellet, Gaillard, +Garat, Collin d'Harleville, Andrieux, lui payèrent tous un tribut plus +ou moins riche; et son aurore fut le midi de quelques-uns d'entre eux. +Des hommes nouveaux entrèrent dans la lice. La science nous donna de +grands écrivains dans la personne de Cabanis, de Cuvier, de Laplace, de +Fourcroy, de Lacépède. Si les affaires d'État présentaient à +l'admiration publique peu de caractères élevés, elles mettaient en +évidence de grands talents littéraires; cette époque est celle des +Portalis, des Fontanes et des Régnault de Saint-Jean d'Angély. Le +cardinal de Bausset célébrait Bossuet et Fénelon dans un style digne de +leur temps. L'abbé Frayssinous ouvrait ses fameuses conférences, M. de +Bonald, du sein de ses ténèbres, lançait des éclairs très vifs sur le +mystère de la société. Étranger à la France, vivant loin d'elle, mais +les yeux tournés vers elle, Joseph de Maistre la contraignait à le +classer parmi ses plus habiles écrivains et parmi les agitateurs de la +pensée publique. Ainsi que M. de Bonald, c'était vers un monde ancien, +vers le monde de l'absolutisme ou du pouvoir paternel en politique et en +religion, qu'il cherchait à entraîner son siècle, par l'abus audacieux +des plus saintes vérités et par l'éclat d'une éloquence où la colère et +l'onction trouvent leur place tour à tour. Deux autres écrivains, vivant +comme lui hors de la France, Charles Villiers et M. Ancillon, honoraient +la littérature française, et la guidaient, en poésie et en philosophie, +vers des sources inconnues. Rameaux de l'arbre condillacien, mais +cherchant plus haut que le tronc paternel une partie de leur nourriture, +M. de Gérando écrivait l'histoire de la philosophie, M. Laromiguière +sondait les éternels mystères de l'esprit humain; M. Destutt de Tracy, +fidèle sans réserve aux traditions du maître, en développait, en +appliquait les doctrines, en reproduisait dans son style la clarté +froide et la sévère précision. M. Lacretelle racontait avec une élégance +animée l'histoire du dix-huitième siècle, celle du seizième, et les +annales de la Révolution à peine endormie dans les bras d'un grand +capitaine. M. de Sismondi jetait de bonne heure, par d'importants +travaux, les fondements de sa grande réputation d'historien. Renommé +déjà comme poète, M. Michaud préparait, avec une laborieuse patience, un +historien aux guerres saintes du moyen âge. Les concours d'éloquence +académique redisaient souvent le nom de Victorin Fabre, par qui furent +célébrés Corneille, Boileau, La Bruyère, le dix-huitième siècle, et +qu'une retraite prématurée enleva à la gloire. Un nom destiné à la +célébrité, celui de M. de Barante, retentissait peu encore, quoi qu'il +fût déjà attaché au souvenir du plus beau _Tableau de la littérature +française au dix-huitième siècle_. La critique littéraire, quoi qu'on +puisse dire de sa tendance générale, ne craint pas encore l'oubli pour +les noms d'Auger et de Ginguené, de Dussault, d'Hoffman, de Malte-Brun +et du terrible Geoffroy, le cerbère du feuilleton. La critique savante +n'était pas moins élégante que solide dans les écrits de M. Daunou, +historien, publiciste, éditeur habile, et sous la plume de Thurot et de +M. Boissonade. Moraliste ingénieux et paradoxal, auteur spirituel et +fin, le duc de Lévis, intelligent témoin de son siècle, perpétuait les +traditions élégantes de l'âge précédent et de l'ancienne monarchie. M. +de Jouy tentait de donner à la France un Addison, et la plus grande +faveur encourageait ce dessein hardi. Chénier et M. Lemercier +professaient avec éclat la littérature. Le laborieux et savant Ginguené +écrivait avec beaucoup de jugement et de goût l'histoire littéraire de +l'Italie. Salluste trouvait en M. Mollevaut, Tite-Live, Tacite et +Salluste encore en Dureau de la Malle, des traducteurs patients et +habiles. Le roman s'enrichissait des ouvrages célèbres de Mesdames de +Genlis, Cottin, de Flahaut (Souza), peut-être surpassés par deux ou +trois opuscules de M. Xavier de Maistre. M. Aimé Martin imitait avec +grâce et bonheur l'auteur des _Études de la nature_. + +La poésie, constamment élégante, ne manqua pas toujours de charme ni de +grandeur. Si Lebrun avait déposé sa lyre, Delille faisait admirer encore +sa brillante fécondité. Ses succès et l'esprit du temps avaient +encouragé la traduction en vers et la poésie didactique. Dans le premier +de ces deux genres, il faut citer d'abord le traducteur d'Ovide et celui +d'Anacréon, Saint-Ange et M. de Saint-Victor; après eux, Daru, ingénieux +interprète d'Horace, M. Tissot, traducteur des _Bucoliques_, et M. +Baour-Lormian, dont le vers moelleux et plein de mélodie rendit +quelquefois avec bonheur l'expressive musique du Tasse. La poésie +didactique s'honore d'Esménard, auteur du poème de _la Navigation_; de +M. Michaud, qui chanta _le Printemps d'un proscrit_; de M. de +Saint-Victor, dont les deux poèmes, l'_Espérance_ et le _Voyage du +poète_, renferment quelques-uns des plus beaux vers du siècle; de +Chênedollé, qui trouva, pour célébrer le _Génie de l'homme_, des accents +pleins de grandeur; de Legouvé, dont le poème sur le _Mérite des femmes_ +est resté tout entier dans tant de mémoires; de Millevoye, qui peignit +avec bonheur l'amour maternel; de M. de Frénilly, auteur de quelques +satires où les bons vers sont en nombre; de Parseval Grandmaison, habile +versificateur, exerçant alors dans des compositions de peu d'étendue un +talent qu'il réservait aux hasards de la grande épopée; de M. Soumet, +qui n'était pas encore l'auteur de _Clytemnestre_ et de ce grand poème +où il célèbre avec autant de magnificence que de témérité la +réconciliation de l'Antéchrist et le rachat de l'enfer; de M. Campenon, +qui, après avoir décrit la _Maison des champs_, tenta avec succès +l'épopée domestique dans son _Enfant prodigue_; de M. Berchoux, auteur +spirituel et gai de la _Gastronomie_. Les concours académiques avaient +créé une poésie qu'à défaut d'un nom meilleur nous appellerons +_épisodique_, et qui, fort encouragée par le public, exerça quelques +talents distingués.--Quelques-unes des belles épîtres de Chénier et des +piquantes narrations d'Andrieux sont de cette même époque. + +L'élégie, cultivée avec succès par Mesdames Dufresnoy et Victoire +Babois, recevait de Millevoye un caractère nouveau et des couleurs +variées. La carrière se ferma trop tôt devant ce poète, amoureux de la +perfection, qui a peu écrit et beaucoup travaillé. C'est lui surtout, +qui, sans système, mais avec réflexion, faisait doucement dériver la +poésie vers des plages nouvelles où, prévenu par la mort, lui-même +n'aborda pas. + +Le tragique Ducis écrivait alors, dans la solitude, ses poésies +fugitives pleines de négligence, d'énergie et de grâce; Arnault, +Ginguené, M. Le Bailly marquaient leur place parmi les meilleurs +fabulistes. + +La tragédie, trop assujettie à d'anciennes traditions, n'est pourtant ni +stérile ni sans honneur à une époque qui peut réclamer le _Tibère_ de +Chénier, les _Templiers_ de Raynouard, l'_Agamemnon_ de Lemercier, +auteur de ce drame de _Pinto_, dans lequel il anticipait sur les +hardiesses d'une époque plus tardive. + +La comédie, ramenée par Andrieux et Collin d'Harleville au caractère de +vérité franche que lui avait enlevé la manie analytique du dix-huitième +siècle, trouva, à côté de ces deux habiles poètes, d'autres soutiens +encore. Il suffit de nommer Picard, M. Roger, M. Étienne, auteur des +_Deux Gendres_, M. Duval, qui eut des succès dans la comédie de +caractère, plus encore dans le drame historique et dans la comédie +anecdotique. On ne doit pas négliger de remarquer que la comédie de ce +temps fut plus décente et plus morale qu'elle ne l'avait été à aucune +autre époque. + +Votre professeur[46] s'est renfermé dans les limites de cette espèce +d'inventaire. Il a judicieusement réservé deux écrivains, dont les +ouvrages ont inauguré une époque nouvelle, et ouvert les voies où tous +les esprits se sont engagés avec plus ou moins d'empressement après la +chute de l'empire. Vous avez déjà nommé ces deux écrivains qui se +portaient en avant de la littérature contemporaine, l'un par un retour +plein d'amour vers le passé, l'autre par un élan plein d'enthousiasme +vers l'avenir: M. de Chateaubriand et Madame de Staël, un esprit +poétique, une âme passionnée, qui créèrent dans le même temps, le +premier un monde d'images, l'autre un monde de pensées. + +Ils appartiennent sans doute à leur temps; ils en sont même plus que +leurs contemporains, dont les écrits nous représentent le dix-huitième +siècle échoué et laissé à sec sur les rivages du dix-neuvième. Ce temps, +si vous l'aimez mieux, leur appartient, et c'est à bon droit qu'ils +auraient pu dire à la littérature de l'Empire: + + La maison est à nous, c'est à vous d'en sortir. + +Mais, dans un autre sens, ils n'appartiennent pas à leur époque, +puisqu'ils la devancent, puisqu'ils innovent tandis qu'elle imite, +puisqu'ils marchent lorsqu'elle s'assied. Ils ont été les premiers à +découvrir et à saluer l'avenir, et c'est pour cela même que nous les +réservons pour le moment où cet avenir a commencé à devenir le présent. + + + + +PREMIERE PARTIE + + + + +MADAME DE STAËL + + + + +CHAPITRE PREMIER + +Son caractère. + + +Madame de Staël, ayant devancé M. de Chateaubriand dans la vie et dans +la mort, appelle nos premiers regards. Née à Paris en 1766, elle y +mourut en 1817. + +Sa vie se trouve partout. C'est son caractère que nous voudrions faire +connaître. À quiconque aurait lu tous ses écrits, nous n'aurions plus +rien à dire; il la connaîtrait, car elle y est tout entière, et aucune +biographie morale, non pas même la belle notice de son amie Madame +Necker de Saussure, ne peut valoir ni suppléer celle-là. Jamais auteur +ne s'est uni plus étroitement à ses ouvrages, et n'y a laissé de +soi-même une plus vive empreinte. + +Les parents de cette femme célèbre exercèrent une grande influence sur +son caractère, sur ses opinions et sur sa vie; mais M. Necker en sens +direct et positif, et Madame Necker négativement. + +Une sorte de roideur, qu'imprime quelquefois au caractère des femmes une +jeunesse laborieuse et difficile, ne laissait pas assez voir dans Madame +Necker l'affection mêlée au devoir, concourant avec le devoir. Fille de +pasteur, et nourrie dans l'attachement au culte établi, sa religion, +sans être précise, avait conservé le caractère d'une religion positive, +c'est-à-dire d'une autorité extérieure devant laquelle, sans examen, +elle agenouillait sa raison, l'oreille ouverte d'ailleurs à tous les +échos de la philosophie du jour. [Qu'une âme vive, qu'une raison active, +comme celle de Madame de Staël en aient moins aimé la morale du devoir +et la religion positive, il ne faut pas s'en étonner[47].] Madame +Necker, sans s'en douter, acheva dans l'esprit de sa fille ce que tant +d'autres causes avaient trop bien commencé. + +Nous verrons plus tard comment elle jugea, pendant longtemps, la +religion chrétienne. Voyons dès à présent, quelles furent, du moins dans +ses premiers écrits, ses vues sur l'essence de la morale. Ces lignes de +son ouvrage sur les _Passions_ méritent d'être lues avec attention: + + «Il y a des vertus toutes composées de crainte et de sacrifices, + dont l'accomplissement peut donner une satisfaction d'un ordre très + relevé à l'âme forte qui les pratique; mais peut-être, avec le + temps, découvrira-t-on que tout ce qui n'est pas naturel n'est pas + nécessaire, et que la morale, dans divers pays, est aussi chargée + de superstition que la religion. Du moins, en parlant de bonheur, + il est impossible de supposer une situation qui exige des efforts + perpétuels; et la bonté donne des jouissances si faciles et si + simples, que leur impression est indépendante du pouvoir même de la + réflexion. Si cependant l'on se livre à des retours sur soi, ils + sont tous remplis d'espérance; le bien qu'on a fait est une égide + qu'on croit voir entre le malheur et soi; et lors même que + l'infortune nous poursuit, on sait où se réfugier, on se transporte + par la pensée dans la situation heureuse que nos bienfaits ont + procurée[48].» + +Entre M. Necker et sa fille régnait, au contraire, la plus profonde +sympathie. Ils furent de bonne heure amis intimes. Rien n'est à comparer +au sentiment de Madame de Staël pour son père, pas même celui de Madame +de Sévigné pour sa fille, si ce n'est sous le rapport de l'intensité. Ce +sentiment, si voisin de l'adoration religieuse qu'il n'est guère +possible de l'en distinguer, se composait d'une vraie piété filiale, +d'une admiration enthousiaste et d'une amitié passionnée. Payé d'un +large retour, ou plutôt prévenu par l'amour le plus empressé, le plus +indulgent et le plus caressant, il attendrit de bonne heure cette jeune +âme, l'accoutuma au bonheur du coeur, [lui en donna l'insatiable +besoin,[49]] et, dans l'extrême félicité de sa jeunesse, prépara +peut-être le malheur de sa vie entière. Pour juger de ce qu'était M. +Necker aux yeux et pour le coeur de sa fille, quelques passages des +écrits de Madame de Staël peuvent suffire; dans tous ses ouvrages elle a +parlé de son père. On ne pourra lire ces passages, ni sans sourire, car +les éloges sont outrés, ni sans s'attendrir, car cette affection est +d'une vérité profonde: + + «Ce livre (_De l'Importance des opinions religieuses_, par M. + Necker), époque dans l'histoire des pensées, puisqu'il en a reculé + l'empire; ce livre qui semble anticiper sur la vie à venir, en + devinant les secrets qui doivent un jour nous être dévoilés; ce + livre que les hommes réunis pourraient présenter à l'Être suprême + comme le plus grand pas qu'ils aient fait vers lui[50].» + +Il serait injuste de ne pas rappeler que Madame de Staël n'avait que +vingt-deux ans lorsqu'elle écrivait ces lignes. + + «Vous avez entendu parler de l'esprit et des rares talents de mon + père; mais on ne vous a jamais peint l'incroyable réunion de raison + parfaite et de sensibilité profonde, qui fait de lui le plus sûr + guide et le plus aimable des amis. Vous a-t-on dit que maintenant + l'unique but de ses étonnantes facultés est d'exercer la bonté, + dans ses détails comme dans son ensemble? Il écarte de ma pensée + tout ce qui la tourmente; il a étudié le coeur humain pour mieux le + soigner dans ses peines, et n'a jamais trouvé dans sa supériorité + qu'un motif pour s'offenser plus tard et pardonner plus tôt; s'il a + de l'amour propre, c'est celui des êtres d'une autre nature que la + nôtre, qui seraient d'autant plus indulgents qu'ils connaîtraient + mieux toutes les inconséquences et toutes les faiblesses des + hommes[51].» + + «Ce qui se fait sentir plus particulièrement dans les ouvrages de + M. Necker, c'est l'incroyable variété de son esprit. Voltaire est + unique dans le monde littéraire par la diversité de ses talents; je + crois M. Necker unique par l'universalité de ses facultés[52].» + + «Personne n'a jamais, autant que mon père, donné l'idée, à tous + ceux qui l'entouraient, d'une protection presque surnaturelle... + Pendant les troubles de France, lors même que nous étions séparés, + je me croyais préservée par lui; je n'ai jamais pensé qu'un grand + malheur pût m'atteindre. Il vivait; j'étais sûre qu'il viendrait à + mon secours, et que son éloquent langage et son vénérable ascendant + m'arracheraient du fond des prisons, si j'y avais été jetée. En lui + écrivant, je l'appelais presque toujours _mon ange tutélaire_. Je + sentais ainsi son influence, et il me semblait que la + responsabilité de mon sort le concernait plus que moi:--je comptais + sur lui, comme réparateur de mes fautes; rien ne me paraissait sans + ressources pendant sa vie: ce n'est que depuis sa mort que j'ai + connu la véritable terreur, que j'ai perdu cette espérance de la + jeunesse qui se fonde toujours sur ses forces pour tout obtenir. + Mes forces, c'étaient les siennes; ma confiance, c'était son appui. + Existe-t-il encore autour de moi, ce génie protecteur? me dira-t-il + ce qu'il faut souhaiter ou craindre? me guidera-t-il dans mes + démarches? étendra-t-il ses ailes sur mes enfants, qu'il a bénis de + sa voix mourante; et puis-je assez recueillir de lui dans mon coeur, + pour le consulter encore et l'entendre[53]?» + +La tendresse indulgente et expansive de M. Necker, des relations +délicieuses dont une admiration réciproque formait la base ou le trait +dominant, exaltèrent peut-être jusqu'à l'excès chez Madame de Staël le +besoin d'affection dont la nature avait fait, je crois, le plus vif de +tous ses penchants. Le mariage de pure convenance, [c'est-à-dire de +vanité,[54]] auquel, selon toute probabilité, elle souscrivit par +déférence, était bien peu dans le sens de son caractère. Nous n'avons +d'autres renseignements sur cette union que le [profond[55]] silence +qu'elle a gardé sur ce sujet dans des écrits où elle répand toute son +âme [et introduit volontiers les personnages qui l'intéressent[56]]. Ce +silence parle assez haut, quand on se rappelle que l'_amour dans le +mariage_ était aux yeux de Madame de Staël l'idéal du bonheur en ce +monde[57]. + + «Être deux dans le monde calme tant de frayeurs! Les jugements des + hommes et de Dieu même semblent moins à craindre alors[58].» + +Sans insister sur ce point [délicat[59]], disons seulement que toute la +vie, tous les écrits de cette femme illustre, trahissent et respirent un +désappointement douloureux, une soif trompée. Pour elle, l'affection et +le bonheur n'étaient qu'une même chose, et sans doute l'absence du +bonheur est le plus grand malheur pour une âme passionnée. L'infortune +matérielle lui paraîtrait peut-être une favorable diversion. Je me +représente quelquefois Madame de Staël dans une position précisément +contraire à celle que lui fit la Providence, malheureuse par la fortune, +heureuse par le coeur, et je me demande si cette dispensation, qui +n'aurait pas atteint les sources de son talent, n'en aurait point changé +la direction et diminué la valeur. L'infortune matérielle, fortifiant le +coeur, donne souvent quelque âpreté au caractère et quelque rigidité à la +pensée: les souffrances du coeur augmentent peut-être la personnalité, +mais en ajoutant à la vie et à la pensée je ne sais quelle grâce +douloureuse. Moins infortunés, bien des hommes de génie eussent été +moins éloquents, et l'on sent partout, en lisant Madame de Staël, que +ses peines l'ont inspirée. + +Sa vie que l'indigent seul eût pu appeler fortunée, fut en effet +douloureuse. Nous avons indiqué un premier malheur, qui fut pour elle un +de ces deuils muets qu'on porte dans l'âme et qu'on ne dépose jamais. +Mais on peut considérer le caractère même de cette femme extraordinaire, +les événements publics et son talent même comme trois Parques fatales, +qui tissèrent à l'envi la trame de son malheur. + +Son caractère est retracé dans Delphine, chez qui l'impétuosité n'est +pas plus généreuse, ou la générosité plus imprévoyante que chez Madame +de Staël; mais ce que n'avait pas Delphine, et ce qu'avait, je crois, +celle qui a raconté son histoire, c'était une activité inquiète, le +besoin d'influer, et peut-être celui de paraître. Que de conditions de +malheur dans la carrière d'une femme! + +Les événements l'atteignirent dans ce qui lui restait de bonheur, en +compromettant celui de ses amis. Elle ne vivait guère plus en elle qu'en +eux, et se trouvait comme enveloppée dans leurs malheurs par les +douleurs de la pitié. D'ailleurs, on a dit avec raison, que, fidèle à +ses convictions politiques, elle ne triompha pourtant point lorsqu'elles +triomphèrent, la compassion la jetant, à chaque nouvelle crise, dans le +parti des vaincus: le jour même de la victoire, elle rompait avec les +vainqueurs, parce qu'en révolution les vainqueurs sont sans pitié: or la +pitié était sa religion. + +Enfin, son talent même la rendit malheureuse en la rendant célèbre. La +célébrité est peut-être, de tous les avantages que nous pouvons +ambitionner, celui qui a le moins de rapport avec le bonheur; il n'en a +point surtout avec les vrais intérêts d'une femme: on dirait que +l'admiration qu'elle excite écarte d'elle l'affection, qu'elle devient +quelque chose de moins qu'un être humain en devenant quelque chose de +plus qu'une femme, et qu'elle doit avoir une part double dans la haine +qu'éveillent presque toujours les grandes renommées. La célébrité isole +une femme auteur, et l'exile pour ainsi dire dans sa gloire. + +Il semblait que de rares qualités du coeur devaient ménager, en faveur de +Madame de Staël, une exception à cette règle. Quelle ne fut pas sa +générosité, même envers les écrivains qui l'avaient le plus maltraitée! +Il n'en est pas un au talent duquel elle n'ait rendu hommage. Elle se +rend cette justice, en en diminuant ingénieusement le mérite: + + «Il me semble, dit-elle, que quand on s'est soi-même livré de tout + temps à l'étude des lettres, on a sur les livres une sorte + d'impartialité d'artiste, et je sais du moins qu'il m'arrive + souvent de louer des écrivains qui m'ont personnellement attaquée, + par cet amour pour le talent en lui-même qui l'emporte sur toute + espèce de préventions[60].» + +Devant une si noble et si universelle bienveillance, il semble que +l'envie elle-même aurait dû désarmer; mais l'envie ne désarme jamais; +elle a, pensez-y bien, ses propres souffrances à venger: et quelles +souffrances plus cruelles que celles de l'envie? + +On l'a, en conséquence, déchirée dans son talent, dans son caractère et +dans ses moeurs. Espérons que le temps consommera la justice qu'on a +commencé à lui rendre. Laissons dire à un cynique, qu'il reste toujours +quelque chose de la calomnie, et croyons, avec le poète: + + Que des préventions déchirant le bandeau + La vérité s'assied sur le bord d'un tombeau. + +Madame de Staël a plus d'une fois déploré le malheur de la femme +célèbre, et en le déplorant, elle a raconté son histoire. Elle a, sur ce +sujet, des accents bien émus dans ce passage du livre sur la +_Littérature_, où l'on dirait qu'elle ne plaint pas feulement, mais +qu'elle blâme celle qui s'expose à de pareils dangers: + + «Dès qu'une femme est signalée comme une personne distinguée, le + public en général est prévenu contre elle. Le vulgaire ne juge + jamais que d'après certaines règles communes, auxquelles on peut se + tenir sans s'aventurer. Tout ce qui sort de ce cours habituel + déplaît d'abord à ceux qui considèrent la routine de la vie comme + la sauvegarde de la médiocrité. Un homme supérieur déjà les + effarouche; mais une femme supérieure, s'éloignant encore plus du + chemin frayé, doit étonner, et par conséquent importuner davantage. + Néanmoins un homme distingué ayant presque toujours une carrière + importante à parcourir, ses talents peuvent devenir utiles aux + intérêts de ceux mêmes qui attachent le moins de prix aux charmes + de la pensée. L'homme de génie peut devenir un homme puissant, et + sous ce rapport, les envieux et les sots le ménagent; mais une + femme spirituelle n'est appelée à leur offrir que ce qui les + intéresse le moins, des idées nouvelles ou des sentiments élevés: + sa célébrité n'est qu'un bruit fatigant pour eux. + + La gloire même peut être reprochée à une femme, parce qu'il y a + contraste entre la gloire et sa destinée naturelle. L'austère vertu + condamne jusqu'à la célébrité de ce qui est bien en soi, comme + portant une sorte d'atteinte à la perfection de la modestie. Les + hommes d'esprit, étonnés de rencontrer des rivaux parmi les femmes, + ne savent les juger, ni avec la générosité d'un adversaire, ni avec + l'indulgence d'un protecteur; et dans ce combat nouveau, ils ne + suivent ni les lois de l'honneur, ni celles de la bonté. Si, pour + comble de malheur, c'était au milieu des dissensions politiques + qu'une femme acquît une célébrité remarquable, on croirait son + influence sans bornes alors même qu'elle n'en exercerait aucune; on + l'accuserait de toutes les actions de ses amis; on la haïrait pour + tout ce qu'elle aime, et l'on attaquerait d'abord l'objet sans + défense avant d'arriver à ceux que l'on pourrait encore redouter. + + Un homme peut, même dans ses ouvrages, réfuter les calomnies dont + il est devenu l'objet: mais pour les femmes, se défendre est un + désavantage de plus; se justifier, un bruit nouveau. Les femmes + sentent qu'il y a dans leur nature quelque chose de pur et de + délicat, bientôt flétri par les regards mêmes du public: l'esprit, + les talents, une âme passionnée, peuvent les faire sortir du nuage + qui devrait toujours les environner; mais sans cesse elles le + regrettent comme leur véritable asile. + + L'aspect de la malveillance fait trembler les femmes, quelque + distinguées qu'elles soient. Courageuses dans le malheur, elles + sont timides contre l'inimitié; la pensée les exalte, mais leur + caractère reste faible et sensible. La plupart des femmes + auxquelles des facultés supérieures ont inspiré le désir de la + renommée, ressemblent à Herminie revêtue des armes du combat: les + guerriers voient le casque, la lance, le panache étincelant; ils + croient rencontrer la force, ils attaquent avec violence, et dès + les premiers coups, ils atteignent au coeur. + + Non seulement les injustices peuvent altérer entièrement le bonheur + et le repos d'une femme; mais elles peuvent détacher d'elle + jusqu'aux premiers objets des affections de son coeur. Qui sait si + l'image offerte par la calomnie ne combat pas quelquefois contre la + vérité des souvenirs? Qui sait si les calomniateurs, après avoir + déchiré la vie, ne dépouilleront pas jusqu'à la mort des regrets + sensibles qui doivent accompagner la mémoire d'une femme aimée? + + Dans ce tableau, je n'ai encore parlé que de l'injustice des hommes + envers les femmes distinguées: celle des femmes aussi n'est-elle + point à craindre? N'excitent-elles pas en secret la malveillance + des hommes? Font-elles jamais alliance avec une femme célèbre pour + la soutenir, pour la défendre, pour appuyer ses pas + chancelants[61]?» + +La popularité de son père aggrava le mal; Madame de Staël avait déjà +bien assez de torts aux yeux de l'envie; on lui compta, par surcroît, +ceux de son père; car l'esprit de parti, parodiant insolemment le Dieu +jaloux, a coutume de punir les mérites des pères sur les enfants jusqu'à +la troisième et quatrième génération. + +La Révolution éclata. Madame de Staël, qui en avait salué l'avènement +avec transport, en avait peut-être aussi pressenti les excès. + + «N'effacez point, écrivait-elle six mois avant la convocation des + États généraux, n'effacez point le sceau de raison et de paix que + le destin veut apposer sur votre constitution; et quand l'accord + unanime vous permet de compter sur le but que vous voulez + atteindre, _prétendez à la gloire de l'obtenir sans l'avoir + passé_[62].» + +L'un des premiers soins de cette révolution qu'elle avait aimée et dont +elle continua d'aimer le principe, fut de détruire le ministre qu'avait +installé la liberté, et ce ministre était le père de Madame de Staël. + +Elle courut des dangers personnels; elle usa d'un reste d'influence pour +arracher à la proscription plusieurs de ses amis. Il fallut enfin céder +à l'orage et chercher un asile en Angleterre. Deux ans qu'elle y passa +l'attachèrent profondément à cette nation, à ses institutions, à sa +littérature. Ses goûts et ses principes y trouvaient une égale +satisfaction. Elle vit tout un peu en beau, et la trace de ses vives +impressions se retrouve dans son dernier ouvrage, où sa confiance +absolue dans la générosité britannique éveille quelquefois le sourire. + +La pure littérature n'avait point de droit sur Madame de Staël au milieu +des souffrances de son pays. C'est donc moins comme écrivain que comme +défenseur d'une royale infortune et des intérêts de l'humanité qu'elle +nous apparaît dans ses touchantes _Réflexions sur le procès de la Reine_ +et dans des _Réflexions_ politiques dont la paix universelle était le +but. + +De retour en France, en 1795, elle vit se presser autour d'elle tout ce +qu'il y avait à Paris d'hommes éminents et d'amis de la vraie liberté. +Objet de la défiance et des inquiétudes du Directoire, elle eut pourtant +assez de crédit pour satisfaire plusieurs fois son ardent besoin +d'obliger. Sa voix, comme sa fortune, appartenait aux proscrits. Ce fut +elle, avec Chénier, qui rendit à la France M. de Talleyrand, qui +attendait de l'autre côté de l'Atlantique le premier signal de la +fortune. La France, je crois, lui en sut peu de gré, et M. de Talleyrand +ne se piqua pas, dit-on, d'être plus reconnaissant que la France. + +À cette époque se rapportent les grands triomphes de Madame de Staël, je +n'ose dire comme orateur, mais comme incomparable talent de +conversation. Et ce même temps fut pour elle celui d'un découragement +profond. Elle semblait désespérer de son pays et de l'avenir du monde, +dans ces paroles écrites l'année même de son retour en France: + + «On dit que le malheur hâte le développement de toutes les facultés + morales; quelquefois je crains qu'il ne produise un effet + contraire, qu'il ne jette dans un abattement qui détache et de + soi-même et des autres. La grandeur des événements qui nous + entourent fait si bien sentir le néant des pensées générales, + l'impuissance des sentiments individuels, que, perdu dans la vie, + on ne sait plus quelle route doit suivre l'espérance, quel mobile + doit exciter les efforts, quel principe guidera désormais l'opinion + publique à travers les erreurs de l'esprit de parti, et marquera de + nouveau, dans toutes les carrières, le but éclatant de la véritable + gloire[63].» + +Ne croyez-vous pas voir un navire désemparé, qui flotte misérablement à +tous les vents? Chose curieuse! ces lignes si graves servent de préface +à deux ou trois petits romans. C'est un contraste et non une +contradiction. L'auteur semble s'excuser de ne pas traiter des sujets +plus sérieux; et la frivolité même de ses productions est un symbole et +non une preuve de son découragement. + +L'étoile de Bonaparte se levait alors. Il était déjà une puissance. +Madame de Staël en était une aussi. Ces deux puissances se cherchèrent +du regard, s'admirèrent mutuellement et se séparèrent presque aussitôt. +Les opinions de Madame de Staël étaient libérales, et l'esprit, en tout +cas, est une liberté. Bonaparte comprit qu'il n'y avait pas place en +France, pour cette femme et pour lui. Un prétexte de la bannir fut +aisément trouvé. En 1803 commencèrent les _Dix ans d'exil_ de cette +femme célèbre. Bonaparte fut petit, Madame de Staël ne mit peut-être pas +assez de dignité dans ses regrets[64]. On sourit, mais non pas de +plaisir, quand on voit le grand empereur fixer à quarante lieues le +rayon à l'extrémité duquel, se portant d'ailleurs d'un point à l'autre +de la circonférence, cette femme pourra résider, et quand cette femme, +trop éprise de Paris, essaie de raccourcir le rayon, de rompre la ligne +et d'entamer, comme un prétendant, le territoire occupé par un +usurpateur. Sans contredit, Madame de Staël eut quelques-uns des défauts +de son sexe, comme elle en avait les plus précieuses qualités; elle fit +faire trop de bruit à sa disgrâce, et donna peut-être trop de part à un +ressentiment légitime dans ses jugements sur celui qu'elle ne craignit +pas d'appeler _le moderne Attila_. + +Ses années d'exil, partagées entre le séjour de Coppet et des voyages en +Allemagne, en Italie, en Russie, en Suède, en Angleterre, furent +décisives pour la gloire de Madame de Staël. _Delphine_ avait jeté un +grand éclat; _ Corinne_ et _l'Allemagne_ en jetèrent bien davantage et +placèrent leur auteur à la tête de la littérature de son pays. + +Quand la Restauration la ramena en France, elle avait trouvé dans un +second et tardif mariage le bonheur auquel avaient aspiré ses jeunes +années. Bien des circonstances se réunissaient pour le combler, et pour +la confirmer dans l'utile pensée que le bonheur n'est pas plus dans les +passions ou dans la gloire que la voix de Dieu n'est dans la tempête; +mais lorsque ce bonheur moral, que des convictions épurées +ennoblissaient de jour en jour, se leva pour elle, le bonheur extérieur, +la santé, la vie s'enfuyaient à grands pas. Une maladie douloureuse +enleva Madame de Staël à sa famille, à son pays et à ses espérances +terrestres, le 14 juillet 1817. + +Une âme ne se définit pas, quoiqu'on puisse la connaître et la juger; +mais chacune se distingue par quelques traits saillants qui forment pour +ainsi dire sa figure. Il n'est pas difficile de discerner ceux qui +distinguent Madame de Staël. Benjamin Constant a bien caractérisé son +illustre amie lorsqu'il a dit: + + «Les deux qualités dominantes de Madame de Staël étaient + l'affection et la pitié. Elle avait, comme tous les génies + supérieurs, une grande passion pour la gloire; elle avait, comme + toutes les âmes élevées, un grand amour pour la liberté: mais ces + deux sentiments impérieux et irrésistibles, quand ils n'étaient + combattus par aucun autre, cédaient à l'instant, lorsque la moindre + circonstance les mettait en opposition avec le bonheur de ceux + qu'elle aimait, ou lorsque la vue d'un être souffrant lui rappelait + qu'il y avait dans le monde quelque chose de bien plus sacré pour + elle que le succès d'une cause ou le triomphe d'une opinion[65].» + +À ces deux traits je voudrais en ajouter un troisième: la foi à la +vérité, je veux dire à la valeur intrinsèque, à la force de la vérité. +Vertu rare, vertu religieuse, car elle suppose la religion, et la +religion la suppose. C'est déjà presque une religion, puisque celui qui +croit à la vérité, croit à quelque chose de plus haut que l'espace, que +le temps et que les forces de l'univers. La vérité, c'est la pensée de +Dieu, c'est Dieu dans les choses; or Madame de Staël est une de ces âmes +qui ont le plus honoré la vérité comme vérité, et qui l'ont crue plus +forte que tout ce qui est fort, qui ont senti qu'il est juste de se +dévouer à elle. La conviction, lorsqu'elle se croyait dans le vrai, +l'amour du vrai, quel qu'il fût, alors qu'elle doutait encore, l'effort +constant vers la lumière, voilà ce que l'on retrouve à toutes les pages +de ses écrits; voilà ce qui les rend tous sérieux; voilà ce qui la met +au-dessus, au moins sous ce rapport important, de la plupart de ceux ou +de celles qu'on aurait l'idée de lui comparer. + + + + +CHAPITRE DEUXIÈME + +Premiers ouvrages de Madame de Staël. + + +Passons de la vie aux écrits de Madame de Staël; ce sera raconter sa vie +une seconde fois. + +Elle débuta, en 1788, par des _Lettres sur les écrits et le caractère de +J.-J. Rousseau_. L'admiration enthousiaste est certainement le ton +dominant de cet ouvrage, dont l'auteur avait à peine vingt-deux ans +lorsqu'il parut. Bien des choses dans les opinions et dans la conduite +de Rousseau devaient être plus sérieusement appréciées. On n'aime pas +que l'auteur, en avouant que Rousseau fut ingrat, s'efforce de rendre +son ingratitude intéressante; on approuve moins encore le jugement +qu'elle porte sur la dernière action de Rousseau, je veux dire sur sa +mort, qu'elle suppose avoir été volontaire. Les années et l'observation +durent aussi modifier ses idées sur l'_Émile_; mais après tout, il y a +lieu d'admirer, en plusieurs endroits, l'indépendance et la sûreté de +son jugement. N'y a-t-il pas, dans cette observation sur les deux +premiers ouvrages de Rousseau (_Discours sur l'influence des Sciences et +des Arts_, et _sur l'Inégalité_), autant de bon sens que d'esprit? + + «Peut-être aurait-il dû avouer, dit-elle, que cette ardeur de + connaître et de savoir était aussi un sentiment naturel, don du + ciel, comme toutes les autres facultés des hommes; moyens de + bonheur, lorsqu'elles sont exercées; tourment, quand elles sont + condamnées au repos. C'est en vain qu'après avoir tout connu, tout + senti, tout éprouvé, il s'écrie: _N'allez pas plus avant; je + reviens, et je n'ai rien va qui valût la peine du voyage_. Chaque + homme veut être à son tour détrompé, et jamais les désirs ne furent + calmés par l'expérience des autres[66].» + +_L'Héloïse_, qu'elle admire avec transport, essuie pourtant de graves +censures. On a dit souvent, après et sans doute avant La Rochefoucauld, +que l'esprit est dupe du coeur, ce qui n'empêche pas que le coeur ne soit +une lumière. C'est par le coeur que Madame de Staël a si bien déjoué les +sophismes en actions, les pièges dont ce roman est semé. Une parole +incisive relève, en ces parties du travail de Madame de Staël, la +justesse et la noble fermeté de ses critiques. + +On croira sans peine qu'elle applaudit aux vues politiques de Rousseau. +Peu nous imposte; si elle avait tort, c'est à peu près avec tout le +monde, et si elle avait raison, tant d'autres avant elle avaient vu +comme elle! Ce dont il faut lui savoir gré, c'est d'avoir réservé une +partie de son admiration aux esprits qui, marchant, pour ainsi dire, du +même pas que le temps, excellent dans l'accommodement et la transaction; +mais après cela, nous ne la blâmerons pas d'avoir senti le mérite et +l'utilité de ces talents plus hardis, de ces génies plus abstraits, qui, +prenant leur point de départ, non dans les faits actuels et contingents, +mais dans les principes, qui sont les faits éternels, dirigent les +esprits vers l'idéal en toutes choses, et en le leur faisant connaître, +le leur font souhaiter. Le bien absolu, le vrai absolu doivent être +offerts aux regards de l'humanité; on ne s'en rapproche qu'à mesure +qu'on y croit et qu'on les contemple, et la foi à la perfection est une +même chose que la foi à la vérité. + +Madame de Staël, dans ce premier écrit, comme dans tous les autres, +procède peu par voie de déduction, et n'affecte pas la marche +dialectique. Elle affirme, mais avec puissance; elle démontre moins +qu'elle ne fait voir; sa pensée est remarquable par l'intuition et la +spontanéité, aussi bien que par la richesse. Elle atteint beaucoup de +vérités par le sentiment, elle a plus qu'un autre ce qu'on peut appeler +des traits de lumière. Je mets dans ce nombre les pensées suivantes: + + «Il est des bienfaits si grands qu'ils donnent le besoin de la + reconnaissance[67].» + + «On est vertueux quand on aime ce qu'on doit aimer: + involontairement on fait ce que le devoir ordonne[67].» + + «Peut-être la morale perfectionne-t-elle plutôt qu'elle ne change, + guide-t-elle plutôt qu'elle ne ramène[67].» + +Et qui est-ce donc qui ramène, puisque ce n'est pas la morale? Les faits +sans doute; aussi la religion n'est-elle qu'un fait. + +Toutes ces idées, chrétiennes à leur insu, font un pas vers la grande +vérité. Tout ce qui est vrai est chrétien. Toutes les vérités sont dans +le monde, et la grande vérité chrétienne est un centre qui leur est +montré, un confluent où toutes ces vérités, séparées les unes des autres +et impuissantes dans leur isolement, se dirigent comme autant de +rivières pour se réunir et faire un tout. Lorsque cet ouvrage parut, on +reprocha l'affectation au style de Madame de Staël. Qu'on l'eût accusée +de témérité, à la bonne heure, quoique aujourd'hui nous n'en puissions +guère juger; écrire de nos jours ainsi, ce serait presque écrire +timidement. Mais le reproche d'affectation était souverainement injuste; +personne n'est plus que Madame de Staël au-dessus de cette faiblesse; +les imprudences de sa diction sont d'entraînement et non de calcul, et +peut-être n'a-t-elle que trop écrit avec toute son âme et mis toute sa +vie dans ses ouvrages. Non seulement elle n'a pas composé un livre, mais +peut-être n'a-t-elle pas écrit une phrase qui n'ait été essentiellement +une action. + +Les _Réflexions sur le procès de la Reine_, écrites à Londres en 1793, +sont pleines d'effusion, d'attendrissement et de simplicité. C'est un +appel à la conscience et à la sensibilité. Mais ceux qui s'étaient +attribué le droit de juger la reine avaient par là même résolu de la +condamner, et la nation, spectatrice étonnée, n'avait plus ni voix ni +mains, mais seulement des yeux. Le style de cette production est peu +châtié. On y trouve des passages comme ceux-ci: + + «Quoi! la mort terminerait une si longue agonie! quoi! le sort + d'une créature humaine pourrait _aller si loin en infortune_! Ah! + repoussons tous le don de la vie, n'existons plus dans un monde où + _de telles chances errent sur la destinée!.._ Et depuis ce temps + _qu'est-il arrivé? Son courage et son malheur_.» + +Mais ces incorrections, où je reconnais l'empressement de la pitié et la +précipitation du zèle, me plaisent comme la trace d'une larme généreuse, +qui, en tombant sur un mot, l'aurait rendu illisible. + +En 1794 parurent les _Réflexions sur la paix, adressées à M. Pitt et aux +Français_. Cet écrit inspiré par la pitié n'est pas une complainte sur +les maux de la guerre, mais une suite de considérations très positives +et très solides sur l'intérêt commun qu'avaient à une prompte conclusion +de la paix toutes les parties belligérantes. La finesse toute féminine +des aperçus et des impressions se trouve mise au service d'une politique +saine et parfaitement informée. M. Necker sans doute ne fut pas étranger +à cet écrit, non plus qu'au suivant. Le sens exquis de Madame de Staël +s'est pourtant une fois trouvé en défaut dans cet ouvrage: c'est +lorsque, de la vanité naturelle aux Français, elle conclut +l'impossibilité du rétablissement de la monarchie. + + «Les Français, dit-elle, ont trop de vanité pour se soumettre à un + chef; le roi se confondait avec la royauté: c'était le rang et non + le talent qui le plaçait au-dessus de tous; mais celui qu'on + choisirait, qu'on suivrait, qu'on croirait volontairement, serait + par là même reconnu comme devant à ses talents sa supériorité sur + les autres; et cet aveu n'est pas français[68].» + +Il y a sans doute une vanité qui peut raisonner ainsi; il y en a une +autre qui n'y regarde pas de si près! et d'ailleurs la _vanité qui +raisonne_ peut tout aussi bien conclure en faveur d'un chef honoré par +ses talents qu'en faveur d'un roi qui n'a pour lui que sa naissance. Je +conçois très bien un homme qui dit: Je repousse une supériorité de +convention, mais je me soumettrai volontiers à une supériorité réelle, +intrinsèque. Je conçois même qu'un troisième vienne et dise: «Je me +soumettrai à tout ordre humain pour l'amour de Dieu.» (1 Pierre II, 13.) + +L'année suivante, Madame de Staël écrivit des _Réflexions sur la paix +intérieure_. Il ne s'agit plus ici que de la France et de la +conciliation des partis dans cette grande république. L'auteur cherche +des yeux et croit avoir trouvé des hommes qui sont _d'un parti_, sans +être _des hommes de parti_. Elle s'adresse successivement «aux +royalistes amis de la liberté et aux républicains amis de l'ordre,» +c'est-à-dire, probablement, à des républicains qui sont fort peu +républicains et à des royalistes qui ne sont guère royalistes. À une +époque encore si ardente et si ébranlée, l'indifférence était possible +plutôt que l'impartialité, et que peut-on obtenir de l'indifférence? Les +hommes auxquels Madame de Staël faisait appel, où étaient-ils? Tous les +partis ont leur populace: tous les partis auraient-ils leurs saints? Si +jamais on écrit la vie de ces saints-là, elle ne remplira pas +cinquante-trois volumes in-folio, comme le recueil des Bollandistes. Ils +n'étaient pas assez nombreux en France pour réaliser les espérances de +Madame de Staël; l'événement le prouva bien. Bonaparte, au 18 brumaire, +fut le vrai médiateur entre les partis. + +La lettre, hélas! était donc sans adresse, ou ne s'adressait à personne; +mais elle n'en était pas moins excellente: d'aussi nobles, d'aussi +justes idées, ne pouvaient pas être à jamais perdues; il se trouve +toujours quelqu'un, tôt ou tard, pour ramasser la vérité. Entre les +réflexions dont cet écrit se compose, l'événement a fait remarquer +celle-ci: + + «Les révolutions ont, comme les maladies dévorantes, des périodes + inévitables. La France peut _s'arrêter_ dans la république; mais + pour arriver à la monarchie mixte, il faut passer par le + gouvernement militaire.[69]» + +Ceux qui pensent, comme moi, que l'auteur ne croyait pas bien fermement +que la France pût s'arrêter dans la république, jugeront que, dans cet +endroit, toute la vérité sur la destinée de la France était apparue à +Madame de Staël. + +Sa belle âme, qui se montre partout dans cet écrit, se déploie surtout +dans ces lignes du dernier chapitre: + + «Qu'on est las d'entendre parler de justice modifiée par les + circonstances, de déprédations iniques qu'il n'est pas encore temps + de réparer! Ah! le malheur est-il relatif, et peut-on suspendre + aussi les irréparables effets de la douleur? Il est si peu de + souffrances particulières utiles au bonheur public, que les + ressources du génie suppléeraient heureusement à tous les moyens + tirés du mal; et l'on se plaît à penser que les grandes facultés de + l'esprit pourraient accomplir tous les voeux du coeur. + + »Découvrez, rendez-nous le plaisir de l'admiration! Il y a trop + longtemps que, dans la carrière du beau, l'homme n'a étonné + l'homme; il y a trop longtemps que l'âme froissée n'éprouve plus la + seule jouissance céleste restée sur cette triste terre, cet abandon + complet d'enthousiasme, cette émotion intellectuelle qui vous fait + connaître, par la gloire d'un autre, tout ce que vous avez + vous-même de facultés pour juger et pour sentir[70].» + +Nous avons déjà dit un mot d'un recueil de nouvelles ou de petits romans +que Madame de Staël publia la même année. Ce que ce recueil offre de +plus remarquable, c'est un _Essai sur les fictions_ qui lui sert +d'introduction. L'auteur repousse absolument les fictions merveilleuses +et les allégories; elle admet les fictions qui se rattachent à +l'histoire, lorsqu'elles ne font que la développer; mais elle condamne +les romans historiques; aucun de ceux de Madame de Genlis n'existait +encore, ce qui n'empêcha pas Madame de Genlis d'en vouloir à l'auteur +qui, d'avance et sans le savoir, avait fait le procès à son système; +enfin elle traite des fictions naturelles qui n'ont d'autre base que la +vie humaine et d'autre vérité que la vraisemblance. Elle ne veut pas de +romans spécialement philosophiques, parce que, dit-elle, tous les romans +doivent l'être, et elle professe à cette occasion d'excellentes +doctrines littéraires: + + «On a fait, dit-elle, une classe à part de ce qu'on appelle les + romans philosophiques; tous doivent l'être, car tous doivent avoir + un but moral: mais peut-être y amène-t-on moins sûrement, lorsque + dirigeant tous les récits vers une idée principale, l'on se + dispense même de la vraisemblance dans l'enchaînement des + situations; chaque chapitre alors est une sorte d'allégorie, dont + les événements ne sont jamais que l'image de la maxime qui va + suivre. Les romans de _Candide_, de _Zadig_, de _Memnon_, si + charmants à d'autres titres, seraient d'une utilité plus générale, + si d'abord ils n'étaient point merveilleux, s'ils offraient un + exemple plutôt qu'un emblème, et si, comme je l'ai déjà dit, toute + l'histoire ne se rapportait pas forcément au même but. Ces romans + ont alors un peu l'inconvénient des instituteurs que les enfants ne + croient point, parce qu'ils ramènent tout ce qui arrive à la leçon + qu'ils veulent donner; et que les enfants, sans pouvoir s'en rendre + compte, savent déjà qu'il y a moins de régularité dans la véritable + marche des événements. Mais dans les romans tels que ceux de + Richardson et de Fielding, où l'on s'est proposé de côtoyer la vie + en suivant exactement les gradations, les développements, les + inconséquences de l'histoire des hommes, et le retour constant + néanmoins du résultat de l'expérience à la moralité des actions et + aux avantages de la vertu, les événements sont inventés: mais les + sentiments sont tellement dans la nature, que le lecteur croit + souvent qu'on s'adresse à lui avec le simple égard de changer les + noms propres.» + +On ne lira point sans intérêt, à la suite de ce morceau, quelques +réflexions sur les romans en général, et le parallèle de ce moyen +d'instruction morale avec celui que présente l'histoire. Tout ce que dit +Madame de Staël nous paraît d'une justesse parfaite aussi longtemps +qu'il n'est question que des romans qui ne sont point romanesques. Il en +est de pareils sans doute; il faudrait seulement savoir s'ils ne font +pas exception, et si notre restriction n'atteint pas le genre à peu près +tout entier. Vous comprenez bien, Messieurs, que _romanesque_, dans ma +pensée, n'est pas synonyme d'intéressant, et que je veux bien qu'un +roman, en m'instruisant, m'intéresse: j'y consens d'autant plus +volontiers que je comprends qu'il serait moins instructif s'il était +moins intéressant. C'est faire, à ce qu'il semble, une assez belle passe +aux romanciers, et ils ne peuvent raisonnablement se plaindre de nous. +Malheureusement, _mundus cult decipi_ (le monde veut être trompé); ce +que la plupart des lecteurs demandent à un romancier, c'est précisément +ce que nous ne voulons pas qu'on leur donne; ils veulent qu'on les berce +dans l'oubli de la vie, et ils préfèrent follement à l'écrivain qui la +leur ferait aimer, celui qui la leur fait haïr, à celui qui met la +poésie dans la réalité, celui qui la met ou plutôt qui la cherche +ailleurs: je dis celui qui la cherche, puisque une poésie qui ne peut +pas se rattacher à la réalité n'est pas une poésie véritable. Le goût du +romanesque n'a peut-être pas créé le roman; mais sûrement il lui a fait +la loi: c'est le romanesque que presque tout le monde cherche dans le +roman, je dis même ceux qui se piquent le plus d'y chercher autre chose. +Que conclure de tout ceci? Faut-il ne plus lire de romans? N'en faut-il +plus faire? Permettez qu'en remplacement d'une réponse difficile, que je +n'ai pas eu le temps de préparer, je vous lise quelques lignes... de +quoi? d'un roman. S'il n'en existait que de pareils à ceux de l'auteur +que je vais citer, peut-être la question tomberait-elle d'elle-même, ou +n'aurait-elle jamais été soulevée. C'est de fort loin, c'est de +Stockholm que nous viennent ces bons avis. Mlle Frédérique Bremer peut +être comptée parmi les écrivains les plus ingénieux que la Suède possède +aujourd'hui. + + «Le roman distille la vie. De dix ans il fait un jour, et il + concentre cent grains de blé dans une goutte d'alcool. C'est là son + métier. La réalité procède autrement. Les grands événements, les + tragédies de l'amour, y sont rares. Ils ne sont pas dans les règles + de la vie ordinaire, mais dans l'exception. C'est pourquoi, ma + chère enfant, ne restez pas là à les attendre: vous y perdriez + votre temps et l'ennui vous prendrait. Ne cherchez pas au-dehors + les richesses de la vie, créez-les dans votre propre sein. Aimez, + aimez le ciel, la nature, la sagesse, aimez les bonnes gens qui + vous entourent, et votre vie sera assez riche. Votre navire aérien + s'emplira d'un air pur et vif, et vous portera peu à peu dans la + patrie de la lumière et de l'amour.» + + + + +CHAPITRE TROISIÈME + +De l'Influence des passions sur le bonheur des individus et des nations. +Réflexions sur le suicide. + + +J'arrive au premier des ouvrages considérables par l'étendue, au premier +livre qu'ait écrit Madame de Staël. Il parut à Lausanne, en 1796, sous +ce titre: _De l'Influence des passions sur le bonheur des individus et +des nations_, et porte pour épigraphe ce vers de Virgile: _Quæsivit coelo +lucem, ingemuitque reperta_, (Il chercha dans le ciel la lumière et +gémit de l'avoir trouvée.) Il n'est pas certain que l'auteur ait cherché +la lumière dans le ciel; il ne fallait peut-être pas, pour trouver cette +lumière-là, s'élever si haut; mais le reste de l'épigraphe est juste: ce +livre est une plainte douloureuse, ou du moins la plainte y est l'accent +de toutes les paroles de l'auteur, et même des paroles de consolation. +Mais Madame de Staël n'a jamais écrit dans le seul but d'épancher son +âme; cette personnalité, qui est peut-être la condition et l'inspiration +de plus d'un genre de littérature, n'était pas dans la nature de Madame +de Staël. La Bruyère avait dit: «Corriger les hommes est l'unique fin +que l'on doit se proposer en écrivant;» Madame de Staël dit à son tour: +«C'est pour les malheureux qu'il faut écrire,» et cette proposition si +absolue peut servir de devise à plusieurs de ses écrits, si ce n'est à +tous. Aux bornes d'une jeunesse qu'elle avait peut-être laissé dévorer +par des sentiments trop impétueux, et à l'issue d'une révolution où elle +avait vu toutes les passions se déchaîner contre le bonheur des +particuliers et de la nation, elle sentit pour l'individu le besoin de +maîtriser les passions, et pour le gouvernement le devoir de les +diriger. C'est tout le plan de son livre, dont elle n'a écrit que la +première moitié. Ainsi elle donnait à chaque partie son rôle, raisonnant +avec l'individu comme si les passions pouvaient être domptées, avec les +gouvernements comme si elles ne pouvaient pas l'être; marche tout à fait +rationnelle, car la sagesse consistera toujours à demander à l'individu +le vrai absolu et à la société le vrai relatif, quoique la société, à +certains égards soit plus capable que l'individu de réaliser le vrai +absolu. La sagesse de l'individu est de vouloir être parfait; la sagesse +des gouvernements est de ne jamais oublier que les hommes sont +imparfaits. Ainsi, selon le voeu de Madame de Staël, le gouvernement doit +compter avec les passions de l'individu, et l'individu n'en doit point +avoir. Elle n'a développé que la dernière de ces deux propositions. + +Le livre de Madame de Staël en rappelle deux autres dont la doctrine +diffère ou paraît différer de la sienne. Le P. Senault, de l'Oratoire, +le précurseur de Bourdaloue, a écrit un traité, _De l'usage des +passions_, où l'on apprend, entre autres choses, «qu'il n'y a point de +passions qui ne puissent devenir vertus, et qu'il ne faut qu'un peu de +conduite pour leur faire changer de condition;» mais Senault n'a en vue +que les passions élémentaires ou abstraites, telles que l'amour et la +haine, le désir et l'aversion (qu'il appelle la fuite), la hardiesse et +la crainte, etc. Madame de Staël en veut aux passions concrètes ou +complexes, qui impliquent un objet déterminé et ne sont, en définitive, +qu'un sentiment d'amour ou de haine porté sur un objet particulier: son +livre n'est donc, en aucun sens, une réfutation du livre de Senault. Il +ne l'est pas davantage de celui d'Helvétius, qui, prenant comme elle les +passions de l'homme au sens concret, conseille de les appliquer, autant +qu'elles s'y peuvent appliquer, au bonheur de l'homme, à son bonheur +matériel; car, en théorie, Helvétius n'en connaît point d'autre. Madame +de Staël dédaignait trop une pareille doctrine pour songer à la réfuter. +Au nom du bonheur, mais du bonheur moral, elle fait le procès à tout ce +qu'on appelle communément _passions_; elle n'en excepte aucune; elle +frappe à coups redoublés sur celles dont l'attrait est le plus touchant; +[l'on serait tenté de croire,] à la voir si impitoyable [, qu'elle a ses +propres injures à venger; en même temps[71]] on se rappelle +involontairement ce mot d'une comédie: «N'en parlez donc pas tant, si +vous ne l'aimez plus.» Il y a des colères pleines de tendresse, des +haines pleines de regrets, et je doute que le chapitre sur l'amour +convertisse personne, si ce n'est peut-être à l'amour. Ne croyez +pourtant pas qu'il recèle la moindre arrière-pensée: il est écrit avec +une bonne foi parfaite, et avec une verve de douleur inimitable. Toutes +les passions ensemble, «cette force impulsive, dit-elle, qui entraîne +l'homme indépendamment de sa volonté, voilà le véritable obstacle au +bonheur individuel et politique[72].» Les passions sont notre unique +mal, notre seul danger: car si l'on n'était pas né passionné, +qu'aurait-on à craindre? Il n'en faut pas croire les déclamations et les +lieux communs, répandus par des écrivains qui n'avaient pas, pour en +parler, l'autorité de l'expérience. + + «Des hommes froids, qui veulent se donner l'apparence de la + passion, parlent du charme de la douleur, des plaisirs qu'on peut + trouver dans la peine; et le seul joli mot de cette langue, aussi + fausse que recherchée, c'est celui de cette femme, qui, regrettant + sa jeunesse, disait: _C'était le bon temps, j'étais bien + malheureuse_[73].» + +C'est en vain qu'on les a crues nécessaires au mouvement de la vie; tout +ce qu'il faut de mouvement à la vie sociale, tout l'élan nécessaire à la +vertu existerait sans ce mobile destructeur. C'est en vain qu'on prétend +qu'il faut consacrer nos efforts à diriger nos passions, non à les +vaincre: + + «Je n'entends pas, dit l'auteur, comment on dirige ce qui n'existe + qu'en dominant; il n'y a que deux états pour l'homme: ou il est + certain d'être le maître au dedans de lui, et alors il n'a point de + passions; ou il sent qu'il règne en lui-même une puissance plus + forte que lui, et alors il dépend entièrement d'elle. Tous ces + traités avec la passion sont purement imaginaires; elle est, comme + les vrais tyrans, sur le trône ou dans les fers[74].» + +Puisque c'est le bonheur moral, le bonheur de l'âme, que l'auteur veut +défendre contre les passions, et que ce bonheur, qui ne saurait être +négatif, a pour condition essentielle le libre déploiement des forces +bienfaisantes, on comprend ce dont l'auteur accuse avant tout les +passions; c'est d'étouffer, d'opprimer ces éléments salutaires, qui sont +la semence de nos vertus. Ce qui la frappe surtout, c'est le peu +d'espace qui reste à la bonté dans un coeur que les passions ont abordé, +et par là même envahi. + + «Toutes les passions, certainement, n'éloignent pas de la bonté; il + en est une surtout qui dispose le coeur à la pitié pour l'infortune; + mais ce n'est pas au milieu des orages qu'elle excite que l'âme + peut développer et sentir l'influence des vertus bienfaisantes. Le + bonheur qui naît des passions est une distraction trop forte, le + malheur qu'elles produisent cause un désespoir trop sombre pour + qu'il reste à l'homme qu'elles agitent aucune faculté libre; les + peines des autres peuvent aisément émouvoir un coeur déjà ébranlé + par sa situation personnelle, mais la passion n'a de suite que dans + son idée; les jouissances, que quelques actes de bienfaisance + pourraient procurer, sont à peine senties par le coeur passionné qui + les accomplit[75].» + +L'auteur prend à partie chaque passion: l'amour de la gloire, +l'ambition, la vanité, l'amour, le jeu, l'avarice, l'envie, la +vengeance, l'esprit de parti; et sur chacun de ces sujets elle répand en +abondance les observations justes, les pensées vives, les éclairs de +philosophie et de sentiment. La Révolution française, dont les scènes +les plus passionnées ont peut-être suggéré la pensée de ce livre, jette +son reflet ardent sur un grand nombre des pages dont il est composé, et +en font presque un ouvrage de circonstance. On peut citer le tableau de +l'influence de la vanité dans les événements de la Révolution +française[76]; le chapitre tout entier sur l'esprit de parti[77], étude +admirable et qui, si elle n'épuise pas le sujet, en indique tous les +points de vue les plus importants; enfin, la plus grande partie du +chapitre où l'auteur, avec beaucoup de raison, range le crime au nombre +des passions[78]; car le crime, à son tour, engendre le crime; né des +passions, il devient lui-même l'objet d'une effroyable passion; il se +complaît en lui-même, il se suffit, il s'enivre de sa propre sève et +s'empoisonne avec son propre venin. + +Le bonheur n'est pas dans les passions; mais où donc est-il? Nulle part, +selon notre auteur. + + «Les alchimistes seuls, s'ils s'occupaient de la morale, pourraient + en conserver l'espoir; j'ai voulu m'occuper des moyens d'éviter les + grandes douleurs[79].» + +Ailleurs elle appelle la science du bonheur moral, «la science d'un +malheur moindre[80].» Où sont-ils donc, les palliatifs de notre +incurable infortune? Où trouverons-nous les ressources que nos passions, +qui ne sont que notre _moi_ indéfinitivement exagéré, n'ont pu nous +offrir? L'amitié, les affections de famille, la religion, +renferment-elles plus d'éléments de bonheur? Oui, il y a des gages de +bonheur dans toutes les affections, pourvu que d'avance on renonce à +toute sorte de réciprocité. + + «Contentez-vous d'aimer, nous dit l'auteur; c'est là l'espoir qui + ne trompe jamais[81].» + +Quant à la religion positive, ou à la dévotion, comme elle l'appelle, +elle n'en attend rien. Il est vrai qu'elle n'en connaissait que le +fantôme. Nous reconnaîtrons tous le formalisme, mais nullement le +christianisme, dans le passage suivant: + + «Elle (la dévotion) est presque toujours destructive des qualités + naturelles; ce qu'elles ont de spontané, d'involontaire, est + incompatible avec des règles fixes sur tous les objets. Dans la + dévotion, l'on peut être vertueux sans le secours de l'inspiration + de la bonté, et même, il est plusieurs circonstances où la sévérité + de certains principes vous défend de vous y livrer. Des caractères + privés de qualités naturelles, à l'abri de ce qu'on appelle la + dévotion, se sentent plus à l'aise pour exercer des défauts qui ne + blessent aucune des lois dont ils ont adopté le code. Par delà ce + qui est commandé, tout ce qu'on refuse est légitime; la justice + dégage de la bienfaisance, la bienfaisance de la générosité, et + contents de solder ce qu'ils croient leurs devoirs, s'il arrive une + fois dans la vie où telle vertu clairement ordonnée exige un + véritable sacrifice, il est des biens, des services, des + condescendances de tous les instants, qu'on n'obtient jamais de + ceux qui, ayant tout réduit en devoir, n'ont pu dessiner que les + masses, ne savent obéir qu'à ce qui s'exprime[82].» + +Ceci n'est pas une figure de fantaisie, c'est bien un portrait: nous +connaissons l'original; mais il fallait à cette contrefaçon du +christianisme opposer le christianisme lui-même, qui, en dernier +résultat, est un amour, une passion, si j'ose m'exprimer ainsi, et qui, +par là même, a le caractère d'infini qui manque à une dévotion +calculatrice et méticuleuse. Au lieu de cela, l'auteur met en regard de +ce fantôme une chimère, celle de la religion naturelle, exempte, à son +avis, des défauts de la religion positive, mais que pourtant elle ne +juge pas à propos de compter au nombre des ressources de l'humanité. + +Nos ressources les plus assurées, suivant Madame de Staël, sont en nous, +et dépendent tout entières de notre volonté. C'est la philosophie, +l'étude et la bienfaisance. Il est bon de savoir ce que c'est que cette +philosophie, et ce qu'elle promet. Lisons: + + «La philosophie, dont je crois utile et possible aux âmes + passionnées d'adopter les secours, est de la nature la plus + relevée. Il faut se placer au-dessus de soi pour se dominer, + au-dessus des autres pour n'en rien attendre. Il faut que, lassé de + vains efforts pour obtenir le bonheur, on se résolve à l'abandon de + cette dernière illusion, qui, en s'évanouissant, entraîne toutes + les autres après elle. Le philosophe, par un grand acte de courage, + ayant délivré ses pensées du joug de la passion, ne les dirige plus + toutes vers un objet unique, et jouit des douces impressions que + chacune de ses idées peut lui valoir tour à tour et + séparément[83].» + +On a beau se contenter d'un malheur moindre en guise de bonheur, la +consolation qui nous est offerte sous le nom de philosophie est si +triste qu'elle ne fait guère moins de peur que le malheur même. Et +remarquez qu'il ne s'agit point ici de philosophie spéculative; on +pourrait comprendre que la puissance de l'abstraction enlevât l'âme au +sentiment d'une réalité douloureuse, et quelque passagère que fût cette +diversion, elle serait quelque chose pour quelques hommes au moins; mais +la philosophie dont on nous parle, qu'est-elle autre chose qu'un froid +calcul et qu'une résignation sans amour? Ah! que Madame de Staël, si +aimante et si peu philosophe dans le sens qu'elle donne à ce mot, aurait +bien pu ajouter à ses tristes prescriptions les mots du poète: + + Je vous donne un conseil qu'à peine je reçois. + +Je l'aime bien mieux lorsqu'elle indique aux affligés, c'est-à-dire à +tous les hommes, les consolations qui naissent de la bienfaisance; +lorsque, à défaut de la religion, qu'elle ne connaît pas encore, elle +inaugure, à la fin de son ouvrage, la religion de la pitié! Je parle de +la pitié de l'homme pour l'homme: l'auteur ne devait connaître que plus +tard l'adorable secret de la pitié d'un Dieu. Cette invocation à la +pitié est touchante; elle dut l'être surtout alors; elle répondait au +secret besoin des coeurs, fatigués de haïr. Elle était la seule +conciliation possible entre les opinions encore intraitables, entre les +partis encore armés jusqu'aux dents, entre des adversaires presque +également coupables, presque également malheureux, qui tous, sans en +excepter les plus criminels, avaient quelque chose à pardonner. Que +Madame de Staël ait renfermé toute la morale dans la pitié, qu'elle ait +cru à tort qu'un sentiment pouvait se commander, et qu'une plante +pouvait croître sans racines, tout cela ne nous empêchera pas de bénir +cet appel à la pitié qu'un coeur plein de pitié fait retentir au milieu +de l'universelle douleur. Pourquoi vient-elle affaiblir une impression +si douce en terminant son livre par cette observation: + + «J'aurais pu traiter la générosité, la pitié, la plupart des + questions agitées dans cet ouvrage, sous le simple rapport de la + morale qui en fait une loi; mais je crois la vraie morale tellement + d'accord avec l'intérêt général, qu'il me semble toujours que + l'idée du devoir a été trouvée pour abréger l'exposé des principes + de conduite qu'on aurait pu développer à l'homme d'après ses + avantages personnels[84].» + +Il n'y a ici que de l'imprudence dans l'expression; la pureté de +l'intention, l'élévation du sentiment est irrécusable; mais on sent que +la méthode philosophique manquait à ce noble esprit, et ce n'est pas là +seulement qu'on le sent. Le livre, écrit d'inspiration, d'intuition pour +ainsi dire, n'a pas été surveillé dans sa marche et dans son +développement par l'esprit d'une analyse sévère. Il a une grande valeur +littéraire, intellectuelle, sans avoir une grande valeur scientifique. +On n'en tirera pas une doctrine, et l'intérêt qu'il excite sera peu +différent de celui qui s'attache aux compositions lyriques, dont +l'auteur est le véritable sujet. + +Le style de ce livre est brillant, mais négligé. Causer ainsi, ce serait +causer admirablement, mais ce ne serait pas toujours bien écrire. Madame +de Staël fut quelque temps encore avant de bien savoir ce que c'est que +le style écrit. Elle ne se serait pas pardonné plus tard, en dehors de +la conversation, des phrases comme celles-ci: + + «Quand les parents aiment assez profondément leurs enfants pour + vivre en eux, pour faire de leur avenir leur unique espérance, pour + regarder leur propre vie comme finie, et prendre pour les intérêts + de leurs enfants des affections personnelles, ce que je vais dire + n'existe point; mais lorsque les parents restent dans eux-mêmes, + les enfants sont à leurs yeux des successeurs, presque des rivaux, + des sujets devenus indépendants, des amis dont on ne compte que ce + qu'ils ne font pas, des obligés à qui on néglige de plaire, en se + fiant sur leur reconnaissance, des associés d'eux à soi, plutôt que + de soi à eux; c'est une sorte d'union dans laquelle les parents, + donnant une latitude infinie à l'idée de leurs droits, veulent que + vous leur teniez compte de ce vague de puissance, dont ils n'usent + pas après se l'être supposé, etc.[85]» + +Mais j'avoue qu'en lisant ces pages entraînantes de verve, étincelantes +d'esprit, on ne s'aperçoit guère de ces taches, à moins qu'on ait, comme +moi, la désagréable mission de les signaler; il fallait presque, dans le +temps, un peu de malveillance pour aider à les voir; l'éloquence +couvrait tout, et l'on peut dire de l'auteur, comme de ce héros d'une +tragédie moderne: + + Ses fautes se cachaient dans l'éclat de sa gloire + +Je m'aperçois d'une omission que je dois réparer, mais que je ne répare +pas sans répugnance. Le suicide est excusé, presque approuvé, dans le +livre sur l'_Influence des Passions_, comme il l'est, à propos de la +mort de Rousseau, dans les _Lettres_ de Madame de Staël sur ce grand +écrivain. Je dois citer les passages: + + «Il faut pour jamais renoncer à voir celui dont la présence + renouvellerait vos souvenirs, et dont les discours les rendraient + plus amers; il faut errer dans les lieux où il vous a aimée, dans + ces lieux dont l'immobilité est là pour attester le changement de + tout le reste; le désespoir est au fond du coeur, tandis que mille + devoirs, que la fierté même, commandent de le cacher;... seule en + secret, tout votre être a passé de la vie à la mort. Quelle + ressource dans le monde peut-il exister contre une telle douleur? + Le courage de se tuer[86]... + + »On se demande pourquoi, dans un état si pénible (celui de l'homme + en qui le crime est devenu une passion), les suicides ne sont pas + plus fréquents, car la mort est le seul remède à l'irréparable? + Mais de ce que les criminels ne se tuent presque jamais, on ne doit + point en conclure qu'ils sont moins malheureux que les hommes qui + se résolvent au suicide. Sans parler même du vague effroi que doit + inspirer aux coupables ce qui peut suivre cette vie, il y a quelque + chose de _sensible_ ou de _philosophique_ dans l'action de se tuer, + qui est tout à fait étranger à l'être dépravé[87].» + +Hâtons-nous de dire que, plus tard, Madame de Staël a fait plus que de +désavouer ces doctrines: elle en a fait pénitence, elle s'en est accusée +comme d'un tort, elles les a combattues de toute la force de sa +conviction et de son talent dans ses _Réflexions sur le suicide_, +publiées en 1812 et dédiées au prince royal de Suède. Comme je ne +reviendrai pas sur cet écrit, je dirai ici que l'excellente doctrine que +l'auteur y développe est peut-être compromise par l'absolution très +arbitraire, à notre avis, qu'elle prononce sur Caton d'Utique[88]. Ce +suicide, aux yeux de Madame de Staël, n'a pas le caractère de suicide; +il l'a tout à fait à nos yeux, et nous ne comprenons pas comment, en +laissant cette brèche ouverte, on peut se flatter d'empêcher que toute +l'armée ennemie ne pénètre dans la place. + + + + +CHAPITRE QUATRIÈME + +De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions +sociales. + + +Quatre ans après, c'est-à-dire en 1800, l'auteur du volume sur +l'_Influence des Passions_ en publia deux sous ce titre: _De la +Littérature considérée dans ses rapports avec les Institutions +sociales_. L'année suivante, M. de Chateaubriand publia le _Génie du +Christianisme_. Ainsi donc, presque à la même époque, «apparaissent, à +deux points opposés de l'horizon, deux symboles, deux drapeaux, plus +apparentés qu'on ne le crut alors, et que ne l'étaient les hommes qui se +rallièrent autour de chacun d'eux; car tous deux inauguraient le +romantisme, et chacun plaçait la littérature à la lumière de l'une des +deux constellations sous le regard desquelles l'esprit humain laboure +son océan; la philosophie et la religion[89].» L'éclat que jeta dans le +monde littéraire l'ouvrage de M. de Chateaubriand a un peu fait oublier +la sensation produite dans le public par le livre de Madame de Staël: +cette sensation pourtant fut vive et universelle. L'entreprise était +hardie dans tous les sens; par la nouveauté des opinions, et par ce +rapport avec les circonstances du temps, que nous appelons aujourd'hui +actualité. Le nom et le talent de l'auteur lui répondaient de beaucoup +de lecteurs et de beaucoup d'ennemis; mais il faut dire aussi que cet +ouvrage, écrit dans un esprit de bienveillance, n'en était pas moins un +manifeste. Il ferait sensation en paraissant aujourd'hui, mais comme +oeuvre littéraire, et par ses beautés seulement. Le lendemain du 18 +brumaire, c'était autre chose, et quiconque se représente un peu +vivement cette époque, imaginera sans peine à quel tumulte passionné +devait donner lieu un ouvrage de Madame de Staël consacré au +développement des propositions suivantes: La littérature est dans le +rapport le plus intime et le plus essentiel avec la vertu, la liberté, +la gloire et la félicité publiques. Une force de progrès déposée dans le +sein de l'humanité, une loi de perfectionnement imposée à la destinée de +l'espèce humaine, a partout, d'époque en époque, élevé à la fois le +niveau des moeurs et celui de la littérature; ce progrès est indéfini; il +est irrésistible; il est assuré à l'avenir comme il a été accordé au +passé; il doit marcher de concert avec le progrès des institutions, +c'est-à-dire avec l'affermissement du gouvernement républicain et des +moeurs républicaines, et il aura pour caractère distinctif le triomphe du +sérieux sur la plaisanterie et de l'esprit du Nord sur l'esprit du Midi. +L'analyse est fidèle; mais comme de belles idées tirent leur intérêt du +talent qui les développe, et comme les ouvrages de Madame de Staël +brillent plus que d'autres par les beautés imprévues, cette analyse +n'est propre qu'à donner une idée de l'émotion que durent exciter de +pareils sujets traités par un pareil écrivain. + +Le livre sur l'_Influence des Passions_ pourrait avoir pour devise les +mots du poète; _Non ignara mali, miseris succurrere disco_. Il est plein +de douleur et de compassion; il porte l'empreinte du courage, mais il ne +le communique pas. Le livre _sur la Littérature_ est consacré à +l'espérance, et néanmoins il est triste encore, parce qu'il a été +inspiré par la vue des maux présents, et que c'est du plus profond de la +nuit que l'auteur nous promet l'aurore et le jour. Elle appelle son +temps «le siècle du monde le plus corrompu[90].» + + «Nous sommes arrivés, dit-elle, à une période qui ressemble, sous + quelques rapports, à l'état des esprits au moment de la chute de + l'Empire romain et de l'invasion des peuples du Nord[91]. Les + effets produits par la Révolution sont au détriment des moeurs, des + lettres et de la philosophie[92].» + +Son esprit est comme obsédé par les lugubres souvenirs de la Révolution +et par l'effrayant aspect d'une société en pleine décomposition. Il est +des temps où parler d'espérance, c'est en quelque sorte manquer de +respect à la douleur et violer le deuil public. Une espèce de généreuse +pudeur réprime l'élan de son imagination vers l'avenir. Pour suivre son +dessein, elle a besoin d'un effort. + + «Il faut, dit-elle, vaincre le découragement que font éprouver de + certaines époques de l'esprit public, dans lesquelles on ne juge + plus rien que par des craintes ou par des calculs entièrement + étrangers à l'immuable nature des idées philosophiques... Il faut + écarter de son esprit les idées qui circulent autour de nous, et ne + sont, pour ainsi dire, que la représentation métaphysique de + quelques intérêts personnels; il faut tour à tour précéder le flot + populaire, ou rester en arrière de lui: il vous dépasse, il vous + rejoint, il vous abandonne; mais l'éternelle vérité demeure avec + vous... Mais souvent on hésite, souvent on se repent de ses + opinions même, lorsque des hommes odieux s'en saisissent pour les + faire servir de prétexte à leurs forfaits; et la vacillante lumière + de la raison ne rassure point encore assez dans les tourmentes de + la vie[93].»--«L'avouerai-je cependant? dit-elle ailleurs, à chaque + page de ce livre où reparaissait cet amour de la philosophie et de + la liberté, que n'ont encore étouffé dans mon coeur ni ses ennemis, + ni ses amis, je redoutais sans cesse qu'une injuste et perfide + interprétation ne me représentât comme indifférente aux crimes que + je déteste, aux malheurs que j'ai secourus de toute la puissance + que peut avoir encore l'esprit sans adresse, et l'âme sans + déguisement[94].» + +Madame de Staël nous a tout à l'heure indiqué une seconde cause de la +défaveur qui devait s'attacher à son entreprise. Les hommes qui avaient +couvert la France de deuil et de ruines l'avaient fait au nom d'un +système, celui de la _perfectibilité_, et c'était ce même système que +Madame de Staël donnait pour base à son nouvel ouvrage, qui n'est en +effet qu'une application du dogme de la perfectibilité à l'histoire de +la littérature. C'était précisément parce que le présent était sombre +qu'elle sentait le besoin de parler d'avenir. Elle faisait, au nom de la +perfectibilité, ce que d'autres, qu'on n'eût point blâmés, faisaient au +nom de la religion. Toute religion est une espérance, et la religion de +Madame de Staël était la perfectibilité, ou du moins elle s'était fait +de cette opinion une religion. Il importait peu que le livre traitât de +littérature ou de quelque autre sujet; c'était le dogme qui importait, +et il se retrouvait tout entier dans cette application spéciale. Au +reste, en toute circonstance, l'auteur jugeait utile d'ouvrir aux +regards de l'humanité ces glorieuses perspectives. + + «Il faut à toutes les carrières, dit-elle, un avenir lumineux vers + lequel l'âme s'élance; il faut aux guerriers la gloire, aux + penseurs la liberté, aux hommes sensibles un Dieu[95].» + +Elle croyait d'ailleurs trouver dans la nature de l'esprit humain une +authentique révélation du dogme qu'elle aimait: + + «Ou l'esprit ne serait qu'une inutile faculté, ou les hommes + doivent toujours tendre vers de nouveaux progrès qui puissent + devancer l'époque dans laquelle ils vivent. Il est impossible de + condamner la pensée à revenir sur ses pas, avec l'espérance de + moins et les regrets de plus; l'esprit humain, privé d'avenir, + tomberait dans la dégradation la plus misérable[96].» + +Je crois bien que les victimes de la Révolution et les confidents du +nouveau pouvoir qui s'élevait, étaient fort mal disposés pour la +perfectibilité indéfinie, et que Madame de Staël, en faisant du maintien +des institutions républicaines une des conditions ou un des éléments du +progrès, ne leur recommandait pas précisément sa doctrine. Avec les +meilleurs arguments et la meilleure méthode, elle ne les eût ni édifiés +ni réduits au silence. Mais puisqu'elle établissait tout sur ce +principe, à toute bonne fin il eût fallu l'affermir et premièrement le +déterminer. L'enthousiasme n'est une méthode qu'en poésie lyrique, et il +est des sujets où l'on ne doit rien sous-entendre. Esprit vif, spontané, +intuitif au plus haut degré, accoutumé, si j'ose m'exprimer ainsi, à +tirer en volant, Madame de Staël ne s'assujettissait pas à fixer d'abord +dans une parfaite immobilité l'objet de son étude, afin de l'atteindre +plus sûrement. Son immense talent de conversation influait sur ses +livres, qui sont moins écrits que parlés. Cependant les précautions et +la méthode étaient ici de rigueur. Quand on veut faire recevoir une +doctrine qui, tombée par malheur entre des mains criminelles, en est +sortie toute souillée de sang, il y faut un peu plus de façons; car on +est trop sûr de n'en être pas cru sur parole, ni d'être compris à +demi-mot. Hélas! on est beaucoup plus sûr de n'être pas même écouté. + +Il y a, dans le sujet de la perfectibilité, trois points à déterminer: +le sujet, le mode et l'objet; et je suis obligé de dire que Madame de +Staël n'en détermine aucun. + +Le sujet, pour parler avec l'école, c'est l'espèce humaine. Il eût mieux +valu dire l'esprit humain ou la nature humaine; car le livre de Madame +de Staël ne retrace réellement que les progrès de deux ou trois peuples: +tout se passe dans les confins de l'Europe. Mais ne faisons pas à +l'auteur une mauvaise querelle: l'échantillon doit suffire pour juger de +la pièce; perfectible en Europe, l'esprit humain l'est sans doute +ailleurs. Toutefois, comme l'auteur s'appuie sur les faits et déduit de +l'histoire son dogme favori, on ne peut s'empêcher de remarquer que, +dans certaines régions, les progrès de l'humanité sont si lents, ou ses +élans séparés par de si longs intervalles, qu'on se sentirait tenté, +pour ce qui concerne ces contrées, sinon à renoncer au système de la +perfectibilité, du moins à le modifier d'une manière notable. + +Quant au mode ou à la nature du fait, Madame de Staël ne s'explique +point. S'agit-il d'un décret de la Providence, qui destine l'humanité au +progrès, ou d'une force inhérente à la nature humaine et se développant +spontanément? La première supposition écarterait du sujet bien des +difficultés qui subsistent dans la seconde. C'est à cette dernière que +l'auteur semble s'être arrêté. Mais alors il eût fallu répondre à plus +d'une question. Le progrès a-t-il une loi constante et une force +inépuisable? N'est-il jamais à la merci de causes ennemies? En est-il de +ce mouvement comme des mouvements célestes, où Dieu, après l'impulsion +donnée, n'a plus à mettre la main de nouveau? Si l'action du principe +n'est pas imperturbable, comment peut-elle être continue? Madame de +Staël veut bien avouer que du sixième au dixième siècle de l'ère +chrétienne, l'espèce humaine n'a pas beaucoup avancé. L'histoire de ces +temps est celle d'une longue et incessante décadence. Si l'on y remarque +un progrès, c'est celui de la barbarie; et le même auteur veut constater +un progrès d'Eschyle à Sophocle, et de Sophocle à Euripide! Les Romains, +qui ont paru après les Grecs sur la scène du monde, leur sont par là +même supérieurs: on dirait que toute question de prééminence n'est +qu'une question de chronologie, et qu'entre hier et aujourd'hui il y a +proportionnellement la même différence qu'entre un siècle et le siècle +précédent. Je ne trouve dans le livre de Madame de Staël aucune de ces +questions éclaircie: elles n'y sont pas même résolues uniformément; des +faits plus ou moins favorables à la thèse sont allégués; aucune loi +n'est indiquée. La perfectibilité ne s'y élève nulle part au caractère +de doctrine. + +Quant à l'objet, je veux dire quant à la question de savoir si tout est +perfectible en nous, et ce qui l'est si tout ne l'est pas, même vague, +même incertitude. Il y a trois sortes de perfectionnement: l'un relatif +à la matière, l'autre à l'intelligence, le troisième à la volonté. +Madame de Staël sous-entend le premier, qu'on peut se représenter, en +effet, comme une conséquence nécessaire des deux autres; mais de ces +deux derniers elle ne fait qu'un seul. Il est singulier que le même +auteur, dans le même ouvrage où elle oppose si souvent les suggestions +de la raison aux inspirations de la conscience et du coeur, ait fait +dériver le bon moral du vrai intellectuel ou même du vrai esthétique, +c'est-à-dire du beau: + + «Chaque fois, dit-elle, qu'appelé à choisir entre différentes + expressions, l'écrivain ou l'orateur se détermine pour celle qui + rappelle l'idée la plus délicate, son esprit choisit entre ces + expressions comme son âme devrait se décider dans les actions de la + vie; _et cette première habitude peut conduire à l'autre_[97].» + +Des pensées analogues se représentent souvent dans cet ouvrage, et l'on +ne peut douter que la perfectibilité, dans la pensée de Madame de Staël, +n'embrassât simultanément tous les genres de progrès. Il ne lui suffit +pas de prévoir cette solidarité, elle croit l'avoir constatée: + + «La puissance d'aimer, nous dit-elle, semble s'être accrue avec les + autres progrès de l'esprit humain[98].» + +Voilà pour ce qui regarde les faits accomplis; on a pu voir dans le +livre sur l'_Influence des Passions_ ce que l'auteur réserve à l'avenir. +Nous y avons lu ces mots: + + «Plus on laisse aller sa pensée dans la carrière future de la + perfectibilité possible, plus on y voit les avantages de l'esprit + dépassés par les connaissances positives, et le mobile de la vertu + plus efficace que la passion de la gloire[99].» + +L'unique preuve de ceci, c'est que la carrière de l'espèce humaine est +une carrière de progrès, et que la vertu vaut mieux que la gloire. Cet +argument _a priori_ gagnerait quelque chose à être soutenu par des +preuves de fait, et nous saurions gré à l'auteur de nous démontrer que +dans le fond du coeur la génération présente vaut mieux que toutes celles +qui l'ont précédée. M. de Chateaubriand, je l'avoue, n'est ni plus vrai +ni plus sûr de son fait lorsqu'il nous dit «que le système de +perfection, vrai pour tout ce qui est relatif à l'intelligence, est faux +pour ce qui regarde les moeurs[100];» car, à certains égards, l'homme +restant le même, les hommes peuvent devenir meilleurs; mais ni l'auteur +du _Génie du Christianisme_, ni celui du livre sur la _Littérature_, +n'ont regardé tout au fond: ils y auraient trouvé, de siècle en siècle, +l'homme parfaitement égal à lui-même. + +On pourrait encore demander compte à l'auteur du degré de cette +perfectibilité, qu'elle appelle _indéfinie_, ce qui veut dire, tout le +livre le suppose, qui ne doit avoir d'autres limites que celles du +temps. On sait jusqu'où les apôtres de cette doctrine laissaient +s'emporter leurs espérances. Ils oubliaient peut-être qu'une +perfectibilité sans bornes de la société suppose une perfectibilité sans +bornes de l'individu, chez qui pourtant elle est visiblement[101] +limitée. Mais «trop de logique entraîne trop d'ennui;» je voulais +montrer seulement que Madame de Staël a donné trop peu de précision et +de rigueur à la doctrine fondamentale de son livre. Au reste, un seul +exemple que je vais citer en aurait pu faire juger. + +Il s'agit du christianisme. Il a son chapitre dans l'ouvrage de Madame +de Staël, qui l'envisage, ce me semble, comme un grand et mémorable +accident. Le christianisme fut, pour nous servir du langage des +médecins, le _succédané_ de la philosophie. L'auteur avoue qu'il aurait +mieux valu ramener l'humanité à la vertu par la philosophie; mais il +était impossible à cette époque d'influer sur l'esprit humain sans le +secours des passions. Le christianisme, qui se sert des passions, vint à +propos: lorsqu'il fut fondé, il était nécessaire au progrès de la +raison. + +Représentez-vous, dans une maison isolée, un homme dangereusement +malade, qui a réclamé les soins d'un illustre médecin. Cet illustre +médecin s'est trouvé beaucoup trop savant pour aller si loin porter les +secours de son art à un malade obscur. Il ne vient donc point, et le +pauvre homme va mourir, lorsque, par hasard, un passant vêtu de haillons +demande l'hospitalité: on la lui accorde assez dédaigneusement; mais il +se trouve que cet inconnu est possesseur d'un remède assuré contre la +maladie dont souffre son hôte; il en parle; le désespoir prête l'oreille +à tout; on essaye le remède, et le malade guérit. Merveilleux hasard! un +empirique, un _mège_ a guéri la maladie que l'Hippocrate de la contrée +n'a pas même daigné traiter; mais c'est égal, c'est un ignorant, un +homme de rien: le vrai médecin, l'homme nécessaire, c'est celui qui +n'est pas venu et dont on s'est passé. Ainsi en est-il de la +philosophie; c'est sa perfection qui la rend inutile: elle était trop +au-dessus de l'humanité pour pouvoir lui faire du bien; il a fallu se +rabattre sur le christianisme, qui n'est qu'un aventurier; il a guéri le +malade, c'est vrai; mais il n'en est pas moins un aventurier, et la +guérison est une aventure. J'en suis fâché, le raisonnement de l'auteur +revient à cela, quoique le rapprochement que je viens de me permettre +réponde bien mal à son respect sincère pour la religion chrétienne. + +En effet, elle énumère loyalement, on pourrait dire avec complaisance, +les bienfaits du christianisme; et en le faisant, elle nous conduit +irrésistiblement à nous demander: Qu'aurait-il pu faire de plus s'il eût +été vrai? ou, qu'aurait fait de plus une religion vraie? Mais je +m'arrête à un autre point. Il est constant, de l'aveu de l'auteur, que +l'impulsion de l'esprit humain, expirante, épuisée, a été renouvelée par +le christianisme. C'est grâce à lui que les générations humaines ont +repris leur marche vers l'avenir. Leurs progrès leur viennent de lui; +mais lui-même, d'où venait-il? S'il n'est qu'un accident, que devient le +dogme de la perfectibilité? et s'il est mieux qu'un accident, ayant fait +d'ailleurs tout ce que l'auteur lui attribue, n'est-il pas divin? + +On a pu reprocher à Madame de Staël le même vague, le même caractère +approximatif de la pensée, sur plusieurs autres points; mais peut-être +serait-il plus équitable de la remercier d'avoir indiqué, ne fût-ce que +confusément, des idées neuves et fécondes. C'était beaucoup alors que +d'entrevoir tout ce qu'elle a entrevu, et peut-être y a-t-il eu moins de +mérite ensuite à préciser ces aperçus. Il n'en est pas moins vrai qu'à +l'époque où parut son livre, peu de gens purent se rendre compte de la +place qu'elle donnait dans son système à un de ses instincts, je veux +dire à son goût pour la littérature du Nord, «vers laquelle, +disait-elle, la portaient toutes ses impressions[102].» Elle ne s'était +pas non plus assez bien expliqué à elle-même ce qu'elle entendait par la +_mélancolie_ pour pouvoir se flatter d'en faire, comme elle le +prétendait, un principe littéraire. Il était même difficile que ce +qu'elle en disait, étant si peu défini, n'éveillât pas le ridicule. Au +fort même de la Terreur, on eût plaisanté en France sur ce «sentiment +fécond en oeuvres de génie, qui semble appartenir presque exclusivement +aux climats du Nord[103];» sur cette poésie «qui se plaît au bord de la +mer, au bruit des vents, dans les bruyères sauvages,» et «qui est le +plus d'accord avec la philosophie[104].» On n'eût pas voulu croire que +«ce que l'homme a fait de plus grand, il le doit au sentiment douloureux +de l'incomplet de sa destinée,» ni que «les idées philosophiques +s'unissent comme d'elles-mêmes aux images sombres;» ni que cette noble +mélancolie est «la majesté du philosophe sensible;» ni qu'à l'époque +présente (c'est-à-dire au commencement du dix-neuvième siècle) «la +mélancolie est la véritable inspiration du talent, et que l'écrivain qui +ne se sent pas atteint par ce sentiment ne peut prétendre à une grande +gloire comme écrivain; car c'est à ce prix qu'elle est achetée[105].» En +1800, c'était bien pis: la Terreur était déjà loin; la France s'enivrait +de gloire et de plaisir; la vieille Gaule renaissait avec son esprit +frivole et narquois. C'est à ce peuple, à qui la sécurité venait de +rendre jusqu'à l'ivresse les inspirations de son ancienne gaieté, que +Madame de Staël venait dire: «Heureux le pays où les écrivains sont +tristes et les commerçants satisfaits, les riches mélancoliques et les +hommes du peuple contents[106]!» Comment ceci fut accueilli, quel parti +en tirèrent contre les opinions de Madame de Staël les écrivains dévoués +au pouvoir, je n'ai pas besoin de le dire. + +Si dans sa partie systématique le livre n'avait pas été assez médité, la +partie historique n'avait pas pour base des études assez positives. Plus +d'un jugement inexact compromit le sort de plus d'une idée juste. Madame +de Staël avait admirablement deviné bien des choses; mais tout ne se +devine pas. Elle employa plus d'une fois l'erreur à défendre la vérité. +Sur le terrain des littératures antiques, elle devait errer quelquefois; +on lui pardonna moins quelques erreurs sur des sujets modernes, où +l'esprit de système semblait seul avoir pu l'écarter du vrai. En donnant +pour père[107] à toute la poésie du Nord le barde Ossian, c'est-à-dire +le très moderne Macpherson, elle fournit à la critique ennemie une de +ces armes qui ne s'émoussent jamais. + +On ne jugea pas moins sévèrement ce jugement si peu sévère sur les +Romains: + + «Ce peuple qui aimait la liberté sans insubordination, et la gloire + sans jalousie; ce peuple qui, loin d'exiger qu'on se dégradât pour + lui plaire, s'était élevé lui-même jusqu'à la juste appréciation + des vertus et des talents, pour les honorer par son estime; ce + peuple dont l'admiration était dirigée par les lumières, et que les + lumières cependant n'ont jamais blasé sur l'admiration[108].» + +Presque toutes ces observations se rapportent à la première partie, à la +partie historique du livre de Madame de Staël. La seconde est +conjecturale, ou, si l'on veut, prophétique. C'est de beaucoup la plus +riche en pensées justes, en vues fécondes, en pages éloquentes. C'est +qu'ici l'auteur, sous l'apparence et même avec l'intention de présager +ce qui sera, enseigne réellement ce qui doit être. Elle écrit sous forme +de prédiction, la morale de la littérature. Or, malgré le vague et +l'incertitude qui se sont révélés à nous dans ses principes, elle était +moins exposée à errer sur la question de droit que sur celle de fait; le +coeur chez Madame de Staël avait, et c'est beaucoup dire, bien plus +d'esprit que l'esprit lui-même. + +Du reste, voici plus précisément le sujet de cette seconde partie: la +France a conquis des institutions républicaines. Les conservera-t-elle? +En dépit de sa foi à la perfectibilité indéfinie, l'auteur n'ose pas y +compter. + + «Faut-il conclure, dit-elle quelque part, que je croie à la + possibilité de cette liberté et de cette égalité? Je n'entreprends + point de résoudre un tel problème. Je me décide encore moins à + renoncer à un tel espoir[109].» + +Quoi qu'il en soit, elle se place dans l'hypothèse du maintien de la +liberté, et cherche ce que sera la littérature dans une république. +Toutes choses à la fois, les moeurs, les relations sociales, la +littérature, doivent s'épurer et s'ennoblir. + + «Sous un gouvernement républicain, ce qu'il doit y avoir de plus + imposant pour la pensée, c'est la vertu, et ce qui frappe le plus + l'imagination, c'est le malheur[110].» + +Elle attend de la République la proscription de cette fausse noblesse et +de cette fausse élégance qui ont trop longtemps dominé, surtout au +théâtre. + + «La nature de convention, au théâtre, dit-elle, est inséparable de + l'aristocratie des rangs dans le gouvernement: vous ne pouvez + soutenir l'une sans l'autre[111]. + +Quant à la _poésie d'imagination_, «elle ne doit plus faire de progrès +en France,» et cela même, à ses yeux, est un progrès. + + «L'esprit humain (c'est elle qui parle) est arrivé dans notre + siècle à ce degré qui ne permet plus ni les illusions, ni + l'enthousiasme qui crée des tableaux et des fables propres à + frapper les esprits. Maintenant on ne peut ajouter aux effets de la + poésie qu'en exprimant, dans ce beau langage, les pensées nouvelles + dont le temps doit nous enrichir[112].» + +J'avoue que j'aimerais autant à me représenter l'esprit humain sous +l'image de ce père de famille de l'Évangile qui tire de son trésor des +choses anciennes et des choses nouvelles. Mais je ne veux pas faire +semblant de ne pas comprendre Madame de Staël: elle n'en veut +probablement ici qu'a la mythologie et aux allégories. Ce qu'elle ajoute +le fait présumer: + + «Les anciens, dit-elle, en personnifiant chaque fleur, chaque + rivière, chaque arbre, avaient écarté les sensations simples et + directes, pour y substituer des chimères brillantes; mais la + Providence a mis une telle relation entre les objets physiques et + l'être moral de l'homme, qu'on ne peut rien ajouter à l'étude des + uns qui ne serve en même temps à la connaissance de l'autre[113].» + +Cette littérature républicaine ne sera-t-elle pas terriblement sérieuse? +Ne craignez rien, la gaieté y trouvera sa place; la raillerie même y +jouera son rôle, mais elle s'adressera bien. + + «Ce qu'on se plaît à tourner en dérision sous une monarchie, ce + sont les manières qui font disparate avec les usages reçus; ce qui + doit être l'objet, dans une république, des traits de la moquerie, + ce sont les vices de l'âme qui nuisent au bien général... Dans les + pays où les institutions politiques sont raisonnables, le ridicule + doit être dirigé dans le même sens que le mépris[114].» + +Madame de Staël s'intéresse surtout à l'avenir de l'éloquence. Elle +commence par convenir que la Révolution a dégradé l'éloquence, comme +tout le reste. + + «La force dans les discours ne peut être séparée de la mesure. Si + tout est permis, rien ne peut produire un grand effet... Dans un + pays où l'on anéantit tout l'ascendant des idées morales, la + crainte de la mort peut seule remuer les âmes. La parole conserve + encore la puissance d'une arme meurtrière; mais elle n'a plus de + force intellectuelle. On s'en détourne, on en a peur comme d'un + danger, mais non comme d'une insulte; elle n'atteint plus la + réputation de personne. Cette foule d'écrivains calomniateurs + émoussent jusqu'au ressentiment qu'ils inspirent; ils ôtent + successivement à tous les mots dont ils se servent, leur puissance + naturelle. Une âme délicate éprouve une sorte de dégoût pour la + langue dont les expressions se trouvent dans les écrits de pareils + hommes. Le mépris des convenances prive l'éloquence de tous les + effets qui tiennent à la sagesse de l'esprit et à la connaissance + des hommes, et le raisonnement ne peut exercer aucun empire dans un + pays où l'on dédaigne jusqu'à l'apparence même du respect pour la + vérité... La force, en recourant à la terreur, a voulu cependant y + joindre encore une espèce d'argumentation; et la vanité de l'esprit + s'unissant à la véhémence du caractère s'est empressée de justifier + par des discours les doctrines les plus absurdes et les actions les + plus injustes. À qui ces discours étaient-ils destinés? Ce n'était + pas aux victimes: il était difficile de les convaincre de l'utilité + de leur malheur; ce n'était pas aux tyrans: ils ne se décidaient + par aucun des arguments dont ils se servaient eux-mêmes; ce n'était + pas à la postérité: son inflexible jugement est celui de la nature + des choses. Mais on voulait s'aider du fanatisme politique, et + mêler clans quelques têtes ce que certains principes ont de vrai + avec les conséquences iniques et féroces que les passions savaient + en tirer. Ainsi l'on créait un despotisme raisonneur mortellement + fatal à l'empire des lumières... Les factions servent au + développement de l'éloquence, tant que les factieux ont besoin de + l'opinion des hommes impartiaux, tant qu'ils se disputent entre eux + l'assentiment volontaire de la nation, mais quand les mouvements + politiques sont arrivés à ce terme où la force seule décide entre + les partis, ce qu'ils y adjoignent de moyens de parole, de + ressources de discussion, perd l'éloquence et dégrade l'esprit, au + lieu de le développer[115].» + +Madame de Staël combat ensuite ceux qui croient impossible que +l'éloquence renaisse, et ceux qui prétendent que le talent oratoire est +dangereux au repos public. Elle répond aux premiers, «que comme les +pensées nouvelles développent de nouveaux sentiments, les progrès de la +philosophie doivent fournir à l'éloquence de nouveaux moyens[116].» Elle +compte d'ailleurs beaucoup sur l'influence de la mélancolie. À la +seconde objection elle réplique: + + «Je crois qu'on pourrait soutenir que tout ce qui est éloquent est + vrai... L'éloquence proprement dite est toujours fondée sur une + vérité; il est facile ensuite de dévier dans l'application, ou dans + les conséquences de cette vérité; mais c'est alors dans le + raisonnement que consiste l'erreur. L'éloquence ayant toujours + besoin du mouvement de l'âme, ne s'adresse qu'aux sentiments des + hommes, et les sentiments de la multitude sont toujours pour la + vertu. L'homme en présence des hommes ne cède qu'à ce qu'il peut + avouer sans rougir[117].» + +Sous l'influence du gouvernement républicain, que sera la philosophie +que Madame de Staël comprend toujours dans la littérature? Oubliez, +Messieurs, que, dans toute cette partie de son livre, l'écrivain tire +des augures; traduisez en précepte chacune de ses prophéties, en simple +voeu chacune de ses espérances; laissons même de côté la question de la +république et l'idée de la perfectibilité: c'est le moyen d'être +beaucoup plus satisfaits et de profiter davantage. Ainsi, quand elle +vous parle d'une _doctrine nouvelle_, lisez: _une doctrine meilleure_. +Cette doctrine meilleure, pour être un guide sûr de la vie humaine, +«doit reposer sur deux bases: la morale et le calcul!» + + «Mais il est un principe dont il ne faut jamais s'écarter: c'est + que toutes les fois que le calcul n'est pas d'accord avec la + morale, le calcul est faux quelque incontestable que paraisse au + premier coup d'oeil son exactitude. + + On présente comme une vérité mathématique le sacrifice que l'on + doit faire du plus petit nombre au plus grand: rien n'est plus + erroné, même sous le rapport des combinaisons politiques. L'effet + des injustices est tel dans un Etat qu'il le désorganise + nécessairement. + + Quand vous dévouez des innocents à ce que vous croyez l'avantage de + la nation, c'est la nation même que vous perdez. D'action en + réaction, de vengeance en vengeance, les victimes qu'on avait + immolées sous le prétexte du bien général, renaissent de leurs + cendres, se relèvent de leur exil; et tel qui restait obscur si + l'on fût demeuré juste envers lui, reçoit un nom, une puissance, + par les persécutions mêmes de ses ennemis. Il en est ainsi de tous + les problèmes politiques... Il est toujours possible de prouver, + par le simple raisonnement, que la solution de ces problèmes est + fausse comme calcul, si elle s'écarte en rien des lois de la + morale. + + Sans la vertu, rien ne peut subsister; rien ne peut réussir contre + elle. La consolante idée d'une Providence éternelle peut tenir lieu + de toute autre réflexion; mais _il faut que les hommes déifient la + morale elle-même, quand ils refusent de reconnaître un Dieu pour + son auteur_[118].» + +Oui, dirai-je à l'illustre écrivain; mais comment songeront-ils jamais à +déifier la morale, ceux qui refusent de reconnaître un Dieu pour son +auteur? Le premier n'est-il pas beaucoup plus difficile que le second? +Et la seule manière de déifier la morale, n'est-ce pas d'en rapporter à +un Dieu l'origine et la sanction? Mais c'est probablement ce que +l'auteur a voulu dire, et cette énergique parole: _Il faut que les +hommes déifient la morale_, est un de ces traits de lumière qui +n'abondent nulle part comme chez Madame de Staël. + +C'en est encore un bien vif, bien admirable, que celui-ci: «On ne trouve +que dans le bien un espace suffisant pour la pensée[119].» Et en effet +le bien est la vérité même, et la vérité naturellement est infinie. Elle +se prolonge par elle-même, sans que rien la pousse et sans que rien +puisse l'arrêter: l'erreur s'arrête court dès le premier pas, et elle ne +se prolonge qu'artificiellement, à force de noeuds et de reprises. + +Messieurs, il faut terminer et conclure. Si vous prenez le livre _De la +littérature_ sur le pied d'une prédication sur le texte de la +perfectibilité indéfinie, vous savez dès à présent ce que vous en devez +penser. Discutez, critiquez, renversez le système de l'auteur, mais +respectez sa foi. Au fond, c'est la vôtre. Vous croyez à la +perfectibilité, si vous croyez à la Révélation. La doctrine de Madame de +Staël est trop absolue et manque de sanction; mais n'est-ce pas toujours +une noble chose que l'espérance quand l'objet en est immatériel? et +n'aurait-il pas cessé de désirer le bien, celui qui aurait cessé de +l'espérer? Que Madame de Staël, après cela, ait fait du gouvernement +républicain le caractère et la condition du progrès social, ce n'est pas +vous, Messieurs, qui lui en saurez bien mauvais gré, lors même qu'elle +aurait espéré de l'institution républicaine ce qu'il ne faut attendre +d'aucune institution, je veux dire la restauration de la nature humaine. +Combattons l'erreur, mais honorons l'enthousiasme. Ceux qui honorent le +calcul seulement, calculent mal. La force de la société, la garantie de +son avenir est dans l'enthousiasme, et quand l'enthousiasme aura tari au +milieu d'elle, le calcul ne la sauvera pas. + +Littérairement, l'ouvrage que nous venons d'étudier est le prospectus du +romantisme. S'il ne s'agit pas absolument, comme le croit l'auteur, de +faire mieux, il s'agit au moins de faire autrement, d'être nous-mêmes, +d'écouter, en littérature, les mêmes voix, les mêmes inspirations, qui +convoquèrent, sur les ruines de l'Empire romain, une société nouvelle, +de faire place aujourd'hui aux deux éléments qui surent alors se faire +place: l'élément chrétien et l'élément du Nord. Si Madame de Staël n'a +fait qu'entrevoir, elle a tout entrevu, et si elle n'a pas donné à +chaque chose son vrai nom, du moins elle a tout nommé. Cette +_mélancolie_ même, sujet d'inépuisables railleries, elle ne l'avait pas +inventée, elle ne la mettait pas de son chef dans la littérature +sincèrement moderne: elle y était depuis longtemps, elle y sera +toujours. Le christianisme, partout où il n'a pas pénétré la vie, a fait +un grand vide autour d'elle, et l'homme qui, au sein de la chrétienté, +n'est pourtant pas chrétien, porte partout avec lui le désert. La +perspective est lumineuse pour les uns, sombre pour les autres, grande +et solennelle pour tous, et là où ne règne pas une joie ineffable, règne +une ineffable tristesse. À cet égard, comme à plusieurs autres, le livre +de Madame de Staël était implicitement vrai, si l'on peut s'exprimer +ainsi, et contenait tous les germes de l'avenir littéraire que nous +avons vu se développer depuis lors. J'ai dit ailleurs, et je me permets +de répéter ici: + +«Quoique le livre de Madame de Staël présente le commencement d'une +foule de vérités, et qu'en échouant sur toutes les plages, elle ait +partout signalé des terres nouvelles, son talent alors était moins fini, +moins complet, trop obstrué peut-être de pensées inachevées, oppressé +sous le poids des questions qu'elle soulevait à moitié, privé d'une idée +simple qui servît de rendez-vous à toutes ses idées. Il y a, dans ce +livre manqué, une sorte d'héroïsme intellectuel, qui ne fut guère +apprécié alors; si le livre était mal conçu, il fut mal critiqué; il n'y +avait qu'une manière de le bien critiquer, c'était de l'achever, de le +refaire: le siècle s'en chargea; il a rendu compte à Madame de Staël de +sa propre pensée; et alors même qu'il a semblé la contredire, elle a pu +lui dire, en s'élevant avec lui au point de vue général de ses propres +conceptions: C'est là ce que je pensais, voilà ce que je n'ai pu dire. +Le malheur de l'écrivain fut de placer sous l'invocation de la +philosophie du siècle défunt un ensemble d'idées, un avenir littéraire +et social, sans nul rapport avec cette philosophie[120].» + +La critique, en s'attaquant au livre de Madame de Staël, n'affecta pas +l'excessive galanterie des temps chevaleresques. Si elle ne fut pas +précisément déloyale, elle manqua de courtoisie. Je voudrais pouvoir +faire au moins une exception, mais je ne le puis pas; disons-nous, pour +nous consoler, que nous retrouvons plus tard, bien plus généreux et plus +chevaleresque, l'illustre auteur du _Dernier Abencerage_: ce sera, si +l'on veut, un argument en faveur de la perfectibilité. Néophyte, à cette +époque, il avait quelques-unes des faiblesses des néophytes, et s'il +existait quelque chose qu'on pût appeler la _fatuité religieuse_, l'idée +en viendrait, je l'avoue, en lisant ces lignes de sa critique: + + «Vous n'ignorez pas que ma folie à moi est de voir Jésus-Christ + partout, comme Madame de Staël la perfectibilité... Vous savez ce + que les philosophes nous reprochent, _à nous autres gens + religieux_: ils disent que nous n'avons pas la tête forte[121].» + +Quant à M. de Fontanes, homme aux habiles pressentiments, il avait à +gagner ses éperons contre Clorinde, et il ne la ménagea point. Il fut +poli, strictement poli; mais une brusquerie franche me plairait au prix +de cette politesse-là. Les regards du pouvoir, dont il avait fait la +dame de ses pensées, enflammaient son zèle, et ce n'est pas peut-être +sans une inspiration supérieure qu'il écrivait ces mots, que son +illustre ami n'aurait, je crois, jamais écrits: + + «C'est des lieux élevés que doit partir la lumière: alors elle se + distribue également (la métaphore, on le voit, a aussi ses bonnes + fortunes), alors elle éclaire sans éblouir; c'est-à-dire qu'un + gouvernement très instruit doit mener la foule[122].» + +J'ignore si M. de Fontanes fut mortifiant par ordre ou sans ordre; mais +il le fut en tout cas un peu plus qu'il n'eût fallu l'être, lorsque, +faisant allusion au talent de conversation de Madame de Staël, il lui +conseillait spirituellement de rechercher le seul succès auquel elle +pourrait prétendre, et l'éconduisait avec des révérences de l'enceinte +de la littérature, comme + + De l'un de ces parvis aux hommes réservés. + +Il avait pu lire cependant, à la fin du livre _De la littérature_, ces +paroles aussi nobles que touchantes: + + «D'autres bravent la malveillance, d'autres opposent à ses + calomnies, ou la froideur, ou le dédain; pour moi, je ne puis me + vanter de ce courage, je ne puis dire à ceux qui m'accuseraient + injustement, qu'ils ne troubleraient point ma vie. Non, je ne puis + le dire, et soit que j'excite ou que je désarme l'injustice, en + avouant sa puissance sur mon bonheur, je n'affecterai point une + force d'âme que démentirait chacun de mes jours. Je ne sais quel + caractère il a reçu du ciel, celui qui ne désire pas le suffrage + des hommes, celui qu'un regard bienveillant ne remplit pas du + sentiment le plus doux, et qui n'est pas contristé par la haine, + longtemps avant de retrouver la force qu'il faut pour la + mépriser[123].» + +Qu'est-ce donc que l'esprit de parti, si un tel langage ne parvient pas +à le toucher? + + + + +CHAPITRE CINQUIÈME + +Delphine. + + +«Vous le savez, Messieurs», disait M. Villemain à son auditoire, +lorsque, dans la revue des ouvrages de Madame de Staël, il arrive à +_Delphine_, «vous le savez, nous ne parlons jamais ici de romans[124].» + +C'était esquiver spirituellement une difficulté qu'il ne m'est pas +permis, à moi, d'éluder, ou plutôt qui, dans le point de vue où je me +place et dans la position qui m'est faite, existe à peine pour moi. +_Delphine_ n'est peut-être pas un bon ouvrage, mais ce n'est pas une +mauvaise action. _Delphine_ est un anneau de la chaîne que forment +ensemble, sous le point de vue moral ou psychologique, les écrits de +Madame de Staël, et si l'auteur n'est pas moins que ses ouvrages l'objet +de notre étude, il ne nous est pas permis de supprimer cet anneau. On +peut, si l'on veut, me contester mes prémisses, me nier le droit de +mêler la biographie, et surtout la biographie intime, à l'histoire +littéraire; mais alors il faut que je renonce à comprendre les ouvrages +de Madame de Staël, et par conséquent à les juger. On pourrait avec +autant de raison m'interdire de caractériser l'époque et le peuple au +milieu desquels un ouvrage a paru, de faire en quelque sorte la +biographie de ce peuple et de cette époque; mais ce serait tout +bonnement séparer l'histoire de la littérature de celle des idées et des +moeurs: aujourd'hui nous ne le pouvons plus. Parlons donc de _Delphine_, +quoique _Delphine_ soit un roman, comme, dans une étude sur Jean-Jacques +Rousseau, nous parlerions de la _Nouvelle Héloïse_. + +Même dans ses ouvrages didactiques, Madame de Staël n'est pas sévèrement +didactique; elle l'est moins encore dans ses compositions romanesques, +quoique, au jugement de bien des gens, elle y ait mis trop de +raisonnement et de philosophie. Au reste, quel qu'ait pu être chaque +fois son but ou son intention, ce qu'elle a fait chaque fois, c'est de +nous livrer, comme on dirait en style de gravure, une _épreuve_ aussi +nette que vive, une empreinte irrécusable de son état moral, compliqué à +l'ordinaire de l'état moral de son époque. Chacun des livres de Madame +de Staël est un portrait de cette femme célèbre; elle est profondément +subjective, comme nous disons aujourd'hui, elle ne se sépare jamais, +d'elle-même pour s'unir à son sujet, car elle-même et son sujet ne sont +qu'un. Elle ne s'est élevée à l'objectivité, elle ne s'en est du moins +approchée, que dans ses deux derniers écrits; mais on peut dire de tous +les autres ce qu'un écrivain moderne a dit, avec plus ou moins de +sérieux, d'un de ses propres ouvrages: «Ce livre est fait de mon âme, +oui, de mon âme et de ma douleur[125].» + +Le livre des _Passions_ est surtout une plainte; celui de la +_Littérature_ est surtout un élan ou un effort d'espérance. Tout, dans +ces ouvrages comme dans les suivants, porte le sceau d'une personnalité +sans égoïsme, d'une douleur transformée en pitié. Madame de Staël a pu +croire qu'elle enseignait, et peut-être, dans un sens, a-t-elle +enseigné; mais, dans ses romans du moins, ses enseignements ne sont pas +des conseils, et il y est dit bien plutôt ce qui est que ce qui doit +être. + +On prend, en général, dans le sens d'un conseil l'épigraphe de +_Delphine_, empruntée aux _Mélanges_ de Mme Necker: «Un homme doit +savoir braver l'opinion, une femme s'y soumettre.» Si c'est un conseil, +il n'est pas bon; et il est malheureux que Madame de Staël, la seule +fois qu'elle cite sa mère, ait si mal choisi. Si l'opinion est bonne, +nul homme ne doit la braver; si l'opinion est mauvaise, nulle femme ne +doit s'y soumettre. Je n'invoque pas ici les enseignements et les +inspirations du christianisme; j'aime beaucoup mieux citer un incrédule +qu'un chrétien, quand cet incrédule a raison. Voici donc comment +Chénier, dans son _Tableau de la Littérature française_, a jugé +l'épigraphe de _Delphine_, et vraiment il dit si bien qu'on ne saurait +mieux: + + «Nous ne saurions, dit Chénier, admettre le principe qui sert de + base à tout l'ouvrage. Non, l'homme ne doit point braver l'opinion, + la femme ne doit point s'y soumettre; tous deux doivent l'examiner, + se soumettre à l'opinion légitime, braver l'opinion corrompue. Le + bien, le mal sont invariables: les convenances qui assujettissent + les deux sexes diffèrent entre elles, comme les fonctions que la + nature assigne à chacun des deux; mais la nature ne condamne pas + l'un au scandale et l'autre à l'hypocrisie; elle leur donna la + vertu, la raison, et toutes les convenances s'arrêtent devant ces + limites éternelles[126].» + +Retenez bien ceci: _Il y a des convenances qui assujettissent les deux +sexes, et qui_, d'un sexe à l'autre, _diffèrent entre elles_; or nous +verrons que le malheur de Delphine ne vient pas précisément de ce +qu'elle brave l'opinion, mais de ce qu'elle méprise les convenances de +son sexe, et même les devoirs qui sont communs à tous deux. + +Mais je m'en tiens pour le moment, à constater le point de vue de +l'écrivain. On a prétendu faire du livre de la fille un sermon sur le +texte fourni par la mère. Je crois qu'on s'est trompé, à moins qu'on ait +voulu dire que Madame de Staël représente dans Delphine le malheur +auquel une femme s'expose quand elle prétend lutter contre l'arbitraire +de la société, et dans Léonce le malheur que subit ou qu'apporte aux +objets de son affection l'homme qui s'incline devant ce pouvoir inique; +et tout le livre est bien moins un acte d'accusation contre cette femme +et contre cet homme que contre la société. Mais je ne vais pas même +jusque-là; je ne vois dans _Delphine_ ni acte d'accusation ni cause +plaidée, mais un tableau passionné de la condition malheureuse de la +femme au milieu de la société moderne, où la vertu, c'est-à-dire, selon +Madame de Staël, la bonté, a moins de chances de bonheur que l'égoïsme +prudent. + +Cette thèse n'est pas immorale, puisqu'elle n'est pas fausse. Si la +vertu a les promesses de la vie présente, ces promesses les voici: «Il +n'y a personne, dit le prince des justes, personne qui ait quitté sa +maison et ses parents pour l'amour de moi, qui n'en reçoive dès à +présent cent fois autant avec des persécutions.» (Marc, X, 30.) Mais il +est dangereux, pour ne rien dire de plus, de mentionner les persécutions +sans parler de tout le reste; il l'est davantage encore de présenter +comme le martyre de la vertu les peines qu'attire l'imprudence et les +douleurs qu'entraîne la passion. C'est le premier reproche qu'il faut +faire à Delphine. Sans doute qu'elle brave l'opinion; mais plus souvent +ce qu'elle affronte, ce sont les principes revêtus de l'autorité de +l'opinion: faudra-t-il donc aller jusqu'à croire les principes moins +certains et la vérité moins vraie, parce que, dans tel ou tel cas, ils +coïncident avec l'opinion? et faudra-t-il traiter l'opinion qui a raison +comme l'opinion qui a tort? En vérité je ne vois dans tout ce roman de +_Delphine_ qu'un seul incident qui se rapporte vraiment à l'épigraphe du +livre; encore ne suis-je pas sûr de me rencontrer sur ce point avec +l'opinion de tout le monde; mais enfin, en ma qualité d'_homme_, je me +décide à la braver, et à dire que la conduite de Delphine avec Mme de R. +me paraît belle et touchante, et que j'honore bien plus le mouvement qui +inspire cette démarche que la réflexion prudente qui l'aurait supprimée. +Mais je ne veux pas, Messieurs, que vous m'en croyiez; voici toute la +scène: + + «Nous attendions la reine dans le salon qui précède sa chambre, + avec quarante femmes les plus remarquables de Paris: Mme de R. + arriva: c'est une personne très inconséquente, et qui s'est perdue + de réputation, par des torts réels et par une inconcevable + légèreté. Je l'ai vue trois ou quatre fois chez sa tante Mme + d'Artenas; j'ai toujours évité avec soin toute liaison avec elle, + mais j'ai eu l'occasion de remarquer dans ses discours un fonds de + douceur et de bonté: je ne sais comment elle eut l'imprudence de + paraître sans sa tante aux Tuileries, elle qui doit si bien savoir + qu'aucune femme ne veut lui parler en public. Au moment où elle + entra dans le salon, Mmes de Saint-Albe et de Tésin, qui se + plaisent assez dans les exécutions sévères, et satisfont + volontiers, sous le prétexte de la vertu, leur arrogance naturelle; + Mmes de Saint-Albe et de Tésin quittèrent la place où elles étaient + assises, du même côté que Mme de R.; à l'instant toutes les autres + femmes se levèrent, par bon air ou par timidité, et vinrent + rejoindre à l'autre extrémité de la chambre Mme de Vernon, Mme du + Marset et moi. Tous les hommes bientôt après suivirent cet exemple, + car ils veulent en séduisant les femmes, conserver le droit de les + en punir. + + »Mme de R. restait seule l'objet de tous les regards, voyant le + cercle se reculer à chaque pas qu'elle faisait pour s'en approcher, + et ne pouvant cacher sa confusion. Le moment allait arriver où la + reine nous ferait entrer, ou sortirait pour nous recevoir: je + prévis que la scène deviendrait alors encore plus cruelle. Les yeux + de Mme de R. se remplissaient de larmes; elle nous regardait + toutes, comme pour implorer le secours d'une de nous; je ne pouvais + pas résister à ce malheur; la crainte de déplaire à Léonce, cette + crainte toujours présente me retenait encore; mais un dernier + regard jeté sur Mme de R. m'attendrit tellement, que par un + mouvement complètement involontaire, je traversai la salle, et + j'allai m'asseoir à côté d'elle: oui, me disais-je alors, puisque + encore une fois les convenances de la société sont en opposition + avec la véritable volonté de l'âme, qu'encore une fois elles soient + sacrifiées[127].» + +Cette dernière phrase est de trop; je n'aime pas _la véritable volonté +de l'âme_; la charité pouvait commander l'action de Delphine et la +justifier; la charité signifie quelque chose, la véritable volonté de +l'âme ne signifie rien, aussi longtemps qu'il n'est pas prouvé que cette +volonté et celle de Dieu sont une même volonté; mais, quoi qu'il en soit +de la phrase, l'action me paraît belle, et je n'y vois, pour ma part, +aucune vraie convenance sacrifiée. Il est bien dommage que cette +imprudence de Delphine soit la seule qu'on puisse absoudre. Toutes les +fois qu'elle se compromet, c'est sans nécessité; ses mouvements ont +toujours quelque chose de généreux et d'aimable, mais ces mouvements +sont pour elle la suprême loi; il lui suffit, confiante qu'elle est dans +la bonté de son naturel, de constater chaque fois _la véritable volonté +de son âme_: on dirait que tout le reste est indifférent; je ne dis +pourtant pas: tout jusqu'à la vertu; car elle prétend bien ne pas la +sacrifier, puisque la vertu n'est pour elle que _la continuité des +mouvements généreux_[128]. C'est ainsi qu'elle la définit; c'est la +doctrine du livre, où elle se reproduit plusieurs fois et sous +différentes formes: malheur donc à tous les principes, à tous les +devoirs même, qui se trouveront sur le chemin d'un mouvement généreux! +Encore faudrait-il s'assurer que le mouvement est généreux, et +s'entendre sur ce mot de _générosité_. Je crois bien qu'en ménageant +chez elle, à une femme mariée, un rendez-vous avec un homme qui n'est +pas son époux, Delphine a dû paraître fort généreuse à cette coupable +amie; mais il y a grandement à parier que cette complaisance de Delphine +sera moins doucement qualifiée par le reste de l'univers; je doute même +qu'on approuve le _mouvement généreux_ qui porte Delphine à prendre à +son compte la faute de Thérèse, et à vouloir passer pour une femme +légère et pour une amante infidèle, afin que son amie ne passe pas pour +une épouse perfide. Je me borne à cet exemple. D'autres que je pourrais +citer achèveraient de prouver qu'aux yeux de Delphine, c'est-à-dire de +l'auteur, l'espèce humaine se partage en deux classes, dont l'une obéit +au premier mouvement, qui est toujours bon, et l'autre au second, qui +est ordinairement mauvais. Il serait vraiment commode de pouvoir réduire +toute la morale à une question de date aussi parfaitement simple. + +Mais ce n'est pas tout, il s'en faut. Toute la suite des rapports de +Delphine avec Léonce, depuis que Léonce est marié, exprime le mépris des +convenances les plus sacrées; et l'auteur, au moyen d'un épisode amené +fort à propos, l'histoire de M. et Madame de Lebensei, nous prépare, +autant qu'elle peut, à juger ces rapports avec indulgence. Et pour que +nous ne puissions pas nous méprendre sur l'intention qu'elle a eue en +les retraçant, cette familiarité coupable d'une jeune femme avec un +homme marié n'est point la cause des malheurs de Delphine; elle n'est +jamais punie que du bien, jamais du mal qu'elle fait. Pour le coup, +c'est trop; j'ai bien consenti à voir la vertu traitée comme le vice: +c'est un spectacle que la société nous présentera longtemps encore; mais +que la vertu seule soit punie, et que le vice ne soit jamais malheureux, +je ne l'entends pas ainsi; l'humanité ne pourrait soutenir éternellement +un pareil spectacle; il faut que l'intime liaison du malheur et du mal +se révèle quelquefois à elle dans l'infortune des méchants: + + Abstulit hunc tandem Rufini poena tumultum + Absolvitque Deos[129]. + +Je ne demande pas qu'un caractère humain soit parfaitement conséquent; +ce serait vouloir peut-être qu'il ne fût pas humain: mais quand un +caractère est systématique, il ne doit sortir de sa ligne ni trop +aisément, ni impunément, c'est-à-dire sans que cette déviation soit +signalée et reprise. Que devient la candeur, la parfaite vérité du +caractère de Delphine, quand elle presse Madame de Vernon mourante «de +remplir les devoirs que la religion catholique prescrit aux personnes +dangereusement malades? Vous donnerez, lui dit-elle, un bon exemple en +vous conformant, dans ce moment solennel, aux pratiques qui édifient les +catholiques; le commun des hommes croit y voir une preuve de respect +pour la morale et la Divinité[130].» Il y a dans le monde mille exemples +de cette inconséquence; les coeurs les plus droits ne sont pas au-dessus +de cette espèce d'hypocrisie, et j'aimerais assez que Delphine eût ce +tort, si on nous le donnait pour un tort. + +Il n'y a rien à dire sur Léonce qui n'ait été dit cent fois. Je regrette +pour lui l'ancien dénoûment. Cette mort tragique le relevait un peu; et +vraiment il en était temps. Jusqu'alors, il nous avait impatientés +jusqu'à l'irritation. Après tout, le caractère de Léonce est une +exception, et l'art ne s'occupe pas des exceptions. Qu'il soit à la +rigueur possible de réunir au courage personnel, et même à une certaine +élévation d'esprit, la déférence la plus servile pour les convenances +les plus arbitraires, je ne voudrais pas le nier; mais je ne tiens pas +du tout à ce que la preuve se transforme en tableau. J'ai besoin +d'ailleurs que Delphine à qui je m'intéresse, ne place pas trop mal ses +affections; et même Delphine mise à part, je n'aime pas qu'on cherche à +me persuader que les femmes les plus distinguées se contentent que +l'homme qu'elles aiment soit beau, vaillant, spirituel, et lui font +aisément grâce de tout le reste. L'amant de Corinne a du moins une +perfection de plus: il est mélancolique; c'est toujours cela, et ce +devait être beaucoup pour Madame de Staël; mais Léonce ne l'est pas, et +tout ce qui peut s'ajouter à la liste de ses perfections, c'est une +parfaite naïveté d'égoïsme, et la crainte la plus féminine de l'opinion +et du _qu'en dira-t-on_. Il n'aime point dans sa maîtresse ce qu'elle a +de vraiment aimable; il ne sait pas s'unir d'un premier mouvement à ses +inspirations naïvement généreuses; c'est beaucoup s'il n'ajourne pas ses +propres impressions, et si, pour approuver, il n'attend pas que tout le +monde ait approuvé. Ainsi, dans la scène citée plus haut: + + «À peine eus-je parlé à Madame de R. que je ne pus m'empêcher de + regarder Léonce: je vis de l'embarras sur sa physionomie, mais + point de mécontentement. Il me sembla que ses yeux parcouraient + l'assemblée avec inquiétude pour juger de l'impression que je + produisais, mais que la sienne était douce...--Ne m'avez-vous pas + désapprouvée d'avoir été me placer à côté d'elle?--Non, répondit + Léonce, je souffrais, mais je ne vous blâmais pas[131].» + +Quand la Révolution arrive, s'il prend parti contre elle, ce qui est +fort naturel, c'est sans conviction, sans enthousiasme, même sans esprit +de parti, mais uniquement parce que cela convient. Il veut tour à tour, +dans son immense et capricieuse personnalité, que Delphine se souvienne +des bienséances pour l'amour de lui, et que, pour l'amour de lui, elle +les oublie. Quand il affiche avec une sorte d'emportement sa passion +pour elle, si c'est là en effet braver l'opinion, que devient le +caractère que l'auteur lui a donné? Si, au contraire, l'opinion est si +mauvaise qu'il n'a rien à craindre pour lui-même, que penser d'un homme +qui déshonore de gaieté de coeur une femme charmante, parce que, pour son +compte, il est à l'abri? Encore une fois, on se soucie peu de Léonce; +mais on se soucie de Delphine, et on craint de l'aimer d'autant moins +qu'elle aime davantage un homme si peu digne d'elle. On m'objectera +Clarisse: pour toute réponse, je dirai: Relisez _Clarisse_. Elle a tort +sans doute, et vous savez ce que disait Richardson à ceux qui lui +reprochaient d'avoir fait mourir cette aimable fille: «Que voulez-vous? +je n'ai pu lui pardonner d'avoir fui la maison paternelle;» mais, outre +que l'expiation suit directement, que de droits cette infortunée, dans +sa faute même, n'a-t-elle pas à notre pitié! On peut faire mieux encore; +on peut m'objecter mille faits tout pareils, mille autres Léonces aimés +par mille autres Delphines; je ne répondrai qu'un mot: J'ai besoin de +haïr Léonce ou de l'aimer; l'un et l'autre se trouve impossible; et mon +sentiment, repoussé de l'amour vers la haine et de la haine vers +l'amour, finit par se fixer dans le dégoût. Si cette impression est +celle de tout le monde, ni l'héroïne ni l'auteur n'y peuvent trouver +leur compte. + +En supposant que Delphine, par ses imprudences et par ses malheurs, +confirme la seconde moitié de l'adage de Madame Necker, Léonce ne +confirme pas l'autre. Ce n'est pas en s'asservissant à l'opinion, c'est +bien plutôt en la bravant qu'il fait le malheur de Delphine. Le but de +l'auteur, si l'auteur a eu réellement ce but, ne se trouve atteint que +d'une seule manière, je veux dire par l'impatience et le déplaisir que +ce caractère nous donne: si Léonce ne perd pas précisément sa cause +auprès de la fortune, il la perd auprès du lecteur; mais ce n'est pas +assez, on regrettera toujours que son caractère ou son système ne trouve +pas une condamnation plus décidée dans les faits qui en résultent. Je me +contenterai là-dessus d'une observation de fait. Léonce s'éloigne de +Delphine après le fatal rendez-vous dont elle a voulu prendre sur elle +toute la honte; c'est la grande péripétie du roman, puisque Léonce, dans +son ressentiment, épouse Mathilde; c'est là, ou nulle part, qu'il aurait +fallu faire ressortir les inconvénients de son caractère. Mais, en +vérité, qui oserait lui dire: Delphine a manqué à des convenances +frivoles, et vous ne devez pas, pour si peu, renoncer à elle? Pour si +peu! un rendez-vous donné par Delphine à un autre que lui! Quand elle +l'aurait donné à lui-même, le grief serait suffisant: que sera-ce quand +il s'agit d'un autre? Pour cette fois, Léonce a raison; et il y aurait +conscience à ne pas en tenir note, car c'est, je pense, la seule fois. + +Mais quand tous les malheurs qui fondent sur les deux héros seraient la +conséquence directe des erreurs opposées dont ils ont fait l'inspiration +de leur conduite, l'enseignement qui ressortirait de cette conclusion +est d'avance annulé par l'impression générale du roman. Madame de Staël +a publié des _Réflexions sur le but moral de Delphine_, à plusieurs +desquelles on peut souscrire; mais l'une de ces réflexions affaiblit +singulièrement l'effet de toutes les autres: + + «Les écrivains, comme les instituteurs, nous dit-elle, améliorent + bien plus sûrement par ce qu'ils inspirent que par ce qu'ils + enseignent[132].» + +Nous sommes de cet avis, et si, au lieu d'_améliorent_ on lit +_pervertissent_ ou _égarent_, la proposition n'en sera pas moins vraie. +Il s'agit donc de savoir ce qu'inspire le roman de _Delphine_, ou bien, +car cela revient au même, ce qui a inspiré _Delphine_. Madame de Staël +ne serait-elle pas la première à convenir qu'à l'exception de ceux «qui +ont passé le temps d'aimer et qui ne peuvent plus sentir de charme qui +les arrête[133]», tout le monde conclura dans son coeur qu'il est beau +d'aimer comme Delphine et d'être aimé comme Léonce? Quoique la langue de +l'amour vieillisse encore plus vite que celle de la musique, et quoique +Delphine et Léonce se parlent l'un à l'autre un idiome un peu suranné, +l'intérêt subsistant de ce roman est pourtant dans leur passion +réciproque; on s'y laisse entraîner, et l'on se soucie fort peu du +reste. Coiffée de son épigraphe dogmatique, comme le serait d'un bonnet +de nuit quelque Diane chasseresse ou Calypso dans son île, _Delphine_ +n'est pourtant qu'un roman, et je vous conseille de le prendre sur ce +pied-là. Nos romanciers modernes font parler à l'amour un langage un peu +différent; ils ont relégué les délicatesses du coeur au rang des fictions +légales ou des métaphores: décidément ils n'aiment pas la métaphysique. +Je n'ose dire ce qu'ils ont fait de l'amour; je puis dire ce qu'en avait +fait l'auteur de _Delphine_: une religion, un enthousiasme, une extase. +Elle avait tort, je l'avoue; le christianisme et la raison la condamnent +également; mais nous sied-il d'être sévères? Après avoir supporté et +loué tant de choses pires, soyons humbles dans la critique; mais disons +pourtant que cet amour frénétique, cette passion _chauffée à blanc_ du +beau Léonce, n'est pas du tout d'un bon exemple; que Delphine, +quoiqu'elle ait respecté les limites au delà desquelles commence le +crime, est aussi coupable qu'elle est malheureuse, et que plusieurs +scènes, mais surtout celle de l'église[134], sont d'un effet déplorable. +Et pourtant cette scène elle-même, comparée à certaines situations +inventées par Madame Cottin, garde encore quelque mesure dans +l'emportement. Il y aurait de l'injustice à mettre au compte de l'auteur +toutes les extravagances que débite Léonce, dont elle ne prétend pas se +porter garant. Nous le laisserons donc tout à son aise s'écrier: + + «L'univers et les siècles se fatiguent à parler d'amour; mais une + fois, dans je ne sais combien de milliers de chances, deux êtres se + répondent par toutes les facultés de leur esprit et de leur âme... + Ton véritable devoir, c'est de m'aimer... Aime-moi, pour être + adorée dans toutes les nuances de tes charmes... Crois-moi, il y a + de la vertu dans l'amour, il y en a même dans ce sacrifice entier + de soi-même à son amant, que tu condamnes avec tant de force, + etc.[135].» + +Léonce qui le dit, et je consens à lui en laisser toute la +responsabilité. Mais qui prendra celle des paroles de Delphine? +Seront-elles, comme celles de Léonce, nulles ou non avenues? et toute +cette passion passera-t-elle pour une simple machine dans le roman? n'en +sera-t-elle pas, après tout, l'intérêt principal, le sujet même? +cherchera-t-on autre chose dans Delphine? cet amour insensé, n'est-ce +pas Delphine même, Delphine tout entière? + +Dans les drames consacrés à la peinture des passions ridicules, il y a +toujours, dans un coin du poème, un Ariste, un Cléante, l'homme +raisonnable de la pièce, qui intervient ou qui dit son mot en faveur du +bon sens et du bon droit. Je le cherche dans _Delphine_; je cherche, ce +qui est la même chose, une pensée qui serve à juger les personnes et les +choses. Je ne la trouve point. La religion, cette règle de la vie, ce +jugement de nos actions et de nos jugements mêmes, y paraît sous trois +formes: dans Mathilde, comme un formalisme aride; dans Thérèse, comme +une fougue d'imagination; chez Delphine, comme un déisme sans conviction +et sans force. On peut lire, pour s'en convaincre, la lettre où elle +prêche son amant[136]. Cette lettre, quoiqu'elle ait des beautés, semble +avoir été écrite pour constater que Delphine ne trouve dans sa religion +aucun point d'appui, aucun point d'arrêt, et que sa vie n'a d'autre +gouvernail que la tempête. La parfaite spontanéité du sentiment, ou la +craintive circonspection de l'égoïsme, voilà les deux sagesses entre +lesquelles on vous donne le choix, voilà les deux maximes dont vous +pouvez faire, selon votre caractère, la conclusion, la moralité de +_Delphine_. + +J'ai dit qu'il n'y a point d'Ariste dans ce drame: je me trompe, il y a +M. Lebensei. Il prêche par son bonheur encore plus que par ses paroles, +et ce bonheur, il a grand soin de nous l'apprendre, est le fruit d'un +divorce. + +Je suis las de tant de critiques. Disons maintenant que Delphine, avec +toutes ses erreurs, est une des plus aimables, des plus touchantes +créations du talent; que son caractère est exprimé avec autant de vérité +que de charme; qu'il est impossible de ne pas aimer cette âme généreuse, +qui ne vit que pour aimer et se dévouer; que tout son rôle, si l'on peut +parler ainsi, est écrit avec la naïveté la plus éloquente; qu'aucun +caractère n'est plus lié, plus un, mieux soutenu; qu'aucune fiction n'a +jamais été plus vivante. Faut-il s'en étonner? L'auteur, en faisant +parler Delphine, parlait elle-même; les événements étaient fictifs, le +caractère ne l'était pas: ici donc la vérité n'a rien coûté. + +Dire que le roman de _Delphine_ étincelle d'esprit, c'est ne rien +apprendre à personne, même à ceux qui ne l'ont pas lu. Il est peut-être +moins superflu d'ajouter qu'aucun des ouvrages de Madame de Staël n'est +écrit avec une verve plus facile et plus abondante. Si l'auteur n'avait +pas encore toute la maturité de sa pensée, elle était en possession, je +crois, de toute la plénitude de son talent. Il y a autant et peut-être +plus d'esprit dans quelques autres de ses écrits; dans aucun il n'y a +plus de puissance; le style n'est pas irréprochable; certaines +expressions d'une métaphysique sentimentale prêtèrent à rire dans le +temps; on s'amusa beaucoup, par exemple, de cet amour «qui est une autre +vie dans la vie»; le style de Madame de Staël fut déclaré extravagant, +inouï; nos excès ont tellement fait pâlir les siens, que ce style +audacieux pourrait bien aujourd'hui passer pour timide. + +À l'apparition de _Delphine_, dont l'action se rattachait à des +événements contemporains, les chercheurs de _clefs_ ne manquèrent pas. +Que Madame de Staël eût prêté à Delphine son propre caractère, on ne +pouvait guère en douter, et la supposition, en s'arrêtant au caractère, +n'avait rien d'injurieux. On chercha l'original de Madame de Vernon, et +on crut l'avoir trouvé. Madame de Vernon est la figure la plus originale +et la plus finement tracée de toutes celles qui apparaissent dans +l'action. Un égoïsme indolent, une dissimulation pleine d'abandon, la +perfidie froidement adoptée comme système, de l'immoralité sans passion, +le plus parfait naturel joint à la plus parfaite fausseté, le calcul le +plus savant appliqué à l'immense intérêt de ne pas se sentir vivre, tout +ce machiavélisme féminin fit penser à un homme qui, déjà alors, était +jugé. Mais, sans compter que Madame de Vernon est touchante et noble à +ses derniers moments, il y avait de l'indulgence envers M. de Talleyrand +à vouloir le reconnaître sous les traits de Madame de Vernon, et si +c'est à lui en effet que Madame de Staël a voulu faire penser, Madame de +Staël a été bonne jusque dans la vengeance. + +Il y a plus d'une sorte d'esprit dans ce roman, quoique l'élévation et +le pathétique y dominent. Quelques passages peuvent donner l'idée de +cette verve caustique dont Madame de Staël assaisonnait plus abondamment +sa conversation que ses ouvrages. Je citerai une page, qui semblerait, +si l'auteur s'arrêtait plus à propos, être empruntée à La Bruyère: + + «Je me mis à causer avec un Espagnol que j'avais déjà vu une ou + deux fois, et que j'avais remarqué comme spirituel, éclairé, mais + un peu frondeur. Je lui demandai, s'il connaissait le duc de + Mendoce.--Fort peu, répondit-il; mais je sais seulement qu'il n'y a + point d'homme dans toute la cour d'Espagne aussi pénétré de respect + pour le pouvoir. C'est une véritable curiosité que de le voir + saluer un ministre; ses épaules se plient, dès qu'il l'aperçoit, + avec une promptitude et une activité tout à fait amusantes; et + quand il se relève, il le regarde avec un air si obligeant, si + affectueux, je dirais presque si attendri, que je ne doute pas + qu'il n'ait vraiment aimé tous ceux qui ont eu du crédit à la cour + d'Espagne depuis trente ans. Sa conversation n'est pas moins + curieuse que ses démonstrations extérieures; il commence des + phrases, pour que le ministre les finisse; il finit celle; que le + ministre a commencées; sur quelque sujet que le ministre parle, le + duc de Mendoce l'accompagne d'un sourire gracieux, de petits mots + approbateurs qui ressemblent à une basse continue, très monotone + pour ceux qui écoutent, mais probablement agréable à celui qui en + est l'objet. Quand il peut trouver l'occasion de reprocher au + ministre le peu de soin qu'il prend de sa santé, les excès de + travail qu'il se permet, il faut voir quelle énergie il met dans + ces vérités dangereuses; on croirait, au ton de sa voix, qu'il + s'expose à tout pour satisfaire sa conscience; et ce n'est qu'à la + réflexion qu'on observe que, pour varier la flatterie fade, il + essaye de la flatterie brusque sur laquelle on est moins blasé. Ce + n'est pas un méchant homme; il préfère ne pas faire du mal, et ne + s'y décide que pour son intérêt. Il a, si l'on peut le dire, + l'innocence de la bassesse; il ne se doute pas qu'il y ait une + autre morale, un autre honneur au monde que le succès auprès du + pouvoir: il tient pour fou, je dirais presque pour malhonnête, + quiconque ne se conduit pas comme lui. Si l'un de ses amis tombe + dans la disgrâce, il cesse à l'instant tous ses rapports avec lui, + sans aucune explication, comme une chose qui va de soi-même. Quand, + par hasard, on lui demande s'il l'a vu, il répond: Vous sentez bien + que dans les circonstances actuelles je n'ai pu... et s'interrompt + en fronçant le sourcil, ce qui signifie toujours l'importance qu'il + attache à la défaveur du maître. Mais si vous n'entendez pas cette + mine, il prend un ton ferme et vous dit les serviles motifs de sa + conduite, avec autant de confiance qu'en aurait un honnête homme, + en vous déclarant qu'il a cessé de voir un ami qu'il n'estimait + plus. Il n'a pas de considération à la cour de Madrid; cependant il + obtient toujours des missions importantes: car les gens en place + sont bien arrivés à se moquer des flatteurs, mais non pas à leur + préférer les hommes courageux; et les flatteurs parviennent à tout, + non pas comme autrefois, en réussissant à tromper, mais en faisant + preuve de souplesse, ce qui convient toujours à l'autorité[137].» + +On sait que c'est un des mérites de Madame de Staël que cette profusion +d'idées justes, fines et vivement frappées qu'elle sème, comme en se +jouant, dans le cours de ses récits et jusque dans les moments de +passion. Il est presque puéril de citer; toutefois, je ne puis +m'empêcher de transcrire, comme type de la manière de l'auteur, et plus +encore comme échantillon du bon sens qui était à la base même de tant +d'esprit, cette pensée qui me tombe sous la main: + + «Sérieusement, c'est un rare mérite que celui qui est vivement + senti même par les hommes vulgaires, et je crois toujours plus aux + qualités qui produisent de l'effet sur tout le monde, qu'à ces + supériorités mystérieuses qui ne sont reconnues que par des + adeptes[138].» + +L'ordre des temps que nous avons suivi jusqu'ici, nous invite à parler +de l'écrit consacré par Madame de Staël à la mémoire de son père; mais +il est impossible de séparer _Delphine_ de _Corinne_, sa soeur, plus +jeune de quatre années. + + + + +CHAPITRE SIXIÈME + +Corinne ou l'Italie. + + +_Corinne_ ou _l'Italie_ parut en 1807. Ce fut un des plus grands +événements littéraires de l'époque. Nous savons maintenant à quoi nous +en tenir sur les succès immenses, prodigieux, étourdissants; mais il ne +faut pourtant pas toujours prendre à contre-sens un applaudissement +universel; le triomphe du _Cid_ n'eut pas de lendemain, et des +acclamations unanimes ont leur autorité quand elles se prolongent. +J'aime à voir, je l'avoue, ces impressions vives et spontanées gagnant +de vitesse la critique, et prononçant sur l'ouvrage du génie un jugement +sommaire et sans appel avant qu'elle ait eu, pour ainsi dire, le temps +de tailler sa plume. _Corinne_ triomphante eut ses insulteurs obligés; +le peuple les écouta, le peuple s'imagina peut-être qu'ils avaient +raison: c'était donc, se disait-on, un méchant ouvrage, car M. Dussault +l'avait dit et d'autres l'avaient répété (Bonaparte lui-même, au dire de +M. Villemain, écrivit dans le _Moniteur_ une critique amère de +_Corinne_); mais tandis qu'on la jugeait et la rejugeait, Corinne +s'avançait au Capitole, où la critique elle-même, laissant un ingrat +labeur, la suivit enfin lentement, entraînée par la multitude. + +Je n'en parle pas, Messieurs, en enthousiaste. J'admire _Corinne_ sans +aveuglement; mais je ne puis m'empêcher de remarquer combien les +impressions que reçoit le public d'une oeuvre vraiment belle, sont plus +profondes et plus durables que celles qu'il a pu recevoir d'une critique +spirituelle et injuste qui a semblé d'abord entraîner tous les esprits. +Rien ne peut, à la longue, soutenir un mauvais ouvrage; et rien, quand +il y a un véritable public, ne peut empêcher le triomphe d'un bon +ouvrage; il y a une justice dans le monde pour les écrits, si ce n'est +pour les hommes; et tout ce qui est artificiel, arrangé, chute ou +succès, ne dure pas. Quant aux louanges complaisantes ou aux critiques +partiales, qui s'en soucie? qui s'en souvient? Force est pourtant qu'on +s'en souvienne lorsqu'elles sont reproduites après de longues années, +soit par conviction, ce qui est louable, soit par obstination, ce qui +l'est moins. C'est ainsi que M. Dussault, critique d'ailleurs érudit et +délicat, a trouvé à propos de réimprimer, onze ans après la publication +de _Corinne_, les phrases que voici: + + «Madame de Staël a cru devoir enrichir notre littérature de deux + romans: le premier qu'elle a donné est, à mon avis, fort supérieur + au second, et il n'est pas bon. Peut-être la femme de lettres à qui + nous devons le _Traité des Passions_, et celui de la _Littérature + considérée dans ses rapports avec la morale et la politique_, + a-t-elle voulu, pour des productions d'un genre moins sublime, se + rapprocher de son sexe, au-dessus duquel elle craignait de paraître + trop élevée... Tibère appelait Livie un _Ulysse en jupe_: en + changeant un peu ce mot, on l'appliqua à Madame de Staël, qui fut + appelée _un membre de l'Institut en jupe_... Le roman de + _Delphine_, mauvais en lui-même, est moins mauvais pourtant que + celui de _Corinne_[139].» + +On dit quelquefois, Messieurs, que l'urbanité s'en va; il me semble +qu'elle a eu le temps de s'en aller et de revenir; car, à en juger par +les lignes que je viens de vous lire, elle commençait déjà en 1809 à +plier bagage. + +_Corinne_, si vous vous en tenez au roman, est une variante de +_Delphine_. Corinne c'est Delphine, artiste et poète, ajoutant au +dévouement l'enthousiasme; Oswald, c'est Léonce, mieux élevé, ce me +semble, plus digne, plus maître de lui-même, un Léonce anglais, avec la +mélancolie de plus et la santé de moins; car, je suis presque fâché de +le dire, lord Nelvil a été le premier héros de roman de l'espèce des +poitrinaires. Il ne restait dès lors plus à inventer que _l'homme +incompris_; mais Madame de Staël avait trop de bon sens pour inventer +cela. La femme elle-même, dans ses deux romans, n'est point ce qu'on a +appelé _la femme incomprise_: c'est la femme sortant d'une manière ou +d'une autre, disons mieux, sortant par une supériorité quelconque du +cercle d'occupations et d'intérêts où son sexe (ainsi du moins en juge +l'auteur) doit, pour son bonheur, se tenir enfermé. + +Le roman de _Corinne_, qu'on a voulu contraindre à dogmatiser, n'est pas +plus dogmatique que celui de _Delphine_; il l'est peut-être moins +encore, et n'est pas plus amer, c'est-à-dire qu'il ne l'est point. Il +faut, quand on est femme, qu'on a du talent, choisir entre la gloire et +le bonheur, entre le libre emploi de son talent et les intimes douceurs +de la vie d'épouse et de mère. Il le faut; la nature le veut ainsi; la +nature porte aussi, à sa manière, des lois contre le cumul, et les +maintient sévèrement. Voilà ce que l'auteur s'est avoué en soupirant, et +voilà ce qu'elle nous avoue; mais cet aveu, hélas! est d'une âme qui n'a +pu se résoudre à choisir, et dont le coeur est également avide du bonheur +que préparent les affections, et des émotions que donnent le talent et +la gloire. C'est son propre coeur, et, dans un sens général, c'est sa +propre destinée que Madame de Staël nous a révélée dans _Corinne_; elle +n'a pas eu d'autre intention, et _Corinne_ n'est point un traité, mais +une oeuvre d'enthousiasme et de douleur. Elle ne désavoue rien, ne +condamne rien, distinctement du moins: Corinne a bien le droit d'être +Corinne; mais elle ne peut prétendre au bonheur de Lucile. Voilà tout. +Me trompé-je, Messieurs? Il me semble que l'extrême vérité, je dirais +même la naïveté de cette histoire (car pourquoi beaucoup de naïveté +serait-elle incompatible avec beaucoup d'esprit?), la rend plus +instructive qu'elle ne le serait si l'auteur l'avait écrite avec le +dessein prémédité de nous inculquer une doctrine. + +Il fallait un noeud à ce drame, puisque enfin c'est un drame; et comment +l'auteur aurait-il hésité? Le bonheur d'une femme, c'était, à ses yeux, +l'amour dans le mariage; ce bonheur s'annonce ou se révèle à Corinne +sous les traits de lord Nelvil: trompeuse apparition; Nelvil, c'est le +malheur; car Nelvil, c'est la nature des choses, avec laquelle Corinne +ne transige point et qui ne transige jamais. Le malheur doit venir à +Corinne d'où vient aux autres la félicité; il faut donc que Nelvil +paraisse fait et soit vraiment fait pour donner le bonheur à toute autre +qu'à elle. Quelques personnes se récrieront peut-être: Oswald, depuis +longtemps, est perdu dans leur opinion; c'est un égoïste, un homme sans +coeur; je serais plutôt de l'avis du comte d'Erfeuil: lord Nelvil est +simplement «un homme tout comme un autre»;--égoïste, dites-vous? Mais +qu'un homme soit égoïste à l'égard de la femme qu'il aime, que son amour +même soit de l'égoïsme, est-ce, à votre avis, une exception? et +fallait-il qu'en sa qualité de héros de roman, Oswald fût quelque chose +de plus qu'un homme? Je ne le pense pas. Il fallait seulement qu'il ne +fût ni odieux, ni insipide. Il fallait qu'on pût comprendre l'amour +qu'il inspire à Corinne; et, chose remarquable, il le lui inspire en +grande partie par des qualités de caractère directement opposées à +celles de cette femme de génie: c'est l'homme digne et mesuré qui plaît +à la femme enthousiaste; c'est le caractère anglais qui captive +l'imagination italienne. Du reste, avec quel art infini Madame de Staël +n'a-t-elle pas marqué dans tout le cours du drame les points sur +lesquels ces deux âmes se séparent, les divergences qui les rendraient +malheureux dans le mariage, et la nuance imperceptible, mais bien +réelle, qui distingue l'enthousiasme de l'amour? car le malheur ou la +faute de Nelvil est de les avoir confondus. Après avoir relevé Nelvil de +toutes les manières, après avoir mis les circonstances de moitié dans le +tort de son infidélité, il fallait enfin le punir. L'auteur n'y a pas +manqué, et le châtiment qu'elle lui inflige est celui précisément qui +pouvait nous toucher et nous instruire. Après cela, Messieurs, personne +n'est obligé d'aimer lord Nelvil. Pour moi, malgré tout son courage, +toute sa bienfaisance, tout son mépris de la vie, je n'aime pas celui +qui a fait le malheur de Corinne; mais il est peut-être plus juste de +regarder Corinne et lui comme deux compagnons d'infortune, comme deux +êtres qui ne pouvaient apporter en dot l'un à l'autre que le malheur +avec l'amour, et l'auteur les a, ce me semble, assez bien enveloppés +tous deux dans une même catastrophe. + +Vous rappelez-vous, Messieurs, ces vers que dit Pyrrhus dans +_Andromaque_: + + L'un par l'autre entraînés, nous courons à l'autel, + Nous jurer, malgré nous, un amour immortel[140]. + +Ils me reviennent à la mémoire quand je lis _Corinne_. Il y a plus d'une +victime dans ce roman, ou plutôt dans cette tragédie; ou s'il n'y en a +qu'une, le sacrifice est involontaire de la part de celui qui en est +l'instrument. Oswald est entraîné aussi bien que Corinne; la destinée +est plus forte que tous deux, la destinée qui, après les avoir faits si +semblables et si opposés l'un à l'autre, leur a ménagé une rencontre +fatale. Je me sers de ce terme païen de _destinée_ parce que ce drame, +tel qu'il me paraît conçu, ne m'en suggère, ne m'en permet aucun autre. +La fatalité, en effet, semble entraîner les personnages de ce roman, +l'un vers la mort, l'autre vers un abîme de douleur. De deux régions +différentes du monde moral, ces deux âmes se sont cherchées pour se +donner mutuellement le malheur que chacune d'elles, on le dirait, ne +pouvait recevoir d'aucun autre, ni de l'univers entier. Car si, avant de +faire la rencontre de Corinne, Oswald est malheureux, c'est d'un malheur +que le monde et le temps peuvent consoler; il est malheureux +accidentellement; il ne l'est pas essentiellement et au fond de l'âme, +bien que l'auteur l'ait fait mélancolique pour le rendre plus +intéressant, et qu'elle nous dise, dans un langage bien nouveau pour le +temps: «Oswald était _timide envers sa destinée_[141].» En un mot, +Corinne ne pouvait pas lui dire comme Hermione à Oreste: + + Tu m'apportais, cruel, le malheur qui te suit[142]; + +car le malheur ne le suit pas, le malheur n'est pas attaché à lui; il +naît pour lui, comme pour Corinne, de son attachement à Corinne. Elle, +«la prêtresse des muses[143],» l'âme ingénue et libre, amoureuse de +l'idéal et certaine à jamais d'un généreux retour, quelle puissance +inconnue envoie au-devant d'elle, au milieu de sa marche triomphale, +celui qu'elle ne pourra s'empêcher d'aimer, et qu'elle ne réussira point +à fixer? Cette puissance, qu'est-elle donc, si ce n'est la fatalité? Ce +mot terrible se lit partout dans le roman de _Corinne_, là même où +l'auteur ne l'a point écrit. Il sort aussi, comme de lui-même, des +lèvres de la prêtresse; il est l'accent, la note dominante de ses plus +belles inspirations: + + «La fatalité, continua Corinne, avec une émotion toujours + croissante (dans son improvisation au cap de Misène), la fatalité + ne poursuit-elle pas les âmes exaltées, les poètes dont + l'imagination tient à la puissance d'aimer et de souffrir? Ils sont + les bannis d'une autre région, et l'universelle bonté ne devait pas + ordonner toute chose pour le petit nombre des élus ou des + proscrits[144].» + +_Corinne_ est donc une tragédie antique, avec cette circonstance +moderne, que la tragédie est encore moins dans les événements extérieurs +que dans l'âme des personnages, et que les obstacles qui s'opposent à +leur bonheur sont d'un ordre nouveau que l'antiquité n'aurait pas +compris. Les idées modernes, toutes plus ou moins relatives au +christianisme, ont créé un bonheur exquis et d'exquises douleurs, dont +les anciens n'avaient aucune idée. Même aujourd'hui tout le monde ne +veut pas comprendre de telles souffrances; à bien des gens elles font +pitié plutôt qu'elles n'inspirent de la pitié; et véritablement il ne +faut pas trop s'en étonner: tant d'infortunes imaginaires nous ont volé +notre compassion; nous avons vu, non seulement dans les livres, mais +dans la vie, tant de chagrins bien mangeant, tant de désespoirs au teint +blanc et rose, tant de beaux ténébreux et de belles affligées, qu'un bon +et solide malheur, de l'espèce la plus vulgaire, eût infailliblement et +radicalement consolés; nous nous sommes si bien convaincus que ces +peines intimes n'étaient que les mille et mille caprices, les mille et +mille contorsions d'un égoïsme vaniteux, que nous en sommes devenus, je +le sens bien moi-même, un peu injustes envers les souffrances et les +besoins des âmes supérieures. Conséquence fâcheuse et mauvais symptôme +en même temps; car le bonheur intime de l'âme, la félicité morale, +avant-goût de la céleste béatitude, n'est guère moins mystérieuse que +l'infortune morale, et se rattache au même principe. Comment concevoir +l'une si l'on ne conçoit pas l'autre? Et si l'une et l'autre nous sont +inintelligibles, quel sens, quelle aptitude avons-nous pour cette vie +supérieure où des idées pures sont au nombre des éléments du bonheur? +Ayons pitié de Corinne, bien qu'elle ne souffre ni de la faim, ni de la +soif, ni de la froidure, quoiqu'elle ne soit en butte ni à la calomnie, +ni au mépris; plaignons-la de son talent qui l'isole, de sa gloire qui +est un exil, de la supériorité même de son âme qui diminue pour elle, si +mystérieusement, les chances d'être comprise et d'être véritablement +aimée; plaignons-la à proportion qu'elle fait sourire les âmes froides; +car «le vulgaire, c'est elle qui l'a dit, le vulgaire prend pour de la +folie ce malaise d'une âme qui ne respire pas dans ce monde assez d'air, +assez d'enthousiasme, assez d'espoir[145].» + +D'ailleurs, dans les souffrances de Corinne, tout n'est pas transcendant +et inaccessible. Un homme d'une sensibilité exquise, saint Paul, a dit +un mot aussi profond qu'il est simple: «Quoique, en aimant davantage, je +sois peut-être moins aimé[146]!» + +Serait-il vrai qu'en aimant davantage on s'expose, on se condamne à être +moins aimé, et que le confiant abandon de l'affection est comme un +signal donné à l'ingratitude? Serait-ce là un des mystères du coeur +humain et de la vie? Si cela était, Messieurs, il n'y aurait rien de +plus tragique. Eh bien, c'est là une partie du tragique de _Corinne_. Le +malheur de Corinne est d'aimer trop. Elle en sera moins aimée; et ce +malheur, qui semble avoir ses racines au fond de la nature humaine, nous +fait contempler dans cette oeuvre, non seulement le martyre de la femme +supérieure, et plus généralement le martyre du génie, mais aussi le +martyre de l'amour. Révélation saisissante! L'amour est un sacrifice et +non pas un marché; c'est comme un sacrifice que, dans ce monde +malheureux, l'amour doit être pratiqué; aimer, c'est monter sur l'autel, +c'est renoncer d'avance à toute réciprocité; on n'aime que quand on y +renonce, et l'on ne goûte dans sa pureté l'ineffable bonheur d'aimer que +lorsqu'on fait de l'amour toute la récompense de l'amour; et afin que +ces vérités sublimes et tristes prennent en nous une vie, il est +ordonné, selon l'expression et selon l'expérience de l'apôtre des +nations, «qu'en aimant davantage, nous serons moins aimés.» Jusqu'où, +Messieurs, ne sommes-nous pas conduits par ces considérations +douloureuses? Où s'arrêteront-elles, où nous déposeront-elles, sinon au +pied de cette croix où l'amour, abandonné du monde entier, triomphe dans +cet abandon? + +_Corinne_, cette touchante tragédie, n'est donc plus seulement la +tragédie de la femme, ou la sublime complainte du talent et de la +gloire; l'humanité en est le sujet et le héros, et l'amante de Nelvil +représente cette puissance d'aimer qui est en même temps, comme elle a +bien su nous le dire, une puissance de souffrir. Il y a même plus: si +l'on prend l'ouvrage dans son ensemble et si l'on se pénètre de son +esprit, _Corinne_ est une élégie sur la condition de l'homme en ce +monde. Ce n'était pas la première fois que l'illustre auteur chantait +cet air lugubre, et ce ne fut pas la dernière. Parmi les écrivains qui +ont agi avec puissance sur les âmes, il en est peu qui n'aient porté +avec eux, jusqu'à la tombe, comme une couronne, mais souvent comme une +couronne d'épines, quelque idée dont l'importance, ou la vérité, les +avait suivis dès leur jeunesse: cette idée, pour Madame de Staël, +c'était le malheur, le malheur sous toutes ses formes, mais surtout (ce +qui montre, ce me semble, la naïveté de cette âme pourtant si élevée), +surtout sous la forme de la mort, qu'elle déplore comme la suprême +disgrâce de notre destinée, ou comme le comble de notre malheur. Ce +qu'elle éprouve pour la mort, ce n'est pas tant de la crainte que de la +haine; haine dont le caractère est en même temps sensitif et +intellectuel, comme si la mort était à la fois un objet d'horreur pour +ses sens, une affliction pour son coeur et un scandale pour toutes ses +facultés. + +Tout ce fardeau des douleurs humaines, c'est Corinne qui le porte dans +le roman de Madame de Staël. Aristote, qui voulait dans le protagoniste +de l'action tragique une bonté moyenne, aurait approuvé le personnage +principal de cette belle tragédie. Le malheur de Corinne n'est point +absolument immérité; mais loin que la plus légère nuance de mépris se +puisse mêler à la pitié qu'elle inspire, on est forcé, en la plaignant, +de l'honorer. Elle est si généreuse, elle est si douce, elle est si +naïve, avec des talents et dans une position qui rendraient impérieuse +ou exigeante une âme moins tendre! Elle a si peu d'orgueil! faut-il +s'étonner qu'elle tombe noblement, et que l'excès même du malheur ne +l'avilisse point? Le glaçon le plus brillant se résout en eau sale; il +en est ainsi de l'orgueil quand il vient à dégeler: ce sont de nobles +âmes, et surtout des âmes humbles, que celles qui, dans l'infortune, +conservent tous leurs droits au respect. + +C'est assez considérer sous un seul point de vue le beau livre de Madame +de Staël. À l'envisager maintenant comme oeuvre d'art, il me paraît fort +supérieur à _Delphine_. La simplicité de la fable, si riche pourtant, +mais d'une richesse intérieure, lui donne un rapport de plus avec les +compositions les plus parfaites du même genre. On aime jusqu'au petit +nombre des personnages qui prennent part à l'action, tous dessinés d'une +main également ferme et délicate, et dignes de devenir des types. Je ne +puis m'empêcher de distinguer ici les figures qui ont et qui devaient +avoir moins de relief; Lucile Edgermond et sa mère, sa mère surtout; +aucun portrait révèle-t-il une touche plus sûre? Que de traits +expressifs dans cette figure où rien ne devait être appuyé! Quel tact et +quelle mesure dans cette brillante esquisse du Français spirituel et +mondain, représenté par le comte d'Erfeuil! Je voudrais faire remarquer +tout ce qu'il y a de vérité psychologique dans le développement de la +passion, dans le progrès de l'action, dont chaque moment principal +correspond à une phase de la passion; mais ceci me porterait au delà des +bornes qu'il faut que je respecte. + +Parlons donc seulement encore de l'ordonnance du sujet, du plan du +poème: j'ai prononcé le mot; le livre de _Corinne_ est un poème: il en a +la forme et le mouvement; il présente, dans la suite des événements, une +sorte de rythme savant, qui manque à _Delphine_, ou plutôt que +_Delphine_ ne pouvait pas avoir. Je ne connais pas de poème qui entre en +matière avec plus d'aisance et de grâce, ni dont le noeud se forme d'une +manière plus dramatique et plus simple, ni dont l'intention et l'esprit +se révèlent d'une manière à la fois plus ingénieuse et plus franche. +Oswald, dessiné en quelques mots, entre en Italie; ses impressions sont +rapidement retracées, son caractère moral est mis en relief par un +épisode plein d'intérêt (l'incendie d'Ancône). Ainsi déjà connu, déjà +pressenti, l'un des personnages est, en quelque sorte, présenté à +l'autre par le poète; et comment? au Capitole, au milieu d'une fête +triomphale dont Corinne est l'objet, au milieu d'un peuple enthousiaste, +qui adore son génie, et parmi lequel (ici la fatalité commence) les +regards de Corinne distinguent et vont tirer de la foule cet étranger, +cet inconnu, exécuteur encore voilé de la sentence que le monde a portée +de tout temps contre elle et contre ses pareilles. Ne voulons-nous pas, +Messieurs, assister ensemble à cette grande scène? + + «Au fond de la salle où elle fut reçue, étaient placés le sénateur + qui devait la couronner et les conservateurs du sénat: d'un côté + tous les cardinaux et les femmes les plus distinguées du pays, de + l'autre les hommes de lettres de l'académie de Rome; à l'extrémité + opposée, la salle était occupée par une partie de la foule immense + qui avait suivi Corinne. La chaise destinée pour elle était sur un + gradin inférieur à celui du sénateur. Corinne, avant de s'y placer, + devait, selon l'usage, en présence de cette auguste assemblée, + mettre un genou en terre sur le premier degré. Elle le fit avec + tant de noblesse et de modestie, de douceur et de dignité, que lord + Nelvil sentit en ce moment ses yeux mouillés de larmes; il s'étonna + lui-même de son attendrissement: mais au milieu de tout cet éclat, + de tous ces succès, il lui semblait que Corinne avait imploré, par + ses regards, la protection d'un ami, protection dont jamais une + femme, quelque supérieure qu'elle soit, ne peut se passer; et il + pensait en lui-même, qu'il serait doux d'être l'appui de celle à + qui sa sensibilité seule rendrait cet appui nécessaire[147].» + +Je laisse le discours du prince de Castel-Forte, consacré à l'éloge de +Corinne, ou du moins je n'en veux citer qu'un passage où il est évident +que Madame de Staël s'est peinte elle-même, et si bien que je recueille +ces lignes en vous invitant à les ajouter, comme complément nécessaire, +à l'essai de biographie par lequel j'ai commencé cette étude: + + «Corinne est sans doute la femme la plus célèbre de notre pays, et + cependant ses amis seuls peuvent la peindre; car les qualités de + l'âme, quand elles sont vraies, ont toujours besoin d'être + devinées; l'éclat, aussi bien que l'obscurité, peut empêcher de les + reconnaître, si quelque sympathie n'aide pas à les pénétrer... Son + talent d'improviser ne ressemble en rien à ce qu'on est convenu + d'appeler de ce nom en Italie. Ce n'est pas seulement à la + fécondité de son esprit qu'il faut l'attribuer, mais à l'émotion + profonde qu'excitent en elle toutes les pensées généreuses; elle ne + peut prononcer un mot qui les rappelle, sans que l'inépuisable + source des sentiments et des idées, l'enthousiasme, ne l'anime et + ne l'inspire[148].» + +C'est bien Madame de Staël peinte par elle-même. À son insu? Je n'ose le +dire. + + «Corinne se leva lorsque le prince Castel-Forte eut cessé de + parler; elle le remercia par une inclination de tête si noble et si + douce, qu'on y sentait tout à la fois et la modestie, et la joie + bien naturelle d'avoir été louée selon son coeur. Il était d'usage + que le poète couronné au Capitole improvisât ou récitât une pièce + de vers, avant que l'on posât sur sa tête les lauriers qui lui + étaient destinés. Corinne se fit apporter sa lyre, instrument de + son choix, qui ressemblait beaucoup à la harpe, mais était + cependant plus antique par la forme, et plus simple dans les sons. + En l'accordant, elle éprouva d'abord un grand sentiment de + timidité; et ce fut avec une voix tremblante qu'elle demanda le + sujet qui lui était imposé.--_La gloire et le bonheur de l'Italie!_ + s'écria-t-on autour d'elle, d'une voix unanime.--Eh bien! oui, + reprit-elle, déjà saisie, déjà soutenue par son talent, _La gloire, + et le bonheur de l'Italie!_ Et se sentant animée par l'amour de son + pays, elle se fit entendre dans des vers pleins de charmes, dont la + prose ne peut donner qu'une idée bien imparfaite.» + + «Improvisation de Corinne, au Capitole. + + »Italie, empire du Soleil; Italie, maîtresse du monde; Italie, + berceau des lettres, je te salue. Combien de fois la race humaine + te fut soumise, tributaire de tes armes, de tes beaux-arts et de + ton ciel! + + »Un dieu quitta l'Olympe pour se réfugier en Ausonie; l'aspect de + ce pays fit rêver les vertus de l'âge d'or, et l'homme y parut trop + heureux pour l'y supposer coupable. + + »Rome conquit l'univers par son génie, et fut reine par la liberté. + Le caractère romain s'imprima sur le monde; et l'invasion des + Barbares, en détruisant l'Italie, obscurcit l'univers entier. + + »L'Italie reparut, avec les divins trésors que les Grecs fugitifs + rapportèrent dans son sein; le ciel lui révéla ses lois; l'audace + de ses enfants découvrit un nouvel hémisphère; elle fut reine + encore par le sceptre de la pensée; mais ce sceptre de lauriers ne + fit que des ingrats. + + »L'imagination lui rendit l'univers qu'elle avait perdu. Les + peintres, les poètes enfantèrent pour elle une terre, un Olympe, + des enfers et des cieux; et le feu qui l'anime, mieux gardé par son + génie que par le dieu des païens, ne trouva point dans l'Europe un + Prométhée qui le ravît. + + »Pourquoi suis-je au Capitole? pourquoi mon humble front va-t-il + recevoir la couronne que Pétrarque a portée, et qui reste suspendue + au cyprès funèbre du Tasse? pourquoi,... si vous n'aimiez assez la + gloire, ô mes concitoyens! pour récompenser son culte autant que + ses succès! + + »Eh bien, si vous l'aimez cette gloire, qui choisit trop souvent + ses victimes parmi les vainqueurs qu'elle a couronnés, pensez avec + orgueil à ces siècles qui virent la renaissance des arts[149]!» + +Je supprime une suite de strophes où les plus grands poètes de l'Italie +sont caractérisés. Corinne, rassemblant ensuite quelques grands noms +d'artistes et de savants, s'écrie: + + «Michel-Ange, Raphaël, Pergolèse, Galilée, et vous, intrépides + voyageurs, avides de nouvelles contrées, bien que la nature ne pût + vous offrir rien de plus beau que la vôtre, joignez aussi votre + gloire à celle des poètes! Artistes, savants, philosophes; vous + êtes comme eux enfants de ce soleil qui tour à tour développe + l'imagination, anime la pensée, excite le courage, endort dans le + bonheur, et semble tout promettre ou tout faire oublier. + + »Connaissez-vous cette terre, où les orangers fleurissent, que les + rayons des cieux fécondent avec amour? Avez-vous entendu les sons + mélodieux qui célèbrent la douceur des nuits? Avez-vous respiré ces + parfums, luxe de l'air déjà si pur et si doux? Répondez, étrangers, + la nature est-elle chez vous belle et bienfaisante? + + »Ailleurs, quand des calamités sociales affligent un pays, les + peuples doivent s'y croire abandonnés par la divinité; mais ici + nous sentons toujours la protection du ciel, nous voyons qu'il + s'intéresse à l'homme, et qu'il a daigné le traiter comme une noble + créature. + + »Ce n'est pas seulement de pampres et d'épis que notre nature est + parée, mais elle prodigue sous les pas de l'homme, comme à la fête + d'un souverain, une abondance de fleurs et de plantes inutiles qui, + destinées à plaire, ne s'abaissent point à servir. + + »Les plaisirs délicats, soignés par la nature, sont goûtés par une + nation digne de les sentir; les mets les plus simples lui + suffisent; elle ne s'enivre point aux fontaines de vin que + l'abondance lui prépare: elle aime son soleil, ses beaux-arts, ses + monuments, sa contrée tout à la fois antique et printanière; les + plaisirs raffinés d'une société brillante, les plaisirs grossiers + d'un peuple avide, ne sont pas faits pour elle. + + »Ici, les sensations se confondent avec les idées, la vie se puise + tout entière à la même source, et l'âme, comme l'air, occupe les + confins de la terre et du ciel. Ici le génie se sent à l'aise, + parce que la rêverie y est douce; s'il agite, elle calme; s'il + regrette un but, elle lui fait don de mille chimères; si les hommes + l'oppriment, la nature est là pour l'accueillir. + + »Ainsi, toujours elle répare, et sa main secourable guérit toutes + les blessures. Ici l'on se console des peines même du coeur, en + admirant un Dieu de bonté, en pénétrant le secret de son amour; les + revers passagers de notre vie éphémère se perdent dans le sein + fécond et majestueux de l'immortel univers[150].» + +L'accent de la joie éveille mystérieusement celui de la plainte dans +toutes les âmes et sur toutes les lyres. Des régions de l'art et de la +nature, où tout est gloire, paix et joie, Corinne laisse tomber sur +l'humanité un regard de tristesse, et les accords de sa lyre sont un +instant comme voilés; mais la vie et l'espérance prennent bientôt le +dessus, et la plainte meurt à son tour dans les extases de la jeunesse +et du génie: + + «Peut-être un des charmes secrets de Rome est-il de réconcilier + l'imagination avec le long sommeil. On s'y résigne pour soi, l'on + en souffre moins pour ce qu'on aime. Les peuples du Midi se + représentent la fin de la vie sous des couleurs moins sombres que + les habitants du Nord. Le soleil, comme la gloire, réchauffe même + la tombe. + + »Le froid et l'isolement du sépulcre sous ce beau ciel, à côté de + tant d'urnes funéraires, poursuivent moins les esprits effrayés. On + se croit attendu par la foule des ombres; et, de notre ville + solitaire à la ville souterraine, la transition semble assez douce. + + »Ainsi la pointe de la douleur est émoussée, non que le coeur soit + blasé, non que l'âme soit aride, mais une harmonie plus parfaite, + un air plus odoriférant, se mêlent à l'existence. On s'abandonne à + la nature avec moins de crainte, à cette nature dont le Créateur a + dit: Les lis ne travaillent ni ne filent, et cependant, quels + vêtements des rois pourraient égaler la magnificence dont j'ai + revêtu ces fleurs[151]!» + +Madame de Staël aborde ici, et abordera deux fois encore dans le cours +de l'ouvrage, une de ces régions que la critique littéraire, ou, si l'on +veut, l'esthétique de son époque, avait sévèrement interdites à tous +gens faisant profession d'écrire en prose. Ce que nous venons de lire, +Messieurs, c'est de la _prose poétique_, s'il en fut jamais. Or, la +prose poétique était, il y a trente ans, l'objet des prohibitions les +plus sévères. L'auteur des _Martyrs_ en avait beaucoup introduit en +fraude, ou, pour mieux dire, à main armée, en se prévalant tout +simplement de _la raison du plus fort_, qui, même en littérature, est +quelquefois _la meilleure_. Un talent comme le sien pouvait tout +obtenir, si ce n'est de faire rapporter la loi. Elle fut maintenue, et +non sans quelque apparence de raison. La prose poétique, disait-on, qui +a pu rendre quelque service à la langue, comme l'a fait aussi dans son +temps la cadence étudiée du style de Balzac, n'est pourtant pas un genre +vrai. Bien qu'il y ait de la poésie dans tout ce qui est littéraire, la +prose est un point de vue de l'esprit, la poésie en est un autre, et +s'il n'est pas raisonnable d'écrire en vers un traité d'économie +politique, il ne l'est pas beaucoup plus de rédiger en prose une ode ou +un dithyrambe. Dans le premier cas, la forme dépasse le fond, dans le +second elle reste en deçà. Quand, l'état de votre âme est +essentiellement prosaïque, ou, en d'autres termes, quand la prose domine +dans votre pensée, écrivez bonnement en prose; quand la poésie est à la +base de vos pensées, quand c'est le côté poétique des choses qui est +votre objet même, écrivez franchement en vers. En vous bornant, dans ce +dernier cas, à ce qu'on appelle _prose poétique_, vous en faites à la +fois et trop et pas assez; trop, puisque vous forcez le caractère +naturel de la prose; pas assez, parce que la nature de votre pensée ou +de votre inspiration appelait l'appareil entier de la poésie, je veux +dire les vers; vous restez dans un entre-deux qui n'a rien de décidé, +rien de vrai. Il y aurait une objection à faire à cette théorie; cette +objection serait sans réplique si elle était fondée: elle consisterait à +dire que, dans notre langue, la poésie complète, la poésie revêtue de +tous ses attributs, armée du rythme et des consonnances, est +impraticable, que le français, en un mot, n'est pas fait pour les vers. +Ceux que la lecture de Boileau, de Racine et de Jean-Baptiste Rousseau +n'a pu convaincre du contraire, que disent-ils depuis que Béranger, +Lamartine et Victor Hugo ont renouvelé les formes de la poésie +versifiée? Je l'ignore; mais pour moi, qui ai vu éclore ces beaux +talents modernes, je ne regardais pas, même avant eux, la poésie comme +impossible, et je crois encore moins à cette impossibilité depuis qu'ils +ont paru. Si la poésie française n'est pas impossible (opinion que la +nouvelle école poétique a, je crois, rendue générale), pourquoi donc la +poésie ne s'écrirait-elle pas en vers? Pourquoi M. de Chateaubriand... +Ah! c'est ici le pas difficile à franchir! Car il semble bien prouvé que +cet illustre écrivain, le premier de nos poètes vivants, n'aurait point +obtenu ce titre, et serait demeuré inférieur à lui-même, s'il eût voulu +n'écrire qu'en vers... Il faut s'arrêter ici et renvoyer au chapitre de +ce grand chef de la poésie contemporaine la fin de cette discussion, +inséparable de son nom et du souvenir de ses écrits. Ceci est donc une +digression, faiblement autorisée peut-être par deux ou trois fragments +de prose poétique, épars dans le roman de _Corinne_. Il est certain que +ce genre de style, bon ou mauvais, ne peut pas compter Madame de Staël +au nombre de ses patrons. Il n'est pas moins certain qu'à l'ouïe des +beaux passages que je vous ai lus, nul de vous n'a été tenté de faire un +procès à la prose poétique. Laissons la question pendante, nous la +retrouverons. + +Les critiques du temps n'approuvèrent pas tous que le roman fût +compliqué d'un voyage, ou, disaient-ils encore, le voyage compliqué d'un +roman; car ils ne savaient pas bien si _Corinne_ était surtout un roman +ou surtout un voyage. Vous en jugerez probablement, Messieurs, par votre +impression comme j'en juge par la mienne. J'ai voulu être de l'avis de +ces critiques, et je n'ai pu y parvenir. Corinne et l'Italie m'ont paru +se refléter heureusement l'une dans l'autre. Corinne est l'Italie même +ou l'idéal de l'Italie; parler de l'une, c'est parler de l'autre; et +lorsque Corinne célèbre son pays, elle achève de se peindre elle-même. +La passion et l'action vont leur train, s'il est permis de parler ainsi, +à travers ces descriptions si vives et ces discussions animées, qui +mettent si bien en relief le caractère et l'esprit des deux +interlocuteurs, et l'Italie ne fait jamais oublier Corinne. Je pourrais +même faire remarquer, si un examen aussi détaillé m'était permis, avec +quel art, tout ensemble ingénieux et ingénu, l'auteur a su rattacher +l'intérêt romanesque à l'intérêt descriptif, le roman à l'étude, la +peinture du coeur humain à celle des lieux et des moeurs. Je crois, au +reste, que c'est en France surtout que cette combinaison a rencontré le +moins d'approbation; les étrangers l'ont plutôt admirée. + +Avant l'exécution, l'idée aurait pu être condamnée par des esprits +judicieux; mais, on a beau dire, il y a des choses dont il faut juger +par l'événement, et quelque confiance qu'il puisse avoir aux bons +conseils, un écrivain doit surtout en croire son génie. + +Je pourrais, par un seul exemple, montrer, ou du moins faire comprendre, +comment le voyage et le roman s'entr'aident, et comment, à mesure que +les sujets se succèdent, Corinne reste le sujet principal. Cet exemple, +c'est la seconde improvisation de Corinne, amenée d'une manière si +touchante, et qui, destinée immédiatement à rassembler les souvenirs +d'un lieu célèbre, n'en est pas moins un des endroits les plus +pathétiques du roman: + + «Quelques souvenirs du coeur, quelques noms de femmes réclament + aussi vos pleurs. C'est à Misène, dans le lieu même où nous sommes, + que la veuve de Pompée, Cornélie, conserva jusqu'à la mort son + noble deuil; Agrippine pleura longtemps Germanicus sur ces bords. + Un jour, le même assassin qui lui ravit son époux la trouva digne + de le suivre. L'île de Nisida fut témoin des adieux de Brutus et de + Porcie. + + »Ainsi, les femmes amies des héros ont vu périr l'objet qu'elles + avaient adoré. C'est en vain que pendant longtemps elles suivirent + ses traces; un jour vint qu'il fallut le quitter. Porcie se donne + la mort; Cornélie presse contre son sein l'urne sacrée qui ne + répond plus à ses cris; Agrippine, pendant plusieurs années, irrite + en vain le meurtrier de son époux: et ces créatures infortunées, + errant comme des ombres sur les plages dévastées du fleuve éternel, + soupirent pour aborder à l'autre rive; dans leur longue solitude, + elles interrogent le silence, et demandent à la nature entière, à + ce ciel étoilé, comme à cette mer profonde, un son d'une voix + chérie, un accent qu'elles n'entendront plus. + + »Amour, suprême puissance du coeur, mystérieux enthousiasme qui + renferme en lui-même la poésie, l'héroïsme et la religion! + qu'arrive-t-il quand la destinée nous sépare de celui qui avait le + secret de notre âme, et nous avait donné la vie du coeur, la vie + céleste? qu'arrive-t-il quand l'absence ou la mort isolent une + femme sur la terre? Elle languit, elle tombe. Combien de fois ces + rochers qui nous entourent, n'ont-ils pas offert leur froid soutien + à ces veuves délaissées, qui s'appuyaient jadis sur le sein d'un + ami, sur le bras d'un héros[152]!» + +Qu'est-ce que tous ces souvenirs sinon un douloureux gémissement de +Corinne elle-même, qui pleure d'avance le malheur dont elle porte le +pressentiment dans son coeur, et que tant de présages lui annoncent? + +Je ne serai guère que rapporteur, Messieurs, en ajoutant que, dans ce +voyage ou dans ce roman de _Corinne_, la littérature est mieux jugée que +les arts, les moeurs que la littérature, et la société mieux sentie ou +mieux décrite que la nature. C'est ici le moment de le dire: le génie de +Madame de Staël n'était pas éminemment _plastique_, sensible à la forme, +attiré par les dehors ou l'apparence extérieure des choses. Tout cela +n'est pour elle qu'un accessoire plus ou moins indifférent. S'il lui +arrive de remarquer les objets extérieurs (je dis à dessein remarquer et +non pas observer), c'est d'un regard prompt et sommaire qui ne prend de +chaque objet que son caractère général et son rapport avec le coeur +humain. Peut-être Madame de Staël avait-elle une sensibilité trop +profonde, une âme trop émue, pour être artiste autant qu'un écrivain +peut l'être. Elle goûtait trop la société, elle en faisait dépendre une +trop grande partie de son bonheur, pour que le sentiment des objets +extérieurs de la nature n'y perdît pas quelque chose. Il semble qu'elle +ait parlé sans le vouloir d'elle-même dans ce passage où il est question +d'Oswald: + + «Son goût pour les arts ne s'était point encore développé; il + n'avait vécu qu'en France, où la société est tout, et à Londres, où + les intérêts politiques absorbent presque tous les autres: son + imagination, concentrée dans ses peines, ne se complaisait point + encore aux merveilles de la nature, ni aux chefs-d'oeuvre des + arts[153].» + +Un mot, au commencement du livre, pourrait nous avertir de ce qui nous +manque dans ce voyage en Italie: «Voyager, dit l'auteur, est, quoi qu'on +en puisse dire, un des plus tristes plaisirs de la vie[154].» + +C'était enchérir sur ce mot bien connu d'un homme du monde: «Voyager est +le premier des plaisirs insipides.» + +Pour Madame de Staël, voyager n'était pas le premier, même de ces +plaisirs-là. Qui parle ainsi des voyages, n'a point d'yeux, ou les a +tournés en dedans. Ceux de Madame de Staël étaient tournés ainsi. + +Quoique l'amour de la nature ait été, pour certaines âmes, une passion +dans toute la force du terme, c'est-à-dire une souffrance, on peut dire +en général qu'il faut du calme pour jouir de la nature. L'âme agitée par +la passion se nourrit d'elle seule, en se dévorant. C'est quand le calme +renaît, qu'on regarde autour de soi, et qu'on se nourrit par les yeux +des beautés harmonieuses de la nature et de l'art. Madame de Staël en +est elle-même un exemple. Dans son livre _de l'Allemagne_, elle parle de +la nature comme une personne qui l'a regardée; toujours pathétique, son +style devient pittoresque; on sent que cette âme a trouvé du loisir: du +loisir! mot heureux et doux, qui mêle ensemble dans notre esprit l'idée +de repos et celle de liberté! + +Madame de Staël et M. de Chateaubriand ont tous les deux vécu à Rome, +ont tous les deux parlé de Rome. Il serait curieux de les comparer sur +ce sujet. L'idée m'en est venue à propos d'un passage de _Corinne_ qui +trahit quelque réminiscence de la lettre à M. de Fontanes: on ne peut +guère, en effet, lire impunément ces magnifiques pages. Ecoutons parler +Corinne: + + «L'aspect de la campagne, autour de Rome, a quelque chose de + singulièrement remarquable: sans doute c'est un désert, car il n'a + point d'arbres ni d'habitations; mais la terre est couverte de + plantes naturelles, que l'énergie de la végétation renouvelle sans + cesse. Ces plantes parasites se glissent dans les tombeaux, + décorent les ruines, et semblent là seulement pour honorer les + morts. On dirait que l'orgueilleuse nature a repoussé tous les + travaux de l'homme, depuis que les Cincinnatus ne conduisent plus + la charrue qui sillonnait son sein; elle produit des plantes au + hasard, sans permettre que les vivants se servent de sa richesse. + Ces plaines incultes doivent déplaire aux agriculteurs, aux + administrateurs, à tous ceux qui spéculent sur la terre, et veulent + l'exploiter pour les besoins de l'homme: mais les âmes rêveuses, + que la mort occupe autant que la vie, se plaisent à contempler + cette campagne de Rome, où le temps présent n'a imprimé aucune + trace; cette terre qui chérit ses morts, et les couvre avec amour + des inutiles fleurs, des inutiles plantes qui se traînent sur le + sol, et ne s'élèvent jamais assez pour se séparer des cendres + qu'elles ont l'air de caresser[155].» + +Voici maintenant une partie de ce que dit M. de Chateaubriand sur cette +même campagne de Rome: + + «Figurez-vous quelque chose de la désolation de Tyr et de Babylone + dont parle l'Ecriture; un silence et une solitude aussi vastes que + le bruit et le tumulte des hommes qui se pressaient jadis sur ce + sol. On croit y entendre retentir cette malédiction du prophète; + _Venient tibi duo hæc subito in die una, sterilitas et viduitas_. + Vous apercevez çà et là quelques bouts de voies romaines, dans des + lieux où il ne passe plus personne, quelques traces desséchées des + torrents de l'hiver: ces traces vues de loin ont elles-mêmes l'air + de grands chemins battus et fréquentés, et elles ne sont que le lit + désert d'une onde orageuse qui s'est écoulée comme le peuple + romain. À peine découvrez-vous quelques arbres, mais partout + s'élèvent des ruines d'aqueducs et de tombeaux; ruines qui semblent + être les forêts et les plantes indigènes d'une terre composée de la + poussière des morts et des débris des empires. Souvent, dans une + grande plaine, j'ai cru voir de riches moissons; je m'en + approchais; des herbes flétries avaient trompé mon oeil. Parfois + sous ces moissons stériles vous distinguez les traces d'une + ancienne culture. Point d'oiseaux, point de laboureurs, point de + mouvements champêtres, point de mugissements de troupeaux, point de + villages. Un petit nombre de fermes délabrées se montrent sur la + nudité des champs; les fenêtres et les portes en sont fermées; il + n'en sort ni fumée, ni bruit, ni habitants. Une espèce de sauvage, + presque nu, pâle et miné par la fièvre, garde ces tristes + chaumières, comme les spectres qui, dans nos histoires gothiques, + défendent l'entrée des châteaux abandonnés. Enfin l'on dirait + qu'aucune nation n'a osé succéder aux maîtres du monde dans leur + terre natale, et que ces champs sont tels que les a laissés le soc + de Cincinnatus, ou la dernière charrue romaine. + + »... Vous croirez, peut-être, mon cher ami, d'après cette + description, qu'il n'y a rien de plus affreux que les campagnes + romaines? Vous vous tromperiez beaucoup; elles ont une inconcevable + grandeur; on est toujours prêt, en les regardant, à s'écrier avec + Virgile: + + Salve, magna parens frugum, Saturnia tellus, + Magna virum! + + »Si vous les voyez en économiste, elles vous désoleront; si vous + les contemplez en artiste, en poète, et même en philosophe, vous ne + voudriez peut-être pas qu'elles fussent autrement. L'aspect d'un + champ de blé ou d'un coteau de vigne ne vous donnerait pas d'aussi + fortes émotions que la vue de cette terre dont la culture moderne + n'a pas rajeuni le sol, et qui est demeurée antique comme les + ruines qui la couvrent[156].» + +Il faut en venir à cette conclusion: l'auteur de _Corinne_ est moins un +coloriste habile qu'un penseur enthousiaste et un moraliste passionné. +Et même en rendant toute justice à une composition pleine d'art, à un +style dont la pureté égale presque l'éclat, en plaçant _Corinne_, sous +ces rapports déjà, au nombre des monuments de la langue française, il +faut bien constater la nature des plus vives jouissances dont ce livre +nous ouvre la source. Il est surtout remarquable par la riche matière +qu'il fournit à la méditation morale. À ne s'en tenir qu'à la donnée +principale, à l'idée mère de l'ouvrage, à cette opposition fatale entre +la gloire et le bonheur dans la destinée d'une femme, entre la libre +impulsion de son génie et les lois immuables de la société, mais surtout +(et nous remarquons ceci davantage parce qu'on l'a moins remarqué) entre +le principe esthétique représenté par Corinne et le principe moral +représenté par Oswald[157], quel ouvrage peut susciter à la fois des +réflexions plus sérieuses et des rêveries plus touchantes? Et combien +d'idées fortes, combien de vues profondes, combien d'observations fines +et piquantes, jaillissent de toutes parts, se répandent sur tous les +sujets, grâce à l'opulence de son esprit dont l'émotion renouvelle +incessamment les trésors. Que de mots d'une vérité saisissante, d'une +naïveté profonde, dans les scènes de passion! La nature prise sur le +fait ne serait pas toujours si heureuse, et ne saurait être plus vraie. +Ce mot de Corinne à Oswald: «Ah! c'est de mon bonheur que vous parlez, +il ne s'agit déjà plus du vôtre[158]», n'est-il pas un de ceux qu'on ne +peut trouver sans beaucoup d'âme unie à beaucoup d'esprit? Et combien +d'autres je pourrais citer! + +On a blâmé comme une extrême inconvenance la scène théâtrale où Corinne, +déjà mourante, fait lire en public ses derniers vers par une jeune fille +vêtue de blanc et couronnée de fleurs, tandis qu'elle-même, assise dans +un coin de la salle, recueille ses dernières forces pour goûter ce +dernier triomphe. Il y a de très bonnes raisons de l'en blâmer, et +personne de nous n'est bien aise qu'elle prenne ainsi congé de la vie. +Mais quand on a accepté l'ensemble de ce caractère, et tant de +situations qui n'en sont que le développement, on peut encore accepter +cette dernière scène, et ce qui serait intolérable, si l'on nous donnait +Corinne pour chrétienne, ne l'est pas dans le caractère et dans les +sentiments qu'on lui prête. La douleur même, dans cette nature toute +poétique, prend la forme de la poésie. La mort, cette dernière action de +la vie, aura chez elle le caractère de la vie entière. Madame de Staël a +fait de son héroïne ce que l'antiquité avait fait du cygne: + + «Les anciens ne s'étaient pas contentés de faire du cygne un + chantre mélodieux: seul entre tous les êtres, qui frémissent à + l'aspect de leur destruction, il chantait encore au moment de son + agonie, et préludait par des chants harmonieux à son dernier + soupir. C'était, disaient-ils, près d'expirer, et faisant à la vie + un adieu triste et tendre, que le cygne rendait ces accents si doux + et si touchants, et qui, pareils à un léger et douloureux murmure, + d'une voix basse, plaintive et lugubre, formaient son chant + funèbre[159].» + +Il est vrai que la dernière composition de Corinne n'est pas un léger et +douloureux murmure, mais ce sont des accents bien doux et bien +touchants; leur charme peut m'avoir séduit; il en a séduit bien +d'autres; toutefois il me semble que le reproche d'inconvenance ne doit +pas les atteindre. Corinne, à ce moment suprême, ne se donne pas en +spectacle à l'Italie; elle lui dit adieu dans un langage qui, pour être +poétique, ne lui en est pas moins naturel. + +Ce que j'aime bien moins dans ce roman, c'est l'épisode des premières +amours de lord Nelvil. L'histoire de cette intrigue avec une femme du +monde fait trop disparate dans cette histoire d'une grande passion; le +roman déteint sur le poème; et cet attachement frivole, où il n'y a ni +pureté ni enthousiasme, fait plus de tort à lord Nelvil, au moins +poétiquement parlant, que son ingratitude envers Corinne. + +Encore cette fois, j'ai peine à me séparer de mon sujet; il me semble +que je vous dois encore la citation de quelques-unes de ces pensées +fortes et de ces traits lumineux, perçants, qu'on rencontre à toutes les +pages de Corinne; mais ce serait m'imaginer que vous n'avez pas lu +_Corinne_ ou que vous ne la lirez pas. Néanmoins ce qui porte si souvent +chez Madame de Staël le caractère d'une révélation intérieure ou +d'apparition de la vérité, mérite au moins qu'on l'indique. _Corinne_ +est toute brillante de cette sorte d'éclairs, et je n'en connais pas +d'exemple plus digne d'être cité que ces paroles d'Oswald: + + «Sans doute le repentir est une belle chose, et j'ai besoin, plus + que personne, de croire à son efficacité; mais le repentir qui se + répète fatigue l'âme; ce sentiment ne régénère qu'une fois. C'est + la rédemption qui s'accomplit au fond de notre âme: et ce grand + sacrifice ne peut se renouveler[160].» + +Les moralistes les plus célèbres n'ont rien dit peut-être de plus +profond; et si Madame de Staël n'était pas chrétienne à l'époque où elle +écrivit _Corinne_, le mot n'en a que plus de prix. + + + + +CHAPITRE SEPTIÈME + +Du caractère de M. Necker et de sa vie privée. De l'Allemagne. + + +Le morceau intitulé: _Du caractère de M. Necker et de sa vie privée_, +parut en 1804, ainsi entre _Delphine_ et _Corinne_. Nous l'avons laissé +en arrière; il ne convient pourtant pas de le passer sous silence. À +l'époque où il parut, bien des lecteurs furent peut-être plus frappés de +l'exagération de l'éloge, que des beautés de l'ouvrage; le compte qu'il +fallait tenir et qu'ils croyaient avoir tenu d'un deuil récent, ne les +empêcha pas de se récrier sur bien des passages et sur le ton général de +cet écrit. Ils ne pardonnaient pas à Madame de Staël d'avoir dit que +«les facultés de M. Necker n'ont jamais eu d'autres bornes que ses +vertus,» et que «son souvenir fera dans le dernier siècle une trace +lumineuse, éthérée, une trace qui part de la terre et se continue dans +le ciel,» ni surtout de s'être écriée, en parlant de la jeunesse de son +père: «Ce temps où je me le représentais si jeune, si aimable, si seul! +ce temps où nos destinées auraient pu s'unir pour toujours, si le sort +nous avait créés contemporains[161];» observation, en effet, plus +singulière qu'agréable, et que le souvenir de Madame Necker aurait pu +faire supprimer. Mais les censeurs, à qui quelques phrases de ce genre +fermaient les yeux sur ce que cet écrit a de touchant et de noble, +étaient moins justes que les lecteurs qui n'en surent voir que les +beautés, et il y a plus de risque à les suivre qu'a souscrire à ce +jugement, un peu enthousiaste, de Benjamin Constant: + + «Je viens de relire l'introduction qu'elle a placée à la tête des + manuscrits de son père. Je ne sais si je me trompe, mais ces pages + me semblent plus propres à la faire apprécier, à la faire chérir de + ceux mêmes qui ne l'ont pas connue que tout ce qu'elle a publié de + plus éloquent, de plus entraînant sur d'autres sujets; son âme et + son talent s'y peignent tout entiers. La finesse de ses aperçus, + l'étonnante variété de ses impressions, la chaleur de son + éloquence, la force de sa raison, la vérité de son enthousiasme, + son amour pour la liberté et pour la justice, sa sensibilité + passionnée, la mélancolie qui souvent la distinguait, même dans ses + productions purement littéraires, tout ici est consacré à porter la + lumière sur un seul foyer, à exprimer un seul sentiment, à faire + partager une pensée unique. C'est la seule fois qu'elle ait traité + un objet avec toutes les ressources de son esprit, toute la + profondeur de son âme, et sans être distraite par quelque idée + étrangère. Cet ouvrage, peut-être, n'a pas encore été considéré + sous ce point de vue: trop de différences d'opinions s'y opposaient + pendant la vie de Madame de Staël. La vie est une puissance contre + laquelle s'arment, tant qu'elle dure, les souvenirs, les rivalités + et les intérêts; mais quand cette puissance est brisée, tout ne + doit-il pas prendre un autre aspect? Et si, comme j'aime à le + penser, la femme qui a mérité tant de gloire et fait tant de bien + est aujourd'hui l'objet d'une sympathie universelle et d'une + bienveillance unanime, j'invite ceux qui honorent le talent, + respectent l'élévation, admirent le génie et chérissent la bonté, à + relire aujourd'hui cet hommage tracé sur le tombeau d'un père par + celle que ce tombeau renferme maintenant[162].» + +Nous ne raconterons pas après Madame de Staël la piquante histoire du +livre _De l'Allemagne_. Mais tous les livres ont une double histoire; +leurs aventures (_fata_) à dater de leur publication n'ont pas plus +d'intérêt, en ont moins peut-être, que les faits qui ont précédé et +préparé leur apparition. Comment est venue à l'auteur la première idée +de son oeuvre, et comment cette oeuvre s'est formée dans son esprit et +sous sa main, c'est là ce que nous voudrions savoir, et ce que +l'écrivain ne nous dira point, car il faudrait, à l'ordinaire, le lui +apprendre à lui-même. Autant que nous pouvons l'entrevoir, le livre dont +nous parlons était une entreprise de réaction contre le triple +despotisme d'un homme en politique, d'une secte en philosophie, d'une +tradition en littérature. C'était un de ces bateaux de sauvetage qu'au +fort de la tempête on emploie courageusement au salut d'un équipage en +détresse. Cet équipage, c'était la France, dont toutes les libertés, +dans l'opinion de Madame de Staël, périssaient à la fois. Persuadée que +les nations sont appelées à se guider alternativement, elle allait, +cette fois, demander à l'Allemagne, à l'Allemagne humiliée et vaincue, +le salut de la France. Cette oeuvre, où il y avait plus de patriotisme +que d'amour-propre national, reçut de la police de Bonaparte un +caractère qu'elle ne devait pas avoir; le pilon du général Savary la +frappa, en quelque sorte, d'anachronisme; l'hommage aux vaincus de 1810 +devint un hommage aux vainqueurs, et Madame de Staël se trouva jetée, +contre toutes ses habitudes, dans le parti du plus fort. Si l'orgueil +triomphant n'avait pas consenti, selon l'expression du duc de Rovigo, à +chercher des modèles chez l'étranger, l'orgueil blessé était moins +disposé encore à demander des exemples au vainqueur. Quelque chose, +néanmoins, de plus fort que l'orgueil, la force des choses, le mouvement +général de la pensée, ménageait des succès certains, non seulement au +livre, mais à l'entreprise de Madame de Staël. En compensation de +l'à-propos que le pilon avait effacé, il y en avait un autre, et, en +dépit de tout, les doctrines de cet ouvrage devaient être populaires. +Elles le devinrent en effet, et l'on oublia presque entièrement que ce +panégyrique de l'Allemagne avait dû faire retentir en Allemagne et dans +toute l'Europe un appel à la résistance. La police de Bonaparte l'avait +mieux compris, lorsque, après avoir exercé sur cet ouvrage la +pénétration et la vigilance des censeurs, elle avait pris le parti de le +détruire. + +Il y a, plus ou moins, franchise du port pour les reproches qu'un +écrivain distingué adresse à sa propre nation. Madame de Staël disait +beaucoup de mal des Français dans ce livre sur l'Allemagne; mais en les +reconnaissant pour le peuple le plus spirituel et le plus aimable de la +terre, elle s'assurait le droit de lui nier tout le reste. Elle ne s'en +est pas prévalue à la rigueur; mais il faut avouer qu'elle a traité fort +sévèrement la nation qu'au fond du coeur elle aimait passionnément. En +revanche, elle relevait, tout ce que le caractère allemand a de qualités +solides et de mérite essentiel; mais les critiques qui tempéraient ces +éloges, étaient de celles dont la vanité nationale ne prend pas aisément +son parti; et chaque nation, même l'allemande, a sa vanité. J'ai quelque +raison de croire qu'on lui pardonna difficilement, de l'autre côté du +Rhin, des jugements comme ceux-ci: + + «On a beaucoup de peine à s'accoutumer, en sortant de France, à la + lenteur et à l'inertie du peuple allemand: il ne se presse jamais, + il trouve des obstacles à tout; vous entendez dire en Allemagne + _c'est impossible_, cent fois contre une en France. Quand il est + question d'agir, les Allemands ne savent pas lutter avec les + difficultés[163]. + + Les Allemands, à quelques exceptions près, sont peu capables de + réussir dans tout ce qui exige de l'adresse et de l'habileté: tout + les inquiète, tout les embarrasse[164]. + + Il y a dans ce pays plus d'imagination que de sensibilité[165]. + + On est plus irrité contre les Allemands, quand on les voit manquer + d'énergie, que contre les Italiens, dont la situation politique a + depuis plusieurs siècles affaibli le caractère. Les Italiens + conservent toute leur vie, par leur grâce et leur imagination, des + droits prolongés à l'enfance; mais les physionomies et les manières + rudes des Germains semblent annoncer une âme ferme, et l'on est + désagréablement surpris quand on ne la trouve pas. Enfin, la + faiblesse du caractère se pardonne quand elle est avouée, et, dans + ce genre, les Italiens ont une franchise singulière qui inspire une + sorte d'intérêt, tandis que les Allemands, n'osant confesser cette + faiblesse qui leur va si mal, sont flatteurs avec énergie et + vigoureusement soumis[166].» + +Telle est la part du blâme dans le jugement que porte Madame de Staël +sur la nation allemande; les reproches sont sérieux et durent être +sentis; mais, après tout, c'est une question de savoir si quelques +Allemands n'eurent pas plus de peine à lui pardonner ses éloges que ses +critiques. + +À travers beaucoup de clameurs et le cliquetis des armes qui se +croisaient pour et contre le livre nouveau, ce livre atteignit son but, +au moins en ce qui concerne la littérature et les doctrines littéraires. +Il concourut énergiquement avec le mouvement qui déjà commençait à +entraîner les esprits. Il inaugura, en littérature, une ère nouvelle. Le +livre _De l'Allemagne_ fut, pour les jeunes talents et pour tous les +jeunes esprits, comme un navire sur lequel ils purent s'approcher assez +d'un nouveau rivage pour en recueillir les émanations enivrantes et les +arômes inconnus. Cette littérature, quoique étrangère, quoique +étonnante, semblait éveiller d'anciens souvenirs, et ranimer des +impressions effacées. Cette Allemagne était une soeur oubliée, par qui +des traditions de famille, perdues ailleurs, avaient été conservées. Et +puis, elle semblait apporter la liberté dans l'art, en élargir +l'enceinte, en multiplier les ressources, et la nouvelle génération, +fatiguée d'un classicisme qui n'était plus que l'écho d'un écho, +s'imagina (c'est une illusion de la jeunesse) en retrouvant la liberté, +avoir tout retrouvé. En mal ou en bien, l'influence du livre de Madame +de Staël fut capitale. Il mit fin à l'isolement de deux grandes nations +voisines; il révéla, pour la première fois, l'Allemagne à la France. +Tout le monde, en Allemagne, n'en voulut pas convenir; mais voici ce que +Goethe a écrit dans sa vieillesse: + + «Ce livre doit être considéré comme une puissante artillerie qui + pratiqua dans cette espèce de muraille de la Chine que des préjugés + surannés avaient élevée entre les deux peuples, une large brèche, + si bien qu'au delà du Rhin, et bientôt au delà du canal, on + s'informa plus exactement de nous, ce qui ne pouvait manquer de + nous assurer une grande influence sur tout l'occident de l'Europe.» + +Nous l'avons vu, Madame de Staël voulait emprunter à l'Allemagne pour +enrichir la France. Le rejeton nouveau qu'elle aspirait à greffer sur +l'arbre de la civilisation française, n'était autre chose que +l'enthousiasme, dont il lui semblait que le principe était mort dans les +coeurs français. Mais elle exécuta ce dessein en femme d'esprit, sans +l'afficher, sans l'annoncer, sans y enchaîner sa pensée. Traitant sa +nation comme un de ces malades pour qui un changement d'air est le +premier remède, elle fit faire à l'esprit français le voyage +d'Allemagne. Comme un guide plein de zèle, dont la propre curiosité est +à peine encore satisfaite, et dont l'opinion n'est pas fixée sur tous +les points, elle exposa l'Allemagne comme quelqu'un qui l'étudiait +encore, quoique les grands traits de la physionomie de ce pays fussent +déjà fortement dessinés dans sa pensée. L'ouvrage n'a rien de polémique +ni d'agressif, rien même qui sente le parti pris et l'intention arrêtée; +on n'y sent partout qu'une étude calme et désintéressée. Ceci n'est +point un artifice. Madame de Staël n'a ni plus ni moins de préoccupation +qu'elle n'en montre. Elle ne prêche pas l'enthousiasme allemand, elle ne +prêche pas l'Allemagne, elle ne prêche rien. Sa candeur et son +impartialité sont exemplaires. Elle veut avant tout faire connaître +l'Allemagne à la France, dans son faible comme dans son fort, dans ce +qui est bon à laisser comme dans ce qui est bon à prendre; et il faut +bien le dire, Madame de Staël a trop d'esprit pour donner dans +l'admiration niaise, est trop française aussi pour que tout lui plaise +chez les Allemands. Elle croit sans doute que les peuples sont faits +pour se guider mutuellement, que chacun possède quelque avantage qui lui +est propre, et que l'Allemagne, dans le moment actuel, a quelque chose à +donner à la France; mais si des relations plus suivies entre les deux +peuples lui paraissent désirables, désirables surtout pour son pays, +elle croit nécessaire avant tout qu'ils se connaissent bien l'un +l'autre; elle n'a rien, pour le moment, plus à coeur, et aussi, dans ce +portrait de l'Allemagne, est-elle sincère sans le moindre effort. + +Mais est-elle vraie? A-t-elle bien vu, a-t-elle bien jugé l'Allemagne? +Vous avez entendu l'opinion de Goethe; j'ignore si cette opinion est la +plus générale; j'ai, pour ma part, rencontré plus de gens disposés à la +contredire qu'empressés à la soutenir. La mauvaise humeur de plusieurs +va jusqu'à savoir peu de gré à Madame de Staël de son intention même. +Elle a loué, disent-ils, ce qu'il eût fallu blâmer; elle a blâmé ce +qu'il fallait louer. Je m'étonnerais que son dessein eût été mieux +accueilli. L'orgueil national, parfaitement égal à lui-même d'un pays à +l'autre, et ne présentant de différences que celles de la forme ou de +l'accent, empreint de fatuité en France, de dédain en Angleterre, en +Allemagne de rudesse, l'orgueil national a constamment récusé les +jugements de l'étranger. Rien de plus intraitable, de moins raisonnable +qu'un orgueil qui peut dire: _nous_, et qui semble n'être exigeant que +pour le compte d'autrui. Je le récuse à mon tour, et je crois bien +faire. Après quoi, tout n'irait pas mal si l'insuffisance de mon savoir, +ou, pour parler plus exactement, mon ignorance, ne me contraignait pas à +me récuser moi-même. Mais ne puis-je, à défaut d'un jugement en forme +que je ne me permets pas, vous dire au moins mes impressions? + +Je ne reproche pas à Madame de Staël de n'avoir pas procédé par analyse. +Cette méthode, qui paraît excellente parce qu'elle ne permet pas de rien +omettre, a souvent le désavantage, en disant tout, de ne rien dire; +j'entends rien d'intime, de singulier, de saisissant. L'individualité, +personnelle et même nationale, reste en dehors de toutes les analyses, +et ce n'est pas non plus la méthode des peintres. Voyez Saint-Simon: son +unique méthode est de n'en point avoir, et sa confusion ressemble +beaucoup plus à la vie qu'aucune analyse. La libre allure de Madame de +Staël ne la sert guère moins bien. Il ne serait pas toujours facile de +dire pourquoi tel sujet succède à tel autre; mais, quand on arrive à la +fin, il reste une impression vive, celle que laisse la rencontre d'une +personnalité distincte, de ce je ne sais quoi qui ne ressemble qu'à soi, +et qu'aucun nom appellatif, qu'aucune épithète ne désignerait à notre +gré. Est-ce l'Allemagne? Mais si ce n'est pas l'Allemagne, où donc un +objet imaginaire aurait-il pris cette empreinte si vive d'individualité, +cette physionomie si personnelle, où l'on sent, à ne pouvoir s'y +tromper, que tout est homogène, que tout se tient, que tout s'enchaîne? +Un poète du dix-huitième siècle a dit des écrivains de Port-Royal: + + Ils ont eu l'art de bien connaître L'homme qu'ils ont imaginé[167]. + +Madame de Staël, à son tour, aurait-elle eu l'étrange secret de bien +connaître une Allemagne qui n'existait pas? Le faux peut-il avoir cet +air-là? peut-il faire cette impression? Nous n'en croyons rien. Pour +autant que nous connaissons l'Allemagne, nous croyons que Madame de +Staël l'a bien connue, l'a bien exprimée; mais nous ne croyons pas +qu'elle l'ait approfondie. + +L'époque où elle visita cette grande nation ne pouvait pas la lui +manifester tout entière. Bien des germes, qui s'éveillèrent plus tard, +sommeillaient. On peut dire, en un sens figuré, que Madame de Staël +visita l'Allemagne en hiver, lorsqu'une neige épaisse couvrait et +réchauffait le sol. Madame de Staël n'avait pas pu non plus pénétrer +jusqu'au fond de la société; en tout pays, et peut-être en Allemagne +plus qu'ailleurs, les hautes classes ne représentent qu'imparfaitement +l'esprit national; elles ont quelque chose de cosmopolite et parfois +d'étranger dans leur propre pays qui vous désappointe et vous +déconcerte. Et au reste, ni la société vue à ses divers étages, ni la +littérature contemporaine, ni les idées dominantes ne révèlent tout le +secret de l'individualité nationale. Aucun peuple ne montre à la fois +tout ce qu'il est; chaque moment ne révèle de lui qu'une partie. +L'histoire du peuple, l'étude de sa langue sont, en tout temps, un +complément d'information indispensable. Ceci, je l'avoue, suppose ce qui +est en question pour plusieurs, savoir: qu'un peuple, aussi bien qu'un +individu, est doué de l'identité personnelle, et que ses différents +états, en se succédant, se rattachent à un moi constant et inaltérable. +Il est vrai que je crois à cette identité, quoique je ne puisse +méconnaître avec quelle rapidité le type moral d'une nationalité +s'altère chez les individus expatriés, ou du moins chez leurs premiers +descendants. Mais, sous des formes et dans des conditions différentes, +l'identité morale d'une nation est aussi réelle que celle d'un individu; +la véritable unité de son histoire est l'unité de son caractère, et sa +langue, formée en même temps et d'un même effort que son caractère, en +est à la fois le monument, le garant et la sauvegarde. C'est en +interrogeant ces deux témoins que Madame de Staël aurait sondé le +caractère et discerné la vocation de la race allemande; et des traits +qui lui ont échappé auraient vivement attiré son attention. Je suis peu +disposé à en croire sur parole l'exaltation patriotique de certains +écrivains allemands, au dire desquels la nation aurait inventé tous les +sentiments nobles et délicats dont s'honore et s'embellit la +civilisation moderne. N'en ai-je pas vu qui transportaient sans façon au +_germanisme_, religion de leur façon, tous les bienfaits dont l'Europe +entière, cis et transatlantique, s'accorde à faire honneur au +christianisme? Mais il n'est guère possible de méconnaître l'importance +morale d'une race dont le mélange avec la race celtique et la race +romaine a décidément, sous les auspices du christianisme, créé le moyen +âge et les nationalités modernes. Si l'élément latin est partout, +l'élément teutonique est partout aussi; mais sans doute c'est en +Allemagne qu'il faut surtout le chercher. Et ce n'est pas assez de +vanter, avec Madame de Staël, cette loyauté de caractère, qui répond, +chez l'Allemand, à la générosité du Français, à la dignité de l'Anglais; +il y a des traits plus distinctifs et plus profonds. Il en est qu'on ne +peut presque nommer qu'au moyen de la langue allemande: c'est ce je ne +sais quoi de généralement humain (_allgemein menschlich_) dans le +caractère et surtout dans l'esprit, qui permet à l'Allemand de tout +comprendre, qui l'autorise à dire avec le poète: _Homo sum et nihil +humani a me alienum puto_, qui lui permet de se dépayser plus facilement +que tout autre peuple, et l'assimile si rapidement à l'indigène du pays +où il est transplanté. Ce qu'il y a de cosmopolite chez les différents +peuples leur vient du christianisme et de l'Allemagne. L'Allemagne peut, +sans aucune mauvaise allusion, être considérée en Europe comme _l'Empire +du milieu_; elle l'est au point de vue moral comme au point de vue +géographique. + +Je ne relève qu'un trait; il en est d'autres sans doute: je voulais +faire entendre seulement que l'étude de Madame de Staël n'a pas tout +approfondi, ni même tout embrassé. Mais si son analyse du caractère +allemand laisse à désirer quelque chose, elle a rendu avec un singulier +bonheur la physionomie de cette nation, par où je n'entends pas +seulement les dehors de la vie allemande, mais ses préjugés, ses +habitudes intellectuelles et le mouvement de sa pensée. Quoiqu'elle ne +ménage pas la vérité à ce peuple, on sent qu'elle le traite avec +affection: la louange est sérieuse; le blâme tempéré, autant qu'il se +peut, par l'enjouement. J'ai dit l'enjouement, et non l'ironie; car les +Allemands, qui comprennent peu l'ironie, soit dit à leur honneur, la +supportent mal, quand ils l'ont comprise. + +Les conseils ressemblent trop aux censures pour être beaucoup mieux +reçus; or tous ceux que renferme le livre _De l'Allemagne_ ne sont pas à +l'adresse des Français; plusieurs, et des meilleurs, sont adressés aux +Allemands eux-mêmes. Madame de Staël avait à coeur de voir cette grande +nation s'emparer de tous ses avantages, et s'assurer une influence +nécessaire au salut de l'Europe entière. Il serait difficile de +méconnaître cette pensée dans les passages suivants, où le conseil, en +prenant la forme d'une simple observation de fait, a plus de discrétion, +sans avoir moins de force: + + «L'imagination, qui est la qualité dominante de l'Allemagne artiste + et littéraire, inspire la crainte du péril, si l'on ne combat pas + ce mouvement naturel par l'ascendant de l'opinion et l'exaltation + de l'honneur. En France, déjà même autrefois, le goût de la guerre + était universel; et les gens du peuple risquaient volontiers leur + vie, comme un moyen de l'agiter, et d'en sentir moins le poids. + C'est une grande question de savoir si les affections domestiques, + l'habitude de la réflexion, la douceur même de l'âme, ne portent + pas à redouter la mort; mais si toute la force d'un état consiste + dans son esprit militaire, il importe d'examiner quelles sont les + causes qui ont affaibli cet esprit dans la nation allemande. Trois + mobiles principaux conduisent d'ordinaire les hommes au combat: + l'amour de la patrie et de la liberté, l'amour de la gloire, et le + fanatisme de la religion[168].» + +Ces trois mobiles, selon Madame de Staël, ont perdu leur force en +Allemagne, et n'en ont plus assez pour déterminer, à eux seuls du moins, +la résolution qu'elle appelait de tous ses voeux, disons la chose comme +elle est, l'énergique résistance à la France, dont l'auteur osait donner +le signal, elle Française, dans un livre imprimé en France. Je ne veux +pas supprimer la fin du chapitre: + + «Les institutions politiques peuvent seules former le caractère + d'une nation; la nature du gouvernement de l'Allemagne était + presque en opposition avec les lumières philosophiques des + Allemands. De là vient qu'ils réunissent la plus grande audace de + pensée au caractère le plus obéissant. La prééminence de l'état + militaire et les distinctions de rang les ont accoutumés à la + soumission la plus exacte dans les rapports de la vie sociale; ce + n'est pas servilité, c'est régularité chez eux que l'obéissance; + ils sont scrupuleux dans l'accomplissement des ordres qu'ils + reçoivent, comme si tout ordre était un devoir. Les hommes éclairés + de l'Allemagne se disputent avec vivacité le domaine des + spéculations, et ne souffrent dans ce genre aucune entrave; mais + ils abandonnent assez volontiers aux puissants de la terre tout le + réel de la vie. Ce réel, si dédaigné par eux, trouve pourtant des + acquéreurs qui portent ensuite le trouble et la gêne dans l'empire + même de l'imagination. L'esprit des Allemands et leur caractère + paraissent n'avoir aucune communication ensemble: l'un ne peut + souffrir de bornes, l'autre se soumet à tous les jougs; l'un est + très entreprenant, l'autre très timide; enfin, les lumières de l'un + donnent rarement de la force à l'autre, et cela s'explique + facilement. L'étendue des connaissances dans les temps modernes ne + fait qu'affaiblir le caractère, quand il n'est pas fortifié par + l'habitude des affaires et l'exercice de la volonté. Tout voir et + tout comprendre est une grande raison d'incertitude; et l'énergie + de l'action ne se développe que dans ces contrées libres et + puissantes, où les sentiments patriotiques sont dans l'âme comme le + sang dans les veines, et ne se glacent qu'avec la vie[169].» + +Ailleurs nous lisons, et ceci peut passer pour un conseil: + + «L'esprit de chevalerie règne encore chez les Allemands, pour ainsi + dire, passivement; ils sont incapables de tromper, et leur loyauté + se retrouve dans tous les rapports intimes; mais cette énergie + sévère, qui commandait aux hommes tant, de sacrifices, aux femmes + tant de vertus, et faisait de la vie entière une oeuvre sainte où + dominait toujours la même pensée, cette énergie chevaleresque des + temps jadis n'a laissé dans l'Allemagne qu'une empreinte effacée. + Rien de grand ne s'y fera désormais que par l'impulsion libérale + qui a succédé dans l'Europe à la chevalerie[170].» + +Il ne tient plus qu'à l'Autriche de prendre pour un conseil le passage +suivant: + + «Il y a deux routes à prendre en toutes choses: retrancher ce qui + est dangereux, ou donner des forces nouvelles pour y résister. Le + second moyen est le seul qui convienne à l'époque où nous vivons; + car l'innocence ne pouvant être de nos jours la compagne de + l'ignorance, celle-ci ne fait que du mal. Tant de paroles ont été + dites, tant de sophismes répétés, qu'il faut beaucoup savoir pour + bien juger, et les temps sont passés où l'on s'en tenait en fait + d'idées au patrimoine de ses pères. On doit donc songer, non à + repousser les lumières, mais à les rendre complètes, pour que leurs + rayons brisés ne présentent point de fausses lueurs. Un + gouvernement ne saurait prétendre à dérober à une grande nation la + connaissance de l'esprit qui règne dans son siècle; cet esprit + renferme des éléments de force et de grandeur, dont on peut user + avec succès quand on ne craint pas d'aborder hardiment toutes les + questions: on trouve alors dans les vérités éternelles des + ressources contre les erreurs passagères, et dans la liberté même + le maintien de l'ordre et l'accroissement de la puissance[171].» + +Mais de tous les conseils que les Allemands purent trouver dans ce +livre, le plus caractéristique et le plus spirituellement donné est +celui que développe le chapitre intitulé: _Des étrangers qui veulent +imiter l'esprit français_. Etre soi-même était aux yeux de Madame de +Staël la première condition de la force; être un autre que soi-même lui +paraissait à bon droit un principe de faiblesse. Le travers de +l'imitation, la recherche des qualités étrangères et des grâces qui +n'ont de la grâce qu'à condition d'être naturelles, c'était, à son avis, +un grand tort et un grand malheur; elle n'ajoute pas: une peine perdue +et un grand ridicule, mais elle le fait bien sentir. Je cite quelques +passages: + + «Les étrangers, quand ils veulent imiter les Français, affectent + plus d'immoralité, et sont plus frivoles qu'eux, de peur que le + sérieux ne manque de grâce, et que les sentiments ou les pensées + n'aient pas l'accent parisien. + + »L'esprit allemand s'accorde beaucoup moins que tout autre avec + cette frivolité calculée;... il a besoin d'approfondir pour + comprendre; il ne saisit rien au vol, et les Allemands auraient + beau, ce qui certes serait dommage, se désabuser des qualités et + des sentiments dont ils sont doués, que la perte du fond ne les + rendrait pas plus légers dans les formes, et qu'ils seraient plutôt + des Allemands sans mérite que des Français aimables. + + »L'Ascendant des manières des Français a préparé peut-être les + étrangers à les croire invincibles. Il n'y a qu'un moyen de + résister à cet ascendant: ce sont des habitudes et des moeurs + nationales très décidées. Dès qu'on cherche à ressembler aux + Français, ils l'emportent en tout sur tous. + + »L'imitation des étrangers, sous quelque rapport que ce soit, est + un défaut de patriotisme[172].» + +Elle retourne contre lui-même, d'une manière piquante, le travers +qu'elle veut détruire. Les Français peuvent être flattés qu'on les +imite; mais l'imitation en elle-même leur déplaît; ce qu'ils demandent à +l'étranger, ce n'est pas leur propre image, ce sont des moeurs originales +et vraiment étrangères à leur égard: + + «Les Français, hommes d'esprit, lorsqu'ils voyagent, n'aiment point + à rencontrer, parmi les étrangers, l'esprit français, et + recherchent surtout les hommes qui réunissent l'originalité + nationale à l'originalité individuelle.» + +Et elle ajoute: + + «Il n'y a point de nature, point de vie dans l'imitation: et l'on + pourrait appliquer, en général, à tous ces esprits, à tous ces + ouvrages imités du français, l'éloge que Roland, dans l'Arioste, + fait de sa jument qu'il traîne après lui: _Elle réunit_, dit-il, + _toutes les qualités imaginables, mais elle a pourtant un défaut, + c'est qu'elle est morte_[173].» + +Rien n'était mieux d'accord avec ce conseil qu'un livre destiné tout +entier à prouver que les Allemands, pour bien faire, n'avaient qu'à se +ressembler, et qu'ils ne pouvaient que perdre à échanger, au cas qu'un +tel échange soit possible, leurs qualités contre celles de toute autre +nation. La majeure partie du livre aboutit à cette démonstration. Mais +c'est surtout dans la littérature et dans la philosophie que Madame de +Staël voit se manifester la supériorité de l'Allemagne. Ces deux parties +de l'ouvrage n'ont pourtant pas été les mieux accueillies dans le pays à +l'honneur duquel elles paraissent consacrées. Je suis bien loin de +penser qu'elles ne laissent rien à désirer. On cherche dans la première +des idées générales mieux circonscrites, mieux arrêtées. Ce que dit +l'auteur de la poésie en général, du romantisme en particulier, a pu +sembler très fort à l'époque où le livre parut, et doit paraître +aujourd'hui bien vague. Ces choses, pourtant, ne parurent alors que trop +précises à certains critiques du pays de l'auteur. Dire que le +raisonnement combiné avec l'éloquence n'est point encore de la +poésie[174], souscrire à ce principe de l'esthétique allemande qui ne +veut point voir dans l'imitation de la nature, mais dans le beau idéal, +le principal objet de l'art[175], c'était, à l'égard de la France, +professer des nouveautés hardies, et jeter dans le sol de la littérature +des germes féconds. Les appréciations des auteurs et des ouvrages sont +spirituelles, délicates, et font preuve souvent d'une rare pénétration; +les analyses sont pleines de mouvement et de vie, et les passages cités +sont traduits avec un grand talent; le respect du génie, le naïf +sentiment du beau, éclairent tous les pas de l'écrivain, et nulle part +le préjugé français ne lui fait méconnaître des beautés véritables, ni +l'engouement, la méprise de la nouveauté ou une docilité de néophyte ne +lui fait prendre, comme à tant d'autres, quelque idole difforme pour une +divinité. Après cela, il ne coûte rien d'avouer que tout le monde, dans +un certain sens, en sait plus sur ces sujets que Madame de Staël n'en +pouvait savoir alors. Nous en savons même un peu trop pour notre +plaisir; et nous aurions raison d'envier à la génération que +représentait Madame de Staël, la fraîcheur de ses impressions. Quoi +qu'il en soit, ce qu'elle écrivit il y a trente ans était neuf alors; il +y avait du mérite à le penser, et si les paradoxes de 1810 sont +aujourd'hui des axiomes, il n'y a pas là, ce me semble, la matière d'une +critique. + +Il n'y a pas de justice non plus à reprocher à celui qui, le premier, +met une idée en circulation, de ne lui avoir pas donné l'expression la +plus rigoureuse, la formule la plus parfaite. Inventer n'est pas si +commun qu'il ne faille faire grâce de quelque chose aux inventeurs. Je +sais qu'on n'y est pas trop disposé, et qu'il faudrait, pour contenter +certaines gens, avoir tout vu, tout prévu, n'avoir failli en rien. Je +sais aussi que cette injustice finit par être utile, et que les ennemis +d'une idée nouvelle sont ceux qui ont mission de la mûrir et de la +perfectionner; mais il vaudrait toujours mieux ne pas arriver à la +vérité par l'injustice. Toutefois, il est très vrai que les critiques +passionnées, amères, étroites, dont le livre _De l'Allemagne_ fut +l'objet en France et en Allemagne, ont été, pour les doctrines de ce +livre, autant de filtres où elles se sont épurées. Nous sommes tous, +aujourd'hui, bien au delà de ces doctrines; aux moins hardis elles +paraissent timides; la critique, l'esthétique ont obtenu de nouvelles +bases, et si l'ouvrage de Madame de Staël ne les a pas fournies, ne les +a pas indiquées, il a certainement obligé cette science et cet art à se +constituer sur des principes nouveaux. + +Ne dirons-nous rien de l'aménité charmante de Madame de Staël dans la +critique? Certes, si dans ce périlleux métier la forme pouvait jamais +emporter le fond, tant d'équité, tant de ménagement aurait dû faire tout +passer. On dit que la brutalité vaut mieux; je n'en croirai rien jusqu'à +la preuve, et la preuve est encore bien loin. Qu'on soit sans +miséricorde pour le charlatanisme avéré, rien de mieux: mais je ne +croirai jamais qu'il soit nécessaire de traiter le génie sans respect et +sans ménagement. C'est surtout au milieu d'un peuple spirituel, +accoutumé à entendre à demi-mot, que la brutalité serait inexcusable. +Louer Madame de Staël de s'en être abstenue, ce serait lui faire injure; +mais ce dont on peut la louer, c'est d'avoir su réunir à la plus +parfaite sincérité la plus aimable douceur: _Suaviter in modo, fortiter +in re_. Vous rappelez-vous de quelle manière elle critique l'épisode de +Cidli et Semida dans le poème du _Messie_? + + «Il faut l'avouer, dit-elle, il résulte un peu de monotonie d'un + sujet continuellement exalté; l'âme se fatigue par trop de + contemplation, et l'auteur aurait quelquefois besoin d'avoir + affaire à des lecteurs déjà ressuscités, comme Cidli et + Semida[176].» + +Toutes les critiques ne comportent pas ces tours enjoués: mais dans le +ton le plus sérieux, elle ne met jamais ni dureté, ni sarcasme. Il +fallait bien que le reproche d'obscurité que Madame de Staël, en bonne +Française, ne pouvait s'empêcher de faire aux écrivains allemands, +trouvât sa place quelque part; mais pouvait-on y mettre à la fois plus +de modération et de franchise que dans les passages suivants: + + «Les lecteurs allemands considèrent un moindre degré d'obscurité + comme la clarté même, et les écrivains ne donnent pas toujours aux + ouvrages de l'art cette lucidité frappante qui leur est si + nécessaire[177].» + + «Les Allemands de la nouvelle école pénètrent avec le flambeau du + génie dans l'intérieur de l'âme. Mais quand il s'agit de faire + entrer leurs idées dans la tête des autres, ils en connaissent mal + les moyens; ils se mettent à dédaigner, parce qu'ils ignorent, non + la vérité, mais la manière de la dire. Le dédain, excepté pour le + vice, indique presque toujours une borne dans l'esprit; car, avec + plus d'esprit encore, on se serait fait comprendre, même des + esprits vulgaires, ou du moins on l'aurait essayé de bonne + foi[178]... Quand il s'agit de la métaphysique transcendante, aucun + aperçu, quelque vague qu'il soit, n'est à dédaigner, tous les + pressentiments peuvent guider, tous les à-peu-près sont encore + beaucoup. Il n'en est pas ainsi des affaires de ce monde: il est + possible de les savoir, il faut donc les présenter avec clarté. + L'obscurité dans le style, lorsqu'on traite des pensées sans + bornes, est quelquefois l'indice de l'étendue même de l'esprit: + mais l'obscurité dans l'analyse des choses de la vie prouve + seulement qu'on ne les comprend pas[179].» + + «Les Allemands se plaisent dans les ténèbres; souvent ils remettent + dans la nuit ce qui était au jour, plutôt que de suivre la route + battue; ils ont un tel dégoût pour les idées communes, que, + lorsqu'ils se trouvent dans la nécessité de les retracer, ils les + environnent d'une métaphysique abstraite qui peut les faire croire + nouvelles jusqu'à ce qu'on les ait reconnues. Les écrivains + allemands ne se gênent point avec leurs lecteurs; leurs ouvrages + étant reçus et commentés comme des oracles, ils peuvent les + entourer d'autant de nuages qu'il leur plaît; la patience ne + manquera point pour écarter ces nuages; mais il faut qu'à la fin on + aperçoive une divinité; car ce que les Allemands tolèrent le moins, + c'est l'attente trompée; leurs efforts mêmes et leur persévérance + leur rendent les grands résultats nécessaires. Dès qu'il n'y a pas + dans un livre des pensées fortes et nouvelles, il est bien vite + dédaigné; et si le talent fait tout pardonner, l'on n'apprécie + guère les divers genres d'adresse par lesquels on peut essayer d'y + suppléer[180].» + +À la lecture des pages où l'auteur rend compte à ses compatriotes de la +philosophie des Allemands, le premier mot de la critique, je m'en +souviens fort bien, fut celui-ci: Madame de Staël n'est point l'auteur +de ces pages; et on les attribuait à des plumes très habiles et très +compétentes; puis, comme il fallut bien les lui rendre, on se rabattit à +dire: Elle n'y entend rien. On le dit surtout plus tard, quand on crut +mieux connaître et que réellement on connut mieux la philosophie +allemande. Mais on ne se souvient pas assez de ce qu'avait dit l'auteur, +à la suite de son analyse de Kant: + + «Je ne me flatte assurément pas d'avoir pu rendre compte, en + quelques pages, d'un système qui occupe, depuis vingt ans, toutes + les têtes puissantes de l'Allemagne; mais j'espère en avoir dit + assez pour indiquer l'esprit général de la philosophie de Kant, et + pour pouvoir expliquer dans les chapitres suivants l'influence + qu'elle a exercée sur la littérature, les sciences et la + morale[181].» + +Ailleurs elle dit encore: + + «En lisant le compte que je viens de rendre des idées principales + de quelques philosophes allemands, leurs partisans trouveront avec + raison que j'ai indiqué bien superficiellement des recherches très + importantes[182].» + +On voit où se réduisait l'ambition de l'auteur: elle voulait ajouter au +portrait de l'Allemagne un dernier trait en disant quelle était la +philosophie de ce pays; car si l'on a dit que la littérature est +l'expression de la société, pourquoi ne le dirait-on pas de la +philosophie, soit qu'on la considère comme une partie intégrante ou +comme le résumé abstrait de la littérature? Pour atteindre ce but, ce +qu'a fait l'auteur suffisait: elle était tenue de ne point défigurer les +systèmes dont elle rendait compte; mais il y eût eu, ce me semble, de la +pédanterie à exiger davantage. Si l'on se reporte à la date de 1810, si +l'on se rappelle qu'à cette époque la philosophie de Kant, et celle-là +seulement, n'était guère connue en France que de nom, et que Charles +Villers avait seul pris les devants sur l'auteur du livre _De +l'Allemagne_, dans un exposé de la philosophie de Kant publié en 1801, +on sentira plus d'admiration pour le travail de Madame de Staël, que +l'on ne sera frappé de ses lacunes et de ses imperfections. + +Il serait injuste de reprocher à l'auteur de n'avoir jamais vu dans la +philosophie un effet, mais toujours une cause, et la cause de tous les +effets; car elle a dit bien clairement du sensualisme, et sans doute +elle l'eût dit aussi de tout autre système: «Cette philosophie doit sans +doute être considérée autant comme l'effet que comme la cause de la +disposition actuelle des esprits[183];» mais il n'est pas injuste de +dire qu'elle a beaucoup plus insisté sur le second de ces points de vue +que sur le premier. + + «Le système philosophique adopté dans un pays exerce une grande + influence sur la tendance des esprits; c'est le moule universel + dans lequel se jettent toutes les pensées; ceux même qui n'ont + point étudié ce système se conforment sans le savoir à la + disposition générale qu'il inspire[184].» + +Cette phrase est le thème, ou l'idée fondamentale, de toute la partie du +livre qui concerne la philosophie allemande. Le caractère de toute cette +philosophie, aux yeux de Madame de Staël, était le spiritualisme; ce +n'est pas encore le moment de voir si, même alors, cela était exactement +vrai; et quant aux intentions, ou plutôt au plan qu'elle attribue au +fondateur de la philosophie critique[185], c'est un secret qui reste +entre Dieu et lui: mais en supposant que la doctrine allemande soit +spiritualiste, il importe, d'un côté, de ne pas s'exagérer les +conséquences pratiques, les résultats sociaux de cette doctrine, et d'un +autre côté, d'en expliquer la genèse, de faire comprendre quelles causes +ont amené ou déterminé le triomphe de cette théorie. Sous ces deux +rapports, la troisième partie du livre _De l'Allemagne_ me semble donner +prise à des critiques fondées. Il était digne de l'auteur, et peut-être +était-il en son pouvoir de mieux mesurer l'influence des doctrines, et +d'en mieux raconter la naissance ou l'avènement. + +On pourrait reprocher aussi à Madame de Staël d'avoir parlé d'une +philosophie allemande comme s'il n'y en avait qu'une seule, comme si ce +fleuve jaillissait tout entier d'une même source et roulait la même eau +jusqu'à son embouchure, comme si les successeurs de Kant n'en étaient +pas les adversaires plutôt que les continuateurs. Il y a bien quelque +chose de commun entre eux; mais ce qui leur est commun ne suffit pas +pour faire affirmer l'unité d'une philosophie, où rien, au contraire, ne +frappe autant que le nombre et l'immensité des divergences. Madame de +Staël elle-même n'est-elle pas obligée de nous signaler entre tel ou tel +de ces systèmes des oppositions radicales? Et le seul principe d'unité +qu'on aperçoive entre tous, à partir de celui de Kant, n'est-ce pas +l'audace titanesque de la spéculation ou la froide intrépidité de la +dialectique? + + Ter sunt conati imponere Pelio Ossam. + +Mais s'égaler les uns les autres en audace, ou, si l'on veut, en +grandeur, aspirer tous ensemble à l'absolu, à l'infini, est-ce avoir une +même philosophie? Madame de Staël, il est vrai, a cru démêler, entre +tous les systèmes dont l'Allemagne se préoccupait alors, un trait +d'unité moins vague et moins illusoire: + + «Les Allemands, dit-elle, regardent le sentiment comme un fait, + comme le fait primitif de l'âme, et la raison philosophique comme + destinée seulement à rechercher la signification de ce fait[186].» + +Les philosophies de l'Allemagne étaient-elles, en effet, si bien +d'accord là-dessus? avaient-elles, comme de concert, fait cette réserve? +Je n'en ai pas connaissance, et je crois plutôt que ce qui les +caractérise toutes ensemble, c'est de ne rien réserver. + +Madame de Staël n'aime tant les philosophes allemands que parce qu'elle +les croit spiritualistes. Mais leur vol les avait, dès lors, emportés +bien loin par delà les questions qui s'agitent entre les sectateurs de +Condillac et ses adversaires, et ils abandonnent ces questions, avec +quelque dédain, à ceux qui n'ont pu les suivre dans leur gigantesque +essor: elles n'existent pas pour eux; il n'y a lieu pour la philosophie +allemande, ni à être spiritualiste, ni à ne l'être pas: l'idéalisme est +autre chose que le spiritualisme, et, à bien y regarder, ce qui porte ce +dernier nom n'est pas moins compromis par l'idéalisme que par le +matérialisme, par Hegel que par Condillac. Les Français pouvaient +trouver leur compte à échanger le matérialisme contre une doctrine plus +élevée; mais quel avantage espérer d'un échange entre Condillac et les +nouveaux systèmes allemands, entre le matérialisme et le panthéisme, +c'est-à-dire entre deux négations également absolues, également +funestes? + +Au reste, la philosophie allemande pouvait-elle devenir, +deviendra-t-elle jamais la philosophie française? La philosophie, au +moins dans la direction et dans la portée que lui ont données les +nouveaux systèmes, se transporte-t-elle, comme la chimie, comme les +mathématiques, comme les inventions des arts, comme la vérité? Quelques +personnes ont osé se faire cette question, et j'ose la faire après +elles. + +À défaut de sa philosophie, demanderons-nous à l'Allemagne cet +enthousiasme dont Madame de Staël semble faire l'apanage, la prérogative +de cette grande nation? Sachons d'abord ce que c'est que cet +enthousiasme; cherchons ce rameau d'or, au sujet duquel une autre Pythie +semble nous dire aujourd'hui: + +... Latet arbore opaca + Aureus et foliis et lento vimine ramus... + Ergo alte vestiga oculis, et rite repertum + Carpe manu[187]. + +Je vous préviens, Messieurs, que je n'attaque aucune des opinions de +Madame de Staël. Je ne serais pas embarrassé de trouver dans son livre +tous les éléments de l'opinion que je défends. Ces éléments, je voudrais +les voir rassemblés, et certaines distinctions plus vivement accusées. + + «L'enthousiasme, dit Madame de Staël, prête de la vie à ce qui est + invisible, et de l'intérêt à ce qui n'a point d'action immédiate + sur notre bien-être dans ce monde[188].» + +La phrase que nous venons de lire peut passer pour une très bonne +définition de l'enthousiasme. Je crois que ce qui subordonne toute notre +vie à une pensée, à une poursuite dont l'objet ne promet rien à notre +égoïsme, rien à nos passions, peut prendre le nom d'enthousiasme. + +Mais il y a plusieurs enthousiasmes, comme il y a plusieurs religions; +et de même que nous donnons le nom commun de religion à des cultes très +différents dans leur objet, très opposés dans leur tendance, nous +donnerons le nom d'enthousiasme à _toute passion purement +contemplative_, quel qu'en soit l'objet, quelle qu'en soit la direction. +Il n'y a presque rien qui ne puisse devenir l'objet de l'enthousiasme. +L'enthousiasme correspond à l'infini; mais tantôt il s'adresse +réellement à l'infini, tantôt il trompe son propre besoin, il donne le +change à son propre principe, en prêtant aux objets finis le caractère +et les privilèges de l'infini. L'Égypte déifiait un boeuf ou les légumes +de ses jardins; à notre manière, nous faisons de même. + +L'enthousiasme égaré à ce point peut-il encore mériter quelque estime? +Est-il encore digne de son nom, qui signifie: _un Dieu au dedans de +nous_? Une âme qui s'enthousiasme pour ce qui est vulgaire +diffère-t-elle essentiellement d'une âme vulgaire? C'est une question. +Je me sens disposé à la résoudre affirmativement. Je déplore de +déplorables aberrations, une prodigalité si peu raisonnable; mais je ne +puis, en thèse générale, refuser toute espèce de valeur à une passion +qui n'a rien d'égoïste, rien au moins de grossièrement égoïste. + +Mais on me permettra de préférer l'enthousiasme qui ne s'égare point à +l'enthousiasme qui s'égare, l'enthousiasme qui s'élève à celui qui +s'abaisse. J'irai plus loin: quoique l'un et l'autre révèlent la +présence, dans l'âme, du même besoin, du même principe, je ne puis +m'empêcher d'attribuer plus de valeur à l'âme capable du premier de ces +enthousiasmes qu'à l'âme susceptible du second seulement, à l'être moral +qui s'élance vers le véritable infini qu'à celui qui se précipite vers +le fini déguisé en infini, à celui qui aspire à la vérité absolue qu'à +celui qui s'éprend de la vérité relative, à l'homme qui s'enflamme pour +le bon qu'à celui que consume l'amour du beau, à l'homme qui met le +devoir au-dessus de la spéculation qu'à celui qui met la spéculation ou +la pensée au-dessus de la matière. Je reconnais, après Pascal, trois +ordres de grandeur, morale, intellectuelle, matérielle et je mesure +entre la première et la seconde une distance infiniment plus grande +qu'entre la seconde et la dernière. + +Quelle différence y a-t-il quelquefois entre l'enthousiasme et la +pédanterie? Pourriez-vous me le dire? Et encore ai-je bien soin +d'écarter les éléments qui, en se mêlant à l'enthousiasme, le +transformeraient en fanatisme. + +Que l'Allemagne soit capable d'enthousiasme, dans l'application la plus +élevée de ce mot, je le crois, et elle l'a prouvé. Que cet enthousiasme +moral soit même un des traits distinctifs du caractère allemand, je ne +prétends pas le nier. Mais il est plus certain que l'Allemagne se +distingue entre les nations par cet enthousiasme spéculatif, cette +ferveur d'abstraction, qui lui a fait donner par Madame de Staël le +magnifique nom de _patrie de la pensée_[190]. C'est même, si j'ai bien +lu ce beau livre, c'est de cet enthousiasme plutôt que de tout autre que +Madame de Staël fait honneur à l'Allemagne; c'est de cet enthousiasme +qu'elle voudrait doter son propre pays, et elle nous invite elle-même, +sans le vouloir, à évaluer ce trait de caractère ou cette disposition de +l'esprit. + +Je l'ai déjà dit, quand je compare cette préoccupation avec celles qui +ont pour objet la matière et pour principe l'égoïsme, j'honore ceux qui +en sont atteints. Mais je voudrais savoir deux choses: cet enthousiasme +intellectuel entraîne-t-il avec lui l'enthousiasme moral, y conduit-il +nécessairement, a-t-il avec cette excellente préoccupation quelque +affinité naturelle; et en second lieu, cet amour de l'abstraction, cette +passion de la pensée élève-t-elle une barrière entre notre âme et +l'égoïsme, je dis au moins l'égoïsme le plus grossier? + +Messieurs, il serait souverainement injuste de ne pas avouer que la +position du spéculatif est plus élevée que celle du matérialiste +pratique, l'atmosphère où il respire, plus pure, et qu'un peuple de +penseurs, si l'on pouvait concevoir un tel peuple, ne présenterait pas +un aspect aussi affligeant, ne léguerait pas à l'histoire d'aussi +sanglants souvenirs, que tel autre peuple plus vivement, plus +exclusivement préoccupé de ce qu'on appelle les réalités de la vie. Mais +n'allons pas plus loin, et ne confondons pas ce qui est profondément +distinct. + +Entre la vérité spéculative et la vie morale il n'y a pas la continuité +que l'on suppose; la seconde n'est pas le prolongement de la première: +elles resteraient éternellement séparées sans la médiation du sens +moral, et le sens moral lui-même a besoin d'être restauré. + +Il est permis, il est utile, dans les travaux de la pensée, de se +dépréoccuper de tout, excepté des intérêts moraux. Faire abstraction des +intérêts matériels, c'est simplifier la question sans la dénaturer; +c'est l'épurer en quelque sorte. Mais se désintéresser même du bien dans +la recherche du vrai, c'est renoncer à trouver le vrai, puisque le vrai +est inséparable du bien. Le vrai sans le bien n'est pas vrai; le bien +est la première vérité, le vrai par excellence, le vrai du vrai. Tout +autre désintéressement nous enrichit de ce qu'il nous enlève, nous fait +pour ainsi dire exister davantage; celui-ci, je veux dire celui qui +affecte de ne pas voir dans le bien un intérêt et le suprême intérêt, +celui-ci est un suicide. + +Dans un écrit tout récent, _Notice sur la vie et les écrits de Madame +Necker de Saussure_, je trouve, sur ce sujet, quelques lignes +admirables, que je ne puis m'empêcher de vous citer: + + «Non, la soif de la vérité n'est pas cette recherche insolente qui + se dépouille de tout intérêt humain! peut-être même n'y a-t-il + d'autre guide pour trouver la vérité que le désir et le besoin de + s'y soumettre. Si l'âme n'est point inquiète du résultat, + l'intelligence ne procède point avec rigueur: celui-là travaille ou + trop mollement ou trop hardiment qui ne travaille point pour soi; + aussi trouvez-vous toujours quelque chose d'inconsistant dans les + théories purement spéculatives sur la destination de l'homme et sur + les problèmes qui s'y rattachent. Dans ces efforts, la pensée n'a + point de centre, et rien n'est régulièrement ordonné; on erre sur + la foi d'une métaphysique orgueilleuse et incertaine: la pierre de + touche de la vérité est dans les profondeurs d'une volonté droite: + sans les lumières de l'esprit cette volonté peut errer, mais sans + cette volonté l'esprit s'égare dans les questions en apparence les + plus éloignées de la morale pratique. La résolution de vivre selon + la règle et de se conformer aux lois divines prépare à les + découvrir. Il faut se garder de prendre sous ce rapport + l'indifférence pour le détachement: par le détachement on devient + une pièce intelligente de l'ordre général; la curiosité frivole, au + contraire, sous prétexte de désintéressement, erre à l'aventure sur + une mer infinie, et c'est alors qu'il apparaît clairement que, pour + trouver le vrai, il faut chercher le bien[191].» + +L'habitude de nous livrer à nos goûts sensuels, la recherche exclusive +des jouissances matérielles nous énerve et nous abrutit; c'est une +abstraction aussi, et la plus funeste de toutes; mais ne sera-t-il pas +permis de dire que l'abstraction qui fait taire les préoccupations de +l'âme au profit de celles de l'esprit, énerve aussi à sa manière, et, +dans un sens, nous abrutit. L'homme tout matière est méprisable, l'homme +tout esprit est effrayant. + +Quand la liberté prétend être plus qu'un moyen, tout est perdu en +politique; quand l'art devient son propre but, tout est perdu en +littérature: en morale pareillement, quand la pensée ne veut reconnaître +la vie morale ni pour son point de départ, ni pour son terme. La +doctrine de l'idée pour l'idée est plus fausse, s'il est possible, que +celle de l'art pour l'art. + +Il faut être préoccupé. La force d'un individu et d'un peuple n'est pas +d'être dépréoccupé, mais d'être préoccupé. L'Allemagne en 1813 était +préoccupée; elle se permettait ce qu'on a appelé plus tard des +présuppositions; elle s'élevait au-dessus de cette béatitude +philosophique, ou de ce quiétisme intellectuel, qu'on a appelé +_Voraussetsungslosigkeit_; elle fut grande alors, parce qu'elle avait +une grande passion. Individu ou peuple, on n'est jamais grand que par +là. Ou par de grandes pensées? direz-vous. Oui, mais rappelez-vous que +«les grandes pensées viennent du coeur[192].» Il reste, d'ailleurs, à +prouver que l'abstraction épure l'âme à proportion qu'elle fait autour +de l'esprit un vide parfait; il reste à prouver que ces spéculatifs, si +dépréoccupés des intérêts moraux, sont dépréoccupés également de tout le +reste, et qu'il ne reste dans leur âme aucune place pour les passions +basses. + +Si la pensée avait ses débauches, je dirais que l'Allemagne a fait +débauche de la pensée, et que souvent, à force de penser, elle a oublié +de vivre. Elle s'est fait illusion à elle-même; elle s'est crue d'autant +plus sérieuse qu'elle pensait plus profondément; le vrai sérieux n'est +pas là; il peut y avoir beaucoup de frivolité dans l'abstraction; la +frivolité, pour être triste ou pesante, n'en est pas plus sérieuse; et +une métaphysique creuse est une admirable enveloppe des pensées +triviales et des sentiments vulgaires. + +Les Français ont eu le malheur de nier l'immatériel; ils en sont venus à +traiter de métaphysique la morale et le devoir, et il est bien vrai que +la morale et le devoir, pris à leur principe, sont choses métaphysiques; +ce qui n'autorise ni à les nier, ni à les mépriser. Mais je dirai +néanmoins que les Français, à qui Madame de Staël prétendait inoculer +l'enthousiasme, en avaient plus montré au dix-huitième siècle, je dis +même au fort du dévergondage voltairien, lorsqu'ils poursuivaient la +réalisation de la vérité dans le gouvernement et dans la civilisation, +que les Allemands lorsque, nouveaux Ixions, ils poursuivaient au delà de +tous les cercles de la pensée humaine le fantôme de l'absolu. Conclure, +réaliser, n'est point contradictoire à l'enthousiasme; le tout est de +bien conclure et de réaliser le vrai. + +Trente ou quarante ans sont un jour dans la vie d'un grand peuple, et je +ne crois pas qu'il faille, sur ces trente ans, juger l'Allemagne. Je ne +saurais faire de la _Voraussetzungslosigkeit_, ou, si l'on veut, de +l'objectivisme outré, un trait fondamental et ineffaçable de son +caractère. Mais elle a violemment dérivé dans ce sens, et cette tendance +lui a porté préjudice. Je n'en connais pas de manifestation plus +significative que l'excessive admiration que Goethe a excitée, +précisément à titre de génie indifférentiste ou objectif, et +l'emportement avec lequel dans un temps on a renversé Schiller aux pieds +de cette idole. Je ne puis souffrir qu'on aime tant celui qui n'a rien +aimé ni rien haï, et qu'on veuille reconnaître le sceau du génie dans le +scepticisme et l'impassibilité. Il y a une contradiction plus que +bizarre à s'enthousiasmer pour l'absence même de l'enthousiasme. +Aristote s'étonnait qu'on pût parler d'aimer Jupiter, et je m'étonne à +mon tour qu'on puisse aimer ce Jupiter de la pensée et de l'art. Sans le +haïr, je puis comprendre qu'on le haïsse, aujourd'hui surtout; car +beaucoup des manifestations, dont l'Allemagne s'afflige et s'effraye, +dérivent, au moins indirectement, de Goethe et de ses admirateurs. + +Avoir démêlé dans la poésie de Goethe, comme l'a fait Madame de Staël, +les germes du scepticisme et de l'indifférence qui devaient, plus tard, +sous les auspices de ce grand poète, passer pour de la supériorité +d'esprit, ce n'était peut-être pas vers 1806, et de la part d'un +écrivain étranger, un petit mérite. Madame de Staël y met toute la +réserve de l'amitié et du respect; mais ce n'est ni se montrer faible, +ni frapper à côté, que de s'exprimer ainsi: + + «Une question plus importante, c'est de savoir si un tel ouvrage + (_les Affinités de choix_) est moral, c'est-à-dire, si l'impression + qu'on en reçoit est favorable au perfectionnement de l'âme; les + événements ne sont de rien à cet égard dans une fiction; on sait si + bien qu'ils dépendent de la volonté de l'auteur, qu'ils ne peuvent + réveiller la conscience de personne: la moralité d'un roman + consiste donc dans les sentiments qu'il inspire. On ne saurait nier + qu'il n'y ait dans le livre de Goethe une profonde connaissance du + coeur humain, mais une connaissance décourageante; la vie y est + représentée comme une chose assez indifférente, de quelque manière + qu'on la passe; triste quand on l'approfondit, assez agréable quand + on l'esquive, susceptible de maladies morales qu'il faut guérir si + l'on peut, et dont il faut mourir si l'on n'en peut guérir.--Les + passions existent, les vertus existent; il y a des gens qui + assurent qu'il faut combattre les unes par les autres; il y en a + d'autres qui prétendent que cela ne se peut pas; voyez et jugez, + semble dire l'écrivain qui raconte, avec impartialité, les + arguments que le sort peut donner pour et contre chaque manière de + voir. + + On aurait tort cependant de se figurer que ce scepticisme soit + inspiré par la tendance matérialiste du dix-huitième siècle; les + opinions de Goethe ont bien plus de profondeur, mais elles ne + donnent pas plus de consolations à l'âme. On aperçoit dans ses + écrits une philosophie dédaigneuse, qui dit au bien comme au mal: + Cela doit être, puisque cela est; un esprit prodigieux, qui domine + toutes les autres facultés, et se lasse du talent même, comme ayant + quelque chose de trop involontaire et de trop partial; enfin, ce + qui manque surtout à ce roman, c'est un sentiment religieux ferme + et positif: les principaux personnages sont plus accessibles à la + superstition qu'à la croyance; et l'on sent que dans leur coeur, la + religion, comme l'amour, n'est que l'effet des circonstances et + pourrait varier avec elles. + + Dans la marche de cet ouvrage, l'auteur se montre trop incertain; + les figures qu'il dessine, et les opinions qu'il indique ne + laissent que des souvenirs vacillants; il faut en convenir, + beaucoup penser conduit quelquefois à tout ébranler dans le fond de + soi-même; mais un homme de génie tel que Goethe doit servir de + guide à ses admirateurs dans une route assurée. Il n'est plus temps + de douter, il n'est plus temps de mettre, à propos de toutes + choses, des idées ingénieuses dans les deux côtés de la balance; il + faut se livrer à la confiance, à l'enthousiasme, à l'admiration que + la jeunesse immortelle de l'âme peut toujours entretenir en + nous-mêmes; cette jeunesse renaît des cendres mêmes des passions: + c'est le rameau d'or qui ne peut se flétrir, et qui donne à la + Sibylle l'entrée dans les champs élyséens[193].» + +Le compte que nous rend Madame de Staël des opinions d'autrui ne saurait +être plus intéressant que celui qu'elle nous rend, chemin faisant, et +même dans des chapitres particuliers, de ses propres opinions. Rien dans +tout le livre n'est plus beau que ces chapitres, dont se compose à peu +près toute la quatrième partie, annoncée sous ce titre: _De la Religion +et de l'Enthousiasme_. + +Ce sont ces chapitres surtout qui nous autorisent à dire que le livre +_De l'Allemagne_ marque le point de maturité et de la pensée et du +talent de Madame de Staël. Le progrès a eu lieu sur tous les points, et +jusque dans le style qui est plus riche et plus moelleux que dans +_Corinne_ même; toutefois c'est dans le domaine des convictions morales +qu'un plus grand intervalle sépare Madame de Staël d'elle-même. Nous +croyons avoir dit, en abordant l'étude de ses ouvrages, qu'on peut la +voir, de l'un à l'autre, graviter vers le christianisme; mais nulle part +la puissance qui l'attire vers ce centre de lumière, ne parait plus +impérieuse. Il y a plus que le pressentiment, il y a déjà l'intelligence +de la vérité chrétienne, et l'on serait tenté de dire les conséquences +avant le principe, dans bien des passages de cette dernière partie. Ce +que Madame de Staël connaissait alors, ce qu'elle acceptait du dogme +chrétien, je ne le sais pas directement; je sais seulement que le dogme +chrétien, ce qui fait que l'Evangile est l'Evangile, est implicitement +professé par Madame de Staël, lorsqu'elle énonce des maximes, +lorsqu'elle pose des principes dont l'Evangile n'est pas seulement la +sanction, mais la base nécessaire et unique. En christianisme, vous le +savez, le dogme est dans la morale, comme la morale est dans le dogme. +Les dogmes sont des faits surnaturels, où s'exprime, se prononce une +pensée morale; en sorte que, d'un bout à l'autre de la religion, tout +est morale, y compris la morale. Il y a donc, plus que Madame de Staël +ne l'a cru peut-être, du dogme, du christianisme, dans la dernière +partie de son ouvrage; il y en a même plus que dans tel écrit +entièrement et uniquement dogmatique; mais sans insister davantage +là-dessus, constatons seulement, sur quelques points, l'heureuse +différence qui se fait remarquer entre les anciennes opinions de Madame +de Staël, et celle dont le livre _De l'Allemagne_ renferme l'éloquente +expression. + +Vous vous rappelez quel jugement l'auteur portait, en 1796, sur les +vertus religieuses. Aujourd'hui elle déclare que toutes les qualités de +ce monde disparaissent à côté des vertus vraiment religieuses; elle va +plus loin: + + «Quelque effort qu'on fasse, dit-elle, il faut en revenir à + reconnaître que la religion est le véritable fondement de la + morale; c'est l'objet sensible et réel au dedans de nous, qui peut + seul détourner nos regards des objets extérieurs. Si la piété ne + causait pas des émotions sublimes, qui sacrifierait même des + plaisirs, quelque vulgaires qu'ils fussent, à la froide dignité de + la raison? Il faut commencer l'histoire intime de l'homme par la + religion ou par là sensation, car il n'y a de vivant que l'une ou + l'autre. La morale fondée sur l'intérêt personnel serait aussi + évidente qu'une vérité mathématique, qu'elle n'en exercerait pas + plus d'empire sur les passions qui foulent aux pieds tous les + calculs; il n'y a qu'un sentiment qui puisse triompher d'un + sentiment, la nature violente ne saurait être dominée que par la + nature exaltée. Le raisonnement, dans de pareils cas, ressemble au + maître d'école de La Fontaine; personne ne l'écoute, et tout le + monde crie au secours[194].» + +Elle n'oppose plus la religion à la philosophie: + + «Les ouvrages composés dans le dix-septième siècle sont plus + philosophiques, à beaucoup d'égards, que ceux qui ont été publiés + depuis; car la philosophie consiste surtout dans l'étude et la + connaissance de notre être intellectuel. Les philosophes du + dix-huitième siècle se sont plus occupés de la politique sociale + que de la nature primitive de l'homme; les philosophes du + dix-septième, par cela seul qu'ils étaient religieux, en savaient + plus sur le fond du coeur[195].» + +Elle ne fait plus de la religion une spécialité propre à certains +caractères ou à certaines circonstances: + + «Il me semble qu'une des causes de l'affaiblissement du respect + pour la religion, c'est de l'avoir mise à part de toutes les + sciences, comme si la philosophie, le raisonnement, enfin tout ce + qui est estimé dans les affaires terrestres, ne pouvait s'appliquer + à la religion: une vénération dérisoire l'écarte de tous les + intérêts de la vie; c'est pour ainsi dire la reconduire hors du + cercle de l'esprit humain à force de révérences. Dans tous les pays + où règne une croyance religieuse, elle est le centre des idées, et + la philosophie consiste à trouver l'interprétation raisonnée des + vérités divines[196].» + +Vous vous rappelez quelle autorité, en morale, elle accordait au +sentiment, ou à ce qu'elle appelait la véritable volonté de l'âme. Voici +comment elle juge une doctrine semblable chez le philosophe Jacobi: + + «Entre ces deux classes de moralistes, celle qui, comme Kant et + d'autres plus abstraits encore, veut rapporter toutes les actions + de la morale à des préceptes immuables, et celle qui, comme Jacobi, + proclame qu'il faut tout abandonner à la décision du sentiment, le + christianisme semble indiquer le point merveilleux où la loi + positive n'exclut pas l'inspiration du coeur, ni cette inspiration + la loi positive. Jacobi, qui a tant de raisons de se confier dans + la pureté de sa conscience, a eu tort de poser en principe qu'on + doit s'en remettre entièrement à ce que le mouvement de l'âme peut + nous conseiller; la sécheresse de quelques écrivains intolérants, + qui n'admettent ni modification ni indulgence dans l'application de + quelques préceptes, a jeté Jacobi dans l'excès contraire[197].» + +Mais vous verrez qu'elle fait une part équitable à chacun des éléments +de la vérité: + + «Il y a mille moyens d'être un très mauvais homme, sans blesser + aucune loi reçue, comme on peut faire une détestable tragédie, en + observant toutes les règles et toutes les convenances théâtrales. + Quand l'âme n'a pas d'élan naturel, elle voudrait savoir ce qu'on + doit dire et ce qu'on doit faire dans chaque circonstance, afin + d'être quitte envers elle-même et envers les autres, en se + soumettant à ce qui est ordonné. La loi, cependant, ne peut + apprendre en morale, comme en poésie, que ce qu'il ne faut pas + faire; mais en toutes choses, ce qui est bon et sublime ne nous est + révélé que par la divinité de notre coeur[198].» + +Vous savez qu'elle a parlé avec désespoir des maux inévitables de la +vie, et surtout des vides cruels que la mort y creuse; vous savez +qu'elle s'est emportée plus d'une fois à justifier le suicide. +Écoutez-la maintenant parler de la résignation: + + «Si l'on croit, au contraire, qu'il n'y a que deux choses + importantes pour le bonheur, la pureté de l'intention et la + résignation à l'événement, quel qu'il soit, lorsqu'il ne dépend + plus de nous, sans doute beaucoup de circonstances nous feront + encore cruellement souffrir, mais aucune ne rompra nos liens avec + le ciel. Lutter contre l'impossible est ce qui engendre en nous les + sentiments les plus amers; et la colère de Satan n'est autre chose + que la liberté aux prises avec la nécessité, et ne pouvant ni la + dompter, ni s'y soumettre[199].» + +Elle demandait, vous vous en souvenez, de suprêmes consolations à la +philosophie. Aujourd'hui vous l'entendrez déclarer: + + «Si l'on était parvenu à tarir la source de la religion sur la + terre, que dirait-on à ceux qui voient tomber la plus pure des + victimes? que dirait-on à ceux qui l'ont aimée? et de quel + désespoir, de quel effroi du sort et de ses perfides secrets l'âme + ne serait-elle pas remplie! + + » Non seulement ce qu'on voit, mais ce qu'on se figure, + foudroierait la pensée, s'il n'y avait rien en nous qui nous + affranchit du hasard. N'a-t-on pas vécu dans un cachot obscur, où + chaque minute était une douleur, où l'on n'avait d'air que ce qu'il + en fallait pour recommencer à souffrir? La mort, selon les + incrédules, doit délivrer de tout; mais savent-ils ce qu'elle est? + savent-ils si cette mort est le néant? et dans quel labyrinthe de + terreur la réflexion sans guide ne peut-elle pas nous entraîner? + + » Si un homme honnête (et les circonstances d'une vie passionnée + peuvent amener ce malheur), si un homme honnête, dis-je, avait fait + un mal irréparable à un être innocent, comment, sans le secours de + l'expiation religieuse, s'en consolerait-il jamais? Quand la + victime est là, dans le cercueil, à qui s'adresser s'il n'y a pas + de communication avec elle, si Dieu lui-même ne fait pas entendre + aux morts les pleurs des vivants, si le souverain médiateur des + hommes ne dit pas à la douleur:--C'en est assez;--au + repentir:--Vous êtes pardonné?--On croit que le principal avantage + de la religion est de réveiller les remords; mais c'est aussi bien + souvent à les apaiser qu'elle sert. Il est des âmes dans lesquelles + règne le passé; il en est que les regrets déchirent comme une + active mort, et sur lesquelles le souvenir s'acharne comme un + vautour; c'est pour elles que la religion est un soulagement du + remords. + + » Une idée, toujours la même, et revêtant cependant mille formes + diverses, fatigue tout à la fois par son agitation et par sa + monotonie. Les beaux arts, qui redoublent la puissance de + l'imagination, accroissent avec elle la vivacité de la douleur. La + nature elle-même importune, quand l'âme n'est plus en harmonie avec + elle; son calme, qu'on trouvait doux, irrite comme l'indifférence; + les merveilles de l'univers s'obscurcissent à nos regards; tout + semble apparition, même au milieu de l'éclat du jour. La nuit + inquiète, comme si l'obscurité recelait quelque secret de nos maux, + et le soleil resplendissant semble insulter au deuil du coeur. Où + fuir tant de souffrances? Est-ce dans la mort? Mais l'anxiété du + malheur fait douter que le repos soit dans la tombe, et le + désespoir est pour les athées même comme une révélation ténébreuse + de l'éternité des peines. Que ferions-nous alors, que ferions-nous, + ô mon Dieu! si nous ne pouvions nous jeter dans votre sein + paternel? Celui qui, le premier, appela Dieu notre père, en savait + plus sur le coeur humain que les plus profonds penseurs du + siècle[200].» + +À mesure que son esprit se remplit de la vérité, il se vide de l'erreur: +les illusions vulgaires, les opinions convenues font place à des +convictions plus réfléchies et plus originales. À mesure qu'elle espère +en Dieu, elle désespère de tout le reste; et la nature elle-même, cette +oeuvre de Dieu, ne suffit plus à la rassurer: + + «Les accidents et les malheurs, dans l'ordre physique, ont quelque + chose de si rapide, de si impitoyable, de si inattendu, qu'ils + paraissent tenir du prodige; la maladie et ses fureurs sont comme + une vie méchante qui s'empare tout à coup de la vie paisible. Les + affections du coeur nous font sentir la barbarie de cette nature + qu'on veut nous représenter comme si douce. Que de dangers menacent + une tête chérie! Sous combien de métamorphoses la mort ne se + déguise-t-elle pas autour de nous! Il n'y a pas un beau jour qui ne + puisse recéler la foudre, pas une fleur dont les sucs ne puissent + être empoisonnés, pas un souffle de l'air qui ne puisse apporter + avec lui une contagion funeste, et la nature semble une amante + jalouse prête à percer le sein de l'homme, au moment même où il + s'enivre de ses dons. + + »Comment comprendre le but de tous ces phénomènes, si l'on tient à + l'enchaînement ordinaire de nos manières de juger? Comment peut-on + considérer les animaux, sans se plonger dans l'étonnement que fait + naître leur mystérieuse existence? Un poète les a nommés _les rêves + de la nature, dont l'homme est le réveil_. Dans quel but ont-ils + été créés? Que signifient ces regards qui semblent couverts d'un + nuage obscur, derrière lequel une idée voudrait se faire jour? + Quels rapports ont-ils avec nous? Qu'est-ce que la part de vie dont + ils jouissent? Un oiseau survit à l'homme de génie, et je ne sais + quel bizarre désespoir saisit le coeur, quand on a perdu ce qu'on + aime, et qu'on voit le souffle de l'existence animer encore un + insecte, qui se meut sur la terre, d'où le plus noble objet a + disparu. + + »La contemplation de la nature accable la pensée; on se sent avec + elle des rapports qui ne tiennent ni au bien ni au mal qu'elle peut + nous faire; mais son âme visible vient chercher la nôtre dans notre + sein, et s'entretient avec nous. Quand les ténèbres nous + épouvantent, ce ne sont pas toujours les périls auxquels ils nous + exposent que nous redoutons, mais c'est la sympathie de la nuit + avec tous les genres de privations et, de douleurs dont nous sommes + pénétrés. Le soleil, au contraire, est comme une émanation de la + Divinité, comme le messager éclatant d'une prière exaucée; ses + rayons descendent sur la terre, non seulement pour guider les + travaux de l'homme, mais pour exprimer de l'amour à la nature. + + »Les fleurs se tournent vers la lumière, afin de l'accueillir; + elles se referment pendant la nuit, et le matin et le soir elles + semblent exhaler en parfums leurs hymnes de louanges. Quand on + élève ces fleurs dans l'obscurité, pâles, elles ne revêtent plus + leurs couleurs accoutumées; mais quand on les rend au jour, le + soleil réfléchit en elles ses rayons variés comme dans + l'arc-en-ciel, et l'on dirait qu'il se mire avec orgueil dans la + beauté dont il les a parées. Le sommeil des végétaux, pendant de + certaines heures et de certaines saisons de l'année, est d'accord + avec le mouvement de la terre; elle entraîne dans les régions + qu'elle parcourt la moitié des plantes, des animaux et des hommes + endormis. Les passagers de ce grand vaisseau qu'on appelle le + monde, se laissent bercer dans le cercle que décrit leur voyageuse + demeure. + + »La paix et la discorde, l'harmonie et la dissonance qu'un lien + secret réunit, sont les premières lois de la nature; et, soit + qu'elle se montre redoutable ou charmante, l'unité sublime qui la + caractérise se fait toujours reconnaître. La flamme se précipite en + vagues comme les torrents; les nuages qui parcourent les airs + prennent quelquefois la forme des montagnes et des vallées, et + semblent imiter en se jouant l'image de la terre. Il est dit dans + la Genèse _que le Tout-Puissant sépara les eaux de la terre des + eaux du ciel, et les suspendit dans les airs_. Le ciel est en effet + un noble allié de l'Océan; l'azur du firmament se fait voir dans + les ondes, et les vagues se peignent dans les nues. Quelquefois, + quand l'orage se prépare dans l'atmosphère, la mer frémit au loin, + et l'on dirait qu'elle répond, par le trouble de ses flots, au + mystérieux signal qu'elle a reçu de la tempête[201].» + +J'aurais voulu vous lire tout cet admirable chapitre _De la +douleur_[202]; j'aurais pris plaisir à vous citer au moins cette double +allocution, d'un philosophe et d'un chrétien, à J.-J. Rousseau; jamais +la raison n'eut plus de grâce, et cela est, comme style, du premier +mérite; mais pourquoi vous citer ce que vous lirez, ce que vous avez lu? +Dans le reste de l'ouvrage, où tout est remarquable, certains chapitres +sont plus souvent rappelés. Celui sur l'_Esprit de conversation_[203] +est célèbre. Le chapitre sur _Les Universités allemandes_[204] est un +recueil des vues les plus saines et les plus indépendantes sur +l'éducation. + +On a peine à croire que la discussion brillante que renferme le chapitre +de _L'intérêt personnel_[205], n'ait pas été le jugement en dernière +instance d'une insoutenable erreur. La _fête d'Interlaken_[206] épisode +touchant et grave, si pittoresque, si local, sans y prétendre, et +empreint de tant de calme et d'enthousiasme, n'est pas un des moindres +ornements de cet ouvrage célèbre. + +Je l'ai dit, le style de _L'Allemagne_ est plus riche, plus coloré, plus +chaud que celui des autres écrits de Madame de Staël. À travers une +parfaite pureté grammaticale, il ne serait pas impossible d'y remarquer +je ne sais quel germanisme, fort indépendant de la syntaxe et du choix +des mots. Il y manque parfois (et la faute en est peut-être à la nature +des sujets ou des questions) ce je ne sais quoi de nettement terminé et +d'acéré, pour ainsi dire, qui caractérise l'expression française. + + + + +CHAPITRE HUITIÈME + +Dix années d'exil. Considérations sur les principaux événements de la +Révolution. + + +Le livre intitulé _Dix années d'exil_ nous indique assez son sujet par +son titre. Il comprend, ou plutôt il devait comprendre, dix années en +deux périodes séparées. + + «Le récit, dit M. Auguste de Staël, commence en 1800, c'est-à-dire + deux ans avant le premier exil de ma mère, et s'arrête en 1804, + après la mort de M. Necker. La narration recommence en 1810, et + s'arrête brusquement à l'arrivée de ma mère en Suède, dans + l'automne de 1812.» + +Bonaparte occupe beaucoup de place dans ce livre, trop peut-être, au +moins dans un sens. Si l'on est curieux de tout ce qui le touche, on +sent pourtant que Madame de Staël pouvait faire mieux encore que de nous +parler de lui; surtout elle pouvait en parler mieux. Elle l'avait, à +certains égards, bien pénétré; mais sa généreuse haine pour celui qui +était, à ses yeux, l'assassin de la liberté, lui a dicté des jugements +que l'histoire ne recueillera pas. Elle-même, après la chute de +Napoléon, n'eût pas écrit, et, si elle en eût eu le loisir, elle eût +effacé de son livre les passages suivants: + + «Le genre de supériorité de Bonaparte provient bien plus de + l'habileté dans le mal que de la hauteur des pensées dans le + bien[207].» + + «Ce qu'il y avait d'évident à distance, c'était l'amélioration des + finances, et l'ordre rétabli dans plusieurs branches + d'administration. Napoléon était obligé de passer par le bien pour + arriver au mal[208].» + + «Il discuta chez lui fort tranquillement, le soir même, ce qui + serait arrivé s'il eût péri; quelques-uns disaient que Moreau + l'aurait remplacé; Bonaparte prétendait que c'eût été le général + Bernadotte: _Comme Antoine_, dit-il, _il aurait présenté au peuple + ému la robe sanglante de César_. Je ne sais s'il croyait en effet + que la France eût alors appelé le général Bernadotte à la tête des + affaires; mais ce qui est bien sûr au moins, c'est qu'il ne le + disait que pour exciter l'envie contre ce général[209].» + +Madame de Staël, qui ne refuse pas du génie à Bonaparte, aurait dû se +rappeler qu'elle avait plus d'une fois signalé un rapport, une parenté +entre le génie et la bonté. Elle aurait dû se demander, et d'avance on +eût pu prévoir la réponse, si jamais homme a fait, de grandes choses +sans avoir quelque enthousiasme. Une complète vulgarité morale n'a +jamais abouti au grand. + +La France, dans ce livre, n'est pas moins maltraitée que Bonaparte. +C'était se prendre à forte partie; mais les nations, sur ce point, sont +clémentes, quand l'agression ne vient pas du dehors. On n'a pas mauvaise +grâce à louer son pays, car ce n'est pas tout à fait se louer soi-même; +on a encore meilleure grâce à le censurer: cela donne un air modeste. La +France est magnanime dans ce genre; on peut, quand on lui appartient, +lui dire largement son fait. Madame de Staël le lui aurait dit dans tous +les cas; elle l'injuriait parce qu'elle l'aimait et s'il est vrai que +celui qui châtie bien aime, les passages suivants ne permettent pas de +douter qu'elle n'aimât tendrement la France: + + «En France, tout ce qu'on désire, c'est d'avoir une phrase à dire, + avec laquelle on puisse donner à son intérêt l'apparence de la + conviction[210].» + + «On ne saurait trop le répéter, ce que les Français aiment en + toutes choses, c'est le succès, et la puissance réussit aisément + dans ce pays à rendre le malheur ridicule[211].» + + «Les besoins de l'amour-propre, chez les Français, l'emportent de + beaucoup sur ceux du caractère[212].» + +Mais voici qui est plus fort. Le préfet de Genève, M. d'Eymar, ancienne +connaissance de Madame de Staël, lui faisait parvenir, à Coppet, les +bonnes nouvelles qu'il recevait de l'armée: + + «Il m'eût été difficile, dit-elle à ce propos, de faire concevoir à + M. d'Eymar, homme fort intéressant d'ailleurs, que le bien de la + France exigeait qu'elle eût alors des revers[213].» + +Vous n'aurez pas de peine à croire, Messieurs, qu'en effet cela eût été +difficile, et je parie que vous vous sentez un fonds d'indulgence pour +ce pauvre M. d'Eymar. Entre les préjugés du patriotisme, l'un des plus +enracinés est de croire qu'il ne faut jamais souhaiter des revers à son +pays; et telle est la force de ce préjugé qu'il n'y a pas de _voyage à +Gand_ qui eût pu coûter aussi cher à Madame de Staël qu'une telle +manière d'entendre et de souhaiter le bien de son pays, si elle eût été +homme au lieu de femme, et surtout homme d'État. Et pourtant, avait-elle +tort? + +Les _Dix années d'exil_ sont racontées avec une vivacité, un naturel +charmant. Les chevaux qui emportaient la spirituelle voyageuse, n'ont +jamais, au plus fort de leur course, fait jaillir du pavé autant +d'étincelles qu'il échappe de traits lumineux et de piquantes épigrammes +à cette plume rapide, qui semble avoir, comme celle de Madame de +Sévigné, la bride sur le cou. Ce style si aisé n'est point négligé, +point incorrect. Tout est lumière et mouvement, et l'on n'aurait, au +terme de la course, rien à regretter que de la voir interrompue, si cet +_exil_, qui fut un _voyage_, avait un peu plus ce dernier caractère. +Quand l'auteur veut bien voyager, le plaisir redouble; les plus +agréables chapitres sont ceux où elle s'arrête à décrire. Tout le monde +se rappelle la visite aux Trappistes de Fribourg, la course dans le +Valais pour voir une cascade suisse qui, pour le moment, était en +France, et la pénitence que subit l'imprudente voyageuse pour avoir de +si peu dépassé ses limites «et tondu de ce pré la largeur de sa +langue[214].» On doit se rappeler encore plus vivement le beau chapitre +sur Moscou[215]. + + * * * * * + +L'ami que j'ai l'honneur de suppléer dans cette chaire a beaucoup +facilité ma tâche en se réservant, dans l'étude de la littérature +contemporaine, le chapitre des historiens. Peut-être à ce compte suis-je +dispensé de vous parler du dernier ouvrage de Madame de Staël, publié +peu de temps après sa mort: les _Considérations sur les principaux +événements de la Révolution française_; mais comme nous avons en vue, +outre la connaissance des ouvrages, celle des écrivains, comme c'est à +leur individualité intellectuelle et morale que nous désirons arriver à +travers leurs écrits, nous ne pouvons guère, dans cette étude, garder un +silence complet sur l'un des documents qui nous révèlent le mieux le +génie propre et l'âme de Madame de Staël. + +Gagnée de vitesse par la mort, Madame de Staël ne put mettre la dernière +main à ses _Considérations_. Elle a décrit tout le cercle qu'elle +voulait décrire; mais elle n'a donné tous ses soins, comme écrivain, +qu'aux deux premières parties de cet ouvrage, et les lecteurs un peu +exercés ont à peine besoin qu'on leur indique le moment où ce travail +d'artiste a été subitement interrompu.--Comme oeuvre d'art, et peut-être +aussi comme oeuvre d'histoire, le livre se ressent de la combinaison de +deux desseins, dont le plus important, je ne veux pas dire le plus cher +à l'auteur, déborde l'autre de beaucoup. + +C'était d'abord la vie publique de M. Necker que Madame de Staël voulait +écrire; c'est dans ce sens qu'elle travailla d'abord; on le reconnaît +aisément; puis la Révolution elle-même, avec ses caractères principaux, +ses conséquences probables, son avenir, vint élargir et pour ainsi dire +forcer le cadre où elle avait compté se renfermer, et le résultat de ces +ceux desseins superposés, c'est un livre sur la Révolution où un +personnage, éminent sans doute, occupe beaucoup plus de place qu'il ne +lui appartient. Au reste, quand la seconde pensée de Madame de Staël +aurait été la première, la disproportion qui nous frappe serait +peut-être la même. Il aurait fallu, pour l'éviter, qu'elle oubliât que +M. Necker était son père, et une telle abstraction n'était pas à l'usage +de Madame de Staël. + +Ce livre, fort bien défini par son titre, n'est pas précisément une +histoire: c'est une suite de réflexions sur les principaux événements, +et de jugements sur les principaux personnages de la Révolution +française, où s'entremêlent des détails curieux dans le genre des +mémoires, et que termine une partie spéculative ou de raisonnement sur +l'état présent et sur l'avenir de la France, sous la forme d'un +parallèle avec l'Angleterre, dont Madame de Staël aurait voulu +transporter dans son propre pays les institutions, les moeurs, et sans +doute aussi les croyances. + +Le livre des _Considérations_ devait déplaire aux partis extrêmes. Il +désavouait les excès, dogmatiques ou autres, de la Révolution, il en +avouait le principe. Il renfermait d'ailleurs l'apologie, sans doute un +peu absolue, d'un ministre que les partis les plus opposés rendaient +responsable de leurs propres torts, et dont la destinée a prouvé que le +juste-milieu peut avoir ses martyrs, comme sa conduite a fait voir que +le juste-milieu est, bien plus souvent qu'on ne le pense, une opinion +courageuse. _L'examen des Considérations_ par M. Bailleul est la plus +considérable, à tous égards, des critiques que ce livre a provoquées. Il +n'est pas toujours juste; il a le tort de ne pas apprécier l'esprit et +l'intention du livre qu'il examine; trop souvent il coule le moucheron, +et plusieurs de ses assertions sont aussi hasardées pour le moins que +celles dont il reproche à Madame de Staël l'excessive témérité; cet +_Examen_ toutefois renferme des observations fondées et des +renseignements instructifs; mais, après tout, rien dans tout son livre, +n'est meilleur que son épigraphe: _Modo vir, modo femina_[216]. Et en +effet, les _Considérations_ sont un livre d'homme écrit par une femme, +un livre qui est à la fois homme par les pensées, féminin par les +sentiments. Le fameux adage: _Amicus Plato, sed magis amica veritas_, +n'a pas été inventé par une femme. Les affections générales, abstraites +pour ainsi dire, sont moins à leur usage qu'au nôtre; leur vie, leur +grâce, leur force même est dans les affections particulières. Le livre +de Madame de Staël en porte la vive empreinte; l'amitié, la +reconnaissance ont plus d'une fois, s'il est permis de parler ainsi, +surpris la religion de son excellent esprit; et même en faisant de ce +qui concerne M. Necker un cas réservé, la manière dont elle parle de +l'Angleterre trahit beaucoup de préoccupation. Les plus candides, +aujourd'hui, ne feraient pas du peuple britannique un peuple de +Grandissons, ni de sa politique une espèce de morale en exemples; avec +autant d'esprit qu'en avait Madame de Staël, il fallait être femme pour +entretenir de pareilles illusions.--Je pense aussi que M. Bailleul n'a +pas tout à fait tort quand il prétend que: + + Madame de Staël généralise quelquefois des idées qu'on pourrait + prendre pour de l'esprit dans un salon, sans qu'elles en fussent + plus exactes, même en les réduisant à des cas particuliers. Il me + semble, ajoute-t-il, qu'il y a beaucoup trop de cet esprit de + conversation dans un ouvrage où tout devrait être profondément + mûri[217]. + +Le reproche n'est pas injuste. Ces _Considérations_ ressemblent +quelquefois un peu trop à des conversations. On ne peut nier que le +livre ne soit bien écrit, mais il est encore plus vrai de dire qu'il est +bien parlé. La conversation admet, tolère pour le moins, les +exagérations, et l'erreur est plus vénielle quand l'écriture n'est pas +encore venue la fixer, et la presse la multiplier; mais quand on écrit, +ou plutôt, comme Madame de Staël, qu'on grave dans un bronze immortel, +tout prend un autre caractère, et tout doit être pesé, j'entends les +opinions et les jugements, à la balance du sanctuaire. Je ne citerai +qu'un exemple. Tous les jours, dans la conversation, on cite le mot de +Mirabeau: «La petite morale tue la grande,» et l'on s'indigne. Mais qui +transportera, comme fait Madame de Staël, cette maxime dans un livre, +sera tenu de revoir le procès; et peut-être arrivera-t-il à purger cette +phrase malencontreuse du machiavélisme qu'il est convenu d'y trouver. +Madame de Staël qui la cite dans le sens convenu[218], aurait été, je +n'en doute pas, heureuse d'apprendre que Mirabeau n'avait voulu dire que +ce qu'a dit Saint-Simon en ces termes: «La charité générale, doit +l'emporter sur la charité particulière.» + +Après quoi, il faut bien avouer que cet esprit de conversation a répandu +dans le livre de Madame de Staël mille traits d'une grâce originale +qu'on regretterait de n'y pas trouver. Ce sont des propos de salon, mais +de charmants propos, que les mots suivants: + + «L'à-propos est la nymphe Égérie des hommes d'État[219].» + + «La royauté ne peut-être conduite comme la représentation de + certains spectacles, où l'un des acteurs fait les gestes pendant + que l'autre prononce les paroles[220].» + + «On dirait que la constitution anglaise, ou plutôt la raison, en + France, est comme la belle Angélique dans la comédie du _Joueur_: + il l'invoque dans sa détresse et la néglige quand il est + heureux[221].» + + «Une manière de vanité presque littéraire inspirait aux Français le + besoin d'innover à cet égard (de la constitution). Ils craignaient, + comme un auteur, d'emprunter les caractères ou les situations d'un + ouvrage déjà existant[222].» + + «Nulle question insignifiante, nul embarras réciproque, ne + condamnent ceux qui l'approchent (l'empereur Alexandre) à ces + propos chinois, s'il est permis de s'exprimer ainsi, qui + ressemblent plutôt à des révérences qu'à des paroles[223].» + + «C'était un homme d'esprit et d'imagination, mais tellement dominé + par son amour-propre, qu'il s'étonnait de lui-même, au lieu de + travailler à se perfectionner[224].» + +J'ai peut-être tort, ne pouvant multiplier les citations, de relever des +traits plus spirituels que graves. Une gravité aisée et naturelle est +pourtant le caractère des _Considérations sur la Révolution française_. +À part quelques causeries et des anecdotes personnelles, que le genre de +l'ouvrage n'excluait pas, ce livre a toute la dignité de l'histoire, et +les pages narratives font regretter, par leur clarté animée et la +rapidité du mouvement, que l'auteur n'ait pas raconté davantage. Le +chapitre sur le 10 août[225], et un autre intitulé _Anecdotes +particulières_[226], se recommandent sous ce rapport. L'ouvrage est +aussi piquant que peut l'être un livre sérieux, et il l'est d'autant +plus qu'il ne vise point à l'être. L'apparence d'affectation que +pouvaient offrir aux contemporains les nouveautés du style de l'auteur, +est tout à fait étrangère à ce dernier ouvrage, remarquable par le plus +beau naturel. Je ne pense pas qu'aucun des livres écrits sur le même +sujet ait donné de la Révolution française, considérée dans ses causes, +dans ses principes et dans sa marche, une intelligence plus complète, +une idée à la fois plus simple et plus lumineuse. Permettons donc, sans +l'approuver, le ton et les formes de la causerie à l'écrivain dont cette +liberté d'allure a si peu compromis et diminué la solidité. + +Il est probable que, dans un livre plus écrit, plus grave de forme, +certains jugements sur la France, les plus épigrammatiques du moins, +auraient en vain réclamé une place. Nous avons déjà vu comment Madame de +Staël traitait, même en public, cette «aimable et généreuse France,» +cette «terre de gloire et d'amour,» et M. Bailleul a eu quelque raison +de dire: «Au moins ne se plaindra-t-on pas que Madame de Staël nous +corrompe et nous gâte par ses flatteries[227].» Les citations suivantes, +Messieurs, vous permettront d'en juger: + + «Il n'y a rien de si violent en France que la colère qu'on a contre + ceux qui s'avisent de résister sans être les plus forts[228].» + + «Les Français n'apprennent, en politique, la raison que par la + force[229].» + + «Il faudrait, en France, être toujours l'ami du parti battu, quel + qu'il soit; car la puissance déprave les Français plus que les + autres hommes[230].» + + «Les Français sont bien aises d'être émus, et de rire de ce qu'ils + sont émus; le charlatanisme leur plaît; ils aident volontiers à se + tromper eux-mêmes, pourvu qu'il leur soit permis, tout en se + conduisant comme des dupes, de montrer par quelques bons mots que + pourtant ils ne le sont pas[231].» + +Il y aurait un peu de simplicité à conclure de ces épigrammes que Madame +de Staël n'aimait pas la France; l'amour dépité parle souvent le même +langage que l'aversion; tout amour passionné a des accès de haine, +l'invective est de son ressort; le blasphème est tout près de +l'adoration: _hæc omnia in amore insunt_; mais ses injures brûlent, +dévorent, et aucune ne flétrit. La France était pour l'auteur ce que +Célimène est pour Alceste: ne trouvez-vous pas Madame de Staël et son +amour pour la France dans ces charmants vers? + + Non: l'amour que je sens pour cette jeune veuve + Ne ferme point mes yeux aux défauts qu'on lui treuve; + Et je suis, quelque ardeur qu'elle m'ait pu donner, + Le premier à les voir, comme à les condamner. + Mais, avec tout cela, quoi que je puisse faire, + Je confesse mon faible; elle a l'art de me plaire: + J'ai beau voir ses défauts, et j'ai beau l'en blâmer, + En dépit qu'on en ait, elle se fait aimer; + Sa grâce est la plus forte[232]. + +Ne croyez-vous pas, Messieurs, entendre parler l'Europe, le monde +entier? La France n'est-elle pas la Célimène de tous les peuples? + + En dépit qu'on en ait, elle se fait aimer; + Sa grâce est la plus forte. + +Sans entrer dans des détails que nous devions nous interdire, nous avons +fait la part de la critique dans le dernier ouvrage de Madame de Staël; +ce serait faire bien mince te part de l'éloge que de désigner les +_Considérations sur la Révolution française_ comme le livre où Madame de +Staël a mis le plus d'esprit, de cet esprit de bon aloi, aussi naturel +que piquant, toujours doublé de bon sens, sérieux et moral jusque dans +sa plus vive causticité. Ce qu'il faut surtout, admirer dans cet +ouvrage, c'est, malgré quelques injustices involontaires, la généreuse +équité des jugements, l'absence de tout esprit de parti, l'élévation et +la sagesse des idées politiques, l'amour de la liberté et des +institutions libérales, l'inspiration et presque l'enthousiasme du bon +sens. On a, dans ces derniers temps, cherché l'intérêt des compositions +historiques dans la subordination de tous les événements à quelque idée +politique ou philosophique. Chaque auteur a son point de vue, et si +l'histoire n'est pas encore le simple texte d'un sermon politique, elle +a pris, de nos jours, un caractère dogmatique ou systématique qu'elle +n'avait jamais eu. M. de Barante a eu beau faire; on ne raconte plus +pour raconter, on raconte pour prouver, et non pas cent choses diverses, +comme Voltaire par exemple, mais une seule vérité, proprement détachée +de toutes les autres. Madame de Staël n'a d'autre point de vue que la +morale: celui-là en vaut bien un autre; et ce sera longtemps encore le +plus intéressant et le plus littéraire. C'est à ce point de vue qu'elle +est redevable de la plupart des belles pensées dont elle a orné son +livre. La supériorité de la morale sur le calcul au point de vue même du +calcul, voilà l'idée qui revient sans cesse, dans une grande variété de +formes et d'applications. + +Combien de phrases de ce livre méritent de devenir les proverbes des +gens de bien! Lorsque quelqu'un d'entre eux arrivera au pouvoir, qu'il +se munisse, contre les miasmes délétères d'un climat naturellement +malsain, ou contre les enchantements dont cette région est semée, d'un +fébrifuge ou d'une amulette comme la maxime suivante: + + «Il y a des circonstances, on doit en convenir, où les hommes les + plus courageux n'ont aucun moyen de se montrer activement; mais il + n'en existe aucune qui puisse obliger à rien faire de contraire à + sa conscience[233].» + +Ou comme celle-ci: + + «Quel parti prendre, dira-t-on, quand les circonstances étaient + défavorables à ce qu'on croyait la raison? Résister, toujours + résister, et prendre son point d'appui en soi-même. C'est aussi une + circonstance que le courage d'un honnête homme, et personne ne + saurait prévoir ce qu'elle peut entraîner[234].» + + + + +CHAPITRE NEUVIÈME + +Conclusion. + + +Après avoir tenté d'apprécier chacun des ouvrages de Madame de Staël, il +nous reste à prendre nos conclusions sur l'oeuvre entière, sur le talent, +sur l'influence de cette femme célèbre. + +On peut le dire sans exagérer: chacun des ouvrages de Madame de Staël +fut un grand événement littéraire, et nul écrivain de la même époque, +excepté M. de Chateaubriand, n'a si vivement préoccupé, si profondément +remué le public français, ou, pour mieux dire, le public européen. +L'écrivain qui, dans une carrière trop courte (car Madame de Staël est +morte à cinquante et un ans), a produit le livre _De la Littérature_, +_Delphine_, _Corinne_, _l'Allemagne_, _les Considérations sur la +Révolution française_, n'avait pas moins de puissance que de flexibilité +dans l'esprit. Il est inutile, peut-être même ridicule de se demander si +ces ouvrages, paraissant aujourd'hui pour la première fois, produiraient +la même sensation qu'à l'époque où ils virent le jour: quel est le +chef-d'oeuvre qui ne perdrait pas quelque chose à cette transposition, ou +plutôt quel chef-d'oeuvre d'une autre époque serait possible aujourd'hui +dans tous ses caractères essentiels et dans tous les détails de sa +forme! Ce que Napoléon a dit de César s'applique à tous les grands +esprits: César eût été, en tout temps, le premier capitaine de ce +temps-là, Dante le plus grand poète, Linné le plus grand naturaliste. +Ils auraient eu le même génie, et ils auraient été de leur temps. Je ne +nierai pas cependant qu'un certain temps et un certain talent ne se +conviennent quelquefois plus particulièrement qu'une autre époque et le +même talent; Napoléon lui-même, quarante ans plus tôt, venait trop tôt +pour sa gloire: en était-il moins Napoléon? Il faut poser en principe +qu'un homme peut avoir eu plus de dons qu'il ne lui a été permis d'en +déployer; mais que toutes les forces qu'il déploie sont pourtant bien à +lui; car les circonstances peuvent bien, pour ainsi dire, accoucher le +génie, mais elles n'enfantent rien. Il faut donc, sans en rien rabattre, +compter à Madame de Staël tout ce qu'elle a été; il faudrait même lui +compter tout ce qu'en d'autres temps elle aurait pu être. Bien des +statues restent enfouies dans le bloc, parce qu'il ne plaît pas au divin +sculpteur de les en tirer, au moins dans ce monde; bien d'autres, à +moitié, aux trois quarts taillées, demeurent engagées dans le marbre par +quelqu'une de leurs extrémités ou par quelqu'un de leurs côtés, et il +est peut-être permis de prendre aussi dans ce sens les paroles de +l'apôtre: «Ce que nous serons n'a pas encore été manifesté[235].» Mais +si vous comptez au méchant tous les crimes qu'il aurait commis, et au +juste toutes les bonnes oeuvres qu'il aurait faites, il faut compter au +génie toute l'ampleur et la rapidité de l'essor qu'il eût pris dans un +espace où il aurait pu déployer l'envergure entière de ses ailes. + +Jamais, tant que notre langue subsistera, les ouvrages de Madame de +Staël ne seront réduits à cette valeur en quelque sorte historique, où +les écrits ne comptent presque plus que comme des jalons ou des colonnes +milliaires dans la route de l'esprit humain et dans les annales de la +littérature. Ils vivront d'une vie puissante et communicative, comme +tout ce qui est vrai, profond et lumineux. Ils vivront de la même vie +accordée à des écrits moins considérables, à de simples fragments, où +l'âme immortelle a mis son immortalité: + + Spirat adhuc amor, + Vivuntque commissi calores, + Æoliæ fidibus puellæ[236]. + +La forme la plus exquise, s'il était possible de la donner à une +substance vile, grossière et sans consistance, et si le style n'était +pas de la pensée encore, la forme la plus exquise ne préserve pas, +n'éternise pas les écrits: la vérité seule naît viable, la vérité seule +ne périt pas. C'est par leur profonde, par leur saisissante vérité que +vivront les écrits de Madame de Staël. Comme écrivains, comme artistes, +d'autres auteurs, même de son sexe, ont pu la surpasser; mais dans son +sexe, ni dans l'autre, aucun ne l'emporte sur elle, peu même lui sont +comparables, sous le rapport de l'élévation des sentiments, de la +justesse et de la beauté des pensées; et à peine pourrait-on en citer un +seul qui, dans la même droiture de jugement, ait donné l'exemple d'un +courant de pensées aussi abondant, aussi facile, aussi continu. + +La sensibilité et le bon sens sont peut-être ce qu'il y a de plus +fondamental dans le talent de Madame de Staël. Ceci n'est pas une +antinomie, ce n'est pas une antithèse. La sensibilité est bien plutôt un +élément ou une condition du bon sens, qu'elle n'en est l'ennemie. Le +_bon sens_ (prenez garde au mot) est un _sens_, un sentiment, un +sentiment juste de la réalité. Et sans le confondre avec la sensibilité, +ne peut-on pas trouver étrange la maxime qui veut qu'on ait l'âme froide +afin d'avoir l'esprit juste? Ne vaudrait-il pas autant nous dire que, +pour bien juger des objets extérieurs, il faut avoir l'oreille pesante, +la vue basse et la main gantée? La passion éblouit, la sensibilité +éclaire; le coeur est une lumière. La prompte intelligence de Madame de +Staël, ce don d'intuition qui ne m'a frappé chez aucun écrivain d'une +manière aussi remarquable que chez elle, ces illuminations vives et +soudaines, tiennent autant pour le moins à la sensibilité qu'au talent, +à supposer que le talent soit autre chose qu'une sensibilité exquise. +Quant au bon sens, nous avons relevé assez d'erreurs graves dans les +écrits de Madame de Staël pour que cet éloge surprenne. Mais qu'on y +réfléchisse. Bien d'autres causes que l'absence du bon sens peuvent +expliquer de graves erreurs, spéculatives et pratiques. Selon les +Écritures chrétiennes, nous sommes tous insensés, tous hors de sens, au +moins sous un rapport. Nous bronchons tous en plusieurs manières, et +néanmoins ce monde tout composé d'hommes privés de sens se divise en +hommes qui ont du bon sens et en hommes qui n'en ont pas: qu'est-ce à +dire? Qu'il faut distinguer les sphères. Il en est une où, sans manquer +de bon sens, tout le monde se trompe, tout le monde déraisonne; et +souvent, plus que d'autres, les esprits supérieurs, parce qu'ils +abordent plus de questions et que le préjugé, cette cantilène avec +laquelle on endort les enfants, ne leur suffit pas. Mais le bon sens, ce +sentiment juste, ce tact de la réalité, ramène les esprits supérieurs et +ne ramènerait pas les autres. L'âge, l'éducation, les circonstances +générales, l'état des esprits, expliquent la plupart des erreurs de +Madame de Staël; au fait, elle se trompait avec tout le monde, et un peu +moins que tout le monde. Mais son admirable sincérité devait peu à peu +venir en aide à son bon sens, et épurer son jugement. Rien n'est plus +doux à contempler que le développement de sa pensée morale et la +maturité progressive de toutes ses facultés. Rien de plus beau que cette +coïncidence, cette sympathie mutuelle du christianisme et du bon sens. +La vérité révélée est mille fois au-dessus du bon sens; mais la vérité +est nécessairement d'accord avec le bon sens, et il est frappant de voir +combien, le christianisme étant donné, le bon sens, en toutes choses, +s'en accommode et s'y complaît. + +J'appelle votre attention, Messieurs, sur ce développement logique, sur +ce renouvellement soutenu, qui, sensible d'un ouvrage à l'autre des +ouvrages de Madame de Staël, fait de l'histoire de ses écrits l'histoire +d'une âme. Ce caractère est très important. + +«Toute vie bien ordonnée est un acte logique, où chaque fait est la +conclusion d'un raisonnement et la prémisse d'un autre. Les actions, +dans une vie ordinaire, les ouvrages, dans une vie d'artiste ou +d'écrivain, ne s'ajoutent pas seulement les uns aux autres, mais +s'engendrent les uns les autres. Le vrai progrès consiste à se +renouveler. Tout esprit qui s'arrête dans sa victoire n'a vaincu que +pour les autres et non pour soi. Il n'a pas même vaincu pour les autres. +Le public a aussi sa conscience, qui l'avertit qu'il n'y a pas progrès, +qu'il n'y a pas vie, là où il n'y a pas renouvellement... L'élite des +connaisseurs sent l'immobilité et démêle un principe de mort dans une +suite de succès trop semblables les uns aux autres. + +Il est des époques où l'on dirait que le talent naît vieux; car après +quelques élans, il s'arrête, et se met à tourner sur lui-même. Peut-être +ce phénomène n'a-t-il jamais été aussi commun qu'il l'est à présent; +peut-être aucun âge n'a-t-il présenté autant de ces talents échoués, +engravés, que la vague vient périodiquement battre et soulever à moitié, +sans pouvoir les remettre à flot. + +Comptez que, quand on est toujours le même, on n'est pas vrai; car le +vrai est flexible et fécond; le vrai, c'est cette route royale qui rend +maître de tout le pays quiconque a su la trouver. Le faux est une +impasse dont on ne trouve l'issue qu'en revenant sur ses pas. Mais, +notez-le bien, l'indifférence pour la vérité est une espèce et le +principe du faux; le vrai, dans une âme, c'est la foi au vrai; c'est +l'assentiment vif et spontané aux grandes vérités morales. + +Est-il rien de plus triste que ces vies sans histoire, dont tous les +faits rentrent l'un dans l'autre, et ne s'additionnent pas? Tout le +monde a entendu parler de cet infortuné qui, dans un calcul d'où +dépendait sa fortune et son honneur, disant toujours: _un et un font +un_, et jamais _un et un font deux_, se crut ruiné, déshonoré, et perdit +l'esprit. Eh bien! son rêve est notre histoire. Dans un grand nombre des +vies littéraires de notre époque, _un et un font un_. Qu'on se +représente, après cela, la vie d'un Racine. Quelle vie! que d'histoire +dans cette vie! et quelle logique dans cette succession de +chefs-d'oeuvre[237]!» + +On peut dire la même chose de Madame de Staël. Ses ouvrages, rangés dans +l'ordre des temps, forment bien une série logique, une histoire; son +talent s'est conservé, il a grandi, parce que son esprit et son âme ne +sont pas enchaînés à leur point de départ. + +L'esprit de Madame de Staël avait, dans un degré supérieur, une des +grâces de l'esprit féminin: l'intuition immédiate. Tout, chez elle, +semble saisi, enlevé de première vue. Elle affirme plus qu'elle ne +démontre, mais ses affirmations valent des preuves. Cet esprit spontané, +fécond, rapide, n'est pas fait pour la voie sûre, mais lente, de la +déduction; il a ses procédés, qu'il ne peut guère échanger contre +d'autres. Elle restera immobile au pied de l'obstacle, plutôt que de le +tourner. Les formes, les artifices de la dialectique lui sont étrangers. +Sa mécanique en est restée, si l'on peut s'exprimer ainsi, aux machines +les plus primitives, les plus élémentaires, mais elle y applique une +main habile et puissante. + +Il me semble que peu d'écrivains ont eu l'honneur de voir autant de +leurs idées passer du rang de paradoxes à la dignité d'axiomes. Il en +est d'un grand nombre de ses pensées comme des comparaisons d'Homère, si +belles en elles-mêmes, si neuves une fois, aujourd'hui si communes. +C'est ainsi que nous sommes injustes malgré nous. Il est bon pourtant +qu'on se rappelle que ces lieux communs ont été des nouveautés, des +nouveautés hardies, et que leur justesse seule en a fait des banalités. +Cela n'arrive sans doute pas aux idées qui sont tout ensemble nouvelles +et fausses; en un sens, elles sont toujours nouvelles, toujours vertes; +elles pourrissent, elles ne mûrissent pas. On est étonné, après quelques +années, en relisant ces écrits, où l'on avait cru sentir tant de sève, +de n'y trouver plus + + Qu'un goût plat et qu'un déboire affreux. + +Madame de Staël était faite pour trouver la vérité; car elle la +cherchait, elle l'aimait. Elle l'aimait trop pour aimer le paradoxe, ou +pour enchaîner son esprit à un système. On peut dire, en toute vérité, +qu'elle n'eût de système sur aucun sujet. Ce que nous avons dit de son +dernier ouvrage est vrai de tous; son idée fixe, son parti pris, en +tout, c'est la morale. Elle croyait, comme son père, que «la morale +était dans la nature des choses[238].» Elle croyait à un ordre moral, +plus parfait, s'il est possible, et plus inviolable, que les lois du +monde physique. Elle tendait, avec des moyens imparfaits, vers un +système parfait, dont le triomphe était sa préoccupation habituelle, et +quelquefois douloureuse. Cette force de conviction, cette attitude, on +pourrait le dire, de lutte ou d'effort contre l'erreur et contre le mal, +ce besoin de rectitude dans une âme passionnée, souvent aussi l'anxiété +d'un esprit à qui, presque en même temps, la vérité se révèle et se +dérobe, ont laissé leur empreinte sur le style de Madame de Staël. Je +m'en suis expliqué ailleurs: + +«On a reproché à Madame de Staël de la recherche et de l'effort; mais en +a-t-on démêlé le principe secret? a-t-on remarqué que cette _recherche_ +est celle d'une intelligence altérée de vérité, avide de convaincre et +d'être convaincue, et qui voudrait épuiser chaque idée? a-t-on vu que +cet _effort_ est un effort de l'âme? Madame de Staël écrivait trop avec +toute son âme, et avec une âme remplie de trop de sérieux besoins, pour +être parfaitement artiste: artiste! on ne l'est, dans toute la force du +terme, qu'au prix d'un désintéressement trop grand peut-être pour que la +conscience y puisse souscrire; c'est la paix de l'âme ou son +indifférence qui fait l'artiste complet; et si Fénelon, par exemple, a +pleinement joui de ce privilège, ce n'est pas seulement en vertu de son +heureux génie, mais parce que dès l'entrée de sa carrière, le divin +Donateur l'avait dispensé de _chercher_. D'autres sont artistes à +d'autres conditions; à la condition de vouloir l'être, de vouloir l'être +toujours, et de ne vouloir rien être de plus. Ils disposent de leurs +idées, leurs idées ne disposent pas d'eux[239].» + +Au reste, quelle qu'en soit la cause, Madame de Staël, que peu +d'écrivains ont égalée en esprit, en pénétration, en philosophie +instinctive, en sensibilité profonde et naïve, a été surpassée par +plusieurs, et même par des écrivains de son sexe, pour ce qui tient à la +flexibilité, à la richesse, à l'élégance poétique du style, et même en +ce qui concerne la composition. Son grand talent de conversation lui a +tendu un piège. On a dit avec raison que celui qui parle comme il écrit, +écrivît-il à merveille, parle mal; il n'est pas moins vrai qu'écrire +comme on parle, parlât-on le mieux du monde, ce n'est pas bien écrire. +Cette sentence ne peut s'appliquer dans toute sa rigueur à Madame de +Staël; mais il est certain que, pour elle, écrire c'est causer la plume +à la main, et que la plupart de ses livres sont des conversations +infiniment spirituelles. Madame de Staël ne savait pas faire un livre, +et _l'Allemagne_ même ne fait pas exception. J'aime à recueillir ici, +quoique trop avare d'éloges, le jugement qu'a porté occasionnellement +sur ce livre, en le considérant sous le rapport de la forme, feu M. +Jouffroy, dans son _Cours d'Esthétique_: + + «Opposez à ce livre (_Télémaque_) quelque ouvrage où l'auteur + court, selon les caprices de l'intelligence, à travers mille idées + différentes, toutes brillantes, toutes spirituelles, et qui toutes + vous plaisent, vous aurez l'idée d'un livre qui exprime, qui + traduit au dehors l'état passionné appliqué aux travaux de + l'intelligence: lisez _l'Allemagne_ de Madame de Staël, c'est un + livre agréable; chaque chapitre est un sentiment particulier: mais + d'un chapitre à l'autre on change de sentiment. Une inspiration + produit le premier chapitre, une seconde inspiration le second. + Cette variété plaît; mais cette variété n'est qu'agréable; c'est + l'image de la sensibilité ou de la passion inspirant l'esprit ou le + faisant parler. Le _Télémaque_ au contraire est l'image de la + raison ou de la détermination libre, dirigeant l'esprit vers un but + unique par des moyens ordonnés et proportionnés... Il y a plus de + plaisir à lire _l'Allemagne_ que le _Télémaque_. Mais l'impression + de ces ouvrages est différente; et la raison ne dit rien des + ouvrages spirituels, rien des conversations spirituelles, sinon que + ces conversations et ces ouvrages sont agréables. La raison dit des + autres ouvrages et des autres conversations, que ces conversations + sont belles, que ces ouvrages sont beaux; la raison y reconnaît la + volonté libre et un projet conçu avec liberté[240].» + +Madame de Staël était prévenue pour la conversation; et c'est le seul +point, heureusement peu important, où je trouve quelque intolérance +dans, ce génie essentiellement tolérant. «On a beau dire, a-t-elle écrit +quelque part, l'esprit doit savoir causer[241].» Mais si c'était à +condition de ne savoir pas écrire? Nous n'irons pas jusque-là; ce serait +être encore plus absolu qu'elle-même. Bien causer n'empêche pas de bien +écrire; mais Buffon, Rousseau, Montesquieu ne savaient pas causer; et je +crois qu'il y a un genre de perfection dans le style, dont la recherche +habituelle est peu en harmonie avec le talent de la conversation. +Ajoutons, et Madame de Staël en est la preuve, qu'un très grand talent +de conversation, et un exercice habituel de ce talent, ne préparent pas +à bien écrire. Les deux talents ont été souvent réunis, ils sont +quelquefois séparés. + +_Corinne_ seule, parmi les productions de Madame de Staël, me paraît une +oeuvre d'artiste. J'en ai parlé dans ce point de vue; et je m'explique ce +mérite par la situation intellectuelle et morale de l'auteur, lors de la +composition de ce roman. _Corinne_ est le milieu dans la vie de Madame +de Staël; le milieu entre la passion et la conviction, entre le trouble +et le repos; elle a cessé de dogmatiser dans un sens, elle ne dogmatise +point encore dans un autre. Elle ne se repose point dans l'indifférence, +elle s'arrête dans la contemplation, dans la contemplation émue, si l'on +peut ainsi parler. Rien, je le pense, n'est aussi favorable à la +composition d'une oeuvre d'art, à toutes les conditions de la +littérature, et certainement _Corinne_ s'en est ressentie.--Toutefois, +c'est dans _l'Allemagne_, si je ne me trompe, et surtout dans la +dernière partie de cet ouvrage, que Madame de Staël se montre surtout +poète. On dirait, et véritablement je le crois, qu'en s'approchant des +régions de la vérité suprême, et par conséquent du repos, elle a senti +commencer en elle cet harmonieux concert de la sensibilité et de +l'imagination, qui est proprement la poésie. Sans faire usage, comme +dans _Corinne_, de la prose poétique, sans sortir du mouvement de la +prose, elle chante et c'est peut-être pour la première fois. Lorsqu'on +demandait à Schiller mourant (et c'est Madame de Staël qui nous l'a +appris) comment il se trouvait: «Toujours plus tranquille,» +répondit-il[242]. C'est la devise des dernières années et des derniers +écrits de Madame de Staël: toujours plus tranquille; et si toujours plus +de tranquillité ne signifie pas toujours plus de poésie, il est certain +du moins que, sans une certaine tranquillité d'esprit, il n'y a point de +poésie. Il est plus facile à la passion, à la douleur, d'arracher les +cordes de la lyre que de les faire vibrer. + +En somme, malgré tant d'éclat, d'esprit, de mouvement dans le style, et +j'ajoute tant de naturel, quoi qu'aient pu dire, de sa prétendue +affectation, des critiques superficiels, ce n'est pas comme écrivain que +Madame de Staël occupe dans la littérature une place si éminente; ce +n'est pas non plus comme poète, malgré tout ce qu'exhalent de parfum +poétique certaines pages de ses derniers écrits; ce n'est pas même comme +philosophe, malgré la justesse profonde et la grande portée d'un grand +nombre de ses pensées; c'est plutôt, c'est surtout comme éloquent +moraliste et comme peintre touchant du coeur humain. Il n'est sous ce +rapport que peu d'écrivains qu'on puisse mettre à côté d'elle; et +quoiqu'elle ait dit elle-même que jamais femme n'écrivit ni n'écrira un +ouvrage vraiment supérieur[243], nous osons lui répondre: Il est vrai, +ce n'est pas une femme qui a composé l'_Iliade_, ce n'est pas une femme +qui a écrit le _Discours sur les Révolutions du globe_; mais c'est une +femme qui a écrit _Corinne_. + + + + +DEUXIÈME PARTIE + +CHATEAUBRIAND + + + + +CHAPITRE PREMIER + +L'Essai sur les Révolutions. + + +Nous avons maintenant à évoquer un autre grand nom; heureusement ce +n'est pas des ombres du tombeau. Entré dans la vie bien peu d'années +avant Madame de Staël, M. de Chateaubriand lui survit encore, et ne se +survit point à lui-même. + +«Le nom de Chateaubriand[244] se lie, dans l'esprit des hommes de mon +âge, à des impressions qui, reçues dans la jeunesse, ne se peuvent plus +effacer. Et combien d'autres, avec moi, ne contemplent pas dans leur +mémoire, à travers vingt des plus grandes années qu'un homme ait pu +vivre, ce génie solitaire, imprévu et mélancolique, arrivant à nous de +l'exil et du désert, et lavant dans les larmes chrétiennes la poussière +d'anciennes erreurs; ce fils qui, converti par la vie et la mort d'une +mère, disait à la foule étonnée: _J'ai pleuré et j'ai cru_; détachant +des saules la harpe de Sion, et charmant les bords de l'Euphrate du doux +nom de Jérusalem; attendrissant, dans une prose égale aux plus beaux +vers, une langue devenue âpre et dure sous l'influence des factions et +de l'impiété, et voyant refleurir sous sa douleur le vieil arbre de la +foi nationale? Il y a des choses qu'on se représente difficilement. +Faites revivre, si vous le pouvez, la littérature de 1802; ressuscitez +la mort; montrez-nous, après l'orage révolutionnaire, les talents +sortant timidement de l'arche sous l'arc-en-ciel du 18 brumaire, les +traditions de la fin du dix-huitième siècle se réveillant peu à peu, la +civilisation nouvelle cherchant à se rattacher aux derniers anneaux +d'une civilisation épuisée; l'élégance et la politesse du siècle de +Louis XV représentées et remises en honneur par quelques vieillards +ingénieux et quelques jeunes hommes, leurs respectueux disciples, dont +plusieurs, par un plus généreux élan, se reportent jusqu'au siècle de +Louis XIV comme au berceau de toutes les saines doctrines; le pouvoir +nouveau souriant à une réaction qui pouvait ramener, avec la littérature +du grand siècle, tout l'ensemble de ses idées et peut-être de ses +institutions; de beaux talents enfin, mais les talents d'un autre âge, +et point de génie suffisant à l'époque. C'est alors qu'apparaissent, à +deux points de l'horizon, l'ouvrage de Madame de Staël sur _la +Littérature_ et le _Génie du Christianisme_.» + +Nous avons parlé du premier de ces deux ouvrages, si remarquable, si +riche d'aperçus, mais fondé sur un théorème très contestable, assez mal +défini, sur des renseignements incomplets, rattachant les espérances de +l'avenir aux doctrines d'une philosophie décrépite, et pour ainsi dire +la vie à la mort. Sous plusieurs rapports, «M. de Chateaubriand fut +mieux inspiré, et son talent en fut plus à l'aise. Après tant de +dissertations et d'analyses, il sentit qu'il fallait chanter, et il +chanta. Un monde nouveau ne peut s'ouvrir qu'au son de la lyre. La +sienne chantait des beautés qui ne vieillissent pas, et qu'un long +oubli, et tout récemment le martyre, avaient rajeunies. Dans sa +religion, peu exacte sans doute, M. de Chateaubriand versait tous les +trésors de ses souvenirs et de son individualité. À ces lecteurs avides +auxquels il apportait un nouveau monde, lui-même apparaissait comme un +monde. Dans le poème on cherchait le poète; on l'y trouvait, identifié +par l'amour avec son magnifique sujet; on l'y trouvait tout ruisselant +de la poésie de l'antiquité, du moyen âge, de la nature vierge, des +vastes solitudes et des mélancoliques souvenirs. Tous ces éléments +étaient liés dans l'unité de l'idée chrétienne, qui semblait, dans son +livre, se soumettre et s'approprier toutes les parties du monde, de +l'histoire et de la vie. Même des impressions trop tendres, trop +passionnées pour s'accorder avec la sévérité évangélique, semblaient, +par les pointes douloureuses dont l'auteur les avait armées, des +aiguillons cachés sous le cilice, les pâtiments intérieurs d'une âme qui +s'était donnée à Dieu toute palpitante de jeunesse et de vie. Dans tous +les écrits publiés alors par M. de Chateaubriand, on retrouvait l'auteur +du _Génie du Christianisme_; et partout les pièces de ce génie, comme +d'une armure bien jointe, le recouvraient tout entier; nulle existence +plus une, plus compacte et plus conséquente; et si, tout épris des +traditions de la monarchie chrétienne, champion des théories +patriarcales de M. de Bonald, profligateur des sciences physiques, dont +le rapide essor, encouragé par le despotisme, le menaçait en secret, si +M. de Chateaubriand laissait entrevoir dès lors tout son mépris pour le +pouvoir absolu, ces manifestations ne l'accusaient point +d'inconséquence: il voulait la monarchie, mais généreuse; et quel esprit +élevé a pu jamais sympathiser avec un autre absolutisme que celui de +Dieu! + +Ainsi s'élevait alors, imparfaite, il est vrai, factice, je le veux +encore, mais trouvant son lien dans une âme de poète, la grande unité +intellectuelle de M. de Chateaubriand. Elle ne fut pas pour peu de chose +dans l'impression que produisirent ses premiers ouvrages. On s'attacha à +une existence toute d'une pièce et toute d'une teneur; toujours +l'individualité apparaîtra comme une puissance; le scepticisme même et +le désespoir ont besoin, pour nous intéresser, d'un caractère ou d'une +idée qui les individualise. C'est par là que M. de Chateaubriand devint +cher au coeur de tant de personnes en tout pays, et même de celles qui ne +se faisaient aucune illusion sur la faiblesse de sa théologie et sur les +écarts de son imagination. Je le répète, ces temps sont loin; mais +lorsque _le premier frimaire an IX_ (1801), M. de Fontanes insérait dans +le _Mercure_ la _Prière des nautonniers à Notre-Dame de Bon-Secours_, +premières lignes qui révélaient au public l'existence de M. de +Chateaubriand, se figure-t-on bien quelle secousse durent éprouver les +esprits destinés à comprendre cette nouvelle poésie, et avec quelle +avidité, un an plus tard, ils s'empressèrent vers l'oasis fertile que +leur ouvrait le poème d'_Atala_?» + +J'ai rappelé et j'ai essayé de retracer l'impression que firent en +France quelques notes mélodieuses de cette lyre encore inconnue qui +devait éveiller toutes les lyres; car l'auteur du _Génie du +Christianisme_, de l'_Itinéraire_ et des _Études historiques_ s'annonça +d'abord par des chants. J'ai mis un soin jaloux à signaler le premier +fragment, les premiers mots qui révélèrent M. de Chateaubriand au public +français. Il faut maintenant ajouter qu'on se trompait. Cet auteur +n'était point un nouveau venu; ces quelques feuillets, arrachés à une +grande composition, n'étaient point les prémices de son talent; en sorte +que M. de Chateaubriand aurait pu dire à ceux qui le saluaient comme un +étranger: + + Et j'étais venu, je vous jure, + Avant que je fusse arrivé. + +Il était venu, en effet, trois ou quatre ans auparavant, escorté de deux +volumes in-octavo; mais personne ne s'en souvenait; personne n'avait ouï +parler de l'_Essai historique, politique et moral sur les Révolutions +anciennes et modernes, considérées dans leurs rapports avec la +Révolution française_, imprimé en 1797 à Londres, où l'émigration avait +jeté M. de Chateaubriand, et où le retenait sa mauvaise fortune. +Lui-même ne se prévalut point du succès d'_Atala_ et du _Génie du +Christianisme_ pour faire revivre le souvenir de l'_Essai_; s'il eût +parlé de cet ouvrage, c'eût été pour le désavouer; il aima mieux, +puisque cette production n'avait point été remarquée, l'abandonner à sa +destinée. Il en avait bien le droit; ses ennemis politiques avaient-ils +celui d'exhumer cet ouvrage, et d'en faire à la fois une fin de +non-recevoir contre ses nouvelles opinions et un argument contre sa +sincérité? Assurément non. Mais si le procédé n'était pas bon, le calcul +n'était pas mauvais; cette tactique ne manque jamais de réussir, +momentanément du moins; et c'est toujours autant; il ne sied pas à +l'injustice de faire la dégoûtée; il est bien clair que l'éternité ne +lui est pas assurée; le moment seul lui appartient, et le moment c'est +déjà beaucoup. Un moment lui fut donc accordé; mais il est déjà loin de +nous; et toute apologie, au sujet de l'_Essai_, est désormais superflue. + +Mais il n'est pas superflu de parler de l'_Essai_; et puisque des +attaques injustes ont obligé M. de Chateaubriand à réimprimer cet +ouvrage dans toute la pureté du texte primitif, nous avons, ainsi qu'il +arrive assez souvent, quelque obligation à l'injustice; car l'histoire +intellectuelle et littéraire du plus grand écrivain de nos jours serait +incomplète et obscure dans l'absence de ce document. Je dis plus: M. de +Chateaubriand n'a point à rougir de cet ouvrage, que, dans les notes de +l'édition de 1826, ses mains paternelles ont si cruellement flagellé; +et, s'il faut dire tout ce que je pense, je trouve dans cette production +si imparfaite, si inférieure, littérairement, à tout ce que l'auteur a +publié depuis, j'y trouve un caractère, un mérite qui se laissent +désirer, au moins c'est ainsi que j'en juge, dans ses productions +subséquentes. Je m'en expliquerai plus tard. + +Avant d'aller plus loin, partageons en quatre périodes le demi-siècle +que la carrière littéraire de M. de Chateaubriand tient enfermé entre +ses deux limites. À la première appartient uniquement l'_Essai +historique_; la seconde, qui commence avec le Consulat et qui finit avec +l'Empire, est toute littéraire, et comprend le _Génie du Christianisme_, +les _Martyrs_, l'_Itinéraire_, _Atala_, _René_, le _dernier +Abencerage_[245]; la troisième, qui coïncide avec la Restauration, est +remplie par la politique et ne nous montre presque plus qu'à la tribune +et dans les journaux le poétique auteur d'_Atala_ et des _Martyrs_; la +quatrième date de 1830, et ne finira sans doute qu'avec la vie de M. de +Chateaubriand; le moment n'est pas venu de lui donner un nom; mais les +travaux historiques y tiennent jusqu'ici la plus grande place. À les +prendre toutes ensemble, l'auteur reste bien pour l'histoire littéraire +ce qu'il est pour le public, pour le monde, un grand poète, un grand +écrivain; peu importe, d'ailleurs, ce qu'il a cru être, ce qu'il a voulu +être: mais on ne peut s'empêcher de remarquer qu'il semble n'avoir été +exclusivement écrivain et poète que lorsqu'il n'a pu faire autrement, et +que ses ouvrages les plus purement littéraires semblent n'avoir été pour +lui, malgré la gravité des sujets, que l'occupation d'un loisir importun +et l'amusement d'une halte forcée. + +M. de Chateaubriand appartient à une époque où presque tous les hommes +doués de grandes facultés ne pensent pas leur avoir donné un assez digne +emploi, jusqu'à ce qu'ils aient pu les mettre au service de l'État ou +aux gages de l'ambition. Il y a encore des hommes de lettres, il y en +aura toujours; mais le pouvoir sera de plus en plus préféré à la gloire, +ou, si mieux on l'aime, la gloire politique aux honneurs littéraires. + +Vous raconter M. de Chateaubriand tout entier, _ire per totum heroa_, ce +n'est pas mon dessein, ce n'est pas non plus ma mission. En tout cas, je +ne suis point appelé à dépasser, dans mon étude, l'époque de la +Restauration, et dans celle-là même, M. de Chateaubriand n'appellera +probablement pas mes premiers regards. Ce qui m'est immédiatement +dévolu, et je m'en réjouis, c'est la période littéraire et poétique de +cette remarquable vie; mais je ne puis, je ne voudrais même pas éviter +l'_Essai historique_; ce livre est, dans l'appréciation générale de cet +homme illustre, une lumière, une clef dont nous sentirons tout le prix. + +Le point de départ de M. de Chateaubriand, sa vie intérieure, l'état de +son âme et de son esprit, avant l'époque où sa célébrité a commencé, +nous seraient tout à fait inconnus sans l'_Essai historique_. Ce n'est +pas que cet homme, qui a une si grande horreur du _moi_[246], ne nous +ait beaucoup parlé de lui; mais on a beau être sincère, on ne peut +s'empêcher de teindre son passé des couleurs d'un présent glorieux; les +préoccupations actuelles ont un effet rétroactif; on aime (et, si c'est +une faiblesse, M. de Chateaubriand lui a payé un large tribut), on aime +à persuader aux autres, et d'abord à soi-même, que ce qu'on est +aujourd'hui, on l'a toujours été, que ce qu'on pense, on l'a pensé +toujours. À travers les inévitables désaveux dont M. de Chateaubriand a +flétri l'_Essai historique_, ouvrage posthume en quelque sorte, mis en +lumière fort longtemps après la mort morale du véritable auteur, on sent +la prétention d'avoir été, sous les rapports essentiels, le même +toujours. Les critiques et l'écrivain sont bien loin de compte: ceux-là +seraient tentés d'écrire une _histoire des variations_ de M. de +Chateaubriand; celui-ci a écrit réellement, en se répandant abondamment +dans ses écrits et surtout dans ses préfaces, _un traité de la +perpétuité de sa foi_. Vingt-cinq ans après la publication du _Génie du +Christianisme_, vous l'entendez déclarer «qu'il ne dément pas une +syllabe de ce qu'il a écrit dans cet ouvrage[247].» Pas une syllabe! +l'entendez-vous bien? et ce n'est pas un Dieu qui parle, c'est un pauvre +mortel. Il était impossible d'en dire autant de l'_Essai_, +diamétralement opposé dans ses doctrines au _Génie du Christianisme_: +mais l'auteur croit du moins pouvoir affirmer que, si les erreurs +religieuses et morales sont malheureusement trop nombreuses dans +l'_Essai_, il n'y aperçoit pas, en politique, «un seul principe qui +dévie de ceux qu'il professe aujourd'hui[248];» c'est-à-dire, après sa +sortie du ministère: l'auteur a raison de ne pas dire: pas un seul +principe différent de ceux qu'il professait hier. Accordons tout, et +ajoutons que, lorsque les principes politiques professés dans l'_Essai_ +seraient moins purs, c'est-à-dire moins conservateurs, nous n'en ferions +pas un crime à l'auteur, quelle que soit notre opinion, et nous n'en +sentirions diminuée en rien l'estime que nous avons pour lui. Un homme +de vingt-cinq ans, en 1797, pouvait bien n'être pas aussi mûr qu'on +l'est de nos jours au même âge; et certes, n'avoir à cet âge et à cette +époque, après une vie tumultueuse et dans une situation désespérée, rien +que des opinions arrêtées, rien que des opinions saines, c'eût été +presque un miracle; le miracle ne se présume jamais, et rien, dans les +antécédents de ce jeune émigré, ne donnait lieu de l'attendre: il se fit +plus tard. + +Vous attachez au nom de Chateaubriand des idées que vous n'en voulez +séparer à aucune époque de sa vie. Ce romantisme poétique et religieux, +dont il est le plus ancien comme le plus illustre représentant, et dont +il a l'air d'avoir été l'inventeur, vous voudriez le trouver dans +l'imagination et dans les écrits de M. de Chateaubriand avant l'époque +de la Révolution; mais avant la Révolution, ce romantisme n'existait +pas, et c'est la Révolution elle-même qui lui a donné naissance. Il +était bien étranger au dix-huitième siècle, malgré les tentatives de +quelques écrivains, de Voltaire en particulier, pour consacrer +littérairement les souvenirs nationaux. _Zaïre_, _Adélaïde Du Guesclin_, +le _Siège de Calais_, oeuvres romantiques en un certain sens, très +classiques dans un autre, n'avaient pu prévaloir contre des influences +fort différentes, que subissaient et que propageaient les auteurs mêmes +de ces productions nationales. Tout ce qu'il y avait d'intelligent dans +la noblesse française était préoccupé de Voltaire et de Rousseau. Pour +ne pas parler du catholicisme, déserté alors et méprisé par les classes +supérieures plus qu'il ne le fut jamais, peu de prestige s'attachait aux +institutions et aux pouvoirs politiques, pour qui surtout les voyait de +près. Si un ouvrage comme le _Génie du Christianisme_ eût été possible +alors, et je crois pouvoir le nier, il aurait été déchiré à belles dents +par ceux-là mêmes qui, plus tard, en furent les preneurs intéressés, et +même par plusieurs de ceux qui en furent les admirateurs sincères. Mais +ce qui est plus certain, c'est que les éléments de cette inspiration +nouvelle n'existaient point encore, et moins peut-être dans l'esprit du +jeune chevalier de Chateaubriand, malgré son nom féodal et l'honneur +qu'il avait de monter dans les carrosses du roi[249], que dans +l'imagination de quelque écrivain roturier, solitaire, ruminant avec un +amour tout désintéressé la naïveté des vieilles traditions et la poésie +du moyen âge. Le jeune Chateaubriand n'y songeait guère plus que cet +autre gentilhomme, ce descendant de l'illustre famille de Chastellux, +qui, dans son livre _de la Félicité publique_, flétrissait sans réserve +tout un passé où son âme généreuse avait vu le malheur de ses semblables +bien plus que la gloire de ses aïeux. Quiconque se croyait de l'esprit, +et c'était à peu près tout le monde, était philosophe, et philosophe +n'est pas synonyme de romantique. L'impatience du mal, ou seulement du +gothique et du suranné, avait donné à Voltaire la foule; le désir, si ce +n'est l'espérance du bien, avait groupé autour de J.-J. Rousseau des +sectaires enthousiastes. M. de Chateaubriand était du nombre de ces +derniers. + +Les calamités de la Révolution, en atteignant sa famille et lui-même, +n'avaient point revêtu, à ses yeux, d'un charme poétique les antiquités +nationales; esclave de l'honneur, comme il le fut toujours, il avait +émigré; mais il n'avait pas toutes les opinions de son parti, il en +avait moins encore l'enthousiasme et les passions, ou plutôt il n'était +point de son parti, si ce n'est pour en partager la destinée et les +périls. En 1797, M. de Chateaubriand en était encore à Rousseau; et, +chose remarquable, il avait vu les sauvages impunément, il croyait +encore aux sauvages. Du reste, s'il était allé en Amérique avec +l'ambition des découvertes, il en avait fait plus d'une, à défaut de +celles qu'il espérait; il avait découvert sur ce sol étranger une +nouvelle nature, toute pleine de sauvages attraits, et en lui-même le +talent de peindre la nature. Enchanté par une magie dont son maître +Rousseau eût été heureux de subir l'empire, il revenait du désert +américain avec le secret d'enchantements nouveaux, avec un philtre +puissant dont lui-même ne connaissait pas encore toute l'énergie. Mais +philosophe il était parti, philosophe il revint. Sceptique en religion, +il ne l'était guère moins en politique. Plusieurs de la même caste que +lui avaient, en 1789, salué de leurs acclamations la réforme sociale +dont le Luther était un peuple tout entier; d'autres s'en étaient +séparés dès l'entrée; il semble que M. de Chateaubriand ait eu alors +d'autres préoccupations; 1791 est si près de 1793, que nous ne +comprenons point, nous qui alors ne vivions pas, qu'on en fût encore à +l'espérance ou du moins à la sécurité, et qu'en 1791[250] un gentilhomme +français, un parent presque de Malesherbes, s'en allât, quand sa patrie +cherchait, à travers le feu, un passage du présent vers l'avenir, s'en +allât, disons-nous, chercher, à travers les glaces, le passage de la mer +du Sud à l'Océan Atlantique. Curiosité intempestive, direz-vous +peut-être; mais comme alors nul n'en jugea ainsi, c'est l'imprévoyance +de l'époque qu'il faut admirer plutôt que celle de M. de Chateaubriand: +on peut quelquefois, sans être hypocrite, ne pas discerner le temps où +l'on vit. + +Il est certain qu'un enthousiasme quelconque, celui de la liberté ou +celui du royalisme, le lui aurait fait discerner; et l'ayant discerné, +il ne serait point parti. Mais le scepticisme exclut l'enthousiasme et +je l'ai dit, M. de Chateaubriand n'avait pas, en politique, des +convictions fortes. Ce demi-scepticisme durait encore en 1797; les +malheurs de son parti ne le lui avaient pas plus rendu cher qu'ils ne +l'en avaient détaché, et ses infortunes personnelles l'avaient aigri, +c'est à son honneur qu'il faut le dire, contre l'humanité plutôt que +contre ses propres ennemis. Il y a, d'ailleurs, tout lieu de croire que +ses relations particulières, avant de quitter la France, avaient été +surtout avec des littérateurs, ainsi donc en pleine roture, et que le +jeune homme élevé aux pieds de Malesherbes ne pouvait pas être un émigré +bien fervent et bien pur. Quant à la littérature, pour s'assurer que M. +de Chateaubriand était à cent lieues de la prétention d'en inventer une +nouvelle, il n'y a qu'à voir dans l'_Essai_ même quelles étaient ses +admirations littéraires. + +Mais, sans le jeter dans l'exaltation d'aucun parti, la contemplation +des grands événements contemporains tourna ses pensées vers la +politique. L'occasion fut le motif; la position détermina la pente; car +d'ailleurs tous les sujets l'attiraient à la fois. «Que n'aimais-je +point alors?» s'écrie-t-il quelque part dans l'_Essai_[251]. À +l'entendre, on croirait que, sans les événements, dont l'influence fut +impérieuse, les mathématiques ou les finances auraient réclamé et retenu +tout entier le chantre des solitudes américaines[252]. Il échut en +partage à la politique: alors, avec cette ardeur et cette capacité de +travail qui l'ont toujours caractérisé, il se plongea dans l'étude de +l'histoire, et, obligé de donner ses jours à des travaux mercenaires, il +disputa ses nuits au sommeil pour épuiser le vaste sujet dont le titre +de son ouvrage fait apprécier l'étendue aussi bien que la portée. +L'ouvrage devait être composé de six livres; un seul a été publié, un +seul peut-être fut écrit, et ce seul livre occupe deux grands volumes. + +Quel était son dessein? Placé, par ses opinions, entre les royalistes et +les républicains, et jugeant que ni les uns ni les autres ne sont de +leur siècle, il veut les y ramener, comme dans le courant d'un fleuve + + «qui nous entraîne, dit-il, selon le penchant des destinées, quand + nous nous y abandonnons. Il me semble, ajoute-t-il, que nous sommes + tous hors de son cours. Les uns (les républicains) l'ont traversé + avec impétuosité, et se sont élancés sur le bord opposé. Les autres + sont demeurés de ce côté-ci sans vouloir s'embarquer. Les deux + partis crient et s'insultent, selon qu'ils sont sur l'une ou + l'autre rive. Ainsi, les premiers nous transportent loin de nous + dans des perfections imaginaires, en nous faisant devancer notre + âge; les seconds nous retiennent en arrière, refusent de + s'éclairer, et veulent rester les hommes du quatorzième siècle dans + l'année 1796[253].» + +Trente ans plus tard, l'auteur écrit à la marge: + +«Dis-je aujourd'hui autre chose que cela?» Et il triomphe là-dessus. Il +triompherait peut-être moins sur cette autre question: «Avez-vous, _dans +l'intervalle_, toujours parlé, toujours pensé de même?» + +Mais enfin, pour ramener ses lecteurs dans le courant des temps, qui +est, en politique, le courant de la vérité, il le remonte laborieusement +le long de ses rives; il retourne, par l'étude, au point de départ de +toutes les histoires, pour s'embarquer là, et redescendre le cours du +fleuve. Il est impossible, selon lui, de se faire une destinée +indépendante des destinées générales; le courant général devenu plus +large et plus fort, c'est-à-dire les intérêts collectifs, les ambitions +générales, entraîne tout et nous brisera contre les écueils de son lit, +si nous ne le connaissons pas. Après tout, nous ne sommes jamais +certains d'éviter le naufrage; mais, dit l'auteur, + + «il faut étudier la carte, afin qu'en cas de naufrage, on se sauve + sur quelque île où la tempête ne puisse nous atteindre. Cette + île-là est une conscience sans reproche[254].» + +Ce n'est pas trop d'une si grande espérance pour entreprendre l'immense +voyage que l'auteur va nous faire faire à travers l'histoire +universelle. Mais à quoi bon le voyage, la carte et même le pilote, si +le fleuve n'est pas navigable, en d'autres termes, si la société est +impossible ou n'est qu'une déception, si, comme l'auteur se complaît à +le répéter, _il importe peu qui nous gouverne_[255], si le monde _n'est +qu'un grand bois où les hommes s'entr'attendent pour se dévaliser, si le +plus grand malheur des hommes c'est d'avoir des lois et un +gouvernement_, et si nous sommes forcés de conclure avec l'auteur: + + «Mais il n'y a donc point de gouvernement, point de liberté? De + liberté? Si: une délicieuse! une céleste! celle de la Nature. Et + quelle est-elle, cette liberté que vous vantez comme le suprême + bonheur? Il me serait impossible de la dépeindre; tout ce que je + puis faire est de montrer comment elle agit sur nous. Qu'on vienne + passer une nuit avec moi chez les sauvages, du Canada, peut-être + alors parviendrai-je à donner quelque idée de cette espèce de + liberté[256].» + +C'est une grande chute; mais l'auteur, en tombant, a, comme l'ancien +Brutus, embrassé sa mère; je veux dire que, s'il n'a pas trouvé ce qu'il +cherchait, il a trouvé ce qu'il ne cherchait pas, son talent, son +inspiration, sa muse. Cette scène chez les sauvages en fournit la +preuve, que nous relèverons plus tard. + +Il y a, du reste, bien d'autres contradictions, bien, d'autres +disparates dans l'_Essai historique_; mais elles ne sont pas sans +quelque charme, je l'avoue. Vous rappelez-vous, Messieurs, l'épigramme +où un bibliomane s'applaudit d'avoir trouvé la bonne édition d'un livre, +attendu que son exemplaire présente deux ou trois fautes d'impression +qui ne sont pas dans la mauvaise? C'est ainsi à quelques fautes +d'impression que se reconnaît assez souvent la bonne édition d'un homme. +Le soin minutieux qui les fait disparaître, la correction parfaite, se +paye quelquefois bien cher; la régularité s'achète quelquefois au prix +de la vérité, et un peu d'incohérence vaut mieux qu'une unité factice. +Mais elle ne vaut pas mieux, assurément, que l'unité vraie et naturelle; +c'est à celle-là qu'il faut tendre, et les boutades amères de l'auteur +de l'_Essai_ l'en ont éloigné trop souvent. + +On lui pardonnera moins facilement, quoiqu'il faille la lui pardonner +aussi, la manie des rapprochements. Que l'homme soit toujours l'homme, +que les mêmes causes produisent nécessairement les mêmes effets, et que +par conséquent il n'y ait, dans un sens, rien de nouveau sous le soleil, +aucune vérité n'est plus vraie, et peu sont aussi importantes: les +leçons de l'expérience et la philosophie de l'histoire n'ont d'autre +fondement que cet axiome. Mais l'exagération de cette vérité n'est pas +moins préjudiciable que son oubli. Il est impossible que tout se répète, +et le cours des temps, la Providence elle-même ou la liberté divine, +introduisent dans les questions générales des éléments qu'il faut savoir +discerner, sans quoi l'étude de l'histoire ne serait qu'un piège; et +c'est même la promptitude intuitive et la sûreté de ce discernement qui +a fait, en tout temps, la différence caractéristique entre les hommes +d'État et les historiens. Le sens historique et le tact politique, qui +semblent avoir tant de rapport entre eux, sont plus différents qu'on ne +pense, et les affaires entrent pour une plus grande part que l'histoire +dans la formation des grands hommes politiques. Il n'y a de constant et +de parfaitement égal à soi-même que la morale, parce qu'il faut bien que +l'immuable soit quelque part. À en croire l'_Essai historique_, chaque +personnage, chaque événement même, que dis-je? chaque incident, aurait +son Ménechme ou son Sosie dans l'histoire; il n'y aurait d'une +révolution à l'autre que les noms de changés; la Providence, pareille à +un écrivain sans fécondité, sans invention, n'aurait jamais su que se +copier elle-même; l'individualité serait uniquement le produit des +événements, et par conséquent la liberté en serait la proie; chaque +révolution aurait, d'une nécessité inévitable, son Louis XVI, son +Lafayette et son Dumourier, son Robespierre et son Tallien, et celle de +France aurait dû, à son terme, avoir son Simonide dans la personne de M. +de Fontanes. Vous comprenez, sans que je le dise, que l'auteur n'érige +pas ces jeux d'esprit en théorie; mais cette théorie résulte +nécessairement de son livre. Le système de perfectibilité, qu'il a tant +raillé depuis, n'est pas plus propre que le sien à obscurcir les +enseignements de l'histoire. Au reste, il faut en convenir, M. de +Chateaubriand a fait, à cet égard, si bonne justice de lui-même qu'il +n'a rien laissé à faire à ses plus zélés détracteurs. Comme je ne suis +pas du nombre, j'ai hâte d'en finir sur ce point et de vous renvoyer aux +«corrections fraternelles» que l'auteur s'est infligées à lui-même dans +les notes de son _Essai_. + +Sous le rapport de la composition, l'_Essai_ est une oeuvre bizarre. Les +digressions, les hors-d'oeuvre y abondent: les souvenirs personnels les +plus étrangers au sujet s'y développent et s'y prélassent en toute +liberté. Entres autres prétentions (car le livre en trahit de plus d'une +espèce), l'auteur avait celle de la méthode et de la symétrie; il est +curieux, après cela, de le voir s'écarter sans raison apparente, presque +sans prétexte, pour nous raconter, fort agréablement sans doute, de +longs épisodes de ses voyages, et jeter, au beau milieu de ses +parallèles historiques, des conseils plus ou moins judicieux, et plus ou +moins intelligibles, _aux infortunés_[257]. Il s'admoneste là-dessus +fort sévèrement dans ses notes, sans avoir l'air de se douter que, sur +cet article, il est relaps autant qu'on peut l'être. Mais cette +irrégularité n'est point sans charmes, croyez-le bien. L'ouvrage +perdrait peut-être plus qu'il ne gagnerait à être moins subjectif, moins +individuel. On sent que la sévérité du dessein et du plan de l'écrivain +comprimait un flot d'impressions et d'images, qui formaient, sans qu'il +s'en doutât, la veine la plus abondante de son génie. À toute force, il +voulait être philosophe lorsqu'il était poète; mais le poète, de temps +en temps, reprenait ses droits, et ce n'était pas toujours sans la grâce +de l'à-propos. J'en citerai pour exemple le chapitre sur Pisistrate: + + «Après avoir erré sur le globe, l'homme, par un instinct touchant, + aime à revenir mourir aux lieux qui l'ont vu naître, et à s'asseoir + un moment au bord de sa tombe, sous les mêmes arbres qui + ombragèrent son berceau. La vue de ces objets, changés sans doute, + qui lui rappelle, à la fois, les jours heureux de son innocence, + les malheurs dont ils furent suivis, les vicissitudes et la + rapidité de la vie, raniment dans son coeur ce mélange de tendresse + et de mélancolie, qu'on nomme l'amour de son pays. + + »Quelle doit être sa tristesse profonde, s'il a quitté sa patrie + florissante, et qu'il la retrouve déserte, ou livrée aux + convulsions politiques! Ceux qui vivent au milieu des factions, + vieillissant pour ainsi dire avec elles, s'aperçoivent à peine de + la différence du passé au présent; mais le voyageur qui retourne + aux champs paternels bouleversés pendant son absence, est tout à + coup frappé des changements qui l'environnent: ses yeux parcourent + amèrement l'enclos désolé, de même qu'en revoyant un ami malheureux + après de longues années, on remarque avec douleur sur son visage + les ravages du chagrin et du temps. Telles furent sans doute les + sensations du sage Athénien, lorsqu'après les premières joies du + retour, il vint à jeter les regards sur sa patrie[258].» + +Quand l'_Essai historique_ serait, sous le rapport de l'art, un tout à +fait mauvais livre, il faut avouer que peu de gens étaient capables, en +France et ailleurs, de faire un mauvais livre comme celui-là. Le travail +de recherches qu'il suppose est considérable: l'érudition en est souvent +curieuse; les jugements qu'il exprime, les vues qu'il expose, sont très +souvent dignes d'un historien; et le style, dans ces moments-là, est +digne de la pensée. L'imagination, dans ces pages vraiment historiques, +colore modérément les objets, sans en dénaturer l'aspect: le style +positif, sobre et sérieux, le style de la vie et de l'action paraît +naturel à l'écrivain. Le genre sévère de l'histoire ne répudierait, je +le crois, aucun des passages que je vais citer: + + «Ainsi les Athéniens s'habituèrent par degrés au gouvernement + populaire. Ils passèrent lentement de la monarchie à la république. + Le statut nouveau était toujours formé en partie du statut antique. + Par ce moyen on évitait ces transitions brusques, si dangereuses + dans les États, et les moeurs avaient le temps de sympathiser avec + la politique. Mais il en résulta aussi que les lois ne furent + jamais très pures, et que le plan de la constitution offrit un + mélange continuel de vérités et d'erreurs, comme ces tableaux, où + le peintre a passé par une gradation insensible des ténèbres à la + clarté; chaque nuance s'y succède doucement; mais elle se compose + sans cesse de l'ombre qui la précède, et de la lumière qui la + suit[259].» + + «La Révolution française ne vient point de tel ou tel homme, de tel + ou tel livre; elle vient des choses. Elle était inévitable; c'est + ce que mille gens ne veulent pas se persuader. Elle provient + surtout du progrès de la société à la fois vers la lumière et vers + la corruption; c'est pourquoi on remarque dans la Révolution + française tant d'excellents principes et de conséquences funestes. + Les premiers dérivent d'une théorie éclairée, les secondes de la + corruption des moeurs. Voilà le véritable motif de ce mélange + incompréhensible des crimes entés sur un tronc philosophique; voilà + ce que j'ai cherché à démontrer dans tout le cours de cet + _Essai_[260].» + + «Ainsi, au moment que le peuple commença à lire, il ouvrit les yeux + sur des écrits qui ne prêchaient que politique et religion: l'effet + en fut prodigieux. Tandis qu'il perdait rapidement ses moeurs et son + ignorance, la cour, sourde au bruit d'une vaste monarchie qui + commençait à rouler en bas vers l'abîme où nous venons de la voir + disparaître, se plongeait plus que jamais dans les vices et le + despotisme. Au lieu d'élargir ses plans, d'élever ses pensées, + d'épurer sa morale, en progression relative à l'accroissement des + lumières, elle rétrécissait ses petits préjugés, ne savait ni se + soumettre à la force des choses, ni s'y opposer avec vigueur. Cette + misérable politique, qui fait qu'un gouvernement se resserre quand + l'esprit public s'étend, est remarquable dans toutes les + révolutions: c'est vouloir inscrire un grand cercle dans une petite + circonférence; le résultat en est certain. La tolérance s'accroît, + et les prêtres font juger à mort un jeune homme qui, dans une orgie + avait insulté un crucifix; le peuple se montre incliné à la + résistance, et tantôt on lui cède mal à propos, tantôt on le + contraint imprudemment; l'esprit de liberté commence à paraître, et + on multiplie les lettres de cachet. Je sais que ces lettres ont + fait plus de bruit que de mal; mais, après tout, une pareille + institution détruit radicalement les principes. Ce qui n'est pas + loi, est hors de l'essence du gouvernement, est criminel. Qui + voudrait se tenir sous un glaive suspendu par un cheveu sur sa + tête, sous prétexte qu'il ne tombera pas? À voir ainsi le monarque + endormi dans la volupté, des courtisans corrompus, des ministres + méchants ou imbéciles, le peuple perdant ses moeurs; les + philosophes, les uns sapant la religion, les autres l'État; des + nobles ou ignorants, ou atteints des vices du jour; des + ecclésiastiques, à Paris la honte de leur ordre, dans les provinces + pleins de préjugés, on eût dit d'une foule de manoeuvres + s'empressant à l'envi à démolir un grand édifice[261].» + +Ces citations nous rapprochent de la question que nous avons posée en +commençant, et à laquelle nous n'avons fait qu'une réponse provisoire en +disant que l'auteur de l'_Essai_ est presque également sceptique en +politique et en religion. Je ne prétends pas qu'il le soit aussi +absolument sur le premier point que sur le second; il incline vers la +monarchie, tout en rendant hommage au principe de la Révolution; mais il +est trop peu convaincu pour avoir beaucoup de zèle, et il faut bien le +dire, il n'y a pas dans tout l'_Essai_ la moindre trace d'enthousiasme +monarchique, ni d'une foi politique d'aucune sorte. Il soulève d'une +main incertaine les théories et les laisse retomber. C'est ainsi que, +dans le second volume, il nous dit: + + «Pour moi, qui, simple d'esprit et de coeur, tire tout mon génie de + ma conscience, j'avoue que je crois en théorie au principe de la + souveraineté du peuple; mais j'ajoute aussi que si on le met + rigoureusement en pratique, il vaut beaucoup mieux pour le genre + humain redevenir sauvage, et s'enfuir tout nu dans les bois[262].» + +Peut-être faut-il chercher le dernier mot de l'_Essai_, pour ce qui +concerne la politique, dans les passages suivants: + + «Les gouvernements mixtes sont vraisemblablement les meilleurs, + parce que l'homme de la société est lui-même un être complexe, et + qu'à la multitude de ses passions, il faut donner une multitude + d'entraves[263].» + + «Il n'est point de révolution là où elle n'est pas opérée dans le + coeur: on peut détourner un moment par force le cours des idées; + mais si la source dont elles découlent n'est changée, elles + reprendront bientôt leur pente ordinaire[264].» + + «Et moi aussi je voudrais passer mes jours sous une démocratie + telle que je l'ai souvent rêvée, comme le plus sublime des + gouvernements en théorie; et moi aussi j'ai vécu citoyen de + l'Italie et de la Grèce; _peut-être mes opinions actuelles ne + sont-elles que le triomphe de ma raison sur mon penchant_. Mais + prétendre former des républiques partout, et en dépit de tous les + obstacles, c'est une absurdité dans la bouche de plusieurs, et une + méchanceté dans celle de quelques-uns[265].» + +Le passage suivant, s'il n'est pas une preuve du scepticisme politique +de l'auteur, atteste du moins qu'à cette époque M. de Chateaubriand +jugeait avec sa raison plutôt qu'avec ses passions les événements et +tout l'ensemble de la Révolution française: + + «Tout ce qui fait événement plaît à la multitude. On aime à être + remué, à s'empresser, à faire foule; et tel honnête homme qui + plaint son souverain légitime massacré par une faction, serait + cependant bien fâché de manquer sa part du spectacle, peut-être + même trompé s'il n'allait pas avoir lieu. Voilà la raison pour + laquelle les révolutions où il a péri des rois éblouissent tant les + hommes, et pour laquelle les générations suivantes sont si fort + tentées de les imiter: lorsqu'on mène des enfants à une tragédie, + ils ne peuvent dormir à leur retour, si l'on ne couche auprès d'eux + l'épée ou le poignard des conspirateurs qu'ils ont vus. D'ailleurs + il y a toujours quelque chose de bon dans une révolution, et ce + quelque chose survit à la révolution même. Ceux qui sont placés + près d'un événement tragique sont beaucoup plus frappés des maux + que des avantages qui en résultent: mais pour ceux qui s'en + trouvent à une grande distance, l'effet est précisément inverse; + pour les premiers, le dénoûment est en action, pour les seconds en + récit. Voilà pourquoi la révolution de Cromwell n'eut presque point + d'influence sur son siècle, et pourquoi aussi elle a été copiée + avec tant d'ardeur de nos jours. Il en sera de même de la + Révolution française, qui, quoi qu'on en dise, n'aura pas un effet + très considérable sur les générations contemporaines, et peut-être + bouleversera l'Europe future[266].» + +C'en est assez pour juger que le jeune écrivain était bien loin de +l'enthousiasme, et peut-être même de la conviction en matière +politique[267]. Quant à la religion, le scepticisme de l'auteur est +évident; la croyance se réduit à ce qu'il y a de plus élémentaire dans +le déisme, à un minimum au dessous duquel il n'y a plus rien. On en +jugera par ce passage: + + «Pardonne à ma faiblesse, Père des miséricordes! Non, je ne doute + point de ton existence; et soit que tu m'aies destiné une carrière + immortelle, soit que je doive seulement passer et mourir, j'adore + tes décrets en silence, et ton insecte confesse ta Divinité[268].» + +Il est sceptique, mais il n'est pas irréligieux; une religion sincère et +cordiale est à ses yeux l'unique consolation des misères humaines, et +les génies religieux lui paraissent les vrais bienfaiteurs de +l'humanité: + + «Épiménide ne traitait point de superstition ce qui tend à diminuer + le nombre de nos misères; il savait que la statue populaire, que le + pénate obscur qui console le malheureux, est plus utile à + l'humanité que le livre du philosophe, qui ne saurait essuyer une + larme[269].» + +Ainsi que Rousseau son maître, + + «la majesté des Écritures l'étonne, la sainteté de l'Évangile parle + à son coeur.» + +Il y a presque de l'adoration dans l'attendrissement avec lequel il +s'incline devant + + «le divin Auteur des Évangiles, qui ne s'arrête point, dit-il, à + prêcher vainement les infortunés, qui fait plus, qui bénit leurs + larmes, et boit avec eux le calice jusqu'à la lie[270].» + +Mais il ne croit point à la vérité du christianisme; il l'attaque par +tous les côtés, il répète avec complaisance toutes les objections du +dix-huitième siècle, tout en disant: + + «Je n'y suis pour rien; je rapporte les raisonnements des autres, + sans les admettre; il est nécessaire de faire connaître les causes + qui nous ont plongés dans la révolution actuelle; or, celles-ci + sont d'entre les plus considérables[271].» + +Et après vingt pages d'une polémique que son sujet ne lui demandait pas, + + «il est bien fâché, dit-il, que son sujet ne lui permette pas de + rapporter les raisons _victorieuses_ avec lesquelles les Abbadie, + les Houteville, les Bergier, les Warburton ont combattu leurs + antagonistes[272].» + +C'est-à-dire qu'il se croit obligé en conscience de propager l'erreur, +son sujet l'y condamne; mais son sujet ne lui permet pas un mot en +faveur de la vérité. Je me trompe, ce mot, le voici; est-il d'un homme +qui regarde comme _victorieuses_ les réponses des apologistes de la foi +chrétienne? est-il d'un croyant ou d'un sceptique? vous en jugerez: + + «Moi, qui suis très-peu versé dans ces matières, je répèterai + seulement aux incrédules, en ne me servant que de ma faible raison, + ce que je leur ai déjà dit: Vous renversez la religion de votre + pays, vous plongez le peuple dans l'impiété, et vous ne proposez + aucun autre palladium de la morale. Cessez cette cruelle + philosophie; ne ravissez point à l'infortuné sa dernière espérance: + qu'importe qu'elle soit une illusion, si cette illusion le soulage + d'une partie du fardeau de l'existence; si elle veille dans les + longues nuits à son chevet solitaire et trempé de larmes; si enfin + elle lui rend le dernier service de l'amitié, en fermant elle-même + sa paupière, lorsque, seul et abandonné sur la couche du misérable, + il s'évanouit dans la mort[273].» + +Si l'auteur de l'_Essai_ ne croit pas à la religion, il croit encore +bien moins aux prêtres; peut-être même sont-ce les prêtres qui +l'empêchent de croire à la religion. Vous pourrez voir, par la citation +suivante, quels sentiments cette classe de personnes inspirait au jeune +émigré: + + «Les prêtres des Grecs avaient un pouvoir considérable sur la masse + du peuple; mais ils n'en exerçaient aucun sur les particuliers: les + nôtres, au contraire, nous environnaient, nous assiégeaient. Ils + nous prenaient au sortir du sein de nos mères, et ne nous + quittaient plus qu'après nous avoir déposés dans la tombe. Il y a + des hommes qui font le métier de vampires, qui vous sucent de + l'argent, le sang et jusqu'à la pensée[274].» + +Ce dernier mot a certainement de la puissance. + +Mais si M. de Chateaubriand est monarchique dans l'_Essai_, comme il +s'en vante trente ans après l'avoir publié, où donc est cette prétendue +solidarité entre le christianisme et le gouvernement monarchique? Chacun +s'en va de son côté, emportant un lambeau ou plutôt toute la vie de +l'autre. Je parle ainsi en me plaçant au point de vue du _Génie du +Christianisme_, et de tant d'autres écrits de M. de Chateaubriand, où +l'on voit le trône et l'autel adossés l'un à l'autre, se servant l'un à +l'autre de point d'appui. Rien de pareil dans l'_Essai_. Ou l'auteur +n'est point persuadé de la nécessité de cette alliance, ou il s'en +soucie assez peu. Il croit un peu à la monarchie, il ne croit point au +catholicisme, et il confesse avec un égal abandon sa foi et son +incrédulité, sans s'embarrasser, ce me semble, d'autre chose que de la +vérité. Et c'est ici le moment de dire ce qui m'attache à ce livre, et +ce qui me le fait préférer, sous un rapport, à tous les autres ouvrages +du même écrivain: c'est qu'il est naturel. Remarquez que je parle du +livre, et non du style, qui ne l'est peut-être pas toujours. Remarquez +encore que j'ai dit _naturel_ et non pas _sincère_, parce que je ne +refuse à aucun des écrits du noble écrivain le mérite de la sincérité, +tandis que je leur refuse, dans un certain sens, celui du naturel. + +L'art a certainement sa place dans la vie; mais il n'a rien à voir dans +la formation des convictions; les convictions relèvent uniquement de la +science et de la conscience. Et bien! l'art, ou si on l'aime mieux, +l'imagination, la poésie paraissent avoir eu leur part dans le système +dont M. de Chateaubriand est devenu le représentant. Son christianisme +(je veux dire celui de ses livres) est littéraire, sa politique est +littéraire, et le lien qui unit cette politique et ce christianisme est +littéraire aussi. Tout cela, fort sincère, je le crois, est une oeuvre +d'artiste. Sa vie même, sa personnalité, porte le même caractère; il l'a +composée en poète, et de tous ses ouvrages c'est encore le meilleur. +Mettre en question la sincérité, ne serait pas seulement injuste, mais +déraisonnable; ce poème vivant, qui s'appelle M. de Chateaubriand, n'est +si parfait que parce qu'il est sincère. M. de Chateaubriand n'a point +d'ennemis; l'enthousiasme que son seul nom éveille a quelque chose +d'affectueux, et il est une des rares exceptions à la règle fatale qui +veut que ce qui s'ajoute à l'admiration soit retranché de l'affection, +parce que l'admiration crée une distance, et que l'affection n'en +connaît point. Mais que prouve l'universelle affection dont il est +entouré, sinon qu'on le croit sincère? Il l'est, je crois, autant qu'un +homme peut l'être; mais il n'en est pas moins, comme écrivain, comme +homme, comme politique, l'oeuvre d'un art exquis. Or il est un sens, au +moins, où la nature et l'art forment une antinomie, où l'art ne vaut pas +la nature. Ni l'homme, ni la conviction, qui est tout l'homme, ne +doivent être une oeuvre d'art. Un homme ne doit pas être un système, tout +le monde en convient; mais il ne faut pas non plus qu'un homme soit un +poème. Vous comprendrez peut-être, d'après cela, ma prédilection pour +l'_Essai_. Tout n'en est pas vrai, je l'avoue; tout n'en est pas même +naturel. L'auteur reproduit trop docilement l'attitude, l'accent et +jusqu'aux gestes, si l'on peut dire ainsi, de son maître chéri; et quel +est le jeune écrivain, quel est le jeune artiste, qui n'ait pas, à son +début dans la carrière, subi à la rigueur l'empire d'un modèle? La +_Thébaïde_ n'est-elle pas un reflet de Corneille? L'_Essai historique_ +est la _Thébaïde_ de M. de Chateaubriand; seulement on n'a jamais dit +que la _Thébaïde_ possédât en propre quelque mérite que les +chefs-d'oeuvre de Racine n'aient pas reproduit en le perfectionnant, et +c'est ce que nous osons dire de l'_Essai_. + +Il est unique dans la carrière de M. de Chateaubriand, au moins sous un +rapport; il caractérise à lui seul toute une époque de sa vie; il est, +entre toutes les oeuvres qui ont illustré le nom de son auteur, une oeuvre +de solitude, et j'ajouterais d'indépendance, si je n'avais peur d'être +mal compris, et s'il ne valait pas mieux supprimer une expression juste +et qui complète ma pensée, que de donner lieu de douter de mon respect +pour le plus noble caractère. C'est l'oeuvre d'un solitaire, qui ne se +sent engagé ni envers son passé, ni envers aucune opinion, et qui dit sa +pensée, advienne que pourra. Dans d'autres écrits, il sera beaucoup +moins lui-même qu'il ne croit l'être, dans celui-ci il est lui-même plus +qu'il ne le veut. La Providence va lui donner une position, des amis, un +parti, la gloire enfin, la gloire, ce grand et terrible engagement; +écoutez-le donc avant que tout ceci lui vienne; écoutez le Chateaubriand +de l'_Essai_ avant le Chateaubriand des _Martyrs_; et faites quelquefois +un pèlerinage pieux vers cette époque oubliée, où rien d'étranger, rien +de factice, ne s'était encore ajouté à la pensée, à la nature même de ce +beau génie. + +Le style de l'_Essai historique_ est défectueux à plusieurs égards; mais +c'est déjà un style distingué. L'auteur qui, à propos de quelques +néologismes et de quelques incorrections, s'administre de fort bons +coups de férule, convient qu'il n'écrirait pas mieux aujourd'hui +certaines pages de ce livre[275]. La vérité est que non seulement le +fond de la diction est bon, mais qu'il serait beaucoup plus difficile, +même avec du talent, d'en reproduire les beautés que d'en éviter les +défauts. Les défauts du style de l'_Essai_ sont de l'espèce de ceux qui +s'enlèvent aisément parce qu'ils sont à la surface; pour les faire +disparaître, un souffle souvent suffirait; les beautés sont engagées +beaucoup plus avant dans cette diction aussi solide qu'elle est animée. +Quant à ce qu'on pourrait appeler la _manière_ de M. de Chateaubriand, +ce je ne sais quoi qui ne se définit pas, mais qu'au premier coup d'oeil +on reconnaît, elle tient à tout un ensemble d'idées qui ne devaient +qu'un peu plus tard former un tout dans son imagination; la fusion +n'était pas consommée, et même plusieurs ingrédients se faisaient encore +attendre. Il faut bien en convenir: ils se sont fondus l'un dans l'autre +si admirablement, qu'on dirait presque d'une _harmonie préétablie_, et +qu'on est tenté de se demander si, sous l'empire d'une autre +combinaison, plus naturelle peut-être, le talent de M. de Chateaubriand +aurait jamais été aussi complet, aussi libre. Cette question se +présentera un peu plus tard, et nous chercherons à nous rendre compte de +cette chimie toute poétique, toute merveilleuse, d'où l'on a vu sortir +une individualité factice à la fois et naturelle, dont l'élément +poétique est la véritable unité. Ici, remarquons seulement que si +l'auteur de l'_Essai_ ignorait de quels caractères nouveaux les opinions +qu'il n'avait pas encore devaient enrichir son talent, il ignorait +presque également ce qu'il possédait déjà, ce que la nature et les +événements avaient déjà déposé dans le creuset mystérieux où devait se +constituer son avenir littéraire. Il est certainement curieux de le +voir, dans l'_Essai_, rencontrer souvent sa muse, et passer à côté +d'elle sans la reconnaître et sans la saluer. Il répond cependant plus +d'une fois aux signes affectueux qu'elle lui adresse; il s'essaye aux +airs qu'il chantera plus tard; il parle déjà un langage dans lequel, en +le dégageant de quelques mots disparates, il est aisé de reconnaître ce +langage sans pareil qui va changer le nôtre; et cela est si vrai que +quelques morceaux de l'_Essai_ ont pu être transportés presque sans +changement dans le _Génie du Christianisme_. Qui ne se rappelle ce début +du chapitre intitulé: _Spectacle général de l'Univers_? + + «Il est un Dieu; les herbes de la vallée et les cèdres de la + montagne le bénissent, l'insecte bourdonne ses louanges, l'éléphant + le salue au lever du jour, l'oiseau le chante dans le feuillage, la + foudre fait éclater sa puissance, et l'Océan déclare son immensité. + L'homme seul a dit: _Il n'y a point de Dieu_. + + »Il n'a donc jamais celui-là, dans ses infortunes, levé les yeux + vers le ciel, ou, dans son bonheur, abaissé ses regards vers la + terre[276]?» + +Le chapitre de l'_Essai_, intitulé _Histoire du polythéisme_, commençait +en ces termes: + + «Il est un Dieu. Les herbes de la vallée et les cèdres du Liban le + bénissent, l'insecte bruit ses louanges, et l'éléphant le salue au + lever du soleil; les oiseaux le chantent dans le feuillage, le vent + le murmure dans les forêts, la foudre tonne sa puissance, et + l'Océan déclare son immensité: l'homme seul a dit: _Il n'y a point + de Dieu_. + + »Il n'a donc jamais celui-là, dans ses infortunes, levé les yeux + vers le ciel? Ses regards n'ont donc jamais erré dans ces régions + étoilées, où les mondes furent semés comme des sables[277].» + +Ici, l'auteur cesse de se servir d'original à lui-même. Les lignes qui +suivent dans l'_Essai_, ne sont pas reproduites dans cet endroit du +_Génie du Christianisme_; elles le sont, il est vrai, dans un autre, +mais avec de grandes différences. Les voici, selon l'_Essai_: + + «Pour moi j'ai vu, et c'en est assez, j'ai vu le soleil suspendu + aux portes du couchant dans des draperies de pourpre et d'or. La + lune, à l'horizon opposé, montait comme une lampe d'argent dans + l'Orient d'azur. Les deux astres mêlaient au zénith leurs teintes + de céruse et de carmin. La mer multipliait la scène orientale en + girandoles de diamants, et roulait la pompe de l'Occident en vagues + de roses. Les flots calmés, mollement enchaînés l'un à l'autre, + expiraient tour à tour à mes pieds sur la rive, et les premiers + silences de la nuit et les derniers murmures du jour luttaient sur + les coteaux, au bord des fleuves, dans les bois et dans les + vallées[278].» + +L'auteur jugea plus tard, et avec raison, que l'occasion, l'idée +actuelle ne comportait pas tout ce détail, que tout ce détail était trop +curieux, et faisait hors-d'oeuvre. Il le transporta autre part, sauf la +céruse et le carmin, et bien d'autres choses encore, qu'on n'a pas +manqué de reprendre plus tard, attendu que des défauts brillants sont +plus faciles à imiter que des beautés solides. + +Mais là même où l'auteur semble se copier, que de changements et quels +judicieux changements? + +Cette _Nuit parmi les sauvages de l'Amérique_, qui, dans l'_Essai +historique_, doit faire l'office d'un argument en faveur de ce qu'il +plaît à l'auteur d'appeler l'état de nature, cette nuit, avec +l'intention et les sauvages de moins, vous la retrouvez dans le _Génie +du Christianisme_. Accordons-nous encore le plaisir de ce rapprochement. +Cette fois je commence par la première version, et sans doute par la +moins correcte: + + «La lune était au plus haut point du ciel: on voyait çà et là, dans + de grands intervalles épurés, scintiller mille étoiles. Tantôt la + lune reposait sur un groupe de nuages, qui ressemblait à la cime de + hautes montagnes couronnées de neige; peu à peu ces nues + s'allongeaient, se déroulaient en zones diaphanes et onduleuses de + satin blanc, ou se transformaient en légers flocons d'écume, en + innombrables troupeaux errants dans les plaines bleues du + firmament. Une autre fois, la voûte aérienne paraissait changée en + une grève où l'on distinguait les couches horizontales, les rides + parallèles tracées comme par le flux et le reflux régulier de la + mer: une bouffée de vent venait encore déchirer le voile, et + partout se formaient dans les cieux de grands bancs d'une ouate + éblouissante de blancheur, si doux à l'oeil, qu'on croyait ressentir + leur mollesse et leur élasticité. La scène sur la terre n'était pas + moins ravissante: le jour céruséen et velouté de la lune flottait + silencieusement sur la cime des forêts, et, descendant dans les + intervalles des arbres, poussait des gerbes de lumière jusque dans + l'épaisseur des plus profondes ténèbres. L'étroit ruisseau qui + coulait à mes pieds, s'enfonçant tour à tour sous des fourrés de + chênes-saules et d'arbres à sucre, et reparaissant un peu plus loin + dans des clairières tout brillant des constellations de la nuit, + ressemblait à un ruban de moire et d'azur, semé de crachats de + diamants, et coupé transversalement de bandes noires. De l'autre + côté de la rivière, dans une vaste prairie naturelle, la clarté de + la lune dormait sans mouvement sur les gazons où elle était étendue + comme des toiles. Des bouleaux dispersés çà et là dans la savane, + tantôt, selon le caprice des brises, se confondaient avec le sol, + en s'enveloppant de gazes pâles, tantôt se détachaient du fond de + craie en se couvrant d'obscurité, et formant comme des îles + d'ombres flottantes sur une mer immobile de lumière. Auprès, tout + était silence et repos, hors la chute de quelques feuilles, le + passage brusque d'un vent subit, les gémissements rares et + interrompus de la hulotte; mais au loin, par intervalle, on + entendait les roulements solennels de la cataracte de Niagara, qui, + dans le calme de la nuit, se prolongeaient de désert en désert, et + expiraient à travers les forêts solitaires. + + »La grandeur, l'étonnante mélancolie de ce tableau, ne sauraient + s'exprimer dans les langues humaines; les plus belles nuits en + Europe ne peuvent en donner une idée. Au milieu de nos champs + cultivés, en vain l'imagination cherche à s'étendre, elle rencontre + de toutes parts les habitations des hommes: mais, dans ces pays + déserts, l'âme se plaît à s'enfoncer, à se perdre dans un océan + d'éternelles forêts; elle aime à errer, à la clarté des étoiles, + aux bords des lacs immenses, à planer sur le gouffre mugissant des + terribles cataractes, à tomber avec la masse des ondes, et pour + ainsi dire à se mêler, à se fondre avec toute une nature sauvage et + sublime[279].» + +Voici la même scène dans le _Génie du Christianisme_. Comme aucun +changement n'était commandé par l'intention du morceau, ni par la place +qu'il occupe dans le texte, vous pouvez regarder comme purement +littéraires, et de simple bon goût, toutes les corrections que l'auteur +a faites: + + «Un soir je m'étais égaré dans une forêt, à quelque distance de la + cataracte de Niagara; bientôt je vis le jour s'éteindre autour de + moi, et je goûtai, dans toute sa solitude, le beau spectacle d'une + nuit dans les déserts du Nouveau-Monde. + + »Une heure après le coucher du soleil, la lune se montra au-dessus + des arbres, à l'horizon opposé. Une brise embaumée, que cette reine + des nuits amenait de l'Orient avec elle, semblait la précéder dans + les forêts comme sa fraîche haleine. L'astre solitaire monta peu à + peu dans le ciel: tantôt il suivait paisiblement sa course azurée; + tantôt il reposait sur des groupes de nues qui ressemblaient à la + cime de hautes montagnes couronnées de neige. Ces nues, ployant et + déployant leurs voiles, se déroulaient en zones diaphanes de satin + blanc, se dispersaient en légers flocons d'écume, ou formaient dans + les cieux des bancs d'une ouate éblouissante, si doux à l'oeil, + qu'on croyait ressentir leur mollesse et leur élasticité. + + »La scène sur la terre n'était pas moins ravissante: le jour + bleuâtre et velouté de la lune descendait dans les intervalles des + arbres, et poussait des gerbes de lumière jusque dans l'épaisseur + des plus profondes ténèbres. La rivière qui coulait à mes pieds, + tour à tour se perdait dans le bois, tour à tour reparaissait + brillante des constellations de la nuit, qu'elle répétait dans son + sein. Dans une savane, de l'autre côté de la rivière, la clarté de + la lune dormait sans mouvement sur les gazons: des bouleaux agités + par les brises, et dispersés çà et là, formaient des îles d'ombres + flottantes sur cette mer immobile de lumière. Auprès, tout aurait + été silence et repos, sans la chute de quelques feuilles, le + passage d'un vent subit, le gémissement de la hulotte; au loin par + intervalles, on entendait les sourds mugissements de la cataracte + de Niagara, qui, dans le calme de la nuit, se prolongeaient de + désert en désert, et expiraient à travers les forêts solitaires. + + »La grandeur, l'étonnante mélancolie de ce tableau, ne sauraient + s'exprimer dans les langues humaines; les plus belles nuits en + Europe ne peuvent en donner une idée. En vain, dans nos champs + cultivés, l'imagination cherche à s'étendre; elle rencontre de + toutes parts les habitations des hommes: mais dans ces régions + sauvages, l'âme se plaît à s'enfoncer dans un océan de forêts, à + planer sur le gouffre des cataractes, à méditer au bord des lacs et + des fleuves, et, pour ainsi dire, à se trouver seule devant + Dieu[280].» + +Qu'on étudie ces deux morceaux, et qu'on dise si le: _Inutiles falce +ramos amputans, feliciores inserit_, a jamais été mieux pratiqué[281]. + +Ces seuls morceaux auraient dû, ce me semble, faire remarquer l'_Essai +historique_. Après Rousseau, même après Bernardin de Saint-Pierre, cela +était nouveau, inattendu. Tous trois, ils étaient du nombre de ces +mécontents sublimes qui semblent dire à la foule de ceux qui sont +contents, ou qui prennent le monde comme il est, sans s'embarrasser de +ce qu'il pourrait être: Ah! si vous saviez d'où je viens! si vous saviez +ce que j'ai vu! Ils viennent, hélas! d'où nous venons tous, ils n'ont +rien vu que ce que nous voyons; et toutefois, un immense regret, comme +d'une richesse perdue, bien qu'ils aient toujours été pauvres, enivre +leur âme de douleur et de poésie. Des deux premiers de ces écrivains, je +puis l'affirmer sans preuve. Faut-il le prouver au sujet de M. de +Chateaubriand? Il n'est pas de carrière plus brillante à la fois et plus +mélancolique. L'auteur de l'_Essai_ est né désabusé. Ce qu'il se montre +dans ce premier ouvrage, il l'a toujours été; et le mot qu'il a laissé +tomber dans la préface de ses _Études historiques_: «Je méprise +aujourd'hui la vie que je dédaignais dans ma jeunesse[282],» est aussi +vrai qu'il est sincère. Quoique M. de Chateaubriand ait beaucoup parlé +de mélancolie, c'est réellement un génie mélancolique, de cette +mélancolie qui intéresse et qui touche parce qu'elle est virile, et +qu'elle n'affaiblit en rien le ressort de l'activité. Ce trait, chez le +grand poète que nous étudions, est plus profond, plus primitif que tous +les autres. Parmi les poètes, ce sont ceux-là surtout qui aiment et qui +sentent la nature, comme ce sont aussi les époques fatiguées et +sceptiques qui se retournent vers elle avec amour et se rejettent en +pleurant sur son sein maternel. Mais Rousseau et Bernardin de +Saint-Pierre se consolent en lui contant leurs peines et en recevant +d'elle comme une réponse de paix et de l'assurance. M. de Chateaubriand +n'en aime pas plus la magnificence et la mélancolie; il l'aime parce +qu'au milieu de ses enchantements, elle a de mystérieuses tristesses et +d'ineffables soupirs. D'autres ont aimé la campagne, il aime le désert: +Ce qui lui plaît de la nature, c'est la solitude, l'immensité, les +aspects sauvages. Par la raison, je veux dire par une certaine force +d'abstraction, il est capable de juger le passé, de croire à l'avenir; +mais les ruines le touchent plus que les fondations nouvelles, et il est +l'homme des souvenirs bien plus que des espérances. Des opinions +nouvelles, une position prise ont dû donner à tout cela une teinte +particulière, et M. de Chateaubriand a bien pu, à certains égards, +prendre son imagination pour son coeur: à combien d'autres cela n'est-il +pas arrivé? Mais au-dessous des opinions un peu factices, au-dessous, +dirai-je, de cette _représentation_, si vous cherchez l'homme, vous le +trouverez tel que j'ai dit: désabusé en tout temps, triste au fond, amer +quelquefois, poète plutôt qu'enthousiaste, mais généreux, courtois, +chevaleresque, par nature et sans nul effort. Si la chevalerie n'eût pas +existé, il l'aurait inventée; et véritablement, elle s'est surpassée en +lui. + +Tout cela se laisse pour le moins entrevoir dans l'_Essai_. M. de +Chateaubriand voudrait bien qu'on y entrevît aussi le catholique; mais +cela lui paraît impossible, et il en fait son deuil. Pour moi, s'il +n'était pas bizarre de prétendre mieux voir que l'auteur dans son oeuvre, +je dirais qu'il n'y a pas si loin de l'incrédule de l'_Essai_ au croyant +du _Génie du Christianisme_; car cet incrédule a des paroles de +sympathie pour la foi sincère, et ce croyant a l'imagination plus +religieuse que l'esprit. Quoi qu'il en soit, il y a entre l'_Essai_ et +le _Génie du Christianisme_, un fait qu'on appelle communément +conversion. + + + + +CHAPITRE DEUXIÈME + +Atala. + + +Je ne raconte pas la vie de M. de Chateaubriand; je n'en rappelle que ce +qui est nécessaire à mon dessein. Sa mère, femme pieuse, était morte +avec le regret d'avoir vu son fils, par la publication de l'_Essai +historique_, donner des gages aux ennemis du catholicisme. Il sut, par +une soeur également pieuse, et qu'il devait perdre bientôt après, quelles +avaient été les dernières angoisses et les prières suprêmes d'une mère +qu'il vénérait profondément. Quelque idée que je me fasse de la +dogmatique de M. de Chateaubriand, je déclare que je ne suis pas de la +force de ceux qui ont pu trouver ridicule le changement soudain de ses +opinions à la nouvelle de cette mort, précédée, si on peut s'exprimer +ainsi, d'une double agonie; je crois pieusement à ce qu'il nous raconte, +oui, pieusement, parce que ce serait être non seulement injuste envers +lui, mais impie envers l'humanité, que de ne pas le croire; et non +seulement je ne suis pas étonné, mais je suis profondément touché +lorsque, dans la préface du _Génie du Christianisme_, je l'entends dire, +avec ce ton simple qui est celui de la vérité: + + «Mes sentiments religieux n'ont pas toujours été ce qu'ils sont + aujourd'hui. Tout en avouant la nécessité d'une religion, et en + admirant le christianisme, j'en ai cependant méconnu plusieurs + rapports. Frappé des abus de quelques institutions et des vices de + quelques hommes, je suis tombé jadis dans les déclamations et les + sophismes. Je pourrais en rejeter la faute sur ma jeunesse, sur le + délire des temps, sur les sociétés que je fréquentais; mais j'aime + mieux me condamner: je ne sais point excuser ce qui n'est point + excusable. Je dirai seulement les moyens dont la Providence s'est + servie pour me rappeler à mes devoirs. + + »Ma mère, après avoir été jetée à soixante-douze ans dans des + cachots où elle vit périr une partie de ses enfants, expira sur un + grabat, où ses malheurs l'avaient reléguée. Le souvenir de mes + égarements répandit sur ses derniers jours une grande amertume: + elle chargea, en mourant, une de mes soeurs de me rappeler à cette + religion dans laquelle j'avais été élevé. Ma soeur me manda le + dernier voeu de ma mère: quand la lettre me parvint au delà des + mers, ma soeur elle-même n'existait plus; elle était morte aussi des + suites de son emprisonnement. Ces deux voix sorties du tombeau, + cette mort qui servait d'interprète à la mort, m'ont frappé. Je + suis devenu chrétien. Je n'ai point cédé, j'en conviens, à de + grandes lumières surnaturelles; ma conviction est sortie du coeur: + j'ai pleuré, et j'ai cru[283].» + +C'était en 1798, un an après la publication de l'_Essai_. Il est +impossible de ne pas croire que, dès ce moment, M. de Chateaubriand +conçut le dessein de son grand ouvrage et mit la main à l'oeuvre. J'ose +dire que cela est touchant, et d'autant plus que rien ne présageait que +l'apparition de cet ouvrage dût coïncider avec le rétablissement des +cultes chrétiens en France. Le christianisme, en 1798, était encore +proscrit, et, selon les apparences, avait encore pour longtemps à +l'être. Le dessein de M. de Chateaubriand était donc, il faut le dire, +un dessein généreux, et son oeuvre, qu'on a appelée une oeuvre de +circonstance, l'était en effet, mais dans le plus noble sens de ce mot. +Lorsque les promesses du 18 brumaire et les sollicitations d'anciens +amis, au nombre desquels était La Harpe, rappelèrent en France M. de +Chateaubriand, son travail était déjà avancé; mais l'épisode d'_Atala_ +était seul en état de paraître. Or, cet épisode d'_Atala_, si l'on +considère l'époque où il parut, et les idées dont il est plein, était le +_Génie du Christianisme_ en raccourci; le culte n'était pas encore +rétabli, puisque dans la première édition de ce petit ouvrage, l'auteur +rend hommage à un gouvernement, «qui ne proscrit, dit-il, aucune opinion +paisible, et sous lequel il est permis de prendre la défense du +christianisme[284].» Je ne dirai pas qu'il y avait du courage à défendre +la cause de la religion (je crois qu'il y en avait); je ne tiens qu'à +établir une chose, c'est qu'aucune espérance personnelle, aucun calcul +intéressé, ne pouvaient se rattacher à la publication d'_Atala_ et du +_Génie du Christianisme_. On ne le nie pas, je crois, mais on n'y pense +pas assez; et tout le monde doit être bien aise que M. de Chateaubriand +ait fait à la fois un beau livre et une action honorable. + +Toutefois, l'événement se préparait et se laissait pressentir. Ce +peuple, à qui la soif de l'ordre et du repos venait de faire accepter +avec enthousiasme tous les préliminaires de la monarchie, et qui, quoi +qu'on en dise, ne s'y trompait pas, associait par habitude à l'idée de +l'ordre rétabli celle des autels relevés. Le pouvoir et le culte, +l'autorité politique et l'autorité religieuse, formaient un tout dans +son esprit; et comme pour confirmer la justesse de cette association +d'idées, ces deux autorités formaient aussi un tout dans la pensée des +révolutionnaires obstinés, qui ne voulaient pas plus de concordat que de +18 brumaire. Ils avaient cru faire la Révolution contre ce culte +précisément qu'il s'agissait de restaurer, et l'on sait la réponse du +général Dumas à Bonaparte, qui lui demandait, lors des fêtes du +Concordat, comment il trouvait tout cela: «Admirable; il n'y manque que +trois cent mille hommes qui se sont fait tuer pour renverser ce que vous +relevez.» On peut croire que cette objection toucha peu le Premier +Consul, déjà empereur dans l'âme, et qui songeait d'avance à se rendre +ancien en s'entourant de tout ce qui l'était. Il n'avait garde d'oublier +le principal, et la religion ne fut pas seulement rendue à la liberté, +mais livrée aux périls d'une position officielle. Cromwell eut, en +apparence, cet embarras de moins; mais le culte épiscopal, dont les +souvenirs étaient des prétentions, contribua sans doute à renverser la +dynastie nouvelle, et fut pour beaucoup dans la restauration des Stuart. +Au reste Cromwell, quand il eût voulu choisir entre les deux cultes, +n'en était pas le maître; je ne sais si, à la longue, Bonaparte l'eût +été davantage; mais il me semble qu'il calcula bien en rétablissant +l'ancien culte et en se donnant, dans cette affaire, le mérite de +l'initiative. + +_Atala_, cependant, précéda d'une année environ, la restauration de +l'ancien culte.--M. de Chateaubriand avait des amis chauds; on annonçait +le nouvel écrivain; on l'élevait sur le pavois, avant même qu'il fût +connu; on solennisa son avènement; vous savez tous, Messieurs, avec quel +empressement M. de Fontanes faisait les honneurs du monde littéraire à +ce néophyte de la gloire. Toutefois le petit livre eût pu se suffire à +lui-même, et de fait, + + Il ne dut qu'à lui seul toute sa renommée. + +L'acclamation fut immense, les réclamations vives à proportion. Le parti +philosophique, classique en littérature, incrédule en religion, +révolutionnaire en politique, se sentait menacé dans tous ses intérêts à +la fois, et les applaudissements qui accueillaient _Atala_ lui disaient +assez l'imminence d'un danger qui, assurément, n'était pas tout entier +dans les pages de cette nouvelle. Mais le nombre des critiques et la +violence de quelques-unes ne firent guère que constater l'immensité du +succès. + +Ce succès ne peut nous prévenir ni pour ni contre _Atala_. Nous ne +sommes plus sous le charme. Essayons de juger ces prémices d'une +nouvelle littérature, ce ballon d'essai au moyen duquel l'auteur du +_Génie du Christianisme_ interrogeait en quelque sorte l'état de +l'atmosphère et la direction des vents. + +Il serait facile encore aujourd'hui de faire la satire d'_Atala_, +quoique l'auteur en ait fait disparaître les plus fortes taches. Ce +petit poème était déjà à peu près dans l'état où nous le voyons, lorsque +Chénier le critiqua. Chénier qui, dans son rapport, garde le plus +inconcevable silence sur le _Génie du Christianisme_, se fait de loisir +pour parler d'_Atala_, et sort, pour en parler, de la gravité officielle +de son rôle de rapporteur dans l'affaire des prix décennaux. Il y a, +dans cette étude malveillante d'un ouvrage d'imagination, beaucoup trop +de cette critique verbale ou extérieure dont la facile et déloyale +industrie aurait bon marché du sublime, et même surtout du sublime, +puisqu'elle n'est qu'un appel à cet instinct de moquerie cynique dont +nous portons tous peut-être le principe au dedans de nous[285]. On est à +peu près sûr d'avoir pour soi les rieurs lorsqu'on a dit que le «Père +Aubry est _le chef de la Prière_, qu'il est aussi _l'homme des anciens +jours_, qu'il est de plus _le vieux génie de la montagne_, qu'il est +encore _le serviteur du grand Esprit_, et qu'il n'en est pas moins +_l'homme du rocher_[286].» On a fait rire, mais qu'a-t-on prouvé? Ce +n'est pas que l'analyse de Chénier n'ait des parties judicieuses que +nous adoptons; mais ce que nous n'adoptons pas, c'est l'esprit de cette +analyse; nous nous rangeons plutôt, en matière de critique, du côté de +M. de Chateaubriand, qui nous paraît avoir professé les bons principes +dans une page charmante que voici: + + «Il était utile, sans doute, au sortir du siècle de la fausse + philosophie, de traiter rigoureusement des livres et des hommes qui + nous ont fait tant de mal, de réduire à leur juste valeur tant de + réputations usurpées, de faire descendre de leur piédestal tant + d'idoles qui reçurent notre encens en attendant nos pleurs. Mais ne + serait-il pas à craindre que cette sévérité continuelle de nos + jugements ne nous fît contracter une habitude d'humeur dont il + deviendrait malaisé de nous dépouiller ensuite? Le seul moyen + d'empêcher que cette humeur prenne sur nous trop d'empire, serait + peut-être d'abandonner la petite et facile critique des _défauts_, + pour la grande et difficile critique des _beautés_. Les anciens, + nos maîtres, nous offrent, en cela comme en tout, leur exemple à + suivre. Aristote a consacré le XXIVe chapitre de sa _Poétique_ à + chercher comment on peut excuser certaines fautes d'Homère, et il + trouve douze réponses, ni plus ni moins, à faire aux censeurs; + naïveté charmante dans un aussi grand homme. Horace, dont le goût + était si délicat, ne veut pas s'offenser de quelques taches: _Non + ego paucis offendar maculis_. Quintilien trouve à louer jusque dans + les écrivains qu'il condamne; et s'il blâme dans Lucain l'art du + poète, il lui reconnaît le mérite de l'orateur: _Magis oratoribus + quam poetis annumerandus_[287].» + +Cependant je serai sévère et détaillé précisément pour qu'il soit bien +prouvé que la perfection négative n'est à peu près de rien dans le +succès d'une oeuvre d'imagination, et pour faire connaître jusqu'où va le +prestige du talent. + + * * * * * + +Pour ne pas juger trop sévèrement le sujet d'_Atala_, il est bon +d'oublier que ce roman fait partie du _Génie du Christianisme_, et qu'il +est destiné à résumer ce grand ouvrage. La fable n'en est point assez +grave pour cela, et je serai compris sans m'expliquer davantage. Prenons +donc _Atala_ pour un roman comme un autre, et disons que le sujet n'en +est pas sans intérêt; mais combien l'est-il moins que celui de _Paul et +Virginie_, dont le souvenir a certainement préoccupé l'auteur! _Atala_ +est l'exagération, je n'ose pas dire la charge de _Paul et Virginie_. +Ici la sainte, l'éternelle loi de la pudeur, là le respect d'un voeu +prononcé par un autre; ici la mort préférée à l'ombre du mal, là le +suicide, c'est-à-dire un crime réel prévenant un crime imaginaire: j'ai +le droit de parler ainsi, puisque c'est au voeu coupable de sa mère, et +non au devoir imprescriptible de la chasteté, que la jeune Indienne +offre sa vie en sacrifice. À la lettre il est vrai qu'Atala elle-même a +fait un voeu, mais ce voeu lui a été arraché par la violence. L'intérêt du +dénoûment est préparé dans _Paul et Virginie_ par l'aimable histoire de +leur enfance et de leurs amours; on les connaît l'un et l'autre; on a +vécu avec eux; chacun d'eux a un caractère, une physionomie morale. +Chactas et Atala n'en ont point, non pas même celle de leur patrie; +s'ils sont trop sauvages pour des prosélytes de la civilisation, ils +sont trop civilisés pour des sauvages; leur langage mêle constamment et +sans aucune mesure la naïveté des races primitives aux idées abstraites +et générales des Européens du dix-neuvième siècle. Cette même Atala qui +dit, en parlant de sa mère: + + «Ensuite le chagrin d'amour vint la chercher, et elle descendit + dans la petite cave garnie de peaux d'où l'on ne sort jamais[288],» + +elle dira plus tard: + + «Sentant une divinité qui m'arrêtait dans mes horribles transports, + j'aurais désiré que cette divinité se fût anéantie, pourvu que, + serrée dans tes bras, j'eusse roulé d'abîme en abîme avec _les + débris de Dieu et du monde_[289].» + +Chactas dit quelque part + + «qu'il avait désiré de dire les choses du mystère à celle qu'il + aimait déjà comme le soleil[290],» et que «le génie des airs + secouait sa chevelure bleue, embaumée de la senteur des pins[291];» + +à la bonne heure, quoiqu'il soit étrange que l'homme qui a conversé avec +Fénelon et qui reproduit si fidèlement le langage du Père Aubry, puisse +encore s'exprimer ainsi: qu'il soit donc sauvage tant qu'il lui plaira; +mais qu'après avoir parlé «de la chevelure bleue du génie des airs» il +ne vienne pas nous dire, en parlant d'Atala + + «qu'on remarquait sur son visage je ne sais quoi de vertueux et de + passionné, dont l'attrait était irrésistible; qu'elle joignait à + cela des grâces plus tendres, et qu'une extrême sensibilité, unie à + une mélancolie profonde, respirait dans ses regards[292];» + +surtout qu'il se garde bien de dire au missionnaire: + + «Périsse le Dieu qui contrarie la nature[293]!» + +Les hommes de la nature, comme on les appelle, ne parlent guère de la +nature; ce mot même n'existe pas pour eux; c'est à peine s'il existait +pour les Français du siècle de Louis XIV dans le sens que lui donne +Chactas. + +Après tout, la situation des deux amants, leur jeunesse, la nouveauté +même de leur langage, font regretter un peu moins l'intérêt qui +résulterait de caractères bien dessinés. Il est presque dommage que +l'auteur ait essayé de combler cette lacune, au moins pour ce qui +concerne Atala, dont il a voulu, d'une façon quelconque, marquer +l'origine et la nature européennes[294]. Au lieu de peindre ce +caractère, il le définit, et rien dans ses récits ne vient à l'appui de +cette définition. C'est ainsi qu'il nous parle «de l'élévation de son +âme dans les grandes choses, et de sa susceptibilité dans les +petites[295];» c'est ainsi qu'Atala mourante s'accuse, bien injustement +pour ce que nous en pouvons connaître, «d'avoir beaucoup tourmenté +Chactas par son orgueil et par ses caprices[296].» Où donc l'auteur +a-t-il pris cela? Je déclare, moi, qu'Atala me paraît la plus douce et +la meilleure fille du monde; tout le récit en fait foi; et quand elle +serait moins bonne enfant, qu'est-ce que cela nous fait si nous ne le +voyons pas? En matière de poésie ou de roman, que les auteurs en soient +bien avertis, le lecteur ne croit et ne sait que ce qu'il voit. + +Il est presque inutile de remarquer que là où les caractères et les +passions mêmes font défaut, il ne peut y avoir une véritable action. Ce +défaut, dans _Atala_, est habilement dissimulé; mais une exacte analyse +du roman, si nous osions nous la permettre ici, le mettrait à nu. +L'aventure, outre ce qu'elle a de vulgaire au fond, est par trop +sommaire, et peut-être n'y en a-t-il pas de meilleure critique que +l'épisode de _Velléda_ dans les _Martyrs_[297]. Je ne l'envisage que +sous le rapport de l'art; mais, sous ce rapport, quelle différence, et +que _Velléda_ est à la fois plus pathétique et plus raisonnable +qu'_Atala_! + +Le livre a une prétention dogmatique; on ne lui en faisait pas une loi; +mais sitôt qu'il l'annonce, on lui en demande compte. Eh bien! +qu'enseigne-t-il par la bouche du Père Aubry, qui représente le +vieillard de _Paul et Virginie_? Il nous enseigne d'abord qu'Atala +pouvait être relevée de son voeu; elle l'a su trop tard; mais, hélas! +dans le cas contraire elle l'aurait su trop tôt; en sorte que si +l'ignorance a été funeste, la connaissance, d'une autre manière, l'eût +été aussi: seulement, dans le second cas, elle ne serait pas morte. +Voilà le premier chapitre de la sagesse du Père Aubry. Le second est un +discours de consolation pour Atala qui se meurt. Ce que j'y vois de plus +clair, c'est que la vie ne vaut pas la peine qu'on la regrette, que les +plus heureux sont à plaindre, «que les reines ont été vues pleurant +comme de simples femmes,» que la déception est au fond de tout et même +des affections les plus tendres, attendu «qu'il y a toujours quelques +points par où deux coeurs ne se touchent pas, et que ces points suffisent +à la longue pour rendre la vie insupportable,» et que si Atala savait ce +que c'est que le mariage, elle aimerait mieux, pour peu qu'elle eût de +jugement, mourir que de se marier[298]. On lui dit de plus quelques mots +de la robe éclatante des vierges qu'elle va revêtir dans le séjour des +élus. Ce qu'elle a fait pour cela, ce qui lui donne droit au bonheur +céleste, il est difficile de le voir; son suicide apparemment ne sera +pas un titre: qu'y a-t-il donc pour elle entre son crime et le ciel? la +communion, l'extrême-onction, quelques formalités qu'elle accomplit ou +plutôt qu'elle subit; il m'est impossible de voir autre chose. Quant aux +idées, aux sentiments, aux actes moraux, dont ces actes extérieurs ne +peuvent être que l'emblème, ou du moins qui seuls peuvent communiquer +aux emblèmes une grâce, une vertu, on n'en dit mot. Tout cela sans doute +est sous-entendu; mais, à l'époque où écrivait M. de Chateaubriand, +était-il encore ou était-il déjà temps de sous-entendre? Non, il fallait +s'expliquer. Il est vrai qu'alors on aurait eu un catéchisme au bout +d'un roman, et l'auteur avait trop de goût pour terminer un roman par un +catéchisme. Quelque chose de positif, cependant, ressort de cette +histoire, et c'est l'ermite qui prend la peine de nous l'apprendre: + + «Vous offrez tous trois, dit-il (la mère d'Atala, Atala elle-même + et l'imprudent missionnaire qui dirigeait sa mère), un terrible + exemple des dangers de l'enthousiasme et du défaut de lumière en + matière de religion[299].» + +La leçon sur l'enthousiasme sera dans tous les temps bien reçue; mais +était-ce bien de celle-là que l'époque avait le plus pressant besoin? + +On ne s'étonne guère que Chactas, ainsi catéchisé, ait différé pendant +plus de cinquante ans la promesse qu'il a faite à son amante et au Père +Aubry, de devenir chrétien; mais on s'étonne pourtant qu'il ne soit pas +chrétien, parlant du christianisme comme il en parle. Est-ce peut-être +que M. de Chateaubriand, voulant, pour l'agrément du lecteur, faire +parler Chactas en sauvage, a, de son autorité privée, différé la +conversion de cet idolâtre? Comment n'est-il pas chrétien, comment, du +moins, est-il encore idolâtre, celui qui parle ainsi: + + «C'est de ce moment, ô René, que j'ai conçu une merveilleuse idée + de cette religion qui, dans les forêts, au milieu de toutes les + privations de la vie, peut remplir de mille dons les infortunés; de + cette religion qui, opposant sa puissance au torrent des passions, + suffit seule pour les vaincre, lorsque tout les favorise, et le + secret des bois, et l'absence des hommes, et la fidélité des + ombres[300].» + +Et ailleurs: + + «Aussitôt le prêtre divin revêt une tunique blanche d'écorce de + mûrier; les vases sacrés sont tirés d'un tabernacle au pied de la + croix, l'autel se prépare sur un quartier de roche, l'eau se puise + dans le torrent voisin, et une grappe de raisin sauvage fournit le + vin du sacrifice. Nous nous mettons tous à genoux dans les hautes + herbes; le mystère commence. + + »L'aurore paraissant derrière les montagnes, enflammait l'Orient. + Tout était d'or ou de rose dans la solitude. L'astre annoncé par + tant de splendeur sortit enfin d'un abîme de lumière, et son + premier rayon rencontra l'hostie consacrée, que le prêtre, en ce + moment même, élevait dans les airs. Ô charme de la religion! Ô + magnificence du culte chrétien! Pour sacrificateur un vieil ermite, + pour autel un rocher, pour église le désert, pour assistance + d'innocents sauvages! Non, je ne doute point qu'au moment où nous + nous prosternâmes, le grand mystère ne s'accomplît, et que Dieu ne + descendît sur la terre, car je le sentis descendre dans mon + coeur[301].» + + «Elle triomphait cette religion divine[302],» + +s'écrie Chactas dans un autre moment. Ailleurs, il appelle encore Atala +«une sainte[303].» Après la mort d'Atala, lorsque le missionnaire lui +dit: c'est la volonté de Dieu: + + «Je n'aurais jamais cru qu'il y eût tant de consolation dans ce peu + de mots du chrétien résigné, si je ne l'avais éprouvé + moi-même[304].» + +Quoi qu'il en soit, ce Chactas qui prêche autant et mieux que le Père +Aubry, n'est pas encore chrétien cinquante ans après une aventure qui +lui est aussi vivement présente que les scènes de la veille. Il s'en +étonne lui-même, et il a de quoi: + + «Comment Chactas, s'écrie-t-il, n'est-il point encore chrétien? + Quelles frivoles raisons de politique et de patrie l'ont jusqu'à + présent retenu _dans les erreurs de ses pères_? Non, je ne veux pas + tarder plus longtemps[305].» + +Il fera fort bien. Mais comment M. de Chateaubriand veut-il que des gens +qui ont aussi «des raisons de politique et de patrie» se croient obligés +de se hâter plus que n'a fait Chactas? Et quelle utilité peut-il y avoir +à nous représenter un homme qui a goûté la sublimité du dogme et de la +morale chrétienne, et qui reste encore engagé dans les grossières +superstitions d'une peuplade sauvage? Qu'il ne soit pas devenu chrétien, +cela se conçoit encore; mais qu'il soit resté idolâtre, qui peut le +comprendre? + +Le même caractère hybride, incohérent, se montre partout, mais surtout +dans la couleur du style, ou plutôt dans la promiscuité de plusieurs +couleurs qui s'entremêlent sans se fondre. L'Orient et l'Occident, le +présent et le passé, la naïveté du sauvage et la subtilité maladive de +l'homme civilisé, ont jeté pêle-mêle dans le discours des principaux +personnages du drame leurs expressions et leurs images. Cela n'est pas +naturel, cela est faux; et pourtant, il faut le dire, cela se supporte. +Tout n'est pas assorti, mais tout est si brillant, si mélodieux, si +suave! Il y a tant de fraîcheur et d'éclat dans ces couleurs qui se +heurtent; il y a tant de musique dans ce langage; cela est si splendide, +si riche! L'auteur semble s'être monté, en toutes choses, au ton de +cette nature transatlantique où tout ce qui est grand est énorme, où +tout ce qui éclaire éblouit, où tout ce qui impose épouvante, où tout ce +qui émeut enivre. La nature morale elle-même, les pensées des +personnages, celle de l'auteur ont quelque chose, dans _Atala_, de +l'inouï et du démesuré des déserts où le drame s'accomplit. Il semble +que toutes les barrières soient tombées à la fois, et qu'une langue qui +ne ressemble à aucune parce qu'elle ressemble à toutes, soit la langue +naturelle d'un sujet et d'une scène où tout déconcerte nos idées +ordinaires. Mais, cela va sans dire, il y a de l'art dans cette +confusion; les disparates sont habilement sauvées; ce pêle-mêle +s'organise, et une unité très artificielle finit par paraître un tout +naturel et vrai. C'est qu'il est vrai dans l'âme de l'auteur; c'est +qu'en lui l'impossible fusion s'est réellement opérée; voilà ce qui, en +dépit de la réflexion, nous retient sous le charme; car il ne faut pas +s'imaginer qu'il puisse y avoir le moindre charme dans ce qui est +absolument faux. + +Sur ce pied, bien des pensées, bien des détails de style, auxquels leur +nouveauté donna un moment de succès, sont sans charme aujourd'hui. Rien +n'est si voisin du précieux que la naïveté étudiée, et l'auteur +d'_Atala_ y tombe assez souvent; il y a plus, il a refusé constamment à +la critique des changements qu'elle avait droit d'exiger. Si nous ne +voyons plus dans _Atala_ corrigée, le _nez du Père Aubry aspirer +naturellement vers la tombe_, nous voyons d'édition en édition +reparaître la fameuse phrase: «Orage du coeur, est-ce une goutte de votre +pluie[306]?» La mère de la mère d'Atala la contraint encore d'épouser +«le magnanime Simaghan, tout semblable à un roi, et honoré des peuples +comme un Génie[307].» Atala mourante dit encore à son jeune ami: +«Chactas, les rayons du soleil seront bien beaux au désert, sur ma +tombe[308].» Le Père Aubry veut encore que «l'on s'étonne de la quantité +de larmes que contiennent les yeux des rois[309],» et René voit encore +aujourd'hui «des larmes au fond d'une histoire[310].» + +L'auteur, en relisant son ouvrage, aurait dû s'apercevoir qu'il sortait +de son rôle, ou plutôt qu'il entrait dans le rôle d'autrui, lorsque, en +son propre nom, il dit à la fin d'_Atala_: + + «Quant un Siminole me raconta cette histoire je la trouvai fort + instructive et parfaitement belle, parce qu'il y mit la fleur du + désert, la grâce de la cabane, et une simplicité à conter la + douleur que je ne me flatte pas d'avoir conservées[311].» + +Ce n'est pas dans ce style qu'un gentilhomme français, à la fin du +dix-huitième siècle, a pu parler à des lecteurs français. Mais c'est +avec raison qu'il ne se flatte point d'avoir conservé «cette simplicité +à conter la douleur» que le Siminole avait mise dans son récit. C'est là +sans doute qu'il fallait être simple, et c'est là peut-être qu'il l'est +le moins. Il ne faut pas s'étonner que le style d'un sauvage soit figuré +même dans la douleur; la métaphore est sa langue naturelle; mais un +sauvage ému dira-t-il: + + «Je répandis la terre antique sur un front de dix-huit + printemps[312].» + +Fallait-il lui prêter un langage aussi froid? Dans le petit chef-d'oeuvre +de l'abbé Prévost, on voit aussi un amant enterrer sa maîtresse; mais il +n'est question ni de _printemps_ ni de _terre antique_: «J'ouvris une +large fosse, et j'y plaçai l'idole de mon coeur...» Mais je ne veux pas +toucher à ce morceau pathétique, ne pouvant vous le lire tout entier. +Qui voudra comparer ces deux pages l'une avec l'autre, connaîtra quelle +est la force de la simplicité. + +M. de Chateaubriand a été parmi nous l'introducteur de ce qu'on appelle +aujourd'hui _la couleur locale_. En dépit de l'abus qu'on a fait du vrai +accidentel ou historique aux dépens du vrai universel ou humain, nous +lui en devons de la reconnaissance. Il faut même pardonner à l'inventeur +d'avoir fait un peu étalage de cette nouveauté, et d'avoir cru que des +noms barbares et inintelligibles, comme celui de _chichicoué_, étaient +essentiels à la couleur locale. On ne peut s'empêcher pourtant de +remarquer combien, dans ce même genre, l'auteur de _Paul et Virginie_ a +plus de mesure et de goût. Lui-même, avec une humilité feinte et +malicieuse, n'a que trop bien critiqué son illustre émule. Un jour que, +devant lui, on rapprochait le nom de M. de Chateaubriand du sien, il dit +en souriant: «Oh! je n'ai qu'un tout petit pinceau, et M. de +Chateaubriand a une brosse.» On préférera peut-être à ce mot, qui n'est +pas précisément aimable, le mot tout simple qu'il dit un jour à un de +nos compatriotes qui avait su mériter sa bienveillance[313]: «M. de +Chateaubriand a l'imagination trop forte,» ce qui peut signifier: trop +peu de nuances, un coloris trop peu ménagé. Il est sûr que Bernardin de +Saint-Pierre tout ému qu'il était de cette luxuriante et, pour ainsi +dire, de cette fougueuse nature des tropiques, a mieux su se contenir, +et n'a pas fait, comme M. de Chateaubriand, entrechoquer les couleurs. +Il est moins somptueux, sans paraître beaucoup moins riche, et les +mornes de l'Île de France ne sont pas, après que nous l'avons lu, moins +distinctement empreints dans notre souvenir que les forêts vierges +d'Amérique, après la lecture d'_Atala_. + +C'est, je crois, assez de critique. Après tout, si Atala subsiste, si +elle a inspiré les peintres et les poètes, si elle est une figure de +plus dans le nombre de ces figures immortelles dont le génie a composé +un monde aussi vivant que le monde réel, il doit y avoir, de cela, +quelques bonnes raisons que nous n'avons pas dites. Les meilleures, +peut-être, sont celles qui se sentent et ne se disent pas; on a beau +analyser, expliquer; le talent est une magie; c'est le _je ne sais quoi_ +dont Montesquieu, dans son petit traité du goût, a fait le complément et +peut-être la couronne du talent; Atala, Chactas, le Père Aubry, sont des +êtres vivants; toute cette histoire, avant de passer dans un livre, a eu +sa réalité dans le coeur du poète; ces êtres, ces scènes, ces discours ne +sont pas sortis des limbes glacés de l'abstraction; tout cela a vécu, +tout cela est donc immortel. _Atala_ n'est pas un pastiche, un +enchaînement d'arabesques, un ingénieux caprice; il y a un souffle, une +âme dans ce poème, et les êtres qu'il évoque ne sont pas de vaines +ombres. Le critique le plus froid se sent lui-même entraîné, et il est +déjà enivré, déjà hors de combat, qu'il proteste encore. Si tout était +vrai dans les premières critiques d'_Atala_, s'il n'y avait rien à +ajouter à ce qu'elles ont dit, croyez bien qu'_Atala_ aurait disparu, et +qu'on n'en parlerait plus que comme de l'erreur passagère d'un beau +génie. Si M. de Chateaubriand a su imprimer à une combinaison factice le +caractère de la vérité et une partie du charme de la nature, ce +dangereux talent n'est-il pas un talent immense? + +Tout, d'ailleurs, ne se réduit pas, dans cette affaire, au _je ne sais +quoi_. Comme peintre magnifique des magnificences de la nature, M. de +Chateaubriand trouverait à peine son égal et ne trouverait pas son +pareil. Sa manière est aussi neuve que grande. Le sentiment qu'il a de +la nature n'a rien du panthéisme, et n'y conduit pas; et par là il se +distingue nettement d'une école moderne, qui ne serait pas fâchée de se +réclamer de lui; l'âme du contemplateur reste maîtresse d'elle-même; +elle se distingue de ce qu'elle admire, elle n'est pas fascinée par la +nature, comme l'oiseau par le serpent; mais elle sent une âme, une vie +dans la nature: si la nature ne sent rien, la nature exprime quelque +chose; ces bruits, ces mouvements, ces couleurs, ces concerts ne sont +pas vides de sens; il y a correspondance, intelligence inexplicable +entre l'homme et le monde. Ce mysticisme, s'il faut le nommer ainsi, +vaut bien la mythologie antique, qui fractionnait toutes les +impressions, et mettait partout une fable ingénieuse à la place d'un +mystère touchant. Il n'y a ni panthéisme ni mythologie dans ce passage +bien connu, et il n'en est pas moins beau: + + «Aucun bruit ne se faisait entendre, hors je ne sais quelle + harmonie lointaine qui régnait dans la profondeur des bois: on eût + dit que l'âme de la solitude soupirait dans toute l'étendue du + désert[314].» + +Ceci était nouveau dans notre langue, mais elle pouvait l'accepter; elle +hésita un peu davantage à s'approprier l'image que voici: + + «Le désert déroulait maintenant devant nous ses solitudes + démesurées[315].» + +_Démesurées_ a pu sembler hasardeux; mais _dérouler ses solitudes_ nous +paraît aussi beau que hardi. + +Non comme preuve, assurément, mais comme ornement de ce discours +critique, nous pouvons nous permettre de citer, quoique bien connu et +gravé dans toutes les mémoires, un des plus beaux tableaux que renferme +cette composition, qui n'est tout entière elle-même qu'un magnifique +tableau de la nature. C'est l'orage dans la forêt: + + «Cependant l'obscurité redouble: les nuages abaissés entrent sous + l'ombrage des bois. La nue se déchire, et l'éclair trace un rapide + losange de feu. Un vent impétueux sorti du couchant, roule les + nuages sur les nuages; les forêts plient, le ciel s'ouvre coup sur + coup, et à travers ses crevasses, on aperçoit de nouveaux cieux et + des campagnes ardentes. Quel affreux, quel magnifique spectacle! La + foudre met le feu dans les bois; l'incendie s'étend comme une + chevelure de flammes; des colonnes d'étincelles et de fumée + assiègent les nues qui vomissent leurs foudres dans le vaste + embrasement. Alors le grand Esprit couvre les montagnes d'épaisses + ténèbres; du milieu de ce vaste chaos s'élève un mugissement confus + formé par le fracas des vents, le gémissement des arbres, le + hurlement des bêtes féroces, le bourdonnement de l'incendie, et la + chute répétée du tonnerre qui siffle en s'éteignant dans les + eaux[316].» + +Après Virgile, après Thompson, après tout le monde, ceci était nouveau. +D'autres citations que je ne puis me permettre, achèveraient une preuve +que ce morceau commence, c'est qu'il n'est rien de tel pour bien peindre +que de bien voir, et pour voir que de regarder. Cela est fort trivial, +et fort méconnu, comme beaucoup d'autres trivialités. Un seul exemple, +et fort court, au moins pour me faire comprendre: + + «Cependant une barre d'or se forma à l'Orient. Les éperviers + erraient sur les rochers, et les martres rentraient dans le creux + des ormes: c'était le signal du convoi d'Atala[317].» + +Des détails comme ceux-là sont l'enseigne et le sceau de la réalité. La +poésie de la nature ou, plus généralement, la poésie du phénomène a +reparu quand on s'en est ressouvenu. L'observation poétique est autre +chose que l'observation scientifique; mais à sa manière le vrai poète +observe, et l'on peut dire que c'est un des côtés par où M. de +Chateaubriand, si moderne à beaucoup d'égards, est un écrivain antique. + +Un des côtés, non pas le seul. Dans la peinture, bien plus intéressante, +de la nature vivante et surtout de la nature humaine, le sens ou, si +l'on aime mieux, l'imitation originale de l'antiquité se révèle chez +l'auteur d'_Atala_. Il faudrait remonter à Homère, à Virgile, au moins à +Milton, pour retrouver le modèle ou l'inspiration de beautés comme +celles-ci: + + «La nuit s'avance: les chants et les danses cessent par degré; les + feux ne jettent plus que des lueurs rougeâtres, devant lesquelles + on voit encore passer les ombres de quelques sauvages; tout + s'endort; à mesure que le bruit des hommes s'affaiblit, celui du + désert augmente, et au tumulte des voix succèdent les plaintes du + vent dans la forêt. + + »C'était l'heure où une jeune Indienne qui vient d'être mère se + réveille en sursaut au milieu de la nuit; car elle a cru entendre + les cris de son premier-né, qui lui demande la douce nourriture. + Les yeux attachés au ciel, où le croissant de la lune errait dans + les nuages, je réfléchissais sur ma destinée[318].» + +Cette jeune Indienne et son nouveau-né, dans cette situation, au milieu +de cette scène, c'est l'antiquité même, sous les chauds reflets du +dix-neuvième siècle. + +Au fait, M. de Chateaubriand avait retrouvé ou réveillé l'antiquité dans +les savanes ou sous les ombrages de l'Amérique. Non qu'elle soit là +plutôt qu'ailleurs; mais c'est là qu'elle lui a donné rendez-vous. +J'appelle antiquité cette ingénuité des premiers âges, cette enfance du +genre humain, dont les anciens poètes ont trouvé autour d'eux des +restes, que d'autres ont rêvée, et vers laquelle tout génie vraiment +poétique se reporte avec amour, parce que la naïveté ressemble à la +candeur. À côté de beaucoup de naïveté factice et de simplicité +affectée, il y a de l'antiquité dans _Atala_; c'est, dans quelques-unes +au moins de ses parties, l'oeuvre la plus antique que notre époque ait vu +éclore. Voilà le mot lâché; mais pour ne me faire de querelle avec +personne, je me hâte de le rappeler, et je me borne à dire que si +l'auteur nous a fait des sauvages et de leur vie une peinture assez +romanesque[319], il a donné avec infiniment de bonheur un corps et une +vie à une idée que nous aimons tous, à cette simplicité noble et à cette +grâce ingénue dont nous faisons l'attribut des peuplades reculées que la +civilisation poursuit sans avoir pu encore les atteindre. Nous savons +bien tous que c'est un mensonge; mais nous sommes tous, en ce point, +disciples de J.-J. Rousseau, après l'avoir réfuté; il nous faut l'âge +d'or quelque part, et après l'avoir longtemps placé au bord de +l'Illissus et sur les rives du Taygète, nous l'abritons par la pensée +sous les ombrages américains jusqu'à ce que la hache du colon, en les +abattant, ait fait envoler tous nos rêves avec les oiseaux de ces +solitudes violées. Prolongez, ô poètes, multipliez vos innocentes +impostures; vous êtes, pour longtemps encore, sûrs d'être écoutés: +«Vienne encore un trompeur, nous ne tarderons guère.» Redites-nous donc, +vous, l'un des plus touchants et des plus magnifiques, redites-nous la +chanson d'Atala fugitive dans le désert. + + «Le fleuve qui nous entraînait, coulait entre de hautes falaises, + au bout desquelles on apercevait le soleil couchant. Ces profondes + solitudes n'étaient point troublées par la présence de l'homme. + + »Atala et moi nous joignions notre silence au silence de cette + scène. Tout à coup la fille de l'exil fit éclater dans les airs une + voix pleine d'émotion et de mélancolie; elle chantait la patrie + absente: + + »Heureux ceux qui n'ont point vu la fumée des fêtes de l'étranger, + et qui ne se sont assis qu'aux festins de leurs pères! + + »Si le geai bleu du Meschacebé disait à la nonpareille des + Florides: Pourquoi vous plaignez-vous si tristement? n'avez-vous + pas ici de belles eaux et de beaux ombrages, et toutes sortes de + pâtures comme dans vos forêts?--Oui, répondrait la nonpareille + fugitive; mais mon nid est dans le jasmin; qui me l'apportera? Et + le soleil de ma savane, l'avez-vous? + + »Heureux ceux qui n'ont point vu la fumée des fêtes de l'étranger, + et qui ne se sont assis qu'aux festins de leurs pères! + + »Après les heures d'une marche pénible, le voyageur s'assied + tristement. Il contemple autour de lui les toits des hommes; le + voyageur n'a pas un lieu où reposer sa tête. Le voyageur frappe à + la cabane, il met son arc derrière la porte, il demande + l'hospitalité; le maître fait un geste de la main; le voyageur + reprend son arc et retourne au désert! + + »Heureux ceux qui n'ont point vu la fumée des fêtes de l'étranger, + et qui ne se sont assis qu'aux festins de leurs pères! + + »Merveilleuses histoires racontées autour du foyer, tendres + épanchements du coeur, longues habitudes d'aimer si nécessaires à la + vie, vous avez rempli les journées de ceux qui n'ont point quitté + leur pays natal! Leurs tombeaux sont dans leur patrie, avec le + soleil couchant, les pleurs de leurs amis et les charmes de la + religion. + + »Heureux ceux qui n'ont point vu la fumée des fêtes de l'étranger, + et qui ne se sont assis qu'aux festins de leurs pères[320]!» + +L'_Épilogue_ d'_Atala_ renferme le plus grand nombre de ces beautés; il +est d'un ton plus vrai que le reste de l'ouvrage, et peut-être en +est-il, après tout, la plus belle partie. C'est là que se trouve +l'épisode si connu de la jeune mère indienne qui vient de perdre son +fils: + + «Elle se leva, et chercha des yeux un arbre sur les branches duquel + elle pût exposer son enfant. Elle choisit un érable à fleurs + rouges, festonné de guirlandes d'apios, et qui exhalait les parfums + les plus suaves. D'une main elle en abaissa les rameaux inférieurs, + de l'autre elle y plaça le corps; laissant alors échapper la + branche, la branche retourna à sa position naturelle, emportant la + dépouille de l'innocence, cachée dans un feuillage odorant. Oh! que + cette coutume indienne est touchante! Je vous ai vus dans vos + campagnes désolées, pompeux monuments des Crassus et des Césars, et + je vous préfère encore ces tombeaux aériens du sauvage, ces + mausolées de fleurs et de verdure que parfume l'abeille, que + balance le zéphir, et où le rossignol bâtit son nid et fait + entendre sa plaintive mélodie[321].» + +Le chant même du rossignol peut-il être plus doux que celui du poète, et +la langue française, depuis Racine, depuis Quinault, fut-elle jamais +plus mélodieuse? Pascal, l'inexorable Pascal, a dit une vérité dure: «On +ne consulte que l'oreille parce qu'on manque de coeur[322].» Ceux-là, en +effet, manquent de coeur qui ne consultent que l'oreille; mais le coeur +lui-même se plaît à une expressive mélodie, et nous ne nous sentons pas +le courage de reprocher à M. de Chateaubriand d'être le plus harmonieux +des écrivains de notre langue, alors même qu'on nous prouverait qu'il a +frayé la voie au charlatanisme d'une verbosité sonore. Il est certain +que rien ne ressemble plus à la musique que la prose de M. de +Chateaubriand, et que bien souvent en effet on l'écoute comme de la +musique. Mais ce qu'il, faut dire ici pour n'avoir pas à le redire plus +tard, c'est que la prose poétique date du roman d'_Atala_. C'est bien le +cas, ou jamais, de se dire à soi-même, comme ce personnage de Molière: + + Allons, ferme, mon coeur, point de faiblesse humaine[323]. + +Pour condamner une erreur dont Atala est le chef d'oeuvre, il faut +résister, je l'avoue, au plus doux enchantement. Il faut se dire bien +des choses... je me trompe, une seule suffit. La prose poétique reste à +M. de Chateaubriand comme un fief qui n'est réversible à personne et qui +s'éteint après lui. Le réveil de la poésie a tranché la question. +Béranger, Lamartine, Victor Hugo ont aboli la prose poétique. Elle n'est +plus. Ils ont réduit la prose à la prose en la déchargeant de l'espèce +de vice-royauté dont les circonstances l'avaient investie. Au lieu de +chercher querelle à l'auteur d'_Atala_, il faut le remercier, car c'est +sa prose qui a réveillé la poésie; il a sans doute inspiré les +prosateurs, mais ses vrais disciples sont des poètes; les plus illustres +procèdent ou relèvent de lui. La cause est jugée à la satisfaction de +toutes les parties; au terme du combat, il n'y a que des vainqueurs. + +Je ne puis m'empêcher de finir par une réflexion plus sérieuse. La +veille, pour ainsi dire, du jour qui doit rendre une puissante nation au +culte de ses pères, un grand ouvrage est annoncé, qui doit exposer les +titres de cette religion au respect et à l'amour des humains. Pour +donner d'avance une idée de cet ouvrage, pour essayer le goût du public, +un épisode est détaché du livre. Le _génie_ ou l'esprit du christianisme +doit s'y résumer, s'y réfléchir du moins. Ce sera nécessairement une +production chrétienne. Que ce fragment soit un poème, on s'en étonne, +mais on y consent; le sujet, le contenu fait tout. Or, ce sujet, quel +est-il? une aventure d'amour. Faut-il aller plus loin? faut-il dire quel +est le noeud de l'action? faut-il articuler? C'est impossible. Étrange +prologue, il faut l'avouer, d'un réveil religieux! surtout quand on +considère qu'à part la rapide esquisse d'une civilisation naissant à +l'ombre du christianisme, rien dans le poème n'est fait, je ne dirai pas +pour faire aimer, mais pour faire comprendre cette religion divine. Quel +est le peuple à qui l'on est réduit à parler religion de cette +manière-là? Quelle sera la gravité de l'oeuvre apologétique dont _Atala_ +est le spécimen? Ces questions sont naturelles; mais puisqu'il faut, +pour aujourd'hui, les laisser pendantes, remarquons, sur la première, +que rien ne prouve que le caractère ou la disposition du peuple ait +déterminé le choix du fragment, et sur la seconde, que l'intention de +l'auteur d'_Atala_ a pu être plus sérieuse que son ouvrage, qu'il y a +d'ailleurs, on le sait, des inconséquences heureuses, et qu'il se +pourrait bien, après tout, que le livre fût plus grave que l'épisode et +plus concluant. + + + + +CHAPITRE TROISIÈME + +Le Génie du Christianisme. + + +Le rétablissement des cultes chrétiens dans toute l'étendue de la +République française date du 15 septembre 1801, jour où le Concordat fut +promulgué. Cet événement sans exemple était issu d'un fait également +inouï: la proscription de toute espèce de culte par une société +politique, et l'athéisme élevé au rang de religion d'État. Le seul pays +au sein duquel, de nos jours encore, on puisse voir un temple sans Dieu, +ou, ce qui revient au même, un temple à tous les dieux, avait, dans un +moment d'effroyable délire, mais d'un délire plus logique qu'on ne le +pense, érigé insolemment en crime ce que les rois avaient, non moins +insolemment, érigé en devoir. Cette apostasie solennelle, décrétée par +quelques-uns, n'en était pas moins imputable à tous, selon le sens +profond de cette parole de l'Écriture: «L'Éternel châtia le peuple pour +avoir fait le veau d'or qu'Aaron leur avait fait[324].» Dans le même +sens, il faut lui imputer la réparation offerte plus tard à Dieu et au +genre humain par le chef de la République. L'acclamation fut +universelle, et dans la joie unanime de tous les hommes religieux on vit +disparaître, pour un moment, toutes les différences de secte. Ce n'était +point de telle ou telle religion, c'était de la religion qu'on saluait +le rétablissement, et de très bons protestants se réjouissaient de voir +célébrer de nouveau la messe dans les temples qu'avaient profanés les +fêtes de la Terreur et le culte de la Raison[325]. + +On peut supposer, sans faire injure à Bonaparte, que ses intentions +n'étaient pas celles d'un apôtre. Le Concordat, que le pouvoir lui-même, +dans ses proclamations, présentait comme un complément du 18 brumaire, +était sans doute une oeuvre politique. Les autels relevés remettaient la +France dans la communion des peuples, où la seule promulgation de la +liberté des cultes eût d'ailleurs suffi pour la replacer. Les croyances +religieuses se recommandaient, de l'aveu même des orateurs du pouvoir, +comme une police des consciences, et l'on peut juger quelle petite part +on y faisait au principe, si religieux pourtant, de la spontanéité, +lorsqu'on entend Portalis s'écrier: «La multitude est plus frappée de ce +qu'on lui ordonne que de ce qu'on lui prouve[326].» Le même orateur, en +montrant le christianisme uni à toutes les destinées de l'Empire +français, entrait dans la pensée du nouveau pouvoir, qui cherchait, en +quelque sorte, à se vieillir en se rattachant au passé, et qui +n'ignorait pas que l'association des idées et des souvenirs est la vraie +logique de la multitude. Toutes choses qui s'en sont allées ensemble +peuvent revenir ensemble; il n'y avait pas loin de _Domine salvos fac +consules_ au _Domine salvum fac regem_. Le Concordat célébrait les +fiançailles d'un mariage de raison entre la Révolution, dont la jeunesse +commençait à se passer, et l'antique France représentée par son antique +religion. + +Plus pure que l'intention du Premier Consul, l'intention de M. de +Chateaubriand n'était pas parfaitement simple. Il entendait bien aussi +(car il l'a dit lui-même) ramener la France vers la monarchie par la +porte du sanctuaire; mais loin de moi de supposer qu'il n'ait vu alors +dans la restauration religieuse que le moyen d'une restauration +politique. Il avait certainement de plus nobles pensées. Le triomphe du +sentiment religieux était le vrai but de ses efforts. Il jugea que les +circonstances étaient favorables à une apologie du christianisme, et +sans doute il ne se trompait pas. Entre deux générations successives, la +persécution avait jeté des siècles; Louis XVI, Madame Élisabeth, une +légion de martyrs, séparaient l'époque consulaire de l'époque des abbés +de cour; les derniers souvenirs du christianisme étaient héroïques. Sous +la protection de ces souvenirs, on pouvait être écouté. Le moment, il +est vrai, n'était pas encore venu de réclamer la foi; mais ne pouvait-on +pas du moins réclamer la justice, la sympathie et l'admiration? ne +pouvait-on pas parler de la beauté du christianisme à ceux qui ne +voulaient point encore entendre parler de sa vérité? + +M. de Chateaubriand a dit souvent, depuis lors, qu'une apologétique +comme le _Génie du Christianisme_ était celle que demandait l'époque et +la seule qu'elle pût accepter. + +Je pense qu'on ne peut pas plus le dire de cette époque que de toute +autre où le besoin d'une apologétique a pu se faire sentir. Il n'en est +aucune où l'on n'ait pu trouver de bonnes raisons pour se réduire, en +fait d'apologétique, à un taux inférieur, et en conséquence pour +commencer par les accessoires. En tout temps l'homme demande quelque +chose de moins que la vérité, en reste volontiers aux préliminaires, et +s'amuse, comme on dit, aux bagatelles de la porte. + +Toutes les époques se valent quant à leur répugnance pour certaines +doctrines, et toutes, par là même, sont également propres à les entendre +et à les recevoir. Entre le paganisme et la religion de Jésus-Christ il +y avait un abîme, et l'on peut dire aussi qu'il y avait un abîme entre +Léon X et Luther. Ni les apôtres, ni les réformateurs ne se sont amusés +à combler avec des fleurs un abîme que rien ne comble: ils l'ont franchi +d'un élan; c'était la seule manière de le franchir. + +S'il y avait une différence entre les époques, elle serait toute en +faveur de celle qui vient à la suite d'une interruption absolue de tout +culte religieux, lorsque d'ailleurs cette interruption n'a pas été assez +longue pour ensevelir toute la génération qui fut élevée dans le culte +aboli. Et supposé que cette génération ait disparu, supposé même, ce qui +est impossible, qu'elle ait emporté avec elle tous les souvenirs et le +sens de tous les monuments, le besoin religieux, qui n'a rien pour se +satisfaire et auquel rien ne peut donner complètement le change, promet +alors, humainement, un heureux succès à ceux qui se présenteront pour le +satisfaire: la timidité et les réticences leur siéraient plus mal que +jamais. + +On ne saurait songer à se prévaloir de ces mots de saint Paul: «Je vous +ai donné du lait au lieu de viande, que vous n'étiez pas en état de +supporter[327];» car le lait dont parle saint Paul contenait déjà tous +les éléments essentiels de la doctrine chrétienne, et l'apôtre n'eût +jamais désigné sous ce nom un traité d'esthétique religieuse ou un essai +de christianisme littéraire. + +Mais, pour n'être pas la seule chose à faire, ce qu'a fait M. de +Chateaubriand ne pouvait-il pas se faire? Les philosophes et les dévots, +Voltaire et les juges de Calas s'étaient donné le mot pour affubler la +religion d'un costume ridicule et d'un masque odieux. On en était venu à +croire la religion barbare, ennemie des lettres, de la culture et des +lumières. N'était-il pas à propos de montrer le contraire? de le montrer +par un fait, je veux dire en tirant du sein de ce culte méconnu les +éléments d'une belle oeuvre d'art ou de littérature? Faire ce que fit M. +de Chateaubriand, n'était-ce pas, en quelque sorte, aérer, parfumer une +enceinte infectée? n'était-ce pas, pour le moins, répondre à ce noble +voeu que Madame de Staël faisait entendre à la même époque: «Rendez-nous +le plaisir de l'admiration[328]?» Oui, je crois qu'on le pouvait; mais à +condition de ne pas mêler et confondre deux buts différents, à condition +de ne pas ériger l'accessoire en principal, de n'attribuer au +christianisme que ce qui lui appartient, de n'en pas dénaturer, de n'en +pas dissimuler l'idée; car il ne saurait en être de la vérité comme de +ces métaux précieux que l'alliage seul, espèce de mésalliance, rend +propres aux usages des arts. Il fallait au bon but joindre les bons +moyens; une bonne cause risque moins peut-être à manquer de défenseurs +qu'à se voir mal défendue. À défaut des hommes, en effet, les choses +viennent en aide à la vérité; à la longue, tout s'arme pour elle, et +elle a moins à redouter, ce me semble, ce qui la nie que ce qui la +compromet. + +De fait, l'ouvrage de M. de Chateaubriand a-t-il été utile au sentiment +religieux? A-t-il excité, développé les sentiments religieux? Il serait +injuste de n'accepter, sur une telle question, que la réponse des faits; +il pourrait y en avoir un grand nombre sans que leur rapport avec la +cause qui les a produits fût assez manifeste pour permettre de les +alléguer. Il suffit de pouvoir répondre à cette autre question: +l'ouvrage a-t-il dû ou n'a-t-il pas dû produire les effets dont on +parle? car il est mille occasions où il faut dire: Cette chose a été +utile parce qu'elle était bonne, et non pas: Elle était bonne, car elle +a été utile. Si cette réponse ne suffisait jamais, l'ordre moral, +l'unité de la création, seraient de pures chimères. + +Or, la question étant ainsi posée, on peut répondre, je crois, que ce +qui, dans l'ouvrage de M. de Chateaubriand, se rapporte à la religion +naturelle, et particulièrement à la téléologie (doctrine des causes +finales), l'exposition des bienfaits sociaux du christianisme, et une +partie de ce que l'auteur lui-même appelle _la poétique chrétienne_, a +pu être utile en éclaircissant le double nuage de l'ignorance et du +préjugé. Reste à savoir si les défauts du livre n'ont pas de nouveau +épaissi ce nuage. Ce livre de religion eût bien mieux valu s'il eût +renfermé un peu plus de religion et beaucoup moins de théologie. + +Toujours est-il que la méthode préférée par l'auteur du _Génie du +Christianisme_ n'était ni la seule ni la meilleure. Dans un sens, quoi +qu'en ait dit Fontenelle, c'est par le gros bout que la vérité entre le +mieux, ou plutôt qu'elle entre. Cela ne nous empêchera pas de rendre +justice à la pensée de M. de Chateaubriand; et si nous trouvons, à +l'examen, qu'il en a trop fait pour une simple poétique, et trop peu +pour une apologétique, nous devons plutôt lui savoir bon gré d'avoir +dépassé son véritable dessein, que mauvais gré d'avoir manqué l'autre. + +Je l'avouerai pourtant: il eût mieux valu s'en tenir au premier, ne le +point dépasser, _résonner comme une lyre_, et ne point mêler aux sons de +l'instrument divin le bruit de la lime et du marteau. Un poème, ainsi +qu'une action, ainsi qu'une vie, ne se réfute pas. Chacun peut, en +fermant les yeux, éviter la lumière; mais on ne saurait courber un rayon +du soleil. _Virtutem videant_, s'écrie un poète: la vérité, la beauté, +cette autre vérité, ne forment pas un voeu différent. Sans doute, M. de +Chateaubriand a suivi ce conseil; l'exemple, dans son livre, est à côté +et tout autour de la leçon; mais la leçon a gâté l'exemple; +l'apologétique proprement dite a nui trop souvent à la poétique. Elles +se seraient entr'aidées, si l'auteur eût pénétré, comme Milton, jusqu'au +coeur de cette religion qu'il voulait faire aimer. + +Un défaut principal du _Génie du Christianisme_, c'est l'oscillation +perpétuelle de l'auteur entre deux desseins, dont il n'avoue qu'un seul. +Le théologien et le peintre s'embarrassent mutuellement; ils échangent +et confondent leurs arguments; on ne sait jamais très bien, et l'auteur +lui-même a l'air de ne pas bien savoir s'il s'agit de la vérité du +christianisme ou seulement de sa beauté: on dirait, quand la preuve fait +défaut, que l'image est là pour faire le compte. Trop souvent, en se +prolongeant, la ligne fléchit et dévie, et ce qui fut commencé dans une +intention s'achève dans une autre. C'est ainsi qu'ayant didactiquement +exposé le plus sublime à la fois et le plus touchant des mystères, +l'auteur s'écrie: + + «Si ce parfait modèle du bon fils, cet exemple des amis fidèles, si + cette retraite au mont des Oliviers, ce calice amer, cette sueur de + sang, cette douceur d'âme, cette sublimité d'esprit, cette croix, + ce voile déchiré, ce rocher fendu, ces ténèbres de la nature, si ce + Dieu enfin expirant pour les hommes, ne peut ni ravir notre coeur, + ni enflammer nos pensées, il est à craindre qu'on ne trouve jamais + dans nos ouvrages, comme dans ceux du Poète, des _miracles + éclatants, speciosa miracula_[329].» + +Si le sujet ou le but de l'ouvrage s'étend et se resserre tour à tour, +on peut en dire autant de son objet, désigné dans le titre sous le nom +de _christianisme_. Ce mot se trouve tantôt plus large, tantôt plus +étroit que l'objet auquel on l'applique. Plus étroit, puisque, à la +distance de quelques pages, l'auteur nous entretient de +_l'Extrême-onction_[330] et des _Migrations des oiseaux_[331]; plus +large, puisque, sous le nom de christianisme, il n'est question que du +catholicisme, et non pas même du catholicisme officiel, solennellement +épuré, mais du catholicisme sous une forme particulière, celle du moyen +âge. Et même, en y regardant bien, vous douterez si ce n'est pas du +moyen âge plutôt que du catholicisme que l'écrivain expose le génie. +Tout ce qui, dans un certain temps, a existé avec le catholicisme, tout +ce qui, de près ou de loin, en a subi l'influence, en a reçu les +reflets, appartient de droit au sujet de son livre. Preuve en soient les +pages charmantes et assez nombreuses qu'il a consacrées aux fêtes et aux +cérémonies de la chevalerie: + + «L'éducation du chevalier commençait à l'âge de sept ans. Du + Guesclin, encore enfant, s'amusait, dans les avenues du château de + son père, à représenter des sièges et des combats avec de petits + paysans de son âge. On le voyait courir dans les bois, lutter + contre les vents, sauter de larges fossés, escalader les ormes et + les chênes, et déjà montrer dans les landes de la Bretagne, le + héros qui devait sauver la France. + + »Bientôt on passait à l'office de page ou de _damoiseau_, dans le + château de quelque baron. C'était là qu'on prenait les premières + leçons sur la foi gardée à Dieu et aux dames. Souvent le jeune page + y commençait, pour la fille du seigneur, une de ces durables + tendresses que des miracles de vaillance devaient immortaliser. De + vastes architectures gothiques, de vieilles forêts, de grands + étangs solitaires, nourrissaient, par leur aspect romanesque, ces + passions que rien ne pouvait détruire, et qui devenaient des + espèces de sort ou d'enchantement. + + »Excité par l'amour au courage, le page poursuivait les mâles + exercices qui lui ouvraient la route de l'honneur. Sur un coursier + indompté, il lançait, dans l'épaisseur des bois, les bêtes + sauvages, ou, rappelant le faucon du haut des cieux, il forçait le + tyran des airs à venir, timide et soumis, se poser sur sa main + assurée. Tantôt comme Achille enfant, il faisait voler des chevaux + sur la plaine, s'élançant de l'un à l'autre, d'un saut franchissant + leur croupe, ou s'asseyant sur leur dos; tantôt il montait tout + armé jusqu'au haut d'une tremblante échelle, et se croyait déjà sur + la brèche, criant: _Montjoye et Saint Denis!_ Dans la cour de son + baron, il recevait les instructions et les exemples propres à + former sa vie. Là se rendaient sans cesse des chevaliers connus ou + inconnus, qui s'étaient voués à des aventures périlleuses, qui + revenaient seuls des royaumes du Cathay, des confins de l'Asie, et + de tous ces lieux incroyables où ils redressaient les torts et + combattaient les Infidèles. + + »... À peine le nouveau chevalier jouissait-il de toutes ses armes, + qu'il brûlait de se distinguer par quelques faits éclatants. Il + allait par _monts_ et par _vaux_, cherchant périls et aventures; il + traversait d'antiques forêts, de vastes bruyères, de profondes + solitudes. Vers le soir il s'approchait d'un château dont il + apercevait les tours solitaires; il espérait achever dans ce lieu + quelque terrible fait d'armes. Déjà il baissait sa visière, et se + recommandait à la dame de ses pensées, lorsque le son d'un cor se + faisait entendre. Sur les faîtes du château s'élevait un _heaume_, + enseigne éclatante de la demeure d'un chevalier hospitalier. Les + ponts-levis s'abaissaient, et l'aventureux voyageur entrait dans ce + manoir écarté. S'il voulait rester inconnu, il couvrait son écu + d'une _housse_, ou d'un _voile vert_, ou d'une _guimpe plus fine + que fleur-de-lys_. Les dames et les damoiselles s'empressaient de + le désarmer, de lui donner de riches habits, de lui servir des vins + précieux dans des vases de cristal. Quelquefois il trouvait son + hôte dans la joie: Le seigneur Amanieu des Escas, au sortir de + table, étant l'hiver auprès d'un bon feu, dans la salle bien + jonchée ou tapissée de nattes, ayant autour de lui ses écuyers, + s'entretenait avec eux d'armes et d'amour, car tout dans sa maison, + jusqu'aux derniers _varlets_, se mêlait d'aimer. + + »Ces fêtes des châteaux avaient toujours quelque chose + d'énigmatique; c'était le festin de _la licorne_, le _voeu du paon_, + ou _du faisan_. On y voyait des convives non moins mystérieux, les + chevaliers du Cygne, de l'Écu-Blanc, de la Lance-d'Or, du Silence; + guerriers qui n'étaient connus que par les devises de leurs + boucliers, et par les pénitences auxquelles ils s'étaient soumis. + + »... Les entreprises solitaires servaient au chevalier comme + d'échelons pour arriver au plus haut degré de gloire. Averti par + les ménestriers, des tournois qui se préparaient au gentil pays de + France, il se rendait aussitôt au rendez-vous des braves. Déjà les + lices sont préparées; déjà les dames, placées sur des échafauds + élevés en forme de tours, cherchent des yeux les guerriers parés de + leurs couleurs. Des Troubadours vont chantant: + + «Servants d'amour, regardez doulcement + Aux eschafaux anges de paradis, + Lors jousterez fort et joyeusement, + Et vous serez honorez et chéris.» + + »Tout à coup un cri s'élève: _Honneur aux fils des Preux!_ Les + fanfares sonnent, les barrières s'abaissent. Cent chevaliers + s'élancent des deux extrémités de la lice, et se rencontrent au + milieu. Les lances volent en éclats; front contre front, les + chevaux se heurtent, et tombent. Heureux le héros qui, ménageant + ses coups, et ne frappant en loyal chevalier que de la ceinture à + l'épaule, a renversé, sans le blesser, son adversaire! Tous les + coeurs sont à lui, toutes les dames veulent lui envoyer de nouvelles + faveurs, pour orner ses armes. Cependant des hérauts crient au + chevalier: _Souviens-toi de qui tu es le fils, et ne forligne pas!_ + Joutes, castilles, pas-d'armes, combats à la foule, font tour à + tour briller la vaillance, la force et l'adresse des combattants. + Mille cris, mêlés au fracas des armes, montent jusqu'aux cieux. + Chaque dame encourage son chevalier, et lui jette un bracelet, une + boucle de cheveux, une écharpe. Un Sargine, jusqu'alors éloigné du + champ de la gloire, mais transformé en héros par l'amour, un brave + inconnu, qui a combattu sans armes et sans vêtements, et qu'on + distingue à _sa camise sanglante_, sont proclamés vainqueurs de la + joute; ils reçoivent un baiser de leur dame, et l'on crie: _L'amour + des dames, la mort des héraux, louenge et priz aux + chevaliers_[332].» + +Est-ce que bien sérieusement, en nous faisant contempler avec lui + + Aux eschafaux anges du paradis, + +l'auteur a cru nous expliquer le vrai génie de la religion à laquelle +Paul a donné son sang, Augustin ses veilles, et Pascal son éloquence? + +Les exemples ne nous coûteraient que la peine de choisir; mais pour +montrer que le christianisme de ce livre embrasse trop indifféremment la +religion de la Bible et celle des légendes, il nous suffira de citer le +passage suivant: + +«Qui ne connaît _Notre-Dame des Bois_, cette habitante du tronc de la +vieille épine, ou du creux moussu de la fontaine? Elle est célèbre dans +le hameau par ses miracles. Maintes matrones vous diront que leurs +douleurs dans l'enfantement ont été moins grandes depuis qu'elles ont +invoqué la _bonne Marie des Bois_. Les filles qui ont perdu leurs +fiancés, ont souvent, au clair de la lune, aperçu les âmes de ces jeunes +hommes dans ce lieu solitaire; elles ont reconnu leur voix dans les +soupirs de la fontaine. Les colombes qui boivent de ses eaux, ont +toujours des oeufs dans leur nid, et les fleurs qui croissent sur ses +bords, toujours des boutons sur leur tige. Il était convenable que la +sainte des forêts fît des miracles doux comme les mousses qu'elle +habite, charmants comme les eaux qui la voilent[333].» + +Est-ce là le christianisme, ou n'est-ce pas plutôt la mythologie qui a +germé sur cette religion divine comme l'agaric sur le tronc décomposé +d'un vieux chêne? + +Accueillir tant d'éléments hétérogènes ou disparates, embrasser dans un +même dessein les dogmes élémentaires du théisme et l'ensemble confus des +superstitions catholiques, réunir, en les confondant trop souvent, le +point de vue du beau et celui du vrai, c'était un moyen sûr d'enrichir +son sujet, mais non pas d'y porter l'ordre et la clarté. Le plan du +livre, malgré sa symétrie étudiée, trahit trop bien l'embarras, et l'on +n'est pas étonné d'apprendre de l'auteur lui-même, qu'il a trois fois +recommencé son ouvrage[334]. Un coup d'oeil sur le plan accuse +l'incertitude du dessein et le vice de la conception première. + +L'auteur divise son ouvrage en quatre parties, qu'il faut réduire à +trois. Dans la première, il expose et cherche à démontrer le dogme +chrétien; dans la seconde, il développe le génie poétique et littéraire +du christianisme; dans la troisième, il traite du culte, c'est-à-dire, +dans le sens qu'il donne à ce mot, de toutes les institutions et de +toutes les oeuvres qui sont nées du christianisme. + +La première partie porte successivement nos regards sur les mystères et +les sacrements, sur la morale, sur les vérités (ou plutôt sur la vérité) +des Écritures, sur l'existence de Dieu et sur l'immortalité de l'âme. Le +principe qui a déterminé cet ordre de matières m'échappe tout à fait, et +je ne saisis pas davantage le principe en vertu duquel le livre des +_Études de la nature_ se répète, en s'abrégeant, dans un livre sur le +_Génie du Christianisme_. + +La seconde partie, que l'auteur divise en deux, l'une sous le titre de +_Poétique du Christianisme_, l'autre sous celui de _Beaux-Arts et +Littérature_, embrasse, comme on le voit, toute l'esthétique de la +religion chrétienne. Disputer ici sur les mots, et particulièrement sur +l'acception toute nouvelle de celui de _littérature_, serait assez peu +utile. Dans la _Poétique du Christianisme_, il est question d'abord des +épopées, puis des caractères et des passions, ou de la poésie dans la +sphère purement humaine; après quoi, l'auteur, considérant la poésie +dans ses rapports avec les êtres surnaturels, entreprend le parallèle du +merveilleux chrétien avec le merveilleux mythologique. Un autre +parallèle, entre la Bible et Homère, termine cette partie de l'ouvrage. + +Dans celle que l'auteur appelle la quatrième, et que j'appelle la +troisième, M. de Chateaubriand étudie le culte chrétien, c'est-à-dire +selon l'acception également nouvelle qu'il donne à ce mot, tout ce qu'il +reste à envisager dans une religion quand on n'a plus à parler de ses +doctrines ni de son esthétique. Depuis les _cloches_, par lesquelles il +entre en matière, jusqu'à la politique chrétienne, par laquelle il +finit, on peut comprendre combien d'objets divers s'offrent +successivement à sa pensée. Les rites sacrés et spécialement ceux des +funérailles, le clergé séculier et les ordres monastiques, l'oeuvre des +missions, et plus généralement toutes les oeuvres de miséricorde +chrétienne, enfin l'influence du christianisme sur les lois et les +institutions, voilà, en peu de mots, la carrière parcourue par l'auteur +dans cette dernière partie. + +Tel est le cadre, plutôt que le plan, au moyen duquel M. de +Chateaubriand fait, pour ainsi dire, tenir ensemble une multitude +d'opuscules assez peu liés entre eux, une collection de tableaux d'un +grand prix, tous plus ou moins relatifs à un même sujet. + +Il faut, quand on lit le _Génie du Christianisme_, faire abstraction du +plan et de l'ensemble, et prendre chaque partie, et même chaque chapitre +séparément. Étudié de la sorte, l'ouvrage ne donne encore que trop de +prise à la critique; mais qu'elles sont belles, qu'elles sont pures bien +souvent, les perles que réunit comme en un collier, un fil si mince et +si fragile! + +Les premières de ces perles ne sont pas les plus brillantes ni les plus +pures. Le livre (sur les mystères et les sacrements) par lequel l'auteur +entre en matière, n'a guère d'autre valeur que celle que peut lui donner +le talent de l'écrivain. Le livre suivant, qui traite de la morale du +christianisme, est le plus faible de tout l'ouvrage: il en devait être +le plus fort. Les deux ou trois chapitres dont il se compose sont +absolument au-dessous du sujet. + +On ne trouvera pas plus dignes du leur les livres où l'auteur cherche à +établir la vérité de la cosmogonie de Moïse et du récit qu'il nous a +conservé de la première transgression. Le vrai sujet, le dessein avoué +de l'auteur, disparaît sous les ornements; on dirait qu'il cherche à le +faire oublier. Ces disgressions, au reste, sont charmantes. Si +l'histoire du serpent canadien, vaincu par la douceur de la musique, ne +prouve absolument rien, si même elle est frivole en un lieu pareil, elle +donne tant de plaisir qu'on la tient quitte du reste. Il en est de même +du morceau sur le globe, jeune à la fois et vieux à sa naissance. + +Il se peut qu'on ne le trouve point assez sérieux; mais que ne +pardonne-t-on pas à des beautés comme celles que je vais reproduire: + + «Il est vraisemblable que l'auteur de la nature planta d'abord de + vieilles forêts et de jeunes taillis; que les animaux naquirent, + les uns remplis de jours, les autres parés des grâces de l'enfance. + Les chênes, en perçant le sol fécondé, portèrent sans doute à la + fois les vieux nids des corbeaux et la nouvelle postérité des + colombes. Ver, chrysalide et papillon, l'insecte rampa sur l'herbe, + suspendit son oeuf d'or aux forêts, ou trembla dans le vague des + airs. L'abeille, qui pourtant n'avait vécu qu'un matin, comptait + déjà son ambroisie par générations de fleurs. Il faut croire que la + brebis n'était pas sans son agneau, la fauvette sans ses petits; + que les buissons cachaient des rossignols étonnés de chanter leurs + premiers airs, en échauffant les fragiles espérances de leurs + premières voluptés. + + »Si le monde n'eût été à la fois jeune et vieux, le grand, le + sérieux, le moral disparaissaient de la nature, car ces sentiments + tiennent par essence aux choses antiques. Chaque site eût perdu ses + merveilles. Le rocher en ruine n'eût plus pendu sur l'abîme avec + ses longues graminées; les bois, dépouillés de leurs accidents, + n'auraient point montré ce touchant désordre d'arbres inclinés sur + leurs tiges, de troncs penchés sur le cours des fleuves. Les + pensées inspirées, les bruits vénérables, les voix magiques, la + sainte horreur des forêts, se fussent évanouis avec les voûtes qui + leur servent de retraites, et les solitudes de la terre et du ciel + seraient demeurées nues et désenchantées, en perdant ces colonnes + de chênes qui les unissent. Le jour même où l'Océan épandit ses + premières vagues sur ses rives, il baigna, n'en doutons point, des + écueils déjà rongés par les flots, des grèves semées de débris de + coquillages, et des caps décharnés qui soutenaient, contre les + eaux, les rivages croulants de la terre. + + »Sans cette vieillesse originaire, il n'y aurait eu ni pompe, ni + majesté dans l'ouvrage de l'Éternel; et, ce qui ne saurait être, la + nature, dans son innocence, eût été moins belle qu'elle ne l'est + aujourd'hui dans sa corruption. Une insipide enfance de plantes, + d'animaux, d'éléments eût couronné une terre sans poésie. Mais Dieu + ne fut pas un si méchant dessinateur des bocages d'Éden, que les + incrédules le prétendent. L'homme-roi naquit lui-même à trente + années, afin de s'accorder par sa majesté avec les antiques + grandeurs de son nouvel empire, de même que sa compagne compta sans + doute seize printemps, qu'elle n'avait pourtant point vécus, pour + être en harmonie avec les fleurs, les oiseaux, l'innocence, les + amours, et toute la jeune partie de l'univers[335].» + +Si l'auteur, dans le cinquième livre (sur l'existence de Dieu) sort +évidemment de son sujet, il faut avouer qu'il entre dans le vrai domaine +de son talent. Si ces tableaux de la nature ne forment pas un ensemble, +pas même une suite, chacun d'eux est la perfection du genre. L'auteur se +souvient utilement de Bernardin de Saint-Pierre; mais jamais imitation, +s'il y a imitation, ne fut plus originale. Ce sont deux talents dont +chacun ne peut être comparé qu'à lui-même. Chacun d'eux a prouvé à sa +manière tout ce que peuvent ajouter d'intérêt à la peinture des beautés +de la création, l'observation exacte des détails et la présence de +l'idée religieuse. + +Je ne sais pourtant si l'éloquence de Bernardin de Saint-Pierre n'est +pas, dans ces sujets-là, encore plus vraie et plus pénétrante, si des +combinaisons plus simples ne sont pas aussi plus puissantes, s'il n'y a +pas dans cette simplicité plus grande un plus grand savoir. Dans un +parallèle entre ces deux talents descriptifs, Bernardin n'aurait, je le +crois, rien à craindre du premier coup d'oeil, et tout à espérer du +second. + +Le livre sur l'immortalité de l'âme renferme de belles idées, des +arguments ingénieux, solides même, avec d'autres qui sont d'une logique +très relâchée. Je ne sais ni quelles considérations avaient dicté à +l'auteur, ni quelles considérations, un peu plus tard, lui firent +supprimer la page au moins singulière où il fait honneur des exploits +des armées républicaines au sentiment religieux[336]. Quoique ce morceau +ait disparu, on ne peut s'empêcher d'en réveiller le souvenir, comme +d'une des preuves les plus sensibles du caractère trop peu sérieux de +l'ouvrage. Croira-t-on que M. de Chateaubriand ait pu méconnaître que +l'enthousiasme politique est une religion, et en tient lieu +momentanément à des individus et à des peuples entiers? A-t-il pu se +méprendre sur l'état religieux et sur l'inspiration des soldats de la +République? Et n'a-t-il pas craint de porter un défi trop rude à la +conviction morale de ses lecteurs en leur demandant à plusieurs +reprises: Étaient-ils des athées, ces héros, etc.? La question était +bien mal posée; car il ne s'agissait point de savoir si ces hommes +croyaient ou ne croyaient pas en Dieu; mais surtout elle était bien +imprudente, et l'auteur, pour s'en convaincre, n'avait rien de mieux à +faire que de se l'adresser à lui-même. Une rhétorique de cette espèce +touche la multitude des hommes à la fois cultivés et irréfléchis, et +l'on est forcé d'avouer que le _Génie du Christianisme_ paraît trop +souvent avoir été écrit pour cette multitude. + +Dans ce même chapitre, intitulé: _Danger et inutilité de l'Athéisme_, on +a fort admiré _la mort de la femme athée_: + + «Le jour vengeur approche; le Temps arrive, menant la Vieillesse + par la main. Le spectre aux cheveux blancs, aux épaules voûtées, + aux mains de glace, s'assied sur le seuil du logis de la femme + incrédule; elle l'aperçoit et pousse un cri. Mais qui peut entendre + sa voix? Est-ce un époux? il n'y en a plus pour elle: depuis + longtemps il s'est éloigné du théâtre de son déshonneur. Sont-ce + des enfants? perdus par une éducation impie et par l'exemple + maternel, se soucient-ils de leur mère? Si elle regarde dans le + passé, elle n'aperçoit qu'un désert où ses vertus n'ont point + laissé de traces. Pour la première fois, sa triste pensée se tourne + vers le ciel; elle commence à croire qu'il eût été plus doux + d'avoir une religion. Regret inutile! la dernière punition de + l'athéisme dans ce monde est de désirer la foi sans pouvoir + l'obtenir. Quand, au bout de sa carrière, on reconnaît les + mensonges d'une fausse philosophie; quand le néant, comme un astre + funeste, commence à se lever sur l'horizon de la mort, on voudrait + revenir à Dieu, et il n'est plus temps: l'esprit abruti par + l'incrédulité rejette toute conviction. Oh! qu'alors la solitude + est profonde, lorsque la Divinité et les hommes se retirent à la + fois! Elle meurt cette femme, elle expire entre les bras d'une + garde payée, ou d'un homme dégoûté par ses souffrances, qui trouve + quelle a résisté au mal bien des jours. Un chétif cercueil renferme + toute l'infortunée: on ne voit à ses funérailles ni une fille + échevelée, ni des gendres et des petits-fils en pleurs; digne + cortège qui, avec la bénédiction du peuple et le chant des prêtres, + accompagne au tombeau la mère de famille. Peut-être seulement un + fils inconnu, qui ignore le honteux secret de sa naissance, + rencontre par hasard le convoi; il s'étonne de l'abandon de cette + bière, et demande le nom du mort à ceux qui vont jeter aux vers le + cadavre qui leur fut promis par la femme athée[337].» + +Cela est éloquent, cela est grand et terrible. On pourrait demander +toutefois si ce n'est pas là l'histoire de la femme sans pudeur et sans +moeurs plutôt que celle de la femme athée. Toutes les femmes de cette +espèce sont athées, je le veux, mais dans le même sens que tous les +hommes vicieux, Dieu, pour les uns et pour les autres, étant comme s'il +n'était pas; mais l'auteur assurément ne l'a point entendu ainsi; il +parle de la femme qui a réussi à se persuader qu'il n'y a point de Dieu, +et qui arrange sa vie en conséquence; mais cette femme n'est qu'une +exception infiniment rare, une monstruosité, et il n'y avait que peu +d'intérêt, peu d'utilité, dans le sujet que traitait l'auteur, à +s'arrêter à cette exception. Si ce morceau a de l'effet, c'est qu'on +oublie la femme athée pour ne penser qu'à la femme libertine. Mais la +femme athée sonnait mieux au titre et dans le cours de ce morceau; +c'était une alliance de mots effroyable; l'auteur l'a donc préféré; là +comme ailleurs il a cherché l'éclat aux dépens du vrai. J'en citerai un +autre exemple: c'est celui de la mort du juste, peinture de fantaisie, +ou plutôt peinture de convention, qui fait trop bien voir que l'auteur +parlait de ce qu'il ne connaissait pas. C'est encore et toujours de la +mythologie: + + «Enfin le moment suprême est arrivé; un sacrement a ouvert à ce + juste les portes du monde, un sacrement va les clore; la religion + le balança dans le berceau de la vie; ses beaux chants et sa main + maternelle l'endormiront encore dans le berceau de la mort. Elle + prépare le baptême de cette seconde naissance; mais ce n'est plus + l'eau qu'elle choisit, c'est l'huile, emblème de l'incorruptibilité + céleste. Le sacrement libérateur rompt peu à peu les attaches du + fidèle; son âme, à moitié échappée de son corps, devient presque + visible sur son visage. Déjà il entend les concerts des séraphins; + déjà il est prêt à s'envoler vers les régions où l'invite cette + Espérance divine, fille de la Vertu et de la Mort. Cependant l'Ange + de la paix, descendant vers ce juste, touche de son sceptre d'or + ses yeux, fatigués, et les ferme délicieusement à la lumière. Il + meurt, et l'on n'a point entendu son dernier soupir; il meurt, et + longtemps après qu'il n'est plus, ses amis font silence autour de + sa couche, car ils croient qu'il sommeille encore: tant ce chrétien + a passé avec douceur[338]!» + +Il est curieux de comparer ce tableau d'une sainte mort, tracé par un +artiste, au même tableau tracé par un homme du métier, si je puis dire, +ainsi, par un homme accoutumé à voir mourir. C'est Massillon que je vais +citer. Massillon lui-même, sur ce sujet, eût pu être plus sobre, plus +vrai; mais enfin combien, en le lisant, l'expérience du prêtre ne vous +paraîtra-t-elle pas au-dessus de l'imagination du poète! + + «Ah! aussi quand les ministres de l'Église viennent enfin annoncer + à cette âme que son heure est venue, et que l'éternité approche; + quand ils viennent lui dire au nom de l'Église qui les envoie: + _Partez, âme chrétienne; Proficiscere, anima christiana_: sortez + enfin de cette terre où vous avez été si longtemps étrangère et + captive: le temps des épreuves et des tribulations est fini: voici + enfin le juste Juge qui vient briser les liens de votre mortalité: + retournez dans le sein de Dieu, d'où vous étiez sortie; quittez + enfin un monde qui n'était pas digne de vous!... Quel bonheur pour + vous d'être enfin quitte de toutes les misères qui nous affligent + encore; de n'être plus exposée, comme vos frères, à perdre le Dieu + que vous allez posséder; de fermer enfin les yeux à tous les + scandales qui nous contristent, à la vanité qui nous séduit, aux + exemples qui nous entraînent, aux attachements qui nous partagent, + aux agitations qui nous dissipent! Quel bonheur de sortir enfin + d'un lieu où tout nous lasse et tout nous souille, où nous nous + sommes à charge à nous-mêmes, où nous ne vivons que pour nous + rendre malheureux; et d'aller dans un séjour de paix, de joie, de + sérénité, où l'on n'a plus d'autre occupation que de jouir du Dieu + que l'on aime! _Proficiscere, anima christiana_. + + »Quelle nouvelle de joie et d'immortalité alors pour cette âme + juste! Quel ordre heureux! Avec quelle paix, quelle confiance, + quelle action de grâces l'accepte-t-elle? Elle lève au ciel, comme + le vieillard Siméon, ses yeux mourants, et regardant son Seigneur + qui vient à elle: Brisez, ô mon Dieu, quand il vous plaira, lui + dit-elle en secret, ces restes de mortalité, ces faibles liens qui + me retiennent encore: j'attends dans la paix et dans l'espérance + l'effet de vos promesses éternelles. Ainsi purifiée par les + expiations d'une vie sainte et chrétienne, fortifiée par les + derniers remèdes de l'Église, lavée dans le sang de l'Agneau, + soutenue de l'espérance des promesses, consolée par l'onction + secrète de l'Esprit qui habite en elle, mûre pour l'éternité, elle + ferme les yeux avec une joie sainte à toutes les créatures; elle + s'endort tranquillement dans le Seigneur, et s'en retourne dans le + sein de Dieu d'où elle était sortie[339].» + +La seconde partie nous introduit dans le vrai sujet du livre et dans ce +qu'on peut appeler le système de l'auteur. + +Il était intéressant autant que légitime de montrer que le christianisme +n'a pas abruti l'espèce humaine, que même, en tant que le beau moral est +un des éléments de la beauté d'une oeuvre d'art, la religion chrétienne a +enrichi la littérature et les arts de beautés nouvelles, qui lui sont +exclusivement propres. + +M. de Chateaubriand a tenté davantage; il ne s'en est pas tenu aux +beautés morales; tous les genres de supériorité lui ont paru devoir être +propres à la littérature chrétienne, et il a fait de cette supériorité +générale une marque, un témoignage de la vérité de la religion. + +Ce parallèle réclamait quelques précautions, quelques distinctions; car, +d'une part, si l'on peut dire de tous les écrivains, de tous les +artistes qui ont vécu avant Jésus-Christ, ou qui ne l'ont pas connu, +qu'ils n'ont pas été chrétiens, on ne peut pas, d'emblée, qualifier de +chrétiens tous les grands talents qui, depuis Jésus-Christ et dans le +monde chrétien, ont cultivé la littérature et les arts. D'une autre +part, il n'est pas très facile de démêler, parmi les éléments de +supériorité d'un écrivain ou d'un artiste, ce qu'il doit à ses +croyances, aux opinions chrétiennes qui sont l'atmosphère où il est +plongé. Enfin, tout ce qui sort du domaine de la beauté morale est sujet +à une grande diversité d'appréciations. Plusieurs fois déjà la passion +de l'antiquité a jeté les littérateurs dans un système directement +opposée celui de M. de Chateaubriand, et la littérature, par un effet de +cet enthousiasme, est devenue païenne autant qu'elle pouvait l'être. +C'est pourquoi, prise dans son caractère absolu, la thèse de M. de +Chateaubriand est plus ou moins à la merci du goût individuel, et ne +saurait devenir l'objet d'une conviction générale. Dans ce cas, il est +périlleux de faire de la supériorité esthétique ou littéraire du +christianisme un argument en faveur de sa vérité, à moins qu'on ne soit +parvenu d'abord à faire préférer à toutes les autres les beautés dont il +est la source. + +La pédanterie de ce travail préliminaire était peu d'accord sans doute +avec le véritable but de l'auteur, qui voulait parler surtout à +l'imagination et au coeur. Mais l'inconvénient de cette méthode, ou de +cette absence de méthode, se fait trop sentir dans les détails. Quel +système que celui qui oblige M. de Chateaubriand à faire un historien +chrétien de Philippe de Comines[340], plus païen que tous les païens +ensemble, d'expliquer par le christianisme l'ordre et la clarté du style +de Buffon[341], d'alléguer Versailles dans le chapitre de l'architecture +chrétienne[342], et de nous prouver, en nous citant l'_Armide_ du Tasse, +que la poésie de la volupté ne nous manque pas plus que toutes les +autres[343]? À quelle nécessité ne le réduit pas sa théorie, s'il faut +absolument que tout ce qui nous plaît ou nous amuse dans les productions +de l'antiquité trouve son pendant ou son équivalent dans nos moeurs, en +sorte que nous ayons aussi notre mythologie, plus charmante que celle +des Grecs? La droiture de sens et la loyauté de M. de Chateaubriand lui +multiplient les embarras. Nul n'aime davantage et ne sent mieux +l'antiquité; il y a d'ailleurs des faits trop évidents pour être +contestés, ou même seulement dissimulés. Ainsi les publicistes de +l'antiquité sont tous religieux; les nôtres ne le sont pas: d'où vient +cela? Cela s'explique très bien, et à la décharge du christianisme, hors +du système de l'auteur; mais dans son système, c'est un fait cruellement +importun. + +C'en est un encore assez incommode que la barbarie et le mauvais goût +des âges qui ont précédé la Renaissance, et que cette Renaissance +elle-même due à l'exhumation des littératures antiques. L'hypothèse de +M. de Chateaubriand est trop étroite pour accueillir ce fait et pour +absorber la difficulté qui en ressort. + +En résumé, la démonstration qu'a tentée M. de Chateaubriand n'est qu'un +tour de force ingénieux et pénible, qui donne lieu à l'auteur de +développer un esprit fertile, une imagination brillante, mais qui tourne +plus à sa gloire qu'à celle du christianisme. Encore est-il permis de +croire que le _Génie du Christianisme_ a dû son éclatante réputation à +des vérités développées avec talent bien plus qu'à des erreurs défendues +avec habileté. + +L'entreprise était, en elle-même, peu digne de la religion. + + _«Si la divinité de la religion tenait à ses beautés poétiques, a + dit M. Daru, ce serait douter de la religion que de nier son + affinité avec la poésie. Mais, de bonne foi, pourrait-on se former + sérieusement un semblable scrupule? et lorsqu'on élève sa pensée à + ces méditations par lesquelles il a été permis à l'homme d'arriver + jusqu'aux pieds de son Créateur, peut-on faire dépendre sa foi de + quelques circonstances futiles? peut-on, en recevant les lois + éternelles, compter pour quelque chose les avantages qu'elles + prêtent à un art créé pour notre vanité, pour le plaisir d'un + instant et la gloire d'un jour? Je ne sais si ceux à qui leurs + lumières permettent de défendre une cause aussi grave avec des + armes dignes d'elle, ont pensé que c'était servir la religion avec + tout le respect qui lui est dû, que de la présenter sous des + rapports purement humains et même frivoles [344].»_ + +Ainsi pensait M. Daru de l'entreprise en général. Nous aurions à peine +osé être aussi sévère. Les hommes religieux de l'époque trouvèrent +sûrement que ce langage répondait à leurs impressions. Ils furent +blessés surtout de voir prendre sur le pied d'une oeuvre littéraire, et +juger comme tel, le livre des révélations chrétiennes. Tous ne se +plaignirent pas. Un calcul assez peu juste leur persuada qu'il fallait +accepter sans réserves expresses ce défenseur inespéré de l'ancien +culte. Un homme qui ne calculait pas, et qui, n'ayant pas craint de +souhaiter la bienvenue, quoique protestant, à une apologie conçue au +point de vue du catholicisme, ne devait pas craindre non plus de faire +des réserves: notre excellent Gonthier réclama, dans le journal qu'il +rédigeait alors, contre cet hommage trop peu respectueux: + + «Quel que soit, dit-il, le triomphe des Écritures dans cette + comparaison profane, elle nous paraît indigne de la religion de + vérité; elle nous semblerait l'avilir, si elle pouvait être avilie, + et nous croyons que cette doctrine sainte n'est pas descendue des + cieux pleine de majesté et de pureté, pour entrer en lice avec les + imaginations bizarres et corrompues des hommes[345].» + +J'oserai aller plus loin. Le système de l'ouvrage que nous examinons est +à contre-sens du dessein même de la religion, qui s'est bien gardée +d'affecter cette supériorité, et qui a nettement séparé sa cause de +celle de l'art, pour ne pas donner à ses enseignements un attrait +mondain. Elle n'a pas affecté le contraire non plus; la vérité n'affecte +rien; mais elle n'a pas voulu flatter une faiblesse trop commune, donner +le change aux esprits, et distraire du vrai par le beau. Elle a choisi +des moyens, des formes, un langage, non pas précisément où le vrai parût +seul, puisque sous un certain rapport le vrai entraîne le beau, mais où +le beau ne parût que comme entraîné par le vrai. Elle ne pouvait +s'empêcher d'être sublime; mais elle ne s'est rien permis au delà, et +elle a eu si peu d'égard aux exigences littéraires, qu'on pourrait +croire souvent qu'elle les a volontairement bravées. Préoccupée du fond, +elle n'a pas voulu se préoccuper de la forme au delà de ce que le fond +exigeait impérieusement, et elle semble avoir dit, comme saint Paul: «Je +n'ai pas soin de la chair pour satisfaire ses convoitises; je traite +durement mon corps et je le tiens assujetti[346].» + +Ici, je viens heurter contre la théorie qui suppose solidaires et même +consubstantiels le _bon_, qui est la vérité en morale, et le _beau_, qui +est la vérité en esthétique. Cette théorie, examinons-la rapidement. + +Nous tombons tour à tour en deux erreurs opposées. Nous passons notre +temps à séparer ce qui est uni, et puis à unir ce qui est séparé. Ne +parlons ici que du second de ces travers. Sous prétexte que l'homme est +_un_, nous voulons unir toutes choses en lui, et dans une proportion +exacte. Nous disons: «Cela irait si bien» et nous avons raison; mais ce +n'est point un argument, et les substances hétérogènes, restant +hétérogènes, refusent de s'unir. + +Le bon, qui est la vérité morale, a quelque chose de commun avec le +beau, c'est d'être vrai. Mais il en est de la vérité prise dans sa +totalité comme de la lumière. Une au sein de Dieu, qui est le soleil +dont elle émane, elle se brise dans l'humanité comme sur un prisme; elle +se divise en couleurs, dont chacune n'existe que par la lumière, n'est +perceptible que par la lumière, mais dont aucune n'est la lumière. Il y +a le vrai intellectuel, le vrai moral, le vrai esthétique ou le beau. +Ils ne sont pas absolument sans rapport, mais ils sont distincts et +indépendants. Le sens par lequel chacun d'eux se perçoit et se réalise +est plus parfait chez quelques hommes, moins parfait chez d'autres. On +veut bien avouer que la plus grande justesse d'esprit, la plus grande +rigueur logique, ne conduit pas au vrai moral: pourquoi veut-on que le +vrai moral conduise au vrai esthétique, et surtout qu'il y conduise +seul? Pourquoi ne veut-on pas que le sens du vrai esthétique soit plus +délicat et plus développé chez des hommes à qui le vrai moral est, +comparativement, étranger? Le sentiment, le talent du beau est une des +grâces de Dieu; mais pourquoi ne veut-on pas permettre à Dieu de laisser +ce soleil, de même que l'autre, se lever sur les méchants comme sur les +bons, et cette pluie tomber sur les justes et sur les injustes? Du même +droit dont on fait chaque espèce de vérité solidaire de toutes les +autres, on pourrait exiger que, dès ici-bas, le bonheur extérieur fût +inséparable de la vertu comme il le sera certainement dans le ciel, que +tous les êtres vertueux fussent beaux, que tous les vrais chrétiens +fussent des Apollons. Je ne vois pas pourquoi l'on s'arrêterait en si +beau chemin. Alors, sans doute, c'est par la vue que nous marcherions, +et non plus par la foi. + +Il est très vrai qu'arrivée à un certain degré, la corruption des moeurs +entraîne celle du goût, je ne dis pas chez les individus, mais +certainement dans les sociétés; jamais la restauration du goût ne sera +celle des moeurs, alors même qu'il serait possible, lorsque le goût est +perdu, de travailler à sa restauration avant d'avoir restauré les moeurs. + +Il est très vrai encore que nous portons en nous le besoin d'unité; un +instinct secret nous avertit que la vérité est une; mais ceux qui +parlent et agissent dans la supposition de l'unité absolue, +méconnaissent ou ignorent le mystère de la chute, qui a détruit l'unité +intérieure de l'homme sur tous les points à la fois. Pourquoi +distinguons-nous le droit et la morale, le délit et le péché, le croyant +et le citoyen, et, pour nous élever encore plus haut, la liberté de +l'homme et la souveraineté de Dieu? La chute seule explique ces +dualités. + +Je conclus: Aspirons au bon, cultivons le beau, mais ne les confondons +pas l'un avec l'autre, et ne prétendons pas arriver à l'un par l'autre. + +L'examen de ces questions eût dû, mentalement du moins, précéder le +travail de M. de Chateaubriand et déterminer le caractère de son livre. + +Du reste, en dehors du système, ou, si l'on veut, dans ce que le système +a de vrai, que de choses exquises l'auteur n'a-t-il pas rencontrées! Il +a été le premier peut-être à faire sentir ce que la poésie et les arts +modernes doivent au christianisme en fait de beautés de l'ordre moral. +Il a démêlé, signalé cet élément chrétien qui semblait avoir, ou peu +s'en faut, échappé jusqu'alors à tous les regards. À l'exemple de +Bernardin de Saint-Pierre, ou sous la même inspiration, il a rattaché la +critique littéraire à ce qu'il y a dans l'âme humaine de plus profond et +de plus intime. Avant eux, personne comme eux n'avait senti et jugé +Racine et Virgile. Une esthétique judicieuse est sortie, par les soins +de M. de Chateaubriand, d'une tentative qui l'était moins. Le _Génie du +Christianisme_ a renouvelé à la fois la critique et la poésie. + +En dépit du système, qui d'ailleurs ne paraît que de loin en loin, et +qui laisse leur vérité entière à presque tous les jugements pris au +point de vue absolu, je veux dire tout parallèle mis à part, quelle +n'est pas la valeur d'un volume presque entièrement composé de pages +comme celles que je vais citer? La première fait partie du parallèle +entre Zaïre et Iphigénie: + + «Le Père Brumoy a remarqué qu'Euripide, en donnant à Iphigénie la + frayeur de la mort et le désir de se sauver, a mieux parlé, selon + la nature, que Racine, dont l'Iphigénie semble trop résignée. + L'observation est bonne en soi; mais ce que le Père Brumoy n'a pas + vu, c'est que l'Iphigénie moderne est la _fille chrétienne_. Son + père et le Ciel ont parlé, il ne reste plus qu'à obéir. Racine n'a + donné ce courage à son héroïne que par l'impulsion secrète d'une + institution religieuse qui a changé le fond des idées et de la + morale. Ici le christianisme va plus loin que la nature, et par + conséquent est plus d'accord avec la belle poésie, qui agrandit les + objets et aime un peu l'exagération. La fille d'Agamemnon, + étouffant sa passion et l'amour de la vie, intéresse bien davantage + qu'Iphigénie pleurant son trépas. Ce ne sont pas toujours les + choses purement naturelles qui touchent: il est naturel de craindre + la mort, et cependant une victime qui se lamente sèche les pleurs + qu'on versait pour elle. Le coeur humain veut plus qu'il ne peut; il + veut surtout admirer: il a en soi-même un élan vers une beauté + inconnue, pour laquelle il fut créé dans son origine[347].» + +Les observations suivantes sur Andromaque vous paraîtront-elles moins +exquises? + + «Lorsque la veuve d'Hector dit à Céphise, dans Racine: + + Qu'il ait de ses aïeux un souvenir modeste; + Il est du sang d'Hector, mais il en est le reste: + + qui ne reconnaît la chrétienne? C'est le _Deposuit potentes de + sede_. L'antiquité ne parle pas de la sorte, car elle n'imite que + les sentiments _naturels_; or, les sentiments exprimés dans ces + vers de Racine, _ne sont point purement dans la nature_; ils + contredisent au contraire la voix du coeur. Hector ne conseille + point à son fils d'avoir _de ses aïeux un souvenir modeste_; en + élevant Astyanax vers le Ciel, il s'écrie: + + «Ô Jupiter, et vous tous, dieux de l'Olympe, que mon fils règne, + comme moi, sur Ilion! faites qu'il obtienne l'empire entre les + guerriers; qu'en le voyant revenir chargé des dépouilles de + l'ennemi, on s'écrie: Celui-ci est encore plus vaillant que son + père!» + + »Énée dit à Ascagne: + +... Et te, animo repetentem exempla tuorum, + Et pater Æneas, et avunculus excitet Hector[348]. + +À la vérité, l'Andromaque moderne s'exprime à peu près comme Virgile sur +les aïeux d'Astyanax. Mais après ce vers: + + Dis-lui par quels exploits leurs noms ont éclaté, + +elle ajoute: + + Plutôt ce qu'ils ont fait, que ce qu'ils ont été. + + »Or, de tels préceptes sont directement opposés au cri de + l'orgueil: on y voit la nature corrigée, la nature plus belle, la + nature évangélique. Cette humilité que le christianisme a répandue + dans les sentiments, et qui a changé pour nous le rapport des + passions, comme nous le dirons bientôt, perce à travers tout le + rôle de la moderne Andromaque. Quand la veuve d'Hector, dans + l'Iliade, se représente la destinée qui attend son fils, la + peinture qu'elle fait de la future misère d'Astyanax a quelque + chose de bas et de honteux; l'humilité, dans notre religion, est + bien loin d'avoir un pareil langage: elle est aussi noble qu'elle + est touchante. Le chrétien se soumet aux conditions les plus dures + de la vie: mais on sent qu'il ne cède que par un principe de vertu; + qu'il ne s'abaisse que sous la main de Dieu, et non sous celle des + hommes; il conserve sa dignité dans les fers: fidèle à son maître + sans lâcheté, il méprise des chaînes qu'il ne doit porter qu'un + moment, et dont la mort viendra bientôt le délivrer; il n'estime + les choses de la vie que comme des songes, et supporte sa condition + sans se plaindre, parce que la liberté et la servitude, la + prospérité et le malheur, le diadème et le bonnet de l'esclave, + sont peu différents à ses yeux[349].» + +Je ne puis m'empêcher de remarquer que les beautés signalées dans ces +deux tragédies par M. de Chateaubriand sont encore plus morales que +littéraires, et que sous une forme moins accomplie, moins flatteuse pour +le goût, on peut les rencontrer, hors de la scène et des livres, aussi +touchantes pour le moins. + +Le parti pris par l'auteur ne l'a pas empêché de reconnaître, en plus +d'une occasion, la supériorité des anciens sur les modernes. Que ne +l'a-t-il expliquée! Mais enfin, le littérateur le plus dévot à +l'antiquité n'eût pu louer plus dignement, n'eût pu élever plus haut +Virgile, Sophocle et Homère. Quel commentaire que celui qui accompagne +la traduction de la prière du roi Priam au meurtrier de son fils[350]! +Puisque l'étendue de ce morceau m'empêche de le citer, laissez-moi vous +lire ce parallèle entre Virgile et Racine; l'auteur de _René_ nous +laisse bien voir où penchait son coeur: + + «Virgile est l'ami du solitaire, le compagnon des heures secrètes + de la vie. Racine est peut-être au-dessus du poète latin, parce + qu'il a fait _Athalie_; mais le dernier a quelque chose qui remue + plus doucement le coeur. On admire plus l'un, on aime plus l'autre; + le premier a des douleurs trop royales, le second parle davantage à + tous les rangs de la société. En parcourant les tableaux des + vicissitudes humaines, tracés par Racine, on croit errer dans les + parcs abandonnés de Versailles: ils sont vastes et tristes; mais à + travers leur solitude, on distingue la main régulière des arts, et + les vestiges des grandeurs: + + Je ne vois que des tours que la cendre a couvertes, Un fleuve teint + de sang, des campagnes désertes. + + »Les tableaux de Virgile, sans être moins nobles, ne sont pas + bornés à de certaines perspectives de la vie; ils représentent + toute la nature: ce sont les profondeurs des forêts, l'aspect des + montagnes, les rivages de la mer, où des femmes exilées _regardent, + en pleurant, l'immensité des flots:_ + + Cunctæque profundum + Pontum adspectabant flentes[351].» + +Il faudrait, Messieurs, vous lire presque en entier cette seconde partie +du _Génie du Christianisme_, si l'on voulait vous citer tout ce qu'elle +renferme d'appréciations justes et délicates, d'idées saines, +d'excellente littérature. Je me bornerai à ce passage sur Tacite: + + «Néanmoins Tacite doit être choisi pour modèle avec précaution; il + y a moins d'inconvénients à s'attacher à Tite-Live. L'éloquence du + premier lui est trop particulière, pour être tentée par quiconque + n'a pas son génie. Tacite, Machiavel et Montesquieu ont formé une + école dangereuse, en introduisant ces mots ambitieux, ces phrases + sèches, ces tours prompts, qui, sous une apparence de brièveté, + touchent à l'obscur et au mauvais goût. + + »Laissons donc ce style à ces génies immortels qui, par diverses + causes, se sont créé un genre à part; genre qu'eux seuls pouvaient + soutenir, et qu'il est périlleux d'imiter. Rappelons-nous que les + écrivains des beaux siècles littéraires ont ignoré cette concision + affectée d'idées et de langage. Les pensées des Tite-Live et des + Bossuet sont abondantes et enchaînées les unes aux autres; chaque + mot, chez eux, naît du mot qui l'a précédé, et devient le germe du + mot qui va le suivre. Ce n'est pas par bonds, par intervalles, et + en ligne droite, que coulent les grands fleuves (si nous pouvons + employer cette image): ils amènent longuement de leur source un + flot qui grossit sans cesse; leurs détours sont larges dans les + plaines; ils embrassent de leurs orbes immenses les cités et les + forêts, et portent à l'Océan agrandi des eaux capables de combler + ses gouffres[352].» + +Le beau considéré dans les arts ramène naturellement l'auteur sur le +théâtre de ses premiers triomphes. L'admirable coloriste, disons mieux, +le grand peintre, reparaît avec toute sa puissance dans les charmants +tableaux que nous allons suspendre devant vous: + + «Les ruines ont ensuite des harmonies particulières avec leurs + déserts, selon le style de leur architecture. À Palmyre, le dattier + fend les _têtes d'homme et de lion_ qui soutiennent les chapiteaux + du _temple du Soleil_; le palmier remplace par sa colonne la + colonne tombée, et le pêcher que les anciens consacraient à + Harpocrate, s'élève dans la demeure du silence. On y voit encore + une espèce d'arbre, dont le feuillage échevelé et les fruits en + cristaux, forment, avec les débris pendants, de beaux accords de + tristesse. Quelquefois une caravane, arrêtée dans ces déserts, y + multiplie les effets pittoresques: le costume oriental allie bien + sa noblesse à la noblesse de ces ruines; et les chameaux semblent + en accroître les dimensions, lorsque, couchés entre les fragments + de maçonnerie, ils ne laissent voir que leurs têtes fauves et leurs + dos bossus. + + »Les ruines changent de caractère en Égypte; souvent elles offrent + dans un petit espace diverses sortes d'architecture et de + souvenirs. Les colonnes du vieux style égyptien s'élèvent auprès de + la colonne corinthienne; un morceau d'ordre toscan s'unit à une + tour arabe, un monument du peuple pasteur à un monument des + Romains. Des Sphinx, des Anubis, des statues brisées, des + obélisques rompus, sont roulés dans le Nil, enterrés dans le sol, + cachés dans des rizières, des champs de fèves et des plaines de + trèfles. Quelquefois, dans les débordements du fleuve, ces ruines + ressemblent sur les eaux à une grande flotte; quelquefois des + nuages, jetés en onde sur les flancs des pyramides, les partagent + en deux moitiés. Le chacal, monté sur un piédestal vide, allonge + son museau de loup derrière le buste d'un Pan à tête de bélier; la + gazelle, l'autruche, l'ibis, la gerboise, sautent parmi les + décombres, tandis que la poule-sultane se tient immobile sur + quelques débris, comme un oiseau hiéroglyphique de granit et de + porphyre. + + »La vallée de Tempé, les bois de l'Olympe, les côtes de l'Attique + et du Péloponnèse, étalent les ruines de la Grèce. Là, commencent à + paraître les mousses, les plantes grimpantes, et les fleurs + saxatiles. Une guirlande vagabonde de jasmin embrasse une Vénus, + comme pour lui rendre sa ceinture; une barbe de mousse blanche + descend du menton d'une Hébé: le pavot croît sur les feuilles du + livre de Mnémosyne: symbole de la renommée passée, et de l'oubli + présent de ces lieux. Les flots de l'Égée, qui viennent expirer + sous de croulants portiques, Philomèle qui se plaint, Alcyon qui + gémit, Cadmus qui roule ses anneaux autour d'un autel, le cygne qui + fait son nid dans le sein de quelque Léda, mille accidents, + produits comme par les Grâces, enchantent ces poétiques débris; on + dirait qu'un souffle divin anime encore la poussière des temples + d'Apollon et des Muses; et le paysage entier, baigné par la mer, + ressemble à un tableau d'Apelles, consacré à Neptune et suspendu à + ses rivages[353].» + +Mais ce qu'on a le plus remarqué, et ce qui méritait aussi le plus +d'attention dans cette partie du _Génie du Christianisme_, ce sont les +chapitres sur la poésie descriptive, dont la création appartient, selon +l'auteur, à la religion chrétienne. Voici quelques fragments de cet +ingénieux mémoire: + + «Le plus grand et le premier vice de la mythologie était d'abord de + rapetisser la nature et d'en bannir la vérité. Une preuve + incontestable de ce fait, c'est que la poésie que nous appelons + _descriptive_ a été inconnue de l'antiquité; les poètes même qui + ont chanté la nature, comme Hésiode, Théocrite et Virgile, n'en ont + point fait de _description_, dans le sens que nous attachons à ce + mot. Ils nous ont sans doute laissé d'admirables peintures des + travaux, des moeurs et du bonheur de la vie rustique; mais, quant à + ces tableaux des campagnes, des saisons, des accidents du ciel, qui + ont enrichi la muse moderne, on en trouve à peine quelques traits + dans leurs écrits. + + »Il est vrai que ce peu de traits est excellent comme le reste de + leurs ouvrages. Quand Homère a décrit la grotte du Cyclope, il ne + l'a pas tapissée de _lilas_ et de _roses_; il y a planté comme + Théocrite, des _lauriers_ et de _longs pins_. Dans les jardins + d'Alcinoüs, il fait couler des fontaines et fleurir des arbres + utiles; il parle ailleurs de la colline _battue des vents et + couverte de figuiers_, et il représente la fumée des palais de + Circé s'élevant au-dessus d'une forêt de chênes. + + »Virgile a mis la même vérité dans ses peintures. Il donne au pin + l'épithète d'_harmonieux_, parce qu'en effet le pin a une sorte de + doux gémissement quand il est faiblement agité; les nuages, dans + les Géorgiques, sont comparés à des flocons de laine roulés par les + vents, et les hirondelles, dans l'Énéide, gazouillent sous le + chaume du roi Évandre, ou rasent les portiques des palais. Horace, + Tibulle, Properce, Ovide, ont aussi crayonné quelques vues de la + nature; mais ce n'est jamais qu'un ombrage favorisé de Morphée, un + vallon où Cythérée doit descendre, une fontaine où Bacchus repose + dans le sein des Naïades. + + »L'âge philosophique de l'antiquité ne changea rien à cette + manière. L'Olympe, auquel on ne croyait plus, se réfugia chez les + poètes, qui protégèrent à leur tour les dieux qui les avaient + protégés. Stace et Silius Italicus n'ont pas été plus loin + qu'Homère et Virgile en poésie descriptive; Lucain seul avait fait + quelque progrès dans cette carrière, et l'on trouve dans la + Pharsale la peinture d'une forêt et d'un désert qui rappelle les + couleurs modernes. + + »... Le spectacle de l'univers ne pouvait faire sentir aux Grecs et + aux Romains les émotions qu'il porte à notre âme. Au lieu de ce + soleil couchant, dont le rayon allongé, tantôt illumine une forêt, + tantôt forme une tangente d'or sur l'arc roulant des mers; au lieu + de ces accidents de lumière, qui nous retracent chaque matin le + miracle de la création, les anciens ne voyaient partout qu'une + uniforme machine d'opéra. + + »Si le poète s'égarait dans les vallées du Taygète, au bord du + Sperchius, sur le Ménale aimé d'Orphée, ou dans les campagnes + d'Élore, malgré la douceur de ces dénominations, il ne rencontrait + que des faunes, il n'entendait que des dryades: Priape était là sur + un tronc d'olivier, et Vertumne avec les Zéphirs menait des danses + éternelles. Des Sylvains et des Naïades peuvent frapper + agréablement l'imagination, pourvu qu'ils ne soient pas sans cesse + reproduits; nous ne voulons, point + +... Chasser les Tritons de l'empire des eaux, + Ôter à Pan sa flûte, aux Parques leurs ciseaux... + + Mais enfin, qu'est-ce que tout cela laisse au fond de l'âme? qu'en + résulte-t-il pour le coeur? quel fruit peut en tirer la pensée? Oh! + que le poète chrétien est plus favorisé dans la solitude où Dieu se + promène avec lui! Libres de ce troupeau de dieux ridicules qui les + bornaient de toutes parts, les bois se sont remplis d'une Divinité + immense. Le don de prophétie et de sagesse, le mystère et la + religion semblent résider éternellement dans leurs profondeurs + sacrées. + + »... Il y a dans l'homme un instinct qui le met en rapport avec les + scènes de la nature. Eh! qui n'a passé des heures entières, assis + sur le rivage d'un fleuve, à voir s'écouler les ondes! Qui ne s'est + plu, au bord de la mer, à regarder blanchir l'écueil éloigné! Il + faut plaindre les anciens, qui n'avaient trouvé dans l'Océan que le + palais de Neptune et la grotte de Protée; il était dur de ne voir + que les aventures des Tritons et des Néréides dans cette immensité + des mers, qui semble nous donner une mesure confuse de la grandeur + de notre âme, dans cette immensité qui fait naître en nous un vague + désir de quitter la vie, pour embrasser la nature et nous confondre + avec son Auteur[354].» + +Il est difficile de ne pas accorder à l'auteur qu'une certaine poésie +descriptive était impossible sous le paganisme, et que la chute des +divinités de l'Olympe a fait place, dans la nature, au vrai Dieu et à +l'âme humaine: il y avait là, sans contredit, les conditions d'une +poésie nouvelle. Mais on est forcé d'avouer que cette poésie a montré +peu d'empressement à s'emparer de l'espace qui lui était ouvert. Telle +que l'auteur l'entend, elle est assez nouvelle dans le monde chrétien; +et il est remarquable que la grande littérature du grand siècle ne l'a +pas même soupçonnée, si même elle ne l'a pas volontairement répudiée. Il +semble donc que l'influence du christianisme ait été surtout négative, +et qu'il faille s'expliquer par d'autres causes le développement moderne +d'une poésie, étrangère, on peut le penser, au génie grec et latin. +Évidemment, elle est trop moderne dans son entier développement pour +qu'on puisse la croire née du christianisme sans le concours de quelque +autre élément. Je ne sais si, en la réduisant à son principe, il ne faut +pas la compter au nombre des attributs du génie septentrional, ou, si +l'on veut, du génie romantique, ce qui est peut-être la même chose. Mais +ce qui paraît moins douteux, c'est qu'elle ne se développe que dans +certaines circonstances, dont le concours a pu être tardif. + + «Sans vouloir nier que des peuples primitifs peuvent sentir, et + peut-être mieux que nous, le charme auguste et la majesté de la + création, il faut bien reconnaître qu'une certaine manière de + sentir la nature est propre aux époques d'une excessive maturité. + Un siècle civilisé jusqu'à en être malade se détourne volontiers de + la vue de lui-même vers le spectacle du monde extérieur. Ses + souffrances intimes lui font goûter dans cette contemplation une + saveur particulière, que l'homme inculte ne connaît pas. + L'impression des beautés naturelles n'est point aussi simple qu'on + se l'imagine. Il n'y a que l'homme social qui soit en état de + sentir la nature. L'impression qu'elle produit est le résultat d'un + rapport, souvent d'un contraste. Et plus ce rapport, ou ce + contraste, se multiplie en se subdivisant, plus l'impression que + nous recevons de la nature est pénétrante et intime. + + »Je prie le lecteur sensible aux beautés de la création d'analyser + ce qu'il éprouve dans la muette profondeur d'une antique forêt, ou + même seulement au coin de la cheminée d'un vieux château, lorsque + le vent gémit dans les combles, comme une voix plaintive du passé; + je le prie de se rendre compte des éléments dont se compose son + plaisir à la vue de cette cime lointaine derrière laquelle s'est + dérobé le soleil, et où de hauts sapins, comme une chevelure + hérissée, se dessinent fantastiquement dans cette lumière dorée et + pour ainsi dire liquide, dont la splendeur magique est le dernier + reflet de l'astre voyageur; ou, si l'on veut, à la vue du lac + paisible et ombragé de Lamartine, ou de cet autre lac, de ce + diamant du désert, véritable héros d'un des romans de Fénimore + Cooper;... je demande au contemplateur de se dépouiller de tout ce + qu'il a apporté du monde social, en souvenirs, en regrets, en rêves + et en espérances du coeur, et de nous dire ensuite ce qui reste. + Plus on a cultivé son âme dans les commerces de la société, et + surtout plus on en a souffert, plus enfin la société elle-même est + souffrante et angoissée, plus la nature est riche, profonde, + mystérieusement éloquente pour celui qui vient à elle du milieu + ardent et tumultueux de la civilisation[355].» + + + + +CHAPITRE QUATRIÈME + +René. + + +C'est dans cette même seconde partie, à la suite d'un livre sur le +christianisme considéré dans ses rapports avec les passions du coeur +humain, que l'auteur a placé l'histoire de _René_. + +Que fait une histoire comme celle de _René_ dans un livre intitulé le +_Génie du Christianisme_? La question serait trop naïve. Que font, dans +le même ouvrage, tant d'autres morceaux que je pourrais citer? Que font, +dans un livre d'apologétique, les amours, très peu romanesques +d'ailleurs, de deux sauvages dans le désert? En sommes-nous encore à +nous étonner? Ne savez-vous pas que M. de Chateaubriand, préoccupé de la +pensée d'emmieller les bords du vase, est allé, dans son zèle, un peu +plus loin que les bords? + +Il faut écouter l'auteur lui-même sur son dessein: + + «Il est étonnant que les écrivains modernes n'aient pas encore + songé à peindre cette singulière position de l'âme. Puisque nous + manquons d'exemples, nous serait-il permis de donner aux lecteurs + un épisode extrait, comme _Atala_, de nos anciens _Natchez_? C'est + la vie de ce jeune René, à qui Chactas a raconté son histoire. Ce + n'est, pour ainsi dire, qu'une pensée, c'est la peinture du vague + des passions, sans aucun mélange d'aventures, hors un malheur + envoyé pour punir René, et pour effrayer les hommes qui, livrés à + d'inutiles rêveries, se dérobent aux charges de la société. Cet + épisode sert encore à prouver la nécessité des abris du cloître + pour certaines calamités de la vie, auxquelles il ne resterait que + le désespoir et la mort si elles étaient privées des retraites de + la religion. Ainsi le double but de notre ouvrage, qui est de faire + voir comment le christianisme a modifié les arts, la morale, + l'esprit, le caractère, et les passions même des peuples modernes, + et de montrer quelle sagesse a dirigé les institutions chrétiennes, + ce double but, disons-nous, se trouve également rempli dans + l'histoire de René[356].» + +Il est douteux que l'auteur ait pensé à tout cela en écrivant l'épisode +de _René_ pour en embellir le poème des _Natchez_; mais puisque cet +épisode s'est trouvé propre à développer une idée morale et littéraire à +la fois, que l'auteur du _Génie du Christianisme_ devait rencontrer sur +son chemin, c'est assurément tant mieux. Pourtant, s'il faut le dire, +j'aimerais mieux le livre avec la préface de moins. Le poète avait +admirablement senti son sujet; le philosophe, ce me semble, est moins +heureux à l'expliquer. Cette expression nouvelle: _le vague des +passions_, n'est-elle pas elle-même un peu vague? et l'auteur fait-il +assez bien comprendre la part du christianisme dans la production d'un +état moral sans nom dans l'antiquité? surtout montre-t-il bien les +ressources du christianisme contre un mal qui n'est probablement que le +symptôme ou l'aveu d'un mal plus profond? Il eût fallu, sur ces deux +points, entendre Pascal, qui a répandu dans ses _Pensées_, sous une +assez grande variété de formes, tous les éléments dont se compose +_René_. Ce n'est pas lui qui a suggéré à M. de Chateaubriand le remède +héroïque de la solitude claustrale, remède dont la nécessité, si elle +était avérée, relèverait assez peu l'idée de la puissance intrinsèque du +christianisme. L'auteur, du reste, ne tient pas trop à ce remède; car le +Père Souël, l'organe avoué de la vérité chrétienne dans ce roman, n'en +dit absolument rien. Il donne à René d'autres conseils, il lui prêche +d'autres maximes, plus philosophiques, ce me semble, que chrétiennes. +Tout ce qu'il dit est fort sensé, mais peu propre à nous faire +comprendre quel est, en cette matière de thérapeutique morale, le vrai +génie du christianisme. Un homme du monde n'eût guère parlé +autrement[357]. La valeur pratique de cet ouvrage me paraît donc peu +considérable, s'il faut la chercher tout entière dans ce discours du +vieux prêtre. Mais, ce discours fût-il beaucoup meilleur, qu'est-ce +qu'un discours? et quand est-ce qu'un discours a constitué la valeur +morale d'un récit? Quand le discours est nécessaire, c'est preuve que le +narrateur n'a pas su son métier. L'instruction doit ressortir des faits. +Or, dans _René_, les faits ne prouvent rien. Le Père Souël a beau dire +que la malheureuse passion et la mort d'Amélie sont le juste châtiment +de la vie errante et inutile de René: cette observation peut être fort +bonne au point de vue chrétien, au point de vue de la foi; mais tels que +nous sommes, nous avons besoin de voir le malheur naissant du mal, et le +pécheur puni par son péché. Dieu lui-même a voulu qu'il en fût ainsi; il +a laissé volontairement à nos mauvaises oeuvres la plus grande part dans +l'exécution de la sentence prononcée contre elles; et rien ne nous +empêche de croire ou plutôt tout nous entraîne à penser que la peine du +mal, ici-bas et ailleurs, sera tout entière tirée du mal lui-même, en +sorte que le dessein de miséricorde que Dieu a conçu en notre faveur se +trouve accompli tout entier dans notre régénération ou dans notre +délivrance intérieure, qui, elle-même, a pour principe la bonne nouvelle +du pardon. Dieu, qui nous connaît et qui sait ce qui nous est +nécessaire, a voulu que cette correspondance entre le mal et le malheur +fût constante, et qu'elle ne pût point nous échapper, et sous mille +formes, à mille différentes reprises, sa Parole a proclamé à l'homme la +dispensation que le passage suivant formule avec tant d'énergie: «Ta +malice te châtiera, et tes iniquités te reprendront, afin que tu saches +et que tu voies, que c'est une chose mauvaise et amère que tu aies +abandonné l'Éternel ton Dieu[358].» + +Cette providence de Dieu doit servir de modèle et de règle à la +providence, si j'ose la nommer ainsi, qu'exerce le poète dans le petit +monde de sa création. Là aussi, pour entrer dans les vues de Dieu et +pour nous satisfaire, il faut «que la malice fasse mourir le +méchant[359],» ou, en d'autres termes, que les événements naissent des +caractères; et je ne sais si l'on est assez frappé de la coïncidence de +ce précepte littéraire, si généralement, si constamment professé par les +maîtres, avec le principe de théodicée que nous venons de rappeler. Eh +bien! je n'invoque ici que la vérité littéraire, et je réclame, en +m'appuyant sur elle, contre la catastrophe de _René_, qui n'a aucune +relation naturelle avec les torts du héros. C'est du milieu du nuage, et +non des régions sereines du ciel, que la foudre devait partir. Est-ce à +dire que, dans une narration fictive, il n'y ait place que pour le +_nécessaire_ (selon le langage d'Aristote) et que le _vraisemblable_ ne +doive jamais suffire? Les accidents de fortune indépendants de notre +caractère, les malheurs indépendants de notre volonté, n'y peuvent-ils +prendre aucune place? Oui, sans doute, ils le peuvent; mais c'est à +condition qu'ils aident au développement des caractères ou à celui de +l'idée à laquelle le poème est destiné à donner un corps. La catastrophe +de _René_ n'a aucun de ces avantages. Elle ne lui apprend pas que +jusqu'alors il a été heureux et ingrat; elle ne le fait pas rougir de +son injuste tristesse; elle ne le jette ni aux pieds de son maître ni +sur le sein de son père; elle ne fait que changer sa mélancolie sombre +en un morne désespoir; et l'inévitable, la seule conclusion de cette +histoire, c'est qu'il est des infortunes pour lesquelles Dieu lui-même +ne peut rien. Il est étrange d'avoir fait d'une histoire qui conclut +ainsi, un épisode, un ornement du _Génie du Christianisme_; du +christianisme qui nous défend de croire qu'il y ait aucun abîme sans +fond, aucunes ténèbres que le rayon divin ne puisse percer, aucun vide +que Dieu ne puisse combler, aucun tombeau qu'il ne puisse ouvrir. Le +coeur humain est en révolte ouverte, éternelle, contre l'irréparable, +qui, à le bien nommer, est la douleur des douleurs: l'Évangile seul ne +connaît rien d'irréparable, et seul il a osé porter un démenti à cette +parole terrible: + + (Jupiter) diffinget, infectumque reddet, + Quod fugiens semel hora vixit[360]. + +Ce que la miséricorde anéantit n'a jamais été. Dieu, dans l'ineffable +puissance de son esprit, nous fait dater d'où il lui plaît. Il sépare de +nous ce qui fut nous-mêmes. Il crée un nouvel homme à qui l'ancien est +étranger. Il n'est pour lui ni crime ineffaçable, ni restitution +impossible, ni temps envolé sans retour, ni destruction, ni mort +d'aucune espèce; le passé n'engloutit rien: tout ce que Dieu prend sous +sa garde est éternel comme lui; et notre soif ne saurait, en y puisant +toujours, tarir son intarissable richesse: nous ne périrons que faute +d'y puiser, et nous ne manquerons à y puiser que faute d'y croire. René +n'y croit point; c'est le tort de bien d'autres; ce peut avoir été le +sien; mais était-ce là ce qu'il fallait nous montrer? est-ce là ce qu'on +nous avait promis? + +Il faut remettre à sa place l'histoire de _René_; il faut la rattacher +au poème des _Natchez_ dont primitivement elle faisait partie. Ce n'est +plus dès lors qu'une admirable peinture d'un état moral d'autant plus +digne d'être observé, que c'est dans un degré plus intense, avec un +caractère plus aigu et sous une forme plus distincte, l'état de toute la +société actuelle. Jamais le monde ne se remua davantage, ne parut +emporté par de si grandes espérances, et jamais ennui plus profond ne +fut aussi plus universel. René, Obermann, c'est le siècle; silencieux ou +bruyant, le désespoir est partout. + +L'homme, depuis sa déchéance, a deux barrières contre cet abîme; la foi +d'abord, et le préjugé, qui est une espèce de foi. Mais quel doit être +ce désespoir d'une génération qui est au-dessus des préjugés, car elle +comprend tout, et au-dessous de la foi, car elle ne conclut point? Et +comment ceux qui ont le moins de préjugés, le moins de foi, avec une +imagination très ardente et une pensée très active, ne seraient-ils pas +les représentants et les victimes privilégiées de cet ennui profond qui +n'est qu'une forme ou un prélude du désespoir et dont la conclusion +logique est le suicide? + +Quand cette disposition se complique d'orgueil, et c'est le cas presque +toujours, le mal en devient plus aigu, la catastrophe plus imminente. + +Cet état est poétique, lorsque l'âme est restée capable d'affection, +lorsqu'elle s'unit à quelque chose dans l'univers, lorsque, sans espoir +de rien atteindre, elle embrasse tout, lorsque cette vieillesse de la +pensée s'allie à quelque jeunesse de l'âme. Il résulte autant de poésie +que de douleur de ce contraste entre deux âges dans le même individu. + +Ainsi que toutes les créations poétiques, René ne se définit pas. On +saisit, on peut nommer quelques traits généraux; mais René seul, en se +montrant, se nomme tout entier. Le charme de cette personnalité tout +idéale tient précisément à ce que l'analyse cherche en vain «cette +dernière division des jointures et des moelles[361],» dont l'obscurité +impénétrable est le caractère de toute vraie personnalité. Je ne +prétends donc pas vous donner une idée complète de René en vous disant +que c'est une âme qui demande tout à l'univers, tout aux autres et rien +à soi-même; que toutes les limites importunent et pour qui la pensée +même est une limite; qui vit d'impressions, et n'accepte la vie que +comme une sorte de musique vague et mystérieuse; dont toute l'activité +intérieure n'est qu'un rêve mélodieux, magnifique et triste; dont le +malheur, arrangé avec un talent d'artiste, quoique sans préméditation, +est de la poésie pure; un être qui résonne à tous les souffles, comme +une harpe; qui n'en souffre pas moins; dont l'infortune est à la fois +réelle et imaginaire, et qui se tuera peut-être, mais en rêvant, comme +il fait tout le reste. De système, d'opinion, il n'en a point; de +passion, moins encore; une passion le sauverait. L'auteur appelle la +situation de René _le vague des passions_; on peut l'appeler ainsi, mais +c'est plutôt _la passion du vague_. Faute d'attacher son coeur à quelque +chose de ce qui est ou de ce qui peut être, ou, si l'on veut, en +aspirant à tout sans rien choisir, sans rien saisir, René se dissout +pour ainsi dire; il périt, accablé sous la multitude confuse de ses +désirs; il meurt, tout à la fois, de trop et de trop peu de vie. C'est +une victime de la poésie, non de la poésie exercée comme art, mais de la +poésie restée à l'état d'instinct et ne laissant une place à rien de ce +qui n'est pas elle. + +C'est une situation dont René ne se rend compte nulle part; car du +moment qu'il s'en rendrait compte, elle ne serait plus la même. Il la +décrit ou plutôt il la révèle involontairement en racontant ses +impressions, qui ne sont jamais que des impressions, germes obscurs, +d'où la pensée, soigneusement captivée, n'éclot jamais. Mais on connaît +le personnage, on l'a pénétré, on a vécu avec lui quand on a lu son +histoire, presque toute composée de passages comme ceux-ci: + + «Les dimanches et les jours de fête, j'ai souvent entendu, dans le + grand bois, à travers les arbres, les sons de la cloche lointaine + qui appelait au temple l'homme des champs. Appuyé contre le tronc + d'un ormeau, j'écoutais en silence le pieux murmure. Chaque + frémissement de l'airain portait à mon âme naïve l'innocence des + moeurs champêtres, le calme de la solitude, le charme de la + religion, et la délectable mélancolie des souvenirs de ma première + enfance. Oh! quel coeur si mal fait n'a tressailli au bruit des + cloches de son lieu natal, de ces cloches qui frémirent de joie sur + son berceau, qui annoncèrent son avènement à la vie, qui marquèrent + le premier battement de son coeur, qui publièrent dans tous les + lieux d'alentour la sainte allégresse de son père, les douleurs et + les joies encore plus ineffables de sa mère! Tout se trouve dans + les rêveries enchantées où nous plonge le bruit de la cloche + natale: religion, famille, patrie, et le berceau et la tombe, et le + passé et l'avenir. + + »Il est vrai qu'Amélie et moi nous jouissions plus que personne de + ces idées graves et tendres, car nous avions tous les deux un peu + de tristesse au fond du coeur: nous tenions cela de Dieu ou de notre + mère[362]». + + «Mais je me lassai de fouiller dans des cercueils, où je ne remuais + trop souvent qu'une poussière criminelle. Je voulus voir si les + races vivantes m'offriraient plus de vertus, ou moins de malheurs + que les races évanouies. Comme je me promenais un jour dans une + grande cité, en passant derrière un palais, dans une cour retirée + et déserte, j'aperçus une statue qui indiquait du doigt un lieu + fameux par un sacrifice. Je fus frappé du silence de ces lieux; le + vent seul gémissait autour du marbre tragique. Des manoeuvres + étaient couchés avec indifférence au pied de la statue, ou + taillaient des pierres en sifflant. Je leur demandai ce que + signifiait ce monument: les uns purent à peine me le dire, les + autres ignoraient la catastrophe qu'il retraçait. Rien ne m'a plus + donné la juste mesure des événements de la vie, et du peu que nous + sommes. Que sont devenus ces personnages qui firent tant de bruit? + Le temps a fait un pas, et la face de la terre a été + renouvelée[363].» + + «Un jour j'étais monté au sommet de l'Etna, volcan qui brûle au + milieu d'une île. Je vis le soleil se lever dans l'immensité de + l'horizon au-dessous de moi, la Sicile resserrée comme un point à + mes pieds, et la mer déroulée au loin dans les espaces. Dans cette + vue perpendiculaire du tableau, les fleuves ne me semblaient plus + que des lignes géographiques tracées sur une carte; mais tandis que + d'un côté mon oeil apercevait ces objets, de l'autre il plongeait + dans le cratère de l'Etna, dont je découvrais les entrailles + brûlantes entre les bouffées d'une noire vapeur.» + + «Un jeune homme plein de passions, assis sur la bouche d'un volcan, + et pleurant sur les mortels dont à peine il voyait à ses pieds les + demeures, n'est sans doute, ô vieillards, qu'un objet digne de + votre pitié; mais quoi que vous puissiez penser de René, ce tableau + vous offre l'image de son caractère et de son existence: c'est + ainsi que toute ma vie j'ai eu devant les yeux une création à la + fois immense et imperceptible, et un abîme ouvert à mes + côtés[364].» + + «Je me trouvai bientôt plus isolé dans ma patrie que je ne l'avais + été sur une terre étrangère. Je voulus me jeter pendant quelque + temps dans un monde qui ne me disait rien et qui ne m'entendait + pas. Mon âme, qu'aucune passion n'avait encore usée, cherchait un + objet qui pût l'attacher; mais je m'aperçus que je donnais plus que + je ne recevais. Ce n'était ni un langage élevé, ni un sentiment + profond qu'on demandait de moi. Je n'étais occupé qu'à rapetisser + ma vie, pour la mettre au niveau de la société. Traité partout + d'esprit romanesque, honteux du rôle que je jouais, dégoûté de plus + en plus des choses et des hommes, je pris le parti de me retirer + dans un faubourg pour y vivre totalement ignoré[365].» + + Hélas! j'étais seul, seul sur la terre! Une langueur secrète + s'emparait de mon corps. Ce dégoût de la vie que j'avais pressenti + dès mon enfance revenait avec une force nouvelle. Bientôt mon coeur + ne fournit plus d'aliment à ma pensée, et je ne m'apercevais de mon + existence que par un profond sentiment d'ennui.» + + «Je luttai quelque temps contre mon mal, mais avec indifférence et + sans avoir la ferme résolution de le vaincre. Enfin, ne pouvant + trouver de remède à cette étrange blessure de mon coeur qui n'était + nulle part et qui était partout, je résolus de quitter la + vie[366].» + +Il se pourrait qu'après la lecture de ces morceaux, on éprouvât pour +René plus de sympathie que de pitié. Il y a sans doute un charme +décevant, mais un charme bien puissant dans la peinture de cette +situation. Le vague a toujours eu un faux air d'infini, et sous plus +d'un rapport les limites nous font peur. Nous désirons tout ensemble et +nous craignons de connaître, parce que si, dans un sens, la connaissance +nous étend, dans un autre elle nous resserre. Le dernier mot, quel qu'il +soit, nous fait peur, comme étant le dernier. Il nous semble, pour le +moins, que la certitude fera disparaître la poésie, qui n'est autre +chose que la spontanéité et la liberté de l'esprit humain; sous les +notes de cette musique rêveuse, nous ne voulons lire aucunes paroles; +que dis-je? il nous semble que le christianisme, avec ses lumineuses +solutions, est venu inscrire notre vie dans un horizon clair, dur et +froid, et nous lui en voulons, esprits énervés que nous sommes, d'avoir +uni la précision à la grandeur. Il est peut-être digne de remarque que +la même époque où le besoin de précision se prononce si vivement dans +toutes les sphères de la science, ait vu éclore une poésie, précise +aussi, je le veux, dans sa partie technique, mais toute pénétrée, au +fond, de l'esprit de _René_. Elle se donne l'air d'aspirer à la +certitude; mais, en cela, elle se ment à elle-même; elle feint une +impatience qu'elle n'a pas; si le doute est une souffrance, elle aime +cette souffrance, et l'état dont elle se plaint est si poétique qu'elle +ne voudrait pas n'avoir plus à se plaindre. + +J'insisterais moins sur le péril, si je sentais moins le charme. Ce +charme est bien puissant. Il le serait beaucoup moins si l'auteur avait +eu réellement l'intention qu'après coup il a imposée à son oeuvre. Rien +de plus spontané et, pour ainsi dire, de plus involontaire que _René_; +c'est un moment dans la vie de l'écrivain; ou, ce qui revient au même +peut-être, c'est un de ses rêves. Il n'invente pas une situation, il la +subit. Rien n'a été conçu _a priori_, logiquement construit, rien ne +sort de l'esprit, tout découle de l'âme. Ce que le contingent ou +l'individuel a de saisissant ajoute ici son intérêt à celui du +nécessaire et de l'universel; en un mot, René n'est pas tel ou tel +caractère connu et classé, c'est René; son nom peut seul le définir. +Joignez-y la noble aisance du langage, ce mouvement flexible et ressenti +(c'est ainsi que Buffon caractérise celui du cygne sur les eaux), la +mélodie des sons, et ce qu'on a heureusement appelé la mélodie des +couleurs, l'extrême simplicité de la fable, enfin le pathétique terrible +et douloureux du dénoûment, vous comprendrez sans peine que les quelques +pages de _René_, quand M. de Chateaubriand n'en aurait point écrit +d'autres, suffisent pour défendre son nom contre l'oubli. On peut avoir +beaucoup vieilli, par les années et par le coeur; mais on aurait dépassé +la vieillesse même, quand on pourrait relire sans émotion les paroles de +Saint-Preux à Meillerie: «Julie, éternel charme de ma vie...» et cette +page de _René_: + + «Je ne sais ce que le ciel me réserve, et s'il a voulu m'avertir + que les orages accompagneraient partout mes pas. L'ordre était + donné pour le départ de la flotte; déjà plusieurs vaisseaux avaient + appareillé au baisser du soleil; je m'étais arrangé pour passer la + dernière nuit à terre, afin d'écrire ma lettre d'adieux à Amélie. + Vers minuit, tandis que je m'occupe de ce soin, et que je mouille + mon papier de mes larmes, le bruit des vents vient frapper mon + oreille. J'écoute; et au milieu de la tempête, je distingue les + coups de canon d'alarme, mêlés au glas de la cloche monastique. Je + vole sur le rivage où tout était désert, et où l'on n'entendait que + le rugissement des flots. Je m'assieds sur un rocher. D'un côté + s'étendent les vagues étincelantes, de l'autre les murs sombres du + monastère se perdent confusément dans les cieux. Une petite lumière + paraissait à la fenêtre grillée. Était-ce toi, ô mon Amélie, qui, + prosternée au pied du crucifix, priais le Dieu des orages + d'épargner ton malheureux frère! La tempête sur les flots, le calme + dans ta retraite; des hommes brisés sur des écueils, au pied de + l'asile que rien ne peut troubler; l'infini de l'autre côté du mur + d'une cellule; les fanaux agités des vaisseaux, le phare immobile + du couvent; l'incertitude des destinées du navigateur, la vestale + connaissant dans un seul jour tous les jours futurs de sa vie; + d'une autre part, une âme telle que la tienne, ô Amélie, orageuse + comme l'Océan; un naufrage plus affreux que celui du marinier: tout + ce tableau est encore profondément gravé dans ma mémoire. Soleil de + ce ciel nouveau, maintenant témoin de mes larmes, échos du rivage + américain qui répétez les accents de René, ce fut le lendemain de + cette nuit terrible qu'appuyé sur le gaillard de mon vaisseau, je + vis s'éloigner pour jamais ma terre natale! Je contemplai longtemps + sur la côte les derniers balancements des arbres de la patrie, et + les faîtes du monastère qui s'abaissaient à l'horizon[367].» + +L'attendrissement qu'on éprouve à la lecture de ce passage et de _René_ +tout entier, est-il bon? est-il salutaire? est-ce cette pitié épurée, +spiritualisée, la seule que permet Aristote, d'accord, sans s'en douter, +avec une plus haute sagesse? Il n'est pas besoin, Messieurs, que je +réponde à votre place. Vous êtes tous, j'en suis sûr, de l'avis du Père +Souël, et vous sauriez bien tourner contre le poète les reproches qu'il +fait adresser à son héros. Il y a une mélancolie égoïste et vaniteuse, +une tristesse selon le monde, qui conduit à la mort; l'auteur de _René_ +ne la rend-il pas intéressante, ne la fait-il pas aimer? C'est toute la +question; je ne veux que l'avoir posée. + +René, dit-on, a plusieurs frères dans le monde des créations +littéraires: Werther est son aîné, Obermann et Adolphe ses cadets. Ils +sont tous, je le crois, de la même famille; Obermann et René sont seuls +de la même branche. + +Ce qu'ils ont, tous quatre, de commun entre eux, est d'une nature très +générale. Ils sont tous atteints de cette _paresse de coeur_, qui peut se +joindre à une grande activité de l'esprit et du corps, et qu'on a raison +de considérer comme une des plus profondes racines du mal moral. Ils +n'ont ni la foi, qui lie à Dieu, ni le devoir, qui lie aux hommes, ni le +préjugé, qui nous lie à nous-mêmes. + +Mais, du reste, Werther n'est qu'un Saint-Preux allemand et bourgeois, +amoureux d'une Julie à peu près irréprochable, et qui se tue après avoir +découvert que cette femme qui ne peut être à lui, répond à son amour. + +Werther a été dangereux, dit-on. Il faut qu'on nous l'assure. En tout +cas, il ne l'est plus aujourd'hui. On se tue bien encore, mais on ne se +tue plus par amour. C'est à d'autres passions qu'appartient désormais ce +déplorable honneur. Valons-nous moins, valons-nous mieux, depuis que +l'amour ne dispose plus de notre vie? Cette question ne serait pas sans +intérêt. + +Werther est d'une vérité parfaite, mais un peu commune. La pitié qu'il +inspire est mêlée de peu de respect. Mais il aime de bonne foi, c'est un +caractère simple, une âme bonne. On ne peut suivre sa vie et le cours de +ses pensées sans être douloureusement ému. Son malheur est de n'avoir +pas assez de force pour employer toute sa raison; car il a de la raison, +il en a beaucoup. Je donnerais, pour ce qui me concerne, son histoire +tout entière pour cette seule phrase sortie de sa bouche: + + «Si nous avions le coeur ouvert à jouir chaque jour du bien que + chaque jour nous apporte, nous serions par là-même en état de + supporter notre mal à mesure qu'il nous est envoyé.» + +_Adolphe_ est un des livres les plus spirituels qu'on ait écrits. Cet +esprit est celui de notre époque. Les grands hommes du grand siècle n'en +avaient pas tant. Ils étaient plus profonds et plus riches que nous, +quoique nous ayons un faux air de l'être davantage; mais décidément +notre siècle a plus d'esprit monnayé, plus de cet esprit qui naît de la +décomposition de toutes choses: ne sait-on pas qu'en se putréfiant +certaines substances deviennent lumineuses? Le travail de décomposition +qui multiplie les aspects et les reflets, vaut-il ces grandes vues, ces +pensées simples, qu'on appelait alors de l'esprit et même du bel esprit? + +L'esprit d'Adolphe est arrivé à l'autre côté de tout: beaucoup des plus +sardoniques et des plus désabusés se trouveraient naïfs à côté de lui. +On dit de certaines gens qu'on ne voudrait pas se trouver seul avec eux +au coin d'un bois: on a peur aussi de se trouver _seul_ avec un esprit +comme celui-là, et la peur augmente avec le plaisir. Ce n'est pas, comme +dans _René_, le personnage qui est dangereux, mais l'auteur. René nous +gagne à sa maladie par le contact, par le simple regard; Adolphe, homme +personnel et faible comme tant d'autres, n'excite ni sympathie ni +enthousiasme; mais le livre entier est d'une tristesse sèche et d'une +vérité dure qui font mal à l'âme. Corinne, dont Adolphe est une +variante, n'est pas aussi douloureuse. Elle nous attendrit. Adolphe nous +déchire. Quelque chose, après la lecture de _Corinne_, reste encore +debout dans notre âme; après _Adolphe_, rien; et la devise de l'enfer de +Dante pourrait servir d'épigraphe à cette histoire. C'est un terrible +signe du temps, que des romans comme _Adolphe_ soient nos véritables +tragédies. Celles dont on nous affligeait jadis exerçaient notre pitié; +à la lecture de celles-ci, c'est nous-mêmes que nous prenons en pitié, +et, ce qui est pire, en dégoût; ce n'est plus sympathie, mais souffrance +personnelle; toute espèce de foi ou d'espérance est morte; et +l'impitoyable attention que l'écrivain a mise à écarter tout idéal, est +une aggravation de peine à laquelle on ne se résout pas. + +Au fait, si c'était un livre moral que celui qui ne laisse aucune place +à l'espérance, _Adolphe_ serait un livre moral. Ce n'était pas la +première fois qu'on représentait cette alliance d'égoïsme et de +sensibilité qui caractérise le héros de ce livre; cette combinaison se +trouve impliquée dans une foule de créations poétiques ou romanesques; +cette combinaison est le fond même des caractères passionnés: mais elle +est à la base même du roman d'_Adolphe_; elle en est, sinon l'idée mère, +du moins un élément principal; la rencontre d'un tel caractère avec une +situation comme celle d'Ellénore doit produire les résultats que le +livre a retracés; ou, si l'on veut, on dira qu'une femme comme Ellénore +doit développer dans un homme comme Adolphe ce caractère complexe qui +est celui de tant d'hommes, mais plus particulièrement le sien. C'était +déjà, si ma mémoire ne m'est pas trop infidèle, l'idée de +_Caliste_[368]: c'est aussi, avec des différences considérables, l'idée +de _Corinne_: du côté de l'homme, la passion sans dévouement; du côté de +la femme, l'abandon d'un dévouement absolu, ou sans la barrière du +respect. Cette conception étant vraie serait morale, si l'on pouvait +appeler moral ce qui a pour conclusion le désespoir, j'entends le +désespoir moral. + +Quoi qu'il en soit, Adolphe, c'est-à-dire l'homme sensible, mais +égoïste, faible et sans principes, Adolphe n'est point René. C'est +Obermann qui est René, mais René en prose. Le sermon du Père Souël leur +conviendrait à tous les deux; seulement Obermann ne l'écouterait pas. +René discute peu, Obermann discute sans cesse. René est mélancolique, +Obermann est spéculatif. René a des impressions, Obermann a des +opinions. L'un est emporté par la passion du vague, l'autre par +l'indépendance de la pensée; il ne veut pas même être lié à sa pensée; +il réclame hautement le droit de se contredire; il n'y a selon lui que +les hommes sans sincérité qui ne se contredisent jamais. Dans le vague, +ce qu'aime René, c'est l'immensité; ce que cherche Obermann, c'est la +liberté. Tous deux sont épris de la nature, car elle captive les +imaginations qu'aucun intérêt n'a fixées, ni contenues; mais Obermann +cherche à s'agrandir avec la nature, René s'en laisse enivrer; +l'admiration de l'un est plus contemplative, celle de l'autre est plus +tendre. Obermann jouit, René est subjugué. René cherche une âme +sympathique au sein de la nature; cette force vivante (_natura +naturans_) est le seul dieu d'Obermann qui lui refuse tout autre nom. +Obermann est ennuyé sans être triste; la tristesse, chez René, domine +l'ennui: et, pour achever en deux mots, le second se fait aimer, tandis +qu'on n'éprouve aucun sentiment pour le premier, et qu'on sent qu'il ne +lui en est dû aucun. Le volume qui porte le nom d'_Obermann_ n'est +qu'une suite de pages remarquables, _René_ est un livre. Il y a de l'art +dans l'un, l'autre est une oeuvre d'art. Enfin, _Obermann_ peut renfermer +numériquement plus de pensées, plus de vues; mais _Obermann_ est l'oeuvre +d'un homme d'esprit, et _René_ celle d'un talent consommé. L'un est une +création immortelle, il n'y a nulle création dans l'autre. + +Tous deux sont dangereux, un seul est mauvais: est-ce le mauvais qui est +le plus dangereux? On a pu hésiter avant de répondre. Ceux qui auront la +force de _traverser Obermann_ arriveront peut-être à des convictions +mieux fondées, plus affermies; mais le plus grand nombre ne le +traverseront pas, et pour ceux-là il sera funeste. _René_, avec ce divin +baume de poésie dont il ruisselle, guérira peut-être quelques-unes des +plaies qu'il aura ouvertes. La rêverie, à tout prendre, vaut mieux +encore que la sécheresse d'un scepticisme ergoteur. + +_Obermann_ devait être long, précisément parce que ce n'est pas un +livre; toutefois j'ai peine à lui pardonner sa longueur. Ce n'est pas +qu'un livre sur l'ennui ne puisse être très amusant, miss Edgeworth l'a +prouvé; mais tout l'esprit du monde ne saurait empêcher que la +description prolongée d'un ennui peint d'après nature ne soit une chose +ennuyeuse. Je me rappelle à ce propos quelques vers assez peu connus sur +Young, l'auteur des _Nuits_: + + Que de l'homme si fier, sur son humble pelouse, + La majesté des cieux abaisse la hauteur, + J'en conviens; mais il faut être Anglais et docteur + Pour pleurer là-dessus deux volumes in-douze. + +Passe encore de pleurer deux volumes in-douze, mais bâiller deux volumes +in-octavo, en vérité c'est trop. L'ennui produit l'ennui; et tout +l'esprit de l'auteur ne nous vaut qu'une commutation de peine; au lieu +de l'ennui, c'est de l'impatience et presque de l'irritation. Je ne fais +entrer pour rien dans cet inévitable effet l'affreuse saveur d'athéisme +dont tout ce livre est saturé; mais c'est pourtant encore un grand +défaut. Nul autre que Dieu ne peut faire un crime à qui que ce soit de +n'être pas chrétien; mais l'irréligion absolue, l'impiété est un odieux +travers. L'athéisme n'est pas mauvais seulement, il est fort laid, et +par conséquent rien n'est moins littéraire. Encore peut-il se trouver de +la poésie dans une impiété désespérée, furieuse; mais les négations +froides et méprisantes de M. de Sénancour sont au-dessous de la prose +elle-même. + +On doit savoir gré d'une chose à l'auteur, c'est que, digne de peu de +sympathie, il n'en réclame aucune. C'est quelque chose. On ne l'a pas +pris au mot. On lui a accordé ce qu'il ne demandait point, on est allé +jusqu'à l'enthousiasme. De l'enthousiasme pour Obermann, comprenez-vous +cela? Mais il est de fait que l'égoïsme (ou l'égotisme si l'on veut), +soutenu de quelque esprit et de beaucoup d'assurance, est à peu près sûr +de nous plaire, à nous qui, dans la société, nous éloignons avec dégoût +de ces parleurs dont l'égoïsme arrogant ne laisse jamais la parole au +nôtre. Qu'au lieu de parler, ils écrivent, ils impriment; qu'ils élèvent +leur bavardage à la dignité du volume; qu'ils répandent sur l'insipidité +de leurs communications le sel de leur imagination, l'intérêt de la +vérité, nous suivrons avec une attention palpitante jusqu'à l'histoire +de leurs digestions; et chose merveilleuse, notre égoïsme même nous +attache à la peinture du leur. + +J'ai eu tort peut-être de pousser si loin le parallèle entre deux livres +si inégaux. Je n'ajouterai pas à ce tort celui de vous parler de leurs +imitateurs. Triste et nombreuse postérité! Que d'infortunés, que +d'ennuyés sont venus, à l'instar d'Obermann et de René, faire appel à +notre compassion! Bien vainement, il est vrai! Pourtant si l'on doit +juger par l'ennui qu'ils répandent de celui qu'ils ont éprouvé, ils +avaient droit à notre pitié. + +Parlons plutôt d'un livre qui n'est guère moins admirable que _René_ et +qui, au point de vue d'une opposition directe, en est le _pendant_ +naturel. M. de Maistre, en écrivant _le Lépreux_, a d'autant mieux +réfuté _René_ qu'il n'y songeait pas, et que cette réfutation est une +histoire, un tableau. René est un heureux qui cherche un malheur, et qui +finit par le rencontrer, mais inutilement. Le Lépreux est un infortuné à +qui tout manque, même un nom, et auquel, en fait d'infortune, rien n'a +été refusé sinon l'impossible (car il est admirable que tandis que le +cumul de toutes les félicités est absolument impossible, la réunion de +toutes les infortunes ne l'est pas). Le Lépreux, ainsi que René, a une +soeur, mais malheureuse du même malheur que lui; et pour qu'ils puissent +sentir l'excès de leur disgrâce, ils sont privés de la vue et des +consolations l'un de l'autre. Le Lépreux, à force de malheur, arrive, +comme René, à force d'ennui, à la tentation du suicide. Ici +rappelez-vous, Messieurs, un mot terrible du Père Souël à René: «S'il +faut dire ici ma pensée, je crains que, par une épouvantable justice, un +aveu sorti du sein de la tombe n'ait troublé votre âme à son tour.» +C'est un mot _sorti de la tombe_, un mot de sa soeur morte, qui porte la +consolation et fait naître la paix dans l'âme du Lépreux. Et comment? En +le faisant rentrer et s'asseoir au foyer de cette religion divine qui ne +connaît pas, qui nie hautement _l'irréparable_, et qui offre à l'homme +dépouillé de tous les biens à la fois, la santé, la jeunesse, la beauté, +la liberté, l'éternité de l'amour. Ces deux chefs-d'oeuvre, _René_ et _le +Lépreux_ sont inséparables dans ma pensée; _René_ a pris dans le _Génie +du Christianisme_ la place qui appartenait au _Lépreux_, et il est +pénible d'ajouter qu'on serait étonné, dans plus d'un sens, d'y +rencontrer _le Lépreux_. + + + + +CHAPITRE CINQUIÈME + +Le Génie du Christianisme. II. + + +La dernière partie du _Génie du Christianisme_, intitulée _Culte_, +traite, sous ce titre beaucoup trop étroit, de toutes les manifestations +et de toutes les oeuvres de la religion chrétienne, en dehors du domaine +de la littérature et des arts. Ce volume n'est pas exempt des défauts +graves qui déparent les trois premiers. C'est toujours, sous le nom du +christianisme, le catholicisme exclusivement. L'auteur ne porte point au +compte de la religion chrétienne ce que les communions dissidentes ont +produit de grand et de pur. Il avait réclamé Milton: il n'a garde de +réclamer Guillaume Penn, Franke, Howard. En revanche il grossit de mille +accessoires de hasard le trésor du catholicisme. Toute la couche de +superstitions populaires dont la lente alluvion des temps a pu recouvrir +le dogme catholique, lui est ajoutée sans discernement, sans hésitation; +et ce n'est pas du christianisme seulement, mais du catholicisme +lui-même, qu'on pourrait dire, en lisant ce volume: + + Miraturque novas frondes et non sua poma[369]. + +Heureusement encore qu'il y a, dans cette dernière partie, peu de +théologie proprement dite; car le peu qu'en a mis l'auteur est très +superficiel et très hasardé. Voyez, par exemple, ce qu'il dit du +sacrifice et sur quelle étrange pétition de principe il se fonde pour +affirmer que le catholicisme lui seul a un culte: + + «Il y a un argument si simple et si naturel, en faveur des + cérémonies de la messe, que l'on ne conçoit pas comment il est + échappé aux catholiques dans leurs disputes avec les protestants. + Qu'est-ce qui constitue le culte dans une religion quelconque? + C'est le _sacrifice_. Une religion qui n'a pas de sacrifice, n'a + pas de culte proprement dit. Cette vérité est incontestable, + puisque chez les divers peuples de la terre les cérémonies + religieuses sont nées du sacrifice, et que ce n'est pas le + sacrifice qui est sorti des cérémonies religieuses. D'où il faut + conclure que le seul peuple chrétien qui ait un culte est celui qui + conserve une immolation[370].» + +Il serait singulier qu'un argument _si simple et si naturel_, au dire de +l'auteur, fût échappé (ou plutôt eût échappé) à tous les controversistes +catholiques, lui seul excepté. Peut-être qu'en effet il ne leur a point +échappé, mais qu'ils ne l'ont pas trouvé si simple et si naturel. Ils +ont pu affirmer la perpétuité de l'immolation; mais probablement ils +auraient jugé imprudent de prétendre qu'un culte où le sacrifice +personnel de Jésus-Christ est remplacé et continué par le sacrifice +intérieur des âmes qui lui sont unies et soumises n'a point le caractère +et la valeur d'un culte. Ils savaient mieux que l'illustre poète ce +qu'on peut dire et ce qu'il faut taire, et nous avons souvent pensé +qu'il y a eu autant de politique, pour le moins, que de conviction dans +l'unanimité de leurs applaudissements[371]. + +Peut-être, en revanche, ne trouvèrent-ils rien de téméraire dans +l'empressement avec lequel notre auteur relevait la magnificence +extérieure de leur culte, dans son habileté à suppléer la conviction +sérieuse et l'émotion du coeur par l'éblouissement, dans cette +perpétuelle fantasmagorie dont ils tirent eux-mêmes un trop bon parti +pour reprocher à M. de Chateaubriand l'usage qu'il en fait. Quant à +nous, en rendant justice à tout ce qu'il y a de vrai, de touchant, de +sérieux, de fortement ou de finement pensé dans cette dernière partie de +l'ouvrage, nous accusons franchement l'écrivain d'y avoir multiplié les +prestiges, d'avoir parlé à l'imagination beaucoup plus qu'à la raison, +d'avoir fait bien moins ressortir la beauté morale que la beauté +poétique des oeuvres et des institutions dont il nous fait l'éloge. Après +quoi, nous n'avons pas besoin d'un effort pour dire que les pages +éloquentes ou charmantes abondent dans ce dernier volume, et que pour +s'épargner des omissions injustes il faudrait tout citer. Ce n'est donc +pas comme seuls dignes d'être distingués, mais comme nous ayant plus +vivement frappé et se présentant le plus souvent à notre mémoire, que +nous indiquons le chapitre sur les _Tombeaux chrétiens_[372], le morceau +sur les sépultures de _Saint-Denis_[373], tout le livre des +_Missions_[374] et notamment le chapitre plus séduisant que sincère sur +les _Missions du Paraguay_[375], enfin cette belle page sur le +Saint-Bernard, écrite par l'auteur sous sa meilleure inspiration et dans +son ton le plus vrai, le meilleur. Donnons-nous le plaisir de la relire: + + «Mais le voyageur des Alpes n'est qu'au milieu de sa course. La + nuit approche, les neiges tombent; seul, tremblant, égaré, il fait + quelques pas, et se perd sans retour. C'en est fait, la nuit est + venue: arrêté au bord d'un précipice, il n'ose ni avancer, ni + retourner en arrière. Bientôt le froid le pénètre, ses membres + s'engourdissent, un funeste sommeil cherche ses yeux; ses dernières + pensées sont pour ses enfants et son épouse! Mais n'est-ce pas le + son d'une cloche qui frappe son oreille à travers le murmure de la + tempête, ou bien est-ce le _glas_ de la mort, que son imagination + effrayée croit ouïr au milieu des vents? Non: ce sont des sons + réels, mais inutiles! car les pieds de ce voyageur refusent + maintenant de le porter... Un autre bruit se fait entendre; un + chien jappe sur les neiges, il approche, il arrive, il hurle de + joie: un solitaire le suit. + + »Ce n'était donc pas assez d'avoir mille fois exposé sa vie pour + sauver des hommes et de s'être établis pour jamais au fond des plus + affreuses solitudes? Il fallait encore que les animaux même + apprissent à devenir l'instrument de ces oeuvres sublimes, qu'ils + s'embrasassent, pour ainsi dire, de l'ardente charité de leurs + maîtres, et que leurs cris sur le sommet des Alpes proclamassent + aux échos les miracles de notre religion[376].» + +Avec tous ses défauts, le _Génie du Christianisme_, dont la publication +est le plus grand événement littéraire du demi siècle qui vient de +s'écouler, est une oeuvre littéraire d'une haute valeur. Elle restera +pour prouver deux choses: la magie du talent et la puissance de +l'individualité. Si je dis la magie du talent, c'est que ce mot de +_magie_ est le seul qui exprime bien la manière dont M. de Chateaubriand +agit sur ses lecteurs. Le mot même de _charme_ dont le sens primitif est +exactement le même, est insuffisant. Lorsque, en dépit de la raison qui +proteste, et du goût qui murmure, on se livre, sans savoir comment, aux +imaginations de l'écrivain, lorsque, se sentant séduit, on sent aussi +qu'on veut l'être, ou que du moins on diffère la résistance et l'on +ajourne la victoire, lorsque, parfaitement dupe, on se l'avoue en +souriant, car on est bien aise de l'être, il y a _magie_ sans doute, et +la véritable, la seule magie que l'homme puisse exercer. Mais ne croyez +pas que l'homme puisse l'exercer sans l'avoir subie, et que l'on puisse +être enchanteur à moins, d'abord, d'avoir été enchanté. Il n'est tel, +pour tromper, qu'un honnête trompeur. Tel est, si vous me permettez de +le dire, l'incomparable magicien que nous étudions. Honnête, qui l'est +plus que l'auteur du _Génie du Christianisme_? Où faut-il chercher, si +ce n'est en lui, le type du parfait honneur? Mais enfin, prendre des +couleurs pour des raisons, son imagination pour sa conscience, et son +esprit pour son coeur, mêler incessamment la question du vrai et celle du +beau, s'enivrer de la poésie qu'exhalent les grands souvenirs et les +grands spectacles, sans trop s'inquiéter des remontrances d'une raison +très saine, au fond, et aussi solide qu'élevée, c'est ce que fait +constamment l'auteur du _Génie du Christianisme_, et ce que les lecteurs +les plus favorables ne peuvent s'empêcher de remarquer. M. de +Chateaubriand a fait pour le christianisme ce qu'il a fait pour la +Restauration; il les a dotés l'un et l'autre d'une poésie; mais la +Restauration lui a plus d'obligation que le christianisme. Elle y +gagnait tout: et heureuse eût-elle été si, belle des charmes que lui +prêtait le splendide talent de son poète, elle eût voulu aussi être +forte des conseils que lui offrait sa sagesse: mais que sait-on s'il +pouvait la conseiller après l'avoir enivrée? Quant à la religion, elle y +gagnait moins; et sans prétendre qu'elle y perdait tout, j'oserai bien +dire qu'elle avait moins à gagner qu'à perdre à cette noble et +magnifique parodie dont elle est l'objet dans le _Génie du +Christianisme_. La vérité simple et touchante de quelques parties de ce +grand ouvrage ne lutte pas avec avantage contre le fantastique et le +faux qui, à notre avis, y dominent. Le livre renferme des choses graves; +mais dans son ensemble, il manque de gravité. Il a mille beautés, il n'a +pas, en général, celle qui lui est propre: et le jugement que nous +portons ici est tout littéraire; car il ne s'agit point de décider si le +christianisme est vrai, mais s'il y a convenance entre le christianisme, +tel que chacun peut le connaître, et la manière dont M. de Chateaubriand +en a tracé l'apologie; or ce jugement est du ressort de tous les +lecteurs, et très indépendant de leurs convictions en matière de +religion. + +Mais enfin, vérité ou magie, conviction ou système, prose ou poésie, +n'importe, le _Génie du Christianisme_ forme, en un sens du moins, un +tout bien lié, un tout compact, dont l'auteur lui-même est la vivante +unité. Quelle que puisse être l'incohérence des éléments du système, ils +se sont unis, fondus, ou plutôt merveilleusement organisés dans l'âme +poétique de l'auteur. Ce qui, comme système, eût été discordant, est un, +est harmonieux comme poème: le _Génie du Christianisme_ est un poème; et +c'est ici qu'il faut revenir sur cette puissance d'individualité dont je +parlais il y a quelques moments. Un système, encore qu'il ait été conçu, +construit par un seul homme, appartient dans un sens à tout le monde; +car c'est une oeuvre de logique, et la logique n'a rien d'individuel; +mais cette sorte de système qu'on appelle un _poème_, n'appartient, ne +peut appartenir qu'à une personne unique. C'est là que l'individualité +doit triompher; d'elle seule dépend l'unité de l'oeuvre: plus +l'individualité est puissante, plus l'unité intérieure est forte, et +cette unité intérieure est, au point de vue littéraire, la vérité même. +Tout ce qui est assemblé du dehors, tout ce qui n'a pas été attiré du +dedans par une sorte d'aimant moral, puis réuni, résumé par cette force +vivante; tout ce qui, au lieu de croître comme une plante, a été +construit comme un édifice, ne peut avoir, poétiquement, aucune vérité. +Et en revanche (chose merveilleuse, triomphe éclatant de la personnalité +humaine!) des éléments que la raison ne rapprochait pas, et dont la +réunion manque de vérité objective, obtiennent une sorte d'unité et une +sorte de vérité dans l'âme du poète, qui les lie les uns aux autres par +des liens inconnus. M. de Chateaubriand n'a fait presque, sous des +formes et sous des noms très divers, que des poèmes, parmi lesquels les +plus involontaires ne sont peut-être pas les moins parfaits; et quoique +jamais, à l'en croire, il n'ait été poète qu'en attendant mieux, jamais, +en devenant quelque chose de mieux, il n'a cessé d'être poète. La +poésie, dont il s'est bien gardé d'introduire indiscrètement le langage +dans les affaires, l'a accompagné partout, a traversé avec lui toutes +les situations: et sur ce rivage solitaire où l'a laissé, en se +retirant, le flot de la politique, nous le retrouvons seul avec elle, +seul, disons-nous, à moins qu'une foi mûrie par les années et +l'adversité ne soit l'inspiration du livre nouveau qu'on nous +promet[377], livre qui, dans ce cas, terminerait bien dignement la +carrière qu'ouvrit, il y a quarante années, l'histoire de Chactas et +d'Atala. Qu'il s'en défende ou non, M. de Chateaubriand est surtout +poète, le poète qu'attendait le dix-neuvième siècle, le père de toute la +poésie que notre siècle a vu éclore, celui dont le nom ne convient pas +moins que celui d'Homère dans ces beaux vers de Rousseau: + + À la source d'Hippocrène Homère ouvrant ses rameaux, S'élève comme + un vieux chêne Entre de jeunes ormeaux[378]. + +Je m'abstiens de rechercher jusqu'à quel point et dans quel sens le +livre de M. de Chateaubriand a pu modifier les convictions +philosophiques des hommes de son temps. Il est plus facile et moins +hasardeux d'apprécier l'influence littéraire de ce livre fameux. Avant +tout, il a été, pour les poètes, pour les artistes, une riche palette, +où les plus habiles n'ont pas été les moins empressés à venir tremper +leur pinceau; il a, non pas le premier, mais avec le plus grand succès, +donné l'exemple d'appliquer la couleur locale aux tableaux que +l'imagination emprunte aux souvenirs de l'histoire; il a reporté avec +empire les esprits aux sources du romantisme et de la poésie classique, +vers le moyen âge et vers l'antiquité grecque; il a réveillé le goût des +études historiques, en faisant entrevoir de combien de poésie, de +combien d'émotions et de jouissances nous privaient nos préjugés en +histoire: non pas qu'il soit lui-même exempt de préjugés, non pas que sa +couleur soit toujours vraie; son moyen âge est de fantaisie; sa +prédilection pour le passé n'est guère qu'une hallucination poétique, +dont, sans se rétracter formellement, il a fait justice plus tard[379]; +mais il a réveillé des souvenirs éteints, il a piqué la curiosité par la +séduction, quelquefois trompeuse, de son coloris; la foule a, sur ses +pas, remonté le courant des âges; la nation s'est informée de ses +origines: ce poète a produit des historiens. Enfin, le _Génie du +Christianisme_ a modifié la langue elle-même; il l'a enrichie de mots et +de formes, dont plusieurs étonnèrent à leur apparition, et furent +ensuite couramment employés par ceux qu'ils avaient le plus étonnés. La +langue littéraire de nos jours est tout étincelante des épithètes, des +métaphores, des associations de mots, dont M. de Chateaubriand l'a +dotée. Dans le style, il a répandu des teintes plus vives, et introduit, +si j'ose parler ainsi, le spectacle. On avait jadis outré le mouvement; +on a prodigué la couleur. La sobriété de l'ancien style français a +disparu sans retour; mais le _Génie du Christianisme_ a maintenu la +grâce de ses mouvements, la fermeté de son attitude, la noble simplicité +de ses allures. La phrase de M. de Chateaubriand, avec une intention +musicale un peu trop marquée, un rythme quelquefois trop prononcé, est +pourtant bien la phrase française, nette, prompte, élastique. Mais, au +total, c'en est fait, je ne dirai pas de la candeur du dix-septième +siècle, mais de la simplicité de diction du dix-huitième. Le _Génie du +Christianisme_ a créé une nouvelle tradition. L'esprit français saura +bien, dans cette voie moderne, se restreindre et se réprimer; mais tout +nous entraîne vers le luxe et vers la fantaisie, et si la langue de +notre époque ressemblait à celle du grand siècle, elle ne ressemblerait +pas au nôtre. La France du dix-neuvième siècle est bien toujours la +France; mais c'est la France du dix-neuvième siècle que le poète semble +avoir caractérisée d'avance lorsqu'il a dit, en parlant des coursiers de +Phaëton: + + Expatiantur equi, nulloque inhibente per auras + Ignotæ regionis eunt[380]. + +La transformation, le développement du talent de M. de Chateaubriand, +entre l'_Essai historique_ et le _Génie du Christianisme_, sont si +extraordinaires qu'il n'y en a peut-être pas d'autre exemple. C'est +presque une création, une seconde naissance, ou, si l'on veut, la +découverte inopinée d'un monde inconnu. Ce phénomène, qui n'est pas +commun à toutes les destinées littéraires, ne doit-il pas être +accompagné d'une émotion indicible, telle qu'est l'émotion du penseur +lorsqu'une grande vérité se révèle à lui dans toute la splendeur de son +évidence, ou telle que Milton nous a représenté l'émotion de la mère des +humains, lorsque, pour la première fois, elle se voit dans le miroir des +eaux, sans s'y reconnaître encore: + + As I bent down to look, just opposite + A shape within the watery gleam appear'd, + Bending to look on me; I started back, + It started back; but pleased I soon return'd, + Pleased it return'd as soon with answering looks + Of sympathy and love: there I had fix'd + Mine eyes till now, and pin'd with vain desire, + Had not a voice thus warn'd me: What thou seest, + What there thou seest, fair creature, is thyself. + + Un autre ciel brillait dans l'eau calme et limpide. + Pour le voir je me penche, et plonge un oeil avide + Dans l'onde où tout à coup une forme apparaît + Et se penche vers moi pour me voir. Inquiet, + Mon coeur a tressailli; je recule; elle-même + Recule en tressaillant; mais vers ces traits que j'aime + Un charme me rappelle; un charme aussi vers moi + La ramène à son tour; car ce n'est pas l'effroi, + C'est l'intérêt, l'amour, que son regard exprime. + Elle m'aime, je l'aime; et l'ardeur qui m'anime + À cet objet, vers qui s'élancent tous mes voeux, + En ce moment encore attacherait mes yeux, + Si bientôt une voix: Ô belle créature! + Ce que tu vois, dit-elle, ici, dans cette eau pure, + C'est toi-même[381]. + + (_Paradis Perdu_, livre IV.) + + + + +CHAPITRE SIXIÈME + +Les Martyrs. + + +Du _Génie du Christianisme_ aux _Martyrs_, d'un poème à un autre poème, +il ne faut pas attendre le même prodige, quoique dans cet intervalle, +assurément, la pensée de l'auteur ne soit pas demeurée immobile. Il m'en +coûte de ne pas relever pour vous, comme je l'ai fait pour moi-même avec +un soin jaloux, tous les grains d'or, toute la poussière de diamant que +M. de Chateaubriand a semée sur sa route. Je me condamne à passer sous +silence les beaux articles dont il enrichit le _Mercure_, jusqu'à ce +fameux article qui n'y parut point, et qui provoqua la brutale +suppression du journal. C'est le pendant et c'était le présage du pilon +où périt pour un temps le livre _de l'Allemagne_. Il faut avouer que +Napoléon ne joignait pas toujours aux allures d'un grand homme les +manières et les procédés d'un homme bien élevé. Comment n'avait-il pas +peur de se trahir ou de se calomnier lui-même en frappant d'interdit des +passages comme celui-ci (car dans cet article sur le _Voyage en Espagne_ +de M. de Laborde, ces lignes constituaient sans doute le corps du +délit): + + «La muse a souvent retracé les crimes des hommes; mais il y a + quelque chose de si beau dans le langage du poète, que les crimes + même en paraissent embellis: l'historien seul peut les peindre sans + en affaiblir l'horreur. Lorsque, dans le silence de l'abjection, + l'on n'entend plus retentir que la chaîne de l'esclave et la voix + du délateur; lorsque tout tremble devant le tyran, et qu'il est + aussi dangereux d'encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, + l'historien paraît, chargé de la vengeance des peuples. C'est en + vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l'Empire; il croît + inconnu auprès des cendres de Germanicus, et déjà l'intègre + Providence a livré à un enfant obscur la gloire du maître du monde. + Bientôt toutes les fausses vertus seront démasquées par l'auteur + des _Annales_; bientôt il ne fera voir, dans le tyran, déifié, que + l'histrion, l'incendiaire et le parricide: semblable à ces premiers + chrétiens d'Égypte, qui, au péril de leurs jours, pénétraient dans + les temples de l'idolâtrie, saisissaient au fond d'un sanctuaire + ténébreux la divinité que le Crime offrait à l'encens de la Peur et + traînaient à la lumière du soleil, au lieu d'un dieu, quelque + monstre horrible[382].» + +Mais pourrais-je m'empêcher de mentionner au moins la _Lettre écrite de +Rome à M. de Fontanes_, en 1804? Je ne pense pas que l'auteur ait rien +écrit de plus parfait, et ce serait une étude également curieuse et +profitable que celle des changements que cette lettre a subis, d'une +édition à l'autre, sous le rapport du style. Cet examen justifierait le +témoignage que l'auteur s'est rendu plus d'une fois, d'être difficile +avec lui-même et amoureux de la perfection. Ce qu'il y a de beau, c'est +que, sous toutes ces corrections, le premier jet, l'essor, la liberté +des mouvements se retrouvent. Il me semble que les pages mêmes de _René_ +n'ont pas plus de grandeur, et ne sont pas imbues d'une mélancolie plus +pénétrante. Heureusement il est presque inutile de citer. Cette lettre, +on la sait par coeur. Combien de lecteurs se rappellent à peu près mot +pour mot cette description du coucher du soleil à l'horizon romain: + + «J'ai souvent aussi remonté le Tibre à Ponte-Mole, pour jouir de + cette grande scène de la fin du jour. Les sommets des montagnes de + la Sabine apparaissent alors de lapis lazuli et d'or pâle, tandis + que leurs bases et leurs flancs sont noyés dans une vapeur d'une + teinte violette ou purpurine. Quelquefois de beaux nuages comme des + chars légers portés, sur le vent du soir avec une grâce inimitable, + font comprendre l'apparition des habitants de l'Olympe sous ce ciel + mythologique; quelquefois l'antique Rome semble avoir étendu dans + l'Occident toute la pourpre de ses consuls et de ses Césars, sous + les derniers pas du dieu du jour[383].» + +Voici, dans un cadre plus resserré, dans l'enceinte d'une ruine, un +tableau non moins exquis: + + «Surpris par la pluie, au milieu de ma course, je me réfugiai dans + les salles des Thermes voisins du Poecile, sous un figuier qui avait + renversé le pan d'un mur en croissant. Dans un petit salon + octogone, une vigne vierge perçait la voûte de l'édifice, et son + gros cep lisse, rouge et tortueux, montait le long du mur comme un + serpent. Tout autour de moi, à travers les arcades des ruines, + s'ouvraient des points de vue sur la campagne romaine. Des buissons + de sureau remplissaient les salles désertes où venaient se réfugier + quelques merles. Les fragments de maçonnerie étaient tapissés de + feuilles de scolopendre, dont la verdure satinée se dessinait comme + un travail en mosaïque sur la blancheur des marbres. Çà et là de + hauts cyprès remplaçaient les colonnes tombées dans ces palais de + la mort; l'acanthe sauvage rampait à leurs pieds, sur des débris, + comme si la nature s'était plu à reproduire sur les chefs-d'oeuvre + mutilés de l'architecture, l'ornement de leur beauté passée. Les + salles diverses et les sommités des ruines ressemblaient à des + corbeilles et à des bouquets de verdure: le vent agitait les + guirlandes humides, et toutes les plantes s'inclinaient sous la + pluie du ciel[384].» + +Ce séjour de Rome devait profiter à une grande composition dont M. de +Chateaubriand portait déjà peut-être la pensée dans son esprit: je parle +des _Martyrs_. Il en avait choisi le dessein et arrêté le plan vers +1806, lorsqu'il partit pour visiter la Grèce, l'Asie Mineure et la +Palestine. L'ouvrage qui a réclamé tant de travaux et de fatigues parut +en 1809. + +La critique des _Martyrs_ est facile. Il est même facile, sans exagérer +aucune critique et ne blâmant que ce qui est blâmable, de donner de cet +ouvrage une idée très fausse. Cela n'est pas seulement aisé, cela est +inévitable. Il faudrait une habileté peu commune pour faire, au moyen +d'une analyse, valoir les beautés d'un livre autant que cette analyse en +a fait valoir les défauts. Mon espoir, en cette occasion, c'est que j'ai +à parler d'un livre que tout le monde a lu ou que tout le monde lira. + +Écoutons d'abord l'auteur sur son dessein: + + «J'ai avancé, dans un premier ouvrage, que la Religion chrétienne + me paraissait plus favorable que le Paganisme au développement des + caractères, et au jeu des passions dans l'Épopée; j'ai dit encore + que le _merveilleux_ de cette religion pouvait peut-être lutter + contre le _merveilleux_ emprunté de la Mythologie: ce sont ces + opinions, plus ou moins combattues, que je cherche à appuyer par un + exemple. + + »Pour rendre le lecteur juge impartial de ce grand procès + littéraire, il m'a semblé qu'il fallait chercher un sujet qui + renfermât dans un même cadre le tableau des deux religions, la + morale, les sacrifices, les pompes des deux cultes; un sujet où le + langage de la Genèse pût se faire entendre auprès de celui de + l'Odyssée; où le Jupiter d'Homère vînt se placer à côté du Jéhova + de Milton sans blesser la piété, le goût et la vraisemblance des + moeurs. + + »Cette idée conçue, j'ai trouvé facilement l'époque historique de + l'alliance des deux religions[385].» + +Vous le voyez, Messieurs, les _Martyrs_, dont le sujet est le triomphe +de la religion chrétienne, étaient destinés à la faire triompher dans la +littérature comme elle a triomphé dans le monde. + +Laissons pour un moment le dessein de l'ouvrage, et voyons-en le sujet, +ou plutôt voyons si le choix du sujet, si l'idée mère de la composition +est convenable au dessein de l'auteur. + +Il s'agit du _Triomphe de la religion chrétienne_[386], non dans +l'avenir, mais dans le passé. Il y a dix-huit siècles que le +christianisme triomphe: est-ce de ces dix-huit siècles que le poète va +nous retracer l'histoire? Outre ce triomphe permanent, non interrompu, +le christianisme triomphe à des moments et en des lieux déterminés, +chaque fois que le repentir d'un pécheur donne sujet aux anges de se +réjouir dans le ciel, et chaque fois aussi que les principes de +l'incrédulité et du péché étant mis en balance avec ceux de la foi et de +la morale, ces derniers l'emportent: eh bien! est-ce de quelques-unes de +ces victoires, qui se comptent par milliers, ou plutôt qui ne se +comptent point, que nous allons entendre l'histoire? Quelque beau que +soit ce dessein, ce n'est pas celui de l'auteur. Non, il a découvert +qu'à une certaine époque, savoir vers l'an 320 de notre ère, le +christianisme a remporté une victoire définitive, nécessaire à son +existence au même titre que peut l'être, dans la lutte d'un peuple avec +un autre, une bataille gagnée; il s'agit d'une victoire sans laquelle +l'avenir du christianisme sur la terre n'était pas assuré, et qui met +fin péremptoirement à toute incertitude sur les desseins de Dieu. Cette +victoire, vous l'avez compris, c'est l'adoption du christianisme par +Constantin, «nouveau Cyrus qui mettra le trône des Césars à l'ombre des +saints tabernacles, qui brisera les simulacres des Esprits de ténèbres, +et ne permettra plus aux faux dieux d'élever leurs temples auprès des +autels du Fils de l'homme;» c'est la disparition de l'idolâtrie; «car, +dit le Père éternel à son fils dans le poème qui nous occupe, le moment, +qui doit faire triompher votre croix, est arrivé[387].» + +Le grand coup d'État qu'on attribue à Constantin, la promotion +officielle du christianisme au rang de religion d'État, c'est ce que M. +de Chateaubriand en 1809, et en qualité de poète, appelait _le triomphe +de la religion chrétienne_. En 1830 c'est l'historien qui parle, et son +langage a plus de réserve. Il constate que, sous Constantin, le pouvoir +et la loi deviennent chrétiens; que les dissentiments religieux, qui +n'avaient guère été parmi les fidèles que des démêlés domestiques +méprisés ou contenus par l'autorité, se changèrent en querelles +publiques; que, quand les persécutions du paganisme finirent, celles des +hérésies commencèrent, et «qu'avec Constantin se forme _l'Église_ +proprement dite, c'est-à-dire une monarchie religieuse, au moyen de +laquelle les évêques s'empareront des principaux actes de la vie civile, +et deviendront les législateurs et les conducteurs des nations[388].» +Ceci n'est pas tout à fait du style des _Martyrs_. Rien de plus naturel, +d'ailleurs, que 1809 et 1830 diffèrent entre eux. Je ne dis pas, et M. +de Chateaubriand lui-même ne dirait pas, que le poète et l'historien, à +une même date, ont droit de différer entre eux; cela ressemblerait trop +au mot du bon Père dans les _Provinciales_: «Je ne parlais pas en cela +selon ma conscience, mais selon celle de Ponce et du Père Bauny[389].» + +Chacun, du reste, en jugera selon ses lumières ou ses préjugés; mais je +crois que je trouverai tout le monde de mon avis si je dis, qu'en +supposant même que le système politique adopté par Constantin a été _le +triomphe de la religion chrétienne_, ce triomphe, ayant eu lieu sous la +forme d'un secours prêté à la vérité par la force temporelle et par la +politique, peut bien être un sujet de méditation pour l'historien et de +contemplation pour le penseur religieux, mais n'est pas éminemment +propre à la poésie, qui cherchera plutôt ses sujets dans les catacombes +que dans le cabinet d'un empereur. M. de Chateaubriand n'avait garde de +l'ignorer; aussi, tout en maintenant à l'événement que nous venons de +rappeler un nom trop magnifique selon nous, ce n'est pas cet événement +qu'il raconte, mais le généreux dévouement de deux simples chrétiens +dont la poésie lui a découvert les noms inconnus, ainsi que la part +décisive qu'ils ont eue à cette grande révolution. Par cela même, le +poète s'est rapproché de la vérité morale, mais malheureusement c'est +pour s'en éloigner bientôt. + +Que la muse lui ait dit à l'oreille ce que tous les historiens ont +ignoré, rien de mieux; la muse sait bien des choses, et, à vrai dire, le +secret dont elle lui fait part est le secret de Dieu. Comment, sans une +inspiration quelconque, aurait-il pu savoir que le triomphe du +christianisme sous Constantin, la métamorphose d'un culte persécuté en +une religion d'État, avait pour condition et eut pour secrète cause le +martyre d'un chrétien et d'une chrétienne, fiancés l'un à l'autre, et +dont l'hymen a été solennisé dans l'arène des gladiateurs et sous +l'ongle du tigre? Les deux victimes elles-mêmes ne savent point ce que +vaut leur sacrifice, et personne apparemment ne peut le savoir mieux +qu'elles; mais s'il est indiscret de questionner l'auteur sur ces +renseignements, il ne l'est pas de lui demander compte d'autre chose, je +veux dire de l'idée même qui se trouve à la base de cette invention. + +Eudore et Cymodocée sont deux martyrs. J'accorde sans peine que les +portes de l'enfer auraient prévalu contre l'Église, si l'Église, dans +son propre sein, n'avait pas trouvé des martyrs. Mais ces martyrs +eux-mêmes (et ici je ne parle pas en chrétien, je me place au point de +vue de la philosophie), ces martyrs eux-mêmes sont un fruit, un produit +du christianisme; ils témoignent encore plus de sa force que de la leur; +leur force lui est empruntée; ils triomphent par lui plutôt que par eux; +s'ils sont nécessaires au christianisme, ils le sont au même titre, de +la même manière, que l'est à un agent libre l'instrument qu'il vient de +créer pour ses desseins; en un mot, ils sont dans l'Église le moyen de +tout et ne sont la cause de rien. + +Et s'ils étaient les sauveurs du christianisme qui les a sauvés, +c'est-à-dire les rédempteurs de l'humanité, ce serait tous ensemble, le +martyre plutôt que les martyrs. Tous les martyrs sont égaux en face de +l'oeuvre supposée; ce que l'un a souffert ou fait de plus que l'autre +importe peu, n'importe point. Il est impossible, en restant dans les +limites de la condition humaine, de rien imaginer qui rende certains +individus propres à cette oeuvre, tandis que tous les autres ne le +seraient pas. Serait-ce par une action directe sur les causes secondes? +Mais l'auteur exclut absolument cette supposition. Serait-ce par le +mérite du sacrifice? Mais comment le mérite serait-il inégal? Et de +fait, en quoi Eudore et Cymodocée l'emportent-ils sur tant d'autres +martyrs? Et pourquoi donc est-ce à leur dernier soupir + + «que l'on aperçoit au milieu des airs une croix de lumière, + semblable à ce Labarum qui fit triompher Constantin; que la foudre + gronde sur le Vatican, colline alors déserte, mais souvent visitée + par un Esprit inconnu; que l'amphithéâtre est ébranlé jusque dans + ses fondements; que toutes les statues des idoles tombent, et que + l'on entend, comme autrefois à Jérusalem, une voix qui dit: les + dieux s'en vont[390]!» + +Certes, il n'en fallait pas tant pour faire réfléchir les spectateurs; +mais il ne paraît pas que ces signes extraordinaires aient changé en +rien les dispositions du peuple romain; l'auteur aurait eu soin de le +dire; et puis, encore une fois, on ne voit pas pourquoi le martyre +d'Eudore et de Cymodocée a dû avoir, plus que tout autre, la vertu +d'ébranler l'amphithéâtre, d'évoquer la foudre, et de peindre, en traits +de lumière, le Labarum dans l'azur du ciel. + +Le fils de Lasthénès et la fille de Démodocus périssent généreusement +pour leur foi; mais ils ne font que ce qu'ont fait, alors et plus tard, +tant d'autres chrétiens; rien, dans leur caractère, dans leur dignité +personnelle, dans leurs souffrances, n'explique la différence tranchée +que fait le poète, quant aux résultats, entre eux et le commun des +martyrs. Les explications qu'il essaie sont faibles et, osons le dire, +puériles[391]. + +Et maintenant admettons toutes les différences que l'on voudra; le +sacrifice d'Eudore et de Cymodocée ne peut avoir jamais qu'une valeur +humaine; pour lui en donner une autre, il faudrait les sortir l'un et +l'autre de l'humanité. Or, c'est une valeur et une vertu surhumaines, je +veux dire une valeur intrinsèque, une puissance immédiate que l'auteur +attribue à leur sacrifice. Ils ne vont pas seulement ébranler +l'incrédulité par le spectacle de leurs vertus et de leur martyre; ils +ne vont pas seulement encourager leurs frères au même dévouement; ils ne +vont pas seulement prêter à l'Éternel qui le leur rendra. Ils sont, eux +et non pas d'autres, eux, à l'exclusion de tous autres, _l'holocauste +demandé_, _l'hostie_ entière dont Dieu a besoin, la victime dont +l'immolation désarmera son courroux. Il est vrai que, selon l'auteur, +cette victime ne viendra digne de Dieu qu'_en vertu des souffrances et +des mérites du sang de Jésus-Christ_[392]; mais cette précaution +oratoire ne sauve rien; il n'en reste pas moins vrai qu'ils sont ce que +Jésus-Christ a été, qu'ils ont des mérites à communiquer, qu'ils peuvent +acquitter la dette du monde; il n'en est pas moins vrai que, s'ils sont +médiateurs, tous peuvent l'être, que tous les martyrs sont des hosties, +et que Jésus-Christ n'est plus que le premier des martyrs. + +Or, toute préoccupation orthodoxe mise de côté, et ne prenant les +_Martyrs_ que sur le pied d'une oeuvre littéraire, ne pouvons-nous pas +dire que le poème pèche contre la vérité relative, qui est en +littérature comme en politique, la vérité absolue? Que l'on croie au +christianisme ou que l'on n'y croie pas, il faut le prendre tel qu'il +est, et une altération aussi grave n'offense guère moins les incrédules +que les croyants. + +La beauté d'ailleurs, je dis simplement la beauté, d'un poème fondé sur +les mystères du christianisme, tiendra toujours à la conservation +intacte, sévère des bases de cette religion. En poésie, tout le monde +est orthodoxe. On peut n'aimer pas la religion chrétienne, ni les +ouvrages dont elle fournit le sujet; mais on aime encore moins les +inventions qui la diminuent et l'affaiblissent. + +Il résulte encore de la donnée sur laquelle tout le poème repose, qu'il +n'y a pas de véritable dénoûment. Le poète peut bien s'écrier en +finissant: «Les dieux s'en vont[393];» on n'en voit rien. La liaison +entre la mort d'Eudore et la conversion de Constantin échappe tout à +fait: on n'y croit que d'autorité, ce qui en poésie ne suffit pas; et +quand on verrait cette liaison, quand on y croirait, le mal est que la +conversion même de Constantin, ou la conversion de l'État romain, n'est +pas non plus aux yeux de tout le monde un _dénoûment_. Ceci soit dit +indépendamment de toutes les opinions qu'on peut avoir sur l'utilité +religieuse de cette révolution. + +Il me semble qu'on peut déjà pressentir que le style souffrira de la +nature même du sujet. Pour distinguer du reste des martyrs deux +personnages que rien n'en distingue essentiellement, il faudra, dans +l'absence des choses, recourir aux mots. Le prestige des mots sera +nécessaire; l'emphase sera de rigueur. La lecture des _Martyrs_ ne +réalise que trop un tel pressentiment. + +Le sujet admis, il faut reconnaître que l'action plaît par la clarté, +par une ordonnance heureuse et par une simplicité que l'auteur a su +concilier avec beaucoup de richesse, ou du moins avec beaucoup de +variété. Il lui en a coûté, je l'avoue, quelques invraisemblances et des +anachronismes trop flagrants, pour réunir dans sa fable tant de +personnages et tant de souvenirs; mais, à une ou deux près, ces licences +me paraissent vénielles, et l'important c'est que l'action n'est point +embarrassée par toute cette diversité. Au mérite que je viens de +reconnaître, l'action ou la fable des _Martyrs_ joint-elle celui de +l'intérêt? Cette question en suppose d'autres, que l'auteur lui-même +propose à notre examen: celle du merveilleux, celle des passions, celle +des caractères, celle des moeurs; car c'est de tout cela que se compose +ou que dépend l'intérêt d'une action: tout ce qui reste en dehors de ces +éléments, ce sont les situations; les situations, c'est l'action même +décomposée et réduite à ses caractères extérieurs: or, qui ne comprend +que l'intérêt des situations résulte, en grande partie, des caractères, +des passions, des moeurs, même du merveilleux s'il y en a dans le sujet, +du style enfin non moins que de tout le reste? Sans contredit, le poème +des _Martyrs_ présente des situations fortes, déploie des scènes, qui, +en tout état de cause, seraient pathétiques. On peut citer, comme +exemples, le séjour de Cymodocée chez Hiéroclès, mais surtout la scène +vraiment terrible, où Eudore, tout près du moment de rendre témoignage, +est tenté d'abjurer. Voici cette scène: + + «Ces hommes (des chrétiens condamnés aux supplices de + l'amphithéâtre) ces hommes, qui devaient bientôt abandonner la vie, + continuaient à tenir entre eux des discours pleins d'onction et de + charité: lorsque de légères hirondelles se préparent à quitter nos + climats, on les voit se réunir au bord d'un étang solitaire, ou sur + la tour d'une église champêtre; tout retentit des doux chants du + départ; aussitôt que l'aquilon se lève, elles prennent leur vol + vers le ciel, et vont chercher un autre printemps et une terre plus + heureuse. + + »Au milieu de cette scène touchante, on voit accourir un esclave: + il perce la foule; il demande Eudore; il lui remet une lettre de la + part du juge. Eudore déroule la lettre; elle était conçue en ces + mots: + + «--Festus juge, à Eudore chrétien, salut: + + «Cymodocée est condamnée aux lieux infâmes. Hiéroclès l'y attend. + Je t'en supplie par l'estime que tu m'as inspirée, sacrifie aux + dieux; viens redemander ton épouse: je jure de te la faire rendre + pure et digne de toi.»-- + + »Eudore s'évanouit; on s'empresse autour de lui; les soldats qui + l'environnent se saisissent de la lettre; le peuple la réclame; un + tribun en fait lecture à haute voix; les évêques restent muets et + consternés; l'assemblée s'agite en tumulte. Eudore revient à la + lumière; les soldats étaient à ses genoux, et lui disaient: + + «Compagnon, sacrifiez! Voilà nos aigles au défaut d'autels.» + + »Et ils lui présentaient une coupe pleine de vin pour la libation. + Une tentation horrible s'empare du coeur d'Eudore. Cymodocée aux + lieux infâmes! Cymodocée dans les bras d'Hiéroclès! La poitrine du + martyr se soulève; l'appareil de ses plaies se brise, et son sang + coule en abondance. Le peuple, saisi de pitié, tombe lui-même à + genoux, et répète avec les soldats: + + «Sacrifiez! Sacrifiez!» + + »Alors Eudore d'une voix sourde: + + «Où sont les aigles?» + + »Les soldats frappent leurs boucliers en signe de triomphe, et se + hâtent d'apporter les enseignes. Eudore se lève; les centurions le + soutiennent; il s'avance au pied des aigles; le silence règne parmi + la foule; Eudore prend la coupe; les évêques se voilent la tête de + leurs robes, et les confesseurs poussent un cri: à ce cri la coupe + tombe des mains d'Eudore, il renverse les aigles, et se tournant + vers les martyrs, il dit: «Je suis chrétien[394]!» + +Enquérons-nous maintenant de ce qui rehausse l'intérêt des situations, +et de ce qui constitue presque entièrement l'intérêt général de +l'action. Je commence par le merveilleux parce qu'il est essentiel au +sujet des _Martyrs_, et parce qu'il nous conduit à parler des moeurs. Ces +deux objets forment ensemble ce qu'on pourrait appeler l'ordre d'idées, +la philosophie qui domine tout l'ouvrage; ils en constituent l'intérêt +spéculatif. Toute composition repose sur une base pareille, qui prend, +dans certains cas, la forme du merveilleux. + +Il est clair que M. de Chateaubriand n'a pas prétendu qu'on ne cherchât +que dans son ouvrage l'idéal de l'antiquité mythologique. Si donc il +nous semblait qu'il lui a fait tort, qu'il n'en a pas assez relevé les +avantages, nous serions bien libres d'en appeler: Homère, Virgile, Ovide +sont toujours là. Mais nous ne serons pas tentés d'en appeler dans le +cas contraire; car l'auteur n'a pas pu avoir la pensée de faire valoir +cette antiquité plus qu'elle ne vaut, et si, dans son poème, la +mythologie grecque nous paraît séduisante, ce sera sans doute parce +qu'elle l'est en effet; si même, par impossible, elle nous paraissait +supérieure au _merveilleux_ chrétien, il faudrait en conclure ou qu'elle +l'est en effet, ou que l'auteur ne connaît pas bien le _merveilleux_ +qu'il veut nous faire goûter. Or, ce qui paraissait impossible est +arrivé: M. de Chateaubriand a plaidé la cause du merveilleux chrétien, +et a gagné celle du merveilleux mythologique. C'est mon sentiment, et je +serais bien trompé si, après la lecture des _Martyrs_, ce n'était pas +aussi le vôtre. + +Faut-il s'en étonner? Dès qu'il s'agit de merveilleux, le paganisme vaut +mieux. Il y a, dans le paganisme, proportion constante entre le signe et +la chose signifiée, entre l'idée et le symbole. La comparaison de l'idée +païenne avec le symbole païen ne fait jamais naître dans l'esprit la +pensée de l'insuffisance et de la vanité de ce dernier. La métaphysique +et la morale du paganisme sont telles que le symbole n'atteint que trop +aisément à leur niveau. Le sublime même, dans cette religion, est _à +hauteur d'appui_; il est relatif en quelque sorte: dans la nôtre, il est +absolu. Au sens convenu du mot, il n'y a point de merveilleux dans notre +religion, bien qu'elle soit merveilleuse; on ne peut pas, du moins, +inventer un merveilleux après le sien qui est de l'histoire. Les +miracles n'en sont pas un ornement, mais une partie intégrante, un +moyen, une force. Les images employées dans les Prophètes et dans +l'Apocalypse n'ont ni l'intention ni le caractère littéraire; elles sont +sublimes plutôt que poétiques; faut-il le dire? leur bizarrerie +volontaire semble destinée à les exclure du domaine de la poésie, et à +les préserver ainsi de toute profanation. + +En dépit de tous les chefs-d'oeuvre, et même de celui de Milton, la +sentence de Boileau demeure vraie à nos yeux: + + De la foi d'un chrétien les mystères terribles + D'ornements égayés ne sont point susceptibles[395]. + +Au lieu de _terribles_, mettez _redoutables_ ou _vénérables_; au lieu +d'_égayés_, mettez _poétiques_ ou _brillants_; la pensée, plus +intelligible pour nous, sera restée la même, et plus vous y réfléchirez, +plus elle vous semblera vraie. On aura beau parler, comme l'a fait M. de +Chateaubriand dans son grand ouvrage, du _merveilleux_ chrétien, des +_machines poétiques_ du christianisme; la nature des choses est plus +forte que toutes les suppositions. La beauté du dogme chrétien est tout +intérieure, toute morale; elle est intraduisible; c'est un texte qui ne +se lit que dans l'original; la seule mythologie dont notre religion soit +susceptible, c'est le mysticisme. + +Mais quand ces questions resteraient indécises, ce qui ne l'est pas, ce +qui demeure constant, c'est que dans l'épopée des _Martyrs_, tout ce qui +fait allusion à la mythologie grecque est charmant, et tout, ou presque +tout ce qui tient au merveilleux chrétien, est mauvais. Admettez qu'il y +a un merveilleux chrétien: celui des _Martyrs_ n'est pas, ne saurait +être le véritable, et les non-croyants ne seront pas sur cet article +d'un autre avis que les croyants. + +J'ose dire qu'on ne peut lire qu'avec une sorte de pudeur souffrante la +description du Paradis dans les _Martyrs_. La magnificence ne remplace +pas la majesté. Décrire les béatitudes et la gloire du ciel, c'est +donner des bornes à ce qui n'en a point, et chaque élan est une chute. +«Les paroles grossières que la Muse est forcée d'employer, nous +trompent[396],» dit l'auteur; non, elles ne sauraient nous tromper, +elles nous choquent, elles nous blessent; l'idée de profanation et de +parodie revient sans cesse à l'esprit et serre le coeur. Il y a, en +outre, une confusion de la matière et de l'esprit, du sens propre et du +sens figuré, qui nous déconcerte et nous fatigue. L'impression générale +est froide, triste; on en veut à l'auteur d'avoir tenté l'impossible, et +loin de chercher à se souvenir, on voudrait presque oublier. + +Ne croyez pas, Messieurs, mais lisez; lisez tout le livre, ou du moins +les passages suivants: + + «Des jardins délicieux s'étendent autour de la radieuse Jérusalem. + Un fleuve découle du trône du Tout-Puissant; il arrose le céleste + Éden, et roule dans ses flots l'Amour pur et la Sapience de Dieu. + L'onde mystérieuse se partage en divers canaux qui s'enchaînent, se + divisent, se rejoignent, se quittent encore, et font croître, avec + la vigne immortelle, le lis semblable à l'Épouse, et les fleurs qui + parfument la couche de l'Époux. L'Arbre de vie s'élève sur la + Colline de l'encens; un peu plus loin, l'Arbre de science étend de + toutes parts ses racines profondes et ses rameaux innombrables: il + porte, cachés sous son feuillage d'or, les secrets de la Divinité, + les lois occultes de la nature, les réalités morales et + intellectuelles, les immuables principes du bien et du mal. + + »... Ce sont eux (les choeurs des anges) qui soupirent dans les + antiques forêts, qui parlent dans les flots de la mer, et qui + versent les fleuves du haut des montagnes. Les uns gardent les + vingt mille chariots de guerre de Sabbaoth et d'Élohé; les autres + veillent au carquois du Seigneur, à ses foudres inévitables, à ses + coursiers terribles, qui portent la peste, la guerre, la famine et + la mort. Un million de ces Génies ardents règlent les mouvements + des astres, et se relèvent tour à tour, dans ces emplois + magnifiques, comme les sentinelles vigilantes d'une grande armée. + + »... C'est dans cette extase d'admiration et d'amour, dans ces + transports d'une joie sublime, ou dans ces mouvements d'une tendre + tristesse, que les Élus répètent ce cri de trois fois Saint, qui + ravit éternellement les cieux. Le Roi prophète règle la mélodie + divine; Asaph, qui soupira les douleurs de David, conduit les + instruments animés par le souffle; et les fils de Coré gouvernent + les harpes, les lyres et les psaltérions qui frémissent sous la + main des Anges. Les six jours de la création, le repos du Seigneur, + les fêtes de l'ancienne et de la nouvelle Loi sont célébrés tour à + tour dans les royaumes incorruptibles. + + »... Là surtout s'accomplit, loin de l'oeil des Anges, le mystère de + la Trinité. L'Esprit qui remonte et descend sans cesse du Fils au + Père, et du Père au Fils, s'unit avec eux dans ces profondeurs + impénétrables. + + »Les Essences primitives se séparent, le triangle de feu disparaît: + l'Oracle s'entrouvre, et l'on aperçoit les Trois Puissances. Porté + sur un trône de nuées, le Père tient un compas à la main; un cercle + est sous ses pieds; le Fils, armé de la foudre, est assis à sa + droite; l'Esprit s'élève à sa gauche, comme une colonne de lumière. + Jéhova fait un signe: et les temps rassurés reprennent leur + cours[397].» + +En vain on nous opposerait les images bibliques; car ou ce ne sont plus +que des images, ou ces images ont une telle gravité, elles accusent une +si haute indifférence pour l'effet littéraire, il est si clair qu'elles +n'aspirent pas à peindre, mais seulement à signifier, que l'idée ne +vient pas même de les mesurer à leur objet. En vain encore on nous +rappellerait Milton. Son exemple n'a pas absous l'entreprise, mais s'en +est fait pardonner l'audace par le caractère moral, pathétique, +profondément sérieux de son merveilleux. Dans le Ciel et dans l'Enfer de +ce grand poète, on sent l'original, et dans les _Martyrs_ la copie. + +Fénelon seul a parlé des demeures bienheureuses aussi dignement qu'il +peut être donné à l'homme d'en parler. Encore a-t-il déguisé sous le nom +d'Élysée le nom trop saint de Paradis. Il n'aborde pas le mystère de la +divine essence; il se borne à peindre le bonheur des créatures +glorifiées, et n'emploie d'autre merveilleux que celui de l'âme: il se +contente d'être sublime. En quelques endroits l'auteur des _Martyrs_ a +suivi ses traces; mais si haut qu'il s'élève alors, il reste au-dessous +de son modèle. On ne peut refuser de l'admiration à ce passage où le +poète cherche à se faire une idée de la béatitude des justes: + + «Les élus sont incessamment dans l'état délicieux d'un mortel qui + vient de faire une action vertueuse ou héroïque, d'un génie sublime + qui enfante une grande pensée, d'un homme qui sent les transports + d'un amour légitime, ou les charmes d'une amitié longtemps éprouvée + par le malheur[398].» + +Fénelon avait dit: + + «Ils sont, sans interruption, à chaque moment, dans le même + saisissement de coeur où est une mère qui revoit son cher fils + qu'elle avait cru mort; et cette joie, qui échappe bientôt à la + mère, ne s'enfuit jamais du coeur de ces hommes[399].» + +Il me semble que M. Villemain a bien jugé les conceptions de Fénelon et +celles de M. de Chateaubriand, lorsqu'il a dit, à propos du premier: + + «Mais lorsque, délivré de ces affreuses peintures (les supplices du + Tartare), il peut reposer sa douce et bienfaisante imagination sur + la demeure des justes, alors on entend des sons que la voix humaine + n'a jamais égalés, et quelque chose de céleste s'échappe de son âme + enivrée de la joie qu'elle décrit. Ces idées-là sont absolument + étrangères au génie antique; c'est l'extase de la charité + chrétienne; c'est une religion toute d'amour, interprétée par l'âme + douce et tendre de Fénelon; c'est le _pur amour_ donné pour + récompense aux justes, dans l'Élysée mythologique. Aussi, lorsque + de nos jours un écrivain célèbre a voulu retracer le paradis + chrétien, il a dû sentir plus d'une fois qu'il était devancé par + l'anachronisme de Fénelon; et, malgré les efforts d'une riche + imagination, et l'emploi plus facile et plus libre des idées + chrétiennes, il a été obligé de se rejeter sur des images moins + heureuses, et il n'a mérité que le second rang[400].» + +Il faut oser l'avouer: si l'on prend, dans les _Martyrs_, les passages +qui se rapportent aux croyances mythologiques, et qu'on les oppose à +l'ensemble du merveilleux chrétien tel que nous l'étale ce poème, le +choix, même pour des chrétiens, ou plutôt pour des chrétiens surtout, ne +saurait être un seul moment incertain. On préférera la mythologie, +pastiche à la vérité, mais pastiche adorable; on se surprendra, j'en +suis sûr, à regretter les enchantements de la fable; on écartera avec +aversion la tristesse rude du moyen âge et ses superstitions presque +toutes funèbres; l'on se rejettera avec abandon[401] vers ces fictions +ingénieuses et riantes d'une époque et d'un peuple à qui la poésie +tenait lieu de religion, et l'on croira entendre la poésie soupirer ces +regrets de Monime, exilée comme elle: + + Si tu m'aimais, Phoedime, il fallait me pleurer + Alors que, m'arrachant du doux sein de la Grèce, + Dans ce climat barbare, on traîna ta maîtresse[402]. + +Ce ne sont pas là de bonnes impressions, je vous l'avoue; mais cet aveu +renferme une critique, sinon du poème des _Martyrs_, du moins de toute +la partie de ce livre consacrée au développement du merveilleux +chrétien. Ce qui recommande le christianisme, c'est sa doctrine, ce sont +ses moeurs; et à ce dernier égard, les _Martyrs_ ont droit à des éloges, +puisqu'ils font ressortir la supériorité des moeurs chrétiennes sur +celles du paganisme. Ceci me conduit à envisager l'ouvrage de M. de +Chateaubriand sous le rapport de la peinture des moeurs. + +Les moeurs, au point de vue de la composition poétique, se composent des +croyances et des opinions comme des habitudes. Dans le sujet des +_Martyrs_, toutes ces choses n'en font qu'une, puisqu'il ne s'agit pas +de peindre deux peuples, mais deux religions. + +Rien de plus grand, rien de plus beau qu'un tel contraste. Il est +glorieux à l'auteur d'avoir entrepris, dans les plus vastes proportions, +la peinture d'une situation qui n'eut et n'aura jamais de pareille dans +les annales du monde. Aucun grand talent ne s'en était avisé jusqu'à +lui. Quel qu'ait pu être le succès, cet honneur lui reste. Mais +l'exécution est-elle heureuse? est-elle avouée par l'histoire, par le +goût, par la religion? + +On a reproché aux _Martyrs_ quelques anachronismes trop flagrants. +Eudore meurt, pour le plus tard, en 313, et on lui donne pour amis de +jeunesse Augustin né en 354, Jérôme né en 331, et pour adversaire +Symmaque, né en 350, à qui l'on fait débiter devant le trône de +Dioclétien le plaidoyer qu'il prononça en 389 devant Théodose, en faveur +du culte de la Victoire, c'est-à-dire lorsque le christianisme avait +franchi, sous Constantin, sous Gratien et sous Théodose, les trois +degrés qui le séparaient du trône. On avance de plus d'un siècle +l'apparition de Pharamond, de Mérovée, et l'invasion de la Gaule. Mais +qu'est-ce que tout cela? qu'est-ce qu'un anachronisme de deux siècles +auprès d'une erreur de compte qui, rapprochant et confondant des faits +séparés par trois mille années, rend contemporains, en quelque façon, +Homère et Bossuet? + +M. de Chateaubriand fait le polythéisme, sous Dioclétien, de plusieurs +siècles trop jeune, et le christianisme de plusieurs siècles trop vieux. + +Ce que nous disons du christianisme, ou plutôt du catholicisme des +_Martyrs_, est évident pour quiconque n'est pas entièrement étranger à +l'histoire de l'Église. Un grand nombre des choses que l'auteur fait +croire et pratiquer à ses héros, on ne les a crues et pratiquées que +plus tard. Je ne m'arrêterai pas à le prouver. Quant au paganisme, je +doute que, dans ses plus beaux temps, il ait obtenu la foi implicite, il +ait présenté l'aspect d'unité, dont il plaît à l'auteur de le décorer +sous Dioclétien. Il ne tient pas compte non plus de _l'interfusion_ des +deux religions, du mélange et du commerce inévitable de leurs +sectateurs, de l'influence qu'ils exerçaient les uns sur les autres. Des +documents circonstanciés nous manquent sur tous ces faits; mais cette +absence de renseignements peut-elle donner au poète la liberté +d'inventer au rebours de la vraisemblance? le raisonnement ne lui +enseigne-t-il pas ce qui fut, ou, pour le moins, ce qui ne fut pas, ce +qui ne put pas être? et ne nous suffit-il pas à nous-mêmes pour déclarer +que l'image du monde romain, telle que l'auteur nous la trace, est +fausse en ce qui concerne la situation respective et le rapport des deux +religions? + +M. de Chateaubriand a-t-il au moins gagné quelque chose à n'être pas +vrai? C'est bien peu probable. Le faux, en cette affaire, ne peut pas +mieux valoir que le vrai. Mais écoutons sur ce point un critique aussi +bien informé qu'il était possible de l'être. C'est Benjamin Constant, +dans un article du _Mercure_: + + «Cette lutte du théisme, non pas contre le polythéisme, car le + polythéisme n'existait plus en réalité, mais contre des formes + vieillies, qui ne commandaient aucun respect, et que l'autorité, + bien qu'elle eût pour but de les maintenir, ne pouvait s'astreindre + à ménager; cette lutte, dis-je, serait le sujet d'un ouvrage, dont + rien encore, à ma connaissance, ne donne l'idée. + + »J'ai toujours été surpris que l'illustre auteur des _Martyrs_ ne + l'eût pas conçue. Si, au lieu de revêtir de couleurs poétiques ce + qui n'était pas, il eût appliqué son beau talent à peindre ce qui + était, il eût tiré de son sujet un bien autre parti, même sous le + rapport de la poésie. Il ne fallait pas opposer la religion + d'Homère, religion qui avait disparu depuis bien des siècles, au + catholicisme de Bossuet; c'était commettre un anachronisme de + quatre mille ans, et présenter comme simultanées deux choses, dont + l'une n'existait plus, et l'autre pas encore. + + »Ce polythéisme dégénéré, plus différent de la religion des beaux + temps d'Athènes que des superstitions des hordes sauvages, n'aurait + pas offert au peintre habile que j'ai indiqué, des sujets de + tableaux moins frappants, et ces tableaux auraient eu, sur les + autres, l'avantage de la nouveauté. + + »Aux gracieuses processions des canéphores avaient succédé les + courses tumultueuses des prêtres isiaques, derniers auxiliaires et + alliés suspects d'un culte expirant, tour à tour repoussés et + rappelés par ses ministres désespérant de leur cause. Les + cérémonies ordinaires, qui ne suffisaient plus à la superstition + devenue barbare, étaient remplacées par le hideux taurobole, où le + suppliant se faisait inonder du sang de la victime. De toutes parts + pénétraient dans les temples, malgré les efforts des magistrats, + les rites révoltants des peuplades les plus dédaignées. Les + sacrifices humains se réintroduisaient dans ce polythéisme, et + déshonoraient sa chute, comme ils avaient souillé sa naissance. Les + dieux échangeaient leurs formes élégantes contre d'effroyables + difformités. Ces dieux, empruntés de partout, réunis, entassés, + confondus, étaient d'autant mieux accueillis que leurs dehors + étaient plus bizarres. C'était leur foule que l'on invoquait; + c'était de leur foule que l'imagination voulait se repaître. Elle + avait soif de repeupler, n'importe de quels êtres, ce ciel qu'elle + s'épouvantait de voir muet et désert[403].» + +Après cela, certes, on peut s'étonner de voir le paganisme hellénique +reparaître, dans le poème des _Martyrs_, avec toute cette verte et +riante fraîcheur qu'il n'eut peut-être jamais que dans les chants des +poètes. + +Lisez, en regard des sinistres tableaux que Benjamin Constant vient de +suspendre devant vous, lisez cette description des fêtes de Délos: + + «Tandis que nous méditions sur les révolutions des empires, nous + vîmes tout à coup sortir une Théorie du milieu de ces débris. Ô + riant génie de la Grèce qu'aucun malheur ne peut étouffer, ni + peut-être aucune leçon instruire! C'était une députation des + Athéniens aux fêtes de Délos. Le vaisseau Déliaque, couverts de + fleurs et de bandelettes, était orné des statues des dieux; les + voiles blanches, teintes de pourpre par les rayons de l'aurore, + s'enflaient aux haleines des zéphirs, et les rames dorées fendaient + le cristal des mers. Des Théores penchés sur les flots répandaient + des parfums et des libations; des vierges exécutaient sur la proue + du vaisseau la danse des malheurs de Latone, tandis que des + adolescents chantaient en choeur les vers de Pindare et de Simonide. + Mon imagination fut enchantée par ce spectacle qui fuyait comme un + nuage du matin, ou comme le char d'une divinité sur les ailes des + vents[404].» + +Voyez encore ces détails, qui semblent empruntés au quatrième livre de +l'Odyssée: + + «Le noble Ancée, descendant d'Agapénor qui commandait les Arcadiens + au siège de Troie, donna l'hospitalité à Démodocus. Les fils + d'Ancée détachent du joug les mules fumantes, lavent leurs flancs + poudreux dans une eau pure, et mettent devant elles une herbe + tendre, coupée sur le bord de la Néda. Cymodocée est conduite au + bain par de jeunes phrygiennes qui ont perdu la liberté; l'hôte de + Démodocus le revêt d'une fine tunique et d'un manteau précieux; le + prince de la jeunesse, l'aîné des fils d'Ancée, couronné d'une + branche, immole à Hercule un sanglier nourri dans les bois + d'Erymanthe; les parties de la victime destinées à l'offrande sont + recouvertes de graisse, et consumées avec des libations sur des + charbons embrasés. Un long fer à cinq rangs présente à la flamme + bruyante le reste des viandes sacrées; le dos succulent de la + victime, et les morceaux les plus délicats sont servis aux + voyageurs[405].» + +Écoutez ce discours d'Euryméduse, nourrice de Cymodocée: + + «Ô ma fille, s'écrie-t-elle, quelle douleur tu m'as causée! J'ai + rempli l'air de mes sanglots. J'ai cru que Pan t'avait enlevée. Ce + dieu dangereux est toujours errant dans les forêts; et, quand il a + dansé avec le vieux Silène, rien ne peut égaler son audace. Comment + aurais-je pu reparaître sans toi devant mon cher maître! Hélas! + j'étais encore dans ma première jeunesse, lorsque me jouant sur le + rivage de Naxos, ma patrie, je fus tout à coup enlevée par une + troupe de ces hommes qui parcourent l'empire de Téthys à main + armée, et qui font un riche butin! Ils me vendirent à un port de + Crète, éloigné de Gortynes de tout l'espace qu'un homme, en + marchant avec vitesse, peut parcourir entre la troisième veille et + le milieu du jour. Ton père était venu à Lébène pour échanger des + blés de Théodosie contre des tapis de Milet. Il m'acheta des mains + des pirates: le prix fut deux taureaux qui n'avaient point encore + tracé les sillons de Cérès. Dans la suite, ayant reconnu ma + fidélité, il me plaça aux portes de sa chambre nuptiale. Lorsque + les cruelles Ilithyes eurent fermé les yeux d'Épicharis, Démodocus + te remit entre mes bras, afin que je te servisse de mère. Que de + peines ne m'as-tu pas causées dans ton enfance! Je passais les + nuits auprès de ton berceau, je te balançais sur mes genoux; tu ne + voulais prendre de nourriture que de ma main, et quand je te + quittais un instant, tu poussais des cris[406].» + +C'est une charmante ironie que ce discours, une piquante parodie de +l'héroïque bavardage des guerriers d'Homère; mais si vous le prenez au +sérieux, qu'est-ce autre chose qu'un agréable pastiche et un énorme +anachronisme? + +Il faudrait transcrire tout le personnage de Démodocus, ses actions +aussi bien que ses discours. Le bonhomme, qui n'a guère que trente-sept +ans si mes calculs sont justes, et dont l'auteur fait à son gré un +vieillard, a passé sa vie à rêver; il n'a rien vu, rien entendu, et ne +connaît d'autre monde que celui d'Homère. Certes, si le paganisme avait +jamais eu des croyants de cette force, il subsisterait encore. Voici +comme, vers le milieu du quatrième siècle de l'ère chrétienne, s'exprime +ce prêtre d'Homère: + + «Demain, aussitôt que Dicé, Irène et Eunomie, aimables Heures, + auront ouvert les portes du jour, nous monterons sur un + char[407]...» + + «Votre fils vous a sans doute appris ce qu'il a fait pour ma fille, + que les Faunes avaient égarée dans les bois[408].» + +Encore si c'était un laïque qui parlât! mais c'est un prêtre. Du temps +de Cicéron, deux augures ne pouvaient se rencontrer sans rire. Est-ce +que depuis lors la foi mythologique avait reconquis jusqu'aux prêtres? +Cela serait merveilleux. + +Je laisse les allusions mythologiques: que Démodocus ait conservé la +religion de ses ancêtres, il ne peut pas avoir toutes leurs opinions, +tout leur langage; et d'où sort-il donc pour parler constamment d'un ton +qui appartient évidemment à l'enfance du monde? + + «Nous cherchons le riche Lasthénès, que ses grands biens font + passer pour un homme très heureux[409].» + + «J'aurais dû reconnaître Eudore à sa taille de héros, moins haute + cependant que celle de Lasthénès, car les enfants n'ont plus la + force de leurs pères[410].» + +Je veux que Démodocus soit préoccupé; il ne l'est pas au point d'ignorer +la nouvelle secte dont le culte a rendu désert le temple des dieux +mythologiques. Ses étonnements sans fin sont risibles, il faut l'avouer, +et je ne puis supporter que, chez Lasthénès, qu'il sait chrétien, «il +saisisse une coupe» au commencement du repas et se dispose «à faire une +libation aux Pénates de Lasthénès[411].» + +Je ne souffre guère avec plus de patience le passage suivant: + + «Démodocus n'avait presque rien compris au récit d'Eudore; il ne + trouvait là ni Polyphème, ni Circé; et dans cette harmonie + nouvelle, il avait à peine reconnu quelques sons de la lyre + d'Homère[412].» + +Les poètes pouvaient bien encore, par tradition, chercher Polyphème et +Circé; mais on n'en était plus à s'étonner de ne les pas rencontrer +partout. On ne croirait pas qu'aucune parole évangélique, aucune +allusion aux dogmes nouveaux ne fût jamais parvenue aux oreilles de +Démodocus. + +Mais c'est peut-être dans l'entrevue d'Eudore et de Cymodocée que la +donnée de l'auteur pèche [le plus] par son manque de vérité historique, +ou, si l'on veut, par son invraisemblance. Il faut citer tout ce +morceau: + + «À ces cris, le chien aboie, le chasseur se réveille. Surpris de + voir cette jeune fille à genoux, il se lève précipitamment. + + »--Comment! dit Cymodocée confuse et toujours à genoux, est-ce que + tu n'es pas le chasseur Endymion? + + »--Et vous, dit le jeune homme non moins interdit, est-ce que vous + n'êtes pas un Ange? + + »--Un Ange! reprit la fille de Démodocus. + + »Alors l'étranger, plein de trouble: + + »--Femme, levez-vous, on ne doit se prosterner que devant Dieu. + + »Après un moment de silence, la prêtresse des Muses dit au + chasseur: + + »--Si tu n'es pas un dieu caché sous la forme d'un mortel, tu es + sans doute un étranger que les Satyres ont égaré comme moi dans les + bois. Dans quel port est entré ton vaisseau? Viens-tu de Tyr si + célèbre par la richesse de ses marchands? Viens-tu de la charmante + Corinthe où tes hôtes t'auront fait de riches présents? Es-tu de + ceux qui trafiquent sur les mers, jusqu'aux colonnes d'Hercule? + Suis-tu le cruel Mars dans les combats; ou plutôt n'es-tu pas le + fils d'un de ces mortels jadis décorés du sceptre, qui régnaient + sur un pays fertile en troupeaux, et chéri des dieux? + + »L'étranger répondit: + + »--Il n'y a qu'un Dieu, maître de l'univers; et je ne suis qu'un + homme plein de trouble et de faiblesse. Je m'appelle Eudore; je + suis fils de Lasthénès. Je revenais de Thalames, je retournais chez + mon père; la nuit m'a surpris: je me suis endormi au bord de cette + fontaine. Mais vous, comment êtes-vous seule ici? Que le ciel vous + conserve la pudeur, la plus belle des craintes après celle de Dieu! + + »Le langage de cet homme confondait Cymodocée. Elle sentait devant + lui un mélange d'amour et de respect, de confiance et de frayeur. + La gravité de sa parole et la grâce de sa personne formaient à ses + yeux un contraste extraordinaire. Elle entrevoyait comme une + nouvelle espèce d'hommes, plus, noble et plus sérieuse que celle + qu'elle avait connue jusqu'alors. Croyant augmenter l'intérêt + qu'Eudore paraissait prendre à son malheur, elle lui dit: + + »--Je suis fille d'Homère aux chants immortels. + + »L'étranger se contenta de répliquer: + + »--Je connais un plus beau livre que le sien. + + »Déconcertée par la brièveté de cette réponse, Cymodocée dit en + elle-même: + + »--Ce jeune homme est de Sparte[413].» + +Il est superflu de faire remarquer tout ce que cette scène, si bien +conçue d'ailleurs, si poétiquement ordonnée, présente de forcé et de +faux. Ce n'est pas cette seule fois que le goût du contraste a égaré +l'auteur. Vous ne le trouverez ni plus vrai, ni plus naturel, lorsqu'il +fait dire à Cymodocée, à la suite du récit d'Eudore: «Mon père, je +pleure comme si j'étais chrétienne[414].» À la rencontre d'un trait +pareil, on est tenté de demander à Cymodocée: + + Est-ce vous qui parlez, ou si c'est votre rôle? + +Il faut avouer qu'elle en sait trop dans ce moment, ou que plus tard +elle en sait trop peu. Voici un trait moins supportable encore, où nous +voyons tout à la fois Eudore soutenir assez mal son personnage, et +Cymodocée se souvenir trop du sien: + + «Quoi, Cymodocée, vous voudriez devenir chrétienne, _je donnerais + un pareil ange au ciel_, une pareille compagne à mes jours!» + +Cymodocée baissa la tête et répondit: + + «Je n'ose plus parler avant que tu n'aies achevé de m'enseigner la + pudeur[415]» + +Si le vieux Démodocus était présent, je m'imagine qu'il dirait encore +une fois à Cymodocée: + + «Ô fille d'Épicharis, craignons l'exagération qui détruit le bons + sens[416]!» + +et peut-être trouverait-il étrange que sa fille, élevée par lui dans le +culte de toutes les vertus qui font la parure des vierges, demande des +leçons de pudeur à ce jeune soldat qu'elle connaît de la veille. Ici +encore, c'est le rôle que nous rencontrons, le personnage, plutôt que la +nature, et cette substitution n'est que trop fréquente dans les +_Martyrs_. L'auteur a donné de grands, de beaux traits, à ses +personnages chrétiens; mais leur christianisme est trop plein de phrases +et de scènes à effet. Ils posent toujours et ne se reposent jamais. Pas +un moment, pas un mot n'est perdu pour la représentation. Il n'y a +qu'une seule chose qu'ils ne représentent presque jamais: c'est la +simplicité, la mesure parfaite, qui distinguaient les chrétiens de l'âge +apostolique. Cet âge, à la vérité, était déjà loin; mais en fait +d'anachronisme, nous eussions préféré celui-ci à tout autre; et +d'ailleurs, croit-on que les moeurs chrétiennes, à l'époque de +Dioclétien, n'avaient pas plus de bonhomie et de laisser aller? Qui +pourrait, si ce n'est un Louis XIV, vivre en représentant toujours; +convertir ses actes et ses mouvements les plus familiers en gestes +roides, solennels; parler toujours comme un livre; au lieu de converser, +controverser toujours; être, en un mot, sublime sans relâche? Je dis +mal; car celui qui serait le plus sublime, serait aussi le plus naturel, +et il n'a manqué peut-être à l'auteur, pour faire descendre ses héros de +cette hauteur conventionnelle, que d'avoir élevé sa propre pensée à +toute la hauteur de leurs principes et de leur foi. + +M. de Chateaubriand a mieux réussi dans la peinture des moeurs purement +nationales que dans celle des moeurs religieuses ou résultant des +croyances. Le livre VI des _Martyrs_, le livre de Pharamond et de +Mérovée, mérite ou plutôt inspire une admiration sans réserve. Il est +impossible de n'être pas ravi de cette poésie également franche et +idéale, où la liberté des mouvements s'allie à la magnificence des +couleurs, où chaque ligne vous élève, vous entraîne, ou pas un mot +n'offense le goût, ne sort du naturel. Mais je renonce à expliquer, et +même à exprimer toute mon admiration pour ces pages célèbres, qui sont +peut-être ce que M. de Chateaubriand a écrit de plus vrai dans le genre +élevé. J'aime mieux rappeler qu'elles ont décidé la vocation, ou du +moins éveillé les instincts d'un historien illustre. Laissons-le parler +lui-même: + + «En 1810, dit M. Augustin Thierry, j'achevais mes classes au + collège de Blois, lorsqu'un exemplaire des _Martyrs_, apporté du + dehors, circula dans le collège. Ce fut un grand événement pour + ceux d'entre nous qui ressentaient déjà le goût du beau et + l'admiration de la gloire. Nous nous disputions le livre; il fut + convenu que chacun l'aurait à son tour, et le mien vint un jour de + congé, à l'heure de la promenade. Ce jour-là, je feignis de m'être + fait mal au pied, et je restai seul à la maison. Je lisais, ou + plutôt je dévorais les pages, assis devant mon pupitre, dans une + salle voûtée qui était notre salle d'études, et dont l'aspect me + semblait alors grandiose et imposant. J'éprouvai d'abord un charme + vague, et comme un éblouissement d'imagination; mais quand vint le + récit d'Eudore, cette histoire vivante de l'Empire à son déclin, je + ne sais quel intérêt plus actif et plus mêlé de réflexion m'attacha + au tableau de la ville éternelle, de la cour d'un empereur romain, + de la marche d'une armée romaine dans les fanges de la Batavie, et + de sa rencontre avec une armée de Franks. + + »J'avais lu dans l'Histoire de France à l'usage des élèves de + l'École militaire, notre livre classique: _Les Francs ou Français, + déjà maîtres de Tournay et des rives de l'Escaut, s'étaient étendus + jusqu'à la Somme... Clovis, fils du roi Childéric, monta sur le + trône en 481, et affermit par ses victoires les fondements de la + monarchie française_. Toute mon archéologie du moyen âge consistait + dans ces phrases et quelques autres de même force que j'avais + apprises par coeur. _Français_, _trône_, _monarchie_, étaient pour + moi le commencement et la fin, le fond et la forme de notre + histoire nationale. Rien ne m'avait donné l'idée de ces terribles + Franks de M. de Chateaubriand _parés de la dépouille des ours, des + veaux marins, des urochs et des sangliers_, de ce camp _retranché + avec des bateaux de cuir et des chariots attelés de grands boeufs_, + de cette armée rangée en triangle où _l'on ne distinguait qu'une + forêt de framées, des peaux de bêtes et des corps demi-nus_. À + mesure que se déroulait à mes yeux le contraste si dramatique du + guerrier sauvage et du soldat civilisé, j'étais saisi, de plus en + plus vivement; l'impression que fit sur moi le chant de guerre des + Franks eut quelque chose d'électrique. Je quittai la place où + j'étais assis, et, marchant d'un bout à l'autre de la salle, je + répétai à haute voix et en faisant sonner mes pas sur le pavé: + + »--Pharamond! Pharamond! nous avons combattu avec l'épée. + + »Nous avons lancé la francisque à deux tranchants; la sueur tombait + du front des guerriers et ruisselait le long de leurs bras. Les + aigles et les oiseaux aux pieds jaunes poussaient des cris de joie; + le corbeau nageait dans le sang des morts; tout l'Océan n'était + qu'une plaie: les vierges ont pleuré longtemps. + + »Pharamond! Pharamond! nous avons combattu avec l'épée. + + »Nos pères sont morts dans les batailles; tous les vautours en ont + gémi: nos pères les rassasiaient de carnage! Choisissons des + épouses dont le lait soit du sang, et qui remplissent de valeur le + coeur de nos fils. Pharamond, le bardit est achevé, les heures de la + vie s'écoulent; nous sourirons quand il faudra mourir!-- + + »Ainsi chantaient quarante mille Barbares. Leurs cavaliers + haussaient et baissaient leurs boucliers blancs en cadence; et à + chaque refrain ils frappaient, du fer d'un javelot, leur poitrine + couverte de fer[417]. + + »Ce moment d'enthousiasme fut peut-être décisif pour ma vocation à + venir. Je n'eus alors aucune conscience de ce qui venait de se + passer en moi; mon attention ne s'y arrêta pas; je l'oubliai même + durant plusieurs années; mais, lorsque, après d'inévitables + tâtonnements pour le choix d'une carrière, je me fus livré tout + entier à l'histoire, je me rappelai cet incident de ma vie et ses + moindres circonstances avec une singulière précision. Aujourd'hui, + si je me fais lire la page qui m'a tant frappé, je retrouve mes + émotions d'il y a trente ans. Voilà ma dette envers l'écrivain de + génie qui a ouvert et qui domine le nouveau siècle littéraire. Tous + ceux qui, en divers sens, marchent dans les voies de ce siècle, + l'ont rencontré de même à la source de leurs études, à leur + première inspiration; il n'en est pas un qui ne doive lui dire + comme Dante à Virgile + + «Tu duca, tu signore, e tu maestro[418].» + +L'action d'un poème tire son plus vif intérêt des _caractères_ et des +_passions_. M. de Chateaubriand n'a pas eu tort d'avancer dans sa +poétique chrétienne que les caractères (il entend par là l'empreinte +diverse que reçoit l'âme humaine des diverses relations que l'homme peut +former sur la terre) sont redevables au christianisme de plus de +profondeur et d'élévation[419]; avec une égale raison, il a soutenu que +le christianisme, en soumettant les passions au frein d'une règle +divine[420], en créant même ce qu'on pourrait appeler une passion +divine[421], a multiplié, dans la peinture des sentiments du coeur, les +contrastes et les nuances, préparé des spectacles intéressants dont +l'antiquité n'avait pas pu avoir l'idée, et rendu le tableau de la vie +humaine à la fois plus varié, plus dramatique et plus moral. Cette +partie de son livre en est la plus belle peut-être, et sans aucun doute +la plus originale et la plus neuve. Il ne s'est pas contenté des preuves +qu'il avait données dans le _Génie du Christianisme_; il a voulu, dans +les _Martyrs_, en administrer de nouvelles; il a voulu, en marchant +prouver le mouvement. + +Au fait, ce qu'il appelle les _caractères_, c'est ce que, dans la +plupart des poétiques, on a coutume d'appeler les moeurs; sujet que nous +avons abordé en examinant la manière dont il a mis en parallèle les deux +religions. Le caractère chrétien et le caractère païen sont les +caractères généraux que l'auteur étudie; tous les autres n'en sont que +des subdivisions. Je n'ai point à parler du caractère païen, dont il a +rattaché la peinture à une conception fantastique et arbitraire du +paganisme vieillissant. Tous les contours sont effacés, noyés dans une +vapeur brillante; la physionomie ne se discerne pas; et le caractère, si +c'en est un, est purement négatif. Aucun personnage, dans le poème, si +ce n'est la foule, ne représente cette résistance tenace du polythéisme +à la religion nouvelle, ni ces efforts désespérés pour galvaniser un +cadavre, efforts dont Benjamin Constant nous donne quelque idée dans le +passage que j'ai cité. Au moins ne trouvons-nous pas cette +personnification dans le très débonnaire et beaucoup trop tolérant +Démodocus. L'auteur, même avec beaucoup moins de talent, ne pouvait +manquer absolument l'autre caractère, le caractère chrétien. Mais il y +a, dans la peinture qu'il en fait, tantôt quelque chose de tendre et de +théâtral, tantôt une simplicité étudiée, que personne ne peut prendre +pour le beau idéal de l'enthousiasme religieux, ni pour la couleur vraie +des âges héroïques du christianisme. + +Ce que l'auteur, dans sa théorie, appelle les _caractères naturels_ +(père, fils, époux), est assez faiblement dessiné; les _caractères +sociaux_ sont accusés avec plus de vigueur; mais au total, il ne semble +pas que M. de Chateaubriand ait appliqué à la peinture des caractères +toute sa puissance, ni toutes les ressources du christianisme. Je ne +parle point de ce qu'on appelle communément des _caractères_, +c'est-à-dire des _caractères individuels_; les personnages principaux du +poème ont peu d'individualité; il est peu de figures qui restent dans +l'imagination; et si l'on me demandait quelles sont celles dont je me +souviens le mieux, et qui sont, pour moi, les plus vivantes, je serais +obligé de confesser que c'est celle de Démodocus dans la simplicité de +sa tendresse paternelle, et celle de ce vieux descendant des Cassius, +dérobé à la gloire de son nom par le nom chrétien de Zacharie et par la +condition d'esclave. Ici, pour le coup, le christianisme se présente à +nous dans la sublime simplicité de son génie. + +Il y avait place, dans les _Martyrs_, pour toutes les passions; et en +effet toutes celles dont la poésie peut tirer parti, s'y déploient, s'y +entrelacent, le christianisme, directement ou indirectement, les +compliquant toutes. La mise en scène est excellente. Le jeu des acteurs +n'y répond pas toujours. L'auteur, qui affecte une grande simplicité de +formes, n'est point, dans le fond, assez simple. Il n'est parfait, selon +nous, que dans l'épisode de Velléda[422], où peut-être il ne l'est que +trop. La prêtresse gauloise est admirablement tragique; Eudore, chrétien +par le remords, lorsqu'il ne l'est plus par l'obéissance, ne réalise pas +sans quelque bonheur l'idée de cette lutte entre la chair et l'esprit, +dont la lutte entre les deux cultes n'était que la forme doctrinale ou +symbolique. On sent pourtant, même au sujet d'Eudore, que la poésie +intérieure du christianisme est moins familière à l'auteur que la poésie +extérieure. Pour pénétrer dans cette sphère, il eût fallu quelque chose +de la science morale et du talent de Massillon. Les amours de Cymodocée +et d'Eudore ont du charme et de la tendresse; mais le développement et +la profondeur se laissent trop désirer. Cymodocée ne devait être, ce +nous semble, ni une Rébecca, ni une Rachel; on est trop vite au fond de +cette histoire; elle est trop simple, trop unie; et la conversion de +Cymodocée est réellement trop prompte. Elle se convertit à Eudore bien +plutôt qu'à l'Évangile: j'avoue que la chose a pu se passer ainsi, mais +le lecteur a droit de demander mieux; et quand il s'est mis dans +l'esprit que l'amour est la vraie religion de Cymodocée, il peut bien +être touché du martyre de cette jeune femme, mais il n'en reçoit pas +l'impression que l'auteur a voulu produire. Comparez Cymodocée avec +Pauline. La conversion de cette dernière, toute soudaine qu'elle est, +n'en est pas moins d'une haute et sublime vraisemblance; et nous en +sommes d'autant plus touchés que les préférences de son coeur, nous le +savons, n'étaient pas pour Polyeucte; aussi notre émotion est pure et +noble, autant que vive et tragique, lorsque Pauline dit à son père: + + Mon époux en mourant m'a laissé ses lumières; + Son sang, dont tes bourreaux viennent de me couvrir, + M'a dessillé les jeux, et me les vient d'ouvrir. + Je vois, je sais, je crois, je suis désabusée; + De ce bienheureux sang tu me vois baptisée; + Je suis chrétienne enfin[423]. + +Il était difficile de peindre la passion chez Hiéroclès sans se hasarder +bien près du domaine de l'horrible. L'auteur a respecté des limites +sacrées; il a été énergique sans être repoussant. Je ne relève, comme +exception, qu'un seul trait, détaché d'une scène dont j'ai déjà cité un +fragment. Hiéroclès triomphe lorsqu'il voit Cymodocée en son pouvoir. +«La réprobation, dit l'auteur, parut tout entière sur le visage de +Hiéroclès. Un sourire contracte ses lèvres, et _des gouttes de sang +tombent de ses yeux_[424].» Quand ce dernier trait serait +physiologiquement vrai, je ne l'en repousserais pas moins; mais j'ai +bien peur que cette physiologie ne soit encore du merveilleux. + +Que dirons-nous du style, dernier élément, si l'on veut, mais élément +nécessaire de l'intérêt dans une fiction poétique? Il n'est pas de style +plus grand, plus nerveux, plus vrai que celui de certaines parties de ce +poème, et pour magnifique, il l'est partout. Mais il faut bien que la +pensée et son expression suivent la même fortune. Où la pensée n'est pas +vraie, le style ne saurait l'être; le style n'est-il pas la pensée +elle-même? Une vérité de convention appelle un style de convention. +C'est trop souvent celui des _Martyrs_. L'admirable candeur de style des +écrivains du dix-septième siècle n'est plus sans doute à l'usage des +nôtres, et ce n'est guère que par voie de contraste que M. de +Chateaubriand, dans ses ouvrages les plus parfaits, en éveille le +souvenir; mais ce contraste n'est dans aucun de ses écrits plus vivement +marqué que dans les _Martyrs_. Il est moins froid dans ses compositions +historiques, ou même purement didactiques, que dans l'ensemble de ce +poème. Les _Martyrs_ touchent peu; c'est, je crois, ce que la réflexion +fait dire à tous les lecteurs. Cela est magnifique, souvent gracieux; +cela n'est presque jamais intime. Ce langage, suspendu entre la prose et +la poésie, aspirant tour à tour à descendre vers l'une, à monter vers +l'autre, n'était peut-être pas du meilleur exemple; et l'on comprend +qu'à une époque où il n'y avait que deux sortes d'événements, les +batailles et les livres nouveaux, l'innovation que consacrait le livre +des _Martyrs_ ait vivement ému les esprits. La critique tout entière se +trouva de l'avis de M. Daru, qui, dans un rapport mémorable sur le +_Génie du Christianisme_, avait dit gaiement: «En fait de poème en +prose, je suis obligé de confesser mon incrédulité, mon impiété[425].» +Tout le monde ne fut pas si gai. L'air sérieux est aussi un air bon à +prendre. M. Daru parlait de son incrédulité; les autres parlèrent, ou +peu s'en faut, de leur foi. On fulmina du haut du Parnasse, comme du +haut d'un Vatican littéraire, une bulle d'excommunication contre +l'auteur des _Martyrs_, hérésiarque en littérature. Sauf la solennité +quasi tragique de cette bulle d'un nouveau genre, on n'avait pas tort, +ce me semble. Le style des _Martyrs_ n'est admirable que le genre admis; +mais le genre, quoi qu'en dise l'auteur, qui se couvre assez mal à +propos de l'autorité du _Télémaque_, le genre n'était pas bon. La forme +des vers eût mis l'auteur dans le vrai, non seulement de l'expression, +mais peut-être aussi de la pensée. Le public, en France du moins, se +pique d'attacher aux questions de forme et d'art la même importance que +la critique; il les évoque, il les discute; mais en définitive, le +public juge par ses impressions plutôt que par ses systèmes; des +éditions nombreuses ont multiplié et perpétué plus d'une oeuvre dont tout +le monde a dit: Elle ne vivra point; et maint auteur vingt fois immolé a +pu dire à ses critiques: + + Les gens que vous tuez se portent assez bien[426]. + +Les _Martyrs_, au fait, ne se portent pas très mal; ils vivent sans +doute, et vivront longtemps: pourtant ils n'ont pas obtenu et n'occupent +pas même aujourd'hui dans l'opinion le même rang que le _Génie du +Christianisme_; et le public n'a pu s'empêcher d'applaudir, mais n'a pas +souscrit sans réserve à ces belles strophes de M. de Fontanes: + + Chateaubriand, le sort du Tasse + Doit t'instruire et te consoler; + Trop heureux qui, suivant sa trace, + Au prix de la même disgrâce, + Dans l'avenir peut l'égaler! + + Contre toi, du peuple critique + Que peut l'injuste opinion? + Tu retrouvas la Muse antique + Sous la poussière poétique + Et de Solime et d'Ilion. + + Du grand peintre de l'Odyssée + Tous les trésors te sont ouverts; + Et dans ta prose cadencée, + Les soupirs de Cymodocée + Ont la douceur des plus beaux vers. + + Aux regrets d'Eudore coupable, + Je trouve un charme différent; + Et tu joins, dans la même fable, + Ce qu'Athène a de plus aimable, + Ce que Sion a de plus grand[427]. + +En critiquant les _Martyrs_, nous nous sommes exactement renfermé dans +les termes de la critique littéraire. Mais il est impossible, et, de nos +jours, il est moins permis que jamais de s'en tenir à ce point de vue. +Personne, aujourd'hui, ne fait abstraction de ce qui, dans une oeuvre +d'art, tient aux questions les plus graves. Chacun juge les écrits dans +le sens de sa philosophie, et vous savez quelle est la mienne. J'oserai +donc, en finissant, et toute question littéraire écartée, m'expliquer +sur la place qui me paraît appartenir aux _Martyrs_ dans la littérature +religieuse. + +Ces grands traits de la doctrine et de l'histoire du christianisme qui +ont fait l'admiration de tous les temps et de tous les partis, le +caractère d'héroïsme et d'abnégation de ceux qui ont été ses +représentants et ses défenseurs aux époques de persécution, la pureté +morale dont il a donné, dans l'universelle corruption des moeurs, +l'exemple le plus éclatant, tout cela revit dans le poème de M. de +Chateaubriand, et s'y reproduit souvent dans sa grandeur, quelquefois +même dans sa simplicité. Une idée encore plus caractéristique, celle de +la pénitence chrétienne ou de la puissance du repentir, a fait plus que +d'apparaître fugitivement à la pensée de l'auteur, puisqu'elle lui à +fourni le sujet même de son ouvrage. Il a pu ainsi réveiller en faveur +du christianisme, dans un certain nombre d'âmes, un sentiment +d'admiration dont le monde avait perdu l'habitude; il a pu rattacher à +l'idée de la foi chrétienne des idées qui en étaient depuis longtemps +séparées, repousser loin d'elle le ridicule et le mépris, la rendre +imposante pour l'imagination, honorable pour le sens moral. Voilà les +impressions que le poème des _Martyrs_ a pu produire sur les gens du +monde. Mais dans toutes les communions, les personnes religieuses ont +jugé que l'auteur était demeuré sur la porte du sanctuaire, où quelques +accents et quelques reflets du vrai avaient pu arriver jusqu'à lui, mais +qu'il n'avait pas franchi le seuil; qu'il avait mieux décrit certains +phénomènes qu'il n'en avait pénétré le principe; que les mystères de la +vie spirituelle lui avaient trop souvent échappé; surtout, qu'il avait +pris trop souvent, et ici l'influence catholique est manifeste, le signe +pour la chose signifiée, l'éclat extérieur pour la force intime, la +pompe pour la majesté, trop accrédité une religion d'images et de +prestiges, en un mot, réduit le christianisme à n'être qu'une poésie, +j'ai dit presque une mythologie. + +«Représentez-vous cette admirable mythologie de la Grèce, dans laquelle, +à l'inverse du panthéisme oriental, la divinité, subdivisée sans fin, +était incorporée, enchaînée dans la multiplicité variée des êtres créés, +et où soustraite, pour ainsi dire, au domaine de l'infini et de +l'invisible, pour habiter dans le visible et le fini, elle retenait la +pensée loin, bien loin de la sphère mystérieuse où nous devons aspirer +sans cesse. La Grèce avait vidé le ciel et l'éternité, pour peupler +d'habitants divins ses monts, ses vallées et ses forêts; elle avait +rapetissé l'univers, mais elle l'avait rempli de vie et d'enchantements; +tout, dans ses conceptions, était devenu purement humain, mais avec +toute la beauté dont l'humanité pure est susceptible; c'était comme +l'apothéose de l'humanité par l'humanisation du divin. La pensée était +cernée de toutes parts; toutes les issues par où elle eût pu s'échapper +vers la Divinité étaient gardées par une divinité; toute cette religion +était calculée contre la religion; la religion était supplantée par la +poésie. Je ne sais quoi de serein, de lumineux, de transparent, +entourait l'existence humaine; le sérieux de la vie se perdait dans une +distraction d'autant plus dangereuse qu'elle avait les apparences du +sérieux; tout ce qu'il y a de grandeur purement humaine fleurissait dans +cette brillante lumière; il s'y trouvait de tout et même de la religion; +oui, la religion y apparaissait quelquefois, noble et solennelle, mais +humaine encore, sans véritable gravité, sans infini; jamais, en un mot, +depuis que le monde existe, l'humanité n'avait si habilement donné le +change à ses besoins les plus profonds; notre polythéisme moderne est +grossier en comparaison. Tout ce poétique système, qui se réduisait à +l'usurpation du beau sur le bon, fut, pour de nombreuses générations +d'hommes, comme ce magique lotus qui, selon les fables mêmes des Grecs, +faisait oublier la patrie. + +«Mais quel art, ou quel malheur, de planter le lotus sur les rives mêmes +de la patrie, en face de ses saintes montagnes! Distraire l'âme de ses +plus chers intérêts par la peinture de ces intérêts eux-mêmes! endormir +la religion dans des cantiques! écarter le sérieux par sa propre image! +absorber la vie dans la poésie[428]!» terrible puissance! funeste magie! +les _Martyrs_, le _Génie du Christianisme_ n'ont-ils rien fait de +semblable? Je n'oserais le dire si vous deviez m'en croire sur parole; +mais ces oeuvres d'un immense talent, ces monuments d'une intention +généreuse, ils sont là; vous les connaissez, vous pouvez les lire; lisez +et jugez. + + + + +CHAPITRE SEPTIÈME + +Itinéraire de Paris à Jérusalem. Aventures du dernier Abencerage. Les +Natchez. Écrits politiques et Études historiques. Conclusion. + + +Aucun des sujets traités jusqu'alors par M. de Chateaubriand ne l'avait +mis ou ne l'avait trouvé dans une position aussi simple, aussi dégagée +de tout élément conventionnel, que celle qu'il prend dans +l'_Itinéraire_. Ce charmant ouvrage, qui peut renfermer des erreurs, +mais où il n'y a point de défauts, a pour sujet son auteur lui-même, et +c'en est peut-être le principal attrait. Quelques beaux poèmes qu'ait pu +faire M. de Chateaubriand, aucun ne saurait, aux yeux affectueux du +lecteur, valoir le poème de sa vie, et quelques héros qu'il invente, +aucun ne pourra jamais nous attacher plus que lui. Ses idées sont +grandes fort souvent; mais ses impressions nous intéressent plus que ses +idées; et les impressions d'un homme, c'est lui-même. Je ne parle donc +point de cette carrière noblement aventureuse qu'il a plus d'une fois +racontée, et qui garde encore pour nous, après tous ces récits, quelque +chose du charme attaché au mystère. Je ne veux voir que les sentiments +de cet homme, ses émotions, sa physionomie morale, cet amour du grand, +du noble et du beau, qui, chez lui, se mêle à tout et domine tout, cet +étrange et agréable composé du gentilhomme, du rêveur et de l'érudit, du +champion de la légitimité et du chevalier de la liberté. Je vois un +homme des anciens jours et des jours nouveaux, impliqué dans les +affaires de ce monde, et néanmoins solitaire, et pour achever par ce +trait, un homme dont l'illustre pauvreté s'est accoutumée à demander à +son incomparable talent autre chose encore que la gloire. L'attrait +qu'inspire cette personnalité si neuve, si accentuée, est peut-être ce +qui nous attache le plus à la lecture de l'_Itinéraire_, où elle se +développe librement. Aucun décorum d'aucune espèce ne la restreint ni ne +la dissimule. Le langage toujours noble, souvent poétique, se permet +cette fois l'élégante familiarité, le fin sourire, et ce que dans le +monde on appelle exclusivement de l'esprit. La pompe en quelque sorte +officielle du _Génie du Christianisme_ fait place dans l'_Itinéraire_ à +une simplicité pleine de distinction: + + Projicit ampullas et sesquipedalia verba[429]. + +L'écrivain n'en est pas moins grand pour cela, peut-être l'est-il +davantage; il n'est rien de tel, pour être sublime, que de l'être à son +corps défendant. M. de Chateaubriand, dans ce noble pèlerinage, se +voyait en présence des deux spectacles d'où jaillissait pour lui la plus +abondante poésie: celui de la nature et celui du passé, les sites et les +ruines: c'est dire assez de quelles beautés l'_Itinéraire_ est semé. Je +dis semé, parce que l'_Itinéraire_ n'est point un voyage sentimental, un +recueil d'_impressions_; mais ce qu'on appelait autrefois une +_relation_, et que l'érudition, la discussion même y tiennent une grande +place. Ce mélange, de très bon goût parce qu'il est naturel, est un des +charmes de cette lecture, où l'économie de la richesse n'est pas moins +remarquable que la richesse elle-même. Tout est ménagé, varié, fondu +avec un bonheur qui s'expliquerait par un art très délicat, s'il ne +s'expliquait pas encore plus naturellement par un bon sens parfait. Si +les _Martyrs_ nous ont valu l'_Itinéraire_, nous n'avons guère de plus +grande obligation à cette brillante épopée. + +L'_Itinéraire_ tout entier est intéressant; mais il est permis, je +crois, de préférer au voyage de la Palestine celui de la Grèce. Si l'on +détachait du premier quelques pages incomparables, personne, je crois, +n'hésiterait à reconnaître que l'auteur a mieux parlé des ruines de +Sparte et d'Athènes que de cette Palestine, dernier but de son +pèlerinage. + +Nous lui devons peut-être aussi le diamant de la plus belle eau parmi +tous ceux qui font étinceler le diadème poétique de M. de Chateaubriand; +car c'est à son retour de l'Orient, qu'il recueillit sous les remparts +de Tunis et parmi les ruines de l'Alhambra les souvenirs et les +inspirations d'où naquit, encore sous l'Empire, l'histoire du _dernier +Abencerage_. _René_, oeuvre plus spontanée, _René_, qui n'est qu'un +soupir, mais le soupir de tout un siècle, et dont l'extrême simplicité +est une merveille de plus, mérite peut-être le premier rang parmi ces +quatre épisodes où l'auteur a résumé son génie. Mais entre tous les +écrits de M. de Chateaubriand rien ne fait naître l'idée d'une plus +grande perfection, rien n'est plus touchant que l'_Abencerage_. Il +n'appartenait peut-être qu'à un seul homme de peindre avec une idéalité +aussi ravissante ce moyen âge qui eut sans doute aussi sa poésie. Les +poètes en savent là-dessus un peu moins, dit-on, mais aussi un peu plus +que les historiens, et ceux-ci, pour voir toute la vérité des choses, +ont besoin de la poésie. L'esprit de chevalerie et de religion du moyen +âge, et surtout du moyen âge espagnol, est élevé dans les _Aventures du +dernier Abencerage_ à sa plus haute, à sa plus parfaite expression. Il y +a là un écho du _Cid_, plutôt modifié qu'affaibli. Si Corneille a des +accents qui n'appartiennent qu'à lui, l'auteur de l'_Abencerage_ en a +que Corneille lui-même eût pu lui envier. Ces deux religions, ces deux +chevaleries, ces deux civilisations en présence, l'une en deuil de sa +gloire, l'autre enivrée de son triomphe, tant d'estime mêlée à tant de +haine, l'amour jeté par un hasard funeste entre ces passions farouches, +l'honneur comme une nouvelle et inexorable fatalité condamnant à un +veuvage éternel deux coeurs que tout unit, mais que la religion sépare, +cette héroïque douleur, capable d'arracher à sa victime la vie plutôt +qu'un soupir, ce mot déchirant et sublime: «Retourne au désert[430]!» +dénoûment prévu et presque désiré de cette noble tragédie, tout cela +inondé, si l'on peut parler ainsi, de l'ardente lumière d'un ciel +méridional, tout cela est d'une beauté à la fois tendre et sévère, à +laquelle on ne résiste point. La lecture est achevée; l'âme rêve +longtemps encore; elle s'unit par la pensée à cette solitude, à ce deuil +immortel des deux amants; mais elle porte presque envie à de si nobles +douleurs, et peut-être a-t-elle compris que le sacrifice est la suprême, +l'unique beauté de la vie humaine. Je n'essaye pas de louer le style. +Qu'il me suffise de dire que dans cette diction, si spontanée et si +savante à la fois, la pureté égale l'éclat, et qu'à cet égard _le +dernier Abencerage_ marque le moment où, selon l'expression de Boileau, +l'auteur est _monté au comble de son art_. Tous les brillants défauts du +style de M. de Chateaubriand appartiennent à une époque antérieure; ce +poétique roman n'en offre aucun vestige. + +Les _Natchez_, qui parurent beaucoup plus tard, n'en appartiennent pas +moins à la jeunesse de l'auteur. On sait qu'_Atala_ et _René_ étaient, +dans l'origine, deux épisodes de la composition aussi vaste +qu'irrégulière où M. de Chateaubriand, une première fois, avait tenté le +poème en prose. L'oubli n'était point fait pour cette oeuvre dans +laquelle on ne saurait méconnaître la richesse ni même la puissance. +L'emploi bizarre du merveilleux, et d'un double merveilleux, mêlé à des +événements trop modernes et à des noms trop connus, est une des choses +qui nuisent le plus à l'intérêt de ce poème, où l'on admire des +caractères bien conçus, de beaux contrastes de moeurs et des scènes +vraiment pathétiques. + +Le _Génie du Christianisme_, les _Martyrs_, l'_Itinéraire_, le _dernier +Abencerage_ et les _Natchez_ ne nous ont pas fait connaître M. de +Chateaubriand tout entier. Le despotisme impérial l'avait donné à la +littérature, la Restauration devait le rendre à des études plus +austères. Lui-même, au milieu de ses veilles poétiques, s'était prescrit +d'autres labeurs et une autre gloire: + + «Ô Muse, s'écriait-il vers la fin des _Martyrs_, je n'oublierai + point tes leçons! Je ne laisserai point tomber mon coeur des régions + élevées où tu l'as placé. Les talents de l'esprit que tu dispenses + s'affaiblissent par le cours des ans; la voix perd sa fraîcheur, + les doigts se glacent sur le luth; mais les nobles sentiments que + tu inspires peuvent rester quand tes autres dons ont disparu. + Fidèle compagne de ma vie, en remontant dans les cieux laisse-moi + l'indépendance et la vertu. Qu'elles viennent ces Vierges austères, + qu'elles viennent fermer pour moi le livre de la Poésie, et + m'ouvrir les pages de l'Histoire. J'ai consacré l'âge des illusions + à la riante peinture du mensonge: j'emploierai l'âge des regrets au + tableau sévère de la vérité[431].» + +Il a pourtant fallu, afin que cette promesse s'accomplît, qu'une antique +dynastie eût, pour la seconde fois, fatigué la fortune. Durant toute la +Restauration, l'histoire, à laquelle l'auteur des _Martyrs_ semblait +avoir voué sans réserve la maturité de son âge, n'obtint de lui qu'un à +compte. Les _Quatre Stuarts_, où la manière de Voltaire se marie à celle +qui ne peut être désignée que par le nom de Chateaubriand, sont un +morceau brillant et impartial, où l'imagination ne paraît guère que pour +embellir un incorruptible bon sens. Mais, dans cette période d'une vie +très active, la politique prend le dessus. Le premier pas de M. de +Chateaubriand dans cette nouvelle carrière n'en fut peut-être pas le +plus heureux. L'auteur lui-même a condamné plus tard la violence de ce +pamphlet sur _Bonaparte et les Bourbons_, dont la verve entraînante et +l'éclat prestigieux valurent une victoire aux Bourbons encore +exilés[432]. On n'a pas non plus oublié ce _Rapport fait au Roi_ +pendant les Cent-Jours, où les plus indifférents ne lurent pas sans +émotion ces paroles d'une magnifique éloquence: + + «Dieu a ses voies impénétrables et ses jugements imprévus. Il a + voulu suspendre un moment le cours des bénédictions que Votre + Majesté répandait sur ses sujets. De ces Bourbons qui avaient + ramené le bonheur dans notre patrie désolée, il ne reste plus en + France que les cendres de Louis XVI! Elles règnent, Sire, en votre + absence; elles vous rendront votre trône comme vous leur avez rendu + un tombeau[433].» + +Les _Réflexions politiques_ empruntèrent, pour accabler les anciens +juges de Louis XVI, quelques-uns des accents et quelques-unes des formes +de l'éloquence antique. On put démêler dans _la Monarchie selon la +Charte_ l'originalité politique de l'auteur, que son affection +littéraire pour le passé n'empêchait pas de comprendre l'avenir, et qui +chercha vainement à le faire comprendre à ses augustes et aveugles +protégés. + +Partout où un loyalisme de convention n'entraîne pas l'illustre +pamphlétaire à prendre des images pour des raisons, il est remarquable +par la droiture du jugement, par la simplicité de la logique et la +netteté populaire de la parole. Toujours distingué, toujours noble, il +possède le langage des affaires comme il en a l'intelligence. Lui-même a +dit quelque part: + + «Mon style politique, quel qu'il soit, n'est point l'effet d'une + combinaison. Je ne me suis point dit: Il faut, pour traiter un + sujet d'économie sociale, rejeter les images, éteindre les + couleurs, repousser les sentiments. C'est tout simplement que mon + esprit se refuse à mêler les genres, et que les mots de la poésie + ne me viennent jamais quand je parle la langue des affaires[434].» + +Il ne fait ici que se rendre justice. Ses pamphlets, ses discours, et +plus encore ses dépêches lorsqu'il fut ministre, offrent, à peu de +réserves près, d'admirables modèles du style politique, tel que le +veulent et tel que l'ont fait les nations libres. Cet homme du moyen âge +est en même temps un homme moderne; il a toutes les pensées de son +siècle, sans en partager tous les enivrements. C'est pourtant lui qui a +écrit les _Mémoires sur la vie du duc de Berry_; et pourquoi non? Il +avait rêvé l'alliance de la légitimité et de la liberté, et ne croyait +même la seconde en sûreté qu'à l'ombre de la première. Il sut trop tard +comment l'entendait la légitimité. + +Une disgrâce éclatante contribua peut-être à le remettre dans le vrai. +Toujours fidèle, il fit de l'opposition par fidélité, et crut défendre +la monarchie en défendant les libertés publiques; 1827 le vit à la +brèche dans la lutte engagée entre la presse et la censure; malgré lui +pourtant, ses efforts l'associaient au parti qui, bien avant 1827, +rêvait 1830, et qui, le jour même de la bataille, porta en triomphe dans +les rues de Paris l'ami désolé de la dynastie qui succombait. Vers la +même époque, ses chaleureux plaidoyers en faveur de la Grèce avaient +accoutumé à voir en lui l'homme de la liberté; car la liberté est +solidaire d'elle-même, et on ne la défend pas, on ne la sauve pas sur un +point sans la défendre et la sauver sur tous. Fut-il, dans sa carrière +politique, toujours équitable, toujours impartial? Ne donna-t-il jamais +rien à des ressentiments légitimes? Ne mit-il jamais dans ses actes la +poésie qu'il se vante avec raison de n'avoir pas mise dans son langage? +Messieurs, il n'est question entre nous que de littérature, et je me +borne à signaler l'excellence littéraire des écrits politiques par +lesquels M. de Chateaubriand a rempli presque en entier les quinze ans +de son existence écoulés sous la Restauration. + +Plus tard, vous le verrez, après quelques luttes avec la nouvelle +monarchie, après un magnifique chant de deuil et quelques pamphlets +virulents, remplir enfin, mais à l'ordre de la mauvaise fortune, la +promesse que, dans le dernier livre des _Martyrs_, il avait faite à la +Muse de l'Histoire. Les _Études historiques_ nous révélèrent, en 1830, +que de longs, de sérieux travaux avaient rempli beaucoup de ces heures +qu'on eût pu croire livrées sans réserve aux préoccupations et aux +luttes de la politique. Vous ne trouvez plus ici les préventions du +_Génie du Christianisme_; le catholique a presque disparu; le sceptique +n'est pas bien loin, mais on retrouve le poète et l'on salue +l'historien. Monument d'ailleurs inachevé, tronqué, où rien, si ce n'est +le style, n'a reçu les derniers soins de l'ouvrier, où le porphyre +massif émerge du milieu des gravois, où des colonnes hautaines attendent +en vain l'entablement qui leur fut promis. Vous savez aussi quelles +circonstances ont fait, plus tard, du chantre des _Martyrs_ le +traducteur du _Paradis Perdu_, traducteur dont la respectueuse fidélité +est touchante à nos yeux, moins pourtant que la nécessité d'un pareil +travail au terme de cette brillante carrière: la cité moderne a élevé +des Panthéons, elle n'a pas encore fondé des Prytanées. Le livre sur le +_Congrès de Vérone_, où tant de choses font sourire, où tant d'autres +émeuvent la pensée, ravissent l'imagination, ce poème involontaire à +l'occasion d'une controverse politique, a suivi d'assez près la poétique +version de l'Homère anglais. Puissions-nous ne pas attendre vainement et +ne pas attendre longtemps la _Vie de Rancé_, ce René chrétien qui nous +est promis! et puisse-t-elle ne pas terminer la liste, trop courte à +notre gré, des productions de M. de Chateaubriand! + + * * * * * + +Pour nous résumer sur cet illustre écrivain, pour saisir et nommer cette +combinaison mystérieuse, cette _confusio divinitus ordinata_ qui +constitue l'individualité, il faudrait, Messieurs, avoir le secret du +duc de Saint-Simon en ce qui concerne les moeurs, ou de M. Sainte-Beuve +en ce qui regarde la vie intellectuelle et littéraire. L'individualité +se sent, elle peut se peindre, elle ne se définit point, et les +opérations les plus intimes, les plus involontaires de la vie organique +ne se dérobent pas plus obstinément à nos analyses. Comme la définition +ne vous suffirait pas, et que je ne suffirais pas moi-même au procédé +que le sujet réclame, je me bornerai à constater les jugements portés +sur ce grand personnage littéraire par des autorités plus compétentes +que la mienne. + +Il me semble qu'on reconnaît chez M. de Chateaubriand un esprit étendu, +mais plus juste cependant et plus solide qu'étendu. Ceux qui lui ont +refusé la justesse n'ont pas pris garde que les erreurs de son jugement +tiennent bien moins à un travers de l'esprit qu'à l'incomplet de ses +systèmes et à la grandeur de son imagination: le fond de l'esprit, pour +ainsi parler, demeure excellent; il y a du Voltaire dans la vivacité de +son bon sens. Il possède une rare intelligence, qui n'a peut-être +d'autres bornes que ses répugnances; mais cette intelligence n'est pas +du génie; M. de Chateaubriand n'est pas créateur en fait de pensée; et +il ne paraît pas probable qu'aucune de ces grandes idées sur lesquelles, +de siècle en siècle, vivent les sociétés humaines, doive porter sa +marque et son nom. Il a l'imagination noble et magnifique, plutôt que +puissante et féconde. Elle se plaît aux vastes perspectives, soit dans +le temps, soit dans l'espace: mais elle est précise dans la grandeur; +elle s'applique aux faits particuliers, au concret, à l'histoire, dans +tous les sens du mot; elle se nourrit de souvenirs et de réalité. + +Madame de Staël a peut-être plus d'esprit que M. de Chateaubriand; mais +elle en a quelquefois plus qu'elle n'en peut porter: l'érudition de M. +de Chateaubriand lui aide à porter le sien. Tout ce qu'il reproduit a +une forme arrêtée et vit par le détail; il n'en est pas ainsi de Madame +de Staël, qui ne connaît à fond que l'âme et les relations sociales. +Madame de Staël enlève d'un regard les contours de chaque fait, M. de +Chateaubriand le détache soigneusement du sol; elle médite, il étudie; +il compte les livres pour beaucoup, elle au contraire pour peu de chose. +Ce dédain du particulier et du concret ne fait pas les artistes; aussi +l'auteur de _Corinne_ l'est-elle beaucoup moins que l'auteur des +_Martyrs_; mais si elle a moins enchanté l'imagination, elle a exercé +sur les esprits une action plus profonde et plus décisive. Elle a semé +plus d'idées; elle a, dans ce qui est, dans ce qui se passe sous nos +yeux, une part plus grande à réclamer. La vie humaine les a tous deux +étonnés, comme elle étonne tous les esprits au-dessus du vulgaire; mais +l'étonnement de Madame de Staël a été plus profond, plus sérieux; son +regard a pénétré plus avant, et par là même, chose étonnante, la femme +philosophe a fini par mieux comprendre la religion que celui qu'on +pourrait appeler le défenseur en titre et le lauréat du christianisme. + +Tous deux, en littérature, ont poussé leurs contemporains dans des voies +nouvelles, mais elle dans un sens plus général, M. de Chateaubriand dans +une direction plus nationale, plus française; l'une est plus allemande, +l'autre est plus latin; l'une est trop étrangère au sentiment de +l'antiquité, l'autre parmi les écrivains de son temps est le plus touché +et le plus intelligent de la beauté antique; Madame de Staël enfin est +trop dominée par sa sensibilité et met trop en toutes choses toute son +âme pour être librement artiste; M. de Chateaubriand, doué de plus +d'imagination que de sensibilité, est pourvu de l'un et de l'autre dans +des proportions singulièrement favorables aux exigences de l'art. + +Tout deux ont innové en fait de langage; leurs ouvrages sont les +origines de la langue que nous parlons: ils sont tous deux pour nous +comme une jeune antiquité: mais les innovations de Madame de Staël +répondent mieux aux besoins de la pensée et du sentiment, celles de M. +de Chateaubriand aux voeux de l'imagination. La langue de Madame de Staël +n'est pas aussi simple qu'elle est vraie; celle de M. de Chateaubriand, +avec un plus grand air de simplicité, a quelque chose de plus factice et +de plus prémédité; sa parole est arrangée avec un art infini, mais elle +est arrangée; et toutefois elle ne manque pas de vérité subjective, +l'auteur étant un ou s'étant fait un avec son langage. Il a réveillé, +vivifié les mots par des acceptions nouvelles, par des combinaisons +imprévues, dont le motif, pour l'ordinaire, est plein de poésie: il a +consacré la simplicité des tours, l'aisance et le naturel des +mouvements; c'est par les mots surtout qu'il exerce du prestige; nul +n'en a de plus beaux; et souvent une familiarité de bon goût relève à +propos le grandiose et la fierté des images. J'ai parlé ailleurs de +chevalerie; cette langue qu'il a trouvée est, par excellence, la langue +de l'antique honneur, et l'on sent qu'elle siérait dans la bouche des +preux. + +À considérer dans ses rapports avec les sons la langue de M. de +Chateaubriand, c'est une mélodie un peu vague, mais ravissante, dont il +semble avoir recueilli les modulations principales au bord mélancolique +des mers et dans les clairières des vieilles forêts. La prose, ni +peut-être les vers, n'avaient point jusqu'alors tant ressemblé à la +musique; il y avait du moins peu d'exemples d'une aussi suave harmonie, +et certains effets pouvaient passer pour entièrement nouveaux. + +On a trop joui de cette harmonie pour oser dire, comme on l'aurait dû +peut-être, qu'elle est quelquefois un peu trop marquée; on a moins +épargné le luxe et la bizarrerie des images, dont plusieurs, soit que +l'auteur les ait dès lors supprimées ou maintenues, sont encore +aujourd'hui citées comme de vraies énormités; mais il est bon de dire +qu'elles sont toutes empruntées à ses premiers ouvrages et qu'il a porté +aussi sur ce point, comme sur les autres, cet amour de la perfection, ce +soin du détail, qui le distinguent noblement à une époque de fécondité +négligente et de littérature facile. + + + + +CONCLUSION + +La littérature de la Restauration. + + +L'étude des deux grands talents auxquels nous devons _Corinne_ et _René_ +ne devait être que l'introduction du cours qui vous était promis; +l'histoire littéraire de la Restauration en était le véritable sujet. +L'introduction s'est prolongée jusqu'à ne laisser que quelques moments, +les derniers du semestre, à ce qui eût dû le remplir presque tout +entier. Je ne veux pas me retirer avant d'avoir au moins franchi le +seuil. + +La période de la Restauration pourrait se diviser en deux ou trois +périodes suffisamment distinctes; la littérature, dans ces quinze +années, a traversé plusieurs phases: je ne saurais, dans ce rapide coup +d'oeil, songer à les distinguer. Je m'en tiendrai donc aux caractères les +plus généraux de cette époque importante. + +Je remarque seulement que si la Restauration date de 1814, la +littérature qui lui doit son nom ne remonte pas tout à fait si haut. On +peut dire que cet âge littéraire ne commence réellement que vers 1820. + +La France, en 1814, se vit appelée à faire à la fois trois expériences: +celle de la paix, après vingt ans de guerre; celle du régime +constitutionnel, après douze ans de despotisme, précédés de dix années +de convulsions politiques; celle enfin d'une libre communication avec +l'étranger, lorsque les barrières qu'avaient élevées la guerre, la +politique et le préjugé, tombèrent avec le pouvoir impérial, qui ne les +avait pas toutes élevées, mais qui les avait maintenues. + +Les loisirs de la paix sont féconds pour l'esprit humain. Après une +longue guerre qui, telle qu'un hiver glacial, arrête le développement de +tous les germes, la paix est un printemps. Les premières années de la +Restauration française ont laissé cette impression dans l'esprit de tous +les contemporains, et ce réveil de tant de forces cachées pouvait +adoucir à la nation le sentiment d'un désastre immense et d'une +humiliation profonde. L'esprit humain n'en était pas à ne savoir que +faire. Un si vaste terrain était resté en friche! Les sciences qui ont +pour objet les phénomènes du monde matériel et l'appréciation de leurs +forces, les beaux-arts aussi, dans un certain sens, avaient pu fleurir +sous l'Empire; un despotisme intelligent, un despotisme enté sur la +gloire, a besoin des unes et des autres; d'ailleurs, les sciences +physiques enlèvent l'homme à la contemplation de lui-même, et le langage +des arts est une parole inarticulée, moins redoutable par là même que la +parole des livres. + +La littérature et les sciences morales avaient à réclamer leur part des +bénéfices de la paix. Ce n'était pas la liberté seule qui leur avait +manqué, c'était le loisir, autre liberté. Sous l'Empire, les grands +spectacles de la vie extérieure détournaient l'attention des spectacles +dont l'âme est le vrai témoin. Rassasiée de gloire militaire, la grande +nation n'avait point encore à demander de nobles consolations au +développement, non moins glorieux, des forces morales. Le malheur et la +paix devaient la rendre à ces tendances bienfaisantes. Elle s'y livra +avec ardeur, et, dans une voie encore mal éclairée, elle marcha d'abord +à tâtons, si l'on peut s'exprimer ainsi, mais elle marcha. + +En même temps que d'un état de tranquillité, si nouveau pour elle, la +France faisait l'essai du régime constitutionnel, la liberté lui venait +avec la paix: c'était de quoi regretter moins la gloire! La liberté +politique, qui est, pour une nation, le droit d'intervenir dans ses +propres destinées, fut réellement pour la France la compensation, on +peut même dire le fruit de ses infortunes récentes. Cette charte +octroyée était moins sans doute, de la part de ceux qui l'octroyaient, +une vraie libéralité qu'un «fruit de l'avarice[435],» pour nous servir +d'une expression de l'Écriture; mais le principe du moins était posé, et +la gloire n'était plus là pour lui nier ses conséquences. Les formes +représentatives ne pouvaient plus, comme sous Bonaparte, être absolument +dérisoires. La puissance de la parole devait, quoique resserrée dans de +certaines limites, venir en aide à la puissance du droit. Il y avait une +tribune, il y avait une presse libre, c'est-à-dire, tout au moins, +l'avenir de la liberté. Cet avenir sans doute était au prix du courage +et de la constance; le courage et la constance ne manquèrent point; le +talent surgit de toutes parts; et des voix éloquentes, dans tous les +partis à la fois, éveillèrent des échos depuis longtemps endormis. La +nécessité même pour les adversaires de la liberté, de descendre sur le +terrain de la discussion publique et d'en appeler à l'opinion, +renfermait en germe tout ce qu'on persistait à nier, tout ce qu'on +s'obstinait à refuser. Ainsi, le voulant ou ne le voulant pas, tous +concouraient à consacrer le nouveau système; et peut-être que les échecs +de la liberté assuraient son triomphe en le retardant. + +Lainé et de Serre, Foy, Constant et Royer-Collard donnèrent, sous les +nuances les plus diverses, de beaux exemples d'éloquence parlementaire. +S'il n'y avait pas de place pour l'orateur tragique dont Cicéron a conçu +l'idée et que la Révolution française avait plus d'une fois réalisé, +l'intérêt dramatique, la véhémence, la gravité ne manquèrent pas à ces +illustres débats, qui, pour l'imagination de l'Europe entière, +succédaient sans désavantage aux grandes batailles de l'Empire. En +dehors du parlement, une polémique opiniâtre affilait cette arme de la +parole, qui ne peut recevoir tout son tranchant que de la vivacité des +luttes politiques. Sous le nom de journaux, d'autres tribunes s'étaient +élevées, où l'esprit français, obligé de tourner bien des difficultés, +déployait, comme en se jouant, sa merveilleuse souplesse et les +ressources d'un idiome dont la richesse ostensible n'est rien, dont la +richesse cachée est immense. Plus d'une fois, par un retour bizarre de +la fortune, le royalisme fut appelé à faire de l'opposition. Tel fut le +caractère du _Conservateur_ à son origine; tel fut toujours celui du +_Censeur_ et de la _Minerve_. Plus incisif, plus violent, dans sa froide +et spirituelle ironie, Paul-Louis Courier donnait un heureux imitateur à +l'auteur des _Provinciales_, dans une sphère bien différente et avec une +moindre vérité d'accent. Contre un pouvoir qu'elle soupçonnait de tout, +qu'elle accusait de tout, l'opposition libérale prenait toutes les +formes. On allait chercher, en plein dix-huitième siècle, Voltaire, +Rousseau, Diderot, pour qu'ils eussent à dire son fait à la +contre-révolution. On donnait une vogue factice à des écrits qui ne +correspondaient à l'époque que par leur vieille opposition à tout ce que +le parti du passé essayait de ressusciter. C'est l'époque, aujourd'hui +presque fabuleuse pour nous, de ces réimpressions volumineuses et +indigestes des écrivains du siècle dernier. + +À peine avait-il été question de religion sous Bonaparte, qui, en +relevant de sa main consulaire les autels démolis, n'avait pas relevé le +sentiment religieux. Il avait trop obtenu de l'Église pour que l'Église +pût à son tour beaucoup obtenir de la nation. L'émigration, devenue +dévote en vieillissant et à qui la doctrine du droit divin rendait le +catholicisme précieux, jeta la religion comme un filet sur le peuple +français, qu'elle crut aussi affamé d'avoir un Dieu que Paris, sous +Mayenne, l'avait été de voir un roi. Le trône et l'autel devant se +prêter un mutuel appui, une nouvelle Ligue fut constituée, une ancienne +milice sortit de dessous terre; la prédication mêla effrontément la +religion éternelle à la politique du jour; le génie de l'Inquisition +secoua ses torches mal éteintes, et la liberté religieuse fut +ouvertement menacée. Cette nouvelle tendance devait avoir sa +littérature. Elle eût aimé à se parer du nom de Chateaubriand, mais +l'esprit pacifique et bienveillant du _Génie du Christianisme_ lui +convenait peu. Un bonheur inouï lui donna Joseph de Maistre et l'abbé de +Lamennais, esprits violents, dont la ferveur trempée de fiel faisait de +la philosophie au profit de l'ignorance, du pyrrhonisme dans l'intérêt +de la foi, de la démagogie pour le compte du pouvoir absolu, et +traversait à grands pas la vérité pour arriver à l'erreur. Tandis qu'une +telle cause rencontrait de si grands talents, l'opposition, née +indifférente ou sceptique, n'avait rien pour lui barrer le passage que +des négations stériles ou un rationalisme glacé. Le grand ouvrage de +Benjamin Constant sur _la Religion_ livrait à un juste mépris les +contempteurs du sentiment religieux, mais refusait à ce sentiment toute +forme absolue, immuable, c'est-à-dire divine. Le protestantisme se +ranimait; menacé par le prosélytisme romain, il faisait acte de +prosélytisme; il usait de son droit pour le constater: ses oeuvres, il +est vrai, n'étaient pas des livres; mais par ses soins le livre par +excellence se multipliait de jour en jour. Le saint-simonisme surgissait +alors, grotesque et poétique, avec ses pensées d'organisation, son +mysticisme matérialiste et sa hiérarchie, comme pour attester à la fois +notre inextinguible besoin d'une religion, notre impuissance à nous en +donner une, et la vanité d'une théocratie dont Dieu n'est pas le +fondateur. + +On pourrait se méprendre cependant sur le caractère de l'opposition +pendant cette mémorable période, et quelques remarques paraissent ici +nécessaires. + +Un caractère aride et négatif fut trop évidemment l'esprit de cette +opposition chez la masse de ceux que les idées nouvelles avaient +entraînés dans leur orbite. Ce que l'Allemagne appelle l'esprit +_philistin_, esprit qui se compose de préventions aveugles, d'imbéciles +dédains, de crédulité haineuse, d'ignorance pédantesque, de sottise +sentencieuse et de plate forfanterie, couvrit souvent d'un vernis de +ridicule une cause embrassée et défendue par les plus nobles esprits. La +défiance exaltait la défiance, l'injustice aiguisait l'injustice, et les +préjugés bourgeois luttaient d'étroitesse et d'égoïsme avec les préjugés +aristocratiques. Nier, toujours nier, était le système et la tactique de +ces hommes pour qui la suprême sagesse est tout entière enfermée dans +les axiomes d'un rationalisme grossier. Ce serait néanmoins, comme je +l'ai dit ailleurs, calomnier une époque glorieuse que de lui refuser +l'instinct de l'ordre moral et un esprit noblement conservateur. Des +espérances de plus d'une sorte, des intentions bien diverses se +rattachèrent à des oeuvres dont le principe était respectable; ces oeuvres +doivent être jugées par leur principe, et n'y voir que des espèces de +barricades morales, ce serait méconnaître la nature humaine, et +condamner dans son esprit tout le travail d'une grande nation. Si nous +devons honorer, chez plusieurs des hommes dont le parti a succombé en +1830, le culte des souvenirs et la religion de la fidélité, +n'honorerons-nous pas aussi, dans le parti opposé, les nobles partisans +de la liberté dans l'ordre, du progrès dans le calme, et du +perfectionnement de la politique dans l'affermissement de la morale? Il +y a, dans les oeuvres de ce parti, tout un côté philanthropique et +généreux, toute une activité étrangère à la politique, qu'il faut se +garder de méconnaître. La religion seule, j'en conviens, y avait trop +peu de part, ou une part trop douteuse, et ce fut là, même +politiquement, un véritable malheur. + +On ne parlait alors que de conspirations. On parlait surtout de celle du +pouvoir contre la liberté. Vraie ou supposée, elle en suscita mille +autres. Plusieurs d'entre elles ont laissé sur l'échafaud et sur le pavé +des traces sanglantes; mais, de fait, la nation entière conspirait; la +Révolution, se croyant menacée dans son principe et dans ses résultats, +s'était déclarée en permanence; on ne parvint jamais à lui persuader +qu'on n'en voulait point aux faits accomplis et qu'elle s'armait contre +des fantômes: elle voyait, avec quelque raison, dans les principes +combattus, les résultats menacés; elle n'en était déjà plus à se défier; +retranchée derrière la Charte, elle attendait résolument le jour du +combat. Son plus grand malheur fut d'avoir, comme il arrive à tous les +partis, de funestes auxiliaires; mais ceux-là même accélérèrent le +dénoûment en donnant à la contre-révolution des prétextes pour se hâter +et le courage de tout oser. + +L'intérêt si vif de cette lutte laissait néanmoins une large place aux +préoccupations littéraires; toute une littérature se rattachait aux +craintes et aux espérances de la nation, aux passions mêmes et aux +préjugés des partis. M. de Chateaubriand, comme poète des vieux âges +nationaux, ne trouvait que de faibles imitateurs ou de méchants +copistes, dont la main débile agitait assez inutilement aux yeux de la +multitude l'oriflamme et le drapeau blanc. Le peuple avait plus près de +lui une poésie selon son coeur. Hier encore debout, l'Empire était déjà +antique; sa gloire, née de la Révolution, appartenait tout entière à la +génération nouvelle: l'ancienne n'avait rien à en revendiquer, ni, +pensait-on, rien à lui opposer. Bonaparte, nouveau Prométhée, n'était +pas encore l'homme de l'histoire, qu'il était déjà celui de la poésie. +Le peuple ne se souvenait plus de l'avoir haï; et les pères, dont son +ambition avait dévoré la postérité, se glorifiaient, en pleurant, +d'avoir donné leurs enfants à l'immortel capitaine qui, désormais, aux +yeux de l'orgueil national, personnifiait la France. La Restauration, +révolution à rebours, avait eu aussi ses proscrits, son émigration; +plusieurs des hommes de la République et de l'Empire se consumaient dans +l'exil, et l'exil les avait grandis. C'est le propre des révolutions +d'accélérer la fuite des temps et d'appliquer la rouille de l'antiquité +sur de modernes souvenirs; or toute antiquité est de la poésie. De +grandes vicissitudes équivalent à de grandes distances dans l'espace et +dans la durée; et tous les lointains parlent à l'imagination. C'est par +là sans doute, mais bien plus encore par la persévérance de son +héroïsme, que la Grèce ébranla si puissamment les âmes, et séduisit à sa +cause, c'est-à-dire à celle de la liberté, les adversaires mêmes de +toute révolution. Ce fut un grand coup porté à leur cause, en même temps +qu'une abondante source d'émotions poétiques ouverte pour le monde +entier. Cette lutte presque sans exemple forçait les uns à croire à la +liberté, les autres à l'héroïsme, plusieurs à la Providence, tous à +quelque autre chose qu'à la matière et à la force; cette espèce de foi +est mieux que de la poésie, mais c'est aussi de la poésie. + +Un peu d'enthousiasme était bien nécessaire à une époque où la +profanation des choses saintes avait aboli le respect, et où les succès +flagrants de l'hypocrisie avaient fait, comme à l'ordinaire, surabonder +l'impiété. Ceux qui ont pu observer cette époque malheureuse, attestent +que la soif du gain et des jouissances matérielles avait fait en peu +d'années d'effrayants progrès, tant il est vrai qu'en mal comme en bien +le pouvoir fait toujours l'éducation des peuples. Mais gardons-nous +d'oublier que des esprits éminents et de nobles coeurs s'appliquaient à +entretenir le feu sacré. La littérature de la Restauration rendit sous +ce rapport d'importants services. Elle manifesta, elle accrédita des +tendances très élevées. Le spiritualisme alors, sous les auspices de M. +Royer-Collard, se faisait jour dans la philosophie. La chaire +académique, qui, dans un pays tel que la France, devient si facilement +une tribune, popularisait tour à tour une science grave, une critique +libérale, une spéculation étroitement liée aux plus grands intérêts de +la nature humaine. C'est alors que le pouvoir persécutait, sans s'en +douter, ses héritiers présomptifs dans la personne de trois simples +professeurs: MM. Guizot, Cousin et Villemain. Il n'osa que plus tard +s'attaquer aux journaux, dont quelques-uns, en groupant autour d'eux les +principales notabilités littéraires, avaient ouvert une ère toute +nouvelle dans l'histoire de la littérature périodique. Là aussi les +doctrines religieuses, qui consacrent la liberté au service du devoir, +avaient trouvé de fidèles organes; là s'élaboraient de nouvelles +théories littéraires, sous les auspices de MM. P. Dubois, Magnin et +Sainte-Beuve; là se laissaient deviner le nom déjà célèbre de M. Guizot, +le nom sans tache et déjà vénéré de M. de Broglie: la gravité, la mesure +ne faisaient que mieux ressortir, dans ces importantes publications, la +force des convictions et d'une imperturbable espérance. Les innovations +littéraires s'y discutaient, s'y préparaient, s'y consommaient en +quelque sorte. Sur ce terrain seulement on se permettait la passion; sur +tout autre on était plus calme; on l'était, ce semble, davantage à +mesure qu'approchait le dénoûment, et la _Revue française_, qui continua +le _Globe_ avec les mêmes tendances et les mêmes éléments de succès, put +prendre pour épigraphe: _Et quod nunc ratio est, impetus ante fuit_. + +La liberté entière des communications avec l'étranger est la troisième +expérience que fit la France dans les années de la Restauration. +Longtemps avant que les études de Madame de Staël eussent fait faire à +l'esprit français le voyage de l'Allemagne, M. de Chateaubriand l'avait +fait aborder en Angleterre. Mais les loisirs de la paix, l'épuisement +manifeste de la littérature classique, le besoin, si l'on peut dire +ainsi, d'air et d'espace, furent les vrais médiateurs. C'est le lieu de +rappeler le _Cours de littérature dramatique_ de Schlegel, traduit en +français par Madame Necker de Saussure, le livre de M. de Sismondi sur +les littératures du Midi, celui de Ginguené sur la littérature +italienne, les travaux de M. Fauriel sur les poésies de la Grèce +moderne, et les utiles extraits de la _Bibliothèque universelle_. Ce +n'était pas assez de l'Occident: l'Inde même et la Chine étaient +explorées. De nombreuses traductions, celle, particulièrement, des +théâtres étrangers, suffisaient à peine à cette avidité d'impressions +nouvelles. L'influence de deux écrivains, tous deux appartenant à cette +nation que la France ne rencontrait plus qu'en lieu tiers et sur des +champs de bataille, Walter Scott et lord Byron, exercèrent sur la +littérature française une influence incalculable. La poésie tout +objective de l'un, toute subjective de l'autre, jeta les uns dans +l'imitation minutieuse des moeurs et dans la puérilité du costume, les +autres dans un lyrisme exclusif, tous dans des nouveautés qui faisaient +horreur aux derniers sectateurs du classicisme aux abois. En quelque +manière, c'était aussi une littérature étrangère que cette littérature +antique de la France, vers laquelle nous reportèrent les travaux savants +et systématiques de M. Raynouard et les fouilles habiles de M. +Sainte-Beuve dans notre Pompéi littéraire, l'âge décrié de Ronsard. + +La nouvelle école s'attaquait surtout au théâtre, ou, pour mieux dire, +au drame tragique: elle avait résolu d'en finir, non seulement avec +Legouvé et Luce de Lancival, mais avec Racine. Quant à la comédie, qui +dut alors de bons ou de brillants ouvrages à Picard, à Casimir +Delavigne, et une _façon_ nouvelle à l'industrieux talent de M. Scribe, +on sait qu'elle suit les révolutions des moeurs plutôt que celles des +systèmes littéraires. La tragédie classique tint bon pourtant quelque +temps encore. On eût dit que tandis que les novateurs répétaient leur +rôle, leurs devanciers achevaient le leur. Longtemps on disputa plus +encore que l'on n'agit; on procédait par systèmes; on délibérait une +poésie comme on délibère une loi nouvelle, une construction, un emprunt: +les vainqueurs, comme il arrive souvent, ne savaient pas très bien que +faire de leur victoire. De belles oeuvres, élégantes de forme, légèrement +émancipées, honoraient, dans sa défaite, le système expirant. Tous les +partis applaudissaient _les Vêpres siciliennes_, _le Paria_, +_Clytemnestre_, _Marie Stuart_. On tardait encore à réaliser les +théories que Benjamin Constant avaient développées dans la préface de +_Wallenstein_; mais trois ans avant la clôture de cette période devait +paraître la préface de _Cromwell_.--_Hernani_ la suivit de près. + +Hors du théâtre, la jeune secte se donnait carrière. On composait, pour +la lecture, des drames dont l'histoire avait fait tous les frais et où +la poésie n'était pour rien. M. Vitet dialoguait spirituellement +l'histoire dans sa trilogie sur la Ligue. M. Mérimée, l'homme de la +vérité inexorable, esprit à la fois exquis et dur, ne se donnait pas le +souci d'accommoder aux exigences de la scène les drames saisissants ou +amèrement comiques qu'il empruntait tour à tour au seizième siècle et +aux plus récents souvenirs. _Othello_, l'_Othello_ de Shakespeare, +venait, sous la conduite de M. de Vigny, disputer la scène à son +équivoque pseudonyme, le vieil _Othello_ de Ducis. + +Ces faits, d'ailleurs, se rapportent aux derniers temps de la +Restauration. L'ancienne littérature et la vieille dynastie épuisaient +ensemble leur fortune, et si la première succomba plus tôt, elle jouit +néanmoins d'un assez long sursis. Il n'en est pas moins vrai que la +fermentation de la nouvelle sève date des premiers temps. Un événement +littéraire d'une grande portée, dans le sens de la renaissance, fut la +publication des _Poésies_ d'André Chénier. Antique pour la forme et +païen pour le fond, il ne paraissait pas avoir, avec le moment de son +apparition posthume, tous les genres de convenances; mais sa langue +poétique était nouvelle autant qu'admirable; il ouvrait, en +versification, des sentiers inconnus; sa poésie retrempée avec amour aux +sources helléniques, était unique alors de sève et de fraîcheur. On ne +copia point cette merveilleuse copie des anciens; mais on lui mendia ses +secrets de diction; on se préoccupa des curiosités de la forme; on +revint, par un détour, à cette menue esthétique, à ce goût du détail, +qu'on avait tant condamnés; l'art eut ses mystères, ses adeptes, ses +initiations, ses conciliabules intimes, sous le nom profane de cénacle: +c'est l'époque de la dévotion en littérature, et des engouements +d'école. Tout cela, à coup sûr, ne fut pas inutile; ceux qui discutaient +étaient artistes, et la préoccupation excessive de la manière n'éteignit +pas l'inspiration. + +Toutefois quelques-uns des plus illustres de l'époque demeurèrent +étrangers à ce travail de discussion, et ne l'avaient pas attendu pour +prendre un parti. Béranger, avec sa poétique concision, ses drames +concentrés dont les actes sont des couplets, son pathétique contenu et +puissant, sa touche à la fois épicurienne et stoïque, son vers lentement +épuré, d'où s'échappent tour à tour l'éclair foudroyant de l'éloquence +et la flèche aiguë de la satire, Béranger n'était d'aucune école; aucune +aussi ne le reconnaît pour chef; l'auteur du _Roi d'Yvetot_, de la +_Sainte Alliance des peuples_, des _Bohémiens_ et du _Juif errant_ reste +encore aujourd'hui solitaire et unique comme il l'était en commençant; +seul aussi, ou presque seul, il a été adopté par le peuple. + +Quelques chants nationaux de Casimir Delavigne approchèrent de la +popularité; mais, à l'exception d'un petit nombre de vers, la voix du +peuple ne lui servit guère d'écho. Classique avec intelligence, dernier +représentant de cette élégance ingénieuse et poétique à laquelle étaient +réservées de bien rudes atteintes, Casimir Delavigne, dont le talent, +d'un éclat pur et charmant, est au moins aussi sûr de la postérité que +beaucoup d'autres plus fêtés, avait précédé de quelques pas et suivait +alors d'un peu loin le mouvement novateur; et, à cet égard, son souvenir +éveille peut-être assez naturellement celui de M. Villemain, dont les +écrits sont l'objet, je ne dirai pas d'une moindre, mais d'une moins +affectueuse admiration. + +Un autre, plus célèbre aujourd'hui, dont Chateaubriand et Byron avaient +averti le talent, ne devait rien non plus à l'école nouvelle, rien à +aucune école, mais tout à la seule et incomparable félicité de son +génie. Je chantais, a-t-il dit lui-même, + + Je chantais, mes amis, comme l'homme respire, + Comme l'oiseau gémit, comme le vent soupire, + Comme l'eau murmure en coulant[436]. + +Rien jusqu'alors n'avait donné l'idée de tant de facilité, d'un flot si +large et si doucement entraîné; et cette noble mélancolie, cette mélodie +suave, cette magnificence dont M. de Chateaubriand, à l'aurore du siècle +nouveau, avait doté la prose française, M. de Lamartine était le premier +à les transporter dans les vers. En poésie, l'amour ne connaissait pas +encore d'Elvire; l'élégie, plus passionnée qu'enthousiaste, n'avait +chanté que des Éléonores. On connut par les _Méditations_ le charme de +cet amour en deuil, de cet amour mystique, idéal, mêlé à la religion, +trop voisin peut-être de l'adoration religieuse. Lamartine était +lyrique, il ne devait jamais être que lyrique; mais il l'était comme nul +encore ne l'avait été, il l'était avec une individualité pénétrante et +douce, aussi distincte, dans sa douceur, qu'une voix, parmi les hommes, +peut l'être d'une autre voix. Ce fut un long cri de surprise et +d'admiration lorsque, pareilles à un vol d'oiseaux à l'aile d'opale et +d'azur, les premières notes de cette voix inconnue se répandirent dans +les airs, lorsqu'on recueillit, à peine tombés d'une bouche d'or, des +vers comme ceux-ci: + + Ô lac! rochers muets! grottes! forêt obscure! + Vous, que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir, + Gardez de cette nuit, gardez, belle nature, + Au moins le souvenir! + + Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages, + Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux, + Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages + Qui pendent sur tes eaux. + + Qu'il soit dans le zéphir qui frémit et qui passe, + Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés, + Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface + De ses molles clartés. + + Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire, + Que les parfums légers de ton air embaumé, + Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire, + Tout dise: Ils ont aimé[437]. + +Les vers suivants, d'un caractère différent, n'étaient pas moins +nouveaux dans leur genre ni moins ravissants: + + Ah! si jamais ton luth, amolli par tes pleurs, + Soupirait sous tes doigts l'hymne de tes douleurs, + Ou si, du sein profond des ombres éternelles, + Comme un ange tombé tu secouais tes ailes, + Et prenant vers le jour un lumineux essor, + Parmi les choeurs sacrés tu t'asseyais encor, + Jamais, jamais l'écho de la céleste voûte, + Jamais ces harpes d'or que Dieu lui-même écoute, + Jamais des séraphins les choeurs mélodieux + De plus divins accords n'auraient ravi les cieux!... + Roi des chants immortels reconnais-toi toi-même! + Laisse aux fils de la nuit le doute et le blasphème; + Dédaigne un faux encens qu'on t'offre de si bas, + La gloire ne peut être où la vertu n'est pas. + Viens reprendre ton rang dans ta splendeur première, + Parmi ces purs enfants de gloire et de lumière, + Que d'un souffle choisi Dieu voulut animer, + Et qu'il fit pour chanter, pour croire et pour aimer[438]. + +Ce n'est pourtant pas par la séduction d'un exemple heureux, mais par +des causes plus profondes et plus générales qu'il faut expliquer +l'abondance, je pourrais dire le débordement du lyrisme, dans la +littérature poétique de la Restauration. La poésie lyrique, et, pour +mettre mon langage encore plus près de la vérité, la poésie égoïste, +sous le nom flatteur de poésie intime, a conquis dès lors un espace +démesuré. Tout, jusqu'aux genres avec lesquels le lyrisme est +incompatible, est devenu lyrique et subjectif. Prétendrions-nous exclure +ou déprécier la poésie lyrique? Elle a sa place au soleil; elle est au +fond de toute poésie; elle est, dans un sens, la poésie à son état le +plus élémentaire. Mais la valeur, la vocation poétiques d'une époque où +le lyrisme pénètre partout et remplace toute autre poésie, nous +semblent, s'il faut le dire, assez contestables. Quand l'individu, je ne +dis point l'homme, se fait l'unique sujet de ses chants, c'est que la +vie, dans l'ensemble et la variété de ses manifestations, ne parle plus +à l'âme; et il ne faudrait pas trop s'étonner si cette époque se +rencontrait avec celle où la philosophie nie l'individualité, nie en +quelque sorte les êtres, et ne reconnaît dans l'univers d'autre réalité +que celle des idées. Au reste, nous avons ici à constater le fait, et +non à l'expliquer. + +Il y avait, d'ailleurs, compensation. Tandis que les uns s'acharnaient à +l'invisible, d'autres, non moins ardents, cherchaient la couleur. Un +talent vigoureux, obstiné, laborieux, les engageait dans cette voie. Il +est vrai que son matérialisme poétique s'unissait en lui fort souvent à +des émotions d'une vérité naïve et saisissante. Ce n'était pas là ce que +le vulgaire des imitateurs pouvait lui prendre: ils s'attachèrent donc à +sa forme et la parodièrent. Il sut les passionner, et bien d'autres +encore, pour une maxime qu'aucun des grands âges littéraires n'a +professée: l'art pour l'art; maxime qui ferait périr l'art si l'art +pouvait périr. Mais si la poésie elle-même y gagnait peu, son instrument +s'y perfectionna, la langue poétique en ressortit plus riche, plus +industrieuse et plus hardie. + +On approchait du moment où l'axiome d'un révolutionnaire fameux: «De +l'audace, de l'audace, et encore de l'audace!» allait devenir toute la +poétique des talents de second ordre. Une révolution politique devait +donner le signal à l'émeute littéraire. Mais jusqu'en 1830, certaines +limites furent, d'un consentement tacite, reconnues et respectées. +C'était sans doute, même au point de vue littéraire, un grand malheur +que l'affaiblissement des convictions morales, et quelques restes de +préjugés les remplaçaient assez mal; mais ce ne fut que plus tard que +ces préjugés mêmes s'évanouirent et que toute unité disparut. La +Restauration ne consomma point cette vaste ruine. Les traditions du sens +moral, maintenues jusqu'à un certain point dans cette littérature, lui +donnent une valeur, lui conservent un attrait, dont la littérature de +l'époque suivante ne s'est que trop dépouillée. On ne se croyait pas +encore obligé, pour intéresser des hommes, de cesser d'être homme. Une +commotion prochaine, dans l'ordre politique, devait ouvrir une brèche à +la cohue de toutes les fantaisies, au pêle-mêle de tous les délires. + +Quoi qu'il en soit, en deçà de 1830 la littérature poétique n'a pas à +rougir d'elle-même puisqu'elle a vu, dans tout leur éclat ou dans tout +leur charme, le talent exquis de l'auteur du _Paria_ et de l'_École des +Vieillards_, et le talent non moins exquis, mais plus populaire de +Béranger; puisque cette époque a entendu les premiers et les plus beaux +sons de la lyre de Lamartine, et l'éclatante harmonie des Odes de Victor +Hugo; puisqu'elle a recueilli les accents épurés de l'auteur d'_Éloa_, +et les intimes confidences du livre des _Consolations_; puisqu'elle a vu +naître ces charmants vers de Madame Tastu, qu'ont su s'approprier les +mémoires les plus rebelles; puisque le _Voyage de Grèce_, si plein d'une +vive fraîcheur, les colères poétiques de _Némésis_, enfin les vers +belliqueux, et sonores comme une armure, du poème de _Napoléon en +Égypte_, appartiennent aussi à l'époque de la Restauration. + +La Restauration eut donc des poètes, et même quelques grands poètes. Les +habiles prosateurs ne lui manquèrent pas. Et pour ne parler d'abord que +des genres les moins sévères, nous n'oublierons pas que cette même +période revendique plusieurs des romans de Madame de Souza, _le Lépreux_ +de M. de Maistre, _Adolphe_ de Benjamin Constant, et toutes les +charmantes fantaisies de Charles Nodier, cet écrivain artiste, qui a +orné de tant de moulures délicates une langue déjà si parfaite, ce +défenseur, si classique dans la forme, de toutes les excentricités du +romantisme. + +J'ai déjà nommé des écrivains plus graves, par le ton du moins et par la +nature des sujets qu'ils ont traités. Nous avons vu le génie colérique +et impérieux de Joseph de Maistre éclater dans les premières années de +cette période, par les fameuses _Soirées de Saint-Pétersbourg_; +l'éloquence moins onctueuse que passionnée, plus sacerdotale +qu'évangélique, mais admirable en tout cas, de l'abbé de Lamennais, se +mettre au large dans le livre encore plus fameux sur _l'Indifférence_; +et l'esprit généralisateur, sceptique et fin de Benjamin Constant +développer ses ressources au profit du spiritualisme et aux dépens des +croyances positives, dans son grand ouvrage sur _la Religion._ + +Nous n'aurons garde d'oublier l'auteur d'_Antigone_ et de l'_Essai sur +les Institutions sociales_, le poétique et onctueux Ballanche, religieux +en politique, idéaliste en religion, mais avec ces préoccupations +sociales dont l'idéalisme français ne consent point à se séparer. En +redescendant vers les régions littéraires, nous trouvons M. Villemain, +plus littéraire que son siècle, se hasardant néanmoins avec bonheur au +delà de cette région natale, dont il ne perdra jamais, si loin qu'il +aille, l'exquise pureté d'accent. Les _Fragments_ de M. Cousin et la +traduction de Platon doivent être comptés aussi parmi les richesses +vraiment littéraires de cette époque; et la science elle-même les a +augmentées de plusieurs beaux écrits, parmi lesquels le premier rang +appartient sans doute à ceux de Georges Cuvier. + +Mais les travaux historiques devaient surtout illustrer la Restauration. +De toutes les formes d'opposition politique, aucune peut-être n'était +plus sûre, et, indépendamment de toute intention polémique, l'heure +était venue. Depuis que Voltaire, dans l'_Essai sur les moeurs_, avait +indiqué la voie, elle n'avait été que peu fréquentée. Elle devait l'être +alors; la liberté de penser était acquise; les circonstances prêtaient +aux études historiques un intérêt puissant; les événements avaient +renouvelé, multiplié les points de vue; après l'histoire convenue, on +voulait enfin l'histoire sérieuse; tout, dans ce genre, était ou +semblait à refaire. Le tableau animé, rapide et spirituel qu'avait tracé +Lacretelle du dix-huitième siècle et de la Révolution, le grand et beau +récit des _Croisades_ par M. Michaud, avaient maintenu, même sous +l'Empire, une place honorable aux travaux historiques; grâce à eux, la +tradition n'avait pas été interrompue: mais que de sujets, que de +questions sollicitaient les esprits investigateurs et les plumes +éloquentes! Sur les confins de l'Empire et de la Restauration, c'est +encore M. de Lacretelle que nous trouvons, avec son histoire si +agréablement, quelquefois si vivement narrée des _Guerres de religion au +seizième siècle_, et Lémontey, avec ses recherches neuves et piquantes +sur l'_Établissement monarchique de Louis XIV_; plus tard viendra son +instructive et spirituelle _Histoire de la régence_ du duc d'Orléans. M. +de Barante se fait chroniqueur dans son _Histoire des ducs de +Bourgogne_, laissant, dit-il, parler les faits, laissant les temps se +raconter eux-mêmes, mais leur soufflant tout bas tout ce qu'ils doivent +dire. M. Guizot, appliquant son attention sévère et sa raison rigide à +l'examen des grands faits sociaux, écrit, après Voltaire, mais avec un +savoir plus épuré et dans une direction plus humaine, l'histoire de +l'esprit humain. M. Thierry, s'inspirant des chroniques sans les copier, +retrace les destinées des races, et crée dans le domaine de l'histoire +un intérêt nouveau, que fait valoir son style sérieux, ému, naïvement +éloquent. M. Thiers et M. Mignet, deux grands talents et très divers, +tout en rendant hommage au principe de la Révolution, appliquent à son +histoire la doctrine de la nécessité, et mêlent d'une manière étrange le +fatalisme et l'enthousiasme. Moins écrivain que publiciste, M. de +Sismondi poursuit sous une inspiration libérale son immense et précieux +travail sur l'_Histoire des Français_. Écrivain surtout, mais digne de +sa mission nouvelle, M. Villemain passe de la littérature à l'histoire, +en retraçant avec une élégance grave et une spirituelle précision les +destinées de l'Angleterre sous Cromwell. En dehors des préoccupations de +la science et de la politique, M. de Ségur écrit ou chante l'_Histoire +de la campagne de Russie_. Une grande voix nous arrive des solitudes de +l'Océan; Napoléon, à son tour, raconte sa vie et son règne; il +s'interprète lui-même, et, poète à sa manière, élève jusqu'à l'idéal ses +desseins et son caractère. Bien d'autres travaux sans doute mériteraient +de n'être pas oubliés. + +Tout près de l'histoire, nous trouvons ces _Mémoires_ si souvent relus, +où la simplicité sans pareille de Madame de la Rochejaquelein atteint +quelquefois au sublime; l'histoire de l'Espagne sous Napoléon, dans le +roman d'_Alonzo_, où plus d'une fois la touche brillante et noble de M. +de Salvandy rappelle assez vivement celle du _Génie du Christianisme_; +enfin, cette _Correspondance d'Orient_, commencée avant, finie après +1830, par un écrivain plus fidèle que tout autre aux traditions de cette +élégance naturelle et facile, de cette pureté de langue et de goût dont +le dix-huitième siècle, au milieu de beaucoup d'erreurs, ne s'était pas +départi. + +En résumé, ces années ont été laborieuses et fécondes. Elles ont élargi, +et même, de quelques côtés, elles ont rouvert le champ de la discussion +en politique, de l'investigation en métaphysique, en morale et en +religion. Elles ont poussé dans ces différentes arènes des esprits +sérieux, des esprits ardents et, si elles ont plutôt signalé des points +de vue nouveaux qu'elles n'ont établi quelque vérité nouvelle ou +consolidé quelque grand principe, on peut dire qu'elles ont rendu +hommage à la dignité de la nature humaine par la gravité des questions +qu'elles ont soulevées. Réintégrée de la veille, l'histoire a étonné par +la fermeté de sa marche, la hardiesse de son essor, la riche variété de +ses travaux et de ses méthodes. Beaucoup d'hommes spirituels, instruits +et diserts, quelques hommes véritablement éloquents, ont honoré la +nouvelle tribune. La controverse politique a créé un nouveau genre de +littérature et enrichi la langue dans le sens de son vrai génie. C'est +dans le même sens que, sous la plume de quelques excellents poètes, +cette langue a exercé sa souplesse et constaté sa fécondité. Avec plus +de préméditation, d'autres, en la froissant trop souvent, en ont pour +ainsi dire multiplié les plis et adouci l'apprêt. Ils se sont piqués +d'être plus naïfs, plus immédiats, plus intimes surtout, que leurs +prédécesseurs; ils l'ont été quelquefois; mais, à tout prendre, la +littérature qu'ils ont créée ne l'a pas emporté par le naturel sur celle +qu'ils aspiraient à remplacer: plus réels peut-être, ils n'ont pas +toujours été plus vrais. Depuis longtemps on réclamait pour la +littérature un caractère plus national; elle ne l'a pas reçu alors; elle +a été, à certains égards, moins française ou plus _hybride_ que jamais. +La préoccupation d'une mission sociale a, vers la fin de cette période, +recouvert d'une croûte de pédanterie quelques-uns des plus beaux +talents. Mais ce qu'on ne peut refuser aux poètes de la Restauration, +c'est d'avoir, en plus d'un sens, émancipé la poésie, et d'avoir remué, +souvent avec bonheur, une très grande variété de souvenirs, de sujets, +d'idées et de formes. + +L'événement de 1830, en agitant les esprits jusqu'au fond, en ajoutant +au scepticisme dans toutes les âmes, a modifié d'une manière grave +l'état de la littérature. Il l'a, ou précipitée dans des voies toutes +nouvelles, ou engagée plus avant que personne n'osait le prévoir dans la +carrière des aventures. Il n'y a là, je suis porté à le croire, ni halte +ni progrès, mais plutôt écart et tumulte. Tout excès provoque une +réaction; quelques faits qui se passent sous nos yeux l'attestent +jusqu'à un certain point: cet esprit de mesure, dont, à défaut de bon +sens, le goût, cet autre bon sens, prend quelquefois la défense, a +trouvé des représentants, ou plutôt il n'en a jamais manqué; mais les +cris avaient couvert les voix. On revient, on se rassied, on +s'interroge; mais où est la base de toute vérité littéraire? où est le +bon sens moral? où est la fraîcheur et l'intégrité des convictions? où +est cette vie raisonnable et saine de l'esprit et du coeur, cette foi +simple aux éléments du vrai, qui, certainement, guidait ou retenait la +littérature du grand siècle, et qui, au fort de leurs égarements, ne +manqua pas entièrement aux écrivains de l'époque suivante? C'est ce que +je me demande en finissant; c'est sur quoi, Messieurs, je vous laisse. À +ne l'envisager qu'au point de vue de la littérature et de l'art, cette +question vaut qu'on l'examine; mais je vous rends la justice de croire +que vous la considérez de plus haut, et que la dignité, l'avenir, les +intérêts éternels de la nature humaine, vous touchent, en ceci, bien +plus que la littérature. + +J'ai fini, Messieurs, ou plutôt je m'arrête; car je n'ai point fini. +_Pendent opera interrupta_. Mais le moment de nous séparer est arrivé. +Je ne descendrai pourtant point de cette chaire sans vous avoir dit +combien, dans l'accomplissement d'une tâche qui m'a paru de jour en jour +plus difficile, j'ai été soutenu, encouragé par votre attention, dans +laquelle il me serait impossible, sans une trop grande présomption, de +ne pas reconnaître quelque amitié pour moi. C'est un souvenir fort doux +à joindre à l'agréable sentiment d'avoir été appelé à suppléer auprès de +vous mon honorable et précieux ami, M. le professeur Monnard. Heureux me +trouvé-je, et presque fier, d'avoir concouru à ménager d'utiles loisirs +à celui dont la persévérance et le talent préparent un historien à notre +patrie et un monument à notre littérature nationale. + + + + +II + +CHATEAUBRIAND + +ÉTUDES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES + + +Vinet n'était pas appelé par le sujet du Cours qui précède à dépasser +l'époque de la Restauration. Aussi s'est-il à peu près borné à désigner +par leurs titres les ouvrages de Chateaubriand postérieurs à 1830. +L'appréciation qu'il a faite, comme critique, des écrits qui +appartiennent à la dernière des quatre périodes dans lesquelles il a +partagé cette vaste carrière littéraire, est donc le complément +nécessaire des Études sur Chateaubriand.--_Éditeurs_. + + + + +I + +Essai sur la littérature anglaise et Considérations sur le génie des +hommes, des temps et des révolutions. + +2 volumes in-8°.--1836. + + + + +PREMIER ARTICLE[439] + + +L'_Essai sur la Littérature anglaise_ a rempli tout à la fois et trompé +notre attente. Nous dirons d'abord comment il l'a trompée. Nous +comptions sur un ouvrage entièrement nouveau de M. de Chateaubriand; et +il se trouve qu'une assez grande partie de ces deux volumes est reprise +textuellement sur les anciens ouvrages de l'illustre écrivain. Il se +fait son propre plagiaire, et redemande aux _Quatre Stuart_, aux _Études +historiques_, et même au _Mercure_ de 1802, de splendides lambeaux qu'il +recoud négligemment à son oeuvre nouvelle. Déjà dans les _Études +historiques_ nous avions retrouvé des passages de ses précédents écrits. +Il n'est pas besoin d'assurer qu'on les rencontre avec plaisir; mais ce +plaisir même accuse l'auteur, qui est beaucoup trop riche pour que +l'avarice lui soit permise. Et, comme si ce n'était pas assez +d'emprunter au passé, il emprunte à l'avenir; il s'est réservé, pour en +enrichir son _Essai_, plusieurs fragments des mémoires qui doivent +paraître après sa mort. Personne aujourd'hui ne s'en plaindra; car +personne, avec assurance, ne peut s'envisager comme acquéreur présomptif +des _Mémoires d'outre-tombe_; qui de nous peut savoir s'il n'aura pas sa +tombe en deçà du mausolée qui attend (et puisse-t-il l'attendre +longtemps!) l'auteur d'_Atala_, de _René_ et des _Martyrs_? + + Qui de nous des clartés de la voûte azurée + Doit jouir le dernier? + +Quant à ceux qui, sur les cendres du poète et peut-être sur les nôtres, +liront ces mémoires si désirés[440], ce sera leur affaire de se +plaindre, s'ils veulent, d'avoir dans leur bibliothèque deux fois les +mêmes choses sous des titres différents; pour nous, jouissons de ce +qu'on nous donne, sans l'avoir promis, au lieu de nous plaindre de ce +qui fut promis et n'a pas été donné. C'est à l'auteur lui-même à +consulter sur sa méthode «la conscience qu'il met à tout[441];» mais +cette méthode est susceptible d'être jugée sous un autre point de vue, +qui est du ressort de la critique littéraire. + +Le propriétaire d'un château, pris au dépourvu, détache de toutes les +salles de son manoir ce qu'elles ont de plus beau en tapisseries, en +cristaux, en peintures, pour en orner à la hâte l'appartement d'un hôte +royal. C'est ainsi qu'on improvise une fête: est-ce ainsi que l'on fait +un livre? Un vrai livre se compose-t-il de pièces de rapport, de +fragments adroitement assortis, et l'adresse sied-elle au génie? Elle ne +remplace pas même le travail. Elle ne saurait donner à une composition +historique ni l'unité, ni la profondeur, ni la proportion, ni cette +plénitude et cette continuité de vie, qui sont le caractère des oeuvres +auxquelles la patience a présidé. La patience, quoi qu'en ait dit +Buffon, n'est pas le génie; mais le génie, privé du secours de la +patience, n'atteint point sa propre hauteur. Aucune grande gloire +littéraire, que je sache, ne repose sur une oeuvre fragmentaire. Il ne +s'agit pas d'étendue matérielle: _René_, détaché de son cadre, fait son +chemin vers la postérité. On ne demande pas non plus une régularité +pédantesque: on sait bien que le génie a ses allures, et l'individualité +est en proportion de l'intelligence. Peu importe même l'unité extérieure +et la symétrie: une oeuvre informe a pu quelquefois receler une unité +substantielle et puissante. Mais un dessein pris, puis abandonné, une +oeuvre s'ajoutant à une autre oeuvre pour faire masse, tous les sujets se +donnant rendez-vous dans un même sujet, des parties traitées avec amour, +d'autres avec nonchalance, tout cela, quelle que soit la beauté des +parties, tout cela ne forme point un monument. M. de Chateaubriand était +probablement de notre avis lorsqu'au prix d'un labeur dont la durée même +entretenait son inspiration, il nous donnait le _Génie du Christianisme_ +et les _Martyrs_. + +Quoi qu'il en soit, ceux qui, sur le titre de l'ouvrage, s'attendaient à +une histoire complète ou à un examen systématique de la littérature +anglaise, verront leur attente frustrée, d'une part, et dépassée de +l'autre. Bien hardi qui voudra, après M. de Chateaubriand, parler encore +de Shakespeare et de Milton; le concours est fermé; le Génie de la +critique ne reçoit plus de nouveaux mémoires sur ces deux poètes; il +peut dire, lui aussi, que _son siège est fait_. Mais le silence de M. de +Chateaubriand est-il une consécration comme sa parole? et lui, dont un +mot rendra immortels des noms obscurs, lui, qui, sur la route poudreuse +de la gloire, relève généreusement des pèlerins exténués et les fait +asseoir auprès de lui sur son char, aura-t-il le même pouvoir contre la +renommée qu'en faveur de l'obscurité? Cette histoire donc reste +incomplète, non pas tant par l'oubli de quelques faits que par l'absence +de quelques couleurs; car il y a des noms qui teignent l'histoire; ces +noms, omis par l'auteur, d'autres qui n'obtiennent de lui qu'une mention +négligente, enfin des faits plus étendus, plus collectifs, et qui font +masse dans l'histoire également passés sous silence, toutes ces choses +ne sont pas remplacées au profit du sujet par la biographie de +Luther[442] et par le séjour de M. de Chateaubriand à la préfecture de +police[443]. Je crois qu'on en conviendra sans peine. + +Parlons maintenant d'un autre désappointement qui, je l'avoue, pouvait +être évité, puisqu'il pouvait être prévu[444]... Ce M. de Chateaubriand +que nous avions tous appris par coeur, non point ses ouvrages seulement, +mais lui-même; ce M. de Chateaubriand est mort, sachez-le bien; la date, +je l'ignore. Celui dont on parle aujourd'hui, c'est son fils, ou son +frère; c'est dans tous les cas son égal; et si vous ajoutez son +vainqueur, je me tairai; car cela est possible, et cela ne me paraît pas +certain. Mais enfin, c'est un autre. On dirait parfois que c'est le même +être, mais disjoint, inconsistant, séparé de sa jeunesse comme on l'est +d'une illusion, renfermant même à cette heure deux hommes en soi, qui ne +s'entendent pas, et dont l'un oppose ses opinions aux affections de +l'autre; l'indépendance du premier embarrassée de la fidélité du second; +l'homme du présent et l'homme du passé; en un mot, on dirait le même +homme, mais _déconcerté_. C'est aux amis du premier Chateaubriand à +demander au second ce qu'il a fait de son frère; c'est au moraliste à +nous rendre compte du phénomène; c'est aux hommes de l'art à nous dire +ce que la littérature a gagné ou perdu à cette transformation. + +Ce qui a persisté à travers ces vicissitudes de la pensée et de la +forme, ce qui ne vieillit pas chez M. de Chateaubriand, c'est le poète. +Voilà la véritable unité de ce génie brisé; voilà, pour employer une de +ses expressions, la _grande ligne_ qui n'a pas fléchi dans sa vie. C'est +à la fois la beauté et le défaut de cette existence si remarquable. Le +poète s'est presque toujours mis à la place de l'homme. En d'autres +grands écrivains on peut discerner l'homme et le poète comme deux êtres +indépendants; ailleurs ils font ensemble un tout indivisible; chez M. de +Chateaubriand, on dirait que le poète a dérobé tout l'homme, que la vie, +même intérieure, est un pur poème; que cette existence entière est un +chant, et chacun de ses moments, chacune de ses manifestations, une note +dans ce chant merveilleux. Loin de nous de porter la moindre atteinte au +caractère élevé de M. de Chateaubriand! Mais nous croyons sérieusement +que dans cette nature poétique tous les sentiments, comme tous les +principes et tous les intérêts, se tournent trop tôt en poésie et se +hâtent trop de sortir de la retraite où ils auraient dû se consolider et +mûrir, pour aller s'épanouir dans l'atmosphère de l'imagination; nous +croyons que tout ce que M. de Chateaubriand a été dans sa carrière, il +l'a été en poète, et que sa vie en est devenue, si l'on peut s'exprimer +ainsi, la plus sincère des fictions. La plus parfaite des compositions +de M. de Chateaubriand, c'est celle qui ne peut s'imprimer ni +s'exprimer, c'est sa vie; il n'est pas poète seulement, il est un poème +entier; la biographie de son âme formerait une épopée. N'y a-t-il pas +une race de génies qui vivent moins au milieu des choses que parmi les +idées des choses; qui, de même que le dialecticien se nourrit des +notions des êtres, se nourrissent de leurs images; en un mot, qui ont +rêvé qu'ils vivaient plutôt qu'ils n'ont vécu[445]? Cette manière +d'exister enlève un homme au-dessus de toutes les bassesses: et qui +songerait à en chercher dans le chantre des _Martyrs_? Mais on se +demande si elle constitue une vie profonde, vraiment sérieuse, vraiment +humaine? La poésie elle-même ne perd-elle rien à se détacher si +entièrement de la réalité dont elle procède, et à se poser ainsi +solitaire dans des hauteurs aériennes? La main divine qui, dans le +principe, a coordonné la poésie et la vie, a-t-elle permis qu'on pût +être si purement poète sans aucun dommage pour la poésie elle-même? Sans +contredit, la poésie est le plus haut désintéressement de la pensée; +mais serait-il vrai que l'on est poète à proportion que l'on vit avec +moins d'intensité, moins de réalité? et l'idéal du génie poétique +serait-il la transformation de l'homme en idée? Ces questions, ce nous +semble, devraient une fois être examinées[446]. + + + + +DEUXIÈME ARTICLE[447] + + +À présent que j'ai dit mon avis sur la forme du livre et sur le mode de +composition adopté par l'auteur, il peut m'être permis de parler de +l'enchantement avec lequel j'ai lu ces pages, qui peut-être ne forment +pas un livre, mais au moins le plus magnifique et le plus varié des +_albums_. En cherchant à me rendre compte de mon plaisir, je trouve +parmi les éléments dont il se compose, la joie de l'étranger, qui, au +milieu d'une foule parée et bruyante où tous les visages lui sont +inconnus, et dans l'espèce de serrement de coeur qui a dû le saisir au +milieu de ce vaste désert d'hommes, tout à coup rencontre une figure +familière, un compatriote, un ami, et, à cet aspect inespéré, soulageant +par un soupir sa poitrine oppressée, court au-devant de cet ami, +s'attache à son bras, ne le quitte plus, et circule avec aisance, avec +une sorte de fierté, parmi ces groupes animés, qui tous naguère étaient +morts pour lui. Cette foule, c'est la littérature du jour, se rattachant +presque toute à des sentiments que je ne comprends pas, à des pensées +dont la périlleuse excentricité m'effraye, à tout un ordre d'idées +factices, arbitraires, au milieu desquelles je ne puis respirer. Je +quitte ces hauteurs vertigineuses, et, me tenant au manteau de +l'illustre poète, je descends avec lui (si c'est descendre) sur le +terrain du bon sens et de la nature. Ô bords connus et bénis, région +lumineuse et accessible, où les plus larges et les plus sûrs chemins ont +été formés par les pas des plus illustres génies de tous les temps; +région d'Homère, de Virgile, de Milton, terres des grandes intelligences +et des simples d'esprit, domaine inaliénable de l'humanité, qu'avec +ravissement j'aborde sur tes rives! et que je rends de grâces au poète +qui m'en a rappris le chemin! + +Attachez-vous comme moi aux traces de ce guide, vous qui, saisis de +vertige, au milieu de la poésie et des romans du jour, avez désappris +l'ancienne nature sans pouvoir entièrement vous faire à la nouvelle. +Voici un poète, et le premier de ceux que nous possédons, que la vigueur +de son génie et l'habitude de la souveraineté ont préservé des +entraînements de la multitude. Qu'il ait, à quelques égards, payé le +tribut à son époque, je ne vous le nierai pas; que sur des sujets graves +il professe de graves erreurs, j'en conviens à regret; mais avec lui du +moins vous ne marchez pas sur des nuages: sa nature, à lui, c'est la +nature où s'abreuvaient, où s'inspiraient les maîtres des maîtres, les +écrivains éternels, les modèles de tous les siècles; ses erreurs mêmes +ont de la vérité, parce qu'elles sont naturelles; tant d'autres erreurs +du jour n'ont pas même ce mérite! Vous pourrez arriver à d'autres +conclusions que lui, mais n'ayez pas peur d'être divisés sur les +croyances élémentaires; il est resté d'accord, lui, avec l'humanité; il +est, en dépit, ou plutôt à cause même de sa haute individualité, à +l'unisson de la voix universelle; il a toujours le bon sens du génie, et +souvent le génie du bon sens; et dans les hauteurs où nous entraîne sa +belle imagination, vous ne sortez pas un moment de la lumière; votre âme +poétique n'est pas obligée, pour le suivre, de laisser en arrière votre +vraie âme, votre âme d'homme; la substance de ses créations est humaine, +intelligible, réelle; il ne demande pas, pour être compris et goûté, une +autre nature, une autre âme, que celle dont l'homme a été pourvu dans +tous les temps; et le mysticisme sensualiste, l'idéalisme transcendant, +l'égoïsme humanitaire de notre âge, ne nous serviraient de rien pour +entrer dans sa pensée. + +Que mes lecteurs, s'ils ne s'associent pas à cette effusion de +reconnaissance, me la pardonnent du moins: j'avais besoin de m'y livrer; +et je l'ai fait, je puis le dire, sans avoir l'idée de nier tant de +grands talents, par conséquent tant de portions de vérité, que renferme +la littérature de notre époque. Ce qu'ils ont de vérité, je dis de +vérité païenne (car je ne prétends point parler ici de la vérité +suprême), ce qu'ils ont de vérité les sauvera; mais il n'y a pas moyen +de supposer que la postérité adopte, sur la recommandation du style, ce +qui n'aboutit par aucun point à la nature humaine; cette nature déchue +n'accepte que trop d'erreurs; mais elle n'accepte que celles qu'elle +peut rattacher à son propre fonds, à ses inaltérables données. + +Avant d'aller au fond même des idées, nous trouvons dans le style de +l'_Essai_ ce caractère de vérité que nous regrettons chez tant +d'écrivains de nos jours. Ce n'est pas qu'un style parfaitement pur ne +puisse revêtir de grandes erreurs; mais comptez que ces erreurs au moins +sont intelligibles, qu'elles sont humaines; elles touchent à des +vérités; elles ne sont probablement que des vérités déplacées. La vérité +a deux contraires: l'erreur et le non-sens; l'erreur est quelque chose, +le non-sens n'est rien; il ne peut soutenir la parole, il la laisse +défaillir, elle ne peut pas plus se tenir debout qu'un vêtement que rien +ne supporte; on ne saurait donner une expression juste à ce qui ne +signifie rien; ce sont les formes de l'idée qui déterminent celles du +langage. Ce qui ne peut pas être ne peut se penser; et ce qui ne peut se +penser ne saurait se dire. La langue n'a rien préparé pour des usages +qu'elle n'a pas dû prévoir; et ce n'est qu'à force de se défigurer et de +se faire violence, qu'elle peut donner l'apparence de l'être à ce qui +n'est rien. Elle est joyeuse, au contraire, d'avoir à vêtir une réalité +intellectuelle ou morale; elle a des signes pour tout ce qui a droit +d'être désigné; ou, si elle est prise au dépourvu par quelque idée +nouvelle, elle a bientôt trouvé dans son propre fonds le nouveau signe +qu'on lui demande. Demandez-lui pour des besoins réels, «elle ne tardera +guères.» C'est ainsi qu'elle court avec empressement au devant de la +pensée de M. de Chateaubriand: pensée humaine, c'est ce qu'il lui faut; +très individuelle sans doute, mais c'est ce qu'elle aime; car elle se +sent plus forte avec les forts. Certes, le style de M. de Chateaubriand +est bien à lui; il y a telle phrase, tel tour, telle image qui ne +peuvent appartenir qu'à lui, et qui renferment pour ainsi dire son nom. +Quel autre nom que le sien peut signer un passage comme celui-ci: «De +tels génies (tels que celui de Shakespeare) occupent le premier rang; +leur immensité, leur variété, leur fécondité, leur originalité, les font +reconnaître tout d'abord pour lois, exemplaires, moules, types des +diverses intelligences, comme il y a quatre ou cinq races d'hommes, dont +les autres ne sont que des nuances ou des rameaux. Donnons-nous garde +d'insulter aux désordres dans lesquels tombent quelquefois ces êtres +puissants; n'imitons pas Cham le maudit; ne rions pas si nous +rencontrons nu et endormi, à l'ombre de l'arche échouée sur les +montagnes d'Arménie, l'unique et solitaire nautonnier de l'abîme[448].» + +Mais avec quelle facilité retentit dans notre esprit ce magnifique +langage! que ces expressions trouvent bien dans notre imagination leur +place toute prête! que l'esprit où elles ont pris naissance est bien, +malgré sa grande supériorité, proche parent du nôtre! On ne peut +cependant dissimuler que cette vérité de style ne s'élève pas jusqu'à la +candeur; ce style a un peu trop la conscience de ses effets; il cherche +au delà de ce qu'il trouve: il est quelquefois ambitieux; mais M. de +Chateaubriand ne serait pas de son siècle si, outre la _vérité_ qui le +distingue, il avait encore la _candeur_. Elle est possible encore dans +la vie, elle ne l'est plus dans le langage. Chez les écrivains du siècle +de Louis XIV, le soin des choses allait avant tout; les choses, pour +ainsi dire, entraînaient les mots, et l'ensemble dominait les détails. +La phrase était subordonnée au paragraphe, le mot à la phrase; on ne +détachait rien, on ne cherchait pas les saillies, mais plutôt le niveau. +Les accents n'étaient pas multipliés sur les pensées. Que si quelque +image extraordinaire survenait, elle était née du fond même du sentiment +et de l'idée, qui soulevait pour un moment, mais sans secousse, le +niveau du discours, et puis le laissait se rétablir doucement[449]. +Certes les beaux mots ne manquent pas dans Bossuet; mais il semble +qu'alors ils étaient plus sentis que remarqués: ils entraient pour leur +part dans l'effet général de la composition, le rendaient plus sensible +à certains endroits, en résumaient la force: on leur savait gré d'être +venus en leur lieu; mais je ne vois pas que la critique du temps en ait +tenu registre. Ce n'est point que les critiques minutieux manquassent +alors; mais ils avaient peu d'autorité dans la haute littérature, et les +curiosités de diction qu'ils relevaient et recommandaient, ne sont pas +les mêmes que nous admirons. Ainsi une foule de beaux traits passèrent +comme inaperçus jusqu'à nous, qui les avons en quelque sorte découverts. + +Mais cette simplicité, cette innocence du génie n'est pas le seul trait +qui caractérise nos illustres devanciers. En toute manière, leur style +était tempérant et chaste. Ils restaient volontiers en deçà de +l'expression qui eût épuisé leur pensée. Ils laissaient quelque chose à +faire au lecteur. Ils ne mettaient jamais en dehors tous les moyens +d'expression. Je ne dirai pas que leur style était _contenu_; cela +supposerait un calcul dont il n'y a chez eux nulle trace. Mais un +admirable instinct les avertissait, d'une part, que la beauté est +incompatible avec la profusion ou la violence, et de l'autre, que la +force d'une impression est d'autant plus grande qu'elle est en partie +l'ouvrage de celui qui la reçoit; de là l'effet remarquable de leurs +écrits: nous nous sentons associés à l'auteur, qui veut bien nous +admettre à compléter sa pensée; notre rôle est en partie actif, et cette +action même prévient la fatigue, résultat inévitable d'impressions +continuelles, contre lesquelles on ne peut réagir. On sent bien que je +ne parle pas ici de ce style de réticences, autre ambition d'effets, +autre source de fatigue; je ne parle que de la retenue, de la discrétion +dans l'expression; et j'en appelle, pour me faire comprendre, au style +de Lesage, dans _Gil Blas_, modèle de mesure, de calme et d'une réserve +du meilleur goût. Ce n'est qu'assez tard, au reste, que ce style +prodigue et qui jette tout en dehors, est devenu le style dominant. +Qu'on lise Buffon, trop légèrement accusé d'emphase, pour quelques +passages où la solennité est bien à sa place: que d'endroits, dans cet +auteur, où je me dis: Quoi! pas plus de dépense! une expression si +tranquille! du pittoresque et de l'expressif juste ce que l'objet tout +seul en amène! Il n'y a rien, ce semble, au delà de la justesse et de la +clarté; mais je ne sais comment il se fait que l'objet est vu, senti, et +que l'imagination a reçu de cette peinture si modeste, de cette espèce +de camaïeu, un ébranlement aussi puissant que du tableau le plus +chaudement coloré. Il est certain que l'effort ne doit pas être confondu +avec la force; et lorsqu'il ne trahit pas la faiblesse de l'écrivain, il +accuse l'endurcissement des lecteurs. Dans tous les arts, la préférence +donnée à la vigueur des couleurs sur la pureté des formes annonce que +l'humanité ou qu'un peuple est bien loin des beaux jours de sa jeunesse. + +Sans absoudre M. de Chateaubriand de toute complicité dans cette +tendance, je conseille pourtant à nos héros de la métaphore et du +néologisme d'observer avec quelle résignation l'illustre auteur des +_Martyrs_ se sert de la langue de tout le monde, et quelles grâces il en +obtient sans lui rien extorquer. La phrase de Voltaire n'est pas plus +svelte et plus agile que la sienne, ni d'une plus exquise simplicité. Je +m'attends qu'on dira que c'est faute d'art. En vérité, si l'art est dans +le système opposé, il faut avouer qu'il récompense bien mal ses adeptes! +Mais, au fait, c'est que l'art est aussi près que possible de l'instinct +et du bon sens. Il en est l'application réfléchie à tout ce qui fait la +matière de la poésie et de l'éloquence. À la longue il ne nous laisse +plus voir en lui qu'un bon sens ennobli, dont la délicatesse, tournée en +habitude, n'exige plus ni calcul ni réflexion; c'est une noble attitude, +un port élégant, qui ne coûte et ne trahit pas plus de calcul et +d'effort que la contenance grossière et lourde de l'homme du vulgaire. +Un tel art ne fut point étranger à l'éloquence naïve d'un Bossuet, aux +effusions tendres d'un Fénelon. Je crains qu'on ait de nos jours +remplacé ce bel art par l'industrie. On a, en fait de style, des tours +de force, des sauts périlleux: il n'y avait rien de périlleux dans l'art +des hommes du grand siècle. M. de Chateaubriand est donc fort bien venu +à dire et à démontrer qu'_écrire est un art_. C'est le temps de le +rappeler à tant d'artisans qui se croient artistes. + +En général, tout ce qui, dans l'_Essai_, concerne les doctrines +littéraires est, pour le fond et pour la forme, au-dessus des éloges que +nous en pourrions faire. Là se retrouve encore ce caractère de vérité +auquel nous avons applaudi. Partout on sent le maître, l'homme qui, +s'étant peu à peu désabusé de toutes les fausses beautés, conserve pour +les véritables la ferveur du premier amour, qui n'applique pas sur +l'enthousiasme des jeunes gens les glaces d'une imagination épuisée, +mais qui, tout jeune encore par le génie, et dans la plénitude de sa +force, a droit de se faire écouter des jeunes et des forts. + +On nous saura gré de quelques citations, que nous regrettons de ne +pouvoir multiplier: + + «Persuadons-nous qu'écrire est un art; que cet art a des genres; + que chaque genre a des règles. Les genres et les règles ne sont + point arbitraires; ils sont nés de la nature même: l'art a + seulement séparé ce que la nature a confondu; il a choisi les plus + beaux traits sans s'écarter de la ressemblance du modèle. La + perfection ne détruit point la vérité; Racine dans toute + l'excellence de son _art_, est plus _naturel_ que Shakespeare, + comme l'_Apollon_, dans toute sa _divinité_, a plus les formes + _humaines_ qu'un colosse égyptien. + + »La liberté qu'on se donne de tout dire et de tout représenter, le + fracas de la scène, la multitude des personnages, imposent, mais + ont au fond peu de valeur; ce sont liberté et jeux d'enfants. Rien + de plus facile que de captiver l'attention et d'amuser par un + conte; pas de petite fille qui sur ce point n'en remontre aux plus + habiles. Croyez-vous qu'il n'eût pas été aisé à Racine de réduire + en actions les choses que son goût lui a fait rejeter en récit?... + Il n'a retranché de ses chefs-d'oeuvre que ce que des esprits + ordinaires y auraient pu mettre. Le plus méchant drame peut faire + pleurer mille fois davantage que la plus sublime tragédie. Les + vraies larmes sont celles que fait couler une belle poésie, les + larmes qui tombent au son de la lyre d'Orphée; il faut qu'il s'y + mêle autant d'admiration que de douleur: les anciens donnaient aux + Furies mêmes un beau visage, parce qu'il y a une beauté morale dans + le remords[450].» + + «Soutenir qu'il n'y a pas d'art, qu'il n'y a point d'idéal; qu'il + ne faut pas choisir, qu'il faut tout peindre; que le laid est aussi + beau que le beau: c'est tout simplement un jeu d'esprit dans + ceux-ci, une dépravation du goût dans ceux-là, un sophisme de la + paresse dans les uns, de l'impuissance dans les autres[451].» + + «La vérité du théâtre et l'exactitude du costume sont beaucoup + moins nécessaires à l'art qu'on ne le suppose. Le génie de Racine + n'emprunte rien de la coupe de l'habit; dans les chefs-d'oeuvre de + Raphaël, les fonds sont négligés et les costumes inexacts... + L'exactitude dans la représentation de l'objet inanimé est l'esprit + de la littérature et des arts de notre temps: elle annonce la + décadence de la haute poésie et du vrai drame: on se contente des + petites beautés, quand on est impuissant aux grandes; on imite, à + tromper l'oeil, des fauteuils et du velours, quand on ne peut plus + peindre la physionomie de l'homme assis sur ce velours et dans ces + fauteuils. Cependant une fois descendu à cette vérité de la forme + matérielle, on se trouve forcé de la reproduire; car le public, + matérialisé lui-même, l'exige[452].» + + «Pleine et entière justice étant rendue à des suavités de pinceau + et d'harmonie, je dois dire que les ouvrages de l'ère romantique + gagnent beaucoup à être cités par extraits: quelques pages fécondes + sont précédées de beaucoup de feuillets arides. Lire Shakespeare + jusqu'au bout sans passer une ligne, c'est remplir un pieux mais + pénible devoir envers la gloire et la mort: des chants entiers de + Dante sont une chronique rimée dont la diction ne rachète pas + toujours l'ennui. Le mérite des monuments des siècles classiques + est d'une nature contraire: il consiste dans la perfection de + l'ensemble et la juste proportion des parties[453].» + + «Le Génie enfante, le Goût conserve. Le Goût est le bon sens du + Génie... Ce toucher sûr, par qui la lyre ne rend que le son qu'elle + doit rendre, est encore plus rare que la faculté qui crée. L'Esprit + et le Génie diversement répartis, enfouis, latents, inconnus, + _passent souvent parmi nous sans déballer_, comme dit Montesquieu: + ils existent en même proportion dans tous les âges; mais, dans le + cours de ces âges, il n'y a que certaines nations, chez ces nations + qu'un certain moment où le Goût se montre dans sa pureté; avant ce + moment, après ce moment, tout pèche par défaut ou par excès. Voilà + pourquoi les ouvrages accomplis sont si rares; car il faut qu'ils + soient produits aux heureux jours de l'union du Goût et du Génie. + Or, cette grande rencontre, comme celle de quelques astres, semble + n'arriver qu'après la révolution de plusieurs siècles, et ne durer + qu'un instant[454].» + +Il ne m'appartient pas de juger les jugements que porte M. de +Chateaubriand sur la littérature anglaise. Je les crois justes en +général, et le plus souvent empreints de cette impartialité supérieure +qui prend sa source dans l'intelligence et dans la sympathie. Ce don de +s'identifier avec l'esprit de l'étranger suppose une puissance de +généralisation assez rare, qui comprend tout parce qu'elle domine tout. +Bien qu'éminemment Français, M. de Chateaubriand, avec son génie +largement humain, a dû pénétrer et sentir le génie anglais. Je ne sais +pourtant si quelques traits ne lui en ont pas échappé. A-t-il compris, +a-t-il fait ressortir ce qu'une religion qui n'est pas la sienne a +communiqué de spécial à la poésie anglaise? A-t-il bien vu que la +religion individuelle (c'est le vrai nom du protestantisme) a dû donner +à la poésie, qui est son écho, des caractères analogues à ceux du culte, +qui est son expression immédiate? La poésie du dedans, je veux dire du +coeur et de la maison, cette poésie recueillie, à la fois intime et +précise, familière et sérieuse, qui ne s'élève au-dessus du niveau de la +vie qu'autant qu'il faut pour n'être pas confondue avec la vie, cette +poésie, beaucoup moins naturelle aux pays de la religion romaine, a +produit sous le ciel voilé de la Grande-Bretagne des richesses dont il +eût été intéressant de mesurer l'étendue et de faire connaître le +caractère. + +Si M. de Chateaubriand est vrai en littérature, il l'est encore sous le +rapport plus important de la morale. La vérité morale n'a chez lui +d'autres limites que celles de ses connaissances religieuses. Tout ce +qu'on peut, dans l'horizon de la lumière naturelle, reconnaître et +professer de vrai, il le reconnaît et le professe. Nul n'a plus que lui +ce bon sens du coeur qui résiste à toutes les subtilités de l'esprit de +système. Plusieurs de celles dont notre siècle malade avorte tous les +jours, il les signale, il les arrête, et, vaines ombres, les chasse avec +son caducée dans l'empire des ténèbres. D'un mot il termine ces procès +d'idées que notre épuisement moral a pu seul faire traîner en longueur. +Voici un exemple de ces justices sommaires: + + «Le caractère de notre siècle est de systématiser tout, sottise, + lâcheté, crime: on fait honneur à la _pensée_ de bassesses ou de + forfaits auxquels elle n'a pas songé, et qui n'ont été produits que + par un instinct vil ou un dérèglement brutal: on prétend trouver du + génie dans l'appétit d'un tigre. De là ces phrases d'apparat, ces + maximes d'échafaud, qui veulent être profondes, qui, passant de + l'histoire ou du roman au langage vulgaire, entrent dans le + commerce des crimes au rabais, des assassins pour une timbale + d'argent, ou pour la vieille robe d'une pauvre femme[455].» + +Où M. de Chateaubriand cesse quelquefois d'être vrai, c'est dans +l'appréciation de certains faits religieux. Il y a deux ordres de +vérités, auxquelles correspondent deux organes, dont on peut avoir l'un +sans posséder l'autre. Cet admirable bon sens de l'esprit et du coeur, +qui fait l'auteur si excellent juge en d'autres matières, n'est pas à la +hauteur des questions religieuses. La simplicité du coeur y voit plus +clair que le génie. Ne craignons pas de le dire: c'est une vérité +païenne qui brille dans l'auteur de l'_Essai_; nous la goûtons, toute +païenne qu'elle est, puisqu'elle est vérité; mais, de même qu'un +flambeau qui brillait dans la nuit, et qui, en face du soleil, ne semble +jeter que de la fumée, cette vérité devient ténèbres à côté de la vérité +chrétienne. Je ressens de la peine à faire l'application de ces idées à +l'auteur du _Génie du Christianisme_; mais ma répugnance n'est rien +contre des faits, que je ne puis effacer et que je ne dois pas +dissimuler. Et qu'importe encore que les erreurs dont je me plains se +trouvent comme enchâssées dans des assertions contre le protestantisme, +où je suis né et où je demeure par choix? Ces erreurs anti-protestantes +sont avant tout anti-chrétiennes; et si on voulait bien me supposer, sur +le fait du protestantisme, la moitié seulement de la dépréoccupation que +j'ai réellement, j'espérerais me faire écouter et croire en établissant +que le mauvais vouloir dont cette communion chrétienne est aujourd'hui +l'objet, tient précisément à ce qu'elle manifeste présentement de +substance chrétienne, de même que la faveur dont le protestantisme a +joui, ou plutôt dont il a été flétri, sous la Restauration, tenait aux +éléments païens qui s'étaient mêlés à lui et dont on le croyait +entièrement composé. + +C'est que le protestantisme pour les uns est un parti, pour les autres +une religion; c'est qu'il est à la fois païen et chrétien; c'est qu'il +n'est, à proprement parler, qu'un espace ménagé à la liberté de +conscience, et où peuvent s'abriter également la foi et l'incrédulité. +Mais dans les consciences délicates, une grande liberté emporte une +grande responsabilité; le sentiment de cette responsabilité crée en +elles une vie religieuse plus spontanée, plus individuelle, plus intense +que dans aucun autre système. La liberté est la patrie des croyances +sérieuses, fortes et conséquentes. Là, le christianisme est l'affaire de +chacun; là, je l'avoue, ne cesse point miraculeusement l'attrait des +formes et le prestige de l'autorité; mais l'homme y est incessamment +averti de l'insuffisance de l'autorité et des formes; elles lui refusent +l'asile qu'il leur demande, et, si l'on peut parler ainsi, le repoussent +incessamment vers sa conscience et vers l'Évangile. À côté de ce que le +rationalisme a de plus insipide et de plus languissant, vous trouvez ce +que la foi positive a de plus savoureux et le zèle le plus actif. Le +catholique, s'il veut, donne charge à l'Église de croire pour lui; le +protestant, sujet à la même tentation, est continuellement rappelé à +l'usage de sa propre liberté par l'usage qu'il en voit faire dans sa +communion. Mille questions se lèvent et se posent devant lui; il ne peut +ni les ignorer, ni en renvoyer la solution à une autorité qui n'existe +pas, ou que nul n'est tenu de reconnaître. La liberté, pour lui, est +bien moins un droit qu'un devoir. Admirable renversement des idées +vulgaires! Idée qui réveille sans cesse les consciences, qui combat la +pesanteur de la chair, qui ne permet pas dans l'Église protestante un +long engourdissement, ni une décadence irrémédiable, et, dans nos temps +en particulier, y produit des effets qui commencent, même au dehors, à +devenir sensibles. + +En ce même temps, un certain goût de catholicisme s'est éveillé en +France, et l'une des causes de ce réveil est précisément la peur que +fait le christianisme sérieux qu'on voit s'avancer sous les livrées de +la Réforme. Le monde jette au devant d'elle son vieux rival; les païens +modernes se font un bouclier, un rempart du catholicisme auquel ils ne +croient pas; ils l'opposent, faute de mieux, au christianisme qui +s'approche; ils évoquent la poésie des souvenirs contre la réalité d'une +puissante espérance; ils insultent le protestantisme, leur allié de la +veille; ils lui cherchent des crimes et surtout des ridicules; ils +défigurent son histoire; ils travestissent ses croyances; ils tentent +d'avilir ses héros. C'est une preuve que les éléments chrétiens auxquels +le protestantisme sert d'enveloppe se sont fait jour, se prononcent, et +sont reconnus. + +La prédilection de M. de Chateaubriand pour le catholicisme est d'une +date plus ancienne et d'une meilleure espèce; néanmoins ses jugements +sur la Réforme ont souvent pour principe une vue incomplète ou erronée +des principes de la religion chrétienne. Je n'en donnerai pas pour +exemples des assertions comme celle-ci: «que le pasteur protestant +abandonne le nécessiteux sur son lit de mort[456].» Quelque énormes que +soient de pareilles erreurs, une prévention purement catholique a pu les +dicter. Encore moins voudrais-je rapporter à un manque de connaissance +chrétienne la manière peu satisfaisante dont l'auteur explique pourquoi +les beaux temps de la littérature anglaise sont postérieurs à ceux de la +Réforme, véritable anomalie dans son système[457]; mais les opinions que +je vais relever prennent leur source ailleurs que dans les préjugés du +catholique de naissance. + +L'auteur des _Études historiques_ avait traité Luther de _moine envieux +et barbare_[458]; depuis lors il a fait meilleure connaissance avec le +grand homme qu'il avait heurté dans les ténèbres; le noble coeur de M. de +Chateaubriand s'est ému de sympathie à la rencontre de son pareil; il a +effacé ces épithètes injurieuses; il n'a pas résisté à l'attrait que lui +inspirait Luther, orateur, poète, père de famille, tendre ami, et _bon +homme_ à la façon des grands hommes; il ne peut s'empêcher, tout en le +jugeant avec rigueur, de serrer la main de cet adversaire qu'il serait +tenté d'aimer; et cependant il ne connaît encore de Luther que ce que M. +Michelet a bien voulu nous en apprendre. Pour ce qui concerne la +personne de Luther, je n'en demande aujourd'hui pas davantage à M. de +Chateaubriand, qui, mieux informé, sera un jour plus complètement juste. +Mais c'est au nom d'un plus grand que Luther, que je réclame contre les +jugements suivants. Dans le premier il s'agit du voyage de Luther à +Rome: + + «Le pape, en se faisant prince à la manière des autres princes... + avait renoncé à ce terrible Tribunat des peuples, dont il était + auparavant investi par l'élection populaire. Luther ne vit pas + cela; il ne saisit que le petit côté des choses: il revint en + Allemagne, frappé seulement du scandale de l'athéisme et des moeurs + de la cour de Rome[459].» + +Rien de plus sévère en intention; mais, de fait, on n'a jamais rien dit +de plus honorable pour Luther. C'est dire qu'il ne vit les choses qu'en +chrétien, et par leur côté spirituel. Il les vit donc comme Jésus-Christ +les aurait vues. Il ne vit pas, ou plutôt, il ne voulut pas voir des +intérêts de hiérarchie, des questions d'institutions, mais l'Évangile, +vie et condition de toute institution chrétienne. Il donna moins +d'attention aux sociétés passagères des hommes qu'à l'homme lui-même et +à ses intérêts éternels. Il savait apparemment que la vérité dans les +institutions ne manque pas quand une fois on a la vérité dans les idées; +c'est le centre qu'il vit malade, et au centre qu'il voulut porter +remède. La vue la plus chrétienne était aussi la vue la plus +philosophique, et il en est toujours ainsi, car la vraie religion est +l'unique philosophie. C'est donc au _grand côté des choses_ que +s'attacha ce grand coeur. En s'attachant à l'autre, il aurait laissé tout +au plus la réputation d'un politique; il ne voulut être que chrétien: sa +réputation et son influence y ont-elles gagné ou perdu? Quoi qu'il en +soit, il faut prendre acte du reproche de M. de Chateaubriand: ce +reproche est une apologie sans réplique des intentions et de l'oeuvre de +Luther. Mais n'est-il pas triste que l'auteur du _Génie du +Christianisme_ ne sache point encore quelles choses le christianisme +tient pour petites, et quelles il appelle grandes? + +Nous lisons ailleurs: + + «Luther ne voulut rien céder à Zwingli, à Bucer et à OEcolampade qui + le suppliaient de s'entendre avec eux; ils lui auraient donné la + Suisse et les bords du Rhin... Un homme à grandes conceptions, + désirant changer la face du monde, se serait élevé au-dessus de ses + propres opinions; il n'aurait pas arrêté les esprits qui + cherchaient la destruction de ce que lui-même prétendait détruire. + Luther fut le premier obstacle à la réformation de Luther[460].» + +Je prie l'auteur d'observer que tout ce qui est dit ici de Luther, se +pourrait dire à meilleur titre de notre Seigneur Jésus-Christ. Si +s'élever au-dessus de sa foi est le propre des grandes conceptions, +Jésus-Christ n'en a eu que de petites. Car plutôt que de se mettre +au-dessus de ses opinions, c'est-à-dire de la vérité dont il était +dépositaire et dont l'abandon lui eût valu des hommages et une +popularité immense, Jésus-Christ aima mieux mourir. Il paraît, ou que +Jésus-Christ a fait peu de cas des grandes conceptions, ou qu'il a jugé +petites celles qui paraissent grandes à M. de Chateaubriand. N'est-il +pas possible que Jésus-Christ, et Luther à son exemple, aient estimé que +la plus grande des conceptions est de préférer la vérité à toutes +choses? Je dis la vérité, puisque pour chacun de nous, notre opinion ou +notre conviction est la vérité. Ce principe de conduite est la gloire +distinctive des âges chrétiens. L'histoire moderne lui doit ses +principaux caractères et son plus grand intérêt, et depuis longtemps la +conscience générale rend hommage à ce désintéressement qui met une +pensée à plus haut prix qu'un empire. Comment se ferait-il que les +grandes conceptions fussent d'un côté et le désintéressement de l'autre, +que ce qui fait la force de l'âme fît la faiblesse de l'esprit, et que +ce qui est généreux fût insensé? Comment supposer que le divorce du vrai +et de l'utile soit dans la nature des choses et dans le dessein de Dieu, +et qu'il y ait contradiction entre les oeuvres d'une même sagesse et les +dons d'une même main? M. de Chateaubriand abjurait-il son génie +lorsqu'il refusait la fortune plutôt que de la devoir à l'assassin du +dernier Condé? Aucun de ses ouvrages, selon moi, ne renferme une plus +grande conception. Non, la vérité et le bien ne sont pas séparés. +L'Évangile n'est pas un astre sinistre pour la société; et Luther, en +renonçant au protectorat de l'Europe plutôt qu'à une seule de ses +convictions, a fait oeuvre de bonne politique en même temps que +d'abnégation. Le bien social résulte de nos sentiments plutôt que de nos +spéculations; et il est assez prouvé qu'en politique aussi bien qu'en +littérature «les grandes pensées viennent du coeur[461].» + +Le reproche est donc un hommage; et quand M. de Chateaubriand ajoute que +Luther arrêta les esprits qui cherchaient la destruction de ce que +lui-même prétendait détruire, l'assertion est gratuite et en +contradiction avec ce qui précède. De quel droit imputer à Luther de +n'avoir détruit qu'une partie de ce qu'il condamnait? et comment est-il +permis de le supposer, après qu'on a dit qu'il ne sut pas s'élever +au-dessus de ses opinions? Ces deux reproches se détruisent +mutuellement; et si M. de Chateaubriand daigne un jour étudier +l'histoire et les doctrines d'une secte pour laquelle il témoigne trop +de mépris, il verra que l'élément négatif, mis en saillie par les +rationalistes, n'est point le caractère des réformateurs ni l'esprit de +leur oeuvre. La religion de Luther est très positive, nullement +rationaliste; elle s'appuie sur des miracles, elle est hérissée de +mystères, elle réclame l'infini en morale, et peut-être elle est plus +effrayante pour l'homme naturel que le catholicisme lui-même. + + «La Réformation, dit l'auteur, éclata au sujet de quelques aumônes + destinées à élever au monde chrétien la basilique de Saint-Pierre. + Les Grecs auraient-ils refusé les secours demandés à leur piété, + pour bâtir un temple à Minerve[462]?» + +Les hommes du seizième siècle qui refusaient l'aumône à Léon X n'étaient +pas des Grecs; c'étaient des chrétiens; ils avaient puisé leurs +principes dans la Bible et non dans Hésiode. Mais je dis plus, les Grecs +auraient pu refuser au nom de Minerve des secours qui devaient tourner à +la honte de cette déesse. Je veux que Jésus-Christ eût besoin de la +basilique de Saint-Pierre: l'eût-il voulue, l'eût-il acceptée au prix +qu'elle a coûté? Cette basilique l'honore-t-elle autant que le trafic +des indulgences le déshonorait? Léon X, en bâtissant Saint-Pierre, +démolissait l'Évangile, temple spirituel de la chrétienté, que ne +sauraient remplacer mille et mille basiliques. Ce n'est pas contre +Saint-Pierre, mais contre la plus criminelle des hérésies, que s'éleva +la voix de Luther. Il avait vu vendre la pourpre romaine, et l'avait +supporté: il ne put souffrir qu'on voulût vendre le ciel. C'est l'esprit +du christianisme qui paraît dans la _protestation_ dont il fut l'organe: +quel esprit paraît donc dans ceux qui la lui reprochent? + +Qu'on ne dise pas que nous nous faisons ici, contre des opinions +catholiques, le champion des opinions protestantes. Les critiques que +nous faisons, un catholique pourrait les faire. Rien n'est loin de nos +principes et de notre caractère comme l'exclusivisme de secte, à moins +qu'on n'appelle de ce nom l'attachement aux principes fondamentaux du +christianisme, reçus en commun par tout ce qu'il y a d'hommes sérieux et +croyants dans les deux communions. Nous ne jouissons pas de trouver des +erreurs dans un écrivain qui nous inspire autant d'intérêt que +d'admiration; nous en éprouvons au contraire un vif déplaisir. Nous +voudrions voir ce talent sans égal, ce roi des talents de notre âge, +montrer à la génération qui l'admire le chemin de toutes les vérités. Ce +chemin serait celui de l'avenir. + +L'avenir! avec quel courage, mais avec quelle tristesse le noble +vieillard attache ses regards vers cet Orient où chaque jour voit +s'élever de nouveaux groupes d'étoiles! Aucun de ces astres n'est le +soleil, et c'est le soleil qu'il attend, soleil qui ne doit pas, il le +sait trop bien, briller sur ses cheveux blanchis; son avenir à lui, +comme sa résignation amère se plaît à le répéter, c'est la tombe et +l'oubli. Cette pensée inonde son livre, mêle l'auteur à tous ses sujets, +perce jusque dans son élégant et spirituel badinage, s'échappe en jets +subits de ses plus calmes spéculations. Il semble, pour ce qui le +concerne, avoir abdiqué l'espérance; il n'espère plus que pour +l'humanité, mais de cette espérance, dit-il, «incorruptible au malheur, +plus forte et plus longue que le temps, et que le chrétien seul +possède[463].» + +Les regards du chrétien se portent, comme tous les regards, vers ce +désert qui nous sépare de la terre promise; il frémit d'espoir et de +terreur à la vue de ces brûlantes solitudes, où «la nuée, et lumineuse +et sombre,» n'a pas encore distinctement paru. Cette époque éveille son +attention au plus haut degré, car dans l'histoire du monde il n'en est +point de pareille. Jamais attente si universelle, si grave, si anxieuse, +ne s'empara d'aucun siècle. Jamais la pensée de l'avenir ne fut +tellement présente à tous les esprits, même aux plus vulgaires, même aux +plus légers. Jamais vaisseau n'entreprit sous des auspices plus +redoutables une plus périlleuse navigation. Le souffle se tait dans les +airs; l'âme du monde moral semble retenir son haleine; le navire paraît +appelé à labourer à force de rames une mer de plomb; les croyances ont +été laissées sur le rivage; l'humanité a dit à la matière: «Fais-nous +des dieux qui marchent devant nous»[464]; et ces dieux, comme ceux des +peuples antiques, sont de bois, de métal, d'eau et de feu. Mais le +chrétien a bonne espérance. Tout cela n'est point l'avenir, mais la +condition de l'avenir, le procédé de la rénovation; la matière prépare à +l'esprit un nouveau monde, à la vérité un nouveau sol, à l'Évangile une +nouvelle scène, où il déploiera, dans l'immutabilité de ses principes, +la féconde variété de ses formes et de ses moyens. Il n'est permis au +chrétien ni de se réjouir sans trembler, ni de trembler sans se réjouir. + +Mais je cherche dans les convictions de M. de Chateaubriand ce qui peut +justifier, ce qui peut nourrir son espérance. Je le cherche, et, s'il +faut le dire, je ne le trouve pas. Sa religion semble avoir brisé contre +les événements et les opinions des trente dernières années, toutes les +saillies, tous les contours précis qui font la puissance d'une religion +positive. À force de contact avec les théories sociales, elle a fini par +devenir une de ces théories. L'auteur transporte le royaume du ciel sur +la terre, il confond le résultat avec le but, et quelques applications +terrestres de la vérité avec la vérité même. Et si l'on observe quels +sont les résultats et les applications qu'il espère de l'avenir, leur +nature même donne lieu de douter qu'il ait bien saisi le côté +organisateur et social de l'Évangile. La «démocratie chrétienne,» voilà +pour lui le dernier fond de la perspective. Mais si, comme on ne peut le +nier, le christianisme a fait de la famille l'unique base de la société +civile, c'est dans l'esprit de la famille chrétienne que la société doit +être reconstituée; or la famille n'est pas une démocratie. La +démocratie, regardée aujourd'hui comme l'état définitif et normal de la +société, n'est peut-être qu'une crise importante, un état transitoire +que la société doit subir. L'épithète de _chrétienne_ n'y fait rien; +dans une pareille alliance de mot, le substantif dévore son adjectif. + +Quoi qu'il en soit de ces idées, et quoi qu'on veuille penser de la +_démocratie chrétienne_, c'est beaucoup plus loin, beaucoup plus haut, +que doit se porter, d'un premier essor, l'espérance du chrétien; et ce +n'est pas dans des arrangements sociaux, quelque parfaits qu'on les +imagine, que nous voudrions voir M. de Chateaubriand chercher +l'_avenir_. Qu'il se soucie d'abord de ce qui est invisible et éternel: +le reste viendra de soi-même. «À qui cherche le règne de Dieu et sa +justice, toutes choses seront données par-dessus[465].» On ne prendra +pas ceci, nous l'espérons, pour une opinion protestante, et ce n'est pas +comme telle que nous la recommandons à l'illustre écrivain; car pour +l'accepter, il ne faut qu'être catholique, et c'est tout ce que nous +demandons de lui. + + + +II + +Le Paradis Perdu de Milton. + +_Traduction nouvelle._ + +2 volumes in-8°--1836. + + + + +PREMIER ARTICLE[466] + + +C'est de la traduction de Milton que j'ai à rendre compte; mais je ne +crois manquer ni à mon sujet ni au traducteur en m'occupant d'abord de +Milton même et de son ouvrage. Parler du bonheur que je viens de goûter +à longs traits en lisant le _Paradis Perdu_, c'est, je l'espère, +remercier à son gré celui à qui j'en suis redevable; c'est lui dire, ce +que mille autres voudraient lui dire, que son noble but n'est pas +manqué, que son oeuvre a porté coup, qu'il a remis un grand homme en +possession de notre admiration, ou, pour mieux dire, notre admiration en +possession d'un grand homme; que son enthousiasme a des complices, que +son culte a des prosélytes. Oh! du côté de M. de Chateaubriand, je ne +suis pas en peine; mais, il faut en convenir, j'aurais eu peine, en tout +cas, à me détourner de mon dessein. Comment sortir de la société de +Milton, et d'une société que son traducteur a su nous rendre si intime, +et ne parler point de Milton lui-même? Comment avoir lu le _Paradis +Perdu_, et ne parler que de l'oeuvre du traducteur? C'est un événement +qu'une telle lecture; c'est une époque qu'une telle publication; et +quand on attache à un livre de grandes espérances littéraires, et +morales, il est impossible de ne pas le dire, et de le dire sans +l'expliquer. + +Est-ce donc que le _Paradis Perdu_ n'était pas connu parmi nous, du +moins en français? Soyons justes, et reconnaissons que cet ouvrage a été +plus heureux en traducteurs que beaucoup de poèmes étrangers: le travail +de Dupré de Saint-Maur, celui de Racine, celui de M. Mosneron sont +dignes d'estime et de mémoire. Mais, malgré cela, qui est-ce qui lisait +Milton? Bien peu de personnes sans doute. À différentes époques, après +avoir un moment occupé la scène, il est rentré dans une ombre +majestueuse, repliant, comme le magnifique oiseau que Buffon a célébré, +«repliant ses trésors et les cachant à qui ne sait point les admirer.» +Toute époque, tout état social ne sont pas propres à apprécier et sentir +Milton; les éloges les mieux motivés des meilleurs critiques ne créent +pas un sens de plus dans les âmes, et vous avez beau, hommes de coeur et +d'art, dire et crier votre secret, malgré vous il est en sûreté; car on +ne peut vous entendre. Je rappellerai seulement ce que tenta, il y a une +trentaine d'années, pour l'honneur de Milton et de la poésie, un des +plus excellents critiques et des plus oubliés, peut-être, qu'ait eus +notre presse périodique, M. Delalot, littérateur savant, grand écrivain, +mais qui, de même que Milton, n'avait point eu l'heur de venir en son +temps. Cet homme, d'un goût exquis, dont la critique était à la fois de +la philosophie et du sentiment, passionné avec intelligence pour le beau +antique et pour le beau chrétien, d'une sévérité courageuse parce que +l'intention en était pure, libre d'esprit de coterie et d'esprit de +contradiction, et ne sachant point pour tout secret + + De la gloire des morts accabler les vivants, + +M. Delalot était tombé on ne peut plus à propos ou moins à propos tout +au travers des triomphes de Delille[467]. On l'applaudirait aujourd'hui, +on l'écouterait comme le _virum quem_ de l'Énéide: alors on ne le +comprit pas même; et ses admirables analyses du _Paradis Perdu_ ne +purent faire mesurer la distance qui séparait le vrai Milton du Milton +de l'abbé Delille. Quoique cette brillante traduction n'ait jamais passé +pour fidèle, c'est par elle seulement que la plupart des lecteurs +français connaissent le _Paradis Perdu_. À cette version, qu'il faut +tenir pour non avenue, autant du moins que de très beaux vers peuvent +passer pour non avenus, M. de Chateaubriand fait succéder sa traduction +à lui, moins flatteuse, moins parée, + + Mais fidèle, mais fière, et même un peu farouche[468]. + +C'est un grand événement en littérature, parce que les temps ont changé, +parce que le _sens_ qui manquait à toutes les époques où on a tenté de +naturaliser Milton en France s'est développé dans bon nombre de natures; +enfin, parce que M. de Chateaubriand est pour quelque chose dans +l'événement. N'eût-il donné à cette oeuvre que son nom, c'était déjà +beaucoup en faveur du _Paradis Perdu_; ainsi protégé, il faudra bien que +Milton soit lu; et s'il est lu, comment veut-on que je ne me livre pas, +pour l'époque présente, à quelque espérance? + +Une des ambitions de la poésie de notre siècle est de remonter au +primitif. Les jeunes gens qui l'essaient ne se doutent pas qu'ils sont +trop vieux pour cette oeuvre; ils ne sentent pas les soixante siècles qui +pèsent sur eux; et comment en secouer le poids? C'est le grand secret de +Milton; il n'a vécu tous ces siècles que pour s'en approprier +l'expérience; ces siècles ne pèsent pas sur lui, ils le soutiennent; ils +ne le font pas faible, mais fort. Remontant le courant des âges, il +arrive à la source d'où ils ont jailli; il ne fait pas du primitif, il +est primitif; le chantre d'Adam est lui-même l'Adam de la poésie; il +s'assied au berceau du monde, se pénètre des impressions les plus neuves +de l'homme naissant, s'approprie la simplicité de sa pensée et de ses +sentiments, de ses vertus et de ses remords, retrouve et fait saillir à +travers les lignes superposées et entrelacées de l'humanité actuelle, +les lignes grandes et profondes de l'humanité originelle, s'inspire, +homme des derniers temps, de toutes les impressions d'Éden, + + Et sur sa lyre virginale + Chante au monde vieilli ce jour, père des jours[469]. + +Je ne saurais assez dire combien ce mérite, ou ce bonheur, me paraît +immense. Il a toujours assigné le premier rang, la royauté, parmi les +poètes, à ceux qui l'ont possédé. Un coup d'oeil superficiel pourrait +faire priser plus haut ces traits délicats, ces ombres multipliées, dont +s'est chargée peu à peu la surface de l'âme; on y croit sentir plus de +pénétration, plus de finesse. Mais, à quelque haut prix qu'il faille +mettre ce talent, tout d'observation, comment le comparer à cette +divination qui retrouve les premières bases de tout ce que nous +éprouvons, à cette puissance qui, nous séparant de tous les siècles que +nous avons vécus, nous reporte d'un élan jusqu'à notre point de départ, +à cette éloquence qui nous rend les vraies voix, les sons primitifs de +notre nature, l'accent majestueux et ingénu de l'homme, alors que pour +la première fois il rencontra son Auteur dans l'Univers et soi-même dans +sa conscience? Sous ce rapport, le vieil Homère lui-même est moderne +auprès de Milton; et qu'est-ce donc de tous les autres? Tous les autres +n'ont été grands, chacun dans sa mesure, qu'à proportion qu'ils se sont +rapprochés du type originaire de l'humanité; c'est ce type qui doit être +ou vu ou poursuivi par tout poète; c'est dans ce limpide cristal qu'il +doit se contempler pour se peindre, puisque le poète n'est, en réalité, +que le peintre de soi-même; ce sont de telles images qu'il faut +présenter au siècle qu'on veut régénérer dans l'art; c'est Milton que +doivent lire ces esprits échauffés, _adustes_, que des modèles moins +purs, et la vie réelle, calcinent toujours davantage. Et, qu'on y prenne +garde, ce n'est pas pour apprendre à _faire du primitif_, ce qui est la +chose du monde la moins primitive, mais pour être profond et vrai, dans +le sens et dans le point de vue que le siècle a déterminé. Rien de plus +touchant qu'une poésie qui réunit l'intelligence de son temps avec le +sentiment de la simplicité première de la vie humaine. Ce contraste fait +le charme des plus aimables productions de la littérature moderne. + +Les caractères principaux de la nature humaine, les situations les plus +fondamentales de la vie ont été représentés dans leur simplicité native +par quelques-uns des grands poètes de tous les temps; mais on ose dire +que, comparés à Milton, ils n'ont attaqué leur sujet qu'obliquement et +par des faces plus ou moins étroites. Des traits énergiques et purs +dessinent chez eux, par quelque côté important, le sexe et l'âge, la +grandeur et la misère, la joie et la douleur, quelquefois même l'homme, +séparé de toutes ces circonstances, et considéré dans sa seule +opposition avec tout ce qui n'est pas lui. Mais je suis fort aveuglé si +l'Homère biblique, l'auteur du _Paradis Perdu_, n'a pas été le plus +heureux à extraire la racine (qu'on me pardonne cette expression), la +racine de chacune des conditions diverses de l'existence humaine. Chez +lui, ce n'est pas de profil, c'est en face, c'est dans leur plus grande +largeur que chacune est sculptée à nos regards. Les types sont complets, +accessibles, éclairés de toutes parts; les lignes non interrompues se +rejoignent par leurs extrémités; l'image est aussi pleine qu'elle est +ingénue; l'homme, non pas abstrait, mais primordial, élémentaire, est +retrouvé; nous avons, au profit de tous les collationnements qu'il nous +plaira d'essayer, l'_editio princeps_ de l'humanité. Qu'on arrête son +attention sur ce double exemplaire de l'homme et de la femme, mais de la +femme surtout, image nécessairement plus saillante, parce qu'elle est +une variété de l'homme, en qui elle trouve son terme de comparaison, +tandis que l'homme ne le trouve que hors du monde visible; qu'on étudie +cet Adam et cette Ève, et qu'on dise s'il y manque une seule des données +dont se compose invariablement le caractère des deux sexes dans tous les +âges et les lieux; qu'on dise si chacun de leurs actes, chacun des mots +qu'ils prononcent, n'est pas typique et parfaitement absolu; si chacune +de leurs manifestations n'enveloppe pas dans toutes les dimensions tout +le sexe auquel elles se rapportent; si chacune n'est pas l'histoire +anticipée de tout ce sexe; si toutes ces expressions réunies ne sont pas +l'histoire prophétique et perpétuelle de toute la société! C'est ici +véritablement qu'Addison a pu s'écrier; + + Cedite, Romani scriptores, cedite Graii[470]! + +Ne laissons pas d'ailleurs égarer notre hommage; n'hésitons pas à +admirer, derrière Milton, un plus grand poète que tous les Romains et +tous les Grecs, et que Milton lui-même. Jamais, sans les premiers +chapitres de la Genèse, un si prodigieux mérite n'aurait honoré une +production humaine, de même, hélas! que, si Milton n'eût pas existé, +jamais le _Paradis Perdu_ n'aurait existé. Du moins, à partir du moment +où nous sommes, il est bien certain qu'il ne s'écrirait jamais plus! + +Ce sujet, il est vrai, pourrait tenter encore bien des esprits et des +esprits de plus d'une espèce; mais il n'appartient ni au mysticisme, ni +au rationalisme, ni même à l'orthodoxie, dans les conditions où notre +âge la retient, d'entrer dans ce sujet par la plus large porte, comme +Milton y est entré. Cette entreprise réclame un courage poétique que je +ne vois nulle part, et qui peut-être est éteint pour jamais. +Consolons-nous par admirer ce que nous ne pouvons plus répéter ni +reproduire. Un poète de nos jours, soit pieux, soit incrédule, abordant +le même sujet, nous représenterait, je crois, sous les noms d'Adam et +d'Ève, un homme et une femme, ou peut-être l'homme et la femme, mais non +pas Adam et Ève. En faire à la fois la plus vive individualité et la +plus haute généralisation, c'est aujourd'hui un problème insoluble aux +plus habiles. Je le répète: le courage poétique, ou, si vous l'aimez +mieux, l'ingénuité poétique, manque pour cette oeuvre. La peur de +l'inconséquence, de l'anachronisme, de l'anticipation, cette logique +superficielle qui est devenue la forme de tous les esprits, s'y oppose +désormais invinciblement. Le temps de ces créations est passé. Il +n'appartient à aucun génie individuel de s'insurger en plein contre le +génie universel. La direction de l'esprit et peut-être de la poésie +moderne, est précisément inverse de celui qui inspira le _Paradis +Perdu_. Le vent qui partait de l'Orient souffle aujourd'hui de +l'Occident. Dans la poésie d'autrefois, l'âme cherchait à se faire jour +par des images; l'invisible, à leur aide, se rendait visible, l'abstrait +palpable, et, sur les traces du langage humain, qui n'est tout entier +qu'un vaste poème dans ce même sens, la poésie matérialisait tout dans +le seul dessein de rendre tout sensible, de même que, dans une sphère +infiniment plus haute, la religion s'était faite anthropomorphiste pour +être humaine, et la Divinité même s'incarnait afin de nous sauver. +Aujourd'hui tout devient forme abstraite, ombre, fantôme; des corps et +des substances il ne reste que les contours; l'individualité s'absorbe +dans l'idée, le concret dans l'abstrait, l'être dans sa notion. C'est +l'esprit de la poésie du dix-neuvième siècle; et s'il faut apporter un +exemple (que M. Quinet nous permette de le citer à propos de Milton), +c'est l'esprit d'_Ahasvérus_ et de _Napoléon_. Je ne saurais indiquer de +meilleur type de cette nouvelle tendance. Vous y verrez les réalités +compactes se résoudre en brouillard perméable, les existences en rêves, +et les idées s'emparer de la place des choses. C'est la poésie prise à +l'envers, je ne veux pas dire à rebours. J'apprécie ces conceptions, +j'éprouve quelques tressaillements poétiques au sein de cet univers +désolé; mais je rentre avec bonheur de cette nuit sublime dans la +lumière sublime de Milton, ainsi que du sein du panthéisme dans la +religion de Jésus-Christ. Je n'ai pas besoin de dire qu'il y a dans ce +rapprochement quelque chose de plus qu'une figure de rhétorique. +_Ahasvérus_ et _Jocelyn_ sont dans leur sphère ce que le _Paradis_ est +dans la sienne. Le panthéisme donc a deux Milton pour un. C'est bien +différent. Mais bon nombre de lecteurs sont gens à préférer Adam à +Jocelyn, quoique le chef de l'humanité ne sache pas même épeler le mot +d'_humanitarisme_, et Ève à tous les personnages d'_Ahasvérus_, +quoiqu'elle ne pleure pas des larmes de granit. + +Je n'espère pas que la lecture de Milton change tout d'un coup la +direction des esprits et fasse brusquement rebrousser la poésie vers ses +antiques voies: + + Je penserais plutôt que les ruisseaux + Feraient aller à contremont leurs eaux. + +Mais l'art a quelques conditions immuables, parce qu'il y a dans l'homme +lui-même, vrai moule de l'art, des caractères également immuables. +Toujours l'homme appréciera ce qui donne de la saillie et du relief aux +choses qui en sont naturellement privées; toujours le poète sera tenu +d'être peintre, aussi bien qu'il est obligé d'être musicien. La poésie +aura toujours à résoudre dans sa sphère le même problème que la foi, +rendre l'absent présent et l'invisible visible. Des contours précis, +fermes, arrêtés, seront toujours demandés aux figures que le poète +évoquera du sein de sa fantaisie. Ce sera toujours sa tâche et son +triomphe d'animer, et de transfigurer dans une lumière vive, les êtres +dont il emprunte l'idée au monde réel. Sous ce rapport, et autant que +chose pareille peut être l'objet d'une étude, quelle étude que celle de +Milton! Quand il n'aurait eu d'autre objet que de résoudre une question +littéraire, eût-il pu jamais mieux s'y prendre? Chercher son sujet, ses +personnages, son action, dans la région du mystère, sur les bords de +l'infini, au sein même de l'infini; s'enfoncer dans la région de +l'absolu, isolée des souvenirs et de tout caractère local, historique ou +conventionnel, ne disposer sur la terre que de deux êtres humains et +puiser le reste de son _personnel_ (si l'on ose ainsi parler) dans le +sanctuaire de la Divinité et dans le fond de l'abîme infernal; faire +tourner tout son poème sur un dogme, et sur le plus obscur comme sur le +plus redoutable des dogmes de la religion; et de ces éléments, dont un +poète moderne n'aurait extrait qu'un traité de théologie ou une élégie +métaphysique, tirer une épopée plus vivante, plus riche en vraies +individualités que toutes les épopées, un drame plus rempli de mouvement +que tous les drames, en un mot le poème à la fois le plus _plastique_ +(comme on aime à dire) et le plus intime: c'est le fait du génie le plus +extraordinaire qui se soit jamais appliqué à la poésie. De timides +observances n'ont pas retenu Milton; il n'a pas craint ou il a bravé les +étonnements du rationalisme littéraire, que son siècle, à la vérité, lui +permettait de redouter moins; un esprit semblable à celui qui nous a +valu, à la même époque, le _Pèlerinage du Chrétien_, élevait Milton +au-dessus de ces petites considérations. Comme Bunyan n'a pas eu peur de +quelques rudesses ou incohérences allégoriques, Milton, voulant donner à +son poème de la couleur et de la substance, et à ses idées une +physionomie saisissable, ne s'est pas fait faute de mettre à +contribution tous les siècles au profit du «grand jour où naquirent les +jours;» de faire refluer à la source des temps tout ce que les temps ont +enfanté dans leur cours; d'animer les idées de ce premier jour par des +allusions logiquement impossibles; d'emprunter des images à la +mythologie même, plutôt que de demeurer abstrait et incorporel. Toute +réserve de droit étant faite à la critique, à laquelle j'abandonne, sans +y regarder, mille choses dans le _Paradis Perdu_, je dis seulement qu'il +s'agissait pour le poème _d'être ou de ne pas être_, et que, sans les +anachronismes et les anticipations dont je parlais plus haut, le +_Paradis Perdu_ ne pouvait pas être. Ce ne sont pourtant pas ces défauts +qui font ses beautés; ils ont seulement ouvert une place à ces beautés; +ils ont mis le poète au large, et lui ont permis de faire éclater, dans +les différentes parties de sa composition, ce génie vraiment poétique, +cet esprit de création et de vie qui le distingue si éminemment. +Envisageons sous ce rapport les descriptions, les caractères et les +discours du _Paradis Perdu_. + +Tout l'art du style est compris sous ces trois chefs; sur quoi on peut +observer en passant que Milton est le plus complet des écrivains. Il +serait même difficile de dire dans lequel de ces talents il excelle +davantage; il suffit de savoir qu'il est à la hauteur du plus grand +comme du moindre des trois. Le moindre, on voudra bien en convenir, +c'est la description des objets physiques, des scènes de la nature +visible. Mais tel est le degré où Milton a porté ce talent, que, n'en +eût-il possédé aucun autre, sa place serait marquée parmi les maîtres. +Quelle netteté, quel ordre dans la composition de ses tableaux, quelle +précision sans dureté dans son dessin, quelle individualité dans chacun +de ses tableaux! Bien loin d'être du lieu commun, c'est presque de +l'anecdote; que d'air circule entre ses figures! quelle lumière les +enveloppe! lumière poétique toutefois, qui embrasse doucement les +formes, qui les caresse sans les étreindre, qui ne les éclaire pas +seulement, mais les colore et les glorifie, et qui partout les imprime +si fortement dans l'imagination du lecteur, que le souvenir de la +réalité serait à peine plus vif que celui de l'image. Comme si cette +lumière lui était attachée à lui-même, il la porte là-même où toute +lumière semble étrangère et impossible, et c'est bien de lui qu'on peut +dire, en lui empruntant son énergique langage: qu'il rend les ténèbres +visibles[471]; ce qu'un sens percevrait moins bien, un autre le +recueille; ce qui se refuse à l'impression des sens, il l'offre au +regard de l'âme; plus rarement, néanmoins; tant il est habile à parler à +l'imagination, tant il répugne à des traits vagues, tant il lui suffit +peu de remplacer la figure des objets par leur physionomie! C'est dans +la peinture des êtres animés et moraux que la physionomie l'emporte +décidément sur la figure: Adam et Ève, Satan, ses pairs et les +archanges, sont plutôt exposés à l'âme qu'aux yeux, et encore en ceci +Milton se montre digne de son art. Lorsqu'il vous entraîne avec lui dans +des lieux ou dans des situations dont la nature actuelle et la vie +humaine ne peuvent nous donner l'idée, il rapproche de nous ces objets +par d'heureuses allusions aux objets qui nous sont connus, par des +comparaisons prises dans la sphère de nos connaissances ou de nos +souvenirs. De mystérieuses horreurs, des combinaisons inouïes, mais +essentielles à son sujet, se trouvent soudainement éclairées par le +reflet de quelque image terrestre et humaine. Et l'art le plus fin, ou +plutôt le goût le plus exquis, lui enseigne alors des contrastes +inattendus et magiques. Très ordinairement les scènes orageuses de +l'enfer ont pour terme de comparaison, au moins sur une de leurs faces, +une des paisibles merveilles de la nature, ou quelque agréable tradition +de l'histoire des hommes. Comme aussi bien ce serait une impossibilité à +la fois et un contre sens d'appareiller les horreurs de la terre à +celles de l'enfer, Milton ne le tente point; mais il cherche au-dessus +des ombres du Tartare, sous la voûte de notre ciel, quelque objet qui +soit propre, en même temps, à éclairer, à humaniser, pour ainsi dire, +l'objet infernal, et à procurer à l'âme épouvantée une douce diversion: + + «Ainsi se terminèrent les sombres et douteuses délibérations des + Démons se réjouissant dans leur chef incomparable. Comme quand du + sommet des montagnes, les nues ténébreuses, se répandant tandis que + l'aquilon dort, couvrent la face riante du ciel; l'élément sombre + verse sur le paysage obscurci la neige ou la pluie: si par hasard + le brillant soleil, dans un doux adieu, allonge son rayon du soir, + les campagnes revivent, les oiseaux renouvellent leurs chants, et + les brebis bêlantes témoignent leur joie qui fait retentir les + collines et les vallées[472].» + +N'attendez pas de Milton l'inconcevable confusion du propre et du +figuré, de l'image et de l'idée, du mystique et du matériel, dans les +allégories religieuses. Il pourra, en de telles fictions, vous paraître +bizarre, sauvage, révoltant, mais il ne veut pas scinder vos +impressions, déconcerter vos facultés; terrible et gracieux, il sera +toujours aussi net, aussi décidé, que peut le comporter un sujet tel que +le sien: vous pourrez, tour à tour, vous attacher tout entiers à +l'image, ou tout entiers à l'idée; mais vous ne serez pas au même +instant disputés et tiraillés par toutes les deux, et obligés de +compléter l'impression de l'une par l'impression de l'autre. Bien loin +d'en excepter la terrible allégorie de la Mort et du Péché[473], je la +citerais bien plutôt en preuve; elle affronte le problème avec la +dernière audace et le résout avec la dernière puissance. Depuis le jour +où Homère composa d'un triple carreau la foudre de Jupiter, jamais +l'allégorie religieuse n'avait rien tenté de si grand, ni rien exécuté +de si parfait. + +Il est presque inutile de parler des caractères. La difficulté semblait +immense, la puissance a paru plus grande encore que la difficulté. Plus +les personnages étaient au-dessus ou en dehors des conditions communes +des héros d'épopée, et plus leur nature et leur position les éloignaient +du lecteur, plus Milton les en a rapprochés. Non seulement Adam et Ève, +mais chacun des Anges déchus, chacun des Anges fidèles, sont plus +humains (dans le sens où ils devaient être humains) qu'aucun des +personnages de l'_Iliade_ et de la _Jérusalem_. Aucun n'est uniquement +le nom propre d'un caractère ou d'une passion; chacun est personnel et +vivant. La logique qui détermine leurs actes et leurs paroles n'est pas +celle de leur fonction générale dans le drame, mais de leur situation; +elle n'appartient pas à l'auteur, mais à chacun d'eux et à chacun de +leurs moments. Ils font ce qu'ils doivent faire, ils disent ce qu'ils +doivent dire, mais toujours autrement et mieux que vous n'eussiez prévu; +tout est dramatique, tout respire la réalité; en même temps qu'ils sont +logiquement nécessaires, ils sont contingents, historiques; leur +existence individuelle est un fait qui prend place dans votre mémoire. +Ainsi, à l'intérêt philosophique et religieux, le seul que vous +demandiez d'avance à cet immortel poème, se joint incessamment l'intérêt +dramatique le plus vif. Les personnes qui ont lu le _Paradis Perdu_ +savent de combien d'exemples je pourrais appuyer cet éloge; mais des +citations ne sont pas essentielles à mon but. + +Pour donner à ces personnages tant de saillie, il fallait nécessairement +les faire parler. Le vieil adage: «Parle que je te voie», est pleinement +applicable aux compositions poétiques; et non seulement le lecteur, mais +le poète lui-même, a besoin d'entendre ses personnages pour les voir. +C'est dans leurs discours qu'ils se révèlent au poète, qu'ils se +révèlent à eux-mêmes. Toute épopée où le poète ne cède pas très souvent +la parole aux créatures de sa fantaisie, n'est point épique, par cela +seul qu'elle n'est point dramatique. La parole seule, depuis la +naissance des choses, a mis en évidence le monde intérieur et prononcé +au dehors les traits de l'humanité. Les historiens antiques le savaient +bien; et ce n'est pas pour faire de la rhétorique, mais pour faire +entrer leurs lecteurs et entrer eux-mêmes dans les passions de leurs +personnages, qu'ils les font discourir aussi souvent que l'occasion le +comporte. Mézeray n'est nulle part si intelligent historien que dans ses +harangues fictives. Alors, sous le nom d'éloquence, c'est faire oeuvre de +poésie; car l'éloquence, ainsi transposée, n'est plus seulement de +l'éloquence; être éloquent pour le compte d'autrui c'est être poète. Il +en est de l'éloquence et de la poésie, se substituant ainsi l'une à +l'autre, comme d'un seul et même arbre, dont les racines élevées en +l'air s'épanouiraient en rameaux, et dont les branches enfoncées dans le +sol deviendraient à leur tour les racines de l'arbre. C'est le caractère +d'un génie sincèrement poétique, ayant foi en son oeuvre, que de faire +souvent parler les personnages qu'il a inventés; c'est au contraire, en +poésie, une preuve de petite foi que de remplacer ces discours directs +par des résumés en forme oblique, et, ce qui est pis encore, par des +définitions et des analyses. Milton, poète positif, n'a eu garde +d'entrer dans une si fausse voie. Aussi, quelle vie, quelle agitation, +quel remuement dans cette vaste composition! Mais ne vous contentez pas +de ce coup d'oeil général: voyez chacun de ses discours. + +Milton est bien grand quand il parle en son propre nom; mais combien +davantage lorsqu'il cède la parole à ses héros! J'ai lu tous ces +discours, je les ai étudiés: l'intérêt en est inégal, selon la situation +et selon la personne de l'_orateur_; mais la perfection est égale dans +tous. Ce poète, qui a ses défauts, mais qui, à la différence d'Homère, +ne sommeille jamais, a, jusqu'à la fin de son poème, fait parler ses +personnages avec une suprême convenance; et, dans le moindre de leurs +discours, il a mis ce qui constitue essentiellement l'éloquence, et ce +qui fait la première vertu du style, _le mouvement_. + +Pour apprécier l'importance relative de cette qualité du style, +remarquons seulement qu'elle ressortit directement à l'âme, et à l'âme +seule. D'autres beautés peuvent être le fait de l'imagination et de +l'esprit: l'âme seule communique au style le mouvement, qui est toute +l'éloquence. L'âme elle-même est un mouvement; un corps immobile ne +cesse pas d'être un corps: l'âme, sans action, ne se conçoit pas, n'est +rien: comment donc, dans le style, aurait-elle une meilleure expression +que le mouvement? Aussi est-ce par la présence et par le degré de cette +précieuse qualité, que vous pouvez, dans un auteur, dans toute une +littérature, constater et mesurer la part de l'âme dans la création +littéraire. Horace n'avait-il pas le sentiment de cette vérité, +lorsqu'il disait dans son _Art poétique_: + + Ordinis hæc virtus erit et venus, aut ego fallor, + Ut jam nunc dicat jam nunc debentia dici. + +Cette maxime est susceptible d'un sens vulgaire et d'un sens beaucoup +plus élevé. L'art de faire venir chaque idée en son lieu logique, afin +que la pensée du lecteur arrive sans encombre au terme de l'ouvrage, +c'est le nécessaire de l'art: ce n'est pas le fait du génie. Dire à +présent ce qu'à présent il faut dire, c'est tour à tour accélérer ou +ralentir son cours, c'est resserrer et relâcher à propos le tissu de la +parole, c'est marcher ou par une pente insensible ou par de brusques +élans; c'est frayer sa route par de doux méandres ou par d'anguleux +détours; mais quoi? par pur caprice, et pour l'amour de la variété? non, +certes, mais pour reproduire ce qui se passe dans l'âme sous +l'impression d'un intérêt puissant, d'une vive passion ou de +l'enthousiasme. C'est là, selon nous, la beauté royale du style[474]. +Effacez toutes ces métaphores, émoussez tous ces traits d'esprit, +aplanissez, jusqu'à l'aplatir, cette diction saillante; si le mouvement +reste, vous avez conservé l'âme de votre discours. Ce n'est pas à dire +que le mouvement soit au prix du sacrifice de toutes ces choses: il les +produit de lui-même, elles ne sauraient le produire; de même qu'un +fleuve féconde des rives et les couvre de verdure et de fleurs, tandis +que ces fleurs et cette verdure ne peuvent rien sur son cours. Qu'il me +soit permis de ne pas quitter sitôt une image dont la réalité est tout +près de moi et m'a donné souvent à penser. Aux lieux où j'écris ces +lignes, presque sous mes yeux, un fleuve illustre change tout d'un coup +la direction de son cours[475]; après avoir longtemps coulé de l'Est à +l'Occident, il courbe soudainement vers le Nord la masse entière de ses +eaux; verra-t-il de plus beaux rivages? il l'ignore, et que lui importe? +qu'importe de laver les pieds de marbre de quelque villa ou les racines +de quelque tertre fleuri, au fleuve puissant qui, par la seule inflexion +de son cours, va imposer aux siècles sa loi, déterminer l'histoire d'un +monde, créer des nationalités distinctes, et tracer entre des peuples +une barrière morale et politique bien plus profonde que ses eaux? Or, +c'est ici, c'est à mes pieds, que s'opère la critique inflexion de ce +fleuve tout historique, dont le nom seul évoque mille souvenirs; cette +pensée, où je m'enfonce, et toutes les pensées qu'elle suscite, ne +sont-elles pas faites pour absorber les impressions que tenterait sur +mes sens l'aspect de ces bords heureux et fleuris? + +Le mouvement dans le style est un des principaux caractères des +littératures d'où l'âme n'a pas encore fait retraite. On peut, à +d'autres époques, imiter à grands frais le mouvement, l'exagérer dans +mille morceaux d'une rhétorique convulsive, qui ne ressemblent pas plus +à l'éloquence que les secousses du galvanisme ne reproduisent le +mouvement flexible et ressenti de la vie. Des traits, des images et des +soubresauts, ce n'est pas encore du style, et le teint ardent et +apoplectique d'une poésie matérialiste est bien différent des couleurs +d'une vie saine. Quel délice de quitter cette éloquence au milieu de +laquelle l'âme s'agite et ne marche pas, et de retourner vers Montaigne, +Sévigné, Racine et Milton; noms bien divers, génies bien différents, +mais qui ont écrit avec leur âme, et dont l'âme, si je puis dire ainsi, +coule et circule dans leurs écrits! Les lire, c'est vivre avec eux; +malheur à l'écrivain avec qui ses lecteurs ne vivent pas! Certes, Milton +est beau de bien des manières; son expression est tour à tour +majestueuse, profonde, gracieuse, naïve, mais ses paroles ne sont pas +plus belles que les intervalles de ses paroles; ce n'est pas dans ses +phrases seulement, c'est entre ses phrases que je l'admire; et la plus +sublime de ses images n'est pas plus sublime que tel passage, telle +transition, tel détour de sa parole dans les discours dont il a semé son +poème. + +L'excellence particulière de la poésie de Milton, celui de ses +caractères que j'ai surtout voulu mettre en saillie, c'est d'être une +poésie _positive_. Je l'appelle ainsi par opposition à cette poésie +d'abstraction, de négation ou d'exception, qui n'est que trop +généralement la poésie de notre époque. La poésie de Milton affirme; +elle exprime des êtres; elle individualise, elle incarne ses idées; elle +est pleine de courage, elle a foi en elle-même. Serait-il inutile de +présenter un tel modèle aux poètes contemporains? sont-ils trop +au-dessous d'une telle poésie, ou peut-être se jugent-ils trop au-dessus +d'elle? S'ils en reconnaissent la prodigieuse supériorité, s'ils la +saluent de leurs acclamations, rien n'est perdu; et nous pouvons +regarder l'épopée de Milton comme la piscine de la poésie nouvelle. Dans +tous les cas, il ne faut pas se lasser d'élever l'enseigne du vrai et du +beau, ne fût-ce que pour avertir et consoler, dans quelque endroit de la +confuse mêlée, quelque fidèle éperdu et découragé; et quant aux +autres... + + Virtutem videant[476]... + +Dans un prochain article, où je me propose d'envisager le _Paradis +perdu_ sous le point de vue religieux, j'aurai l'occasion de montrer ce +qu'a donné de positif à cette poésie le Christianisme positif de +l'auteur. Ceci nous mènerait aujourd'hui trop loin. Je me contente +d'avoir fait[477] ressortir quelques-uns des caractères généraux qui +m'ont le plus frappé dans ce chef-d'oeuvre. Je ne me suis que trop étendu +sur ces sujets, qui ne constituent néanmoins qu'une faible partie du +tribut de louange que nous devons à Milton. Mais comment se détacher +sans regret d'une telle contemplation? Comment enfermer ses admirations +dans de justes limites? L'impression que fait une telle lecture est très +semblable à celle que nous recevons des grands spectacles de la nature; +l'oeil ne se détache qu'avec peine des sublimes tableaux de l'océan, +lorsque la tempête y creuse des vallées, et qu'à ses tonnerres profonds +répondent les tonnerres du ciel. Dans ces aspects majestueux, dans ces +signes visibles de la puissance, l'âme s'obstine à chercher l'invisible. +Ainsi mon regard restait fixé sur cet océan de poésie dont une main plus +qu'humaine semblait agiter les flots. Ce n'était plus Milton que +j'entendais dans les rugissements de l'abîme et dans les hymnes des +Séraphins; il n'était plus lui-même qu'un phénomène comme ceux qu'il +retrace, qu'une merveille comme celles qu'il a chantées; et au sujet du +poète, je m'écriais avec le poète lui-même: «Puissant Créateur, je +t'admire dans tes ouvrages et dans les ouvrages de tes ouvrages[478]!» + + + + +DEUXIÈME ARTICLE[479] + + +On n'a jamais mis en doute que le dessein de l'auteur du _Paradis Perdu_ +n'ait été profondément sérieux. Il a songé moins à orner son sujet de +poésie, qu'à honorer la poésie en l'appliquant à son sujet, il a voulu +ramener l'art à son origine, à son premier emploi, et pour ainsi dire +sur son terrain natal. Il n'a pas envisagé la poésie comme un simple +accessoire, un palliatif de son dessein. Elle n'a pas été pour lui, +comme pour le Tasse, le miel dont on enduit les bords d'une coupe amère; +pour lui, la poésie fait partie de la boisson même; elle est +l'expression naturelle et intime de la vérité qu'il veut raconter; elle +ne s'y ajoute pas, elle en ressort, elle en émane; soeur de la foi, de +l'espérance et de l'amour, elle n'est pas une grâce, elle est une vertu; +elle s'abreuve du moins aux mêmes sources que la vertu; et le poète, +comme poète, a pu invoquer l'Esprit saint. À ce point de vue, on n'a pas +à craindre de voir ou le dessein subordonné à la forme, ou la forme +sacrifiée au dessein; l'art et la foi sont ici étroitement unis; le +poète et le chrétien s'inspirent mutuellement; et les préoccupations +morales ou philosophiques qui ont perdu tant d'oeuvres d'art, et les vues +d'art qui ont aminci et profané tant de hauts desseins, se donnent la +main dans la plus parfaite intelligence. Aucune épopée, aucun drame, ne +présente au même degré cet imposant caractère. + +Mais il faut le dire aussi, jamais l'accord ne fut plus naturel entre la +poésie et la foi. Milton, à la vérité, pouvait seul tirer le _Paradis +Perdu_ des premiers chapitres de la Genèse; mais il l'en a tiré tout +entier; il n'y a dans son poème ni une donnée, ni un fait important, ni +un caractère principal, dont l'indication première n'appartienne à +l'auguste tradition que Moïse a recueillie; en sorte que, dans un sens, +peu de poètes ont eu moins à inventer; et néanmoins, ou plutôt à cause +de cela même, peu de poètes ont paru plus originaux. Milton ne le paraît +pas seulement: il l'est sans doute; mais il l'est surtout pour avoir su +se donner sans réserve à son sujet, pour s'être énergiquement associé à +cette originalité divine, pour en avoir accepté toutes les conditions et +toutes les conséquences, avec la soumission exacte de l'orthodoxe, +animée par la liberté créatrice du poète. Toutes les principales +conceptions du _Paradis Perdu_ paraissent le simple prolongement des +grandes lignes commencées dans la Bible; prolongement dirigé par cette +haute logique du génie toujours sanctionnée et jamais prévue par le bon +sens. Et c'est parce qu'il ne change rien à ces prémisses qu'il est +original. Tout ce qu'il en retrancherait, tout ce qu'il y ajouterait de +son propre fonds le jetterait dans le vague et dans le lieu commun. +Quiconque a médité les premiers chapitres de la Genèse a dû se +convaincre qu'on n'en pouvait tirer un chef-d'oeuvre épique qu'à la +condition, acceptée par Milton, de s'identifier toute la substance de ce +grand récit, d'en aspirer tout l'esprit, d'y croire pieusement, d'en +faire la base de sa vie. À ce prix seulement, tous les éléments de +poésie qui y sont engagés sortent de l'ombre et se révèlent. + +En dehors de ce système de fidélité biblique, il n'y avait pour le poète +qu'un abîme, où se perdait toute figure décidée, tout caractère +historique, toute personnalité. Le sujet serait devenu métaphysique +entre les mains des sages, extravagant sous les plumes audacieuses; car, +en sortant de la sphère des abstractions, que mettre à la place de ces +grandes scènes, sinon des extravagances? Pour voir ce qu'en cette +matière le poète a dû au chrétien, cherchez quelle est, de l'édifice +biblique où s'est abrité son génie, la pierre qu'on peut détacher sans +que tout le poème croule, ou du moins sans qu'une de ses masses s'en +détache et le laisse mutilé? Répugnez-vous aux manifestations +personnelles de la Divinité? il n'y a plus de poème. Préférez-vous à +Satan et à ses cohortes les erreurs et les passions funestes à notre +fragilité? vous enlevez tout un drame, un drame immense, où ces passions +mêmes que vous voudriez mettre en scène trouvent l'expression la plus +vive dont elles soient susceptibles et que l'art leur ait jamais donnée. +Refusez-vous l'histoire de la création de la femme? au lieu de donner de +sa position, de ses rapports avec l'homme, une raison à la fois +religieuse et poétique, vous vous réduisez à la force des choses, à la +constitution respective des deux sexes, à l'intérêt de la famille et de +la société, en un mot à copier avec plus ou moins d'élégance l'ouvrage +du docteur Roussel[480]. Arrachez-vous du poème l'arbre de science qui +donne la mort? que mettrez-vous à la place? et, quoi qu'il vous plaise +d'y mettre, comment faire cadrer votre invention avec le caractère de +tous les autres faits, si vous les avez conservés? Que voulez-vous +substituer au surnaturel et au révélé, sinon l'absurde, l'incohérent et +le bizarre? S'il est possible que vous évitiez ces écueils, il est +encore plus sûr que vous aurez évité la poésie. + +Comme ces plantes qui, plongeant leurs racines en pleine terre, prennent +du sol maternel tout l'espace qu'elles veulent, le poème de Milton est +planté en plein christianisme; il est le développement d'une religion +tout à fait positive[481]. À l'avis même de quelques personnes, le poète +a trop hardiment développé l'anthropomorphisme biblique; il a abusé de +quelques données, dont il ne fallait s'autoriser qu'avec discrétion; on +lui oppose Klopstock, qui, dans un sujet pris à la même région, est +demeuré aussi spiritualiste que le comportaient la poésie, qui veut des +images, et le langage humain qui, dans son application aux choses de +l'esprit, n'est qu'une image perpétuelle. On fait observer que l'auteur +du _Messie_ se garde bien de prodiguer les discours du Très-Haut, qu'il +en est au contraire saintement avare; que, pour les épargner, sans +refuser toutefois un organe à la pensée divine, il a placé au-dessus de +tous les anges, et le plus près possible de l'essence incréée, un être +nommé Éloa, qui, dans les occasions où un certain développement de +discours est nécessaire, devient l'interprète et la voix de l'Éternel; +on observe enfin que lorsque Dieu lui-même se fait entendre, c'est en un +petit nombre de paroles solennelles, que préparent et annoncent un +appareil de circonstances également solennelles, et dont l'impression, +ressentie dans toute l'étendue des cieux, fait tressaillir tous les +mondes. + +Attentif à cette objection, j'ai, pour en apprécier la force, consulté +l'impression qui me reste de quelques passages correspondants de Milton +et de Klopstock; et j'ai trouvé, chose paradoxale au premier regard, que +le spiritualisme de l'un produisait sur mon âme un effet moins +religieux, moins conforme à l'intention du poète, que +l'anthropomorphisme de l'autre. J'ai senti ce qu'un spiritualisme trop +raffiné, trop exigeant, peut avoir de commun avec le rationalisme. J'ai +présumé que, sous le voile du respect, Klopstock s'était caché à +lui-même le besoin de répondre aux tendances d'une époque prévenue +contre toute la partie historique et sensible qui distingue la religion +positive du déisme pur. En y réfléchissant davantage, je suis venu à +penser qu'il y a plus d'une manière de dégrader, en les humanisant, les +choses divines; qu'on peut faire Dieu homme par la pensée comme par la +parole et par l'action; et qu'aussitôt que la poésie le sort de son +silence et de son repos, elle le fait devenir «comme l'un de nous[482]»; +qu'il n'y a donc de choix qu'entre deux genres d'anthropomorphisme, ou, +si l'on veut, de profanation; et que la profanation, le danger sont +moindres à prêter à la Divinité l'action humaine qu'à lui attribuer la +pensée humaine. Les franches et hardies représentations de la Bible +m'ont semblé moins aventureuses, puisqu'il est impossible d'y voir autre +chose que de simples formes, que cet effort nécessairement impuissant, +mais qui n'en convient pas et qui veut être pris au sérieux, cet effort, +dis-je, de l'âme humaine pour comprendre et exprimer l'âme divine. La +distance me paraissait d'autant plus grande qu'elle aspirait à +disparaître; la représentation d'autant moins rationnelle qu'elle +prétendait à l'être davantage. Il y a même plus: poussé dans cette voie +par le poète, on enchérit involontairement sur lui; on veut faire +quelques pas de plus dans l'infini; on s'épuise en infructueux, élans, +dont le premier effet est d'oppresser l'âme, de fatiguer l'esprit, et le +second d'éloigner de nous la perception de la Divinité. Il en est d'un +semblable procédé comme d'une série de chiffres qu'on prolongerait +indéfiniment; après un certain nombre, l'esprit, à qui toute mesure, +tout moyen de comparaison échappe, cesse d'y rien connaître; il se voit +toujours à la même distance de l'infini; et dans ce sens il n'a pas fait +un seul pas; mais il s'est éloigné, à perte de vue, de toute mesure +appréciable, de toute idée distincte. + +Après cela, je m'empresserai de reconnaître que le génie contemplatif du +poète allemand atteint dans le sens de la profondeur aussi loin que +celui du poète anglais dans le sens de la hauteur. Je dirais, si le mot +s'y prêtait, qu'il a au plus haut degré l'imagination des choses +intérieures. Klopstock, c'est Milton retourné en dedans, et creusant +autour des racines de ce même arbre dont le chantre du _Paradis_ se +plaît à étaler le magnifique feuillage. Il n'a peut-être été donné à +personne de dire, sur le monde intérieur, d'aussi grandes choses que +Klopstock; et l'on croit, à l'entendre, qu'il a eu pour guide et pour +maître ce même Éloa, cet être sublime dont «chaque pensée est belle +comme l'âme entière de l'homme alors qu'il s'abîme dans des pensées +dignes de son immortalité[483].» Mais si la profondeur des pensées de +Klopstock ne peut s'expliquer que par le caractère individuel de son +génie et par une piété qui avait passé de son coeur dans son esprit, il +n'en est pas moins vrai, à nos yeux du moins, que sa tendance à tout +spiritualiser lui était commandée par son siècle, qui n'était plus assez +naïvement croyant pour se prêter aux formes des fictions miltoniennes; +d'ailleurs, en de pareils sujets, c'est toujours en creux plutôt qu'en +relief que le génie allemand aime à graver ses idées. + +Pour moi, la question revient toujours à savoir s'il convient, s'il est +permis de traduire en épopée les histoires toutes saintes dont Dieu +lui-même est l'écrivain et le sujet; et comme je ne veux point traiter +cette question, il ne me resterait, après avoir déclaré ma préférence +pour le système de Milton, qu'à examiner si l'exécution est aussi +respectueuse, aussi édifiante, que le dessein pouvait le comporter. +J'ose répondre affirmativement. Une fois qu'on aura concédé au poète, au +moins par hypothèse, le droit de faire parler le Très-Haut, on +reconnaîtra qu'il était impossible de mettre plus de réserve dans cette +hardiesse, plus de révérence dans cette liberté. Puisqu'il faut le dire, +Dieu, dans la splendeur des cieux que Milton a osé nous ouvrir, enseigne +formellement la théologie; mais c'est la théologie de Dieu. Ses discours +sont le pur extrait des Écritures divines. La forme peut sembler plus +moderne, l'exposition du dogme plus systématique qu'elles n'apparaissent +dans la Bible; mais le fond est biblique au dernier degré. Rien +d'anxieux d'ailleurs, rien de péniblement littéral dans cette orthodoxie +chrétienne professée de si haut; l'expression, toujours large, pleine, +libre, respire la souveraineté de Celui dont la pensée est la substance +même de la vérité, et dont la parole est vraie par cela seul qu'elle est +sa parole. On sentira, je crois, ces caractères dans le passage suivant, +que j'abrège à regret: + + «Ô mon FILS! en qui mon âme a ses principales délices, FILS de mon + sein, FILS qui est seul mon VERBE, ma Sagesse et mon effectuelle + Puissance, toutes tes paroles ont été comme sont mes Pensées, + toutes, comme ce que mon Éternel dessein a décrété: l'Homme ne + périra pas tout entier, mais se sauvera qui voudra; non cependant + par une volonté de lui-même, mais par une grâce de moi, librement + accordée. Une fois encore je renouvellerai les pouvoirs expirés de + l'Homme, quoique forfaits et assujettis par le péché à d'impurs et + exorbitants désirs. Relevé par MOI, l'Homme se tiendra debout une + fois encore, sur le même terrain que son mortel Ennemi; l'homme + sera par MOI relevé, afin qu'il sache combien est débile sa + condition dégradée, afin qu'il ne rapporte qu'à MOI sa délivrance, + et à nul autre qu'à MOI. + + »J'en ai choisi quelques-uns, par une grâce particulière élus + au-dessus des autres: telle est ma Volonté. Les autres entendront + mon appel; ils seront souvent avertis de songer à leur état + criminel, et d'apaiser au plus tôt la Divinité irritée, tandis que + la grâce offerte les y invite. Car j'éclairerai leurs sens + ténébreux d'une manière suffisante, et j'amollirai leur coeur de + pierre, afin qu'ils puissent prier, se repentir, et me rendre + l'obéissance due: à la prière, au repentir, à l'obéissance due + (quand elle ne serait que cherchée avec une intention sincère), mon + oreille ne sera point sourde, mon oeil fermé. Je mettrai dans eux, + comme un guide, mon Arbitre, la CONSCIENCE: s'ils veulent + l'écouter, ils atteindront lumière après lumière; celle-ci bien + employée, et eux persévérant jusqu'à la fin, ils arriveront en + sûreté. + + »Ma longue tolérance et mon Jour de Grâce, ceux qui les négligeront + et les mépriseront ne les goûteront jamais; mais l'Endurci sera + plus endurci, l'Aveugle plus aveuglé, afin qu'ils trébuchent et + tombent plus bas. Et nuls que ceux-ci je n'exclus de la + miséricorde[484].» + +La réalisation poétique d'une autre personne, du Fils éternel, ne +poussait pas le poète contre le même écueil, mais contre des difficultés +plus grandes peut-être en leur espèce. Le plus habile des poètes, le +plus haut des génies doit se résigner d'avance à ne point représenter en +effet Celui qui nous en a lui-même défiés dans ces mémorables paroles: +«À qui feriez-vous ressembler le Dieu fort, et quelle ressemblance lui +donnerez-vous[485]?» Ici le sentiment d'une impuissance absolue et la +certitude qu'elle sera universellement reconnue, procurent au poète une +sorte de repos d'esprit; mais ce repos, cette résignation lui font +défaut lorsqu'il s'agit de produire à l'imagination le Dieu-homme, Celui +dont l'ineffable beauté demande pourtant à être figurée, à devenir +sensible; Celui en qui notre espérance veut voir, même au sein de la +gloire céleste, avant l'accomplissement des temps, avant la naissance de +l'univers, un frère en même temps qu'un Dieu; Celui-là, en un mot, qu'il +faut faire parler tout à la fois en Dieu et en homme. C'est là, ou je me +trompe fort, que la divination poétique rencontre sa limite; c'est là +que le poète doit rejeter sa lyre et croiser en silence ses mains sur sa +poitrine, à moins que son ouvrage, ainsi que Milton l'affirme du sien, +«ne soit celui de la Divinité qui chaque nuit l'apporte à son oreille.» +Et véritablement, ont-elles pu tomber de moins haut, des paroles comme +celles-ci, qu'on ne peut lire, si l'on a un coeur, qu'on ne peut même +transcrire, sans un indicible saisissement? C'est la réponse du Fils +éternel à l'appel que son Père vient d'adresser à tous les cieux en +faveur de l'homme tombé: + + «Mon PÈRE, ta parole est prononcée: L'HOMME TROUVERA GRÂCE. La + Grâce ne trouvera-t-elle pas quelque moyen de salut, elle qui, le + plus rapide de tes messagers ailés, trouve un passage pour visiter + tes créatures, et venir à toutes, sans être prévue, sans être + implorée, sans être cherchée? Heureux l'Homme si elle le prévient + ainsi! Il ne l'appellera jamais à son aide, une fois perdu et mort + dans le péché: endetté et ruiné, il ne peut fournir pour lui ni + expiation, ni offrande. + + »Me voici donc, MOI pour lui, vie pour vie; je m'offre: sur MOI + laisse tomber ta colère; compte-MOI pour HOMME. Pour l'amour de + lui, je quitterai ton sein, et je me dépouillerai volontairement de + cette gloire que je partage avec TOI; pour lui je mourrai + satisfait. Que la MORT exerce sur MOI toute sa fureur; sous son + pouvoir ténébreux je ne demeurerai pas longtemps vaincu. Tu m'as + donné de posséder la vie en moi-même à jamais; par TOI je vis, + quoiqu'à présent je cède à la MORT; je suis son dû en tout ce qui + peut mourir en moi... + + »Ici, ses paroles cessèrent, mais son tendre aspect silencieux + parlait encore, et respirait un immortel amour pour les hommes + mortels, au-dessus duquel brillait seulement l'obéissance filiale. + Content de s'offrir en sacrifice, il attend la volonté de son + PÈRE[486].» + +Tout ce qui est dit ailleurs du Messie, et tout ce qu'il dit, respire +cette même sublime tendresse. La contempler, la dépeindre semble être le +délice du poète, l'objet de son travail, le prix de ses peines. La +parole manquerait plutôt sur ses lèvres que la plus suave onction à sa +parole, pour exprimer cette charité par qui le monde est sauvé, par qui +la vie retrouve un sens, par qui tout est accompli. + + «Ainsi jugea l'homme Celui qui fut envoyé à la fois Juge et + Sauveur: il recula bien loin le coup subit de la mort annoncé pour + ce jour-là: ensuite ayant compassion de ceux qui se tenaient nus + devant lui, exposés à l'air qui maintenant allait souffrir de + grandes altérations, il ne dédaigna pas de commencer à prendre la + forme d'un serviteur, comme quand il lava les pieds de ses + serviteurs; de même à présent comme un père de famille, il couvrit + leur nudité de peaux de bêtes, ou tuées, ou qui, de même que le + serpent, avaient rajeuni leur peau. Il ne réfléchit pas longtemps + pour vêtir ses ennemis; non seulement il couvrit leur nudité + extérieure de peaux de bêtes, mais leur nudité intérieure, beaucoup + plus ignominieuse, il l'enveloppa de sa robe de justice et la + déroba aux regards de son PÈRE[487].» + +Descendons maintenant sur la terre avec le poète; ou même descendons +plus bas que la terre; car ces êtres mystérieux, ces anges tombés qui se +vengent sur l'homme de leur propre infidélité, ne peuvent être dans le +poème que les diverses images de l'humanité pécheresse, se glorifiant +dans sa chute, se faisant un empire de son péché; ce serait même, si un +tel sujet ne se refusait également à l'art et à la pensée, ce serait +l'homme dans la perfection du péché. Mais cette effroyable perfection +que la pensée peut concevoir d'une manière abstraite et que +l'imagination ne saurait se représenter, l'art la répudie; l'absolu, en +aucun genre, n'est de son domaine; il ne peint que le relatif, le +limité, le composé; du moins c'est uniquement à des objets de cette +nature qu'il peut demander la matière d'une composition suivie et +graduée. Milton n'a pu faire de ses démons que des hommes; chacun d'eux +est un vice humain, mais élevé à son idéal. Ne pouvant présenter dans la +personne de nos premiers parents que le péché dans son germe et à son +début, il a réservé les anges de l'abîme pour la peinture d'une +dépravation accomplie, qui en est venue à s'avouer à elle-même, qui +s'applaudit de ce qu'elle est, qui, surabondante, répand de son +superflu, se fait la providence de tout mal, et exerce au milieu des +créatures intelligentes l'épouvantable royauté du péché. Au fond le mal +qui éclate dans les anges pervers n'est pas d'une autre nature que celui +qui se manifeste en nous, et n'a pas un autre principe; il n'était pas +possible à Milton d'attacher deux notions à l'idée du péché, qui, dans +tous les êtres où il règne, n'est qu'une tentative de se faire Dieu à la +place de Dieu même; il ne pouvait échapper à la nécessité de donner au +péché dans les démons les mêmes caractères et les mêmes conséquences +qu'au péché dans la vie humaine; ainsi ce mot profond: «méchant, et par +conséquent faible[488],» qu'il applique à Satan, est emprunté à la +connaissance de notre nature; mais Satan et ses pairs nous représentent +ce que serait le péché dans un monde de péché, où nul exemple, nulle +influence d'un genre opposé, n'en réprimeraient l'expansion illimitée; +on y voit ce que devient le mal dans l'atmosphère du mal, ne respirant +de tous côtés que ce qui est identique à sa propre substance; atmosphère +où le pécheur, selon l'énergique expression du poète, finit par +ressembler parfaitement à son péché[489]. + +Tels sont, chez Milton, les princes de l'abîme; mais comment ne pas +remarquer que celui qu'ils ont mis à leur tête et qui dirige tous leurs +mouvements, Satan, est le seul qui laisse entrevoir quelque autre +émotion que celle du péché, quelque autre joie que celle du mal? Il ne +suffit pas, pour expliquer cette anomalie, de remarquer que la poésie du +personnage et le drame de son caractère tiennent presque tout entiers à +ce conflit intérieur: Milton lui-même n'accepterait pas cette apologie; +il y a de ce contraste une raison plus profonde; et le génie de Milton +veut ici un éloge, non des excuses. C'est parce qu'il reste dans l'âme +de Satan un recoin lumineux, une place pour le remords et même pour la +pitié, qu'il est digne du poste qu'il occupe. Quelque chose en lui se +révolte contre sa déchéance; il a un profond souvenir, un regret amer du +ciel; ce regret se tourne en rage; et cette rage est son titre dans le +royaume des démons. Il y a des démons plus dégradés, plus vils, mais nul +n'est capable de haïr comme lui; et cette haine le relève; car il y a +quelque chose encore au-dessous de la haine: c'est l'égoïsme; la haine +est du moins un sentiment, l'égoïsme est l'absence de tous les +sentiments, l'égoïsme est la mort vivante; il est, quand l'occasion s'en +présente, plus impitoyable, plus féroce que la haine; il est l'enfer +dans l'enfer; mais quand l'égoïsme et la haine sont en concurrence pour +le gouvernement de l'enfer, c'est la haine qui doit l'emporter. Or, +Satan hait parce qu'il est encore capable de quelque sentiment; Satan +hait parce qu'il est encore capable de lumière; par la haine il achève +et consacre son éternelle perdition; en creusant l'abîme de la race +humaine, il approfondit le sien d'autant; et son effroyable voeu: «Plutôt +être le premier dans l'enfer que d'obéir dans le ciel[490],» il le verra +accompli, mais dans un sens mille fois plus terrible qu'il ne l'a conçu. + +Le croira-t-on? un seul trait, dans le _Paradis Perdu_, demeure +exclusivement aux démons: ils s'acharnent, dans les loisirs de l'enfer, +à sonder les mystères de l'existence et les secrets incommunicables de +la Divinité. + + «En discours plus doux encore (car l'éloquence charme l'âme, la + musique les sens), d'autres assis à l'écart sur une montagne + solitaire, s'entretiennent de pensées plus élevées, raisonnent + hautement sur la Providence, la Prescience, la Volonté et le + Destin: Destin fixé, Volonté libre, Prescience absolue; ils ne + trouvent point d'issue, perdus qu'ils sont dans ces tortueux + labyrinthes. Ils argumentent beaucoup du mal et du bien, de la + félicité et de la misère finale, de la passion et de l'apathie, de + la gloire et de la honte: vaine sagesse! fausse philosophie! + laquelle cependant peut, par un agréable prestige, charmer un + moment leur douleur ou leur angoisse, exciter leur fallacieuse + espérance, ou armer leur coeur endurci d'une patience opiniâtre + comme d'un triple acier[491].» + +Il n'y a rien à ajouter à ce passage, où Milton a fait des spéculations +d'une philosophie aride et téméraire l'amusement de l'enfer et un moyen +d'endurcissement pour les démons eux-mêmes. + +Au reste, c'est dans le poème seulement que ce trait demeure propre aux +démons: nous aussi, au risque d'être foudroyés, nous nous livrons au +même désir de regarder dans l'arche. Milton n'a pas pu davantage les +caractériser entre tous les êtres en leur donnant un invincible besoin +de propager le mal qui est devenu en quelque sorte leur substance. Ce +prosélytisme du péché se voit aussi parmi les hommes. Le mal, comme le +bien, est expansif; cela tient à son essence même. Il y a des exceptions +dans le détail; mais dans l'ensemble la règle se retrouve; il y a +généralement, de la part des pécheurs, un effort constant de convertir +le monde à leur péché et à leur misère; et je me demande, dans la +supposition qu'il existât au-dessous de l'humanité une autre classe +d'êtres intelligents et moraux, si nous ne serions pas les démons de +cette autre humanité. + +Il résulte de toutes ces observations que ce n'est qu'à force de génie +que Milton a pu donner aux princes de l'enfer une physionomie qui leur +appartienne en propre; l'impression toute spéciale que nous en recevons +n'est qu'une illusion; nous croyons avoir vu des démons et nous avons vu +des hommes. Il aurait fallu plus que du génie pour imprimer à ces êtres +un caractère qui leur fût intrinsèque et exclusivement propre. Ce +caractère existe, puisque la Bible ne nous représente nulle part les +démons comme susceptibles de réconciliation et de salut; une destinée +qui n'est qu'à eux nous fait conclure, sans nous la révéler, une +condition, une nature, qui n'est aussi qu'à eux. Nous n'en savons +ici-bas, ni n'en saurons jamais davantage: il est inutile de le tenter; +car, dans ce genre, les conjectures les plus spécieuses seraient des +suppositions téméraires. + +C'est bien assez des mystères de notre propre destinée! Le plus sombre, +le plus redoutable ne sera point éclairci pour nous, du moins aussi +longtemps que nous serons détenus dans les liens de cette chair +corruptible. Nous sommes tombés; tout le témoigne, et même la conduite +et les tendances de ceux que cette doctrine exaspère; mais pourquoi, +mais comment sommes-nous tombés? Ici la lumière lutte sans fin avec les +ténèbres. Le dernier mot nous échappe toujours; mais tous ceux qui le +précèdent, nous les savons. Personne ne les a mieux dits que l'auteur du +_Paradis Perdu_. Personne n'a ramené le problème de notre déchéance à +des termes plus simples et plus grands, ni tracé d'une main plus sûre la +limite entre l'usage innocent de la liberté humaine et son premier abus. +Observez que, dans la forme d'une exposition systématique, la tâche +était comparativement aisée. Le philosophe, en se récusant aussi bien +que le poète sur le côté de la question qui reste éternellement voilé, +pouvait sans trop de peine nous montrer dans la création d'un _moi_ +distinct du _moi_ divin, l'occasion et le point de départ du péché. Il +pouvait nous dire qu'un être pourvu du sentiment du _moi_ est par là +même complet comme Dieu, et vaut plus que tous les mondes à la fois, +lesquels, étant en Dieu, ne s'additionnent point à lui, tandis que Dieu +et l'homme, ou plutôt Dieu et un homme, s'additionnent et font deux. + +Or, se servir du _moi_ pour faire avec mérite ce que l'univers fait sans +mérite, je veux dire pour se rejoindre volontairement au _moi_ divin et +s'absorber en lui, là étaient la tâche et le danger, là était le +triomphe de l'homme ou sa perdition. D'un côté, sans l'existence du +_moi_ créé en face du _moi_ incréé, point d'harmonie dans l'être des +choses, point de réel accord, puisqu'accord suppose dualité; et Dieu, +s'il est permis de s'exprimer ainsi, Dieu restait incomplet, comme la +lumière sans le regard, comme l'espace sans la matière, comme une +équation à terme unique. On oserait dire, si l'on ne craignait d'être +mal compris, que le second _moi_ était une condition constitutive du +premier, et que, dans un sens moral, l'homme fait partie de Dieu. En +aucun cas, il importe bien de le remarquer, l'éternelle harmonie ne +pouvait être troublée à son centre; le péché même ne l'a point +compromise dans ce sens; l'ordre est irrévocablement garanti; et même +aux yeux des créatures il sera manifeste lorsque Dieu aura, suivant sa +promesse, «réuni toutes choses en Christ[492].» Mais la circonférence +pouvait être agitée d'un trouble qui ne devait pas retentir au centre +dans lequel tous les rayons arrivent rectifiés. Si, en Dieu même, la +gloire et la paix ne sont jamais altérées, parce que, par rapport à lui, +tout désordre est réparé en même temps que commis, ou que tout désordre +devient ordre à ce point de vue suprême, le désordre n'en est pas moins +réel, intrinsèque, à l'endroit où il a lieu, et ce désordre, quelle que +soit la variété de ses formes, revient toujours à ceci: le _moi_ relatif +se faisant absolu. + +Tout péché est une expression, une forme de cette idée. Telle est, au +point de vue métaphysique, la formule du problème. Il s'en déduit deux +vérités, que le christianisme oppose, l'une au panthéisme, l'autre au +matérialisme. L'une de ces vérités défend l'individu contre le +panthéisme; car l'individu se compte avec Dieu même, et, n'y eût-il pour +toute créature, pour tout monde, qu'un individu humain, il obtiendrait +le regard de Dieu et le fixerait, aussi bien que doit le fixer, à notre +avis à tous, l'ensemble du monde actuel; d'où il résulte que chaque +homme dans le monde est l'objet de l'attention de Dieu. D'une autre +part, le _moi_ n'ayant de valeur qu'en tant qu'il est relatif et qu'il +se reconnaît pour tel, il n'en a plus dès qu'il se fait absolu, et perd, +par l'irréligion qui est l'égoïsme radical, toute espèce de +signification; non seulement l'athéisme, mais l'athée lui-même est un +non-sens, une non-valeur. + +Telle est la théologie morale de Milton, et la théorie qu'exprime, ou +plutôt que fait vivre sa narration du premier péché. C'est en poète +qu'il l'enseigne, c'est par des faits qu'il l'expose. La direction +philosophique de la pensée de Milton frappe à toutes les pages de son +poème; c'en est même un des caractères distinctifs; mais par philosophie +même, il s'est abstenu ici de toute abstraction métaphysique; et avec +quel bonheur de poésie n'a-t-il pas fait ressortir ces grands traits, +ces lignes primitives de notre vie morale, qui sont la traduction +vivante et la substance palpable des théories que nous venons de +rappeler. Quelle admirable union de la vérité générique avec la vérité +individuelle et pour ainsi dire anecdotique! Ce sont deux hommes, deux +pécheurs bien distincts entre tous les millions d'hommes et de pécheurs +qui se sont succédés sur la terre; c'est Adam, c'est Ève, comme vous +êtes Paul, comme je suis Pierre; mais c'est en même temps l'homme, dans +toute la généralité de son être, dans toute la suite de ses générations, +dans toute la majesté de sa collective infortune. + +Je ne puis entreprendre l'analyse de cette partie du poème, la plus +importante cependant et la plus digne d'intérêt. Mais je prie le lecteur +de s'y arrêter avec une attention sérieuse, pour y étudier sa propre +histoire, pour s'y retrouver lui-même. La complication que la vie +sociale et la civilisation ont apportée dans notre existence morale, +éloigne la plupart des hommes, même les plus sérieux, de toute +méditation sur les premiers éléments de leur vie intérieure; leur +attention s'arrête, bien loin du tronc, dans l'entrelacement confus des +rameaux; le rapport de l'homme avec l'homme, ou avec telle situation +donnée, distrait le regard d'un rapport plus grand et d'une idée plus +simple; on remonte plus rarement à ce point où l'homme, isolé de toute +relation contingente et temporaire, se montre en contact avec l'idée +morale dans toute sa généralité, avec l'infini, avec Dieu. C'est dans +Milton que peut aller se chercher, dans la simplicité de son existence, +celui qui ne s'est pas encore trouvé dans la Bible, dont Milton n'a fait +que développer les données. L'homme avant la chute, l'homme après la +chute; l'homme ignorant et innocent, l'homme enveloppé par son péché de +la plus terrible des lumières; la vertu naissant avec le péché; la lutte +succédant à la paix; la tranquille possession du royaume faisant place à +ce nouvel ordre où la possession, selon la parole évangélique, n'est +promise qu'à la violence, à la violence des soupirs, des prières et des +sacrifices; enfin la bénigne chaleur de la miséricorde fécondant au sein +de notre nature la semence amère du repentir, et l'homme, humble +conquérant de son héritage, d'un meilleur Éden que celui qu'il a perdu; +le tableau sommaire de l'humanité, de la société, telles que le péché +les a faites, et telles que la vérité les remue et les modifie: voilà +les vérités que développe et qu'anime, profond tour à tour, sublime et +délicat, mais vrai et sérieux toujours, le biblique génie de notre grand +poète. Toute l'humanité revit et se rend compte d'elle-même dans les +entretiens du couple malheureux et béni; en frémissant de leurs dangers, +en s'effrayant de leur chute, en s'associant à leur indicible désespoir, +on oublie et on se rappelle tour à tour que c'est sur soi-même que l'on +s'épouvante et s'attendrit; et même, s'oubliât-on entièrement dans +l'intérêt qu'inspirent ces deux êtres en qui nous sommes renfermés, on +fait involontairement, de la pensée et du coeur, tout le chemin qu'on +leur a vu faire; leur repentir, leur espérance, leur consolation +deviennent les nôtres; et c'est les yeux humides et tournés vers le même +asile invoqué par eux, qu'on lit cette touchante conclusion, dont on +voudrait faire sa propre histoire: + + «Que pouvons-nous faire de mieux que de retourner au lieu où il + nous a jugés, de tomber prosternés révérencieusement devant lui, là + de confesser humblement nos fautes, d'implorer notre pardon, + baignant la terre de larmes, remplissant l'air de nos soupirs + poussés par des coeurs contrits en signe d'une douleur sincère et + d'une humiliation profonde[493]?» + +Si l'espace, dont j'ai été prodigue, me permettait d'autres détails, je +relèverais encore comme une partie essentielle du système religieux +exposé par le poète, les grands traits dont il a dessiné la vie humaine +et ses principales relations, telle que Dieu la veut et l'a fondée. Il +ne serait pas inutile d'opposer cette pure image à toutes les idées dont +le scepticisme moderne a défiguré, et, si j'osais le dire, barbouillé la +face de la vie humaine. La parole, la famille, le travail, la loi, ces +grandes bases de l'ordre social, cette constitution immuable de +l'humanité, reparaissent ici dans leurs véritables conditions, dans la +candeur de leur forme primitive. L'esprit se rafraîchit, l'âme se +retrempe à l'aspect de ces vérités graves et douces, qu'on ne peut +s'empêcher, dès la première vue, de reconnaître et de saluer. Le siècle, +qui a compliqué les choses les plus simples et renié les instincts les +plus puissants, a besoin de remonter vers Éden, et de retrouver dans les +leçons du poète le vrai type de tant d'institutions altérées, de tant de +rapports faussés, de tant de vérités obscurcies. Je ne veux indiquer +qu'un seul trait, mais l'un des plus importants de ce plan premier et +définitif de la vie humaine: c'est la position respective, les rapports +et les obligations mutuelles de l'homme et de la femme: c'est surtout +cet idéal de la femme si défiguré dans nos moeurs. La singulière +combinaison d'idolâtrie et de mépris que nous appelons galanterie, +pourra faire juger austère, sauvage même, la manière dont Milton a +déterminé le rôle et les attributions de la femme: mais quiconque pourra +dégager un moment son esprit des liens de l'habitude, reconnaîtra la +vérité, c'est-à-dire l'intention divine, dans ce tableau tout à la fois +sévère et enchanteur, et ne doutera pas que la famille ne doive être +reconstituée à l'image de cette première société, dont Milton nous a +fait voir, sous les berceaux d'Éden, la constitution primitive et la +religieuse félicité. + +Maintenant (et c'est par cette question que nous voulons terminer), +quelle est l'impression finale que laisse dans l'âme la lecture du +_Paradis Perdu_? Cette question obtiendra de deux classes différentes de +lecteurs, deux réponses directement opposées. C'est un poème triste, sur +un sujet sombre, diront les uns; et ils auront pour caution Despréaux +qui n'a su voir dans le poème de Milton + + Que le diable toujours hurlant contre les cieux[494], + +quoique l'invocation à la lumière et l'hymne à l'amour conjugal ne +ressemblent guère à des hurlements. + +D'autres, et nous sommes du nombre, diront que les chants de Milton ont +éveillé dans leur âme des chants d'espérance et l'ont enveloppée de +lumière et d'azur. Cet effet ne tient pas, on peut bien le croire, à +quelques parties riantes, à quelques recoins éclairés de cet immense +tableau. Cette impression accidentelle, isolée, aurait été bientôt +effacée par d'autres impressions; et même elle ne serait propre qu'à +rehausser l'amère saveur du dénoûment, puisqu'enfin cette gloire et +cette paix ne se montrent que pour disparaître et que le sujet total du +poème est douloureux: ce paradis qu'on nous montre est un paradis +_perdu_! Jours de repos et d'harmonie, jours de sainte beauté, de pieuse +joie, concert de toutes les créatures et de toutes les forces en toute +créature! vous n'appartenez plus à la terre, qui voit des épines croître +sous une rosée de sang à la place des fleurs immortelles que cultivaient +les regards de la complaisance divine! La joie que laisse dans l'âme la +lecture de Milton coule d'une autre source et porte un autre caractère: +cette joie est une consolation; et la vraie joie, sur cette terre de +péché, fut-elle jamais autre chose? + +Pour qui ne sent pas ou qui ne s'avoue pas le besoin d'être consolé, +Milton est triste sans doute. Il est tout éclatant de joie, pour qui +porte dans son âme un besoin si juste, si vrai, et, j'ajoute, si noble. + +Malheureux qui ne l'a jamais éprouvé! Malheureux qui se croit heureux! +qui sans s'en apercevoir ni s'en désoler, vit loin du seul principe de +la véritable vie! qui consent à une vie sans signification et sans but! +qui ne lui donne d'autre sens qu'elle-même! qui vit pour vivre et non +pour mourir! + +Je ne vous parle pas des accidents de la vie, de ces étreintes de la +douleur qui tôt ou tard arrête au passage toute destinée et la presse +cruellement dans ses bras de fer. Contre cette puissance du malheur il +n'y a force, ni tempérament stoïque, ni armure de doctrine qui ne se +sente faible, et qui tôt ou tard ne demande quartier; toute force a sa +limite, laquelle dépassée, la chute est d'autant plus dure qu'elle a été +plus retardée, et l'abattement d'autant plus grave qu'il était moins +prévu. Il n'a été donné à personne de s'appuyer éternellement sur soi +seul, et le désespoir est le dernier asile des forts. + +Je parle du malheur qui a engendré tous les autres, et qui, à peine +sont-ils nés, les arme chacun, contre l'âme humaine, de leurs pointes +les plus cruelles. Je parle du péché! + +Reconnu ou non reconnu, il existe, ce malheur et, sous mille formes, il +sévit contre la famille humaine. Plaie ouverte et vive des individus et +des peuples, poison des institutions et des arts, lèpre de la terre, +héritage des siècles, maladie dans la société, infortune dans le +bonheur, mort dans la vie, il obtient un dernier triomphe lorsqu'il +parvient à nier ses fruits. C'est à quoi, par mille moyens, il tend sans +cesse et ne réussit que trop. L'homme, qui dans le détail se plaint si +volontiers et se fait de ses larmes une coupe d'enivrement, l'homme se +roidit contre la pensée d'un malheur radical, dont il porte en lui le +principe et non le remède, dont il est à la fois l'auteur et la victime. +Il ne veut pas être tombé; il se croit debout; il s'en réjouit. Ainsi +pensant, quel plaisir trouverait-il en un livre qui, voulant le consoler +de sa chute, a dû tout premièrement le supposer vaincu ou tombé? + +Pour des lecteurs ainsi disposés, Milton est triste sans doute. Il offre +la consolation à ceux qui veulent de la joie. Il ne sait, lui, point +d'autre joie que celle de la délivrance, de la guérison, du salut, et +tout cela implique l'esclavage, la maladie et la mort. Ces tristes +images, offertes en face, leur obscurcissent, leur voilent toutes les +autres; et il semblerait que Milton qui n'a pris sa lyre que pour bénir, +n'en ait tiré pour eux que des anathèmes. + +Mais celui qui a bien voulu reconnaître de quoi l'homme est fait, de +quoi la vie se compose, celui-là n'a garde d'en juger ainsi, et le +chef-d'oeuvre de l'auguste aveugle l'affecte tout différemment. Celui qui +trouve, dans le _Paradis Perdu_ comme dans la Bible, un but donné à sa +vie, une lumière versée dans ses ténèbres et dans les ténèbres du genre +humain, celui qui, s'estimant déchu, se sent glorieusement relevé, +celui-là ressent à la lecture du _Paradis Perdu_ une joie grave et +sainte, mais délicieuse, car le paradis perdu est pour lui le paradis +retrouvé. + +On parle des teintes sombres que le _puritanisme_, c'est-à-dire +l'orthodoxie chrétienne de Milton, a répandues sur son poème. Veut-on +dire par là que la poésie et la littérature mondaines soient +naturellement plus gaies que la poésie et la littérature chrétiennes? +Entend-on que le monde respire la joie, et l'Évangile la tristesse? +Chrétien et triste, mondain et joyeux, sont-ils des synonymes? Car la +critique que j'ai rapportée renferme bien tout cela. Quant à moi, je +déclare que, depuis que je suis en état d'observer, rien ne m'a autant +frappé dans la société que la distribution de la joie et de la +tristesse. J'ai vu, en général, l'abattement, les idées noires, l'humeur +morose, la misanthropie, du côté où l'Évangile n'est pas; c'est à +l'autre bord que j'ai trouvé la sérénité, le contentement et la +paix[495]. Mais sur quel bord s'amuse-t-on davantage? Ah! posons bien la +question: où s'applique-t-on mieux à conjurer l'ennui, à organiser des +ligues contre la tristesse, à étourdir la douleur, à sortir l'âme +d'elle-même? J'en conviens: c'est dans le monde. Mais s'il était un +monde où l'on n'eût pas besoin de tout cela, un monde où le bonheur fût +tellement indigène et natif que tout ce que l'on invente ailleurs pour +l'appeler ne fût propre, là, qu'à le bannir et à le détruire, un monde +où ces amusements auraient pour effet de distraire l'âme, non de ses +chagrins, mais de son bonheur: dans lequel de ces deux mondes, je vous +prie, serait la joie, et dans lequel la tristesse? Le monde où l'on +_s'amuse_ le plus est nécessairement le plus triste; et puisque la +littérature n'est que le monde écrit, la littérature chrétienne doit +être moins triste que l'autre; et c'est, quoi qu'on en pense d'après un +vers mal compris de Boileau, c'est à la première à _égayer_ la +seconde[496]. Or, quel est le caractère de cette seconde littérature? +Elle en a deux, dira-t-on: elle est tour à tour sérieuse et plaisante. +Je dis que, la plupart du temps, un caractère commun de tristesse +enveloppe et confond ces deux caractères. Que la littérature sérieuse +tourne facilement à la tristesse, c'est ce dont le monde conviendra sans +peine, lui qui ne voit dans le sérieux qu'un synonyme adouci de la +tristesse, et comme un crépuscule de cette nuit morale. Pénible et +important aveu! puisque le sérieux consiste à voir les choses comme +elles sont et à les apprécier selon leur nature intime. Le chrétien, qui +ne le définit point autrement, n'a garde d'en faire le synonyme de la +tristesse; parce que lui, et lui seul, ne trouve en définitive que des +sujets de joie à voir les choses telles qu'elles sont; mais l'homme du +monde, qui ne peut qu'y perdre sa gaieté et sa paix précaire (trêve +prolongée à tout prix mais non _trêve de Dieu!_), l'homme du monde +répugne au sérieux dans ses conversations et dans ses lectures; il vous +avertit charitablement d'éviter les pensées trop sérieuses, trop noires; +ou bien transportant le mot, pour ne le pas perdre, il l'applique +exclusivement aux calculs de l'intérêt ou aux travaux de la science; et, +sur ce nouveau terrain, il en fait cas et le recommande. + +Mais il y a, dit-on, une littérature gaie. Gaie! est-ce de cette gaieté +qui naît sans effort d'un coeur content, et qui est comme le timbre +naturel d'une existence harmonieuse! de cette gaieté qui n'étourdit, ne +trouble, ni n'égare? Ah! répandez-la autour de vous, cette bonne gaieté, +et m'en donnez ma part! Mais si elle n'est que l'écho bizarre de nos +discordances intérieures, si elle n'a d'aliment, d'occasion que nos +travers, si elle a pour principe caché la haine et le mépris, +convenez-en, quoique le coeur le plus honnête et l'âme la plus heureuse +s'y puissent laisser surprendre, quoique le mal ait une face ridicule à +l'aspect de laquelle un rire passager est naturel et même innocent; +convenez-en, cette gaieté n'est pas fort gaie à son principe, et j'en +appelle à ceux qui, comme moi, ne se sentent jamais plus tristes qu'au +sortir d'un de ces livres qu'on appelle gais par excellence. Qui donc, +après avoir lu _Candide_, et avoir ri (car on peut très bien ne point +lire _Candide_, mais non pas l'avoir lu sans rire), s'est senti plus +content de soi et des autres, plus serein, plus bienveillant? Les +auteurs qui nous font le plus rire, ont ri moins que nous; et les +personnages de leurs fictions ne nous égayent souvent que de leurs +terreurs, de leurs angoisses et de leurs colères. + +Entre ces deux caractères de sérieux et de gaieté, c'est-à-dire bien +souvent entre ces deux tristesses, il y a, dans la littérature des +scènes, des tableaux, des fictions intermédiaires, qui rafraîchissent +l'âme; mais, encore une fois, si la littérature est l'expression de la +société, comment serait-elle plus joyeuse que la société qui ne l'est +pas, et dont toute l'activité, tout le développement, les espérances +mêmes, sont marqués au coin du malaise et de l'anxiété? S'il y a des +lectures d'un caractère différent, s'il y a une littérature à la fois +sérieuse et sereine, animée et calme, c'est celle au milieu de laquelle +brille le chef-d'oeuvre de Milton. Ce poème, fondé sur la pensée +chrétienne que la joie ne peut naître pour l'homme que du sein des +larmes, nous présente le bonheur aux seules conditions possibles; et +s'il nous défie d'en obtenir d'autres, s'il se rattache et nous ramène à +de terribles souvenirs, ces souvenirs rehaussent la joie chrétienne en +la rendant plus grave; et quoi qu'il en soit, ces souvenirs sont des +faits, des réalités, qui ne s'effaceront pas devant nos illusions, des +faits dont la trace subsiste dans la vie et dans les consciences, dont +les conséquences se retrouvent sans cesse, et qui opprimeront de leur +poids les hommes du monde jusqu'à ce que la main qui a soulevé de dessus +tant d'âmes ce terrible fardeau, s'abaisse aussi sur eux pour les en +délivrer. + + + + +TROISIÈME ARTICLE[497] + + +Il y aurait de la présomption à demander pardon du retard de cet +article, auquel peut-être personne, excepté nous, ne songeait plus. +Contentons-nous donc de remplir un devoir qui sera d'autant plus +méritoire qu'on nous en saura moins de gré. Cette satisfaction, du +reste, ne sera pas la seule: il s'y joint le plaisir de traverser encore +une fois, sur les pas de l'auteur des _Martyrs_, les magnificences du +_Paradis_; quelques moments en la société de Milton et de M. de +Chateaubriand sont doux à passer, quels que soient l'occasion de la +rencontre et le sujet de l'entretien. + +Ce sujet peut sembler aride. Le mot de _traduction_ n'éveille pas des +idées bien fraîches ni une attente bien vive. Qu'est-ce que l'examen +d'une traduction sinon une critique toute de détails, l'oeuvre monotone +du vanneur qui, en nettoyant son blé, s'environne de poussière? Mais le +secret d'une bonne traduction suppose quelquefois des qualités si +élevées de l'âme, des procédés si délicats de l'esprit, il y a, dans +certains cas, si peu de différence entre traduire et produire, qu'un +intérêt sérieux et vif peut s'attacher à la critique d'un ouvrage de ce +genre. + +La théorie de la traduction embrasse d'autres théories; il y a un génie +de la traduction comme il y a un génie de la poésie, de la philosophie +et de la science. La connaissance intime de deux langues à la fois et de +leurs rapports n'est pas une chose si commune ni si subordonnée qu'on le +pense; soumettre l'une à tout ce que l'autre a créé dans son +indépendance, et donner à cette servitude toutes les grâces de la +liberté, n'est pas le fait d'un esprit vulgaire, lorsque c'est le génie +qu'il s'agit de traverser d'une rive à l'autre; enfin une pleine et +intelligente fidélité est nécessairement au prix d'une foule de +connaissances précises, avec lesquelles l'excellent traducteur serait, +s'il le voulait, critique profond et bon historien. Peut-être le temps +viendra où tout prétendant à la gloire littéraire fera ses premières +armes dans le champ clos de la traduction, pour arracher à une lutte +obstinée les secrets de sa propre langue, pour se guérir à l'avance +d'une trompeuse facilité, pour voir son idiome natal, trop connu, et +comme flétri par une longue familiarité, reverdir entre ses mains, et +lui donner l'utile plaisir de l'étonnement. + +Tout écrivain qui a débuté par cet exercice, lui a sûrement dû beaucoup, +et la langue, de son côté, a de grandes obligations aux excellents +traducteurs. Même la divergence et la contrariété des systèmes sur la +traduction (et nul art n'a enfanté autant de systèmes) a profité à la +littérature, soit par leur discussion, soit par leur application. Déjà +l'on peut croire qu'une question n'est pas superficielle et pauvre de +substance, qui occupe et qui divise beaucoup d'esprits éminents. +Traduire ne saurait être une chose petite si elle tient de fort près à +de grandes choses et si elle intéresse de grands esprits. Et qui ne +sentirait pour cette oeuvre un respect indépendant de toute réflexion, +lorsqu'il voit l'auteur du _Génie du Christianisme_ en occuper ses +années les plus mûres et en honorer son talent! + +M. de Chateaubriand a aussi son système sur la traduction; système dont +l'idée première et générale se recommande au premier abord. Ce système +est celui de la littéralité. En jugeant la littéralité sur son but, nous +la trouvons fidèle au voeu de la nature, qui a marqué tous les êtres du +sceau de l'individualité, et en a fait la condition de toute grâce et de +toute puissance. Le respect pour l'individualité est devenu, jusqu'à +l'excès même, la religion de l'art, à la même époque (chose bien +singulière!) où l'individualité se voit proscrite par la politique et +par la philosophie. Comme tous les caractères d'une même époque tendent +à s'assortir les uns avec les autres, et que tout ce qui vit ensemble +aspire à former un tout, il y a sans doute une secrète harmonie entre +ces deux faits, et l'historien de notre époque sera tenu d'en rendre +raison. Bornons-nous à constater l'un de ces faits, qui est flagrant sur +la scène, dans l'histoire, et, plus qu'ailleurs, dans la traduction. +L'ancienne manière de traduire semblait avoir en vue d'effacer partout +l'individualité, de ramener tous les êtres du même genre à la simple +communauté de leur genre, et de les réduire comme on fait des fractions +en arithmétique, à un même dénominateur. Ainsi se dépeuplait, +s'appauvrissait ce monde si varié; ainsi s'aplanissait le terrain si +richement accidenté de la nature humaine. Nous l'entendons aujourd'hui +bien autrement; mais si le but est légitime, et nettement aperçu, on +erre quelquefois sur les moyens. + +Pour nous en tenir à la traduction, la littéralité, c'est-à-dire le +respect de la lettre, a pour base une simple méprise. La _lettre_ de +l'écrivain original n'a pas nécessairement ou plutôt n'a jamais sa +pareille dans la _lettre_ dont le traducteur dispose. Sans doute on ne +peut qu'admirer, en général, l'étonnante correspondance qui règne entre +les langues les plus diverses, quant à la dissection des idées, et même +quant aux moyens de les désigner. L'unité de l'esprit humain a bien de +quoi nous frapper, quand nous le voyons, d'une langue à l'autre, +partager le champ de la pensée en compartiments égaux et correspondants, +et surtout, inventer partout, pour l'expression des idées morales et +intellectuelles, des métaphores analogues. On n'a peut-être ni assez +remarqué, ni assez étudié ce fait; mais on l'a bien reconnu; on se l'est +même tacitement exagéré, lorsqu'on a cru pouvoir traduire la _lettre_ +d'un écrivain. Quelle que soit l'analogie mutuelle de tous les langages +dans leur système de décomposition de la pensée, aucune langue pourtant, +superposée à une autre, n'y coïncide parfaitement; les compartiments ne +recouvrent pas toujours, d'un idiome à l'autre, exactement la même +étendue; tel mot en déborde un autre, tel autre est débordé; et même les +faits métaphysiques et moraux n'ont pas toujours en deux langues +rencontré des images correspondantes; enfin, dans les langues parentes +et voisines, un mot matériellement identique, prend, d'un côté à l'autre +du détroit ou du fleuve, deux valeurs assez différentes pour pouvoir, +dans certains cas, influer fortement sur le sens, et pourtant trop peu +différentes pour qu'on ne soit pas induit bien souvent par cette +ressemblance décevante à rendre le mot par son pareil. Tous ces faits +réclament contre le système de la traduction littérale, et la condamnent +d'avance à être de toutes les traductions la plus infidèle. + +Je parle du littéralisme absolu; car il y a, entre deux langues, à +quelque distance qu'on les aille prendre, une masse de rapports +suffisante pour nous autoriser, nous obliger même, à essayer d'abord de +la littéralité; toutes les fois qu'elle est possible, elle est +nécessaire; mais à quelle condition est-elle possible, si ce n'est à la +condition de rendre, avec la pensée de l'écrivain, l'écrivain lui-même, +je veux dire son intention, son âme, ce qu'il a mis de soi dans sa +parole, et ensuite de satisfaire par la pureté du langage, sinon les +méticuleux puristes, du moins les hommes d'une oreille exercée et d'un +goût délicat? C'est dans ce sens que j'explique cette phrase de M. de +Chateaubriand: «Une traduction interlinéaire serait la perfection du +genre, si on lui pouvait ôter ce qu'elle a de sauvage[498],» +c'est-à-dire qu'elle serait la meilleure si elle était possible. Elle ne +l'est donc pas? pourquoi, sinon à cause de son excessive littéralité? La +même impossibilité s'étend à toutes les traductions qui, sans être +interlinéaires, présentent plus ou moins le même caractère. À ce titre +la nouvelle traduction de Milton est aussi une traduction _impossible_; +le système avoué par M. de Chateaubriand autoriserait tout seul et +d'avance cette opinion; mais la preuve en ressort d'une foule de +passages de ce remarquable travail. + +Avant d'administrer cette preuve, je crois devoir déclarer que je +préfère ce système, tout _impossible_ qu'il est, à celui que nous avons +vu en faveur il y a peu d'années encore, système de corrections et +d'amendements, de suppressions même, en un mot d'aplanissement de tout +ce qui, soit en bien soit en mal, faisait saillie chez l'écrivain, bien +réellement alors _trahi_ par son traducteur, selon l'expressif proverbe +des Italiens. Il n'y a pas encore dix-sept ans que les éditeurs savants +d'une _Jérusalem délivrée_ en vers français professaient qu'un +traducteur ne doit être fidèle qu'aux beautés de son original, et +louaient leur patron d'avoir fait disparaître des strophes entières du +Tasse, et réduit à un sommaire succinct le long discours de l'un des +héros du poème[499]. Nous voulons, nous, que la traduction soit fidèle +aux défauts mêmes de son original, quand ces défauts font partie de son +caractère; qu'elle soit bizarre où il est bizarre, et qu'elle ne se +pique pas d'être claire où lui-même a voulu être obscur. Si le +traducteur sent le besoin d'inventer, qu'il invente à son aise et +franchement, qu'il soit poète et non traducteur; comme traducteur, son +sujet, son idéal, _sa vérité_ c'est l'écrivain même qu'il reproduit; il +travaille sur ce fonds comme son modèle a travaillé sur la nature; il +s'enferme dans les limites de ce génie individuel; il ne voit rien au +delà; son mérite n'est pas de paraître à travers son modèle, mais de +s'absorber en lui. Lorsque Milton appelle Adam, «le meilleur des hommes +qui furent ses fils,» Ève, «la plus belle des femmes qui naquirent ses +filles[500],» il dit deux fois une singulière chose, qu'il serait bien +aisé de corriger, et qui n'a d'ailleurs aucune importance, mauvaise ni +bonne; répétez-la néanmoins après lui; quoique chaque locution +irrégulière ne soit pas une partie de Milton, toutes ensemble, ou par +leur caractère, ou par leur fréquence, appartiennent au portrait de son +génie: et vous demande-t-on autre chose qu'un portrait? + +Mais M. de Chateaubriand est allé plus loin. Il faut le dire: il a remis +en question toute la langue française, cette langue à laquelle il devait +se sentir lié par tant d'obligations mutuelles; il l'a livrée à Milton; +il lui en a fait, pour ainsi dire, les honneurs avec une liberté sans +exemple. Certes, on pouvait lui ouvrir sur cette langue un crédit assez +étendu, et même lui savoir gré de quelques néologismes, et de quelques +tours inusités: il y en a de très heureux dans sa traduction, et la +pédanterie seule s'en pourrait scandaliser; mais on dirait qu'il a voulu +être anglais dans la traduction d'un ouvrage anglais; et toutefois ce +n'était pas la langue de Milton, c'était Milton moins sa langue qu'on +lui demandait. Cette critique n'a garde d'envelopper les tours insolites +que Milton a recherchés à bon escient parce qu'ils étaient insolites; +qu'il ait eu tort ou raison de les créer, son interprète a eu raison de +les reproduire; je ne parle que des façons de parler que la langue +anglaise imposait à Milton, et qu'elle n'imposait point à son +traducteur; je parle surtout de celles qui n'apportent dans notre langue +aucune grâce nouvelle. C'est faire tort à la fois aux deux idiomes: car +les mêmes tours, naturels et coulants en anglais, deviennent en français +des contorsions pénibles du style, qu'on met sur le compte du poète +original sans en décharger celui de son interprète. Je ne saurais voir, +je l'avoue, aucune grâce, aucune énergie particulière, par conséquent +aucune nécessité, dans des phrases comme celles-ci: «Leurs menaçants +bras» (I, 431); «il leur en dit la cause suggérée» (I, 383); «dans leur +mauvaise demeure préparée» (I, 469); «de régner il est le plus digne» +(I, 481); «une compagnie je ne t'ai pas destinée» (II, 105); «mes yeux +il ferma» (II, 105); «une action hardie tu as tentée» (II, 209). Je n'ai +pu même me laisser gagner à la satisfaction que paraît trouver M. de +Chateaubriand à avoir rendu la forme (la forme, mais non l'effet) de +l'inversion par laquelle débute Milton: «La première désobéissance de +l'homme... chante, Muse céleste!» (I, 7.) Cette transposition du régime +direct est une des formes dont le génie de notre langue s'éloigne avec +le plus de répugnance! et de telles répugnances sont des raisons contre +lesquelles il n'y a point de raison. Clarté, euphonie, noblesse ou +énergie du tour dans un cas donné, rien ne prévaut contre cette +antipathie. + +S'il y a, du reste, une superstition qui se conçoive de la part de M. de +Chateaubriand, c'est la superstition de la fidélité; d'ailleurs de +pareilles locutions, si elles offensent la langue, ne nuisent pas au +sens; et cette barbarie de diction (je parle en grammairien) a du moins +le mérite, en nous isolant de notre langue, de nous isoler de tout ce +qu'elle nous représente, de tout ce monde dont elle est l'expression. +Mais ce qu'on a peine à concevoir, c'est que presque partout où le +normand perce à travers le saxon dans l'idiome de Milton, partout où un +mot français se présente, le traducteur, comme ravi de cette rencontre, +et comme si elle suspendait ses fonctions de traducteur, s'empare de ce +mot, et le reproduise identiquement dans sa version, alors même que ce +mot, jadis français, n'est plus reconnu par notre langue actuelle, et, +ce qui est plus fâcheux et plus fréquent, alors même qu'il n'a point +conservé en Angleterre la même nuance de signification que parmi nous. +C'est ainsi que _vain attempt_ (I, 8) devient une _vaine attente_; Adam, +au lieu d'être _pâle_, devient _blanc_ parce qu'en anglais il est +_blank_ (II, 205); _acts of zeal recorded_ (I, 372) est traduit par _des +actes de zèle recordés_; quoique le traducteur sût fort bien, même sans +en être averti par le _nexe_, que _recorded_ signifie _enregistrés_, +chose bien différente du fait tout intérieur que désigne en français le +mot _recorder_. _Unopposed_ (I, 415) rendu par _inopposé_, transporte au +sujet une épithète qui ne convient qu'à l'objet. _Apt_ (II, 80) ne peut +sans impropriété se traduire par _apte_ devant les mots _à s'égarer_. On +ne peut croire que Milton, en faisant _summon_ (II, 94) les poissons de +la mer, ait eu l'idée qui s'exprime en français par _semoncer_. +Lorsqu'il a dit _event perverse_ (II, 162), a-t-il eu, a-t-il communiqué +à ses lecteurs anglais, l'idée (si c'est une idée) que présentent les +mots _événements pervers_? Est-ce bien à Milton qu'il faut imputer +d'avoir appelé Ève _impératrice de ce monde beau_? et ne l'eût-il pas +nommée, s'il eût écrit en français, _souveraine de ce bel univers +(Empress of this fair world)_ (II, 176)? M. de Chateaubriand transporte +franchement dans notre langue, qui en sera étonnée, le mot _co-partner_, +fourni par son original (II, 198); ce n'est plus traduire, c'est +transcrire. Dirai-je que, par simple égard à la ressemblance des sons, +_compeers_ (I, 315), dans la traduction nouvelle, est traduit par +_compères_? Je doute cependant que les deux mots aient la même couleur +dans les deux langues. + +La littéralité affecte la traduction d'une manière bien plus profonde et +plus générale. Elle ne tient compte, elle ne rend compte que d'un des +éléments de la diction, et lui sacrifie tous les autres. Or, la phrase +ne se compose pas seulement de mots rangés dans un certain ordre; elle +enferme d'autres éléments plus subtils, plus intimes, non distribués par +blocs, mais répandus dans la substance du discours comme les sucs dans +la plante, comme le sang dans le corps humain. Le son des mots, le +mouvement de la phrase, le caractère de l'expression sont des choses qui +dépendent de l'idiome, et dont l'effet pourtant doit, autant que +possible, se retrouver dans la traduction. Cet effet même est souvent +plus essentiel que l'idée proprement dite; ou plutôt l'idée, l'intention +de l'écrivain ne se trouve entière que dans ces accessoires. Combien de +vers que la nuance de l'expression, l'harmonie et le mouvement de la +phrase, ont fait vivre dans toutes les mémoires! vers d'inspiration et +de génie, échos vivants de la nature, et dont nous ne pouvons concevoir, +à en juger par une traduction littérale, ni le charme natif ni la +célébrité! En poésie, le simple son est une idée, souvent toute l'idée +du poète; et ces idées vivent et se perpétuent comme vit dans le +souvenir des peuples une touchante mélodie sans accompagnement de mots +et de notions distinctes. Ou nous devons renoncer à traduire de +semblables vers, puisque des idées ne sauraient traduire des sons, ou +bien il faut recourir à un autre système de traduction que le +littéralisme. À vrai dire, je penche pour la première opinion; car enfin +ces vers sont de la musique, et la musique ne se traduit pas. + +Mais en beaucoup de cas, ce qui, dans une phrase ou dans un vers, va au +delà des mots et de leur syntaxe, est autre chose et bien mieux que de +la musique; ce sont des idées, c'est l'âme de l'écrivain, c'est sa vie; +faire le sacrifice de tout cela, c'est le sacrifier lui-même; or, +comment espérer que deux langues correspondront si merveilleusement +l'une à l'autre, qu'une version littérale transportera dans l'une tous +les effets, toutes les vertus de l'autre? Une telle rencontre serait un +prodige. Jusqu'à un certain point, cette rencontre a lieu. Un instinct +mystérieux a appris au peuple, dans toutes les langues, à revêtir d'un +caractère imitatif les noms des objets qui parlent à l'imagination; et +ceux dont elle est semblablement frappée par tout pays ont en général +des désignations semblables. Le génie de l'onomatopée fait correspondre +sur certains points tous les idiomes. Chaque langue aussi se prête à +certains tours qu'on peut appeler onomatopées de syntaxe; un même +instinct conduit à de mêmes effets. Dans ces cas, la traduction +littérale satisfaisant à tout doit être préférée à toute autre. Mais +combien de fois la rencontre n'a pas lieu! + +M. de Chateaubriand paraît croire, au contraire, que la fidélité verbale +est le moyen et le gage de toutes les autres, et qu'avec la phrase +grammaticale on détache nécessairement du sol la phrase oratoire ou +poétique. Nous aurions besoin de le voir pour le croire. L'illustre +écrivain s'offre à nous fournir ce genre de preuve... «En citant (dans +l'_Essai_) quelques passages du _Paradis Perdu_, je me suis légèrement +éloigné du texte: eh bien! qu'on lise les mêmes passages dans la +traduction _littérale_ du poème, et l'on verra, ce me semble, qu'ils +sont beaucoup mieux rendus, même pour l'harmonie[501].» Mais nous osons +croire qu'il est dans l'illusion, et qu'il applique à l'ensemble de son +travail ce qui est vrai de certains morceaux où la sublimité de la +pensée jointe à l'extrême simplicité de l'expression assurait à une +version littérale tous les avantages dont la traduction est susceptible. +Il y a, en effet, chez les poètes de premier ordre, et particulièrement +chez Milton, des passages où la poésie est tellement dans la pensée, +dans les choses, que l'expression ne compte pour rien dans l'effet +poétique, et que le mot, après avoir apporté l'idée, se retire +humblement de la scène. Là, on ne regrette ni la langue de l'original, +fût-elle de beaucoup supérieure à celle du traducteur, ni ses vers, si +le traducteur a écrit en prose; un sens net est tout ce que l'on +demande; de même que la clarté, selon Vauvenargues, orne les pensées +profondes, la simplicité orne les pensées sublimes. Mais ces endroits, +en tout poème, sont rares; et presque partout l'expression a plus +d'importance, et contribue au dessein du poète dans une proportion plus +forte et d'une manière plus intime. Alors, sans doute, il faut la +reproduire, je dis l'expression non les mots, et cette nécessité est +incompatible avec le système littéral. S'il n'en était pas ainsi, +pourquoi y aurait-il, dans la traduction de M. de Chateaubriand, tant de +phrases où l'oreille cherche en vain un lieu de repos, une coupe +naturelle, une forme déterminée, toutes choses qui ne paraissent pas +avoir manqué à Milton dans les passages correspondants? pourquoi si +souvent les tons semblent-ils heurtés, les éléments de la phrase +incohérents et disloqués, la phrase entière laborieusement assemblée? Je +ne réclame point cette facilité molle, ce coulant de diction, cette +rondeur de contours dont on a tant abusé; une dureté énergique vaut +mieux; il faut rompre les habitudes classiques de notre oreille, la +déconcerter quelquefois; et je ne méconnais point que la prose du +traducteur présente souvent, sous cette forme abrupte, des fiertés de +style du plus grand effet. + +Je n'ai parlé jusqu'ici que des inconvénients directs de la littéralité. +Ses inconvénients indirects sont bien plus considérables. J'entends par +là ceux qui résultent de la disposition d'esprit où ce système place +nécessairement le traducteur. Quel système que celui qui, réduisant +l'art d'écrire à sa partie en quelque sorte mécanique, vous isole de +votre talent, et vous oblige à transporter d'une langue à l'autre le +génie d'autrui comme une lettre close! Il y a des messages qu'on ne rend +bien, des missions qu'on ne saurait accomplir à moins d'en avoir le +secret, d'en posséder l'esprit; or ce secret, cet esprit, quelque +capable qu'on soit de le pénétrer, on finit, dans le système du +littéralisme, par ne les plus voir; la seule fatigue qu'on éprouve +nécessairement à remuer cette glèbe des mots, convertit en mécanisme +involontaire une oeuvre qui devrait être tout intellectuelle; on cesse de +vivre avec son modèle; aux endroits les plus sublimes, on cesse de le +sentir; aux endroits les plus clairs, on ne le comprend plus; les mots +eux-mêmes, qui si souvent trouvent leur explication dans le _contexte_, +refusent de donner leur vrai sens; et cessant d'être averti par cette +intuition vive du sujet qui ranime incessamment l'attention, on prête à +l'écrivain des intentions qu'il n'eut jamais et jusqu'à des contre-sens. +Le traducteur libéral associé par la sympathie à son original, uni tout +à la fois à sa pensée et aux signes de sa pensée, ressemble à cet +officier suédois qui, chargé d'un ordre pour un corps d'armée, et +remarquant en chemin une nouvelle disposition de l'ennemi, prit sur lui +de changer l'ordre dont il était porteur, et, au lieu d'une défaite +qu'il eût commandée à ses compagnons, leur apporta la victoire. +L'interprète littéral n'aperçoit aucun mouvement chez l'ennemi, s'en +tient à son ordre, et tombe dans les contre-sens, qui sont les défaites +d'un traducteur. + +Si nous disions que M. de Chateaubriand s'est réduit dans la traduction +à l'office de manoeuvre, et que d'architecte il est devenu maçon, +personne ne voudrait nous croire; et aussi n'aurions-nous point dit +vrai. Mais si la vivacité, la fraîcheur de son génie l'ont préservé en +général de cette servitude, si dans l'ensemble de son travail on sent un +commerce de coeur à coeur entre Milton et lui, cette même vie qui le +distingue si éminemment lui a rendu plus pénible, plus oppressive qu'à +tout autre, l'obligation qu'il s'était imposée. + + Servi siam, si, ma servi ognor frementi[5021]. + +Tantôt de ses bras garrottés, il atteint et enserre Milton, et se ranime +dans cet embrassement; mais tantôt aussi, las et rebuté, on voit que sa +pensée l'emporte loin de son oeuvre; et qui sait vers quelles hauteurs, +vers quelles créations s'égarait ce brillant esprit, tandis que sa plume +repassait machinalement sur les traces de Milton, comme une charrue dans +les sillons d'une autre charrue! Nous voudrions, quand paraîtra quelque +nouvel _Abencerage_, quelque autre _Velléda_, savoir la date précise de +ces fictions et des images dont elles seront décorées; il serait piquant +de les voir, comme des fleurs d'entre des ronces, éclore d'entre deux +lignes de la traduction de Milton, et peut-être nous montrer leur +berceau dans un passage fautif, dans une erreur d'interprétation, dans +un nuage étendu par le traducteur sur la clarté de son modèle. + +Il est impossible de s'expliquer autrement que par la fatigue des +inexactitudes tellement sensibles qu'il ne faut que peu de connaissances +pour les apercevoir et point de talent pour les éviter. C'est par pure +distraction que M. de Chateaubriand a pu traduire par _le meilleur_ le +mot _goodliest_ qui signifie _le plus beau_, et qui, dans l'endroit en +question (I, 254), ne peut même pas signifier autre chose. Il savait +bien aussi que, dans _thy gay legions_ (I, 310), _gay_ signifie +_brillantes_ plutôt qu'_élégantes_. Il n'a pu voir aucune raison de +traduire _stood at my head a dream_ par cette phrase bizarre: _à ma tête +se tint un songe_ (II, 89), aussi inintelligible en français qu'elle se +dit couramment en anglais, et dont l'image pouvait si bien trouver dans +notre langue son équivalent. On lit, tome II, page 99: _quel vrai délice +peut s'assortir?_ ce qui n'a pas de sens; qu'est-ce en effet qu'_un +délice qui s'assortit_? C'est qu'il y a ellipse en anglais; _quelle +société peut s'assortir, quel vrai délice_ (peut-il y avoir)? _From her +seat_ (II, 196), signifie _de dessus ses fondements_, et non _sur ses +fondements_; le mot et l'idée le veulent également. _Arracher_, donné en +traduction de _pluck_ (I, 349), est également repoussé par le +dictionnaire et par le sens. Ces mots remarquables: _the hot hell that +always in him burns, though in mid heaven_ (II, 166) sont traduits: +_l'enfer qui brûle toujours en lui quoique dans un demi-ciel_, l'usage +de la langue et le besoin de l'idée réclament au lieu de _demi-ciel_ le +_milieu du ciel_; mots qui trouvent un beau commentaire dans ce passage +du livre II: + + «Quoi! glorifier son trône en murmurant des hymnes, chanter à sa + divinité des alléluïa forcés!... Telle sera notre tâche dans le + ciel, telles seront nos délices! Oh! combien ennuyeuse une éternité + ainsi consumée en adorations offertes à celui qu'on hait[503].» + +Pour nous résumer (et sans doute il en est temps), le système de +fidélité verbale est bon et vrai sauf l'excès. Tout les faits bien +examinés, il est rationnel de partir des mots et de la phrase de +l'original comme de l'hypothèse la plus vraisemblable; ainsi procède +celui qui cherche à se rendre compte des phénomènes naturels; et il en +est d'une hypothèse qui explique toutes les parties d'un fait, comme +d'une forme qui conserve toutes les parties de la pensée et toutes les +intentions de l'écrivain; cette hypothèse et cette forme se vérifient à +cette épreuve. Il y a seulement lieu de regretter que le traducteur de +Milton ait exagéré un principe vrai; mais on se tromperait si l'on +prêtait d'avance à l'ensemble de son ouvrage la physionomie un peu +étrange et l'attitude un peu roide des passages que nous avons cités. Si +plusieurs fois dans chaque page la diction étonne, effraye même par son +âpreté, si quelques passages sont pénibles à lire, si le rythme est trop +souvent négligé et l'euphonie trop souvent bravée, l'impression générale +qui reste de cette lecture absout le traducteur, je ne dis pas son +système. Car, de fait, les beautés, la vie de ce Milton français, je les +impute à M. de Chateaubriand plutôt qu'à sa méthode. C'est moins +peut-être pour l'avoir suivie que pour l'avoir abandonnée à propos, +qu'il a entretenu dans sa prose la flamme de la poésie de Milton. Et du +reste, qui pouvait mieux que lui arracher à cette méthode tout ce +qu'elle ne donne qu'à regret, tout ce qu'à d'autres traducteurs elle +aurait absolument refusé? Ce qui est sûr, quant à nous du moins, c'est +qu'à travers ce langage hérissé de barbarismes volontaires, on a eu +commerce avec le génie de Milton, on a éprouvé de fort près sa présence, +on croit l'avoir vu, non à travers le voile d'une traduction, mais à +travers le milieu d'un air diaphane et pur. Aucune traduction de ce +poème ne nous avait donné une aussi vive conscience d'avoir lu Milton +lui-même; aucune n'avait assuré à ce chef-d'oeuvre un aussi grand pouvoir +sur notre imagination et sur notre coeur; dans aucune il ne nous avait +paru si grand! + +Mais quand la traduction de M. de Chateaubriand ne produirait point cet +effet, dont, pour notre part, nous avons à coeur de rendre témoignage, et +quand il aurait étouffé le feu de son poète, nous ne laisserions pas de +célébrer, même dans son erreur, cette dévotion du génie au génie. Nous +ne laisserions pas d'admirer cette religion du beau et du vrai qui tient +par des fibres secrètes à la racine de toute religion. Nous aimerions à +signaler dans le talent, qui est une royauté, cette abdication d'un +nouveau genre, ce respect qui ne saurait se rassasier d'obéissance, et +qui, dans une servitude générale, se crée encore, comme à plaisir, une +seconde servitude. Tant de journées consumées dans le plus rude labeur, +qui mérite et ne se promet pas la gloire, sont une leçon pour tant +d'hommes qui écrivent et qui ne travaillent pas. On parle de +l'enthousiasme de la jeunesse: mais où est, parmi nos jeunes gens, un +tel enthousiasme, une telle abnégation? N'eût-il fait que leur en donner +l'exemple, et dût cette nouvelle traduction de Milton passer comme tant +d'autres (et certes elle restera), la littérature, la poésie, la +religion auraient de grandes obligations à M. de Chateaubriand. C'est +pour nous un besoin de les reconnaître; et une douceur de penser que +nous exprimons la pensée de mille autres, qui se sont abreuvés en +silence à la source que M. de Chateaubriand a rouverte pour eux, et le +remercient en silence des nobles et saintes jouissances qu'ils doivent à +son courageux travail. + + + + +III + +Congrès de Vérone. Guerre d'Espagne. Négociations. Colonies espagnoles. + +2 volumes in-8°.--1838[504]. + + +Tout le monde ne s'attendait pas que l'auteur, quel qu'il fût, de la +guerre de 1823, en viendrait réclamer l'honneur. C'était bien assez de +l'absoudre, et peu de gens peut-être y étaient disposés. M. de +Chateaubriand nous apprend aujourd'hui que cet événement _lui +appartient_[505]; il s'en glorifie; il paraît compter sur l'approbation +générale; mais loin de vouloir _surprendre_, comme on dit, _la religion_ +de ses juges, il les met en état, en leur communiquant sans réserve +toutes les pièces du procès, de prononcer contre lui. Ce n'est peut-être +pas un modèle d'humilité que cet ouvrage, mais c'est un modèle de +loyauté. Sous ce rapport, nous ne devons à l'auteur que des éloges, et +des remerciements pour l'exemple qu'il donne. + +Quant aux éloges que l'auteur réclame ouvertement pour ce grand acte de +sa vie politique[506], nous hésiterions davantage à les lui décerner, +s'il pouvait nous appartenir d'énoncer une opinion et même d'en avoir +une sur la question que ce livre vient de poser. De bon coeur, nous +ferions cortège à Scipion montant au Capitole pour remercier les dieux; +mais notre indécision nous retient en bas, heureux pourtant si nous +voyons la foule accompagner Scipion. Après cet aveu, nous sommes au +moins tenu de donner la raison de nos doutes. M. de Chateaubriand ne dit +rien qui nous permette de croire qu'il ait, de 1822 à 1838, +essentiellement changé de principes, ni varié dans ses jugements sur les +hommes et sur les races. Je dis depuis 1822, je ne voudrais pas dater de +plus loin; deux ans plus haut je rencontrerais ces fameux _Mémoires sur +le duc de Berry_, entre lesquels et les opinions du nouveau livre, il y +a, ce me semble, un intervalle immense. Mais si, de l'époque de ces +_Mémoires_ à celles du congrès de Vérone, les opinions de l'auteur +étaient déjà devenues ce que nous les voyons aujourd'hui, si dès 1822, +l'auteur eût pu écrire ces lignes, aussi admirables de pensée que +d'expression: + + «Durée de race, si salutaire aux peuples monarchiques, ne + serait-elle pas redoutable aux rois? Le pouvoir permanent les + enivre; ils perdent les notions de la terre; tout ce qui n'est pas + à leurs autels, prières prosternées, humbles voeux, abaissements + profonds, est impiété. Leur propre malheur ne leur apprend rien; + l'adversité n'est qu'une plébéienne grossière qui leur manque de + respect, et les catastrophes ne sont pour eux que des insolences. + Ces hommes, par le laps du temps, deviennent des _choses_; ils ont + cessé d'être des _personnes_; ils ne sont plus que des monuments, + des pyramides, de fameux tombeaux[507].» + +Je le répète, si M. de Chateaubriand pensait ainsi en 1822, comment +a-t-il pu entreprendre la guerre d'Espagne? comment n'a-t-il pas vu que +son succès armait infailliblement cette race incorrigible et cette cour +aveuglée contre les libertés publiques, et que c'était la Révolution +française, je dis dans ses résultats légitimes et consacrés, que c'était +la Charte, en un mot, qu'il allait étouffer dans la Péninsule? + +S'il était vrai, comme le lui écrivait M. de Villèle, «en opposition +avec les déclamations soldées de quelques journaux, que cette guerre fût +repoussée par l'opinion la plus saine et la plus générale[508],» ce fait +même ne devenait-il pas une objection? et puisque cette désapprobation +anticipée de la nation ne tenait pas à la défiance du succès, l'espoir +du succès donnait-il l'espoir de réconcilier l'opinion, sans laquelle, +après tout, on ne peut rien dans un État libre? + +Il est d'ailleurs des succès dangereux et des victoires qui +embarrassent. «C'est bien coupé, disait à Henri III sa mère Catherine; à +présent il faut coudre.» Avait-on pourvu à cette _couture_ si +importante? en avait-on prévu l'énorme difficulté? S'il y avait en +Espagne, pour l'établissement d'un ordre nouveau, des éléments +convenables et disponibles, a-t-on su se les approprier? S'ils +n'existaient pas, pourquoi entrer dans une carrière sans issue? Quel a +été pour l'Espagne le résultat de la guerre d'Espagne? Tout le monde le +sait maintenant, et vraiment il semble que tout le monde eût pu le +prévoir, et surtout l'homme qui nous dit aujourd'hui: «En fait de +_prévision_ et de conception indépendante, personne ne peut nous en +remontrer[509].» + +Je sais qu'on oppose une fin de non-recevoir. On a été _chassé_ du +ministère au moment d'assurer les résultats de l'entreprise. Seul on eût +pu achever ce qu'on avait seul conçu et entrepris. Mais ceux qui jugent +que l'oeuvre était essentiellement vicieuse se donneront peu de peine, je +crois, pour conjecturer les moyens que l'on comptait employer pour la +rendre bonne. + +L'éloquence de l'auteur est grande; mais les faits sont encore plus +éloquents; et il est douteux qu'elle puisse arracher des esprits une +conviction qui s'y est enracinée: c'est que, s'il est vrai que le +mauvais succès de cette guerre eût immédiatement perdu ses auteurs, le +bon succès de cette expédition ne devait pas, à la longue, leur être +moins fatal. Les Bourbons devaient périr par la prospérité comme par +l'adversité; car il y a des dispositions avec lesquelles tout nuit; ce +ne sont pas les circonstances qui sauvent, mais la sagesse. Le Trocadéro +a préparé la chute, Alger l'a consommée. + +C'est ainsi qu'on pense aujourd'hui, et c'est ainsi qu'on pensait alors. +Il se pourrait que M. de Chateaubriand, bien qu'il nous dise que les +deux hommes qui sont en lui n'ont entre eux aucune communication[510], +n'eût pas tellement surveillé le poète que celui-ci n'eût séduit l'homme +d'État; et nous savons quelle est la séduction d'une telle poésie! Nous +l'avons dit ailleurs: le poète est le vrai _moi_ de M. de +Chateaubriand[511]. Et si, dans un sens, il est très vrai que la +communication qu'il nie n'existe pas en effet, c'est-à-dire si le style +du poète n'a jamais passé dans les dépêches du ministre, si ces +documents sont autant, quoique autrement, admirables que les productions +littéraires de leur auteur, on comprend cependant qu'il y a une poésie +de conception, d'espérance, de conduite, qui peut pénétrer dans les +entreprises, et leur imprimer son caractère, sans l'accompagnement +littéraire du rythme et des métaphores. + +Il faudrait pourtant rendre grâces à la poésie si l'on devait à son +intervention, même illégale, quelques-uns des caractères qui ont signalé +cet acte mémorable de la vie publique de notre auteur. Mais ce n'est pas +à elle, c'est à une source plus élevée, que nous devons rapporter et les +intentions de M. de Chateaubriand en commençant la guerre, et ses nobles +quoique inutiles efforts pour épargner à l'Espagne des réactions +sanglantes et honteuses. Que n'a-t-il pu au moins épargner à la dynastie +qu'il voulait sauver par la gloire, la honte de ces sales discussions +qui suivirent la guerre d'Espagne, et mirent au jour tant de turpitudes +cachées! À des pouvoirs que l'opinion repousse, la boue est plus fatale +que le sang. + +Le plaidoyer de l'illustre écrivain n'a donc pas porté dans notre esprit +une pleine conviction; nous ne sommes pas sûr que le grand acte dont il +se glorifie n'ait pas été une grande erreur. Mais nous nous ferions tort +à nous-même en ne convenant pas que ce même livre, et notamment dans sa +partie diplomatique, donne une haute idée de M. de Chateaubriand comme +homme d'intelligence et même comme homme d'action. Était-il fait pour +tenir, en des temps difficiles, le gouvernail d'un État? son génie +eût-il suffi à quelqu'un de ces moments capitaux où le pilote, en pesant +sur sa barre, imprime un nouveau cours à toutes les affaires humaines, +et attache un avenir séculaire à la destinée d'une race ou d'une +institution? Est-il, en un mot, un génie en politique, ou seulement un +très grand esprit? Il est au moins, et bien certainement, un très grand +esprit. Ce livre nous paraît plein de jugements vrais, de vues saines et +grandes. Et rien n'empêcherait d'en tirer, si je puis dire ainsi, tous +les éléments d'un grand ministre, si des jugements et des vues pouvaient +jamais former, par leur réunion, cet empirisme sublime qui est le génie +même, et qui ne semble pouvoir être ni composé ni décomposé. C'est dans +les actes mêmes et dans leurs résultats que se constate le génie +politique, génie si différent de celui de l'historien, que le plus grand +homme d'État peut fort bien être historien médiocre, et le plus grand +historien, politique malhabile. Ce n'est pas que M. de Chateaubriand +n'ait raison de s'élever contre le préjugé qui tend à éloigner des +affaires les hommes de pensée; la pensée ne rend pas impropre à +l'action; toutefois le génie de l'action reste un génie à part. + +En politique pas plus qu'en morale, le succès n'est le vrai juge des +actions, ni la vraie mesure de notre valeur. Ce que les uns appellent +fortune et les autres Providence, conserve son droit dans les affaires +humaines, et, pour l'exercer à coup sûr, se tient hors de l'atteinte de +toute prévision humaine, de celles mêmes du génie. Le génie n'est pas +toujours heureux, et les faits, comme l'a dit ailleurs M. de +Chateaubriand, les faits ont leur iniquité! Pourquoi le génie, qui est +la vertu de l'intelligence, jouirait-il d'une immunité refusée à la +vertu, qui est le génie de la conscience? Malheureusement l'iniquité des +hommes est encore plus grande que celle des faits; ils révèrent des +succès immérités, et presque toujours, à leurs yeux, les revers sont +justes; il faut, pour être réputé génie, être heureux, et commencer par +l'être. Qu'un homme, né ministre, arrive aux affaires en un moment +fatal, et qu'il faille, par la force des circonstances, que son premier +coup soit un _va-tout_, un revers l'arrête au début, le rejette dans +l'inaction et dans l'ombre; et s'il compte, pour s'en tirer, sur la +postérité, il faut qu'il soit né confiant! + + * * * * * + +Quoi qu'il en soit, ce livre est une belle oeuvre d'historien et de +politique; mais quand elle ferait, sous ces deux rapports, moins +d'honneur à M. de Chateaubriand, quel honneur ne fait-elle pas à son +talent d'écrivain! Nous ne croyons pas que, dans aucun de ses ouvrages, +il ait répandu plus de beautés, ni des beautés plus vraies et plus +diverses. La verve et la perfection de la forme ne sont point ici aux +dépens l'une de l'autre; toutes les deux sont à la fois portées au plus +haut degré, et semblent dériver l'une de l'autre. Le style propre à M. +de Chateaubriand ne nous a jamais paru plus accompli que dans cette +dernière production; nous devrions dire _les styles_, car il y en a +plusieurs, et dans chacun il est presque également parfait. L'homme +d'État dans ses éloquentes dépêches, l'historien-poète dans ses vivants +tableaux, le peintre des moeurs dans ses sarcasmes mordants et altiers, +se disputent le prix et nous laissent indécis dans l'admiration. Dans le +dernier genre pourtant, l'auteur, de loin à loin, glisse vers des tons +moins purs. Ceci, par exemple, ne plaira pas à tout le monde: + + «Le comte de Bernstorff était ministre des affaires étrangères à + Berlin lorsque nous étions ministre plénipotentiaire de France + auprès de cette cour. Sa femme, grande et belle, rappelait cette + ambassadrice de Danemark auprès d'Anne d'Autriche... Le comte de + Bernstorff, qui, au lieu de la Danoise, n'avait avec lui à Vérone + que la goutte, voyait déjà la France rendue à son énergie militaire + et songeait que cette France était frontière de la Prusse[512].» + +La grande réputation de M. de Chateaubriand semble se rattacher à ses +premières productions; on a l'air de croire que l'auteur d'_Atala_ et +des _Martyrs_ n'a fait que se continuer. C'est une erreur. Son talent +n'a cessé, depuis lors, d'être en voie de progrès; à l'âge de +soixante-dix ans, il avance, il acquiert encore, autant pour le moins et +aussi rapidement qu'à l'époque «de sa plus verte nouveauté.» Ce n'est +plus cette imagination s'enivrant d'elle-même, se berçant dans ses +propres créations, enchantée autant qu'enchanteresse, satisfaite de son +travail pourvu qu'elle eût tiré de toutes choses, et même de la douleur, +des images et des accords. Ce talent, à mesure que la pensée et la +passion s'y sont fait leur part, a pris une constitution plus ferme; la +vie et le travail l'ont affermi et complété; sans rien perdre de sa +suavité et de sa magnificence, le style s'est entrelacé, comme la soie +d'une riche tenture, à un canevas plus serré, et ses couleurs en ont +paru tout ensemble plus vives et mieux fondues. Tout, jusqu'à la forme +de la phrase, est devenu plus précis, moins flottant; le mouvement du +discours a gagné en souplesse et en variété; une étude délicate de notre +langue, qu'on désirait fléchir et jamais froisser, a fait trouver des +tours heureux et nouveaux, qui sont savants et ne paraissent que libres. +Le prisme a décomposé le rayon solaire sans l'obscurcir; et les couleurs +qui en rejaillissent éclairent comme la lumière. Aucune de ces vertus et +de ces grâces de style ne manque aux passages suivants: + + «Sous la Restauration... la légitimité constitutionnelle ne + paraissait à aucun esprit ému le dernier mot de la république ou de + la monarchie. On sentait sous ses pieds remuer dans la terre des + armées ou des révolutions qui venaient s'offrir pour des destinées + extraordinaires. M. de Villèle était éclairé sur ce mouvement; il + voyait croître les ailes qui, poussant à la nation, l'allaient + rendre à son élément, à l'air, à l'espace, immense et légère + qu'elle est. M. de Villèle voulait retenir cette nation sur le sol, + l'attacher en bas; nous doutons qu'il en eût la force. Nous + voulions, nous, occuper les Français à la gloire; essayer de les + mener à la réalité par des songes: c'est ce qu'ils aiment[513].» + + »Si la Légitimité a disparu glorieusement, la personne légitime + s'est-elle retirée égale en gloire à la Légitimité? Tombé tout armé + dans un fleuve après la bataille de Pescare, déjà recouvert par les + flots, Sforze éleva deux fois son gantelet de fer au-dessus des + vagues: est-ce le gantelet de Robert-le-Fort qui s'est montré à la + surface de l'abîme, dans le naufrage de Rambouillet[514]?» + +Du reste, rien de ce qui dota d'un charme si nouveau les premiers écrits +de M. de Chateaubriand, rien de ce qui créa, à l'aurore de ce siècle, +son individualité littéraire, ne s'est perdu à travers les phases +diverses de son âme et de sa destinée. Il n'a pas cessé d'être en +commerce avec la nature et la solitude; «il a mis, comme il le dit +lui-même, sa main dans le siècle, son intelligence au désert[515];» +parmi les bruits lointains d'une bataille gigantesque qui va décider du +sort de l'Europe et de sa propre destinée, il a des oreilles pour le son +d'une horloge de village et pour le gloussement d'une poule d'eau; sans +disparate il mêle ces souvenirs au souvenir de Waterloo et de Napoléon; +et s'agit-il de raconter son expulsion du ministère, il débute ainsi: + + «Le 6 au matin, nous ne dormions pas; l'aube murmurait dans le + petit jardin; les oiseaux gazouillaient: nous entendîmes l'aurore + se lever; une hirondelle tomba par notre cheminée dans notre + chambre; nous lui ouvrîmes la fenêtre: si nous avions pu nous + envoler avec elle[516]!» + +Ces alliances ne semblent permises qu'à M. de Chateaubriand; au fond, +elles le sont à tout le monde; il est permis à tout le monde d'être +soi-même, d'être vrai; elles sont charmantes sous sa plume, parce +qu'elles existaient d'abord dans son âme, où se rencontrent et +s'entrebaisent les goûts du solitaire et les préoccupations de l'homme +social; supposez avec l'intention du même style une âme différente, et +vous aurez une composition où les couleurs se heurtent au lieu de se +fondre: + + Chacun, pris dans son air, est agréable en soi; Ce n'est que l'air + d'autrui qui peut déplaire en moi[517]. + +À tout prendre pourtant, il y a du _faire_ dans la manière de M. de +Chateaubriand, comme il y en a dans toute la littérature actuelle. +L'effet, et même le prestige, sont cherchés jusque dans les écrits les +plus simples; cette recherche est avouée, et c'est la seule ingénuité +qui nous reste. Il y avait, chez les écrivains du grand siècle, plus +d'art que chez les nôtres, et moins d'artifice. Les plus grandes beautés +de nos écrits sont plus ou moins des beautés _faites_; et puisque +néanmoins, je les appelle _beautés_, j'entends bien que la nature y a sa +part, et qu'il ne s'y trouve ni faux ni affectation. Mais enfin, et cela +était inévitable, nous sommes dès longtemps, sous le rapport du style, +sortis de l'âge d'innocence; et la simplicité d'intention n'est plus de +notre temps. Heureux et rare est l'écrivain qui peut faire encore +quelque illusion là-dessus; il faut croire qu'il a commencé par se la +faire à soi-même. Si, dans son beau morceau sur Charles X à Prague, M. +de Chateaubriand, homme, s'était retourné, je crois bien qu'il aurait +aperçu derrière lui l'écrivain l'accompagnant d'un pas furtif; mais +sûrement l'_homme_ croyait bien être seul lorsqu'il écrivait ces lignes +touchantes: + + «La dernière fois que je vis les proscrits de Rambouillet, c'était + à Buschtirad, en Bohême. Charles X était couché; il avait la + fièvre: on me fit entrer de nuit dans sa chambre: Une petite lampe + brûlait sur la cheminée: Je n'entendais dans le silence des + ténèbres que la respiration élevée du trente-cinquième successeur + de Hugues Capet. Mon vieux roi! votre sommeil était pénible; le + temps et l'adversité, lourds cauchemars, étaient assis sur votre + poitrine. Un jeune homme s'approcherait du lit d'une jeune fille + avec moins d'amour que je ne me sentis de respect en marchant d'un + pas furtif vers votre couche solitaire. Du moins, je n'étais pas un + mauvais songe comme celui qui vous réveilla pour aller voir expirer + votre fils! Je vous adressais intérieurement ces paroles que je + n'aurais pu prononcer tout haut sans fondre en larmes: «Le ciel + vous garde de tout mal à venir! Dormez en paix ces nuits avoisinant + votre dernier sommeil! assez longtemps vos vigiles ont été celles + de la douleur. Que ce lit de l'exil perde sa dureté en attendant la + visite de Dieu! Lui seul peut rendre légère à vos os la terre + étrangère.[518]» + +Les premiers chapitres de l'ouvrage sont trop pleins de ces beautés que +nous appelons faites. Le trait, la sentence, l'allusion rapide, +semblable à la flèche du Parthe, une concision qui n'est pas toujours de +la précision, nuisent, dans ces chapitres, si remarquables d'ailleurs, à +la beauté de l'ensemble. Il y a trop d'étincelles, trop de chocs; les +idées se heurtent contre les idées, plutôt qu'elles ne se suivent et +s'enchaînent. Enfin, s'il m'est permis de le dire, telle pensée se pose +fièrement, qui, peu solide au fond et peu importante, devrait se +contenter d'une attitude plus modeste, et y gagnerait: + + «Ferdinand se retrancha dans cette retraite des Hiéronymites + (l'Escurial), pour essayer de là une sortie sur la société; mais + caché parmi ces architectures saintes et sombres, il n'avait point + la hauteur, la mine, la sévérité, la taciturne expérience, la + croyance invincible de ces dosserets rigides, de ces pilastres + sacrés: hermites de pierre qui portaient la religion sur leurs + têtes. Il ne pouvait, lui mort ressuscité, étendre, assis dans son + cercueil, ses bras de poussière à rencontre de l'avenir[519].» + +Cela est-il assez simple pour être vraiment beau? + + «Il éloigne son directeur, Don Victor Saez. Saez était habile, mais + il avait parlé bas à la grille du tribunal de la Pénitence, + oubliant que le Forum est aujourd'hui le confessionnal des + nations[520].» + +Cela est-il assez clair pour être vraiment beau? + + «La foule court chez les opposants, dans le dessein de les + massacrer; Morillo dissipe la foule, et la première législature des + Cortès finit. Cette terre de misère avait _pourtant_ été foulée par + Annibal; elle avait _vu_ la pudique aventure de Scipion et donné + naissance à Trajan[521].» + +Ceci n'est plus de l'art, c'est du prestige et de la déception. Derrière +cette antithèse et ces grands noms, il n'y a rien. Eh! qui donc empêche +qu'une terre _foulée_ par un conquérant, _témoin_, dans les temps +anciens, de l'action généreuse d'un étranger, qu'une terre, enfin, qui a +donné un grand homme au premier des trônes, ne devienne plus tard, et +n'ait été même alors, _une terre de misère_! Il n'y a que M. de +Chateaubriand à qui la critique passe de pareils caprices. Elle semble +lui avoir dit, comme disait autrefois au grand Condé ce commis aux +barrières: «Monseigneur, les lauriers ne payent point.» Elle s'aperçoit +bien que le héros passe de la contrebande, que le grand homme se joue; +mais «ce sont jeux de prince»; on en sourit et l'on se tait. + + «La session s'ouvrait à Madrid, le 1er mars 1822, alors + qu'ambassadeur, nous assistions aux séances du parlement + britannique, ou que nous racontions dans la première partie de nos + _Mémoires_ nos courses chez les sauvages[522].» + +Ici encore, il faut sourire et se taire. + +Cet amour du _trait_ n'a-t-il pas égaré la plume de l'auteur lorsqu'il a +écrit ces lignes, à mon avis peu dignes de lui: + + «Goiffieux, particulièrement désigné, quitta Madrid. Bientôt + arrêté, il pouvait se taire ou tromper: on lui demanda son nom, il + répondit: Goiffieux, premier lieutenant dans la Garde. Il + _dédaigna_ de se sauver par un mensonge: _il était français_[523].» + +Est-ce que, par hasard, un Français ne ment jamais? est-ce que, chez +d'autres nations, on a moins de dédain pour le mensonge? En bonne foi, +quelle impression recevrait l'auteur de phrases comme celles-ci, +rencontrées chez Goethe, chez Byron, ou chez tel autre: + + Il dédaigna de se sauver par un mensonge: il était allemand. + Il dédaigna de se sauver par un mensonge: il était anglais. + Il dédaigna de se sauver par un mensonge: il était hongrois, + valaque, moldave, etc.; et autant d'etc. qu'il y a de nations? + +Dans quel idiome cette vanterie n'est-elle pas aussi légitime et aussi +risible qu'en français? et quand c'est à un grand homme qu'elle échappe, +quand il en fait la _finale_ triomphante d'un récit, qui peut souffrir +de voir le génie devenu peuple, et le poète abandonnant sa lyre pour la +_grosse caisse_ d'une musique de régiment[524]? + +Mais ne laissons pas enlever par cette étude littéraire toute notre +attention et tout l'espace qui nous reste. Voyons de plus grands objets. +Ce livre a un caractère moral, et peut être jugé comme une action. C'est +par ce jugement que nous voulons finir. + +Il serait ridicule de prétendre qu'un ouvrage tout apologétique n'eût +pas pour sujet principal l'homme qui l'a écrit pour sa propre défense. +Il ne serait pas moins inutile de nier que l'habitude de M. de +Chateaubriand de s'introduire dans tous ceux de ses ouvrages où il y a +place pour lui, et de parler abondamment de soi-même, est prise par le +public en très bonne part, et que l'_égotisme_ de Montaigne lui-même +n'est pas plus agréable ni plus agréé. Faut-il faire, pour ma part, ma +confession entière? Rien, dans les écrits de M. de Chateaubriand, +n'intéresse mon imagination autant que lui-même. Il est personnellement +la plus poétique de ses créations; sans artifice et sans déguisement, il +s'est peu à peu idéalisé; son existence est une oeuvre d'art, au même +sens qu'on peut le dire, sans injure, des productions du génie le plus +sincère; en un mot, le poète est devenu poème; le nom de Chateaubriand +remue, dans le sein de la génération actuelle, au moins autant de poésie +que celui d'Eudore ou de Chactas, et l'_Itinéraire_ en contient au moins +autant que _les Martyrs_ et _Atala_. + +Il reste pourtant à se demander si ce plaisir est sans danger, je ne +dirai pas pour celui qui le donne, mais au moins pour ceux qui le +reçoivent. On aime à approuver, de confiance, les motifs qui font +surabonder le moi dans les écrits de M. de Chateaubriand (le _moi_ ou le +_nous_, peu importe; ce dernier n'a que la bizarrerie et l'inélégance de +plus); mais que ce moi prolongé et retentissant soit de bon exemple, +ceci peut faire question. On a dit, il est vrai, que chacun est plein de +soi-même, et qu'entre ceux qui dissimulent cette plénitude et ceux qui +l'avouent il n'y a que la différence de la franchise, à l'avantage des +derniers. Jamais la vérité, si c'est là une vérité, n'aurait été plus +accommodante pour nos faiblesses. Cette franchise, du moins, ferait +brèche aux bienséances, s'il est encore vrai, comme du temps de Pascal, +«que la civilité humaine cache et supprime le _moi_ humain[525];» cette +suppression ferait partie de la politesse, et, à notre avis, non +seulement de celle des _moeurs_, mais de celle de l'_esprit_. Elle fait, +d'ailleurs, partie de la morale; car, en attendant que «la charité +chrétienne» ait, suivant l'expression du même Pascal, «_anéanti_ le +_moi_ humain[526],» la morale naturelle conseille de le _réprimer_. Il +n'est pas douteux, en effet, qu'un sentiment ne s'enracine par son +expression répétée, et que les effusions quotidiennes de l'égoïsme et de +la vanité ne fortifient ces passions, à peu près comme un exercice +fréquent fortifie la partie du corps qui le subit. Pour _anéantir_ le +_moi_ humain (noble but, chacun l'avoue), il est utile de commencer par +le _cacher_, par le supprimer dans le discours. D'ailleurs, morale et +religion à part, il ne faut pas qu'on se fasse illusion: le moi +perpétuel a de la grâce chez Montaigne et chez M. de Chateaubriand, et +cette grâce couvre tout; un dessein philosophique chez l'un, la poésie +chez l'autre, enveloppent la disgrâce naturelle de l'_égotisme_; ôtez ce +prestige, réduisez la chose à ce qu'elle est chez tout le monde et en +soi, que vous reste-t-il, qu'une habitude désagréable à tous, et contre +laquelle tous sont secrètement ligués? Croyez-vous que ces grands +écrivains ne l'aient pas su? Ce n'est qu'à coup sûr, et avec la +certitude de plaire, qu'ils se sont mis en scène; car ils n'ignoraient +pas apparemment ce que tout le monde sait, combien un _moi_ pèse à un +autre _moi_. Encore n'est-on pas sûr, avec toute la grâce possible, d'en +conserver toujours dans l'emploi de ce monosyllabe infortuné; les plus +heureux y ont quelquefois échoué; le plaisir de parler de soi, l'un des +plus entraînants, emporte au delà des limites les mieux connues: lisez +le _Congrès de Vérone_; le _moi_ y est rare, mais son synonyme y +déborde; et l'on souffre de rencontrer sous une plume aussi délicate que +celle de l'auteur des phrases comme celle-ci: «Il nous était impossible +de mettre aussi entièrement de côté ce que nous pouvions valoir, +d'oublier tout à fait que nous étions _le restaurateur de la religion_ +et l'auteur du _Génie du Christianisme_[527].» Une simple et grave +considération rend superflue ici toute discussion de fait: c'est que +jamais il n'appartint à un homme de se dire _le restaurateur de la +religion_, ni peut-être à personne de lui donner ce titre. De la part +d'autrui l'hommage serait exorbitant et vaudrait une apothéose; et de +l'autre part, que serait-ce donc? + +Au reste, il est bien superflu de le dire, et nous aurions voulu que M. +de Chateaubriand, tout le premier, s'en fût dispensé, son _moi_ est très +immatériel, son _moi_, c'est l'avenir de son nom; le reste, on doit l'en +croire quoiqu'il l'affirme trop souvent[528], le reste il n'en a cure. +Hélas! à la vue des moeurs littéraires de notre époque, on se laisse +tenter à quelque indulgence pour cette faiblesse d'un grand coeur. Il y +avait, relativement, du bon dans cette prétention de nos anciens auteurs +à l'immortalité. C'était, en soi, quelque chose de plus élevé que le +gaspillage que nous voyons faire aujourd'hui de la vie et du talent; +c'était une manière de lier les siècles aux siècles; c'était enfin un +gage de perfection dans les travaux de l'art. Aujourd'hui le talent +semble dire: Mangeons et buvons, car demain nous mourrons. Avec tout son +poétique dédain pour une terre où tout passe, M. de Chateaubriand vit +beaucoup dans la postérité, beaucoup dans l'opinion du genre humain; et +nous lui devons cette justice: l'honneur est placé dans son estime plus +haut que la gloire. Mais cet honneur lui-même est-il donc le tout de +l'homme et pardonnera-t-on aisément à un illustre vieillard, dont +l'autorité pèse du double poids de l'âge et de la gloire, +pardonnera-t-on à un Français s'adressant à des Français, de substituer +l'honneur, leur dangereuse idole, à la vertu, qui, seule honorable +devant Dieu, constitue elle seule le véritable honneur? Dans un sens +relatif, l'honneur est quelque chose; et l'on veut du bien à l'homme qui +maintient des traditions chevaleresques dans un siècle cupide. Mais +quelle proportion de cette chevalerie du caractère et des moeurs avec +l'ensemble et la profondeur de la vie humaine! Comme elle la pénètre +superficiellement! Qu'elle la touche par peu de points! Que les +rencontres de l'honneur avec la conscience sont accidentelles et +passagères! Quelle boussole dont l'aiguille tourne avec le vaisseau +même, et montre le pôle partout! Quelle morale que celle qui prescrit, +selon les temps, les conduites les plus opposées, et dont la moindre +variation des moeurs déplace le centre! Quelle morale, enfin, que celle +qui exclut l'humilité, et qui, dans la profession même du christianisme, +cherche un refuge pour l'orgueil! M. de Chateaubriand déclare qu'il a la +_petitesse d'être chrétien_[529]; il se félicite d'avoir rendu hommage +au «seul pouvoir devant lequel on peut se courber sans s'avilir[530].» +Pourquoi prendre la religion par cet unique côté, et faire du +christianisme la consolation et l'indemnité de l'orgueil? Mais c'est peu +de chose auprès de ce qu'on lit ailleurs; et si l'on ne savait que toute +vie a ses inconséquences, et qu'à l'oeuvre tout système faillit plus ou +moins, ne faudrait-il pas croire que l'honneur mondain est la seule +religion du ministre qui nous déclare qu'en cas de non succès il se +serait jeté dans la Seine[531], et de l'homme qui a pu écrire ces mots: + + «Il serait mieux d'être plus humble, plus prosterné, plus chrétien. + Malheureusement nous sommes sujet à faillir; nous n'avons point la + perfection évangélique. Si un homme nous donnait un soufflet, nous + ne tendrions pas l'autre joue: cet homme, s'il était sujet, nous + aurions sa vie ou il aurait la nôtre; s'il était roi[532]...» + +Tout ne déplaît pas dans ces paroles; on en aime du moins la franchise; +mais cette franchise, que nous apprend-elle? + +L'honneur n'avait-il donc pas répandu assez de sang, semé assez de +ruines, corrompu assez d'idées, déraciné assez de principes? N'avait-il +pas compromis assez profondément le caractère national? N'avait-il pas, +tout au moins, assez montré en morale sa vacuité, son étroitesse et son +impuissance? En qualité d'historien, de politique et d'homme, M. de +Chateaubriand n'avait-il pas eu mille occasions et mille moyens de bien +connaître cet imposteur, et devions-nous nous attendre qu'aux limites de +sa vie on le verrait ramener aux autels de Baal la foule qu'il pouvait +désabuser? Quel ministère il vient de se conférer, et de quelle +responsabilité il charge sa noble tête! Que dira-t-il d'_outre-tombe_ à +ceux qui ne l'écouteront pas alors avec moins d'avidité que nous? Je +l'ignore; mais, en deçà de la tombe, «averti par ses cheveux blancs,» et +n'étant pas plus que Bossuet réduit au silence par «une voix qui tombe,» +et par «une ardeur qui s'éteint[533],» il nous doit d'autres +renseignements, purs comme sa profession de foi, et graves comme son +âge. Ce n'est pas dans le sens de la foule, mais à l'encontre de ce +torrent, que doit marcher cet homme fort, afin de la faire rebrousser +vers les témoignages de l'Éternel. Qu'il ne joigne pas à l'étonnante +jeunesse de son talent la jeunesse plus étonnante des sentiments et des +opinions; mais qu'après avoir reconnu la vanité de tant de choses, il +reconnaisse encore et foule aux pieds cette dernière vanité. Eh! quelle +vénération pourrait entourer son tombeau et s'attacher à sa mémoire, si +le chant du cygne avait été un hymne idolâtre, et si ses derniers +accents, qui devaient appartenir au _devoir_, avaient affermi sur ses +bases le simulacre du faux _honneur_? Cette substitution funeste de +l'honneur à la vertu, cette équivoque perfide, le mal du peuple français +depuis des siècles, espérons qu'elle n'obtiendra pas, des paroles +suprêmes du plus illustre de nos écrivains, une consécration solennelle +et des gages de perpétuité. + + + + +IV + +Vie de Rancé. + +1 vol. in-8°.--1844. + + + + +PREMIER ARTICLE[534] + + +Qui de nous, ayant gardé quelque chose de son jeune amour pour les +grâces du langage et pour les merveilles du talent, n'a pas senti son +coeur battre un peu plus vite à l'annonce, à l'apparition d'un nouvel +ouvrage de M. de Chateaubriand? Qui de nous, sachant qu'il était +question d'une _Vie de Rancé_ ne l'a pas d'avance écrite en son esprit +telle qu'il lui semblait que devait l'écrire l'auteur de _René_, le +chantre des _Martyrs_? Or, cette histoire du réformateur de la Trappe, +la voici. Prenez, et dévorez. C'est ce que j'ai fait, moi qui vous +parle, moi qui m'étais annoncé à moi-même, sous ce titre de _Vie de +Rancé_, l'histoire d'un René chrétien, que le premier René ne rendait +que trop nécessaire. Je n'ai rien sauté, je vous en réponds, heureux si +j'avais pu prendre mes mesures pour faire durer le plaisir; car j'ai vu +que le livre était plus court, beaucoup plus court que je n'eusse voulu, +et je me trouve à cette heure tout triste et tout étonné d'avoir déjà +fini. C'est vous dire que la jouissance a été vive, c'est sans doute +vous raconter ce qui vous est arrivé à vous-même si vous avez lu +_Rancé_. Et maintenant que dois-je vous dire? Apprenez d'abord +l'histoire du livre. Le Père Séguin, de Carcassonne, à la mémoire de qui +il est dédié par «son très humble et très obéissant serviteur +Chateaubriand,» dont il dirigeait la conscience, le Père Séguin, mort +l'an dernier à quatre-vingt-quinze ans, a demandé, a imposé ce travail à +son illustre pénitent. Par pure obéissance, non par goût, le grand +écrivain a repris sa plume, et tracé la vie du dernier des moines +célèbres: le tour du Père Lacordaire n'est pas encore venu. Il en est +résulté le volume dont je dois vous rendre compte, et dont je risque +fort de vous parler trop tard, si vous êtes aussi avide que moi de lire +tout ce qui tombe de cette plume d'or. + +Le sujet, la circonstance, faisaient prévoir, je vous l'avoue, un livre +plus complètement grave. Le Père Séguin serait peut-être un peu surpris +de la manière dont ses ordres ont été remplis. Il ne se doutait +peut-être pas que toute la chronique galante du règne de Louis XIII dût +y passer, et qu'on ne pût arriver à la cellule de l'abbé de la Trappe +sans passer par les cabinets de Julie d'Angennes et par la chambre à +coucher du duc de Montbazon. Rancé, dans sa jeunesse, était de ce +monde-là, et cette jeunesse, passionnément folle, devait sans doute être +racontée; mais je m'imagine qu'à la lecture de tant de détails piquants, +où Rancé n'est pour rien, le Père Séguin eût remercié M. de +Chateaubriand de l'excès de son zèle et l'eût prié de se ménager. Tout +le monde, je le crains, n'aura pas les scrupules qu'aurait eus le bon +religieux, et beaucoup de gens aimeront plus que tout le reste ce que +sans doute il eût aimé le moins. Il faut bien en convenir, cela est +admirablement débité; rien de plus spirituel, rien d'aussi brillant, +rien surtout d'aussi vivant que ce tableau de la Société française à +l'avant-scène du règne de Louis XIV. Mais la suite étant très grave, +grave même de ton, j'aime à le reconnaître, ce commencement fait +disparate, et l'on sent trop que l'auteur joue avec son sujet, ou plutôt +se joue de son sujet. Un boudoir ne saurait servir de péristyle à un +temple. Que vous semble des lignes suivantes, à les rencontrer dans +l'introduction d'un livre commandé par un prêtre sur la vie d'un +anachorète? + + «On n'aimait pas, à l'hôtel de Rambouillet, les bonnets de coton. + Montausier n'eut la permission d'en user qu'en considération de ses + vertus. Les femmes portaient, le jour, une canne comme les + châtelaines du quatorzième siècle; les mouchoirs de poche étaient + garnis de dentelle, et l'on appelait _lionnes_ les jeunes femmes + blondes. Rien de nouveau sous le soleil[535].» + + «Le vieux duc de Montbazon ayant lu que saint Paul était un + _vaisseau d'élection_, croyait que le saint voyageait dans un grand + navire nommé _Élection_, et il disait à la reine: Madame, + laissez-moi aller; ma femme m'attend. Dès qu'elle entend un cheval, + elle croit que c'est moi[536].» + +Il y a d'autres passages plus étonnants, que le respect du sujet aurait +pu faire écarter. L'auteur le devait à son héros, peut-être à lui-même. +Un vieillard est un anachorète, j'ai dit presque un prêtre. On peut le +remercier de joindre à la gravité beaucoup de grâce; mais, du sanctuaire +où sa vieillesse le retire, on ne s'attend pas à voir sortir de +périlleuses gaités[537]. + +Une fois le genre admis, le langage y peut répondre; ce n'est pas une +faute de plus. Ce qui endommage l'oeuvre, ce ne sont pas certains mots, +mais certaines choses. Il est naturel de parler comme on pense. L'auteur +est donc bien le maître d'appeler la cousine de Louis XIV un _grand +hurluberlu_[538], de déclarer que le duc de Saint-Simon _écrit à la +diable pour l'immortalité_[539], et de dire du laid Pélisson, aimé par +une laide qui lui demandait le secret: que Pélisson avait trop de goût +_pour parler de çà_[540]. Ce style n'est pas précisément grave; et comme +la gravité ne va point sans la simplicité, il n'y a point non plus de +gravité dans des phrases comme celles-ci, qui sont à la véritable +éloquence de la diction ce que le parfum de la tubéreuse est à celui de +la rose: + + «Le _volage fardeau_ que ne put soulever ni son bras ni sa + conscience[541].» (Il s'agit de la maîtresse de M. de Montbazon, + que ce vieux duc essaya de jeter par la fenêtre.) + + «On rencontrait sur toutes les routes des fuyards du monde; Rancé, + à ses risques et périls, les allait recueillir; il rapportait dans + un pan de sa robe des cendres brûlantes, qu'il semait sur des + friches, pour engraisser les déserts avec des débris de + passions[542].»--«On élargissait dans la bourse du peuple la + déchirure par où devait passer la France[543].»--«Voltaire + naissait; cette _désastreuse mémoire_ avait pris naissance dans un + temps qui ne devait point passer[544].» + +Le sujet ne réclamait point de telles beautés; peut-être même qu'elles +n'étaient indispensables en aucun sujet. L'auteur a montré, dans ce même +livre, qu'il savait parler cette langue du dix-septième siècle, qui +mettait à la disposition de l'écrivain (c'est l'auteur lui-même qui le +dit) la force, la précision et la clarté, en laissant à l'écrivain la +liberté du tour et le caractère de son génie[545].» La moitié de +l'ouvrage est écrite dans cette langue: pourquoi M. de Chateaubriand ne +l'a-t-il pas exclusivement préférée? pourquoi ces dissonances? pourquoi +ces disparates étranges? Cette confusion de tous les tons est-elle au +moins de bon goût? + +Que l'auteur, à l'occasion de la vie de Rancé, ait raconté d'autres +vies, retracé d'autres caractères, remué la cendre de tout un siècle, +nous n'aurons garde de nous en plaindre. Outre que le courage nous +manquerait pour supprimer ces délicieuses pages sur Marcelle de +Castellane[546], et ces pages non moins délicieuses sur les longues +correspondances, transportées d'un précédent ouvrage de M. de +Chateaubriand dans celui-ci[547], ce jugement d'un sens si droit et +d'une sévérité si juste sur le cardinal de Retz[548], et même cette +excursion à Belgrave-Square[549], à propos de Chambord, qui lui-même est +cité à propos d'un prieuré que Rancé possédait à quelque distance de ce +château royal, nous reconnaissons que le portrait ressort mieux dans son +cadre, et que placer tour à tour cette grande figure de Rancé au point +de vue de son siècle et du nôtre, c'est donner à une peinture l'énergie +d'un relief. On se plaît, d'ailleurs, dans ces épisodes, à voir ce froid +bon sens de M. de Chateaubriand, ce bon sens tout français, se mêler à +l'éclat d'une fantaisie éternellement jeune. Nul n'est plus sévère +envers les vieux âges que l'enchanteur qui en a ressuscité, avec tant de +bonheur, les glorieux souvenirs. Il ne lui en coûte rien de faire main +basse sur nos admirations les plus chères: Voltaire est moins désabusé. +Combien de réputations réduites, chemin faisant, à leur portion congrue! +Combien de jugements de convention réformés en passant! Grand justicier, +qui vous permîtes jadis tant de rêves, n'aurez-vous donc nulle pitié des +nôtres? Faut-il absolument que nous écrivions avec vous, au bas du +portrait de Madame de Sévigné: «Légère d'esprit, inimitable de talent, +positive de conduite, calculée dans ses affaires, ne perdant de vue +aucun intérêt[550]?» En vérité, c'est une épitaphe; l'épitaphe de notre +amour: l'admiration seule nous reste. + +On pourrait multiplier les exemples de ce bon sens prompt et vif qui est +naturel à M. de Chateaubriand. S'il s'est trompé souvent, si d'autres, +non moins sensés, ont erré comme lui, c'est que le bon sens, nécessaire +en tout, ne suffit pas à tout. Au fait, ce n'est pas ordinairement faute +de bon sens qu'on se trompe; et, pour ne parler que du jugement sur les +personnes, la plupart des gens sont assez justes quand ils n'ont rien de +mieux à faire; malheureusement ils trouvent presque toujours qu'il y a +quelque chose de mieux à faire. M. de Chateaubriand, hâtons-nous de le +dire, ne fait pas de la justice un pis aller, ni de son admirable bon +sens une nue propriété. Choses et gens sont mis à leur place avec une +grande sûreté de coup d'oeil. De beaucoup d'exemples qui m'ont frappé, je +ne citerai qu'un seul. L'auteur dit un mot de l'Édit de Nantes à propos +de sa révocation, et ce mot le voici: «Cet édit établissait l'unité dans +l'État[551].» Maintes gens ont dit, et disent encore, de la Révocation +ce que M. de Chateaubriand affirme de l'Édit. Si l'on pense aux +préventions de l'illustre écrivain contre la Réforme, qu'il ne connaît +pas, qu'il ne comprend pas; si l'on se rappelle tout le mal qu'il en a +dit dans ses derniers ouvrages, on admirera cet élan de bon sens, si +j'ose ainsi dire, qui le porte d'un seul pas au-dessus des préventions +des catholiques et des réformés eux-mêmes; car les réformés, quelque +besoin qu'ils aient eu de cette vérité, ne lui sont guère plus +favorables que les catholiques. Qu'ils méditent, les uns et les autres, +le mot qui vient de tomber de si haut. + +La liberté que s'accorde M. de Chateaubriand de se faire occasion et +prétexte de tout, nuit assez à son livre comme livre, pour que nous +relevions avec empressement tout le parti qu'il en tire pour +l'instruction et le plaisir du lecteur. Ce sont de riches indemnités que +ces jugements d'une si vive, d'une si éclatante justesse, sur les choses +et les hommes de notre temps. La littérature actuelle est +irrévocablement jugée dans ces quelques mots: «Ce sont,» dit-il en +parlant d'un ouvrage de Madame de Tencin, «ce sont là d'autres ressorts +que les inventions forcenées et les idées difformes qui font maintenant +des contorsions dans les ténèbres[552].» On ne trouvera pas que +l'admiration et l'amitié aient suborné le juge dans ce passage sur M. de +Lamennais: + + «Rancé obtint une audience de congé du saint Père. Pourvu d'une + bénédiction, il partit au mois d'avril, et il était accompagné du + jugement du pontife qui condamnait l'étroite observance. Ainsi il + en est arrivé de nos jours à l'auteur de l'_Indifférence en matière + de religion_: caressé à son départ du Vatican, il était suivi du + rescrit qui le jetait hors de l'Église. Mais l'abbé de Lamennais, + repoussé par la réforme, a continué de croire qu'elle + s'accomplirait; une voix, est-il persuadé, partira on ne sait d'où; + l'Esprit de sainteté, d'amour, de vérité, remplira de nouveau la + terre régénérée. + + »Voilà ce que pense l'immortel compatriote dont je pleurerais en + larmes amères tout ce qui pourrait nous séparer sur le dernier + rivage. Rancé, qui s'accotait contre Dieu, acheva son oeuvre; l'abbé + de Lamennais s'est incliné sur l'homme: réussira-t-il? L'homme est + fragile et le génie pèse. Le roseau, en se brisant, peut percer la + main qui l'avait pris pour appui[553].» + +À propos des femmes qui cultivèrent les lettres sous Louis XIV, l'auteur +rapproche notre époque de celle-là, «dont nous n'avons, dit-il, rien à +regretter[554].» Je le crois bien vraiment, n'eussions-nous à opposer à +l'auteur de _Zaïde_ que l'auteur de _Corinne_. Mais René, nous le savons +de reste, a toujours été assez peu préoccupé de Corinne sa soeur. M. de +Chateaubriand n'a jamais été injuste envers Madame de Staël, mais jamais +juste non plus. En vain le siècle entier a marié ces deux gloires; l'une +des deux a méconnu l'autre. À travers des éloges sincères, on sent +l'éloignement ou tout au moins le défaut de sympathie. Un autre nom +résume pour l'auteur le triomphe littéraire des femmes de notre époque. +Il semble qu'une ancienne opposition, honorable pourtant des deux parts, +a laissé dans l'âme de celui des deux qui survit un souvenir qu'il ne +veut pas réveiller, et l'on dirait qu'il n'a pas encore entendu + + La voix du genre humain qui les réconcilie[555]. + +Qu'on me pardonne l'expression d'un regret, non d'un blâme. Après tout, +si M. de Chateaubriand supprime un nom qu'il eût dû prononcer, il +attache à celui qu'il prononce un jugement où l'admiration n'exclut pas +la sévérité: + + «Madame Sand l'emporte sur toutes les femmes qui commencèrent la + gloire de la France. L'art vivra sous la plume de l'auteur de + _Lélia_. L'insulte à la rectitude de la vie ne saurait aller plus + loin, il est vrai, mais Madame Sand fait descendre sur l'abîme son + talent, comme j'ai vu la rosée tomber sur la mer Morte. Laissons-la + faire provision de gloire pour le temps où il y aura disette de + plaisirs. Les femmes sont séduites et enlevées par leurs jeunes + années; plus tard elles ajoutent à leur lyre la corde grave et + plaintive sur laquelle s'expriment la religion et le malheur. La + vieillesse est une voyageuse de nuit: la terre lui est cachée; elle + ne découvre plus que le ciel[556].» + +Voilà qui est grave et affectueux. Dire que «l'insulte à la rectitude de +la vie ne saurait aller plus loin» que dans les écrits de Madame Sand, +c'est avoir tout dit; c'est avoir payé en bon argent le droit d'adresser +à cette femme célèbre les paroles tendres et consolantes que nous venons +de lire; mais qu'est-ce que cette «provision de gloire qu'il faut faire +pour le temps où il y aura disette de plaisirs?» Oh! le cruel faux ton +dans cette religieuse harmonie! Pourquoi donc illuminer du jour blafard +et trompeur de la gloire cette nuit sublime où l'on ne voit que le ciel? +Pourquoi ramener du firmament vers la poussière ce regard auquel vous +donniez pour unique champ la voûte constellée? Provision de gloire! Donc +provision de fumée et de vanité. Quelles épargnes pour la saison de la +disette! + +Celui qui écrit ces lignes est sensible, trop sensible peut-être au +charme du talent. Il n'admire pas seulement, il aime ceux qui lui +procurent, aux dépens de leur repos, de leur bonheur souvent, ces joies +de l'intelligence, les plus grandes après celles de la charité. Le génie +est comme l'enfant bien aimé de toute l'humanité, qui se sent rajeunir +et renaître en lui; et chacun de nous, ravi de ses nobles grâces, veut à +son tour le porter et le presser sur son coeur. Chacun de nous se sent +pour lui, qui nous domine tous, l'indulgence, la faiblesse d'un père, et +tout père frappe à côté. Qu'il est difficile de ne pas beaucoup +pardonner à un grand talent! Mais ce n'est pas un homme, c'est une femme +qui a fait _Lélia_ et _Jacques_, et qui, les ayant faits, ne les a pas +désavoués. Il y a là quelque chose qui épouvante, et l'épouvante flétrit +le coeur. On peut, sous de certaines conditions, se sentir faible pour +l'homme de talent, qui dans ses écrits, a poussé aussi loin qu'il se +peut l'insulte à la rectitude de la vie; la femme qui a multiplié cette +insulte et ne s'en est point repentie, n'inspire pas ce sentiment, elle +mérite seulement la plus tendre compassion; mais ce sentiment même +commande, à son égard, un langage plus triste et plus sévère que ne +l'est, dans cet endroit, celui du biographe de Rancé. + +Je tourne, vous le voyez, autour de mon sujet, comme M. de Chateaubriand +s'amuse autour du sien. Ou plutôt, car il faut être juste même envers +soi, je me défais peu à peu de tout ce qui n'est pas de mon sujet, pour +m'y donner ensuite librement. Il est temps d'aborder la _Vie de Rancé_. +Que ce ne soit pas sans avoir dit que cette nouvelle production de +l'auteur d'_Atala_ est pleine de grâce, de magnificence et +d'enchantements. Ce talent unique n'a eu que deux saisons; son été n'est +pas même un hiver des tropiques: c'est un été de nos climats, avec ces +teintes chaudes et mûres qui manquent au plus beau printemps. J'ai parlé +du style et j'y reviendrai; il n'est point irréprochable; la sévérité du +goût ne s'alarme guère moins de certaines hardiesses que la gravité du +sujet. Encore l'auteur sait-il bien à quel point, l'excès étant admis, +il faut s'arrêter dans l'excès: ses néologismes sont le plus souvent +heureux; on pardonnerait, même à d'autres qu'à lui, les _effluences_, +les _retracements_, les _aplanissements du ciel_, les _clartés allenties +du soleil_, et jusqu'aux _susurrements de la sandale_; on aimera même, +je le parie, qu'il ait dit dans son avertissement: «Jadis j'ai pu +_m'imaginer_ l'histoire d'Amélie[557];» mais voyez-vous d'ici les +imitateurs? entendez-vous les néologismes baroques succédant aux +néologismes gracieux? M. de Chateaubriand a cru peut-être qu'il n'y +avait plus rien à ménager, et que, pour si peu, on ne crierait pas à la +barbarie. Aussi ne le ferons-nous pas. M. de Chateaubriand barbare! Ah! +soyons tous barbares comme lui. + + + + +DEUXIÈME ARTICLE [558] + + +Le livre de M. de Chateaubriand n'est pas un livre et ne veut pas être +jugé comme tel. C'est une brillante et vagabonde causerie du soir, entre +amis: l'auteur n'a-t-il pas le droit de voir dans ses lecteurs autant +d'anciens amis? La causerie même, surtout quand elle s'écrit, reconnaît +certaines règles, que l'incomparable causeur eût pu observer mieux; mais +je ne me sens pas le courage d'appliquer à cette causerie, par cela seul +qu'elle forme un volume, les règles de ce genre plus ou moins officiel +qu'on appelle un livre. À ce point de vue, où je ne veux point me +placer, il y aurait beaucoup à dire sur le décousu, la marche +entrecoupée et bondissante, les mille et mille boutades de ce style +irrégulier auquel M. de Chateaubriand ne nous avait pas encore +accoutumés. Je m'en tiens à mes précédentes observations, et je ne +cherche plus dans cette _Vie de Rancé_ que la vie même de Rancé. + +À travers la foule des personnages épisodiques, combien de fois +l'avons-nous perdu de vue! Le voilà sorti enfin de cette brillante +mêlée; voilà que la mémoire de l'auteur s'apaise; ces figures, évoquées +coup sur coup, se retirent l'une après l'autre; il se fait une solitude +autour de celui qui sera bientôt le héros de la solitude et autour de +l'auteur lui-même, que nous avons vu jusqu'à ce moment obéir à toutes +les rencontres et «voler à tout sujet.» Le charmant désordre, qui +pourtant, tout charmant qu'il est, finirait par fatiguer, a décidément +cessé; la Trappe, déjà en vue, recueille les pensées de l'auteur: le +style, avec tout le reste, va s'en ressentir. + +Au fait, le véritable intérêt de cette histoire date de ce moment. +Rancé, unique dans sa pénitence, est semblable à mille et mille autres +dans sa dissipation. Sa mondanité eut-elle peut-être un caractère +propre, original? Nous n'en savons rien. Connut-il les _belles +passions_? Voir mourir d'une mort affreuse et dans une impénitence +encore plus effroyable la complice de ses égarements, ne fut-il pas +suffisant, je ne dis pas à la conversion, mais au changement de Rancé? +Faut-il y joindre les regrets, les désespoirs d'un incurable amour? Pour +ma part, je ne le crois pas; mais en tout cas, les indices nécessaires +pour élever la passion de Rancé au-dessus des attachements vulgaires, +nous ont été refusés par son silence. M. de Chateaubriand est effrayé de +ce silence. «Cet empire, dit-il, d'un esprit sur lui-même fait peur. +Rancé ne dira rien, il emportera toute sa vie dans son tombeau. Il faut +trembler devant un tel homme[559].» Mais peut-être n'avait-il rien à +dire, rien du moins de ce qui se peut dire; peut-être aussi un mot de +Rancé, relatif à l'époque de ses égarements, donne la clef de ce +silence: «Tout ce que je lisais et entendais du péché ne servait, +dit-il, qu'à me rendre plus coupable[560].» Le récit de nos fautes est +un dangereux discours. La personnalité, au moins, y trouve beaucoup trop +son compte. Le silence absolu de Rancé, plus sublime à nos yeux +qu'effrayant, est tout à fait dans l'esprit de la pénitence, telle que +devait la concevoir et se la prescrire un caractère tel que le sien. Si +Rancé avait parlé, Rancé probablement n'eût pas été l'homme que nous +savons, le réformateur de la Trappe, et M. de Chateaubriand n'eût pas +raconté sa vie. + +M. de Chateaubriand insiste. + + «Ce qu'il y a d'inexplicable, dit-il, ce qui serait horrible _si ce + n'était admirable_, c'est la barrière infranchissable qu'il a + placée entre lui et ses lecteurs. Jamais un aveu; jamais il ne + parle de ce qu'il a fait, de ses erreurs, de son repentir. Il + arrive devant le public sans daigner lui apprendre ce qu'il est; la + créature ne vaut pas la peine qu'on s'explique devant elle: il + renferme en lui-même son histoire, qui lui retombe sur le + coeur[561].» + +Il n'y a pas dans le silence de Rancé le dédain que l'auteur suppose; se +confesser au public n'est pas de stricte obligation; il ne faut point +voir ici le péché qui se cache, mais la personnalité qui s'efface. Elle +peut se montrer d'une manière touchante: voyez saint Paul; elle peut se +voiler d'une manière sublime: voyez saint Jean. Rancé, écrivant, n'est +plus un homme, mais une voix: la voix, tout ensemble, de l'humanité et +de l'éternité. + +Ce qui me paraît plus regrettable que les confessions de Rancé, c'est +l'histoire des pensées qui le jetèrent si avant dans les voies de la +mortification. Mais, là-dessus, même silence, ou peu s'en faut. On croit +sentir dans les impressions qu'il remporta d'une chambre de mort, moins +de douleur encore que d'effroi. Le nom de Madame de Montbazon se mêle, +on nous l'assure, aux premiers cris de sa terreur; mais la terreur +domine. Ce «lac de feu» au milieu duquel il voit, dans une vision +terrible, «s'élever à demi-corps une femme dévorée par les +flammes[562],» ce qu'il dit lui-même des premiers temps de son réveil, +où il vit, «à la naissance du jour (du jour de la grâce probablement) le +monstre infernal avec lequel il avait vécu[563];» la «frayeur +prodigieuse» dont il dit qu'il fut saisi à cette terrible vue, et dont +il ne croit pas «qu'il revienne de sa vie[564],» tout cela laisse, à ce +qu'il me semble, peu de part à la tendresse humaine dans le changement +de vie de l'abbé de Rancé; le héros de roman, le personnage élégiaque, +échappe quoi que l'on fasse: il ne reste, et c'est tant mieux peut-être +pour lui et pour nous, que le pécheur consterné, s'efforçant d'anticiper +par des souffrances volontaires, et par une vie aussi pareille que +possible à la mort, sur la justice du Juge éternel. + +M. de Chateaubriand a grande envie de croire à la fameuse histoire de la +tête de mort; mais il y réussit à peine; encore moins parvient-il à nous +y faire croire. Outre la faiblesse des preuves, j'ose dire qu'avec cette +tête de Madame de Montbazon dans sa cellule, Rancé n'est plus le Rancé +que nous connaissons. Le fait, s'il était vrai, supposerait chez lui +quelque chose de romanesque et de tendre, que tout, dans sa vie de +pénitent et de réformateur, contredit hautement; eût-il voulu d'ailleurs +exproprier le tombeau, disputer à la mort quelque chose de ses droits, +et conserver la tête de sa maîtresse lorsqu'il se dépouillait de ses +lettres et de son portrait? Le personnage de Rancé manque-t-il pour cela +de poésie? Non assurément; rien de ce qui est grand n'en peut manquer; +mais c'est une autre poésie que celle des _Héroïdes_ de Colardeau. + +J'ai parlé de grandeur, et non de vérité. Le christianisme de Rancé ne +représente qu'un côté de la vérité; mais l'erreur, parce qu'elle est +toujours vraie en partie, est capable de grandeur. C'est sans doute, +comme le dit M. de Chateaubriand, mettre le cynisme dans la religion que +de commander, comme ce moine de la Trappe, que notre corps soit jeté à +la voirie, et ce furieux mépris de la matière est, en religion, un +malentendu également grossier et funeste. C'est donc mauvais, mais ce +n'est pas petit. Eh bien! ce moine résumait, sous une forme brutale, +horrible, toute la pensée et toute l'oeuvre de Rancé. C'est jusqu'au +suicide, exclusivement, qu'il a poussé la haine de la matière et de la +vie. Mourir est le premier et le dernier mot de sa philosophie +chrétienne. Je n'ai garde de m'en étonner. Ce qui m'étonne, ce que je ne +puis assez admirer, c'est que ce mot, aussi, n'ait pas été le premier et +le dernier de l'enseignement apostolique. Toutes les religions, toutes +les philosophies n'avaient su que maudire la matière ou la diviniser. Au +milieu de l'effroyable et universelle corruption des moeurs, l'ascétisme +outré semblait commandé à la religion nouvelle. Ne voulant pas chercher +ses moyens de succès dans l'extrême licence (le polythéisme d'ailleurs +ne lui laissait rien à faire dans ce genre), elle devait les chercher +dans l'extrême rigueur. Elle n'a fait ni l'un ni l'autre. Elle a osé, +d'un même coup, d'un même mot, dompter et réhabiliter la chair. Que +d'autres admirent uniquement la force du christianisme, c'est sa +modération qui me paraît miraculeuse; c'est sa modération qui me révèle +sa force et m'atteste sa divinité. Ce point de vue a peu occupé +l'apologétique: il le méritait pourtant, et il est grand temps qu'il +l'obtienne. + +Au reste, c'est dans l'emportement contraire à cette modération qu'il +faut chercher Rancé: il y est tout entier. Rien de plus simple, à partir +de là, que cette existence, cette pensée, cette oeuvre: + + «Rancé, dit M. de Chateaubriand, a beaucoup écrit; ce qui domine + chez lui est une haine passionnée de la vie... Il enseigne aux + hommes une brutalité de conduite à garder envers les hommes; nulle + pitié de leurs maux. Ne vous plaignez pas, vous êtes faits pour les + croix, vous y êtes attachés, vous n'en descendrez pas; allez à la + mort, tâchez seulement que votre patience vous fasse trouver + quelque grâce aux yeux de l'Éternel... Cette doctrine... n'est + attendrie que par quelques accents de miséricorde qui s'échappent + de la religion chrétienne. On sent comment Rancé vit mourir tant de + ses frères sans être ému, comment il regardait le moindre + soulagement offert aux souffrances comme une insigne faiblesse et + presque comme un crime. Un évêque avait écrit à Rancé sur une + abbesse qui avait besoin d'aller aux eaux; l'abbé lui répond: + + «Le mieux que nous puissions faire, quand nous voyons mourir les + autres, est de nous persuader qu'ils ont fait un pas qu'il nous + faut faire dans peu, qu'ils ont ouvert une porte qu'ils n'ont point + refermée. Les hommes partent de la main de Dieu, il les confie au + monde pour peu de moments; lorsque ces moments sont expirés, le + monde n'a plus droit de les retenir, il faut qu'il les rende. La + mort s'avance, et l'on touche à l'éternité dans tous les instants + de la vie. On vit pour mourir; le dessein de Dieu, lorsqu'il nous + donne la jouissance de la lumière, est de nous en priver. On ne + meurt qu'une fois, on ne répare point par une seconde vie les + égarements de la première: ce que l'on est à l'instant de la mort, + on l'est pour toujours.» + + «Dans toutes ces pensées, extraites de ses différentes oeuvres et + recueillies par Marsollier, on ne retrouve que des redites de la + même idée; c'est toujours dur, mais admirablement exprimé[565].» + +On comprend que Rancé, penchant par caractère où nous venons de voir +qu'il penchait, «n'ait vu point d'autre porte à laquelle il pût frapper +pour retourner à Dieu que celle du cloître[566];» c'est lui-même qui le +dit. Cette idée, d'ailleurs, était une des idées, et, si l'on en croit +M. de Chateaubriand, une des bénédictions de l'époque. La vivacité des +esprits, attisée par la Fronde, alla se dépenser dans l'armée et dans +les monastères; la gloire et la religion furent les dérivatifs de la +liberté: «À l'abri derrière ses guerriers et ses anachorètes, la France +respira[567].» Mais cette porte ou ce port de la vie cénobitique, Rancé +fut quelque temps avant de pouvoir y pénétrer. Il trouva d'abord, on +peut le croire aisément, l'obstacle au dedans de lui; plus tard, ce fut +chez ses amis, chez les directeurs mêmes de sa vie. Il faut lire dans +l'auteur ces délibérations et ces combats. Nous disons volontiers avec +lui: + + «Ces _endroits_ de nos anciennes moeurs reposent. On aime à assister + aux conversations de l'abbé de Rancé sur la légitimité des biens + qu'on peut ou qu'on ne peut pas retenir, sur ce qu'il est permis de + garder, sur ce qu'on est obligé de rendre, sur le compte de ses + richesses que l'on doit à Dieu. Ces scrupules de conscience étaient + alors les affaires principales; nous n'allons pas à la cheville du + pied de ces gens-là[568].» + +Je dis à mon tour: Ces _endroits_ du livre reposent, font du bien. On +aime à se rappeler encore celui-ci: + + «Le repentir vous isole de la société et n'est pas estimé à son + prix. Toutefois l'homme qui se repent est immense; mais qui + voudrait aujourd'hui être immense sans être vu[569]?» + +«En voulant se réduire à la pauvreté, Rancé, dit l'auteur, éprouvait les +difficultés qu'on rencontre à s'enrichir[570].» Il les surmonta. +Débarrassé de ses biens, il alla prendre possession de la pauvreté, en +prenant possession de la Trappe, dont il était, depuis son enfance, abbé +commendataire. La maison et la règle, tout n'était que débris; «les +moines eux-mêmes, dit l'auteur, n'étaient que des ruines de +religieux[571].» Hommes et choses, il fallait tout rebâtir. Tout fut +rebâti. De nouveaux moines vinrent de Perseigne à la Maison-Dieu; et +c'est alors seulement que Rancé, sortant de ses incertitudes, conçut le +dessein de devenir abbé régulier, d'abbé commendataire qu'il était. +C'était tout simplement mettre la vérité à la place de la fiction. +Croira-t-on qu'un tel dessein ait pu rencontrer des résistances? Louis +XIV avait ses raisons pour maintenir, autant que possible, les bénéfices +en commende: cette manière de se faire libéral du bien d'autrui +accommodait sans doute le grand roi. Au lieu de dire à Rancé: Soyez en +effet ce dont vous portez le nom, l'État, l'époux de l'Église, lui dit: +Ne soyez point ce que vous devez être; et l'on défendit comme un +principe le mépris de tous les principes. Il fut enfin permis à Rancé de +remplir son devoir, mais sans que cela pût tirer à conséquence, et il +fut réservé qu'après lui l'abbaye retournerait en commende. + +Après un roi qui ne veut pas qu'un abbé remplisse les devoirs de sa +charge, vient un pape qui s'oppose à la réforme d'un couvent. Entre la +_commune_ et l'_étroite_ observance, le pontife décide en faveur de la +première, et fait une règle du relâchement de la règle. Deux voyages de +Rancé à Rome «pour réclamer, dit l'auteur, non de l'argent, mais la +misère[572],» furent inutiles.» La fureur d'être pauvre et de +disparaître semblait à Rome les Petites-Maisons ouvertes[573].» C'était +peu d'être tout simplement éconduit, Rancé fut joué. «Pourvu d'une +bénédiction, il partit au mois d'avril, et il était accompagné du +jugement du pontife qui condamnait l'étroite observance[574].» Il se +trouva maître cependant, la suite le prouve, de régler la Maison-Dieu +selon l'esprit de ces mots énergiques dont il a fait le préambule des +constitutions de son abbaye: «Quiconque voudra y demeurer n'y doit +apporter que son âme: la chair n'a que faire là-dedans[575].» + +Le récit de ces deux séjours à Rome est à la fois un excellent morceau +d'histoire et un piquant tableau de moeurs. La poésie s'y mêle, en dépit +du héros, volontairement insensible aux souvenirs et aveugle aux +merveilles de l'antique métropole du monde. Rancé ne voit rien, mais son +historien regarde pour lui. L'écrivain, selon sa coutume, se fait une +place dans son livre: + + «Ô Rome, te voilà donc encore! Est-ce ta dernière apparition? + Malheur à l'âge pour qui la nature a perdu ses félicités! Des pays + enchantés où rien ne vous attend, sont arides: quelles aimables + ombres verrais-je dans les temps à venir? Fi! des nuages qui volent + sur une tête blanchie[576].» + +Au reste, que Rancé ne voie rien de la poésie de Rome, et qu'il n'en ait +point rapporté, nous voyons, nous, celle qu'il y a portée. Son +indifférence pour Rome, sa seule présence à Rome, ne sont-elles pas de +la poésie? Et l'auteur n'a-t-il pas quelque droit de s'écrier: «Il n'y a +peut-être rien de plus considérable dans l'histoire des chrétiens que +Rancé priant à la lumière des étoiles, appuyé contre les aqueducs, des +Césars, à la porte des catacombes[577]?» + +Si Rancé eût été un barbare, il eût été inutile de signaler son +indifférence. Mais Rancé était un très bel esprit. Son style n'est pas +seulement un des plus beaux du dix-septième siècle, c'est le style d'un +homme d'imagination. Qu'on lise, si l'on en veut la preuve, les passages +transcrits par M. de Chateaubriand, pages 193 à 199 de son livre, et que +nous voudrions bien transcrire à notre tour. Quand l'art se présenta à +Rancé sous le nom de religion, il n'eut garde de l'éconduire. «Dans +l'église de son monastère, il remplaça, et il eut tort, dit M. de +Chateaubriand, il remplaça par un beau groupe cette Vierge de peu de +prix qui, sur la cime des Alpes, rassérène les lieux battus des +tempêtes[578].» Rancé put renoncer à toutes les élégances de la vie; +convoqué à l'assemblée générale de son ordre, à Paris, il put «se rendre +au lieu de la réunion dans une charrette comme un mendiant; affectation, +dit M. de Chateaubriand, dont il ne put débarrasser sa vie[579];» mais +on ne se défait pas à volonté des élégances de l'esprit, autre luxe de +la vie; on ne se sépare pas plus aisément de celles des moeurs, et je ne +connais aucune chose plus agréable ni beaucoup d'aussi touchantes que la +parfaite distinction des manières dans une sainte grossièreté de +l'existence matérielle. Ce trait n'a point échappé à l'auteur: + + «L'abbé de Prières voulut parler à Rancé; celui-ci alla le trouver + à quatre lieues de Paris: le grand conspirateur de solitude le + charma; car l'abbé Le Bouthillier (Rancé) avait des bienséances + difficiles à distinguer de la véritable humilité: un éclair de la + vie passée de l'homme du monde plongeait dans les rudesses de la + Foi[580].» + +Quoi qu'il en soit, cette barbarie préméditée alla, chez l'abbé de +Rancé, aussi loin que la volonté pouvait la mener. On ne peut guère +s'empêcher d'être ce qu'on est; mais ce que l'on a fait pendant un +temps, on peut s'empêcher de le faire. Rancé, commentateur d'Anacréon à +douze ans, tête puissante à qui tous les travaux de l'intelligence +étaient un jeu, se défendit à lui-même et proscrivit dans sa communauté +toute culture de l'esprit. Il fit usage de tout ce qu'il avait +d'érudition pour prouver, contre Mabillon, que l'érudition ne convenait +pas aux moines. C'est un charmant épisode que l'histoire de cette +polémique de Rancé avec le bon et vénérable bénédictin, écrivant, pour +les jeunes moines de Saint-Maur, l'apologie des études qui ont tant +honoré leur communauté. Je ne sais qui des deux l'emporta dans la lutte; +Mabillon avait bien de la raison, Rancé bien de l'esprit; mais je crois +que le second avait, pour s'effrayer de la culture des lettres, quelques +motifs que le premier n'avait pas: le monde, qui n'eût repris Rancé par +aucun autre endroit, eût pu le reprendre par là, et je dirais, si je +l'osais, qu'il aimait trop les lettres pour les haïr médiocrement. +Voici, à deux pas de l'épisode, quelques mots bons à recueillir: + + «Il se laissa entraîner... à rassembler ces discours. Ainsi se + trouva formé peu à peu le traité qu'il intitula: _De la sainteté et + des devoirs de la vie monastique_... Une copie tomba entre les + mains de Bossuet, qui exigea que l'ouvrage fût rendu public. Rancé + avait jeté l'ouvrage au feu, et on en avait retiré des cahiers à + demi brûlés. Par une de ces lâchetés communes aux auteurs, Rancé + avait repris les débris de l'incendie, et les avait retouchés; une + de ces copies postflammes était parvenue à Bossuet[581].» + +Ah! si Rancé, dans toute la maturité de son christianisme, succomba +pourtant à l'une de ces _lâchetés_ communes aux auteurs, ou au commun +des auteurs, ne vous étonnez pas qu'il ait réduit ses moines aux plus +grossiers travaux; la gloire de l'esprit et du bien dire est un des plus +terribles démons. + +Je n'entre pas dans le détail des réformes consommées à la Trappe par +l'abbé de Rancé. On les connaît, et l'auteur est là pour les réciter à +merveille à qui ne les connaît pas. Bornons-nous à dire que tout, dans +le système de Rancé, revient à retrancher de la vie physique et +intellectuelle tout ce qu'on en peut retrancher sans la détruire. Ce +qu'il faisait comme abbé dans son couvent, il le faisait dans d'autres +communautés à titre de directeur ou de conseiller. Nous citerons ici une +de ces consultations, et pour elle-même et pour les réflexions dont +l'auteur l'accompagne: + + «L'abbesse d'une célèbre abbaye de Paris ayant lu l'ouvrage _De la + sainteté et des devoirs de la vie monastique_, ne voulut plus + consentir qu'on introduisît la musique dans son couvent: elle en + écrivit à Rancé; l'abbé répondit: «La musique ne convient point à + une règle aussi sainte et aussi pure que la vôtre; est-il possible + que vos soeurs soient si aveugles... qu'elles ne s'aperçoivent pas + qu'elles introduiraient un abus dont elles doivent avoir un entier + éloignement!» + + «Rancé était de l'avis des magistrats de Sparte: ils mirent à + l'amende Terpandre pour avoir ajouté deux cordes à sa lyre. Les + nonnes persistèrent; le monde rit de ces discordes qui pensèrent + renverser une grande communauté. Le ciel mit fin aux divisions, + comme Virgile nous apprend que l'on apaise le combat des abeilles: + un peu de poussière jetée en l'air fit cesser la mêlée. Il survint + aux religieuses qui voulaient chanter, des rhumes: elles + reconnurent que la main de Dieu s'appesantissait sur elles. Rancé, + du reste, avait raison: la musique tient le milieu entre la nature + matérielle et la nature intellectuelle; elle peut dépouiller + l'amour de son enveloppe terrestre ou donner un corps à l'ange: + selon les dispositions de celui qui les écoute, ses mélodies sont + des pensées ou des caresses[582].» + +Il n'y a pas de solitude pour la gloire. La réputation que Rancé s'était +faite par sa réforme et par ses nombreux écrits, le répandait dans le +monde et presque dans le siècle, tout cloîtré qu'il était. L'homme qui +écrit ne peut jamais dire: + + Sine me, liber, ibis in Urbem[583]. + +Il y accompagne toujours son livre, s'il ne l'y a précédé par la pensée. +Écrire pour le public, c'est déjà sortir de chez soi. On n'est pas libre +non plus, quand on porte le poids d'une certaine autorité, de rester +neutre dans les questions qui s'agitent. Il s'en éleva, du temps de +Rancé, où chacun dut voter. Le parti dominant, quand il se sent très +fort ou très menacé, ne se contente pas du silence. Rancé dut s'excuser +de n'avoir pas parlé contre les jansénistes; qui ne les attaquait pas +les aimait, et Rancé, en effet, se sentait du goût pour eux. Il se +renfermait d'ailleurs, à leur égard, dans un système de tolérance auquel +Bossuet le fit renoncer. Il faut voir, dans quelques belles pages, +recueillies par M. de Chateaubriand, comment il se défendait de les +juger et se justifiait de n'avoir point, ni le premier, ni le dernier, +jeté la pierre contre eux. Il finit pourtant par la jeter à son tour. + +On peut, avec tout cela, observer le voeu de pauvreté, mortifier sa +chair, mais tout cela rompt la clôture. À l'époque singulière dont nous +parlons, les couvents étaient dans le monde. La religion était affaire +d'État plus que toute autre chose, et la clôture souvent, au lieu de +vous cacher, vous mettait en vue. Que n'était-ce point de la Trappe et +de son nouveau fondateur? «Le monde, dit l'historien de Rancé, accourait +à la Trappe; la cour, pour voir le vieil homme converti, pour en rire ou +pour l'admirer; les savants, pour causer avec le savant; les prêtres, +pour s'instruire aux leçons de la pénitence[584].» Je ne répéterai pas +tous les noms que je trouve cités; celui d'un M. Thiers, personnage +érudit et plaisant, «qui se moquait de tout, même lorsqu'il était +sérieux, et dont le choix eût été bientôt fait si on lui eût proposé +d'être Rabelais ou roi de France[585],» importe assez peu ici, quoiqu'il +ait écrit la _Sauce Robert_ et l'_Histoire des perruques_. Mais on +n'oubliera pas que la Trappe fut un lieu de pèlerinage pour deux +majestés, l'une debout, l'autre tombée, Bossuet et Jacques II. +Saint-Simon, qui, si j'ai bonne mémoire, hâtait la conclusion d'une +affaire d'honneur, c'est-à-dire se dépêchait de se battre pour aller +s'édifier auprès de son illustre ami M. de la Trappe, n'est pas un des +hôtes les moins mémorables de ce château-fort de la pénitence. +L'extravagant et ingénieux Santeuil passe, sous la conduite de l'auteur, +à peu de distance du monastère. Une seconde galerie de portraits fait +pendant à celle par laquelle s'ouvre le volume; mais cette fois la +figure de Rancé domine. On est bien aise d'apprendre que cette solitude +incessamment violée, ce silence devenu une rumeur, une clameur, +l'affligent et l'effrayent. + + «Les hommes, dit-il, ne se lasseront-ils jamais de parler de moi? + Ce serait une chose bien douce d'être tellement dans l'oubli que + l'on ne vécût plus que dans la mémoire de ses amis,»--«cris de + tendresse, dit l'auteur, qui rarement échappent à l'âme fermée de + Rancé[586].» + +Quand il meurt, accablé de travail plutôt que _vaincu du temps_, on +éprouve un double soulagement, car il y a une double délivrance: la mort +l'affranchit à la fois du monde et de la solitude. + +L'auteur, lui, n'est pas soulagé. Son esprit oscille, d'une ligne à +l'autre, entre l'admiration et la pitié: il y a dans cette destinée de +main d'homme quelque chose qui l'embarrasse: + + «Rancé habita trente-quatre ans le désert, ne fut rien, ne voulut + rien être, ne se relâcha pas un moment du châtiment qu'il + s'infligeait. Après cela put-il se débarrasser entièrement de sa + nature? ne se retrouvait-il pas à chaque instant comme Dieu l'avait + fait? Son parti pris contre ses faiblesses a fait sa grandeur; il + avait composé de toutes ses faiblesses punies un faisceau de + vertus[587]...» + +Et plus loin: + + «Cette vie ne satisfait pas, il y manque le printemps: l'aubépine a + été brisée lorsque ses bouquets commençaient à paraître. Rancé + s'était proposé de courir le monde pour chercher des aventures. + Qu'eût-il trouvé[588]?...» + + «Les hommes qui ont vieilli dans le désordre pensent que, quand + l'heure sera venue, ils pourront facilement _renvoyer de jeunes + grâces à leur destinée_ comme on renvoie des esclaves. C'est une + erreur; on ne se dégage pas à volonté des songes; on se débat + douloureusement contre un chaos où le ciel et l'enfer, la haine et + l'amour, l'indifférence et la passion se mêlent dans une confusion + effroyable. Vieux voyageur alors, assis sur la borne du chemin, + Rancé eût compté les étoiles en ne se fiant à aucune, attendant + l'aurore qui ne lui eût apporté que l'ennui du coeur et la disgrâce + des années. Aujourd'hui il n'y a plus rien de possible, car les + chimères d'une existence active sont aussi démontrées que les + chimères d'une existence désoccupée... Pour un homme comme Rancé, + il n'y avait que le froc; le froc reçoit les confidences et les + garde; l'orgueil des années défend ensuite de trahir le secret, et + la tombe le continue[589].» + +Il y aurait bien des réflexions à faire sur ce peu de lignes. Que de +vérités! que d'erreurs! Ne dirait-on pas que l'auteur aussi «se débat +douloureusement contre un chaos?» Ce livre est bien de notre temps, car +il ne conclut pas. Il est bien d'une époque où, comme il le dit +lui-même, «l'esprit humain n'a plus la force de se tenir debout[590].» +Pourtant un instinct élevé, ou plutôt une lumière plus élevée que tous +les instincts, dicte à l'écrivain quelques jugements fermes, hardis, +dignes d'un autre âge. Il y a de l'indépendance, et mieux que de +l'indépendance, dans ce remarquable passage: + + «Qu'un homme soit rédimé au prix des plus grands malheurs, son + rachat vaut mieux que tous ces malheurs; qu'une révolution renverse + un État ou en change la face, vous croyez qu'il s'agit des + destinées du monde? Pas du tout: c'est un particulier, et peut-être + le particulier le plus obscur, que Dieu a voulu sauver: tel est le + prix d'une âme chrétienne[591].» + +Comment l'homme qui a écrit ces lignes a-t-il pu nous parler ensuite du +froc qui reçoit les confidences, et de l'orgueil qui les garde[592]? + +Nous croyons que, dans sa manière de comprendre la religion et la vie, +Rancé erra grandement, et nous ne prétendons pas le justifier en +ajoutant qu'il erra avec toute une église, avec un siècle tout entier; +mais nous aimons un esprit «qui avait la force de se tenir debout.» Nous +lui envions sa décision, sa conséquence et sa foi. Un mot de Rancé, cité +deux fois dans ce livre, nous a vivement frappé et s'enfonce dans notre +mémoire: + + «La Trappe durera ce qu'elle doit durer. Si, dans les âges + supérieurs, on s'était conduit par cette considération qu'il n'y a + rien qui ne soit sujet à la décadence, où en serait aujourd'hui le + champ de Jésus-Christ[593]?» + +Tout l'homme ne se révèle-t-il pas à vous dans cette seule phrase? N'y +a-t-il pas là toute une philosophie? Ce n'est pas assurément celle de +notre temps. Qui ne calcule en effet sur la décadence? Qui ose dire: «La +Trappe durera ce qu'elle doit durer?» Qui, d'un coeur tranquille, oppose +la liberté à la nécessité? Qui va en avant, les yeux fermés, sur la foi +de Dieu et des principes? Mais laissons ces questions, et revenons au +livre de M. de Chateaubriand. + +L'histoire de Rancé est l'histoire d'un moine, d'un moine dont +l'impitoyable logique a poussé l'idée claustrale à ses dernières +conséquences. Ne fut-il rien de plus? Ses écrits (nous avons la +confusion de dire que nous ne les connaissons pas) ne renferment-ils que +cela? Nous avons peine à le croire, et nous voudrions les voir analysés. +Rancé, nous l'espérons, y gagnerait. Il est déjà bien grand dans sa +biographie, grand de caractère et d'esprit, et présentant, jusque dans +les erreurs de son zèle, un type suprême de cette loi de justice et de +ce besoin d'expiation, qui, sous les formes les plus diverses, se +manifeste ou se trahit chez les hommes les plus divers. Tout le monde +remerciera M. de Chateaubriand de l'obéissance pieuse qui lui a fait +ajouter quelques pages admirables à toutes les admirables pages que nous +lui devons déjà; tout le monde se sentira triste de la tristesse dont +cet ouvrage est pénétré, tristesse sans larmes, désenchantement amer, +qui ne daigne demander à la terre ni consolation ni pitié, mais qui, +nous aimons à le croire, a su les chercher ailleurs. Tout le monde +enfin, bon nombre de lecteurs du moins, regretteront que l'auteur n'ait +pas donné à son ouvrage le mérite de l'unité de ton. Il l'eût facilement +obtenu en imposant une règle à la richesse de sa mémoire, en évitant ou +en ne cherchant pas certains rapprochements. Le talent a plus de charges +que d'immunités; toutes les pensées, tous les sujets, ne sont pas +également dignes d'une plume éloquente; les grâces de la parole sont +pudiques et fières; elles craignent les mésalliances; et quand je +rencontre dans cette _Vie de Rancé_, certains traits, certaines +anecdotes, je ne puis m'empêcher de dire, avec un anachorète cité par +l'auteur lui-même: «Ce n'est pas pour cela que les abeilles volent le +long des ruisseaux pour ramasser un miel si doux.» + +Il est impossible de le taire; cette vie de Rancé n'est pas celle que +nous attendions et celle dont, par avance, nous nous étions réjouis. +Nous ne demandions pas à l'écrivain un nouveau chef-d'oeuvre; nous +demandions au vieillard quelques-unes de ces paroles qui ne sont pas +encore du ciel, mais qui ne sont plus de la terre: ce sujet, que nous +avions cru de son choix, les faisait espérer; il nous les devait. Il y a +des paroles sérieuses dans ce livre, mais ce livre n'est pas sérieux, et +ce n'est pas pour les lecteurs seulement que nous en avons du regret. Un +sceau peut-être est posé pour jamais sur ces lèvres d'or; s'il en est +ainsi, à la bonne heure; à défaut des paroles que nous n'entendrons +plus, puisse le silence être béni! + + + + +V + +Vie de Rancé. + +Deuxième édition, revue, corrigée et augmentée. + +1 vol. in-8°. Paris, 1844[594]. + + +Le soin que nous avons pris de collationner d'un bout à l'autre les deux +éditions de la _Vie de Rancé_ nous a donné la preuve de l'attention +accordée par l'illustre auteur aux voeux de la critique. On ne pouvait +entrer plus franchement ni davantage abonder dans le sens de la +principale observation à laquelle a donné lieu la _Vie de Rancé_. +Déférence respectable et touchante! Il est peut-être encore plus beau de +se réformer ainsi que de n'avoir pas eu à se réformer. «Cette envie, +pour nous servir ici des expressions d'un héros, ne prend guère aux +victorieux et aux barbes grises;» mais elle est naturelle à un noble +esprit. + +Des pages entières de la première édition ont disparu dans la seconde; +mais de plus belles, de meilleures en ont pris la place: _feliciores +inserit_. De ce nombre sont celles sur le P. de Chaumont, missionnaire +qui emportait au bout de l'univers une lettre de l'abbé de la Trappe, +comme une relique assez puissante pour conjurer les tempêtes. Comment +ces images n'auraient-elles pas entraîné encore une fois sur les plaines +de l'Océan et vers le pays du soleil l'antique pèlerin de la Syrie, +l'aventureux compagnon des courses désolées de René? Tout un vol de +souvenirs et de rêves s'échappe avec une harmonieuse confusion du sein +de cette imagination toujours jeune et toujours émue, de même qu'au +lever du jour mille oiseaux à l'aile dorée s'envolent du milieu d'une +feuillée murmurante: + + «Ainsi les mers et les naufrages entrent à la Trappe, comme le + siècle de Louis XIV y était entré par des bois où l'on entend à + peine un son. La manière dont les hommes de ce temps voyaient le + monde ne ressemblait pas à celle dont nous l'apercevons + aujourd'hui. Il ne s'agissait jamais pour ces hommes d'eux-mêmes; + c'était toujours de Dieu qu'ils parlaient. Ces souvenirs que Rancé + envoyait aux océans par un missionnaire se rattachaient à son + _arrière-vie_, lorsqu'il avait songé à cacher ses blessures parmi + les pasteurs de l'Himalaya. Tous les rivages sont bons pour + pleurer. Il aurait vu, s'il avait suivi ses premiers desseins, ces + rizières abandonnées quand l'homme qui les sema est passé depuis + longtemps; il aurait suivi des yeux ces aras blancs qui se reposent + sur les manguiers du tombeau de Tadjmahal; il aurait retrouvé tout + ce qu'il eût aimé dans son jeune âge, la gloire des palmiers, leur + feuillage et leurs fruits; il se serait associé à cet Indien qui + appelle ses parents morts aux bouches du Gange, et dont on entend + la nuit les chants tributaires qu'accompagnent les vagues de la mer + Pacifique[595].» + +Quels tableaux vis-à-vis des noirs ombrages de la Maison-Dieu! +Versailles à peine est plus différent. + +Laissons au lecteur le plaisir de chercher lui-même dans l'ouvrage et de +découvrir jusque dans les moindres interstices des jeunes pousses d'une +verdure si vive. Bornons-nous à remarquer encore que la _Vie de Rancé_, +qui forme aujourd'hui quatre livres au lieu de trois, paraît mieux +divisée, et qu'en plusieurs endroits la matière est distribuée avec plus +de soin. Le caractère général du style est demeuré le même; à certains +égards nos remarques subsistent: nous n'y reviendrons pas; il nous plaît +mieux de dire qu'une seconde lecture nous a rendus attentifs à des +beautés qui, la première fois, nous avaient presque échappé. Ce sont de +belles pages que celles qui retracent les derniers moments de Rancé; +l'auteur savait bien que la simplicité est l'ornement de la grandeur; et +quand il a mêlé ses pensées au récit de cette scène auguste, elles ont +été dignes du sujet. On peut avoir des doutes sur cette phrase +assurément bien hardie: «Il n'y avait personne pour porter la main sur +le coeur de ce christ;» mais qui n'aimerait la réflexion suivante: + + «Cette famille de la religion autour de Rancé avait la tendresse de + la famille naturelle et quelque chose de plus; l'enfant qu'elle + allait perdre était l'enfant qu'elle allait retrouver; elle + ignorait ce désespoir qui finit par s'éteindre devant + l'irréparabilité de la perte. La foi empêche l'amitié de mourir: + chacun en pleurant aspire au bonheur du chrétien appelé; on voit + éclater autour du juste une pieuse jalousie, laquelle a l'ardeur de + l'envie, sans en avoir le tourment[596].» + +[1: Ces matériaux sont 1° pour le _cours_ une _autographie_ préparée et +revue par Vinet, 2° pour les articles, le journal où ceux-ci ont paru: +_Le Semeur_. Nous avons pu utiliser pour cette édition l'exemplaire du +cours autographié qui appartenait à Vinet, et qui est aujourd'hui à la +bibliothèque de la Faculté de théologie de l'Église libre du canton de +Vaud.] + +[2: Voir plus loin le 2e article dans "Chateaubriand--Études historiques +et littéraires". Nous avons aussi complété un court article de Vinet sur +la deuxième édition de _Rancé_. Il en sera question plus loin.] + +[3: Il avait été «installé» en même temps que Sainte-Beuve, qui +professa, comme on sait, une année à Lausanne. Il y donna son _Port +Royal_.] + +[4: Rambert: _Alexandre Vinet_. 3e édition Tome II, 194.] + +[5: Henri Lutteroth, directeur du _Semeur_.] + +[6: Inédit.] + +[7: On sait que Vinet notait sur un _agenda_ toutes ses occupations de +la journée. Il y notait aussi parfois ses réflexions sur divers sujets.] + +[8: Il s'agit des exercices homilétiques, dirigés par le professeur.] + +[9: Théophile Passavant, ancien pasteur, à Bâle.] + +[10: _Lettres de Vinet_, II, 228.] + +[11: Auguste Jaquet, conseiller d'État du canton de Vaud.] + +[12: Inédit.] + +[13: Vinet était absent ce jour-là; il était au Châtelard, sur Clarens, +depuis le 4 avril; il rentra à Lausanne le 16.] + +[14: Mme Juste Olivier, femme du poète.] + +[15: Libraire à Paris.] + +[16: Alexis Forel, membre du Grand Conseil du canton de Vaud.] + +[17: Inédit.] + +[18: Inédit.] + +[19: Inédit.] + +[20: Inédit.] + +[21: _Alexandre Vinet_. 3e édition. Tome II, 210.] + +[22: Samuel Chappuis, professeur à la faculté de théologie de l'académie +de Lausanne.] + +[23: Rambert, _ouv. cité_, II, 211.] + +[24: Cité par Rambert, _ouv. cité_, II, 211.] + +[25: _Revue Suisse_, VII, 133.] + +[26: Adèle, née Vernet, veuve du baron Auguste de Staël, qui était fils +de Mme de Staël.] + +[27: _Lettres de Vinet_, II, 224.] + +[28: _Ibid_, II, 236.] + +[29: Il s'agit d'un cours sur les poètes. Nous en reparlerons.] + +[30: Inédit.] + +[31: Voir plus vers la fin du "Chapitre premier--L'Essai sur les +révolutions", un passage sur la mélancolie de Chateaubriand qui n'est +pas très clair.] + +[32: Sainte-Beuve: «À partir de 1811, en regardant au fond de la pensée +de Madame de Staël nous y découvrirons par degrés le recueillement que +la religion procure, la douleur qui mûrit, la force qui se contient, et +cette âme jusque-là violente comme un Océan, soumise aussi comme lui, et +rentrant avec effort et mérite dans ses bornes. Nous verrons enfin, au +bout de cette route triomphale, comme au bout des plus humblement +pieuses... nous verrons une croix...» _Portraits de femmes_. (L'article +est de mai 1835.)] + +[33: Rambert, _ouv. cité_, I, 264.] + +[34: Charles Scholl, pasteur à Lausanne.] + +[35: Rambert, _ouv. cité_, I, 264.] + +[35: _Ibid_, I, 329.] + +[36: 27 octobre 1836.--_Lettres de Vinet_, I, 462.] + +[37: 5 novembre 1836.--_Lettres de Vinet_, I, 464 et suiv.] + +[38: Quelques jours auparavant, Vinet avait fait passer dans le _Semeur_ +du 2 novembre 1836 (Tome V, page 352) le petit article suivant: + +_«À Monsieur le Rédacteur du «Semeur»,_ + +»Le terme de _vérité païenne_ dont j'ai fait usage en rendant compte de +quelques-unes des idées de l'_Essai_ de M. de Chateaubriand _sur la +littérature anglaise_, a pu être pris par quelques personnes dans un +sens bien éloigné de mon intention. J'appelle _vérité païenne_ ce que +l'homme peut mettre de vérité dans ses pensées et dans ses écrits sans +le secours du christianisme, ce que la nature enseigne à l'humanité, et +la méditation aux Socrate et aux Platon. En tous cas cette vérité c'est +la vérité; il n'y en a pas deux, l'une vraie et l'autre fausse; et il ne +saurait y avoir d'opposition entre elles non plus qu'entre le soleil et +l'aurore. Seulement la vérité païenne est bornée; à une certaine +distance de son foyer ses rayons pâlissent et meurent. J'ai regretté que +l'auteur de _l'Essai_ appliquât cette lumière trop courte à des +questions dont une autre lumière (la lumière de la Parole divine) peut +seule éclairer les profondeurs. Mais en parlant d'une vérité _païenne_, +je n'ai garde de transporter cette épithète à l'auteur lui-même; je le +crois catholique sincère, fort éloigné de toute intention païenne, et +prêt à toutes sortes de sacrifices pour le culte que son génie a protégé +dans les mauvais jours.--Je donne cette explication dans mon propre +intérêt, afin qu'un mot mal compris ne fasse pas mal comprendre mon +intention, pleine de respect, et j'oserai ajouter d'affection. + +»Agréez, etc...» + +J'ai pensé qu'il était utile de reproduire cette page de Vinet, sinon +dans le corps du volume, du moins dans la préface. Je dois ajouter que +c'est M. Philippe Bridel qui me l'a signalée, et je profite de cette +occasion pour ajouter que c'est également à l'inépuisable et prévenante +obligeance de M. Philippe Bridel que je dois de connaître la plupart des +documents que j'ai utilisés dans cette préface.] + +[39: Inédit.] + +[40: _Lettres de Vinet_, II, 240 (texte rétabli d'après une meilleure +copie). Cette lettre est du 16 et non du 10 juin 1844.] + +[41: Il y a peut-être quelque exagération dans tout ceci. Je doute fort +de la «simplicité» de Chateaubriand. J'en doute d'autant plus que j'ai +sous les yeux une lettre de Chateaubriand à son éditeur, que le _Journal +de Genève_ vient de reproduire, et qui montre bien que l'auteur de Rancé +n'était pas si «simple» que cela. La voici: + +«Nous voilà en vente, mon cher Monsieur, et jusqu'à présent l'_affaire_ +se présente bien. Si vous n'avez pas trop tiré, il y aurait de +l'avantage à pouvoir faire, le plus tôt possible, une seconde édition. +Je suis à même de faire entrer dans cette seconde édition des morceaux +que j'avais retirés de la première et qui font des vides assez +remarquables pour les hommes accoutumés à lire. Veuillez donc me dire où +vous en êtes, et s'il serait bon d'annoncer bientôt une seconde édition. +Si la première n'a pas été _tirée à un trop grand nombre_, on pourrait +arrêter le tirage et annoncer une seconde édition à laquelle j'ai une +douzaine de pages à ajouter. Un mot de réponse à tout cela, s'il vous +plaît. Vous savez l'ancien adage: _Il faut battre le fer pendant qu'il +est chaud_. On dit chez vous qu'on ne sait pas encore quand vous +revenez, mais j'ai toujours grande envie de vous voir. + +»À vous, à vous. + +»CHATEAUBRIAND.» + +Cette lettre adressée par Chateaubriand à l'éditeur Delloye au sujet de +l'apparition de la Vie de Rancé est datée de Paris, 9 mai 1844.] + +[42: Inédit.] + +[43: Ami Bost, pasteur, né à Genève.] + +[44: Un autre article sur Chateaubriand (_Des derniers écrits politiques +de M. de Chateaubriand_) qui a paru dans le _Semeur_, du 23 janvier +1833, et qu'on serait aussi tenté d'attribuer à Vinet,--mais moins,--est +de Guillaume de Félice, pasteur à Bolbec, plus tard professeur à la +Faculté de théologie de Montauban.] + +[45: M. Lutteroth à M. Ch. Secrétan.] + +[46: M. Monnard, professeur ordinaire de littérature française à +l'Académie de Lausanne, absent pendant le semestre d'hiver 1844, et dont +M. Vinet s'était chargé de continuer le cours.] + +[47: Passage supprimé dans les deux éditions antérieures. Voir la +Préface.] + +[48: _De l'Influence des Passions_, section III, chapitre IV, _De la +Bienfaisance_.] + +[49: Passage supprimé dans les deux éditions antérieures. Voir la +Préface.] + +[50: _Lettres sur les écrits et le caractère de J.-J. Rousseau_. Lettre +III.] + +[51: _Delphine_, Ve partie, lettre XVII.] + +[52: _Introduction aux manuscrits de M. Necker_.] + +[53: _Ibid_.] + +[54: Passage supprimé dans les deux éditions antérieures. Voir Préface.] + +[55: Mot supprimé dans les éditions antérieures.] + +[56: Passage supprimé dans les éditions antérieures. Voir Préface.] + +[57: _De l'Allemagne_, IIIe partie, chap. XIX. Le titre de ce chapitre +est: _De l'amour dans le mariage_.] + +[58: _Lettres sur les écrits et sur le caractère de J.-J. Rousseau_. +Lettre VI.] + +[59: Mot supprimé dans les éditions antérieures.] + +[60: _Introduction aux manuscrits de M. Necker._] + +[61: _De la Littérature_, IIe partie, chap. IV.] + +[62: _Lettres sur les écrits et le caractère de J.-J. Rousseau_. Lettre +IV.] + +[63: Préface de _Mirza_.] + +[64: Sur ce passage voir la Préface du présent volume.] + +[65: _Mélanges de littérature et de politique._] + +[66: _Lettres sur les écrits et le caractère de J.-J. Rousseau_. Lettre +Ire.] + +[67: Lettre II.] + +[68: Ire Partie, chap. Ier.] + +[69: _Ibid_.] + +[70: IIe Partie, chap. II] + +[71: Les passages entre crochets ont été supprimés dans les éditions +antérieures. Voir Préface.] + +[72: Introduction.] + +[73: Section III, chap. Ier] + +[74: Introduction.] + +[75: Section III, chap. IV.] + +[76: Section Ire, chap. III, vers la fin.] + +[77: Section Ire, chap. VII.] + +[78: Section Ire, chap. VIII.] + +[79: Conclusion.] + +[80: _Ibid_.] + +[81: Section II, chap. II.] + +[82: Section II, chap. IV.] + +[83: Section III, chap. II.] + +[84: Conclusion, dernier paragraphe.] + +[85: Section II, chap. III.] + +[86: Section Ire, chap. IV.] + +[87: Section Ire, chap. VIII.] + +[88: Section III.] + +[89: Vinet se cite ici lui-même. Voir _Semeur_, tome V, page 260.] + +[90: IIe Partie, chap. V.] + +[91: _Ibid_.] + +[92: IIe Partie, chap. Ier.] + +[93: _Ibid_.] + +[94: IIe Partie, conclusion.] + +[95: _Ibid_.] + +[96: IIe Partie, chap. 1er.] + +[97: Discours préliminaire.] + +[98: Ire Partie, chap. I.] + +[99: Section Ire, chap. Ier.] + +[100: _Essai sur les Révolutions_, Ire partie, chap. XIV. Édition des +OEuvres complètes. Tome Ier, page 89, note _a_ (1826). Voici la même +affirmation dans le texte de 1797: «Le vice et la vertu, d'après +l'histoire, paraissent une somme donnée qui n'augmente ni ne diminue; +les sciences, au contraire, des inconnues qui se dégagent sans cesse. +Que devient le système de perfection?» IIe Partie, chap. LVI.] + +[101: Les éditions antérieures et le manuscrit de Vinet portent +_invisiblement_. La correction _visiblement_ s'impose.] + +[102: Ire Partie, chap. XI.] + +[103: Ire Partie, chap. X.] + +[104: Ire Partie, chap. XI.] + +[105: IIe Partie, chap. V.] + +[106: Ire Partie, chap. XV.] + +[107: Ire Partie, chap. XI.] + +[108: Ire Partie, chap. VII.] + +[109: IIe Partie, chap. Ier.] + +[110: IIe Partie, chap. V.] + +[111: _Ibid_.] + +[112: _Ibid_.] + +[113: _Ibid_.] + +[114: _Ibid_.] + +[115: IIe Partie, chap. VIII.] + +[116: _Ibid_.] + +[117: _Ibid_.] + +[118: IIe Partie, chap. VI.] + +[119: IIe Partie, chap. IX.] + +[120: _Semeur_, tome V, page 260.] + +[121: _Lettre à M. de Fontanes, sur la deuxième édition de l'ouvrage de +Madame de Staël_. (OEuvres complètes de Chateaubriand, tome XIV.)] + +[122: Articles insérés dans le _Mercure de France_ en 1800, et +réimprimés dans les _OEuvres de M. de Fontanes_, tome II.] + +[123: IIe partie, chap. IX. Conclusion.] + +[124: _Tableau de la Littérature au dix-huitième siècle_. LXe Leçon. +(Tome IV, page 382.)] + +[125: M. Quinet, parlant d'_Ahasvérus_. Il a dit: _et de mon désespoir_. +(_Ed. antér._)] + +[126: Tableau de la Littérature française, chap. VI.] + +[127: Ire Partie, lettre XXX.] + +[128: IIe Partie, lettre XXVII.] + +[129: + Le malheur de Rufin a dessillé mes yeux; + Son châtiment absout les dieux. +] + +[130: IIe Partie, lettre XLII.] + +[131: Ire Partie, lettre XXX.] + +[132: Dernier paragraphe.] + +[133: La Fontaine.] + +[134: IIIe Partie, lettre XLIX.] + +[135: IIIe Partie, lettres VII, Ire et XXIX.] + +[136: IIIe Partie, lettre XIV.] + +[137: Ire Partie, lettre X.] + +[138: Ire Partie, lettre XVI.] + +[139: Annales littéraires, tome III, pages 166-169.] + +[140: _Andromaque_. Acte IV, scène V.] + +[141: Livre Ier, chap. Ier.] + +[142: _Andromaque_. Acte V, scène III.] + +[143: Livre II, chap. Ier et IV.] + +[144: Livre XIII, chap. IV.] + +[145: _Ibid_.] + +[146: _Deuxième Épître aux Corinthiens_, chap. XII, v. 15.] + +[147: Livre II, chap. Ier.] + +[148: Livre II, chap. II.] + +[149: Livre II, chap. III.] + +[150: _Ibid_.] + +[151: _Ibid_.] + +[152: Livre XIII, chap. IV.] + +[153: Livre Ier, chap. V.] + +[154: Livre Ier, chap. II.] + +[155: Livre V, chap. Ier.] + +[156: OEuvres complètes, tome VII. _Voyage en Italie_. Lettre à M. de +Fontanes. (Rome, le 10 janvier 1804.)] + +[157: Voyez Livre IV, chap. IV, à la fin, où cette opposition éclate +d'une manière dramatique:«L'éloquence de Corinne excitait l'admiration +d'Oswald, sans le convaincre; il cherchait partout un sentiment moral, +et toute la magie des arts ne pouvait jamais lui suffire. Alors Corinne +se rappela que, dans cette même arène, les chrétiens persécutés étaient +morts victimes de leur persévérance; et montrant à lord Nelvil les +autels élevés en l'honneur de leurs cendres, et cette route de la croix +que suivent les pénitents, au pied des plus magnifiques débris de la +grandeur mondaine, elle lui demanda si cette poussière des martyrs ne +disait rien à son coeur.--Oui, s'écria-t-il, j'admire profondément cette +puissance de l'âme et de la volonté contre les douleurs et la mort: un +sacrifice, quel qu'il soit, est plus beau, plus difficile, que tous les +élans de l'âme et de la pensée. L'imagination exaltée peut produire les +miracles du génie; mais ce n'est qu'en se dévouant à son opinion, ou à +ses sentiments, qu'on est vraiment vertueux: c'est alors seulement +qu'une puissance céleste subjugue en nous l'homme mortel.--Ces paroles +nobles et pures troublèrent cependant Corinne; elle regarda lord Nelvil, +puis elle baissa les yeux; et bien qu'en ce moment il prît sa main et la +serrât contre son coeur, elle frémit de l'idée qu'un tel homme pouvait +immoler les autres et lui-même au culte des opinions, des principes, ou +des devoirs dont il aurait fait choix.»] + +[158: Livre XV, chap. Ier, vers la fin.] + +[159: Buffon.] + +[160: Livre X, chap. V.] + +[161: _OEuvres complètes de Madame de Staël._ Tome XVII, pages 4, 5 et +7.] + +[162: _Mélanges de littérature et de politique_, par Benjamin Constant. +Pages 171-172.] + +[163: Ire Partie, chap. II.] + +[164: IIe Partie, chap. II.] + +[165: Ire Partie, chap. IV.] + +[166: IIIe Partie, chap. XI.] + +[167: Saint-Lambert.] + +[168: Ire Partie, chap. II.] + +[171: Ire Partie, chap. II. Madame de Staël ajoute en note: «Je n'ai pas +besoin de dire que c'était l'Angleterre que je voulais désigner par ces +paroles.»] + +[170: Ire Partie, chap. IV.] + +[171: Ire Partie, chap. VI.] + +[172: Ire Partie, chap. IX.] + +[173: _Ibid_.] + +[174: IIe Partie, chap. II.] + +[175: IIe Partie, chap. IX.] + +[176: IIe Partie, chap. XII.] + +[177: IIIe Partie, chap. IX.] + +[178: IIIe Partie, chap. VIII.] + +[179: IIIe Partie, chap. XI.] + +[180: Ire Partie, chap. Ier.] + +[181: IIIe Partie, chap. VI.] + +[182: IIe Partie, chap. VII.] + +[183: IIIe Partie, chap. IV.] + +[184: _Ibid_.] + +[185: «La philosophie matérialiste livrait l'entendement humain à +l'empire des objets extérieurs, la morale à l'intérêt personnel, et +réduisait le beau à n'être que l'agréable. Kant voulut rétablir les +vérités primitives et l'activité spontanée dans l'âme, la conscience +dans la morale, et l'idéal dans les arts.» (IIIe Partie, chap. VI.)] + +[186: IIIe Partie, chap. Ier] + +[187: + Sous le feuillage épais se cache un rameau d'or, + Dans cette obscurité cherchez, cherchez encor, + Et cueillez hardiment. + + (_Énéide_, liv. VI.) +] + +[189: IVe Partie, chap. XI.] + +[190: Observations générales.] + +[191: _Notice sur la vie et les écrits de Madame Necker de Saussure_, en +tête de l'édition in-12 de l'_Éducation progressive_, publiée par M. +Paulin. Paris, 1844, page XI.] + +[192: Vauvenargues.] + +[193: IIe Partie, chap. XXVIII.] + +[194: IIIe Partie, chap. XIV.] + +[195: IIIe Partie, chap. III.] + +[196: _Ibid_.] + +[197: IIIe Partie, chap. XVI.] + +[198: _Ibid_.] + +[199: IVe Partie, chap. V.] + +[200: IVe Partie, chap. VI.] + +[201: IVe Partie, chap. IX.] + +[202: IVe Partie, chap. VI.] + +[203: Ire Partie, chap. XI.] + +[204: Ire Partie, chap. XVIII.] + +[205: IIIe Partie, chap. XII.] + +[206: Ire Partie, chap. XX.] + +[207: Ire Partie, chap. IV.] + +[208: Ire Partie, chap. V.] + +[209: _Ibid_.--Je lis encore dans les _Considérations sur la Révolution +française_ une phrase trop semblable à celles que je viens de citer: «On +a pu quelquefois agir en conversation sur Bonaparte contre son intérêt +même, il y en a des exemples; mais c'est un des hasards de son caractère +sur lequel on ne saurait compter.» (Ve Partie, chapitre IV.)] + +[210: Ire Partie, chap. VII.] + +[211: Ire Partie, chap. X.] + +[212: Ire Partie, chap. XVIII.] + +[213: Ire Partie, chap. IV.] + +[214: IIe Partie, chap. III.] + +[215: IIe Partie, chap. XIV.] + +[216: Ovide.] + +[217: _Examen critique des Considérations de Madame de Staël sur les +principaux événements de la Révolution française_; 2 vol. in-8°. Paris, +1822. Tome Ier, page 300. (C'est la deuxième édition; la première est de +1818.)] + +[218: IIe Partie, chap. Ier.] + +[219: Ire Partie, chap. XX.] + +[220: Ire Partie, chap. XIX.] + +[221: Ire Partie, chap. XX.] + +[222: IIe Partie, chap. II.] + +[223: Ve Partie, chap. IV.] + +[224: IIIe Partie, chap. XXV.] + +[225: IIIe Partie, chap. IX.] + +[226: IIIe Partie, chap. XXV.] + +[227: _Examen critique des Considérations de Madame de Staël sur les +principaux événements de la Révolution française_.] + +[228: IIe Partie, chap. XI.] + +[229: IIe Partie, chap. XXI.] + +[230: IIe Partie, chap. II.] + +[231: IVe Partie, chap. Ier.] + +[232: _Le Misanthrope_. Acte Ier, scène Ire.] + +[233: Ve Partie, chap. V.] + +[234: IIe Partie, chap. XXII.] + +[235: 1 Jean III, 2.] + +[236: Horace. _Odes_, livre IV, ode IX. (_L'amour respire encore avec +tous ses feux dans les tendres sons du luth de Sapho_.)] + +[237: Vinet se cite lui-même. Voir _Semeur_, tome VIII, pages 89-91. +(_Edit_.)] + +[238: _Considérations sur la Révolution française_, IIe partie, chap. +XX.] + +[239: _Semeur_, tome VI, page 177.] + +[240: _Cours d'Esthétique_, XXXVIIIe Leçon.] + +[241: _De l'Allemagne_, IIe Partie, chap. VII.] + +[242: _Ibid_.] + +[243: _De la littérature_, Ire Partie, chap. VIII.] + +[244: Voir le _Semeur_, Tome V, page 260.--Je me permets de me citer +moi-même, n'ayant rien à changer, quant au fond, à ce que je disais +alors. (1836.)] + +[245: Cette nouvelle a été composée sous l'Empire.] + +[246: Voir la _Notice_ en tête de l'_Essai_: «Je n'en ignore pas les +défauts; le _moi_ y revient souvent...»--Voir aussi, dans la nouvelle +édition, la première _Note critique_: «Le moi que l'on retrouve partout +dans l'_Essai_ m'est d'autant plus odieux aujourd'hui que rien n'est +plus antipathique à mon esprit.»--C'est sans doute ce qui a tant +multiplié le _nous_ dans les ouvrages de M. de Chateaubriand.] + +[247: Préface de la nouvelle édition de l'_Essai_, dans les OEuvres +complètes, tome Ier, page XLIII.] + +[248: Nouvelle édition de l'_Essai_, tome II, page 203, note _a_.] + +[249: Préface de l'_Essai_ dans les OEuvres complètes, page IV, note +_b_.] + +[250: Selon les biographes qui font naître M. de Chateaubriand en 1772, +il n'aurait eu que dix-neuf ans à son départ pour l'Amérique; cela seul +me ramènerait à l'opinion commune, qui le fait naître la même année que +Bonaparte, Canning et Cuvier, c'est-à-dire en 1769. À ce compte, il +avait vingt-huit ans, et non vingt-cinq, lorsqu'il écrivit l'_Essai_; ce +qui me paraît aussi plus probable en soi.] + +[251: IIe Partie, chap. XXII. (OEuvres complètes, tome II, page 228, note +_a_.)] + +[252: Voir dans l'édition des OEuvres complètes, tome Ier, pages 172, +201, 218, et tome II, pages 132, 221 et 247.] + +[253: Ire Partie. Introduction.] + +[254: Ire Partie. Exposition (dans l'Introd.).] + +[255: IIe partie, chap. IX.] + +[256: IIe Partie, chap. LVI.] + +[257: IIe Partie, chap. XIII: _Aux infortunés_. (C'est le titre du +chapitre.)] + +[258: Ire Partie, chap. IX.] + +[259: Ire Partie, chap. V.] + +[260: IIe Partie, chap. XXV, en note.] + +[261: IIe Partie, chap. XLIII.] + +[262: IIe Partie, chap. III.] + +[263: Ire Partie, chap. VI.] + +[264: Ire Partie, chap. XIX.] + +[265: Ire Partie, chap. LXX.] + +[266: IIe Partie, chap. XIX.] + +[267: «Peut-être la vraie sagesse consiste-t-elle à être, non pas sans +principes, mais sans opinions déterminées.» (Introduction, en note.)] + +[268: IIe Partie, chap. XXXI.] + +[269: Ire Partie, chap. V.] + +[270: IIe Partie, chap. XIII.] + +[271: IIe Partie, chap. XLIII.] + +[272: IIe Partie, chap. XLVII.] + +[273: _Ibid_.] + +[274: IIe Partie, chap. XLVIII.] + +[275: Édition des OEuvres complètes. Préface, page XLIX. Voir aussi, tome +Ier, pages 86, 197, 286, 300, et tome II, pages 33, 49, 83, 170, 213, +249, 255, 303 et 334, les notes critiques.] + +[276: _Génie du Christianisme_, Ire Partie, livre V, chap. II.] + +[277: _Essai historique_, IIe Partie, chap. XXXI.] + +[278: IIe Partie, chap. XXXI.] + +[279: _Essai historique_, IIe Partie, chap. LVII et dernier.] + +[280: _Génie du Christianisme_. Ire Partie, livre V, chap. XII.] + +[281: Horace, _Épodes_. Ode II.--Le fond de la fameuse description du +Niagara se trouve dans une note de l'_Essai_. (IIe Partie, chap. +XXIII.)] + +[282: _Études historiques_. Avant-propos.] + +[283: Il y a plusieurs préfaces du _Génie du Christianisme_; ce morceau +se trouve dans la première, recueillie, avec les autres, dans le tome XV +des OEuvres complètes; M. de Chateaubriand le cite lui-même dans la +préface de la nouvelle édition de l'_Essai historique_. (_Ed_.)] + +[284: Voir la première préface d'_Atala_ dans les OEuvres complètes, t. +XV.] + +[285: + Es liebt die Welt das Glänzende zu schwärzen, + Und das Erhab'ne in den Staub zu zieh'n. + + Schiller. +] + +[286: _Tableau historique de l'état des progrès de la littérature +française depuis 1789_, par M.-J. de Chénier. Paris, 1818. Page 220. Cet +ouvrage est le rapport demandé par Napoléon et composé par Chénier pour +la classe de l'Institut à laquelle il appartenait. La première édition +n'a été tirée qu'à peu d'exemplaires pour les membres de l'Académie +française. Elle est moins complète que les suivantes. (Imprimerie +Impériale, in-4°.) Ces détails sont nécessaires pour justifier le renvoi +à l'ouvrage cité (_Ed_.)] + +[287: OEuvres complètes. Tome XXI, page 342, dans un morceau _sur les +Annales littéraires_, de M. Dussault.] + +[288: OEuvres complètes, tome XVI, page 70.] + +[289: _Ibid_. Page 97.] + +[290: _Ibid_. Page 35.] + +[291: _Ibid_. Page 40.] + +[292: _Ibid_, page 33.] + +[293: _Ibid_, Page 94.] + +[294: Atala est fille d'un Espagnol.] + +[295: OEuvres complètes, tome XVI, Page 62.] + +[296: _Ibid_, Page 110.] + +[297: _Les Martyrs_. Livres IX et X.] + +[298: Pages 103-108. Le discours du vieillard à Paul, dans _Paul et +Virginie_, quoique plus beau que celui du Père Aubry, n'est guère plus +restaurant; on y trouve même des insinuations qui manquent de +délicatesse. Les deux vieillards sont donc, je l'avoue, des consolateurs +fâcheux; mais au moins le vieillard déiste donne ses consolations pour +ce qu'elles valent (et il se rend justice, car Paul n'est point +consolé), tandis que le vieillard catholique surfait prodigieusement, et +s'il ne convertit pas Chactas, il le console.] + +[299: OEuvres complètes, tome XVI, Page 103.] + +[300: _Ibid_, Page 44.] + +[301: _Ibid_, Page 84.] + +[302: _Ibid_, Page 110.] + +[303: _Ibid_, Page 113.] + +[304: _Ibid_, Page 115.] + +[305: _Ibid_, Page 114.] + +[306: _Ibid_, Page 69.] + +[307: _Ibid_.] + +[308: _Ibid_, Page 102.] + +[309: _Ibid_, Page 104.] + +[310: _Ibid_, Page 128.] + +[311: _Ibid_, Page 125.] + +[312: Page 121. On lit dans les éditions plus modernes, _la terre du +sommeil_; en sorte qu'il n'y a plus d'antithèse. C'est toujours autant +de gagné; mais ce n'est pas encore simple.] + +[313: M. Piguet, _Mélanges de Littérature_. Lausanne, 1816. Page 288.] + +[314: OEuvres complètes, tome XVI, Page 41.] + +[315: _Ibid_, Page 57.] + +[316: _Ibid_, Page 67.] + +[317: _Ibid_, Page 119.] + +[318: _Ibid_, Page 54.] + +[319: Voyez, entre autres, le vote philanthropique des matrones dans le +conseil des chefs. (Page 49.) Cooper, je crois, a mieux connu les +sauvages et les a peints non moins poétiquement dans les _Puritains +d'Amérique_.] + +[320: OEuvres complètes, tome XVI, Page 62.] + +[321: _Ibid_.] + +[322: _Pensées_, II, XVII, 115.] + +[323: _Le Tartufe_, acte IV, scène III.] + +[324: Exode XXXII, 35.] + +[325: On se fera une idée juste et vive de l'impression qu'avait +produite cet événement sur les hommes religieux de toutes les +communions, en parcourant les trois petits volumes de la _Voix de la +Religion au XIXe siècle_, journal publié à Lausanne, en 1802 et 1803, +par M. Gonthier et quelques-uns de ses amis.] + +[326: Discours de Portalis sur l'organisation des cultes. (15 germinal, +an X.)] + +[327: _Première Épître aux Corinthiens_, chap. III, verset 2.] + +[328: _Réflexions sur la paix intérieure._ IIe Partie, chap. II.] + +[329: Ire Partie, livre Ier, chap. IV.] + +[330: Ire Partie, livre Ier, chap. XI.] + +[331: Ire Partie, livre V, chap. VII.] + +[332: IVe Partie, livre V, chap. IV.] + +[333: IIIe Partie, livre V, chap. VI.] + +[334: Voir la première préface, dans les OEuvres complètes, tome XV, page +XVI.] + +[335: Ire Partie, livre IV, chap. V.] + +[336: «Enfin de nos jours même et sous nos propres yeux, est-ce des +athées qui ont abaissé la cime des Pyrénées et des Alpes, effrayé le +Rhin et le Danube, subjugué le Nil, fait trembler le Bosphore, qui ont +vaincu aux champs de Fleurus et d'Arcole, aux lignes de Weissenbourg et +au pied des Pyramides, dans les vallées de Pampelune et dans les plaines +de la Bavière, qui ont mis sous leur joug l'Allemagne et l'Italie, le +Brabant et la Suisse, les îles de la Batavie et celles de la Grèce, +Munich et Rome, Amsterdam et Malte, Mayence et le Caire? Est-ce des +athées qui ont gagné plus de soixante batailles rangées, et pris plus de +cent forteresses, qui ont rendu vaine la coalition de huit grands +empires, et fait trembler les souverains des Indes derrière toutes les +solitudes de l'Asie? Est-ce des athées qui ont accompli tant de +prodiges? ou bien est-ce les paysans chrétiens, de braves officiers qui +avaient pratiqué toute leur vie les devoirs de la religion? On ne voit +pas que ces grands esprits qui ne pouvaient s'abaisser jusqu'à croire en +Dieu, se souciassent beaucoup d'aller aux combats. Qu'il eût été beau +pourtant de voir une armée d'incrédules aux prises avec ces Cosaques qui +pensent monter au ciel en mourant sur le champ de bataille!»] + +[337: Ire Partie, livre VI, chap. V.] + +[338: Ire Partie, livre Ier, chap. XI.] + +[339: _La mort du pécheur et la mort du juste. (Sermon pour le jour des +morts.)_ Deuxième partie.] + +[340: IIIe Partie, livre III, chap. VII.] + +[341: IIIe Partie, livre IV, chap. V.] + +[342: IIIe Partie, livre 1er, chap. VII.] + +[343: IIe Partie, livre 1er, chap. II.] + +[344: Rapport sur le _Génie du Christianisme_, fait par ordre de la +classe de la langue et de la littérature française, par M. le comte +Daru. (Séance du 30 janvier 1811.)] + +[345: _La Voix de la Religion au XIXe siècle_. Lausanne, 1802. Tome III, +page 117.] + +[346: _Première Épître aux Corinthiens_, chap. IX, verset 27.] + +[347: IIe Partie, livre II, chap. VIII.] + +[348: _Que le souvenir des exemples donnés par les aïeux enflamme le +fils d'Énée et le neveu d'Hector_.] + +[349: IIe Partie, livre II, chap. VI.] + +[350: IIe Partie, livre II, chap. IV.] + +[351: IIe Partie, livre II, chap. X.] + +[352: IIIe Partie, livre III, chap. III.] + +[353: IIIe Partie, livre V, chap. IV.] + +[354: IIe Partie, livre IV, chap. Ier.] + +[355: M. Vinet se cite ici lui-même. Voir _Semeur_, tome XI, page 335. +(_Ed_.)] + +[356: _Génie du Christianisme_. IIe Partie, livre III, chap. IX, dans +les anciennes éditions seulement.] + +[357: «Rien, dit-il au frère d'Amélie, rien ne mérite, dans cette +histoire, la pitié qu'on vous montre ici. Je vois un jeune homme entêté +de chimères, à qui tout déplaît, et qui s'est soustrait aux charges de +la société pour se livrer à d'inutiles rêveries. On n'est point, +monsieur, un homme supérieur, parce qu'on aperçoit le monde sous un jour +odieux. On ne hait les hommes et la vie, que faute de voir assez loin. +Étendez un peu plus votre regard, et vous serez bientôt convaincu que +tous ces maux dont vous vous plaignez sont de purs néants. Mais quelle +honte de ne pouvoir songer au seul malheur réel de votre vie, sans être +forcé de rougir! Toute la pureté, toute la vertu, toute la religion, +toutes les couronnes d'une sainte rendent à peine tolérable la seule +idée de vos chagrins. Votre soeur a expié sa faute; mais, s'il faut ici +dire ma pensée, je crains que, par une épouvantable justice, un aveu +sorti du sein de la tombe n'ait troublé votre âme à son tour. Que +faites-vous seul au fond des forêts où vous consumez vos jours, +négligeant tous vos devoirs? Des saints, me direz-vous, se sont +ensevelis dans les déserts? Ils y étaient avec leurs larmes, et +employaient à éteindre leurs passions le temps que vous perdez peut-être +à allumer les vôtres. Jeune présomptueux qui avez cru que l'homme se +peut suffire à lui-même! La solitude est mauvaise à celui qui n'y vit +pas avec Dieu; elle redouble les puissances de l'âme, en même temps +qu'elle leur ôte tout sujet pour s'exercer. Quiconque a reçu des forces +doit les consacrer au service de ses semblables; s'il les laisse +inutiles, il en est d'abord puni par une secrète misère, et tôt ou tard +le ciel lui envoie un châtiment effroyable.» (OEuvres complètes, tome +XVI, page 189.)] + +[358: Jérémie II, 19.] + +[359: Psaume XXXIV, 22.] + +[360: + + Défendre à ce qui fut d'avoir jamais été + Est au-dessus de la Divinité. + + Horace. _Odes_, livre III, ode XXIX. +] + +[361: Hébreux IV, 12.] + +[362: OEuvres complètes, tome XVI, page 144.] + +[363: _Ibid_, Page 149.] + +[364: _Ibid_, Page 152.] + +[365: _Ibid_, Page 156.] + +[366: _Ibid_, Page 164.] + +[367: _Ibid_, Page 186.] + +[368: Roman de Madame de Charrière.] + +[369: _Géorgiques_. Livre II; 83: Il voit avec étonnement ce feuillage +nouveau pour lui et ces fruits qui ne sont pas les siens. [P. S.]] + +[370: IVe Partie, livre Ier, chap. V.] + +[371: Cette unanimité n'est pourtant pas absolue. M. de Boulogne, ancien +prélat, fit bien entendre, en louant le _Génie du Christianisme_, qu'il +ne le jugeait pas exempt d'inadvertances fâcheuses ni de graves erreurs. +(_Annales littéraires et morales_, an XI. Premier cahier. Le morceau de +M. l'abbé de Boulogne sur le _Génie du Christianisme_ a été recueilli, +parmi les _Remarques critiques_ auxquelles celui-ci a donné lieu, dans +le tome XV des OEuvres complètes de Chateaubriand.)] + +[372: IVe Partie, livre II, chap. VI.] + +[373: IVe Partie, livre II, chap. IX.] + +[374: IVe Partie, livre IV.] + +[375: IVe Partie, livre IV, chap. IV.] + +[376: IVe Partie, livre III, chap. V.] + +[377: La _Vie de Rancé_.] + +[378: _Odes_, Livre III, ode VI.] + +[379: Voyez, par exemple, quelques pages au commencement du _Voyage en +Amérique_.] + +[380: Ovide, _Métamorphoses_. II, 202: Les coursiers s'écartent de leur +route, et comme personne ne les retient, ils s'élancent dans des régions +inconnues. [P. S.]] + +[381: Henri Lecoultre fait remarquer que ces vers ne se trouvent pas, +comme on pourrait le supposer, dans la traduction du _Paradis perdu_ de +Delille; il les attribue, avec beaucoup de vraisemblance, à Vinet +lui-même. (P. S.)] + +[382: OEuvres complètes, tome XXI, page 306. (Juillet 1807.)] + +[383: OEuvres complètes, tome VII, page 239.] + +[384: _Ibid_, page 248.] + +[385: Préface de la première et de la seconde édition des _Martyrs_.] + +[386: C'est le second titre des _Martyrs_. (_Ed._)] + +[387: _Les Martyrs_, livre III.] + +[388: _Études historiques_. Étude seconde. Ire Partie. Il faut lire ces +lignes afin d'avoir toute la pensée de l'auteur.] + +[389: Cinquième Provinciale.] + +[390: Livre XXIV.] + +[391: Par surcroît, l'auteur les met dans la bouche de Dieu même. Liv. +III.] + +[392: Livre III.] + +[393: Livre XXIV.] + +[394: Livre XXII.] + +[395: _Art poétique_. Chant III.] + +[396: Livre III.] + +[397: _Ibid_.] + +[398: _Ibid_.] + +[399: _Télémaque_, livre XIX.] + +[400: _Notice sur Fénelon_, dans les _Discours et Mélanges littéraires_, +p. 406.] + +[401: Rejecit se in eum quam familiariter. (_Andria_, actus I, scena +I.)] + +[402: _Mithridate_, acte V, scène II.] + +[403: _Mercure de France_, du 31 mai 1817.--Voir sur le même sujet, dans +les _Mémoires de l'Académie des sciences morales et politiques_ (Tome +Ier, savants étrangers, 1841, page 769), le _Mémoire de M. Filon sur +l'état religieux et moral de la société romaine à l'époque de +l'apparition du christianisme_.] + +[404: Livre IV.] + +[405: Livre II.] + +[406: Livre Ier.] + +[407: _Ibid_.] + +[408: Livre II.] + +[409: _Ibid_.] + +[410: _Ibid_.] + +[411: _Ibid_.] + +[412: Livre V.] + +[413: Livre Ier.] + +[414: Livre V.] + +[415: Livre XII.] + +[416: Livre Ier.] + +[417: Livre VI.] + +[418: _Récits des temps mérovingiens_. Préface.] + +[419: _Génie du Christianisme_, IIe Partie, livre II, chap. Ier.] + +[420: IIe Partie, livre III, chap. Ier.] + +[421: IIe Partie, livre III, chap. VIII.] + +[422: Livres IX et X.] + +[423: Polyeucte, acte V, scène V.] + +[424: Livre XX.] + +[425: _Rapport fait à l'Institut par M. le comte Daru_. (OEuvres +complètes, tome XV, page 296.)] + +[426: _Le Menteur_, acte IV, scène II.] + +[427: _Stances adressées à M. de Chateaubriand, après les Martyrs_. +1810. (OEuvres de M. de Fontanes, tome Ier, page 92.)] + +[428: M. Vinet se cite lui-même. Voir _Semeur_, tome V, page 261. +(_Ed._)] + +[429: Horace, _Art Poétique: «Elle rejette les phrases ampoulées et +l'orgueil des grands mots.» (P. S.)_] + +[430: OEuvres complètes, tome XVI, page 268.] + +[431: _Les Martyrs_, livre XXIV.] + +[432: OEuvres complètes. Tome XXIV. Préface des _Mélanges politiques_. +Page XI.] + +[433: OEuvres complètes. Tome XXIV, page 301.] + +[434: Préface des Ouvrages politiques. OEuvres complètes. Tome XXIII, +page IX.] + +[435: II Corinthiens IX, 5.] + +[436: _Nouvelles Méditations Poétiques_. Méditation cinquième: Le Poète +mourant.] + +[437: _Méditations Poétiques_. Méditation treizième: Le Lac.] + +[438: _Méditations Poétiques_. Méditation seconde: L'Homme. À Lord +Byron.] + +[439: _Semeur_, 17 août 1836 (Tome V, pages 259 et suiv.).] + +[440: Cette prévision s'est réalisée pour l'auteur lui-même: Vinet est +mort le 4 mai 1847; Chateaubriand, le 4 juillet 1848. (_Ed._).] + +[441: _Remarques_ en tête du _Paradis perdu_, page VII.] + +[442: Tome Ier, pages 161-198.] + +[443: Tome II, page 205.] + +[444: Ici nous supprimons, comme l'ont fait les précédents éditeurs, +tout un développement que Vinet a reproduit textuellement, mais en le +divisant en quatre morceaux, dans son cours. Voici l'ordre dans lequel +il faut lire ces quatre morceaux, si l'on veut reconstituer l'ensemble: +1° _Le nom de Chateaubriand_. 2° _Ainsi donc, presque à la même époque_. +3° _Quoique le livre de Madame de Staël_. 4° _M. de Chateaubriand fut +mieux inspiré_. (P. S.)] + +[445: «Ces chantres sont de race divine; ils possèdent le seul talent +incontestable dont le ciel ait fait présent à la terre. Leur vie est à +la fois naïve et sublime; ils célèbrent les dieux avec une bouche d'or; +et sont les plus simples des hommes; ils causent comme des immortels ou +comme de petits enfants; ils expliquent les lois de l'univers et ne +peuvent comprendre les affaires les plus innocentes de la vie; ils ont +des idées merveilleuses de la mort, et meurent sans s'en apercevoir, +comme des nouveaux-nés.» (_René_.)] + +[446: Ici encore se trouvait, dans l'article de Vinet, un développement +qui est reproduit dans le cours, à l'exception: 1° des deux lignes +suivantes (au commencement): «Sans chercher à les résoudre (ces +questions), nous revenons au grand écrivain qui nous en a fourni +l'occasion, et nous essayons de dire quelle impression générale nous +reste au sortir de ses écrits. Représentez-vous cette admirable +mythologie, etc.»; 2° du passage suivant (à la fin): «Absorber la vie +dans la poésie comme une mythologie de l'âme! terrible puissance que +subit d'abord celui qui en dispose! Ne serait-ce point celle qu'a +exercée le génie de M. de Chateaubriand? N'a-t-il pas distrait, et, si +j'osais le dire, amusé les âmes? Son sérieux n'est-il pas trop souvent, +avec toute la sincérité qu'on ne peut lui refuser, un sérieux de poète? +N'a-t-il point été poète trop exclusivement? Comme poète, il a rendu des +oracles que l'humanité répétera en choeur; mais n'a-t-il pas tenu +l'humanité à distance d'oracles plus sûrs? Ne l'a-t-il pas trop souvent +retenue dans l'image des choses? Je ne lis jamais philosophe, historien, +dogmatiste politique, sans m'adresser ces questions. Je les adresse à +mes lecteurs.» (P. S).] + +[447: _Semeur_, 26 octobre 1836 (Tome V, pages 336 et suiv.).] + +[448: Tome Ier, page 324.] + +[449: «À ces bonnes gens il ne fallait d'aiguë et subtile rencontre: +leur langage est tout plein, et gros d'une vigueur naturelle et +constante; ils sont tout épigramme; non la queue seulement, mais la +teste, l'estomach et les pieds. Il n'y a rien d'efforcé, rien de +traisnant; tout y marche d'une pareille teneur.» (Montaigne, _Essais_, +livre III, chap. V.)] + +[450: Tome Ier, page 266.] + +[451: Tome II, page 253.] + +[452: Tome Ier, page 256.] + +[453: Tome Ier, page 285.] + +[454: Tome Ier, page 291.] + +[455: Tome Ier, page 195.] + +[456: Tome Ier, page 201.] + +[457: Tome Ier, page 203.] + +[458: OEuvres complètes, tome V _ter_, page 265.] + +[459: Tome Ier, page 163.] + +[460: Tome Ier, page 185.] + +[461: Vauvenargues.] + +[462: Tome Ier, page 202.] + +[463: Tome II, page 397.] + +[464: Exode XXXII, 1.] + +[465: _Évangile selon saint Matthieu_ VI, 33.] + +[466: _Semeur_, 30 novembre 1836. (Tome V, n° 48.)] + +[467: Il s'agit sans doute ici des articles signés Ch. D. (_Charles +Delalot_), publiés en 1804 dans le _Mercure de France_, sur une nouvelle +édition du _Paradise Lost_, et en 1805 sur la traduction de Delille. À +la même époque, cinq articles remarquables et sévères sur cette +traduction, signés de la lettre S, parurent dans le _Journal des +Débats_, Nos des 21, 22, 24, 27 décembre 1804, et 6 janvier 1805. Le +critique s'arrête au chant VIII; il promettait une suite qu'il n'a pas +donnée. La signature S a été celle de Guairard et de Lasalle. (_Ed_.)] + +[468: _Phèdre_. Acte II, scène V.] + +[469: _Méditations Poétiques_. Méditation troisième: La Poésie sacrée.] + +[470: Properce. Livre II, élégie XXXIV. Ce vers sert d'épigraphe au +premier des articles d'Addison sur le _Paradis Perdu_ dans le +_Spectateur_. (N° 267, 5 janvier 1712.) (_Ed_.)] + +[471: Darkness visible. Livre I, vers 63. (_Ed_.)] + +[472: Livre II, Tome Ier, page 115.] + +[473: Livre II, Tome Ier, page 129.] + +[474: D'où naît, sinon de la magie du mouvement, le délicieux frisson +qu'on éprouve quand on arrive à ces passages célèbres: «Julie, éternel +charme de ma vie...»--«Soleil de ce monde nouveau, tant de fois témoin +de mes larmes?...» Cependant il ne faut pas confondre le mouvement +continu du style avec les mouvements dont le niveau du style peut-être +accidenté. Les _mouvements_ ne sont pas même toujours des formes du +_mouvement_, mais un simple changement dans l'allure de la phrase. Leur +multiplicité épuise le style, dont le mouvement est la vie. Mais ils ont +aussi leur _virtus_ et leur _venus_, surtout dans la langue oratoire. +Rien n'est plus heureux que d'avoir tourné le récit en exhortation dans +cette phrase si connue: «Avez-vous un secret important, versez-le +hardiment dans ce noble coeur, etc,» Il n'y a pas de _figure_ plus +belle.] + +[475: Le Rhin.--Vinet a écrit ces pages à Bâle. (_Éd_.)] + +[476: Perse. Satire III, vers 38.] + +[477: Les éditeurs, qui ne marquaient pas la division de cette étude en +deux articles, ont remplacé la phrase ci-dessus (de: «Dans un prochain +article...» à «Je me contente d'avoir fait»), par ces mots: «Je me suis +borné jusqu'ici à faire.» P. S.] + +[478: Livre Ier. (Tome Ier, page 169.)] + +[479: _Semeur_, 25 janvier 1837. (Tome VI, n° 4.) Dans un premier +article on a étudié le _Paradis perdu_ comme ouvrage littéraire; ici +c'est sous le point de vue religieux qu'on se propose de le considérer.] + +[480: Pierre Roussel, médecin de la Faculté de Montpellier, philosophe, +associé de l'Institut, né en 1742, mort en 1802. Vinet fait allusion à +son _Système physique et moral de la femme_, 7e édition 1820. P. S.] + +[481: Quelques-uns demanderont si le christianisme du _Paradis Perdu_ +est aussi exact qu'on pourrait le supposer. On reproche à Milton son +silence sur la troisième personne de la Trinité; et il est très vrai +qu'au livre III, à l'endroit où le PÈRE et le FILS sont successivement +adorés, l'_Esprit_ n'est pas même mentionné. La lacune est sensible et +peut paraître significative. Observons toutefois que l'Esprit est nommé +et invoqué au début même de l'ouvrage; que la seule mention qui soit +faite de l'Esprit de Dieu dans le premier chapitre de la Genèse a été +fidèlement reproduite par le poète (livre VII, pages 17 et 21); que son +_action_ est dans le cours du poème cent fois reconnue, rappelée, +invoquée; qu'enfin, au livre XII, on lit ces paroles: «Du ciel il +enverra aux siens un _Consolateur_, la Promesse du Père, son _Esprit_ +qui habitera en eux, et écrira la loi de la foi dans leur coeur, opérant +par l'amour pour les guider en toute vérité.» + +On dit encore que la divinité du Fils, la coéternité de la Parole avec +Dieu n'est pas explicitement déclarée dans le _Paradis Perdu_; que, tout +au contraire, le poète assigne une date, un jour parmi les jours à la +naissance ou à la procession du Fils éternel. «Ce jour, dit le Père +infini (livre V, page 375), ce jour, j'ai engendré celui que je déclare +mon Fils unique, et sur cette sainte montagne, j'ai sacré celui que vous +voyez maintenant à ma droite.» + +D'une autre part nous lisons (livre V, page 395): «Penses-tu que toi et +toutes les créatures angéliques réunies en une seule égalent son Fils +engendré? _Par lui_, comme par sa Parole, le Père Tout-Puissant a fait +_toutes choses_, même toi et tous les esprits du ciel...» Et, au même +livre, page 399: «Alors tu apprendras, en gémissant, à connaître _celui +qui t'a créé_, quand tu connaîtras celui qui peut t'anéantir.» + +Par une nécessité dont chacun peut se rendre compte, et qui me paraît +invincible, le Fils de Dieu, encore dans le ciel, est déjà le Fils de +l'homme. Nous sommes transportés de la région de l'Éternité dans le +domaine du temps; et déjà dans notre pensée, l'incarnation a eu lieu. +Aussitôt qu'on veut l'accommoder à l'épopée des faits éternels, ces +faits prennent un caractère de successivité, et les mots qui les +expriment impliquent cette notion. La Bible elle-même, écrite dans le +langage des hommes, c'est-à-dire du temps, n'a point échappé à cette +nécessité. Le mot de _Parole_ s'y soustrait, mais il éloigne l'idée de +personnalité: le nom de _Fils_ la fait reparaître, mais il emporte +l'idée de naissance; celui de _procession_ renferme, en la dissimulant +la même notion; quoi qu'il en soit, la Bible, s'exposant de front à +l'objection, a dit ouvertement: «Tu es mon Fils, je t'ai engendré +aujourd'hui.» (Ps. II, 7; Hébr. I, 10.) Milton seulement a multiplié la +difficulté, en écrivant un poème tout entier sur une idée pour laquelle +il est difficile de trouver une seule phrase correcte. Mais sans +examiner s'il n'était pas trop hardi de tailler ce sujet en épopée, et +sans rechercher si le poète a fait tout ce qu'il pouvait pour rendre +irrécusables tous les attributs de Celui qu'il appelle «la Divinité +filiale,» empressons-nous d'affirmer que le poème entier respire +l'adoration du Fils.] + +[482: Genèse III, 22.] + +[483: _Messie_, I, 293.] + +[484: Livre III. (Tome Ier, pages 179-181.)] + +[485: Esaïe XL, 18.] + +[486: Livre III. (Tome Ier, pages 183-187.)] + +[487: Livre X. (Tome II, pages 255-257.)] + +[488: Livre IV. (Tome Ier, page 303.)] + +[489: Livre IV. (Tome Ier, page 301.)] + +[490: Livre Ier. (Tome Ier, page. 27.)] + +[491: Livre II. (Tome Ier, pages. 121-123.)] + +[492: _Épître aux Éphésiens_, chap. I, verset 10.] + +[493: Livre X. (Tome II, pages 331-333.)] + +[494: _Art Poétique_, Chant III.] + +[495: Bien entendu chez les chrétiens de coeur, renouvelés dans la +charité. Le christianisme de spéculation, qui n'est pas devenu une vie +de l'âme, le christianisme de secte et de parti, le fantôme en un mot du +christianisme, n'égaye pas, il rend triste plutôt. Dans le divin système +de l'Évangile, l'amour naît de la joie, et l'amour à son tour enfante la +joie. Il n'y a de bonheur que dans un coeur qui aime.] + +[496: + + Et si Renaud, Argant, Tancrède et sa maîtresse + N'eussent de son sujet égayé la tristesse. + +C'est-à-dire _varié l'uniformité_. _Tristesse_ se prenait souvent dans +cette acception au dix-septième siècle. Bossuet a dit que la manière +d'écrire de Calvin est plus _triste_ que celle de Luther; cela signifie +_uniforme, nue, austère_. Dans ce sens, un sujet religieux d'où l'on +exclurait les figures humaines et les scènes de la nature, serait +_triste_ assurément.] + +[497: _Semeur_, 15 avril 1837.] + +[498: _Essai sur la littérature anglaise_. Avertissement. (Tome Ier, +page 8.)] + +[499: _La Jérusalem délivrée_, traduite en vers français par M. +Baour-Lormian. Édition publiée par Didot le jeune, avec une notice par +M. J.-A. Buchon. Paris, 1819.--Voir les _notes_.] + +[500: Livre IV. (Tome Ier, page 255.)] + +[501: _Remarques_.--Il nous sera pourtant permis de ne pas préférer à +cette phrase: «Ce sont des soupirs et des prières; je vous les présente, +moi qui suis votre prêtre,» celle-ci: «ces soupirs et ces prières que, +mêlés à l'encens dans cet encensoir d'or, moi, ton prêtre, _j'apporte +devant_.» (Livre XI, tome II, page 339.--_Essai_, tome II, page 148.)] + +[502: Alfieri.--_Nous sommes des esclaves, c'est vrai, mais des esclaves +frémissants_. (P. S.)] + +[503: Livre II. (Tome Ier, page 95.)] + +[504: _Semeur_, 18 juillet 1838. (Tome VII, pages 225 et suiv.)] + +[505: Tome Ier, page 73.] + +[506: «Nous ne craignons pas d'assurer que les esprits politiques nous +en feront un mérite, comme homme d'État, dans l'avenir.» (Tome Ier, page +73.)] + +[507: Tome II, page 440.] + +[508: Tome Ier, page 165.] + +[509: Tome Ier, page 271.] + +[510: Tome II, page 412.] + +[511: Voir le 2e article sur "Le paradis perdu de Milton".] + +[512: Tome Ier, page 117.] + +[513: Tome II, page 415.] + +[514: Tome II, page 439.] + +[515: Tome II, page 449.] + +[516: Tome II, page 389.] + +[517: Boileau. Épître IX. _Éloge du vrai_.] + +[518: Tome II, page 440.] + +[519: Tome Ier, page 37.] + +[520: Tome Ier, page 38.] + +[521: Tome Ier, page 52.] + +[522: Tome Ier, page 55.] + +[523: Tome Ier, page 63.] + +[524: Ce trait pourrait donner lieu à une remarque plus sérieuse. +_Dédaigner_ de mentir parce qu'on est _français_, c'est respecter en soi +la famille politique dont on fait partie, et je n'y vois pas de mal, +bien au contraire. Mais si l'on ne s'interdit le mensonge que par +_dédain_ et parce qu'on est _français_, je trouve les intérêts de la +vérité fort mal garantis. Il serait donc bon de donner à la véracité une +base plus morale et plus large. Le vice n'est pas une chose qu'il +suffise de _dédaigner_, et le _dédain_ ne nous viendra pas toujours en +aide. Le sentiment que nous devons au mal c'est la haine, et il faut que +cette haine soit le contrecoup de l'amour, j'entends de l'amour pour le +bien et pour Dieu. Pour tout commentaire à cette pensée, voici une +anecdote que j'emprunte aux Lettres de La Beaumelle: «Brousson (ministre +huguenot) passa dans le Béarn, et, le 19 septembre 1698, fut rencontré à +Oleron par des soldats, qui le relâchèrent sur ce qu'il leur protesta +qu'il n'était point celui qu'ils cherchaient. À peine eut-il fait vingt +pas, que, touché de repentir, il retourna vers eux, et leur dit: _Mes +amis, il n'est pas permis de mentir pour sauver sa vie: je suis Claude +Brousson, ministre de l'Évangile de vérité_. Il fut conduit à Pau... et +subit le supplice de la roue.»] + +[525: _Pensées_, II, XVII, 81.] + +[526: _Ibid._] + +[527: Tome II, page 414.] + +[528: Tome Ier, pages II, 397, etc.] + +[529: Tome II, page 430.] + +[530: Tome II, page 451.] + +[531: Tome II, page 188.] + +[532: Tome II, page 415.] + +[533: Bossuet, _Oraison funèbre du Prince de Condé_.] + +[534: _Semeur_, 22 mai 1844. (Tome XIII, pages 163 et suiv.)] + +[535: Livre Ier, page 13.] + +[536: Livre Ier, page 46.] + +[537: Voir, à la fin de ce volume, l'article sur la deuxième édition de +_Rancé_. (P. S.)] + +[538: Livre III, page 167.] + +[539: Livre III, page 170.] + +[540: Livre III, page 172.] + +[541: Livre Ier, page 38.] + +[542: Livre III, page 191.] + +[543: Livre III, page 264.] + +[544: Livre III, page 278.] + +[545: Livre III, page 217.] + +[546: Livre Ier, page 50.] + +[547: Livre III, page 220. Ce morceau se trouve déjà dans l'_Essai sur +la littérature anglaise_, tome II, pages 324-328.] + +[548: Livre II, pages 120-129.] + +[549: Livre II, page 76.] + +[550: Livre II, page 125.] + +[551: Livre III, page 213.] + +[552: Livre II, page 65.] + +[553: Livre II, page 135.] + +[554: Livre Ier, page 16.] + +[555: M.-J. Chénier. _Épître à Voltaire_.] + +[556: Livre Ier, page 16.] + +[557: Avertissement, page VIII.] + +[558: _Semeur_, 29 mai 1844. (Tome XIII, pages 170 et suiv.)] + +[559: Livre II, page 62.] + +[560: Livre II, page 69.] + +[561: Livre III, page 216.] + +[562: Livre II, page 68.] + +[563: Livre II, page 69.] + +[564: _Ibid._] + +[565: Livre III, pages 216-219.] + +[566: Livre II, page 101.] + +[567: Livre II, page 90.] + +[568: Livre II, page 83.] + +[569: Livre III, page 275.] + +[570: Livre II, page 86.] + +[571: Livre II, page 98.] + +[572: Livre II, page 112.] + +[573: Livre II, page 116.] + +[574: Livre II, page 135.] + +[575: Livre II, page 141.] + +[576: Livre II, page 114.] + +[577: Livre II, page 133.] + +[578: Livre II, page 140.] + +[579: Livre II, page 111.] + +[580: Livre II, page 107.] + +[581: Livre III, page 192.] + +[582: Livre III, page 229.] + +[583: Ovide. _Tristes_, livre Ier, élégie Ire.--_Mon livre, tu iras à +Rome sans moi_. (P. S.)] + +[584: Livre III, page 256.] + +[585: Livre III, pages 256-258.] + +[586: Livre III, page 252.] + +[587: Livre III, page 231.] + +[588: Livre III, page 269.] + +[589: Livre III, page 270.] + +[590: Livre III, page 187.] + +[591: Livre III, page 267.] + +[592: Livre III, page 270.] + +[593: Livre III, pages 239 et 245.] + +[594: _Semeur_, 28 Août 1844. (Tome XIII, page 276.)] + +[595: _Vie de Rancé_, deuxième édition, page 218.] + +[596: _Vie de Rancé_, deuxième édition, page 280.] + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Etudes sur la Littérature Française +u XIXe siècle, by Alexandre Vinet + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ETUDES SUR LA LITTÉRATURE *** + +***** This file should be named 20700-8.txt or 20700-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/0/7/0/20700/ + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/20700-8.zip b/20700-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..bfa7d79 --- /dev/null +++ b/20700-8.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..a66199e --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #20700 (https://www.gutenberg.org/ebooks/20700) |
