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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 01:27:58 -0700
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@@ -0,0 +1,8046 @@
+The Project Gutenberg EBook of Enfances célèbres, by Louise Colet
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Enfances célèbres
+
+Author: Louise Colet
+
+Illustrator: Valentin Foulquier
+
+Release Date: February 27, 2007 [EBook #20703]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ENFANCES CÉLÈBRES ***
+
+
+
+
+Produced by Suzanne Shell, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+ENFANCES CÉLÈBRES
+
+PAR
+
+Mme LOUISE COLET
+
+
+ILLUSTRÉES DE 57 GRAVURES SUR BOIS
+
+PAR FOULQUIER
+
+
+
+QUATRIÈME EDITION
+
+
+
+PARIS
+LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
+RUE PIERRE-SARRAZIN, N° 14
+
+1862
+
+
+
+
+PRÉFACE.
+
+
+C'est un des priviléges des hommes de génie de faire participer leurs
+ancêtres et leurs descendants à l'intérêt qu'ils inspirent; on aime à
+remonter aux sources de ces grandes intelligences et à pressentir leur
+venue. On se plaît à en suivre le courant, à savoir si les fils ont
+dignement continué le père, ou si rien de vivant n'est resté de ces
+races fameuses.
+
+La famille contemporaine des hommes illustres éveille toujours notre
+curiosité; nous voulons connaître le père et la mère de l'enfant
+prédestiné; il nous est doux de nous initier aux scènes de sa jeunesse,
+de le voir aimé par une soeur ou par un frère, et nous donnons
+nous-mêmes aux parents qui le chérissent une part de notre admiration et
+de notre sympathie.
+
+En offrant à nos lecteurs certains traits dramatiques ou touchants de
+l'enfance de quelques hommes célèbres, il nous a semblé que nous
+éveillerons dans de jeunes esprits le désir de connaître les travaux ou
+les nobles actions de ces vies glorieuses, d'en rechercher les détails
+dans l'histoire et d'étendre la connaissance d'un fait isolé à
+l'ensemble d'une carrière. Une lecture amusante deviendrait ainsi pour
+les enfants le début d'une instruction solide et variée, où ils
+trouveraient à la fois des exemples et un attrait.
+
+
+
+
+PIC DE LA MIRANDOLE
+
+
+
+NOTICE SUR PIC DE LA MIRANDOLE.
+
+Jean Pic de La Mirandole, enfant, célèbre et savant universel,
+descendait de François Pic de La Mirandole, qui fut podestat de Modène,
+en 1312, et chef du parti gibelin. Il naquit à la Mirandole, en 1463.
+C'était le troisième fils de Jean-François, seigneur de La Mirandole et
+comte de Concordia. Il passait, à dix ans, pour le poëte et l'orateur le
+plus distingué de toute l'Italie. Sa mère, persuadée que la Providence
+avait des vues sur lui, ne voulut céder à personne le soin de sa
+première éducation, dont elle se chargea elle-même. Elle le confia
+ensuite aux maîtres les plus habiles, sous lesquels il fit de rapides
+progrès. A quatorze ans, il alla étudier le droit canon à Bologne, puis
+passa sept ans à parcourir les plus célèbres universités de la Péninsule
+et de la France. Revenu à Rome, en 1486, il publia une liste de neuf
+cents propositions sur _tout ce qu'on pouvait savoir (De omni re
+scibili)_, et il s'engagea à les soutenir publiquement contre quiconque
+voudrait les attaquer; mais quelques hauts personnages, jaloux de la
+réputation que cette publication lui avait acquise, lui firent défendre
+toute discussion publique, et déférèrent au pape plusieurs de ses
+propositions, qui furent condamnées. Il retourna alors en France, puis
+se retira à Florence, où il mourut en 1494, le jour même de l'entrée de
+Charles VIII dans cette ville.
+
+L'illustration de cette famille, qui avait commencé lors des guerres des
+Guelfes et des Gibelins, dans la première partie du seizième siècle,
+prit fin en 1688, époque à laquelle Marie, le dernier des ducs de La
+Mirandole, fut dépouillé de ses États par l'empereur Joseph Ier, et se
+retira en France, où ses descendants existent peut-être encore.
+
+La dernière et la plus complète édition des oeuvres de Jean Pic de La
+Mirandole est celle de Bâle, en seize volumes in-folio.
+
+Son neveu Pic, qui a écrit son histoire, prétend qu'au moment de sa
+naissance on vit des tourbillons de flammes s'arrêter au-dessus de la
+chambre à coucher de sa mère, puis s'évanouir aussitôt. «Ce phénomène,
+dit-il, eut lieu sans doute pour prouver que son intelligence brillerait
+comme ces flammes, et que lui serait semblable à ce feu; qu'il
+paraîtrait pour disparaître bientôt, et étonnerait le monde par
+l'excellence et l'éclat de son génie; que son éloquence serait des
+traits de flamme qui célébreraient le Dieu des chrétiens, qui lui-même
+est le véritable feu inspirateur. On a remarqué, en effet, qu'à la
+naissance ou à la mort des hommes doctes et saints, des signes
+extraordinaires se sont produits pour indiquer que c'étaient des
+créatures à part, qu'il y avait en eux quelque chose de divin, et qu'ils
+étaient destinés à de grandes choses. Pour n'en pas citer d'autres, je
+ne parlerai que du grand saint Ambroise. Un essaim d'abeilles se posa
+sur sa bouche, s'y introduisit, et en sortant aussitôt, s'envola au plus
+haut des airs, se cacha dans les nues, et disparut aux yeux de ses
+parents et de tous ceux qui étaient présents à ce spectacle.»
+
+Nous citons ce fragment sans attacher ni créance ni importance au
+phénomène dont il est question, mais seulement pour donner une idée de
+l'opinion qu'avaient sur lui les contemporains de Pic de La Mirandole.
+
+
+
+
+
+PIC DE LA MIRANDOLE.
+
+L'histoire que je vais vous conter, enfants, vous prouvera à quel
+bonheur et à quelle renommée peut conduire l'amour de l'étude.
+
+Près de Modène, en Italie, dans un vieux château, vivait, au quinzième
+siècle, François de La Mirandole, comte de Concordia.
+
+Ses ancêtres avaient été des princes puissants; ils s'étaient fait
+redouter de tous leurs voisins, et principalement des Bonacossi:
+c'étaient des seigneurs de Mantoue qui portaient une haine héréditaire
+aux comtes de La Mirandole.
+
+Au moment où commence notre histoire, cette haine n'était pas éteinte.
+Des querelles toujours renaissantes l'entretenaient, et François de La
+Mirandole se tenait constamment sous les armes pour repousser les
+attaques du seigneur Bonacossi, qui avait des partisans nombreux dans le
+gouvernement de Modène. Le comte François avait trois fils: les deux
+aînés partageaient son humeur belliqueuse; mais le plus jeune, Jean Pic
+de La Mirandole, qui n'avait que dix ans, fuyait tous les exercices
+tumultueux et passait les heures à étudier auprès de sa mère. Cependant
+son père contrariait ses goûts paisibles, et, le traitant durement, lui
+disait parfois qu'il serait la honte d'une famille dont tous les
+ancêtres s'étaient illustrés à la guerre. Mais l'enfant ne pleurait
+point à ces reproches, car il sentait qu'il possédait en lui de quoi se
+justifier un Jour.
+
+[Illustration: Pic de La Mirandole étudiant auprès de sa mère]
+
+A dix ans, en effet, il connaissait déjà toute la littérature ancienne,
+et il composait des vers qu'admiraient avec étonnement tous ceux qui les
+pouvaient comprendre. Sa mère aimait à les lui entendre répéter, et
+souvent, dans un transport de tendresse et d'orgueil, elle s'écriait:
+«Jean, sans doute, fera de grandes choses!»
+
+Donc, sans avoir pu faire partager cette opinion au comte François, elle
+avait enfin obtenu de lui qu'il laisserait se développer en paix cette
+intelligence dont il ne devinait pas l'étendue.
+
+Cependant une nouvelle guerre éclata bientôt entre les deux familles.
+Chacune, en prenant les armes, avait juré de ne les quitter qu'après
+l'extinction de l'autre. Les combats furent longs et sanglants. Des deux
+côtés, la valeur était la même, et la victoire ne se serait pas décidée
+à nombre égal; mais le comte François, qui n'était pas aimé, vit se
+coaliser contre lui plusieurs princes voisins, et il fut vaincu par
+Bonacossi; celui-ci aurait exterminé la race entière du comte, si le
+gouvernement de Modène n'était intervenu. Les Mirandole eurent la vie
+sauve, mais tous leurs biens furent confisqués et on les exila des États
+de Modène, où on leur défendit de rentrer sous peine de mort.
+
+Ce fut un jour de grande douleur pour le comte que celui où il fut
+chassé du château de ses aïeux, et où il dut aller mendier sur la terre
+étrangère le pain dur de l'hospitalité; il versa des pleurs de rage en
+passant sous la haute porte blasonnée de son manoir féodal, et ses fils
+aînés, forcés de contenir leur indignation contre le vainqueur,
+baissaient la tête comme lui en grinçant des dents. Leur mère, qui
+tenait par la main son plus jeune fils, était accablée d'un désespoir
+morne. L'enfant comprit alors tout ce que sa douleur muette avait de
+profond, et il lui dit d'une voix pleine de conviction: «Consolez-vous,
+ma mère, nous reviendrons un jour, nous ne mourrons pas en exil.»
+
+La comtesse avait un frère, prieur d'un couvent près de Bologne: elle
+résolut d'aller lui demander asile pour sa famille. Frère Rinaldo
+accueillit les exilés avec tous les égards et tout l'empressement dus au
+malheur, et mit à leur disposition une petite villa dépendante du
+monastère, où ils trouvèrent une vie calme.
+
+Mais le comte et ses fils aînés, accoutumés au commandement, ne
+pouvaient se faire à cette existence humble. Ils se lièrent avec
+plusieurs gentilshommes des environs; ils allaient chasser sur leurs
+terres, prenaient parti dans leurs querelles et tâchaient ainsi de
+gagner leur amitié pour les décider plus tard à leur prêter des troupes,
+afin de reconquérir leur patrimoine.
+
+Jean ne suivait pas son père et ses frères dans ces excursions; il
+restait toujours auprès de sa mère et de son oncle, homme sage, plein de
+science et de bonté, qui avait pour lui la plus tendre affection et qui
+dirigeait ses études. L'intelligence de l'enfant grandissait chaque jour
+sous un pareil maître, et bientôt il surpassa en érudition tous les
+religieux du monastère. Il restait des heures entières enfermé avec son
+oncle dans la vaste bibliothèque du couvent, et ils apprirent ensemble
+le latin, le grec, le chaldéen, l'hébreu et l'arabe, et étudièrent tous
+les ouvrages composés dans les littératures diverses.
+
+Je ne pourrais vous dire, enfants, que de plaisirs, que de joies
+complètes ces études firent goûter au jeune Pic de La Mirandole. Il
+vivait ainsi avec tous les peuples anciens, qui venaient tour à tour lui
+parler dans leurs idiomes et l'entretenir mystérieusement de leurs
+gloires disparues.
+
+Jean étudia aussi les livres saints; il en pénétra les mystères et le
+sens; puis, lorsqu'il eut approfondi les deux grands codes de nos
+croyances, la Bible et l'Évangile, il lut les écrits que les Pères et
+les docteurs nous ont laissés sur ces livres divins, et il posséda
+bientôt dans toute sa plénitude cette formidable science qu'on appelait
+alors théologie. Cette science était en honneur dans les universités de
+l'Europe; chaque année, les plus célèbres maîtres faisaient soutenir des
+thèses par leurs élèves, et ceux qui pouvaient résoudre les questions
+difficiles proposées par leurs maîtres étaient couronnés en public.
+
+Jean, quoique absorbé par le travail, ne pouvait être indifférent aux
+chagrins de ses parents. Bien qu'il ne partageât pas les goûts de son
+père, il admirait avec respect ce vieux guerrier vaincu, qui brûlait de
+recouvrer par les armes les domaines de ses ancêtres, et qui se désolait
+en voyant chaque jour s'éloigner son espérance. Un soir, le comte était
+rentré avec ses fils aînés, plus mécontent que de coutume; il arrivait
+d'un château voisin, habité par un seigneur qui lui avait promis plus
+d'une fois le secours de ses armes, et qui, sommé de tenir sa parole,
+venait de lui faire une réponse évasive. De retour dans son habitation,
+le comte exhala toute l'amertume de ses pensées, s'écriant qu'il
+aimerait mieux mourir que de vivre plus longtemps dans l'abaissement où
+l'infortune l'avait placé. Ses fils aînés répétèrent ses paroles, et ils
+jurèrent d'aller se faire tuer dans quelque guerre lointaine plutôt que
+de languir obscurs. La comtesse, témoin de cette douleur, versa des
+larmes, et son fils Jean tâcha de calmer le désespoir de son père et de
+ses frères. Mais, voyant qu'il ne pouvait y réussir et qu'on répondait
+par le sarcasme à ses paroles douces, le noble enfant resta rêveur,
+réfléchissant en lui s'il ne trouverait pas quelque moyen de rendre à sa
+famille le bonheur qu'elle n'avait plus.
+
+Tandis que les Mirandole exilés se désespéraient ainsi, Fra Rinaldo, le
+prieur, entra. «Je vous annonce, dit-il, une nouvelle qui sera sans
+doute fort indifférente à plusieurs d'entre vous, mais que Jean
+apprendra avec intérêt.--Laquelle? dit le jeune Pic accourant vers son
+oncle.--L'arrivée du professeur Lulle, qui vient pour faire soutenir des
+thèses de théologie aux élèves de l'université de Modène.--Oh! que je
+voudrais bien le voir, s'écria l'enfant; Lulle! Lulle! le plus grand
+savant de l'Europe! Oh! mon oncle, ce doit être un homme bien
+merveilleux.» Mais, s'apercevant que son admiration naïve excitait
+l'ironie de ses frères, il se tut; puis il prit en silence une grande
+résolution.
+
+Lorsque le prieur se leva pour sortir, il le suivit, et, dès qu'il put
+lui parler sans témoin: «Mon oncle, dit-il, je veux aller à Modène, je
+veux voir le professeur Lulle, je veux soutenir une thèse devant lui et
+faire honneur au nom de mon père!--Enfant, répondit Fra Rinaldo, ta
+pensée est noble et grande; quoique bien jeune encore, je te crois assez
+savant pour soutenir une thèse devant Lulle, mais comment aller à
+Modène? ta famille en est proscrite et elle ne peut y rentrer sous peine
+de mort: toi-même, pauvre enfant! malgré ton âge, tu as été compris dans
+cette horrible proscription. Ce serait un acte de démence d'exposer ta
+vie pour un vain désir de gloire!--Oh! vous ne m'avez pas compris!
+s'écria Jean; ce n'est point un désir de gloire qui m'anime, c'est une
+pensée meilleure!» Et alors il raconta à son oncle ce qui le poussait à
+ce dessein; le religieux, touché et convaincu par la sagesse de ses
+paroles, lui promit de le seconder. Il fut résolu qu'on cacherait son
+voyage à sa famille, et que dès l'aube il partirait, accompagné d'un
+frère lai, sous prétexte de se rendre à un couvent voisin dont le
+supérieur désirait le connaître; mais il prendrait en réalité la route
+de Modène, où il arriverait sous le simple nom de Jean, comme un jeune
+clerc recommandé au célèbre Lulle par Fra Rinaldo, lequel avait
+autrefois connu ce professeur.
+
+Ayant obtenu cette promesse de son oncle, l'enfant tomba à ses genoux et
+le remercia en pleurant d'avoir consenti à son voyage; le religieux le
+bénit; puis ils se séparèrent. Jean ne put dormir de la nuit: tout ce
+qu'il aurait à dire au professeur Lulle s'agitait dans son esprit; la
+crainte d'un échec le tourmentait, l'espérance d'un succès l'enflammait.
+Enfin, quand le jour parut, il se leva et courut au monastère chercher
+son oncle; Fra Rinaldo vint à lui, et ils allèrent ensemble auprès de sa
+mère. Rinaldo lui ayant représenté que ce voyage aurait un but d'utilité
+pour son fils, elle ne s'y opposa pas, mais elle pleura en le voyant
+partir. Le frère Nicolo, à qui étaient confiés les embellissements du
+jardin monastique, et qui avait une affection particulière pour Jean,
+fut chargé de l'accompagner. Il monta sur une petite mule blanche qui
+servait aux frères quêteurs du couvent, assez fringante pour les mener
+d'un bon pas, et assez douce pour les conduire sans danger. Jean, après
+avoir embrassé ses parents, sauta en croupe derrière Fra Nicolo, et ils
+prirent ainsi la route de Modène.
+
+L'enfant avait caché dans son pourpoint la lettre que son oncle lui
+avait donnée pour le docteur Lulle, et il avait mis dans un sac attaché
+à sa ceinture toutes les thèses de théologie qu'il avait écrites; il
+savait qu'en les relisant attentivement avant de soutenir celle qui lui
+serait proposée par le docteur, il pourrait résoudre hardiment toutes
+les questions; son intelligence précoce avait épuisé la science de la
+théologie comme toutes les autres. Plein de sécurité sur ce qu'il aurait
+à répondre, il fit son voyage gaiement et en se livrant à toutes les
+distractions de l'enfance; car, chose remarquable; il joignait au plus
+grand savoir tous les goûts de son âge. Dieu lui avait donné un génie
+qui pénétrait tout facilement, et Pic, studieux sans effort, n'était pas
+vieilli d'avance par le travail.
+
+Chemin faisant, il se livra à mille joies folles: souvent, sous
+prétexte de soulager sa monture, il mettait pied à terre, et, s'élançant
+alors à travers champs, il allait cueillir des fleurs nouvelles pour son
+herbier, ou demander aux vendangeurs quelques-unes de ces belles grappes
+de raisin dont les ceps, couverts de feuilles, se suspendent aux arbres
+en guirlandes vertes. Il rapportait toujours à Fra Nicolo la moitié des
+fruits qu'on lui donnait, et il s'amusait à remercier les vendangeurs en
+arabe ou en hébreu, ce qui faisait beaucoup rire ces bonnes gens qui ne
+le comprenaient pas. D'autres fois, prenant l'avance sur la mule
+paresseuse, il courait sur la route à perte de vue; puis, se cachant
+derrière un platane, il se dérobait aux regards de Fra Nicolo, qui, pour
+l'atteindre, avait donné de l'éperon à sa pauvre mule. Lorsqu'il avait
+bien joui de l'embarras de son guide, Pic reparaissait tout à coup, et
+Fra Nicolo, après une douce réprimande, l'aidait à grimper sur la
+monture, qui reprenait son petit trot.
+
+Dès qu'ils furent arrivés à Modène, Jean, accompagné de Fra Nicolo, se
+présenta chez le docteur Lulle; celui-ci prit la lettre du prieur sans
+regarder l'enfant qui la lui présentait, et la lecture de cette lettre
+le disposa d'abord en sa faveur; mais quand il leva les yeux et qu'il
+vit cette jeune tête de treize ans, il crut que Fra Rinaldo avait voulu
+se moquer de lui en lui parlant de Jean comme de l'écolier le plus
+célèbre de l'Italie; cependant la lettre était si précise, et le
+porteur y était si bien recommandé, qu'il se décida à lui adresser
+quelques questions pour le mettre à l'épreuve. Jean y répondit avec tant
+de netteté et de profondeur que le docteur en fut tout confondu et
+l'admit aussitôt au concours; les candidats devaient soutenir une thèse
+de théologie en présence des magistrats de la ville et de tous les
+savants de l'Italie.
+
+Ce jour, si vivement attendu par Jean, arriva; et, au moment où il entra
+dans l'amphithéâtre, il sentit une force d'esprit surnaturelle: Dieu
+semblait avoir doublé son intelligence pour la faire triompher.
+
+Le podestat de Modène était assis sur un fauteuil couvert de pourpre,
+d'où il dominait toute l'assemblée. Parmi les hauts seigneurs qui
+l'entouraient, Jean reconnut tout à coup Bonacossi, l'ennemi de sa
+famille; sa présence l'enflamma d'une nouvelle ardeur, et il résolut de
+rendre au nom de son père l'éclat dont on l'avait dépouillé.
+
+La salle était remplie; on se pressait dans les tribunes, et le docteur
+Lulle, couvert de sa longue robe noire bordée d'hermine, était monté
+dans sa chaire. En face de lui se tenaient debout les six élèves qu'il
+allait interroger; ils étaient aussi vêtus de robes noires, mais sans
+hermine. Parmi eux, le jeune Pic de La Mirandole attirait tous les
+regards et excitait l'étonnement. C'était un spectacle extraordinaire,
+en effet, que de voir cet enfant à la chevelure blonde, aux joues roses
+et fraîches, aux yeux vifs et candides, couvert d'une robe doctorale et
+prêt à soutenir une thèse de théologie. L'enfant, un peu embarrassé par
+tous ces regards, tenait la tête baissée et écoutait attentivement les
+réponses que les autres élèves faisaient aux argumentations du docteur.
+Quand leur examen fut fini, et que son tour arriva, Pic leva les yeux
+avec assurance sur le docteur Lulle qui l'interrogeait, mais, dans ce
+mouvement, son regard se porta vers une des tribunes publiques, et il
+fut près de laisser échapper un cri en reconnaissant sa mère au milieu
+de la foule, sa mère qui avait deviné, puis arraché la vérité à Fra
+Rinaldo sur l'absence de son fils, et qui était accourue à Modène pour
+mourir avec lui, s'il était reconnu par leur ennemi. Le jeune savant
+comprima l'émotion qui l'avait saisi, et il répondit avec une éloquence
+entraînante à tous les points de science posés par le docteur. Celui-ci,
+étonné d'une pareille supériorité, tâchait de prendre en défaut cette
+haute intelligence; mais il multiplia vainement les subtilités de la
+scolastique; l'enfant semblait s'y jouer, et Lulle, enfin entraîné
+lui-même par l'enthousiasme de l'assemblée, le déclara digne de la
+récompense promise à celui des six candidats qui soutiendrait sa thèse
+avec le plus d'éclat.
+
+[Illustration: La Mirandole soutenant une thèse.]
+
+Jean, conduit par le docteur, s'avançait vers les gradins où étaient
+assis les magistrats et les princes, quand tout à coup une voix s'éleva:
+c'était celle du seigneur Bonacossi, de l'ennemi de sa famille. «Le
+nom! demandez le nom de cet enfant!» criait-il au podestat de Modène;
+car son regard haineux venait de reconnaître le fils du comte de La
+Mirandole. A ces paroles qu'elle a comprises, la mère, pleine d'effroi,
+fend la foule et s'élance auprès de son fils; elle l'entoure de ses
+bras, comme pour le défendre de tout danger. Mais l'enfant intrépide se
+dégage de son étreinte, et, se plaçant devant le podestat, il lui dit
+d'une voix forte: «Je me nomme Jean Pic de La Mirandole, fils du
+seigneur de La Mirandole, comte de Concordia; je sais que ma famille est
+proscrite et que nul de nous ne peut rentrer dans ces murs. Je vous
+livre ma tête, seigneur Bonacossi; mais je vous demande à vous, podestat
+de Modène, la récompense qui m'est due. Vous le savez, le choix de cette
+récompense m'est laissé. Eh bien! accordez-moi la grâce de ma famille,
+rendez à mon père ses biens, ses honneurs et sa patrie; puis faites-moi
+mourir, si vous trouvez cela juste!»
+
+Mille voix s'élevèrent pour l'applaudir; tous les coeurs étaient
+attendris, des larmes coulaient de tous les yeux, toutes les mains
+battaient; le podestat lui-même, ému comme les autres, embrassa le
+merveilleux enfant et lui accorda sa grâce avec celle de sa famille.
+Bonacossi fut contraint de restituer au comte de La Mirandole les
+domaines de ses ancêtres, et cet héritage, perdu par les armes, fut
+reconquis par l'éloquence de la parole.
+
+Pic de La Mirandole devint l'homme le plus savant de son siècle; il
+voyagea dans toute l'Europe; les universités les plus célèbres furent
+pleines de son nom: celle de Paris lui accorda de grands honneurs, et le
+roi de France Charles VIII l'appela son ami.
+
+
+
+
+LES PREMIERS EXPLOITS
+D'UN GRAND CAPITAINE
+
+
+NOTICE SUR BERTRAND DU GUESCLIN.
+
+Bertrand du Guesclin, connétable de France, naquit en Bretagne dans le
+château de Motte-Broon, près de Rennes, en 1314. C'était un enfant
+intraitable: les menaces et les châtiments le rendirent plus farouche
+encore. Il était presque difforme; il avait la taille épaisse, les
+épaules larges, la tête monstrueuse, les yeux petits, mais pleins de
+feu: «Je suis fort laid, disait-il, jamais je ne serai bienvenu des
+dames, mais je pourrai me faire craindre des ennemis de mon roi.»
+
+A l'âge de seize ans, il s'échappa de la maison paternelle; il se
+réfugia à Rennes, et se réconcilia quelques mois après avec son père par
+ses brillants faits d'armes dans un tournoi. C'est cet épisode de sa
+vie, raconté par les mémoires contemporains, que nous avons dramatisé.
+Depuis cette époque, Bertrand ne cessa de porter les armes et de
+s'illustrer; il servit d'abord Charles de Blois dans la guerre de ce
+prétendant contre Jean de Montfort, ce qui lui aliéna l'amitié de ses
+compatriotes et le contraignit de passer dans l'armée de Charles V. Il
+battit peu après le roi de Navarre à Cocherel, et fut lui-même vaincu et
+fait prisonnier, la même année, par l'Anglais Chandos, à Auray. Rendu à
+la liberté, il conduisit en Espagne les grandes compagnies qui
+infestaient la France, et rançonna le pape à Avignon pour solder ses
+troupes. D'abord vaincu par le prince Noir, prince de Galles et fils
+d'Édouard III, roi d'Angleterre, il revint en Espagne après une courte
+captivité à Bordeaux, défit Pierre le Cruel, roi de Castille, et donna
+le trône à Henri de Transtamare.
+
+Nommé connétable de France en 1349, il chassa les Anglais de la
+Normandie, de la Guienne et du Poitou, et mourut au siège de
+Château-Randon. Voyant approcher la mort, il prit dans ses mains
+victorieuses l'épée de connétable, et il la considéra quelque temps en
+silence, et, les larmes aux yeux: «Elle m'a aidé, dit-il, à vaincre les
+ennemis de mon roi; mais elle m'en a donné de cruels auprès de lui. Je
+vous la remets, ajouta-t-il en s'adressant au maréchal de Sancerre, et
+je proteste que je n'ai jamais trahi l'honneur que le roi m'avait fait
+en me la confiant.» Alors il découvrit sa tête, baisa avec respect cette
+épée, embrassa les vieux capitaines qui l'entouraient, leur dit un
+dernier adieu, en les priant de ne point oublier «qu'en quelque pays
+qu'ils fissent la guerre, les gens d'Église, les femmes, les enfants et
+le pauvre peuple n'étaient point ses ennemis.» Et il expira le 13
+juillet 1380, âgé de soixante-six ans, en recommandant à Dieu son âme,
+son roi et sa patrie. L'armée poussa des cris de désespoir. Charles V
+ordonna qu'il fût inhumé à Saint-Denis, dans la sépulture des rois et
+tout auprès du tombeau qu'il avait fait préparer pour lui-même. Neuf ans
+après, Charles VI ordonna pour du Guesclin de plus grandes funérailles,
+les princes, les grands seigneurs du royaume et le roi même y
+assistèrent.
+
+
+PERSONNAGES.
+
+Le comte DU GUESCLIN.
+La comtesse DU GUESCLIN.
+BERTRAND. }
+OLIVIER. } leurs fils.
+JEAN. }
+Le chevalier de LA MOTTE, leur oncle.
+La châtelaine de LA MOTTE, leur tante.
+RACHEL, femme juive, nourrice de Bertrand du Guesclin.
+
+La scène se passe d'abord au château du père de du Guesclin;
+puis à Rennes.
+
+
+
+
+LES PREMIERS EXPLOITS
+D'UN GRAND CAPITAINE.
+
+
+PREMIER TABLEAU.
+
+Le théâtre représente une salle à manger gothique; la comtesse du
+Guesclin, Olivier et Jean sont à table.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+La comtesse DU GUESCLIN, OLIVIER, JEAN, RACHEL, puis BERTRAND.
+
+LA COMTESSE _à Rachel qui rentre_. Vous ne me ramenez pas Bertrand!
+
+
+RACHEL. Madame, je pense qu'il va rentrer.
+
+LA COMTESSE. Je suis sûre que vous l'avez encore surpris se battant ou
+luttant avec les petits paysans du village.
+
+OLIVIER. Oh! oui, maman, il aime mieux ces petits vilains que nous.
+
+JEAN. Il dit que nous ne sommes pas assez forts; nous sommes trop sages
+pour lui.
+
+RACHEL. Ah! Jean, vous accusez votre frère qui n'est pas là; c'est mal.
+
+LA COMTESSE. Mais vous, nourrice, vous le justifiez toujours.
+
+RACHEL. Madame.... c'est que....
+
+LA COMTESSE. Enfin, où est-il?
+
+RACHEL. Madame, il chasse à coups de cailloux les hirondelles nichées
+dans les mâchicoulis du château.
+
+OLIVIER, _se levant et s'approchant d'une fenêtre_. Voyons si c'est
+vrai.... Oh! le voici qui rentre, il a le visage en sang, les habits
+déchirés.
+
+JEAN, _s'approchant à son tour de la fenêtre_. Il est plus laid vraiment
+qu'un bohémien.
+
+LA COMTESSE. Ah! quel enfant! je n'en aurai jamais que du chagrin!
+
+BERTRAND, _entrant_. J'en ai mis trois par terre. J'ai faim: à manger.
+
+LA COMTESSE. Non, vous ne mangerez pas, et vous serez au pain et à
+l'eau. Vous êtes la honte de la famille, méchant, sans esprit....
+sans....
+
+BERTRAND. Moi, ma mère? je suis fort.
+
+LA COMTESSE. Le chapelain se plaint de vous; vous ne savez pas lire
+encore.
+
+BERTRAND. Dois-je me faire moine, pour passer mon temps sur des
+parchemins? Est-ce avec une plume qu'on peut pourchasser les Anglais?
+
+RACHEL. Voyez, maîtresse, quelle forte pensée s'agite déjà dans cette
+jeune tête.
+
+LA COMTESSE. Non, non, Rachel, il n'y a rien de bon en lui; il oublie la
+noblesse de son sang; il se mêle à des serfs.
+
+BERTRAND. Les Anglais sont nos serfs aussi, et, si je bats aujourd'hui
+les petits vilains, cela me donne l'espérance que je battrai plus tard
+nos ennemis. Mais j'ai bien faim! laissez-moi me mettre à table.
+
+LA COMTESSE. Non, sortez d'ici.
+
+BERTRAND. Moi, l'aîné, je serai chassé de votre table et les cadets y
+resteront? non, par Dieu!
+
+RACHEL. Oh! madame, un peu de bonté pour lui, cet enfant est destiné....
+
+LA COMTESSE. Oui.... à faire le malheur de sa mère.
+
+RACHEL, _rêvant_. Qui sait?
+
+BERTRAND. N'est-ce pas, nourrice, que je serai un preux?
+
+RACHEL. Donne-moi ta main.
+
+LA COMTESSE. Je crois que vous êtes folle, nourrice.
+
+RACHEL. Oh! madame, cette petite main est un grand livre où je lis bien
+des choses.
+
+LA COMTESSE. Et qu'y lisez-vous?
+
+RACHEL. Laissez-moi me recueillir. (_Elle tient la main de Bertrand et
+l'examine attentivement_.) Voyez, madame, ces lignes sont belles! voilà
+le courage, la force, l'héroïsme, le désintéressement. Il illustrera sa
+famille et sa patrie. Je vois Bertrand se montrer dans les tournois, je
+le vois vaincre les chevaliers. Bertrand grandira, Bertrand deviendra
+l'ami de son roi; il sera fait connétable. Sa vie sera une longue suite
+de prouesses; il y a d'autres choses encore.... mais il sera brave
+surtout.
+
+BERTRAND. Oh! oui, je serai brave, je le jure par tous les saints.
+
+LA COMTESSE. Tu es folle, nourrice; par tes sottes flatteries, tu le
+rends plus indocile. Allons, emmenez-le.
+
+BERTRAND. Ma mère! ma mère! laissez-moi m'asseoir à votre table, à la
+place qui m'est due.
+
+LA COMTESSE. La place qui vous est due?... (_Elle rit_.) Allons, sortez.
+
+BERTRAND, _furieux_. Eh bien! oui, je sortirai; mes frères sortiront
+aussi. Si je suis laid, je suis fort, et je vais vous le prouver.
+
+(Il se jette sous la table, la renverse et pousse brusquement ses
+frères.)
+
+LA COMTESSE. Misérable enfant! il a brisé toute ma vaisselle et renversé
+mon grand hanap de Hongrie.... Holà! qu'on appelle son père pour le
+châtier!...
+
+BERTRAND. Oh! je m'en vais; les manants que j'ai battus ne me refuseront
+pas du pain.
+
+_(Il sort; Rachelle suit.)_
+
+
+SCÈNE II.
+
+
+LE COMTE, LA COMTESSE, OLIVIER, JEAN.
+
+LE COMTE, _entrant_. Quel est ce vacarme? qui a renversé la table et
+tout brisé?
+
+LA COMTESSE. Encore une fureur de Bertrand.
+
+LE COMTE. Il faut user de châtiments. Je mettrai une bride de fer à ce
+caractère que rien ne peut dompter. Où est-il?
+
+LA COMTESSE. Encore avec les petits paysans.
+
+LE COMTE. Je vais le chercher.
+
+OLIVIER ET JEAN. Mon père, nous vous suivons.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE III.
+
+
+LA COMTESSE, seule.
+
+LA COMTESSE. Mon Dieu! est-ce comme un châtiment que vous m'avez donné
+ce fils? Est-ce pour humilier mon orgueil que vous l'avez créé si peu
+digne de ma tendresse? Mais son âme est-elle aussi disgraciée que son
+corps? Il a parfois cependant des mouvements généreux. Changera-t-il?
+Dois-je croire à la prédiction de sa nourrice? Oh! mon Dieu! faites
+qu'elle se réalise, et mon coeur de mère lui sera rendu.... Mais voici
+son père qui le ramène.
+
+
+SCÈNE IV.
+
+
+LA COMTESSE, LE COMTE, BERTRAND.
+
+LE COMTE. Oh! cette fois je ne pardonnerai plus.
+
+BERTRAND. Il faut bien que j'apprenne à me battre.
+
+LE COMTE. Apprenez d'abord à m'obéir. (_A la comtesse_.) Croiriez-vous
+que je l'ai trouvé près du pont-levis, à moitié nu; luttant avec le
+fils d'un bouvier? Tenez, il porte les marques de cet indigne combat.
+
+LA COMTESSE. Bertrand, vous oubliez que votre père est un gentilhomme.
+
+LE COMTE. Je le lui rappellerai; et cette fois la leçon sera forte:
+quatre mois de prison dans la tour.
+
+BERTRAND. Je me repentirais plutôt si vous me pardonniez.
+
+LA COMTESSE. Essayons.
+
+LE COMTE. Non, je ne veux pas que mon fils déshonore son sang. Je vais
+l'enfermer dans le donjon, et, à moins qu'il n'ait des ailes, il ne
+m'échappera plus.
+
+BERTRAND. La tour fût-elle aussi haute que les clochers de Dinan, je
+trouverai bien le moyen d'en sortir. Je veux être libre.
+
+
+DEUXIÈME TABLEAU.
+
+Le théâtre représente l'intérieur d'une maison, à Rennes.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+LE CHEVALIER de LA MOTTE, LA CHÂTELAINE sa femme, assise et brodant.
+
+
+LE CHEVALIER, _lisant_. Cette lettre est de votre soeur, la comtesse du
+Guesclin. Elle vous écrit que son fils aîné lui donne du chagrin, qu'il
+a fui de la maison paternelle.
+
+LA CHÂTELAINE. Ils n'en feront jamais rien de ce petit misérable-là.
+
+LE CHEVALIER. Ma foi, ils en auraient pu faire un bon soldat; cela
+vaudrait mieux que d'en faire un vagabond.
+
+LA CHÂTELAINE. Vous blâmez donc ma soeur?
+
+LE CHEVALIER. Certainement; et si Bertrand était mon fils, j'aurais
+cherché à diriger son caractère au lieu de le faire plier.
+
+LA CHÂTELAINE. Vous lui auriez inspiré votre passion pour les armes,
+cette passion qui vous conduit à la gloire, mais qui fait le malheur de
+ceux qui vous aiment. Voilà ce que redoute sa mère, et moi je le redoute
+comme elle, et j'approuve sa sévérité.
+
+LE CHEVALIER. Et si Bertrand vous demandait asile, vous ne le recevriez
+pas?
+
+LA CHÂTELAINE. Non, je le renverrais à son père et à sa mère; ce sont
+eux qui doivent le gouverner.
+
+
+SCÈNE II.
+
+BERTRAND, LA CHÂTELAINE, LE CHEVALIER.
+
+BERTRAND, _du dehors_. Je vous dis que j'entrerai, moi; quoique j'aie de
+méchants habits, je suis noble, et je ne souffrirai pas que des valets
+me barrent le chemin.
+
+(Il brandit un bâton et s'élance dans la chambre.)
+
+
+LA CHÂTELAINE. Quoi! le fils de ma soeur! Quel déshonneur pour sa
+famille!
+
+LE CHEVALIER. Oh! c'est toi, mon bon petit diable de neveu, toujours le
+même, toujours ferrailleur.
+
+BERTRAND. Mon oncle, je viens vous demander asile.
+
+LA CHÂTELAINE. Asile, quand vous faites mourir voire mère de douleur?
+Allez demander pardon à vos parents.
+
+BERTRAND. Vous voulez donc que j'aille m'héberger chez des étrangers?
+
+LE CHEVALIER. Non, ma maison ne te sera pas fermée. Mais pourquoi et
+comment as-tu quitté le château de ton père?
+
+BERTRAND. Pourquoi? parce qu'on m'y retenait prisonnier depuis deux mois
+au pain et à l'eau, que j'avais besoin de l'air du bon Dieu et d'une
+nourriture plus substantielle. Comment? cela va vous faire rire. Au lieu
+de m'envoyer mon pain et mon eau par ma bonne nourrice Rachel, qui
+m'aurait consolé en me contant des histoires de chevalerie, on me les
+faisait apporter par une vieille et méchante sorcière qui jamais ne
+manquait en entrant de fermer la porte du donjon, dont la clef était
+suspendue à sa ceinture. Un jour donc je résolus de lui enlever cette
+clef. Je savais que mon père et ma mère étaient absents, et lorsque la
+vieille entra, je m'élançai sur elle, je l'assis, sans lui faire de mal,
+sur la paille qui me servait de lit; je l'enchaînai avec mon drap
+contre un des barreaux de la fenêtre, et, pour l'empêcher de crier, je
+lui mis, en guise de bâillon, ma ceinture sur la bouche. Puis, lui
+volant la clef, j'ouvris la porte, sautai l'escalier, et me voilà.
+
+LE CHEVALIER, _riant_. Ha! ha!
+
+LA CHÂTELAINE. Quel scandale!
+
+BERTRAND. Ecoutez. Pour fuir il me fallait une monture: j'aperçois dans
+la campagne un laboureur; je cours à la charrue, j'en dételle une
+jument, j'enfourche, je pique des deux, malgré les cris et les
+lamentations du rustre ébahi, auquel je réponds par des éclats de rire,
+et, sans selle ni bride, j'ai galopé jusqu'à Rennes. Maintenant,
+hébergez-moi, car j'ai grand appétit et suis fort las.
+
+[Illustration: Du Guesclin s'échappant de la tour.]
+
+LE CHEVALIER. Viens donc changer d'habits et te mettre à table; puis
+nous parlerons de ce que tu as à faire; je te donnerai des conseils.
+
+BERTRAND. Merci, cher oncle! N'est-ce pas que vous m'apprendrez à faire
+des armes?
+
+LA CHÂTELAINE. Votre indulgence achèvera de le perdre.
+
+
+SCÈNE III.
+
+Une place publique devant la maison du chevalier de La Motte.
+
+
+BERTRAND, seul.
+
+BERTRAND. Comme mon oncle est bon pour moi! Il m'a montré ses chevaux et
+ses armes. Oh! ses armes, qu'elles sont belles! Je serai heureux ici!
+Ma tante me gêne bien un peu; n'importe, je lui obéirai pour vivre
+auprès de mon oncle. Mais quel est ce grand écriteau qu'on a planté là?
+Si je savais lire.... Une épée et un beau casque à plumes le couronnent;
+c'est sans doute quelque prix d'armes. Voilà un enfant qui passe; il
+saura peut-être ce que cela veut dire. (_L'appelant_.) Mon ami, qu'y
+a-t-il sur cet écriteau?
+
+L'ENFANT. Il y a qu'aujourd'hui, dans une heure, commencera sur cette
+place une grande lutte, et que le prix du vainqueur sera cette belle
+épée et ce beau casque à plumes.
+
+BERTRAND. Oh! si je pouvais les gagner!
+
+L'ENFANT. Non, vous êtes trop jeune.
+
+BERTRAND. Trop jeune! je suis plus fort que tous les Rennois! (_Se
+parlant à lui-même_) Mais comment faire pour échapper à ma tante? Elle
+va m'appeler pour l'accompagner à vêpres, et avant une heure la lutte
+commence.... Je ne serai pas là.... Un autre aura le prix!... Mon Dieu!
+mon Dieu! c'est bien cruel pourtant de renoncer à cette épée qui est là
+brillante au-dessus de ma tête.... Je l'aurais gagnée, j'en suis sûr.
+
+
+SCÈNE IV.
+
+BERTRAND, la châtelaine de LA MOTTE.
+
+
+LA CHÂTELAINE, _de la porte de sa maison_. Bertrand! Bertrand! toujours
+dans la rue!... Que faites-vous là?
+
+BERTRAND. Ma tante, je regardais cette épée; voyez, on dirait qu'elle me
+regarde. Son acier poli brille comme des yeux.
+
+LA CHÂTELAINE. Vous ne pensez jamais qu'aux armes et aux combats.
+Bertrand, c'est aujourd'hui le saint jour du dimanche, venez à l'église,
+et priez Dieu qu'il vous change.
+
+BERTRAND, _à part_. Oh! oui, je vais le prier de me donner le casque.
+
+LA CHÂTELAINE. Portez mon livre, et suivez-moi.
+
+BERTRAND. _dans l'église_. Ma tante, laissez-moi vous attendre ici, sous
+le portail.
+
+LA CHÂTELAINE. Non, venez vous agenouiller dans la chapelle.
+
+BERTRAND, _à part_. Oh! je le vois, je ne pourrai pas m'échapper.
+
+LA FOULE. _du dehors_. La lutte, la lutte commence; accourez, lutteurs!
+
+BERTRAND. Comment prier en entendant ces cris?
+
+LA FOULE. La lutte, la lutte commence; accourez, lutteurs!
+
+BERTRAND. Je n'y tiens plus.... ma tante baisse la tête....
+Profitons....
+
+(Il s'élance hors de l'église.)
+
+
+SCÈNE V.
+
+Une salle intérieure de la maison du chevalier.
+
+LE CHEVALIER, LA CHÂTELAINE.
+
+
+LE CHEVALIER. Calmez-vous, ce sont des traits de jeunesse, mais son
+coeur est bon.
+
+LA CHÂTELAINE. C'est un rebelle, un ingrat, un petit misérable.
+S'échapper de l'église pour aller lutter avec la populace!...
+
+LE CHEVALIER. Un peu d'indulgence, et songeons d'abord à savoir ce qu'il
+est devenu.
+
+
+SCÈNE VI.
+
+LES MÊMES, UN DOMESTIQUE, puis BERTRAND porté par deux serviteurs.
+
+
+UN DOMESTIQUE. Messire Bertrand a été blessé.
+
+LE CHEVALIER. Pauvre enfant! (_Bertrand paraît_.) Eh bien? te voilà tout
+écloppé; il t'est arrivé malheur?
+
+BERTRAND. Dites bonheur! Je les ai tous terrassés. Mon égratignure
+guérira, mais le prix me reste. Voyez le beau casque, la belle épée.
+
+(Il brandit le casque à la pointe de l'épee.)
+
+LE CHEVALIER. Est-il heureux!
+
+LA CHÂTELAINE. Il faut pourtant qu'il soit puni de sa désobéissance.
+
+LE CHEVALIER. Eh bien! je vais lui infliger une grande punition: dans
+huit jours c'est le tournoi de Rennes; il n'y assistera pas.
+
+BERTRAND. Vous êtes dur, mon oncle.
+
+
+TROISIÈME TABLEAU.
+
+Grande place publique à Rennes; les maisons sont tendues de tapisseries,
+les fenêtres encombrées de spectateurs; des gradins entourent la place.
+On aperçoit sur une estrade toute la famille des du Guesclin.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+LA COMTESSE, le comte DU GUESCLIN, OLIVIER et JEAN, leurs fils, la
+châtelaine de LA MOTTE, RACHEL, puis BERTRAND, la foule.
+
+OLIVIER. Ah! maman, quel plaisir nous allons avoir! le tournoi va
+commencer.
+
+JEAN. J'aperçois mon père sur son beau cheval blanc.
+
+RACHEL, _à la comtesse_. Comme mon pauvre Bertrand serait joyeux s'il
+était ici!... et vous l'avez privé de ce plaisir.... Oh! madame, vous
+êtes bien sévère. Maîtresse, faites-lui grâce, laissez-lui voir ce
+tournoi, et il changera.
+
+LA COMTESSE. Ma bonne Rachel, tu juges mal mon coeur de mère; je
+désirerais revoir l'enfant prodigue, mais sa tante m'a appris qu'il
+était incorrigible.
+
+LA CHÂTELAINE. Oui; vous n'en obtiendrez jamais rien par la douceur.
+
+LA COMTESSE. En songeant à ce qu'il doit souffrir, je voudrais lui
+pardonner.
+
+LA CHÂTELAINE. Il n'est plus temps; le tournoi commence.
+
+LES HÉRAUTS D'ARMES. Le tournoi s'ouvre; trompes, sonnez; bannières,
+déployez-vous!
+
+JEAN. Voilà mon père qui s'avance un des premiers.
+
+OLIVIER. Voilà aussi, mon oncle de la Motte; il se range de son côté.
+
+LA CHÂTELAINE. Quel est ce chevalier qui vient de franchir la barrière?
+
+OLIVIER. Comme il est mal équipé!
+
+JEAN. Quel méchant genet il monte! on dirait un des chevaux de la ferme.
+
+DES VOIX, _dans la foule_. Faites sortir du champ clos ce discourtois
+chevalier.
+
+BERTRAND. (_Il est monté sur un vilain cheval et couvert d'une mauvaise
+armure_.) Moi, sortir! non, jamais! Oh! quelle humiliation!... mais mon
+oncle est bon, il aura pitié de ma détresse. Je vais me faire connaître
+à lui.
+
+LA FOULE. Qu'il sorte! qu'il sorte!
+
+BERTRAND, _s'approchant de son oncle_. Noble chevalier....
+
+LE CHEVALIER. Quoi! c'est toi, Bertrand!
+
+BERTRAND. Oui, c'est moi, bon oncle! je n'ai pu y tenir: je me suis
+échappé par une fenêtre.
+
+LE CHEVALIER. Quoi! au péril de ta vie?
+
+BERTRAND. Eh! que fait la vie? c'est la gloire qu'il me faut.... Vous
+voyez qu'on veut me chasser, mon oncle, ne me refusez pas un de vos
+chevaux et une de vos cuirasses. Songez qu'un du Guesclin ne doit pas
+sortir d'un tournoi sans avoir rompu une lance avec honneur.
+
+LE CHEVALIER. Mais on ne te connaît pas.
+
+BERTRAND. Eh bien! on apprendra à me connaître aujourd'hui.
+
+LE CHEVALIER. Allons! qu'il soit comme tu le désires. (_Appelant un
+écuyer._) Armez ce jeune homme.
+
+BERTRAND. Merci, merci!
+
+LE COMTE, _s'approchant du chevalier._ Quel est ce combattant?
+
+LE CHEVALIER. Je l'ignore; mais il a l'air plein de bravoure, et je
+viens d'ordonner qu'on lui donne un autre équipement.
+
+(Bertrand reparaît brillamment armé.)
+
+LA FOULE. Bravo! bravo!
+
+LE HÉRAUT. Fermez la barrière, le tournoi commence.
+
+BERTRAND. Oh! je serai vainqueur.
+
+(Il met la lance en arrêt et attaque un chevalier.)
+
+LE CHEVALIER. Quel démon! le voilà aux prises avec le plus brave!
+
+LA COMTESSE, _du gradin où elle est assise avec sa famille et regardant
+Bertrand._ Quelle intrépidité!
+
+RACHEL. Madame, c'est le même qui tout à l'heure était si mal vêtu.
+
+[Illustration: Du Guesclin renverse un chevalier]
+
+OLIVIER. Quels coups de lance il donne!
+
+JEAN. Comme il est beau à présent! comme il se sert bien de ses armes!
+
+LA CHÂTELAINE. Sans doute il ne veut pas être connu, car il garde
+toujours sa visière baissée.
+
+LE CHEVALIER. Courage, chevalier inconnu! bravo! bravo! (_Bertrand
+renverse le chevalier qu'il combat, après avoir tué son cheval._) Gloire
+au vainqueur! qu'il lève sa visière et salue les dames!
+
+UN HÉRAUT. Non, ce jeune chevalier veut combattre encore et sans montrer
+son visage.
+
+LA FOULE. Qu'il combatte! qu'il combatte!
+
+LE CHEVALIER, _à part_. Oh! je brûle de t'embrasser, mon brave neveu!
+
+LE COMTE. Je n'ai jamais vu de meilleure lance, par saint Georges.
+
+BERTRAND, _reconnaissant son père_. Quelle voix! est-ce un rêve? oui,
+c'est lui, je le reconnais à son écu; je dois le fuir jusqu'à ce que le
+tournoi soit terminé, et je ne le puis, pourtant.
+
+LE COMTE. Je voudrais bien rompre une lance avec vous.
+
+LE CHEVALIER. Excusez-le, il est blessé, peut-être.
+
+LE COMTE. Non, tout chevalier qui est encore sur ses étriers ne doit pas
+refuser le combat. Je le défie, je l'attaque, il faudra bien qu'il me
+réponde.
+
+(Il poursuit Bertrand, qui cherche à fuir.)
+
+BERTRAND. En plein tournoi! en plein tournoi!... Mais non, je ne dois
+pas me battre contre mon père.
+
+LA FOULE. S'il refuse le combat, honte à lui!
+
+BERTRAND. Oui, je le refuse.
+
+LA FOULE. Honte à lui! honte à lui!
+
+LE CHEVALIER. Il vient de vous prouver pourtant qu'il avait du courage.
+
+BERTRAND. Et je saurai le leur prouver encore. Défendez-vous, chevalier.
+
+(Il attaque un chevalier qui entre dans la lice.)
+
+LE COMTE. Mais pourquoi m'a-t-il refusé le combat?
+
+LE CHEVALIER. Nous le saurons quand il se fera connaître.
+
+BERTRAND. Rendez-vous, chevalier!
+
+(Il renverse son adversaire dans la poussière.)
+
+LA FOULE. Honneur! honneur à l'inconnu!
+
+LA COMTESSE, _de sa place_. Oui, oui, qu'il vienne recevoir le prix!
+
+BERTRAND. Oh! ma mère m'applaudit aussi sans me connaître! C'est devant
+elle que je vais lever ma visière; quelle joie si elle me pardonne! _Il
+s'approche du gradin où est sa mère, le comte du Guesclin et le
+chevalier de La Motte le suivent: il s'incline_.) Noble comtesse du
+Guesclin, c'est pour vous que j'ai combattu; daignerez-vous m'avoir en
+grâce?
+
+(Il se découvre.)
+
+LA COMTESSE. Bertrand!... mon fils!...
+
+RACHEL. Mon pauvre Bertrand!
+
+LE COMTE. Viens que je t'embrasse, mon noble fils. le chevalier. Il sera
+l'orgueil de votre race, sire comte.
+
+RACHEL. Et celui de la France, croyez-en la devineresse.
+
+TOUS. Oh! nous n'en doutons plus.
+
+BERTRAND. Ma bonne mère, pardonnez-moi les chagrins que je vous ai
+donnés.
+
+LA COMTESSE. Je suis trop heureuse pour m'en souvenir.
+
+LE HÉRAUT. Le prix du tournoi est à Bertrand du Guesclin.
+
+LE COMTE, _embrassant son fils_. Sois toujours brave, mon enfant! aime
+ton roi et crains ton Dieu.
+
+
+
+
+RANÇON DU GÉNIE
+
+
+PERSONNAGES.
+
+FRANCESCO LIPPI, métayer des environs de Florence,
+père de Filippo.
+RITA, femme de Francesco.
+FILIPPO LIPPI, leur fils, enfant de dix ans.
+STELLA, sa soeur.
+BRUTACCIO, chef de brigands.
+BUONAVITA, brigand.
+Troupe de brigands.
+
+La scène se passe d'abord au pied des Apennins, près de Florence, puis
+sur les Apennins, à l'entrée de la caverne des brigands.
+
+
+NOTICE SUR FILIPPO LIPPI.
+
+Filippo Lippi, peintre, naquit à Florence en 1412. Dès son enfance, il
+montra de rares dispositions pour la peinture. Il entra comme novice
+dans le couvent des Carmes, où Masaccio venait de terminer d'admirables
+fresques. Chaque jour on le trouvait en contemplation devant ces grandes
+peintures. Bientôt il se mit à les copier, et en peu de temps il sut
+tellement s'approprier la manière de ce maître, qu'on le regarda comme
+son rival et son successeur. Entraîné par ses succès, il résolut de
+quitter le couvent. Son enfance et sa vie furent pleines d'aventures. A
+dix-sept ans, monté sur un bateau avec quelques amis, il s'était trop
+avancé en mer; il fut pris par des corsaires barbaresques et emmené en
+Afrique, où il devint esclave. Mais là encore son talent lui fit
+accorder sa liberté. Conduit à Naples, il y exécuta plusieurs fresques,
+puis vint à Florence, où il peignit son plus beau tableau, _le
+Couronnement de la Vierge_, grande composition où sont groupées de
+nombreuses figures. L'auteur s'y est représenté sous la figure d'un
+adorateur; devant lui est un agneau soutenant cette inscription: _Is
+perfecit opus_. Ce tableau frappa tellement Cosme de Médicis, qu'il
+conçut pour Lippi une estime et une amitié dont il ne cessa de lui
+donner des preuves. Lippi exécuta de grands travaux à Florence, à
+Spolette, à Padoue, à Fiesole, etc. Le Louvre possède deux beaux
+tableaux de ce peintre, une _Madone_ et le _Saint-Esprit présidant à la
+naissance de Jésus-Christ_. Filippo Lippi mourut à Florence, en 1466,
+âgé de cinquante-sept ans.
+
+
+
+
+LA RANÇON DU GÉNIE.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+Le théâtre représente l'intérieur de la ferme de Francesco.
+
+FRANCESCO et RITA.
+
+
+FRANCESCO, _entrant tout haletant_. Femme, me voici de retour de la
+ville. Je suis accablé de fatigue.
+
+RITA. Apportes-tu du moins quelque bonne nouvelle?
+
+FRANCESCO. Eh! non; une bonne nouvelle m'aurait fait oublier la marche,
+et je ne me plaindrais pas.
+
+RITA. Que t'ont dit ces messieurs du tribunal?
+
+FRANCESCO. Ce qu'ils disent si souvent au pauvre quand il demande
+justice: qu'il faut d'abord déposer de l'argent pour les premiers frais,
+et puis qu'on fera des poursuites.
+
+RITA. C'est une horreur! déposer de l'argent pour qu'on arrête ces
+brigands qui dévastent le pays, qui enlèvent nos bestiaux et nous
+dépouillent de tout! Mais à qui nous adresserons-nous, si l'autorité ne
+nous protège pas? Il faudra donc fuir ce canton, abandonner l'héritage
+de ton père et chercher à vivre ailleurs?
+
+FRANCESCO. J'ai dit tout cela aux gens de la justice. Je leur ai raconté
+comment l'autre jour, tandis que notre petit Filippo gardait le troupeau
+au pied des Apennins, des brigands fondirent sur la plaine et
+profitèrent du moment où l'enfant s'était éloigné pour s'emparer de nos
+plus beaux agneaux et de nos jeunes chevreaux. Heureusement les mères
+étaient à la bergerie, sans cela nous étions ruinés.
+
+RITA. Plus heureusement encore, Francesco, notre fils n'était pas là;
+car il serait tombé entre les mains des brigands, et peut-être
+l'auraient-ils tué.... La sainte madone l'a protégé.
+
+FRANCESCO. Voilà comme tu excuses toujours sa paresse, Rita. Si Filippo
+n'avait pas quitté le troupeau, il aurait appelé au secours en voyant
+venir les brigands; je serais accouru, et nous n'aurions rien perdu.
+
+RITA. Je l'ai grondé comme toi, Francesco; je lui ai recommandé d'être
+plus attentif. Mais, tu le vois, notre fils ne peut se soumettre à
+garder les bestiaux, à labourer la terre; il aime à être seul, et,
+aussitôt qu'il pense qu'on ne le voit pas, il s'amuse à tracer sur la
+terre des figures d'hommes, des arbres, des moutons. Peut-être notre
+enfant est-il destiné à une autre existence que la nôtre.
+
+FRANCESCO. Tu es folle, Rita. Voilà bien les mères; toujours des idées
+d'ambition pour leurs fils.... Et à quoi veux-tu que nous destinions
+celui-là? Avons-nous de l'argent pour lui faire donner de l'éducation?
+et est-ce au moment où nous sommes dans la misère que tu dois
+l'encourager à la fainéantise? Mêle-toi de ta fille et laisse-moi faire
+de Filippo un bon métayer.
+
+RITA. Calme-toi, mon ami, et confions-nous à Dieu.
+
+FRANCESCO. «Aide-toi et le ciel t'aidera.» Femme, il faut que nous et
+nos enfants redoublions de travail et de courage pour éloigner la
+misère. Mais où est Filippo? Il est encore couché, je suis sûr.
+
+RITA. Non, il est dans l'étable à faire la litière des vaches.
+
+FRANCESCO, _appelant_. Filippo! Filippo!
+
+
+SCÈNE II
+
+LES MÊMES, FILIPPO, entrant avec un morceau de charbon à la main, puis
+STELLA.
+
+
+FILIPPO. Mon père....
+
+FRANCESCO. Que faisais-tu dans l'étable?
+
+FILIPPO, _rougissant et baissant la tête_..... Mon père, je.... je....
+
+FRANCESCO. Ah! tu vas mentir!... Que faisais-tu?
+
+FILIPPO. Eh bien! je cherchais à dessiner sur le mur la grande vache
+noire.
+
+FRANCESCO. Et à quoi cela te mènera-t-il, fainéant?
+
+(Filippo baisse la tête et ne répond rien.)
+
+STELLA, _accourant_. Ma mère, ma mère, venez voir; nous avons deux
+vaches noires maintenant; Filippo en a fait une seconde, elle marche
+près du mur de l'étable, elle mange au ratelier..... Venez! venez!
+
+FRANCESCO. Allons, taisez-vous; c'est assez de folie! Femme, sers-nous à
+déjeuner, puis nous irons tous au travail.
+
+(Ils se mettent à table.)
+
+STELLA. Elle est bien belle, la vache de Filippo. Mon père, pourquoi ne
+voulez-vous pas la voir?
+
+RITA. Chut! mange tes confitures et tais-toi.
+
+STELLA. Qu'il est bon, ce raisiné! Pourquoi ne fais-tu pas comme moi,
+Filippo? Vois, je nettoie mon assiette avec de la mie de pain. Il n'en
+reste pas de trace.
+
+FILIPPO, _dessinant sur son assiette avec la pointe de son couteau_.
+Regarde cela, Stella.
+
+STELLA. Oh! c'est notre petit chat roux. Le voilà sur le buffet.
+(_Filippo continue à dessiner.)_ Il se gratte l'oreille avec sa patte.
+
+RITA. Je n'oserai jamais laver cette assiette. C'est tout à l'ait le
+portrait de notre chat; vois, Francesco.
+
+FRANCESCO, _regardant et riant_. Oh! c'est bien ça; je te permets cet
+amusement pendant les repas, Filippo; mais je ne veux pas que tu y
+songes en gardant les troupeaux.
+
+FILIPPO. C'est malgré moi, mon père.
+
+FRANCESCO. Tout cela est bel et bon, enfant; mais il faut penser à
+gagner ton pain. Allons, pars avec ta soeur, et ne vous éloignez pas
+trop de la ferme. Vous mènerez paître les vaches et les chèvres là-bas
+dans cette prairie qui est auprès du bois, et si vous voyez venir
+quelqu'un, vous m'appellerez tout de suite; je vais au labour.
+
+(Les enfants sortent.)
+
+
+SCÈNE III.
+
+Dans la campagne.
+
+STELLA et FILIPPO menant les troupeaux.
+
+
+STELLA. Mais comment fais-tu, mon frère, pour inventer d'aussi jolies
+choses avec tes doigts?
+
+FILIPPO. Je n'en sais rien, Stella; je ne comprends pas ce qui me donne
+le pouvoir de retracer tout ce que je vois, comme l'eau retrace notre
+visage quand nous y regardons; mais je suis poussé par un désir
+invincible à toujours reproduire les images qui sont devant moi, soit
+avec la pointe de mon couteau sur la pierre, soit avec un charbon sur
+les murs, ou bien avec le bout de mon bâton sur le sable. Oh! si je
+pouvais avoir une de ces grandes feuilles de papier blanc sur lesquelles
+écrit notre curé, il me semble que je ferais une madone comme celle qui
+est debout sur le maître autel de notre église.
+
+STELLA. Elle semble vivante, cette madone; on dirait qu'elle marche,
+qu'elle va parler.
+
+FILIPPO. Elle te ressemble un peu, ma petite Stella. Mais nous voici
+arrivés à la lisière du bois. Garde le troupeau, moi je vais chercher
+une de ces pierres molles où mon couteau s'enfonce facilement; puis je
+reviendrai dessiner ton portrait.
+
+STELLA. Tu désobéis à notre père, Filippo; ne t'a-t-il pas dit de ne
+t'occuper que de nos bestiaux?
+
+FILIPPO. Ne seras-tu pas contente, ma petite soeur, de voir ton portrait
+sur une pierre, comme tu as vu tout à l'heure celui de notre chat sur
+une assiette?
+
+STELLA. Oh! oui, cela me fera plaisir.
+
+FILIPPO. Eh bien! attends, je vais revenir. N'aie pas peur et garde le
+troupeau.
+
+STELLA. Ne reste pas longtemps loin d'ici.
+
+(Filippo s'enfonce dans le bois, ramasse une pierre, s'assied, et se met
+à dessiner.)
+
+
+SCÈNE IV.
+
+FILIPPO, seul.
+
+
+Qu'il est beau, ce paysage qui se déroule devant moi! dans le fond les
+hautes montagnes, puis les bois, puis le village, et de l'eau qui court!
+
+
+SCÈNE V.
+
+STELLA, FILIPPO.
+
+
+STELLA, _de la prairie_. Au secours! mon frère, au secours!
+
+FILIPPO, _accourant_. Qu'y a-t-il, ma bonne Stella? Je viens te
+défendre.
+
+
+SCÈNE VI.
+
+LES PRÉCÉDENTS, BRUTACCIO et la troupe de brigands.
+
+
+BRUTACCIO, lui fermant la bouche. Halte-là, mon brave; vos troupeaux
+sont à nous, votre soeur est notre prisonnière, et vous allez nous
+suivre aussi: vous vous ferez à la vie des montagnes, et vous finirez
+par faire partie de notre bande, si vos parents ne sont pas assez riches
+pour payer votre rançon.
+
+FILIPPO. Moi! vivre parmi vous? oh! non, jamais! jamais!
+
+BRUTACCIO, _l'empêchant de crier_. Point de mutinerie, point de
+mutinerie, enfant! autrement ton dos sentira le bois de ma carabine.
+(_Filippo fait un geste menaçant._) Allons, qu'on s'en empare.
+(_Plusieurs brigands s'emparent de Filippo, qui se démène entre leurs
+bras._) Toi, Buonavita, charge-toi de la soeur.
+
+BUONAVITA, _à Stella_. Petite bergère, n'ayez nulle crainte. Vous
+garderez nos vaches dans nos rochers, vous ferez des fromages, vous
+taillerez la soupe, et en retour vous serez bien traitée.
+
+STELLA. Ma mère! ma mère!
+
+(Ils disparaissent tous dans les Apennins.)
+
+
+SCÈNE VII.
+
+Sur un plateau des Apennins, devant l'entrée de la caverne des brigands.
+
+FILIPPO, STELLA, puis BUONAVITA.
+
+
+FILIPPO. Ma pauvre Stella, tu pleures donc toujours?
+
+STELLA. Ils sont si laids, ces brigands, si méchants!.... Si je ne les
+sers pas tout de suite quand ils me demandent à boire, ils menacent de
+me frapper. Oh! Filippo, comme nous avons souffert depuis huit jours que
+nous sommes ici! et penser que cela durera toujours!... Et nos pauvres
+parents, ils doivent se désespérer de ne pas nous voir revenir.... Si
+nous ne les voyions jamais....
+
+(Elle sanglote.)
+
+FILIPPO. Ne pleure pas ainsi, Stella; Dieu veillera sur nous.
+
+STELLA. Oh! mon frère, tu es moins malheureux que moi. Les premiers
+jours, tu étais bien triste aussi; mais à présent, tu reprends courage
+et tu sembles consolé. Tu recommences à dessiner sur les pierres et sur
+le sable; cela te distrait.
+
+FILIPPO. C'est vrai, Stella, ce plaisir me suit; les brigands n'ont pu
+me le ravir.
+
+(Entre Buonavita.)
+
+BUONAVITA. Pourquoi vous tourmentez-vous ainsi, Stella? N'êtes-vous pas
+contente dans notre compagnie? Soyez attentive, faites bien notre
+cuisine, et nous vous donnerons un beau bonnet à dentelles d'argent.
+
+STELLA. Gardez vos cadeaux, seigneur Buonavita. Mais si vous n'êtes pas
+méchant, faites ce que je vous ai demandé.
+
+FILIPPO. Qu'as-tu demandé, Stella?
+
+STELLA. J'ai demandé que Buonavita obtînt notre liberté du seigneur
+Brutaccio: car je ne puis vivre ici.
+
+BUONAVITA. J'ai fait votre commission.
+
+FILIPPO. Et que vous a dit le capitaine?
+
+BUONAVITA. Il m'a dit que vous ne sortiriez jamais d'entre ses mains, si
+vos parents ne lui payaient une forte rançon.
+
+FILIPPO. Ils sont trop pauvres!
+
+STELLA. Votre maître est bien cruel; mais vous, ne pourriez-vous nous
+rendre la liberté?
+
+BUONAVITA. Si je le pouvais, je le ferais, mes enfants; car, puisque
+notre compagnie vous déplaît, je ne vois pas à quoi bon vous garder de
+force.
+
+FILIPPO. Vous êtes compatissant, vous! Mais comment, sans y être
+contraint, pouvez-vous donc vivre avec des brigands?
+
+BUONAVITA. Ah! l'habitude fait tout. J'ai été orphelin de bonne heure.
+Mon oncle Brutaccio, le chef de notre troupe, m'emmena dans ces
+montagnes, et je suis devenu brigand sans m'en douter; mais, je vous le
+jure, ma petite Stella, je n'ai jamais tué personne. Boire, rire,
+chanter, être libre et ne rien faire la plupart du temps, telle est ma
+vie, ma bonne vie dont j'ai tiré mon nom. Je ne vous l'offre pas en
+exemple, mes enfants; mais je vous la raconte seulement pour que vous
+n'ayez pas peur de moi.
+
+FILIPPO. Eh bien! vous pouvez me faire un grand plaisir, puisque vous
+êtes bon.
+
+BUONAVITA. Lequel?
+
+FILIPPO. Buonavita, je vous en prie, donnez-moi une de ces belles
+planches de bois blanc qui recouvrent les caisses qui sont dans la
+caverne.
+
+BUONAVITA. Très-volontiers. (_Il entre dans la caverne et revient à
+l'instant, avec la planche._) Qu'en voulez-vous faire?
+
+FILIPPO. Vous allez voir. (_Il tire un charbon de sa poche et se met à
+dessiner un arbre et des moutons qui sont devant lui, puis le fond du
+paysage._)
+
+BUONAVITA. Oh! vous avez un fier talent, l'ami; voilà l'arbre qui
+grandit sous vos mains, le troupeau qui s'anime, les rochers qui se
+dressent.... Qui vous a appris tout cela?
+
+FILIPPO. Personne. Est-ce que cela s'apprend? Depuis que je pense, je
+reproduis ainsi tout ce que je vois sans savoir comment. Mais ce qui me
+tourmente, c'est de ne pouvoir donner des couleurs à mon ouvrage, ces
+belles couleurs de la madone de notre église.
+
+BUONAVITA. Des couleurs! ah! si vous en désirez, je puis vous
+satisfaire. Il y a quelque temps, nous arrêtâmes sur la route de
+Florence un peintre qui allait à Rome. Nous croyions avoir fait une
+riche capture en nous emparant d'une cassette fermée qu'il gardait
+auprès de lui. Quand nous l'ouvrîmes, nous n'y trouvâmes que des vessies
+de couleurs et des pinceaux de poil.
+
+FILIPPO. Qu'est-ce que cela, des pinceaux?
+
+BUONAVITA. C'est ce qui sert à mettre des couleurs sur un dessin.
+
+FILIPPO. Oh! donnez-moi cette cassette, et je vous aimerai bien.
+
+BUONAVITA. Je vais la chercher.
+
+FILIPPO, _avec joie_. Stella, je vais avoir des couleurs!...
+
+STELLA. Je ne comprends pas ton bonheur, Filippo; moi, je ne serai
+contente qu'en revoyant nos parents.
+
+BUONAVITA, _revenant avec la cassette_. Voilà, mon ami. Stella, si vous
+ne voulez pas être grondée par Brutaccio, allez vous occuper du dîner;
+notre chef ne tardera pas à revenir de sa tournée.
+
+(Stella entre dans la caverne.)
+
+FILIPPO, _ouvrant la cassette_. Oh! Buonavita, que ces couleurs sont
+belles! Ce sont celles du ciel, de la terre, des roches et des bois.
+Mais qui nous apprendra le moyen de les préparer et de les étendre?
+
+BUONAVITA, _tirant une palette de la caisse_. D'abord il faut les
+disposer sur cette petite planche, après les avoir fondues avec un peu
+d'huile que vous prendrez dans cette fiole; puis vous les appliquerez
+sur votre dessin avec un pinceau.
+
+FILIPPO, _avec enthousiasme._ Et comment savez-vous cela, Buonavita? Qui
+vous a révélé ce mystère? Êtes-vous donc sorcier?
+
+BUONAVITA. Je ne suis pas plus sorcier que savant, mais j'ai eu le
+bonheur de voir travailler le plus grand peintre de l'Italie.
+
+FILIPPO. Le plus grand peintre de l'Italie?
+
+BUONAVITA. Oui, Masaccio! celui qui a retracé les tourments des damnés
+dans l'église des Carmes, à Florence.
+
+FILIPPO. Et vous avez vu cet homme, ce peintre, qui est aussi célèbre
+qu'un prince?
+
+BUONAVITA. Je l'ai vu, et je vais vous conter comment.
+
+FILIPPO. Tout en vous écoutant j'essayerai ces couleurs. Les voilà
+préparées comme vous me l'avez dit. (_Il se met à peindre._) Parlez,
+Buonavita, parlez-moi de ce grand Masaccio.
+
+BUONAVITA. Il faut vous dire que mon oncle, trouvant que notre métier
+allait mal sur les grandes routes, s'était mis en tête, l'an passé,
+d'aller enlever le trésor du couvent des Carmes. Il avait une vieille
+haine contre les bons frères, qui, disait-il, l'avaient chassé de leur
+école pour quelques petites peccadilles, et l'avaient ainsi déterminé à
+embrasser la profession de brigand. Bonne profession, ma foi! et dont
+mon oncle n'a pourtant pas à se repentir. Mais il paraît qu'il y a des
+jours où cela le trouble, et il se met alors dans de grandes fureurs,
+qui ont toujours pour résultat quelque expédition hardie. Donc il me dit
+l'an passé: «Va-t'en reconnaître les lieux, et nous agirons dans la
+nuit.» Je me rends à Florence, habillé comme un honnête paysan, et je
+demande le couvent des Carmes. «Suivez cette foule, me répond-on en me
+montrant un grand flot de peuple; elle se dirige justement vers l'église
+des Carmes.--Et pourquoi faire? repris-je.--Vous le verrez bien, mon
+garçon,» répliqua en riant le citadin narquois. Je me mis à la file de
+ceux qui marchaient, et bientôt je me trouvai comme porté dans l'église.
+Tout le monde se précipitait vers une seule chapelle. Je me glissai aux
+premiers rangs. Alors je vis ce qui attirait la multitude, et je fus
+près de laisser échapper un cri d'effroi, moi qui n'ai jamais eu peur de
+ma vie. Sur les murs à demi éclairés de la chapelle, on voyait des
+hommes torturés; leurs traits étaient pâles et amaigris; leurs yeux
+versaient des larmes de sang; leurs dents grinçaient; leurs corps se
+tordaient, et je croyais leur entendre pousser des gémissements.
+Cependant la foule criait autour de moi: «Vive Masaccio!» et, plein
+d'admiration pour cet homme qui avait la puissance de m'épouvanter, je
+criai à mon tour: «Vive Masaccio!» Mais Masaccio, qui était là devant
+nous, continuait à peindre sans se déranger. C'est lui qui sauva, sans
+s'en douter, le trésor des Carmes. Je déclarai à mon oncle que je ne
+traverserais jamais la nuit cette église où il m'avait semblé voir la
+flamme des damnés me saisir. Je fis partager ma terreur à sa troupe, et
+l'expédition fut abandonnée.
+
+FILIPPO. Buonavita, je veux aller à Florence, je veux voir Masaccio et
+devenir son élève.
+
+BUONAVITA. C'est une noble ambition, mon ami.
+
+FILIPPO. Voyez? en suis-je digne?
+
+(Il lui montre ce qu'il vient de peindre.)
+
+BUONAVITA. Mon portrait! si vite! pendant que je vous parlais, vous
+l'avez tracé, vous lui avez donné la vie! Voilà bien mon regard, en
+effet, ma moustache noire, ma résille rouge sur mes cheveux bruns....
+Par Masaccio! vous serez un grand homme!
+
+
+SCÈNE VIII.
+
+LES PRÉCÉDENTS, BRUTACCIO avec sa troupe.
+
+
+BUONAVITA. Venez voir ceci, Brutaccio, cet enfant est marqué de Dieu:
+nous ne pouvons le retenir plus longtemps prisonnier.
+
+BRUTACCIO. Quoi! c'est lui qui a peint ta face de brigand?
+
+BUONAVITA. Oui, lui-même; un instant lui a suffi pour finir ce portrait.
+
+(Les brigands se rangent autour du portrait de Buonavita.)
+
+TOUS, _admirant le portrait_. C'est un miracle, ma foi!... Vive le petit
+Filippo!...
+
+[Illustration: Filippo Lippi vient de faire le portrait de Buonavita]
+
+BUONAVITA. Vous le voyez, mon ami, on crie déjà: Vive Filippo! comme le
+peuple criait à Florence: Vive Masaccio! c'est d'un heureux présage.
+
+
+SCÈNE IX ET DERNIÈRE.
+
+LES PRÉCÉDENTS, RITA accourant éperdue, puis FRANCESCO armé d'une
+fourche et d'un pieu.
+
+
+RITA. Rendez-nous nos enfants, nos pauvres enfants. Nous errons depuis
+huit jours dans nos montagnes... Enfin nous avons découvert votre
+retraite.... Ayez pitié d'une mère.... Rendez-moi mes enfants....
+(_Apercevant Filippo._) Mon cher fils! (_Elle le presse sur son coeur._)
+Mais où est ta soeur, ma douce Stella, ma fille bien-aimée?
+
+STELLA, _accourant_. Ma mère! ma bonne mère!
+
+(Elle se jette dans ses bras.)
+
+FRANCESCO, _arrivant et brandissant son pieu_. De par le ciel! si vous
+ne me rendez mes enfants, je brise la tête au premier qui s'approche de
+moi.
+
+BRUTACCIO, _riant_. Désarmez cet homme, et amenez-le-moi. (_Les brigands
+désarment Francesco et le conduisent devant Brutaccio._) Vous ne pouvez
+rien pour délivrer vos enfants; vous êtes devenu vous-même mon
+prisonnier! vos troupeaux sont à moi, demain je puis dévaster votre
+maison et ne pas y laisser pierre sur pierre.... Eh bien! Brutaccio le
+brigand n'en fera rien. Je vous rends la liberté, car votre fils a payé
+votre rançon à tous par son génie. Emmenez vos bestiaux et prenez cette
+bourse, Francesco. Mais ne contraignez plus votre noble enfant à être
+pâtre ou laboureur: Dieu l'a créé peintre, il sera la gloire et la
+fortune de votre famille. Envoyez-le à Florence auprès de Masaccio; cet
+or payera ses études.
+
+[Illustration: Les brigands rendent la liberté à Filippo Lippi.]
+
+FRANCESCO, _prenant la bourse_. Que Dieu vous bénisse, monseigneur!
+
+BRUTACCIO. On ne bénit pas un brigand, mon ami; mais on peut lui faire
+une promesse en retour d'un bienfait.
+
+FILIPPO. Laquelle? j'y souscris d'avance.
+
+BRUTACCIO. Promettez-moi, lorsque vous serez un peintre célèbre, de
+faire un tableau de la scène que nous venons de mettre en action.
+
+FILIPPO. Je vous le jure!
+
+BUONAVITA. Ce tableau s'appellera la _Rançon du Génie_.
+
+
+
+
+AMYOT
+
+
+NOTICE SUR AMYOT.
+
+Jacques Amyot naquit à Melun, 3 octobre 1513. Son père était un petit
+mercier. Amyot se montra d'abord un enfant indiscipliné et quitta ses
+parents pour aller à Paris se placer comme domestique. Il fit la route à
+pied, s'égara et tomba épuisé de fatigue. On le secourut et on le fit
+conduire à l'hôpital d'Orléans. Aussitôt rétabli il en sortit avec douze
+sous qu'on lui donna et qui furent toute sa ressource à son arrivée à
+Paris. Sa mère, qui l'aimait tendrement, lui envoyait chaque semaine un
+gros pain de Melun pour l'aider à vivre. Il se plaça d'abord à la porte
+d'un collège, où il faisait les commissions des professeurs et des
+élèves. Remarqué pour son intelligence et sa gentillesse, il fut admis
+dans l'intérieur du collège et il en devint bientôt un des meilleurs
+élèves. Là encore, dans son dénûment, il servait de domestique aux
+autres élèves; ce qui ne l'empêchait pas de poursuivre ses études avec
+ardeur. La nuit, à défaut d'huile et de chandelle, il étudiait à la
+lueur de quelques charbons embrasés. Après avoir terminé les études
+classiques les plus fortes et achevé ses cours sous les plus célèbres
+professeurs du collège de France, il se fit recevoir maître ès arts.
+Puis se rendit à Bourges pour y étudier le droit civil. Là Jacques
+Collin, lecteur du Roi, lui confia l'éducation de ses neveux et lui fit
+obtenir une chaire de grec et de latin. C'est pendant les douze années
+qu'il occupa cette chaire qu'il fit la traduction du roman grec de
+_Theagène et Chariclée_ et commença celle des _Vies des hommes illustres
+de Plutarque_. Il dédia les premières Vies à François Ier, qui lui
+ordonna de continuer cette traduction et lui accorda comme récompense
+l'abbaye de Bellezane. Voulant compulser les manuscrits de Plutarque qui
+existaient en Italie, il s'y rendit avec l'ambassadeur de France.
+Bientôt il fut chargé par celui-ci et par le cardinal de Tournon de
+porter une lettre du roi Henri II au concile alors rassemblé à Trente.
+Il s'acquitta si habilement de sa mission qu'à son retour à Paris il fut
+choisi comme précepteur des deux fils de Henri II. Tout en faisant cette
+éducation il termina sa traduction des Vies de Plutarque qu'il dédia à
+Henri II, et commença celle des oeuvres morales du même écrivain qu'il
+ne termina que sous le règne de Charles IX son élève à qui il en fit
+pareillement hommage. Dès le lendemain de son avènement au trône, le roi
+Charles IX le nomma son grand aumônier. Plus tard, le siège d'Auxerre
+étant venu à vaquer, le Roi le donna à son _Maître_, comme il appelait
+Amyot.
+
+Quand son autre élève Henri III parvint au trône, il lui conserva toutes
+ses charges et le nomma commandeur de l'ordre du Saint-Esprit qu'il
+venait de créer. Amyot passa ses dernières années dans son diocèse,
+uniquement occupé de l'étude et de l'exercice de ses devoirs. Il mourut
+à Auxerre le 6 février 1593 dans sa quatre-vingtième année. Il laissa
+200 000 écus de fortune. Il fit don à l'hôpital d'Orléans, où il avait
+été recueilli quelques jours dans son enfance, un legs de douze cents
+écus. Sa traduction de Plutarque est restée la plus estimée et la
+meilleure que nous ayons en français.
+
+
+
+
+LE PETIT VAGABOND.
+
+
+Il faisait un froid rigoureux; toute la campagne était blanche de givre,
+et au loin les toits des maisons et les clochers du village paraissaient
+couverts de neige; les arbres comme des squelettes étendaient leurs
+branches décharnées; en place de feuillage il y pendait des glaçons. Un
+pauvre enfant de treize ans, assez mal vêtu, sans bas et chaussé de gros
+souliers déjà vieux, suivait péniblement le chemin à peine tracé de
+Melun à Orléans; ce n'était pas une belle et grande route royale comme
+aujourd'hui, encore moins un railway conduisant rapidement en quelques
+heures de Melun à Paris; il y a près de trois cents ans de cela, et à
+cette époque les chemins qui sillonnaient la France étaient de
+véritables précipices creusés d'ornières boueuses, parsemés de pierres
+et parfois de troncs d'arbres, et dont les tronçons rompus cessaient
+tout à coup de marquer leurs traces à travers un champ ou à travers un
+bois.
+
+Il fallait alors plusieurs jours pour se rendre de Melun à Paris, et le
+pauvre enfant, très-ignorant de la distance, s'était imaginé pouvoir y
+arriver le soir même. On lui avait dit que la Seine coulait de Melun à
+Paris, et il avait pensé: ce doit être bien près, j'y arriverai comme
+la Seine y arrive. Quoiqu'il fût parti aux premières lueurs de l'aube et
+qu'il eût marché courageusement tout le jour, la nuit commençait à
+tomber qu'il n'apercevait pas encore le clocher d'Orléans. Il pensa
+qu'il s'était égaré; mais à qui demander son chemin? par une fatalité
+qui lui sembla une juste punition du ciel, il avait marché depuis le
+matin sans rencontrer ni piéton, ni monture; il avait pourtant compté
+sur l'assistance publique, car il était parti sans avoir mis sous ses
+petites dents blanches un pauvre morceau de pain. Avec cette insouciance
+de l'enfance que les chimères et l'espérance accompagnent, il avait
+cheminé d'abord gaiement et vite, courant même pour se réchauffer. Mais
+un ventre vide affaiblit les jambes, et bientôt il n'était plus allé
+qu'au pas, insensiblement il s'était traîné, et enfin il était tombé
+épuisé sur un buisson, ne reconnaissant plus sa route à travers la neige
+qui commençait à tomber et la nuit qui venait. Il poussait des
+gémissements entrecoupés de ces exclamations: _oh! mon Dieu! oh! ma
+bonne mère!_ qui s'échappent toujours de la bouche de l'enfant, et même
+de celle de l'homme qui souffre; car si Dieu est pour nous la protection
+d'en haut, une mère est le refuge humain qui, jusqu'à la mort, ne nous
+manque jamais ici-bas.
+
+[Illustration: Allons, Pierre, trois coups de la gourde à ce petit pour
+le secouer]
+
+Donc, le pauvre petit vagabond dans sa détresse appelait sa mère, sa
+mère qu'il avait quittée résolûment le matin sans lui dire adieu.
+
+Comme il se désespérait et sentait déjà le froid engourdir son corps, il
+entendit des pas de chevaux qui retentissaient sur la route pierreuse;
+il gémit plus fort, espérant qu'on prendrait garde à sa plainte, et en
+effet bientôt deux montures s'arrêtèrent auprès de lui. Sur la première
+était un gentilhomme brillamment équipé sous son large manteau, sur
+l'autre un domestique armé qui le suivait.
+
+Le gentilhomme aperçut à la dernière lueur du crépuscule ce pauvre être
+exténué de fatigue et de faim, «Qu'est ceci? dit-il, en le touchant du
+bout de son éperon; d'où viens-tu? et où vas-tu?
+
+--Je viens de Melun et je voulais aller à Orléans, répliqua le pauvre
+petit, mais mes jambes ne me portent plus et je meurs de faim.
+
+--Ta figure me plaît, reprit le gentilhomme; puis, se tournant vers le
+domestique: Allons, Pierre, trois coups de ta gourde à ce petit pour le
+secouer, puis hisse-le devant moi comme une valise, mon cheval va
+mieux que le tien, et, tout en trottant, le petit vagabond me contera
+son histoire quand il sera réveillé.»
+
+Le domestique exécuta les ordres de son maître, et bientôt les deux
+chevaux repartirent au grand trot. Le mouvement et le cordial qu'il
+avait avalé donnèrent à l'enfant une surexcitation qui lui rendit un peu
+d'instants toute sa lucidité. Tout en se tenant cramponné à la selle
+enfourchée par le gentilhomme, il le remerciait avec effusion.
+
+«Voyons, pendant que nous sommes forcés d'aller au pas pour gravir cette
+mauvaise montée, conte-moi ton histoire et ne mens pas, lui dit le
+bienveillant seigneur.
+
+--Oh! je ne fausserai point la vérité, elle est assez triste et honteuse
+pour moi; mais je ne vous mentirai pas à vous qui m'avez sauvé la vie.
+
+--J'écoute.
+
+--Je m'appelle Jacques, je suis le fils d'un pauvre mercier de Melun,
+demeurant dans le quartier de l'église.
+
+--Je suis de Melun et je vois cela d'ici, reprit le gentilhomme,
+continue.
+
+--J'ai deux soeurs, mes aînées, qui s'occupent avec bon vouloir de
+l'industrie de mon père, tandis que moi je n'ai jamais pu y prendre
+goût. J'ai ma mère, dont je suis le préféré, et qui, voyant mon grand
+amour pour les livres imprimés, a fini par me payer l'école malgré mon
+père, qui voulait me garder chez lui pour travailler de son état, et
+m'appelait un grand paresseux quand il me trouvait à lire. Cette
+inclination pour les livres m'est venue tout petit. Quand j'allais le
+dimanche à l'église, durant tous les offices je regardais les beaux
+livres des prêtres et j'aurais voulu les leur dérober. On est comme ça
+poussé par des instincts qui sont plus forts que nous, et je ne crois
+pas que ce soit toujours le diable qui nous les donne. J'ai appris à
+lire bien vite et sans savoir comment, et je lis aussi les psaumes
+latins et je les comprends un peu. Mais je ne pouvais lire que dans les
+livres de l'école, je n'avais pas un livre à moi, c'était trop cher. Ma
+bonne mère me promettait toujours de m'acheter un beau psautier; mais
+les mois passaient sans qu'elle eût jamais pu avoir l'argent qu'il
+fallait. Mon père la surveillait de près et l'empêchait de rien mettre
+de côté. Il est vrai que nous étions bien pauvres et que le travail de
+tous suffisait à peine pour nous faire vivre. Moi seul je ne travaillais
+pas, répétait chaque jour mon père en me brutalisant; il me semblait
+pourtant que mon esprit travaillait, mais mes mains se refusaient à
+faire l'ouvrage qu'on leur donnait.
+
+«Hier, ma mère était allée avec mes soeurs pétrir et faire cuire à la
+boulangerie les grands pains bis que nous mangeons; mon père fut appelé
+au dehors pour son petit commerce.
+
+--Garde au moins la boutique, grand fainéant, me dit-il, et surtout ne
+touche à rien.»
+
+«Il sortit en me faisant un geste de menace et je me mis sur la porte à
+regarder les passants. Tout à coup je vis venir un colporteur, il
+vendait des livres et se rendait à l'église et à l'école pour en faire
+le placement.
+
+«Approchez, lui dis-je, et laissez-moi seulement regarder un peu vos
+beaux livres, car, comme dit le proverbe, la vue n'en coûte rien!
+
+--La vue me coûtera mon temps, répliqua le colporteur, je suis pressé
+et, à moins que tu ne veuilles faire une emplette, je ne déballe pas.
+
+--Déballez, lui dis-je, je puis tout de même vous acheter un livre. Je
+lançai cette première parole je ne sais comment, et c'est ce qui me
+perdit, car, une fois dite, je ne voulus pas me démentir de peur que le
+colporteur ne se moquât de moi. Il entra dans la boutique, défit son
+ballot en toute hâte, et me montra un volume des saints Évangiles, en
+latin, qui me plut beaucoup.
+
+--Cela vaut un écu, c'est à prendre ou à laisser, me dit le marchand;
+mais je vois que c'est trop cher pour vous, ajouta-t-il d'un air
+narquois qui me mit le diable au corps.
+
+--Attendez un peu, répliquai-je avec résolution, et, m'approchant du
+tiroir où mon père tenait l'argent de la vente, je le secouai, l'ouvris
+et j'y pris un écu en menue monnaie.»
+
+«Quand le colporteur eut disparu, je cachai mon livre dans ma chemise;
+je tremblais, j'avais peur; je compris que je venais de commettre un
+vol.
+
+[Illustration: Cela vaut un écu, c'est à prendre ou à laisser.]
+
+J'aurais voulu rappeler le marchand; mais il n'était plus temps. Que
+faire? mon père pouvait rentrer d'un moment à l'autre, et je sentais
+déjà sa colère tomber sur moi comme le tonnerre. Si encore ma mère avait
+été là, elle aurait pu me protéger, mais en son absence, je me voyais
+perdu. Dans ma terreur, je poussai la porte de la boutique, je me mis à
+monter en courant jusqu'au haut de la maison, et je me _barricadai_ dans
+le petit grenier où je couchais; je m'assis sur mon lit, et, n'entendant
+venir aucun bruit, j'eus la curiosité de regarder dans mon livre; je le
+tirai de ma chemise et je commençai à lire la belle passion du Christ;
+je ne comprenais qu'à moitié les mots latins, et je faisais un effort si
+grand d'esprit pour les comprendre entièrement, que peu à peu j'oubliai
+ma mauvaise action, la colère de mon père, le châtiment qui m'attendait,
+j'oubliais tout, excepté mon livre.
+
+«Mais tout à coup des cris, des voix montèrent de la boutique; je
+compris que mon père était rentré et s'emportait contre moi; je devinai
+que ma mère cherchait à le calmer sans y réussir. Oh! j'aurais voulu en
+ce moment être une souris et qu'un chat me mangeât. Je cachai le livre
+dans ma paillasse et je me cachai sous mon lit. Bientôt j'entendis
+monter, je crus que c'était mon père, et je sentais déjà une grêle de
+coups. Je me rassurai pourtant un peu, je crus ouïr des pas plus légers
+qui m'annonçaient ma mère ou une de mes soeurs.
+
+«On frappa: «C'est moi, c'est Jeanne; ouvre vite, me dit ma soeur aînée.
+J'ouvris mais je refermai aussitôt qu'elle fut entrée.
+
+--Il faut déguerpir d'ici, s'écria-t-elle, mon père veut te tuer, il dit
+que tu es un voleur, que tu as pris de l'argent dans le comptoir.
+
+--J'ai pris un écu pour acheter ce livre, lui dis-je, en tirant les
+Évangiles de ma paillasse.
+
+--Tu n'en as pas moins fait un vol à notre père, me dit ma soeur
+sévèrement, tu dois te cacher loin d'ici, car notre père qui te croit à
+vagabonder par la ville, a juré que s'il te retrouvait il
+t'exterminerait, ou te livrerait à M. le prévôt comme un voleur.»
+
+«Ce mot de voleur répété me faisait bien souffrir, je vous assure, je me
+mis à sangloter.
+
+«C'est bien le moment de pleurer, me dit ma soeur. Passe par la cour et
+va te cacher chez ton parrain le boucher; ma mère t'y rejoindra ce
+soir.»
+
+«Je plaçai mon livre, cause de tout mon malheur, entre ma chemise et ma
+souquenille, et je pris la fuite comme ma soeur me l'avait conseillé. Je
+gagnai bientôt la maison de mon parrain le boucher, mais je n'osai y
+entrer de peur d'explication et de remontrance, je m'assis sous le
+hangar où il rangeait les boeufs, et me sentant là à l'abri et
+chaudement je me remis à lire dans mon livre en attendant que la nuit
+vînt et permît à ma mère de me rejoindre; je pouvais la guetter d'où
+j'étais placé, et quand je reconnus le bruit de ses pas, je me levai
+pour aller à sa rencontre. Ma mère, loin de me faire peur comme mon
+père, me semblait un secours du ciel qui m'arrivait; je me jetai à son
+cou et je lui racontai en pleurant ce que j'avais fait.
+
+«J'étais bien sûre, me dit-elle en regardant le livre, que tu n'avais
+pas pris cet argent pour mal faire; mais ton père ne veut rien entendre;
+il faudra longtemps pour l'apaiser, et d'ici là où vivras-tu, mon pauvre
+enfant? J'ai bien eu l'idée de parler à ton parrain pour qu'il te donne
+asile; mais ici ton père te retrouvera et il arrivera quelque malheur.
+
+--Oui, ma mère, lui dis-je, il faut que j'aille bien loin gagner ma vie,
+je veux voir Paris et y apprendre bien des choses dont le maître d'école
+m'a parlé.
+
+--Tu es fou, mon petit Jacques, que deviendrait un pauvre enfant comme
+toi dans cette grande ville?
+
+«Je ne sais pas tout ce que je lui dis pour lui persuader que Paris
+serait le paradis pour moi; il me semble qu'un esprit me soufflait mes
+paroles pendant que je lui parlais. Il fut convenu qu'elle me confierait
+dès le lendemain à des bateliers qui descendaient la Seine de Melun à
+Paris, et que chaque semaine elle m'enverrait par eux un grand pain qui
+m'aiderait à vivre là-bas.
+
+«Mais à propos de pain, tu n'as pas soupé, mon pauvre Jacques; tiens,
+voilà des noix et une galette que j'avais faite pour toi; mange, puis
+endors-toi sous ce hangar, puisque tu t'y trouves bien, et demain, au
+petit jour, je viendrai te chercher, me dit cette bonne mère.»
+
+[Illustration: Tiens, voilà des noix et une galette que j'avais faite
+pour toi.]
+
+«Elle partit, quand j'eus mangé je m'endormis sur la litière des vaches,
+et je fis un songe merveilleux. Je me voyais dans le palais du roi de
+France avec de beaux habits, j'étais en familiarité avec les enfants du
+roi, ou plutôt ils me traitaient avec respect et m'appelaient leur
+_maître_. Ce que cela veut dire, je n'en sais rien; mais j'ai vu de si
+belles choses dans ce rêve, des monuments de tous genres: palais,
+églises, colléges, que j'en suis sûr je retrouverai à Paris; j'ai
+entendu des voix si nombreuses qui m'appelaient, que ce matin à l'aube,
+sans bien savoir ce que je faisais, oubliant ma mère que j'allais
+désespérer, je me suis mis à courir sur la route de Melun à Paris.
+J'avais tant peur que quelque mésaventure ne m'empêchât d'accomplir mon
+dessein et de voir la capitale, que j'ai ajouté à ma mauvaise action
+d'hier, celle bien plus mauvaise de quitter ma mère sans l'embrasser.
+Dieu m'a déjà puni, car sans vous, mon bon seigneur, je serais mort de
+froid sur la route et j'aurais été mangé par les loups.
+
+--Allons! allons! tu n'es pas aussi vagabond que je le craignais,
+répliqua le gentilhomme, quand l'enfant eut terminé son récit, tu
+passeras deux ou trois jours à Orléans pour te réconforter, puis tu
+continueras ta route jusqu'à Paris, et moi, demain, de retour à Melun,
+j'irai avertir ta mère qui doit te croire perdu.»
+
+Le petit Jacques remerciait avec une vive reconnaissance le bon
+gentilhomme, et couvrait de caresses ses mains qui, en ce moment,
+laissaient flotter les rênes. Mais ils arrivaient dans une plaine où la
+route qui montrait Orléans, devant elle, devenait plus belle. Le cheval
+reprit le trot, l'enfant cessa de parler et même ne fit plus aucun
+mouvement. Le gentilhomme s'imagina qu'il dormait et ne songea plus à
+lui; mais arrivé à la porte de l'auberge où il devait loger, quand il
+poussa Jacques pour le réveiller, il s'aperçut qu'il avait perdu
+connaissance et qu'il était pris d'une grosse fièvre. Le cordial qu'il
+avait bu ne lui avait donné qu'une force factice d'une heure.
+
+Que faire! Le gentilhomme connaissait la charité des bonnes soeurs de
+l'hospice, il y conduisit lui-même le petit Jacques.
+
+Le lendemain il vint le revoir avant de reprendre la route de Melun; la
+fièvre de l'enfant avait cessé, mais il était tout courbaturé et ne
+pouvait se remuer dans son lit; l'excellent seigneur le confia aux soins
+des religieuses, lui remit une lettre de recommandation pour Paris, et
+s'éloigna en lui promettant de nouveau d'aller le soir même rassurer sa
+mère.
+
+Trois jours de repos guérirent entièrement le petit Jacques, qui put se
+remettre en route pour Paris: on lui donna douze sous et quelques
+provisions avant qu'il quittât l'hôpital, de sorte qu'il fit gaiement le
+reste de la route. Comme il sortait de l'hôtel-Dieu, de cet hôtel si
+bien nommé, de cet hôtel tout providentiel et qui ne refuse jamais
+l'hospitalité, il fit un voeu qui se grava profondément dans son âme;
+il jura que si jamais il était riche il doterait l'hôpital d'Orléans.
+
+Il arriva à Paris par un temps clair, ce qui lui permit d'aller admirer
+le palais du roi, la tour de Nesle, le Pré aux clercs, les belles
+églises et tous les monuments qui décoraient le vieux Paris.
+
+La lettre que lui avait remise le bon gentilhomme était pour un des
+maîtres des nombreux colléges de Paris. Il ne demandait pas qu'on
+l'admît comme élève dans l'intérieur du collége, c'eût été trop espérer
+pour le petit vagabond vêtu d'une pauvre souquenille et fils de mercier;
+il demandait qu'on l'employât comme commissionnaire et domestique des
+élèves et des professeurs, sauf à le recevoir plus tard dans l'intérieur
+du collége s'il marquait des dispositions frappantes pour l'étude.
+
+Le maître à qui le petit Jacques remit sa lettre était un homme affairé
+et naturellement brusque.
+
+«Choisis ta place à la porte du collége, lui dit-il, je donnerai l'ordre
+qu'on t'y laisse tranquille, et nous verrons à te faire faire des
+commissions; puis d'un geste il congédia le pauvre enfant.
+
+Mais Jacques était d'une nature résolue et persistante qui ne se
+décourageait point. Aux murs des colléges, des couvents, des églises et
+de presque tous les monuments de cette époque, étaient toujours
+adossées de petites constructions parasites. Contre la façade du
+collége, d'où Jacques venait de sortir, s'étalaient une échoppe de
+cordonnier, une autre occupée par un imagier, qui vendait aussi des
+chapelets et quelques livres d'église, puis une petite hutte où nichait
+un aveugle et son chien. Le petit vagabond se choisit une place dans les
+entre-colonnements d'une poterne presque toujours fermée; il plaça sur
+un banc très-bas, à l'abri de cet enfoncement, une grosse botte de
+paille qu'il acheta pour quelques sous, il s'établit dans cette espèce
+de gîte et soupa gaiement des restes des provisions que les bonnes
+soeurs lui avaient données. La nuit fut rude, mais il échappa à la
+rigueur du froid en se blottissant tout entier dans la paille brisée; à
+son réveil, il se mit à courir de long en large pour se réchauffer, et
+bientôt aperçu par le savetier et l'imagier, il fut chargé par eux de
+quelques petites commissions en retour desquelles ils lui offrirent la
+soupe; et il se sentit tout réconforté par un repas chaud.
+
+En ce temps-là les écoliers étaient externes, et le matin, en se rendant
+aux classes, ils virent le petit commissionnaire dont la bonne mine les
+charma. Il était assis jambes pendantes sur la paille fraîche et lisait
+dans son livre d'évangiles.
+
+Plusieurs écoliers parmi les grands l'interrogèrent, et ayant appris
+qu'il était commissionnaire l'employèrent aussitôt; il gagna donc dès le
+premier jour quelques menues monnaies. Il s'arrangea avec l'imagier
+pour prendre chez lui sa nourriture et pour s'y chauffer; et, comble de
+bonheur, il obtint que l'imagier lui prêterait quelques livres en
+lecture. Dès le premier jour il avait écrit à sa mère, et bientôt il
+reçut avis qu'un gros pain lui arrivait par les bateliers de Melun; il
+se rendit au bord de la Seine à l'endroit où les bateliers amarraient
+leurs bateaux; il y eut bientôt reconnu un patron de barque, leur voisin
+à Melun, qui l'ayant à son tour aperçu, lui cria:
+
+«Eh! eh! petit Jacques, approche donc un peu de mon bord; j'ai une
+cargaison pour toi.»
+
+Quand l'enfant toucha à la barque il donna une poignée de main au
+patron, et reçut dans ses bras un énorme pain bis dont la circonférence
+dépassait celle d'une roue de brouette. Il ne put regarder ce pain sans
+attendrissement; c'était sa mère qui l'avait pétri; et chaque semaine
+elle devait lui en envoyer un semblable pour qu'il ne mourût pas de faim
+à Paris.
+
+Il parla longtemps de cette bonne mère, puis de son père et de ses
+soeurs avec le batelier, et quand il lui eut dit adieu et qu'il se
+trouva seul dans les rues de Paris, il se mit à rêver à ce qu'il
+pourrait faire pour prouver un jour sa reconnaissance à sa Mère.
+
+[Illustration: Il reçut dans ses bras un énorme pain bis]
+
+Franchir le seuil du collége, y être admis comme élève et devenir un
+savant, tel était le but qu'il aurait voulu atteindre. Mais comment y
+parvenir? Il se rappelait la brève et brusque réception que le maître
+lui avait faite et il n'osait guère compter sur sa protection.
+
+Tout en songeant de la sorte, il avait regagné la porte du collége; il
+déposa son gros pain dans l'échoppe de l'imagier après en avoir coupé
+une large tranche qu'il mangea avec délices, puis il s'assit dans son
+petit gîte attendant les pratiques. C'était le lendemain d'un jour de
+congé, une dame passa qui ramenait ses deux fils au collége.
+
+«A votre service, madame et messieurs, leur dit le petit Jacques,
+suivant l'habitude qu'il avait de s'adresser à ceux qui passaient.
+
+--Tiens! c'est notre petit commissionnaire, dit un des écoliers à son
+frère; il faut le recommander à maman, qui lui fera gagner plus que
+nous; et aussitôt ils désignèrent le petit Jacques à leur mère. Celle-ci
+regarda le pauvre enfant et fut charmée de son visage et de sa
+gentillesse; il tenait en ce moment son volume d'évangiles à la main; la
+dame ayant regardé dans ce livre et interrogé Jacques, elle sut de lui
+son goût si vif pour la lecture et l'instruction.
+
+«Veux-tu, lui dit-elle avec bonté, accompagner chaque jour mes fils au
+collége? j'obtiendrai des professeurs que tu assistes à toutes leurs
+leçons, et tu apprendras ainsi toujours quelque chose.»
+
+L'enfant ne sachant comment prouver l'excès de sa gratitude à la bonne
+dame, s'agenouillait et baisait le bord de sa robe.
+
+Quelques instants après il fut admis dans l'intérieur du collége; la
+dame l'avait recommandé au même maître à qui il s'était adressé à son
+arrivée à Paris. Cette fois-ci il en fut bien mieux reçu. Le maître lui
+dit qu'on lui donnerait une petite chambre sous les toits du collège, et
+qu'il pourrait, tout en servant les fils de la bonne dame, partager les
+études des écoliers et montrer ses dispositions.
+
+Dès lors la vie du petit Jacques devint un combat plein d'ardeur. Le
+grand pain qu'il recevait chaque semaine de Melun assurait sa
+subsistance; il put ajouter quelques fruits et quelques légumes à ce
+pain du pays, et s'acheter un habit avec les petits gages que lui avait
+régulièrement assurés la bonne dame; il put, bonheur plus grand,
+s'acheter quelques livres! Il était bien pauvre encore! mais il était
+riche d'espérance, riche du savoir qui s'ouvrait pour lui; il ne songea
+pas à envier la fortune de ses condisciples, il ne songea qu'à les
+surpasser tous dans ses études.
+
+Ce fut un exemple admirable que celui que donna ce pauvre enfant du
+peuple, servant les autres aux heures des récréations, et aux heures des
+leçons se montrant le plus empressé au travail. Il prenait même sur ses
+nuits pour étudier, et n'ayant pas de lumière, il lisait et écrivait à
+la lueur de quelques charbons embrasés! Il fit bientôt de rapides
+progrès dans l'étude de la langue latine, mais il voulut plus encore;
+il voulut apprendre cette belle langue grecque, qu'à peine quelques
+savants connaissaient alors en France. Les plus célèbres ouvrages de la
+littérature grecque ne s'imprimaient à Paris que depuis vingt ans, ces
+livres étaient très-chers, et le petit Jacques était bien pauvre; mais
+la vigueur de sa volonté suppléait à tout. A force de travail il parvint
+à comprendre le grec. Il suivit d'abord les cours de Bonchamps, dit
+Évagrius, professeur de ce temps; et bientôt le roi François Ier ayant
+institué une chaire de grec où deux habiles érudits, Jacques Thusan et
+Pierre Danès, furent chargés sous le nom de _lecteurs royaux_
+d'enseigner l'un la poésie et l'autre la philosophie de l'antiquité, on
+vit Jacques assidu à leurs leçons, interrogé par eux, les étonner et les
+éblouir. Ils confessèrent enfin qu'ils n'avaient plus rien à apprendre
+au merveilleux écolier qui, désormais, saurait aussi bien qu'eux
+commenter Platon, Démosthènes et Plutarque.
+
+Un jour ils l'examinèrent en présence de François Ier et de sa soeur
+Marguerite de Navarre, qui, elle aussi, savait le grec. Le roi et la
+princesse émerveillés de son savoir le comblèrent de louanges et
+déclarèrent qu'ils prenaient sous leur protection le jeune Jacques
+Amyot, une des gloires futures de la France.
+
+[Illustration: Un jour ils l'examinèrent en présence de François Ier et
+de sa soeur Marguerite de Navarre.]
+
+Le lendemain de cet heureux jour, les bateaux de Melun déposèrent à
+Paris un pauvre homme et sa femme vêtus des humbles habits des artisans
+de ce temps. C'étaient la mère et le père de Jacques Amyot.
+
+[Illustration: Les bateaux de Melun déposèrent à Paris un pauvre homme
+et sa femme]
+
+«Oh! mon cher fils, lui dit sa mère en le pressant sur son coeur; je
+t'amène ton père qui t'a pardonné et qui est bien fier de toi!»
+
+
+
+
+AGRIPPA D'AUBIGNÉ
+
+
+NOTICE SUR AGRIPPA D'AUBIGNÉ.
+
+Théodore-Agrippa d'Aubigné naquit à Saint-Maury, près de Pons, en
+Saintonge, le 8 février 1550, d'une famille très-ancienne, qui avait
+embrassé la réforme des calvinistes. Sa mère mourut en le mettant au
+monde, ce qui lui fit donner le nom d'Agrippa, _ægre partus_ (né
+difficilement); il reçut de son père une forte et savante éducation; à
+six ans, il lisait déjà le latin, le grec et l'hébreu.
+
+Il se trouva à treize ans au siége d'Orléans, et s'y distingua; quand
+il perdit son père, on l'envoya étudier à Genève, sous le célèbre de
+Bèze, qui le prit en affection. Dégoûté des études, il s'enfuit à Lyon,
+et bientôt s'engagea dans les armées du roi de Navarre (depuis Henri
+IV). Il se fit aimer du roi par sa gaieté et son esprit; ce fut dans les
+camps qu'il composa sa tragédie de Circé.
+
+Henri IV dut beaucoup à d'Aubigné dans les guerres qu'il fut obligé
+d'entreprendre pour reconquérir son royaume. A la mort de ce roi,
+d'Aubigné fut persécuté pour avoir publié une histoire très-hardie sur
+les hommes et les événements de son temps; il se réfugia à Genève. Ses
+biens furent confisqués, et ses ennemis obtinrent un arrêt qui le
+condamnait à avoir la tête tranchée.
+
+D'Aubigné s'était marié, en 1588, avec Suzanne de Lerny; il eut de ce
+mariage plusieurs enfants, entre autres Constant d'Aubigné, qui fut le
+père de Mme de Maintenon. Il mourut à Genève, âgé de quatre-vingts ans,
+et fut enterré dans le cloître de l'église de Saint-Pierre. Il avait
+composé lui-même son épitaphe.
+
+D'Aubigné a laissé un grand nombre d'ouvrages en prose et en vers d'où
+l'on pourrait tirer de magnifiques extraits.
+
+
+
+
+AGRIPPA D'AUBIGNÉ.
+
+
+Quand j'entends les écoliers de nos jours se plaindre et murmurer pour
+quelques méchantes et faciles versions grecques ou latines, je ne puis
+m'empêcher de songer à ce qu'étaient les fortes et universelles études
+des jeunes lettrés de la Renaissance, et quels écoliers ce furent que
+les Étienne Dolet, les Rabelais, les Montaigne, les Ronsard et ce petit
+Agrippa d'Aubigné, dont je vais entretenir mes lecteurs.
+
+Par un jour d'automne pluvieux, trois hommes, couverts de longues robes
+fourrées, se chauffaient auprès de la vaste cheminée d'une salle toute
+lambrissée de panneaux de chêne. Cette salle était la bibliothèque du
+vieux château fort de Saint-Maury, en Saintonge. Une grande table,
+tendue de cuir, s'élevait au milieu, jonchée de livres, de papiers et
+d'écritoires de fer. A cette table était assis, dans un grand fauteuil,
+un petit garçon de sept ans, à la tête déjà méditative, à l'oeil vif, à
+la bouche sérieuse. L'enfant restait courbé, presque immobile; seulement
+son regard rapide se portait alternativement du cahier qu'il lisait à un
+livre grec ouvert devant lui.
+
+Les trois hommes assis auprès du feu n'échangeaient aucune parole, comme
+s'ils eussent craint de troubler le petit savant; mais d'un sourire ou
+d'un signe ils se communiquaient leur surprise et leur contentement. Ce
+fut l'enfant qui rompit le premier le silence.
+
+«J'ai fini, dit-il en se levant et en remettant le cahier au plus âgé
+des trois personnages; voyez, mon père, si vous êtes content.
+
+--C'est à messire Henri Étienne [1] d'en juger, répondit le père,
+prenant son fils sur ses genoux et tournant au feu ses petites jambes;
+chauffe-toi, mon enfant, pendant que ton précepteur suivra sur le texte
+grec, et que messire Étienne relira ta traduction et s'assurera qu'aucun
+contre-sens ne t'est échappé.»
+
+[Note 1: Petit-fils du premier imprimeur de ce nom.]
+
+L'enfant hocha la tête pour dire qu'il était bien sûr de lui, et remit
+avec un sourire d'espérance son cahier à Henri Étienne.
+
+Maître Béroalde le précepteur se leva, prit le gros volume grec qui
+était sur la table, et s'étant incliné:
+
+«Je suis aux ordres de M. Étienne,» dit-il, et ses yeux se fixèrent sur
+la page ouverte.
+
+Le célèbre imprimeur commença la lecture du cahier de l'enfant, dont les
+boucles blondes se jouaient sur l'épaule de son père tandis qu'il
+écoutait.
+
+Ce n'était point un conte de fée, ce n'était point un thème facile et
+court qu'Henri Étienne, le typographe le plus renommé de l'époque, était
+venu collationner avec tant d'attention: c'était un des fameux dialogues
+de Platon, _le Criton_, que le petit Agrippa d'Aubigné s'était exercé à
+traduire «Bien, très-bien! disait le savant imprimeur à mesure qu'il
+lisait.
+
+--Merveilleux! s'écriait le précepteur, qui suivait sur le texte grec;
+il a deviné le génie de la langue de Platon et s'en est souvent
+approprié les expressions.»
+
+A ces éloges, l'enfant regardait son père et semblait lui demander s'il
+était satisfait. Le seigneur d'Aubigné restait muet, mais quelques
+larmes roulaient dans ses yeux baissés et avaient grand'peine à ne pas
+en jaillir. Quand la lecture fut terminée, il embrassa tendrement son
+fils et lui dit:
+
+«Je tiendrai la promesse que je t'ai faite, Agrippa; notre ami Henri
+Étienne emportera ton manuscrit à Paris, et l'imprimera avec ton
+portrait en tête.
+
+--Ce sera fait prestement, ajouta Henri Étienne, et l'âge de notre cher
+petit traducteur sera indiqué dans une préface que j'écrirai moi-même.
+Quant au portrait, je vous enverrai un de nos meilleurs graveurs, pour
+qu'il le fasse ici même d'après le modèle.»
+
+Le petit Agrippa restait pensif, appuyé contre l'épaule de son père.
+
+«Quoi! vous n'êtes pas plus réjoui que cela? lui dit le précepteur;
+monseigneur d'Aubigné outrepasse pourtant la promesse qu'il vous avait
+faite; il avait bien dit qu'il ferait imprimer votre traduction, mais y
+mettre en tête votre portrait, c'est une seconde récompense qui devrait
+vous rendre tout fier.
+
+--Ce n'est point mon portrait que je voudrais y voir, répliqua l'enfant.
+
+--Et lequel? reprit maître Béroalde; peut-être le mien, pensait-il tout
+bas, car enfin c'est moi qui l'ai instruit.
+
+--Celui de ma mère, dit l'enfant avec émotion.
+
+--Cher enfant, dit le père en le baisant au front, pourquoi cette
+pensée?
+
+--Pourquoi? s'écria le petit Agrippa, parce que ma mère, qui est morte
+en me donnant le jour, ne m'a point quitté cependant, et vient bien
+souvent la nuit me parler, me conseiller et me presser dans ses bras.
+
+--Oui, monseigneur, ajouta le précepteur, il a de ces visions; je
+n'avais pas osé vous le dire.
+
+--Laissez-le parler, répliqua le père; dis-moi, dis-moi, mon enfant:
+quand et comment as-tu vu ta mère?
+
+--Je l'ai vue, répondit l'enfant avec émotion et gravité, depuis le jour
+où j'ai commencé à penser, et toujours elle m'est apparue sous la même
+forme, belle, grande, douce, toute blanche; elle venait la nuit frôler
+de ses vêtements les rideaux de mon lit; elle me donnait des baisers; sa
+bouche était froide et me brûlait pourtant. Il y a trois mois, quand je
+commençai ma traduction de Platon, elle m'apparut toute souriante; je
+n'entendais pas sa voix, aucune parole ne s'échappait de ses lèvres, et
+cependant je sentais dans mon esprit qu'elle me disait: «Travaille, mon
+cher fils, console ton père de ma mort, toi qui l'as involontairement
+causée; sois l'honneur de notre maison; nos jours sont rapides, ne perds
+pas ceux de l'enfance dans les jeux; travaille, ta mère te regarde et
+s'en réjouira.» Elle s'éloigna en me parlant encore des yeux, puis
+sembla disparaître dans la brume du matin, qui montait devant ma
+fenêtre. Depuis ce jour, mon père, le travail me devint si facile qu'il
+me semblait que l'esprit de ma mère, qui fut, m'avez-vous dit, si orné
+et si grand[2], s'était placé en moi et pénétrait ce qu'un enfant ne
+peut comprendre encore; c'est ainsi que j'ai traduit ce dialogue de
+Platon; l'intelligence maternelle me le dictait. Comment aurais-je pu,
+sans cela, en comprendre le sens, en deviner les beautés? C'est donc le
+portrait de ma mère qu'il faut placer en tête de ce Dialogue.
+
+[Note 2: Les femmes des grandes maisons de ce temps-là savaient le latin
+et le grec.]
+
+--Ton désir sera accompli, répondit le seigneur d'Aubigné en embrassant
+son fils; nous confierons à M. Henri Étienne un portrait de ta mère, et
+tu le retrouveras en tête de ton travail, te souriant et t'encourageant
+encore.»
+
+L'enfant, satisfait par cette promesse, s'échappa des bras de son père,
+et, s'élançant sur la plateforme du château, s'exerça à la fronde avec
+les archers de garde. L'étude ne prenait pas toute son âme. Les
+penchants guerriers s'y développaient à l'envi de ceux de l'esprit. Il
+faisait des armes en chantant des vers encore sans rime et sans césure
+qu'il improvisait. Alors il était gai, bruyant. Une heure après, il
+traduisait du grec, de l'hébreu et du latin. Il se passionnait pour les
+héros de l'antiquité, et plus tard il a rappelé ces mâles études dans
+ses vers, où il se fait dire par la bouche de la fortune:
+
+ Je t'épiais ces jours lisant si curieux
+ La mort du grand Sénèque et celle de Thrasée,
+ Je lisais par tes yeux en ton âme embrasée
+ Que tu enviais plus Sénèque que Néron,
+ Plus mourir en Caton que vivre en Cicéron;
+ Tu estimais la mort en liberté plus chère
+ Que de vivre en servant.......
+
+La guerre civile entre les catholiques et les huguenots ravageait alors
+la France. On faisait des exécutions sanglantes dans toutes les villes.
+Le seigneur d'Aubigné était zélé calviniste; en allant à Paris, il passa
+un jour par Amboise avec le petit Agrippa âgé de neuf ans. Montés sur
+leurs chevaux qui longeaient les bords de la Loire, ils virent une
+grande foule se pressant au pied des remparts du château. «Qu'est-ce
+donc, mon père? dit l'enfant.
+
+--Suis-moi sans avoir peur, répliqua le père. Je pressens quelque chose
+de sinistre à la consternation de ce peuple.»
+
+Ils avancèrent à grand'peine, tant la foule s'entassait compacte
+jusqu'aux premières marches de l'escalier du château. Des hallebardiers
+étaient là, éloignant à coups de lance les curieux qui s'aventuraient
+trop près. Le petit Agrippa et son père parvinrent pourtant à se frayer
+un passage, et découvrirent ce qui attirait la curiosité du peuple.
+
+Dix têtes coupées étaient exposées au haut d'une potence!
+
+Le seigneur d'Aubigné tressaillit: dans ces têtes il venait de
+reconnaître autant d'amis et de compagnons d'armes. «Oh! les bourreaux!
+s'écria-t-il, ils ont décapité la France!» Huit mille personnes
+l'entouraient quand il poussa ce cri d'indignation; il piqua des deux à
+son cheval, son fils l'imita, et comme il le dit plus tard dans son
+poëme des _Tragiques_:
+
+ L'oeil si gai laisse alors tomber sa triste vue,
+ L'âme tendre s'émeut....
+ Le sang sentit le sang, le coeur fut transporté.
+
+La foule et les archers, comme frappés de stupeur, les laissèrent
+s'éloigner. Quand ils se retrouvèrent sur les bords de la Loire, le père
+posa sa main sur la tête d'Agrippa: «Mon enfant, dit-il, il ne faut
+point que ta tête soit épargnée après la mienne pour venger ces chefs
+pleins d'honneur; si tu t'y épargnes, tu auras ma malédiction.
+
+--Mon père, je vous jure, répliqua l'enfant, de ne jamais renier notre
+foi et notre parti.»
+
+Il tint parole. Plus tard, dans des vers énergiques et pittoresques, il
+a jeté l'anathème aux horreurs de la guerre civile, et il s'est écrié:
+
+ Oh! que nos cruautés fussent ensevelies
+ Dans le centre du monde! oh! que nos hordes vies
+ N'eussent empuanti le nez de l'étranger!
+ Parmi les étrangers, nous irions sans danger,
+ L'oeil gai, la tête haut, d'une brave assurance
+ Nous porterions au front l'honneur ancien de France.
+
+Puis rappelant les supplices infligés aux huguenots:
+
+ Pourquoi, leur dit le feu, avez-vous de mes feux,
+ Qui n'étaient ordonnés qu'à l'usage de vie,
+ Fait des bourreaux valets de votre tyrannie?
+ Des corps de vos meurtriers, pourquoi, disent les eaux,
+ Changeâtes-vous en sang l'argent de nos ruisseaux?
+ Pourquoi nous avez-vous, disent les arbres, faits
+ D'arbres délicieux exécrables gibets?
+
+Le seigneur d'Aubigné, prenant une part active à ces guerres funestes,
+dut laisser son fils à Paris, sous la direction de son excellent maître
+Béroalde. Le précepteur et l'élève vivaient retirés, s'occupant à
+traduire Platon et les écritures saintes; mais un jour, Béroalde fut
+averti qu'il était accusé d'hérésie, et qu'ils n'avaient, lui et son
+élève, d'autre parti à prendre que de se dérober par la fuite à la
+persécution.
+
+«Non pas! s'écria le petit Agrippa; attendons ici, je brûle de tirer
+l'épée contre ceux qui viendront.»
+
+Maître Béroalde n'écouta pas son élève, mais la prudence. Sur l'heure
+même on fit équiper des chevaux et l'on prit la fuite. Agrippa noua à sa
+ceinture une gentille épée à fourreau d'argent que lui avait donnée son
+père; il lui semblait qu'ainsi armé il était hors de tout danger. La
+petite bande, maîtres et domestiques, se mit en route; mais, arrivée au
+bourg de Courances (Seine-et-Oise), elle fut arrêtée et conduite en face
+d'un bûcher allumé pour brûler les huguenots. On dépouilla le petit
+Agrippa de sa jolie épée: il se débattait et pleurait de rage. On le
+pressa d'abjurer sa religion, et on fit la même sommation à son maître
+et à leurs serviteurs. Agrippa, qui avait alors dix ans, répondit
+bravement: «Jamais! jamais!» Et voyant que son précepteur et ses
+compagnons de fuite étaient tristes, il se mit, pour les amuser, à
+danser la _gaillarde_; il tournait et gambadait autour du bûcher où on
+allait les jeter. Un des gardes fut ému de compassion à la vue de cette
+bravoure et de cette gaieté. La nuit commençait à venir: «Fuyez, dit le
+garde à maître Béroalde; je vous sauve tous pour l'amour de ce gentil
+garçon, qui sera un jour un fier homme.» La petite bande courut à
+travers champs, et après plusieurs jours de marche et de périls, arriva
+à Montargis, où résidait Renée de France, fille de Louis XII, veuve
+d'Hercule d'Est. Cette princesse, huguenote comme les fugitifs, leur
+offrit son château pour asile, et le soir à la veillée, le petit
+Agrippa, assis à ses pieds sur un carreau de soie, la charmait par le
+récit naïf de ses aventures.
+
+[Illustration: Agrippa d'Aubigné danse devant le bûcher ou l'on va le
+jeter]
+
+Il fallut quitter la bonne princesse et se remettre en route. Le
+seigneur d'Aubigné commandait à Orléans pour ceux de sa religion. Le
+vieux Béroalde s'était juré de ramener l'enfant à son père. Après bien
+des périls ils arrivèrent aux portes de la ville assiégée. Mais là un
+spectacle horrible les attendait. Ils avaient pris la fuite pour
+échapper à la mort et ils la rencontraient plus hideuse, plus menaçante:
+les cadavres jonchaient les places et les rues; des maisons ouvertes
+s'échappaient des gémissements; les soldats osaient à peine se montrer
+sur les remparts pour faire leur service: la peste ravageait Orléans.
+
+[Illustration: Agrippa d'Aubigné raconte ses aventures à Renée de
+France.]
+
+«N'entrons pas, dit maître Béroalde; ici la mort est certaine.
+
+--Entrons, répondit Agrippa; ici est mon père, et je veux partager tous
+ses dangers.»
+
+Ils franchirent les portes, et bientôt ils eurent rejoint le seigneur
+d'Aubigné.
+
+«Ici, toi ici, mon pauvre enfant! s'écria celui-ci. Je ne t'ai donc
+retrouvé que pour te perdre!
+
+--Non, mon père, je vivrai et je me battrai auprès de vous,» dit
+l'enfant toujours serein et ferme.
+
+Cependant le fléau l'atteignit. Son père le vit un jour tomber inanimé
+entre ses bras; il ne put même pas lui donner ses soins et veiller sur
+lui: la défense de la ville le réclamait.
+
+«Que faire? oh! mon Dieu! disait le père désespéré; il faut donc que
+j'abandonne mon enfant à la mort.»
+
+Le précepteur se mourait lui-même.
+
+Un vieux serviteur, qui n'avait jamais quitté le petit Agrippa depuis le
+jour de sa naissance, dit avec assurance à son père: «Ayez confiance en
+Dieu, votre fils ne mourra pas! Allez, monseigneur, nous défendre de
+l'ennemi. Je veille ici sur votre enfant et je vous le rendrai plein de
+vie.» En disant ces mots il coucha l'enfant, déjà brûlé et ravagé par
+la peste; et se plaçant à son chevet, il entonna un psaume. Le père
+hésitait à partir: «Allez sans crainte, répéta le serviteur, il est
+maintenant sous la garde de Dieu.» Le seigneur d'Aubigné embrassa son
+fils avec déchirement et se rendit aux remparts pour repousser l'assaut.
+
+Cependant le vieux serviteur veillait et chantait sans s'interrompre;
+quand le psaume était achevé, il le recommençait. Tout en donnant à
+l'enfant les breuvages prescrits, il ne discontinuait pas de chanter. Le
+huitième jour, le malade fut sauvé; mais la peste lui avait laissé au
+front une profonde cicatrice. Quand il fut debout: «Je veux, dit-il,
+aller retrouver mon père sur les remparts.»
+
+Le serviteur l'arma sans résister, et, ayant fait venir un cheval, il y
+plaça son jeune maître. Il prit le cheval par la bride, entonna de
+nouveau un verset du psaume, et conduisit Agrippa au seigneur d'Aubigné.
+En ce moment, on se battait avec furie. L'enfant voit son père s'élancer
+en tête d'une sortie contre les assiégeants; il se précipite à sa suite,
+l'épée au poing, les yeux en flamme, la tête illuminée par son courage;
+il entonne d'une voix inspirée le psaume du vieux serviteur. Les
+soldats, qu'on entraînait d'ordinaire au combat avec ce chant de la
+Bible, répondaient en choeur à la voix d'Agrippa. En voyant ce guerrier
+adolescent, pâle, beau, indomptable, ils croient à quelque ange descendu
+du ciel pour les guider; ils se pressent autour de lui, exterminent
+l'ennemi et le repoussent loin des murailles, toujours devancés par le
+seigneur d'Aubigné, qui met à profit cette ardeur des siens sans avoir
+découvert ce qui l'inspire.
+
+Ainsi qu'Agrippa l'a décrit plus tard dans ces vers:
+
+ Là l'enfant attend le soldat,
+ Le père contre un chef combat,
+ Encontre le tambour qui gronde
+ Le psaume élève son doux ton,
+ Contre l'arquebuse, la fronde,
+ Contre la pique, le canon.
+
+La mêlée devenait de plus en plus sanglante; le seigneur d'Aubigné,
+emporté loin de sa troupe, est atteint par un éclat d'obus. Agrippa, qui
+n'avait pas encore pu rejoindre son père, arrive à ses côtés comme il
+chancelait: «Toi ici! toi, mon cher fils! s'écrie le blessé; est-ce bien
+toi, ou n'est-ce que ton spectre?» L'enfant couvre, son père de larmes
+et de baisers.
+
+«Frappé? dit-il.
+
+--A mort, répondit le chef des huguenots.
+
+--Ah! pourquoi Dieu m'a-t-il laissé vivre, s'il devait vous faire
+mourir? murmure Agrippa désespéré.
+
+--Pour que tu continues notre race, dit le mourant que ses soldats
+entourent. Allons, Agrippa, prends ma place et remplis-la bien;
+rends-toi redoutable par l'épée et par la plume, mon brave enfant.»
+
+Il expira en prononçant ces mots.
+
+Le jeune Agrippa d'Aubigné étendit ses bras sur la tête auguste de son
+père, et là, en face du ciel, à la voix des canons qui grondaient sur
+ce mort sacré dont l'oeil le regardait encore, il fit un serment
+d'héroïsme qu'il tint glorieusement. Cet enfant devint le compagnon de
+guerre d'Henri IV, et lui aida à reconquérir son royaume.
+
+
+
+
+PIERRE GASSENDI
+
+
+NOTICE SUR GASSENDI.
+
+
+Pierre Gassend, connu sous le nom de Gassendi, mérite une première place
+dans le rang des philosophes: Antiquaire, historien, biographe,
+physicien, naturaliste, astronome, géomètre, anatomiste, prédicateur,
+métaphysicien, helléniste, dialecticien, écrivain élégant, érudit, et
+critique consommé, il a parcouru le cercle des sciences et des arts, à
+l'époque de leur renaissance encore indécise. Gassendi naquit au village
+de Chantersier, près de Digne en Provence, le 22 janvier 1592. Ses
+parents n'étaient pas riches, mais remarquant les heureuses dispositions
+de leur enfant, ils voulurent qu'une bonne éducation les développât. Ce
+fut un des enfants les plus précoces qu'on ait connus: à quatorze ans il
+débitait de mémoire de petits sermons et se dérobait pendant la nuit à
+la surveillance de ses parents pour observer les astres. A dix ans il
+harangua l'évêque de Digne, Antoine de Boulogne, qui faisait sa visite
+pastorale dans le pays. Celui-ci émerveillé prédit à l'enfant qu'il
+serait un jour un homme célèbre. Gassendi recevait alors des leçons du
+curé de son village, puis il allait étudier seul à la lueur de la lampe
+de l'église. Il apprit la rhétorique à Digne et il étudia la philosophie
+à Aix. A seize ans il obtint la chaire de rhétorique à Digne, puis,
+comme il se destinait à l'état ecclésiastique, il retourna à Aix
+apprendre la théologie; il prit le bonnet de docteur à Avignon et fut
+nommé prévôt du chapitre de cette ville. A vingt et un ans il obtint à
+la fois la chaire de théologie et de philosophie.
+
+Ses lectures favorites étaient Sénèque, Cicéron, Plutarque, Juvénal,
+Horace, Lucien, Juste Lipse, Érasme; ses loisirs étaient souvent
+employés à des travaux anatomiques et astronomiques. Pourvu d'un
+bénéfice à la cathédrale de Digne, Gassendi donna en 1623 la démission
+de sa chaire pour se livrer avec plus de liberté à ses travaux
+scientifiques. Dès l'année suivante, il publia les deux premiers livres
+de ses _Exercitationes paradoxica_, _adversus Aristotelem_, qui firent
+beaucoup de bruit; à la suite de cette publication il alla à Paris,
+voyagea dans les Pays-Bas et la Hollande, se lia avec plusieurs savants,
+visita les établissements scientifiques et consulta les bibliothèques.
+Il fit à Marseille, en 1636, plusieurs grandes observations
+astronomiques et rectifia quelques erreurs des anciens.--Il fut
+longtemps protégé par le comte d'Alais Louis de Valois, depuis duc
+d'Angoulême.
+
+On pensa un instant à lui pour l'éducation de Louis XIV; en 1646, il fut
+nommé lecteur de mathématiques au collège de France, par les soins de
+l'archevêque de Lyon, frère du cardinal de Richelieu: mais il n'obtint
+jamais la faveur de ce premier ministre. La reine Christine de Suède fut
+en correspondance avec Gassendi qui lui écrivit une fort belle lettre
+sur son abdication; Frédéric III, roi de Danemark, deux papes, plusieurs
+princes français, le cardinal de Retz et la grande Mademoiselle
+témoignèrent une très-vive estime à Gassendi.
+
+Son cours au collège de France lui attirait une affluence nombreuse
+d'auditeurs; il mit en honneur l'étude de l'astronomie négligée
+jusque-là. L'enseignement fatigua sa poitrine, et, après avoir langui et
+souffert quelque temps, il mourut le 14 octobre 1655, des suites d'une
+saignée mal appliquée qui lui fut faite. Gassendi fut en relation avec
+Galilée et le consola durant sa captivité par des lettres pleines d'une
+philosophie élevée. Il partageait l'opinion du philosophe italien sur le
+mouvement de la terre. Il entretint aussi une correspondance avec Kleper
+et les plus fameux astronomes de son siècle; il fut en relation avec
+Campanella, Hobbes, le père Mersenne, Descartes, Deodati, Naudé, Pascal
+et Cassini, jeunes encore, Roberval, etc. Molière et Bachaumont furent
+ses disciples.
+
+Il serait trop long de donner ici la liste des nombreux ouvrages
+scientifiques de Gassendi, tous écrits en latin. Gassendi a les plus
+beaux titres à la gloire; il fut comme Galilée et comme Torricelli un
+des précurseurs de Newton.
+
+
+
+
+LE PETIT ASTRONOME.
+
+
+Par une de ces belles nuits d'été si radieuses en Provence, où l'azur du
+ciel triomphe de la nuit et éclate à la lueur des étoiles agrandies et
+d'une pleine lune transparente, un enfant de huit ans sortit furtivement
+d'une humble habitation du village de Chantersier, traversa un verger
+d'oliviers qui s'étageaient sur un tertre, et, parvenu au sommet de ce
+tertre, s'assit sur un roc qui dominait la vallée. Que venait faire là à
+cette heure de la nuit ce petit garçon vêtu de la veste des artisans?
+Était-il poussé par quelque méchante action? voulait-il dérober des
+fruits ou tendre des lacets et se livrer à quelque chasse défendue? Non;
+la physionomie de cet enfant est trop riante, son front trop réfléchi et
+trop inspiré pour qu'il médite quelque chose de mal. Le voilà assis,
+immobile et les bras croisés sur la pointe d'un roc; il ne regarde pas
+vers la terre silencieuse et où quelques chants lointains des pâtres se
+font seulement entendre: ses yeux se tournent, vers le ciel, ils s'y
+arrêtent, ils y plongent: on le dirait pétrifié dans l'attitude de
+l'extase; est-ce qu'il prie? Non; il médite, il pressent ce qui est
+encore inconnu pour lui et pour tant d'autres, le cours des astres, leur
+place et leurs évolutions dans le ciel, et il se demande si c'est une
+chose impossible de les classer et de les décrire. Après avoir tenu
+longtemps ses yeux attachés sur le firmament, il les abaisse tout à coup
+sur un petit cahier placé sur ses genoux, où il trace lentement quelques
+signes et quelques dessins de constellations; mais il est troublé dans
+son occupation par des bruits de voix parmi lesquelles il croit
+reconnaître celle de son père.
+
+[Illustration: voilà assis immobile et les bras croisés sur la pointe
+d'un roc]
+
+Voici ce qui s'était passé chez lui depuis qu'il en était sorti
+furtivement. Son père et sa mère le croyaient endormi et commençaient à
+s'endormir eux-mêmes, lorsqu'ils entendirent frapper à leur porte à
+coups redoublés, et retentir des voix aiguës et malveillantes qui les
+appelaient.
+
+[Illustration: Eh! eh! les vieux! criaient ces voix]
+
+«Eh! eh! les vieux! criaient ces voix, comment dormez-vous, tandis que
+votre petit vagabond de Pierre a sauté par sa fenêtre et court dans les
+champs pour y faire la rapine des olives et des figues?»
+
+Ceux qui parlaient de la sorte formaient une bande de cinq ou six
+vauriens, les plus mauvais sujets du village, et qui étaient la terreur
+des fermiers et des cultivateurs. Ils passaient leur temps à voler les
+fruits, à couper les branches des arbres et à s'emparer de tout ce qui
+tombait sous leur main. Comme ils savaient qu'on les guettait et qu'ils
+étaient menacés de la prison, ayant découvert que le petit Pierre,
+enfant tranquille, studieux, et si honnête qu'il n'aurait pas dérobé une
+fleur dans un champ, sortait souvent au milieu de la nuit; quoiqu'ils
+l'eussent suivi et qu'ils eussent bien vu que l'enfant s'asseyait
+paisiblement sur les hauteurs, ils résolurent méchamment de l'accuser de
+leurs méfaits.
+
+«Qu'est-ce donc? répondit à travers la porte la voix du père de Pierre,
+qui se leva tout ahuri tandis que sa mère se précipitait dans la chambre
+à côté où couchait son fils, et poussait des cris en trouvant le lit
+vide.
+
+--Ouvrez-nous, et nous vous conduirons, répliquaient les voix, et vous
+verrez que c'est lui, et non pas nous, qui ravage les terres.»
+
+Pleins d'effroi de ce qu'ils entendaient, et surtout de la disparition
+de leur cher enfant, le père et la mère ouvrirent aussitôt.
+
+«Eh bien, où l'avez-vous vu? où est-il? Je suis bien sûr que vous avez
+menti, dit le père à la troupe aboyante qu'il menaçait du geste.
+
+--Venez! venez! répétait le chef de la bande, suivez-nous, et vous allez
+le trouver assoupi, après s'être gonflé de figues marseillaises. Quant
+aux olives, il en a rempli par vingt fois son chapeau, et il en a fait
+bien sûr quelque tas dans un fossé à sec où il les a cachées, pour vous
+les apporter sans doute quand la nuit sera plus avancée.»
+
+A ces paroles, qui accusaient d'une sorte de complicité l'honnête
+villageois avec les vols supposés dont on chargeait son fils, ne pouvant
+retenir sa colère, le père de Pierre leva son bras robuste sur le petit
+vaurien qui parlait de la sorte; mais, leste comme une couleuvre,
+celui-ci glissa entre ses jambes et se déroba à la correction.
+
+Lorsqu'il fut à distance, il riposta:
+
+«Allons, le vieux, ne vous fâchez pas, et suivez-nous, si vous voulez.»
+
+Impatient de retrouver son fils, le père du petit Pierre se mit en
+marche; sa femme le suivit, malgré l'injonction qu'il lui fit de ne pas
+quitter la maison. Quand une mère croit ses enfants en danger ou en
+faute, elle accourt toujours comme un ange gardien.
+
+La nuit était froide, mais claire; ainsi que nous l'avons dit, la lune
+et de belles étoiles éclairaient le firmament. Le père et la mère, en se
+soutenant l'un l'autre, purent donc suivre la trace des petits
+malfaiteurs qui couraient devant eux. Ceux-ci, arrivés au pied du tertre
+au sommet duquel Pierre était assis, se mirent à crier en agitant leurs
+bras en l'air:
+
+«Le voilà! le voilà! il se repose après avoir tout ravagé.
+
+--Pierre! Pierre! cria la mère, descends! viens vers nous, mon enfant!
+
+--Arrive, malheureux!» criait le père à son tour.
+
+L'enfant, reconnaissant la voix de ses parents, se hâta d'accourir.
+
+«Que fais-tu dehors à cette heure? dit le père en secouant rudement son
+fils. Quoi! petit misérable, tu es sorti par la fenêtre pour aller
+marauder et voler des fruits?
+
+--Que dites-vous, mon père? répliqua l'enfant, dont les sanglots
+éclatèrent. J'ai eu tort de sortir la nuit sans votre permission; mais
+de quoi m'accusez-vous? voler moi! oh non! jamais! jamais! Regardez dans
+mes poches, fouillez-moi, vous ne trouverez que les pages au crayon que
+j'écris en regardant les étoiles!
+
+[Illustration: Que fais-tu dehors, à cette heure?]
+
+--Oh! je le savais bien, dit la mère, qu'il n'était pas capable des
+méchantes actions dont on l'accusait!
+
+--Femme, tais-toi! les enfants commencent toujours par mentir quand on
+les surprend en faute. Qu'il se repente, qu'il s'avoue coupable, ou bien
+je lui donne une rude correction!»
+
+L'enfant tomba à genoux devant son père:
+
+«Pardonnez-moi, lui disait-il en lui baisant les mains, pardonnez-moi de
+vous avoir désobéi en quittant la maison sans votre permission; mais je
+n'ai rien fait de mal. Demandez au curé ce qu'il pense de moi, je suis
+toujours le premier à l'école, je prie le bon Dieu et je lis pendant les
+heures de récréation!
+
+--Mais, malheureux, reprit le père, pourquoi sortir au milieu de la
+nuit, au lieu de dormir tranquille?
+
+--Levez les yeux, répliqua l'enfant, et dites-moi si ces belles étoiles
+qui semblent nous regarder ne méritent pas qu'on les étudie et qu'on les
+connaisse.
+
+--Es-tu fou? Comment veux-tu pénétrer si haut et si loin?
+
+--Mon père, il y avait des pâtres autrefois, il y a bien longtemps,
+qu'on appelait les bergers de la Chaldée; comme moi ils étudièrent les
+étoiles, et ils finirent par marquer leur place dans le ciel; qui sait
+si je ne finirai pas comme eux par faire quelque découverte et par
+donner des noms aux étoiles! Quand je parle de tout cela au curé, il ne
+se moque pas de moi, je vous assure, et il m'a même promis de me prêter
+un livre sur ce sujet.
+
+--Allons, allons, il faut toujours céder aux enfants, reprit le père à
+moitié convaincu; dès demain j'irai voir M. le curé, et je saurai si tu
+dis vrai; en attendant, au lit et bien vite; tu mériterais d'être puni
+pour avoir troublé mon somme et celui de ta mère.»
+
+Mais l'enfant embrassa si tendrement ses parents, qu'ils ne purent lui
+garder rancune. Ils rentrèrent tous trois au logis, bras dessus, bras
+dessous, et en parfaite harmonie.
+
+Le lendemain matin, Pierre se rendit à l'école, selon sa coutume, et son
+père, avant de se mettre au travail, alla faire visite au curé. Il le
+trouva lisant son bréviaire dans son petit jardin attenant à l'église;
+il lui raconta ce qui s'était passé la veille.
+
+Le bon prêtre était un homme savant, comme l'étaient tous les prêtres à
+cette époque.
+
+«Vous êtes trop heureux, dit-il à l'ignorant villageois, votre fils est
+un enfant prodigieux, qui pourra bien devenir un jour un grand homme.»
+
+Le père regardait le curé bouche béante et sans Comprendre.
+
+[Illustration: Votre fils est un enfant prodigieux.]
+
+«Mais pour qu'il devienne ce que vous dites, monsieur le curé, faut-il
+qu'il se promène dans les champs pendant la nuit, et qu'il soit pris
+pour un vagabond?
+
+--Tout peut s'arranger, répliqua le prêtre; il y a toujours dans nos
+montagnes des bergers qui mènent paître leurs troupeaux, de minuit
+jusqu'à l'aube. Confiez votre fils aux plus honnêtes, et abandonnez-le
+librement à ses rêveries et à ses études; je le guiderai moi-même, je
+lui prêterai des livres, et je vous promets qu'avant peu on parlera de
+lui.»
+
+Le père baisa la main de l'excellent curé avec des larmes de
+reconnaissance.
+
+L'école était voisine du presbytère, et c'étaient le desservant du curé
+et lui-même qui la dirigeaient. Ce dernier instruisait de préférence les
+enfants studieux et qui montraient des dispositions particulières. Il
+s'était aperçu bien vite des rares aptitudes du petit Pierre, et avait
+donné tous ses soins à leur développement.
+
+Quand l'enfant apprit ce que M. le curé avait décidé avec son père, il
+sauta de joie, et, quelques jours après, son contentement fut encore
+plus grand, lorsqu'au retour d'un petit voyage qu'il fit à Digne, le bon
+prêtre lui remit un volume sur l'astronomie.
+
+Cette science restait encore dans les nuages; beaucoup d'erreurs
+transmises par l'antiquité étaient acceptées comme des vérités; rien de
+cette précision et de cette certitude, que les découvertes de Copernic,
+de Galilée, et plus tard de Newton, devaient donner au mouvement des
+astres dans le ciel.
+
+N'importe les expériences erronées recueillies par les siècles avaient
+leur intérêt et leur valeur. Tout n'était pas fabuleux dans le système
+des anciens transmis au moyen âge; le nom des astres, leur place dans le
+ciel, l'heure de leur apparition, de leur accroissement et de leur
+décroissance, le calcul du retour des comètes, les phases de la lune,
+etc., etc., tout cela a été adopté par l'astronomie moderne.
+
+Quand le petit Pierre eut en sa possession ce livre précieux si plein
+d'attraits, malgré ses erreurs, il ne le quitta plus. Au moyen d'un
+petit télescope que lui prêtait le curé, il constatait dans le ciel la
+place des astres dont il lisait la description, et dès lors il semblait
+pressentir et préparer les découvertes qui devaient l'illustrer un jour.
+Il suivait avec étonnement le passage de Mercure devant le disque du
+soleil et les conjonctions de Vénus et de Mercure. Il notait ses
+observations, qu'il n'osait publier encore: il attendait que l'âge et
+l'autorité vinssent donner du poids à ses découvertes.
+
+Pourvu que le firmament fût lumineux et les étoiles éclatantes, le vent
+le plus froid soufflant des Alpes ne l'arrêtait pas; il sortait chaque
+soir durant tout l'hiver, enveloppé dans un petit manteau de grosse
+laine que lui avait fait sa mère. La passion de l'enfant était telle,
+qu'il ne se lassait jamais du spectacle du ciel; il y suivait
+l'apparition et la marche des astres avec un intérêt toujours plus vif.
+Il donnait des noms aux étoiles qui n'en avaient pas dans son livre, et
+aux plus grosses de la voie lactée. Les innombrables myriades de
+_nébuleuses_ le captivaient; mais comment les classer et les désigner?
+Parfois il se trouvait avec des bergers qui avaient observé les
+constellations et qui les connaissaient bien, quoique ignorant les noms
+que leur donnait la science. Ces bergers savaient s'orienter la nuit au
+moyen des astres et prévoyaient avec certitude le temps qu'il ferait,
+suivant les nuages qui glissaient sur la lune. Mais d'autres fois
+l'enfant avait affaire à de gros pâtres à l'esprit lourd, qui ne
+regardaient pas même les étoiles, et tenaient toujours leurs yeux
+abaissés sur la terre où leurs troupeaux broutaient; alors il les
+secouait par leur manteau et les forçait à tourner leur regard vers
+quelque flamboyante constellation. Il leur nommait la _Grande Ourse_,
+composée de sept étoiles, et vulgairement appelée le _Chariot_. Cette
+constellation marque le nord, et sert à se diriger durant la nuit; puis,
+par les fortes gelées, il leur désignait le _Baudrier d'Orion_, composé
+de trois grandes étoiles du plus vif éclat. C'était ensuite ces deux
+belles étoiles jumelles appelées les gémeaux _Castor_ et _Pollux_;
+durant l'été, il leur faisait voir la _Lyre_ et le _Cygne_, deux
+constellations très-scintillantes.
+
+La lecture de son livre lui avait appris à distinguer les planètes des
+étoiles; il savait la place de Mercure, de Vénus, de Mars, de Jupiter et
+de Saturne. Ces planètes sont aussi belles à l'oeil nu que les étoiles
+de première grandeur; mais elles n'ont pas cette vivacité et cette
+vibration de lumière qu'on remarque dans les étoiles. Vénus est surtout
+d'un éclat extraordinaire quand elle paraît le soir après le coucher du
+soleil: cela n'arrive que tous les dix-neuf mois. Elle offre alors un
+spectacle frappant; on la prend pour un nouvel astre ou pour une comète.
+Quelquefois même on la distingue en plein jour, et les passants crient
+au miracle!
+
+Jupiter est aussi très-brillant, mais sa lumière est plus blanche que
+celle de Vénus; celle de Mars est rougeâtre, Saturne est d'une couleur
+plombée; c'est de toutes les planètes celle qui est la moins éclatante à
+l'oeil à cause de son éloignement.
+
+Le petit Pierre savait tout cela et se plaisait à l'enseigner aux
+bergers, jusqu'alors indifférents aux magnificences du firmament.
+
+Bientôt la renommée du savoir de l'enfant se répandit dans tout le pays.
+Ses compagnons d'école, un peu jaloux des préférences que le bon curé
+avait pour lui, le harcelaient sans cesse et cherchaient à le prendre en
+défaut dans ses études. Pierre était doux et tranquille comme tous ceux
+qui pensent beaucoup. Malgré les sournoises méchancetés de quelques-uns
+de ses camarades, il restait leur ami.
+
+Un jour, pour la fête de son père, il avait convié toute l'école à une
+collation champêtre; sa mère, qui l'idolâtrait, avait dressé une longue
+table sous la tonnelle du jardin attenant à leur petite maison. Chaque
+enfant apporta une fleur au père de Pierre, puis on procéda au goûter,
+qui se composait de ces friandises qui figurent aussi bien, dans cet
+heureux pays, sur la table du pauvre que sur celle du riche. C'étaient
+de petites figues blanches appelées _marseillaises_, et d'autres longues
+et grosses qu'on nomme _figues grises_; c'étaient de vertes olives
+confites dans le sel, qu'on met en poche et qu'on croque comme des
+dragées; puis des pyramides dorées d'une friture sucrée faite avec une
+pâte légère formant des losanges trois fois repliés, que les Lyonnais
+appellent _bugnes_ et les Provençaux _oreillettes_; c'étaient à côté des
+gâteaux cuits au four, faits avec une pâte composée de farine, d'oeufs
+et de fleurs d'oranger, et dans laquelle on met des morceaux de cédrat.
+Ce gâteau, appelé _fougassette_, est la passion des enfants. C'étaient
+encore des jattes de lait caillé et des pots de résiné à l'arôme
+pénétrant; c'était enfin, ce qui fit bientôt pétiller tous ces jeunes
+yeux, du vin blanc claret que le père du petit astronome composait
+lui-même avec les raisins de sa tonnelle. Tant que dura le goûter, la
+paix et un demi-silence régnèrent parmi toute cette bande joyeuse; mais
+après, ce furent des cris et des gambades, et bientôt, le vin claret
+aidant, quelques petites querelles commencèrent.
+
+La nuit était venue, et la lune brillait en ce moment de tout son éclat;
+quelques beaux nuages blancs lui faisaient cortége. Pierre tout à coup
+échappe au jeu et au bruit de ses camarades et se met à considérer le
+ciel. Un d'eux, le plus jaloux de ses compagnons d'école, s'apercevant
+de cette demi-extase, vint le tirer par la manche.
+
+«Monsieur le savant, lui dit-il, puisque vous connaissez si bien ce qui
+se passe là-haut, dites-moi donc si c'est la lune qui court en ce moment
+par-dessus votre tête ou si ce sont les nuages?
+
+--Quoi! vous ne savez pas cela? répondit Pierre avec une sorte de dédain
+involontaire.
+
+--Et toi-même, tu n'en es pas sûr, mon petit homme, répliqua l'autre;
+autrement, tu l'aurais dit bien vite! Voyons, vous autres, ajouta-t-il
+en se tournant vers la bande qui les avait rejoints, qu'en pensez-vous?
+est-ce la lune qui court ou les nuages?
+
+Tous s'arrêtèrent à l'apparence et répliquèrent que c'était la lune qui
+glissait rapidement dans le ciel.
+
+«Vous vous trompez, reprit tranquillement le petit Pierre, et je vais
+vous le prouver sans réplique. Suivez-moi sous ce grand merisier.»
+
+Chacun marcha sur ses pas et se plaça auprès de lui sous les branches de
+l'arbre.
+
+«Et maintenant, levez la tête, leur dit-il; voyez, la lune nous apparaît
+toujours entre les mêmes feuilles, tandis que les nuages s'en vont loin
+de nous.»
+
+Cette démonstration frappa tous ces enfants à tête folle, qui ne
+comprenaient pas tant de pensée et de réflexion, et dès ce jour ils
+témoignèrent à Pierre une sorte de respect.
+
+A quelque temps de là, ce fut une grande fête dans le village de
+Chantersier. Mgr l'évêque de Digne, qui était en tournée épiscopale,
+s'y arrêta pour la confirmation. On décora l'église avec des tentures
+d'étoffes et des fleurs, et on dressa sur la place où s'ouvrait le grand
+portail un arc de triomphe champêtre, recouvert de branches de buis et
+orné de bouquets de lavande et de roquette. Aux fenêtres des maisons qui
+donnaient sur la place, on avait étalé, en guise de tentures, des draps,
+des couvertures et des rideaux. Le curé et son desservant avaient revêtu
+leurs plus beaux habits sacerdotaux. Tous les enfants de l'école avaient
+été transformés en enfants de choeur, et parmi eux on remarquait le
+petit Pierre, dont la bonne mine et l'oeil vif charmaient tous les
+regards. Il était debout sur le seuil de la porte de l'arc de triomphe
+opposée à celle par laquelle Mgr l'évêque devait arriver; il tenait un
+papier à la main dans lequel il regardait souvent.
+
+[Illustration: Le petit Pierre, placé en face de l'évêque, se mit à
+débiter une harangue.]
+
+Tout à coup un grand mouvement se fit dans le village; on entendit un
+bruit de roues: c'était le carrosse de monseigneur. Aussitôt retentirent
+des acclamations joyeuses; mais elles furent couvertes par un chant
+d'église qu'entonnèrent le curé, les chantres et les enfants de choeur.
+
+Monseigneur était descendu de voiture, et, suivi de ses grands vicaires,
+traversait l'arc de triomphe champêtre. Le chant s'arrêta, et le petit
+Pierre, placé en face de l'évêque, se mit à débiter une harangue d'une
+voix claire et sonore. Il commença par dire quelle fête c'était pour le
+pays que la venue de monseigneur; quelle bénédiction pour les enfants
+sur qui il allait faire descendre l'Esprit saint; quelle félicité pour
+tous les coeurs! car, non-seulement monseigneur représentait la charité
+et la religion, mais il représentait aussi la science et les
+belles-lettres. Monseigneur savait que les mondes qui brillent sur nos
+têtes durant une belle nuit attestent la gloire de Dieu; que chaque
+étoile comme chaque insecte révèle son infini; que les grands
+philosophes grecs étaient une émanation de son esprit; que les poëtes,
+les savants, les artistes attestent par leurs oeuvres sa grandeur. Et,
+tout en parlant ainsi, l'enfant parcourait rapidement l'histoire
+ancienne et l'histoire moderne, et nommait les grands hommes qui
+semblaient avoir été marqués du doigt de Dieu.
+
+Le prélat l'écoutait avec attention et semblait tout émerveillé. Il crut
+d'abord que le curé, dont il connaissait la belle intelligence, avait
+composé cette harangue; mais quand il apprit par lui que le petit Pierre
+l'avait pensée et écrite seul, il s'écria:
+
+«Cet enfant sera un jour la merveille de son siècle.»
+
+Il embrassa le petit orateur et entra dans l'église accompagné de toute
+sa suite.
+
+Dans l'église étaient rangés les enfants qui devaient recevoir la
+confirmation; ils portaient tous une écharpe blanche croisée sur leur
+poitrine, et tenaient à la main un cierge et un bouquet blanc. Tête
+nue, les mains jointes, agenouillés en rang, rien n'était touchant
+comme l'attitude, le visage recueilli de tous ces jeunes néophytes.
+
+La confirmation est un des sacrements les plus vivifiants de l'Église;
+on le reçoit jeune, parce qu'il doit influer sur toute la vie.
+Merveilleux symbole; l'Esprit saint descend en nous et nous inonde de
+ses clartés! c'est-à-dire qu'il nous suggère la triple lumière du bien,
+du beau et du juste; il nous élève au-dessus de la brute et de ses
+appétits; il fait que l'intelligence domine la matière!
+
+C'est en ce sens que l'évêque de Digne, qui était non-seulement un saint
+homme, mais un savant ecclésiastique, parla à ces enfants attentifs qui
+l'écoutaient, comme si la voix de Dieu se fût fait entendre. Toute
+l'assistance était émue, mais personne ne l'était autant que le petit
+astronome, qui trouvait dans les paroles de l'évêque l'approbation de
+ses propres pensées. Pierre était radieux de ce que l'illustre prélat ne
+séparait pas la foi de la science. Il eût voulu, son discours terminé,
+aller baiser le bas de sa robe et lui demander sa bénédiction
+particulière; mais la timidité et le respect le retinrent, et quand la
+cérémonie fut terminée, après avoir déposé son habit d'enfant de choeur,
+il s'éloigna de l'église avec la foule, sans espérer de laisser un
+souvenir à ce grand évêque dont la parole était si pénétrante.
+
+A l'issue de la cérémonie, pour fêter dignement monseigneur l'évêque, le
+bon curé de Chantersier réunit à dîner tous les notables du village.
+Quand les convives furent assis et que le repas eut commencé, l'évêque
+dit au curé:
+
+«Il manque quelqu'un ici.
+
+--Qui donc, monseigneur?
+
+--J'aurais voulu voir assis parmi nous ce petit orateur qui sera un jour
+un grand homme.
+
+--Je crains, répondit le bon curé, qui aimait pourtant Pierre comme son
+fils, de lui donner trop d'orgueil.
+
+--Vous avez raison, répliqua l'évêque; mieux vaut lui être utile que
+d'exalter son esprit.» Et il parut réfléchir.
+
+Quand le repas fut terminé, l'évêque s'entretint avec le curé et
+quelques-uns des invités des intérêts de la paroisse, puis il leur dit
+adieu; car il devait aller coucher le soir même dans un autre village,
+où il donnait la confirmation le lendemain.
+
+Toute la population entoura la voiture de l'évêque au moment du départ
+en poussant des vivat; on croyait que le carrosse allait regagner la
+grande route à travers champs, et tous les assistants furent surpris de
+lui voir suivre un petit sentier tortueux qui ne conduisait pas au
+chemin que l'évêque devait prendre. Plusieurs l'accompagnèrent avec
+curiosité, et cette curiosité redoubla quand ils virent la voiture de
+Monseigneur s'arrêter devant la modeste maison du père de Pierre.
+
+Monseigneur descendit lui-même de son carrosse; il traversa le petit
+jardin et se fit annoncer aux parents du merveilleux enfant. Ceux-ci
+accoururent sur le seuil de leur porte en poussant des exclamations de
+reconnaissance et de bonheur.
+
+«Voulez-vous me confier votre fils? leur dit l'évêque avec bonté.
+
+--Quoi! monseigneur, est-ce possible, répliqua le père en tremblant de
+joie; vous voulez vous charger de l'éducation de notre enfant!
+
+--Oui, je le désire, répondit l'évêque; car cet enfant me semble doué de
+l'esprit de Dieu, et sera, j'en suis sûr, une des gloires de son pays!»
+
+La mère pleurait à l'idée d'une séparation. Pierre, qui était accouru,
+lui disait tout bas de bonnes paroles pour la consoler.
+
+«Si vous y consentez, continua l'évêque, je vais l'emmener dans ma
+voiture; je veux me hâter de développer une intelligence aussi rare.»
+
+[Illustration: Voulez-vous me confier votre fils?]
+
+Le petit Pierre était rayonnant; son père se redressait avec orgueil et
+remerciait l'évêque en répétant:
+
+«Oui, monseigneur!»
+
+La mère seule éprouvait un déchirement dans ses entrailles; elle eût
+voulu retarder la séparation.
+
+«Mais, dit-elle timidement, ce n'est pas trop de quelques jours pour que
+je prépare ses habits et tout ce qu'il lui faudra loin de nous.
+
+--J'y pourvoirai, répondit l'évêque. Allons, bonne mère, du courage;
+c'est pour le bien de votre fils. Dans peu de jours vous pourrez venir
+le voir à la ville.»
+
+L'enfant embrassa son père et plus tendrement encore sa mère qui
+pleurait; puis il monta lestement dans la voiture à la place que
+l'évêque lui indiquait en face de lui.
+
+Une semaine après, Pierre Gassendi entrait au collège de Digne, où il
+fit de fortes études classiques, qui le préparèrent à devenir un des
+hommes les plus célèbres parmi les savants et les philosophes de son
+siècle.
+
+
+
+
+TURENNE
+
+
+NOTICE SUR TURENNE.
+
+Henri de La Tour d'Auvergne, vicomte de Turenne, né à Sedan le 16
+septembre 1611, second fils d'Henri de La Tour d'Auvergne, duc de
+Bouillon, et d'Élisabeth de Nassau, fille de Guillaume Ier, prince
+d'Orange, était issu d'une famille de calvinistes.
+
+Dès son enfance, il n'avait de goût que pour les récits de guerres et de
+combats.
+
+Quand il eut treize ans, sa mère, cédant à ses instances, l'envoya en
+Hollande, où était déjà son fils aîné, pour qu'il apprît le métier des
+armes sous Maurice de Nassau, son oncle. Turenne fit sa première
+campagne en 1625, comme simple soldat. Il servit cinq ans en Hollande,
+puis il passa au service de la France, et fut nommé colonel d'un
+régiment d'infanterie par le cardinal de Richelieu. Il débuta en
+Lorraine par des actions d'éclat. Il fit la campagne de Piémont avec
+gloire en 1539, et celle de Roussillon, sous les yeux de Louis XIII, en
+1642.
+
+A la mort de Louis XIII, il fut nommé maréchal de France par la régente
+Anne d'Autriche; en 1643, il gagna la bataille de Fribourg, de concert
+avec le duc d'Enghien, qui fut depuis le grand Condé, et celle de
+Nordlinghen. Il fit une savante campagne en 1682 en Souabe, en Franconie
+et en Bavière, et fut la cause du traité de Westphalie, si avantageux
+pour la France. Turenne prit part d'abord aux troubles de la Fronde
+contre la cour; mais il finit par combattre la rébellion, défendit le
+jeune roi (Louis XIV), et fut vainqueur du grand Condé, qui commandait
+les révoltés. Il le contraignit à sortir de France. Il vainquit la
+Fronde sur tous les points du royaume. Il se maria, en 1653, avec la
+fille du duc de La Force; en 1654, il vainquit les Espagnols, à qui le
+prince de Condé était allé se réunir, et les défit de nouveau en
+plusieurs rencontres. Enfin la paix de 1659 lui permit de se reposer.
+Depuis trente ans il faisait la guerre sans avoir séjourné trois mois
+dans le même lieu. Il fut fait maréchal général des armées en 1660, à
+l'époque du mariage de Louis XIV. Il abjura le calvinisme en 1658. Il
+était du conseil du roi pour toutes les questions de politique
+extérieure. En 1671, il fit la campagne de Hollande, puis celle de
+Westphalie. Il combattit le fameux comte de Montecuculli, le vainquit et
+se rendit maître de tout le Palatinat. Cette campagne victorieuse se
+prolongea jusqu'en 1674. Sa rentrée à Paris et à la cour fut un
+triomphe. Dans la campagne de 1675, qui fut la dernière, il eut encore à
+combattre le comte de Montecuculli. Il attira l'ennemi sur un terrain
+favorable, et déjà il s'écriait: «Je les tiens, ils ne pourront plus
+m'échapper!» lorsqu'un boulet, tiré au hasard, vint le frapper au milieu
+de l'estomac, le 27 juillet 1675. Le même coup emporta le bras du
+général Saint-Hilaire, qui avait conduit Turenne sur ce terrain fatal;
+et comme le fils de ce général versait des larmes: «Ce n'est pas moi
+qu'il faut pleurer, dit celui-ci en montrant le corps de Turenne, c'est
+ce grand homme.»
+
+Turenne fut inhumé à Saint-Denis auprès des rois de France, et l'armée
+éleva un monument à sa gloire sur le lieu-même où il était tombé.
+
+
+
+
+TURENNE.
+
+Un soir, tout était en rumeur et en émoi dans le château de Sedan. La
+duchesse de Bouillon venait de souper avec son fils cadet, le jeune
+Henri de Turenne, et le chevalier de Vassignac, précepteur de l'enfant.
+Le duc de Bouillon, son père, prince souverain de Sedan, était resté sur
+les remparts de cette ville pour donner des ordres à la garnison. Au
+dessert, le petit Henri, qui avait à peine neuf ans, mit comme toujours
+la conversation sur la guerre et sur la vie des héros grecs et romains
+que son précepteur lui faisait lire et commenter. Il parlait avec feu de
+leurs exploits et de leurs aventures, et il répétait à sa mère qu'il
+brûlait de les imiter. Pourquoi rester inactif? Pourquoi se contenter de
+connaître la gloire par les récits qu'en font les historiens et les
+poëtes? Ne valait-il pas mieux suivre son instinct belliqueux, et léguer
+à son tour des exploits à l'histoire, des splendeurs à l'épopée?
+
+Sa mère l'écoutait avec admiration, et cependant comme craintive de
+l'esprit aventureux de son fils. Cette causerie héroïque se prolongea
+fort avant dans la soirée. L'enfant accompagnait ses paroles animées de
+gestes et de mouvements saccadés, et parfois il contraignait son
+précepteur de simuler avec lui quelque attaque ou quelque défense de
+place forte; et lorsque le chevalier de Vassignac se fatiguait de ce
+jeu: «Oh! que mon père n'est-il là? s'écriait le jeune Henri; il me
+servirait bien de second, lui! Mais pourquoi ne revient-il pas ce soir?
+
+--Il couchera dans la place, répondit la duchesse de Bouillon; et par
+cette neige froide qui tombe en couches épaisses, je crains que son
+inspection des remparts ne soit bien pénible.
+
+--Je voudrais être avec lui, s'écria Henri; c'est ainsi qu'on se forme à
+la guerre, et non en se chauffant près d'un grand feu, comme je le fais
+ce soir.
+
+--L'âge viendra, dit la mère; en attendant, Henri, allez dormir, il est
+temps. Monsieur de Vassignac, emmenez votre écolier; une longue nuit de
+sommeil lui est nécessaire, et à vous aussi, chevalier, après les
+exercices militaires auxquels il vous a contraint tantôt.
+
+--Bonsoir, ma mère,» dit le jeune vicomte de Turenne d'un air pensif.
+
+La duchesse embrassa son fils, qu'un domestique précéda un flambeau à la
+main; son précepteur le suivit; ils franchirent l'escalier qui
+conduisait du salon de famille à la chambre d'Henri, où l'on arrivait
+par un long couloir. On était déjà à la moitié de ce couloir, lorsque le
+jeune Turenne se pencha sur l'épaule du domestique qui le précédait,
+souffla le flambeau, donna un croc en jambe à son précepteur, franchit
+comme une flèche l'escalier, la salle à manger, les offices, et s'élança
+dehors par une porte qui donnait sur les jardins.
+
+La neige s'étendait sur la campagne, douce aux pas comme un tapis
+d'hermine; le jeune fugitif eut bientôt atteint les remparts de Sedan,
+voisins du château; il se fit reconnaître par un des soldats qui gardait
+une porte, dit qu'il avait à parler à son père et entra dans la ville.
+
+Cependant la duchesse de Bouillon, attirée par la voix du précepteur de
+son fils, qui riait aux éclats de ce qu'il appelait une nouvelle
+espièglerie du petit diable, était accourue suivie de quelques
+domestiques. On appela Henri de Turenne; on le chercha de salle en
+salle, de chambre en chambre, dans les galeries, dans les mansardes,
+dans les coins les plus reculés du château. M. de Vassignac eut l'idée
+de simuler des cris et des attaques de guerre, dans l'espérance de
+l'attirer par ces semblants belliqueux; mais les échos seuls du vieux
+manoir répondaient au précepteur effaré et à la pauvre mère éperdue.
+
+«Peut-être est-il sorti dans les champs!» s'écria tout à coup la
+duchesse de Bouillon, éclairée par un de ces instincts qui sont la
+seconde vue des mères.
+
+Au moment où elle prononçait ces mots, on arrivait justement dans
+l'office par lequel le jeune Turenne s'était échappé. «Voyez cette porte
+encore ouverte! dit vivement la duchesse; c'est par là, j'en suis sûre,
+qu'il est sorti.
+
+--Justement, voilà la trace de ses petits pieds, dirent plusieurs
+domestiques en inclinant leurs flambeaux sur la neige.
+
+--Oh! le malheureux! où est-il allé? dit le précepteur transi. Que
+faire? où le chercher?
+
+--Il n'est point temps de délibérer, répliqua la duchesse, mais d'agir.
+Monsieur de Vassignac, il faut retrouver mon fils! Allons! en marche,
+mes amis.»
+
+Et elle se plaçait en tête de ses serviteurs pour les conduire.
+
+«Non point, madame la duchesse, s'écrièrent-ils tous. Vous n'irez pas à
+travers la campagne par ce froid horrible. Nous vous jurons de vous
+ramener notre jeune maître. Laissez-nous faire.
+
+--Oui, laissez-nous faire, répéta le chevalier de Vassignac se piquant
+d'honneur. Je vais les conduire.» La duchesse de Bouillon ne céda qu'à
+grand'peine à ces supplications réunies; et malgré les instances de ses
+femmes, elle ne voulut point quitter une terrasse du haut de laquelle
+elle apercevait au loin les torches de ceux qui couraient à la recherche
+de son enfant; la troupe de serviteurs, stimulée par M. de Vassignac qui
+en avait pris le commandement, s'avança jusqu'aux remparts de Sedan. La
+neige qui recommençait à tomber fouettait les visages et avait recouvert
+les traces des pas du fugitif.
+
+M. de Vassignac se fit reconnaître des sentinelles et obtint de pénétrer
+dans la ville; mais la porte par laquelle il y entra avec sa bande
+n'était pas la même qu'avait franchie Henri, de sorte que, lorsqu'il
+demanda au factionnaire s'il n'avait pas vu passer le fils du duc de
+Bouillon, celui-ci ne sut que répondre. «Allons à l'intendance militaire
+où couche le duc, dit Vassignac à la troupe des serviteurs; là nous
+retrouverons peut-être notre jeune maître, et, s'il n'est pas là, c'est
+son père qui nous guidera dans nos recherches.»
+
+A l'approche de cette bande portant des flambeaux, l'hôtel de
+l'intendance s'émut; on crut presque à quelque attaque nocturne, et le
+duc de Bouillon parut en armes dans la cour extérieure. En apercevant le
+chevalier de Vassignac, il s'écria: «Qu'arrive-t-il donc? la duchesse,
+mon fils, sont-ils en danger?»
+
+Le chevalier lui dit de quoi il s'agissait.
+
+«Je gage que ce diable à quatre est sur les remparts, dans quelque
+bivouac, à se faire raconter des histoires de guerre, dit le duc qui
+connaissait l'âme de son fils. Venez, mes amis, nous le retrouverons.»
+
+Et il se mit en tête, donnant le bras au précepteur. Au premier feu de
+bivouac qu'ils trouvèrent et autour duquel étaient rangés les soldats de
+garde, l'officier de service lui dit: «Nous l'avons vu, monseigneur;
+nous pensions qu'il vous précédait ou qu'il vous suivait; il nous a fait
+quelques questions sur la défense des places fortes, sur les armements
+et les affûts des canons, puis il nous a quittés en disant: «Je veux
+faire ainsi le tour des remparts.»
+
+Le duc de Bouillon et ceux qui l'escortaient se remirent en marche. Au
+bivouac suivant on lui dit encore: «Le jeune vicomte de Turenne a passé
+il y a trois quarts d'heure; il s'est chauffé à notre feu; a goûté au
+vin de nos gourdes, puis il a dit: «En avant!» et s'est enfui en
+courant.
+
+--Nous le rejoindrons,» s'écria le père rassuré, et il continua à faire
+le tour des remparts.
+
+Au troisième bivouac on lui dit: «Il n'y a pas un quart d'heure qu'il a
+passé; notre vieux sergent nous racontait des combats sanglants du temps
+de la Ligue, et le jeune vicomte, votre fils, monseigneur, votre digne
+fils écoutait béant et s'est écrié au récit d'une tuerie: «J'aurais
+voulu être là!»
+
+--Brave enfant! murmura le duc.
+
+--Il ne nous a quittés que lorsque celui qui parlait s'est endormi de
+lassitude, là, près des cendres chaudes, où il dort encore. En nous
+quittant, M. de Turenne a dit: «Je vais voir ce qui se passe à l'autre
+bivouac.»
+
+Le père se remit en marche; les canons des remparts allongeaient sur la
+neige leur long cou noir comme autant de crocodiles sur une plage
+d'Éthiopie. Le duc en passant les caressait de la main: «Ils dorment,
+disait-il, mais ils se réveilleront quand apparaîtra l'ennemi.»
+
+Quelque chose tout à coup sembla se mouvoir dans l'ombre. «Est-ce un
+soldat appuyé sur sa pièce?» s'écria le duc de Bouillon. Les torches
+que portaient les serviteurs s'inclinèrent, et le duc reconnut son fils
+qui dormait sur le canon couvert de neige, comme il l'eût fait sur son
+lit dans la chambre de son précepteur.
+
+Le duc de Bouillon sourit d'orgueil en reconnaissant son enfant.
+
+«Ohé! ohé! voici l'ennemi, cria-t-il en éteignant les torches et en
+tirant le petit Henri par la jambe.
+
+--L'ennemi! répéta Turenne à moitié éveillé. Eh bien! qu'il arrive, je
+me battrai!»
+
+Et il se mit dans une posture guerrière, les poings serrés et tendus en
+avant. Son père l'entoura de ses bras et l'y serrant. «Prisonnier!
+prisonnier de guerre! s'écria-t-il.
+
+[Illustration: Turenne dormant sur un canon]
+
+--Vous, mon père! vous! dit le jeune vicomte en reconnaissant la voix.
+
+--Oui, oui! Vous ne songez pas, petit malheureux, à l'inquiétude de
+votre mère durant cette belle équipée; et pourquoi, dans quel but vous
+êtes-vous échappé du château?
+
+--Je voulais, mon père, en couchant sur la dure par cette nuit glacée,
+m'essayer aux fatigues de la guerre et voir si je serais capable de
+faire bientôt mes premières armes sous vos ordres.»
+
+Le père embrassa son fils.
+
+«Allons, en marche, prisonnier, dit-il en riant; voici la chaîne de mon
+bras, et je ne vous lâche pas jusqu'à ce que votre mère vous emprisonne
+à son tour.
+
+--Dans ses bras aussi,» répliqua l'enfant en baisant son père au front.
+
+Les serviteurs reprirent à pas précipités la route du château. Le duc de
+Bouillon et son fils, qu'il serrait par la main, se hâtèrent; derrière
+eux le précepteur, en soufflant, courait sur la neige pour se
+réchauffer, et surtout pour mettre fin plus vite aux angoisses de la
+duchesse. Quand on fut à portée de la voix, on cria: «Le voilà! le
+voilà! nous vous ramenons le fugitif.» La duchesse accourut. Elle se
+jeta dans les bras de son mari et de son fils. Ses larmes étouffaient sa
+voix. Elle voulait gronder l'enfant qui venait de lui donner tant
+d'inquiétude, elle n'en trouva pas le courage.
+
+«Sa vocation est bien décidée, lui dit le duc quand ils furent seuls; il
+ne faut plus la contraindre.
+
+--Mais sa santé si délicate! objecta la mère.
+
+--L'air des camps fortifie, répliqua le duc; notre fils vivra, duchesse,
+et je prévois qu'il sera l'honneur de notre famille.»
+
+Dans ce temps-là, Henri de Turenne était un enfant faible et chétif,
+petit de taille, la poitrine enfoncée, la mine pâle; ses yeux noirs
+brillaient dans leur orbite, et ses sourcils épais, qui se touchaient,
+lui donnaient quelque chose de dur et de méditatif. Sa mère tremblait
+toujours pour sa vie et redoutait pour lui le métier des armes. C'était
+afin de prouver sa force qu'il fit l'équipée que nous venons de
+raconter.
+
+Vers le même temps, un vieil officier, ami de son père, dînait au
+château. Henri avait passé la journée à lire Quinte Curce; il avait
+l'âme pleine d'Alexandre et ne parlait plus que de ses exploits. Le
+vieil officier, heureux de l'entendre, se plut à l'exciter en le
+contredisant.
+
+«Votre Quinte Curce n'est qu'un faiseur de romans, s'écria-t-il; rien
+n'est vrai dans cette vie d'Alexandre.
+
+--Pourquoi? s'écria l'enfant.
+
+--Parce que tout y porte le cachet du merveilleux.
+
+--Le grand, l'héroïque tiennent de la fable pour ceux qui n'en ont pas
+l'instinct en soi, répliqua l'enfant; pour moi, je crois à la vie
+d'Alexandre.» Son oeil lançait des éclairs, et son geste jetait le défi.
+
+La duchesse de Bouillon, voulant l'éprouver, prit parti pour l'officier:
+«Monsieur a pourtant raison, dit-elle; toute cette vie glorieuse n'est
+qu'un tissu d'aventures imaginées.
+
+--Je ne veux pas vous manquer de respect, ma mère; mais je ne puis vous
+croire, s'écria l'enfant. Je sens qu'Alexandre a existé, qu'il a fait de
+grandes choses, et il me semble même que je tiens à lui par quelque
+côté.
+
+--Par un aïeul lointain, reprit la mère en riant.
+
+--Qui sait?
+
+--Mon petit ami, ajouta le vieil officier, vous êtes âpre à la
+contradiction.
+
+--Je suis ainsi pour ce que je crois, et ni vous ni ma mère ne m'avez
+convaincu.» Et il sortit d'un air farouche après avoir dit bonsoir.
+
+«Il sera indomptable,» murmura l'officier.
+
+On crut que l'enfant s'était retiré dans sa chambre; mais lorsque le
+vieil officier, qui couchait au château ce soir-là, monta dans la
+sienne, il y trouva Henri la tête haute, l'air provoquant, et qui lui
+dit en marchant à sa rencontre:
+
+«Vous m'avez tout à l'heure blessé, monsieur, dans un héros que j'aime;
+je vous ai répondu de manière à vous prouver que ceci était sérieux;
+maintenant je vous offre et vous demande réparation.
+
+--Je suis tout disposé à vous satisfaire, répliqua l'officier, qui
+dissimula un sourire paternel; mais il faut que nous nous battions en
+secret à cause de madame votre mère, qui s'y opposerait.
+
+--Oui, monsieur, riposta Henri, en secret! Ce duel aura lieu, demain au
+petit jour, dans le parc, au pied des trois grands ormes. Cela vous,
+convient-il?
+
+--Très-bien, j'y serai.»
+
+Ils se saluèrent courtoisement, et Henri alla se mettre au lit après
+avoir déclaré à son précepteur qu'il voulait, le lendemain dès l'aube,
+aller chasser dans le parc. Le précepteur n'osa pas le contredire et en
+prévint sa mère.
+
+Quand le jour parut, Henri s'arma en apparence pour la chasse et cacha
+deux épées sous son habit.
+
+«Bonjour, chevalier, dit-il à M. de Vassignac, qui s'étirait dans son
+lit; dormez encore, vous me rejoindrez dans une heure, j'aurai fait
+lever le gibier.» Et il s'enfuit sans attendre de réponse.
+
+En marchant vers le lieu désigné, il aperçut le vieux chevalier qui s'y
+rendait par une autre allée. Ils échangèrent un salut fier, et arrivés
+au pied des grands arbres, ils mirent bas leurs habits, tirèrent leurs
+épées du fourreau et se disposèrent à se précipiter l'un sur l'autre.
+
+En ce moment une ombre blanche glissa derrière le taillis. «C'est
+quelque daim qui veut nous servir de témoin, dit le vieil officier en
+souriant.
+
+[Illustration: Duel de Turenne]
+
+--Commençons,» s'écria Henri, impatient du combat. Mais comme il
+s'élançait, il sentit un souffle glisser sur son visage, et une main
+légère, passant derrière sa tête, arrêta son bras.
+
+«Vous, ma mère! dit-il en se retournant.
+
+--Moi qui viens pour être votre second, répliqua la duchesse en
+l'embrassant. Vous aviez raison, mon enfant; Alexandre est un héros
+réel: Quinte Curce n'a pas menti.
+
+--Ceci veut dire, ma mère, que ce duel est juste et que je dois le
+poursuivre.»
+
+Et il brandit de nouveau son épée.
+
+«A moins, reprit la duchesse, que monsieur ne convienne qu'il s'est
+trompé et ne fasse une double réparation à vous et à Alexandre.
+
+--J'aime mieux le duel, dit Henri tout animé.
+
+--Pourquoi donc? dit la duchesse en riant. Amener un ennemi à
+capitulation est aussi glorieux que de le tuer!
+
+--Hum! je ne sais trop, murmura Henri. Qu'en pensez-vous, monsieur?
+dit-il en se tournant vers son adversaire.
+
+--Je pense que vous serez un brave, s'écria l'officier en le pressant
+attendri dans ses bras, et qu'Alexandre pourrait bien être un de vos
+aïeux. En attendant que nous ayons découvert cette généalogie perdue,
+venez, mon enfant, que je vous conduise à votre père et que je lui conte
+tout ceci.»
+
+Henri se laissa emmener, mais il ne pouvait s'empêcher de murmurer: «Il
+eût été pourtant bien bon de se battre un peu.»
+
+Né avec ces instincts belliqueux, Turenne n'en fut pas moins, durant sa
+longue et glorieuse vie militaire, le plus compatissant et le plus
+généreux des hommes.
+
+Nous rappellerons ici quelques traits de son caractère qui complètent sa
+gloire:
+
+Dans une retraite difficile, voyant un de ses soldats exténué de faim et
+de fatigue et qui s'était étendu au pied d'un arbre où l'ennemi l'aurait
+égorgé, il le plaça sur son propre cheval et marcha à pied jusqu'à ce
+qu'il eût rejoint un de ses chariots, où il fit monter le malheureux
+qu'il venait de sauver. Dans cette même retraite, qui dura treize jours,
+il abandonna sur la route tous ses équipages, afin que ses fourgons
+n'eussent à transporter que des malades et des blessés.
+
+Au siège de Saint-Venant, on le vit couper sa vaisselle d'argent et la
+distribuer aux soldats qui ne recevaient point de solde.
+
+Jamais il ne voulut tremper dans aucune concussion. Un officier lui
+ayant indiqué un moyen de gagner quatre cent mille francs sans que
+personne en sût rien, il lui répondit froidement: «Je vous suis fort
+obligé; mais ayant eu souvent de pareilles occasions sans en profiter,
+je ne changerai pas à l'âge où je suis.»
+
+Un de ses domestiques lui ayant un jour appliqué, dans les ténèbres, un
+grand coup par derrière, lui demandait pardon à genoux, disant qu'il
+l'avait pris pour Georges, son camarade. «Quand c'eût été Georges,
+répliqua froidement le maréchal de Turenne en se frottant à l'endroit
+blessé, il ne fallait pas frapper si fort.»
+
+
+
+
+PASCAL ET SES SOEURS
+
+
+NOTICE SUR PASCAL ET SES SOEURS.
+
+
+Blaise Pascal.
+
+Blaise Pascal, géomètre, philosophe, littérateur, naquit à
+Clermont-Ferrand en 1623, et fut élevé par son père, Étienne Pascal,
+président à la cour des aides et savant mathématicien. A douze ans, il
+découvrit, sans le secours d'aucun livre, les premières propositions de
+la géométrie jusqu'à la trente-deuxième d'Euclide. A seize ans, il
+composa un traité des _sections coniques_, et à dix-huit la première
+machine qui ait effectué exactement les quatre opérations fondamentales
+de l'arithmétique. Il donna enfin sur la roulette ou cycloïde la
+solution des problèmes les plus difficiles qu'on ait abordés sans le
+secours de l'analyse infinitésimale, et que n'avaient pu résoudre les
+plus habiles géomètres de l'époque. Jusqu'alors il ne s'était fait
+connaître que par ses travaux mathématiques. La querelle des jansénistes
+et des jésuites ouvrit une voie nouvelle à son génie. Élevé dans une
+grande austérité de principes, il ne put voir sans indignation la morale
+relâchée de la société de Jésus, et fit paraître les célèbres _Lettres à
+un provincial_, qui restent comme un des plus beaux monuments de notre
+langue. Les _Pensées_, publiées pour la première fois, en 1670, révèlent
+une troisième phase de la vie de Pascal. Il devait rassembler dans cette
+dernière oeuvre, restée incomplète, toutes les preuves de la religion,
+pour donner aux esprits indécis cette certitude dont nul plus que lui
+n'avait besoin. Hésitant entre le scepticisme philosophique et la foi
+religieuse, plein de troubles intellectuels, et souffrant de plusieurs
+maladies cruelles, il mourut en 1662, âgé de trente-neuf ans.
+
+
+Gilberte Pascal.
+
+Gilberte Pascal (Mme Périer) naquit à Clermont en 1620. Elle fut élevée
+par son père, qui, dès sa plus tendre jeunesse, avait pris plaisir à lui
+apprendre les mathématiques, la philosophie et l'histoire. Elle se
+maria à vingt et un ans; elle était belle et d'une tournure charmante;
+elle a écrit une vie de son frère et une autre de sa soeur Jaqueline.
+Mme Périer mourut à Paris en 1687; elle est enterrée à Saint-Etienne du
+Mont, à côté de son frère Blaise Pascal.
+
+
+Jaqueline Pascal.
+
+Jaqueline Pascal naquit à Clermont en 1625. Dès l'âge de six ans, elle
+annonçait beaucoup d'esprit et de grandes dispositions pour la poésie.
+Elle fut élevée par son père et par sa soeur; elle était parfaitement
+belle, mais d'une taille peu élevée. A l'âge de treize ans elle eut la
+petite vérole, sa beauté en fut altérée; elle s'en consola en tournant
+ses pensées vers Dieu, à qui elle adressa des vers sur cet accident. En
+1639, sa famille s'établit à Rouen, où Jaqueline obtint un prix de
+poésie. Plusieurs propositions de mariage lui furent faites, elle les
+refusa toutes. Tant que son père vécut, elle ne le quitta point; mais à
+sa mort elle se retira au couvent de Port-Royal des Champs, où elle prit
+le voile en 1652; elle avait alors vingt-six ans; elle se consacra à
+l'éducation des novices. Quand la persécution de Louis XIV contre
+Port-Royal commença, elle dit qu'elle n'y survivrait pas. Elle mourut en
+effet peu de temps après, en 1661, âgée de trente-six ans. Jaqueline
+Pascal a laissé des poésies, des ouvrages de piété et des règlements
+pour l'éducation des enfants.
+
+
+
+
+PASCAL ET SES SOEURS
+
+
+On montre encore à Clermont la maison où naquirent Pascal et ses deux
+soeurs. Le petit Blaise, qui devait rendre si illustre le nom de Pascal,
+vint au monde faible et chétif; il avait à peine un an lorsqu'il resta
+comme inanimé dans les bras de sa mère; on crut qu'il était mort. Mais
+les larmes et les prières maternelles semblèrent opérer un miracle.
+L'enfant sourit tout à coup, la santé lui revint et il se développa
+intelligent et beau. Sa soeur Jaqueline fut douée comme lui d'un esprit
+merveilleusement précoce; leurs visages se ressemblaient; elle avait de
+son frère le front élevé, l'oeil éclatant, le nez arqué, la mine fière.
+Quand Jaqueline eut huit ans et qu'il en eut dix, c'étaient deux enfants
+dont la beauté captivait et dont l'esprit inattendu et original était un
+sujet d'étonnement pour tout le monde. Entraîné vers les sciences, le
+jeune Pascal suppliait son père de l'initier à ces merveilleux mystères
+qu'il rêvait. Mais son père résistait, craignant que cette étude ne le
+détournât de celle des langues.
+
+L'enfant réitéra ses instances et demanda à son père de lui apprendre au
+moins les éléments des mathématiques. N'ayant pu l'obtenir, le jeune
+Pascal se mit à réfléchir seul sur ces premières notions. A l'heure des
+récréations, il se retirait dans une salle isolée, et là, un crayon à la
+main, il s'appliquait à tracer des figures géométriques; il établissait
+des principes, il en tirait des conséquences, il trouvait des
+démonstrations, et il poussa ses recherches si avant que, sans le
+secours d'aucun des ouvrages qui traitent de l'algèbre, il y fit tout
+seul d'immenses progrès. Son père le surprit un jour dans cet exercice;
+il en fut si touché que des larmes jaillirent de ses yeux. Dès ce jour
+il n'enchaîna plus l'essor du génie de son fils, et il permit à Blaise
+d'assister aux conférences des savants qui s'assemblaient chez lui
+toutes les semaines. Jaqueline aussi méditait à l'écart et, comme son
+frère, était tourmentée par l'obsession d'un génie naissant. Mais ce
+n'était point la science qui la sollicitait. Dès l'âge de sept ans elle
+pensait en vers; la poésie chantait à son oreille. Quand sa soeur
+Gilberte (depuis Mme Périer), l'aînée des trois enfants, qui remplaçait
+leur mère morte, voulut lui apprendre à lire, Jaqueline résista; à
+l'heure de la leçon elle se cachait pour y échapper. Mais un jour ayant
+entendu sa soeur lire des vers tout haut, captivée par cette cadence qui
+déjà vibrait dans son coeur, elle lui dit:
+
+«Quand vous voudrez me faire lire, faites-moi lire des vers, et je lirai
+ma leçon tant que vous voudrez.»
+
+[Illustration: Pascal étudiant la géométrie]
+
+Depuis ce jour elle parlait toujours de vers, elle en apprenait par
+coeur avec facilité; elle voulut en connaître les règles, et à huit ans,
+avant de savoir lire couramment, elle se mit à en composer.
+
+Le père de ces enfants de génie s'était établi à Paris pour veiller sur
+leur éducation, et Jaqueline y trouva deux jeunes compagnes (les
+demoiselles Saintot) qui avaient, comme elles, les plus heureuses
+dispositions pour la poésie. Un jour, les trois petites filles
+résolurent de faire une comédie; elles en choisirent le sujet, en
+composèrent le plan, et en firent tous les vers sans l'aide de personne.
+C'était une pièce suivie en cinq actes, et dans laquelle toutes les
+règles d'alors étaient observées. Elles la jouèrent elles-mêmes deux
+fois avec d'autres acteurs de leur âge. On réunit grande compagnie pour
+les entendre et chacun s'étonna que ces enfants eussent pu faire un
+aussi long ouvrage. On y trouva des traits charmants. La cour et la
+ville en parlèrent, et Jaqueline, qui n'avait pas dix ans, devint un
+enfant célèbre en poésie comme l'était déjà dans la science son jeune
+frère Blaise.
+
+La reine Anne d'Autriche, qui résidait au château de Saint-Germain,
+voulut voir la petite muse. Mme de Morangis, amie de la famille Pascal
+et qui était de la cour, se chargea d'y conduire Jaqueline. De Paris à
+Saint-Germain c'était alors tout un voyage; un carrosse de la reine y
+mena la petite fille célèbre, accompagnée de Mme de Morangis. La reine
+était grosse de l'enfant qui fut depuis Louis XIV. Jaqueline composa sur
+cette circonstance un sonnet où elle célébrait les espérances que la
+France fondait sur ce prince encore à naître. Arrivée à Saint-Germain,
+elle fut introduite dans le cabinet de la reine, qui, entourée d'une
+suite nombreuse, reçut Jaqueline avec bonté et prit de ses mains les
+vers qu'elle avait composés. Mais en les entendant, la reine s'imagina
+que ces vers n'étaient pas d'une enfant si jeune, ou du moins qu'on lui
+avait beaucoup aidé. Tous ceux qui étaient présents eurent la même
+pensée. Alors Mademoiselle (qui fut plus tard la grande Mademoiselle)
+s'approcha de Jaqueline et lui dit: «Puisque vous faites si bien les
+vers, faites-en pour moi.» Aussitôt Jaqueline se retira quelques
+instants dans un angle du cabinet de la reine, et tranquillement elle
+improvisa les vers suivants:
+
+ A MADEMOISELLE DE MONTPENSIER.
+
+ _Fait sur-le-champ par son commandement_.
+
+ Muse, notre grande princesse
+ Te commande aujourd'hui d'exercer ton adresse
+ A louer sa beauté; mais il faut avouer
+ Qu'on ne saurait la satisfaire
+ Et que le seul moyen qu'on a de la louer
+ C'est de dire en un mot qu'on ne saurait le faire.
+
+Chacun applaudit cet impromptu, et Mme d'Hautefort demanda à son tour à
+l'enfant de faire des vers pour elle. Aussitôt la petite Jaqueline
+improvisa un éloge de la beauté de Mme d'Hautefort. La reine et toute
+l'assistance étaient ravies, et depuis ce jour la jeune soeur de Pascal
+fut souvent appelée à la cour et toujours caressée du roi, de la reine,
+de Mademoiselle et de tous ceux qui la voyaient. Elle avait les
+reparties les plus justes et souvent les plus profondes. Ce qui charmait
+en elle, c'est qu'elle gardait la gaieté de son âge; quand elle était
+avec ses compagnes, elle jouait à tous les jeux des enfants, et,
+lorsqu'elle était seule, elle s'amusait avec ses poupées.
+
+[Illustration: Jaqueline chez Anne d'Autriche.]
+
+On sent la naïveté de cet esprit merveilleux dans le morceau suivant
+qu'elle adressa à la reine pour la remercier de l'accueil fait à ses
+premiers vers:
+
+ Mes chers enfants, mes petits vers,
+ Se peut-il arriver dans le grand univers
+ Un bien qu'on puisse dire au vôtre comparable?
+ Vous êtes remplis de bonheur:
+ La reine vous combla d'honneur,
+ Sa Majesté vous fit un accueil favorable.
+
+ Sa main daigna vous recevoir.
+ Son oeil, plein de douceur, se baissa pour vous voir;
+ Vous fûtes en silence ouïs de ses oreilles,
+ Et par un excès de bonté,
+ Sans que vous l'eussiez mérité,
+ Sa bouche vous nomma de petites merveilles.
+
+Malgré le succès de Jaqueline à la cour, malgré le génie naissant de son
+frère, qui déjà excitait la curiosité des princes et des grands, leur
+père faillit être enfermé à la Bastille par le cardinal de Richelieu.
+Dans une réunion nombreuse où se trouvaient d'autres personnages, M.
+Pascal père et quelques-uns de ses amis exprimèrent à propos des rentes
+de l'hôtel de ville une opinion assez vive contre le cardinal; traités
+de séditieux, tous ceux qui avaient parlé de la sorte furent envoyés à
+la Bastille. L'ordre d'arrêter M. Pascal fut donné; il se sauva et
+parvint à se dérober aux poursuites qui le menaçaient.
+
+Pour se distraire de ses graves préoccupations d'État, Richelieu faisait
+souvent jouer la comédie dans le Palais-Cardinal, aujourd'hui le
+Palais-Royal; les galeries n'existaient pas alors, et les jardins de ce
+beau palais s'étendaient en parterres et en bosquets jusqu'aux
+boulevards. La duchesse d'Aiguillon, nièce de ce redoutable ministre,
+présidait aux fêtes qu'il donnait et en préparait elle-même les
+divertissements. Corneille, encore peu connu, vivait à Rouen. C'était
+Rotrou, c'était Scudéry qui fournissaient les pièces que l'on
+représentait au Palais-Cardinal. Au mois de février 1639, la duchesse
+d'Aiguillon, pour donner plus d'attrait à ces représentations, voulut
+faire jouer par des enfants l'_Amour tyrannique_, tragi-comédie de
+Scudéry. Elle songea aux demoiselles Saintot, à leur petite amie
+Jaqueline et à son frère Pascal; mais Gilberte, la soeur aînée, qui
+veillait sur les enfants dont le père était proscrit, répondit fièrement
+au gentilhomme qui lui fut envoyé en cette occasion par la duchesse
+d'Aiguillon: «Monsieur le cardinal ne nous donne pas assez de plaisir
+pour que nous pensions à lui en faire.» La duchesse insista et fit même
+entendre que le rappel de leur père devait en dépendre. Les amis de la
+famille décidèrent alors que Jaqueline accepterait le rôle qu'on lui
+proposait. Le célèbre acteur Montdory, qui était de Clermont et qui
+connaissait la famille Pascal, donna des leçons à Jaqueline et se
+chargea de monter la pièce. Le jour de la représentation arriva.
+Jaqueline, qui avait à peine douze ans, mit dans son jeu une gentillesse
+qui charma tous les spectateurs, et surtout Richelieu. Le cardinal ne
+cessa de l'applaudir. Elle profita de son succès pour obtenir la grâce
+de son père. Écoutons-la faire le récit de cette soirée dans une lettre
+adressée à son père et restée jusqu'ici inédite. Nous la donnons d'après
+le manuscrit de la Bibliothèque impériale.
+
+
+«Monsieur mon père,
+
+«Il y a longtemps que je vous ai promis de ne point vous écrire si je ne
+vous envoyais des vers, et, n'ayant pas eu le loisir d'en faire (à cause
+de cette comédie dont je vous ai parlé), je ne vous ai point écrit il y
+a longtemps. A présent que j'en ai fait, je vous écris pour vous les
+envoyer et pour vous faire le récit de l'affaire qui se passa hier à
+l'hôtel de Richelieu, où nous représentâmes l'_Amour tyrannique _ devant
+M. le cardinal. Je m'en vais vous raconter de point en point tout ce qui
+s'est passé. Premièrement, M. Montdory entretint M. le cardinal depuis
+trois heures jusqu'à sept heures, et lui parla presque toujours de vous,
+de sa part et non pas de la vôtre, c'est-à-dire qu'il lui dit qu'il vous
+connaissait, lui parla fort avantageusement de votre vertu, de votre
+science et de vos autres bonnes qualités. Il parla aussi de cette
+affaire des rentes, et lui dit que les choses ne s'étaient pas passées
+comme on avait fait croire, et que vous vous étiez seulement trouvé une
+fois chez M. le chancelier, et encore que c'était pour apaiser le
+tumulte; et pour preuve de cela, il lui conta que vous aviez prié M.
+Fayet d'avertir M.... Il lui dit aussi que je lui parlerais après la
+comédie. Enfin, il lui dit tant de choses qu'il obligea M. le cardinal à
+lui dire: «Je vous promets de lui accorder tout ce qu'elle me
+demandera.» M. de Montdory dit la même chose à Mme d'Aiguillon,
+laquelle lui dit que cela lui faisait grande pitié et qu'elle y
+apporterait tout ce qu'elle pourrait de son côté. Voilà tout ce qui se
+passa devant la comédie. Quant à la représentation, M. le cardinal parut
+y prendre grand plaisir; mais principalement lorsque je parlais, il se
+mettait à rire, comme aussi tout le monde dans la salle.
+
+«Dès que cette comédie fut jouée, je descendis du théâtre avec le
+dessein de parler à Mme d'Aiguillon. Mais M. le cardinal s'en allait, ce
+qui fut cause que je m'avançai tout droit à lui, de peur de perdre cette
+occasion-là en allant faire la révérence à Mme d'Aiguillon; outre cela,
+M. de Montdory me pressait extrêmement d'aller parler à M. le cardinal.
+J'y allai donc et lui récitai les vers que je vous envoie, qu'il reçut
+avec une extrême affection et des caresses si extraordinaires que cela
+n'était pas imaginable. Car, premièrement, dès qu'il me vit venir à lui,
+il s'écria: «Voilà la petite Pascal,» et puis il m'embrassait et me
+baisait, et, pendant que je disais mes vers, il me tenait toujours entre
+ses bras et me baisait à tous moments avec une grande satisfaction, et
+puis, quand je les eus dits, il me dit: «Allez, je vous accorde tout ce
+que vous me demandez; écrivez à votre père qu'il revienne en toute
+sûreté.» Là-dessus Mme d'Aiguillon s'approcha, qui dit à M. le cardinal:
+«Vraiment, monsieur, il faut que vous fassiez quelque chose pour cet
+homme-là; j'en ai oui parler, c'est un fort honnête homme et fort
+savant; c'est dommage qu'il demeure inutile. Il a un fils qui est fort
+savant en mathématiques, qui n'a pourtant que quinze ans.» Là-dessus, M.
+le cardinal dit encore une fois que je vous mandasse que vous revinssiez
+en toute sûreté. Comme je le vis en si bonne humeur, je lui demandai
+s'il trouverait bon que vous lui fissiez la révérence; il me dit que
+vous seriez le bienvenu, et puis, parmi d'autres discours, il me dit:
+«Dites à votre père, quand il sera revenu, qu'il me vienne voir,» et me
+répéta cela trois ou quatre fois. Après cela, comme Mme d'Aiguillon s'en
+allait, ma soeur l'alla saluer, à qui elle fit beaucoup de caresses et
+lui demanda où était mon frère, et dit qu'elle eût bien voulu le voir.
+Cela fut cause que ma soeur le lui mena; elle lui fit encore grands
+compliments et lui donna beaucoup de louanges sur sa science. On nous
+mena ensuite dans une salle, où il y eut une collation magnifique de
+confitures sèches, de fruits, limonade et choses semblables. En cet
+endroit-là elle me fit des caresses qui ne sont pas croyables. Enfin, je
+ne puis pas vous dire combien j'y ai reçu d'honneurs; car je ne vous
+écris que le plus succinctement qu'il m'est possible de....[3]. Je m'en
+ressens extrêmement obligée à M. de Montdory, qui a pris un soin
+étrange. Je vous prie de prendre la peine de lui écrire par le premier
+ordinaire pour le remercier, car il le mérite bien. Pour moi, je
+m'estime extrêmement heureuse d'avoir aidé en quelque façon à une
+affaire qui peut vous donner du contentement. C'est ce qu'a toujours
+souhaité avec une extrême passion, Monsieur mon père,
+
+«Votre très-humble et très-obéissante fille et servante,
+
+«Pascal.
+
+«De Paris, ce 4 avril 1639.»
+
+
+[Note 3: Mot illisible dans la lettre manuscrite.]
+
+Voici quels étaient les vers adressés à Richelieu et joints à la lettre
+que nous venons de citer:
+
+ Ne vous étonnez pas, incomparable Armand,
+ Si j'ai mal contenté vos yeux et vos oreilles:
+ Mon esprit, agité de frayeurs sans pareilles,
+ Interdit à mon corps et voix et mouvement.
+ Mais pour me rendre ici capable de vous plaire,
+ Rappelez de l'exil mon misérable père:
+ C'est le bien que j'attends d'une insigne bonté;
+ Sauvez un innocent d'un péril manifeste:
+ Ainsi vous me rendrez l'entière liberté
+ De l'esprit et du corps, de la voix et du geste.
+
+En recevant ces heureuses nouvelles, Étienne Pascal se hâta de revenir à
+Paris; il se présenta, avec ses trois enfants, à Ruel, chez le cardinal,
+qui lui fit l'accueil le plus flatteur. «Je connais tout votre mérite,
+lui dit Richelieu; je vous rends à vos enfants et je vous les
+recommande; j'en veux faire quelque chose de grand.»
+
+Deux ans après, Étienne Pascal fut nommé à l'intendance de Rouen, et il
+alla s'établir dans cette ville avec sa famille. La jeune Jaqueline, qui
+n'avait cessé de s'exercer à faire des vers, obtint le prix de poésie
+décerné chaque année à Rouen, à la fête de la Conception de la Vierge,
+qui était le sujet même du concours. Quoique ces vers ne méritent pas
+d'être cités, ils eurent alors un prodigieux succès. Le prix fut porté à
+Jaqueline en grande pompe, avec des trompettes et des tambours, et
+Corneille, présent à cette cérémonie, fit un impromptu sur le triomphe
+et la modestie de la jeune muse, qui s'était dérobée à cette ovation.
+
+Voici le début de ces vers; ils étaient adressés au prince qui présidait
+la solennité:
+
+ Pour une jeune muse absente,
+ Prince, je prendrai soin de vous remercier,
+ Et son âge et son sexe ont de quoi convier
+ A porter jusqu'au ciel sa gloire encor naissante.
+
+Guidée par le génie de Corneille, qui peut dire jusqu'où serait monté le
+vol de cette intelligence, dans ce beau siècle où un souffle de
+grandeur passa sur les âmes et s'en exhala? Mais la gloire, sans doute,
+effraya Jaqueline; elle en détourna ses regards avec une sorte
+d'éblouissement, et elle ne fit plus de vers que pour célébrer Dieu:
+
+ Moteur de ce grand univers,
+ Inspirez-moi de puissants vers,
+ Envoyez-moi la voix des anges,
+ Non pas pour louer les mortels,
+ Mais pour entonner vos louanges,
+ Et vous remercier au pied de vos autels.
+
+Bientôt elle entra au couvent de Port-Royal des Champs, et y ensevelit
+cette beauté et cet esprit qui l'avaient fait admirer dans le monde. Que
+de charmes, que de génie se cachèrent dans cette retraite, gloires
+humaines perdues dans la gloire de Dieu, comme ces étoiles qui brillent,
+fuient et se confondent dans la voie lactée!
+
+
+
+
+JEAN BART
+
+
+NOTICE SUR JEAN BART.
+
+Jean Bart naquit à Dunkerque en 1651: il était fils d'un pêcheur
+corsaire. Louis XIV se plut à l'honorer au milieu de sa cour et le nomma
+chef d'escadre. Jean Bart justifia la confiance du roi. Trente-deux
+vaisseaux de guerre anglais et hollandais bloquaient le port de
+Dunkerque en 1692. Jean Bart en sortit avec sept frégates, et dès le
+lendemain s'empara de quatre navires anglais richement armés qui
+faisaient voile vers la Russie. Dans le cours de la même campagne, il
+brûla plus de quatre-vingts bâtiments ennemis, fit une descente vers
+Newcastle, ravagea tout le pays des environs, et revint à Dunkerque avec
+plus de quinze cent mille francs de prise. La même année, il s'empara de
+treize navires hollandais chargés de grains. Jean Bart se trouva à la
+fameuse journée de Lagos, où quatre-vingt-sept navires de commerce et
+plusieurs vaisseaux de guerre anglais furent pris et brûlés; la perte
+des vaincus en cette occasion fut évaluée à plus de vingt-cinq millions
+de livres. Il obtint des lettres de noblesse de Louis XIV. En 1696, il
+remporta de nouveaux triomphes contre les flottes réunies de
+l'Angleterre et de la Hollande. La paix seule interrompit ses travaux.
+Il passa les dernières années de sa vie à Dunkerque, où il mourut d'une
+pleurésie, le 27 avril 1702.
+
+Il ne laissa pas de descendance directe, mais son nom glorieux s'est
+perpétué par la famille de Gaspard Bart, son frère. Le 16 février 1855,
+mourut à Wormhoudt, grand et joli bourg formé par de charmantes
+habitations et à quelque distance de Dunkerque, le dernier héritier du
+nom de Jean Bart, Henri-Ferdinand-Marie Bart, commis principal des
+subsistances de la marine en retraite, âgé de soixante-quatorze ans; il
+était né à Dunkerque et fut adopté à l'âge de sept ans par sa ville
+natale qui se chargea de son éducation. Il était petit-fils du
+commandant de la Danaé, il eut pour fils un émule de ses illustres
+ancêtres, Jean-Pierre Bart, lieutenant de vaisseau, commandant de la
+gabare de l'État _la Sarcelle_, mort à l'île Bourbon à trente-six ans.
+Après la mort de ce fils, le père, représentant d'un nom si glorieux,
+vint habiter avec ses deux filles sa ville natale, où il assista à
+l'inauguration de la statue de Jean Bart, gloire de sa race; puis il se
+retira à Wormhoudt, où il est mort.
+
+
+
+
+
+JEAN BART.
+
+
+Dunkerque était au pouvoir des Espagnols depuis 1652. Turenne, vainqueur
+de la Fronde sur tous les points de la France, fit le siége de cette
+ville en 1658. La flotte anglaise le secondait, car la politique avait
+décidé Louis XIV à se faire momentanément l'allié de Cromwell. Le prince
+de Condé et don Juan d'Autriche défendaient la place assiégée. Les
+habitants de Dunkerque faisaient des voeux pour le jeune roi de France,
+et souhaitaient que la ville fût prise par lui et pour lui; mais en même
+temps toute cette population de marins, ennemie née des Anglais,
+s'indignait de les voir unir leurs armes à celles de la France; dans
+cette alliance elle voyait de la part de l'Angleterre l'arrière-pensée
+de s'approprier Dunkerque.
+
+C'était par une soirée du mois de juin, durant ce siége mémorable. Un
+groupe de marins s'était formé devant une petite maison de la rue de
+l'Église, ainsi nommée à cause de la cathédrale,alors si célèbre par
+son merveilleux carillon.
+
+Le bruit des batteries anglaises et françaises ne paraissait pas en ce
+moment préoccuper les marins réunis; ils s'informaient avec anxiété, à
+la porte de la maisonnette, de la santé de l'intrépide corsaire Cornille
+Bart, qui avait été blessé récemment en tentant d'enlever un navire
+anglais. Depuis un mois il ne pouvait quitter sa chambre, lui dont la
+mer était l'élément. Un vieux marin qui servait de domestique au
+corsaire assurait à ses compagnons assemblés sur la porte que leur
+maître allait mieux. Le médecin n'avait pu extraire la balle qui avait
+pénétré dans les chairs. «Mais enfin, répétait le matelot, on peut vivre
+avec une balle sous la peau, et j'espère que notre chef vivra; il
+reprend des forces; il s'est levé aujourd'hui. Bonsoir, mes amis, et
+bonne espérance.» Ayant parlé ainsi, le vieux marin attaché au service
+de Cornille Bart referma la porte de la maison et rentra dans la chambre
+de son maître.
+
+C'était une pièce éclairée par une fenêtre en ogive. Les murs étaient
+tapissés de cuir bosselé d'or; un grand lit de noyer massif, à colonnes
+torses, s'élevait au fond. Sur ce lit était assis un homme de haute
+taille, à cheveux blancs et à moustaches encore blondes. Une femme
+soutenait le blessé, et un robuste enfant à longs cheveux blonds, assis
+à ses pieds sur l'estrade du lit, tenait une de ses mains rudes qu'il
+baisait. Cet enfant pouvait avoir environ neuf ans; il était d'une
+taille moyenne, mais forte; son front était large, ses sourcils épais;
+son oeil vif et bleu exprimait une résolution au-dessus de son âge, son
+teint hâlé annonçait la vigueur et la santé.
+
+«Chausse les mules de ton père, dit la femme sur qui le blessé
+s'appuyait, puis nous le soutiendrons ensemble, et il essayera de
+marcher un peu.»
+
+L'enfant obéit; ses petites mains se faisaient câlines et allaient
+doucement, pour ne pas heurter les jambes affaiblies du corsaire. «Oh!
+ces maudits Anglais, que je les hais! s'écria-t-il à un gémissement du
+blessé; si je pouvais leur rendre la blessure qu'ils vous ont faite, mon
+père!
+
+--Patience, patience! ils sont en ce moment les alliés de notre jeune
+roi; cela nous oblige à suspendre nos haines; mais l'heure reviendra où
+nous pourrons leur courir sus.»
+
+Le regard du vieux corsaire s'enflamma.
+
+«Mon père, dit le petit Jean, vous me conduirez avec vous!
+
+--Oui, et si je ne peux t'y conduire, tu iras tout seul; car vois-tu,
+mon fils, c'est une guerre de race, et les Bart, de père en fils, ont
+pourchassé ces chiens d'outre-mer.»
+
+Le blessé porta la main à son flanc droit. Il avait pâli.
+
+«Vous souffrez beaucoup? lui dit sa femme alarmée.
+
+--Cette balle anglaise est là comme un affront, répliqua Cornille Bart.
+Ah! si je pouvais l'arracher!
+
+--Vous me la donneriez, mon père, reprit l'enfant, et je vous assure
+qu'elle tuerait un de ces Anglais.
+
+--Quel enragé! dit le vieux marin qui faisait le service de la famille
+et qui venait de rentrer dans la chambre; vous n'avez pas besoin de
+balles, jeune maître, pour les houspiller; et ce matin votre bâton et
+vos poings vous ont suffi pour mettre en sang le petit John Brish.
+
+--Qui est John Brish? dit le blessé.
+
+--Le fils de cet ancien bosseman anglais, notre voisin, reprit le
+matelot.
+
+--Pourquoi l'as-tu battu, petit? dit le père.
+
+--Parce qu'il disait d'un ton goguenard que vous ne monteriez plus sur
+votre vaisseau pour donner chasse aux siens.
+
+--Toujours des querelles! murmura la mère effrayée.
+
+--Quoi! mère, vous ne m'approuvez pas? Je bats les Anglais parce que les
+Anglais ont blessé mon père.
+
+--Laissez faire votre fils, maîtresse, reprit le vieux matelot; c'est un
+brave enfant, dont on parle déjà sur toute la côte! Voyez-vous, c'est
+fier ce qu'il a fait il y a un an, ce petit homme-là, lorsqu'avec ces
+deux mousses de Hollande il s'en est allé bravement à travers la haute
+mer sur le canot qu'il vous avait pris. Le temps était calme d'abord;
+mais au retour, le vent était d'aval, la bourrasque éclate, notre petit
+capitaine dirige la barque, il rame, il rame; les mousses hollandais
+avaient peur, il leur fait honte et rentre triomphant dans le port.
+
+[Illustration: Jean Bart et les deux mousses en pleine mer]
+
+--Vous oubliez mon inquiétude, et vous l'encouragez dans ces folies,
+objecta la mère; mon ami, poursuivit-elle en se tournant vers le
+malade, il faudrait réprimander Jean et lui défendre d'être toujours sur
+le port dans les agrès ou dans les mâts des vaisseaux. Il serait
+cependant bien temps qu'il apprît à lire.
+
+--Je ne veux pas en faire un clerc, répondit le père, qui semblait se
+ranimer en entendant parler de l'audace de son fils. Il sera brave comme
+son grand-père Antoine Bart, qui est mort avec gloire sous le canon de
+l'Anglais.
+
+--Mon grand-père est mort blessé par les Anglais! s'écria le petit Jean
+Bart, pourpre de colère.
+
+--Oui, mon enfant, lui aussi tué par eux; mais du moins mort dans le
+combat, répliqua le malade en gémissant.
+
+--Vous ne mourrez point, vous, mon ami, et vous pourrez encore vous
+venger de ceux qui vous ont blessé,» ajouta sa femme.
+
+Cornille Bart secoua tristement la tête. «Que Dieu t'entende!
+murmura-t-il; je voudrais seulement pouvoir mener notre Jean en mer une
+fois contre l'ennemi, puis je mourrais content.
+
+--Ce sera! ce sera! mon père, dit le petit Jean en se pendant au cou du
+blessé. Mais racontez-moi la mort de mon grand-père; il y a longtemps,
+bien longtemps que vous m'avez promis cette histoire.
+
+--Entends-tu le canon qui gronde? dit Cornille Bart. Cet accompagnement
+convient à mon histoire. Écoute et souviens-toi toute ta vie qu'ils ont
+tué ton grand-père et qu'ils m'ont blessé, moi, peut-être à mort.
+
+--Ma vie sera vouée à les exterminer! s'écria Jean, les deux poings
+serrés; parlez, parlez, vos paroles se graveront en moi comme ces
+boulets qui trouent en ce moment les murs des remparts.»
+
+Le père se leva et dit: «J'aurai plus de force en parlant debout.»
+
+La mère l'épiait, anxieuse.
+
+«Maître, puis-je rester pour vous entendre? dit le serviteur.
+
+--Oui, mon vieux, va chercher ton chantier et ta galère; vous
+travaillerez tous les trois en m'écoutant.»
+
+Le matelot sortit, et après quelques instants il revint, tenant dans ses
+bras une petite galère en bois des îles, qui était un chef-d'oeuvre
+d'exécution; aucun détail n'avait été oublié; elle était armée en guerre
+avec de petits canons de fonte; il ne restait plus à poser que les
+cordages, les voiles et la tente d'honneur qui se dresse à l'arrière du
+navire.
+
+«Maître, dit le vieux marin, j'attends toujours un peu de toile de
+Hollande pour mes voiles et un morceau de lampas pour mon tandelet.»
+
+[Illustration: Jean Bart travaillant à une petite galère.]
+
+Cornille Bart regarda sa femme. La ménagère s'approcha d'un bahut
+sculpté et en tira, comme à regret, les fragments d'étoffe demandés.
+«Voilà, dit-elle, je vais les tailler et les coudre moi-même, afin que
+rien n'en soit perdu.»
+
+Elle prit ses grands ciseaux de fer, son dé et ses aiguilles, se plaça
+sur une chaise basse à dossier élevé; puis, agile, elle ajusta de ses
+doigts les bandes de toile blanche et un carré de lampas pourpre et or.
+
+«Moi, dit Jean, saisissant du gros fil écru, je vais tendre les
+cordages;» et il s'agenouilla devant le vieux matelot qui soutenait la
+petite galère sur ses genoux et qui, délicatement, y posait quelques vis
+oubliées.
+
+Cornille Bart, sans songer à sa blessure, se promenait à grands pas dans
+sa chambre. Il jeta un regard sur son auditoire, et, satisfait de son
+air attentif, il commença son récit, tandis que le canon des assiégeants
+continuait à gronder: «Mon père, Antoine Bart, ton grand-père, mon petit
+Jean, avait pour ami le fameux capitaine de navire Michel Jacobsen,
+surnommé le Renard de mer: c'était un grand, fier, bel homme, dont le
+peintre des rois, Rubens, avait fait le portrait.
+
+--Oh! ce portrait, je l'ai vu une fois, s'écria Jean, quand j'étais tout
+petit, et je m'en souviens bien. C'était un homme brun à grand visage,
+cheveux et moustaches noirs; sa poitrine était couverte d'un corset
+d'acier, sur lequel était jetée une écharpe rouge. Dans la main droite
+il tenait le bâton de commandant, et l'autre main était appuyée sur un
+beau casque luisant. Puis dans le fond c'était des navires, bataille et
+flots remués par la tempête comme le jour où je suis allé en haute mer
+en compagnie des deux petits mousses de Rotterdam.
+
+--C'est bien cela, mon enfant, reprit Cornille Bart, et puisque tu te
+souviens de ce portrait du Renard de la mer, c'est comme si tu te
+souvenais de l'avoir vu vivant. Donc le Renard de la mer et ton
+grand-père étaient comme frères. Un soir d'hiver, nous étions réunis ici
+dans cette même chambre, bien chaudement près d'un bon feu, fumant du
+tabac de Hollande et buvant de l'ale d'Angleterre. Un corsaire, ami de
+mon père, nous racontait ses courses lointaines et ses combats; je
+l'écoutais comme tu m'écoutes; tout à coup la porte s'ouvre, et le
+Renard de mer apparaît, enveloppé d'un long manteau goudronné, tout
+ruisselant d'eau; il pleuvait à torrents et la mer était grosse. Sous
+son manteau, le Renard était armé en guerre.
+
+«Antoine, dit-il à mon père, j'ai besoin de toi, de ton fils, de ton
+équipage et de ton brigantin.
+
+«--Quand cela? dit mon père.
+
+«--A l'heure même, répondit le Renard, et pour aller en haute mer.
+
+«--Nous allons, mon fils et moi, nous armer pour te suivre,» dit
+simplement mon père. Ce fut bientôt fait. Nous sortîmes tous les trois
+et nous nous rendîmes au port. La nuit était sombre. Onze heures
+sonnaient au carillon. Nous trouvâmes notre brigantin,
+_l'Arondelle-de-Mer_, avec tout son équipage à bord. C'était le vouloir
+de mon père; il fallait que l'on fût prêt au départ à toute heure.
+
+«Le bosseman leva l'ancre.
+
+«Quand nous fûmes en pleine mer, le Renard fit apporter sur le pont des
+piques, des coutelas, des espontons, des haches d'armes, et dit à chacun
+de s'armer pour être prêt au point du jour pour n'importe quelle chance.
+Une fois armé, tout l'équipage se mit en prière. Nous naviguâmes ainsi
+toute la nuit, sous très-petites voiles, à cause de la bourrasque; quand
+le jour parut, un mousse qui était en vedette au haut du grand mât de
+hune cria: «Je vois deux gros vaisseaux et un autre plus petit.» Le
+visage du Renard de mer s'empourpra d'orgueil: «Enfin! enfin! les
+voici!» s'écria-t-il joyeusement. Alors seulement il apprit à mon père
+qu'il avait ordre d'attirer les croiseurs anglais loin du port, afin
+d'en laisser l'entrée libre à un convoi considérable qui nous arrivait
+du Nord et qu'on avait signalé dès la veille. «Mon vaisseau était en
+radoub, ajouta le Renard de mer, voilà pourquoi je t'ai demandé le tien,
+Antoine.
+
+«--Oh! merci, répliqua mon père; ils vont avoir une danse, les trois
+Anglais!
+
+«--Un contre trois! reprit le Renard, ce sera rude; il faut mettre le
+feu au ventre de nos gens pour qu'ils ne reculent pas.» Mon père et le
+Renard haranguèrent l'équipage. Tous jurèrent de mourir pour Dieu et
+pour le roi, et que l'ennemi n'aurait d'eux ni os ni chair vive. On fit
+apporter un tonneau d'eau-de-vie et on le distribua. Les gens de
+l'artillerie se barbouillèrent le visage avec de la poudre: on aurait
+dit des Africains.
+
+--Et les trois vaisseaux des Anglais? demanda le petit Jean Bart avec
+impatience.
+
+--Ils arrivaient toujours sur nous, leurs voiles déployées. Mon père et
+le Renard ordonnèrent au pilote de virer de bord sur le plus proche
+vaisseau de l'ennemi. C'était un petit navire moins fort que notre
+brigantin; nous lui donnâmes deux bordées dans la quille, et il fut
+coulé. Alors les deux grosses frégates anglaises firent sur notre pauvre
+_Arondelle-de-Mer_ un feu si formidable, que la moitié de notre monde
+resta tué ou blessé. Mais aussi, mon fils, quelle gloire! quelle
+défense! seuls contre trois vaisseaux! seuls nous en avions détruit un,
+et les deux autres nous approchaient à peine, tant nous combattions avec
+rage et furie aux cris de _Vive le roi_! Nous brandissions nos piques,
+nous appelions les Anglais à grands cris: _Abordez! abordez donc!»_
+
+Ici le pâle visage de Cornille Bart se colora tout à coup, sa voix
+s'altéra, et il s'appuya contre le mur tout chancelant. «Seigneur Dieu!
+s'écria sa femme accourant, vous vous faites du mal en vous animant
+ainsi.
+
+--Laissez-moi, laissez-moi, et silence, écoutez! répliqua brusquement le
+conteur, tout à l'action de son souvenir. Les Anglais, défiés par nous,
+abordent de chaque côté du brigantin: ce fut une joyeuse et sanglante
+mêlée. Hache en main, coutelas au poing, on s'attaqua homme à homme. Les
+deux frégates avaient de quoi remplacer ceux qui tombaient, tandis qu'il
+ne restait plus des nôtres qu'un petit nombre debout, et encore
+étaient-ils tout saignants. Mon père avait reçu trois coups de pique, le
+Renard une arquebusade dans le corps. Le pont se couvrait de morts et
+d'agonisants, le canon ennemi éventrait notre brigantin. Le Renard
+s'approcha de mon père et lui dit sourdement: «Allons, Antoine, le feu
+aux poudres, et à la grâce de Dieu! Il ne faut pas que ces hérétiques
+nous aient vivants.»
+
+--Oh! que cela est beau! que cela est beau! s'écria le petit Jean
+transporté et en embrassant son père, dont le visage devenait de plus en
+plus livide.
+
+--Je vois encore, poursuivit le corsaire, le Renard de la mer, debout
+sur le pont, cramponné de tout son poids au capitaine anglais, qui nous
+avait abordé avec plus de cent des siens: «Feu! feu!» criait le Renard à
+mon père. L'explosion se fit: tout fut englouti....
+
+«J'avais senti une épouvantable secousse. Puis je perdis tout sentiment.
+La fraîcheur de l'eau me fit revenir à moi, et je me trouvai suspendu à
+un débris. Je vis des Anglais qui dans leurs chaloupes allaient çà et là
+recueillant des naufragés. Je fus ramassé comme les autres; mon père
+était mort! Le Renard de la mer était mort! De notre équipage, il
+restait deux hommes! de notre brigantin quelques, planches! Mais aussi
+des deux frégates anglaises il n'en restait plus qu'une désemparée;
+l'autre avait coulé par l'explosion de notre brigantin. Pendant ce
+temps, le grand convoi qui arrivait du Nord entrait à Dunkerque, et
+j'allai prisonnier en Angleterre avec les deux matelots qu'on avait
+sauvés.
+
+«Voilà, mon fils, ce qu'a été ton grand-père! ce que j'ai été! sois
+digne de nous.»
+
+A ce dernier mot, un flot de sang jaillit de la bouche de Cornille
+Bart: «J'étouffe, dit-il faiblement; oh! c'est la balle anglaise!» et il
+s'affaissa sans vie dans les bras de sa femme et de son enfant. «Mon
+père! mon père! s'écriait Jean, les Anglais aussi t'ont tué!» Puis, se
+tournant vers sa mère: «Oh! les Anglais! ajouta-t-il avec une expression
+terrible, je les exterminerai un jour et j'en délivrerai la France.»
+
+Six ans, après, Jean Bart faisait sa première croisière comme capitaine
+en second.
+
+
+
+
+DEUX ENFANTS DE CHARLES Ier
+
+
+NOTICE
+SUR LA PRINCESSE ELISABETH STUART
+ET SUR LE DUC HENRI DE GLOCESTER.
+
+
+La reine Henriette d'Angleterre, femme de Charles Ier et fille d'Henri
+IV, quitta l'Angleterre au moment des troubles avec quatre de ses
+enfants. Mais les deux autres, Élisabeth et Henri de Glocester, ne
+purent la rejoindre et restèrent prisonniers, comme leur père, du
+Parlement révolté.
+
+La princesse Élisabeth était née au palais de Saint-James, le 8 janvier
+1635. Dès son plus jeune âge elle montra un esprit vif et pénétrant et
+les plus heureuses dispositions pour l'étude. Elle avait à peine dix
+ans, que son père la consultait déjà avant de prendre une décision, tant
+il avait reconnu en elle de justesse d'esprit et de perspicacité
+précoce. Elle était frêle et délicate, mais d'une figure expressive et
+charmante. Elle avait quatorze ans quand elle perdit son père; elle en
+ressentit une si vive douleur qu'on la vit dépérir rapidement; on lui
+avait donné pour prison, ainsi qu'à son frère le duc de Glocester, la
+forteresse de Carisbrooke dans l'île de Wight, la même où leur père
+avait langui prisonnier. La vue de ces murs acheva de la tuer. On la
+trouva morte un matin dans sa chambre, le 8 septembre 1650.
+
+Elle fut inhumée secrètement dans l'église de Newport. La reine Victoria
+vient de lui faire élever un monument dont Marochetti a fait la statue
+dans la nouvelle église de Newport.
+
+Le duc Henri de Glocester, frère de la princesse Élisabeth, naquit aussi
+dans le palais de Saint-James en 1640. Il suivit la destinée de sa
+soeur, mais à la mort de celle-ci, Cromwell le renvoya en France
+rejoindre sa mère, ses frères et ses soeurs exilés; il languit triste et
+taciturne jusqu'à la restauration de son frère Charles II sur le trône
+d'Angleterre. Il était toujours poursuivi par l'image de son père
+décapité auprès duquel on l'avait conduit, ainsi que sa soeur Élisabeth,
+la veille du jour de son exécution, et qui lui avait dit: «Mon fils,
+souviens-toi qu'ils vont couper la tête de ton père.»
+
+Ce jeune prince ne rentra en Angleterre que pour y mourir. Il expira à
+peine âgé de vingt et un ans dans le petit palais de Whitehall, le même
+qui fut témoin du supplice de son père.
+
+
+
+
+DEUX ENFANTS DE CHARLES Ier.
+
+
+Chaque pays a son Eldorado, son coin de terre enchanté que le soleil
+caresse, que la nature embellit, et où on voudrait vivre les belles
+années de la jeunesse. La France a ses îles d'Hyères et l'Italie ses
+îles du lac de Côme; l'Espagne a Grenade, le Portugal a Cintra,
+l'Angleterre a son île de Wight.
+
+Dans les premiers jours d'août 1859, je partis de Londres à trois
+heures, par un temps brumeux, et j'arrivai à six à Portsmouth, par un
+magnifique soleil couchant qui me rappela ceux du Midi. La mer, d'un
+vert d'aigue-marine, était azurée par le reflet du ciel. Je montai sur
+le pont du steamer qui devait me conduire à l'île de Wight, et bientôt
+l'île charmante, l'île jardin de l'Angleterre, soeur lointaine de
+l'_Isola-Bella_, apparut devant moi comme un immense radeau de verdure
+et de fleurs caressé par les flots.
+
+Tandis que le steamer s'éloignait du port de Portsmouth, un grand
+vaisseau de guerre y arrivait; il revenait de Crimée chargé de soldats,
+qui tous se pressaient sur le pont pour saluer les côtes de
+l'Angleterre. Les uniformes rouges et les armes brillantes se
+détachaient sur le bleu d'un ciel chaud et lumineux. Le grand navire
+passa si près de nous que je pus distinguer les figures martiales et
+bronzées de ces vaillantes troupes décimées! Le vaisseau creusa derrière
+nous un profond sillage et entra dans la rade de Portsmouth, pendant que
+la marée nous poussait vers l'île de Wight, et bientôt nous touchâmes le
+Pire, jetée aérienne qui sert de promenade aux baigneurs, et par
+laquelle les nouveaux débarqués arrivent à Ryde, la ville aristocratique
+de l'île.
+
+[Illustration: Tandis que le steamer s'éloignait du port de Portsmouth,
+un grand vaisseau de guerre y arrivait.]
+
+En ce moment, les deux tours du château d'Osborne se dressaient à la
+pointe extrême de l'île, éclairées en plein par le soleil couchant qui
+les couronnait et les faisait ressembler à deux phares.
+
+Osborne est la résidence privée de la reine d'Angleterre; elle s'est plu
+à embellir les jardins et les promenades de ce riant palais et l'habite
+plusieurs mois de l'année. Mais mon but, en visitant l'île de Wight,
+était surtout de voir l'ancien château fort de Carisbrooke, qui servit
+de prison à Charles Ier. Je partis un matin de Ryde pour faire cette
+excursion.
+
+L'antique forteresse, dont les premières constructions remontent aux
+Romains, est située près de Newport, capitale de l'île. La Medina
+traverse Newport et coule en ligne droite et en s'élargissant toujours
+jusqu'à Cowes, où est son embouchure. Newport, bâti dans l'intérieur des
+terres, n'a d'intéressant que ses souvenirs historiques et son église de
+Saint-Thomas qui renferme une tombe virginale, qui est la poésie
+éternelle de l'île.
+
+Après avoir traversé Newport, je laissai à ma droite le joli village de
+Carisbrooke avec ses arbres, ses jardins, son église, flanquée d'une
+haute tour, dont le cadran fait voir les heures aux campagnards
+éloignés; la mer est à l'horizon, et à mesure que je montais, me
+rapprochant de la forteresse, l'étendue des flots se déroulait plus
+immense. Je marchais sous de grands arbres séculaires, dans des sentiers
+de gazon, au pied des remparts en ruine. Je passai sous une grande arche
+de porte sans fermeture, et j'arrivai sous la voûte profonde de pierre,
+flanquée de deux bastions, qui sert d'entrée à la forteresse. Je me
+trouvai alors dans une espèce de place d'armes. Je me dirigeai à
+l'aventure, et j'escaladai les débris des remparts, auxquels
+s'enchevêtrent des arbustes, des sureaux et des ronces. Le hasard
+m'avait bien guidée; c'est là que se trouve la fenêtre de la citadelle
+par laquelle Charles Ier tenta de s'échapper. Cette fenêtre, formée de
+deux ogives, était voisine de la chambre du prisonnier. Chaque ogive
+n'avait d'abord qu'un barreau, mais, après la tentative d'évasion, le
+barreau fut doublé. Un figuier et une vigne sauvage s'enlacent
+maintenant à cette fenêtre et y forment un treillis. Tandis que je
+regardais la base des remparts extérieurs, à travers le feuillage
+frissonnant à la brise de mer qui soufflait de l'ouest, j'entendis dans
+la grande cour de la forteresse une voix de jeune fille qui me disait en
+anglais: «Quand madame aura vu à son gré les ruines, je la conduirai
+dans les appartements fermés.» Celle qui me parlait ainsi paraissait
+avoir dix-huit ans. Sa taille était élancée, son visage avait un éclat
+de carnation que possèdent seules les jeunes Anglaises; j'en dirai
+autant de ses yeux noirs, tranquilles et profonds; ce ne sont point les
+yeux des Italiennes, ils ont plus de pensée et moins de flamme; sa
+chevelure brune et abondante était nattée sous un chapeau rond en paille
+grise. Elle portait une robe en mousseline blanche et lilas, dont le
+corsage flottant était fermé au cou par un noeud de ruban cerise; les
+manches laissaient le bras à découvert jusqu'au coude; les mains étaient
+voilées par de petites mitaines en filet noir. Elle avait dans toute sa
+personne cette propreté anglaise irréprochable.
+
+Je lui demandai comment elle possédait les clefs du château; elle me
+répondit qu'elle était la fille du concierge du lord gouverneur (c'est
+toujours un lord qui est le gouverneur titulaire de ces ruines), et
+qu'elle était chargée d'accompagner les visiteurs. Avant de la suivre
+dans les appartements intérieurs, je voulus continuer mon exploration
+des remparts et des tours démantelées. Tout ce qui reste des remparts
+était couvert d'une végétation vigoureuse; les genêts et les sureaux en
+fleurs répandaient dans l'air leurs chauds parfums qui me rappelèrent
+ceux des campagnes du Midi. Les abeilles assiégeaient ces fleurs pour y
+prendre leur miel.
+
+Je descendis des remparts, je traversai la place d'armes, je laissai à
+ma gauche les bâtiments plus modernes que la jeune fille devait me
+montrer, et je me dirigeai vers la tour principale, la grande tour bâtie
+par les Romains, près de laquelle s'élèvent deux magnifiques sapins. Les
+chroniques des sixième et neuvième siècles parlent de cette tour comme
+d'une place très-importante; elle avait alors à sa base un puits de
+trois cents pieds de profondeur, qui fut comblé plus tard comme inutile.
+On monte jusqu'au sommet effondré de cette tour par un escalier de
+soixante-douze marches très-hautes et très-rudes, qui de loin font
+ressembler cet escalier à une échelle presque perpendiculaire. A l'angle
+sud-est de la tour romaine sont les restes d'une autre tour plus basse
+appelée _Montjoye_, dont les murs ont dix-huit pieds d'épaisseur.
+Arrivée sur le parapet en ruine qui couronne la haute tour romaine, je
+m'assis sur des touffes de bruyères pour contempler longuement la mer et
+la campagne qui se déroulaient sous mes yeux.
+
+J'avais en face, sur le premier plan, la forêt et le village de
+Carisbrooke, et, plus loin, à droite, la ville de Newport; à gauche,
+l'Océan, dont la marée montait, et où quelques voiles se montraient au
+large; derrière moi s'étendaient les plaines et les collines couvertes
+de cultures abondantes. Tout l'intérieur de la tour, vide des
+constructions primitives, est devenu comme un puits de verdure où
+s'enlacent les lierres et les sureaux. Des lézards sautaient du mur en
+ruine où j'étais adossée et disparaissaient dans cet abîme dont ils
+agitaient un moment la surface: c'était le seul bruit qui parvenait
+jusqu'à moi; à cette hauteur, la nature paraissait endormie sous
+l'accablante chaleur de ce jour d'août.
+
+Il me semblait voir errer, sur les remparts de la vieille citadelle que
+je dominais, l'ombre de Charles Ier, de ce roi chevaleresque et
+mélancolique, passionné et lettré comme Marie Stuart! Il aimait les arts
+en profond connaisseur, il savait goûter Raphaël dont il recueillit les
+précieux cartons; il fit éclater le génie de Van Dyck et décida de sa
+fortune.
+
+Sa famille était dispersée, la reine (Henriette, fille de Henri IV)
+avait passé en Hollande (avant la déchéance du roi) avec la princesse
+royale qui épousa le prince d'Orange; la reine était revenue en
+Angleterre ramener des secours pour la royauté; mais elle fut forcée de
+se réfugier bientôt en France, où la princesse Henriette (qu'immortalisa
+Bossuet), le prince de Galles (qui fut plus tard Charles III), et le duc
+d'York (qui devint Jacques II), la rejoignirent.--Deux autres enfants,
+la petite princesse Élisabeth et son plus jeune frère le duc de
+Glocester, n'avaient pu quitter l'Angleterre pendant la captivité de
+leur père; ils furent confiés par le Parlement à la comtesse de
+Leicester; elle eut pour eux des soins de mère. Il est rare, malgré la
+guerre et les passions politiques qui déchaînent les hommes, qu'une
+femme se prête au rôle de geôlier et persécute l'enfance! Ces deux
+derniers enfants du roi, d'une intelligence précoce et d'une beauté
+frappante que Van Dyck a rendue dans un tableau de famille, étaient ceux
+que le pauvre monarque prisonnier aimait entre tous; il demanda
+vainement à les voir pendant qu'il était enfermé à Carisbrooke. Mais le
+29 janvier 1649, les soldats de Cromwell virent passer sous la sombre
+porte de Whitehall deux enfants conduits par une lady[4]; une petite
+fille de treize ans, vêtue de noir, avec la fraise à la Médicis
+entourant son cou délicat et montant jusqu'à l'ovale expressif de sa
+tête blonde, donnait la main à un petit garçon de huit ans, frêle et
+amaigri comme elle: c'étaient le frère et la soeur; tous deux étaient si
+tristes et si graves, qu'ils faisaient involontairement songer à ce
+vers de Shakspeare.
+
+ So wise, so young, they say do ne'er live long.
+
+[Note 4: La comtesse de Leicester.]
+
+Ils traversèrent plusieurs salles pleines de gardes, et arrivèrent enfin
+dans une chambre plus sombre, où ils trouvèrent leur père calme et
+digne, écrivant devant une table. Mais quand les deux enfants se
+précipitèrent dans ses bras, la nature éclata en sanglots, et l'héroïsme
+stoïque fut vaincu; ce père était Charles Ier, qui devait mourir le
+lendemain! ces enfants, la jeune princesse Elisabeth et le petit duc de
+Glocester!
+
+[Illustration: Les soldats de Cromwell virent passer sous la sombre
+porte de Whitehall deux enfants conduits par une lady.]
+
+[Illustration: La nature éclata en sanglots]
+
+Quand le roi put maîtriser son émotion, il remit à sa fille quelques
+bijoux pour sa mère, ses frères et ses soeurs, et, pour elle, la Bible
+qui ne l'avait jamais quitté durant sa captivité, et où il avait puisé
+de hautes et immortelles consolations!
+
+Cette entrevue sembla soulager l'âme du père, mais elle brisa à jamais
+celle des deux enfants. Ils comprirent bien, dès les jours suivants, que
+le roi avait été décapité aux rigueurs qui s'étendaient sur eux: la
+pension que leur faisait le Parlement fut supprimée; ils perdirent leur
+titre de prince, et leurs serviteurs leur furent enlevés; Cromwell parla
+même de leur faire apprendre un métier. Le petit duc devait devenir un
+ouvrier cordonnier, et la jeune princesse une ouvrière en boutons.
+
+Ces indignités (qui heureusement pour la nation anglaise ne
+s'accomplirent pas) me faisaient penser aux tortures infligées au fils
+de Marie-Antoinette; il en mourut, et les autres, suivant la belle
+expression anglaise, moururent d'un _coeur brisé_.
+
+Je savais la fin prématurée de ces deux adolescents, dont la vie fut si
+vite assombrie par le malheur; mais les circonstances de leur déclin,
+les détails, qui sont la physionomie des choses, m'échappaient. Les
+historiens contemporains parlent peu de la mort de cette jeune
+princesse, si merveilleusement intelligente, dont tous célèbrent
+l'esprit. Elle naquit dans le palais de Saint-James, le 8 janvier 1635;
+elle était d'une beauté attrayante qui semblait refléter son coeur
+affectueux et son vif esprit. Van Dyck en a fait un portrait quand elle
+avait sept ans. C'est une petite fille, au cou tendu, à la mine éveillée
+et mutine. Elle avait douze ans quand le comte de Montreuil, alors
+ambassadeur de France à Londres, écrivait d'elle à sa cour: «qu'elle
+était d'une grande beauté, qu'elle rappelait par son esprit le roi Henri
+IV, son grand-père, et que jamais dans un enfant il n'avait vu tant de
+grâce, de dignité et de sensibilité.»
+
+Hume va plus loin, il lui accorde une grande supériorité de jugement, et
+le chancelier Clarendon ajoute que son intelligence inusitée et profonde
+était un sujet d'étonnement pour son père, qui la consultait souvent et
+s'émerveillait sur ses remarques toujours justes sur les hommes et sur
+les choses.--Où avait-elle langui, et où s'était-elle éteinte, cette
+belle enfant si merveilleusement douée? Je la voyais toujours frappée à
+mort sortant de Whitehall, en tenant par la main ce petit frère dont
+elle semblait être la mère anticipée; puis elle disparaissait pour moi
+dans l'ombre et l'oubli de l'histoire.
+
+Tandis que les souvenirs de Charles Ier et de sa famille remontaient à
+flots pressés dans mon esprit, j'étais toujours assise sur le sommet de
+la tour gigantesque de Carisbrooke, dominant la campagne tranquille et
+l'Océan agité. Les travailleurs quittaient les champs, poussant les
+boeufs vers l'étable; les troupeaux de moutons aux pieds noirs et polis,
+contrastant avec la blancheur de leur toison, se serraient vers les
+granges: le crépuscule se faisait dans le ciel, où se montraient déjà de
+pâles étoiles.
+
+Comme pétrifiée sur ce sommet, je méditais encore sur les luttes
+incessantes des sociétés, qui troublent de leurs éternels orages la
+terre nourricière, ainsi que des enfants qui s'entre-déchirent sur le
+sein de leur mère.
+
+Tout à coup une voix fraîche et jeune monta de l'escalier de la tour et
+dit en anglais:
+
+«Si madame veut voir l'appartement de la princesse, il est temps, car la
+nuit va venir.» Et la jeune et jolie gardienne de Carisbrooke, avec son
+trousseau de clefs, arriva bientôt jusqu'à moi. Je la suivis en silence;
+elle tenait à la main avec ses clefs un petit livre que j'eus la
+curiosité de regarder: c'étaient les poésies écossaises de Burns.
+
+Les appartements dans lesquels me conduisit la jeune fille forment la
+partie moderne de la citadelle de Carisbrooke; ils furent construits
+sous le règne d'Élisabeth, et adossés à un vieux bâtiment qui sert
+aujourd'hui de ferme et où se trouve un puits très-profond dont l'eau a
+la fraîcheur de la glace. Cette ferme est ombragée par de beaux arbres
+et des fourrés de végétations qui la relient à la partie en ruine des
+remparts. C'est de ce côté qu'était la chambre de Charles Ier, dont il
+ne reste que des fragments de murs et un pan de fenêtre. Ces débris, les
+constructions anciennes et les constructions plus modernes dont je viens
+de parler, se massent ensemble et séparent la place d'armes, que j'avais
+traversée en entrant, de la cour qui mène à la grande tour.
+
+Les appartements du temps de la reine Élisabeth n'ont aucune espèce de
+caractère; on y entre par un vestibule carré sans ornementation; on
+monte un assez large escalier avec une rampe à balustres peints en gris,
+et l'on arrive dans un grand salon oblong dont le plafond est formé par
+des poutres à découvert peintes en gris. Une grande cheminée de la
+Renaissance est aussi peinte en gris, de même que les corniches et les
+soubassements, dans l'encadrement desquels ont dû être placées des
+tentures de tapisseries. Du reste, nul vestige de sculpture, d'écussons
+ou de chiffres; dans l'angle de cette salle à droite est une porte assez
+basse. On monte trois marches après l'avoir franchie, et on se trouve
+dans une toute petite chambre à boiserie grise, dont la fenêtre prend
+jour sur les remparts; une autre chambre à peu près jumelle est à côté:
+elle a une cheminée au fond; de sa fenêtre on voit à droite et
+perpendiculaire cette autre fenêtre en ogive que j'ai décrite et par
+laquelle Charles Ier tenta de s'évader. En face de cette ruine, ma
+pensée se reporta naturellement vers le roi prisonnier et sa famille. Ma
+charmante et fraîche conductrice, qui ne m'avait point encore adressé la
+parole, me dit alors: «C'est ici qu'elle est morte; et, dans son agonie,
+elle a bien souvent regardé dans la direction où vous regardez en ce
+moment.
+
+--De qui parlez-vous donc? m'écriai-je.
+
+--De la petite princesse, une fée, un ange! De la fille du roi Charles
+Ier, décapité à Whitehall; elle fut amenée ici avec son frère Henri,
+après la mort de leur père. Ils habitaient ces deux étroites chambres;
+dans celle où nous sommes couchait la princesse, et c'est ici qu'un
+matin on la trouva morte.
+
+--Est-ce une légende que vous me contez, repris-je, une tradition vague?
+
+--Non, répliqua-t-elle, c'est une histoire certaine dont chaque fait et
+chaque sentiment ont été religieusement transmis de père en fils dans la
+famille de mon père. Celui-ci a su de son bisaïeul ce que son bisaïeul
+avait appris du sien.»
+
+Ce fut par une froide journée de mars que ce plus ancien en date des
+gardiens de Carisbrooke, charge héréditaire dans ma famille depuis plus
+de deux cents ans, vit arriver, conduits par des soldats, deux enfants
+en habits de deuil. La neige couvrait toute l'île, le ciel, était noir
+et faisait ressortir plus encore la blancheur de la terre.
+
+La jeune princesse et le petit prince traversèrent cette cour qui est là
+sous nos yeux; ils marchaient pâles et tout frissonnants sur la terre
+glacée. Il avait été défendu de leur rendre les honneurs dus à leur rang
+et même de les servir. Mais le sang de mon père a toujours été généreux,
+dit la jeune fille en souriant; il est de la source de celui de cet
+ancêtre éloigné, qui reçut ici les deux orphelins royaux. Orphelins en
+effet, car leur mère était comme morte pour eux, elle ne pouvait revenir
+de son exil et les emporter dans ses bras! Ils semblaient accablés par
+le fardeau de leur peine et se regardaient tristement.
+
+Le gardien (de qui descend mon père) les fit entrer dans la grande salle
+que nous venons de traverser; ils s'assirent près de la cheminée
+flambante pour se réchauffer un peu. La femme du gardien, une bonne âme
+de ce temps et que j'aime encore en mémoire des soins qu'elle prit
+d'eux, leur offrit à manger; le petit prince y consentit avec plaisir,
+car il avait grand'faim; mais la princesse ne voulut boire qu'une tasse
+de lait. Elle toussait beaucoup. On les conduisit dans leurs petites
+chambres. La princesse, qui n'en pouvait plus, se hâta de se coucher;
+mais avant elle regarda par la fenêtre où nous sommes accoudées, et un
+soldat qui faisait sentinelle sur les remparts lui apprit brutalement
+que cette fenêtre gothique où les plantes grimpantes s'enlacent
+aujourd'hui, était celle par laquelle le roi Charles Ier avait voulu
+s'évader. La princesse Élisabeth éclata en sanglots; c'était déchirant
+de la voir. Enfin elle baisa la Bible qui lui venait de son père, la
+posa à la tête de son lit, et parut se calmer.
+
+Le lendemain, quand mon aïeule entra dans sa chambre, elle la trouva en
+prière avec son petit frère Henry; elle l'avait levé et habillé
+elle-même, trop fière pour réclamer contre les ordres des bourreaux de
+son père. Mère adolescente, le malheur lui avait suggéré toutes les
+délicatesses des soins maternels. Comme la neige avait cessé de tomber
+et qu'un pâle soleil se jouait sur sa blancheur, les enfants demandèrent
+à se promener un peu dans la cour et sur les remparts; on leur laissa là
+quelque liberté, car la citadelle était fermée de toutes parts, et les
+pauvres petits prisonniers n'étaient guère capables de s'échapper.
+Aussitôt qu'ils furent maîtres de leurs pas, on les vit se diriger tous
+deux, sans s'être consultés, vers la partie des remparts où est la
+fenêtre en ogive. Ils appuyèrent leurs têtes sur les barreaux,
+enlacèrent leurs petites mains et restèrent longtemps à penser à leur
+père.
+
+[Illustration: Elle la trouva en prière avec son petit frère Henry]
+
+On n'a pas douté que la vue toujours présente de cette fenêtre ne hâtât
+le dépérissement de la douce princesse; cette tête de roi qui passa par
+là, tandis que le corps ne put suivre, lui présentait l'image de
+l'échafaud, où la tête de son père tomba sanglante! Chaque jour, à
+chaque heure, la vue de l'ogive trop étroite qui fit manquer l'évasion,
+lui rappelait cette affreuse mort que la fuite aurait empêchée. C'était
+une douleur sans cesse renouvelée; aussi mon aïeule disait-elle
+bravement au gouverneur, ami de Cromwell, qu'avoir conduit là ces deux
+pauvres petits êtres, c'était un raffinement de cruauté indigne de bons
+chrétiens. Elle sentait bien, l'honnête femme, que le choix de cette
+prison était une torture qui les tuerait lentement, surtout la jeune
+princesse, qui semblait déjà près de mourir.
+
+Cependant, les premiers jours qui suivirent son arrivée, elle fit de
+grands efforts de courage; elle disposa sa petite chambre pour s'y
+recueillir; elle plaça là, sur une planche où vous voyez ces clous,
+quelques livres français, anglais et latins qu'on lui avait laissés:
+elle mit sa table de bois de sapin près de la fenêtre, elle y écrivit
+plusieurs heures par jour; elle désira que la tête de son lit fût
+tournée en face des remparts. Souvent, quand elle devint plus faible,
+elle restait étendue tout le jour, l'oeil fixé vers la fatale fenêtre.
+
+Elle obtint de mon aïeule qu'on lui ouvrît la chambre où le roi Charles
+avait été prisonnier; cette chambre n'existe plus aujourd'hui, il n'en
+reste qu'un débris de mur, là à droite.
+
+Le premier jour qu'elle y pénétra ce furent de nouvelles larmes; les
+murs lui faisaient mal, elle y voyait passer les peines et les
+humiliations subies par le roi son père. On m'a dit que les pensées
+douloureuses usent la vie plus vite que les souffrances du corps;
+l'histoire de la princesse Elisabeth le prouve bien. Cependant elle
+voulait vivre, vivre pour élever son petit Henry, suivant la promesse
+sacrée qu'elle en avait faite à son père.
+
+Aidée par son frère, elle transforma en oratoire la chambre du roi.
+Quand le printemps commença, ils y apportèrent des fleurs comme on fait
+à une tombe; ils y lisaient ensemble la Bible qui n'avait pas quitté
+leur père et qu'il lisait, lui aussi, prisonnier à la même place!--Il
+fallait la voir attentive et tendre pour son bien-aimé petit Henry!
+Tant qu'un peu de force lui resta, elle lui faisait chaque jour réciter
+des vers latins, lui parlait de l'histoire d'Angleterre, de celle de
+France et des autres pays lointains. Tandis que le jeune duc écrivait
+ses leçons, elle travaillait elle-même, elle faisait des fraises de
+linon bien simples et bien blanches pour elle et pour son frère. Le
+mouvement de l'aiguille la fatiguait, son souffle était alors plus
+oppressé, et sur sa pâleur perlaient des gouttes de sueur froide.
+
+[Illustration: Ils y apportèrent des fleurs.]
+
+La bonne femme du gardien la suppliait en vain d'interrompre son double
+travail; elle avait coutume de répondre: «Je ne puis laisser mon pauvre
+frère dans l'ignorance, et je dois me servir moi-même, puisque les
+bourreaux de mon père l'ont décrété.» Ce qui rendit son mal rongeur
+incurable, c'est qu'aucune voix du dehors ne leur apportait l'espérance.
+Elle ignorait le sort de sa mère et des quatre enfants qui l'avaient
+suivie; où étaient-ils? S'ils étaient libres, comment ne venaient-ils
+pas les délivrer?
+
+Elle sentait bien qu'elle se mourait; pourtant jamais une plainte ne
+s'échappa de ses lèvres. On lui entendait dire sur le pardon et sur la
+vraie grandeur du chrétien des choses qu'elle tenait du roi son père, et
+qui remplissaient d'admiration ceux qui l'écoutaient.
+
+On était arrivé à la fin de mai et l'île avait revêtu cette parure
+d'herbes, de fleurs et de feuillages que vous lui voyez; les petits
+prisonniers se promenaient deux fois par jour sur les remparts et dans
+la place d'armes, mais les remparts étaient le lieu préféré, tant à
+cause de la fenêtre qui les attirait que de la campagne qu'ils voyaient
+de là se dérouler devant eux. C'était toujours un peu de liberté pour
+les yeux! Ils apercevaient sur la mer glisser de beaux navires, ils
+suivaient les travaux champêtres dans les terres voisines; les plaisirs
+des villageois dansant et vidant des brocs en bas des remparts, dans le
+petit village de Carisbrooke.
+
+Par une belle journée, ils virent passer une noce; tous les paysans et
+paysannes qui formaient le cortége de la mariée chantaient et portaient
+des bouquets pour lui faire honneur. Quand ils aperçurent les enfants du
+roi, tristement assis sur les remparts, ils cessèrent leur chanson et
+leur lancèrent leurs bouquets en signe d'hommage. Alors la jeune
+princesse Élisabeth détacha de son cou une croix d'or, et, se penchant
+vers la mariée, la lui jeta.
+
+Une autre fois, vers le soir, ils entendirent des matelots qui, en
+conduisant une barque, chantaient par habitude l'air du _God save the
+King_: la double tranquillité de la mer et de la campagne laissait
+monter vers eux le chant sonore. «Écoute, s'écria la jeune princesse, en
+voilà qui aiment encore notre père!» Et, heureuse un moment, elle
+embrassa son frère.
+
+L'été faisait pousser les arbres et les blés, il colorait les fleurs et
+les fruits, et chassait les brouillards du ciel et de la mer; la terre
+germait partout, riante et belle, le deuil de l'hiver était oublié. Il
+semble que lorsque la nature se montre ainsi en force et en fête, il ne
+devrait plus y avoir ni malades ni malheureux: pourtant il n'en est
+rien. «La sève de la terre n'est pas la même qui nous donne ou nous rend
+la vie, disait la princesse Élisabeth; notre force ou notre défaillance
+viennent de l'âme.» Aussi les parfums avaient beau monter vers sa
+prison, les oiseaux joyeux chanter et voler sur sa tête; l'Océan avait
+beau n'avoir que des horizons de lumière, et les jeunes sapins du bois
+voisin croître et s'élever sous ses yeux comme un emblème de
+l'adolescense qui grandit; sa taille à elle se courbait sous le poids du
+coeur, si délicate et si frêle qu'elle penchait toujours du même côté.
+Sa figure restait pâle comme l'ivoire malgré la chaleur vivifiante qui
+partout faisait circuler la sève et le sang. Sans ses grands yeux noirs,
+les yeux de sa mère, qui éclairaient cette pâleur glacée, ont eût pu
+croire qu'elle était déjà morte.
+
+Un matin, un chant de psaume se fit entendre comme le frère et la soeur
+faisaient leur promenade habituelle sur le rempart. La femme du gardien
+les avait suivis, car la jeune princesse était si faible qu'elle
+craignait à chaque pas de la voir tomber.
+
+Un enterrement passait dans les sentiers fleuris; c'était une jeune
+fille que l'on portait au cimetière. Ceux qui suivaient pleuraient sur
+la trépassée, qui, n'avait pas quinze ans. «Oh! ne pleurez point,
+s'écria la princesse Élisabeth; le repos dans le sein de Dieu, c'est le
+bonheur.»
+
+Lorsqu'arrivèrent les jours chauds du mois d'août, le mal qui la tuait
+parut empirer; l'haleine lui manquait pour faire sa chère promenade sur
+les remparts. Bientôt il lui devint même impossible de marcher dans la
+cour; elle ne quitta plus la petite chambre où nous sommes, et quand
+elle parlait, sa voix était si éteinte qu'on se sentait attendri. Le
+sommeil l'aurait reposée, mais la toux l'empêchait de dormir, et, chaque
+matin, la femme du gardien la trouvait plus pâle et plus amaigrie; elle
+essayait encore d'instruire son frère, de lire ses livres aimés et
+d'écrire ce qu'elle avait pensé et souffert dans sa vie, mais elle ne le
+pouvait plus sans une forte souffrance. Alors, résignée, elle disait:
+«Attendons!»--Les soins n'y faisaient rien. Si les soins avaient pu la
+guérir, la bonne femme du gardien l'aurait sauvée. Quand les premières
+feuilles tombèrent, on vit bien qu'elle était perdue.
+
+Un matin (le 8 septembre 1650), la femme du gardien entrait ici à
+l'heure habituelle, tenant à la main la tasse de lait que la princesse
+buvait chaque jour en s'éveillant; au lieu de la trouver toussant,
+assise sur son lit, elle la vit étendue et calme, ses beaux cheveux
+descendaient sur son cou mignon, sa joue était posée sur son inséparable
+Bible qu'elle avait dû lire en s'endormant; elle tenait dans ses mains
+jointes un papier écrit; aucun souffle ne sortait de ses lèvres, aucun
+geste n'interrompait l'immobilité de sa pose gracieuse! Elle était
+morte, morte seule, durant la nuit! Comment? on ne le sut jamais.--Le
+papier qu'elle tenait dans sa main avait été écrit par elle la veille au
+soir. Voici ce qu'il contenait:
+
+[5]Ce que le roi me dit le 29 janvier 1649, la dernière fois que j'ai eu
+le bonheur de le voir:
+
+«Le roi me dit qu'il était heureux que je fusse venue, car, quoiqu'il
+n'eût pas le temps de me dire beaucoup de choses, il désirait me parler
+de ce qu'il ne pouvait confier qu'à moi: il avait craint, ajouta-t-il,
+que la cruauté de ses gardiens ne le privât de cette dernière douceur.
+«Mais peut-être, mon cher coeur, poursuivit-il, tu oublieras ce que je
+vais te dire;» et il versa alors d'abondantes larmes. Je l'assurai que
+j'écrirais toutes ses paroles. «Mon enfant, reprit-il, je ne veux pas
+que vous vous désoliez pour moi; ma mort est glorieuse, je meurs pour
+les lois et la religion.» Il me nomma ensuite les livres que je devais
+lire contre la papauté[6]; il m'assura qu'il pardonnait à ses ennemis et
+qu'il désirait que Dieu lui pardonnât. Il nous recommanda de leur
+pardonner nous-mêmes; il me répéta plusieurs fois de dire à ma mère que
+sa pensée ne s'était jamais éloignée d'elle, et que son amour serait le
+même jusqu'à la fin. Il nous ordonna, à mon frère et à moi, de lui obéir
+et de l'aimer; et, comme nous pleurions, il nous dit encore qu'il ne
+fallait pas nous affliger pour lui, qu'il mourait en martyr, certain
+que le trône serait rendu un jour à son fils, et que nous serions alors
+tous plus heureux que s'il eût vécu. Il prit ensuite mon frère Glocester
+sur ses genoux; et lui dit: «Mon cher coeur, on va bientôt couper la
+tête de ton père!» L'enfant le regarda attentivement: «Écoute-moi bien,
+reprit le roi, on va couper la tête de ton père et peut-être voudra-t-on
+après te faire roi; mais n'oublie jamais ce que je te dis, tu ne dois
+pas être roi tant que ton frère Charles et ton frère Jacques vivront.
+C'est pourquoi je t'ordonne de _ne pas te laisser faire roi_.»
+
+[Note 5: Ce document est parfaitement authentique, je l'ai traduit de
+l'anglais d'une notice historique sur la princesse Élisabeth, par le P.
+Cyprien Gamache, confesseur de la princesse Henriette. Je dois la
+communication de ce document très-rare à l'obligeance de M. Marochetti.]
+
+[Note 6: Ceci prouve une fois de plus un point bien acquis à l'histoire,
+c'est que le roi Charles I er, comme son père Jacques Ier, resta jusqu'à
+la fin un fidèle protestant; il était de l'Église anglicane et ennemi
+prononcé de la papauté. Ce fut même là un sujet de dissentiment très-vif
+entre lui et la reine Henriette de France, fille de Henri IV. Il avait
+été convenu dans leur contrat de mariage que la reine aurait une
+chapelle catholique desservie par douze prêtres. Les enfants mâles qui
+pourraient naître de leur union devaient être protestants et les filles
+catholiques; cependant la chapelle de la reine finit par être supprimée
+et le roi fit une protestante fervente de la princesse Élisabeth, cette
+enfant de sa prédilection. Au moment de mourir, il lui parle encore _des
+livres qu'elle doit lire contre la papauté_. Il est vrai que ce n'était
+pas assez pour les _presbytériens_ d'Écosse et les _saints_ de
+Cromwell.]
+
+[Illustration: Elle la vit étendue et calme.]
+
+«L'enfant soupira profondément, et répondit qu'il se laisserait plutôt
+mettre en pièces. Ces paroles, prononcées par un si jeune enfant,
+émurent et réjouirent le roi. Alors il lui parla des soins de son âme,
+lui recommanda de garder fidèlement sa religion et de craindre Dieu. Mon
+frère promit avec force de se rappeler les avis de mon père.»
+
+Ici le récit des adieux du roi à ses enfants paraissait interrompu; il
+l'avait été par la mort qui avait glacé subitement la main de la jeune
+princesse. Ne vous étonnez pas si je sais par coeur ces pages sacrées,
+une copie en resta dans ma famille. J'ai lu et répété si souvent ces
+pages qu'elles sont ineffaçables de ma mémoire.
+
+On emporta sans pompe le corps de la pauvre princesse; le gardien, sa
+femme et quelques soldats l'accompagnèrent à Newport. Le petit prince
+menait le deuil; c'était pitié de le voir, le visage couvert de larmes,
+libre un seul jour d'aller à travers la campagne pour conduire la bière
+de sa soeur!
+
+Le gouverneur de Carisbrooke suivait le cortége, moins pour faire
+honneur à la morte que pour s'assurer que ses ordres seraient exécutés:
+on déposa la princesse Élisabeth dans un cercueil de plomb, sur lequel
+se trouvait l'inscription Suivante:
+
+ ÉLISABETH, IIe FILLE DU DERNIER ROI CHARLES,
+ DÉCÉDÉE LE 8 SEPTEMBRE 1650.
+
+On descendit le cercueil dans les caveaux de l'église Saint-Thomas, sous
+une voûte arquée près de l'autel, les initiales E. S. (Elisabeth Stuart)
+marquèrent le lieu; longtemps cette sépulture fut oubliée.
+
+Le petit duc de Glocester était revenu mourant dans le donjon de
+Carisbrooke; il refusait de prendre aucune nourriture. Cromwell,
+craignant de le voir mourir en prison, ordonna qu'on le mît en liberté;
+on le transporta en France, où il retrouva sa mère. Mais il portait dans
+son coeur un germe de mort; les ombres de son père et de sa soeur
+semblaient le poursuivre toujours et le rappeler de la vie. Les joies de
+la restauration n'adoucirent pas son deuil; il mourut à vingt et un ans,
+morne et taciturne, dans une chambre de Whitehall, sans avoir voulu
+prendre part à aucune des fêtes données par son frère Charles II.
+
+Aujourd'hui l'heure est venue où toute l'île de Wight va glorifier le
+souvenir de la princesse Élisabeth. Vous avez vu, poursuivit l'aimable
+fille du gardien, ces jolies tentes qui s'élèvent sur la pelouse
+derrière la grande tour; dans huit jours, toutes les ladies et tous les
+lords de l'île se réuniront là autour de la reine; le but de la fête est
+une vente d'objets d'art et d'ouvrages charmants auxquels les belles
+mains des plus grandes dames ont travaillé; sous ces tentes s'abriteront
+les ladies transformées en marchandes, et vous pensez si l'or tombera
+dans leurs mains! Avec cet or, on fera un monument digne d'elle à la
+princesse dont le doux fantôme est la poésie de notre île. Il y a deux
+ans, la vieille église de Newport fut abattue, et le prince Albert posa
+la première pierre d'un nouveau temple; c'est là que le cercueil de la
+princesse Élisabeth a été porté; c'est là que s'élèvera son monument; la
+reine a promis la statue qui doit le couronner.
+
+«Cette statue! je l'ai vue, lui dis-je; c'est bien la jeune princesse
+lorsqu'on la trouva morte, étendue blanche et pudique dans les plis de
+son vêtement. La tête, d'une beauté idéale, repose sur la Bible ouverte;
+les cheveux ombragent le cou, le sein et les bras: c'est une figure
+chaste et divine qui convient à un tombeau; l'âme y plane sur un corps
+transfiguré. Cette figure est l'oeuvre de Marochetti.»
+
+Nous restâmes encore, la jeune gardienne et moi, quelques instants en
+silence dans cette petite chambre où s'était accomplie la sereine
+agonie; la nuit était venue et me rappela la nécessité du départ. Je
+n'osai, en la quittant, offrir de l'argent à la charmante fille si
+poétique et si intelligente; j'avais dans ma voiture un beau livre d'un
+grand poëte français; je le lui donnai ainsi qu'une écharpe que je
+portais à mon cou; un dernier _good night_ fut échangé, et les chevaux
+rapides me ramenèrent à Ryde.
+
+
+
+
+RAMEAU
+
+
+NOTICE SUR RAMEAU.
+
+Jean-Philippe Rameau naquit à Dijon en 1683; fils d'un organiste, il
+apprit la musique comme il apprit à parler. Il marchait à peine que son
+père lui posa les mains sur un clavier. Dès l'âge de sept ans, il jouait
+déjà du clavecin d'une façon étonnante; il étudia assez à fond le latin
+au collége de Dijon, mais il ne termina point ses classes; tout son
+instinct le poussait vers la musique, il finit par s'y livrer
+entièrement. Il s'exerça sur divers instruments et entre autres sur le
+violon. Bien jeune encore il partit pour l'Italie, mais il n'alla point
+au delà de Milan où un directeur de théâtre parvint à se l'attacher; ils
+firent ensemble des tournées dans plusieurs villes du midi de la France.
+Bientôt Rameau, lassé de cette vie d'artiste nomade, se rendit à Paris
+où il espérait être nommé organiste d'une église; mais ayant rencontré
+des rivalités et des obstacles qui entravèrent le début de sa carrière,
+il quitta la capitale et fut tour à tour organiste à Lille en Flandre et
+à Clermont en Auvergne. Il s'ennuya de la vie de province, la gloire
+l'appelait à Paris. Il y revint en 1722. Il publia son traité
+d'harmonie; mais bientôt il se sentit attiré par le théâtre lyrique où
+les ouvrages de Lulli étaient encore au premier rang, il travailla
+d'abord avec le poëte Piron, son compatriote, pour l'opéra-comique.
+Voltaire fit pour lui l'opéra de _Samson_, mais on ne permit pas la
+représentation de cet ouvrage parce que, disait-on, c'était profaner la
+Bible que de la mettre en opéra.
+
+Le premier ouvrage de Rameau représenté avec succès fut l'_Hippolyte_,
+paroles de l'abbé Pellegrin; puis successivement les _Indes galantes_
+et _Castor et Pollux_, paroles de Cahusac, poëte médiocre du temps.
+
+Le talent de Rameau fut alors unanimement reconnu. Le roi créa pour lui
+la charge de compositeur de son cabinet; il lui accorda des lettres de
+noblesse et le nomma chevalier de Saint-Michel. Rameau mourut plus
+qu'octogénaire le 12 septembre 1764. L'Académie de musique lui fit
+célébrer à l'Oratoire un service solennel dans lequel on avait adapté
+les morceaux les plus sublimes de ses compositions. Tous les chanteurs
+les plus célèbres de Paris voulurent prendre part à cet hommage funèbre,
+et jamais on n'avait entendu de musique exécutée avec plus de pompe et
+de perfection.
+
+Rameau agrandit l'art musical et les compositeurs modernes lui doivent
+beaucoup. Voltaire a fait de lui un grand éloge; les ouvrages laissés
+par Rameau sont: _Traité de l'harmonie, Nouveau système de musique
+théorique, Dissertation sur les différentes méthodes d'accompagnement
+pour le clavecin, Génération harmonique_, et une foule d'autres
+publications didactiques sur la musique, des motets ou musique sacrée,
+des cantates françaises. Son théâtre se compose: de _Samson_,
+_d'Hippolyte et Aricie_, des _Indes galantes_, de _Castor et Pollux_, de
+_Dardanus_, de _Zoroastre_, de _la Naissance d'Osiris_, etc., etc.
+
+
+
+
+RAMEAU.
+
+Le diable dans l'orgue de la cathédrale de Clermont et la cantatrice
+emplumée.
+
+
+Un des lieux les plus pittoresques de la France est sans contredit cette
+étroite vallée entourée de hautes montagnes où s'étoile Clermont,
+ancienne capitale de l'Auvergne. La cathédrale et deux belles autres
+églises gothiques s'élèvent au-dessus des lignes des maisons, puis ce
+sont les collines couvertes de vignobles qui dominent la ville, les
+gorges profondes de verdure où coulent les sources minérales; les
+villages s'échelonnant sur le penchant des montagnes; enfin, sur le
+dernier plan de l'horizon, la haute montagne du Puy-de-Dôme, décrivant
+une immense pyramide très-nettement dessinée dans l'azur du ciel.
+
+De tous les villages qui entourent Clermont, il n'en est pas de plus
+charmants que Royat; une source vive jaillit en cascade au milieu des
+rochers où se juchent les chaumières, et cette source est dominée d'un
+côté par un grand tertre couvert d'une pelouse sur laquelle de hauts
+marronniers s'étagent en salles de verdure. C'est là que la jeunesse du
+village vient danser tous les dimanches aux sons du fifre, du tambourin
+et du hautbois qui jouent des airs auvergnats lents et sautillants à la
+fois, comme ces _gigues_ et ces _bourrées_ qui, depuis des siècles, se
+sont transmises sans altération aux rustiques générations de l'endroit.
+
+Durant toute la semaine, ces belles salles de bals champêtres restent
+désertes, et elles offrent aux promeneurs l'abri le plus frais et le
+plus recueilli. C'était par une chaude journée d'août, un pâle et grand
+jeune homme était assis sous ces ombres tranquilles. Tout son corps
+amaigri, courbé au pied d'un arbre, semblait plongé dans la méditation
+et l'étude, son visage rayonnait pourtant d'une sorte d'inspiration ou
+peut-être de bien-être que lui causait la beauté de la nature. Il
+écoutait les modulations des rossignols sous les feuillées, les chants
+distincts de la cigale et du grillon, et aussi quelque vieil air de la
+contrée chanté par la voix lointaine d'un berger. Le jeune rêveur
+prêtait l'oreille à toutes ces harmonies qu'accompagnait comme un
+orchestre le bruit des eaux qui s'engouffraient à ses pieds, il
+semblait pour ainsi dire les noter dans son coeur, et bientôt tirant de
+la poche de son pauvre habit râpé un petit cahier, il y traça quelques
+signes, puis se mit à rêver de nouveau: tout à coup la cloche voisine de
+l'église de Royat vint l'arracher à ses songes; il se leva comme un
+soldat que la consigne réclame: «Je n'ai plus, se dit il, qu'une
+demi-heure pour changer d'habit et me rendre à la cathédrale où
+j'oubliais que monseigneur l'évêque officiait. Oh! quelle chaîne! quelle
+chaîne!... J'étais si bien ici! encore une heure de ce silence et de
+cette rêverie, et j'aurais fini d'écrire ma pastorale! Quinze jours
+seulement de liberté et toute la musique d'un opéra serait faite, et
+l'on m'applaudirait à Paris, et la cour s'occuperait de moi, et mon nom
+se répandrait dans toute la France!» Tandis qu'il pensait ainsi, il
+descendait les gais sentiers de Royat et il regagnait tristement la
+ville; il en traversa les rues tortueuses et arriva bientôt sur la place
+de la Cathédrale. C'est là qu'est située la maison où naquit et vécut le
+grand Pascal, et c'est justement dans cette maison qu'habitait notre
+promeneur; il occupait une petite chambre au troisième étage, donnant
+sur une cour froide et humide. Sa fenêtre s'ouvrait entre deux tourelles
+dont le haut escalier en spirale avait plus d'une fois servi aux
+expériences du jeune Pascal. Il gravit rapidement les marches roides, et
+arrivé chez lui, il se hâta de revêtir l'habit du dimanche un peu moins
+râpé que celui qu'il portait. Ceci fait, il se promena à grands pas dans
+sa chambre, se frappant le front avec irritation: «Non, non, dit-il, je
+ne puis plus vivre ainsi, ma _vocation_ m'appelle, je dois obéir, et ma
+vocation n'est pas d'être toute ma vie un malheureux organiste, un
+machiniste de l'art!... Je sais bien qu'il faut vivre, se nourrir, se
+vêtir; mais j'aime mieux subir toutes les misères et obtenir la gloire.
+Oh! je le jure bien, ce jour est mon dernier jour d'esclavage!»
+
+Tout en se parlant ainsi, il descendit rapidement l'escalier de la
+tourelle, traversa la place et entra dans la cathédrale; il se dirigeait
+vers le petit escalier qui conduit aux orgues, lorsqu'un prêtre en
+chasuble l'arrêta:
+
+«Monseigneur l'évêque va officier, lui dit-il, toutes les autorités de
+la ville assistent à la cérémonie religieuse, je vous en prie, mon cher
+enfant, jouez-nous vos plus beaux airs sacrés; depuis quelque temps vous
+vous négligez, et tous les fidèles de Clermont s'en affligent.
+
+--Eh bien! monsieur le curé, répliqua un peu brusquement le jeune
+organiste, que ne rompez-vous le traité qui nous lie? Vous trouverez
+mieux que moi; je ne me sens plus inspiré.
+
+--Mais ce traité vous oblige, mais jamais je ne le romprai, s'écria le
+curé; songez que durant un temps vous avez été notre gloire et notre
+joie; vous pouvez l'être encore; adressez-vous à Dieu, priez-le, et
+l'inspiration descendra sur vous comme une grâce. Pour aujourd'hui
+surtout, ayez à honneur d'être notre Saül. Je vous quitte, voilà
+monseigneur qui arrive, promettez-moi que nous serons contents.
+
+--Oui, oui, je vous le promets,» murmura le pauvre organiste, et il
+s'engouffra dans l'escalier sombre.
+
+Là, seul et ne regardant pas dans l'église, il redevint la proie de ses
+propres pensées; il ne rêva plus que Paris, grand opéra, musique
+profane, et fit serment de nouveau de rompre avec la musique sacrée.
+
+Les chants d'église commencèrent et il préluda une sorte
+d'accompagnement vague qui éclata bientôt en un air de danse tout à fait
+discordant avec le psaume qu'entonnaient les enfants de choeur. C'était
+une ronde de bacchantes qu'il avait composée pour un directeur de
+théâtre italien. Un chantre vint aussitôt lui dire de cesser et de jouer
+de la musique d'église; alors pris d'une sorte de furie, il se rua sur
+les touches et fit un vacarme d'enfer; on aurait dit que l'ouragan
+grondait et que la cathédrale allait voler en éclats, renversée par
+quelque trombe.
+
+Les assistants étaient épouvantés, les plus sensés se disaient que
+l'organiste était devenu fou, quelques vieilles dévotes prétendaient que
+le diable s'était emparé de l'orgue et y faisait son sabbat.
+
+L'évêque cessa d'officier et fit appeler le pauvre organiste, qui se
+cachait dans le coin le plus noir de l'orgue; on finit par l'y découvrir
+et on le traîna de force devant monseigneur.
+
+Le prélat lui demanda avec douceur quelle était la cause du scandale
+qu'il venait de donner.
+
+Il répondit: «C'est la faute du chapitre qui m'a réduit au désespoir.
+Depuis six mois je sollicite instamment, mais en vain, de rompre
+l'engagement qui me lie pour deux ans encore à la cathédrale de
+Clermont; ici, monseigneur, je ne puis plus vivre, Paris m'appelle,
+c'est là que je dois être célèbre, laissez-moi partir!» Et en parlant
+ainsi, des larmes coulaient sur son visage blême et amaigri.
+
+Le bon évêque en fut attendri: «Il ne faut pas violenter les coeurs et
+les esprits, dit-il, que votre vocation s'accomplisse; ce soir je ferai
+rompre votre engagement, et demain vous pourrez partir; je vous donnerai
+même quelques lettres de recommandation pour des amis que j'ai en cour,
+et qui vous protégeront.
+
+--Comment reconnaître tant de générosité, disait l'organiste attendri,
+et, se prosternant, il baisait les mains de l'évêque.
+
+--Prouvez-moi votre reconnaissance en remontant aux orgues, répliqua
+l'évêque, et en y faisant entendre de ces mélodies divines que vous
+savez si bien et qui font croire aux fidèles de Clermont à la musique
+des anges.
+
+[Illustration: On finit par l'y découvrir et on le traîna de force
+devant Monseigneur]
+
+L'organiste s'inclina profondément et se rendit à son poste.
+
+L'église était encore pleine de monde, l'évêque retourna à l'autel
+entouré de tout son clergé; on comprit que la paix venait d'être
+conclue, et chacun ne songea plus qu'à la prière.
+
+L'office recommença.
+
+Insensiblement une musique suave, et pour ainsi dire persuasive, se
+répandit comme un encens, bientôt la majesté de ces accords si doux
+s'éleva et s'accrut; toutes les terribles grandeurs de la Bible, toutes
+les tristesses et toutes les mansuétudes de l'Évangile se répandirent
+dans des harmonies successives. Les assistants pleuraient
+d'attendrissement. La bonté de l'évêque avait touché le jeune organiste
+et son âme était en ce moment inspirée par tous les sentiments qui
+l'agitaient; il improvisait une musique surhumaine, car l'art double nos
+sensations et les transporte dans l'_incréé_. C'est ce qui fait l'idéal
+des grandes oeuvres des poëtes et des musiciens.
+
+Sans la sainteté du lieu, la foule, tout à l'heure irritée, aurait
+applaudi avec frénésie cette musique si belle. On voulut du moins
+complimenter l'organiste; on l'attendit longtemps sur la place, mais se
+dérobant à cette ovation, il était sorti par une petite porte de
+l'église qui s'ouvrait sur une rue.
+
+Seul enfin, il s'élança dans la campagne, courant au hasard et respirant
+l'air à pleine poitrine; il s'arrêta sur une hauteur qui dominait la
+ville, et s'écria plein de joie: «Libre! libre! maître de moi-même!»
+
+Bientôt il rentra pour faire visite à l'évêque, qui lui remit avec bonté
+les lettres promises; le soir il fit ses préparatifs de départ, et le
+lendemain il était sur la route de Paris. Il la fit gaiement, moitié à
+pied et moitié dans les pataches, qui conduisaient alors les provinciaux
+à la capitale.
+
+Il avait un peu d'argent et beaucoup d'espérances; il se logea
+modestement, mais pourtant assez bien pour un débutant encore inconnu
+sur cette grande scène du monde. Il se fit faire un bel habit, et osa se
+présenter hardiment chez les personnes pour lesquelles l'évêque lui
+avait donné des lettres. C'est ainsi qu'il fut tout de suite reçu dans
+quelques grandes maisons. Dans une, il eut le bonheur de rencontrer
+Voltaire; il chanta devant lui plusieurs de ses compositions en
+s'accompagnant sur le clavecin, et il charma si bien le poëte
+philosophe que celui-ci lui promit un libretto d'opéra. Dès ce jour sa
+fortune lui parut faite, et, en effet, tout lui sourit. Voltaire ayant
+donné l'exemple, tous les autres poëtes du temps voulurent écrire des
+libretti pour le jeune compositeur. Un d'entre eux dont le nom est resté
+aussi obscur que celui de Voltaire est grand, écrivit pour lui un poème
+d'opéra qui lui inspira d'admirable musique; représenté devant la ville
+et la cour, cet ouvrage obtint un succès d'enthousiasme, et bientôt les
+airs du jeune compositeur devinrent tellement populaires, qu'il ne
+passait pas de jour sans les entendre répéter, soit dans les salons où
+il allait, soit par les musiciens des rues.
+
+Le pauvre organiste de Clermont commençait à goûter ce qu'on appelle la
+gloire. Mais, il faut bien que les jeunes esprits le sachent, on arrive
+à la gloire par tant de travail, de fatigue et de tribulations, que
+lorsqu'on l'atteint on n'en jouit qu'à moitié, tant le coeur est plein
+de lassitude. L'artiste et le poëte qui ont rêvé le triomphe dans la
+retraite, ne trouvent jamais la réalisation du rêve aussi belle que le
+rêve même, et parfois pris de tristesse et de découragement, ils
+voudraient retourner à la solitude et à la nature. C'est ainsi que notre
+jeune musicien en arrivait souvent à regretter sa vie tranquille de
+Clermont et ses belles promenades de Royat; alors il fuyait le monde, il
+errait dans la campagne autour de Paris, ou le soir dans ses rues
+désertes.
+
+Une nuit il se promenait à grands pas dans la rue des Minimes; il
+regardait les étoiles et sentait venir l'inspiration, quand tout à coup
+une voix fraîche et vibrante, et qui paraissait partir d'un magnifique
+hôtel du voisinage, fit entendre le motif du fameux choeur: _Tristes
+apprêts!_... _pâles flambeaux!_ un des morceaux de notre rêveur le plus
+applaudi à l'Opéra. Charmé et flatté d'être poursuivi dans la solitude
+par l'écho de son génie, il s'assit sur un banc vis-à-vis de l'hôtel
+d'où sortait la voix, et à mesure qu'il savourait sa propre mélodie, il
+éprouvait un invincible désir de voir la cantatrice qui lui servait
+d'interprète. Il n'osait frapper à la porte de l'hôtel et interroger les
+domestiques, sa timidité l'arrêtait, une seule fenêtre donnant sur un
+balcon était éclairée. C'est là que la voix s'élevait. Entraîné par sa
+curiosité, au risque de s'écorcher les doigts et d'être pris pour un
+voleur, il grimpa le long de la façade en s'accrochant aux saillies
+sculpturales. Parvenu au balcon, il plongea ses regards espérant
+découvrir la femme qui chantait si bien; il ne vit rien.
+
+Seulement à l'un des angles du balcon était une cage élégante et dorée,
+dans laquelle s'agitait une belle perruche verte. Désappointé, les mains
+en sang et les habits déchirés, l'imprudent allait redescendre quand de
+nouveau la voix qu'il avait entendue s'éleva d'un jet et répéta:
+_Tristes apprêts!_... _pales flambeaux!_... les sons sortaient de la
+cage dorée; la cantatrice était la perruche au plumage vert.
+
+Certain de ce qu'il avait vu et entendu, et émerveillé de ce chant
+magique, notre jeune compositeur vainquit sa timidité et étant descendu
+vivement, il alla frapper à la porte de l'hôtel. Quelques instants après
+il était introduit près d'une jeune et brillante comtesse, et bientôt il
+la suppliait de lui vendre sa perruche.
+
+[Illustration: La cantatrice était la perruche]
+
+«Mais je l'adore, répondit la jeune femme en riant.
+
+--Quoi, madame, vous ne la céderiez à aucun prix?
+
+--A aucun prix d'argent.... mais je pourrais l'échanger?
+
+[Illustration: Quoi, c'est vous, Rameau!]
+
+--Et contre quoi? répliqua le jeune homme avec anxiété.
+
+--Contre deux mélodies écrites par le grand maître qui a composé les
+airs que chante si bien ma perruche.
+
+--Avez-vous du papier de musique?
+
+--En voici, dit la dame.»
+
+Le jeune compositeur s'assit auprès d'une table et traça sans hésitation
+plusieurs lignes de notes, puis il mit au bas sa signature et son
+parafe. La belle comtesse le suivait des yeux:
+
+«Quoi, c'est vous Rameau? notre célèbre Rameau!» et elle s'inclina comme
+pour rendre hommage au génie.
+
+Rameau, car c'était bien lui, s'excusait de sa hardiesse et de son
+importunité; la dame se félicitait d'avoir fait connaissance avec
+l'aimable et brillant compositeur qui, si jeune encore, s'était couvert
+de gloire.
+
+Ils causèrent ainsi quelques instants, puis la dame donna des ordres à
+ses gens pour qu'on attelât son équipage, qu'on y déposât tout doucement
+la perruche, qui s'était endormie dans sa cage dorée, et qu'on
+reconduisît chez lui M. Rameau.
+
+
+
+
+POPE
+
+
+NOTICE SUR POPE.
+
+Alexandre Pope naquit à Londres, le 22 mai 1688, d'une famille
+catholique fort attachée aux Stuarts. Durant la révolution, le père de
+Pope s'était retiré à Benfield, calme et belle résidence qu'il possédait
+dans la forêt de Windsor. C'est là que Pope fut élevé et vit se
+développer son talent pour la poésie; il avait d'abord été dans de
+petites écoles dirigées par des prêtres catholiques. Mais dès l'âge de
+douze ans, son père surveilla son éducation et excita son goût pour les
+vers. Il lui choisissait le sujet de petits poëmes et lui prodiguait
+toutes sortes de satisfactions d'amour-propre quand il avait fait de
+_bonnes rimes_. Un prêtre catholique nommé Deann, aidait le bon
+gentilhomme dans l'éducation qu'il donnait à son fils.
+
+Pope était né rachitique et un peu bossu, il était d'une humeur
+irritable qui lui faisait aimer la solitude, et pourtant le monde
+l'attirait. Déclaré poëte dès l'âge de seize ans, Pope se rendit à
+Londres, où il étendit le cercle de ses études littéraires et se lia
+d'amitié avec plusieurs beaux esprits du temps. Il publia successivement
+dans le _Spectateur_ d'Addison: une _églogue sacrée du Messiah_, _un
+poëme sur la critique_, _de très-beaux vers à la mémoire d'une femme
+infortunée_, le joli poëme de _la Boucle de cheveux enlevée_, le poëme
+de _la Forêt de Windsor_ et l'_Epître d'Héloïse_.
+
+A l'âge de vingt-cinq ans, Pope, possédant tous les secrets de la
+versification anglaise, mais sentant bien qu'il serait toujours plutôt
+un poëte de forme qu'un poëte d'inspiration, se mit à traduire
+l'_Illiade_, il mit cinq ans à faire cette traduction en vers anglais,
+qui est fort estimée et qui fit grand bruit lors de son apparition.
+C'est avec le produit de ce livre, dont les éditions se succédèrent
+rapidement, que Pope acheta sa belle maison de campagne de Twickenham.
+Il s'y retira avec son père et sa mère qu'il honora toujours d'un
+respect religieux. Pope entreprit ensuite la traduction de l'_Odyssée_,
+qu'il ne termina point; puis il publia la _Dunciade_, poëme satirique
+qui lui fit beaucoup d'ennemis; il fit paraître après ses belles épîtres
+de l'_Essai sur l'homme_, où se trouve un magnifique éloge de lord
+Bolingbroke, qui était l'ami de Pope et qui fut aussi celui de Voltaire.
+
+La santé de Pope était des plus délicates, on peut dire qu'il souffrit
+toute sa vie. Il mourut à cinquante-six ans, pleuré de quelques amis et
+surtout de Bolingbroke. Pope méritait d'inspirer l'amitié, une des
+dernières paroles qu'il dit avant de mourir fut celle-ci: «Il n'y a de
+méritoire que la vertu et l'amitié, et en vérité, l'amitié est elle-même
+une partie de la vertu.»
+
+Pope vécut dans le commerce des grands, mais sans les flatter; il était
+avec eux sur le pied d'égalité; un jour, à table, dans une réunion chez
+lui, il s'endormit pendant que le prince de Galles, son illustre
+convive, dissertait sur la poésie.
+
+Pope tient dans la poésie anglaise le rang que Boileau occupe dans la
+poésie française. C'est un législateur, un puriste, un des plus habiles
+versificateurs anglais. Lord Byron rend hommage à la verve et à
+l'élégance de son style.
+
+
+
+
+LE PETIT BOSSU.
+
+
+Je recommande à tous mes jeunes lecteurs qui iront à Londres en été, de
+ne pas manquer de visiter Windsor, et de passer au moins un jour dans la
+belle forêt qui entoure cette vieille résidence royale. Notre forêt de
+Saint-Germain et notre parc de Versailles ne sauraient donner une idée
+de cet immense bois majestueux, dont les arbres géants étendent leurs
+racines à travers de vertes pelouses toutes fleuries; même aux jours de
+la canicule on respire sous ces ombrages une fraîcheur parfumée, on y
+sent une paix profonde, et sans les oiseaux qui chantent par volées et
+le frissonnement des cimes des arbres, la nature y semblerait muette.
+De même qu'on se croirait bien loin de toute civilisation, si parfois
+sur les belles routes sablées qui traversent la forêt ne passait tout à
+coup une élégante calèche pleine de lords et de ladies.
+
+Par une matinée du mois d'août de 1698, une voiture de voyage traversait
+la partie la plus sauvage de la forêt de Windsor; aux bagages juchés sur
+l'impériale, on voyait que ce n'était point d'une simple promenade qu'il
+s'agissait pour la famille enfermée dans cette voiture, la course rapide
+des chevaux avait un but qu'on voulait atteindre au plus vite. Les
+voyageurs ne semblaient pas s'intéresser aux beautés de la nature qui se
+déroulaient autour d'eux. Quoique la température fût tiède et l'air
+embaumé, les glaces et même une partie des stores restaient baissés.--Il
+y avait dans le fond de cette voiture une lady d'une trentaine d'années
+qui soutenait dans ses bras un jeune garçon, dont la tête se cachait à
+demi sous la mante de soie de cette dame fort belle, qu'on devinait être
+sa mère à la manière dont elle caressait, de ses blanches mains, les
+boucles blondes de l'enfant silencieux. Celui-ci avait onze ans et
+paraissait à peine en avoir sept, tant il était chétif et délicat. Sa
+taille, tout à fait déviée, eût paru même fort disgracieuse sans son
+petit habit de velours à la confection duquel l'amour maternel avait
+apporté des combinaisons ingénieuses qui dissimulaient la taille
+contrefaite du pauvre enfant.
+
+Sur le devant de la voiture était assis un gentilhomme, à la mine fière
+et sévère, qui ne souriait que lorsque son regard s'arrêtait sur
+l'enfant qui semblait endormi.
+
+«Le voilà qui repose, dit la mère; comme il a souffert dans cette école
+des méchancetés de ses camarades; il a raison, notre cher petit
+Alexandre, nous devons désormais vivre dans la solitude et dérober son
+infirmité à tous les yeux.
+
+--La solitude me plaira autant qu'à notre fils, répliqua le
+gentilhomme, car je ne serai plus exposé à rencontrer, comme dans les
+rues de Londres, cette foule de protestants maudits et quelques-uns de
+ces vieux scélérats, créatures de Cromwell, qui ont fait décapiter notre
+roi Charles Ier.»
+
+Le gentilhomme ôta son chapeau en prononçant ce nom, et la dame
+s'inclina.
+
+«Je gage, reprit le père, que c'est parce que notre enfant était bon
+catholique et fils d'un partisan des Stuarts, que ses compagnons d'école
+l'ont maltraité! Les misérables! l'injurier! lui, si intelligent! si
+grand déjà par l'esprit, l'appeler bossu!»
+
+A ce mot, comme s'il eût été piqué par le dard d'une vipère, l'enfant
+bondit; il abandonna le sein de sa mère et se plaça debout entre elle et
+son père.
+
+«Oui, dit-il, en serrant avec rage ses petits poings, ils m'ont appelé
+bossu! et cela en public, le jour de la distribution des prix de
+l'école, devant leurs parents assemblés. Oh! je suis sûr, mon père, que
+si vous aviez été là, vous auriez tiré l'épée. Mais vous étiez en voyage
+avec ma mère, et vous n'avez pu venger votre fils.»
+
+Tandis qu'il parlait ainsi, son petit corps se redressait, ses yeux
+jetaient des flammes, son visage était beau d'indignation.
+
+«Calme-toi, disait la mère, tu sais bien qu'ils étaient jaloux parce que
+tu avais eu tous les prix.
+
+--Oui, ils étaient jaloux, continua l'enfant, jaloux surtout de cette
+églogue de Théocrite que j'avais traduite en vers anglais, et que mon
+maître voulut me faire réciter en public. Mais quand je m'approchai du
+bord de l'estrade, vêtu de ce joli costume de berger que ma bonne tante
+m'avait fait avec tant de soin et qui, je le croyais, m'allait si bien,
+leurs voix formèrent un murmure moqueur et ils s'écrièrent tous: Oh! le
+petit bossu! le petit bossu!
+
+--Tais-toi, reprit la mère, tu nous as déjà dit tout cela, ne le répète
+pas, n'y pensons plus; pense à ta bonne tante que nous allons retrouver
+dans notre joli cottage de Benfield: elle a tout préparé pour te
+recevoir; elle a mis dans ta chambre les livres que tu aimes, elle a
+ajouté des oiseaux nouvellement arrivés des Indes à ta volière; puis
+vois comme la nature est belle, poursuivait la mère, qui avait levé les
+stores de la voiture, et montrait du geste à l'enfant les longs arceaux
+de verdure sous lesquels la voiture roulait toujours; nous allons
+trouver notre parterre en fleurs, notre troupeau paissant sur les
+pentes des gazons verts. Nos belles vaches familières viendront manger
+le pain que leur tendra ta main. Allons, souris, mon cher petit poëte,
+et oublie les méchants!
+
+--Vous avez raison, ma bonne mère, répliqua l'enfant d'un air grave; je
+veux aussi m'oublier moi-même; c'est-à-dire ce corps défectueux qui fait
+rire quand je passe; je ne veux songer qu'aux facultés de mon âme, les
+développer, les accroître; je veux enfin qu'un jour les oeuvres de mon
+esprit me placent bien au-dessus de ceux qui me raillent. Dès demain,
+mon père, nous commencerons de fortes études.
+
+--Oui, mon fils, reprit le gentilhomme, j'ai prévenu notre bon et savant
+voisin, le curé Deann, et, de concert, nous t'apprendrons à fond le grec
+et le latin.
+
+--Oui, oui, afin que je puisse lire tous les poëtes de l'antiquité, et
+devenir un poëte moi-même, répondit l'enfant, qui avait repris toute sa
+sérénité. Voyez, s'écria-t-il, en se penchant à la portière, ce daim
+effaré qui court à notre approche avec tant de vitesse, il s'est
+précipité dans ces fourrés de verdure et il a disparu.
+
+--Voilà un sujet d'églogue, dit le père, nous conviendrons ainsi de
+petits thèmes sur lesquels tu t'exerceras à faire des vers.
+
+--Oh! quelle heureuse idée, dit l'enfant en sautant au cou de son
+père.»
+
+Cependant la voiture approchait du cottage, et bientôt elle entra dans
+une grande allée d'ormes, au bout de laquelle on apercevait la blanche
+maison. Miss Lydia, la bonne tante du petit Alexandre et soeur de son
+père, attendait debout sur le seuil de la porte: c'était une excellente
+fille de quarante ans, qui n'avait jamais voulu se marier pour prendre
+soin de son cher neveu. Un grand chapeau de paille rond se rabattait sur
+son placide visage, et une robe d'indienne lilas très-propre et
+très-fine, dessinait sa taille un peu forte. Aussitôt qu'elle entendit
+le bruit des roues, elle retrouva ses jambes de vingt ans pour courir
+dans l'avenue, et la voiture s'étant arrêtée, elle prit l'enfant dans
+ses bras et l'emporta comme un trésor bien à elle.
+
+Tandis que le père et la mère faisaient décharger et ranger les bagages,
+elle conduisait le petit Alexandre à la basse-cour, au vivier, puis dans
+sa jolie chambre tout à côté de la sienne, pour qu'elle pût veiller la
+nuit sur son sommeil, et enfin dans la salle à manger, où s'étalaient
+déjà sur la table dressée toutes les friandises anglaises confectionnées
+par miss Lydia; c'étaient de belles jattes de crème mousseuse, des
+poudings blancs et des poudings noirs, des galettes au gingembre et à
+l'anis, des flans saupoudrés de safran et de cannelle pilée, des
+confitures au verjus et à l'épinette. Douceurs qui paraîtraient
+peut-être un peu aventurées à des palais français, mais qui font les
+délices des enfants de Londres.
+
+[Illustration: Elle prit l'enfant et l'emporta comme un trésor]
+
+On se mit à table, et Alexandre, oubliant ses préoccupations d'études et
+de savoir, savoura en vrai gourmand tous les mets préparés par la bonne
+tante Lydia.
+
+Dès le lendemain, le curé Deann, ancien condisciple du gentilhomme, et
+qui vivait retiré dans une ferme des environs, fut mandé au cottage de
+Benfield, on tint conseil et il fut décidé que les journées de l'enfant
+se partageraient entre les exercices du corps et ceux de l'intelligence,
+après les heures d'études, il ferait de longues promenades dans la
+forêt, soit à pied, soit sur un joli petit poney que son père avait
+acheté pour lui.
+
+[Illustration: Soit à pied, soit sur un joli petit poney que son père
+avait acheté pour lui]
+
+L'enfant se soumettait à ces promenades parce qu'il pouvait, tout en les
+faisant, composer des vers et les réciter tout haut en face de la nature
+silencieuse qui semblait l'écouter. C'était surtout les vers d'Homère et
+de Virgile qu'il se plaisait à déclamer de la sorte. Il aimait à marier
+l'harmonie de ces belles langues antiques aux bruissements mélodieux des
+cimes des vieux arbres.
+
+Un an s'était à peine écoulé que l'enfant fortifié par le grand air
+avait une carnation rose et des yeux vifs qui annonçaient la santé et
+presque la force. Sa taille seule restait chétive, et quand il se
+regardait par hasard dans un miroir ou dans un courant d'eau, il se
+disait tristement: «Oh! je serai toujours le petit bossu!» Mais relevant
+aussitôt fièrement la tête: «Eh! qu'importe! ajoutait-il, si je suis un
+grand poëte.»
+
+L'_Iliade_ l'enflammait tellement qu'il s'exerça, à l'insu de son
+instituteur et de son père, à mettre en scène quelques-uns des
+personnages d'Homère. C'est ainsi qu'à l'âge de douze ans il fit sur
+Ajax une espèce de tragédie en vers anglais, reflets souvent très-beaux,
+très-justes et très-concis des vers d'Homère. Quand il eut terminé cet
+essai et qu'il le lut un soir en famille à la veillée, ce furent de la
+part du père et du maître un étonnement et une admiration qu'ils ne
+purent contenir. Quant à la mère et à la tante, leur enthousiasme éclata
+par les larmes et les caresses dont elles couvrirent le jeune poëte.
+
+«Voici le jour de sa naissance qui approche, dit la tante, et il
+faudrait pourtant bien le fêter dignement, ce cher enfant, qui sera la
+gloire de sa famille.»
+
+Le père proposa de convier toutes les familles de la noblesse qui
+habitaient dans les environs, et de leur lire, pour l'anniversaire du
+jour de la naissance de son fils, cette tragédie d'_Ajax_.
+
+Le bon curé, la mère et la tante, applaudirent à cette idée.
+
+«Père, répliqua l'enfant, ce sera bien froid. Si M. le curé peut
+trouver, dans ses connaissances et dans ses élèves, les acteurs
+nécessaires, ne vaudrait-il pas mieux transformer cette salle en salle
+de spectacle, et y jouer ma tragédie! C'est moi qui remplirai le
+personnage d'Ajax!
+
+--Quelle idée! répliqua la mère avec crainte.
+
+--Oh! je vous comprends, reprit l'enfant un peu tristement, vous avez
+peur que je ne fasse rire; rassurez-vous, on ne verra plus ma taille, on
+n'entendra que mes vers, et cette fois, je suis tellement sûr de moi,
+que je veux que mes anciens compagnons d'école, qui m'ont raillé,
+assistent tous à cette représentation.»
+
+Les désirs de l'enfant n'étaient jamais combattus par cette famille qui
+l'adorait; il fut donc décidé qu'une grande fête serait donnée au mois
+de mai, dans le riant cottage de Benfield. Le bon curé se chargea des
+répétitions de la tragédie d'_Ajax_, le père des invitations, la tante
+de la lente et savante confection du _lunch_ splendide qui devait être
+servi à l'aristocratique compagnie. Quant à la tendre mère, elle se
+préoccupa avec un soin plein d'anxiété du costume d'Ajax, que devait
+revêtir son petit Alexandre, elle imagina des chaussures pour le
+grandir, et une sorte de cuirasse qui dissimulerait la rondeur des
+épaules.
+
+Lorsque ce beau jour de mai arriva, les carrosses armoriés accoururent
+de toutes parts dans les avenues de cette grande forêt de Windsor. Les
+oiseaux chantaient sous le feuillage naissant, et semblaient souhaiter
+la bienvenue aux invités. Pas un des anciens compagnons d'école du petit
+Alexandre n'avait manqué à l'appel. Il y avait là plusieurs lords et
+plusieurs écrivains célèbres de l'époque, de belles ladies et de jolies
+misses. Toute la compagnie commença par prendre le _lunch_, car en
+Angleterre, bien manger est un plaisir qu'on ne dédaigne pas; nous
+aurions pu ajouter _bien boire_, mais nous ne voulions pas faire
+d'épigramme. De la salle à manger toute la compagnie passa au salon
+boisé qui servait de salle de spectacle; dans le fond était une estrade
+qui simulait la scène, et devant laquelle tombait un rideau de
+tapisserie de Beauvais. Ce rideau s'ouvrit aux sons de la musique, et
+l'on aperçut Ajax sous sa tente. Celui qui représentait le héros grec
+parut bien un peu petit et délicat, mais à peine eut-il parlé qu'on
+n'entendit plus que sa voix. Les vers qu'il récitait étaient un écho de
+la grandeur et de l'héroïsme d'Homère; c'était quelque chose de nouveau
+dans la poésie anglaise; l'oreille en était charmée et l'âme saisie.
+
+[Illustration: Elle se préoccupa avec un soin plein d'anxiété du costume
+d'Ajax.]
+
+Les personnes les plus considérables de l'assistance donnèrent le signal
+des applaudissements; les anciens compagnons du petit Alexandre
+battirent des mains à leur tour. Ce fut un véritable triomphe.
+
+A la fin de la pièce on redemanda l'auteur et l'acteur, il se fit un peu
+attendre; mais les cris redoublèrent. Enfin il reparut dépouillé de son
+costume et de ses cothurnes élevés; sa tête était expressive et belle,
+mais son corps grêle laissait apercevoir sa difformité; il se tourna
+vers le groupe de ses compagnons:
+
+«Hélas! murmura-t-il, je suis toujours le petit bossu!
+
+--Non! non! dirent-ils tous à l'unisson, vous êtes un grand poëte!» Et
+l'assistance entière cria à ébranler la salle:
+
+«Vive Alexandre Pope!»
+
+Un écho de la forêt répéta comme un suprême applaudissement:
+
+«Vive Alexandre Pope!»
+
+
+
+
+BENJAMIN FRANKLIN
+
+
+NOTICE SUR BENJAMIN FRANKLIN.
+
+Benjamin Franklin est un des hommes qui ont le plus contribué à la
+civilisation et à l'émancipation de l'Amérique. Il naquit à Boston, dans
+la Nouvelle-Angleterre, en 1707, d'une famille pauvre et nombreuse. Son
+père était un fabricant de chandelles; ses frères étaient aussi de
+simples artisans; cependant le père, très-intelligent, s'apercevant du
+goût prononcé que le petit Benjamin montrait pour l'étude, eut l'idée
+d'en faire un ecclésiastique et l'envoya dans une école; mais trouvant
+cette éducation trop chère, il le mit bientôt dans une école plus petite
+où l'enfant apprenait seulement à écrire et à compter. Franklin acquit
+ainsi en peu de temps une belle écriture; il ne réussit point au calcul.
+Apprendre à lire et à écrire fut tout ce qu'il dut à d'autres qu'à
+lui-même. A dix ans, son père, qui avait renoncé à en faire un ministre,
+le reprit chez lui et voulut l'employer à son métier, mais l'enfant, qui
+avait une imagination très-vive, ne put se soumettre à ce travail; le
+spectacle de la mer l'enflammait, il rêvait d'être marin; il apprit de
+bonne heure à nager et à conduire une barque. Son père voulut réprimer
+ce penchant, et le mit en apprentissage chez un coutelier, mais il fut
+encore obligé de le retirer chez lui, et voyant la passion excessive de
+son fils pour l'étude et la lecture, il résolut d'en faire un
+imprimeur. Un de ses enfants avait déjà cet état; il plaça chez lui
+Benjamin à l'âge de douze ans, sous la condition d'y travailler comme
+simple ouvrier jusqu'à vingt et un ans, sans recevoir de gages que la
+dernière année.
+
+Franklin devint bientôt très-habile dans ce métier qu'il aimait parce
+qu'il lui permettait de se procurer tous les ouvrages des grands poëtes,
+des grands historiens et des grands philosophes dont le génie
+l'attirait; il se mit lui-même à écrire; il composa de petites pièces,
+entre autres deux chansons sur des aventures de marins que son frère
+imprima et lui fit vendre par la ville. L'une de ces chansons eut un
+grand succès, ce qui flatta beaucoup l'enfant; mais son père qui était
+un esprit éclairé, au-dessus de sa profession, lui fit comprendre que
+ses vers étaient très-mauvais; il s'essaya dans une littérature plus
+sérieuse.
+
+Son frère était l'imprimeur d'une des deux gazettes qui paraissaient
+alors à Boston; le jeune Benjamin fit pour cette feuille quelques
+articles qu'il ne signa point, mais qui réussirent fort. Il finit par
+faire connaître qu'il en était l'auteur, et tout le monde le loua,
+excepté son frère, qui était jaloux de lui et le maltraitait sans cesse;
+bientôt leurs dissentiments augmentèrent; Franklin quitta l'imprimerie
+de son frère; celui ci le discrédita tellement à Boston qu'il ne put
+trouver de travail chez aucun imprimeur. Il résolut de quitter cette
+ville et de n'en rien dire à personne: il s'embarqua à la faveur d'un
+bon vent et arriva en trois jours à New-York, éloigné de trois cents
+milles de la maison paternelle; il avait alors dix-sept ans, il était
+sans aucune ressource et ne connaissait pas un individu auquel il pût
+s'adresser. Ne trouvant pas d'ouvrage à New-York, il se rendit à
+Philadelphie où il fut plus heureux. Le gouverneur de la province
+s'intéressa à lui et lui offrit de l'envoyer à Londres chercher tous
+les matériaux d'une imprimerie qu'il voulait établir.
+
+Franklin accepta, mais ce voyage à Londres lui causa mille tribulations
+et peu de profit, son protecteur ne lui ayant pas fourni l'argent
+nécessaire pour vivre à Londres, il fut obligé d'entrer dans une
+imprimerie; il s'y acquit une réputation de courage et d'esprit qui le
+rendit le modèle de ses compagnons; bientôt ayant pu se faire une petite
+pacotille, il revint à Philadelphie où il s'associa à l'un de ses
+camarades pour monter à leur compte une imprimerie. L'ami de Franklin
+avait apporté les fonds, lui, fournit son labeur assidu et son
+expérience déjà exercée. Il travaillait jour et nuit, il voulait
+parvenir à la fortune et surtout à la considération. Sa seule
+distraction était de réunir toutes les personnes distinguées et
+instruites de la province, avec lesquelles il dissertait de politique et
+de physique.
+
+Bientôt l'associé de Franklin le laissa seul maître de leur imprimerie,
+sa fortune prit un accroissement rapide, il se maria avec miss Read
+qu'il avait longtemps aimée. Tous les grands hommes ont ainsi dans la
+vie une femme qui devient comme la boussole de leurs nobles actions.
+Franklin fonda un journal, créa plusieurs établissements utiles de
+librairie et d'instruction populaire; il commença en 1732 à publier son
+_Almanach du Bonhomme Richard_, où il présente les sages conseils et les
+plus graves pensées sous une forme originale qui les imprime facilement
+dans l'esprit. En 1736, Franklin fut nommé député à l'assemblée générale
+de la Pennsylvanie, et l'année d'après il devint directeur des postes de
+Philadelphie; il fut très-utile à cette ville et à toute la province; il
+arma une sorte de garde nationale de dix mille hommes pour la défendre
+contre les Indiens qui la menaçaient. Il continua en même temps de
+fonder des sociétés savantes, il fit des études spéciales sur
+l'électricité et inventa le _paratonnerre_. Il créa un grand
+établissement d'instruction publique qu'il soutint de son crédit, de sa
+fortune et même de son enseignement. Cet établissement est devenu
+aujourd'hui le collége de Philadelphie. Il aida à fonder des hôpitaux et
+des asiles pour les pauvres; en 1757, il fut envoyé à Londres chargé
+d'une mission politique; il y séjourna jusqu'en 1762, se lia avec les
+hommes les plus savants de l'époque et fut reçu membre de la Société
+royale de Londres et de diverses autres académies européennes.
+
+Lorsque la guerre de l'indépendance éclata en Amérique, en 1775,
+Franklin prit une grande part aux résolutions les plus fermes et les
+plus courageuses. Tandis que Washington commandait les soldats de la
+liberté, Franklin fut chargé d'aller demander le secours de la France
+contre l'Angleterre; il partit en 1776. Il fut accueilli à Paris par le
+duc de la Rochefoucauld, qui l'avait connu à Londres, et qui le présenta
+à la haute société de Paris et à la cour. Franklin réussit par son grand
+esprit, ses manières simples et dignes, son noble visage et ses beaux
+cheveux blancs; il sut naître parmi la noblesse française un vif
+enthousiasme pour la guerre de l'indépendance de l'Amérique. M. de la
+Fayette partit à la tête des volontaires; le roi Louis XVI, entraîné par
+l'opinion publique, conclut, en 1778, le traité d'alliance avec les
+États-Unis, reconnus comme puissance indépendante; la même
+reconnaissance fut faite par la Suède et la Prusse. Ayant atteint ce but
+qui assurait l'indépendance de sa patrie, Franklin resta encore
+plusieurs années en France comme ministre plénipotentiaire, il s'établit
+à Passy (dont une des rues porte aujourd'hui son nom); c'est là qu'il
+écrivit plusieurs de ses ouvrages et fit de nouvelles expériences de
+physique; il eut le bonheur de rencontrer Voltaire à l'Académie des
+sciences, il lui présenta son petit-fils et lui demanda pour lui sa
+glorieuse bénédiction. Voltaire posa ses mains amaigries et tremblantes
+sur la tête de l'enfant et s'écria: _God and liberty!_ Dieu et la
+liberté! Voilà, ajouta-t-il, la devise qui convient au petit-fils de
+Franklin. Les deux grands hommes en se quittant s'embrassèrent les yeux
+mouillés de larmes.
+
+Mais Franklin, se sentant affaibli par les infirmités de l'âge, quitta
+la France pour aller revoir sa chère Amérique; quand il arriva à
+Philadelphie, tous les habitants de la ville et tous ceux des environs à
+une grande distance accoururent sur son passage et le saluèrent comme
+le libérateur de la patrie; il fut deux fois élu président de
+l'Assemblée, mais en 1788 il fut contraint par la souffrance et l'âge de
+se retirer entièrement des affaires. Il trouva encore assez de force
+pour travailler à fonder plusieurs institutions utiles; il écrivit
+contre la traite des esclaves; rédigea ses Mémoires où sa vie honnête et
+glorieuse se déroule comme un beau fleuve qui s'avance tranquillement
+vers la mort. La mort, Franklin l'attendit et la reçut avec résignation
+au milieu des utiles travaux qui remplirent ses dernières années; il fut
+attaqué de la fièvre et d'un abcès dans la poitrine qui terminèrent sa
+vie le 17 avril 1790, à l'âge de quatre-vingt-quatre ans. Son testament,
+qui renfermait plusieurs fondations d'utilité publique, se terminait par
+cette phrase: «Je lègue à mon ami, l'ami du genre humain, le général
+Washington, le bâton de pommier sauvage avec lequel j'ai l'habitude de
+me promener; si ce bâton était un sceptre, il lui conviendrait de même.»
+Quel éloge éloquent dans ce peu de mots et quels deux grands hommes
+admirables que Washington et Franklin! ils resteront éternellement comme
+les modèles du désintéressement, de l'honneur et du patriotisme!
+
+Plusieurs années avant sa mort, Franklin avait composé lui-même son
+épitaphe, la voici:
+
+ ICI REPOSE
+ LIVRÉ AUX VERS
+ LE CORPS DE BENJAMIN FRANKLIN, IMPRIMEUR;
+ COMME LA COUVERTURE D'UN VIEUX LIVRE,
+ DONT LES FEUILLET SONT ARRACHÉS,
+ ET LA DORURE ET LE TITRE EFFACÉS.
+ MAIS POUR CELA L'OUVRAGE NE SERA PAS PERDU;
+ CAR IL REPARAÎTRA,
+ COMME IL LE CROYAIT,
+ DANS UNE NOUVELLE ET MEILLEURE ÉDITION,
+ REVUE ET CORRIGÉE
+ PAR
+ L'AUTEUR.
+
+Lorsque la mort de Franklin fut connue, une consternation générale se
+répandit en Amérique. En France, à la nouvelle de cet événement,
+l'Assemblée nationale ordonna un deuil public.
+
+
+
+
+BENJAMIN FRANKLIN.
+
+Le jeune imprimeur publiciste.
+
+
+Le spectacle de la mer est tellement saisissant et grandiose, que toutes
+les imaginations en sont frappées; l'homme du peuple sent son âme
+agrandie devant cette immensité, l'enfant s'en étonne et s'en émeut;
+les grandes scènes de la nature font ressentir aux êtres les plus
+ordinaires, quelques-unes des sensations des artistes et des poëtes. Si
+l'aspect de l'Océan est sublime, le rivage d'un port de mer a des
+anfractuosités pittoresques, où pendent les algues marines et les
+coquillages; quelquefois des grottes ou des rocs surplombés, qui sont
+autant de parages familiers aux jeunes riverains, aimés et explorés par
+eux.
+
+Par une belle saison d'automne, un enfant de huit ou neuf ans allait
+tous les soirs, vers la tombée de la nuit, nager dans la rade de Boston.
+Cette ville n'avait pas alors l'importance qu'elle a acquise
+aujourd'hui; plus restreinte, elle n'était qu'un grand centre de
+population des colonies anglaises en Amérique. L'industrie et le
+commerce s'y développaient cependant avec cette activité régulière et
+incessante qui caractérise le génie anglais.
+
+L'enfant qui chaque soir se jetait à la nage d'une plage voisine, ou
+essayait de s'emparer de quelque barque abandonnée pour s'exercer à la
+conduire lui-même, cet enfant était vêtu du simple habit de cotonnade
+des petits artisans; mais sa taille bien prise, son visage expressif,
+son oeil bleu et interrogateur faisaient qu'on ne pouvait le voir passer
+sans le remarquer, aussi fut-il bientôt connu de tous les habitués du
+port. Pas un vieux marin qui n'aimât le petit Benjamin, et qui ne le
+hêlât par son nom, tandis qu'il se glissait comme un poisson à travers
+le labyrinthe des barques. Gagner le large, nager en pleine mer ou y
+conduire une barque dans laquelle il s'était jeté sans être vu (mais
+qu'il ramenait toujours religieusement à la place où il l'avait prise),
+tel était l'exercice passionné auquel se livrait chaque jour l'enfant
+robuste, à la mine intelligente. Aussitôt qu'il se voyait seul entre le
+ciel et l'eau, il s'abandonnait à une sorte de joie bruyante, qui se
+traduisait tantôt par des aspirations prolongées de l'air pur, aux
+bonnes senteurs maritimes et par des gestes saccadés dans lesquels il
+semblait se détendre et s'allonger; tantôt par le chant vif d'un air
+populaire, auquel il associait des paroles improvisées sur la nature et
+sur la liberté. Parfois il gagnait un récif, moitié dans la barque et
+moitié en nageant; il grimpait jusqu'à la plus haute pointe du roc qui
+sortait du milieu des flots, il y mettait ses habits sécher au vent de
+l'Océan; et, s'asseyant nu et pensif, il contemplait l'horizon immense:
+devant lui le rivage, le port, Boston, la campagne américaine, derrière
+lui, l'étendue incommensurable des vagues enlacées.
+
+[Illustration: Et par des gestes saccadés dans lesquels il semblait se
+détendre et s'allonger.]
+
+Ce qui faisait un plaisir si vif du mouvement de la mer et du contact
+de la nature pour le petit Benjamin, c'était le contraste que ces heures
+libres du soir formaient avec l'esclavage qui lui était imposé tout le
+jour. Le pauvre enfant devait dès son lever, travailler à un métier qui
+lui répugnait extrêmement. Son père était fabricant de chandelles, et le
+petit Benjamin avait pour besogne spéciale de remuer les graisses dans
+les chaudières et de les faire couler dans les moules autour des mèches.
+L'enfant, doué de sens délicats et d'une belle imagination, ne s'était
+soumis qu'avec une grande répugnance à cette occupation à laquelle son
+père l'obligeait depuis un an; envoyé à l'école de cinq à huit ans, il y
+avait appris avec une rare facilité à lire et à écrire; il aimait les
+livres avec passion, et lisait à la dérobée ceux dont son père, ouvrier
+intelligent, avait formé sa bibliothèque. Parmi ces livres, étaient les
+_Vies des grands hommes_ de Plutarque, et quand sa lecture était finie,
+son bonheur était d'aller rêver en plein air et en pleine mer; il ne lui
+fallait rien moins que ces heures de solitude, pour lui faire prendre en
+patience le dégoût des heures de travail à la fabrique; l'odeur qui
+s'exhalait des chaudières l'écoeurait, et lorsqu'il était obligé de
+toucher avec ses belles petites mains blanches aux chandelles encore
+fumantes, il éprouvait une répulsion extrême. Mais il se soumettait au
+labeur qui était celui de son père, à qui il eût craint de manquer de
+respect en lui montrant son dégoût; seulement, aussitôt son triste
+travail terminé, il aspirait au vent et aux flots de la mer; il voulait
+effacer de ses cheveux, de sa chair et de ses vêtements, cette senteur
+de graisse rance qui le poursuivait comme le stigmate de son travail
+répugnant. Mais à peine s'était-il baigné et avait-il embrassé la
+nature, qu'il se sentait redevenir un enfant élu de Dieu, doué de
+qualités exceptionnelles qui se développeraient, et qui le feraient
+grand malgré tous les obstacles de sa position sociale. La lecture des
+Vies de Plutarque le disposait aux luttes et aux obstacles, et lui
+faisait entrevoir la gloire.
+
+[Illustration: Benjamin avait pour besogne spéciale de remuer les
+graisses dans les chaudières.]
+
+Il avait bien raison de penser que les obstacles ne sont rien contre les
+facultés naturelles qui font les grands hommes. Tous les récits qui
+composent ce livre fait pour la jeunesse, concourent à lui prouver que
+la persévérance et l'étude rompent toutes les barrières que l'on oppose
+aux nobles instincts. Les sociétés modernes se sont beaucoup occupées de
+l'amélioration intellectuelle des classes pauvres; c'est un bien, car
+l'homme policé et à demi instruit est meilleur et plus doux que l'homme
+à l'état de nature. Mais c'est un mal aussi au point de vue de
+l'originalité et de la grandeur de l'esprit humain. La diffusion de
+l'instruction produit une foule de médiocrités, de fausses vocations et
+de vanités mercantiles. Au lieu de cela, quand il fallait escalader le
+savoir comme un roc ardu, s'y meurtrir et parfois s'y briser, ceux-là
+seuls qui se sentaient l'âme robuste tentaient l'ascension; ils
+allaient, ils allaient toujours à travers les misères et les angoisses,
+ils savaient bien qu'ils arriveraient à la gloire, et resteraient comme
+la tête et le flambeau des nations. Aujourd'hui, nous n'avons plus que
+le niveau de moyennes et blafardes clartés.
+
+Mais revenons à notre pauvre enfant perché sur le sommet d'un récif, et
+songeant d'un bel avenir. Lorsqu'il rentrait au logis de son père, au
+retour de ces excursions vivifiantes, il y rapportait un front radieux
+et un corps reposé. Après le repas du soir, et quand la prière en commun
+était dite, il se retirait dans l'étroite chambre où il couchait, se
+mettait à lire ses livres préférés, et s'exerçait déjà dans de petites
+compositions. Quoiqu'il passât souvent une partie de la nuit à ce
+travail, qui était pour lui un plaisir, le lendemain dès l'aube, il n'en
+était pas moins sur pied et se rendait bien vite à la fabrique, pour
+aider son père à faire des chandelles. Son père, touché de tant de
+douceur et de zèle, et voulant faciliter la passion que l'enfant avait
+pour s'instruire, lui dit un jour: «Je vois bien que tu ne peux
+t'habituer à mon métier; ton petit frère qui pousse et grandit m'aidera,
+et toi, tu iras travailler à l'imprimerie de ton frère aîné; cet état te
+convient, puisque tu aimes tant les livres; là, tu pourras en avoir
+facilement par tous les libraires de la ville.»
+
+[Illustration: Il s'exerçait déjà dans de petites compositions]
+
+L'enfant bondit de joie à ces paroles; depuis longtemps il enviait la
+profession de son frère aîné, mais jamais il n'avait osé espérer que son
+père lui permettrait de la suivre un jour.
+
+Travailler dans une imprimerie n'a jamais répugné aux philosophes, aux
+poëtes et aux moralistes; témoin notre Béranger et notre de Balsac. Il y
+a dans cette composition matérielle d'un livre, une sorte d'association
+avec son enfantement intellectuel; c'est comme le corps et l'âme d'une
+créature.
+
+Fabriquer les plus beaux livres de la littérature anglaise, en saisir
+quelque fragment tout en alignant les lettres de plomb dans les cases,
+respirer la pénétrante odeur de l'imprimerie au lieu de la senteur si
+fade et si repoussante de ses odieuses chandelles, cela sembla le
+paradis les premiers jours à notre petit Benjamin; si bien qu'il oublia
+à quelles dures conditions son frère l'avait reçu apprenti dans son
+imprimerie. Ce frère aîné, nommé James, était aussi calculateur et
+positif, que l'enfant rêveur l'était peu; il n'avait consenti à prendre
+le petit Benjamin chez lui, qu'à la condition qu'il y travaillerait
+comme simple ouvrier jusqu'à vingt et un ans, sans recevoir de gages que
+la dernière année.
+
+Les premières années de cet apprentissage passèrent assez doucement pour
+le petit Benjamin qui trouvait toujours un grand bonheur dans l'étude et
+dans ses excursions en mer. Son frère, pourvu que les journées d'atelier
+eussent été bien remplies, ne se préoccupait guère que l'enfant manquât
+ses repas et prît sur son sommeil pour se livrer à ses grands et
+invincibles instincts.
+
+Un riche marchand anglais fort instruit, qui fréquentait l'imprimerie,
+s'intéressa au jeune apprenti dont il avait deviné l'intelligence; il
+lui ouvrit sa belle bibliothèque, une des plus considérables de Boston;
+il fit plus, il dirigea ses lectures, et lui apprit à les classer par
+ordre dans sa mémoire; il lui fit lire d'abord la série de tous les
+historiens anciens et modernes, ajoutant à l'histoire des peuples connus
+de l'antiquité, l'histoire de la découverte des pays et des peuples
+nouveaux; puis les chroniques et les mémoires qui prêtent aux faits
+généraux, les détails et la vie; il lui fit lire aussi tous les ouvrages
+les plus célèbres de religion, de morale, de science, de politique et de
+philosophie; enfin, les grands poëtes, qui sont comme le couronnement
+radieux de ce merveilleux édifice de l'esprit humain construit
+patiemment de siècle en siècle par toutes les intelligences élues de
+tous les pays. Dans les grands poëtes, il trouvait l'essence et comme la
+condensation de tous les génies. Homère et Shakspeare résument en eux
+tous les savoirs et toutes les inspirations.
+
+La poésie le passionna et lui donna le vertige; dès son enfance, il
+avait fait des vers incorrects et sans règle; il voulut en écrire de
+châtiés et d'irréprochables, suivant les préceptes que Pope venait de
+traduire d'Horace et de Boileau. Mais en poésie, la volonté ne suffit
+pas; il faut avoir été touché du feu sacré.
+
+Benjamin ne discernait pas encore sa véritable vocation; comme il était
+ému en face de la nature, il se crut poëte; il n'improvisait plus ses
+vers comme autrefois sur de vieux airs; il les écrivait avec soin, et ne
+les chantait que lorsqu'il était content de leur forme. C'est ainsi
+qu'il fit deux ballades sur des aventures de marins; il les chanta à
+quelques vieux matelots, ses amis de la mer; ils en furent enchantés,
+les répétèrent en choeur, et leur assurèrent une sorte de succès
+populaire. Le frère de Benjamin, sachant qu'il y trouverait son profit,
+imprima les deux ballades et envoya l'enfant les vendre le soir par la
+ville. Benjamin, vêtu de sa jaquette d'atelier, poussait en avant une
+petite brouette toute chargée des feuillets humides, et attirait
+l'attention des passants sur ses ballades qu'il fredonnait. Il en vendit
+énormément dans les rues, sur les places publiques, et principalement
+sur le port, où chaque matelot et chaque mousse voulurent avoir les
+chansons de leur petit ami. Il rapportait religieusement à son frère
+tout l'argent de cette vente. Quant à lui, il se contentait de l'espèce
+de gloire qu'il pensait en recueillir.
+
+[Illustration: Il les chanta à quelques vieux matelots]
+
+Son père, qui était un homme de bon sens, doué de facultés naturelles
+très-élevées, interposa son autorité entre l'âpreté du frère et la
+vanité naissante du petit poëte; il ne voulut pas que Benjamin continuât
+cette vente publique, et lui déclara très-nettement que ses vers étaient
+mauvais. L'honnête ouvrier possédait ce que nous avons plusieurs fois
+constaté dans des natures à demi incultes, un instinct très-sûr pour
+juger des beautés de l'art et de la poésie; il les sentait plus qu'il ne
+les analysait, mais son sentiment suffisait pour lui inspirer une sorte
+de critique toujours juste; entendait-il de la musique ou lisait-il des
+vers, il goûtait les passages les plus beaux aussi bien que l'eût fait
+un artiste de profession. Comme délassement, il aimait à lire les
+grands poëtes après sa journée de travail, et c'est sur leur génie qu'il
+s'appuya pour convaincre Benjamin de l'infériorité de ses propres vers;
+il comprenait bien qu'en ceci, l'autorité d'un père n'aurait pas suffi,
+et surtout quand ce père n'était qu'un pauvre artisan.
+
+Il choisit, pour accomplir son dessein, trois des plus belles scènes de
+Shakspeare: une de la _Mort de César_, une de _la Tempête_ et une de
+_Roméo et Juliette_, où tour à tour le poëte avait peint l'héroïsme de
+la patrie et de la liberté; le spectacle des éléments déchaînés; la
+douceur et la tristesse de l'amour. Le bon ouvrier lut à son fils avec
+simplicité les trois scènes. Benjamin passait de l'enthousiasme à
+l'attendrissement. «C'est beau! s'écriait-il, c'est beau à faire
+tressaillir tout un peuple rassemblé!»
+
+Le père prit alors les deux ballades; et, souriant malicieusement, il
+dit à l'enfant: «Tu avais à exprimer les mêmes sentiments que le grand
+Williams; tu avais à décrire les fureurs de la mer; le courage de
+glorieux marins qui se dévouent et meurent pour leur patrie; l'amour
+d'une jeune fille pour un jeune matelot; eh bien! lis et compare; dans
+tes vers, pas une image; pas une expression qui aille au coeur et le
+remue; des mots communs ou grotesques qui semblent rire du sentiment
+qu'ils veulent exprimer; une mesure tantôt sautillante et tantôt
+traînante, qui est celle des chansons de baladins et des complaintes
+d'aveugles; enfin, un tel désaccord entre le sujet et la forme, que
+toi-même tu ne pourrais entendre sans hilarité ces récits qui étaient
+destinés à faire pleurer.» Et le voilà qui se met à lire tout haut les
+deux ballades.
+
+Benjamin essayait en vain de l'interrompre en s'écriant: «Oh! que vous
+avez raison, que c'est mauvais, que c'est plat! j'étais fou de me croire
+poëte, je ne le serai jamais, et pourtant, ajouta-t-il tristement,
+j'aime et je sens la poésie.
+
+--Et moi aussi, mon enfant, je la sens, mais je suis incapable de
+l'exprimer, et de ne jamais faire même une de tes chansons d'aveugles.
+
+--Dois-je donc, continua l'enfant pensif, renoncer aux occupations de
+l'esprit, pour lesquelles il me semblait que j'étais né?...
+
+[Illustration: Que c'est mauvais, que c'est plat!]
+
+--Eh! non, non, répliqua le père; mais il faut t'exercer à écrire en
+prose sur divers sujets, et bien connaître ta vocation avant de te
+livrer au public; peut-être seras-tu un philosophe moraliste, un
+publiciste de journaux, ou peut-être un orateur; mais ne te hâte pas,
+par vanité, de faire parler de toi, attends que le bruit vienne te
+chercher; crois-moi, la fortune et la gloire durables n'arrivent que
+lentement.»
+
+Benjamin qui, ainsi que tous les êtres destinés à devenir grands,
+n'avait aucune présomption, reçut cette leçon de son père et s'y soumit;
+elle se grava même si profondément dans son âme, qu'elle sembla diriger
+toutes les actions de sa vie. Suivant le conseil de son père, il
+s'exerça à écrire sur tous les sujets: il prit pour modèle les meilleurs
+auteurs anglais de la mère patrie; il lut le _Spectateur_ d'Addison (ce
+premier modèle des revues anglaises), et se mit à composer des articles
+de journaux; l'idée de les faire paraître ne lui vint pas encore, mais
+elle devait lui être suggérée bientôt.
+
+Il ne rêvait qu'au moyen de perfectionner et d'agrandir son esprit;
+ayant lu dans un livre qu'une nourriture végétale maintenait le corps
+sain, et les facultés de l'esprit toujours actives, il ne se nourrit
+plus que de riz, de pommes de terre, de pain, de raisin sec et d'eau.
+Cette nourriture frugale lui donnait le moyen d'économiser pour acheter
+plus de livres; il finit par renoncer à son régime pythagorique; c'est
+l'aventure suivante qui l'y décida: il allait quelquefois à la pêche
+pour son père ou son frère; il leur rapportait son butin, mais jamais il
+n'y goûtait. Un jour, on lui fit remarquer dans le ventre d'un des
+poissons qu'il avait pêchés, un autre tout petit poisson: «Oh! oh!
+dit-il, puisque vous vous mangez entre vous, je ne vois pas pourquoi
+nous nous passerions de vous manger.»
+
+Boston, qui est devenue la ville la plus lettrée des États-Unis, l'était
+déjà à cette époque; il y paraissait plusieurs journaux; le frère de
+Benjamin en publiait un qui s'appelait le _Courrier de la nouvelle
+Angleterre_. La rédaction en était faible, et le jeune rêveur sentait
+bien qu'il serait désormais capable de faire de meilleurs articles que
+ceux qu'on vantait autour de lui. Mais il redoutait les moqueries de son
+frère, esprit médiocre et envieux, et il savait bien que s'il lui
+présentait des pages signées de son nom pour le journal, elles seraient
+refusées; il rêva longtemps comment il pourrait lui faire parvenir
+incognito des articles sur la politique et les sciences; enfin il se
+décida à contrefaire son écriture, et à glisser le soir, sous la porte
+fermée de l'imprimerie, ces pages destinées au _Courrier de la nouvelle
+Angleterre_. Tous les articles qu'il fit ainsi parvenir successivement à
+son frère furent imprimés dans le journal, et bientôt on ne parla plus
+que du publiciste anonyme qui l'emportait sur tous les publicistes
+connus.
+
+Enhardi par le succès, Benjamin se fit connaître; chacun le combla
+d'éloges, excepté son frère, dont la jalousie redoubla. La vanité de
+celui-ci souffrait de son infériorité et ne pouvait être vaincue que par
+son intérêt; c'est ce qu'il montra trop bien peu de temps après; un
+article de sa gazette ayant déplu, l'autorité lui défendit d'en
+continuer la publication. James, qui tenait avant tout à l'argent, eut
+recours à un stratagème pour ne pas suspendre son journal dont il tirait
+chaque jour un gain assuré: il le fit paraître sous le nom de son
+frère, et, pour faire croire à tous à la réalité de cette fiction, il
+rendit à Benjamin son engagement d'apprenti qui le liait jusqu'à vingt
+et un ans; mais il prit la précaution de lui faire signer un nouvel
+engagement secret qui l'enchaînait sinon en public, du moins devant sa
+conscience.
+
+Le studieux adolescent consentit à tout pour continuer à faire paraître
+ses travaux, et aussi dans l'espérance que son frère, touché par le
+profit que lui rapportait cette gazette, se départirait de sa rigueur
+envers lui; mais il est des âmes communes et jalouses qui se donnent
+pour mission d'être les mauvais génies des âmes élevées: les exploiter
+et les abaisser, tel est le but incessant de leur envie. James, humilié
+de la supériorité déjà éclatante de son frère, l'accablait de la plus
+rude besogne, dans l'espérance que cette supériorité faiblirait: du
+matin au soir il le forçait à travailler à l'imprimerie, quoiqu'il le
+vît pâle et défait lorsqu'il avait passé la nuit à écrire pour son
+journal.
+
+Un jour, Benjamin, lassé de cette lutte et de cette exploitation,
+déclara à son frère qu'il voulait sa liberté.
+
+[Illustration: James l'appela traître et parjure]
+
+James l'appela traître et parjure.
+
+«Je sais bien que je manque à ma parole, répliqua le pauvre garçon, qui
+avait le coeur droit; mais vous, James, vous manquez à la justice et à
+la bonté.» Et il quitta la maison de son frère pour n'y plus reparaître.
+
+James, furieux, alla se plaindre hautement à son père; il chargea
+Benjamin d'accusations odieuses; il le décria chez tous les imprimeurs
+de Boston, si bien que l'accusé n'osa plus se montrer. Cependant la
+nécessité le pressait. Où s'abriter? comment se nourrir? Soutenu par la
+vigueur de son esprit si au-dessus de son âge, il se résolut à faire
+quelques tentatives, et alla frapper à plusieurs imprimeries. Toutes lui
+furent fermées.
+
+Désespéré, n'ayant plus pour ressources que quelques monnaies anglaises
+(en tout la valeur de cinq francs), il alla s'asseoir sur le rivage de
+la mer, et, malgré lui, il se prit à pleurer; ce soir-là, il ne songea
+ni à nager ni à ramer au loin. Comme il se lamentait ainsi, sans
+regarder les vagues qui mouillaient ses pieds, le capitaine d'un brick,
+un de ses vieux amis, passa près de lui.
+
+«Quoi! Benjamin devient paresseux au plaisir? Benjamin ne nage pas?
+Benjamin ne chante plus? lui dit-il en lui frappant sur l'épaule; puis
+il ajouta: Benjamin ne veut-il pas, pour se distraire, venir boire un
+coup à mon brick, qui est en partance demain pour New-York?»
+
+Touché de la bonté du vieux marin, Benjamin lui conta toutes ses peines.
+
+«Eh bien! lui dit le capitaine après avoir écouté son récit, si tu m'en
+croyais, tu n'en ferais ni une ni deux, et tu partirais demain avec moi
+pour New-York; peut-être y trouveras-tu de l'ouvrage: en tout cas, tu
+iras jusqu'à Philadelphie, où j'ai un parent imprimeur, qui te recevra
+comme un fils.»
+
+Benjamin avait l'esprit aventureux; il agréa avec joie la proposition du
+capitaine, et le soir même il était à son bord.
+
+Favorisés par un beau temps, ils arrivèrent rapidement à New-York; mais,
+n'y ayant pas trouvé d'ouvrage, Benjamin en repartit aussitôt pour
+Philadelphie, muni d'une lettre du bon capitaine à son parent,
+l'imprimeur Keirmer. Il trouva une maison hospitalière, un maître
+intelligent et doux, qui comprit tout ce que valait le noble adolescent,
+et le traita comme son propre enfant. Benjamin travailla avec ardeur
+pour prouver sa gratitude, et bientôt il devint le chef de l'imprimerie.
+Mais un labeur plus élevé, la politique, la science, l'attirait
+toujours; quand le soir était venu et qu'il se promenait seul dans la
+campagne de Philadelphie, il se demandait souvent avec tristesse si
+quelque voie lui serait enfin ouverte pour accomplir sa destinée.
+
+Un soir, assis sur une hauteur qui dominait la ville, il s'y oublia
+jusqu'à la nuit. Tout à coup un orage le surprit, un de ces orages
+formidables dont ceux des contrées européennes ne sauraient nous donner
+une idée; la foudre éclata sur un édifice et y mit le feu; bientôt la
+flamme s'étendit et dévora le monument. Benjamin accourut, guidé par la
+sinistre lueur; plusieurs personnes avaient péri; c'était un spectacle
+navrant. Le jeune savant rentra le coeur brisé, et passa la nuit à
+méditer, la tête penchée sur sa table de travail: il avait depuis
+quelque temps constaté le pouvoir qu'ont les objets taillés en pointe de
+déterminer lentement et à distance l'écoulement de l'électricité; il se
+demanda si on ne pouvait pas faire de ces objets une application utile
+qui fît descendre ainsi sur la terre l'électricité des nuages; il se dit
+que si les éclairs et la foudre étaient des effets de l'électricité, il
+serait possible de les diriger et de les empêcher de détruire et de
+ravager. C'est aux réflexions de cette nuit de veille douloureuse qu'on
+dut plus tard le paratonnerre, dont Benjamin fut l'inventeur.
+
+Cependant la renommée d'un savant si précoce ne tarda pas à se répandre
+dans Philadelphie. Sir William Keith, gouverneur de la province, qui
+était un homme remarquable, voulut le voir et l'interroger; il comprit
+ce que deviendrait dans l'avenir ce jeune et hardi génie. Il songea à
+l'attacher à la mère patrie par les liens de la reconnaissance et de la
+gloire.
+
+«Voulez-vous aller à Londres, lui dit-il, vous partirez sur un vaisseau
+de l'État, vous y serez défrayé par moi, vous connaîtrez là-bas les
+littérateurs et les savants, vous serez des leurs, mon jeune ami, puis
+vous reviendrez à Philadelphie, et vous répandrez les trésors de votre
+esprit dans le nouveau monde!»
+
+Benjamin accepta.
+
+De ce jour, il se sentait émancipé; d'adolescent, il devenait homme!
+Mais son premier bienfaiteur, en lui parlant ainsi, ne se doutait guère
+que son protégé serait un jour le fameux Benjamin Franklin, un des
+fondateurs de la république des États-Unis!
+
+
+
+
+CHARLES LINNÉ
+
+
+NOTICE SUR LINNÉ.
+
+Linné (Charles Linnæus), le plus grand naturaliste du dix-huitième
+siècle, naquit le 24 mai 1707 dans le village de Roeshult en Suède; il
+était fils du pasteur de ce village, qui voulait aussi en faire un
+ministre, et l'envoya à l'âge de dix ans dans la petite ville de Vixioe
+pour y suivre l'école latine. Déjà entraîné par sa passion pour la
+botanique, Linné négligea ses études classiques, et son père en fut
+tellement irrité qu'il le mit en apprentissage chez un cordonnier. Mais
+un médecin nommé Rothman, ayant eu occasion de causer avec le jeune
+Linné, fut frappé de son aptitude pour toutes les sciences naturelles,
+il lui prêta un _Tournefort_ (botaniste français), il chercha à le
+réconcilier avec son père, et le plaça chez Kilian Stobæus, professeur
+de l'Université de Lund; bientôt Linné passa à l'Université d'Upsal. Sa
+vie d'études fut une vie de privations; il ne subsistait qu'en donnant
+des leçons de latin à d'autres écoliers, et il était réduit à
+raccommoder pour son usage les vieux souliers de ses camarades. Ce fut
+un de ses maîtres, Olaüs Celsius, qui donna au jeune Linné la nourriture
+et le logement, et plus tard lui fit obtenir la direction du jardin
+botanique d'Upsal. Dès lors, n'ayant plus à lutter contre la misère, le
+génie de Linné put prendre l'essor. Il voyagea, pour en décrire les
+plantes, dans la Laponie norvégienne; fit le tour du golfe de Bothnie et
+revint à Upsal par la Finlande et les îles d'Aland; il visita aussi
+Hambourg, puis se rendit en Hollande. C'est là que l'illustre médecin
+Boerhaave pénétra l'étendue de son génie et commença sa fortune. Linné
+étudia et professa durant trois ans en Hollande, tout en rassemblant des
+matériaux pour ses grands ouvrages dont les principaux sont: le _Système
+de la nature_; _la Philosophie de la botanique_; _la Flore de la
+Laponie_; _le Fondement de la botanique_; _les Noces des plantes_; etc,
+etc. Ces divers traités se répandirent avec rapidité et firent connaître
+la gloire et le nom de Linné dans le monde entier. De la Hollande il
+passa à Paris, où il se lia pour la vie d'une tendre amitié avec Bernard
+de Jussieu, notre célèbre naturaliste; enfin il se fixa en Suède et
+finit par y obtenir de grands honneurs; il enseigna la botanique dans la
+capitale, eut le titre de médecin du roi et fut anobli. Il avait épousé,
+en 1740, Mlle More, une jeune Suédoise qu'il avait longtemps aimée; il
+en eut quatre filles et un fils. Son fils lui succéda dans sa chaire, et
+une de ses filles se distingua par des travaux de botanique; il mourut
+le 10 janvier 1778, âgé de 71 ans. Il fut enterré dans la cathédrale
+d'Upsal. Gustave III proclama lui-même les regrets de la Suède dans un
+discours qu'il prononça devant les états généraux. Ce prince composa
+aussi lui-même l'oraison funèbre de Linné qu'il fit lire publiquement.
+On lui a élevé dans le jardin de l'Université d'Upsal un temple qui
+renferme les productions de la nature. Deux médailles furent frappées en
+son honneur.
+
+
+
+
+ENFANCE DE CHARLES LINNÉ.
+
+
+Si l'hiver de Paris nous paraît triste lorsque la brume enveloppe la
+grande ville; si Londres, avec son manteau de brouillard épais et noir,
+a, d'octobre en avril, un aspect funèbre qui nous glace le coeur; que
+serait-ce de ces longs hivers de la Scandinavie, où la terre est durant
+plusieurs mois couverte de neige et de glace, où le ciel est comme un
+couvercle gris terne et sans horizon, à moins qu'une aurore boréale ne
+l'éclaire tout à coup d'un éclat passager; la Suède a un de ces climats
+rigoureux, qui donnent aux esprits toujours obligés de se replier sur
+eux-mêmes des tendances studieuses et une mélancolie calme; quant aux
+corps, ils sont généralement robustes sous ces latitudes, qui offrent
+beaucoup d'exemples de longévité; mais malheur aux étrangers qui
+s'exposent imprudemment à cette température. On dit que Descartes prit
+un rhume en donnant, à Stockholm, des leçons de philosophie à la reine
+Christine de Suède, et qu'il mourut des suites de ce rhume: et pourtant
+les appartements de la reine devaient être chauffés!
+
+Rien n'est plus triste qu'un pauvre village de Suède lorsqu'arrive
+novembre; sitôt que le jour cesse, une fumée épaisse s'élève de chaque
+toit de chaume et annonce que chaque famille se chauffe autour du foyer.
+
+Par une soirée d'hiver de 1719, la cheminée du presbytère du village de
+Roeshult, pauvre habitation qui ne se distinguait guère des chaumières
+qui l'environnaient, jetait dans l'air compacte et glacé une colonne de
+noire fumée; dans l'intérieur brûlait un grand feu de tourbe. Le pasteur
+et sa famille, qui se composait: de la femme du pasteur, excellente
+ménagère, de deux petites filles de sept à huit ans, et d'un garçon qui
+pouvait en avoir douze, étaient rangés autour d'une table pour la
+veillée; sur cette table brûlait une lampe de fer basse, grossière et à
+trois becs; au pied de la lampe étaient amoncelées de grosses pelotes de
+laine brune avec laquelle la mère tricotait des bas; les aiguilles
+d'osier claquaient dans ses doigts, les deux petites filles luttaient
+d'émulation pour imiter la besogne de leur mère et y parvenaient assez
+bien; tandis que le pasteur, accoudé sur la table et la tête baissée sur
+une grande Bible, en lisait de temps en temps quelques récits qu'il
+commentait.
+
+[Illustration: Presbytère du village de Roeshult.]
+
+Toute l'attention du petit garçon, dont les cheveux blonds obstruaient
+le front et les yeux, paraissait absorbée par un cahier de papier blanc
+sur lequel il fixait des herbes et des fleurs. Ses petites soeurs le
+regardaient parfois à la dérobée, mais sans l'interrompre de son
+travail; quant à la mère, elle lui jetait de temps en temps un bon
+regard, accompagné d'un sourire, tout en épiant son mari, le ministre,
+qui continuait sa docte et pieuse lecture sans lever les yeux sur son
+auditoire.
+
+Mais tout à coup celui-ci secoua sa grosse tête à la physionomie
+entêtée, et ayant regardé son fils, il s'écria avec colère:
+
+«Encore ces cahiers et ces herbes inutiles; je suis résolu à jeter le
+tout au feu, pour en finir avec votre paresse et votre désobéissance.»
+
+Et comme il faisait un geste pour exécuter sa menace, l'enfant pressait
+avec force son cahier sur sa poitrine où il croisait ses deux bras,
+tandis que sa mère arrêtait son mari et lui disait:
+
+«Un peu de patience, mon bon Nils[7], il a voulu ranger ses plantes de
+la journée, et maintenant il va être tout à ses devoirs de latin; et
+elle se hâtait de mettre à l'abri le cahier menacé et d'y substituer le
+cahier des thèmes et des versions.
+
+[Note 7: Abréviation suédoise de Nicolas.]
+
+--Femme, en pensant l'excuser vous l'accusez vous-même, s'écria le
+pasteur toujours en colère, vous parlez des plantes qu'il a recueillies
+aujourd'hui. Oui, je le sais bien, au lieu d'écrire ici ses devoirs ou
+de me suivre auprès des malades et des mourants, il est allé fouiller
+sous la neige et courir, comme un petit vagabond, dans les défilés des
+montagnes pour y chercher quoi? je vous le demande? des herbes sans nom
+et sans utilité.
+
+--Sans nom, c'est possible, répliqua la femme, aussi ignorante que son
+mari en botanique, mais pour utiles et salutaires, il y en a qui le
+sont; car l'autre jour, quand notre petite Christine s'était fait, une
+coupure au doigt, quelques feuilles d'une de ces plantes ont suffi pour
+cicatriser la blessure, et quand notre vieille cousine Berthe s'est
+brûlée il y a quelque temps si douloureusement, c'est encore avec des
+plantes indiquées par notre petit Charles qu'elle s'est guérie. Le
+médecin de la ville, qu'elle fit venir, déclara que ce pansement de
+plantes était bon, qu'il fallait le continuer, et que celui qui l'avait
+fait n'était pas un ignorant.
+
+--En tout cas, reprit le père, comme je ne veux pas faire de mon fils un
+docteur-médecin, mais un docteur en théologie, un ministre de l'Église
+comme moi, il aura pour entendu de renoncer à ce sot herbier, et de
+donner désormais tout son temps, sous ma direction, à l'étude des
+saintes Ecritures et à celle du latin; sans cela, je lui promets bien
+qu'avant huit jours je l'envoie à l'école latine de la ville, où il
+vivra sous une rude discipline.»
+
+La mère voulut répliquer, mais le pasteur lui imposa silence par sa
+gravité, et se penchant sur sa Bible, il y continua sa lecture à voix
+basse.
+
+On n'entendit plus alors dans la salle enfumée, qui servait à la fois de
+cuisine, de salon et de salle à manger à la pauvre famille du pasteur,
+que le bruit des aiguilles à tricoter que faisaient aller la ménagère
+et les deux petites filles, et le bruit moins distinct de la plume du
+jeune garçon qui écrivait ses versions latines.
+
+Il mettait à son travail une absorption et une rapidité presque
+fiévreuses. On sentait qu'il voulait faire bien et vite une besogne
+antipathique. Lorsqu'il eut fini, il poussa un soupir d'allégement qui
+interrompit le silence que gardait toute la famille.
+
+«Eh bien! dit le pasteur qui souleva sa tête appesantie par la lecture,
+la méditation, ou peut-être un demi-sommeil.
+
+--Voilà, mon père!» dit l'enfant, en posant à côté de la Bible ses pages
+d'écriture.
+
+Le père les parcourut aussitôt, et quand il eut fini il murmura:
+
+«Bien! très-bien! je sais, petit Charles, que vous faites ce que vous
+voulez, voilà pourquoi je vous trouve encore plus répréhensible quand
+vous ne m'obéissez pas.
+
+--Je veux vous obéir, répliqua l'enfant en regardant son père avec
+tendresse et supplication; mais ne pourriez-vous me permettre que je
+fisse deux parts de mon temps, une pour l'étude des livres saints et du
+latin, l'autre pour l'étude de ces plantes et de ces fleurs qui sont
+pour moi autant de psaumes et autant de versets qui chantent la grandeur
+de Dieu?
+
+--Vous êtes fou! s'écria le père; je vous ai déjà dit que cette étude
+puérile ne vous mènerait à rien et entraverait votre carrière
+théologique; si vous persistez, vous connaissez ma résolution à votre
+Égard; je n'en démordrai pas.»
+
+A ces mots, il se leva et commença la prière que la famille faisait en
+commun chaque soir; puis les enfants ayant embrassé leur père et leur
+mère, se retirèrent pour dormir. Le petit Charles couchait dans un
+cabinet sombre, ayant pour tout ameublement un lit, une chaise et une
+étagère en bois de sapin sur laquelle étaient rangés quelques livres et
+les bien-aimés cahiers de son herbier. A peine fut-il au lit qu'il se
+mit à pleurer et à rêver aux moyens de suivre sa vocation sans désobéir
+à son père. Tandis qu'il était dans les larmes, sa mère arriva
+furtivement; elle l'embrassa et le consola.
+
+Les mères semblent avoir en elles tous les instincts et toutes les
+pensées de leurs enfants; non-seulement elles leur donnent leur sang et
+leur chair en les portant pendant neuf mois dans leurs flancs, mais
+elles leur donnent aussi une partie de leur âme. Voilà pourquoi elles
+apportent toujours les ménagements du coeur, où les pères n'apportent
+que la décision et les sévérités de l'esprit.
+
+«Voyons, mon petit, disait la bonne mère en tenant Charles dans ses
+bras, cela t'afflige donc bien de ne plus aller à travers les neiges et
+les crevasses des rochers chercher les plantes enfouies?
+
+--Oh! ma mère, si vous saviez quel plaisir quand je découvre une espèce
+nouvelle d'admirer et de compter les racines, les tiges, les feuilles,
+les fleurs, les pétales, chaque linéament enfin de ces trésors du bon
+Dieu! c'est surtout au printemps que ce plaisir si vif se multiplie et
+se varie. Les fleurs nouvellement écloses sont pour moi tout un monde
+comme serait pour d'autres l'arche qui renfermait tous les animaux de la
+création. Les plantes me parlent et je les entends; je vous assure, ma
+mère, qu'elles ont des instincts, des habitudes et des différences dans
+les mêmes espèces comme le visage de mes soeurs et le mien diffèrent
+malgré notre ressemblance.
+
+--Tu rêves, tu rêves, mon cher enfant, s'écria la mère moitié riant et
+moitié attendrie, mais par ce grand froid et avec l'aridité de la terre,
+ton plaisir doit être bien diminué, tu te donnes beaucoup de fatigue
+pour ne recueillir qu'un maigre et rare butin.
+
+--Oh! ma mère, demandez au chasseur s'il redoute la neige qui tombe sur
+ses épaules? Demandez au pêcheur si les bancs de glace l'arrêtent? Ils
+ne voient que la proie qu'ils poursuivent et qu'ils rapportent le soir
+dans leur logis; et tenez, poursuivit-il en saisissant un des cahiers de
+son herbier, que ne braverait-on pas pour posséder une de ces jolies
+fleurs qui sont là, me souriant et me répondant, quand je les interroge.
+Chaque jour je découvre quelque espèce inconnue dans les mousses, dans
+les lichens; et mon père veut que je renonce à ces recherches! C'est
+comme s'il me demandait de ne plus manger, de ne plus vivre!
+
+[Illustration: Cela t'afflige donc bien de ne pas aller à travers les
+neiges?]
+
+--Tu vivras et tu mangeras! Seulement tu mangeras une heure plus tôt ton
+déjeuner, répliqua la mère gaiement, et chaque matin, pendant que ton
+père dormira encore, tu iras à ta chère découverte; mais tu ne
+dépasseras pas le temps permis, et à l'heure dite, tu rentreras bien
+vite pour étudier ton latin.
+
+--Oh! merci, merci! s'écria l'enfant en sautant au cou de sa mère, qui
+l'embrassa et le quitta en lui disant: «A demain.»
+
+Pour la première fois de sa vie l'enfant s'endormit radieux et fit un
+beau songe: il se trouva tout à coup transporté dans une vallée immense
+entourée de montagnes, qui commençaient en pente douce et s'élevaient
+graduellement jusqu'au ciel; il était assis auprès d'une belle source
+claire qui murmurait à travers les plantes et les fleurs de toutes
+sortes, il faisait une température d'été et de grands nuages blancs et
+dorés couraient dans l'éther d'un bleu vif au-dessus de sa tête. Il
+n'avait point encore vu un ciel semblable dans ce pauvre village de
+Suède, où il était né et qu'il n'avait jamais quitté. Son admiration
+était partagée entre ce ciel où le soleil brillait de toutes ses
+flammes, et cette campagne riante couverte de plantes et d'arbustes en
+fleurs. Il se leva et se mit à marcher, ravi et léger, à travers les
+sentiers; il craignait de froisser une tige, une feuille, un pétale, une
+étamine, et pourtant il eût voulu cueillir tour à tour toutes ces
+fleurs pour les étudier; il commença par aspirer vivement leurs parfums
+et par jouir du coup d'oeil général de leurs belles formes et de leurs
+admirables couleurs, puis il se dit, pris d'une sorte de vertige:
+«Jamais, jamais je ne pourrai fixer dans ma mémoire cette innombrable
+variété d'espèces, les classer et leur donner un nom!» Dans son
+découragement, il s'arrêta immobile et priant dans son âme: «Mon Dieu!
+mon Dieu, disait-il, la nature est trop grande pour la faible vue de
+l'homme, et s'il parvenait à en saisir l'ensemble, sa profondeur et ses
+détails lui échapperaient. Vous avez fait, ô mon Dieu, la création à
+votre image, et nous, pauvres et chétifs, nous voulons en mesurer la
+grandeur et en décrire la beauté, c'est impossible! Nous ne connaissons
+jamais que des fragments de votre oeuvre, le reste nous échappe;
+pardonnez-moi donc mon audace, ô mon Dieu! Mon père a raison, je dois
+vous adorer et vous servir comme un ministre obscur, et non prétendre à
+vous pénétrer et à expliquer vos ouvrages comme un savant participant de
+vos facultés divines;» et le pauvre enfant, écrasé par la splendeur de
+la nature qui l'entourait, tomba à genoux, adora Dieu et resta longtemps
+dans l'engourdissement de l'extase.
+
+Mais des voix, qui semblaient être la voix de Dieu même, montèrent tout
+à coup des calices épanouis et du sein des boutons encore fermés. Ces
+voix lui disaient: «Viens à nous! nous sommes à toi, nous t'aimons de
+nous aimer et de nous rechercher, d'avoir compris que nous vivions et
+que nous sentions, nous qu'on a si longtemps crues inertes, inanimées et
+propres à charmer seulement les yeux. Ne crains pas de nous cueillir et
+de nous détruire, nous renaissons sans douleur; chacun de nos filaments
+déchirés te fera découvrir nos mystères à peine soupçonnés jusqu'ici. Tu
+trouveras dans les détails de notre structure autant de merveilles que
+dans celle du corps humain; car, sur une échelle différente, nous avons
+comme l'homme des organes qui souffrent ou se réjouissent; nous avons
+des répulsions et des sympathies; nous avons nos aptitudes, nos moeurs,
+nos destinées impérieuses fixées par une règle infaillible. Regarde-nous
+et pénètre-nous, enfant qui nous aime; tu sauras comment nous naissons,
+comment nous nous développons et arrivons à la beauté et à l'amour.» Ce
+n'étaient pas seulement les larges et magnifiques fleurs des tropiques,
+les cactus, les nénuphars, les magnolias; ce n'étaient pas seulement les
+fleurs reines de nos jardins: la rose, la tubéreuse, le lis, l'oeillet,
+qui parlaient ainsi à l'enfant endormi, c'étaient encore toutes les
+fleurettes des champs, les pâquerettes, les boutons d'or, les violettes,
+le thym, toutes les mousses et tous les lichens poussant sur les rochers
+ou au bord de l'eau; chaque plante, chaque tige, chaque calice avait
+comme une voix distincte, et tous ces accents réunis formaient un
+concert doux et flatteur qui plongeait le petit Charles dans un
+ravissement heureux.
+
+«Oh! oui, répondait-il à ces paroles mystérieuses que lui seul pouvait
+entendre, je vous aime, je vous comprends, et je révélerai au monde la
+grâce et la magnificence de vos secrets;» et il se pencha vers les
+fleurs les plus prochaines pour les cueillir; mais voilà qu'il s'opéra
+alors autour de lui un prodige; toutes les fleurs semblèrent se mouvoir
+et s'arracher à leur racine; elles vinrent vers l'enfant, firent à son
+corps comme une enceinte odorante, montèrent sur son coeur et dans ses
+bras, puis jusqu'à sa tête où elles s'enlacèrent en une immense
+couronne. Le front de l'enfant rayonnait transfiguré sous cet emblème
+d'un avenir glorieux; il grandissait, grandissait sous le couronnement
+de ses fleurs bien-aimées. Tout à coup il sentit un souffle chaud
+glisser sur sa tête; un baiser l'effleura et lui causa un indicible
+bonheur: la sensation fut si vive qu'elle l'éveilla; il vit sa mère,
+debout auprès de lui, à peine éclairée par la première lumière de
+l'aube. Ce baiser venait de sa mère! de sa mère qui comprenait son âme!
+
+«Il est temps, lui dit-elle, le jour se lève; habille-toi, prie Dieu,
+déjeune et cours dans les champs avant que ton père ne s'éveille; tu as
+une petite heure pour aller à la découverte de tes plantes; va donc, mon
+fils, puisque c'est là ton amour et ton bonheur.»
+
+L'enfant remercia sa mère; et, tandis qu'elle l'aidait à s'habiller, il
+lui raconta le songe merveilleux qu'il venait de faire.
+
+Sans y rien comprendre, la mère y vit un présage de bonheur et de gloire
+pour son fils et résolut de l'aider de plus en plus dans sa vocation.
+Aussitôt qu'il fut habillé, elle lui présenta une écuelle de bois pleine
+d'un potage fumant que l'enfant mangea avec appétit; puis elle
+l'enveloppa dans une petite houppelande de gros drap dont elle redressa
+le col, qui cacha jusqu'au-dessus des oreilles le frais visage de
+l'enfant. Il partit joyeux, un bâton à la main. La bonne mère avait
+retranché au moins deux heures de son sommeil habituel pour donner ces
+doux soins à son fils et pour satisfaire à son désir.
+
+Cherchez dans votre souvenir, enfants qui me lisez, et vous trouverez
+tous que vos mères ont eu pour vous de ces tendresses-là.
+
+[Illustration: Puis elle l'enveloppa d'une petite houppelande de gros
+drap]
+
+Durant quelques jours le petit Charles put herboriser en paix dans les
+montagnes et découvrir dans leurs anfractuosités quelques pauvres fleurs
+et quelques frêles mousses épargnées par la neige. Mais, un matin que le
+père s'éveilla plus tôt que de coutume pour aller voir un malade qu'il
+avait laissé mourant la veille, il se mit dans une grande colère en ne
+trouvant pas son fils au logis. La mère en vain objecta quelque
+prétexte; le sévère ministre ne s'y laissa point tromper et jura que,
+dès le lendemain, l'enfant serait envoyé à l'école latine de la petite
+ville de Vixioe. La mère éclata en sanglots; le père s'écria que les
+larmes n'y pouvaient rien; et, quand le petit Charles rentra furtivement
+à la maison, il comprit que les dissensions et le chagrin y avaient
+pénétré par sa faute: il essaya de se justifier et de promettre à son
+père une obéissance aveugle pour l'avenir; celui-ci resta inflexible. Il
+sortit en donnant ordre à la mère de préparer les hardes de son fils,
+qu'il conduirait lui-même dès le lendemain à Vixioe.
+
+Quel déchirement pour la mère et pour l'enfant que cette brusque
+séparation! La mère surtout ne pouvait se résoudre à se séparer de son
+fils bien-aimé. Depuis qu'elle l'avait porté neuf mois dans son sein et
+nourri de son lait, jamais elle ne l'avait quitté un seul jour.
+
+«Non! non! cela était impossible, répétait-elle en couvrant de ses mains
+son visage inondé de larmes.»
+
+Charles, désespéré de voir pleurer sa mère, étouffa sa propre douleur et
+essaya de lui donner du courage; il lui disait:
+
+«La ville où je vais est voisine; nous nous verrons souvent; puis je
+travaillerai bien et vite pour satisfaire mon père, et je reviendrai.»
+
+Mais la mère pleurait toujours; un seul jour de séparation lui était une
+grande angoisse. Cependant, sachant que son mari était inébranlable dans
+ses volontés, elle commença à préparer les effets de son fils dans une
+petite malle. Elle mit au fond ce bien-aimé et fatal herbier qui était
+la cause de leur séparation; puis un peu d'argent en petite monnaie;
+puis des confitures et des fruits secs: friandises du foyer que les
+mères se plaisent à donner aux enfants.
+
+Quand le ministre rentra, la malle était faite; et, voyant qu'on avait
+suivi ses ordres, il se montra un peu apaisé.
+
+Le reste de la journée et la veillée s'écoulèrent sans querelles, mais
+bien tristement. Le père lisait sa Bible, comme à l'ordinaire; les
+petites filles tricotaient, comme la veille, auprès de leur mère, ne
+faisant entendre que quelques soupirs étouffés ou quelques paroles
+entrecoupées. Quant à Charles, il était résigné et courbait la tête sur
+les thèmes latins qu'il traduisait.
+
+L'heure du repos étant arrivée, on fit la prière en commun; puis le fils
+ayant souhaité bonne nuit à son père, le père répliqua:
+
+«Bonne nuit, mon fils; demain nous partirons au petit jour pour Vexioe!»
+
+[Illustration: Nos voyageurs partirent en traîneau.]
+
+L'enfant s'inclina en silence et en étouffant ses larmes.
+
+Aussitôt que son mari dormit, la mère se glissa auprès du lit de son
+fils, à qui elle prodigua ses caresses et fit les plus vives
+recommandations sur sa santé. Ce furent là leurs véritables adieux; car
+le lendemain le rigoureux ministre brusqua le départ.
+
+Comme il faisait grand froid et que les routes étaient couvertes de
+glace, nos voyageurs partirent en traîneau. Cet exercice et le pays
+qu'il parcourait, en partie nouveau pour lui, finirent par distraire le
+petit Charles de son chagrin. Mais, quand il se trouva dans la ville, si
+triste et si morne, et surtout quand il fallut franchir les noires
+murailles de l'école latine[8], le pauvre enfant sentit son coeur
+défaillir.
+
+[Note 8: Institution protestante équivalant à nos petits séminaires.]
+
+Son père le recommanda brièvement plutôt à la sévérité qu'aux soins du
+directeur de l'école, qui était son ami, puis il retourna à son village,
+ayant accompli, pensait-il, son devoir.
+
+Le petit Charles se sentit d'abord comme perdu et abandonné; mais
+l'intérêt et l'amitié qu'il trouva dans quelques écoliers de son âge lui
+rendirent le courage. Il résolut de travailler pour satisfaire son père;
+et, tant que dura l'hiver, il s'appliqua avec ferveur aux études latines
+et théologiques. Quand le printemps parut, il sentit en lui comme un
+souffle orageux et tout-puissant qui l'emportait loin des murs de
+l'école à travers les vallées et les montagnes que commençait à couvrir
+une végétation naissante; l'air qu'il respirait lui apportait les
+senteurs des fleurs et des herbes; il était attiré invinciblement vers
+elles: son beau songe lui revenait; il y voyait un emblème de sa
+destinée, et s'écriait, dans son angoisse présente:
+
+«Non! non! Dieu ne m'a pas créé pour être un ministre protestant! C'est
+d'une autre manière que je dois l'adorer et proclamer sa grandeur!»
+
+Il résista d'abord aux tentations de ses instincts invincibles; mais, un
+jour que toute l'école sortit pour faire une promenade dans la campagne,
+il s'éloigna de ses camarades et se perdit au milieu des rochers dans
+une gorge tapissée de plantes grimpantes et de fleurs. Là, captivé par
+la nature, l'embrassant et la caressant comme il eût caressé sa mère, il
+oublia tout dans la contemplation des trésors qui s'offrirent à lui. La
+nuit le surprit remplissant ses poches et entassant sur sa poitrine les
+plantes qu'il avait recueillies. Arrêté dans sa recherche ardente par
+les ténèbres, il se souvint tout à coup de l'école et de sa discipline.
+Épouvanté de son oubli de la règle, il n'osa pas revenir sur ses pas et
+aller implorer le pardon du directeur: la nuit était venue. Agité,
+frissonnant et terrassé de fatigue, il s'endormit dans un enfoncement du
+rocher tout couvert de mousse; le lendemain, il fut découvert par un des
+domestiques de l'école et il y fut ramené comme vagabond.
+
+[Illustration: Il s'éloigna de ses camarades et se perdit au milieu des
+rochers.]
+
+Le directeur écrivit au père l'équipée du fils; le père, le jugeant
+incorrigible et pervers, répondit au directeur qu'il voyait bien que son
+fils ne ferait jamais qu'un mauvais ministre de Dieu, mais que, pour le
+punir de sa rébellion à ses volontés, il l'humilierait en en faisant un
+ouvrier; et il donnait des ordres pour qu'on le mît à l'instant même en
+apprentissage chez un cordonnier.
+
+Le petit Charles était d'une nature douce et faible; il ne résista pas
+et trouva même, au début, une sorte de satisfaction dans la demi-liberté
+que lui laissait sa nouvelle et étrange profession. Avant sa journée de
+travail manuel, il pouvait parcourir les champs, et le dimanche il s'y
+égarait en liberté. Le soir et durant la nuit, il classait les plantes
+et les fleurs qu'il avait récoltées et écrivait des dissertations sur
+chacune d'elles. Mais insensiblement ce double et incessant travail de
+l'esprit et du corps altéra sa santé. Puis, passer la journée avec des
+compagnons ignorants et grossiers lui était une rude épreuve. On le
+brusquait quand il restait silencieux; on lui reprochait son orgueil, et
+parfois même on lui cherchait violemment querelle. Cette lutte, qu'il
+subissait contre la destinée, finit par le terrasser; il tomba
+subitement malade, et le maître cordonnier, qui l'aimait comme un de ses
+meilleurs ouvriers, envoya chercher le plus habile médecin de la
+contrée.
+
+C'était un très-savant homme qui se nommait Rothman; quand il arriva
+auprès du lit du pauvre Charles, celui-ci avait une grosse fièvre et
+était pris d'un peu de délire. Le docteur ne voulut pas l'éveiller de
+son sommeil pénible et se mit à étudier en silence les symptômes de la
+maladie; il découvrit une grande surexcitation de cerveau, et il se
+confirma dans son observation en voyant sur la petite table de
+l'apprenti ses herbiers et ses manuscrits ouverts; il lut quelques pages
+de ceux-ci, puis tomba tout à coup dans une longue rêverie tout en
+tenant le pouls du malade, qui battait très-fort.
+
+Charles continuait à dormir, mais d'un sommeil pénible et bruyant et
+comme si quelque cauchemar l'avait oppressé. Il faisait pourtant un
+beau rêve, plus glorieux peut-être que celui qu'il avait fait une nuit
+sous le toit de son père, mais il n'en éprouvait pas le même
+contentement: ce songe lui semblait une dérision de la destinée
+présente; on raisonne parfois dans les rêves: il se voyait entouré de
+quatre hommes tout-puissants qui tenaient des sceptres et qui avaient
+des couronnes sur la tête; à ces couronnes, à leurs armes et aux
+décorations qu'ils portaient, il reconnaissait dans ces hommes le roi de
+Suède, le roi de France, le roi d'Angleterre et le roi d'Espagne[9].
+Tous quatre lui souriaient, répandaient à ses pieds des trésors et
+déposaient sur sa tête la couronne de la noblesse. Lui, ébloui, se
+débattait contre le vertige, et de là venait l'agitation de son sommeil.
+
+[Note 9: Ces quatre souverains comblèrent Linné d'honneurs.]
+
+[Illustration: Vous serez un jour le premier naturaliste du monde]
+
+Le bon docteur, plein d'anxiété, suivait toutes les phases de ce sommeil
+tourmenté, enfin il fit boire un calmant au malade, dont la respiration
+se détendit et qui bientôt s'éveilla sans effort. La fièvre cessa, grâce
+aux soins assidus du médecin compatissant qui s'était pris pour le
+pauvre ouvrier d'une grande amitié; aussitôt qu'il fut convalescent, il
+lui prêta les ouvrages de Tournefort, un de nos célèbres naturalistes
+français, et comme Charles se récriait d'admiration en en parlant au
+docteur:
+
+--Vous surpasserez un jour sa renommée, s'écria celui-ci.
+
+--Oh! que me dites-vous là! répondit l'enfant.
+
+--Je dis, mon jeune ami, que j'ai lu vos cahiers, parcouru vos
+herbiers, et que vous serez un jour le premier naturaliste du monde.»
+
+Charles le regarda d'un air de doute et de tristesse:
+
+«Ne me raillez-vous pas? lui dit-il.
+
+--Moi! répliqua avec feu l'excellent docteur Rothman; mais que
+pensez-vous là? je vous emmène avec moi, vous allez finir librement vos
+études à l'université de Lund, et avant peu, j'en suis sûr, vous serez
+professeur vous-même.»
+
+La prédiction du bon docteur s'accomplit; à quelques années de là, la
+chaire de botanique de l'université d'Upsal retentissait du merveilleux
+enseignement du jeune professeur Charles Linné!
+
+
+
+
+MOZART
+
+
+NOTICE SUR MOZART.
+
+Wolfgang-Amédée Mozart, né à Saltzbourg le 26 janvier 1756, protégé par
+l'empereur François Ier d'Autriche, vint en France en 1762, et toucha
+l'orgue devant le roi Louis XV dans la chapelle de Versailles; il
+n'avait pas huit ans alors; son portrait fut gravé d'après les dessins
+de Carmontelle. L'année suivante, il passa en Angleterre; il y fut
+hautement protégé par Georges III, qui, passionné pour la musique, se
+plaisait à en exécuter avec le jeune Allemand. Il parcourut encore les
+Pays-Bas et la Hollande, puis revint à Saltzbourg, où il se livra
+entièrement à l'étude approfondie de son art. En 1768, il reparut à la
+cour de Vienne, âgé de douze ans, et composa pour l'empereur Joseph II
+son premier opéra, _la Finta semplice_. Deux ans après, il fit son
+voyage d'Italie, d'où il écrivit un jour de Bologne cette admirable
+lettre d'enfant:
+
+«Je vis toujours, toujours gai; aujourd'hui j'ai eu envie de monter à
+âne, car, en Italie, c'est la mode, et par conséquent j'ai pensé qu'il
+fallait en essayer. Nous avons l'honneur d'être en relation avec un
+certain dominicain qui passe pour un saint. Moi, je n'y crois pas
+beaucoup, parce que je le vois déjeuner d'abord avec une bonne tasse de
+chocolat, et puis faire passer par-dessus un grand verre de vin
+d'Espagne. J'ai eu l'avantage de manger avec ce saint, qui a bu
+bravement du vin tout le long du repas, qu'il a clos par un grand verre
+de vin le plus fort, par deux bonnes tranches de melon, par des pêches,
+des poires, cinq tasses de café, une assiette de petits fours et force
+crème au citron. Mais peut-être qu'il fait tout cela par mortification;
+cependant j'ai de la peine à le croire; ce serait trop à la fois, et
+puis, outre son dîner, il soigne trop bien son souper.»
+
+A son retour en Allemagne, il se lia intimement avec Gluck et Haydn;
+puis il revint à Paris. Il se fixa enfin à Vienne, où il mourut à peine
+âgé de trente-six ans, le 5 décembre 1791. «Je meurs, dit-il, au moment
+où j'allais jouir de mes travaux; il faut que je renonce à mon art
+lorsque je pouvais m'y livrer tout entier, lorsque, après avoir triomphé
+de tous les obstacles, j'allais écrire sous la dictée de mon coeur.»
+
+Les principaux opéras de Mozart sont: _Don Juan_, _les Noces de Figaro_,
+_la Clémence de Titus_, _Mithridate_, _la Flûte enchantée_, etc. Il
+faut citer encore, pour la musique sacrée, sa fameuse messe de
+_Requiem_, des motets, des sonates; puis des symphonies, des romances et
+même des valses qui sont autant de chefs-d'oeuvre.
+
+
+
+
+MOZART.
+
+
+En 1770, durant la semaine sainte, le pape Clément XIV officiait dans la
+chapelle Sixtine, entouré de ses cardinaux et d'un clergé nombreux. La
+chapelle était remplie de hauts dignitaires, des ambassadeurs étrangers
+et de quelques voyageurs d'élite admis sous leur protection. La foule
+qui n'avait pu pénétrer dans l'enceinte réservée se pressait dans
+l'immense basilique de Saint-Pierre, où retentissait le psaume lointain.
+C'était dans la chapelle Sixtine que des chanteurs célèbres faisaient
+entendre le merveilleux _Miserere_ d'Allegri, inspiration d'un génie
+religieux si pure, si émouvante, et d'un caractère tellement sacré,
+qu'elle semble avoir été transmise au maestro par quelque apparition
+divine.
+
+Tandis que le psaume montait, les cierges jaunes brûlaient et
+décroissaient aux candélabres à mille branches placés devant l'autel,
+et cette lueur mortuaire jetait ses blêmes reflets sur la grande
+fresque de Michel-Ange, qui semblait se mouvoir au mur. Tous ces damnés
+s'agitaient, torturés par la douleur; leurs traits pâles et amaigris
+exprimaient l'angoisse éternelle, leurs yeux versaient des larmes de
+sang, leurs dents grinçaient, leurs membres décharnés se tordaient, et
+parfois les accords aigus et déchirants du _Miserere_ semblaient les
+gémissements échappés de la poitrine des spectres éperdus.
+
+L'oeuvre de Michel-Ange apparaissait en ce moment si terrible, et pour
+ainsi dire si vivante, que presque tous les assistants et surtout les
+étrangers tournaient vers elle leurs regards avec une admiration
+empreinte de terreur. Un enfant seul, de douze à quatorze ans, à la
+taille élancée, à la figure intelligente, et dont le front haut et les
+grands yeux d'un bleu clair étincelaient sous sa chevelure poudrée,
+paraissait ne prêter aucune attention à la fresque si merveilleusement
+éclairée. La tête levée, et presque renversée en arrière, les yeux en
+extase, la bouche souriante et entr'ouverte comme pour goûter les sons
+qui montaient, les oreilles dressées ainsi que celles d'un chien de
+chasse écoutant au loin les pas du cerf qui approche, tout dans cet
+enfant exprimait l'attention la plus vive et la plus excitée. On
+devinait qu'il était en proie à une profonde émotion, et qu'il
+s'efforçait d'en fixer l'empreinte ineffaçable dans son âme. Placé à
+côté de l'ambassadeur d'Autriche, l'enfant qui écoutait ainsi restait
+immobile, et il semblait comme pétrifié dans sa culotte de soie blanche
+collante, dans son habit vert à boutons d'argent et à basques doublées
+de satin, et sous son jabot de dentelle qui ne frissonnait pas même sur
+sa poitrine bombée; mais lorsque la dernière note du _Miserere_
+d'Allegri expira, l'enfant sortit de son immobilité d'automate, il se
+fit comme à lui-même un signe d'assentiment, et il quitta l'église en
+donnant le bras à l'un des secrétaires de l'ambassadeur d'Autriche. S'il
+avait été immobile tout à l'heure, il était maintenant muet, il ne
+paraissait pas entendre les réflexions que lui faisait son compagnon sur
+la beauté de la cérémonie religieuse à laquelle ils venaient d'assister.
+Arrivé au palais de l'ambassade, le jeune adolescent en habit vert monta
+précipitamment dans la chambre qu'il occupait, et se mit à tracer des
+signes inintelligibles pour tout autre que pour lui, sur un cahier rayé
+qui était là sur un pupitre.
+
+[Illustration: Mozart à la chapelle Sixtine]
+
+Le soir, à la table de l'ambassadeur, on parla de la cérémonie
+religieuse du jour, et de l'effet merveilleux qu'avait produit le
+_Miserere_ d'Allegri. «Quel dommage, dit l'ambassadeur, qu'on ne puisse
+pas faire connaître au monde entier cette musique, où le remords et la
+douleur gémissent éternels et infinis! Ce chant serait moralisant par
+sa tristesse même; les âmes qui l'auraient entendu redouteraient de
+s'exposer aux douleurs qu'il exprime.
+
+--Vous devriez bien vous servir de cet argument auprès de Sa Sainteté,
+répliqua l'ambassadeur de France qui dînait chez son confrère, pour
+obtenir une copie de cet air sacré.
+
+--Tous nos arguments échoueraient, répondit l'ambassadeur d'Autriche;
+voilà plusieurs siècles que cette musique fut composée par Allegri, et
+jamais elle n'a retenti que sous la voûte de la chapelle Sixtine: ni
+rois ni empereurs n'ont pu l'obtenir des papes qui se sont succédé; ils
+répondaient aux requêtes royales que ce chant faisait partie du trésor
+sacré de Saint-Pierre et ne devait pas en sortir.»
+
+Un sourire d'orgueil glissa sur la lèvre de l'enfant à l'habit vert, qui
+dînait à la table de l'ambassadeur.
+
+Le lendemain, vendredi saint, à l'heure de l'office, on eût pu voir le
+même enfant à la même place que la veille, écoutant encore le fameux
+_Miserere_; mais cette fois sa tête, au lieu de se lever contemplative,
+était affaissée sur sa poitrine, son oeil se baissait et lisait comme à
+la dérobée dans son chapeau, qu'il tenait à la main, et au fond duquel
+il avait enroulé un cahier. Un cardinal l'aperçut, et dès lors ne cessa
+plus de l'observer.
+
+Le soir, il y avait grand concert à la villa Borghèse: le palais et les
+jardins étaient illuminés, et une de ces belles nuits d'Italie toute
+ruisselante de lumières suspendait à la cime des grands arbres les
+étoiles comme des fruits d'or. Les statues des bosquets ressemblaient à
+des femmes craintives qui se cachaient pour entendre les airs mélodieux
+s'échappant des salons par les fenêtres ouvertes. Aux chants succédaient
+des morceaux de musique instrumentale. Il y eut un moment où tous les
+assistants se pressèrent dans la galerie des marbres: une main exercée
+venait de faire entendre quelques préludes sur le clavecin: «C'est lui!
+c'est lui! disait-on; c'est la merveille de l'Allemagne!» et chacun
+désignait du geste l'enfant à l'habit vert qui méditait le matin dans la
+chapelle Sixtine. L'ambassadeur d'Autriche se tenait près de lui, le
+coude appuyé sur le clavecin, l'encourageant du regard. Tout à coup, au
+prélude de l'instrument, la voix de l'enfant s'élève, et il entonne avec
+force et suavité le _Miserere_ d'Allegri, qui jamais n'avait retenti
+avec plus de vérité et de précision. Tous restaient béants de surprise
+et d'admiration: quelques-uns criaient au miracle, d'autres parlaient
+de profanation et de vol.
+
+«Pour qu'il sache aussi parfaitement ce chant, il faut qu'il l'ait écrit
+pendant qu'on l'exécutait, dirent plusieurs.
+
+--Oui, oui, il l'a écrit, s'écria un cardinal, le même qui le matin
+avait observé l'enfant dans la chapelle Sixtine.
+
+--Votre Éminence en est-elle bien sûre? répliqua l'ambassadeur
+d'Autriche, qui, tenant par la main le jeune musicien, s'approcha du
+cardinal.
+
+--Mais je crois l'avoir vu, murmura Son Éminence.
+
+[Illustration: Mozart à la villa Borghèse.]
+
+--Monseigneur, vous m'avez vu lire et non écrire, répondit l'enfant
+respectueusement, mais avec assurance.
+
+--Mais ce que vous lisiez, vous l'aviez écrit sans doute?
+
+--Oui, je l'avais écrit de mémoire.
+
+--De mémoire! impossible, car pas une note ne manque au chant que nous
+venons d'entendre, c'est la copie sans altération du _Miserere_
+d'Allegri.
+
+--Sans doute, monseigneur, ajouta l'enfant, et quoi de plus simple? Cet
+air a tellement ému mon âme, qu'il s'est empreint en elle jusqu'à la
+dernière mesure. Voilà la vérité, et je vous le jure, monseigneur, par
+ce chant sacré.»
+
+La foule restait confondue. Les princes et les hauts dignitaires
+entouraient l'enfant et le complimentaient; quelques rébarbatifs
+disaient;
+
+«N'importe, il faut lui interdire de répéter ce chant et surtout de le
+transcrire!
+
+--Et comment faire?
+
+--Le pape en décidera,» dit le même cardinal à qui le petit musicien
+venait de faire son serment.
+
+Le lendemain, l'enfant de génie était mandé au Vatican: le pape avait
+désiré le voir. Il traversait d'un pas léger et tranquille ces vastes et
+magnifiques salles que Raphaël a décorées, et son oeil bleu, intelligent
+et fier, s'arrêtait avec admiration sur les fresques immortelles dont
+nos jeunes lecteurs peuvent voir de belles copies au Panthéon.
+
+Après avoir erré et attendu dans ces salles où l'attente est si facile à
+l'esprit, il fut introduit dans le cabinet du pape. Deux attachés de
+l'ambassade d'Autriche le suivaient. Clément XIV lui tendit son anneau à
+baiser et lui dit avec bonté:
+
+«Est-il vrai, mon enfant, que ce chant sacré, réservé jusqu'ici pour
+notre seule basilique de Rome, se soit gravé dans votre mémoire à la
+première audition?
+
+--C'est la vérité, saint-père.
+
+--Et comment cela se peut-il?
+
+--Sans doute par la permission de Dieu, répliqua naïvement le jeune
+artiste.
+
+--Oui, c'est Dieu qui fait le génie, reprit le saint-père, et vous êtes
+évidemment, mon fils, un de ses élus. Si Dieu a permis que vous pussiez
+vous approprier miraculeusement ce chant, c'est que, sans doute, vous
+êtes destiné à en créer pour l'Église d'aussi beaux, d'aussi religieux
+dans l'avenir. Allez donc en paix, mon enfant.» Et il lui donna sa
+bénédiction, à laquelle furent ajoutés, par son ordre, de riches
+présents.
+
+Cet enfant prodigieux fut Mozart, l'auteur de tant de chefs-d'oeuvre,
+parmi lesquels il n'est personne qui ne connaisse _Don Juan_ et la messe
+de _Requiem_. Dès l'âge de trois ans, son père lui avait appris les
+premières notions musicales, et il en avait à peine six, qu'il exécutait
+des morceaux de clavecin devant l'empereur François Ier d'Autriche, qui
+le surnomma son petit sorcier, et l'associa aux jeux de l'archiduchesse
+Marie-Antoinette, encore enfant.
+
+Durant ce voyage d'Italie, où nous venons de le voir à Rome donner une
+preuve si éclatante de son génie naissant, Mozart s'arrêta d'abord à
+Bologne pour voir le maëstro Martini, si célèbre dans la science du
+contre-point. Cet harmoniste consommé fut confondu, selon sa propre
+expression, des _éclairs_ que lançait cette jeune tête, et il lui prédit
+avec assurance la gloire qui la couronna plus tard.
+
+L'académie des _Philharmoniques_ de Bologne, désirant s'associer le
+jeune Allemand, lui fit subir l'épreuve imposée aux récipiendaires: il
+fut enfermé dans une chambre où il trouva le thème d'une fugue à quatre
+voix. En une demi-heure le morceau fut composé, et Mozart reçut son
+diplôme. Personne, à son âge, n'avait obtenu avant lui cette marque de
+distinction.
+
+De Bologne il passa à la cour de Toscane. Le grand-duc, ravi de
+l'entendre, le combla d'honneurs et de présents; la belle galerie de
+l'ancien palais des Médicis retentit de ses chants: on eût dit que les
+peintures s'animaient pour l'écouter, et la Vénus pudique semblait lui
+sourire. La présence de ces chefs-d'oeuvre l'inspirait: il se surpassa;
+jamais sa voix n'exprima avec plus d'âme ses improvisations sublimes. Il
+avait trouvé là une atmosphère digne de lui. Comme ces oiseaux des
+tropiques qui roucoulent leurs chants au milieu du triple éclat des
+grandes fleurs, de la lumière et des eaux murmurantes, il chantait parmi
+les marbres, les tableaux et le luxe éblouissant d'une cour amie des
+arts et des lettres.
+
+Mais son triomphe le plus grand et le plus singulier fut à Naples. Là on
+ne put croire au génie naturel de l'enfant merveilleux. L'enthousiasme
+se changea en superstition: on prétendit, et plusieurs l'affirmèrent,
+que son talent magique était l'effet d'un talisman. Ne souriez pas,
+jeunes lecteurs; ceci n'est que la conséquence de la faiblesse de
+l'esprit humain. Tout ce que notre orgueil ne peut pénétrer, il le revêt
+volontiers de magie. Ceux qui écoutaient à Naples le petit Mozart,
+n'étant pas en état de le comprendre et encore moins de l'égaler,
+trouvaient une sorte de consolation vaniteuse à crier au sortilége.
+
+Mozart ne faillit point à son enfance glorieuse. Nous ne le suivrons pas
+dans sa courte vie si bien remplie, nous dirons seulement qu'elle fut
+close par une composition religieuse, la fameuse messe de _Requiem_. Le
+génie d'Allegri, qui avait inspiré son enfance, vint lui sourire et
+l'embrasser en père au moment de sa mort. D'une main défaillante et
+d'une voix éteinte, il essayait cette musique funèbre qui, disait-il,
+serait chantée sur sa tombe. Une heure avant d'expirer, il la parcourait
+encore des yeux: «Ah! s'écriait-il, j'avais bien prévu que c'était pour
+moi-même que je composais ce chant de mort!»
+
+
+
+
+WINCKELMANN
+
+
+NOTICE SUR WINCKELMANN.
+
+Jean-Joachim Winckelmann, un des plus illustres antiquaires des temps
+modernes, était le fils d'un pauvre cordonnier de Steindall, ville de la
+vieille marche de Brandebourg. L'enfant montra tout petit les plus
+heureuses dispositions pour tout ce qui touchait aux arts:
+l'architecture, la sculpture, la peinture, la musique, l'euphonie des
+langues l'attiraient invinciblement; il échangea ses prénoms de
+Jean-Joachim contre celui de _Giovanni_, comme plus harmonieux, et c'est
+toujours ainsi qu'il signa ses ouvrages. Son père comprit son
+intelligence sans toutefois en deviner l'aptitude particulière, et
+malgré son extrême pauvreté, il s'imposa des privations de tous genres
+pour subvenir aux dépenses que nécessitait l'éducation primaire de son
+fils. Malheureusement il devint infirme et dut entrer dans un hôpital.
+
+Dans ce dénûment complet, le jeune Winckelmann aurait été réduit à
+entrer dans un atelier, sans l'appui que lui prêta le vieux recteur du
+collége de Steindall. Ce bon vieillard se nommait Toppert, il avait
+remarqué les merveilleuses dispositions de son élève, et en peu de temps
+il le vit expliquer et commenter avec la même précision que lui-même
+aurait pu le faire, les auteurs classiques de la Grèce et de Rome. La
+Grèce surtout l'attirait invinciblement. Il se passionna pour Hérodote
+et pour Homère; il trouvait en eux des descriptions qui lui faisaient
+comprendre toute la beauté de l'art grec, dont l'image l'enivrait avant
+même d'en avoir pu admirer les chefs-d'oeuvre; il ne rêvait
+qu'antiquités grecques et romaines, et souvent il entraînait ses
+compagnons d'études dans un champ voisin de Steindall, où l'on avait
+découvert des lampes et des urnes helléniques ou étrusques, et là, sous
+la direction du jeune Winckelmann, les écoliers faisaient de petites
+fouilles. Un jour Winckelmann rapporta en triomphateur deux urnes
+antiques qui sont encore à la Bibliothèque de Sechausen.
+
+A l'âge de seize ans, son bienfaiteur Toppert permit à Winckelmann
+d'aller à Berlin commencer ce que l'on appelle en allemand des cours
+académiques. Bientôt le recteur du collége de Baaken lui confia la
+surveillance de ses enfants et lui offrit en retour chez lui le logement
+et la table. Winckelmann put alors économiser de petites sommes qu'il
+envoyait à son père qui languissait infirme dans l'hospice de Steindall.
+Au bout d'un an, Toppert le rappela dans cette ville et lui fit donner
+la place de chef des choristes. Le soir il se joignait, selon l'usage de
+l'Allemagne, aux pauvres écoliers qui chantaient dans les rues des
+cantiques et des motets. Il parvenait ainsi à grossir les petites sommes
+qu'il portait régulièrement à son père.
+
+Le moment de choisir enfin une carrière arriva pour lui; on lui
+conseilla de se faire ministre évangélique, mais cette seule pensée
+l'épouvantait. Vivre dans la froide Allemagne en pasteur protestant lui
+semblait à jamais emprisonner sa jeunesse et son âme. Une image
+radieuse, celle de la Grèce antique, remplissait toute son imagination;
+le soleil et l'art de cette terre prédestinée brillaient devant lui:
+c'était comme une tentation fixe qui ne lui laissait plus de repos. A
+défaut de la Grèce, ne pourrait-il visiter l'Italie, qui avait hérité
+d'une partie des merveilles d'Athènes? Ce rêve s'empara de son esprit;
+pour le réaliser il aurait tout sacrifié. A force de vivre en pensée
+dans l'antiquité, il se passionna jusque pour ses fables. La beauté des
+dieux et des déesses d'Homère et la splendeur des marbres de Phidias
+constituèrent pour lui un idéal radieux qui lui paraissait bien
+supérieur aux religions qui lui avaient succédé; la grandeur et la
+sainteté du christianisme lui échappaient, il n'en voyait que le côté
+sombre et tourmenté et s'éprenait plus vivement de la sérénité de l'art
+grec. Insensiblement il devint païen par amour du beau.
+
+Il quitta Steindall et passa deux ans dans l'université de Halle,
+poursuivant son rêve dans une pauvreté voisine de la misère: il ne
+vivait le plus ordinairement que de pain et d'eau. Tantôt il s'imaginait
+qu'il allait faire des fouilles dans les pyramides d'Égypte, tantôt
+qu'il remuait le sol voisin d'Olympie et en retirait les chefs-d'oeuvre
+enfouis de Phidias et de Lysippe. Sa seule joie durant ces années de
+vocation refoulée fut d'aller visiter le musée de Dresde, où il put voir
+enfin quelques beaux marbres antiques. Il se décida durant plusieurs
+années à être tour à tour précepteur dans des maisons particulières et
+professeur dans des institutions publiques. Enfin lassé de cette vie de
+contrainte, il se détermina à écrire au comte de Bunau, très-riche
+seigneur allemand, lettré et ami des arts. Winckelmann sollicita de lui
+de le placer dans un coin de sa bibliothèque; le comte lui donna
+aussitôt asile dans le château où cette magnifique bibliothèque était
+réunie, et il fut pour Winckelmann un Mécène plein de bonté. C'est alors
+que le jeune antiquaire s'écria: «La religion chrétienne et les muses se
+sont disputé la victoire, enfin les dernières l'emportent!»
+
+[Illustration: Le comte lui donna aussitôt un asile dans le château.]
+
+Tandis que Winckelmann vivait dans ce château, pouvant se livrer
+exclusivement à ses chères études et posant déjà les principes de sa
+magnifique _Histoire de l'art_, le nonce du page à Dresde, vint visiter
+la bibliothèque du comte de Bunau, et frappé de l'érudition artistique
+de Winckelmann, il lui dit: «Vous devriez venir à Rome!» Ceci fut
+l'étincelle électrique qui fit prendre feu à son rêve. Aller à Rome,
+obtenir une place à la bibliothèque du Vatican, c'était à n'y pas
+croire. Le nonce y mit pour seule condition que Winckelmann se ferait
+catholique!--«Voulez-vous, lui disait-il, voir l'Apollon du Belvéder, la
+Vénus de Médicis, les Faunes, les Muses, Silène, etc., etc., abjurez!»
+Le coeur et l'esprit de Winckelmann, indifférents à tout hors à la
+beauté des dieux d'Homère, ne trouvèrent pas une objection.
+
+Enfin il vit l'Italie, il résida à Rome, il séjourna à Naples et assista
+aux fouilles d'Herculanum. C'est à Rome qu'il écrivit tous ses ouvrages;
+il vécut là heureux, compris, fut nommé membre de toutes les académies
+de l'Italie, et celles de l'Allemagne et de Londres l'admirent dans leur
+sein.
+
+Ses compatriotes, fiers de sa renommée, le prièrent de revenir en
+Allemagne; le grand Frédéric voulut se l'attacher. Winckelmann résista à
+toutes ces instances; l'Italie avec sa lumière, son ciel et ses
+montagnes dorées, étant désormais sa mère adoptive, il n'eût consenti à
+la quitter pour toujours que si la Grèce l'eût appelé. Cependant il
+promit à ses amis d'aller les revoir; il s'éloigna de Rome avec une
+grande tristesse et comme envahi par le pressentiment que ce voyage en
+Allemagne lui serait funeste. A mesure qu'il s'approchait des Alpes et
+des gorges du Tyrol, sa tristesse augmentait; les honneurs qu'il reçut
+à Munich, à Vienne et dans toutes les cours de l'Allemagne ne purent lui
+rendre la gaieté; il avait perdu son soleil et ses dieux. Le premier
+ministre d'Autriche mit tout en oeuvre pour l'attacher à sa cour; ses
+amis insistèrent, mais, dit l'un d'entre eux, nous remarquâmes _qu'il
+avait les yeux d'un mort_, et nous ne voulûmes pas le tourmenter
+davantage. La vie pour lui, c'était la lumière et l'art qui, de la
+Grèce, s'étaient réfugiés en Italie; la mort, c'était la froide et
+didactique Allemagne. Enfin, il en partit accablé des honneurs et des
+présents que les souverains lui avaient prodigués; il reprit la route de
+sa patrie adoptive; on ne sait quel motif le détermina à passer par
+Trieste pour s'y embarquer pour Ancône. Il rencontra en chemin un
+misérable, nommé François Archangeli, déjà repris de justice, et qui
+parvint à s'insinuer dans la confiance de Winckelmann, qui lui montra
+les magnifiques médailles d'or qu'il avait reçues des princes de
+l'Allemagne. Arrivé à Trieste, Archangeli se logea dans la même
+hôtellerie que Winckelmann. Un jour que celui-ci lisait Homère, il vit
+entrer dans sa chambre son compagnon de route qui le pria de lui laisser
+admirer encore une fois ses médailles. Winckelmann, pour le satisfaire,
+s'empressa de se diriger vers sa malle et de s'agenouiller pour
+l'ouvrir. Aussitôt Archangeli lui passe un noeud coulant autour du cou
+et tente de l'étrangler. Winckelmann résiste avec force, mais l'assassin
+lui plonge cinq coups de couteau dans le bas-ventre; un coup frappé à la
+porte par un enfant effraya ce misérable, qui prit la fuite en laissant
+là les médailles qui devaient être le prix de son crime. Les blessures
+de Winckelmann étaient mortelles; il expira après sept heures d'agonie
+le 8 juin 1768; il avait gardé jusqu'à la fin toute sa présence
+d'esprit. Le principal ouvrage de Winckelmann est son _Histoire de
+l'art_; ses _Remarques sur l'architecture des anciens_ et son _Recueil
+de lettres sur les découvertes faites à Herculanum, à Pompeïa, à
+Stabia_, sont aussi très-appréciés des artistes et des connaisseurs.
+
+
+
+
+WINCKELMANN.
+
+Un grand homme savetier.
+
+
+Nous ne connaissons rien de plus triste que l'échoppe d'un cordonnier;
+bientôt l'élégance et la propreté qui s'étendent dans tous les quartiers
+auront fait disparaître de Paris ces espèces de huttes; mais à l'heure
+qu'il est on peut, en cherchant bien loin, en découvrir encore
+quelques-unes, et d'ailleurs, dans les maisons d'ouvriers, beaucoup de
+loges de portiers sont de véritables échoppes. Les cordonniers, toujours
+assis et tirant leur fil sans désemparer, sont des portiers
+très-appréciés par les propriétaires. Mais parlons de la véritable
+échoppe: c'est habituellement une petite construction parasite en bois
+ou en grossière maçonnerie adossée à quelque mur de jardin, d'église ou
+de clôture. Une des façades de l'échoppe se compose d'un vitrage
+mi-partie en papier et mi-partie en verres; dans ce vitrage est comprise
+la porte d'entrée, basse et étroite; au-dessus d'une planche formant
+devanture sont suspendus quelques morceaux de cuir séchant à l'air; sur
+la planche sont quelques vieilles chaussures et un ou deux pots où
+croissent des plantes de _baume_ vulgairement appelé _basilic_, dont le
+vif parfum mitige l'odeur forte et déplaisante du cuir.
+
+Dans l'intérieur se trouve l'établi (tout près du vitrage) couvert de
+l'ouvrage commencé, des matériaux pour faire ou radouber les chaussures
+et des instruments de cordonnier; deux ou trois escabeaux sont autour de
+l'établi; dans le fond est un petit poêle et le pauvre lit du ménage,
+si ménage il y a; aux murs sont toujours appendus quelques gravures et
+un petit miroir à barbe.
+
+C'était une échoppe pareille qu'habitait en 1729 un pauvre savetier de
+la petite ville de Steindall, en Allemagne. Cette échoppe était adossée
+contre le mur noir et moussu du jardin du collége, et bien souvent les
+écoliers, à l'heure de la récréation, s'amusaient à lancer des fruits ou
+des noix sur la pauvre habitation en criant: «Bonjour, savetier!»
+D'autres fois c'étaient leurs souliers à rapiécer qu'ils lui lançaient
+de la sorte, au risque d'être fort réprimandés par leurs surveillants;
+ce voisinage avait établi une sorte de connaissance entre le collége et
+l'honnête cordonnier, qui rapportait fidèlement les chaussures qui lui
+arrivaient d'une manière aussi inusitée. Insensiblement il avait obtenu
+la clientèle de tous ces petits démons, et elle n'était pas à dédaigner,
+car les mouvements turbulents de l'enfance sont la destruction des
+souliers.
+
+Penché sur son établi, le pauvre ouvrier travaillait du matin au soir,
+malgré ses douleurs de rhumatisme aigu qui lui arrachaient parfois des
+cris. Il était maigre et paraissait déjà bien vieux quoiqu'il eût à
+peine cinquante ans; la misère et la maladie doublent les années. Des
+mèches de cheveux blancs pendaient sur ses tempes amaigries et
+contrastaient avec ses yeux perçants surmontés de sourcils noirs. Veuf
+et malheureux depuis plusieurs années, le pauvre homme ne souriait
+jamais, excepté le soir quand son fils revenait de l'école et
+l'embrassait en passant ses deux bras autour de son cou. Alors l'échoppe
+était en fête, le savetier quittait ses outils et son tablier de cuir;
+il lavait ses mains dans une jatte d'eau, ravivait le feu du poêle et se
+mettait à préparer le repas du soir comme une ménagère; des volets de
+bois mal joints étaient à l'intérieur poussés contre le vitrage; le père
+et l'enfant se sentaient chez eux, et tout en soupant ils se racontaient
+leur journée; l'enfant, délicat mais charmant, au visage expressif, à la
+chevelure blonde, disait à son père comment il apprenait chaque jour
+quelque chose de nouveau, et comment ses maîtres, enchantés de ses
+progrès, parlaient de le faire entrer au collége comme un écolier
+modèle. Le père, radieux, embrassait alors l'enfant, le regardait avec
+orgueil presque comme on regarde quelque chose de supérieur à soi, et
+s'écriait attendri;
+
+«Oh! mon bon Joachim, que ne suis-je riche, je ferais de toi un homme
+savant et heureux!
+
+--Je veux commencer par être savant, répliquait le petit Joachim, puis
+nous serons heureux après.»
+
+Et, tout en parlant ainsi, il aidait son père à faire le ménage et
+demandait au pauvre bonhomme qui il avait vu et ce qu'il avait fait dans
+la journée. Le souper fini, le père reprenait son ouvrage et l'enfant
+lui faisait la lecture des livres qu'il recevait en prix à l'école. Le
+père l'engageait à lire parfois dans sa vieille Bible, c'était la Bible
+de son mariage et que sa femme en mourant avait baisée. Mais le petit
+Joachim préférait la lecture d'une traduction allemande d'Homère qui
+avait été son prix d'honneur. Insensiblement le pauvre savetier prit
+intérêt à ces héroïques récits qui passionnaient son fils. A chaque
+chant, l'enfant s'arrêtait pour peindre sa surprise et son ravissement:
+quel monde! quel pays! quel ciel! quels paysages! quelle beauté
+devaient avoir ces dieux et ces héros! Un jour il ajouta:
+
+«Mais il manque quelque chose à ce livre!
+
+--Eh quoi donc? demanda le père.
+
+[Illustration: Le père reprenait son ouvrage et l'enfant lui faisait la
+lecture]
+
+--Il lui manque de belles images qui fassent vivre à nos yeux ces dieux
+et ces déesses dont Homère chante la beauté. Oh! mon père, si nous
+étions riches, nous achèterions Jupiter, Junon, Mars et Vénus, Vénus
+surtout, que je vois toujours entourée d'une vapeur rose et se baignant
+dans la mer Égée!»
+
+Le pauvre savetier écoutait son fils sans bien le comprendre, mais ce
+qu'il comprenait par le coeur, c'est que son fils avait des désirs que
+sa pauvreté l'empêchait de satisfaire, et il en souffrait chaque jour de
+plus en plus. Il sentait ses infirmités s'accroître, et il se disait
+qu'avec elles la misère augmenterait dans la pauvre échoppe. Pour ne pas
+attrister son fils il dissimulait sa détresse, mais quand il était seul
+dans la journée, de grosses larmes roulaient parfois sur ses joues
+amaigries. Or rien n'est déchirant comme les larmes d'un homme, et
+surtout d'un vieillard; il lui faut une grande angoisse, il faut qu'il
+souffre bien amèrement pour que sa douleur se traduise de la sorte. Le
+pauvre père n'avait pas d'autre joie dans sa vie de peine que de voir
+sourire son enfant quand il rentrait le soir de l'école; aussi
+s'ingéniait-il chaque jour à lui procurer quelque petite surprise qui
+fît pétiller ses yeux d'enfant; tantôt c'était une friandise qu'il
+ajoutait au souper frugal, comme aurait fait une mère; tantôt un livre
+qu'il achetait à quelque colporteur, se privant deux ou trois jours de
+fumer sa pipe (cette compagne si chère à un Allemand) pour donner cette
+satisfaction à son cher petit Joachim.
+
+Depuis le soir où l'enfant avait souhaité des images au livre d'Homère,
+le bon savetier ne rêvait plus qu'à satisfaire son désir. Mais où
+trouver un Jupiter, une Junon et surtout une Vénus? Il n'y avait pas de
+musée à Steindall et jamais le vieillard n'avait aperçu l'image de la
+plus belle des déesses.
+
+Un matin qu'il allait reporter au collége les souliers raccommodés de
+quelques écoliers, le portier le fit attendre dans une espèce de parloir
+tandis qu'il allait lui chercher le prix de son travail et d'autres
+chaussures à réparer. Le savetier regardait attentivement les murs de
+cette pièce ornée de petits cadres qui renfermaient les dessins des
+enfants; c'étaient quelques académies, des dieux et des héros grecs, et
+parmi eux deux Vénus: la _Vénus de Médicis_ et la _Vénus accroupie_; en
+voyant ce nom de Vénus écrit au bas des deux cadres où se trouvait la
+belle déesse, le vieillard courbé par l'âge et la souffrance se redressa
+de plaisir. Le portier le trouva en extase devant ces dessins fort
+médiocres de deux marbres de l'antiquité.
+
+«Que regardez-vous donc là, mon vieux, lui dit-il très-étonné, est-ce
+que ces deux belles femmes vous plaisent?
+
+--Oh! oui, et je consens à vous laisser l'argent que vous alliez me
+remettre, si vous me permettez de les emporter.
+
+Le portier se mit à rire aux éclats.
+
+«Oh! ne vous moquez pas de moi, répliqua le bon savetier, c'est pour
+complaire à un désir de mon enfant qui ne rêve que déesses de
+l'antiquité.
+
+--Et quel âge a-t-il ce petit gars? reprit le portier.
+
+--Il a dix ans, reprit le père.
+
+--Allons, allons, il est précoce, continua l'autre en riant toujours.
+
+--Oh! je vous en réponds qu'il est précoce; il est toujours le premier à
+l'école gratuite, il sait déjà tout ce que savent les maîtres, et s'il
+pouvait entrer dans votre collége, je vous réponds qu'il deviendrait
+bientôt le plus fort des élèves. Oh! mon bon monsieur, continuait le
+vieillard voyant que le portier ne riait plus et l'écoutait avec
+attention, faites quelque chose pour lui, parlez-en à votre recteur et,
+en attendant, laissez-moi emporter ces images si vous n'y tenez pas
+trop.
+
+--Attendez, attendez un peu, répondit le portier que flattait cet appel
+à sa protection, voilà trois de ceux qui dessinent qui jouent en ce
+moment à la balle dans la cour, ce sont eux qui m'ont donné ces images,
+comme vous dites; ils doivent en avoir d'autres qu'ils vous donneront
+volontiers, car ce sont de bons petits diables.»
+
+Le concierge appela les trois écoliers, qui bondirent vers lui, et quand
+ils surent l'objet de la convoitise du savetier:
+
+«Certainement que nous allons vous satisfaire,» s'écriaient-ils tous à
+la fois; et courant d'un trait à la salle de dessin, ils en revinrent
+rapportant des brassées d'études et d'ébauches: tenez, disaient-ils en
+éparpillant les feuilles aux pieds du savetier, tenez voilà des Vénus,
+des Nymphes et des Amours aussi, emportez tout cela pour votre enfant;
+puisqu'il aime instinctivement ces objets, c'est qu'il est peut-être
+destiné à devenir un grand peintre! Amenez-nous-le, nous le ferons
+examiner par notre Maître.»
+
+[Illustration: Ils revinrent avec des brassées d'études]
+
+L'heureux vieillard se confondait en remercîments et ne savait comment
+prouver sa reconnaissance; il disait au portier et aux enfants, tout en
+mettant en ordre les précieux dessins:
+
+«Usez de ma pauvre industrie tant que vous voudrez, je ne prendrai plus
+votre argent, vous m'avez payé pour toute votre vie!»
+
+Les écoliers se prirent à rire de cette idée.
+
+«Allons, mon bonhomme, dirent-ils, ne songez qu'à vous réjouir, et
+amenez-nous demain votre petit Joachim;» et lançant leurs balles, ils
+regagnèrent la cour.
+
+Le portier reconduisit jusqu'à la porte extérieure le vieillard radieux.
+
+«A demain, lui dit-il, je vous promets de parler de votre enfant
+aujourd'hui même au recteur.»
+
+Le bienheureux savetier regagna son échoppe en fredonnant un vieil air
+allemand. Il n'avait pas chanté depuis la mort de sa chère femme, et il
+fallait que son contentement fût bien grand pour qu'il éclatât par ce
+refrain que la pauvre défunte murmurait elle-même auprès du berceau de
+leur enfant.
+
+Rentré chez lui, il ne songea pas à se remettre à l'ouvrage; il se donna
+vacance pour le reste de la journée; il s'enferma dans son échoppe et
+commença à aligner et à pendre au mur toutes ces feuilles de dessin; il
+voulait que son enfant en eût l'heureuse surprise en les apercevant tout
+à coup à son retour de l'école. Les Vénus furent placées au milieu, les
+amours et les personnages secondaires de chaque côté; quand cette
+besogne fut terminée, il sortit pour acheter son souper, et comme il
+avait reçu un peu d'argent du collége et que ce jour était pour son
+coeur une grande fête, il rapporta une oie, une tarte aux pommes et une
+cruche de bière. Depuis bien des années le pauvre ouvrier ne s'était pas
+attablé à pareil festin. Il étendit une nappe blanche sur la petite
+table, dressa le couvert et le repas, cacha dans un coin les savates et
+les outils, alluma le poêle et la petite lampe de fer et attendit avec
+impatience le retour de Joachim.
+
+L'enfant entra apportant à son père un pot de giroflées que la femme du
+maître d'école, qui l'aimait beaucoup, lui avait donné. On eût dit que,
+prévoyant cette petite fête de famille, il voulait y ajouter la grâce de
+cette fleur.
+
+«Qu'y a-t-il donc? dit-il en pénétrant dans l'échoppe et sans avoir
+aperçu les dessins pendus au mur, quel beau couvert! Attendez-vous à
+souper ce vieux cousin de Sechausen qui devait nous faire visite il y a
+un mois?
+
+--Je n'attends que toi, et c'est toi que je fête, répliqua le père en
+entourant de ses bras son cher enfant. Mais regarde donc un peu,
+ajouta-t-il, en face de toi, à côté du tuyau du poêle.»
+
+Joachim leva la tête et aperçut les dessins; ce fut d'abord un cri de
+surprise, puis une longue extase muette. Il en décrocha deux et les posa
+sur la table, et soutenant sa tête entre ses deux mains, il se mit à
+considérer les dessins avec une fixité de regard étrange. Au bas de l'un
+était écrit: _d'après la Vénus en marbre qui est à Florence_; au bas de
+l'autre: _d'après une frise du Parthénon d'Athènes_. Un de ces crayons
+noirs était un reflet bien imparfait de la Vénus de Médicis, l'autre
+d'une de ces magnifiques canéphores aux draperies flottantes qui
+semblaient se mouvoir sur les frises du Parthénon et qu'on peut voir
+aujourd'hui dans le Musée de Londres. Certes, ces dessins d'écolier ne
+donnaient qu'une idée bien incomplète de ces divines sculptures; le
+relief, les contours et les proportions de l'oeuvre primitive
+manquaient; il manquait surtout cette couleur dorée qui parfois donne au
+marbre l'animation de la vie. N'importe, ces esquisses grossières
+gardaient quelque chose encore de l'idéale beauté de ces merveilleuses
+créations de l'art. Le jeune Joachim les contemplait avec ivresse. Pour
+la première fois, elles rendaient palpable pour lui la beauté de la
+forme dont il avait tant rêvé en lisant l'_Iliade_. Mais ces deux
+oeuvres d'art dont il n'apercevait que le reflet existaient dans toute
+leur beauté en Grèce et en Italie. Dès lors, ces deux terres classiques
+du beau devinrent les mondes de ses rêves.
+
+Le lendemain de ce jour, le vieux savetier revêtit ses habits du
+dimanche, il habilla son fils de son mieux et le conduisit au collége.
+Le portier les reçut en protecteur sûr de son fait.
+
+«Venez, venez, mon petit ami, dit-il avec un sourire de triomphe et en
+prenant Joachim par la main, j'ai parlé de vous à notre excellent
+recteur M. Toppert, il vous attend. Et se retournant vers le savetier il
+ajouta: Suivez-nous, mon brave homme, vous verrez que je ne promets rien
+que je ne fasse.»
+
+Il traversèrent plusieurs cours intérieures et arrivèrent au cabinet du
+recteur. C'était un beau vieillard à cheveux blancs, à la figure
+expressive et sereine; il fit approcher l'enfant avec bonté et commença
+à l'interroger sur ses études. Le petit Joachim répondit avec netteté,
+esprit et certitude sur toutes les questions; il émerveilla le recteur;
+parfois même il allait au delà de ses demandes; c'est ainsi que,
+lorsqu'il fut interrogé sur la littérature grecque, il démontra comment,
+dans cette admirable civilisation, la poésie et l'art avaient découlé
+de la religion, et dit sur l'admirable sculpture de l'antiquité des
+choses qu'il ne pouvait connaître encore que par intuition.
+
+Quand le bon recteur lui demanda s'il se sentait des dispositions pour
+le dessin, il répondit qu'il se sentait de l'attrait, et qu'apprendre à
+dessiner lui serait toujours bon, ne serait-ce que pour fixer les lignes
+et les contours des chefs-d'oeuvre de la statuaire et de la peinture qui
+le frapperaient, ainsi qu'on écrit des notes sur un sujet littéraire.
+
+[Illustration: Il émerveille le recteur.]
+
+Le recteur remarqua la justesse de cette réponse, et lui promit qu'il
+entrerait dès le lendemain dans la classe de dessin.
+
+«Se peut-il, grand dieu! s'écria le savetier, qui jusqu'alors avait
+gardé le silence. Vous allez admettre mon pauvre enfant dans votre
+collége?
+
+--Oui, dès ce soir revenez avec son petit bagage, c'est une chose
+réglée.»
+
+Le savetier se confondait en remercîments et bénédictions.
+
+L'enfant salua avec respect et bonne grâce le recteur, qui le baisa au
+front en répétant: «A ce soir, mon petit ami.»
+
+Le père et l'enfant sortirent tout joyeux, en adressant mille
+remercîments au portier.
+
+Dans le premier moment, le savetier ne voyait que l'éducation qu'allait
+recevoir son fils, et celui-ci ne songeait qu'à ses chères études. Mais
+quand ils se retrouvèrent tous deux dans la pauvre échoppe où leur
+affection mutuelle leur avait donné, la veille encore, de si bonnes
+heures, tout en faisant un paquet de ses livres, de ses chemises et de
+ses pauvres habits, le petit Joachim se prit à pleurer et son père
+étouffa de longs sanglots. Les larmes ne font pas de ravages dans la
+jeunesse, on dirait la rosée qui glisse sur les fleurs; mais les larmes
+des vieillards sont amères et destructives, elles ressemblent à ces
+orages qui ébranlent, déracinent et portent la mort dans la nature. Le
+malheureux savetier était si pâle tout en aidant à son fils, qu'il
+semblait frappé d'un mal subit.
+
+«Ne plus revenir ici chaque soir pour souper avec vous et pour coucher
+auprès de vous, ce sera bien triste, disait l'enfant, dont les pleurs
+continuaient à couler.
+
+--Il le faut bien, répliquait le père essayant de cacher sa propre
+défaillance, tu me donneras un bonsoir à travers le mur en me jetant
+par-dessus une branche d'arbre ou un petit caillou.»
+
+L'enfant sourit de cette idée et promit de n'y pas manquer.
+
+Ils se raffermirent le mieux qu'ils purent, et vers la nuit ils
+gagnèrent la porte du collége; elle se referma vite sur le petit
+Joachim: il avait fallu brusquer les adieux.
+
+C'était l'heure de la récréation du soir; l'enfant fut bientôt distrait
+de sa tristesse par l'empressement de ses nouveaux compagnons, qui tous
+lui firent bon accueil. Il n'en fut pas de même du père, qui resta seul
+après cette séparation. En sortant du collége, il n'eut pas le courage
+de regagner tout de suite sa pauvre échoppe; il erra au pied des
+murailles qui renfermaient désormais son fils bien-aimé, et quoique la
+nuit fût très-froide, il en fit plusieurs fois le tour. Il lui semblait
+que l'enfant allait lui apparaître quelque part à travers ces pierres.
+Il ne se décida à rentrer que lorsque le tintement de la cloche du
+collége annonça l'heure du dortoir; il alluma sa petite lampe de fer,
+mais il n'eut pas le courage de faire du feu pour préparer son souper et
+pour se réchauffer; il se coucha tout transi et accablé de tristesse, et
+quand il voulut étendre ses pauvres membres sur son grabat, il sentit
+revenir plus aigu et plus poignant le rhumatisme dont il souffrait
+depuis tant d'années. Il passa la nuit dans une grande détresse, et
+lorsqu'il voulut se lever le lendemain, cela lui fut impossible: il
+était cloué dans son lit comme un paralytique; il entendit quelques
+pratiques heurter à sa porte sans pouvoir aller leur ouvrir; bientôt il
+entendit retentir sur sa toiture le petit caillou qui était le bonjour
+de son fils, et il ne put lui répondre par le chant convenu. Trois fois
+l'enfant recommença son signal, et toujours l'échoppe resta muette, car
+le pauvre homme avait la langue à moitié liée et ne pouvait plus
+articuler que de faibles paroles.
+
+Mais revenons au petit Joachim: il s'était endormi la veille au soir
+consolé et tout joyeux de la perspective des études qu'il allait
+commencer le lendemain; le bon recteur, M. Toppert, lui avait fait
+visiter la belle bibliothèque du collége et lui avait montré de belles
+gravures qui rendaient bien mieux que les dessins qu'il avait d'abord
+admirés, les magnifiques statues de l'antiquité. Son maître lui avait
+permis de venir lire et étudier dans la bibliothèque, et de donner à ses
+instincts du beau tout leur développement. Il se sentit comme enivré en
+face de ce monde de la science dont il venait de franchir le seuil.
+Mais, quand il eut lancé sur le toit de son père le petit caillou
+convenu, et que la voix du vieillard ne s'éleva pas pour lui répondre,
+il sentit tout à coup le pressentiment de quelque malheur; il fit part
+de ses craintes au bon portier, et celui-ci lui promit d'aller
+s'informer du savetier. Bientôt après, il frappait à la porte de
+l'échoppe, qui était fermée en dedans: «Secouez-la fortement, dit de
+l'intérieur une faible voix, et elle cédera.» Le portier donna un
+violent choc et la porte s'ouvrit.
+
+«Faites-moi conduire à l'hôpital, mon bon monsieur, lui dit le savetier
+en l'apercevant, c'est le dernier service que j'implore de votre
+charité; me voilà perclus de tous mes membres et incapable de
+travailler.»
+
+L'autre, en l'examinant, vit bien qu'il disait vrai.
+
+«Un peu de patience, lui répliqua-t-il, je vais vous amener le médecin
+du collége.
+
+--Oh! surtout ne dites rien à mon Joachim.
+
+--Soyez tranquille.»
+
+Le portier, en rentrant au collége, évita l'enfant, qui d'ailleurs était
+en classe; il avertit le recteur de l'état du pauvre vieillard. Le
+recteur fit prévenir le médecin, et tous deux se rendirent à l'échoppe,
+Après l'examen du vieillard, le médecin décida qu'il fallait le conduire
+de suite à l'hôpital de Steindall, où, grâce à sa recommandation, il
+serait bien soigné.
+
+«Je me charge d'avertir et de consoler votre fils, dit le recteur pour
+calmer les lamentations du père, et chaque dimanche après les offices il
+ira vous voir.»
+
+La première entrevue fut déchirante. Cette fois ce fut le père qui dut
+calmer la douleur du fils, car il semblait à ce fils qu'il était ingrat
+et méchant de laisser dans cet asile de la misère le père qui avait
+entouré son enfance de soins si tendres.
+
+«Tu ne peux rien, lui répondait le bon vieillard, tu ne peux que
+travailler, grandir et obtenir une place quand tu seras savant, et alors
+tu viendras à mon secours.
+
+--Ah! je n'attendrai pas si longtemps, reprit l'enfant, qui prit dans
+son coeur une résolution subite.»
+
+Affermi par sa volonté, il quitta son père en lui disant: «A dimanche,»
+avec un sourire qui signifiait: Vous serez content de moi.
+
+Le dimanche suivant, l'enfant apporta à son père un peu d'argent qu'il
+avait gagné lui-même.
+
+«Et comment? lui dit le malade attendri.
+
+--En faisant ce que je vous ai vu faire si longtemps à vous-même, en
+raccommodant aux heures de récréation les souliers de mes camarades[10].
+Je suis allé à l'échoppe, j'y ai pris votre cuir et vos outils et je me
+suis mis gaiement à l'ouvrage. J'ai gagné aussi quelque petite monnaie
+en donnant quelques leçons aux plus jeunes du collége, je continuerai
+ainsi chaque semaine, et le dimanche je vous apporterai ce que j'aurai
+amassé. Cela vous aidera à vous faire mieux soigner. Vous pourrez avoir
+du tabac, de la bière, et de temps en temps de cette bonne choucroute
+que vous aimez tant.»
+
+[Note 10: Historique.]
+
+Le vieillard sourit à travers ses larmes et retint longtemps son enfant
+appuyé contre sa poitrine.
+
+Un sentiment généreux et bon prête de la grandeur aux choses les plus
+vulgaires, aussi l'âme du petit Joachim s'élevait-elle durant ce travail
+grossier qui remplissait ses récréations. Tandis qu'il mettait des clous
+ou une pièce à de vieilles chaussures, sa pensée planait dans l'Olympe
+d'Homère, ou bien c'était Démosthènes qui remplissait son imagination et
+le faisait vivre dans cette Athènes qu'il aimait tant. Il avait commencé
+l'étude du grec, et il y faisait de rapides progrès. Dirigé par
+d'excellents maîtres qui devinèrent ses instincts, il eut bientôt sur
+l'art dans l'antiquité des notions très-sûres et des connaissances
+très-étendues. Il avait entendu dire qu'il y avait dans les environs de
+Steindall un champ communal où étaient enfouies des antiquités grecques
+et romaines, et durant les promenades du collége en dehors de la ville,
+il cherchait toujours à entraîner ses camarades vers ce champ précieux.
+Il avait acquis par son caractère et son intelligence, et surtout par ce
+qu'on savait qu'il faisait pour son père, un irrésistible ascendant sur
+ses compagnons d'études; quand il leur parla de son idée fixe de
+fouiller ce vieux champ romain, chacun applaudit et lui promit son
+concours. Les plus riches se procurèrent les instruments nécessaires:
+pelles, bêches, sondes; et enfin par un beau jour de printemps, durant
+une promenade du collége, on commença avec ardeur l'opération: c'était
+plaisir de voir tous ces jeunes bras s'agitant, creusant et retournant
+la terre; tous ces jeunes visages mouillés de sueur et regardant curieux
+si rien ne surgissait sous les coups de pioches rapides. Le premier jour
+on ne trouva que quelques petites médailles et des fragments de
+poteries; M. Toppert, à qui on porta les médailles, autorisa les
+fouilles les jours de promenade, et presque tous les élèves, Joachim en
+tête, coopérèrent à la seconde fouille; elle eut un beau résultat. Une
+charmante lampe en bronze de forme parfaite, telle que l'antiquité seule
+savait les faire, sortit tout à coup de terre et fut portée en triomphe
+au bon recteur.
+
+[Illustration: Il en tira radieux deux belles urnes.]
+
+A la troisième fouille, Joachim dirigea lui-même toutes les opérations;
+il avait réfléchi que cette lampe devait être suspendue à l'entrée d'un
+tombeau, et que ce tombeau devait exister puisque la lampe avait été
+retrouvée. Il fit donner de profonds coups de bêche dans la même
+direction et bientôt on sentit la pierre dure; l'ardeur des travailleurs
+redoubla; un tombeau fut découvert, il n'avait qu'une inscription, mais
+pas de sculpture; Joachim en déblaya avec ses bras l'ouverture, et il en
+tira radieux deux belles urnes cinéraires couvertes de bas-reliefs.
+
+Les écoliers firent un brancard de feuillage et de fleurs pour rapporter
+en triomphe au collége cette magnifique trouvaille. Joachim marchait en
+tête, comme un général d'armée qui revient après une victoire. Il
+sentait qu'à cette heure ses camarades étaient ses sujets et qu'il
+pouvait tout leur demander.
+
+«Oh! mes amis, leur dit-il, si d'abord nous passions à l'hôpital,
+j'embrasserais mon pauvre père qui serait bien heureux de mon bonheur.
+
+--Oui! oui! à l'hôpital,» répétèrent toutes les voix; et le cortége
+changea de route. Il s'arrêta quelques instants dans la cour de
+l'hospice, puis montant un escalier roide il entra dans la chambre
+blanchie à la chaux et très-propre qu'occupait le pauvre infirme. Grâce
+au secours que son fils lui apportait chaque dimanche, il avait pu être
+séparé des autres malades et recevoir des soins particuliers.
+
+[Illustration: Les écoliers firent un brancard]
+
+Le visage blême du vieillard rayonna de joie dans son lit en voyant
+entrer cette troupe joyeuse conduite par son fils qu'on portait presque
+en triomphe comme les deux urnes.
+
+En entendant le récit de cette découverte, le bon savetier s'écria;
+
+«Mon cher fils, te voilà donc célèbre!»
+
+En effet, ce fut un commencement de renommée pour le jeune Joachim. Le
+recteur Toppert et les autres autorités de la ville décidèrent que ces
+deux belles urnes antiques seraient offertes à la bibliothèque de
+Sechausen, et qu'on inscrirait sur le piédestal qui les supporterait:
+
+ DÉCOUVERTES PRÈS DE STEINDALL EN 1730,
+ PAR JOACHIM WINCKELMANN.
+
+FIN.
+
+
+TABLE.
+
+ Préface
+ Pic de La Mirandole
+ Les premiers exploits d'un grand capitaine--Bertrand du Guesclin
+ La rançon du génie--Filippo Lippi
+ Le petit vagabond--Amyot
+ Agrippa d'Aubigné
+ Pierre Gassendi
+ Turenne
+ Pascal et ses soeurs
+ Jean Bart
+ Deux enfants de Charles Ier
+ Rameau
+ Pope
+ Benjamin Franklin
+ Linné
+ Mozart
+ Winckelmann
+
+FIN DE LA TABLE
+
+
+ PARIS.--IMPRIMERIE DE CH. LAHURE ET Cie
+ Rues de Fleurus, 9, et de l'Ouest, 21
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Enfances célèbres, by Louise Colet
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ENFANCES CÉLÈBRES ***
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+Produced by Suzanne Shell, Rénald Lévesque and the Online
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+
+
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+</style>
+
+</head>
+
+<body>
+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Enfances célèbres, by Louise Colet
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Enfances célèbres
+
+Author: Louise Colet
+
+Illustrator: Valentin Foulquier
+
+Release Date: February 27, 2007 [EBook #20703]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ENFANCES CÉLÈBRES ***
+
+
+
+
+Produced by Suzanne Shell, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<h1>ENFANCES CÉLÈBRES</h1>
+
+<h4>PAR</h4>
+
+<h2>Mme LOUISE COLET</h2>
+<br>
+
+<h3>ILLUSTRÉES DE 57 GRAVURES SUR BOIS</h3>
+
+<h3>PAR FOULQUIER</h3>
+
+
+<h4>QUATRIÈME EDITION</h4>
+<br>
+
+<p class="mid">PARIS<br>
+
+LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie<br>
+
+RUE PIERRE-SARRAZIN, N° 14</p>
+<br>
+
+<h4>1862</h4>
+<br>
+
+
+<p class="mid">PARIS.--IMPRIMERIE DE CH. LAHURE ET Cie<br>
+Rues de Fleurus, 9, et de l'Ouest, 21.</p>
+<br>
+
+<h3>PRÉFACE.</h3>
+
+<p>C'est un des priviléges des hommes de génie de faire participer leurs
+ancêtres et leurs descendants à l'intérêt qu'ils inspirent; on aime à
+remonter aux sources de ces grandes intelligences et à pressentir leur
+venue. On se plaît à en suivre le courant, à savoir si les fils ont
+dignement continué le père, ou si rien de vivant n'est resté de ces
+races fameuses.</p>
+
+<p>La famille contemporaine des hommes illustres éveille toujours notre
+curiosité; nous voulons connaître le père et la mère de l'enfant
+prédestiné; il nous est doux de nous initier aux scènes de sa jeunesse,
+de le voir aimé par une soeur ou par un frère, et nous donnons
+nous-mêmes aux parents qui le chérissent une part de notre admiration et
+de notre sympathie.</p>
+
+<p>En offrant à nos lecteurs certains traits dramatiques ou touchants de
+l'enfance de quelques hommes célèbres, il nous a semblé que nous
+éveillerons dans de jeunes esprits le désir de connaître les travaux ou
+les nobles actions de ces vies glorieuses, d'en rechercher les détails
+dans l'histoire et d'étendre la connaissance d'un fait isolé à
+l'ensemble d'une carrière. Une lecture amusante deviendrait ainsi pour
+les enfants le début d'une instruction solide et variée, où ils
+trouveraient à la fois des exemples et un attrait.</p>
+<br><br>
+
+<h2>PIC DE LA MIRANDOLE</h2>
+<br>
+
+<h3>NOTICE SUR PIC DE LA MIRANDOLE.</h3>
+
+<p>Jean Pic de La Mirandole, enfant, célèbre et savant universel,
+descendait de François Pic de La Mirandole, qui fut podestat de Modène,
+en 1312, et chef du parti gibelin. Il naquit à la Mirandole, en 1463.
+C'était le troisième fils de Jean-François, seigneur de La Mirandole et
+comte de Concordia. Il passait, à dix ans, pour le poëte et l'orateur le
+plus distingué de toute l'Italie. Sa mère, persuadée que la Providence
+avait des vues sur lui, ne voulut céder à personne le soin de sa
+première éducation, dont elle se chargea elle-même. Elle le confia
+ensuite aux maîtres les plus habiles, sous lesquels il fit de rapides
+progrès. A quatorze ans, il alla étudier le droit canon à Bologne, puis
+passa sept ans à parcourir les plus célèbres universités de la Péninsule
+et de la France. Revenu à Rome, en 1486, il publia une liste de neuf
+cents propositions sur <i>tout ce qu'on pouvait savoir (De omni re
+scibili)</i>, et il s'engagea à les soutenir publiquement contre quiconque
+voudrait les attaquer; mais quelques hauts personnages, jaloux de la
+réputation que cette publication lui avait acquise, lui firent défendre
+toute discussion publique, et déférèrent au pape plusieurs de ses
+propositions, qui furent condamnées. Il retourna alors en France, puis
+se retira à Florence, où il mourut en 1494, le jour même de l'entrée de
+Charles VIII dans cette ville.</p>
+
+<p>L'illustration de cette famille, qui avait commencé lors des guerres des
+Guelfes et des Gibelins, dans la première partie du seizième siècle,
+prit fin en 1688, époque à laquelle Marie, le dernier des ducs de La
+Mirandole, fut dépouillé de ses États par l'empereur Joseph Ier, et se
+retira en France, où ses descendants existent peut-être encore.</p>
+
+<p>La dernière et la plus complète édition des oeuvres de Jean Pic de La
+Mirandole est celle de Bâle, en seize volumes in-folio.</p>
+
+<p>Son neveu Pic, qui a écrit son histoire, prétend qu'au moment de sa
+naissance on vit des tourbillons de flammes s'arrêter au-dessus de la
+chambre à coucher de sa mère, puis s'évanouir aussitôt. «Ce phénomène,
+dit-il, eut lieu sans doute pour prouver que son intelligence brillerait
+comme ces flammes, et que lui serait semblable à ce feu; qu'il
+paraîtrait pour disparaître bientôt, et étonnerait le monde par
+l'excellence et l'éclat de son génie; que son éloquence serait des
+traits de flamme qui célébreraient le Dieu des chrétiens, qui lui-même
+est le véritable feu inspirateur. On a remarqué, en effet, qu'à la
+naissance ou à la mort des hommes doctes et saints, des signes
+extraordinaires se sont produits pour indiquer que c'étaient des
+créatures à part, qu'il y avait en eux quelque chose de divin, et
+qu'ils étaient destinés à de grandes choses. Pour n'en pas citer
+d'autres, je ne parlerai que du grand saint Ambroise. Un essaim
+d'abeilles se posa sur sa bouche, s'y introduisit, et en sortant
+aussitôt, s'envola au plus haut des airs, se cacha dans les nues, et
+disparut aux yeux de ses parents et de tous ceux qui étaient présents à
+ce spectacle.»</p>
+
+<p>Nous citons ce fragment sans attacher ni créance ni importance au
+phénomène dont il est question, mais seulement pour donner une idée de
+l'opinion qu'avaient sur lui les contemporains de Pic de La Mirandole.</p>
+<br><br>
+
+<h3>PIC DE LA MIRANDOLE.</h3>
+
+<p>L'histoire que je vais vous conter, enfants, vous prouvera à quel
+bonheur et à quelle renommée peut conduire l'amour de l'étude.</p>
+
+<p>Près de Modène, en Italie, dans un vieux château, vivait, au quinzième
+siècle, François de La Mirandole, comte de Concordia.</p>
+
+<p>Ses ancêtres avaient été des princes puissants; ils s'étaient fait
+redouter de tous leurs voisins, et principalement des Bonacossi:
+c'étaient des seigneurs de Mantoue qui portaient une haine héréditaire
+aux comtes de La Mirandole.</p>
+
+<p>Au moment où commence notre histoire, cette haine n'était pas éteinte.
+Des querelles toujours renaissantes l'entretenaient, et François de La
+Mirandole se tenait constamment sous les armes pour repousser les
+attaques du seigneur Bonacossi, qui avait des partisans nombreux dans le
+gouvernement de Modène. Le comte François avait trois fils: les deux
+aînés partageaient son humeur belliqueuse; mais le plus jeune, Jean Pic
+de La Mirandole, qui n'avait que dix ans, fuyait tous les exercices
+tumultueux et passait les heures à étudier auprès de sa mère. Cependant
+son père contrariait ses goûts paisibles, et, le traitant durement, lui
+disait parfois qu'il serait la honte d'une famille dont tous les
+ancêtres s'étaient illustrés à la guerre. Mais l'enfant ne pleurait
+point à ces reproches, car il sentait qu'il possédait en lui de quoi se
+justifier un Jour.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p>
+
+<p>A dix ans, en effet, il connaissait déjà toute la littérature ancienne,
+et il composait des vers qu'admiraient avec étonnement tous ceux qui les
+pouvaient comprendre. Sa mère aimait à les lui entendre répéter, et
+souvent, dans un transport de tendresse et d'orgueil, elle s'écriait:
+«Jean, sans doute, fera de grandes choses!»</p>
+
+<p>Donc, sans avoir pu faire partager cette opinion au comte François, elle
+avait enfin obtenu de lui qu'il laisserait se développer en paix cette
+intelligence dont il ne devinait pas l'étendue.</p>
+
+<p>Cependant une nouvelle guerre éclata bientôt entre les deux familles.
+Chacune, en prenant les armes, avait juré de ne les quitter qu'après
+l'extinction de l'autre. Les combats furent longs et sanglants. Des deux
+côtés, la valeur était la même, et la victoire ne se serait pas décidée
+à nombre égal; mais le comte François, qui n'était pas aimé, vit se
+coaliser contre lui plusieurs princes voisins, et il fut vaincu par
+Bonacossi; celui-ci aurait exterminé la race entière du comte, si le
+gouvernement de Modène n'était intervenu. Les Mirandole eurent la vie
+sauve, mais tous leurs biens furent confisqués et on les exila des États
+de Modène, où on leur défendit de rentrer sous peine de mort.</p>
+
+<p>Ce fut un jour de grande douleur pour le comte que celui où il fut
+chassé du château de ses aïeux, et où il dut aller mendier sur la terre
+étrangère le pain dur de l'hospitalité; il versa des pleurs de rage en
+passant sous la haute porte blasonnée de son manoir féodal, et ses fils
+aînés, forcés de contenir leur indignation contre le vainqueur,
+baissaient la tête comme lui en grinçant des dents. Leur mère, qui
+tenait par la main son plus jeune fils, était accablée d'un désespoir
+morne. L'enfant comprit alors tout ce que sa douleur muette avait de
+profond, et il lui dit d'une voix pleine de conviction: «Consolez-vous,
+ma mère, nous reviendrons un jour, nous ne mourrons pas en exil.»</p>
+
+<p>La comtesse avait un frère, prieur d'un couvent près de Bologne: elle
+résolut d'aller lui demander asile pour sa famille. Frère Rinaldo
+accueillit les exilés avec tous les égards et tout l'empressement dus au
+malheur, et mit à leur disposition une petite villa dépendante du
+monastère, où ils trouvèrent une vie calme.</p>
+
+<p>Mais le comte et ses fils aînés, accoutumés au commandement, ne
+pouvaient se faire à cette existence humble. Ils se lièrent avec
+plusieurs gentilshommes des environs; ils allaient chasser sur leurs
+terres, prenaient parti dans leurs querelles et tâchaient ainsi de
+gagner leur amitié pour les décider plus tard à leur prêter des
+troupes, afin de reconquérir leur patrimoine.</p>
+
+<p>Jean ne suivait pas son père et ses frères dans ces excursions; il
+restait toujours auprès de sa mère et de son oncle, homme sage, plein de
+science et de bonté, qui avait pour lui la plus tendre affection et qui
+dirigeait ses études. L'intelligence de l'enfant grandissait chaque jour
+sous un pareil maître, et bientôt il surpassa en érudition tous les
+religieux du monastère. Il restait des heures entières enfermé avec son
+oncle dans la vaste bibliothèque du couvent, et ils apprirent ensemble
+le latin, le grec, le chaldéen, l'hébreu et l'arabe, et étudièrent tous
+les ouvrages composés dans les littératures diverses.</p>
+
+<p>Je ne pourrais vous dire, enfants, que de plaisirs, que de joies
+complètes ces études firent goûter au jeune Pic de La Mirandole. Il
+vivait ainsi avec tous les peuples anciens, qui venaient tour à tour lui
+parler dans leurs idiomes et l'entretenir mystérieusement de leurs
+gloires disparues.</p>
+
+<p>Jean étudia aussi les livres saints; il en pénétra les mystères et le
+sens; puis, lorsqu'il eut approfondi les deux grands codes de nos
+croyances, la Bible et l'Évangile, il lut les écrits que les Pères et
+les docteurs nous ont laissés sur ces livres divins, et il posséda
+bientôt dans toute sa plénitude cette formidable science qu'on appelait
+alors théologie. Cette science était en honneur dans les universités de
+l'Europe; chaque année, les plus célèbres maîtres faisaient soutenir des
+thèses par leurs élèves, et ceux qui pouvaient résoudre les questions
+difficiles proposées par leurs maîtres étaient couronnés en public.</p>
+
+<p>Jean, quoique absorbé par le travail, ne pouvait être indifférent aux
+chagrins de ses parents. Bien qu'il ne partageât pas les goûts de son
+père, il admirait avec respect ce vieux guerrier vaincu, qui brûlait de
+recouvrer par les armes les domaines de ses ancêtres, et qui se désolait
+en voyant chaque jour s'éloigner son espérance. Un soir, le comte était
+rentré avec ses fils aînés, plus mécontent que de coutume; il arrivait
+d'un château voisin, habité par un seigneur qui lui avait promis plus
+d'une fois le secours de ses armes, et qui, sommé de tenir sa parole,
+venait de lui faire une réponse évasive. De retour dans son habitation,
+le comte exhala toute l'amertume de ses pensées, s'écriant qu'il
+aimerait mieux mourir que de vivre plus longtemps dans l'abaissement où
+l'infortune l'avait placé. Ses fils aînés répétèrent ses paroles, et ils
+jurèrent d'aller se faire tuer dans quelque guerre lointaine plutôt que
+de languir obscurs. La comtesse, témoin de cette douleur, versa des
+larmes, et son fils Jean tâcha de calmer le désespoir de son père et de
+ses frères. Mais, voyant qu'il ne pouvait y réussir et qu'on répondait
+par le sarcasme à ses paroles douces, le noble enfant resta rêveur,
+réfléchissant en lui s'il ne trouverait pas quelque moyen de rendre à sa
+famille le bonheur qu'elle n'avait plus.</p>
+
+<p>Tandis que les Mirandole exilés se désespéraient ainsi, Fra Rinaldo, le
+prieur, entra. «Je vous annonce, dit-il, une nouvelle qui sera sans
+doute fort indifférente à plusieurs d'entre vous, mais que Jean
+apprendra avec intérêt.--Laquelle? dit le jeune Pic accourant vers son
+oncle.--L'arrivée du professeur Lulle, qui vient pour faire soutenir des
+thèses de théologie aux élèves de l'université de Modène.--Oh! que je
+voudrais bien le voir, s'écria l'enfant; Lulle! Lulle! le plus grand
+savant de l'Europe! Oh! mon oncle, ce doit être un homme bien
+merveilleux.» Mais, s'apercevant que son admiration naïve excitait
+l'ironie de ses frères, il se tut; puis il prit en silence une grande
+résolution.</p>
+
+<p>Lorsque le prieur se leva pour sortir, il le suivit, et, dès qu'il put
+lui parler sans témoin: «Mon oncle, dit-il, je veux aller à Modène, je
+veux voir le professeur Lulle, je veux soutenir une thèse devant lui et
+faire honneur au nom de mon père!--Enfant, répondit Fra Rinaldo, ta
+pensée est noble et grande; quoique bien jeune encore, je te crois assez
+savant pour soutenir une thèse devant Lulle, mais comment aller à
+Modène? ta famille en est proscrite et elle ne peut y rentrer sous
+peine de mort: toi-même, pauvre enfant! malgré ton âge, tu as été
+compris dans cette horrible proscription. Ce serait un acte de démence
+d'exposer ta vie pour un vain désir de gloire!--Oh! vous ne m'avez pas
+compris! s'écria Jean; ce n'est point un désir de gloire qui m'anime,
+c'est une pensée meilleure!» Et alors il raconta à son oncle ce qui le
+poussait à ce dessein; le religieux, touché et convaincu par la sagesse
+de ses paroles, lui promit de le seconder. Il fut résolu qu'on cacherait
+son voyage à sa famille, et que dès l'aube il partirait, accompagné d'un
+frère lai, sous prétexte de se rendre à un couvent voisin dont le
+supérieur désirait le connaître; mais il prendrait en réalité la route
+de Modène, où il arriverait sous le simple nom de Jean, comme un jeune
+clerc recommandé au célèbre Lulle par Fra Rinaldo, lequel avait
+autrefois connu ce professeur.</p>
+
+<p>Ayant obtenu cette promesse de son oncle, l'enfant tomba à ses genoux et
+le remercia en pleurant d'avoir consenti à son voyage; le religieux le
+bénit; puis ils se séparèrent. Jean ne put dormir de la nuit: tout ce
+qu'il aurait à dire au professeur Lulle s'agitait dans son esprit; la
+crainte d'un échec le tourmentait, l'espérance d'un succès l'enflammait.
+Enfin, quand le jour parut, il se leva et courut au monastère chercher
+son oncle; Fra Rinaldo vint à lui, et ils allèrent ensemble auprès de
+sa mère. Rinaldo lui ayant représenté que ce voyage aurait un but
+d'utilité pour son fils, elle ne s'y opposa pas, mais elle pleura en le
+voyant partir. Le frère Nicolo, à qui étaient confiés les
+embellissements du jardin monastique, et qui avait une affection
+particulière pour Jean, fut chargé de l'accompagner. Il monta sur une
+petite mule blanche qui servait aux frères quêteurs du couvent, assez
+fringante pour les mener d'un bon pas, et assez douce pour les conduire
+sans danger. Jean, après avoir embrassé ses parents, sauta en croupe
+derrière Fra Nicolo, et ils prirent ainsi la route de Modène.</p>
+
+<p>L'enfant avait caché dans son pourpoint la lettre que son oncle lui
+avait donnée pour le docteur Lulle, et il avait mis dans un sac attaché
+à sa ceinture toutes les thèses de théologie qu'il avait écrites; il
+savait qu'en les relisant attentivement avant de soutenir celle qui lui
+serait proposée par le docteur, il pourrait résoudre hardiment toutes
+les questions; son intelligence précoce avait épuisé la science de la
+théologie comme toutes les autres. Plein de sécurité sur ce qu'il aurait
+à répondre, il fit son voyage gaiement et en se livrant à toutes les
+distractions de l'enfance; car, chose remarquable; il joignait au plus
+grand savoir tous les goûts de son âge. Dieu lui avait donné un génie
+qui pénétrait tout facilement, et Pic, studieux sans effort, n'était
+pas vieilli d'avance par le travail.</p>
+
+<p>Chemin faisant, il se livra à mille joies folles: souvent, sous prétexte
+de soulager sa monture, il mettait pied à terre, et, s'élançant alors à
+travers champs, il allait cueillir des fleurs nouvelles pour son
+herbier, ou demander aux vendangeurs quelques-unes de ces belles grappes
+de raisin dont les ceps, couverts de feuilles, se suspendent aux arbres
+en guirlandes vertes. Il rapportait toujours à Fra Nicolo la moitié des
+fruits qu'on lui donnait, et il s'amusait à remercier les vendangeurs en
+arabe ou en hébreu, ce qui faisait beaucoup rire ces bonnes gens qui ne
+le comprenaient pas. D'autres fois, prenant l'avance sur la mule
+paresseuse, il courait sur la route à perte de vue; puis, se cachant
+derrière un platane, il se dérobait aux regards de Fra Nicolo, qui, pour
+l'atteindre, avait donné de l'éperon à sa pauvre mule. Lorsqu'il avait
+bien joui de l'embarras de son guide, Pic reparaissait tout à coup, et
+Fra Nicolo, après une douce réprimande, l'aidait à grimper sur la
+monture, qui reprenait son petit trot.</p>
+
+<p>Dès qu'ils furent arrivés à Modène, Jean, accompagné de Fra Nicolo, se
+présenta chez le docteur Lulle; celui-ci prit la lettre du prieur sans
+regarder l'enfant qui la lui présentait, et la lecture de cette lettre
+le disposa d'abord en sa faveur; mais quand il leva les yeux et qu'il
+vit cette jeune tête de treize ans, il crut que Fra Rinaldo avait voulu
+se moquer de lui en lui parlant de Jean comme de l'écolier le plus
+célèbre de l'Italie; cependant la lettre était si précise, et le porteur
+y était si bien recommandé, qu'il se décida à lui adresser quelques
+questions pour le mettre à l'épreuve. Jean y répondit avec tant de
+netteté et de profondeur que le docteur en fut tout confondu et l'admit
+aussitôt au concours; les candidats devaient soutenir une thèse de
+théologie en présence des magistrats de la ville et de tous les savants
+de l'Italie.</p>
+
+<p>Ce jour, si vivement attendu par Jean, arriva; et, au moment où il entra
+dans l'amphithéâtre, il sentit une force d'esprit surnaturelle: Dieu
+semblait avoir doublé son intelligence pour la faire triompher.</p>
+
+<p>Le podestat de Modène était assis sur un fauteuil couvert de pourpre,
+d'où il dominait toute l'assemblée. Parmi les hauts seigneurs qui
+l'entouraient, Jean reconnut tout à coup Bonacossi, l'ennemi de sa
+famille; sa présence l'enflamma d'une nouvelle ardeur, et il résolut de
+rendre au nom de son père l'éclat dont on l'avait dépouillé.</p>
+
+<p>La salle était remplie; on se pressait dans les tribunes, et le docteur
+Lulle, couvert de sa longue robe noire bordée d'hermine, était monté
+dans sa chaire. En face de lui se tenaient debout les six élèves qu'il
+allait interroger; ils étaient aussi vêtus de robes noires, mais sans
+hermine. Parmi eux, le jeune Pic de La Mirandole attirait tous les
+regards et excitait l'étonnement. C'était un spectacle extraordinaire,
+en effet, que de voir cet enfant à la chevelure blonde, aux joues roses
+et fraîches, aux yeux vifs et candides, couvert d'une robe doctorale et
+prêt à soutenir une thèse de théologie. L'enfant, un peu embarrassé par
+tous ces regards, tenait la tête baissée et écoutait attentivement les
+réponses que les autres élèves faisaient aux argumentations du docteur.
+Quand leur examen fut fini, et que son tour arriva, Pic leva les yeux
+avec assurance sur le docteur Lulle qui l'interrogeait, mais, dans ce
+mouvement, son regard se porta vers une des tribunes publiques, et il
+fut près de laisser échapper un cri en reconnaissant sa mère au milieu
+de la foule, sa mère qui avait deviné, puis arraché la vérité à Fra
+Rinaldo sur l'absence de son fils, et qui était accourue à Modène pour
+mourir avec lui, s'il était reconnu par leur ennemi. Le jeune savant
+comprima l'émotion qui l'avait saisi, et il répondit avec une éloquence
+entraînante à tous les points de science posés par le docteur. Celui-ci,
+étonné d'une pareille supériorité, tâchait de prendre en défaut cette
+haute intelligence; mais il multiplia vainement les subtilités de la
+scolastique; l'enfant semblait s'y jouer, et Lulle, enfin entraîné
+lui-même par l'enthousiasme de l'assemblée, le déclara digne de la
+récompense promise à celui des six candidats qui soutiendrait sa thèse
+avec le plus d'éclat.</p>
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/002.png"></p>
+
+<p>Jean, conduit par le docteur, s'avançait vers les gradins où étaient
+assis les magistrats et les princes, quand tout à coup une voix s'éleva:
+c'était celle du seigneur Bonacossi, de l'ennemi de sa famille. «Le nom!
+demandez le nom de cet enfant!» criait-il au podestat de Modène; car son
+regard haineux venait de reconnaître le fils du comte de La Mirandole. A
+ces paroles qu'elle a comprises, la mère, pleine d'effroi, fend la foule
+et s'élance auprès de son fils; elle l'entoure de ses bras, comme pour
+le défendre de tout danger. Mais l'enfant intrépide se dégage de son
+étreinte, et, se plaçant devant le podestat, il lui dit d'une voix
+forte: «Je me nomme Jean Pic de La Mirandole, fils du seigneur de La
+Mirandole, comte de Concordia; je sais que ma famille est proscrite et
+que nul de nous ne peut rentrer dans ces murs. Je vous livre ma tête,
+seigneur Bonacossi; mais je vous demande à vous, podestat de Modène, la
+récompense qui m'est due. Vous le savez, le choix de cette récompense
+m'est laissé. Eh bien! accordez-moi la grâce de ma famille, rendez à mon
+père ses biens, ses honneurs et sa patrie; puis faites-moi mourir, si
+vous trouvez cela juste!»</p>
+
+<p>Mille voix s'élevèrent pour l'applaudir; tous les coeurs étaient
+attendris, des larmes coulaient de tous les yeux, toutes les mains
+battaient; le podestat lui-même, ému comme les autres, embrassa le
+merveilleux enfant et lui accorda sa grâce avec celle de sa famille.
+Bonacossi fut contraint de restituer au comte de La Mirandole les
+domaines de ses ancêtres, et cet héritage, perdu par les armes, fut
+reconquis par l'éloquence de la parole.</p>
+
+<p>Pic de La Mirandole devint l'homme le plus savant de son siècle; il
+voyagea dans toute l'Europe; les universités les plus célèbres furent
+pleines de son nom: celle de Paris lui accorda de grands honneurs, et le
+roi de France Charles VIII l'appela son ami.</p>
+
+<br><br>
+
+
+<h2>LES PREMIERS EXPLOITS<br>
+D'UN GRAND CAPITAINE</h2>
+<br>
+
+<h3>NOTICE SUR BERTRAND DU GUESCLIN.</h3>
+
+<p>Bertrand du Guesclin, connétable de France, naquit en Bretagne dans le
+château de Motte-Broon, près de Rennes, en 1314. C'était un enfant
+intraitable: les menaces et les châtiments le rendirent plus farouche
+encore. Il était presque difforme; il avait la taille épaisse, les
+épaules larges, la tête monstrueuse, les yeux petits, mais pleins de
+feu: «Je suis fort laid, disait-il, jamais je ne serai bienvenu des
+dames, mais je pourrai me faire craindre des ennemis de mon roi.»</p>
+
+<p>A l'âge de seize ans, il s'échappa de la maison paternelle; il se
+réfugia à Rennes, et se réconcilia quelques mois après avec son père par
+ses brillants faits d'armes dans un tournoi. C'est cet épisode de sa
+vie, raconté par les mémoires contemporains, que nous avons dramatisé.
+Depuis cette époque, Bertrand ne cessa de porter les armes et de
+s'illustrer; il servit d'abord Charles de Blois dans la guerre de ce
+prétendant contre Jean de Montfort, ce qui lui aliéna l'amitié de ses
+compatriotes et le contraignit de passer dans l'armée de Charles V. Il
+battit peu après le roi de Navarre à Cocherel, et fut lui-même vaincu et
+fait prisonnier, la même année, par l'Anglais Chandos, à Auray. Rendu à
+la liberté, il conduisit en Espagne les grandes compagnies qui
+infestaient la France, et rançonna le pape à Avignon pour solder ses
+troupes. D'abord vaincu par le prince Noir, prince de Galles et fils
+d'Édouard III, roi d'Angleterre, il revint en Espagne après une courte
+captivité à Bordeaux, défit Pierre le Cruel, roi de Castille, et donna
+le trône à Henri de Transtamare.</p>
+
+<p>Nommé connétable de France en 1349, il chassa les Anglais de la
+Normandie, de la Guienne et du Poitou, et mourut au siège de
+Château-Randon. Voyant approcher la mort, il prit dans ses mains
+victorieuses l'épée de connétable, et il la considéra quelque temps en
+silence, et, les larmes aux yeux: «Elle m'a aidé, dit-il, à vaincre les
+ennemis de mon roi; mais elle m'en a donné de cruels auprès de lui. Je
+vous la remets, ajouta-t-il en s'adressant au maréchal de Sancerre, et
+je proteste que je n'ai jamais trahi l'honneur que le roi m'avait fait
+en me la confiant.» Alors il découvrit sa tête, baisa avec respect cette
+épée, embrassa les vieux capitaines qui l'entouraient, leur dit un
+dernier adieu, en les priant de ne point oublier «qu'en quelque pays
+qu'ils fissent la guerre, les gens d'Église, les femmes, les enfants et
+le pauvre peuple n'étaient point ses ennemis.» Et il expira le 13
+juillet 1380, âgé de soixante-six ans, en recommandant à Dieu son âme,
+son roi et sa patrie. L'armée poussa des cris de désespoir. Charles V
+ordonna qu'il fût inhumé à Saint-Denis, dans la sépulture des rois et
+tout auprès du tombeau qu'il avait fait préparer pour lui-même. Neuf
+ans après, Charles VI ordonna pour du Guesclin de plus grandes
+funérailles, les princes, les grands seigneurs du royaume et le roi même
+y assistèrent.</p>
+
+<br>
+
+<p>PERSONNAGES.</p>
+
+<pre>
+ Le comte DU GUESCLIN.
+ La comtesse DU GUESCLIN.
+ BERTRAND. }
+ OLIVIER. } leurs fils.
+ JEAN. }
+ Le chevalier de LA MOTTE, leur oncle.
+ La châtelaine de LA MOTTE, leur tante.
+ RACHEL, femme juive, nourrice de Bertrand du Guesclin.
+</pre>
+
+<p class="stage1">La scène se passe d'abord au château du père de du Guesclin; puis à
+Rennes.</p>
+<br>
+<h2>LES PREMIERS EXPLOITS<br>
+D'UN GRAND CAPITAINE.</h2>
+<br>
+
+<h3>PREMIER TABLEAU.</h3>
+
+<p class="stage1">Le théâtre représente une salle à manger gothique; la comtesse du Guesclin, Olivier et Jean sont à table.</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE PREMIÈRE.</h3>
+
+<p class="stage1">La comtesse DU GUESCLIN, OLIVIER, JEAN, RACHEL,
+puis BERTRAND.</p>
+<br>
+
+<p>LA COMTESSE <i>à Rachel qui rentre</i>. Vous ne me ramenez pas Bertrand!</p>
+
+<p>RACHEL. Madame, je pense qu'il va rentrer.</p>
+
+<p>LA COMTESSE. Je suis sûre que vous l'avez encore surpris se battant ou
+luttant avec les petits paysans du village.</p>
+
+<p>OLIVIER. Oh! oui, maman, il aime mieux ces petits vilains que nous.</p>
+
+<p>JEAN. Il dit que nous ne sommes pas assez forts; nous sommes trop sages
+pour lui.</p>
+
+<p>RACHEL. Ah! Jean, vous accusez votre frère qui n'est pas là; c'est mal.</p>
+
+<p>LA COMTESSE. Mais vous, nourrice, vous le justifiez toujours.</p>
+
+<p>RACHEL. Madame.... c'est que....</p>
+
+<p>LA COMTESSE. Enfin, où est-il?</p>
+
+<p>RACHEL. Madame, il chasse à coups de cailloux les hirondelles nichées
+dans les mâchicoulis du château.</p>
+
+<p>OLIVIER, <i>se levant et s'approchant d'une fenêtre</i>. Voyons si c'est
+vrai.... Oh! le voici qui rentre, il a le visage en sang, les habits
+déchirés.</p>
+
+<p>JEAN, <i>s'approchant à son tour de la fenêtre</i>. Il est plus laid vraiment
+qu'un bohémien.</p>
+
+<p>LA COMTESSE. Ah! quel enfant! je n'en aurai jamais que du chagrin!</p>
+
+<p>BERTRAND, <i>entrant</i>. J'en ai mis trois par terre. J'ai faim: à manger.</p>
+
+<p>LA COMTESSE. Non, vous ne mangerez pas, et vous serez au pain et à
+l'eau. Vous êtes la honte de la famille, méchant, sans esprit....
+sans....</p>
+
+<p>BERTRAND. Moi, ma mère? je suis fort.</p>
+
+<p>LA COMTESSE. Le chapelain se plaint de vous; vous ne savez pas lire
+encore.</p>
+
+<p>BERTRAND. Dois-je me faire moine, pour passer mon temps sur des
+parchemins? Est-ce avec une plume qu'on peut pourchasser les Anglais?</p>
+
+<p>RACHEL. Voyez, maîtresse, quelle forte pensée s'agite déjà dans cette
+jeune tête.</p>
+
+<p>LA COMTESSE. Non, non, Rachel, il n'y a rien de bon en lui; il oublie
+la noblesse de son sang; il se mêle à des serfs.</p>
+
+<p>BERTRAND. Les Anglais sont nos serfs aussi, et, si je bats aujourd'hui
+les petits vilains, cela me donne l'espérance que je battrai plus tard
+nos ennemis. Mais j'ai bien faim! laissez-moi me mettre à table.</p>
+
+<p>LA COMTESSE. Non, sortez d'ici.</p>
+
+<p>BERTRAND. Moi, l'aîné, je serai chassé de votre table et les cadets y
+resteront? non, par Dieu!</p>
+
+<p>RACHEL. Oh! madame, un peu de bonté pour lui, cet enfant est destiné....</p>
+
+<p>LA COMTESSE. Oui.... à faire le malheur de sa mère.</p>
+
+<p>RACHEL, <i>rêvant</i>. Qui sait?</p>
+
+<p>BERTRAND. N'est-ce pas, nourrice, que je serai un preux?</p>
+
+<p>RACHEL. Donne-moi ta main.</p>
+
+<p>LA COMTESSE. Je crois que vous êtes folle, nourrice.</p>
+
+<p>RACHEL. Oh! madame, cette petite main est un grand livre où je lis bien
+des choses.</p>
+
+<p>LA COMTESSE. Et qu'y lisez-vous?</p>
+
+<p>RACHEL. Laissez-moi me recueillir. (<i>Elle tient la main de Bertrand et
+l'examine attentivement</i>.) Voyez, madame, ces lignes sont belles! voilà
+le courage, la force, l'héroïsme, le désintéressement. Il illustrera sa
+famille et sa patrie. Je vois Bertrand se montrer dans les tournois, je
+le vois vaincre les chevaliers. Bertrand grandira, Bertrand deviendra
+l'ami de son roi; il sera fait connétable. Sa vie sera une longue suite
+de prouesses; il y a d'autres choses encore.... mais il sera brave
+surtout.</p>
+
+<p>BERTRAND. Oh! oui, je serai brave, je le jure par tous les saints.</p>
+
+<p>LA COMTESSE. Tu es folle, nourrice; par tes sottes flatteries, tu le
+rends plus indocile. Allons, emmenez-le.</p>
+
+<p>BERTRAND. Ma mère! ma mère! laissez-moi m'asseoir à votre table, à la
+place qui m'est due.</p>
+
+<p>LA COMTESSE. La place qui vous est due?... (<i>Elle rit</i>.) Allons, sortez.</p>
+
+<p>BERTRAND, <i>furieux</i>. Eh bien! oui, je sortirai; mes frères sortiront
+aussi. Si je suis laid, je suis fort, et je vais vous le prouver.</p>
+
+<p class="stage1">(Il se jette sous la table, la renverse et pousse
+ brusquement ses frères.)
+</p>
+
+<p>LA COMTESSE. Misérable enfant! il a brisé toute ma vaisselle et renversé
+mon grand hanap de Hongrie.... Holà! qu'on appelle son père pour le
+châtier!...</p>
+
+<p>BERTRAND. Oh! je m'en vais; les manants que j'ai battus ne me refuseront
+pas du pain.</p>
+
+<p class="stage1"><i>(Il sort; Rachelle suit.)</i></p>
+
+<br>
+
+<h3>SCÈNE II.</h3>
+
+<p class="stage1">LE COMTE, LA COMTESSE, OLIVIER, JEAN.</p>
+
+<p>LE COMTE, <i>entrant</i>. Quel est ce vacarme? qui a renversé la table et
+tout brisé?</p>
+
+<p>LA COMTESSE. Encore une fureur de Bertrand.</p>
+
+<p>LE COMTE. Il faut user de châtiments. Je mettrai une bride de fer à ce
+caractère que rien ne peut dompter. Où est-il?</p>
+
+<p>LA COMTESSE. Encore avec les petits paysans.</p>
+
+<p>LE COMTE. Je vais le chercher.</p>
+
+<p>OLIVIER ET JEAN. Mon père, nous vous suivons.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE III.</h3>
+
+<p class="stage1">LA COMTESSE, seule.</p>
+
+<p>LA COMTESSE. Mon Dieu! est-ce comme un châtiment que vous m'avez donné
+ce fils? Est-ce pour humilier mon orgueil que vous l'avez créé si peu
+digne de ma tendresse? Mais son âme est-elle aussi disgraciée que son
+corps? Il a parfois cependant des mouvements généreux. Changera-t-il?
+Dois-je croire à la prédiction de sa nourrice? Oh! mon Dieu! faites
+qu'elle se réalise, et mon coeur de mère lui sera rendu.... Mais voici
+son père qui le ramène.</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE IV.</h3>
+
+<p class="stage1">LA COMTESSE, LE COMTE, BERTRAND.</p>
+
+<p>LE COMTE. Oh! cette fois je ne pardonnerai plus.</p>
+
+<p>BERTRAND. Il faut bien que j'apprenne à me battre.</p>
+
+<p>LE COMTE. Apprenez d'abord à m'obéir. (<i>A la comtesse</i>.) Croiriez-vous
+que je l'ai trouvé près du pont-levis, à moitié nu; luttant avec le fils
+d'un bouvier? Tenez, il porte les marques de cet indigne combat.</p>
+
+<p>LA COMTESSE. Bertrand, vous oubliez que votre père est un gentilhomme.</p>
+
+<p>LE COMTE. Je le lui rappellerai; et cette fois la leçon sera forte:
+quatre mois de prison dans la tour.</p>
+
+<p>BERTRAND. Je me repentirais plutôt si vous me pardonniez.</p>
+
+<p>LA COMTESSE. Essayons.</p>
+
+<p>LE COMTE. Non, je ne veux pas que mon fils déshonore son sang. Je vais
+l'enfermer dans le donjon, et, à moins qu'il n'ait des ailes, il ne
+m'échappera plus.</p>
+
+<p>BERTRAND. La tour fût-elle aussi haute que les clochers de Dinan, je
+trouverai bien le moyen d'en sortir. Je veux être libre.</p>
+<br>
+
+<h3>DEUXIÈME TABLEAU.</h3>
+
+<p class="stage1">Le théâtre représente l'intérieur d'une maison, à Rennes.</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE PREMIÈRE.</h3>
+
+<p class="stage1">LE CHEVALIER de LA MOTTE, LA CHÂTELAINE sa femme, assise et brodant.</p>
+
+<p>LE CHEVALIER, <i>lisant</i>. Cette lettre est de votre soeur, la comtesse du
+Guesclin. Elle vous écrit que son fils aîné lui donne du chagrin, qu'il
+a fui de la maison paternelle.</p>
+
+<p>LA CHÂTELAINE. Ils n'en feront jamais rien de ce petit misérable-là.</p>
+
+<p>LE CHEVALIER. Ma foi, ils en auraient pu faire un bon soldat; cela
+vaudrait mieux que d'en faire un vagabond.</p>
+
+<p>LA CHÂTELAINE. Vous blâmez donc ma soeur?</p>
+
+<p>LE CHEVALIER. Certainement; et si Bertrand était mon fils, j'aurais
+cherché à diriger son caractère au lieu de le faire plier.</p>
+
+<p>LA CHÂTELAINE. Vous lui auriez inspiré votre passion pour les armes,
+cette passion qui vous conduit à la gloire, mais qui fait le malheur de
+ceux qui vous aiment. Voilà ce que redoute sa mère, et moi je le redoute
+comme elle, et j'approuve sa sévérité.</p>
+
+<p>LE CHEVALIER. Et si Bertrand vous demandait asile, vous ne le recevriez
+pas?</p>
+
+<p>LA CHÂTELAINE. Non, je le renverrais à son père et à sa mère; ce sont
+eux qui doivent le gouverner.</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE II.</h3>
+
+<p class="stage1">BERTRAND, LA CHÂTELAINE, LE CHEVALIER.</p>
+
+<p>BERTRAND, <i>du dehors</i>. Je vous dis que j'entrerai, moi; quoique j'aie de
+méchants habits, je suis noble, et je ne souffrirai pas que des valets
+me barrent le chemin.</p>
+
+<p class="stage1">(Il brandit un bâton et s'élance dans la chambre.)</p>
+
+<p>LA CHÂTELAINE. Quoi! le fils de ma soeur! Quel déshonneur pour sa
+famille!</p>
+
+<p>LE CHEVALIER. Oh! c'est toi, mon bon petit diable de neveu, toujours le
+même, toujours ferrailleur.</p>
+
+<p>BERTRAND. Mon oncle, je viens vous demander asile.</p>
+
+<p>LA CHÂTELAINE. Asile, quand vous faites mourir voire mère de douleur?
+Allez demander pardon à vos parents.</p>
+
+<p>BERTRAND. Vous voulez donc que j'aille m'héberger chez des étrangers?</p>
+
+<p>LE CHEVALIER. Non, ma maison ne te sera pas fermée. Mais pourquoi et
+comment as-tu quitté le château de ton père?</p>
+
+<p>BERTRAND. Pourquoi? parce qu'on m'y retenait prisonnier depuis deux
+mois au pain et à l'eau, que j'avais besoin de l'air du bon Dieu et
+d'une nourriture plus substantielle. Comment? cela va vous faire rire.
+Au lieu de m'envoyer mon pain et mon eau par ma bonne nourrice Rachel,
+qui m'aurait consolé en me contant des histoires de chevalerie, on me
+les faisait apporter par une vieille et méchante sorcière qui jamais ne
+manquait en entrant de fermer la porte du donjon, dont la clef était
+suspendue à sa ceinture. Un jour donc je résolus de lui enlever cette
+clef. Je savais que mon père et ma mère étaient absents, et lorsque la
+vieille entra, je m'élançai sur elle, je l'assis, sans lui faire de mal,
+sur la paille qui me servait de lit; je l'enchaînai avec mon drap contre
+un des barreaux de la fenêtre, et, pour l'empêcher de crier, je lui mis,
+en guise de bâillon, ma ceinture sur la bouche. Puis, lui volant la
+clef, j'ouvris la porte, sautai l'escalier, et me voilà.</p>
+
+<p>LE CHEVALIER, <i>riant</i>. Ha! ha!</p>
+
+<p>LA CHÂTELAINE. Quel scandale!</p>
+
+<p>BERTRAND. Ecoutez. Pour fuir il me fallait une monture: j'aperçois dans
+la campagne un laboureur; je cours à la charrue, j'en dételle une
+jument, j'enfourche, je pique des deux, malgré les cris et les
+lamentations du rustre ébahi, auquel je réponds par des éclats de rire,
+et, sans selle ni bride, j'ai galopé jusqu'à Rennes. Maintenant,
+hébergez-moi, car j'ai grand appétit et suis fort las.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003.png"></p>
+
+<p>LE CHEVALIER. Viens donc changer d'habits et te mettre à table; puis
+nous parlerons de ce que tu as à faire; je te donnerai des conseils.</p>
+
+<p>BERTRAND. Merci, cher oncle! N'est-ce pas que vous m'apprendrez à faire
+des armes?</p>
+
+<p>LA CHÂTELAINE. Votre indulgence achèvera de le perdre.</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE III.</h3>
+
+<p class="stage1">Une place publique devant la maison du chevalier de La Motte.</p>
+
+<p class="stage1">BERTRAND, seul.</p>
+<br>
+
+<p>BERTRAND. Comme mon oncle est bon pour moi! Il m'a montré ses chevaux et
+ses armes. Oh! ses armes, qu'elles sont belles! Je serai heureux ici! Ma
+tante me gêne bien un peu; n'importe, je lui obéirai pour vivre auprès
+de mon oncle. Mais quel est ce grand écriteau qu'on a planté là? Si je
+savais lire.... Une épée et un beau casque à plumes le couronnent; c'est
+sans doute quelque prix d'armes. Voilà un enfant qui passe; il saura
+peut-être ce que cela veut dire. (<i>L'appelant</i>.) Mon ami, qu'y a-t-il
+sur cet écriteau?</p>
+
+<p>L'ENFANT. Il y a qu'aujourd'hui, dans une heure, commencera sur cette
+place une grande lutte, et que le prix du vainqueur sera cette belle
+épée et ce beau casque à plumes.</p>
+
+<p>BERTRAND. Oh! si je pouvais les gagner!</p>
+
+<p>L'ENFANT. Non, vous êtes trop jeune.</p>
+
+<p>BERTRAND. Trop jeune! je suis plus fort que tous les Rennois! (<i>Se
+parlant à lui-même</i>) Mais comment faire pour échapper à ma tante? Elle
+va m'appeler pour l'accompagner à vêpres, et avant une heure la lutte
+commence.... Je ne serai pas là.... Un autre aura le prix!... Mon Dieu!
+mon Dieu! c'est bien cruel pourtant de renoncer à cette épée qui est là
+brillante au-dessus de ma tête.... Je l'aurais gagnée, j'en suis sûr.</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE IV.</h3>
+
+<p class="stage1">BERTRAND, la châtelaine de LA MOTTE.</p>
+<br>
+
+<p>LA CHÂTELAINE, <i>de la porte de sa maison</i>. Bertrand! Bertrand! toujours
+dans la rue!... Que faites-vous là?</p>
+
+<p>BERTRAND. Ma tante, je regardais cette épée; voyez, on dirait qu'elle me
+regarde. Son acier poli brille comme des yeux.</p>
+
+<p>LA CHÂTELAINE. Vous ne pensez jamais qu'aux armes et aux combats.
+Bertrand, c'est aujourd'hui le saint jour du dimanche, venez à l'église,
+et priez Dieu qu'il vous change.</p>
+
+<p>BERTRAND, <i>à part</i>. Oh! oui, je vais le prier de me donner le casque.</p>
+
+<p>LA CHÂTELAINE. Portez mon livre, et suivez-moi.</p>
+
+<p>BERTRAND. <i>dans l'église</i>. Ma tante, laissez-moi vous attendre ici, sous
+le portail.</p>
+
+<p>LA CHÂTELAINE. Non, venez vous agenouiller dans la chapelle.</p>
+
+<p>BERTRAND, <i>à part</i>. Oh! je le vois, je ne pourrai pas m'échapper.</p>
+
+<p>LA FOULE. <i>du dehors</i>. La lutte, la lutte commence; accourez, lutteurs!</p>
+
+<p>BERTRAND. Comment prier en entendant ces cris?</p>
+
+<p>LA FOULE. La lutte, la lutte commence; accourez, lutteurs!</p>
+
+<p>BERTRAND. Je n'y tiens plus.... ma tante baisse la tête....
+Profitons....</p>
+
+<p class="stage1">(Il s'élance hors de l'église.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE V.</h3>
+
+<p class="stage1">Une salle intérieure de la maison du chevalier.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHEVALIER, LA CHÂTELAINE.</p>
+<br>
+
+<p>LE CHEVALIER. Calmez-vous, ce sont des traits de jeunesse, mais son
+coeur est bon.</p>
+
+<p>LA CHÂTELAINE. C'est un rebelle, un ingrat, un petit misérable.
+S'échapper de l'église pour aller lutter avec la populace!...</p>
+
+<p>LE CHEVALIER. Un peu d'indulgence, et songeons d'abord à savoir ce qu'il
+est devenu.</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE VI.</h3>
+
+<p class="stage1">LES MÊMES, UN DOMESTIQUE, puis BERTRAND porté par deux serviteurs.</p>
+<br>
+
+<p>UN DOMESTIQUE. Messire Bertrand a été blessé.</p>
+
+<p>LE CHEVALIER. Pauvre enfant! (<i>Bertrand paraît</i>.) Eh bien? te voilà tout
+écloppé; il t'est arrivé malheur?</p>
+
+<p>BERTRAND. Dites bonheur! Je les ai tous terrassés. Mon égratignure
+guérira, mais le prix me reste. Voyez le beau casque, la belle épée.</p>
+
+<p class="stage1">(Il brandit le casque à la pointe de l'épee.)</p>
+
+<p>LE CHEVALIER. Est-il heureux!</p>
+
+<p>LA CHÂTELAINE. Il faut pourtant qu'il soit puni de sa désobéissance.</p>
+
+<p>LE CHEVALIER. Eh bien! je vais lui infliger une grande punition: dans
+huit jours c'est le tournoi de Rennes; il n'y assistera pas.</p>
+
+<p>BERTRAND. Vous êtes dur, mon oncle.</p>
+<br>
+
+<h3>TROISIÈME TABLEAU.</h3>
+
+<p class="stage1">Grande place publique à Rennes; les maisons sont tendues de tapisseries,
+les fenêtres encombrées de spectateurs; des gradins entourent la place.
+On aperçoit sur une estrade toute la famille des du Guesclin.</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE PREMIÈRE.</h3>
+
+<p class="stage1">LA COMTESSE, le comte DU GUESCLIN, OLIVIER et JEAN, leurs fils, la
+châtelaine de LA MOTTE, RACHEL, puis BERTRAND, la foule.</p>
+<br>
+
+<p>OLIVIER. Ah! maman, quel plaisir nous allons avoir! le tournoi va
+commencer.</p>
+
+<p>JEAN. J'aperçois mon père sur son beau cheval blanc.</p>
+
+<p>RACHEL, <i>à la comtesse</i>. Comme mon pauvre Bertrand serait joyeux s'il
+était ici!... et vous l'avez privé de ce plaisir.... Oh! madame, vous
+êtes bien sévère. Maîtresse, faites-lui grâce, laissez-lui voir ce
+tournoi, et il changera.</p>
+
+<p>LA COMTESSE. Ma bonne Rachel, tu juges mal mon coeur de mère; je
+désirerais revoir l'enfant prodigue, mais sa tante m'a appris qu'il
+était incorrigible.</p>
+
+<p>LA CHÂTELAINE. Oui; vous n'en obtiendrez jamais rien par la douceur.</p>
+
+<p>LA COMTESSE. En songeant à ce qu'il doit souffrir, je voudrais lui
+pardonner.</p>
+
+<p>LA CHÂTELAINE. Il n'est plus temps; le tournoi commence.</p>
+
+<p>LES HÉRAUTS D'ARMES. Le tournoi s'ouvre; trompes, sonnez; bannières,
+déployez-vous!</p>
+
+<p>JEAN. Voilà mon père qui s'avance un des premiers.</p>
+
+<p>OLIVIER. Voilà aussi, mon oncle de la Motte; il se range de son côté.</p>
+
+<p>LA CHÂTELAINE. Quel est ce chevalier qui vient de franchir la barrière?</p>
+
+<p>OLIVIER. Comme il est mal équipé!</p>
+
+<p>JEAN. Quel méchant genet il monte! on dirait un des chevaux de la ferme.</p>
+
+<p>DES VOIX, <i>dans la foule</i>. Faites sortir du champ clos ce discourtois
+chevalier.</p>
+
+<p>BERTRAND. (<i>Il est monté sur un vilain cheval et couvert d'une mauvaise
+armure</i>.) Moi, sortir! non, jamais! Oh! quelle humiliation!... mais mon
+oncle est bon, il aura pitié de ma détresse. Je vais me faire connaître
+à lui.</p>
+
+<p>LA FOULE. Qu'il sorte! qu'il sorte!</p>
+
+<p>BERTRAND, <i>s'approchant de son oncle</i>. Noble chevalier....</p>
+
+<p>LE CHEVALIER. Quoi! c'est toi, Bertrand!</p>
+
+<p>BERTRAND. Oui, c'est moi, bon oncle! je n'ai pu y tenir: je me suis
+échappé par une fenêtre.</p>
+
+<p>LE CHEVALIER. Quoi! au péril de ta vie?</p>
+
+<p>BERTRAND. Eh! que fait la vie? c'est la gloire qu'il me faut.... Vous
+voyez qu'on veut me chasser, mon oncle, ne me refusez pas un de vos
+chevaux et une de vos cuirasses. Songez qu'un du Guesclin ne doit pas
+sortir d'un tournoi sans avoir rompu une lance avec honneur.</p>
+
+<p>LE CHEVALIER. Mais on ne te connaît pas.</p>
+
+<p>BERTRAND. Eh bien! on apprendra à me connaître aujourd'hui.</p>
+
+<p>LE CHEVALIER. Allons! qu'il soit comme tu le désires. (<i>Appelant un
+écuyer.</i>) Armez ce jeune homme.</p>
+
+<p>BERTRAND. Merci, merci!</p>
+
+<p>LE COMTE, <i>s'approchant du chevalier.</i> Quel est ce combattant?</p>
+
+<p>LE CHEVALIER. Je l'ignore; mais il a l'air plein de bravoure, et je
+viens d'ordonner qu'on lui donne un autre équipement.</p>
+
+<p class="stage1">(Bertrand reparaît brillamment armé.)</p>
+
+<p>LA FOULE. Bravo! bravo!</p>
+
+<p>LE HÉRAUT. Fermez la barrière, le tournoi commence.</p>
+
+<p>BERTRAND. Oh! je serai vainqueur.</p>
+
+<p class="stage1">(Il met la lance en arrêt et attaque un chevalier.)</p>
+
+<p>LE CHEVALIER. Quel démon! le voilà aux prises avec le plus brave!</p>
+
+<p>LA COMTESSE, <i>du gradin où elle est assise avec sa famille et regardant
+Bertrand.</i> Quelle intrépidité!</p>
+
+<p>RACHEL. Madame, c'est le même qui tout à l'heure était si mal vêtu.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004.png"></p>
+
+<p>OLIVIER. Quels coups de lance il donne!</p>
+
+<p>JEAN. Comme il est beau à présent! comme il se sert bien de ses armes!</p>
+
+<p>LA CHÂTELAINE. Sans doute il ne veut pas être connu, car il garde
+toujours sa visière baissée.</p>
+
+<p>LE CHEVALIER. Courage, chevalier inconnu! bravo! bravo! (<i>Bertrand
+renverse le chevalier qu'il combat, après avoir tué son cheval.</i>) Gloire
+au vainqueur! qu'il lève sa visière et salue les dames!</p>
+
+<p>UN HÉRAUT. Non, ce jeune chevalier veut combattre encore et sans montrer
+son visage.</p>
+
+<p>LA FOULE. Qu'il combatte! qu'il combatte!</p>
+
+<p>LE CHEVALIER, <i>à part</i>. Oh! je brûle de t'embrasser, mon brave neveu!</p>
+
+<p>LE COMTE. Je n'ai jamais vu de meilleure lance, par saint Georges.</p>
+
+<p>BERTRAND, <i>reconnaissant son père</i>. Quelle voix! est-ce un rêve? oui,
+c'est lui, je le reconnais à son écu; je dois le fuir jusqu'à ce que le
+tournoi soit terminé, et je ne le puis, pourtant.</p>
+
+<p>LE COMTE. Je voudrais bien rompre une lance avec vous.</p>
+
+<p>LE CHEVALIER. Excusez-le, il est blessé, peut-être.</p>
+
+<p>LE COMTE. Non, tout chevalier qui est encore sur ses étriers ne doit pas
+refuser le combat. Je le défie, je l'attaque, il faudra bien qu'il me
+réponde.</p>
+
+<p class="stage1">(Il poursuit Bertrand, qui cherche à fuir.)</p>
+
+<p>BERTRAND. En plein tournoi! en plein tournoi!... Mais non, je ne dois
+pas me battre contre mon père.</p>
+
+<p>LA FOULE. S'il refuse le combat, honte à lui!</p>
+
+<p>BERTRAND. Oui, je le refuse.</p>
+
+<p>LA FOULE. Honte à lui! honte à lui!</p>
+
+<p>LE CHEVALIER. Il vient de vous prouver pourtant qu'il avait du courage.</p>
+
+<p>BERTRAND. Et je saurai le leur prouver encore. Défendez-vous, chevalier.</p>
+
+<p class="stage1">(Il attaque un chevalier qui entre dans la lice.)</p>
+
+<p>LE COMTE. Mais pourquoi m'a-t-il refusé le combat?</p>
+
+<p>LE CHEVALIER. Nous le saurons quand il se fera connaître.</p>
+
+<p>BERTRAND. Rendez-vous, chevalier!</p>
+
+<p>(Il renverse son adversaire dans la poussière.)</p>
+
+<p>LA FOULE. Honneur! honneur à l'inconnu!</p>
+
+<p>LA COMTESSE, <i>de sa place</i>. Oui, oui, qu'il vienne recevoir le prix!</p>
+
+<p>BERTRAND. Oh! ma mère m'applaudit aussi sans me connaître! C'est devant
+elle que je vais lever ma visière; quelle joie si elle me pardonne! <i>Il
+s'approche du gradin où est sa mère, le comte du Guesclin et le
+chevalier de La Motte le suivent: il s'incline</i>. Noble comtesse du
+Guesclin, c'est pour vous que j'ai combattu; daignerez-vous m'avoir en
+grâce?</p>
+
+<p class="stage1">(Il se découvre.)</p>
+
+<p>LA COMTESSE. Bertrand!... mon fils!...</p>
+
+<p>RACHEL. Mon pauvre Bertrand!</p>
+
+<p>LE COMTE. Viens que je t'embrasse, mon noble fils.</p>
+
+<p>LE CHEVALIER. Il sera l'orgueil de votre race, sire comte.</p>
+
+<p>RACHEL. Et celui de la France, croyez-en la devineresse.</p>
+
+<p>TOUS. Oh! nous n'en doutons plus.</p>
+
+<p>BERTRAND. Ma bonne mère, pardonnez-moi les chagrins que je vous ai
+donnés.</p>
+
+<p>LA COMTESSE. Je suis trop heureuse pour m'en souvenir.</p>
+
+<p>LE HÉRAUT. Le prix du tournoi est à Bertrand du Guesclin.</p>
+
+<p>LE COMTE, <i>embrassant son fils</i>. Sois toujours brave, mon enfant! aime
+ton roi et crains ton Dieu.</p>
+<br><br>
+
+
+<h2>RANÇON DU GÉNIE</h2>
+
+<p>PERSONNAGES.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>FRANCESCO LIPPI, métayer des environs de Florence.</p>
+<p>père de Filippo.</p>
+<p>RITA, femme de Francesco.</p>
+<p>FILIPPO LIPPI, leur fils, enfant de dix ans.</p>
+<p>STELLA, sa soeur.</p>
+<p>BRUTACCIO, chef de brigands.</p>
+<p>BUONAVITA, brigand.</p>
+<p>Troupe de brigands.</p>
+</div></div>
+
+La scène se passe d'abord au pied des Apennins, près de Florence, puis
+sur les Apennins, à l'entrée de la caverne des brigands.
+
+
+
+<p>NOTICE SUR FILIPPO LIPPI.</p>
+
+<p>Filippo Lippi, peintre, naquit à Florence en 1412. Dès son enfance, il
+montra de rares dispositions pour la peinture. Il entra comme novice
+dans le couvent des Carmes, où Masaccio venait de terminer d'admirables
+fresques. Chaque jour on le trouvait en contemplation devant ces grandes
+peintures. Bientôt il se mit à les copier, et en peu de temps il sut
+tellement s'approprier la manière de ce maître, qu'on le regarda comme
+son rival et son successeur. Entraîné par ses succès, il résolut de
+quitter le couvent. Son enfance et sa vie furent pleines d'aventures. A
+dix-sept ans, monté sur un bateau avec quelques amis, il s'était trop
+avancé en mer; il fut pris par des corsaires barbaresques et emmené en
+Afrique, où il devint esclave. Mais là encore son talent lui fit
+accorder sa liberté. Conduit à Naples, il y exécuta plusieurs fresques,
+puis vint à Florence, où il peignit son plus beau tableau, <i>le
+Couronnement de la Vierge</i>, grande composition où sont groupées de
+nombreuses figures. L'auteur s'y est représenté sous la figure d'un
+adorateur; devant lui est un agneau soutenant cette inscription: <i>Is
+perfecit opus</i>. Ce tableau frappa tellement Cosme de Médicis, qu'il
+conçut pour Lippi une estime et une amitié dont il ne cessa de lui
+donner des preuves. Lippi exécuta de grands travaux à Florence, à
+Spolette, à Padoue, à Fiesole, etc. Le Louvre possède deux beaux
+tableaux de ce peintre, une <i>Madone</i> et le <i>Saint-Esprit présidant à la
+naissance de Jésus-Christ</i>. Filippo Lippi mourut à Florence, en 1466,
+âgé de cinquante-sept ans.</p>
+<br>
+
+<h2>LA<br>
+
+RANÇON DU GÉNIE.</h2>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE PREMIÈRE.</h3>
+
+<p class="stage1">Le théâtre représente l'intérieur de la ferme de Francesco.</p>
+
+<p class="stage1">FRANCESCO et RITA.</p>
+<br>
+
+<p>FRANCESCO, <i>entrant tout haletant</i>. Femme, me voici de retour de la
+ville. Je suis accablé de fatigue.</p>
+
+<p>RITA. Apportes-tu du moins quelque bonne nouvelle?</p>
+
+<p>FRANCESCO. Eh! non; une bonne nouvelle m'aurait fait oublier la marche,
+et je ne me plaindrais pas.</p>
+
+<p>RITA. Que t'ont dit ces messieurs du tribunal?</p>
+
+<p>FRANCESCO. Ce qu'ils disent si souvent au pauvre quand il demande
+justice: qu'il faut d'abord déposer de l'argent pour les premiers frais,
+et puis qu'on fera des poursuites.</p>
+
+<p>RITA. C'est une horreur! déposer de l'argent pour qu'on arrête ces
+brigands qui dévastent le pays, qui enlèvent nos bestiaux et nous
+dépouillent de tout! Mais à qui nous adresserons-nous, si l'autorité ne
+nous protège pas? Il faudra donc fuir ce canton, abandonner l'héritage
+de ton père et chercher à vivre ailleurs?</p>
+
+<p>FRANCESCO. J'ai dit tout cela aux gens de la justice. Je leur ai raconté
+comment l'autre jour, tandis que notre petit Filippo gardait le troupeau
+au pied des Apennins, des brigands fondirent sur la plaine et
+profitèrent du moment où l'enfant s'était éloigné pour s'emparer de nos
+plus beaux agneaux et de nos jeunes chevreaux. Heureusement les mères
+étaient à la bergerie, sans cela nous étions ruinés.</p>
+
+<p>RITA. Plus heureusement encore, Francesco, notre fils n'était pas là;
+car il serait tombé entre les mains des brigands, et peut-être
+l'auraient-ils tué.... La sainte madone l'a protégé.</p>
+
+<p>FRANCESCO. Voilà comme tu excuses toujours sa paresse, Rita. Si Filippo
+n'avait pas quitté le troupeau, il aurait appelé au secours en voyant
+venir les brigands; je serais accouru, et nous n'aurions rien perdu.</p>
+
+<p>RITA. Je l'ai grondé comme toi, Francesco; je lui ai recommandé d'être
+plus attentif. Mais, tu le vois, notre fils ne peut se soumettre à
+garder les bestiaux, à labourer la terre; il aime à être seul, et,
+aussitôt qu'il pense qu'on ne le voit pas, il s'amuse à tracer sur la
+terre des figures d'hommes, des arbres, des moutons. Peut-être notre
+enfant est-il destiné à une autre existence que la nôtre.</p>
+
+<p>FRANCESCO. Tu es folle, Rita. Voilà bien les mères; toujours des idées
+d'ambition pour leurs fils.... Et à quoi veux-tu que nous destinions
+celui-là? Avons-nous de l'argent pour lui faire donner de l'éducation?
+et est-ce au moment où nous sommes dans la misère que tu dois
+l'encourager à la fainéantise? Mêle-toi de ta fille et laisse-moi faire
+de Filippo un bon métayer.</p>
+
+<p>RITA. Calme-toi, mon ami, et confions-nous à Dieu.</p>
+
+<p>FRANCESCO. «Aide-toi et le ciel t'aidera.» Femme, il faut que nous et
+nos enfants redoublions de travail et de courage pour éloigner la
+misère. Mais où est Filippo? Il est encore couché, je suis sûr.</p>
+
+<p>RITA. Non, il est dans l'étable à faire la litière des vaches.</p>
+
+<p>FRANCESCO, <i>appelant</i>. Filippo! Filippo!</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">LES MÊMES, FILIPPO, entrant avec un morceau de charbon à la main, puis
+STELLA.</p>
+<br>
+
+<p>FILIPPO. Mon père....</p>
+
+<p>FRANCESCO. Que faisais-tu dans l'étable?</p>
+
+<p>FILIPPO, <i>rougissant et baissant la tête</i>..... Mon père, je.... je....</p>
+
+<p>FRANCESCO. Ah! tu vas mentir!... Que faisais-tu?</p>
+
+<p>FILIPPO. Eh bien! je cherchais à dessiner sur le mur la grande vache
+noire.</p>
+
+<p>FRANCESCO. Et à quoi cela te mènera-t-il, fainéant?</p>
+
+<p class="stage1">(Filippo baisse la tête et ne répond rien.)</p>
+
+<p>STELLA, <i>accourant</i>. Ma mère, ma mère, venez voir; nous avons deux
+vaches noires maintenant; Filippo en a fait une seconde, elle marche
+près du mur de l'étable, elle mange au ratelier..... Venez! venez!</p>
+
+<p>FRANCESCO. Allons, taisez-vous; c'est assez de folie! Femme, sers-nous à
+déjeuner, puis nous irons tous au travail.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils se mettent à table.)</p>
+
+<p>STELLA. Elle est bien belle, la vache de Filippo. Mon père, pourquoi ne
+voulez-vous pas la voir?</p>
+
+<p>RITA. Chut! mange tes confitures et tais-toi.</p>
+
+<p>STELLA. Qu'il est bon, ce raisiné! Pourquoi ne fais-tu pas comme moi,
+Filippo? Vois, je nettoie mon assiette avec de la mie de pain. Il n'en
+reste pas de trace.</p>
+
+<p>FILIPPO, <i>dessinant sur son assiette avec la pointe de son couteau</i>.
+Regarde cela, Stella.</p>
+
+<p>STELLA. Oh! c'est notre petit chat roux. Le voilà sur le buffet.
+(<i>Filippo continue à dessiner.)</i> Il se gratte l'oreille avec sa patte.</p>
+
+<p>RITA. Je n'oserai jamais laver cette assiette. C'est tout à l'ait le
+portrait de notre chat; vois, Francesco.</p>
+
+<p>FRANCESCO, <i>regardant et riant</i>. Oh! c'est bien ça; je te permets cet
+amusement pendant les repas, Filippo; mais je ne veux pas que tu y
+songes en gardant les troupeaux.</p>
+
+<p>FILIPPO. C'est malgré moi, mon père.</p>
+
+<p>FRANCESCO. Tout cela est bel et bon, enfant; mais il faut penser à
+gagner ton pain. Allons, pars avec ta soeur, et ne vous éloignez pas
+trop de la ferme. Vous mènerez paître les vaches et les chèvres là-bas
+dans cette prairie qui est auprès du bois, et si vous voyez venir
+quelqu'un, vous m'appellerez tout de suite; je vais au labour.</p>
+
+<p class="stage1">(Les enfants sortent.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE III.</h3>
+
+<p class="stage1">Dans la campagne.</p>
+
+<p class="stage1">STELLA et FILIPPO menant les troupeaux.</p>
+<br>
+
+<p>STELLA. Mais comment fais-tu, mon frère, pour inventer d'aussi jolies
+choses avec tes doigts?</p>
+
+<p>FILIPPO. Je n'en sais rien, Stella; je ne comprends pas ce qui me donne
+le pouvoir de retracer tout ce que je vois, comme l'eau retrace notre
+visage quand nous y regardons; mais je suis poussé par un désir
+invincible à toujours reproduire les images qui sont devant moi, soit
+avec la pointe de mon couteau sur la pierre, soit avec un charbon sur
+les murs, ou bien avec le bout de mon bâton sur le sable. Oh! si je
+pouvais avoir une de ces grandes feuilles de papier blanc sur lesquelles
+écrit notre curé, il me semble que je ferais une madone comme celle qui
+est debout sur le maître autel de notre église.</p>
+
+<p>STELLA. Elle semble vivante, cette madone; on dirait qu'elle marche,
+qu'elle va parler.</p>
+
+<p>FILIPPO. Elle te ressemble un peu, ma petite Stella. Mais nous voici
+arrivés à la lisière du bois. Garde le troupeau, moi je vais chercher
+une de ces pierres molles où mon couteau s'enfonce facilement; puis je
+reviendrai dessiner ton portrait.</p>
+
+<p>STELLA. Tu désobéis à notre père, Filippo; ne t'a-t-il pas dit de ne
+t'occuper que de nos bestiaux?</p>
+
+<p>FILIPPO. Ne seras-tu pas contente, ma petite soeur, de voir ton portrait
+sur une pierre, comme tu as vu tout à l'heure celui de notre chat sur
+une assiette?</p>
+
+<p>STELLA. Oh! oui, cela me fera plaisir.</p>
+
+<p>FILIPPO. Eh bien! attends, je vais revenir. N'aie pas peur et garde le
+troupeau.</p>
+
+<p>STELLA. Ne reste pas longtemps loin d'ici.</p>
+
+<p class="stage1">(Filippo s'enfonce dans le bois, ramasse une pierre, s'assied,
+ et se met à dessiner.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE IV.</h3>
+
+<p class="stage1">FILIPPO, seul.</p>
+
+<p>Qu'il est beau, ce paysage qui se déroule devant moi! dans le fond les
+hautes montagnes, puis les bois, puis le village, et de l'eau qui court!</p>
+
+<br>
+<h3>SCÈNE V.</h3>
+
+<p class="stage1">STELLA, FILIPPO.</p>
+<br>
+
+<p>STELLA, <i>de la prairie</i>. Au secours! mon frère, au secours!</p>
+
+<p>FILIPPO, <i>accourant</i>. Qu'y a-t-il, ma bonne Stella? Je viens te
+défendre.</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE VI.</h3>
+
+<p class="stage1">LES PRÉCÉDENTS, BRUTACCIO et la troupe de brigands.</p>
+<br>
+
+<p>BRUTACCIO, lui fermant la bouche. Halte-là, mon brave; vos troupeaux
+sont à nous, votre soeur est notre prisonnière, et vous allez nous
+suivre aussi: vous vous ferez à la vie des montagnes, et vous finirez
+par faire partie de notre bande, si vos parents ne sont pas assez riches
+pour payer votre rançon.</p>
+
+<p>FILIPPO. Moi! vivre parmi vous? oh! non, jamais! jamais!</p>
+
+<p>BRUTACCIO, <i>l'empêchant de crier</i>. Point de mutinerie, point de
+mutinerie, enfant! autrement ton dos sentira le bois de ma carabine.
+(<i>Filippo fait un geste menaçant.</i>) Allons, qu'on s'en empare.
+(<i>Plusieurs brigands s'emparent de Filippo, qui se démène entre leurs
+bras.</i>) Toi, Buonavita, charge-toi de la soeur.</p>
+
+<p>BUONAVITA, <i>à Stella</i>. Petite bergère, n'ayez nulle crainte. Vous
+garderez nos vaches dans nos rochers, vous ferez des fromages, vous
+taillerez la soupe, et en retour vous serez bien traitée.</p>
+
+<p>STELLA. Ma mère! ma mère!</p>
+
+<p class="stage1">(Ils disparaissent tous dans les Apennins.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE VII.</h3>
+
+<p class="stage1">Sur un plateau des Apennins, devant l'entrée de la caverne des brigands.</p>
+
+<p class="stage1">FILIPPO, STELLA, puis BUONAVITA.</p>
+<br>
+
+<p>FILIPPO. Ma pauvre Stella, tu pleures donc toujours?</p>
+
+<p>STELLA. Ils sont si laids, ces brigands, si méchants!.... Si je ne les
+sers pas tout de suite quand ils me demandent à boire, ils menacent de
+me frapper. Oh! Filippo, comme nous avons souffert depuis huit jours que
+nous sommes ici! et penser que cela durera toujours!... Et nos pauvres
+parents, ils doivent se désespérer de ne pas nous voir revenir.... Si
+nous ne les voyions jamais....</p>
+
+<p class="stage1">(Elle sanglote.)</p>
+
+<p>FILIPPO. Ne pleure pas ainsi, Stella; Dieu veillera sur nous.</p>
+
+<p>STELLA. Oh! mon frère, tu es moins malheureux que moi. Les premiers
+jours, tu étais bien triste aussi; mais à présent, tu reprends courage
+et tu sembles consolé. Tu recommences à dessiner sur les pierres et sur
+le sable; cela te distrait.</p>
+
+<p>FILIPPO. C'est vrai, Stella, ce plaisir me suit; les brigands n'ont pu
+me le ravir.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Buonavita.)</p>
+
+<p>BUONAVITA. Pourquoi vous tourmentez-vous ainsi, Stella? N'êtes-vous pas
+contente dans notre compagnie? Soyez attentive, faites bien notre
+cuisine, et nous vous donnerons un beau bonnet à dentelles d'argent.</p>
+
+<p>STELLA. Gardez vos cadeaux, seigneur Buonavita. Mais si vous n'êtes pas
+méchant, faites ce que je vous ai demandé.</p>
+
+<p>FILIPPO. Qu'as-tu demandé, Stella?</p>
+
+<p>STELLA. J'ai demandé que Buonavita obtînt notre liberté du seigneur
+Brutaccio: car je ne puis vivre ici.</p>
+
+<p>BUONAVITA. J'ai fait votre commission.</p>
+
+<p>FILIPPO. Et que vous a dit le capitaine?</p>
+
+<p>BUONAVITA. Il m'a dit que vous ne sortiriez jamais d'entre ses mains, si
+vos parents ne lui payaient une forte rançon.</p>
+
+<p>FILIPPO. Ils sont trop pauvres!</p>
+
+<p>STELLA. Votre maître est bien cruel; mais vous, ne pourriez-vous nous
+rendre la liberté?</p>
+
+<p>BUONAVITA. Si je le pouvais, je le ferais, mes enfants; car, puisque
+notre compagnie vous déplaît, je ne vois pas à quoi bon vous garder de
+force.</p>
+
+<p>FILIPPO. Vous êtes compatissant, vous! Mais comment, sans y être
+contraint, pouvez-vous donc vivre avec des brigands?</p>
+
+<p>BUONAVITA. Ah! l'habitude fait tout. J'ai été orphelin de bonne heure.
+Mon oncle Brutaccio, le chef de notre troupe, m'emmena dans ces
+montagnes, et je suis devenu brigand sans m'en douter; mais, je vous le
+jure, ma petite Stella, je n'ai jamais tué personne. Boire, rire,
+chanter, être libre et ne rien faire la plupart du temps, telle est ma
+vie, ma bonne vie dont j'ai tiré mon nom. Je ne vous l'offre pas en
+exemple, mes enfants; mais je vous la raconte seulement pour que vous
+n'ayez pas peur de moi.</p>
+
+<p>FILIPPO. Eh bien! vous pouvez me faire un grand plaisir, puisque vous
+êtes bon.</p>
+
+<p>BUONAVITA. Lequel?</p>
+
+<p>FILIPPO. Buonavita, je vous en prie, donnez-moi une de ces belles
+planches de bois blanc qui recouvrent les caisses qui sont dans la
+caverne.</p>
+
+<p>BUONAVITA. Très-volontiers. (<i>Il entre dans la caverne et revient à
+l'instant, avec la planche.</i>) Qu'en voulez-vous faire?</p>
+
+<p>FILIPPO. Vous allez voir. (<i>Il tire un charbon de sa poche et se met à
+dessiner un arbre et des moutons qui sont devant lui, puis le fond du
+paysage.</i>)</p>
+
+<p>BUONAVITA. Oh! vous avez un fier talent, l'ami; voilà l'arbre qui
+grandit sous vos mains, le troupeau qui s'anime, les rochers qui se
+dressent.... Qui vous a appris tout cela?</p>
+
+<p>FILIPPO. Personne. Est-ce que cela s'apprend? Depuis que je pense, je
+reproduis ainsi tout ce que je vois sans savoir comment. Mais ce qui me
+tourmente, c'est de ne pouvoir donner des couleurs à mon ouvrage, ces
+belles couleurs de la madone de notre église.</p>
+
+<p>BUONAVITA. Des couleurs! ah! si vous en désirez, je puis vous
+satisfaire. Il y a quelque temps, nous arrêtâmes sur la route de
+Florence un peintre qui allait à Rome. Nous croyions avoir fait une
+riche capture en nous emparant d'une cassette fermée qu'il gardait
+auprès de lui. Quand nous l'ouvrîmes, nous n'y trouvâmes que des vessies
+de couleurs et des pinceaux de poil.</p>
+
+<p>FILIPPO. Qu'est-ce que cela, des pinceaux?</p>
+
+<p>BUONAVITA. C'est ce qui sert à mettre des couleurs sur un dessin.</p>
+
+<p>FILIPPO. Oh! donnez-moi cette cassette, et je vous aimerai bien.</p>
+
+<p>BUONAVITA. Je vais la chercher.</p>
+
+<p>FILIPPO, <i>avec joie</i>. Stella, je vais avoir des couleurs!...</p>
+
+<p>STELLA. Je ne comprends pas ton bonheur, Filippo; moi, je ne serai
+contente qu'en revoyant nos parents.</p>
+
+<p>BUONAVITA, <i>revenant avec la cassette</i>. Voilà, mon ami. Stella, si vous
+ne voulez pas être grondée par Brutaccio, allez vous occuper du dîner;
+notre chef ne tardera pas à revenir de sa tournée.</p>
+
+<p class="stage1">(Stella entre dans la caverne.)</p>
+
+<p>FILIPPO, <i>ouvrant la cassette</i>. Oh! Buonavita, que ces couleurs sont
+belles! Ce sont celles du ciel, de la terre, des roches et des bois.
+Mais qui nous apprendra le moyen de les préparer et de les étendre?</p>
+
+<p>BUONAVITA, <i>tirant une palette de la caisse</i>. D'abord il faut les
+disposer sur cette petite planche, après les avoir fondues avec un peu
+d'huile que vous prendrez dans cette fiole; puis vous les appliquerez
+sur votre dessin avec un pinceau.</p>
+
+<p>FILIPPO, <i>avec enthousiasme.</i> Et comment savez-vous cela, Buonavita? Qui
+vous a révélé ce mystère? Êtes-vous donc sorcier?</p>
+
+<p>BUONAVITA. Je ne suis pas plus sorcier que savant, mais j'ai eu le
+bonheur de voir travailler le plus grand peintre de l'Italie.</p>
+
+<p>FILIPPO. Le plus grand peintre de l'Italie?</p>
+
+<p>BUONAVITA. Oui, Masaccio! celui qui a retracé les tourments des damnés
+dans l'église des Carmes, à Florence.</p>
+
+<p>FILIPPO. Et vous avez vu cet homme, ce peintre, qui est aussi célèbre
+qu'un prince?</p>
+
+<p>BUONAVITA. Je l'ai vu, et je vais vous conter comment.</p>
+
+<p>FILIPPO. Tout en vous écoutant j'essayerai ces couleurs. Les voilà
+préparées comme vous me l'avez dit. (<i>Il se met à peindre.</i>) Parlez,
+Buonavita, parlez-moi de ce grand Masaccio.</p>
+
+<p>BUONAVITA. Il faut vous dire que mon oncle, trouvant que notre métier
+allait mal sur les grandes routes, s'était mis en tête, l'an passé,
+d'aller enlever le trésor du couvent des Carmes. Il avait une vieille
+haine contre les bons frères, qui, disait-il, l'avaient chassé de leur
+école pour quelques petites peccadilles, et l'avaient ainsi déterminé à
+embrasser la profession de brigand. Bonne profession, ma foi! et dont
+mon oncle n'a pourtant pas à se repentir. Mais il paraît qu'il y a des
+jours où cela le trouble, et il se met alors dans de grandes fureurs,
+qui ont toujours pour résultat quelque expédition hardie. Donc il me dit
+l'an passé: «Va-t'en reconnaître les lieux, et nous agirons dans la
+nuit.» Je me rends à Florence, habillé comme un honnête paysan, et je
+demande le couvent des Carmes. «Suivez cette foule, me répond-on en me
+montrant un grand flot de peuple; elle se dirige justement vers l'église
+des Carmes.--Et pourquoi faire? repris-je.--Vous le verrez bien, mon
+garçon,» répliqua en riant le citadin narquois. Je me mis à la file de
+ceux qui marchaient, et bientôt je me trouvai comme porté dans l'église.
+Tout le monde se précipitait vers une seule chapelle. Je me glissai aux
+premiers rangs. Alors je vis ce qui attirait la multitude, et je fus
+près de laisser échapper un cri d'effroi, moi qui n'ai jamais eu peur de
+ma vie. Sur les murs à demi éclairés de la chapelle, on voyait des
+hommes torturés; leurs traits étaient pâles et amaigris; leurs yeux
+versaient des larmes de sang; leurs dents grinçaient; leurs corps se
+tordaient, et je croyais leur entendre pousser des gémissements.
+Cependant la foule criait autour de moi: «Vive Masaccio!» et, plein
+d'admiration pour cet homme qui avait la puissance de m'épouvanter, je
+criai à mon tour: «Vive Masaccio!» Mais Masaccio, qui était là devant
+nous, continuait à peindre sans se déranger. C'est lui qui sauva, sans
+s'en douter, le trésor des Carmes. Je déclarai à mon oncle que je ne
+traverserais jamais la nuit cette église où il m'avait semblé voir la
+flamme des damnés me saisir. Je fis partager ma terreur à sa troupe, et
+l'expédition fut abandonnée.</p>
+
+<p>FILIPPO. Buonavita, je veux aller à Florence, je veux voir Masaccio et
+devenir son élève.</p>
+
+<p>BUONAVITA. C'est une noble ambition, mon ami.</p>
+
+<p>FILIPPO. Voyez? en suis-je digne?</p>
+
+<p class="stage1">(Il lui montre ce qu'il vient de peindre.)</p>
+
+<p>BUONAVITA. Mon portrait! si vite! pendant que je vous parlais, vous
+l'avez tracé, vous lui avez donné la vie! Voilà bien mon regard, en
+effet, ma moustache noire, ma résille rouge sur mes cheveux bruns....
+Par Masaccio! vous serez un grand homme!</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE VIII.</h3>
+
+<p class="stage1">LES PRÉCÉDENTS, BRUTACCIO avec sa troupe.</p>
+<br>
+
+<p>BUONAVITA. Venez voir ceci, Brutaccio, cet enfant est marqué de Dieu:
+nous ne pouvons le retenir plus longtemps prisonnier.</p>
+
+<p>BRUTACCIO. Quoi! c'est lui qui a peint ta face de brigand?</p>
+
+<p>BUONAVITA. Oui, lui-même; un instant lui a suffi pour finir ce portrait.</p>
+
+<p class="stage1">(Les brigands se rangent autour du portrait de Buonavita.)</p>
+
+<p>TOUS, <i>admirant le portrait</i>. C'est un miracle, ma foi!... Vive le petit
+Filippo!...</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005.png"></p>
+
+<p>BUONAVITA. Vous le voyez, mon ami, on crie déjà: Vive Filippo! comme le
+peuple criait à Florence: Vive Masaccio! c'est d'un heureux présage.</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE IX ET DERNIÈRE.</h3>
+
+<p class="stage1">LES PRÉCÉDENTS, RITA accourant éperdue, puis FRANCESCO armé d'une
+fourche et d'un pieu.</p>
+<br>
+
+<p>RITA. Rendez-nous nos enfants, nos pauvres enfants. Nous errons depuis
+huit jours dans nos montagnes... Enfin nous avons découvert votre
+retraite.... Ayez pitié d'une mère.... Rendez-moi mes enfants....
+(<i>Apercevant Filippo.</i>) Mon cher fils! (<i>Elle le presse sur son coeur.</i>)
+Mais où est ta soeur, ma douce Stella, ma fille bien-aimée?</p>
+
+<p>STELLA, <i>accourant</i>. Ma mère! ma bonne mère!</p>
+
+<p class="stage1">(Elle se jette dans ses bras.)</p>
+
+<p>FRANCESCO, <i>arrivant et brandissant son pieu</i>. De par le ciel! si vous
+ne me rendez mes enfants, je brise la tête au premier qui s'approche de
+moi.</p>
+
+<p>BRUTACCIO, <i>riant</i>. Désarmez cet homme, et amenez-le-moi. (<i>Les brigands
+désarment Francesco et le conduisent devant Brutaccio.</i>) Vous ne pouvez
+rien pour délivrer vos enfants; vous êtes devenu vous-même mon
+prisonnier! vos troupeaux sont à moi, demain je puis dévaster votre
+maison et ne pas y laisser pierre sur pierre.... Eh bien! Brutaccio le
+brigand n'en fera rien. Je vous rends la liberté, car votre fils a payé
+votre rançon à tous par son génie. Emmenez vos bestiaux et prenez cette
+bourse, Francesco. Mais ne contraignez plus votre noble enfant à être
+pâtre ou laboureur: Dieu l'a créé peintre, il sera la gloire et la
+fortune de votre famille. Envoyez-le à Florence auprès de Masaccio; cet
+or payera ses études.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/006.png"></p>
+
+<p>FRANCESCO, <i>prenant la bourse</i>. Que Dieu vous bénisse, monseigneur!</p>
+
+<p>BRUTACCIO. On ne bénit pas un brigand, mon ami; mais on peut lui faire
+une promesse en retour d'un bienfait.</p>
+
+<p>FILIPPO. Laquelle? j'y souscris d'avance.</p>
+
+<p>BRUTACCIO. Promettez-moi, lorsque vous serez un peintre célèbre, de
+faire un tableau de la scène que nous venons de mettre en action.</p>
+
+<p>FILIPPO. Je vous le jure!</p>
+
+<p>BUONAVITA. Ce tableau s'appellera la <i>Rançon du Génie</i>.</p>
+<br><br>
+
+<h2>AMYOT</h2>
+
+
+<h3>NOTICE SUR AMYOT.</h3>
+
+<p>Jacques Amyot naquit à Melun, 3 octobre 1513. Son père était un petit
+mercier. Amyot se montra d'abord un enfant indiscipliné et quitta ses
+parents pour aller à Paris se placer comme domestique. Il fit la route à
+pied, s'égara et tomba épuisé de fatigue. On le secourut et on le fit
+conduire à l'hôpital d'Orléans. Aussitôt rétabli il en sortit avec douze
+sous qu'on lui donna et qui furent toute sa ressource à son arrivée à
+Paris. Sa mère, qui l'aimait tendrement, lui envoyait chaque semaine un
+gros pain de Melun pour l'aider à vivre. Il se plaça d'abord à la porte
+d'un collège, où il faisait les commissions des professeurs et des
+élèves. Remarqué pour son intelligence et sa gentillesse, il fut admis
+dans l'intérieur du collège et il en devint bientôt un des meilleurs
+élèves. Là encore, dans son dénûment, il servait de domestique aux
+autres élèves; ce qui ne l'empêchait pas de poursuivre ses études avec
+ardeur. La nuit, à défaut d'huile et de chandelle, il étudiait à la
+lueur de quelques charbons embrasés. Après avoir terminé les études
+classiques les plus fortes et achevé ses cours sous les plus célèbres
+professeurs du collège de France, il se fit recevoir maître ès arts.
+Puis se rendit à Bourges pour y étudier le droit civil. Là Jacques
+Collin, lecteur du Roi, lui confia l'éducation de ses neveux et lui fit
+obtenir une chaire de grec et de latin. C'est pendant les douze années
+qu'il occupa cette chaire qu'il fit la traduction du roman grec de
+<i>Theagène et Chariclée</i> et commença celle des <i>Vies des hommes illustres
+de Plutarque</i>. Il dédia les premières Vies à François Ier, qui lui
+ordonna de continuer cette traduction et lui accorda comme récompense
+l'abbaye de Bellezane. Voulant compulser les manuscrits de Plutarque qui
+existaient en Italie, il s'y rendit avec l'ambassadeur de France.
+Bientôt il fut chargé par celui-ci et par le cardinal de Tournon de
+porter une lettre du roi Henri II au concile alors rassemblé à Trente.
+Il s'acquitta si habilement de sa mission qu'à son retour à Paris il fut
+choisi comme précepteur des deux fils de Henri II. Tout en faisant cette
+éducation il termina sa traduction des Vies de Plutarque qu'il dédia à
+Henri II, et commença celle des oeuvres morales du même écrivain qu'il
+ne termina que sous le règne de Charles IX son élève à qui il en fit
+pareillement hommage. Dès le lendemain de son avènement au trône, le roi
+Charles IX le nomma son grand aumônier. Plus tard, le siège d'Auxerre
+étant venu à vaquer, le Roi le donna à son <i>Maître</i>, comme il appelait
+Amyot.</p>
+
+<p>Quand son autre élève Henri III parvint au trône, il lui conserva toutes
+ses charges et le nomma commandeur de l'ordre du Saint-Esprit qu'il
+venait de créer. Amyot passa ses dernières années dans son diocèse,
+uniquement occupé de l'étude et de l'exercice de ses devoirs. Il mourut
+à Auxerre le 6 février 1593 dans sa quatre-vingtième année. Il laissa
+200 000 écus de fortune. Il fit don à l'hôpital d'Orléans, où il avait
+été recueilli quelques jours dans son enfance, un legs de douze cents
+écus. Sa traduction de Plutarque est restée la plus estimée et la
+meilleure que nous ayons en français.</p>
+<br><br>
+
+<h2>LE PETIT VAGABOND.</h2>
+
+<p>Il faisait un froid rigoureux; toute la campagne était blanche de
+givre, et au loin les toits des maisons et les clochers du village
+paraissaient couverts de neige; les arbres comme des squelettes
+étendaient leurs branches décharnées; en place de feuillage il y pendait
+des glaçons. Un pauvre enfant de treize ans, assez mal vêtu, sans bas et
+chaussé de gros souliers déjà vieux, suivait péniblement le chemin à
+peine tracé de Melun à Orléans; ce n'était pas une belle et grande route
+royale comme aujourd'hui, encore moins un railway conduisant rapidement
+en quelques heures de Melun à Paris; il y a près de trois cents ans de
+cela, et à cette époque les chemins qui sillonnaient la France étaient
+de véritables précipices creusés d'ornières boueuses, parsemés de
+pierres et parfois de troncs d'arbres, et dont les tronçons rompus
+cessaient tout à coup de marquer leurs traces à travers un champ ou à
+travers un bois.</p>
+
+<p>Il fallait alors plusieurs jours pour se rendre de Melun à Paris, et le
+pauvre enfant, très-ignorant de la distance, s'était imaginé pouvoir y
+arriver le soir même. On lui avait dit que la Seine coulait de Melun à
+Paris, et il avait pensé: ce doit être bien près, j'y arriverai comme la
+Seine y arrive. Quoiqu'il fût parti aux premières lueurs de l'aube et
+qu'il eût marché courageusement tout le jour, la nuit commençait à
+tomber qu'il n'apercevait pas encore le clocher d'Orléans. Il pensa
+qu'il s'était égaré; mais à qui demander son chemin? par une fatalité
+qui lui sembla une juste punition du ciel, il avait marché depuis le
+matin sans rencontrer ni piéton, ni monture; il avait pourtant compté
+sur l'assistance publique, car il était parti sans avoir mis sous ses
+petites dents blanches un pauvre morceau de pain. Avec cette insouciance
+de l'enfance que les chimères et l'espérance accompagnent, il avait
+cheminé d'abord gaiement et vite, courant même pour se réchauffer. Mais
+un ventre vide affaiblit les jambes, et bientôt il n'était plus allé
+qu'au pas, insensiblement il s'était traîné, et enfin il était tombé
+épuisé sur un buisson, ne reconnaissant plus sa route à travers la neige
+qui commençait à tomber et la nuit qui venait. Il poussait des
+gémissements entrecoupés de ces exclamations: <i>oh! mon Dieu! oh! ma
+bonne mère!</i> qui s'échappent toujours de la bouche de l'enfant, et même
+de celle de l'homme qui souffre; car si Dieu est pour nous la protection
+d'en haut, une mère est le refuge humain qui, jusqu'à la mort, ne nous
+manque jamais ici-bas.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/007.png"></p>
+
+<p>Donc, le pauvre petit vagabond dans sa détresse appelait sa mère, sa
+mère qu'il avait quittée résolûment le matin sans lui dire adieu.</p>
+
+<p>Comme il se désespérait et sentait déjà le froid engourdir son corps, il
+entendit des pas de chevaux qui retentissaient sur la route pierreuse;
+il gémit plus fort, espérant qu'on prendrait garde à sa plainte, et en
+effet bientôt deux montures s'arrêtèrent auprès de lui. Sur la première
+était un gentilhomme brillamment équipé sous son large manteau, sur
+l'autre un domestique armé qui le suivait.</p>
+
+<p>Le gentilhomme aperçut à la dernière lueur du crépuscule ce pauvre être
+exténué de fatigue et de faim, «Qu'est ceci? dit-il, en le touchant du
+bout de son éperon; d'où viens-tu? et où vas-tu?</p>
+
+<p>--Je viens de Melun et je voulais aller à Orléans, répliqua le pauvre
+petit, mais mes jambes ne me portent plus et je meurs de faim.</p>
+
+<p>--Ta figure me plaît, reprit le gentilhomme; puis, se tournant vers le
+domestique: Allons, Pierre, trois coups de ta gourde à ce petit pour le
+secouer, puis hisse-le devant moi comme une valise, mon cheval va mieux
+que le tien, et, tout en trottant, le petit vagabond me contera son
+histoire quand il sera réveillé.»</p>
+
+<p>Le domestique exécuta les ordres de son maître, et bientôt les deux
+chevaux repartirent au grand trot. Le mouvement et le cordial qu'il
+avait avalé donnèrent à l'enfant une surexcitation qui lui rendit un peu
+d'instants toute sa lucidité. Tout en se tenant cramponné à la selle
+enfourchée par le gentilhomme, il le remerciait avec effusion.</p>
+
+<p>«Voyons, pendant que nous sommes forcés d'aller au pas pour gravir cette
+mauvaise montée, conte-moi ton histoire et ne mens pas, lui dit le
+bienveillant seigneur.</p>
+
+<p>--Oh! je ne fausserai point la vérité, elle est assez triste et honteuse
+pour moi; mais je ne vous mentirai pas à vous qui m'avez sauvé la vie.</p>
+
+<p>--J'écoute.</p>
+
+<p>--Je m'appelle Jacques, je suis le fils d'un pauvre mercier de Melun,
+demeurant dans le quartier de l'église.</p>
+
+<p>--Je suis de Melun et je vois cela d'ici, reprit le gentilhomme,
+continue.</p>
+
+<p>--J'ai deux soeurs, mes aînées, qui s'occupent avec bon vouloir de
+l'industrie de mon père, tandis que moi je n'ai jamais pu y prendre
+goût. J'ai ma mère, dont je suis le préféré, et qui, voyant mon grand
+amour pour les livres imprimés, a fini par me payer l'école malgré mon
+père, qui voulait me garder chez lui pour travailler de son état, et
+m'appelait un grand paresseux quand il me trouvait à lire. Cette
+inclination pour les livres m'est venue tout petit. Quand j'allais le
+dimanche à l'église, durant tous les offices je regardais les beaux
+livres des prêtres et j'aurais voulu les leur dérober. On est comme ça
+poussé par des instincts qui sont plus forts que nous, et je ne crois
+pas que ce soit toujours le diable qui nous les donne. J'ai appris à
+lire bien vite et sans savoir comment, et je lis aussi les psaumes
+latins et je les comprends un peu. Mais je ne pouvais lire que dans les
+livres de l'école, je n'avais pas un livre à moi, c'était trop cher. Ma
+bonne mère me promettait toujours de m'acheter un beau psautier; mais
+les mois passaient sans qu'elle eût jamais pu avoir l'argent qu'il
+fallait. Mon père la surveillait de près et l'empêchait de rien mettre
+de côté. Il est vrai que nous étions bien pauvres et que le travail de
+tous suffisait à peine pour nous faire vivre. Moi seul je ne travaillais
+pas, répétait chaque jour mon père en me brutalisant; il me semblait
+pourtant que mon esprit travaillait, mais mes mains se refusaient à
+faire l'ouvrage qu'on leur donnait.</p>
+
+<p>«Hier, ma mère était allée avec mes soeurs pétrir et faire cuire à la
+boulangerie les grands pains bis que nous mangeons; mon père fut appelé
+au dehors pour son petit commerce.</p>
+
+<p>--Garde au moins la boutique, grand fainéant, me dit-il, et surtout ne
+touche à rien.»</p>
+
+<p>«Il sortit en me faisant un geste de menace et je me mis sur la porte à
+regarder les passants. Tout à coup je vis venir un colporteur, il
+vendait des livres et se rendait à l'église et à l'école pour en faire
+le placement.</p>
+
+<p>«Approchez, lui dis-je, et laissez-moi seulement regarder un peu vos
+beaux livres, car, comme dit le proverbe, la vue n'en coûte rien!</p>
+
+<p>--La vue me coûtera mon temps, répliqua le colporteur, je suis pressé
+et, à moins que tu ne veuilles faire une emplette, je ne déballe pas.</p>
+
+<p>--Déballez, lui dis-je, je puis tout de même vous acheter un livre. Je
+lançai cette première parole je ne sais comment, et c'est ce qui me
+perdit, car, une fois dite, je ne voulus pas me démentir de peur que le
+colporteur ne se moquât de moi. Il entra dans la boutique, défit son
+ballot en toute hâte, et me montra un volume des saints Évangiles, en
+latin, qui me plut beaucoup.</p>
+
+<p>--Cela vaut un écu, c'est à prendre ou à laisser, me dit le marchand;
+mais je vois que c'est trop cher pour vous, ajouta-t-il d'un air
+narquois qui me mit le diable au corps.</p>
+
+<p>--Attendez un peu, répliquai-je avec résolution, et, m'approchant du
+tiroir où mon père tenait l'argent de la vente, je le secouai, l'ouvris
+et j'y pris un écu en menue monnaie.»</p>
+
+<p>«Quand le colporteur eut disparu, je cachai mon livre dans ma chemise;
+je tremblais, j'avais peur; je compris que je venais de commettre un
+vol.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008.png"></p>
+
+<p>J'aurais voulu rappeler le marchand; mais il n'était plus temps. Que
+faire? mon père pouvait rentrer d'un moment à l'autre, et je sentais
+déjà sa colère tomber sur moi comme le tonnerre. Si encore ma mère
+avait été là, elle aurait pu me protéger, mais en son absence, je me
+voyais perdu. Dans ma terreur, je poussai la porte de la boutique, je me
+mis à monter en courant jusqu'au haut de la maison, et je me
+<i>barricadai</i> dans le petit grenier où je couchais; je m'assis sur mon
+lit, et, n'entendant venir aucun bruit, j'eus la curiosité de regarder
+dans mon livre; je le tirai de ma chemise et je commençai à lire la
+belle passion du Christ; je ne comprenais qu'à moitié les mots latins,
+et je faisais un effort si grand d'esprit pour les comprendre
+entièrement, que peu à peu j'oubliai ma mauvaise action, la colère de
+mon père, le châtiment qui m'attendait, j'oubliais tout, excepté mon
+livre.</p>
+
+<p>«Mais tout à coup des cris, des voix montèrent de la boutique; je
+compris que mon père était rentré et s'emportait contre moi; je devinai
+que ma mère cherchait à le calmer sans y réussir. Oh! j'aurais voulu en
+ce moment être une souris et qu'un chat me mangeât. Je cachai le livre
+dans ma paillasse et je me cachai sous mon lit. Bientôt j'entendis
+monter, je crus que c'était mon père, et je sentais déjà une grêle de
+coups. Je me rassurai pourtant un peu, je crus ouïr des pas plus légers
+qui m'annonçaient ma mère ou une de mes soeurs.</p>
+
+<p>«On frappa: «C'est moi, c'est Jeanne; ouvre vite, me dit ma soeur aînée.
+J'ouvris mais je refermai aussitôt qu'elle fut entrée.</p>
+
+<p>--Il faut déguerpir d'ici, s'écria-t-elle, mon père veut te tuer, il dit
+que tu es un voleur, que tu as pris de l'argent dans le comptoir.</p>
+
+<p>--J'ai pris un écu pour acheter ce livre, lui dis-je, en tirant les
+Évangiles de ma paillasse.</p>
+
+<p>--Tu n'en as pas moins fait un vol à notre père, me dit ma soeur
+sévèrement, tu dois te cacher loin d'ici, car notre père qui te croit à
+vagabonder par la ville, a juré que s'il te retrouvait il
+t'exterminerait, ou te livrerait à M. le prévôt comme un voleur.»</p>
+
+<p>«Ce mot de voleur répété me faisait bien souffrir, je vous assure, je me
+mis à sangloter.</p>
+
+<p>«C'est bien le moment de pleurer, me dit ma soeur. Passe par la cour et
+va te cacher chez ton parrain le boucher; ma mère t'y rejoindra ce
+soir.»</p>
+
+<p>«Je plaçai mon livre, cause de tout mon malheur, entre ma chemise et ma
+souquenille, et je pris la fuite comme ma soeur me l'avait conseillé. Je
+gagnai bientôt la maison de mon parrain le boucher, mais je n'osai y
+entrer de peur d'explication et de remontrance, je m'assis sous le
+hangar où il rangeait les boeufs, et me sentant là à l'abri et
+chaudement je me remis à lire dans mon livre en attendant que la nuit
+vînt et permît à ma mère de me rejoindre; je pouvais la guetter d'où
+j'étais placé, et quand je reconnus le bruit de ses pas, je me levai
+pour aller à sa rencontre. Ma mère, loin de me faire peur comme mon
+père, me semblait un secours du ciel qui m'arrivait; je me jetai à son
+cou et je lui racontai en pleurant ce que j'avais fait.</p>
+
+<p>«J'étais bien sûre, me dit-elle en regardant le livre, que tu n'avais
+pas pris cet argent pour mal faire; mais ton père ne veut rien entendre;
+il faudra longtemps pour l'apaiser, et d'ici là où vivras-tu, mon pauvre
+enfant? J'ai bien eu l'idée de parler à ton parrain pour qu'il te donne
+asile; mais ici ton père te retrouvera et il arrivera quelque malheur.</p>
+
+<p>--Oui, ma mère, lui dis-je, il faut que j'aille bien loin gagner ma vie,
+je veux voir Paris et y apprendre bien des choses dont le maître d'école
+m'a parlé.</p>
+
+<p>--Tu es fou, mon petit Jacques, que deviendrait un pauvre enfant comme
+toi dans cette grande ville?</p>
+
+<p>«Je ne sais pas tout ce que je lui dis pour lui persuader que Paris
+serait le paradis pour moi; il me semble qu'un esprit me soufflait mes
+paroles pendant que je lui parlais. Il fut convenu qu'elle me confierait
+dès le lendemain à des bateliers qui descendaient la Seine de Melun à
+Paris, et que chaque semaine elle m'enverrait par eux un grand pain qui
+m'aiderait à vivre là-bas.</p>
+
+<p>«Mais à propos de pain, tu n'as pas soupé, mon pauvre Jacques; tiens,
+voilà des noix et une galette que j'avais faite pour toi; mange, puis
+endors-toi sous ce hangar, puisque tu t'y trouves bien, et demain, au
+petit jour, je viendrai te chercher, me dit cette bonne mère.»</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/009.png"></p>
+
+<p>«Elle partit, quand j'eus mangé je m'endormis sur la litière des vaches,
+et je fis un songe merveilleux. Je me voyais dans le palais du roi de
+France avec de beaux habits, j'étais en familiarité avec les enfants du
+roi, ou plutôt ils me traitaient avec respect et m'appelaient leur
+<i>maître</i>. Ce que cela veut dire, je n'en sais rien; mais j'ai vu de si
+belles choses dans ce rêve, des monuments de tous genres: palais,
+églises, colléges, que j'en suis sûr je retrouverai à Paris; j'ai
+entendu des voix si nombreuses qui m'appelaient, que ce matin à l'aube,
+sans bien savoir ce que je faisais, oubliant ma mère que j'allais
+désespérer, je me suis mis à courir sur la route de Melun à Paris.
+J'avais tant peur que quelque mésaventure ne m'empêchât d'accomplir mon
+dessein et de voir la capitale, que j'ai ajouté à ma mauvaise action
+d'hier, celle bien plus mauvaise de quitter ma mère sans l'embrasser.
+Dieu m'a déjà puni, car sans vous, mon bon seigneur, je serais mort de
+froid sur la route et j'aurais été mangé par les loups.</p>
+
+<p>--Allons! allons! tu n'es pas aussi vagabond que je le craignais,
+répliqua le gentilhomme, quand l'enfant eut terminé son récit, tu
+passeras deux ou trois jours à Orléans pour te réconforter, puis tu
+continueras ta route jusqu'à Paris, et moi, demain, de retour à Melun,
+j'irai avertir ta mère qui doit te croire perdu.»</p>
+
+<p>Le petit Jacques remerciait avec une vive reconnaissance le bon
+gentilhomme, et couvrait de caresses ses mains qui, en ce moment,
+laissaient flotter les rênes. Mais ils arrivaient dans une plaine où la
+route qui montrait Orléans, devant elle, devenait plus belle. Le cheval
+reprit le trot, l'enfant cessa de parler et même ne fit plus aucun
+mouvement. Le gentilhomme s'imagina qu'il dormait et ne songea plus à
+lui; mais arrivé à la porte de l'auberge où il devait loger, quand il
+poussa Jacques pour le réveiller, il s'aperçut qu'il avait perdu
+connaissance et qu'il était pris d'une grosse fièvre. Le cordial qu'il
+avait bu ne lui avait donné qu'une force factice d'une heure.</p>
+
+<p>Que faire! Le gentilhomme connaissait la charité des bonnes soeurs de
+l'hospice, il y conduisit lui-même le petit Jacques.</p>
+
+<p>Le lendemain il vint le revoir avant de reprendre la route de Melun; la
+fièvre de l'enfant avait cessé, mais il était tout courbaturé et ne
+pouvait se remuer dans son lit; l'excellent seigneur le confia aux soins
+des religieuses, lui remit une lettre de recommandation pour Paris, et
+s'éloigna en lui promettant de nouveau d'aller le soir même rassurer sa
+mère.</p>
+
+<p>Trois jours de repos guérirent entièrement le petit Jacques, qui put se
+remettre en route pour Paris: on lui donna douze sous et quelques
+provisions avant qu'il quittât l'hôpital, de sorte qu'il fit gaiement le
+reste de la route. Comme il sortait de l'hôtel-Dieu, de cet hôtel si
+bien nommé, de cet hôtel tout providentiel et qui ne refuse jamais
+l'hospitalité, il fit un voeu qui se grava profondément dans son âme; il
+jura que si jamais il était riche il doterait l'hôpital d'Orléans.</p>
+
+<p>Il arriva à Paris par un temps clair, ce qui lui permit d'aller admirer
+le palais du roi, la tour de Nesle, le Pré aux clercs, les belles
+églises et tous les monuments qui décoraient le vieux Paris.</p>
+
+<p>La lettre que lui avait remise le bon gentilhomme était pour un des
+maîtres des nombreux colléges de Paris. Il ne demandait pas qu'on
+l'admît comme élève dans l'intérieur du collége, c'eût été trop espérer
+pour le petit vagabond vêtu d'une pauvre souquenille et fils de mercier;
+il demandait qu'on l'employât comme commissionnaire et domestique des
+élèves et des professeurs, sauf à le recevoir plus tard dans l'intérieur
+du collége s'il marquait des dispositions frappantes pour l'étude.</p>
+
+<p>Le maître à qui le petit Jacques remit sa lettre était un homme affairé
+et naturellement brusque.</p>
+
+<p>«Choisis ta place à la porte du collége, lui dit-il, je donnerai l'ordre
+qu'on t'y laisse tranquille, et nous verrons à te faire faire des
+commissions; puis d'un geste il congédia le pauvre enfant.</p>
+
+<p>Mais Jacques était d'une nature résolue et persistante qui ne se
+décourageait point. Aux murs des colléges, des couvents, des églises et
+de presque tous les monuments de cette époque, étaient toujours adossées
+de petites constructions parasites. Contre la façade du collége, d'où
+Jacques venait de sortir, s'étalaient une échoppe de cordonnier, une
+autre occupée par un imagier, qui vendait aussi des chapelets et
+quelques livres d'église, puis une petite hutte où nichait un aveugle et
+son chien. Le petit vagabond se choisit une place dans les
+entre-colonnements d'une poterne presque toujours fermée; il plaça sur
+un banc très-bas, à l'abri de cet enfoncement, une grosse botte de
+paille qu'il acheta pour quelques sous, il s'établit dans cette espèce
+de gîte et soupa gaiement des restes des provisions que les bonnes
+soeurs lui avaient données. La nuit fut rude, mais il échappa à la
+rigueur du froid en se blottissant tout entier dans la paille brisée; à
+son réveil, il se mit à courir de long en large pour se réchauffer, et
+bientôt aperçu par le savetier et l'imagier, il fut chargé par eux de
+quelques petites commissions en retour desquelles ils lui offrirent la
+soupe; et il se sentit tout réconforté par un repas chaud.</p>
+
+<p>En ce temps-là les écoliers étaient externes, et le matin, en se rendant
+aux classes, ils virent le petit commissionnaire dont la bonne mine les
+charma. Il était assis jambes pendantes sur la paille fraîche et lisait
+dans son livre d'évangiles.</p>
+
+<p>Plusieurs écoliers parmi les grands l'interrogèrent, et ayant appris
+qu'il était commissionnaire l'employèrent aussitôt; il gagna donc dès le
+premier jour quelques menues monnaies. Il s'arrangea avec l'imagier pour
+prendre chez lui sa nourriture et pour s'y chauffer; et, comble de
+bonheur, il obtint que l'imagier lui prêterait quelques livres en
+lecture. Dès le premier jour il avait écrit à sa mère, et bientôt il
+reçut avis qu'un gros pain lui arrivait par les bateliers de Melun; il
+se rendit au bord de la Seine à l'endroit où les bateliers amarraient
+leurs bateaux; il y eut bientôt reconnu un patron de barque, leur voisin
+à Melun, qui l'ayant à son tour aperçu, lui cria:</p>
+
+<p>«Eh! eh! petit Jacques, approche donc un peu de mon bord; j'ai une
+cargaison pour toi.»</p>
+
+<p>Quand l'enfant toucha à la barque il donna une poignée de main au
+patron, et reçut dans ses bras un énorme pain bis dont la circonférence
+dépassait celle d'une roue de brouette. Il ne put regarder ce pain sans
+attendrissement; c'était sa mère qui l'avait pétri; et chaque semaine
+elle devait lui en envoyer un semblable pour qu'il ne mourût pas de faim
+à Paris.</p>
+
+<p>Il parla longtemps de cette bonne mère, puis de son père et de ses
+soeurs avec le batelier, et quand il lui eut dit adieu et qu'il se
+trouva seul dans les rues de Paris, il se mit à rêver à ce qu'il
+pourrait faire pour prouver un jour sa reconnaissance à sa Mère.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/010.png"></p>
+
+<p>Franchir le seuil du collége, y être admis comme élève et devenir un
+savant, tel était le but qu'il aurait voulu atteindre. Mais comment y
+parvenir? Il se rappelait la brève et brusque réception que le maître
+lui avait faite et il n'osait guère compter sur sa protection.</p>
+
+<p>Tout en songeant de la sorte, il avait regagné la porte du collége; il
+déposa son gros pain dans l'échoppe de l'imagier après en avoir coupé
+une large tranche qu'il mangea avec délices, puis il s'assit dans son
+petit gîte attendant les pratiques. C'était le lendemain d'un jour de
+congé, une dame passa qui ramenait ses deux fils au collége.</p>
+
+<p>«A votre service, madame et messieurs, leur dit le petit Jacques,
+suivant l'habitude qu'il avait de s'adresser à ceux qui passaient.</p>
+
+<p>--Tiens! c'est notre petit commissionnaire, dit un des écoliers à son
+frère; il faut le recommander à maman, qui lui fera gagner plus que
+nous; et aussitôt ils désignèrent le petit Jacques à leur mère. Celle-ci
+regarda le pauvre enfant et fut charmée de son visage et de sa
+gentillesse; il tenait en ce moment son volume d'évangiles à la main; la
+dame ayant regardé dans ce livre et interrogé Jacques, elle sut de lui
+son goût si vif pour la lecture et l'instruction.</p>
+
+<p>«Veux-tu, lui dit-elle avec bonté, accompagner chaque jour mes fils au
+collége? j'obtiendrai des professeurs que tu assistes à toutes leurs
+leçons, et tu apprendras ainsi toujours quelque chose.»</p>
+
+<p>L'enfant ne sachant comment prouver l'excès de sa gratitude à la bonne
+dame, s'agenouillait et baisait le bord de sa robe.</p>
+
+<p>Quelques instants après il fut admis dans l'intérieur du collége; la
+dame l'avait recommandé au même maître à qui il s'était adressé à son
+arrivée à Paris. Cette fois-ci il en fut bien mieux reçu. Le maître lui
+dit qu'on lui donnerait une petite chambre sous les toits du collège, et
+qu'il pourrait, tout en servant les fils de la bonne dame, partager les
+études des écoliers et montrer ses dispositions.</p>
+
+<p>Dès lors la vie du petit Jacques devint un combat plein d'ardeur. Le
+grand pain qu'il recevait chaque semaine de Melun assurait sa
+subsistance; il put ajouter quelques fruits et quelques légumes à ce
+pain du pays, et s'acheter un habit avec les petits gages que lui avait
+régulièrement assurés la bonne dame; il put, bonheur plus grand,
+s'acheter quelques livres! Il était bien pauvre encore! mais il était
+riche d'espérance, riche du savoir qui s'ouvrait pour lui; il ne songea
+pas à envier la fortune de ses condisciples, il ne songea qu'à les
+surpasser tous dans ses études.</p>
+
+<p>Ce fut un exemple admirable que celui que donna ce pauvre enfant du
+peuple, servant les autres aux heures des récréations, et aux heures des
+leçons se montrant le plus empressé au travail. Il prenait même sur ses
+nuits pour étudier, et n'ayant pas de lumière, il lisait et écrivait à
+la lueur de quelques charbons embrasés! Il fit bientôt de rapides
+progrès dans l'étude de la langue latine, mais il voulut plus encore; il
+voulut apprendre cette belle langue grecque, qu'à peine quelques savants
+connaissaient alors en France. Les plus célèbres ouvrages de la
+littérature grecque ne s'imprimaient à Paris que depuis vingt ans, ces
+livres étaient très-chers, et le petit Jacques était bien pauvre; mais
+la vigueur de sa volonté suppléait à tout. A force de travail il parvint
+à comprendre le grec. Il suivit d'abord les cours de Bonchamps, dit
+Évagrius, professeur de ce temps; et bientôt le roi François Ier ayant
+institué une chaire de grec où deux habiles érudits, Jacques Thusan et
+Pierre Danès, furent chargés sous le nom de <i>lecteurs royaux</i>
+d'enseigner l'un la poésie et l'autre la philosophie de l'antiquité, on
+vit Jacques assidu à leurs leçons, interrogé par eux, les étonner et les
+éblouir. Ils confessèrent enfin qu'ils n'avaient plus rien à apprendre
+au merveilleux écolier qui, désormais, saurait aussi bien qu'eux
+commenter Platon, Démosthènes et Plutarque.</p>
+
+<p>Un jour ils l'examinèrent en présence de François Ier et de sa soeur
+Marguerite de Navarre, qui, elle aussi, savait le grec. Le roi et la
+princesse émerveillés de son savoir le comblèrent de louanges et
+déclarèrent qu'ils prenaient sous leur protection le jeune Jacques
+Amyot, une des gloires futures de la France.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/011.png"></p>
+
+<p>Le lendemain de cet heureux jour, les bateaux de Melun déposèrent à
+Paris un pauvre homme et sa femme vêtus des humbles habits des artisans
+de ce temps. C'étaient la mère et le père de Jacques Amyot.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/012.png"></p>
+
+<p>«Oh! mon cher fils, lui dit sa mère en le pressant sur son coeur; je
+t'amène ton père qui t'a pardonné et qui est bien fier de toi!»</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>AGRIPPA D'AUBIGNÉ</h2>
+
+<h3>NOTICE SUR AGRIPPA D'AUBIGNÉ.</h3>
+
+<p>Théodore-Agrippa d'Aubigné naquit à Saint-Maury, près de Pons, en
+Saintonge, le 8 février 1550, d'une famille très-ancienne, qui avait
+embrassé la réforme des calvinistes. Sa mère mourut en le mettant au
+monde, ce qui lui fit donner le nom d'Agrippa, <i>ægre partus</i> (né
+difficilement); il reçut de son père une forte et savante éducation; à
+six ans, il lisait déjà le latin, le grec et l'hébreu.</p>
+
+<p>Il se trouva à treize ans au siége d'Orléans, et s'y distingua; quand il
+perdit son père, on l'envoya étudier à Genève, sous le célèbre de Bèze,
+qui le prit en affection. Dégoûté des études, il s'enfuit à Lyon, et
+bientôt s'engagea dans les armées du roi de Navarre (depuis Henri IV).
+Il se fit aimer du roi par sa gaieté et son esprit; ce fut dans les
+camps qu'il composa sa tragédie de Circé.</p>
+
+<p>Henri IV dut beaucoup à d'Aubigné dans les guerres qu'il fut obligé
+d'entreprendre pour reconquérir son royaume. A la mort de ce roi,
+d'Aubigné fut persécuté pour avoir publié une histoire très-hardie sur
+les hommes et les événements de son temps; il se réfugia à Genève. Ses
+biens furent confisqués, et ses ennemis obtinrent un arrêt qui le
+condamnait à avoir la tête tranchée.</p>
+
+<p>D'Aubigné s'était marié, en 1588, avec Suzanne de Lerny; il eut de ce
+mariage plusieurs enfants, entre autres Constant d'Aubigné, qui fut le
+père de Mme de Maintenon. Il mourut à Genève, âgé de quatre-vingts ans,
+et fut enterré dans le cloître de l'église de Saint-Pierre. Il avait
+composé lui-même son épitaphe.</p>
+
+<p>D'Aubigné a laissé un grand nombre d'ouvrages en prose et en vers d'où
+l'on pourrait tirer de magnifiques extraits.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>AGRIPPA D'AUBIGNÉ.</h2>
+
+<p>Quand j'entends les écoliers de nos jours se plaindre et murmurer pour
+quelques méchantes et faciles versions grecques ou latines, je ne puis
+m'empêcher de songer à ce qu'étaient les fortes et universelles études
+des jeunes lettrés de la Renaissance, et quels écoliers ce furent que
+les Étienne Dolet, les Rabelais, les Montaigne, les Ronsard et ce petit
+Agrippa d'Aubigné, dont je vais entretenir mes lecteurs.</p>
+
+<p>Par un jour d'automne pluvieux, trois hommes, couverts de longues robes
+fourrées, se chauffaient auprès de la vaste cheminée d'une salle toute
+lambrissée de panneaux de chêne. Cette salle était la bibliothèque du
+vieux château fort de Saint-Maury, en Saintonge. Une grande table,
+tendue de cuir, s'élevait au milieu, jonchée de livres, de papiers et
+d'écritoires de fer. A cette table était assis, dans un grand fauteuil,
+un petit garçon de sept ans, à la tête déjà méditative, à l'oeil vif, à
+la bouche sérieuse. L'enfant restait courbé, presque immobile; seulement
+son regard rapide se portait alternativement du cahier qu'il lisait à un
+livre grec ouvert devant lui.</p>
+
+<p>Les trois hommes assis auprès du feu n'échangeaient aucune parole, comme
+s'ils eussent craint de troubler le petit savant; mais d'un sourire ou
+d'un signe ils se communiquaient leur surprise et leur contentement. Ce
+fut l'enfant qui rompit le premier le silence.</p>
+
+<p>«J'ai fini, dit-il en se levant et en remettant le cahier au plus âgé
+des trois personnages; voyez, mon père, si vous êtes content.</p>
+
+<p>--C'est à messire Henri Étienne <a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a>
+<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a> d'en juger, répondit le père,
+prenant son fils sur ses genoux et tournant au feu ses petites jambes;
+chauffe-toi, mon enfant, pendant que ton précepteur suivra sur le texte
+grec, et que messire Étienne relira ta traduction et s'assurera qu'aucun
+contre-sens ne t'est échappé.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1"
+name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1">
+(retour) </a> Petit-fils du premier imprimeur de ce nom.</blockquote>
+
+<p>L'enfant hocha la tête pour dire qu'il était bien sûr de lui, et remit
+avec un sourire d'espérance son cahier à Henri Étienne.</p>
+
+<p>Maître Béroalde le précepteur se leva, prit le gros volume grec qui
+était sur la table, et s'étant incliné:</p>
+
+<p>«Je suis aux ordres de M. Étienne,» dit-il, et ses yeux se fixèrent sur
+la page ouverte.</p>
+
+<p>Le célèbre imprimeur commença la lecture du cahier de l'enfant, dont les
+boucles blondes se jouaient sur l'épaule de son père tandis qu'il
+écoutait.</p>
+
+<p>Ce n'était point un conte de fée, ce n'était point un thème facile et
+court qu'Henri Étienne, le typographe le plus renommé de l'époque, était
+venu collationner avec tant d'attention: c'était un des fameux dialogues
+de Platon, <i>le Criton</i>, que le petit Agrippa d'Aubigné s'était exercé à
+traduire «Bien, très-bien! disait le savant imprimeur à mesure qu'il
+lisait.</p>
+
+<p>--Merveilleux! s'écriait le précepteur, qui suivait sur le texte grec;
+il a deviné le génie de la langue de Platon et s'en est souvent
+approprié les expressions.»</p>
+
+<p>A ces éloges, l'enfant regardait son père et semblait lui demander s'il
+était satisfait. Le seigneur d'Aubigné restait muet, mais quelques
+larmes roulaient dans ses yeux baissés et avaient grand'peine à ne pas
+en jaillir. Quand la lecture fut terminée, il embrassa tendrement son
+fils et lui dit:</p>
+
+<p>«Je tiendrai la promesse que je t'ai faite, Agrippa; notre ami Henri
+Étienne emportera ton manuscrit à Paris, et l'imprimera avec ton
+portrait en tête.</p>
+
+<p>--Ce sera fait prestement, ajouta Henri Étienne, et l'âge de notre cher
+petit traducteur sera indiqué dans une préface que j'écrirai moi-même.
+Quant au portrait, je vous enverrai un de nos meilleurs graveurs, pour
+qu'il le fasse ici même d'après le modèle.»</p>
+
+<p>Le petit Agrippa restait pensif, appuyé contre l'épaule de son père.</p>
+
+<p>«Quoi! vous n'êtes pas plus réjoui que cela? lui dit le précepteur;
+monseigneur d'Aubigné outrepasse pourtant la promesse qu'il vous avait
+faite; il avait bien dit qu'il ferait imprimer votre traduction, mais y
+mettre en tête votre portrait, c'est une seconde récompense qui devrait
+vous rendre tout fier.</p>
+
+<p>--Ce n'est point mon portrait que je voudrais y voir, répliqua l'enfant.</p>
+
+<p>--Et lequel? reprit maître Béroalde; peut-être le mien, pensait-il tout
+bas, car enfin c'est moi qui l'ai instruit.</p>
+
+<p>--Celui de ma mère, dit l'enfant avec émotion.</p>
+
+<p>--Cher enfant, dit le père en le baisant au front, pourquoi cette
+pensée?</p>
+
+<p>--Pourquoi? s'écria le petit Agrippa, parce que ma mère, qui est morte
+en me donnant le jour, ne m'a point quitté cependant, et vient bien
+souvent la nuit me parler, me conseiller et me presser dans ses bras.</p>
+
+<p>--Oui, monseigneur, ajouta le précepteur, il a de ces visions; je
+n'avais pas osé vous le dire.</p>
+
+<p>--Laissez-le parler, répliqua le père; dis-moi, dis-moi, mon enfant:
+quand et comment as-tu vu ta mère?</p>
+
+<p>--Je l'ai vue, répondit l'enfant avec émotion et gravité, depuis le jour
+où j'ai commencé à penser, et toujours elle m'est apparue sous la même
+forme, belle, grande, douce, toute blanche; elle venait la nuit frôler
+de ses vêtements les rideaux de mon lit; elle me donnait des baisers; sa
+bouche était froide et me brûlait pourtant. Il y a trois mois, quand je
+commençai ma traduction de Platon, elle m'apparut toute souriante; je
+n'entendais pas sa voix, aucune parole ne s'échappait de ses lèvres, et
+cependant je sentais dans mon esprit qu'elle me disait: «Travaille, mon
+cher fils, console ton père de ma mort, toi qui l'as involontairement
+causée; sois l'honneur de notre maison; nos jours sont rapides, ne perds
+pas ceux de l'enfance dans les jeux; travaille, ta mère te regarde et
+s'en réjouira.» Elle s'éloigna en me parlant encore des yeux, puis
+sembla disparaître dans la brume du matin, qui montait devant ma
+fenêtre. Depuis ce jour, mon père, le travail me devint si facile qu'il
+me semblait que l'esprit de ma mère, qui fut, m'avez-vous dit, si orné
+et si grand<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a>
+<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>, s'était placé en moi et pénétrait ce qu'un enfant ne
+peut comprendre encore; c'est ainsi que j'ai traduit ce dialogue de
+Platon; l'intelligence maternelle me le dictait. Comment aurais-je pu,
+sans cela, en comprendre le sens, en deviner les beautés? C'est donc le
+portrait de ma mère qu'il faut placer en tête de ce Dialogue.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2"
+name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2">
+(retour) </a> Les femmes des grandes maisons de ce temps-là savaient le latin
+et le grec.</blockquote>
+
+<p>--Ton désir sera accompli, répondit le seigneur d'Aubigné en embrassant
+son fils; nous confierons à M. Henri Étienne un portrait de ta mère, et
+tu le retrouveras en tête de ton travail, te souriant et t'encourageant
+encore.»</p>
+
+<p>L'enfant, satisfait par cette promesse, s'échappa des bras de son père,
+et, s'élançant sur la plateforme du château, s'exerça à la fronde avec
+les archers de garde. L'étude ne prenait pas toute son âme. Les
+penchants guerriers s'y développaient à l'envi de ceux de l'esprit. Il
+faisait des armes en chantant des vers encore sans rime et sans césure
+qu'il improvisait. Alors il était gai, bruyant. Une heure après, il
+traduisait du grec, de l'hébreu et du latin. Il se passionnait pour les
+héros de l'antiquité, et plus tard il a rappelé ces mâles études dans
+ses vers, où il se fait dire par la bouche de la fortune:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i12">Je t'épiais ces jours lisant si curieux</p>
+ <p class="i12">La mort du grand Sénèque et celle de Thrasée,</p>
+ <p class="i12">Je lisais par tes yeux en ton âme embrasée</p>
+ <p class="i12">Que tu enviais plus Sénèque que Néron,</p>
+ <p class="i12">Plus mourir en Caton que vivre en Cicéron;</p>
+ <p class="i12">Tu estimais la mort en liberté plus chère</p>
+ <p class="i12">Que de vivre en servant.......</p>
+</div></div>
+
+<p>La guerre civile entre les catholiques et les huguenots ravageait alors
+la France. On faisait des exécutions sanglantes dans toutes les villes.
+Le seigneur d'Aubigné était zélé calviniste; en allant à Paris, il passa
+un jour par Amboise avec le petit Agrippa âgé de neuf ans. Montés sur
+leurs chevaux qui longeaient les bords de la Loire, ils virent une
+grande foule se pressant au pied des remparts du château. «Qu'est-ce
+donc, mon père? dit l'enfant.</p>
+
+<p>--Suis-moi sans avoir peur, répliqua le père. Je pressens quelque chose
+de sinistre à la consternation de ce peuple.»</p>
+
+<p>Ils avancèrent à grand'peine, tant la foule s'entassait compacte
+jusqu'aux premières marches de l'escalier du château. Des hallebardiers
+étaient là, éloignant à coups de lance les curieux qui s'aventuraient
+trop près. Le petit Agrippa et son père parvinrent pourtant à se frayer
+un passage, et découvrirent ce qui attirait la curiosité du peuple.</p>
+
+<p>Dix têtes coupées étaient exposées au haut d'une potence!</p>
+
+<p>Le seigneur d'Aubigné tressaillit: dans ces têtes il venait de
+reconnaître autant d'amis et de compagnons d'armes. «Oh! les bourreaux!
+s'écria-t-il, ils ont décapité la France!» Huit mille personnes
+l'entouraient quand il poussa ce cri d'indignation; il piqua des deux à
+son cheval, son fils l'imita, et comme il le dit plus tard dans son
+poëme des <i>Tragiques</i>:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i12">L'oeil si gai laisse alors tomber sa triste vue,</p>
+ <p class="i12">L'âme tendre s'émeut....</p>
+ <p class="i12">Le sang sentit le sang, le coeur fut transporté.</p>
+</div></div>
+
+<p>La foule et les archers, comme frappés de stupeur, les laissèrent
+s'éloigner. Quand ils se retrouvèrent sur les bords de la Loire, le père
+posa sa main sur la tête d'Agrippa: «Mon enfant, dit-il, il ne faut
+point que ta tête soit épargnée après la mienne pour venger ces chefs
+pleins d'honneur; si tu t'y épargnes, tu auras ma malédiction.</p>
+
+<p>--Mon père, je vous jure, répliqua l'enfant, de ne jamais renier notre
+foi et notre parti.»</p>
+
+<p>Il tint parole. Plus tard, dans des vers énergiques et pittoresques, il
+a jeté l'anathème aux horreurs de la guerre civile, et il s'est écrié:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i12">Oh! que nos cruautés fussent ensevelies</p>
+ <p class="i12">Dans le centre du monde! oh! que nos hordes vies</p>
+ <p class="i12">N'eussent empuanti le nez de l'étranger!</p>
+ <p class="i12">Parmi les étrangers, nous irions sans danger,</p>
+ <p class="i12">L'oeil gai, la tête haut, d'une brave assurance</p>
+ <p class="i12">Nous porterions au front l'honneur ancien de France.</p>
+</div></div>
+
+<p>Puis rappelant les supplices infligés aux huguenots:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i12">Pourquoi, leur dit le feu, avez-vous de mes feux,</p>
+ <p class="i12">Qui n'étaient ordonnés qu'à l'usage de vie,</p>
+ <p class="i12">Fait des bourreaux valets de votre tyrannie?</p>
+ <p class="i12">Des corps de vos meurtriers, pourquoi, disent les eaux,</p>
+ <p class="i12">Changeâtes-vous en sang l'argent de nos ruisseaux?</p>
+ <p class="i12">Pourquoi nous avez-vous, disent les arbres, faits</p>
+ <p class="i12">D'arbres délicieux exécrables gibets?</p>
+</div></div>
+
+<p>Le seigneur d'Aubigné, prenant une part active à ces guerres funestes,
+dut laisser son fils à Paris, sous la direction de son excellent maître
+Béroalde. Le précepteur et l'élève vivaient retirés, s'occupant à
+traduire Platon et les écritures saintes; mais un jour, Béroalde fut
+averti qu'il était accusé d'hérésie, et qu'ils n'avaient, lui et son
+élève, d'autre parti à prendre que de se dérober par la fuite à la
+persécution.</p>
+
+<p>«Non pas! s'écria le petit Agrippa; attendons ici, je brûle de tirer
+l'épée contre ceux qui viendront.»</p>
+
+<p>Maître Béroalde n'écouta pas son élève, mais la prudence. Sur l'heure
+même on fit équiper des chevaux et l'on prit la fuite. Agrippa noua à sa
+ceinture une gentille épée à fourreau d'argent que lui avait donnée son
+père; il lui semblait qu'ainsi armé il était hors de tout danger. La
+petite bande, maîtres et domestiques, se mit en route; mais, arrivée au
+bourg de Courances (Seine-et-Oise), elle fut arrêtée et conduite en face
+d'un bûcher allumé pour brûler les huguenots. On dépouilla le petit
+Agrippa de sa jolie épée: il se débattait et pleurait de rage. On le
+pressa d'abjurer sa religion, et on fit la même sommation à son maître
+et à leurs serviteurs. Agrippa, qui avait alors dix ans, répondit
+bravement: «Jamais! jamais!» Et voyant que son précepteur et ses
+compagnons de fuite étaient tristes, il se mit, pour les amuser, à
+danser la <i>gaillarde</i>; il tournait et gambadait autour du bûcher où on
+allait les jeter. Un des gardes fut ému de compassion à la vue de cette
+bravoure et de cette gaieté. La nuit commençait à venir: «Fuyez, dit le
+garde à maître Béroalde; je vous sauve tous pour l'amour de ce gentil
+garçon, qui sera un jour un fier homme.» La petite bande courut à
+travers champs, et après plusieurs jours de marche et de périls, arriva
+à Montargis, où résidait Renée de France, fille de Louis XII, veuve
+d'Hercule d'Est. Cette princesse, huguenote comme les fugitifs, leur
+offrit son château pour asile, et le soir à la veillée, le petit
+Agrippa, assis à ses pieds sur un carreau de soie, la charmait par le
+récit naïf de ses aventures.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/013.png"></p>
+
+<p>Il fallut quitter la bonne princesse et se remettre en route. Le
+seigneur d'Aubigné commandait à Orléans pour ceux de sa religion. Le
+vieux Béroalde s'était juré de ramener l'enfant à son père. Après bien
+des périls ils arrivèrent aux portes de la ville assiégée. Mais là un
+spectacle horrible les attendait. Ils avaient pris la fuite pour
+échapper à la mort et ils la rencontraient plus hideuse, plus menaçante:
+les cadavres jonchaient les places et les rues; des maisons ouvertes
+s'échappaient des gémissements; les soldats osaient à peine se montrer
+sur les remparts pour faire leur service: la peste ravageait Orléans.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/014.png"></p>
+
+<p>«N'entrons pas, dit maître Béroalde; ici la mort est certaine.</p>
+
+<p>--Entrons, répondit Agrippa; ici est mon père, et je veux partager tous
+ses dangers.»</p>
+
+<p>Ils franchirent les portes, et bientôt ils eurent rejoint le seigneur
+d'Aubigné.</p>
+
+<p>«Ici, toi ici, mon pauvre enfant! s'écria celui-ci. Je ne t'ai donc
+retrouvé que pour te perdre!</p>
+
+<p>--Non, mon père, je vivrai et je me battrai auprès de vous,» dit
+l'enfant toujours serein et ferme.</p>
+
+<p>Cependant le fléau l'atteignit. Son père le vit un jour tomber inanimé
+entre ses bras; il ne put même pas lui donner ses soins et veiller sur
+lui: la défense de la ville le réclamait.</p>
+
+<p>«Que faire? oh! mon Dieu! disait le père désespéré; il faut donc que
+j'abandonne mon enfant à la mort.»</p>
+
+<p>Le précepteur se mourait lui-même.</p>
+
+<p>Un vieux serviteur, qui n'avait jamais quitté le petit Agrippa depuis le
+jour de sa naissance, dit avec assurance à son père: «Ayez confiance en
+Dieu, votre fils ne mourra pas! Allez, monseigneur, nous défendre de
+l'ennemi. Je veille ici sur votre enfant et je vous le rendrai plein de
+vie.» En disant ces mots il coucha l'enfant, déjà brûlé et ravagé par la
+peste; et se plaçant à son chevet, il entonna un psaume. Le père
+hésitait à partir: «Allez sans crainte, répéta le serviteur, il est
+maintenant sous la garde de Dieu.» Le seigneur d'Aubigné embrassa son
+fils avec déchirement et se rendit aux remparts pour repousser l'assaut.</p>
+
+<p>Cependant le vieux serviteur veillait et chantait sans s'interrompre;
+quand le psaume était achevé, il le recommençait. Tout en donnant à
+l'enfant les breuvages prescrits, il ne discontinuait pas de chanter. Le
+huitième jour, le malade fut sauvé; mais la peste lui avait laissé au
+front une profonde cicatrice. Quand il fut debout: «Je veux, dit-il,
+aller retrouver mon père sur les remparts.»</p>
+
+<p>Le serviteur l'arma sans résister, et, ayant fait venir un cheval, il y
+plaça son jeune maître. Il prit le cheval par la bride, entonna de
+nouveau un verset du psaume, et conduisit Agrippa au seigneur d'Aubigné.
+En ce moment, on se battait avec furie. L'enfant voit son père s'élancer
+en tête d'une sortie contre les assiégeants; il se précipite à sa
+suite, l'épée au poing, les yeux en flamme, la tête illuminée par son
+courage; il entonne d'une voix inspirée le psaume du vieux serviteur.
+Les soldats, qu'on entraînait d'ordinaire au combat avec ce chant de la
+Bible, répondaient en choeur à la voix d'Agrippa. En voyant ce guerrier
+adolescent, pâle, beau, indomptable, ils croient à quelque ange descendu
+du ciel pour les guider; ils se pressent autour de lui, exterminent
+l'ennemi et le repoussent loin des murailles, toujours devancés par le
+seigneur d'Aubigné, qui met à profit cette ardeur des siens sans avoir
+découvert ce qui l'inspire.</p>
+
+<p>Ainsi qu'Agrippa l'a décrit plus tard dans ces vers:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i12">Là l'enfant attend le soldat,</p>
+ <p class="i12">Le père contre un chef combat,</p>
+ <p class="i12">Encontre le tambour qui gronde</p>
+ <p class="i12">Le psaume élève son doux ton,</p>
+ <p class="i12">Contre l'arquebuse, la fronde,</p>
+ <p class="i12">Contre la pique, le canon.</p>
+</div></div>
+
+<p>La mêlée devenait de plus en plus sanglante; le seigneur d'Aubigné,
+emporté loin de sa troupe, est atteint par un éclat d'obus. Agrippa, qui
+n'avait pas encore pu rejoindre son père, arrive à ses côtés comme il
+chancelait: «Toi ici! toi, mon cher fils! s'écrie le blessé; est-ce bien
+toi, ou n'est-ce que ton spectre?» L'enfant couvre, son père de larmes
+et de baisers.</p>
+
+<p>«Frappé? dit-il.</p>
+
+<p>--A mort, répondit le chef des huguenots.</p>
+
+<p>--Ah! pourquoi Dieu m'a-t-il laissé vivre, s'il devait vous faire
+mourir? murmure Agrippa désespéré.</p>
+
+<p>--Pour que tu continues notre race, dit le mourant que ses soldats
+entourent. Allons, Agrippa, prends ma place et remplis-la bien;
+rends-toi redoutable par l'épée et par la plume, mon brave enfant.»</p>
+
+<p>Il expira en prononçant ces mots.</p>
+
+<p>Le jeune Agrippa d'Aubigné étendit ses bras sur la tête auguste de son
+père, et là, en face du ciel, à la voix des canons qui grondaient sur ce
+mort sacré dont l'oeil le regardait encore, il fit un serment d'héroïsme
+qu'il tint glorieusement. Cet enfant devint le compagnon de guerre
+d'Henri IV, et lui aida à reconquérir son royaume.</p>
+<br><br>
+
+<h2>PIERRE GASSENDI</h2>
+
+<h3>NOTICE SUR GASSENDI.</h3>
+
+<p>Pierre Gassend, connu sous le nom de Gassendi, mérite une première place
+dans le rang des philosophes: Antiquaire, historien, biographe,
+physicien, naturaliste, astronome, géomètre, anatomiste, prédicateur,
+métaphysicien, helléniste, dialecticien, écrivain élégant, érudit, et
+critique consommé, il a parcouru le cercle des sciences et des arts, à
+l'époque de leur renaissance encore indécise. Gassendi naquit au village
+de Chantersier, près de Digne en Provence, le 22 janvier 1592. Ses
+parents n'étaient pas riches, mais remarquant les heureuses dispositions
+de leur enfant, ils voulurent qu'une bonne éducation les développât. Ce
+fut un des enfants les plus précoces qu'on ait connus: à quatorze ans
+il débitait de mémoire de petits sermons et se dérobait pendant la nuit
+à la surveillance de ses parents pour observer les astres. A dix ans il
+harangua l'évêque de Digne, Antoine de Boulogne, qui faisait sa visite
+pastorale dans le pays. Celui-ci émerveillé prédit à l'enfant qu'il
+serait un jour un homme célèbre. Gassendi recevait alors des leçons du
+curé de son village, puis il allait étudier seul à la lueur de la lampe
+de l'église. Il apprit la rhétorique à Digne et il étudia la philosophie
+à Aix. A seize ans il obtint la chaire de rhétorique à Digne, puis,
+comme il se destinait à l'état ecclésiastique, il retourna à Aix
+apprendre la théologie; il prit le bonnet de docteur à Avignon et fut
+nommé prévôt du chapitre de cette ville. A vingt et un ans il obtint à
+la fois la chaire de théologie et de philosophie.</p>
+
+<p>Ses lectures favorites étaient Sénèque, Cicéron, Plutarque, Juvénal,
+Horace, Lucien, Juste Lipse, Érasme; ses loisirs étaient souvent
+employés à des travaux anatomiques et astronomiques. Pourvu d'un
+bénéfice à la cathédrale de Digne, Gassendi donna en 1623 la démission
+de sa chaire pour se livrer avec plus de liberté à ses travaux
+scientifiques. Dès l'année suivante, il publia les deux premiers livres
+de ses <i>Exercitationes paradoxica</i>, <i>adversus Aristotelem</i>, qui firent
+beaucoup de bruit; à la suite de cette publication il alla à Paris,
+voyagea dans les Pays-Bas et la Hollande, se lia avec plusieurs savants,
+visita les établissements scientifiques et consulta les bibliothèques.
+Il fit à Marseille, en 1636, plusieurs grandes observations
+astronomiques et rectifia quelques erreurs des anciens.--Il fut
+longtemps protégé par le comte d'Alais Louis de Valois, depuis duc
+d'Angoulême.</p>
+
+<p>On pensa un instant à lui pour l'éducation de Louis XIV; en 1646, il fut
+nommé lecteur de mathématiques au collège de France, par les soins de
+l'archevêque de Lyon, frère du cardinal de Richelieu: mais il n'obtint
+jamais la faveur de ce premier ministre. La reine Christine de Suède fut
+en correspondance avec Gassendi qui lui écrivit une fort belle lettre
+sur son abdication; Frédéric III, roi de Danemark, deux papes, plusieurs
+princes français, le cardinal de Retz et la grande Mademoiselle
+témoignèrent une très-vive estime à Gassendi.</p>
+
+<p>Son cours au collège de France lui attirait une affluence nombreuse
+d'auditeurs; il mit en honneur l'étude de l'astronomie négligée
+jusque-là. L'enseignement fatigua sa poitrine, et, après avoir langui et
+souffert quelque temps, il mourut le 14 octobre 1655, des suites d'une
+saignée mal appliquée qui lui fut faite. Gassendi fut en relation avec
+Galilée et le consola durant sa captivité par des lettres pleines d'une
+philosophie élevée. Il partageait l'opinion du philosophe italien sur le
+mouvement de la terre. Il entretint aussi une correspondance avec Kleper
+et les plus fameux astronomes de son siècle; il fut en relation avec
+Campanella, Hobbes, le père Mersenne, Descartes, Deodati, Naudé, Pascal
+et Cassini, jeunes encore, Roberval, etc. Molière et Bachaumont furent
+ses disciples.</p>
+
+<p>Il serait trop long de donner ici la liste des nombreux ouvrages
+scientifiques de Gassendi, tous écrits en latin. Gassendi a les plus
+beaux titres à la gloire; il fut comme Galilée et comme Torricelli un
+des précurseurs de Newton.</p>
+<br><br>
+
+<h2>LE PETIT ASTRONOME.</h2>
+
+<p>Par une de ces belles nuits d'été si radieuses en Provence, où l'azur du
+ciel triomphe de la nuit et éclate à la lueur des étoiles agrandies et
+d'une pleine lune transparente, un enfant de huit ans sortit furtivement
+d'une humble habitation du village de Chantersier, traversa un verger
+d'oliviers qui s'étageaient sur un tertre, et, parvenu au sommet de ce
+tertre, s'assit sur un roc qui dominait la vallée. Que venait faire là à
+cette heure de la nuit ce petit garçon vêtu de la veste des artisans?
+Était-il poussé par quelque méchante action? voulait-il dérober des
+fruits ou tendre des lacets et se livrer à quelque chasse défendue? Non;
+la physionomie de cet enfant est trop riante, son front trop réfléchi et
+trop inspiré pour qu'il médite quelque chose de mal. Le voilà assis,
+immobile et les bras croisés sur la pointe d'un roc; il ne regarde pas
+vers la terre silencieuse et où quelques chants lointains des pâtres se
+font seulement entendre: ses yeux se tournent, vers le ciel, ils s'y
+arrêtent, ils y plongent: on le dirait pétrifié dans l'attitude de
+l'extase; est-ce qu'il prie? Non; il médite, il pressent ce qui est
+encore inconnu pour lui et pour tant d'autres, le cours des astres, leur
+place et leurs évolutions dans le ciel, et il se demande si c'est une
+chose impossible de les classer et de les décrire. Après avoir tenu
+longtemps ses yeux attachés sur le firmament, il les abaisse tout à coup
+sur un petit cahier placé sur ses genoux, où il trace lentement quelques
+signes et quelques dessins de constellations; mais il est troublé dans
+son occupation par des bruits de voix parmi lesquelles il croit
+reconnaître celle de son père.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/015.png"></p>
+
+<p>Voici ce qui s'était passé chez lui depuis qu'il en était sorti
+furtivement. Son père et sa mère le croyaient endormi et commençaient à
+s'endormir eux-mêmes, lorsqu'ils entendirent frapper à leur porte à
+coups redoublés, et retentir des voix aiguës et malveillantes qui les
+appelaient.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/016.png"></p>
+
+<p>«Eh! eh! les vieux! criaient ces voix, comment dormez-vous, tandis que
+votre petit vagabond de Pierre a sauté par sa fenêtre et court dans les
+champs pour y faire la rapine des olives et des figues?»</p>
+
+<p>Ceux qui parlaient de la sorte formaient une bande de cinq ou six
+vauriens, les plus mauvais sujets du village, et qui étaient la terreur
+des fermiers et des cultivateurs. Ils passaient leur temps à voler les
+fruits, à couper les branches des arbres et à s'emparer de tout ce qui
+tombait sous leur main. Comme ils savaient qu'on les guettait et qu'ils
+étaient menacés de la prison, ayant découvert que le petit Pierre,
+enfant tranquille, studieux, et si honnête qu'il n'aurait pas dérobé une
+fleur dans un champ, sortait souvent au milieu de la nuit; quoiqu'ils
+l'eussent suivi et qu'ils eussent bien vu que l'enfant s'asseyait
+paisiblement sur les hauteurs, ils résolurent méchamment de l'accuser de
+leurs méfaits.</p>
+
+<p>«Qu'est-ce donc? répondit à travers la porte la voix du père de Pierre,
+qui se leva tout ahuri tandis que sa mère se précipitait dans la chambre
+à côté où couchait son fils, et poussait des cris en trouvant le lit
+vide.</p>
+
+<p>--Ouvrez-nous, et nous vous conduirons, répliquaient les voix, et vous
+verrez que c'est lui, et non pas nous, qui ravage les terres.»</p>
+
+<p>Pleins d'effroi de ce qu'ils entendaient, et surtout de la disparition
+de leur cher enfant, le père et la mère ouvrirent aussitôt.</p>
+
+<p>«Eh bien, où l'avez-vous vu? où est-il? Je suis bien sûr que vous avez
+menti, dit le père à la troupe aboyante qu'il menaçait du geste.</p>
+
+<p>--Venez! venez! répétait le chef de la bande, suivez-nous, et vous allez
+le trouver assoupi, après s'être gonflé de figues marseillaises. Quant
+aux olives, il en a rempli par vingt fois son chapeau, et il en a fait
+bien sûr quelque tas dans un fossé à sec où il les a cachées, pour vous
+les apporter sans doute quand la nuit sera plus avancée.»</p>
+
+<p>A ces paroles, qui accusaient d'une sorte de complicité l'honnête
+villageois avec les vols supposés dont on chargeait son fils, ne pouvant
+retenir sa colère, le père de Pierre leva son bras robuste sur le petit
+vaurien qui parlait de la sorte; mais, leste comme une couleuvre,
+celui-ci glissa entre ses jambes et se déroba à la correction.</p>
+
+<p>Lorsqu'il fut à distance, il riposta:</p>
+
+<p>«Allons, le vieux, ne vous fâchez pas, et suivez-nous, si vous voulez.»</p>
+
+<p>Impatient de retrouver son fils, le père du petit Pierre se mit en
+marche; sa femme le suivit, malgré l'injonction qu'il lui fit de ne pas
+quitter la maison. Quand une mère croit ses enfants en danger ou en
+faute, elle accourt toujours comme un ange gardien.</p>
+
+<p>La nuit était froide, mais claire; ainsi que nous l'avons dit, la lune
+et de belles étoiles éclairaient le firmament. Le père et la mère, en se
+soutenant l'un l'autre, purent donc suivre la trace des petits
+malfaiteurs qui couraient devant eux. Ceux-ci, arrivés au pied du tertre
+au sommet duquel Pierre était assis, se mirent à crier en agitant leurs
+bras en l'air:</p>
+
+<p>«Le voilà! le voilà! il se repose après avoir tout ravagé.</p>
+
+<p>--Pierre! Pierre! cria la mère, descends! viens vers nous, mon enfant!</p>
+
+<p>--Arrive, malheureux!» criait le père à son tour.</p>
+
+<p>L'enfant, reconnaissant la voix de ses parents, se hâta d'accourir.</p>
+
+<p>«Que fais-tu dehors à cette heure? dit le père en secouant rudement son
+fils. Quoi! petit misérable, tu es sorti par la fenêtre pour aller
+marauder et voler des fruits?</p>
+
+<p>--Que dites-vous, mon père? répliqua l'enfant, dont les sanglots
+éclatèrent. J'ai eu tort de sortir la nuit sans votre permission; mais
+de quoi m'accusez-vous? voler moi! oh non! jamais! jamais! Regardez dans
+mes poches, fouillez-moi, vous ne trouverez que les pages au crayon que
+j'écris en regardant les étoiles!</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/017.png"></p>
+
+<p>--Oh! je le savais bien, dit la mère, qu'il n'était pas capable des
+méchantes actions dont on l'accusait!</p>
+
+<p>--Femme, tais-toi! les enfants commencent toujours par mentir quand on
+les surprend en faute. Qu'il se repente, qu'il s'avoue coupable, ou bien
+je lui donne une rude correction!»</p>
+
+<p>L'enfant tomba à genoux devant son père:</p>
+
+<p>«Pardonnez-moi, lui disait-il en lui baisant les mains, pardonnez-moi de
+vous avoir désobéi en quittant la maison sans votre permission; mais je
+n'ai rien fait de mal. Demandez au curé ce qu'il pense de moi, je suis
+toujours le premier à l'école, je prie le bon Dieu et je lis pendant les
+heures de récréation!</p>
+
+<p>--Mais, malheureux, reprit le père, pourquoi sortir au milieu de la
+nuit, au lieu de dormir tranquille?</p>
+
+<p>--Levez les yeux, répliqua l'enfant, et dites-moi si ces belles étoiles
+qui semblent nous regarder ne méritent pas qu'on les étudie et qu'on les
+connaisse.</p>
+
+<p>--Es-tu fou? Comment veux-tu pénétrer si haut et si loin?</p>
+
+<p>--Mon père, il y avait des pâtres autrefois, il y a bien longtemps,
+qu'on appelait les bergers de la Chaldée; comme moi ils étudièrent les
+étoiles, et ils finirent par marquer leur place dans le ciel; qui sait
+si je ne finirai pas comme eux par faire quelque découverte et par
+donner des noms aux étoiles! Quand je parle de tout cela au curé, il ne
+se moque pas de moi, je vous assure, et il m'a même promis de me prêter
+un livre sur ce sujet.</p>
+
+<p>--Allons, allons, il faut toujours céder aux enfants, reprit le père à
+moitié convaincu; dès demain j'irai voir M. le curé, et je saurai si tu
+dis vrai; en attendant, au lit et bien vite; tu mériterais d'être puni
+pour avoir troublé mon somme et celui de ta mère.»</p>
+
+<p>Mais l'enfant embrassa si tendrement ses parents, qu'ils ne purent lui
+garder rancune. Ils rentrèrent tous trois au logis, bras dessus, bras
+dessous, et en parfaite harmonie.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, Pierre se rendit à l'école, selon sa coutume, et son
+père, avant de se mettre au travail, alla faire visite au curé. Il le
+trouva lisant son bréviaire dans son petit jardin attenant à l'église;
+il lui raconta ce qui s'était passé la veille.</p>
+
+<p>Le bon prêtre était un homme savant, comme l'étaient tous les prêtres à
+cette époque.</p>
+
+<p>«Vous êtes trop heureux, dit-il à l'ignorant villageois, votre fils est
+un enfant prodigieux, qui pourra bien devenir un jour un grand homme.»</p>
+
+<p>Le père regardait le curé bouche béante et sans Comprendre.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/018.png"></p>
+
+<p>«Mais pour qu'il devienne ce que vous dites, monsieur le curé, faut-il
+qu'il se promène dans les champs pendant la nuit, et qu'il soit pris
+pour un vagabond?</p>
+
+<p>--Tout peut s'arranger, répliqua le prêtre; il y a toujours dans nos
+montagnes des bergers qui mènent paître leurs troupeaux, de minuit
+jusqu'à l'aube. Confiez votre fils aux plus honnêtes, et abandonnez-le
+librement à ses rêveries et à ses études; je le guiderai moi-même, je
+lui prêterai des livres, et je vous promets qu'avant peu on parlera de
+lui.»</p>
+
+<p>Le père baisa la main de l'excellent curé avec des larmes de
+reconnaissance.</p>
+
+<p>L'école était voisine du presbytère, et c'étaient le desservant du curé
+et lui-même qui la dirigeaient. Ce dernier instruisait de préférence les
+enfants studieux et qui montraient des dispositions particulières. Il
+s'était aperçu bien vite des rares aptitudes du petit Pierre, et avait
+donné tous ses soins à leur développement.</p>
+
+<p>Quand l'enfant apprit ce que M. le curé avait décidé avec son père, il
+sauta de joie, et, quelques jours après, son contentement fut encore
+plus grand, lorsqu'au retour d'un petit voyage qu'il fit à Digne, le bon
+prêtre lui remit un volume sur l'astronomie.</p>
+
+<p>Cette science restait encore dans les nuages; beaucoup d'erreurs
+transmises par l'antiquité étaient acceptées comme des vérités; rien de
+cette précision et de cette certitude, que les découvertes de Copernic,
+de Galilée, et plus tard de Newton, devaient donner au mouvement des
+astres dans le ciel.</p>
+
+<p>N'importe les expériences erronées recueillies par les siècles avaient
+leur intérêt et leur valeur. Tout n'était pas fabuleux dans le système
+des anciens transmis au moyen âge; le nom des astres, leur place dans le
+ciel, l'heure de leur apparition, de leur accroissement et de leur
+décroissance, le calcul du retour des comètes, les phases de la lune,
+etc., etc., tout cela a été adopté par l'astronomie moderne.</p>
+
+<p>Quand le petit Pierre eut en sa possession ce livre précieux si plein
+d'attraits, malgré ses erreurs, il ne le quitta plus. Au moyen d'un
+petit télescope que lui prêtait le curé, il constatait dans le ciel la
+place des astres dont il lisait la description, et dès lors il semblait
+pressentir et préparer les découvertes qui devaient l'illustrer un jour.
+Il suivait avec étonnement le passage de Mercure devant le disque du
+soleil et les conjonctions de Vénus et de Mercure. Il notait ses
+observations, qu'il n'osait publier encore: il attendait que l'âge et
+l'autorité vinssent donner du poids à ses découvertes.</p>
+
+<p>Pourvu que le firmament fût lumineux et les étoiles éclatantes, le vent
+le plus froid soufflant des Alpes ne l'arrêtait pas; il sortait chaque
+soir durant tout l'hiver, enveloppé dans un petit manteau de grosse
+laine que lui avait fait sa mère. La passion de l'enfant était telle,
+qu'il ne se lassait jamais du spectacle du ciel; il y suivait
+l'apparition et la marche des astres avec un intérêt toujours plus vif.
+Il donnait des noms aux étoiles qui n'en avaient pas dans son livre, et
+aux plus grosses de la voie lactée. Les innombrables myriades de
+<i>nébuleuses</i> le captivaient; mais comment les classer et les désigner?
+Parfois il se trouvait avec des bergers qui avaient observé les
+constellations et qui les connaissaient bien, quoique ignorant les noms
+que leur donnait la science. Ces bergers savaient s'orienter la nuit au
+moyen des astres et prévoyaient avec certitude le temps qu'il ferait,
+suivant les nuages qui glissaient sur la lune. Mais d'autres fois
+l'enfant avait affaire à de gros pâtres à l'esprit lourd, qui ne
+regardaient pas même les étoiles, et tenaient toujours leurs yeux
+abaissés sur la terre où leurs troupeaux broutaient; alors il les
+secouait par leur manteau et les forçait à tourner leur regard vers
+quelque flamboyante constellation. Il leur nommait la <i>Grande Ourse</i>,
+composée de sept étoiles, et vulgairement appelée le <i>Chariot</i>. Cette
+constellation marque le nord, et sert à se diriger durant la nuit; puis,
+par les fortes gelées, il leur désignait le <i>Baudrier d'Orion</i>, composé
+de trois grandes étoiles du plus vif éclat. C'était ensuite ces deux
+belles étoiles jumelles appelées les gémeaux <i>Castor</i> et <i>Pollux</i>;
+durant l'été, il leur faisait voir la <i>Lyre</i> et le <i>Cygne</i>, deux
+constellations très-scintillantes.</p>
+
+<p>La lecture de son livre lui avait appris à distinguer les planètes des
+étoiles; il savait la place de Mercure, de Vénus, de Mars, de Jupiter et
+de Saturne. Ces planètes sont aussi belles à l'oeil nu que les étoiles
+de première grandeur; mais elles n'ont pas cette vivacité et cette
+vibration de lumière qu'on remarque dans les étoiles. Vénus est surtout
+d'un éclat extraordinaire quand elle paraît le soir après le coucher du
+soleil: cela n'arrive que tous les dix-neuf mois. Elle offre alors un
+spectacle frappant; on la prend pour un nouvel astre ou pour une comète.
+Quelquefois même on la distingue en plein jour, et les passants crient
+au miracle!</p>
+
+<p>Jupiter est aussi très-brillant, mais sa lumière est plus blanche que
+celle de Vénus; celle de Mars est rougeâtre, Saturne est d'une couleur
+plombée; c'est de toutes les planètes celle qui est la moins éclatante à
+l'oeil à cause de son éloignement.</p>
+
+<p>Le petit Pierre savait tout cela et se plaisait à l'enseigner aux
+bergers, jusqu'alors indifférents aux magnificences du firmament.</p>
+
+<p>Bientôt la renommée du savoir de l'enfant se répandit dans tout le pays.
+Ses compagnons d'école, un peu jaloux des préférences que le bon curé
+avait pour lui, le harcelaient sans cesse et cherchaient à le prendre en
+défaut dans ses études. Pierre était doux et tranquille comme tous ceux
+qui pensent beaucoup. Malgré les sournoises méchancetés de quelques-uns
+de ses camarades, il restait leur ami.</p>
+
+<p>Un jour, pour la fête de son père, il avait convié toute l'école à une
+collation champêtre; sa mère, qui l'idolâtrait, avait dressé une longue
+table sous la tonnelle du jardin attenant à leur petite maison. Chaque
+enfant apporta une fleur au père de Pierre, puis on procéda au goûter,
+qui se composait de ces friandises qui figurent aussi bien, dans cet
+heureux pays, sur la table du pauvre que sur celle du riche. C'étaient
+de petites figues blanches appelées <i>marseillaises</i>, et d'autres longues
+et grosses qu'on nomme <i>figues grises</i>; c'étaient de vertes olives
+confites dans le sel, qu'on met en poche et qu'on croque comme des
+dragées; puis des pyramides dorées d'une friture sucrée faite avec une
+pâte légère formant des losanges trois fois repliés, que les Lyonnais
+appellent <i>bugnes</i> et les Provençaux <i>oreillettes</i>; c'étaient à côté des
+gâteaux cuits au four, faits avec une pâte composée de farine, d'oeufs
+et de fleurs d'oranger, et dans laquelle on met des morceaux de cédrat.
+Ce gâteau, appelé <i>fougassette</i>, est la passion des enfants. C'étaient
+encore des jattes de lait caillé et des pots de résiné à l'arôme
+pénétrant; c'était enfin, ce qui fit bientôt pétiller tous ces jeunes
+yeux, du vin blanc claret que le père du petit astronome composait
+lui-même avec les raisins de sa tonnelle. Tant que dura le goûter, la
+paix et un demi-silence régnèrent parmi toute cette bande joyeuse; mais
+après, ce furent des cris et des gambades, et bientôt, le vin claret
+aidant, quelques petites querelles commencèrent.</p>
+
+<p>La nuit était venue, et la lune brillait en ce moment de tout son éclat;
+quelques beaux nuages blancs lui faisaient cortége. Pierre tout à coup
+échappe au jeu et au bruit de ses camarades et se met à considérer le
+ciel. Un d'eux, le plus jaloux de ses compagnons d'école, s'apercevant
+de cette demi-extase, vint le tirer par la manche.</p>
+
+<p>«Monsieur le savant, lui dit-il, puisque vous connaissez si bien ce qui
+se passe là-haut, dites-moi donc si c'est la lune qui court en ce moment
+par-dessus votre tête ou si ce sont les nuages?</p>
+
+<p>--Quoi! vous ne savez pas cela? répondit Pierre avec une sorte de dédain
+involontaire.</p>
+
+<p>--Et toi-même, tu n'en es pas sûr, mon petit homme, répliqua l'autre;
+autrement, tu l'aurais dit bien vite! Voyons, vous autres, ajouta-t-il
+en se tournant vers la bande qui les avait rejoints, qu'en pensez-vous?
+est-ce la lune qui court ou les nuages?</p>
+
+<p>Tous s'arrêtèrent à l'apparence et répliquèrent que c'était la lune qui
+glissait rapidement dans le ciel.</p>
+
+<p>«Vous vous trompez, reprit tranquillement le petit Pierre, et je vais
+vous le prouver sans réplique. Suivez-moi sous ce grand merisier.»</p>
+
+<p>Chacun marcha sur ses pas et se plaça auprès de lui sous les branches de
+l'arbre.</p>
+
+<p>«Et maintenant, levez la tête, leur dit-il; voyez, la lune nous apparaît
+toujours entre les mêmes feuilles, tandis que les nuages s'en vont loin
+de nous.»</p>
+
+<p>Cette démonstration frappa tous ces enfants à tête folle, qui ne
+comprenaient pas tant de pensée et de réflexion, et dès ce jour ils
+témoignèrent à Pierre une sorte de respect.</p>
+
+<p>A quelque temps de là, ce fut une grande fête dans le village de
+Chantersier. Mgr l'évêque de Digne, qui était en tournée épiscopale, s'y
+arrêta pour la confirmation. On décora l'église avec des tentures
+d'étoffes et des fleurs, et on dressa sur la place où s'ouvrait le grand
+portail un arc de triomphe champêtre, recouvert de branches de buis et
+orné de bouquets de lavande et de roquette. Aux fenêtres des maisons qui
+donnaient sur la place, on avait étalé, en guise de tentures, des draps,
+des couvertures et des rideaux. Le curé et son desservant avaient revêtu
+leurs plus beaux habits sacerdotaux. Tous les enfants de l'école avaient
+été transformés en enfants de choeur, et parmi eux on remarquait le
+petit Pierre, dont la bonne mine et l'oeil vif charmaient tous les
+regards. Il était debout sur le seuil de la porte de l'arc de triomphe
+opposée à celle par laquelle Mgr l'évêque devait arriver; il tenait un
+papier à la main dans lequel il regardait souvent.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/019.png"></p>
+
+<p>Tout à coup un grand mouvement se fit dans le village; on entendit un
+bruit de roues: c'était le carrosse de monseigneur. Aussitôt retentirent
+des acclamations joyeuses; mais elles furent couvertes par un chant
+d'église qu'entonnèrent le curé, les chantres et les enfants de choeur.</p>
+
+<p>Monseigneur était descendu de voiture, et, suivi de ses grands vicaires,
+traversait l'arc de triomphe champêtre. Le chant s'arrêta, et le petit
+Pierre, placé en face de l'évêque, se mit à débiter une harangue d'une
+voix claire et sonore. Il commença par dire quelle fête c'était pour le
+pays que la venue de monseigneur; quelle bénédiction pour les enfants
+sur qui il allait faire descendre l'Esprit saint; quelle félicité pour
+tous les coeurs! car, non-seulement monseigneur représentait la charité
+et la religion, mais il représentait aussi la science et les
+belles-lettres. Monseigneur savait que les mondes qui brillent sur nos
+têtes durant une belle nuit attestent la gloire de Dieu; que chaque
+étoile comme chaque insecte révèle son infini; que les grands
+philosophes grecs étaient une émanation de son esprit; que les poëtes,
+les savants, les artistes attestent par leurs oeuvres sa grandeur. Et,
+tout en parlant ainsi, l'enfant parcourait rapidement l'histoire
+ancienne et l'histoire moderne, et nommait les grands hommes qui
+semblaient avoir été marqués du doigt de Dieu.</p>
+
+<p>Le prélat l'écoutait avec attention et semblait tout émerveillé. Il crut
+d'abord que le curé, dont il connaissait la belle intelligence, avait
+composé cette harangue; mais quand il apprit par lui que le petit Pierre
+l'avait pensée et écrite seul, il s'écria:</p>
+
+<p>«Cet enfant sera un jour la merveille de son siècle.»</p>
+
+<p>Il embrassa le petit orateur et entra dans l'église accompagné de toute
+sa suite.</p>
+
+<p>Dans l'église étaient rangés les enfants qui devaient recevoir la
+confirmation; ils portaient tous une écharpe blanche croisée sur leur
+poitrine, et tenaient à la main un cierge et un bouquet blanc. Tête nue,
+les mains jointes, agenouillés en rang, rien n'était touchant comme
+l'attitude, le visage recueilli de tous ces jeunes néophytes.</p>
+
+<p>La confirmation est un des sacrements les plus vivifiants de l'Église;
+on le reçoit jeune, parce qu'il doit influer sur toute la vie.
+Merveilleux symbole; l'Esprit saint descend en nous et nous inonde de
+ses clartés! c'est-à-dire qu'il nous suggère la triple lumière du bien,
+du beau et du juste; il nous élève au-dessus de la brute et de ses
+appétits; il fait que l'intelligence domine la matière!</p>
+
+<p>C'est en ce sens que l'évêque de Digne, qui était non-seulement un saint
+homme, mais un savant ecclésiastique, parla à ces enfants attentifs qui
+l'écoutaient, comme si la voix de Dieu se fût fait entendre. Toute
+l'assistance était émue, mais personne ne l'était autant que le petit
+astronome, qui trouvait dans les paroles de l'évêque l'approbation de
+ses propres pensées. Pierre était radieux de ce que l'illustre prélat ne
+séparait pas la foi de la science. Il eût voulu, son discours terminé,
+aller baiser le bas de sa robe et lui demander sa bénédiction
+particulière; mais la timidité et le respect le retinrent, et quand la
+cérémonie fut terminée, après avoir déposé son habit d'enfant de choeur,
+il s'éloigna de l'église avec la foule, sans espérer de laisser un
+souvenir à ce grand évêque dont la parole était si pénétrante.</p>
+
+<p>A l'issue de la cérémonie, pour fêter dignement monseigneur l'évêque, le
+bon curé de Chantersier réunit à dîner tous les notables du village.
+Quand les convives furent assis et que le repas eut commencé, l'évêque
+dit au curé:</p>
+
+<p>«Il manque quelqu'un ici.</p>
+
+<p>--Qui donc, monseigneur?</p>
+
+<p>--J'aurais voulu voir assis parmi nous ce petit orateur qui sera un jour
+un grand homme.</p>
+
+<p>--Je crains, répondit le bon curé, qui aimait pourtant Pierre comme son
+fils, de lui donner trop d'orgueil.</p>
+
+<p>--Vous avez raison, répliqua l'évêque; mieux vaut lui être utile que
+d'exalter son esprit.» Et il parut réfléchir.</p>
+
+<p>Quand le repas fut terminé, l'évêque s'entretint avec le curé et
+quelques-uns des invités des intérêts de la paroisse, puis il leur dit
+adieu; car il devait aller coucher le soir même dans un autre village,
+où il donnait la confirmation le lendemain.</p>
+
+<p>Toute la population entoura la voiture de l'évêque au moment du départ
+en poussant des vivat; on croyait que le carrosse allait regagner la
+grande route à travers champs, et tous les assistants furent surpris de
+lui voir suivre un petit sentier tortueux qui ne conduisait pas au
+chemin que l'évêque devait prendre. Plusieurs l'accompagnèrent avec
+curiosité, et cette curiosité redoubla quand ils virent la voiture de
+Monseigneur s'arrêter devant la modeste maison du père de Pierre.</p>
+
+<p>Monseigneur descendit lui-même de son carrosse; il traversa le petit
+jardin et se fit annoncer aux parents du merveilleux enfant. Ceux-ci
+accoururent sur le seuil de leur porte en poussant des exclamations de
+reconnaissance et de bonheur.</p>
+
+<p>«Voulez-vous me confier votre fils? leur dit l'évêque avec bonté.</p>
+
+<p>--Quoi! monseigneur, est-ce possible, répliqua le père en tremblant de
+joie; vous voulez vous charger de l'éducation de notre enfant!</p>
+
+<p>--Oui, je le désire, répondit l'évêque; car cet enfant me semble doué de
+l'esprit de Dieu, et sera, j'en suis sûr, une des gloires de son pays!»</p>
+
+<p>La mère pleurait à l'idée d'une séparation. Pierre, qui était accouru,
+lui disait tout bas de bonnes paroles pour la consoler.</p>
+
+<p>«Si vous y consentez, continua l'évêque, je vais l'emmener dans ma
+voiture; je veux me hâter de développer une intelligence aussi rare.»</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/020.png"></p>
+
+<p>Le petit Pierre était rayonnant; son père se redressait avec orgueil et
+remerciait l'évêque en répétant:</p>
+
+<p>«Oui, monseigneur!»</p>
+
+<p>La mère seule éprouvait un déchirement dans ses entrailles; elle eût
+voulu retarder la séparation.</p>
+
+<p>«Mais, dit-elle timidement, ce n'est pas trop de quelques jours pour que
+je prépare ses habits et tout ce qu'il lui faudra loin de nous.</p>
+
+<p>--J'y pourvoirai, répondit l'évêque. Allons, bonne mère, du courage;
+c'est pour le bien de votre fils. Dans peu de jours vous pourrez venir
+le voir à la ville.»</p>
+
+<p>L'enfant embrassa son père et plus tendrement encore sa mère qui
+pleurait; puis il monta lestement dans la voiture à la place que
+l'évêque lui indiquait en face de lui.</p>
+
+<p>Une semaine après, Pierre Gassendi entrait au collège de Digne, où il
+fit de fortes études classiques, qui le préparèrent à devenir un des
+hommes les plus célèbres parmi les savants et les philosophes de son
+siècle.</p>
+<br><br>
+
+
+<h2>TURENNE</h2>
+
+<h3>NOTICE SUR TURENNE.</h3>
+
+<p>Henri de La Tour d'Auvergne, vicomte de Turenne, né à Sedan le 16
+septembre 1611, second fils d'Henri de La Tour d'Auvergne, duc de
+Bouillon, et d'Élisabeth de Nassau, fille de Guillaume Ier, prince
+d'Orange, était issu d'une famille de calvinistes.</p>
+
+<p>Dès son enfance, il n'avait de goût que pour les récits de guerres et de
+combats.</p>
+
+<p>Quand il eut treize ans, sa mère, cédant à ses instances, l'envoya en
+Hollande, où était déjà son fils aîné, pour qu'il apprît le métier des
+armes sous Maurice de Nassau, son oncle. Turenne fit sa première
+campagne en 1625, comme simple soldat. Il servit cinq ans en Hollande,
+puis il passa au service de la France, et fut nommé colonel d'un
+régiment d'infanterie par le cardinal de Richelieu. Il débuta en
+Lorraine par des actions d'éclat. Il fit la campagne de Piémont avec
+gloire en 1539, et celle de Roussillon, sous les yeux de Louis XIII, en
+1642.</p>
+
+<p>A la mort de Louis XIII, il fut nommé maréchal de France par la régente
+Anne d'Autriche; en 1643, il gagna la bataille de Fribourg, de concert
+avec le duc d'Enghien, qui fut depuis le grand Condé, et celle de
+Nordlinghen. Il fit une savante campagne en 1682 en Souabe, en
+Franconie et en Bavière, et fut la cause du traité de Westphalie, si
+avantageux pour la France. Turenne prit part d'abord aux troubles de la
+Fronde contre la cour; mais il finit par combattre la rébellion,
+défendit le jeune roi (Louis XIV), et fut vainqueur du grand Condé, qui
+commandait les révoltés. Il le contraignit à sortir de France. Il
+vainquit la Fronde sur tous les points du royaume. Il se maria, en 1653,
+avec la fille du duc de La Force; en 1654, il vainquit les Espagnols, à
+qui le prince de Condé était allé se réunir, et les défit de nouveau en
+plusieurs rencontres. Enfin la paix de 1659 lui permit de se reposer.
+Depuis trente ans il faisait la guerre sans avoir séjourné trois mois
+dans le même lieu. Il fut fait maréchal général des armées en 1660, à
+l'époque du mariage de Louis XIV. Il abjura le calvinisme en 1658. Il
+était du conseil du roi pour toutes les questions de politique
+extérieure. En 1671, il fit la campagne de Hollande, puis celle de
+Westphalie. Il combattit le fameux comte de Montecuculli, le vainquit et
+se rendit maître de tout le Palatinat. Cette campagne victorieuse se
+prolongea jusqu'en 1674. Sa rentrée à Paris et à la cour fut un
+triomphe. Dans la campagne de 1675, qui fut la dernière, il eut encore à
+combattre le comte de Montecuculli. Il attira l'ennemi sur un terrain
+favorable, et déjà il s'écriait: «Je les tiens, ils ne pourront plus
+m'échapper!» lorsqu'un boulet, tiré au hasard, vint le frapper au
+milieu de l'estomac, le 27 juillet 1675. Le même coup emporta le bras du
+général Saint-Hilaire, qui avait conduit Turenne sur ce terrain fatal;
+et comme le fils de ce général versait des larmes: «Ce n'est pas moi
+qu'il faut pleurer, dit celui-ci en montrant le corps de Turenne, c'est
+ce grand homme.»</p>
+
+<p>Turenne fut inhumé à Saint-Denis auprès des rois de France, et l'armée
+éleva un monument à sa gloire sur le lieu-même où il était tombé.</p>
+<br><br>
+
+<h2>TURENNE.</h2>
+
+<p>Un soir, tout était en rumeur et en émoi dans le château de Sedan. La
+duchesse de Bouillon venait de souper avec son fils cadet, le jeune
+Henri de Turenne, et le chevalier de Vassignac, précepteur de l'enfant.
+Le duc de Bouillon, son père, prince souverain de Sedan, était resté sur
+les remparts de cette ville pour donner des ordres à la garnison. Au
+dessert, le petit Henri, qui avait à peine neuf ans, mit comme toujours
+la conversation sur la guerre et sur la vie des héros grecs et romains
+que son précepteur lui faisait lire et commenter. Il parlait avec feu de
+leurs exploits et de leurs aventures, et il répétait à sa mère qu'il
+brûlait de les imiter. Pourquoi rester inactif? Pourquoi se contenter de
+connaître la gloire par les récits qu'en font les historiens et les
+poëtes? Ne valait-il pas mieux suivre son instinct belliqueux, et léguer
+à son tour des exploits à l'histoire, des splendeurs à l'épopée?</p>
+
+<p>Sa mère l'écoutait avec admiration, et cependant comme craintive de
+l'esprit aventureux de son fils. Cette causerie héroïque se prolongea
+fort avant dans la soirée. L'enfant accompagnait ses paroles animées de
+gestes et de mouvements saccadés, et parfois il contraignait son
+précepteur de simuler avec lui quelque attaque ou quelque défense de
+place forte; et lorsque le chevalier de Vassignac se fatiguait de ce
+jeu: «Oh! que mon père n'est-il là? s'écriait le jeune Henri; il me
+servirait bien de second, lui! Mais pourquoi ne revient-il pas ce soir?</p>
+
+<p>--Il couchera dans la place, répondit la duchesse de Bouillon; et par
+cette neige froide qui tombe en couches épaisses, je crains que son
+inspection des remparts ne soit bien pénible.</p>
+
+<p>--Je voudrais être avec lui, s'écria Henri; c'est ainsi qu'on se forme à
+la guerre, et non en se chauffant près d'un grand feu, comme je le fais
+ce soir.</p>
+
+<p>--L'âge viendra, dit la mère; en attendant, Henri, allez dormir, il est
+temps. Monsieur de Vassignac, emmenez votre écolier; une longue nuit de
+sommeil lui est nécessaire, et à vous aussi, chevalier, après les
+exercices militaires auxquels il vous a contraint tantôt.</p>
+
+<p>--Bonsoir, ma mère,» dit le jeune vicomte de Turenne d'un air pensif.</p>
+
+<p>La duchesse embrassa son fils, qu'un domestique précéda un flambeau à la
+main; son précepteur le suivit; ils franchirent l'escalier qui
+conduisait du salon de famille à la chambre d'Henri, où l'on arrivait
+par un long couloir. On était déjà à la moitié de ce couloir, lorsque le
+jeune Turenne se pencha sur l'épaule du domestique qui le précédait,
+souffla le flambeau, donna un croc en jambe à son précepteur, franchit
+comme une flèche l'escalier, la salle à manger, les offices, et s'élança
+dehors par une porte qui donnait sur les jardins.</p>
+
+<p>La neige s'étendait sur la campagne, douce aux pas comme un tapis
+d'hermine; le jeune fugitif eut bientôt atteint les remparts de Sedan,
+voisins du château; il se fit reconnaître par un des soldats qui gardait
+une porte, dit qu'il avait à parler à son père et entra dans la ville.</p>
+
+<p>Cependant la duchesse de Bouillon, attirée par la voix du précepteur de
+son fils, qui riait aux éclats de ce qu'il appelait une nouvelle
+espièglerie du petit diable, était accourue suivie de quelques
+domestiques. On appela Henri de Turenne; on le chercha de salle en
+salle, de chambre en chambre, dans les galeries, dans les mansardes,
+dans les coins les plus reculés du château. M. de Vassignac eut l'idée
+de simuler des cris et des attaques de guerre, dans l'espérance de
+l'attirer par ces semblants belliqueux; mais les échos seuls du vieux
+manoir répondaient au précepteur effaré et à la pauvre mère éperdue.</p>
+
+<p>«Peut-être est-il sorti dans les champs!» s'écria tout à coup la
+duchesse de Bouillon, éclairée par un de ces instincts qui sont la
+seconde vue des mères.</p>
+
+<p>Au moment où elle prononçait ces mots, on arrivait justement dans
+l'office par lequel le jeune Turenne s'était échappé. «Voyez cette porte
+encore ouverte! dit vivement la duchesse; c'est par là, j'en suis sûre,
+qu'il est sorti.</p>
+
+<p>--Justement, voilà la trace de ses petits pieds, dirent plusieurs
+domestiques en inclinant leurs flambeaux sur la neige.</p>
+
+<p>--Oh! le malheureux! où est-il allé? dit le précepteur transi. Que
+faire? où le chercher?</p>
+
+<p>--Il n'est point temps de délibérer, répliqua la duchesse, mais d'agir.
+Monsieur de Vassignac, il faut retrouver mon fils! Allons! en marche,
+mes amis.»</p>
+
+<p>Et elle se plaçait en tête de ses serviteurs pour les conduire.</p>
+
+<p>«Non point, madame la duchesse, s'écrièrent-ils tous. Vous n'irez pas à
+travers la campagne par ce froid horrible. Nous vous jurons de vous
+ramener notre jeune maître. Laissez-nous faire.</p>
+
+<p>--Oui, laissez-nous faire, répéta le chevalier de Vassignac se piquant
+d'honneur. Je vais les conduire.» La duchesse de Bouillon ne céda qu'à
+grand'peine à ces supplications réunies; et malgré les instances de ses
+femmes, elle ne voulut point quitter une terrasse du haut de laquelle
+elle apercevait au loin les torches de ceux qui couraient à la recherche
+de son enfant; la troupe de serviteurs, stimulée par M. de Vassignac qui
+en avait pris le commandement, s'avança jusqu'aux remparts de Sedan. La
+neige qui recommençait à tomber fouettait les visages et avait recouvert
+les traces des pas du fugitif.</p>
+
+<p>M. de Vassignac se fit reconnaître des sentinelles et obtint de pénétrer
+dans la ville; mais la porte par laquelle il y entra avec sa bande
+n'était pas la même qu'avait franchie Henri, de sorte que, lorsqu'il
+demanda au factionnaire s'il n'avait pas vu passer le fils du duc de
+Bouillon, celui-ci ne sut que répondre. «Allons à l'intendance militaire
+où couche le duc, dit Vassignac à la troupe des serviteurs; là nous
+retrouverons peut-être notre jeune maître, et, s'il n'est pas là, c'est
+son père qui nous guidera dans nos recherches.»</p>
+
+<p>A l'approche de cette bande portant des flambeaux, l'hôtel de
+l'intendance s'émut; on crut presque à quelque attaque nocturne, et le
+duc de Bouillon parut en armes dans la cour extérieure. En apercevant le
+chevalier de Vassignac, il s'écria: «Qu'arrive-t-il donc? la duchesse,
+mon fils, sont-ils en danger?»</p>
+
+<p>Le chevalier lui dit de quoi il s'agissait.</p>
+
+<p>«Je gage que ce diable à quatre est sur les remparts, dans quelque
+bivouac, à se faire raconter des histoires de guerre, dit le duc qui
+connaissait l'âme de son fils. Venez, mes amis, nous le retrouverons.»</p>
+
+<p>Et il se mit en tête, donnant le bras au précepteur. Au premier feu de
+bivouac qu'ils trouvèrent et autour duquel étaient rangés les soldats de
+garde, l'officier de service lui dit: «Nous l'avons vu, monseigneur;
+nous pensions qu'il vous précédait ou qu'il vous suivait; il nous a fait
+quelques questions sur la défense des places fortes, sur les armements
+et les affûts des canons, puis il nous a quittés en disant: «Je veux
+faire ainsi le tour des remparts.»</p>
+
+<p>Le duc de Bouillon et ceux qui l'escortaient se remirent en marche. Au
+bivouac suivant on lui dit encore: «Le jeune vicomte de Turenne a passé
+il y a trois quarts d'heure; il s'est chauffé à notre feu; a goûté au
+vin de nos gourdes, puis il a dit: «En avant!» et s'est enfui en
+courant.</p>
+
+<p>--Nous le rejoindrons,» s'écria le père rassuré, et il continua à faire
+le tour des remparts.</p>
+
+<p>Au troisième bivouac on lui dit: «Il n'y a pas un quart d'heure qu'il a
+passé; notre vieux sergent nous racontait des combats sanglants du temps
+de la Ligue, et le jeune vicomte, votre fils, monseigneur, votre digne
+fils écoutait béant et s'est écrié au récit d'une tuerie: «J'aurais
+voulu être là!»</p>
+
+<p>--Brave enfant! murmura le duc.</p>
+
+<p>--Il ne nous a quittés que lorsque celui qui parlait s'est endormi de
+lassitude, là, près des cendres chaudes, où il dort encore. En nous
+quittant, M. de Turenne a dit: «Je vais voir ce qui se passe à l'autre
+bivouac.»</p>
+
+<p>Le père se remit en marche; les canons des remparts allongeaient sur la
+neige leur long cou noir comme autant de crocodiles sur une plage
+d'Éthiopie. Le duc en passant les caressait de la main: «Ils dorment,
+disait-il, mais ils se réveilleront quand apparaîtra l'ennemi.»</p>
+
+<p>Quelque chose tout à coup sembla se mouvoir dans l'ombre. «Est-ce un
+soldat appuyé sur sa pièce?» s'écria le duc de Bouillon. Les torches que
+portaient les serviteurs s'inclinèrent, et le duc reconnut son fils qui
+dormait sur le canon couvert de neige, comme il l'eût fait sur son lit
+dans la chambre de son précepteur.</p>
+
+<p>Le duc de Bouillon sourit d'orgueil en reconnaissant son enfant.</p>
+
+<p>«Ohé! ohé! voici l'ennemi, cria-t-il en éteignant les torches et en
+tirant le petit Henri par la jambe.</p>
+
+<p>--L'ennemi! répéta Turenne à moitié éveillé. Eh bien! qu'il arrive, je
+me battrai!»</p>
+
+<p>Et il se mit dans une posture guerrière, les poings serrés et tendus en
+avant. Son père l'entoura de ses bras et l'y serrant. «Prisonnier!
+prisonnier de guerre! s'écria-t-il.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/021.png"></p>
+
+<p>--Vous, mon père! vous! dit le jeune vicomte en reconnaissant la voix.</p>
+
+<p>--Oui, oui! Vous ne songez pas, petit malheureux, à l'inquiétude de
+votre mère durant cette belle équipée; et pourquoi, dans quel but vous
+êtes-vous échappé du château?</p>
+
+<p>--Je voulais, mon père, en couchant sur la dure par cette nuit glacée,
+m'essayer aux fatigues de la guerre et voir si je serais capable de
+faire bientôt mes premières armes sous vos ordres.»</p>
+
+<p>Le père embrassa son fils.</p>
+
+<p>«Allons, en marche, prisonnier, dit-il en riant; voici la chaîne de mon
+bras, et je ne vous lâche pas jusqu'à ce que votre mère vous emprisonne
+à son tour.</p>
+
+<p>--Dans ses bras aussi,» répliqua l'enfant en baisant son père au front.</p>
+
+<p>Les serviteurs reprirent à pas précipités la route du château. Le duc de
+Bouillon et son fils, qu'il serrait par la main, se hâtèrent; derrière
+eux le précepteur, en soufflant, courait sur la neige pour se
+réchauffer, et surtout pour mettre fin plus vite aux angoisses de la
+duchesse. Quand on fut à portée de la voix, on cria: «Le voilà! le
+voilà! nous vous ramenons le fugitif.» La duchesse accourut. Elle se
+jeta dans les bras de son mari et de son fils. Ses larmes étouffaient
+sa voix. Elle voulait gronder l'enfant qui venait de lui donner tant
+d'inquiétude, elle n'en trouva pas le courage.</p>
+
+<p>«Sa vocation est bien décidée, lui dit le duc quand ils furent seuls; il
+ne faut plus la contraindre.</p>
+
+<p>--Mais sa santé si délicate! objecta la mère.</p>
+
+<p>--L'air des camps fortifie, répliqua le duc; notre fils vivra, duchesse,
+et je prévois qu'il sera l'honneur de notre famille.»</p>
+
+<p>Dans ce temps-là, Henri de Turenne était un enfant faible et chétif,
+petit de taille, la poitrine enfoncée, la mine pâle; ses yeux noirs
+brillaient dans leur orbite, et ses sourcils épais, qui se touchaient,
+lui donnaient quelque chose de dur et de méditatif. Sa mère tremblait
+toujours pour sa vie et redoutait pour lui le métier des armes. C'était
+afin de prouver sa force qu'il fit l'équipée que nous venons de
+raconter.</p>
+
+<p>Vers le même temps, un vieil officier, ami de son père, dînait au
+château. Henri avait passé la journée à lire Quinte Curce; il avait
+l'âme pleine d'Alexandre et ne parlait plus que de ses exploits. Le
+vieil officier, heureux de l'entendre, se plut à l'exciter en le
+contredisant.</p>
+
+<p>«Votre Quinte Curce n'est qu'un faiseur de romans, s'écria-t-il; rien
+n'est vrai dans cette vie d'Alexandre.</p>
+
+<p>--Pourquoi? s'écria l'enfant.</p>
+
+<p>--Parce que tout y porte le cachet du merveilleux.</p>
+
+<p>--Le grand, l'héroïque tiennent de la fable pour ceux qui n'en ont pas
+l'instinct en soi, répliqua l'enfant; pour moi, je crois à la vie
+d'Alexandre.» Son oeil lançait des éclairs, et son geste jetait le défi.</p>
+
+<p>La duchesse de Bouillon, voulant l'éprouver, prit parti pour l'officier:
+«Monsieur a pourtant raison, dit-elle; toute cette vie glorieuse n'est
+qu'un tissu d'aventures imaginées.</p>
+
+<p>--Je ne veux pas vous manquer de respect, ma mère; mais je ne puis vous
+croire, s'écria l'enfant. Je sens qu'Alexandre a existé, qu'il a fait de
+grandes choses, et il me semble même que je tiens à lui par quelque
+côté.</p>
+
+<p>--Par un aïeul lointain, reprit la mère en riant.</p>
+
+<p>--Qui sait?</p>
+
+<p>--Mon petit ami, ajouta le vieil officier, vous êtes âpre à la
+contradiction.</p>
+
+<p>--Je suis ainsi pour ce que je crois, et ni vous ni ma mère ne m'avez
+convaincu.» Et il sortit d'un air farouche après avoir dit bonsoir.</p>
+
+<p>«Il sera indomptable,» murmura l'officier.</p>
+
+<p>On crut que l'enfant s'était retiré dans sa chambre; mais lorsque le
+vieil officier, qui couchait au château ce soir-là, monta dans la
+sienne, il y trouva Henri la tête haute, l'air provoquant, et qui lui
+dit en marchant à sa rencontre:</p>
+
+<p>«Vous m'avez tout à l'heure blessé, monsieur, dans un héros que j'aime;
+je vous ai répondu de manière à vous prouver que ceci était sérieux;
+maintenant je vous offre et vous demande réparation.</p>
+
+<p>--Je suis tout disposé à vous satisfaire, répliqua l'officier, qui
+dissimula un sourire paternel; mais il faut que nous nous battions en
+secret à cause de madame votre mère, qui s'y opposerait.</p>
+
+<p>--Oui, monsieur, riposta Henri, en secret! Ce duel aura lieu, demain au
+petit jour, dans le parc, au pied des trois grands ormes. Cela vous,
+convient-il?</p>
+
+<p>--Très-bien, j'y serai.»</p>
+
+<p>Ils se saluèrent courtoisement, et Henri alla se mettre au lit après
+avoir déclaré à son précepteur qu'il voulait, le lendemain dès l'aube,
+aller chasser dans le parc. Le précepteur n'osa pas le contredire et en
+prévint sa mère.</p>
+
+<p>Quand le jour parut, Henri s'arma en apparence pour la chasse et cacha
+deux épées sous son habit.</p>
+
+<p>«Bonjour, chevalier, dit-il à M. de Vassignac, qui s'étirait dans son
+lit; dormez encore, vous me rejoindrez dans une heure, j'aurai fait
+lever le gibier.» Et il s'enfuit sans attendre de réponse.</p>
+
+<p>En marchant vers le lieu désigné, il aperçut le vieux chevalier qui s'y
+rendait par une autre allée. Ils échangèrent un salut fier, et arrivés
+au pied des grands arbres, ils mirent bas leurs habits, tirèrent leurs
+épées du fourreau et se disposèrent à se précipiter l'un sur l'autre.</p>
+
+<p>En ce moment une ombre blanche glissa derrière le taillis. «C'est
+quelque daim qui veut nous servir de témoin, dit le vieil officier en
+souriant.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/022.png"></p>
+
+<p>--Commençons,» s'écria Henri, impatient du combat. Mais comme il
+s'élançait, il sentit un souffle glisser sur son visage, et une main
+légère, passant derrière sa tête, arrêta son bras.</p>
+
+<p>«Vous, ma mère! dit-il en se retournant.</p>
+
+<p>--Moi qui viens pour être votre second, répliqua la duchesse en
+l'embrassant. Vous aviez raison, mon enfant; Alexandre est un héros
+réel: Quinte Curce n'a pas menti.</p>
+
+<p>--Ceci veut dire, ma mère, que ce duel est juste et que je dois le
+poursuivre.»</p>
+
+<p>Et il brandit de nouveau son épée.</p>
+
+<p>«A moins, reprit la duchesse, que monsieur ne convienne qu'il s'est
+trompé et ne fasse une double réparation à vous et à Alexandre.</p>
+
+<p>--J'aime mieux le duel, dit Henri tout animé.</p>
+
+<p>--Pourquoi donc? dit la duchesse en riant. Amener un ennemi à
+capitulation est aussi glorieux que de le tuer!</p>
+
+<p>--Hum! je ne sais trop, murmura Henri. Qu'en pensez-vous, monsieur?
+dit-il en se tournant vers son adversaire.</p>
+
+<p>--Je pense que vous serez un brave, s'écria l'officier en le pressant
+attendri dans ses bras, et qu'Alexandre pourrait bien être un de vos
+aïeux. En attendant que nous ayons découvert cette généalogie perdue,
+venez, mon enfant, que je vous conduise à votre père et que je lui conte
+tout ceci.»</p>
+
+<p>Henri se laissa emmener, mais il ne pouvait s'empêcher de murmurer: «Il
+eût été pourtant bien bon de se battre un peu.»</p>
+
+<p>Né avec ces instincts belliqueux, Turenne n'en fut pas moins, durant sa
+longue et glorieuse vie militaire, le plus compatissant et le plus
+généreux des hommes.</p>
+
+<p>Nous rappellerons ici quelques traits de son caractère qui complètent sa
+gloire:</p>
+
+<p>Dans une retraite difficile, voyant un de ses soldats exténué de faim et
+de fatigue et qui s'était étendu au pied d'un arbre où l'ennemi l'aurait
+égorgé, il le plaça sur son propre cheval et marcha à pied jusqu'à ce
+qu'il eût rejoint un de ses chariots, où il fit monter le malheureux
+qu'il venait de sauver. Dans cette même retraite, qui dura treize jours,
+il abandonna sur la route tous ses équipages, afin que ses fourgons
+n'eussent à transporter que des malades et des blessés.</p>
+
+<p>Au siège de Saint-Venant, on le vit couper sa vaisselle d'argent et la
+distribuer aux soldats qui ne recevaient point de solde.</p>
+
+<p>Jamais il ne voulut tremper dans aucune concussion. Un officier lui
+ayant indiqué un moyen de gagner quatre cent mille francs sans que
+personne en sût rien, il lui répondit froidement: «Je vous suis fort
+obligé; mais ayant eu souvent de pareilles occasions sans en profiter,
+je ne changerai pas à l'âge où je suis.»</p>
+
+<p>Un de ses domestiques lui ayant un jour appliqué, dans les ténèbres, un
+grand coup par derrière, lui demandait pardon à genoux, disant qu'il
+l'avait pris pour Georges, son camarade. «Quand c'eût été Georges,
+répliqua froidement le maréchal de Turenne en se frottant à l'endroit
+blessé, il ne fallait pas frapper si fort.»</p>
+<br><br>
+
+
+<h2>PASCAL ET SES SOEURS</h2>
+
+<h3>NOTICE SUR PASCAL ET SES SOEURS.</h3>
+
+<p>Blaise Pascal.</p>
+
+<p>Blaise Pascal, géomètre, philosophe, littérateur, naquit à
+Clermont-Ferrand en 1623, et fut élevé par son père, Étienne Pascal,
+président à la cour des aides et savant mathématicien. A douze ans, il
+découvrit, sans le secours d'aucun livre, les premières propositions de
+la géométrie jusqu'à la trente-deuxième d'Euclide. A seize ans, il
+composa un traité des <i>sections coniques</i>, et à dix-huit la première
+machine qui ait effectué exactement les quatre opérations fondamentales
+de l'arithmétique. Il donna enfin sur la roulette ou cycloïde la
+solution des problèmes les plus difficiles qu'on ait abordés sans le
+secours de l'analyse infinitésimale, et que n'avaient pu résoudre les
+plus habiles géomètres de l'époque. Jusqu'alors il ne s'était fait
+connaître que par ses travaux mathématiques. La querelle des jansénistes
+et des jésuites ouvrit une voie nouvelle à son génie. Élevé dans une
+grande austérité de principes, il ne put voir sans indignation la morale
+relâchée de la société de Jésus, et fit paraître les célèbres <i>Lettres
+à un provincial</i>, qui restent comme un des plus beaux monuments de notre
+langue. Les <i>Pensées</i>, publiées pour la première fois, en 1670,
+révèlent une troisième phase de la vie de Pascal. Il devait rassembler
+dans cette dernière oeuvre, restée incomplète, toutes les preuves de la
+religion, pour donner aux esprits indécis cette certitude dont nul plus
+que lui n'avait besoin. Hésitant entre le scepticisme philosophique et
+la foi religieuse, plein de troubles intellectuels, et souffrant de
+plusieurs maladies cruelles, il mourut en 1662, âgé de trente-neuf ans.</p>
+
+<p>Gilberte Pascal.</p>
+
+<p>Gilberte Pascal (Mme Périer) naquit à Clermont en 1620. Elle fut élevée
+par son père, qui, dès sa plus tendre jeunesse, avait pris plaisir à lui
+apprendre les mathématiques, la philosophie et l'histoire. Elle se maria
+à vingt et un ans; elle était belle et d'une tournure charmante; elle a
+écrit une vie de son frère et une autre de sa soeur Jaqueline. Mme
+Périer mourut à Paris en 1687; elle est enterrée à Saint-Etienne du
+Mont, à côté de son frère Blaise Pascal.</p>
+
+<p>Jaqueline Pascal.</p>
+
+<p>Jaqueline Pascal naquit à Clermont en 1625. Dès l'âge de six ans, elle
+annonçait beaucoup d'esprit et de grandes dispositions pour la poésie.
+Elle fut élevée par son père et par sa soeur; elle était parfaitement
+belle, mais d'une taille peu élevée. A l'âge de treize ans elle eut la
+petite vérole, sa beauté en fut altérée; elle s'en consola en tournant
+ses pensées vers Dieu, à qui elle adressa des vers sur cet accident. En
+1639, sa famille s'établit à Rouen, où Jaqueline obtint un prix de
+poésie. Plusieurs propositions de mariage lui furent faites, elle les
+refusa toutes. Tant que son père vécut, elle ne le quitta point; mais à
+sa mort elle se retira au couvent de Port-Royal des Champs, où elle prit
+le voile en 1652; elle avait alors vingt-six ans; elle se consacra à
+l'éducation des novices. Quand la persécution de Louis XIV contre
+Port-Royal commença, elle dit qu'elle n'y survivrait pas. Elle mourut en
+effet peu de temps après, en 1661, âgée de trente-six ans. Jaqueline
+Pascal a laissé des poésies, des ouvrages de piété et des règlements
+pour l'éducation des enfants.</p>
+<br><br>
+
+
+<h2>PASCAL ET SES SOEURS</h2>
+
+
+<p>On montre encore à Clermont la maison où naquirent Pascal et ses deux
+soeurs. Le petit Blaise, qui devait rendre si illustre le nom de Pascal,
+vint au monde faible et chétif; il avait à peine un an lorsqu'il resta
+comme inanimé dans les bras de sa mère; on crut qu'il était mort. Mais
+les larmes et les prières maternelles semblèrent opérer un miracle.
+L'enfant sourit tout à coup, la santé lui revint et il se développa
+intelligent et beau. Sa soeur Jaqueline fut douée comme lui d'un esprit
+merveilleusement précoce; leurs visages se ressemblaient; elle avait de
+son frère le front élevé, l'oeil éclatant, le nez arqué, la mine fière.
+Quand Jaqueline eut huit ans et qu'il en eut dix, c'étaient deux enfants
+dont la beauté captivait et dont l'esprit inattendu et original était un
+sujet d'étonnement pour tout le monde. Entraîné vers les sciences, le
+jeune Pascal suppliait son père de l'initier à ces merveilleux mystères
+qu'il rêvait. Mais son père résistait, craignant que cette étude ne le
+détournât de celle des langues.</p>
+
+<p>L'enfant réitéra ses instances et demanda à son père de lui apprendre au
+moins les éléments des mathématiques. N'ayant pu l'obtenir, le jeune
+Pascal se mit à réfléchir seul sur ces premières notions. A l'heure des
+récréations, il se retirait dans une salle isolée, et là, un crayon à la
+main, il s'appliquait à tracer des figures géométriques; il établissait
+des principes, il en tirait des conséquences, il trouvait des
+démonstrations, et il poussa ses recherches si avant que, sans le
+secours d'aucun des ouvrages qui traitent de l'algèbre, il y fit tout
+seul d'immenses progrès. Son père le surprit un jour dans cet exercice;
+il en fut si touché que des larmes jaillirent de ses yeux. Dès ce jour
+il n'enchaîna plus l'essor du génie de son fils, et il permit à Blaise
+d'assister aux conférences des savants qui s'assemblaient chez lui
+toutes les semaines. Jaqueline aussi méditait à l'écart et, comme son
+frère, était tourmentée par l'obsession d'un génie naissant. Mais ce
+n'était point la science qui la sollicitait. Dès l'âge de sept ans elle
+pensait en vers; la poésie chantait à son oreille. Quand sa soeur
+Gilberte (depuis Mme Périer), l'aînée des trois enfants, qui remplaçait
+leur mère morte, voulut lui apprendre à lire, Jaqueline résista; à
+l'heure de la leçon elle se cachait pour y échapper. Mais un jour ayant
+entendu sa soeur lire des vers tout haut, captivée par cette cadence qui
+déjà vibrait dans son coeur, elle lui dit:</p>
+
+<p>«Quand vous voudrez me faire lire, faites-moi lire des vers, et je lirai
+ma leçon tant que vous voudrez.»</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/023.png"></p>
+
+<p>Depuis ce jour elle parlait toujours de vers, elle en apprenait par
+coeur avec facilité; elle voulut en connaître les règles, et à huit ans,
+avant de savoir lire couramment, elle se mit à en composer.</p>
+
+<p>Le père de ces enfants de génie s'était établi à Paris pour veiller sur
+leur éducation, et Jaqueline y trouva deux jeunes compagnes (les
+demoiselles Saintot) qui avaient, comme elles, les plus heureuses
+dispositions pour la poésie. Un jour, les trois petites filles
+résolurent de faire une comédie; elles en choisirent le sujet, en
+composèrent le plan, et en firent tous les vers sans l'aide de personne.
+C'était une pièce suivie en cinq actes, et dans laquelle toutes les
+règles d'alors étaient observées. Elles la jouèrent elles-mêmes deux
+fois avec d'autres acteurs de leur âge. On réunit grande compagnie pour
+les entendre et chacun s'étonna que ces enfants eussent pu faire un
+aussi long ouvrage. On y trouva des traits charmants. La cour et la
+ville en parlèrent, et Jaqueline, qui n'avait pas dix ans, devint un
+enfant célèbre en poésie comme l'était déjà dans la science son jeune
+frère Blaise.</p>
+
+<p>La reine Anne d'Autriche, qui résidait au château de Saint-Germain,
+voulut voir la petite muse. Mme de Morangis, amie de la famille Pascal
+et qui était de la cour, se chargea d'y conduire Jaqueline. De Paris à
+Saint-Germain c'était alors tout un voyage; un carrosse de la reine y
+mena la petite fille célèbre, accompagnée de Mme de Morangis. La reine
+était grosse de l'enfant qui fut depuis Louis XIV. Jaqueline composa sur
+cette circonstance un sonnet où elle célébrait les espérances que la
+France fondait sur ce prince encore à naître. Arrivée à Saint-Germain,
+elle fut introduite dans le cabinet de la reine, qui, entourée d'une
+suite nombreuse, reçut Jaqueline avec bonté et prit de ses mains les
+vers qu'elle avait composés. Mais en les entendant, la reine s'imagina
+que ces vers n'étaient pas d'une enfant si jeune, ou du moins qu'on lui
+avait beaucoup aidé. Tous ceux qui étaient présents eurent la même
+pensée. Alors Mademoiselle (qui fut plus tard la grande Mademoiselle)
+s'approcha de Jaqueline et lui dit: «Puisque vous faites si bien les
+vers, faites-en pour moi.» Aussitôt Jaqueline se retira quelques
+instants dans un angle du cabinet de la reine, et tranquillement elle
+improvisa les vers suivants:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i12">A MADEMOISELLE DE MONTPENSIER.</p>
+<br>
+ <p class="i12"><i>Fait sur-le-champ par son commandement</i>.</p>
+<br>
+ <p class="i12">Muse, notre grande princesse</p>
+ <p class="i12">Te commande aujourd'hui d'exercer ton adresse</p>
+ <p class="i12">A louer sa beauté; mais il faut avouer</p>
+ <p class="i12">Qu'on ne saurait la satisfaire</p>
+ <p class="i12">Et que le seul moyen qu'on a de la louer</p>
+ <p class="i12">C'est de dire en un mot qu'on ne saurait le faire.</p>
+</div></div>
+
+<p>Chacun applaudit cet impromptu, et Mme d'Hautefort demanda à son tour à
+l'enfant de faire des vers pour elle. Aussitôt la petite Jaqueline
+improvisa un éloge de la beauté de Mme d'Hautefort. La reine et toute
+l'assistance étaient ravies, et depuis ce jour la jeune soeur de Pascal
+fut souvent appelée à la cour et toujours caressée du roi, de la reine,
+de Mademoiselle et de tous ceux qui la voyaient. Elle avait les
+reparties les plus justes et souvent les plus profondes. Ce qui charmait
+en elle, c'est qu'elle gardait la gaieté de son âge; quand elle était
+avec ses compagnes, elle jouait à tous les jeux des enfants, et,
+lorsqu'elle était seule, elle s'amusait avec ses poupées.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/024.png"></p>
+
+<p>On sent la naïveté de cet esprit merveilleux dans le morceau suivant
+qu'elle adressa à la reine pour la remercier de l'accueil fait à ses
+premiers vers:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i12">Mes chers enfants, mes petits vers,</p>
+ <p class="i12">Se peut-il arriver dans le grand univers</p>
+ <p class="i12">Un bien qu'on puisse dire au vôtre comparable?</p>
+ <p class="i12">Vous êtes remplis de bonheur:</p>
+ <p class="i12">La reine vous combla d'honneur,</p>
+ <p class="i12">Sa Majesté vous fit un accueil favorable.</p>
+<br>
+ <p class="i12">Sa main daigna vous recevoir.</p>
+ <p class="i12">Son oeil, plein de douceur, se baissa pour vous voir;</p>
+ <p class="i12">Vous fûtes en silence ouïs de ses oreilles,</p>
+ <p class="i12">Et par un excès de bonté,</p>
+ <p class="i12">Sans que vous l'eussiez mérité,</p>
+ <p class="i12">Sa bouche vous nomma de petites merveilles.</p>
+</div></div>
+
+<p>Malgré le succès de Jaqueline à la cour, malgré le génie naissant de
+son frère, qui déjà excitait la curiosité des princes et des grands,
+leur père faillit être enfermé à la Bastille par le cardinal de
+Richelieu. Dans une réunion nombreuse où se trouvaient d'autres
+personnages, M. Pascal père et quelques-uns de ses amis exprimèrent à
+propos des rentes de l'hôtel de ville une opinion assez vive contre le
+cardinal; traités de séditieux, tous ceux qui avaient parlé de la sorte
+furent envoyés à la Bastille. L'ordre d'arrêter M. Pascal fut donné; il
+se sauva et parvint à se dérober aux poursuites qui le menaçaient.</p>
+
+<p>Pour se distraire de ses graves préoccupations d'État, Richelieu faisait
+souvent jouer la comédie dans le Palais-Cardinal, aujourd'hui le
+Palais-Royal; les galeries n'existaient pas alors, et les jardins de ce
+beau palais s'étendaient en parterres et en bosquets jusqu'aux
+boulevards. La duchesse d'Aiguillon, nièce de ce redoutable ministre,
+présidait aux fêtes qu'il donnait et en préparait elle-même les
+divertissements. Corneille, encore peu connu, vivait à Rouen. C'était
+Rotrou, c'était Scudéry qui fournissaient les pièces que l'on
+représentait au Palais-Cardinal. Au mois de février 1639, la duchesse
+d'Aiguillon, pour donner plus d'attrait à ces représentations, voulut
+faire jouer par des enfants l'<i>Amour tyrannique</i>, tragi-comédie de
+Scudéry. Elle songea aux demoiselles Saintot, à leur petite amie
+Jaqueline et à son frère Pascal; mais Gilberte, la soeur aînée, qui
+veillait sur les enfants dont le père était proscrit, répondit fièrement
+au gentilhomme qui lui fut envoyé en cette occasion par la duchesse
+d'Aiguillon: «Monsieur le cardinal ne nous donne pas assez de plaisir
+pour que nous pensions à lui en faire.» La duchesse insista et fit même
+entendre que le rappel de leur père devait en dépendre. Les amis de la
+famille décidèrent alors que Jaqueline accepterait le rôle qu'on lui
+proposait. Le célèbre acteur Montdory, qui était de Clermont et qui
+connaissait la famille Pascal, donna des leçons à Jaqueline et se
+chargea de monter la pièce. Le jour de la représentation arriva.
+Jaqueline, qui avait à peine douze ans, mit dans son jeu une gentillesse
+qui charma tous les spectateurs, et surtout Richelieu. Le cardinal ne
+cessa de l'applaudir. Elle profita de son succès pour obtenir la grâce
+de son père. Écoutons-la faire le récit de cette soirée dans une lettre
+adressée à son père et restée jusqu'ici inédite. Nous la donnons d'après
+le manuscrit de la Bibliothèque impériale.</p>
+
+<p>«Monsieur mon père,</p>
+
+<p>«Il y a longtemps que je vous ai promis de ne point vous écrire si je ne
+vous envoyais des vers, et, n'ayant pas eu le loisir d'en faire (à cause
+de cette comédie dont je vous ai parlé), je ne vous ai point écrit il y
+a longtemps. A présent que j'en ai fait, je vous écris pour vous les
+envoyer et pour vous faire le récit de l'affaire qui se passa hier à
+l'hôtel de Richelieu, où nous représentâmes l'<i>Amour tyrannique </i> devant
+M. le cardinal. Je m'en vais vous raconter de point en point tout ce qui
+s'est passé. Premièrement, M. Montdory entretint M. le cardinal depuis
+trois heures jusqu'à sept heures, et lui parla presque toujours de vous,
+de sa part et non pas de la vôtre, c'est-à-dire qu'il lui dit qu'il vous
+connaissait, lui parla fort avantageusement de votre vertu, de votre
+science et de vos autres bonnes qualités. Il parla aussi de cette
+affaire des rentes, et lui dit que les choses ne s'étaient pas passées
+comme on avait fait croire, et que vous vous étiez seulement trouvé une
+fois chez M. le chancelier, et encore que c'était pour apaiser le
+tumulte; et pour preuve de cela, il lui conta que vous aviez prié M.
+Fayet d'avertir M.... Il lui dit aussi que je lui parlerais après la
+comédie. Enfin, il lui dit tant de choses qu'il obligea M. le cardinal à
+lui dire: «Je vous promets de lui accorder tout ce qu'elle me
+demandera.» M. de Montdory dit la même chose à Mme d'Aiguillon, laquelle
+lui dit que cela lui faisait grande pitié et qu'elle y apporterait tout
+ce qu'elle pourrait de son côté. Voilà tout ce qui se passa devant la
+comédie. Quant à la représentation, M. le cardinal parut y prendre grand
+plaisir; mais principalement lorsque je parlais, il se mettait à rire,
+comme aussi tout le monde dans la salle.</p>
+
+<p>«Dès que cette comédie fut jouée, je descendis du théâtre avec le
+dessein de parler à Mme d'Aiguillon. Mais M. le cardinal s'en allait, ce
+qui fut cause que je m'avançai tout droit à lui, de peur de perdre cette
+occasion-là en allant faire la révérence à Mme d'Aiguillon; outre cela,
+M. de Montdory me pressait extrêmement d'aller parler à M. le cardinal.
+J'y allai donc et lui récitai les vers que je vous envoie, qu'il reçut
+avec une extrême affection et des caresses si extraordinaires que cela
+n'était pas imaginable. Car, premièrement, dès qu'il me vit venir à lui,
+il s'écria: «Voilà la petite Pascal,» et puis il m'embrassait et me
+baisait, et, pendant que je disais mes vers, il me tenait toujours entre
+ses bras et me baisait à tous moments avec une grande satisfaction, et
+puis, quand je les eus dits, il me dit: «Allez, je vous accorde tout ce
+que vous me demandez; écrivez à votre père qu'il revienne en toute
+sûreté.» Là-dessus Mme d'Aiguillon s'approcha, qui dit à M. le cardinal:
+«Vraiment, monsieur, il faut que vous fassiez quelque chose pour cet
+homme-là; j'en ai oui parler, c'est un fort honnête homme et fort
+savant; c'est dommage qu'il demeure inutile. Il a un fils qui est fort
+savant en mathématiques, qui n'a pourtant que quinze ans.» Là-dessus, M.
+le cardinal dit encore une fois que je vous mandasse que vous revinssiez
+en toute sûreté. Comme je le vis en si bonne humeur, je lui demandai
+s'il trouverait bon que vous lui fissiez la révérence; il me dit que
+vous seriez le bienvenu, et puis, parmi d'autres discours, il me dit:
+«Dites à votre père, quand il sera revenu, qu'il me vienne voir,» et me
+répéta cela trois ou quatre fois. Après cela, comme Mme d'Aiguillon s'en
+allait, ma soeur l'alla saluer, à qui elle fit beaucoup de caresses et
+lui demanda où était mon frère, et dit qu'elle eût bien voulu le voir.
+Cela fut cause que ma soeur le lui mena; elle lui fit encore grands
+compliments et lui donna beaucoup de louanges sur sa science. On nous
+mena ensuite dans une salle, où il y eut une collation magnifique de
+confitures sèches, de fruits, limonade et choses semblables. En cet
+endroit-là elle me fit des caresses qui ne sont pas croyables. Enfin, je
+ne puis pas vous dire combien j'y ai reçu d'honneurs; car je ne vous
+écris que le plus succinctement qu'il m'est possible de....<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a>
+<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>. Je m'en
+ressens extrêmement obligée à M. de Montdory, qui a pris un soin
+étrange. Je vous prie de prendre la peine de lui écrire par le premier
+ordinaire pour le remercier, car il le mérite bien. Pour moi, je
+m'estime extrêmement heureuse d'avoir aidé en quelque façon à une
+affaire qui peut vous donner du contentement. C'est ce qu'a toujours
+souhaité avec une extrême passion, Monsieur mon père,</p>
+
+<p>«Votre très-humble et très-obéissante fille et servante,</p>
+
+<p>«Pascal.</p>
+
+<p>«De Paris, ce 4 avril 1639.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3"
+name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3">
+(retour) </a> Mot illisible dans la lettre manuscrite.</blockquote>
+
+<p>Voici quels étaient les vers adressés à Richelieu et joints à la lettre
+que nous venons de citer:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i12">Ne vous étonnez pas, incomparable Armand,</p>
+ <p class="i12">Si j'ai mal contenté vos yeux et vos oreilles:</p>
+ <p class="i12">Mon esprit, agité de frayeurs sans pareilles,</p>
+ <p class="i12">Interdit à mon corps et voix et mouvement.</p>
+ <p class="i12">Mais pour me rendre ici capable de vous plaire,</p>
+ <p class="i12">Rappelez de l'exil mon misérable père:</p>
+ <p class="i12">C'est le bien que j'attends d'une insigne bonté;</p>
+ <p class="i12">Sauvez un innocent d'un péril manifeste:</p>
+ <p class="i12">Ainsi vous me rendrez l'entière liberté</p>
+ <p class="i12">De l'esprit et du corps, de la voix et du geste.</p>
+</div></div>
+
+<p>En recevant ces heureuses nouvelles, Étienne Pascal se hâta de revenir à
+Paris; il se présenta, avec ses trois enfants, à Ruel, chez le cardinal,
+qui lui fit l'accueil le plus flatteur. «Je connais tout votre mérite,
+lui dit Richelieu; je vous rends à vos enfants et je vous les
+recommande; j'en veux faire quelque chose de grand.»</p>
+
+<p>Deux ans après, Étienne Pascal fut nommé à l'intendance de Rouen, et il
+alla s'établir dans cette ville avec sa famille. La jeune Jaqueline, qui
+n'avait cessé de s'exercer à faire des vers, obtint le prix de poésie
+décerné chaque année à Rouen, à la fête de la Conception de la Vierge,
+qui était le sujet même du concours. Quoique ces vers ne méritent pas
+d'être cités, ils eurent alors un prodigieux succès. Le prix fut porté à
+Jaqueline en grande pompe, avec des trompettes et des tambours, et
+Corneille, présent à cette cérémonie, fit un impromptu sur le triomphe
+et la modestie de la jeune muse, qui s'était dérobée à cette ovation.</p>
+
+<p>Voici le début de ces vers; ils étaient adressés au prince qui présidait
+la solennité:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i12">Pour une jeune muse absente,</p>
+ <p class="i12">Prince, je prendrai soin de vous remercier,</p>
+ <p class="i12">Et son âge et son sexe ont de quoi convier</p>
+ <p class="i12">A porter jusqu'au ciel sa gloire encor naissante.</p>
+</div></div>
+
+<p>Guidée par le génie de Corneille, qui peut dire jusqu'où serait monté le
+vol de cette intelligence, dans ce beau siècle où un souffle de grandeur
+passa sur les âmes et s'en exhala? Mais la gloire, sans doute, effraya
+Jaqueline; elle en détourna ses regards avec une sorte d'éblouissement,
+et elle ne fit plus de vers que pour célébrer Dieu:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i12">Moteur de ce grand univers,</p>
+ <p class="i12">Inspirez-moi de puissants vers,</p>
+ <p class="i12">Envoyez-moi la voix des anges,</p>
+ <p class="i12">Non pas pour louer les mortels,</p>
+ <p class="i12">Mais pour entonner vos louanges,</p>
+ <p class="i12">Et vous remercier au pied de vos autels.</p>
+</div></div>
+
+<p>Bientôt elle entra au couvent de Port-Royal des Champs, et y ensevelit
+cette beauté et cet esprit qui l'avaient fait admirer dans le monde.
+Que de charmes, que de génie se cachèrent dans cette retraite, gloires
+humaines perdues dans la gloire de Dieu, comme ces étoiles qui brillent,
+fuient et se confondent dans la voie lactée!</p>
+<br><br>
+
+<h2>JEAN BART</h2>
+
+<h3>NOTICE SUR JEAN BART.</h3>
+
+<p>Jean Bart naquit à Dunkerque en 1651: il était fils d'un pêcheur
+corsaire. Louis XIV se plut à l'honorer au milieu de sa cour et le nomma
+chef d'escadre. Jean Bart justifia la confiance du roi. Trente-deux
+vaisseaux de guerre anglais et hollandais bloquaient le port de
+Dunkerque en 1692. Jean Bart en sortit avec sept frégates, et dès le
+lendemain s'empara de quatre navires anglais richement armés qui
+faisaient voile vers la Russie. Dans le cours de la même campagne, il
+brûla plus de quatre-vingts bâtiments ennemis, fit une descente vers
+Newcastle, ravagea tout le pays des environs, et revint à Dunkerque avec
+plus de quinze cent mille francs de prise. La même année, il s'empara de
+treize navires hollandais chargés de grains. Jean Bart se trouva à la
+fameuse journée de Lagos, où quatre-vingt-sept navires de commerce et
+plusieurs vaisseaux de guerre anglais furent pris et brûlés; la perte
+des vaincus en cette occasion fut évaluée à plus de vingt-cinq millions
+de livres. Il obtint des lettres de noblesse de Louis XIV. En 1696, il
+remporta de nouveaux triomphes contre les flottes réunies de
+l'Angleterre et de la Hollande. La paix seule interrompit ses travaux.
+Il passa les dernières années de sa vie à Dunkerque, où il mourut d'une
+pleurésie, le 27 avril 1702.</p>
+
+<p>Il ne laissa pas de descendance directe, mais son nom glorieux s'est
+perpétué par la famille de Gaspard Bart, son frère. Le 16 février 1855,
+mourut à Wormhoudt, grand et joli bourg formé par de charmantes
+habitations et à quelque distance de Dunkerque, le dernier héritier du
+nom de Jean Bart, Henri-Ferdinand-Marie Bart, commis principal des
+subsistances de la marine en retraite, âgé de soixante-quatorze ans; il
+était né à Dunkerque et fut adopté à l'âge de sept ans par sa ville
+natale qui se chargea de son éducation. Il était petit-fils du
+commandant de la Danaé, il eut pour fils un émule de ses illustres
+ancêtres, Jean-Pierre Bart, lieutenant de vaisseau, commandant de la
+gabare de l'État <i>la Sarcelle</i>, mort à l'île Bourbon à trente-six ans.
+Après la mort de ce fils, le père, représentant d'un nom si glorieux,
+vint habiter avec ses deux filles sa ville natale, où il assista à
+l'inauguration de la statue de Jean Bart, gloire de sa race; puis il se
+retira à Wormhoudt, où il est mort.</p>
+<br><br>
+
+<h2>JEAN BART.</h2>
+
+<p>Dunkerque était au pouvoir des Espagnols depuis 1652. Turenne, vainqueur
+de la Fronde sur tous les points de la France, fit le siége de cette
+ville en 1658. La flotte anglaise le secondait, car la politique avait
+décidé Louis XIV à se faire momentanément l'allié de Cromwell. Le
+prince de Condé et don Juan d'Autriche défendaient la place assiégée.
+Les habitants de Dunkerque faisaient des voeux pour le jeune roi de
+France, et souhaitaient que la ville fût prise par lui et pour lui; mais
+en même temps toute cette population de marins, ennemie née des Anglais,
+s'indignait de les voir unir leurs armes à celles de la France; dans
+cette alliance elle voyait de la part de l'Angleterre l'arrière-pensée
+de s'approprier Dunkerque.</p>
+
+<p>C'était par une soirée du mois de juin, durant ce siége mémorable. Un
+groupe de marins s'était formé devant une petite maison de la rue de
+l'Église, ainsi nommée à cause de la cathédrale, alors si célèbre par son
+merveilleux carillon.</p>
+
+<p>Le bruit des batteries anglaises et françaises ne paraissait pas en ce
+moment préoccuper les marins réunis; ils s'informaient avec anxiété, à
+la porte de la maisonnette, de la santé de l'intrépide corsaire Cornille
+Bart, qui avait été blessé récemment en tentant d'enlever un navire
+anglais. Depuis un mois il ne pouvait quitter sa chambre, lui dont la
+mer était l'élément. Un vieux marin qui servait de domestique au
+corsaire assurait à ses compagnons assemblés sur la porte que leur
+maître allait mieux. Le médecin n'avait pu extraire la balle qui avait
+pénétré dans les chairs. «Mais enfin, répétait le matelot, on peut vivre
+avec une balle sous la peau, et j'espère que notre chef vivra; il
+reprend des forces; il s'est levé aujourd'hui. Bonsoir, mes amis, et
+bonne espérance.» Ayant parlé ainsi, le vieux marin attaché au service
+de Cornille Bart referma la porte de la maison et rentra dans la chambre
+de son maître.</p>
+
+<p>C'était une pièce éclairée par une fenêtre en ogive. Les murs étaient
+tapissés de cuir bosselé d'or; un grand lit de noyer massif, à colonnes
+torses, s'élevait au fond. Sur ce lit était assis un homme de haute
+taille, à cheveux blancs et à moustaches encore blondes. Une femme
+soutenait le blessé, et un robuste enfant à longs cheveux blonds, assis
+à ses pieds sur l'estrade du lit, tenait une de ses mains rudes qu'il
+baisait. Cet enfant pouvait avoir environ neuf ans; il était d'une
+taille moyenne, mais forte; son front était large, ses sourcils épais;
+son oeil vif et bleu exprimait une résolution au-dessus de son âge, son
+teint hâlé annonçait la vigueur et la santé.</p>
+
+<p>«Chausse les mules de ton père, dit la femme sur qui le blessé
+s'appuyait, puis nous le soutiendrons ensemble, et il essayera de
+marcher un peu.»</p>
+
+<p>L'enfant obéit; ses petites mains se faisaient câlines et allaient
+doucement, pour ne pas heurter les jambes affaiblies du corsaire. «Oh!
+ces maudits Anglais, que je les hais! s'écria-t-il à un gémissement du
+blessé; si je pouvais leur rendre la blessure qu'ils vous ont faite, mon
+père!</p>
+
+<p>--Patience, patience! ils sont en ce moment les alliés de notre jeune
+roi; cela nous oblige à suspendre nos haines; mais l'heure reviendra où
+nous pourrons leur courir sus.»</p>
+
+<p>Le regard du vieux corsaire s'enflamma.</p>
+
+<p>«Mon père, dit le petit Jean, vous me conduirez avec vous!</p>
+
+<p>--Oui, et si je ne peux t'y conduire, tu iras tout seul; car vois-tu,
+mon fils, c'est une guerre de race, et les Bart, de père en fils, ont
+pourchassé ces chiens d'outre-mer.»</p>
+
+<p>Le blessé porta la main à son flanc droit. Il avait pâli.</p>
+
+<p>«Vous souffrez beaucoup? lui dit sa femme alarmée.</p>
+
+<p>--Cette balle anglaise est là comme un affront, répliqua Cornille Bart.
+Ah! si je pouvais l'arracher!</p>
+
+<p>--Vous me la donneriez, mon père, reprit l'enfant, et je vous assure
+qu'elle tuerait un de ces Anglais.</p>
+
+<p>--Quel enragé! dit le vieux marin qui faisait le service de la famille
+et qui venait de rentrer dans la chambre; vous n'avez pas besoin de
+balles, jeune maître, pour les houspiller; et ce matin votre bâton et
+vos poings vous ont suffi pour mettre en sang le petit John Brish.</p>
+
+<p>--Qui est John Brish? dit le blessé.</p>
+
+<p>--Le fils de cet ancien bosseman anglais, notre voisin, reprit le
+matelot.</p>
+
+<p>--Pourquoi l'as-tu battu, petit? dit le père.</p>
+
+<p>--Parce qu'il disait d'un ton goguenard que vous ne monteriez plus sur
+votre vaisseau pour donner chasse aux siens.</p>
+
+<p>--Toujours des querelles! murmura la mère effrayée.</p>
+
+<p>--Quoi! mère, vous ne m'approuvez pas? Je bats les Anglais parce que les
+Anglais ont blessé mon père.</p>
+
+<p>--Laissez faire votre fils, maîtresse, reprit le vieux matelot; c'est
+un brave enfant, dont on parle déjà sur toute la côte! Voyez-vous, c'est
+fier ce qu'il a fait il y a un an, ce petit homme-là, lorsqu'avec ces
+deux mousses de Hollande il s'en est allé bravement à travers la haute
+mer sur le canot qu'il vous avait pris. Le temps était calme d'abord;
+mais au retour, le vent était d'aval, la bourrasque éclate, notre petit
+capitaine dirige la barque, il rame, il rame; les mousses hollandais
+avaient peur, il leur fait honte et rentre triomphant dans le port.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/025.png"></p>
+
+<p>--Vous oubliez mon inquiétude, et vous l'encouragez dans ces folies,
+objecta la mère; mon ami, poursuivit-elle en se tournant vers le malade,
+il faudrait réprimander Jean et lui défendre d'être toujours sur le port
+dans les agrès ou dans les mâts des vaisseaux. Il serait cependant bien
+temps qu'il apprît à lire.</p>
+
+<p>--Je ne veux pas en faire un clerc, répondit le père, qui semblait se
+ranimer en entendant parler de l'audace de son fils. Il sera brave comme
+son grand-père Antoine Bart, qui est mort avec gloire sous le canon de
+l'Anglais.</p>
+
+<p>--Mon grand-père est mort blessé par les Anglais! s'écria le petit Jean
+Bart, pourpre de colère.</p>
+
+<p>--Oui, mon enfant, lui aussi tué par eux; mais du moins mort dans le
+combat, répliqua le malade en gémissant.</p>
+
+<p>--Vous ne mourrez point, vous, mon ami, et vous pourrez encore vous
+venger de ceux qui vous ont blessé,» ajouta sa femme.</p>
+
+<p>Cornille Bart secoua tristement la tête. «Que Dieu t'entende!
+murmura-t-il; je voudrais seulement pouvoir mener notre Jean en mer une
+fois contre l'ennemi, puis je mourrais content.</p>
+
+<p>--Ce sera! ce sera! mon père, dit le petit Jean en se pendant au cou du
+blessé. Mais racontez-moi la mort de mon grand-père; il y a longtemps,
+bien longtemps que vous m'avez promis cette histoire.</p>
+
+<p>--Entends-tu le canon qui gronde? dit Cornille Bart. Cet accompagnement
+convient à mon histoire. Écoute et souviens-toi toute ta vie qu'ils ont
+tué ton grand-père et qu'ils m'ont blessé, moi, peut-être à mort.</p>
+
+<p>--Ma vie sera vouée à les exterminer! s'écria Jean, les deux poings
+serrés; parlez, parlez, vos paroles se graveront en moi comme ces
+boulets qui trouent en ce moment les murs des remparts.»</p>
+
+<p>Le père se leva et dit: «J'aurai plus de force en parlant debout.»</p>
+
+<p>La mère l'épiait, anxieuse.</p>
+
+<p>«Maître, puis-je rester pour vous entendre? dit le serviteur.</p>
+
+<p>--Oui, mon vieux, va chercher ton chantier et ta galère; vous
+travaillerez tous les trois en m'écoutant.»</p>
+
+<p>Le matelot sortit, et après quelques instants il revint, tenant dans ses
+bras une petite galère en bois des îles, qui était un chef-d'oeuvre
+d'exécution; aucun détail n'avait été oublié; elle était armée en guerre
+avec de petits canons de fonte; il ne restait plus à poser que les
+cordages, les voiles et la tente d'honneur qui se dresse à l'arrière du
+navire.</p>
+
+<p>«Maître, dit le vieux marin, j'attends toujours un peu de toile de
+Hollande pour mes voiles et un morceau de lampas pour mon tandelet.»</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/026.png"></p>
+
+<p>Cornille Bart regarda sa femme. La ménagère s'approcha d'un bahut
+sculpté et en tira, comme à regret, les fragments d'étoffe demandés.
+«Voilà, dit-elle, je vais les tailler et les coudre moi-même, afin que
+rien n'en soit perdu.»</p>
+
+<p>Elle prit ses grands ciseaux de fer, son dé et ses aiguilles, se plaça
+sur une chaise basse à dossier élevé; puis, agile, elle ajusta de ses
+doigts les bandes de toile blanche et un carré de lampas pourpre et or.</p>
+
+<p>«Moi, dit Jean, saisissant du gros fil écru, je vais tendre les
+cordages;» et il s'agenouilla devant le vieux matelot qui soutenait la
+petite galère sur ses genoux et qui, délicatement, y posait quelques vis
+oubliées.</p>
+
+<p>Cornille Bart, sans songer à sa blessure, se promenait à grands pas dans
+sa chambre. Il jeta un regard sur son auditoire, et, satisfait de son
+air attentif, il commença son récit, tandis que le canon des assiégeants
+continuait à gronder: «Mon père, Antoine Bart, ton grand-père, mon petit
+Jean, avait pour ami le fameux capitaine de navire Michel Jacobsen,
+surnommé le Renard de mer: c'était un grand, fier, bel homme, dont le
+peintre des rois, Rubens, avait fait le portrait.</p>
+
+<p>--Oh! ce portrait, je l'ai vu une fois, s'écria Jean, quand j'étais
+tout petit, et je m'en souviens bien. C'était un homme brun à grand
+visage, cheveux et moustaches noirs; sa poitrine était couverte d'un
+corset d'acier, sur lequel était jetée une écharpe rouge. Dans la main
+droite il tenait le bâton de commandant, et l'autre main était appuyée
+sur un beau casque luisant. Puis dans le fond c'était des navires,
+bataille et flots remués par la tempête comme le jour où je suis allé en
+haute mer en compagnie des deux petits mousses de Rotterdam.</p>
+
+<p>--C'est bien cela, mon enfant, reprit Cornille Bart, et puisque tu te
+souviens de ce portrait du Renard de la mer, c'est comme si tu te
+souvenais de l'avoir vu vivant. Donc le Renard de la mer et ton
+grand-père étaient comme frères. Un soir d'hiver, nous étions réunis ici
+dans cette même chambre, bien chaudement près d'un bon feu, fumant du
+tabac de Hollande et buvant de l'ale d'Angleterre. Un corsaire, ami de
+mon père, nous racontait ses courses lointaines et ses combats; je
+l'écoutais comme tu m'écoutes; tout à coup la porte s'ouvre, et le
+Renard de mer apparaît, enveloppé d'un long manteau goudronné, tout
+ruisselant d'eau; il pleuvait à torrents et la mer était grosse. Sous
+son manteau, le Renard était armé en guerre.</p>
+
+<p>«Antoine, dit-il à mon père, j'ai besoin de toi, de ton fils, de ton
+équipage et de ton brigantin.</p>
+
+<p>«--Quand cela? dit mon père.</p>
+
+<p>«--A l'heure même, répondit le Renard, et pour aller en haute mer.</p>
+
+<p>«--Nous allons, mon fils et moi, nous armer pour te suivre,» dit
+simplement mon père. Ce fut bientôt fait. Nous sortîmes tous les trois
+et nous nous rendîmes au port. La nuit était sombre. Onze heures
+sonnaient au carillon. Nous trouvâmes notre brigantin,
+<i>l'Arondelle-de-Mer</i>, avec tout son équipage à bord. C'était le vouloir
+de mon père; il fallait que l'on fût prêt au départ à toute heure.</p>
+
+<p>«Le bosseman leva l'ancre.</p>
+
+<p>«Quand nous fûmes en pleine mer, le Renard fit apporter sur le pont des
+piques, des coutelas, des espontons, des haches d'armes, et dit à chacun
+de s'armer pour être prêt au point du jour pour n'importe quelle chance.
+Une fois armé, tout l'équipage se mit en prière. Nous naviguâmes ainsi
+toute la nuit, sous très-petites voiles, à cause de la bourrasque; quand
+le jour parut, un mousse qui était en vedette au haut du grand mât de
+hune cria: «Je vois deux gros vaisseaux et un autre plus petit.» Le
+visage du Renard de mer s'empourpra d'orgueil: «Enfin! enfin! les
+voici!» s'écria-t-il joyeusement. Alors seulement il apprit à mon père
+qu'il avait ordre d'attirer les croiseurs anglais loin du port, afin
+d'en laisser l'entrée libre à un convoi considérable qui nous arrivait
+du Nord et qu'on avait signalé dès la veille. «Mon vaisseau était en
+radoub, ajouta le Renard de mer, voilà pourquoi je t'ai demandé le tien,
+Antoine.</p>
+
+<p>«--Oh! merci, répliqua mon père; ils vont avoir une danse, les trois
+Anglais!</p>
+
+<p>«--Un contre trois! reprit le Renard, ce sera rude; il faut mettre le
+feu au ventre de nos gens pour qu'ils ne reculent pas.» Mon père et le
+Renard haranguèrent l'équipage. Tous jurèrent de mourir pour Dieu et
+pour le roi, et que l'ennemi n'aurait d'eux ni os ni chair vive. On fit
+apporter un tonneau d'eau-de-vie et on le distribua. Les gens de
+l'artillerie se barbouillèrent le visage avec de la poudre: on aurait
+dit des Africains.</p>
+
+<p>--Et les trois vaisseaux des Anglais? demanda le petit Jean Bart avec
+impatience.</p>
+
+<p>--Ils arrivaient toujours sur nous, leurs voiles déployées. Mon père et
+le Renard ordonnèrent au pilote de virer de bord sur le plus proche
+vaisseau de l'ennemi. C'était un petit navire moins fort que notre
+brigantin; nous lui donnâmes deux bordées dans la quille, et il fut
+coulé. Alors les deux grosses frégates anglaises firent sur notre pauvre
+<i>Arondelle-de-Mer</i> un feu si formidable, que la moitié de notre monde
+resta tué ou blessé. Mais aussi, mon fils, quelle gloire! quelle
+défense! seuls contre trois vaisseaux! seuls nous en avions détruit un,
+et les deux autres nous approchaient à peine, tant nous combattions avec
+rage et furie aux cris de <i>Vive le roi</i>! Nous brandissions nos piques,
+nous appelions les Anglais à grands cris: <i>Abordez! abordez donc!»</i></p>
+
+<p>Ici le pâle visage de Cornille Bart se colora tout à coup, sa voix
+s'altéra, et il s'appuya contre le mur tout chancelant. «Seigneur Dieu!
+s'écria sa femme accourant, vous vous faites du mal en vous animant
+ainsi.</p>
+
+<p>--Laissez-moi, laissez-moi, et silence, écoutez! répliqua brusquement le
+conteur, tout à l'action de son souvenir. Les Anglais, défiés par nous,
+abordent de chaque côté du brigantin: ce fut une joyeuse et sanglante
+mêlée. Hache en main, coutelas au poing, on s'attaqua homme à homme. Les
+deux frégates avaient de quoi remplacer ceux qui tombaient, tandis qu'il
+ne restait plus des nôtres qu'un petit nombre debout, et encore
+étaient-ils tout saignants. Mon père avait reçu trois coups de pique, le
+Renard une arquebusade dans le corps. Le pont se couvrait de morts et
+d'agonisants, le canon ennemi éventrait notre brigantin. Le Renard
+s'approcha de mon père et lui dit sourdement: «Allons, Antoine, le feu
+aux poudres, et à la grâce de Dieu! Il ne faut pas que ces hérétiques
+nous aient vivants.»</p>
+
+<p>--Oh! que cela est beau! que cela est beau! s'écria le petit Jean
+transporté et en embrassant son père, dont le visage devenait de plus en
+plus livide.</p>
+
+<p>--Je vois encore, poursuivit le corsaire, le Renard de la mer, debout
+sur le pont, cramponné de tout son poids au capitaine anglais, qui nous
+avait abordé avec plus de cent des siens: «Feu! feu!» criait le Renard à
+mon père. L'explosion se fit: tout fut englouti....</p>
+
+<p>«J'avais senti une épouvantable secousse. Puis je perdis tout sentiment.
+La fraîcheur de l'eau me fit revenir à moi, et je me trouvai suspendu à
+un débris. Je vis des Anglais qui dans leurs chaloupes allaient çà et là
+recueillant des naufragés. Je fus ramassé comme les autres; mon père
+était mort! Le Renard de la mer était mort! De notre équipage, il
+restait deux hommes! de notre brigantin quelques, planches! Mais aussi
+des deux frégates anglaises il n'en restait plus qu'une désemparée;
+l'autre avait coulé par l'explosion de notre brigantin. Pendant ce
+temps, le grand convoi qui arrivait du Nord entrait à Dunkerque, et
+j'allai prisonnier en Angleterre avec les deux matelots qu'on avait
+sauvés.</p>
+
+<p>«Voilà, mon fils, ce qu'a été ton grand-père! ce que j'ai été! sois
+digne de nous.»</p>
+
+<p>A ce dernier mot, un flot de sang jaillit de la bouche de Cornille Bart:
+«J'étouffe, dit-il faiblement; oh! c'est la balle anglaise!» et il
+s'affaissa sans vie dans les bras de sa femme et de son enfant. «Mon
+père! mon père! s'écriait Jean, les Anglais aussi t'ont tué!» Puis, se
+tournant vers sa mère: «Oh! les Anglais! ajouta-t-il avec une expression
+terrible, je les exterminerai un jour et j'en délivrerai la France.»</p>
+
+<p>Six ans, après, Jean Bart faisait sa première croisière comme capitaine
+en second.</p>
+<br><br>
+
+
+<h2>DEUX ENFANTS DE CHARLES Ier</h2>
+
+<h3>NOTICE<br>
+
+SUR LA PRINCESSE ELISABETH STUART<br>
+
+ET SUR LE DUC HENRI DE GLOCESTER.</h3>
+
+<p>La reine Henriette d'Angleterre, femme de Charles Ier et fille d'Henri
+IV, quitta l'Angleterre au moment des troubles avec quatre de ses
+enfants. Mais les deux autres, Élisabeth et Henri de Glocester, ne
+purent la rejoindre et restèrent prisonniers, comme leur père, du
+Parlement révolté.</p>
+
+<p>La princesse Élisabeth était née au palais de Saint-James, le 8 janvier
+1635. Dès son plus jeune âge elle montra un esprit vif et pénétrant et
+les plus heureuses dispositions pour l'étude. Elle avait à peine dix
+ans, que son père la consultait déjà avant de prendre une décision, tant
+il avait reconnu en elle de justesse d'esprit et de perspicacité
+précoce. Elle était frêle et délicate, mais d'une figure expressive et
+charmante. Elle avait quatorze ans quand elle perdit son père; elle en
+ressentit une si vive douleur qu'on la vit dépérir rapidement; on lui
+avait donné pour prison, ainsi qu'à son frère le duc de Glocester, la
+forteresse de Carisbrooke dans l'île de Wight, la même où leur père
+avait langui prisonnier. La vue de ces murs acheva de la tuer. On la
+trouva morte un matin dans sa chambre, le 8 septembre 1650.</p>
+
+<p>Elle fut inhumée secrètement dans l'église de Newport. La reine Victoria
+vient de lui faire élever un monument dont Marochetti a fait la statue
+dans la nouvelle église de Newport.</p>
+
+<p>Le duc Henri de Glocester, frère de la princesse Élisabeth, naquit aussi
+dans le palais de Saint-James en 1640. Il suivit la destinée de sa
+soeur, mais à la mort de celle-ci, Cromwell le renvoya en France
+rejoindre sa mère, ses frères et ses soeurs exilés; il languit triste et
+taciturne jusqu'à la restauration de son frère Charles II sur le trône
+d'Angleterre. Il était toujours poursuivi par l'image de son père
+décapité auprès duquel on l'avait conduit, ainsi que sa soeur Élisabeth,
+la veille du jour de son exécution, et qui lui avait dit: «Mon fils,
+souviens-toi qu'ils vont couper la tête de ton père.»</p>
+
+<p>Ce jeune prince ne rentra en Angleterre que pour y mourir. Il expira à
+peine âgé de vingt et un ans dans le petit palais de Whitehall, le même
+qui fut témoin du supplice de son père.</p>
+<br><br>
+
+<h2>DEUX ENFANTS DE CHARLES Ier.</h2>
+
+<p>Chaque pays a son Eldorado, son coin de terre enchanté que le soleil
+caresse, que la nature embellit, et où on voudrait vivre les belles
+années de la jeunesse. La France a ses îles d'Hyères et l'Italie ses
+îles du lac de Côme; l'Espagne a Grenade, le Portugal a Cintra,
+l'Angleterre a son île de Wight.</p>
+
+<p>Dans les premiers jours d'août 1859, je partis de Londres à trois
+heures, par un temps brumeux, et j'arrivai à six à Portsmouth, par un
+magnifique soleil couchant qui me rappela ceux du Midi. La mer, d'un
+vert d'aigue-marine, était azurée par le reflet du ciel. Je montai sur
+le pont du steamer qui devait me conduire à l'île de Wight, et bientôt
+l'île charmante, l'île jardin de l'Angleterre, soeur lointaine de
+l'<i>Isola-Bella</i>, apparut devant moi comme un immense radeau de verdure
+et de fleurs caressé par les flots.</p>
+
+<p>Tandis que le steamer s'éloignait du port de Portsmouth, un grand
+vaisseau de guerre y arrivait; il revenait de Crimée chargé de soldats,
+qui tous se pressaient sur le pont pour saluer les côtes de
+l'Angleterre. Les uniformes rouges et les armes brillantes se
+détachaient sur le bleu d'un ciel chaud et lumineux. Le grand navire
+passa si près de nous que je pus distinguer les figures martiales et
+bronzées de ces vaillantes troupes décimées! Le vaisseau creusa derrière
+nous un profond sillage et entra dans la rade de Portsmouth, pendant que
+la marée nous poussait vers l'île de Wight, et bientôt nous touchâmes le
+Pire, jetée aérienne qui sert de promenade aux baigneurs, et par
+laquelle les nouveaux débarqués arrivent à Ryde, la ville aristocratique
+de l'île.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/027.png"></p>
+
+<p>En ce moment, les deux tours du château d'Osborne se dressaient à la
+pointe extrême de l'île, éclairées en plein par le soleil couchant qui
+les couronnait et les faisait ressembler à deux phares.</p>
+
+<p>Osborne est la résidence privée de la reine d'Angleterre; elle s'est plu
+à embellir les jardins et les promenades de ce riant palais et l'habite
+plusieurs mois de l'année. Mais mon but, en visitant l'île de Wight,
+était surtout de voir l'ancien château fort de Carisbrooke, qui servit
+de prison à Charles Ier. Je partis un matin de Ryde pour faire cette
+excursion.</p>
+
+<p>L'antique forteresse, dont les premières constructions remontent aux
+Romains, est située près de Newport, capitale de l'île. La Medina
+traverse Newport et coule en ligne droite et en s'élargissant toujours
+jusqu'à Cowes, où est son embouchure. Newport, bâti dans l'intérieur
+des terres, n'a d'intéressant que ses souvenirs historiques et son
+église de Saint-Thomas qui renferme une tombe virginale, qui est la
+poésie éternelle de l'île.</p>
+
+<p>Après avoir traversé Newport, je laissai à ma droite le joli village de
+Carisbrooke avec ses arbres, ses jardins, son église, flanquée d'une
+haute tour, dont le cadran fait voir les heures aux campagnards
+éloignés; la mer est à l'horizon, et à mesure que je montais, me
+rapprochant de la forteresse, l'étendue des flots se déroulait plus
+immense. Je marchais sous de grands arbres séculaires, dans des sentiers
+de gazon, au pied des remparts en ruine. Je passai sous une grande arche
+de porte sans fermeture, et j'arrivai sous la voûte profonde de pierre,
+flanquée de deux bastions, qui sert d'entrée à la forteresse. Je me
+trouvai alors dans une espèce de place d'armes. Je me dirigeai à
+l'aventure, et j'escaladai les débris des remparts, auxquels
+s'enchevêtrent des arbustes, des sureaux et des ronces. Le hasard
+m'avait bien guidée; c'est là que se trouve la fenêtre de la citadelle
+par laquelle Charles Ier tenta de s'échapper. Cette fenêtre, formée de
+deux ogives, était voisine de la chambre du prisonnier. Chaque ogive
+n'avait d'abord qu'un barreau, mais, après la tentative d'évasion, le
+barreau fut doublé. Un figuier et une vigne sauvage s'enlacent
+maintenant à cette fenêtre et y forment un treillis. Tandis que je
+regardais la base des remparts extérieurs, à travers le feuillage
+frissonnant à la brise de mer qui soufflait de l'ouest, j'entendis dans
+la grande cour de la forteresse une voix de jeune fille qui me disait en
+anglais: «Quand madame aura vu à son gré les ruines, je la conduirai
+dans les appartements fermés.» Celle qui me parlait ainsi paraissait
+avoir dix-huit ans. Sa taille était élancée, son visage avait un éclat
+de carnation que possèdent seules les jeunes Anglaises; j'en dirai
+autant de ses yeux noirs, tranquilles et profonds; ce ne sont point les
+yeux des Italiennes, ils ont plus de pensée et moins de flamme; sa
+chevelure brune et abondante était nattée sous un chapeau rond en paille
+grise. Elle portait une robe en mousseline blanche et lilas, dont le
+corsage flottant était fermé au cou par un noeud de ruban cerise; les
+manches laissaient le bras à découvert jusqu'au coude; les mains
+étaient voilées par de petites mitaines en filet noir. Elle avait dans
+toute sa personne cette propreté anglaise irréprochable.</p>
+
+<p>Je lui demandai comment elle possédait les clefs du château; elle me
+répondit qu'elle était la fille du concierge du lord gouverneur (c'est
+toujours un lord qui est le gouverneur titulaire de ces ruines), et
+qu'elle était chargée d'accompagner les visiteurs. Avant de la suivre
+dans les appartements intérieurs, je voulus continuer mon exploration
+des remparts et des tours démantelées. Tout ce qui reste des remparts
+était couvert d'une végétation vigoureuse; les genêts et les sureaux en
+fleurs répandaient dans l'air leurs chauds parfums qui me rappelèrent
+ceux des campagnes du Midi. Les abeilles assiégeaient ces fleurs pour y
+prendre leur miel.</p>
+
+<p>Je descendis des remparts, je traversai la place d'armes, je laissai à
+ma gauche les bâtiments plus modernes que la jeune fille devait me
+montrer, et je me dirigeai vers la tour principale, la grande tour bâtie
+par les Romains, près de laquelle s'élèvent deux magnifiques sapins. Les
+chroniques des sixième et neuvième siècles parlent de cette tour comme
+d'une place très-importante; elle avait alors à sa base un puits de
+trois cents pieds de profondeur, qui fut comblé plus tard comme inutile.
+On monte jusqu'au sommet effondré de cette tour par un escalier de
+soixante-douze marches très-hautes et très-rudes, qui de loin font
+ressembler cet escalier à une échelle presque perpendiculaire. A l'angle
+sud-est de la tour romaine sont les restes d'une autre tour plus basse
+appelée <i>Montjoye</i>, dont les murs ont dix-huit pieds d'épaisseur.
+Arrivée sur le parapet en ruine qui couronne la haute tour romaine, je
+m'assis sur des touffes de bruyères pour contempler longuement la mer et
+la campagne qui se déroulaient sous mes yeux.</p>
+
+<p>J'avais en face, sur le premier plan, la forêt et le village de
+Carisbrooke, et, plus loin, à droite, la ville de Newport; à gauche,
+l'Océan, dont la marée montait, et où quelques voiles se montraient au
+large; derrière moi s'étendaient les plaines et les collines couvertes
+de cultures abondantes. Tout l'intérieur de la tour, vide des
+constructions primitives, est devenu comme un puits de verdure où
+s'enlacent les lierres et les sureaux. Des lézards sautaient du mur en
+ruine où j'étais adossée et disparaissaient dans cet abîme dont ils
+agitaient un moment la surface: c'était le seul bruit qui parvenait
+jusqu'à moi; à cette hauteur, la nature paraissait endormie sous
+l'accablante chaleur de ce jour d'août.</p>
+
+<p>Il me semblait voir errer, sur les remparts de la vieille citadelle que
+je dominais, l'ombre de Charles Ier, de ce roi chevaleresque et
+mélancolique, passionné et lettré comme Marie Stuart! Il aimait les arts
+en profond connaisseur, il savait goûter Raphaël dont il recueillit les
+précieux cartons; il fit éclater le génie de Van Dyck et décida de sa
+fortune.</p>
+
+<p>Sa famille était dispersée, la reine (Henriette, fille de Henri IV)
+avait passé en Hollande (avant la déchéance du roi) avec la princesse
+royale qui épousa le prince d'Orange; la reine était revenue en
+Angleterre ramener des secours pour la royauté; mais elle fut forcée de
+se réfugier bientôt en France, où la princesse Henriette (qu'immortalisa
+Bossuet), le prince de Galles (qui fut plus tard Charles III), et le duc
+d'York (qui devint Jacques II), la rejoignirent.--Deux autres enfants,
+la petite princesse Élisabeth et son plus jeune frère le duc de
+Glocester, n'avaient pu quitter l'Angleterre pendant la captivité de
+leur père; ils furent confiés par le Parlement à la comtesse de
+Leicester; elle eut pour eux des soins de mère. Il est rare, malgré la
+guerre et les passions politiques qui déchaînent les hommes, qu'une
+femme se prête au rôle de geôlier et persécute l'enfance! Ces deux
+derniers enfants du roi, d'une intelligence précoce et d'une beauté
+frappante que Van Dyck a rendue dans un tableau de famille, étaient ceux
+que le pauvre monarque prisonnier aimait entre tous; il demanda
+vainement à les voir pendant qu'il était enfermé à Carisbrooke. Mais le
+29 janvier 1649, les soldats de Cromwell virent passer sous la sombre
+porte de Whitehall deux enfants conduits par une lady<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a>
+<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>; une petite
+fille de treize ans, vêtue de noir, avec la fraise à la Médicis
+entourant son cou délicat et montant jusqu'à l'ovale expressif de sa
+tête blonde, donnait la main à un petit garçon de huit ans, frêle et
+amaigri comme elle: c'étaient le frère et la soeur; tous deux étaient si
+tristes et si graves, qu'ils faisaient involontairement songer à ce vers
+de Shakspeare.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i12">So wise, so young, they say do ne'er live long.</p>
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4"
+name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4">
+(retour) </a> La comtesse de Leicester.</blockquote>
+
+<p>Ils traversèrent plusieurs salles pleines de gardes, et arrivèrent enfin
+dans une chambre plus sombre, où ils trouvèrent leur père calme et
+digne, écrivant devant une table. Mais quand les deux enfants se
+précipitèrent dans ses bras, la nature éclata en sanglots, et l'héroïsme
+stoïque fut vaincu; ce père était Charles Ier, qui devait mourir le
+lendemain! ces enfants, la jeune princesse Elisabeth et le petit duc de
+Glocester!</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/028.png"></p>
+
+<p>Quand le roi put maîtriser son émotion, il remit à sa fille quelques
+bijoux pour sa mère, ses frères et ses soeurs, et, pour elle, la Bible
+qui ne l'avait jamais quitté durant sa captivité, et où il avait puisé
+de hautes et immortelles consolations!</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/029.png"></p>
+
+<p>Cette entrevue sembla soulager l'âme du père, mais elle brisa à jamais
+celle des deux enfants. Ils comprirent bien, dès les jours suivants, que
+le roi avait été décapité aux rigueurs qui s'étendaient sur eux: la
+pension que leur faisait le Parlement fut supprimée; ils perdirent leur
+titre de prince, et leurs serviteurs leur furent enlevés; Cromwell parla
+même de leur faire apprendre un métier. Le petit duc devait devenir un
+ouvrier cordonnier, et la jeune princesse une ouvrière en boutons.</p>
+
+<p>Ces indignités (qui heureusement pour la nation anglaise ne
+s'accomplirent pas) me faisaient penser aux tortures infligées au fils
+de Marie-Antoinette; il en mourut, et les autres, suivant la belle
+expression anglaise, moururent d'un <i>coeur brisé</i>.</p>
+
+<p>Je savais la fin prématurée de ces deux adolescents, dont la vie fut si
+vite assombrie par le malheur; mais les circonstances de leur déclin,
+les détails, qui sont la physionomie des choses, m'échappaient. Les
+historiens contemporains parlent peu de la mort de cette jeune
+princesse, si merveilleusement intelligente, dont tous célèbrent
+l'esprit. Elle naquit dans le palais de Saint-James, le 8 janvier 1635;
+elle était d'une beauté attrayante qui semblait refléter son coeur
+affectueux et son vif esprit. Van Dyck en a fait un portrait quand elle
+avait sept ans. C'est une petite fille, au cou tendu, à la mine éveillée
+et mutine. Elle avait douze ans quand le comte de Montreuil, alors
+ambassadeur de France à Londres, écrivait d'elle à sa cour: «qu'elle
+était d'une grande beauté, qu'elle rappelait par son esprit le roi Henri
+IV, son grand-père, et que jamais dans un enfant il n'avait vu tant de
+grâce, de dignité et de sensibilité.»</p>
+
+<p>Hume va plus loin, il lui accorde une grande supériorité de jugement, et
+le chancelier Clarendon ajoute que son intelligence inusitée et profonde
+était un sujet d'étonnement pour son père, qui la consultait souvent et
+s'émerveillait sur ses remarques toujours justes sur les hommes et sur
+les choses.--Où avait-elle langui, et où s'était-elle éteinte, cette
+belle enfant si merveilleusement douée? Je la voyais toujours frappée à
+mort sortant de Whitehall, en tenant par la main ce petit frère dont
+elle semblait être la mère anticipée; puis elle disparaissait pour moi
+dans l'ombre et l'oubli de l'histoire.</p>
+
+<p>Tandis que les souvenirs de Charles Ier et de sa famille remontaient à
+flots pressés dans mon esprit, j'étais toujours assise sur le sommet de
+la tour gigantesque de Carisbrooke, dominant la campagne tranquille et
+l'Océan agité. Les travailleurs quittaient les champs, poussant les
+boeufs vers l'étable; les troupeaux de moutons aux pieds noirs et polis,
+contrastant avec la blancheur de leur toison, se serraient vers les
+granges: le crépuscule se faisait dans le ciel, où se montraient déjà de
+pâles étoiles.</p>
+
+<p>Comme pétrifiée sur ce sommet, je méditais encore sur les luttes
+incessantes des sociétés, qui troublent de leurs éternels orages la
+terre nourricière, ainsi que des enfants qui s'entre-déchirent sur le
+sein de leur mère.</p>
+
+<p>Tout à coup une voix fraîche et jeune monta de l'escalier de la tour et
+dit en anglais:</p>
+
+<p>«Si madame veut voir l'appartement de la princesse, il est temps, car la
+nuit va venir.» Et la jeune et jolie gardienne de Carisbrooke, avec son
+trousseau de clefs, arriva bientôt jusqu'à moi. Je la suivis en silence;
+elle tenait à la main avec ses clefs un petit livre que j'eus la
+curiosité de regarder: c'étaient les poésies écossaises de Burns.</p>
+
+<p>Les appartements dans lesquels me conduisit la jeune fille forment la
+partie moderne de la citadelle de Carisbrooke; ils furent construits
+sous le règne d'Élisabeth, et adossés à un vieux bâtiment qui sert
+aujourd'hui de ferme et où se trouve un puits très-profond dont l'eau a
+la fraîcheur de la glace. Cette ferme est ombragée par de beaux arbres
+et des fourrés de végétations qui la relient à la partie en ruine des
+remparts. C'est de ce côté qu'était la chambre de Charles Ier, dont il
+ne reste que des fragments de murs et un pan de fenêtre. Ces débris, les
+constructions anciennes et les constructions plus modernes dont je viens
+de parler, se massent ensemble et séparent la place d'armes, que j'avais
+traversée en entrant, de la cour qui mène à la grande tour.</p>
+
+<p>Les appartements du temps de la reine Élisabeth n'ont aucune espèce de
+caractère; on y entre par un vestibule carré sans ornementation; on
+monte un assez large escalier avec une rampe à balustres peints en gris,
+et l'on arrive dans un grand salon oblong dont le plafond est formé par
+des poutres à découvert peintes en gris. Une grande cheminée de la
+Renaissance est aussi peinte en gris, de même que les corniches et les
+soubassements, dans l'encadrement desquels ont dû être placées des
+tentures de tapisseries. Du reste, nul vestige de sculpture, d'écussons
+ou de chiffres; dans l'angle de cette salle à droite est une porte assez
+basse. On monte trois marches après l'avoir franchie, et on se trouve
+dans une toute petite chambre à boiserie grise, dont la fenêtre prend
+jour sur les remparts; une autre chambre à peu près jumelle est à côté:
+elle a une cheminée au fond; de sa fenêtre on voit à droite et
+perpendiculaire cette autre fenêtre en ogive que j'ai décrite et par
+laquelle Charles Ier tenta de s'évader. En face de cette ruine, ma
+pensée se reporta naturellement vers le roi prisonnier et sa famille. Ma
+charmante et fraîche conductrice, qui ne m'avait point encore adressé la
+parole, me dit alors: «C'est ici qu'elle est morte; et, dans son agonie,
+elle a bien souvent regardé dans la direction où vous regardez en ce
+moment.</p>
+
+<p>--De qui parlez-vous donc? m'écriai-je.</p>
+
+<p>--De la petite princesse, une fée, un ange! De la fille du roi Charles
+Ier, décapité à Whitehall; elle fut amenée ici avec son frère Henri,
+après la mort de leur père. Ils habitaient ces deux étroites chambres;
+dans celle où nous sommes couchait la princesse, et c'est ici qu'un
+matin on la trouva morte.</p>
+
+<p>--Est-ce une légende que vous me contez, repris-je, une tradition vague?</p>
+
+<p>--Non, répliqua-t-elle, c'est une histoire certaine dont chaque fait et
+chaque sentiment ont été religieusement transmis de père en fils dans la
+famille de mon père. Celui-ci a su de son bisaïeul ce que son bisaïeul
+avait appris du sien.»</p>
+
+<p>Ce fut par une froide journée de mars que ce plus ancien en date des
+gardiens de Carisbrooke, charge héréditaire dans ma famille depuis plus
+de deux cents ans, vit arriver, conduits par des soldats, deux enfants
+en habits de deuil. La neige couvrait toute l'île, le ciel, était noir
+et faisait ressortir plus encore la blancheur de la terre.</p>
+
+<p>La jeune princesse et le petit prince traversèrent cette cour qui est là
+sous nos yeux; ils marchaient pâles et tout frissonnants sur la terre
+glacée. Il avait été défendu de leur rendre les honneurs dus à leur rang
+et même de les servir. Mais le sang de mon père a toujours été généreux,
+dit la jeune fille en souriant; il est de la source de celui de cet
+ancêtre éloigné, qui reçut ici les deux orphelins royaux. Orphelins en
+effet, car leur mère était comme morte pour eux, elle ne pouvait revenir
+de son exil et les emporter dans ses bras! Ils semblaient accablés par
+le fardeau de leur peine et se regardaient tristement.</p>
+
+<p>Le gardien (de qui descend mon père) les fit entrer dans la grande salle
+que nous venons de traverser; ils s'assirent près de la cheminée
+flambante pour se réchauffer un peu. La femme du gardien, une bonne âme
+de ce temps et que j'aime encore en mémoire des soins qu'elle prit
+d'eux, leur offrit à manger; le petit prince y consentit avec plaisir,
+car il avait grand'faim; mais la princesse ne voulut boire qu'une tasse
+de lait. Elle toussait beaucoup. On les conduisit dans leurs petites
+chambres. La princesse, qui n'en pouvait plus, se hâta de se coucher;
+mais avant elle regarda par la fenêtre où nous sommes accoudées, et un
+soldat qui faisait sentinelle sur les remparts lui apprit brutalement
+que cette fenêtre gothique où les plantes grimpantes s'enlacent
+aujourd'hui, était celle par laquelle le roi Charles Ier avait voulu
+s'évader. La princesse Élisabeth éclata en sanglots; c'était déchirant
+de la voir. Enfin elle baisa la Bible qui lui venait de son père, la
+posa à la tête de son lit, et parut se calmer.</p>
+
+<p>Le lendemain, quand mon aïeule entra dans sa chambre, elle la trouva en
+prière avec son petit frère Henry; elle l'avait levé et habillé
+elle-même, trop fière pour réclamer contre les ordres des bourreaux de
+son père. Mère adolescente, le malheur lui avait suggéré toutes les
+délicatesses des soins maternels. Comme la neige avait cessé de tomber
+et qu'un pâle soleil se jouait sur sa blancheur, les enfants demandèrent
+à se promener un peu dans la cour et sur les remparts; on leur laissa là
+quelque liberté, car la citadelle était fermée de toutes parts, et les
+pauvres petits prisonniers n'étaient guère capables de s'échapper.
+Aussitôt qu'ils furent maîtres de leurs pas, on les vit se diriger tous
+deux, sans s'être consultés, vers la partie des remparts où est la
+fenêtre en ogive. Ils appuyèrent leurs têtes sur les barreaux,
+enlacèrent leurs petites mains et restèrent longtemps à penser à leur
+père.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/030.png"></p>
+
+<p>On n'a pas douté que la vue toujours présente de cette fenêtre ne hâtât
+le dépérissement de la douce princesse; cette tête de roi qui passa par
+là, tandis que le corps ne put suivre, lui présentait l'image de
+l'échafaud, où la tête de son père tomba sanglante! Chaque jour, à
+chaque heure, la vue de l'ogive trop étroite qui fit manquer l'évasion,
+lui rappelait cette affreuse mort que la fuite aurait empêchée. C'était
+une douleur sans cesse renouvelée; aussi mon aïeule disait-elle
+bravement au gouverneur, ami de Cromwell, qu'avoir conduit là ces deux
+pauvres petits êtres, c'était un raffinement de cruauté indigne de bons
+chrétiens. Elle sentait bien, l'honnête femme, que le choix de cette
+prison était une torture qui les tuerait lentement, surtout la jeune
+princesse, qui semblait déjà près de mourir.</p>
+
+<p>Cependant, les premiers jours qui suivirent son arrivée, elle fit de
+grands efforts de courage; elle disposa sa petite chambre pour s'y
+recueillir; elle plaça là, sur une planche où vous voyez ces clous,
+quelques livres français, anglais et latins qu'on lui avait laissés:
+elle mit sa table de bois de sapin près de la fenêtre, elle y écrivit
+plusieurs heures par jour; elle désira que la tête de son lit fût
+tournée en face des remparts. Souvent, quand elle devint plus faible,
+elle restait étendue tout le jour, l'oeil fixé vers la fatale fenêtre.</p>
+
+<p>Elle obtint de mon aïeule qu'on lui ouvrît la chambre où le roi Charles
+avait été prisonnier; cette chambre n'existe plus aujourd'hui, il n'en
+reste qu'un débris de mur, là à droite.</p>
+
+<p>Le premier jour qu'elle y pénétra ce furent de nouvelles larmes; les
+murs lui faisaient mal, elle y voyait passer les peines et les
+humiliations subies par le roi son père. On m'a dit que les pensées
+douloureuses usent la vie plus vite que les souffrances du corps;
+l'histoire de la princesse Elisabeth le prouve bien. Cependant elle
+voulait vivre, vivre pour élever son petit Henry, suivant la promesse
+sacrée qu'elle en avait faite à son père.</p>
+
+<p>Aidée par son frère, elle transforma en oratoire la chambre du roi.
+Quand le printemps commença, ils y apportèrent des fleurs comme on fait
+à une tombe; ils y lisaient ensemble la Bible qui n'avait pas quitté
+leur père et qu'il lisait, lui aussi, prisonnier à la même place!--Il
+fallait la voir attentive et tendre pour son bien-aimé petit Henry! Tant
+qu'un peu de force lui resta, elle lui faisait chaque jour réciter des
+vers latins, lui parlait de l'histoire d'Angleterre, de celle de France
+et des autres pays lointains. Tandis que le jeune duc écrivait ses
+leçons, elle travaillait elle-même, elle faisait des fraises de linon
+bien simples et bien blanches pour elle et pour son frère. Le mouvement
+de l'aiguille la fatiguait, son souffle était alors plus oppressé, et
+sur sa pâleur perlaient des gouttes de sueur froide.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/031.png"></p>
+
+<p>La bonne femme du gardien la suppliait en vain d'interrompre son double
+travail; elle avait coutume de répondre: «Je ne puis laisser mon pauvre
+frère dans l'ignorance, et je dois me servir moi-même, puisque les
+bourreaux de mon père l'ont décrété.» Ce qui rendit son mal rongeur
+incurable, c'est qu'aucune voix du dehors ne leur apportait l'espérance.
+Elle ignorait le sort de sa mère et des quatre enfants qui l'avaient
+suivie; où étaient-ils? S'ils étaient libres, comment ne venaient-ils
+pas les délivrer?</p>
+
+<p>Elle sentait bien qu'elle se mourait; pourtant jamais une plainte ne
+s'échappa de ses lèvres. On lui entendait dire sur le pardon et sur la
+vraie grandeur du chrétien des choses qu'elle tenait du roi son père, et
+qui remplissaient d'admiration ceux qui l'écoutaient.</p>
+
+<p>On était arrivé à la fin de mai et l'île avait revêtu cette parure
+d'herbes, de fleurs et de feuillages que vous lui voyez; les petits
+prisonniers se promenaient deux fois par jour sur les remparts et dans
+la place d'armes, mais les remparts étaient le lieu préféré, tant à
+cause de la fenêtre qui les attirait que de la campagne qu'ils voyaient
+de là se dérouler devant eux. C'était toujours un peu de liberté pour
+les yeux! Ils apercevaient sur la mer glisser de beaux navires, ils
+suivaient les travaux champêtres dans les terres voisines; les plaisirs
+des villageois dansant et vidant des brocs en bas des remparts, dans le
+petit village de Carisbrooke.</p>
+
+<p>Par une belle journée, ils virent passer une noce; tous les paysans et
+paysannes qui formaient le cortége de la mariée chantaient et portaient
+des bouquets pour lui faire honneur. Quand ils aperçurent les enfants du
+roi, tristement assis sur les remparts, ils cessèrent leur chanson et
+leur lancèrent leurs bouquets en signe d'hommage. Alors la jeune
+princesse Élisabeth détacha de son cou une croix d'or, et, se penchant
+vers la mariée, la lui jeta.</p>
+
+<p>Une autre fois, vers le soir, ils entendirent des matelots qui, en
+conduisant une barque, chantaient par habitude l'air du <i>God save the
+King</i>: la double tranquillité de la mer et de la campagne laissait
+monter vers eux le chant sonore. «Écoute, s'écria la jeune princesse,
+en voilà qui aiment encore notre père!» Et, heureuse un moment, elle
+embrassa son frère.</p>
+
+<p>L'été faisait pousser les arbres et les blés, il colorait les fleurs et
+les fruits, et chassait les brouillards du ciel et de la mer; la terre
+germait partout, riante et belle, le deuil de l'hiver était oublié. Il
+semble que lorsque la nature se montre ainsi en force et en fête, il ne
+devrait plus y avoir ni malades ni malheureux: pourtant il n'en est
+rien. «La sève de la terre n'est pas la même qui nous donne ou nous rend
+la vie, disait la princesse Élisabeth; notre force ou notre défaillance
+viennent de l'âme.» Aussi les parfums avaient beau monter vers sa
+prison, les oiseaux joyeux chanter et voler sur sa tête; l'Océan avait
+beau n'avoir que des horizons de lumière, et les jeunes sapins du bois
+voisin croître et s'élever sous ses yeux comme un emblème de
+l'adolescense qui grandit; sa taille à elle se courbait sous le poids du
+coeur, si délicate et si frêle qu'elle penchait toujours du même côté.
+Sa figure restait pâle comme l'ivoire malgré la chaleur vivifiante qui
+partout faisait circuler la sève et le sang. Sans ses grands yeux noirs,
+les yeux de sa mère, qui éclairaient cette pâleur glacée, ont eût pu
+croire qu'elle était déjà morte.</p>
+
+<p>Un matin, un chant de psaume se fit entendre comme le frère et la soeur
+faisaient leur promenade habituelle sur le rempart. La femme du gardien
+les avait suivis, car la jeune princesse était si faible qu'elle
+craignait à chaque pas de la voir tomber.</p>
+
+<p>Un enterrement passait dans les sentiers fleuris; c'était une jeune
+fille que l'on portait au cimetière. Ceux qui suivaient pleuraient sur
+la trépassée, qui, n'avait pas quinze ans. «Oh! ne pleurez point,
+s'écria la princesse Élisabeth; le repos dans le sein de Dieu, c'est le
+bonheur.»</p>
+
+<p>Lorsqu'arrivèrent les jours chauds du mois d'août, le mal qui la tuait
+parut empirer; l'haleine lui manquait pour faire sa chère promenade sur
+les remparts. Bientôt il lui devint même impossible de marcher dans la
+cour; elle ne quitta plus la petite chambre où nous sommes, et quand
+elle parlait, sa voix était si éteinte qu'on se sentait attendri. Le
+sommeil l'aurait reposée, mais la toux l'empêchait de dormir, et, chaque
+matin, la femme du gardien la trouvait plus pâle et plus amaigrie; elle
+essayait encore d'instruire son frère, de lire ses livres aimés et
+d'écrire ce qu'elle avait pensé et souffert dans sa vie, mais elle ne le
+pouvait plus sans une forte souffrance. Alors, résignée, elle disait:
+«Attendons!»--Les soins n'y faisaient rien. Si les soins avaient pu la
+guérir, la bonne femme du gardien l'aurait sauvée. Quand les premières
+feuilles tombèrent, on vit bien qu'elle était perdue.</p>
+
+<p>Un matin (le 8 septembre 1650), la femme du gardien entrait ici à
+l'heure habituelle, tenant à la main la tasse de lait que la princesse
+buvait chaque jour en s'éveillant; au lieu de la trouver toussant,
+assise sur son lit, elle la vit étendue et calme, ses beaux cheveux
+descendaient sur son cou mignon, sa joue était posée sur son inséparable
+Bible qu'elle avait dû lire en s'endormant; elle tenait dans ses mains
+jointes un papier écrit; aucun souffle ne sortait de ses lèvres, aucun
+geste n'interrompait l'immobilité de sa pose gracieuse! Elle était
+morte, morte seule, durant la nuit! Comment? on ne le sut jamais.--Le
+papier qu'elle tenait dans sa main avait été écrit par elle la veille au
+soir. Voici ce qu'il contenait:</p>
+
+<p><a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a>
+<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>Ce que le roi me dit le 29 janvier 1649, la dernière fois que j'ai eu
+le bonheur de le voir:</p>
+
+<p>«Le roi me dit qu'il était heureux que je fusse venue, car, quoiqu'il
+n'eût pas le temps de me dire beaucoup de choses, il désirait me parler
+de ce qu'il ne pouvait confier qu'à moi: il avait craint, ajouta-t-il,
+que la cruauté de ses gardiens ne le privât de cette dernière douceur.
+«Mais peut-être, mon cher coeur, poursuivit-il, tu oublieras ce que je
+vais te dire;» et il versa alors d'abondantes larmes. Je l'assurai que
+j'écrirais toutes ses paroles. «Mon enfant, reprit-il, je ne veux pas
+que vous vous désoliez pour moi; ma mort est glorieuse, je meurs pour
+les lois et la religion.» Il me nomma ensuite les livres que je devais
+lire contre la papauté<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a>
+<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>; il m'assura qu'il pardonnait à ses ennemis et
+qu'il désirait que Dieu lui pardonnât. Il nous recommanda de leur
+pardonner nous-mêmes; il me répéta plusieurs fois de dire à ma mère que
+sa pensée ne s'était jamais éloignée d'elle, et que son amour serait le
+même jusqu'à la fin. Il nous ordonna, à mon frère et à moi, de lui obéir
+et de l'aimer; et, comme nous pleurions, il nous dit encore qu'il ne
+fallait pas nous affliger pour lui, qu'il mourait en martyr, certain que
+le trône serait rendu un jour à son fils, et que nous serions alors tous
+plus heureux que s'il eût vécu. Il prit ensuite mon frère Glocester sur
+ses genoux; et lui dit: «Mon cher coeur, on va bientôt couper la tête de
+ton père!» L'enfant le regarda attentivement: «Écoute-moi bien, reprit
+le roi, on va couper la tête de ton père et peut-être voudra-t-on après
+te faire roi; mais n'oublie jamais ce que je te dis, tu ne dois pas être
+roi tant que ton frère Charles et ton frère Jacques vivront. C'est
+pourquoi je t'ordonne de <i>ne pas te laisser faire roi</i>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5"
+name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5">
+(retour) </a> Ce document est parfaitement authentique, je l'ai traduit de
+l'anglais d'une notice historique sur la princesse Élisabeth, par le P.
+Cyprien Gamache, confesseur de la princesse Henriette. Je dois la
+communication de ce document très-rare à l'obligeance de M. Marochetti.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6"
+name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6">
+(retour) </a> Ceci prouve une fois de plus un point bien acquis à l'histoire,
+c'est que le roi Charles I er, comme son père Jacques Ier, resta jusqu'à
+la fin un fidèle protestant; il était de l'Église anglicane et ennemi
+prononcé de la papauté. Ce fut même là un sujet de dissentiment très-vif
+entre lui et la reine Henriette de France, fille de Henri IV. Il avait
+été convenu dans leur contrat de mariage que la reine aurait une
+chapelle catholique desservie par douze prêtres. Les enfants mâles qui
+pourraient naître de leur union devaient être protestants et les filles
+catholiques; cependant la chapelle de la reine finit par être supprimée
+et le roi fit une protestante fervente de la princesse Élisabeth, cette
+enfant de sa prédilection. Au moment de mourir, il lui parle encore <i>des
+livres qu'elle doit lire contre la papauté</i>. Il est vrai que ce n'était
+pas assez pour les <i>presbytériens</i> d'Écosse et les <i>saints</i> de
+Cromwell.</blockquote>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/032.png"></p>
+
+<p>«L'enfant soupira profondément, et répondit qu'il se laisserait plutôt
+mettre en pièces. Ces paroles, prononcées par un si jeune enfant,
+émurent et réjouirent le roi. Alors il lui parla des soins de son âme,
+lui recommanda de garder fidèlement sa religion et de craindre Dieu. Mon
+frère promit avec force de se rappeler les avis de mon père.»</p>
+
+<p>Ici le récit des adieux du roi à ses enfants paraissait interrompu; il
+l'avait été par la mort qui avait glacé subitement la main de la jeune
+princesse. Ne vous étonnez pas si je sais par coeur ces pages sacrées,
+une copie en resta dans ma famille. J'ai lu et répété si souvent ces
+pages qu'elles sont ineffaçables de ma mémoire.</p>
+
+<p>On emporta sans pompe le corps de la pauvre princesse; le gardien, sa
+femme et quelques soldats l'accompagnèrent à Newport. Le petit prince
+menait le deuil; c'était pitié de le voir, le visage couvert de larmes,
+libre un seul jour d'aller à travers la campagne pour conduire la bière
+de sa soeur!</p>
+
+<p>Le gouverneur de Carisbrooke suivait le cortége, moins pour faire
+honneur à la morte que pour s'assurer que ses ordres seraient exécutés:
+on déposa la princesse Élisabeth dans un cercueil de plomb, sur lequel
+se trouvait l'inscription Suivante:</p>
+
+<p class="mid">
+ ÉLISABETH, IIe FILLE DU DERNIER ROI CHARLES,<br>
+ DÉCÉDÉE LE 8 SEPTEMBRE 1650.</p>
+
+
+<p>On descendit le cercueil dans les caveaux de l'église Saint-Thomas, sous
+une voûte arquée près de l'autel, les initiales E. S. (Elisabeth Stuart)
+marquèrent le lieu; longtemps cette sépulture fut oubliée.</p>
+
+<p>Le petit duc de Glocester était revenu mourant dans le donjon de
+Carisbrooke; il refusait de prendre aucune nourriture. Cromwell,
+craignant de le voir mourir en prison, ordonna qu'on le mît en liberté;
+on le transporta en France, où il retrouva sa mère. Mais il portait dans
+son coeur un germe de mort; les ombres de son père et de sa soeur
+semblaient le poursuivre toujours et le rappeler de la vie. Les joies de
+la restauration n'adoucirent pas son deuil; il mourut à vingt et un ans,
+morne et taciturne, dans une chambre de Whitehall, sans avoir voulu
+prendre part à aucune des fêtes données par son frère Charles II.</p>
+
+<p>Aujourd'hui l'heure est venue où toute l'île de Wight va glorifier le
+souvenir de la princesse Élisabeth. Vous avez vu, poursuivit l'aimable
+fille du gardien, ces jolies tentes qui s'élèvent sur la pelouse
+derrière la grande tour; dans huit jours, toutes les ladies et tous les
+lords de l'île se réuniront là autour de la reine; le but de la fête est
+une vente d'objets d'art et d'ouvrages charmants auxquels les belles
+mains des plus grandes dames ont travaillé; sous ces tentes
+s'abriteront les ladies transformées en marchandes, et vous pensez si
+l'or tombera dans leurs mains! Avec cet or, on fera un monument digne
+d'elle à la princesse dont le doux fantôme est la poésie de notre île.
+Il y a deux ans, la vieille église de Newport fut abattue, et le prince
+Albert posa la première pierre d'un nouveau temple; c'est là que le
+cercueil de la princesse Élisabeth a été porté; c'est là que s'élèvera
+son monument; la reine a promis la statue qui doit le couronner.</p>
+
+<p>«Cette statue! je l'ai vue, lui dis-je; c'est bien la jeune princesse
+lorsqu'on la trouva morte, étendue blanche et pudique dans les plis de
+son vêtement. La tête, d'une beauté idéale, repose sur la Bible ouverte;
+les cheveux ombragent le cou, le sein et les bras: c'est une figure
+chaste et divine qui convient à un tombeau; l'âme y plane sur un corps
+transfiguré. Cette figure est l'oeuvre de Marochetti.»</p>
+
+<p>Nous restâmes encore, la jeune gardienne et moi, quelques instants en
+silence dans cette petite chambre où s'était accomplie la sereine
+agonie; la nuit était venue et me rappela la nécessité du départ. Je
+n'osai, en la quittant, offrir de l'argent à la charmante fille si
+poétique et si intelligente; j'avais dans ma voiture un beau livre d'un
+grand poëte français; je le lui donnai ainsi qu'une écharpe que je
+portais à mon cou; un dernier <i>good night</i> fut échangé, et les chevaux
+rapides me ramenèrent à Ryde.</p>
+<br><br>
+
+
+<h2>RAMEAU</h2>
+
+<h3>NOTICE SUR RAMEAU.</h3>
+
+<p>Jean-Philippe Rameau naquit à Dijon en 1683; fils d'un organiste, il
+apprit la musique comme il apprit à parler. Il marchait à peine que son
+père lui posa les mains sur un clavier. Dès l'âge de sept ans, il jouait
+déjà du clavecin d'une façon étonnante; il étudia assez à fond le latin
+au collége de Dijon, mais il ne termina point ses classes; tout son
+instinct le poussait vers la musique, il finit par s'y livrer
+entièrement. Il s'exerça sur divers instruments et entre autres sur le
+violon. Bien jeune encore il partit pour l'Italie, mais il n'alla point
+au delà de Milan où un directeur de théâtre parvint à se l'attacher; ils
+firent ensemble des tournées dans plusieurs villes du midi de la France.
+Bientôt Rameau, lassé de cette vie d'artiste nomade, se rendit à Paris
+où il espérait être nommé organiste d'une église; mais ayant rencontré
+des rivalités et des obstacles qui entravèrent le début de sa carrière,
+il quitta la capitale et fut tour à tour organiste à Lille en Flandre et
+à Clermont en Auvergne. Il s'ennuya de la vie de province, la gloire
+l'appelait à Paris. Il y revint en 1722. Il publia son traité
+d'harmonie; mais bientôt il se sentit attiré par le théâtre lyrique où
+les ouvrages de Lulli étaient encore au premier rang, il travailla
+d'abord avec le poëte Piron, son compatriote, pour l'opéra-comique.
+Voltaire fit pour lui l'opéra de <i>Samson</i>, mais on ne permit pas la
+représentation de cet ouvrage parce que, disait-on, c'était profaner la
+Bible que de la mettre en opéra.</p>
+
+<p>Le premier ouvrage de Rameau représenté avec succès fut l'<i>Hippolyte</i>,
+paroles de l'abbé Pellegrin; puis successivement les <i>Indes galantes</i> et
+<i>Castor et Pollux</i>, paroles de Cahusac, poëte médiocre du temps.</p>
+
+<p>Le talent de Rameau fut alors unanimement reconnu. Le roi créa pour lui
+la charge de compositeur de son cabinet; il lui accorda des lettres de
+noblesse et le nomma chevalier de Saint-Michel. Rameau mourut plus
+qu'octogénaire le 12 septembre 1764. L'Académie de musique lui fit
+célébrer à l'Oratoire un service solennel dans lequel on avait adapté
+les morceaux les plus sublimes de ses compositions. Tous les chanteurs
+les plus célèbres de Paris voulurent prendre part à cet hommage
+funèbre, et jamais on n'avait entendu de musique exécutée avec plus de
+pompe et de perfection.</p>
+
+<p>Rameau agrandit l'art musical et les compositeurs modernes lui doivent
+beaucoup. Voltaire a fait de lui un grand éloge; les ouvrages laissés
+par Rameau sont: <i>Traité de l'harmonie, Nouveau système de musique
+théorique, Dissertation sur les différentes méthodes d'accompagnement
+pour le clavecin, Génération harmonique</i>, et une foule d'autres
+publications didactiques sur la musique, des motets ou musique sacrée,
+des cantates françaises. Son théâtre se compose: de <i>Samson</i>,
+<i>d'Hippolyte et Aricie</i>, des <i>Indes galantes</i>, de <i>Castor et Pollux</i>, de
+<i>Dardanus</i>, de <i>Zoroastre</i>, de <i>la Naissance d'Osiris</i>, etc., etc.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>RAMEAU.</h2>
+
+<p>Le diable dans l'orgue de la cathédrale de Clermont et la cantatrice
+emplumée.</p>
+
+<p>Un des lieux les plus pittoresques de la France est sans contredit
+cette étroite vallée entourée de hautes montagnes où s'étoile Clermont,
+ancienne capitale de l'Auvergne. La cathédrale et deux belles autres
+églises gothiques s'élèvent au-dessus des lignes des maisons, puis ce
+sont les collines couvertes de vignobles qui dominent la ville, les
+gorges profondes de verdure où coulent les sources minérales; les
+villages s'échelonnant sur le penchant des montagnes; enfin, sur le
+dernier plan de l'horizon, la haute montagne du Puy-de-Dôme, décrivant
+une immense pyramide très-nettement dessinée dans l'azur du ciel.</p>
+
+<p>De tous les villages qui entourent Clermont, il n'en est pas de plus
+charmants que Royat; une source vive jaillit en cascade au milieu des
+rochers où se juchent les chaumières, et cette source est dominée d'un
+côté par un grand tertre couvert d'une pelouse sur laquelle de hauts
+marronniers s'étagent en salles de verdure. C'est là que la jeunesse du
+village vient danser tous les dimanches aux sons du fifre, du tambourin
+et du hautbois qui jouent des airs auvergnats lents et sautillants à la
+fois, comme ces <i>gigues</i> et ces <i>bourrées</i> qui, depuis des siècles, se
+sont transmises sans altération aux rustiques générations de l'endroit.</p>
+
+<p>Durant toute la semaine, ces belles salles de bals champêtres restent
+désertes, et elles offrent aux promeneurs l'abri le plus frais et le
+plus recueilli. C'était par une chaude journée d'août, un pâle et grand
+jeune homme était assis sous ces ombres tranquilles. Tout son corps
+amaigri, courbé au pied d'un arbre, semblait plongé dans la méditation
+et l'étude, son visage rayonnait pourtant d'une sorte d'inspiration ou
+peut-être de bien-être que lui causait la beauté de la nature. Il
+écoutait les modulations des rossignols sous les feuillées, les chants
+distincts de la cigale et du grillon, et aussi quelque vieil air de la
+contrée chanté par la voix lointaine d'un berger. Le jeune rêveur
+prêtait l'oreille à toutes ces harmonies qu'accompagnait comme un
+orchestre le bruit des eaux qui s'engouffraient à ses pieds, il semblait
+pour ainsi dire les noter dans son coeur, et bientôt tirant de la poche
+de son pauvre habit râpé un petit cahier, il y traça quelques signes,
+puis se mit à rêver de nouveau: tout à coup la cloche voisine de
+l'église de Royat vint l'arracher à ses songes; il se leva comme un
+soldat que la consigne réclame: «Je n'ai plus, se dit il, qu'une
+demi-heure pour changer d'habit et me rendre à la cathédrale où
+j'oubliais que monseigneur l'évêque officiait. Oh! quelle chaîne! quelle
+chaîne!... J'étais si bien ici! encore une heure de ce silence et de
+cette rêverie, et j'aurais fini d'écrire ma pastorale! Quinze jours
+seulement de liberté et toute la musique d'un opéra serait faite, et
+l'on m'applaudirait à Paris, et la cour s'occuperait de moi, et mon nom
+se répandrait dans toute la France!» Tandis qu'il pensait ainsi, il
+descendait les gais sentiers de Royat et il regagnait tristement la
+ville; il en traversa les rues tortueuses et arriva bientôt sur la place
+de la Cathédrale. C'est là qu'est située la maison où naquit et vécut le
+grand Pascal, et c'est justement dans cette maison qu'habitait notre
+promeneur; il occupait une petite chambre au troisième étage, donnant
+sur une cour froide et humide. Sa fenêtre s'ouvrait entre deux tourelles
+dont le haut escalier en spirale avait plus d'une fois servi aux
+expériences du jeune Pascal. Il gravit rapidement les marches roides, et
+arrivé chez lui, il se hâta de revêtir l'habit du dimanche un peu moins
+râpé que celui qu'il portait. Ceci fait, il se promena à grands pas dans
+sa chambre, se frappant le front avec irritation: «Non, non, dit-il, je
+ne puis plus vivre ainsi, ma <i>vocation</i> m'appelle, je dois obéir, et ma
+vocation n'est pas d'être toute ma vie un malheureux organiste, un
+machiniste de l'art!... Je sais bien qu'il faut vivre, se nourrir, se
+vêtir; mais j'aime mieux subir toutes les misères et obtenir la gloire.
+Oh! je le jure bien, ce jour est mon dernier jour d'esclavage!»</p>
+
+<p>Tout en se parlant ainsi, il descendit rapidement l'escalier de la
+tourelle, traversa la place et entra dans la cathédrale; il se dirigeait
+vers le petit escalier qui conduit aux orgues, lorsqu'un prêtre en
+chasuble l'arrêta:</p>
+
+<p>«Monseigneur l'évêque va officier, lui dit-il, toutes les autorités de
+la ville assistent à la cérémonie religieuse, je vous en prie, mon cher
+enfant, jouez-nous vos plus beaux airs sacrés; depuis quelque temps vous
+vous négligez, et tous les fidèles de Clermont s'en affligent.</p>
+
+<p>--Eh bien! monsieur le curé, répliqua un peu brusquement le jeune
+organiste, que ne rompez-vous le traité qui nous lie? Vous trouverez
+mieux que moi; je ne me sens plus inspiré.</p>
+
+<p>--Mais ce traité vous oblige, mais jamais je ne le romprai, s'écria le
+curé; songez que durant un temps vous avez été notre gloire et notre
+joie; vous pouvez l'être encore; adressez-vous à Dieu, priez-le, et
+l'inspiration descendra sur vous comme une grâce. Pour aujourd'hui
+surtout, ayez à honneur d'être notre Saül. Je vous quitte, voilà
+monseigneur qui arrive, promettez-moi que nous serons contents.</p>
+
+<p>--Oui, oui, je vous le promets,» murmura le pauvre organiste, et il
+s'engouffra dans l'escalier sombre.</p>
+
+<p>Là, seul et ne regardant pas dans l'église, il redevint la proie de ses
+propres pensées; il ne rêva plus que Paris, grand opéra, musique
+profane, et fit serment de nouveau de rompre avec la musique sacrée.</p>
+
+<p>Les chants d'église commencèrent et il préluda une sorte
+d'accompagnement vague qui éclata bientôt en un air de danse tout à fait
+discordant avec le psaume qu'entonnaient les enfants de choeur. C'était
+une ronde de bacchantes qu'il avait composée pour un directeur de
+théâtre italien. Un chantre vint aussitôt lui dire de cesser et de jouer
+de la musique d'église; alors pris d'une sorte de furie, il se rua sur
+les touches et fit un vacarme d'enfer; on aurait dit que l'ouragan
+grondait et que la cathédrale allait voler en éclats, renversée par
+quelque trombe.</p>
+
+<p>Les assistants étaient épouvantés, les plus sensés se disaient que
+l'organiste était devenu fou, quelques vieilles dévotes prétendaient que
+le diable s'était emparé de l'orgue et y faisait son sabbat.</p>
+
+<p>L'évêque cessa d'officier et fit appeler le pauvre organiste, qui se
+cachait dans le coin le plus noir de l'orgue; on finit par l'y découvrir
+et on le traîna de force devant monseigneur.</p>
+
+<p>Le prélat lui demanda avec douceur quelle était la cause du scandale
+qu'il venait de donner.</p>
+
+<p>Il répondit: «C'est la faute du chapitre qui m'a réduit au désespoir.
+Depuis six mois je sollicite instamment, mais en vain, de rompre
+l'engagement qui me lie pour deux ans encore à la cathédrale de
+Clermont; ici, monseigneur, je ne puis plus vivre, Paris m'appelle,
+c'est là que je dois être célèbre, laissez-moi partir!» Et en parlant
+ainsi, des larmes coulaient sur son visage blême et amaigri.</p>
+
+<p>Le bon évêque en fut attendri: «Il ne faut pas violenter les coeurs et
+les esprits, dit-il, que votre vocation s'accomplisse; ce soir je ferai
+rompre votre engagement, et demain vous pourrez partir; je vous donnerai
+même quelques lettres de recommandation pour des amis que j'ai en cour,
+et qui vous protégeront.</p>
+
+<p>--Comment reconnaître tant de générosité, disait l'organiste attendri,
+et, se prosternant, il baisait les mains de l'évêque.</p>
+
+<p>--Prouvez-moi votre reconnaissance en remontant aux orgues, répliqua
+l'évêque, et en y faisant entendre de ces mélodies divines que vous
+savez si bien et qui font croire aux fidèles de Clermont à la musique
+des anges.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/033.png"></p>
+
+<p>L'organiste s'inclina profondément et se rendit à son poste.</p>
+
+<p>L'église était encore pleine de monde, l'évêque retourna à l'autel
+entouré de tout son clergé; on comprit que la paix venait d'être
+conclue, et chacun ne songea plus qu'à la prière.</p>
+
+<p>L'office recommença.</p>
+
+<p>Insensiblement une musique suave, et pour ainsi dire persuasive, se
+répandit comme un encens, bientôt la majesté de ces accords si doux
+s'éleva et s'accrut; toutes les terribles grandeurs de la Bible, toutes
+les tristesses et toutes les mansuétudes de l'Évangile se répandirent
+dans des harmonies successives. Les assistants pleuraient
+d'attendrissement. La bonté de l'évêque avait touché le jeune organiste
+et son âme était en ce moment inspirée par tous les sentiments qui
+l'agitaient; il improvisait une musique surhumaine, car l'art double nos
+sensations et les transporte dans l'<i>incréé</i>. C'est ce qui fait l'idéal
+des grandes oeuvres des poëtes et des musiciens.</p>
+
+<p>Sans la sainteté du lieu, la foule, tout à l'heure irritée, aurait
+applaudi avec frénésie cette musique si belle. On voulut du moins
+complimenter l'organiste; on l'attendit longtemps sur la place, mais se
+dérobant à cette ovation, il était sorti par une petite porte de
+l'église qui s'ouvrait sur une rue.</p>
+
+<p>Seul enfin, il s'élança dans la campagne, courant au hasard et respirant
+l'air à pleine poitrine; il s'arrêta sur une hauteur qui dominait la
+ville, et s'écria plein de joie: «Libre! libre! maître de moi-même!»</p>
+
+<p>Bientôt il rentra pour faire visite à l'évêque, qui lui remit avec bonté
+les lettres promises; le soir il fit ses préparatifs de départ, et le
+lendemain il était sur la route de Paris. Il la fit gaiement, moitié à
+pied et moitié dans les pataches, qui conduisaient alors les provinciaux
+à la capitale.</p>
+
+<p>Il avait un peu d'argent et beaucoup d'espérances; il se logea
+modestement, mais pourtant assez bien pour un débutant encore inconnu
+sur cette grande scène du monde. Il se fit faire un bel habit, et osa
+se présenter hardiment chez les personnes pour lesquelles l'évêque lui
+avait donné des lettres. C'est ainsi qu'il fut tout de suite reçu dans
+quelques grandes maisons. Dans une, il eut le bonheur de rencontrer
+Voltaire; il chanta devant lui plusieurs de ses compositions en
+s'accompagnant sur le clavecin, et il charma si bien le poëte philosophe
+que celui-ci lui promit un libretto d'opéra. Dès ce jour sa fortune lui
+parut faite, et, en effet, tout lui sourit. Voltaire ayant donné
+l'exemple, tous les autres poëtes du temps voulurent écrire des libretti
+pour le jeune compositeur. Un d'entre eux dont le nom est resté aussi
+obscur que celui de Voltaire est grand, écrivit pour lui un poème
+d'opéra qui lui inspira d'admirable musique; représenté devant la ville
+et la cour, cet ouvrage obtint un succès d'enthousiasme, et bientôt les
+airs du jeune compositeur devinrent tellement populaires, qu'il ne
+passait pas de jour sans les entendre répéter, soit dans les salons où
+il allait, soit par les musiciens des rues.</p>
+
+<p>Le pauvre organiste de Clermont commençait à goûter ce qu'on appelle la
+gloire. Mais, il faut bien que les jeunes esprits le sachent, on arrive
+à la gloire par tant de travail, de fatigue et de tribulations, que
+lorsqu'on l'atteint on n'en jouit qu'à moitié, tant le coeur est plein
+de lassitude. L'artiste et le poëte qui ont rêvé le triomphe dans la
+retraite, ne trouvent jamais la réalisation du rêve aussi belle que le
+rêve même, et parfois pris de tristesse et de découragement, ils
+voudraient retourner à la solitude et à la nature. C'est ainsi que notre
+jeune musicien en arrivait souvent à regretter sa vie tranquille de
+Clermont et ses belles promenades de Royat; alors il fuyait le monde,
+il errait dans la campagne autour de Paris, ou le soir dans ses rues
+désertes.</p>
+
+<p>Une nuit il se promenait à grands pas dans la rue des Minimes; il
+regardait les étoiles et sentait venir l'inspiration, quand tout à coup
+une voix fraîche et vibrante, et qui paraissait partir d'un magnifique
+hôtel du voisinage, fit entendre le motif du fameux choeur: <i>Tristes
+apprêts!</i>... <i>pâles flambeaux!</i> un des morceaux de notre rêveur le plus
+applaudi à l'Opéra. Charmé et flatté d'être poursuivi dans la solitude
+par l'écho de son génie, il s'assit sur un banc vis-à-vis de l'hôtel
+d'où sortait la voix, et à mesure qu'il savourait sa propre mélodie, il
+éprouvait un invincible désir de voir la cantatrice qui lui servait
+d'interprète. Il n'osait frapper à la porte de l'hôtel et interroger les
+domestiques, sa timidité l'arrêtait, une seule fenêtre donnant sur un
+balcon était éclairée. C'est là que la voix s'élevait. Entraîné par sa
+curiosité, au risque de s'écorcher les doigts et d'être pris pour un
+voleur, il grimpa le long de la façade en s'accrochant aux saillies
+sculpturales. Parvenu au balcon, il plongea ses regards espérant
+découvrir la femme qui chantait si bien; il ne vit rien.</p>
+
+<p>Seulement à l'un des angles du balcon était une cage élégante et dorée,
+dans laquelle s'agitait une belle perruche verte. Désappointé, les mains
+en sang et les habits déchirés, l'imprudent allait redescendre quand de
+nouveau la voix qu'il avait entendue s'éleva d'un jet et répéta:
+<i>Tristes apprêts!</i>... <i>pales flambeaux!</i>... les sons sortaient de la
+cage dorée; la cantatrice était la perruche au plumage vert.</p>
+
+<p>Certain de ce qu'il avait vu et entendu, et émerveillé de ce chant
+magique, notre jeune compositeur vainquit sa timidité et étant descendu
+vivement, il alla frapper à la porte de l'hôtel. Quelques instants après
+il était introduit près d'une jeune et brillante comtesse, et bientôt il
+la suppliait de lui vendre sa perruche.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/034.png"></p>
+
+<p>«Mais je l'adore, répondit la jeune femme en riant.</p>
+
+<p>--Quoi, madame, vous ne la céderiez à aucun prix?</p>
+
+<p>--A aucun prix d'argent.... mais je pourrais l'échanger?</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/035.png"></p>
+
+<p>--Et contre quoi? répliqua le jeune homme avec anxiété.</p>
+
+<p>--Contre deux mélodies écrites par le grand maître qui a composé les
+airs que chante si bien ma perruche.</p>
+
+<p>--Avez-vous du papier de musique?</p>
+
+<p>--En voici, dit la dame.»</p>
+
+<p>Le jeune compositeur s'assit auprès d'une table et traça sans hésitation
+plusieurs lignes de notes, puis il mit au bas sa signature et son
+parafe. La belle comtesse le suivait des yeux:</p>
+
+<p>«Quoi, c'est vous Rameau? notre célèbre Rameau!» et elle s'inclina comme
+pour rendre hommage au génie.</p>
+
+<p>Rameau, car c'était bien lui, s'excusait de sa hardiesse et de son
+importunité; la dame se félicitait d'avoir fait connaissance avec
+l'aimable et brillant compositeur qui, si jeune encore, s'était couvert
+de gloire.</p>
+
+<p>Ils causèrent ainsi quelques instants, puis la dame donna des ordres à
+ses gens pour qu'on attelât son équipage, qu'on y déposât tout doucement
+la perruche, qui s'était endormie dans sa cage dorée, et qu'on
+reconduisît chez lui M. Rameau.</p>
+<br><br>
+
+<h2>POPE</h2>
+
+<h3>NOTICE SUR POPE.</h3>
+
+<p>Alexandre Pope naquit à Londres, le 22 mai 1688, d'une famille
+catholique fort attachée aux Stuarts. Durant la révolution, le père de
+Pope s'était retiré à Benfield, calme et belle résidence qu'il possédait
+dans la forêt de Windsor. C'est là que Pope fut élevé et vit se
+développer son talent pour la poésie; il avait d'abord été dans de
+petites écoles dirigées par des prêtres catholiques. Mais dès l'âge de
+douze ans, son père surveilla son éducation et excita son goût pour les
+vers. Il lui choisissait le sujet de petits poëmes et lui prodiguait
+toutes sortes de satisfactions d'amour-propre quand il avait fait de
+<i>bonnes rimes</i>. Un prêtre catholique nommé Deann, aidait le bon
+gentilhomme dans l'éducation qu'il donnait à son fils.</p>
+
+<p>Pope était né rachitique et un peu bossu, il était d'une humeur
+irritable qui lui faisait aimer la solitude, et pourtant le monde
+l'attirait. Déclaré poëte dès l'âge de seize ans, Pope se rendit à
+Londres, où il étendit le cercle de ses études littéraires et se lia
+d'amitié avec plusieurs beaux esprits du temps. Il publia successivement
+dans le <i>Spectateur</i> d'Addison: une <i>églogue sacrée du Messiah</i>, <i>un
+poëme sur la critique</i>, <i>de très-beaux vers à la mémoire d'une femme
+infortunée</i>, le joli poëme de <i>la Boucle de cheveux enlevée</i>, le poëme
+de <i>la Forêt de Windsor</i> et l'<i>Epître d'Héloïse</i>.</p>
+
+<p>A l'âge de vingt-cinq ans, Pope, possédant tous les secrets de la
+versification anglaise, mais sentant bien qu'il serait toujours plutôt
+un poëte de forme qu'un poëte d'inspiration, se mit à traduire
+l'<i>Illiade</i>, il mit cinq ans à faire cette traduction en vers anglais,
+qui est fort estimée et qui fit grand bruit lors de son apparition.
+C'est avec le produit de ce livre, dont les éditions se succédèrent
+rapidement, que Pope acheta sa belle maison de campagne de Twickenham.
+Il s'y retira avec son père et sa mère qu'il honora toujours d'un
+respect religieux. Pope entreprit ensuite la traduction de l'<i>Odyssée</i>,
+qu'il ne termina point; puis il publia la <i>Dunciade</i>, poëme satirique
+qui lui fit beaucoup d'ennemis; il fit paraître après ses belles
+épîtres de l'<i>Essai sur l'homme</i>, où se trouve un magnifique éloge de
+lord Bolingbroke, qui était l'ami de Pope et qui fut aussi celui de
+Voltaire.</p>
+
+<p>La santé de Pope était des plus délicates, on peut dire qu'il souffrit
+toute sa vie. Il mourut à cinquante-six ans, pleuré de quelques amis et
+surtout de Bolingbroke. Pope méritait d'inspirer l'amitié, une des
+dernières paroles qu'il dit avant de mourir fut celle-ci: «Il n'y a de
+méritoire que la vertu et l'amitié, et en vérité, l'amitié est elle-même
+une partie de la vertu.»</p>
+
+<p>Pope vécut dans le commerce des grands, mais sans les flatter; il était
+avec eux sur le pied d'égalité; un jour, à table, dans une réunion chez
+lui, il s'endormit pendant que le prince de Galles, son illustre
+convive, dissertait sur la poésie.</p>
+
+<p>Pope tient dans la poésie anglaise le rang que Boileau occupe dans la
+poésie française. C'est un législateur, un puriste, un des plus habiles
+versificateurs anglais. Lord Byron rend hommage à la verve et à
+l'élégance de son style.</p>
+<br><br>
+
+
+<h2>LE PETIT BOSSU.</h2>
+
+<p>Je recommande à tous mes jeunes lecteurs qui iront à Londres en été, de
+ne pas manquer de visiter Windsor, et de passer au moins un jour dans
+la belle forêt qui entoure cette vieille résidence royale. Notre forêt
+de Saint-Germain et notre parc de Versailles ne sauraient donner une
+idée de cet immense bois majestueux, dont les arbres géants étendent
+leurs racines à travers de vertes pelouses toutes fleuries; même aux
+jours de la canicule on respire sous ces ombrages une fraîcheur
+parfumée, on y sent une paix profonde, et sans les oiseaux qui chantent
+par volées et le frissonnement des cimes des arbres, la nature y
+semblerait muette. De même qu'on se croirait bien loin de toute
+civilisation, si parfois sur les belles routes sablées qui traversent la
+forêt ne passait tout à coup une élégante calèche pleine de lords et de
+ladies.</p>
+
+<p>Par une matinée du mois d'août de 1698, une voiture de voyage traversait
+la partie la plus sauvage de la forêt de Windsor; aux bagages juchés sur
+l'impériale, on voyait que ce n'était point d'une simple promenade qu'il
+s'agissait pour la famille enfermée dans cette voiture, la course rapide
+des chevaux avait un but qu'on voulait atteindre au plus vite. Les
+voyageurs ne semblaient pas s'intéresser aux beautés de la nature qui se
+déroulaient autour d'eux. Quoique la température fût tiède et l'air
+embaumé, les glaces et même une partie des stores restaient baissés.--Il
+y avait dans le fond de cette voiture une lady d'une trentaine d'années
+qui soutenait dans ses bras un jeune garçon, dont la tête se cachait à
+demi sous la mante de soie de cette dame fort belle, qu'on devinait être
+sa mère à la manière dont elle caressait, de ses blanches mains, les
+boucles blondes de l'enfant silencieux. Celui-ci avait onze ans et
+paraissait à peine en avoir sept, tant il était chétif et délicat. Sa
+taille, tout à fait déviée, eût paru même fort disgracieuse sans son
+petit habit de velours à la confection duquel l'amour maternel avait
+apporté des combinaisons ingénieuses qui dissimulaient la taille
+contrefaite du pauvre enfant.</p>
+
+<p>Sur le devant de la voiture était assis un gentilhomme, à la mine fière
+et sévère, qui ne souriait que lorsque son regard s'arrêtait sur
+l'enfant qui semblait endormi.</p>
+
+<p>«Le voilà qui repose, dit la mère; comme il a souffert dans cette école
+des méchancetés de ses camarades; il a raison, notre cher petit
+Alexandre, nous devons désormais vivre dans la solitude et dérober son
+infirmité à tous les yeux.</p>
+
+<p>--La solitude me plaira autant qu'à notre fils, répliqua le gentilhomme,
+car je ne serai plus exposé à rencontrer, comme dans les rues de
+Londres, cette foule de protestants maudits et quelques-uns de ces vieux
+scélérats, créatures de Cromwell, qui ont fait décapiter notre roi
+Charles Ier.»</p>
+
+<p>Le gentilhomme ôta son chapeau en prononçant ce nom, et la dame
+s'inclina.</p>
+
+<p>«Je gage, reprit le père, que c'est parce que notre enfant était bon
+catholique et fils d'un partisan des Stuarts, que ses compagnons d'école
+l'ont maltraité! Les misérables! l'injurier! lui, si intelligent! si
+grand déjà par l'esprit, l'appeler bossu!»</p>
+
+<p>A ce mot, comme s'il eût été piqué par le dard d'une vipère, l'enfant
+bondit; il abandonna le sein de sa mère et se plaça debout entre elle
+et son père.</p>
+
+<p>«Oui, dit-il, en serrant avec rage ses petits poings, ils m'ont appelé
+bossu! et cela en public, le jour de la distribution des prix de
+l'école, devant leurs parents assemblés. Oh! je suis sûr, mon père, que
+si vous aviez été là, vous auriez tiré l'épée. Mais vous étiez en voyage
+avec ma mère, et vous n'avez pu venger votre fils.»</p>
+
+<p>Tandis qu'il parlait ainsi, son petit corps se redressait, ses yeux
+jetaient des flammes, son visage était beau d'indignation.</p>
+
+<p>«Calme-toi, disait la mère, tu sais bien qu'ils étaient jaloux parce que
+tu avais eu tous les prix.</p>
+
+<p>--Oui, ils étaient jaloux, continua l'enfant, jaloux surtout de cette
+églogue de Théocrite que j'avais traduite en vers anglais, et que mon
+maître voulut me faire réciter en public. Mais quand je m'approchai du
+bord de l'estrade, vêtu de ce joli costume de berger que ma bonne tante
+m'avait fait avec tant de soin et qui, je le croyais, m'allait si bien,
+leurs voix formèrent un murmure moqueur et ils s'écrièrent tous: Oh! le
+petit bossu! le petit bossu!</p>
+
+<p>--Tais-toi, reprit la mère, tu nous as déjà dit tout cela, ne le répète
+pas, n'y pensons plus; pense à ta bonne tante que nous allons retrouver
+dans notre joli cottage de Benfield: elle a tout préparé pour te
+recevoir; elle a mis dans ta chambre les livres que tu aimes, elle a
+ajouté des oiseaux nouvellement arrivés des Indes à ta volière; puis
+vois comme la nature est belle, poursuivait la mère, qui avait levé les
+stores de la voiture, et montrait du geste à l'enfant les longs arceaux
+de verdure sous lesquels la voiture roulait toujours; nous allons
+trouver notre parterre en fleurs, notre troupeau paissant sur les pentes
+des gazons verts. Nos belles vaches familières viendront manger le pain
+que leur tendra ta main. Allons, souris, mon cher petit poëte, et oublie
+les méchants!</p>
+
+<p>--Vous avez raison, ma bonne mère, répliqua l'enfant d'un air grave; je
+veux aussi m'oublier moi-même; c'est-à-dire ce corps défectueux qui fait
+rire quand je passe; je ne veux songer qu'aux facultés de mon âme, les
+développer, les accroître; je veux enfin qu'un jour les oeuvres de mon
+esprit me placent bien au-dessus de ceux qui me raillent. Dès demain,
+mon père, nous commencerons de fortes études.</p>
+
+<p>--Oui, mon fils, reprit le gentilhomme, j'ai prévenu notre bon et savant
+voisin, le curé Deann, et, de concert, nous t'apprendrons à fond le grec
+et le latin.</p>
+
+<p>--Oui, oui, afin que je puisse lire tous les poëtes de l'antiquité, et
+devenir un poëte moi-même, répondit l'enfant, qui avait repris toute sa
+sérénité. Voyez, s'écria-t-il, en se penchant à la portière, ce daim
+effaré qui court à notre approche avec tant de vitesse, il s'est
+précipité dans ces fourrés de verdure et il a disparu.</p>
+
+<p>--Voilà un sujet d'églogue, dit le père, nous conviendrons ainsi de
+petits thèmes sur lesquels tu t'exerceras à faire des vers.</p>
+
+<p>--Oh! quelle heureuse idée, dit l'enfant en sautant au cou de son père.»</p>
+
+<p>Cependant la voiture approchait du cottage, et bientôt elle entra dans
+une grande allée d'ormes, au bout de laquelle on apercevait la blanche
+maison. Miss Lydia, la bonne tante du petit Alexandre et soeur de son
+père, attendait debout sur le seuil de la porte: c'était une excellente
+fille de quarante ans, qui n'avait jamais voulu se marier pour prendre
+soin de son cher neveu. Un grand chapeau de paille rond se rabattait sur
+son placide visage, et une robe d'indienne lilas très-propre et
+très-fine, dessinait sa taille un peu forte. Aussitôt qu'elle entendit
+le bruit des roues, elle retrouva ses jambes de vingt ans pour courir
+dans l'avenue, et la voiture s'étant arrêtée, elle prit l'enfant dans
+ses bras et l'emporta comme un trésor bien à elle.</p>
+
+<p>Tandis que le père et la mère faisaient décharger et ranger les bagages,
+elle conduisait le petit Alexandre à la basse-cour, au vivier, puis dans
+sa jolie chambre tout à côté de la sienne, pour qu'elle pût veiller la
+nuit sur son sommeil, et enfin dans la salle à manger, où s'étalaient
+déjà sur la table dressée toutes les friandises anglaises confectionnées
+par miss Lydia; c'étaient de belles jattes de crème mousseuse, des
+poudings blancs et des poudings noirs, des galettes au gingembre et à
+l'anis, des flans saupoudrés de safran et de cannelle pilée, des
+confitures au verjus et à l'épinette. Douceurs qui paraîtraient
+peut-être un peu aventurées à des palais français, mais qui font les
+délices des enfants de Londres.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/036.png"></p>
+
+<p>On se mit à table, et Alexandre, oubliant ses préoccupations d'études et
+de savoir, savoura en vrai gourmand tous les mets préparés par la bonne
+tante Lydia.</p>
+
+<p>Dès le lendemain, le curé Deann, ancien condisciple du gentilhomme, et
+qui vivait retiré dans une ferme des environs, fut mandé au cottage de
+Benfield, on tint conseil et il fut décidé que les journées de l'enfant
+se partageraient entre les exercices du corps et ceux de l'intelligence,
+après les heures d'études, il ferait de longues promenades dans la
+forêt, soit à pied, soit sur un joli petit poney que son père avait
+acheté pour lui.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/037.png"></p>
+
+<p>L'enfant se soumettait à ces promenades parce qu'il pouvait, tout en les
+faisant, composer des vers et les réciter tout haut en face de la nature
+silencieuse qui semblait l'écouter. C'était surtout les vers d'Homère
+et de Virgile qu'il se plaisait à déclamer de la sorte. Il aimait à
+marier l'harmonie de ces belles langues antiques aux bruissements
+mélodieux des cimes des vieux arbres.</p>
+
+<p>Un an s'était à peine écoulé que l'enfant fortifié par le grand air
+avait une carnation rose et des yeux vifs qui annonçaient la santé et
+presque la force. Sa taille seule restait chétive, et quand il se
+regardait par hasard dans un miroir ou dans un courant d'eau, il se
+disait tristement: «Oh! je serai toujours le petit bossu!» Mais relevant
+aussitôt fièrement la tête: «Eh! qu'importe! ajoutait-il, si je suis un
+grand poëte.»</p>
+
+<p>L'<i>Iliade</i> l'enflammait tellement qu'il s'exerça, à l'insu de son
+instituteur et de son père, à mettre en scène quelques-uns des
+personnages d'Homère. C'est ainsi qu'à l'âge de douze ans il fit sur
+Ajax une espèce de tragédie en vers anglais, reflets souvent très-beaux,
+très-justes et très-concis des vers d'Homère. Quand il eut terminé cet
+essai et qu'il le lut un soir en famille à la veillée, ce furent de la
+part du père et du maître un étonnement et une admiration qu'ils ne
+purent contenir. Quant à la mère et à la tante, leur enthousiasme éclata
+par les larmes et les caresses dont elles couvrirent le jeune poëte.</p>
+
+<p>«Voici le jour de sa naissance qui approche, dit la tante, et il
+faudrait pourtant bien le fêter dignement, ce cher enfant, qui sera la
+gloire de sa famille.»</p>
+
+<p>Le père proposa de convier toutes les familles de la noblesse qui
+habitaient dans les environs, et de leur lire, pour l'anniversaire du
+jour de la naissance de son fils, cette tragédie d'<i>Ajax</i>.</p>
+
+<p>Le bon curé, la mère et la tante, applaudirent à cette idée.</p>
+
+<p>«Père, répliqua l'enfant, ce sera bien froid. Si M. le curé peut
+trouver, dans ses connaissances et dans ses élèves, les acteurs
+nécessaires, ne vaudrait-il pas mieux transformer cette salle en salle
+de spectacle, et y jouer ma tragédie! C'est moi qui remplirai le
+personnage d'Ajax!</p>
+
+<p>--Quelle idée! répliqua la mère avec crainte.</p>
+
+<p>--Oh! je vous comprends, reprit l'enfant un peu tristement, vous avez
+peur que je ne fasse rire; rassurez-vous, on ne verra plus ma taille, on
+n'entendra que mes vers, et cette fois, je suis tellement sûr de moi,
+que je veux que mes anciens compagnons d'école, qui m'ont raillé,
+assistent tous à cette représentation.»</p>
+
+<p>Les désirs de l'enfant n'étaient jamais combattus par cette famille qui
+l'adorait; il fut donc décidé qu'une grande fête serait donnée au mois
+de mai, dans le riant cottage de Benfield. Le bon curé se chargea des
+répétitions de la tragédie d'<i>Ajax</i>, le père des invitations, la tante
+de la lente et savante confection du <i>lunch</i> splendide qui devait être
+servi à l'aristocratique compagnie. Quant à la tendre mère, elle se
+préoccupa avec un soin plein d'anxiété du costume d'Ajax, que devait
+revêtir son petit Alexandre, elle imagina des chaussures pour le
+grandir, et une sorte de cuirasse qui dissimulerait la rondeur des
+épaules.</p>
+
+<p>Lorsque ce beau jour de mai arriva, les carrosses armoriés accoururent
+de toutes parts dans les avenues de cette grande forêt de Windsor. Les
+oiseaux chantaient sous le feuillage naissant, et semblaient souhaiter
+la bienvenue aux invités. Pas un des anciens compagnons d'école du petit
+Alexandre n'avait manqué à l'appel. Il y avait là plusieurs lords et
+plusieurs écrivains célèbres de l'époque, de belles ladies et de jolies
+misses. Toute la compagnie commença par prendre le <i>lunch</i>, car en
+Angleterre, bien manger est un plaisir qu'on ne dédaigne pas; nous
+aurions pu ajouter <i>bien boire</i>, mais nous ne voulions pas faire
+d'épigramme. De la salle à manger toute la compagnie passa au salon
+boisé qui servait de salle de spectacle; dans le fond était une estrade
+qui simulait la scène, et devant laquelle tombait un rideau de
+tapisserie de Beauvais. Ce rideau s'ouvrit aux sons de la musique, et
+l'on aperçut Ajax sous sa tente. Celui qui représentait le héros grec
+parut bien un peu petit et délicat, mais à peine eut-il parlé qu'on
+n'entendit plus que sa voix. Les vers qu'il récitait étaient un écho de
+la grandeur et de l'héroïsme d'Homère; c'était quelque chose de nouveau
+dans la poésie anglaise; l'oreille en était charmée et l'âme saisie.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/038.png"></p>
+
+<p>Les personnes les plus considérables de l'assistance donnèrent le signal
+des applaudissements; les anciens compagnons du petit Alexandre
+battirent des mains à leur tour. Ce fut un véritable triomphe.</p>
+
+<p>A la fin de la pièce on redemanda l'auteur et l'acteur, il se fit un peu
+attendre; mais les cris redoublèrent. Enfin il reparut dépouillé de son
+costume et de ses cothurnes élevés; sa tête était expressive et belle,
+mais son corps grêle laissait apercevoir sa difformité; il se tourna
+vers le groupe de ses compagnons:</p>
+
+<p>«Hélas! murmura-t-il, je suis toujours le petit bossu!</p>
+
+<p>--Non! non! dirent-ils tous à l'unisson, vous êtes un grand poëte!» Et
+l'assistance entière cria à ébranler la salle:</p>
+
+<p>«Vive Alexandre Pope!»</p>
+
+<p>Un écho de la forêt répéta comme un suprême applaudissement:</p>
+
+<p>«Vive Alexandre Pope!»</p>
+<br><br>
+
+<h2>BENJAMIN FRANKLIN</h2>
+
+<h3>NOTICE SUR BENJAMIN FRANKLIN.</h3>
+
+<p>Benjamin Franklin est un des hommes qui ont le plus contribué à la
+civilisation et à l'émancipation de l'Amérique. Il naquit à Boston, dans
+la Nouvelle-Angleterre, en 1707, d'une famille pauvre et nombreuse. Son
+père était un fabricant de chandelles; ses frères étaient aussi de
+simples artisans; cependant le père, très-intelligent, s'apercevant du
+goût prononcé que le petit Benjamin montrait pour l'étude, eut l'idée
+d'en faire un ecclésiastique et l'envoya dans une école; mais trouvant
+cette éducation trop chère, il le mit bientôt dans une école plus petite
+où l'enfant apprenait seulement à écrire et à compter. Franklin acquit
+ainsi en peu de temps une belle écriture; il ne réussit point au calcul.
+Apprendre à lire et à écrire fut tout ce qu'il dut à d'autres qu'à
+lui-même. A dix ans, son père, qui avait renoncé à en faire un ministre,
+le reprit chez lui et voulut l'employer à son métier, mais l'enfant, qui
+avait une imagination très-vive, ne put se soumettre à ce travail; le
+spectacle de la mer l'enflammait, il rêvait d'être marin; il apprit de
+bonne heure à nager et à conduire une barque. Son père voulut réprimer
+ce penchant, et le mit en apprentissage chez un coutelier, mais il fut
+encore obligé de le retirer chez lui, et voyant la passion excessive de
+son fils pour l'étude et la lecture, il résolut d'en faire un imprimeur.
+Un de ses enfants avait déjà cet état; il plaça chez lui Benjamin à
+l'âge de douze ans, sous la condition d'y travailler comme simple
+ouvrier jusqu'à vingt et un ans, sans recevoir de gages que la dernière
+année.</p>
+
+<p>Franklin devint bientôt très-habile dans ce métier qu'il aimait parce
+qu'il lui permettait de se procurer tous les ouvrages des grands poëtes,
+des grands historiens et des grands philosophes dont le génie
+l'attirait; il se mit lui-même à écrire; il composa de petites pièces,
+entre autres deux chansons sur des aventures de marins que son frère
+imprima et lui fit vendre par la ville. L'une de ces chansons eut un
+grand succès, ce qui flatta beaucoup l'enfant; mais son père qui était
+un esprit éclairé, au-dessus de sa profession, lui fit comprendre que
+ses vers étaient très-mauvais; il s'essaya dans une littérature plus
+sérieuse.</p>
+
+<p>Son frère était l'imprimeur d'une des deux gazettes qui paraissaient
+alors à Boston; le jeune Benjamin fit pour cette feuille quelques
+articles qu'il ne signa point, mais qui réussirent fort. Il finit par
+faire connaître qu'il en était l'auteur, et tout le monde le loua,
+excepté son frère, qui était jaloux de lui et le maltraitait sans
+cesse; bientôt leurs dissentiments augmentèrent; Franklin quitta
+l'imprimerie de son frère; celui ci le discrédita tellement à Boston
+qu'il ne put trouver de travail chez aucun imprimeur. Il résolut de
+quitter cette ville et de n'en rien dire à personne: il s'embarqua à la
+faveur d'un bon vent et arriva en trois jours à New-York, éloigné de
+trois cents milles de la maison paternelle; il avait alors dix-sept ans,
+il était sans aucune ressource et ne connaissait pas un individu auquel
+il pût s'adresser. Ne trouvant pas d'ouvrage à New-York, il se rendit à
+Philadelphie où il fut plus heureux. Le gouverneur de la province
+s'intéressa à lui et lui offrit de l'envoyer à Londres chercher tous les
+matériaux d'une imprimerie qu'il voulait établir.</p>
+
+<p>Franklin accepta, mais ce voyage à Londres lui causa mille tribulations
+et peu de profit, son protecteur ne lui ayant pas fourni l'argent
+nécessaire pour vivre à Londres, il fut obligé d'entrer dans une
+imprimerie; il s'y acquit une réputation de courage et d'esprit qui le
+rendit le modèle de ses compagnons; bientôt ayant pu se faire une petite
+pacotille, il revint à Philadelphie où il s'associa à l'un de ses
+camarades pour monter à leur compte une imprimerie. L'ami de Franklin
+avait apporté les fonds, lui, fournit son labeur assidu et son
+expérience déjà exercée. Il travaillait jour et nuit, il voulait
+parvenir à la fortune et surtout à la considération. Sa seule
+distraction était de réunir toutes les personnes distinguées et
+instruites de la province, avec lesquelles il dissertait de politique et
+de physique.</p>
+
+<p>Bientôt l'associé de Franklin le laissa seul maître de leur imprimerie,
+sa fortune prit un accroissement rapide, il se maria avec miss Read
+qu'il avait longtemps aimée. Tous les grands hommes ont ainsi dans la
+vie une femme qui devient comme la boussole de leurs nobles actions.
+Franklin fonda un journal, créa plusieurs établissements utiles de
+librairie et d'instruction populaire; il commença en 1732 à publier son
+<i>Almanach du Bonhomme Richard</i>, où il présente les sages conseils et les
+plus graves pensées sous une forme originale qui les imprime facilement
+dans l'esprit. En 1736, Franklin fut nommé député à l'assemblée générale
+de la Pennsylvanie, et l'année d'après il devint directeur des postes de
+Philadelphie; il fut très-utile à cette ville et à toute la province; il
+arma une sorte de garde nationale de dix mille hommes pour la défendre
+contre les Indiens qui la menaçaient. Il continua en même temps de
+fonder des sociétés savantes, il fit des études spéciales sur
+l'électricité et inventa le <i>paratonnerre</i>. Il créa un grand
+établissement d'instruction publique qu'il soutint de son crédit, de sa
+fortune et même de son enseignement. Cet établissement est devenu
+aujourd'hui le collége de Philadelphie. Il aida à fonder des hôpitaux et
+des asiles pour les pauvres; en 1757, il fut envoyé à Londres chargé
+d'une mission politique; il y séjourna jusqu'en 1762, se lia avec les
+hommes les plus savants de l'époque et fut reçu membre de la Société
+royale de Londres et de diverses autres académies européennes.</p>
+
+<p>Lorsque la guerre de l'indépendance éclata en Amérique, en 1775,
+Franklin prit une grande part aux résolutions les plus fermes et les
+plus courageuses. Tandis que Washington commandait les soldats de la
+liberté, Franklin fut chargé d'aller demander le secours de la France
+contre l'Angleterre; il partit en 1776. Il fut accueilli à Paris par le
+duc de la Rochefoucauld, qui l'avait connu à Londres, et qui le présenta
+à la haute société de Paris et à la cour. Franklin réussit par son grand
+esprit, ses manières simples et dignes, son noble visage et ses beaux
+cheveux blancs; il sut naître parmi la noblesse française un vif
+enthousiasme pour la guerre de l'indépendance de l'Amérique. M. de la
+Fayette partit à la tête des volontaires; le roi Louis XVI, entraîné par
+l'opinion publique, conclut, en 1778, le traité d'alliance avec les
+États-Unis, reconnus comme puissance indépendante; la même
+reconnaissance fut faite par la Suède et la Prusse. Ayant atteint ce but
+qui assurait l'indépendance de sa patrie, Franklin resta encore
+plusieurs années en France comme ministre plénipotentiaire, il s'établit
+à Passy (dont une des rues porte aujourd'hui son nom); c'est là qu'il
+écrivit plusieurs de ses ouvrages et fit de nouvelles expériences de
+physique; il eut le bonheur de rencontrer Voltaire à l'Académie des
+sciences, il lui présenta son petit-fils et lui demanda pour lui sa
+glorieuse bénédiction. Voltaire posa ses mains amaigries et tremblantes
+sur la tête de l'enfant et s'écria: <i>God and liberty!</i> Dieu et la
+liberté! Voilà, ajouta-t-il, la devise qui convient au petit-fils de
+Franklin. Les deux grands hommes en se quittant s'embrassèrent les yeux
+mouillés de larmes.</p>
+
+<p>Mais Franklin, se sentant affaibli par les infirmités de l'âge, quitta
+la France pour aller revoir sa chère Amérique; quand il arriva à
+Philadelphie, tous les habitants de la ville et tous ceux des environs à
+une grande distance accoururent sur son passage et le saluèrent comme le
+libérateur de la patrie; il fut deux fois élu président de l'Assemblée,
+mais en 1788 il fut contraint par la souffrance et l'âge de se retirer
+entièrement des affaires. Il trouva encore assez de force pour
+travailler à fonder plusieurs institutions utiles; il écrivit contre la
+traite des esclaves; rédigea ses Mémoires où sa vie honnête et glorieuse
+se déroule comme un beau fleuve qui s'avance tranquillement vers la
+mort. La mort, Franklin l'attendit et la reçut avec résignation au
+milieu des utiles travaux qui remplirent ses dernières années; il fut
+attaqué de la fièvre et d'un abcès dans la poitrine qui terminèrent sa
+vie le 17 avril 1790, à l'âge de quatre-vingt-quatre ans. Son testament,
+qui renfermait plusieurs fondations d'utilité publique, se terminait par
+cette phrase: «Je lègue à mon ami, l'ami du genre humain, le général
+Washington, le bâton de pommier sauvage avec lequel j'ai l'habitude de
+me promener; si ce bâton était un sceptre, il lui conviendrait de même.»
+Quel éloge éloquent dans ce peu de mots et quels deux grands hommes
+admirables que Washington et Franklin! ils resteront éternellement comme
+les modèles du désintéressement, de l'honneur et du patriotisme!</p>
+
+<p>Plusieurs années avant sa mort, Franklin avait composé lui-même son
+épitaphe, la voici:</p>
+
+
+<p class="mid"><b>ICI REPOSE<br>
+ LIVRÉ AUX VERS<br>
+ LE CORPS DE BENJAMIN FRANKLIN, IMPRIMEUR;<br>
+ COMME LA COUVERTURE D'UN VIEUX LIVRE,<br>
+ DONT LES FEUILLET SONT ARRACHÉS,<br>
+ ET LA DORURE ET LE TITRE EFFACÉS.<br>
+ MAIS POUR CELA L'OUVRAGE NE SERA PAS PERDU;<br>
+ CAR IL REPARAÎTRA,<br>
+ COMME IL LE CROYAIT,<br>
+ DANS UNE NOUVELLE ET MEILLEURE ÉDITION,<br>
+ REVUE ET CORRIGÉE<br>
+ PAR<br>
+ L'AUTEUR.</b></p>
+
+<p>Lorsque la mort de Franklin fut connue, une consternation générale se
+répandit en Amérique. En France, à la nouvelle de cet événement,
+l'Assemblée nationale ordonna un deuil public.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>BENJAMIN FRANKLIN.</h2>
+
+<h3>Le jeune imprimeur publiciste.</h3>
+
+<p>Le spectacle de la mer est tellement saisissant et grandiose, que toutes
+les imaginations en sont frappées; l'homme du peuple sent son âme
+agrandie devant cette immensité, l'enfant s'en étonne et s'en émeut; les
+grandes scènes de la nature font ressentir aux êtres les plus
+ordinaires, quelques-unes des sensations des artistes et des poëtes. Si
+l'aspect de l'Océan est sublime, le rivage d'un port de mer a des
+anfractuosités pittoresques, où pendent les algues marines et les
+coquillages; quelquefois des grottes ou des rocs surplombés, qui sont
+autant de parages familiers aux jeunes riverains, aimés et explorés par
+eux.</p>
+
+<p>Par une belle saison d'automne, un enfant de huit ou neuf ans allait
+tous les soirs, vers la tombée de la nuit, nager dans la rade de Boston.
+Cette ville n'avait pas alors l'importance qu'elle a acquise
+aujourd'hui; plus restreinte, elle n'était qu'un grand centre de
+population des colonies anglaises en Amérique. L'industrie et le
+commerce s'y développaient cependant avec cette activité régulière et
+incessante qui caractérise le génie anglais.</p>
+
+<p>L'enfant qui chaque soir se jetait à la nage d'une plage voisine, ou
+essayait de s'emparer de quelque barque abandonnée pour s'exercer à la
+conduire lui-même, cet enfant était vêtu du simple habit de cotonnade
+des petits artisans; mais sa taille bien prise, son visage expressif,
+son oeil bleu et interrogateur faisaient qu'on ne pouvait le voir passer
+sans le remarquer, aussi fut-il bientôt connu de tous les habitués du
+port. Pas un vieux marin qui n'aimât le petit Benjamin, et qui ne le
+hêlât par son nom, tandis qu'il se glissait comme un poisson à travers
+le labyrinthe des barques. Gagner le large, nager en pleine mer ou y
+conduire une barque dans laquelle il s'était jeté sans être vu (mais
+qu'il ramenait toujours religieusement à la place où il l'avait prise),
+tel était l'exercice passionné auquel se livrait chaque jour l'enfant
+robuste, à la mine intelligente. Aussitôt qu'il se voyait seul entre le
+ciel et l'eau, il s'abandonnait à une sorte de joie bruyante, qui se
+traduisait tantôt par des aspirations prolongées de l'air pur, aux
+bonnes senteurs maritimes et par des gestes saccadés dans lesquels il
+semblait se détendre et s'allonger; tantôt par le chant vif d'un air
+populaire, auquel il associait des paroles improvisées sur la nature et
+sur la liberté. Parfois il gagnait un récif, moitié dans la barque et
+moitié en nageant; il grimpait jusqu'à la plus haute pointe du roc qui
+sortait du milieu des flots, il y mettait ses habits sécher au vent de
+l'Océan; et, s'asseyant nu et pensif, il contemplait l'horizon immense:
+devant lui le rivage, le port, Boston, la campagne américaine, derrière
+lui, l'étendue incommensurable des vagues enlacées.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/039.png"></p>
+
+<p>Ce qui faisait un plaisir si vif du mouvement de la mer et du contact de
+la nature pour le petit Benjamin, c'était le contraste que ces heures
+libres du soir formaient avec l'esclavage qui lui était imposé tout le
+jour. Le pauvre enfant devait dès son lever, travailler à un métier qui
+lui répugnait extrêmement. Son père était fabricant de chandelles, et le
+petit Benjamin avait pour besogne spéciale de remuer les graisses dans
+les chaudières et de les faire couler dans les moules autour des mèches.
+L'enfant, doué de sens délicats et d'une belle imagination, ne s'était
+soumis qu'avec une grande répugnance à cette occupation à laquelle son
+père l'obligeait depuis un an; envoyé à l'école de cinq à huit ans, il y
+avait appris avec une rare facilité à lire et à écrire; il aimait les
+livres avec passion, et lisait à la dérobée ceux dont son père, ouvrier
+intelligent, avait formé sa bibliothèque. Parmi ces livres, étaient les
+<i>Vies des grands hommes</i> de Plutarque, et quand sa lecture était finie,
+son bonheur était d'aller rêver en plein air et en pleine mer; il ne lui
+fallait rien moins que ces heures de solitude, pour lui faire prendre en
+patience le dégoût des heures de travail à la fabrique; l'odeur qui
+s'exhalait des chaudières l'écoeurait, et lorsqu'il était obligé de
+toucher avec ses belles petites mains blanches aux chandelles encore
+fumantes, il éprouvait une répulsion extrême. Mais il se soumettait au
+labeur qui était celui de son père, à qui il eût craint de manquer de
+respect en lui montrant son dégoût; seulement, aussitôt son triste
+travail terminé, il aspirait au vent et aux flots de la mer; il voulait
+effacer de ses cheveux, de sa chair et de ses vêtements, cette senteur
+de graisse rance qui le poursuivait comme le stigmate de son travail
+répugnant. Mais à peine s'était-il baigné et avait-il embrassé la
+nature, qu'il se sentait redevenir un enfant élu de Dieu, doué de
+qualités exceptionnelles qui se développeraient, et qui le feraient
+grand malgré tous les obstacles de sa position sociale. La lecture des
+Vies de Plutarque le disposait aux luttes et aux obstacles, et lui
+faisait entrevoir la gloire.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/040.png"></p>
+
+<p>Il avait bien raison de penser que les obstacles ne sont rien contre les
+facultés naturelles qui font les grands hommes. Tous les récits qui
+composent ce livre fait pour la jeunesse, concourent à lui prouver que
+la persévérance et l'étude rompent toutes les barrières que l'on oppose
+aux nobles instincts. Les sociétés modernes se sont beaucoup occupées de
+l'amélioration intellectuelle des classes pauvres; c'est un bien, car
+l'homme policé et à demi instruit est meilleur et plus doux que l'homme
+à l'état de nature. Mais c'est un mal aussi au point de vue de
+l'originalité et de la grandeur de l'esprit humain. La diffusion de
+l'instruction produit une foule de médiocrités, de fausses vocations et
+de vanités mercantiles. Au lieu de cela, quand il fallait escalader le
+savoir comme un roc ardu, s'y meurtrir et parfois s'y briser, ceux-là
+seuls qui se sentaient l'âme robuste tentaient l'ascension; ils
+allaient, ils allaient toujours à travers les misères et les angoisses,
+ils savaient bien qu'ils arriveraient à la gloire, et resteraient comme
+la tête et le flambeau des nations. Aujourd'hui, nous n'avons plus que
+le niveau de moyennes et blafardes clartés.</p>
+
+<p>Mais revenons à notre pauvre enfant perché sur le sommet d'un récif, et
+songeant d'un bel avenir. Lorsqu'il rentrait au logis de son père, au
+retour de ces excursions vivifiantes, il y rapportait un front radieux
+et un corps reposé. Après le repas du soir, et quand la prière en commun
+était dite, il se retirait dans l'étroite chambre où il couchait, se
+mettait à lire ses livres préférés, et s'exerçait déjà dans de petites
+compositions. Quoiqu'il passât souvent une partie de la nuit à ce
+travail, qui était pour lui un plaisir, le lendemain dès l'aube, il n'en
+était pas moins sur pied et se rendait bien vite à la fabrique, pour
+aider son père à faire des chandelles. Son père, touché de tant de
+douceur et de zèle, et voulant faciliter la passion que l'enfant avait
+pour s'instruire, lui dit un jour: «Je vois bien que tu ne peux
+t'habituer à mon métier; ton petit frère qui pousse et grandit m'aidera,
+et toi, tu iras travailler à l'imprimerie de ton frère aîné; cet état te
+convient, puisque tu aimes tant les livres; là, tu pourras en avoir
+facilement par tous les libraires de la ville.»</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/041.png"></p>
+
+<p>L'enfant bondit de joie à ces paroles; depuis longtemps il enviait la
+profession de son frère aîné, mais jamais il n'avait osé espérer que son
+père lui permettrait de la suivre un jour.</p>
+
+<p>Travailler dans une imprimerie n'a jamais répugné aux philosophes, aux
+poëtes et aux moralistes; témoin notre Béranger et notre de Balsac. Il y
+a dans cette composition matérielle d'un livre, une sorte d'association
+avec son enfantement intellectuel; c'est comme le corps et l'âme d'une
+créature.</p>
+
+<p>Fabriquer les plus beaux livres de la littérature anglaise, en saisir
+quelque fragment tout en alignant les lettres de plomb dans les cases,
+respirer la pénétrante odeur de l'imprimerie au lieu de la senteur si
+fade et si repoussante de ses odieuses chandelles, cela sembla le
+paradis les premiers jours à notre petit Benjamin; si bien qu'il oublia
+à quelles dures conditions son frère l'avait reçu apprenti dans son
+imprimerie. Ce frère aîné, nommé James, était aussi calculateur et
+positif, que l'enfant rêveur l'était peu; il n'avait consenti à prendre
+le petit Benjamin chez lui, qu'à la condition qu'il y travaillerait
+comme simple ouvrier jusqu'à vingt et un ans, sans recevoir de gages
+que la dernière année.</p>
+
+<p>Les premières années de cet apprentissage passèrent assez doucement pour
+le petit Benjamin qui trouvait toujours un grand bonheur dans l'étude et
+dans ses excursions en mer. Son frère, pourvu que les journées d'atelier
+eussent été bien remplies, ne se préoccupait guère que l'enfant manquât
+ses repas et prît sur son sommeil pour se livrer à ses grands et
+invincibles instincts.</p>
+
+<p>Un riche marchand anglais fort instruit, qui fréquentait l'imprimerie,
+s'intéressa au jeune apprenti dont il avait deviné l'intelligence; il
+lui ouvrit sa belle bibliothèque, une des plus considérables de Boston;
+il fit plus, il dirigea ses lectures, et lui apprit à les classer par
+ordre dans sa mémoire; il lui fit lire d'abord la série de tous les
+historiens anciens et modernes, ajoutant à l'histoire des peuples connus
+de l'antiquité, l'histoire de la découverte des pays et des peuples
+nouveaux; puis les chroniques et les mémoires qui prêtent aux faits
+généraux, les détails et la vie; il lui fit lire aussi tous les ouvrages
+les plus célèbres de religion, de morale, de science, de politique et de
+philosophie; enfin, les grands poëtes, qui sont comme le couronnement
+radieux de ce merveilleux édifice de l'esprit humain construit
+patiemment de siècle en siècle par toutes les intelligences élues de
+tous les pays. Dans les grands poëtes, il trouvait l'essence et comme la
+condensation de tous les génies. Homère et Shakspeare résument en eux
+tous les savoirs et toutes les inspirations.</p>
+
+<p>La poésie le passionna et lui donna le vertige; dès son enfance, il
+avait fait des vers incorrects et sans règle; il voulut en écrire de
+châtiés et d'irréprochables, suivant les préceptes que Pope venait de
+traduire d'Horace et de Boileau. Mais en poésie, la volonté ne suffit
+pas; il faut avoir été touché du feu sacré.</p>
+
+<p>Benjamin ne discernait pas encore sa véritable vocation; comme il était
+ému en face de la nature, il se crut poëte; il n'improvisait plus ses
+vers comme autrefois sur de vieux airs; il les écrivait avec soin, et ne
+les chantait que lorsqu'il était content de leur forme. C'est ainsi
+qu'il fit deux ballades sur des aventures de marins; il les chanta à
+quelques vieux matelots, ses amis de la mer; ils en furent enchantés,
+les répétèrent en choeur, et leur assurèrent une sorte de succès
+populaire. Le frère de Benjamin, sachant qu'il y trouverait son profit,
+imprima les deux ballades et envoya l'enfant les vendre le soir par la
+ville. Benjamin, vêtu de sa jaquette d'atelier, poussait en avant une
+petite brouette toute chargée des feuillets humides, et attirait
+l'attention des passants sur ses ballades qu'il fredonnait. Il en vendit
+énormément dans les rues, sur les places publiques, et principalement
+sur le port, où chaque matelot et chaque mousse voulurent avoir les
+chansons de leur petit ami. Il rapportait religieusement à son frère
+tout l'argent de cette vente. Quant à lui, il se contentait de l'espèce
+de gloire qu'il pensait en recueillir.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/042.png"></p>
+
+<p>Son père, qui était un homme de bon sens, doué de facultés naturelles
+très-élevées, interposa son autorité entre l'âpreté du frère et la
+vanité naissante du petit poëte; il ne voulut pas que Benjamin
+continuât cette vente publique, et lui déclara très-nettement que ses
+vers étaient mauvais. L'honnête ouvrier possédait ce que nous avons
+plusieurs fois constaté dans des natures à demi incultes, un instinct
+très-sûr pour juger des beautés de l'art et de la poésie; il les sentait
+plus qu'il ne les analysait, mais son sentiment suffisait pour lui
+inspirer une sorte de critique toujours juste; entendait-il de la
+musique ou lisait-il des vers, il goûtait les passages les plus beaux
+aussi bien que l'eût fait un artiste de profession. Comme délassement,
+il aimait à lire les grands poëtes après sa journée de travail, et c'est
+sur leur génie qu'il s'appuya pour convaincre Benjamin de l'infériorité
+de ses propres vers; il comprenait bien qu'en ceci, l'autorité d'un père
+n'aurait pas suffi, et surtout quand ce père n'était qu'un pauvre
+artisan.</p>
+
+<p>Il choisit, pour accomplir son dessein, trois des plus belles scènes de
+Shakspeare: une de la <i>Mort de César</i>, une de <i>la Tempête</i> et une de
+<i>Roméo et Juliette</i>, où tour à tour le poëte avait peint l'héroïsme de
+la patrie et de la liberté; le spectacle des éléments déchaînés; la
+douceur et la tristesse de l'amour. Le bon ouvrier lut à son fils avec
+simplicité les trois scènes. Benjamin passait de l'enthousiasme à
+l'attendrissement. «C'est beau! s'écriait-il, c'est beau à faire
+tressaillir tout un peuple rassemblé!»</p>
+
+<p>Le père prit alors les deux ballades; et, souriant malicieusement, il
+dit à l'enfant: «Tu avais à exprimer les mêmes sentiments que le grand
+Williams; tu avais à décrire les fureurs de la mer; le courage de
+glorieux marins qui se dévouent et meurent pour leur patrie; l'amour
+d'une jeune fille pour un jeune matelot; eh bien! lis et compare; dans
+tes vers, pas une image; pas une expression qui aille au coeur et le
+remue; des mots communs ou grotesques qui semblent rire du sentiment
+qu'ils veulent exprimer; une mesure tantôt sautillante et tantôt
+traînante, qui est celle des chansons de baladins et des complaintes
+d'aveugles; enfin, un tel désaccord entre le sujet et la forme, que
+toi-même tu ne pourrais entendre sans hilarité ces récits qui étaient
+destinés à faire pleurer.» Et le voilà qui se met à lire tout haut les
+deux ballades.</p>
+
+<p>Benjamin essayait en vain de l'interrompre en s'écriant: «Oh! que vous
+avez raison, que c'est mauvais, que c'est plat! j'étais fou de me croire
+poëte, je ne le serai jamais, et pourtant, ajouta-t-il tristement,
+j'aime et je sens la poésie.</p>
+
+<p>--Et moi aussi, mon enfant, je la sens, mais je suis incapable de
+l'exprimer, et de ne jamais faire même une de tes chansons d'aveugles.</p>
+
+<p>--Dois-je donc, continua l'enfant pensif, renoncer aux occupations de
+l'esprit, pour lesquelles il me semblait que j'étais né?...</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/043.png"></p>
+
+<p>--Eh! non, non, répliqua le père; mais il faut t'exercer à écrire en
+prose sur divers sujets, et bien connaître ta vocation avant de te
+livrer au public; peut-être seras-tu un philosophe moraliste, un
+publiciste de journaux, ou peut-être un orateur; mais ne te hâte pas,
+par vanité, de faire parler de toi, attends que le bruit vienne te
+chercher; crois-moi, la fortune et la gloire durables n'arrivent que
+lentement.»</p>
+
+<p>Benjamin qui, ainsi que tous les êtres destinés à devenir grands,
+n'avait aucune présomption, reçut cette leçon de son père et s'y soumit;
+elle se grava même si profondément dans son âme, qu'elle sembla diriger
+toutes les actions de sa vie. Suivant le conseil de son père, il
+s'exerça à écrire sur tous les sujets: il prit pour modèle les meilleurs
+auteurs anglais de la mère patrie; il lut le <i>Spectateur</i> d'Addison (ce
+premier modèle des revues anglaises), et se mit à composer des articles
+de journaux; l'idée de les faire paraître ne lui vint pas encore, mais
+elle devait lui être suggérée bientôt.</p>
+
+<p>Il ne rêvait qu'au moyen de perfectionner et d'agrandir son esprit;
+ayant lu dans un livre qu'une nourriture végétale maintenait le corps
+sain, et les facultés de l'esprit toujours actives, il ne se nourrit
+plus que de riz, de pommes de terre, de pain, de raisin sec et d'eau.
+Cette nourriture frugale lui donnait le moyen d'économiser pour acheter
+plus de livres; il finit par renoncer à son régime pythagorique; c'est
+l'aventure suivante qui l'y décida: il allait quelquefois à la pêche
+pour son père ou son frère; il leur rapportait son butin, mais jamais il
+n'y goûtait. Un jour, on lui fit remarquer dans le ventre d'un des
+poissons qu'il avait pêchés, un autre tout petit poisson: «Oh! oh!
+dit-il, puisque vous vous mangez entre vous, je ne vois pas pourquoi
+nous nous passerions de vous manger.»</p>
+
+<p>Boston, qui est devenue la ville la plus lettrée des États-Unis, l'était
+déjà à cette époque; il y paraissait plusieurs journaux; le frère de
+Benjamin en publiait un qui s'appelait le <i>Courrier de la nouvelle
+Angleterre</i>. La rédaction en était faible, et le jeune rêveur sentait
+bien qu'il serait désormais capable de faire de meilleurs articles que
+ceux qu'on vantait autour de lui. Mais il redoutait les moqueries de son
+frère, esprit médiocre et envieux, et il savait bien que s'il lui
+présentait des pages signées de son nom pour le journal, elles seraient
+refusées; il rêva longtemps comment il pourrait lui faire parvenir
+incognito des articles sur la politique et les sciences; enfin il se
+décida à contrefaire son écriture, et à glisser le soir, sous la porte
+fermée de l'imprimerie, ces pages destinées au <i>Courrier de la nouvelle
+Angleterre</i>. Tous les articles qu'il fit ainsi parvenir successivement à
+son frère furent imprimés dans le journal, et bientôt on ne parla plus
+que du publiciste anonyme qui l'emportait sur tous les publicistes
+connus.</p>
+
+<p>Enhardi par le succès, Benjamin se fit connaître; chacun le combla
+d'éloges, excepté son frère, dont la jalousie redoubla. La vanité de
+celui-ci souffrait de son infériorité et ne pouvait être vaincue que par
+son intérêt; c'est ce qu'il montra trop bien peu de temps après; un
+article de sa gazette ayant déplu, l'autorité lui défendit d'en
+continuer la publication. James, qui tenait avant tout à l'argent, eut
+recours à un stratagème pour ne pas suspendre son journal dont il
+tirait chaque jour un gain assuré: il le fit paraître sous le nom de son
+frère, et, pour faire croire à tous à la réalité de cette fiction, il
+rendit à Benjamin son engagement d'apprenti qui le liait jusqu'à vingt
+et un ans; mais il prit la précaution de lui faire signer un nouvel
+engagement secret qui l'enchaînait sinon en public, du moins devant sa
+conscience.</p>
+
+<p>Le studieux adolescent consentit à tout pour continuer à faire paraître
+ses travaux, et aussi dans l'espérance que son frère, touché par le
+profit que lui rapportait cette gazette, se départirait de sa rigueur
+envers lui; mais il est des âmes communes et jalouses qui se donnent
+pour mission d'être les mauvais génies des âmes élevées: les exploiter
+et les abaisser, tel est le but incessant de leur envie. James, humilié
+de la supériorité déjà éclatante de son frère, l'accablait de la plus
+rude besogne, dans l'espérance que cette supériorité faiblirait: du
+matin au soir il le forçait à travailler à l'imprimerie, quoiqu'il le
+vît pâle et défait lorsqu'il avait passé la nuit à écrire pour son
+journal.</p>
+
+<p>Un jour, Benjamin, lassé de cette lutte et de cette exploitation,
+déclara à son frère qu'il voulait sa liberté.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/044.png"></p>
+
+<p>James l'appela traître et parjure.</p>
+
+<p>«Je sais bien que je manque à ma parole, répliqua le pauvre garçon, qui
+avait le coeur droit; mais vous, James, vous manquez à la justice et à
+la bonté.» Et il quitta la maison de son frère pour n'y plus reparaître.</p>
+
+<p>James, furieux, alla se plaindre hautement à son père; il chargea
+Benjamin d'accusations odieuses; il le décria chez tous les imprimeurs
+de Boston, si bien que l'accusé n'osa plus se montrer. Cependant la
+nécessité le pressait. Où s'abriter? comment se nourrir? Soutenu par la
+vigueur de son esprit si au-dessus de son âge, il se résolut à faire
+quelques tentatives, et alla frapper à plusieurs imprimeries. Toutes lui
+furent fermées.</p>
+
+<p>Désespéré, n'ayant plus pour ressources que quelques monnaies anglaises
+(en tout la valeur de cinq francs), il alla s'asseoir sur le rivage de
+la mer, et, malgré lui, il se prit à pleurer; ce soir-là, il ne songea
+ni à nager ni à ramer au loin. Comme il se lamentait ainsi, sans
+regarder les vagues qui mouillaient ses pieds, le capitaine d'un brick,
+un de ses vieux amis, passa près de lui.</p>
+
+<p>«Quoi! Benjamin devient paresseux au plaisir? Benjamin ne nage pas?
+Benjamin ne chante plus? lui dit-il en lui frappant sur l'épaule; puis
+il ajouta: Benjamin ne veut-il pas, pour se distraire, venir boire un
+coup à mon brick, qui est en partance demain pour New-York?»</p>
+
+<p>Touché de la bonté du vieux marin, Benjamin lui conta toutes ses peines.</p>
+
+<p>«Eh bien! lui dit le capitaine après avoir écouté son récit, si tu m'en
+croyais, tu n'en ferais ni une ni deux, et tu partirais demain avec moi
+pour New-York; peut-être y trouveras-tu de l'ouvrage: en tout cas, tu
+iras jusqu'à Philadelphie, où j'ai un parent imprimeur, qui te recevra
+comme un fils.»</p>
+
+<p>Benjamin avait l'esprit aventureux; il agréa avec joie la proposition du
+capitaine, et le soir même il était à son bord.</p>
+
+<p>Favorisés par un beau temps, ils arrivèrent rapidement à New-York; mais,
+n'y ayant pas trouvé d'ouvrage, Benjamin en repartit aussitôt pour
+Philadelphie, muni d'une lettre du bon capitaine à son parent,
+l'imprimeur Keirmer. Il trouva une maison hospitalière, un maître
+intelligent et doux, qui comprit tout ce que valait le noble adolescent,
+et le traita comme son propre enfant. Benjamin travailla avec ardeur
+pour prouver sa gratitude, et bientôt il devint le chef de l'imprimerie.
+Mais un labeur plus élevé, la politique, la science, l'attirait
+toujours; quand le soir était venu et qu'il se promenait seul dans la
+campagne de Philadelphie, il se demandait souvent avec tristesse si
+quelque voie lui serait enfin ouverte pour accomplir sa destinée.</p>
+
+<p>Un soir, assis sur une hauteur qui dominait la ville, il s'y oublia
+jusqu'à la nuit. Tout à coup un orage le surprit, un de ces orages
+formidables dont ceux des contrées européennes ne sauraient nous donner
+une idée; la foudre éclata sur un édifice et y mit le feu; bientôt la
+flamme s'étendit et dévora le monument. Benjamin accourut, guidé par la
+sinistre lueur; plusieurs personnes avaient péri; c'était un spectacle
+navrant. Le jeune savant rentra le coeur brisé, et passa la nuit à
+méditer, la tête penchée sur sa table de travail: il avait depuis
+quelque temps constaté le pouvoir qu'ont les objets taillés en pointe de
+déterminer lentement et à distance l'écoulement de l'électricité; il se
+demanda si on ne pouvait pas faire de ces objets une application utile
+qui fît descendre ainsi sur la terre l'électricité des nuages; il se dit
+que si les éclairs et la foudre étaient des effets de l'électricité, il
+serait possible de les diriger et de les empêcher de détruire et de
+ravager. C'est aux réflexions de cette nuit de veille douloureuse qu'on
+dut plus tard le paratonnerre, dont Benjamin fut l'inventeur.</p>
+
+<p>Cependant la renommée d'un savant si précoce ne tarda pas à se répandre
+dans Philadelphie. Sir William Keith, gouverneur de la province, qui
+était un homme remarquable, voulut le voir et l'interroger; il comprit
+ce que deviendrait dans l'avenir ce jeune et hardi génie. Il songea à
+l'attacher à la mère patrie par les liens de la reconnaissance et de la
+gloire.</p>
+
+<p>«Voulez-vous aller à Londres, lui dit-il, vous partirez sur un vaisseau
+de l'État, vous y serez défrayé par moi, vous connaîtrez là-bas les
+littérateurs et les savants, vous serez des leurs, mon jeune ami, puis
+vous reviendrez à Philadelphie, et vous répandrez les trésors de votre
+esprit dans le nouveau monde!»</p>
+
+<p>Benjamin accepta.</p>
+
+<p>De ce jour, il se sentait émancipé; d'adolescent, il devenait homme!
+Mais son premier bienfaiteur, en lui parlant ainsi, ne se doutait guère
+que son protégé serait un jour le fameux Benjamin Franklin, un des
+fondateurs de la république des États-Unis!</p>
+<br><br>
+
+
+<h2>CHARLES LINNÉ</h2>
+
+<h3>NOTICE SUR LINNÉ.</h3>
+
+<p>Linné (Charles Linnæus), le plus grand naturaliste du dix-huitième
+siècle, naquit le 24 mai 1707 dans le village de Roeshult en Suède; il
+était fils du pasteur de ce village, qui voulait aussi en faire un
+ministre, et l'envoya à l'âge de dix ans dans la petite ville de Vixioe
+pour y suivre l'école latine. Déjà entraîné par sa passion pour la
+botanique, Linné négligea ses études classiques, et son père en fut
+tellement irrité qu'il le mit en apprentissage chez un cordonnier. Mais
+un médecin nommé Rothman, ayant eu occasion de causer avec le jeune
+Linné, fut frappé de son aptitude pour toutes les sciences naturelles,
+il lui prêta un <i>Tournefort</i> (botaniste français), il chercha à le
+réconcilier avec son père, et le plaça chez Kilian Stobæus, professeur
+de l'Université de Lund; bientôt Linné passa à l'Université d'Upsal. Sa
+vie d'études fut une vie de privations; il ne subsistait qu'en donnant
+des leçons de latin à d'autres écoliers, et il était réduit à
+raccommoder pour son usage les vieux souliers de ses camarades. Ce fut
+un de ses maîtres, Olaüs Celsius, qui donna au jeune Linné la nourriture
+et le logement, et plus tard lui fit obtenir la direction du jardin
+botanique d'Upsal. Dès lors, n'ayant plus à lutter contre la misère, le
+génie de Linné put prendre l'essor. Il voyagea, pour en décrire les
+plantes, dans la Laponie norvégienne; fit le tour du golfe de Bothnie et
+revint à Upsal par la Finlande et les îles d'Aland; il visita aussi
+Hambourg, puis se rendit en Hollande. C'est là que l'illustre médecin
+Boerhaave pénétra l'étendue de son génie et commença sa fortune. Linné
+étudia et professa durant trois ans en Hollande, tout en rassemblant des
+matériaux pour ses grands ouvrages dont les principaux sont: le <i>Système
+de la nature</i>; <i>la Philosophie de la botanique</i>; <i>la Flore de la
+Laponie</i>; <i>le Fondement de la botanique</i>; <i>les Noces des plantes</i>; etc,
+etc. Ces divers traités se répandirent avec rapidité et firent connaître
+la gloire et le nom de Linné dans le monde entier. De la Hollande il
+passa à Paris, où il se lia pour la vie d'une tendre amitié avec Bernard
+de Jussieu, notre célèbre naturaliste; enfin il se fixa en Suède et
+finit par y obtenir de grands honneurs; il enseigna la botanique dans la
+capitale, eut le titre de médecin du roi et fut anobli. Il avait épousé,
+en 1740, Mlle More, une jeune Suédoise qu'il avait longtemps aimée; il
+en eut quatre filles et un fils. Son fils lui succéda dans sa chaire,
+et une de ses filles se distingua par des travaux de botanique; il
+mourut le 10 janvier 1778, âgé de 71 ans. Il fut enterré dans la
+cathédrale d'Upsal. Gustave III proclama lui-même les regrets de la
+Suède dans un discours qu'il prononça devant les états généraux. Ce
+prince composa aussi lui-même l'oraison funèbre de Linné qu'il fit lire
+publiquement. On lui a élevé dans le jardin de l'Université d'Upsal un
+temple qui renferme les productions de la nature. Deux médailles furent
+frappées en son honneur.</p>
+<br><br>
+
+<h2>ENFANCE DE CHARLES LINNÉ.</h2>
+
+<p>Si l'hiver de Paris nous paraît triste lorsque la brume enveloppe la
+grande ville; si Londres, avec son manteau de brouillard épais et noir,
+a, d'octobre en avril, un aspect funèbre qui nous glace le coeur; que
+serait-ce de ces longs hivers de la Scandinavie, où la terre est durant
+plusieurs mois couverte de neige et de glace, où le ciel est comme un
+couvercle gris terne et sans horizon, à moins qu'une aurore boréale ne
+l'éclaire tout à coup d'un éclat passager; la Suède a un de ces climats
+rigoureux, qui donnent aux esprits toujours obligés de se replier sur
+eux-mêmes des tendances studieuses et une mélancolie calme; quant aux
+corps, ils sont généralement robustes sous ces latitudes, qui offrent
+beaucoup d'exemples de longévité; mais malheur aux étrangers qui
+s'exposent imprudemment à cette température. On dit que Descartes prit
+un rhume en donnant, à Stockholm, des leçons de philosophie à la reine
+Christine de Suède, et qu'il mourut des suites de ce rhume: et pourtant
+les appartements de la reine devaient être chauffés!</p>
+
+<p>Rien n'est plus triste qu'un pauvre village de Suède lorsqu'arrive
+novembre; sitôt que le jour cesse, une fumée épaisse s'élève de chaque
+toit de chaume et annonce que chaque famille se chauffe autour du foyer.</p>
+
+<p>Par une soirée d'hiver de 1719, la cheminée du presbytère du village de
+Roeshult, pauvre habitation qui ne se distinguait guère des chaumières
+qui l'environnaient, jetait dans l'air compacte et glacé une colonne de
+noire fumée; dans l'intérieur brûlait un grand feu de tourbe. Le pasteur
+et sa famille, qui se composait: de la femme du pasteur, excellente
+ménagère, de deux petites filles de sept à huit ans, et d'un garçon qui
+pouvait en avoir douze, étaient rangés autour d'une table pour la
+veillée; sur cette table brûlait une lampe de fer basse, grossière et à
+trois becs; au pied de la lampe étaient amoncelées de grosses pelotes de
+laine brune avec laquelle la mère tricotait des bas; les aiguilles
+d'osier claquaient dans ses doigts, les deux petites filles luttaient
+d'émulation pour imiter la besogne de leur mère et y parvenaient assez
+bien; tandis que le pasteur, accoudé sur la table et la tête baissée sur
+une grande Bible, en lisait de temps en temps quelques récits qu'il
+commentait.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/045.png"></p>
+
+<p>Toute l'attention du petit garçon, dont les cheveux blonds obstruaient
+le front et les yeux, paraissait absorbée par un cahier de papier blanc
+sur lequel il fixait des herbes et des fleurs. Ses petites soeurs le
+regardaient parfois à la dérobée, mais sans l'interrompre de son
+travail; quant à la mère, elle lui jetait de temps en temps un bon
+regard, accompagné d'un sourire, tout en épiant son mari, le ministre,
+qui continuait sa docte et pieuse lecture sans lever les yeux sur son
+auditoire.</p>
+
+<p>Mais tout à coup celui-ci secoua sa grosse tête à la physionomie
+entêtée, et ayant regardé son fils, il s'écria avec colère:</p>
+
+<p>«Encore ces cahiers et ces herbes inutiles; je suis résolu à jeter le
+tout au feu, pour en finir avec votre paresse et votre désobéissance.»</p>
+
+<p>Et comme il faisait un geste pour exécuter sa menace, l'enfant pressait
+avec force son cahier sur sa poitrine où il croisait ses deux bras,
+tandis que sa mère arrêtait son mari et lui disait:</p>
+
+<p>«Un peu de patience, mon bon Nils<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a>
+<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>, il a voulu ranger ses plantes de
+la journée, et maintenant il va être tout à ses devoirs de latin; et
+elle se hâtait de mettre à l'abri le cahier menacé et d'y substituer le
+cahier des thèmes et des versions.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7"
+name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7">
+(retour) </a> Abréviation suédoise de Nicolas.</blockquote>
+
+<p>--Femme, en pensant l'excuser vous l'accusez vous-même, s'écria le
+pasteur toujours en colère, vous parlez des plantes qu'il a recueillies
+aujourd'hui. Oui, je le sais bien, au lieu d'écrire ici ses devoirs ou
+de me suivre auprès des malades et des mourants, il est allé fouiller
+sous la neige et courir, comme un petit vagabond, dans les défilés des
+montagnes pour y chercher quoi? je vous le demande? des herbes sans nom
+et sans utilité.</p>
+
+<p>--Sans nom, c'est possible, répliqua la femme, aussi ignorante que son
+mari en botanique, mais pour utiles et salutaires, il y en a qui le
+sont; car l'autre jour, quand notre petite Christine s'était fait, une
+coupure au doigt, quelques feuilles d'une de ces plantes ont suffi pour
+cicatriser la blessure, et quand notre vieille cousine Berthe s'est
+brûlée il y a quelque temps si douloureusement, c'est encore avec des
+plantes indiquées par notre petit Charles qu'elle s'est guérie. Le
+médecin de la ville, qu'elle fit venir, déclara que ce pansement de
+plantes était bon, qu'il fallait le continuer, et que celui qui l'avait
+fait n'était pas un ignorant.</p>
+
+<p>--En tout cas, reprit le père, comme je ne veux pas faire de mon fils un
+docteur-médecin, mais un docteur en théologie, un ministre de l'Église
+comme moi, il aura pour entendu de renoncer à ce sot herbier, et de
+donner désormais tout son temps, sous ma direction, à l'étude des
+saintes Ecritures et à celle du latin; sans cela, je lui promets bien
+qu'avant huit jours je l'envoie à l'école latine de la ville, où il
+vivra sous une rude discipline.»</p>
+
+<p>La mère voulut répliquer, mais le pasteur lui imposa silence par sa
+gravité, et se penchant sur sa Bible, il y continua sa lecture à voix
+basse.</p>
+
+<p>On n'entendit plus alors dans la salle enfumée, qui servait à la fois de
+cuisine, de salon et de salle à manger à la pauvre famille du pasteur,
+que le bruit des aiguilles à tricoter que faisaient aller la ménagère et
+les deux petites filles, et le bruit moins distinct de la plume du jeune
+garçon qui écrivait ses versions latines.</p>
+
+<p>Il mettait à son travail une absorption et une rapidité presque
+fiévreuses. On sentait qu'il voulait faire bien et vite une besogne
+antipathique. Lorsqu'il eut fini, il poussa un soupir d'allégement qui
+interrompit le silence que gardait toute la famille.</p>
+
+<p>«Eh bien! dit le pasteur qui souleva sa tête appesantie par la lecture,
+la méditation, ou peut-être un demi-sommeil.</p>
+
+<p>--Voilà, mon père!» dit l'enfant, en posant à côté de la Bible ses pages
+d'écriture.</p>
+
+<p>Le père les parcourut aussitôt, et quand il eut fini il murmura:</p>
+
+<p>«Bien! très-bien! je sais, petit Charles, que vous faites ce que vous
+voulez, voilà pourquoi je vous trouve encore plus répréhensible quand
+vous ne m'obéissez pas.</p>
+
+<p>--Je veux vous obéir, répliqua l'enfant en regardant son père avec
+tendresse et supplication; mais ne pourriez-vous me permettre que je
+fisse deux parts de mon temps, une pour l'étude des livres saints et du
+latin, l'autre pour l'étude de ces plantes et de ces fleurs qui sont
+pour moi autant de psaumes et autant de versets qui chantent la grandeur
+de Dieu?</p>
+
+<p>--Vous êtes fou! s'écria le père; je vous ai déjà dit que cette étude
+puérile ne vous mènerait à rien et entraverait votre carrière
+théologique; si vous persistez, vous connaissez ma résolution à votre
+Égard; je n'en démordrai pas.»</p>
+
+<p>A ces mots, il se leva et commença la prière que la famille faisait en
+commun chaque soir; puis les enfants ayant embrassé leur père et leur
+mère, se retirèrent pour dormir. Le petit Charles couchait dans un
+cabinet sombre, ayant pour tout ameublement un lit, une chaise et une
+étagère en bois de sapin sur laquelle étaient rangés quelques livres et
+les bien-aimés cahiers de son herbier. A peine fut-il au lit qu'il se
+mit à pleurer et à rêver aux moyens de suivre sa vocation sans désobéir
+à son père. Tandis qu'il était dans les larmes, sa mère arriva
+furtivement; elle l'embrassa et le consola.</p>
+
+<p>Les mères semblent avoir en elles tous les instincts et toutes les
+pensées de leurs enfants; non-seulement elles leur donnent leur sang et
+leur chair en les portant pendant neuf mois dans leurs flancs, mais
+elles leur donnent aussi une partie de leur âme. Voilà pourquoi elles
+apportent toujours les ménagements du coeur, où les pères n'apportent
+que la décision et les sévérités de l'esprit.</p>
+
+<p>«Voyons, mon petit, disait la bonne mère en tenant Charles dans ses
+bras, cela t'afflige donc bien de ne plus aller à travers les neiges et
+les crevasses des rochers chercher les plantes enfouies?</p>
+
+<p>--Oh! ma mère, si vous saviez quel plaisir quand je découvre une espèce
+nouvelle d'admirer et de compter les racines, les tiges, les feuilles,
+les fleurs, les pétales, chaque linéament enfin de ces trésors du bon
+Dieu! c'est surtout au printemps que ce plaisir si vif se multiplie et
+se varie. Les fleurs nouvellement écloses sont pour moi tout un monde
+comme serait pour d'autres l'arche qui renfermait tous les animaux de la
+création. Les plantes me parlent et je les entends; je vous assure, ma
+mère, qu'elles ont des instincts, des habitudes et des différences dans
+les mêmes espèces comme le visage de mes soeurs et le mien diffèrent
+malgré notre ressemblance.</p>
+
+<p>--Tu rêves, tu rêves, mon cher enfant, s'écria la mère moitié riant et
+moitié attendrie, mais par ce grand froid et avec l'aridité de la terre,
+ton plaisir doit être bien diminué, tu te donnes beaucoup de fatigue
+pour ne recueillir qu'un maigre et rare butin.</p>
+
+<p>--Oh! ma mère, demandez au chasseur s'il redoute la neige qui tombe sur
+ses épaules? Demandez au pêcheur si les bancs de glace l'arrêtent? Ils
+ne voient que la proie qu'ils poursuivent et qu'ils rapportent le soir
+dans leur logis; et tenez, poursuivit-il en saisissant un des cahiers de
+son herbier, que ne braverait-on pas pour posséder une de ces jolies
+fleurs qui sont là, me souriant et me répondant, quand je les interroge.
+Chaque jour je découvre quelque espèce inconnue dans les mousses, dans
+les lichens; et mon père veut que je renonce à ces recherches! C'est
+comme s'il me demandait de ne plus manger, de ne plus vivre!</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/046.png"></p>
+
+<p>--Tu vivras et tu mangeras! Seulement tu mangeras une heure plus tôt ton
+déjeuner, répliqua la mère gaiement, et chaque matin, pendant que ton
+père dormira encore, tu iras à ta chère découverte; mais tu ne
+dépasseras pas le temps permis, et à l'heure dite, tu rentreras bien
+vite pour étudier ton latin.</p>
+
+<p>--Oh! merci, merci! s'écria l'enfant en sautant au cou de sa mère, qui
+l'embrassa et le quitta en lui disant: «A demain.»</p>
+
+<p>Pour la première fois de sa vie l'enfant s'endormit radieux et fit un
+beau songe: il se trouva tout à coup transporté dans une vallée immense
+entourée de montagnes, qui commençaient en pente douce et s'élevaient
+graduellement jusqu'au ciel; il était assis auprès d'une belle source
+claire qui murmurait à travers les plantes et les fleurs de toutes
+sortes, il faisait une température d'été et de grands nuages blancs et
+dorés couraient dans l'éther d'un bleu vif au-dessus de sa tête. Il
+n'avait point encore vu un ciel semblable dans ce pauvre village de
+Suède, où il était né et qu'il n'avait jamais quitté. Son admiration
+était partagée entre ce ciel où le soleil brillait de toutes ses
+flammes, et cette campagne riante couverte de plantes et d'arbustes en
+fleurs. Il se leva et se mit à marcher, ravi et léger, à travers les
+sentiers; il craignait de froisser une tige, une feuille, un pétale, une
+étamine, et pourtant il eût voulu cueillir tour à tour toutes ces fleurs
+pour les étudier; il commença par aspirer vivement leurs parfums et par
+jouir du coup d'oeil général de leurs belles formes et de leurs
+admirables couleurs, puis il se dit, pris d'une sorte de vertige:
+«Jamais, jamais je ne pourrai fixer dans ma mémoire cette innombrable
+variété d'espèces, les classer et leur donner un nom!» Dans son
+découragement, il s'arrêta immobile et priant dans son âme: «Mon Dieu!
+mon Dieu, disait-il, la nature est trop grande pour la faible vue de
+l'homme, et s'il parvenait à en saisir l'ensemble, sa profondeur et ses
+détails lui échapperaient. Vous avez fait, ô mon Dieu, la création à
+votre image, et nous, pauvres et chétifs, nous voulons en mesurer la
+grandeur et en décrire la beauté, c'est impossible! Nous ne connaissons
+jamais que des fragments de votre oeuvre, le reste nous échappe;
+pardonnez-moi donc mon audace, ô mon Dieu! Mon père a raison, je dois
+vous adorer et vous servir comme un ministre obscur, et non prétendre à
+vous pénétrer et à expliquer vos ouvrages comme un savant participant de
+vos facultés divines;» et le pauvre enfant, écrasé par la splendeur de
+la nature qui l'entourait, tomba à genoux, adora Dieu et resta longtemps
+dans l'engourdissement de l'extase.</p>
+
+<p>Mais des voix, qui semblaient être la voix de Dieu même, montèrent tout
+à coup des calices épanouis et du sein des boutons encore fermés. Ces
+voix lui disaient: «Viens à nous! nous sommes à toi, nous t'aimons de
+nous aimer et de nous rechercher, d'avoir compris que nous vivions et
+que nous sentions, nous qu'on a si longtemps crues inertes, inanimées et
+propres à charmer seulement les yeux. Ne crains pas de nous cueillir et
+de nous détruire, nous renaissons sans douleur; chacun de nos filaments
+déchirés te fera découvrir nos mystères à peine soupçonnés jusqu'ici. Tu
+trouveras dans les détails de notre structure autant de merveilles que
+dans celle du corps humain; car, sur une échelle différente, nous avons
+comme l'homme des organes qui souffrent ou se réjouissent; nous avons
+des répulsions et des sympathies; nous avons nos aptitudes, nos moeurs,
+nos destinées impérieuses fixées par une règle infaillible. Regarde-nous
+et pénètre-nous, enfant qui nous aime; tu sauras comment nous naissons,
+comment nous nous développons et arrivons à la beauté et à l'amour.» Ce
+n'étaient pas seulement les larges et magnifiques fleurs des tropiques,
+les cactus, les nénuphars, les magnolias; ce n'étaient pas seulement les
+fleurs reines de nos jardins: la rose, la tubéreuse, le lis, l'oeillet,
+qui parlaient ainsi à l'enfant endormi, c'étaient encore toutes les
+fleurettes des champs, les pâquerettes, les boutons d'or, les violettes,
+le thym, toutes les mousses et tous les lichens poussant sur les rochers
+ou au bord de l'eau; chaque plante, chaque tige, chaque calice avait
+comme une voix distincte, et tous ces accents réunis formaient un
+concert doux et flatteur qui plongeait le petit Charles dans un
+ravissement heureux.</p>
+
+<p>«Oh! oui, répondait-il à ces paroles mystérieuses que lui seul pouvait
+entendre, je vous aime, je vous comprends, et je révélerai au monde la
+grâce et la magnificence de vos secrets;» et il se pencha vers les
+fleurs les plus prochaines pour les cueillir; mais voilà qu'il s'opéra
+alors autour de lui un prodige; toutes les fleurs semblèrent se mouvoir
+et s'arracher à leur racine; elles vinrent vers l'enfant, firent à son
+corps comme une enceinte odorante, montèrent sur son coeur et dans ses
+bras, puis jusqu'à sa tête où elles s'enlacèrent en une immense
+couronne. Le front de l'enfant rayonnait transfiguré sous cet emblème
+d'un avenir glorieux; il grandissait, grandissait sous le couronnement
+de ses fleurs bien-aimées. Tout à coup il sentit un souffle chaud
+glisser sur sa tête; un baiser l'effleura et lui causa un indicible
+bonheur: la sensation fut si vive qu'elle l'éveilla; il vit sa mère,
+debout auprès de lui, à peine éclairée par la première lumière de
+l'aube. Ce baiser venait de sa mère! de sa mère qui comprenait son âme!</p>
+
+<p>«Il est temps, lui dit-elle, le jour se lève; habille-toi, prie Dieu,
+déjeune et cours dans les champs avant que ton père ne s'éveille; tu as
+une petite heure pour aller à la découverte de tes plantes; va donc, mon
+fils, puisque c'est là ton amour et ton bonheur.»</p>
+
+<p>L'enfant remercia sa mère; et, tandis qu'elle l'aidait à s'habiller, il
+lui raconta le songe merveilleux qu'il venait de faire.</p>
+
+<p>Sans y rien comprendre, la mère y vit un présage de bonheur et de gloire
+pour son fils et résolut de l'aider de plus en plus dans sa vocation.
+Aussitôt qu'il fut habillé, elle lui présenta une écuelle de bois pleine
+d'un potage fumant que l'enfant mangea avec appétit; puis elle
+l'enveloppa dans une petite houppelande de gros drap dont elle redressa
+le col, qui cacha jusqu'au-dessus des oreilles le frais visage de
+l'enfant. Il partit joyeux, un bâton à la main. La bonne mère avait
+retranché au moins deux heures de son sommeil habituel pour donner ces
+doux soins à son fils et pour satisfaire à son désir.</p>
+
+<p>Cherchez dans votre souvenir, enfants qui me lisez, et vous trouverez
+tous que vos mères ont eu pour vous de ces tendresses-là.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/047.png"></p>
+
+<p>Durant quelques jours le petit Charles put herboriser en paix dans les
+montagnes et découvrir dans leurs anfractuosités quelques pauvres fleurs
+et quelques frêles mousses épargnées par la neige. Mais, un matin que le
+père s'éveilla plus tôt que de coutume pour aller voir un malade qu'il
+avait laissé mourant la veille, il se mit dans une grande colère en ne
+trouvant pas son fils au logis. La mère en vain objecta quelque
+prétexte; le sévère ministre ne s'y laissa point tromper et jura que,
+dès le lendemain, l'enfant serait envoyé à l'école latine de la petite
+ville de Vixioe. La mère éclata en sanglots; le père s'écria que les
+larmes n'y pouvaient rien; et, quand le petit Charles rentra furtivement
+à la maison, il comprit que les dissensions et le chagrin y avaient
+pénétré par sa faute: il essaya de se justifier et de promettre à son
+père une obéissance aveugle pour l'avenir; celui-ci resta inflexible. Il
+sortit en donnant ordre à la mère de préparer les hardes de son fils,
+qu'il conduirait lui-même dès le lendemain à Vixioe.</p>
+
+<p>Quel déchirement pour la mère et pour l'enfant que cette brusque
+séparation! La mère surtout ne pouvait se résoudre à se séparer de son
+fils bien-aimé. Depuis qu'elle l'avait porté neuf mois dans son sein et
+nourri de son lait, jamais elle ne l'avait quitté un seul jour.</p>
+
+<p>«Non! non! cela était impossible, répétait-elle en couvrant de ses mains
+son visage inondé de larmes.»</p>
+
+<p>Charles, désespéré de voir pleurer sa mère, étouffa sa propre douleur et
+essaya de lui donner du courage; il lui disait:</p>
+
+<p>«La ville où je vais est voisine; nous nous verrons souvent; puis je
+travaillerai bien et vite pour satisfaire mon père, et je reviendrai.»</p>
+
+<p>Mais la mère pleurait toujours; un seul jour de séparation lui était une
+grande angoisse. Cependant, sachant que son mari était inébranlable dans
+ses volontés, elle commença à préparer les effets de son fils dans une
+petite malle. Elle mit au fond ce bien-aimé et fatal herbier qui était
+la cause de leur séparation; puis un peu d'argent en petite monnaie;
+puis des confitures et des fruits secs: friandises du foyer que les
+mères se plaisent à donner aux enfants.</p>
+
+<p>Quand le ministre rentra, la malle était faite; et, voyant qu'on avait
+suivi ses ordres, il se montra un peu apaisé.</p>
+
+<p>Le reste de la journée et la veillée s'écoulèrent sans querelles, mais
+bien tristement. Le père lisait sa Bible, comme à l'ordinaire; les
+petites filles tricotaient, comme la veille, auprès de leur mère, ne
+faisant entendre que quelques soupirs étouffés ou quelques paroles
+entrecoupées. Quant à Charles, il était résigné et courbait la tête sur
+les thèmes latins qu'il traduisait.</p>
+
+<p>L'heure du repos étant arrivée, on fit la prière en commun; puis le fils
+ayant souhaité bonne nuit à son père, le père répliqua:</p>
+
+<p>«Bonne nuit, mon fils; demain nous partirons au petit jour pour Vexioe!»</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/048.png"></p>
+
+<p>L'enfant s'inclina en silence et en étouffant ses larmes.</p>
+
+<p>Aussitôt que son mari dormit, la mère se glissa auprès du lit de son
+fils, à qui elle prodigua ses caresses et fit les plus vives
+recommandations sur sa santé. Ce furent là leurs véritables adieux; car
+le lendemain le rigoureux ministre brusqua le départ.</p>
+
+<p>Comme il faisait grand froid et que les routes étaient couvertes de
+glace, nos voyageurs partirent en traîneau. Cet exercice et le pays
+qu'il parcourait, en partie nouveau pour lui, finirent par distraire le
+petit Charles de son chagrin. Mais, quand il se trouva dans la ville, si
+triste et si morne, et surtout quand il fallut franchir les noires
+murailles de l'école latine<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a>
+<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>, le pauvre enfant sentit son coeur
+défaillir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8"
+name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8">
+(retour) </a> Institution protestante équivalant à nos petits séminaires.</blockquote>
+
+<p>Son père le recommanda brièvement plutôt à la sévérité qu'aux soins du
+directeur de l'école, qui était son ami, puis il retourna à son village,
+ayant accompli, pensait-il, son devoir.</p>
+
+<p>Le petit Charles se sentit d'abord comme perdu et abandonné; mais
+l'intérêt et l'amitié qu'il trouva dans quelques écoliers de son âge lui
+rendirent le courage. Il résolut de travailler pour satisfaire son père;
+et, tant que dura l'hiver, il s'appliqua avec ferveur aux études latines
+et théologiques. Quand le printemps parut, il sentit en lui comme un
+souffle orageux et tout-puissant qui l'emportait loin des murs de
+l'école à travers les vallées et les montagnes que commençait à couvrir
+une végétation naissante; l'air qu'il respirait lui apportait les
+senteurs des fleurs et des herbes; il était attiré invinciblement vers
+elles: son beau songe lui revenait; il y voyait un emblème de sa
+destinée, et s'écriait, dans son angoisse présente:</p>
+
+<p>«Non! non! Dieu ne m'a pas créé pour être un ministre protestant! C'est
+d'une autre manière que je dois l'adorer et proclamer sa grandeur!»</p>
+
+<p>Il résista d'abord aux tentations de ses instincts invincibles; mais, un
+jour que toute l'école sortit pour faire une promenade dans la campagne,
+il s'éloigna de ses camarades et se perdit au milieu des rochers dans
+une gorge tapissée de plantes grimpantes et de fleurs. Là, captivé par
+la nature, l'embrassant et la caressant comme il eût caressé sa mère, il
+oublia tout dans la contemplation des trésors qui s'offrirent à lui. La
+nuit le surprit remplissant ses poches et entassant sur sa poitrine les
+plantes qu'il avait recueillies. Arrêté dans sa recherche ardente par
+les ténèbres, il se souvint tout à coup de l'école et de sa discipline.
+Épouvanté de son oubli de la règle, il n'osa pas revenir sur ses pas et
+aller implorer le pardon du directeur: la nuit était venue. Agité,
+frissonnant et terrassé de fatigue, il s'endormit dans un enfoncement du
+rocher tout couvert de mousse; le lendemain, il fut découvert par un des
+domestiques de l'école et il y fut ramené comme vagabond.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/049.png"></p>
+
+<p>Le directeur écrivit au père l'équipée du fils; le père, le jugeant
+incorrigible et pervers, répondit au directeur qu'il voyait bien que son
+fils ne ferait jamais qu'un mauvais ministre de Dieu, mais que, pour le
+punir de sa rébellion à ses volontés, il l'humilierait en en faisant un
+ouvrier; et il donnait des ordres pour qu'on le mît à l'instant même en
+apprentissage chez un cordonnier.</p>
+
+<p>Le petit Charles était d'une nature douce et faible; il ne résista pas
+et trouva même, au début, une sorte de satisfaction dans la demi-liberté
+que lui laissait sa nouvelle et étrange profession. Avant sa journée de
+travail manuel, il pouvait parcourir les champs, et le dimanche il s'y
+égarait en liberté. Le soir et durant la nuit, il classait les plantes
+et les fleurs qu'il avait récoltées et écrivait des dissertations sur
+chacune d'elles. Mais insensiblement ce double et incessant travail de
+l'esprit et du corps altéra sa santé. Puis, passer la journée avec des
+compagnons ignorants et grossiers lui était une rude épreuve. On le
+brusquait quand il restait silencieux; on lui reprochait son orgueil, et
+parfois même on lui cherchait violemment querelle. Cette lutte, qu'il
+subissait contre la destinée, finit par le terrasser; il tomba
+subitement malade, et le maître cordonnier, qui l'aimait comme un de ses
+meilleurs ouvriers, envoya chercher le plus habile médecin de la
+contrée.</p>
+
+<p>C'était un très-savant homme qui se nommait Rothman; quand il arriva
+auprès du lit du pauvre Charles, celui-ci avait une grosse fièvre et
+était pris d'un peu de délire. Le docteur ne voulut pas l'éveiller de
+son sommeil pénible et se mit à étudier en silence les symptômes de la
+maladie; il découvrit une grande surexcitation de cerveau, et il se
+confirma dans son observation en voyant sur la petite table de
+l'apprenti ses herbiers et ses manuscrits ouverts; il lut quelques pages
+de ceux-ci, puis tomba tout à coup dans une longue rêverie tout en
+tenant le pouls du malade, qui battait très-fort.</p>
+
+<p>Charles continuait à dormir, mais d'un sommeil pénible et bruyant et
+comme si quelque cauchemar l'avait oppressé. Il faisait pourtant un beau
+rêve, plus glorieux peut-être que celui qu'il avait fait une nuit sous
+le toit de son père, mais il n'en éprouvait pas le même contentement: ce
+songe lui semblait une dérision de la destinée présente; on raisonne
+parfois dans les rêves: il se voyait entouré de quatre hommes
+tout-puissants qui tenaient des sceptres et qui avaient des couronnes
+sur la tête; à ces couronnes, à leurs armes et aux décorations qu'ils
+portaient, il reconnaissait dans ces hommes le roi de Suède, le roi de
+France, le roi d'Angleterre et le roi d'Espagne<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a>
+<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a>. Tous quatre lui
+souriaient, répandaient à ses pieds des trésors et déposaient sur sa
+tête la couronne de la noblesse. Lui, ébloui, se débattait contre le
+vertige, et de là venait l'agitation de son sommeil.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9"
+name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9">
+(retour) </a> Ces quatre souverains comblèrent Linné d'honneurs.</blockquote>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/050.png"></p>
+
+<p>Le bon docteur, plein d'anxiété, suivait toutes les phases de ce sommeil
+tourmenté, enfin il fit boire un calmant au malade, dont la respiration
+se détendit et qui bientôt s'éveilla sans effort. La fièvre cessa, grâce
+aux soins assidus du médecin compatissant qui s'était pris pour le
+pauvre ouvrier d'une grande amitié; aussitôt qu'il fut convalescent, il
+lui prêta les ouvrages de Tournefort, un de nos célèbres naturalistes
+français, et comme Charles se récriait d'admiration en en parlant au
+docteur:</p>
+
+<p>--Vous surpasserez un jour sa renommée, s'écria celui-ci.</p>
+
+<p>--Oh! que me dites-vous là! répondit l'enfant.</p>
+
+<p>--Je dis, mon jeune ami, que j'ai lu vos cahiers, parcouru vos herbiers,
+et que vous serez un jour le premier naturaliste du monde.»</p>
+
+<p>Charles le regarda d'un air de doute et de tristesse:</p>
+
+<p>«Ne me raillez-vous pas? lui dit-il.</p>
+
+<p>--Moi! répliqua avec feu l'excellent docteur Rothman; mais que
+pensez-vous là? je vous emmène avec moi, vous allez finir librement vos
+études à l'université de Lund, et avant peu, j'en suis sûr, vous serez
+professeur vous-même.»</p>
+
+<p>La prédiction du bon docteur s'accomplit; à quelques années de là, la
+chaire de botanique de l'université d'Upsal retentissait du merveilleux
+enseignement du jeune professeur Charles Linné!</p>
+<br><br>
+
+
+<h2>MOZART</h2>
+
+<h3>NOTICE SUR MOZART.</h3>
+
+<p>Wolfgang-Amédée Mozart, né à Saltzbourg le 26 janvier 1756, protégé par
+l'empereur François Ier d'Autriche, vint en France en 1762, et toucha
+l'orgue devant le roi Louis XV dans la chapelle de Versailles; il
+n'avait pas huit ans alors; son portrait fut gravé d'après les dessins
+de Carmontelle. L'année suivante, il passa en Angleterre; il y fut
+hautement protégé par Georges III, qui, passionné pour la musique, se
+plaisait à en exécuter avec le jeune Allemand. Il parcourut encore les
+Pays-Bas et la Hollande, puis revint à Saltzbourg, où il se livra
+entièrement à l'étude approfondie de son art. En 1768, il reparut à la
+cour de Vienne, âgé de douze ans, et composa pour l'empereur Joseph II
+son premier opéra, <i>la Finta semplice</i>. Deux ans après, il fit son
+voyage d'Italie, d'où il écrivit un jour de Bologne cette admirable
+lettre d'enfant:</p>
+
+<p>«Je vis toujours, toujours gai; aujourd'hui j'ai eu envie de monter à
+âne, car, en Italie, c'est la mode, et par conséquent j'ai pensé qu'il
+fallait en essayer. Nous avons l'honneur d'être en relation avec un
+certain dominicain qui passe pour un saint. Moi, je n'y crois pas
+beaucoup, parce que je le vois déjeuner d'abord avec une bonne tasse de
+chocolat, et puis faire passer par-dessus un grand verre de vin
+d'Espagne. J'ai eu l'avantage de manger avec ce saint, qui a bu
+bravement du vin tout le long du repas, qu'il a clos par un grand verre
+de vin le plus fort, par deux bonnes tranches de melon, par des pêches,
+des poires, cinq tasses de café, une assiette de petits fours et force
+crème au citron. Mais peut-être qu'il fait tout cela par mortification;
+cependant j'ai de la peine à le croire; ce serait trop à la fois, et
+puis, outre son dîner, il soigne trop bien son souper.»</p>
+
+<p>A son retour en Allemagne, il se lia intimement avec Gluck et Haydn;
+puis il revint à Paris. Il se fixa enfin à Vienne, où il mourut à peine
+âgé de trente-six ans, le 5 décembre 1791. «Je meurs, dit-il, au moment
+où j'allais jouir de mes travaux; il faut que je renonce à mon art
+lorsque je pouvais m'y livrer tout entier, lorsque, après avoir triomphé
+de tous les obstacles, j'allais écrire sous la dictée de mon coeur.»</p>
+
+<p>Les principaux opéras de Mozart sont: <i>Don Juan</i>, <i>les Noces de Figaro</i>,
+<i>la Clémence de Titus</i>, <i>Mithridate</i>, <i>la Flûte enchantée</i>, etc. Il faut
+citer encore, pour la musique sacrée, sa fameuse messe de <i>Requiem</i>, des
+motets, des sonates; puis des symphonies, des romances et même des
+valses qui sont autant de chefs-d'oeuvre.</p>
+<br><br>
+
+<h2>MOZART.</h2>
+
+<p>En 1770, durant la semaine sainte, le pape Clément XIV officiait dans la
+chapelle Sixtine, entouré de ses cardinaux et d'un clergé nombreux. La
+chapelle était remplie de hauts dignitaires, des ambassadeurs étrangers
+et de quelques voyageurs d'élite admis sous leur protection. La foule
+qui n'avait pu pénétrer dans l'enceinte réservée se pressait dans
+l'immense basilique de Saint-Pierre, où retentissait le psaume lointain.
+C'était dans la chapelle Sixtine que des chanteurs célèbres faisaient
+entendre le merveilleux <i>Miserere</i> d'Allegri, inspiration d'un génie
+religieux si pure, si émouvante, et d'un caractère tellement sacré,
+qu'elle semble avoir été transmise au maestro par quelque apparition
+divine.</p>
+
+<p>Tandis que le psaume montait, les cierges jaunes brûlaient et
+décroissaient aux candélabres à mille branches placés devant l'autel, et
+cette lueur mortuaire jetait ses blêmes reflets sur la grande fresque de
+Michel-Ange, qui semblait se mouvoir au mur. Tous ces damnés
+s'agitaient, torturés par la douleur; leurs traits pâles et amaigris
+exprimaient l'angoisse éternelle, leurs yeux versaient des larmes de
+sang, leurs dents grinçaient, leurs membres décharnés se tordaient, et
+parfois les accords aigus et déchirants du <i>Miserere</i> semblaient les
+gémissements échappés de la poitrine des spectres éperdus.</p>
+
+<p>L'oeuvre de Michel-Ange apparaissait en ce moment si terrible, et pour
+ainsi dire si vivante, que presque tous les assistants et surtout les
+étrangers tournaient vers elle leurs regards avec une admiration
+empreinte de terreur. Un enfant seul, de douze à quatorze ans, à la
+taille élancée, à la figure intelligente, et dont le front haut et les
+grands yeux d'un bleu clair étincelaient sous sa chevelure poudrée,
+paraissait ne prêter aucune attention à la fresque si merveilleusement
+éclairée. La tête levée, et presque renversée en arrière, les yeux en
+extase, la bouche souriante et entr'ouverte comme pour goûter les sons
+qui montaient, les oreilles dressées ainsi que celles d'un chien de
+chasse écoutant au loin les pas du cerf qui approche, tout dans cet
+enfant exprimait l'attention la plus vive et la plus excitée. On
+devinait qu'il était en proie à une profonde émotion, et qu'il
+s'efforçait d'en fixer l'empreinte ineffaçable dans son âme. Placé à
+côté de l'ambassadeur d'Autriche, l'enfant qui écoutait ainsi restait
+immobile, et il semblait comme pétrifié dans sa culotte de soie blanche
+collante, dans son habit vert à boutons d'argent et à basques doublées
+de satin, et sous son jabot de dentelle qui ne frissonnait pas même sur
+sa poitrine bombée; mais lorsque la dernière note du <i>Miserere</i>
+d'Allegri expira, l'enfant sortit de son immobilité d'automate, il se
+fit comme à lui-même un signe d'assentiment, et il quitta l'église en
+donnant le bras à l'un des secrétaires de l'ambassadeur d'Autriche. S'il
+avait été immobile tout à l'heure, il était maintenant muet, il ne
+paraissait pas entendre les réflexions que lui faisait son compagnon sur
+la beauté de la cérémonie religieuse à laquelle ils venaient d'assister.
+Arrivé au palais de l'ambassade, le jeune adolescent en habit vert monta
+précipitamment dans la chambre qu'il occupait, et se mit à tracer des
+signes inintelligibles pour tout autre que pour lui, sur un cahier rayé
+qui était là sur un pupitre.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/051.png"></p>
+
+<p>Le soir, à la table de l'ambassadeur, on parla de la cérémonie
+religieuse du jour, et de l'effet merveilleux qu'avait produit le
+<i>Miserere</i> d'Allegri. «Quel dommage, dit l'ambassadeur, qu'on ne puisse
+pas faire connaître au monde entier cette musique, où le remords et la
+douleur gémissent éternels et infinis! Ce chant serait moralisant par sa
+tristesse même; les âmes qui l'auraient entendu redouteraient de
+s'exposer aux douleurs qu'il exprime.</p>
+
+<p>--Vous devriez bien vous servir de cet argument auprès de Sa Sainteté,
+répliqua l'ambassadeur de France qui dînait chez son confrère, pour
+obtenir une copie de cet air sacré.</p>
+
+<p>--Tous nos arguments échoueraient, répondit l'ambassadeur d'Autriche;
+voilà plusieurs siècles que cette musique fut composée par Allegri, et
+jamais elle n'a retenti que sous la voûte de la chapelle Sixtine: ni
+rois ni empereurs n'ont pu l'obtenir des papes qui se sont succédé; ils
+répondaient aux requêtes royales que ce chant faisait partie du trésor
+sacré de Saint-Pierre et ne devait pas en sortir.»</p>
+
+<p>Un sourire d'orgueil glissa sur la lèvre de l'enfant à l'habit vert, qui
+dînait à la table de l'ambassadeur.</p>
+
+<p>Le lendemain, vendredi saint, à l'heure de l'office, on eût pu voir le
+même enfant à la même place que la veille, écoutant encore le fameux
+<i>Miserere</i>; mais cette fois sa tête, au lieu de se lever contemplative,
+était affaissée sur sa poitrine, son oeil se baissait et lisait comme à
+la dérobée dans son chapeau, qu'il tenait à la main, et au fond duquel
+il avait enroulé un cahier. Un cardinal l'aperçut, et dès lors ne cessa
+plus de l'observer.</p>
+
+<p>Le soir, il y avait grand concert à la villa Borghèse: le palais et les
+jardins étaient illuminés, et une de ces belles nuits d'Italie toute
+ruisselante de lumières suspendait à la cime des grands arbres les
+étoiles comme des fruits d'or. Les statues des bosquets ressemblaient à
+des femmes craintives qui se cachaient pour entendre les airs mélodieux
+s'échappant des salons par les fenêtres ouvertes. Aux chants succédaient
+des morceaux de musique instrumentale. Il y eut un moment où tous les
+assistants se pressèrent dans la galerie des marbres: une main exercée
+venait de faire entendre quelques préludes sur le clavecin: «C'est lui!
+c'est lui! disait-on; c'est la merveille de l'Allemagne!» et chacun
+désignait du geste l'enfant à l'habit vert qui méditait le matin dans la
+chapelle Sixtine. L'ambassadeur d'Autriche se tenait près de lui, le
+coude appuyé sur le clavecin, l'encourageant du regard. Tout à coup, au
+prélude de l'instrument, la voix de l'enfant s'élève, et il entonne avec
+force et suavité le <i>Miserere</i> d'Allegri, qui jamais n'avait retenti
+avec plus de vérité et de précision. Tous restaient béants de surprise
+et d'admiration: quelques-uns criaient au miracle, d'autres parlaient de
+profanation et de vol.</p>
+
+<p>«Pour qu'il sache aussi parfaitement ce chant, il faut qu'il l'ait écrit
+pendant qu'on l'exécutait, dirent plusieurs.</p>
+
+<p>--Oui, oui, il l'a écrit, s'écria un cardinal, le même qui le matin
+avait observé l'enfant dans la chapelle Sixtine.</p>
+
+<p>--Votre Éminence en est-elle bien sûre? répliqua l'ambassadeur
+d'Autriche, qui, tenant par la main le jeune musicien, s'approcha du
+cardinal.</p>
+
+<p>--Mais je crois l'avoir vu, murmura Son Éminence.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/052.png"></p>
+
+<p>--Monseigneur, vous m'avez vu lire et non écrire, répondit l'enfant
+respectueusement, mais avec assurance.</p>
+
+<p>--Mais ce que vous lisiez, vous l'aviez écrit sans doute?</p>
+
+<p>--Oui, je l'avais écrit de mémoire.</p>
+
+<p>--De mémoire! impossible, car pas une note ne manque au chant que nous
+venons d'entendre, c'est la copie sans altération du <i>Miserere</i>
+d'Allegri.</p>
+
+<p>--Sans doute, monseigneur, ajouta l'enfant, et quoi de plus simple? Cet
+air a tellement ému mon âme, qu'il s'est empreint en elle jusqu'à la
+dernière mesure. Voilà la vérité, et je vous le jure, monseigneur, par
+ce chant sacré.»</p>
+
+<p>La foule restait confondue. Les princes et les hauts dignitaires
+entouraient l'enfant et le complimentaient; quelques rébarbatifs
+disaient:</p>
+
+<p>«N'importe, il faut lui interdire de répéter ce chant et surtout de le
+transcrire!</p>
+
+<p>--Et comment faire?</p>
+
+<p>--Le pape en décidera,» dit le même cardinal à qui le petit musicien
+venait de faire son serment.</p>
+
+<p>Le lendemain, l'enfant de génie était mandé au Vatican: le pape avait
+désiré le voir. Il traversait d'un pas léger et tranquille ces vastes et
+magnifiques salles que Raphaël a décorées, et son oeil bleu, intelligent
+et fier, s'arrêtait avec admiration sur les fresques immortelles dont
+nos jeunes lecteurs peuvent voir de belles copies au Panthéon.</p>
+
+<p>Après avoir erré et attendu dans ces salles où l'attente est si facile à
+l'esprit, il fut introduit dans le cabinet du pape. Deux attachés de
+l'ambassade d'Autriche le suivaient. Clément XIV lui tendit son anneau à
+baiser et lui dit avec bonté:</p>
+
+<p>«Est-il vrai, mon enfant, que ce chant sacré, réservé jusqu'ici pour
+notre seule basilique de Rome, se soit gravé dans votre mémoire à la
+première audition?</p>
+
+<p>--C'est la vérité, saint-père.</p>
+
+<p>--Et comment cela se peut-il?</p>
+
+<p>--Sans doute par la permission de Dieu, répliqua naïvement le jeune
+artiste.</p>
+
+<p>--Oui, c'est Dieu qui fait le génie, reprit le saint-père, et vous êtes
+évidemment, mon fils, un de ses élus. Si Dieu a permis que vous pussiez
+vous approprier miraculeusement ce chant, c'est que, sans doute, vous
+êtes destiné à en créer pour l'Église d'aussi beaux, d'aussi religieux
+dans l'avenir. Allez donc en paix, mon enfant.» Et il lui donna sa
+bénédiction, à laquelle furent ajoutés, par son ordre, de riches
+présents.</p>
+
+<p>Cet enfant prodigieux fut Mozart, l'auteur de tant de chefs-d'oeuvre,
+parmi lesquels il n'est personne qui ne connaisse <i>Don Juan</i> et la messe
+de <i>Requiem</i>. Dès l'âge de trois ans, son père lui avait appris les
+premières notions musicales, et il en avait à peine six, qu'il
+exécutait des morceaux de clavecin devant l'empereur François Ier
+d'Autriche, qui le surnomma son petit sorcier, et l'associa aux jeux de
+l'archiduchesse Marie-Antoinette, encore enfant.</p>
+
+<p>Durant ce voyage d'Italie, où nous venons de le voir à Rome donner une
+preuve si éclatante de son génie naissant, Mozart s'arrêta d'abord à
+Bologne pour voir le maëstro Martini, si célèbre dans la science du
+contre-point. Cet harmoniste consommé fut confondu, selon sa propre
+expression, des <i>éclairs</i> que lançait cette jeune tête, et il lui prédit
+avec assurance la gloire qui la couronna plus tard.</p>
+
+<p>L'académie des <i>Philharmoniques</i> de Bologne, désirant s'associer le
+jeune Allemand, lui fit subir l'épreuve imposée aux récipiendaires: il
+fut enfermé dans une chambre où il trouva le thème d'une fugue à quatre
+voix. En une demi-heure le morceau fut composé, et Mozart reçut son
+diplôme. Personne, à son âge, n'avait obtenu avant lui cette marque de
+distinction.</p>
+
+<p>De Bologne il passa à la cour de Toscane. Le grand-duc, ravi de
+l'entendre, le combla d'honneurs et de présents; la belle galerie de
+l'ancien palais des Médicis retentit de ses chants: on eût dit que les
+peintures s'animaient pour l'écouter, et la Vénus pudique semblait lui
+sourire. La présence de ces chefs-d'oeuvre l'inspirait: il se surpassa;
+jamais sa voix n'exprima avec plus d'âme ses improvisations sublimes. Il
+avait trouvé là une atmosphère digne de lui. Comme ces oiseaux des
+tropiques qui roucoulent leurs chants au milieu du triple éclat des
+grandes fleurs, de la lumière et des eaux murmurantes, il chantait parmi
+les marbres, les tableaux et le luxe éblouissant d'une cour amie des
+arts et des lettres.</p>
+
+<p>Mais son triomphe le plus grand et le plus singulier fut à Naples. Là on
+ne put croire au génie naturel de l'enfant merveilleux. L'enthousiasme
+se changea en superstition: on prétendit, et plusieurs l'affirmèrent,
+que son talent magique était l'effet d'un talisman. Ne souriez pas,
+jeunes lecteurs; ceci n'est que la conséquence de la faiblesse de
+l'esprit humain. Tout ce que notre orgueil ne peut pénétrer, il le revêt
+volontiers de magie. Ceux qui écoutaient à Naples le petit Mozart,
+n'étant pas en état de le comprendre et encore moins de l'égaler,
+trouvaient une sorte de consolation vaniteuse à crier au sortilége.</p>
+
+<p>Mozart ne faillit point à son enfance glorieuse. Nous ne le suivrons pas
+dans sa courte vie si bien remplie, nous dirons seulement qu'elle fut
+close par une composition religieuse, la fameuse messe de <i>Requiem</i>. Le
+génie d'Allegri, qui avait inspiré son enfance, vint lui sourire et
+l'embrasser en père au moment de sa mort. D'une main défaillante et
+d'une voix éteinte, il essayait cette musique funèbre qui, disait-il,
+serait chantée sur sa tombe. Une heure avant d'expirer, il la parcourait
+encore des yeux: «Ah! s'écriait-il, j'avais bien prévu que c'était pour
+moi-même que je composais ce chant de mort!»</p>
+<br><br>
+
+
+<h2>WINCKELMANN</h2>
+
+<h3>NOTICE SUR WINCKELMANN.</h3>
+
+<p>Jean-Joachim Winckelmann, un des plus illustres antiquaires des temps
+modernes, était le fils d'un pauvre cordonnier de Steindall, ville de la
+vieille marche de Brandebourg. L'enfant montra tout petit les plus
+heureuses dispositions pour tout ce qui touchait aux arts:
+l'architecture, la sculpture, la peinture, la musique, l'euphonie des
+langues l'attiraient invinciblement; il échangea ses prénoms de
+Jean-Joachim contre celui de <i>Giovanni</i>, comme plus harmonieux, et c'est
+toujours ainsi qu'il signa ses ouvrages. Son père comprit son
+intelligence sans toutefois en deviner l'aptitude particulière, et
+malgré son extrême pauvreté, il s'imposa des privations de tous genres
+pour subvenir aux dépenses que nécessitait l'éducation primaire de son
+fils. Malheureusement il devint infirme et dut entrer dans un hôpital.</p>
+
+<p>Dans ce dénûment complet, le jeune Winckelmann aurait été réduit à
+entrer dans un atelier, sans l'appui que lui prêta le vieux recteur du
+collége de Steindall. Ce bon vieillard se nommait Toppert, il avait
+remarqué les merveilleuses dispositions de son élève, et en peu de temps
+il le vit expliquer et commenter avec la même précision que lui-même
+aurait pu le faire, les auteurs classiques de la Grèce et de Rome. La
+Grèce surtout l'attirait invinciblement. Il se passionna pour Hérodote
+et pour Homère; il trouvait en eux des descriptions qui lui faisaient
+comprendre toute la beauté de l'art grec, dont l'image l'enivrait avant
+même d'en avoir pu admirer les chefs-d'oeuvre; il ne rêvait
+qu'antiquités grecques et romaines, et souvent il entraînait ses
+compagnons d'études dans un champ voisin de Steindall, où l'on avait
+découvert des lampes et des urnes helléniques ou étrusques, et là, sous
+la direction du jeune Winckelmann, les écoliers faisaient de petites
+fouilles. Un jour Winckelmann rapporta en triomphateur deux urnes
+antiques qui sont encore à la Bibliothèque de Sechausen.</p>
+
+<p>A l'âge de seize ans, son bienfaiteur Toppert permit à Winckelmann
+d'aller à Berlin commencer ce que l'on appelle en allemand des cours
+académiques. Bientôt le recteur du collége de Baaken lui confia la
+surveillance de ses enfants et lui offrit en retour chez lui le logement
+et la table. Winckelmann put alors économiser de petites sommes qu'il
+envoyait à son père qui languissait infirme dans l'hospice de Steindall.
+Au bout d'un an, Toppert le rappela dans cette ville et lui fit donner
+la place de chef des choristes. Le soir il se joignait, selon l'usage de
+l'Allemagne, aux pauvres écoliers qui chantaient dans les rues des
+cantiques et des motets. Il parvenait ainsi à grossir les petites sommes
+qu'il portait régulièrement à son père.</p>
+
+<p>Le moment de choisir enfin une carrière arriva pour lui; on lui
+conseilla de se faire ministre évangélique, mais cette seule pensée
+l'épouvantait. Vivre dans la froide Allemagne en pasteur protestant lui
+semblait à jamais emprisonner sa jeunesse et son âme. Une image
+radieuse, celle de la Grèce antique, remplissait toute son imagination;
+le soleil et l'art de cette terre prédestinée brillaient devant lui:
+c'était comme une tentation fixe qui ne lui laissait plus de repos. A
+défaut de la Grèce, ne pourrait-il visiter l'Italie, qui avait hérité
+d'une partie des merveilles d'Athènes? Ce rêve s'empara de son esprit;
+pour le réaliser il aurait tout sacrifié. A force de vivre en pensée
+dans l'antiquité, il se passionna jusque pour ses fables. La beauté des
+dieux et des déesses d'Homère et la splendeur des marbres de Phidias
+constituèrent pour lui un idéal radieux qui lui paraissait bien
+supérieur aux religions qui lui avaient succédé; la grandeur et la
+sainteté du christianisme lui échappaient, il n'en voyait que le côté
+sombre et tourmenté et s'éprenait plus vivement de la sérénité de l'art
+grec. Insensiblement il devint païen par amour du beau.</p>
+
+<p>Il quitta Steindall et passa deux ans dans l'université de Halle,
+poursuivant son rêve dans une pauvreté voisine de la misère: il ne
+vivait le plus ordinairement que de pain et d'eau. Tantôt il s'imaginait
+qu'il allait faire des fouilles dans les pyramides d'Égypte, tantôt
+qu'il remuait le sol voisin d'Olympie et en retirait les chefs-d'oeuvre
+enfouis de Phidias et de Lysippe. Sa seule joie durant ces années de
+vocation refoulée fut d'aller visiter le musée de Dresde, où il put voir
+enfin quelques beaux marbres antiques. Il se décida durant plusieurs
+années à être tour à tour précepteur dans des maisons particulières et
+professeur dans des institutions publiques. Enfin lassé de cette vie de
+contrainte, il se détermina à écrire au comte de Bunau, très-riche
+seigneur allemand, lettré et ami des arts. Winckelmann sollicita de lui
+de le placer dans un coin de sa bibliothèque; le comte lui donna
+aussitôt asile dans le château où cette magnifique bibliothèque était
+réunie, et il fut pour Winckelmann un Mécène plein de bonté. C'est alors
+que le jeune antiquaire s'écria: «La religion chrétienne et les muses
+se sont disputé la victoire, enfin les dernières l'emportent!»</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/053.png"></p>
+
+<p>Tandis que Winckelmann vivait dans ce château, pouvant se livrer
+exclusivement à ses chères études et posant déjà les principes de sa
+magnifique <i>Histoire de l'art</i>, le nonce du page à Dresde, vint visiter
+la bibliothèque du comte de Bunau, et frappé de l'érudition artistique
+de Winckelmann, il lui dit: «Vous devriez venir à Rome!» Ceci fut
+l'étincelle électrique qui fit prendre feu à son rêve. Aller à Rome,
+obtenir une place à la bibliothèque du Vatican, c'était à n'y pas
+croire. Le nonce y mit pour seule condition que Winckelmann se ferait
+catholique!--«Voulez-vous, lui disait-il, voir l'Apollon du Belvéder, la
+Vénus de Médicis, les Faunes, les Muses, Silène, etc., etc., abjurez!»
+Le coeur et l'esprit de Winckelmann, indifférents à tout hors à la
+beauté des dieux d'Homère, ne trouvèrent pas une objection.</p>
+
+<p>Enfin il vit l'Italie, il résida à Rome, il séjourna à Naples et assista
+aux fouilles d'Herculanum. C'est à Rome qu'il écrivit tous ses ouvrages;
+il vécut là heureux, compris, fut nommé membre de toutes les académies
+de l'Italie, et celles de l'Allemagne et de Londres l'admirent dans leur
+sein.</p>
+
+<p>Ses compatriotes, fiers de sa renommée, le prièrent de revenir en
+Allemagne; le grand Frédéric voulut se l'attacher. Winckelmann résista
+à toutes ces instances; l'Italie avec sa lumière, son ciel et ses
+montagnes dorées, étant désormais sa mère adoptive, il n'eût consenti à
+la quitter pour toujours que si la Grèce l'eût appelé. Cependant il
+promit à ses amis d'aller les revoir; il s'éloigna de Rome avec une
+grande tristesse et comme envahi par le pressentiment que ce voyage en
+Allemagne lui serait funeste. A mesure qu'il s'approchait des Alpes et
+des gorges du Tyrol, sa tristesse augmentait; les honneurs qu'il reçut à
+Munich, à Vienne et dans toutes les cours de l'Allemagne ne purent lui
+rendre la gaieté; il avait perdu son soleil et ses dieux. Le premier
+ministre d'Autriche mit tout en oeuvre pour l'attacher à sa cour; ses
+amis insistèrent, mais, dit l'un d'entre eux, nous remarquâmes <i>qu'il
+avait les yeux d'un mort</i>, et nous ne voulûmes pas le tourmenter
+davantage. La vie pour lui, c'était la lumière et l'art qui, de la
+Grèce, s'étaient réfugiés en Italie; la mort, c'était la froide et
+didactique Allemagne. Enfin, il en partit accablé des honneurs et des
+présents que les souverains lui avaient prodigués; il reprit la route de
+sa patrie adoptive; on ne sait quel motif le détermina à passer par
+Trieste pour s'y embarquer pour Ancône. Il rencontra en chemin un
+misérable, nommé François Archangeli, déjà repris de justice, et qui
+parvint à s'insinuer dans la confiance de Winckelmann, qui lui montra
+les magnifiques médailles d'or qu'il avait reçues des princes de
+l'Allemagne. Arrivé à Trieste, Archangeli se logea dans la même
+hôtellerie que Winckelmann. Un jour que celui-ci lisait Homère, il vit
+entrer dans sa chambre son compagnon de route qui le pria de lui laisser
+admirer encore une fois ses médailles. Winckelmann, pour le satisfaire,
+s'empressa de se diriger vers sa malle et de s'agenouiller pour
+l'ouvrir. Aussitôt Archangeli lui passe un noeud coulant autour du cou
+et tente de l'étrangler. Winckelmann résiste avec force, mais l'assassin
+lui plonge cinq coups de couteau dans le bas-ventre; un coup frappé à la
+porte par un enfant effraya ce misérable, qui prit la fuite en laissant
+là les médailles qui devaient être le prix de son crime. Les blessures
+de Winckelmann étaient mortelles; il expira après sept heures d'agonie
+le 8 juin 1768; il avait gardé jusqu'à la fin toute sa présence
+d'esprit. Le principal ouvrage de Winckelmann est son <i>Histoire de
+l'art</i>; ses <i>Remarques sur l'architecture des anciens</i> et son <i>Recueil
+de lettres sur les découvertes faites à Herculanum, à Pompeïa, à
+Stabia</i>, sont aussi très-appréciés des artistes et des connaisseurs.</p>
+<br><br>
+
+
+<h2>WINCKELMANN.</h2>
+
+<h2>Un grand homme savetier.</h2>
+
+<p>Nous ne connaissons rien de plus triste que l'échoppe d'un cordonnier;
+bientôt l'élégance et la propreté qui s'étendent dans tous les quartiers
+auront fait disparaître de Paris ces espèces de huttes; mais à l'heure
+qu'il est on peut, en cherchant bien loin, en découvrir encore
+quelques-unes, et d'ailleurs, dans les maisons d'ouvriers, beaucoup de
+loges de portiers sont de véritables échoppes. Les cordonniers, toujours
+assis et tirant leur fil sans désemparer, sont des portiers
+très-appréciés par les propriétaires. Mais parlons de la véritable
+échoppe: c'est habituellement une petite construction parasite en bois
+ou en grossière maçonnerie adossée à quelque mur de jardin, d'église ou
+de clôture. Une des façades de l'échoppe se compose d'un vitrage
+mi-partie en papier et mi-partie en verres; dans ce vitrage est comprise
+la porte d'entrée, basse et étroite; au-dessus d'une planche formant
+devanture sont suspendus quelques morceaux de cuir séchant à l'air; sur
+la planche sont quelques vieilles chaussures et un ou deux pots où
+croissent des plantes de <i>baume</i> vulgairement appelé <i>basilic</i>, dont le
+vif parfum mitige l'odeur forte et déplaisante du cuir.</p>
+
+<p>Dans l'intérieur se trouve l'établi (tout près du vitrage) couvert de
+l'ouvrage commencé, des matériaux pour faire ou radouber les chaussures
+et des instruments de cordonnier; deux ou trois escabeaux sont autour de
+l'établi; dans le fond est un petit poêle et le pauvre lit du ménage, si
+ménage il y a; aux murs sont toujours appendus quelques gravures et un
+petit miroir à barbe.</p>
+
+<p>C'était une échoppe pareille qu'habitait en 1729 un pauvre savetier de
+la petite ville de Steindall, en Allemagne. Cette échoppe était adossée
+contre le mur noir et moussu du jardin du collége, et bien souvent les
+écoliers, à l'heure de la récréation, s'amusaient à lancer des fruits ou
+des noix sur la pauvre habitation en criant: «Bonjour, savetier!»
+D'autres fois c'étaient leurs souliers à rapiécer qu'ils lui lançaient
+de la sorte, au risque d'être fort réprimandés par leurs surveillants;
+ce voisinage avait établi une sorte de connaissance entre le collége et
+l'honnête cordonnier, qui rapportait fidèlement les chaussures qui lui
+arrivaient d'une manière aussi inusitée. Insensiblement il avait obtenu
+la clientèle de tous ces petits démons, et elle n'était pas à dédaigner,
+car les mouvements turbulents de l'enfance sont la destruction des
+souliers.</p>
+
+<p>Penché sur son établi, le pauvre ouvrier travaillait du matin au soir,
+malgré ses douleurs de rhumatisme aigu qui lui arrachaient parfois des
+cris. Il était maigre et paraissait déjà bien vieux quoiqu'il eût à
+peine cinquante ans; la misère et la maladie doublent les années. Des
+mèches de cheveux blancs pendaient sur ses tempes amaigries et
+contrastaient avec ses yeux perçants surmontés de sourcils noirs. Veuf
+et malheureux depuis plusieurs années, le pauvre homme ne souriait
+jamais, excepté le soir quand son fils revenait de l'école et
+l'embrassait en passant ses deux bras autour de son cou. Alors l'échoppe
+était en fête, le savetier quittait ses outils et son tablier de cuir;
+il lavait ses mains dans une jatte d'eau, ravivait le feu du poêle et se
+mettait à préparer le repas du soir comme une ménagère; des volets de
+bois mal joints étaient à l'intérieur poussés contre le vitrage; le
+père et l'enfant se sentaient chez eux, et tout en soupant ils se
+racontaient leur journée; l'enfant, délicat mais charmant, au visage
+expressif, à la chevelure blonde, disait à son père comment il apprenait
+chaque jour quelque chose de nouveau, et comment ses maîtres, enchantés
+de ses progrès, parlaient de le faire entrer au collége comme un écolier
+modèle. Le père, radieux, embrassait alors l'enfant, le regardait avec
+orgueil presque comme on regarde quelque chose de supérieur à soi, et
+s'écriait attendri:</p>
+
+<p>«Oh! mon bon Joachim, que ne suis-je riche, je ferais de toi un homme
+savant et heureux!</p>
+
+<p>--Je veux commencer par être savant, répliquait le petit Joachim, puis
+nous serons heureux après.»</p>
+
+<p>Et, tout en parlant ainsi, il aidait son père à faire le ménage et
+demandait au pauvre bonhomme qui il avait vu et ce qu'il avait fait dans
+la journée. Le souper fini, le père reprenait son ouvrage et l'enfant
+lui faisait la lecture des livres qu'il recevait en prix à l'école. Le
+père l'engageait à lire parfois dans sa vieille Bible, c'était la Bible
+de son mariage et que sa femme en mourant avait baisée. Mais le petit
+Joachim préférait la lecture d'une traduction allemande d'Homère qui
+avait été son prix d'honneur. Insensiblement le pauvre savetier prit
+intérêt à ces héroïques récits qui passionnaient son fils. A chaque
+chant, l'enfant s'arrêtait pour peindre sa surprise et son ravissement:
+quel monde! quel pays! quel ciel! quels paysages! quelle beauté devaient
+avoir ces dieux et ces héros! Un jour il ajouta:</p>
+
+<p>«Mais il manque quelque chose à ce livre!</p>
+
+<p>--Eh quoi donc? demanda le père.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/054.png"></p>
+
+<p>--Il lui manque de belles images qui fassent vivre à nos yeux ces dieux
+et ces déesses dont Homère chante la beauté. Oh! mon père, si nous
+étions riches, nous achèterions Jupiter, Junon, Mars et Vénus, Vénus
+surtout, que je vois toujours entourée d'une vapeur rose et se baignant
+dans la mer Égée!»</p>
+
+<p>Le pauvre savetier écoutait son fils sans bien le comprendre, mais ce
+qu'il comprenait par le coeur, c'est que son fils avait des désirs que
+sa pauvreté l'empêchait de satisfaire, et il en souffrait chaque jour de
+plus en plus. Il sentait ses infirmités s'accroître, et il se disait
+qu'avec elles la misère augmenterait dans la pauvre échoppe. Pour ne
+pas attrister son fils il dissimulait sa détresse, mais quand il était
+seul dans la journée, de grosses larmes roulaient parfois sur ses joues
+amaigries. Or rien n'est déchirant comme les larmes d'un homme, et
+surtout d'un vieillard; il lui faut une grande angoisse, il faut qu'il
+souffre bien amèrement pour que sa douleur se traduise de la sorte. Le
+pauvre père n'avait pas d'autre joie dans sa vie de peine que de voir
+sourire son enfant quand il rentrait le soir de l'école; aussi
+s'ingéniait-il chaque jour à lui procurer quelque petite surprise qui
+fît pétiller ses yeux d'enfant; tantôt c'était une friandise qu'il
+ajoutait au souper frugal, comme aurait fait une mère; tantôt un livre
+qu'il achetait à quelque colporteur, se privant deux ou trois jours de
+fumer sa pipe (cette compagne si chère à un Allemand) pour donner cette
+satisfaction à son cher petit Joachim.</p>
+
+<p>Depuis le soir où l'enfant avait souhaité des images au livre d'Homère,
+le bon savetier ne rêvait plus qu'à satisfaire son désir. Mais où
+trouver un Jupiter, une Junon et surtout une Vénus? Il n'y avait pas de
+musée à Steindall et jamais le vieillard n'avait aperçu l'image de la
+plus belle des déesses.</p>
+
+<p>Un matin qu'il allait reporter au collége les souliers raccommodés de
+quelques écoliers, le portier le fit attendre dans une espèce de parloir
+tandis qu'il allait lui chercher le prix de son travail et d'autres
+chaussures à réparer. Le savetier regardait attentivement les murs de
+cette pièce ornée de petits cadres qui renfermaient les dessins des
+enfants; c'étaient quelques académies, des dieux et des héros grecs, et
+parmi eux deux Vénus: la <i>Vénus de Médicis</i> et la <i>Vénus accroupie</i>; en
+voyant ce nom de Vénus écrit au bas des deux cadres où se trouvait la
+belle déesse, le vieillard courbé par l'âge et la souffrance se redressa
+de plaisir. Le portier le trouva en extase devant ces dessins fort
+médiocres de deux marbres de l'antiquité.</p>
+
+<p>«Que regardez-vous donc là, mon vieux, lui dit-il très-étonné, est-ce
+que ces deux belles femmes vous plaisent?</p>
+
+<p>--Oh! oui, et je consens à vous laisser l'argent que vous alliez me
+remettre, si vous me permettez de les emporter.</p>
+
+<p>Le portier se mit à rire aux éclats.</p>
+
+<p>«Oh! ne vous moquez pas de moi, répliqua le bon savetier, c'est pour
+complaire à un désir de mon enfant qui ne rêve que déesses de
+l'antiquité.</p>
+
+<p>--Et quel âge a-t-il ce petit gars? reprit le portier.</p>
+
+<p>--Il a dix ans, reprit le père.</p>
+
+<p>--Allons, allons, il est précoce, continua l'autre en riant toujours.</p>
+
+<p>--Oh! je vous en réponds qu'il est précoce; il est toujours le premier à
+l'école gratuite, il sait déjà tout ce que savent les maîtres, et s'il
+pouvait entrer dans votre collége, je vous réponds qu'il deviendrait
+bientôt le plus fort des élèves. Oh! mon bon monsieur, continuait le
+vieillard voyant que le portier ne riait plus et l'écoutait avec
+attention, faites quelque chose pour lui, parlez-en à votre recteur et,
+en attendant, laissez-moi emporter ces images si vous n'y tenez pas
+trop.</p>
+
+<p>--Attendez, attendez un peu, répondit le portier que flattait cet appel
+à sa protection, voilà trois de ceux qui dessinent qui jouent en ce
+moment à la balle dans la cour, ce sont eux qui m'ont donné ces images,
+comme vous dites; ils doivent en avoir d'autres qu'ils vous donneront
+volontiers, car ce sont de bons petits diables.»</p>
+
+<p>Le concierge appela les trois écoliers, qui bondirent vers lui, et quand
+ils surent l'objet de la convoitise du savetier:</p>
+
+<p>«Certainement que nous allons vous satisfaire,» s'écriaient-ils tous à
+la fois; et courant d'un trait à la salle de dessin, ils en revinrent
+rapportant des brassées d'études et d'ébauches: tenez, disaient-ils en
+éparpillant les feuilles aux pieds du savetier, tenez voilà des Vénus,
+des Nymphes et des Amours aussi, emportez tout cela pour votre enfant;
+puisqu'il aime instinctivement ces objets, c'est qu'il est peut-être
+destiné à devenir un grand peintre! Amenez-nous-le, nous le ferons
+examiner par notre Maître.»</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/055.png"></p>
+
+<p>L'heureux vieillard se confondait en remercîments et ne savait comment
+prouver sa reconnaissance; il disait au portier et aux enfants, tout en
+mettant en ordre les précieux dessins:</p>
+
+<p>«Usez de ma pauvre industrie tant que vous voudrez, je ne prendrai plus
+votre argent, vous m'avez payé pour toute votre vie!»</p>
+
+<p>Les écoliers se prirent à rire de cette idée.</p>
+
+<p>«Allons, mon bonhomme, dirent-ils, ne songez qu'à vous réjouir, et
+amenez-nous demain votre petit Joachim;» et lançant leurs balles, ils
+regagnèrent la cour.</p>
+
+<p>Le portier reconduisit jusqu'à la porte extérieure le vieillard radieux.</p>
+
+<p>«A demain, lui dit-il, je vous promets de parler de votre enfant
+aujourd'hui même au recteur.»</p>
+
+<p>Le bienheureux savetier regagna son échoppe en fredonnant un vieil air
+allemand. Il n'avait pas chanté depuis la mort de sa chère femme, et il
+fallait que son contentement fût bien grand pour qu'il éclatât par ce
+refrain que la pauvre défunte murmurait elle-même auprès du berceau de
+leur enfant.</p>
+
+<p>Rentré chez lui, il ne songea pas à se remettre à l'ouvrage; il se donna
+vacance pour le reste de la journée; il s'enferma dans son échoppe et
+commença à aligner et à pendre au mur toutes ces feuilles de dessin; il
+voulait que son enfant en eût l'heureuse surprise en les apercevant tout
+à coup à son retour de l'école. Les Vénus furent placées au milieu, les
+amours et les personnages secondaires de chaque côté; quand cette
+besogne fut terminée, il sortit pour acheter son souper, et comme il
+avait reçu un peu d'argent du collége et que ce jour était pour son
+coeur une grande fête, il rapporta une oie, une tarte aux pommes et une
+cruche de bière. Depuis bien des années le pauvre ouvrier ne s'était pas
+attablé à pareil festin. Il étendit une nappe blanche sur la petite
+table, dressa le couvert et le repas, cacha dans un coin les savates et
+les outils, alluma le poêle et la petite lampe de fer et attendit avec
+impatience le retour de Joachim.</p>
+
+<p>L'enfant entra apportant à son père un pot de giroflées que la femme du
+maître d'école, qui l'aimait beaucoup, lui avait donné. On eût dit que,
+prévoyant cette petite fête de famille, il voulait y ajouter la grâce de
+cette fleur.</p>
+
+<p>«Qu'y a-t-il donc? dit-il en pénétrant dans l'échoppe et sans avoir
+aperçu les dessins pendus au mur, quel beau couvert! Attendez-vous à
+souper ce vieux cousin de Sechausen qui devait nous faire visite il y a
+un mois?</p>
+
+<p>--Je n'attends que toi, et c'est toi que je fête, répliqua le père en
+entourant de ses bras son cher enfant. Mais regarde donc un peu,
+ajouta-t-il, en face de toi, à côté du tuyau du poêle.»</p>
+
+<p>Joachim leva la tête et aperçut les dessins; ce fut d'abord un cri de
+surprise, puis une longue extase muette. Il en décrocha deux et les posa
+sur la table, et soutenant sa tête entre ses deux mains, il se mit à
+considérer les dessins avec une fixité de regard étrange. Au bas de l'un
+était écrit: <i>d'après la Vénus en marbre qui est à Florence</i>; au bas de
+l'autre: <i>d'après une frise du Parthénon d'Athènes</i>. Un de ces crayons
+noirs était un reflet bien imparfait de la Vénus de Médicis, l'autre
+d'une de ces magnifiques canéphores aux draperies flottantes qui
+semblaient se mouvoir sur les frises du Parthénon et qu'on peut voir
+aujourd'hui dans le Musée de Londres. Certes, ces dessins d'écolier ne
+donnaient qu'une idée bien incomplète de ces divines sculptures; le
+relief, les contours et les proportions de l'oeuvre primitive
+manquaient; il manquait surtout cette couleur dorée qui parfois donne au
+marbre l'animation de la vie. N'importe, ces esquisses grossières
+gardaient quelque chose encore de l'idéale beauté de ces merveilleuses
+créations de l'art. Le jeune Joachim les contemplait avec ivresse. Pour
+la première fois, elles rendaient palpable pour lui la beauté de la
+forme dont il avait tant rêvé en lisant l'<i>Iliade</i>. Mais ces deux
+oeuvres d'art dont il n'apercevait que le reflet existaient dans toute
+leur beauté en Grèce et en Italie. Dès lors, ces deux terres classiques
+du beau devinrent les mondes de ses rêves.</p>
+
+<p>Le lendemain de ce jour, le vieux savetier revêtit ses habits du
+dimanche, il habilla son fils de son mieux et le conduisit au collége.
+Le portier les reçut en protecteur sûr de son fait.</p>
+
+<p>«Venez, venez, mon petit ami, dit-il avec un sourire de triomphe et en
+prenant Joachim par la main, j'ai parlé de vous à notre excellent
+recteur M. Toppert, il vous attend. Et se retournant vers le savetier il
+ajouta: Suivez-nous, mon brave homme, vous verrez que je ne promets rien
+que je ne fasse.»</p>
+
+<p>Il traversèrent plusieurs cours intérieures et arrivèrent au cabinet du
+recteur. C'était un beau vieillard à cheveux blancs, à la figure
+expressive et sereine; il fit approcher l'enfant avec bonté et commença
+à l'interroger sur ses études. Le petit Joachim répondit avec netteté,
+esprit et certitude sur toutes les questions; il émerveilla le recteur;
+parfois même il allait au delà de ses demandes; c'est ainsi que,
+lorsqu'il fut interrogé sur la littérature grecque, il démontra comment,
+dans cette admirable civilisation, la poésie et l'art avaient découlé de
+la religion, et dit sur l'admirable sculpture de l'antiquité des choses
+qu'il ne pouvait connaître encore que par intuition.</p>
+
+<p>Quand le bon recteur lui demanda s'il se sentait des dispositions pour
+le dessin, il répondit qu'il se sentait de l'attrait, et qu'apprendre à
+dessiner lui serait toujours bon, ne serait-ce que pour fixer les lignes
+et les contours des chefs-d'oeuvre de la statuaire et de la peinture qui
+le frapperaient, ainsi qu'on écrit des notes sur un sujet littéraire.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/056.png"></p>
+
+<p>Le recteur remarqua la justesse de cette réponse, et lui promit qu'il
+entrerait dès le lendemain dans la classe de dessin.</p>
+
+<p>«Se peut-il, grand dieu! s'écria le savetier, qui jusqu'alors avait
+gardé le silence. Vous allez admettre mon pauvre enfant dans votre
+collége?</p>
+
+<p>--Oui, dès ce soir revenez avec son petit bagage, c'est une chose
+réglée.»</p>
+
+<p>Le savetier se confondait en remercîments et bénédictions.</p>
+
+<p>L'enfant salua avec respect et bonne grâce le recteur, qui le baisa au
+front en répétant: «A ce soir, mon petit ami.»</p>
+
+<p>Le père et l'enfant sortirent tout joyeux, en adressant mille
+remercîments au portier.</p>
+
+<p>Dans le premier moment, le savetier ne voyait que l'éducation qu'allait
+recevoir son fils, et celui-ci ne songeait qu'à ses chères études. Mais
+quand ils se retrouvèrent tous deux dans la pauvre échoppe où leur
+affection mutuelle leur avait donné, la veille encore, de si bonnes
+heures, tout en faisant un paquet de ses livres, de ses chemises et de
+ses pauvres habits, le petit Joachim se prit à pleurer et son père
+étouffa de longs sanglots. Les larmes ne font pas de ravages dans la
+jeunesse, on dirait la rosée qui glisse sur les fleurs; mais les larmes
+des vieillards sont amères et destructives, elles ressemblent à ces
+orages qui ébranlent, déracinent et portent la mort dans la nature. Le
+malheureux savetier était si pâle tout en aidant à son fils, qu'il
+semblait frappé d'un mal subit.</p>
+
+<p>«Ne plus revenir ici chaque soir pour souper avec vous et pour coucher
+auprès de vous, ce sera bien triste, disait l'enfant, dont les pleurs
+continuaient à couler.</p>
+
+<p>--Il le faut bien, répliquait le père essayant de cacher sa propre
+défaillance, tu me donneras un bonsoir à travers le mur en me jetant
+par-dessus une branche d'arbre ou un petit caillou.»</p>
+
+<p>L'enfant sourit de cette idée et promit de n'y pas manquer.</p>
+
+<p>Ils se raffermirent le mieux qu'ils purent, et vers la nuit ils
+gagnèrent la porte du collége; elle se referma vite sur le petit
+Joachim: il avait fallu brusquer les adieux.</p>
+
+<p>C'était l'heure de la récréation du soir; l'enfant fut bientôt distrait
+de sa tristesse par l'empressement de ses nouveaux compagnons, qui tous
+lui firent bon accueil. Il n'en fut pas de même du père, qui resta seul
+après cette séparation. En sortant du collége, il n'eut pas le courage
+de regagner tout de suite sa pauvre échoppe; il erra au pied des
+murailles qui renfermaient désormais son fils bien-aimé, et quoique la
+nuit fût très-froide, il en fit plusieurs fois le tour. Il lui semblait
+que l'enfant allait lui apparaître quelque part à travers ces pierres.
+Il ne se décida à rentrer que lorsque le tintement de la cloche du
+collége annonça l'heure du dortoir; il alluma sa petite lampe de fer,
+mais il n'eut pas le courage de faire du feu pour préparer son souper et
+pour se réchauffer; il se coucha tout transi et accablé de tristesse, et
+quand il voulut étendre ses pauvres membres sur son grabat, il sentit
+revenir plus aigu et plus poignant le rhumatisme dont il souffrait
+depuis tant d'années. Il passa la nuit dans une grande détresse, et
+lorsqu'il voulut se lever le lendemain, cela lui fut impossible: il
+était cloué dans son lit comme un paralytique; il entendit quelques
+pratiques heurter à sa porte sans pouvoir aller leur ouvrir; bientôt il
+entendit retentir sur sa toiture le petit caillou qui était le bonjour
+de son fils, et il ne put lui répondre par le chant convenu. Trois fois
+l'enfant recommença son signal, et toujours l'échoppe resta muette, car
+le pauvre homme avait la langue à moitié liée et ne pouvait plus
+articuler que de faibles paroles.</p>
+
+<p>Mais revenons au petit Joachim: il s'était endormi la veille au soir
+consolé et tout joyeux de la perspective des études qu'il allait
+commencer le lendemain; le bon recteur, M. Toppert, lui avait fait
+visiter la belle bibliothèque du collége et lui avait montré de belles
+gravures qui rendaient bien mieux que les dessins qu'il avait d'abord
+admirés, les magnifiques statues de l'antiquité. Son maître lui avait
+permis de venir lire et étudier dans la bibliothèque, et de donner à ses
+instincts du beau tout leur développement. Il se sentit comme enivré en
+face de ce monde de la science dont il venait de franchir le seuil.
+Mais, quand il eut lancé sur le toit de son père le petit caillou
+convenu, et que la voix du vieillard ne s'éleva pas pour lui répondre,
+il sentit tout à coup le pressentiment de quelque malheur; il fit part
+de ses craintes au bon portier, et celui-ci lui promit d'aller
+s'informer du savetier. Bientôt après, il frappait à la porte de
+l'échoppe, qui était fermée en dedans: «Secouez-la fortement, dit de
+l'intérieur une faible voix, et elle cédera.» Le portier donna un
+violent choc et la porte s'ouvrit.</p>
+
+<p>«Faites-moi conduire à l'hôpital, mon bon monsieur, lui dit le savetier
+en l'apercevant, c'est le dernier service que j'implore de votre
+charité; me voilà perclus de tous mes membres et incapable de
+travailler.»</p>
+
+<p>L'autre, en l'examinant, vit bien qu'il disait vrai.</p>
+
+<p>«Un peu de patience, lui répliqua-t-il, je vais vous amener le médecin
+du collége.</p>
+
+<p>--Oh! surtout ne dites rien à mon Joachim.</p>
+
+<p>--Soyez tranquille.»</p>
+
+<p>Le portier, en rentrant au collége, évita l'enfant, qui d'ailleurs était
+en classe; il avertit le recteur de l'état du pauvre vieillard. Le
+recteur fit prévenir le médecin, et tous deux se rendirent à l'échoppe,
+Après l'examen du vieillard, le médecin décida qu'il fallait le conduire
+de suite à l'hôpital de Steindall, où, grâce à sa recommandation, il
+serait bien soigné.</p>
+
+<p>«Je me charge d'avertir et de consoler votre fils, dit le recteur pour
+calmer les lamentations du père, et chaque dimanche après les offices il
+ira vous voir.»</p>
+
+<p>La première entrevue fut déchirante. Cette fois ce fut le père qui dut
+calmer la douleur du fils, car il semblait à ce fils qu'il était ingrat
+et méchant de laisser dans cet asile de la misère le père qui avait
+entouré son enfance de soins si tendres.</p>
+
+<p>«Tu ne peux rien, lui répondait le bon vieillard, tu ne peux que
+travailler, grandir et obtenir une place quand tu seras savant, et alors
+tu viendras à mon secours.</p>
+
+<p>--Ah! je n'attendrai pas si longtemps, reprit l'enfant, qui prit dans
+son coeur une résolution subite.»</p>
+
+<p>Affermi par sa volonté, il quitta son père en lui disant: «A dimanche,»
+avec un sourire qui signifiait: Vous serez content de moi.</p>
+
+<p>Le dimanche suivant, l'enfant apporta à son père un peu d'argent qu'il
+avait gagné lui-même.</p>
+
+<p>«Et comment? lui dit le malade attendri.</p>
+
+<p>--En faisant ce que je vous ai vu faire si longtemps à vous-même, en
+raccommodant aux heures de récréation les souliers de mes camarades<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a>
+<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>.
+Je suis allé à l'échoppe, j'y ai pris votre cuir et vos outils et je me
+suis mis gaiement à l'ouvrage. J'ai gagné aussi quelque petite monnaie
+en donnant quelques leçons aux plus jeunes du collége, je continuerai
+ainsi chaque semaine, et le dimanche je vous apporterai ce que j'aurai
+amassé. Cela vous aidera à vous faire mieux soigner. Vous pourrez avoir
+du tabac, de la bière, et de temps en temps de cette bonne choucroute
+que vous aimez tant.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10"
+name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10">
+(retour) </a> Historique.</blockquote>
+
+<p>Le vieillard sourit à travers ses larmes et retint longtemps son enfant
+appuyé contre sa poitrine.</p>
+
+<p>Un sentiment généreux et bon prête de la grandeur aux choses les plus
+vulgaires, aussi l'âme du petit Joachim s'élevait-elle durant ce travail
+grossier qui remplissait ses récréations. Tandis qu'il mettait des clous
+ou une pièce à de vieilles chaussures, sa pensée planait dans l'Olympe
+d'Homère, ou bien c'était Démosthènes qui remplissait son imagination et
+le faisait vivre dans cette Athènes qu'il aimait tant. Il avait commencé
+l'étude du grec, et il y faisait de rapides progrès. Dirigé par
+d'excellents maîtres qui devinèrent ses instincts, il eut bientôt sur
+l'art dans l'antiquité des notions très-sûres et des connaissances
+très-étendues. Il avait entendu dire qu'il y avait dans les environs de
+Steindall un champ communal où étaient enfouies des antiquités grecques
+et romaines, et durant les promenades du collége en dehors de la ville,
+il cherchait toujours à entraîner ses camarades vers ce champ précieux.
+Il avait acquis par son caractère et son intelligence, et surtout par ce
+qu'on savait qu'il faisait pour son père, un irrésistible ascendant sur
+ses compagnons d'études; quand il leur parla de son idée fixe de
+fouiller ce vieux champ romain, chacun applaudit et lui promit son
+concours. Les plus riches se procurèrent les instruments nécessaires:
+pelles, bêches, sondes; et enfin par un beau jour de printemps, durant
+une promenade du collége, on commença avec ardeur l'opération: c'était
+plaisir de voir tous ces jeunes bras s'agitant, creusant et retournant
+la terre; tous ces jeunes visages mouillés de sueur et regardant curieux
+si rien ne surgissait sous les coups de pioches rapides. Le premier jour
+on ne trouva que quelques petites médailles et des fragments de
+poteries; M. Toppert, à qui on porta les médailles, autorisa les
+fouilles les jours de promenade, et presque tous les élèves, Joachim en
+tête, coopérèrent à la seconde fouille; elle eut un beau résultat. Une
+charmante lampe en bronze de forme parfaite, telle que l'antiquité seule
+savait les faire, sortit tout à coup de terre et fut portée en triomphe
+au bon recteur.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/057.png"></p>
+
+<p>A la troisième fouille, Joachim dirigea lui-même toutes les opérations;
+il avait réfléchi que cette lampe devait être suspendue à l'entrée d'un
+tombeau, et que ce tombeau devait exister puisque la lampe avait été
+retrouvée. Il fit donner de profonds coups de bêche dans la même
+direction et bientôt on sentit la pierre dure; l'ardeur des travailleurs
+redoubla; un tombeau fut découvert, il n'avait qu'une inscription, mais
+pas de sculpture; Joachim en déblaya avec ses bras l'ouverture, et il en
+tira radieux deux belles urnes cinéraires couvertes de bas-reliefs.</p>
+
+<p>Les écoliers firent un brancard de feuillage et de fleurs pour
+rapporter en triomphe au collége cette magnifique trouvaille. Joachim
+marchait en tête, comme un général d'armée qui revient après une
+victoire. Il sentait qu'à cette heure ses camarades étaient ses sujets
+et qu'il pouvait tout leur demander.</p>
+
+<p>«Oh! mes amis, leur dit-il, si d'abord nous passions à l'hôpital,
+j'embrasserais mon pauvre père qui serait bien heureux de mon bonheur.</p>
+
+<p>--Oui! oui! à l'hôpital,» répétèrent toutes les voix; et le cortége
+changea de route. Il s'arrêta quelques instants dans la cour de
+l'hospice, puis montant un escalier roide il entra dans la chambre
+blanchie à la chaux et très-propre qu'occupait le pauvre infirme. Grâce
+au secours que son fils lui apportait chaque dimanche, il avait pu être
+séparé des autres malades et recevoir des soins particuliers.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/058.png"></p>
+
+<p>Le visage blême du vieillard rayonna de joie dans son lit en voyant
+entrer cette troupe joyeuse conduite par son fils qu'on portait presque
+en triomphe comme les deux urnes.</p>
+
+<p>En entendant le récit de cette découverte, le bon savetier s'écria;</p>
+
+<p>«Mon cher fils, te voilà donc célèbre!»</p>
+
+<p>En effet, ce fut un commencement de renommée pour le jeune Joachim. Le
+recteur Toppert et les autres autorités de la ville décidèrent que ces
+deux belles urnes antiques seraient offertes à la bibliothèque de
+Sechausen, et qu'on inscrirait sur le piédestal qui les supporterait:</p>
+
+<p class="mid">
+ <b>DÉCOUVERTES PRÈS DE STEINDALL EN 1730,<br>
+ PAR JOACHIM WINCKELMANN.</b>
+</p>
+
+<br>
+
+<p>FIN.</p>
+<br><br>
+
+<h3>TABLE.</h3>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p>Préface
+ <p>Pic de La Mirandole</p>
+ <p>Les premiers exploits d'un grand capitaine--Bertrand du Guesclin</p>
+ <p>La rançon du génie--Filippo Lippi</p>
+ <p>Le petit vagabond--Amyot</p>
+ <p>Agrippa d'Aubigné</p>
+ <p>Pierre Gassendi</p>
+ <p>Turenne</p>
+ <p>Pascal et ses soeurs</p>
+ <p>Jean Bart</p>
+ <p>Deux enfants de Charles Ier</p>
+ <p>Rameau</p>
+ <p>Pope</p>
+ <p>Benjamin Franklin</p>
+ <p>Linné</p>
+ <p>Mozart</p>
+ <p>Winckelmann</p>
+</div></div>
+
+<p>FIN DE LA TABLE</p>
+<br>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p>PARIS.--IMPRIMERIE DE CH. LAHURE ET Cie</p>
+ <p>Rues de Fleurus, 9, et de l'Ouest, 21</p>
+</div></div>
+<br><br><br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Enfances célèbres, by Louise Colet
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ENFANCES CÉLÈBRES ***
+
+***** This file should be named 20703-h.htm or 20703-h.zip *****
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+Produced by Suzanne Shell, Rénald Lévesque and the Online
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+file was produced from images generously made available
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+works. See paragraph 1.E below.
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
+
+
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