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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:31:21 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le secrétaire intime + +Author: George Sand + +Release Date: September 14, 2008 [EBook #26614] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SECRÉTAIRE INTIME *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + +LIBRAIRIE BLANCHARD RUE RICHELIEU, 78 + +ÉDITION J. HETZEL + +LIBRAIRIE MARESCQ ET Cie 5, RUE DE PONT-DE-LODI + +[Illustration]. + +LE SECRÉTAIRE INTIME + + + + +NOTICE + + +Le _Secrétaire intime_ est une fantaisie sans rime ni raison qui m'est +venue en 1833, après avoir relu les _Contes fantastiques d'Hoffman_. +Cela manque d'ensemble et atteste une grande inexpérience littéraire. La +fable est-elle amusante? L'imagination, à défaut de la vraisemblance, y +trouve-t-elle son compte? Mon point de vue a tellement changé, que je ne +suis plus un juge impartial des essais de ma jeunesse. + +Nohant, 13 octobre 1853. + +GEORGE SAND. + + + + +I. + + +Par une belle journée, cheminait sur la route de Lyon à Avignon un jeune +homme de bonne mine. Il se nommait Louis de Saint-Julien, et portait à +bon droit le titre de comte, car il était d'une des meilleures familles +de sa province. Néanmoins il allait à pied avec un petit sac sur le dos; +sa toilette était plus que modeste, et ses pieds enflaient d'heure en +heure sous ses guêtres de cuir poudreux. + +Ce jeune homme, élevé à la campagne par un bon et honnête curé, avait +beaucoup de droiture, passablement d'esprit, et une instruction assez +recommandable pour espérer l'emploi de précepteur, de +sous-bibliothécaire ou de secrétaire intime. Il avait des qualités et +même des vertus. Il avait aussi des travers et même des défauts; mais il +n'avait point de vices. Il était bon et romanesque, mais orgueilleux et +craintif, c'est-à -dire susceptible et méfiant, comme tous les gens sans +expérience de la vie et sans connaissance du monde. + +Si ce rapide exposé de son caractère ne suffit point pour exciter +l'intérêt du lecteur, peut-être la lectrice lui accordera-t-elle un peu +de bienveillance en apprenant que M. Louis de Saint-Julien avait de +très-beaux yeux, la main blanche, les dents blanches et les cheveux +noirs. + +Pourquoi ce jeune homme voyageait-il à pied? c'est qu'apparemment il +n'avait pas le moyen d'aller en voiture. D'où venait-il? c'est ce que +nous vous dirons en temps et lieu. Où allait-il? il ne le savait pas +lui-même. On peut résumer cependant son passé et son avenir en peu de +mots: il venait du triste pays de la réalité, et il tâchait de s'élancer +à tout hasard vers le joyeux pays des chimères. + +Depuis huit jours qu'il était en route, il avait héroïquement supporté +la fatigue, le soleil, la poussière, les mauvais gîtes, et l'effroi +insurmontable qui chemine toujours triste et silencieux sur les talons +d'un homme sans argent. Mais une écorchure à la cheville le força de +s'asseoir au bord d'une haie, près d'une métairie où l'on avait +récemment établi un relais de poste aux chevaux. + +Il y était depuis un instant lorsqu'une très-belle et leste berline de +voyage vint à passer devant lui; elle était suivie d'une calèche et +d'une chaise de poste qui paraissaient contenir la suite ou la famille +de quelque personnage considérable. + +L'idée vint à Julien de monter derrière une de ces voitures; mais à +peine y fut-il installé, que le postillon, jetant de côté un regard +exercé à ce genre d'observation, découvrit la silhouette du délinquant, +qui courait avec l'ombre de la voiture sur le sable blanc du chemin. +Aussitôt il s'arrêta et lui commanda impérieusement de descendre. +Saint-Julien descendit et s'adressa aux personnes qui étaient dans la +chaise, s'imaginant dans sa confiance honnête qu'une telle demande ne +pouvait être repoussée que par un postillon grossier; mais les deux +personnes qui occupaient la voiture étaient une lectrice et un +majordome, gens essentiellement hautains et insolents par état. Ils +refusèrent avec impertinence.--Vous n'êtes que des laquais mal appris! +leur cria Saint-Julien en colère, et l'on voit bien que c'est vous qui +êtes faits pour monter derrière la voiture des gens comme il faut. + +Saint-Julien parlait haut et fort; le chemin était montueux, et les +trois voitures marchaient lentement et sans bruit sans un sable mat et +chaud. La voix de Julien et celle du postillon, qui l'insultait pour +complaire aux voyageurs de la chaise, furent entendues de la personne +qui occupait la berline. Elle se pencha hors de la portière pour +regarder ce qui se passait derrière elle, et Saint-Julien vit avec une +émotion enfantine le plus beau buste de femme qu'il eût jamais imaginé; +mais il n'eut pas le temps de l'admirer; car dès qu'elle jeta les yeux +sur lui, il baissa timidement les siens. Alors cette femme si belle, +s'adressant au postillon et à ses gens d'une grosse voix de contralto et +avec un accent étranger assez ronflant, les gourmanda vertement et +interpella le jeune voyageur avec familiarité:--Viens çà , mon enfant, +lui dit-elle, monte sur le siège de ma voiture; accorde seulement un +coin grand comme la main à ma levrette blanche qui est sur le +marchepied. Va, dépêche-toi; garde tes compliments et tes révérences +pour un autre jour. + +Saint-Julien ne se le fit pas dire deux fois, et, tout haletant de +fatigue et d'émotion, il grimpa sur le siège et prit la levrette sur ses +genoux. La voiture partit au galop en arrivant au sommet de la côte. + +Au relais suivant, qui fut atteint avec une grande rapidité, +Saint-Julien descendit, dans la crainte d'abuser de la permission qu'on +lui avait donnée; et comme il se mêla aux postillons, aux chevaux, aux +poules et aux mendiants qui encombrent toujours un relais de poste, il +put regarder la belle voyageuse à son aise. Elle ne faisait aucune +attention à lui et tançait tous ses laquais l'un après l'autre d'un ton +demi-colère, demi-jovial. C'était une personne étrange, et comme Julien +n'en avait jamais vu. Elle était grande, élancée; ses épaules étaient +larges; son cou blanc et dégagé avait des attitudes à la fois cavalières +et majestueuses. Elle paraissait bien avoir trente ans, mais elle n'en +avait peut-être que vingt-cinq; c'était une femme un peu fatiguée; mais +sa pâleur, ses joues minces et le demi-cercle bleuâtre creusé sous ses +grands yeux noirs donnaient une expression de volonté pensive, +d'intelligence saisissante et de fermeté mélancolique à toute cette +tête, dont la beauté linéaire pouvait d'ailleurs supporter la +comparaison avec les camées antiques les plus parfaits. + +La richesse et la coquetterie de son costume de voyage n'étonnèrent pas +moins Julien que ses manières. Elle paraissait très-vive et très-bonne, +et jetait de l'argent aux pauvres à pleines mains. Il y avait dans sa +voiture deux autres personnes, que Saint-Julien ne songea pas à +regarder, tant il était absorbé par celle-là . + +Au moment de repartir, elle se pencha de nouveau; et, cherchant des yeux +Saint-Julien, elle le vit qui s'approchait, le chapeau à la main, pour +lui faire ses remerciements. Il n'eût pas osé renouveler sa demande; +mais elle le prévint. «Eh bien! lui dit-elle, est-ce que tu restes ici? + +--Madame, répondit Julien, je me rends à Avignon; mais je craindrais... + +--Eh bien! eh bien! dit-elle avec sa voix mâle et brève, je t'y +conduirai avant la nuit, moi. Allons, remonte.» + +Ils arrivèrent en effet avant la nuit. Saint-Julien avait eu bien envie +de se retourner cent fois durant le voyage et de jeter un coup d'Å“il +furtif dans la voiture, où il eût pu plonger en faisant un mouvement; +mais il ne l'osa pas, car il sentit que sa curiosité aurait le caractère +de la grossièreté et de l'ingratitude. Seulement il était descendu à +tous les relais pour regarder la belle voyageuse à la dérobée, pour +examiner ses actions, écouter ses paroles, scruter sa conduite, en +affectant l'air indifférent et distrait. Il avait trouvé en elle ce +continuel mélange du caractère impérial et du caractère bon enfant, qui +ne le menait à aucune découverte. Il n'eût pas osé s'adresser aux +personnes de sa suite pour exprimer la curiosité imprudente qui +chauffait dans sa tête. Il était dans une très-grande anxiété en +s'adressant les questions suivantes:--Est-ce une reine ou une +courtisane?--Comment le savoir?--Que m'importe? Pourquoi suis-je si +intrigué par une femme que j'ai vue aujourd'hui et que je ne verrai plus +demain? + +La voyageuse et sa suite entrèrent avec grand fracas dans la principale +auberge d'Avignon. Saint-Julien se hâta de se jeter en bas de la +voiture, afin de s'enfuir et de n'avoir pas l'air d'un mendiant +parasite. + +Mais à la vue de l'aubergiste et de ses aides de camp en veste blanche +qui accouraient à la rencontre de la voyageuse, il s'arrêta, enchaîné +par une invincible curiosité, et il entendit ces mots, qui lui ôtèrent +un poids énorme de dessus le cÅ“ur, partir de la bouche du patron: + +«J'attendais Votre Altesse, et j'espère qu'elle sera contente.» + +Saint-Julien, rassuré sur une crainte pénible, se résolut alors à faire +sa première folie. Au lieu d'aller chercher, comme à l'ordinaire, un +gîte obscur et frugal dans quelque faubourg de la ville, il demanda une +chambre dans le même hôtel que la princesse, afin de la voir encore, ne +fût-ce qu'un instant et de loin, au risque de dépenser plus d'argent en +un jour qu'il n'avait fait depuis qu'il était en voyage. + +Il ne rencontra que des figures accortes et des soins prévenants, parce +qu'on le crut attaché au service de la princesse, et que les riches sont +en vénération dans toutes les auberges du monde. + +Après s'être retiré dans sa chambre pour faire un peu de toilette, il +s'assit dans la cour sur un banc et attacha son regard sur les fenêtres +où il supposa que pouvait se montrer la princesse. Son espérance fut +promptement réalisée: les fenêtres s'ouvrirent, deux personnes +apportèrent un fauteuil et un marchepied sur le balcon, et la princesse +vint s'y étendre d'une façon assez nonchalante en fumant des cigarettes +ambrées; tandis qu'un petit homme sec et poudré apporta une chaise +auprès d'elle, déploya lentement un papier, et se mit à lui faire d'un +ton de voix respectueux la lecture d'une gazette italienne. + +Tout en fumant une douzaine de cigarettes que lui présentait tout +allumées une très-jolie suivante qu'à l'élégance de sa toilette +Saint-Julien prit au moins pour une marquise, l'altesse ultramontaine le +regarda en clignotant de l'Å“il d'une manière qui le fit rougir jusqu'à +la racine des cheveux. Puis elle se tourna vers sa suivante, et, sans +égard pour les poumons de l'abbé, qui lisait pour les murailles: + +«Ginetta, est-ce que c'est là l'enfant que nous avons ramassé ce matin +sur la route? + +--Oui, Altesse. + +--Il a donc changé de costume? + +--Altesse, il me semble que oui. + +--Il loge donc ici? + +--Apparemment, Altesse. + +--En bien! l'abbé, pourquoi vous interrompez-vous? + +--J'ai cru que Votre Altesse ne daignait plus entendre la lecture des +journaux. + +--Qu'est-ce que cela vous fait?» + +L'abbé reprit sa tâche. La princesse demanda quelque chose à Ginetta, +qui revint avec un lorgnon. La princesse lorgna Julien. + +Saint-Julien était d'une très-délicate et très-intéressante beauté: +pâlie par le chagrin et la fatigue, sa figure était pleine de langueur +et de tendresse. + +La princesse remit le lorgnon à Ginetta en lui disant: «_Non è troppo +brutto._» Puis elle reprit le lorgnon et regarda encore Julien. L'abbé +lisait toujours. + +Saint-Julien n'avait pu faire une brillante toilette; il avait tiré de +son petit sac de voyage une blouse de coutil, un pantalon blanc, une +chemise blanche et fine; mais cette blouse, serrée autour de la taille, +dessinait un corps souple et mince comme celui d'une femme; sa chemise +ouverte laissait voir un cou de neige à demi caché par de longs cheveux +noirs. Une barrette de velours noir posée de travers lui donnait un air +de page amoureux et poète. «Maintenant qu'il n'est plus couvert de +poussière, dit Ginetta, il a l'air tout à fait bien né. + +--Hum! dit la princesse en jetant son cigare sur le journal que lisait +l'abbé, et qui prit feu sous le nez du digne personnage, c'est quelque +pauvre étudiant.» + +Saint-Julien n'entendait point ce que disaient ces deux femmes; mais il +vit bien qu'elles s'occupaient de lui, car elles ne se donnaient pas la +moindre peine pour le cacher. Il fut un peu piqué de se voir presque +montré au doigt, comme s'il n'eût pas été un homme et comme si elles +eussent cru impossible de se compromettre vis-à -vis de lui. Pour +échapper à cette impertinente investigation, il rentra dans la salle des +voyageurs. + +Il était au moment de s'asseoir à la table d'hôte lorsqu'il se sentit +frapper sur l'épaule; et, se retournant brusquement, il vit cette piètre +figure et cette maigre personne d'abbé qui lui était apparue sur le +balcon. + +L'abbé, l'ayant attiré dans un coin et l'ayant accablé de révérences +obséquieuses, lui demanda s'il voulait souper avec Son Altesse +sérénissime la princesse de Cavalcanti. Saint-Julien faillit tomber à la +renverse; puis, reprenant ses esprits, il s'imagina que sous la triste +mine de l'abbé pouvait bien s'être cachée quelque humeur ironique et +facétieuse; et, s'armant de beaucoup de sang-froid: «Certainement, +Monsieur, répondit-il, quand elle m'aura fait l'honneur de m'inviter. + +--Aussi, Monsieur, reprit l'abbé en se courbant jusqu'à terre, c'est une +commission que je remplis. + +--Oh! cela ne suffit pas, dit Saint-Julien, qui se crut joué et persiflé +par la princesse elle-même. Entre gens de notre rang, madame la +princesse Cavalcanti sait bien qu'on n'emploie pas un abbé en guise +d'ambassadeur. Je veux traiter avec un personnage plus important que +Votre Seigneurie, ou recevoir une lettre signée de l'illustre main de +Son Altesse.» + +L'abbé ne fit pas la moindre objection à cette prétention singulière; +son visage n'exprima pas la moindre opinion personnelle sur la +négociation qu'il remplissait. Il salua profondément Julien, et le +quitta en lui disant qu'il allait porter sa réponse à la princesse. + +Sait-Julien revint s'asseoir à la table d'hôte, convaincu qu'il venait +de déjouer une mystification. Il avait si peu l'usage du monde, que ses +étonnements n'étaient pas de longue durée. «Apparemment, se disait-il, +que ces choses-là se font dans la société.» + +Il était retombé dans sa gravité habituelle, lorsqu'il fut réveillé par +le nom de Cavalcanti, qu'il entendit prononcer confusément au bout de la +table. + +«Monsieur, dit-il à un commis voyageur qui était à son côté, qu'est-ce +donc que la princesse Cavalcanti? + +--Bah! dit le commis en relevant sa moustache blonde et en se donnant +l'air dédaigneux d'un homme qui n'a rien de neuf à apprendre dans +l'univers, la princesse Quintilia Cavalcanti? Je ne m'en soucie guère; +une princesse comme tant d'autres! Race italienne croisée allemande. +Elle était riche; on lui a fait épouser je ne sais quel principicule +d'Autriche, qui a consenti pour obtenir sa fortune à ne pas lui donner +son nom. Ces choses-là se font en Italie: j'ai passé par ce pays-là , et +je le connais comme mes poches. Elle vient de Paris et retourne dans ses +États. C'est une principauté esclavone qui peut bien rapporter un +million de rente. Bah! qu'est-ce que cela? Nous avons dans le commerce +des fortunes plus belles qui font moins d'étalage. + +--Mais quel est le caractère de cette princesse Cavalcanti? + +--Son caractère! dit le commis voyageur d'un ton d'ironie méprisante; +qu'est-ce que vous en voulez faire, de son caractère?» + +Saint-Julien allait répondre lorsque le maître de l'auberge lui frappa +sur l'épaule et l'engagea à sortir un instant avec lui. + +«Monsieur, lui dit-il d'un air consterné, il se passe des choses bien +extraordinaires entre vous et son Altesse madame la princesse de +Cavalcanti. + +--Comment, Monsieur?... + +--Comment, Monsieur! Son Altesse vous invite à venir souper avec elle, +et vous refusez! Vous êtes cause que cet excellent abbé Scipion vient +d'être sévèrement grondé. La princesse ne veut pas croire qu'il se soit +acquitté convenablement de son message, et s'en prend à lui de l'affront +qu'elle reçoit. Enfin elle m'a commandé de venir vous demander une +explication de votre conduite. + +--Ah! par exemple, voilà qui est trop fort, dit Julien. Il plaît à cette +dame de me persifler, et je n'aurais pas le droit de m'y refuser!... + +--Madame la princesse est fort absolue, dit l'aubergiste à demi-voix; +mais... + +--Mais madame la princesse de Cavalcanti peut être absolue tant qu'il +lui plaira! s'écria Saint-Julien. Elle n'est pas ici dans ses États, et +je ne sais aucune loi française qui lui donne le droit de me faire +souper de force avec elle... + +--Pour l'amour du ciel, Monsieur, ne le prenez pas ainsi. Si madame de +Cavalcanti recevait une injure dans ma maison, elle serait capable de +n'y plus descendre. Une princesse qui passe ici presque tous les ans, +Monsieur! et qui ne s'arrête pas deux jours sans faire moins de cinq +cents francs de dépense!... Au nom de Dieu, Monsieur, allez, allez +souper avec elle. Le souper sera parfait. J'y ai mis la main moi-même. +Il y a des faisans truffés que le roi de France ne dédaignerait pas, des +gelées qui... + +--Eh! Monsieur, laissez-moi tranquille... + +--Vraiment, dit l'aubergiste d'un air consterné en croisant ses mains +sur son gros ventre, je ne sais plus comment va le monde, je n'y conçois +rien. Comment! un jeune homme qui refuse de souper avec la plus belle +princesse du monde, dans la crainte qu'on ne se moque de lui! Ah! si +madame la princesse savait que c'est là votre motif, c'est pour le coup +qu'elle dirait que les Français sont bien ridicules! + +--Au fait, se dit Julien, je suis peut-être un grand sot de me méfier +ainsi. Quand on se moquerait de moi, après tout! je tâcherai, s'il en +est ainsi, d'avoir ma revanche. Eh bien! dit-il à l'aubergiste, allez +présenter mes excuses à madame la princesse, et dites-lui que j'obéis à +ses ordres. + +--Dieu soit loué! s'écria l'aubergiste. Vous ne vous en repentirez pas; +vous mangerez les plus belles truites de Vaucluse!...» Et il s'enfuit +transporté de joie. + +Saint-Julien, voulant lui donner le temps de faire sa commission, +rentra dans la salle des voyageurs. Il remarqua un grand homme pâle, +d'une assez belle figure, qui errait autour des tables et qui semblait +enregistrer les paroles des autres. Saint-Julien pensa que c'était un +mouchard, parce qu'il n'avait jamais vu de mouchard, et que, dans son +extrême méfiance, il prenait tous les curieux pour des espions. Personne +cependant n'en avait moins l'air que cet individu. Il était lent, +mélancolique, distrait, et ne semblait pas manquer d'une certaine +niaiserie. Au moment où il passa près de Saint-Julien, il prononça entre +ses dents, à deux reprises différentes et en appuyant sur les deux +premières syllabes, le nom de Quintilia Cavalcanti. + +Puis il retourna auprès de la table, et fit des questions sur cette +princesse Cavalcanti. + +«Ma foi! Monsieur, répondit une personne à laquelle il s'adressa, je ne +puis pas trop vous dire; demandez à ce jeune homme qui est auprès du +poêle. C'est un de ses domestiques.» + +Saint-Julien rougit jusqu'aux yeux, et, tournant brusquement le dos, il +s'apprêtait à sortir de la salle; mais l'étranger, avec une singulière +insistance, l'arrêta par le bras, et, le saluant avec la politesse d'un +homme qui croit faire une grande concession à la nécessité: «Monsieur, +lui dit-il, auriez-vous la bonté de me dire si madame la princesse de +Cavalcanti arrive directement de Paris? + +--Je n'en sais rien, Monsieur, répondit Saint-Julien sèchement. Je ne la +connais pas du tout. + +--Ah! Monsieur, je vous demande mille pardons. On m'avait dit...» + +Saint-Julien le salua brusquement et s'éloigna. Le voyageur pâle revint +auprès de la table. + +«Eh bien? lui dit le commis voyageur, qui avait observé sa méprise. + +--Vous m'avez fait faire une bévue, dit le voyageur pâle à la personne +qui l'avait d'abord adressé à Saint-Julien. + +--Je vous en demande pardon, dit celui-ci. Je croyais avoir vu ce jeune +homme sur le siège de la voiture.» + +Le commis voyageur, qui était facétieux comme tous les commis voyageurs +du monde, crut que l'occasion était bien trouvée de faire ce qu'il +appelait une farce. Il savait fort bien que Saint-Julien ne connaissait +pas la princesse, puisque c'était précisément à lui qu'il avait adressé +une question semblable à celle du voyageur pâle; mais il lui sembla +plaisant de faire durer la méprise de ce dernier. + +«Parbleu! Monsieur, dit-il, je suis sûr, moi, que vous ne vous êtes pas +trompé. Je connais très-bien la figure de ce garçon-là : c'est le valet +de chambre de madame de Cavalcanti. Si vous connaissiez le caractère de +ces valets italiens, vous sauriez qu'ils ne disent pas une parole +gratis; vous lui auriez offert cent sous... + +--En effet,» pensa le voyageur, qui tenait extraordinairement à +satisfaire sa curiosité. Il prit un louis dans sa bourse et courut après +Saint-Julien. + +Celui-ci attendait sous le péristyle que l'hôte vînt le chercher pour +l'introduire chez la princesse. Le voyageur pâle l'accosta de nouveau, +mais plus hardiment que la première fois, et, cherchant sa main, il y +glissa la pièce de vingt francs. + +Saint-Julien, qui ne comprenait rien à ce geste, prit l'argent, et le +regarda en tenant sa main ouverte dans l'attitude d'un homme stupéfait. + +«Maintenant, mon ami, répondez-moi, dit le voyageur pâle. Combien de +temps madame la princesse Cavalcanti a-t-elle passé à Paris? + +--Comment! encore? s'écria Julien furieux en jetant la pièce d'or par +terre. Décidément ces gens sont fous avec leur princesse Cavalcanti.» + +Il s'enfuit dans la cour, et dans sa colère il faillit s'enfuir de la +maison, pensant que tout le monde était d'accord pour le persifler. En +ce moment, l'aubergiste lui prit le bras en lui disant d'un air +empressé: «Venez, venez, Monsieur, tout est arrangé; l'abbé a été +grondé; la princesse vous attend.» + + + + +II. + + +Au moment d'entrer dans l'appartement de la princesse, Saint-Julien +retrouva cette assurance à laquelle nous atteignons quand les +circonstances forcent notre timidité dans ses derniers retranchements. +Il serra la boucle de sa ceinture, prit d'une main sa barrette, passa +l'autre dans ses cheveux, et entra tout résolu de s'asseoir en blouse de +coutil à la table de madame de Cavalcanti, fût-elle princesse ou +comédienne. + +Elle était debout et marchait dans sa chambre, tout en causant avec ses +compagnons de voyage. Lorsqu'elle vit Saint-Julien, elle fit deux pas +vers lui, et lui dit:--«Allons donc, Monsieur, vous vous êtes fait bien +prier! Est-ce que vous craignez de compromettre votre généalogie en vous +asseyant à notre table? Il n'y a pas de noblesse qui n'ait eu son +commencement, Monsieur, et la vôtre elle-même... + +--La mienne, Madame! répondit Saint-Julien en l'interrompant sans façon, +date de l'an mil cent sept.» + +La princesse, qui ne se doutait guère des méfiances de Saint-Julien, +partit d'un grand éclat de rire. L'espiègle Ginetta, qui était en train +d'emporter quelques chiffons de sa maîtresse, ne put s'empêcher d'en +faire autant; l'abbé, voyant rire la princesse, se mit à rire sans +savoir de quoi il était question. Le seul personnage qui ne parût pas +prendre part à cette gaieté fut un grand officier en habit de fantaisie +chocolat, sanglé d'or sur la poitrine, emmoustaché jusqu'aux tempes, +cambré comme une danseuse, éperonné comme un coq de combat. Il roulait +des yeux de faucon en voyant l'aplomb de Saint-Julien et la bonne humeur +de la princesse; mais Saint-Julien se fiait si peu à tout ce qu'il +voyait, qu'il s'imagina les voir échanger des regards d'intelligence. + +«Allons, mettons-nous à table, dit la princesse en voyant fumer le +potage. Quand la première faim sera apaisée, nous prierons monsieur de +nous raconter les faits et gestes de ses ancêtres. En vérité, il est +bien fâcheux, pour nous autres souverains légitimes, que tous les +Français ne soient pas dans les idées de celui-ci. Il nous viendrait de +par delà les Alpes moins d'_influenza_ contre la santé de nos +aristocraties.» + +Saint-Julien se mit à manger avec assurance et à regarder avec une +apparente liberté d'esprit les personnes qui l'entouraient. «Si je suis +assis, en effet, à la table d'une Altesse Sérénissime, se dit-il, +l'honneur est moins grand que je ne l'imaginais; car voici des gens +qu'elle a traités comme des laquais toute la journée, et qui sont tout +aussi bien assis que moi devant son souper.» + +La princesse avait coutume, en effet, de faire manger à sa table, +lorsqu'elle était en voyage seulement, ses principaux serviteurs: +l'abbé, qui était son secrétaire; la lectrice, duègne silencieuse qui +découpait le gibier; l'intendant de sa maison, et même la Ginetta, sa +favorite; deux autres domestiques d'un rang inférieur servaient le +repas, deux autres encore aidaient l'aubergiste à monter le souper. +«C'est au moins la maîtresse d'un prince, pensa Saint-Julien; elle est +assez belle pour cela.» Et il la regarda encore, quoiqu'il fût bien +désenchanté par cette supposition. + +Elle était admirablement belle à la clarté des bougies; le ton de sa +peau, un peu bilieux dans le jour, devenait le soir d'une blancheur mate +qui était admirable. À mesure que le souper avançait, ses yeux prenaient +un éclat éblouissant; sa parole était plus brève, plus incisive; sa +conversation étincelait d'esprit; mais, à l'exception de la Ginetta, +qui, en qualité d'enfant gâté, mettait son mot partout, et singeait +assez bien les airs et le ton de sa maîtresse, tous les autres convives +la secondaient fort mal. La lectrice et l'abbé approuvaient de l'Å“il et +du sourire toutes ses opinions, et n'osaient ouvrir la bouche. Le +premier écuyer d'honneur paraissait joindre à une très-maussade +disposition accidentelle une nullité d'esprit passée à l'état chronique. +La princesse semblait être en humeur de causer; mais elle faisait de +vains efforts pour tirer quelque chose de ce mannequin brodé sur toutes +les coutures. Saint-Julien se sentait bien la force de parler avec elle, +mais il n'osait pas se livrer. Enfin il prit son parti, et, affrontant +ce regard curieusement glacial que chacun laisse tomber en pareille +circonstance sur celui qui n'a pas encore parlé, il débuta par une +franche et hardie contradiction à un aphorisme moqueur de madame +Cavalcanti. Sans s'apercevoir qu'il inquiétait l'écuyer d'honneur, qui +n'entendait pas bien le français, il s'exprima dans cette langue. La +princesse, qui la possédait parfaitement, lui répondit de même, et, +pendant un quart d'heure, toute la table écouta leur dialogue dans un +religieux silence. + +À vingt ans, on passe rapidement du mépris à l'enthousiasme. On est si +porté à augurer favorablement des hommes, qu'on fait immense, exagérée, +la réparation qu'on leur accorde à la moindre apparence de sagesse. +Saint-Julien, frappé du grand sens que la princesse déploya dans la +discussion, était bien près de tomber dans cet excès, quoiqu'il y eût +des instants encore où l'idée d'une scène habilement jouée pour le +railler venait faire danser des fantômes devant ses yeux éblouis. Il +était tenté de prendre toute cette cour italienne pour une troupe de +comédiens ambulants. «La prima donna, se disait-il, joue le rôle de +cette princesse au nom précieux; l'aide de camp n'est qu'un ténor sans +voix et sans âme; cet intendant sourd et muet est peut-être habitué au +rôle de la statue du Commandeur; la Ginetta est une vraie Zerlina; et +quant à cet abbé stupide, c'est sans doute quelque banquier juif que la +prima donna traîne à sa suite et qui défraie toute la troupe.» + +Après le dîner, la princesse, s'adressant à son premier écuyer, lui dit +en italien: «Lucioli, allez de ma part rendre visite à mon ami le +maréchal de camp ***, qui réside dans cette ville. Informez-vous de son +adresse, dites-lui que l'empressement et la fatigue du voyage m'ont +empêchée de l'inviter à souper, mais que je vous ai chargé de lui +exprimer mes sentiments. Allez.» + +Lucioli, assez mécontent d'une mission qui pouvait bien n'être qu'un +prétexte pour l'éloigner, n'osa résister et sortit. + +Dès qu'il fut dehors, l'abbé vint demander à Son Altesse si elle n'avait +rien à lui commander, et, sur sa réponse négative, il se retira. + +Saint-Julien, ne sachant quelle contenance faire, allait se retirer +aussi; mais elle le rappela en lui disant qu'elle avait pris plaisir à +sa conversation, et qu'elle désirait causer encore avec lui. + +Saint-Julien trembla de la tête aux pieds. Un sentiment de répugnance +qui allait jusqu'à l'horreur était le seul qui pût s'allier à l'idée +d'une femme d'un rang auguste livrée à la galanterie. Il trouvait une +telle femme d'autant plus haïssable qu'elle était plus à craindre, +entourée de moyens de séduction, et l'âme remplie de traîtrise et +d'habileté. Il regarda fixement la princesse italienne, et se tint +debout auprès de la porte, dans une attitude hautaine et froide. + +La princesse Cavalcanti ne parut pas y faire attention; elle fit un +signe à Ginetta et remit un volume à la lectrice. Aussitôt la soubrette +reparut avec une toilette portative en laque japonaise qu'elle dressa +sur une table. Elle tira d'un sac de velours brodé un énorme peigne +d'écaille blonde incrusté d'or; et, détachant la résille de soie qui +retenait les cheveux de sa maîtresse, elle se mit à la peigner, mais +lentement, et d'une façon insolente et coquette, qui semblait n'avoir +pas d'autre but que d'étaler aux yeux de Saint-Julien le luxe de cette +magnifique chevelure. + +Au fait, il n'en existait peut-être pas de plus belle en Europe. Elle +était d'un noir de corbeau, lisse, égale, si luisante sur les tempes +qu'on en eût pris le double bandeau pour un satin brillant; si longue et +si épaisse qu'elle tombait jusqu'à terre et couvrait toute la taille +comme un manteau. Saint-Julien n'avait rien vu de semblable, si ce n'est +dans ses élucubrations fantastiques. Le peigne doré de la Ginetta se +jouait en éclairs dans ce fleuve d'ébène, tantôt faisant voltiger les +légères tresses sur les épaules de la princesse, tantôt posant sur sa +poitrine de grandes masses semblables à des écharpes de jais; et puis, +rassemblant tout ce trésor sous son peigne immense, elle le faisait +ruisseler aux lumières comme un flot d'encre. + +Avec sa tunique de damas jaune, brodée tout autour de laine rouge, sa +jupe et son pantalon de mousseline blanche, sa ceinture en torsade de +soie, liée autour des reins et tombant jusqu'aux genoux; avec ses +babouches brodées, ses larges manches ouvertes et sa chevelure +flottante, la riche Quintilia ressemblait à une princesse grecque. +Ianthé, Haïdé, n'eussent pas été des noms trop poétiques pour cette +beauté orientale du type le plus pur. + +Pendant cette toilette inutile et voluptueuse, la duègne lisait, et la +princesse semblait ne pas écouter, occupée qu'elle était d'ôter et de +remettre ses bagues, de nettoyer ses ongles avec une crème parfumée et +de les essuyer avec une batiste garnie de dentelles. + +Saint-Julien ne pouvait pas la regarder sans une admiration qu'il +combattait en vain. Pour conjurer l'enchanteresse, il eût voulu écouter +la lecture. C'était un livre allemand qu'il n'entendait pas. + +«Fanciullo, lui dit la princesse sans lever les yeux sur lui, +comprends-tu cela? + +--Pas un mot, Madame. + +--Mistress White, dit-elle en anglais à la lectrice, lisez le texte +latin qui est en regard. Je présume, ajouta-t-elle en regardant +Saint-Julien, que vous avez fait vos études, monsieur le gentilhomme?» + +Louis ne répondit que par un signe de tête; la lectrice lut le texte en +latin. + +C'était un ouvrage de métaphysique allemande, la plus propre à donner +des vertiges. + +La princesse interrompait de temps en temps la lecture, et, tout en +continuant ses féminines recherches de toilette, contredisait et +redressait la logique du livre avec une supériorité si mâle, avec une +intelligence si pénétrante; elle jetait un coup d'Å“il si net, si hardi +sur les subtilités de cette mystérieuse analyse, que Julien ne savait +plus à quelle opinion s'arrêter. Pressé par elle de donner son avis sur +les rêveries de l'ascétique Allemand, il déploya tout son petit savoir; +mais il vit bientôt que c'était peu de chose en comparaison de celui de +madame Cavalcanti. Elle le critiqua doucement, le battit avec +bienveillance, et finit par l'écouter avec plus d'attention, lorsque, +abandonnant la controverse ergoteuse, il se fia davantage aux lumières +naturelles de sa raison et aux inspirations de sa conscience. Quintilia, +le voyant dans une bonne voie, l'écoutait parler. Insensiblement il se +livra à ce bien-être intellectuel qu'on éprouve à se rendre un compte +lumineux de ses propres idées. + +Il quitta peu à peu la place éloignée et l'attitude contrainte où la +honte l'avait retenu. Il était embarqué dans la plus belle de ses +argumentations lorsqu'il s'aperçut qu'il était appuyé sur la toilette de +madame Cavalcanti, vis-à -vis d'elle, et sous le feu immédiat de ses +grands yeux noirs. Elle avait quitté ses brosses à ongles et repoussé le +peigne de Ginetta; tout enveloppée de ses longs cheveux, elle avait +croisé sa jambe droite sur son genou gauche, et ses mains autour de son +genou droit. Dans cette attitude d'une grâce tout orientale, elle le +regardait avec un sourire de douceur angélique, mêlé à une certaine +contraction de sourcil qui exprimait un sérieux intérêt. + +Saint-Julien, tout épouvanté du danger qu'il courait, s'arrêta d'un air +effaré au milieu d'une phrase; mais il voulut en vain donner une +expression farouche à son regard, malgré lui il en laissa jaillir une +flamme amoureuse et chaste qui fit sourire la princesse. + +«C'est assez, dit-elle à sa lectrice; mistress White, vous pouvez vous +retirer.» + +Louis n'y comprit rien, la tête lui tournait. Il voyait approcher le +moment décisif avec terreur; il pensait au rôle ridicule qu'il allait +jouer en repoussant les avances de la plus belle personne du monde. +Pourtant il se jurait à lui-même de ne jamais servir aux méprisants +plaisirs d'une femme, fût-il devenu lui-même le plus roué des hommes. + +Tout à coup la princesse lui dit avec aisance: + +«Bonsoir, mon cher enfant; je suppose que vous avez besoin de repos, et +je sens le sommeil me gagner aussi. Ce n'est pas que votre conversation +soit faite pour endormir; elle m'a été infiniment agréable, et je +désirerais prolonger le plaisir de cette rencontre. Si vos projets de +voyage s'accordaient avec les siens, je vous offrirais une place dans ma +voiture... Voyons, où allez-vous? + +--Je l'ignore, Madame; je suis un aventurier sans fortune et sans asile; +mais, quelque misérable que je sois, je ne consentirai jamais à être à +charge à personne. + +--Je le crois, dit la princesse avec une bonté grave; mais entre des +personnes qui s'estiment, il peut y avoir un échange de services +profitable et honorable à toutes deux. Vous avez des talents, j'ai +besoin des talents d'autrui; nous pouvons être utiles l'un à l'autre. +Venez me voir demain matin; peut-être pourrons-nous ne pas nous séparer +si tôt, après nous être entendus si vite et si bien.» + +En achevant ces mots, elle lui tendit la main et la lui serra avec +l'honnête familiarité d'un jeune homme. Saint-Julien, en descendant +l'escalier, entendit les verrous de l'appartement se tirer derrière lui. + +«Allons, dit-il, j'étais un fou et un niais; madame Cavalcanti est la +plus belle, la plus noble, la meilleure des femmes.» + + + + +III. + + +Julien eut bien de la peine à s'endormir. Toute cette journée se +présentait à sa mémoire comme un chapitre de roman; et lorsqu'il +s'éveilla le lendemain, il eut peine à croire que ce ne fût pas un rêve. +Empressé d'aller trouver la princesse, qui devait partir de bonne heure, +il s'habilla à la hâte et se rendit chez elle le cÅ“ur joyeux, l'esprit +tout allégé des doutes injustes de la veille. Il trouva madame +Cavalcanti déjà prête à partir. Ginetta lui préparait son chocolat +tandis qu'elle parcourait une brochure sur l'économie politique. + +«Mon enfant, dit-elle à Julien, j'ai pensé à vous; je sais à quelle +force vous avez atteint dans vos études, ce n'est ni trop ni trop peu. +Avez-vous étudié en particulier quelque chose dont nous n'ayons pas +parlé hier? + +--Non pas, que je sache. Votre Altesse m'a prouvé qu'elle en savait +beaucoup plus que moi sur toutes choses; c'est pourquoi je ne vois pas +comment je pourrais lui être utile. + +--Vous êtes précisément l'homme que je cherchais; je veux réduire le +nombre des personnes qui me sont attachées et en épurer le choix; je +veux réunir en une seule les fonctions de ma lectrice et celles de mon +secrétaire. Je marie l'une avantageusement à un homme dont j'ai besoin +de me divertir; l'autre est un sot dont je ferai un excellent chanoine +avec mille écus de rente. Tous deux seront contents, et vous les +remplacerez auprès de moi. Vous cumulerez les appointements dont ils +jouissaient, mille écus d'une part et quatre mille francs de l'autre; de +plus l'entretien complet, le logement, la table, etc.» + +Cette offre, éblouissante pour un homme sans ressource comme l'était +alors Saint-Julien, l'effraya plus qu'elle ne le séduisit. + +«Excusez ma franchise, dit-il après un moment d'hésitation; mais j'ai de +l'orgueil: je suis le seul rejeton d'une noble famille; je ne rougis +point de travailler pour vivre, mais je craindrais de porter une livrée +en acceptant les bienfaits d'un prince. + +--Il n'est question ni de livrée ni de bienfaits, dit la princesse; les +fonctions dont je vous charge vous placent dans mon intimité. + +--C'est un grand bonheur sans doute, reprit Julien embarrassé; mais, +ajouta-t-il en baissant la voix, mademoiselle Ginetta est admise aussi à +l'intimité de Votre Altesse. + +--J'entends, reprit-elle; vous craigniez d'être mon laquais. +Rassurez-vous, Monsieur, j'estime les âmes fières et ne les blesse +jamais. Si vous m'avez vue traiter en esclave le pauvre abbé Scipione, +c'est qu'il a été au-devant d'un rôle que je ne lui avais pas destiné. +Essayez de ma proposition; si vous ne vous fiez pas à ma délicatesse, le +jour où je cesserai de vous traiter honorablement, ne serez-vous pas +libre de me quitter? + +--Je n'ai pas d'autre réponse à vous faire, Madame, répondit +Saint-Julien entraîné, que de mettre à vos pieds mon dévouement et ma +reconnaissance. + +--Je les accepte avec amitié, reprit Quintilia en ouvrant un grand livre +à fermoir d'or; veuillez écrire vous-même sur cette feuille nos +conventions, avec votre nom, votre âge, votre pays. Je signerai.» + +Quand la princesse eut signé ce feuillet et un double que Julien mit +dans son portefeuille, elle fit appeler tous ses gens, depuis l'aide de +camp jusqu'au jockey, et, tout en prenant son chocolat, elle leur dit +avec lenteur et d'un ton absolu; + +--M. l'abbé Scipione et mistress White cessent de faire partie de ma +maison. C'est M. le comte de Saint-Julien qui les remplace. White et +Scipione ne cessent pas d'être mes amis, et savent qu'il ne s'agit pas +pour eux de disgrâce, mais de récompense. Voici M. de Saint-Julien. +Qu'il soit traité avec respect, et qu'on ne l'appelle jamais autrement +que M. le comte. Que tous mes serviteurs me restent attachés et soumis; +ils savent que je ne leur manquerai pas dans leurs vieux jours. Ne tirez +pas vos mouchoirs et ne faites pas semblant de pleurer de tendresse. Je +sais que vous m'aimez; il est inutile d'en exagérer le témoignage. Je +vous salue. Allez-vous-en.» + +Elle tira sa montre de sa ceinture et ajouta: + +«Je veux être partie dans une demi-heure.» + +L'auditoire s'inclina et disparut dans un profond silence. Les ordres de +la princesse n'avaient pas rencontré la moindre apparence de blâme ou +même d'étonnement sur ces figures prosternées. L'exercice ferme d'une +autorité absolue a un caractère de grandeur dont il est difficile de ne +pas être séduit, même lorsqu'il se renferme dans d'étroites limites. +Saint-Julien s'étonna de sentir le respect s'installer pour ainsi dire +dans son âme sans répugnance et sans effort. + +Il retourna dans sa chambre pour prendre quelques effets, et il +redescendait l'escalier avec son petit sac de voyage sous le bras, +lorsque le grand voyageur pâle qui lui avait montré la veille une si +étrange curiosité accourut vers lui et le salua en lui adressant mille +excuses obséquieuses sur son impertinente méprise. Saint-Julien eût bien +voulu l'éviter, mais ce fut impossible. Il fut forcé d'échanger quelques +phrases de politesse avec lui, espérant en être quitte de la sorte. Il +se flattait d'un vain espoir; le voyageur pâle, saisissant son bras, lui +dit du ton pathétique et solennel d'un homme qui vous inviterait à son +enterrement, qu'il avait quelque chose d'important à lui dire, un +service immense à lui demander. Saint-Julien, qui, malgré ses défiances +continuelles, était bon et obligeant, se résigna à écouter les +confidences du voyageur pâle. + +«Monsieur, lui dit celui-ci, prenez-moi pour un fou, j'y consens; mais, +au nom du ciel! ne me prenez pas pour un insolent, et répondez à la +question que je vous ai adressée hier soir: Qu'est-ce que la princesse +Quintilia Cavalcanti? + +--Je vous jure, Monsieur, que je ne le sais guère plus que vous, +répondit Saint-Julien; et pour vous le prouver, je vais vous dire de +quelle manière j'ai fait connaissance avec elle.» + +Quand il eut terminé son récit, que le voyageur écouta d'un air +attentif, celui-ci s'écria: + +«Ceci est romanesque et bizarre, et me confirme dans l'opinion où je +suis que cette étrange personne est ma belle inconnue du bal de l'Opéra. + +--Qu'est-ce que vous voulez dire? demanda Saint-Julien en ouvrant de +grands yeux. + +--Puisque vous avez eu la bonté de me conter votre aventure, répliqua le +voyageur, je vais vous dire la mienne. J'étais, il y a six semaines, au +bal de l'Opéra à Paris; je fus agacé par un domino si plein +d'extravagance, de gentillesse et de grâce, que j'en fus _absolument_ +enivré. Je l'entraînai dans une loge, et _elle_ me montra son visage: +c'était le plus beau, le plus expressif que j'aie vu de ma vie. Je la +suivis tout le temps du bal, bien qu'après m'avoir fait mille +coquetteries elle semblât faire tous ses efforts pour m'échapper. Elle +réussit un instant à s'éclipser; mais guidé par cette seconde vue que +l'amour nous donne, je la rejoignais sous le péristyle, au moment où +elle montait dans une voiture élégante qui n'avait ni chiffre ni livrée. +Je la suppliai de m'écouter; alors elle me dit qu'elle occupait un rang +élevé dans le monde, qu'elle avait des convenances à garder, et qu'elle +mettait des conditions à mon bonheur. Je jurai de les accepter toutes. +Elle me dit que la première serait de me laisser bander les yeux. J'y +consentis; et, dès que nous fûmes assis dans la voiture, elle m'attacha +son mouchoir sur les yeux en riant comme une folle. Lorsque la voiture +s'arrêta, elle me prit le bras d'une main ferme, me fit descendre, et me +conduisit si lestement que j'eus de la peine à ne pas tomber plusieurs +fois en chemin. Enfin elle me poussa rudement, et je tombai avec effroi +sur un excellent sofa. En même temps elle fit sauter le bandeau, et je +me trouvai dans un riche cabinet où tout annonçait le goût des arts et +l'élévation des idées. Elle me laissa examiner tout avec curiosité: +c'était, comme je m'en aperçus en regardant ses livres, une personne +savante, lisant le grec, le latin et le français. Elle était Italienne, +et semblait avoir vécu parmi ce qu'il y a de plus élevé dans la société, +tant elle avait de noblesse dans les manières et d'élégance dans la +conversation. Je vous avouerai que je faillis d'abord en devenir fou +d'orgueil et de joie, et qu'ensuite je fus ébloui et effrayé de la +distance qui existait sous tous les rapports entre une telle femme et +moi. Autant j'avais été confiant et fat durant le bal, autant je devins +humble et craintif quand je fus bien convaincu que je n'avais point +affaire à une intrigante, mais à une personne d'un rang et d'un esprit +supérieurs. Ma timidité lui plut sans doute; car elle redevint folâtre +et même provocante.» + +Saint-Julien rougit, et le voyageur s'en apercevant, lui dit d'un air +plus grave et un visage plus pâle que de coutume: + +«Vous me trouvez peut-être fat, Monsieur, et pourtant ce que je vous +disais en confidence est de la plus exacte vérité. Je n'ai l'air ni +fanfaron, ni mauvais plaisant, n'est-il pas vrai? + +--Non, certainement, répliqua Julien. Je vous écoute, veuillez +continuer. + +--C'était une étrange créature, grave, diserte, railleuse, haute et +digne, insolente, et, vous dirai-je tout? un peu effrontée. Après +m'avoir imposé silence avec autorité pour un mot hasardé, elle disait +les choses les plus comiques et les moins chastes du monde. + +--En vérité? dit Julien saisi de dégoût. + +--Il n'est que trop vrai, poursuivit le voyageur. Eh bien, malgré ces +bizarreries, et peut-être à cause de ces bizarreries, j'en devins +éperdument amoureux, non de cet amour idéal et pur dont votre âge est +capable, mais d'un amour inquiet, dévorant comme un désir. Enfin, +Monsieur, je fus, ce soir-là , le plus heureux des hommes, et je +sollicitai avec ardeur la faveur de la voir le lendemain; elle me le +promit à la condition que je ne chercherais à savoir ni son nom, ni sa +demeure. Je jurai de respecter ses volontés. Elle me banda de nouveau +les yeux, me conduisit dehors, et me fit remonter en voiture. Au bout +d'une demi-heure on m'en fit descendre. Au moment où j'étais sur le +marchepied, une joue douce et parfumée, que je reconnus bien, effleura +la mienne, et une voix, que je ne pourrai jamais oublier, me glissa ces +mots dans l'oreille: _À demain_. J'arrachai le bandeau; mais on me +poussa sur le pavé, et la portière se referma précipitamment derrière +moi. La voiture n'avait point de lanternes et partit comme un trait. +J'étais dans une des plus sombres allées des Champs-Élysées. Je ne vis +rien, et j'eus bientôt cessé d'entendre le bruit de la voiture, quelques +efforts que je fisse pour la suivre. Il faisait un verglas affreux; je +tombais à chaque pas, et je pris le parti de rentrer chez moi. + +--Et le lendemain? dit Julien. + +--Je n'ai jamais revu mon inconnue, si ce n'est tout à l'heure, à une +des fenêtres qui donnent sur la cour de cette auberge; et c'est la +princesse Quintilia Cavalcanti. + +--Vous en êtes sûr, Monsieur? dit Julien triste et consterné. + +--J'en ai une autre preuve, dit le voyageur en tirant de son sein une +montre fort élégante et en l'ouvrant: regardez ce chiffre; n'est-ce pas +celui de Quintilia Cavalcanti, avec cette abréviation PRA, c'est-à -dire +principessa? Maudite abréviation qui m'a tant fait chercher! + +--Comment avez-vous cette montre? dit Julien. + +--Par un hasard étrange, j'en avais une absolument semblable, et je +l'avais posée sur la cheminée du boudoir où je fus conduit par mon +masque. La cherchant précipitamment, je pris celle-ci qui était +suspendue à côté, et ce ne fut qu'au bout de quelques jours que je +m'aperçus du chiffre gravé dans l'intérieur. + +--Je ne sais si je rêve, dit Saint-Julien en regardant la montre; mais +il me semble que j'en ai vu tout à l'heure une semblable dans les mains +de cette femme. + +--Une montre de platine russe, travaillée en Orient, dit le voyageur, +avec des incrustations d'or émaillé! + +--Je crois que oui, dit Julien. + +--Eh bien, ouvrez-la, Monsieur, et vous y trouverez le nom de Charles de +Dortan; faites-le, au nom du ciel! + +--Comment voulez-vous que j'aille demander à la princesse de voir sa +montre? et d'ailleurs qu'y gagnerez-vous? + +--Oh! je veux lui reprocher son effronterie; on ne se joue pas ainsi +d'un homme de bonne foi qui s'est soumis à tant de précautions +mystérieuses. Il faut démasquer une infâme coquette, ou bien il faut +qu'elle me tienne ses promesses, et je garderai à jamais le silence sur +cette aventure; car, après tout, Monsieur, je suis encore capable d'en +être amoureux comme un fou. + +--Je vous en fais mon compliment, dit froidement Saint-Julien; pour moi, +je hais cette sorte de femmes, et je... + +--Voici la voiture qui va partir! s'écria le voyageur: je veux +l'attendre au passage, lui crier mon nom aux oreilles, la terrasser de +mon regard... Mais de grâce, Monsieur, allez d'abord lui dire que je +veux lui parler, que je suis Charles de Dortan; elle sait très-bien mon +nom, elle me l'a demandé. Et d'ailleurs elle a ma montre...» + +Le majordome de la princesse vint appeler Julien; celui-ci obéit, et +trouva le page, la duègne et les autres installés dans les voitures de +suite et prêts à partir. La princesse parut bientôt avec la Ginetta; +elles étaient coiffées de grands voiles noirs pour se préserver de la +poussière de la route. La princesse avait levé le sien; mais quand elle +vit sa voiture entourée de curieux, elle sembla éprouver un sentiment +d'impatience et d'ennui, et baissa son voile sur son visage. En ce +moment le voyageur pâle s'élançait pour la voir; il s'élança trop tard +et ne la vit pas. + +Alors, n'osant adresser la parole à cette femme dont il ne distinguait +pas les traits, il prit le bras de Saint-Julien et dit d'un ton +d'instance: + +«De grâce, dites mon nom.» + +Saint-Julien céda machinalement et dit à la princesse: + +«Madame, voici M. Charles de Dortan. + +--Je n'ai pas l'honneur de le connaître, répondit la princesse, et je le +salue. Allons, Messieurs, en voiture; dépêchons-nous!» + +À ce ton absolu, les serviteurs de la princesse écartèrent +précipitamment les curieux, et Quintilia monta en voiture sans que le +voyageur pâle osât lui parler. Saint-Julien le vit serrer les poings et +s'élancer avec anxiété sur un banc pour regarder dans la voiture. + +[Illustration: Elle paraissait bien avoir trente ans... (Page 2.)] + +--Qu'est-ce que c'est que cet homme-là qui nous regarde tant? dit +nonchalamment la princesse en s'étendant à demi au fond de la voiture, +dont Saint-Julien et la Ginetta occupaient le devant. + +--Je ne sais pas, Madame, répondit la Ginetta avec candeur en relevant +son voile. + +--C'est M. Charles de Dortan, dit Saint-Julien indigné. + +--N'est-ce pas un horloger?» dit la princesse avec tant de calme, que +Saint-Julien ne put savoir si c'était une question de bonne foi ou une +plaisanterie effrontée. + +La princesse releva aussi son voile, se tourna vers Dortan, et lui dit +d'un ton froid et impératif: + +«Monsieur, reculez-vous; on ne regarde pas ainsi une femme. + +Dortan devint pâle comme la lune et resta fasciné à sa place. + +La voiture partit au galop. + +«Ces Français sont insolents! dit la Ginetta au bout d'un instant. + +--Pourquoi? dit la princesse, qui avait déjà oublié l'incident. + +--Il faut, pensa Julien, que ce Dortan soit un imbécile ou un fou.» + +Les manières tranquilles de la princesse le subjuguèrent bientôt, et il +lui sembla avoir rêvé l'histoire de Dortan. Pendant ce temps le chemin +se dérobait sous les pieds des chevaux, et Avignon s'effaçait dans la +poussière de l'horizon. + + + + +IV. + + +Les journées de ce voyage passèrent comme un songe pour Julien. La +princesse s'était faite homme pour lui parler. Elle avait un art infini +pour tirer de chaque question tout le parti possible, pour la +simplifier, l'éclaircir et la revêtir ensuite de tout l'éclat de sa +pensée vaste et brillante. Toutes ses opinions révélaient une âme forte, +une volonté implacable, une logique âpre et serrée. Ce caractère viril +éblouissait le jeune comte. Une chose seule l'affligeait, c'était de n'y +pas voir percer plus de sensibilité; un peu plus d'entraînement, un peu +moins de raison, l'eussent rendu plus séduisant sans lui ôter peut-être +sa puissance. Mais Saint-Julien ne savait pas encore précisément s'il se +trompait en augurant de la beauté de l'intelligence plus que de la bonté +du cÅ“ur. Peut-être cette âme si vaste avait-elle encore plus d'une face +à lui montrer, plus d'un trésor à lui révéler. Seulement il s'effrayait +de la trouver plus disposée à la critique qu'à la sympathie lorsqu'il +s'écartait de la réalité positive pour s'égarer à la suite de quelque +rêverie sentimentale. + +[Illustration: Vraiment, dit l'aubergiste... (Page 3.)] + +Et d'un autre côté pourtant il aimait cette froideur d'imagination qui, +selon lui, devait prendre sa source dans une habitude de mÅ“urs rigides +et sages. La familiarité chaste des manières et du langage achevait +d'effacer la fâcheuse impression qu'il avait reçue d'abord des manières +hardies et de la brusque familiarité de la princesse. Comment accorder +d'ailleurs les principes d'ordre et de noble harmonie qu'elle émettait +si nettement à tout propos avec des habitudes de désordre et +d'effronterie? La dépravation dans une âme si élevée eût été une +monstruosité. + +Peu après il lui sembla que cette femme cachait sa bonté comme une +faiblesse, mais qu'un foyer de charité brûlait dans son âme. Elle +n'était occupée que de théories philanthropiques, et s'indignait de voir +sur sa route tant de misère sans soulagement. Elle imaginait alors des +moyens pour y remédier et s'étonnait qu'on ne s'en avisât pas. + +«Mais, disait-elle avec colère, ces misérables bâtards qui gouvernent le +monde à titre de rois ont bien autre chose à faire que de secourir ceux +qui souffrent. Occupés de leurs fades plaisirs, ils s'amusent +puérilement et mesquinement jusqu'à ce que la voix des peuples fasse +crouler leurs trônes trop longtemps sourds à la plainte.» + +Alors elle parlait de la difficulté de maintenir l'intelligence entre +les gouvernements et les peuples. Elle ne la trouvait pas insurmontable. +«Mais que peuvent faire, ajoutait-elle, tous ces idiots couronnés?» Et +après avoir lumineusement examiné et critiqué le système de tous les +cabinets de l'Europe, dont son Å“il pénétrant semblait avoir surpris tous +les secrets, elle élevait sur des bases philosophiques son système de +gouvernement absolu. + +«Les grands rois font les grands peuples, disait-elle; tout se réduit à +cet aphorisme banal; mais il n'y a pas encore eu de grands rois sur la +terre, il n'y a eu que de grands capitaines, des héros d'ambition, +d'intelligence et de bravoure; pas un seul prince à la fois hardi, +loyal, éclairé, froid, persévérant. Dans toutes les biographies +illustres, la nature infirme perce toujours. Ce n'est pourtant pas à +dire qu'il faille abandonner l'Å“uvre et désespérer de l'avenir du monde. +L'esprit humain n'a pas encore atteint la limite où il doit s'arrêter: +tout ce qui est nettement concevable est exécutable.» + +Après avoir parlé ainsi, elle tombait dans de profondes rêveries; ses +sourcils se fronçaient légèrement. Son grand Å“il sombre semblait +s'enfoncer dans ses orbites; l'ambition agrandissait son front brûlant. +On l'eût prise pour la fille de Napoléon. + +Dans ces instants-là Saint-Julien avait peur d'elle. + +«Qu'est-ce que la charité? qu'est-ce que l'amour? se disait-il; que sont +toutes les vertus et toutes les poésies, et tous les sentiments pieux et +tendres pour une âme brûlée de ces ambitions immenses?» + +Mais s'il la voyait jeter aux pauvres l'or de sa bourse et jusqu'aux +pièces de son vêtement; s'il l'entendait, d'une voix amicale et presque +maternelle, interroger les malades et consoler les affligés, il était +plus touché de ces marques de bonté familière qu'il ne l'eût été +d'actions plus grandes faites par une autre femme. + +Un jour un postillon tomba sous ses chevaux et fut grièvement blessé. La +princesse s'élança la première à son secours; et, sans crainte de +souiller son vêtement dans le sang et dans la poussière, sans craindre +d'être atteinte et blessée elle-même par les pieds des chevaux, au +milieu desquels elle se jeta, elle le secourut et le pansa de ses +propres mains. Elle le fit avec tant de zèle et de soin, que +Saint-Julien aurait cru qu'elle y mettait de l'affectation s'il ne l'eût +vue tancer sérieusement son page, qui criait pour une égratignure, +repousser avec colère les mendiants qui étalaient sous ses yeux de +fausses plaies, négliger, en un mot, toutes les occasions de déployer +une compassion inutile et crédule. + +Enfin on arriva à Monteregale, et la princesse, ayant fait ouvrir sa +voiture, montra de loin à Saint-Julien les tours d'une jolie forteresse +en miniature qui dominait sa capitale. La capitale blanche et mignonne +parut bientôt elle-même au milieu d'une vallée délicieuse. La garnison, +composée de cinq cents hommes, arriva à la rencontre de sa gracieuse +souveraine. Les douze pièces de canon des forts firent le plus beau +bruit qu'elles purent, et l'inévitable harangue des magistrats fut +prononcée aux portes de la ville. + +Quintilia parut recevoir ces honneurs avec un peu de hauteur et +d'ironie. Peut-être en eût-elle mieux supporté l'ennui si l'éclat d'une +plus vaste puissance les eût rehaussés au gré de son orgueil. Cependant +elle se donna la peine de faire à Saint-Julien les honneurs de sa petite +principauté avec beaucoup de gaieté. Elle eut l'esprit de ne point trop +souffrir du ridicule de ses magistrats, de la mesquinerie de ses forces +militaires et de l'exiguïté de ses domaines. Elle s'exécuta de bonne +grâce pour en rire, et ne perdit néanmoins aucune occasion de lui faire +adroitement remarquer les effets d'une sage administration. + +Au reste elle prenait trop de peine. Saint-Julien, qui n'avait jamais vu +que les tourelles lézardées du manoir héréditaire et leurs rustiques +alentours, était rempli d'une naïve admiration pour cet appareil de +royauté domestique. La beauté du ciel, les riches couleurs du paysage, +l'élégance coquette du palais, construit dans le goût oriental sur les +dessins de la princesse, les grands airs des seigneurs de sa petite +cour, les costumes un peu surannés, mais riches, des dignitaires de sa +maison, tout prenait aux yeux du jeune campagnard un aspect de splendeur +et de majesté qui lui faisait envisager sa destinée comme un rêve. + +Arrivée dans son palais, Quintilia fut tellement obsédée de révérences +et de compliments, qu'elle ne put songer à installer son nouveau +secrétaire. Lorsque Saint-Julien voulut aller prendre du repos, les +valets, mesurant leur considération à la magnificence de son costume, +l'envoyèrent dans une mansarde. Il y fit peu d'attention. Délicat de +complexion et peu habitué à la fatigue, il s'y endormit profondément. + +Le lendemain matin, il fut éveillé par la Ginetta. + +«Monsieur le comte, lui dit-elle avec l'aplomb d'une personne qui sent +toute la dignité de son personnage, vous êtes mal ici. Son Altesse ne +sait pas où l'on vous a logé; mais, comme elle n'a pas eu le temps de +s'occuper de vous hier, elle vous prie d'attendre ici un jour ou deux, +d'y prendre vos repas, d'en sortir le moins possible, de ne point vous +montrer à beaucoup de personnes, de ne parler à aucune, et d'être assuré +qu'elle s'occupe de vous installer d'une manière dont vous serez +content.» + +Après ce discours, la Ginetta le salua et sortit d'un air majestueux. +Saint-Julien se conforma religieusement aux intentions de sa souveraine. +Un vieux valet de chambre lui apporta des aliments très-choisis, le +servit respectueusement sans lui adresser un mot, et lui remit quelques +livres. Ce fut le seul souvenir qu'il eut de la princesse durant trois +jours. + +Le soir de cette troisième journée, comme il commençait à s'impatienter +et à s'inquiéter un peu de cet abandon, il entendit, en même temps que +l'horloge qui sonnait minuit, les pas légers d'une femme, et la Ginetta +reparut. + +«Venez, Monsieur, lui dit-elle d'un ton respectueux, mais avec un regard +assez moqueur. Son Altesse Sérénissime m'ordonne de vous conduire à +votre nouveau domicile.» + +Saint-Julien la suivit à travers les combles du palais. Après de +nombreux détours, elle ouvrit une porte dont elle avait la clef sur +elle: mais, comme Julien allait la franchir à son tour, une figure +allumée par la colère s'élança au-devant d'eux en s'écriant: + +«Où allez-vous? + +--Que vous importe? répondit hardiment la Ginetta.» + +À la clarté vacillante du flambeau que portait la soubrette, +Saint-Julien reconnut l'écuyer ou l'aide de camp Lucioli, qui jetait sur +lui des regards furieux. + +«J'ai le commandement de cette partie du château, dit-il: vous ne +passerez point sans ma permission. + +--En voici une qui vaut bien la vôtre, dit-elle en lui exhibant un +papier.» + +Lucioli y jeta les yeux, le froissa dans ses mains avec exaspération et +le jeta sur les marches de l'escalier en proférant un horrible jurement. +Puis il disparut après avoir lancé à Julien un nouveau regard de haine +et de vengeance. + +Cette rapide scène réveilla tous les doutes du jeune homme. + +«Ou je n'ai aucune espèce de jugement, se dit-il, ou cette conduite est +celle d'un amant disgracié qui voit en moi son successeur.» + +Cette idée le troubla tellement, qu'il arriva tout tremblant au bas de +l'escalier. Lorsque Ginetta se retourna pour lui remettre la clef de +l'appartement, il était pâle, et ses genoux se dérobaient sous lui. + +«Eh bien! lui dit la soubrette à l'Å“il brillant, vous avez peur? + +--Non pas de Lucioli, Mademoiselle, répondit froidement Saint-Julien. + +--Et de quoi donc alors? dit-elle avec ingénuité. Tenez, Monsieur, vous +êtes chez vous. La princesse vous fera avertir demain quand elle pourra +vous recevoir. Un serviteur particulier répondra à votre sonnette. Bonne +nuit, monsieur le comte.» + +Elle lui lança un regard équivoque, où Saint-Julien ne put distinguer la +malice ingénue d'un enfant de la raillerie agaçante d'une coquette. Il +entra chez lui tout confus de ses vaines agitations, et craignant de +jouer vis-à -vis de lui-même le rôle d'un fat. + +L'appartement était décoré avec un goût exquis. Les draperies en étaient +si fraîches, que Saint-Julien ne put s'empêcher de penser, malgré ses +scrupules, que ce logement avait été préparé pour lui tout exprès. La +simplicité austère des ornements, la sobriété des choses de luxe, le +choix des objets d'art, semblaient avoir une destination expresse pour +ses goûts et son caractère. Les gravures représentaient les poètes que +Julien aimait, ses livres favoris garnissaient les armoires de glace. Il +y avait même une grande Bible entr'ouverte à un psaume qu'il avait +souvent cité avec admiration durant le voyage. + +«Il est impossible que ces choses soient l'effet du hasard, dit-il; mais +que suis-je pour qu'elle s'occupe ainsi de moi, pour qu'elle m'honore +d'une amitié si délicate? Quintilia! dût le monde me couvrir de sa +sanglante moquerie, je m'estimerais bien malheureux s'il me fallait +échanger le trésor de cette sainte affection contre une nuit de ton +plaisir!... Et pourtant quel orgueil serait donc le mien si j'aspirais à +être le seul amant d'une femme comme elle? Suis-je fou? suis-je sot?» + +Le lendemain matin, il se hasarda à tirer la tresse de soie de sa +sonnette, moins par le besoin qu'il avait d'un domestique que par un +sentiment de curiosité inquiète et vague appliqué à toutes les choses +qui l'entouraient. Deux minutes après, il vit entrer le page de la +princesse. C'était un enfant de seize ans, si fluet et si petit qu'il +paraissait en avoir douze. Sa physionomie fine et mobile, son air +enjoué, hardi et pétulant, son costume théâtral, sa chevelure blonde et +frisée, réalisaient le plus beau type de page espiègle et d'enfant gâté +qui ait jamais porté l'éventail d'une reine. + +«Eh quoi! c'est toi, Galeotto? dit le jeune comte avec surprise. + +«Oui, c'est moi, répondit le page avec fierté: la princesse me met à vos +ordres; mais écoutez. Vous ne devez jamais oublier que je me nomme +Galeotto _degli Stratigopoli_, descendant de princes esclavons, et que +je suis votre égal en toutes choses. Si la pauvreté a fait de moi un +aventurier, elle n'en pourra jamais faire un valet. Sachez donc que je +suis ici ami et compagnon. J'obéis à la princesse; je la servirai à +genoux, parce qu'elle est femme et belle; mais vous, je ne consentirai +jamais qu'à obliger... Est-ce convenu? + +--Je n'ai pas besoin d'un serviteur, répondit Saint-Julien, et j'ai +besoin d'un ami. Vous voyez que le hasard me sert bien, n'est-il pas +vrai?» + +Galeotto lui tendit la main, et un sourire amical entr'ouvrit sa bouche +vermeille. + +«Son Altesse, reprit-il, m'avait bien dit que nous nous entendrions et +que nous serions frères. Elle désire que nous n'ayons point de rapports +avec les laquais. Jeunes comme nous voici, pauvres comme nous l'étions +hier, nous n'avons pas besoin de valets de chambre; mais nous avons +besoin mutuellement de conseil et de société. C'est pourquoi nos +gentilles cellules sont voisines l'une de l'autre, une sonnette +communique de vous à moi; mais prenez-y bien garde, la même +communication existe de moi à vous, et pour commencer vous allez voir.» + +Le page sortit, et peu après une sonnette cachée dans les draperies du +lit de Saint-Julien fut ébranlée avec autorité. Le jeune comte comprit, +et se hâta de sortir de sa chambre. Au bout de quelques pas il vit +Galeotto sur le seuil de la sienne. + +«Mon jeune maître, dit Saint-Julien, me voici, j'ai entendu votre appel. + +--C'est bien, dit le page; maintenant retournons chez vous, je vais vous +aider à vous habiller. Cela est d'une haute importance, ajouta-t-il, +voyant que Julien faisait quelque cérémonie; j'accomplis ma mission, +laissez-moi faire.» + +Alors Galeotto tira de sa poche une clef de vermeil dont il se servit +pour ouvrir les tiroirs d'un grand coffre de cèdre qui servait de +commode dans la chambre de Saint-Julien. Il y prit des vêtements d'une +forme étrange, devant lesquels le jeune Français se récria, saisi de +répugnance: + +«Vous êtes un niais, mon bon ami, lui dit le page; vous craignez d'être +ridicule en vous affublant d'un costume de comédie. Il ne fallait pas +vous mettre sous la domination d'une femme. Vous oubliez donc que nous +jouons ici les premiers rôles après le singe et le perroquet? J'ai fait +comme vous la première fois qu'on m'ôta ma petite soutane râpée (car je +m'étais enfui du séminaire par-dessus les murs), pour me mettre ce +justaucorps de soie, ces bas brodés et ces plumes, qui me donnent l'air +d'un kakatoès. Je pleurai, je criai (j'avais douze ans alors); je voulus +déchirer mes manchettes et jeter mon bonnet sur les toits; mais la +Ginetta, qui est une fille d'esprit, me fit la leçon, et je vous assure +que je me trouve aujourd'hui fort à mon avantage. Voyez, ajouta le malin +page en se promenant devant une glace où il se répétait de la tête aux +pieds; cette petite jambe fine et ce pied de femme ne seraient-ils pas +perdus sous un pantalon de soldat et sous une botte hongroise? +Croyez-vous que ma taille fût aussi souple et mes mouvements aussi +gracieux sous les traits d'un dolman ou sous le drap de votre frac +grossier? Quant à mes dentelles, elles ne sont pas beaucoup plus +blanches que mes mains, c'est en dire assez; et mes cheveux, que vous +trouvez peut-être un peu efféminés, Monsieur, c'est la Ginetta qui les +frise et les parfume. Allez, mon cher, fiez-vous aux femmes pour savoir +ce qui nous sied; là où elles règnent, nous ne sommes pas trop +malheureux. + +--Galeotto, dit Saint-Julien en cédant d'un air tout rêveur à ses +instigations, je vous avoue que, s'il en est ainsi, cette cour n'est pas +trop de mon goût. Vous êtes spirituel, brillant; cette vie doit vous +plaire. D'ailleurs, vous n'avez pas encore atteint l'âge où la nécessité +d'un rôle plus sérieux se fait sentir. Vous avez bien déjà la fierté +d'un homme; mais vous avez encore l'heureuse légèreté d'un enfant. Pour +moi, je suis déjà vieux; car j'ai l'humeur mélancolique, le caractère +nonchalant. Une vie de fêtes ne me convient guère; je ne sais pas plaire +aux femmes; j'aimerais mieux vivre à la manière d'un homme. + +--Admirable princesse! s'écria Galeotto en lui boutonnant son pourpoint +de velours noir. + +--Je ne voudrais pas plus que vous porter un mousquet sur un bastion et +fumer dans un corps de garde, continua Julien; je ne me sens pas fait +pour cette vie rude, ennemie du développement de l'intelligence. + +--Sublime bon sens de Son Altesse! reprit le page en lui attachant +au-dessus du genou une jarretière d'argent ciselé. + +--Mais je voudrais, continua Saint-Julien, pouvoir accomplir ici quelque +travail utile, et avoir le droit de consacrer à l'étude mes heures de +loisir. + +--Vive son Altesse Sérénissime! s'écria le page. + +--Qu'avez-vous donc à plaisanter ainsi? dit Julien. Vous ne m'écoutez +pas. + +--Parfaitement, au contraire, répondit l'enfant; et si je me récrie en +vous écoutant, c'est de voir que Son Altesse vous connaisse déjà si +bien. Tout ce que vous me dites là , elle me l'a dit hier soir; et vous +pensez bien qu'après vous avoir si nettement jugé, elle a trop d'esprit +pour vous détourner de votre vocation. Tout ce que vous désirez, elle +vous l'a préparé; elle est entrée dans le fond de votre cerveau par la +prunelle de vos yeux, elle a saisi votre âme dans le son de votre voix. +Attendez quelques jours, et si vous n'êtes pas content de votre sort, il +faudra vous aller pendre, car c'est que vous aurez le spleen. En +attendant, regardez-vous, et dites-moi si le choix de ce vêtement ne +révèle pas chez notre souveraine le sentiment de l'art et de +l'intelligence du cÅ“ur. + +--Je vois que vous êtes très-ironique, dit Julien en se regardant sans +se voir; moi, ce n'est pas mon humeur. + +--Seriez-vous susceptible? + +--Peut-être un peu, je l'avoue à ma honte. + +--Vous auriez tort; mais, sur mon honneur! je ne raille pas. +Regardez-vous; je sors pour ne pas vous intimider.» + +Le nonchalant Julien resta debout devant sa glace sans penser à suivre +le conseil du page. Peu à peu, il s'examina avec répugnance d'abord, +puis avec étonnement, et enfin avec un certain plaisir. Ce pourpoint +noir, cette large fraise blanche, ces longs cheveux lisses et tombant +sur les tempes, allaient si parfaitement à la figure pâle, à la démarche +timide, à l'air doux et un peu méfiant du jeune philosophe, qu'on ne +pouvait plus le concevoir autrement après l'avoir vu vêtu ainsi. +Saint-Julien ne s'était jamais aperçu de sa beauté. Aucun des rustiques +amis qui avaient entouré son enfance ne s'en était avisé; on l'avait, au +contraire habitué à regarder la délicatesse de sa personne comme une +disgrâce de la nature et comme une organisation assez méprisable. Pour +la première fois, en se voyant semblable à un type qu'il avait souvent +admiré dans les copies gravées des anciens tableaux il s'étonna de ne +point trouver sa ténuité ridicule et sa gaucherie disgracieuse. Une +satisfaction ingénue se répandit sur sa figure et l'absorba tellement, +qu'il resta près d'un quart d'heure en extase devant lui-même, +s'oubliant complètement, et prenant la glace où il se regardait, dans +son immobilité contemplative, pour un beau tableau suspendu devant lui. + +Deux figures épanouies qui se montrèrent au second plan détruisirent son +illusion. Il s'éveilla comme d'un songe, et vit derrière lui le page et +la Ginetta, qui l'applaudissaient en riant de toute leur âme. Un peu +confus d'être surpris ainsi, le jeune comte s'adossa à la boiserie de sa +chambre, et, se croisant les bras, attendit que leur gaieté se fût +exhalée; mais son regard triste et un peu méprisant ne put en réprimer +l'élan. Le page sauta sur le lit en se tenant les flancs, et la Ginetta +se laissa tomber sur un carreau avec la grâce d'une chatte qui joue. + +Mais, se levant tout à coup et croisant ses bras sur sa poitrine, elle +s'adossa à la boiserie, précisément en face de Julien, et dans la même +attitude que lui. Puis elle le regarda du haut en bas avec une attention +sérieuse. + +Se tournant ensuite vers le page, elle lui dit d'un ton grave: +«Seulement la jambe un peu grêle et les genoux un peu rapprochés; mais +ce n'est pas disgracieux, tant s'en faut.» + +Saint-Julien, très-piqué de leurs manières, se sentait rougir de honte +et de colère lorsqu'on entendit sonner onze heures. Le page et la +soubrette, tressaillant comme des lévriers au son du cor, le saisirent +chacun par un bras en s'écriant: «Vite, vite, à notre poste!» et avant +qu'il eût eu le temps de se reconnaître, il se trouva dans la chambre de +la princesse. + + + + +V. + + +Quintilia était étendue sur de riches tapis et fumait du latakié dans +une longue chibouque couverte de pierreries. Elle portait toujours ce +costume grec qu'elle semblait affectionner, mais dont l'éclat, cette +fois, était éblouissant. Les étoffes de soie des Indes à fond blanc semé +de fleurs étaient bordées d'ornements en pierres précieuses; les +diamants étincelaient sur ses épaules et sur ses bras. Sa calotte de +velours bleu de ciel, posée sur ses longs cheveux flottants, était +brodée de perles fines avec une rare perfection. Un riche poignard +brillait dans sa ceinture de cachemire. Un jeune axis apprivoisé dormait +à ses pieds, le nez allongé sur une de ses pattes fluettes. Appuyée sur +le coude, et s'entourant des nuages odorants du latakié, la princesse, +fermant les yeux à demi, semblait plongée dans une de ces molles extases +dont les peuples du Levant savent si bien savourer la paisible +béatitude. La Ginetta se mit à lui préparer du café, et le page à +remplir sa pipe, qu'elle lui tendit d'un air nonchalant, après lui avoir +fait un très petit signe de tête amical. Julien restait debout au milieu +de la chambre, éperdu d'admiration, mais singulièrement embarrassé de sa +personne. + +Quintilia, soufflant au milieu du nuage d'opale qui flottait autour +d'elle, distingua enfin son secrétaire intime, qui attendait +craintivement ses ordres. «Ah! c'est toi, Giuliano? dit-elle en lui +tendant sa belle main; es-tu bien dans ton nouvel appartement? +Trouves-tu que j'aie été un bon factotum dans ton petit palais? À ton +tour, tu auras bien des choses à faire dans le mien: mais nous parlerons +de cela demain. Aujourd'hui je te présente à mes courtisans; songe à +faire bonne contenance. Voyons; ton costume? marche un peu. Comment le +trouves-tu, Ginetta? + +--Je suis absolument de l'avis de Votre Altesse. + +--Et toi, Galeotto? + +--Si mademoiselle n'avait rien dit, j'aurais dit quelque chose; mais ne +trouve rien de plus spirituel à répondre que ce qu'elle a trouvé. + +--Ginetta, dit la princesse, je vous défends de tourmenter Galeotto. +D'ailleurs, ajouta-t-elle en voyant l'air triste et contraint de +Saint-Julien, ces enfantillages ne sont pas du goût de M. le comte, et +il vous faudra, avec lui, brider un peu votre folle humeur. + +--Madame, dit Julien, qui craignait de jouer le rôle d'un pédant, +laissez, je vous en prie, leur gaieté s'exercer à mes dépens; je suis un +paysan sans grâce et sans esprit, leurs sarcasmes me formeront +peut-être. + +--C'est notre amitié qui prendra ce soin, dit Quintilia. Mais, dis-moi, +enfant, tu ne m'as pas conté ton histoire, et je ne sais pas encore par +quelle bizarrerie du destin monsieur le comte de Saint-Julien m'a fait +l'honneur de me suivre en Illyrie. Je gagerais qu'il y a là -dessous +quelque aventure d'amour, quelque grande passion de roman, contrariée +par des parents inflexibles; tu m'as bien l'air d'être venu à moi +par-dessus les murs. Voyons, Ragazzo, quelle escapade avez-vous faite? +pour quelle dette de jeu, pour quel grand coup d'épée, pour quelle fille +enlevée ou séduite avez-vous pris votre pays par pointe?» + +En parlant ainsi, elle posa son pied chaussé d'un bas de soie bleuâtre +lamé d'argent sur le flanc de sa biche tachetée, et, tout en prenant sa +chibouque des mains du page, elle le baisa au front avec indolence. + +Cette familiarité ne troubla nullement Galeotto, qui semblait tout à +fait dévoué à son rôle d'enfant; mais elle fit monter le sang au visage +du timide Julien. + +«Voyons, dit la princesse sans y faire attention; nous avons encore une +heure à attendre l'ouverture du cérémonial; veux-tu nous raconter tes +aventures? + +--Hélas! Madame, répondit Julien, il vaudrait mieux m'ordonner de vous +lire un conte des _Mille et une Nuits_ ou un des romanesques épisodes de +Cervantès; ce serait plus amusant pour Votre Altesse que les obscures +souffrances d'un héros aussi vulgaire et d'un conteur aussi médiocre que +je le suis. + +--Je crois comprendre ta répugnance, Giuliano, reprit la princesse; tu +crains d'être écouté avec indifférence: tu te trompes; il ne s'agit pas +pour moi de satisfaire une curiosité oisive; je voudrais lire jusqu'au +fond de ton cÅ“ur, afin d'éclairer mon amitié sur les moyens de te rendre +heureux. Si tu doutes de l'intérêt avec lequel nous allons t'entendre, +attends que la confiance te vienne. C'est à nous de savoir la mériter. + +--Je serais un sot et un ingrat, répondit Julien, si je doutais de la +bienveillance de Votre Altesse après les bontés dont elle m'a comblé; je +crois aussi à l'amitié de mon jeune confrère, à la discrétion de la +signora Gina. D'ailleurs il n'y a point de piquants mystères dans mon +histoire, et les malheurs domestiques dont j'ai souffert ne peuvent être +aggravés ni adoucis par la publicité.» + +Galeotto prit la main de Julien et le fit asseoir sur le tapis, entre +lui et l'axis favori. Le jeune comte raconta son histoire en ces termes: + +«Je suis né en Normandie, de parents nobles, mais ruinés par la +révolution du siècle dernier. Ma mère, en partant pour l'étranger, fut +heureuse de pouvoir confier mon éducation à un prêtre à qui elle avait +rendu d'importants services dans des temps meilleurs, et qui, par +reconnaissance, se chargea de moi. J'avais six ans quand on m'installa +au presbytère dans un riant village de ma patrie. Le curé était encore +jeune, mais c'était un homme austère et fervent comme un chrétien des +anciens jours. Intelligent et instruit, il se plut à étendre le cercle +de mes idées aussi loin qu'il est possible de le faire sans dépasser les +limites sacrées de la foi. Il jugeait toutes les choses humaines avec +sévérité, mais avec calme. Ses principes étaient inflexibles, et +l'extrême pureté de sa conscience lui donnait le droit d'être ferme et +absolu avec les méchants. Il était peu susceptible d'enthousiasme, si ce +n'est lorsqu'il s'agissait de flétrir le vice par des paroles véhémentes +et de repousser l'hypocrite ostentation des faux dévots. + +«Malgré cette noble sincérité et l'horreur qu'il éprouvait pour tout +machiavélisme religieux, cet homme respectable était peu compris et peu +aimé. On l'accusait de manquer de tolérance, et on le confondait avec +les fanatiques qui, sous la robe du lévite, recèlent la haine et +l'aigreur jalouse des cÅ“urs froissés. Mais on était injuste envers lui, +je puis l'affirmer. C'était le plus chaste et en même temps le moins +chagrin des prêtres. La fermeté, l'esprit d'ordre et l'amour de la +justice, qui étaient les principaux traits de son caractère, +entretenaient dans ses manières et dans ses mÅ“urs une sérénité +patriarcale. Sa maison était rigoureusement bien tenue; sa sÅ“ur, digne +et excellente ménagère, distribuait ses aumônes avec discernement, et il +avait si bien surveillé sa paroisse, qu'on n'y voyait plus aucun +malfaiteur ni aucun vagabond troubler le repos ou effaroucher la +conscience des honnêtes gens. + +«C'est là ce qui faisait dire à des philanthropes imprudents qu'il se +conduisait plutôt en justicier inflexible qu'en apôtre miséricordieux. +Ces gens-là ne voulaient pas comprendre qu'il faisait la guerre au vice, +et ne haïssait dans les hommes que la souillure de leurs péchés. + +«Pour moi, j'aimais en lui toutes choses, mais principalement cette +vertueuse rigueur, qui éclairait tous les doutes de ma conscience et qui +aplanissait toutes les difficultés de mon chemin. Guidé par lui, je me +sentais capable d'être vertueux comme lui. Ses conseils, ses +encouragements et ses éloges n'inondaient d'une joie céleste, et je ne +craignais point de chercher dans un noble orgueil la force dont l'homme +a besoin pour traverser les séductions coupables. Il m'exhortait à ce +sentiment d'estime envers moi-même, et me le faisait envisager comme la +plus sûre garantie contre la dépravation d'un siècle sans croyance.» + +À cet endroit du récit de Julien, la Ginetta laissa tomber son éventail, +et ses regards vagues, qui tenaient le milieu entre le sommeil et la +préoccupation, troublèrent un peu le narrateur. Galeotto sourit à demi +et lui dit: «Prenez courage, mon cher monsieur de Fénelon; cette frivole +Cidalise n'est bonne qu'à découper du papier et à friser des petits +chiens.» La princesse lui imposa silence et pria Saint-Julien de +continuer. + +«Lorsque j'entrai dans l'adolescence, un trouble inconnu vint porter +l'épouvante dans mes rêves et dans mes prières. Je m'en confessai à mon +instituteur, non comme à un prêtre, mais comme à un ami. Il me répondit +avec franchise et me révéla hardiment tous les secrets de la vie.--Si +vous étiez destiné à la virginité du sacerdoce, me dit-il, j'essaierais +de prolonger votre ignorance ou d'éteindre par la crainte les ardeurs de +votre jeune imagination; mais le germe des passions se révèle chez vous +avec trop de vivacité pour que j'essaie jamais de vous retirer du monde, +où votre place est marquée. Il ne s'agit que de bien diriger les +passions, pour qu'elles soient fertiles en nobles pensées et en belles +actions. + +«Alors il essaya de me peindre les deux sortes d'amours qui souillent ou +purifient les âmes: l'attrait du plaisir qui, sans l'autre amour, ne +conduit qu'à l'abrutissement de l'esprit; et l'amour du cÅ“ur, qui +rapproche les êtres vertueux et produit l'union sainte de l'homme et de +la femme. Il me parla de cette compagne d'Adam, de ce rayon du ciel +envoyé au sommeil du premier homme, comme le plus beau don que Dieu eût +mis en réserve pour couronner l'Å“uvre de la création. Il me parla aussi +de cet être dégénéré qui, dans notre société corrompue, dément sa +céleste origine et enivre l'homme des poisons de la luxure, fruit amer +et impérissable de l'arbre de la science. Les portraits qu'il me fit de +la femme pure et de la femme vicieuse imprimèrent dans mon cÅ“ur, encore +enfant, deux images ineffaçables: l'une, divine et couronnée, comme les +vierges de nos églises, d'une sainte auréole; l'autre, hideuse et +grimaçante comme un rêve funeste. Que cette idée fût erronée dans sa +candeur, cela est hors de doute pour moi aujourd'hui, et pourtant je +n'ai pu perdre entièrement cette impression obstinée de ma première +jeunesse. La laideur du corps et celle de l'âme me semblent toujours +inséparables au premier abord; et quand je vois la beauté du visage +servir de masque à la corruption du cÅ“ur, j'en suis révolté comme d'une +double imposture, et je suis saisi de terreur comme à l'aspect d'un +bouleversement dans l'ordre éternel de l'univers. + +«Au retour des Bourbons en France, mes parents revinrent de +l'émigration, et je quittai avec regret le presbytère pour aller vivre +dans le château délabré de mes ancêtres. Mon père sacrifia ses dernières +ressources pour rentrer en possession du manoir qui portait son nom; +mais il ne put racheter qu'une très-petite partie des terres +environnantes, et l'entretien d'une vaste maison et d'un parc sans +rapport achevèrent de rendre notre existence précaire et triste. +Néanmoins je me flattais, dans les commencements, de goûter un bonheur +nouveau pour moi dans l'intimité de ma mère, dont je me rappelais avec +amour les caresses et les premiers soins. Elle était encore belle malgré +ses cinquante ans, et à un esprit naturel et enjoué elle joignait assez +d'instruction et de jugement; mais, par une inconcevable fatalité, nos +opinions différaient sur beaucoup de points. Il est vrai que ma mère, +douce et facile dans son humeur railleuse, attachait peu d'importance à +nos discussions et semblait ne pas s'apercevoir de l'impression pénible +que j'en recevais; mais il m'était cruel de trouver dans une femme que +j'aurais voulu entourer du plus saint respect une légèreté de principes +si différente de ce que j'en attendais. Peu à peu, la frivolité avec +laquelle ma mère traitait mes plus chères croyances, l'espèce de pitié +moqueuse qu'elle avait pour mon caractère, me rendirent plus hardi, et +j'essayai de l'amener à mes idées; mais alors elle m'imposa silence avec +hauteur, et me reprocha aigrement ce qu'elle appelait le pédantisme de +l'intolérance. Mon père ne se mêlait jamais à nos contestations; presque +toujours endormi dans son fauteuil, il ne prenait intérêt qu'à sa partie +de piquet, que ma mère faisait, il est vrai, avec une obligeance +infatigable; et, pourvu que rien ne gênât ses habitudes paresseuses, il +s'accommodait de tous les visages et de tous les caractères. Un ami +subalterne de la maison me rendit, presque malgré moi, le triste service +de m'apprendre que ma mère avait souvent trompé autrefois ce débonnaire +mari, et me conseilla de heurter moins imprudemment ses souvenirs, et +peut-être les reproches secrets de sa conscience, par la rigidité de mes +principes. Je le remerciai de son avis, et j'en profitai. Je compris que +je n'avais plus le droit de discuter, puisque c'était m'arroger celui de +censurer la conduite de ma mère; mais en rentrant dans la voie d'un +froid respect, je sentis s'évanouir en moi cette sainte affection dont +j'avais conçu l'espoir. + +«Je me retirai en moi-même; je devins mélancolique, souffrant, et +l'ennui s'empara de moi. Je pris dans cet isolement de l'âme une +habitude de réserve qui acheva de m'aliéner le cÅ“ur de mes parents. Ils +me le témoignèrent cruellement quatre ou cinq fois, et à la dernière je +pris mon parti. Je partis dans la nuit, leur laissant une lettre +d'humbles excuses, et leur promettant que, quelle que fût ma fortune, +ils n'auraient jamais à rougir de moi. Je me mis donc en route, au +hasard, tristement, et presque sans ressources, la gêne où vivaient mes +parents m'interdisant de leur demander le moindre sacrifice; j'espérai +en la Providence et un peu en mon courage. Votre Altesse sait le reste, +et grâce à sa bonté, je n'ai pas eu longtemps à supporter les fatigues +et les privations de mon voyage. + +--Je te remercie, mon cher Julien, dit la princesse. Je vois que tu es +un honnête homme et un noble cÅ“ur; mais laisse-moi te parler en amie et +remplacer la mère que tu as abandonnée. Je crains que tu ne sois un peu +entaché, à ton insu et malgré toi, de l'esprit d'obstination et +d'orgueil que l'on reproche avec raison au clergé de France. Tu a subi +l'influence des prêtres dans ce qu'elle a de bon principalement, mais +aussi un peu dans ce qu'elle a de dangereux. Ton curé de village est +sans doute un homme vertueux et franc; mais peut-être ceux qui lui +reprochaient de manquer d'indulgence et de miséricorde n'avaient-ils pas +absolument tort. Je n'aime pas qu'on chasse d'un pays les vagabonds et +les malfaiteurs; c'est se défaire de la peste en faveur de son prochain. +Il vaudrait mieux essayer de fixer et d'employer les uns, de corriger ou +de contenir les autres. Ta mère me paraît une bonne femme que tu aurais +mieux fait d'accepter avec ses qualités et ses défauts, et je +l'estimerais encore mieux si tu avais ignoré ou enseveli dans un éternel +oubli les fautes de sa jeunesse. Prends-y garde, mon enfant: ce +caractère absolu, cette froide habitude de condamner en silence et de +fuir sans retour et sans pardon tout ce qui ne nous ressemble pas, peut +bien nous rendre coupables, dangereux aux autres et à nous-mêmes. Tu +vois déjà que tu t'es fait souffrir, que tu as gâté le bonheur possible +de la vie de famille; et sans doute ta mère, quelque frivole qu'elle +soit, doit avoir pleuré ton départ et ses motifs. Lui donnes-tu +quelquefois de tes nouvelles, au moins? + +--Oui, Madame, répondit Saint-Julien. + +--Eh bien, fais-le toujours, reprit-elle, et que le ton de tes lettres +lui fasse oublier ce que ton absence a de cruel et de mortifiant. Au +reste, ajoute la princesse en se levant et en lui tendant la main, vous +avez bien fait de nous dire toutes ces choses, monsieur le comte; nous +saurons mieux le respect que nous devons à vos chagrins. Mes enfants, +dit-elle aux deux autres, vous avez trop d'esprit et de délicatesse pour +ne pas le comprendre, le cÅ“ur de San-Giuliano n'est pas du même âge que +le votre. Il ne faut pas le traiter comme un camarade d'enfance. Et toi, +mon ami, dit-elle au jeune comte, il faut faire aussi quelque concession +à leur jeunesse, et tâcher de te distraire avec eux. Nous réunirons tous +nos efforts pour te faire l'avenir meilleur que le passé; si nous +échouons, c'est que l'amitié est sans puissance et ton âme sans oubli.» + +L'heure étant venue où la princesse devait se montrer pour la première +fois depuis son retour à toute sa cour assemblée, elle prit le bras de +Julien pour se lever; puis elle passa sur sa robe de soie une pelisse de +velours brodée d'or et fourrée de zibeline. Le page prit son éventail de +plumes de paon. On remit à Julien un livre à riches fermoirs sur lequel +il devait inscrire les demandes présentées à la souveraine. La Ginetta, +qui avait des privilèges particuliers, se mêla à trois grandes dames +autrichiennes qui, par droit de noblesse, avaient la charge honorifique +de paraître en public les suivantes de la princesse. Elles n'étaient +guère flattées de voir une Vénitienne sans naissance et, disaient-elles, +sans conduite, marcher du même pas et leur ôter sans façon des mains la +queue du manteau ducal; mais la princesse avait des volontés absolues. +Elle eût chassé ces douairières plutôt que de contrarier sa jeune +favorite, et aucun homme de cour ne trouvait à redire à l'admission +d'une si belle personne dans les salles de réception. + +Quand la princesse eut agréé les hommages de ses flatteurs, elle leur +présenta son secrétaire intime, le comte de Saint-Julien. Au ton de sa +voix, tous comprirent que ce n'était pas à la lettre un successeur de +l'abbé Scipione, et qu'il fallait se conduire autrement avec lui. +Saint-Julien fut donc étourdi et presque effrayé des protestations et +des avances qui lui furent faites de tous côtés. Il était bien loin +d'avoir conçu une si haute idée de son rôle. «Eh! mon Dieu! se +disait-il, si j'étais l'époux de la princesse, on ne me traiterait pas +mieux. Tous ces gens-là doivent pourtant bien savoir dans quel costume +je suis arrivé ici.» En voyant combien les hommes sont rampants et +souples devant tout ce qui semble accaparer la faveur du maître, il +s'étonna d'avoir été si craintif. «Qu'est-ce donc que cette grandeur que +j'avais rêvée? se dit-il; où sont ces hommes élevés qui soutiennent la +dignité de leur rang par de nobles actions, et qui ont le cÅ“ur fier et +hardi comme la devise de leurs ancêtres? Les vrais nobles sont-ils aussi +rares que les vrais talents?» + +Le jour même, on célébra le mariage de l'aide de camp Lucioli avec la +lectrice mistress White. Ce fut un grand sujet d'étonnement pour Julien, +de voir ce beau jeune homme épouser une vieille fille d'un rang obscur +et d'un esprit médiocre. Personne ne songea à partager la surprise de +Julien. La duègne était richement dotée par la princesse, et Lucioli +pourrait désormais satisfaire ses étroites vanités et déployer un luxe +insolent. Il était réconcilié avec sa situation, et trouvait dans le +maintien grave de Quintilia plus d'indulgence pour son amour-propre +qu'il ne l'avait espéré. + +En effet, la princesse présida cette cérémonie avec un sang-froid +imperturbable. Il était impossible de se douter, à son air austère et +maternel, qu'elle fût occupée à se divertir sérieusement d'une victime +insolente et lâche. Dans aucun recoin de la chapelle on n'osa échanger +le plus furtif sourire. Les lèvres de Quintilia étaient immobiles et +serrées comme celles d'un mathématicien qui résout intérieurement un +problème. Julien se méfia néanmoins de cette affectation, et quand vers +minuit la princesse se retrouva dans son appartement avec lui, Ginetta +et Galeotto, il ne s'étonna guère de la scène qui eut lieu, devant lui. +La Ginetta, mettant son mouchoir sur sa bouche, semblait attendre dans +une impatience douloureuse le signal de sa délivrance, lorsque +Quintilia, se laissant tomber tout de son long sur le tapis, lui donna +l'exemple d'un rire inextinguible et presque convulsif. Le page fit la +troisième partie, et Julien resta ébahi à les contempler jusqu'à ce que, +les rires un peu apaisés, un feu roulant et croisé de sarcasmes amers et +d'observations caustiques lui fit comprendre qu'on venait de jouer la +plus majestueuse des farces dont un amant rebuté ou disgracié pût être +la victime ou le bouffon. + +«Je n'aime pas cela, dit-il au page lorsqu'ils se retrouvèrent ensemble +dans leur appartement. Ou Lucioli est un pauvre niais qu'on mystifie +sans pitié, ou c'est un misérable qui se console avec de l'argent, et +qu'il faudrait plutôt chasser. + +--Vous avez l'air, dit le page d'un ton assez sec et sérieux, de +critiquer la conduite de notre bienfaitrice; je vous dirai, moi aussi, +monsieur de Saint-Julien, je n'aime pas cela. + +--Mettez-vous à ma place, répondit Julien un peu confus; ne +penseriez-vous pas, en voyant des choses si étranges, que la princesse +est bien cruelle envers ceux qui osent s'élever jusqu'à elle, ou bien +inconstante envers ceux qu'elle y fait monter un instant?» + +Le page ne répondit que par un grand éclat de rire; puis, reprenant +aussitôt son sérieux, il quitta Saint-Julien en lui disant: «Mon ami, ni +le dévouement ni la prudence n'admettent l'esprit d'analyse.» + + + + +VI. + + +Le lendemain, la princesse appela Saint-Julien et s'enferma avec lui +dans son cabinet. Elle était occupée de mille projets; elle voulait +apporter de notables économies à son luxe, fonder un nouvel hôpital, +réduire les richesses d'un chapitre religieux, écrire un traité sur +l'économie politique, et mille autres choses encore. Saint-Julien fut +épouvanté de tout ce qu'elle voulait réaliser, et il pensa un instant +que la vie d'un homme ne suffirait pas à en faire le détail. Néanmoins +elle lui posa si nettement les points principaux, elle le seconda par +des explications si précises et si lucides, qu'il commença bientôt à +voir clair dans ce qu'il avait pris à l'abord pour le chaos d'une tête +de femme. Lorsqu'elle le renvoya, elle lui confia une besogne assez +considérable, qu'il eut à lui rendre le lendemain et dont elle fut +contente, bien qu'elle y fît de nombreuses annotations. + +Plusieurs mois furent employés à dresser et à préparer ce travail. +Durant tout ce temps, la princesse fut enfermée dans son palais; les +fêtes et les réceptions furent suspendues; les rues furent +silencieuses, et les façades ne s'illuminèrent plus de l'éclat des +flambeaux. Quintilia, vêtue d'une longue robe de velours noir, et +relevant ses beaux cheveux sous un voile, sembla oublier la parure, le +bruit et le faste, dont elle était ordinairement avide. Plongée dans de +sérieuses études et dans d'utiles réflexions, elle ne se permettait pas +d'autre délassement que de fumer le soir sur une terrasse avec ses +intimes confidents, à savoir: le page, le secrétaire intime et la +Ginetta. Quelquefois elle se promenait avec eux en gondole sur la jolie +petite rivière appelée Célina, qui traversait la principauté; mais la +gaieté folâtre était bannie de leurs entretiens. Ses projets du +lendemain, ses travaux de la veille, la mettaient dans un rapport +immédiat et continuel avec Saint-Julien. La familiarité qui en résulta +avait quelque chose de paisible et de fraternel, qui était mieux que de +l'amitié, et qui cependant ne ressemblait pas à l'amour. Du moins Julien +le croyait; mais son âme était dominée, toutes ses facultés absorbées +par une seule pensée. Si les heures où la princesse l'exilait de sa +présence n'eussent été assidûment remplies par le travail qu'elle lui +imposait et par les courts instants de repos qu'il était forcé de +prendre, elles lui eussent semblé insupportables. Mais dès son réveil, +il se rendait près d'elle et ne la quittait plus que le soir. Elle +prenait ses repas avec lui, des repas courts et presque napoléoniens. Si +quelquefois elle se reposait de ses fatigues intellectuelles par +quelques idées plus douces, elle y associait toujours son jeune protégé. +Elle l'entretenait des arts, qu'elle chérissait et dont il avait le vif +sentiment; elle écoutait avec intérêt quelques douces et naïves poésies +dont le jeune homme s'inspirait auprès d'elle, ou bien elle lui parlait +des bienfaits d'une vie laborieuse et réglée, des charmes d'une amitié +chaste et sainte. Saint-Julien l'écoutait avec délices, et, à voir son +front serein, son regard maternel, il oubliait qu'une passion orageuse +ou fatale pût naître auprès d'une telle femme; il se persuadait être +arrivé au terme du plus beau vÅ“u qu'une âme noble puisse faire; il +croyait avoir atteint pour toujours un bonheur sans mélange et sans +remords. Quelquefois, il est vrai, lorsqu'il se retrouvait seul au +sortir de ces douces causeries, sa tête s'enflammait, son cÅ“ur battait +précipitamment, son émotion devenait une souffrance vague; mais un +sentiment pieux succédait à ces agitations. Il remerciait Dieu de +l'avoir tiré d'une condition douloureuse pour le combler de telles +joies, il versait des larmes, il prononçait le nom de Quintilia et +l'associait au nom de Marie, la Vierge des cieux. Quand il avait soulagé +son cÅ“ur dans ces extases, il reprenait avec ardeur la tâche que sa +souveraine lui avait confiée, et se livrait par anticipation au plaisir +de mériter et d'obtenir ses éloges et ses remerciements. + +Entièrement séparé de l'entourage extérieur de la princesse, il n'avait +de relations qu'avec Galeotto et la Ginetta. Son caractère timide et un +peu fier, ses occupations sérieuses et soutenues, et surtout le +sentiment de bien-être intérieur qui lui rendait tout épanchement +inutile, s'opposaient à toute communication entre lui et le reste des +hommes. Il vécut donc dans un tel isolement de tout ce qui n'était pas +Quintilia, qu'il savait à peine les noms des personnes qu'il rencontrait +dans l'intérieur du palais. Et pourtant une passion, réelle, dévorante, +à jamais tenace, s'allumait en lui à son insu, à l'ombre de cette +confiance dangereuse. L'imagination de ce jeune homme était si pure, il +avait si peu connu l'amour, qu'il ne croyait pas à ses tourments et les +éprouvait sans les reconnaître. + +Six mois s'étaient écoulés ainsi. Un soir, le travail se trouva terminé. +La princesse avait été tout ce jour-là plus grave et plus réfléchie que +de coutume. Elle traça de sa main une dernière page à la fin du registre +que Julien venait de lui présenter. Pendant qu'elle l'écrivait, Ginetta, +qui s'était introduite sans bruit dans l'appartement, attendait avec une +sorte d'anxiété qu'elle eût fini; son Å“il noir et mobile interrogeait +impatiemment tantôt la porte où Julien aperçut un pan du manteau de +Galeotto, tantôt le front assombri et le sourcil plissé de la princesse. +Enfin, la princesse posa sa plume d'un air distrait, cacha sa tête dans +ses mains, reprit la plume, joua un instant avec une tresse de ses +cheveux qui s'était détachée, puis tressaillit, traça précipitamment +quelques chiffres, signa le registre, le ferma et le poussa loin d'elle. +Puis, tenant toujours sa plume, elle se leva, se tourna vers Ginetta et +la planta dans une grosse touffe de ses cheveux noirs. La soubrette fit +un cri de joie. «Est-ce enfin terminé, Madame? s'écria-t-elle; votre +belle main va-t-elle quitter la plume et reprendre le sceptre et +l'éventail? Sommes-nous arrivés au bout de ce pâle carême? le plaisir +va-t-il briser la pierre du cercueil où vous l'avez enseveli? me +permettrez-vous de jeter au vent cette vilaine plume que vous venez de +mettre dans mes cheveux, et qui me semble peser comme du plomb? + +--Fais-en un auto-da-fé, répondit Quintilia, je ne travaillerai plus +cette année. + +--Vive la liberté! s'écria Galeotto en entrant d'un bond. Au risque +d'être grondé, il faut que je vienne mettre un genou en terre devant ma +souveraine, et que je la prie de _briser les cercles de fer de son +écuyer_. + +--Reprends ton vol, mon beau papillon, dit la princesse en l'embrassant +au front. + +--Par la Vierge! dit le page en se relevant, il y avait plus de six mois +que Votre Altesse n'avait fait cet honneur à son pauvre nain. Nous voici +tous sauvés; nous renaissons, nous dépouillons nos chrysalides, nous +ressuscitons. Alleluia. + +--Brûlons la maudite plume! dit Ginetta. + +--Non, dit le page en s'en emparant. Attachons-la à la barrette de +monsieur le secrétaire intime, et jetons tout dans la Célina, le pédant +et son encre, l'ennui et les registres. + +--Non pas, dit la princesse; à votre tour, respectez le travail, la +réflexion, l'économie. Mon bon Giuliano, nous nous retrouverons tête à +tête dans la poussière des livres. Aujourd'hui, reposons-nous, quittons +nos habits noirs. Rions avec ces enfants, redevenons jeunes. Page, fais +illuminer le fronton de mon palais. Toi, Ginetta, rends la liberté à ma +chevelure, et enlève cette dernière tache d'encre à mon doigt.» + +La Ginetta frotta les mains de la princesse avec de l'essence de citron. +Le page ouvrit les fenêtres et donna en criant des signaux à la +cantonade; puis il entraîna Julien sur la terrasse, et lui remettant un +magnifique bouquet de fleurs: + +«Portez-le à Son Altesse, lui dit-il, mettez-vous à ses pieds, et tâchez +qu'elle ait pour vous un doux regard. Quittez surtout cet air consterné. +De quoi vous étonnez-vous? Pensez-vous que nous étions convertis pour +jamais, et que tout irait toujours selon vos goûts et vos idées? Mais +apprenez à connaître l'amitié. Je pourrais me venger aujourd'hui de tout +l'ennui que vous m'avez causé; je veux, au contraire, vous aider à +ressaisir votre crédit qui chancelle. + +--Vraiment, je vous jure que je ne comprends pas, reprit Julien en +prenant le bouquet machinalement. + +--Allez, allez! cria le page en le poussant. Si vous êtes habile, ne +perdez pas le temps et l'occasion, car voici le tourbillon qui nous +enveloppe et le sabbat qui commence.» + +Les accords de cent instruments montaient en effet dans les airs, et +déjà des pétards et des fusées volaient par les rues. + +--Qu'est-ce donc que tout ce bruit? dit Julien. + +--C'est mon ouvrage, dit Galeotto d'un air enivré; c'est ce qui doit +sauver ou perdre bien des flatteurs, faire voler les uns comme des +aigles, barboter les autres comme des oisons.» + +Saint-Julien, poussé par les épaules, approcha de la princesse d'un air +gauche et confus. + +Elle était déjà transformée en une autre femme que celle qu'il voyait +depuis six mois. Elle avait les cheveux parfumés, le front couvert de +diamants de sept couleurs, une folle et magnifique parure. Son corps +avait changé d'attitude et sa figure d'expression. Elle était sans +contredit beaucoup plus jeune, plus belle et plus séduisante qu'avec sa +robe noire et son air pensif. Mais Saint-Julien l'avait aimée beaucoup +mieux ainsi, et maintenant elle l'effrayait comme autrefois; ses doutes +évanouis longtemps se réveillaient, sa confiance et sa joie pâlissaient +à mesure que la beauté de Quintilia s'illuminait d'un éclat plus vif. + +[Illustration: Je me nomme Galeotto _degli Stratigopoli_... (Page 11.)] + +«Un genou en terre, lui dit le page à l'oreille, et tâchez de baiser sa +main.» + +Julien crut qu'on le persiflait; peu s'en fallut qu'il n'accusât +Quintilia d'être complice d'une mystification préparée contre lui. Il se +laissa tomber à demi sur le carreau de velours qui était à ses pieds, +et, tout palpitant, il leva sur elle un regard qui semblait être un +triste et doux reproche. Mais, au lieu de le railler, comme il s'y +attendait, Quintilia lui prit la main. + +«Eh quoi! des fleurs à la main de Giuliano! lui dit-elle avec gaieté; +mais je crois que le monde est bouleversé, et tu m'apportes précisément +les fleurs que j'aime, la rose turque et la pompadoura qui enivre! +Donne, donne, Giuliano. Toi aussi, tu veux donc te rajeunir et te +retremper! Bien, mon fils; faisons-leur voir que le travail ne nous a +pas rendus stupides, et que nos esprits ne sont point émoussés comme nos +plumes.» + +Quintilia, en disant ces folles paroles, embrassa son secrétaire intime +sur les deux joues. C'était la première fois, et il s'y attendait si +peu, que sa tête se troubla, et il lui fut impossible de comprendre ce +qui se passait autour de lui. + +Un feu d'artifice fut tiré sur l'eau, et un grand souper, qui sembla +improvisé, mais que Galeotto et Ginetta tenaient prêt depuis longtemps, +prolongea la fête assez avant dans la nuit. Saint-Julien suivit d'abord +machinalement Quintilia; il était encore sous l'impression délirante de +ce baiser: il ne songea qu'à la trouver belle dans sa nouvelle parure, +gracieuse et spirituelle avec ceux qui venaient la complimenter. Mais +peu à peu cet entourage de courtisans qu'il avait perdu l'habitude de +voir se placer entre elle et lui, ce bruit qui ne lui permettait plus +d'être seul entendu, ce mouvement qui semblait enivrer Quintilia, lui +devinrent odieux. Il fut souvent tenté de quitter cette cohue et d'aller +s'enfermer dans sa chambre. Un sentiment de jalousie inquiète et +chagrine le retint auprès de la princesse. + +[Illustration: Que suis-je donc? s'écria Julien... (Page 18.)] + + + + +VII. + + +«Mon ami, lui dit Galeotto le lendemain matin, vous avez été +souverainement ridicule hier soir. + +--Et pourquoi donc? + +--Triste, pâle, et l'air consterné! Prenez garde à vous. La princesse +est en humeur de se divertir: si vous ne vous amusez pas, vous êtes +perdu. + +--Perdu! dit Saint-Julien. Comment et pourquoi? + +--Pourquoi?..... parce que vous l'ennuierez, mon ami. Comment? parce +qu'elle oubliera jusqu'à votre nom. + +--Où sommes-nous, mon Dieu? dit Julien en passant sa main sur ses yeux, +dans un sentiment d'invincible tristesse. Est-ce un rêve que je fais? +Tout est-il donc si changé depuis douze heures! + +--Vous ne connaissez pas le monde, reprit le page; vous ne savez pas +qu'il faut ne compter sur rien, être préparé à tout, et posséder vingt +habits dans son magasin pour être toujours prêt à changer avec ceux qui +changent. + +--Mais expliquez-moi Quintilia; que m'importent les autres? + +--Quintilia! dit le page en baissant la voix. Que je vous explique cette +femme, moi!... Eh! mon ami, j'ai seize ans! Je ne manque pas d'intrigue, +d'ambition et d'une certaine intelligence; je vois, j'entends; je +n'essaie pas de comprendre; j'obéis, je devine ce qu'on va me commander: +il me semble que c'est quelque chose pour mon âge. Mais trouver la +raison de ce que je vois, de ce que j'entends et de ce que je fais, +c'est plus qu'il n'appartient à mon inexpérience et à ma jeunesse. C'est +vous, monsieur le philosophe, qui devriez me donner la clé des énigmes +autour desquelles je tourne comme une folle planète, sans savoir où me +mène mon soleil. + +--Je ne vous demande qu'une chose, dit Saint-Julien en fixant ses grands +yeux tristes sur les yeux malins et brillants de Galeotto. Je vois bien +qu'il y a en elle deux femmes distinctes, une vraie et une artificielle; +une qui est née ce qu'elle est, une autre que les hommes et le siècle +ont formée: laquelle des deux est l'Å“uvre de Dieu?» + +Le page eut sur les lèvres une contraction nerveuse, comme s'il allait +dire un mot cynique. Saint-Julien devina les deux syllabes qui erraient +sur cette bouche moqueuse, et un frisson douloureux lui passa de la tête +aux pieds. Mais le page se levant aussitôt et changeant de manière et de +langage avec cette facilité de courtisan qui était innée en lui: + +«Votre question n'a pas le sens commun, mon ami, lui dit-il en se +promenant dans la chambre d'un air grave. Le sentiment et la +métaphysique vous ont troublé le jugement. Est-ce que nous sommes _nés_ +quelque chose? C'est bien assez d'être nés gentilshommes, canaille ou +prince. Ce n'est pas Dieu qui préside à ces distinctions; et pour notre +caractère, c'est l'éducation et le hasard qui s'en mêlent. Si j'étais +phrénologiste, je vous dirais quelles bosses du crâne de Son Altesse +nécessitent la contradiction que vous voyez en elle; mais, n'étant qu'un +ignorant, j'aime mieux admirer ses cheveux noirs et recevoir sur mon +pauvre front étroit et borné le baiser d'une bouche ducale.» + +En se rappelant le baiser qu'il avait reçu, Saint-Julien frémit, et +devint tour à tour rouge et pâle. Le page s'en aperçut, et, s'arrêtant +devant lui les bras croisés sur sa poitrine: + +«Mon ami, lui dit-il, tu es amoureux; tu es perdu! + +--Amoureux! dit Julien troublé; non, je ne le suis pas. J'aime ma +souveraine avec vénération, avec... + +--Tais-toi, tu extravagues, reprit Galeotto. Nous ne sommes plus au +temps de la chevalerie. Aujourd'hui un gentilhomme, et même un +pâtissier, peut épouser une princesse. Tu es amoureux, mais tu es fou. + +--Épargnez-moi vos railleries, Galeotto... + +--Non, je ne raille pas. Hier, quand vous avez reçu ce baiser sur les +joues, vous avez failli vous trouver mal. Pour un homme qui ne voudrait +que parvenir, c'eût été d'un effet excellent. Ces timidités-là ont plus +de succès ici que les fatuités de Lucioli. Ce n'est pas vous qu'on +mariera à une duègne, et qu'on enverra prendre l'air à la campagne avec +cinquante mille francs de rente et une momie ambulante comme mistress +White. Mais c'est vous à qui l'on mettra un collier de vermeil au cou, +et qu'on laissera vieillir couché en rond sur un coussin entre la biche +tachetée et la levrette blanche. + +--Mais quel rôle si important jouez-vous donc vous-même ici? dit +Saint-Julien un peu piqué. + +--Aucun, dit le page; mais je ne suis pas amoureux; et quand on me baise +au front, je n'oublie pas que je suis un jouet, un petit animal +domestique, un enfant condamné à ne pas grandir. Alors, en attendant que +je sois homme et qu'on s'en aperçoive, je rends à la Ginetta les baisers +qu'on me donne. Fais comme moi, Giuliano, Ginetta est une belle et bonne +fille.» + +Saint-Julien eut comme un éblouissement, et s'appuyant sur le bras de +son fauteuil. + +«Ô mon Dieu! s'écria-t-il avec angoisse, où m'avez-vous conduit? dans +quel antre de corruption m'avez-vous jeté?» + +Galeotto répondit par un éclat de rire à cette mystique apostrophe. + +Le naïf Julien le regardait avec surprise et avec une sorte de terreur. +Élevé aux champs, plein d'innocence et de candeur, il ne pouvait +comprendre la précoce dépravation de cet enfant de la civilisation. + +«Si jeune et si beau! continua-t-il en le regardant avec une sincérité +de douleur qui augmenta la gaieté du page; avec un front si pur et tant +de grâce, être déjà si sec, si froid, si raisonneur! Avoir déjà vaincu +l'amour, et l'enthousiasme, et les sens! avoir arrangé toute sa vie pour +l'ambition, et n'avoir ni jeune cÅ“ur ni folle imagination qui vous +détourne du chemin! Quoi! pas même amoureux de la Ginetta! Moqueur et +méprisant sous les lèvres de celle-ci, méfiant et froid sous les lèvres +de l'autre!... Qu'aimez-vous donc, qu'aimerez-vous, vieillard de seize +ans? + +--J'aimerai, dit le page, j'aimerai l'argent et le pouvoir: l'argent, +pour avoir de bons chevaux, de riches habits, et des femmes dont je ne +serai pas forcé d'être amoureux au point de me brûler la cervelle en cas +d'abandon; de ces femmes qui ont tout juste assez d'esprit pour nous +donner un instant d'ivresse, seul bien que la femme puisse promettre et +tenir, menteuse et lascive qu'elle est de sa nature; le pouvoir, pour +humilier les fourbes et les sots qui me flattent et me haïssent, pour +jeter dans la poussière les faces orgueilleuses qui se baissent pour me +regarder. Oui, oui, l'argent et le pouvoir: tout homme qui n'est pas +imbécile ou fou doit viser à cela et mépriser le reste. + +--De qui tenez-vous ce principe? dit Saint-Julien. Est ce de vous-même, +est-ce de Quintilia? + +--Oh! toujours à cheval sur votre idée fixe! Que m'importe Quintilia? +Croyez-vous que je veux pourrir dans ce misérable cabotinage de royauté? +Croyez-vous que cette parodie de czarine, et ces ombres de courtisans, +et ces forteresses de pain d'épice, et cet appareil militaire qu'on a +fait avec de la moelle de sureau et des grains de plomb, et ce palais +qui servirait de surtout sur la table d'un banquier, et ces places dont +ne voudrait pas le groom d'un pair d'Angleterre; croyez-vous vraiment +que tout cela m'attache et me séduise? C'est bon pour vous, vertueux +prestolet, qui vous croyez au sommet des grandeurs du monde, et qui +prenez le théâtre de Polichinelle pour la Scala ou pour San-Carlo. Moins +heureux que vous, je ne sais pas m'abuser ainsi; je sens que l'univers +n'est pas trop vaste pour mon activité, et j'étouffe dans ce poêle, où +nous chauffons comme de pauvres marrons qu'une femme tire du feu au +profit du diable. Allons, Giuliano, suivez votre vocation, et ne vous +effrayez pas de la mienne. C'est moi qui devrais m'étonner et me jeter à +la renverse, et interroger avec stupeur les étoiles fantasques, à la vue +d'une candeur comme la vôtre. C'est vous, mon ami, qui êtes une +exception, une rareté, une merveille dans ce siècle de raison et +d'égoïsme. Vous êtes peut-être un ange devant Dieu; mais les hommes, à +coup sûr, vous montreraient à la foire s'ils savaient ce que vous êtes. + +--Que suis-je donc? s'écria Julien, confondu de surprise. + +--Voulez-vous que je vous le dise? Vous ne vous en fâcherez pas? + +--Non. + +--Vous êtes un niais. + +--Et Quintilia? + +--Je vous le dirai quelque jour si nous nous rencontrons à cent lieues +d'ici.» + + + + +VIII. + + +Une grande fête se préparait au palais. Jamais Julien n'avait vu un tel +luxe et de si folles dépenses. Personne ne pouvait plus aborder la +princesse s'il ne venait l'entretenir de chiffons, de lustres et de +musiciens. Le pauvre secrétaire intime, étranger à toutes ces choses, +errait pâle et triste au milieu de ce désordre, dans la poussière des +préparatifs et dans la cohue des ouvriers. Trois jours entiers +s'écoulèrent sans qu'il vît la princesse. Il tomba dans une noire +mélancolie et pleura son beau rêve effacé, ses douces illusions perdues. +Le matin de la fête, elle se souvint de lui et le fit appeler pour lui +remettre le costume qu'il devait porter; elle lui donna gravement les +instructions les plus frivoles, lui demanda conseil sur la coupe des +manches que Ginetta lui essayait; puis elle oublia sa présence et le +laissa sortir sans s'en apercevoir. + +Le bal fut magnifique. Grâce à la plus bizarre et à la plus folle des +inventions de la princesse, toute la cour représenta une immense +collection de papillons et d'insectes. Des justaucorps bigarrés +serraient la taille; de grandes ailes d'étoffe, montées sur du laiton +imperceptible, se déployaient derrière les épaules ou le long des +flancs; et l'on ne pouvait trop admirer l'exactitude des nuances, la +forme des accidents, la coupe et l'attitude des ailes, et jusqu'à la +physionomie de chaque insecte reproduite par la coiffure du personnage +chargé de le représenter. Le bon abbé Scipione, métamorphosé en +sauterelle, gambadait agréablement dans son mince vêtement de crêpe vert +tendre. Le pimpant Lucioli, emprisonné dans une écaille bombée de satin +marron, et le ventre couvert d'un gilet rayé de noir et de blanc, +représentait admirablement un hanneton de la plus grosse espèce connue. +La grande et mince marchesa Lucioli, ex-mistress White, était fort +brillante sous un long corps de velours noir et de grandes ailes de +taffetas jaune rayé de noir. Avec sa longue face pâle, les déchiquetures +de ses ailes et sa démarche péniblement folâtre, on l'eût prise pour ce +grand papillon nommé Podalyre, qui est si embarrassé de sa longue +stature que les hirondelles dédaignent de le poursuivre et le laissent +se débattre contre le vent, pêle-mêle avec les feuilles jaunies et +dentelées du sycomore. Le beau page Galeotto représentait le charmant +papillon Argus; les pierreries de toutes couleurs ruisselaient sur ses +ailes de velours bleu tendre, doublées d'un satin nuancé de rose, +d'abricot et de nacre. La Ginetta portait un corselet d'azur rayé de +noir; elle était coiffée de ses cheveux bruns relevés en grosses touffes +sur ses tempes. Belle avec sa tête large et plate, mince dans son +corsage étroit, folâtre sous ses transparentes ailes de crêpe bleu, elle +offrait le plus beau type d'_agrillon-demoiselle_ qu'on eût vu depuis +longtemps. Quant à Julien, on l'avait déguisé en _antyope_, avec des +ailes de velours noir frangées d'or. + +C'était la princesse elle-même qui avait présidé au choix et à la +distribution de tous ces costumes. Elle avait consulté vingt savants et +compulsé tous les traités d'entomologie de sa bibliothèque pour arriver +à une perfection capable de donner le délire de la joie au plus grave de +tous les professeurs d'histoire naturelle. Elle avait assorti chaque +rôle, ou au moins chaque couleur, au caractère ou à la physionomie de +chaque personnage. On voyait autour d'elle de belles Vénitiennes +déguisées en guêpes, en noctuelles, en piérides; de brillants officiers +convertis en cerfs-volants, en capricornes, en sphinx. On vit plusieurs +jeunes abbés en fourmis et le majordome en araignée. Ou admira beaucoup +le sphinx Atropos. La _manthe précheresse_ eut un plein succès, et les +femmes jetèrent des cris d'épouvante à l'aspect du grand bousier sacré +des Égyptiens. + +Mais parmi ces cohortes aériennes, Quintilia se distinguait par la +richesse et la simplicité de son costume. Elle avait choisi pour emblème +le blanc phalène de la nuit. Sa robe et ses ailes de gaze d'argent mat +tombaient négligemment le long de sa taille. Elle avait pour coiffure +deux marabouts blancs qui, s'abaissant de son front sur chacune de ses +épaules, représentaient fort agréablement deux antennes moelleuses. + +Les salles étaient tapissées et jonchées de fleurs; des échelles de +soie, cachées dans des guirlandes de roses, étaient tendues le long des +murs ou suspendues aux voûtes. Les plus hardis grimpaient sur ces frêles +soutiens, se tenaient accrochés, les ailes pliées, au-dessous des +plafonds, se balançaient entre les colonnes, ou s'élançaient de l'une à +l'autre en agitant leurs ailes diaphanes. C'était un spectacle vraiment +magique, et dont la nouveauté enivra Saint-Julien un instant. Mais des +angoisses inattendues l'arrachèrent bientôt à ces naïves satisfactions. +Quintilia, entourée d'hommages et de vÅ“ux, se livrait au plaisir d'être +admirée avec tant de jeunesse et d'enivrement que Saint-Julien crut ne +plus pouvoir douter de l'erreur où six mois de retraite et de bonheur +calme l'avaient plongé. «Insensé! se dit-il, comment ai-je pu croire que +cette femme avait autre chose dans le cÅ“ur que la vanité de son sexe et +l'orgueil de son rang? comment ai-je pu m'abuser à ce point sur la +galanterie et le désordre qui règnent ici? Quel plaisir a-t-elle pris à +me duper et à se duper elle-même sur de prétendus projets +philanthropiques, sur les hautes ambitions d'une âme généreuse, lorsque +le plus ardent de ses vÅ“ux, la plus enivrante de ses joies, c'est une +fête ruineuse et le fade hommage des cours!» + +Et malgré ces tristes réflexions, il la suivait avec anxiété; il épiait +tous ses regards, il se glissait à son insu sur tous ses pas. +Lorsqu'elle semblait s'occuper d'un homme plus que d'un autre, son cÅ“ur +battait, sa tête s'égarait, il était prêt à faire une scène ridicule; +puis il s'arrêtait pour se demander compte de ses propres agitations et +pour s'effrayer de ressentir l'amour en même temps que l'aversion. + +Dans le mouvement d'une valse, la coiffure de la princesse s'étant un +peu dérangée, elle s'esquiva et entra dans ses appartements pour la +réparer. Elle ne voulut pas appeler à son secours Ginetta, qui était +emportée par la danse au fond des salles du bal. Elle se retira donc +seule et sans bruit dans son cabinet de toilette; mais au moment d'en +fermer la porte, elle vit derrière elle une pâle figure: c'était +Saint-Julien qui l'avait suivie. Dans le délire de son chagrin, il +s'était imaginé lui voir échanger un signe avec Lucioli, et il avait +perdu la tête. + +«Et que veux-tu, Giuliano? lui dit-elle avec surprise; tu sembles triste +ou malade! As-tu quelque chose à me dire? Que puis-je faire pour toi? + +--Je vous dérange, Madame, répondit-il d'une voix entrecoupée; +ordonnez-moi de vous laisser seule. + +--Non, reprit-elle avec une parfaite insouciance, assieds-toi sur ce +divan pendant que je vais raccommoder ma plume; et si tu as quelque +confidence à me faire, je t'écoute.» + +Julien s'assit et garda le silence. Quintilia, debout devant son miroir +et lui tournant le dos, refit sa coiffure tranquillement. Quand elle eut +fini, elle pensa à lui et le regarda dans sa glace. Il était prêt à se +trouver mal. + +Elle vint droit à lui, et lui prenant la main avec une assurance qui +semblait partir de la bonté de son cÅ“ur au moins autant que de la +hardiesse de son caractère: «Tu as quelque chose, lui dit-elle, tu +souffres, tu es malade ou malheureux, lequel des deux? Parle, je suis +ton amie, moi.» + +Saint-Julien pencha son visage sur les belles mains de Quintilia et les +couvrit de larmes. + +«Tu es amoureux, lui dit-elle en les lui pressant avec affection. + +--Oh! Madame! + +--Oui, n'est-ce pas? + +--Eh bien! oui! + +--De qui? + +--Je n'oserais jamais... + +--C'est de la Ginetta? + +--Non, Madame. + +--Alors c'est de moi? + +--Oui, Madame. + +--Et bien! tant pis pour toi, répondit-elle avec un geste d'impatience +voisin de la colère; tant pis pour nous deux!» + +Saint-Julien crut l'avoir blessée dans l'orgueil de son rang. +«Pardonnez-moi, lui dit-il, je suis un sot et un insolent. Vous allez me +chasser; mais je préviendrai vos ordres à cet égard: tout ce que +j'aurais osé désirer était un mot de pitié avant de perdre pour jamais +le bonheur de vous voir. + +--Eh! mon Dieu, tu ne sais ce que tu dis, Saint-Julien. Je ne te +chasserai pas, et si tu pars, ce sera bien contre mon gré. Tu me crois +offensée, tu te trompes. Si je t'aimais, je te le dirais; et si je te le +disais, je t'épouserais.» + +Saint-Julien fut tout étourdi de ce discours, et faillit se frotter les +yeux comme un homme qui vient de rêver. Mais il sentit aussi tout ce que +cette franchise avait de mortifiant pour lui. Il baissa les yeux et +balbutia quelques paroles. + +«Allons, ne prends pas cet air désespéré. Vois-tu, Julien, tous les +jeunes gens sont fats ou romanesques. Tu n'es pas fat, mais tu es +romanesque; tu te crois amoureux de moi, tu ne l'es pas. Comment le +serais-tu? tu ne me connais pas. + +--Eh bien, Madame, s'écria Saint-Julien, vous avez raison en ceci; je ne +vous connais pas, et si je vous connaissais, je serais ou radicalement +guéri ou décidément incurable. Je vous aimerais au point de me brûler la +cervelle, ou je vous haïrais assez pour vous fuir sans regret. Mais le +fait est que je ne sais point qui vous êtes, et l'incertitude où je vis +me dévore. Tantôt je vous prie dans le secret de mon cÅ“ur comme un ange +de Dieu, et tantôt... oui, je vous dirai tout, tantôt je vous compare à +Catherine II. + +--Sauf les meurtres, les empoisonnements et autres misères semblables, +qui, après tout, ne constitueraient pas une grande différence, dit la +princesse avec une froide ironie.» Alors, prenant son éventail de +plumes, elle s'assit en ajoutant avec un calme dérisoire: «Continuez, +monsieur le comte, j'écoute votre harangue.» + +--Raillez-moi, méprisez-moi, dit Julien au désespoir, vous avez raison; +traitez-moi comme un fou, je le suis. Et que m'importe votre colère? que +m'importe votre mépris? Au moment de vous perdre à jamais, et ne +risquant plus rien, je puis bien tout vous dire. + +--Dites, Julien, répondit-elle tranquillement. + +--Eh bien, je vous dirai, Madame, que cela ne peut pas durer et qu'il +faut que je parte. Vous me traitez avec confiance, et je n'en suis pas +digne; vous m'accablez de bontés, et je suis ingrat. Au lieu de me +borner à vous servir et à vous chérir en silence, je m'inquiète de +toutes vos actions. Je vous soupçonne des plus infâmes turpitudes, je +vous épie comme si j'étais chargé de vous assassiner. Je questionne vos +gens, j'interroge vos regards, je commente vos paroles, je hais votre +parure; je voudrais tuer tous ceux qui vous admirent. Je suis jaloux, +jaloux et méfiant! Moquez-vous! oh! oui, moquez-vous! Je me moque de +moi-même bien plus amèrement que personne ne le fera. Depuis trois jours +surtout je suis fou, complètement fou. Je suis à chaque instant sur le +point de vous adresser des reproches et de vous demander compte de mes +tourments! Moi à vous! moi, votre valet!... Madame, je sais que je suis +votre valet... + +--Vous prenez trop de peine, interrompit la princesse. Je ne pense pas à +vous humilier, ces moyens sont bons pour qui n'en a pas d'autres. Vous +n'êtes point mon valet, Monsieur, et vous ne le serez jamais. Je croyais +m'être expliquée assez clairement tout à l'heure à cet égard. +D'ailleurs, quand même vous le seriez, il y aurait un cas où vous auriez +le droit de me parler comme vous le faites. Savez-vous lequel? + +--Dites, Madame, je n'ai plus peur: je suis perdu! + +--Je vous le dirai sans colère et sans mépris. Ce cas, Julien, c'est +celui où je vous aurais encouragé pendant seulement... combien dirai-je? +cinq minutes?... Est ce trop? + +--Votre moquerie est sanglante, Madame, et je l'ai méritée! Non, vous ne +m'avez pas encouragé pendant cinq minutes; vous ne m'avez pas adressé un +regard, pas une syllabe qui m'ait donné droit d'espérer... + +--À moins que vous n'ayez pris pour des preuves de mon amour ou pour des +avances de ma coquetterie les attentions et les soins d'une honnête +amitié, les témoignages d'une loyale estime... On m'avait souvent dit +que les femmes au-dessous de cinquante ans n'avaient pas le droit d'agir +comme je le fais; que la franchise ne leur servait à rien; que leur +témoignage n'était pas reçu devant la prétendue justice du bon sens: +j'en avais fait l'expérience... mais avec qui? avec des sots et des +lâches. Je vous prenais pour un homme capable de me juger. + +--Madame, Madame, vous êtes injuste! Vous m'avez interrogé d'un ton +d'autorité, vous avez été au-devant de mes aveux. Tout mon tort est donc +de n'avoir pas menti quand vous m'avez dit tout à l'heure: Si tu es +amoureux, c'est de moi. + +--Votre tort n'est pas de me le dire, Julien, mais c'est de l'être. + +--Croyez-vous donc que de tels sentiments se commandent? + +--Peut-être! si j'étais homme, je serais l'ami de Quintilia. Je la +comprendrais, je la devinerais, et je l'estimerais peut-être!... + +--Eh bien! laissez-moi vous comprendre, dit Julien en se jetant à genoux +sans s'approcher d'elle, et peut-être pourrai-je être votre ami en même +temps que votre sujet. + +--Monsieur le comte, dit la princesse en se levant, je ne rends compte +de moi à personne. Depuis longtemps j'ai appris à mépriser l'opinion des +hommes. N'avez-vous pas lu la devise de mon blason: _Dieu est mon +juge_?» + +Elle sortit, et Julien, toujours à genoux, resta atterré à sa place. + + + + +IX. + + +Quand il fut revenu de sa première consternation, il tomba dans le +désespoir; et cachant son front dans ses mains: + +«Malheureux fou! s'écria-t-il, est-il possible que tu aies fait ce que +tu as fait, et dit ce que tu as dit! Comment! c'est toi qui es là dans +le cabinet de toilette de la princesse? Qui t'a amené ici? comment as-tu +osé? au milieu de quel vertige as-tu trouvé tant d'insolence, et où +as-tu pris tout ce que tu as dit d'orgueilleux et d'insensé? Quoi! voici +le dénouement d'une vie si belle, d'un bonheur si grand? Tu as été +pendant six mois le roi du monde, et te voilà méprisé, chassé!... ou, ce +qui sera pire encore, toléré peut-être comme un écolier ridicule, comme +un cuistre sans conséquence, relégué parmi les subalternes au-dessus +desquels on t'avait élevé! Ah! partons, partons! fuyons ces angoisses, +ces incertitudes sans fin, ces doutes cuisants...» En parlant ainsi, il +restait cloué à sa place et pleurait comme un enfant. + +«Tu t'affectes trop, lui dit tranquillement Galeotto, qui était entré +sans qu'il s'en aperçût et qui l'écoutait divaguer. Je t'apporte déjà +une meilleure nouvelle. Son Altesse te défend de sortir du palais, et +t'ordonne de venir lui parler dans sa chambre demain après le bal. + +--Quoi! s'écria Saint-Julien, elle t'a dit!... + +--Ce que je te dis, rien de plus. Mais il me semble que c'est assez +clair pour que je sache tout ce qui s'est passé. Tu as risqué la +déclaration. Eh bien! tu n'as pas eu tort. Qui sait? ta bonne foi peut +te servir plus que l'esprit des autres. Qu'as-tu à me regarder d'un air +effaré? Son Altesse s'est fâchée sérieusement, à ce qu'il paraît. Cela +vaut mieux, après tout, que le calme de la raillerie; elle avait l'air +sombre en rentrant au bal, et, bien qu'elle se soit mise tout de suite à +danser avec le duc de Gurck, la danse a langui pendant trois minutes; on +se battait les flancs pour avoir l'air de ne pas voir le front courroucé +de la souveraine, mais le fait est que personne ne pouvait en détourner +les yeux. Oh! les princes sont un centre d'attraction magnétique! Être +prince, c'est magnifique, en vérité! Il n'y a qu'une chose que j'aime +mieux, c'est d'être page et d'en rire!...» + +Saint-Julien ne l'écoutait pas. Galeotto le prit par le bras et +l'entraîna dans les jardins. + +«Écoute, lui dit-il quand ils furent seuls ensemble, je suis ton ami et +veux te servir. Es-tu réellement amoureux? + +--Moi, dit Saint-Julien moitié par fierté, moitié par délire, je ne le +suis pas! Comment peut-on être amoureux d'une femme qu'on ne connaît +pas! + +--Oh! bien! j'aime à t'entendre parler ainsi. En ce cas tu as des idées +plus saines que je ne pensais; mais à quoi vises-tu ici? quoi qu'il +t'arrive, cela ne peut pas te mener bien loin. Personne n'a fait son +chemin avant toi, et tu ne le feras pas non plus. + +--Explique-toi, au nom du ciel!... + +--Tu veux être l'amant de la princesse?» + +Saint-Julien fit un geste d'horreur que le page ne vit pas. + +«Tu veux, continua-t-il, régner sur ce petit domaine, commander à ces +petits grands seigneurs? C'est peu de chose; mais encore c'est mieux que +rien, et, pour un bachelier gentillâtre, cela peut sembler assez joli +pendant quelque temps. Eh bien! prends garde; car il y a dix à parier +contre un que tu ne régneras ici sur rien et sur personne. On peut +plaire, mais non gouverner; on peut remonter fièrement le col de sa +cravate; mais à quoi bon si l'on a quelque chose de plus dans la tête +qu'un frivole amour! Avec cette femme il n'y a pas d'avancement +possible; on n'est jamais que son amant, c'est-à -dire son très-humble +serviteur. C'est à toi de savoir si tu veux consacrer tant de soins et +de peines à ce résultat où bien d'autres t'ont devancé, où bien d'autres +te succéderont.» + +Ce discours refroidit tellement l'imagination du pauvre secrétaire +intime, qu'il se sentit incapable de parler le même langage que +Galeotto. Il espéra s'éclairer enfin en feignant de partager ses idées. + +«Il faut, avant de te répondre, que je réfléchisse, répliqua-t-il. Mais, +pour réfléchir à coup sûr, il me faudrait des renseignements historiques +plus détaillés que ceux que j'ai. Peux-tu me les fournir, et le veux-tu? + +--Oui, car j'ai pitié de ton embarras; et si tu me trahis quelque jour, +j'aurai ma revanche: je tiens ton secret.» + +Saint-Julien frémit de la situation où sa dissimulation le plaçait; +néanmoins il continua. + +«Eh bien, dit-il, raconte-moi un peu la vie de madame Cavalcanti. + +--Pour cela, non! + +--Comment, tu refuses? + +--Je me récuse, je ne sais rien, et personne ne sait rien, si ce n'est +la Ginetta; encore j'en doute. Ou la bouche de cette fille est un +cercueil, ou bien la princesse jette au feu tous ses bonnets dès qu'elle +leur trouve l'air de savoir ses pensées. Je te dirai tout ce que je +sais, et ce ne sera pas long. Je te dirai tout ce que je présume, et ce +sera logique. Elle fut mariée à douze ans par procuration, et devint +veuve sans avoir jamais vu la figure de son mari. Ce fut heureux pour +elle: il était laid et sot. Le gentilhomme chargé d'épouser la princesse +par procuration s'appelait Max tout court. Il était bâtard de je ne sais +quel roitelet d'Allemagne. Il avait douze ans comme la princesse. Ce fut +une cérémonie plaisante, à ce qu'on dit. Les deux enfants étaient, à ce +que raconte emphatiquement l'abbé Scipione, chamarrés d'ordres de tous +les pays, de diamants et de broderies; graves comme des portraits de +famille, beaux comme des anges, à ce que prétend mistress White. Ils +jouèrent à la poupée en sortant de l'église et mangèrent des bonbons +pendant tout le bal. Je ne sais par suite de quels arrangements +diplomatiques le bâtard Max passa trois ans à la cour de Cavalcanti. Au +bout de ce temps il fut banni et presque chassé _con furore_ par les +parents de la princesse. Mais la princesse, devenue veuve et +orpheline... + +--Rappela Max? dit Julien. + +--Pas du tout, elle l'oublia, et aima je ne sais lequel de ses pages; +dans ce temps-là les pages étaient en faveur apparemment. Oh! les temps +sont bien changés! Ensuite, ensuite, que sais-je! qui n'aima-t-elle +pas!» Galeotto garda le silence un instant, puis il ajouta: «Penses-tu +qu'elle ait jamais aimé quelqu'un? + +--Je deviendrai fou, dit Julien; ou plutôt je le suis déjà , car il me +semble que les autres le sont. Galeotto, que faut-il que je pense de +toi? veux-tu m'insulter? as-tu envie de te battre avec moi? parle! + +--Vive la Vierge! qu'est-ce que nous avons donc bu? dit Galeotto; nous +sommes tous ivres-morts, et nous extravaguons d'une manière déplorable. +Laisse-moi rassembler mes idées, qui s'envolent comme des flocons de +duvet au souffle de tes paroles. Que t'ai-je dit? ce que je pouvais te +dire. Crois-tu, qu'excepté la Ginetta, il y ait ici quelqu'un qui puisse +avoir de meilleurs renseignements que moi? Eh bien! cherche, questionne, +regarde, écoute aux portes; et si tu apprends quelque chose, viens m'en +faire part; car, moi aussi, je suis curieux, et souvent je suis vraiment +en colère de ne pouvoir regarder au travers de tous ces réseaux l'espèce +de moucherons dont se nourrit l'araignée. Eh bien! je ne vois rien, je +ne sais rien; voilà ce que je puis t'affirmer. Ici personne ne parle, +par la raison que personne ne pense. On croit aux intrigues de la +princesse ou on n'y croit pas: c'est tout un. Personne n'a assez de +principes pour apprécier sa vertu, personne n'a assez d'esprit pour +profiter de ses vices; car est-elle la plus austère ou la plus perverse +des femmes, nul ne le sait, et nous ne le saurons peut-être jamais. De +telles femmes devraient être marquées, au front, d'un zéro pour montrer +qu'elles sont en dehors de l'espèce humaine, et qu'il faut les traiter +comme des abstractions. + +--Mais pourquoi? s'écria Julien; pourquoi? pourquoi? + +--Parce qu'elles ne disent rien, ne font rien, ne pensent rien et ne +sentent rien comme les autres. Ce sont des natures forcées, des +intelligences dépravées, des mots détournés de leur sens, des cordes +détendues qui n'ont plus de ton appréciable à l'oreille. Ce sont des +êtres faussés, des énigmes sans mot, des arabesques diaboliques, des +figures comme on en voit dans les rêves d'une digestion pénible ou dans +les élucubrations bachiques d'après souper. Ce sont des paysages comme +ceux que la gelée applique sur les vitres; on y voit de tout et on n'y +voit rien. En un mot, ce ne sont pas des hommes, ce ne sont pas des +femmes; ce sont des cuistres. + +--Vous avez peut-être raison, dit Saint-Julien étonné. + +--Ce sont des êtres, continua le page, qui aiment et qui n'aiment pas; +aujourd'hui jouant un rôle, demain un autre; tantôt poètes, tantôt +philosophes, tantôt métaphysiciens. Cela n'a pas d'âge, pas de +caractère, pas de sexe, et cela se sauve par des prétentions et des +singeries de royauté. + +--Vous haïssez donc cette femme? dit Saint-Julien. + +--Je ne puis ni la haïr ni l'aimer; elle n'existe pas pour moi. C'est +une chose, et non une personne; une chose curieuse, bizarre, amusante +parfois; c'est une chose couronnée, voilà tout. On s'incline devant le +diadème, mais le cerveau ne serait pas bon à gouverner un couvent de +petites filles. + +--Eh bien, je crois que vous vous trompez; je crois qu'il commanderait +bien une armée. C'est là sans doute une femme incapable de tout ce que +j'aime dans une femme, mais propre à ce que j'admire dans un homme. Elle +est peut-être susceptible d'héroïsme; que nous importe à nous, qui ne +sommes ni roi ni généraux? + +--Si j'étais général ou roi, reprit le page, je n'en serais que plus +absolu dans mon ménage, et je voudrais bien voir que ma sÅ“ur, ma +maîtresse ou ma mère vint commander à mes soldats ou à mes sujets! Mais, +sois tranquille, les hommes maintiendront en bride le beau sexe qui se +révolte, et la loi salique deviendra une mesure de sûreté universelle. +Je dis mesure de sûreté, parce qu'avec des femmes-rois, quelles qu'elles +soient, messalines ou pédantes, on n'est pas bien certain de s'éveiller +tous les matins. + +--Au moins, avec celle-ci, dit Saint-Julien, effrayé de ce que le page +semblait faire pressentir, il n'y a point lieu à de semblables craintes. + +--Ne l'as-tu pas trop grièvement offensée aujourd'hui? Saint-Julien, dit +le page en baissant la voix, tâche d'obtenir ton pardon, ou plutôt +va-t'en; car peut-être... + +--Galeotto, parle; est-elle ainsi? prouve-le-moi, et je ne l'aimerai +plus, je ne souffrirai plus. + +--Je serais franc avec toi si tu l'étais avec moi; mais peut-être ne +l'es-tu pas! + +--Comment? + +--Peut-être me fais-tu parler depuis une heure sur des choses que tu +sais mieux que moi? + +--Me prenez-vous pour un espion? + +--Non; mais je suis sans expérience, moi; je suis né prudent; le peu de +choses que j'ai vues dans ma vie n'a pas été propre à me rendre +bienveillant. Je n'ose croire à rien; je crains par-dessus tout d'être +dupe, et par conséquent ridicule. J'aime mieux arranger tout pour le +pire dans mon imagination: si je suis détrompé, alors tant mieux; si je +ne le suis pas, j'aurai donc bien fait de me tenir sur mes gardes. + +--Ô cÅ“ur froid! esprit sombre! dit Saint-Julien; sous cet extérieur +gracieux, avec ces joyeuses manières, tant de fiel et de mépris pour +tous! Mais en quoi ai je mérité votre défiance? que m'avez-vous vu +faire de mal? + +--Rien; aussi je ne t'accuse de rien. Seulement, je me dis parfois que +tu n'es peut-être pas aussi simple que tu veux le paraître, et que tu +affectes de ne rien deviner, afin qu'on t'apprenne tout. Voyons, jure +ton honneur, es-tu l'amant de la princesse? + +--Sur mon honneur! je ne le suis pas. + +--La Ginetta prétend la même chose; mais c'est une menteuse si rusée! +Cependant la chose est bien invraisemblable, Julien. Quoi! tu lui as plu +si vite; elle t'a ramassé sur le chemin pour ta jolie figure; elle t'a +fait souper avec elle à Avignon, le soir même, après avoir envoyé +Lucioli je ne sais où; puis elle a marié tout à coup et éloigné d'elle +ce pauvre favori, qui depuis un an la suivait partout. Et voilà six mois +que vous êtes enfermés ensemble, tête à tête, du matin au soir; et avec +ses manières libres, son ton cavalier, son sang-froid cynique, elle +t'aurait laissé pâlir et soupirer en vain! Et vos graves travaux +(auxquels je ne crois guère) n'auraient pas été interrompus de temps en +temps par des épanchements plus doux! Allons, allons, Julien, vous +l'avez fâchée aujourd'hui; vous vous serez conduit comme une fille de +village avec un officier de garnison: vous lui aurez demandé le +mariage... Mais hier, mais ce matin encore, vous sembliez être bien en +faveur, et je pensais que j'étais un niais, moi qui vous avais conseillé +l'audace. J'ai souvent ri de votre émotion, de votre timidité, +Saint-Julien; et peut-être était-ce vous qui, à ces heures-là , vous +divertissiez à mes dépens. + +--Comment l'aurais-je fait, et pourquoi? + +--Pourquoi? parce que je vous ai peut-être laissé prendre une place que +j'aurais dû occuper. Voyons, franchement, est-ce que je ne devrais pas +être son amant, moi? + +--Je vous dirai ce que vous venez de me dire: sais-je si vous ne l'êtes +pas? + +--Vive Dieu! s'écria le page gaiement, je ne le suis pas! et, mort-Dieu! +j'en enrage, ajouta-t-il d'un ton demi-plaisant, demi-colère. Fiez-vous +à moi, Saint-Julien, car voici que je m'épanche avec vous; je me laisse, +aller jusqu'à me moquer de moi-même. + +--Je ne me moquerai pas, dit le bon Julien avec douceur, d'une erreur +que j'ai partagée. Vous êtes amoureux aussi de la princesse? + +--Moi! non pas, s'il vous plaît; parlez pour vous, je vous en prie. + +--Mais vous l'avez été? + +--Per Bacco! jamais, que je sache! Amoureux de cette reine de Saba! +Quand j'avais douze ans elle me faisait une peur de tous les diables +avec ses yeux noirs et son nez aquilin; à présent, elle me donne des +nausées d'ennui avec ses affaires d'État, ses conversations esthétiques, +ses papillons et son latin. Après cela, elle est jolie femme, et je ne +vous blâme pas d'être amoureux d'elle. J'aurais été bien aise d'être son +favori, parce que j'aimerais assez faire le petit prince pendant quelque +temps; mais elle m'a toujours fait l'honneur de me traiter comme un +enfant en sevrage, et, soit mépris, soit affectation, elle s'obstine +perpétuellement à rabattre cinq ou six ans de mon âge véritable. J'ai +une manière de m'en venger: c'est de la gratifier de cinq ou six ans de +trop auprès de tous les étrangers qui me demandent son âge à l'oreille. + +--Vous voyez bien cependant, dit le mélancolique Julien, qu'on peut +vivre dans son intimité pendant des mois et des années sans être aussi +heureux que vous le supposez. + +--Oh! la belle preuve! me prenez-vous pour un fat? ne sais-je pas bien +qu'en effet je n'ai pas trop l'air d'un homme? Vous commencez à avoir de +la barbe au menton, vous! Dieu sait si j'en aurai jamais... Et cependant +vous n'êtes pas un roué. Allons, décidément je vous crois: vous n'êtes +pas son amant, mais vous voulez l'être. + +--J'y renoncerais aisément si vous me disiez tout ce que vous savez. + +--Le reste de l'histoire de Max? + +--Qu'est-ce donc que le reste de cette histoire? + +--C'est, comme tout ce que je sais, un bruit mystérieux, un soupçon +vague, rien de plus. + +--Mais encore? est-ce que cela aurait rapport aux affreuses idées de +meurtre et de poison qui m'ont passé par la tête tout à l'heure en vous +écoutant? + +--Oui, Julien; ce fut dit-on, une disgrâce un peu plus sérieuse que +celle de Lucioli. Mais permettez que je remette ces trois mots à demain; +et puisque nous sommes dans la même position à peu près l'un et l'autre, +unissons-nous et donnons-nous la main. + +--Contre qui? dit Julien. + +--Contre l'hypocrisie féminine, répondit Galeotto. Vous êtes amoureux et +maltraité; moi, j'étais prétendant, et j'ai été oublié. Il faut que nous +sachions si nous sommes sacrifiés à ces butors d'officiers autrichiens +qui dansent là -bas tout bottés, ou à ces Parisiens crottés, pour +lesquels Son Altesse quitte une fois tous les ans son _vaste empire_ et +notre beau climat. Il faut que nous sachions si nous avons affaire à +Minerve, la pâle et pédante déesse, ou à l'impure Vénus. Pour moi, je +suis outré de tourner en vain depuis des années autour d'un cercle +mystérieux que je n'entame jamais d'une ligne sans être aussitôt rejeté +d'une ligne en dehors. Je suis furieux de savoir tous les secrets de +toilette de la Ginetta, et de n'avoir pu tirer de sa bouche scellée un +mot qui apaise ma curiosité. Mais quel rôle est-ce donc que je joue ici? +Voilà un joli page! qui ne sait rien, qui ne découvre rien, qui ne se +glisse pas par le trou de la serrure comme un lutin, qui ne surprend pas +les paroles confiées à l'oreiller, qui ne prélève pas ses droits sur la +beauté avant d'introduire l'amant dans le boudoir couleur de rose! Un +brillant page, ma foi! qui remet des lettres comme un simple valet, sans +savoir si ce sont des ordonnances de police ou des billets doux. Ô +siècle! ô abrutissement! Allons, allons, il faut savoir. Jure-moi de me +dire tout ce qui t'arrivera. Je te jure de te dire tout ce que je +découvrirai.» + +Julien, étourdi de son babillage, épuisé de conjectures et ne sachant +plus à qui se vouer, jura tout ce que voulut Galeotto et retourna au +bal. + + + + +X. + + +Il eut soin de ne pas se montrer devant la princesse, et se contenta de +rôder autour de la salle où elle se tenait, tantôt la regardant valser +au travers des guirlandes enlacées aux colonnades, tantôt s'enfonçant +sous les galeries où les lumières commençaient à s'éteindre, à la suite +de quelques groupes mystérieux qui semblaient s'occuper d'affaires plus +graves que la danse et la musique. Saint-Julien, transformé +volontairement en espion, était triste et mal à l'aise. C'était la +première fois qu'il voulait arriver à la connaissance de la vérité par +des moyens que sa conscience désavouait. En même temps il trouvait dans +l'agitation de la curiosité quelque chose d'aiguillonnant et d'inconnu +qui n'était pas sans plaisir. + +Il se sentait un peu blessé d'avoir été traité comme un enfant, d'avoir +vécu six mois enfermé dans un coin de ce palais, où lui seul peut-être +ignorait ce qu'il avait intérêt à savoir. Maintenant il croyait +travailler à une belle vengeance, il croyait presque remplir un devoir +envers lui-même, en repoussant de toute sa force des convictions qui +l'avaient rendu heureux, mais qui peut-être l'avaient trompé. +Saint-Julien avait à un degré éminent cette morgue brutale que nous +avons tous à l'égard des femmes. Nous ne voulons les estimer qu'autant +que le monde les estime, et nous rougirions d'être seuls à leur rendre +justice. Chez Julien, la méfiance, propre aux caractères timides et +concentrés, et cet orgueil presque monastique qui est comme un revers de +médaille chez les hommes austères, ajoutaient une nouvelle force à sa +résolution. Sombre, honteux et palpitant, il croyait sortir d'un rêve, +et regardait comme autant de choses nouvelles tout ce qui se passait +autour de lui. Il ne pouvait entendre murmurer à son oreille une phrase +insignifiante sans y chercher un sens profond et une lumière inconnue. +Il croyait voir sur tous les visages qui le regardaient une expression +de sarcasme ou de mépris. Il fallait qu'il fût étrangement troublé; car +rien n'était plus compassé, plus prudent et plus grave que toute cette +petite cour imbue de principes d'obéissance passive, et pénétrée des +avantages positifs de sa dépendance. Saint-Julien, bien convaincu qu'il +ne tirerait aucun éclaircissement de tous ces valets, se mit à observer +de près les figures étrangères. Celles-là n'étaient pas moins composées +devant la princesse; mais peut-être ces vassaux des autres maîtres se +permettaient-ils _in petto_ une manière de voir quelconque sur madame de +Cavalcanti. + +Saint-Julien avait remarqué, dès le commencement du bal, les assiduités +du duc de Gurck, jeune et beau Carinthien qui était arrivé la veille à +la résidence, et en l'honneur de qui, se disait-on tout bas, la superbe +fête avait été ordonnée. Il remarqua depuis, que la faveur du duc +pâlissait sensiblement, que sa conversation s'appauvrissait, que ses +bons mots baissaient de plus en plus, que sa valse se ralentissait; +enfin que dans le cercle étincelant où, comme un radieux soleil, +Quintilia entraînait ses dociles planètes, l'astre du charmant comte de +Steinach brillait d'un éclat plus vif, et l'étoile pâlie du duc allait +toujours s'éloignant du centre d'attraction comme un monde abandonné du +céleste foyer de vie et de lumière. En deux mots, le comte de Steinach +était entré dans l'orbe de Mercure, et le duc de Gurck accomplissait +péniblement la vaste et froide rotation de Saturne. + +Saint-Julien vit le duc frapper doucement l'épaule de Shrabb, son +conseiller privé; et, un instant après, tous deux, s'esquivant par un +côté différent, avaient disparu de la salle. + +Saint-Julien suivit avec précaution Gurck, qui était sorti le dernier, +il le vit rejoindre son compagnon au bord de la pièce d'eau, et protégé +par les sombres bosquets du parc, il entendit la conversation des deux +Autrichiens. + +«Eh bien, dit Shrabb, je crois que notre mission est terminée et que +Steinach l'emporte sur nous. + +--Je pourrais désespérer comme vous, dit le duc d'un ton piqué, si je ne +m'intéressais dans cette affaire qu'aux projets de notre maître; mais il +s'agit pour moi d'une ambition plus personnelle. La princesse est +éblouissante, et après m'être chargé par soumission d'un rôle dont +j'ignorais les avantages, je soutiendrai désormais ce rôle pour mon +comte. + +--J'entends: pour votre gloire! dit Shrabb. + +--Et pour mon plaisir, dit Gurck. + +--Et si elle se moque de Steinach et de vous? reprit Shrabb. + +--Nous avons toujours un moyen, répliqua Gurck, c'est de redemander +l'_homme anéanti_. + +--Mais elle dira qu'elle n'a pas de comptes à nous rendre, qu'elle ne +sait ce qu'il est devenu... + +--Je la sommerai, au nom de mon souverain, de représenter la personne de +Max, ou les preuves de sa mort... + +--Mais, enfin, c'est une exigence absurde et injuste; elle répondra +que...» + +Ici la voix de Shrabb fut affaiblie par un coup de vent qui passa au +bord de l'eau; et, comme les deux interlocuteurs s'éloignaient de +Saint-Julien, il n'entendit plus que cette phrase de Gurck, commencée +d'une voix brève, mais dont le vent emporta le reste... + +«Trois cents cavaliers qui sauront bien réduire...» + +Ils gagnèrent en marchant un endroit découvert où la lune commençait à +donner. Saint-Julien n'osa les suivre et prit le parti de retourner au +bal. Comme il montait le grand escalier, il rencontra Galeotto, qui le +cherchait. Celui-ci l'emmena au fond de la galerie, et lui dit d'un air +triomphant: + +«Vivat! je viens de découvrir un secret d'État... + +--Et moi, dit Julien, je viens d'entrevoir un mystère d'iniquité, et je +reste glacé d'horreur au bord du précipice, n'osant me pencher pour y +regarder. + +--Oh! oh! reprit Galeotto, ton histoire me paraît plus grave que la +mienne. Qu'est-ce? qu'as-tu appris? Raconte le premier.» + +Saint-Julien rapporta mot pour mot ce qu'il avait entendu. «Ceci ne +m'apprend rien, dit le page. Je sais tout ce qu'on pense de la +disparition de Max, et ces gens-là ne sont pas mieux informés que nous. +Quant aux projets de M. de Gurck et de son très-gracieux souverain, je +vais te les expliquer. La petite principauté de Monteregale, que nous +avons le bonheur d'occuper sous les lois augustes de notre adorable +princesse... + +--Fais-moi grâce de tes phrases, et vas au fait. + +--Je viens d'entendre parler diplomatie, je ne peux m'exprimer +autrement. Cette charmante principauté, quoique enfouie comme un diamant +dans les sables du littoral, a eu l'honneur d'attirer les regards d'un +voisin puissant qui n'en a que faire, mais qui, étant sans doute +embarrassé de récompenser toutes ses créatures, a pensé naturellement à +en coiffer quelqu'une avec ce joyau. À cet effet on a envoyé ici le +comte de Steinach, homme irrésistible de profession, qui doit subjuguer +la princesse, l'épouser, et devenir notre très-gracieux seigneur. D'un +autre côté, un autre voisin non moins puissant voudrait faire entrer +dans je ne sais quelle prétendue ligne d'alliance tous les principicules +des États illyriens. Sachant que notre Quintilia est, après tout, une +femme volontaire et opiniâtre qui ne manque pas d'influence sur ses +petits voisins, il a employé, pour déjouer les projets du comte de +Steinach, dont les opinions lui seraient contraires, l'inimitable duc de +Gurck et son auxiliaire le profond Shrabb. Ces deux héros doivent, l'un +par son encolure magnifique, l'autre par son éloquence entraînante, +détourner la princesse d'une autre alliance que celle de leur maître. +Or, pour résumer cette importante complication, je t'annonce que la +princesse, objet de ces entreprises gigantesques et de ces graves +combinaisons, est placée entre deux feux, le comte de Steinach et le duc +de Gurck, qui tous deux aspirent au bonheur d'être ses amis intimes. Ce +qui prouve que tu n'as pas pris absolument le temps convenable pour lui +faire ta déclaration, et qu'après six mois passés dans un respectueux +tête-à -tête dans le cabinet particulier de Son Altesse, monsieur le +secrétaire intime n'aurait pas dû attendre précisément le jour où madame +prend ses habits roses, et jette par-dessus les toits sa plume et la +clef de son cabinet pour aller danser déguisée en phalène avec deux +princes étrangers parfaitement brodés et admirablement impertinents... + +--Mais comment, dit Julien cherchant à arracher le dépit de son cÅ“ur, +as-tu fait pour découvrir toutes ces choses? + +--J'ai été séduit. + +--Comment cela? + +--Je me suis vendu. + +--Juste ciel! qu'est-ce à dire? + +--C'est-à -dire que j'ai fait semblant de me vendre. J'ai bavardé à tort +et à travers avec le page du comte de Steinach; je lui ai inspiré de la +confiance, je lui ai fait dire ce qu'il me fallait savoir pour deviner +le reste. Et puis j'ai fait semblant d'être pénétré d'admiration pour la +chevelure et les manchettes du comte, d'avoir conçu la plus haute estime +pour son jabot, enfin d'être fasciné par lui, de le désirer ardemment +pour souverain, de lui être tout dévoué, etc.; si bien que le page, +enchanté de me voir dans les intérêts de son maître et s'exagérant +beaucoup mon crédit auprès de la princesse, doit me présenter au comte +dès demain et lui faire agréer mes services. Enfin, je vais donc remplir +mon rôle de page tel qu'il est tracé dans toutes les chroniques, drames, +ballades et romans! Je vais donc remettre les billets d'un galant +chevalier, chanter ses romances aux pieds de ma souveraine, et faire +l'éloge de sa valeur dans les combats! Comme je vais m'en donner et +m'amuser d'eux tous! _à l'opra_! Julien, tâche de devenir l'auxiliaire +du duc, et ce sera une comédie à en mourir de rire. + +--Je ne suis pas assez spirituel pour feindre, dit Julien; d'ailleurs tu +me dis que tu t'es vendu... + +--Oh! doucement, je te prie. Le page m'a promis monts et merveilles de +la part du comte. J'ai fait semblant d'accepter; mais je ne suis pas +Italien à ce point-là . Je dois déjà recevoir demain un très-joli cheval +dont j'ai paru prendre envie; je le rendrai certes au comte quand +j'aurai réussi à faire manquer son mariage; mais je me servirai si bien +du palefroi qu'il aura à peine la force, quand je le rendrai, d'aller +des écuries de monsieur le comte à l'abattoir. + +[Illustration: Ils gagnèrent en marchant un endroit découvert...! (Page +23.)] + +--Mais cette histoire de Max? dit Julien préoccupé. + +--Ah! tu n'as en tête que des idées lugubres; amusons-nous aujourd'hui, +sauf à nous envoler comme lui par les airs demain matin!...» + + + + +XI. + + +Lorsque Julien rentra dans le bal, il remarqua un personnage qu'il +n'avait pas encore vu. C'était un très-joli scarabée appelé par les +entomologistes _criocère du lis_. Il est d'un beau rouge luisant, avec +une face très-effilée et fort spirituelle. Les personnes qui l'ont +examiné au microscope lui ont reconnu plusieurs protubérances +avantageuses et un regard plein d'affabilité. Ce scarabée produisait +dans le bal une très-grande sensation, non pas tant à cause de son +corselet, dont la perfection effaçait tous les autres, qu'à cause de son +visage, qui était miraculeusement imité. Il portait un masque si +semblable à la nature, que le professeur d'histoire naturelle de la cour +se frotta l'Å“il gauche et se demanda s'il n'avait pas devant la pupille +le verre de son excellentissime microscope, garni d'un véritable +criocère. S'étant bien convaincu que ce gigantesque scarabée était +vraiment devant lui dans des proportions réelles et palpables, il tomba +dans une sorte de délire, et, se redressant sur son fauteuil, il s'écria +en pâlissant et en levant ses mains jointes au-dessus de sa tête: +«Pardonne-moi, ô maître de la nature, pardonne-moi, puissant Créateur, +la mort de tant d'insectes inoffensifs! Oui, j'en conviens, j'ai +massacré les plus innocents papillons! j'ai percé d'une épingle et +condamné à un épouvantable supplice les plus irréprochables coléoptères! +mais je ne l'ai fait ni par haine ni par vengeance; j'en prends à témoin +la lumière du soleil, ou, pour mieux dire, celle de la lune, qui doit +être levée, car il est deux heures trente-cinq minutes dix-sept +secondes; et dans cette saison..... + +[Illustration: Ô phytophage gigantesque! fantôme menaçant!... (Page +25.)] + +--Pour l'amour du ciel!» remettez-vous, mon cher maître Cantharide! +s'écria la princesse en avalant son mouchoir pour ne pas éclater de +rire; car les princes ne rient point impunément, et ils n'ont pas même +la liberté de sourire sans voir autour d'eux assez de figures épanouies +pour les faire mourir du spleen. La princesse, qui aimait beaucoup le +digne maître Cantharide, ne voulut point donner à la cour, rassemblée +avec stupeur autour de lui, l'exemple d'une gaieté qui fût devenue +insultante. Mais le criocère s'étant approché, comme les autres, pour +savoir la cause de la défaillance dans laquelle maître Cantharide venait +de tomber, l'infortuné savant, voyant de plus près cette face de +criocère si bien imitée, eut un véritable accès de frénésie. «Ô spectre! +spectre effrayant! s'écria-t-il, non, il n'y a pas un costumier sur la +terre qui, même en suivant les instructions des plus grands savants de +l'univers, soit capable d'exécuter une pareille tête de criocère. Ô +phytophage gigantesque! fantôme menaçant! éloigne-toi, épargne-moi, +pardonne-moi. Hélas! il est bien vrai que, la nuit dernière, je t'ai +ramassé dans le calice d'un beau lis penché sur la pièce d'eau; il est +vrai que je t'ai arraché sans pitié de ton palais embaumé, et que je +t'ai inhumainement saisi dans la poussière d'or où tu te réfugiais! Oui, +j'ai mis fin à ton innocente vie, à une vie toute d'amour, de liberté, +de zéphire et de bonheur. Je t'ai dépecé membre par membre, viscère par +viscère; j'ai enfoncé dans tes flancs une pince cruelle et des aiguilles +acérées; je t'ai vu mourir dans les convulsions d'une lente agonie. Oh! +que Dieu me le pardonne! j'en ai d'épouvantables remords. Malgré les +crimes énormes que j'ai accumulés sur ma tête, jamais je n'en ai commis +d'aussi atroce que celui de ta mort. Modeste et gracieuse créature, +hélas! hélas! quand je te vis étendue par morceaux sur le talc de mon +microscope, je fus saisi d'horreur, et je me demandai de quel droit... +Mais épargne-moi ta vue; ton fantôme exagéré jusqu'aux proportions +humaines me glace d'effroi. Que deviendrais-je, ô ciel! si tous les +insectes que j'ai mutilés, écartelés, empalés, m'apparaissaient, à cette +heure, armés de leurs cornes, de leurs dents, de leurs scies, de leurs +griffes, de leurs aiguillons...» + +La gravité de la princesse ne put tenir plus longtemps à ce discours +extraordinaire; elle eut le malheur de rencontrer le regard de la +Ginetta, et aussitôt, comme un élan sympathique, leur gaieté déborda en +un double éclat de rire. Aussitôt tous les courtisans, même ceux qui +n'avaient pas entendu un mot du discours de maître Cantharide, se +livrèrent aux transports d'une gaieté convulsive. Ils se tordirent les +bras, se fendirent la bouche jusqu'aux oreilles, et quelques-uns qui +étaient sous les yeux de la princesse espérèrent obtenir son attention +en se laissant choir sur le parquet. Au bruit de tous ces rires, à la +vue de toutes ces contorsions, le pauvre Cantharide crut être arrivé à +sa dernière heure, et rendre ses comptes en enfer, au milieu d'un sabbat +de fantômes et de démons métamorphosés en insectes. Il se leva saisi +d'épouvante, et s'enfuit en renversant tout ce qui se trouva sur son +passage, et en s'écriant d'une voix étouffée: «Scaraboni! Scarafaggj...» + +La princesse, craignant pour sa santé, imposa d'un geste le silence et +l'immobilité; et, s'élançant sur ses traces, elle le saisit par une de +ses ailes de cantharide; car le professeur avait choisi le costume du +beau scarabée dont la princesse lui avait donné le surnom. + +«Mon cher maître, lui dit-elle, mon excellent ami, veuillez vous calmer +et être bien certain que tout ceci n'est qu'une illusion de votre +cerveau malade. Vous vous livrez à de trop graves études depuis quelque +temps, cher Cantharide, et votre âme sensible vous crée des souffrances +et des remords que le plus pur et le plus austère des chrétiens vous +envierait. De grâce, revenez prendre part à nos plaisirs et admirer avec +nous le costume admirable de ce criocère. + +--Ah! gracieuse princesse! s'écria Cantharide en jetant autour de lui un +regard effaré, si vous tenez un peu à la vie de votre humble serviteur, +faites que cet effroyable criocère ne se présente jamais devant mes +yeux. Non, ce n'est pas avec du carton et du verre qu'on a pu imiter le +globe de ces yeux à mille millions de facettes qui rendent l'existence +intellectuelle et physique des insectes si supérieure à la nôtre. Il n'y +a pas de cristal assez limpide pour rendre l'éclat diamantin d'un Å“il de +scarabée; non, il n'y en a point, et il n'est personne qui ait assez +bien observé une physionomie d'insecte pour la reproduire ainsi. Je +n'aurais pas pu le faire moi-même; et cependant il n'est au monde qu'un +homme qui soit supérieur à moi-même dans cette connaissance: c'est un +jeune homme que j'ai connu à Paris, et qui s'appelait...» + +En ce moment le criocère, qui était immédiatement derrière maître +Cantharide, se pencha à son oreille, et lui dit un mot qui fil +tressaillir le savant de la tête aux pieds. «Juste ciel! s'écria-t-il, +en croirai-je le témoignage de l'ouïe?» Et s'élançant dans les bras du +criocère, il le serra si étroitement contre son sein, qu'il se cassa une +aile et trois pattes. + +La princesse, voyant cette scène ridicule se terminer d'une manière +aussi touchante, laissa les deux scarabées se retirer à l'écart et +causer d'une manière fort animée. Elle retournait à la danse lorsque +l'abbé Scipione, qui ce jour-là était chargé, par une faveur toute +spéciale, des fonctions de grand maître des cérémonies, s'approcha +d'elle humblement et lui demanda la faveur de quelques instants +d'entretien. Quintilia l'appela sur un balcon auprès duquel elle se +trouvait; et Saint-Julien, qui ne la perdait pas de vue, sortant par une +autre porte vitrée, se trouva sur le balcon tout auprès d'elle, mais +caché dans un bosquet touffu de géraniums et de clématites odorantes. + +«Très-illustre et gracieuse souveraine, dit l'abbé, il se présente un +incident de haute importance, mais sur lequel il m'est absolument +impossible de prendre un parti sans la volonté de Votre Altesse. + +--Parle, Scipione, répondit Quintilia, et dis-moi quelle est cette grave +circonstance. + +--Votre Altesse, dit l'abbé, m'a donné pour consigne de ne laisser +entrer aucune personne masquée dans le bal; elle a daigné seulement +permettre que chacun pût ajouter à sa coiffure ou adapter à son visage +un trait distinctif de l'insecte qu'il s'est chargé de représenter. + +Les uns ont donc été autorisés à prendre des nez postiches, les autres +des fronts métalliques, d'autres des dards, d'autres des yeux de verre, +etc.; mais ici le cas est tout différent... + +--Eh bien! quoi? dit la princesse impatientée. + +--Pardon si j'abuse des précieux instants de Votre Altesse, reprit +l'abbé; mais je dois signaler une infraction notable aux lois qu'elle a +établies: le criocère du lis, comme l'appelle, je crois, notre cher +maître Cantarella... + +--Eh bien! le criocère du lis, n'en finirons-nous pas d'aujourd'hui avec +lui? + +--Oserai-je faire observer à Votre Altesse que le criocère du lis porte +un masque complet qui ne laisse voir aucune des parties de son visage! +Cette circonstance n'a pu échapper à la sagacité de Son Altesse, et sans +doute il ne me convient pas...» + +Quintilia fit un geste d'impatience; le pauvre abbé s'arrêta effrayé, +puis il reprit en tremblant: + +«J'ai cru qu'il était de mon devoir de soumettre à Votre Altesse cette +difficulté. Si elle approuve l'exception en faveur du criocère... + +--Non, pas du tout, répliqua brusquement la princesse. Qui s'est permis +de manquer ainsi à mes ordres? Comment s'appelle-t-il? + +--Juste ciel! dit l'abbé, j'ai cru, en voyant la bonne et charmante +humeur de Votre Altesse, qu'elle savait fort bien le nom de ce +personnage; pour moi, je l'ignore absolument. + +--Comment, l'abbé! s'écria Quintilia avec colère, il y a ici, dans mon +palais, dans mes salons, une personne dont vous ne savez pas le nom! Un +inconnu, un insolent, un espion peut-être! Et vous appelez cela remplir +les fonctions dont je vous charge! Par le nom de mon père! je vous +chasserai. + +--Très-gracieuse souveraine... s'écria le pauvre abbé en se jetant à +genoux. + +--Allez, allez, Monsieur, reprit Quintilia d'un ton impérieux, allez +savoir le nom de celui qui me désobéit et me brave de la sorte. Toute +cette scène absurde que maître Cantharide nous a faite m'a empêchée de +faire attention à ce masque. Je croyais que c'était un des nôtres; je +croyais n'être entourée que d'amis; je me reposais sur vous de ce soin. +Ne me répondez rien, vous êtes inexcusable. Allez, et rapportez-moi une +réponse sur-le-champ. Je vous attends ici. Je ne remettrai pas le pied +dans un salon où un inconnu masqué ose se montrer devant moi. Cours; et +si ce n'est point une personne invitée, qu'elle soit chassée à +l'instant. + +Le pauvre abbé, pâle et inondé d'une sueur froide, s'élança dans le bal +en murmurant d'une voix sourde: _Maschera! ah! maschera maladetta!_ + +«Monsieur, dit-il à l'étranger avec une arrogance qu'il déployait pour +la première fois de sa vie, qui êtes-vous? Son Altesse veut le savoir.» + +L'étranger se pencha à l'oreille du grand maître des cérémonies et lui +dit son nom; mais il ne fit point sur lui le même effet que sur maître +Cantharide. «Je ne vous connais pas, dit l'abbé; et comme vous n'êtes +pas invité, j'ai ordre de vous faire sortir. + +--Allez dire d'abord mon nom à la princesse, répondit l'étranger, et si +elle m'ordonne de sortir...» + +Une contestation allait s'élever sans l'intercession de maître +Cantharide. + +«Lui! s'écria-t-il, faire sortir un homme comme lui, le premier +entomologiste du monde, l'homme le plus aimable que j'aie jamais +rencontré!... Restez ici, mon ami, je prends tout sur moi, et +j'accompagne l'abbé pour dire à la princesse qui vous êtes. + +--Cela est inutile, répondit l'étranger, la princesse me connaît. Que +monsieur consente seulement à lui dire mon nom.» + +L'abbé céda à contre-cÅ“ur et retourna vers la princesse, qui l'attendait +toujours sur le balcon. Les jambes lui flageolaient, et il eut de la +peine à articuler le nom qu'on lui avait transmis. + +«Rosenhaïm! s'écria-t-elle violemment; l'ai-je bien entendu? Parlez +plus haut; ou plutôt non! parlez plus bas. Rosenhaïm!» + +--Rosenhaïm, répéta l'abbé prêt à s'évanouir. + +Mais la princesse, au lieu de l'accabler de sa colère, fit un grand cri, +et s'élançant à son cou, elle l'embrassa avec force en s'écriant: «Ah! +l'abbé! mon cher abbé!» L'abbé crut d'abord qu'elle avait dessein de +l'étrangler; mais quand il vit la joie briller sur ses traits, et qu'il +sentit sur ses vieilles joues desséchées l'étreinte d'une bouche +sérénissime, il se précipita à genoux, et n'exprima sa surprise et sa +reconnaissance que par un torrent de larmes. Alors la princesse, +craignant d'avoir été entendue, regarda autour d'elle, puis lui parla à +l'oreille si bas, que Saint-Julien ne put entendre que les derniers +mots: «Et sois muet comme si tu étais mort.» + +«Pour le coup, pensa Saint-Julien, je touche à une grande crise; je vais +découvrir quelque chose d'infernal.» + +La princesse resta immobile sur le balcon pendant cinq minutes. Elle +avait l'air d'une statue éclairée par la lune; puis elle leva tout à +coup ses deux bras vers le ciel étoilé, fit un grand soupir, mit sa main +sur son cÅ“ur, et rentra dans le bal avec un visage parfaitement calme. + +Saint-Julien chercha du regard le mystérieux étranger; il avait disparu. +La princesse se retira peu après et ne reparut plus. Saint-Julien passa +le reste de la nuit à errer dans le palais sans pouvoir découvrir autre +chose. Il se trouva de nouveau face à face avec Galeotto, qui remontait +l'escalier d'un air préoccupé. + +«Où vas tu? lui dit-il. + +--Je cherche le criocère, répondit le page; mais il faut qu'il ait pris +sa volée dans les airs, et que ce soit un scarabée véritable, comme l'a +cru maître Cantharide... + +--Je crois que nous ne découvrirons plus rien aujourd'hui, dit +Saint-Julien. Je suis accablé de fatigue, je vais me coucher. + +--Je fais serment de ne pas me coucher, reprit le page, avant de savoir +quel est cet étranger. + +--Sais-tu ce que c'est que Rosenhaïm? demanda Saint-Julien. + +--Pas le moins du monde, dit le page. + +--En ce cas nous ne savons rien, reprit Saint-Julien, et il quitta la +fête.» + + + + +XII. + + +«Comment! mon cher Cantharide, disait le lendemain Quintilia à son +savant bibliothécaire, toute cette scène tragique n'était qu'une +moquerie? + +--Comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, très-illustre princesse. + +--Mais sais-tu, mon cher maître, que je pourrais bien m'en fâcher, et +trouver ta comédie un peu impertinente? + +--Elle a pu être de mauvais goût; mais Votre Altesse doit m'excuser en +faveur du dénouement. + +--Sans doute, sans doute, mon ami, reprit la princesse; mais garde-toi +de jamais te vanter devant qui que ce soit de cette mauvaise +plaisanterie. Tout le monde en a été dupe comme moi, et personne n'a les +mêmes raisons pour te la pardonner. À l'heure qu'il est, je suis sûre +qu'il n'est question d'autre chose dans toute la résidence que de la +manie singulière dont, par suite de trop graves études, ta pauvre +cervelle a été atteinte hier au milieu de la fête. + +--Déjà , répondit le savant, plus de trente personnes sont venues ce +matin s'informer de ma santé; et pour ne pas me trahir, tout en +déclarant que j'étais infiniment plus calme, j'ai affecté d'éviter avec +horreur de parler d'aucune chose qui eût rapport à l'histoire des +insectes. + +--C'est pourquoi les bonnes âmes, répliqua la princesse, ont dû chercher +avec affectation tous les moyens de ramener la conversation sur ce +sujet, afin de satisfaire leur curiosité au risque de te rendre tout à +fait fou. Mais explique-moi une circonstance que je ne comprends pas +bien. Notre ami m'a raconté comment, voulant me surprendre, il t'avait +prévenu de son arrivée; comment tu l'avais reçu et caché dans ton +pavillon du parc, où tu l'avais déguisé avec soin sous ce costume de +criocère. Je conçois pourquoi, voyant que je ne faisais aucune attention +à lui, tu as débité ce grotesque monologue qui a tant diverti toute la +cour et moi-même, tandis que tu t'enorgueillissais intérieurement de +notre crédulité et de ta fourberie. Mais dis-moi pourquoi, au moment où +je courus après toi, et où le criocère, s'approchant de ton oreille, +parut te dire une parole mystérieuse, tu fis un grand cri de surprise et +te jetas à son cou comme à la nouvelle d'une joie inespérée? + +--C'était, très-illustre princesse, répondit le professeur, pour fixer +encore plus votre attention sur lui; et si vous eussiez bien voulu +écouter mes paroles, vous eussiez deviné sur-le-champ quel était ce +personnage mystérieux. Je vous disais alors textuellement les paroles +que voici: «Il n'est personne qui ait assez bien observé une physionomie +d'insecte pour la reproduire ainsi; je n'aurais pu le faire moi-même, et +cependant il n'est qu'un homme au monde qui soit supérieur à moi dans +cette science...» + +--Je me souviens fort bien du reste de la phrase, interrompit la +princesse; tu ajoutas: «C'est un jeune homme que j'ai connu à Paris, et +qui s'appelait...» Ici, je te pinçai le bras; car, te croyant +véritablement en délire, je craignis que tu ne vinsses à prononcer ce +nom qui ne doit jamais sortir d'aucune bouche... Le cri plaintif qui +t'échappa en recevant ce conseil de prudence fut aussitôt étouffé par +les embrassements de notre ami... + +--Et j'espérais, gracieuse princesse, interrompit à son tour le +professeur, que, ramenant votre esprit vers cette personne dont j'ai eu +le bonheur de faire la connaissance à Paris, et pour laquelle j'ai conçu +tant d'estime et d'admiration, vous seriez en même temps frappée de me +voir m'élancer dans les bras du criocère, objet jusque-là de mon +épouvante. Toute cette scène était concertée entre lui et moi. Il +devait, en passant entre Votre Altesse et l'oreille de son très-humble +sujet, prononcer son propre nom assez haut pour qu'il fût entendu de +deux personnes. Mais, par malheur, Votre Altesse fut importunée en cet +instant d'une fadeur du duc de Gurck; et notre ami, qui voulait surtout +éviter les regards de ce seigneur, m'entraîna un peu plus loin, +remettant à un moment plus propice... + +--Ne vous semble-t-il pas, interrompit Quintilia, que quelqu'un vient de +passer devant la fenêtre? J'ai cru voir une ombre sur le mur derrière +vous. + +--Je ne le pense pas, interrompit le professeur; mais, pour plus de +prudence, fermons les portes et les fenêtres.» + +En parlant ainsi, le professeur alla gravement fermer la fenêtre auprès +de laquelle le petit Galeotto, accroupi dans les jasmins, avait écouté +l'entretien précédent. C'est pourquoi il n'en put entendre davantage, et +revint au palais assez mortifié d'avoir été dérangé au moment où +peut-être il allait s'emparer du fameux secret. + +Ce jour et le lendemain se passèrent sans qu'il fût possible à +Saint-Julien et au page d'approcher de la princesse autrement qu'en +public. Le premier ne s'étonnait pas d'être banni des appartements +particuliers, et tout ce qui lui passait de bizarre et d'alarmant par la +cervelle sur le compte de la princesse l'empêchait de se livrer au +chagrin qu'il éprouvait, malgré lui, d'avoir perdu sa faveur. Je ne sais +si ce fut un reste d'attachement pour elle, ou son avidité d'apprendre +ce qu'il désirait tant savoir, qui le fit céder aux conseils et aux +prières de Galeotto. Quoi qu'il en soit, il ne quitta pas la résidence. +Le page mettait tant d'activité et d'espièglerie dans ses recherches, +qu'il avait réussi à griser en quelque sorte le mélancolique et +nonchalant Julien; il lui avait communiqué un peu de sa gaieté méchante, +et le jeune homme, croyant toujours faire un rêve, se jetait +ironiquement dans un caractère fantasque et affecté. + +Cependant, au bout de quarante-huit heures, le rôle qu'il jouait lui +devint insupportable. Sa gaieté tomba tout à coup. Tout ce qui se +passait autour de lui lui causa une sorte d'horreur. Il se sentit +suffoqué d'ennui et de tristesse; et comme les premiers sons du concert +de la cour commençaient à s'élever dans la brise du soir, il s'enveloppa +de son manteau, et, s'éloignant rapidement, il traversa le parc et gagna +une grille qui donnait sur la campagne. Alors il monta sur une des +collines qui entouraient la résidence, et s'égara pendant une heure +environ dans les bois dont ces collines sont revêtues. + +Quand il fut las de marcher, il s'arrêta au hasard, dans le premier +endroit venu, et s'aperçut qu'il était dans un lieu découvert, beaucoup +plus près du palais qu'il ne pensait l'être d'abord. Il s'étendit sur la +bruyère et contempla, dans le vague de la nuit, le paysage incertain qui +se déployait sous ses yeux. Le parc ducal était jeté au bas des +montagnes par grandes masses noires, traversées ça et là d'une allée de +sable blanchâtre, et semées de rotondes de gazon, de temples, de +kiosques, d'autels emblématiques, et de statues de marbre qui +apparaissaient dans l'ombre comme des fantômes immobiles. Le palais +tremblait avec ses mille fenêtres illuminées dans les eaux de la Célina. +Un grand cercle de brume enveloppait la ville jetée en amphithéâtre +autour du parc; et quelques fusées silencieuses, lancées dans les airs, +partaient à intervalles réguliers des divers points de la résidence. + +Le sirocco, qui jusque-là avait soufflé avec force, tomba tout à coup, +et le temps devint serein; les étoiles brillèrent, et la nuit fut assez +claire pour que Saint-Julien pût saisir davantage les détails de ce +tableau magique. À mesure que ses yeux s'en emparaient, l'air, devenant +plus sonore, lui permit d'entendre le son des instruments monter jusqu'à +lui. Il se coucha tout à fait contre terre, et remarqua que, plus on +baisse les yeux au niveau du sol, plus la campagne prend un aspect +magique et délicieux. Les plans semblent se détacher les uns des autres; +les masses se découpent plus nettement, les ombres se distribuent avec +plus d'harmonie. On est comme les spectateurs placés au parterre d'un +théâtre, pour les yeux desquels tous les effets de décorations sont +calculés, et qui jouissent mieux que ceux des loges de toutes les +illusions de la scène. + +En même temps, Saint-Julien saisit distinctement toute la mélodie du +concert. Les sons lui arrivaient faibles, mais purs, et les vibrations +de certaines notes et de certains instruments étaient si aériennes et si +pénétrantes, que tous ses nerfs en furent détendus et soulagés. Il +commença à respirer plus librement, et des larmes coulèrent sur ses +joues brûlantes. + +Un rinforzando de tous les instruments lui annonça que le concerto +arrivait au _tutti finale_, et en effet les derniers accords s'élevèrent +dans l'air et s'évanouirent. Saint-Julien écouta encore longtemps après +que la musique eut cessé; enfin, n'entendant plus que le murmure +uniforme d'un petit ruisseau qui s'échappait du taillis auprès de lui, +il se leva pour s'en aller. C'est alors seulement qu'il aperçut un homme +d'une taille élégante qui était debout à quelques pas de lui, et qui +semblait partager son extase. Lorsque Saint-Julien passa près de lui, il +s'inclina poliment pour le saluer, et le suivit à quelque distance. +Comme Saint-Julien avait pris le devant et descendait assez lestement +parmi les rochers au travers desquels passait le sentier, l'inconnu +l'appela du titre de signore et le pria de l'attendre un peu. + +«Que désire Votre Seigneurie? répondit Saint-Julien.» + +L'inconnu reconnut à ce peu de mots italiens l'accent français de +Saint-Julien, et, s'exprimant en français avec beaucoup de facilité, +quoiqu'il eût pour sa part l'accent allemand, il lui demanda la +permission de retourner avec lui à la ville. + +«Excusez l'indiscrétion de ma demande, ajouta-t-il. Je suis étranger et +nouvellement établi dans ce pays-ci. Ce sentier, que j'ai parcouru +lorsqu'il faisait encore jour, ne m'est pas aussi familier qu'à vous, +et, de plus, j'ai la vue très-basse. Si je ne vous semble pas importun, +je marcherai derrière vous et profiterai de votre expérience. + +--De tout mon cÅ“ur, répondit Saint-Julien, qui fut gagné sur-le-champ +par le son de voix et les manières de l'étranger. Je vais ralentir mon +pas, et je suis sûr que votre conversation m'empêchera d'apercevoir ce +petit retard.» + +En effet, la conversation fut bientôt engagée en commençant par la +musique; elle parcourut toutes les choses générales dont peuvent +s'entretenir deux personnes qui ne se connaissent pas. + +Cette conversation fut tellement agréable pour l'un et pour l'autre, +qu'une sorte de sympathie s'établit entre eux, et qu'ils éprouvèrent le +besoin de prolonger leur rencontre. L'étranger proposa à Saint-Julien +d'entrer avec lui dans une birreria. Saint-Julien accepta; et son +compagnon ayant demandé de la bière et du tabac, ils passèrent encore +une heure ensemble. Ils s'apprirent mutuellement leurs noms et leur +profession. + +«Je suis de Munich, dit l'étranger, je me nomme Spark, et j'ai trente +ans; je suis étudiant et rien de plus. Je ne suis pas riche, mais je +suis assez studieux et assez économe pour me contenter de mon sort, et +trouver la vie une assez bonne chose. Je voyage depuis quelque temps +pour mon instruction, et le hasard m'a amené dans cette petite +principauté, dont j'ai trouvé l'aspect si beau et le séjour si agréable, +que j'ai résolu d'y passer quelques semaines. Je serai heureux si vous +me permettez de vous rencontrer de temps en temps à cette taverne ou de +faire un tour de promenade avec vous à vos moments perdus.» + +Saint-Julien accepta avec empressement, et ils se donnèrent rendez-vous +à la même table pour le lendemain, à la même heure. + +Lorsque Saint-Julien rentra au château, le concert était terminé. Minuit +sonnait, et la princesse, fatiguée des veilles précédentes, se retirait +dans ses appartements. À peine le jeune secrétaire était-il rentré dans +le sien, qu'on frappa doucement à sa porte, et la voix de Ginetta lui +dit à travers la serrure que Son Altesse le demandait. + + + + +XIII. + + +Quintilia était assise auprès de sa fenêtre, et contemplait la nuit, +plongée dans une douce rêverie. Son visage avait une expression de +sérénité que Saint-Julien ne lui avait pas vue depuis longtemps. Il +s'était présenté avec un sentiment de haine et d'arrogance. L'attitude +calme de la princesse lui imposa; et, obéissant à un signe qu'elle lui +fit, il s'assit sans oser dire une parole. Ginetta sortit et tira la +porte sur elle. Aussitôt qu'elle fut seule avec Julien, la princesse lui +tendit la main, et lui dit d'une voix ferme et douce: «Soyons amis.» + +Saint-Julien céda plus à son trouble qu'à son penchant en touchant +respectueusement la main de la princesse; puis il resta debout et +décontenancé. Elle lui fit de nouveau signe de se rasseoir à quelques +pas d'elle, et il obéit. + +«J'ai été sévère envers vous, Julien, lui dit-elle avec dignité et avec +douceur. Vous avez été injuste envers moi; vous avez voulu me traiter +comme une autre femme, et vous vous êtes trompé. Je suis depuis +longtemps dans une situation exceptionnelle; mon caractère, mon esprit +et jusqu'à mes manières ont dû porter un cachet particulier. Peut-être +l'empreinte en est-elle mauvaise. Je sais qu'elle a choqué bien des +gens, je sais que je suis souvent méconnue. Je ne dirai pas que cela +m'est indifférent, je n'ai ni cet orgueil ni cette philosophie; mais ma +destinée est arrangée d'une certaine façon qui rend inévitables et même +nécessaires toutes les choses que je fais, tous les goûts que j'ai, et +par conséquent tous les soupçons que je laisse naître. Mon rôle se borne +à conserver assez de force pour ne pas dévier d'une ligne dans la route +que je me suis tracée, et tous les efforts de ma raison tendent à voir +clair dans ma vie et dans mon cÅ“ur. Jusqu'ici j'ai repoussé avec succès +toutes les influences extérieures; je suis restée ce que Dieu m'a faite, +et, comme un métal brut, je ne me suis façonnée à la guise de personne. + +«On ne s'isole pas impunément, Julien, et j'ai dû m'attendre à inspirer +la défiance et la haine. Elles ne m'ont pas fait céder un pouce de +terrain. La personne qui est aujourd'hui devant vous est la même qui +entra dans son indépendance il y a dix ans, et qui traversa toutes +choses sans y rien laisser d'elle. J'ai pris beaucoup d'autrui, je n'ai +rien donné qu'à Dieu et à une tombe.» + +Ce mot de tombe se mêla à je ne sais quelle idée dans l'esprit de +Julien. Il éprouva une certaine terreur dont il ne put se rendre compte. + +La princesse continua: + +«Absolument insensible aux petites ambitions qui eussent pu enivrer une +autre, résolue à vivre en moi-même, et ne trouvant la vie possible +qu'avec un sentiment et une idée étrangers à tout ce qui m'environnait +socialement, je me suis arrangée pour rendre au moins supportable +l'existence que j'avais embrassée. Je me suis livrée à tous mes goûts, +j'ai cherché toutes les distractions, toutes les amitiés qui me +tentaient. J'ai aimé la chasse, la fatigue, la science, l'étude, et j'ai +rêvé l'amitié, ayant, comme je vous l'ai dit, enseveli l'amour à part. +L'amitié m'a souvent trompée, et cependant j'y crois encore. Mon âme +s'est habituée à l'espérer. Si cette espérance devient irréalisable, je +saurai encore bien vivre sans elle. Il y a quelque chose dans cette âme +qui peut se passer de vous tous; mais ma vie peut être plus belle, mon +cÅ“ur plus stoïque, ma conduite plus ferme, ma conscience plus heureuse +si l'amitié me sourit. C'est pourquoi, Julien, je fais pour vous ce que +je n'ai fait que pour bien peu de gens: je m'explique et je me justifie. +Si vous avez l'âme fière et le cÅ“ur pur, comme je n'en doute pas, vous +comprendrez quelle preuve d'amitié je vous donne ici.» + +Saint-Julien, subjugué, s'inclina profondément. Elle lui fit signe +qu'elle avait encore à lui parler, et elle continua: + +«Rester fidèle à un serment, à un souvenir, à un nom, ce n'est pas un +rôle possible à proclamer pour une femme riche et adulée; ce serait +chercher la raillerie, porter un défi à tous les désirs, s'exposer à des +dangers qui ne sont pas dans la vie ordinaire. Je gardai mon secret +aussi religieusement que mon cÅ“ur; et, repoussant toute explication, +toute proclamation de sentiment, je marchai dans une voie cachée sans +dire où je prétendais aller. J'y marchai sans affectation, sans +hypocrisie, sans plaintes, sans forfanterie; j'y marchai le front levé, +la main ouverte, l'esprit libre, l'Å“il clairvoyant et l'oreille fermée à +la flatterie. Voyez-vous que j'aie fait beaucoup de mal autour de moi? + +--Non, Madame. Je sais que vous êtes un bon prince, dit Julien attendri. +Hélas! pourquoi ne voulez-vous être que cela? + +--Ne me plains pas et ne m'admire pas, répondit-elle. D'abord ma +souffrance fut amère; mais Dieu fit un miracle, et je devins heureuse. +Ceci est un secret que je ne puis te révéler maintenant, mais que je te +dirai, j'espère, quelque jour. Sache bien seulement que j'ai eu dès lors +peu de mérite à garder ma résolution, et que les avantages de mon sort +l'ont emporté de beaucoup sur ses inconvénients. Ces inconvénients ont +été graves pourtant, Julien, et vous me les avez fait sentir plus +cruellement qu'un autre. Vous m'avez jugée sur les apparences, comme +vous faites tous, et vous avez dit: Cela n'est pas, parce que cela n'est +pas probable. Avec un tel raisonnement on évite cent déceptions et on +manque une amitié. Manquer une amitié, Julien, c'est faire une grande +perte, car, si l'on rencontrait une seule amitié parfaite dans toute sa +vie, on pourrait presque se passer d'amour. Honneur aux âmes courageuses +qui se livrent, et qui n'ont pas peur des trahisons! celles-là boivent +la coupe d'Alexandre et risquent leur vie pour conquérir un ami. Eh +bien! moi, j'ai cherché des amis, et pour les trouver j'ai joué plus que +ma vie: j'ai exposé ma réputation, et Dieu sait si elle a dû être salie +et insultée par ceux qui ne m'ont pas comprise, et qui m'ont prise pour +le but de leurs viles ambitions. En les détrompant, je suis devenue leur +ennemie, et il n'est point de calomnie si noire qu'ils n'aient inventée. +Vous avez cru peut-être, en me voyant continuer ma route, que je +n'entendais pas les cris et les huées dont on me poursuivait? Vous +pensez que j'accueille imprudemment un homme comme confident, comme +serviteur ou comme ami, sans savoir qu'on le fera passer pour mon amant, +et que peut-être lui-même ira s'en vanter. Je sais ou je prévois tous +les dangers de mes hardiesses; mais j'ose toujours: je puise mon courage +à une source inépuisable, ma loyauté. Le monde ne m'en tient pas compte; +mais je marche toujours, et j'arriverai peut-être à le convaincre. Un +jour il me connaîtra sans doute, et si ce jour n'arrive pas, peu +m'importe, j'aurai ouvert la voie à d'autres femmes. D'autres femmes +réussiront, d'autres femmes oseront être franches; et sans dépouiller la +douceur de leur sexe, elles prendront peut-être la fermeté du vôtre. +Elles oseront se confier à leur propre force, fouler aux pieds +l'hypocrite prudence, ce rempart du vice, et dire à leur amant: +«Celui-ci n'est que mon ami,» sans que l'amant les soupçonne ou les +épie... + +--Rêve doré, répondit Julien, espoir d'une âme enthousiaste! + +--Non, je ne suis pas enthousiaste, reprit-elle; mais je me connais, je +me sens, et quand je porte mes regards sur le passé, je vois toute ma +vie faite d'une seule pièce, et je me dis que certes je ne suis pas la +seule au monde qui n'ait jamais menti. Ne me prenez pas pour une femme +vertueuse, Julien. Je ne sais pas ce que c'est que la vertu; j'y crois, +comme on croit à la Providence, sans la définir, sans la comprendre. Je +ne sais pas ce que c'est que de combattre avec soi-même; je n'en ai +jamais eu l'occasion. Je ne me suis jamais imposé de principes, je n'en +ai jamais senti le besoin; je n'ai jamais été entraînée où je ne voulais +pas aller: je me suis livrée à toutes mes fantaisies sans jamais être en +danger. Un homme qui n'a pas en son âme de plaie honteuse à cacher peut +boire jusqu'à perdre la raison et montrer à nu tous les replis de sa +conscience. Une femme qui n'aime pas le vice peut ne pas le craindre; +elle peut traverser cette fange sans faire une seule tache à sa robe; +elle peut toucher aux souillures de l'âme d'autrui comme la sÅ“ur de +charité touche à la lèpre des hôpitaux, elle a le droit de tolérance et +de pardon, et si elle n'en use pas, c'est qu'elle est méchante. Être +méchante et chaste, c'est être froide; être chaste et bonne, c'est être +honnête. Je n'ai jamais cru que cela fût difficile pour les âmes bien +dirigées; mais combien peu le sont en effet! Je plains celles que la +fatalité a flétries, et je ne les outrage pas. C'est le grand tort qu'on +me reproche, Julien, je le sais; je sais le blâme que m'ont attiré +certaines amitiés; je sais avec quelle ironie on a accueilli mes efforts +quand j'ai voulu soutenir et consoler ceux que la foule accablait. C'est +ici que j'ai fait usage de la force que Dieu m'avait donnée et que j'ai +permis à mon orgueil de se lever pour faire face à l'injustice. C'est à +cause de cela que j'ai livré mon front aux outrages des Juifs et couvert +mon cÅ“ur d'une cuirasse d'airain pour y protéger la pitié. Ceux qui se +sont réfugiés sous mon égide n'ont pas été livrés, et la populace s'est +enrouée à crier après moi. + +--Je le sais, Madame, dit Julien; depuis deux ou trois jours seulement +je regarde autour de moi, et je sais ce que pensent de vous-même ceux +qui vous craignent et qui n'osent pas le dire. Je sais qu'en vous voyant +accueillir des femmes décriées et protéger des hommes persécutés, on +vous accuse de partager leurs égarements passés. Et j'admirerais le +courage avec lequel vous les relevez, si je ne prévoyais, si je ne +savais qu'il vous faudra les rabaisser et les rejeter où vous les avez +pris... + +--Vous pensez, Julien, qu'il n'y a pas de cure complète pour mes +malades? Moi, je ne désespère jamais de personne. Nous avons raison tous +deux: vous, si vous me donnez un conseil de prudence; moi, si je +m'impose un devoir de miséricorde. Toute la question est de savoir si +j'ai assez de force pour accepter les conséquences fâcheuses de mes +dévouements: si je l'ai, qu'a-t-on à me reprocher? n'ai-je pas le droit +de me nuire? + +--Quel étrange caractère! dit Julien. Je ne sais si j'en suis ravi ou +épouvanté. + +--Vous me dites ce qu'on m'a souvent dit, reprit-elle. Moi, je m'étonne +de sembler étrange; et quand je commençai, je m'attendais à ne +rencontrer que des auxiliaires et des amis. Quelle fut ma surprise quand +on me fit entendre que j'étais folle! Folle! mais je m'étonne toujours +de le paraître! C'est vous, c'est vous tous qui êtes fous, et non pas +moi qui suis folle! + +--Mais, Madame, quel bien fait-on aux méchants en protégeant leur +insolence? + +--Je hais l'insolence et ne la protège pas. Je n'accueille que le +repentir et la souffrance. + +--Ou l'hypocrisie qui en prend le masque? + +--Il est vrai que j'ai été dupe, Julien; ce sont les épines du chemin. +On se pique les pieds et l'on saigne. Mais faut-il donc retourner en +arrière quand on entend plus loin des larmes et des cris qui vous +appellent? La crainte d'être trompé! pour les esprits qui sentent le +besoin de bien faire, c'est une lâcheté qu'il faut vaincre. Ou ne fait +l'aumône qu'à ses dépens. + +--Hélas! Madame, vous étiez née pour être reine d'un grand peuple et +faire de grandes choses. + +--Ou bien, répondit-elle en souriant, pour être sÅ“ur de la Miséricorde; +c'était là le plus beau rôle, et je l'ai manqué. + +--Mais quel bien avez-vous donc réussi à faire? dit Julien tristement. +Vos prisons sont élargies, vos hôpitaux sont plus sains, et votre bonté +est un refuge pour tous ceux qui l'invoquent. Mais, pour avoir amélioré +le sort des misérables, vous avez ennobli leurs âmes anéanties, leurs +mauvais penchants, ou leur lâche fainéantise? Nous en avons souvent +parlé, Madame, et vous m'avez avoué que vos vÅ“ux à cet égard n'avaient +pas été souvent exaucés. Prenons un exemple auprès de nous et dans une +classe plus élevée, ajouta-t-il, poussé par un reste d'intention +insidieuse et méfiante. Lucioli passait pour un fourbe et un ambitieux. +Votre tolérance a fermé les yeux longtemps, et vous l'avez élevé jusqu'à +votre confiance; et pourtant il vous a fallu ensuite voir clair et le +repousser. + +--C'est encore une épine qui m'est entrée au talon, répondit-elle. Le +jour où cet humble serviteur est devenu insolent, je l'ai repoussé, en +effet; et si j'avais profité de la leçon, Julien, je ne vous aurais pas +attiré auprès de moi; je ne vous aurais pas donné ma confiance, dans la +crainte que vous ne fussiez un second Lucioli. Vous voyez bien, mon ami, +que les fous ont leur sagesse qui en vaut bien une autre.» + +Cette réponse attendrit Julien. + +«Vous êtes bonne et grande, lui dit-il, et je ne mérite peut-être pas +votre amitié. + +--Attendez, Julien, lui dit-elle en souriant, nous ne sommes pas encore +réconciliés. Je vous ai expliqué mon caractère et mes idées; vous m'avez +comprise. Il vous reste à me croire, et je ne vous ai donné aucune +preuve de ma sincérité.» + +Julien tressaillit de joie, croyant toucher à la solution de tous ses +doutes. Dans son âme rigide, le besoin d'estimer était bien plus grand +que le besoin d'aimer; aussi cette parole de Quintilia lui fut-elle plus +douce qu'une parole d'amour. + +«Oh! Oui, s'écria-t-il ingénument, donnez-les-moi ces preuves, afin que +je pleure de repentir à vos genoux, afin que je vous respecte et vous +bénisse à jamais. Oui, oui, prouvez-moi que vous êtes vraie, et je ferai +tout ce que vous voudrez. Je resterai toute ma vie à votre service; +j'étoufferai mon amour dans mon sein plutôt que de vous en importuner +jamais.» + +Il s'arrêta, car il vit le regard de Quintilia s'attacher à lui avec +froideur et une sorte de dédain. Il y eut un instant de silence si +pénible à Julien, qu'il se mit à marcher avec agitation dans la chambre. + +La princesse reprit sa marche calme et lui dit, en lui montrant une +grande cassette de bois de santal incrustée de nacre: + +«Je puis ouvrir le coffre que voici et vous donner des preuves +irrécusables de la loyauté de toute ma vie. Je pourrais vous montrer en +moins de cinq minutes sur quoi se fondent toutes les calomnies débitées +contre moi, et à quel point les secrètes vanteries de Lucioli, et celles +de bien d'autres avant lui, ont été vaines et odieuses. Mais en +sommes-nous là , Julien, et votre amitié est-elle à ce prix?» + +Julien n'osa répondre; il pâlit et resta immobile. + +«M'avez-vous jamais vue faire quelque chose de mal? + +--Non, Madame, je n'ai rien vu de tel, répondit-il. + +--Ai-je jamais exprimé une idée basse? ai-je montré un sentiment vil +durant six mois que nous avons passés tête à tête dans mon cabinet? + +--Non, Madame. + +--Avez-vous eu parfois une entière confiance en moi? + +--Oui, Madame, presque toujours. + +--Qu'est-ce qui vous l'a donc ôtée? + +--Ne me condamnez pas à vous le dire, Madame; des apparences, des récits +ridicules, la présence de Ginetta auprès de vous, votre air et vos +manières par moments, et, plus que tout cela, vos bizarreries, vos goûts +si opposés entre eux et qui se succèdent sans s'exclure; tout ce que je +ne comprends pas m'effraie... Mais qu'avez-vous à faire de mon estime? + +--Je ne vous la demande pas, Monsieur, répondit la princesse, j'espérais +pouvoir la réclamer.» + +Ils gardèrent de nouveau le silence, et la princesse, faisant un visible +effort pour dompter sa propre fierté, reprit la parole. + +«Vous êtes brutal, lui dit-elle, et nul homme de votre âge n'a osé me +parler comme vous faites. C'est cela qui fait que je vous estime et que +je voudrais être estimée de vous. Voyez pourtant ce que c'est que la +confiance, Julien! ne tiendrait-il pas à moi de penser en cet instant +que vous êtes le plus rusé et le plus habile des ambitieux qui se soient +cachés sous une écorce rude et franche? Pourtant je sais que vous ne me +trompez pas, et que bien réellement vous me mettez le marché à la main. +Votre départ ou ma justification. Ma justification! ajouta-t-elle avec +une expression de dépit, tenez, voici la clé de ce coffre;» et elle la +jeta avec colère aux pieds de Julien. + +--Je ne la ramasserai point, dit-il avec dépit à son tour; vous me +regardez comme un insolent; je l'ai mérité et je m'en vais. + +--Adieu donc! lui dit-elle en lui tendant la main; il est malheureux que +nous n'ayons pu rester amis comme nous l'avons été.» + +Il s'approcha pour prendre sa main, et il vit qu'elle pleurait. Toute sa +colère tomba, et, s'arrêtant devant elle avec la gaucherie d'un enfant +qui n'ose pas demander pardon, il se mit à pleurer aussi. + +«Ah! Julien, lui dit-elle, est-il possible que mes amis me fassent tant +souffrir! Pourquoi ne sont-ils pas comme moi, pourquoi ne croient-ils +pas en moi comme je crois en eux? Qu'est-ce qui brise donc ainsi mes +affections? pourquoi toutes les sympathies que j'inspire sont-elles +étouffées en naissant? pourquoi suis-je méprisée par les uns, méconnue +par les autres? Qu'ai-je fait pour cela? Quand toute ma vie a été un +éternel sacrifice à l'amitié, faudra-t-il que j'achète la confiance de +ceux à qui je donne la mienne. Quand je vous ai ramassé dans un fossé, +un jour que vous étiez blessé, haletant, couvert de poussière et assez +mal vêtu, pourquoi ne vous ai-je pas pris pour un vagabond et un +aventurier de bas étage? pourquoi ai-je cru à la candeur de votre regard +et à la noblesse de vos paroles? J'ai donc l'air faux et l'expression +ambiguë, moi? Eh quoi! vous demandez aux autres ce que vous devez penser +de moi! votre cÅ“ur ne vous le dit pas, je n'en ai donc pas su trouver le +chemin? Et que m'importe votre estime quand je l'aurai forcée? Vous me +rendrez ce qui me sera dû, et votre âme ne me donnera rien... + +--Vous avez raison, dit Saint-Julien en se jetant à ses pieds; gardez +vos preuves, je n'en veux pas. Gardez votre amour à celui qui l'a +mérité. Quant à mon respect, à mon dévouement, à mon amitié, si j'ose +répéter le mot dont vous vous servez, mettez-les à l'épreuve. Vous avez +vaincu une nature bien méfiante et bien chagrine. Il faut que Dieu ait +récompensé votre grandeur d'âme d'une puissance bien grande sur l'âme +d'autrui. Ah! ne vous plaignez plus; vous trouverez des amis toutes les +fois que vous le voudrez; et d'ailleurs, si les amis vous manquent, je +tâcherai de me mettre en cent pour vous obéir.» + +Quintilia, tout en larmes, se jeta à son cou; il l'embrassa avec +l'effusion d'un frère. En ce moment on frappa doucement à la porte, et +la princesse alla ouvrir elle-même; c'était la Ginetta qui était chargée +d'une commission pressée. La princesse passa avec elle sur le balcon, en +faisant signe à Julien de rester. Leur entretien lui sembla long; et, +cédant à l'émotion délicieuse dont son cÅ“ur était plein, il désirait +vivement voir reparaître Quintilia, et en recevoir encore quelque parole +d'amitié avant de se retirer. Dans son impatience, il touchait aux +objets qui étaient épars sur le bureau sans les regarder et presque sans +les voir. Il se trouva qu'il eut dans les mains la montre de la +princesse, et qu'il l'ouvrit machinalement comme pour compter les +minutes que la Ginetta lui dérobait. En jetant les yeux sur l'intérieur +de la boîte, un froid mortel passa dans ses veines. Un souvenir confus +et douloureux l'oppressa, puis une curiosité irrésistible s'empara de +lui. Il se pencha vers une bougie, et lut distinctement le nom de +Charles Dortan. + +«Infâme!» dit-il d'une voix sourde en jetant avec violence la montre sur +le bureau; puis il la reprit, voulant bien se convaincre que ses yeux ne +l'avaient pas trompé. Il lut de nouveau le nom fatal, observa la boîte +de platine avec les incrustations d'or émaillé; elle était absolument +pareille à celle que le voyageur pâle lui avait montrée à Avignon, le +matin de son départ, dans la cour de l'auberge. + +Cette histoire, qui d'abord l'avait vivement ému, lui était bientôt +sortie de l'esprit. À cette époque, Julien, beaucoup moins expérimenté, +était beaucoup plus en garde contre ses impressions. Il s'était dit que +le récit du voyageur était romanesque et invraisemblable, que son nom et +son visage n'avaient pas fait le moindre effet sur la princesse, et que +M. Dortan lui-même n'avait pas soutenu son rôle jusqu'au bout, puisqu'il +n'avait pas osé lui adresser la parole. Ce devait être un maniaque ou un +hâbleur impertinent, déterminé à se jouer de la simplicité de son +interlocuteur. Enfin, cette aventure n'était plus revenue que +confusément et comme un rêve absurde et pénible dans la mémoire de +Saint-Julien. + +En acquérant la preuve irrécusable de la sincérité de Charles Dortan, +une indignation profonde s'empara de lui. Cette femme, qui exposait si +magnifiquement la prétendue franchise de son âme et qui en offrait des +preuves, ne lui parut plus qu'une effrontée comédienne, une coquette +odieuse, jouant tous les rôles pour son plaisir, et méprisant toutes les +vertus qu'elle affichait. + +Elle rentra en cet instant, et Julien fit tous ses efforts pour cacher +l'état où il était; mais il prenait une peine inutile: la princesse +pensait à tout autre chose. Elle erra dans sa chambre d'un air empressé, +et dit à Ginetta, à plusieurs reprises: «Vite, vite, mon mantelet avec +un capuchon de velours et la petite lanterne sourde....» Tout à coup +elle s'aperçut de la présence de Julien, et parut un peu contrariée de +ce qui venait de lui échapper dans sa préoccupation. Néanmoins elle vint +à lui avec beaucoup d'aplomb, et lui tendit la main en lui donnant le +bonsoir. Saint-Julien baisa sa main lentement en tâchant de prendre +l'insolence affectée d'un courtisan, et il lui adressa la phrase la plus +impertinente qu'il put inventer. Elle ne l'entendit pas et lui répondit: +«Oui, oui, à demain. Bonne nuit, mon cher enfant.» + + + + +XIV. + + +Dévoré de colère et de haine, le pauvre Julien entra dans la chambre de +Galeotto. Le page s'était endormi sur un roman. + +«Ah! c'est toi, lui dit-il en balbutiant, d'où viens-tu donc? On ne t'a +pas vu de toute la soirée. + +--Je viens de chez la Cavalcanti, répondit Julien. + +--Oh! oh! qu'est-ce? dit le page en se mettant sur son séant. Vous venez +d'être chassé, monsieur le secrétaire intime, ou vous êtes le plus +heureux des hommes! Alors, permettez-moi d'ôter mon bonnet de nuit pour +saluer votre Altesse! Prince pour trente-six heures au moins! + +--Je ne descendrai jamais si bas, répondit Julien. + +--Qu'est-il donc arrivé? + +--Rien, Galeotto, sinon que je sais maintenant à quoi m'en tenir sur le +compte de cette femme. Vous lui faisiez trop d'honneur quand vous la +traitiez de pédante, quand vous disiez qu'il était fort possible qu'elle +n'eût jamais eu assez de sensibilité pour commettre une faute. Non, non, +ce n'est pas cela. C'est une rouée impudente qui se passe toutes ses +fantaisies, qui se livre en secret à tous ses vices, et qui a la +prétention d'être un modèle de chasteté virginale et de sentimentalité +allemande. C'est une effrontée courtisane avec des prétentions d'abbesse +et la moqueuse hypocrisie d'une marquise de la régence. C'est ce qu'il y +a de plus hideux au monde, le vice sous le masque de la vertu. + +Après cette préface, Saint-Julien fit le récit de la soirée. + +«Je suis bien aise d'apprendre cela, répondit Galeotto d'un air pensif; +mais, en vérité, j'en suis étonné. Cette femme est donc bien habile; car +il y a eu des jours où elle m'a imposé à moi-même. Vous pouvez m'en +croire, Julien; je ne suis pas crédule, et pourtant il y a eu des jours +où, en l'entendant parler comme elle fait, j'ai presque eu des remords +de mes jugements de la veille... Il est bien vrai que ces jours-là +étaient rares, et que je me moquais de moi-même le lendemain. Eh bien! +ce que vous me dites m'étonne comme si je m'étais attendu à autre +chose... Êtes-vous bien sûr de ne pas vous tromper, Saint-Julien? + +--J'en suis très-sûr, Galeotto; et comme j'étais aussi dans une +continuelle alternative de confiance et de méfiance (à l'exception que +les jours de méfiance étaient rares, et les autres fréquents), il se +trouve que je suis encore plus consterné que vous. + +--Consterné! s'écria Galeotto. Est-ce que je suis consterné, moi? Non? +certes, je ne le suis pas. Que m'importe? je n'ai jamais été amoureux +d'elle. Et voulez-vous que je vous dise ce qui se passe maintenant dans +mon cerveau? C'est singulier, mais c'est réel. Je crois que je suis +capable maintenant de devenir amoureux de cette femme-là . + +--Quoi! à présent que vous devez la mépriser? + +--Je ne la méprise pas, tant s'en faut! oh! à présent, c'est bien +différent! Je la croyais pédante, absurde, je la trouvais ridicule, et +je me moquais d'elle. Je ne m'en moquerai plus; car elle n'est plus rien +de tout cela à mes yeux. Elle est adroite, menteuse, impudente; elle +sait jouer tous les rôles, si bien que son véritable caractère échappe +aux regards. Savez-vous que c'est là une femme supérieure, une vraie +femme de cour, propre à remuer le monde, si elle était à la tête d'un +vaste empire? Avec une conscience si flexible, tant d'art, tant de +sang-froid, tant de perfidie, on peut aller loin... Et qui nous dit +qu'elle n'ira pas loin? Qu'il se présente une bonne occasion, et elle +fera parler d'elle. Savez-vous quelle est la première des facultés? +celle d'imposer aux autres. La véritable grandeur, c'est la puissance +qu'on exerce sur les esprits; c'est ainsi qu'on arrive à l'exercer sur +les choses. Allons, c'est dit, me voilà réconcilié avec elle. Je ne +rougis plus d'être son page. Je pourrai prendre de bonnes leçons auprès +d'elle, et, pour mieux profiter à son école, je veux à mon tour être son +amant...» Il garda un instant le silence, puis il ajouta d'un air +réfléchi: «Si je le peux; car la chose m'est démontrée à présent plus +difficile que je ne pensais, et vaut la peine d'être tentée... Peste! +c'est quelque chose que d'y parvenir! + +--Ce n'est pas si difficile, reprit Julien. Il suffit que vous passiez +dans la rue auprès d'elle, et que votre figure lui plaise. Vous +n'attendrez pas longtemps avant d'être enlevé dans sa voiture et +introduit dans ses appartements secrets. + +[Illustration: Il s'étendit sur la bruyère... (Page 28.)] + +--Eh bien! raison de plus! vive Dieu! des femmes qui ont de pareils +désirs et qui les contentent d'une façon si dégagée ne sont pas +abordables pour tout le monde. On peut vivre dix ans sous le même toit +sans obtenir de leur baiser la main. Elles peuvent résister au plus +séduisant et au plus habile des hommes. On ne les prend pas par +surprise, celles-là . Elles se donnent ou se rendent; le plaisir est à +celui dont la mine leur plaît; l'honneur, à celui dont l'esprit les +subjugue. Maintenant, je mettrais ma main au feu que le Lucioli n'a +jamais été son amant. Il était trop maladroit, le cher homme! Elle +aurait pu lui ouvrir la porte du boudoir, s'il avait su cacher +l'intention qu'il avait d'entrer dans la salle du conseil. Pour moi, qui +ne me soucie guère d'être prince de Monteregale, je viserai plus haut +désormais. Je tâcherai qu'elle me donne sa confiance, et qu'elle +m'apprenne à régner sur les hommes par le mensonge. + +--Ainsi ce qui me guérit de mon amour allume le vôtre? dit Saint-Julien. + +--Appelez cela de l'amour, si vous voulez. Je l'appellerai autrement: +curiosité, aptitude, amour de la science, comme il vous plaira. + +--Et ce qui fait que je la hais et la méprise vous réconcilie avec elle? + +--Complètement; mais je n'en continuerai pas moins la petite guerre +d'observation que nous lui faisons. Tout au contraire, j'y mettrai plus +de zèle que jamais, et mes découvertes auront plus d'importance à mes +yeux. Sois tranquille, Julien, je ne te trahirai jamais, quoi qu'il +m'arrive. + +--Vous pouvez me trahir tant qu'il vous plaira, je ne resterai pas +longtemps ici. Mais écoutez; avant que je vous souhaite le bonsoir, il +faut que vous me racontiez cette histoire de Max. + +--Ce ne sera pas long. Max était l'amant de Son Altesse. Lorsqu'à la +mort du duc son époux, qu'elle n'a jamais vu, comme je vous l'ai déjà +dit, elle devint souveraine libre et absolue, Max était tellement en +faveur auprès d'elle que, suivant l'opinion de toute la cour, il allait +l'épouser. Il était donc traité ici avec le plus profond respect, tout +bâtard de seize ans qu'il était. Mais une nuit, à souper, comme la +gloriole et le marasquin de Hongrie portaient à la tête du jeune favori, +il lui arriva de débiter je ne sais quelle rodomontade en présence de +Son Altesse. Son Altesse fronça, dit-on, le sourcil d'une manière +imperceptible, et ne dit pas un mot. Le lendemain matin, les serviteurs +de Max ne le trouvèrent ni dans son lit, ni dans sa chambre, ni dans son +palais, ni dans la ville, ni dans la province. On le chercha et on +l'attendit vainement. Il ne reparut jamais, on n'a jamais entendu parler +de lui; il paraît que ce fut un assassinat fort bien exécuté. + +[Illustration: Il le trouva déjà à table, fumant... (Page 34.)] + +--Et personne n'a demandé vengeance de cet attentat? + +--Max était un bâtard dont on avait été sans doute bien aise de se +débarrasser en l'envoyant dans une petite cour où il semblait prendre +racine. Qu'il eût fini par un meurtre ou par un mariage, on fut sans +doute bien aise de n'avoir plus à y songer, et l'on n'y songea plus; et +l'on n'en parla plus que tout bas, afin de n'avoir pas à le réclamer ou +à le venger. Mais il arrive qu'à présent on veut se servir de son nom +comme d'un épouvantail pour forcer Son Altesse à acquiescer à des vues +politiques, et l'envoyé Gurck machine une fort belle réclamation de la +personne de Max, si sa beauté personnelle échoue dans les premières +entreprises. Tu sais cela? + +--C'est une justice du ciel qui tombe à l'improviste sur le crime +impuni, s'écria Julien. + +--Bah! bah! à présent que je vois les choses sous leur vrai point de +vue, dit Galeotto, je trouve que ce fut un coup hardi pour une princesse +de seize ans. + +--Elle avait seize ans! quelle horreur! dit Julien. + +--Bah! bah! reprit Galeotto, les crimes des princes ne sont pas ceux de +tout le monde. Vous savez ce qu'il y a à dire là -dessus. Il y a dans les +grandes destinées des résolutions inévitables, et c'est quelque chose +que de savoir les prendre à temps et les accomplir habilement. Un +enlèvement qui ne fait pas de bruit; un meurtre qui ne fait pas de +taches; un homme qu'on anéantit comme on raierait un chiffre, et qui +s'évapore au milieu d'une ville comme une goutte d'eau sèche au soleil! +Allons, ce n'est pas maladroit, il faut en convenir. Et pas l'ombre d'un +remords sur un front de seize ans! et jamais la trace d'un souvenir amer +dans toute une vie traînée en public! c'est là de la force, et bien des +hommes ne l'auraient pas. + +--J'espère que vous ne l'auriez pas vous-même, dit Saint-Julien en lui +tournant le dos. + +--Attendez! encore un mot avant d'aller vous coucher, lui cria Galeotto. +Avez-vous découvert quelque chose sur le Rosenhaïm? + +--Rien sur celui-là , répondit Saint-Julien. + +--Que sera-t-il devenu? dit Galeotto. Maître Cantharide est dans ce +secret: il aura piqué ce criocère avec une épingle, et il l'aura mis +dans un de ses cartons. + +--Faut-il s'inquiéter de ce que devient un homme, dit Saint-Julien, dans +une cour où un importun s'évapore comme une goutte d'eau sèche au +soleil? + +--Je crois que tu tournes mes métaphores en ridicule, dit le page; je te +pardonne si tu te charges de pénétrer dans le pavillon du parc. + +--Dans le pavillon où le professeur d'histoire naturelle fait ses +expériences, et s'amuse à trancher, la nuit, de l'astrologue et de +l'alchimiste en braquant son télescope vers la lune, et en effrayant les +chiens par d'innocentes explosions d'électricité? + +--Il y a autre chose dans ce pavillon, dit le page, qu'une vieille +parodie de sorcier et un tonnerre de poche. + +--Madame Cavalcanti fait-elle semblant d'aller s'entretenir avec les +ombres, en y traitant ses galants la nuit? Bah! c'est là qu'est caché +l'amant mystérieux du trimestre, le monsieur de Rosenhaïm? + +--Peut-être! Mais cet amant-là est peut-être plus qu'un amant... Il y +avait peut-être quelque principe politique, quelque projet diplomatique, +sous ce masque de criocère. Ce n'est pas moi qui ai été dupe des +jongleries du professeur. Ce Rosenhaïm me fait l'effet d'un antidote +opposé aux philtres de Gurck et de Steinach... Mais enfin il n'est ici +que depuis trois jours, et depuis trois ans je vois la princesse +fréquenter le pavillon. Sais-tu un conte étrange que m'a fait la +Ginetta? + +--Voyons. + +--Un jour que, selon sa coutume, elle défendait sa maîtresse avec +chaleur, elle crut m'ôter toute envie de croire à l'assassinat de Max en +me disant que Son Altesse l'avait aimé passionnément, et que c'était le +seul homme qu'elle eût aimé ainsi. Je lui répondis que je le croyais +comme elle, et d'autant plus que c'était le seul que Son Altesse eût +fait assassiner. Alors Ginetta se mit tout à fait en colère, ce qui la +rendit bavarde une seule fois en sa vie. Elle me dit que non-seulement +Son Altesse avait aimé Max, mais qu'elle l'aimait encore, tout mort +qu'il était. La preuve, ajouta-t-elle, c'est que tous les jours elle va +s'enfermer dans le souterrain du pavillon auprès d'une tombe de marbre +qu'elle y a fait secrètement construire, et... Mais vraiment, Julien, +vous me regardez d'un air si dédaigneux que je n'ose pas continuer cette +histoire. Elle est fantasque à tel point que vous allez me rire au nez +si j'ai seulement l'audace de la répéter telle qu'on me l'a donnée. + +--Comme je pense que vous n'y ajoutez pas foi... dit Julien. + +--Je ne sais pas, je ne sais pas, dit le page. Les femmes sont si +romanesques, et les vastes cerveaux tiennent tant de choses! Chez les +êtres doués d'intelligence et de force, il y a de si singuliers +contrastes, de si ténébreuses rêveries! Bah! dans ce monde, il faut tout +croire et ne rien croire. Il faut voir! + +--Mais enfin, dit Julien, cette tombe de marbre?... + +--Contient une boîte d'or, s'il faut en croire la Ginetta. + +--Et cette boîte d'or, que contient-elle? + +--Je n'en sais rien, et la Ginetta prétend n'en rien savoir; mais elle +dit que cette boîte a la forme et le volume de celles dans lesquelles on +embaume des cÅ“urs humains... + +--Cette histoire est dégoûtante, dit Julien d'un air sombre, après un +long silence. Assassiner un homme et le pleurer, lui faire percer le +cÅ“ur à coups de poignard, et faire ensuite arracher de ses entrailles +pour l'embaumer et le conserver comme une relique ou comme un trophée; +s'enfoncer tous les jours dans une cave avec un tombeau et un remords, +et en sortant de là se prostituer au premier passant... si tout cela est +possible, à la bonne heure. Il frappa du pied le parquet avec violence, +et, portant sa main à son front, il s'écria avec angoisse: «Ô mon père, +mon vieux château, mes laboureurs, mes bois, mes livres, mon pays! où +êtes-vous? où est le temps où j'ignorais tout ce que je sais à présent?» + +Il était si triste et si abattu que Galeotto n'osa pas le railler, comme +il faisait ordinairement lorsqu'il se livrait à sa sensibilité. Julien +se promena en silence dans la chambre, puis il ajouta d'un ton amer: + +«Si cet amant inconnu est caché dans le pavillon, ce doit être une +savoureuse émotion pour elle que de recevoir ses caresses auprès du +mausolée de Max. Peut-être est-ce dans cette cave que le malheureux a +été massacré? Peut-être que sa tombe sert de lit aux monstrueux plaisirs +de Quintilia? Quelle horreur! Il me semble que je rêve. En effet, elle +s'est vantée à moi aujourd'hui d'avoir enseveli son propre cÅ“ur dans un +cercueil. C'est là une belle métaphore! mais elle n'a pas dit qu'elle y +eût enseveli son corps, et pardieu! elle a bien fait, car il y aurait +assez de gens pour lui donner un démenti... Tenez,... levez-vous et +venez à la fenêtre. Voyez-vous cette étincelle pâle et furtive qui court +le long des allées du parc? C'est la petite lanterne sourde qu'on a +donné ordre à Ginetta d'allumer pour aller au rendez-vous. + +--En vérité? cria le page en s'habillant précipitamment. + +--Oui, dit Julien, c'est une distraction qu'on a eue devant moi. Mais +que faites-vous donc? + +--Parbleu! je m'habille et j'y cours. Quoi! il y a un rendez-vous à +épier, et vous ne me le dites pas! et je reste là à babiller quand je +devrais être sur la piste de la louve! + +--Voilà le seul mot à propos que vous ayez dit de la journée, dit +sèchement Julien en le voyant s'enfuir à demi habillé et se glisser +comme un chat dans l'ombre des corridors.» + +Julien alla se mettre au lit; mais il eut un sommeil affreux. Il rêva +que des assassins se jetaient sur lui, lui ouvraient la poitrine et en +arrachaient son cÅ“ur tout palpitant, tandis que Quintilia, debout, +immobile et pâle, vêtue d'une grande robe rouge, les regardait opérer +avec un horrible sang-froid en leur tendant une boîte d'or ciselé toute +pleine de sang. + + + + +XV. + + +Saint-Julien passa la journée enfermé dans sa chambre, résolu à se faire +passer pour malade si la princesse le faisait demander. Mais elle ne le +demanda pas; et, fatigué de souffrir seul, il sortit vers le soir pour +se distraire un peu. Il se rappela alors l'étudiant dont il avait fait +la connaissance la veille, et avec lequel il avait un rendez-vous à la +taverne du Soleil-d'Or. + +Il le trouva déjà à table, fumant vis-à -vis une cruche de bière non +débouchée et de deux verres retournés. + +Ils s'abordèrent cordialement; mais Saint-Julien ne put prendre sur lui +d'être gai, et l'étudiant se chargea obligeamment de faire presque tous +les frais de la conversation. Il se montra encore plus aimable que la +veille, et ils restèrent ensemble jusqu'à onze heures du soir. Alors +Spark se leva, disant qu'il était esclave de ses habitudes régulières, +et qu'il ne se couchait jamais plus tard. Mais il lui proposa une partie +de promenade pour le lendemain. Saint-Julien ne désirait rien tant que +de fuir l'air de la cour: il fit demander le lendemain à Quintilia si +elle n'aurait point d'ordre à lui donner dans la journée; et, comme elle +lui fit répondre qu'il pouvait disposer de son temps le reste de la +semaine, il ne passa à la résidence, durant plusieurs jours, que les +heures consacrées au sommeil. Il employa toutes ses journées à errer +dans les montagnes, tantôt seul, tantôt avec son étudiant allemand, qui, +chaque jour, l'attirait par une sympathie plus vive. + +Saint-Julien fut bientôt sous le charme de ce jeune homme, et il eût été +difficile qu'avec son excellent cÅ“ur et l'élévation de ses sentiments il +en eût été autrement. Spark était un de ces hommes d'une nature si +droite et si harmonieuse qu'on les juge d'emblée, et qu'on n'a rien à +retrancher par la suite à l'estime qu'on leur a vouée tout d'abord. Il +était simple et franc, ne visait à aucune supériorité, et touchait juste +à toutes choses; il paraissait savoir plus qu'il ne disait, mais sa +réserve n'avait rien de hautain. Il faisait des frais pour plaire, mais +il n'allait pas jusqu'à cette insupportable coquetterie de langage qui +rend l'esprit faux et le cÅ“ur sec. Il paraissait à la fois ferme et +obligeant, sensible pour les autres et insouciant pour lui-même. Il +avait en la Providence une confiance romanesque, mais non puérile, qui +semblait être la conséquence d'une vie probe et d'un cÅ“ur généreux. Sa +sensibilité n'était pas fougueuse et maladive comme celle de Julien; et +le jeune homme sentit de plus en plus chaque jour le besoin de s'appuyer +sur la douceur et sur la sérénité de cette âme plus forte et plus calme +que la sienne. Oppressé par son chagrin, dévoré d'incertitudes, ne +sachant à quoi se résoudre à l'égard de la princesse et à l'égard de +lui-même, il résolut de se confier à cet homme si intelligent, si bon, +et pourtant si paisible, et de lui demander conseil. Il éprouvait bien +quelque répugnance à ouvrir ainsi son cÅ“ur, car il n'était pas né +expansif. Galeotto avait surpris ses secrets et ne les comprenait pas; +d'ailleurs le caractère de ce jeune courtisan était trop opposé au sien +pour qu'il pût trouver quelque avantage dans sa société. Il avait l'art, +au contraire, d'aigrir tous ses maux et d'envenimer toutes ses +blessures. + +Quoi qu'il put lui en coûter, il prit le parti de consulter Spark, et, +un matin que leur promenade les avait ramenés sur la colline où ils +s'étaient rencontrés pour la première fois, il le pria de s'asseoir sur +la bruyère, et de suspendre son cours d'observations botaniques pour en +faire un de psychologie. + +«Sur qui? demanda Spark en souriant. Est-ce sur vous ou sur moi? + +--Ce sera sur moi si vous le permettez, mon cher Spark. J'ai un secret +qui m'étouffe et que je ne puis dire à personne. Il faut que je vous le +dise. + +--De tout mon cÅ“ur, répondit l'étudiant. Je ne me récuserai pas en +affectant une modestie désobligeante. Les gens qui ont peur d'écouter +une confidence sont ceux qui craignent d'avoir un secret à garder ou un +service à rendre. + +--J'ai besoin, en effet, d'un très-grand service, dit Saint-Julien; mais +ce n'est pas votre bras que je réclame pour me tirer du mauvais pas où +je me trouve, c'est votre cÅ“ur que j'appelle au secours du mien, c'est +votre raison que je veux interroger; c'est un bon conseil que je vous +demande. + +--C'est demander beaucoup, répondit Spark, et je ne vous promets pas de +réussir. J'y ferai pourtant tout mon possible. Nous chercherons à nous +deux, et Dieu nous aidera. + +--Vous êtes vis-à -vis des choses qui m'intéressent dans une position +tout à fait désintéressée, dit Julien; vous ne connaissez point la +personne dont j'ai à vous entretenir, et vous la jugerez simplement sur +les faits que j'ai à vous raconter. + +--Prenez garde, mon cher ami, dit Spark, cela est sérieux. Si vous +dénaturez les faits et si vous en ignorez quelqu'un, nous pourrons bien +porter un faux jugement. + +--Vous jugerez seulement ceux que je sais et que je vous dirai; et, +comme vous ne serez pas sous le charme de la vipère, vous pourrez voir +plus clair que moi. + +--Il s'agit d'une histoire d'amour et d'une femme, à ce que je vois? + +--Il s'agit d'une femme. Connaissez-vous la princesse Quintilia? + +--Comment voulez-vous que je la connaisse? il y a huit jours que je suis +ici. + +--Quelqu'un vous en a-t-il parlé? + +--Oui; des bourgeois qu'elle a obligés, des pauvres qu'elle a secourus, +m'ont dit que c'était une femme bienfaisante. + +--Toutes ces femmes-là le sont, dit Julien. + +--Quelles femmes? demanda Spark avec beaucoup d'ingénuité. + +--Ah! Spark, s'écria Saint-Julien, je vois bien que vous ne la +connaissez pas; vous ne me demanderiez pas ce qu'elle est. + +--Vous paraissez n'en avoir pas une haute opinion, dit Spark. Si votre +opinion est arrêtée ainsi, pourquoi me consultez-vous? + +--Pour savoir si je dois la fuir et l'oublier, ou la poursuivre et la +démasquer. Je vais vous raconter ce qui m'est arrivé depuis sept mois +que j'ai quitté la maison paternelle.» + +Spark écouta l'histoire de Julien avec beaucoup d'attention, mais avec +tant de calme que le narrateur ne put, à aucun endroit de son récit, +pressentir le jugement que portait l'auditeur. La belle et calme figure +de l'étudiant ne fit pas un pli, et la fumée de sa pipe s'échappa par +bouffées aussi régulières que la veille, lorsqu'il avait écouté Julien +faire lecture de la Gazette d'Ausbourg à la Taverne du Soleil d'Or. + +Quand Saint-Julien eut tout dit, Spark fit une espèce de grimace qui +consiste à avancer un peu la lèvre inférieure, et qu'on peut +généralement traduire par ces mots: «Tout cela ne vaut guère la peine +que vous vous donnez.» + +Après un instant de silence, il posa sa pipe sur le gazon, et lui dit: + +«Mon ami, avant de vous dire ce que je pense de la princesse Quintilia, +permettez-moi de vous dire ce que je pense de vous-même. Vous êtes +très-noble, mais très-orgueilleux; très-vertueux, mais très-intolérant; +très-sincère, et pourtant très-méfiant. D'où vient cela? N'auriez-vous +pas été élevé par un prêtre catholique? + +--Oui, répondit Julien, et ce fut mon meilleur ami. + +--Alors je comprends votre caractère; et, tout en le reconnaissant pour +très-beau (je vous parle strictement vrai), je voudrais que vous +prissiez sur vous de le modifier et d'en équarrir l'écorce rude et +noueuse. Je ne trouve point que le jeune page vous ait donné de bons +conseils. Je le regarde comme un méchant cÅ“ur et un intrigant dangereux. +Loin de railler, comme il le fait, l'austérité de vos principes, je les +approuve rigoureusement, et je déclare que si votre princesse Quintilia +était telle que vous la jugez aujourd'hui, vous feriez bien de la fuir +et de l'oublier. Mais...» Ici Spark fit une pause et réfléchit; puis il +continua: + +«Mais je crois que vous êtes absolument dans l'erreur sur son compte, et +que c'est une excellente femme. + +--Quoi! malgré l'assassinat de Max? + +--Je ne crois pas à l'assassinat de Max, dit Spark en souriant; je ne +croirai jamais que la mort d'un homme soit suffisamment prouvée par son +absence, et le meurtre d'un amant par une parole légère d'un côté et un +froncement de sourcils de l'autre. Cette histoire me paraît bonne à +endormir les petits enfants et à leur donner de mauvais rêves. + +--Vous ne croyez pas au crime? empêchez-moi d'y croire. Je ne demande +pas mieux que d'ôter ce charbon allumé de mon cÅ“ur. Mais le vice, la +débauche? + +--Oh! oh! la galanterie, vous voulez dire? On peut être une femme +galante et être une bonne femme. Pour moi, je n'aime pas les femmes +galantes, mais je ne leur jette pas de pavés à la tête, et je passe +auprès d'elles sans leur rien dire. Si la princesse Quintilia est ainsi, +n'en dites pas de mal; quittez-la et n'y pensez plus. + +--Tout cela vous semble facile, Spark. J'ai l'âme dévorée de colère et +de jalousie. + +--Vous avez tort. + +--Mais enfin, ce que je vous ai raconté vous prouve bien que cette +femme... + +--Ce que vous avez raconté ne me prouve rien, sinon que vous avez +contracté dans vos chagrins l'habitude d'une malveillance fâcheuse. +Otez, ôtez cela de votre cerveau; c'est une mauvaise herbe. + +--Mais, mon ami, une femme qui fait de pareils discours sur la candeur +et le sentiment, et qui a pour amant d'abord un Lucioli qu'elle traîne +partout, et qui se vante partout de ses faveurs!... + +--Hum! dit Spark, ce Lucioli me semble être un fat et un sot que je ne +me ferais pas faute de rosser s'il tombait sous ma main et si j'étais +ami de la princesse. + +--S'il l'a décriée, c'est bien sa faute, à elle; pourquoi l'a-t-elle +affiché comme un bouquet de noces? + +--Parce qu'elle est bonne et confiante, comme elle vous l'a dit. Tout ce +qu'elle vous a dit là , Saint-Julien, me paraît sincère; j'y crois. +J'aime ce caractère, j'approuve ces idées. Je ne dis pas que ce soit un +exemple à suivre pour les femmes qui ne veulent pas être calomniées et +persécutées; mais pour un homme de cÅ“ur qui se moque de l'opinion +d'autrui et qui ne s'en rapporte qu'à sa conscience, c'est une belle +maîtresse à aimer toute sa vie. + +--Vraiment! Spark, votre confiance me confond; je ne sais pas si j'ai +envie de vous embrasser comme le meilleur des hommes ou de vous plaindre +comme un fou. + +--Comme vous voudrez, mon cher Julien; vous m'avez demandé ma façon de +penser, je vous la dis. + +--Et je donnerais un de mes bras pour la partager. Mais enfin cette +montre, ce Charles de Dortan? + +--Ce Dortan est un sot qu'elle aura mis à la porte au moment le plus +hardi de la plaisanterie. + +--Une femme qui se respecte fait-elle de semblables plaisanteries? Elle +se soucie donc bien peu du danger qu'elle court? Plaisante-t-elle aussi +avec la vengeance qu'un homme peut tirer? À la place de ce Dortan, je +suivrais une pareille femme au bout du monde, et je la forcerais de +tenir ses promesses, et je lui cracherais ensuite au visage.» + +Le front de Spark se couvrit de rougeur, comme si l'idée d'une telle +violence de ressentiment eût révolté son âme honnête et douce. Mais il +reprit aussitôt son calme accoutumé, et dit d'un ton de certitude qui +imposa à Julien: + +«Cette histoire est fausse. Ce Charles de Dortan sera quelque garçon +horloger qui aura porté une montre de sa façon à la princesse, et qui +aura bâti toute cette niaise aventure pour se moquer de vous, ou parce +qu'il y a des fats d'une rare impudence, ou parce que ce monsieur est +fou. + +--Vous arrangez tout pour le mieux, et je me suis dit tout cela sans +pouvoir me le persuader radicalement. N'ai-je pas vu la joie avec +laquelle elle a appris l'arrivée de ce masque inconnu? + +--Qu'est-ce que cela prouve, s'il vous plaît? Ne saute-t-on pas de joie +à l'arrivée d'un frère et même d'un ami? Les femmes sont plus +démonstratives que nous, et les Italiennes le sont entre toutes les +femmes. + +--Mais ce Rosenhaïm est caché dans le pavillon. Cache-t-on ses amis? + +--Souvent, surtout quand il s'agit de politique. Qu'est-ce que vous +comprenez à la politique, vous? Et puis, il n'y a peut-être pas plus de +Rosenhaïm dans le pavillon que de Max dans le tombeau. + +--Vous ne croyez donc pas à la mort de Max? + +--J'ai dans l'idée, au contraire, que ce prétendu cÅ“ur inhumé dans un +coffret d'or bat bien chaud et bien joyeux à l'heure qu'il est. + +--Mais la princesse elle-même le fait passer pour mort. + +--Le fait-elle passer pour mort? Ah! en ce cas il est mort. Mais tout le +monde peut mourir sans être aidé.» + +Et Spark, reprenant sa pipe, se mit à la charger paisiblement. + +«Les griefs qui vous restent contre elle, ajouta-t-il après avoir +rallumé son tabac, sont donc son air cavalier, sa gaieté juvénile, son +latin, son amour pour les papillons, ses travaux politiques, sa +soubrette Ginetta, sa camaraderie avec vous autres qu'elle traite en +amis, comme une bonne femme qu'elle est, tandis que vous ne la comprenez +pas... Et bien! à votre place, je l'aimerais de tout mon cÅ“ur, et je +passerais ma vie à son service. + +--Mais si j'acceptais tout cela comme vous, si je me remettais à croire +en elle, j'en serais amoureux fou... et si elle ne m'aimait pas, je +deviendrais le plus malheureux des hommes. Je suis absolu et entier dans +tout, Spark. À la manière dont cette femme m'a bouleversé le cerveau, je +vois bien que si je ne me guéris pas par la méfiance, il faudra que je +me brûle la cervelle par désespoir. + +--Non, dit Spark. + +--Je deviendrai fou, vous dis-je, si elle ne m'aime pas. + +--Non, vous dis-je, vous vous consolerez, vous vous guérirez. D'ailleurs +elle vous aime beaucoup; tout ce qu'elle a fait pour vous le prouve +bien. + +--Oh! j'ai trop souffert de cette tranquille amitié; j'ai renfermé trop +de tourments dans mon sein! cela ne peut recommencer. + +--Vous êtes un ingrat. Vous m'avez dit que ces six premiers mois avaient +été les plus beaux de votre vie. Écoutez, Julien: vous êtes aigri et +malade; vous ne jugez pas bien votre position, vous ne vous connaissez +plus vous même. Croyez-en mon conseil. Avant de savoir de quoi il +s'agissait, je ne pensais pas pouvoir trancher la question si hardiment; +à présent je me sens une grande confiance en ma raison; les choses me +semblent claires et indubitables. Voulez-vous me promettre de faire ce +que je vous dirai? + +--Je vous promets de le tenter, dit Julien. + +--Renfermez-vous donc en vous-même, et fermez vos poumons à l'atmosphère +empoisonnée du dehors; vivez avec Dieu et avec votre cÅ“ur, qui est bon; +fuyez la cour, les envieux, les sots, les méchants, et surtout le petit +page; restez auprès de la princesse, je veux lui servir de garant. Elle +ne vous trompe pas. Je l'ai vue passer à cheval l'autre jour; elle a une +grande bouche, un sourire franc, des yeux vifs et bons; j'aime sa figure +et ses manières. Servez-la fidèlement, et ne croyez d'elle que ce +qu'elle vous en dira. Si votre amour persiste et vous fait souffrir, +dites-le-lui, parlez-lui-en beaucoup et souvent. + +--Vous croyez qu'elle m'écoutera? dit Julien, dont les yeux brillèrent +de joie. + +--Sans doute elle vous écoutera, puisqu'elle vous a déjà écouté; elle +vous plaindra, elle ne vous aimera pas plus qu'elle ne fait... + +--Vous croyez? dit Julien redevenant triste. + +--J'en suis presque sûr. Mais n'importe, parlez-lui toujours, elle vous +consolera en redoublant de soins et d'amitié. Avec cette amitié-là , +Julien, avec l'amour du travail, avec le bon témoignage de votre +conscience et un peu de foi en la Providence, vous ne serez pas +malheureux, croyez-en ma promesse. + +--Et si avec tout cela je suis joué, reprit Julien, si au bout de dix +ans d'une pareille vie je m'aperçois que j'ai bercé une chimère sur mon +cÅ“ur? + +--Vous aurez eu dix ans de bonheur, et vous serez en droit de dire à +Dieu quand vous paraîtrez devant lui: «Seigneur, on m'a trompé, et je +n'ai pas haï; on m'a fait du mal, et je ne me suis pas vengé!» Et vous +verrez ce que Dieu vous répondra. Allez, on ne se repent jamais d être +bon, même dès cette vie. Quand on s'en repent, on cesse de l'être. + +--Honnête et excellent ami! s'écria Saint-Julien en serrant vivement la +main de Spark, je suivrai vos conseils, et je viendrai souvent chercher +auprès de vous le baume céleste qui guérit les plaies de l'âme.» + +Julien rentra au palais la poitrine soulagée d'une montagne d'ennuis, +et, pour la première fois depuis bien des jours, il pria Dieu. + + + + +XVI. + + +Quintilia le fit appeler le lendemain matin. Elle avait l'air si heureux +et si bon, que Saint-Julien se sentit tout disposé à suivre les conseils +de Spark. + +«J'ai des lettres à te dicter, lui dit-elle en lui tapant doucement +l'épaule d'un air familier. Assieds-toi là et prends ta meilleure +plume.» + +Julien s'assit. La montre fatale était toujours sur le bureau; il se +sentit un mouvement de rage contre ce fâcheux accusateur, et feignant de +la pousser gauchement avec son coude, il la jeta par terre. + +La princesse s'en aperçut à peine; et quand il la ramassa en s'excusant +de l'avoir brisée, elle parut fort indifférente à cet accident. + +«Ginetta, dit-elle, emporte ma montre, que ce maladroit de Julien vient +de casser. Il est décidé que je ne puis pas la garder, et qu'il lui +arrivera toujours malheur. Fais-la raccommoder et garde-la pour toi.» + +Julien regarda la princesse attentivement. Elle était aussi parfaitement +calme que le jour où elle avait regardé en face M. Dortan sans paraître +le reconnaître. Mais il lui sembla que la Ginetta rougissait un peu. +Était-ce de plaisir d'avoir la montre, ou perdait-elle contenance devant +tant d'audace? + +Julien sentit la sienne augmenter, comme il lui arrivait toujours dans +ses moments d'émotion; et regardant alternativement la princesse et sa +suivante: + +«La signora Gina, dit-il, connaît peut-être à Paris un horloger habile à +qui elle pourra confier la réparation de cette montre! + +--Pourquoi à Paris? dit la princesse; nous avons d'excellents horlogers +à Venise.» + +Elle n'avait pas changé de visage, et la Gina semblait être redevenue +impénétrable. Saint-Julien insista obstinément. + +«Si la signora Gina veut bien le permettre, c'est moi qui me chargerai +de la réparation, puisque c'est moi qui ai causé le dommage. + +--Arrangez-vous ensemble, dit la princesse, cela ne me regarde plus. La +montre appartient à Gina. + +--Et je l'enverrai, continua Saint-Julien, à un de mes amis qui habite +Paris, et qui s'appelle Charles de Dortan.» + +Gina se troubla visiblement. La princesse n'y prit pas garde, et répéta +le nom de Charles de Dortan. + +«Je crois qu'en effet son nom est sur cette montre, dit-elle en +s'adressant à Ginetta. N'est-ce pas l'ouvrier à qui tu l'as confiée à +Paris, après l'avoir jetée par terre comme Julien vient de faire? + +--Oui, Madame, répondit Ginetta remise de son trouble, c'est un horloger +qu'on m'a désigné comme très-habile, et qui, selon l'usage, a gravé son +nom sur la boîte.» + +Julien, frappé de tant d'assurance, et ne sachant plus que penser, tenta +un dernier effort. + +«Le hasard, dit-il, me l'a fait rencontrer à Avignon précisément le +jour...» + +Ginetta l'interrompit, et s'adressant à Quintilia: + +«Votre Altesse ne se souvient-elle plus de cet homme qui voulait +absolument lui parler? + +--Non, dit la princesse avec un sang-froid imperturbable. Que +voulait-il? ne l'avais-tu pas payé? + +--Il m'avait beaucoup priée de le recommander à Votre Altesse, à +laquelle il voulait vendre une pendule à musique, mais elle était laide +et de mauvais goût. + +--Ah! dit la princesse d'un ton d'indifférence et de distraction; en ce +cas, Julien, mets-toi à écrire; et toi, Gina, laisse-nous.» + +Elle semblait n'avoir pas pris le moindre intérêt à cette délicate +explication, et pourtant Saint-Julien se disait: «Il y a quelque chose +là -dessous. Spark lui-même aurait été frappé de la rougeur de Ginetta.» +Il prit sa plume et commença sous la dictée de la princesse. + +* * * + +«Monsieur le duc, + +«Votre personne est charmante, votre esprit supérieur et votre emploi +magnifique. Je compte écrire directement à votre auguste souverain, et +le remercier de vous avoir choisi pour remplir cette importante et +agréable mission auprès de moi. Il m'est impossible de vous voir +aujourd'hui; et d'ailleurs j'ai besoin, pour répondre aux propositions +de Votre Excellence, du plus grand calme et de la plus austère +réflexion. Je craindrais de subir l'influence expansive de votre esprit +en traitant de vive voix une question si grave. Après mûre délibération, +je me crois donc autorisée, par ma conscience et ma volonté, à refuser +positivement l'alliance qui m'est offerte. Mes opinions sont invariables +sur ce point, et vous les connaissez. La liberté de fait établie par +moi, souverain absolu en vertu de pouvoirs absolus, etc., etc....» + +* * * + +Saint-Julien écrivit sous sa dictée plusieurs lignes qu'il aurait pu +tracer de lui-même, tant il était au fait des systèmes du potentat +femelle de Monteregale. + +Quand il eut terminé la partie politique de cette lettre (et nous en +ferons grâce au lecteur, comme d'une chose étrangère à cette histoire), +il continua sous la dictée de la princesse: + +«Quant à la question que Votre Excellence m'a dit tenir en réserve en +cas de refus définitif de ma part, je demande en grâce qu'elle me soit +exposée sur-le-champ; car des occupations du plus grand intérêt pour moi +vont me forcer à faire un petit voyage en Italie. Ce sera pour moi un +grand regret que de voir abréger le séjour de Votre Excellence dans mes +États, et j'aurais vivement désiré qu'il me fût permis d'en jouir plus +longtemps.» + +* * * + +--Ajoutez les formules d'usage, dit la princesse à Saint-Julien, et puis +donnez-moi votre plume.» + +Quand elle eut signé et fait mettre le nom du duc de Gurck sur +l'adresse, elle sonna, et le page se présenta. + +«Portez cette lettre à M. de Gurck, lui dit-elle, et rapportez-moi la +réponse. S'il demande à me voir, dites que c'est impossible.» + +Galeotto fut frappé de l'air froid et absolu de la princesse. Il eut +besoin de rassembler tout son courage pour lui faire entendre qu'il +avait un message secret pour elle. + +«Je n'ai pas de secrets où vous puissiez être pour quelque chose, +reprit-elle sèchement. Parlez devant M. de Saint-Julien, je vous le +permets.» + +Le page hésita; elle ajouta: «Je vous l'ordonne.» + +Galeotto, banni des appartements particuliers depuis plusieurs jours +sans en savoir la cause, avait beaucoup compté sur le moment où il lui +serait permis d'approcher de la princesse. Il avait fait part a Julien +de l'intention où il était de nuire au comte de Steinach, tout en +feignant de le servir et tout en travaillant pour son propre compte. +Mais, quoique ces projets ne fussent point un secret pour lui, il était +vivement contrarié de l'avoir pour témoin de sa conduite. Rien ne +paralyse la ruse comme l'Å“il d'un juge prêt à censurer notre maladresse +ou à s'effrayer de notre perfidie. + +Néanmoins il fallait parler. Il donna quelques mots d'une explication +moitié plaisante, moitié mystérieuse, et finit en tirant de son sein une +lettre renfermée sous trois enveloppes. + +Mais Quintilia, devant qui le page avait mis un genou en terre, n'avança +point la main pour recevoir la lettre, et lui ordonna de la décacheter +et de la lire tout haut. + +Galeotto se troubla. «M'avez-vous entendue? répéta la princesse.» + +Alors, prenant courage, Galeotto imagina de lire hardiment la lettre +d'un ton pathétique et en feignant un trouble toujours croissant. +C'était une déclaration d'amour du comte de Steinach, rédigée dans des +termes aussi passionnés que son rang avait pu le lui permettre. + +Le malin page la déclama d'une voix tremblante et comme s'il eût été +frappé de l'application qu'il pouvait se faire des expressions timides +et brûlantes de la lettre. Il affecta plusieurs fois de manquer de force +pour achever une phrase et de tenir le papier d'une main tremblante. +Enfin il joua si bien la comédie, que Saint-Julien en eût été dupe +complètement sans le dernier entretien qu'ils avaient eu ensemble. + +Mais la princesse ne parut émue ni de l'amour de Steinach, ni de celui +que Galeotto feignait d'abriter timidement sous les ailes de la +diplomatie sentimentale. + +«Cela est pitoyable,» dit-elle, quand le page eut fini. Et, lui +arrachant la lettre des mains, elle la jeta dans une corbeille de bambou +qui était sous le bureau et dans laquelle elle avait coutume d'entasser +pêle-mêle tous les papiers inutiles. + +«Mais, tout mauvais que soit cet italien, ajouta-t-elle, le comte de +Steinach, qui ne sait aucune langue, pas même la sienne, n'aurait jamais +été capable de l'écrire. C'est vous qui avez composé ce pathos, +Galeotto.» Et, sans attendre sa réponse, elle se tourna vers Julien. + +--Écris sous ma dictée une autre lettre, lui dit-elle. Galeotto +attendra, et les portera toutes deux à leur adresse.» + +Elle lui dicta une formule de renvoi moqueuse et impertinente pour +Steinach comme celle destinée à Gurck; elle la signa de même, la cacheta +et la remit en silence à Galeotto. Le page voulut faire une question; +elle lui ferma la bouche d'un regard et lui montra la porte d'un geste. + +En attendant qu'il fût de retour, elle s'entretint amicalement avec +Saint-Julien. Elle lui parut si franche et si bonne, qu'il céda au +mouvement de son propre cÅ“ur et se sentit plus que jamais dominé par +elle. Les souffrances qu'il avait éprouvées lui rendirent plus vives les +joies qu'il retrouvait. Il bénit intérieurement les conseils de son ami +et reprit confiance dans la vie. + +Au bout d'une heure, Galeotto revint. Il s'était composé un maintien +grave et froid; mais il cachait mal le dépit qu'il éprouvait d'avoir été +si rudement traité par Quintilia. Elle était naturellement brusque et +emportée; mais ordinairement elle oubliait en moins d'une heure ses +ressentiments et jusqu'à la cause qui les avait produits. Cette fois +pourtant, elle reçut le page aussi mal qu'elle l'avait congédié. Il +voulut transmettre une réponse verbale du comte de Steinach; elle lui +dit: «Vous répondrez quand je vous interrogerai.» Puis, prenant la +lettre de M. de Gurck, elle la décacheta et la passa à Julien. + +«Lisez tout haut, lui dit-elle; et vous, monsieur Galeotto de +Stratigopoli, asseyez-vous au bout de la chambre et attendez mes +ordres.» + +Saint-Julien lut: + +«Madame, + +«La réponse de Votre Altesse est tellement décisive, que je croirais +manquer au respect que je lui dois en insistant davantage. J'obéis à +l'ordre qu'elle me donne en lui soumettant textuellement la réclamation +de mon souverain. + +«Un envoyé de notre cabinet, portant le titre de chevalier et le nom de +Max, chargé, il y a quinze ans, de représenter le prince de Monteregale +au mariage de Votre Altesse, s'est établi auprès d'elle avec le +consentement de ses protecteurs. Mais ayant été rappelé au bout de +quatre ans, il n'a point répondu aux ordres de sa cour, et jamais il n'a +reparu. Il est sommé aujourd'hui de rendre compte de sa conduite durant +cette longue absence et de se présenter devant moi, duc de Gurck, fondé +de pouvoir, etc., pour me remettre certains papiers et répondre à +certaines questions qui doivent décider de son identité. À défaut de cet +acte de soumission de la part du chevalier Max, Votre Altesse serait +sommée de donner les preuves de son décès ou de désigner le lieu de sa +retraite; et, à défaut de cette satisfaction, elle serait reconnue en +état d'hostilité contre notre gouvernement, etc.» + +* * * + +--Fort bien, dit Quintilia. Reprenez votre plume et écrivez: + +«Je ne reconnais à aucun souverain de la terre le droit de me faire une +demande arbitraire ou une question absurde. Je n'ai aucun compte à +rendre des actions d'autrui; et jamais prince, petit ou grand, n'a été +le gardien des étrangers résidant sur ses terres. Tout ce que je puis +faire pour seconder les vÅ“ux de votre cour, c'est de vous permettre de +publier et d'afficher dans mes États un ordre directement adressé au +chevalier Max de la part de son souverain. S'il se rend à cet ordre, je +serai charmée de voir cesser vos inquiétudes à son égard.» + +* * * + +Quintilia signa, cacheta, et, s'adressant au page: «Maintenant, +Monsieur, lui dit-elle, qu'avez-vous à dire de la part de M. de +Steinach? + +--Le comte, au désespoir..., répondit Galeotto. + +--Faites-moi grâce des phrases de M. le comte, interrompit Quintilia; à +quoi se décide-t-il? + +--Il se soumet à vos ordres. + +--Quels ordres? je lui ai donné le choix: partir ou se taire. + +--Il se taira. + +--À la bonne heure. Celui-là n'est que sot, et je ne veux pas l'offenser +s'il ne m'y contraint pas. L'autre est un insolent. Allez porter ma +lettre, et revenez.» + +La princesse se remit à causer avec Julien de choses étrangères à ce qui +venait de se passer. Elle avait tant de calme et de lucidité d'esprit, +que Saint-Julien se déclara absurde dans ses soupçons. + +Galeotto revint. Il demandait, de la part du duc de Gurck, la faveur +d'un entretien particulier avant son départ. + +«Nous verrons, répondit Quintilia; c'est assez s'occuper de ces +messieurs pour aujourd'hui. C'est à vous que j'ai affaire, monsieur de +Stratigopoli. Voici un billet que vous porterez à mon trésorier. Il vous +comptera une somme qui vous mettra en état de voyager durant quelques +années. C'est, je crois, l'objet de vos désirs. Vous trouverez bon que +d'ici à quelques heures je dispose pour votre remplaçant de +l'appartement que vous occupez dans le palais. Pour faciliter votre +départ, j'ai commandé des chevaux de poste qui viendront vous prendre ce +soir, et qui vous conduiront jusqu'à la frontière. Je vous prie de +garder la voiture pour continuer votre voyage. Vous désignerez vous-même +la route qu'il vous plaira de prendre. Je fais des vÅ“ux pour votre +avenir, et j'ai l'honneur de vous saluer.» + +Galeotto, frappé de la foudre, pâlit et balbutia; mais il vit dans les +yeux de la princesse que l'arrêt était irrévocable. Il crut que Julien +l'avait trahi. Incertain du parti qu'il prendrait, mais forcé d'obéir, +et résolu à se venger, il s'inclina profondément et sortit sans dire un +seul mot. + +Saint-Julien voulut intercéder en sa faveur; mais la princesse lui +imposa silence avec douceur, et lui permit d'aller faire ses adieux au +page. + +Il le trouva au bas du grand escalier, et témoigna sa surprise et son +chagrin avec tant de candeur, que le page en fut ébranlé. + +«Si vous n'êtes pas sincère en ce moment, lui dit-il, vous êtes le +premier des fourbes et le dernier des hommes. Après tout, je n'en sais +rien, je ne pense pas, je crois rêver. Je ne sais ni ce qui m'arrive, ni +ce que j'éprouve, ni ce que j'ai à faire. + +--Il faut faire semblant d'obéir, lui dit Julien, et attendre à la +frontière l'ordre de votre rappel. Il est impossible que la princesse +ait des griefs sérieux contre vous. Elle se sera doutée de votre liaison +avec Steinach, et elle aura voulu vous effrayer. Mais je vous +justifierai de mon mieux; Gina pleurera à ses pieds, et vous lui +écrirez; elle se laissera fléchir. + +--Je ne sais pas, je ne sais pas, dit le page d'un air méfiant. Je ne +sais pas si vous ne me trahissez pas; je ne sais pas si la Gina ne me +donne pas ce soir pour successeur le page de Steinach ou le chasseur de +Gurck, tandis que la princesse recevra dans le pavillon mystérieux +Rosenhaïm, qu'elle embrassait si tendrement cette nuit sur le seuil en +l'appelant son _seul_ amour, ou bien le duc de Gurck qui saura peut-être +se faire craindre, ou le Steinach qu'elle fait semblant de rudoyer, ou +le tendre Julien qui a su cacher son indignation dévote, ou qui s'est +fait tolérant... Je ne sais pas ce qui se passe dans la tête des autres; +j'aviserai à voir clair dans la mienne. Si vous me trompez, monsieur le +secrétaire intime, ne chantez pas encore victoire. Je ne me tiens pas +pour battu, et souvent les choses qui semblent m'échapper sont celles +dont je suis sûr, parce qu'alors il me prend envie de m'en emparer... +Attendez... Venez avec moi chez le trésorier; je vous permets de répéter +à la princesse tout ce que vous me verrez faire et dire.» + +Ils entrèrent ensemble chez le trésorier, et Galeotto présenta le billet +qui lui avait été remis cacheté. Lorsque le trésorier énonça la somme +qu'il allait compter au jeune page, celui-ci eut un moment d'émotion. +C'était beaucoup plus qu'il n'avait espéré dans sa petite ambition, et +pendant un instant il abandonna l'idée singulière qui venait de le +préoccuper. Mais tandis que le trésorier comptait l'argent, il se mit à +marcher dans la salle avec anxiété. Cette petite fortune le mettait à +même de satisfaire son goût pour les voyages, et d'aller se présenter +d'une manière brillante dans quelque autre cour plus importante que +celle de Monteregale. Mais, en même temps qu'il arrivait à +l'accomplissement d'un vÅ“u de plusieurs années, il renonçait à une +entreprise conçue depuis quelques jours. Dans son amour pour l'intrigue, +il avait caressé l'espoir de lutter avec l'expérience et ce qu'il +appelait l'habileté de Quintilia. Il s'était proposé pour but de ses +premières armes en ce genre d'écarter, ne fût-ce que pendant quelques +jours, des rivaux plus hauts et plus arrogants que lui. L'emporter sur +eux lui paraissait une satisfaction nécessaire à son amour-propre +froissé. Enfin, tandis qu'une vanité cupide l'engageait à prendre +l'argent et à chercher ailleurs un autre genre de succès, une vanité +raffinée, un véritable dépit d'homme de cour, l'engageaient à sacrifier +sa petite fortune à l'espoir incertain d'un frivole triomphe. + +Ce dépit l'emporta, et au moment où le trésorier lui présenta une partie +de sa fortune en or, et le reste en billets sur diverses banques +étrangères qu'il avait désignées d'abord, il demanda du papier pour +écrire un reçu, fit une déclaration d'amour à la princesse, et lui +annonça qu'il n'avait besoin de rien au monde, puisqu'il allait mourir +de chagrin; puis il redemanda le bon signé d'elle qu'il venait de +remettre au trésorier; il le déchira, en mit les morceaux dans sa +lettre, chargea le trésorier de la faire porter à Quintilia, jeta +dédaigneusement les billets de banque sur la table, donna un coup de +poing théâtral dans les piles d'or, et, tournant le dos au trésorier +stupéfait, sortit sans emporter un écu. + +Julien, qui ne vit dans cette conduite qu'un acte de fierté, trouva le +mouvement très-beau et l'approuva. En même temps il mit tout ce qu'il +possédait à la disposition du page. + +«Je ne sais pas, je ne sais pas, répéta celui-ci, toujours sur ses +gardes. Il est possible que vous soyez de bonne foi, il est possible +aussi que vous me fassiez cette offre sans grand mérite. Quoi qu'il en +soit, je n'ai besoin de rien; je ne vais pas loin, et vous ne serez pas +longtemps sans entendre parler de moi. Vous pouvez dire cela à Son +Altesse. La frontière est à trois lieues d'ici. On peut avoir un pied +sur les terres du voisin et un Å“il dans la résidence... Adieu, adieu. +Merci de votre amitié si elle est vraie; si elle est feinte, on saura +s'en passer. + +Il monta en voiture en tenant le même langage, et laissa Julien +très-offensé et très-affligé de ses doutes. Il demanda à voir la +princesse, et lui rapporta la conduite magnanime du page, en la +suppliant de le rappeler. Mais Quintilia, qui avait déjà reçu la lettre +de Galeotto par son trésorier, ne parut point touchée de cette +forfanterie. «Je ne puis pas lui faire grâce, dit-elle; cesse de me +parler de lui, ce serait me déplaire en pure perte. Il t'accuse de lui +avoir nui auprès de moi, mon pauvre Julien. Accepte cette injustice en +châtiment de celles que tu as commises, et apprends, mon cher enfant, +combien il est cruel d'être accusé quand on n'est pas coupable.» + + + + +XVII. + + +Saint-Julien, forcé d'abandonner la cause de Galeotto, alla passer la +soirée avec Spark à la taverne du Soleil d'Or. Il lui raconta ce qui +était arrivé; et Spark, avec son optimisme habituel, déclara que le +renvoi du page était une mesure fort sage de la part de la princesse et +un événement fort heureux pour Saint-Julien. Il tâcha aussi de le +consoler des soupçons injurieux de Galeotto, en lui disant que l'estime +d'un pareil homme était presque une flétrissure. + +Pendant que Spark parlait de la sorte, Saint-Julien crut voir derrière +le rideau de coutil de la tente sous laquelle ils étaient assis l'ombre +flottante d'un individu de petite taille qui semblait les écouter. Ils +parlèrent tout à fait bas, et l'ombre disparut. Mais lorsque, onze +heures ayant sonné, Spark, selon sa coutume, eut pris congé de son ami, +Saint-Julien, au détour de la rue, qui était fort sombre en cet endroit, +se sentit frapper sur l'épaule. Il se retourna vivement et vit un petit +homme, enveloppé dans un manteau, qui lui dit à voix basse: «Tais-toi, +je suis Galeotto.» Ils prirent une rue déserte et s'entretinrent à +demi-voix. + +«Eh quoi! dit Julien, te voilà déjà revenu? Il n'y a pas plus de six +heures que je t'ai vu monter en voiture. + +--Il n'en faut pas tant dans un empire où l'on ne peut pas tirer sur un +lièvre sans risquer de tuer le gibier de ses voisins. Je me suis fait +descendre à la frontière; j'ai pris une tasse de chocolat et mis mon +porte-manteau à l'auberge; puis, prenant par la route des montagnes, je +suis revenu à la résidence sans rencontrer personne. Oh! doucement, +madame Quintilia, vous n'avez pas encore de Sibérie à votre service. +Mais écoute, Julien; je sais à quoi m'en tenir sur ton compte. Tu m'as +trahi sans le vouloir et sans le savoir; tu t'es trahi toi-même; tu as +été confiant comme de coutume, et il faut bien que je te pardonne de +m'avoir rendu victime de ta niaiserie, car je présume que tu le seras à +ton tour avant peu. Apparemment qu'on a encore besoin de toi, puisqu'on +ne nous a pas renvoyés ensemble. + +--Que veux-tu dire? demanda Saint-Julien. + +--Écoute, écoute, répliqua le page; j'ai entendu ta conversation avec +cet étudiant, que le diable emporte et dont je ne sais pas le nom. + +--Il s'appelle Spark, et c'est le meilleur des hommes. + +--Tant mieux pour la Quintilia; il est son amant, et il paraît qu'il +nous recommande au prône. Pauvre homme! nous pourrons le récompenser de +sa peine quelque jour. Le règne d'un homme n'est pas ici de longue +durée; il y a du temps et de l'espoir pour tout le monde. + +--Galeotto, je crois que vous êtes fou, dit Saint-Julien; vous croyez +que Spark est l'amant de la princesse. Il ne la connaît pas; il arrive +de Munich. Il l'a vue passer l'autre jour pour la première fois; il n'a +jamais mis le pied au palais... + +--Belles raisons! demandez à M. de Dortan comment on fait connaissance +avec les dames. Votre fumeur allemand a la taille assez bien prise, et +son fade visage blond vaut bien les favoris teints de Lucioli. Il a vu +passer la princesse l'autre jour. + +--Quand cela, l'autre jour? est-ce hier? + +--C'est bien tout ce qu'il faut, je crois. S'il l'a vue passer, c'est +qu'il passait aussi apparemment, ou bien il était assis la toque sur +l'oreille et la pipe à la bouche. Madame Quintilia ne fume-t-elle pas +comme une Géorgienne? Cette pipe l'aura charmée. Elle lui aura fait un +signe, ou Ginetta aura porté un petit billet. + +--Galeotto, la tête vous tourne; le soupçon devient votre monomanie; si +vous continuez ainsi, vous prendrez votre ombre pour un voleur. + +--Seigneur Candide, dit le page, savez-vous lire et connaissez-vous +l'écriture de la princesse? + +--Eh bien! eh bien! qu'as-tu? dit Julien tout tremblant. + +[Illustration: Ajoutez les formules d'usage... (Page 37.)] + +--Approchons de cette lanterne, dit Galeotto, et lisez ce billet, que M. +Sparco ou Sparchi, je ne sais comment vous l'appelez, a laissé +misérablement tomber de sa poche tout à l'heure, tout en se donnant avec +vous les airs d'un profond scélérat.» + +Saint-Julien reconnut sur-le-champ l'écriture de Quintilia, et lut avec +stupeur ce peu de mots: + +«Puisque je ne puis voir Rosenhaïm au pavillon cette nuit, j'irai te +trouver, cher Spark; laisse ouverte la porte de ta maison qui donne sur +la rivière.» + +«Tu vois, dit Galeotto, que M. Sparchi est un bon diable, +très-accommodant, point jaloux et vraiment philosophe. Nous autres, nous +aurions peut-être le sot orgueil de vouloir au moins être rois absolus +pendant trois jours. Peu lui importe, à ce bon Allemand, qu'une belle +princesse vienne le trouver la nuit. Il ôtera sa pipe de sa bouche pour +dire: «Eh! eh!» Mais que le pavillon et M. de Rosenhaïm aient la +préférence et remettent son bonheur au lendemain,» il reprendra sa pipe +en disant: «Ah! ah!» Eh bien! Julien, qu'as-tu à faire cette mine de +tortue en colère? Marchons. + +--Où veux-tu que nous allions? + +--Au bord de la rivière. Nous verrons passer la princesse incognita; et +nous aurons soin de baisser les yeux comme les sujets du prince Irénéus, +lorsqu'ils le rencontraient vêtu de cette fameuse redingote verte qui, +au dire de tout le monde, le rendait méconnaissable. + +--Galeotto, dit Julien avec angoisse, je crois que tu es le diable.» + +Ils passèrent quelque temps à chercher, autour de la maison que Spark +habitait, une cachette convenable. Cette maison appartenait à un +menuisier qui avait consenti à la céder tout entière pour quelque temps. +Spark y vivait donc seul et ignoré dans l'endroit le plus désert de la +résidence. Ses fenêtres donnaient sur la Célina et sur des massifs de +saules où les deux amis purent facilement se cacher. Un quart d'heure +après minuit, le silence fut troublé par un léger bruit de sillage, et +ils virent glisser devant eux une petite barque montée par deux hommes. + +«Ce n'est pas cela, dit Julien. + +--Silence! dit Galeotto. Il me semble que je reconnais le coup de rames. +La Gina est fille d'un gondolier de Venise.» + +[Illustration: Saint-Julien... se sentit frapper sur l'épaule. (Page +39.)] + +La barque vint aborder tout près d'eux, et un des deux hommes se pencha +pour amarrer à un des saules du rivage, tandis que l'autre, sautant +légèrement sur la grève, lui dit à voix basse: + +«Tu m'attendras ici. + +--Oui, Madame, répondit-il;» et tandis que le premier gagnait d'un bond +la porte de la maisonnette, le prétendu batelier se roula dans son +manteau et se coucha au fond de la barque. + +«Gina, dit le page d'une voix flûtée en se penchant vers elle.» + +La Gina tressaillit, se leva et regarda autour d'elle avec inquiétude; +mais le page s'était rejeté dans l'ombre et s'y tenait immobile. Elle +crut s'être trompée et se recoucha dans la barque. Galeotto prit le bras +de Julien, et l'emmena sans bruit à distance de la rivière. + +«Maintenant diras-tu que je suis le diable et que je fais passer des +fantômes devant tes yeux? lui dit-il. + +--Galeotto, répondit Julien, vous me faites faire de tristes rêves; mais +si quelqu'un joue ici le rôle de Satan, c'est cette femme impure qui a +sur les lèvres de si chastes paroles au service de son impudente +fausseté. Mais dites-moi donc pourquoi elle est ainsi avec nous? Que ne +nous traite-t-elle comme Dortan, comme Spark et comme Rosenhaïm? +Pourquoi ne recevons-nous pas le matin un rendez-vous pour le soir sans +autre cérémonie? À quoi bon la peine qu'elle prend pour nous inspirer du +respect et de la crainte? + +--Vous ne le savez pas, dit Galeotto en riant. C'est que nous vivons +auprès d'elle, et qu'elle a besoin de serviteurs qui la craignent et de +dupes qui l'admirent. Et puis les femmes blasées deviennent romanesques, +c'est-à -dire dépravées de cÅ“ur et de tête. Elles mettent fort bien à +part le plaisir et à part le sentiment. La confiance niaise d'un enfant +comme vous les amuse et flatte leur vanité. C'est une occupation de la +matinée, en attendant l'amant du soir, qui est aimable à sa manière sans +faire tort à la vôtre. De quoi vous inquiétez-vous? vous avez le beau +rôle. + +--Par l'éternelle damnation de l'enfer! s'écria Julien, c'est un rôle +abject et stupide.» + +Galeotto éclata de rire. «Bonsoir, lui dit-il. Je vais demander asile à +une _demoiselle_ de ma connaissance; toi, retourne au palais et prépare +un sonnet pastoral pour le présenter demain dans un bouquet sur +l'assiette de Son Altesse.» + +Saint-Julien, au lieu de se retirer, alla se cacher sous les saules +jusqu'au moment où Quintilia sortit de la maisonnette. Spark lui donnait +le bras. Il l'accompagna jusqu'au bord de la barque, et s'arrêtant sous +les saules, à trois pas de Saint-Julien, il l'embrassa. Ce baiser fit +involontairement tressaillir Saint-Julien, et le cÅ“ur lui battit +violemment. + +Gina se réveilla en sursaut lorsque sa maîtresse sauta dans la barque. + +«Rentrez vite, dit Quintilia au jeune Allemand.» + +Il obéit; mais il resta à sa fenêtre jusqu'à ce que la barque se fût +perdue dans la brume. Saint-Julien, caché sous les saules, la suivait +aussi des yeux. La princesse avait ôté son chapeau, le vent agitait ses +cheveux, elle était debout et belle comme un ange sous son costume +d'homme. + + + + +XVIII. + + +Pendant le reste de la nuit, Saint-Julien fut en proie à des angoisses +plus vives que toutes celles qu'il avait déjà éprouvées. Décidément il +méprisait Quintilia; car la découverte de cette dernière turpitude +confirmait toutes les autres. Pour mentir ainsi, il fallait avoir +l'assurance que donne une longue carrière de vices. «Mais, se disait +Saint-Julien, pourquoi prendre tant de soin aven moi et si peu avec les +autres? Pourquoi ne s'est-elle pas confiée à moi comme elle se confie à +Spark? Elle ne le connaît pas, et elle se jette dans ses bras +aujourd'hui sans avoir le moindre souci du mépris qu'il aura pour elle +demain matin. Assez orgueilleuse pour repousser les insolentes +prétentions de Gurck et de Steinach, elle se livre le même soir à un +pauvre étudiant dont elle sait à peine le nom. Pourquoi ne s'est-elle +pas montrée à moi telle qu'elle est? Je l'aurais aimée peut-être, et du +moins l'affection que j'aurais eue pour elle ne m'aurait pas rendu +malheureux. Franche, hardie et galante, je l'aurais aimée comme un +homme. J'aurais été discret comme la Ginetta, s'il l'avait fallu; et du +moins, lorsque j'aurais causé avec elle, je n'aurais pas été sur un +continuel qui-vive. Je n'aurais pas joué un rôle ridicule; je ne me +serais pas laissé subjuguer par de fausses vertus. Une telle femme ne +m'eût pas inspiré d'amour; mais, du moment qu'elle m'aurait loyalement +avoué ses faiblesses, je ne me serais pas cru en droit de la mépriser. +Par combien de hautes facultés et de qualités nobles ne pouvait-elle pas +racheter un vice! J'aurais été tolérant, l'amitié peut l'être. +Croyait-elle ne pouvoir faire de moi son ami sans monter sur un +piédestal et sans diviniser en elle la boue humaine? Elle n'est pas si +craintive, elle qui fait gloire de pardonner à ceux que les hommes +condamnent. Croyait-elle pouvoir se farder de tant de perfections sans +me forcer à l'aimer passionnément? Oh! elle n'est pas si ingénue; elle +sait ce qu'elle veut et ce qu'elle peut. Mais que voulait-elle de moi? +Elle m'a pris par caprice comme elle avait pris Dortan, comme elle prend +Spark; et pourtant elle n'a pas fait de moi son amant. Elle m'a traité +comme un personnage politique dont l'estime lui serait utile, et elle a +mis en Å“uvre toute l'habileté d'une fille de Satan pour me fermer les +yeux à l'évidence. Oh! la savante comédie que de me jeter une clef qui +ouvrait sans doute un coffre vide, et de me dire tout ce qui devait +empêcher un homme d'honneur de la ramasser! Elle a pleuré vraiment! et +moi aussi. Ô dérision! Est-ce ainsi, mon Dieu, qu'on se joue de ceux qui +croient en votre nom! Mais enfin pourquoi ces raffinements d'hypocrisie +avec moi? Elle laisse croire aux autres tout ce que bon leur semble; +elle ne s'est jamais expliquée avec Galeotto, et c'est pour moi seul +qu'elle s'impose un rôle si magnifique.» + +Julien rentra au palais et se retourna cent fois dans son lit, cherchant +toujours une réponse à cette question. Il n'en trouva pas d'autre que +celle que Galeotto lui avait faite: c'est que Quintilia, en femme +raffinée voulait essayer de tout, même de ce dont elle n'était pas +capable; c'est qu'elle voulait satisfaire sa vanité ou sa curiosité en +inspirant un véritable amour, en contemplant du sein de la débauche le +spectacle, nouveau pour elle, des souffrances timides d'un cÅ“ur pur. Ce +n'était qu'un essai à faire, une scène ou deux a bien jouer, un +amusement à se donner gratis; c'était une partie engagée avec un +partenaire qui mettait tout son avoir et qui devait perdre ou gagner +sans qu'elle risquât rien au jeu. + +Cette idée transporta Julien de colère; il ne put dormir et alla courir +les bois toute la journée. Il aperçut Spark dans un sentier et s'éloigna +précipitamment. Il ne savait plus que penser de son ami. Tantôt il le +regardait comme un intrigant spirituel, capable de parler des jours +entiers sur la vertu, mais capable aussi de frayer gaiement avec le +vice; tantôt il le regardait comme un intrigant plus fourbe que +Quintilia elle-même et faisant pour elle le métier d'espion. + +Il rentra le soir, harassé de fatigue, et monta à sa chambre, incertain +s'il se coucherait ou s'il se ferait servir à souper. Il trouva sa porte +fermée en dedans au verrou, et une espèce de voix de bal masqué lui +glissa _qui est là _? au travers de la serrure. + +«Parbleu! qui est là vous-même? répondit-il, je suis moi, et je veux +rentrer chez moi.» + +Aussitôt la parte s'ouvrit, et il recula de surprise en voyant Galeotto. +«Silence! pas d'exclamations! dit le page; j'ai trouvé plaisant de me +cacher dans le palais même et de choisir ta chambre pour mon asile. Je +me suis glissé, avec la nuit, par les jardins, et j'ai pris le petit +escalier. Me voici installé, personne ne s'en doute; mais que Dieu te +maudisse pour m'avoir fait attendre ainsi ton retour! Je n'ai pas soupé, +je meurs de faim. Ah ça! toi qui peux circuler dans les corridors, va me +chercher bien vite quelque perdrix froide aux citrons, avec deux ou +trois bouteilles du meilleur vin qui te tombera sous la main; et si dans +ton chemin tu vois passer quelque gelée aux roses ou quelque pastèque +confite d'Alexandrie, ne néglige pas de t'approprier ces douceurs. Un +page italien ne se nourrit pas comme un groom anglais; et depuis que +j'ai changé de régime, je me sens tout spleenétique.» + +Saint-Julien ne fut pas fâché de retrouver son malicieux compagnon; +l'ironie était la seule distraction dont il se sentît capable en cet +instant. Il se glissa dans les offices, et revint avec un faisan, deux +bouteilles de vin de Chypre et un gâteau de pistaches. + +Ils fermèrent les fenêtres, baissèrent les rideaux et poussèrent tous +les verrous, après quoi ils se mirent à souper. Les railleuses folies de +Galeotto et la chaleur du vin fouettèrent peu à peu les esprits de +Julien, et, au lieu de s'endormir sur sa chaise, comme d'abord il en +avait menacé son compagnon, il tomba dans un état d'exaltation moitié +fébrile et moitié bachique qui divertit singulièrement le malin page. +Après une heure de babil, il se calma tout à coup, et devint si sombre +que Galeotto, n'en pouvant plus tirer une parole, prit le parti de se +jeter sur le lit et de s'assoupir. + +Saint-Julien ressentait d'assez vives douleurs à la tête et à la +poitrine; mais il était tout à fait dégrisé, il ne lui restait qu'une +exaltation nerveuse qui le disposait à la colère. + +«Non, se disait-il en marchant lentement dans sa chambre, à la lueur +rouge d'une lampe prête à s'éteindre, non, il n'en sera pas ainsi. Je +n'aurai pas été pris pour jouet et pour passe-temps; on ne m'aura pas +mis dans une collection pour me regarder à la loupe comme un des +insectes de M. Cantharide; je ne m'en irai pas sottement promener au +loin la blessure que m'a faite une flèche empoisonnée, tandis qu'on fera +la description de mon cerveau lunatique et la dissection de mes phrases +de roman entre une séance métaphysique et une joyeuse prouesse de nuit. +Je ne laisserai pas incruster l'épisode du secrétaire intime dans les +annales galantes de la cour ou dans les mémoires secrets de la +princesse. Si M. Spark ou quelque autre rédige le chapitre, je veux lui +fournir un dénouement digne de l'exposition. Voyons! voyons! Galeotto, +ne dors pas comme une huître, et dis-moi la première parole qu'on +adresse à une princesse quand on sort de dessous son lit. + +--Ah! c'est selon, dit Galeotto en bâillant; on se jette à genoux et on +demande pardon d'une voix étouffée; ou bien, et c'est le mieux, on ne +dit rien, et on demande pardon plus tard. + +--Si elle crie, que fait-on? + +--Fi donc! est-ce qu'une femme crie? + +--Mais si elle se met en colère? + +--Est-ce qu'on est un sot? + +--On n'en est pas dupe, bien. Mais si la crainte d'être surprise et +l'inopportunité du moment lui donnaient de la vertu... + +--Quand on a entrepris de pareilles choses, on n'hésite pas, quels que +soient les premiers obstacles. Être insolent à demi, c'est faire la plus +sotte figure possible; il vaudrait cent fois mieux ne l'être pas du +tout. En toutes choses, pour réussir il faut oser; et quand on est +audacieux on a quatre-vingt-dix-neuf chances pour soi, tandis que la +vertu des femmes n'en a qu'une. + +--Soit... Bonsoir, Galeotto. Dans une heure j'aurai disparu comme Max le +bâtard, ou je serai vengé comme il convient à un homme. + +--Par le diable! es-tu devenu fou, Julien? Où vas-tu? qu'as-tu dans la +cervelle? + +--De quoi parlons-nous depuis deux heures? + +--Ma foi! je n'en sais rien. Nous parlons sans rien dire, en conséquence +de quoi tu vas te faire assassiner. + +--Il me faut ce danger pour me donner du cÅ“ur. Si ce n'était pas un acte +de témérité, ce serait une lâcheté insigne. Je n'aurais jamais le +courage d'embrasser cette femme si je n'y risquais pas un coup de +poignard. + +--Et si tu n'avais pas bu une dose exorbitante de vin de Chypre. Est-ce +que ces entreprises-là te conviennent? Allons donc! tu es fou Julien. +Regarde-moi en face, ne me vois-tu pas double?» + +Julien s'arrêta et le regarda en face. + +«Ma foi! tu me fais peur, dit le page, tu as l'air d'un spectre +très-sournois. Mais songe que si tu n'es gris qu'à demi... il y a encore +du vin, achève la bouteille. + +--Je ne suis pas gris du tout, dit Julien; je suis offensé. Je veux me +venger, voilà tout. + +--Eh bien! s'écria Galeotto, tu as raison. Par la barbe que j'aurai +peut-être un jour, c'est une idée que tu as là ! Si j'étais dans la même +position que toi, je l'aurais déjà risqué. Pour moi qui veux réussir +pour mon compte, c'est bien différent. Mais tu es trop vertueux, toi, +pour y chercher autre chose qu'une sainte vengeance. Va, mon fils, et +que Dieu te protège! Mais prends mon stylet et laisse-moi aller avec toi +jusqu'à la porte. + +--Non, dit Julien, il ne faut pas qu'on te voie; et quant à ce poignard, +si je l'avais, je serais trop tenté d'assassiner la femme au lieu de +l'embrasser. + +--Un instant, un instant! pour Dieu, un instant! dit Galeotto, c'est une +idée plaisante; mais ne te dépêche pas comme si c'était une idée +raisonnable. + +--Était-ce une idée raisonnable que de jeter l'argent au nez du +trésorier et de partir les mains vides? Je puis bien risquer ma vie pour +sauver mon honneur, quand vous sacrifiez votre fortune pour satisfaire +votre vanité. Allons, c'est assez. + +--Mais, Saint-Julien, songez un peu à ce que vous allez dire d'abord. Ne +soyez pas impertinent pour commencer. Flattez, pleurez, et puis tombez +dans le délire; sanglotez, menacez, demandez pardon, et que des paroles +humbles et suppliantes fassent passer les actions les plus hardies. +Entendez-vous, Saint-Julien? c'est le rôle que vous devez jouer. Si vous +preniez un air de matamore, cela ne vous irait pas du tout, et elle +verrait que vous vous moquez. Laissez-lui croire jusqu'à la fin que +c'est elle qui se moque de vous; et quand elle vous aura pris en pitié, +quand elle croira que vous êtes transporté de joie et de reconnaissance, +alors dites tout ce que vous voudrez. La colère parle toujours bien, +mais elle écrit encore mieux. Écrivez, Julien, et sauvez-vous. + +--Oui, demain, répondit Saint-Julien. + +--Et ce soir priez et sanglotez. + +--Laissez-moi faire, je n'aurai qu'à me rappeler ce que j'ai été, et je +dirai mon amour passé comme on récite un rôle; adieu.» + +Il prit la lumière, et, sans faire attention à Galeotto, qui continuait +à lui donner ses instructions, il sortit et le laissa dans l'obscurité. + +À peine le page fut-il seul, qu'il se demanda si Julien ne faisait pas +la plus grande sottise du monde. Il l'avait un peu poussé pour voir +comment l'événement justifierait ses idées générales sur les femmes, +qu'il jugeait depuis longtemps et ne connaissait pas encore, et pour +savoir quelle dose de fierté et d'effronterie possédait Quintilia. Il +s'était promis de profiter également des succès ou des fautes de +Saint-Julien, et il n'était pas fâché de le voir se mettre en avant et +accaparer tous les dangers de l'entreprise. + +Néanmoins la peur le prit en songeant qu'au cas où Saint-Julien ferait +une maladresse, il serait perdu par contre-coup, si on le trouvait dans +sa chambre. Il pouvait passer pour son complice; et quoique Galeotto eût +souvent traité l'histoire de Max de conte de bonne femme, il y croyait +fermement. Il n'était pas très-brave, et sa délicate constitution +excusait assez cette faiblesse d'esprit. Il songea donc à se mettre au +large pour commencer et à s'enfuir par le petit escalier; mais, à sa +grande surprise, il le trouva fermé en dehors, et tous ses efforts pour +ébranler la porte furent inutiles; alors il se décida à traverser +l'intérieur du palais, au risque d'être rencontré et reconnu dans les +corridors. Il n'y avait probablement pas d'ordre donné contre lui, et +dès qu'il aurait gagné les jardins, il était bien sûr de s'échapper; +mais une secrète terreur le pénétra lorsqu'il vit que Saint-Julien, dans +sa distraction, avait fermé la porte en dehors en retirant la clef. Il +fallut se résigner à l'attendre, et il se rassura un peu en se disant +que Saint-Julien était capable de revenir amoureux après s'être +prosterné devant la princesse. «Au fait, se dit-il, j'aurais une bien +pauvre idée de Quintilia si elle ne réussissait à jouer encore une fois +un fou qui a la bonté de la prendre au sérieux.» + + + + +XIX. + + +Saint-Julien se glissa par des passages dérobés jusqu'au cabinet de +toilette de la princesse. Il l'ouvrit sans bruit, traversa dans +l'obscurité la chambre à coucher, et s'approcha avec précaution de son +cabinet de travail, d'où il voyait s'échapper par la porte entr'ouverte +un pâle rayon de lumière. En appliquant son visage à cette fente, il put +voir et entendre ce qui se passait dans le cabinet. + +Quintilia était couchée dans un hamac de soie des Indes. Elle était +vêtue d'une robe ample et légère, et ses cheveux dénoués tombaient sur +ses épaules nues. La Ginetta, assise sur un pliant, balançait mollement +le hamac, dont elle tenait les tresses d'argent dans sa main. Une lampe +d'albâtre suspendue au plafond répandait une lueur voluptueuse, et des +parfums exquis s'exhalaient d'un réchaud de vermeil allumé au milieu de +la chambre. + +«Je suis horriblement lasse, dit la princesse; parle-moi, Ginetta, +empêche-moi de m'endormir. + +--Vous menez une vie trop rude, répondit la soubrette. Tout le jour aux +affaires et toute la nuit aux amours. À peine dormez-vous quatre heures +le matin. Certes, ce n'est pas assez. + +--Tu parles pour toi, ma pauvre enfant, et tu as raison. Je te fais +courir toute la nuit, et tu dois souvent me maudire. Mais ne peux-tu +dormir le jour, toi qui n'as rien à gouverner? + +--Ah! Madame, qui est-ce qui n'a pas ses soucis? + +--Est-ce que tu as des soucis, toi? Voilà déjà que tu es consolée de la +perte de Galeotto. + +--Comment ne le serais-je pas? un monstre qui nous calomnie toutes deux! + +--Ginetta, Ginetta! vous êtes une volage, et vous avez raison si cela +vous sauve des chagrins. Je ne me mêle pas de vos sentiments; je ne sais +si vous êtes blâmable, mais je ne veux voir en vous que ce qu'il y a de +bon: votre discrétion à toute épreuve, votre dévouement. + +--Et ma reconnaissance, dit la Ginetta; car je vous en dois une bien +grande. + +--Et pourquoi, mon enfant? + +--Parce que vous avez été bonne envers moi, et c'est tout ce que je sais +de vous. Je ne m'occupe pas du reste; et quand je ne comprends pas, je +ne cherche pas à comprendre. Ah! Madame, voilà que vous vous endormez! + +--Vraiment, je ne puis m'en empêcher. Écoute, Ginetta, quelle est +l'heure qui sonne? + +--Minuit. + +--Eh bien! puisque nous ne partons qu'à une heure, j'aime mieux dormir +ce peu de temps et me réveiller après, quoi qu'il m'en coûte, que de +lutter ainsi contre la fatigue. Laisse-moi donc m'assoupir, et +réveille-moi quand il le faudra. + +En ce cas je vais m'occuper dans ma chambre; car si je reste ici dans ce +demi-jour, je vais m'endormir aussi. + +--Va, mon enfant, et sois toujours bonne et fidèle.» + +Saint-Julien entendit Ginetta sortir par la porte opposée et la refermer +sur elle. Il attendit trois minutes, et quand il se fut assuré que la +princesse commençait à s'endormir, il entra sur la pointe du pied et +s'approcha d'elle. + +Maintenant qu'il ne l'aimait plus et qu'il la regardait comme une +courtisane, il était plus effrayé qu'enivré des voluptés qui semblaient +nager autour d'elle; et en même temps qu'un trouble pénible oppressait +sa poitrine, un sentiment de curiosité avide l'excitait à l'insolence. +Il pouvait compter les pulsations de son cÅ“ur et respirer son haleine +embrasée. En se laissant aller à ses impressions naturelles, il sentait +un mélange de désir et de crainte; mais lorsqu'il se rappelait l'amour +insensé qu'il avait eu pour cette femme, il ne sentait plus que le +besoin de la vengeance. Cependant, tout en contemplant cette figure +noble, embellie par le calme du sommeil, il se prit malgré lui à douter +de l'infamie dont il la croyait marquée au front. Ce front était si pur, +si uni sous ses longs cheveux noirs; cette attitude accablée marquait +tant d'oubli du moment présent, tant d'insouciance de ce qui se passait +dans l'âme de Julien, qu'il fut comme frappé d'un respect involontaire. +Il la regardait attentivement, cherchant à surprendre, dans le secret de +ses rêves, dans l'agitation de son sein, la révélation immédiate d'un +caractère avili et d'une habitude de dépravation. Une syllabe furtive +échappée de ses lèvres, un soupir lascif, eussent suffi pour lui donner +l'insolence qui lui manquait; mais un sommeil tranquille ressemble +tellement à l'innocence, que Saint-Julien fut un instant sur le point de +se retirer sans bruit et de renoncer à son entreprise. + +Cependant le souvenir de Galeotto, qui l'attendait et qui se moquerait +de lui, le fit rougir de sa timidité; et songeant que les moments +étaient précieux, il résolut de déposer un baiser sur les lèvres de +Quintilia; mais en vain il se pencha vers elle, il ne put s'y décider, +et il se contenta de baiser sa main. + +«Qu'est-ce donc? lui dit-elle en s'éveillant sans trop de surprise et +sans la moindre frayeur. + +--C'est celui qui vous aime et qui se meurt pour vous, lui répondit-il. + +--Julien! dit-elle en se soulevant sur un bras, comment cela se fait-il? +quelle heure est-il? où sommes-nous? qui a pris ma main? que veux-tu et +que dis-tu? + +--Je dis qu'il faut que vous ayez pitié de moi ou que je meure,» dit +Julien en se jetant à ses pieds et en essayant de reprendre sa main; +mais elle la lui tendit d'elle-même, et lui dit avec douceur: + +«Eh! mon Dieu! que t'est-il arrivé, mon pauvre enfant? D'où vient que tu +es entré ici? Quel malheur te menace? Que puis-je faire pour toi? + +--Ne le savez-vous pas? + +--Non, je ne sais rien; je dormais. Que se passe-t-il? que t'a-t-on +fait? + +--Ah! s'écria Julien, dominé par l'indignation, vous êtes fort habile, +en vérité; vous feignez de ne pas savoir les choses les plus simples, et +pourtant... + +--Et pourtant quoi?» dit Quintilia stupéfaite en se mettant sur son +séant. + +Alors, s'apercevant qu'elle avait les épaules nues, elle n'en témoigna +pas un grand trouble et lui dit: «Mon cher enfant, je te prie de me +donner un châle, et puis tu m'expliqueras ce qui t'afflige et te trouble +si fort.» + +Saint-Julien pensa qu'elle ne lui demandait son châle que pour qu'il +songeât à admirer ses épaules. Il l'entoura de ses bras en s'écriant: +«Restez ainsi, restez ainsi, écoutez-moi! + +--Julien! vous êtes égaré, lui dit-elle en le repoussant avec douceur; +il est impossible que vous n'ayez pas quelque chose d'extraordinaire: +dites-moi donc vite ce que c'est; car vous m'effrayez, et je ne vous +reconnais plus. + +--Bon! pensa Julien, elle fait semblant d'oublier son châle; elle fait +semblant de ne pas me comprendre pour que je m'enhardisse davantage. +Elle veut avoir l'air de se laisser surprendre; le moment est venu, et +elle m'aide merveilleusement. + +--Ô Quintilia! s'écria-t-il, ne sais-tu pas que je t'adore et que je +perds la raison en voulant essayer de me vaincre? Ne sais-tu pas que +cela est au-dessus des forces humaines, et qu'il faut te fléchir ou +mourir?» + +En même temps qu'il la serrait dans ses bras, il sentit s'allumer en lui +les feux du désir; et, oubliant sa haine et son ressentiment, il n'eut +plus besoin de feindre. Il la conjura avec ardeur; il déroba sur ses +bras nus des baisers brûlants; et comme elle le repoussait sans colère +et cherchait à le ramener à la raison par des paroles affectueuses et +compatissantes, il crut qu'il pouvait s'enhardir, et il employa la force +pour baiser ses cheveux flottants sur son cou. Mais il n'avait pas prévu +ce qui arriva. + +La princesse se leva tout à coup, et, l'éloignant d'un bras vigoureux, +lui dit d'un ton où l'étonnement dominait encore la colère: «Est-ce que +votre respect et votre amitié étaient un jeu? aviez-vous donc résolu +d'agir ainsi? + +--J'ai résolu de vous vaincre, dussé-je expier mon crime par mille +morts,» répondit Julien avec exaspération; et se flattant de bien suivre +le conseil de Galeotto en redoublant de hardiesse, il l'entoura de +nouveau de ses bras.» + +Mais la Quintilia était aussi grande et aussi forte que lui: c'était une +femme d'une vigueur peu commune et d'un caractère ferme et violent quand +on la poussait à bout. Elle le saisit à la gorge et la lui serra d'une +main si virile, qu'il tomba pâle et suffoqué à ses pieds. Alors elle +s'élança sur lui, lui mit un genou sur la poitrine, et avant qu'il eût +eu le temps de se reconnaître, elle fit briller au-dessus de son visage +la lame du poignard qui ne la quittait jamais. Saint-Julien pensa à Max +et fit un effort pour se dégager. Elle lui posa la pointe du poignard +sur les artères du cou en lui disant: «Si tu fais un mouvement, tu es +mort.» Et de l'autre main elle agita précipitamment la sonnette dont la +torsade dorée pendait du milieu du plafond jusque sur le hamac. +Saint-Julien essaya encore de se dégager; il sentit l'acier entrer +légèrement dans sa chair, et quelques gouttes chaudes de son sang +humecter sa poitrine. «Chien que vous êtes! lui dit Quintilia avec +l'accent de la colère et du mépris, prenez soin de votre vie; +épargnez-moi le dégoût de vous tuer moi-même.» + +Des pas précipités se firent entendre. La sonnette que la princesse +avait ébranlée appelait ordinairement dans la chambre de Ginetta; mais, +quand elle était secouée avec force, elle donnait l'alarme aux valets +couchés dans une autre pièce. En entendant venir ces témoins de sa +honteuse défaite, et peut-être ces vengeurs de la princesse outragée, +Saint-Julien fit un dernier effort et se dégagea; il en fut quitte pour +une coupure peu profonde; et, gagnant la porte par laquelle il était +entré, il s'enfuit à toutes jambes. + + + + +XX. + + +Mais ce qu'il ne savait pas, c'est que la princesse, informée par un de +ses gens de la présence de Galeotto dans le palais, en avait fait fermer +toutes les portes et garder toutes les issues. Elle n'avait pas voulu +faire procéder à une recherche qui eût jeté l'alarme; mais elle avait +recommandé qu'on s'emparât du rebelle à la moindre tentative qu'il +ferait pour sortir de sa retraite. + +Saint-Julien, voyant donc à toutes les portes des hallebardes croisées +et des figures menaçantes, prit le parti d'aller se renfermer dans sa +chambre et d'y attendre son sort. En le voyant entrer pâle, effaré et la +poitrine tachée de sang, Galeotto, épouvanté, s'écria comme en délire: +«Monaldeschi! Monaldeschi!» + +Il s'attendait à le voir tomber mort au bout d'un instant; mais +Saint-Julien, ayant essuyé sa poitrine et repris ses forces, lui raconta +d'une voix entrecoupée ce qui venait de se passer. Cette fois Galeotto +ne trouva pas à rire. Toutes ces précautions pour garder les portes et +cette fureur de Quintilia contre Julien ne lui faisaient rien présager +de bon pour lui-même. + +«Mon avis, lui dit-il, est que nous mettions tout en Å“uvre pour nous +sauver d'ici. Sautons par la fenêtre; mieux vaut nous casser les deux +jambes que d'être inhumés dans des cercueils d'or comme Max.» + +Saint-Julien ouvrit la fenêtre et vit quatre hommes armés de fusils au +bas du mur. + +«Il n'y faut pas songer, dit-il; toute fuite, toute résistance est +inutile. Attendons, peut-être que cet orage se calmera. Je n'entends +plus aucun bruit. + +--Quintilia se met rarement en fureur, dit le page; mais l'Italienne est +vindicative plus que vous ne pensez. Que le diable vous emporte! Vous me +mettez dans une belle position! Voici que je vais passer pour votre +complice, et que l'on m'égorgera incognito avec vous dans quelque cave +du palais. Tout cela est votre faute. Vous avez voulu faire le +vainqueur, et vous vous serez comporté comme un sot. + +--Vous êtes un sot vous-même, répondit Julien. Pourquoi êtes-vous venu +vous cacher dans ma chambre? Ce n'est pas moi qui vous y ai engagé.» + +Leur querelle fût devenue plus vive si un bruit de pas ne se fût fait +entendre. Les deux pauvres jeunes gens se regardèrent avec +consternation. Galeotto, pâle et à demi évanoui, se laissa tomber sur le +lit. Saint-Julien, plus courageux, attendit les assassins de pied ferme. +Ils entrèrent et prièrent poliment les deux victimes de se laisser +bander les yeux et attacher les mains. Saint-Julien voulut se révolter +contre ce traitement humiliant; mais le chef des hommes armés qui +remplissaient la chambre lui dit avec douceur: + +«Monsieur, si vous faites la moindre résistance, j'emploierai la force, +ce qui vous rendra le traitement plus désagréable encore.» + +Il n'y avait rien à répondre à cet argument; Saint-Julien se soumit. +Quant à Galeotto, le pauvre enfant était tellement glacé de peur, qu'il +fallut presque l'emporter. + +Lorsqu'on délia leurs mains et qu'on ôta leurs bandeaux, ils se virent +dans un cachot étroit, et on les laissa dans les ténèbres. + +«Malédiction! dit le page, voici notre dernier jour! + +--Plaise au ciel que vous disiez vrai, répondit Julien, et qu'on ne nous +laisse pas mourir lentement de langueur et de froid!» + +Ils s'assirent tous deux sur la paille, et, trop consternés pour se +communiquer leur terreur, ils restèrent dans un morne silence. La +jeunesse du page vint pourtant à son secours. Au bout de deux heures, +Saint-Julien l'entendit ronfler; pour lui, ses agitations cruelles ne +lui permirent pas de goûter le moindre repos. + +Lorsque Galeotto s'éveilla et qu'il vit, au faible jour qui éclairait le +cachot, Saint-Julien triste, mais en apparence, calme, à ses côtés, il +retrouva sa fierté, et, craignant de s'être montré pusillanime, il +affecta une insouciance qu'il était loin d'avoir. Son esprit facétieux +vint à son secours, et il exhorta son compagnon à braver gaiement +l'adversité. Saint-Julien sourit en songeant à la grande vaillance de +Panurge après la tempête. Néanmoins, comme le danger pouvait bien n'être +pas passé, et que, dans tous les cas, il avait entraîné le pauvre page +dans une aventure peu agréable, Saint-Julien eut assez d'égards pour lui +et feignit de croire à son courage. Ils passèrent une assez maussade +journée et prirent le plus maigre des repas. La résolution de Galeotto +faillit s'évanouir en cette circonstance; mais le sang-froid de Julien +le piqua d'honneur; et, chacun jouant de son mieux un rôle héroïque +vis-à -vis de l'autre, ils arrivèrent bravement jusqu'à la nuit. Alors +Julien, accablé de fatigue, s'étendit sur la paille et s'endormit. Mais, +au bout de quelques heures, ils furent éveillés par le bruit des verrous +et des clefs tournant dans la serrure; la lueur sinistre d'une torche +pénétra dans le cachot, et lui montra la sombre figure du geôlier +conduisant quatre hommes masqués. À cette vue, Galeotto jeta un cri +d'épouvante, et Julien jugea que sa dernière heure était sonnée. Alors +s'armant de toute la fermeté d'âme dont il était capable, il s'avança +gravement au-devant de ses bourreaux et leur dit: + +«Je sais ce que vous voulez faire de moi. Ne me faites pas languir.» + +Mais on ne lui répondit pas un mot, et on lui attacha les mains comme la +veille. Au moment où on lui remettait un bandeau sur les yeux, il +demanda si on allait le séparer de son compagnon d'infortune. + +«Vous pouvez lui faire vos adieux, répondit une voix creuse et lugubre +qui partait de dessous un des masques.» + +Les deux jeunes gens s'embrassèrent. On emmena Julien en silence, et +Galeotto navré resta seul dans la prison. + +Saint-Julien, après avoir marché longtemps, s'aperçut qu'on lui faisait +descendre un escalier, et tout à coup il se trouva les mains libres. Son +premier mouvement fut d'arracher son bandeau; il se vit seul dans un +caveau de marbre magnifiquement sculpté selon le goût sarrasin. Quatre +lampes de bronze fumaient aux angles d'un tombeau de marbre noir sur +lequel une figure d'albâtre était couchée dans l'attitude du sommeil. +Saint-Julien resta frappé de terreur en reconnaissant le caveau et le +monument dont Galeotto lui avait parlé, et lisant sur la face principale +du cénotaphe les trois lettres d'argent qui formaient le nom de Max. + +«Dieu juste! s'écria-t-il en s'agenouillant sur le tapis de velours noir +qui revêtait les marches du mausolée, si vous laissez consommer de tels +actes d'iniquité, donnez-nous au moins la force de franchir ce rude +passage. À genoux sur le seuil d'une autre vie, je vous demande pardon +des fautes que j'ai commises en celle-ci...» + +En parlant ainsi, il se pencha, et ses yeux s'étant attachés sur la +figure d'albâtre, il fut frappé de la ressemblance qu'elle présentait. +C'était la tête et le corps d'un jeune homme de quinze ans enveloppé +dans une légère draperie semblable à un linceul. Mais dans le calme de +cette charmante figure et dans tous les linéaments du visage Julien +trouva une similitude extraordinaire avec les traits de Spark, quoique +ceux-ci fussent virils et plus développés. + +Un léger bruit le tira de sa rêverie. Il se retourna et vit une grande +figure vêtue de noir et armée d'un instrument singulier ressemblant à +une large et brillante épée; Julien fut frappé de terreur. + +«Exécuteur de meurtres infâmes, s'écria-t-il, toi qui as versé sans +doute le sang de celui qui repose ici, spectre de la vengeance! puisque +je dois être ta victime... + +--Mon cher monsieur de Saint-Julien, répondit le sombre personnage avec +civilité, vous vous trompez absolument. Je ne suis ni un exécuteur de +meurtres infâmes ni le spectre de la vengeance. Je suis un professeur +d'histoire naturelle fort paisible et incapable d'aucun mauvais +dessein. + +En parlant ainsi, maître Cantharide, car c'était lui dans son docte +habit de drap noir et dans ses véritables culottes de satin, souleva sa +grande épée et la dirigea vers Julien. + +«Je serais bien sot, pensa rapidement le jeune homme, de me laisser +égorger par ce facétieux bourreau lorsque je suis seul avec lui et que +je puis lui sauter à la gorge.» + +Il allait le faire en effet lorsque maître Cantharide, toujours plein de +courtoisie, le pria de prendre une des extrémités de l'instrument et de +l'aider à soulever le couvercle du sépulcre. + +Cette nouvelle facétie parut si horrible à Saint-Julien, qu'il recula en +pâlissant, et regarda autour de lui, s'attendant à voir paraître ses +meurtriers au premier signe de résistance. + +«Ne soyez pas effrayé, lui dit le professeur, vous ne courez aucun +danger, à moins que vous ne cherchiez à vous enfuir ou à me maltraiter, +et je vous crois trop bien élevé pour cela. Veuillez m'aider, vous +dis-je; c'est la volonté de Son Altesse, notre très-gracieuse +souveraine, Quintilia première, et je suppose que vous n'êtes pas +accessible à des frayeurs d'enfant.» + +Saint-Julien, toujours plein de méfiance, mais résolu à montrer du cÅ“ur, +aida maître Cantharide à soulever le couvercle du sarcophage. Le +professeur enleva un grand crêpe noir, et pria Saint-Julien de prendre +la boîte d'or en forme de cÅ“ur qui était dessous. Saint-Julien +frissonna; mais pensant qu'on voulait peut-être l'effrayer seulement par +le spectacle du châtiment d'un autre, il prit la boîte et la présenta +d'une main tremblante au professeur, qui l'ouvrit en pressant un +ressort, et la lui rendit en disant: «Regardez ce qu'il y a dedans.» + +Un nuage passa sur les yeux du jeune homme, et pendant quelques secondes +il lui sembla voir un objet hideux, sans forme et sans nom, au fond du +terrible coffret. Enfin sa vue s'éclaircit, son cÅ“ur reprit le +mouvement, et il ne vit dans le velours blanc dont la boîte était +doublée qu'un paquet de lettres attachées par un ruban noir. + +--Lisez ces papiers, Monsieur, dit le professeur, c'est la volonté de +Son Altesse. Je vais rester auprès de vous pour suppléer par mes +explications aux lacunes qui vous en rendraient le sens difficile.» + +Saint-Julien, ne pouvant plus se soutenir, s'assit sur les marches du +tombeau. Le professeur posa une des lampes à côté de lui et déplia le +premier papier. + +C'était un acte de mariage contracté légalement et religieusement, mais +secrètement, entre la princesse Quintilia et le chevalier Max. Ce +contrat avait plus de dix ans de date. + +Le second papier était un billet ainsi conçu: + +* * * + +«J'ai eu le malheur de vous déplaire, et je l'ai mérité. L'orgueil a +enflé mon cÅ“ur un instant, et vous m'avez rigoureusement puni. Cependant +vous avez été trop sévère. C'était un doux et noble orgueil que le mien; +la joie d'être aimé de vous, l'espoir de posséder bientôt la plus noble +femme de l'univers, ont pu m'enivrer, et, dans un moment d'exaltation, +me faire oublier la prudence. Vous m'avez pris pour un lâche courtisan, +avide de monter sur un trône et de couvrir d'un titre de duc son titre +de bâtard. Oh! vous vous êtes trompée, Quintilia, j'en prends le ciel à +témoin. Vous avez été cruelle, et pourtant je ne vous maudis pas; je +vais mourir loin de vous. Puissent ma conduite et ma fin vous prouver +que je n'aimais en vous que vous-même. Puissiez-vous me plaindre, me +pardonner, pleurer un peu sur moi, et trouver dans un autre cÅ“ur l'amour +qui était dans le mien, et que vous avez méconnu! + +MAX.» + +* * * + +«Ne connaissez-vous pas l'écriture de ce billet, monsieur le comte? dit +le professeur lorsque Saint-Julien eut fini. + +--Je la connais en effet, répondit Julien. Si ce n'est point un rêve, +c'est celle d'un homme qui habite la ville depuis peu, et qui s'appelle +Spark. + +--Je crois qu'il vous sera facile de vous en assurer en lisant les +lettres suivantes. Mais auparavant, il faut que je vous prie de +remarquer la date de celle-ci. Elle correspond, vous le voyez, au +lendemain du prétendu meurtre du chevalier Max, il y aura quinze ans +dans deux mois. Vous savez, m'a-t-on dit, les motifs de l'altercation +qui eut lieu dans la nuit entre la princesse et son jeune fiancé, après +un souper où celui-ci s'était comporté assez légèrement. Max et +Quintilia étaient alors deux enfants. La princesse avait seize ans, son +amant en avait quinze. Leur querelle eut toute l'importance qu'à cet âge +on donne aux petites choses. Son Altesse déclara au triste Max qu'elle +ne serait jamais à lui, et, dans un mouvement de colère, lui ordonna de +ne jamais reparaître devant elle. Il ne suivit que trop cet ordre +précipité. Amoureux et fier, le noble jeune homme fut révolté d'avoir +été soupçonné d'une basse ambition; il partit mystérieusement dans la +nuit, et alla vivre à Paris sous le nom de Rosenhaïm. Là , renonçant à +toute pensée de fortune, à tout espoir d'avenir, à toute vanité humaine, +il s'ensevelit, pour ainsi dire, et ne donna, pendant cinq ans, aucun +signe de son existence à qui que ce soit. La princesse, après avoir +pleuré son absence, reprit courage et gaieté; car elle se flatta qu'il +reviendrait. Résolue à lui pardonner, elle attendit qu'il fit les +premières tentatives pour obtenir sa grâce. Au bout de quelque temps, +n'entendant point parler de lui, elle crut qu'il s'était déjà consolé, +et, quoique dévorée de chagrin, elle affecta de ne plus penser à lui, et +souffrit les assiduités de ses nouveaux adorateurs; mais, fidèle en +dépit d'elle-même à l'unique amour de sa vie, elle ne put se résoudre à +faire un nouveau choix. On a beaucoup douté de la conduite de Quintilia, +Monsieur; vous aurez des preuves irrécusables de tout ce que je vous +dis... + +--Eh quoi! Monsieur, dit Julien, est-ce donc une justification dont la +princesse vous charge? C'est me faire trop d'honneur et prendre trop de +peine. Je suis résigné à tous les châtiments. + +--Je ne suis pas chargé de discuter avec vous, répondit le maître. Il +faut que vous ayez la bonté de m'écouter, puisque mon devoir est de +parler. J'en appelle à votre politesse.» + +Ce ton froid et sec blessa profondément Julien. Il se tut, et écouta +d'un air morne, qu'il affectait de rendre indifférent. + +Le professeur reprit: + +«Une année s'était écoulée ainsi; la princesse, cédant à son inquiétude +et à sa douleur, fit faire des recherches dans tous les pays et prendre +secrètement des informations dans toutes les cours de l'Europe, sans +qu'il fût possible de retrouver les traces de l'infortuné Max. Alors, +convaincue qu'il s'était donné la mort et qu'elle avait blessé le cÅ“ur +le plus noble et le plus sincère, une passion plus vive s'alluma dans le +sien; elle nourrit sa douleur avec toute l'exaltation de son âge, mais +en secret et loin de tous les regards. Pour mieux s'y livrer, elle fit +creuser ce caveau et sculpter ce tombeau, où elle venait pleurer chaque +jour. + +«Trois autres années s'écoulèrent, et je vins me fixer à Monteregale. La +princesse cherchait dans les sciences une distraction à ses ennuis et un +refuge contre les illusions de la vie auxquelles elle avait fait vÅ“u de +résister désormais. Elle se plut à mes entretiens et m'appela auprès +d'elle jusqu'à ce que je fusse fixé dans son palais. Une affaire +d'intérêt l'ayant conduite à Paris, elle me permit de l'y accompagner. +Je n'avais jamais vu cette ville célèbre, et je désirais examiner les +précieuses collections scientifiques qu'elle possède. + +«C'est en explorant les cabinets d'histoire naturelle et les +bibliothèques, que je fis par hasard la connaissance du prétendu +Rosenhaïm. Je n'avais jamais vu ce jeune homme, et je fus frappé de sa +beauté, de sa grâce, de son caractère noble et de ses manières +affectueuses. L'amour de la science nous rapprocha bien vite. Je fus +ébloui de ses connaissances et charmé de son aptitude. Mais en même +temps je m'affligeai de voir toujours ses traits empreints d'une +mélancolie profonde; et lorsque j'interrogeais ses pensées sur d'autres +sujets que la science et la philosophie, j'étais effrayé du +découragement dont cette âme si jeune et si pure était déjà flétrie. Je +cherchai à obtenir sa confiance. Il me répondit qu'un amour malheureux +l'avait pour jamais dégoûté de la société, que le seul lien qui +l'attachait au monde était rompu, et que, renonçant à toute carrière +d'ambition, il s'était fixé à Paris dans la condition la plus obscure, +et ne trouvait plus de bonheur que dans la science et les arts, qu'il +cultivait avec enthousiasme. + +«Ce récit me toucha vivement, et je lui demandai la permission de le +voir plus intimement. Il me conduisit dans sa mansarde; elle était bien +pauvre, mais charmante de propreté et toute brillante de fleurs et +d'oiseaux. Comme j'examinais avec délices une aéride d'Afrique, il +m'arriva de m'écrier: «Que vous êtes heureux de posséder une plante +aussi rare! j'en ai fait souvent la description à Son Altesse Quintilia, +et jamais je n'ai pu me procurer...» Mais je m'arrêtai, effrayé de +l'impression que ce nom lui avait faite. Il devint pâle comme un +camélia, et se laissa tomber sur une chaise. Ensuite il devint rouge +comme une pivoine, et me fit les questions les plus empressées et les +plus singulières. À toutes mes réponses, il tombait dans une sorte de +délire, et, quand il apprit que Son Altesse était à Paris, il s'élança +vers la porte comme un fou; puis il s'arrêta, et tomba évanoui sur le +seuil. + +«Je m'empressai de le secourir, mais en revenant à lui il s'entoura de +réserve et de défaites. Je ne pus jamais en tirer que des explications +vagues et sans vraisemblance; il me conjura surtout de ne pas parler de +lui à la princesse, mais de lui fournir le moyen de la voir sans en être +vu. Je lui dis qu'elle devait assister le lendemain à une séance de +botanique chez un de mes amis, professeur distingué. Il s'y glissa, mais +se tint tellement caché, je ne sais dans quel coin, que je ne pus le +joindre et lui parler. + +«Je savais très-vaguement l'histoire de Max, et j'ignorais à cette +époque la secrète douleur de la princesse. Je ne pensais donc point à +l'avertir de la rencontre que j'avais faite, et j'étais loin d'établir +dans ma pensée aucun rapprochement entre Max et Rosenhaïm. Cependant je +fus tellement frappé du changement qui s'opérait dans les traits et les +manières de mon jeune ami au seul nom de Quintilia, que je crus pouvoir +me permettre d'en parler à la signora Ginetta. Cette jeune personne, un +peu légère, dit-on, pour son compte, mais pleine de franchise et de +dévouement pour sa maîtresse, fit de grandes exclamations de joie en +m'écoutant, et s'écria: «Oh! c'est lui, ce doit être lui. Je n'ai jamais +cru à sa mort...» Elle voulait courir vers sa maîtresse; et puis elle +s'arrêta en pensant que, si elle se trompait dans ses conjectures, ce +serait faire saigner le cÅ“ur de la princesse d'une fausse joie et d'une +affreuse déception. Elle m'engagea à mettre Quintilia et Rosenhaïm en +présence comme par hasard, m'assurant que si c'était Max en effet, la +princesse se jetterait dans ses bras. «Cette rencontre a eu lieu déjà +plusieurs fois, lui dis-je. Depuis que Rosenhaïm sait que la princesse +est ici, il n'y a pas de jour qu'il ne se repaisse du douloureux plaisir +de la suivre et de la contempler. Il est vrai qu'il se cache tellement, +qu'il a dû être impossible à Son Altesse de le remarquer. En outre, il +m'a recommandé le secret en termes si positifs, que je crains de +l'offenser en le trahissant. + +--C'est pour cela, reprit la Ginetta, que mon moyen est bon et +nécessaire.» + +«Nous nous concertâmes ensemble, et le lendemain j'engageai Rosenhaïm à +venir voir une collection de médailles antiques dont je venais de faire +emplette pour le cabinet de la princesse. Je lui jurai (et j'avoue que, +pour la seule fois de ma vie, je fis un faux serment; mais ce fut à +bonne intention), que la princesse ne venait jamais chez moi, quoique +j'occupasse une maison voisine de la sienne. Rosenhaïm se laissa +entraîner, et de son côté la Ginetta eut l'esprit d'amener la princesse +dans mon appartement pour voir mes médailles. J'ai trop peu d'éloquence +pour vous faire la description de la scène dont je fus témoin. +D'ailleurs, elle se termina d'une manière qui faillit me rendre fou; les +deux amants furent près de mourir, et la princesse surtout, que la +surprise avait suffoquée, retrouva avec peine l'usage de ses sens. + +«Cette touchante réconciliation fut suivie promptement d'un mariage dont +vous venez de lire l'acte authentique. + +«La princesse voulait se déclarer et ramener son époux avec éclat à +Monteregale; mais rien au monde ne put déterminer Max à partager son +rang. Et vous pouvez lire à ce sujet la seconde lettre que vous avez là +sous la main.» + +Saint-Julien, entraîné par l'intérêt romanesque de ce récit, lut ce qui +suit. + + + + +XXI. + + +«Non, ma bien-aimée, non, jamais! La nature humaine est fragile et +pleine de misérables passions. Une seule est grande et belle, c'est +l'amour. Mais c'est une flamme divine qu'il faut garder comme on gardait +jadis le feu sacré dans des cassolettes fermées sur un autel d'or; c'est +un parfum qu'il faut envelopper et sceller, de peur qu'il ne s'évapore; +une empreinte précieuse qu'il ne faut pas exposer au frottement de la +circulation, de peur qu'on ne l'efface. Que notre cÅ“ur soit un +tabernacle mystérieux et sacré où reposera le dieu. Vivons l'un pour +l'autre, et que le monde n'en sache rien. Ne me contraignez pas à porter +au travers des envieux ou des indifférents un visage radieux de bonheur, +qui serait une insulte pour eux tous, et qu'ils s'efforceraient de +ternir à vos yeux. Non, non; j'ai trop souffert du contact empoisonné de +votre cour, et je sais trop peu comment il faudrait s'y conduire pour ne +pas s'y perdre. Mon caractère fut de tout temps opposé à la contrainte +et à la méfiance; et, malgré une enfance passée tout entière dans cette +atmosphère mortelle, je n'avais pu corriger mon imprudente vivacité. Je +ne puis jamais oublier ce qu'il m'en a coûté et par quelles années de +désespoir j'ai expié un instant d'étourderie. Si nous eussions été alors +de pauvres bourgeois allemands au milieu d'une honnête famille, et ne +craignant rien les uns des autres, j'aurais pu être bien plus expansif, +Quintilia, et vous voir sourire à ma joie candide. Mais, hélas! j'étais +un aventurier, un bâtard; vous étiez une princesse, et notre hymen +devait être un mystère. Je n'avais pas le droit de parler de mon bonheur +et ne pouvais pas me réjouir sans avoir l'air insolent et vain. +Aujourd'hui votre générosité m'accorde un dédommagement dont je sens +toute la grandeur; mais je n'en ai pas besoin. Être aimé de vous, vous +presser dans mes bras et vous appeler ma femme; vous voir moins souvent, +mais sans témoins importuns, sans ennemis de mon bonheur toujours placés +entre vous et moi; pouvoir me livrer à mes transports, à ma +reconnaissance, sans jamais être soupçonné d'aucun vil motif d'intérêt; +être aux pieds de ma maîtresse et de ma femme sans avoir l'air de ramper +devant ma souveraine ou de solliciter ma bienfaitrice, n'est-ce pas là +un bonheur plus sûr et plus vrai? D'ailleurs j'ai contracté dans la +solitude et dans le travail des goûts et des habitudes si différents de +ce qui se fait autour de vous, que j'y serais perpétuellement déplacé et +malheureux. Laissez-moi dans ma chère obscurité. J'ai trouvé dans mon +malheur une amie généreuse qui m'a sauvé de moi-même, qui m'a préservé +du suicide, et qui pendant cinq ans m'a aidé à vivre sans chercher à +vous arracher de mon cÅ“ur ni à ternir la pureté de votre image dans ma +mémoire. Cette amie, c'est l'étude. Je serais un ingrat si je +l'abandonnais à présent que j'ai retrouvé l'objet de tous mes vÅ“ux. +Laissez-moi dans ma mansarde; c'est le temple où je l'ai servie, le +sanctuaire où elle s'est révélée à moi, où elle a fait descendre du ciel +la science vêtue de sa robe étoilée. Ma vocation est là , j'en suis bien +convaincu. Permettez-moi d'aller tous les ans passer quelque temps +auprès de vous; mais que personne ne le sache, et que mon nom s'efface +de la mémoire des hommes. Que votre cÅ“ur soit l'unique page où je le +retrouve inscrit quand j'irai vous offrir le mien, toujours embrasé +d'une flamme nouvelle,» etc. + +[Illustration: Ils virent glisser devant eux une petite barque... (Page +40.)] + +Le professeur, continuant son récit, apprit à Saint-Julien qu'après de +vains efforts pour arracher Rosenhaïm à sa retraite, Quintilia avait +fini par consentir à l'épouser secrètement et à retourner sans lui dans +ses États. Mais depuis lors elle avait été passer tous les hivers un +certain temps à Paris, et tous les étés Max était venu habiter pendant +plusieurs semaines le pavillon du parc. Son séjour à Monteregale avait +toujours été enveloppé du plus profond mystère, et toujours il était +venu à l'improviste, procurant ainsi à sa femme la plus douce surprise +et lui prouvant qu'il comptait sur elle au point de ne jamais craindre +d'arriver mal à propos. «Cette union a toujours été si belle et si pure, +continua le professeur, qu'elle prouve l'excellence des lois de +Lycurgue, qui enjoignaient aux maris de n'aller trouver leurs femmes +qu'avec toutes les précautions que prennent les amants pour n'être pas +observés.» + +Saint-Julien, à l'invitation du professeur, ouvrit au hasard plusieurs +lettres de Max et de la princesse, et y trouva partout les expressions +d'une tendresse exaltée jointe à la confiance la plus absolue et à +l'amitié la plus douce et la plus sainte. En voici quelques-unes que +Saint-Julien lut au hasard par fragments: + +«...Autrefois, Max, je fis un beau rêve: je m'imaginai qu'il suffisait +d'être sans détour pour être sainement jugé, et que la bouche qui ne +mentait pas devait être écoutée avec confiance. Je me persuadais que la +vertu était un vêtement d'or éclatant qui devait faire remarquer les +justes au milieu de la foule; je croyais que nul ne pouvait feindre la +sérénité d'une âme pure, et que le calme n'habitait point les fronts +souillés. Je me trompais, puisque je fus cent fois la dupe des traîtres; +et alors je cessai de me révolter contre les injustices d'autrui à mon +égard. Tous ces hommes qui me jugent et me condamnent ont sans doute été +trompés aussi souvent que moi. Toutes ces convictions, qui composent la +voix de l'opinion, ont sans doute été troublées et abusées par les +méchants comme le fut la mienne. Si l'on me confond avec ceux qui +mentent, c'est la faute de ceux-ci, et non celle du monde, qui craint et +qui se méfie avec raison de ce qu'il ne comprend pas. Je ne méprise donc +pas le monde, je ne le hais pas; mais je ne veux jamais l'aduler ni le +craindre. C'est un géant aveugle, qui va fauchant indistinctement le +froment et l'ivraie. Haïssons les fourbes qui ont crevé l'Å“il du +cyclope, et laissons-le passer sans lui nuire et sans souffrir qu'il +nous nuise. Laissons-le passer comme une montagne qui croule, comme un +torrent qui suit son cours. Il est au sein des plaines des oasis où l'on +peut aller vivre ignoré, loin des vains bruits de l'orage. C'est dans +ton cÅ“ur, Max, que je me suis retirée et que je vis au milieu des +vivants sans avoir rien de commun avec eux... + +* * * + +* * * + +[Illustration: Saint-Julien s'assit sur les marches du tombeau. (Page +46.)] + +* * * + +«Je suis décidée à laisser dire. Je ne me baisserai pas pour regarder si +l'on a mis de la boue sur le chemin où je dois passer. Je passerai, et +j'essuierai mes pieds au seuil de ta maison; et tu me recevras dans tes +bras, car toi, tu sais bien que je suis pure.» + +Voici la réponse de Max: + +«Tu as raison, mon amie. Tu es ma femme et ma sÅ“ur, tu es ma maîtresse, +mon bonheur et ma gloire. Que m'importe le reste? Je sais qui tu es et +ce que tu as été pour moi depuis vingt ans; car il y a vingt ans que +nous nous aimons, Quintilia! Je n'étais qu'un enfant lorsqu'on m'envoya +représenter un vieillard à la cérémonie de tes noces. Tu avais douze +ans, et nous étions trop petits pour monter sur le grand trône ducal +qu'on avait élevé pour nous. Il fallut que le digne abbé Scipione te +prît dans ses bras pour t'asseoir sur le siège de brocart; et, sans +l'aimable duc de Gurck, qui était plus grand que moi, et qui dans ce +temps-là ne songeait guère à être mon rival, je n'aurais pu m'asseoir à +tes côtés. C'est moi qui te mis au doigt l'anneau nuptial. Ô le premier +beau jour de ma vie! je ne t'oublierai jamais, et jamais je ne me +lasserai de te repasser joyeusement dans ma mémoire. Que vous étiez déjà +belle, ô ma petite princesse, avec vos grands yeux noirs, vos joues +vermeilles et veloutées, vos cheveux bouclés sur vos épaules, et cette +grande robe de drap d'argent dont vous ne pouviez traîner la queue +longue, et cette immense fraise de dentelle où votre petite tête +prenait des attitudes royales, tandis que votre sourire espiègle +démentait toute cette gravité affectée! Savez-vous que j'étais déjà +amoureux comme un fou? Ne vous souvenez-vous pas de la déclaration que +je vous fis après la cérémonie, en jouant aux jonchets avec vous dans la +chambre de votre gouvernante? La chère mistress White voulut m'imposer +silence; mais vous prîtes un air majestueux pour lui dire: «À présent, +White, je suis mariée, et personne n'a le droit de se mêler de ma +conduite. Monsieur le chevalier, vous êtes mon époux, le seul que je +connaisse, le seul que j'accepte et que j'aime. Si M. le duc de +Monteregale s'imagine que je suis sa femme, il se trompe. On dit qu'il +est vieux et laid: je le déteste. S'il vient me menacer, je lui ferai la +guerre, et vous le tuerez, n'est-ce pas, chevalier?» Alors, comme +mistress White, malgré l'inconvenance de ces propos, ne pouvait +s'empêcher de sourire, vous lui dîtes d'un ton imposant: «De quoi +riez-vous, White? N'avons-nous pas lu ensemble l'histoire de David +combattant Goliath?» + +«Oh! que vous étiez gentille, ma chère femme! quelle singulière petite +fille vous faisiez! Sensible et mutine, caressante et irritable, bonne +et colère, jouant toujours un grand rôle de reine qui semblait aller +tout naturellement à votre petite personne, récitant des vers latins, +improvisant des discours de réception, condamnant à mort votre perruche +et lui faisant grâce avec gravité, demandant pardon à votre bonne quand +vous l'aviez affligée, et l'embrassant avec les grâces insinuantes d'une +petite femme....... Je n'oublierai jamais rien de tout cela, chère amie, +quoique ce soit déjà si loin, si loin! + +«Évidemment on pensait dès ce temps-là à nous marier tout de bon, +aussitôt que le duc de Monteregale, qu'on savait bien dès lors atteint +d'une maladie mortelle, vous aurait laissée libre. Le souverain qui vous +persécute, et qui, je crois, m'a fait l'honneur de me mettre au monde, +voulait absolument que vos biens fussent l'apanage d'un de ses protégés. +Mais qu'il est heureux pour nous que la destinée ait déjoué ses projets! +Si j'étais maintenant ton mari publiquement, je serais peut-être ton +maître, peut-être ton esclave. Qui sait? Que seraient devenus nos +caractères dans ce conflit de volontés étrangères occupées à nous +façonner selon leurs intérêts, sans se soucier de notre affection et de +notre bonheur? Vois comme nous avons raison de croire à la Providence! +c'est elle qui nous a séparés pour nous réunir ensuite avec toutes les +conditions d'indépendance et de confiance mutuelle qui devaient assurer +la durée de notre union: c'est à toi seule que je t'ai due; ou plutôt +c'est à Dieu, qui, touché de mon désespoir, te gardait à moi, fidèle et +sainte femme, en qui je me repose comme en lui. + +«Laisse donc dire, et crois en moi! Quand l'univers se lèverait en masse +pour te lapider, je saurais bien encore te défendre et te faire un +rempart de mon corps. Laisse dire. N'aie jamais l'air de savoir si on +dit du mal de toi. Lis les pamphlets des beaux esprits de ta cour si +cela t'amuse; mais ne t'en fâche jamais, car tu aurais l'air de les +avoir lus, et c'est un honneur qu'il ne faut leur faire qu'à leur insu. +Agis toujours comme si tu comptais sur la justice de l'opinion; c'est la +seule prudence que je t'enseignerai. Pour le reste, fais ce que tu +voudras, et ne crois jamais que tu aies des explications à me donner sur +quoi que ce soit. Que peut le monde sur notre bonheur? Penses-tu +qu'entre ses paroles et la tienne j'hésite un instant? Qu'ai-je besoin +de savoir comment tu agis avec les autres? Ne sais-je pas comment tu as +agi envers moi? Depuis vingt ans que nous nous connaissons, m'as-tu dit +un mot qui s'écartât de la vérité? m'as-tu fait une promesse que tu +n'aies pas religieusement accomplie? + +«Oh! qu'il est beau le monde que nous habitons à nous deux! nous y +sommes seuls, aucune voix fâcheuse du dehors n'en trouble la délicieuse +harmonie. Les flèches que d'impuissants ennemis nous lancent viennent +mourir à nos pieds, et tu les regardes tomber en souriant. L'orage +gronde là -bas, mais nous, retirés sur les cimes élevées, près des cieux, +nous voyons les anges nous appeler au travers d'un voile d'azur, et nous +entendons leurs divins concerts, auxquels nos âmes ardentes mêlent leurs +pieuses inspirations, etc.» + +À cette lettre, Quintilia répondait ainsi: + +«Que je t'aime, mon Allemand, avec ta bonté naïve et ta poésie +enthousiaste! toujours le même depuis tant d'années! Nous avons donc +trouvé le secret d'être toujours amants, quoique mariés? car nous sommes +mariés, sais-tu cela? moi, je n'y pense jamais, excepté quand on +m'engage de la part de mes chers cousins, les princes voisins, à prendre +un époux de leur choix. Alors, en songeant à l'opportunité de leurs +instances et au succès probable de leurs intrigues, il me prend des +accès d'une gaieté persifleuse dont plus d'un bel esprit d'ambassade +s'est mordu la lèvre en temps et lieu. Oui, oui, mon enfant, nous avons +bien fait de cacher notre bonheur et d'interdire l'accès de notre Eden +aux profanes dont le souffle en aurait terni l'éclat. Le mariage, tel +que le monde l'a fait, est le plus amer et le plus dérisoire des +parjures de l'homme envers Dieu. À présent, je vois comme dans les cours +et autour des princes les plus religieux serments servent aux plus viles +intrigues, et je m'applaudis de ne t'avoir pas jeté au milieu de ces +hommes et de ces choses-là . Tu sais à peine que tout cela existe; tu es +plus heureux que moi, Max! tu ne vois pas ces turpitudes; quand tu +quittes ta chère retraite, c'est pour être plus heureux encore auprès de +ta femme. Moi, je les traverse, et au sein de ce monde bruyant je suis +seule et triste. Mais souvent au milieu de la foule ton image +m'apparaît, et, comme une céleste révélation, me remplit de force et +d'espérance. Alors je songe aux jours de bonheur qui nous réunissent, et +je les vois si purs, si enivrants, que je me soumets à les acheter au +prix des peines et des fatigues de ma vie présente. Oh! je les +achèterais au prix de mon sang, et je ne croirais pas les avoir trop +payés! + +«Parfois, au milieu d'un bal splendide, abrutie en quelque sorte par +l'ennui de la représentation, une circonstance légère, un son, le parfum +d'une fleur, me réveille et me ranime tout à coup; frappée d'une émotion +inexplicable, il me semble que je viens d'entendre ta voix ou de +respirer tes cheveux; je tressaille, mon cÅ“ur bat avec violence, c'est +comme si j'allais mourir. Alors je m'enfuis, je m'enfonce dans l'ombre +des jardins, et je vais pleurer de souffrance et de bonheur dans notre +cher pavillon. Quelquefois par de violentes aspirations je voudrais +franchir l'espace et suivre ma pensée qui s'élance vers toi; mon désir +devient un feu qui consume ma poitrine, la force me manque. J'accuse le +destin qui nous sépare; prête à renier mon bonheur, je pleure et je +perds courage. Mais alors je descends dans le caveau, et, sur la tombe +qu'autrefois je te fis élever, je pleure de joie et je remercie Dieu qui +t'a rendu à moi. J'aime à ouvrir cette tombe vide où nous serons à +jamais réunis un jour; j'aime à contempler cette boîte où j'enferme +aujourd'hui nos lettres, et où je fis vÅ“u autrefois d'enfermer mon cÅ“ur +afin qu'il te restât fidèle et que mon amour fût enseveli vivant avec +toi, etc.» + + + + +XXII. + + +La lecture de ces lettres affecta Julien d'un sentiment douloureux. + +«J'en ai assez vu, Monsieur, dit-il au professeur, si la princesse veut +m'humilier par la comparaison qu'elle fait de mon caractère avec celui +de M. Max... + +--Je présume que la princesse, interrompit le professeur, ne fait aucune +comparaison entre vous deux; mais écoutez le reste de cette histoire: + +«Le jour du bal entomologique, le chevalier Max arriva déguisé par mes +soins, et la princesse, surprise au milieu des ennuis de la diplomatie +qu'elle s'efforçait en vain de couvrir par le bruit des fêtes, ne reçut +jamais son époux avec tant de joie. Il fut d'abord installé comme de +coutume dans ce pavillon. Mais lorsqu'elle eut compris les menaces et +les prières du duc de Gurck, elle pensa qu'au lieu de cacher Max il +serait peut-être bientôt nécessaire de le faire paraître. Ce n'est pas +que la princesse tienne à se justifier des horribles soupçons que les +cabinets de ses voisins affectent d'avoir conçus à cet égard; elle sait +bien que ce sont là de misérables ruses; et, quant à l'opinion publique, +elle a trop appris à ses dépens le cas qu'elle en doit faire pour plier +maintenant devant elle. Mais la crainte d'une invasion l'empêchera de +braver trop ouvertement le ressentiment d'un prince plus puissant +qu'elle. Elle ne veut pas exposer la liberté de ses sujets pour une +question d'orgueil personnel. + +«Il a donc été décidé que Max cesserait de se cacher, et vivrait +tranquillement à la résidence sous un nom supposé, afin de se laisser +reconnaître au besoin. Peu désireux de se montrer en public, il habite +un lieu retiré, et ne se montre guère autour du palais. Personne +jusqu'ici n'a fait attention à lui. Quinze ans d'absence l'ont tellement +changé, qu'il serait difficile qu'on le reconnût s'il ne produisait des +preuves de son identité. C'est ce qu'il fera auprès du duc de Gurck. Il +a existé entre eux des rapports particuliers dans lesquels le duc ne +s'est pas conduit d'une manière assez honorable pour désirer que Max +soit encore vivant. Il baissera le ton dès que l'époux de la princesse +lui aura dit deux mots en particulier. C'est ce qui doit arriver ce soir +même; car, après s'être amusée de l'arrogance de Gurck, Son Altesse +commence à ne pouvoir plus la tolérer. + +«Maintenant, Monsieur, que vous êtes au courant, lisez les dernières +lettres que Max écrivait, il y a peu de jours, à Son Altesse: + +«Sais-tu, ma chère enfant, que l'on cause beaucoup sur ton compte, et +que de grands seigneurs, si humbles et si flexibles devant toi aux +lumières du bal, tiennent des propos impertinents dans les allées +sombres de ton jardin? Comme ils ont peu de méfiance du pavillon, ils +viennent souvent s'asseoir dans l'obscurité sur les bancs qui +l'entourent, et, séparé d'eux par les persiennes du petit salon, +j'entends leurs fades quolibets. Dieu me préserve de te les répéter et +de te nommer les sots qui les inventent! Si, les croyant tes amis, tu le +confiais à eux, mon devoir serait de t'éclairer sur leur compte; mais je +sais le cas que tu fais d'eux tous, et je n'en fais pas plus de leurs +discours que toi de leur personne. + +«Il faut pourtant que je te fasse part d'une observation qui m'est venue +en écoutant gloser sur ton entourage et tes habitudes. On dit que tes +secrétaires intimes, tes écuyers et tes pages sont tes amants. Eh bien! +moi, j'ai bien autre chose à te reprocher, à propos de tes écuyers et de +tes pages! je trouve que tu ne les traites pas assez comme des hommes. +Tu les choisis beaux et bien faits, et tu ne mettrais pas plus de soin à +acheter un cheval qu'à enrôler un serviteur. Tu leur donnes des +fonctions et des habits d'homme, mais tu leur fais jouer un rôle de +lévrier; ils courent devant toi ou dorment à tes pieds comme de vrais +petits chiens, et tu n'y fais pas plus attention que s'ils n'étaient pas +de la même espèce que toi et moi. + +«Cela n'est pas bien, ma chère femme. Tu n'es pas orgueilleuse, je le +sais; tu n'agis ainsi que par simplicité et par étourderie. Mais tu es +imprudente et cruelle peut-être sans le savoir. Songes-tu bien que ces +hommes-là sont jeunes, qu'ils sont capables d'ambition et d'amour? Si, +dans l'espérance d'atteindre à une condition plus élevée, ils supportent +le ridicule de leur condition présente, voilà des gens que tu avilis ou +que tu aides au moins à s'avilir eux-mêmes. Si c'est par affection pour +toi qu'ils se soumettent à tous tes petits caprices, songes-tu bien +qu'il faut reconnaître cette affection par la tienne ou passer pour +ingrate? Tu es douce envers eux, je le sais, tu ne les humilies ni par +tes paroles ni par tes manières. Tu les combles de présents, et tu +flattes tous leurs goûts avec prodigalité. Ils doivent t'adorer, +Quintilia; car je sais combien tu mets de délicatesse et de grâce dans +toutes tes relations. Mais ne pense pas que ce soit assez pour les +rendre heureux, s'ils te chérissent comme ils le doivent. Tes douces +paroles et tes aimables sourires, s'ils ont un peu de sérieux dans +l'esprit et de fierté dans l'âme, ne peuvent les consoler de la +continuelle mascarade à laquelle tu les condamnes. Tu exposes leur cÅ“ur +à bien des dangers; ils sont jeunes, imprévoyants, avantageux peut-être; +tu les attires vers toi, tu les admets à ton intimité, tu leur montres +naïvement tout ce caractère extérieur de bonhomie, de gaieté et de folle +camaraderie qui ferait tourner la tête à maître Cantharide lui-même si +l'amour des insectes ne le retenait au fond du pavillon à l'abri de tes +séductions innocentes; et quand les pauvres fous se sont flattés d'avoir +au moins ta confiance, ils s'aperçoivent que tu ne leur as montré que +ton vêtement. Ils s'effraient de ne pas connaître le mystère de ta +destinée. Ils se demandent si tu es un ange ou un démon, un de ces +rochers de glace que le soleil ne fond jamais, ou un de ces torrents +fougueux qui tombent à grand bruit, dévastant tout ce qui s'oppose à +leur course fantasque et terrible. Alors, Quintilia, ces hommes, s'ils +sont méchants, deviennent tes ennemis. C'est là le moindre inconvénient +à mes yeux; tes ennemis n'existent pas pour moi. Mais si ces hommes sont +bons, ils deviennent malheureux. C'est ce qui est arrivé à Saint-Julien. +Crois-moi, il t'aime; que ce soit d'amour ou d'amitié, il t'aime +assurément, et il souffre d'être si bien traité et si peu aimé; car, +d'après ce que tu m'as dit de lui, c'est un homme délicat et +intelligent. Ne joue pas avec son repos, ma chère amie; explique-toi +avec lui; si tu as pour lui plus de confiance et d'estime que pour les +autres, ne le lui laisse pas ignorer. Si tu n'en fais pas plus de cas +que de Galeotto ou de ta chevrette, ne lui laisse pas concevoir des +espérances funestes; car ton cÅ“ur est à moi, je le sais, et ma pitié +pour les autres ne va pas jusqu'à vouloir partager avec eux, au moins!» + +Réponse: + +«Nous nous sommes si peu vus hier soir que je n'ai pas eu le temps de +m'expliquer avec toi complètement sur le compte de Saint-Julien. Voici +une heure dont je puis disposer pour t'écrire, tandis que Saint-Julien +lui-même griffonne autre chose sous ma dictée. Je veux te tirer +d'inquiétude à ce sujet, afin de n'avoir plus à te parler ce soir que de +toi. + +«D'abord il faut que je convienne que j'ai peut-être des torts envers +les autres. Je suis bien étourdie et souvent bien égoïste dans mon ennui +et dans mes amusements. Cela vient de ce que je vis toujours seule au +milieu de tous, n'aimant qu'un souvenir, ne contemplant qu'une forme +absente, et ne pouvant partager les impressions de ceux qui vivent à mes +côtés. Quand je sors de mes rêveries pour tomber au milieu d'eux dans la +réalité, je suis comme une somnambule qui fait des choses bizarres et +inattendues dans un état qui n'est ni la veille ni le sommeil. On +m'accuse d'être très-fantasque, et vraiment je vois bien que cela est. +J'ai mille caprices qui s'évanouissent avant d'être satisfaits. Dans les +efforts que je fais pour chasser ma tristesse ou ma joie intérieure, je +semble brusque et froide à ceux qui tout à l'heure me trouvaient +expansive et douce. J'essaierai de me corriger, je te le promets. Mais +j'aurai bien de la peine à être comme tout le monde, à m'apercevoir à +toute heure de ce qui se passe autour de moi, à prévoir les +inconvénients de chaque chose, à éviter le danger pour moi ou pour +autrui. Il en est un que je ne puis jamais craindre, c'est celui d'être +distraite de toi; et cette grande sécurité où je vis pour moi-même, +cette confiance que j'ai dans ma force contre tout ce qui n'est pas toi, +me rend insensible en apparence aux souffrances des autres. C'est que je +ne vois pas, c'est que je ne comprends pas ce qu'ils disent, ce qu'ils +font et ce qu'ils pensent; c'est que je ne sais moi-même ni ce que je +dis ni ce que je fais en pensant à toi. Oui, cela est de l'égoïsme. Tu +as raison de me gronder, j'aviserai à mieux réfléchir. + +«Mais, pour le moment, je crois qu'il y a peu de mal de fait, s'il y en +a. Ceux qui pouvaient devenir mes ennemis ou mes victimes sont éloignés. +Je n'ai autour de moi que la Gina, que j'aime et qui le mérite, +Galeotto et Saint-Julien. Le Galeotto, pour commencer, est, je t'assure, +de la véritable espèce des chiens savants. Je ne suis point injuste, et +il ne faut pas me dire que je me trompe ou que je lui fais injure en le +traitant comme tel. C'est un petit être sans cÅ“ur et sans tête, joli, +bien peigné, plein de caquet, de bons petits mots, équivalant à la danse +des roquets sur leurs pattes de derrière. Il n'aime personne, ni moi, ni +la Ginetta, qui cependant, je crois, l'aime un peu plus que son +confesseur ne le lui a permis. Il aime les bonbons, les rubans, les +plumes, la danse, les feux d'artifice, les chevaux barbes, les bagues de +pierreries et les compliments. Je l'ai pris pour sa jolie personne, j'en +conviens. Serait-il convenable que le manteau ducal de Mon Altesse fût +porté par un nain difforme ou par un négrillon? C'était la mode +autrefois, mais c'était une vilaine mode. J'ai horreur des monstres, +j'aime à m'entourer de belles choses et de beaux visages. J'aime le luxe +en tout, j'aime les beaux appartements, les beaux costumes, les beaux +chiens, les beaux pages, les belles fleurs, les belles pipes, les +parfums, la musique, le beau temps, les grandes fêtes, tout ce qui +flatte les sens d'une manière noble. En cela je tiens du Galeotto; mais +j'ai de plus que lui une tête et un cÅ“ur, et je mêle le goût des arts à +mes fantaisies. Tu aimes cela en moi, et tu t'amuses quelquefois un jour +entier à me dessiner un costume de bal. Aussi tu en as toujours +l'étrenne. Quel plaisir de le tirer pour la première fois de son coffre, +et de te recevoir au pavillon dans mon plus bel attirail de reine! Tu me +regardes avec tant de plaisir, il te passe par la tête tant d'amour, de +fantômes, de poésie et de délire quand tu me possèdes à toi seul, dans +tout l'éclat de ma richesse et de ma coquetterie! car je suis coquette, +tu le sais, et je ne le nie pas. Mais je ne montre à la foule que la +parure dont tu as joui avant elle, et la foule qui m'admire n'a même en +cela que ton reste. + +«Mais me voici loin de Galeotto. Je te disais donc et je te répète que +celui-là n'a rien à craindre auprès de moi, et vivra, tant que je +voudrai, de pralines et de bouts rimés. + +«Quant à Julien, c'est autre chose. Celui-là aussi, je l'ai choisi sur +sa bonne mine; mais comme j'ai trouvé en lui plutôt l'expression d'une +âme noble que l'éclat d'une beauté d'apparat, j'en ai fait non un page, +mais un secrétaire intime, c'est-à -dire un agréable compagnon d'études, +un ami sincère et une espèce de confident de mes projets philosophiques, +littéraires, scientifiques, politiques, etc.; car que n'ai-je pas dans +la tête? Et tu travailles sans cesse à agrandir le cercle où mon âme +avide s'élance, n'aimant que toi dans toute cette création, que j'aime à +cause de toi! + +«J'aime et j'estime Saint-Julien, sois en sûr. Je ne joue pas avec son +repos, j'en serais désespérée. Je sais qu'il m'aime plus que ne +voudrais. Cela s'est fait je ne sais comment; car je croyais ne lui +avoir montré de mon caractère que ce qui devait établir entre lui et moi +une amitié virile. Le mal est arrivé. Je tâcherai de le réparer et de +lui faire comprendre ce qu'il peut et doit espérer et connaître de moi. +Malheureusement il se mêle dans son amour des idées de blâme et de +soupçon que je répugne à combattre moi-même. Nous verrons. Il faudra +peut-être que tu m'aides; nous en reparlerons. Adieu jusqu'à ce soir. +Aime-moi, Max, aime-moi telle que je suis, aime mes défauts et mes +travers. Si tu en avais, je les aimerais.» + +Le billet suivant, plus récemment daté que les précédents, était le +dernier de la collection. + +«Ma chère femme, puisque je ne puis te voir avant cette nuit, je veux +t'écrire un mot tout de suite. Julien m'a ouvert son cÅ“ur: il t'aime +passionnément; mais on a troublé son esprit de mille contes absurdes et +odieux. Je lui ai conseillé de rester près de toi et de tâcher de +changer son amour en une douce et bienfaisante amitié. Seconde ses +efforts, sois indulgente et bonne avec lui. Ne te fâche pas si dans les +commencements son langage ressemble plus à la passion qu'au sentiment. +C'est un enfant, mais un enfant excellent, dont il faudrait fortifier +l'esprit et tranquilliser l'âme. Je désire que tu le gardes et qu'il te +soit un ami fidèle. Tu as tant d'esprit et de bonté, que tu peux +certainement le guérir et le convaincre. Mais, écoute, chasse de ta +maison à l'heure même ton petit page Galeotto, comme le plus venimeux +aspic qui se soit jamais caché sous les fleurs. Chasse-le tout de suite, +je t'en dirai la raison ce soir. Je crains que la Ginetta ne soit +coupable aussi de quelque légèreté envers toi. Il y a une sotte histoire +de montre et d'horloger à laquelle je ne comprends rien, et que je ne +veux pas même te raconter avant d'avoir pris des informations à ce +sujet. Les discours de Julien m'ont prouvé que la Gina t'es dévouée +sincèrement, et que sa discrétion sur ce qui nous concerne est à toute +épreuve. Mais la coquetterie de cette petite n'est peut-être pas sans +inconvénients, et tu feras bien, si ce que je présume se confirme, de la +gronder fort... et de lui pardonner. À ce soir. + +SPARK.» + +«Maintenant nous avons fini, Monsieur, dit le professeur; veuillez me +suivre. + +--Où dois-je vous suivre, Monsieur? dit Julien. Après tout ce que je +viens de lire, je vois qu'à beaucoup d'égards j'ai été la dupe des plus +sots mensonges et des plus absurdes préventions. Je ne puis plus croire +à une vengeance indigne de Quintilia. Menez-moi vers elle, Monsieur, ou +plutôt laissez-moi sortir d'ici. Je courrai me jeter à ses pieds, +j'obtiendrai mon pardon... + +--Monsieur, répondit maître Cantharide, dans une heure vous serez libre; +la princesse doit se rendre ici avec le duc de Gurck avant le feu +d'artifice; vous pourrez la voir lorsqu'elle sortira. En attendant, +venez avec moi; je compte que vous n'aurez pas la désobligeance de me +refuser. + +Saint-Julien suivit le professeur; il espérait se débarrasser de lui +dans le jardin; mais, en traversant les allées que l'on commençait à +illuminer, il vit qu'il était suivi de près par les quatre hommes qui +l'avaient emmené. Il fallait se résigner et obéir de bonne grâce aux +volontés obséquieuses du professeur. + +On le fit entrer au palais par de petits escaliers. Il se flatta alors +qu'on allait le reconduire à son appartement, et l'y tenir prisonnier +jusqu'à son explication avec Quintilia. Il en tirait un bon augure; +mais, à sa grande surprise, on le fit entrer dans les appartements de la +princesse, et le professeur, l'ayant accompagné jusqu'au cabinet de +travail, lui remit une petite clé en lui disant: + +«Veuillez ouvrir le coffre de sandal et prendre connaissance des papiers +qu'il contient. + +Puis il le salua profondément, et sortit après l'avoir enfermé à double +tour dans le cabinet. Saint-Julien jeta la clé par terre avec dépit. + +--Et que m'importe à présent? s'écria-t-il. Qu'ai-je besoin de vous +respecter, si vous ne songez plus avec moi qu'à vous faire craindre! Ô +Quintilia! votre orgueil m'a perdu! Pourquoi m'avez-vous traité comme un +ancien ami, moi qui ne vous connaissais pas? Max mérite tout votre amour +par sa confiance; mais à quel autre avez-vous donné le droit de croire +ainsi en vous sans être ridicule? Hélas! il eût fallu vous deviner!... +Vous avez été trop exigeante, en vérité; mais vous deviez vous douter de +l'affection qui, en dépit de mes soupçons, vivait toujours au fond de +mon cÅ“ur! Cette haine, cette soif de vengeance, cette folie qui m'a +porté au crime, n'étaient-ce pas les conséquences d'une passion +violente?... Suis-je seul ici? n'êtes-vous pas cachée derrière une +cloison pour voir et entendre ce que je fais? Quintilia, m'écoutez-vous? +Eh bien! écoutez-moi, écoutez-moi, je suis un misérable!... Je suis au +désespoir!...» + +Julien n'en put dire davantage; il se laissa tomber sur une chaise et +fondit en larmes. Aucun bruit, aucun mouvement ne répondit à ses +sanglots. Seul dans la demi-clarté que jetait la lampe d'albâtre, il +promenait ses regards mornes sur ce cabinet qui lui rappelait de si +heureux jours. C'est là qu'il avait passé le seul beau temps de sa vie. +C'est là que pendant six mois il s'était abandonné aux douceurs d'une +amitié si sainte et d'une admiration si fervente. Mais combien de +souffrances et d'agitations! quel siècle de peines et d'événements le +séparait déjà de cet heureux souvenir! Combien d'injures, de colères et +d'injustices s'étaient accumulées sur sa conscience depuis un mois, un +mois fatal, plus rempli à lui seul de soucis et de tergiversations que +toutes les années de sa vie! «Mais que lui dirai-je pour m'excuser? +pensait-il. Comment pourrai-je lui faire oublier la plus grossière +insulte qu'un homme puisse faire à une femme de cÅ“ur?...» + +Dans ses perplexités, il lui vint à l'esprit de se conformer aux ordres +de Quintilia en lisant les papiers renfermés dans le coffre. Peut-être y +trouverait-il une lettre de la princesse pour lui, et cette idée le fit +tressaillir d'impatience. Il courut au coffre et prit connaissance de +toutes les lettres qu'il contenait. Il ne s'y trouvait pas une ligne +pour lui. + + + + +XXIII. + + +Le biographe de la princesse Quintilia, qui nous a transmis les +documents relatifs au chevalier Max, n'a jamais pu nous fournir de +renseignements précis sur les papiers qu'elle conservait dans son +secrétaire. Saint-Julien ne s'est point expliqué à cet égard. Il a dit +seulement quelle impression avait produite sur lui cette lecture. Tout +nous porte à croire que c'était une collection de lettres autographes +adressées à la princesse. Saint-Julien reconnut dans plusieurs de ces +lettres l'écriture de Lucioli, avec laquelle il avait eu souvent +l'occasion de se familiariser. + +Quand il eut refermé le secrétaire, il cacha son visage dans ses mains +et resta absorbé dans ses pensées. Puis il le rouvrit et écrivit à la +princesse ce qui suit: + +«Un témoignage manquait à ceux-ci, et je vais vous le fournir de bonne +grâce. À genoux dans votre appartement, seul, et le cÅ“ur brisé de +remords, je déclare que j'ai été infâme envers vous, que j'ai payé vos +bienfaits de la plus noire ingratitude. Il me serait facile de faire +comme tous ceux dont l'écriture compose ce recueil, c'est-à -dire de me +soumettre à une disgrâce méritée, et de me consoler en disant tout bas à +l'oreille de tout le monde que j'ai été votre amant. Tous ceux-là l'ont +dit, sans s'inquiéter des preuves du contraire qu'ils vous laissaient +entre les mains. Ils savaient bien que vous répugneriez à vous en +servir, que vous étiez au-dessus du soupçon dans l'esprit de +quelques-uns, et que vous ne feriez pas assez de cas des autres pour +vous disculper auprès d'eux. Ainsi, ils vous ont impunément calomniée, +et ils ont eu le monde pour les croire, pour les féliciter ou les +plaindre aux dépens de votre honneur. J'ai été plus criminel qu'eux +tous; mais je ne serai pas vil. Je ne répondrai pas par un lâche sourire +à ceux qui me demanderont ce qui s'est passé entre vous et moi pendant +six mois de tête-à -tête. Je leur dirai: «Allez demander à Quintilia quel +témoignage de ma gloire elle a entre les mains. Recevez-le, ce +témoignage, Madame, comme une expiation de mon forfait, comme le cri +d'une conscience déchirée. Vous m'aviez accordé la chaste protection +d'une sÅ“ur, et je vous en ai récompensée par l'insulte et l'outrage. Je +mérite tous les châtiments que vous voudrez m'infliger; mais je ne crois +pas qu'il en existe un plus humiliant et plus atroce que celui que je +m'inflige moi-même en signant cet écrit: LOUIS DE SAINT-JULIEN.» + +Louis, ayant posé ce papier sur les autres, ferma le coffre de sandal et +se promena dans la chambre avec agitation. Le hamac suspendu au milieu, +la lampe blême et triste, l'éventail de plumes de paon oublié à terre à +côté d'une pantoufle brodée d'argent, un reste de parfum répandu dans +l'air, minuit qui sonnait à l'horloge du palais, tout rappelait à +Saint-Julien le moment fatal où son erreur l'avait porté à une tentative +odieuse. Avec ses remords et son désespoir, son amour se rallumait plus +profond et plus grave. Il se jeta à genoux auprès du hamac, et baisa la +pantoufle comme une relique; puis il recommença à parler avec véhémence. + +«N'y a-t-il personne ici pour me plaindre? s'écria-t-il; car je suis +encore plus malheureux que coupable. Oh! voyez, voyez mes larmes; +croyez-vous qu'elles ne soient pas sincères? Quintilia, si vous +m'entendez, prenez pitié de moi! Gina, Gina, n'êtes-vous pas là quelque +part? ne voulez-vous pas intercéder pour moi? Vous êtes bonne, vous! Et +vous, Max! vous qui êtes heureux, ne serez-vous pas généreux avec moi, +ne me pardonnerez-vous pas, pour qu'elle me pardonne, votre Quintilia, +votre femme? Ah! je l'aime! oui, je l'aime avec passion; mais je vous +aime aussi et je ne suis pas jaloux; je souffre, je pleure, voilà +tout... Vous ne pouvez pas m'en vouloir, vous savez que j'étais fou; +vous avez vu ce que je souffrais, vous étiez mon ami alors! ne +l'êtes-vous plus? Spark, où êtes-vous? J'espère en vous! Qu'on me dise +où est Spark, cet homme si bon et si vrai! qu'on me laisse aller vers +lui; Spark! Spark!» + +Las de secouer la porte inflexible et d'invoquer les murailles +silencieuses, Julien se laissa tomber épuisé auprès de la fenêtre +entr'ouverte. Il y avait encore bal cette nuit-là . Une apparente +réconciliation ayant eu lieu entre la princesse et M. de Gurck, cette +fête devait clore le mois consacré aux plaisirs. Saint-Julien vit le +grand corps de bâtiment qui donnait sur la Célina resplendissant de +lumières; les sons de l'orchestre arrivaient jusqu'à lui, et, de l'aile +obscure où il se trouvait alors, il pouvait voir passer et repasser +devant les vastes fenêtres de la salle de danse les robes brillantes et +les têtes empanachées. Deux ou trois fois il lui sembla reconnaître le +costume grec que la princesse portait souvent. La vue de cette fête +insouciante aigrit tellement sa douleur, qu'il résolut de sortir de son +inaction, dût-il briser les portes. + +Mais la consigne venait apparemment d'être levée; car la première porte +qu'il toucha n'offrit plus aucune résistance, et il se trouva seul dans +les corridors faiblement éclairés. Il courut au hasard, rencontra des +figures qu'il vit à peine, essaya de pénétrer dans le bal, et fut +repoussé parce qu'il n'était pas en toilette. Alors il descendit +précipitamment le grand escalier, et s'arrêta en voyant la Ginetta sur +la dernière marche. Elle avait un costume éblouissant, et, gracieusement +appuyée sur un grand vase de jaspe rempli de lis jaunes, elle écoutait, +en jouant avec son éventail, les fadeurs de cinq ou six hommes. + +Julien, pâle, les cheveux et les vêtements en désordre, s'élança au +milieu de ce groupe, et, s'adressant à Gina, lui dit avec agitation: +«Mademoiselle, ayez la bonté de m'accorder un instant...» Mais la Gina, +l'ayant regardé d'un air froid et dédaigneux, passa son bras sous celui +d'un des cavaliers qui l'entouraient, et s'éloigna sans lui répondre, en +murmurant à demi-voix quelques paroles; il crut entendre le mot de +_matto_ accolé à son nom. Les jeunes gens qui s'en allaient avec elle se +retournèrent plusieurs fois pour regarder Julien. Indigné de ces +manières insultantes, il n'osait pourtant en demander raison; car l'idée +que sa folie était le sujet de toutes les conversations, et qu'il ne +pouvait plus faire un pas sans être traité avec ironie ou avec mépris, +l'écrasait de honte et de crainte. Il se sentait défaillir; mais, +rassemblant toutes ses forces, il se mit à courir dans le jardin, +espérant trouver quelqu'un qui le prendrait en pitié. Le jardin lui +sembla d'abord presque désert. Bientôt il s'aperçut que des groupes +inquiets et curieux se répandaient dans les endroits sombres, et +particulièrement vers la partie où était situé le pavillon. Alors il se +rappela que la princesse devait y conduire le duc de Gurck pour le +mettre en présence de Max, et il se décida à demander à la première +personne qu'il rencontra si la princesse était toujours dans la salle de +bal. Le personnage auquel il s'adressa n'était rien autre que le +gracieux Lucioli. En le reconnaissant, Julien, qui l'avait toujours +détesté, fut prêt à lui tourner le dos sans attendre sa réponse. Mais, +au lieu de l'air insolent que Lucioli prenait ordinairement de +préférence avec Julien, il lui présenta la main et s'informa de sa +santé avec beaucoup de courtoisie. «La signora Gina nous a dit que +depuis trois jours vous étiez au lit avec la fièvre, et, à voir votre +pâleur, je croirais assez que vous n'êtes pas guéri.» + +--Voulez-vous me faire jouer la scène de Basile chez Bartholo dit Julien +avec aigreur. N'allez-vous pas dire que je sens la fièvre? Dites-moi, de +grâce, si la princesse est au bal? + +--Elle vient de sortir, mon cher monsieur, et vous devinez avec qui? + +--Non, en vérité! + +--Avec quel autre que le favori du jour, le duc de Gurck? + +--Vraiment? dit Julien d'un ton moqueur et méprisant, dont Lucioli ne se +fit pas l'application. + +--Que voulez-vous, mon cher comte! reprit-il en baissant la voix; la +faveur des princes et surtout celle des princesses, est un brillant +météore qui ne fait que luire et s'effacer. Nos yeux ont vu cette +lumière, et ils l'ont perdue, n'est-il pas vrai? Vous et moi, heureux +hier, disgraciés aujourd'hui, nous pourrions prédire à Gurck ce qui lui +arrivera demain; mais qu'importe? Ne faut-il pas que chacun ait part aux +rayons du soleil? Mais vous prenez les choses trop au sérieux, mon cher +comte; vous êtes défait comme un spectre. Eh! que diable! regardez-moi, +mon cher, on ne meurt pas de ces choses-là . + +Saint-Julien venait de voir apparemment dans les papiers de la princesse +des documents très-contraires à cette prétention de Lucioli; car il fut +indigné de son impudence, au point de se demander s'il ne ferait pas +bien de le souffleter. Mais, en se rappelant sa propre conduite, il fut +accablé de l'idée qu'il était encore plus coupable, et il se contenta de +lui tourner le dos. + +À quelques pas de là , il vit un groupe d'Autrichiens, et s'y mêla dans +l'obscurité. + +«Je vous dis que nous voici au dénouement, disait l'un d'eux en mauvais +français; la petite princesse s'humanise avec nous; il était temps, +l'opinion se révoltait contre elle dans sa propre cour; M. de Shrabb +avait pris des mesures pour qu'on ne parlât pas d'autre chose depuis +huit jours; le scandale grondait sourdement, et il l'aurait fait éclater +si la princesse n'eût entendu raison et promis une satisfaction complète +au duc.--Mais, dit un autre interlocuteur, fera-t-elle apparaître Max +dans un miroir magique? Le professeur Cantharide aura-t-il le pouvoir de +dire à Lazare: Levez-vous?--Et si le mort ne ressuscite pas, dit un +troisième, en quoi consistera la satisfaction promise à M. de Gurck?» + +Un gros rire mal étouffé accueillit cette question et résuma toutes les +réponses. + +Saint-Julien, saisi de dégoût, mais toujours sous le coup du +découragement et du remords, se dirigea vers la grande salle de verdure +où le feu d'artifice se préparait et où presque toute la cour était déjà +rassemblée. Une agitation qui n'était pas ordinaire, semblait régner +dans les esprits. Julien comprit, à quelques paroles saisies de côté et +d'autre, qu'on attendait avec anxiété le résultat de la conférence du +pavillon, et que personne ne croyait à l'existence de Max. Les plus +insolents dans leurs commentaires étaient ceux dont Julien venait +d'apprécier au juste le véritable crédit auprès de la princesse en +feuilletant les papiers du coffre de sandal. + +Tout à coup une figure nouvelle à la cour, mais que Saint-Julien se +souvint confusément d'avoir vue ailleurs, vint à lui, et lui demanda +avec empressement un mot d'entretien particulier. + +«Qui êtes-vous? lui dit Julien vivement en le suivant à l'écart. Je vous +ai vu... Oui, c'est vous! Vous êtes Charles de Dortan! + +--Silence! lui dit le voyageur pâle d'un air mystérieux. Si mon nom +allait jusqu'aux oreilles de la princesse, elle me ferait peut-être +chasser. + +--Que venez-vous donc faire ici? + +--Parlons bas, je vous en prie. Lorsque je vous rencontrai à Avignon, +j'allais aussi en Italie. Me trouvant à Venise et entendant vanter en +plusieurs endroits les talents et la beauté de la princesse Cavalcanti, +l'amour, le dépit, l'espoir, que sais-je!... enfin, je suis venu ici, +et, à la faveur d'un costume brillant et d'un faux nom, j'en ai imposé +au maître des cérémonies lui-même. Je me suis glissé jusqu'ici; mais j'y +suis fort mal à l'aise, n'y étant connu de personne. Je crains que mon +isolement dans cette foule ne me fasse suspecter. Ayez la bonté de +marcher avec moi jusqu'à ce que la princesse paraisse. Alors je +risquerai mon sort. + +--Quel que soit votre projet, répondit froidement Julien, je le crois +absurde, d'autant plus que vous ne connaissez pas la princesse, et que +votre aventure avec elle est un rêve ou un roman. + +--Que signifie le ton que vous prenez? dit Dortan avec colère; au lieu +de me rendre service, voulez-vous m'insulter? + +--Vous n'êtes qu'un horloger, dit Saint-Julien en levant les épaules. + +--Un horloger, moi! s'écria Dortan stupéfait. J'ai bien entendu dire +tout à l'heure à une dame que vous aviez une fièvre cérébrale; je vois +que vous avez le délire. + +--Le délire! non, mordieu! reprit Saint-Julien. Voyons, qui êtes-vous? +D'où connaissez-vous la princesse? donnez-moi votre parole d'honneur... +Oui, vous avez raison, je crois que je perds la tête.» + +Ils s'assirent sur un banc. Là Julien, ayant gardé un instant le silence +et réfléchi à cette singulière rencontre, fut saisi d'une étrange idée. +Fatigué du rôle pénible qu'il jouait vis à vis de lui-même, il chercha à +se persuader qu'il n'était pas si coupable; que Quintilia venait de le +jouer de nouveau, et que l'arrivée de Dortan était une circonstance +fatale, une prévision de la destinée pour le retirer de l'abîme où il +allait rouler encore une fois. Sa méfiance innée se réveilla avec toutes +ses objections. Au fait, l'histoire de la montre n'avait jamais été +expliquée. Il se pouvait que la princesse aimât son mari et le préférât +à ses amants; mais il se pouvait aussi qu'elle se permît parfois +certaines distractions, surtout dans le mystère et l'impunité. Avec le +caractère de Spark cela était si facile! + +Cette idée, confusément développée dans son cerveau, le porta à faire +mille questions à Dortan. Les réponses de celui-ci avaient un tel +caractère de vérité, que Saint-Julien ne savait plus à quoi s'arrêter. + +«Mais enfin, lui dit-il, pourquoi ne lui parlâtes-vous pas vous-même à +Avignon lorsque vous la vîtes monter en voiture? + +--Je la vis, je la reconnus fort bien; c'est elle, je n'en puis douter; +mais elle me regardait d'un air si étonné, elle affectait si +admirablement de ne m'avoir jamais vu, que je me troublai, et la crainte +de parler sottement m'empêcha de parler...» + +Tout à coup Dortan fit un cri, se leva et se rassit précipitamment, et, +saisissant le bras de Julien, dit d'une voix étouffée: + +«La voilà , c'est elle! oui, c'est elle!... + +--Où donc? s'écria Saint-Julien, ému lui-même, et cherchant des yeux +avec anxiété. + +--Quoi! vous ne la voyez pas? dit Dortan baissant la voix de plus en +plus. Ici, tout près de nous, cette belle reine en robe de satin de +Perse! + +--Qui? celle dont un freluquet ramasse l'éventail? + +--Eh! sans doute. + +--C'est là votre dame du bal masqué, votre conquête d'une nuit, votre +princesse Quintilia? + +--Oui, sur mon honneur! + +--Eh! mon cher, dit Saint-Julien en se levant pour s'en aller, vous vous +êtes un peu trompé: c'est la Gina, la Ginetta, la suivante, la +confidente, la camériste, comme vous voudrez... + +--Est-il possible? dit Dortan avec consternation; ne me trompez-vous +pas? + +--Allez, mon cher, abordez-la sans crainte, et comptez que la chose vaut +mieux ainsi pour vous. C'est une aimable personne et nullement prude. +Vous avez cru charmer une princesse, vous n'avez eu affaire qu'à la +soubrette. C'est une conquête un peu moins glorieuse, mais plus +certaine; profitez-en si le cÅ“ur vous en dit.» + +Il s'éloigna précipitamment et plus honteux que jamais de ses méfiances +toujours renaissantes; il remercia Dieu d'avoir vaincu la dernière, et +se dirigea vers le pavillon, décidé à mériter sa grâce par le plus +fervent repentir. + + + + +XXIV. + + +Il en approcha sans obstacle; mais lorsqu'il voulut franchir l'enceinte +du parterre qui l'entourait, des sentinelles posées de distance en +distance lui ordonnèrent de passer au large. Comme il semblait résister +à cet ordre, il fut couché en joue par un garde de service, et forcé +d'attendre dans l'allée. Au bout de quelques instants les sentinelles, +se repliant sur cette partie du parc, le forcèrent à reculer sous la +futaie. Ce ne fut donc que de loin que Saint-Julien aperçut la +princesse; elle marchait seule, et les paillettes de son costume +brillaient dans la nuit comme des étincelles mystérieuses. Il fit de +vains efforts pour arriver jusqu'à elle; il ne put la rejoindre qu'à +l'entrée de la salle de verdure, et aussitôt elle fut entourée de tant +de monde, qu'il fut impossible à Julien d'en espérer un regard. Il +attendit vainement la fin du feu d'artifice; aucun moment favorable ne +se présenta. Il vit Dortan, qui semblait avoir été assez bien accueilli +par la Ginetta. Un magicien fut introduit et s'offrit pour dire la bonne +aventure. La princesse lui tendit sa main la première, et tous +s'empressant à son exemple, le magicien, qui, au milieu de son patois +étrange, semblait être un homme spirituel et sensé, distribua à chacun +sa part d'éloges et de railleries avec autant de justice que les +convenances le permirent. Saint-Julien s'approcha, et, malgré la grande +barbe et les sourcils postiches du nécromant, il reconnut Max, qui +s'amusait aux dépens de toute la cour, et particulièrement du duc de +Gurck. Celui-ci, quoique charmant comme à l'ordinaire, semblait +quelquefois singulièrement embarrassé auprès de la princesse. Son +trouble augmenta à certaines paroles que lui adressa le magicien, et qui +semblèrent n'offrir aucun sens aux autres personnes. Enfin la princesse +donna le signal, et on rentra au palais pour le souper. Là Julien fut +arrêté par l'abbé Scipione, qui lui dit: «Monsieur, vous vous êtes +promené dans les jardins, c'est fort bien, je n'avais aucun ordre pour +en empêcher; mais je suis forcé de vous faire observer que votre +toilette, plus que négligée, vous interdit l'accès du bal. Son Altesse +nous a fait part du mauvais état de votre santé, et nous en sommes +vivement touchés; mais cela ne vous autorise point à enfreindre +l'étiquette.» + +Saint-Julien se rendit à ces objections, et, tirant un bon augure de +l'explication que Quintilia avait donnée à tout le monde de son absence, +il se retira dans sa chambre et attendit la fin du bal pour lui demander +un instant d'entretien. Lorsque le moment fut venu, il adressa sa +demande par un valet de service; mais il lui fut répondu que la +princesse ne donnait pas d'audience à pareille heure. + +L'idée vint alors à Saint-Julien d'aller trouver Spark, qui devait être +rentré à sa petite maison du faubourg. Il descendit; et comme il +traversait les jardins avec la foule qui se retirait, il entendit +annoncer le départ de Gurck et de Shrabb pour le lendemain matin. Il se +glissa dans les groupes et surprit divers commentaires. + +«Oh! disaient les uns, allons-nous avoir la guerre? + +--Non, répondaient les autres. On a entendu M. de Gurck dire à M. de +Shrabb qu'il était pleinement satisfait et qu'il n'avait plus rien à +faire ici. + +--C'est bien là le trait d'un Lovelace comme Gurck! + +--Et pourquoi? Il paraît que Max est retrouvé, que Gurck l'a vu, lui a +parlé... + +--Allons donc! allons donc! allez conter de pareilles folies aux +vieilles femmes du faubourg! Est-ce qu'on retrouve ainsi du jour au +lendemain un homme perdu depuis quinze ans? + +--Il est vrai qu'on peut trouver un imposteur qui, pour quelque argent, +au moyen d'une ressemblance et de faux papiers... + +--Bah! on ne se donne pas tant de peine, dit à voix basse le marquis de +Lucioli en regardant Julien d'un air d'intelligence. On ouvre la porte +du pavillon au duc de Gurck et on s'explique. Quel est donc l'homme qui, +en pareille circonstance, ne se déclarerait pas satisfait? Vous +connaissez le pavillon, monsieur le comte? + +--Pas plus que vous, monsieur le marquis, répondit Julien d'un ton sec.» + +Il courut à la maison de Spark. Il y entra sans effort; elle était +déserte; il y attendit le jour. Spark ne revint pas. Accablé de fatigue, +il prit le parti d'aller louer une chambre dans une auberge. Quand il se +fut un peu reposé, il courut au palais et se rendit à son appartement. +Il y trouva l'abbé Scipione, qui le reçut avec politesse et lui dit: +«Vous me voyez empressé à mettre en ordre vos effets afin de les +emballer et de les faire transporter au lieu que vous m'indiquerez. Son +Altesse nous a fait savoir que des événements survenus dans votre +famille vous forçaient à nous quitter. Vous m'en voyez pénétré de regret +et occupé à m'installer dans cet appartement; car la volonté de notre +très-gracieuse souveraine est de me faire reprendre les fonctions de +secrétaire intime que j'occupais avant Votre Excellence.» + +Saint-Julien, trop orgueilleux pour montrer sa douleur, indiqua à l'abbé +l'auberge où il s'était installé provisoirement, et fit demander la +Ginetta; celle-ci lui fit répondre qu'elle était malade. Il demanda +directement audience à la princesse; elle fit répondre qu'elle n'avait +pas le temps. Son refus fut accompagné cependant d'une phrase polie, +mais glaciale. + +Saint-Julien retourna au faubourg et vit le menuisier propriétaire de la +maison de Spark. Il apprit de lui que le jeune Allemand était parti et +ne reviendrait que dans quelques mois. + +Julien résolut d'attendre quelques jours avant de faire de nouvelles +tentatives pour obtenir sa grâce. Il resta tristement à l'auberge, +attendant d'heure en heure un message de la cour. Enfin il se décida à +retourner au palais. Les personnes qui le rencontrèrent l'abordèrent +poliment, mais lui témoignèrent une extrême surprise de ce qu'il n'était +point encore parti. Il essaya de pénétrer jusqu'à la princesse; mais ce +fut impossible, et pendant trois jours ses demandes furent repoussées +avec une politesse et une indifférence aussi cruelles l'une que l'autre. + +Le soir du troisième jour il s'avisa d'aller trouver maître Cantharide +et de s'humilier jusqu'à le prier d'intercéder pour lui. + +«J'ignore absolument, lui répondit le professeur, les raisons de la +conduite de Son Altesse à votre égard. J'ai exécuté ponctuellement ses +ordres sans en savoir et sans en chercher le motif. Si vous me demandez +des explications, vous tombez donc bien mal; mais si vous me demandez un +conseil d'ami, voici celui que je vous donne: Partez, et n'espérez pas +fléchir Son Altesse; elle n'est jamais revenue sur un arrêt semblable. +Autant elle a de peine à employer la rigueur, autant il lui est +impossible de pardonner quand elle s'est décidée à punir. Les émoluments +de votre place vous ayant été remis exactement chaque mois, la princesse +ne vous fera pas l'affront de vous remettre, comme à M. de Stratigopoli, +des présents que vous refuseriez. Elle vous congédie simplement, et +désire sans doute qu'il n'y ait aucune humiliation extérieure pour vous +dans votre renvoi, puisqu'elle n'a fait entendre aucune expression de +mécontentement contre vous, et qu'elle n'a donné aucun ordre public qui +vous force à sortir de ses États. Mais croyez-moi, sortez-en avant que +vos vaines supplications vous attirent la raillerie de vos ennemis et le +ridicule qui s'attache si facilement aux imprudents.» + +Julien sentit que le professeur avait raison; la conduite de Quintilia +impliquait un mépris plus profond et plus irrévocable que tous les +témoignages de colère qu'il avait espérés. Le lendemain soir, une +voiture de poste aux armoiries de la cour s'arrêta devant la porte de +son auberge. L'abbé Scipione en descendit, et, se faisant introduire +dans la chambre, lui dit: «Voici, monsieur le comte, la voiture que vous +avez fait demander à Son Altesse pour vous conduire jusqu'à Milan.» + +[Illustration: Vous n'êtes qu'un horloger... (Page 54.)] + +Avant que Julien eût trouvé la force de répondre, les valets entrèrent, +fermèrent ses malles, les chargèrent sur la voiture, et, tout en ayant +l'air d'exécuter ses ordres, l'emballèrent pour ainsi dire avec ses +paquets. L'abbé lui fit mille humbles salutations, et les chevaux +prirent le galop. Cependant, à la sortie de la ville, on amena un homme +enveloppé d'un manteau, et on le fit monter auprès de Julien; c'était +Galeotto. + +«Béni soit le ciel! s'écria le page; tu n'es donc pas mort, mon pauvre +camarade? + +--J'aimerais mieux la mort que le chagrin dont je suis dévoré, répondit +Julien. Mais d'où viens-tu, et qu'es-tu devenu depuis notre séparation? + +--Je sors de la prison où tu m'as laissé. Seulement on m'avait mis dans +une pièce plus commode et plus saine que notre vilain cachot. On vient +de m'en tirer après m'avoir lu une sentence d'exil éternel, accompagnée +de promesse de peine de mort si je remets les pieds sur le territoire; +ce qui ne m'arrivera jamais, j'en prends à témoin tous les saints et +tous les diables.» + +Galeotto écouta, non sans surprise, mais sans grand repentir, le récit +de Julien. Un peu touché d'abord, il finit par railler son compagnon de +se laisser ainsi abattre. En arrivant à Milan, il ouvrit son +portefeuille, qu'on lui avait rendu avec ses autres effets, et il y +trouva en billets de banque la somme qu'il avait refusée. Cette fois il +ne la refusa pas, et prit congé de Julien, non sans lui avoir fait des +offres de service que celui-ci refusa. + +Saint-Julien, resté seul, hésita et fut malade pendant quelques jours. +Puis il perdit tout reste d'espoir et partit pour la France. + +Il trouva son père mourant et eut la consolation en même temps que la +douleur de lui fermer les yeux. Sa mère fut admirable de soins et de +dévouement au chevet du moribond. Lorsqu'elle l'eut perdu, son regret +fut si profond et si sincère, que Louis se repentit d'avoir méconnu un +cÅ“ur vraiment bon. Il eut souvent occasion, en voyant les derniers +moments de son père adoucis par une telle affection, de reconnaître une +grande vérité: c'est que la tolérance et la bonté avaient +providentiellement leurs avantages. Louis avait méprisé sa mère pour des +fautes que son père avait pardonnées; il avait méprisé son père pour une +indulgence que sa mère sut récompenser. «Je ne serai jamais trompé, se +dit Julien tristement; mais ne mourrai-je pas abandonné?» Il se mit à +penser à l'avenir de Spark: «Celui-là , se dit-il, ne sera ni délaissé ni +trompé. Et moi! et moi! qui sait si pour mon châtiment, malgré toutes +mes précautions, je ne serai pas l'un et l'autre!» + +Il s'appliqua de tout son cÅ“ur à réparer ses torts envers sa mère; avec +de la douceur, il arriva à vivre parfaitement avec elle. Toute +discussion cessa, toute aigreur disparut entre eux; la brave dame tomba +dans la dévotion, et bientôt, loin de railler l'austérité de son fils et +de le blesser, comme autrefois, par des plaisanteries, elle devint plus +humble et plus contrite vis-à -vis de lui qu'il ne l'eût souhaité dans +ses plus grands accès d'orgueil. + +Le séjour de la maison paternelle lui devint peu à peu supportable. Il +souffrit longtemps, et longtemps son âme fut fermée à l'espoir d'une +nouvelle vie et de nouvelles affections. Cependant l'étude le sauva du +découragement, et peu à peu sa santé, fortement compromise par le +chagrin, se rétablit. + +Un an s'était écoulé; il était venu passer quelques semaines à Paris, +lorsqu'un soir, en sortant de l'Opéra, il vit passer une femme couverte +de pierreries, sur les traces de laquelle on se précipitait. Bien qu'il +n'eût entrevu que sa robe de velours et son bras nu, il tressaillit et +faillit s'évanouir. Puis il courut à son tour et reconnut madame +Cavalcanti. Au moment où elle montait en voiture, il s'élança vers elle +en criant; mais elle le regarda fixement d'un air étonné, puis elle dit +à ses laquais de fermer la portière, leva la glace et disparut. Ce fut +la dernière fois que Saint Julien la vit. + +Cependant, le lendemain matin il vit Max entrer dans sa chambre. L'époux +de Quintilia n'avait pas changé sa condition; rien n'avait altéré sa +sérénité; son visage était toujours jeune et son âme généreuse. «J'ai +demandé pardon pour vous, dit-il; on me charge de vous dire qu'on +s'intéresse à votre sort et qu'on fait des vÅ“ux pour vous. Mais je n'ai +pu obtenir qu'on vous accordât une entrevue, et j'ai vu qu'on y avait +une telle répugnance que je n'ai pas osé insister. Je n'en sais pas au +juste les motifs, je ne veux pas les savoir; mais je n'oublierai jamais +que vous avez eu de la confiance en moi, et je ne puis cesser de vous +aimer. Je vous ai cherché souvent sans vous rencontrer; et si je ne vous +eusse fait suivre hier au soir, je ne saurais pas encore ce que vous +êtes devenu. Je viens vous apporter mon adresse et vous engager à venir +me trouver toutes les fois que vous aurez besoin de l'aide ou des +consolations de l'amitié. Je ne puis rester davantage aujourd'hui, +ajouta-t-il sans laisser à Saint-Julien le temps de le remercier. +Quintilia part ce soir pour l'Italie, et j'ai hâte de retourner près +d'elle; c'est un jour qui n'a pas trop d'heures pour moi, et où je suis +forcé aujourd'hui, tout comme il y a quinze ans, à lutter contre mon +propre cÅ“ur pour ne pas consentir à la suivre. À revoir. Vous savez où +me trouver dorénavant. Attendez, ajouta-t-il encore en revenant sur ses +pas; Quintilia m'a chargé de vous rendre un papier dont j'ignore le +contenu; elle dit qu'elle n'en a pas besoin pour être sûre de votre +honneur, et qu'elle ne gardera jamais d'armes contre vous. Je rapporte +ses paroles textuellement, c'est à vous de les comprendre; moi, tout +cela ne me regarde pas.» + +Saint-Julien, resté seul, ouvrit le papier, et reconnut le billet +expiatoire qu'il avait mis dans le coffre de sandal comme un témoignage +de sa propre honte. Il resta pénétré de reconnaissance pour Spark; mais +il ne put se décider à l'aller voir. Il retourna chez sa mère, où +l'étude des sciences et celle de la sagesse achevèrent sa guérison. + +Quelque temps après, il devint amoureux d'une belle personne très-sage +et l'épousa; car le mariage seul pouvait convenir à un caractère ferme +et austère comme le sien. Soit que l'ardeur de ses passions fût émoussée +par le mauvais succès de son premier amour, soit qu'il eût profité d'une +grande leçon, il fut moins jaloux qu'on n'aurait dû s'y attendre. Sa +femme fut assez heureuse et n'en abusa pas. Saint-Julien resta +mélancolique, peu expansif, en proie souvent à des luttes intérieures +qu'il ne confia jamais à personne; mais toute sa vie fut irréprochable, +et quoiqu'il ne fût pas naturellement porté à la bienveillance, il +pratiqua la tolérance et la charité, sans grâce, il est vrai, mais sans +restriction. + +GEORGE SAND. + + +FIN DU SECRÉTAIRE INTIME. + +TYPOGRAPHIE J. CLAYE, 7 RUE SAINT-BENOÃŽT--II, DELAVILLE SC. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le secrétaire intime, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SECRÉTAIRE INTIME *** + +***** This file should be named 26614-0.txt or 26614-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/6/6/1/26614/ + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le secrétaire intime + +Author: George Sand + +Release Date: September 14, 2008 [EBook #26614] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SECRÉTAIRE INTIME *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + +LIBRAIRIE BLANCHARD RUE RICHELIEU, 78 + +ÉDITION J. HETZEL + +LIBRAIRIE MARESCQ ET Cie 5, RUE DE PONT-DE-LODI + +[Illustration]. + +LE SECRÉTAIRE INTIME + + + + +NOTICE + + +Le _Secrétaire intime_ est une fantaisie sans rime ni raison qui m'est +venue en 1833, après avoir relu les _Contes fantastiques d'Hoffman_. +Cela manque d'ensemble et atteste une grande inexpérience littéraire. La +fable est-elle amusante? L'imagination, à défaut de la vraisemblance, y +trouve-t-elle son compte? Mon point de vue a tellement changé, que je ne +suis plus un juge impartial des essais de ma jeunesse. + +Nohant, 13 octobre 1853. + +GEORGE SAND. + + + + +I. + + +Par une belle journée, cheminait sur la route de Lyon à Avignon un jeune +homme de bonne mine. Il se nommait Louis de Saint-Julien, et portait à +bon droit le titre de comte, car il était d'une des meilleures familles +de sa province. Néanmoins il allait à pied avec un petit sac sur le dos; +sa toilette était plus que modeste, et ses pieds enflaient d'heure en +heure sous ses guêtres de cuir poudreux. + +Ce jeune homme, élevé à la campagne par un bon et honnête curé, avait +beaucoup de droiture, passablement d'esprit, et une instruction assez +recommandable pour espérer l'emploi de précepteur, de +sous-bibliothécaire ou de secrétaire intime. Il avait des qualités et +même des vertus. Il avait aussi des travers et même des défauts; mais il +n'avait point de vices. Il était bon et romanesque, mais orgueilleux et +craintif, c'est-à-dire susceptible et méfiant, comme tous les gens sans +expérience de la vie et sans connaissance du monde. + +Si ce rapide exposé de son caractère ne suffit point pour exciter +l'intérêt du lecteur, peut-être la lectrice lui accordera-t-elle un peu +de bienveillance en apprenant que M. Louis de Saint-Julien avait de +très-beaux yeux, la main blanche, les dents blanches et les cheveux +noirs. + +Pourquoi ce jeune homme voyageait-il à pied? c'est qu'apparemment il +n'avait pas le moyen d'aller en voiture. D'où venait-il? c'est ce que +nous vous dirons en temps et lieu. Où allait-il? il ne le savait pas +lui-même. On peut résumer cependant son passé et son avenir en peu de +mots: il venait du triste pays de la réalité, et il tâchait de s'élancer +à tout hasard vers le joyeux pays des chimères. + +Depuis huit jours qu'il était en route, il avait héroïquement supporté +la fatigue, le soleil, la poussière, les mauvais gîtes, et l'effroi +insurmontable qui chemine toujours triste et silencieux sur les talons +d'un homme sans argent. Mais une écorchure à la cheville le força de +s'asseoir au bord d'une haie, près d'une métairie où l'on avait +récemment établi un relais de poste aux chevaux. + +Il y était depuis un instant lorsqu'une très-belle et leste berline de +voyage vint à passer devant lui; elle était suivie d'une calèche et +d'une chaise de poste qui paraissaient contenir la suite ou la famille +de quelque personnage considérable. + +L'idée vint à Julien de monter derrière une de ces voitures; mais à +peine y fut-il installé, que le postillon, jetant de côté un regard +exercé à ce genre d'observation, découvrit la silhouette du délinquant, +qui courait avec l'ombre de la voiture sur le sable blanc du chemin. +Aussitôt il s'arrêta et lui commanda impérieusement de descendre. +Saint-Julien descendit et s'adressa aux personnes qui étaient dans la +chaise, s'imaginant dans sa confiance honnête qu'une telle demande ne +pouvait être repoussée que par un postillon grossier; mais les deux +personnes qui occupaient la voiture étaient une lectrice et un +majordome, gens essentiellement hautains et insolents par état. Ils +refusèrent avec impertinence.--Vous n'êtes que des laquais mal appris! +leur cria Saint-Julien en colère, et l'on voit bien que c'est vous qui +êtes faits pour monter derrière la voiture des gens comme il faut. + +Saint-Julien parlait haut et fort; le chemin était montueux, et les +trois voitures marchaient lentement et sans bruit sans un sable mat et +chaud. La voix de Julien et celle du postillon, qui l'insultait pour +complaire aux voyageurs de la chaise, furent entendues de la personne +qui occupait la berline. Elle se pencha hors de la portière pour +regarder ce qui se passait derrière elle, et Saint-Julien vit avec une +émotion enfantine le plus beau buste de femme qu'il eût jamais imaginé; +mais il n'eut pas le temps de l'admirer; car dès qu'elle jeta les yeux +sur lui, il baissa timidement les siens. Alors cette femme si belle, +s'adressant au postillon et à ses gens d'une grosse voix de contralto et +avec un accent étranger assez ronflant, les gourmanda vertement et +interpella le jeune voyageur avec familiarité:--Viens çà, mon enfant, +lui dit-elle, monte sur le siège de ma voiture; accorde seulement un +coin grand comme la main à ma levrette blanche qui est sur le +marchepied. Va, dépêche-toi; garde tes compliments et tes révérences +pour un autre jour. + +Saint-Julien ne se le fit pas dire deux fois, et, tout haletant de +fatigue et d'émotion, il grimpa sur le siège et prit la levrette sur ses +genoux. La voiture partit au galop en arrivant au sommet de la côte. + +Au relais suivant, qui fut atteint avec une grande rapidité, +Saint-Julien descendit, dans la crainte d'abuser de la permission qu'on +lui avait donnée; et comme il se mêla aux postillons, aux chevaux, aux +poules et aux mendiants qui encombrent toujours un relais de poste, il +put regarder la belle voyageuse à son aise. Elle ne faisait aucune +attention à lui et tançait tous ses laquais l'un après l'autre d'un ton +demi-colère, demi-jovial. C'était une personne étrange, et comme Julien +n'en avait jamais vu. Elle était grande, élancée; ses épaules étaient +larges; son cou blanc et dégagé avait des attitudes à la fois cavalières +et majestueuses. Elle paraissait bien avoir trente ans, mais elle n'en +avait peut-être que vingt-cinq; c'était une femme un peu fatiguée; mais +sa pâleur, ses joues minces et le demi-cercle bleuâtre creusé sous ses +grands yeux noirs donnaient une expression de volonté pensive, +d'intelligence saisissante et de fermeté mélancolique à toute cette +tête, dont la beauté linéaire pouvait d'ailleurs supporter la +comparaison avec les camées antiques les plus parfaits. + +La richesse et la coquetterie de son costume de voyage n'étonnèrent pas +moins Julien que ses manières. Elle paraissait très-vive et très-bonne, +et jetait de l'argent aux pauvres à pleines mains. Il y avait dans sa +voiture deux autres personnes, que Saint-Julien ne songea pas à +regarder, tant il était absorbé par celle-là. + +Au moment de repartir, elle se pencha de nouveau; et, cherchant des yeux +Saint-Julien, elle le vit qui s'approchait, le chapeau à la main, pour +lui faire ses remerciements. Il n'eût pas osé renouveler sa demande; +mais elle le prévint. «Eh bien! lui dit-elle, est-ce que tu restes ici? + +--Madame, répondit Julien, je me rends à Avignon; mais je craindrais... + +--Eh bien! eh bien! dit-elle avec sa voix mâle et brève, je t'y +conduirai avant la nuit, moi. Allons, remonte.» + +Ils arrivèrent en effet avant la nuit. Saint-Julien avait eu bien envie +de se retourner cent fois durant le voyage et de jeter un coup d'oeil +furtif dans la voiture, où il eût pu plonger en faisant un mouvement; +mais il ne l'osa pas, car il sentit que sa curiosité aurait le caractère +de la grossièreté et de l'ingratitude. Seulement il était descendu à +tous les relais pour regarder la belle voyageuse à la dérobée, pour +examiner ses actions, écouter ses paroles, scruter sa conduite, en +affectant l'air indifférent et distrait. Il avait trouvé en elle ce +continuel mélange du caractère impérial et du caractère bon enfant, qui +ne le menait à aucune découverte. Il n'eût pas osé s'adresser aux +personnes de sa suite pour exprimer la curiosité imprudente qui +chauffait dans sa tête. Il était dans une très-grande anxiété en +s'adressant les questions suivantes:--Est-ce une reine ou une +courtisane?--Comment le savoir?--Que m'importe? Pourquoi suis-je si +intrigué par une femme que j'ai vue aujourd'hui et que je ne verrai plus +demain? + +La voyageuse et sa suite entrèrent avec grand fracas dans la principale +auberge d'Avignon. Saint-Julien se hâta de se jeter en bas de la +voiture, afin de s'enfuir et de n'avoir pas l'air d'un mendiant +parasite. + +Mais à la vue de l'aubergiste et de ses aides de camp en veste blanche +qui accouraient à la rencontre de la voyageuse, il s'arrêta, enchaîné +par une invincible curiosité, et il entendit ces mots, qui lui ôtèrent +un poids énorme de dessus le coeur, partir de la bouche du patron: + +«J'attendais Votre Altesse, et j'espère qu'elle sera contente.» + +Saint-Julien, rassuré sur une crainte pénible, se résolut alors à faire +sa première folie. Au lieu d'aller chercher, comme à l'ordinaire, un +gîte obscur et frugal dans quelque faubourg de la ville, il demanda une +chambre dans le même hôtel que la princesse, afin de la voir encore, ne +fût-ce qu'un instant et de loin, au risque de dépenser plus d'argent en +un jour qu'il n'avait fait depuis qu'il était en voyage. + +Il ne rencontra que des figures accortes et des soins prévenants, parce +qu'on le crut attaché au service de la princesse, et que les riches sont +en vénération dans toutes les auberges du monde. + +Après s'être retiré dans sa chambre pour faire un peu de toilette, il +s'assit dans la cour sur un banc et attacha son regard sur les fenêtres +où il supposa que pouvait se montrer la princesse. Son espérance fut +promptement réalisée: les fenêtres s'ouvrirent, deux personnes +apportèrent un fauteuil et un marchepied sur le balcon, et la princesse +vint s'y étendre d'une façon assez nonchalante en fumant des cigarettes +ambrées; tandis qu'un petit homme sec et poudré apporta une chaise +auprès d'elle, déploya lentement un papier, et se mit à lui faire d'un +ton de voix respectueux la lecture d'une gazette italienne. + +Tout en fumant une douzaine de cigarettes que lui présentait tout +allumées une très-jolie suivante qu'à l'élégance de sa toilette +Saint-Julien prit au moins pour une marquise, l'altesse ultramontaine le +regarda en clignotant de l'oeil d'une manière qui le fit rougir jusqu'à +la racine des cheveux. Puis elle se tourna vers sa suivante, et, sans +égard pour les poumons de l'abbé, qui lisait pour les murailles: + +«Ginetta, est-ce que c'est là l'enfant que nous avons ramassé ce matin +sur la route? + +--Oui, Altesse. + +--Il a donc changé de costume? + +--Altesse, il me semble que oui. + +--Il loge donc ici? + +--Apparemment, Altesse. + +--En bien! l'abbé, pourquoi vous interrompez-vous? + +--J'ai cru que Votre Altesse ne daignait plus entendre la lecture des +journaux. + +--Qu'est-ce que cela vous fait?» + +L'abbé reprit sa tâche. La princesse demanda quelque chose à Ginetta, +qui revint avec un lorgnon. La princesse lorgna Julien. + +Saint-Julien était d'une très-délicate et très-intéressante beauté: +pâlie par le chagrin et la fatigue, sa figure était pleine de langueur +et de tendresse. + +La princesse remit le lorgnon à Ginetta en lui disant: «_Non è troppo +brutto._» Puis elle reprit le lorgnon et regarda encore Julien. L'abbé +lisait toujours. + +Saint-Julien n'avait pu faire une brillante toilette; il avait tiré de +son petit sac de voyage une blouse de coutil, un pantalon blanc, une +chemise blanche et fine; mais cette blouse, serrée autour de la taille, +dessinait un corps souple et mince comme celui d'une femme; sa chemise +ouverte laissait voir un cou de neige à demi caché par de longs cheveux +noirs. Une barrette de velours noir posée de travers lui donnait un air +de page amoureux et poète. «Maintenant qu'il n'est plus couvert de +poussière, dit Ginetta, il a l'air tout à fait bien né. + +--Hum! dit la princesse en jetant son cigare sur le journal que lisait +l'abbé, et qui prit feu sous le nez du digne personnage, c'est quelque +pauvre étudiant.» + +Saint-Julien n'entendait point ce que disaient ces deux femmes; mais il +vit bien qu'elles s'occupaient de lui, car elles ne se donnaient pas la +moindre peine pour le cacher. Il fut un peu piqué de se voir presque +montré au doigt, comme s'il n'eût pas été un homme et comme si elles +eussent cru impossible de se compromettre vis-à-vis de lui. Pour +échapper à cette impertinente investigation, il rentra dans la salle des +voyageurs. + +Il était au moment de s'asseoir à la table d'hôte lorsqu'il se sentit +frapper sur l'épaule; et, se retournant brusquement, il vit cette piètre +figure et cette maigre personne d'abbé qui lui était apparue sur le +balcon. + +L'abbé, l'ayant attiré dans un coin et l'ayant accablé de révérences +obséquieuses, lui demanda s'il voulait souper avec Son Altesse +sérénissime la princesse de Cavalcanti. Saint-Julien faillit tomber à la +renverse; puis, reprenant ses esprits, il s'imagina que sous la triste +mine de l'abbé pouvait bien s'être cachée quelque humeur ironique et +facétieuse; et, s'armant de beaucoup de sang-froid: «Certainement, +Monsieur, répondit-il, quand elle m'aura fait l'honneur de m'inviter. + +--Aussi, Monsieur, reprit l'abbé en se courbant jusqu'à terre, c'est une +commission que je remplis. + +--Oh! cela ne suffit pas, dit Saint-Julien, qui se crut joué et persiflé +par la princesse elle-même. Entre gens de notre rang, madame la +princesse Cavalcanti sait bien qu'on n'emploie pas un abbé en guise +d'ambassadeur. Je veux traiter avec un personnage plus important que +Votre Seigneurie, ou recevoir une lettre signée de l'illustre main de +Son Altesse.» + +L'abbé ne fit pas la moindre objection à cette prétention singulière; +son visage n'exprima pas la moindre opinion personnelle sur la +négociation qu'il remplissait. Il salua profondément Julien, et le +quitta en lui disant qu'il allait porter sa réponse à la princesse. + +Sait-Julien revint s'asseoir à la table d'hôte, convaincu qu'il venait +de déjouer une mystification. Il avait si peu l'usage du monde, que ses +étonnements n'étaient pas de longue durée. «Apparemment, se disait-il, +que ces choses-là se font dans la société.» + +Il était retombé dans sa gravité habituelle, lorsqu'il fut réveillé par +le nom de Cavalcanti, qu'il entendit prononcer confusément au bout de la +table. + +«Monsieur, dit-il à un commis voyageur qui était à son côté, qu'est-ce +donc que la princesse Cavalcanti? + +--Bah! dit le commis en relevant sa moustache blonde et en se donnant +l'air dédaigneux d'un homme qui n'a rien de neuf à apprendre dans +l'univers, la princesse Quintilia Cavalcanti? Je ne m'en soucie guère; +une princesse comme tant d'autres! Race italienne croisée allemande. +Elle était riche; on lui a fait épouser je ne sais quel principicule +d'Autriche, qui a consenti pour obtenir sa fortune à ne pas lui donner +son nom. Ces choses-là se font en Italie: j'ai passé par ce pays-là, et +je le connais comme mes poches. Elle vient de Paris et retourne dans ses +États. C'est une principauté esclavone qui peut bien rapporter un +million de rente. Bah! qu'est-ce que cela? Nous avons dans le commerce +des fortunes plus belles qui font moins d'étalage. + +--Mais quel est le caractère de cette princesse Cavalcanti? + +--Son caractère! dit le commis voyageur d'un ton d'ironie méprisante; +qu'est-ce que vous en voulez faire, de son caractère?» + +Saint-Julien allait répondre lorsque le maître de l'auberge lui frappa +sur l'épaule et l'engagea à sortir un instant avec lui. + +«Monsieur, lui dit-il d'un air consterné, il se passe des choses bien +extraordinaires entre vous et son Altesse madame la princesse de +Cavalcanti. + +--Comment, Monsieur?... + +--Comment, Monsieur! Son Altesse vous invite à venir souper avec elle, +et vous refusez! Vous êtes cause que cet excellent abbé Scipion vient +d'être sévèrement grondé. La princesse ne veut pas croire qu'il se soit +acquitté convenablement de son message, et s'en prend à lui de l'affront +qu'elle reçoit. Enfin elle m'a commandé de venir vous demander une +explication de votre conduite. + +--Ah! par exemple, voilà qui est trop fort, dit Julien. Il plaît à cette +dame de me persifler, et je n'aurais pas le droit de m'y refuser!... + +--Madame la princesse est fort absolue, dit l'aubergiste à demi-voix; +mais... + +--Mais madame la princesse de Cavalcanti peut être absolue tant qu'il +lui plaira! s'écria Saint-Julien. Elle n'est pas ici dans ses États, et +je ne sais aucune loi française qui lui donne le droit de me faire +souper de force avec elle... + +--Pour l'amour du ciel, Monsieur, ne le prenez pas ainsi. Si madame de +Cavalcanti recevait une injure dans ma maison, elle serait capable de +n'y plus descendre. Une princesse qui passe ici presque tous les ans, +Monsieur! et qui ne s'arrête pas deux jours sans faire moins de cinq +cents francs de dépense!... Au nom de Dieu, Monsieur, allez, allez +souper avec elle. Le souper sera parfait. J'y ai mis la main moi-même. +Il y a des faisans truffés que le roi de France ne dédaignerait pas, des +gelées qui... + +--Eh! Monsieur, laissez-moi tranquille... + +--Vraiment, dit l'aubergiste d'un air consterné en croisant ses mains +sur son gros ventre, je ne sais plus comment va le monde, je n'y conçois +rien. Comment! un jeune homme qui refuse de souper avec la plus belle +princesse du monde, dans la crainte qu'on ne se moque de lui! Ah! si +madame la princesse savait que c'est là votre motif, c'est pour le coup +qu'elle dirait que les Français sont bien ridicules! + +--Au fait, se dit Julien, je suis peut-être un grand sot de me méfier +ainsi. Quand on se moquerait de moi, après tout! je tâcherai, s'il en +est ainsi, d'avoir ma revanche. Eh bien! dit-il à l'aubergiste, allez +présenter mes excuses à madame la princesse, et dites-lui que j'obéis à +ses ordres. + +--Dieu soit loué! s'écria l'aubergiste. Vous ne vous en repentirez pas; +vous mangerez les plus belles truites de Vaucluse!...» Et il s'enfuit +transporté de joie. + +Saint-Julien, voulant lui donner le temps de faire sa commission, +rentra dans la salle des voyageurs. Il remarqua un grand homme pâle, +d'une assez belle figure, qui errait autour des tables et qui semblait +enregistrer les paroles des autres. Saint-Julien pensa que c'était un +mouchard, parce qu'il n'avait jamais vu de mouchard, et que, dans son +extrême méfiance, il prenait tous les curieux pour des espions. Personne +cependant n'en avait moins l'air que cet individu. Il était lent, +mélancolique, distrait, et ne semblait pas manquer d'une certaine +niaiserie. Au moment où il passa près de Saint-Julien, il prononça entre +ses dents, à deux reprises différentes et en appuyant sur les deux +premières syllabes, le nom de Quintilia Cavalcanti. + +Puis il retourna auprès de la table, et fit des questions sur cette +princesse Cavalcanti. + +«Ma foi! Monsieur, répondit une personne à laquelle il s'adressa, je ne +puis pas trop vous dire; demandez à ce jeune homme qui est auprès du +poêle. C'est un de ses domestiques.» + +Saint-Julien rougit jusqu'aux yeux, et, tournant brusquement le dos, il +s'apprêtait à sortir de la salle; mais l'étranger, avec une singulière +insistance, l'arrêta par le bras, et, le saluant avec la politesse d'un +homme qui croit faire une grande concession à la nécessité: «Monsieur, +lui dit-il, auriez-vous la bonté de me dire si madame la princesse de +Cavalcanti arrive directement de Paris? + +--Je n'en sais rien, Monsieur, répondit Saint-Julien sèchement. Je ne la +connais pas du tout. + +--Ah! Monsieur, je vous demande mille pardons. On m'avait dit...» + +Saint-Julien le salua brusquement et s'éloigna. Le voyageur pâle revint +auprès de la table. + +«Eh bien? lui dit le commis voyageur, qui avait observé sa méprise. + +--Vous m'avez fait faire une bévue, dit le voyageur pâle à la personne +qui l'avait d'abord adressé à Saint-Julien. + +--Je vous en demande pardon, dit celui-ci. Je croyais avoir vu ce jeune +homme sur le siège de la voiture.» + +Le commis voyageur, qui était facétieux comme tous les commis voyageurs +du monde, crut que l'occasion était bien trouvée de faire ce qu'il +appelait une farce. Il savait fort bien que Saint-Julien ne connaissait +pas la princesse, puisque c'était précisément à lui qu'il avait adressé +une question semblable à celle du voyageur pâle; mais il lui sembla +plaisant de faire durer la méprise de ce dernier. + +«Parbleu! Monsieur, dit-il, je suis sûr, moi, que vous ne vous êtes pas +trompé. Je connais très-bien la figure de ce garçon-là: c'est le valet +de chambre de madame de Cavalcanti. Si vous connaissiez le caractère de +ces valets italiens, vous sauriez qu'ils ne disent pas une parole +gratis; vous lui auriez offert cent sous... + +--En effet,» pensa le voyageur, qui tenait extraordinairement à +satisfaire sa curiosité. Il prit un louis dans sa bourse et courut après +Saint-Julien. + +Celui-ci attendait sous le péristyle que l'hôte vînt le chercher pour +l'introduire chez la princesse. Le voyageur pâle l'accosta de nouveau, +mais plus hardiment que la première fois, et, cherchant sa main, il y +glissa la pièce de vingt francs. + +Saint-Julien, qui ne comprenait rien à ce geste, prit l'argent, et le +regarda en tenant sa main ouverte dans l'attitude d'un homme stupéfait. + +«Maintenant, mon ami, répondez-moi, dit le voyageur pâle. Combien de +temps madame la princesse Cavalcanti a-t-elle passé à Paris? + +--Comment! encore? s'écria Julien furieux en jetant la pièce d'or par +terre. Décidément ces gens sont fous avec leur princesse Cavalcanti.» + +Il s'enfuit dans la cour, et dans sa colère il faillit s'enfuir de la +maison, pensant que tout le monde était d'accord pour le persifler. En +ce moment, l'aubergiste lui prit le bras en lui disant d'un air +empressé: «Venez, venez, Monsieur, tout est arrangé; l'abbé a été +grondé; la princesse vous attend.» + + + + +II. + + +Au moment d'entrer dans l'appartement de la princesse, Saint-Julien +retrouva cette assurance à laquelle nous atteignons quand les +circonstances forcent notre timidité dans ses derniers retranchements. +Il serra la boucle de sa ceinture, prit d'une main sa barrette, passa +l'autre dans ses cheveux, et entra tout résolu de s'asseoir en blouse de +coutil à la table de madame de Cavalcanti, fût-elle princesse ou +comédienne. + +Elle était debout et marchait dans sa chambre, tout en causant avec ses +compagnons de voyage. Lorsqu'elle vit Saint-Julien, elle fit deux pas +vers lui, et lui dit:--«Allons donc, Monsieur, vous vous êtes fait bien +prier! Est-ce que vous craignez de compromettre votre généalogie en vous +asseyant à notre table? Il n'y a pas de noblesse qui n'ait eu son +commencement, Monsieur, et la vôtre elle-même... + +--La mienne, Madame! répondit Saint-Julien en l'interrompant sans façon, +date de l'an mil cent sept.» + +La princesse, qui ne se doutait guère des méfiances de Saint-Julien, +partit d'un grand éclat de rire. L'espiègle Ginetta, qui était en train +d'emporter quelques chiffons de sa maîtresse, ne put s'empêcher d'en +faire autant; l'abbé, voyant rire la princesse, se mit à rire sans +savoir de quoi il était question. Le seul personnage qui ne parût pas +prendre part à cette gaieté fut un grand officier en habit de fantaisie +chocolat, sanglé d'or sur la poitrine, emmoustaché jusqu'aux tempes, +cambré comme une danseuse, éperonné comme un coq de combat. Il roulait +des yeux de faucon en voyant l'aplomb de Saint-Julien et la bonne humeur +de la princesse; mais Saint-Julien se fiait si peu à tout ce qu'il +voyait, qu'il s'imagina les voir échanger des regards d'intelligence. + +«Allons, mettons-nous à table, dit la princesse en voyant fumer le +potage. Quand la première faim sera apaisée, nous prierons monsieur de +nous raconter les faits et gestes de ses ancêtres. En vérité, il est +bien fâcheux, pour nous autres souverains légitimes, que tous les +Français ne soient pas dans les idées de celui-ci. Il nous viendrait de +par delà les Alpes moins d'_influenza_ contre la santé de nos +aristocraties.» + +Saint-Julien se mit à manger avec assurance et à regarder avec une +apparente liberté d'esprit les personnes qui l'entouraient. «Si je suis +assis, en effet, à la table d'une Altesse Sérénissime, se dit-il, +l'honneur est moins grand que je ne l'imaginais; car voici des gens +qu'elle a traités comme des laquais toute la journée, et qui sont tout +aussi bien assis que moi devant son souper.» + +La princesse avait coutume, en effet, de faire manger à sa table, +lorsqu'elle était en voyage seulement, ses principaux serviteurs: +l'abbé, qui était son secrétaire; la lectrice, duègne silencieuse qui +découpait le gibier; l'intendant de sa maison, et même la Ginetta, sa +favorite; deux autres domestiques d'un rang inférieur servaient le +repas, deux autres encore aidaient l'aubergiste à monter le souper. +«C'est au moins la maîtresse d'un prince, pensa Saint-Julien; elle est +assez belle pour cela.» Et il la regarda encore, quoiqu'il fût bien +désenchanté par cette supposition. + +Elle était admirablement belle à la clarté des bougies; le ton de sa +peau, un peu bilieux dans le jour, devenait le soir d'une blancheur mate +qui était admirable. À mesure que le souper avançait, ses yeux prenaient +un éclat éblouissant; sa parole était plus brève, plus incisive; sa +conversation étincelait d'esprit; mais, à l'exception de la Ginetta, +qui, en qualité d'enfant gâté, mettait son mot partout, et singeait +assez bien les airs et le ton de sa maîtresse, tous les autres convives +la secondaient fort mal. La lectrice et l'abbé approuvaient de l'oeil et +du sourire toutes ses opinions, et n'osaient ouvrir la bouche. Le +premier écuyer d'honneur paraissait joindre à une très-maussade +disposition accidentelle une nullité d'esprit passée à l'état chronique. +La princesse semblait être en humeur de causer; mais elle faisait de +vains efforts pour tirer quelque chose de ce mannequin brodé sur toutes +les coutures. Saint-Julien se sentait bien la force de parler avec elle, +mais il n'osait pas se livrer. Enfin il prit son parti, et, affrontant +ce regard curieusement glacial que chacun laisse tomber en pareille +circonstance sur celui qui n'a pas encore parlé, il débuta par une +franche et hardie contradiction à un aphorisme moqueur de madame +Cavalcanti. Sans s'apercevoir qu'il inquiétait l'écuyer d'honneur, qui +n'entendait pas bien le français, il s'exprima dans cette langue. La +princesse, qui la possédait parfaitement, lui répondit de même, et, +pendant un quart d'heure, toute la table écouta leur dialogue dans un +religieux silence. + +À vingt ans, on passe rapidement du mépris à l'enthousiasme. On est si +porté à augurer favorablement des hommes, qu'on fait immense, exagérée, +la réparation qu'on leur accorde à la moindre apparence de sagesse. +Saint-Julien, frappé du grand sens que la princesse déploya dans la +discussion, était bien près de tomber dans cet excès, quoiqu'il y eût +des instants encore où l'idée d'une scène habilement jouée pour le +railler venait faire danser des fantômes devant ses yeux éblouis. Il +était tenté de prendre toute cette cour italienne pour une troupe de +comédiens ambulants. «La prima donna, se disait-il, joue le rôle de +cette princesse au nom précieux; l'aide de camp n'est qu'un ténor sans +voix et sans âme; cet intendant sourd et muet est peut-être habitué au +rôle de la statue du Commandeur; la Ginetta est une vraie Zerlina; et +quant à cet abbé stupide, c'est sans doute quelque banquier juif que la +prima donna traîne à sa suite et qui défraie toute la troupe.» + +Après le dîner, la princesse, s'adressant à son premier écuyer, lui dit +en italien: «Lucioli, allez de ma part rendre visite à mon ami le +maréchal de camp ***, qui réside dans cette ville. Informez-vous de son +adresse, dites-lui que l'empressement et la fatigue du voyage m'ont +empêchée de l'inviter à souper, mais que je vous ai chargé de lui +exprimer mes sentiments. Allez.» + +Lucioli, assez mécontent d'une mission qui pouvait bien n'être qu'un +prétexte pour l'éloigner, n'osa résister et sortit. + +Dès qu'il fut dehors, l'abbé vint demander à Son Altesse si elle n'avait +rien à lui commander, et, sur sa réponse négative, il se retira. + +Saint-Julien, ne sachant quelle contenance faire, allait se retirer +aussi; mais elle le rappela en lui disant qu'elle avait pris plaisir à +sa conversation, et qu'elle désirait causer encore avec lui. + +Saint-Julien trembla de la tête aux pieds. Un sentiment de répugnance +qui allait jusqu'à l'horreur était le seul qui pût s'allier à l'idée +d'une femme d'un rang auguste livrée à la galanterie. Il trouvait une +telle femme d'autant plus haïssable qu'elle était plus à craindre, +entourée de moyens de séduction, et l'âme remplie de traîtrise et +d'habileté. Il regarda fixement la princesse italienne, et se tint +debout auprès de la porte, dans une attitude hautaine et froide. + +La princesse Cavalcanti ne parut pas y faire attention; elle fit un +signe à Ginetta et remit un volume à la lectrice. Aussitôt la soubrette +reparut avec une toilette portative en laque japonaise qu'elle dressa +sur une table. Elle tira d'un sac de velours brodé un énorme peigne +d'écaille blonde incrusté d'or; et, détachant la résille de soie qui +retenait les cheveux de sa maîtresse, elle se mit à la peigner, mais +lentement, et d'une façon insolente et coquette, qui semblait n'avoir +pas d'autre but que d'étaler aux yeux de Saint-Julien le luxe de cette +magnifique chevelure. + +Au fait, il n'en existait peut-être pas de plus belle en Europe. Elle +était d'un noir de corbeau, lisse, égale, si luisante sur les tempes +qu'on en eût pris le double bandeau pour un satin brillant; si longue et +si épaisse qu'elle tombait jusqu'à terre et couvrait toute la taille +comme un manteau. Saint-Julien n'avait rien vu de semblable, si ce n'est +dans ses élucubrations fantastiques. Le peigne doré de la Ginetta se +jouait en éclairs dans ce fleuve d'ébène, tantôt faisant voltiger les +légères tresses sur les épaules de la princesse, tantôt posant sur sa +poitrine de grandes masses semblables à des écharpes de jais; et puis, +rassemblant tout ce trésor sous son peigne immense, elle le faisait +ruisseler aux lumières comme un flot d'encre. + +Avec sa tunique de damas jaune, brodée tout autour de laine rouge, sa +jupe et son pantalon de mousseline blanche, sa ceinture en torsade de +soie, liée autour des reins et tombant jusqu'aux genoux; avec ses +babouches brodées, ses larges manches ouvertes et sa chevelure +flottante, la riche Quintilia ressemblait à une princesse grecque. +Ianthé, Haïdé, n'eussent pas été des noms trop poétiques pour cette +beauté orientale du type le plus pur. + +Pendant cette toilette inutile et voluptueuse, la duègne lisait, et la +princesse semblait ne pas écouter, occupée qu'elle était d'ôter et de +remettre ses bagues, de nettoyer ses ongles avec une crème parfumée et +de les essuyer avec une batiste garnie de dentelles. + +Saint-Julien ne pouvait pas la regarder sans une admiration qu'il +combattait en vain. Pour conjurer l'enchanteresse, il eût voulu écouter +la lecture. C'était un livre allemand qu'il n'entendait pas. + +«Fanciullo, lui dit la princesse sans lever les yeux sur lui, +comprends-tu cela? + +--Pas un mot, Madame. + +--Mistress White, dit-elle en anglais à la lectrice, lisez le texte +latin qui est en regard. Je présume, ajouta-t-elle en regardant +Saint-Julien, que vous avez fait vos études, monsieur le gentilhomme?» + +Louis ne répondit que par un signe de tête; la lectrice lut le texte en +latin. + +C'était un ouvrage de métaphysique allemande, la plus propre à donner +des vertiges. + +La princesse interrompait de temps en temps la lecture, et, tout en +continuant ses féminines recherches de toilette, contredisait et +redressait la logique du livre avec une supériorité si mâle, avec une +intelligence si pénétrante; elle jetait un coup d'oeil si net, si hardi +sur les subtilités de cette mystérieuse analyse, que Julien ne savait +plus à quelle opinion s'arrêter. Pressé par elle de donner son avis sur +les rêveries de l'ascétique Allemand, il déploya tout son petit savoir; +mais il vit bientôt que c'était peu de chose en comparaison de celui de +madame Cavalcanti. Elle le critiqua doucement, le battit avec +bienveillance, et finit par l'écouter avec plus d'attention, lorsque, +abandonnant la controverse ergoteuse, il se fia davantage aux lumières +naturelles de sa raison et aux inspirations de sa conscience. Quintilia, +le voyant dans une bonne voie, l'écoutait parler. Insensiblement il se +livra à ce bien-être intellectuel qu'on éprouve à se rendre un compte +lumineux de ses propres idées. + +Il quitta peu à peu la place éloignée et l'attitude contrainte où la +honte l'avait retenu. Il était embarqué dans la plus belle de ses +argumentations lorsqu'il s'aperçut qu'il était appuyé sur la toilette de +madame Cavalcanti, vis-à-vis d'elle, et sous le feu immédiat de ses +grands yeux noirs. Elle avait quitté ses brosses à ongles et repoussé le +peigne de Ginetta; tout enveloppée de ses longs cheveux, elle avait +croisé sa jambe droite sur son genou gauche, et ses mains autour de son +genou droit. Dans cette attitude d'une grâce tout orientale, elle le +regardait avec un sourire de douceur angélique, mêlé à une certaine +contraction de sourcil qui exprimait un sérieux intérêt. + +Saint-Julien, tout épouvanté du danger qu'il courait, s'arrêta d'un air +effaré au milieu d'une phrase; mais il voulut en vain donner une +expression farouche à son regard, malgré lui il en laissa jaillir une +flamme amoureuse et chaste qui fit sourire la princesse. + +«C'est assez, dit-elle à sa lectrice; mistress White, vous pouvez vous +retirer.» + +Louis n'y comprit rien, la tête lui tournait. Il voyait approcher le +moment décisif avec terreur; il pensait au rôle ridicule qu'il allait +jouer en repoussant les avances de la plus belle personne du monde. +Pourtant il se jurait à lui-même de ne jamais servir aux méprisants +plaisirs d'une femme, fût-il devenu lui-même le plus roué des hommes. + +Tout à coup la princesse lui dit avec aisance: + +«Bonsoir, mon cher enfant; je suppose que vous avez besoin de repos, et +je sens le sommeil me gagner aussi. Ce n'est pas que votre conversation +soit faite pour endormir; elle m'a été infiniment agréable, et je +désirerais prolonger le plaisir de cette rencontre. Si vos projets de +voyage s'accordaient avec les siens, je vous offrirais une place dans ma +voiture... Voyons, où allez-vous? + +--Je l'ignore, Madame; je suis un aventurier sans fortune et sans asile; +mais, quelque misérable que je sois, je ne consentirai jamais à être à +charge à personne. + +--Je le crois, dit la princesse avec une bonté grave; mais entre des +personnes qui s'estiment, il peut y avoir un échange de services +profitable et honorable à toutes deux. Vous avez des talents, j'ai +besoin des talents d'autrui; nous pouvons être utiles l'un à l'autre. +Venez me voir demain matin; peut-être pourrons-nous ne pas nous séparer +si tôt, après nous être entendus si vite et si bien.» + +En achevant ces mots, elle lui tendit la main et la lui serra avec +l'honnête familiarité d'un jeune homme. Saint-Julien, en descendant +l'escalier, entendit les verrous de l'appartement se tirer derrière lui. + +«Allons, dit-il, j'étais un fou et un niais; madame Cavalcanti est la +plus belle, la plus noble, la meilleure des femmes.» + + + + +III. + + +Julien eut bien de la peine à s'endormir. Toute cette journée se +présentait à sa mémoire comme un chapitre de roman; et lorsqu'il +s'éveilla le lendemain, il eut peine à croire que ce ne fût pas un rêve. +Empressé d'aller trouver la princesse, qui devait partir de bonne heure, +il s'habilla à la hâte et se rendit chez elle le coeur joyeux, l'esprit +tout allégé des doutes injustes de la veille. Il trouva madame +Cavalcanti déjà prête à partir. Ginetta lui préparait son chocolat +tandis qu'elle parcourait une brochure sur l'économie politique. + +«Mon enfant, dit-elle à Julien, j'ai pensé à vous; je sais à quelle +force vous avez atteint dans vos études, ce n'est ni trop ni trop peu. +Avez-vous étudié en particulier quelque chose dont nous n'ayons pas +parlé hier? + +--Non pas, que je sache. Votre Altesse m'a prouvé qu'elle en savait +beaucoup plus que moi sur toutes choses; c'est pourquoi je ne vois pas +comment je pourrais lui être utile. + +--Vous êtes précisément l'homme que je cherchais; je veux réduire le +nombre des personnes qui me sont attachées et en épurer le choix; je +veux réunir en une seule les fonctions de ma lectrice et celles de mon +secrétaire. Je marie l'une avantageusement à un homme dont j'ai besoin +de me divertir; l'autre est un sot dont je ferai un excellent chanoine +avec mille écus de rente. Tous deux seront contents, et vous les +remplacerez auprès de moi. Vous cumulerez les appointements dont ils +jouissaient, mille écus d'une part et quatre mille francs de l'autre; de +plus l'entretien complet, le logement, la table, etc.» + +Cette offre, éblouissante pour un homme sans ressource comme l'était +alors Saint-Julien, l'effraya plus qu'elle ne le séduisit. + +«Excusez ma franchise, dit-il après un moment d'hésitation; mais j'ai de +l'orgueil: je suis le seul rejeton d'une noble famille; je ne rougis +point de travailler pour vivre, mais je craindrais de porter une livrée +en acceptant les bienfaits d'un prince. + +--Il n'est question ni de livrée ni de bienfaits, dit la princesse; les +fonctions dont je vous charge vous placent dans mon intimité. + +--C'est un grand bonheur sans doute, reprit Julien embarrassé; mais, +ajouta-t-il en baissant la voix, mademoiselle Ginetta est admise aussi à +l'intimité de Votre Altesse. + +--J'entends, reprit-elle; vous craigniez d'être mon laquais. +Rassurez-vous, Monsieur, j'estime les âmes fières et ne les blesse +jamais. Si vous m'avez vue traiter en esclave le pauvre abbé Scipione, +c'est qu'il a été au-devant d'un rôle que je ne lui avais pas destiné. +Essayez de ma proposition; si vous ne vous fiez pas à ma délicatesse, le +jour où je cesserai de vous traiter honorablement, ne serez-vous pas +libre de me quitter? + +--Je n'ai pas d'autre réponse à vous faire, Madame, répondit +Saint-Julien entraîné, que de mettre à vos pieds mon dévouement et ma +reconnaissance. + +--Je les accepte avec amitié, reprit Quintilia en ouvrant un grand livre +à fermoir d'or; veuillez écrire vous-même sur cette feuille nos +conventions, avec votre nom, votre âge, votre pays. Je signerai.» + +Quand la princesse eut signé ce feuillet et un double que Julien mit +dans son portefeuille, elle fit appeler tous ses gens, depuis l'aide de +camp jusqu'au jockey, et, tout en prenant son chocolat, elle leur dit +avec lenteur et d'un ton absolu; + +--M. l'abbé Scipione et mistress White cessent de faire partie de ma +maison. C'est M. le comte de Saint-Julien qui les remplace. White et +Scipione ne cessent pas d'être mes amis, et savent qu'il ne s'agit pas +pour eux de disgrâce, mais de récompense. Voici M. de Saint-Julien. +Qu'il soit traité avec respect, et qu'on ne l'appelle jamais autrement +que M. le comte. Que tous mes serviteurs me restent attachés et soumis; +ils savent que je ne leur manquerai pas dans leurs vieux jours. Ne tirez +pas vos mouchoirs et ne faites pas semblant de pleurer de tendresse. Je +sais que vous m'aimez; il est inutile d'en exagérer le témoignage. Je +vous salue. Allez-vous-en.» + +Elle tira sa montre de sa ceinture et ajouta: + +«Je veux être partie dans une demi-heure.» + +L'auditoire s'inclina et disparut dans un profond silence. Les ordres de +la princesse n'avaient pas rencontré la moindre apparence de blâme ou +même d'étonnement sur ces figures prosternées. L'exercice ferme d'une +autorité absolue a un caractère de grandeur dont il est difficile de ne +pas être séduit, même lorsqu'il se renferme dans d'étroites limites. +Saint-Julien s'étonna de sentir le respect s'installer pour ainsi dire +dans son âme sans répugnance et sans effort. + +Il retourna dans sa chambre pour prendre quelques effets, et il +redescendait l'escalier avec son petit sac de voyage sous le bras, +lorsque le grand voyageur pâle qui lui avait montré la veille une si +étrange curiosité accourut vers lui et le salua en lui adressant mille +excuses obséquieuses sur son impertinente méprise. Saint-Julien eût bien +voulu l'éviter, mais ce fut impossible. Il fut forcé d'échanger quelques +phrases de politesse avec lui, espérant en être quitte de la sorte. Il +se flattait d'un vain espoir; le voyageur pâle, saisissant son bras, lui +dit du ton pathétique et solennel d'un homme qui vous inviterait à son +enterrement, qu'il avait quelque chose d'important à lui dire, un +service immense à lui demander. Saint-Julien, qui, malgré ses défiances +continuelles, était bon et obligeant, se résigna à écouter les +confidences du voyageur pâle. + +«Monsieur, lui dit celui-ci, prenez-moi pour un fou, j'y consens; mais, +au nom du ciel! ne me prenez pas pour un insolent, et répondez à la +question que je vous ai adressée hier soir: Qu'est-ce que la princesse +Quintilia Cavalcanti? + +--Je vous jure, Monsieur, que je ne le sais guère plus que vous, +répondit Saint-Julien; et pour vous le prouver, je vais vous dire de +quelle manière j'ai fait connaissance avec elle.» + +Quand il eut terminé son récit, que le voyageur écouta d'un air +attentif, celui-ci s'écria: + +«Ceci est romanesque et bizarre, et me confirme dans l'opinion où je +suis que cette étrange personne est ma belle inconnue du bal de l'Opéra. + +--Qu'est-ce que vous voulez dire? demanda Saint-Julien en ouvrant de +grands yeux. + +--Puisque vous avez eu la bonté de me conter votre aventure, répliqua le +voyageur, je vais vous dire la mienne. J'étais, il y a six semaines, au +bal de l'Opéra à Paris; je fus agacé par un domino si plein +d'extravagance, de gentillesse et de grâce, que j'en fus _absolument_ +enivré. Je l'entraînai dans une loge, et _elle_ me montra son visage: +c'était le plus beau, le plus expressif que j'aie vu de ma vie. Je la +suivis tout le temps du bal, bien qu'après m'avoir fait mille +coquetteries elle semblât faire tous ses efforts pour m'échapper. Elle +réussit un instant à s'éclipser; mais guidé par cette seconde vue que +l'amour nous donne, je la rejoignais sous le péristyle, au moment où +elle montait dans une voiture élégante qui n'avait ni chiffre ni livrée. +Je la suppliai de m'écouter; alors elle me dit qu'elle occupait un rang +élevé dans le monde, qu'elle avait des convenances à garder, et qu'elle +mettait des conditions à mon bonheur. Je jurai de les accepter toutes. +Elle me dit que la première serait de me laisser bander les yeux. J'y +consentis; et, dès que nous fûmes assis dans la voiture, elle m'attacha +son mouchoir sur les yeux en riant comme une folle. Lorsque la voiture +s'arrêta, elle me prit le bras d'une main ferme, me fit descendre, et me +conduisit si lestement que j'eus de la peine à ne pas tomber plusieurs +fois en chemin. Enfin elle me poussa rudement, et je tombai avec effroi +sur un excellent sofa. En même temps elle fit sauter le bandeau, et je +me trouvai dans un riche cabinet où tout annonçait le goût des arts et +l'élévation des idées. Elle me laissa examiner tout avec curiosité: +c'était, comme je m'en aperçus en regardant ses livres, une personne +savante, lisant le grec, le latin et le français. Elle était Italienne, +et semblait avoir vécu parmi ce qu'il y a de plus élevé dans la société, +tant elle avait de noblesse dans les manières et d'élégance dans la +conversation. Je vous avouerai que je faillis d'abord en devenir fou +d'orgueil et de joie, et qu'ensuite je fus ébloui et effrayé de la +distance qui existait sous tous les rapports entre une telle femme et +moi. Autant j'avais été confiant et fat durant le bal, autant je devins +humble et craintif quand je fus bien convaincu que je n'avais point +affaire à une intrigante, mais à une personne d'un rang et d'un esprit +supérieurs. Ma timidité lui plut sans doute; car elle redevint folâtre +et même provocante.» + +Saint-Julien rougit, et le voyageur s'en apercevant, lui dit d'un air +plus grave et un visage plus pâle que de coutume: + +«Vous me trouvez peut-être fat, Monsieur, et pourtant ce que je vous +disais en confidence est de la plus exacte vérité. Je n'ai l'air ni +fanfaron, ni mauvais plaisant, n'est-il pas vrai? + +--Non, certainement, répliqua Julien. Je vous écoute, veuillez +continuer. + +--C'était une étrange créature, grave, diserte, railleuse, haute et +digne, insolente, et, vous dirai-je tout? un peu effrontée. Après +m'avoir imposé silence avec autorité pour un mot hasardé, elle disait +les choses les plus comiques et les moins chastes du monde. + +--En vérité? dit Julien saisi de dégoût. + +--Il n'est que trop vrai, poursuivit le voyageur. Eh bien, malgré ces +bizarreries, et peut-être à cause de ces bizarreries, j'en devins +éperdument amoureux, non de cet amour idéal et pur dont votre âge est +capable, mais d'un amour inquiet, dévorant comme un désir. Enfin, +Monsieur, je fus, ce soir-là, le plus heureux des hommes, et je +sollicitai avec ardeur la faveur de la voir le lendemain; elle me le +promit à la condition que je ne chercherais à savoir ni son nom, ni sa +demeure. Je jurai de respecter ses volontés. Elle me banda de nouveau +les yeux, me conduisit dehors, et me fit remonter en voiture. Au bout +d'une demi-heure on m'en fit descendre. Au moment où j'étais sur le +marchepied, une joue douce et parfumée, que je reconnus bien, effleura +la mienne, et une voix, que je ne pourrai jamais oublier, me glissa ces +mots dans l'oreille: _À demain_. J'arrachai le bandeau; mais on me +poussa sur le pavé, et la portière se referma précipitamment derrière +moi. La voiture n'avait point de lanternes et partit comme un trait. +J'étais dans une des plus sombres allées des Champs-Élysées. Je ne vis +rien, et j'eus bientôt cessé d'entendre le bruit de la voiture, quelques +efforts que je fisse pour la suivre. Il faisait un verglas affreux; je +tombais à chaque pas, et je pris le parti de rentrer chez moi. + +--Et le lendemain? dit Julien. + +--Je n'ai jamais revu mon inconnue, si ce n'est tout à l'heure, à une +des fenêtres qui donnent sur la cour de cette auberge; et c'est la +princesse Quintilia Cavalcanti. + +--Vous en êtes sûr, Monsieur? dit Julien triste et consterné. + +--J'en ai une autre preuve, dit le voyageur en tirant de son sein une +montre fort élégante et en l'ouvrant: regardez ce chiffre; n'est-ce pas +celui de Quintilia Cavalcanti, avec cette abréviation PRA, c'est-à-dire +principessa? Maudite abréviation qui m'a tant fait chercher! + +--Comment avez-vous cette montre? dit Julien. + +--Par un hasard étrange, j'en avais une absolument semblable, et je +l'avais posée sur la cheminée du boudoir où je fus conduit par mon +masque. La cherchant précipitamment, je pris celle-ci qui était +suspendue à côté, et ce ne fut qu'au bout de quelques jours que je +m'aperçus du chiffre gravé dans l'intérieur. + +--Je ne sais si je rêve, dit Saint-Julien en regardant la montre; mais +il me semble que j'en ai vu tout à l'heure une semblable dans les mains +de cette femme. + +--Une montre de platine russe, travaillée en Orient, dit le voyageur, +avec des incrustations d'or émaillé! + +--Je crois que oui, dit Julien. + +--Eh bien, ouvrez-la, Monsieur, et vous y trouverez le nom de Charles de +Dortan; faites-le, au nom du ciel! + +--Comment voulez-vous que j'aille demander à la princesse de voir sa +montre? et d'ailleurs qu'y gagnerez-vous? + +--Oh! je veux lui reprocher son effronterie; on ne se joue pas ainsi +d'un homme de bonne foi qui s'est soumis à tant de précautions +mystérieuses. Il faut démasquer une infâme coquette, ou bien il faut +qu'elle me tienne ses promesses, et je garderai à jamais le silence sur +cette aventure; car, après tout, Monsieur, je suis encore capable d'en +être amoureux comme un fou. + +--Je vous en fais mon compliment, dit froidement Saint-Julien; pour moi, +je hais cette sorte de femmes, et je... + +--Voici la voiture qui va partir! s'écria le voyageur: je veux +l'attendre au passage, lui crier mon nom aux oreilles, la terrasser de +mon regard... Mais de grâce, Monsieur, allez d'abord lui dire que je +veux lui parler, que je suis Charles de Dortan; elle sait très-bien mon +nom, elle me l'a demandé. Et d'ailleurs elle a ma montre...» + +Le majordome de la princesse vint appeler Julien; celui-ci obéit, et +trouva le page, la duègne et les autres installés dans les voitures de +suite et prêts à partir. La princesse parut bientôt avec la Ginetta; +elles étaient coiffées de grands voiles noirs pour se préserver de la +poussière de la route. La princesse avait levé le sien; mais quand elle +vit sa voiture entourée de curieux, elle sembla éprouver un sentiment +d'impatience et d'ennui, et baissa son voile sur son visage. En ce +moment le voyageur pâle s'élançait pour la voir; il s'élança trop tard +et ne la vit pas. + +Alors, n'osant adresser la parole à cette femme dont il ne distinguait +pas les traits, il prit le bras de Saint-Julien et dit d'un ton +d'instance: + +«De grâce, dites mon nom.» + +Saint-Julien céda machinalement et dit à la princesse: + +«Madame, voici M. Charles de Dortan. + +--Je n'ai pas l'honneur de le connaître, répondit la princesse, et je le +salue. Allons, Messieurs, en voiture; dépêchons-nous!» + +À ce ton absolu, les serviteurs de la princesse écartèrent +précipitamment les curieux, et Quintilia monta en voiture sans que le +voyageur pâle osât lui parler. Saint-Julien le vit serrer les poings et +s'élancer avec anxiété sur un banc pour regarder dans la voiture. + +[Illustration: Elle paraissait bien avoir trente ans... (Page 2.)] + +--Qu'est-ce que c'est que cet homme-là qui nous regarde tant? dit +nonchalamment la princesse en s'étendant à demi au fond de la voiture, +dont Saint-Julien et la Ginetta occupaient le devant. + +--Je ne sais pas, Madame, répondit la Ginetta avec candeur en relevant +son voile. + +--C'est M. Charles de Dortan, dit Saint-Julien indigné. + +--N'est-ce pas un horloger?» dit la princesse avec tant de calme, que +Saint-Julien ne put savoir si c'était une question de bonne foi ou une +plaisanterie effrontée. + +La princesse releva aussi son voile, se tourna vers Dortan, et lui dit +d'un ton froid et impératif: + +«Monsieur, reculez-vous; on ne regarde pas ainsi une femme. + +Dortan devint pâle comme la lune et resta fasciné à sa place. + +La voiture partit au galop. + +«Ces Français sont insolents! dit la Ginetta au bout d'un instant. + +--Pourquoi? dit la princesse, qui avait déjà oublié l'incident. + +--Il faut, pensa Julien, que ce Dortan soit un imbécile ou un fou.» + +Les manières tranquilles de la princesse le subjuguèrent bientôt, et il +lui sembla avoir rêvé l'histoire de Dortan. Pendant ce temps le chemin +se dérobait sous les pieds des chevaux, et Avignon s'effaçait dans la +poussière de l'horizon. + + + + +IV. + + +Les journées de ce voyage passèrent comme un songe pour Julien. La +princesse s'était faite homme pour lui parler. Elle avait un art infini +pour tirer de chaque question tout le parti possible, pour la +simplifier, l'éclaircir et la revêtir ensuite de tout l'éclat de sa +pensée vaste et brillante. Toutes ses opinions révélaient une âme forte, +une volonté implacable, une logique âpre et serrée. Ce caractère viril +éblouissait le jeune comte. Une chose seule l'affligeait, c'était de n'y +pas voir percer plus de sensibilité; un peu plus d'entraînement, un peu +moins de raison, l'eussent rendu plus séduisant sans lui ôter peut-être +sa puissance. Mais Saint-Julien ne savait pas encore précisément s'il se +trompait en augurant de la beauté de l'intelligence plus que de la bonté +du coeur. Peut-être cette âme si vaste avait-elle encore plus d'une face +à lui montrer, plus d'un trésor à lui révéler. Seulement il s'effrayait +de la trouver plus disposée à la critique qu'à la sympathie lorsqu'il +s'écartait de la réalité positive pour s'égarer à la suite de quelque +rêverie sentimentale. + +[Illustration: Vraiment, dit l'aubergiste... (Page 3.)] + +Et d'un autre côté pourtant il aimait cette froideur d'imagination qui, +selon lui, devait prendre sa source dans une habitude de moeurs rigides +et sages. La familiarité chaste des manières et du langage achevait +d'effacer la fâcheuse impression qu'il avait reçue d'abord des manières +hardies et de la brusque familiarité de la princesse. Comment accorder +d'ailleurs les principes d'ordre et de noble harmonie qu'elle émettait +si nettement à tout propos avec des habitudes de désordre et +d'effronterie? La dépravation dans une âme si élevée eût été une +monstruosité. + +Peu après il lui sembla que cette femme cachait sa bonté comme une +faiblesse, mais qu'un foyer de charité brûlait dans son âme. Elle +n'était occupée que de théories philanthropiques, et s'indignait de voir +sur sa route tant de misère sans soulagement. Elle imaginait alors des +moyens pour y remédier et s'étonnait qu'on ne s'en avisât pas. + +«Mais, disait-elle avec colère, ces misérables bâtards qui gouvernent le +monde à titre de rois ont bien autre chose à faire que de secourir ceux +qui souffrent. Occupés de leurs fades plaisirs, ils s'amusent +puérilement et mesquinement jusqu'à ce que la voix des peuples fasse +crouler leurs trônes trop longtemps sourds à la plainte.» + +Alors elle parlait de la difficulté de maintenir l'intelligence entre +les gouvernements et les peuples. Elle ne la trouvait pas insurmontable. +«Mais que peuvent faire, ajoutait-elle, tous ces idiots couronnés?» Et +après avoir lumineusement examiné et critiqué le système de tous les +cabinets de l'Europe, dont son oeil pénétrant semblait avoir surpris tous +les secrets, elle élevait sur des bases philosophiques son système de +gouvernement absolu. + +«Les grands rois font les grands peuples, disait-elle; tout se réduit à +cet aphorisme banal; mais il n'y a pas encore eu de grands rois sur la +terre, il n'y a eu que de grands capitaines, des héros d'ambition, +d'intelligence et de bravoure; pas un seul prince à la fois hardi, +loyal, éclairé, froid, persévérant. Dans toutes les biographies +illustres, la nature infirme perce toujours. Ce n'est pourtant pas à +dire qu'il faille abandonner l'oeuvre et désespérer de l'avenir du monde. +L'esprit humain n'a pas encore atteint la limite où il doit s'arrêter: +tout ce qui est nettement concevable est exécutable.» + +Après avoir parlé ainsi, elle tombait dans de profondes rêveries; ses +sourcils se fronçaient légèrement. Son grand oeil sombre semblait +s'enfoncer dans ses orbites; l'ambition agrandissait son front brûlant. +On l'eût prise pour la fille de Napoléon. + +Dans ces instants-là Saint-Julien avait peur d'elle. + +«Qu'est-ce que la charité? qu'est-ce que l'amour? se disait-il; que sont +toutes les vertus et toutes les poésies, et tous les sentiments pieux et +tendres pour une âme brûlée de ces ambitions immenses?» + +Mais s'il la voyait jeter aux pauvres l'or de sa bourse et jusqu'aux +pièces de son vêtement; s'il l'entendait, d'une voix amicale et presque +maternelle, interroger les malades et consoler les affligés, il était +plus touché de ces marques de bonté familière qu'il ne l'eût été +d'actions plus grandes faites par une autre femme. + +Un jour un postillon tomba sous ses chevaux et fut grièvement blessé. La +princesse s'élança la première à son secours; et, sans crainte de +souiller son vêtement dans le sang et dans la poussière, sans craindre +d'être atteinte et blessée elle-même par les pieds des chevaux, au +milieu desquels elle se jeta, elle le secourut et le pansa de ses +propres mains. Elle le fit avec tant de zèle et de soin, que +Saint-Julien aurait cru qu'elle y mettait de l'affectation s'il ne l'eût +vue tancer sérieusement son page, qui criait pour une égratignure, +repousser avec colère les mendiants qui étalaient sous ses yeux de +fausses plaies, négliger, en un mot, toutes les occasions de déployer +une compassion inutile et crédule. + +Enfin on arriva à Monteregale, et la princesse, ayant fait ouvrir sa +voiture, montra de loin à Saint-Julien les tours d'une jolie forteresse +en miniature qui dominait sa capitale. La capitale blanche et mignonne +parut bientôt elle-même au milieu d'une vallée délicieuse. La garnison, +composée de cinq cents hommes, arriva à la rencontre de sa gracieuse +souveraine. Les douze pièces de canon des forts firent le plus beau +bruit qu'elles purent, et l'inévitable harangue des magistrats fut +prononcée aux portes de la ville. + +Quintilia parut recevoir ces honneurs avec un peu de hauteur et +d'ironie. Peut-être en eût-elle mieux supporté l'ennui si l'éclat d'une +plus vaste puissance les eût rehaussés au gré de son orgueil. Cependant +elle se donna la peine de faire à Saint-Julien les honneurs de sa petite +principauté avec beaucoup de gaieté. Elle eut l'esprit de ne point trop +souffrir du ridicule de ses magistrats, de la mesquinerie de ses forces +militaires et de l'exiguïté de ses domaines. Elle s'exécuta de bonne +grâce pour en rire, et ne perdit néanmoins aucune occasion de lui faire +adroitement remarquer les effets d'une sage administration. + +Au reste elle prenait trop de peine. Saint-Julien, qui n'avait jamais vu +que les tourelles lézardées du manoir héréditaire et leurs rustiques +alentours, était rempli d'une naïve admiration pour cet appareil de +royauté domestique. La beauté du ciel, les riches couleurs du paysage, +l'élégance coquette du palais, construit dans le goût oriental sur les +dessins de la princesse, les grands airs des seigneurs de sa petite +cour, les costumes un peu surannés, mais riches, des dignitaires de sa +maison, tout prenait aux yeux du jeune campagnard un aspect de splendeur +et de majesté qui lui faisait envisager sa destinée comme un rêve. + +Arrivée dans son palais, Quintilia fut tellement obsédée de révérences +et de compliments, qu'elle ne put songer à installer son nouveau +secrétaire. Lorsque Saint-Julien voulut aller prendre du repos, les +valets, mesurant leur considération à la magnificence de son costume, +l'envoyèrent dans une mansarde. Il y fit peu d'attention. Délicat de +complexion et peu habitué à la fatigue, il s'y endormit profondément. + +Le lendemain matin, il fut éveillé par la Ginetta. + +«Monsieur le comte, lui dit-elle avec l'aplomb d'une personne qui sent +toute la dignité de son personnage, vous êtes mal ici. Son Altesse ne +sait pas où l'on vous a logé; mais, comme elle n'a pas eu le temps de +s'occuper de vous hier, elle vous prie d'attendre ici un jour ou deux, +d'y prendre vos repas, d'en sortir le moins possible, de ne point vous +montrer à beaucoup de personnes, de ne parler à aucune, et d'être assuré +qu'elle s'occupe de vous installer d'une manière dont vous serez +content.» + +Après ce discours, la Ginetta le salua et sortit d'un air majestueux. +Saint-Julien se conforma religieusement aux intentions de sa souveraine. +Un vieux valet de chambre lui apporta des aliments très-choisis, le +servit respectueusement sans lui adresser un mot, et lui remit quelques +livres. Ce fut le seul souvenir qu'il eut de la princesse durant trois +jours. + +Le soir de cette troisième journée, comme il commençait à s'impatienter +et à s'inquiéter un peu de cet abandon, il entendit, en même temps que +l'horloge qui sonnait minuit, les pas légers d'une femme, et la Ginetta +reparut. + +«Venez, Monsieur, lui dit-elle d'un ton respectueux, mais avec un regard +assez moqueur. Son Altesse Sérénissime m'ordonne de vous conduire à +votre nouveau domicile.» + +Saint-Julien la suivit à travers les combles du palais. Après de +nombreux détours, elle ouvrit une porte dont elle avait la clef sur +elle: mais, comme Julien allait la franchir à son tour, une figure +allumée par la colère s'élança au-devant d'eux en s'écriant: + +«Où allez-vous? + +--Que vous importe? répondit hardiment la Ginetta.» + +À la clarté vacillante du flambeau que portait la soubrette, +Saint-Julien reconnut l'écuyer ou l'aide de camp Lucioli, qui jetait sur +lui des regards furieux. + +«J'ai le commandement de cette partie du château, dit-il: vous ne +passerez point sans ma permission. + +--En voici une qui vaut bien la vôtre, dit-elle en lui exhibant un +papier.» + +Lucioli y jeta les yeux, le froissa dans ses mains avec exaspération et +le jeta sur les marches de l'escalier en proférant un horrible jurement. +Puis il disparut après avoir lancé à Julien un nouveau regard de haine +et de vengeance. + +Cette rapide scène réveilla tous les doutes du jeune homme. + +«Ou je n'ai aucune espèce de jugement, se dit-il, ou cette conduite est +celle d'un amant disgracié qui voit en moi son successeur.» + +Cette idée le troubla tellement, qu'il arriva tout tremblant au bas de +l'escalier. Lorsque Ginetta se retourna pour lui remettre la clef de +l'appartement, il était pâle, et ses genoux se dérobaient sous lui. + +«Eh bien! lui dit la soubrette à l'oeil brillant, vous avez peur? + +--Non pas de Lucioli, Mademoiselle, répondit froidement Saint-Julien. + +--Et de quoi donc alors? dit-elle avec ingénuité. Tenez, Monsieur, vous +êtes chez vous. La princesse vous fera avertir demain quand elle pourra +vous recevoir. Un serviteur particulier répondra à votre sonnette. Bonne +nuit, monsieur le comte.» + +Elle lui lança un regard équivoque, où Saint-Julien ne put distinguer la +malice ingénue d'un enfant de la raillerie agaçante d'une coquette. Il +entra chez lui tout confus de ses vaines agitations, et craignant de +jouer vis-à-vis de lui-même le rôle d'un fat. + +L'appartement était décoré avec un goût exquis. Les draperies en étaient +si fraîches, que Saint-Julien ne put s'empêcher de penser, malgré ses +scrupules, que ce logement avait été préparé pour lui tout exprès. La +simplicité austère des ornements, la sobriété des choses de luxe, le +choix des objets d'art, semblaient avoir une destination expresse pour +ses goûts et son caractère. Les gravures représentaient les poètes que +Julien aimait, ses livres favoris garnissaient les armoires de glace. Il +y avait même une grande Bible entr'ouverte à un psaume qu'il avait +souvent cité avec admiration durant le voyage. + +«Il est impossible que ces choses soient l'effet du hasard, dit-il; mais +que suis-je pour qu'elle s'occupe ainsi de moi, pour qu'elle m'honore +d'une amitié si délicate? Quintilia! dût le monde me couvrir de sa +sanglante moquerie, je m'estimerais bien malheureux s'il me fallait +échanger le trésor de cette sainte affection contre une nuit de ton +plaisir!... Et pourtant quel orgueil serait donc le mien si j'aspirais à +être le seul amant d'une femme comme elle? Suis-je fou? suis-je sot?» + +Le lendemain matin, il se hasarda à tirer la tresse de soie de sa +sonnette, moins par le besoin qu'il avait d'un domestique que par un +sentiment de curiosité inquiète et vague appliqué à toutes les choses +qui l'entouraient. Deux minutes après, il vit entrer le page de la +princesse. C'était un enfant de seize ans, si fluet et si petit qu'il +paraissait en avoir douze. Sa physionomie fine et mobile, son air +enjoué, hardi et pétulant, son costume théâtral, sa chevelure blonde et +frisée, réalisaient le plus beau type de page espiègle et d'enfant gâté +qui ait jamais porté l'éventail d'une reine. + +«Eh quoi! c'est toi, Galeotto? dit le jeune comte avec surprise. + +«Oui, c'est moi, répondit le page avec fierté: la princesse me met à vos +ordres; mais écoutez. Vous ne devez jamais oublier que je me nomme +Galeotto _degli Stratigopoli_, descendant de princes esclavons, et que +je suis votre égal en toutes choses. Si la pauvreté a fait de moi un +aventurier, elle n'en pourra jamais faire un valet. Sachez donc que je +suis ici ami et compagnon. J'obéis à la princesse; je la servirai à +genoux, parce qu'elle est femme et belle; mais vous, je ne consentirai +jamais qu'à obliger... Est-ce convenu? + +--Je n'ai pas besoin d'un serviteur, répondit Saint-Julien, et j'ai +besoin d'un ami. Vous voyez que le hasard me sert bien, n'est-il pas +vrai?» + +Galeotto lui tendit la main, et un sourire amical entr'ouvrit sa bouche +vermeille. + +«Son Altesse, reprit-il, m'avait bien dit que nous nous entendrions et +que nous serions frères. Elle désire que nous n'ayons point de rapports +avec les laquais. Jeunes comme nous voici, pauvres comme nous l'étions +hier, nous n'avons pas besoin de valets de chambre; mais nous avons +besoin mutuellement de conseil et de société. C'est pourquoi nos +gentilles cellules sont voisines l'une de l'autre, une sonnette +communique de vous à moi; mais prenez-y bien garde, la même +communication existe de moi à vous, et pour commencer vous allez voir.» + +Le page sortit, et peu après une sonnette cachée dans les draperies du +lit de Saint-Julien fut ébranlée avec autorité. Le jeune comte comprit, +et se hâta de sortir de sa chambre. Au bout de quelques pas il vit +Galeotto sur le seuil de la sienne. + +«Mon jeune maître, dit Saint-Julien, me voici, j'ai entendu votre appel. + +--C'est bien, dit le page; maintenant retournons chez vous, je vais vous +aider à vous habiller. Cela est d'une haute importance, ajouta-t-il, +voyant que Julien faisait quelque cérémonie; j'accomplis ma mission, +laissez-moi faire.» + +Alors Galeotto tira de sa poche une clef de vermeil dont il se servit +pour ouvrir les tiroirs d'un grand coffre de cèdre qui servait de +commode dans la chambre de Saint-Julien. Il y prit des vêtements d'une +forme étrange, devant lesquels le jeune Français se récria, saisi de +répugnance: + +«Vous êtes un niais, mon bon ami, lui dit le page; vous craignez d'être +ridicule en vous affublant d'un costume de comédie. Il ne fallait pas +vous mettre sous la domination d'une femme. Vous oubliez donc que nous +jouons ici les premiers rôles après le singe et le perroquet? J'ai fait +comme vous la première fois qu'on m'ôta ma petite soutane râpée (car je +m'étais enfui du séminaire par-dessus les murs), pour me mettre ce +justaucorps de soie, ces bas brodés et ces plumes, qui me donnent l'air +d'un kakatoès. Je pleurai, je criai (j'avais douze ans alors); je voulus +déchirer mes manchettes et jeter mon bonnet sur les toits; mais la +Ginetta, qui est une fille d'esprit, me fit la leçon, et je vous assure +que je me trouve aujourd'hui fort à mon avantage. Voyez, ajouta le malin +page en se promenant devant une glace où il se répétait de la tête aux +pieds; cette petite jambe fine et ce pied de femme ne seraient-ils pas +perdus sous un pantalon de soldat et sous une botte hongroise? +Croyez-vous que ma taille fût aussi souple et mes mouvements aussi +gracieux sous les traits d'un dolman ou sous le drap de votre frac +grossier? Quant à mes dentelles, elles ne sont pas beaucoup plus +blanches que mes mains, c'est en dire assez; et mes cheveux, que vous +trouvez peut-être un peu efféminés, Monsieur, c'est la Ginetta qui les +frise et les parfume. Allez, mon cher, fiez-vous aux femmes pour savoir +ce qui nous sied; là où elles règnent, nous ne sommes pas trop +malheureux. + +--Galeotto, dit Saint-Julien en cédant d'un air tout rêveur à ses +instigations, je vous avoue que, s'il en est ainsi, cette cour n'est pas +trop de mon goût. Vous êtes spirituel, brillant; cette vie doit vous +plaire. D'ailleurs, vous n'avez pas encore atteint l'âge où la nécessité +d'un rôle plus sérieux se fait sentir. Vous avez bien déjà la fierté +d'un homme; mais vous avez encore l'heureuse légèreté d'un enfant. Pour +moi, je suis déjà vieux; car j'ai l'humeur mélancolique, le caractère +nonchalant. Une vie de fêtes ne me convient guère; je ne sais pas plaire +aux femmes; j'aimerais mieux vivre à la manière d'un homme. + +--Admirable princesse! s'écria Galeotto en lui boutonnant son pourpoint +de velours noir. + +--Je ne voudrais pas plus que vous porter un mousquet sur un bastion et +fumer dans un corps de garde, continua Julien; je ne me sens pas fait +pour cette vie rude, ennemie du développement de l'intelligence. + +--Sublime bon sens de Son Altesse! reprit le page en lui attachant +au-dessus du genou une jarretière d'argent ciselé. + +--Mais je voudrais, continua Saint-Julien, pouvoir accomplir ici quelque +travail utile, et avoir le droit de consacrer à l'étude mes heures de +loisir. + +--Vive son Altesse Sérénissime! s'écria le page. + +--Qu'avez-vous donc à plaisanter ainsi? dit Julien. Vous ne m'écoutez +pas. + +--Parfaitement, au contraire, répondit l'enfant; et si je me récrie en +vous écoutant, c'est de voir que Son Altesse vous connaisse déjà si +bien. Tout ce que vous me dites là, elle me l'a dit hier soir; et vous +pensez bien qu'après vous avoir si nettement jugé, elle a trop d'esprit +pour vous détourner de votre vocation. Tout ce que vous désirez, elle +vous l'a préparé; elle est entrée dans le fond de votre cerveau par la +prunelle de vos yeux, elle a saisi votre âme dans le son de votre voix. +Attendez quelques jours, et si vous n'êtes pas content de votre sort, il +faudra vous aller pendre, car c'est que vous aurez le spleen. En +attendant, regardez-vous, et dites-moi si le choix de ce vêtement ne +révèle pas chez notre souveraine le sentiment de l'art et de +l'intelligence du coeur. + +--Je vois que vous êtes très-ironique, dit Julien en se regardant sans +se voir; moi, ce n'est pas mon humeur. + +--Seriez-vous susceptible? + +--Peut-être un peu, je l'avoue à ma honte. + +--Vous auriez tort; mais, sur mon honneur! je ne raille pas. +Regardez-vous; je sors pour ne pas vous intimider.» + +Le nonchalant Julien resta debout devant sa glace sans penser à suivre +le conseil du page. Peu à peu, il s'examina avec répugnance d'abord, +puis avec étonnement, et enfin avec un certain plaisir. Ce pourpoint +noir, cette large fraise blanche, ces longs cheveux lisses et tombant +sur les tempes, allaient si parfaitement à la figure pâle, à la démarche +timide, à l'air doux et un peu méfiant du jeune philosophe, qu'on ne +pouvait plus le concevoir autrement après l'avoir vu vêtu ainsi. +Saint-Julien ne s'était jamais aperçu de sa beauté. Aucun des rustiques +amis qui avaient entouré son enfance ne s'en était avisé; on l'avait, au +contraire habitué à regarder la délicatesse de sa personne comme une +disgrâce de la nature et comme une organisation assez méprisable. Pour +la première fois, en se voyant semblable à un type qu'il avait souvent +admiré dans les copies gravées des anciens tableaux il s'étonna de ne +point trouver sa ténuité ridicule et sa gaucherie disgracieuse. Une +satisfaction ingénue se répandit sur sa figure et l'absorba tellement, +qu'il resta près d'un quart d'heure en extase devant lui-même, +s'oubliant complètement, et prenant la glace où il se regardait, dans +son immobilité contemplative, pour un beau tableau suspendu devant lui. + +Deux figures épanouies qui se montrèrent au second plan détruisirent son +illusion. Il s'éveilla comme d'un songe, et vit derrière lui le page et +la Ginetta, qui l'applaudissaient en riant de toute leur âme. Un peu +confus d'être surpris ainsi, le jeune comte s'adossa à la boiserie de sa +chambre, et, se croisant les bras, attendit que leur gaieté se fût +exhalée; mais son regard triste et un peu méprisant ne put en réprimer +l'élan. Le page sauta sur le lit en se tenant les flancs, et la Ginetta +se laissa tomber sur un carreau avec la grâce d'une chatte qui joue. + +Mais, se levant tout à coup et croisant ses bras sur sa poitrine, elle +s'adossa à la boiserie, précisément en face de Julien, et dans la même +attitude que lui. Puis elle le regarda du haut en bas avec une attention +sérieuse. + +Se tournant ensuite vers le page, elle lui dit d'un ton grave: +«Seulement la jambe un peu grêle et les genoux un peu rapprochés; mais +ce n'est pas disgracieux, tant s'en faut.» + +Saint-Julien, très-piqué de leurs manières, se sentait rougir de honte +et de colère lorsqu'on entendit sonner onze heures. Le page et la +soubrette, tressaillant comme des lévriers au son du cor, le saisirent +chacun par un bras en s'écriant: «Vite, vite, à notre poste!» et avant +qu'il eût eu le temps de se reconnaître, il se trouva dans la chambre de +la princesse. + + + + +V. + + +Quintilia était étendue sur de riches tapis et fumait du latakié dans +une longue chibouque couverte de pierreries. Elle portait toujours ce +costume grec qu'elle semblait affectionner, mais dont l'éclat, cette +fois, était éblouissant. Les étoffes de soie des Indes à fond blanc semé +de fleurs étaient bordées d'ornements en pierres précieuses; les +diamants étincelaient sur ses épaules et sur ses bras. Sa calotte de +velours bleu de ciel, posée sur ses longs cheveux flottants, était +brodée de perles fines avec une rare perfection. Un riche poignard +brillait dans sa ceinture de cachemire. Un jeune axis apprivoisé dormait +à ses pieds, le nez allongé sur une de ses pattes fluettes. Appuyée sur +le coude, et s'entourant des nuages odorants du latakié, la princesse, +fermant les yeux à demi, semblait plongée dans une de ces molles extases +dont les peuples du Levant savent si bien savourer la paisible +béatitude. La Ginetta se mit à lui préparer du café, et le page à +remplir sa pipe, qu'elle lui tendit d'un air nonchalant, après lui avoir +fait un très petit signe de tête amical. Julien restait debout au milieu +de la chambre, éperdu d'admiration, mais singulièrement embarrassé de sa +personne. + +Quintilia, soufflant au milieu du nuage d'opale qui flottait autour +d'elle, distingua enfin son secrétaire intime, qui attendait +craintivement ses ordres. «Ah! c'est toi, Giuliano? dit-elle en lui +tendant sa belle main; es-tu bien dans ton nouvel appartement? +Trouves-tu que j'aie été un bon factotum dans ton petit palais? À ton +tour, tu auras bien des choses à faire dans le mien: mais nous parlerons +de cela demain. Aujourd'hui je te présente à mes courtisans; songe à +faire bonne contenance. Voyons; ton costume? marche un peu. Comment le +trouves-tu, Ginetta? + +--Je suis absolument de l'avis de Votre Altesse. + +--Et toi, Galeotto? + +--Si mademoiselle n'avait rien dit, j'aurais dit quelque chose; mais ne +trouve rien de plus spirituel à répondre que ce qu'elle a trouvé. + +--Ginetta, dit la princesse, je vous défends de tourmenter Galeotto. +D'ailleurs, ajouta-t-elle en voyant l'air triste et contraint de +Saint-Julien, ces enfantillages ne sont pas du goût de M. le comte, et +il vous faudra, avec lui, brider un peu votre folle humeur. + +--Madame, dit Julien, qui craignait de jouer le rôle d'un pédant, +laissez, je vous en prie, leur gaieté s'exercer à mes dépens; je suis un +paysan sans grâce et sans esprit, leurs sarcasmes me formeront +peut-être. + +--C'est notre amitié qui prendra ce soin, dit Quintilia. Mais, dis-moi, +enfant, tu ne m'as pas conté ton histoire, et je ne sais pas encore par +quelle bizarrerie du destin monsieur le comte de Saint-Julien m'a fait +l'honneur de me suivre en Illyrie. Je gagerais qu'il y a là-dessous +quelque aventure d'amour, quelque grande passion de roman, contrariée +par des parents inflexibles; tu m'as bien l'air d'être venu à moi +par-dessus les murs. Voyons, Ragazzo, quelle escapade avez-vous faite? +pour quelle dette de jeu, pour quel grand coup d'épée, pour quelle fille +enlevée ou séduite avez-vous pris votre pays par pointe?» + +En parlant ainsi, elle posa son pied chaussé d'un bas de soie bleuâtre +lamé d'argent sur le flanc de sa biche tachetée, et, tout en prenant sa +chibouque des mains du page, elle le baisa au front avec indolence. + +Cette familiarité ne troubla nullement Galeotto, qui semblait tout à +fait dévoué à son rôle d'enfant; mais elle fit monter le sang au visage +du timide Julien. + +«Voyons, dit la princesse sans y faire attention; nous avons encore une +heure à attendre l'ouverture du cérémonial; veux-tu nous raconter tes +aventures? + +--Hélas! Madame, répondit Julien, il vaudrait mieux m'ordonner de vous +lire un conte des _Mille et une Nuits_ ou un des romanesques épisodes de +Cervantès; ce serait plus amusant pour Votre Altesse que les obscures +souffrances d'un héros aussi vulgaire et d'un conteur aussi médiocre que +je le suis. + +--Je crois comprendre ta répugnance, Giuliano, reprit la princesse; tu +crains d'être écouté avec indifférence: tu te trompes; il ne s'agit pas +pour moi de satisfaire une curiosité oisive; je voudrais lire jusqu'au +fond de ton coeur, afin d'éclairer mon amitié sur les moyens de te rendre +heureux. Si tu doutes de l'intérêt avec lequel nous allons t'entendre, +attends que la confiance te vienne. C'est à nous de savoir la mériter. + +--Je serais un sot et un ingrat, répondit Julien, si je doutais de la +bienveillance de Votre Altesse après les bontés dont elle m'a comblé; je +crois aussi à l'amitié de mon jeune confrère, à la discrétion de la +signora Gina. D'ailleurs il n'y a point de piquants mystères dans mon +histoire, et les malheurs domestiques dont j'ai souffert ne peuvent être +aggravés ni adoucis par la publicité.» + +Galeotto prit la main de Julien et le fit asseoir sur le tapis, entre +lui et l'axis favori. Le jeune comte raconta son histoire en ces termes: + +«Je suis né en Normandie, de parents nobles, mais ruinés par la +révolution du siècle dernier. Ma mère, en partant pour l'étranger, fut +heureuse de pouvoir confier mon éducation à un prêtre à qui elle avait +rendu d'importants services dans des temps meilleurs, et qui, par +reconnaissance, se chargea de moi. J'avais six ans quand on m'installa +au presbytère dans un riant village de ma patrie. Le curé était encore +jeune, mais c'était un homme austère et fervent comme un chrétien des +anciens jours. Intelligent et instruit, il se plut à étendre le cercle +de mes idées aussi loin qu'il est possible de le faire sans dépasser les +limites sacrées de la foi. Il jugeait toutes les choses humaines avec +sévérité, mais avec calme. Ses principes étaient inflexibles, et +l'extrême pureté de sa conscience lui donnait le droit d'être ferme et +absolu avec les méchants. Il était peu susceptible d'enthousiasme, si ce +n'est lorsqu'il s'agissait de flétrir le vice par des paroles véhémentes +et de repousser l'hypocrite ostentation des faux dévots. + +«Malgré cette noble sincérité et l'horreur qu'il éprouvait pour tout +machiavélisme religieux, cet homme respectable était peu compris et peu +aimé. On l'accusait de manquer de tolérance, et on le confondait avec +les fanatiques qui, sous la robe du lévite, recèlent la haine et +l'aigreur jalouse des coeurs froissés. Mais on était injuste envers lui, +je puis l'affirmer. C'était le plus chaste et en même temps le moins +chagrin des prêtres. La fermeté, l'esprit d'ordre et l'amour de la +justice, qui étaient les principaux traits de son caractère, +entretenaient dans ses manières et dans ses moeurs une sérénité +patriarcale. Sa maison était rigoureusement bien tenue; sa soeur, digne +et excellente ménagère, distribuait ses aumônes avec discernement, et il +avait si bien surveillé sa paroisse, qu'on n'y voyait plus aucun +malfaiteur ni aucun vagabond troubler le repos ou effaroucher la +conscience des honnêtes gens. + +«C'est là ce qui faisait dire à des philanthropes imprudents qu'il se +conduisait plutôt en justicier inflexible qu'en apôtre miséricordieux. +Ces gens-là ne voulaient pas comprendre qu'il faisait la guerre au vice, +et ne haïssait dans les hommes que la souillure de leurs péchés. + +«Pour moi, j'aimais en lui toutes choses, mais principalement cette +vertueuse rigueur, qui éclairait tous les doutes de ma conscience et qui +aplanissait toutes les difficultés de mon chemin. Guidé par lui, je me +sentais capable d'être vertueux comme lui. Ses conseils, ses +encouragements et ses éloges n'inondaient d'une joie céleste, et je ne +craignais point de chercher dans un noble orgueil la force dont l'homme +a besoin pour traverser les séductions coupables. Il m'exhortait à ce +sentiment d'estime envers moi-même, et me le faisait envisager comme la +plus sûre garantie contre la dépravation d'un siècle sans croyance.» + +À cet endroit du récit de Julien, la Ginetta laissa tomber son éventail, +et ses regards vagues, qui tenaient le milieu entre le sommeil et la +préoccupation, troublèrent un peu le narrateur. Galeotto sourit à demi +et lui dit: «Prenez courage, mon cher monsieur de Fénelon; cette frivole +Cidalise n'est bonne qu'à découper du papier et à friser des petits +chiens.» La princesse lui imposa silence et pria Saint-Julien de +continuer. + +«Lorsque j'entrai dans l'adolescence, un trouble inconnu vint porter +l'épouvante dans mes rêves et dans mes prières. Je m'en confessai à mon +instituteur, non comme à un prêtre, mais comme à un ami. Il me répondit +avec franchise et me révéla hardiment tous les secrets de la vie.--Si +vous étiez destiné à la virginité du sacerdoce, me dit-il, j'essaierais +de prolonger votre ignorance ou d'éteindre par la crainte les ardeurs de +votre jeune imagination; mais le germe des passions se révèle chez vous +avec trop de vivacité pour que j'essaie jamais de vous retirer du monde, +où votre place est marquée. Il ne s'agit que de bien diriger les +passions, pour qu'elles soient fertiles en nobles pensées et en belles +actions. + +«Alors il essaya de me peindre les deux sortes d'amours qui souillent ou +purifient les âmes: l'attrait du plaisir qui, sans l'autre amour, ne +conduit qu'à l'abrutissement de l'esprit; et l'amour du coeur, qui +rapproche les êtres vertueux et produit l'union sainte de l'homme et de +la femme. Il me parla de cette compagne d'Adam, de ce rayon du ciel +envoyé au sommeil du premier homme, comme le plus beau don que Dieu eût +mis en réserve pour couronner l'oeuvre de la création. Il me parla aussi +de cet être dégénéré qui, dans notre société corrompue, dément sa +céleste origine et enivre l'homme des poisons de la luxure, fruit amer +et impérissable de l'arbre de la science. Les portraits qu'il me fit de +la femme pure et de la femme vicieuse imprimèrent dans mon coeur, encore +enfant, deux images ineffaçables: l'une, divine et couronnée, comme les +vierges de nos églises, d'une sainte auréole; l'autre, hideuse et +grimaçante comme un rêve funeste. Que cette idée fût erronée dans sa +candeur, cela est hors de doute pour moi aujourd'hui, et pourtant je +n'ai pu perdre entièrement cette impression obstinée de ma première +jeunesse. La laideur du corps et celle de l'âme me semblent toujours +inséparables au premier abord; et quand je vois la beauté du visage +servir de masque à la corruption du coeur, j'en suis révolté comme d'une +double imposture, et je suis saisi de terreur comme à l'aspect d'un +bouleversement dans l'ordre éternel de l'univers. + +«Au retour des Bourbons en France, mes parents revinrent de +l'émigration, et je quittai avec regret le presbytère pour aller vivre +dans le château délabré de mes ancêtres. Mon père sacrifia ses dernières +ressources pour rentrer en possession du manoir qui portait son nom; +mais il ne put racheter qu'une très-petite partie des terres +environnantes, et l'entretien d'une vaste maison et d'un parc sans +rapport achevèrent de rendre notre existence précaire et triste. +Néanmoins je me flattais, dans les commencements, de goûter un bonheur +nouveau pour moi dans l'intimité de ma mère, dont je me rappelais avec +amour les caresses et les premiers soins. Elle était encore belle malgré +ses cinquante ans, et à un esprit naturel et enjoué elle joignait assez +d'instruction et de jugement; mais, par une inconcevable fatalité, nos +opinions différaient sur beaucoup de points. Il est vrai que ma mère, +douce et facile dans son humeur railleuse, attachait peu d'importance à +nos discussions et semblait ne pas s'apercevoir de l'impression pénible +que j'en recevais; mais il m'était cruel de trouver dans une femme que +j'aurais voulu entourer du plus saint respect une légèreté de principes +si différente de ce que j'en attendais. Peu à peu, la frivolité avec +laquelle ma mère traitait mes plus chères croyances, l'espèce de pitié +moqueuse qu'elle avait pour mon caractère, me rendirent plus hardi, et +j'essayai de l'amener à mes idées; mais alors elle m'imposa silence avec +hauteur, et me reprocha aigrement ce qu'elle appelait le pédantisme de +l'intolérance. Mon père ne se mêlait jamais à nos contestations; presque +toujours endormi dans son fauteuil, il ne prenait intérêt qu'à sa partie +de piquet, que ma mère faisait, il est vrai, avec une obligeance +infatigable; et, pourvu que rien ne gênât ses habitudes paresseuses, il +s'accommodait de tous les visages et de tous les caractères. Un ami +subalterne de la maison me rendit, presque malgré moi, le triste service +de m'apprendre que ma mère avait souvent trompé autrefois ce débonnaire +mari, et me conseilla de heurter moins imprudemment ses souvenirs, et +peut-être les reproches secrets de sa conscience, par la rigidité de mes +principes. Je le remerciai de son avis, et j'en profitai. Je compris que +je n'avais plus le droit de discuter, puisque c'était m'arroger celui de +censurer la conduite de ma mère; mais en rentrant dans la voie d'un +froid respect, je sentis s'évanouir en moi cette sainte affection dont +j'avais conçu l'espoir. + +«Je me retirai en moi-même; je devins mélancolique, souffrant, et +l'ennui s'empara de moi. Je pris dans cet isolement de l'âme une +habitude de réserve qui acheva de m'aliéner le coeur de mes parents. Ils +me le témoignèrent cruellement quatre ou cinq fois, et à la dernière je +pris mon parti. Je partis dans la nuit, leur laissant une lettre +d'humbles excuses, et leur promettant que, quelle que fût ma fortune, +ils n'auraient jamais à rougir de moi. Je me mis donc en route, au +hasard, tristement, et presque sans ressources, la gêne où vivaient mes +parents m'interdisant de leur demander le moindre sacrifice; j'espérai +en la Providence et un peu en mon courage. Votre Altesse sait le reste, +et grâce à sa bonté, je n'ai pas eu longtemps à supporter les fatigues +et les privations de mon voyage. + +--Je te remercie, mon cher Julien, dit la princesse. Je vois que tu es +un honnête homme et un noble coeur; mais laisse-moi te parler en amie et +remplacer la mère que tu as abandonnée. Je crains que tu ne sois un peu +entaché, à ton insu et malgré toi, de l'esprit d'obstination et +d'orgueil que l'on reproche avec raison au clergé de France. Tu a subi +l'influence des prêtres dans ce qu'elle a de bon principalement, mais +aussi un peu dans ce qu'elle a de dangereux. Ton curé de village est +sans doute un homme vertueux et franc; mais peut-être ceux qui lui +reprochaient de manquer d'indulgence et de miséricorde n'avaient-ils pas +absolument tort. Je n'aime pas qu'on chasse d'un pays les vagabonds et +les malfaiteurs; c'est se défaire de la peste en faveur de son prochain. +Il vaudrait mieux essayer de fixer et d'employer les uns, de corriger ou +de contenir les autres. Ta mère me paraît une bonne femme que tu aurais +mieux fait d'accepter avec ses qualités et ses défauts, et je +l'estimerais encore mieux si tu avais ignoré ou enseveli dans un éternel +oubli les fautes de sa jeunesse. Prends-y garde, mon enfant: ce +caractère absolu, cette froide habitude de condamner en silence et de +fuir sans retour et sans pardon tout ce qui ne nous ressemble pas, peut +bien nous rendre coupables, dangereux aux autres et à nous-mêmes. Tu +vois déjà que tu t'es fait souffrir, que tu as gâté le bonheur possible +de la vie de famille; et sans doute ta mère, quelque frivole qu'elle +soit, doit avoir pleuré ton départ et ses motifs. Lui donnes-tu +quelquefois de tes nouvelles, au moins? + +--Oui, Madame, répondit Saint-Julien. + +--Eh bien, fais-le toujours, reprit-elle, et que le ton de tes lettres +lui fasse oublier ce que ton absence a de cruel et de mortifiant. Au +reste, ajoute la princesse en se levant et en lui tendant la main, vous +avez bien fait de nous dire toutes ces choses, monsieur le comte; nous +saurons mieux le respect que nous devons à vos chagrins. Mes enfants, +dit-elle aux deux autres, vous avez trop d'esprit et de délicatesse pour +ne pas le comprendre, le coeur de San-Giuliano n'est pas du même âge que +le votre. Il ne faut pas le traiter comme un camarade d'enfance. Et toi, +mon ami, dit-elle au jeune comte, il faut faire aussi quelque concession +à leur jeunesse, et tâcher de te distraire avec eux. Nous réunirons tous +nos efforts pour te faire l'avenir meilleur que le passé; si nous +échouons, c'est que l'amitié est sans puissance et ton âme sans oubli.» + +L'heure étant venue où la princesse devait se montrer pour la première +fois depuis son retour à toute sa cour assemblée, elle prit le bras de +Julien pour se lever; puis elle passa sur sa robe de soie une pelisse de +velours brodée d'or et fourrée de zibeline. Le page prit son éventail de +plumes de paon. On remit à Julien un livre à riches fermoirs sur lequel +il devait inscrire les demandes présentées à la souveraine. La Ginetta, +qui avait des privilèges particuliers, se mêla à trois grandes dames +autrichiennes qui, par droit de noblesse, avaient la charge honorifique +de paraître en public les suivantes de la princesse. Elles n'étaient +guère flattées de voir une Vénitienne sans naissance et, disaient-elles, +sans conduite, marcher du même pas et leur ôter sans façon des mains la +queue du manteau ducal; mais la princesse avait des volontés absolues. +Elle eût chassé ces douairières plutôt que de contrarier sa jeune +favorite, et aucun homme de cour ne trouvait à redire à l'admission +d'une si belle personne dans les salles de réception. + +Quand la princesse eut agréé les hommages de ses flatteurs, elle leur +présenta son secrétaire intime, le comte de Saint-Julien. Au ton de sa +voix, tous comprirent que ce n'était pas à la lettre un successeur de +l'abbé Scipione, et qu'il fallait se conduire autrement avec lui. +Saint-Julien fut donc étourdi et presque effrayé des protestations et +des avances qui lui furent faites de tous côtés. Il était bien loin +d'avoir conçu une si haute idée de son rôle. «Eh! mon Dieu! se +disait-il, si j'étais l'époux de la princesse, on ne me traiterait pas +mieux. Tous ces gens-là doivent pourtant bien savoir dans quel costume +je suis arrivé ici.» En voyant combien les hommes sont rampants et +souples devant tout ce qui semble accaparer la faveur du maître, il +s'étonna d'avoir été si craintif. «Qu'est-ce donc que cette grandeur que +j'avais rêvée? se dit-il; où sont ces hommes élevés qui soutiennent la +dignité de leur rang par de nobles actions, et qui ont le coeur fier et +hardi comme la devise de leurs ancêtres? Les vrais nobles sont-ils aussi +rares que les vrais talents?» + +Le jour même, on célébra le mariage de l'aide de camp Lucioli avec la +lectrice mistress White. Ce fut un grand sujet d'étonnement pour Julien, +de voir ce beau jeune homme épouser une vieille fille d'un rang obscur +et d'un esprit médiocre. Personne ne songea à partager la surprise de +Julien. La duègne était richement dotée par la princesse, et Lucioli +pourrait désormais satisfaire ses étroites vanités et déployer un luxe +insolent. Il était réconcilié avec sa situation, et trouvait dans le +maintien grave de Quintilia plus d'indulgence pour son amour-propre +qu'il ne l'avait espéré. + +En effet, la princesse présida cette cérémonie avec un sang-froid +imperturbable. Il était impossible de se douter, à son air austère et +maternel, qu'elle fût occupée à se divertir sérieusement d'une victime +insolente et lâche. Dans aucun recoin de la chapelle on n'osa échanger +le plus furtif sourire. Les lèvres de Quintilia étaient immobiles et +serrées comme celles d'un mathématicien qui résout intérieurement un +problème. Julien se méfia néanmoins de cette affectation, et quand vers +minuit la princesse se retrouva dans son appartement avec lui, Ginetta +et Galeotto, il ne s'étonna guère de la scène qui eut lieu, devant lui. +La Ginetta, mettant son mouchoir sur sa bouche, semblait attendre dans +une impatience douloureuse le signal de sa délivrance, lorsque +Quintilia, se laissant tomber tout de son long sur le tapis, lui donna +l'exemple d'un rire inextinguible et presque convulsif. Le page fit la +troisième partie, et Julien resta ébahi à les contempler jusqu'à ce que, +les rires un peu apaisés, un feu roulant et croisé de sarcasmes amers et +d'observations caustiques lui fit comprendre qu'on venait de jouer la +plus majestueuse des farces dont un amant rebuté ou disgracié pût être +la victime ou le bouffon. + +«Je n'aime pas cela, dit-il au page lorsqu'ils se retrouvèrent ensemble +dans leur appartement. Ou Lucioli est un pauvre niais qu'on mystifie +sans pitié, ou c'est un misérable qui se console avec de l'argent, et +qu'il faudrait plutôt chasser. + +--Vous avez l'air, dit le page d'un ton assez sec et sérieux, de +critiquer la conduite de notre bienfaitrice; je vous dirai, moi aussi, +monsieur de Saint-Julien, je n'aime pas cela. + +--Mettez-vous à ma place, répondit Julien un peu confus; ne +penseriez-vous pas, en voyant des choses si étranges, que la princesse +est bien cruelle envers ceux qui osent s'élever jusqu'à elle, ou bien +inconstante envers ceux qu'elle y fait monter un instant?» + +Le page ne répondit que par un grand éclat de rire; puis, reprenant +aussitôt son sérieux, il quitta Saint-Julien en lui disant: «Mon ami, ni +le dévouement ni la prudence n'admettent l'esprit d'analyse.» + + + + +VI. + + +Le lendemain, la princesse appela Saint-Julien et s'enferma avec lui +dans son cabinet. Elle était occupée de mille projets; elle voulait +apporter de notables économies à son luxe, fonder un nouvel hôpital, +réduire les richesses d'un chapitre religieux, écrire un traité sur +l'économie politique, et mille autres choses encore. Saint-Julien fut +épouvanté de tout ce qu'elle voulait réaliser, et il pensa un instant +que la vie d'un homme ne suffirait pas à en faire le détail. Néanmoins +elle lui posa si nettement les points principaux, elle le seconda par +des explications si précises et si lucides, qu'il commença bientôt à +voir clair dans ce qu'il avait pris à l'abord pour le chaos d'une tête +de femme. Lorsqu'elle le renvoya, elle lui confia une besogne assez +considérable, qu'il eut à lui rendre le lendemain et dont elle fut +contente, bien qu'elle y fît de nombreuses annotations. + +Plusieurs mois furent employés à dresser et à préparer ce travail. +Durant tout ce temps, la princesse fut enfermée dans son palais; les +fêtes et les réceptions furent suspendues; les rues furent +silencieuses, et les façades ne s'illuminèrent plus de l'éclat des +flambeaux. Quintilia, vêtue d'une longue robe de velours noir, et +relevant ses beaux cheveux sous un voile, sembla oublier la parure, le +bruit et le faste, dont elle était ordinairement avide. Plongée dans de +sérieuses études et dans d'utiles réflexions, elle ne se permettait pas +d'autre délassement que de fumer le soir sur une terrasse avec ses +intimes confidents, à savoir: le page, le secrétaire intime et la +Ginetta. Quelquefois elle se promenait avec eux en gondole sur la jolie +petite rivière appelée Célina, qui traversait la principauté; mais la +gaieté folâtre était bannie de leurs entretiens. Ses projets du +lendemain, ses travaux de la veille, la mettaient dans un rapport +immédiat et continuel avec Saint-Julien. La familiarité qui en résulta +avait quelque chose de paisible et de fraternel, qui était mieux que de +l'amitié, et qui cependant ne ressemblait pas à l'amour. Du moins Julien +le croyait; mais son âme était dominée, toutes ses facultés absorbées +par une seule pensée. Si les heures où la princesse l'exilait de sa +présence n'eussent été assidûment remplies par le travail qu'elle lui +imposait et par les courts instants de repos qu'il était forcé de +prendre, elles lui eussent semblé insupportables. Mais dès son réveil, +il se rendait près d'elle et ne la quittait plus que le soir. Elle +prenait ses repas avec lui, des repas courts et presque napoléoniens. Si +quelquefois elle se reposait de ses fatigues intellectuelles par +quelques idées plus douces, elle y associait toujours son jeune protégé. +Elle l'entretenait des arts, qu'elle chérissait et dont il avait le vif +sentiment; elle écoutait avec intérêt quelques douces et naïves poésies +dont le jeune homme s'inspirait auprès d'elle, ou bien elle lui parlait +des bienfaits d'une vie laborieuse et réglée, des charmes d'une amitié +chaste et sainte. Saint-Julien l'écoutait avec délices, et, à voir son +front serein, son regard maternel, il oubliait qu'une passion orageuse +ou fatale pût naître auprès d'une telle femme; il se persuadait être +arrivé au terme du plus beau voeu qu'une âme noble puisse faire; il +croyait avoir atteint pour toujours un bonheur sans mélange et sans +remords. Quelquefois, il est vrai, lorsqu'il se retrouvait seul au +sortir de ces douces causeries, sa tête s'enflammait, son coeur battait +précipitamment, son émotion devenait une souffrance vague; mais un +sentiment pieux succédait à ces agitations. Il remerciait Dieu de +l'avoir tiré d'une condition douloureuse pour le combler de telles +joies, il versait des larmes, il prononçait le nom de Quintilia et +l'associait au nom de Marie, la Vierge des cieux. Quand il avait soulagé +son coeur dans ces extases, il reprenait avec ardeur la tâche que sa +souveraine lui avait confiée, et se livrait par anticipation au plaisir +de mériter et d'obtenir ses éloges et ses remerciements. + +Entièrement séparé de l'entourage extérieur de la princesse, il n'avait +de relations qu'avec Galeotto et la Ginetta. Son caractère timide et un +peu fier, ses occupations sérieuses et soutenues, et surtout le +sentiment de bien-être intérieur qui lui rendait tout épanchement +inutile, s'opposaient à toute communication entre lui et le reste des +hommes. Il vécut donc dans un tel isolement de tout ce qui n'était pas +Quintilia, qu'il savait à peine les noms des personnes qu'il rencontrait +dans l'intérieur du palais. Et pourtant une passion, réelle, dévorante, +à jamais tenace, s'allumait en lui à son insu, à l'ombre de cette +confiance dangereuse. L'imagination de ce jeune homme était si pure, il +avait si peu connu l'amour, qu'il ne croyait pas à ses tourments et les +éprouvait sans les reconnaître. + +Six mois s'étaient écoulés ainsi. Un soir, le travail se trouva terminé. +La princesse avait été tout ce jour-là plus grave et plus réfléchie que +de coutume. Elle traça de sa main une dernière page à la fin du registre +que Julien venait de lui présenter. Pendant qu'elle l'écrivait, Ginetta, +qui s'était introduite sans bruit dans l'appartement, attendait avec une +sorte d'anxiété qu'elle eût fini; son oeil noir et mobile interrogeait +impatiemment tantôt la porte où Julien aperçut un pan du manteau de +Galeotto, tantôt le front assombri et le sourcil plissé de la princesse. +Enfin, la princesse posa sa plume d'un air distrait, cacha sa tête dans +ses mains, reprit la plume, joua un instant avec une tresse de ses +cheveux qui s'était détachée, puis tressaillit, traça précipitamment +quelques chiffres, signa le registre, le ferma et le poussa loin d'elle. +Puis, tenant toujours sa plume, elle se leva, se tourna vers Ginetta et +la planta dans une grosse touffe de ses cheveux noirs. La soubrette fit +un cri de joie. «Est-ce enfin terminé, Madame? s'écria-t-elle; votre +belle main va-t-elle quitter la plume et reprendre le sceptre et +l'éventail? Sommes-nous arrivés au bout de ce pâle carême? le plaisir +va-t-il briser la pierre du cercueil où vous l'avez enseveli? me +permettrez-vous de jeter au vent cette vilaine plume que vous venez de +mettre dans mes cheveux, et qui me semble peser comme du plomb? + +--Fais-en un auto-da-fé, répondit Quintilia, je ne travaillerai plus +cette année. + +--Vive la liberté! s'écria Galeotto en entrant d'un bond. Au risque +d'être grondé, il faut que je vienne mettre un genou en terre devant ma +souveraine, et que je la prie de _briser les cercles de fer de son +écuyer_. + +--Reprends ton vol, mon beau papillon, dit la princesse en l'embrassant +au front. + +--Par la Vierge! dit le page en se relevant, il y avait plus de six mois +que Votre Altesse n'avait fait cet honneur à son pauvre nain. Nous voici +tous sauvés; nous renaissons, nous dépouillons nos chrysalides, nous +ressuscitons. Alleluia. + +--Brûlons la maudite plume! dit Ginetta. + +--Non, dit le page en s'en emparant. Attachons-la à la barrette de +monsieur le secrétaire intime, et jetons tout dans la Célina, le pédant +et son encre, l'ennui et les registres. + +--Non pas, dit la princesse; à votre tour, respectez le travail, la +réflexion, l'économie. Mon bon Giuliano, nous nous retrouverons tête à +tête dans la poussière des livres. Aujourd'hui, reposons-nous, quittons +nos habits noirs. Rions avec ces enfants, redevenons jeunes. Page, fais +illuminer le fronton de mon palais. Toi, Ginetta, rends la liberté à ma +chevelure, et enlève cette dernière tache d'encre à mon doigt.» + +La Ginetta frotta les mains de la princesse avec de l'essence de citron. +Le page ouvrit les fenêtres et donna en criant des signaux à la +cantonade; puis il entraîna Julien sur la terrasse, et lui remettant un +magnifique bouquet de fleurs: + +«Portez-le à Son Altesse, lui dit-il, mettez-vous à ses pieds, et tâchez +qu'elle ait pour vous un doux regard. Quittez surtout cet air consterné. +De quoi vous étonnez-vous? Pensez-vous que nous étions convertis pour +jamais, et que tout irait toujours selon vos goûts et vos idées? Mais +apprenez à connaître l'amitié. Je pourrais me venger aujourd'hui de tout +l'ennui que vous m'avez causé; je veux, au contraire, vous aider à +ressaisir votre crédit qui chancelle. + +--Vraiment, je vous jure que je ne comprends pas, reprit Julien en +prenant le bouquet machinalement. + +--Allez, allez! cria le page en le poussant. Si vous êtes habile, ne +perdez pas le temps et l'occasion, car voici le tourbillon qui nous +enveloppe et le sabbat qui commence.» + +Les accords de cent instruments montaient en effet dans les airs, et +déjà des pétards et des fusées volaient par les rues. + +--Qu'est-ce donc que tout ce bruit? dit Julien. + +--C'est mon ouvrage, dit Galeotto d'un air enivré; c'est ce qui doit +sauver ou perdre bien des flatteurs, faire voler les uns comme des +aigles, barboter les autres comme des oisons.» + +Saint-Julien, poussé par les épaules, approcha de la princesse d'un air +gauche et confus. + +Elle était déjà transformée en une autre femme que celle qu'il voyait +depuis six mois. Elle avait les cheveux parfumés, le front couvert de +diamants de sept couleurs, une folle et magnifique parure. Son corps +avait changé d'attitude et sa figure d'expression. Elle était sans +contredit beaucoup plus jeune, plus belle et plus séduisante qu'avec sa +robe noire et son air pensif. Mais Saint-Julien l'avait aimée beaucoup +mieux ainsi, et maintenant elle l'effrayait comme autrefois; ses doutes +évanouis longtemps se réveillaient, sa confiance et sa joie pâlissaient +à mesure que la beauté de Quintilia s'illuminait d'un éclat plus vif. + +[Illustration: Je me nomme Galeotto _degli Stratigopoli_... (Page 11.)] + +«Un genou en terre, lui dit le page à l'oreille, et tâchez de baiser sa +main.» + +Julien crut qu'on le persiflait; peu s'en fallut qu'il n'accusât +Quintilia d'être complice d'une mystification préparée contre lui. Il se +laissa tomber à demi sur le carreau de velours qui était à ses pieds, +et, tout palpitant, il leva sur elle un regard qui semblait être un +triste et doux reproche. Mais, au lieu de le railler, comme il s'y +attendait, Quintilia lui prit la main. + +«Eh quoi! des fleurs à la main de Giuliano! lui dit-elle avec gaieté; +mais je crois que le monde est bouleversé, et tu m'apportes précisément +les fleurs que j'aime, la rose turque et la pompadoura qui enivre! +Donne, donne, Giuliano. Toi aussi, tu veux donc te rajeunir et te +retremper! Bien, mon fils; faisons-leur voir que le travail ne nous a +pas rendus stupides, et que nos esprits ne sont point émoussés comme nos +plumes.» + +Quintilia, en disant ces folles paroles, embrassa son secrétaire intime +sur les deux joues. C'était la première fois, et il s'y attendait si +peu, que sa tête se troubla, et il lui fut impossible de comprendre ce +qui se passait autour de lui. + +Un feu d'artifice fut tiré sur l'eau, et un grand souper, qui sembla +improvisé, mais que Galeotto et Ginetta tenaient prêt depuis longtemps, +prolongea la fête assez avant dans la nuit. Saint-Julien suivit d'abord +machinalement Quintilia; il était encore sous l'impression délirante de +ce baiser: il ne songea qu'à la trouver belle dans sa nouvelle parure, +gracieuse et spirituelle avec ceux qui venaient la complimenter. Mais +peu à peu cet entourage de courtisans qu'il avait perdu l'habitude de +voir se placer entre elle et lui, ce bruit qui ne lui permettait plus +d'être seul entendu, ce mouvement qui semblait enivrer Quintilia, lui +devinrent odieux. Il fut souvent tenté de quitter cette cohue et d'aller +s'enfermer dans sa chambre. Un sentiment de jalousie inquiète et +chagrine le retint auprès de la princesse. + +[Illustration: Que suis-je donc? s'écria Julien... (Page 18.)] + + + + +VII. + + +«Mon ami, lui dit Galeotto le lendemain matin, vous avez été +souverainement ridicule hier soir. + +--Et pourquoi donc? + +--Triste, pâle, et l'air consterné! Prenez garde à vous. La princesse +est en humeur de se divertir: si vous ne vous amusez pas, vous êtes +perdu. + +--Perdu! dit Saint-Julien. Comment et pourquoi? + +--Pourquoi?..... parce que vous l'ennuierez, mon ami. Comment? parce +qu'elle oubliera jusqu'à votre nom. + +--Où sommes-nous, mon Dieu? dit Julien en passant sa main sur ses yeux, +dans un sentiment d'invincible tristesse. Est-ce un rêve que je fais? +Tout est-il donc si changé depuis douze heures! + +--Vous ne connaissez pas le monde, reprit le page; vous ne savez pas +qu'il faut ne compter sur rien, être préparé à tout, et posséder vingt +habits dans son magasin pour être toujours prêt à changer avec ceux qui +changent. + +--Mais expliquez-moi Quintilia; que m'importent les autres? + +--Quintilia! dit le page en baissant la voix. Que je vous explique cette +femme, moi!... Eh! mon ami, j'ai seize ans! Je ne manque pas d'intrigue, +d'ambition et d'une certaine intelligence; je vois, j'entends; je +n'essaie pas de comprendre; j'obéis, je devine ce qu'on va me commander: +il me semble que c'est quelque chose pour mon âge. Mais trouver la +raison de ce que je vois, de ce que j'entends et de ce que je fais, +c'est plus qu'il n'appartient à mon inexpérience et à ma jeunesse. C'est +vous, monsieur le philosophe, qui devriez me donner la clé des énigmes +autour desquelles je tourne comme une folle planète, sans savoir où me +mène mon soleil. + +--Je ne vous demande qu'une chose, dit Saint-Julien en fixant ses grands +yeux tristes sur les yeux malins et brillants de Galeotto. Je vois bien +qu'il y a en elle deux femmes distinctes, une vraie et une artificielle; +une qui est née ce qu'elle est, une autre que les hommes et le siècle +ont formée: laquelle des deux est l'oeuvre de Dieu?» + +Le page eut sur les lèvres une contraction nerveuse, comme s'il allait +dire un mot cynique. Saint-Julien devina les deux syllabes qui erraient +sur cette bouche moqueuse, et un frisson douloureux lui passa de la tête +aux pieds. Mais le page se levant aussitôt et changeant de manière et de +langage avec cette facilité de courtisan qui était innée en lui: + +«Votre question n'a pas le sens commun, mon ami, lui dit-il en se +promenant dans la chambre d'un air grave. Le sentiment et la +métaphysique vous ont troublé le jugement. Est-ce que nous sommes _nés_ +quelque chose? C'est bien assez d'être nés gentilshommes, canaille ou +prince. Ce n'est pas Dieu qui préside à ces distinctions; et pour notre +caractère, c'est l'éducation et le hasard qui s'en mêlent. Si j'étais +phrénologiste, je vous dirais quelles bosses du crâne de Son Altesse +nécessitent la contradiction que vous voyez en elle; mais, n'étant qu'un +ignorant, j'aime mieux admirer ses cheveux noirs et recevoir sur mon +pauvre front étroit et borné le baiser d'une bouche ducale.» + +En se rappelant le baiser qu'il avait reçu, Saint-Julien frémit, et +devint tour à tour rouge et pâle. Le page s'en aperçut, et, s'arrêtant +devant lui les bras croisés sur sa poitrine: + +«Mon ami, lui dit-il, tu es amoureux; tu es perdu! + +--Amoureux! dit Julien troublé; non, je ne le suis pas. J'aime ma +souveraine avec vénération, avec... + +--Tais-toi, tu extravagues, reprit Galeotto. Nous ne sommes plus au +temps de la chevalerie. Aujourd'hui un gentilhomme, et même un +pâtissier, peut épouser une princesse. Tu es amoureux, mais tu es fou. + +--Épargnez-moi vos railleries, Galeotto... + +--Non, je ne raille pas. Hier, quand vous avez reçu ce baiser sur les +joues, vous avez failli vous trouver mal. Pour un homme qui ne voudrait +que parvenir, c'eût été d'un effet excellent. Ces timidités-là ont plus +de succès ici que les fatuités de Lucioli. Ce n'est pas vous qu'on +mariera à une duègne, et qu'on enverra prendre l'air à la campagne avec +cinquante mille francs de rente et une momie ambulante comme mistress +White. Mais c'est vous à qui l'on mettra un collier de vermeil au cou, +et qu'on laissera vieillir couché en rond sur un coussin entre la biche +tachetée et la levrette blanche. + +--Mais quel rôle si important jouez-vous donc vous-même ici? dit +Saint-Julien un peu piqué. + +--Aucun, dit le page; mais je ne suis pas amoureux; et quand on me baise +au front, je n'oublie pas que je suis un jouet, un petit animal +domestique, un enfant condamné à ne pas grandir. Alors, en attendant que +je sois homme et qu'on s'en aperçoive, je rends à la Ginetta les baisers +qu'on me donne. Fais comme moi, Giuliano, Ginetta est une belle et bonne +fille.» + +Saint-Julien eut comme un éblouissement, et s'appuyant sur le bras de +son fauteuil. + +«Ô mon Dieu! s'écria-t-il avec angoisse, où m'avez-vous conduit? dans +quel antre de corruption m'avez-vous jeté?» + +Galeotto répondit par un éclat de rire à cette mystique apostrophe. + +Le naïf Julien le regardait avec surprise et avec une sorte de terreur. +Élevé aux champs, plein d'innocence et de candeur, il ne pouvait +comprendre la précoce dépravation de cet enfant de la civilisation. + +«Si jeune et si beau! continua-t-il en le regardant avec une sincérité +de douleur qui augmenta la gaieté du page; avec un front si pur et tant +de grâce, être déjà si sec, si froid, si raisonneur! Avoir déjà vaincu +l'amour, et l'enthousiasme, et les sens! avoir arrangé toute sa vie pour +l'ambition, et n'avoir ni jeune coeur ni folle imagination qui vous +détourne du chemin! Quoi! pas même amoureux de la Ginetta! Moqueur et +méprisant sous les lèvres de celle-ci, méfiant et froid sous les lèvres +de l'autre!... Qu'aimez-vous donc, qu'aimerez-vous, vieillard de seize +ans? + +--J'aimerai, dit le page, j'aimerai l'argent et le pouvoir: l'argent, +pour avoir de bons chevaux, de riches habits, et des femmes dont je ne +serai pas forcé d'être amoureux au point de me brûler la cervelle en cas +d'abandon; de ces femmes qui ont tout juste assez d'esprit pour nous +donner un instant d'ivresse, seul bien que la femme puisse promettre et +tenir, menteuse et lascive qu'elle est de sa nature; le pouvoir, pour +humilier les fourbes et les sots qui me flattent et me haïssent, pour +jeter dans la poussière les faces orgueilleuses qui se baissent pour me +regarder. Oui, oui, l'argent et le pouvoir: tout homme qui n'est pas +imbécile ou fou doit viser à cela et mépriser le reste. + +--De qui tenez-vous ce principe? dit Saint-Julien. Est ce de vous-même, +est-ce de Quintilia? + +--Oh! toujours à cheval sur votre idée fixe! Que m'importe Quintilia? +Croyez-vous que je veux pourrir dans ce misérable cabotinage de royauté? +Croyez-vous que cette parodie de czarine, et ces ombres de courtisans, +et ces forteresses de pain d'épice, et cet appareil militaire qu'on a +fait avec de la moelle de sureau et des grains de plomb, et ce palais +qui servirait de surtout sur la table d'un banquier, et ces places dont +ne voudrait pas le groom d'un pair d'Angleterre; croyez-vous vraiment +que tout cela m'attache et me séduise? C'est bon pour vous, vertueux +prestolet, qui vous croyez au sommet des grandeurs du monde, et qui +prenez le théâtre de Polichinelle pour la Scala ou pour San-Carlo. Moins +heureux que vous, je ne sais pas m'abuser ainsi; je sens que l'univers +n'est pas trop vaste pour mon activité, et j'étouffe dans ce poêle, où +nous chauffons comme de pauvres marrons qu'une femme tire du feu au +profit du diable. Allons, Giuliano, suivez votre vocation, et ne vous +effrayez pas de la mienne. C'est moi qui devrais m'étonner et me jeter à +la renverse, et interroger avec stupeur les étoiles fantasques, à la vue +d'une candeur comme la vôtre. C'est vous, mon ami, qui êtes une +exception, une rareté, une merveille dans ce siècle de raison et +d'égoïsme. Vous êtes peut-être un ange devant Dieu; mais les hommes, à +coup sûr, vous montreraient à la foire s'ils savaient ce que vous êtes. + +--Que suis-je donc? s'écria Julien, confondu de surprise. + +--Voulez-vous que je vous le dise? Vous ne vous en fâcherez pas? + +--Non. + +--Vous êtes un niais. + +--Et Quintilia? + +--Je vous le dirai quelque jour si nous nous rencontrons à cent lieues +d'ici.» + + + + +VIII. + + +Une grande fête se préparait au palais. Jamais Julien n'avait vu un tel +luxe et de si folles dépenses. Personne ne pouvait plus aborder la +princesse s'il ne venait l'entretenir de chiffons, de lustres et de +musiciens. Le pauvre secrétaire intime, étranger à toutes ces choses, +errait pâle et triste au milieu de ce désordre, dans la poussière des +préparatifs et dans la cohue des ouvriers. Trois jours entiers +s'écoulèrent sans qu'il vît la princesse. Il tomba dans une noire +mélancolie et pleura son beau rêve effacé, ses douces illusions perdues. +Le matin de la fête, elle se souvint de lui et le fit appeler pour lui +remettre le costume qu'il devait porter; elle lui donna gravement les +instructions les plus frivoles, lui demanda conseil sur la coupe des +manches que Ginetta lui essayait; puis elle oublia sa présence et le +laissa sortir sans s'en apercevoir. + +Le bal fut magnifique. Grâce à la plus bizarre et à la plus folle des +inventions de la princesse, toute la cour représenta une immense +collection de papillons et d'insectes. Des justaucorps bigarrés +serraient la taille; de grandes ailes d'étoffe, montées sur du laiton +imperceptible, se déployaient derrière les épaules ou le long des +flancs; et l'on ne pouvait trop admirer l'exactitude des nuances, la +forme des accidents, la coupe et l'attitude des ailes, et jusqu'à la +physionomie de chaque insecte reproduite par la coiffure du personnage +chargé de le représenter. Le bon abbé Scipione, métamorphosé en +sauterelle, gambadait agréablement dans son mince vêtement de crêpe vert +tendre. Le pimpant Lucioli, emprisonné dans une écaille bombée de satin +marron, et le ventre couvert d'un gilet rayé de noir et de blanc, +représentait admirablement un hanneton de la plus grosse espèce connue. +La grande et mince marchesa Lucioli, ex-mistress White, était fort +brillante sous un long corps de velours noir et de grandes ailes de +taffetas jaune rayé de noir. Avec sa longue face pâle, les déchiquetures +de ses ailes et sa démarche péniblement folâtre, on l'eût prise pour ce +grand papillon nommé Podalyre, qui est si embarrassé de sa longue +stature que les hirondelles dédaignent de le poursuivre et le laissent +se débattre contre le vent, pêle-mêle avec les feuilles jaunies et +dentelées du sycomore. Le beau page Galeotto représentait le charmant +papillon Argus; les pierreries de toutes couleurs ruisselaient sur ses +ailes de velours bleu tendre, doublées d'un satin nuancé de rose, +d'abricot et de nacre. La Ginetta portait un corselet d'azur rayé de +noir; elle était coiffée de ses cheveux bruns relevés en grosses touffes +sur ses tempes. Belle avec sa tête large et plate, mince dans son +corsage étroit, folâtre sous ses transparentes ailes de crêpe bleu, elle +offrait le plus beau type d'_agrillon-demoiselle_ qu'on eût vu depuis +longtemps. Quant à Julien, on l'avait déguisé en _antyope_, avec des +ailes de velours noir frangées d'or. + +C'était la princesse elle-même qui avait présidé au choix et à la +distribution de tous ces costumes. Elle avait consulté vingt savants et +compulsé tous les traités d'entomologie de sa bibliothèque pour arriver +à une perfection capable de donner le délire de la joie au plus grave de +tous les professeurs d'histoire naturelle. Elle avait assorti chaque +rôle, ou au moins chaque couleur, au caractère ou à la physionomie de +chaque personnage. On voyait autour d'elle de belles Vénitiennes +déguisées en guêpes, en noctuelles, en piérides; de brillants officiers +convertis en cerfs-volants, en capricornes, en sphinx. On vit plusieurs +jeunes abbés en fourmis et le majordome en araignée. Ou admira beaucoup +le sphinx Atropos. La _manthe précheresse_ eut un plein succès, et les +femmes jetèrent des cris d'épouvante à l'aspect du grand bousier sacré +des Égyptiens. + +Mais parmi ces cohortes aériennes, Quintilia se distinguait par la +richesse et la simplicité de son costume. Elle avait choisi pour emblème +le blanc phalène de la nuit. Sa robe et ses ailes de gaze d'argent mat +tombaient négligemment le long de sa taille. Elle avait pour coiffure +deux marabouts blancs qui, s'abaissant de son front sur chacune de ses +épaules, représentaient fort agréablement deux antennes moelleuses. + +Les salles étaient tapissées et jonchées de fleurs; des échelles de +soie, cachées dans des guirlandes de roses, étaient tendues le long des +murs ou suspendues aux voûtes. Les plus hardis grimpaient sur ces frêles +soutiens, se tenaient accrochés, les ailes pliées, au-dessous des +plafonds, se balançaient entre les colonnes, ou s'élançaient de l'une à +l'autre en agitant leurs ailes diaphanes. C'était un spectacle vraiment +magique, et dont la nouveauté enivra Saint-Julien un instant. Mais des +angoisses inattendues l'arrachèrent bientôt à ces naïves satisfactions. +Quintilia, entourée d'hommages et de voeux, se livrait au plaisir d'être +admirée avec tant de jeunesse et d'enivrement que Saint-Julien crut ne +plus pouvoir douter de l'erreur où six mois de retraite et de bonheur +calme l'avaient plongé. «Insensé! se dit-il, comment ai-je pu croire que +cette femme avait autre chose dans le coeur que la vanité de son sexe et +l'orgueil de son rang? comment ai-je pu m'abuser à ce point sur la +galanterie et le désordre qui règnent ici? Quel plaisir a-t-elle pris à +me duper et à se duper elle-même sur de prétendus projets +philanthropiques, sur les hautes ambitions d'une âme généreuse, lorsque +le plus ardent de ses voeux, la plus enivrante de ses joies, c'est une +fête ruineuse et le fade hommage des cours!» + +Et malgré ces tristes réflexions, il la suivait avec anxiété; il épiait +tous ses regards, il se glissait à son insu sur tous ses pas. +Lorsqu'elle semblait s'occuper d'un homme plus que d'un autre, son coeur +battait, sa tête s'égarait, il était prêt à faire une scène ridicule; +puis il s'arrêtait pour se demander compte de ses propres agitations et +pour s'effrayer de ressentir l'amour en même temps que l'aversion. + +Dans le mouvement d'une valse, la coiffure de la princesse s'étant un +peu dérangée, elle s'esquiva et entra dans ses appartements pour la +réparer. Elle ne voulut pas appeler à son secours Ginetta, qui était +emportée par la danse au fond des salles du bal. Elle se retira donc +seule et sans bruit dans son cabinet de toilette; mais au moment d'en +fermer la porte, elle vit derrière elle une pâle figure: c'était +Saint-Julien qui l'avait suivie. Dans le délire de son chagrin, il +s'était imaginé lui voir échanger un signe avec Lucioli, et il avait +perdu la tête. + +«Et que veux-tu, Giuliano? lui dit-elle avec surprise; tu sembles triste +ou malade! As-tu quelque chose à me dire? Que puis-je faire pour toi? + +--Je vous dérange, Madame, répondit-il d'une voix entrecoupée; +ordonnez-moi de vous laisser seule. + +--Non, reprit-elle avec une parfaite insouciance, assieds-toi sur ce +divan pendant que je vais raccommoder ma plume; et si tu as quelque +confidence à me faire, je t'écoute.» + +Julien s'assit et garda le silence. Quintilia, debout devant son miroir +et lui tournant le dos, refit sa coiffure tranquillement. Quand elle eut +fini, elle pensa à lui et le regarda dans sa glace. Il était prêt à se +trouver mal. + +Elle vint droit à lui, et lui prenant la main avec une assurance qui +semblait partir de la bonté de son coeur au moins autant que de la +hardiesse de son caractère: «Tu as quelque chose, lui dit-elle, tu +souffres, tu es malade ou malheureux, lequel des deux? Parle, je suis +ton amie, moi.» + +Saint-Julien pencha son visage sur les belles mains de Quintilia et les +couvrit de larmes. + +«Tu es amoureux, lui dit-elle en les lui pressant avec affection. + +--Oh! Madame! + +--Oui, n'est-ce pas? + +--Eh bien! oui! + +--De qui? + +--Je n'oserais jamais... + +--C'est de la Ginetta? + +--Non, Madame. + +--Alors c'est de moi? + +--Oui, Madame. + +--Et bien! tant pis pour toi, répondit-elle avec un geste d'impatience +voisin de la colère; tant pis pour nous deux!» + +Saint-Julien crut l'avoir blessée dans l'orgueil de son rang. +«Pardonnez-moi, lui dit-il, je suis un sot et un insolent. Vous allez me +chasser; mais je préviendrai vos ordres à cet égard: tout ce que +j'aurais osé désirer était un mot de pitié avant de perdre pour jamais +le bonheur de vous voir. + +--Eh! mon Dieu, tu ne sais ce que tu dis, Saint-Julien. Je ne te +chasserai pas, et si tu pars, ce sera bien contre mon gré. Tu me crois +offensée, tu te trompes. Si je t'aimais, je te le dirais; et si je te le +disais, je t'épouserais.» + +Saint-Julien fut tout étourdi de ce discours, et faillit se frotter les +yeux comme un homme qui vient de rêver. Mais il sentit aussi tout ce que +cette franchise avait de mortifiant pour lui. Il baissa les yeux et +balbutia quelques paroles. + +«Allons, ne prends pas cet air désespéré. Vois-tu, Julien, tous les +jeunes gens sont fats ou romanesques. Tu n'es pas fat, mais tu es +romanesque; tu te crois amoureux de moi, tu ne l'es pas. Comment le +serais-tu? tu ne me connais pas. + +--Eh bien, Madame, s'écria Saint-Julien, vous avez raison en ceci; je ne +vous connais pas, et si je vous connaissais, je serais ou radicalement +guéri ou décidément incurable. Je vous aimerais au point de me brûler la +cervelle, ou je vous haïrais assez pour vous fuir sans regret. Mais le +fait est que je ne sais point qui vous êtes, et l'incertitude où je vis +me dévore. Tantôt je vous prie dans le secret de mon coeur comme un ange +de Dieu, et tantôt... oui, je vous dirai tout, tantôt je vous compare à +Catherine II. + +--Sauf les meurtres, les empoisonnements et autres misères semblables, +qui, après tout, ne constitueraient pas une grande différence, dit la +princesse avec une froide ironie.» Alors, prenant son éventail de +plumes, elle s'assit en ajoutant avec un calme dérisoire: «Continuez, +monsieur le comte, j'écoute votre harangue.» + +--Raillez-moi, méprisez-moi, dit Julien au désespoir, vous avez raison; +traitez-moi comme un fou, je le suis. Et que m'importe votre colère? que +m'importe votre mépris? Au moment de vous perdre à jamais, et ne +risquant plus rien, je puis bien tout vous dire. + +--Dites, Julien, répondit-elle tranquillement. + +--Eh bien, je vous dirai, Madame, que cela ne peut pas durer et qu'il +faut que je parte. Vous me traitez avec confiance, et je n'en suis pas +digne; vous m'accablez de bontés, et je suis ingrat. Au lieu de me +borner à vous servir et à vous chérir en silence, je m'inquiète de +toutes vos actions. Je vous soupçonne des plus infâmes turpitudes, je +vous épie comme si j'étais chargé de vous assassiner. Je questionne vos +gens, j'interroge vos regards, je commente vos paroles, je hais votre +parure; je voudrais tuer tous ceux qui vous admirent. Je suis jaloux, +jaloux et méfiant! Moquez-vous! oh! oui, moquez-vous! Je me moque de +moi-même bien plus amèrement que personne ne le fera. Depuis trois jours +surtout je suis fou, complètement fou. Je suis à chaque instant sur le +point de vous adresser des reproches et de vous demander compte de mes +tourments! Moi à vous! moi, votre valet!... Madame, je sais que je suis +votre valet... + +--Vous prenez trop de peine, interrompit la princesse. Je ne pense pas à +vous humilier, ces moyens sont bons pour qui n'en a pas d'autres. Vous +n'êtes point mon valet, Monsieur, et vous ne le serez jamais. Je croyais +m'être expliquée assez clairement tout à l'heure à cet égard. +D'ailleurs, quand même vous le seriez, il y aurait un cas où vous auriez +le droit de me parler comme vous le faites. Savez-vous lequel? + +--Dites, Madame, je n'ai plus peur: je suis perdu! + +--Je vous le dirai sans colère et sans mépris. Ce cas, Julien, c'est +celui où je vous aurais encouragé pendant seulement... combien dirai-je? +cinq minutes?... Est ce trop? + +--Votre moquerie est sanglante, Madame, et je l'ai méritée! Non, vous ne +m'avez pas encouragé pendant cinq minutes; vous ne m'avez pas adressé un +regard, pas une syllabe qui m'ait donné droit d'espérer... + +--À moins que vous n'ayez pris pour des preuves de mon amour ou pour des +avances de ma coquetterie les attentions et les soins d'une honnête +amitié, les témoignages d'une loyale estime... On m'avait souvent dit +que les femmes au-dessous de cinquante ans n'avaient pas le droit d'agir +comme je le fais; que la franchise ne leur servait à rien; que leur +témoignage n'était pas reçu devant la prétendue justice du bon sens: +j'en avais fait l'expérience... mais avec qui? avec des sots et des +lâches. Je vous prenais pour un homme capable de me juger. + +--Madame, Madame, vous êtes injuste! Vous m'avez interrogé d'un ton +d'autorité, vous avez été au-devant de mes aveux. Tout mon tort est donc +de n'avoir pas menti quand vous m'avez dit tout à l'heure: Si tu es +amoureux, c'est de moi. + +--Votre tort n'est pas de me le dire, Julien, mais c'est de l'être. + +--Croyez-vous donc que de tels sentiments se commandent? + +--Peut-être! si j'étais homme, je serais l'ami de Quintilia. Je la +comprendrais, je la devinerais, et je l'estimerais peut-être!... + +--Eh bien! laissez-moi vous comprendre, dit Julien en se jetant à genoux +sans s'approcher d'elle, et peut-être pourrai-je être votre ami en même +temps que votre sujet. + +--Monsieur le comte, dit la princesse en se levant, je ne rends compte +de moi à personne. Depuis longtemps j'ai appris à mépriser l'opinion des +hommes. N'avez-vous pas lu la devise de mon blason: _Dieu est mon +juge_?» + +Elle sortit, et Julien, toujours à genoux, resta atterré à sa place. + + + + +IX. + + +Quand il fut revenu de sa première consternation, il tomba dans le +désespoir; et cachant son front dans ses mains: + +«Malheureux fou! s'écria-t-il, est-il possible que tu aies fait ce que +tu as fait, et dit ce que tu as dit! Comment! c'est toi qui es là dans +le cabinet de toilette de la princesse? Qui t'a amené ici? comment as-tu +osé? au milieu de quel vertige as-tu trouvé tant d'insolence, et où +as-tu pris tout ce que tu as dit d'orgueilleux et d'insensé? Quoi! voici +le dénouement d'une vie si belle, d'un bonheur si grand? Tu as été +pendant six mois le roi du monde, et te voilà méprisé, chassé!... ou, ce +qui sera pire encore, toléré peut-être comme un écolier ridicule, comme +un cuistre sans conséquence, relégué parmi les subalternes au-dessus +desquels on t'avait élevé! Ah! partons, partons! fuyons ces angoisses, +ces incertitudes sans fin, ces doutes cuisants...» En parlant ainsi, il +restait cloué à sa place et pleurait comme un enfant. + +«Tu t'affectes trop, lui dit tranquillement Galeotto, qui était entré +sans qu'il s'en aperçût et qui l'écoutait divaguer. Je t'apporte déjà +une meilleure nouvelle. Son Altesse te défend de sortir du palais, et +t'ordonne de venir lui parler dans sa chambre demain après le bal. + +--Quoi! s'écria Saint-Julien, elle t'a dit!... + +--Ce que je te dis, rien de plus. Mais il me semble que c'est assez +clair pour que je sache tout ce qui s'est passé. Tu as risqué la +déclaration. Eh bien! tu n'as pas eu tort. Qui sait? ta bonne foi peut +te servir plus que l'esprit des autres. Qu'as-tu à me regarder d'un air +effaré? Son Altesse s'est fâchée sérieusement, à ce qu'il paraît. Cela +vaut mieux, après tout, que le calme de la raillerie; elle avait l'air +sombre en rentrant au bal, et, bien qu'elle se soit mise tout de suite à +danser avec le duc de Gurck, la danse a langui pendant trois minutes; on +se battait les flancs pour avoir l'air de ne pas voir le front courroucé +de la souveraine, mais le fait est que personne ne pouvait en détourner +les yeux. Oh! les princes sont un centre d'attraction magnétique! Être +prince, c'est magnifique, en vérité! Il n'y a qu'une chose que j'aime +mieux, c'est d'être page et d'en rire!...» + +Saint-Julien ne l'écoutait pas. Galeotto le prit par le bras et +l'entraîna dans les jardins. + +«Écoute, lui dit-il quand ils furent seuls ensemble, je suis ton ami et +veux te servir. Es-tu réellement amoureux? + +--Moi, dit Saint-Julien moitié par fierté, moitié par délire, je ne le +suis pas! Comment peut-on être amoureux d'une femme qu'on ne connaît +pas! + +--Oh! bien! j'aime à t'entendre parler ainsi. En ce cas tu as des idées +plus saines que je ne pensais; mais à quoi vises-tu ici? quoi qu'il +t'arrive, cela ne peut pas te mener bien loin. Personne n'a fait son +chemin avant toi, et tu ne le feras pas non plus. + +--Explique-toi, au nom du ciel!... + +--Tu veux être l'amant de la princesse?» + +Saint-Julien fit un geste d'horreur que le page ne vit pas. + +«Tu veux, continua-t-il, régner sur ce petit domaine, commander à ces +petits grands seigneurs? C'est peu de chose; mais encore c'est mieux que +rien, et, pour un bachelier gentillâtre, cela peut sembler assez joli +pendant quelque temps. Eh bien! prends garde; car il y a dix à parier +contre un que tu ne régneras ici sur rien et sur personne. On peut +plaire, mais non gouverner; on peut remonter fièrement le col de sa +cravate; mais à quoi bon si l'on a quelque chose de plus dans la tête +qu'un frivole amour! Avec cette femme il n'y a pas d'avancement +possible; on n'est jamais que son amant, c'est-à-dire son très-humble +serviteur. C'est à toi de savoir si tu veux consacrer tant de soins et +de peines à ce résultat où bien d'autres t'ont devancé, où bien d'autres +te succéderont.» + +Ce discours refroidit tellement l'imagination du pauvre secrétaire +intime, qu'il se sentit incapable de parler le même langage que +Galeotto. Il espéra s'éclairer enfin en feignant de partager ses idées. + +«Il faut, avant de te répondre, que je réfléchisse, répliqua-t-il. Mais, +pour réfléchir à coup sûr, il me faudrait des renseignements historiques +plus détaillés que ceux que j'ai. Peux-tu me les fournir, et le veux-tu? + +--Oui, car j'ai pitié de ton embarras; et si tu me trahis quelque jour, +j'aurai ma revanche: je tiens ton secret.» + +Saint-Julien frémit de la situation où sa dissimulation le plaçait; +néanmoins il continua. + +«Eh bien, dit-il, raconte-moi un peu la vie de madame Cavalcanti. + +--Pour cela, non! + +--Comment, tu refuses? + +--Je me récuse, je ne sais rien, et personne ne sait rien, si ce n'est +la Ginetta; encore j'en doute. Ou la bouche de cette fille est un +cercueil, ou bien la princesse jette au feu tous ses bonnets dès qu'elle +leur trouve l'air de savoir ses pensées. Je te dirai tout ce que je +sais, et ce ne sera pas long. Je te dirai tout ce que je présume, et ce +sera logique. Elle fut mariée à douze ans par procuration, et devint +veuve sans avoir jamais vu la figure de son mari. Ce fut heureux pour +elle: il était laid et sot. Le gentilhomme chargé d'épouser la princesse +par procuration s'appelait Max tout court. Il était bâtard de je ne sais +quel roitelet d'Allemagne. Il avait douze ans comme la princesse. Ce fut +une cérémonie plaisante, à ce qu'on dit. Les deux enfants étaient, à ce +que raconte emphatiquement l'abbé Scipione, chamarrés d'ordres de tous +les pays, de diamants et de broderies; graves comme des portraits de +famille, beaux comme des anges, à ce que prétend mistress White. Ils +jouèrent à la poupée en sortant de l'église et mangèrent des bonbons +pendant tout le bal. Je ne sais par suite de quels arrangements +diplomatiques le bâtard Max passa trois ans à la cour de Cavalcanti. Au +bout de ce temps il fut banni et presque chassé _con furore_ par les +parents de la princesse. Mais la princesse, devenue veuve et +orpheline... + +--Rappela Max? dit Julien. + +--Pas du tout, elle l'oublia, et aima je ne sais lequel de ses pages; +dans ce temps-là les pages étaient en faveur apparemment. Oh! les temps +sont bien changés! Ensuite, ensuite, que sais-je! qui n'aima-t-elle +pas!» Galeotto garda le silence un instant, puis il ajouta: «Penses-tu +qu'elle ait jamais aimé quelqu'un? + +--Je deviendrai fou, dit Julien; ou plutôt je le suis déjà, car il me +semble que les autres le sont. Galeotto, que faut-il que je pense de +toi? veux-tu m'insulter? as-tu envie de te battre avec moi? parle! + +--Vive la Vierge! qu'est-ce que nous avons donc bu? dit Galeotto; nous +sommes tous ivres-morts, et nous extravaguons d'une manière déplorable. +Laisse-moi rassembler mes idées, qui s'envolent comme des flocons de +duvet au souffle de tes paroles. Que t'ai-je dit? ce que je pouvais te +dire. Crois-tu, qu'excepté la Ginetta, il y ait ici quelqu'un qui puisse +avoir de meilleurs renseignements que moi? Eh bien! cherche, questionne, +regarde, écoute aux portes; et si tu apprends quelque chose, viens m'en +faire part; car, moi aussi, je suis curieux, et souvent je suis vraiment +en colère de ne pouvoir regarder au travers de tous ces réseaux l'espèce +de moucherons dont se nourrit l'araignée. Eh bien! je ne vois rien, je +ne sais rien; voilà ce que je puis t'affirmer. Ici personne ne parle, +par la raison que personne ne pense. On croit aux intrigues de la +princesse ou on n'y croit pas: c'est tout un. Personne n'a assez de +principes pour apprécier sa vertu, personne n'a assez d'esprit pour +profiter de ses vices; car est-elle la plus austère ou la plus perverse +des femmes, nul ne le sait, et nous ne le saurons peut-être jamais. De +telles femmes devraient être marquées, au front, d'un zéro pour montrer +qu'elles sont en dehors de l'espèce humaine, et qu'il faut les traiter +comme des abstractions. + +--Mais pourquoi? s'écria Julien; pourquoi? pourquoi? + +--Parce qu'elles ne disent rien, ne font rien, ne pensent rien et ne +sentent rien comme les autres. Ce sont des natures forcées, des +intelligences dépravées, des mots détournés de leur sens, des cordes +détendues qui n'ont plus de ton appréciable à l'oreille. Ce sont des +êtres faussés, des énigmes sans mot, des arabesques diaboliques, des +figures comme on en voit dans les rêves d'une digestion pénible ou dans +les élucubrations bachiques d'après souper. Ce sont des paysages comme +ceux que la gelée applique sur les vitres; on y voit de tout et on n'y +voit rien. En un mot, ce ne sont pas des hommes, ce ne sont pas des +femmes; ce sont des cuistres. + +--Vous avez peut-être raison, dit Saint-Julien étonné. + +--Ce sont des êtres, continua le page, qui aiment et qui n'aiment pas; +aujourd'hui jouant un rôle, demain un autre; tantôt poètes, tantôt +philosophes, tantôt métaphysiciens. Cela n'a pas d'âge, pas de +caractère, pas de sexe, et cela se sauve par des prétentions et des +singeries de royauté. + +--Vous haïssez donc cette femme? dit Saint-Julien. + +--Je ne puis ni la haïr ni l'aimer; elle n'existe pas pour moi. C'est +une chose, et non une personne; une chose curieuse, bizarre, amusante +parfois; c'est une chose couronnée, voilà tout. On s'incline devant le +diadème, mais le cerveau ne serait pas bon à gouverner un couvent de +petites filles. + +--Eh bien, je crois que vous vous trompez; je crois qu'il commanderait +bien une armée. C'est là sans doute une femme incapable de tout ce que +j'aime dans une femme, mais propre à ce que j'admire dans un homme. Elle +est peut-être susceptible d'héroïsme; que nous importe à nous, qui ne +sommes ni roi ni généraux? + +--Si j'étais général ou roi, reprit le page, je n'en serais que plus +absolu dans mon ménage, et je voudrais bien voir que ma soeur, ma +maîtresse ou ma mère vint commander à mes soldats ou à mes sujets! Mais, +sois tranquille, les hommes maintiendront en bride le beau sexe qui se +révolte, et la loi salique deviendra une mesure de sûreté universelle. +Je dis mesure de sûreté, parce qu'avec des femmes-rois, quelles qu'elles +soient, messalines ou pédantes, on n'est pas bien certain de s'éveiller +tous les matins. + +--Au moins, avec celle-ci, dit Saint-Julien, effrayé de ce que le page +semblait faire pressentir, il n'y a point lieu à de semblables craintes. + +--Ne l'as-tu pas trop grièvement offensée aujourd'hui? Saint-Julien, dit +le page en baissant la voix, tâche d'obtenir ton pardon, ou plutôt +va-t'en; car peut-être... + +--Galeotto, parle; est-elle ainsi? prouve-le-moi, et je ne l'aimerai +plus, je ne souffrirai plus. + +--Je serais franc avec toi si tu l'étais avec moi; mais peut-être ne +l'es-tu pas! + +--Comment? + +--Peut-être me fais-tu parler depuis une heure sur des choses que tu +sais mieux que moi? + +--Me prenez-vous pour un espion? + +--Non; mais je suis sans expérience, moi; je suis né prudent; le peu de +choses que j'ai vues dans ma vie n'a pas été propre à me rendre +bienveillant. Je n'ose croire à rien; je crains par-dessus tout d'être +dupe, et par conséquent ridicule. J'aime mieux arranger tout pour le +pire dans mon imagination: si je suis détrompé, alors tant mieux; si je +ne le suis pas, j'aurai donc bien fait de me tenir sur mes gardes. + +--Ô coeur froid! esprit sombre! dit Saint-Julien; sous cet extérieur +gracieux, avec ces joyeuses manières, tant de fiel et de mépris pour +tous! Mais en quoi ai je mérité votre défiance? que m'avez-vous vu +faire de mal? + +--Rien; aussi je ne t'accuse de rien. Seulement, je me dis parfois que +tu n'es peut-être pas aussi simple que tu veux le paraître, et que tu +affectes de ne rien deviner, afin qu'on t'apprenne tout. Voyons, jure +ton honneur, es-tu l'amant de la princesse? + +--Sur mon honneur! je ne le suis pas. + +--La Ginetta prétend la même chose; mais c'est une menteuse si rusée! +Cependant la chose est bien invraisemblable, Julien. Quoi! tu lui as plu +si vite; elle t'a ramassé sur le chemin pour ta jolie figure; elle t'a +fait souper avec elle à Avignon, le soir même, après avoir envoyé +Lucioli je ne sais où; puis elle a marié tout à coup et éloigné d'elle +ce pauvre favori, qui depuis un an la suivait partout. Et voilà six mois +que vous êtes enfermés ensemble, tête à tête, du matin au soir; et avec +ses manières libres, son ton cavalier, son sang-froid cynique, elle +t'aurait laissé pâlir et soupirer en vain! Et vos graves travaux +(auxquels je ne crois guère) n'auraient pas été interrompus de temps en +temps par des épanchements plus doux! Allons, allons, Julien, vous +l'avez fâchée aujourd'hui; vous vous serez conduit comme une fille de +village avec un officier de garnison: vous lui aurez demandé le +mariage... Mais hier, mais ce matin encore, vous sembliez être bien en +faveur, et je pensais que j'étais un niais, moi qui vous avais conseillé +l'audace. J'ai souvent ri de votre émotion, de votre timidité, +Saint-Julien; et peut-être était-ce vous qui, à ces heures-là, vous +divertissiez à mes dépens. + +--Comment l'aurais-je fait, et pourquoi? + +--Pourquoi? parce que je vous ai peut-être laissé prendre une place que +j'aurais dû occuper. Voyons, franchement, est-ce que je ne devrais pas +être son amant, moi? + +--Je vous dirai ce que vous venez de me dire: sais-je si vous ne l'êtes +pas? + +--Vive Dieu! s'écria le page gaiement, je ne le suis pas! et, mort-Dieu! +j'en enrage, ajouta-t-il d'un ton demi-plaisant, demi-colère. Fiez-vous +à moi, Saint-Julien, car voici que je m'épanche avec vous; je me laisse, +aller jusqu'à me moquer de moi-même. + +--Je ne me moquerai pas, dit le bon Julien avec douceur, d'une erreur +que j'ai partagée. Vous êtes amoureux aussi de la princesse? + +--Moi! non pas, s'il vous plaît; parlez pour vous, je vous en prie. + +--Mais vous l'avez été? + +--Per Bacco! jamais, que je sache! Amoureux de cette reine de Saba! +Quand j'avais douze ans elle me faisait une peur de tous les diables +avec ses yeux noirs et son nez aquilin; à présent, elle me donne des +nausées d'ennui avec ses affaires d'État, ses conversations esthétiques, +ses papillons et son latin. Après cela, elle est jolie femme, et je ne +vous blâme pas d'être amoureux d'elle. J'aurais été bien aise d'être son +favori, parce que j'aimerais assez faire le petit prince pendant quelque +temps; mais elle m'a toujours fait l'honneur de me traiter comme un +enfant en sevrage, et, soit mépris, soit affectation, elle s'obstine +perpétuellement à rabattre cinq ou six ans de mon âge véritable. J'ai +une manière de m'en venger: c'est de la gratifier de cinq ou six ans de +trop auprès de tous les étrangers qui me demandent son âge à l'oreille. + +--Vous voyez bien cependant, dit le mélancolique Julien, qu'on peut +vivre dans son intimité pendant des mois et des années sans être aussi +heureux que vous le supposez. + +--Oh! la belle preuve! me prenez-vous pour un fat? ne sais-je pas bien +qu'en effet je n'ai pas trop l'air d'un homme? Vous commencez à avoir de +la barbe au menton, vous! Dieu sait si j'en aurai jamais... Et cependant +vous n'êtes pas un roué. Allons, décidément je vous crois: vous n'êtes +pas son amant, mais vous voulez l'être. + +--J'y renoncerais aisément si vous me disiez tout ce que vous savez. + +--Le reste de l'histoire de Max? + +--Qu'est-ce donc que le reste de cette histoire? + +--C'est, comme tout ce que je sais, un bruit mystérieux, un soupçon +vague, rien de plus. + +--Mais encore? est-ce que cela aurait rapport aux affreuses idées de +meurtre et de poison qui m'ont passé par la tête tout à l'heure en vous +écoutant? + +--Oui, Julien; ce fut dit-on, une disgrâce un peu plus sérieuse que +celle de Lucioli. Mais permettez que je remette ces trois mots à demain; +et puisque nous sommes dans la même position à peu près l'un et l'autre, +unissons-nous et donnons-nous la main. + +--Contre qui? dit Julien. + +--Contre l'hypocrisie féminine, répondit Galeotto. Vous êtes amoureux et +maltraité; moi, j'étais prétendant, et j'ai été oublié. Il faut que nous +sachions si nous sommes sacrifiés à ces butors d'officiers autrichiens +qui dansent là-bas tout bottés, ou à ces Parisiens crottés, pour +lesquels Son Altesse quitte une fois tous les ans son _vaste empire_ et +notre beau climat. Il faut que nous sachions si nous avons affaire à +Minerve, la pâle et pédante déesse, ou à l'impure Vénus. Pour moi, je +suis outré de tourner en vain depuis des années autour d'un cercle +mystérieux que je n'entame jamais d'une ligne sans être aussitôt rejeté +d'une ligne en dehors. Je suis furieux de savoir tous les secrets de +toilette de la Ginetta, et de n'avoir pu tirer de sa bouche scellée un +mot qui apaise ma curiosité. Mais quel rôle est-ce donc que je joue ici? +Voilà un joli page! qui ne sait rien, qui ne découvre rien, qui ne se +glisse pas par le trou de la serrure comme un lutin, qui ne surprend pas +les paroles confiées à l'oreiller, qui ne prélève pas ses droits sur la +beauté avant d'introduire l'amant dans le boudoir couleur de rose! Un +brillant page, ma foi! qui remet des lettres comme un simple valet, sans +savoir si ce sont des ordonnances de police ou des billets doux. Ô +siècle! ô abrutissement! Allons, allons, il faut savoir. Jure-moi de me +dire tout ce qui t'arrivera. Je te jure de te dire tout ce que je +découvrirai.» + +Julien, étourdi de son babillage, épuisé de conjectures et ne sachant +plus à qui se vouer, jura tout ce que voulut Galeotto et retourna au +bal. + + + + +X. + + +Il eut soin de ne pas se montrer devant la princesse, et se contenta de +rôder autour de la salle où elle se tenait, tantôt la regardant valser +au travers des guirlandes enlacées aux colonnades, tantôt s'enfonçant +sous les galeries où les lumières commençaient à s'éteindre, à la suite +de quelques groupes mystérieux qui semblaient s'occuper d'affaires plus +graves que la danse et la musique. Saint-Julien, transformé +volontairement en espion, était triste et mal à l'aise. C'était la +première fois qu'il voulait arriver à la connaissance de la vérité par +des moyens que sa conscience désavouait. En même temps il trouvait dans +l'agitation de la curiosité quelque chose d'aiguillonnant et d'inconnu +qui n'était pas sans plaisir. + +Il se sentait un peu blessé d'avoir été traité comme un enfant, d'avoir +vécu six mois enfermé dans un coin de ce palais, où lui seul peut-être +ignorait ce qu'il avait intérêt à savoir. Maintenant il croyait +travailler à une belle vengeance, il croyait presque remplir un devoir +envers lui-même, en repoussant de toute sa force des convictions qui +l'avaient rendu heureux, mais qui peut-être l'avaient trompé. +Saint-Julien avait à un degré éminent cette morgue brutale que nous +avons tous à l'égard des femmes. Nous ne voulons les estimer qu'autant +que le monde les estime, et nous rougirions d'être seuls à leur rendre +justice. Chez Julien, la méfiance, propre aux caractères timides et +concentrés, et cet orgueil presque monastique qui est comme un revers de +médaille chez les hommes austères, ajoutaient une nouvelle force à sa +résolution. Sombre, honteux et palpitant, il croyait sortir d'un rêve, +et regardait comme autant de choses nouvelles tout ce qui se passait +autour de lui. Il ne pouvait entendre murmurer à son oreille une phrase +insignifiante sans y chercher un sens profond et une lumière inconnue. +Il croyait voir sur tous les visages qui le regardaient une expression +de sarcasme ou de mépris. Il fallait qu'il fût étrangement troublé; car +rien n'était plus compassé, plus prudent et plus grave que toute cette +petite cour imbue de principes d'obéissance passive, et pénétrée des +avantages positifs de sa dépendance. Saint-Julien, bien convaincu qu'il +ne tirerait aucun éclaircissement de tous ces valets, se mit à observer +de près les figures étrangères. Celles-là n'étaient pas moins composées +devant la princesse; mais peut-être ces vassaux des autres maîtres se +permettaient-ils _in petto_ une manière de voir quelconque sur madame de +Cavalcanti. + +Saint-Julien avait remarqué, dès le commencement du bal, les assiduités +du duc de Gurck, jeune et beau Carinthien qui était arrivé la veille à +la résidence, et en l'honneur de qui, se disait-on tout bas, la superbe +fête avait été ordonnée. Il remarqua depuis, que la faveur du duc +pâlissait sensiblement, que sa conversation s'appauvrissait, que ses +bons mots baissaient de plus en plus, que sa valse se ralentissait; +enfin que dans le cercle étincelant où, comme un radieux soleil, +Quintilia entraînait ses dociles planètes, l'astre du charmant comte de +Steinach brillait d'un éclat plus vif, et l'étoile pâlie du duc allait +toujours s'éloignant du centre d'attraction comme un monde abandonné du +céleste foyer de vie et de lumière. En deux mots, le comte de Steinach +était entré dans l'orbe de Mercure, et le duc de Gurck accomplissait +péniblement la vaste et froide rotation de Saturne. + +Saint-Julien vit le duc frapper doucement l'épaule de Shrabb, son +conseiller privé; et, un instant après, tous deux, s'esquivant par un +côté différent, avaient disparu de la salle. + +Saint-Julien suivit avec précaution Gurck, qui était sorti le dernier, +il le vit rejoindre son compagnon au bord de la pièce d'eau, et protégé +par les sombres bosquets du parc, il entendit la conversation des deux +Autrichiens. + +«Eh bien, dit Shrabb, je crois que notre mission est terminée et que +Steinach l'emporte sur nous. + +--Je pourrais désespérer comme vous, dit le duc d'un ton piqué, si je ne +m'intéressais dans cette affaire qu'aux projets de notre maître; mais il +s'agit pour moi d'une ambition plus personnelle. La princesse est +éblouissante, et après m'être chargé par soumission d'un rôle dont +j'ignorais les avantages, je soutiendrai désormais ce rôle pour mon +comte. + +--J'entends: pour votre gloire! dit Shrabb. + +--Et pour mon plaisir, dit Gurck. + +--Et si elle se moque de Steinach et de vous? reprit Shrabb. + +--Nous avons toujours un moyen, répliqua Gurck, c'est de redemander +l'_homme anéanti_. + +--Mais elle dira qu'elle n'a pas de comptes à nous rendre, qu'elle ne +sait ce qu'il est devenu... + +--Je la sommerai, au nom de mon souverain, de représenter la personne de +Max, ou les preuves de sa mort... + +--Mais, enfin, c'est une exigence absurde et injuste; elle répondra +que...» + +Ici la voix de Shrabb fut affaiblie par un coup de vent qui passa au +bord de l'eau; et, comme les deux interlocuteurs s'éloignaient de +Saint-Julien, il n'entendit plus que cette phrase de Gurck, commencée +d'une voix brève, mais dont le vent emporta le reste... + +«Trois cents cavaliers qui sauront bien réduire...» + +Ils gagnèrent en marchant un endroit découvert où la lune commençait à +donner. Saint-Julien n'osa les suivre et prit le parti de retourner au +bal. Comme il montait le grand escalier, il rencontra Galeotto, qui le +cherchait. Celui-ci l'emmena au fond de la galerie, et lui dit d'un air +triomphant: + +«Vivat! je viens de découvrir un secret d'État... + +--Et moi, dit Julien, je viens d'entrevoir un mystère d'iniquité, et je +reste glacé d'horreur au bord du précipice, n'osant me pencher pour y +regarder. + +--Oh! oh! reprit Galeotto, ton histoire me paraît plus grave que la +mienne. Qu'est-ce? qu'as-tu appris? Raconte le premier.» + +Saint-Julien rapporta mot pour mot ce qu'il avait entendu. «Ceci ne +m'apprend rien, dit le page. Je sais tout ce qu'on pense de la +disparition de Max, et ces gens-là ne sont pas mieux informés que nous. +Quant aux projets de M. de Gurck et de son très-gracieux souverain, je +vais te les expliquer. La petite principauté de Monteregale, que nous +avons le bonheur d'occuper sous les lois augustes de notre adorable +princesse... + +--Fais-moi grâce de tes phrases, et vas au fait. + +--Je viens d'entendre parler diplomatie, je ne peux m'exprimer +autrement. Cette charmante principauté, quoique enfouie comme un diamant +dans les sables du littoral, a eu l'honneur d'attirer les regards d'un +voisin puissant qui n'en a que faire, mais qui, étant sans doute +embarrassé de récompenser toutes ses créatures, a pensé naturellement à +en coiffer quelqu'une avec ce joyau. À cet effet on a envoyé ici le +comte de Steinach, homme irrésistible de profession, qui doit subjuguer +la princesse, l'épouser, et devenir notre très-gracieux seigneur. D'un +autre côté, un autre voisin non moins puissant voudrait faire entrer +dans je ne sais quelle prétendue ligne d'alliance tous les principicules +des États illyriens. Sachant que notre Quintilia est, après tout, une +femme volontaire et opiniâtre qui ne manque pas d'influence sur ses +petits voisins, il a employé, pour déjouer les projets du comte de +Steinach, dont les opinions lui seraient contraires, l'inimitable duc de +Gurck et son auxiliaire le profond Shrabb. Ces deux héros doivent, l'un +par son encolure magnifique, l'autre par son éloquence entraînante, +détourner la princesse d'une autre alliance que celle de leur maître. +Or, pour résumer cette importante complication, je t'annonce que la +princesse, objet de ces entreprises gigantesques et de ces graves +combinaisons, est placée entre deux feux, le comte de Steinach et le duc +de Gurck, qui tous deux aspirent au bonheur d'être ses amis intimes. Ce +qui prouve que tu n'as pas pris absolument le temps convenable pour lui +faire ta déclaration, et qu'après six mois passés dans un respectueux +tête-à-tête dans le cabinet particulier de Son Altesse, monsieur le +secrétaire intime n'aurait pas dû attendre précisément le jour où madame +prend ses habits roses, et jette par-dessus les toits sa plume et la +clef de son cabinet pour aller danser déguisée en phalène avec deux +princes étrangers parfaitement brodés et admirablement impertinents... + +--Mais comment, dit Julien cherchant à arracher le dépit de son coeur, +as-tu fait pour découvrir toutes ces choses? + +--J'ai été séduit. + +--Comment cela? + +--Je me suis vendu. + +--Juste ciel! qu'est-ce à dire? + +--C'est-à-dire que j'ai fait semblant de me vendre. J'ai bavardé à tort +et à travers avec le page du comte de Steinach; je lui ai inspiré de la +confiance, je lui ai fait dire ce qu'il me fallait savoir pour deviner +le reste. Et puis j'ai fait semblant d'être pénétré d'admiration pour la +chevelure et les manchettes du comte, d'avoir conçu la plus haute estime +pour son jabot, enfin d'être fasciné par lui, de le désirer ardemment +pour souverain, de lui être tout dévoué, etc.; si bien que le page, +enchanté de me voir dans les intérêts de son maître et s'exagérant +beaucoup mon crédit auprès de la princesse, doit me présenter au comte +dès demain et lui faire agréer mes services. Enfin, je vais donc remplir +mon rôle de page tel qu'il est tracé dans toutes les chroniques, drames, +ballades et romans! Je vais donc remettre les billets d'un galant +chevalier, chanter ses romances aux pieds de ma souveraine, et faire +l'éloge de sa valeur dans les combats! Comme je vais m'en donner et +m'amuser d'eux tous! _à l'opra_! Julien, tâche de devenir l'auxiliaire +du duc, et ce sera une comédie à en mourir de rire. + +--Je ne suis pas assez spirituel pour feindre, dit Julien; d'ailleurs tu +me dis que tu t'es vendu... + +--Oh! doucement, je te prie. Le page m'a promis monts et merveilles de +la part du comte. J'ai fait semblant d'accepter; mais je ne suis pas +Italien à ce point-là. Je dois déjà recevoir demain un très-joli cheval +dont j'ai paru prendre envie; je le rendrai certes au comte quand +j'aurai réussi à faire manquer son mariage; mais je me servirai si bien +du palefroi qu'il aura à peine la force, quand je le rendrai, d'aller +des écuries de monsieur le comte à l'abattoir. + +[Illustration: Ils gagnèrent en marchant un endroit découvert...! (Page +23.)] + +--Mais cette histoire de Max? dit Julien préoccupé. + +--Ah! tu n'as en tête que des idées lugubres; amusons-nous aujourd'hui, +sauf à nous envoler comme lui par les airs demain matin!...» + + + + +XI. + + +Lorsque Julien rentra dans le bal, il remarqua un personnage qu'il +n'avait pas encore vu. C'était un très-joli scarabée appelé par les +entomologistes _criocère du lis_. Il est d'un beau rouge luisant, avec +une face très-effilée et fort spirituelle. Les personnes qui l'ont +examiné au microscope lui ont reconnu plusieurs protubérances +avantageuses et un regard plein d'affabilité. Ce scarabée produisait +dans le bal une très-grande sensation, non pas tant à cause de son +corselet, dont la perfection effaçait tous les autres, qu'à cause de son +visage, qui était miraculeusement imité. Il portait un masque si +semblable à la nature, que le professeur d'histoire naturelle de la cour +se frotta l'oeil gauche et se demanda s'il n'avait pas devant la pupille +le verre de son excellentissime microscope, garni d'un véritable +criocère. S'étant bien convaincu que ce gigantesque scarabée était +vraiment devant lui dans des proportions réelles et palpables, il tomba +dans une sorte de délire, et, se redressant sur son fauteuil, il s'écria +en pâlissant et en levant ses mains jointes au-dessus de sa tête: +«Pardonne-moi, ô maître de la nature, pardonne-moi, puissant Créateur, +la mort de tant d'insectes inoffensifs! Oui, j'en conviens, j'ai +massacré les plus innocents papillons! j'ai percé d'une épingle et +condamné à un épouvantable supplice les plus irréprochables coléoptères! +mais je ne l'ai fait ni par haine ni par vengeance; j'en prends à témoin +la lumière du soleil, ou, pour mieux dire, celle de la lune, qui doit +être levée, car il est deux heures trente-cinq minutes dix-sept +secondes; et dans cette saison..... + +[Illustration: Ô phytophage gigantesque! fantôme menaçant!... (Page +25.)] + +--Pour l'amour du ciel!» remettez-vous, mon cher maître Cantharide! +s'écria la princesse en avalant son mouchoir pour ne pas éclater de +rire; car les princes ne rient point impunément, et ils n'ont pas même +la liberté de sourire sans voir autour d'eux assez de figures épanouies +pour les faire mourir du spleen. La princesse, qui aimait beaucoup le +digne maître Cantharide, ne voulut point donner à la cour, rassemblée +avec stupeur autour de lui, l'exemple d'une gaieté qui fût devenue +insultante. Mais le criocère s'étant approché, comme les autres, pour +savoir la cause de la défaillance dans laquelle maître Cantharide venait +de tomber, l'infortuné savant, voyant de plus près cette face de +criocère si bien imitée, eut un véritable accès de frénésie. «Ô spectre! +spectre effrayant! s'écria-t-il, non, il n'y a pas un costumier sur la +terre qui, même en suivant les instructions des plus grands savants de +l'univers, soit capable d'exécuter une pareille tête de criocère. Ô +phytophage gigantesque! fantôme menaçant! éloigne-toi, épargne-moi, +pardonne-moi. Hélas! il est bien vrai que, la nuit dernière, je t'ai +ramassé dans le calice d'un beau lis penché sur la pièce d'eau; il est +vrai que je t'ai arraché sans pitié de ton palais embaumé, et que je +t'ai inhumainement saisi dans la poussière d'or où tu te réfugiais! Oui, +j'ai mis fin à ton innocente vie, à une vie toute d'amour, de liberté, +de zéphire et de bonheur. Je t'ai dépecé membre par membre, viscère par +viscère; j'ai enfoncé dans tes flancs une pince cruelle et des aiguilles +acérées; je t'ai vu mourir dans les convulsions d'une lente agonie. Oh! +que Dieu me le pardonne! j'en ai d'épouvantables remords. Malgré les +crimes énormes que j'ai accumulés sur ma tête, jamais je n'en ai commis +d'aussi atroce que celui de ta mort. Modeste et gracieuse créature, +hélas! hélas! quand je te vis étendue par morceaux sur le talc de mon +microscope, je fus saisi d'horreur, et je me demandai de quel droit... +Mais épargne-moi ta vue; ton fantôme exagéré jusqu'aux proportions +humaines me glace d'effroi. Que deviendrais-je, ô ciel! si tous les +insectes que j'ai mutilés, écartelés, empalés, m'apparaissaient, à cette +heure, armés de leurs cornes, de leurs dents, de leurs scies, de leurs +griffes, de leurs aiguillons...» + +La gravité de la princesse ne put tenir plus longtemps à ce discours +extraordinaire; elle eut le malheur de rencontrer le regard de la +Ginetta, et aussitôt, comme un élan sympathique, leur gaieté déborda en +un double éclat de rire. Aussitôt tous les courtisans, même ceux qui +n'avaient pas entendu un mot du discours de maître Cantharide, se +livrèrent aux transports d'une gaieté convulsive. Ils se tordirent les +bras, se fendirent la bouche jusqu'aux oreilles, et quelques-uns qui +étaient sous les yeux de la princesse espérèrent obtenir son attention +en se laissant choir sur le parquet. Au bruit de tous ces rires, à la +vue de toutes ces contorsions, le pauvre Cantharide crut être arrivé à +sa dernière heure, et rendre ses comptes en enfer, au milieu d'un sabbat +de fantômes et de démons métamorphosés en insectes. Il se leva saisi +d'épouvante, et s'enfuit en renversant tout ce qui se trouva sur son +passage, et en s'écriant d'une voix étouffée: «Scaraboni! Scarafaggj...» + +La princesse, craignant pour sa santé, imposa d'un geste le silence et +l'immobilité; et, s'élançant sur ses traces, elle le saisit par une de +ses ailes de cantharide; car le professeur avait choisi le costume du +beau scarabée dont la princesse lui avait donné le surnom. + +«Mon cher maître, lui dit-elle, mon excellent ami, veuillez vous calmer +et être bien certain que tout ceci n'est qu'une illusion de votre +cerveau malade. Vous vous livrez à de trop graves études depuis quelque +temps, cher Cantharide, et votre âme sensible vous crée des souffrances +et des remords que le plus pur et le plus austère des chrétiens vous +envierait. De grâce, revenez prendre part à nos plaisirs et admirer avec +nous le costume admirable de ce criocère. + +--Ah! gracieuse princesse! s'écria Cantharide en jetant autour de lui un +regard effaré, si vous tenez un peu à la vie de votre humble serviteur, +faites que cet effroyable criocère ne se présente jamais devant mes +yeux. Non, ce n'est pas avec du carton et du verre qu'on a pu imiter le +globe de ces yeux à mille millions de facettes qui rendent l'existence +intellectuelle et physique des insectes si supérieure à la nôtre. Il n'y +a pas de cristal assez limpide pour rendre l'éclat diamantin d'un oeil de +scarabée; non, il n'y en a point, et il n'est personne qui ait assez +bien observé une physionomie d'insecte pour la reproduire ainsi. Je +n'aurais pas pu le faire moi-même; et cependant il n'est au monde qu'un +homme qui soit supérieur à moi-même dans cette connaissance: c'est un +jeune homme que j'ai connu à Paris, et qui s'appelait...» + +En ce moment le criocère, qui était immédiatement derrière maître +Cantharide, se pencha à son oreille, et lui dit un mot qui fil +tressaillir le savant de la tête aux pieds. «Juste ciel! s'écria-t-il, +en croirai-je le témoignage de l'ouïe?» Et s'élançant dans les bras du +criocère, il le serra si étroitement contre son sein, qu'il se cassa une +aile et trois pattes. + +La princesse, voyant cette scène ridicule se terminer d'une manière +aussi touchante, laissa les deux scarabées se retirer à l'écart et +causer d'une manière fort animée. Elle retournait à la danse lorsque +l'abbé Scipione, qui ce jour-là était chargé, par une faveur toute +spéciale, des fonctions de grand maître des cérémonies, s'approcha +d'elle humblement et lui demanda la faveur de quelques instants +d'entretien. Quintilia l'appela sur un balcon auprès duquel elle se +trouvait; et Saint-Julien, qui ne la perdait pas de vue, sortant par une +autre porte vitrée, se trouva sur le balcon tout auprès d'elle, mais +caché dans un bosquet touffu de géraniums et de clématites odorantes. + +«Très-illustre et gracieuse souveraine, dit l'abbé, il se présente un +incident de haute importance, mais sur lequel il m'est absolument +impossible de prendre un parti sans la volonté de Votre Altesse. + +--Parle, Scipione, répondit Quintilia, et dis-moi quelle est cette grave +circonstance. + +--Votre Altesse, dit l'abbé, m'a donné pour consigne de ne laisser +entrer aucune personne masquée dans le bal; elle a daigné seulement +permettre que chacun pût ajouter à sa coiffure ou adapter à son visage +un trait distinctif de l'insecte qu'il s'est chargé de représenter. + +Les uns ont donc été autorisés à prendre des nez postiches, les autres +des fronts métalliques, d'autres des dards, d'autres des yeux de verre, +etc.; mais ici le cas est tout différent... + +--Eh bien! quoi? dit la princesse impatientée. + +--Pardon si j'abuse des précieux instants de Votre Altesse, reprit +l'abbé; mais je dois signaler une infraction notable aux lois qu'elle a +établies: le criocère du lis, comme l'appelle, je crois, notre cher +maître Cantarella... + +--Eh bien! le criocère du lis, n'en finirons-nous pas d'aujourd'hui avec +lui? + +--Oserai-je faire observer à Votre Altesse que le criocère du lis porte +un masque complet qui ne laisse voir aucune des parties de son visage! +Cette circonstance n'a pu échapper à la sagacité de Son Altesse, et sans +doute il ne me convient pas...» + +Quintilia fit un geste d'impatience; le pauvre abbé s'arrêta effrayé, +puis il reprit en tremblant: + +«J'ai cru qu'il était de mon devoir de soumettre à Votre Altesse cette +difficulté. Si elle approuve l'exception en faveur du criocère... + +--Non, pas du tout, répliqua brusquement la princesse. Qui s'est permis +de manquer ainsi à mes ordres? Comment s'appelle-t-il? + +--Juste ciel! dit l'abbé, j'ai cru, en voyant la bonne et charmante +humeur de Votre Altesse, qu'elle savait fort bien le nom de ce +personnage; pour moi, je l'ignore absolument. + +--Comment, l'abbé! s'écria Quintilia avec colère, il y a ici, dans mon +palais, dans mes salons, une personne dont vous ne savez pas le nom! Un +inconnu, un insolent, un espion peut-être! Et vous appelez cela remplir +les fonctions dont je vous charge! Par le nom de mon père! je vous +chasserai. + +--Très-gracieuse souveraine... s'écria le pauvre abbé en se jetant à +genoux. + +--Allez, allez, Monsieur, reprit Quintilia d'un ton impérieux, allez +savoir le nom de celui qui me désobéit et me brave de la sorte. Toute +cette scène absurde que maître Cantharide nous a faite m'a empêchée de +faire attention à ce masque. Je croyais que c'était un des nôtres; je +croyais n'être entourée que d'amis; je me reposais sur vous de ce soin. +Ne me répondez rien, vous êtes inexcusable. Allez, et rapportez-moi une +réponse sur-le-champ. Je vous attends ici. Je ne remettrai pas le pied +dans un salon où un inconnu masqué ose se montrer devant moi. Cours; et +si ce n'est point une personne invitée, qu'elle soit chassée à +l'instant. + +Le pauvre abbé, pâle et inondé d'une sueur froide, s'élança dans le bal +en murmurant d'une voix sourde: _Maschera! ah! maschera maladetta!_ + +«Monsieur, dit-il à l'étranger avec une arrogance qu'il déployait pour +la première fois de sa vie, qui êtes-vous? Son Altesse veut le savoir.» + +L'étranger se pencha à l'oreille du grand maître des cérémonies et lui +dit son nom; mais il ne fit point sur lui le même effet que sur maître +Cantharide. «Je ne vous connais pas, dit l'abbé; et comme vous n'êtes +pas invité, j'ai ordre de vous faire sortir. + +--Allez dire d'abord mon nom à la princesse, répondit l'étranger, et si +elle m'ordonne de sortir...» + +Une contestation allait s'élever sans l'intercession de maître +Cantharide. + +«Lui! s'écria-t-il, faire sortir un homme comme lui, le premier +entomologiste du monde, l'homme le plus aimable que j'aie jamais +rencontré!... Restez ici, mon ami, je prends tout sur moi, et +j'accompagne l'abbé pour dire à la princesse qui vous êtes. + +--Cela est inutile, répondit l'étranger, la princesse me connaît. Que +monsieur consente seulement à lui dire mon nom.» + +L'abbé céda à contre-coeur et retourna vers la princesse, qui l'attendait +toujours sur le balcon. Les jambes lui flageolaient, et il eut de la +peine à articuler le nom qu'on lui avait transmis. + +«Rosenhaïm! s'écria-t-elle violemment; l'ai-je bien entendu? Parlez +plus haut; ou plutôt non! parlez plus bas. Rosenhaïm!» + +--Rosenhaïm, répéta l'abbé prêt à s'évanouir. + +Mais la princesse, au lieu de l'accabler de sa colère, fit un grand cri, +et s'élançant à son cou, elle l'embrassa avec force en s'écriant: «Ah! +l'abbé! mon cher abbé!» L'abbé crut d'abord qu'elle avait dessein de +l'étrangler; mais quand il vit la joie briller sur ses traits, et qu'il +sentit sur ses vieilles joues desséchées l'étreinte d'une bouche +sérénissime, il se précipita à genoux, et n'exprima sa surprise et sa +reconnaissance que par un torrent de larmes. Alors la princesse, +craignant d'avoir été entendue, regarda autour d'elle, puis lui parla à +l'oreille si bas, que Saint-Julien ne put entendre que les derniers +mots: «Et sois muet comme si tu étais mort.» + +«Pour le coup, pensa Saint-Julien, je touche à une grande crise; je vais +découvrir quelque chose d'infernal.» + +La princesse resta immobile sur le balcon pendant cinq minutes. Elle +avait l'air d'une statue éclairée par la lune; puis elle leva tout à +coup ses deux bras vers le ciel étoilé, fit un grand soupir, mit sa main +sur son coeur, et rentra dans le bal avec un visage parfaitement calme. + +Saint-Julien chercha du regard le mystérieux étranger; il avait disparu. +La princesse se retira peu après et ne reparut plus. Saint-Julien passa +le reste de la nuit à errer dans le palais sans pouvoir découvrir autre +chose. Il se trouva de nouveau face à face avec Galeotto, qui remontait +l'escalier d'un air préoccupé. + +«Où vas tu? lui dit-il. + +--Je cherche le criocère, répondit le page; mais il faut qu'il ait pris +sa volée dans les airs, et que ce soit un scarabée véritable, comme l'a +cru maître Cantharide... + +--Je crois que nous ne découvrirons plus rien aujourd'hui, dit +Saint-Julien. Je suis accablé de fatigue, je vais me coucher. + +--Je fais serment de ne pas me coucher, reprit le page, avant de savoir +quel est cet étranger. + +--Sais-tu ce que c'est que Rosenhaïm? demanda Saint-Julien. + +--Pas le moins du monde, dit le page. + +--En ce cas nous ne savons rien, reprit Saint-Julien, et il quitta la +fête.» + + + + +XII. + + +«Comment! mon cher Cantharide, disait le lendemain Quintilia à son +savant bibliothécaire, toute cette scène tragique n'était qu'une +moquerie? + +--Comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, très-illustre princesse. + +--Mais sais-tu, mon cher maître, que je pourrais bien m'en fâcher, et +trouver ta comédie un peu impertinente? + +--Elle a pu être de mauvais goût; mais Votre Altesse doit m'excuser en +faveur du dénouement. + +--Sans doute, sans doute, mon ami, reprit la princesse; mais garde-toi +de jamais te vanter devant qui que ce soit de cette mauvaise +plaisanterie. Tout le monde en a été dupe comme moi, et personne n'a les +mêmes raisons pour te la pardonner. À l'heure qu'il est, je suis sûre +qu'il n'est question d'autre chose dans toute la résidence que de la +manie singulière dont, par suite de trop graves études, ta pauvre +cervelle a été atteinte hier au milieu de la fête. + +--Déjà, répondit le savant, plus de trente personnes sont venues ce +matin s'informer de ma santé; et pour ne pas me trahir, tout en +déclarant que j'étais infiniment plus calme, j'ai affecté d'éviter avec +horreur de parler d'aucune chose qui eût rapport à l'histoire des +insectes. + +--C'est pourquoi les bonnes âmes, répliqua la princesse, ont dû chercher +avec affectation tous les moyens de ramener la conversation sur ce +sujet, afin de satisfaire leur curiosité au risque de te rendre tout à +fait fou. Mais explique-moi une circonstance que je ne comprends pas +bien. Notre ami m'a raconté comment, voulant me surprendre, il t'avait +prévenu de son arrivée; comment tu l'avais reçu et caché dans ton +pavillon du parc, où tu l'avais déguisé avec soin sous ce costume de +criocère. Je conçois pourquoi, voyant que je ne faisais aucune attention +à lui, tu as débité ce grotesque monologue qui a tant diverti toute la +cour et moi-même, tandis que tu t'enorgueillissais intérieurement de +notre crédulité et de ta fourberie. Mais dis-moi pourquoi, au moment où +je courus après toi, et où le criocère, s'approchant de ton oreille, +parut te dire une parole mystérieuse, tu fis un grand cri de surprise et +te jetas à son cou comme à la nouvelle d'une joie inespérée? + +--C'était, très-illustre princesse, répondit le professeur, pour fixer +encore plus votre attention sur lui; et si vous eussiez bien voulu +écouter mes paroles, vous eussiez deviné sur-le-champ quel était ce +personnage mystérieux. Je vous disais alors textuellement les paroles +que voici: «Il n'est personne qui ait assez bien observé une physionomie +d'insecte pour la reproduire ainsi; je n'aurais pu le faire moi-même, et +cependant il n'est qu'un homme au monde qui soit supérieur à moi dans +cette science...» + +--Je me souviens fort bien du reste de la phrase, interrompit la +princesse; tu ajoutas: «C'est un jeune homme que j'ai connu à Paris, et +qui s'appelait...» Ici, je te pinçai le bras; car, te croyant +véritablement en délire, je craignis que tu ne vinsses à prononcer ce +nom qui ne doit jamais sortir d'aucune bouche... Le cri plaintif qui +t'échappa en recevant ce conseil de prudence fut aussitôt étouffé par +les embrassements de notre ami... + +--Et j'espérais, gracieuse princesse, interrompit à son tour le +professeur, que, ramenant votre esprit vers cette personne dont j'ai eu +le bonheur de faire la connaissance à Paris, et pour laquelle j'ai conçu +tant d'estime et d'admiration, vous seriez en même temps frappée de me +voir m'élancer dans les bras du criocère, objet jusque-là de mon +épouvante. Toute cette scène était concertée entre lui et moi. Il +devait, en passant entre Votre Altesse et l'oreille de son très-humble +sujet, prononcer son propre nom assez haut pour qu'il fût entendu de +deux personnes. Mais, par malheur, Votre Altesse fut importunée en cet +instant d'une fadeur du duc de Gurck; et notre ami, qui voulait surtout +éviter les regards de ce seigneur, m'entraîna un peu plus loin, +remettant à un moment plus propice... + +--Ne vous semble-t-il pas, interrompit Quintilia, que quelqu'un vient de +passer devant la fenêtre? J'ai cru voir une ombre sur le mur derrière +vous. + +--Je ne le pense pas, interrompit le professeur; mais, pour plus de +prudence, fermons les portes et les fenêtres.» + +En parlant ainsi, le professeur alla gravement fermer la fenêtre auprès +de laquelle le petit Galeotto, accroupi dans les jasmins, avait écouté +l'entretien précédent. C'est pourquoi il n'en put entendre davantage, et +revint au palais assez mortifié d'avoir été dérangé au moment où +peut-être il allait s'emparer du fameux secret. + +Ce jour et le lendemain se passèrent sans qu'il fût possible à +Saint-Julien et au page d'approcher de la princesse autrement qu'en +public. Le premier ne s'étonnait pas d'être banni des appartements +particuliers, et tout ce qui lui passait de bizarre et d'alarmant par la +cervelle sur le compte de la princesse l'empêchait de se livrer au +chagrin qu'il éprouvait, malgré lui, d'avoir perdu sa faveur. Je ne sais +si ce fut un reste d'attachement pour elle, ou son avidité d'apprendre +ce qu'il désirait tant savoir, qui le fit céder aux conseils et aux +prières de Galeotto. Quoi qu'il en soit, il ne quitta pas la résidence. +Le page mettait tant d'activité et d'espièglerie dans ses recherches, +qu'il avait réussi à griser en quelque sorte le mélancolique et +nonchalant Julien; il lui avait communiqué un peu de sa gaieté méchante, +et le jeune homme, croyant toujours faire un rêve, se jetait +ironiquement dans un caractère fantasque et affecté. + +Cependant, au bout de quarante-huit heures, le rôle qu'il jouait lui +devint insupportable. Sa gaieté tomba tout à coup. Tout ce qui se +passait autour de lui lui causa une sorte d'horreur. Il se sentit +suffoqué d'ennui et de tristesse; et comme les premiers sons du concert +de la cour commençaient à s'élever dans la brise du soir, il s'enveloppa +de son manteau, et, s'éloignant rapidement, il traversa le parc et gagna +une grille qui donnait sur la campagne. Alors il monta sur une des +collines qui entouraient la résidence, et s'égara pendant une heure +environ dans les bois dont ces collines sont revêtues. + +Quand il fut las de marcher, il s'arrêta au hasard, dans le premier +endroit venu, et s'aperçut qu'il était dans un lieu découvert, beaucoup +plus près du palais qu'il ne pensait l'être d'abord. Il s'étendit sur la +bruyère et contempla, dans le vague de la nuit, le paysage incertain qui +se déployait sous ses yeux. Le parc ducal était jeté au bas des +montagnes par grandes masses noires, traversées ça et là d'une allée de +sable blanchâtre, et semées de rotondes de gazon, de temples, de +kiosques, d'autels emblématiques, et de statues de marbre qui +apparaissaient dans l'ombre comme des fantômes immobiles. Le palais +tremblait avec ses mille fenêtres illuminées dans les eaux de la Célina. +Un grand cercle de brume enveloppait la ville jetée en amphithéâtre +autour du parc; et quelques fusées silencieuses, lancées dans les airs, +partaient à intervalles réguliers des divers points de la résidence. + +Le sirocco, qui jusque-là avait soufflé avec force, tomba tout à coup, +et le temps devint serein; les étoiles brillèrent, et la nuit fut assez +claire pour que Saint-Julien pût saisir davantage les détails de ce +tableau magique. À mesure que ses yeux s'en emparaient, l'air, devenant +plus sonore, lui permit d'entendre le son des instruments monter jusqu'à +lui. Il se coucha tout à fait contre terre, et remarqua que, plus on +baisse les yeux au niveau du sol, plus la campagne prend un aspect +magique et délicieux. Les plans semblent se détacher les uns des autres; +les masses se découpent plus nettement, les ombres se distribuent avec +plus d'harmonie. On est comme les spectateurs placés au parterre d'un +théâtre, pour les yeux desquels tous les effets de décorations sont +calculés, et qui jouissent mieux que ceux des loges de toutes les +illusions de la scène. + +En même temps, Saint-Julien saisit distinctement toute la mélodie du +concert. Les sons lui arrivaient faibles, mais purs, et les vibrations +de certaines notes et de certains instruments étaient si aériennes et si +pénétrantes, que tous ses nerfs en furent détendus et soulagés. Il +commença à respirer plus librement, et des larmes coulèrent sur ses +joues brûlantes. + +Un rinforzando de tous les instruments lui annonça que le concerto +arrivait au _tutti finale_, et en effet les derniers accords s'élevèrent +dans l'air et s'évanouirent. Saint-Julien écouta encore longtemps après +que la musique eut cessé; enfin, n'entendant plus que le murmure +uniforme d'un petit ruisseau qui s'échappait du taillis auprès de lui, +il se leva pour s'en aller. C'est alors seulement qu'il aperçut un homme +d'une taille élégante qui était debout à quelques pas de lui, et qui +semblait partager son extase. Lorsque Saint-Julien passa près de lui, il +s'inclina poliment pour le saluer, et le suivit à quelque distance. +Comme Saint-Julien avait pris le devant et descendait assez lestement +parmi les rochers au travers desquels passait le sentier, l'inconnu +l'appela du titre de signore et le pria de l'attendre un peu. + +«Que désire Votre Seigneurie? répondit Saint-Julien.» + +L'inconnu reconnut à ce peu de mots italiens l'accent français de +Saint-Julien, et, s'exprimant en français avec beaucoup de facilité, +quoiqu'il eût pour sa part l'accent allemand, il lui demanda la +permission de retourner avec lui à la ville. + +«Excusez l'indiscrétion de ma demande, ajouta-t-il. Je suis étranger et +nouvellement établi dans ce pays-ci. Ce sentier, que j'ai parcouru +lorsqu'il faisait encore jour, ne m'est pas aussi familier qu'à vous, +et, de plus, j'ai la vue très-basse. Si je ne vous semble pas importun, +je marcherai derrière vous et profiterai de votre expérience. + +--De tout mon coeur, répondit Saint-Julien, qui fut gagné sur-le-champ +par le son de voix et les manières de l'étranger. Je vais ralentir mon +pas, et je suis sûr que votre conversation m'empêchera d'apercevoir ce +petit retard.» + +En effet, la conversation fut bientôt engagée en commençant par la +musique; elle parcourut toutes les choses générales dont peuvent +s'entretenir deux personnes qui ne se connaissent pas. + +Cette conversation fut tellement agréable pour l'un et pour l'autre, +qu'une sorte de sympathie s'établit entre eux, et qu'ils éprouvèrent le +besoin de prolonger leur rencontre. L'étranger proposa à Saint-Julien +d'entrer avec lui dans une birreria. Saint-Julien accepta; et son +compagnon ayant demandé de la bière et du tabac, ils passèrent encore +une heure ensemble. Ils s'apprirent mutuellement leurs noms et leur +profession. + +«Je suis de Munich, dit l'étranger, je me nomme Spark, et j'ai trente +ans; je suis étudiant et rien de plus. Je ne suis pas riche, mais je +suis assez studieux et assez économe pour me contenter de mon sort, et +trouver la vie une assez bonne chose. Je voyage depuis quelque temps +pour mon instruction, et le hasard m'a amené dans cette petite +principauté, dont j'ai trouvé l'aspect si beau et le séjour si agréable, +que j'ai résolu d'y passer quelques semaines. Je serai heureux si vous +me permettez de vous rencontrer de temps en temps à cette taverne ou de +faire un tour de promenade avec vous à vos moments perdus.» + +Saint-Julien accepta avec empressement, et ils se donnèrent rendez-vous +à la même table pour le lendemain, à la même heure. + +Lorsque Saint-Julien rentra au château, le concert était terminé. Minuit +sonnait, et la princesse, fatiguée des veilles précédentes, se retirait +dans ses appartements. À peine le jeune secrétaire était-il rentré dans +le sien, qu'on frappa doucement à sa porte, et la voix de Ginetta lui +dit à travers la serrure que Son Altesse le demandait. + + + + +XIII. + + +Quintilia était assise auprès de sa fenêtre, et contemplait la nuit, +plongée dans une douce rêverie. Son visage avait une expression de +sérénité que Saint-Julien ne lui avait pas vue depuis longtemps. Il +s'était présenté avec un sentiment de haine et d'arrogance. L'attitude +calme de la princesse lui imposa; et, obéissant à un signe qu'elle lui +fit, il s'assit sans oser dire une parole. Ginetta sortit et tira la +porte sur elle. Aussitôt qu'elle fut seule avec Julien, la princesse lui +tendit la main, et lui dit d'une voix ferme et douce: «Soyons amis.» + +Saint-Julien céda plus à son trouble qu'à son penchant en touchant +respectueusement la main de la princesse; puis il resta debout et +décontenancé. Elle lui fit de nouveau signe de se rasseoir à quelques +pas d'elle, et il obéit. + +«J'ai été sévère envers vous, Julien, lui dit-elle avec dignité et avec +douceur. Vous avez été injuste envers moi; vous avez voulu me traiter +comme une autre femme, et vous vous êtes trompé. Je suis depuis +longtemps dans une situation exceptionnelle; mon caractère, mon esprit +et jusqu'à mes manières ont dû porter un cachet particulier. Peut-être +l'empreinte en est-elle mauvaise. Je sais qu'elle a choqué bien des +gens, je sais que je suis souvent méconnue. Je ne dirai pas que cela +m'est indifférent, je n'ai ni cet orgueil ni cette philosophie; mais ma +destinée est arrangée d'une certaine façon qui rend inévitables et même +nécessaires toutes les choses que je fais, tous les goûts que j'ai, et +par conséquent tous les soupçons que je laisse naître. Mon rôle se borne +à conserver assez de force pour ne pas dévier d'une ligne dans la route +que je me suis tracée, et tous les efforts de ma raison tendent à voir +clair dans ma vie et dans mon coeur. Jusqu'ici j'ai repoussé avec succès +toutes les influences extérieures; je suis restée ce que Dieu m'a faite, +et, comme un métal brut, je ne me suis façonnée à la guise de personne. + +«On ne s'isole pas impunément, Julien, et j'ai dû m'attendre à inspirer +la défiance et la haine. Elles ne m'ont pas fait céder un pouce de +terrain. La personne qui est aujourd'hui devant vous est la même qui +entra dans son indépendance il y a dix ans, et qui traversa toutes +choses sans y rien laisser d'elle. J'ai pris beaucoup d'autrui, je n'ai +rien donné qu'à Dieu et à une tombe.» + +Ce mot de tombe se mêla à je ne sais quelle idée dans l'esprit de +Julien. Il éprouva une certaine terreur dont il ne put se rendre compte. + +La princesse continua: + +«Absolument insensible aux petites ambitions qui eussent pu enivrer une +autre, résolue à vivre en moi-même, et ne trouvant la vie possible +qu'avec un sentiment et une idée étrangers à tout ce qui m'environnait +socialement, je me suis arrangée pour rendre au moins supportable +l'existence que j'avais embrassée. Je me suis livrée à tous mes goûts, +j'ai cherché toutes les distractions, toutes les amitiés qui me +tentaient. J'ai aimé la chasse, la fatigue, la science, l'étude, et j'ai +rêvé l'amitié, ayant, comme je vous l'ai dit, enseveli l'amour à part. +L'amitié m'a souvent trompée, et cependant j'y crois encore. Mon âme +s'est habituée à l'espérer. Si cette espérance devient irréalisable, je +saurai encore bien vivre sans elle. Il y a quelque chose dans cette âme +qui peut se passer de vous tous; mais ma vie peut être plus belle, mon +coeur plus stoïque, ma conduite plus ferme, ma conscience plus heureuse +si l'amitié me sourit. C'est pourquoi, Julien, je fais pour vous ce que +je n'ai fait que pour bien peu de gens: je m'explique et je me justifie. +Si vous avez l'âme fière et le coeur pur, comme je n'en doute pas, vous +comprendrez quelle preuve d'amitié je vous donne ici.» + +Saint-Julien, subjugué, s'inclina profondément. Elle lui fit signe +qu'elle avait encore à lui parler, et elle continua: + +«Rester fidèle à un serment, à un souvenir, à un nom, ce n'est pas un +rôle possible à proclamer pour une femme riche et adulée; ce serait +chercher la raillerie, porter un défi à tous les désirs, s'exposer à des +dangers qui ne sont pas dans la vie ordinaire. Je gardai mon secret +aussi religieusement que mon coeur; et, repoussant toute explication, +toute proclamation de sentiment, je marchai dans une voie cachée sans +dire où je prétendais aller. J'y marchai sans affectation, sans +hypocrisie, sans plaintes, sans forfanterie; j'y marchai le front levé, +la main ouverte, l'esprit libre, l'oeil clairvoyant et l'oreille fermée à +la flatterie. Voyez-vous que j'aie fait beaucoup de mal autour de moi? + +--Non, Madame. Je sais que vous êtes un bon prince, dit Julien attendri. +Hélas! pourquoi ne voulez-vous être que cela? + +--Ne me plains pas et ne m'admire pas, répondit-elle. D'abord ma +souffrance fut amère; mais Dieu fit un miracle, et je devins heureuse. +Ceci est un secret que je ne puis te révéler maintenant, mais que je te +dirai, j'espère, quelque jour. Sache bien seulement que j'ai eu dès lors +peu de mérite à garder ma résolution, et que les avantages de mon sort +l'ont emporté de beaucoup sur ses inconvénients. Ces inconvénients ont +été graves pourtant, Julien, et vous me les avez fait sentir plus +cruellement qu'un autre. Vous m'avez jugée sur les apparences, comme +vous faites tous, et vous avez dit: Cela n'est pas, parce que cela n'est +pas probable. Avec un tel raisonnement on évite cent déceptions et on +manque une amitié. Manquer une amitié, Julien, c'est faire une grande +perte, car, si l'on rencontrait une seule amitié parfaite dans toute sa +vie, on pourrait presque se passer d'amour. Honneur aux âmes courageuses +qui se livrent, et qui n'ont pas peur des trahisons! celles-là boivent +la coupe d'Alexandre et risquent leur vie pour conquérir un ami. Eh +bien! moi, j'ai cherché des amis, et pour les trouver j'ai joué plus que +ma vie: j'ai exposé ma réputation, et Dieu sait si elle a dû être salie +et insultée par ceux qui ne m'ont pas comprise, et qui m'ont prise pour +le but de leurs viles ambitions. En les détrompant, je suis devenue leur +ennemie, et il n'est point de calomnie si noire qu'ils n'aient inventée. +Vous avez cru peut-être, en me voyant continuer ma route, que je +n'entendais pas les cris et les huées dont on me poursuivait? Vous +pensez que j'accueille imprudemment un homme comme confident, comme +serviteur ou comme ami, sans savoir qu'on le fera passer pour mon amant, +et que peut-être lui-même ira s'en vanter. Je sais ou je prévois tous +les dangers de mes hardiesses; mais j'ose toujours: je puise mon courage +à une source inépuisable, ma loyauté. Le monde ne m'en tient pas compte; +mais je marche toujours, et j'arriverai peut-être à le convaincre. Un +jour il me connaîtra sans doute, et si ce jour n'arrive pas, peu +m'importe, j'aurai ouvert la voie à d'autres femmes. D'autres femmes +réussiront, d'autres femmes oseront être franches; et sans dépouiller la +douceur de leur sexe, elles prendront peut-être la fermeté du vôtre. +Elles oseront se confier à leur propre force, fouler aux pieds +l'hypocrite prudence, ce rempart du vice, et dire à leur amant: +«Celui-ci n'est que mon ami,» sans que l'amant les soupçonne ou les +épie... + +--Rêve doré, répondit Julien, espoir d'une âme enthousiaste! + +--Non, je ne suis pas enthousiaste, reprit-elle; mais je me connais, je +me sens, et quand je porte mes regards sur le passé, je vois toute ma +vie faite d'une seule pièce, et je me dis que certes je ne suis pas la +seule au monde qui n'ait jamais menti. Ne me prenez pas pour une femme +vertueuse, Julien. Je ne sais pas ce que c'est que la vertu; j'y crois, +comme on croit à la Providence, sans la définir, sans la comprendre. Je +ne sais pas ce que c'est que de combattre avec soi-même; je n'en ai +jamais eu l'occasion. Je ne me suis jamais imposé de principes, je n'en +ai jamais senti le besoin; je n'ai jamais été entraînée où je ne voulais +pas aller: je me suis livrée à toutes mes fantaisies sans jamais être en +danger. Un homme qui n'a pas en son âme de plaie honteuse à cacher peut +boire jusqu'à perdre la raison et montrer à nu tous les replis de sa +conscience. Une femme qui n'aime pas le vice peut ne pas le craindre; +elle peut traverser cette fange sans faire une seule tache à sa robe; +elle peut toucher aux souillures de l'âme d'autrui comme la soeur de +charité touche à la lèpre des hôpitaux, elle a le droit de tolérance et +de pardon, et si elle n'en use pas, c'est qu'elle est méchante. Être +méchante et chaste, c'est être froide; être chaste et bonne, c'est être +honnête. Je n'ai jamais cru que cela fût difficile pour les âmes bien +dirigées; mais combien peu le sont en effet! Je plains celles que la +fatalité a flétries, et je ne les outrage pas. C'est le grand tort qu'on +me reproche, Julien, je le sais; je sais le blâme que m'ont attiré +certaines amitiés; je sais avec quelle ironie on a accueilli mes efforts +quand j'ai voulu soutenir et consoler ceux que la foule accablait. C'est +ici que j'ai fait usage de la force que Dieu m'avait donnée et que j'ai +permis à mon orgueil de se lever pour faire face à l'injustice. C'est à +cause de cela que j'ai livré mon front aux outrages des Juifs et couvert +mon coeur d'une cuirasse d'airain pour y protéger la pitié. Ceux qui se +sont réfugiés sous mon égide n'ont pas été livrés, et la populace s'est +enrouée à crier après moi. + +--Je le sais, Madame, dit Julien; depuis deux ou trois jours seulement +je regarde autour de moi, et je sais ce que pensent de vous-même ceux +qui vous craignent et qui n'osent pas le dire. Je sais qu'en vous voyant +accueillir des femmes décriées et protéger des hommes persécutés, on +vous accuse de partager leurs égarements passés. Et j'admirerais le +courage avec lequel vous les relevez, si je ne prévoyais, si je ne +savais qu'il vous faudra les rabaisser et les rejeter où vous les avez +pris... + +--Vous pensez, Julien, qu'il n'y a pas de cure complète pour mes +malades? Moi, je ne désespère jamais de personne. Nous avons raison tous +deux: vous, si vous me donnez un conseil de prudence; moi, si je +m'impose un devoir de miséricorde. Toute la question est de savoir si +j'ai assez de force pour accepter les conséquences fâcheuses de mes +dévouements: si je l'ai, qu'a-t-on à me reprocher? n'ai-je pas le droit +de me nuire? + +--Quel étrange caractère! dit Julien. Je ne sais si j'en suis ravi ou +épouvanté. + +--Vous me dites ce qu'on m'a souvent dit, reprit-elle. Moi, je m'étonne +de sembler étrange; et quand je commençai, je m'attendais à ne +rencontrer que des auxiliaires et des amis. Quelle fut ma surprise quand +on me fit entendre que j'étais folle! Folle! mais je m'étonne toujours +de le paraître! C'est vous, c'est vous tous qui êtes fous, et non pas +moi qui suis folle! + +--Mais, Madame, quel bien fait-on aux méchants en protégeant leur +insolence? + +--Je hais l'insolence et ne la protège pas. Je n'accueille que le +repentir et la souffrance. + +--Ou l'hypocrisie qui en prend le masque? + +--Il est vrai que j'ai été dupe, Julien; ce sont les épines du chemin. +On se pique les pieds et l'on saigne. Mais faut-il donc retourner en +arrière quand on entend plus loin des larmes et des cris qui vous +appellent? La crainte d'être trompé! pour les esprits qui sentent le +besoin de bien faire, c'est une lâcheté qu'il faut vaincre. Ou ne fait +l'aumône qu'à ses dépens. + +--Hélas! Madame, vous étiez née pour être reine d'un grand peuple et +faire de grandes choses. + +--Ou bien, répondit-elle en souriant, pour être soeur de la Miséricorde; +c'était là le plus beau rôle, et je l'ai manqué. + +--Mais quel bien avez-vous donc réussi à faire? dit Julien tristement. +Vos prisons sont élargies, vos hôpitaux sont plus sains, et votre bonté +est un refuge pour tous ceux qui l'invoquent. Mais, pour avoir amélioré +le sort des misérables, vous avez ennobli leurs âmes anéanties, leurs +mauvais penchants, ou leur lâche fainéantise? Nous en avons souvent +parlé, Madame, et vous m'avez avoué que vos voeux à cet égard n'avaient +pas été souvent exaucés. Prenons un exemple auprès de nous et dans une +classe plus élevée, ajouta-t-il, poussé par un reste d'intention +insidieuse et méfiante. Lucioli passait pour un fourbe et un ambitieux. +Votre tolérance a fermé les yeux longtemps, et vous l'avez élevé jusqu'à +votre confiance; et pourtant il vous a fallu ensuite voir clair et le +repousser. + +--C'est encore une épine qui m'est entrée au talon, répondit-elle. Le +jour où cet humble serviteur est devenu insolent, je l'ai repoussé, en +effet; et si j'avais profité de la leçon, Julien, je ne vous aurais pas +attiré auprès de moi; je ne vous aurais pas donné ma confiance, dans la +crainte que vous ne fussiez un second Lucioli. Vous voyez bien, mon ami, +que les fous ont leur sagesse qui en vaut bien une autre.» + +Cette réponse attendrit Julien. + +«Vous êtes bonne et grande, lui dit-il, et je ne mérite peut-être pas +votre amitié. + +--Attendez, Julien, lui dit-elle en souriant, nous ne sommes pas encore +réconciliés. Je vous ai expliqué mon caractère et mes idées; vous m'avez +comprise. Il vous reste à me croire, et je ne vous ai donné aucune +preuve de ma sincérité.» + +Julien tressaillit de joie, croyant toucher à la solution de tous ses +doutes. Dans son âme rigide, le besoin d'estimer était bien plus grand +que le besoin d'aimer; aussi cette parole de Quintilia lui fut-elle plus +douce qu'une parole d'amour. + +«Oh! Oui, s'écria-t-il ingénument, donnez-les-moi ces preuves, afin que +je pleure de repentir à vos genoux, afin que je vous respecte et vous +bénisse à jamais. Oui, oui, prouvez-moi que vous êtes vraie, et je ferai +tout ce que vous voudrez. Je resterai toute ma vie à votre service; +j'étoufferai mon amour dans mon sein plutôt que de vous en importuner +jamais.» + +Il s'arrêta, car il vit le regard de Quintilia s'attacher à lui avec +froideur et une sorte de dédain. Il y eut un instant de silence si +pénible à Julien, qu'il se mit à marcher avec agitation dans la chambre. + +La princesse reprit sa marche calme et lui dit, en lui montrant une +grande cassette de bois de santal incrustée de nacre: + +«Je puis ouvrir le coffre que voici et vous donner des preuves +irrécusables de la loyauté de toute ma vie. Je pourrais vous montrer en +moins de cinq minutes sur quoi se fondent toutes les calomnies débitées +contre moi, et à quel point les secrètes vanteries de Lucioli, et celles +de bien d'autres avant lui, ont été vaines et odieuses. Mais en +sommes-nous là, Julien, et votre amitié est-elle à ce prix?» + +Julien n'osa répondre; il pâlit et resta immobile. + +«M'avez-vous jamais vue faire quelque chose de mal? + +--Non, Madame, je n'ai rien vu de tel, répondit-il. + +--Ai-je jamais exprimé une idée basse? ai-je montré un sentiment vil +durant six mois que nous avons passés tête à tête dans mon cabinet? + +--Non, Madame. + +--Avez-vous eu parfois une entière confiance en moi? + +--Oui, Madame, presque toujours. + +--Qu'est-ce qui vous l'a donc ôtée? + +--Ne me condamnez pas à vous le dire, Madame; des apparences, des récits +ridicules, la présence de Ginetta auprès de vous, votre air et vos +manières par moments, et, plus que tout cela, vos bizarreries, vos goûts +si opposés entre eux et qui se succèdent sans s'exclure; tout ce que je +ne comprends pas m'effraie... Mais qu'avez-vous à faire de mon estime? + +--Je ne vous la demande pas, Monsieur, répondit la princesse, j'espérais +pouvoir la réclamer.» + +Ils gardèrent de nouveau le silence, et la princesse, faisant un visible +effort pour dompter sa propre fierté, reprit la parole. + +«Vous êtes brutal, lui dit-elle, et nul homme de votre âge n'a osé me +parler comme vous faites. C'est cela qui fait que je vous estime et que +je voudrais être estimée de vous. Voyez pourtant ce que c'est que la +confiance, Julien! ne tiendrait-il pas à moi de penser en cet instant +que vous êtes le plus rusé et le plus habile des ambitieux qui se soient +cachés sous une écorce rude et franche? Pourtant je sais que vous ne me +trompez pas, et que bien réellement vous me mettez le marché à la main. +Votre départ ou ma justification. Ma justification! ajouta-t-elle avec +une expression de dépit, tenez, voici la clé de ce coffre;» et elle la +jeta avec colère aux pieds de Julien. + +--Je ne la ramasserai point, dit-il avec dépit à son tour; vous me +regardez comme un insolent; je l'ai mérité et je m'en vais. + +--Adieu donc! lui dit-elle en lui tendant la main; il est malheureux que +nous n'ayons pu rester amis comme nous l'avons été.» + +Il s'approcha pour prendre sa main, et il vit qu'elle pleurait. Toute sa +colère tomba, et, s'arrêtant devant elle avec la gaucherie d'un enfant +qui n'ose pas demander pardon, il se mit à pleurer aussi. + +«Ah! Julien, lui dit-elle, est-il possible que mes amis me fassent tant +souffrir! Pourquoi ne sont-ils pas comme moi, pourquoi ne croient-ils +pas en moi comme je crois en eux? Qu'est-ce qui brise donc ainsi mes +affections? pourquoi toutes les sympathies que j'inspire sont-elles +étouffées en naissant? pourquoi suis-je méprisée par les uns, méconnue +par les autres? Qu'ai-je fait pour cela? Quand toute ma vie a été un +éternel sacrifice à l'amitié, faudra-t-il que j'achète la confiance de +ceux à qui je donne la mienne. Quand je vous ai ramassé dans un fossé, +un jour que vous étiez blessé, haletant, couvert de poussière et assez +mal vêtu, pourquoi ne vous ai-je pas pris pour un vagabond et un +aventurier de bas étage? pourquoi ai-je cru à la candeur de votre regard +et à la noblesse de vos paroles? J'ai donc l'air faux et l'expression +ambiguë, moi? Eh quoi! vous demandez aux autres ce que vous devez penser +de moi! votre coeur ne vous le dit pas, je n'en ai donc pas su trouver le +chemin? Et que m'importe votre estime quand je l'aurai forcée? Vous me +rendrez ce qui me sera dû, et votre âme ne me donnera rien... + +--Vous avez raison, dit Saint-Julien en se jetant à ses pieds; gardez +vos preuves, je n'en veux pas. Gardez votre amour à celui qui l'a +mérité. Quant à mon respect, à mon dévouement, à mon amitié, si j'ose +répéter le mot dont vous vous servez, mettez-les à l'épreuve. Vous avez +vaincu une nature bien méfiante et bien chagrine. Il faut que Dieu ait +récompensé votre grandeur d'âme d'une puissance bien grande sur l'âme +d'autrui. Ah! ne vous plaignez plus; vous trouverez des amis toutes les +fois que vous le voudrez; et d'ailleurs, si les amis vous manquent, je +tâcherai de me mettre en cent pour vous obéir.» + +Quintilia, tout en larmes, se jeta à son cou; il l'embrassa avec +l'effusion d'un frère. En ce moment on frappa doucement à la porte, et +la princesse alla ouvrir elle-même; c'était la Ginetta qui était chargée +d'une commission pressée. La princesse passa avec elle sur le balcon, en +faisant signe à Julien de rester. Leur entretien lui sembla long; et, +cédant à l'émotion délicieuse dont son coeur était plein, il désirait +vivement voir reparaître Quintilia, et en recevoir encore quelque parole +d'amitié avant de se retirer. Dans son impatience, il touchait aux +objets qui étaient épars sur le bureau sans les regarder et presque sans +les voir. Il se trouva qu'il eut dans les mains la montre de la +princesse, et qu'il l'ouvrit machinalement comme pour compter les +minutes que la Ginetta lui dérobait. En jetant les yeux sur l'intérieur +de la boîte, un froid mortel passa dans ses veines. Un souvenir confus +et douloureux l'oppressa, puis une curiosité irrésistible s'empara de +lui. Il se pencha vers une bougie, et lut distinctement le nom de +Charles Dortan. + +«Infâme!» dit-il d'une voix sourde en jetant avec violence la montre sur +le bureau; puis il la reprit, voulant bien se convaincre que ses yeux ne +l'avaient pas trompé. Il lut de nouveau le nom fatal, observa la boîte +de platine avec les incrustations d'or émaillé; elle était absolument +pareille à celle que le voyageur pâle lui avait montrée à Avignon, le +matin de son départ, dans la cour de l'auberge. + +Cette histoire, qui d'abord l'avait vivement ému, lui était bientôt +sortie de l'esprit. À cette époque, Julien, beaucoup moins expérimenté, +était beaucoup plus en garde contre ses impressions. Il s'était dit que +le récit du voyageur était romanesque et invraisemblable, que son nom et +son visage n'avaient pas fait le moindre effet sur la princesse, et que +M. Dortan lui-même n'avait pas soutenu son rôle jusqu'au bout, puisqu'il +n'avait pas osé lui adresser la parole. Ce devait être un maniaque ou un +hâbleur impertinent, déterminé à se jouer de la simplicité de son +interlocuteur. Enfin, cette aventure n'était plus revenue que +confusément et comme un rêve absurde et pénible dans la mémoire de +Saint-Julien. + +En acquérant la preuve irrécusable de la sincérité de Charles Dortan, +une indignation profonde s'empara de lui. Cette femme, qui exposait si +magnifiquement la prétendue franchise de son âme et qui en offrait des +preuves, ne lui parut plus qu'une effrontée comédienne, une coquette +odieuse, jouant tous les rôles pour son plaisir, et méprisant toutes les +vertus qu'elle affichait. + +Elle rentra en cet instant, et Julien fit tous ses efforts pour cacher +l'état où il était; mais il prenait une peine inutile: la princesse +pensait à tout autre chose. Elle erra dans sa chambre d'un air empressé, +et dit à Ginetta, à plusieurs reprises: «Vite, vite, mon mantelet avec +un capuchon de velours et la petite lanterne sourde....» Tout à coup +elle s'aperçut de la présence de Julien, et parut un peu contrariée de +ce qui venait de lui échapper dans sa préoccupation. Néanmoins elle vint +à lui avec beaucoup d'aplomb, et lui tendit la main en lui donnant le +bonsoir. Saint-Julien baisa sa main lentement en tâchant de prendre +l'insolence affectée d'un courtisan, et il lui adressa la phrase la plus +impertinente qu'il put inventer. Elle ne l'entendit pas et lui répondit: +«Oui, oui, à demain. Bonne nuit, mon cher enfant.» + + + + +XIV. + + +Dévoré de colère et de haine, le pauvre Julien entra dans la chambre de +Galeotto. Le page s'était endormi sur un roman. + +«Ah! c'est toi, lui dit-il en balbutiant, d'où viens-tu donc? On ne t'a +pas vu de toute la soirée. + +--Je viens de chez la Cavalcanti, répondit Julien. + +--Oh! oh! qu'est-ce? dit le page en se mettant sur son séant. Vous venez +d'être chassé, monsieur le secrétaire intime, ou vous êtes le plus +heureux des hommes! Alors, permettez-moi d'ôter mon bonnet de nuit pour +saluer votre Altesse! Prince pour trente-six heures au moins! + +--Je ne descendrai jamais si bas, répondit Julien. + +--Qu'est-il donc arrivé? + +--Rien, Galeotto, sinon que je sais maintenant à quoi m'en tenir sur le +compte de cette femme. Vous lui faisiez trop d'honneur quand vous la +traitiez de pédante, quand vous disiez qu'il était fort possible qu'elle +n'eût jamais eu assez de sensibilité pour commettre une faute. Non, non, +ce n'est pas cela. C'est une rouée impudente qui se passe toutes ses +fantaisies, qui se livre en secret à tous ses vices, et qui a la +prétention d'être un modèle de chasteté virginale et de sentimentalité +allemande. C'est une effrontée courtisane avec des prétentions d'abbesse +et la moqueuse hypocrisie d'une marquise de la régence. C'est ce qu'il y +a de plus hideux au monde, le vice sous le masque de la vertu. + +Après cette préface, Saint-Julien fit le récit de la soirée. + +«Je suis bien aise d'apprendre cela, répondit Galeotto d'un air pensif; +mais, en vérité, j'en suis étonné. Cette femme est donc bien habile; car +il y a eu des jours où elle m'a imposé à moi-même. Vous pouvez m'en +croire, Julien; je ne suis pas crédule, et pourtant il y a eu des jours +où, en l'entendant parler comme elle fait, j'ai presque eu des remords +de mes jugements de la veille... Il est bien vrai que ces jours-là +étaient rares, et que je me moquais de moi-même le lendemain. Eh bien! +ce que vous me dites m'étonne comme si je m'étais attendu à autre +chose... Êtes-vous bien sûr de ne pas vous tromper, Saint-Julien? + +--J'en suis très-sûr, Galeotto; et comme j'étais aussi dans une +continuelle alternative de confiance et de méfiance (à l'exception que +les jours de méfiance étaient rares, et les autres fréquents), il se +trouve que je suis encore plus consterné que vous. + +--Consterné! s'écria Galeotto. Est-ce que je suis consterné, moi? Non? +certes, je ne le suis pas. Que m'importe? je n'ai jamais été amoureux +d'elle. Et voulez-vous que je vous dise ce qui se passe maintenant dans +mon cerveau? C'est singulier, mais c'est réel. Je crois que je suis +capable maintenant de devenir amoureux de cette femme-là. + +--Quoi! à présent que vous devez la mépriser? + +--Je ne la méprise pas, tant s'en faut! oh! à présent, c'est bien +différent! Je la croyais pédante, absurde, je la trouvais ridicule, et +je me moquais d'elle. Je ne m'en moquerai plus; car elle n'est plus rien +de tout cela à mes yeux. Elle est adroite, menteuse, impudente; elle +sait jouer tous les rôles, si bien que son véritable caractère échappe +aux regards. Savez-vous que c'est là une femme supérieure, une vraie +femme de cour, propre à remuer le monde, si elle était à la tête d'un +vaste empire? Avec une conscience si flexible, tant d'art, tant de +sang-froid, tant de perfidie, on peut aller loin... Et qui nous dit +qu'elle n'ira pas loin? Qu'il se présente une bonne occasion, et elle +fera parler d'elle. Savez-vous quelle est la première des facultés? +celle d'imposer aux autres. La véritable grandeur, c'est la puissance +qu'on exerce sur les esprits; c'est ainsi qu'on arrive à l'exercer sur +les choses. Allons, c'est dit, me voilà réconcilié avec elle. Je ne +rougis plus d'être son page. Je pourrai prendre de bonnes leçons auprès +d'elle, et, pour mieux profiter à son école, je veux à mon tour être son +amant...» Il garda un instant le silence, puis il ajouta d'un air +réfléchi: «Si je le peux; car la chose m'est démontrée à présent plus +difficile que je ne pensais, et vaut la peine d'être tentée... Peste! +c'est quelque chose que d'y parvenir! + +--Ce n'est pas si difficile, reprit Julien. Il suffit que vous passiez +dans la rue auprès d'elle, et que votre figure lui plaise. Vous +n'attendrez pas longtemps avant d'être enlevé dans sa voiture et +introduit dans ses appartements secrets. + +[Illustration: Il s'étendit sur la bruyère... (Page 28.)] + +--Eh bien! raison de plus! vive Dieu! des femmes qui ont de pareils +désirs et qui les contentent d'une façon si dégagée ne sont pas +abordables pour tout le monde. On peut vivre dix ans sous le même toit +sans obtenir de leur baiser la main. Elles peuvent résister au plus +séduisant et au plus habile des hommes. On ne les prend pas par +surprise, celles-là. Elles se donnent ou se rendent; le plaisir est à +celui dont la mine leur plaît; l'honneur, à celui dont l'esprit les +subjugue. Maintenant, je mettrais ma main au feu que le Lucioli n'a +jamais été son amant. Il était trop maladroit, le cher homme! Elle +aurait pu lui ouvrir la porte du boudoir, s'il avait su cacher +l'intention qu'il avait d'entrer dans la salle du conseil. Pour moi, qui +ne me soucie guère d'être prince de Monteregale, je viserai plus haut +désormais. Je tâcherai qu'elle me donne sa confiance, et qu'elle +m'apprenne à régner sur les hommes par le mensonge. + +--Ainsi ce qui me guérit de mon amour allume le vôtre? dit Saint-Julien. + +--Appelez cela de l'amour, si vous voulez. Je l'appellerai autrement: +curiosité, aptitude, amour de la science, comme il vous plaira. + +--Et ce qui fait que je la hais et la méprise vous réconcilie avec elle? + +--Complètement; mais je n'en continuerai pas moins la petite guerre +d'observation que nous lui faisons. Tout au contraire, j'y mettrai plus +de zèle que jamais, et mes découvertes auront plus d'importance à mes +yeux. Sois tranquille, Julien, je ne te trahirai jamais, quoi qu'il +m'arrive. + +--Vous pouvez me trahir tant qu'il vous plaira, je ne resterai pas +longtemps ici. Mais écoutez; avant que je vous souhaite le bonsoir, il +faut que vous me racontiez cette histoire de Max. + +--Ce ne sera pas long. Max était l'amant de Son Altesse. Lorsqu'à la +mort du duc son époux, qu'elle n'a jamais vu, comme je vous l'ai déjà +dit, elle devint souveraine libre et absolue, Max était tellement en +faveur auprès d'elle que, suivant l'opinion de toute la cour, il allait +l'épouser. Il était donc traité ici avec le plus profond respect, tout +bâtard de seize ans qu'il était. Mais une nuit, à souper, comme la +gloriole et le marasquin de Hongrie portaient à la tête du jeune favori, +il lui arriva de débiter je ne sais quelle rodomontade en présence de +Son Altesse. Son Altesse fronça, dit-on, le sourcil d'une manière +imperceptible, et ne dit pas un mot. Le lendemain matin, les serviteurs +de Max ne le trouvèrent ni dans son lit, ni dans sa chambre, ni dans son +palais, ni dans la ville, ni dans la province. On le chercha et on +l'attendit vainement. Il ne reparut jamais, on n'a jamais entendu parler +de lui; il paraît que ce fut un assassinat fort bien exécuté. + +[Illustration: Il le trouva déjà à table, fumant... (Page 34.)] + +--Et personne n'a demandé vengeance de cet attentat? + +--Max était un bâtard dont on avait été sans doute bien aise de se +débarrasser en l'envoyant dans une petite cour où il semblait prendre +racine. Qu'il eût fini par un meurtre ou par un mariage, on fut sans +doute bien aise de n'avoir plus à y songer, et l'on n'y songea plus; et +l'on n'en parla plus que tout bas, afin de n'avoir pas à le réclamer ou +à le venger. Mais il arrive qu'à présent on veut se servir de son nom +comme d'un épouvantail pour forcer Son Altesse à acquiescer à des vues +politiques, et l'envoyé Gurck machine une fort belle réclamation de la +personne de Max, si sa beauté personnelle échoue dans les premières +entreprises. Tu sais cela? + +--C'est une justice du ciel qui tombe à l'improviste sur le crime +impuni, s'écria Julien. + +--Bah! bah! à présent que je vois les choses sous leur vrai point de +vue, dit Galeotto, je trouve que ce fut un coup hardi pour une princesse +de seize ans. + +--Elle avait seize ans! quelle horreur! dit Julien. + +--Bah! bah! reprit Galeotto, les crimes des princes ne sont pas ceux de +tout le monde. Vous savez ce qu'il y a à dire là-dessus. Il y a dans les +grandes destinées des résolutions inévitables, et c'est quelque chose +que de savoir les prendre à temps et les accomplir habilement. Un +enlèvement qui ne fait pas de bruit; un meurtre qui ne fait pas de +taches; un homme qu'on anéantit comme on raierait un chiffre, et qui +s'évapore au milieu d'une ville comme une goutte d'eau sèche au soleil! +Allons, ce n'est pas maladroit, il faut en convenir. Et pas l'ombre d'un +remords sur un front de seize ans! et jamais la trace d'un souvenir amer +dans toute une vie traînée en public! c'est là de la force, et bien des +hommes ne l'auraient pas. + +--J'espère que vous ne l'auriez pas vous-même, dit Saint-Julien en lui +tournant le dos. + +--Attendez! encore un mot avant d'aller vous coucher, lui cria Galeotto. +Avez-vous découvert quelque chose sur le Rosenhaïm? + +--Rien sur celui-là, répondit Saint-Julien. + +--Que sera-t-il devenu? dit Galeotto. Maître Cantharide est dans ce +secret: il aura piqué ce criocère avec une épingle, et il l'aura mis +dans un de ses cartons. + +--Faut-il s'inquiéter de ce que devient un homme, dit Saint-Julien, dans +une cour où un importun s'évapore comme une goutte d'eau sèche au +soleil? + +--Je crois que tu tournes mes métaphores en ridicule, dit le page; je te +pardonne si tu te charges de pénétrer dans le pavillon du parc. + +--Dans le pavillon où le professeur d'histoire naturelle fait ses +expériences, et s'amuse à trancher, la nuit, de l'astrologue et de +l'alchimiste en braquant son télescope vers la lune, et en effrayant les +chiens par d'innocentes explosions d'électricité? + +--Il y a autre chose dans ce pavillon, dit le page, qu'une vieille +parodie de sorcier et un tonnerre de poche. + +--Madame Cavalcanti fait-elle semblant d'aller s'entretenir avec les +ombres, en y traitant ses galants la nuit? Bah! c'est là qu'est caché +l'amant mystérieux du trimestre, le monsieur de Rosenhaïm? + +--Peut-être! Mais cet amant-là est peut-être plus qu'un amant... Il y +avait peut-être quelque principe politique, quelque projet diplomatique, +sous ce masque de criocère. Ce n'est pas moi qui ai été dupe des +jongleries du professeur. Ce Rosenhaïm me fait l'effet d'un antidote +opposé aux philtres de Gurck et de Steinach... Mais enfin il n'est ici +que depuis trois jours, et depuis trois ans je vois la princesse +fréquenter le pavillon. Sais-tu un conte étrange que m'a fait la +Ginetta? + +--Voyons. + +--Un jour que, selon sa coutume, elle défendait sa maîtresse avec +chaleur, elle crut m'ôter toute envie de croire à l'assassinat de Max en +me disant que Son Altesse l'avait aimé passionnément, et que c'était le +seul homme qu'elle eût aimé ainsi. Je lui répondis que je le croyais +comme elle, et d'autant plus que c'était le seul que Son Altesse eût +fait assassiner. Alors Ginetta se mit tout à fait en colère, ce qui la +rendit bavarde une seule fois en sa vie. Elle me dit que non-seulement +Son Altesse avait aimé Max, mais qu'elle l'aimait encore, tout mort +qu'il était. La preuve, ajouta-t-elle, c'est que tous les jours elle va +s'enfermer dans le souterrain du pavillon auprès d'une tombe de marbre +qu'elle y a fait secrètement construire, et... Mais vraiment, Julien, +vous me regardez d'un air si dédaigneux que je n'ose pas continuer cette +histoire. Elle est fantasque à tel point que vous allez me rire au nez +si j'ai seulement l'audace de la répéter telle qu'on me l'a donnée. + +--Comme je pense que vous n'y ajoutez pas foi... dit Julien. + +--Je ne sais pas, je ne sais pas, dit le page. Les femmes sont si +romanesques, et les vastes cerveaux tiennent tant de choses! Chez les +êtres doués d'intelligence et de force, il y a de si singuliers +contrastes, de si ténébreuses rêveries! Bah! dans ce monde, il faut tout +croire et ne rien croire. Il faut voir! + +--Mais enfin, dit Julien, cette tombe de marbre?... + +--Contient une boîte d'or, s'il faut en croire la Ginetta. + +--Et cette boîte d'or, que contient-elle? + +--Je n'en sais rien, et la Ginetta prétend n'en rien savoir; mais elle +dit que cette boîte a la forme et le volume de celles dans lesquelles on +embaume des coeurs humains... + +--Cette histoire est dégoûtante, dit Julien d'un air sombre, après un +long silence. Assassiner un homme et le pleurer, lui faire percer le +coeur à coups de poignard, et faire ensuite arracher de ses entrailles +pour l'embaumer et le conserver comme une relique ou comme un trophée; +s'enfoncer tous les jours dans une cave avec un tombeau et un remords, +et en sortant de là se prostituer au premier passant... si tout cela est +possible, à la bonne heure. Il frappa du pied le parquet avec violence, +et, portant sa main à son front, il s'écria avec angoisse: «Ô mon père, +mon vieux château, mes laboureurs, mes bois, mes livres, mon pays! où +êtes-vous? où est le temps où j'ignorais tout ce que je sais à présent?» + +Il était si triste et si abattu que Galeotto n'osa pas le railler, comme +il faisait ordinairement lorsqu'il se livrait à sa sensibilité. Julien +se promena en silence dans la chambre, puis il ajouta d'un ton amer: + +«Si cet amant inconnu est caché dans le pavillon, ce doit être une +savoureuse émotion pour elle que de recevoir ses caresses auprès du +mausolée de Max. Peut-être est-ce dans cette cave que le malheureux a +été massacré? Peut-être que sa tombe sert de lit aux monstrueux plaisirs +de Quintilia? Quelle horreur! Il me semble que je rêve. En effet, elle +s'est vantée à moi aujourd'hui d'avoir enseveli son propre coeur dans un +cercueil. C'est là une belle métaphore! mais elle n'a pas dit qu'elle y +eût enseveli son corps, et pardieu! elle a bien fait, car il y aurait +assez de gens pour lui donner un démenti... Tenez,... levez-vous et +venez à la fenêtre. Voyez-vous cette étincelle pâle et furtive qui court +le long des allées du parc? C'est la petite lanterne sourde qu'on a +donné ordre à Ginetta d'allumer pour aller au rendez-vous. + +--En vérité? cria le page en s'habillant précipitamment. + +--Oui, dit Julien, c'est une distraction qu'on a eue devant moi. Mais +que faites-vous donc? + +--Parbleu! je m'habille et j'y cours. Quoi! il y a un rendez-vous à +épier, et vous ne me le dites pas! et je reste là à babiller quand je +devrais être sur la piste de la louve! + +--Voilà le seul mot à propos que vous ayez dit de la journée, dit +sèchement Julien en le voyant s'enfuir à demi habillé et se glisser +comme un chat dans l'ombre des corridors.» + +Julien alla se mettre au lit; mais il eut un sommeil affreux. Il rêva +que des assassins se jetaient sur lui, lui ouvraient la poitrine et en +arrachaient son coeur tout palpitant, tandis que Quintilia, debout, +immobile et pâle, vêtue d'une grande robe rouge, les regardait opérer +avec un horrible sang-froid en leur tendant une boîte d'or ciselé toute +pleine de sang. + + + + +XV. + + +Saint-Julien passa la journée enfermé dans sa chambre, résolu à se faire +passer pour malade si la princesse le faisait demander. Mais elle ne le +demanda pas; et, fatigué de souffrir seul, il sortit vers le soir pour +se distraire un peu. Il se rappela alors l'étudiant dont il avait fait +la connaissance la veille, et avec lequel il avait un rendez-vous à la +taverne du Soleil-d'Or. + +Il le trouva déjà à table, fumant vis-à-vis une cruche de bière non +débouchée et de deux verres retournés. + +Ils s'abordèrent cordialement; mais Saint-Julien ne put prendre sur lui +d'être gai, et l'étudiant se chargea obligeamment de faire presque tous +les frais de la conversation. Il se montra encore plus aimable que la +veille, et ils restèrent ensemble jusqu'à onze heures du soir. Alors +Spark se leva, disant qu'il était esclave de ses habitudes régulières, +et qu'il ne se couchait jamais plus tard. Mais il lui proposa une partie +de promenade pour le lendemain. Saint-Julien ne désirait rien tant que +de fuir l'air de la cour: il fit demander le lendemain à Quintilia si +elle n'aurait point d'ordre à lui donner dans la journée; et, comme elle +lui fit répondre qu'il pouvait disposer de son temps le reste de la +semaine, il ne passa à la résidence, durant plusieurs jours, que les +heures consacrées au sommeil. Il employa toutes ses journées à errer +dans les montagnes, tantôt seul, tantôt avec son étudiant allemand, qui, +chaque jour, l'attirait par une sympathie plus vive. + +Saint-Julien fut bientôt sous le charme de ce jeune homme, et il eût été +difficile qu'avec son excellent coeur et l'élévation de ses sentiments il +en eût été autrement. Spark était un de ces hommes d'une nature si +droite et si harmonieuse qu'on les juge d'emblée, et qu'on n'a rien à +retrancher par la suite à l'estime qu'on leur a vouée tout d'abord. Il +était simple et franc, ne visait à aucune supériorité, et touchait juste +à toutes choses; il paraissait savoir plus qu'il ne disait, mais sa +réserve n'avait rien de hautain. Il faisait des frais pour plaire, mais +il n'allait pas jusqu'à cette insupportable coquetterie de langage qui +rend l'esprit faux et le coeur sec. Il paraissait à la fois ferme et +obligeant, sensible pour les autres et insouciant pour lui-même. Il +avait en la Providence une confiance romanesque, mais non puérile, qui +semblait être la conséquence d'une vie probe et d'un coeur généreux. Sa +sensibilité n'était pas fougueuse et maladive comme celle de Julien; et +le jeune homme sentit de plus en plus chaque jour le besoin de s'appuyer +sur la douceur et sur la sérénité de cette âme plus forte et plus calme +que la sienne. Oppressé par son chagrin, dévoré d'incertitudes, ne +sachant à quoi se résoudre à l'égard de la princesse et à l'égard de +lui-même, il résolut de se confier à cet homme si intelligent, si bon, +et pourtant si paisible, et de lui demander conseil. Il éprouvait bien +quelque répugnance à ouvrir ainsi son coeur, car il n'était pas né +expansif. Galeotto avait surpris ses secrets et ne les comprenait pas; +d'ailleurs le caractère de ce jeune courtisan était trop opposé au sien +pour qu'il pût trouver quelque avantage dans sa société. Il avait l'art, +au contraire, d'aigrir tous ses maux et d'envenimer toutes ses +blessures. + +Quoi qu'il put lui en coûter, il prit le parti de consulter Spark, et, +un matin que leur promenade les avait ramenés sur la colline où ils +s'étaient rencontrés pour la première fois, il le pria de s'asseoir sur +la bruyère, et de suspendre son cours d'observations botaniques pour en +faire un de psychologie. + +«Sur qui? demanda Spark en souriant. Est-ce sur vous ou sur moi? + +--Ce sera sur moi si vous le permettez, mon cher Spark. J'ai un secret +qui m'étouffe et que je ne puis dire à personne. Il faut que je vous le +dise. + +--De tout mon coeur, répondit l'étudiant. Je ne me récuserai pas en +affectant une modestie désobligeante. Les gens qui ont peur d'écouter +une confidence sont ceux qui craignent d'avoir un secret à garder ou un +service à rendre. + +--J'ai besoin, en effet, d'un très-grand service, dit Saint-Julien; mais +ce n'est pas votre bras que je réclame pour me tirer du mauvais pas où +je me trouve, c'est votre coeur que j'appelle au secours du mien, c'est +votre raison que je veux interroger; c'est un bon conseil que je vous +demande. + +--C'est demander beaucoup, répondit Spark, et je ne vous promets pas de +réussir. J'y ferai pourtant tout mon possible. Nous chercherons à nous +deux, et Dieu nous aidera. + +--Vous êtes vis-à-vis des choses qui m'intéressent dans une position +tout à fait désintéressée, dit Julien; vous ne connaissez point la +personne dont j'ai à vous entretenir, et vous la jugerez simplement sur +les faits que j'ai à vous raconter. + +--Prenez garde, mon cher ami, dit Spark, cela est sérieux. Si vous +dénaturez les faits et si vous en ignorez quelqu'un, nous pourrons bien +porter un faux jugement. + +--Vous jugerez seulement ceux que je sais et que je vous dirai; et, +comme vous ne serez pas sous le charme de la vipère, vous pourrez voir +plus clair que moi. + +--Il s'agit d'une histoire d'amour et d'une femme, à ce que je vois? + +--Il s'agit d'une femme. Connaissez-vous la princesse Quintilia? + +--Comment voulez-vous que je la connaisse? il y a huit jours que je suis +ici. + +--Quelqu'un vous en a-t-il parlé? + +--Oui; des bourgeois qu'elle a obligés, des pauvres qu'elle a secourus, +m'ont dit que c'était une femme bienfaisante. + +--Toutes ces femmes-là le sont, dit Julien. + +--Quelles femmes? demanda Spark avec beaucoup d'ingénuité. + +--Ah! Spark, s'écria Saint-Julien, je vois bien que vous ne la +connaissez pas; vous ne me demanderiez pas ce qu'elle est. + +--Vous paraissez n'en avoir pas une haute opinion, dit Spark. Si votre +opinion est arrêtée ainsi, pourquoi me consultez-vous? + +--Pour savoir si je dois la fuir et l'oublier, ou la poursuivre et la +démasquer. Je vais vous raconter ce qui m'est arrivé depuis sept mois +que j'ai quitté la maison paternelle.» + +Spark écouta l'histoire de Julien avec beaucoup d'attention, mais avec +tant de calme que le narrateur ne put, à aucun endroit de son récit, +pressentir le jugement que portait l'auditeur. La belle et calme figure +de l'étudiant ne fit pas un pli, et la fumée de sa pipe s'échappa par +bouffées aussi régulières que la veille, lorsqu'il avait écouté Julien +faire lecture de la Gazette d'Ausbourg à la Taverne du Soleil d'Or. + +Quand Saint-Julien eut tout dit, Spark fit une espèce de grimace qui +consiste à avancer un peu la lèvre inférieure, et qu'on peut +généralement traduire par ces mots: «Tout cela ne vaut guère la peine +que vous vous donnez.» + +Après un instant de silence, il posa sa pipe sur le gazon, et lui dit: + +«Mon ami, avant de vous dire ce que je pense de la princesse Quintilia, +permettez-moi de vous dire ce que je pense de vous-même. Vous êtes +très-noble, mais très-orgueilleux; très-vertueux, mais très-intolérant; +très-sincère, et pourtant très-méfiant. D'où vient cela? N'auriez-vous +pas été élevé par un prêtre catholique? + +--Oui, répondit Julien, et ce fut mon meilleur ami. + +--Alors je comprends votre caractère; et, tout en le reconnaissant pour +très-beau (je vous parle strictement vrai), je voudrais que vous +prissiez sur vous de le modifier et d'en équarrir l'écorce rude et +noueuse. Je ne trouve point que le jeune page vous ait donné de bons +conseils. Je le regarde comme un méchant coeur et un intrigant dangereux. +Loin de railler, comme il le fait, l'austérité de vos principes, je les +approuve rigoureusement, et je déclare que si votre princesse Quintilia +était telle que vous la jugez aujourd'hui, vous feriez bien de la fuir +et de l'oublier. Mais...» Ici Spark fit une pause et réfléchit; puis il +continua: + +«Mais je crois que vous êtes absolument dans l'erreur sur son compte, et +que c'est une excellente femme. + +--Quoi! malgré l'assassinat de Max? + +--Je ne crois pas à l'assassinat de Max, dit Spark en souriant; je ne +croirai jamais que la mort d'un homme soit suffisamment prouvée par son +absence, et le meurtre d'un amant par une parole légère d'un côté et un +froncement de sourcils de l'autre. Cette histoire me paraît bonne à +endormir les petits enfants et à leur donner de mauvais rêves. + +--Vous ne croyez pas au crime? empêchez-moi d'y croire. Je ne demande +pas mieux que d'ôter ce charbon allumé de mon coeur. Mais le vice, la +débauche? + +--Oh! oh! la galanterie, vous voulez dire? On peut être une femme +galante et être une bonne femme. Pour moi, je n'aime pas les femmes +galantes, mais je ne leur jette pas de pavés à la tête, et je passe +auprès d'elles sans leur rien dire. Si la princesse Quintilia est ainsi, +n'en dites pas de mal; quittez-la et n'y pensez plus. + +--Tout cela vous semble facile, Spark. J'ai l'âme dévorée de colère et +de jalousie. + +--Vous avez tort. + +--Mais enfin, ce que je vous ai raconté vous prouve bien que cette +femme... + +--Ce que vous avez raconté ne me prouve rien, sinon que vous avez +contracté dans vos chagrins l'habitude d'une malveillance fâcheuse. +Otez, ôtez cela de votre cerveau; c'est une mauvaise herbe. + +--Mais, mon ami, une femme qui fait de pareils discours sur la candeur +et le sentiment, et qui a pour amant d'abord un Lucioli qu'elle traîne +partout, et qui se vante partout de ses faveurs!... + +--Hum! dit Spark, ce Lucioli me semble être un fat et un sot que je ne +me ferais pas faute de rosser s'il tombait sous ma main et si j'étais +ami de la princesse. + +--S'il l'a décriée, c'est bien sa faute, à elle; pourquoi l'a-t-elle +affiché comme un bouquet de noces? + +--Parce qu'elle est bonne et confiante, comme elle vous l'a dit. Tout ce +qu'elle vous a dit là, Saint-Julien, me paraît sincère; j'y crois. +J'aime ce caractère, j'approuve ces idées. Je ne dis pas que ce soit un +exemple à suivre pour les femmes qui ne veulent pas être calomniées et +persécutées; mais pour un homme de coeur qui se moque de l'opinion +d'autrui et qui ne s'en rapporte qu'à sa conscience, c'est une belle +maîtresse à aimer toute sa vie. + +--Vraiment! Spark, votre confiance me confond; je ne sais pas si j'ai +envie de vous embrasser comme le meilleur des hommes ou de vous plaindre +comme un fou. + +--Comme vous voudrez, mon cher Julien; vous m'avez demandé ma façon de +penser, je vous la dis. + +--Et je donnerais un de mes bras pour la partager. Mais enfin cette +montre, ce Charles de Dortan? + +--Ce Dortan est un sot qu'elle aura mis à la porte au moment le plus +hardi de la plaisanterie. + +--Une femme qui se respecte fait-elle de semblables plaisanteries? Elle +se soucie donc bien peu du danger qu'elle court? Plaisante-t-elle aussi +avec la vengeance qu'un homme peut tirer? À la place de ce Dortan, je +suivrais une pareille femme au bout du monde, et je la forcerais de +tenir ses promesses, et je lui cracherais ensuite au visage.» + +Le front de Spark se couvrit de rougeur, comme si l'idée d'une telle +violence de ressentiment eût révolté son âme honnête et douce. Mais il +reprit aussitôt son calme accoutumé, et dit d'un ton de certitude qui +imposa à Julien: + +«Cette histoire est fausse. Ce Charles de Dortan sera quelque garçon +horloger qui aura porté une montre de sa façon à la princesse, et qui +aura bâti toute cette niaise aventure pour se moquer de vous, ou parce +qu'il y a des fats d'une rare impudence, ou parce que ce monsieur est +fou. + +--Vous arrangez tout pour le mieux, et je me suis dit tout cela sans +pouvoir me le persuader radicalement. N'ai-je pas vu la joie avec +laquelle elle a appris l'arrivée de ce masque inconnu? + +--Qu'est-ce que cela prouve, s'il vous plaît? Ne saute-t-on pas de joie +à l'arrivée d'un frère et même d'un ami? Les femmes sont plus +démonstratives que nous, et les Italiennes le sont entre toutes les +femmes. + +--Mais ce Rosenhaïm est caché dans le pavillon. Cache-t-on ses amis? + +--Souvent, surtout quand il s'agit de politique. Qu'est-ce que vous +comprenez à la politique, vous? Et puis, il n'y a peut-être pas plus de +Rosenhaïm dans le pavillon que de Max dans le tombeau. + +--Vous ne croyez donc pas à la mort de Max? + +--J'ai dans l'idée, au contraire, que ce prétendu coeur inhumé dans un +coffret d'or bat bien chaud et bien joyeux à l'heure qu'il est. + +--Mais la princesse elle-même le fait passer pour mort. + +--Le fait-elle passer pour mort? Ah! en ce cas il est mort. Mais tout le +monde peut mourir sans être aidé.» + +Et Spark, reprenant sa pipe, se mit à la charger paisiblement. + +«Les griefs qui vous restent contre elle, ajouta-t-il après avoir +rallumé son tabac, sont donc son air cavalier, sa gaieté juvénile, son +latin, son amour pour les papillons, ses travaux politiques, sa +soubrette Ginetta, sa camaraderie avec vous autres qu'elle traite en +amis, comme une bonne femme qu'elle est, tandis que vous ne la comprenez +pas... Et bien! à votre place, je l'aimerais de tout mon coeur, et je +passerais ma vie à son service. + +--Mais si j'acceptais tout cela comme vous, si je me remettais à croire +en elle, j'en serais amoureux fou... et si elle ne m'aimait pas, je +deviendrais le plus malheureux des hommes. Je suis absolu et entier dans +tout, Spark. À la manière dont cette femme m'a bouleversé le cerveau, je +vois bien que si je ne me guéris pas par la méfiance, il faudra que je +me brûle la cervelle par désespoir. + +--Non, dit Spark. + +--Je deviendrai fou, vous dis-je, si elle ne m'aime pas. + +--Non, vous dis-je, vous vous consolerez, vous vous guérirez. D'ailleurs +elle vous aime beaucoup; tout ce qu'elle a fait pour vous le prouve +bien. + +--Oh! j'ai trop souffert de cette tranquille amitié; j'ai renfermé trop +de tourments dans mon sein! cela ne peut recommencer. + +--Vous êtes un ingrat. Vous m'avez dit que ces six premiers mois avaient +été les plus beaux de votre vie. Écoutez, Julien: vous êtes aigri et +malade; vous ne jugez pas bien votre position, vous ne vous connaissez +plus vous même. Croyez-en mon conseil. Avant de savoir de quoi il +s'agissait, je ne pensais pas pouvoir trancher la question si hardiment; +à présent je me sens une grande confiance en ma raison; les choses me +semblent claires et indubitables. Voulez-vous me promettre de faire ce +que je vous dirai? + +--Je vous promets de le tenter, dit Julien. + +--Renfermez-vous donc en vous-même, et fermez vos poumons à l'atmosphère +empoisonnée du dehors; vivez avec Dieu et avec votre coeur, qui est bon; +fuyez la cour, les envieux, les sots, les méchants, et surtout le petit +page; restez auprès de la princesse, je veux lui servir de garant. Elle +ne vous trompe pas. Je l'ai vue passer à cheval l'autre jour; elle a une +grande bouche, un sourire franc, des yeux vifs et bons; j'aime sa figure +et ses manières. Servez-la fidèlement, et ne croyez d'elle que ce +qu'elle vous en dira. Si votre amour persiste et vous fait souffrir, +dites-le-lui, parlez-lui-en beaucoup et souvent. + +--Vous croyez qu'elle m'écoutera? dit Julien, dont les yeux brillèrent +de joie. + +--Sans doute elle vous écoutera, puisqu'elle vous a déjà écouté; elle +vous plaindra, elle ne vous aimera pas plus qu'elle ne fait... + +--Vous croyez? dit Julien redevenant triste. + +--J'en suis presque sûr. Mais n'importe, parlez-lui toujours, elle vous +consolera en redoublant de soins et d'amitié. Avec cette amitié-là, +Julien, avec l'amour du travail, avec le bon témoignage de votre +conscience et un peu de foi en la Providence, vous ne serez pas +malheureux, croyez-en ma promesse. + +--Et si avec tout cela je suis joué, reprit Julien, si au bout de dix +ans d'une pareille vie je m'aperçois que j'ai bercé une chimère sur mon +coeur? + +--Vous aurez eu dix ans de bonheur, et vous serez en droit de dire à +Dieu quand vous paraîtrez devant lui: «Seigneur, on m'a trompé, et je +n'ai pas haï; on m'a fait du mal, et je ne me suis pas vengé!» Et vous +verrez ce que Dieu vous répondra. Allez, on ne se repent jamais d être +bon, même dès cette vie. Quand on s'en repent, on cesse de l'être. + +--Honnête et excellent ami! s'écria Saint-Julien en serrant vivement la +main de Spark, je suivrai vos conseils, et je viendrai souvent chercher +auprès de vous le baume céleste qui guérit les plaies de l'âme.» + +Julien rentra au palais la poitrine soulagée d'une montagne d'ennuis, +et, pour la première fois depuis bien des jours, il pria Dieu. + + + + +XVI. + + +Quintilia le fit appeler le lendemain matin. Elle avait l'air si heureux +et si bon, que Saint-Julien se sentit tout disposé à suivre les conseils +de Spark. + +«J'ai des lettres à te dicter, lui dit-elle en lui tapant doucement +l'épaule d'un air familier. Assieds-toi là et prends ta meilleure +plume.» + +Julien s'assit. La montre fatale était toujours sur le bureau; il se +sentit un mouvement de rage contre ce fâcheux accusateur, et feignant de +la pousser gauchement avec son coude, il la jeta par terre. + +La princesse s'en aperçut à peine; et quand il la ramassa en s'excusant +de l'avoir brisée, elle parut fort indifférente à cet accident. + +«Ginetta, dit-elle, emporte ma montre, que ce maladroit de Julien vient +de casser. Il est décidé que je ne puis pas la garder, et qu'il lui +arrivera toujours malheur. Fais-la raccommoder et garde-la pour toi.» + +Julien regarda la princesse attentivement. Elle était aussi parfaitement +calme que le jour où elle avait regardé en face M. Dortan sans paraître +le reconnaître. Mais il lui sembla que la Ginetta rougissait un peu. +Était-ce de plaisir d'avoir la montre, ou perdait-elle contenance devant +tant d'audace? + +Julien sentit la sienne augmenter, comme il lui arrivait toujours dans +ses moments d'émotion; et regardant alternativement la princesse et sa +suivante: + +«La signora Gina, dit-il, connaît peut-être à Paris un horloger habile à +qui elle pourra confier la réparation de cette montre! + +--Pourquoi à Paris? dit la princesse; nous avons d'excellents horlogers +à Venise.» + +Elle n'avait pas changé de visage, et la Gina semblait être redevenue +impénétrable. Saint-Julien insista obstinément. + +«Si la signora Gina veut bien le permettre, c'est moi qui me chargerai +de la réparation, puisque c'est moi qui ai causé le dommage. + +--Arrangez-vous ensemble, dit la princesse, cela ne me regarde plus. La +montre appartient à Gina. + +--Et je l'enverrai, continua Saint-Julien, à un de mes amis qui habite +Paris, et qui s'appelle Charles de Dortan.» + +Gina se troubla visiblement. La princesse n'y prit pas garde, et répéta +le nom de Charles de Dortan. + +«Je crois qu'en effet son nom est sur cette montre, dit-elle en +s'adressant à Ginetta. N'est-ce pas l'ouvrier à qui tu l'as confiée à +Paris, après l'avoir jetée par terre comme Julien vient de faire? + +--Oui, Madame, répondit Ginetta remise de son trouble, c'est un horloger +qu'on m'a désigné comme très-habile, et qui, selon l'usage, a gravé son +nom sur la boîte.» + +Julien, frappé de tant d'assurance, et ne sachant plus que penser, tenta +un dernier effort. + +«Le hasard, dit-il, me l'a fait rencontrer à Avignon précisément le +jour...» + +Ginetta l'interrompit, et s'adressant à Quintilia: + +«Votre Altesse ne se souvient-elle plus de cet homme qui voulait +absolument lui parler? + +--Non, dit la princesse avec un sang-froid imperturbable. Que +voulait-il? ne l'avais-tu pas payé? + +--Il m'avait beaucoup priée de le recommander à Votre Altesse, à +laquelle il voulait vendre une pendule à musique, mais elle était laide +et de mauvais goût. + +--Ah! dit la princesse d'un ton d'indifférence et de distraction; en ce +cas, Julien, mets-toi à écrire; et toi, Gina, laisse-nous.» + +Elle semblait n'avoir pas pris le moindre intérêt à cette délicate +explication, et pourtant Saint-Julien se disait: «Il y a quelque chose +là-dessous. Spark lui-même aurait été frappé de la rougeur de Ginetta.» +Il prit sa plume et commença sous la dictée de la princesse. + +* * * + +«Monsieur le duc, + +«Votre personne est charmante, votre esprit supérieur et votre emploi +magnifique. Je compte écrire directement à votre auguste souverain, et +le remercier de vous avoir choisi pour remplir cette importante et +agréable mission auprès de moi. Il m'est impossible de vous voir +aujourd'hui; et d'ailleurs j'ai besoin, pour répondre aux propositions +de Votre Excellence, du plus grand calme et de la plus austère +réflexion. Je craindrais de subir l'influence expansive de votre esprit +en traitant de vive voix une question si grave. Après mûre délibération, +je me crois donc autorisée, par ma conscience et ma volonté, à refuser +positivement l'alliance qui m'est offerte. Mes opinions sont invariables +sur ce point, et vous les connaissez. La liberté de fait établie par +moi, souverain absolu en vertu de pouvoirs absolus, etc., etc....» + +* * * + +Saint-Julien écrivit sous sa dictée plusieurs lignes qu'il aurait pu +tracer de lui-même, tant il était au fait des systèmes du potentat +femelle de Monteregale. + +Quand il eut terminé la partie politique de cette lettre (et nous en +ferons grâce au lecteur, comme d'une chose étrangère à cette histoire), +il continua sous la dictée de la princesse: + +«Quant à la question que Votre Excellence m'a dit tenir en réserve en +cas de refus définitif de ma part, je demande en grâce qu'elle me soit +exposée sur-le-champ; car des occupations du plus grand intérêt pour moi +vont me forcer à faire un petit voyage en Italie. Ce sera pour moi un +grand regret que de voir abréger le séjour de Votre Excellence dans mes +États, et j'aurais vivement désiré qu'il me fût permis d'en jouir plus +longtemps.» + +* * * + +--Ajoutez les formules d'usage, dit la princesse à Saint-Julien, et puis +donnez-moi votre plume.» + +Quand elle eut signé et fait mettre le nom du duc de Gurck sur +l'adresse, elle sonna, et le page se présenta. + +«Portez cette lettre à M. de Gurck, lui dit-elle, et rapportez-moi la +réponse. S'il demande à me voir, dites que c'est impossible.» + +Galeotto fut frappé de l'air froid et absolu de la princesse. Il eut +besoin de rassembler tout son courage pour lui faire entendre qu'il +avait un message secret pour elle. + +«Je n'ai pas de secrets où vous puissiez être pour quelque chose, +reprit-elle sèchement. Parlez devant M. de Saint-Julien, je vous le +permets.» + +Le page hésita; elle ajouta: «Je vous l'ordonne.» + +Galeotto, banni des appartements particuliers depuis plusieurs jours +sans en savoir la cause, avait beaucoup compté sur le moment où il lui +serait permis d'approcher de la princesse. Il avait fait part a Julien +de l'intention où il était de nuire au comte de Steinach, tout en +feignant de le servir et tout en travaillant pour son propre compte. +Mais, quoique ces projets ne fussent point un secret pour lui, il était +vivement contrarié de l'avoir pour témoin de sa conduite. Rien ne +paralyse la ruse comme l'oeil d'un juge prêt à censurer notre maladresse +ou à s'effrayer de notre perfidie. + +Néanmoins il fallait parler. Il donna quelques mots d'une explication +moitié plaisante, moitié mystérieuse, et finit en tirant de son sein une +lettre renfermée sous trois enveloppes. + +Mais Quintilia, devant qui le page avait mis un genou en terre, n'avança +point la main pour recevoir la lettre, et lui ordonna de la décacheter +et de la lire tout haut. + +Galeotto se troubla. «M'avez-vous entendue? répéta la princesse.» + +Alors, prenant courage, Galeotto imagina de lire hardiment la lettre +d'un ton pathétique et en feignant un trouble toujours croissant. +C'était une déclaration d'amour du comte de Steinach, rédigée dans des +termes aussi passionnés que son rang avait pu le lui permettre. + +Le malin page la déclama d'une voix tremblante et comme s'il eût été +frappé de l'application qu'il pouvait se faire des expressions timides +et brûlantes de la lettre. Il affecta plusieurs fois de manquer de force +pour achever une phrase et de tenir le papier d'une main tremblante. +Enfin il joua si bien la comédie, que Saint-Julien en eût été dupe +complètement sans le dernier entretien qu'ils avaient eu ensemble. + +Mais la princesse ne parut émue ni de l'amour de Steinach, ni de celui +que Galeotto feignait d'abriter timidement sous les ailes de la +diplomatie sentimentale. + +«Cela est pitoyable,» dit-elle, quand le page eut fini. Et, lui +arrachant la lettre des mains, elle la jeta dans une corbeille de bambou +qui était sous le bureau et dans laquelle elle avait coutume d'entasser +pêle-mêle tous les papiers inutiles. + +«Mais, tout mauvais que soit cet italien, ajouta-t-elle, le comte de +Steinach, qui ne sait aucune langue, pas même la sienne, n'aurait jamais +été capable de l'écrire. C'est vous qui avez composé ce pathos, +Galeotto.» Et, sans attendre sa réponse, elle se tourna vers Julien. + +--Écris sous ma dictée une autre lettre, lui dit-elle. Galeotto +attendra, et les portera toutes deux à leur adresse.» + +Elle lui dicta une formule de renvoi moqueuse et impertinente pour +Steinach comme celle destinée à Gurck; elle la signa de même, la cacheta +et la remit en silence à Galeotto. Le page voulut faire une question; +elle lui ferma la bouche d'un regard et lui montra la porte d'un geste. + +En attendant qu'il fût de retour, elle s'entretint amicalement avec +Saint-Julien. Elle lui parut si franche et si bonne, qu'il céda au +mouvement de son propre coeur et se sentit plus que jamais dominé par +elle. Les souffrances qu'il avait éprouvées lui rendirent plus vives les +joies qu'il retrouvait. Il bénit intérieurement les conseils de son ami +et reprit confiance dans la vie. + +Au bout d'une heure, Galeotto revint. Il s'était composé un maintien +grave et froid; mais il cachait mal le dépit qu'il éprouvait d'avoir été +si rudement traité par Quintilia. Elle était naturellement brusque et +emportée; mais ordinairement elle oubliait en moins d'une heure ses +ressentiments et jusqu'à la cause qui les avait produits. Cette fois +pourtant, elle reçut le page aussi mal qu'elle l'avait congédié. Il +voulut transmettre une réponse verbale du comte de Steinach; elle lui +dit: «Vous répondrez quand je vous interrogerai.» Puis, prenant la +lettre de M. de Gurck, elle la décacheta et la passa à Julien. + +«Lisez tout haut, lui dit-elle; et vous, monsieur Galeotto de +Stratigopoli, asseyez-vous au bout de la chambre et attendez mes +ordres.» + +Saint-Julien lut: + +«Madame, + +«La réponse de Votre Altesse est tellement décisive, que je croirais +manquer au respect que je lui dois en insistant davantage. J'obéis à +l'ordre qu'elle me donne en lui soumettant textuellement la réclamation +de mon souverain. + +«Un envoyé de notre cabinet, portant le titre de chevalier et le nom de +Max, chargé, il y a quinze ans, de représenter le prince de Monteregale +au mariage de Votre Altesse, s'est établi auprès d'elle avec le +consentement de ses protecteurs. Mais ayant été rappelé au bout de +quatre ans, il n'a point répondu aux ordres de sa cour, et jamais il n'a +reparu. Il est sommé aujourd'hui de rendre compte de sa conduite durant +cette longue absence et de se présenter devant moi, duc de Gurck, fondé +de pouvoir, etc., pour me remettre certains papiers et répondre à +certaines questions qui doivent décider de son identité. À défaut de cet +acte de soumission de la part du chevalier Max, Votre Altesse serait +sommée de donner les preuves de son décès ou de désigner le lieu de sa +retraite; et, à défaut de cette satisfaction, elle serait reconnue en +état d'hostilité contre notre gouvernement, etc.» + +* * * + +--Fort bien, dit Quintilia. Reprenez votre plume et écrivez: + +«Je ne reconnais à aucun souverain de la terre le droit de me faire une +demande arbitraire ou une question absurde. Je n'ai aucun compte à +rendre des actions d'autrui; et jamais prince, petit ou grand, n'a été +le gardien des étrangers résidant sur ses terres. Tout ce que je puis +faire pour seconder les voeux de votre cour, c'est de vous permettre de +publier et d'afficher dans mes États un ordre directement adressé au +chevalier Max de la part de son souverain. S'il se rend à cet ordre, je +serai charmée de voir cesser vos inquiétudes à son égard.» + +* * * + +Quintilia signa, cacheta, et, s'adressant au page: «Maintenant, +Monsieur, lui dit-elle, qu'avez-vous à dire de la part de M. de +Steinach? + +--Le comte, au désespoir..., répondit Galeotto. + +--Faites-moi grâce des phrases de M. le comte, interrompit Quintilia; à +quoi se décide-t-il? + +--Il se soumet à vos ordres. + +--Quels ordres? je lui ai donné le choix: partir ou se taire. + +--Il se taira. + +--À la bonne heure. Celui-là n'est que sot, et je ne veux pas l'offenser +s'il ne m'y contraint pas. L'autre est un insolent. Allez porter ma +lettre, et revenez.» + +La princesse se remit à causer avec Julien de choses étrangères à ce qui +venait de se passer. Elle avait tant de calme et de lucidité d'esprit, +que Saint-Julien se déclara absurde dans ses soupçons. + +Galeotto revint. Il demandait, de la part du duc de Gurck, la faveur +d'un entretien particulier avant son départ. + +«Nous verrons, répondit Quintilia; c'est assez s'occuper de ces +messieurs pour aujourd'hui. C'est à vous que j'ai affaire, monsieur de +Stratigopoli. Voici un billet que vous porterez à mon trésorier. Il vous +comptera une somme qui vous mettra en état de voyager durant quelques +années. C'est, je crois, l'objet de vos désirs. Vous trouverez bon que +d'ici à quelques heures je dispose pour votre remplaçant de +l'appartement que vous occupez dans le palais. Pour faciliter votre +départ, j'ai commandé des chevaux de poste qui viendront vous prendre ce +soir, et qui vous conduiront jusqu'à la frontière. Je vous prie de +garder la voiture pour continuer votre voyage. Vous désignerez vous-même +la route qu'il vous plaira de prendre. Je fais des voeux pour votre +avenir, et j'ai l'honneur de vous saluer.» + +Galeotto, frappé de la foudre, pâlit et balbutia; mais il vit dans les +yeux de la princesse que l'arrêt était irrévocable. Il crut que Julien +l'avait trahi. Incertain du parti qu'il prendrait, mais forcé d'obéir, +et résolu à se venger, il s'inclina profondément et sortit sans dire un +seul mot. + +Saint-Julien voulut intercéder en sa faveur; mais la princesse lui +imposa silence avec douceur, et lui permit d'aller faire ses adieux au +page. + +Il le trouva au bas du grand escalier, et témoigna sa surprise et son +chagrin avec tant de candeur, que le page en fut ébranlé. + +«Si vous n'êtes pas sincère en ce moment, lui dit-il, vous êtes le +premier des fourbes et le dernier des hommes. Après tout, je n'en sais +rien, je ne pense pas, je crois rêver. Je ne sais ni ce qui m'arrive, ni +ce que j'éprouve, ni ce que j'ai à faire. + +--Il faut faire semblant d'obéir, lui dit Julien, et attendre à la +frontière l'ordre de votre rappel. Il est impossible que la princesse +ait des griefs sérieux contre vous. Elle se sera doutée de votre liaison +avec Steinach, et elle aura voulu vous effrayer. Mais je vous +justifierai de mon mieux; Gina pleurera à ses pieds, et vous lui +écrirez; elle se laissera fléchir. + +--Je ne sais pas, je ne sais pas, dit le page d'un air méfiant. Je ne +sais pas si vous ne me trahissez pas; je ne sais pas si la Gina ne me +donne pas ce soir pour successeur le page de Steinach ou le chasseur de +Gurck, tandis que la princesse recevra dans le pavillon mystérieux +Rosenhaïm, qu'elle embrassait si tendrement cette nuit sur le seuil en +l'appelant son _seul_ amour, ou bien le duc de Gurck qui saura peut-être +se faire craindre, ou le Steinach qu'elle fait semblant de rudoyer, ou +le tendre Julien qui a su cacher son indignation dévote, ou qui s'est +fait tolérant... Je ne sais pas ce qui se passe dans la tête des autres; +j'aviserai à voir clair dans la mienne. Si vous me trompez, monsieur le +secrétaire intime, ne chantez pas encore victoire. Je ne me tiens pas +pour battu, et souvent les choses qui semblent m'échapper sont celles +dont je suis sûr, parce qu'alors il me prend envie de m'en emparer... +Attendez... Venez avec moi chez le trésorier; je vous permets de répéter +à la princesse tout ce que vous me verrez faire et dire.» + +Ils entrèrent ensemble chez le trésorier, et Galeotto présenta le billet +qui lui avait été remis cacheté. Lorsque le trésorier énonça la somme +qu'il allait compter au jeune page, celui-ci eut un moment d'émotion. +C'était beaucoup plus qu'il n'avait espéré dans sa petite ambition, et +pendant un instant il abandonna l'idée singulière qui venait de le +préoccuper. Mais tandis que le trésorier comptait l'argent, il se mit à +marcher dans la salle avec anxiété. Cette petite fortune le mettait à +même de satisfaire son goût pour les voyages, et d'aller se présenter +d'une manière brillante dans quelque autre cour plus importante que +celle de Monteregale. Mais, en même temps qu'il arrivait à +l'accomplissement d'un voeu de plusieurs années, il renonçait à une +entreprise conçue depuis quelques jours. Dans son amour pour l'intrigue, +il avait caressé l'espoir de lutter avec l'expérience et ce qu'il +appelait l'habileté de Quintilia. Il s'était proposé pour but de ses +premières armes en ce genre d'écarter, ne fût-ce que pendant quelques +jours, des rivaux plus hauts et plus arrogants que lui. L'emporter sur +eux lui paraissait une satisfaction nécessaire à son amour-propre +froissé. Enfin, tandis qu'une vanité cupide l'engageait à prendre +l'argent et à chercher ailleurs un autre genre de succès, une vanité +raffinée, un véritable dépit d'homme de cour, l'engageaient à sacrifier +sa petite fortune à l'espoir incertain d'un frivole triomphe. + +Ce dépit l'emporta, et au moment où le trésorier lui présenta une partie +de sa fortune en or, et le reste en billets sur diverses banques +étrangères qu'il avait désignées d'abord, il demanda du papier pour +écrire un reçu, fit une déclaration d'amour à la princesse, et lui +annonça qu'il n'avait besoin de rien au monde, puisqu'il allait mourir +de chagrin; puis il redemanda le bon signé d'elle qu'il venait de +remettre au trésorier; il le déchira, en mit les morceaux dans sa +lettre, chargea le trésorier de la faire porter à Quintilia, jeta +dédaigneusement les billets de banque sur la table, donna un coup de +poing théâtral dans les piles d'or, et, tournant le dos au trésorier +stupéfait, sortit sans emporter un écu. + +Julien, qui ne vit dans cette conduite qu'un acte de fierté, trouva le +mouvement très-beau et l'approuva. En même temps il mit tout ce qu'il +possédait à la disposition du page. + +«Je ne sais pas, je ne sais pas, répéta celui-ci, toujours sur ses +gardes. Il est possible que vous soyez de bonne foi, il est possible +aussi que vous me fassiez cette offre sans grand mérite. Quoi qu'il en +soit, je n'ai besoin de rien; je ne vais pas loin, et vous ne serez pas +longtemps sans entendre parler de moi. Vous pouvez dire cela à Son +Altesse. La frontière est à trois lieues d'ici. On peut avoir un pied +sur les terres du voisin et un oeil dans la résidence... Adieu, adieu. +Merci de votre amitié si elle est vraie; si elle est feinte, on saura +s'en passer. + +Il monta en voiture en tenant le même langage, et laissa Julien +très-offensé et très-affligé de ses doutes. Il demanda à voir la +princesse, et lui rapporta la conduite magnanime du page, en la +suppliant de le rappeler. Mais Quintilia, qui avait déjà reçu la lettre +de Galeotto par son trésorier, ne parut point touchée de cette +forfanterie. «Je ne puis pas lui faire grâce, dit-elle; cesse de me +parler de lui, ce serait me déplaire en pure perte. Il t'accuse de lui +avoir nui auprès de moi, mon pauvre Julien. Accepte cette injustice en +châtiment de celles que tu as commises, et apprends, mon cher enfant, +combien il est cruel d'être accusé quand on n'est pas coupable.» + + + + +XVII. + + +Saint-Julien, forcé d'abandonner la cause de Galeotto, alla passer la +soirée avec Spark à la taverne du Soleil d'Or. Il lui raconta ce qui +était arrivé; et Spark, avec son optimisme habituel, déclara que le +renvoi du page était une mesure fort sage de la part de la princesse et +un événement fort heureux pour Saint-Julien. Il tâcha aussi de le +consoler des soupçons injurieux de Galeotto, en lui disant que l'estime +d'un pareil homme était presque une flétrissure. + +Pendant que Spark parlait de la sorte, Saint-Julien crut voir derrière +le rideau de coutil de la tente sous laquelle ils étaient assis l'ombre +flottante d'un individu de petite taille qui semblait les écouter. Ils +parlèrent tout à fait bas, et l'ombre disparut. Mais lorsque, onze +heures ayant sonné, Spark, selon sa coutume, eut pris congé de son ami, +Saint-Julien, au détour de la rue, qui était fort sombre en cet endroit, +se sentit frapper sur l'épaule. Il se retourna vivement et vit un petit +homme, enveloppé dans un manteau, qui lui dit à voix basse: «Tais-toi, +je suis Galeotto.» Ils prirent une rue déserte et s'entretinrent à +demi-voix. + +«Eh quoi! dit Julien, te voilà déjà revenu? Il n'y a pas plus de six +heures que je t'ai vu monter en voiture. + +--Il n'en faut pas tant dans un empire où l'on ne peut pas tirer sur un +lièvre sans risquer de tuer le gibier de ses voisins. Je me suis fait +descendre à la frontière; j'ai pris une tasse de chocolat et mis mon +porte-manteau à l'auberge; puis, prenant par la route des montagnes, je +suis revenu à la résidence sans rencontrer personne. Oh! doucement, +madame Quintilia, vous n'avez pas encore de Sibérie à votre service. +Mais écoute, Julien; je sais à quoi m'en tenir sur ton compte. Tu m'as +trahi sans le vouloir et sans le savoir; tu t'es trahi toi-même; tu as +été confiant comme de coutume, et il faut bien que je te pardonne de +m'avoir rendu victime de ta niaiserie, car je présume que tu le seras à +ton tour avant peu. Apparemment qu'on a encore besoin de toi, puisqu'on +ne nous a pas renvoyés ensemble. + +--Que veux-tu dire? demanda Saint-Julien. + +--Écoute, écoute, répliqua le page; j'ai entendu ta conversation avec +cet étudiant, que le diable emporte et dont je ne sais pas le nom. + +--Il s'appelle Spark, et c'est le meilleur des hommes. + +--Tant mieux pour la Quintilia; il est son amant, et il paraît qu'il +nous recommande au prône. Pauvre homme! nous pourrons le récompenser de +sa peine quelque jour. Le règne d'un homme n'est pas ici de longue +durée; il y a du temps et de l'espoir pour tout le monde. + +--Galeotto, je crois que vous êtes fou, dit Saint-Julien; vous croyez +que Spark est l'amant de la princesse. Il ne la connaît pas; il arrive +de Munich. Il l'a vue passer l'autre jour pour la première fois; il n'a +jamais mis le pied au palais... + +--Belles raisons! demandez à M. de Dortan comment on fait connaissance +avec les dames. Votre fumeur allemand a la taille assez bien prise, et +son fade visage blond vaut bien les favoris teints de Lucioli. Il a vu +passer la princesse l'autre jour. + +--Quand cela, l'autre jour? est-ce hier? + +--C'est bien tout ce qu'il faut, je crois. S'il l'a vue passer, c'est +qu'il passait aussi apparemment, ou bien il était assis la toque sur +l'oreille et la pipe à la bouche. Madame Quintilia ne fume-t-elle pas +comme une Géorgienne? Cette pipe l'aura charmée. Elle lui aura fait un +signe, ou Ginetta aura porté un petit billet. + +--Galeotto, la tête vous tourne; le soupçon devient votre monomanie; si +vous continuez ainsi, vous prendrez votre ombre pour un voleur. + +--Seigneur Candide, dit le page, savez-vous lire et connaissez-vous +l'écriture de la princesse? + +--Eh bien! eh bien! qu'as-tu? dit Julien tout tremblant. + +[Illustration: Ajoutez les formules d'usage... (Page 37.)] + +--Approchons de cette lanterne, dit Galeotto, et lisez ce billet, que M. +Sparco ou Sparchi, je ne sais comment vous l'appelez, a laissé +misérablement tomber de sa poche tout à l'heure, tout en se donnant avec +vous les airs d'un profond scélérat.» + +Saint-Julien reconnut sur-le-champ l'écriture de Quintilia, et lut avec +stupeur ce peu de mots: + +«Puisque je ne puis voir Rosenhaïm au pavillon cette nuit, j'irai te +trouver, cher Spark; laisse ouverte la porte de ta maison qui donne sur +la rivière.» + +«Tu vois, dit Galeotto, que M. Sparchi est un bon diable, +très-accommodant, point jaloux et vraiment philosophe. Nous autres, nous +aurions peut-être le sot orgueil de vouloir au moins être rois absolus +pendant trois jours. Peu lui importe, à ce bon Allemand, qu'une belle +princesse vienne le trouver la nuit. Il ôtera sa pipe de sa bouche pour +dire: «Eh! eh!» Mais que le pavillon et M. de Rosenhaïm aient la +préférence et remettent son bonheur au lendemain,» il reprendra sa pipe +en disant: «Ah! ah!» Eh bien! Julien, qu'as-tu à faire cette mine de +tortue en colère? Marchons. + +--Où veux-tu que nous allions? + +--Au bord de la rivière. Nous verrons passer la princesse incognita; et +nous aurons soin de baisser les yeux comme les sujets du prince Irénéus, +lorsqu'ils le rencontraient vêtu de cette fameuse redingote verte qui, +au dire de tout le monde, le rendait méconnaissable. + +--Galeotto, dit Julien avec angoisse, je crois que tu es le diable.» + +Ils passèrent quelque temps à chercher, autour de la maison que Spark +habitait, une cachette convenable. Cette maison appartenait à un +menuisier qui avait consenti à la céder tout entière pour quelque temps. +Spark y vivait donc seul et ignoré dans l'endroit le plus désert de la +résidence. Ses fenêtres donnaient sur la Célina et sur des massifs de +saules où les deux amis purent facilement se cacher. Un quart d'heure +après minuit, le silence fut troublé par un léger bruit de sillage, et +ils virent glisser devant eux une petite barque montée par deux hommes. + +«Ce n'est pas cela, dit Julien. + +--Silence! dit Galeotto. Il me semble que je reconnais le coup de rames. +La Gina est fille d'un gondolier de Venise.» + +[Illustration: Saint-Julien... se sentit frapper sur l'épaule. (Page +39.)] + +La barque vint aborder tout près d'eux, et un des deux hommes se pencha +pour amarrer à un des saules du rivage, tandis que l'autre, sautant +légèrement sur la grève, lui dit à voix basse: + +«Tu m'attendras ici. + +--Oui, Madame, répondit-il;» et tandis que le premier gagnait d'un bond +la porte de la maisonnette, le prétendu batelier se roula dans son +manteau et se coucha au fond de la barque. + +«Gina, dit le page d'une voix flûtée en se penchant vers elle.» + +La Gina tressaillit, se leva et regarda autour d'elle avec inquiétude; +mais le page s'était rejeté dans l'ombre et s'y tenait immobile. Elle +crut s'être trompée et se recoucha dans la barque. Galeotto prit le bras +de Julien, et l'emmena sans bruit à distance de la rivière. + +«Maintenant diras-tu que je suis le diable et que je fais passer des +fantômes devant tes yeux? lui dit-il. + +--Galeotto, répondit Julien, vous me faites faire de tristes rêves; mais +si quelqu'un joue ici le rôle de Satan, c'est cette femme impure qui a +sur les lèvres de si chastes paroles au service de son impudente +fausseté. Mais dites-moi donc pourquoi elle est ainsi avec nous? Que ne +nous traite-t-elle comme Dortan, comme Spark et comme Rosenhaïm? +Pourquoi ne recevons-nous pas le matin un rendez-vous pour le soir sans +autre cérémonie? À quoi bon la peine qu'elle prend pour nous inspirer du +respect et de la crainte? + +--Vous ne le savez pas, dit Galeotto en riant. C'est que nous vivons +auprès d'elle, et qu'elle a besoin de serviteurs qui la craignent et de +dupes qui l'admirent. Et puis les femmes blasées deviennent romanesques, +c'est-à-dire dépravées de coeur et de tête. Elles mettent fort bien à +part le plaisir et à part le sentiment. La confiance niaise d'un enfant +comme vous les amuse et flatte leur vanité. C'est une occupation de la +matinée, en attendant l'amant du soir, qui est aimable à sa manière sans +faire tort à la vôtre. De quoi vous inquiétez-vous? vous avez le beau +rôle. + +--Par l'éternelle damnation de l'enfer! s'écria Julien, c'est un rôle +abject et stupide.» + +Galeotto éclata de rire. «Bonsoir, lui dit-il. Je vais demander asile à +une _demoiselle_ de ma connaissance; toi, retourne au palais et prépare +un sonnet pastoral pour le présenter demain dans un bouquet sur +l'assiette de Son Altesse.» + +Saint-Julien, au lieu de se retirer, alla se cacher sous les saules +jusqu'au moment où Quintilia sortit de la maisonnette. Spark lui donnait +le bras. Il l'accompagna jusqu'au bord de la barque, et s'arrêtant sous +les saules, à trois pas de Saint-Julien, il l'embrassa. Ce baiser fit +involontairement tressaillir Saint-Julien, et le coeur lui battit +violemment. + +Gina se réveilla en sursaut lorsque sa maîtresse sauta dans la barque. + +«Rentrez vite, dit Quintilia au jeune Allemand.» + +Il obéit; mais il resta à sa fenêtre jusqu'à ce que la barque se fût +perdue dans la brume. Saint-Julien, caché sous les saules, la suivait +aussi des yeux. La princesse avait ôté son chapeau, le vent agitait ses +cheveux, elle était debout et belle comme un ange sous son costume +d'homme. + + + + +XVIII. + + +Pendant le reste de la nuit, Saint-Julien fut en proie à des angoisses +plus vives que toutes celles qu'il avait déjà éprouvées. Décidément il +méprisait Quintilia; car la découverte de cette dernière turpitude +confirmait toutes les autres. Pour mentir ainsi, il fallait avoir +l'assurance que donne une longue carrière de vices. «Mais, se disait +Saint-Julien, pourquoi prendre tant de soin aven moi et si peu avec les +autres? Pourquoi ne s'est-elle pas confiée à moi comme elle se confie à +Spark? Elle ne le connaît pas, et elle se jette dans ses bras +aujourd'hui sans avoir le moindre souci du mépris qu'il aura pour elle +demain matin. Assez orgueilleuse pour repousser les insolentes +prétentions de Gurck et de Steinach, elle se livre le même soir à un +pauvre étudiant dont elle sait à peine le nom. Pourquoi ne s'est-elle +pas montrée à moi telle qu'elle est? Je l'aurais aimée peut-être, et du +moins l'affection que j'aurais eue pour elle ne m'aurait pas rendu +malheureux. Franche, hardie et galante, je l'aurais aimée comme un +homme. J'aurais été discret comme la Ginetta, s'il l'avait fallu; et du +moins, lorsque j'aurais causé avec elle, je n'aurais pas été sur un +continuel qui-vive. Je n'aurais pas joué un rôle ridicule; je ne me +serais pas laissé subjuguer par de fausses vertus. Une telle femme ne +m'eût pas inspiré d'amour; mais, du moment qu'elle m'aurait loyalement +avoué ses faiblesses, je ne me serais pas cru en droit de la mépriser. +Par combien de hautes facultés et de qualités nobles ne pouvait-elle pas +racheter un vice! J'aurais été tolérant, l'amitié peut l'être. +Croyait-elle ne pouvoir faire de moi son ami sans monter sur un +piédestal et sans diviniser en elle la boue humaine? Elle n'est pas si +craintive, elle qui fait gloire de pardonner à ceux que les hommes +condamnent. Croyait-elle pouvoir se farder de tant de perfections sans +me forcer à l'aimer passionnément? Oh! elle n'est pas si ingénue; elle +sait ce qu'elle veut et ce qu'elle peut. Mais que voulait-elle de moi? +Elle m'a pris par caprice comme elle avait pris Dortan, comme elle prend +Spark; et pourtant elle n'a pas fait de moi son amant. Elle m'a traité +comme un personnage politique dont l'estime lui serait utile, et elle a +mis en oeuvre toute l'habileté d'une fille de Satan pour me fermer les +yeux à l'évidence. Oh! la savante comédie que de me jeter une clef qui +ouvrait sans doute un coffre vide, et de me dire tout ce qui devait +empêcher un homme d'honneur de la ramasser! Elle a pleuré vraiment! et +moi aussi. Ô dérision! Est-ce ainsi, mon Dieu, qu'on se joue de ceux qui +croient en votre nom! Mais enfin pourquoi ces raffinements d'hypocrisie +avec moi? Elle laisse croire aux autres tout ce que bon leur semble; +elle ne s'est jamais expliquée avec Galeotto, et c'est pour moi seul +qu'elle s'impose un rôle si magnifique.» + +Julien rentra au palais et se retourna cent fois dans son lit, cherchant +toujours une réponse à cette question. Il n'en trouva pas d'autre que +celle que Galeotto lui avait faite: c'est que Quintilia, en femme +raffinée voulait essayer de tout, même de ce dont elle n'était pas +capable; c'est qu'elle voulait satisfaire sa vanité ou sa curiosité en +inspirant un véritable amour, en contemplant du sein de la débauche le +spectacle, nouveau pour elle, des souffrances timides d'un coeur pur. Ce +n'était qu'un essai à faire, une scène ou deux a bien jouer, un +amusement à se donner gratis; c'était une partie engagée avec un +partenaire qui mettait tout son avoir et qui devait perdre ou gagner +sans qu'elle risquât rien au jeu. + +Cette idée transporta Julien de colère; il ne put dormir et alla courir +les bois toute la journée. Il aperçut Spark dans un sentier et s'éloigna +précipitamment. Il ne savait plus que penser de son ami. Tantôt il le +regardait comme un intrigant spirituel, capable de parler des jours +entiers sur la vertu, mais capable aussi de frayer gaiement avec le +vice; tantôt il le regardait comme un intrigant plus fourbe que +Quintilia elle-même et faisant pour elle le métier d'espion. + +Il rentra le soir, harassé de fatigue, et monta à sa chambre, incertain +s'il se coucherait ou s'il se ferait servir à souper. Il trouva sa porte +fermée en dedans au verrou, et une espèce de voix de bal masqué lui +glissa _qui est là_? au travers de la serrure. + +«Parbleu! qui est là vous-même? répondit-il, je suis moi, et je veux +rentrer chez moi.» + +Aussitôt la parte s'ouvrit, et il recula de surprise en voyant Galeotto. +«Silence! pas d'exclamations! dit le page; j'ai trouvé plaisant de me +cacher dans le palais même et de choisir ta chambre pour mon asile. Je +me suis glissé, avec la nuit, par les jardins, et j'ai pris le petit +escalier. Me voici installé, personne ne s'en doute; mais que Dieu te +maudisse pour m'avoir fait attendre ainsi ton retour! Je n'ai pas soupé, +je meurs de faim. Ah ça! toi qui peux circuler dans les corridors, va me +chercher bien vite quelque perdrix froide aux citrons, avec deux ou +trois bouteilles du meilleur vin qui te tombera sous la main; et si dans +ton chemin tu vois passer quelque gelée aux roses ou quelque pastèque +confite d'Alexandrie, ne néglige pas de t'approprier ces douceurs. Un +page italien ne se nourrit pas comme un groom anglais; et depuis que +j'ai changé de régime, je me sens tout spleenétique.» + +Saint-Julien ne fut pas fâché de retrouver son malicieux compagnon; +l'ironie était la seule distraction dont il se sentît capable en cet +instant. Il se glissa dans les offices, et revint avec un faisan, deux +bouteilles de vin de Chypre et un gâteau de pistaches. + +Ils fermèrent les fenêtres, baissèrent les rideaux et poussèrent tous +les verrous, après quoi ils se mirent à souper. Les railleuses folies de +Galeotto et la chaleur du vin fouettèrent peu à peu les esprits de +Julien, et, au lieu de s'endormir sur sa chaise, comme d'abord il en +avait menacé son compagnon, il tomba dans un état d'exaltation moitié +fébrile et moitié bachique qui divertit singulièrement le malin page. +Après une heure de babil, il se calma tout à coup, et devint si sombre +que Galeotto, n'en pouvant plus tirer une parole, prit le parti de se +jeter sur le lit et de s'assoupir. + +Saint-Julien ressentait d'assez vives douleurs à la tête et à la +poitrine; mais il était tout à fait dégrisé, il ne lui restait qu'une +exaltation nerveuse qui le disposait à la colère. + +«Non, se disait-il en marchant lentement dans sa chambre, à la lueur +rouge d'une lampe prête à s'éteindre, non, il n'en sera pas ainsi. Je +n'aurai pas été pris pour jouet et pour passe-temps; on ne m'aura pas +mis dans une collection pour me regarder à la loupe comme un des +insectes de M. Cantharide; je ne m'en irai pas sottement promener au +loin la blessure que m'a faite une flèche empoisonnée, tandis qu'on fera +la description de mon cerveau lunatique et la dissection de mes phrases +de roman entre une séance métaphysique et une joyeuse prouesse de nuit. +Je ne laisserai pas incruster l'épisode du secrétaire intime dans les +annales galantes de la cour ou dans les mémoires secrets de la +princesse. Si M. Spark ou quelque autre rédige le chapitre, je veux lui +fournir un dénouement digne de l'exposition. Voyons! voyons! Galeotto, +ne dors pas comme une huître, et dis-moi la première parole qu'on +adresse à une princesse quand on sort de dessous son lit. + +--Ah! c'est selon, dit Galeotto en bâillant; on se jette à genoux et on +demande pardon d'une voix étouffée; ou bien, et c'est le mieux, on ne +dit rien, et on demande pardon plus tard. + +--Si elle crie, que fait-on? + +--Fi donc! est-ce qu'une femme crie? + +--Mais si elle se met en colère? + +--Est-ce qu'on est un sot? + +--On n'en est pas dupe, bien. Mais si la crainte d'être surprise et +l'inopportunité du moment lui donnaient de la vertu... + +--Quand on a entrepris de pareilles choses, on n'hésite pas, quels que +soient les premiers obstacles. Être insolent à demi, c'est faire la plus +sotte figure possible; il vaudrait cent fois mieux ne l'être pas du +tout. En toutes choses, pour réussir il faut oser; et quand on est +audacieux on a quatre-vingt-dix-neuf chances pour soi, tandis que la +vertu des femmes n'en a qu'une. + +--Soit... Bonsoir, Galeotto. Dans une heure j'aurai disparu comme Max le +bâtard, ou je serai vengé comme il convient à un homme. + +--Par le diable! es-tu devenu fou, Julien? Où vas-tu? qu'as-tu dans la +cervelle? + +--De quoi parlons-nous depuis deux heures? + +--Ma foi! je n'en sais rien. Nous parlons sans rien dire, en conséquence +de quoi tu vas te faire assassiner. + +--Il me faut ce danger pour me donner du coeur. Si ce n'était pas un acte +de témérité, ce serait une lâcheté insigne. Je n'aurais jamais le +courage d'embrasser cette femme si je n'y risquais pas un coup de +poignard. + +--Et si tu n'avais pas bu une dose exorbitante de vin de Chypre. Est-ce +que ces entreprises-là te conviennent? Allons donc! tu es fou Julien. +Regarde-moi en face, ne me vois-tu pas double?» + +Julien s'arrêta et le regarda en face. + +«Ma foi! tu me fais peur, dit le page, tu as l'air d'un spectre +très-sournois. Mais songe que si tu n'es gris qu'à demi... il y a encore +du vin, achève la bouteille. + +--Je ne suis pas gris du tout, dit Julien; je suis offensé. Je veux me +venger, voilà tout. + +--Eh bien! s'écria Galeotto, tu as raison. Par la barbe que j'aurai +peut-être un jour, c'est une idée que tu as là! Si j'étais dans la même +position que toi, je l'aurais déjà risqué. Pour moi qui veux réussir +pour mon compte, c'est bien différent. Mais tu es trop vertueux, toi, +pour y chercher autre chose qu'une sainte vengeance. Va, mon fils, et +que Dieu te protège! Mais prends mon stylet et laisse-moi aller avec toi +jusqu'à la porte. + +--Non, dit Julien, il ne faut pas qu'on te voie; et quant à ce poignard, +si je l'avais, je serais trop tenté d'assassiner la femme au lieu de +l'embrasser. + +--Un instant, un instant! pour Dieu, un instant! dit Galeotto, c'est une +idée plaisante; mais ne te dépêche pas comme si c'était une idée +raisonnable. + +--Était-ce une idée raisonnable que de jeter l'argent au nez du +trésorier et de partir les mains vides? Je puis bien risquer ma vie pour +sauver mon honneur, quand vous sacrifiez votre fortune pour satisfaire +votre vanité. Allons, c'est assez. + +--Mais, Saint-Julien, songez un peu à ce que vous allez dire d'abord. Ne +soyez pas impertinent pour commencer. Flattez, pleurez, et puis tombez +dans le délire; sanglotez, menacez, demandez pardon, et que des paroles +humbles et suppliantes fassent passer les actions les plus hardies. +Entendez-vous, Saint-Julien? c'est le rôle que vous devez jouer. Si vous +preniez un air de matamore, cela ne vous irait pas du tout, et elle +verrait que vous vous moquez. Laissez-lui croire jusqu'à la fin que +c'est elle qui se moque de vous; et quand elle vous aura pris en pitié, +quand elle croira que vous êtes transporté de joie et de reconnaissance, +alors dites tout ce que vous voudrez. La colère parle toujours bien, +mais elle écrit encore mieux. Écrivez, Julien, et sauvez-vous. + +--Oui, demain, répondit Saint-Julien. + +--Et ce soir priez et sanglotez. + +--Laissez-moi faire, je n'aurai qu'à me rappeler ce que j'ai été, et je +dirai mon amour passé comme on récite un rôle; adieu.» + +Il prit la lumière, et, sans faire attention à Galeotto, qui continuait +à lui donner ses instructions, il sortit et le laissa dans l'obscurité. + +À peine le page fut-il seul, qu'il se demanda si Julien ne faisait pas +la plus grande sottise du monde. Il l'avait un peu poussé pour voir +comment l'événement justifierait ses idées générales sur les femmes, +qu'il jugeait depuis longtemps et ne connaissait pas encore, et pour +savoir quelle dose de fierté et d'effronterie possédait Quintilia. Il +s'était promis de profiter également des succès ou des fautes de +Saint-Julien, et il n'était pas fâché de le voir se mettre en avant et +accaparer tous les dangers de l'entreprise. + +Néanmoins la peur le prit en songeant qu'au cas où Saint-Julien ferait +une maladresse, il serait perdu par contre-coup, si on le trouvait dans +sa chambre. Il pouvait passer pour son complice; et quoique Galeotto eût +souvent traité l'histoire de Max de conte de bonne femme, il y croyait +fermement. Il n'était pas très-brave, et sa délicate constitution +excusait assez cette faiblesse d'esprit. Il songea donc à se mettre au +large pour commencer et à s'enfuir par le petit escalier; mais, à sa +grande surprise, il le trouva fermé en dehors, et tous ses efforts pour +ébranler la porte furent inutiles; alors il se décida à traverser +l'intérieur du palais, au risque d'être rencontré et reconnu dans les +corridors. Il n'y avait probablement pas d'ordre donné contre lui, et +dès qu'il aurait gagné les jardins, il était bien sûr de s'échapper; +mais une secrète terreur le pénétra lorsqu'il vit que Saint-Julien, dans +sa distraction, avait fermé la porte en dehors en retirant la clef. Il +fallut se résigner à l'attendre, et il se rassura un peu en se disant +que Saint-Julien était capable de revenir amoureux après s'être +prosterné devant la princesse. «Au fait, se dit-il, j'aurais une bien +pauvre idée de Quintilia si elle ne réussissait à jouer encore une fois +un fou qui a la bonté de la prendre au sérieux.» + + + + +XIX. + + +Saint-Julien se glissa par des passages dérobés jusqu'au cabinet de +toilette de la princesse. Il l'ouvrit sans bruit, traversa dans +l'obscurité la chambre à coucher, et s'approcha avec précaution de son +cabinet de travail, d'où il voyait s'échapper par la porte entr'ouverte +un pâle rayon de lumière. En appliquant son visage à cette fente, il put +voir et entendre ce qui se passait dans le cabinet. + +Quintilia était couchée dans un hamac de soie des Indes. Elle était +vêtue d'une robe ample et légère, et ses cheveux dénoués tombaient sur +ses épaules nues. La Ginetta, assise sur un pliant, balançait mollement +le hamac, dont elle tenait les tresses d'argent dans sa main. Une lampe +d'albâtre suspendue au plafond répandait une lueur voluptueuse, et des +parfums exquis s'exhalaient d'un réchaud de vermeil allumé au milieu de +la chambre. + +«Je suis horriblement lasse, dit la princesse; parle-moi, Ginetta, +empêche-moi de m'endormir. + +--Vous menez une vie trop rude, répondit la soubrette. Tout le jour aux +affaires et toute la nuit aux amours. À peine dormez-vous quatre heures +le matin. Certes, ce n'est pas assez. + +--Tu parles pour toi, ma pauvre enfant, et tu as raison. Je te fais +courir toute la nuit, et tu dois souvent me maudire. Mais ne peux-tu +dormir le jour, toi qui n'as rien à gouverner? + +--Ah! Madame, qui est-ce qui n'a pas ses soucis? + +--Est-ce que tu as des soucis, toi? Voilà déjà que tu es consolée de la +perte de Galeotto. + +--Comment ne le serais-je pas? un monstre qui nous calomnie toutes deux! + +--Ginetta, Ginetta! vous êtes une volage, et vous avez raison si cela +vous sauve des chagrins. Je ne me mêle pas de vos sentiments; je ne sais +si vous êtes blâmable, mais je ne veux voir en vous que ce qu'il y a de +bon: votre discrétion à toute épreuve, votre dévouement. + +--Et ma reconnaissance, dit la Ginetta; car je vous en dois une bien +grande. + +--Et pourquoi, mon enfant? + +--Parce que vous avez été bonne envers moi, et c'est tout ce que je sais +de vous. Je ne m'occupe pas du reste; et quand je ne comprends pas, je +ne cherche pas à comprendre. Ah! Madame, voilà que vous vous endormez! + +--Vraiment, je ne puis m'en empêcher. Écoute, Ginetta, quelle est +l'heure qui sonne? + +--Minuit. + +--Eh bien! puisque nous ne partons qu'à une heure, j'aime mieux dormir +ce peu de temps et me réveiller après, quoi qu'il m'en coûte, que de +lutter ainsi contre la fatigue. Laisse-moi donc m'assoupir, et +réveille-moi quand il le faudra. + +En ce cas je vais m'occuper dans ma chambre; car si je reste ici dans ce +demi-jour, je vais m'endormir aussi. + +--Va, mon enfant, et sois toujours bonne et fidèle.» + +Saint-Julien entendit Ginetta sortir par la porte opposée et la refermer +sur elle. Il attendit trois minutes, et quand il se fut assuré que la +princesse commençait à s'endormir, il entra sur la pointe du pied et +s'approcha d'elle. + +Maintenant qu'il ne l'aimait plus et qu'il la regardait comme une +courtisane, il était plus effrayé qu'enivré des voluptés qui semblaient +nager autour d'elle; et en même temps qu'un trouble pénible oppressait +sa poitrine, un sentiment de curiosité avide l'excitait à l'insolence. +Il pouvait compter les pulsations de son coeur et respirer son haleine +embrasée. En se laissant aller à ses impressions naturelles, il sentait +un mélange de désir et de crainte; mais lorsqu'il se rappelait l'amour +insensé qu'il avait eu pour cette femme, il ne sentait plus que le +besoin de la vengeance. Cependant, tout en contemplant cette figure +noble, embellie par le calme du sommeil, il se prit malgré lui à douter +de l'infamie dont il la croyait marquée au front. Ce front était si pur, +si uni sous ses longs cheveux noirs; cette attitude accablée marquait +tant d'oubli du moment présent, tant d'insouciance de ce qui se passait +dans l'âme de Julien, qu'il fut comme frappé d'un respect involontaire. +Il la regardait attentivement, cherchant à surprendre, dans le secret de +ses rêves, dans l'agitation de son sein, la révélation immédiate d'un +caractère avili et d'une habitude de dépravation. Une syllabe furtive +échappée de ses lèvres, un soupir lascif, eussent suffi pour lui donner +l'insolence qui lui manquait; mais un sommeil tranquille ressemble +tellement à l'innocence, que Saint-Julien fut un instant sur le point de +se retirer sans bruit et de renoncer à son entreprise. + +Cependant le souvenir de Galeotto, qui l'attendait et qui se moquerait +de lui, le fit rougir de sa timidité; et songeant que les moments +étaient précieux, il résolut de déposer un baiser sur les lèvres de +Quintilia; mais en vain il se pencha vers elle, il ne put s'y décider, +et il se contenta de baiser sa main. + +«Qu'est-ce donc? lui dit-elle en s'éveillant sans trop de surprise et +sans la moindre frayeur. + +--C'est celui qui vous aime et qui se meurt pour vous, lui répondit-il. + +--Julien! dit-elle en se soulevant sur un bras, comment cela se fait-il? +quelle heure est-il? où sommes-nous? qui a pris ma main? que veux-tu et +que dis-tu? + +--Je dis qu'il faut que vous ayez pitié de moi ou que je meure,» dit +Julien en se jetant à ses pieds et en essayant de reprendre sa main; +mais elle la lui tendit d'elle-même, et lui dit avec douceur: + +«Eh! mon Dieu! que t'est-il arrivé, mon pauvre enfant? D'où vient que tu +es entré ici? Quel malheur te menace? Que puis-je faire pour toi? + +--Ne le savez-vous pas? + +--Non, je ne sais rien; je dormais. Que se passe-t-il? que t'a-t-on +fait? + +--Ah! s'écria Julien, dominé par l'indignation, vous êtes fort habile, +en vérité; vous feignez de ne pas savoir les choses les plus simples, et +pourtant... + +--Et pourtant quoi?» dit Quintilia stupéfaite en se mettant sur son +séant. + +Alors, s'apercevant qu'elle avait les épaules nues, elle n'en témoigna +pas un grand trouble et lui dit: «Mon cher enfant, je te prie de me +donner un châle, et puis tu m'expliqueras ce qui t'afflige et te trouble +si fort.» + +Saint-Julien pensa qu'elle ne lui demandait son châle que pour qu'il +songeât à admirer ses épaules. Il l'entoura de ses bras en s'écriant: +«Restez ainsi, restez ainsi, écoutez-moi! + +--Julien! vous êtes égaré, lui dit-elle en le repoussant avec douceur; +il est impossible que vous n'ayez pas quelque chose d'extraordinaire: +dites-moi donc vite ce que c'est; car vous m'effrayez, et je ne vous +reconnais plus. + +--Bon! pensa Julien, elle fait semblant d'oublier son châle; elle fait +semblant de ne pas me comprendre pour que je m'enhardisse davantage. +Elle veut avoir l'air de se laisser surprendre; le moment est venu, et +elle m'aide merveilleusement. + +--Ô Quintilia! s'écria-t-il, ne sais-tu pas que je t'adore et que je +perds la raison en voulant essayer de me vaincre? Ne sais-tu pas que +cela est au-dessus des forces humaines, et qu'il faut te fléchir ou +mourir?» + +En même temps qu'il la serrait dans ses bras, il sentit s'allumer en lui +les feux du désir; et, oubliant sa haine et son ressentiment, il n'eut +plus besoin de feindre. Il la conjura avec ardeur; il déroba sur ses +bras nus des baisers brûlants; et comme elle le repoussait sans colère +et cherchait à le ramener à la raison par des paroles affectueuses et +compatissantes, il crut qu'il pouvait s'enhardir, et il employa la force +pour baiser ses cheveux flottants sur son cou. Mais il n'avait pas prévu +ce qui arriva. + +La princesse se leva tout à coup, et, l'éloignant d'un bras vigoureux, +lui dit d'un ton où l'étonnement dominait encore la colère: «Est-ce que +votre respect et votre amitié étaient un jeu? aviez-vous donc résolu +d'agir ainsi? + +--J'ai résolu de vous vaincre, dussé-je expier mon crime par mille +morts,» répondit Julien avec exaspération; et se flattant de bien suivre +le conseil de Galeotto en redoublant de hardiesse, il l'entoura de +nouveau de ses bras.» + +Mais la Quintilia était aussi grande et aussi forte que lui: c'était une +femme d'une vigueur peu commune et d'un caractère ferme et violent quand +on la poussait à bout. Elle le saisit à la gorge et la lui serra d'une +main si virile, qu'il tomba pâle et suffoqué à ses pieds. Alors elle +s'élança sur lui, lui mit un genou sur la poitrine, et avant qu'il eût +eu le temps de se reconnaître, elle fit briller au-dessus de son visage +la lame du poignard qui ne la quittait jamais. Saint-Julien pensa à Max +et fit un effort pour se dégager. Elle lui posa la pointe du poignard +sur les artères du cou en lui disant: «Si tu fais un mouvement, tu es +mort.» Et de l'autre main elle agita précipitamment la sonnette dont la +torsade dorée pendait du milieu du plafond jusque sur le hamac. +Saint-Julien essaya encore de se dégager; il sentit l'acier entrer +légèrement dans sa chair, et quelques gouttes chaudes de son sang +humecter sa poitrine. «Chien que vous êtes! lui dit Quintilia avec +l'accent de la colère et du mépris, prenez soin de votre vie; +épargnez-moi le dégoût de vous tuer moi-même.» + +Des pas précipités se firent entendre. La sonnette que la princesse +avait ébranlée appelait ordinairement dans la chambre de Ginetta; mais, +quand elle était secouée avec force, elle donnait l'alarme aux valets +couchés dans une autre pièce. En entendant venir ces témoins de sa +honteuse défaite, et peut-être ces vengeurs de la princesse outragée, +Saint-Julien fit un dernier effort et se dégagea; il en fut quitte pour +une coupure peu profonde; et, gagnant la porte par laquelle il était +entré, il s'enfuit à toutes jambes. + + + + +XX. + + +Mais ce qu'il ne savait pas, c'est que la princesse, informée par un de +ses gens de la présence de Galeotto dans le palais, en avait fait fermer +toutes les portes et garder toutes les issues. Elle n'avait pas voulu +faire procéder à une recherche qui eût jeté l'alarme; mais elle avait +recommandé qu'on s'emparât du rebelle à la moindre tentative qu'il +ferait pour sortir de sa retraite. + +Saint-Julien, voyant donc à toutes les portes des hallebardes croisées +et des figures menaçantes, prit le parti d'aller se renfermer dans sa +chambre et d'y attendre son sort. En le voyant entrer pâle, effaré et la +poitrine tachée de sang, Galeotto, épouvanté, s'écria comme en délire: +«Monaldeschi! Monaldeschi!» + +Il s'attendait à le voir tomber mort au bout d'un instant; mais +Saint-Julien, ayant essuyé sa poitrine et repris ses forces, lui raconta +d'une voix entrecoupée ce qui venait de se passer. Cette fois Galeotto +ne trouva pas à rire. Toutes ces précautions pour garder les portes et +cette fureur de Quintilia contre Julien ne lui faisaient rien présager +de bon pour lui-même. + +«Mon avis, lui dit-il, est que nous mettions tout en oeuvre pour nous +sauver d'ici. Sautons par la fenêtre; mieux vaut nous casser les deux +jambes que d'être inhumés dans des cercueils d'or comme Max.» + +Saint-Julien ouvrit la fenêtre et vit quatre hommes armés de fusils au +bas du mur. + +«Il n'y faut pas songer, dit-il; toute fuite, toute résistance est +inutile. Attendons, peut-être que cet orage se calmera. Je n'entends +plus aucun bruit. + +--Quintilia se met rarement en fureur, dit le page; mais l'Italienne est +vindicative plus que vous ne pensez. Que le diable vous emporte! Vous me +mettez dans une belle position! Voici que je vais passer pour votre +complice, et que l'on m'égorgera incognito avec vous dans quelque cave +du palais. Tout cela est votre faute. Vous avez voulu faire le +vainqueur, et vous vous serez comporté comme un sot. + +--Vous êtes un sot vous-même, répondit Julien. Pourquoi êtes-vous venu +vous cacher dans ma chambre? Ce n'est pas moi qui vous y ai engagé.» + +Leur querelle fût devenue plus vive si un bruit de pas ne se fût fait +entendre. Les deux pauvres jeunes gens se regardèrent avec +consternation. Galeotto, pâle et à demi évanoui, se laissa tomber sur le +lit. Saint-Julien, plus courageux, attendit les assassins de pied ferme. +Ils entrèrent et prièrent poliment les deux victimes de se laisser +bander les yeux et attacher les mains. Saint-Julien voulut se révolter +contre ce traitement humiliant; mais le chef des hommes armés qui +remplissaient la chambre lui dit avec douceur: + +«Monsieur, si vous faites la moindre résistance, j'emploierai la force, +ce qui vous rendra le traitement plus désagréable encore.» + +Il n'y avait rien à répondre à cet argument; Saint-Julien se soumit. +Quant à Galeotto, le pauvre enfant était tellement glacé de peur, qu'il +fallut presque l'emporter. + +Lorsqu'on délia leurs mains et qu'on ôta leurs bandeaux, ils se virent +dans un cachot étroit, et on les laissa dans les ténèbres. + +«Malédiction! dit le page, voici notre dernier jour! + +--Plaise au ciel que vous disiez vrai, répondit Julien, et qu'on ne nous +laisse pas mourir lentement de langueur et de froid!» + +Ils s'assirent tous deux sur la paille, et, trop consternés pour se +communiquer leur terreur, ils restèrent dans un morne silence. La +jeunesse du page vint pourtant à son secours. Au bout de deux heures, +Saint-Julien l'entendit ronfler; pour lui, ses agitations cruelles ne +lui permirent pas de goûter le moindre repos. + +Lorsque Galeotto s'éveilla et qu'il vit, au faible jour qui éclairait le +cachot, Saint-Julien triste, mais en apparence, calme, à ses côtés, il +retrouva sa fierté, et, craignant de s'être montré pusillanime, il +affecta une insouciance qu'il était loin d'avoir. Son esprit facétieux +vint à son secours, et il exhorta son compagnon à braver gaiement +l'adversité. Saint-Julien sourit en songeant à la grande vaillance de +Panurge après la tempête. Néanmoins, comme le danger pouvait bien n'être +pas passé, et que, dans tous les cas, il avait entraîné le pauvre page +dans une aventure peu agréable, Saint-Julien eut assez d'égards pour lui +et feignit de croire à son courage. Ils passèrent une assez maussade +journée et prirent le plus maigre des repas. La résolution de Galeotto +faillit s'évanouir en cette circonstance; mais le sang-froid de Julien +le piqua d'honneur; et, chacun jouant de son mieux un rôle héroïque +vis-à-vis de l'autre, ils arrivèrent bravement jusqu'à la nuit. Alors +Julien, accablé de fatigue, s'étendit sur la paille et s'endormit. Mais, +au bout de quelques heures, ils furent éveillés par le bruit des verrous +et des clefs tournant dans la serrure; la lueur sinistre d'une torche +pénétra dans le cachot, et lui montra la sombre figure du geôlier +conduisant quatre hommes masqués. À cette vue, Galeotto jeta un cri +d'épouvante, et Julien jugea que sa dernière heure était sonnée. Alors +s'armant de toute la fermeté d'âme dont il était capable, il s'avança +gravement au-devant de ses bourreaux et leur dit: + +«Je sais ce que vous voulez faire de moi. Ne me faites pas languir.» + +Mais on ne lui répondit pas un mot, et on lui attacha les mains comme la +veille. Au moment où on lui remettait un bandeau sur les yeux, il +demanda si on allait le séparer de son compagnon d'infortune. + +«Vous pouvez lui faire vos adieux, répondit une voix creuse et lugubre +qui partait de dessous un des masques.» + +Les deux jeunes gens s'embrassèrent. On emmena Julien en silence, et +Galeotto navré resta seul dans la prison. + +Saint-Julien, après avoir marché longtemps, s'aperçut qu'on lui faisait +descendre un escalier, et tout à coup il se trouva les mains libres. Son +premier mouvement fut d'arracher son bandeau; il se vit seul dans un +caveau de marbre magnifiquement sculpté selon le goût sarrasin. Quatre +lampes de bronze fumaient aux angles d'un tombeau de marbre noir sur +lequel une figure d'albâtre était couchée dans l'attitude du sommeil. +Saint-Julien resta frappé de terreur en reconnaissant le caveau et le +monument dont Galeotto lui avait parlé, et lisant sur la face principale +du cénotaphe les trois lettres d'argent qui formaient le nom de Max. + +«Dieu juste! s'écria-t-il en s'agenouillant sur le tapis de velours noir +qui revêtait les marches du mausolée, si vous laissez consommer de tels +actes d'iniquité, donnez-nous au moins la force de franchir ce rude +passage. À genoux sur le seuil d'une autre vie, je vous demande pardon +des fautes que j'ai commises en celle-ci...» + +En parlant ainsi, il se pencha, et ses yeux s'étant attachés sur la +figure d'albâtre, il fut frappé de la ressemblance qu'elle présentait. +C'était la tête et le corps d'un jeune homme de quinze ans enveloppé +dans une légère draperie semblable à un linceul. Mais dans le calme de +cette charmante figure et dans tous les linéaments du visage Julien +trouva une similitude extraordinaire avec les traits de Spark, quoique +ceux-ci fussent virils et plus développés. + +Un léger bruit le tira de sa rêverie. Il se retourna et vit une grande +figure vêtue de noir et armée d'un instrument singulier ressemblant à +une large et brillante épée; Julien fut frappé de terreur. + +«Exécuteur de meurtres infâmes, s'écria-t-il, toi qui as versé sans +doute le sang de celui qui repose ici, spectre de la vengeance! puisque +je dois être ta victime... + +--Mon cher monsieur de Saint-Julien, répondit le sombre personnage avec +civilité, vous vous trompez absolument. Je ne suis ni un exécuteur de +meurtres infâmes ni le spectre de la vengeance. Je suis un professeur +d'histoire naturelle fort paisible et incapable d'aucun mauvais +dessein. + +En parlant ainsi, maître Cantharide, car c'était lui dans son docte +habit de drap noir et dans ses véritables culottes de satin, souleva sa +grande épée et la dirigea vers Julien. + +«Je serais bien sot, pensa rapidement le jeune homme, de me laisser +égorger par ce facétieux bourreau lorsque je suis seul avec lui et que +je puis lui sauter à la gorge.» + +Il allait le faire en effet lorsque maître Cantharide, toujours plein de +courtoisie, le pria de prendre une des extrémités de l'instrument et de +l'aider à soulever le couvercle du sépulcre. + +Cette nouvelle facétie parut si horrible à Saint-Julien, qu'il recula en +pâlissant, et regarda autour de lui, s'attendant à voir paraître ses +meurtriers au premier signe de résistance. + +«Ne soyez pas effrayé, lui dit le professeur, vous ne courez aucun +danger, à moins que vous ne cherchiez à vous enfuir ou à me maltraiter, +et je vous crois trop bien élevé pour cela. Veuillez m'aider, vous +dis-je; c'est la volonté de Son Altesse, notre très-gracieuse +souveraine, Quintilia première, et je suppose que vous n'êtes pas +accessible à des frayeurs d'enfant.» + +Saint-Julien, toujours plein de méfiance, mais résolu à montrer du coeur, +aida maître Cantharide à soulever le couvercle du sarcophage. Le +professeur enleva un grand crêpe noir, et pria Saint-Julien de prendre +la boîte d'or en forme de coeur qui était dessous. Saint-Julien +frissonna; mais pensant qu'on voulait peut-être l'effrayer seulement par +le spectacle du châtiment d'un autre, il prit la boîte et la présenta +d'une main tremblante au professeur, qui l'ouvrit en pressant un +ressort, et la lui rendit en disant: «Regardez ce qu'il y a dedans.» + +Un nuage passa sur les yeux du jeune homme, et pendant quelques secondes +il lui sembla voir un objet hideux, sans forme et sans nom, au fond du +terrible coffret. Enfin sa vue s'éclaircit, son coeur reprit le +mouvement, et il ne vit dans le velours blanc dont la boîte était +doublée qu'un paquet de lettres attachées par un ruban noir. + +--Lisez ces papiers, Monsieur, dit le professeur, c'est la volonté de +Son Altesse. Je vais rester auprès de vous pour suppléer par mes +explications aux lacunes qui vous en rendraient le sens difficile.» + +Saint-Julien, ne pouvant plus se soutenir, s'assit sur les marches du +tombeau. Le professeur posa une des lampes à côté de lui et déplia le +premier papier. + +C'était un acte de mariage contracté légalement et religieusement, mais +secrètement, entre la princesse Quintilia et le chevalier Max. Ce +contrat avait plus de dix ans de date. + +Le second papier était un billet ainsi conçu: + +* * * + +«J'ai eu le malheur de vous déplaire, et je l'ai mérité. L'orgueil a +enflé mon coeur un instant, et vous m'avez rigoureusement puni. Cependant +vous avez été trop sévère. C'était un doux et noble orgueil que le mien; +la joie d'être aimé de vous, l'espoir de posséder bientôt la plus noble +femme de l'univers, ont pu m'enivrer, et, dans un moment d'exaltation, +me faire oublier la prudence. Vous m'avez pris pour un lâche courtisan, +avide de monter sur un trône et de couvrir d'un titre de duc son titre +de bâtard. Oh! vous vous êtes trompée, Quintilia, j'en prends le ciel à +témoin. Vous avez été cruelle, et pourtant je ne vous maudis pas; je +vais mourir loin de vous. Puissent ma conduite et ma fin vous prouver +que je n'aimais en vous que vous-même. Puissiez-vous me plaindre, me +pardonner, pleurer un peu sur moi, et trouver dans un autre coeur l'amour +qui était dans le mien, et que vous avez méconnu! + +MAX.» + +* * * + +«Ne connaissez-vous pas l'écriture de ce billet, monsieur le comte? dit +le professeur lorsque Saint-Julien eut fini. + +--Je la connais en effet, répondit Julien. Si ce n'est point un rêve, +c'est celle d'un homme qui habite la ville depuis peu, et qui s'appelle +Spark. + +--Je crois qu'il vous sera facile de vous en assurer en lisant les +lettres suivantes. Mais auparavant, il faut que je vous prie de +remarquer la date de celle-ci. Elle correspond, vous le voyez, au +lendemain du prétendu meurtre du chevalier Max, il y aura quinze ans +dans deux mois. Vous savez, m'a-t-on dit, les motifs de l'altercation +qui eut lieu dans la nuit entre la princesse et son jeune fiancé, après +un souper où celui-ci s'était comporté assez légèrement. Max et +Quintilia étaient alors deux enfants. La princesse avait seize ans, son +amant en avait quinze. Leur querelle eut toute l'importance qu'à cet âge +on donne aux petites choses. Son Altesse déclara au triste Max qu'elle +ne serait jamais à lui, et, dans un mouvement de colère, lui ordonna de +ne jamais reparaître devant elle. Il ne suivit que trop cet ordre +précipité. Amoureux et fier, le noble jeune homme fut révolté d'avoir +été soupçonné d'une basse ambition; il partit mystérieusement dans la +nuit, et alla vivre à Paris sous le nom de Rosenhaïm. Là, renonçant à +toute pensée de fortune, à tout espoir d'avenir, à toute vanité humaine, +il s'ensevelit, pour ainsi dire, et ne donna, pendant cinq ans, aucun +signe de son existence à qui que ce soit. La princesse, après avoir +pleuré son absence, reprit courage et gaieté; car elle se flatta qu'il +reviendrait. Résolue à lui pardonner, elle attendit qu'il fit les +premières tentatives pour obtenir sa grâce. Au bout de quelque temps, +n'entendant point parler de lui, elle crut qu'il s'était déjà consolé, +et, quoique dévorée de chagrin, elle affecta de ne plus penser à lui, et +souffrit les assiduités de ses nouveaux adorateurs; mais, fidèle en +dépit d'elle-même à l'unique amour de sa vie, elle ne put se résoudre à +faire un nouveau choix. On a beaucoup douté de la conduite de Quintilia, +Monsieur; vous aurez des preuves irrécusables de tout ce que je vous +dis... + +--Eh quoi! Monsieur, dit Julien, est-ce donc une justification dont la +princesse vous charge? C'est me faire trop d'honneur et prendre trop de +peine. Je suis résigné à tous les châtiments. + +--Je ne suis pas chargé de discuter avec vous, répondit le maître. Il +faut que vous ayez la bonté de m'écouter, puisque mon devoir est de +parler. J'en appelle à votre politesse.» + +Ce ton froid et sec blessa profondément Julien. Il se tut, et écouta +d'un air morne, qu'il affectait de rendre indifférent. + +Le professeur reprit: + +«Une année s'était écoulée ainsi; la princesse, cédant à son inquiétude +et à sa douleur, fit faire des recherches dans tous les pays et prendre +secrètement des informations dans toutes les cours de l'Europe, sans +qu'il fût possible de retrouver les traces de l'infortuné Max. Alors, +convaincue qu'il s'était donné la mort et qu'elle avait blessé le coeur +le plus noble et le plus sincère, une passion plus vive s'alluma dans le +sien; elle nourrit sa douleur avec toute l'exaltation de son âge, mais +en secret et loin de tous les regards. Pour mieux s'y livrer, elle fit +creuser ce caveau et sculpter ce tombeau, où elle venait pleurer chaque +jour. + +«Trois autres années s'écoulèrent, et je vins me fixer à Monteregale. La +princesse cherchait dans les sciences une distraction à ses ennuis et un +refuge contre les illusions de la vie auxquelles elle avait fait voeu de +résister désormais. Elle se plut à mes entretiens et m'appela auprès +d'elle jusqu'à ce que je fusse fixé dans son palais. Une affaire +d'intérêt l'ayant conduite à Paris, elle me permit de l'y accompagner. +Je n'avais jamais vu cette ville célèbre, et je désirais examiner les +précieuses collections scientifiques qu'elle possède. + +«C'est en explorant les cabinets d'histoire naturelle et les +bibliothèques, que je fis par hasard la connaissance du prétendu +Rosenhaïm. Je n'avais jamais vu ce jeune homme, et je fus frappé de sa +beauté, de sa grâce, de son caractère noble et de ses manières +affectueuses. L'amour de la science nous rapprocha bien vite. Je fus +ébloui de ses connaissances et charmé de son aptitude. Mais en même +temps je m'affligeai de voir toujours ses traits empreints d'une +mélancolie profonde; et lorsque j'interrogeais ses pensées sur d'autres +sujets que la science et la philosophie, j'étais effrayé du +découragement dont cette âme si jeune et si pure était déjà flétrie. Je +cherchai à obtenir sa confiance. Il me répondit qu'un amour malheureux +l'avait pour jamais dégoûté de la société, que le seul lien qui +l'attachait au monde était rompu, et que, renonçant à toute carrière +d'ambition, il s'était fixé à Paris dans la condition la plus obscure, +et ne trouvait plus de bonheur que dans la science et les arts, qu'il +cultivait avec enthousiasme. + +«Ce récit me toucha vivement, et je lui demandai la permission de le +voir plus intimement. Il me conduisit dans sa mansarde; elle était bien +pauvre, mais charmante de propreté et toute brillante de fleurs et +d'oiseaux. Comme j'examinais avec délices une aéride d'Afrique, il +m'arriva de m'écrier: «Que vous êtes heureux de posséder une plante +aussi rare! j'en ai fait souvent la description à Son Altesse Quintilia, +et jamais je n'ai pu me procurer...» Mais je m'arrêtai, effrayé de +l'impression que ce nom lui avait faite. Il devint pâle comme un +camélia, et se laissa tomber sur une chaise. Ensuite il devint rouge +comme une pivoine, et me fit les questions les plus empressées et les +plus singulières. À toutes mes réponses, il tombait dans une sorte de +délire, et, quand il apprit que Son Altesse était à Paris, il s'élança +vers la porte comme un fou; puis il s'arrêta, et tomba évanoui sur le +seuil. + +«Je m'empressai de le secourir, mais en revenant à lui il s'entoura de +réserve et de défaites. Je ne pus jamais en tirer que des explications +vagues et sans vraisemblance; il me conjura surtout de ne pas parler de +lui à la princesse, mais de lui fournir le moyen de la voir sans en être +vu. Je lui dis qu'elle devait assister le lendemain à une séance de +botanique chez un de mes amis, professeur distingué. Il s'y glissa, mais +se tint tellement caché, je ne sais dans quel coin, que je ne pus le +joindre et lui parler. + +«Je savais très-vaguement l'histoire de Max, et j'ignorais à cette +époque la secrète douleur de la princesse. Je ne pensais donc point à +l'avertir de la rencontre que j'avais faite, et j'étais loin d'établir +dans ma pensée aucun rapprochement entre Max et Rosenhaïm. Cependant je +fus tellement frappé du changement qui s'opérait dans les traits et les +manières de mon jeune ami au seul nom de Quintilia, que je crus pouvoir +me permettre d'en parler à la signora Ginetta. Cette jeune personne, un +peu légère, dit-on, pour son compte, mais pleine de franchise et de +dévouement pour sa maîtresse, fit de grandes exclamations de joie en +m'écoutant, et s'écria: «Oh! c'est lui, ce doit être lui. Je n'ai jamais +cru à sa mort...» Elle voulait courir vers sa maîtresse; et puis elle +s'arrêta en pensant que, si elle se trompait dans ses conjectures, ce +serait faire saigner le coeur de la princesse d'une fausse joie et d'une +affreuse déception. Elle m'engagea à mettre Quintilia et Rosenhaïm en +présence comme par hasard, m'assurant que si c'était Max en effet, la +princesse se jetterait dans ses bras. «Cette rencontre a eu lieu déjà +plusieurs fois, lui dis-je. Depuis que Rosenhaïm sait que la princesse +est ici, il n'y a pas de jour qu'il ne se repaisse du douloureux plaisir +de la suivre et de la contempler. Il est vrai qu'il se cache tellement, +qu'il a dû être impossible à Son Altesse de le remarquer. En outre, il +m'a recommandé le secret en termes si positifs, que je crains de +l'offenser en le trahissant. + +--C'est pour cela, reprit la Ginetta, que mon moyen est bon et +nécessaire.» + +«Nous nous concertâmes ensemble, et le lendemain j'engageai Rosenhaïm à +venir voir une collection de médailles antiques dont je venais de faire +emplette pour le cabinet de la princesse. Je lui jurai (et j'avoue que, +pour la seule fois de ma vie, je fis un faux serment; mais ce fut à +bonne intention), que la princesse ne venait jamais chez moi, quoique +j'occupasse une maison voisine de la sienne. Rosenhaïm se laissa +entraîner, et de son côté la Ginetta eut l'esprit d'amener la princesse +dans mon appartement pour voir mes médailles. J'ai trop peu d'éloquence +pour vous faire la description de la scène dont je fus témoin. +D'ailleurs, elle se termina d'une manière qui faillit me rendre fou; les +deux amants furent près de mourir, et la princesse surtout, que la +surprise avait suffoquée, retrouva avec peine l'usage de ses sens. + +«Cette touchante réconciliation fut suivie promptement d'un mariage dont +vous venez de lire l'acte authentique. + +«La princesse voulait se déclarer et ramener son époux avec éclat à +Monteregale; mais rien au monde ne put déterminer Max à partager son +rang. Et vous pouvez lire à ce sujet la seconde lettre que vous avez là +sous la main.» + +Saint-Julien, entraîné par l'intérêt romanesque de ce récit, lut ce qui +suit. + + + + +XXI. + + +«Non, ma bien-aimée, non, jamais! La nature humaine est fragile et +pleine de misérables passions. Une seule est grande et belle, c'est +l'amour. Mais c'est une flamme divine qu'il faut garder comme on gardait +jadis le feu sacré dans des cassolettes fermées sur un autel d'or; c'est +un parfum qu'il faut envelopper et sceller, de peur qu'il ne s'évapore; +une empreinte précieuse qu'il ne faut pas exposer au frottement de la +circulation, de peur qu'on ne l'efface. Que notre coeur soit un +tabernacle mystérieux et sacré où reposera le dieu. Vivons l'un pour +l'autre, et que le monde n'en sache rien. Ne me contraignez pas à porter +au travers des envieux ou des indifférents un visage radieux de bonheur, +qui serait une insulte pour eux tous, et qu'ils s'efforceraient de +ternir à vos yeux. Non, non; j'ai trop souffert du contact empoisonné de +votre cour, et je sais trop peu comment il faudrait s'y conduire pour ne +pas s'y perdre. Mon caractère fut de tout temps opposé à la contrainte +et à la méfiance; et, malgré une enfance passée tout entière dans cette +atmosphère mortelle, je n'avais pu corriger mon imprudente vivacité. Je +ne puis jamais oublier ce qu'il m'en a coûté et par quelles années de +désespoir j'ai expié un instant d'étourderie. Si nous eussions été alors +de pauvres bourgeois allemands au milieu d'une honnête famille, et ne +craignant rien les uns des autres, j'aurais pu être bien plus expansif, +Quintilia, et vous voir sourire à ma joie candide. Mais, hélas! j'étais +un aventurier, un bâtard; vous étiez une princesse, et notre hymen +devait être un mystère. Je n'avais pas le droit de parler de mon bonheur +et ne pouvais pas me réjouir sans avoir l'air insolent et vain. +Aujourd'hui votre générosité m'accorde un dédommagement dont je sens +toute la grandeur; mais je n'en ai pas besoin. Être aimé de vous, vous +presser dans mes bras et vous appeler ma femme; vous voir moins souvent, +mais sans témoins importuns, sans ennemis de mon bonheur toujours placés +entre vous et moi; pouvoir me livrer à mes transports, à ma +reconnaissance, sans jamais être soupçonné d'aucun vil motif d'intérêt; +être aux pieds de ma maîtresse et de ma femme sans avoir l'air de ramper +devant ma souveraine ou de solliciter ma bienfaitrice, n'est-ce pas là +un bonheur plus sûr et plus vrai? D'ailleurs j'ai contracté dans la +solitude et dans le travail des goûts et des habitudes si différents de +ce qui se fait autour de vous, que j'y serais perpétuellement déplacé et +malheureux. Laissez-moi dans ma chère obscurité. J'ai trouvé dans mon +malheur une amie généreuse qui m'a sauvé de moi-même, qui m'a préservé +du suicide, et qui pendant cinq ans m'a aidé à vivre sans chercher à +vous arracher de mon coeur ni à ternir la pureté de votre image dans ma +mémoire. Cette amie, c'est l'étude. Je serais un ingrat si je +l'abandonnais à présent que j'ai retrouvé l'objet de tous mes voeux. +Laissez-moi dans ma mansarde; c'est le temple où je l'ai servie, le +sanctuaire où elle s'est révélée à moi, où elle a fait descendre du ciel +la science vêtue de sa robe étoilée. Ma vocation est là, j'en suis bien +convaincu. Permettez-moi d'aller tous les ans passer quelque temps +auprès de vous; mais que personne ne le sache, et que mon nom s'efface +de la mémoire des hommes. Que votre coeur soit l'unique page où je le +retrouve inscrit quand j'irai vous offrir le mien, toujours embrasé +d'une flamme nouvelle,» etc. + +[Illustration: Ils virent glisser devant eux une petite barque... (Page +40.)] + +Le professeur, continuant son récit, apprit à Saint-Julien qu'après de +vains efforts pour arracher Rosenhaïm à sa retraite, Quintilia avait +fini par consentir à l'épouser secrètement et à retourner sans lui dans +ses États. Mais depuis lors elle avait été passer tous les hivers un +certain temps à Paris, et tous les étés Max était venu habiter pendant +plusieurs semaines le pavillon du parc. Son séjour à Monteregale avait +toujours été enveloppé du plus profond mystère, et toujours il était +venu à l'improviste, procurant ainsi à sa femme la plus douce surprise +et lui prouvant qu'il comptait sur elle au point de ne jamais craindre +d'arriver mal à propos. «Cette union a toujours été si belle et si pure, +continua le professeur, qu'elle prouve l'excellence des lois de +Lycurgue, qui enjoignaient aux maris de n'aller trouver leurs femmes +qu'avec toutes les précautions que prennent les amants pour n'être pas +observés.» + +Saint-Julien, à l'invitation du professeur, ouvrit au hasard plusieurs +lettres de Max et de la princesse, et y trouva partout les expressions +d'une tendresse exaltée jointe à la confiance la plus absolue et à +l'amitié la plus douce et la plus sainte. En voici quelques-unes que +Saint-Julien lut au hasard par fragments: + +«...Autrefois, Max, je fis un beau rêve: je m'imaginai qu'il suffisait +d'être sans détour pour être sainement jugé, et que la bouche qui ne +mentait pas devait être écoutée avec confiance. Je me persuadais que la +vertu était un vêtement d'or éclatant qui devait faire remarquer les +justes au milieu de la foule; je croyais que nul ne pouvait feindre la +sérénité d'une âme pure, et que le calme n'habitait point les fronts +souillés. Je me trompais, puisque je fus cent fois la dupe des traîtres; +et alors je cessai de me révolter contre les injustices d'autrui à mon +égard. Tous ces hommes qui me jugent et me condamnent ont sans doute été +trompés aussi souvent que moi. Toutes ces convictions, qui composent la +voix de l'opinion, ont sans doute été troublées et abusées par les +méchants comme le fut la mienne. Si l'on me confond avec ceux qui +mentent, c'est la faute de ceux-ci, et non celle du monde, qui craint et +qui se méfie avec raison de ce qu'il ne comprend pas. Je ne méprise donc +pas le monde, je ne le hais pas; mais je ne veux jamais l'aduler ni le +craindre. C'est un géant aveugle, qui va fauchant indistinctement le +froment et l'ivraie. Haïssons les fourbes qui ont crevé l'oeil du +cyclope, et laissons-le passer sans lui nuire et sans souffrir qu'il +nous nuise. Laissons-le passer comme une montagne qui croule, comme un +torrent qui suit son cours. Il est au sein des plaines des oasis où l'on +peut aller vivre ignoré, loin des vains bruits de l'orage. C'est dans +ton coeur, Max, que je me suis retirée et que je vis au milieu des +vivants sans avoir rien de commun avec eux... + +* * * + +* * * + +[Illustration: Saint-Julien s'assit sur les marches du tombeau. (Page +46.)] + +* * * + +«Je suis décidée à laisser dire. Je ne me baisserai pas pour regarder si +l'on a mis de la boue sur le chemin où je dois passer. Je passerai, et +j'essuierai mes pieds au seuil de ta maison; et tu me recevras dans tes +bras, car toi, tu sais bien que je suis pure.» + +Voici la réponse de Max: + +«Tu as raison, mon amie. Tu es ma femme et ma soeur, tu es ma maîtresse, +mon bonheur et ma gloire. Que m'importe le reste? Je sais qui tu es et +ce que tu as été pour moi depuis vingt ans; car il y a vingt ans que +nous nous aimons, Quintilia! Je n'étais qu'un enfant lorsqu'on m'envoya +représenter un vieillard à la cérémonie de tes noces. Tu avais douze +ans, et nous étions trop petits pour monter sur le grand trône ducal +qu'on avait élevé pour nous. Il fallut que le digne abbé Scipione te +prît dans ses bras pour t'asseoir sur le siège de brocart; et, sans +l'aimable duc de Gurck, qui était plus grand que moi, et qui dans ce +temps-là ne songeait guère à être mon rival, je n'aurais pu m'asseoir à +tes côtés. C'est moi qui te mis au doigt l'anneau nuptial. Ô le premier +beau jour de ma vie! je ne t'oublierai jamais, et jamais je ne me +lasserai de te repasser joyeusement dans ma mémoire. Que vous étiez déjà +belle, ô ma petite princesse, avec vos grands yeux noirs, vos joues +vermeilles et veloutées, vos cheveux bouclés sur vos épaules, et cette +grande robe de drap d'argent dont vous ne pouviez traîner la queue +longue, et cette immense fraise de dentelle où votre petite tête +prenait des attitudes royales, tandis que votre sourire espiègle +démentait toute cette gravité affectée! Savez-vous que j'étais déjà +amoureux comme un fou? Ne vous souvenez-vous pas de la déclaration que +je vous fis après la cérémonie, en jouant aux jonchets avec vous dans la +chambre de votre gouvernante? La chère mistress White voulut m'imposer +silence; mais vous prîtes un air majestueux pour lui dire: «À présent, +White, je suis mariée, et personne n'a le droit de se mêler de ma +conduite. Monsieur le chevalier, vous êtes mon époux, le seul que je +connaisse, le seul que j'accepte et que j'aime. Si M. le duc de +Monteregale s'imagine que je suis sa femme, il se trompe. On dit qu'il +est vieux et laid: je le déteste. S'il vient me menacer, je lui ferai la +guerre, et vous le tuerez, n'est-ce pas, chevalier?» Alors, comme +mistress White, malgré l'inconvenance de ces propos, ne pouvait +s'empêcher de sourire, vous lui dîtes d'un ton imposant: «De quoi +riez-vous, White? N'avons-nous pas lu ensemble l'histoire de David +combattant Goliath?» + +«Oh! que vous étiez gentille, ma chère femme! quelle singulière petite +fille vous faisiez! Sensible et mutine, caressante et irritable, bonne +et colère, jouant toujours un grand rôle de reine qui semblait aller +tout naturellement à votre petite personne, récitant des vers latins, +improvisant des discours de réception, condamnant à mort votre perruche +et lui faisant grâce avec gravité, demandant pardon à votre bonne quand +vous l'aviez affligée, et l'embrassant avec les grâces insinuantes d'une +petite femme....... Je n'oublierai jamais rien de tout cela, chère amie, +quoique ce soit déjà si loin, si loin! + +«Évidemment on pensait dès ce temps-là à nous marier tout de bon, +aussitôt que le duc de Monteregale, qu'on savait bien dès lors atteint +d'une maladie mortelle, vous aurait laissée libre. Le souverain qui vous +persécute, et qui, je crois, m'a fait l'honneur de me mettre au monde, +voulait absolument que vos biens fussent l'apanage d'un de ses protégés. +Mais qu'il est heureux pour nous que la destinée ait déjoué ses projets! +Si j'étais maintenant ton mari publiquement, je serais peut-être ton +maître, peut-être ton esclave. Qui sait? Que seraient devenus nos +caractères dans ce conflit de volontés étrangères occupées à nous +façonner selon leurs intérêts, sans se soucier de notre affection et de +notre bonheur? Vois comme nous avons raison de croire à la Providence! +c'est elle qui nous a séparés pour nous réunir ensuite avec toutes les +conditions d'indépendance et de confiance mutuelle qui devaient assurer +la durée de notre union: c'est à toi seule que je t'ai due; ou plutôt +c'est à Dieu, qui, touché de mon désespoir, te gardait à moi, fidèle et +sainte femme, en qui je me repose comme en lui. + +«Laisse donc dire, et crois en moi! Quand l'univers se lèverait en masse +pour te lapider, je saurais bien encore te défendre et te faire un +rempart de mon corps. Laisse dire. N'aie jamais l'air de savoir si on +dit du mal de toi. Lis les pamphlets des beaux esprits de ta cour si +cela t'amuse; mais ne t'en fâche jamais, car tu aurais l'air de les +avoir lus, et c'est un honneur qu'il ne faut leur faire qu'à leur insu. +Agis toujours comme si tu comptais sur la justice de l'opinion; c'est la +seule prudence que je t'enseignerai. Pour le reste, fais ce que tu +voudras, et ne crois jamais que tu aies des explications à me donner sur +quoi que ce soit. Que peut le monde sur notre bonheur? Penses-tu +qu'entre ses paroles et la tienne j'hésite un instant? Qu'ai-je besoin +de savoir comment tu agis avec les autres? Ne sais-je pas comment tu as +agi envers moi? Depuis vingt ans que nous nous connaissons, m'as-tu dit +un mot qui s'écartât de la vérité? m'as-tu fait une promesse que tu +n'aies pas religieusement accomplie? + +«Oh! qu'il est beau le monde que nous habitons à nous deux! nous y +sommes seuls, aucune voix fâcheuse du dehors n'en trouble la délicieuse +harmonie. Les flèches que d'impuissants ennemis nous lancent viennent +mourir à nos pieds, et tu les regardes tomber en souriant. L'orage +gronde là-bas, mais nous, retirés sur les cimes élevées, près des cieux, +nous voyons les anges nous appeler au travers d'un voile d'azur, et nous +entendons leurs divins concerts, auxquels nos âmes ardentes mêlent leurs +pieuses inspirations, etc.» + +À cette lettre, Quintilia répondait ainsi: + +«Que je t'aime, mon Allemand, avec ta bonté naïve et ta poésie +enthousiaste! toujours le même depuis tant d'années! Nous avons donc +trouvé le secret d'être toujours amants, quoique mariés? car nous sommes +mariés, sais-tu cela? moi, je n'y pense jamais, excepté quand on +m'engage de la part de mes chers cousins, les princes voisins, à prendre +un époux de leur choix. Alors, en songeant à l'opportunité de leurs +instances et au succès probable de leurs intrigues, il me prend des +accès d'une gaieté persifleuse dont plus d'un bel esprit d'ambassade +s'est mordu la lèvre en temps et lieu. Oui, oui, mon enfant, nous avons +bien fait de cacher notre bonheur et d'interdire l'accès de notre Eden +aux profanes dont le souffle en aurait terni l'éclat. Le mariage, tel +que le monde l'a fait, est le plus amer et le plus dérisoire des +parjures de l'homme envers Dieu. À présent, je vois comme dans les cours +et autour des princes les plus religieux serments servent aux plus viles +intrigues, et je m'applaudis de ne t'avoir pas jeté au milieu de ces +hommes et de ces choses-là. Tu sais à peine que tout cela existe; tu es +plus heureux que moi, Max! tu ne vois pas ces turpitudes; quand tu +quittes ta chère retraite, c'est pour être plus heureux encore auprès de +ta femme. Moi, je les traverse, et au sein de ce monde bruyant je suis +seule et triste. Mais souvent au milieu de la foule ton image +m'apparaît, et, comme une céleste révélation, me remplit de force et +d'espérance. Alors je songe aux jours de bonheur qui nous réunissent, et +je les vois si purs, si enivrants, que je me soumets à les acheter au +prix des peines et des fatigues de ma vie présente. Oh! je les +achèterais au prix de mon sang, et je ne croirais pas les avoir trop +payés! + +«Parfois, au milieu d'un bal splendide, abrutie en quelque sorte par +l'ennui de la représentation, une circonstance légère, un son, le parfum +d'une fleur, me réveille et me ranime tout à coup; frappée d'une émotion +inexplicable, il me semble que je viens d'entendre ta voix ou de +respirer tes cheveux; je tressaille, mon coeur bat avec violence, c'est +comme si j'allais mourir. Alors je m'enfuis, je m'enfonce dans l'ombre +des jardins, et je vais pleurer de souffrance et de bonheur dans notre +cher pavillon. Quelquefois par de violentes aspirations je voudrais +franchir l'espace et suivre ma pensée qui s'élance vers toi; mon désir +devient un feu qui consume ma poitrine, la force me manque. J'accuse le +destin qui nous sépare; prête à renier mon bonheur, je pleure et je +perds courage. Mais alors je descends dans le caveau, et, sur la tombe +qu'autrefois je te fis élever, je pleure de joie et je remercie Dieu qui +t'a rendu à moi. J'aime à ouvrir cette tombe vide où nous serons à +jamais réunis un jour; j'aime à contempler cette boîte où j'enferme +aujourd'hui nos lettres, et où je fis voeu autrefois d'enfermer mon coeur +afin qu'il te restât fidèle et que mon amour fût enseveli vivant avec +toi, etc.» + + + + +XXII. + + +La lecture de ces lettres affecta Julien d'un sentiment douloureux. + +«J'en ai assez vu, Monsieur, dit-il au professeur, si la princesse veut +m'humilier par la comparaison qu'elle fait de mon caractère avec celui +de M. Max... + +--Je présume que la princesse, interrompit le professeur, ne fait aucune +comparaison entre vous deux; mais écoutez le reste de cette histoire: + +«Le jour du bal entomologique, le chevalier Max arriva déguisé par mes +soins, et la princesse, surprise au milieu des ennuis de la diplomatie +qu'elle s'efforçait en vain de couvrir par le bruit des fêtes, ne reçut +jamais son époux avec tant de joie. Il fut d'abord installé comme de +coutume dans ce pavillon. Mais lorsqu'elle eut compris les menaces et +les prières du duc de Gurck, elle pensa qu'au lieu de cacher Max il +serait peut-être bientôt nécessaire de le faire paraître. Ce n'est pas +que la princesse tienne à se justifier des horribles soupçons que les +cabinets de ses voisins affectent d'avoir conçus à cet égard; elle sait +bien que ce sont là de misérables ruses; et, quant à l'opinion publique, +elle a trop appris à ses dépens le cas qu'elle en doit faire pour plier +maintenant devant elle. Mais la crainte d'une invasion l'empêchera de +braver trop ouvertement le ressentiment d'un prince plus puissant +qu'elle. Elle ne veut pas exposer la liberté de ses sujets pour une +question d'orgueil personnel. + +«Il a donc été décidé que Max cesserait de se cacher, et vivrait +tranquillement à la résidence sous un nom supposé, afin de se laisser +reconnaître au besoin. Peu désireux de se montrer en public, il habite +un lieu retiré, et ne se montre guère autour du palais. Personne +jusqu'ici n'a fait attention à lui. Quinze ans d'absence l'ont tellement +changé, qu'il serait difficile qu'on le reconnût s'il ne produisait des +preuves de son identité. C'est ce qu'il fera auprès du duc de Gurck. Il +a existé entre eux des rapports particuliers dans lesquels le duc ne +s'est pas conduit d'une manière assez honorable pour désirer que Max +soit encore vivant. Il baissera le ton dès que l'époux de la princesse +lui aura dit deux mots en particulier. C'est ce qui doit arriver ce soir +même; car, après s'être amusée de l'arrogance de Gurck, Son Altesse +commence à ne pouvoir plus la tolérer. + +«Maintenant, Monsieur, que vous êtes au courant, lisez les dernières +lettres que Max écrivait, il y a peu de jours, à Son Altesse: + +«Sais-tu, ma chère enfant, que l'on cause beaucoup sur ton compte, et +que de grands seigneurs, si humbles et si flexibles devant toi aux +lumières du bal, tiennent des propos impertinents dans les allées +sombres de ton jardin? Comme ils ont peu de méfiance du pavillon, ils +viennent souvent s'asseoir dans l'obscurité sur les bancs qui +l'entourent, et, séparé d'eux par les persiennes du petit salon, +j'entends leurs fades quolibets. Dieu me préserve de te les répéter et +de te nommer les sots qui les inventent! Si, les croyant tes amis, tu le +confiais à eux, mon devoir serait de t'éclairer sur leur compte; mais je +sais le cas que tu fais d'eux tous, et je n'en fais pas plus de leurs +discours que toi de leur personne. + +«Il faut pourtant que je te fasse part d'une observation qui m'est venue +en écoutant gloser sur ton entourage et tes habitudes. On dit que tes +secrétaires intimes, tes écuyers et tes pages sont tes amants. Eh bien! +moi, j'ai bien autre chose à te reprocher, à propos de tes écuyers et de +tes pages! je trouve que tu ne les traites pas assez comme des hommes. +Tu les choisis beaux et bien faits, et tu ne mettrais pas plus de soin à +acheter un cheval qu'à enrôler un serviteur. Tu leur donnes des +fonctions et des habits d'homme, mais tu leur fais jouer un rôle de +lévrier; ils courent devant toi ou dorment à tes pieds comme de vrais +petits chiens, et tu n'y fais pas plus attention que s'ils n'étaient pas +de la même espèce que toi et moi. + +«Cela n'est pas bien, ma chère femme. Tu n'es pas orgueilleuse, je le +sais; tu n'agis ainsi que par simplicité et par étourderie. Mais tu es +imprudente et cruelle peut-être sans le savoir. Songes-tu bien que ces +hommes-là sont jeunes, qu'ils sont capables d'ambition et d'amour? Si, +dans l'espérance d'atteindre à une condition plus élevée, ils supportent +le ridicule de leur condition présente, voilà des gens que tu avilis ou +que tu aides au moins à s'avilir eux-mêmes. Si c'est par affection pour +toi qu'ils se soumettent à tous tes petits caprices, songes-tu bien +qu'il faut reconnaître cette affection par la tienne ou passer pour +ingrate? Tu es douce envers eux, je le sais, tu ne les humilies ni par +tes paroles ni par tes manières. Tu les combles de présents, et tu +flattes tous leurs goûts avec prodigalité. Ils doivent t'adorer, +Quintilia; car je sais combien tu mets de délicatesse et de grâce dans +toutes tes relations. Mais ne pense pas que ce soit assez pour les +rendre heureux, s'ils te chérissent comme ils le doivent. Tes douces +paroles et tes aimables sourires, s'ils ont un peu de sérieux dans +l'esprit et de fierté dans l'âme, ne peuvent les consoler de la +continuelle mascarade à laquelle tu les condamnes. Tu exposes leur coeur +à bien des dangers; ils sont jeunes, imprévoyants, avantageux peut-être; +tu les attires vers toi, tu les admets à ton intimité, tu leur montres +naïvement tout ce caractère extérieur de bonhomie, de gaieté et de folle +camaraderie qui ferait tourner la tête à maître Cantharide lui-même si +l'amour des insectes ne le retenait au fond du pavillon à l'abri de tes +séductions innocentes; et quand les pauvres fous se sont flattés d'avoir +au moins ta confiance, ils s'aperçoivent que tu ne leur as montré que +ton vêtement. Ils s'effraient de ne pas connaître le mystère de ta +destinée. Ils se demandent si tu es un ange ou un démon, un de ces +rochers de glace que le soleil ne fond jamais, ou un de ces torrents +fougueux qui tombent à grand bruit, dévastant tout ce qui s'oppose à +leur course fantasque et terrible. Alors, Quintilia, ces hommes, s'ils +sont méchants, deviennent tes ennemis. C'est là le moindre inconvénient +à mes yeux; tes ennemis n'existent pas pour moi. Mais si ces hommes sont +bons, ils deviennent malheureux. C'est ce qui est arrivé à Saint-Julien. +Crois-moi, il t'aime; que ce soit d'amour ou d'amitié, il t'aime +assurément, et il souffre d'être si bien traité et si peu aimé; car, +d'après ce que tu m'as dit de lui, c'est un homme délicat et +intelligent. Ne joue pas avec son repos, ma chère amie; explique-toi +avec lui; si tu as pour lui plus de confiance et d'estime que pour les +autres, ne le lui laisse pas ignorer. Si tu n'en fais pas plus de cas +que de Galeotto ou de ta chevrette, ne lui laisse pas concevoir des +espérances funestes; car ton coeur est à moi, je le sais, et ma pitié +pour les autres ne va pas jusqu'à vouloir partager avec eux, au moins!» + +Réponse: + +«Nous nous sommes si peu vus hier soir que je n'ai pas eu le temps de +m'expliquer avec toi complètement sur le compte de Saint-Julien. Voici +une heure dont je puis disposer pour t'écrire, tandis que Saint-Julien +lui-même griffonne autre chose sous ma dictée. Je veux te tirer +d'inquiétude à ce sujet, afin de n'avoir plus à te parler ce soir que de +toi. + +«D'abord il faut que je convienne que j'ai peut-être des torts envers +les autres. Je suis bien étourdie et souvent bien égoïste dans mon ennui +et dans mes amusements. Cela vient de ce que je vis toujours seule au +milieu de tous, n'aimant qu'un souvenir, ne contemplant qu'une forme +absente, et ne pouvant partager les impressions de ceux qui vivent à mes +côtés. Quand je sors de mes rêveries pour tomber au milieu d'eux dans la +réalité, je suis comme une somnambule qui fait des choses bizarres et +inattendues dans un état qui n'est ni la veille ni le sommeil. On +m'accuse d'être très-fantasque, et vraiment je vois bien que cela est. +J'ai mille caprices qui s'évanouissent avant d'être satisfaits. Dans les +efforts que je fais pour chasser ma tristesse ou ma joie intérieure, je +semble brusque et froide à ceux qui tout à l'heure me trouvaient +expansive et douce. J'essaierai de me corriger, je te le promets. Mais +j'aurai bien de la peine à être comme tout le monde, à m'apercevoir à +toute heure de ce qui se passe autour de moi, à prévoir les +inconvénients de chaque chose, à éviter le danger pour moi ou pour +autrui. Il en est un que je ne puis jamais craindre, c'est celui d'être +distraite de toi; et cette grande sécurité où je vis pour moi-même, +cette confiance que j'ai dans ma force contre tout ce qui n'est pas toi, +me rend insensible en apparence aux souffrances des autres. C'est que je +ne vois pas, c'est que je ne comprends pas ce qu'ils disent, ce qu'ils +font et ce qu'ils pensent; c'est que je ne sais moi-même ni ce que je +dis ni ce que je fais en pensant à toi. Oui, cela est de l'égoïsme. Tu +as raison de me gronder, j'aviserai à mieux réfléchir. + +«Mais, pour le moment, je crois qu'il y a peu de mal de fait, s'il y en +a. Ceux qui pouvaient devenir mes ennemis ou mes victimes sont éloignés. +Je n'ai autour de moi que la Gina, que j'aime et qui le mérite, +Galeotto et Saint-Julien. Le Galeotto, pour commencer, est, je t'assure, +de la véritable espèce des chiens savants. Je ne suis point injuste, et +il ne faut pas me dire que je me trompe ou que je lui fais injure en le +traitant comme tel. C'est un petit être sans coeur et sans tête, joli, +bien peigné, plein de caquet, de bons petits mots, équivalant à la danse +des roquets sur leurs pattes de derrière. Il n'aime personne, ni moi, ni +la Ginetta, qui cependant, je crois, l'aime un peu plus que son +confesseur ne le lui a permis. Il aime les bonbons, les rubans, les +plumes, la danse, les feux d'artifice, les chevaux barbes, les bagues de +pierreries et les compliments. Je l'ai pris pour sa jolie personne, j'en +conviens. Serait-il convenable que le manteau ducal de Mon Altesse fût +porté par un nain difforme ou par un négrillon? C'était la mode +autrefois, mais c'était une vilaine mode. J'ai horreur des monstres, +j'aime à m'entourer de belles choses et de beaux visages. J'aime le luxe +en tout, j'aime les beaux appartements, les beaux costumes, les beaux +chiens, les beaux pages, les belles fleurs, les belles pipes, les +parfums, la musique, le beau temps, les grandes fêtes, tout ce qui +flatte les sens d'une manière noble. En cela je tiens du Galeotto; mais +j'ai de plus que lui une tête et un coeur, et je mêle le goût des arts à +mes fantaisies. Tu aimes cela en moi, et tu t'amuses quelquefois un jour +entier à me dessiner un costume de bal. Aussi tu en as toujours +l'étrenne. Quel plaisir de le tirer pour la première fois de son coffre, +et de te recevoir au pavillon dans mon plus bel attirail de reine! Tu me +regardes avec tant de plaisir, il te passe par la tête tant d'amour, de +fantômes, de poésie et de délire quand tu me possèdes à toi seul, dans +tout l'éclat de ma richesse et de ma coquetterie! car je suis coquette, +tu le sais, et je ne le nie pas. Mais je ne montre à la foule que la +parure dont tu as joui avant elle, et la foule qui m'admire n'a même en +cela que ton reste. + +«Mais me voici loin de Galeotto. Je te disais donc et je te répète que +celui-là n'a rien à craindre auprès de moi, et vivra, tant que je +voudrai, de pralines et de bouts rimés. + +«Quant à Julien, c'est autre chose. Celui-là aussi, je l'ai choisi sur +sa bonne mine; mais comme j'ai trouvé en lui plutôt l'expression d'une +âme noble que l'éclat d'une beauté d'apparat, j'en ai fait non un page, +mais un secrétaire intime, c'est-à-dire un agréable compagnon d'études, +un ami sincère et une espèce de confident de mes projets philosophiques, +littéraires, scientifiques, politiques, etc.; car que n'ai-je pas dans +la tête? Et tu travailles sans cesse à agrandir le cercle où mon âme +avide s'élance, n'aimant que toi dans toute cette création, que j'aime à +cause de toi! + +«J'aime et j'estime Saint-Julien, sois en sûr. Je ne joue pas avec son +repos, j'en serais désespérée. Je sais qu'il m'aime plus que ne +voudrais. Cela s'est fait je ne sais comment; car je croyais ne lui +avoir montré de mon caractère que ce qui devait établir entre lui et moi +une amitié virile. Le mal est arrivé. Je tâcherai de le réparer et de +lui faire comprendre ce qu'il peut et doit espérer et connaître de moi. +Malheureusement il se mêle dans son amour des idées de blâme et de +soupçon que je répugne à combattre moi-même. Nous verrons. Il faudra +peut-être que tu m'aides; nous en reparlerons. Adieu jusqu'à ce soir. +Aime-moi, Max, aime-moi telle que je suis, aime mes défauts et mes +travers. Si tu en avais, je les aimerais.» + +Le billet suivant, plus récemment daté que les précédents, était le +dernier de la collection. + +«Ma chère femme, puisque je ne puis te voir avant cette nuit, je veux +t'écrire un mot tout de suite. Julien m'a ouvert son coeur: il t'aime +passionnément; mais on a troublé son esprit de mille contes absurdes et +odieux. Je lui ai conseillé de rester près de toi et de tâcher de +changer son amour en une douce et bienfaisante amitié. Seconde ses +efforts, sois indulgente et bonne avec lui. Ne te fâche pas si dans les +commencements son langage ressemble plus à la passion qu'au sentiment. +C'est un enfant, mais un enfant excellent, dont il faudrait fortifier +l'esprit et tranquilliser l'âme. Je désire que tu le gardes et qu'il te +soit un ami fidèle. Tu as tant d'esprit et de bonté, que tu peux +certainement le guérir et le convaincre. Mais, écoute, chasse de ta +maison à l'heure même ton petit page Galeotto, comme le plus venimeux +aspic qui se soit jamais caché sous les fleurs. Chasse-le tout de suite, +je t'en dirai la raison ce soir. Je crains que la Ginetta ne soit +coupable aussi de quelque légèreté envers toi. Il y a une sotte histoire +de montre et d'horloger à laquelle je ne comprends rien, et que je ne +veux pas même te raconter avant d'avoir pris des informations à ce +sujet. Les discours de Julien m'ont prouvé que la Gina t'es dévouée +sincèrement, et que sa discrétion sur ce qui nous concerne est à toute +épreuve. Mais la coquetterie de cette petite n'est peut-être pas sans +inconvénients, et tu feras bien, si ce que je présume se confirme, de la +gronder fort... et de lui pardonner. À ce soir. + +SPARK.» + +«Maintenant nous avons fini, Monsieur, dit le professeur; veuillez me +suivre. + +--Où dois-je vous suivre, Monsieur? dit Julien. Après tout ce que je +viens de lire, je vois qu'à beaucoup d'égards j'ai été la dupe des plus +sots mensonges et des plus absurdes préventions. Je ne puis plus croire +à une vengeance indigne de Quintilia. Menez-moi vers elle, Monsieur, ou +plutôt laissez-moi sortir d'ici. Je courrai me jeter à ses pieds, +j'obtiendrai mon pardon... + +--Monsieur, répondit maître Cantharide, dans une heure vous serez libre; +la princesse doit se rendre ici avec le duc de Gurck avant le feu +d'artifice; vous pourrez la voir lorsqu'elle sortira. En attendant, +venez avec moi; je compte que vous n'aurez pas la désobligeance de me +refuser. + +Saint-Julien suivit le professeur; il espérait se débarrasser de lui +dans le jardin; mais, en traversant les allées que l'on commençait à +illuminer, il vit qu'il était suivi de près par les quatre hommes qui +l'avaient emmené. Il fallait se résigner et obéir de bonne grâce aux +volontés obséquieuses du professeur. + +On le fit entrer au palais par de petits escaliers. Il se flatta alors +qu'on allait le reconduire à son appartement, et l'y tenir prisonnier +jusqu'à son explication avec Quintilia. Il en tirait un bon augure; +mais, à sa grande surprise, on le fit entrer dans les appartements de la +princesse, et le professeur, l'ayant accompagné jusqu'au cabinet de +travail, lui remit une petite clé en lui disant: + +«Veuillez ouvrir le coffre de sandal et prendre connaissance des papiers +qu'il contient. + +Puis il le salua profondément, et sortit après l'avoir enfermé à double +tour dans le cabinet. Saint-Julien jeta la clé par terre avec dépit. + +--Et que m'importe à présent? s'écria-t-il. Qu'ai-je besoin de vous +respecter, si vous ne songez plus avec moi qu'à vous faire craindre! Ô +Quintilia! votre orgueil m'a perdu! Pourquoi m'avez-vous traité comme un +ancien ami, moi qui ne vous connaissais pas? Max mérite tout votre amour +par sa confiance; mais à quel autre avez-vous donné le droit de croire +ainsi en vous sans être ridicule? Hélas! il eût fallu vous deviner!... +Vous avez été trop exigeante, en vérité; mais vous deviez vous douter de +l'affection qui, en dépit de mes soupçons, vivait toujours au fond de +mon coeur! Cette haine, cette soif de vengeance, cette folie qui m'a +porté au crime, n'étaient-ce pas les conséquences d'une passion +violente?... Suis-je seul ici? n'êtes-vous pas cachée derrière une +cloison pour voir et entendre ce que je fais? Quintilia, m'écoutez-vous? +Eh bien! écoutez-moi, écoutez-moi, je suis un misérable!... Je suis au +désespoir!...» + +Julien n'en put dire davantage; il se laissa tomber sur une chaise et +fondit en larmes. Aucun bruit, aucun mouvement ne répondit à ses +sanglots. Seul dans la demi-clarté que jetait la lampe d'albâtre, il +promenait ses regards mornes sur ce cabinet qui lui rappelait de si +heureux jours. C'est là qu'il avait passé le seul beau temps de sa vie. +C'est là que pendant six mois il s'était abandonné aux douceurs d'une +amitié si sainte et d'une admiration si fervente. Mais combien de +souffrances et d'agitations! quel siècle de peines et d'événements le +séparait déjà de cet heureux souvenir! Combien d'injures, de colères et +d'injustices s'étaient accumulées sur sa conscience depuis un mois, un +mois fatal, plus rempli à lui seul de soucis et de tergiversations que +toutes les années de sa vie! «Mais que lui dirai-je pour m'excuser? +pensait-il. Comment pourrai-je lui faire oublier la plus grossière +insulte qu'un homme puisse faire à une femme de coeur?...» + +Dans ses perplexités, il lui vint à l'esprit de se conformer aux ordres +de Quintilia en lisant les papiers renfermés dans le coffre. Peut-être y +trouverait-il une lettre de la princesse pour lui, et cette idée le fit +tressaillir d'impatience. Il courut au coffre et prit connaissance de +toutes les lettres qu'il contenait. Il ne s'y trouvait pas une ligne +pour lui. + + + + +XXIII. + + +Le biographe de la princesse Quintilia, qui nous a transmis les +documents relatifs au chevalier Max, n'a jamais pu nous fournir de +renseignements précis sur les papiers qu'elle conservait dans son +secrétaire. Saint-Julien ne s'est point expliqué à cet égard. Il a dit +seulement quelle impression avait produite sur lui cette lecture. Tout +nous porte à croire que c'était une collection de lettres autographes +adressées à la princesse. Saint-Julien reconnut dans plusieurs de ces +lettres l'écriture de Lucioli, avec laquelle il avait eu souvent +l'occasion de se familiariser. + +Quand il eut refermé le secrétaire, il cacha son visage dans ses mains +et resta absorbé dans ses pensées. Puis il le rouvrit et écrivit à la +princesse ce qui suit: + +«Un témoignage manquait à ceux-ci, et je vais vous le fournir de bonne +grâce. À genoux dans votre appartement, seul, et le coeur brisé de +remords, je déclare que j'ai été infâme envers vous, que j'ai payé vos +bienfaits de la plus noire ingratitude. Il me serait facile de faire +comme tous ceux dont l'écriture compose ce recueil, c'est-à-dire de me +soumettre à une disgrâce méritée, et de me consoler en disant tout bas à +l'oreille de tout le monde que j'ai été votre amant. Tous ceux-là l'ont +dit, sans s'inquiéter des preuves du contraire qu'ils vous laissaient +entre les mains. Ils savaient bien que vous répugneriez à vous en +servir, que vous étiez au-dessus du soupçon dans l'esprit de +quelques-uns, et que vous ne feriez pas assez de cas des autres pour +vous disculper auprès d'eux. Ainsi, ils vous ont impunément calomniée, +et ils ont eu le monde pour les croire, pour les féliciter ou les +plaindre aux dépens de votre honneur. J'ai été plus criminel qu'eux +tous; mais je ne serai pas vil. Je ne répondrai pas par un lâche sourire +à ceux qui me demanderont ce qui s'est passé entre vous et moi pendant +six mois de tête-à-tête. Je leur dirai: «Allez demander à Quintilia quel +témoignage de ma gloire elle a entre les mains. Recevez-le, ce +témoignage, Madame, comme une expiation de mon forfait, comme le cri +d'une conscience déchirée. Vous m'aviez accordé la chaste protection +d'une soeur, et je vous en ai récompensée par l'insulte et l'outrage. Je +mérite tous les châtiments que vous voudrez m'infliger; mais je ne crois +pas qu'il en existe un plus humiliant et plus atroce que celui que je +m'inflige moi-même en signant cet écrit: LOUIS DE SAINT-JULIEN.» + +Louis, ayant posé ce papier sur les autres, ferma le coffre de sandal et +se promena dans la chambre avec agitation. Le hamac suspendu au milieu, +la lampe blême et triste, l'éventail de plumes de paon oublié à terre à +côté d'une pantoufle brodée d'argent, un reste de parfum répandu dans +l'air, minuit qui sonnait à l'horloge du palais, tout rappelait à +Saint-Julien le moment fatal où son erreur l'avait porté à une tentative +odieuse. Avec ses remords et son désespoir, son amour se rallumait plus +profond et plus grave. Il se jeta à genoux auprès du hamac, et baisa la +pantoufle comme une relique; puis il recommença à parler avec véhémence. + +«N'y a-t-il personne ici pour me plaindre? s'écria-t-il; car je suis +encore plus malheureux que coupable. Oh! voyez, voyez mes larmes; +croyez-vous qu'elles ne soient pas sincères? Quintilia, si vous +m'entendez, prenez pitié de moi! Gina, Gina, n'êtes-vous pas là quelque +part? ne voulez-vous pas intercéder pour moi? Vous êtes bonne, vous! Et +vous, Max! vous qui êtes heureux, ne serez-vous pas généreux avec moi, +ne me pardonnerez-vous pas, pour qu'elle me pardonne, votre Quintilia, +votre femme? Ah! je l'aime! oui, je l'aime avec passion; mais je vous +aime aussi et je ne suis pas jaloux; je souffre, je pleure, voilà +tout... Vous ne pouvez pas m'en vouloir, vous savez que j'étais fou; +vous avez vu ce que je souffrais, vous étiez mon ami alors! ne +l'êtes-vous plus? Spark, où êtes-vous? J'espère en vous! Qu'on me dise +où est Spark, cet homme si bon et si vrai! qu'on me laisse aller vers +lui; Spark! Spark!» + +Las de secouer la porte inflexible et d'invoquer les murailles +silencieuses, Julien se laissa tomber épuisé auprès de la fenêtre +entr'ouverte. Il y avait encore bal cette nuit-là. Une apparente +réconciliation ayant eu lieu entre la princesse et M. de Gurck, cette +fête devait clore le mois consacré aux plaisirs. Saint-Julien vit le +grand corps de bâtiment qui donnait sur la Célina resplendissant de +lumières; les sons de l'orchestre arrivaient jusqu'à lui, et, de l'aile +obscure où il se trouvait alors, il pouvait voir passer et repasser +devant les vastes fenêtres de la salle de danse les robes brillantes et +les têtes empanachées. Deux ou trois fois il lui sembla reconnaître le +costume grec que la princesse portait souvent. La vue de cette fête +insouciante aigrit tellement sa douleur, qu'il résolut de sortir de son +inaction, dût-il briser les portes. + +Mais la consigne venait apparemment d'être levée; car la première porte +qu'il toucha n'offrit plus aucune résistance, et il se trouva seul dans +les corridors faiblement éclairés. Il courut au hasard, rencontra des +figures qu'il vit à peine, essaya de pénétrer dans le bal, et fut +repoussé parce qu'il n'était pas en toilette. Alors il descendit +précipitamment le grand escalier, et s'arrêta en voyant la Ginetta sur +la dernière marche. Elle avait un costume éblouissant, et, gracieusement +appuyée sur un grand vase de jaspe rempli de lis jaunes, elle écoutait, +en jouant avec son éventail, les fadeurs de cinq ou six hommes. + +Julien, pâle, les cheveux et les vêtements en désordre, s'élança au +milieu de ce groupe, et, s'adressant à Gina, lui dit avec agitation: +«Mademoiselle, ayez la bonté de m'accorder un instant...» Mais la Gina, +l'ayant regardé d'un air froid et dédaigneux, passa son bras sous celui +d'un des cavaliers qui l'entouraient, et s'éloigna sans lui répondre, en +murmurant à demi-voix quelques paroles; il crut entendre le mot de +_matto_ accolé à son nom. Les jeunes gens qui s'en allaient avec elle se +retournèrent plusieurs fois pour regarder Julien. Indigné de ces +manières insultantes, il n'osait pourtant en demander raison; car l'idée +que sa folie était le sujet de toutes les conversations, et qu'il ne +pouvait plus faire un pas sans être traité avec ironie ou avec mépris, +l'écrasait de honte et de crainte. Il se sentait défaillir; mais, +rassemblant toutes ses forces, il se mit à courir dans le jardin, +espérant trouver quelqu'un qui le prendrait en pitié. Le jardin lui +sembla d'abord presque désert. Bientôt il s'aperçut que des groupes +inquiets et curieux se répandaient dans les endroits sombres, et +particulièrement vers la partie où était situé le pavillon. Alors il se +rappela que la princesse devait y conduire le duc de Gurck pour le +mettre en présence de Max, et il se décida à demander à la première +personne qu'il rencontra si la princesse était toujours dans la salle de +bal. Le personnage auquel il s'adressa n'était rien autre que le +gracieux Lucioli. En le reconnaissant, Julien, qui l'avait toujours +détesté, fut prêt à lui tourner le dos sans attendre sa réponse. Mais, +au lieu de l'air insolent que Lucioli prenait ordinairement de +préférence avec Julien, il lui présenta la main et s'informa de sa +santé avec beaucoup de courtoisie. «La signora Gina nous a dit que +depuis trois jours vous étiez au lit avec la fièvre, et, à voir votre +pâleur, je croirais assez que vous n'êtes pas guéri.» + +--Voulez-vous me faire jouer la scène de Basile chez Bartholo dit Julien +avec aigreur. N'allez-vous pas dire que je sens la fièvre? Dites-moi, de +grâce, si la princesse est au bal? + +--Elle vient de sortir, mon cher monsieur, et vous devinez avec qui? + +--Non, en vérité! + +--Avec quel autre que le favori du jour, le duc de Gurck? + +--Vraiment? dit Julien d'un ton moqueur et méprisant, dont Lucioli ne se +fit pas l'application. + +--Que voulez-vous, mon cher comte! reprit-il en baissant la voix; la +faveur des princes et surtout celle des princesses, est un brillant +météore qui ne fait que luire et s'effacer. Nos yeux ont vu cette +lumière, et ils l'ont perdue, n'est-il pas vrai? Vous et moi, heureux +hier, disgraciés aujourd'hui, nous pourrions prédire à Gurck ce qui lui +arrivera demain; mais qu'importe? Ne faut-il pas que chacun ait part aux +rayons du soleil? Mais vous prenez les choses trop au sérieux, mon cher +comte; vous êtes défait comme un spectre. Eh! que diable! regardez-moi, +mon cher, on ne meurt pas de ces choses-là. + +Saint-Julien venait de voir apparemment dans les papiers de la princesse +des documents très-contraires à cette prétention de Lucioli; car il fut +indigné de son impudence, au point de se demander s'il ne ferait pas +bien de le souffleter. Mais, en se rappelant sa propre conduite, il fut +accablé de l'idée qu'il était encore plus coupable, et il se contenta de +lui tourner le dos. + +À quelques pas de là, il vit un groupe d'Autrichiens, et s'y mêla dans +l'obscurité. + +«Je vous dis que nous voici au dénouement, disait l'un d'eux en mauvais +français; la petite princesse s'humanise avec nous; il était temps, +l'opinion se révoltait contre elle dans sa propre cour; M. de Shrabb +avait pris des mesures pour qu'on ne parlât pas d'autre chose depuis +huit jours; le scandale grondait sourdement, et il l'aurait fait éclater +si la princesse n'eût entendu raison et promis une satisfaction complète +au duc.--Mais, dit un autre interlocuteur, fera-t-elle apparaître Max +dans un miroir magique? Le professeur Cantharide aura-t-il le pouvoir de +dire à Lazare: Levez-vous?--Et si le mort ne ressuscite pas, dit un +troisième, en quoi consistera la satisfaction promise à M. de Gurck?» + +Un gros rire mal étouffé accueillit cette question et résuma toutes les +réponses. + +Saint-Julien, saisi de dégoût, mais toujours sous le coup du +découragement et du remords, se dirigea vers la grande salle de verdure +où le feu d'artifice se préparait et où presque toute la cour était déjà +rassemblée. Une agitation qui n'était pas ordinaire, semblait régner +dans les esprits. Julien comprit, à quelques paroles saisies de côté et +d'autre, qu'on attendait avec anxiété le résultat de la conférence du +pavillon, et que personne ne croyait à l'existence de Max. Les plus +insolents dans leurs commentaires étaient ceux dont Julien venait +d'apprécier au juste le véritable crédit auprès de la princesse en +feuilletant les papiers du coffre de sandal. + +Tout à coup une figure nouvelle à la cour, mais que Saint-Julien se +souvint confusément d'avoir vue ailleurs, vint à lui, et lui demanda +avec empressement un mot d'entretien particulier. + +«Qui êtes-vous? lui dit Julien vivement en le suivant à l'écart. Je vous +ai vu... Oui, c'est vous! Vous êtes Charles de Dortan! + +--Silence! lui dit le voyageur pâle d'un air mystérieux. Si mon nom +allait jusqu'aux oreilles de la princesse, elle me ferait peut-être +chasser. + +--Que venez-vous donc faire ici? + +--Parlons bas, je vous en prie. Lorsque je vous rencontrai à Avignon, +j'allais aussi en Italie. Me trouvant à Venise et entendant vanter en +plusieurs endroits les talents et la beauté de la princesse Cavalcanti, +l'amour, le dépit, l'espoir, que sais-je!... enfin, je suis venu ici, +et, à la faveur d'un costume brillant et d'un faux nom, j'en ai imposé +au maître des cérémonies lui-même. Je me suis glissé jusqu'ici; mais j'y +suis fort mal à l'aise, n'y étant connu de personne. Je crains que mon +isolement dans cette foule ne me fasse suspecter. Ayez la bonté de +marcher avec moi jusqu'à ce que la princesse paraisse. Alors je +risquerai mon sort. + +--Quel que soit votre projet, répondit froidement Julien, je le crois +absurde, d'autant plus que vous ne connaissez pas la princesse, et que +votre aventure avec elle est un rêve ou un roman. + +--Que signifie le ton que vous prenez? dit Dortan avec colère; au lieu +de me rendre service, voulez-vous m'insulter? + +--Vous n'êtes qu'un horloger, dit Saint-Julien en levant les épaules. + +--Un horloger, moi! s'écria Dortan stupéfait. J'ai bien entendu dire +tout à l'heure à une dame que vous aviez une fièvre cérébrale; je vois +que vous avez le délire. + +--Le délire! non, mordieu! reprit Saint-Julien. Voyons, qui êtes-vous? +D'où connaissez-vous la princesse? donnez-moi votre parole d'honneur... +Oui, vous avez raison, je crois que je perds la tête.» + +Ils s'assirent sur un banc. Là Julien, ayant gardé un instant le silence +et réfléchi à cette singulière rencontre, fut saisi d'une étrange idée. +Fatigué du rôle pénible qu'il jouait vis à vis de lui-même, il chercha à +se persuader qu'il n'était pas si coupable; que Quintilia venait de le +jouer de nouveau, et que l'arrivée de Dortan était une circonstance +fatale, une prévision de la destinée pour le retirer de l'abîme où il +allait rouler encore une fois. Sa méfiance innée se réveilla avec toutes +ses objections. Au fait, l'histoire de la montre n'avait jamais été +expliquée. Il se pouvait que la princesse aimât son mari et le préférât +à ses amants; mais il se pouvait aussi qu'elle se permît parfois +certaines distractions, surtout dans le mystère et l'impunité. Avec le +caractère de Spark cela était si facile! + +Cette idée, confusément développée dans son cerveau, le porta à faire +mille questions à Dortan. Les réponses de celui-ci avaient un tel +caractère de vérité, que Saint-Julien ne savait plus à quoi s'arrêter. + +«Mais enfin, lui dit-il, pourquoi ne lui parlâtes-vous pas vous-même à +Avignon lorsque vous la vîtes monter en voiture? + +--Je la vis, je la reconnus fort bien; c'est elle, je n'en puis douter; +mais elle me regardait d'un air si étonné, elle affectait si +admirablement de ne m'avoir jamais vu, que je me troublai, et la crainte +de parler sottement m'empêcha de parler...» + +Tout à coup Dortan fit un cri, se leva et se rassit précipitamment, et, +saisissant le bras de Julien, dit d'une voix étouffée: + +«La voilà, c'est elle! oui, c'est elle!... + +--Où donc? s'écria Saint-Julien, ému lui-même, et cherchant des yeux +avec anxiété. + +--Quoi! vous ne la voyez pas? dit Dortan baissant la voix de plus en +plus. Ici, tout près de nous, cette belle reine en robe de satin de +Perse! + +--Qui? celle dont un freluquet ramasse l'éventail? + +--Eh! sans doute. + +--C'est là votre dame du bal masqué, votre conquête d'une nuit, votre +princesse Quintilia? + +--Oui, sur mon honneur! + +--Eh! mon cher, dit Saint-Julien en se levant pour s'en aller, vous vous +êtes un peu trompé: c'est la Gina, la Ginetta, la suivante, la +confidente, la camériste, comme vous voudrez... + +--Est-il possible? dit Dortan avec consternation; ne me trompez-vous +pas? + +--Allez, mon cher, abordez-la sans crainte, et comptez que la chose vaut +mieux ainsi pour vous. C'est une aimable personne et nullement prude. +Vous avez cru charmer une princesse, vous n'avez eu affaire qu'à la +soubrette. C'est une conquête un peu moins glorieuse, mais plus +certaine; profitez-en si le coeur vous en dit.» + +Il s'éloigna précipitamment et plus honteux que jamais de ses méfiances +toujours renaissantes; il remercia Dieu d'avoir vaincu la dernière, et +se dirigea vers le pavillon, décidé à mériter sa grâce par le plus +fervent repentir. + + + + +XXIV. + + +Il en approcha sans obstacle; mais lorsqu'il voulut franchir l'enceinte +du parterre qui l'entourait, des sentinelles posées de distance en +distance lui ordonnèrent de passer au large. Comme il semblait résister +à cet ordre, il fut couché en joue par un garde de service, et forcé +d'attendre dans l'allée. Au bout de quelques instants les sentinelles, +se repliant sur cette partie du parc, le forcèrent à reculer sous la +futaie. Ce ne fut donc que de loin que Saint-Julien aperçut la +princesse; elle marchait seule, et les paillettes de son costume +brillaient dans la nuit comme des étincelles mystérieuses. Il fit de +vains efforts pour arriver jusqu'à elle; il ne put la rejoindre qu'à +l'entrée de la salle de verdure, et aussitôt elle fut entourée de tant +de monde, qu'il fut impossible à Julien d'en espérer un regard. Il +attendit vainement la fin du feu d'artifice; aucun moment favorable ne +se présenta. Il vit Dortan, qui semblait avoir été assez bien accueilli +par la Ginetta. Un magicien fut introduit et s'offrit pour dire la bonne +aventure. La princesse lui tendit sa main la première, et tous +s'empressant à son exemple, le magicien, qui, au milieu de son patois +étrange, semblait être un homme spirituel et sensé, distribua à chacun +sa part d'éloges et de railleries avec autant de justice que les +convenances le permirent. Saint-Julien s'approcha, et, malgré la grande +barbe et les sourcils postiches du nécromant, il reconnut Max, qui +s'amusait aux dépens de toute la cour, et particulièrement du duc de +Gurck. Celui-ci, quoique charmant comme à l'ordinaire, semblait +quelquefois singulièrement embarrassé auprès de la princesse. Son +trouble augmenta à certaines paroles que lui adressa le magicien, et qui +semblèrent n'offrir aucun sens aux autres personnes. Enfin la princesse +donna le signal, et on rentra au palais pour le souper. Là Julien fut +arrêté par l'abbé Scipione, qui lui dit: «Monsieur, vous vous êtes +promené dans les jardins, c'est fort bien, je n'avais aucun ordre pour +en empêcher; mais je suis forcé de vous faire observer que votre +toilette, plus que négligée, vous interdit l'accès du bal. Son Altesse +nous a fait part du mauvais état de votre santé, et nous en sommes +vivement touchés; mais cela ne vous autorise point à enfreindre +l'étiquette.» + +Saint-Julien se rendit à ces objections, et, tirant un bon augure de +l'explication que Quintilia avait donnée à tout le monde de son absence, +il se retira dans sa chambre et attendit la fin du bal pour lui demander +un instant d'entretien. Lorsque le moment fut venu, il adressa sa +demande par un valet de service; mais il lui fut répondu que la +princesse ne donnait pas d'audience à pareille heure. + +L'idée vint alors à Saint-Julien d'aller trouver Spark, qui devait être +rentré à sa petite maison du faubourg. Il descendit; et comme il +traversait les jardins avec la foule qui se retirait, il entendit +annoncer le départ de Gurck et de Shrabb pour le lendemain matin. Il se +glissa dans les groupes et surprit divers commentaires. + +«Oh! disaient les uns, allons-nous avoir la guerre? + +--Non, répondaient les autres. On a entendu M. de Gurck dire à M. de +Shrabb qu'il était pleinement satisfait et qu'il n'avait plus rien à +faire ici. + +--C'est bien là le trait d'un Lovelace comme Gurck! + +--Et pourquoi? Il paraît que Max est retrouvé, que Gurck l'a vu, lui a +parlé... + +--Allons donc! allons donc! allez conter de pareilles folies aux +vieilles femmes du faubourg! Est-ce qu'on retrouve ainsi du jour au +lendemain un homme perdu depuis quinze ans? + +--Il est vrai qu'on peut trouver un imposteur qui, pour quelque argent, +au moyen d'une ressemblance et de faux papiers... + +--Bah! on ne se donne pas tant de peine, dit à voix basse le marquis de +Lucioli en regardant Julien d'un air d'intelligence. On ouvre la porte +du pavillon au duc de Gurck et on s'explique. Quel est donc l'homme qui, +en pareille circonstance, ne se déclarerait pas satisfait? Vous +connaissez le pavillon, monsieur le comte? + +--Pas plus que vous, monsieur le marquis, répondit Julien d'un ton sec.» + +Il courut à la maison de Spark. Il y entra sans effort; elle était +déserte; il y attendit le jour. Spark ne revint pas. Accablé de fatigue, +il prit le parti d'aller louer une chambre dans une auberge. Quand il se +fut un peu reposé, il courut au palais et se rendit à son appartement. +Il y trouva l'abbé Scipione, qui le reçut avec politesse et lui dit: +«Vous me voyez empressé à mettre en ordre vos effets afin de les +emballer et de les faire transporter au lieu que vous m'indiquerez. Son +Altesse nous a fait savoir que des événements survenus dans votre +famille vous forçaient à nous quitter. Vous m'en voyez pénétré de regret +et occupé à m'installer dans cet appartement; car la volonté de notre +très-gracieuse souveraine est de me faire reprendre les fonctions de +secrétaire intime que j'occupais avant Votre Excellence.» + +Saint-Julien, trop orgueilleux pour montrer sa douleur, indiqua à l'abbé +l'auberge où il s'était installé provisoirement, et fit demander la +Ginetta; celle-ci lui fit répondre qu'elle était malade. Il demanda +directement audience à la princesse; elle fit répondre qu'elle n'avait +pas le temps. Son refus fut accompagné cependant d'une phrase polie, +mais glaciale. + +Saint-Julien retourna au faubourg et vit le menuisier propriétaire de la +maison de Spark. Il apprit de lui que le jeune Allemand était parti et +ne reviendrait que dans quelques mois. + +Julien résolut d'attendre quelques jours avant de faire de nouvelles +tentatives pour obtenir sa grâce. Il resta tristement à l'auberge, +attendant d'heure en heure un message de la cour. Enfin il se décida à +retourner au palais. Les personnes qui le rencontrèrent l'abordèrent +poliment, mais lui témoignèrent une extrême surprise de ce qu'il n'était +point encore parti. Il essaya de pénétrer jusqu'à la princesse; mais ce +fut impossible, et pendant trois jours ses demandes furent repoussées +avec une politesse et une indifférence aussi cruelles l'une que l'autre. + +Le soir du troisième jour il s'avisa d'aller trouver maître Cantharide +et de s'humilier jusqu'à le prier d'intercéder pour lui. + +«J'ignore absolument, lui répondit le professeur, les raisons de la +conduite de Son Altesse à votre égard. J'ai exécuté ponctuellement ses +ordres sans en savoir et sans en chercher le motif. Si vous me demandez +des explications, vous tombez donc bien mal; mais si vous me demandez un +conseil d'ami, voici celui que je vous donne: Partez, et n'espérez pas +fléchir Son Altesse; elle n'est jamais revenue sur un arrêt semblable. +Autant elle a de peine à employer la rigueur, autant il lui est +impossible de pardonner quand elle s'est décidée à punir. Les émoluments +de votre place vous ayant été remis exactement chaque mois, la princesse +ne vous fera pas l'affront de vous remettre, comme à M. de Stratigopoli, +des présents que vous refuseriez. Elle vous congédie simplement, et +désire sans doute qu'il n'y ait aucune humiliation extérieure pour vous +dans votre renvoi, puisqu'elle n'a fait entendre aucune expression de +mécontentement contre vous, et qu'elle n'a donné aucun ordre public qui +vous force à sortir de ses États. Mais croyez-moi, sortez-en avant que +vos vaines supplications vous attirent la raillerie de vos ennemis et le +ridicule qui s'attache si facilement aux imprudents.» + +Julien sentit que le professeur avait raison; la conduite de Quintilia +impliquait un mépris plus profond et plus irrévocable que tous les +témoignages de colère qu'il avait espérés. Le lendemain soir, une +voiture de poste aux armoiries de la cour s'arrêta devant la porte de +son auberge. L'abbé Scipione en descendit, et, se faisant introduire +dans la chambre, lui dit: «Voici, monsieur le comte, la voiture que vous +avez fait demander à Son Altesse pour vous conduire jusqu'à Milan.» + +[Illustration: Vous n'êtes qu'un horloger... (Page 54.)] + +Avant que Julien eût trouvé la force de répondre, les valets entrèrent, +fermèrent ses malles, les chargèrent sur la voiture, et, tout en ayant +l'air d'exécuter ses ordres, l'emballèrent pour ainsi dire avec ses +paquets. L'abbé lui fit mille humbles salutations, et les chevaux +prirent le galop. Cependant, à la sortie de la ville, on amena un homme +enveloppé d'un manteau, et on le fit monter auprès de Julien; c'était +Galeotto. + +«Béni soit le ciel! s'écria le page; tu n'es donc pas mort, mon pauvre +camarade? + +--J'aimerais mieux la mort que le chagrin dont je suis dévoré, répondit +Julien. Mais d'où viens-tu, et qu'es-tu devenu depuis notre séparation? + +--Je sors de la prison où tu m'as laissé. Seulement on m'avait mis dans +une pièce plus commode et plus saine que notre vilain cachot. On vient +de m'en tirer après m'avoir lu une sentence d'exil éternel, accompagnée +de promesse de peine de mort si je remets les pieds sur le territoire; +ce qui ne m'arrivera jamais, j'en prends à témoin tous les saints et +tous les diables.» + +Galeotto écouta, non sans surprise, mais sans grand repentir, le récit +de Julien. Un peu touché d'abord, il finit par railler son compagnon de +se laisser ainsi abattre. En arrivant à Milan, il ouvrit son +portefeuille, qu'on lui avait rendu avec ses autres effets, et il y +trouva en billets de banque la somme qu'il avait refusée. Cette fois il +ne la refusa pas, et prit congé de Julien, non sans lui avoir fait des +offres de service que celui-ci refusa. + +Saint-Julien, resté seul, hésita et fut malade pendant quelques jours. +Puis il perdit tout reste d'espoir et partit pour la France. + +Il trouva son père mourant et eut la consolation en même temps que la +douleur de lui fermer les yeux. Sa mère fut admirable de soins et de +dévouement au chevet du moribond. Lorsqu'elle l'eut perdu, son regret +fut si profond et si sincère, que Louis se repentit d'avoir méconnu un +coeur vraiment bon. Il eut souvent occasion, en voyant les derniers +moments de son père adoucis par une telle affection, de reconnaître une +grande vérité: c'est que la tolérance et la bonté avaient +providentiellement leurs avantages. Louis avait méprisé sa mère pour des +fautes que son père avait pardonnées; il avait méprisé son père pour une +indulgence que sa mère sut récompenser. «Je ne serai jamais trompé, se +dit Julien tristement; mais ne mourrai-je pas abandonné?» Il se mit à +penser à l'avenir de Spark: «Celui-là, se dit-il, ne sera ni délaissé ni +trompé. Et moi! et moi! qui sait si pour mon châtiment, malgré toutes +mes précautions, je ne serai pas l'un et l'autre!» + +Il s'appliqua de tout son coeur à réparer ses torts envers sa mère; avec +de la douceur, il arriva à vivre parfaitement avec elle. Toute +discussion cessa, toute aigreur disparut entre eux; la brave dame tomba +dans la dévotion, et bientôt, loin de railler l'austérité de son fils et +de le blesser, comme autrefois, par des plaisanteries, elle devint plus +humble et plus contrite vis-à-vis de lui qu'il ne l'eût souhaité dans +ses plus grands accès d'orgueil. + +Le séjour de la maison paternelle lui devint peu à peu supportable. Il +souffrit longtemps, et longtemps son âme fut fermée à l'espoir d'une +nouvelle vie et de nouvelles affections. Cependant l'étude le sauva du +découragement, et peu à peu sa santé, fortement compromise par le +chagrin, se rétablit. + +Un an s'était écoulé; il était venu passer quelques semaines à Paris, +lorsqu'un soir, en sortant de l'Opéra, il vit passer une femme couverte +de pierreries, sur les traces de laquelle on se précipitait. Bien qu'il +n'eût entrevu que sa robe de velours et son bras nu, il tressaillit et +faillit s'évanouir. Puis il courut à son tour et reconnut madame +Cavalcanti. Au moment où elle montait en voiture, il s'élança vers elle +en criant; mais elle le regarda fixement d'un air étonné, puis elle dit +à ses laquais de fermer la portière, leva la glace et disparut. Ce fut +la dernière fois que Saint Julien la vit. + +Cependant, le lendemain matin il vit Max entrer dans sa chambre. L'époux +de Quintilia n'avait pas changé sa condition; rien n'avait altéré sa +sérénité; son visage était toujours jeune et son âme généreuse. «J'ai +demandé pardon pour vous, dit-il; on me charge de vous dire qu'on +s'intéresse à votre sort et qu'on fait des voeux pour vous. Mais je n'ai +pu obtenir qu'on vous accordât une entrevue, et j'ai vu qu'on y avait +une telle répugnance que je n'ai pas osé insister. Je n'en sais pas au +juste les motifs, je ne veux pas les savoir; mais je n'oublierai jamais +que vous avez eu de la confiance en moi, et je ne puis cesser de vous +aimer. Je vous ai cherché souvent sans vous rencontrer; et si je ne vous +eusse fait suivre hier au soir, je ne saurais pas encore ce que vous +êtes devenu. Je viens vous apporter mon adresse et vous engager à venir +me trouver toutes les fois que vous aurez besoin de l'aide ou des +consolations de l'amitié. Je ne puis rester davantage aujourd'hui, +ajouta-t-il sans laisser à Saint-Julien le temps de le remercier. +Quintilia part ce soir pour l'Italie, et j'ai hâte de retourner près +d'elle; c'est un jour qui n'a pas trop d'heures pour moi, et où je suis +forcé aujourd'hui, tout comme il y a quinze ans, à lutter contre mon +propre coeur pour ne pas consentir à la suivre. À revoir. Vous savez où +me trouver dorénavant. Attendez, ajouta-t-il encore en revenant sur ses +pas; Quintilia m'a chargé de vous rendre un papier dont j'ignore le +contenu; elle dit qu'elle n'en a pas besoin pour être sûre de votre +honneur, et qu'elle ne gardera jamais d'armes contre vous. Je rapporte +ses paroles textuellement, c'est à vous de les comprendre; moi, tout +cela ne me regarde pas.» + +Saint-Julien, resté seul, ouvrit le papier, et reconnut le billet +expiatoire qu'il avait mis dans le coffre de sandal comme un témoignage +de sa propre honte. Il resta pénétré de reconnaissance pour Spark; mais +il ne put se décider à l'aller voir. Il retourna chez sa mère, où +l'étude des sciences et celle de la sagesse achevèrent sa guérison. + +Quelque temps après, il devint amoureux d'une belle personne très-sage +et l'épousa; car le mariage seul pouvait convenir à un caractère ferme +et austère comme le sien. Soit que l'ardeur de ses passions fût émoussée +par le mauvais succès de son premier amour, soit qu'il eût profité d'une +grande leçon, il fut moins jaloux qu'on n'aurait dû s'y attendre. Sa +femme fut assez heureuse et n'en abusa pas. Saint-Julien resta +mélancolique, peu expansif, en proie souvent à des luttes intérieures +qu'il ne confia jamais à personne; mais toute sa vie fut irréprochable, +et quoiqu'il ne fût pas naturellement porté à la bienveillance, il +pratiqua la tolérance et la charité, sans grâce, il est vrai, mais sans +restriction. + +GEORGE SAND. + + +FIN DU SECRÉTAIRE INTIME. + +TYPOGRAPHIE J. CLAYE, 7 RUE SAINT-BENOÎT--II, DELAVILLE SC. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le secrétaire intime, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SECRÉTAIRE INTIME *** + +***** This file should be named 26614-8.txt or 26614-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/6/6/1/26614/ + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/26614-8.zip b/26614-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..424c5fd --- /dev/null +++ b/26614-8.zip diff --git a/26614-h.zip b/26614-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4dde7c3 --- /dev/null +++ b/26614-h.zip diff --git a/26614-h/26614-h.htm b/26614-h/26614-h.htm new file mode 100644 index 0000000..b762240 --- /dev/null +++ b/26614-h/26614-h.htm @@ -0,0 +1,7580 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of Le secrétaire intime, par George Sand. + </title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- +p { +margin-top: .75em; +text-align: justify; +margin-bottom: .75em; +text-indent: 2%; +} + +h1 { +margin-top:15%;letter-spacing:5px; +text-align: center; +clear: both; +text-indent: 0%; +} + +h3 { +margin-top:15%; +text-align: center; +clear: both; +text-indent: 0%; +} + +.addr { +text-indent:8%; +margin-top:5%; +} + +.top5 { +margin-top: 5%;} + +.top15 { +margin-top: 15%;} + +hr { +width: 90%; +margin-top: 2em; +margin-bottom: 2em; +margin-left: auto; +margin-right: auto; +clear: both; +color:black; +} + +hr.full { +width: 100%; +margin-top: 5%; +margin-bottom: 5%; +border: solid black; +height: 5px; } + +table { +margin-left:10%; margin-right: 3%; +} + +body{ +margin-left: 10%; +margin-right: 10%; +background:#fdfdfd; +color:black; +font-family: "Times New Roman", serif; +font-size: large; +} + +a:link { +background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; +} + +link{ +background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; +} + +a:visited { +background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; +} + +a:hover { +background-color: #ffffff; color: red; text-decoration:underline; +} + +.smcap { +font-variant: small-caps; +font-family: "Times New Roman", serif; +font-size: large; +} + +img { +border: none; +} + +.image { +font-size:75%; +margin:8% auto 8%; +text-align: center; +text-indent: 0%; +} + +sup { +font-size: 75%;} + +.c { +text-align: center; +text-indent: 0%; +} + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Le secrétaire intime, by George Sand + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le secrétaire intime + +Author: George Sand + +Release Date: September 14, 2008 [EBook #26614] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SECRÉTAIRE INTIME *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + +<hr class="full" /> + +<hr class="top15" /> +<table summary="head" cellspacing="0" cellpadding="8" +style="text-align:center;white-space:nowrap;"> +<tr><td style="font-size:70%;line-height:25px;">LIBRAIRIE BLANCHARD<br />RUE RICHELIEU, 78</td> +<td valign="middle" style="padding-left:10%;font-size:120%;">ÉDITION J. HETZEL</td> +<td style="padding-left:20%;font-size:70%;line-height:25px;">LIBRAIRIE MARESCQ ET C<sup>ie</sup><br />5, RUE DE PONT-DE-LODI</td></tr> +</table> +<hr /> + +<p class="image"><img src="images/i001.png" alt="image pas disponible" +width="600" /></p> + +<h1>LE SECRÉTAIRE INTIME</h1> + + + +<h3>NOTICE</h3> + + +<p>Le <i>Secrétaire intime</i> est une fantaisie sans rime ni raison qui m'est +venue en 1833, après avoir relu les <i>Contes fantastiques d'Hoffman</i>. +Cela manque d'ensemble et atteste une grande inexpérience littéraire. La +fable est-elle amusante? L'imagination, à défaut de la vraisemblance, y +trouve-t-elle son compte? Mon point de vue a tellement changé, que je ne +suis plus un juge impartial des essais de ma jeunesse.</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Nohant, 13 octobre 1853.</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 28em;">GEORGE SAND.</span><br /> +</p> + + +<table summary="chapitres" cellspacing="0" cellpadding="5" +style="border:2px dotted gray;margin-top:10%;"> +<tr><td align="center"> +<a href="#I"><b>I., </b></a> +<a href="#II"><b>II., </b></a> +<a href="#III"><b>III., </b></a> +<a href="#IV"><b>IV., </b></a> +<a href="#V"><b>V., </b></a> +<a href="#VI"><b>VI., </b></a> +<a href="#VII"><b>VII., </b></a> +<a href="#VIII"><b>VIII., </b></a> +<a href="#IX"><b>IX., </b></a> +<a href="#X"><b>X., </b></a> +<a href="#XI"><b>XI., </b></a> +<a href="#XII"><b>XII., </b></a> +<a href="#XIII"><b>XIII., </b></a> +<a href="#XIV"><b>XIV., </b></a> +<a href="#XV"><b>XV., </b></a> +<a href="#XVI"><b>XVI., </b></a> +<a href="#XVII"><b>XVII., </b></a> +<a href="#XVIII"><b>XVIII., </b></a> +<a href="#XIX"><b>XIX., </b></a> +<a href="#XX"><b>XX., </b></a> +<a href="#XXI"><b>XXI., </b></a> +<a href="#XXII"><b>XXII., </b></a> +<a href="#XXIII"><b>XXIII., </b></a> +<a href="#XXIV"><b>XXIV.</b></a> +</td></tr> +</table> + + + + +<h3><a name="I" id="I"></a>I.</h3> + + +<p>Par une belle journée, cheminait sur la route de Lyon à Avignon un jeune +homme de bonne mine. Il se nommait Louis de Saint-Julien, et portait à +bon droit le titre de comte, car il était d'une des meilleures familles +de sa province. Néanmoins il allait à pied avec un petit sac sur le dos; +sa toilette était plus que modeste, et ses pieds enflaient d'heure en +heure sous ses guêtres de cuir poudreux.</p> + +<p>Ce jeune homme, élevé à la campagne par un bon et honnête curé, avait +beaucoup de droiture, passablement d'esprit, et une instruction assez +recommandable pour espérer l'emploi de précepteur, de +sous-bibliothécaire ou de secrétaire intime. Il avait des qualités et +même des vertus. Il avait aussi des travers et même des défauts; mais il +n'avait point de vices. Il était bon et romanesque, mais orgueilleux et +craintif, c'est-à-dire susceptible et méfiant, comme tous les gens sans +expérience de la vie et sans connaissance du monde.</p> + +<p>Si ce rapide exposé de son caractère ne suffit point pour exciter +l'intérêt du lecteur, peut-être la lectrice lui accordera-t-elle un peu +de bienveillance en apprenant que M. Louis de Saint-Julien avait de +très-beaux yeux, la main blanche, les dents blanches et les cheveux +noirs.</p> + +<p>Pourquoi ce jeune homme voyageait-il à pied? c'est qu'apparemment il +n'avait pas le moyen d'aller en voiture. D'où venait-il? c'est ce que +nous vous dirons en temps et lieu. Où allait-il? il ne le savait pas +lui-même. On peut résumer cependant son passé et son avenir en peu de +mots: il venait du triste pays de la réalité, et il tâchait de s'élancer +à tout hasard vers le joyeux pays des chimères.</p> + +<p>Depuis huit jours qu'il était en route, il avait héroïquement supporté +la fatigue, le soleil, la poussière, les mauvais gîtes, et l'effroi +insurmontable qui chemine toujours triste et silencieux sur les talons +d'un homme sans argent. Mais une écorchure à la cheville le força de +s'asseoir au bord d'une haie, près d'une métairie où l'on avait +récemment établi un relais de poste aux chevaux.</p> + +<p>Il y était depuis un instant lorsqu'une très-belle et leste berline de +voyage vint à passer devant lui; elle était suivie d'une calèche et +d'une chaise de poste qui paraissaient contenir la suite ou la famille +de quelque personnage considérable.</p> + +<p>L'idée vint à Julien de monter derrière une de ces voitures; mais à +peine y fut-il installé, que le postillon, jetant de côté un regard +exercé à ce genre d'observation, découvrit la silhouette du délinquant, +qui courait avec l'ombre de la voiture sur le sable blanc du chemin. +Aussitôt il s'arrêta et lui commanda impérieusement de descendre. +Saint-Julien descendit et s'adressa aux personnes qui étaient dans la +chaise, s'imaginant dans sa confiance honnête qu'une telle demande ne +pouvait être repoussée que par un postillon grossier; mais les deux +personnes qui occupaient la voiture étaient une lectrice et un +majordome, gens essentiellement hautains et insolents par état. Ils +refusèrent avec impertinence.—Vous n'êtes que des laquais mal appris! +leur cria Saint-Julien en colère, et l'on voit bien que c'est vous qui +êtes faits pour monter derrière la voiture des gens comme il faut.</p> + +<p>Saint-Julien parlait haut et fort; le chemin était montueux, et les +trois voitures marchaient lentement et sans bruit sans un sable mat et +chaud. La voix de Julien et celle du postillon, qui l'insultait pour +complaire aux voyageurs de la chaise, furent entendues de la personne +qui occupait la berline. Elle se pencha hors de la portière pour +regarder ce qui se passait derrière elle, et Saint-Julien vit avec une +émotion enfantine le plus beau buste de femme qu'il eût jamais imaginé; +mais il n'eut pas le temps de l'admirer; car dès qu'elle jeta les yeux +sur lui, il baissa timidement les siens. Alors cette femme si belle, +s'adressant au postillon et à ses gens d'une grosse voix de contralto et +avec un accent étranger assez ronflant, les gourmanda vertement et +interpella le jeune voyageur avec familiarité:—Viens çà, mon enfant, +lui dit-elle, monte sur le siège de ma voiture; accorde seulement un +coin grand comme la main à ma levrette blanche qui est sur le +marchepied. Va, dépêche-toi; garde tes compliments et tes révérences +pour un autre jour.</p> + +<p>Saint-Julien ne se le fit pas dire deux fois, et, tout haletant de +fatigue et d'émotion, il grimpa sur le siège et prit la levrette sur ses +genoux. La voiture partit au galop en arrivant au sommet de la côte.</p> + +<p>Au relais suivant, qui fut atteint avec une grande rapidité, +Saint-Julien descendit, dans la crainte d'abuser de la permission qu'on +lui avait donnée; et comme il se mêla aux postillons, aux chevaux, aux +poules et aux mendiants qui encombrent toujours un relais de poste, il +put regarder la belle voyageuse à son aise. Elle ne faisait aucune +attention à lui et tançait tous ses laquais l'un après l'autre d'un ton +demi-colère, demi-jovial. C'était une personne étrange, et comme Julien +n'en avait jamais vu. Elle était grande, élancée; ses épaules étaient +larges; son cou blanc et dégagé avait des attitudes à la fois cavalières +et majestueuses. Elle paraissait bien avoir trente ans, mais elle n'en +avait peut-être que vingt-cinq; c'était une femme un peu fatiguée; mais +sa pâleur, ses joues minces et le demi-cercle bleuâtre creusé sous ses +grands yeux noirs donnaient une expression de volonté pensive, +d'intelligence saisissante et de fermeté mélancolique à toute cette +tête, dont la beauté linéaire pouvait d'ailleurs supporter la +comparaison avec les camées antiques les plus parfaits.</p> + +<p>La richesse et la coquetterie de son costume de voyage n'étonnèrent pas +moins Julien que ses manières. Elle paraissait très-vive et très-bonne, +et jetait de l'argent aux pauvres à pleines mains. Il y avait dans sa +voiture deux autres personnes, que Saint-Julien ne songea pas à +regarder, tant il était absorbé par celle-là.</p> + +<p>Au moment de repartir, elle se pencha de nouveau; et, cherchant des yeux +Saint-Julien, elle le vit qui s'approchait, le chapeau à la main, pour +lui faire ses remerciements. Il n'eût pas osé renouveler sa demande; +mais elle le prévint. «Eh bien! lui dit-elle, est-ce que tu restes ici?</p> + +<p>—Madame, répondit Julien, je me rends à Avignon; mais je craindrais...</p> + +<p>—Eh bien! eh bien! dit-elle avec sa voix mâle et brève, je t'y +conduirai avant la nuit, moi. Allons, remonte.»</p> + +<p>Ils arrivèrent en effet avant la nuit. Saint-Julien avait eu bien envie +de se retourner cent fois durant le voyage et de jeter un coup d'œil +furtif dans la voiture, où il eût pu plonger en faisant un mouvement; +mais il ne l'osa pas, car il sentit que sa curiosité aurait le caractère +de la grossièreté et de l'ingratitude. Seulement il était descendu à +tous les relais pour regarder la belle voyageuse à la dérobée, pour +examiner ses actions, écouter ses paroles, scruter sa conduite, en +affectant l'air indifférent et distrait. Il avait trouvé en elle ce +continuel mélange du caractère impérial et du caractère bon enfant, qui +ne le menait à aucune découverte. Il n'eût pas osé s'adresser aux +personnes de sa suite pour exprimer la curiosité imprudente qui +chauffait dans sa tête. Il était dans une très-grande anxiété en +s'adressant les questions suivantes:—Est-ce une reine ou une +courtisane?—Comment le savoir?—Que m'importe? Pourquoi suis-je si +intrigué par une femme que j'ai vue aujourd'hui et que je ne verrai plus +demain?</p> + +<p>La voyageuse et sa suite entrèrent avec grand fracas dans la principale +auberge d'Avignon. Saint-Julien se hâta de se jeter en bas de la +voiture, afin de s'enfuir et de n'avoir pas l'air d'un mendiant +parasite.</p> + +<p>Mais à la vue de l'aubergiste et de ses aides de camp en veste blanche +qui accouraient à la rencontre de la voyageuse, il s'arrêta, enchaîné +par une invincible curiosité, et il entendit ces mots, qui lui ôtèrent +un poids énorme de dessus le cœur, partir de la bouche du patron:</p> + +<p>«J'attendais Votre Altesse, et j'espère qu'elle sera contente.»</p> + +<p>Saint-Julien, rassuré sur une crainte pénible, se résolut alors à faire +sa première folie. Au lieu d'aller chercher, comme à l'ordinaire, un +gîte obscur et frugal dans quelque faubourg de la ville, il demanda une +chambre dans le même hôtel que la princesse, afin de la voir encore, ne +fût-ce qu'un instant et de loin, au risque de dépenser plus d'argent en +un jour qu'il n'avait fait depuis qu'il était en voyage.</p> + +<p>Il ne rencontra que des figures accortes et des soins prévenants, parce +qu'on le crut attaché au service de la princesse, et que les riches sont +en vénération dans toutes les auberges du monde.</p> + +<p>Après s'être retiré dans sa chambre pour faire un peu de toilette, il +s'assit dans la cour sur un banc et attacha son regard sur les fenêtres +où il supposa que pouvait se montrer la princesse. Son espérance fut +promptement réalisée: les fenêtres s'ouvrirent, deux personnes +apportèrent un fauteuil et un marchepied sur le balcon, et la princesse +vint s'y étendre d'une façon assez nonchalante en fumant des cigarettes +ambrées; tandis qu'un petit homme sec et poudré apporta une chaise +auprès d'elle, déploya lentement un papier, et se mit à lui faire d'un +ton de voix respectueux la lecture d'une gazette italienne.</p> + +<p>Tout en fumant une douzaine de cigarettes que lui présentait tout +allumées une très-jolie suivante qu'à l'élégance de sa toilette +Saint-Julien prit au moins pour une marquise, l'altesse ultramontaine le +regarda en clignotant de l'œil d'une manière qui le fit rougir jusqu'à +la racine des cheveux. Puis elle se tourna vers sa suivante, et, sans +égard pour les poumons de l'abbé, qui lisait pour les murailles:</p> + +<p>«Ginetta, est-ce que c'est là l'enfant que nous avons ramassé ce matin +sur la route?</p> + +<p>—Oui, Altesse.</p> + +<p>—Il a donc changé de costume?</p> + +<p>—Altesse, il me semble que oui.</p> + +<p>—Il loge donc ici?</p> + +<p>—Apparemment, Altesse.</p> + +<p>—En bien! l'abbé, pourquoi vous interrompez-vous?</p> + +<p>—J'ai cru que Votre Altesse ne daignait plus entendre la lecture des +journaux.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela vous fait?»</p> + +<p>L'abbé reprit sa tâche. La princesse demanda quelque chose à Ginetta, +qui revint avec un lorgnon. La princesse lorgna Julien.</p> + +<p>Saint-Julien était d'une très-délicate et très-intéressante beauté: +pâlie par le chagrin et la fatigue, sa figure était pleine de langueur +et de tendresse.</p> + +<p>La princesse remit le lorgnon à Ginetta en lui disant: «<i>Non è troppo +brutto.</i>» Puis elle reprit le lorgnon et regarda encore Julien. L'abbé +lisait toujours.</p> + +<p>Saint-Julien n'avait pu faire une brillante toilette; il avait tiré de +son petit sac de voyage une blouse de coutil, un pantalon blanc, une +chemise blanche et fine; mais cette blouse, serrée autour de la taille, +dessinait un corps souple et mince comme celui d'une femme; sa chemise +ouverte laissait voir un cou de neige à demi caché par de longs cheveux +noirs. Une barrette de velours noir posée de travers lui donnait un air +de page amoureux et poète. «Maintenant qu'il n'est plus couvert de +poussière, dit Ginetta, il a l'air tout à fait bien né.</p> + +<p>—Hum! dit la princesse en jetant son cigare sur le journal que lisait +l'abbé, et qui prit feu sous le nez du digne personnage, c'est quelque +pauvre étudiant.»</p> + +<p>Saint-Julien n'entendait point ce que disaient ces deux femmes; mais il +vit bien qu'elles s'occupaient de lui, car elles ne se donnaient pas la +moindre peine pour le cacher. Il fut un peu piqué de se voir presque +montré au doigt, comme s'il n'eût pas été un homme et comme si elles +eussent cru impossible de se compromettre vis-à-vis de lui. Pour +échapper à cette impertinente investigation, il rentra dans la salle des +voyageurs.</p> + +<p>Il était au moment de s'asseoir à la table d'hôte lorsqu'il se sentit +frapper sur l'épaule; et, se retournant brusquement, il vit cette piètre +figure et cette maigre personne d'abbé qui lui était apparue sur le +balcon.</p> + +<p>L'abbé, l'ayant attiré dans un coin et l'ayant accablé de révérences +obséquieuses, lui demanda s'il voulait souper avec Son Altesse +sérénissime la princesse de Cavalcanti. Saint-Julien faillit tomber à la +renverse; puis, reprenant ses esprits, il s'imagina que sous la triste +mine de l'abbé pouvait bien s'être cachée quelque humeur ironique et +facétieuse; et, s'armant de beaucoup de sang-froid: «Certainement, +Monsieur, répondit-il, quand elle m'aura fait l'honneur de m'inviter.</p> + +<p>—Aussi, Monsieur, reprit l'abbé en se courbant jusqu'à terre, c'est une +commission que je remplis.</p> + +<p>—Oh! cela ne suffit pas, dit Saint-Julien, qui se crut joué et persiflé +par la princesse elle-même. Entre gens de notre rang, madame la +princesse Cavalcanti sait bien qu'on n'emploie pas un abbé en guise +d'ambassadeur. Je veux traiter avec un personnage plus important que +Votre Seigneurie, ou recevoir une lettre signée de l'illustre main de +Son Altesse.»</p> + +<p>L'abbé ne fit pas la moindre objection à cette prétention singulière; +son visage n'exprima pas la moindre opinion personnelle sur la +négociation qu'il remplissait. Il salua profondément Julien, et le +quitta en lui disant qu'il allait porter sa réponse à la princesse.</p> + +<p>Sait-Julien revint s'asseoir à la table d'hôte, convaincu qu'il venait +de déjouer une mystification. Il avait si peu l'usage du monde, que ses +étonnements n'étaient pas de longue durée. «Apparemment, se disait-il, +que ces choses-là se font dans la société.»</p> + +<p>Il était retombé dans sa gravité habituelle, lorsqu'il fut réveillé par +le nom de Cavalcanti, qu'il entendit prononcer confusément au bout de la +table.</p> + +<p>«Monsieur, dit-il à un commis voyageur qui était à son côté, qu'est-ce +donc que la princesse Cavalcanti?</p> + +<p>—Bah! dit le commis en relevant sa moustache blonde et en se donnant +l'air dédaigneux d'un homme qui n'a rien de neuf à apprendre dans +l'univers, la princesse Quintilia Cavalcanti? Je ne m'en soucie guère; +une princesse comme tant d'autres! Race italienne croisée allemande. +Elle était riche; on lui a fait épouser je ne sais quel principicule +d'Autriche, qui a consenti pour obtenir sa fortune à ne pas lui donner +son nom. Ces choses-là se font en Italie: j'ai passé par ce pays-là, et +je le connais comme mes poches. Elle vient de Paris et retourne dans ses +États. C'est une principauté esclavone qui peut bien rapporter un +million de rente. Bah! qu'est-ce que cela? Nous avons dans le commerce +des fortunes plus belles qui font moins d'étalage.</p> + +<p>—Mais quel est le caractère de cette princesse Cavalcanti?</p> + +<p>—Son caractère! dit le commis voyageur d'un ton d'ironie méprisante; +qu'est-ce que vous en voulez faire, de son caractère?»</p> + +<p>Saint-Julien allait répondre lorsque le maître de l'auberge lui frappa +sur l'épaule et l'engagea à sortir un instant avec lui.</p> + +<p>«Monsieur, lui dit-il d'un air consterné, il se passe des choses bien +extraordinaires entre vous et son Altesse madame la princesse de +Cavalcanti.</p> + +<p>—Comment, Monsieur?...</p> + +<p>—Comment, Monsieur! Son Altesse vous invite à venir souper avec elle, +et vous refusez! Vous êtes cause que cet excellent abbé Scipion vient +d'être sévèrement grondé. La princesse ne veut pas croire qu'il se soit +acquitté convenablement de son message, et s'en prend à lui de l'affront +qu'elle reçoit. Enfin elle m'a commandé de venir vous demander une +explication de votre conduite.</p> + +<p>—Ah! par exemple, voilà qui est trop fort, dit Julien. Il plaît à cette +dame de me persifler, et je n'aurais pas le droit de m'y refuser!...</p> + +<p>—Madame la princesse est fort absolue, dit l'aubergiste à demi-voix; +mais...</p> + +<p>—Mais madame la princesse de Cavalcanti peut être absolue tant qu'il +lui plaira! s'écria Saint-Julien. Elle n'est pas ici dans ses États, et +je ne sais aucune loi française qui lui donne le droit de me faire +souper de force avec elle...</p> + +<p>—Pour l'amour du ciel, Monsieur, ne le prenez pas ainsi. Si madame de +Cavalcanti recevait une injure dans ma maison, elle serait capable de +n'y plus descendre. Une princesse qui passe ici presque tous les ans, +Monsieur! et qui ne s'arrête pas deux jours sans faire moins de cinq +cents francs de dépense!... Au nom de Dieu, Monsieur, allez, allez +souper avec elle. Le souper sera parfait. J'y ai mis la main moi-même. +Il y a des faisans truffés que le roi de France ne dédaignerait pas, des +gelées qui...</p> + +<p>—Eh! Monsieur, laissez-moi tranquille...</p> + +<p>—Vraiment, dit l'aubergiste d'un air consterné en croisant ses mains +sur son gros ventre, je ne sais plus comment va le monde, je n'y conçois +rien. Comment! un jeune homme qui refuse de souper avec la plus belle +princesse du monde, dans la crainte qu'on ne se moque de lui! Ah! si +madame la princesse savait que c'est là votre motif, c'est pour le coup +qu'elle dirait que les Français sont bien ridicules!</p> + +<p>—Au fait, se dit Julien, je suis peut-être un grand sot de me méfier +ainsi. Quand on se moquerait de moi, après tout! je tâcherai, s'il en +est ainsi, d'avoir ma revanche. Eh bien! dit-il à l'aubergiste, allez +présenter mes excuses à madame la princesse, et dites-lui que j'obéis à +ses ordres.</p> + +<p>—Dieu soit loué! s'écria l'aubergiste. Vous ne vous en repentirez pas; +vous mangerez les plus belles truites de Vaucluse!...» Et il s'enfuit +transporté de joie.</p> + +<p>Saint-Julien, voulant lui donner le temps de faire sa commission, +rentra dans la salle des voyageurs. Il remarqua un grand homme pâle, +d'une assez belle figure, qui errait autour des tables et qui semblait +enregistrer les paroles des autres. Saint-Julien pensa que c'était un +mouchard, parce qu'il n'avait jamais vu de mouchard, et que, dans son +extrême méfiance, il prenait tous les curieux pour des espions. Personne +cependant n'en avait moins l'air que cet individu. Il était lent, +mélancolique, distrait, et ne semblait pas manquer d'une certaine +niaiserie. Au moment où il passa près de Saint-Julien, il prononça entre +ses dents, à deux reprises différentes et en appuyant sur les deux +premières syllabes, le nom de Quintilia Cavalcanti.</p> + +<p>Puis il retourna auprès de la table, et fit des questions sur cette +princesse Cavalcanti.</p> + +<p>«Ma foi! Monsieur, répondit une personne à laquelle il s'adressa, je ne +puis pas trop vous dire; demandez à ce jeune homme qui est auprès du +poêle. C'est un de ses domestiques.»</p> + +<p>Saint-Julien rougit jusqu'aux yeux, et, tournant brusquement le dos, il +s'apprêtait à sortir de la salle; mais l'étranger, avec une singulière +insistance, l'arrêta par le bras, et, le saluant avec la politesse d'un +homme qui croit faire une grande concession à la nécessité: «Monsieur, +lui dit-il, auriez-vous la bonté de me dire si madame la princesse de +Cavalcanti arrive directement de Paris?</p> + +<p>—Je n'en sais rien, Monsieur, répondit Saint-Julien sèchement. Je ne la +connais pas du tout.</p> + +<p>—Ah! Monsieur, je vous demande mille pardons. On m'avait dit...»</p> + +<p>Saint-Julien le salua brusquement et s'éloigna. Le voyageur pâle revint +auprès de la table.</p> + +<p>«Eh bien? lui dit le commis voyageur, qui avait observé sa méprise.</p> + +<p>—Vous m'avez fait faire une bévue, dit le voyageur pâle à la personne +qui l'avait d'abord adressé à Saint-Julien.</p> + +<p>—Je vous en demande pardon, dit celui-ci. Je croyais avoir vu ce jeune +homme sur le siège de la voiture.»</p> + +<p>Le commis voyageur, qui était facétieux comme tous les commis voyageurs +du monde, crut que l'occasion était bien trouvée de faire ce qu'il +appelait une farce. Il savait fort bien que Saint-Julien ne connaissait +pas la princesse, puisque c'était précisément à lui qu'il avait adressé +une question semblable à celle du voyageur pâle; mais il lui sembla +plaisant de faire durer la méprise de ce dernier.</p> + +<p>«Parbleu! Monsieur, dit-il, je suis sûr, moi, que vous ne vous êtes pas +trompé. Je connais très-bien la figure de ce garçon-là: c'est le valet +de chambre de madame de Cavalcanti. Si vous connaissiez le caractère de +ces valets italiens, vous sauriez qu'ils ne disent pas une parole +gratis; vous lui auriez offert cent sous...</p> + +<p>—En effet,» pensa le voyageur, qui tenait extraordinairement à +satisfaire sa curiosité. Il prit un louis dans sa bourse et courut après +Saint-Julien.</p> + +<p>Celui-ci attendait sous le péristyle que l'hôte vînt le chercher pour +l'introduire chez la princesse. Le voyageur pâle l'accosta de nouveau, +mais plus hardiment que la première fois, et, cherchant sa main, il y +glissa la pièce de vingt francs.</p> + +<p>Saint-Julien, qui ne comprenait rien à ce geste, prit l'argent, et le +regarda en tenant sa main ouverte dans l'attitude d'un homme stupéfait.</p> + +<p>«Maintenant, mon ami, répondez-moi, dit le voyageur pâle. Combien de +temps madame la princesse Cavalcanti a-t-elle passé à Paris?</p> + +<p>—Comment! encore? s'écria Julien furieux en jetant la pièce d'or par +terre. Décidément ces gens sont fous avec leur princesse Cavalcanti.»</p> + +<p>Il s'enfuit dans la cour, et dans sa colère il faillit s'enfuir de la +maison, pensant que tout le monde était d'accord pour le persifler. En +ce moment, l'aubergiste lui prit le bras en lui disant d'un air +empressé: «Venez, venez, Monsieur, tout est arrangé; l'abbé a été +grondé; la princesse vous attend.»</p> + + + + +<h3><a name="II" id="II"></a>II.</h3> + + +<p>Au moment d'entrer dans l'appartement de la princesse, Saint-Julien +retrouva cette assurance à laquelle nous atteignons quand les +circonstances forcent notre timidité dans ses derniers retranchements. +Il serra la boucle de sa ceinture, prit d'une main sa barrette, passa +l'autre dans ses cheveux, et entra tout résolu de s'asseoir en blouse de +coutil à la table de madame de Cavalcanti, fût-elle princesse ou +comédienne.</p> + +<p>Elle était debout et marchait dans sa chambre, tout en causant avec ses +compagnons de voyage. Lorsqu'elle vit Saint-Julien, elle fit deux pas +vers lui, et lui dit:—«Allons donc, Monsieur, vous vous êtes fait bien +prier! Est-ce que vous craignez de compromettre votre généalogie en vous +asseyant à notre table? Il n'y a pas de noblesse qui n'ait eu son +commencement, Monsieur, et la vôtre elle-même...</p> + +<p>—La mienne, Madame! répondit Saint-Julien en l'interrompant sans façon, +date de l'an mil cent sept.»</p> + +<p>La princesse, qui ne se doutait guère des méfiances de Saint-Julien, +partit d'un grand éclat de rire. L'espiègle Ginetta, qui était en train +d'emporter quelques chiffons de sa maîtresse, ne put s'empêcher d'en +faire autant; l'abbé, voyant rire la princesse, se mit à rire sans +savoir de quoi il était question. Le seul personnage qui ne parût pas +prendre part à cette gaieté fut un grand officier en habit de fantaisie +chocolat, sanglé d'or sur la poitrine, emmoustaché jusqu'aux tempes, +cambré comme une danseuse, éperonné comme un coq de combat. Il roulait +des yeux de faucon en voyant l'aplomb de Saint-Julien et la bonne humeur +de la princesse; mais Saint-Julien se fiait si peu à tout ce qu'il +voyait, qu'il s'imagina les voir échanger des regards d'intelligence.</p> + +<p>«Allons, mettons-nous à table, dit la princesse en voyant fumer le +potage. Quand la première faim sera apaisée, nous prierons monsieur de +nous raconter les faits et gestes de ses ancêtres. En vérité, il est +bien fâcheux, pour nous autres souverains légitimes, que tous les +Français ne soient pas dans les idées de celui-ci. Il nous viendrait de +par delà les Alpes moins d'<i>influenza</i> contre la santé de nos +aristocraties.»</p> + +<p>Saint-Julien se mit à manger avec assurance et à regarder avec une +apparente liberté d'esprit les personnes qui l'entouraient. «Si je suis +assis, en effet, à la table d'une Altesse Sérénissime, se dit-il, +l'honneur est moins grand que je ne l'imaginais; car voici des gens +qu'elle a traités comme des laquais toute la journée, et qui sont tout +aussi bien assis que moi devant son souper.»</p> + +<p>La princesse avait coutume, en effet, de faire manger à sa table, +lorsqu'elle était en voyage seulement, ses principaux serviteurs: +l'abbé, qui était son secrétaire; la lectrice, duègne silencieuse qui +découpait le gibier; l'intendant de sa maison, et même la Ginetta, sa +favorite; deux autres domestiques d'un rang inférieur servaient le +repas, deux autres encore aidaient l'aubergiste à monter le souper. +«C'est au moins la maîtresse d'un prince, pensa Saint-Julien; elle est +assez belle pour cela.» Et il la regarda encore, quoiqu'il fût bien +désenchanté par cette supposition.</p> + +<p>Elle était admirablement belle à la clarté des bougies; le ton de sa +peau, un peu bilieux dans le jour, devenait le soir d'une blancheur mate +qui était admirable. À mesure que le souper avançait, ses yeux prenaient +un éclat éblouissant; sa parole était plus brève, plus incisive; sa +conversation étincelait d'esprit; mais, à l'exception de la Ginetta, +qui, en qualité d'enfant gâté, mettait son mot partout, et singeait +assez bien les airs et le ton de sa maîtresse, tous les autres convives +la secondaient fort mal. La lectrice et l'abbé approuvaient de l'œil et +du sourire toutes ses opinions, et n'osaient ouvrir la bouche. Le +premier écuyer d'honneur paraissait joindre à une très-maussade +disposition accidentelle une nullité d'esprit passée à l'état chronique. +La princesse semblait être en humeur de causer; mais elle faisait de +vains efforts pour tirer quelque chose de ce mannequin brodé sur toutes +les coutures. Saint-Julien se sentait bien la force de parler avec elle, +mais il n'osait pas se livrer. Enfin il prit son parti, et, affrontant +ce regard curieusement glacial que chacun laisse tomber en pareille +circonstance sur celui qui n'a pas encore parlé, il débuta par une +franche et hardie contradiction à un aphorisme moqueur de madame +Cavalcanti. Sans s'apercevoir qu'il inquiétait l'écuyer d'honneur, qui +n'entendait pas bien le français, il s'exprima dans cette langue. La +princesse, qui la possédait parfaitement, lui répondit de même, et, +pendant un quart d'heure, toute la table écouta leur dialogue dans un +religieux silence.</p> + +<p>À vingt ans, on passe rapidement du mépris à l'enthousiasme. On est si +porté à augurer favorablement des hommes, qu'on fait immense, exagérée, +la réparation qu'on leur accorde à la moindre apparence de sagesse. +Saint-Julien, frappé du grand sens que la princesse déploya dans la +discussion, était bien près de tomber dans cet excès, quoiqu'il y eût +des instants encore où l'idée d'une scène habilement jouée pour le +railler venait faire danser des fantômes devant ses yeux éblouis. Il +était tenté de prendre toute cette cour italienne pour une troupe de +comédiens ambulants. «La prima donna, se disait-il, joue le rôle de +cette princesse au nom précieux; l'aide de camp n'est qu'un ténor sans +voix et sans âme; cet intendant sourd et muet est peut-être habitué au +rôle de la statue du Commandeur; la Ginetta est une vraie Zerlina; et +quant à cet abbé stupide, c'est sans doute quelque banquier juif que la +prima donna traîne à sa suite et qui défraie toute la troupe.»</p> + +<p>Après le dîner, la princesse, s'adressant à son premier écuyer, lui dit +en italien: «Lucioli, allez de ma part rendre visite à mon ami le +maréchal de camp ***, qui réside dans cette ville. Informez-vous de son +adresse, dites-lui que l'empressement et la fatigue du voyage m'ont +empêchée de l'inviter à souper, mais que je vous ai chargé de lui +exprimer mes sentiments. Allez.»</p> + +<p>Lucioli, assez mécontent d'une mission qui pouvait bien n'être qu'un +prétexte pour l'éloigner, n'osa résister et sortit.</p> + +<p>Dès qu'il fut dehors, l'abbé vint demander à Son Altesse si elle n'avait +rien à lui commander, et, sur sa réponse négative, il se retira.</p> + +<p>Saint-Julien, ne sachant quelle contenance faire, allait se retirer +aussi; mais elle le rappela en lui disant qu'elle avait pris plaisir à +sa conversation, et qu'elle désirait causer encore avec lui.</p> + +<p>Saint-Julien trembla de la tête aux pieds. Un sentiment de répugnance +qui allait jusqu'à l'horreur était le seul qui pût s'allier à l'idée +d'une femme d'un rang auguste livrée à la galanterie. Il trouvait une +telle femme d'autant plus haïssable qu'elle était plus à craindre, +entourée de moyens de séduction, et l'âme remplie de traîtrise et +d'habileté. Il regarda fixement la princesse italienne, et se tint +debout auprès de la porte, dans une attitude hautaine et froide.</p> + +<p>La princesse Cavalcanti ne parut pas y faire attention; elle fit un +signe à Ginetta et remit un volume à la lectrice. Aussitôt la soubrette +reparut avec une toilette portative en laque japonaise qu'elle dressa +sur une table. Elle tira d'un sac de velours brodé un énorme peigne +d'écaille blonde incrusté d'or; et, détachant la résille de soie qui +retenait les cheveux de sa maîtresse, elle se mit à la peigner, mais +lentement, et d'une façon insolente et coquette, qui semblait n'avoir +pas d'autre but que d'étaler aux yeux de Saint-Julien le luxe de cette +magnifique chevelure.</p> + +<p>Au fait, il n'en existait peut-être pas de plus belle en Europe. Elle +était d'un noir de corbeau, lisse, égale, si luisante sur les tempes +qu'on en eût pris le double bandeau pour un satin brillant; si longue et +si épaisse qu'elle tombait jusqu'à terre et couvrait toute la taille +comme un manteau. Saint-Julien n'avait rien vu de semblable, si ce n'est +dans ses élucubrations fantastiques. Le peigne doré de la Ginetta se +jouait en éclairs dans ce fleuve d'ébène, tantôt faisant voltiger les +légères tresses sur les épaules de la princesse, tantôt posant sur sa +poitrine de grandes masses semblables à des écharpes de jais; et puis, +rassemblant tout ce trésor sous son peigne immense, elle le faisait +ruisseler aux lumières comme un flot d'encre.</p> + +<p>Avec sa tunique de damas jaune, brodée tout autour de laine rouge, sa +jupe et son pantalon de mousseline blanche, sa ceinture en torsade de +soie, liée autour des reins et tombant jusqu'aux genoux; avec ses +babouches brodées, ses larges manches ouvertes et sa chevelure +flottante, la riche Quintilia ressemblait à une princesse grecque. +Ianthé, Haïdé, n'eussent pas été des noms trop poétiques pour cette +beauté orientale du type le plus pur.</p> + +<p>Pendant cette toilette inutile et voluptueuse, la duègne lisait, et la +princesse semblait ne pas écouter, occupée qu'elle était d'ôter et de +remettre ses bagues, de nettoyer ses ongles avec une crème parfumée et +de les essuyer avec une batiste garnie de dentelles.</p> + +<p>Saint-Julien ne pouvait pas la regarder sans une admiration qu'il +combattait en vain. Pour conjurer l'enchanteresse, il eût voulu écouter +la lecture. C'était un livre allemand qu'il n'entendait pas.</p> + +<p>«Fanciullo, lui dit la princesse sans lever les yeux sur lui, +comprends-tu cela?</p> + +<p>—Pas un mot, Madame.</p> + +<p>—Mistress White, dit-elle en anglais à la lectrice, lisez le texte +latin qui est en regard. Je présume, ajouta-t-elle en regardant +Saint-Julien, que vous avez fait vos études, monsieur le gentilhomme?»</p> + +<p>Louis ne répondit que par un signe de tête; la lectrice lut le texte en +latin.</p> + +<p>C'était un ouvrage de métaphysique allemande, la plus propre à donner +des vertiges.</p> + +<p>La princesse interrompait de temps en temps la lecture, et, tout en +continuant ses féminines recherches de toilette, contredisait et +redressait la logique du livre avec une supériorité si mâle, avec une +intelligence si pénétrante; elle jetait un coup d'œil si net, si hardi +sur les subtilités de cette mystérieuse analyse, que Julien ne savait +plus à quelle opinion s'arrêter. Pressé par elle de donner son avis sur +les rêveries de l'ascétique Allemand, il déploya tout son petit savoir; +mais il vit bientôt que c'était peu de chose en comparaison de celui de +madame Cavalcanti. Elle le critiqua doucement, le battit avec +bienveillance, et finit par l'écouter avec plus d'attention, lorsque, +abandonnant la controverse ergoteuse, il se fia davantage aux lumières +naturelles de sa raison et aux inspirations de sa conscience. Quintilia, +le voyant dans une bonne voie, l'écoutait parler. Insensiblement il se +livra à ce bien-être intellectuel qu'on éprouve à se rendre un compte +lumineux de ses propres idées.</p> + +<p>Il quitta peu à peu la place éloignée et l'attitude contrainte où la +honte l'avait retenu. Il était embarqué dans la plus belle de ses +argumentations lorsqu'il s'aperçut qu'il était appuyé sur la toilette de +madame Cavalcanti, vis-à-vis d'elle, et sous le feu immédiat de ses +grands yeux noirs. Elle avait quitté ses brosses à ongles et repoussé le +peigne de Ginetta; tout enveloppée de ses longs cheveux, elle avait +croisé sa jambe droite sur son genou gauche, et ses mains autour de son +genou droit. Dans cette attitude d'une grâce tout orientale, elle le +regardait avec un sourire de douceur angélique, mêlé à une certaine +contraction de sourcil qui exprimait un sérieux intérêt.</p> + +<p>Saint-Julien, tout épouvanté du danger qu'il courait, s'arrêta d'un air +effaré au milieu d'une phrase; mais il voulut en vain donner une +expression farouche à son regard, malgré lui il en laissa jaillir une +flamme amoureuse et chaste qui fit sourire la princesse.</p> + +<p>«C'est assez, dit-elle à sa lectrice; mistress White, vous pouvez vous +retirer.»</p> + +<p>Louis n'y comprit rien, la tête lui tournait. Il voyait approcher le +moment décisif avec terreur; il pensait au rôle ridicule qu'il allait +jouer en repoussant les avances de la plus belle personne du monde. +Pourtant il se jurait à lui-même de ne jamais servir aux méprisants +plaisirs d'une femme, fût-il devenu lui-même le plus roué des hommes.</p> + +<p>Tout à coup la princesse lui dit avec aisance:</p> + +<p>«Bonsoir, mon cher enfant; je suppose que vous avez besoin de repos, et +je sens le sommeil me gagner aussi. Ce n'est pas que votre conversation +soit faite pour endormir; elle m'a été infiniment agréable, et je +désirerais prolonger le plaisir de cette rencontre. Si vos projets de +voyage s'accordaient avec les siens, je vous offrirais une place dans ma +voiture... Voyons, où allez-vous?</p> + +<p>—Je l'ignore, Madame; je suis un aventurier sans fortune et sans asile; +mais, quelque misérable que je sois, je ne consentirai jamais à être à +charge à personne.</p> + +<p>—Je le crois, dit la princesse avec une bonté grave; mais entre des +personnes qui s'estiment, il peut y avoir un échange de services +profitable et honorable à toutes deux. Vous avez des talents, j'ai +besoin des talents d'autrui; nous pouvons être utiles l'un à l'autre. +Venez me voir demain matin; peut-être pourrons-nous ne pas nous séparer +si tôt, après nous être entendus si vite et si bien.»</p> + +<p>En achevant ces mots, elle lui tendit la main et la lui serra avec +l'honnête familiarité d'un jeune homme. Saint-Julien, en descendant +l'escalier, entendit les verrous de l'appartement se tirer derrière lui.</p> + +<p>«Allons, dit-il, j'étais un fou et un niais; madame Cavalcanti est la +plus belle, la plus noble, la meilleure des femmes.»</p> + + + + +<h3><a name="III" id="III"></a>III.</h3> + + +<p>Julien eut bien de la peine à s'endormir. Toute cette journée se +présentait à sa mémoire comme un chapitre de roman; et lorsqu'il +s'éveilla le lendemain, il eut peine à croire que ce ne fût pas un rêve. +Empressé d'aller trouver la princesse, qui devait partir de bonne heure, +il s'habilla à la hâte et se rendit chez elle le cœur joyeux, l'esprit +tout allégé des doutes injustes de la veille. Il trouva madame +Cavalcanti déjà prête à partir. Ginetta lui préparait son chocolat +tandis qu'elle parcourait une brochure sur l'économie politique.</p> + +<p>«Mon enfant, dit-elle à Julien, j'ai pensé à vous; je sais à quelle +force vous avez atteint dans vos études, ce n'est ni trop ni trop peu. +Avez-vous étudié en particulier quelque chose dont nous n'ayons pas +parlé hier?</p> + +<p>—Non pas, que je sache. Votre Altesse m'a prouvé qu'elle en savait +beaucoup plus que moi sur toutes choses; c'est pourquoi je ne vois pas +comment je pourrais lui être utile.</p> + +<p>—Vous êtes précisément l'homme que je cherchais; je veux réduire le +nombre des personnes qui me sont attachées et en épurer le choix; je +veux réunir en une seule les fonctions de ma lectrice et celles de mon +secrétaire. Je marie l'une avantageusement à un homme dont j'ai besoin +de me divertir; l'autre est un sot dont je ferai un excellent chanoine +avec mille écus de rente. Tous deux seront contents, et vous les +remplacerez auprès de moi. Vous cumulerez les appointements dont ils +jouissaient, mille écus d'une part et quatre mille francs de l'autre; de +plus l'entretien complet, le logement, la table, etc.»</p> + +<p>Cette offre, éblouissante pour un homme sans ressource comme l'était +alors Saint-Julien, l'effraya plus qu'elle ne le séduisit.</p> + +<p>«Excusez ma franchise, dit-il après un moment d'hésitation; mais j'ai de +l'orgueil: je suis le seul rejeton d'une noble famille; je ne rougis +point de travailler pour vivre, mais je craindrais de porter une livrée +en acceptant les bienfaits d'un prince.</p> + +<p>—Il n'est question ni de livrée ni de bienfaits, dit la princesse; les +fonctions dont je vous charge vous placent dans mon intimité.</p> + +<p>—C'est un grand bonheur sans doute, reprit Julien embarrassé; mais, +ajouta-t-il en baissant la voix, mademoiselle Ginetta est admise aussi à +l'intimité de Votre Altesse.</p> + +<p>—J'entends, reprit-elle; vous craigniez d'être mon laquais. +Rassurez-vous, Monsieur, j'estime les âmes fières et ne les blesse +jamais. Si vous m'avez vue traiter en esclave le pauvre abbé Scipione, +c'est qu'il a été au-devant d'un rôle que je ne lui avais pas destiné. +Essayez de ma proposition; si vous ne vous fiez pas à ma délicatesse, le +jour où je cesserai de vous traiter honorablement, ne serez-vous pas +libre de me quitter?</p> + +<p>—Je n'ai pas d'autre réponse à vous faire, Madame, répondit +Saint-Julien entraîné, que de mettre à vos pieds mon dévouement et ma +reconnaissance.</p> + +<p>—Je les accepte avec amitié, reprit Quintilia en ouvrant un grand livre +à fermoir d'or; veuillez écrire vous-même sur cette feuille nos +conventions, avec votre nom, votre âge, votre pays. Je signerai.»</p> + +<p>Quand la princesse eut signé ce feuillet et un double que Julien mit +dans son portefeuille, elle fit appeler tous ses gens, depuis l'aide de +camp jusqu'au jockey, et, tout en prenant son chocolat, elle leur dit +avec lenteur et d'un ton absolu;</p> + +<p>—M. l'abbé Scipione et mistress White cessent de faire partie de ma +maison. C'est M. le comte de Saint-Julien qui les remplace. White et +Scipione ne cessent pas d'être mes amis, et savent qu'il ne s'agit pas +pour eux de disgrâce, mais de récompense. Voici M. de Saint-Julien. +Qu'il soit traité avec respect, et qu'on ne l'appelle jamais autrement +que M. le comte. Que tous mes serviteurs me restent attachés et soumis; +ils savent que je ne leur manquerai pas dans leurs vieux jours. Ne tirez +pas vos mouchoirs et ne faites pas semblant de pleurer de tendresse. Je +sais que vous m'aimez; il est inutile d'en exagérer le témoignage. Je +vous salue. Allez-vous-en.»</p> + +<p>Elle tira sa montre de sa ceinture et ajouta:</p> + +<p>«Je veux être partie dans une demi-heure.»</p> + +<p>L'auditoire s'inclina et disparut dans un profond silence. Les ordres de +la princesse n'avaient pas rencontré la moindre apparence de blâme ou +même d'étonnement sur ces figures prosternées. L'exercice ferme d'une +autorité absolue a un caractère de grandeur dont il est difficile de ne +pas être séduit, même lorsqu'il se renferme dans d'étroites limites. +Saint-Julien s'étonna de sentir le respect s'installer pour ainsi dire +dans son âme sans répugnance et sans effort.</p> + +<p>Il retourna dans sa chambre pour prendre quelques effets, et il +redescendait l'escalier avec son petit sac de voyage sous le bras, +lorsque le grand voyageur pâle qui lui avait montré la veille une si +étrange curiosité accourut vers lui et le salua en lui adressant mille +excuses obséquieuses sur son impertinente méprise. Saint-Julien eût bien +voulu l'éviter, mais ce fut impossible. Il fut forcé d'échanger quelques +phrases de politesse avec lui, espérant en être quitte de la sorte. Il +se flattait d'un vain espoir; le voyageur pâle, saisissant son bras, lui +dit du ton pathétique et solennel d'un homme qui vous inviterait à son +enterrement, qu'il avait quelque chose d'important à lui dire, un +service immense à lui demander. Saint-Julien, qui, malgré ses défiances +continuelles, était bon et obligeant, se résigna à écouter les +confidences du voyageur pâle.</p> + +<p>«Monsieur, lui dit celui-ci, prenez-moi pour un fou, j'y consens; mais, +au nom du ciel! ne me prenez pas pour un insolent, et répondez à la +question que je vous ai adressée hier soir: Qu'est-ce que la princesse +Quintilia Cavalcanti?</p> + +<p>—Je vous jure, Monsieur, que je ne le sais guère plus que vous, +répondit Saint-Julien; et pour vous le prouver, je vais vous dire de +quelle manière j'ai fait connaissance avec elle.»</p> + +<p>Quand il eut terminé son récit, que le voyageur écouta d'un air +attentif, celui-ci s'écria:</p> + +<p>«Ceci est romanesque et bizarre, et me confirme dans l'opinion où je +suis que cette étrange personne est ma belle inconnue du bal de l'Opéra.</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous voulez dire? demanda Saint-Julien en ouvrant de +grands yeux.</p> + +<p>—Puisque vous avez eu la bonté de me conter votre aventure, répliqua le +voyageur, je vais vous dire la mienne. J'étais, il y a six semaines, au +bal de l'Opéra à Paris; je fus agacé par un domino si plein +d'extravagance, de gentillesse et de grâce, que j'en fus <i>absolument</i> +enivré. Je l'entraînai dans une loge, et <i>elle</i> me montra son visage: +c'était le plus beau, le plus expressif que j'aie vu de ma vie. Je la +suivis tout le temps du bal, bien qu'après m'avoir fait mille +coquetteries elle semblât faire tous ses efforts pour m'échapper. Elle +réussit un instant à s'éclipser; mais guidé par cette seconde vue que +l'amour nous donne, je la rejoignais sous le péristyle, au moment où +elle montait dans une voiture élégante qui n'avait ni chiffre ni livrée. +Je la suppliai de m'écouter; alors elle me dit qu'elle occupait un rang +élevé dans le monde, qu'elle avait des convenances à garder, et qu'elle +mettait des conditions à mon bonheur. Je jurai de les accepter toutes. +Elle me dit que la première serait de me laisser bander les yeux. J'y +consentis; et, dès que nous fûmes assis dans la voiture, elle m'attacha +son mouchoir sur les yeux en riant comme une folle. Lorsque la voiture +s'arrêta, elle me prit le bras d'une main ferme, me fit descendre, et me +conduisit si lestement que j'eus de la peine à ne pas tomber plusieurs +fois en chemin. Enfin elle me poussa rudement, et je tombai avec effroi +sur un excellent sofa. En même temps elle fit sauter le bandeau, et je +me trouvai dans un riche cabinet où tout annonçait le goût des arts et +l'élévation des idées. Elle me laissa examiner tout avec curiosité: +c'était, comme je m'en aperçus en regardant ses livres, une personne +savante, lisant le grec, le latin et le français. Elle était Italienne, +et semblait avoir vécu parmi ce qu'il y a de plus élevé dans la société, +tant elle avait de noblesse dans les manières et d'élégance dans la +conversation. Je vous avouerai que je faillis d'abord en devenir fou +d'orgueil et de joie, et qu'ensuite je fus ébloui et effrayé de la +distance qui existait sous tous les rapports entre une telle femme et +moi. Autant j'avais été confiant et fat durant le bal, autant je devins +humble et craintif quand je fus bien convaincu que je n'avais point +affaire à une intrigante, mais à une personne d'un rang et d'un esprit +supérieurs. Ma timidité lui plut sans doute; car elle redevint folâtre +et même provocante.»</p> + +<p>Saint-Julien rougit, et le voyageur s'en apercevant, lui dit d'un air +plus grave et un visage plus pâle que de coutume:</p> + +<p>«Vous me trouvez peut-être fat, Monsieur, et pourtant ce que je vous +disais en confidence est de la plus exacte vérité. Je n'ai l'air ni +fanfaron, ni mauvais plaisant, n'est-il pas vrai?</p> + +<p>—Non, certainement, répliqua Julien. Je vous écoute, veuillez +continuer.</p> + +<p>—C'était une étrange créature, grave, diserte, railleuse, haute et +digne, insolente, et, vous dirai-je tout? un peu effrontée. Après +m'avoir imposé silence avec autorité pour un mot hasardé, elle disait +les choses les plus comiques et les moins chastes du monde.</p> + +<p>—En vérité? dit Julien saisi de dégoût.</p> + +<p>—Il n'est que trop vrai, poursuivit le voyageur. Eh bien, malgré ces +bizarreries, et peut-être à cause de ces bizarreries, j'en devins +éperdument amoureux, non de cet amour idéal et pur dont votre âge est +capable, mais d'un amour inquiet, dévorant comme un désir. Enfin, +Monsieur, je fus, ce soir-là, le plus heureux des hommes, et je +sollicitai avec ardeur la faveur de la voir le lendemain; elle me le +promit à la condition que je ne chercherais à savoir ni son nom, ni sa +demeure. Je jurai de respecter ses volontés. Elle me banda de nouveau +les yeux, me conduisit dehors, et me fit remonter en voiture. Au bout +d'une demi-heure on m'en fit descendre. Au moment où j'étais sur le +marchepied, une joue douce et parfumée, que je reconnus bien, effleura +la mienne, et une voix, que je ne pourrai jamais oublier, me glissa ces +mots dans l'oreille: <i>À demain</i>. J'arrachai le bandeau; mais on me +poussa sur le pavé, et la portière se referma précipitamment derrière +moi. La voiture n'avait point de lanternes et partit comme un trait. +J'étais dans une des plus sombres allées des Champs-Élysées. Je ne vis +rien, et j'eus bientôt cessé d'entendre le bruit de la voiture, quelques +efforts que je fisse pour la suivre. Il faisait un verglas affreux; je +tombais à chaque pas, et je pris le parti de rentrer chez moi.</p> + +<p>—Et le lendemain? dit Julien.</p> + +<p>—Je n'ai jamais revu mon inconnue, si ce n'est tout à l'heure, à une +des fenêtres qui donnent sur la cour de cette auberge; et c'est la +princesse Quintilia Cavalcanti.</p> + +<p>—Vous en êtes sûr, Monsieur? dit Julien triste et consterné.</p> + +<p>—J'en ai une autre preuve, dit le voyageur en tirant de son sein une +montre fort élégante et en l'ouvrant: regardez ce chiffre; n'est-ce pas +celui de Quintilia Cavalcanti, avec cette abréviation <span class="smcap">Pra</span>, c'est-à-dire +principessa? Maudite abréviation qui m'a tant fait chercher!</p> + +<p>—Comment avez-vous cette montre? dit Julien.</p> + +<p>—Par un hasard étrange, j'en avais une absolument semblable, et je +l'avais posée sur la cheminée du boudoir où je fus conduit par mon +masque. La cherchant précipitamment, je pris celle-ci qui était +suspendue à côté, et ce ne fut qu'au bout de quelques jours que je +m'aperçus du chiffre gravé dans l'intérieur.</p> + +<p>—Je ne sais si je rêve, dit Saint-Julien en regardant la montre; mais +il me semble que j'en ai vu tout à l'heure une semblable dans les mains +de cette femme.</p> + +<p>—Une montre de platine russe, travaillée en Orient, dit le voyageur, +avec des incrustations d'or émaillé!</p> + +<p>—Je crois que oui, dit Julien.</p> + +<p>—Eh bien, ouvrez-la, Monsieur, et vous y trouverez le nom de Charles de +Dortan; faites-le, au nom du ciel!</p> + +<p>—Comment voulez-vous que j'aille demander à la princesse de voir sa +montre? et d'ailleurs qu'y gagnerez-vous?</p> + +<p>—Oh! je veux lui reprocher son effronterie; on ne se joue pas ainsi +d'un homme de bonne foi qui s'est soumis à tant de précautions +mystérieuses. Il faut démasquer une infâme coquette, ou bien il faut +qu'elle me tienne ses promesses, et je garderai à jamais le silence sur +cette aventure; car, après tout, Monsieur, je suis encore capable d'en +être amoureux comme un fou.</p> + +<p>—Je vous en fais mon compliment, dit froidement Saint-Julien; pour moi, +je hais cette sorte de femmes, et je...</p> + +<p>—Voici la voiture qui va partir! s'écria le voyageur: je veux +l'attendre au passage, lui crier mon nom aux oreilles, la terrasser de +mon regard... Mais de grâce, Monsieur, allez d'abord lui dire que je +veux lui parler, que je suis Charles de Dortan; elle sait très-bien mon +nom, elle me l'a demandé. Et d'ailleurs elle a ma montre...»</p> + +<p>Le majordome de la princesse vint appeler Julien; celui-ci obéit, et +trouva le page, la duègne et les autres installés dans les voitures de +suite et prêts à partir. La princesse parut bientôt avec la Ginetta; +elles étaient coiffées de grands voiles noirs pour se préserver de la +poussière de la route. La princesse avait levé le sien; mais quand elle +vit sa voiture entourée de curieux, elle sembla éprouver un sentiment +d'impatience et d'ennui, et baissa son voile sur son visage. En ce +moment le voyageur pâle s'élançait pour la voir; il s'élança trop tard +et ne la vit pas.</p> + +<p>Alors, n'osant adresser la parole à cette femme dont il ne distinguait +pas les traits, il prit le bras de Saint-Julien et dit d'un ton +d'instance:</p> + +<p>«De grâce, dites mon nom.»</p> + +<p>Saint-Julien céda machinalement et dit à la princesse:</p> + +<p>«Madame, voici M. Charles de Dortan.</p> + +<p>—Je n'ai pas l'honneur de le connaître, répondit la princesse, et je le +salue. Allons, Messieurs, en voiture; dépêchons-nous!»</p> + +<p>À ce ton absolu, les serviteurs de la princesse écartèrent +précipitamment les curieux, et Quintilia monta en voiture sans que le +voyageur pâle osât lui parler. Saint-Julien le vit serrer les poings et +s'élancer avec anxiété sur un banc pour regarder dans la voiture.</p> + +<p class="image"><img src="images/i002.png" alt="Elle paraissait bien avoir trente ans..." +width="600" /><br />Elle paraissait bien avoir trente ans...</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que cet homme-là qui nous regarde tant? dit +nonchalamment la princesse en s'étendant à demi au fond de la voiture, +dont Saint-Julien et la Ginetta occupaient le devant.</p> + +<p>—Je ne sais pas, Madame, répondit la Ginetta avec candeur en relevant +son voile.</p> + +<p>—C'est M. Charles de Dortan, dit Saint-Julien indigné.</p> + +<p>—N'est-ce pas un horloger?» dit la princesse avec tant de calme, que +Saint-Julien ne put savoir si c'était une question de bonne foi ou une +plaisanterie effrontée.</p> + +<p>La princesse releva aussi son voile, se tourna vers Dortan, et lui dit +d'un ton froid et impératif:</p> + +<p>«Monsieur, reculez-vous; on ne regarde pas ainsi une femme.</p> + +<p>Dortan devint pâle comme la lune et resta fasciné à sa place.</p> + +<p>La voiture partit au galop.</p> + +<p>«Ces Français sont insolents! dit la Ginetta au bout d'un instant.</p> + +<p>—Pourquoi? dit la princesse, qui avait déjà oublié l'incident.</p> + +<p>—Il faut, pensa Julien, que ce Dortan soit un imbécile ou un fou.»</p> + +<p>Les manières tranquilles de la princesse le subjuguèrent bientôt, et il +lui sembla avoir rêvé l'histoire de Dortan. Pendant ce temps le chemin +se dérobait sous les pieds des chevaux, et Avignon s'effaçait dans la +poussière de l'horizon.</p> + + + + +<h3><a name="IV" id="IV"></a>IV.</h3> + + +<p>Les journées de ce voyage passèrent comme un songe pour Julien. La +princesse s'était faite homme pour lui parler. Elle avait un art infini +pour tirer de chaque question tout le parti possible, pour la +simplifier, l'éclaircir et la revêtir ensuite de tout l'éclat de sa +pensée vaste et brillante. Toutes ses opinions révélaient une âme forte, +une volonté implacable, une logique âpre et serrée. Ce caractère viril +éblouissait le jeune comte. Une chose seule l'affligeait, c'était de n'y +pas voir percer plus de sensibilité; un peu plus d'entraînement, un peu +moins de raison, l'eussent rendu plus séduisant sans lui ôter peut-être +sa puissance. Mais Saint-Julien ne savait pas encore précisément s'il se +trompait en augurant de la beauté de l'intelligence plus que de la bonté +du cœur. Peut-être cette âme si vaste avait-elle encore plus d'une face +à lui montrer, plus d'un trésor à lui révéler. Seulement il s'effrayait +de la trouver plus disposée à la critique qu'à la sympathie lorsqu'il +s'écartait de la réalité positive pour s'égarer à la suite de quelque +rêverie sentimentale.</p> + +<p class="image"><img src="images/i003.png" alt="Vraiment, dit l'aubergiste..." +width="600" /><br />Vraiment, dit l'aubergiste...</p> + +<p>Et d'un autre côté pourtant il aimait cette froideur d'imagination qui, +selon lui, devait prendre sa source dans une habitude de mœurs rigides +et sages. La familiarité chaste des manières et du langage achevait +d'effacer la fâcheuse impression qu'il avait reçue d'abord des manières +hardies et de la brusque familiarité de la princesse. Comment accorder +d'ailleurs les principes d'ordre et de noble harmonie qu'elle émettait +si nettement à tout propos avec des habitudes de désordre et +d'effronterie? La dépravation dans une âme si élevée eût été une +monstruosité.</p> + +<p>Peu après il lui sembla que cette femme cachait sa bonté comme une +faiblesse, mais qu'un foyer de charité brûlait dans son âme. Elle +n'était occupée que de théories philanthropiques, et s'indignait de voir +sur sa route tant de misère sans soulagement. Elle imaginait alors des +moyens pour y remédier et s'étonnait qu'on ne s'en avisât pas.</p> + +<p>«Mais, disait-elle avec colère, ces misérables bâtards qui gouvernent le +monde à titre de rois ont bien autre chose à faire que de secourir ceux +qui souffrent. Occupés de leurs fades plaisirs, ils s'amusent +puérilement et mesquinement jusqu'à ce que la voix des peuples fasse +crouler leurs trônes trop longtemps sourds à la plainte.»</p> + +<p>Alors elle parlait de la difficulté de maintenir l'intelligence entre +les gouvernements et les peuples. Elle ne la trouvait pas insurmontable. +«Mais que peuvent faire, ajoutait-elle, tous ces idiots couronnés?» Et +après avoir lumineusement examiné et critiqué le système de tous les +cabinets de l'Europe, dont son œil pénétrant semblait avoir surpris tous +les secrets, elle élevait sur des bases philosophiques son système de +gouvernement absolu.</p> + +<p>«Les grands rois font les grands peuples, disait-elle; tout se réduit à +cet aphorisme banal; mais il n'y a pas encore eu de grands rois sur la +terre, il n'y a eu que de grands capitaines, des héros d'ambition, +d'intelligence et de bravoure; pas un seul prince à la fois hardi, +loyal, éclairé, froid, persévérant. Dans toutes les biographies +illustres, la nature infirme perce toujours. Ce n'est pourtant pas à +dire qu'il faille abandonner l'œuvre et désespérer de l'avenir du monde. +L'esprit humain n'a pas encore atteint la limite où il doit s'arrêter: +tout ce qui est nettement concevable est exécutable.»</p> + +<p>Après avoir parlé ainsi, elle tombait dans de profondes rêveries; ses +sourcils se fronçaient légèrement. Son grand œil sombre semblait +s'enfoncer dans ses orbites; l'ambition agrandissait son front brûlant. +On l'eût prise pour la fille de Napoléon.</p> + +<p>Dans ces instants-là Saint-Julien avait peur d'elle.</p> + +<p>«Qu'est-ce que la charité? qu'est-ce que l'amour? se disait-il; que sont +toutes les vertus et toutes les poésies, et tous les sentiments pieux et +tendres pour une âme brûlée de ces ambitions immenses?»</p> + +<p>Mais s'il la voyait jeter aux pauvres l'or de sa bourse et jusqu'aux +pièces de son vêtement; s'il l'entendait, d'une voix amicale et presque +maternelle, interroger les malades et consoler les affligés, il était +plus touché de ces marques de bonté familière qu'il ne l'eût été +d'actions plus grandes faites par une autre femme.</p> + +<p>Un jour un postillon tomba sous ses chevaux et fut grièvement blessé. La +princesse s'élança la première à son secours; et, sans crainte de +souiller son vêtement dans le sang et dans la poussière, sans craindre +d'être atteinte et blessée elle-même par les pieds des chevaux, au +milieu desquels elle se jeta, elle le secourut et le pansa de ses +propres mains. Elle le fit avec tant de zèle et de soin, que +Saint-Julien aurait cru qu'elle y mettait de l'affectation s'il ne l'eût +vue tancer sérieusement son page, qui criait pour une égratignure, +repousser avec colère les mendiants qui étalaient sous ses yeux de +fausses plaies, négliger, en un mot, toutes les occasions de déployer +une compassion inutile et crédule.</p> + +<p>Enfin on arriva à Monteregale, et la princesse, ayant fait ouvrir sa +voiture, montra de loin à Saint-Julien les tours d'une jolie forteresse +en miniature qui dominait sa capitale. La capitale blanche et mignonne +parut bientôt elle-même au milieu d'une vallée délicieuse. La garnison, +composée de cinq cents hommes, arriva à la rencontre de sa gracieuse +souveraine. Les douze pièces de canon des forts firent le plus beau +bruit qu'elles purent, et l'inévitable harangue des magistrats fut +prononcée aux portes de la ville.</p> + +<p>Quintilia parut recevoir ces honneurs avec un peu de hauteur et +d'ironie. Peut-être en eût-elle mieux supporté l'ennui si l'éclat d'une +plus vaste puissance les eût rehaussés au gré de son orgueil. Cependant +elle se donna la peine de faire à Saint-Julien les honneurs de sa petite +principauté avec beaucoup de gaieté. Elle eut l'esprit de ne point trop +souffrir du ridicule de ses magistrats, de la mesquinerie de ses forces +militaires et de l'exiguïté de ses domaines. Elle s'exécuta de bonne +grâce pour en rire, et ne perdit néanmoins aucune occasion de lui faire +adroitement remarquer les effets d'une sage administration.</p> + +<p>Au reste elle prenait trop de peine. Saint-Julien, qui n'avait jamais vu +que les tourelles lézardées du manoir héréditaire et leurs rustiques +alentours, était rempli d'une naïve admiration pour cet appareil de +royauté domestique. La beauté du ciel, les riches couleurs du paysage, +l'élégance coquette du palais, construit dans le goût oriental sur les +dessins de la princesse, les grands airs des seigneurs de sa petite +cour, les costumes un peu surannés, mais riches, des dignitaires de sa +maison, tout prenait aux yeux du jeune campagnard un aspect de splendeur +et de majesté qui lui faisait envisager sa destinée comme un rêve.</p> + +<p>Arrivée dans son palais, Quintilia fut tellement obsédée de révérences +et de compliments, qu'elle ne put songer à installer son nouveau +secrétaire. Lorsque Saint-Julien voulut aller prendre du repos, les +valets, mesurant leur considération à la magnificence de son costume, +l'envoyèrent dans une mansarde. Il y fit peu d'attention. Délicat de +complexion et peu habitué à la fatigue, il s'y endormit profondément.</p> + +<p>Le lendemain matin, il fut éveillé par la Ginetta.</p> + +<p>«Monsieur le comte, lui dit-elle avec l'aplomb d'une personne qui sent +toute la dignité de son personnage, vous êtes mal ici. Son Altesse ne +sait pas où l'on vous a logé; mais, comme elle n'a pas eu le temps de +s'occuper de vous hier, elle vous prie d'attendre ici un jour ou deux, +d'y prendre vos repas, d'en sortir le moins possible, de ne point vous +montrer à beaucoup de personnes, de ne parler à aucune, et d'être assuré +qu'elle s'occupe de vous installer d'une manière dont vous serez +content.»</p> + +<p>Après ce discours, la Ginetta le salua et sortit d'un air majestueux. +Saint-Julien se conforma religieusement aux intentions de sa souveraine. +Un vieux valet de chambre lui apporta des aliments très-choisis, le +servit respectueusement sans lui adresser un mot, et lui remit quelques +livres. Ce fut le seul souvenir qu'il eut de la princesse durant trois +jours.</p> + +<p>Le soir de cette troisième journée, comme il commençait à s'impatienter +et à s'inquiéter un peu de cet abandon, il entendit, en même temps que +l'horloge qui sonnait minuit, les pas légers d'une femme, et la Ginetta +reparut.</p> + +<p>«Venez, Monsieur, lui dit-elle d'un ton respectueux, mais avec un regard +assez moqueur. Son Altesse Sérénissime m'ordonne de vous conduire à +votre nouveau domicile.»</p> + +<p>Saint-Julien la suivit à travers les combles du palais. Après de +nombreux détours, elle ouvrit une porte dont elle avait la clef sur +elle: mais, comme Julien allait la franchir à son tour, une figure +allumée par la colère s'élança au-devant d'eux en s'écriant:</p> + +<p>«Où allez-vous?</p> + +<p>—Que vous importe? répondit hardiment la Ginetta.»</p> + +<p>À la clarté vacillante du flambeau que portait la soubrette, +Saint-Julien reconnut l'écuyer ou l'aide de camp Lucioli, qui jetait sur +lui des regards furieux.</p> + +<p>«J'ai le commandement de cette partie du château, dit-il: vous ne +passerez point sans ma permission.</p> + +<p>—En voici une qui vaut bien la vôtre, dit-elle en lui exhibant un +papier.»</p> + +<p>Lucioli y jeta les yeux, le froissa dans ses mains avec exaspération et +le jeta sur les marches de l'escalier en proférant un horrible jurement. +Puis il disparut après avoir lancé à Julien un nouveau regard de haine +et de vengeance.</p> + +<p>Cette rapide scène réveilla tous les doutes du jeune homme.</p> + +<p>«Ou je n'ai aucune espèce de jugement, se dit-il, ou cette conduite est +celle d'un amant disgracié qui voit en moi son successeur.»</p> + +<p>Cette idée le troubla tellement, qu'il arriva tout tremblant au bas de +l'escalier. Lorsque Ginetta se retourna pour lui remettre la clef de +l'appartement, il était pâle, et ses genoux se dérobaient sous lui.</p> + +<p>«Eh bien! lui dit la soubrette à l'œil brillant, vous avez peur?</p> + +<p>—Non pas de Lucioli, Mademoiselle, répondit froidement Saint-Julien.</p> + +<p>—Et de quoi donc alors? dit-elle avec ingénuité. Tenez, Monsieur, vous +êtes chez vous. La princesse vous fera avertir demain quand elle pourra +vous recevoir. Un serviteur particulier répondra à votre sonnette. Bonne +nuit, monsieur le comte.»</p> + +<p>Elle lui lança un regard équivoque, où Saint-Julien ne put distinguer la +malice ingénue d'un enfant de la raillerie agaçante d'une coquette. Il +entra chez lui tout confus de ses vaines agitations, et craignant de +jouer vis-à-vis de lui-même le rôle d'un fat.</p> + +<p>L'appartement était décoré avec un goût exquis. Les draperies en étaient +si fraîches, que Saint-Julien ne put s'empêcher de penser, malgré ses +scrupules, que ce logement avait été préparé pour lui tout exprès. La +simplicité austère des ornements, la sobriété des choses de luxe, le +choix des objets d'art, semblaient avoir une destination expresse pour +ses goûts et son caractère. Les gravures représentaient les poètes que +Julien aimait, ses livres favoris garnissaient les armoires de glace. Il +y avait même une grande Bible entr'ouverte à un psaume qu'il avait +souvent cité avec admiration durant le voyage.</p> + +<p>«Il est impossible que ces choses soient l'effet du hasard, dit-il; mais +que suis-je pour qu'elle s'occupe ainsi de moi, pour qu'elle m'honore +d'une amitié si délicate? Quintilia! dût le monde me couvrir de sa +sanglante moquerie, je m'estimerais bien malheureux s'il me fallait +échanger le trésor de cette sainte affection contre une nuit de ton +plaisir!... Et pourtant quel orgueil serait donc le mien si j'aspirais à +être le seul amant d'une femme comme elle? Suis-je fou? suis-je sot?»</p> + +<p>Le lendemain matin, il se hasarda à tirer la tresse de soie de sa +sonnette, moins par le besoin qu'il avait d'un domestique que par un +sentiment de curiosité inquiète et vague appliqué à toutes les choses +qui l'entouraient. Deux minutes après, il vit entrer le page de la +princesse. C'était un enfant de seize ans, si fluet et si petit qu'il +paraissait en avoir douze. Sa physionomie fine et mobile, son air +enjoué, hardi et pétulant, son costume théâtral, sa chevelure blonde et +frisée, réalisaient le plus beau type de page espiègle et d'enfant gâté +qui ait jamais porté l'éventail d'une reine.</p> + +<p>«Eh quoi! c'est toi, Galeotto? dit le jeune comte avec surprise.</p> + +<p>«Oui, c'est moi, répondit le page avec fierté: la princesse me met à vos +ordres; mais écoutez. Vous ne devez jamais oublier que je me nomme +Galeotto <i>degli Stratigopoli</i>, descendant de princes esclavons, et que +je suis votre égal en toutes choses. Si la pauvreté a fait de moi un +aventurier, elle n'en pourra jamais faire un valet. Sachez donc que je +suis ici ami et compagnon. J'obéis à la princesse; je la servirai à +genoux, parce qu'elle est femme et belle; mais vous, je ne consentirai +jamais qu'à obliger... Est-ce convenu?</p> + +<p>—Je n'ai pas besoin d'un serviteur, répondit Saint-Julien, et j'ai +besoin d'un ami. Vous voyez que le hasard me sert bien, n'est-il pas +vrai?»</p> + +<p>Galeotto lui tendit la main, et un sourire amical entr'ouvrit sa bouche +vermeille.</p> + +<p>«Son Altesse, reprit-il, m'avait bien dit que nous nous entendrions et +que nous serions frères. Elle désire que nous n'ayons point de rapports +avec les laquais. Jeunes comme nous voici, pauvres comme nous l'étions +hier, nous n'avons pas besoin de valets de chambre; mais nous avons +besoin mutuellement de conseil et de société. C'est pourquoi nos +gentilles cellules sont voisines l'une de l'autre, une sonnette +communique de vous à moi; mais prenez-y bien garde, la même +communication existe de moi à vous, et pour commencer vous allez voir.»</p> + +<p>Le page sortit, et peu après une sonnette cachée dans les draperies du +lit de Saint-Julien fut ébranlée avec autorité. Le jeune comte comprit, +et se hâta de sortir de sa chambre. Au bout de quelques pas il vit +Galeotto sur le seuil de la sienne.</p> + +<p>«Mon jeune maître, dit Saint-Julien, me voici, j'ai entendu votre appel.</p> + +<p>—C'est bien, dit le page; maintenant retournons chez vous, je vais vous +aider à vous habiller. Cela est d'une haute importance, ajouta-t-il, +voyant que Julien faisait quelque cérémonie; j'accomplis ma mission, +laissez-moi faire.»</p> + +<p>Alors Galeotto tira de sa poche une clef de vermeil dont il se servit +pour ouvrir les tiroirs d'un grand coffre de cèdre qui servait de +commode dans la chambre de Saint-Julien. Il y prit des vêtements d'une +forme étrange, devant lesquels le jeune Français se récria, saisi de +répugnance:</p> + +<p>«Vous êtes un niais, mon bon ami, lui dit le page; vous craignez d'être +ridicule en vous affublant d'un costume de comédie. Il ne fallait pas +vous mettre sous la domination d'une femme. Vous oubliez donc que nous +jouons ici les premiers rôles après le singe et le perroquet? J'ai fait +comme vous la première fois qu'on m'ôta ma petite soutane râpée (car je +m'étais enfui du séminaire par-dessus les murs), pour me mettre ce +justaucorps de soie, ces bas brodés et ces plumes, qui me donnent l'air +d'un kakatoès. Je pleurai, je criai (j'avais douze ans alors); je voulus +déchirer mes manchettes et jeter mon bonnet sur les toits; mais la +Ginetta, qui est une fille d'esprit, me fit la leçon, et je vous assure +que je me trouve aujourd'hui fort à mon avantage. Voyez, ajouta le malin +page en se promenant devant une glace où il se répétait de la tête aux +pieds; cette petite jambe fine et ce pied de femme ne seraient-ils pas +perdus sous un pantalon de soldat et sous une botte hongroise? +Croyez-vous que ma taille fût aussi souple et mes mouvements aussi +gracieux sous les traits d'un dolman ou sous le drap de votre frac +grossier? Quant à mes dentelles, elles ne sont pas beaucoup plus +blanches que mes mains, c'est en dire assez; et mes cheveux, que vous +trouvez peut-être un peu efféminés, Monsieur, c'est la Ginetta qui les +frise et les parfume. Allez, mon cher, fiez-vous aux femmes pour savoir +ce qui nous sied; là où elles règnent, nous ne sommes pas trop +malheureux.</p> + +<p>—Galeotto, dit Saint-Julien en cédant d'un air tout rêveur à ses +instigations, je vous avoue que, s'il en est ainsi, cette cour n'est pas +trop de mon goût. Vous êtes spirituel, brillant; cette vie doit vous +plaire. D'ailleurs, vous n'avez pas encore atteint l'âge où la nécessité +d'un rôle plus sérieux se fait sentir. Vous avez bien déjà la fierté +d'un homme; mais vous avez encore l'heureuse légèreté d'un enfant. Pour +moi, je suis déjà vieux; car j'ai l'humeur mélancolique, le caractère +nonchalant. Une vie de fêtes ne me convient guère; je ne sais pas plaire +aux femmes; j'aimerais mieux vivre à la manière d'un homme.</p> + +<p>—Admirable princesse! s'écria Galeotto en lui boutonnant son pourpoint +de velours noir.</p> + +<p>—Je ne voudrais pas plus que vous porter un mousquet sur un bastion et +fumer dans un corps de garde, continua Julien; je ne me sens pas fait +pour cette vie rude, ennemie du développement de l'intelligence.</p> + +<p>—Sublime bon sens de Son Altesse! reprit le page en lui attachant +au-dessus du genou une jarretière d'argent ciselé.</p> + +<p>—Mais je voudrais, continua Saint-Julien, pouvoir accomplir ici quelque +travail utile, et avoir le droit de consacrer à l'étude mes heures de +loisir.</p> + +<p>—Vive son Altesse Sérénissime! s'écria le page.</p> + +<p>—Qu'avez-vous donc à plaisanter ainsi? dit Julien. Vous ne m'écoutez +pas.</p> + +<p>—Parfaitement, au contraire, répondit l'enfant; et si je me récrie en +vous écoutant, c'est de voir que Son Altesse vous connaisse déjà si +bien. Tout ce que vous me dites là, elle me l'a dit hier soir; et vous +pensez bien qu'après vous avoir si nettement jugé, elle a trop d'esprit +pour vous détourner de votre vocation. Tout ce que vous désirez, elle +vous l'a préparé; elle est entrée dans le fond de votre cerveau par la +prunelle de vos yeux, elle a saisi votre âme dans le son de votre voix. +Attendez quelques jours, et si vous n'êtes pas content de votre sort, il +faudra vous aller pendre, car c'est que vous aurez le spleen. En +attendant, regardez-vous, et dites-moi si le choix de ce vêtement ne +révèle pas chez notre souveraine le sentiment de l'art et de +l'intelligence du cœur.</p> + +<p>—Je vois que vous êtes très-ironique, dit Julien en se regardant sans +se voir; moi, ce n'est pas mon humeur.</p> + +<p>—Seriez-vous susceptible?</p> + +<p>—Peut-être un peu, je l'avoue à ma honte.</p> + +<p>—Vous auriez tort; mais, sur mon honneur! je ne raille pas. +Regardez-vous; je sors pour ne pas vous intimider.»</p> + +<p>Le nonchalant Julien resta debout devant sa glace sans penser à suivre +le conseil du page. Peu à peu, il s'examina avec répugnance d'abord, +puis avec étonnement, et enfin avec un certain plaisir. Ce pourpoint +noir, cette large fraise blanche, ces longs cheveux lisses et tombant +sur les tempes, allaient si parfaitement à la figure pâle, à la démarche +timide, à l'air doux et un peu méfiant du jeune philosophe, qu'on ne +pouvait plus le concevoir autrement après l'avoir vu vêtu ainsi. +Saint-Julien ne s'était jamais aperçu de sa beauté. Aucun des rustiques +amis qui avaient entouré son enfance ne s'en était avisé; on l'avait, au +contraire habitué à regarder la délicatesse de sa personne comme une +disgrâce de la nature et comme une organisation assez méprisable. Pour +la première fois, en se voyant semblable à un type qu'il avait souvent +admiré dans les copies gravées des anciens tableaux il s'étonna de ne +point trouver sa ténuité ridicule et sa gaucherie disgracieuse. Une +satisfaction ingénue se répandit sur sa figure et l'absorba tellement, +qu'il resta près d'un quart d'heure en extase devant lui-même, +s'oubliant complètement, et prenant la glace où il se regardait, dans +son immobilité contemplative, pour un beau tableau suspendu devant lui.</p> + +<p>Deux figures épanouies qui se montrèrent au second plan détruisirent son +illusion. Il s'éveilla comme d'un songe, et vit derrière lui le page et +la Ginetta, qui l'applaudissaient en riant de toute leur âme. Un peu +confus d'être surpris ainsi, le jeune comte s'adossa à la boiserie de sa +chambre, et, se croisant les bras, attendit que leur gaieté se fût +exhalée; mais son regard triste et un peu méprisant ne put en réprimer +l'élan. Le page sauta sur le lit en se tenant les flancs, et la Ginetta +se laissa tomber sur un carreau avec la grâce d'une chatte qui joue.</p> + +<p>Mais, se levant tout à coup et croisant ses bras sur sa poitrine, elle +s'adossa à la boiserie, précisément en face de Julien, et dans la même +attitude que lui. Puis elle le regarda du haut en bas avec une attention +sérieuse.</p> + +<p>Se tournant ensuite vers le page, elle lui dit d'un ton grave: +«Seulement la jambe un peu grêle et les genoux un peu rapprochés; mais +ce n'est pas disgracieux, tant s'en faut.»</p> + +<p>Saint-Julien, très-piqué de leurs manières, se sentait rougir de honte +et de colère lorsqu'on entendit sonner onze heures. Le page et la +soubrette, tressaillant comme des lévriers au son du cor, le saisirent +chacun par un bras en s'écriant: «Vite, vite, à notre poste!» et avant +qu'il eût eu le temps de se reconnaître, il se trouva dans la chambre de +la princesse.</p> + + + + +<h3><a name="V" id="V"></a>V.</h3> + + +<p>Quintilia était étendue sur de riches tapis et fumait du latakié dans +une longue chibouque couverte de pierreries. Elle portait toujours ce +costume grec qu'elle semblait affectionner, mais dont l'éclat, cette +fois, était éblouissant. Les étoffes de soie des Indes à fond blanc semé +de fleurs étaient bordées d'ornements en pierres précieuses; les +diamants étincelaient sur ses épaules et sur ses bras. Sa calotte de +velours bleu de ciel, posée sur ses longs cheveux flottants, était +brodée de perles fines avec une rare perfection. Un riche poignard +brillait dans sa ceinture de cachemire. Un jeune axis apprivoisé dormait +à ses pieds, le nez allongé sur une de ses pattes fluettes. Appuyée sur +le coude, et s'entourant des nuages odorants du latakié, la princesse, +fermant les yeux à demi, semblait plongée dans une de ces molles extases +dont les peuples du Levant savent si bien savourer la paisible +béatitude. La Ginetta se mit à lui préparer du café, et le page à +remplir sa pipe, qu'elle lui tendit d'un air nonchalant, après lui avoir +fait un très petit signe de tête amical. Julien restait debout au milieu +de la chambre, éperdu d'admiration, mais singulièrement embarrassé de sa +personne.</p> + +<p>Quintilia, soufflant au milieu du nuage d'opale qui flottait autour +d'elle, distingua enfin son secrétaire intime, qui attendait +craintivement ses ordres. «Ah! c'est toi, Giuliano? dit-elle en lui +tendant sa belle main; es-tu bien dans ton nouvel appartement? +Trouves-tu que j'aie été un bon factotum dans ton petit palais? À ton +tour, tu auras bien des choses à faire dans le mien: mais nous parlerons +de cela demain. Aujourd'hui je te présente à mes courtisans; songe à +faire bonne contenance. Voyons; ton costume? marche un peu. Comment le +trouves-tu, Ginetta?</p> + +<p>—Je suis absolument de l'avis de Votre Altesse.</p> + +<p>—Et toi, Galeotto?</p> + +<p>—Si mademoiselle n'avait rien dit, j'aurais dit quelque chose; mais ne +trouve rien de plus spirituel à répondre que ce qu'elle a trouvé.</p> + +<p>—Ginetta, dit la princesse, je vous défends de tourmenter Galeotto. +D'ailleurs, ajouta-t-elle en voyant l'air triste et contraint de +Saint-Julien, ces enfantillages ne sont pas du goût de M. le comte, et +il vous faudra, avec lui, brider un peu votre folle humeur.</p> + +<p>—Madame, dit Julien, qui craignait de jouer le rôle d'un pédant, +laissez, je vous en prie, leur gaieté s'exercer à mes dépens; je suis un +paysan sans grâce et sans esprit, leurs sarcasmes me formeront +peut-être.</p> + +<p>—C'est notre amitié qui prendra ce soin, dit Quintilia. Mais, dis-moi, +enfant, tu ne m'as pas conté ton histoire, et je ne sais pas encore par +quelle bizarrerie du destin monsieur le comte de Saint-Julien m'a fait +l'honneur de me suivre en Illyrie. Je gagerais qu'il y a là-dessous +quelque aventure d'amour, quelque grande passion de roman, contrariée +par des parents inflexibles; tu m'as bien l'air d'être venu à moi +par-dessus les murs. Voyons, Ragazzo, quelle escapade avez-vous faite? +pour quelle dette de jeu, pour quel grand coup d'épée, pour quelle fille +enlevée ou séduite avez-vous pris votre pays par pointe?»</p> + +<p>En parlant ainsi, elle posa son pied chaussé d'un bas de soie bleuâtre +lamé d'argent sur le flanc de sa biche tachetée, et, tout en prenant sa +chibouque des mains du page, elle le baisa au front avec indolence.</p> + +<p>Cette familiarité ne troubla nullement Galeotto, qui semblait tout à +fait dévoué à son rôle d'enfant; mais elle fit monter le sang au visage +du timide Julien.</p> + +<p>«Voyons, dit la princesse sans y faire attention; nous avons encore une +heure à attendre l'ouverture du cérémonial; veux-tu nous raconter tes +aventures?</p> + +<p>—Hélas! Madame, répondit Julien, il vaudrait mieux m'ordonner de vous +lire un conte des <i>Mille et une Nuits</i> ou un des romanesques épisodes de +Cervantès; ce serait plus amusant pour Votre Altesse que les obscures +souffrances d'un héros aussi vulgaire et d'un conteur aussi médiocre que +je le suis.</p> + +<p>—Je crois comprendre ta répugnance, Giuliano, reprit la princesse; tu +crains d'être écouté avec indifférence: tu te trompes; il ne s'agit pas +pour moi de satisfaire une curiosité oisive; je voudrais lire jusqu'au +fond de ton cœur, afin d'éclairer mon amitié sur les moyens de te rendre +heureux. Si tu doutes de l'intérêt avec lequel nous allons t'entendre, +attends que la confiance te vienne. C'est à nous de savoir la mériter.</p> + +<p>—Je serais un sot et un ingrat, répondit Julien, si je doutais de la +bienveillance de Votre Altesse après les bontés dont elle m'a comblé; je +crois aussi à l'amitié de mon jeune confrère, à la discrétion de la +signora Gina. D'ailleurs il n'y a point de piquants mystères dans mon +histoire, et les malheurs domestiques dont j'ai souffert ne peuvent être +aggravés ni adoucis par la publicité.»</p> + +<p>Galeotto prit la main de Julien et le fit asseoir sur le tapis, entre +lui et l'axis favori. Le jeune comte raconta son histoire en ces termes:</p> + +<p>«Je suis né en Normandie, de parents nobles, mais ruinés par la +révolution du siècle dernier. Ma mère, en partant pour l'étranger, fut +heureuse de pouvoir confier mon éducation à un prêtre à qui elle avait +rendu d'importants services dans des temps meilleurs, et qui, par +reconnaissance, se chargea de moi. J'avais six ans quand on m'installa +au presbytère dans un riant village de ma patrie. Le curé était encore +jeune, mais c'était un homme austère et fervent comme un chrétien des +anciens jours. Intelligent et instruit, il se plut à étendre le cercle +de mes idées aussi loin qu'il est possible de le faire sans dépasser les +limites sacrées de la foi. Il jugeait toutes les choses humaines avec +sévérité, mais avec calme. Ses principes étaient inflexibles, et +l'extrême pureté de sa conscience lui donnait le droit d'être ferme et +absolu avec les méchants. Il était peu susceptible d'enthousiasme, si ce +n'est lorsqu'il s'agissait de flétrir le vice par des paroles véhémentes +et de repousser l'hypocrite ostentation des faux dévots.</p> + +<p>«Malgré cette noble sincérité et l'horreur qu'il éprouvait pour tout +machiavélisme religieux, cet homme respectable était peu compris et peu +aimé. On l'accusait de manquer de tolérance, et on le confondait avec +les fanatiques qui, sous la robe du lévite, recèlent la haine et +l'aigreur jalouse des cœurs froissés. Mais on était injuste envers lui, +je puis l'affirmer. C'était le plus chaste et en même temps le moins +chagrin des prêtres. La fermeté, l'esprit d'ordre et l'amour de la +justice, qui étaient les principaux traits de son caractère, +entretenaient dans ses manières et dans ses mœurs une sérénité +patriarcale. Sa maison était rigoureusement bien tenue; sa sœur, digne +et excellente ménagère, distribuait ses aumônes avec discernement, et il +avait si bien surveillé sa paroisse, qu'on n'y voyait plus aucun +malfaiteur ni aucun vagabond troubler le repos ou effaroucher la +conscience des honnêtes gens.</p> + +<p>«C'est là ce qui faisait dire à des philanthropes imprudents qu'il se +conduisait plutôt en justicier inflexible qu'en apôtre miséricordieux. +Ces gens-là ne voulaient pas comprendre qu'il faisait la guerre au vice, +et ne haïssait dans les hommes que la souillure de leurs péchés.</p> + +<p>«Pour moi, j'aimais en lui toutes choses, mais principalement cette +vertueuse rigueur, qui éclairait tous les doutes de ma conscience et qui +aplanissait toutes les difficultés de mon chemin. Guidé par lui, je me +sentais capable d'être vertueux comme lui. Ses conseils, ses +encouragements et ses éloges n'inondaient d'une joie céleste, et je ne +craignais point de chercher dans un noble orgueil la force dont l'homme +a besoin pour traverser les séductions coupables. Il m'exhortait à ce +sentiment d'estime envers moi-même, et me le faisait envisager comme la +plus sûre garantie contre la dépravation d'un siècle sans croyance.»</p> + +<p>À cet endroit du récit de Julien, la Ginetta laissa tomber son éventail, +et ses regards vagues, qui tenaient le milieu entre le sommeil et la +préoccupation, troublèrent un peu le narrateur. Galeotto sourit à demi +et lui dit: «Prenez courage, mon cher monsieur de Fénelon; cette frivole +Cidalise n'est bonne qu'à découper du papier et à friser des petits +chiens.» La princesse lui imposa silence et pria Saint-Julien de +continuer.</p> + +<p>«Lorsque j'entrai dans l'adolescence, un trouble inconnu vint porter +l'épouvante dans mes rêves et dans mes prières. Je m'en confessai à mon +instituteur, non comme à un prêtre, mais comme à un ami. Il me répondit +avec franchise et me révéla hardiment tous les secrets de la vie.—Si +vous étiez destiné à la virginité du sacerdoce, me dit-il, j'essaierais +de prolonger votre ignorance ou d'éteindre par la crainte les ardeurs de +votre jeune imagination; mais le germe des passions se révèle chez vous +avec trop de vivacité pour que j'essaie jamais de vous retirer du monde, +où votre place est marquée. Il ne s'agit que de bien diriger les +passions, pour qu'elles soient fertiles en nobles pensées et en belles +actions.</p> + +<p>«Alors il essaya de me peindre les deux sortes d'amours qui souillent ou +purifient les âmes: l'attrait du plaisir qui, sans l'autre amour, ne +conduit qu'à l'abrutissement de l'esprit; et l'amour du cœur, qui +rapproche les êtres vertueux et produit l'union sainte de l'homme et de +la femme. Il me parla de cette compagne d'Adam, de ce rayon du ciel +envoyé au sommeil du premier homme, comme le plus beau don que Dieu eût +mis en réserve pour couronner l'œuvre de la création. Il me parla aussi +de cet être dégénéré qui, dans notre société corrompue, dément sa +céleste origine et enivre l'homme des poisons de la luxure, fruit amer +et impérissable de l'arbre de la science. Les portraits qu'il me fit de +la femme pure et de la femme vicieuse imprimèrent dans mon cœur, encore +enfant, deux images ineffaçables: l'une, divine et couronnée, comme les +vierges de nos églises, d'une sainte auréole; l'autre, hideuse et +grimaçante comme un rêve funeste. Que cette idée fût erronée dans sa +candeur, cela est hors de doute pour moi aujourd'hui, et pourtant je +n'ai pu perdre entièrement cette impression obstinée de ma première +jeunesse. La laideur du corps et celle de l'âme me semblent toujours +inséparables au premier abord; et quand je vois la beauté du visage +servir de masque à la corruption du cœur, j'en suis révolté comme d'une +double imposture, et je suis saisi de terreur comme à l'aspect d'un +bouleversement dans l'ordre éternel de l'univers.</p> + +<p>«Au retour des Bourbons en France, mes parents revinrent de +l'émigration, et je quittai avec regret le presbytère pour aller vivre +dans le château délabré de mes ancêtres. Mon père sacrifia ses dernières +ressources pour rentrer en possession du manoir qui portait son nom; +mais il ne put racheter qu'une très-petite partie des terres +environnantes, et l'entretien d'une vaste maison et d'un parc sans +rapport achevèrent de rendre notre existence précaire et triste. +Néanmoins je me flattais, dans les commencements, de goûter un bonheur +nouveau pour moi dans l'intimité de ma mère, dont je me rappelais avec +amour les caresses et les premiers soins. Elle était encore belle malgré +ses cinquante ans, et à un esprit naturel et enjoué elle joignait assez +d'instruction et de jugement; mais, par une inconcevable fatalité, nos +opinions différaient sur beaucoup de points. Il est vrai que ma mère, +douce et facile dans son humeur railleuse, attachait peu d'importance à +nos discussions et semblait ne pas s'apercevoir de l'impression pénible +que j'en recevais; mais il m'était cruel de trouver dans une femme que +j'aurais voulu entourer du plus saint respect une légèreté de principes +si différente de ce que j'en attendais. Peu à peu, la frivolité avec +laquelle ma mère traitait mes plus chères croyances, l'espèce de pitié +moqueuse qu'elle avait pour mon caractère, me rendirent plus hardi, et +j'essayai de l'amener à mes idées; mais alors elle m'imposa silence avec +hauteur, et me reprocha aigrement ce qu'elle appelait le pédantisme de +l'intolérance. Mon père ne se mêlait jamais à nos contestations; presque +toujours endormi dans son fauteuil, il ne prenait intérêt qu'à sa partie +de piquet, que ma mère faisait, il est vrai, avec une obligeance +infatigable; et, pourvu que rien ne gênât ses habitudes paresseuses, il +s'accommodait de tous les visages et de tous les caractères. Un ami +subalterne de la maison me rendit, presque malgré moi, le triste service +de m'apprendre que ma mère avait souvent trompé autrefois ce débonnaire +mari, et me conseilla de heurter moins imprudemment ses souvenirs, et +peut-être les reproches secrets de sa conscience, par la rigidité de mes +principes. Je le remerciai de son avis, et j'en profitai. Je compris que +je n'avais plus le droit de discuter, puisque c'était m'arroger celui de +censurer la conduite de ma mère; mais en rentrant dans la voie d'un +froid respect, je sentis s'évanouir en moi cette sainte affection dont +j'avais conçu l'espoir.</p> + +<p>«Je me retirai en moi-même; je devins mélancolique, souffrant, et +l'ennui s'empara de moi. Je pris dans cet isolement de l'âme une +habitude de réserve qui acheva de m'aliéner le cœur de mes parents. Ils +me le témoignèrent cruellement quatre ou cinq fois, et à la dernière je +pris mon parti. Je partis dans la nuit, leur laissant une lettre +d'humbles excuses, et leur promettant que, quelle que fût ma fortune, +ils n'auraient jamais à rougir de moi. Je me mis donc en route, au +hasard, tristement, et presque sans ressources, la gêne où vivaient mes +parents m'interdisant de leur demander le moindre sacrifice; j'espérai +en la Providence et un peu en mon courage. Votre Altesse sait le reste, +et grâce à sa bonté, je n'ai pas eu longtemps à supporter les fatigues +et les privations de mon voyage.</p> + +<p>—Je te remercie, mon cher Julien, dit la princesse. Je vois que tu es +un honnête homme et un noble cœur; mais laisse-moi te parler en amie et +remplacer la mère que tu as abandonnée. Je crains que tu ne sois un peu +entaché, à ton insu et malgré toi, de l'esprit d'obstination et +d'orgueil que l'on reproche avec raison au clergé de France. Tu a subi +l'influence des prêtres dans ce qu'elle a de bon principalement, mais +aussi un peu dans ce qu'elle a de dangereux. Ton curé de village est +sans doute un homme vertueux et franc; mais peut-être ceux qui lui +reprochaient de manquer d'indulgence et de miséricorde n'avaient-ils pas +absolument tort. Je n'aime pas qu'on chasse d'un pays les vagabonds et +les malfaiteurs; c'est se défaire de la peste en faveur de son prochain. +Il vaudrait mieux essayer de fixer et d'employer les uns, de corriger ou +de contenir les autres. Ta mère me paraît une bonne femme que tu aurais +mieux fait d'accepter avec ses qualités et ses défauts, et je +l'estimerais encore mieux si tu avais ignoré ou enseveli dans un éternel +oubli les fautes de sa jeunesse. Prends-y garde, mon enfant: ce +caractère absolu, cette froide habitude de condamner en silence et de +fuir sans retour et sans pardon tout ce qui ne nous ressemble pas, peut +bien nous rendre coupables, dangereux aux autres et à nous-mêmes. Tu +vois déjà que tu t'es fait souffrir, que tu as gâté le bonheur possible +de la vie de famille; et sans doute ta mère, quelque frivole qu'elle +soit, doit avoir pleuré ton départ et ses motifs. Lui donnes-tu +quelquefois de tes nouvelles, au moins?</p> + +<p>—Oui, Madame, répondit Saint-Julien.</p> + +<p>—Eh bien, fais-le toujours, reprit-elle, et que le ton de tes lettres +lui fasse oublier ce que ton absence a de cruel et de mortifiant. Au +reste, ajoute la princesse en se levant et en lui tendant la main, vous +avez bien fait de nous dire toutes ces choses, monsieur le comte; nous +saurons mieux le respect que nous devons à vos chagrins. Mes enfants, +dit-elle aux deux autres, vous avez trop d'esprit et de délicatesse pour +ne pas le comprendre, le cœur de San-Giuliano n'est pas du même âge que +le votre. Il ne faut pas le traiter comme un camarade d'enfance. Et toi, +mon ami, dit-elle au jeune comte, il faut faire aussi quelque concession +à leur jeunesse, et tâcher de te distraire avec eux. Nous réunirons tous +nos efforts pour te faire l'avenir meilleur que le passé; si nous +échouons, c'est que l'amitié est sans puissance et ton âme sans oubli.»</p> + +<p>L'heure étant venue où la princesse devait se montrer pour la première +fois depuis son retour à toute sa cour assemblée, elle prit le bras de +Julien pour se lever; puis elle passa sur sa robe de soie une pelisse de +velours brodée d'or et fourrée de zibeline. Le page prit son éventail de +plumes de paon. On remit à Julien un livre à riches fermoirs sur lequel +il devait inscrire les demandes présentées à la souveraine. La Ginetta, +qui avait des privilèges particuliers, se mêla à trois grandes dames +autrichiennes qui, par droit de noblesse, avaient la charge honorifique +de paraître en public les suivantes de la princesse. Elles n'étaient +guère flattées de voir une Vénitienne sans naissance et, disaient-elles, +sans conduite, marcher du même pas et leur ôter sans façon des mains la +queue du manteau ducal; mais la princesse avait des volontés absolues. +Elle eût chassé ces douairières plutôt que de contrarier sa jeune +favorite, et aucun homme de cour ne trouvait à redire à l'admission +d'une si belle personne dans les salles de réception.</p> + +<p>Quand la princesse eut agréé les hommages de ses flatteurs, elle leur +présenta son secrétaire intime, le comte de Saint-Julien. Au ton de sa +voix, tous comprirent que ce n'était pas à la lettre un successeur de +l'abbé Scipione, et qu'il fallait se conduire autrement avec lui. +Saint-Julien fut donc étourdi et presque effrayé des protestations et +des avances qui lui furent faites de tous côtés. Il était bien loin +d'avoir conçu une si haute idée de son rôle. «Eh! mon Dieu! se +disait-il, si j'étais l'époux de la princesse, on ne me traiterait pas +mieux. Tous ces gens-là doivent pourtant bien savoir dans quel costume +je suis arrivé ici.» En voyant combien les hommes sont rampants et +souples devant tout ce qui semble accaparer la faveur du maître, il +s'étonna d'avoir été si craintif. «Qu'est-ce donc que cette grandeur que +j'avais rêvée? se dit-il; où sont ces hommes élevés qui soutiennent la +dignité de leur rang par de nobles actions, et qui ont le cœur fier et +hardi comme la devise de leurs ancêtres? Les vrais nobles sont-ils aussi +rares que les vrais talents?»</p> + +<p>Le jour même, on célébra le mariage de l'aide de camp Lucioli avec la +lectrice mistress White. Ce fut un grand sujet d'étonnement pour Julien, +de voir ce beau jeune homme épouser une vieille fille d'un rang obscur +et d'un esprit médiocre. Personne ne songea à partager la surprise de +Julien. La duègne était richement dotée par la princesse, et Lucioli +pourrait désormais satisfaire ses étroites vanités et déployer un luxe +insolent. Il était réconcilié avec sa situation, et trouvait dans le +maintien grave de Quintilia plus d'indulgence pour son amour-propre +qu'il ne l'avait espéré.</p> + +<p>En effet, la princesse présida cette cérémonie avec un sang-froid +imperturbable. Il était impossible de se douter, à son air austère et +maternel, qu'elle fût occupée à se divertir sérieusement d'une victime +insolente et lâche. Dans aucun recoin de la chapelle on n'osa échanger +le plus furtif sourire. Les lèvres de Quintilia étaient immobiles et +serrées comme celles d'un mathématicien qui résout intérieurement un +problème. Julien se méfia néanmoins de cette affectation, et quand vers +minuit la princesse se retrouva dans son appartement avec lui, Ginetta +et Galeotto, il ne s'étonna guère de la scène qui eut lieu, devant lui. +La Ginetta, mettant son mouchoir sur sa bouche, semblait attendre dans +une impatience douloureuse le signal de sa délivrance, lorsque +Quintilia, se laissant tomber tout de son long sur le tapis, lui donna +l'exemple d'un rire inextinguible et presque convulsif. Le page fit la +troisième partie, et Julien resta ébahi à les contempler jusqu'à ce que, +les rires un peu apaisés, un feu roulant et croisé de sarcasmes amers et +d'observations caustiques lui fit comprendre qu'on venait de jouer la +plus majestueuse des farces dont un amant rebuté ou disgracié pût être +la victime ou le bouffon.</p> + +<p>«Je n'aime pas cela, dit-il au page lorsqu'ils se retrouvèrent ensemble +dans leur appartement. Ou Lucioli est un pauvre niais qu'on mystifie +sans pitié, ou c'est un misérable qui se console avec de l'argent, et +qu'il faudrait plutôt chasser.</p> + +<p>—Vous avez l'air, dit le page d'un ton assez sec et sérieux, de +critiquer la conduite de notre bienfaitrice; je vous dirai, moi aussi, +monsieur de Saint-Julien, je n'aime pas cela.</p> + +<p>—Mettez-vous à ma place, répondit Julien un peu confus; ne +penseriez-vous pas, en voyant des choses si étranges, que la princesse +est bien cruelle envers ceux qui osent s'élever jusqu'à elle, ou bien +inconstante envers ceux qu'elle y fait monter un instant?»</p> + +<p>Le page ne répondit que par un grand éclat de rire; puis, reprenant +aussitôt son sérieux, il quitta Saint-Julien en lui disant: «Mon ami, ni +le dévouement ni la prudence n'admettent l'esprit d'analyse.»</p> + + + + +<h3><a name="VI" id="VI"></a>VI.</h3> + + +<p>Le lendemain, la princesse appela Saint-Julien et s'enferma avec lui +dans son cabinet. Elle était occupée de mille projets; elle voulait +apporter de notables économies à son luxe, fonder un nouvel hôpital, +réduire les richesses d'un chapitre religieux, écrire un traité sur +l'économie politique, et mille autres choses encore. Saint-Julien fut +épouvanté de tout ce qu'elle voulait réaliser, et il pensa un instant +que la vie d'un homme ne suffirait pas à en faire le détail. Néanmoins +elle lui posa si nettement les points principaux, elle le seconda par +des explications si précises et si lucides, qu'il commença bientôt à +voir clair dans ce qu'il avait pris à l'abord pour le chaos d'une tête +de femme. Lorsqu'elle le renvoya, elle lui confia une besogne assez +considérable, qu'il eut à lui rendre le lendemain et dont elle fut +contente, bien qu'elle y fît de nombreuses annotations.</p> + +<p>Plusieurs mois furent employés à dresser et à préparer ce travail. +Durant tout ce temps, la princesse fut enfermée dans son palais; les +fêtes et les réceptions furent suspendues; les rues furent +silencieuses, et les façades ne s'illuminèrent plus de l'éclat des +flambeaux. Quintilia, vêtue d'une longue robe de velours noir, et +relevant ses beaux cheveux sous un voile, sembla oublier la parure, le +bruit et le faste, dont elle était ordinairement avide. Plongée dans de +sérieuses études et dans d'utiles réflexions, elle ne se permettait pas +d'autre délassement que de fumer le soir sur une terrasse avec ses +intimes confidents, à savoir: le page, le secrétaire intime et la +Ginetta. Quelquefois elle se promenait avec eux en gondole sur la jolie +petite rivière appelée Célina, qui traversait la principauté; mais la +gaieté folâtre était bannie de leurs entretiens. Ses projets du +lendemain, ses travaux de la veille, la mettaient dans un rapport +immédiat et continuel avec Saint-Julien. La familiarité qui en résulta +avait quelque chose de paisible et de fraternel, qui était mieux que de +l'amitié, et qui cependant ne ressemblait pas à l'amour. Du moins Julien +le croyait; mais son âme était dominée, toutes ses facultés absorbées +par une seule pensée. Si les heures où la princesse l'exilait de sa +présence n'eussent été assidûment remplies par le travail qu'elle lui +imposait et par les courts instants de repos qu'il était forcé de +prendre, elles lui eussent semblé insupportables. Mais dès son réveil, +il se rendait près d'elle et ne la quittait plus que le soir. Elle +prenait ses repas avec lui, des repas courts et presque napoléoniens. Si +quelquefois elle se reposait de ses fatigues intellectuelles par +quelques idées plus douces, elle y associait toujours son jeune protégé. +Elle l'entretenait des arts, qu'elle chérissait et dont il avait le vif +sentiment; elle écoutait avec intérêt quelques douces et naïves poésies +dont le jeune homme s'inspirait auprès d'elle, ou bien elle lui parlait +des bienfaits d'une vie laborieuse et réglée, des charmes d'une amitié +chaste et sainte. Saint-Julien l'écoutait avec délices, et, à voir son +front serein, son regard maternel, il oubliait qu'une passion orageuse +ou fatale pût naître auprès d'une telle femme; il se persuadait être +arrivé au terme du plus beau vœu qu'une âme noble puisse faire; il +croyait avoir atteint pour toujours un bonheur sans mélange et sans +remords. Quelquefois, il est vrai, lorsqu'il se retrouvait seul au +sortir de ces douces causeries, sa tête s'enflammait, son cœur battait +précipitamment, son émotion devenait une souffrance vague; mais un +sentiment pieux succédait à ces agitations. Il remerciait Dieu de +l'avoir tiré d'une condition douloureuse pour le combler de telles +joies, il versait des larmes, il prononçait le nom de Quintilia et +l'associait au nom de Marie, la Vierge des cieux. Quand il avait soulagé +son cœur dans ces extases, il reprenait avec ardeur la tâche que sa +souveraine lui avait confiée, et se livrait par anticipation au plaisir +de mériter et d'obtenir ses éloges et ses remerciements.</p> + +<p>Entièrement séparé de l'entourage extérieur de la princesse, il n'avait +de relations qu'avec Galeotto et la Ginetta. Son caractère timide et un +peu fier, ses occupations sérieuses et soutenues, et surtout le +sentiment de bien-être intérieur qui lui rendait tout épanchement +inutile, s'opposaient à toute communication entre lui et le reste des +hommes. Il vécut donc dans un tel isolement de tout ce qui n'était pas +Quintilia, qu'il savait à peine les noms des personnes qu'il rencontrait +dans l'intérieur du palais. Et pourtant une passion, réelle, dévorante, +à jamais tenace, s'allumait en lui à son insu, à l'ombre de cette +confiance dangereuse. L'imagination de ce jeune homme était si pure, il +avait si peu connu l'amour, qu'il ne croyait pas à ses tourments et les +éprouvait sans les reconnaître.</p> + +<p>Six mois s'étaient écoulés ainsi. Un soir, le travail se trouva terminé. +La princesse avait été tout ce jour-là plus grave et plus réfléchie que +de coutume. Elle traça de sa main une dernière page à la fin du registre +que Julien venait de lui présenter. Pendant qu'elle l'écrivait, Ginetta, +qui s'était introduite sans bruit dans l'appartement, attendait avec une +sorte d'anxiété qu'elle eût fini; son œil noir et mobile interrogeait +impatiemment tantôt la porte où Julien aperçut un pan du manteau de +Galeotto, tantôt le front assombri et le sourcil plissé de la princesse. +Enfin, la princesse posa sa plume d'un air distrait, cacha sa tête dans +ses mains, reprit la plume, joua un instant avec une tresse de ses +cheveux qui s'était détachée, puis tressaillit, traça précipitamment +quelques chiffres, signa le registre, le ferma et le poussa loin d'elle. +Puis, tenant toujours sa plume, elle se leva, se tourna vers Ginetta et +la planta dans une grosse touffe de ses cheveux noirs. La soubrette fit +un cri de joie. «Est-ce enfin terminé, Madame? s'écria-t-elle; votre +belle main va-t-elle quitter la plume et reprendre le sceptre et +l'éventail? Sommes-nous arrivés au bout de ce pâle carême? le plaisir +va-t-il briser la pierre du cercueil où vous l'avez enseveli? me +permettrez-vous de jeter au vent cette vilaine plume que vous venez de +mettre dans mes cheveux, et qui me semble peser comme du plomb?</p> + +<p>—Fais-en un auto-da-fé, répondit Quintilia, je ne travaillerai plus +cette année.</p> + +<p>—Vive la liberté! s'écria Galeotto en entrant d'un bond. Au risque +d'être grondé, il faut que je vienne mettre un genou en terre devant ma +souveraine, et que je la prie de <i>briser les cercles de fer de son +écuyer</i>.</p> + +<p>—Reprends ton vol, mon beau papillon, dit la princesse en l'embrassant +au front.</p> + +<p>—Par la Vierge! dit le page en se relevant, il y avait plus de six mois +que Votre Altesse n'avait fait cet honneur à son pauvre nain. Nous voici +tous sauvés; nous renaissons, nous dépouillons nos chrysalides, nous +ressuscitons. Alleluia.</p> + +<p>—Brûlons la maudite plume! dit Ginetta.</p> + +<p>—Non, dit le page en s'en emparant. Attachons-la à la barrette de +monsieur le secrétaire intime, et jetons tout dans la Célina, le pédant +et son encre, l'ennui et les registres.</p> + +<p>—Non pas, dit la princesse; à votre tour, respectez le travail, la +réflexion, l'économie. Mon bon Giuliano, nous nous retrouverons tête à +tête dans la poussière des livres. Aujourd'hui, reposons-nous, quittons +nos habits noirs. Rions avec ces enfants, redevenons jeunes. Page, fais +illuminer le fronton de mon palais. Toi, Ginetta, rends la liberté à ma +chevelure, et enlève cette dernière tache d'encre à mon doigt.»</p> + +<p>La Ginetta frotta les mains de la princesse avec de l'essence de citron. +Le page ouvrit les fenêtres et donna en criant des signaux à la +cantonade; puis il entraîna Julien sur la terrasse, et lui remettant un +magnifique bouquet de fleurs:</p> + +<p>«Portez-le à Son Altesse, lui dit-il, mettez-vous à ses pieds, et tâchez +qu'elle ait pour vous un doux regard. Quittez surtout cet air consterné. +De quoi vous étonnez-vous? Pensez-vous que nous étions convertis pour +jamais, et que tout irait toujours selon vos goûts et vos idées? Mais +apprenez à connaître l'amitié. Je pourrais me venger aujourd'hui de tout +l'ennui que vous m'avez causé; je veux, au contraire, vous aider à +ressaisir votre crédit qui chancelle.</p> + +<p>—Vraiment, je vous jure que je ne comprends pas, reprit Julien en +prenant le bouquet machinalement.</p> + +<p>—Allez, allez! cria le page en le poussant. Si vous êtes habile, ne +perdez pas le temps et l'occasion, car voici le tourbillon qui nous +enveloppe et le sabbat qui commence.»</p> + +<p>Les accords de cent instruments montaient en effet dans les airs, et +déjà des pétards et des fusées volaient par les rues.</p> + +<p>—Qu'est-ce donc que tout ce bruit? dit Julien.</p> + +<p>—C'est mon ouvrage, dit Galeotto d'un air enivré; c'est ce qui doit +sauver ou perdre bien des flatteurs, faire voler les uns comme des +aigles, barboter les autres comme des oisons.»</p> + +<p>Saint-Julien, poussé par les épaules, approcha de la princesse d'un air +gauche et confus.</p> + +<p>Elle était déjà transformée en une autre femme que celle qu'il voyait +depuis six mois. Elle avait les cheveux parfumés, le front couvert de +diamants de sept couleurs, une folle et magnifique parure. Son corps +avait changé d'attitude et sa figure d'expression. Elle était sans +contredit beaucoup plus jeune, plus belle et plus séduisante qu'avec sa +robe noire et son air pensif. Mais Saint-Julien l'avait aimée beaucoup +mieux ainsi, et maintenant elle l'effrayait comme autrefois; ses doutes +évanouis longtemps se réveillaient, sa confiance et sa joie pâlissaient +à mesure que la beauté de Quintilia s'illuminait d'un éclat plus vif.</p> + +<p class="image"><img src="images/i004.png" alt="Je me nomme Galeotto degli Stratigopoli..." +width="600" /><br />Je me nomme Galeotto <i>degli Stratigopoli</i>...</p> + +<p>«Un genou en terre, lui dit le page à l'oreille, et tâchez de baiser sa +main.»</p> + +<p>Julien crut qu'on le persiflait; peu s'en fallut qu'il n'accusât +Quintilia d'être complice d'une mystification préparée contre lui. Il se +laissa tomber à demi sur le carreau de velours qui était à ses pieds, +et, tout palpitant, il leva sur elle un regard qui semblait être un +triste et doux reproche. Mais, au lieu de le railler, comme il s'y +attendait, Quintilia lui prit la main.</p> + +<p>«Eh quoi! des fleurs à la main de Giuliano! lui dit-elle avec gaieté; +mais je crois que le monde est bouleversé, et tu m'apportes précisément +les fleurs que j'aime, la rose turque et la pompadoura qui enivre! +Donne, donne, Giuliano. Toi aussi, tu veux donc te rajeunir et te +retremper! Bien, mon fils; faisons-leur voir que le travail ne nous a +pas rendus stupides, et que nos esprits ne sont point émoussés comme nos +plumes.»</p> + +<p>Quintilia, en disant ces folles paroles, embrassa son secrétaire intime +sur les deux joues. C'était la première fois, et il s'y attendait si +peu, que sa tête se troubla, et il lui fut impossible de comprendre ce +qui se passait autour de lui.</p> + +<p>Un feu d'artifice fut tiré sur l'eau, et un grand souper, qui sembla +improvisé, mais que Galeotto et Ginetta tenaient prêt depuis longtemps, +prolongea la fête assez avant dans la nuit. Saint-Julien suivit d'abord +machinalement Quintilia; il était encore sous l'impression délirante de +ce baiser: il ne songea qu'à la trouver belle dans sa nouvelle parure, +gracieuse et spirituelle avec ceux qui venaient la complimenter. Mais +peu à peu cet entourage de courtisans qu'il avait perdu l'habitude de +voir se placer entre elle et lui, ce bruit qui ne lui permettait plus +d'être seul entendu, ce mouvement qui semblait enivrer Quintilia, lui +devinrent odieux. Il fut souvent tenté de quitter cette cohue et d'aller +s'enfermer dans sa chambre. Un sentiment de jalousie inquiète et +chagrine le retint auprès de la princesse.</p> + +<p class="image"><img src="images/i005.png" alt="Que suis-je donc? s'écria Julien..." +width="600" /><br />Que suis-je donc? s'écria Julien...</p> + + +<h3><a name="VII" id="VII"></a>VII.</h3> + + +<p>«Mon ami, lui dit Galeotto le lendemain matin, vous avez été +souverainement ridicule hier soir.</p> + +<p>—Et pourquoi donc?</p> + +<p>—Triste, pâle, et l'air consterné! Prenez garde à vous. La princesse +est en humeur de se divertir: si vous ne vous amusez pas, vous êtes +perdu.</p> + +<p>—Perdu! dit Saint-Julien. Comment et pourquoi?</p> + +<p>—Pourquoi?..... parce que vous l'ennuierez, mon ami. Comment? parce +qu'elle oubliera jusqu'à votre nom.</p> + +<p>—Où sommes-nous, mon Dieu? dit Julien en passant sa main sur ses yeux, +dans un sentiment d'invincible tristesse. Est-ce un rêve que je fais? +Tout est-il donc si changé depuis douze heures!</p> + +<p>—Vous ne connaissez pas le monde, reprit le page; vous ne savez pas +qu'il faut ne compter sur rien, être préparé à tout, et posséder vingt +habits dans son magasin pour être toujours prêt à changer avec ceux qui +changent.</p> + +<p>—Mais expliquez-moi Quintilia; que m'importent les autres?</p> + +<p>—Quintilia! dit le page en baissant la voix. Que je vous explique cette +femme, moi!... Eh! mon ami, j'ai seize ans! Je ne manque pas d'intrigue, +d'ambition et d'une certaine intelligence; je vois, j'entends; je +n'essaie pas de comprendre; j'obéis, je devine ce qu'on va me commander: +il me semble que c'est quelque chose pour mon âge. Mais trouver la +raison de ce que je vois, de ce que j'entends et de ce que je fais, +c'est plus qu'il n'appartient à mon inexpérience et à ma jeunesse. C'est +vous, monsieur le philosophe, qui devriez me donner la clé des énigmes +autour desquelles je tourne comme une folle planète, sans savoir où me +mène mon soleil.</p> + +<p>—Je ne vous demande qu'une chose, dit Saint-Julien en fixant ses grands +yeux tristes sur les yeux malins et brillants de Galeotto. Je vois bien +qu'il y a en elle deux femmes distinctes, une vraie et une artificielle; +une qui est née ce qu'elle est, une autre que les hommes et le siècle +ont formée: laquelle des deux est l'œuvre de Dieu?»</p> + +<p>Le page eut sur les lèvres une contraction nerveuse, comme s'il allait +dire un mot cynique. Saint-Julien devina les deux syllabes qui erraient +sur cette bouche moqueuse, et un frisson douloureux lui passa de la tête +aux pieds. Mais le page se levant aussitôt et changeant de manière et de +langage avec cette facilité de courtisan qui était innée en lui:</p> + +<p>«Votre question n'a pas le sens commun, mon ami, lui dit-il en se +promenant dans la chambre d'un air grave. Le sentiment et la +métaphysique vous ont troublé le jugement. Est-ce que nous sommes <i>nés</i> +quelque chose? C'est bien assez d'être nés gentilshommes, canaille ou +prince. Ce n'est pas Dieu qui préside à ces distinctions; et pour notre +caractère, c'est l'éducation et le hasard qui s'en mêlent. Si j'étais +phrénologiste, je vous dirais quelles bosses du crâne de Son Altesse +nécessitent la contradiction que vous voyez en elle; mais, n'étant qu'un +ignorant, j'aime mieux admirer ses cheveux noirs et recevoir sur mon +pauvre front étroit et borné le baiser d'une bouche ducale.»</p> + +<p>En se rappelant le baiser qu'il avait reçu, Saint-Julien frémit, et +devint tour à tour rouge et pâle. Le page s'en aperçut, et, s'arrêtant +devant lui les bras croisés sur sa poitrine:</p> + +<p>«Mon ami, lui dit-il, tu es amoureux; tu es perdu!</p> + +<p>—Amoureux! dit Julien troublé; non, je ne le suis pas. J'aime ma +souveraine avec vénération, avec...</p> + +<p>—Tais-toi, tu extravagues, reprit Galeotto. Nous ne sommes plus au +temps de la chevalerie. Aujourd'hui un gentilhomme, et même un +pâtissier, peut épouser une princesse. Tu es amoureux, mais tu es fou.</p> + +<p>—Épargnez-moi vos railleries, Galeotto...</p> + +<p>—Non, je ne raille pas. Hier, quand vous avez reçu ce baiser sur les +joues, vous avez failli vous trouver mal. Pour un homme qui ne voudrait +que parvenir, c'eût été d'un effet excellent. Ces timidités-là ont plus +de succès ici que les fatuités de Lucioli. Ce n'est pas vous qu'on +mariera à une duègne, et qu'on enverra prendre l'air à la campagne avec +cinquante mille francs de rente et une momie ambulante comme mistress +White. Mais c'est vous à qui l'on mettra un collier de vermeil au cou, +et qu'on laissera vieillir couché en rond sur un coussin entre la biche +tachetée et la levrette blanche.</p> + +<p>—Mais quel rôle si important jouez-vous donc vous-même ici? dit +Saint-Julien un peu piqué.</p> + +<p>—Aucun, dit le page; mais je ne suis pas amoureux; et quand on me baise +au front, je n'oublie pas que je suis un jouet, un petit animal +domestique, un enfant condamné à ne pas grandir. Alors, en attendant que +je sois homme et qu'on s'en aperçoive, je rends à la Ginetta les baisers +qu'on me donne. Fais comme moi, Giuliano, Ginetta est une belle et bonne +fille.»</p> + +<p>Saint-Julien eut comme un éblouissement, et s'appuyant sur le bras de +son fauteuil.</p> + +<p>«Ô mon Dieu! s'écria-t-il avec angoisse, où m'avez-vous conduit? dans +quel antre de corruption m'avez-vous jeté?»</p> + +<p>Galeotto répondit par un éclat de rire à cette mystique apostrophe.</p> + +<p>Le naïf Julien le regardait avec surprise et avec une sorte de terreur. +Élevé aux champs, plein d'innocence et de candeur, il ne pouvait +comprendre la précoce dépravation de cet enfant de la civilisation.</p> + +<p>«Si jeune et si beau! continua-t-il en le regardant avec une sincérité +de douleur qui augmenta la gaieté du page; avec un front si pur et tant +de grâce, être déjà si sec, si froid, si raisonneur! Avoir déjà vaincu +l'amour, et l'enthousiasme, et les sens! avoir arrangé toute sa vie pour +l'ambition, et n'avoir ni jeune cœur ni folle imagination qui vous +détourne du chemin! Quoi! pas même amoureux de la Ginetta! Moqueur et +méprisant sous les lèvres de celle-ci, méfiant et froid sous les lèvres +de l'autre!... Qu'aimez-vous donc, qu'aimerez-vous, vieillard de seize +ans?</p> + +<p>—J'aimerai, dit le page, j'aimerai l'argent et le pouvoir: l'argent, +pour avoir de bons chevaux, de riches habits, et des femmes dont je ne +serai pas forcé d'être amoureux au point de me brûler la cervelle en cas +d'abandon; de ces femmes qui ont tout juste assez d'esprit pour nous +donner un instant d'ivresse, seul bien que la femme puisse promettre et +tenir, menteuse et lascive qu'elle est de sa nature; le pouvoir, pour +humilier les fourbes et les sots qui me flattent et me haïssent, pour +jeter dans la poussière les faces orgueilleuses qui se baissent pour me +regarder. Oui, oui, l'argent et le pouvoir: tout homme qui n'est pas +imbécile ou fou doit viser à cela et mépriser le reste.</p> + +<p>—De qui tenez-vous ce principe? dit Saint-Julien. Est ce de vous-même, +est-ce de Quintilia?</p> + +<p>—Oh! toujours à cheval sur votre idée fixe! Que m'importe Quintilia? +Croyez-vous que je veux pourrir dans ce misérable cabotinage de royauté? +Croyez-vous que cette parodie de czarine, et ces ombres de courtisans, +et ces forteresses de pain d'épice, et cet appareil militaire qu'on a +fait avec de la moelle de sureau et des grains de plomb, et ce palais +qui servirait de surtout sur la table d'un banquier, et ces places dont +ne voudrait pas le groom d'un pair d'Angleterre; croyez-vous vraiment +que tout cela m'attache et me séduise? C'est bon pour vous, vertueux +prestolet, qui vous croyez au sommet des grandeurs du monde, et qui +prenez le théâtre de Polichinelle pour la Scala ou pour San-Carlo. Moins +heureux que vous, je ne sais pas m'abuser ainsi; je sens que l'univers +n'est pas trop vaste pour mon activité, et j'étouffe dans ce poêle, où +nous chauffons comme de pauvres marrons qu'une femme tire du feu au +profit du diable. Allons, Giuliano, suivez votre vocation, et ne vous +effrayez pas de la mienne. C'est moi qui devrais m'étonner et me jeter à +la renverse, et interroger avec stupeur les étoiles fantasques, à la vue +d'une candeur comme la vôtre. C'est vous, mon ami, qui êtes une +exception, une rareté, une merveille dans ce siècle de raison et +d'égoïsme. Vous êtes peut-être un ange devant Dieu; mais les hommes, à +coup sûr, vous montreraient à la foire s'ils savaient ce que vous êtes.</p> + +<p>—Que suis-je donc? s'écria Julien, confondu de surprise.</p> + +<p>—Voulez-vous que je vous le dise? Vous ne vous en fâcherez pas?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Vous êtes un niais.</p> + +<p>—Et Quintilia?</p> + +<p>—Je vous le dirai quelque jour si nous nous rencontrons à cent lieues +d'ici.»</p> + + + + +<h3><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII.</h3> + + +<p>Une grande fête se préparait au palais. Jamais Julien n'avait vu un tel +luxe et de si folles dépenses. Personne ne pouvait plus aborder la +princesse s'il ne venait l'entretenir de chiffons, de lustres et de +musiciens. Le pauvre secrétaire intime, étranger à toutes ces choses, +errait pâle et triste au milieu de ce désordre, dans la poussière des +préparatifs et dans la cohue des ouvriers. Trois jours entiers +s'écoulèrent sans qu'il vît la princesse. Il tomba dans une noire +mélancolie et pleura son beau rêve effacé, ses douces illusions perdues. +Le matin de la fête, elle se souvint de lui et le fit appeler pour lui +remettre le costume qu'il devait porter; elle lui donna gravement les +instructions les plus frivoles, lui demanda conseil sur la coupe des +manches que Ginetta lui essayait; puis elle oublia sa présence et le +laissa sortir sans s'en apercevoir.</p> + +<p>Le bal fut magnifique. Grâce à la plus bizarre et à la plus folle des +inventions de la princesse, toute la cour représenta une immense +collection de papillons et d'insectes. Des justaucorps bigarrés +serraient la taille; de grandes ailes d'étoffe, montées sur du laiton +imperceptible, se déployaient derrière les épaules ou le long des +flancs; et l'on ne pouvait trop admirer l'exactitude des nuances, la +forme des accidents, la coupe et l'attitude des ailes, et jusqu'à la +physionomie de chaque insecte reproduite par la coiffure du personnage +chargé de le représenter. Le bon abbé Scipione, métamorphosé en +sauterelle, gambadait agréablement dans son mince vêtement de crêpe vert +tendre. Le pimpant Lucioli, emprisonné dans une écaille bombée de satin +marron, et le ventre couvert d'un gilet rayé de noir et de blanc, +représentait admirablement un hanneton de la plus grosse espèce connue. +La grande et mince marchesa Lucioli, ex-mistress White, était fort +brillante sous un long corps de velours noir et de grandes ailes de +taffetas jaune rayé de noir. Avec sa longue face pâle, les déchiquetures +de ses ailes et sa démarche péniblement folâtre, on l'eût prise pour ce +grand papillon nommé Podalyre, qui est si embarrassé de sa longue +stature que les hirondelles dédaignent de le poursuivre et le laissent +se débattre contre le vent, pêle-mêle avec les feuilles jaunies et +dentelées du sycomore. Le beau page Galeotto représentait le charmant +papillon Argus; les pierreries de toutes couleurs ruisselaient sur ses +ailes de velours bleu tendre, doublées d'un satin nuancé de rose, +d'abricot et de nacre. La Ginetta portait un corselet d'azur rayé de +noir; elle était coiffée de ses cheveux bruns relevés en grosses touffes +sur ses tempes. Belle avec sa tête large et plate, mince dans son +corsage étroit, folâtre sous ses transparentes ailes de crêpe bleu, elle +offrait le plus beau type d'<i>agrillon-demoiselle</i> qu'on eût vu depuis +longtemps. Quant à Julien, on l'avait déguisé en <i>antyope</i>, avec des +ailes de velours noir frangées d'or.</p> + +<p>C'était la princesse elle-même qui avait présidé au choix et à la +distribution de tous ces costumes. Elle avait consulté vingt savants et +compulsé tous les traités d'entomologie de sa bibliothèque pour arriver +à une perfection capable de donner le délire de la joie au plus grave de +tous les professeurs d'histoire naturelle. Elle avait assorti chaque +rôle, ou au moins chaque couleur, au caractère ou à la physionomie de +chaque personnage. On voyait autour d'elle de belles Vénitiennes +déguisées en guêpes, en noctuelles, en piérides; de brillants officiers +convertis en cerfs-volants, en capricornes, en sphinx. On vit plusieurs +jeunes abbés en fourmis et le majordome en araignée. Ou admira beaucoup +le sphinx Atropos. La <i>manthe précheresse</i> eut un plein succès, et les +femmes jetèrent des cris d'épouvante à l'aspect du grand bousier sacré +des Égyptiens.</p> + +<p>Mais parmi ces cohortes aériennes, Quintilia se distinguait par la +richesse et la simplicité de son costume. Elle avait choisi pour emblème +le blanc phalène de la nuit. Sa robe et ses ailes de gaze d'argent mat +tombaient négligemment le long de sa taille. Elle avait pour coiffure +deux marabouts blancs qui, s'abaissant de son front sur chacune de ses +épaules, représentaient fort agréablement deux antennes moelleuses.</p> + +<p>Les salles étaient tapissées et jonchées de fleurs; des échelles de +soie, cachées dans des guirlandes de roses, étaient tendues le long des +murs ou suspendues aux voûtes. Les plus hardis grimpaient sur ces frêles +soutiens, se tenaient accrochés, les ailes pliées, au-dessous des +plafonds, se balançaient entre les colonnes, ou s'élançaient de l'une à +l'autre en agitant leurs ailes diaphanes. C'était un spectacle vraiment +magique, et dont la nouveauté enivra Saint-Julien un instant. Mais des +angoisses inattendues l'arrachèrent bientôt à ces naïves satisfactions. +Quintilia, entourée d'hommages et de vœux, se livrait au plaisir d'être +admirée avec tant de jeunesse et d'enivrement que Saint-Julien crut ne +plus pouvoir douter de l'erreur où six mois de retraite et de bonheur +calme l'avaient plongé. «Insensé! se dit-il, comment ai-je pu croire que +cette femme avait autre chose dans le cœur que la vanité de son sexe et +l'orgueil de son rang? comment ai-je pu m'abuser à ce point sur la +galanterie et le désordre qui règnent ici? Quel plaisir a-t-elle pris à +me duper et à se duper elle-même sur de prétendus projets +philanthropiques, sur les hautes ambitions d'une âme généreuse, lorsque +le plus ardent de ses vœux, la plus enivrante de ses joies, c'est une +fête ruineuse et le fade hommage des cours!»</p> + +<p>Et malgré ces tristes réflexions, il la suivait avec anxiété; il épiait +tous ses regards, il se glissait à son insu sur tous ses pas. +Lorsqu'elle semblait s'occuper d'un homme plus que d'un autre, son cœur +battait, sa tête s'égarait, il était prêt à faire une scène ridicule; +puis il s'arrêtait pour se demander compte de ses propres agitations et +pour s'effrayer de ressentir l'amour en même temps que l'aversion.</p> + +<p>Dans le mouvement d'une valse, la coiffure de la princesse s'étant un +peu dérangée, elle s'esquiva et entra dans ses appartements pour la +réparer. Elle ne voulut pas appeler à son secours Ginetta, qui était +emportée par la danse au fond des salles du bal. Elle se retira donc +seule et sans bruit dans son cabinet de toilette; mais au moment d'en +fermer la porte, elle vit derrière elle une pâle figure: c'était +Saint-Julien qui l'avait suivie. Dans le délire de son chagrin, il +s'était imaginé lui voir échanger un signe avec Lucioli, et il avait +perdu la tête.</p> + +<p>«Et que veux-tu, Giuliano? lui dit-elle avec surprise; tu sembles triste +ou malade! As-tu quelque chose à me dire? Que puis-je faire pour toi?</p> + +<p>—Je vous dérange, Madame, répondit-il d'une voix entrecoupée; +ordonnez-moi de vous laisser seule.</p> + +<p>—Non, reprit-elle avec une parfaite insouciance, assieds-toi sur ce +divan pendant que je vais raccommoder ma plume; et si tu as quelque +confidence à me faire, je t'écoute.»</p> + +<p>Julien s'assit et garda le silence. Quintilia, debout devant son miroir +et lui tournant le dos, refit sa coiffure tranquillement. Quand elle eut +fini, elle pensa à lui et le regarda dans sa glace. Il était prêt à se +trouver mal.</p> + +<p>Elle vint droit à lui, et lui prenant la main avec une assurance qui +semblait partir de la bonté de son cœur au moins autant que de la +hardiesse de son caractère: «Tu as quelque chose, lui dit-elle, tu +souffres, tu es malade ou malheureux, lequel des deux? Parle, je suis +ton amie, moi.»</p> + +<p>Saint-Julien pencha son visage sur les belles mains de Quintilia et les +couvrit de larmes.</p> + +<p>«Tu es amoureux, lui dit-elle en les lui pressant avec affection.</p> + +<p>—Oh! Madame!</p> + +<p>—Oui, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Eh bien! oui!</p> + +<p>—De qui?</p> + +<p>—Je n'oserais jamais...</p> + +<p>—C'est de la Ginetta?</p> + +<p>—Non, Madame.</p> + +<p>—Alors c'est de moi?</p> + +<p>—Oui, Madame.</p> + +<p>—Et bien! tant pis pour toi, répondit-elle avec un geste d'impatience +voisin de la colère; tant pis pour nous deux!»</p> + +<p>Saint-Julien crut l'avoir blessée dans l'orgueil de son rang. +«Pardonnez-moi, lui dit-il, je suis un sot et un insolent. Vous allez me +chasser; mais je préviendrai vos ordres à cet égard: tout ce que +j'aurais osé désirer était un mot de pitié avant de perdre pour jamais +le bonheur de vous voir.</p> + +<p>—Eh! mon Dieu, tu ne sais ce que tu dis, Saint-Julien. Je ne te +chasserai pas, et si tu pars, ce sera bien contre mon gré. Tu me crois +offensée, tu te trompes. Si je t'aimais, je te le dirais; et si je te le +disais, je t'épouserais.»</p> + +<p>Saint-Julien fut tout étourdi de ce discours, et faillit se frotter les +yeux comme un homme qui vient de rêver. Mais il sentit aussi tout ce que +cette franchise avait de mortifiant pour lui. Il baissa les yeux et +balbutia quelques paroles.</p> + +<p>«Allons, ne prends pas cet air désespéré. Vois-tu, Julien, tous les +jeunes gens sont fats ou romanesques. Tu n'es pas fat, mais tu es +romanesque; tu te crois amoureux de moi, tu ne l'es pas. Comment le +serais-tu? tu ne me connais pas.</p> + +<p>—Eh bien, Madame, s'écria Saint-Julien, vous avez raison en ceci; je ne +vous connais pas, et si je vous connaissais, je serais ou radicalement +guéri ou décidément incurable. Je vous aimerais au point de me brûler la +cervelle, ou je vous haïrais assez pour vous fuir sans regret. Mais le +fait est que je ne sais point qui vous êtes, et l'incertitude où je vis +me dévore. Tantôt je vous prie dans le secret de mon cœur comme un ange +de Dieu, et tantôt... oui, je vous dirai tout, tantôt je vous compare à +Catherine II.</p> + +<p>—Sauf les meurtres, les empoisonnements et autres misères semblables, +qui, après tout, ne constitueraient pas une grande différence, dit la +princesse avec une froide ironie.» Alors, prenant son éventail de +plumes, elle s'assit en ajoutant avec un calme dérisoire: «Continuez, +monsieur le comte, j'écoute votre harangue.»</p> + +<p>—Raillez-moi, méprisez-moi, dit Julien au désespoir, vous avez raison; +traitez-moi comme un fou, je le suis. Et que m'importe votre colère? que +m'importe votre mépris? Au moment de vous perdre à jamais, et ne +risquant plus rien, je puis bien tout vous dire.</p> + +<p>—Dites, Julien, répondit-elle tranquillement.</p> + +<p>—Eh bien, je vous dirai, Madame, que cela ne peut pas durer et qu'il +faut que je parte. Vous me traitez avec confiance, et je n'en suis pas +digne; vous m'accablez de bontés, et je suis ingrat. Au lieu de me +borner à vous servir et à vous chérir en silence, je m'inquiète de +toutes vos actions. Je vous soupçonne des plus infâmes turpitudes, je +vous épie comme si j'étais chargé de vous assassiner. Je questionne vos +gens, j'interroge vos regards, je commente vos paroles, je hais votre +parure; je voudrais tuer tous ceux qui vous admirent. Je suis jaloux, +jaloux et méfiant! Moquez-vous! oh! oui, moquez-vous! Je me moque de +moi-même bien plus amèrement que personne ne le fera. Depuis trois jours +surtout je suis fou, complètement fou. Je suis à chaque instant sur le +point de vous adresser des reproches et de vous demander compte de mes +tourments! Moi à vous! moi, votre valet!... Madame, je sais que je suis +votre valet...</p> + +<p>—Vous prenez trop de peine, interrompit la princesse. Je ne pense pas à +vous humilier, ces moyens sont bons pour qui n'en a pas d'autres. Vous +n'êtes point mon valet, Monsieur, et vous ne le serez jamais. Je croyais +m'être expliquée assez clairement tout à l'heure à cet égard. +D'ailleurs, quand même vous le seriez, il y aurait un cas où vous auriez +le droit de me parler comme vous le faites. Savez-vous lequel?</p> + +<p>—Dites, Madame, je n'ai plus peur: je suis perdu!</p> + +<p>—Je vous le dirai sans colère et sans mépris. Ce cas, Julien, c'est +celui où je vous aurais encouragé pendant seulement... combien dirai-je? +cinq minutes?... Est ce trop?</p> + +<p>—Votre moquerie est sanglante, Madame, et je l'ai méritée! Non, vous ne +m'avez pas encouragé pendant cinq minutes; vous ne m'avez pas adressé un +regard, pas une syllabe qui m'ait donné droit d'espérer...</p> + +<p>—À moins que vous n'ayez pris pour des preuves de mon amour ou pour des +avances de ma coquetterie les attentions et les soins d'une honnête +amitié, les témoignages d'une loyale estime... On m'avait souvent dit +que les femmes au-dessous de cinquante ans n'avaient pas le droit d'agir +comme je le fais; que la franchise ne leur servait à rien; que leur +témoignage n'était pas reçu devant la prétendue justice du bon sens: +j'en avais fait l'expérience... mais avec qui? avec des sots et des +lâches. Je vous prenais pour un homme capable de me juger.</p> + +<p>—Madame, Madame, vous êtes injuste! Vous m'avez interrogé d'un ton +d'autorité, vous avez été au-devant de mes aveux. Tout mon tort est donc +de n'avoir pas menti quand vous m'avez dit tout à l'heure: Si tu es +amoureux, c'est de moi.</p> + +<p>—Votre tort n'est pas de me le dire, Julien, mais c'est de l'être.</p> + +<p>—Croyez-vous donc que de tels sentiments se commandent?</p> + +<p>—Peut-être! si j'étais homme, je serais l'ami de Quintilia. Je la +comprendrais, je la devinerais, et je l'estimerais peut-être!...</p> + +<p>—Eh bien! laissez-moi vous comprendre, dit Julien en se jetant à genoux +sans s'approcher d'elle, et peut-être pourrai-je être votre ami en même +temps que votre sujet.</p> + +<p>—Monsieur le comte, dit la princesse en se levant, je ne rends compte +de moi à personne. Depuis longtemps j'ai appris à mépriser l'opinion des +hommes. N'avez-vous pas lu la devise de mon blason: <i>Dieu est mon +juge</i>?»</p> + +<p>Elle sortit, et Julien, toujours à genoux, resta atterré à sa place.</p> + + + + +<h3><a name="IX" id="IX"></a>IX.</h3> + + +<p>Quand il fut revenu de sa première consternation, il tomba dans le +désespoir; et cachant son front dans ses mains:</p> + +<p>«Malheureux fou! s'écria-t-il, est-il possible que tu aies fait ce que +tu as fait, et dit ce que tu as dit! Comment! c'est toi qui es là dans +le cabinet de toilette de la princesse? Qui t'a amené ici? comment as-tu +osé? au milieu de quel vertige as-tu trouvé tant d'insolence, et où +as-tu pris tout ce que tu as dit d'orgueilleux et d'insensé? Quoi! voici +le dénouement d'une vie si belle, d'un bonheur si grand? Tu as été +pendant six mois le roi du monde, et te voilà méprisé, chassé!... ou, ce +qui sera pire encore, toléré peut-être comme un écolier ridicule, comme +un cuistre sans conséquence, relégué parmi les subalternes au-dessus +desquels on t'avait élevé! Ah! partons, partons! fuyons ces angoisses, +ces incertitudes sans fin, ces doutes cuisants...» En parlant ainsi, il +restait cloué à sa place et pleurait comme un enfant.</p> + +<p>«Tu t'affectes trop, lui dit tranquillement Galeotto, qui était entré +sans qu'il s'en aperçût et qui l'écoutait divaguer. Je t'apporte déjà +une meilleure nouvelle. Son Altesse te défend de sortir du palais, et +t'ordonne de venir lui parler dans sa chambre demain après le bal.</p> + +<p>—Quoi! s'écria Saint-Julien, elle t'a dit!...</p> + +<p>—Ce que je te dis, rien de plus. Mais il me semble que c'est assez +clair pour que je sache tout ce qui s'est passé. Tu as risqué la +déclaration. Eh bien! tu n'as pas eu tort. Qui sait? ta bonne foi peut +te servir plus que l'esprit des autres. Qu'as-tu à me regarder d'un air +effaré? Son Altesse s'est fâchée sérieusement, à ce qu'il paraît. Cela +vaut mieux, après tout, que le calme de la raillerie; elle avait l'air +sombre en rentrant au bal, et, bien qu'elle se soit mise tout de suite à +danser avec le duc de Gurck, la danse a langui pendant trois minutes; on +se battait les flancs pour avoir l'air de ne pas voir le front courroucé +de la souveraine, mais le fait est que personne ne pouvait en détourner +les yeux. Oh! les princes sont un centre d'attraction magnétique! Être +prince, c'est magnifique, en vérité! Il n'y a qu'une chose que j'aime +mieux, c'est d'être page et d'en rire!...»</p> + +<p>Saint-Julien ne l'écoutait pas. Galeotto le prit par le bras et +l'entraîna dans les jardins.</p> + +<p>«Écoute, lui dit-il quand ils furent seuls ensemble, je suis ton ami et +veux te servir. Es-tu réellement amoureux?</p> + +<p>—Moi, dit Saint-Julien moitié par fierté, moitié par délire, je ne le +suis pas! Comment peut-on être amoureux d'une femme qu'on ne connaît +pas!</p> + +<p>—Oh! bien! j'aime à t'entendre parler ainsi. En ce cas tu as des idées +plus saines que je ne pensais; mais à quoi vises-tu ici? quoi qu'il +t'arrive, cela ne peut pas te mener bien loin. Personne n'a fait son +chemin avant toi, et tu ne le feras pas non plus.</p> + +<p>—Explique-toi, au nom du ciel!...</p> + +<p>—Tu veux être l'amant de la princesse?»</p> + +<p>Saint-Julien fit un geste d'horreur que le page ne vit pas.</p> + +<p>«Tu veux, continua-t-il, régner sur ce petit domaine, commander à ces +petits grands seigneurs? C'est peu de chose; mais encore c'est mieux que +rien, et, pour un bachelier gentillâtre, cela peut sembler assez joli +pendant quelque temps. Eh bien! prends garde; car il y a dix à parier +contre un que tu ne régneras ici sur rien et sur personne. On peut +plaire, mais non gouverner; on peut remonter fièrement le col de sa +cravate; mais à quoi bon si l'on a quelque chose de plus dans la tête +qu'un frivole amour! Avec cette femme il n'y a pas d'avancement +possible; on n'est jamais que son amant, c'est-à-dire son très-humble +serviteur. C'est à toi de savoir si tu veux consacrer tant de soins et +de peines à ce résultat où bien d'autres t'ont devancé, où bien d'autres +te succéderont.»</p> + +<p>Ce discours refroidit tellement l'imagination du pauvre secrétaire +intime, qu'il se sentit incapable de parler le même langage que +Galeotto. Il espéra s'éclairer enfin en feignant de partager ses idées.</p> + +<p>«Il faut, avant de te répondre, que je réfléchisse, répliqua-t-il. Mais, +pour réfléchir à coup sûr, il me faudrait des renseignements historiques +plus détaillés que ceux que j'ai. Peux-tu me les fournir, et le veux-tu?</p> + +<p>—Oui, car j'ai pitié de ton embarras; et si tu me trahis quelque jour, +j'aurai ma revanche: je tiens ton secret.»</p> + +<p>Saint-Julien frémit de la situation où sa dissimulation le plaçait; +néanmoins il continua.</p> + +<p>«Eh bien, dit-il, raconte-moi un peu la vie de madame Cavalcanti.</p> + +<p>—Pour cela, non!</p> + +<p>—Comment, tu refuses?</p> + +<p>—Je me récuse, je ne sais rien, et personne ne sait rien, si ce n'est +la Ginetta; encore j'en doute. Ou la bouche de cette fille est un +cercueil, ou bien la princesse jette au feu tous ses bonnets dès qu'elle +leur trouve l'air de savoir ses pensées. Je te dirai tout ce que je +sais, et ce ne sera pas long. Je te dirai tout ce que je présume, et ce +sera logique. Elle fut mariée à douze ans par procuration, et devint +veuve sans avoir jamais vu la figure de son mari. Ce fut heureux pour +elle: il était laid et sot. Le gentilhomme chargé d'épouser la princesse +par procuration s'appelait Max tout court. Il était bâtard de je ne sais +quel roitelet d'Allemagne. Il avait douze ans comme la princesse. Ce fut +une cérémonie plaisante, à ce qu'on dit. Les deux enfants étaient, à ce +que raconte emphatiquement l'abbé Scipione, chamarrés d'ordres de tous +les pays, de diamants et de broderies; graves comme des portraits de +famille, beaux comme des anges, à ce que prétend mistress White. Ils +jouèrent à la poupée en sortant de l'église et mangèrent des bonbons +pendant tout le bal. Je ne sais par suite de quels arrangements +diplomatiques le bâtard Max passa trois ans à la cour de Cavalcanti. Au +bout de ce temps il fut banni et presque chassé <i>con furore</i> par les +parents de la princesse. Mais la princesse, devenue veuve et +orpheline...</p> + +<p>—Rappela Max? dit Julien.</p> + +<p>—Pas du tout, elle l'oublia, et aima je ne sais lequel de ses pages; +dans ce temps-là les pages étaient en faveur apparemment. Oh! les temps +sont bien changés! Ensuite, ensuite, que sais-je! qui n'aima-t-elle +pas!» Galeotto garda le silence un instant, puis il ajouta: «Penses-tu +qu'elle ait jamais aimé quelqu'un?</p> + +<p>—Je deviendrai fou, dit Julien; ou plutôt je le suis déjà, car il me +semble que les autres le sont. Galeotto, que faut-il que je pense de +toi? veux-tu m'insulter? as-tu envie de te battre avec moi? parle!</p> + +<p>—Vive la Vierge! qu'est-ce que nous avons donc bu? dit Galeotto; nous +sommes tous ivres-morts, et nous extravaguons d'une manière déplorable. +Laisse-moi rassembler mes idées, qui s'envolent comme des flocons de +duvet au souffle de tes paroles. Que t'ai-je dit? ce que je pouvais te +dire. Crois-tu, qu'excepté la Ginetta, il y ait ici quelqu'un qui puisse +avoir de meilleurs renseignements que moi? Eh bien! cherche, questionne, +regarde, écoute aux portes; et si tu apprends quelque chose, viens m'en +faire part; car, moi aussi, je suis curieux, et souvent je suis vraiment +en colère de ne pouvoir regarder au travers de tous ces réseaux l'espèce +de moucherons dont se nourrit l'araignée. Eh bien! je ne vois rien, je +ne sais rien; voilà ce que je puis t'affirmer. Ici personne ne parle, +par la raison que personne ne pense. On croit aux intrigues de la +princesse ou on n'y croit pas: c'est tout un. Personne n'a assez de +principes pour apprécier sa vertu, personne n'a assez d'esprit pour +profiter de ses vices; car est-elle la plus austère ou la plus perverse +des femmes, nul ne le sait, et nous ne le saurons peut-être jamais. De +telles femmes devraient être marquées, au front, d'un zéro pour montrer +qu'elles sont en dehors de l'espèce humaine, et qu'il faut les traiter +comme des abstractions.</p> + +<p>—Mais pourquoi? s'écria Julien; pourquoi? pourquoi?</p> + +<p>—Parce qu'elles ne disent rien, ne font rien, ne pensent rien et ne +sentent rien comme les autres. Ce sont des natures forcées, des +intelligences dépravées, des mots détournés de leur sens, des cordes +détendues qui n'ont plus de ton appréciable à l'oreille. Ce sont des +êtres faussés, des énigmes sans mot, des arabesques diaboliques, des +figures comme on en voit dans les rêves d'une digestion pénible ou dans +les élucubrations bachiques d'après souper. Ce sont des paysages comme +ceux que la gelée applique sur les vitres; on y voit de tout et on n'y +voit rien. En un mot, ce ne sont pas des hommes, ce ne sont pas des +femmes; ce sont des cuistres.</p> + +<p>—Vous avez peut-être raison, dit Saint-Julien étonné.</p> + +<p>—Ce sont des êtres, continua le page, qui aiment et qui n'aiment pas; +aujourd'hui jouant un rôle, demain un autre; tantôt poètes, tantôt +philosophes, tantôt métaphysiciens. Cela n'a pas d'âge, pas de +caractère, pas de sexe, et cela se sauve par des prétentions et des +singeries de royauté.</p> + +<p>—Vous haïssez donc cette femme? dit Saint-Julien.</p> + +<p>—Je ne puis ni la haïr ni l'aimer; elle n'existe pas pour moi. C'est +une chose, et non une personne; une chose curieuse, bizarre, amusante +parfois; c'est une chose couronnée, voilà tout. On s'incline devant le +diadème, mais le cerveau ne serait pas bon à gouverner un couvent de +petites filles.</p> + +<p>—Eh bien, je crois que vous vous trompez; je crois qu'il commanderait +bien une armée. C'est là sans doute une femme incapable de tout ce que +j'aime dans une femme, mais propre à ce que j'admire dans un homme. Elle +est peut-être susceptible d'héroïsme; que nous importe à nous, qui ne +sommes ni roi ni généraux?</p> + +<p>—Si j'étais général ou roi, reprit le page, je n'en serais que plus +absolu dans mon ménage, et je voudrais bien voir que ma sœur, ma +maîtresse ou ma mère vint commander à mes soldats ou à mes sujets! Mais, +sois tranquille, les hommes maintiendront en bride le beau sexe qui se +révolte, et la loi salique deviendra une mesure de sûreté universelle. +Je dis mesure de sûreté, parce qu'avec des femmes-rois, quelles qu'elles +soient, messalines ou pédantes, on n'est pas bien certain de s'éveiller +tous les matins.</p> + +<p>—Au moins, avec celle-ci, dit Saint-Julien, effrayé de ce que le page +semblait faire pressentir, il n'y a point lieu à de semblables craintes.</p> + +<p>—Ne l'as-tu pas trop grièvement offensée aujourd'hui? Saint-Julien, dit +le page en baissant la voix, tâche d'obtenir ton pardon, ou plutôt +va-t'en; car peut-être...</p> + +<p>—Galeotto, parle; est-elle ainsi? prouve-le-moi, et je ne l'aimerai +plus, je ne souffrirai plus.</p> + +<p>—Je serais franc avec toi si tu l'étais avec moi; mais peut-être ne +l'es-tu pas!</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—Peut-être me fais-tu parler depuis une heure sur des choses que tu +sais mieux que moi?</p> + +<p>—Me prenez-vous pour un espion?</p> + +<p>—Non; mais je suis sans expérience, moi; je suis né prudent; le peu de +choses que j'ai vues dans ma vie n'a pas été propre à me rendre +bienveillant. Je n'ose croire à rien; je crains par-dessus tout d'être +dupe, et par conséquent ridicule. J'aime mieux arranger tout pour le +pire dans mon imagination: si je suis détrompé, alors tant mieux; si je +ne le suis pas, j'aurai donc bien fait de me tenir sur mes gardes.</p> + +<p>—Ô cœur froid! esprit sombre! dit Saint-Julien; sous cet extérieur +gracieux, avec ces joyeuses manières, tant de fiel et de mépris pour +tous! Mais en quoi ai je mérité votre défiance? que m'avez-vous vu +faire de mal?</p> + +<p>—Rien; aussi je ne t'accuse de rien. Seulement, je me dis parfois que +tu n'es peut-être pas aussi simple que tu veux le paraître, et que tu +affectes de ne rien deviner, afin qu'on t'apprenne tout. Voyons, jure +ton honneur, es-tu l'amant de la princesse?</p> + +<p>—Sur mon honneur! je ne le suis pas.</p> + +<p>—La Ginetta prétend la même chose; mais c'est une menteuse si rusée! +Cependant la chose est bien invraisemblable, Julien. Quoi! tu lui as plu +si vite; elle t'a ramassé sur le chemin pour ta jolie figure; elle t'a +fait souper avec elle à Avignon, le soir même, après avoir envoyé +Lucioli je ne sais où; puis elle a marié tout à coup et éloigné d'elle +ce pauvre favori, qui depuis un an la suivait partout. Et voilà six mois +que vous êtes enfermés ensemble, tête à tête, du matin au soir; et avec +ses manières libres, son ton cavalier, son sang-froid cynique, elle +t'aurait laissé pâlir et soupirer en vain! Et vos graves travaux +(auxquels je ne crois guère) n'auraient pas été interrompus de temps en +temps par des épanchements plus doux! Allons, allons, Julien, vous +l'avez fâchée aujourd'hui; vous vous serez conduit comme une fille de +village avec un officier de garnison: vous lui aurez demandé le +mariage... Mais hier, mais ce matin encore, vous sembliez être bien en +faveur, et je pensais que j'étais un niais, moi qui vous avais conseillé +l'audace. J'ai souvent ri de votre émotion, de votre timidité, +Saint-Julien; et peut-être était-ce vous qui, à ces heures-là, vous +divertissiez à mes dépens.</p> + +<p>—Comment l'aurais-je fait, et pourquoi?</p> + +<p>—Pourquoi? parce que je vous ai peut-être laissé prendre une place que +j'aurais dû occuper. Voyons, franchement, est-ce que je ne devrais pas +être son amant, moi?</p> + +<p>—Je vous dirai ce que vous venez de me dire: sais-je si vous ne l'êtes +pas?</p> + +<p>—Vive Dieu! s'écria le page gaiement, je ne le suis pas! et, mort-Dieu! +j'en enrage, ajouta-t-il d'un ton demi-plaisant, demi-colère. Fiez-vous +à moi, Saint-Julien, car voici que je m'épanche avec vous; je me laisse, +aller jusqu'à me moquer de moi-même.</p> + +<p>—Je ne me moquerai pas, dit le bon Julien avec douceur, d'une erreur +que j'ai partagée. Vous êtes amoureux aussi de la princesse?</p> + +<p>—Moi! non pas, s'il vous plaît; parlez pour vous, je vous en prie.</p> + +<p>—Mais vous l'avez été?</p> + +<p>—Per Bacco! jamais, que je sache! Amoureux de cette reine de Saba! +Quand j'avais douze ans elle me faisait une peur de tous les diables +avec ses yeux noirs et son nez aquilin; à présent, elle me donne des +nausées d'ennui avec ses affaires d'État, ses conversations esthétiques, +ses papillons et son latin. Après cela, elle est jolie femme, et je ne +vous blâme pas d'être amoureux d'elle. J'aurais été bien aise d'être son +favori, parce que j'aimerais assez faire le petit prince pendant quelque +temps; mais elle m'a toujours fait l'honneur de me traiter comme un +enfant en sevrage, et, soit mépris, soit affectation, elle s'obstine +perpétuellement à rabattre cinq ou six ans de mon âge véritable. J'ai +une manière de m'en venger: c'est de la gratifier de cinq ou six ans de +trop auprès de tous les étrangers qui me demandent son âge à l'oreille.</p> + +<p>—Vous voyez bien cependant, dit le mélancolique Julien, qu'on peut +vivre dans son intimité pendant des mois et des années sans être aussi +heureux que vous le supposez.</p> + +<p>—Oh! la belle preuve! me prenez-vous pour un fat? ne sais-je pas bien +qu'en effet je n'ai pas trop l'air d'un homme? Vous commencez à avoir de +la barbe au menton, vous! Dieu sait si j'en aurai jamais... Et cependant +vous n'êtes pas un roué. Allons, décidément je vous crois: vous n'êtes +pas son amant, mais vous voulez l'être.</p> + +<p>—J'y renoncerais aisément si vous me disiez tout ce que vous savez.</p> + +<p>—Le reste de l'histoire de Max?</p> + +<p>—Qu'est-ce donc que le reste de cette histoire?</p> + +<p>—C'est, comme tout ce que je sais, un bruit mystérieux, un soupçon +vague, rien de plus.</p> + +<p>—Mais encore? est-ce que cela aurait rapport aux affreuses idées de +meurtre et de poison qui m'ont passé par la tête tout à l'heure en vous +écoutant?</p> + +<p>—Oui, Julien; ce fut dit-on, une disgrâce un peu plus sérieuse que +celle de Lucioli. Mais permettez que je remette ces trois mots à demain; +et puisque nous sommes dans la même position à peu près l'un et l'autre, +unissons-nous et donnons-nous la main.</p> + +<p>—Contre qui? dit Julien.</p> + +<p>—Contre l'hypocrisie féminine, répondit Galeotto. Vous êtes amoureux et +maltraité; moi, j'étais prétendant, et j'ai été oublié. Il faut que nous +sachions si nous sommes sacrifiés à ces butors d'officiers autrichiens +qui dansent là-bas tout bottés, ou à ces Parisiens crottés, pour +lesquels Son Altesse quitte une fois tous les ans son <i>vaste empire</i> et +notre beau climat. Il faut que nous sachions si nous avons affaire à +Minerve, la pâle et pédante déesse, ou à l'impure Vénus. Pour moi, je +suis outré de tourner en vain depuis des années autour d'un cercle +mystérieux que je n'entame jamais d'une ligne sans être aussitôt rejeté +d'une ligne en dehors. Je suis furieux de savoir tous les secrets de +toilette de la Ginetta, et de n'avoir pu tirer de sa bouche scellée un +mot qui apaise ma curiosité. Mais quel rôle est-ce donc que je joue ici? +Voilà un joli page! qui ne sait rien, qui ne découvre rien, qui ne se +glisse pas par le trou de la serrure comme un lutin, qui ne surprend pas +les paroles confiées à l'oreiller, qui ne prélève pas ses droits sur la +beauté avant d'introduire l'amant dans le boudoir couleur de rose! Un +brillant page, ma foi! qui remet des lettres comme un simple valet, sans +savoir si ce sont des ordonnances de police ou des billets doux. Ô +siècle! ô abrutissement! Allons, allons, il faut savoir. Jure-moi de me +dire tout ce qui t'arrivera. Je te jure de te dire tout ce que je +découvrirai.»</p> + +<p>Julien, étourdi de son babillage, épuisé de conjectures et ne sachant +plus à qui se vouer, jura tout ce que voulut Galeotto et retourna au +bal.</p> + + + + +<h3><a name="X" id="X"></a>X.</h3> + + +<p>Il eut soin de ne pas se montrer devant la princesse, et se contenta de +rôder autour de la salle où elle se tenait, tantôt la regardant valser +au travers des guirlandes enlacées aux colonnades, tantôt s'enfonçant +sous les galeries où les lumières commençaient à s'éteindre, à la suite +de quelques groupes mystérieux qui semblaient s'occuper d'affaires plus +graves que la danse et la musique. Saint-Julien, transformé +volontairement en espion, était triste et mal à l'aise. C'était la +première fois qu'il voulait arriver à la connaissance de la vérité par +des moyens que sa conscience désavouait. En même temps il trouvait dans +l'agitation de la curiosité quelque chose d'aiguillonnant et d'inconnu +qui n'était pas sans plaisir.</p> + +<p>Il se sentait un peu blessé d'avoir été traité comme un enfant, d'avoir +vécu six mois enfermé dans un coin de ce palais, où lui seul peut-être +ignorait ce qu'il avait intérêt à savoir. Maintenant il croyait +travailler à une belle vengeance, il croyait presque remplir un devoir +envers lui-même, en repoussant de toute sa force des convictions qui +l'avaient rendu heureux, mais qui peut-être l'avaient trompé. +Saint-Julien avait à un degré éminent cette morgue brutale que nous +avons tous à l'égard des femmes. Nous ne voulons les estimer qu'autant +que le monde les estime, et nous rougirions d'être seuls à leur rendre +justice. Chez Julien, la méfiance, propre aux caractères timides et +concentrés, et cet orgueil presque monastique qui est comme un revers de +médaille chez les hommes austères, ajoutaient une nouvelle force à sa +résolution. Sombre, honteux et palpitant, il croyait sortir d'un rêve, +et regardait comme autant de choses nouvelles tout ce qui se passait +autour de lui. Il ne pouvait entendre murmurer à son oreille une phrase +insignifiante sans y chercher un sens profond et une lumière inconnue. +Il croyait voir sur tous les visages qui le regardaient une expression +de sarcasme ou de mépris. Il fallait qu'il fût étrangement troublé; car +rien n'était plus compassé, plus prudent et plus grave que toute cette +petite cour imbue de principes d'obéissance passive, et pénétrée des +avantages positifs de sa dépendance. Saint-Julien, bien convaincu qu'il +ne tirerait aucun éclaircissement de tous ces valets, se mit à observer +de près les figures étrangères. Celles-là n'étaient pas moins composées +devant la princesse; mais peut-être ces vassaux des autres maîtres se +permettaient-ils <i>in petto</i> une manière de voir quelconque sur madame de +Cavalcanti.</p> + +<p>Saint-Julien avait remarqué, dès le commencement du bal, les assiduités +du duc de Gurck, jeune et beau Carinthien qui était arrivé la veille à +la résidence, et en l'honneur de qui, se disait-on tout bas, la superbe +fête avait été ordonnée. Il remarqua depuis, que la faveur du duc +pâlissait sensiblement, que sa conversation s'appauvrissait, que ses +bons mots baissaient de plus en plus, que sa valse se ralentissait; +enfin que dans le cercle étincelant où, comme un radieux soleil, +Quintilia entraînait ses dociles planètes, l'astre du charmant comte de +Steinach brillait d'un éclat plus vif, et l'étoile pâlie du duc allait +toujours s'éloignant du centre d'attraction comme un monde abandonné du +céleste foyer de vie et de lumière. En deux mots, le comte de Steinach +était entré dans l'orbe de Mercure, et le duc de Gurck accomplissait +péniblement la vaste et froide rotation de Saturne.</p> + +<p>Saint-Julien vit le duc frapper doucement l'épaule de Shrabb, son +conseiller privé; et, un instant après, tous deux, s'esquivant par un +côté différent, avaient disparu de la salle.</p> + +<p>Saint-Julien suivit avec précaution Gurck, qui était sorti le dernier, +il le vit rejoindre son compagnon au bord de la pièce d'eau, et protégé +par les sombres bosquets du parc, il entendit la conversation des deux +Autrichiens.</p> + +<p>«Eh bien, dit Shrabb, je crois que notre mission est terminée et que +Steinach l'emporte sur nous.</p> + +<p>—Je pourrais désespérer comme vous, dit le duc d'un ton piqué, si je ne +m'intéressais dans cette affaire qu'aux projets de notre maître; mais il +s'agit pour moi d'une ambition plus personnelle. La princesse est +éblouissante, et après m'être chargé par soumission d'un rôle dont +j'ignorais les avantages, je soutiendrai désormais ce rôle pour mon +comte.</p> + +<p>—J'entends: pour votre gloire! dit Shrabb.</p> + +<p>—Et pour mon plaisir, dit Gurck.</p> + +<p>—Et si elle se moque de Steinach et de vous? reprit Shrabb.</p> + +<p>—Nous avons toujours un moyen, répliqua Gurck, c'est de redemander +l'<i>homme anéanti</i>.</p> + +<p>—Mais elle dira qu'elle n'a pas de comptes à nous rendre, qu'elle ne +sait ce qu'il est devenu...</p> + +<p>—Je la sommerai, au nom de mon souverain, de représenter la personne de +Max, ou les preuves de sa mort...</p> + +<p>—Mais, enfin, c'est une exigence absurde et injuste; elle répondra +que...»</p> + +<p>Ici la voix de Shrabb fut affaiblie par un coup de vent qui passa au +bord de l'eau; et, comme les deux interlocuteurs s'éloignaient de +Saint-Julien, il n'entendit plus que cette phrase de Gurck, commencée +d'une voix brève, mais dont le vent emporta le reste...</p> + +<p>«Trois cents cavaliers qui sauront bien réduire...»</p> + +<p>Ils gagnèrent en marchant un endroit découvert où la lune commençait à +donner. Saint-Julien n'osa les suivre et prit le parti de retourner au +bal. Comme il montait le grand escalier, il rencontra Galeotto, qui le +cherchait. Celui-ci l'emmena au fond de la galerie, et lui dit d'un air +triomphant:</p> + +<p>«Vivat! je viens de découvrir un secret d'État...</p> + +<p>—Et moi, dit Julien, je viens d'entrevoir un mystère d'iniquité, et je +reste glacé d'horreur au bord du précipice, n'osant me pencher pour y +regarder.</p> + +<p>—Oh! oh! reprit Galeotto, ton histoire me paraît plus grave que la +mienne. Qu'est-ce? qu'as-tu appris? Raconte le premier.»</p> + +<p>Saint-Julien rapporta mot pour mot ce qu'il avait entendu. «Ceci ne +m'apprend rien, dit le page. Je sais tout ce qu'on pense de la +disparition de Max, et ces gens-là ne sont pas mieux informés que nous. +Quant aux projets de M. de Gurck et de son très-gracieux souverain, je +vais te les expliquer. La petite principauté de Monteregale, que nous +avons le bonheur d'occuper sous les lois augustes de notre adorable +princesse...</p> + +<p>—Fais-moi grâce de tes phrases, et vas au fait.</p> + +<p>—Je viens d'entendre parler diplomatie, je ne peux m'exprimer +autrement. Cette charmante principauté, quoique enfouie comme un diamant +dans les sables du littoral, a eu l'honneur d'attirer les regards d'un +voisin puissant qui n'en a que faire, mais qui, étant sans doute +embarrassé de récompenser toutes ses créatures, a pensé naturellement à +en coiffer quelqu'une avec ce joyau. À cet effet on a envoyé ici le +comte de Steinach, homme irrésistible de profession, qui doit subjuguer +la princesse, l'épouser, et devenir notre très-gracieux seigneur. D'un +autre côté, un autre voisin non moins puissant voudrait faire entrer +dans je ne sais quelle prétendue ligne d'alliance tous les principicules +des États illyriens. Sachant que notre Quintilia est, après tout, une +femme volontaire et opiniâtre qui ne manque pas d'influence sur ses +petits voisins, il a employé, pour déjouer les projets du comte de +Steinach, dont les opinions lui seraient contraires, l'inimitable duc de +Gurck et son auxiliaire le profond Shrabb. Ces deux héros doivent, l'un +par son encolure magnifique, l'autre par son éloquence entraînante, +détourner la princesse d'une autre alliance que celle de leur maître. +Or, pour résumer cette importante complication, je t'annonce que la +princesse, objet de ces entreprises gigantesques et de ces graves +combinaisons, est placée entre deux feux, le comte de Steinach et le duc +de Gurck, qui tous deux aspirent au bonheur d'être ses amis intimes. Ce +qui prouve que tu n'as pas pris absolument le temps convenable pour lui +faire ta déclaration, et qu'après six mois passés dans un respectueux +tête-à-tête dans le cabinet particulier de Son Altesse, monsieur le +secrétaire intime n'aurait pas dû attendre précisément le jour où madame +prend ses habits roses, et jette par-dessus les toits sa plume et la +clef de son cabinet pour aller danser déguisée en phalène avec deux +princes étrangers parfaitement brodés et admirablement impertinents...</p> + +<p>—Mais comment, dit Julien cherchant à arracher le dépit de son cœur, +as-tu fait pour découvrir toutes ces choses?</p> + +<p>—J'ai été séduit.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Je me suis vendu.</p> + +<p>—Juste ciel! qu'est-ce à dire?</p> + +<p>—C'est-à-dire que j'ai fait semblant de me vendre. J'ai bavardé à tort +et à travers avec le page du comte de Steinach; je lui ai inspiré de la +confiance, je lui ai fait dire ce qu'il me fallait savoir pour deviner +le reste. Et puis j'ai fait semblant d'être pénétré d'admiration pour la +chevelure et les manchettes du comte, d'avoir conçu la plus haute estime +pour son jabot, enfin d'être fasciné par lui, de le désirer ardemment +pour souverain, de lui être tout dévoué, etc.; si bien que le page, +enchanté de me voir dans les intérêts de son maître et s'exagérant +beaucoup mon crédit auprès de la princesse, doit me présenter au comte +dès demain et lui faire agréer mes services. Enfin, je vais donc remplir +mon rôle de page tel qu'il est tracé dans toutes les chroniques, drames, +ballades et romans! Je vais donc remettre les billets d'un galant +chevalier, chanter ses romances aux pieds de ma souveraine, et faire +l'éloge de sa valeur dans les combats! Comme je vais m'en donner et +m'amuser d'eux tous! <i>à l'opra</i>! Julien, tâche de devenir l'auxiliaire +du duc, et ce sera une comédie à en mourir de rire.</p> + +<p>—Je ne suis pas assez spirituel pour feindre, dit Julien; d'ailleurs tu +me dis que tu t'es vendu...</p> + +<p>—Oh! doucement, je te prie. Le page m'a promis monts et merveilles de +la part du comte. J'ai fait semblant d'accepter; mais je ne suis pas +Italien à ce point-là. Je dois déjà recevoir demain un très-joli cheval +dont j'ai paru prendre envie; je le rendrai certes au comte quand +j'aurai réussi à faire manquer son mariage; mais je me servirai si bien +du palefroi qu'il aura à peine la force, quand je le rendrai, d'aller +des écuries de monsieur le comte à l'abattoir.</p> + + +<p class="image"><img src="images/i006.png" alt="Ils gagnèrent en marchant un endroit découvert...!" +width="600" /><br />Ils gagnèrent en marchant un endroit découvert...!</p> + +<p>—Mais cette histoire de Max? dit Julien préoccupé.</p> + +<p>—Ah! tu n'as en tête que des idées lugubres; amusons-nous aujourd'hui, +sauf à nous envoler comme lui par les airs demain matin!...»</p> + + + + +<h3><a name="XI" id="XI"></a>XI.</h3> + + +<p>Lorsque Julien rentra dans le bal, il remarqua un personnage qu'il +n'avait pas encore vu. C'était un très-joli scarabée appelé par les +entomologistes <i>criocère du lis</i>. Il est d'un beau rouge luisant, avec +une face très-effilée et fort spirituelle. Les personnes qui l'ont +examiné au microscope lui ont reconnu plusieurs protubérances +avantageuses et un regard plein d'affabilité. Ce scarabée produisait +dans le bal une très-grande sensation, non pas tant à cause de son +corselet, dont la perfection effaçait tous les autres, qu'à cause de son +visage, qui était miraculeusement imité. Il portait un masque si +semblable à la nature, que le professeur d'histoire naturelle de la cour +se frotta l'œil gauche et se demanda s'il n'avait pas devant la pupille +le verre de son excellentissime microscope, garni d'un véritable +criocère. S'étant bien convaincu que ce gigantesque scarabée était +vraiment devant lui dans des proportions réelles et palpables, il tomba +dans une sorte de délire, et, se redressant sur son fauteuil, il s'écria +en pâlissant et en levant ses mains jointes au-dessus de sa tête: +«Pardonne-moi, ô maître de la nature, pardonne-moi, puissant Créateur, +la mort de tant d'insectes inoffensifs! Oui, j'en conviens, j'ai +massacré les plus innocents papillons! j'ai percé d'une épingle et +condamné à un épouvantable supplice les plus irréprochables coléoptères! +mais je ne l'ai fait ni par haine ni par vengeance; j'en prends à témoin +la lumière du soleil, ou, pour mieux dire, celle de la lune, qui doit +être levée, car il est deux heures trente-cinq minutes dix-sept +secondes; et dans cette saison.....</p> + +<p class="image"><img src="images/i007.png" +alt="Ô phytophage gigantesque! fantôme menaçant!..." +width="600" /><br />Ô phytophage gigantesque! fantôme menaçant!...</p> + + +<p>—Pour l'amour du ciel!» remettez-vous, mon cher maître Cantharide! +s'écria la princesse en avalant son mouchoir pour ne pas éclater de +rire; car les princes ne rient point impunément, et ils n'ont pas même +la liberté de sourire sans voir autour d'eux assez de figures épanouies +pour les faire mourir du spleen. La princesse, qui aimait beaucoup le +digne maître Cantharide, ne voulut point donner à la cour, rassemblée +avec stupeur autour de lui, l'exemple d'une gaieté qui fût devenue +insultante. Mais le criocère s'étant approché, comme les autres, pour +savoir la cause de la défaillance dans laquelle maître Cantharide venait +de tomber, l'infortuné savant, voyant de plus près cette face de +criocère si bien imitée, eut un véritable accès de frénésie. «Ô spectre! +spectre effrayant! s'écria-t-il, non, il n'y a pas un costumier sur la +terre qui, même en suivant les instructions des plus grands savants de +l'univers, soit capable d'exécuter une pareille tête de criocère. Ô +phytophage gigantesque! fantôme menaçant! éloigne-toi, épargne-moi, +pardonne-moi. Hélas! il est bien vrai que, la nuit dernière, je t'ai +ramassé dans le calice d'un beau lis penché sur la pièce d'eau; il est +vrai que je t'ai arraché sans pitié de ton palais embaumé, et que je +t'ai inhumainement saisi dans la poussière d'or où tu te réfugiais! Oui, +j'ai mis fin à ton innocente vie, à une vie toute d'amour, de liberté, +de zéphire et de bonheur. Je t'ai dépecé membre par membre, viscère par +viscère; j'ai enfoncé dans tes flancs une pince cruelle et des aiguilles +acérées; je t'ai vu mourir dans les convulsions d'une lente agonie. Oh! +que Dieu me le pardonne! j'en ai d'épouvantables remords. Malgré les +crimes énormes que j'ai accumulés sur ma tête, jamais je n'en ai commis +d'aussi atroce que celui de ta mort. Modeste et gracieuse créature, +hélas! hélas! quand je te vis étendue par morceaux sur le talc de mon +microscope, je fus saisi d'horreur, et je me demandai de quel droit... +Mais épargne-moi ta vue; ton fantôme exagéré jusqu'aux proportions +humaines me glace d'effroi. Que deviendrais-je, ô ciel! si tous les +insectes que j'ai mutilés, écartelés, empalés, m'apparaissaient, à cette +heure, armés de leurs cornes, de leurs dents, de leurs scies, de leurs +griffes, de leurs aiguillons...»</p> + +<p>La gravité de la princesse ne put tenir plus longtemps à ce discours +extraordinaire; elle eut le malheur de rencontrer le regard de la +Ginetta, et aussitôt, comme un élan sympathique, leur gaieté déborda en +un double éclat de rire. Aussitôt tous les courtisans, même ceux qui +n'avaient pas entendu un mot du discours de maître Cantharide, se +livrèrent aux transports d'une gaieté convulsive. Ils se tordirent les +bras, se fendirent la bouche jusqu'aux oreilles, et quelques-uns qui +étaient sous les yeux de la princesse espérèrent obtenir son attention +en se laissant choir sur le parquet. Au bruit de tous ces rires, à la +vue de toutes ces contorsions, le pauvre Cantharide crut être arrivé à +sa dernière heure, et rendre ses comptes en enfer, au milieu d'un sabbat +de fantômes et de démons métamorphosés en insectes. Il se leva saisi +d'épouvante, et s'enfuit en renversant tout ce qui se trouva sur son +passage, et en s'écriant d'une voix étouffée: «Scaraboni! Scarafaggj...»</p> + +<p>La princesse, craignant pour sa santé, imposa d'un geste le silence et +l'immobilité; et, s'élançant sur ses traces, elle le saisit par une de +ses ailes de cantharide; car le professeur avait choisi le costume du +beau scarabée dont la princesse lui avait donné le surnom.</p> + +<p>«Mon cher maître, lui dit-elle, mon excellent ami, veuillez vous calmer +et être bien certain que tout ceci n'est qu'une illusion de votre +cerveau malade. Vous vous livrez à de trop graves études depuis quelque +temps, cher Cantharide, et votre âme sensible vous crée des souffrances +et des remords que le plus pur et le plus austère des chrétiens vous +envierait. De grâce, revenez prendre part à nos plaisirs et admirer avec +nous le costume admirable de ce criocère.</p> + +<p>—Ah! gracieuse princesse! s'écria Cantharide en jetant autour de lui un +regard effaré, si vous tenez un peu à la vie de votre humble serviteur, +faites que cet effroyable criocère ne se présente jamais devant mes +yeux. Non, ce n'est pas avec du carton et du verre qu'on a pu imiter le +globe de ces yeux à mille millions de facettes qui rendent l'existence +intellectuelle et physique des insectes si supérieure à la nôtre. Il n'y +a pas de cristal assez limpide pour rendre l'éclat diamantin d'un œil de +scarabée; non, il n'y en a point, et il n'est personne qui ait assez +bien observé une physionomie d'insecte pour la reproduire ainsi. Je +n'aurais pas pu le faire moi-même; et cependant il n'est au monde qu'un +homme qui soit supérieur à moi-même dans cette connaissance: c'est un +jeune homme que j'ai connu à Paris, et qui s'appelait...»</p> + +<p>En ce moment le criocère, qui était immédiatement derrière maître +Cantharide, se pencha à son oreille, et lui dit un mot qui fil +tressaillir le savant de la tête aux pieds. «Juste ciel! s'écria-t-il, +en croirai-je le témoignage de l'ouïe?» Et s'élançant dans les bras du +criocère, il le serra si étroitement contre son sein, qu'il se cassa une +aile et trois pattes.</p> + +<p>La princesse, voyant cette scène ridicule se terminer d'une manière +aussi touchante, laissa les deux scarabées se retirer à l'écart et +causer d'une manière fort animée. Elle retournait à la danse lorsque +l'abbé Scipione, qui ce jour-là était chargé, par une faveur toute +spéciale, des fonctions de grand maître des cérémonies, s'approcha +d'elle humblement et lui demanda la faveur de quelques instants +d'entretien. Quintilia l'appela sur un balcon auprès duquel elle se +trouvait; et Saint-Julien, qui ne la perdait pas de vue, sortant par une +autre porte vitrée, se trouva sur le balcon tout auprès d'elle, mais +caché dans un bosquet touffu de géraniums et de clématites odorantes.</p> + +<p>«Très-illustre et gracieuse souveraine, dit l'abbé, il se présente un +incident de haute importance, mais sur lequel il m'est absolument +impossible de prendre un parti sans la volonté de Votre Altesse.</p> + +<p>—Parle, Scipione, répondit Quintilia, et dis-moi quelle est cette grave +circonstance.</p> + +<p>—Votre Altesse, dit l'abbé, m'a donné pour consigne de ne laisser +entrer aucune personne masquée dans le bal; elle a daigné seulement +permettre que chacun pût ajouter à sa coiffure ou adapter à son visage +un trait distinctif de l'insecte qu'il s'est chargé de représenter.</p> + +<p>Les uns ont donc été autorisés à prendre des nez postiches, les autres +des fronts métalliques, d'autres des dards, d'autres des yeux de verre, +etc.; mais ici le cas est tout différent...</p> + +<p>—Eh bien! quoi? dit la princesse impatientée.</p> + +<p>—Pardon si j'abuse des précieux instants de Votre Altesse, reprit +l'abbé; mais je dois signaler une infraction notable aux lois qu'elle a +établies: le criocère du lis, comme l'appelle, je crois, notre cher +maître Cantarella...</p> + +<p>—Eh bien! le criocère du lis, n'en finirons-nous pas d'aujourd'hui avec +lui?</p> + +<p>—Oserai-je faire observer à Votre Altesse que le criocère du lis porte +un masque complet qui ne laisse voir aucune des parties de son visage! +Cette circonstance n'a pu échapper à la sagacité de Son Altesse, et sans +doute il ne me convient pas...»</p> + +<p>Quintilia fit un geste d'impatience; le pauvre abbé s'arrêta effrayé, +puis il reprit en tremblant:</p> + +<p>«J'ai cru qu'il était de mon devoir de soumettre à Votre Altesse cette +difficulté. Si elle approuve l'exception en faveur du criocère...</p> + +<p>—Non, pas du tout, répliqua brusquement la princesse. Qui s'est permis +de manquer ainsi à mes ordres? Comment s'appelle-t-il?</p> + +<p>—Juste ciel! dit l'abbé, j'ai cru, en voyant la bonne et charmante +humeur de Votre Altesse, qu'elle savait fort bien le nom de ce +personnage; pour moi, je l'ignore absolument.</p> + +<p>—Comment, l'abbé! s'écria Quintilia avec colère, il y a ici, dans mon +palais, dans mes salons, une personne dont vous ne savez pas le nom! Un +inconnu, un insolent, un espion peut-être! Et vous appelez cela remplir +les fonctions dont je vous charge! Par le nom de mon père! je vous +chasserai.</p> + +<p>—Très-gracieuse souveraine... s'écria le pauvre abbé en se jetant à +genoux.</p> + +<p>—Allez, allez, Monsieur, reprit Quintilia d'un ton impérieux, allez +savoir le nom de celui qui me désobéit et me brave de la sorte. Toute +cette scène absurde que maître Cantharide nous a faite m'a empêchée de +faire attention à ce masque. Je croyais que c'était un des nôtres; je +croyais n'être entourée que d'amis; je me reposais sur vous de ce soin. +Ne me répondez rien, vous êtes inexcusable. Allez, et rapportez-moi une +réponse sur-le-champ. Je vous attends ici. Je ne remettrai pas le pied +dans un salon où un inconnu masqué ose se montrer devant moi. Cours; et +si ce n'est point une personne invitée, qu'elle soit chassée à +l'instant.</p> + +<p>Le pauvre abbé, pâle et inondé d'une sueur froide, s'élança dans le bal +en murmurant d'une voix sourde: <i>Maschera! ah! maschera maladetta!</i></p> + +<p>«Monsieur, dit-il à l'étranger avec une arrogance qu'il déployait pour +la première fois de sa vie, qui êtes-vous? Son Altesse veut le savoir.»</p> + +<p>L'étranger se pencha à l'oreille du grand maître des cérémonies et lui +dit son nom; mais il ne fit point sur lui le même effet que sur maître +Cantharide. «Je ne vous connais pas, dit l'abbé; et comme vous n'êtes +pas invité, j'ai ordre de vous faire sortir.</p> + +<p>—Allez dire d'abord mon nom à la princesse, répondit l'étranger, et si +elle m'ordonne de sortir...»</p> + +<p>Une contestation allait s'élever sans l'intercession de maître +Cantharide.</p> + +<p>«Lui! s'écria-t-il, faire sortir un homme comme lui, le premier +entomologiste du monde, l'homme le plus aimable que j'aie jamais +rencontré!... Restez ici, mon ami, je prends tout sur moi, et +j'accompagne l'abbé pour dire à la princesse qui vous êtes.</p> + +<p>—Cela est inutile, répondit l'étranger, la princesse me connaît. Que +monsieur consente seulement à lui dire mon nom.»</p> + +<p>L'abbé céda à contre-cœur et retourna vers la princesse, qui l'attendait +toujours sur le balcon. Les jambes lui flageolaient, et il eut de la +peine à articuler le nom qu'on lui avait transmis.</p> + +<p>«Rosenhaïm! s'écria-t-elle violemment; l'ai-je bien entendu? Parlez +plus haut; ou plutôt non! parlez plus bas. Rosenhaïm!»</p> + +<p>—Rosenhaïm, répéta l'abbé prêt à s'évanouir.</p> + +<p>Mais la princesse, au lieu de l'accabler de sa colère, fit un grand cri, +et s'élançant à son cou, elle l'embrassa avec force en s'écriant: «Ah! +l'abbé! mon cher abbé!» L'abbé crut d'abord qu'elle avait dessein de +l'étrangler; mais quand il vit la joie briller sur ses traits, et qu'il +sentit sur ses vieilles joues desséchées l'étreinte d'une bouche +sérénissime, il se précipita à genoux, et n'exprima sa surprise et sa +reconnaissance que par un torrent de larmes. Alors la princesse, +craignant d'avoir été entendue, regarda autour d'elle, puis lui parla à +l'oreille si bas, que Saint-Julien ne put entendre que les derniers +mots: «Et sois muet comme si tu étais mort.»</p> + +<p>«Pour le coup, pensa Saint-Julien, je touche à une grande crise; je vais +découvrir quelque chose d'infernal.»</p> + +<p>La princesse resta immobile sur le balcon pendant cinq minutes. Elle +avait l'air d'une statue éclairée par la lune; puis elle leva tout à +coup ses deux bras vers le ciel étoilé, fit un grand soupir, mit sa main +sur son cœur, et rentra dans le bal avec un visage parfaitement calme.</p> + +<p>Saint-Julien chercha du regard le mystérieux étranger; il avait disparu. +La princesse se retira peu après et ne reparut plus. Saint-Julien passa +le reste de la nuit à errer dans le palais sans pouvoir découvrir autre +chose. Il se trouva de nouveau face à face avec Galeotto, qui remontait +l'escalier d'un air préoccupé.</p> + +<p>«Où vas tu? lui dit-il.</p> + +<p>—Je cherche le criocère, répondit le page; mais il faut qu'il ait pris +sa volée dans les airs, et que ce soit un scarabée véritable, comme l'a +cru maître Cantharide...</p> + +<p>—Je crois que nous ne découvrirons plus rien aujourd'hui, dit +Saint-Julien. Je suis accablé de fatigue, je vais me coucher.</p> + +<p>—Je fais serment de ne pas me coucher, reprit le page, avant de savoir +quel est cet étranger.</p> + +<p>—Sais-tu ce que c'est que Rosenhaïm? demanda Saint-Julien.</p> + +<p>—Pas le moins du monde, dit le page.</p> + +<p>—En ce cas nous ne savons rien, reprit Saint-Julien, et il quitta la +fête.»</p> + + + + +<h3><a name="XII" id="XII"></a>XII.</h3> + + +<p>«Comment! mon cher Cantharide, disait le lendemain Quintilia à son +savant bibliothécaire, toute cette scène tragique n'était qu'une +moquerie?</p> + +<p>—Comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, très-illustre princesse.</p> + +<p>—Mais sais-tu, mon cher maître, que je pourrais bien m'en fâcher, et +trouver ta comédie un peu impertinente?</p> + +<p>—Elle a pu être de mauvais goût; mais Votre Altesse doit m'excuser en +faveur du dénouement.</p> + +<p>—Sans doute, sans doute, mon ami, reprit la princesse; mais garde-toi +de jamais te vanter devant qui que ce soit de cette mauvaise +plaisanterie. Tout le monde en a été dupe comme moi, et personne n'a les +mêmes raisons pour te la pardonner. À l'heure qu'il est, je suis sûre +qu'il n'est question d'autre chose dans toute la résidence que de la +manie singulière dont, par suite de trop graves études, ta pauvre +cervelle a été atteinte hier au milieu de la fête.</p> + +<p>—Déjà, répondit le savant, plus de trente personnes sont venues ce +matin s'informer de ma santé; et pour ne pas me trahir, tout en +déclarant que j'étais infiniment plus calme, j'ai affecté d'éviter avec +horreur de parler d'aucune chose qui eût rapport à l'histoire des +insectes.</p> + +<p>—C'est pourquoi les bonnes âmes, répliqua la princesse, ont dû chercher +avec affectation tous les moyens de ramener la conversation sur ce +sujet, afin de satisfaire leur curiosité au risque de te rendre tout à +fait fou. Mais explique-moi une circonstance que je ne comprends pas +bien. Notre ami m'a raconté comment, voulant me surprendre, il t'avait +prévenu de son arrivée; comment tu l'avais reçu et caché dans ton +pavillon du parc, où tu l'avais déguisé avec soin sous ce costume de +criocère. Je conçois pourquoi, voyant que je ne faisais aucune attention +à lui, tu as débité ce grotesque monologue qui a tant diverti toute la +cour et moi-même, tandis que tu t'enorgueillissais intérieurement de +notre crédulité et de ta fourberie. Mais dis-moi pourquoi, au moment où +je courus après toi, et où le criocère, s'approchant de ton oreille, +parut te dire une parole mystérieuse, tu fis un grand cri de surprise et +te jetas à son cou comme à la nouvelle d'une joie inespérée?</p> + +<p>—C'était, très-illustre princesse, répondit le professeur, pour fixer +encore plus votre attention sur lui; et si vous eussiez bien voulu +écouter mes paroles, vous eussiez deviné sur-le-champ quel était ce +personnage mystérieux. Je vous disais alors textuellement les paroles +que voici: «Il n'est personne qui ait assez bien observé une physionomie +d'insecte pour la reproduire ainsi; je n'aurais pu le faire moi-même, et +cependant il n'est qu'un homme au monde qui soit supérieur à moi dans +cette science...»</p> + +<p>—Je me souviens fort bien du reste de la phrase, interrompit la +princesse; tu ajoutas: «C'est un jeune homme que j'ai connu à Paris, et +qui s'appelait...» Ici, je te pinçai le bras; car, te croyant +véritablement en délire, je craignis que tu ne vinsses à prononcer ce +nom qui ne doit jamais sortir d'aucune bouche... Le cri plaintif qui +t'échappa en recevant ce conseil de prudence fut aussitôt étouffé par +les embrassements de notre ami...</p> + +<p>—Et j'espérais, gracieuse princesse, interrompit à son tour le +professeur, que, ramenant votre esprit vers cette personne dont j'ai eu +le bonheur de faire la connaissance à Paris, et pour laquelle j'ai conçu +tant d'estime et d'admiration, vous seriez en même temps frappée de me +voir m'élancer dans les bras du criocère, objet jusque-là de mon +épouvante. Toute cette scène était concertée entre lui et moi. Il +devait, en passant entre Votre Altesse et l'oreille de son très-humble +sujet, prononcer son propre nom assez haut pour qu'il fût entendu de +deux personnes. Mais, par malheur, Votre Altesse fut importunée en cet +instant d'une fadeur du duc de Gurck; et notre ami, qui voulait surtout +éviter les regards de ce seigneur, m'entraîna un peu plus loin, +remettant à un moment plus propice...</p> + +<p>—Ne vous semble-t-il pas, interrompit Quintilia, que quelqu'un vient de +passer devant la fenêtre? J'ai cru voir une ombre sur le mur derrière +vous.</p> + +<p>—Je ne le pense pas, interrompit le professeur; mais, pour plus de +prudence, fermons les portes et les fenêtres.»</p> + +<p>En parlant ainsi, le professeur alla gravement fermer la fenêtre auprès +de laquelle le petit Galeotto, accroupi dans les jasmins, avait écouté +l'entretien précédent. C'est pourquoi il n'en put entendre davantage, et +revint au palais assez mortifié d'avoir été dérangé au moment où +peut-être il allait s'emparer du fameux secret.</p> + +<p>Ce jour et le lendemain se passèrent sans qu'il fût possible à +Saint-Julien et au page d'approcher de la princesse autrement qu'en +public. Le premier ne s'étonnait pas d'être banni des appartements +particuliers, et tout ce qui lui passait de bizarre et d'alarmant par la +cervelle sur le compte de la princesse l'empêchait de se livrer au +chagrin qu'il éprouvait, malgré lui, d'avoir perdu sa faveur. Je ne sais +si ce fut un reste d'attachement pour elle, ou son avidité d'apprendre +ce qu'il désirait tant savoir, qui le fit céder aux conseils et aux +prières de Galeotto. Quoi qu'il en soit, il ne quitta pas la résidence. +Le page mettait tant d'activité et d'espièglerie dans ses recherches, +qu'il avait réussi à griser en quelque sorte le mélancolique et +nonchalant Julien; il lui avait communiqué un peu de sa gaieté méchante, +et le jeune homme, croyant toujours faire un rêve, se jetait +ironiquement dans un caractère fantasque et affecté.</p> + +<p>Cependant, au bout de quarante-huit heures, le rôle qu'il jouait lui +devint insupportable. Sa gaieté tomba tout à coup. Tout ce qui se +passait autour de lui lui causa une sorte d'horreur. Il se sentit +suffoqué d'ennui et de tristesse; et comme les premiers sons du concert +de la cour commençaient à s'élever dans la brise du soir, il s'enveloppa +de son manteau, et, s'éloignant rapidement, il traversa le parc et gagna +une grille qui donnait sur la campagne. Alors il monta sur une des +collines qui entouraient la résidence, et s'égara pendant une heure +environ dans les bois dont ces collines sont revêtues.</p> + +<p>Quand il fut las de marcher, il s'arrêta au hasard, dans le premier +endroit venu, et s'aperçut qu'il était dans un lieu découvert, beaucoup +plus près du palais qu'il ne pensait l'être d'abord. Il s'étendit sur la +bruyère et contempla, dans le vague de la nuit, le paysage incertain qui +se déployait sous ses yeux. Le parc ducal était jeté au bas des +montagnes par grandes masses noires, traversées ça et là d'une allée de +sable blanchâtre, et semées de rotondes de gazon, de temples, de +kiosques, d'autels emblématiques, et de statues de marbre qui +apparaissaient dans l'ombre comme des fantômes immobiles. Le palais +tremblait avec ses mille fenêtres illuminées dans les eaux de la Célina. +Un grand cercle de brume enveloppait la ville jetée en amphithéâtre +autour du parc; et quelques fusées silencieuses, lancées dans les airs, +partaient à intervalles réguliers des divers points de la résidence.</p> + +<p>Le sirocco, qui jusque-là avait soufflé avec force, tomba tout à coup, +et le temps devint serein; les étoiles brillèrent, et la nuit fut assez +claire pour que Saint-Julien pût saisir davantage les détails de ce +tableau magique. À mesure que ses yeux s'en emparaient, l'air, devenant +plus sonore, lui permit d'entendre le son des instruments monter jusqu'à +lui. Il se coucha tout à fait contre terre, et remarqua que, plus on +baisse les yeux au niveau du sol, plus la campagne prend un aspect +magique et délicieux. Les plans semblent se détacher les uns des autres; +les masses se découpent plus nettement, les ombres se distribuent avec +plus d'harmonie. On est comme les spectateurs placés au parterre d'un +théâtre, pour les yeux desquels tous les effets de décorations sont +calculés, et qui jouissent mieux que ceux des loges de toutes les +illusions de la scène.</p> + +<p>En même temps, Saint-Julien saisit distinctement toute la mélodie du +concert. Les sons lui arrivaient faibles, mais purs, et les vibrations +de certaines notes et de certains instruments étaient si aériennes et si +pénétrantes, que tous ses nerfs en furent détendus et soulagés. Il +commença à respirer plus librement, et des larmes coulèrent sur ses +joues brûlantes.</p> + +<p>Un rinforzando de tous les instruments lui annonça que le concerto +arrivait au <i>tutti finale</i>, et en effet les derniers accords s'élevèrent +dans l'air et s'évanouirent. Saint-Julien écouta encore longtemps après +que la musique eut cessé; enfin, n'entendant plus que le murmure +uniforme d'un petit ruisseau qui s'échappait du taillis auprès de lui, +il se leva pour s'en aller. C'est alors seulement qu'il aperçut un homme +d'une taille élégante qui était debout à quelques pas de lui, et qui +semblait partager son extase. Lorsque Saint-Julien passa près de lui, il +s'inclina poliment pour le saluer, et le suivit à quelque distance. +Comme Saint-Julien avait pris le devant et descendait assez lestement +parmi les rochers au travers desquels passait le sentier, l'inconnu +l'appela du titre de signore et le pria de l'attendre un peu.</p> + +<p>«Que désire Votre Seigneurie? répondit Saint-Julien.»</p> + +<p>L'inconnu reconnut à ce peu de mots italiens l'accent français de +Saint-Julien, et, s'exprimant en français avec beaucoup de facilité, +quoiqu'il eût pour sa part l'accent allemand, il lui demanda la +permission de retourner avec lui à la ville.</p> + +<p>«Excusez l'indiscrétion de ma demande, ajouta-t-il. Je suis étranger et +nouvellement établi dans ce pays-ci. Ce sentier, que j'ai parcouru +lorsqu'il faisait encore jour, ne m'est pas aussi familier qu'à vous, +et, de plus, j'ai la vue très-basse. Si je ne vous semble pas importun, +je marcherai derrière vous et profiterai de votre expérience.</p> + +<p>—De tout mon cœur, répondit Saint-Julien, qui fut gagné sur-le-champ +par le son de voix et les manières de l'étranger. Je vais ralentir mon +pas, et je suis sûr que votre conversation m'empêchera d'apercevoir ce +petit retard.»</p> + +<p>En effet, la conversation fut bientôt engagée en commençant par la +musique; elle parcourut toutes les choses générales dont peuvent +s'entretenir deux personnes qui ne se connaissent pas.</p> + +<p>Cette conversation fut tellement agréable pour l'un et pour l'autre, +qu'une sorte de sympathie s'établit entre eux, et qu'ils éprouvèrent le +besoin de prolonger leur rencontre. L'étranger proposa à Saint-Julien +d'entrer avec lui dans une birreria. Saint-Julien accepta; et son +compagnon ayant demandé de la bière et du tabac, ils passèrent encore +une heure ensemble. Ils s'apprirent mutuellement leurs noms et leur +profession.</p> + +<p>«Je suis de Munich, dit l'étranger, je me nomme Spark, et j'ai trente +ans; je suis étudiant et rien de plus. Je ne suis pas riche, mais je +suis assez studieux et assez économe pour me contenter de mon sort, et +trouver la vie une assez bonne chose. Je voyage depuis quelque temps +pour mon instruction, et le hasard m'a amené dans cette petite +principauté, dont j'ai trouvé l'aspect si beau et le séjour si agréable, +que j'ai résolu d'y passer quelques semaines. Je serai heureux si vous +me permettez de vous rencontrer de temps en temps à cette taverne ou de +faire un tour de promenade avec vous à vos moments perdus.»</p> + +<p>Saint-Julien accepta avec empressement, et ils se donnèrent rendez-vous +à la même table pour le lendemain, à la même heure.</p> + +<p>Lorsque Saint-Julien rentra au château, le concert était terminé. Minuit +sonnait, et la princesse, fatiguée des veilles précédentes, se retirait +dans ses appartements. À peine le jeune secrétaire était-il rentré dans +le sien, qu'on frappa doucement à sa porte, et la voix de Ginetta lui +dit à travers la serrure que Son Altesse le demandait.</p> + + + + +<h3><a name="XIII" id="XIII"></a>XIII.</h3> + + +<p>Quintilia était assise auprès de sa fenêtre, et contemplait la nuit, +plongée dans une douce rêverie. Son visage avait une expression de +sérénité que Saint-Julien ne lui avait pas vue depuis longtemps. Il +s'était présenté avec un sentiment de haine et d'arrogance. L'attitude +calme de la princesse lui imposa; et, obéissant à un signe qu'elle lui +fit, il s'assit sans oser dire une parole. Ginetta sortit et tira la +porte sur elle. Aussitôt qu'elle fut seule avec Julien, la princesse lui +tendit la main, et lui dit d'une voix ferme et douce: «Soyons amis.»</p> + +<p>Saint-Julien céda plus à son trouble qu'à son penchant en touchant +respectueusement la main de la princesse; puis il resta debout et +décontenancé. Elle lui fit de nouveau signe de se rasseoir à quelques +pas d'elle, et il obéit.</p> + +<p>«J'ai été sévère envers vous, Julien, lui dit-elle avec dignité et avec +douceur. Vous avez été injuste envers moi; vous avez voulu me traiter +comme une autre femme, et vous vous êtes trompé. Je suis depuis +longtemps dans une situation exceptionnelle; mon caractère, mon esprit +et jusqu'à mes manières ont dû porter un cachet particulier. Peut-être +l'empreinte en est-elle mauvaise. Je sais qu'elle a choqué bien des +gens, je sais que je suis souvent méconnue. Je ne dirai pas que cela +m'est indifférent, je n'ai ni cet orgueil ni cette philosophie; mais ma +destinée est arrangée d'une certaine façon qui rend inévitables et même +nécessaires toutes les choses que je fais, tous les goûts que j'ai, et +par conséquent tous les soupçons que je laisse naître. Mon rôle se borne +à conserver assez de force pour ne pas dévier d'une ligne dans la route +que je me suis tracée, et tous les efforts de ma raison tendent à voir +clair dans ma vie et dans mon cœur. Jusqu'ici j'ai repoussé avec succès +toutes les influences extérieures; je suis restée ce que Dieu m'a faite, +et, comme un métal brut, je ne me suis façonnée à la guise de personne.</p> + +<p>«On ne s'isole pas impunément, Julien, et j'ai dû m'attendre à inspirer +la défiance et la haine. Elles ne m'ont pas fait céder un pouce de +terrain. La personne qui est aujourd'hui devant vous est la même qui +entra dans son indépendance il y a dix ans, et qui traversa toutes +choses sans y rien laisser d'elle. J'ai pris beaucoup d'autrui, je n'ai +rien donné qu'à Dieu et à une tombe.»</p> + +<p>Ce mot de tombe se mêla à je ne sais quelle idée dans l'esprit de +Julien. Il éprouva une certaine terreur dont il ne put se rendre compte.</p> + +<p>La princesse continua:</p> + +<p>«Absolument insensible aux petites ambitions qui eussent pu enivrer une +autre, résolue à vivre en moi-même, et ne trouvant la vie possible +qu'avec un sentiment et une idée étrangers à tout ce qui m'environnait +socialement, je me suis arrangée pour rendre au moins supportable +l'existence que j'avais embrassée. Je me suis livrée à tous mes goûts, +j'ai cherché toutes les distractions, toutes les amitiés qui me +tentaient. J'ai aimé la chasse, la fatigue, la science, l'étude, et j'ai +rêvé l'amitié, ayant, comme je vous l'ai dit, enseveli l'amour à part. +L'amitié m'a souvent trompée, et cependant j'y crois encore. Mon âme +s'est habituée à l'espérer. Si cette espérance devient irréalisable, je +saurai encore bien vivre sans elle. Il y a quelque chose dans cette âme +qui peut se passer de vous tous; mais ma vie peut être plus belle, mon +cœur plus stoïque, ma conduite plus ferme, ma conscience plus heureuse +si l'amitié me sourit. C'est pourquoi, Julien, je fais pour vous ce que +je n'ai fait que pour bien peu de gens: je m'explique et je me justifie. +Si vous avez l'âme fière et le cœur pur, comme je n'en doute pas, vous +comprendrez quelle preuve d'amitié je vous donne ici.»</p> + +<p>Saint-Julien, subjugué, s'inclina profondément. Elle lui fit signe +qu'elle avait encore à lui parler, et elle continua:</p> + +<p>«Rester fidèle à un serment, à un souvenir, à un nom, ce n'est pas un +rôle possible à proclamer pour une femme riche et adulée; ce serait +chercher la raillerie, porter un défi à tous les désirs, s'exposer à des +dangers qui ne sont pas dans la vie ordinaire. Je gardai mon secret +aussi religieusement que mon cœur; et, repoussant toute explication, +toute proclamation de sentiment, je marchai dans une voie cachée sans +dire où je prétendais aller. J'y marchai sans affectation, sans +hypocrisie, sans plaintes, sans forfanterie; j'y marchai le front levé, +la main ouverte, l'esprit libre, l'œil clairvoyant et l'oreille fermée à +la flatterie. Voyez-vous que j'aie fait beaucoup de mal autour de moi?</p> + +<p>—Non, Madame. Je sais que vous êtes un bon prince, dit Julien attendri. +Hélas! pourquoi ne voulez-vous être que cela?</p> + +<p>—Ne me plains pas et ne m'admire pas, répondit-elle. D'abord ma +souffrance fut amère; mais Dieu fit un miracle, et je devins heureuse. +Ceci est un secret que je ne puis te révéler maintenant, mais que je te +dirai, j'espère, quelque jour. Sache bien seulement que j'ai eu dès lors +peu de mérite à garder ma résolution, et que les avantages de mon sort +l'ont emporté de beaucoup sur ses inconvénients. Ces inconvénients ont +été graves pourtant, Julien, et vous me les avez fait sentir plus +cruellement qu'un autre. Vous m'avez jugée sur les apparences, comme +vous faites tous, et vous avez dit: Cela n'est pas, parce que cela n'est +pas probable. Avec un tel raisonnement on évite cent déceptions et on +manque une amitié. Manquer une amitié, Julien, c'est faire une grande +perte, car, si l'on rencontrait une seule amitié parfaite dans toute sa +vie, on pourrait presque se passer d'amour. Honneur aux âmes courageuses +qui se livrent, et qui n'ont pas peur des trahisons! celles-là boivent +la coupe d'Alexandre et risquent leur vie pour conquérir un ami. Eh +bien! moi, j'ai cherché des amis, et pour les trouver j'ai joué plus que +ma vie: j'ai exposé ma réputation, et Dieu sait si elle a dû être salie +et insultée par ceux qui ne m'ont pas comprise, et qui m'ont prise pour +le but de leurs viles ambitions. En les détrompant, je suis devenue leur +ennemie, et il n'est point de calomnie si noire qu'ils n'aient inventée. +Vous avez cru peut-être, en me voyant continuer ma route, que je +n'entendais pas les cris et les huées dont on me poursuivait? Vous +pensez que j'accueille imprudemment un homme comme confident, comme +serviteur ou comme ami, sans savoir qu'on le fera passer pour mon amant, +et que peut-être lui-même ira s'en vanter. Je sais ou je prévois tous +les dangers de mes hardiesses; mais j'ose toujours: je puise mon courage +à une source inépuisable, ma loyauté. Le monde ne m'en tient pas compte; +mais je marche toujours, et j'arriverai peut-être à le convaincre. Un +jour il me connaîtra sans doute, et si ce jour n'arrive pas, peu +m'importe, j'aurai ouvert la voie à d'autres femmes. D'autres femmes +réussiront, d'autres femmes oseront être franches; et sans dépouiller la +douceur de leur sexe, elles prendront peut-être la fermeté du vôtre. +Elles oseront se confier à leur propre force, fouler aux pieds +l'hypocrite prudence, ce rempart du vice, et dire à leur amant: +«Celui-ci n'est que mon ami,» sans que l'amant les soupçonne ou les +épie...</p> + +<p>—Rêve doré, répondit Julien, espoir d'une âme enthousiaste!</p> + +<p>—Non, je ne suis pas enthousiaste, reprit-elle; mais je me connais, je +me sens, et quand je porte mes regards sur le passé, je vois toute ma +vie faite d'une seule pièce, et je me dis que certes je ne suis pas la +seule au monde qui n'ait jamais menti. Ne me prenez pas pour une femme +vertueuse, Julien. Je ne sais pas ce que c'est que la vertu; j'y crois, +comme on croit à la Providence, sans la définir, sans la comprendre. Je +ne sais pas ce que c'est que de combattre avec soi-même; je n'en ai +jamais eu l'occasion. Je ne me suis jamais imposé de principes, je n'en +ai jamais senti le besoin; je n'ai jamais été entraînée où je ne voulais +pas aller: je me suis livrée à toutes mes fantaisies sans jamais être en +danger. Un homme qui n'a pas en son âme de plaie honteuse à cacher peut +boire jusqu'à perdre la raison et montrer à nu tous les replis de sa +conscience. Une femme qui n'aime pas le vice peut ne pas le craindre; +elle peut traverser cette fange sans faire une seule tache à sa robe; +elle peut toucher aux souillures de l'âme d'autrui comme la sœur de +charité touche à la lèpre des hôpitaux, elle a le droit de tolérance et +de pardon, et si elle n'en use pas, c'est qu'elle est méchante. Être +méchante et chaste, c'est être froide; être chaste et bonne, c'est être +honnête. Je n'ai jamais cru que cela fût difficile pour les âmes bien +dirigées; mais combien peu le sont en effet! Je plains celles que la +fatalité a flétries, et je ne les outrage pas. C'est le grand tort qu'on +me reproche, Julien, je le sais; je sais le blâme que m'ont attiré +certaines amitiés; je sais avec quelle ironie on a accueilli mes efforts +quand j'ai voulu soutenir et consoler ceux que la foule accablait. C'est +ici que j'ai fait usage de la force que Dieu m'avait donnée et que j'ai +permis à mon orgueil de se lever pour faire face à l'injustice. C'est à +cause de cela que j'ai livré mon front aux outrages des Juifs et couvert +mon cœur d'une cuirasse d'airain pour y protéger la pitié. Ceux qui se +sont réfugiés sous mon égide n'ont pas été livrés, et la populace s'est +enrouée à crier après moi.</p> + +<p>—Je le sais, Madame, dit Julien; depuis deux ou trois jours seulement +je regarde autour de moi, et je sais ce que pensent de vous-même ceux +qui vous craignent et qui n'osent pas le dire. Je sais qu'en vous voyant +accueillir des femmes décriées et protéger des hommes persécutés, on +vous accuse de partager leurs égarements passés. Et j'admirerais le +courage avec lequel vous les relevez, si je ne prévoyais, si je ne +savais qu'il vous faudra les rabaisser et les rejeter où vous les avez +pris...</p> + +<p>—Vous pensez, Julien, qu'il n'y a pas de cure complète pour mes +malades? Moi, je ne désespère jamais de personne. Nous avons raison tous +deux: vous, si vous me donnez un conseil de prudence; moi, si je +m'impose un devoir de miséricorde. Toute la question est de savoir si +j'ai assez de force pour accepter les conséquences fâcheuses de mes +dévouements: si je l'ai, qu'a-t-on à me reprocher? n'ai-je pas le droit +de me nuire?</p> + +<p>—Quel étrange caractère! dit Julien. Je ne sais si j'en suis ravi ou +épouvanté.</p> + +<p>—Vous me dites ce qu'on m'a souvent dit, reprit-elle. Moi, je m'étonne +de sembler étrange; et quand je commençai, je m'attendais à ne +rencontrer que des auxiliaires et des amis. Quelle fut ma surprise quand +on me fit entendre que j'étais folle! Folle! mais je m'étonne toujours +de le paraître! C'est vous, c'est vous tous qui êtes fous, et non pas +moi qui suis folle!</p> + +<p>—Mais, Madame, quel bien fait-on aux méchants en protégeant leur +insolence?</p> + +<p>—Je hais l'insolence et ne la protège pas. Je n'accueille que le +repentir et la souffrance.</p> + +<p>—Ou l'hypocrisie qui en prend le masque?</p> + +<p>—Il est vrai que j'ai été dupe, Julien; ce sont les épines du chemin. +On se pique les pieds et l'on saigne. Mais faut-il donc retourner en +arrière quand on entend plus loin des larmes et des cris qui vous +appellent? La crainte d'être trompé! pour les esprits qui sentent le +besoin de bien faire, c'est une lâcheté qu'il faut vaincre. Ou ne fait +l'aumône qu'à ses dépens.</p> + +<p>—Hélas! Madame, vous étiez née pour être reine d'un grand peuple et +faire de grandes choses.</p> + +<p>—Ou bien, répondit-elle en souriant, pour être sœur de la Miséricorde; +c'était là le plus beau rôle, et je l'ai manqué.</p> + +<p>—Mais quel bien avez-vous donc réussi à faire? dit Julien tristement. +Vos prisons sont élargies, vos hôpitaux sont plus sains, et votre bonté +est un refuge pour tous ceux qui l'invoquent. Mais, pour avoir amélioré +le sort des misérables, vous avez ennobli leurs âmes anéanties, leurs +mauvais penchants, ou leur lâche fainéantise? Nous en avons souvent +parlé, Madame, et vous m'avez avoué que vos vœux à cet égard n'avaient +pas été souvent exaucés. Prenons un exemple auprès de nous et dans une +classe plus élevée, ajouta-t-il, poussé par un reste d'intention +insidieuse et méfiante. Lucioli passait pour un fourbe et un ambitieux. +Votre tolérance a fermé les yeux longtemps, et vous l'avez élevé jusqu'à +votre confiance; et pourtant il vous a fallu ensuite voir clair et le +repousser.</p> + +<p>—C'est encore une épine qui m'est entrée au talon, répondit-elle. Le +jour où cet humble serviteur est devenu insolent, je l'ai repoussé, en +effet; et si j'avais profité de la leçon, Julien, je ne vous aurais pas +attiré auprès de moi; je ne vous aurais pas donné ma confiance, dans la +crainte que vous ne fussiez un second Lucioli. Vous voyez bien, mon ami, +que les fous ont leur sagesse qui en vaut bien une autre.»</p> + +<p>Cette réponse attendrit Julien.</p> + +<p>«Vous êtes bonne et grande, lui dit-il, et je ne mérite peut-être pas +votre amitié.</p> + +<p>—Attendez, Julien, lui dit-elle en souriant, nous ne sommes pas encore +réconciliés. Je vous ai expliqué mon caractère et mes idées; vous m'avez +comprise. Il vous reste à me croire, et je ne vous ai donné aucune +preuve de ma sincérité.»</p> + +<p>Julien tressaillit de joie, croyant toucher à la solution de tous ses +doutes. Dans son âme rigide, le besoin d'estimer était bien plus grand +que le besoin d'aimer; aussi cette parole de Quintilia lui fut-elle plus +douce qu'une parole d'amour.</p> + +<p>«Oh! Oui, s'écria-t-il ingénument, donnez-les-moi ces preuves, afin que +je pleure de repentir à vos genoux, afin que je vous respecte et vous +bénisse à jamais. Oui, oui, prouvez-moi que vous êtes vraie, et je ferai +tout ce que vous voudrez. Je resterai toute ma vie à votre service; +j'étoufferai mon amour dans mon sein plutôt que de vous en importuner +jamais.»</p> + +<p>Il s'arrêta, car il vit le regard de Quintilia s'attacher à lui avec +froideur et une sorte de dédain. Il y eut un instant de silence si +pénible à Julien, qu'il se mit à marcher avec agitation dans la chambre.</p> + +<p>La princesse reprit sa marche calme et lui dit, en lui montrant une +grande cassette de bois de santal incrustée de nacre:</p> + +<p>«Je puis ouvrir le coffre que voici et vous donner des preuves +irrécusables de la loyauté de toute ma vie. Je pourrais vous montrer en +moins de cinq minutes sur quoi se fondent toutes les calomnies débitées +contre moi, et à quel point les secrètes vanteries de Lucioli, et celles +de bien d'autres avant lui, ont été vaines et odieuses. Mais en +sommes-nous là, Julien, et votre amitié est-elle à ce prix?»</p> + +<p>Julien n'osa répondre; il pâlit et resta immobile.</p> + +<p>«M'avez-vous jamais vue faire quelque chose de mal?</p> + +<p>—Non, Madame, je n'ai rien vu de tel, répondit-il.</p> + +<p>—Ai-je jamais exprimé une idée basse? ai-je montré un sentiment vil +durant six mois que nous avons passés tête à tête dans mon cabinet?</p> + +<p>—Non, Madame.</p> + +<p>—Avez-vous eu parfois une entière confiance en moi?</p> + +<p>—Oui, Madame, presque toujours.</p> + +<p>—Qu'est-ce qui vous l'a donc ôtée?</p> + +<p>—Ne me condamnez pas à vous le dire, Madame; des apparences, des récits +ridicules, la présence de Ginetta auprès de vous, votre air et vos +manières par moments, et, plus que tout cela, vos bizarreries, vos goûts +si opposés entre eux et qui se succèdent sans s'exclure; tout ce que je +ne comprends pas m'effraie... Mais qu'avez-vous à faire de mon estime?</p> + +<p>—Je ne vous la demande pas, Monsieur, répondit la princesse, j'espérais +pouvoir la réclamer.»</p> + +<p>Ils gardèrent de nouveau le silence, et la princesse, faisant un visible +effort pour dompter sa propre fierté, reprit la parole.</p> + +<p>«Vous êtes brutal, lui dit-elle, et nul homme de votre âge n'a osé me +parler comme vous faites. C'est cela qui fait que je vous estime et que +je voudrais être estimée de vous. Voyez pourtant ce que c'est que la +confiance, Julien! ne tiendrait-il pas à moi de penser en cet instant +que vous êtes le plus rusé et le plus habile des ambitieux qui se soient +cachés sous une écorce rude et franche? Pourtant je sais que vous ne me +trompez pas, et que bien réellement vous me mettez le marché à la main. +Votre départ ou ma justification. Ma justification! ajouta-t-elle avec +une expression de dépit, tenez, voici la clé de ce coffre;» et elle la +jeta avec colère aux pieds de Julien.</p> + +<p>—Je ne la ramasserai point, dit-il avec dépit à son tour; vous me +regardez comme un insolent; je l'ai mérité et je m'en vais.</p> + +<p>—Adieu donc! lui dit-elle en lui tendant la main; il est malheureux que +nous n'ayons pu rester amis comme nous l'avons été.»</p> + +<p>Il s'approcha pour prendre sa main, et il vit qu'elle pleurait. Toute sa +colère tomba, et, s'arrêtant devant elle avec la gaucherie d'un enfant +qui n'ose pas demander pardon, il se mit à pleurer aussi.</p> + +<p>«Ah! Julien, lui dit-elle, est-il possible que mes amis me fassent tant +souffrir! Pourquoi ne sont-ils pas comme moi, pourquoi ne croient-ils +pas en moi comme je crois en eux? Qu'est-ce qui brise donc ainsi mes +affections? pourquoi toutes les sympathies que j'inspire sont-elles +étouffées en naissant? pourquoi suis-je méprisée par les uns, méconnue +par les autres? Qu'ai-je fait pour cela? Quand toute ma vie a été un +éternel sacrifice à l'amitié, faudra-t-il que j'achète la confiance de +ceux à qui je donne la mienne. Quand je vous ai ramassé dans un fossé, +un jour que vous étiez blessé, haletant, couvert de poussière et assez +mal vêtu, pourquoi ne vous ai-je pas pris pour un vagabond et un +aventurier de bas étage? pourquoi ai-je cru à la candeur de votre regard +et à la noblesse de vos paroles? J'ai donc l'air faux et l'expression +ambiguë, moi? Eh quoi! vous demandez aux autres ce que vous devez penser +de moi! votre cœur ne vous le dit pas, je n'en ai donc pas su trouver le +chemin? Et que m'importe votre estime quand je l'aurai forcée? Vous me +rendrez ce qui me sera dû, et votre âme ne me donnera rien...</p> + +<p>—Vous avez raison, dit Saint-Julien en se jetant à ses pieds; gardez +vos preuves, je n'en veux pas. Gardez votre amour à celui qui l'a +mérité. Quant à mon respect, à mon dévouement, à mon amitié, si j'ose +répéter le mot dont vous vous servez, mettez-les à l'épreuve. Vous avez +vaincu une nature bien méfiante et bien chagrine. Il faut que Dieu ait +récompensé votre grandeur d'âme d'une puissance bien grande sur l'âme +d'autrui. Ah! ne vous plaignez plus; vous trouverez des amis toutes les +fois que vous le voudrez; et d'ailleurs, si les amis vous manquent, je +tâcherai de me mettre en cent pour vous obéir.»</p> + +<p>Quintilia, tout en larmes, se jeta à son cou; il l'embrassa avec +l'effusion d'un frère. En ce moment on frappa doucement à la porte, et +la princesse alla ouvrir elle-même; c'était la Ginetta qui était chargée +d'une commission pressée. La princesse passa avec elle sur le balcon, en +faisant signe à Julien de rester. Leur entretien lui sembla long; et, +cédant à l'émotion délicieuse dont son cœur était plein, il désirait +vivement voir reparaître Quintilia, et en recevoir encore quelque parole +d'amitié avant de se retirer. Dans son impatience, il touchait aux +objets qui étaient épars sur le bureau sans les regarder et presque sans +les voir. Il se trouva qu'il eut dans les mains la montre de la +princesse, et qu'il l'ouvrit machinalement comme pour compter les +minutes que la Ginetta lui dérobait. En jetant les yeux sur l'intérieur +de la boîte, un froid mortel passa dans ses veines. Un souvenir confus +et douloureux l'oppressa, puis une curiosité irrésistible s'empara de +lui. Il se pencha vers une bougie, et lut distinctement le nom de +Charles Dortan.</p> + +<p>«Infâme!» dit-il d'une voix sourde en jetant avec violence la montre sur +le bureau; puis il la reprit, voulant bien se convaincre que ses yeux ne +l'avaient pas trompé. Il lut de nouveau le nom fatal, observa la boîte +de platine avec les incrustations d'or émaillé; elle était absolument +pareille à celle que le voyageur pâle lui avait montrée à Avignon, le +matin de son départ, dans la cour de l'auberge.</p> + +<p>Cette histoire, qui d'abord l'avait vivement ému, lui était bientôt +sortie de l'esprit. À cette époque, Julien, beaucoup moins expérimenté, +était beaucoup plus en garde contre ses impressions. Il s'était dit que +le récit du voyageur était romanesque et invraisemblable, que son nom et +son visage n'avaient pas fait le moindre effet sur la princesse, et que +M. Dortan lui-même n'avait pas soutenu son rôle jusqu'au bout, puisqu'il +n'avait pas osé lui adresser la parole. Ce devait être un maniaque ou un +hâbleur impertinent, déterminé à se jouer de la simplicité de son +interlocuteur. Enfin, cette aventure n'était plus revenue que +confusément et comme un rêve absurde et pénible dans la mémoire de +Saint-Julien.</p> + +<p>En acquérant la preuve irrécusable de la sincérité de Charles Dortan, +une indignation profonde s'empara de lui. Cette femme, qui exposait si +magnifiquement la prétendue franchise de son âme et qui en offrait des +preuves, ne lui parut plus qu'une effrontée comédienne, une coquette +odieuse, jouant tous les rôles pour son plaisir, et méprisant toutes les +vertus qu'elle affichait.</p> + +<p>Elle rentra en cet instant, et Julien fit tous ses efforts pour cacher +l'état où il était; mais il prenait une peine inutile: la princesse +pensait à tout autre chose. Elle erra dans sa chambre d'un air empressé, +et dit à Ginetta, à plusieurs reprises: «Vite, vite, mon mantelet avec +un capuchon de velours et la petite lanterne sourde....» Tout à coup +elle s'aperçut de la présence de Julien, et parut un peu contrariée de +ce qui venait de lui échapper dans sa préoccupation. Néanmoins elle vint +à lui avec beaucoup d'aplomb, et lui tendit la main en lui donnant le +bonsoir. Saint-Julien baisa sa main lentement en tâchant de prendre +l'insolence affectée d'un courtisan, et il lui adressa la phrase la plus +impertinente qu'il put inventer. Elle ne l'entendit pas et lui répondit: +«Oui, oui, à demain. Bonne nuit, mon cher enfant.»</p> + + + + +<h3><a name="XIV" id="XIV"></a>XIV.</h3> + + +<p>Dévoré de colère et de haine, le pauvre Julien entra dans la chambre de +Galeotto. Le page s'était endormi sur un roman.</p> + +<p>«Ah! c'est toi, lui dit-il en balbutiant, d'où viens-tu donc? On ne t'a +pas vu de toute la soirée.</p> + +<p>—Je viens de chez la Cavalcanti, répondit Julien.</p> + +<p>—Oh! oh! qu'est-ce? dit le page en se mettant sur son séant. Vous venez +d'être chassé, monsieur le secrétaire intime, ou vous êtes le plus +heureux des hommes! Alors, permettez-moi d'ôter mon bonnet de nuit pour +saluer votre Altesse! Prince pour trente-six heures au moins!</p> + +<p>—Je ne descendrai jamais si bas, répondit Julien.</p> + +<p>—Qu'est-il donc arrivé?</p> + +<p>—Rien, Galeotto, sinon que je sais maintenant à quoi m'en tenir sur le +compte de cette femme. Vous lui faisiez trop d'honneur quand vous la +traitiez de pédante, quand vous disiez qu'il était fort possible qu'elle +n'eût jamais eu assez de sensibilité pour commettre une faute. Non, non, +ce n'est pas cela. C'est une rouée impudente qui se passe toutes ses +fantaisies, qui se livre en secret à tous ses vices, et qui a la +prétention d'être un modèle de chasteté virginale et de sentimentalité +allemande. C'est une effrontée courtisane avec des prétentions d'abbesse +et la moqueuse hypocrisie d'une marquise de la régence. C'est ce qu'il y +a de plus hideux au monde, le vice sous le masque de la vertu.</p> + +<p>Après cette préface, Saint-Julien fit le récit de la soirée.</p> + +<p>«Je suis bien aise d'apprendre cela, répondit Galeotto d'un air pensif; +mais, en vérité, j'en suis étonné. Cette femme est donc bien habile; car +il y a eu des jours où elle m'a imposé à moi-même. Vous pouvez m'en +croire, Julien; je ne suis pas crédule, et pourtant il y a eu des jours +où, en l'entendant parler comme elle fait, j'ai presque eu des remords +de mes jugements de la veille... Il est bien vrai que ces jours-là +étaient rares, et que je me moquais de moi-même le lendemain. Eh bien! +ce que vous me dites m'étonne comme si je m'étais attendu à autre +chose... Êtes-vous bien sûr de ne pas vous tromper, Saint-Julien?</p> + +<p>—J'en suis très-sûr, Galeotto; et comme j'étais aussi dans une +continuelle alternative de confiance et de méfiance (à l'exception que +les jours de méfiance étaient rares, et les autres fréquents), il se +trouve que je suis encore plus consterné que vous.</p> + +<p>—Consterné! s'écria Galeotto. Est-ce que je suis consterné, moi? Non? +certes, je ne le suis pas. Que m'importe? je n'ai jamais été amoureux +d'elle. Et voulez-vous que je vous dise ce qui se passe maintenant dans +mon cerveau? C'est singulier, mais c'est réel. Je crois que je suis +capable maintenant de devenir amoureux de cette femme-là.</p> + +<p>—Quoi! à présent que vous devez la mépriser?</p> + +<p>—Je ne la méprise pas, tant s'en faut! oh! à présent, c'est bien +différent! Je la croyais pédante, absurde, je la trouvais ridicule, et +je me moquais d'elle. Je ne m'en moquerai plus; car elle n'est plus rien +de tout cela à mes yeux. Elle est adroite, menteuse, impudente; elle +sait jouer tous les rôles, si bien que son véritable caractère échappe +aux regards. Savez-vous que c'est là une femme supérieure, une vraie +femme de cour, propre à remuer le monde, si elle était à la tête d'un +vaste empire? Avec une conscience si flexible, tant d'art, tant de +sang-froid, tant de perfidie, on peut aller loin... Et qui nous dit +qu'elle n'ira pas loin? Qu'il se présente une bonne occasion, et elle +fera parler d'elle. Savez-vous quelle est la première des facultés? +celle d'imposer aux autres. La véritable grandeur, c'est la puissance +qu'on exerce sur les esprits; c'est ainsi qu'on arrive à l'exercer sur +les choses. Allons, c'est dit, me voilà réconcilié avec elle. Je ne +rougis plus d'être son page. Je pourrai prendre de bonnes leçons auprès +d'elle, et, pour mieux profiter à son école, je veux à mon tour être son +amant...» Il garda un instant le silence, puis il ajouta d'un air +réfléchi: «Si je le peux; car la chose m'est démontrée à présent plus +difficile que je ne pensais, et vaut la peine d'être tentée... Peste! +c'est quelque chose que d'y parvenir!</p> + +<p>—Ce n'est pas si difficile, reprit Julien. Il suffit que vous passiez +dans la rue auprès d'elle, et que votre figure lui plaise. Vous +n'attendrez pas longtemps avant d'être enlevé dans sa voiture et +introduit dans ses appartements secrets.</p> + +<p class="image"><img src="images/i008.png" +alt="Il s'étendit sur la bruyère..." +width="600" /><br />Il s'étendit sur la bruyère...</p> + +<p>—Eh bien! raison de plus! vive Dieu! des femmes qui ont de pareils +désirs et qui les contentent d'une façon si dégagée ne sont pas +abordables pour tout le monde. On peut vivre dix ans sous le même toit +sans obtenir de leur baiser la main. Elles peuvent résister au plus +séduisant et au plus habile des hommes. On ne les prend pas par +surprise, celles-là. Elles se donnent ou se rendent; le plaisir est à +celui dont la mine leur plaît; l'honneur, à celui dont l'esprit les +subjugue. Maintenant, je mettrais ma main au feu que le Lucioli n'a +jamais été son amant. Il était trop maladroit, le cher homme! Elle +aurait pu lui ouvrir la porte du boudoir, s'il avait su cacher +l'intention qu'il avait d'entrer dans la salle du conseil. Pour moi, qui +ne me soucie guère d'être prince de Monteregale, je viserai plus haut +désormais. Je tâcherai qu'elle me donne sa confiance, et qu'elle +m'apprenne à régner sur les hommes par le mensonge.</p> + +<p>—Ainsi ce qui me guérit de mon amour allume le vôtre? dit Saint-Julien.</p> + +<p>—Appelez cela de l'amour, si vous voulez. Je l'appellerai autrement: +curiosité, aptitude, amour de la science, comme il vous plaira.</p> + +<p>—Et ce qui fait que je la hais et la méprise vous réconcilie avec elle?</p> + +<p>—Complètement; mais je n'en continuerai pas moins la petite guerre +d'observation que nous lui faisons. Tout au contraire, j'y mettrai plus +de zèle que jamais, et mes découvertes auront plus d'importance à mes +yeux. Sois tranquille, Julien, je ne te trahirai jamais, quoi qu'il +m'arrive.</p> + +<p>—Vous pouvez me trahir tant qu'il vous plaira, je ne resterai pas +longtemps ici. Mais écoutez; avant que je vous souhaite le bonsoir, il +faut que vous me racontiez cette histoire de Max.</p> + +<p>—Ce ne sera pas long. Max était l'amant de Son Altesse. Lorsqu'à la +mort du duc son époux, qu'elle n'a jamais vu, comme je vous l'ai déjà +dit, elle devint souveraine libre et absolue, Max était tellement en +faveur auprès d'elle que, suivant l'opinion de toute la cour, il allait +l'épouser. Il était donc traité ici avec le plus profond respect, tout +bâtard de seize ans qu'il était. Mais une nuit, à souper, comme la +gloriole et le marasquin de Hongrie portaient à la tête du jeune favori, +il lui arriva de débiter je ne sais quelle rodomontade en présence de +Son Altesse. Son Altesse fronça, dit-on, le sourcil d'une manière +imperceptible, et ne dit pas un mot. Le lendemain matin, les serviteurs +de Max ne le trouvèrent ni dans son lit, ni dans sa chambre, ni dans son +palais, ni dans la ville, ni dans la province. On le chercha et on +l'attendit vainement. Il ne reparut jamais, on n'a jamais entendu parler +de lui; il paraît que ce fut un assassinat fort bien exécuté.</p> + + +<p class="image"><img src="images/i009.png" +alt="Il le trouva déjà à table, fumant..." +width="600" /><br />Il le trouva déjà à table, fumant...</p> + +<p>—Et personne n'a demandé vengeance de cet attentat?</p> + +<p>—Max était un bâtard dont on avait été sans doute bien aise de se +débarrasser en l'envoyant dans une petite cour où il semblait prendre +racine. Qu'il eût fini par un meurtre ou par un mariage, on fut sans +doute bien aise de n'avoir plus à y songer, et l'on n'y songea plus; et +l'on n'en parla plus que tout bas, afin de n'avoir pas à le réclamer ou +à le venger. Mais il arrive qu'à présent on veut se servir de son nom +comme d'un épouvantail pour forcer Son Altesse à acquiescer à des vues +politiques, et l'envoyé Gurck machine une fort belle réclamation de la +personne de Max, si sa beauté personnelle échoue dans les premières +entreprises. Tu sais cela?</p> + +<p>—C'est une justice du ciel qui tombe à l'improviste sur le crime +impuni, s'écria Julien.</p> + +<p>—Bah! bah! à présent que je vois les choses sous leur vrai point de +vue, dit Galeotto, je trouve que ce fut un coup hardi pour une princesse +de seize ans.</p> + +<p>—Elle avait seize ans! quelle horreur! dit Julien.</p> + +<p>—Bah! bah! reprit Galeotto, les crimes des princes ne sont pas ceux de +tout le monde. Vous savez ce qu'il y a à dire là-dessus. Il y a dans les +grandes destinées des résolutions inévitables, et c'est quelque chose +que de savoir les prendre à temps et les accomplir habilement. Un +enlèvement qui ne fait pas de bruit; un meurtre qui ne fait pas de +taches; un homme qu'on anéantit comme on raierait un chiffre, et qui +s'évapore au milieu d'une ville comme une goutte d'eau sèche au soleil! +Allons, ce n'est pas maladroit, il faut en convenir. Et pas l'ombre d'un +remords sur un front de seize ans! et jamais la trace d'un souvenir amer +dans toute une vie traînée en public! c'est là de la force, et bien des +hommes ne l'auraient pas.</p> + +<p>—J'espère que vous ne l'auriez pas vous-même, dit Saint-Julien en lui +tournant le dos.</p> + +<p>—Attendez! encore un mot avant d'aller vous coucher, lui cria Galeotto. +Avez-vous découvert quelque chose sur le Rosenhaïm?</p> + +<p>—Rien sur celui-là, répondit Saint-Julien.</p> + +<p>—Que sera-t-il devenu? dit Galeotto. Maître Cantharide est dans ce +secret: il aura piqué ce criocère avec une épingle, et il l'aura mis +dans un de ses cartons.</p> + +<p>—Faut-il s'inquiéter de ce que devient un homme, dit Saint-Julien, dans +une cour où un importun s'évapore comme une goutte d'eau sèche au +soleil?</p> + +<p>—Je crois que tu tournes mes métaphores en ridicule, dit le page; je te +pardonne si tu te charges de pénétrer dans le pavillon du parc.</p> + +<p>—Dans le pavillon où le professeur d'histoire naturelle fait ses +expériences, et s'amuse à trancher, la nuit, de l'astrologue et de +l'alchimiste en braquant son télescope vers la lune, et en effrayant les +chiens par d'innocentes explosions d'électricité?</p> + +<p>—Il y a autre chose dans ce pavillon, dit le page, qu'une vieille +parodie de sorcier et un tonnerre de poche.</p> + +<p>—Madame Cavalcanti fait-elle semblant d'aller s'entretenir avec les +ombres, en y traitant ses galants la nuit? Bah! c'est là qu'est caché +l'amant mystérieux du trimestre, le monsieur de Rosenhaïm?</p> + +<p>—Peut-être! Mais cet amant-là est peut-être plus qu'un amant... Il y +avait peut-être quelque principe politique, quelque projet diplomatique, +sous ce masque de criocère. Ce n'est pas moi qui ai été dupe des +jongleries du professeur. Ce Rosenhaïm me fait l'effet d'un antidote +opposé aux philtres de Gurck et de Steinach... Mais enfin il n'est ici +que depuis trois jours, et depuis trois ans je vois la princesse +fréquenter le pavillon. Sais-tu un conte étrange que m'a fait la +Ginetta?</p> + +<p>—Voyons.</p> + +<p>—Un jour que, selon sa coutume, elle défendait sa maîtresse avec +chaleur, elle crut m'ôter toute envie de croire à l'assassinat de Max en +me disant que Son Altesse l'avait aimé passionnément, et que c'était le +seul homme qu'elle eût aimé ainsi. Je lui répondis que je le croyais +comme elle, et d'autant plus que c'était le seul que Son Altesse eût +fait assassiner. Alors Ginetta se mit tout à fait en colère, ce qui la +rendit bavarde une seule fois en sa vie. Elle me dit que non-seulement +Son Altesse avait aimé Max, mais qu'elle l'aimait encore, tout mort +qu'il était. La preuve, ajouta-t-elle, c'est que tous les jours elle va +s'enfermer dans le souterrain du pavillon auprès d'une tombe de marbre +qu'elle y a fait secrètement construire, et... Mais vraiment, Julien, +vous me regardez d'un air si dédaigneux que je n'ose pas continuer cette +histoire. Elle est fantasque à tel point que vous allez me rire au nez +si j'ai seulement l'audace de la répéter telle qu'on me l'a donnée.</p> + +<p>—Comme je pense que vous n'y ajoutez pas foi... dit Julien.</p> + +<p>—Je ne sais pas, je ne sais pas, dit le page. Les femmes sont si +romanesques, et les vastes cerveaux tiennent tant de choses! Chez les +êtres doués d'intelligence et de force, il y a de si singuliers +contrastes, de si ténébreuses rêveries! Bah! dans ce monde, il faut tout +croire et ne rien croire. Il faut voir!</p> + +<p>—Mais enfin, dit Julien, cette tombe de marbre?...</p> + +<p>—Contient une boîte d'or, s'il faut en croire la Ginetta.</p> + +<p>—Et cette boîte d'or, que contient-elle?</p> + +<p>—Je n'en sais rien, et la Ginetta prétend n'en rien savoir; mais elle +dit que cette boîte a la forme et le volume de celles dans lesquelles on +embaume des cœurs humains...</p> + +<p>—Cette histoire est dégoûtante, dit Julien d'un air sombre, après un +long silence. Assassiner un homme et le pleurer, lui faire percer le +cœur à coups de poignard, et faire ensuite arracher de ses entrailles +pour l'embaumer et le conserver comme une relique ou comme un trophée; +s'enfoncer tous les jours dans une cave avec un tombeau et un remords, +et en sortant de là se prostituer au premier passant... si tout cela est +possible, à la bonne heure. Il frappa du pied le parquet avec violence, +et, portant sa main à son front, il s'écria avec angoisse: «Ô mon père, +mon vieux château, mes laboureurs, mes bois, mes livres, mon pays! où +êtes-vous? où est le temps où j'ignorais tout ce que je sais à présent?»</p> + +<p>Il était si triste et si abattu que Galeotto n'osa pas le railler, comme +il faisait ordinairement lorsqu'il se livrait à sa sensibilité. Julien +se promena en silence dans la chambre, puis il ajouta d'un ton amer:</p> + +<p>«Si cet amant inconnu est caché dans le pavillon, ce doit être une +savoureuse émotion pour elle que de recevoir ses caresses auprès du +mausolée de Max. Peut-être est-ce dans cette cave que le malheureux a +été massacré? Peut-être que sa tombe sert de lit aux monstrueux plaisirs +de Quintilia? Quelle horreur! Il me semble que je rêve. En effet, elle +s'est vantée à moi aujourd'hui d'avoir enseveli son propre cœur dans un +cercueil. C'est là une belle métaphore! mais elle n'a pas dit qu'elle y +eût enseveli son corps, et pardieu! elle a bien fait, car il y aurait +assez de gens pour lui donner un démenti... Tenez,... levez-vous et +venez à la fenêtre. Voyez-vous cette étincelle pâle et furtive qui court +le long des allées du parc? C'est la petite lanterne sourde qu'on a +donné ordre à Ginetta d'allumer pour aller au rendez-vous.</p> + +<p>—En vérité? cria le page en s'habillant précipitamment.</p> + +<p>—Oui, dit Julien, c'est une distraction qu'on a eue devant moi. Mais +que faites-vous donc?</p> + +<p>—Parbleu! je m'habille et j'y cours. Quoi! il y a un rendez-vous à +épier, et vous ne me le dites pas! et je reste là à babiller quand je +devrais être sur la piste de la louve!</p> + +<p>—Voilà le seul mot à propos que vous ayez dit de la journée, dit +sèchement Julien en le voyant s'enfuir à demi habillé et se glisser +comme un chat dans l'ombre des corridors.»</p> + +<p>Julien alla se mettre au lit; mais il eut un sommeil affreux. Il rêva +que des assassins se jetaient sur lui, lui ouvraient la poitrine et en +arrachaient son cœur tout palpitant, tandis que Quintilia, debout, +immobile et pâle, vêtue d'une grande robe rouge, les regardait opérer +avec un horrible sang-froid en leur tendant une boîte d'or ciselé toute +pleine de sang.</p> + + + + +<h3><a name="XV" id="XV"></a>XV.</h3> + + +<p>Saint-Julien passa la journée enfermé dans sa chambre, résolu à se faire +passer pour malade si la princesse le faisait demander. Mais elle ne le +demanda pas; et, fatigué de souffrir seul, il sortit vers le soir pour +se distraire un peu. Il se rappela alors l'étudiant dont il avait fait +la connaissance la veille, et avec lequel il avait un rendez-vous à la +taverne du Soleil-d'Or.</p> + +<p>Il le trouva déjà à table, fumant vis-à-vis une cruche de bière non +débouchée et de deux verres retournés.</p> + +<p>Ils s'abordèrent cordialement; mais Saint-Julien ne put prendre sur lui +d'être gai, et l'étudiant se chargea obligeamment de faire presque tous +les frais de la conversation. Il se montra encore plus aimable que la +veille, et ils restèrent ensemble jusqu'à onze heures du soir. Alors +Spark se leva, disant qu'il était esclave de ses habitudes régulières, +et qu'il ne se couchait jamais plus tard. Mais il lui proposa une partie +de promenade pour le lendemain. Saint-Julien ne désirait rien tant que +de fuir l'air de la cour: il fit demander le lendemain à Quintilia si +elle n'aurait point d'ordre à lui donner dans la journée; et, comme elle +lui fit répondre qu'il pouvait disposer de son temps le reste de la +semaine, il ne passa à la résidence, durant plusieurs jours, que les +heures consacrées au sommeil. Il employa toutes ses journées à errer +dans les montagnes, tantôt seul, tantôt avec son étudiant allemand, qui, +chaque jour, l'attirait par une sympathie plus vive.</p> + +<p>Saint-Julien fut bientôt sous le charme de ce jeune homme, et il eût été +difficile qu'avec son excellent cœur et l'élévation de ses sentiments il +en eût été autrement. Spark était un de ces hommes d'une nature si +droite et si harmonieuse qu'on les juge d'emblée, et qu'on n'a rien à +retrancher par la suite à l'estime qu'on leur a vouée tout d'abord. Il +était simple et franc, ne visait à aucune supériorité, et touchait juste +à toutes choses; il paraissait savoir plus qu'il ne disait, mais sa +réserve n'avait rien de hautain. Il faisait des frais pour plaire, mais +il n'allait pas jusqu'à cette insupportable coquetterie de langage qui +rend l'esprit faux et le cœur sec. Il paraissait à la fois ferme et +obligeant, sensible pour les autres et insouciant pour lui-même. Il +avait en la Providence une confiance romanesque, mais non puérile, qui +semblait être la conséquence d'une vie probe et d'un cœur généreux. Sa +sensibilité n'était pas fougueuse et maladive comme celle de Julien; et +le jeune homme sentit de plus en plus chaque jour le besoin de s'appuyer +sur la douceur et sur la sérénité de cette âme plus forte et plus calme +que la sienne. Oppressé par son chagrin, dévoré d'incertitudes, ne +sachant à quoi se résoudre à l'égard de la princesse et à l'égard de +lui-même, il résolut de se confier à cet homme si intelligent, si bon, +et pourtant si paisible, et de lui demander conseil. Il éprouvait bien +quelque répugnance à ouvrir ainsi son cœur, car il n'était pas né +expansif. Galeotto avait surpris ses secrets et ne les comprenait pas; +d'ailleurs le caractère de ce jeune courtisan était trop opposé au sien +pour qu'il pût trouver quelque avantage dans sa société. Il avait l'art, +au contraire, d'aigrir tous ses maux et d'envenimer toutes ses +blessures.</p> + +<p>Quoi qu'il put lui en coûter, il prit le parti de consulter Spark, et, +un matin que leur promenade les avait ramenés sur la colline où ils +s'étaient rencontrés pour la première fois, il le pria de s'asseoir sur +la bruyère, et de suspendre son cours d'observations botaniques pour en +faire un de psychologie.</p> + +<p>«Sur qui? demanda Spark en souriant. Est-ce sur vous ou sur moi?</p> + +<p>—Ce sera sur moi si vous le permettez, mon cher Spark. J'ai un secret +qui m'étouffe et que je ne puis dire à personne. Il faut que je vous le +dise.</p> + +<p>—De tout mon cœur, répondit l'étudiant. Je ne me récuserai pas en +affectant une modestie désobligeante. Les gens qui ont peur d'écouter +une confidence sont ceux qui craignent d'avoir un secret à garder ou un +service à rendre.</p> + +<p>—J'ai besoin, en effet, d'un très-grand service, dit Saint-Julien; mais +ce n'est pas votre bras que je réclame pour me tirer du mauvais pas où +je me trouve, c'est votre cœur que j'appelle au secours du mien, c'est +votre raison que je veux interroger; c'est un bon conseil que je vous +demande.</p> + +<p>—C'est demander beaucoup, répondit Spark, et je ne vous promets pas de +réussir. J'y ferai pourtant tout mon possible. Nous chercherons à nous +deux, et Dieu nous aidera.</p> + +<p>—Vous êtes vis-à-vis des choses qui m'intéressent dans une position +tout à fait désintéressée, dit Julien; vous ne connaissez point la +personne dont j'ai à vous entretenir, et vous la jugerez simplement sur +les faits que j'ai à vous raconter.</p> + +<p>—Prenez garde, mon cher ami, dit Spark, cela est sérieux. Si vous +dénaturez les faits et si vous en ignorez quelqu'un, nous pourrons bien +porter un faux jugement.</p> + +<p>—Vous jugerez seulement ceux que je sais et que je vous dirai; et, +comme vous ne serez pas sous le charme de la vipère, vous pourrez voir +plus clair que moi.</p> + +<p>—Il s'agit d'une histoire d'amour et d'une femme, à ce que je vois?</p> + +<p>—Il s'agit d'une femme. Connaissez-vous la princesse Quintilia?</p> + +<p>—Comment voulez-vous que je la connaisse? il y a huit jours que je suis +ici.</p> + +<p>—Quelqu'un vous en a-t-il parlé?</p> + +<p>—Oui; des bourgeois qu'elle a obligés, des pauvres qu'elle a secourus, +m'ont dit que c'était une femme bienfaisante.</p> + +<p>—Toutes ces femmes-là le sont, dit Julien.</p> + +<p>—Quelles femmes? demanda Spark avec beaucoup d'ingénuité.</p> + +<p>—Ah! Spark, s'écria Saint-Julien, je vois bien que vous ne la +connaissez pas; vous ne me demanderiez pas ce qu'elle est.</p> + +<p>—Vous paraissez n'en avoir pas une haute opinion, dit Spark. Si votre +opinion est arrêtée ainsi, pourquoi me consultez-vous?</p> + +<p>—Pour savoir si je dois la fuir et l'oublier, ou la poursuivre et la +démasquer. Je vais vous raconter ce qui m'est arrivé depuis sept mois +que j'ai quitté la maison paternelle.»</p> + +<p>Spark écouta l'histoire de Julien avec beaucoup d'attention, mais avec +tant de calme que le narrateur ne put, à aucun endroit de son récit, +pressentir le jugement que portait l'auditeur. La belle et calme figure +de l'étudiant ne fit pas un pli, et la fumée de sa pipe s'échappa par +bouffées aussi régulières que la veille, lorsqu'il avait écouté Julien +faire lecture de la Gazette d'Ausbourg à la Taverne du Soleil d'Or.</p> + +<p>Quand Saint-Julien eut tout dit, Spark fit une espèce de grimace qui +consiste à avancer un peu la lèvre inférieure, et qu'on peut +généralement traduire par ces mots: «Tout cela ne vaut guère la peine +que vous vous donnez.»</p> + +<p>Après un instant de silence, il posa sa pipe sur le gazon, et lui dit:</p> + +<p>«Mon ami, avant de vous dire ce que je pense de la princesse Quintilia, +permettez-moi de vous dire ce que je pense de vous-même. Vous êtes +très-noble, mais très-orgueilleux; très-vertueux, mais très-intolérant; +très-sincère, et pourtant très-méfiant. D'où vient cela? N'auriez-vous +pas été élevé par un prêtre catholique?</p> + +<p>—Oui, répondit Julien, et ce fut mon meilleur ami.</p> + +<p>—Alors je comprends votre caractère; et, tout en le reconnaissant pour +très-beau (je vous parle strictement vrai), je voudrais que vous +prissiez sur vous de le modifier et d'en équarrir l'écorce rude et +noueuse. Je ne trouve point que le jeune page vous ait donné de bons +conseils. Je le regarde comme un méchant cœur et un intrigant dangereux. +Loin de railler, comme il le fait, l'austérité de vos principes, je les +approuve rigoureusement, et je déclare que si votre princesse Quintilia +était telle que vous la jugez aujourd'hui, vous feriez bien de la fuir +et de l'oublier. Mais...» Ici Spark fit une pause et réfléchit; puis il +continua:</p> + +<p>«Mais je crois que vous êtes absolument dans l'erreur sur son compte, et +que c'est une excellente femme.</p> + +<p>—Quoi! malgré l'assassinat de Max?</p> + +<p>—Je ne crois pas à l'assassinat de Max, dit Spark en souriant; je ne +croirai jamais que la mort d'un homme soit suffisamment prouvée par son +absence, et le meurtre d'un amant par une parole légère d'un côté et un +froncement de sourcils de l'autre. Cette histoire me paraît bonne à +endormir les petits enfants et à leur donner de mauvais rêves.</p> + +<p>—Vous ne croyez pas au crime? empêchez-moi d'y croire. Je ne demande +pas mieux que d'ôter ce charbon allumé de mon cœur. Mais le vice, la +débauche?</p> + +<p>—Oh! oh! la galanterie, vous voulez dire? On peut être une femme +galante et être une bonne femme. Pour moi, je n'aime pas les femmes +galantes, mais je ne leur jette pas de pavés à la tête, et je passe +auprès d'elles sans leur rien dire. Si la princesse Quintilia est ainsi, +n'en dites pas de mal; quittez-la et n'y pensez plus.</p> + +<p>—Tout cela vous semble facile, Spark. J'ai l'âme dévorée de colère et +de jalousie.</p> + +<p>—Vous avez tort.</p> + +<p>—Mais enfin, ce que je vous ai raconté vous prouve bien que cette +femme...</p> + +<p>—Ce que vous avez raconté ne me prouve rien, sinon que vous avez +contracté dans vos chagrins l'habitude d'une malveillance fâcheuse. +Otez, ôtez cela de votre cerveau; c'est une mauvaise herbe.</p> + +<p>—Mais, mon ami, une femme qui fait de pareils discours sur la candeur +et le sentiment, et qui a pour amant d'abord un Lucioli qu'elle traîne +partout, et qui se vante partout de ses faveurs!...</p> + +<p>—Hum! dit Spark, ce Lucioli me semble être un fat et un sot que je ne +me ferais pas faute de rosser s'il tombait sous ma main et si j'étais +ami de la princesse.</p> + +<p>—S'il l'a décriée, c'est bien sa faute, à elle; pourquoi l'a-t-elle +affiché comme un bouquet de noces?</p> + +<p>—Parce qu'elle est bonne et confiante, comme elle vous l'a dit. Tout ce +qu'elle vous a dit là, Saint-Julien, me paraît sincère; j'y crois. +J'aime ce caractère, j'approuve ces idées. Je ne dis pas que ce soit un +exemple à suivre pour les femmes qui ne veulent pas être calomniées et +persécutées; mais pour un homme de cœur qui se moque de l'opinion +d'autrui et qui ne s'en rapporte qu'à sa conscience, c'est une belle +maîtresse à aimer toute sa vie.</p> + +<p>—Vraiment! Spark, votre confiance me confond; je ne sais pas si j'ai +envie de vous embrasser comme le meilleur des hommes ou de vous plaindre +comme un fou.</p> + +<p>—Comme vous voudrez, mon cher Julien; vous m'avez demandé ma façon de +penser, je vous la dis.</p> + +<p>—Et je donnerais un de mes bras pour la partager. Mais enfin cette +montre, ce Charles de Dortan?</p> + +<p>—Ce Dortan est un sot qu'elle aura mis à la porte au moment le plus +hardi de la plaisanterie.</p> + +<p>—Une femme qui se respecte fait-elle de semblables plaisanteries? Elle +se soucie donc bien peu du danger qu'elle court? Plaisante-t-elle aussi +avec la vengeance qu'un homme peut tirer? À la place de ce Dortan, je +suivrais une pareille femme au bout du monde, et je la forcerais de +tenir ses promesses, et je lui cracherais ensuite au visage.»</p> + +<p>Le front de Spark se couvrit de rougeur, comme si l'idée d'une telle +violence de ressentiment eût révolté son âme honnête et douce. Mais il +reprit aussitôt son calme accoutumé, et dit d'un ton de certitude qui +imposa à Julien:</p> + +<p>«Cette histoire est fausse. Ce Charles de Dortan sera quelque garçon +horloger qui aura porté une montre de sa façon à la princesse, et qui +aura bâti toute cette niaise aventure pour se moquer de vous, ou parce +qu'il y a des fats d'une rare impudence, ou parce que ce monsieur est +fou.</p> + +<p>—Vous arrangez tout pour le mieux, et je me suis dit tout cela sans +pouvoir me le persuader radicalement. N'ai-je pas vu la joie avec +laquelle elle a appris l'arrivée de ce masque inconnu?</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela prouve, s'il vous plaît? Ne saute-t-on pas de joie +à l'arrivée d'un frère et même d'un ami? Les femmes sont plus +démonstratives que nous, et les Italiennes le sont entre toutes les +femmes.</p> + +<p>—Mais ce Rosenhaïm est caché dans le pavillon. Cache-t-on ses amis?</p> + +<p>—Souvent, surtout quand il s'agit de politique. Qu'est-ce que vous +comprenez à la politique, vous? Et puis, il n'y a peut-être pas plus de +Rosenhaïm dans le pavillon que de Max dans le tombeau.</p> + +<p>—Vous ne croyez donc pas à la mort de Max?</p> + +<p>—J'ai dans l'idée, au contraire, que ce prétendu cœur inhumé dans un +coffret d'or bat bien chaud et bien joyeux à l'heure qu'il est.</p> + +<p>—Mais la princesse elle-même le fait passer pour mort.</p> + +<p>—Le fait-elle passer pour mort? Ah! en ce cas il est mort. Mais tout le +monde peut mourir sans être aidé.»</p> + +<p>Et Spark, reprenant sa pipe, se mit à la charger paisiblement.</p> + +<p>«Les griefs qui vous restent contre elle, ajouta-t-il après avoir +rallumé son tabac, sont donc son air cavalier, sa gaieté juvénile, son +latin, son amour pour les papillons, ses travaux politiques, sa +soubrette Ginetta, sa camaraderie avec vous autres qu'elle traite en +amis, comme une bonne femme qu'elle est, tandis que vous ne la comprenez +pas... Et bien! à votre place, je l'aimerais de tout mon cœur, et je +passerais ma vie à son service.</p> + +<p>—Mais si j'acceptais tout cela comme vous, si je me remettais à croire +en elle, j'en serais amoureux fou... et si elle ne m'aimait pas, je +deviendrais le plus malheureux des hommes. Je suis absolu et entier dans +tout, Spark. À la manière dont cette femme m'a bouleversé le cerveau, je +vois bien que si je ne me guéris pas par la méfiance, il faudra que je +me brûle la cervelle par désespoir.</p> + +<p>—Non, dit Spark.</p> + +<p>—Je deviendrai fou, vous dis-je, si elle ne m'aime pas.</p> + +<p>—Non, vous dis-je, vous vous consolerez, vous vous guérirez. D'ailleurs +elle vous aime beaucoup; tout ce qu'elle a fait pour vous le prouve +bien.</p> + +<p>—Oh! j'ai trop souffert de cette tranquille amitié; j'ai renfermé trop +de tourments dans mon sein! cela ne peut recommencer.</p> + +<p>—Vous êtes un ingrat. Vous m'avez dit que ces six premiers mois avaient +été les plus beaux de votre vie. Écoutez, Julien: vous êtes aigri et +malade; vous ne jugez pas bien votre position, vous ne vous connaissez +plus vous même. Croyez-en mon conseil. Avant de savoir de quoi il +s'agissait, je ne pensais pas pouvoir trancher la question si hardiment; +à présent je me sens une grande confiance en ma raison; les choses me +semblent claires et indubitables. Voulez-vous me promettre de faire ce +que je vous dirai?</p> + +<p>—Je vous promets de le tenter, dit Julien.</p> + +<p>—Renfermez-vous donc en vous-même, et fermez vos poumons à l'atmosphère +empoisonnée du dehors; vivez avec Dieu et avec votre cœur, qui est bon; +fuyez la cour, les envieux, les sots, les méchants, et surtout le petit +page; restez auprès de la princesse, je veux lui servir de garant. Elle +ne vous trompe pas. Je l'ai vue passer à cheval l'autre jour; elle a une +grande bouche, un sourire franc, des yeux vifs et bons; j'aime sa figure +et ses manières. Servez-la fidèlement, et ne croyez d'elle que ce +qu'elle vous en dira. Si votre amour persiste et vous fait souffrir, +dites-le-lui, parlez-lui-en beaucoup et souvent.</p> + +<p>—Vous croyez qu'elle m'écoutera? dit Julien, dont les yeux brillèrent +de joie.</p> + +<p>—Sans doute elle vous écoutera, puisqu'elle vous a déjà écouté; elle +vous plaindra, elle ne vous aimera pas plus qu'elle ne fait...</p> + +<p>—Vous croyez? dit Julien redevenant triste.</p> + +<p>—J'en suis presque sûr. Mais n'importe, parlez-lui toujours, elle vous +consolera en redoublant de soins et d'amitié. Avec cette amitié-là, +Julien, avec l'amour du travail, avec le bon témoignage de votre +conscience et un peu de foi en la Providence, vous ne serez pas +malheureux, croyez-en ma promesse.</p> + +<p>—Et si avec tout cela je suis joué, reprit Julien, si au bout de dix +ans d'une pareille vie je m'aperçois que j'ai bercé une chimère sur mon +cœur?</p> + +<p>—Vous aurez eu dix ans de bonheur, et vous serez en droit de dire à +Dieu quand vous paraîtrez devant lui: «Seigneur, on m'a trompé, et je +n'ai pas haï; on m'a fait du mal, et je ne me suis pas vengé!» Et vous +verrez ce que Dieu vous répondra. Allez, on ne se repent jamais d être +bon, même dès cette vie. Quand on s'en repent, on cesse de l'être.</p> + +<p>—Honnête et excellent ami! s'écria Saint-Julien en serrant vivement la +main de Spark, je suivrai vos conseils, et je viendrai souvent chercher +auprès de vous le baume céleste qui guérit les plaies de l'âme.»</p> + +<p>Julien rentra au palais la poitrine soulagée d'une montagne d'ennuis, +et, pour la première fois depuis bien des jours, il pria Dieu.</p> + + + + +<h3><a name="XVI" id="XVI"></a>XVI.</h3> + + +<p>Quintilia le fit appeler le lendemain matin. Elle avait l'air si heureux +et si bon, que Saint-Julien se sentit tout disposé à suivre les conseils +de Spark.</p> + +<p>«J'ai des lettres à te dicter, lui dit-elle en lui tapant doucement +l'épaule d'un air familier. Assieds-toi là et prends ta meilleure +plume.»</p> + +<p>Julien s'assit. La montre fatale était toujours sur le bureau; il se +sentit un mouvement de rage contre ce fâcheux accusateur, et feignant de +la pousser gauchement avec son coude, il la jeta par terre.</p> + +<p>La princesse s'en aperçut à peine; et quand il la ramassa en s'excusant +de l'avoir brisée, elle parut fort indifférente à cet accident.</p> + +<p>«Ginetta, dit-elle, emporte ma montre, que ce maladroit de Julien vient +de casser. Il est décidé que je ne puis pas la garder, et qu'il lui +arrivera toujours malheur. Fais-la raccommoder et garde-la pour toi.»</p> + +<p>Julien regarda la princesse attentivement. Elle était aussi parfaitement +calme que le jour où elle avait regardé en face M. Dortan sans paraître +le reconnaître. Mais il lui sembla que la Ginetta rougissait un peu. +Était-ce de plaisir d'avoir la montre, ou perdait-elle contenance devant +tant d'audace?</p> + +<p>Julien sentit la sienne augmenter, comme il lui arrivait toujours dans +ses moments d'émotion; et regardant alternativement la princesse et sa +suivante:</p> + +<p>«La signora Gina, dit-il, connaît peut-être à Paris un horloger habile à +qui elle pourra confier la réparation de cette montre!</p> + +<p>—Pourquoi à Paris? dit la princesse; nous avons d'excellents horlogers +à Venise.»</p> + +<p>Elle n'avait pas changé de visage, et la Gina semblait être redevenue +impénétrable. Saint-Julien insista obstinément.</p> + +<p>«Si la signora Gina veut bien le permettre, c'est moi qui me chargerai +de la réparation, puisque c'est moi qui ai causé le dommage.</p> + +<p>—Arrangez-vous ensemble, dit la princesse, cela ne me regarde plus. La +montre appartient à Gina.</p> + +<p>—Et je l'enverrai, continua Saint-Julien, à un de mes amis qui habite +Paris, et qui s'appelle Charles de Dortan.»</p> + +<p>Gina se troubla visiblement. La princesse n'y prit pas garde, et répéta +le nom de Charles de Dortan.</p> + +<p>«Je crois qu'en effet son nom est sur cette montre, dit-elle en +s'adressant à Ginetta. N'est-ce pas l'ouvrier à qui tu l'as confiée à +Paris, après l'avoir jetée par terre comme Julien vient de faire?</p> + +<p>—Oui, Madame, répondit Ginetta remise de son trouble, c'est un horloger +qu'on m'a désigné comme très-habile, et qui, selon l'usage, a gravé son +nom sur la boîte.»</p> + +<p>Julien, frappé de tant d'assurance, et ne sachant plus que penser, tenta +un dernier effort.</p> + +<p>«Le hasard, dit-il, me l'a fait rencontrer à Avignon précisément le +jour...»</p> + +<p>Ginetta l'interrompit, et s'adressant à Quintilia:</p> + +<p>«Votre Altesse ne se souvient-elle plus de cet homme qui voulait +absolument lui parler?</p> + +<p>—Non, dit la princesse avec un sang-froid imperturbable. Que +voulait-il? ne l'avais-tu pas payé?</p> + +<p>—Il m'avait beaucoup priée de le recommander à Votre Altesse, à +laquelle il voulait vendre une pendule à musique, mais elle était laide +et de mauvais goût.</p> + +<p>—Ah! dit la princesse d'un ton d'indifférence et de distraction; en ce +cas, Julien, mets-toi à écrire; et toi, Gina, laisse-nous.»</p> + +<p>Elle semblait n'avoir pas pris le moindre intérêt à cette délicate +explication, et pourtant Saint-Julien se disait: «Il y a quelque chose +là-dessous. Spark lui-même aurait été frappé de la rougeur de Ginetta.» +Il prit sa plume et commença sous la dictée de la princesse.</p> + +<p class="addr"> +«Monsieur le duc,<br /> +</p> + +<p>«Votre personne est charmante, votre esprit supérieur et votre emploi +magnifique. Je compte écrire directement à votre auguste souverain, et +le remercier de vous avoir choisi pour remplir cette importante et +agréable mission auprès de moi. Il m'est impossible de vous voir +aujourd'hui; et d'ailleurs j'ai besoin, pour répondre aux propositions +de Votre Excellence, du plus grand calme et de la plus austère +réflexion. Je craindrais de subir l'influence expansive de votre esprit +en traitant de vive voix une question si grave. Après mûre délibération, +je me crois donc autorisée, par ma conscience et ma volonté, à refuser +positivement l'alliance qui m'est offerte. Mes opinions sont invariables +sur ce point, et vous les connaissez. La liberté de fait établie par +moi, souverain absolu en vertu de pouvoirs absolus, etc., etc....»</p> + +<p class="top5">Saint-Julien écrivit sous sa dictée plusieurs lignes qu'il aurait pu +tracer de lui-même, tant il était au fait des systèmes du potentat +femelle de Monteregale.</p> + +<p>Quand il eut terminé la partie politique de cette lettre (et nous en +ferons grâce au lecteur, comme d'une chose étrangère à cette histoire), +il continua sous la dictée de la princesse:</p> + +<p>«Quant à la question que Votre Excellence m'a dit tenir en réserve en +cas de refus définitif de ma part, je demande en grâce qu'elle me soit +exposée sur-le-champ; car des occupations du plus grand intérêt pour moi +vont me forcer à faire un petit voyage en Italie. Ce sera pour moi un +grand regret que de voir abréger le séjour de Votre Excellence dans mes +États, et j'aurais vivement désiré qu'il me fût permis d'en jouir plus +longtemps.»</p> + +<p class="top5">—Ajoutez les formules d'usage, dit la princesse à Saint-Julien, et puis +donnez-moi votre plume.»</p> + +<p>Quand elle eut signé et fait mettre le nom du duc de Gurck sur +l'adresse, elle sonna, et le page se présenta.</p> + +<p>«Portez cette lettre à M. de Gurck, lui dit-elle, et rapportez-moi la +réponse. S'il demande à me voir, dites que c'est impossible.»</p> + +<p>Galeotto fut frappé de l'air froid et absolu de la princesse. Il eut +besoin de rassembler tout son courage pour lui faire entendre qu'il +avait un message secret pour elle.</p> + +<p>«Je n'ai pas de secrets où vous puissiez être pour quelque chose, +reprit-elle sèchement. Parlez devant M. de Saint-Julien, je vous le +permets.»</p> + +<p>Le page hésita; elle ajouta: «Je vous l'ordonne.»</p> + +<p>Galeotto, banni des appartements particuliers depuis plusieurs jours +sans en savoir la cause, avait beaucoup compté sur le moment où il lui +serait permis d'approcher de la princesse. Il avait fait part a Julien +de l'intention où il était de nuire au comte de Steinach, tout en +feignant de le servir et tout en travaillant pour son propre compte. +Mais, quoique ces projets ne fussent point un secret pour lui, il était +vivement contrarié de l'avoir pour témoin de sa conduite. Rien ne +paralyse la ruse comme l'œil d'un juge prêt à censurer notre maladresse +ou à s'effrayer de notre perfidie.</p> + +<p>Néanmoins il fallait parler. Il donna quelques mots d'une explication +moitié plaisante, moitié mystérieuse, et finit en tirant de son sein une +lettre renfermée sous trois enveloppes.</p> + +<p>Mais Quintilia, devant qui le page avait mis un genou en terre, n'avança +point la main pour recevoir la lettre, et lui ordonna de la décacheter +et de la lire tout haut.</p> + +<p>Galeotto se troubla. «M'avez-vous entendue? répéta la princesse.»</p> + +<p>Alors, prenant courage, Galeotto imagina de lire hardiment la lettre +d'un ton pathétique et en feignant un trouble toujours croissant. +C'était une déclaration d'amour du comte de Steinach, rédigée dans des +termes aussi passionnés que son rang avait pu le lui permettre.</p> + +<p>Le malin page la déclama d'une voix tremblante et comme s'il eût été +frappé de l'application qu'il pouvait se faire des expressions timides +et brûlantes de la lettre. Il affecta plusieurs fois de manquer de force +pour achever une phrase et de tenir le papier d'une main tremblante. +Enfin il joua si bien la comédie, que Saint-Julien en eût été dupe +complètement sans le dernier entretien qu'ils avaient eu ensemble.</p> + +<p>Mais la princesse ne parut émue ni de l'amour de Steinach, ni de celui +que Galeotto feignait d'abriter timidement sous les ailes de la +diplomatie sentimentale.</p> + +<p>«Cela est pitoyable,» dit-elle, quand le page eut fini. Et, lui +arrachant la lettre des mains, elle la jeta dans une corbeille de bambou +qui était sous le bureau et dans laquelle elle avait coutume d'entasser +pêle-mêle tous les papiers inutiles.</p> + +<p>«Mais, tout mauvais que soit cet italien, ajouta-t-elle, le comte de +Steinach, qui ne sait aucune langue, pas même la sienne, n'aurait jamais +été capable de l'écrire. C'est vous qui avez composé ce pathos, +Galeotto.» Et, sans attendre sa réponse, elle se tourna vers Julien.</p> + +<p>—Écris sous ma dictée une autre lettre, lui dit-elle. Galeotto +attendra, et les portera toutes deux à leur adresse.»</p> + +<p>Elle lui dicta une formule de renvoi moqueuse et impertinente pour +Steinach comme celle destinée à Gurck; elle la signa de même, la cacheta +et la remit en silence à Galeotto. Le page voulut faire une question; +elle lui ferma la bouche d'un regard et lui montra la porte d'un geste.</p> + +<p>En attendant qu'il fût de retour, elle s'entretint amicalement avec +Saint-Julien. Elle lui parut si franche et si bonne, qu'il céda au +mouvement de son propre cœur et se sentit plus que jamais dominé par +elle. Les souffrances qu'il avait éprouvées lui rendirent plus vives les +joies qu'il retrouvait. Il bénit intérieurement les conseils de son ami +et reprit confiance dans la vie.</p> + +<p>Au bout d'une heure, Galeotto revint. Il s'était composé un maintien +grave et froid; mais il cachait mal le dépit qu'il éprouvait d'avoir été +si rudement traité par Quintilia. Elle était naturellement brusque et +emportée; mais ordinairement elle oubliait en moins d'une heure ses +ressentiments et jusqu'à la cause qui les avait produits. Cette fois +pourtant, elle reçut le page aussi mal qu'elle l'avait congédié. Il +voulut transmettre une réponse verbale du comte de Steinach; elle lui +dit: «Vous répondrez quand je vous interrogerai.» Puis, prenant la +lettre de M. de Gurck, elle la décacheta et la passa à Julien.</p> + +<p>«Lisez tout haut, lui dit-elle; et vous, monsieur Galeotto de +Stratigopoli, asseyez-vous au bout de la chambre et attendez mes +ordres.»</p> + +<p>Saint-Julien lut:</p> + +<p class="addr"> +«Madame,<br /> +</p> + +<p>«La réponse de Votre Altesse est tellement décisive, que je croirais +manquer au respect que je lui dois en insistant davantage. J'obéis à +l'ordre qu'elle me donne en lui soumettant textuellement la réclamation +de mon souverain.</p> + +<p>«Un envoyé de notre cabinet, portant le titre de chevalier et le nom de +Max, chargé, il y a quinze ans, de représenter le prince de Monteregale +au mariage de Votre Altesse, s'est établi auprès d'elle avec le +consentement de ses protecteurs. Mais ayant été rappelé au bout de +quatre ans, il n'a point répondu aux ordres de sa cour, et jamais il n'a +reparu. Il est sommé aujourd'hui de rendre compte de sa conduite durant +cette longue absence et de se présenter devant moi, duc de Gurck, fondé +de pouvoir, etc., pour me remettre certains papiers et répondre à +certaines questions qui doivent décider de son identité. À défaut de cet +acte de soumission de la part du chevalier Max, Votre Altesse serait +sommée de donner les preuves de son décès ou de désigner le lieu de sa +retraite; et, à défaut de cette satisfaction, elle serait reconnue en +état d'hostilité contre notre gouvernement, etc.»</p> + +<p class="top5">—Fort bien, dit Quintilia. Reprenez votre plume et écrivez:</p> + +<p>«Je ne reconnais à aucun souverain de la terre le droit de me faire une +demande arbitraire ou une question absurde. Je n'ai aucun compte à +rendre des actions d'autrui; et jamais prince, petit ou grand, n'a été +le gardien des étrangers résidant sur ses terres. Tout ce que je puis +faire pour seconder les vœux de votre cour, c'est de vous permettre de +publier et d'afficher dans mes États un ordre directement adressé au +chevalier Max de la part de son souverain. S'il se rend à cet ordre, je +serai charmée de voir cesser vos inquiétudes à son égard.»</p> + +<p class="top5">Quintilia signa, cacheta, et, s'adressant au page: «Maintenant, +Monsieur, lui dit-elle, qu'avez-vous à dire de la part de M. de +Steinach?</p> + +<p>—Le comte, au désespoir..., répondit Galeotto.</p> + +<p>—Faites-moi grâce des phrases de M. le comte, interrompit Quintilia; à +quoi se décide-t-il?</p> + +<p>—Il se soumet à vos ordres.</p> + +<p>—Quels ordres? je lui ai donné le choix: partir ou se taire.</p> + +<p>—Il se taira.</p> + +<p>—À la bonne heure. Celui-là n'est que sot, et je ne veux pas l'offenser +s'il ne m'y contraint pas. L'autre est un insolent. Allez porter ma +lettre, et revenez.»</p> + +<p>La princesse se remit à causer avec Julien de choses étrangères à ce qui +venait de se passer. Elle avait tant de calme et de lucidité d'esprit, +que Saint-Julien se déclara absurde dans ses soupçons.</p> + +<p>Galeotto revint. Il demandait, de la part du duc de Gurck, la faveur +d'un entretien particulier avant son départ.</p> + +<p>«Nous verrons, répondit Quintilia; c'est assez s'occuper de ces +messieurs pour aujourd'hui. C'est à vous que j'ai affaire, monsieur de +Stratigopoli. Voici un billet que vous porterez à mon trésorier. Il vous +comptera une somme qui vous mettra en état de voyager durant quelques +années. C'est, je crois, l'objet de vos désirs. Vous trouverez bon que +d'ici à quelques heures je dispose pour votre remplaçant de +l'appartement que vous occupez dans le palais. Pour faciliter votre +départ, j'ai commandé des chevaux de poste qui viendront vous prendre ce +soir, et qui vous conduiront jusqu'à la frontière. Je vous prie de +garder la voiture pour continuer votre voyage. Vous désignerez vous-même +la route qu'il vous plaira de prendre. Je fais des vœux pour votre +avenir, et j'ai l'honneur de vous saluer.»</p> + +<p>Galeotto, frappé de la foudre, pâlit et balbutia; mais il vit dans les +yeux de la princesse que l'arrêt était irrévocable. Il crut que Julien +l'avait trahi. Incertain du parti qu'il prendrait, mais forcé d'obéir, +et résolu à se venger, il s'inclina profondément et sortit sans dire un +seul mot.</p> + +<p>Saint-Julien voulut intercéder en sa faveur; mais la princesse lui +imposa silence avec douceur, et lui permit d'aller faire ses adieux au +page.</p> + +<p>Il le trouva au bas du grand escalier, et témoigna sa surprise et son +chagrin avec tant de candeur, que le page en fut ébranlé.</p> + +<p>«Si vous n'êtes pas sincère en ce moment, lui dit-il, vous êtes le +premier des fourbes et le dernier des hommes. Après tout, je n'en sais +rien, je ne pense pas, je crois rêver. Je ne sais ni ce qui m'arrive, ni +ce que j'éprouve, ni ce que j'ai à faire.</p> + +<p>—Il faut faire semblant d'obéir, lui dit Julien, et attendre à la +frontière l'ordre de votre rappel. Il est impossible que la princesse +ait des griefs sérieux contre vous. Elle se sera doutée de votre liaison +avec Steinach, et elle aura voulu vous effrayer. Mais je vous +justifierai de mon mieux; Gina pleurera à ses pieds, et vous lui +écrirez; elle se laissera fléchir.</p> + +<p>—Je ne sais pas, je ne sais pas, dit le page d'un air méfiant. Je ne +sais pas si vous ne me trahissez pas; je ne sais pas si la Gina ne me +donne pas ce soir pour successeur le page de Steinach ou le chasseur de +Gurck, tandis que la princesse recevra dans le pavillon mystérieux +Rosenhaïm, qu'elle embrassait si tendrement cette nuit sur le seuil en +l'appelant son <i>seul</i> amour, ou bien le duc de Gurck qui saura peut-être +se faire craindre, ou le Steinach qu'elle fait semblant de rudoyer, ou +le tendre Julien qui a su cacher son indignation dévote, ou qui s'est +fait tolérant... Je ne sais pas ce qui se passe dans la tête des autres; +j'aviserai à voir clair dans la mienne. Si vous me trompez, monsieur le +secrétaire intime, ne chantez pas encore victoire. Je ne me tiens pas +pour battu, et souvent les choses qui semblent m'échapper sont celles +dont je suis sûr, parce qu'alors il me prend envie de m'en emparer... +Attendez... Venez avec moi chez le trésorier; je vous permets de répéter +à la princesse tout ce que vous me verrez faire et dire.»</p> + +<p>Ils entrèrent ensemble chez le trésorier, et Galeotto présenta le billet +qui lui avait été remis cacheté. Lorsque le trésorier énonça la somme +qu'il allait compter au jeune page, celui-ci eut un moment d'émotion. +C'était beaucoup plus qu'il n'avait espéré dans sa petite ambition, et +pendant un instant il abandonna l'idée singulière qui venait de le +préoccuper. Mais tandis que le trésorier comptait l'argent, il se mit à +marcher dans la salle avec anxiété. Cette petite fortune le mettait à +même de satisfaire son goût pour les voyages, et d'aller se présenter +d'une manière brillante dans quelque autre cour plus importante que +celle de Monteregale. Mais, en même temps qu'il arrivait à +l'accomplissement d'un vœu de plusieurs années, il renonçait à une +entreprise conçue depuis quelques jours. Dans son amour pour l'intrigue, +il avait caressé l'espoir de lutter avec l'expérience et ce qu'il +appelait l'habileté de Quintilia. Il s'était proposé pour but de ses +premières armes en ce genre d'écarter, ne fût-ce que pendant quelques +jours, des rivaux plus hauts et plus arrogants que lui. L'emporter sur +eux lui paraissait une satisfaction nécessaire à son amour-propre +froissé. Enfin, tandis qu'une vanité cupide l'engageait à prendre +l'argent et à chercher ailleurs un autre genre de succès, une vanité +raffinée, un véritable dépit d'homme de cour, l'engageaient à sacrifier +sa petite fortune à l'espoir incertain d'un frivole triomphe.</p> + +<p>Ce dépit l'emporta, et au moment où le trésorier lui présenta une partie +de sa fortune en or, et le reste en billets sur diverses banques +étrangères qu'il avait désignées d'abord, il demanda du papier pour +écrire un reçu, fit une déclaration d'amour à la princesse, et lui +annonça qu'il n'avait besoin de rien au monde, puisqu'il allait mourir +de chagrin; puis il redemanda le bon signé d'elle qu'il venait de +remettre au trésorier; il le déchira, en mit les morceaux dans sa +lettre, chargea le trésorier de la faire porter à Quintilia, jeta +dédaigneusement les billets de banque sur la table, donna un coup de +poing théâtral dans les piles d'or, et, tournant le dos au trésorier +stupéfait, sortit sans emporter un écu.</p> + +<p>Julien, qui ne vit dans cette conduite qu'un acte de fierté, trouva le +mouvement très-beau et l'approuva. En même temps il mit tout ce qu'il +possédait à la disposition du page.</p> + +<p>«Je ne sais pas, je ne sais pas, répéta celui-ci, toujours sur ses +gardes. Il est possible que vous soyez de bonne foi, il est possible +aussi que vous me fassiez cette offre sans grand mérite. Quoi qu'il en +soit, je n'ai besoin de rien; je ne vais pas loin, et vous ne serez pas +longtemps sans entendre parler de moi. Vous pouvez dire cela à Son +Altesse. La frontière est à trois lieues d'ici. On peut avoir un pied +sur les terres du voisin et un œil dans la résidence... Adieu, adieu. +Merci de votre amitié si elle est vraie; si elle est feinte, on saura +s'en passer.</p> + +<p>Il monta en voiture en tenant le même langage, et laissa Julien +très-offensé et très-affligé de ses doutes. Il demanda à voir la +princesse, et lui rapporta la conduite magnanime du page, en la +suppliant de le rappeler. Mais Quintilia, qui avait déjà reçu la lettre +de Galeotto par son trésorier, ne parut point touchée de cette +forfanterie. «Je ne puis pas lui faire grâce, dit-elle; cesse de me +parler de lui, ce serait me déplaire en pure perte. Il t'accuse de lui +avoir nui auprès de moi, mon pauvre Julien. Accepte cette injustice en +châtiment de celles que tu as commises, et apprends, mon cher enfant, +combien il est cruel d'être accusé quand on n'est pas coupable.»</p> + + + + +<h3><a name="XVII" id="XVII"></a>XVII.</h3> + + +<p>Saint-Julien, forcé d'abandonner la cause de Galeotto, alla passer la +soirée avec Spark à la taverne du Soleil d'Or. Il lui raconta ce qui +était arrivé; et Spark, avec son optimisme habituel, déclara que le +renvoi du page était une mesure fort sage de la part de la princesse et +un événement fort heureux pour Saint-Julien. Il tâcha aussi de le +consoler des soupçons injurieux de Galeotto, en lui disant que l'estime +d'un pareil homme était presque une flétrissure.</p> + +<p>Pendant que Spark parlait de la sorte, Saint-Julien crut voir derrière +le rideau de coutil de la tente sous laquelle ils étaient assis l'ombre +flottante d'un individu de petite taille qui semblait les écouter. Ils +parlèrent tout à fait bas, et l'ombre disparut. Mais lorsque, onze +heures ayant sonné, Spark, selon sa coutume, eut pris congé de son ami, +Saint-Julien, au détour de la rue, qui était fort sombre en cet endroit, +se sentit frapper sur l'épaule. Il se retourna vivement et vit un petit +homme, enveloppé dans un manteau, qui lui dit à voix basse: «Tais-toi, +je suis Galeotto.» Ils prirent une rue déserte et s'entretinrent à +demi-voix.</p> + +<p>«Eh quoi! dit Julien, te voilà déjà revenu? Il n'y a pas plus de six +heures que je t'ai vu monter en voiture.</p> + +<p>—Il n'en faut pas tant dans un empire où l'on ne peut pas tirer sur un +lièvre sans risquer de tuer le gibier de ses voisins. Je me suis fait +descendre à la frontière; j'ai pris une tasse de chocolat et mis mon +porte-manteau à l'auberge; puis, prenant par la route des montagnes, je +suis revenu à la résidence sans rencontrer personne. Oh! doucement, +madame Quintilia, vous n'avez pas encore de Sibérie à votre service. +Mais écoute, Julien; je sais à quoi m'en tenir sur ton compte. Tu m'as +trahi sans le vouloir et sans le savoir; tu t'es trahi toi-même; tu as +été confiant comme de coutume, et il faut bien que je te pardonne de +m'avoir rendu victime de ta niaiserie, car je présume que tu le seras à +ton tour avant peu. Apparemment qu'on a encore besoin de toi, puisqu'on +ne nous a pas renvoyés ensemble.</p> + +<p>—Que veux-tu dire? demanda Saint-Julien.</p> + +<p>—Écoute, écoute, répliqua le page; j'ai entendu ta conversation avec +cet étudiant, que le diable emporte et dont je ne sais pas le nom.</p> + +<p>—Il s'appelle Spark, et c'est le meilleur des hommes.</p> + +<p>—Tant mieux pour la Quintilia; il est son amant, et il paraît qu'il +nous recommande au prône. Pauvre homme! nous pourrons le récompenser de +sa peine quelque jour. Le règne d'un homme n'est pas ici de longue +durée; il y a du temps et de l'espoir pour tout le monde.</p> + +<p>—Galeotto, je crois que vous êtes fou, dit Saint-Julien; vous croyez +que Spark est l'amant de la princesse. Il ne la connaît pas; il arrive +de Munich. Il l'a vue passer l'autre jour pour la première fois; il n'a +jamais mis le pied au palais...</p> + +<p>—Belles raisons! demandez à M. de Dortan comment on fait connaissance +avec les dames. Votre fumeur allemand a la taille assez bien prise, et +son fade visage blond vaut bien les favoris teints de Lucioli. Il a vu +passer la princesse l'autre jour.</p> + +<p>—Quand cela, l'autre jour? est-ce hier?</p> + +<p>—C'est bien tout ce qu'il faut, je crois. S'il l'a vue passer, c'est +qu'il passait aussi apparemment, ou bien il était assis la toque sur +l'oreille et la pipe à la bouche. Madame Quintilia ne fume-t-elle pas +comme une Géorgienne? Cette pipe l'aura charmée. Elle lui aura fait un +signe, ou Ginetta aura porté un petit billet.</p> + +<p>—Galeotto, la tête vous tourne; le soupçon devient votre monomanie; si +vous continuez ainsi, vous prendrez votre ombre pour un voleur.</p> + +<p>—Seigneur Candide, dit le page, savez-vous lire et connaissez-vous +l'écriture de la princesse?</p> + +<p>—Eh bien! eh bien! qu'as-tu? dit Julien tout tremblant.</p> + +<p class="image"><img src="images/i009.png" +alt="Ajoutez les formules d'usage..." +width="600" /><br />Ajoutez les formules d'usage...</p> + +<p>—Approchons de cette lanterne, dit Galeotto, et lisez ce billet, que M. +Sparco ou Sparchi, je ne sais comment vous l'appelez, a laissé +misérablement tomber de sa poche tout à l'heure, tout en se donnant avec +vous les airs d'un profond scélérat.»</p> + +<p>Saint-Julien reconnut sur-le-champ l'écriture de Quintilia, et lut avec +stupeur ce peu de mots:</p> + +<p>«Puisque je ne puis voir Rosenhaïm au pavillon cette nuit, j'irai te +trouver, cher Spark; laisse ouverte la porte de ta maison qui donne sur +la rivière.»</p> + +<p>«Tu vois, dit Galeotto, que M. Sparchi est un bon diable, +très-accommodant, point jaloux et vraiment philosophe. Nous autres, nous +aurions peut-être le sot orgueil de vouloir au moins être rois absolus +pendant trois jours. Peu lui importe, à ce bon Allemand, qu'une belle +princesse vienne le trouver la nuit. Il ôtera sa pipe de sa bouche pour +dire: «Eh! eh!» Mais que le pavillon et M. de Rosenhaïm aient la +préférence et remettent son bonheur au lendemain,» il reprendra sa pipe +en disant: «Ah! ah!» Eh bien! Julien, qu'as-tu à faire cette mine de +tortue en colère? Marchons.</p> + +<p>—Où veux-tu que nous allions?</p> + +<p>—Au bord de la rivière. Nous verrons passer la princesse incognita; et +nous aurons soin de baisser les yeux comme les sujets du prince Irénéus, +lorsqu'ils le rencontraient vêtu de cette fameuse redingote verte qui, +au dire de tout le monde, le rendait méconnaissable.</p> + +<p>—Galeotto, dit Julien avec angoisse, je crois que tu es le diable.»</p> + +<p>Ils passèrent quelque temps à chercher, autour de la maison que Spark +habitait, une cachette convenable. Cette maison appartenait à un +menuisier qui avait consenti à la céder tout entière pour quelque temps. +Spark y vivait donc seul et ignoré dans l'endroit le plus désert de la +résidence. Ses fenêtres donnaient sur la Célina et sur des massifs de +saules où les deux amis purent facilement se cacher. Un quart d'heure +après minuit, le silence fut troublé par un léger bruit de sillage, et +ils virent glisser devant eux une petite barque montée par deux hommes.</p> + +<p>«Ce n'est pas cela, dit Julien.</p> + +<p>—Silence! dit Galeotto. Il me semble que je reconnais le coup de rames. +La Gina est fille d'un gondolier de Venise.»</p> + + +<p class="image"><img src="images/i011.png" +alt="Saint-Julien... se sentit frapper sur l'épaule." +width="600" /><br />Saint-Julien... se sentit frapper sur l'épaule.</p> + +<p>La barque vint aborder tout près d'eux, et un des deux hommes se pencha +pour amarrer à un des saules du rivage, tandis que l'autre, sautant +légèrement sur la grève, lui dit à voix basse:</p> + +<p>«Tu m'attendras ici.</p> + +<p>—Oui, Madame, répondit-il;» et tandis que le premier gagnait d'un bond +la porte de la maisonnette, le prétendu batelier se roula dans son +manteau et se coucha au fond de la barque.</p> + +<p>«Gina, dit le page d'une voix flûtée en se penchant vers elle.»</p> + +<p>La Gina tressaillit, se leva et regarda autour d'elle avec inquiétude; +mais le page s'était rejeté dans l'ombre et s'y tenait immobile. Elle +crut s'être trompée et se recoucha dans la barque. Galeotto prit le bras +de Julien, et l'emmena sans bruit à distance de la rivière.</p> + +<p>«Maintenant diras-tu que je suis le diable et que je fais passer des +fantômes devant tes yeux? lui dit-il.</p> + +<p>—Galeotto, répondit Julien, vous me faites faire de tristes rêves; mais +si quelqu'un joue ici le rôle de Satan, c'est cette femme impure qui a +sur les lèvres de si chastes paroles au service de son impudente +fausseté. Mais dites-moi donc pourquoi elle est ainsi avec nous? Que ne +nous traite-t-elle comme Dortan, comme Spark et comme Rosenhaïm? +Pourquoi ne recevons-nous pas le matin un rendez-vous pour le soir sans +autre cérémonie? À quoi bon la peine qu'elle prend pour nous inspirer du +respect et de la crainte?</p> + +<p>—Vous ne le savez pas, dit Galeotto en riant. C'est que nous vivons +auprès d'elle, et qu'elle a besoin de serviteurs qui la craignent et de +dupes qui l'admirent. Et puis les femmes blasées deviennent romanesques, +c'est-à-dire dépravées de cœur et de tête. Elles mettent fort bien à +part le plaisir et à part le sentiment. La confiance niaise d'un enfant +comme vous les amuse et flatte leur vanité. C'est une occupation de la +matinée, en attendant l'amant du soir, qui est aimable à sa manière sans +faire tort à la vôtre. De quoi vous inquiétez-vous? vous avez le beau +rôle.</p> + +<p>—Par l'éternelle damnation de l'enfer! s'écria Julien, c'est un rôle +abject et stupide.»</p> + +<p>Galeotto éclata de rire. «Bonsoir, lui dit-il. Je vais demander asile à +une <i>demoiselle</i> de ma connaissance; toi, retourne au palais et prépare +un sonnet pastoral pour le présenter demain dans un bouquet sur +l'assiette de Son Altesse.»</p> + +<p>Saint-Julien, au lieu de se retirer, alla se cacher sous les saules +jusqu'au moment où Quintilia sortit de la maisonnette. Spark lui donnait +le bras. Il l'accompagna jusqu'au bord de la barque, et s'arrêtant sous +les saules, à trois pas de Saint-Julien, il l'embrassa. Ce baiser fit +involontairement tressaillir Saint-Julien, et le cœur lui battit +violemment.</p> + +<p>Gina se réveilla en sursaut lorsque sa maîtresse sauta dans la barque.</p> + +<p>«Rentrez vite, dit Quintilia au jeune Allemand.»</p> + +<p>Il obéit; mais il resta à sa fenêtre jusqu'à ce que la barque se fût +perdue dans la brume. Saint-Julien, caché sous les saules, la suivait +aussi des yeux. La princesse avait ôté son chapeau, le vent agitait ses +cheveux, elle était debout et belle comme un ange sous son costume +d'homme.</p> + + + + +<h3><a name="XVIII" id="XVIII"></a>XVIII.</h3> + + +<p>Pendant le reste de la nuit, Saint-Julien fut en proie à des angoisses +plus vives que toutes celles qu'il avait déjà éprouvées. Décidément il +méprisait Quintilia; car la découverte de cette dernière turpitude +confirmait toutes les autres. Pour mentir ainsi, il fallait avoir +l'assurance que donne une longue carrière de vices. «Mais, se disait +Saint-Julien, pourquoi prendre tant de soin aven moi et si peu avec les +autres? Pourquoi ne s'est-elle pas confiée à moi comme elle se confie à +Spark? Elle ne le connaît pas, et elle se jette dans ses bras +aujourd'hui sans avoir le moindre souci du mépris qu'il aura pour elle +demain matin. Assez orgueilleuse pour repousser les insolentes +prétentions de Gurck et de Steinach, elle se livre le même soir à un +pauvre étudiant dont elle sait à peine le nom. Pourquoi ne s'est-elle +pas montrée à moi telle qu'elle est? Je l'aurais aimée peut-être, et du +moins l'affection que j'aurais eue pour elle ne m'aurait pas rendu +malheureux. Franche, hardie et galante, je l'aurais aimée comme un +homme. J'aurais été discret comme la Ginetta, s'il l'avait fallu; et du +moins, lorsque j'aurais causé avec elle, je n'aurais pas été sur un +continuel qui-vive. Je n'aurais pas joué un rôle ridicule; je ne me +serais pas laissé subjuguer par de fausses vertus. Une telle femme ne +m'eût pas inspiré d'amour; mais, du moment qu'elle m'aurait loyalement +avoué ses faiblesses, je ne me serais pas cru en droit de la mépriser. +Par combien de hautes facultés et de qualités nobles ne pouvait-elle pas +racheter un vice! J'aurais été tolérant, l'amitié peut l'être. +Croyait-elle ne pouvoir faire de moi son ami sans monter sur un +piédestal et sans diviniser en elle la boue humaine? Elle n'est pas si +craintive, elle qui fait gloire de pardonner à ceux que les hommes +condamnent. Croyait-elle pouvoir se farder de tant de perfections sans +me forcer à l'aimer passionnément? Oh! elle n'est pas si ingénue; elle +sait ce qu'elle veut et ce qu'elle peut. Mais que voulait-elle de moi? +Elle m'a pris par caprice comme elle avait pris Dortan, comme elle prend +Spark; et pourtant elle n'a pas fait de moi son amant. Elle m'a traité +comme un personnage politique dont l'estime lui serait utile, et elle a +mis en œuvre toute l'habileté d'une fille de Satan pour me fermer les +yeux à l'évidence. Oh! la savante comédie que de me jeter une clef qui +ouvrait sans doute un coffre vide, et de me dire tout ce qui devait +empêcher un homme d'honneur de la ramasser! Elle a pleuré vraiment! et +moi aussi. Ô dérision! Est-ce ainsi, mon Dieu, qu'on se joue de ceux qui +croient en votre nom! Mais enfin pourquoi ces raffinements d'hypocrisie +avec moi? Elle laisse croire aux autres tout ce que bon leur semble; +elle ne s'est jamais expliquée avec Galeotto, et c'est pour moi seul +qu'elle s'impose un rôle si magnifique.»</p> + +<p>Julien rentra au palais et se retourna cent fois dans son lit, cherchant +toujours une réponse à cette question. Il n'en trouva pas d'autre que +celle que Galeotto lui avait faite: c'est que Quintilia, en femme +raffinée voulait essayer de tout, même de ce dont elle n'était pas +capable; c'est qu'elle voulait satisfaire sa vanité ou sa curiosité en +inspirant un véritable amour, en contemplant du sein de la débauche le +spectacle, nouveau pour elle, des souffrances timides d'un cœur pur. Ce +n'était qu'un essai à faire, une scène ou deux a bien jouer, un +amusement à se donner gratis; c'était une partie engagée avec un +partenaire qui mettait tout son avoir et qui devait perdre ou gagner +sans qu'elle risquât rien au jeu.</p> + +<p>Cette idée transporta Julien de colère; il ne put dormir et alla courir +les bois toute la journée. Il aperçut Spark dans un sentier et s'éloigna +précipitamment. Il ne savait plus que penser de son ami. Tantôt il le +regardait comme un intrigant spirituel, capable de parler des jours +entiers sur la vertu, mais capable aussi de frayer gaiement avec le +vice; tantôt il le regardait comme un intrigant plus fourbe que +Quintilia elle-même et faisant pour elle le métier d'espion.</p> + +<p>Il rentra le soir, harassé de fatigue, et monta à sa chambre, incertain +s'il se coucherait ou s'il se ferait servir à souper. Il trouva sa porte +fermée en dedans au verrou, et une espèce de voix de bal masqué lui +glissa <i>qui est là</i>? au travers de la serrure.</p> + +<p>«Parbleu! qui est là vous-même? répondit-il, je suis moi, et je veux +rentrer chez moi.»</p> + +<p>Aussitôt la parte s'ouvrit, et il recula de surprise en voyant Galeotto. +«Silence! pas d'exclamations! dit le page; j'ai trouvé plaisant de me +cacher dans le palais même et de choisir ta chambre pour mon asile. Je +me suis glissé, avec la nuit, par les jardins, et j'ai pris le petit +escalier. Me voici installé, personne ne s'en doute; mais que Dieu te +maudisse pour m'avoir fait attendre ainsi ton retour! Je n'ai pas soupé, +je meurs de faim. Ah ça! toi qui peux circuler dans les corridors, va me +chercher bien vite quelque perdrix froide aux citrons, avec deux ou +trois bouteilles du meilleur vin qui te tombera sous la main; et si dans +ton chemin tu vois passer quelque gelée aux roses ou quelque pastèque +confite d'Alexandrie, ne néglige pas de t'approprier ces douceurs. Un +page italien ne se nourrit pas comme un groom anglais; et depuis que +j'ai changé de régime, je me sens tout spleenétique.»</p> + +<p>Saint-Julien ne fut pas fâché de retrouver son malicieux compagnon; +l'ironie était la seule distraction dont il se sentît capable en cet +instant. Il se glissa dans les offices, et revint avec un faisan, deux +bouteilles de vin de Chypre et un gâteau de pistaches.</p> + +<p>Ils fermèrent les fenêtres, baissèrent les rideaux et poussèrent tous +les verrous, après quoi ils se mirent à souper. Les railleuses folies de +Galeotto et la chaleur du vin fouettèrent peu à peu les esprits de +Julien, et, au lieu de s'endormir sur sa chaise, comme d'abord il en +avait menacé son compagnon, il tomba dans un état d'exaltation moitié +fébrile et moitié bachique qui divertit singulièrement le malin page. +Après une heure de babil, il se calma tout à coup, et devint si sombre +que Galeotto, n'en pouvant plus tirer une parole, prit le parti de se +jeter sur le lit et de s'assoupir.</p> + +<p>Saint-Julien ressentait d'assez vives douleurs à la tête et à la +poitrine; mais il était tout à fait dégrisé, il ne lui restait qu'une +exaltation nerveuse qui le disposait à la colère.</p> + +<p>«Non, se disait-il en marchant lentement dans sa chambre, à la lueur +rouge d'une lampe prête à s'éteindre, non, il n'en sera pas ainsi. Je +n'aurai pas été pris pour jouet et pour passe-temps; on ne m'aura pas +mis dans une collection pour me regarder à la loupe comme un des +insectes de M. Cantharide; je ne m'en irai pas sottement promener au +loin la blessure que m'a faite une flèche empoisonnée, tandis qu'on fera +la description de mon cerveau lunatique et la dissection de mes phrases +de roman entre une séance métaphysique et une joyeuse prouesse de nuit. +Je ne laisserai pas incruster l'épisode du secrétaire intime dans les +annales galantes de la cour ou dans les mémoires secrets de la +princesse. Si M. Spark ou quelque autre rédige le chapitre, je veux lui +fournir un dénouement digne de l'exposition. Voyons! voyons! Galeotto, +ne dors pas comme une huître, et dis-moi la première parole qu'on +adresse à une princesse quand on sort de dessous son lit.</p> + +<p>—Ah! c'est selon, dit Galeotto en bâillant; on se jette à genoux et on +demande pardon d'une voix étouffée; ou bien, et c'est le mieux, on ne +dit rien, et on demande pardon plus tard.</p> + +<p>—Si elle crie, que fait-on?</p> + +<p>—Fi donc! est-ce qu'une femme crie?</p> + +<p>—Mais si elle se met en colère?</p> + +<p>—Est-ce qu'on est un sot?</p> + +<p>—On n'en est pas dupe, bien. Mais si la crainte d'être surprise et +l'inopportunité du moment lui donnaient de la vertu...</p> + +<p>—Quand on a entrepris de pareilles choses, on n'hésite pas, quels que +soient les premiers obstacles. Être insolent à demi, c'est faire la plus +sotte figure possible; il vaudrait cent fois mieux ne l'être pas du +tout. En toutes choses, pour réussir il faut oser; et quand on est +audacieux on a quatre-vingt-dix-neuf chances pour soi, tandis que la +vertu des femmes n'en a qu'une.</p> + +<p>—Soit... Bonsoir, Galeotto. Dans une heure j'aurai disparu comme Max le +bâtard, ou je serai vengé comme il convient à un homme.</p> + +<p>—Par le diable! es-tu devenu fou, Julien? Où vas-tu? qu'as-tu dans la +cervelle?</p> + +<p>—De quoi parlons-nous depuis deux heures?</p> + +<p>—Ma foi! je n'en sais rien. Nous parlons sans rien dire, en conséquence +de quoi tu vas te faire assassiner.</p> + +<p>—Il me faut ce danger pour me donner du cœur. Si ce n'était pas un acte +de témérité, ce serait une lâcheté insigne. Je n'aurais jamais le +courage d'embrasser cette femme si je n'y risquais pas un coup de +poignard.</p> + +<p>—Et si tu n'avais pas bu une dose exorbitante de vin de Chypre. Est-ce +que ces entreprises-là te conviennent? Allons donc! tu es fou Julien. +Regarde-moi en face, ne me vois-tu pas double?»</p> + +<p>Julien s'arrêta et le regarda en face.</p> + +<p>«Ma foi! tu me fais peur, dit le page, tu as l'air d'un spectre +très-sournois. Mais songe que si tu n'es gris qu'à demi... il y a encore +du vin, achève la bouteille.</p> + +<p>—Je ne suis pas gris du tout, dit Julien; je suis offensé. Je veux me +venger, voilà tout.</p> + +<p>—Eh bien! s'écria Galeotto, tu as raison. Par la barbe que j'aurai +peut-être un jour, c'est une idée que tu as là! Si j'étais dans la même +position que toi, je l'aurais déjà risqué. Pour moi qui veux réussir +pour mon compte, c'est bien différent. Mais tu es trop vertueux, toi, +pour y chercher autre chose qu'une sainte vengeance. Va, mon fils, et +que Dieu te protège! Mais prends mon stylet et laisse-moi aller avec toi +jusqu'à la porte.</p> + +<p>—Non, dit Julien, il ne faut pas qu'on te voie; et quant à ce poignard, +si je l'avais, je serais trop tenté d'assassiner la femme au lieu de +l'embrasser.</p> + +<p>—Un instant, un instant! pour Dieu, un instant! dit Galeotto, c'est une +idée plaisante; mais ne te dépêche pas comme si c'était une idée +raisonnable.</p> + +<p>—Était-ce une idée raisonnable que de jeter l'argent au nez du +trésorier et de partir les mains vides? Je puis bien risquer ma vie pour +sauver mon honneur, quand vous sacrifiez votre fortune pour satisfaire +votre vanité. Allons, c'est assez.</p> + +<p>—Mais, Saint-Julien, songez un peu à ce que vous allez dire d'abord. Ne +soyez pas impertinent pour commencer. Flattez, pleurez, et puis tombez +dans le délire; sanglotez, menacez, demandez pardon, et que des paroles +humbles et suppliantes fassent passer les actions les plus hardies. +Entendez-vous, Saint-Julien? c'est le rôle que vous devez jouer. Si vous +preniez un air de matamore, cela ne vous irait pas du tout, et elle +verrait que vous vous moquez. Laissez-lui croire jusqu'à la fin que +c'est elle qui se moque de vous; et quand elle vous aura pris en pitié, +quand elle croira que vous êtes transporté de joie et de reconnaissance, +alors dites tout ce que vous voudrez. La colère parle toujours bien, +mais elle écrit encore mieux. Écrivez, Julien, et sauvez-vous.</p> + +<p>—Oui, demain, répondit Saint-Julien.</p> + +<p>—Et ce soir priez et sanglotez.</p> + +<p>—Laissez-moi faire, je n'aurai qu'à me rappeler ce que j'ai été, et je +dirai mon amour passé comme on récite un rôle; adieu.»</p> + +<p>Il prit la lumière, et, sans faire attention à Galeotto, qui continuait +à lui donner ses instructions, il sortit et le laissa dans l'obscurité.</p> + +<p>À peine le page fut-il seul, qu'il se demanda si Julien ne faisait pas +la plus grande sottise du monde. Il l'avait un peu poussé pour voir +comment l'événement justifierait ses idées générales sur les femmes, +qu'il jugeait depuis longtemps et ne connaissait pas encore, et pour +savoir quelle dose de fierté et d'effronterie possédait Quintilia. Il +s'était promis de profiter également des succès ou des fautes de +Saint-Julien, et il n'était pas fâché de le voir se mettre en avant et +accaparer tous les dangers de l'entreprise.</p> + +<p>Néanmoins la peur le prit en songeant qu'au cas où Saint-Julien ferait +une maladresse, il serait perdu par contre-coup, si on le trouvait dans +sa chambre. Il pouvait passer pour son complice; et quoique Galeotto eût +souvent traité l'histoire de Max de conte de bonne femme, il y croyait +fermement. Il n'était pas très-brave, et sa délicate constitution +excusait assez cette faiblesse d'esprit. Il songea donc à se mettre au +large pour commencer et à s'enfuir par le petit escalier; mais, à sa +grande surprise, il le trouva fermé en dehors, et tous ses efforts pour +ébranler la porte furent inutiles; alors il se décida à traverser +l'intérieur du palais, au risque d'être rencontré et reconnu dans les +corridors. Il n'y avait probablement pas d'ordre donné contre lui, et +dès qu'il aurait gagné les jardins, il était bien sûr de s'échapper; +mais une secrète terreur le pénétra lorsqu'il vit que Saint-Julien, dans +sa distraction, avait fermé la porte en dehors en retirant la clef. Il +fallut se résigner à l'attendre, et il se rassura un peu en se disant +que Saint-Julien était capable de revenir amoureux après s'être +prosterné devant la princesse. «Au fait, se dit-il, j'aurais une bien +pauvre idée de Quintilia si elle ne réussissait à jouer encore une fois +un fou qui a la bonté de la prendre au sérieux.»</p> + + + + +<h3><a name="XIX" id="XIX"></a>XIX.</h3> + + +<p>Saint-Julien se glissa par des passages dérobés jusqu'au cabinet de +toilette de la princesse. Il l'ouvrit sans bruit, traversa dans +l'obscurité la chambre à coucher, et s'approcha avec précaution de son +cabinet de travail, d'où il voyait s'échapper par la porte entr'ouverte +un pâle rayon de lumière. En appliquant son visage à cette fente, il put +voir et entendre ce qui se passait dans le cabinet.</p> + +<p>Quintilia était couchée dans un hamac de soie des Indes. Elle était +vêtue d'une robe ample et légère, et ses cheveux dénoués tombaient sur +ses épaules nues. La Ginetta, assise sur un pliant, balançait mollement +le hamac, dont elle tenait les tresses d'argent dans sa main. Une lampe +d'albâtre suspendue au plafond répandait une lueur voluptueuse, et des +parfums exquis s'exhalaient d'un réchaud de vermeil allumé au milieu de +la chambre.</p> + +<p>«Je suis horriblement lasse, dit la princesse; parle-moi, Ginetta, +empêche-moi de m'endormir.</p> + +<p>—Vous menez une vie trop rude, répondit la soubrette. Tout le jour aux +affaires et toute la nuit aux amours. À peine dormez-vous quatre heures +le matin. Certes, ce n'est pas assez.</p> + +<p>—Tu parles pour toi, ma pauvre enfant, et tu as raison. Je te fais +courir toute la nuit, et tu dois souvent me maudire. Mais ne peux-tu +dormir le jour, toi qui n'as rien à gouverner?</p> + +<p>—Ah! Madame, qui est-ce qui n'a pas ses soucis?</p> + +<p>—Est-ce que tu as des soucis, toi? Voilà déjà que tu es consolée de la +perte de Galeotto.</p> + +<p>—Comment ne le serais-je pas? un monstre qui nous calomnie toutes deux!</p> + +<p>—Ginetta, Ginetta! vous êtes une volage, et vous avez raison si cela +vous sauve des chagrins. Je ne me mêle pas de vos sentiments; je ne sais +si vous êtes blâmable, mais je ne veux voir en vous que ce qu'il y a de +bon: votre discrétion à toute épreuve, votre dévouement.</p> + +<p>—Et ma reconnaissance, dit la Ginetta; car je vous en dois une bien +grande.</p> + +<p>—Et pourquoi, mon enfant?</p> + +<p>—Parce que vous avez été bonne envers moi, et c'est tout ce que je sais +de vous. Je ne m'occupe pas du reste; et quand je ne comprends pas, je +ne cherche pas à comprendre. Ah! Madame, voilà que vous vous endormez!</p> + +<p>—Vraiment, je ne puis m'en empêcher. Écoute, Ginetta, quelle est +l'heure qui sonne?</p> + +<p>—Minuit.</p> + +<p>—Eh bien! puisque nous ne partons qu'à une heure, j'aime mieux dormir +ce peu de temps et me réveiller après, quoi qu'il m'en coûte, que de +lutter ainsi contre la fatigue. Laisse-moi donc m'assoupir, et +réveille-moi quand il le faudra.</p> + +<p>En ce cas je vais m'occuper dans ma chambre; car si je reste ici dans ce +demi-jour, je vais m'endormir aussi.</p> + +<p>—Va, mon enfant, et sois toujours bonne et fidèle.»</p> + +<p>Saint-Julien entendit Ginetta sortir par la porte opposée et la refermer +sur elle. Il attendit trois minutes, et quand il se fut assuré que la +princesse commençait à s'endormir, il entra sur la pointe du pied et +s'approcha d'elle.</p> + +<p>Maintenant qu'il ne l'aimait plus et qu'il la regardait comme une +courtisane, il était plus effrayé qu'enivré des voluptés qui semblaient +nager autour d'elle; et en même temps qu'un trouble pénible oppressait +sa poitrine, un sentiment de curiosité avide l'excitait à l'insolence. +Il pouvait compter les pulsations de son cœur et respirer son haleine +embrasée. En se laissant aller à ses impressions naturelles, il sentait +un mélange de désir et de crainte; mais lorsqu'il se rappelait l'amour +insensé qu'il avait eu pour cette femme, il ne sentait plus que le +besoin de la vengeance. Cependant, tout en contemplant cette figure +noble, embellie par le calme du sommeil, il se prit malgré lui à douter +de l'infamie dont il la croyait marquée au front. Ce front était si pur, +si uni sous ses longs cheveux noirs; cette attitude accablée marquait +tant d'oubli du moment présent, tant d'insouciance de ce qui se passait +dans l'âme de Julien, qu'il fut comme frappé d'un respect involontaire. +Il la regardait attentivement, cherchant à surprendre, dans le secret de +ses rêves, dans l'agitation de son sein, la révélation immédiate d'un +caractère avili et d'une habitude de dépravation. Une syllabe furtive +échappée de ses lèvres, un soupir lascif, eussent suffi pour lui donner +l'insolence qui lui manquait; mais un sommeil tranquille ressemble +tellement à l'innocence, que Saint-Julien fut un instant sur le point de +se retirer sans bruit et de renoncer à son entreprise.</p> + +<p>Cependant le souvenir de Galeotto, qui l'attendait et qui se moquerait +de lui, le fit rougir de sa timidité; et songeant que les moments +étaient précieux, il résolut de déposer un baiser sur les lèvres de +Quintilia; mais en vain il se pencha vers elle, il ne put s'y décider, +et il se contenta de baiser sa main.</p> + +<p>«Qu'est-ce donc? lui dit-elle en s'éveillant sans trop de surprise et +sans la moindre frayeur.</p> + +<p>—C'est celui qui vous aime et qui se meurt pour vous, lui répondit-il.</p> + +<p>—Julien! dit-elle en se soulevant sur un bras, comment cela se fait-il? +quelle heure est-il? où sommes-nous? qui a pris ma main? que veux-tu et +que dis-tu?</p> + +<p>—Je dis qu'il faut que vous ayez pitié de moi ou que je meure,» dit +Julien en se jetant à ses pieds et en essayant de reprendre sa main; +mais elle la lui tendit d'elle-même, et lui dit avec douceur:</p> + +<p>«Eh! mon Dieu! que t'est-il arrivé, mon pauvre enfant? D'où vient que tu +es entré ici? Quel malheur te menace? Que puis-je faire pour toi?</p> + +<p>—Ne le savez-vous pas?</p> + +<p>—Non, je ne sais rien; je dormais. Que se passe-t-il? que t'a-t-on +fait?</p> + +<p>—Ah! s'écria Julien, dominé par l'indignation, vous êtes fort habile, +en vérité; vous feignez de ne pas savoir les choses les plus simples, et +pourtant...</p> + +<p>—Et pourtant quoi?» dit Quintilia stupéfaite en se mettant sur son +séant.</p> + +<p>Alors, s'apercevant qu'elle avait les épaules nues, elle n'en témoigna +pas un grand trouble et lui dit: «Mon cher enfant, je te prie de me +donner un châle, et puis tu m'expliqueras ce qui t'afflige et te trouble +si fort.»</p> + +<p>Saint-Julien pensa qu'elle ne lui demandait son châle que pour qu'il +songeât à admirer ses épaules. Il l'entoura de ses bras en s'écriant: +«Restez ainsi, restez ainsi, écoutez-moi!</p> + +<p>—Julien! vous êtes égaré, lui dit-elle en le repoussant avec douceur; +il est impossible que vous n'ayez pas quelque chose d'extraordinaire: +dites-moi donc vite ce que c'est; car vous m'effrayez, et je ne vous +reconnais plus.</p> + +<p>—Bon! pensa Julien, elle fait semblant d'oublier son châle; elle fait +semblant de ne pas me comprendre pour que je m'enhardisse davantage. +Elle veut avoir l'air de se laisser surprendre; le moment est venu, et +elle m'aide merveilleusement.</p> + +<p>—Ô Quintilia! s'écria-t-il, ne sais-tu pas que je t'adore et que je +perds la raison en voulant essayer de me vaincre? Ne sais-tu pas que +cela est au-dessus des forces humaines, et qu'il faut te fléchir ou +mourir?»</p> + +<p>En même temps qu'il la serrait dans ses bras, il sentit s'allumer en lui +les feux du désir; et, oubliant sa haine et son ressentiment, il n'eut +plus besoin de feindre. Il la conjura avec ardeur; il déroba sur ses +bras nus des baisers brûlants; et comme elle le repoussait sans colère +et cherchait à le ramener à la raison par des paroles affectueuses et +compatissantes, il crut qu'il pouvait s'enhardir, et il employa la force +pour baiser ses cheveux flottants sur son cou. Mais il n'avait pas prévu +ce qui arriva.</p> + +<p>La princesse se leva tout à coup, et, l'éloignant d'un bras vigoureux, +lui dit d'un ton où l'étonnement dominait encore la colère: «Est-ce que +votre respect et votre amitié étaient un jeu? aviez-vous donc résolu +d'agir ainsi?</p> + +<p>—J'ai résolu de vous vaincre, dussé-je expier mon crime par mille +morts,» répondit Julien avec exaspération; et se flattant de bien suivre +le conseil de Galeotto en redoublant de hardiesse, il l'entoura de +nouveau de ses bras.»</p> + +<p>Mais la Quintilia était aussi grande et aussi forte que lui: c'était une +femme d'une vigueur peu commune et d'un caractère ferme et violent quand +on la poussait à bout. Elle le saisit à la gorge et la lui serra d'une +main si virile, qu'il tomba pâle et suffoqué à ses pieds. Alors elle +s'élança sur lui, lui mit un genou sur la poitrine, et avant qu'il eût +eu le temps de se reconnaître, elle fit briller au-dessus de son visage +la lame du poignard qui ne la quittait jamais. Saint-Julien pensa à Max +et fit un effort pour se dégager. Elle lui posa la pointe du poignard +sur les artères du cou en lui disant: «Si tu fais un mouvement, tu es +mort.» Et de l'autre main elle agita précipitamment la sonnette dont la +torsade dorée pendait du milieu du plafond jusque sur le hamac. +Saint-Julien essaya encore de se dégager; il sentit l'acier entrer +légèrement dans sa chair, et quelques gouttes chaudes de son sang +humecter sa poitrine. «Chien que vous êtes! lui dit Quintilia avec +l'accent de la colère et du mépris, prenez soin de votre vie; +épargnez-moi le dégoût de vous tuer moi-même.»</p> + +<p>Des pas précipités se firent entendre. La sonnette que la princesse +avait ébranlée appelait ordinairement dans la chambre de Ginetta; mais, +quand elle était secouée avec force, elle donnait l'alarme aux valets +couchés dans une autre pièce. En entendant venir ces témoins de sa +honteuse défaite, et peut-être ces vengeurs de la princesse outragée, +Saint-Julien fit un dernier effort et se dégagea; il en fut quitte pour +une coupure peu profonde; et, gagnant la porte par laquelle il était +entré, il s'enfuit à toutes jambes.</p> + + + + +<h3><a name="XX" id="XX"></a>XX.</h3> + + +<p>Mais ce qu'il ne savait pas, c'est que la princesse, informée par un de +ses gens de la présence de Galeotto dans le palais, en avait fait fermer +toutes les portes et garder toutes les issues. Elle n'avait pas voulu +faire procéder à une recherche qui eût jeté l'alarme; mais elle avait +recommandé qu'on s'emparât du rebelle à la moindre tentative qu'il +ferait pour sortir de sa retraite.</p> + +<p>Saint-Julien, voyant donc à toutes les portes des hallebardes croisées +et des figures menaçantes, prit le parti d'aller se renfermer dans sa +chambre et d'y attendre son sort. En le voyant entrer pâle, effaré et la +poitrine tachée de sang, Galeotto, épouvanté, s'écria comme en délire: +«Monaldeschi! Monaldeschi!»</p> + +<p>Il s'attendait à le voir tomber mort au bout d'un instant; mais +Saint-Julien, ayant essuyé sa poitrine et repris ses forces, lui raconta +d'une voix entrecoupée ce qui venait de se passer. Cette fois Galeotto +ne trouva pas à rire. Toutes ces précautions pour garder les portes et +cette fureur de Quintilia contre Julien ne lui faisaient rien présager +de bon pour lui-même.</p> + +<p>«Mon avis, lui dit-il, est que nous mettions tout en œuvre pour nous +sauver d'ici. Sautons par la fenêtre; mieux vaut nous casser les deux +jambes que d'être inhumés dans des cercueils d'or comme Max.»</p> + +<p>Saint-Julien ouvrit la fenêtre et vit quatre hommes armés de fusils au +bas du mur.</p> + +<p>«Il n'y faut pas songer, dit-il; toute fuite, toute résistance est +inutile. Attendons, peut-être que cet orage se calmera. Je n'entends +plus aucun bruit.</p> + +<p>—Quintilia se met rarement en fureur, dit le page; mais l'Italienne est +vindicative plus que vous ne pensez. Que le diable vous emporte! Vous me +mettez dans une belle position! Voici que je vais passer pour votre +complice, et que l'on m'égorgera incognito avec vous dans quelque cave +du palais. Tout cela est votre faute. Vous avez voulu faire le +vainqueur, et vous vous serez comporté comme un sot.</p> + +<p>—Vous êtes un sot vous-même, répondit Julien. Pourquoi êtes-vous venu +vous cacher dans ma chambre? Ce n'est pas moi qui vous y ai engagé.»</p> + +<p>Leur querelle fût devenue plus vive si un bruit de pas ne se fût fait +entendre. Les deux pauvres jeunes gens se regardèrent avec +consternation. Galeotto, pâle et à demi évanoui, se laissa tomber sur le +lit. Saint-Julien, plus courageux, attendit les assassins de pied ferme. +Ils entrèrent et prièrent poliment les deux victimes de se laisser +bander les yeux et attacher les mains. Saint-Julien voulut se révolter +contre ce traitement humiliant; mais le chef des hommes armés qui +remplissaient la chambre lui dit avec douceur:</p> + +<p>«Monsieur, si vous faites la moindre résistance, j'emploierai la force, +ce qui vous rendra le traitement plus désagréable encore.»</p> + +<p>Il n'y avait rien à répondre à cet argument; Saint-Julien se soumit. +Quant à Galeotto, le pauvre enfant était tellement glacé de peur, qu'il +fallut presque l'emporter.</p> + +<p>Lorsqu'on délia leurs mains et qu'on ôta leurs bandeaux, ils se virent +dans un cachot étroit, et on les laissa dans les ténèbres.</p> + +<p>«Malédiction! dit le page, voici notre dernier jour!</p> + +<p>—Plaise au ciel que vous disiez vrai, répondit Julien, et qu'on ne nous +laisse pas mourir lentement de langueur et de froid!»</p> + +<p>Ils s'assirent tous deux sur la paille, et, trop consternés pour se +communiquer leur terreur, ils restèrent dans un morne silence. La +jeunesse du page vint pourtant à son secours. Au bout de deux heures, +Saint-Julien l'entendit ronfler; pour lui, ses agitations cruelles ne +lui permirent pas de goûter le moindre repos.</p> + +<p>Lorsque Galeotto s'éveilla et qu'il vit, au faible jour qui éclairait le +cachot, Saint-Julien triste, mais en apparence, calme, à ses côtés, il +retrouva sa fierté, et, craignant de s'être montré pusillanime, il +affecta une insouciance qu'il était loin d'avoir. Son esprit facétieux +vint à son secours, et il exhorta son compagnon à braver gaiement +l'adversité. Saint-Julien sourit en songeant à la grande vaillance de +Panurge après la tempête. Néanmoins, comme le danger pouvait bien n'être +pas passé, et que, dans tous les cas, il avait entraîné le pauvre page +dans une aventure peu agréable, Saint-Julien eut assez d'égards pour lui +et feignit de croire à son courage. Ils passèrent une assez maussade +journée et prirent le plus maigre des repas. La résolution de Galeotto +faillit s'évanouir en cette circonstance; mais le sang-froid de Julien +le piqua d'honneur; et, chacun jouant de son mieux un rôle héroïque +vis-à-vis de l'autre, ils arrivèrent bravement jusqu'à la nuit. Alors +Julien, accablé de fatigue, s'étendit sur la paille et s'endormit. Mais, +au bout de quelques heures, ils furent éveillés par le bruit des verrous +et des clefs tournant dans la serrure; la lueur sinistre d'une torche +pénétra dans le cachot, et lui montra la sombre figure du geôlier +conduisant quatre hommes masqués. À cette vue, Galeotto jeta un cri +d'épouvante, et Julien jugea que sa dernière heure était sonnée. Alors +s'armant de toute la fermeté d'âme dont il était capable, il s'avança +gravement au-devant de ses bourreaux et leur dit:</p> + +<p>«Je sais ce que vous voulez faire de moi. Ne me faites pas languir.»</p> + +<p>Mais on ne lui répondit pas un mot, et on lui attacha les mains comme la +veille. Au moment où on lui remettait un bandeau sur les yeux, il +demanda si on allait le séparer de son compagnon d'infortune.</p> + +<p>«Vous pouvez lui faire vos adieux, répondit une voix creuse et lugubre +qui partait de dessous un des masques.»</p> + +<p>Les deux jeunes gens s'embrassèrent. On emmena Julien en silence, et +Galeotto navré resta seul dans la prison.</p> + +<p>Saint-Julien, après avoir marché longtemps, s'aperçut qu'on lui faisait +descendre un escalier, et tout à coup il se trouva les mains libres. Son +premier mouvement fut d'arracher son bandeau; il se vit seul dans un +caveau de marbre magnifiquement sculpté selon le goût sarrasin. Quatre +lampes de bronze fumaient aux angles d'un tombeau de marbre noir sur +lequel une figure d'albâtre était couchée dans l'attitude du sommeil. +Saint-Julien resta frappé de terreur en reconnaissant le caveau et le +monument dont Galeotto lui avait parlé, et lisant sur la face principale +du cénotaphe les trois lettres d'argent qui formaient le nom de Max.</p> + +<p>«Dieu juste! s'écria-t-il en s'agenouillant sur le tapis de velours noir +qui revêtait les marches du mausolée, si vous laissez consommer de tels +actes d'iniquité, donnez-nous au moins la force de franchir ce rude +passage. À genoux sur le seuil d'une autre vie, je vous demande pardon +des fautes que j'ai commises en celle-ci...»</p> + +<p>En parlant ainsi, il se pencha, et ses yeux s'étant attachés sur la +figure d'albâtre, il fut frappé de la ressemblance qu'elle présentait. +C'était la tête et le corps d'un jeune homme de quinze ans enveloppé +dans une légère draperie semblable à un linceul. Mais dans le calme de +cette charmante figure et dans tous les linéaments du visage Julien +trouva une similitude extraordinaire avec les traits de Spark, quoique +ceux-ci fussent virils et plus développés.</p> + +<p>Un léger bruit le tira de sa rêverie. Il se retourna et vit une grande +figure vêtue de noir et armée d'un instrument singulier ressemblant à +une large et brillante épée; Julien fut frappé de terreur.</p> + +<p>«Exécuteur de meurtres infâmes, s'écria-t-il, toi qui as versé sans +doute le sang de celui qui repose ici, spectre de la vengeance! puisque +je dois être ta victime...</p> + +<p>—Mon cher monsieur de Saint-Julien, répondit le sombre personnage avec +civilité, vous vous trompez absolument. Je ne suis ni un exécuteur de +meurtres infâmes ni le spectre de la vengeance. Je suis un professeur +d'histoire naturelle fort paisible et incapable d'aucun mauvais +dessein.</p> + +<p>En parlant ainsi, maître Cantharide, car c'était lui dans son docte +habit de drap noir et dans ses véritables culottes de satin, souleva sa +grande épée et la dirigea vers Julien.</p> + +<p>«Je serais bien sot, pensa rapidement le jeune homme, de me laisser +égorger par ce facétieux bourreau lorsque je suis seul avec lui et que +je puis lui sauter à la gorge.»</p> + +<p>Il allait le faire en effet lorsque maître Cantharide, toujours plein de +courtoisie, le pria de prendre une des extrémités de l'instrument et de +l'aider à soulever le couvercle du sépulcre.</p> + +<p>Cette nouvelle facétie parut si horrible à Saint-Julien, qu'il recula en +pâlissant, et regarda autour de lui, s'attendant à voir paraître ses +meurtriers au premier signe de résistance.</p> + +<p>«Ne soyez pas effrayé, lui dit le professeur, vous ne courez aucun +danger, à moins que vous ne cherchiez à vous enfuir ou à me maltraiter, +et je vous crois trop bien élevé pour cela. Veuillez m'aider, vous +dis-je; c'est la volonté de Son Altesse, notre très-gracieuse +souveraine, Quintilia première, et je suppose que vous n'êtes pas +accessible à des frayeurs d'enfant.»</p> + +<p>Saint-Julien, toujours plein de méfiance, mais résolu à montrer du cœur, +aida maître Cantharide à soulever le couvercle du sarcophage. Le +professeur enleva un grand crêpe noir, et pria Saint-Julien de prendre +la boîte d'or en forme de cœur qui était dessous. Saint-Julien +frissonna; mais pensant qu'on voulait peut-être l'effrayer seulement par +le spectacle du châtiment d'un autre, il prit la boîte et la présenta +d'une main tremblante au professeur, qui l'ouvrit en pressant un +ressort, et la lui rendit en disant: «Regardez ce qu'il y a dedans.»</p> + +<p>Un nuage passa sur les yeux du jeune homme, et pendant quelques secondes +il lui sembla voir un objet hideux, sans forme et sans nom, au fond du +terrible coffret. Enfin sa vue s'éclaircit, son cœur reprit le +mouvement, et il ne vit dans le velours blanc dont la boîte était +doublée qu'un paquet de lettres attachées par un ruban noir.</p> + +<p>—Lisez ces papiers, Monsieur, dit le professeur, c'est la volonté de +Son Altesse. Je vais rester auprès de vous pour suppléer par mes +explications aux lacunes qui vous en rendraient le sens difficile.»</p> + +<p>Saint-Julien, ne pouvant plus se soutenir, s'assit sur les marches du +tombeau. Le professeur posa une des lampes à côté de lui et déplia le +premier papier.</p> + +<p>C'était un acte de mariage contracté légalement et religieusement, mais +secrètement, entre la princesse Quintilia et le chevalier Max. Ce +contrat avait plus de dix ans de date.</p> + +<p>Le second papier était un billet ainsi conçu:</p> + +<p class="top5">«J'ai eu le malheur de vous déplaire, et je l'ai mérité. L'orgueil a +enflé mon cœur un instant, et vous m'avez rigoureusement puni. Cependant +vous avez été trop sévère. C'était un doux et noble orgueil que le mien; +la joie d'être aimé de vous, l'espoir de posséder bientôt la plus noble +femme de l'univers, ont pu m'enivrer, et, dans un moment d'exaltation, +me faire oublier la prudence. Vous m'avez pris pour un lâche courtisan, +avide de monter sur un trône et de couvrir d'un titre de duc son titre +de bâtard. Oh! vous vous êtes trompée, Quintilia, j'en prends le ciel à +témoin. Vous avez été cruelle, et pourtant je ne vous maudis pas; je +vais mourir loin de vous. Puissent ma conduite et ma fin vous prouver +que je n'aimais en vous que vous-même. Puissiez-vous me plaindre, me +pardonner, pleurer un peu sur moi, et trouver dans un autre cœur l'amour +qui était dans le mien, et que vous avez méconnu!</p> + +<p> +<span style="margin-left: 28em;"><span class="smcap">Max.</span>»</span><br /> +</p> + +<p class="top5">«Ne connaissez-vous pas l'écriture de ce billet, monsieur le comte? dit +le professeur lorsque Saint-Julien eut fini.</p> + +<p>—Je la connais en effet, répondit Julien. Si ce n'est point un rêve, +c'est celle d'un homme qui habite la ville depuis peu, et qui s'appelle +Spark.</p> + +<p>—Je crois qu'il vous sera facile de vous en assurer en lisant les +lettres suivantes. Mais auparavant, il faut que je vous prie de +remarquer la date de celle-ci. Elle correspond, vous le voyez, au +lendemain du prétendu meurtre du chevalier Max, il y aura quinze ans +dans deux mois. Vous savez, m'a-t-on dit, les motifs de l'altercation +qui eut lieu dans la nuit entre la princesse et son jeune fiancé, après +un souper où celui-ci s'était comporté assez légèrement. Max et +Quintilia étaient alors deux enfants. La princesse avait seize ans, son +amant en avait quinze. Leur querelle eut toute l'importance qu'à cet âge +on donne aux petites choses. Son Altesse déclara au triste Max qu'elle +ne serait jamais à lui, et, dans un mouvement de colère, lui ordonna de +ne jamais reparaître devant elle. Il ne suivit que trop cet ordre +précipité. Amoureux et fier, le noble jeune homme fut révolté d'avoir +été soupçonné d'une basse ambition; il partit mystérieusement dans la +nuit, et alla vivre à Paris sous le nom de Rosenhaïm. Là, renonçant à +toute pensée de fortune, à tout espoir d'avenir, à toute vanité humaine, +il s'ensevelit, pour ainsi dire, et ne donna, pendant cinq ans, aucun +signe de son existence à qui que ce soit. La princesse, après avoir +pleuré son absence, reprit courage et gaieté; car elle se flatta qu'il +reviendrait. Résolue à lui pardonner, elle attendit qu'il fit les +premières tentatives pour obtenir sa grâce. Au bout de quelque temps, +n'entendant point parler de lui, elle crut qu'il s'était déjà consolé, +et, quoique dévorée de chagrin, elle affecta de ne plus penser à lui, et +souffrit les assiduités de ses nouveaux adorateurs; mais, fidèle en +dépit d'elle-même à l'unique amour de sa vie, elle ne put se résoudre à +faire un nouveau choix. On a beaucoup douté de la conduite de Quintilia, +Monsieur; vous aurez des preuves irrécusables de tout ce que je vous +dis...</p> + +<p>—Eh quoi! Monsieur, dit Julien, est-ce donc une justification dont la +princesse vous charge? C'est me faire trop d'honneur et prendre trop de +peine. Je suis résigné à tous les châtiments.</p> + +<p>—Je ne suis pas chargé de discuter avec vous, répondit le maître. Il +faut que vous ayez la bonté de m'écouter, puisque mon devoir est de +parler. J'en appelle à votre politesse.»</p> + +<p>Ce ton froid et sec blessa profondément Julien. Il se tut, et écouta +d'un air morne, qu'il affectait de rendre indifférent.</p> + +<p>Le professeur reprit:</p> + +<p>«Une année s'était écoulée ainsi; la princesse, cédant à son inquiétude +et à sa douleur, fit faire des recherches dans tous les pays et prendre +secrètement des informations dans toutes les cours de l'Europe, sans +qu'il fût possible de retrouver les traces de l'infortuné Max. Alors, +convaincue qu'il s'était donné la mort et qu'elle avait blessé le cœur +le plus noble et le plus sincère, une passion plus vive s'alluma dans le +sien; elle nourrit sa douleur avec toute l'exaltation de son âge, mais +en secret et loin de tous les regards. Pour mieux s'y livrer, elle fit +creuser ce caveau et sculpter ce tombeau, où elle venait pleurer chaque +jour.</p> + +<p>«Trois autres années s'écoulèrent, et je vins me fixer à Monteregale. La +princesse cherchait dans les sciences une distraction à ses ennuis et un +refuge contre les illusions de la vie auxquelles elle avait fait vœu de +résister désormais. Elle se plut à mes entretiens et m'appela auprès +d'elle jusqu'à ce que je fusse fixé dans son palais. Une affaire +d'intérêt l'ayant conduite à Paris, elle me permit de l'y accompagner. +Je n'avais jamais vu cette ville célèbre, et je désirais examiner les +précieuses collections scientifiques qu'elle possède.</p> + +<p>«C'est en explorant les cabinets d'histoire naturelle et les +bibliothèques, que je fis par hasard la connaissance du prétendu +Rosenhaïm. Je n'avais jamais vu ce jeune homme, et je fus frappé de sa +beauté, de sa grâce, de son caractère noble et de ses manières +affectueuses. L'amour de la science nous rapprocha bien vite. Je fus +ébloui de ses connaissances et charmé de son aptitude. Mais en même +temps je m'affligeai de voir toujours ses traits empreints d'une +mélancolie profonde; et lorsque j'interrogeais ses pensées sur d'autres +sujets que la science et la philosophie, j'étais effrayé du +découragement dont cette âme si jeune et si pure était déjà flétrie. Je +cherchai à obtenir sa confiance. Il me répondit qu'un amour malheureux +l'avait pour jamais dégoûté de la société, que le seul lien qui +l'attachait au monde était rompu, et que, renonçant à toute carrière +d'ambition, il s'était fixé à Paris dans la condition la plus obscure, +et ne trouvait plus de bonheur que dans la science et les arts, qu'il +cultivait avec enthousiasme.</p> + +<p>«Ce récit me toucha vivement, et je lui demandai la permission de le +voir plus intimement. Il me conduisit dans sa mansarde; elle était bien +pauvre, mais charmante de propreté et toute brillante de fleurs et +d'oiseaux. Comme j'examinais avec délices une aéride d'Afrique, il +m'arriva de m'écrier: «Que vous êtes heureux de posséder une plante +aussi rare! j'en ai fait souvent la description à Son Altesse Quintilia, +et jamais je n'ai pu me procurer...» Mais je m'arrêtai, effrayé de +l'impression que ce nom lui avait faite. Il devint pâle comme un +camélia, et se laissa tomber sur une chaise. Ensuite il devint rouge +comme une pivoine, et me fit les questions les plus empressées et les +plus singulières. À toutes mes réponses, il tombait dans une sorte de +délire, et, quand il apprit que Son Altesse était à Paris, il s'élança +vers la porte comme un fou; puis il s'arrêta, et tomba évanoui sur le +seuil.</p> + +<p>«Je m'empressai de le secourir, mais en revenant à lui il s'entoura de +réserve et de défaites. Je ne pus jamais en tirer que des explications +vagues et sans vraisemblance; il me conjura surtout de ne pas parler de +lui à la princesse, mais de lui fournir le moyen de la voir sans en être +vu. Je lui dis qu'elle devait assister le lendemain à une séance de +botanique chez un de mes amis, professeur distingué. Il s'y glissa, mais +se tint tellement caché, je ne sais dans quel coin, que je ne pus le +joindre et lui parler.</p> + +<p>«Je savais très-vaguement l'histoire de Max, et j'ignorais à cette +époque la secrète douleur de la princesse. Je ne pensais donc point à +l'avertir de la rencontre que j'avais faite, et j'étais loin d'établir +dans ma pensée aucun rapprochement entre Max et Rosenhaïm. Cependant je +fus tellement frappé du changement qui s'opérait dans les traits et les +manières de mon jeune ami au seul nom de Quintilia, que je crus pouvoir +me permettre d'en parler à la signora Ginetta. Cette jeune personne, un +peu légère, dit-on, pour son compte, mais pleine de franchise et de +dévouement pour sa maîtresse, fit de grandes exclamations de joie en +m'écoutant, et s'écria: «Oh! c'est lui, ce doit être lui. Je n'ai jamais +cru à sa mort...» Elle voulait courir vers sa maîtresse; et puis elle +s'arrêta en pensant que, si elle se trompait dans ses conjectures, ce +serait faire saigner le cœur de la princesse d'une fausse joie et d'une +affreuse déception. Elle m'engagea à mettre Quintilia et Rosenhaïm en +présence comme par hasard, m'assurant que si c'était Max en effet, la +princesse se jetterait dans ses bras. «Cette rencontre a eu lieu déjà +plusieurs fois, lui dis-je. Depuis que Rosenhaïm sait que la princesse +est ici, il n'y a pas de jour qu'il ne se repaisse du douloureux plaisir +de la suivre et de la contempler. Il est vrai qu'il se cache tellement, +qu'il a dû être impossible à Son Altesse de le remarquer. En outre, il +m'a recommandé le secret en termes si positifs, que je crains de +l'offenser en le trahissant.</p> + +<p>—C'est pour cela, reprit la Ginetta, que mon moyen est bon et +nécessaire.»</p> + +<p>«Nous nous concertâmes ensemble, et le lendemain j'engageai Rosenhaïm à +venir voir une collection de médailles antiques dont je venais de faire +emplette pour le cabinet de la princesse. Je lui jurai (et j'avoue que, +pour la seule fois de ma vie, je fis un faux serment; mais ce fut à +bonne intention), que la princesse ne venait jamais chez moi, quoique +j'occupasse une maison voisine de la sienne. Rosenhaïm se laissa +entraîner, et de son côté la Ginetta eut l'esprit d'amener la princesse +dans mon appartement pour voir mes médailles. J'ai trop peu d'éloquence +pour vous faire la description de la scène dont je fus témoin. +D'ailleurs, elle se termina d'une manière qui faillit me rendre fou; les +deux amants furent près de mourir, et la princesse surtout, que la +surprise avait suffoquée, retrouva avec peine l'usage de ses sens.</p> + +<p>«Cette touchante réconciliation fut suivie promptement d'un mariage dont +vous venez de lire l'acte authentique.</p> + +<p>«La princesse voulait se déclarer et ramener son époux avec éclat à +Monteregale; mais rien au monde ne put déterminer Max à partager son +rang. Et vous pouvez lire à ce sujet la seconde lettre que vous avez là +sous la main.»</p> + +<p>Saint-Julien, entraîné par l'intérêt romanesque de ce récit, lut ce qui +suit.</p> + + + + +<h3><a name="XXI" id="XXI"></a>XXI.</h3> + + +<p>«Non, ma bien-aimée, non, jamais! La nature humaine est fragile et +pleine de misérables passions. Une seule est grande et belle, c'est +l'amour. Mais c'est une flamme divine qu'il faut garder comme on gardait +jadis le feu sacré dans des cassolettes fermées sur un autel d'or; c'est +un parfum qu'il faut envelopper et sceller, de peur qu'il ne s'évapore; +une empreinte précieuse qu'il ne faut pas exposer au frottement de la +circulation, de peur qu'on ne l'efface. Que notre cœur soit un +tabernacle mystérieux et sacré où reposera le dieu. Vivons l'un pour +l'autre, et que le monde n'en sache rien. Ne me contraignez pas à porter +au travers des envieux ou des indifférents un visage radieux de bonheur, +qui serait une insulte pour eux tous, et qu'ils s'efforceraient de +ternir à vos yeux. Non, non; j'ai trop souffert du contact empoisonné de +votre cour, et je sais trop peu comment il faudrait s'y conduire pour ne +pas s'y perdre. Mon caractère fut de tout temps opposé à la contrainte +et à la méfiance; et, malgré une enfance passée tout entière dans cette +atmosphère mortelle, je n'avais pu corriger mon imprudente vivacité. Je +ne puis jamais oublier ce qu'il m'en a coûté et par quelles années de +désespoir j'ai expié un instant d'étourderie. Si nous eussions été alors +de pauvres bourgeois allemands au milieu d'une honnête famille, et ne +craignant rien les uns des autres, j'aurais pu être bien plus expansif, +Quintilia, et vous voir sourire à ma joie candide. Mais, hélas! j'étais +un aventurier, un bâtard; vous étiez une princesse, et notre hymen +devait être un mystère. Je n'avais pas le droit de parler de mon bonheur +et ne pouvais pas me réjouir sans avoir l'air insolent et vain. +Aujourd'hui votre générosité m'accorde un dédommagement dont je sens +toute la grandeur; mais je n'en ai pas besoin. Être aimé de vous, vous +presser dans mes bras et vous appeler ma femme; vous voir moins souvent, +mais sans témoins importuns, sans ennemis de mon bonheur toujours placés +entre vous et moi; pouvoir me livrer à mes transports, à ma +reconnaissance, sans jamais être soupçonné d'aucun vil motif d'intérêt; +être aux pieds de ma maîtresse et de ma femme sans avoir l'air de ramper +devant ma souveraine ou de solliciter ma bienfaitrice, n'est-ce pas là +un bonheur plus sûr et plus vrai? D'ailleurs j'ai contracté dans la +solitude et dans le travail des goûts et des habitudes si différents de +ce qui se fait autour de vous, que j'y serais perpétuellement déplacé et +malheureux. Laissez-moi dans ma chère obscurité. J'ai trouvé dans mon +malheur une amie généreuse qui m'a sauvé de moi-même, qui m'a préservé +du suicide, et qui pendant cinq ans m'a aidé à vivre sans chercher à +vous arracher de mon cœur ni à ternir la pureté de votre image dans ma +mémoire. Cette amie, c'est l'étude. Je serais un ingrat si je +l'abandonnais à présent que j'ai retrouvé l'objet de tous mes vœux. +Laissez-moi dans ma mansarde; c'est le temple où je l'ai servie, le +sanctuaire où elle s'est révélée à moi, où elle a fait descendre du ciel +la science vêtue de sa robe étoilée. Ma vocation est là, j'en suis bien +convaincu. Permettez-moi d'aller tous les ans passer quelque temps +auprès de vous; mais que personne ne le sache, et que mon nom s'efface +de la mémoire des hommes. Que votre cœur soit l'unique page où je le +retrouve inscrit quand j'irai vous offrir le mien, toujours embrasé +d'une flamme nouvelle,» etc.</p> + +<p class="image"><img src="images/i012.png" +alt="Ils virent glisser devant eux une petite barque..." +width="600" /><br />Ils virent glisser devant eux une petite barque...</p> + + +<p>Le professeur, continuant son récit, apprit à Saint-Julien qu'après de +vains efforts pour arracher Rosenhaïm à sa retraite, Quintilia avait +fini par consentir à l'épouser secrètement et à retourner sans lui dans +ses États. Mais depuis lors elle avait été passer tous les hivers un +certain temps à Paris, et tous les étés Max était venu habiter pendant +plusieurs semaines le pavillon du parc. Son séjour à Monteregale avait +toujours été enveloppé du plus profond mystère, et toujours il était +venu à l'improviste, procurant ainsi à sa femme la plus douce surprise +et lui prouvant qu'il comptait sur elle au point de ne jamais craindre +d'arriver mal à propos. «Cette union a toujours été si belle et si pure, +continua le professeur, qu'elle prouve l'excellence des lois de +Lycurgue, qui enjoignaient aux maris de n'aller trouver leurs femmes +qu'avec toutes les précautions que prennent les amants pour n'être pas +observés.»</p> + +<p>Saint-Julien, à l'invitation du professeur, ouvrit au hasard plusieurs +lettres de Max et de la princesse, et y trouva partout les expressions +d'une tendresse exaltée jointe à la confiance la plus absolue et à +l'amitié la plus douce et la plus sainte. En voici quelques-unes que +Saint-Julien lut au hasard par fragments:</p> + +<p>«...Autrefois, Max, je fis un beau rêve: je m'imaginai qu'il suffisait +d'être sans détour pour être sainement jugé, et que la bouche qui ne +mentait pas devait être écoutée avec confiance. Je me persuadais que la +vertu était un vêtement d'or éclatant qui devait faire remarquer les +justes au milieu de la foule; je croyais que nul ne pouvait feindre la +sérénité d'une âme pure, et que le calme n'habitait point les fronts +souillés. Je me trompais, puisque je fus cent fois la dupe des traîtres; +et alors je cessai de me révolter contre les injustices d'autrui à mon +égard. Tous ces hommes qui me jugent et me condamnent ont sans doute été +trompés aussi souvent que moi. Toutes ces convictions, qui composent la +voix de l'opinion, ont sans doute été troublées et abusées par les +méchants comme le fut la mienne. Si l'on me confond avec ceux qui +mentent, c'est la faute de ceux-ci, et non celle du monde, qui craint et +qui se méfie avec raison de ce qu'il ne comprend pas. Je ne méprise donc +pas le monde, je ne le hais pas; mais je ne veux jamais l'aduler ni le +craindre. C'est un géant aveugle, qui va fauchant indistinctement le +froment et l'ivraie. Haïssons les fourbes qui ont crevé l'œil du +cyclope, et laissons-le passer sans lui nuire et sans souffrir qu'il +nous nuise. Laissons-le passer comme une montagne qui croule, comme un +torrent qui suit son cours. Il est au sein des plaines des oasis où l'on +peut aller vivre ignoré, loin des vains bruits de l'orage. C'est dans +ton cœur, Max, que je me suis retirée et que je vis au milieu des +vivants sans avoir rien de commun avec eux. . . +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . .</p> + +<p class="image"><img src="images/i013.png" +alt="Saint-Julien s'assit sur les marches du tombeau." +width="600" /><br />Saint-Julien s'assit sur les marches du tombeau.</p> + +<p>«Je suis décidée à laisser dire. Je ne me baisserai pas pour regarder si +l'on a mis de la boue sur le chemin où je dois passer. Je passerai, et +j'essuierai mes pieds au seuil de ta maison; et tu me recevras dans tes +bras, car toi, tu sais bien que je suis pure.»</p> + +<p>Voici la réponse de Max:</p> + +<p>«Tu as raison, mon amie. Tu es ma femme et ma sœur, tu es ma maîtresse, +mon bonheur et ma gloire. Que m'importe le reste? Je sais qui tu es et +ce que tu as été pour moi depuis vingt ans; car il y a vingt ans que +nous nous aimons, Quintilia! Je n'étais qu'un enfant lorsqu'on m'envoya +représenter un vieillard à la cérémonie de tes noces. Tu avais douze +ans, et nous étions trop petits pour monter sur le grand trône ducal +qu'on avait élevé pour nous. Il fallut que le digne abbé Scipione te +prît dans ses bras pour t'asseoir sur le siège de brocart; et, sans +l'aimable duc de Gurck, qui était plus grand que moi, et qui dans ce +temps-là ne songeait guère à être mon rival, je n'aurais pu m'asseoir à +tes côtés. C'est moi qui te mis au doigt l'anneau nuptial. Ô le premier +beau jour de ma vie! je ne t'oublierai jamais, et jamais je ne me +lasserai de te repasser joyeusement dans ma mémoire. Que vous étiez déjà +belle, ô ma petite princesse, avec vos grands yeux noirs, vos joues +vermeilles et veloutées, vos cheveux bouclés sur vos épaules, et cette +grande robe de drap d'argent dont vous ne pouviez traîner la queue +longue, et cette immense fraise de dentelle où votre petite tête +prenait des attitudes royales, tandis que votre sourire espiègle +démentait toute cette gravité affectée! Savez-vous que j'étais déjà +amoureux comme un fou? Ne vous souvenez-vous pas de la déclaration que +je vous fis après la cérémonie, en jouant aux jonchets avec vous dans la +chambre de votre gouvernante? La chère mistress White voulut m'imposer +silence; mais vous prîtes un air majestueux pour lui dire: «À présent, +White, je suis mariée, et personne n'a le droit de se mêler de ma +conduite. Monsieur le chevalier, vous êtes mon époux, le seul que je +connaisse, le seul que j'accepte et que j'aime. Si M. le duc de +Monteregale s'imagine que je suis sa femme, il se trompe. On dit qu'il +est vieux et laid: je le déteste. S'il vient me menacer, je lui ferai la +guerre, et vous le tuerez, n'est-ce pas, chevalier?» Alors, comme +mistress White, malgré l'inconvenance de ces propos, ne pouvait +s'empêcher de sourire, vous lui dîtes d'un ton imposant: «De quoi +riez-vous, White? N'avons-nous pas lu ensemble l'histoire de David +combattant Goliath?»</p> + +<p>«Oh! que vous étiez gentille, ma chère femme! quelle singulière petite +fille vous faisiez! Sensible et mutine, caressante et irritable, bonne +et colère, jouant toujours un grand rôle de reine qui semblait aller +tout naturellement à votre petite personne, récitant des vers latins, +improvisant des discours de réception, condamnant à mort votre perruche +et lui faisant grâce avec gravité, demandant pardon à votre bonne quand +vous l'aviez affligée, et l'embrassant avec les grâces insinuantes d'une +petite femme. . . . . . . Je n'oublierai jamais rien de tout cela, chère amie, +quoique ce soit déjà si loin, si loin!</p> + +<p>«Évidemment on pensait dès ce temps-là à nous marier tout de bon, +aussitôt que le duc de Monteregale, qu'on savait bien dès lors atteint +d'une maladie mortelle, vous aurait laissée libre. Le souverain qui vous +persécute, et qui, je crois, m'a fait l'honneur de me mettre au monde, +voulait absolument que vos biens fussent l'apanage d'un de ses protégés. +Mais qu'il est heureux pour nous que la destinée ait déjoué ses projets! +Si j'étais maintenant ton mari publiquement, je serais peut-être ton +maître, peut-être ton esclave. Qui sait? Que seraient devenus nos +caractères dans ce conflit de volontés étrangères occupées à nous +façonner selon leurs intérêts, sans se soucier de notre affection et de +notre bonheur? Vois comme nous avons raison de croire à la Providence! +c'est elle qui nous a séparés pour nous réunir ensuite avec toutes les +conditions d'indépendance et de confiance mutuelle qui devaient assurer +la durée de notre union: c'est à toi seule que je t'ai due; ou plutôt +c'est à Dieu, qui, touché de mon désespoir, te gardait à moi, fidèle et +sainte femme, en qui je me repose comme en lui.</p> + +<p>«Laisse donc dire, et crois en moi! Quand l'univers se lèverait en masse +pour te lapider, je saurais bien encore te défendre et te faire un +rempart de mon corps. Laisse dire. N'aie jamais l'air de savoir si on +dit du mal de toi. Lis les pamphlets des beaux esprits de ta cour si +cela t'amuse; mais ne t'en fâche jamais, car tu aurais l'air de les +avoir lus, et c'est un honneur qu'il ne faut leur faire qu'à leur insu. +Agis toujours comme si tu comptais sur la justice de l'opinion; c'est la +seule prudence que je t'enseignerai. Pour le reste, fais ce que tu +voudras, et ne crois jamais que tu aies des explications à me donner sur +quoi que ce soit. Que peut le monde sur notre bonheur? Penses-tu +qu'entre ses paroles et la tienne j'hésite un instant? Qu'ai-je besoin +de savoir comment tu agis avec les autres? Ne sais-je pas comment tu as +agi envers moi? Depuis vingt ans que nous nous connaissons, m'as-tu dit +un mot qui s'écartât de la vérité? m'as-tu fait une promesse que tu +n'aies pas religieusement accomplie?</p> + +<p>«Oh! qu'il est beau le monde que nous habitons à nous deux! nous y +sommes seuls, aucune voix fâcheuse du dehors n'en trouble la délicieuse +harmonie. Les flèches que d'impuissants ennemis nous lancent viennent +mourir à nos pieds, et tu les regardes tomber en souriant. L'orage +gronde là-bas, mais nous, retirés sur les cimes élevées, près des cieux, +nous voyons les anges nous appeler au travers d'un voile d'azur, et nous +entendons leurs divins concerts, auxquels nos âmes ardentes mêlent leurs +pieuses inspirations, etc.»</p> + +<p>À cette lettre, Quintilia répondait ainsi:</p> + +<p>«Que je t'aime, mon Allemand, avec ta bonté naïve et ta poésie +enthousiaste! toujours le même depuis tant d'années! Nous avons donc +trouvé le secret d'être toujours amants, quoique mariés? car nous sommes +mariés, sais-tu cela? moi, je n'y pense jamais, excepté quand on +m'engage de la part de mes chers cousins, les princes voisins, à prendre +un époux de leur choix. Alors, en songeant à l'opportunité de leurs +instances et au succès probable de leurs intrigues, il me prend des +accès d'une gaieté persifleuse dont plus d'un bel esprit d'ambassade +s'est mordu la lèvre en temps et lieu. Oui, oui, mon enfant, nous avons +bien fait de cacher notre bonheur et d'interdire l'accès de notre Eden +aux profanes dont le souffle en aurait terni l'éclat. Le mariage, tel +que le monde l'a fait, est le plus amer et le plus dérisoire des +parjures de l'homme envers Dieu. À présent, je vois comme dans les cours +et autour des princes les plus religieux serments servent aux plus viles +intrigues, et je m'applaudis de ne t'avoir pas jeté au milieu de ces +hommes et de ces choses-là. Tu sais à peine que tout cela existe; tu es +plus heureux que moi, Max! tu ne vois pas ces turpitudes; quand tu +quittes ta chère retraite, c'est pour être plus heureux encore auprès de +ta femme. Moi, je les traverse, et au sein de ce monde bruyant je suis +seule et triste. Mais souvent au milieu de la foule ton image +m'apparaît, et, comme une céleste révélation, me remplit de force et +d'espérance. Alors je songe aux jours de bonheur qui nous réunissent, et +je les vois si purs, si enivrants, que je me soumets à les acheter au +prix des peines et des fatigues de ma vie présente. Oh! je les +achèterais au prix de mon sang, et je ne croirais pas les avoir trop +payés!</p> + +<p>«Parfois, au milieu d'un bal splendide, abrutie en quelque sorte par +l'ennui de la représentation, une circonstance légère, un son, le parfum +d'une fleur, me réveille et me ranime tout à coup; frappée d'une émotion +inexplicable, il me semble que je viens d'entendre ta voix ou de +respirer tes cheveux; je tressaille, mon cœur bat avec violence, c'est +comme si j'allais mourir. Alors je m'enfuis, je m'enfonce dans l'ombre +des jardins, et je vais pleurer de souffrance et de bonheur dans notre +cher pavillon. Quelquefois par de violentes aspirations je voudrais +franchir l'espace et suivre ma pensée qui s'élance vers toi; mon désir +devient un feu qui consume ma poitrine, la force me manque. J'accuse le +destin qui nous sépare; prête à renier mon bonheur, je pleure et je +perds courage. Mais alors je descends dans le caveau, et, sur la tombe +qu'autrefois je te fis élever, je pleure de joie et je remercie Dieu qui +t'a rendu à moi. J'aime à ouvrir cette tombe vide où nous serons à +jamais réunis un jour; j'aime à contempler cette boîte où j'enferme +aujourd'hui nos lettres, et où je fis vœu autrefois d'enfermer mon cœur +afin qu'il te restât fidèle et que mon amour fût enseveli vivant avec +toi, etc.»</p> + + + + +<h3><a name="XXII" id="XXII"></a>XXII.</h3> + + +<p>La lecture de ces lettres affecta Julien d'un sentiment douloureux.</p> + +<p>«J'en ai assez vu, Monsieur, dit-il au professeur, si la princesse veut +m'humilier par la comparaison qu'elle fait de mon caractère avec celui +de M. Max...</p> + +<p>—Je présume que la princesse, interrompit le professeur, ne fait aucune +comparaison entre vous deux; mais écoutez le reste de cette histoire:</p> + +<p>«Le jour du bal entomologique, le chevalier Max arriva déguisé par mes +soins, et la princesse, surprise au milieu des ennuis de la diplomatie +qu'elle s'efforçait en vain de couvrir par le bruit des fêtes, ne reçut +jamais son époux avec tant de joie. Il fut d'abord installé comme de +coutume dans ce pavillon. Mais lorsqu'elle eut compris les menaces et +les prières du duc de Gurck, elle pensa qu'au lieu de cacher Max il +serait peut-être bientôt nécessaire de le faire paraître. Ce n'est pas +que la princesse tienne à se justifier des horribles soupçons que les +cabinets de ses voisins affectent d'avoir conçus à cet égard; elle sait +bien que ce sont là de misérables ruses; et, quant à l'opinion publique, +elle a trop appris à ses dépens le cas qu'elle en doit faire pour plier +maintenant devant elle. Mais la crainte d'une invasion l'empêchera de +braver trop ouvertement le ressentiment d'un prince plus puissant +qu'elle. Elle ne veut pas exposer la liberté de ses sujets pour une +question d'orgueil personnel.</p> + +<p>«Il a donc été décidé que Max cesserait de se cacher, et vivrait +tranquillement à la résidence sous un nom supposé, afin de se laisser +reconnaître au besoin. Peu désireux de se montrer en public, il habite +un lieu retiré, et ne se montre guère autour du palais. Personne +jusqu'ici n'a fait attention à lui. Quinze ans d'absence l'ont tellement +changé, qu'il serait difficile qu'on le reconnût s'il ne produisait des +preuves de son identité. C'est ce qu'il fera auprès du duc de Gurck. Il +a existé entre eux des rapports particuliers dans lesquels le duc ne +s'est pas conduit d'une manière assez honorable pour désirer que Max +soit encore vivant. Il baissera le ton dès que l'époux de la princesse +lui aura dit deux mots en particulier. C'est ce qui doit arriver ce soir +même; car, après s'être amusée de l'arrogance de Gurck, Son Altesse +commence à ne pouvoir plus la tolérer.</p> + +<p>«Maintenant, Monsieur, que vous êtes au courant, lisez les dernières +lettres que Max écrivait, il y a peu de jours, à Son Altesse:</p> + +<p>«Sais-tu, ma chère enfant, que l'on cause beaucoup sur ton compte, et +que de grands seigneurs, si humbles et si flexibles devant toi aux +lumières du bal, tiennent des propos impertinents dans les allées +sombres de ton jardin? Comme ils ont peu de méfiance du pavillon, ils +viennent souvent s'asseoir dans l'obscurité sur les bancs qui +l'entourent, et, séparé d'eux par les persiennes du petit salon, +j'entends leurs fades quolibets. Dieu me préserve de te les répéter et +de te nommer les sots qui les inventent! Si, les croyant tes amis, tu le +confiais à eux, mon devoir serait de t'éclairer sur leur compte; mais je +sais le cas que tu fais d'eux tous, et je n'en fais pas plus de leurs +discours que toi de leur personne.</p> + +<p>«Il faut pourtant que je te fasse part d'une observation qui m'est venue +en écoutant gloser sur ton entourage et tes habitudes. On dit que tes +secrétaires intimes, tes écuyers et tes pages sont tes amants. Eh bien! +moi, j'ai bien autre chose à te reprocher, à propos de tes écuyers et de +tes pages! je trouve que tu ne les traites pas assez comme des hommes. +Tu les choisis beaux et bien faits, et tu ne mettrais pas plus de soin à +acheter un cheval qu'à enrôler un serviteur. Tu leur donnes des +fonctions et des habits d'homme, mais tu leur fais jouer un rôle de +lévrier; ils courent devant toi ou dorment à tes pieds comme de vrais +petits chiens, et tu n'y fais pas plus attention que s'ils n'étaient pas +de la même espèce que toi et moi.</p> + +<p>«Cela n'est pas bien, ma chère femme. Tu n'es pas orgueilleuse, je le +sais; tu n'agis ainsi que par simplicité et par étourderie. Mais tu es +imprudente et cruelle peut-être sans le savoir. Songes-tu bien que ces +hommes-là sont jeunes, qu'ils sont capables d'ambition et d'amour? Si, +dans l'espérance d'atteindre à une condition plus élevée, ils supportent +le ridicule de leur condition présente, voilà des gens que tu avilis ou +que tu aides au moins à s'avilir eux-mêmes. Si c'est par affection pour +toi qu'ils se soumettent à tous tes petits caprices, songes-tu bien +qu'il faut reconnaître cette affection par la tienne ou passer pour +ingrate? Tu es douce envers eux, je le sais, tu ne les humilies ni par +tes paroles ni par tes manières. Tu les combles de présents, et tu +flattes tous leurs goûts avec prodigalité. Ils doivent t'adorer, +Quintilia; car je sais combien tu mets de délicatesse et de grâce dans +toutes tes relations. Mais ne pense pas que ce soit assez pour les +rendre heureux, s'ils te chérissent comme ils le doivent. Tes douces +paroles et tes aimables sourires, s'ils ont un peu de sérieux dans +l'esprit et de fierté dans l'âme, ne peuvent les consoler de la +continuelle mascarade à laquelle tu les condamnes. Tu exposes leur cœur +à bien des dangers; ils sont jeunes, imprévoyants, avantageux peut-être; +tu les attires vers toi, tu les admets à ton intimité, tu leur montres +naïvement tout ce caractère extérieur de bonhomie, de gaieté et de folle +camaraderie qui ferait tourner la tête à maître Cantharide lui-même si +l'amour des insectes ne le retenait au fond du pavillon à l'abri de tes +séductions innocentes; et quand les pauvres fous se sont flattés d'avoir +au moins ta confiance, ils s'aperçoivent que tu ne leur as montré que +ton vêtement. Ils s'effraient de ne pas connaître le mystère de ta +destinée. Ils se demandent si tu es un ange ou un démon, un de ces +rochers de glace que le soleil ne fond jamais, ou un de ces torrents +fougueux qui tombent à grand bruit, dévastant tout ce qui s'oppose à +leur course fantasque et terrible. Alors, Quintilia, ces hommes, s'ils +sont méchants, deviennent tes ennemis. C'est là le moindre inconvénient +à mes yeux; tes ennemis n'existent pas pour moi. Mais si ces hommes sont +bons, ils deviennent malheureux. C'est ce qui est arrivé à Saint-Julien. +Crois-moi, il t'aime; que ce soit d'amour ou d'amitié, il t'aime +assurément, et il souffre d'être si bien traité et si peu aimé; car, +d'après ce que tu m'as dit de lui, c'est un homme délicat et +intelligent. Ne joue pas avec son repos, ma chère amie; explique-toi +avec lui; si tu as pour lui plus de confiance et d'estime que pour les +autres, ne le lui laisse pas ignorer. Si tu n'en fais pas plus de cas +que de Galeotto ou de ta chevrette, ne lui laisse pas concevoir des +espérances funestes; car ton cœur est à moi, je le sais, et ma pitié +pour les autres ne va pas jusqu'à vouloir partager avec eux, au moins!»</p> + +<p>Réponse:</p> + +<p>«Nous nous sommes si peu vus hier soir que je n'ai pas eu le temps de +m'expliquer avec toi complètement sur le compte de Saint-Julien. Voici +une heure dont je puis disposer pour t'écrire, tandis que Saint-Julien +lui-même griffonne autre chose sous ma dictée. Je veux te tirer +d'inquiétude à ce sujet, afin de n'avoir plus à te parler ce soir que de +toi.</p> + +<p>«D'abord il faut que je convienne que j'ai peut-être des torts envers +les autres. Je suis bien étourdie et souvent bien égoïste dans mon ennui +et dans mes amusements. Cela vient de ce que je vis toujours seule au +milieu de tous, n'aimant qu'un souvenir, ne contemplant qu'une forme +absente, et ne pouvant partager les impressions de ceux qui vivent à mes +côtés. Quand je sors de mes rêveries pour tomber au milieu d'eux dans la +réalité, je suis comme une somnambule qui fait des choses bizarres et +inattendues dans un état qui n'est ni la veille ni le sommeil. On +m'accuse d'être très-fantasque, et vraiment je vois bien que cela est. +J'ai mille caprices qui s'évanouissent avant d'être satisfaits. Dans les +efforts que je fais pour chasser ma tristesse ou ma joie intérieure, je +semble brusque et froide à ceux qui tout à l'heure me trouvaient +expansive et douce. J'essaierai de me corriger, je te le promets. Mais +j'aurai bien de la peine à être comme tout le monde, à m'apercevoir à +toute heure de ce qui se passe autour de moi, à prévoir les +inconvénients de chaque chose, à éviter le danger pour moi ou pour +autrui. Il en est un que je ne puis jamais craindre, c'est celui d'être +distraite de toi; et cette grande sécurité où je vis pour moi-même, +cette confiance que j'ai dans ma force contre tout ce qui n'est pas toi, +me rend insensible en apparence aux souffrances des autres. C'est que je +ne vois pas, c'est que je ne comprends pas ce qu'ils disent, ce qu'ils +font et ce qu'ils pensent; c'est que je ne sais moi-même ni ce que je +dis ni ce que je fais en pensant à toi. Oui, cela est de l'égoïsme. Tu +as raison de me gronder, j'aviserai à mieux réfléchir.</p> + +<p>«Mais, pour le moment, je crois qu'il y a peu de mal de fait, s'il y en +a. Ceux qui pouvaient devenir mes ennemis ou mes victimes sont éloignés. +Je n'ai autour de moi que la Gina, que j'aime et qui le mérite, +Galeotto et Saint-Julien. Le Galeotto, pour commencer, est, je t'assure, +de la véritable espèce des chiens savants. Je ne suis point injuste, et +il ne faut pas me dire que je me trompe ou que je lui fais injure en le +traitant comme tel. C'est un petit être sans cœur et sans tête, joli, +bien peigné, plein de caquet, de bons petits mots, équivalant à la danse +des roquets sur leurs pattes de derrière. Il n'aime personne, ni moi, ni +la Ginetta, qui cependant, je crois, l'aime un peu plus que son +confesseur ne le lui a permis. Il aime les bonbons, les rubans, les +plumes, la danse, les feux d'artifice, les chevaux barbes, les bagues de +pierreries et les compliments. Je l'ai pris pour sa jolie personne, j'en +conviens. Serait-il convenable que le manteau ducal de Mon Altesse fût +porté par un nain difforme ou par un négrillon? C'était la mode +autrefois, mais c'était une vilaine mode. J'ai horreur des monstres, +j'aime à m'entourer de belles choses et de beaux visages. J'aime le luxe +en tout, j'aime les beaux appartements, les beaux costumes, les beaux +chiens, les beaux pages, les belles fleurs, les belles pipes, les +parfums, la musique, le beau temps, les grandes fêtes, tout ce qui +flatte les sens d'une manière noble. En cela je tiens du Galeotto; mais +j'ai de plus que lui une tête et un cœur, et je mêle le goût des arts à +mes fantaisies. Tu aimes cela en moi, et tu t'amuses quelquefois un jour +entier à me dessiner un costume de bal. Aussi tu en as toujours +l'étrenne. Quel plaisir de le tirer pour la première fois de son coffre, +et de te recevoir au pavillon dans mon plus bel attirail de reine! Tu me +regardes avec tant de plaisir, il te passe par la tête tant d'amour, de +fantômes, de poésie et de délire quand tu me possèdes à toi seul, dans +tout l'éclat de ma richesse et de ma coquetterie! car je suis coquette, +tu le sais, et je ne le nie pas. Mais je ne montre à la foule que la +parure dont tu as joui avant elle, et la foule qui m'admire n'a même en +cela que ton reste.</p> + +<p>«Mais me voici loin de Galeotto. Je te disais donc et je te répète que +celui-là n'a rien à craindre auprès de moi, et vivra, tant que je +voudrai, de pralines et de bouts rimés.</p> + +<p>«Quant à Julien, c'est autre chose. Celui-là aussi, je l'ai choisi sur +sa bonne mine; mais comme j'ai trouvé en lui plutôt l'expression d'une +âme noble que l'éclat d'une beauté d'apparat, j'en ai fait non un page, +mais un secrétaire intime, c'est-à-dire un agréable compagnon d'études, +un ami sincère et une espèce de confident de mes projets philosophiques, +littéraires, scientifiques, politiques, etc.; car que n'ai-je pas dans +la tête? Et tu travailles sans cesse à agrandir le cercle où mon âme +avide s'élance, n'aimant que toi dans toute cette création, que j'aime à +cause de toi!</p> + +<p>«J'aime et j'estime Saint-Julien, sois en sûr. Je ne joue pas avec son +repos, j'en serais désespérée. Je sais qu'il m'aime plus que ne +voudrais. Cela s'est fait je ne sais comment; car je croyais ne lui +avoir montré de mon caractère que ce qui devait établir entre lui et moi +une amitié virile. Le mal est arrivé. Je tâcherai de le réparer et de +lui faire comprendre ce qu'il peut et doit espérer et connaître de moi. +Malheureusement il se mêle dans son amour des idées de blâme et de +soupçon que je répugne à combattre moi-même. Nous verrons. Il faudra +peut-être que tu m'aides; nous en reparlerons. Adieu jusqu'à ce soir. +Aime-moi, Max, aime-moi telle que je suis, aime mes défauts et mes +travers. Si tu en avais, je les aimerais.»</p> + +<p>Le billet suivant, plus récemment daté que les précédents, était le +dernier de la collection.</p> + +<p>«Ma chère femme, puisque je ne puis te voir avant cette nuit, je veux +t'écrire un mot tout de suite. Julien m'a ouvert son cœur: il t'aime +passionnément; mais on a troublé son esprit de mille contes absurdes et +odieux. Je lui ai conseillé de rester près de toi et de tâcher de +changer son amour en une douce et bienfaisante amitié. Seconde ses +efforts, sois indulgente et bonne avec lui. Ne te fâche pas si dans les +commencements son langage ressemble plus à la passion qu'au sentiment. +C'est un enfant, mais un enfant excellent, dont il faudrait fortifier +l'esprit et tranquilliser l'âme. Je désire que tu le gardes et qu'il te +soit un ami fidèle. Tu as tant d'esprit et de bonté, que tu peux +certainement le guérir et le convaincre. Mais, écoute, chasse de ta +maison à l'heure même ton petit page Galeotto, comme le plus venimeux +aspic qui se soit jamais caché sous les fleurs. Chasse-le tout de suite, +je t'en dirai la raison ce soir. Je crains que la Ginetta ne soit +coupable aussi de quelque légèreté envers toi. Il y a une sotte histoire +de montre et d'horloger à laquelle je ne comprends rien, et que je ne +veux pas même te raconter avant d'avoir pris des informations à ce +sujet. Les discours de Julien m'ont prouvé que la Gina t'es dévouée +sincèrement, et que sa discrétion sur ce qui nous concerne est à toute +épreuve. Mais la coquetterie de cette petite n'est peut-être pas sans +inconvénients, et tu feras bien, si ce que je présume se confirme, de la +gronder fort... et de lui pardonner. À ce soir.</p> + +<p> +<span style="margin-left: 28em;"><span class="smcap">Spark.</span>»</span><br /> +</p> + +<p class="top5">«Maintenant nous avons fini, Monsieur, dit le professeur; veuillez me +suivre.</p> + +<p>—Où dois-je vous suivre, Monsieur? dit Julien. Après tout ce que je +viens de lire, je vois qu'à beaucoup d'égards j'ai été la dupe des plus +sots mensonges et des plus absurdes préventions. Je ne puis plus croire +à une vengeance indigne de Quintilia. Menez-moi vers elle, Monsieur, ou +plutôt laissez-moi sortir d'ici. Je courrai me jeter à ses pieds, +j'obtiendrai mon pardon...</p> + +<p>—Monsieur, répondit maître Cantharide, dans une heure vous serez libre; +la princesse doit se rendre ici avec le duc de Gurck avant le feu +d'artifice; vous pourrez la voir lorsqu'elle sortira. En attendant, +venez avec moi; je compte que vous n'aurez pas la désobligeance de me +refuser.</p> + +<p>Saint-Julien suivit le professeur; il espérait se débarrasser de lui +dans le jardin; mais, en traversant les allées que l'on commençait à +illuminer, il vit qu'il était suivi de près par les quatre hommes qui +l'avaient emmené. Il fallait se résigner et obéir de bonne grâce aux +volontés obséquieuses du professeur.</p> + +<p>On le fit entrer au palais par de petits escaliers. Il se flatta alors +qu'on allait le reconduire à son appartement, et l'y tenir prisonnier +jusqu'à son explication avec Quintilia. Il en tirait un bon augure; +mais, à sa grande surprise, on le fit entrer dans les appartements de la +princesse, et le professeur, l'ayant accompagné jusqu'au cabinet de +travail, lui remit une petite clé en lui disant:</p> + +<p>«Veuillez ouvrir le coffre de sandal et prendre connaissance des papiers +qu'il contient.</p> + +<p>Puis il le salua profondément, et sortit après l'avoir enfermé à double +tour dans le cabinet. Saint-Julien jeta la clé par terre avec dépit.</p> + +<p>—Et que m'importe à présent? s'écria-t-il. Qu'ai-je besoin de vous +respecter, si vous ne songez plus avec moi qu'à vous faire craindre! Ô +Quintilia! votre orgueil m'a perdu! Pourquoi m'avez-vous traité comme un +ancien ami, moi qui ne vous connaissais pas? Max mérite tout votre amour +par sa confiance; mais à quel autre avez-vous donné le droit de croire +ainsi en vous sans être ridicule? Hélas! il eût fallu vous deviner!... +Vous avez été trop exigeante, en vérité; mais vous deviez vous douter de +l'affection qui, en dépit de mes soupçons, vivait toujours au fond de +mon cœur! Cette haine, cette soif de vengeance, cette folie qui m'a +porté au crime, n'étaient-ce pas les conséquences d'une passion +violente?... Suis-je seul ici? n'êtes-vous pas cachée derrière une +cloison pour voir et entendre ce que je fais? Quintilia, m'écoutez-vous? +Eh bien! écoutez-moi, écoutez-moi, je suis un misérable!... Je suis au +désespoir!...»</p> + +<p>Julien n'en put dire davantage; il se laissa tomber sur une chaise et +fondit en larmes. Aucun bruit, aucun mouvement ne répondit à ses +sanglots. Seul dans la demi-clarté que jetait la lampe d'albâtre, il +promenait ses regards mornes sur ce cabinet qui lui rappelait de si +heureux jours. C'est là qu'il avait passé le seul beau temps de sa vie. +C'est là que pendant six mois il s'était abandonné aux douceurs d'une +amitié si sainte et d'une admiration si fervente. Mais combien de +souffrances et d'agitations! quel siècle de peines et d'événements le +séparait déjà de cet heureux souvenir! Combien d'injures, de colères et +d'injustices s'étaient accumulées sur sa conscience depuis un mois, un +mois fatal, plus rempli à lui seul de soucis et de tergiversations que +toutes les années de sa vie! «Mais que lui dirai-je pour m'excuser? +pensait-il. Comment pourrai-je lui faire oublier la plus grossière +insulte qu'un homme puisse faire à une femme de cœur?...»</p> + +<p>Dans ses perplexités, il lui vint à l'esprit de se conformer aux ordres +de Quintilia en lisant les papiers renfermés dans le coffre. Peut-être y +trouverait-il une lettre de la princesse pour lui, et cette idée le fit +tressaillir d'impatience. Il courut au coffre et prit connaissance de +toutes les lettres qu'il contenait. Il ne s'y trouvait pas une ligne +pour lui.</p> + + + + +<h3><a name="XXIII" id="XXIII"></a>XXIII.</h3> + + +<p>Le biographe de la princesse Quintilia, qui nous a transmis les +documents relatifs au chevalier Max, n'a jamais pu nous fournir de +renseignements précis sur les papiers qu'elle conservait dans son +secrétaire. Saint-Julien ne s'est point expliqué à cet égard. Il a dit +seulement quelle impression avait produite sur lui cette lecture. Tout +nous porte à croire que c'était une collection de lettres autographes +adressées à la princesse. Saint-Julien reconnut dans plusieurs de ces +lettres l'écriture de Lucioli, avec laquelle il avait eu souvent +l'occasion de se familiariser.</p> + +<p>Quand il eut refermé le secrétaire, il cacha son visage dans ses mains +et resta absorbé dans ses pensées. Puis il le rouvrit et écrivit à la +princesse ce qui suit:</p> + +<p>«Un témoignage manquait à ceux-ci, et je vais vous le fournir de bonne +grâce. À genoux dans votre appartement, seul, et le cœur brisé de +remords, je déclare que j'ai été infâme envers vous, que j'ai payé vos +bienfaits de la plus noire ingratitude. Il me serait facile de faire +comme tous ceux dont l'écriture compose ce recueil, c'est-à-dire de me +soumettre à une disgrâce méritée, et de me consoler en disant tout bas à +l'oreille de tout le monde que j'ai été votre amant. Tous ceux-là l'ont +dit, sans s'inquiéter des preuves du contraire qu'ils vous laissaient +entre les mains. Ils savaient bien que vous répugneriez à vous en +servir, que vous étiez au-dessus du soupçon dans l'esprit de +quelques-uns, et que vous ne feriez pas assez de cas des autres pour +vous disculper auprès d'eux. Ainsi, ils vous ont impunément calomniée, +et ils ont eu le monde pour les croire, pour les féliciter ou les +plaindre aux dépens de votre honneur. J'ai été plus criminel qu'eux +tous; mais je ne serai pas vil. Je ne répondrai pas par un lâche sourire +à ceux qui me demanderont ce qui s'est passé entre vous et moi pendant +six mois de tête-à-tête. Je leur dirai: «Allez demander à Quintilia quel +témoignage de ma gloire elle a entre les mains. Recevez-le, ce +témoignage, Madame, comme une expiation de mon forfait, comme le cri +d'une conscience déchirée. Vous m'aviez accordé la chaste protection +d'une sœur, et je vous en ai récompensée par l'insulte et l'outrage. Je +mérite tous les châtiments que vous voudrez m'infliger; mais je ne crois +pas qu'il en existe un plus humiliant et plus atroce que celui que je +m'inflige moi-même en signant cet écrit: <span class="smcap">Louis De Saint-Julien</span>.»</p> + +<p>Louis, ayant posé ce papier sur les autres, ferma le coffre de sandal et +se promena dans la chambre avec agitation. Le hamac suspendu au milieu, +la lampe blême et triste, l'éventail de plumes de paon oublié à terre à +côté d'une pantoufle brodée d'argent, un reste de parfum répandu dans +l'air, minuit qui sonnait à l'horloge du palais, tout rappelait à +Saint-Julien le moment fatal où son erreur l'avait porté à une tentative +odieuse. Avec ses remords et son désespoir, son amour se rallumait plus +profond et plus grave. Il se jeta à genoux auprès du hamac, et baisa la +pantoufle comme une relique; puis il recommença à parler avec véhémence.</p> + +<p>«N'y a-t-il personne ici pour me plaindre? s'écria-t-il; car je suis +encore plus malheureux que coupable. Oh! voyez, voyez mes larmes; +croyez-vous qu'elles ne soient pas sincères? Quintilia, si vous +m'entendez, prenez pitié de moi! Gina, Gina, n'êtes-vous pas là quelque +part? ne voulez-vous pas intercéder pour moi? Vous êtes bonne, vous! Et +vous, Max! vous qui êtes heureux, ne serez-vous pas généreux avec moi, +ne me pardonnerez-vous pas, pour qu'elle me pardonne, votre Quintilia, +votre femme? Ah! je l'aime! oui, je l'aime avec passion; mais je vous +aime aussi et je ne suis pas jaloux; je souffre, je pleure, voilà +tout... Vous ne pouvez pas m'en vouloir, vous savez que j'étais fou; +vous avez vu ce que je souffrais, vous étiez mon ami alors! ne +l'êtes-vous plus? Spark, où êtes-vous? J'espère en vous! Qu'on me dise +où est Spark, cet homme si bon et si vrai! qu'on me laisse aller vers +lui; Spark! Spark!»</p> + +<p>Las de secouer la porte inflexible et d'invoquer les murailles +silencieuses, Julien se laissa tomber épuisé auprès de la fenêtre +entr'ouverte. Il y avait encore bal cette nuit-là. Une apparente +réconciliation ayant eu lieu entre la princesse et M. de Gurck, cette +fête devait clore le mois consacré aux plaisirs. Saint-Julien vit le +grand corps de bâtiment qui donnait sur la Célina resplendissant de +lumières; les sons de l'orchestre arrivaient jusqu'à lui, et, de l'aile +obscure où il se trouvait alors, il pouvait voir passer et repasser +devant les vastes fenêtres de la salle de danse les robes brillantes et +les têtes empanachées. Deux ou trois fois il lui sembla reconnaître le +costume grec que la princesse portait souvent. La vue de cette fête +insouciante aigrit tellement sa douleur, qu'il résolut de sortir de son +inaction, dût-il briser les portes.</p> + +<p>Mais la consigne venait apparemment d'être levée; car la première porte +qu'il toucha n'offrit plus aucune résistance, et il se trouva seul dans +les corridors faiblement éclairés. Il courut au hasard, rencontra des +figures qu'il vit à peine, essaya de pénétrer dans le bal, et fut +repoussé parce qu'il n'était pas en toilette. Alors il descendit +précipitamment le grand escalier, et s'arrêta en voyant la Ginetta sur +la dernière marche. Elle avait un costume éblouissant, et, gracieusement +appuyée sur un grand vase de jaspe rempli de lis jaunes, elle écoutait, +en jouant avec son éventail, les fadeurs de cinq ou six hommes.</p> + +<p>Julien, pâle, les cheveux et les vêtements en désordre, s'élança au +milieu de ce groupe, et, s'adressant à Gina, lui dit avec agitation: +«Mademoiselle, ayez la bonté de m'accorder un instant...» Mais la Gina, +l'ayant regardé d'un air froid et dédaigneux, passa son bras sous celui +d'un des cavaliers qui l'entouraient, et s'éloigna sans lui répondre, en +murmurant à demi-voix quelques paroles; il crut entendre le mot de +<i>matto</i> accolé à son nom. Les jeunes gens qui s'en allaient avec elle se +retournèrent plusieurs fois pour regarder Julien. Indigné de ces +manières insultantes, il n'osait pourtant en demander raison; car l'idée +que sa folie était le sujet de toutes les conversations, et qu'il ne +pouvait plus faire un pas sans être traité avec ironie ou avec mépris, +l'écrasait de honte et de crainte. Il se sentait défaillir; mais, +rassemblant toutes ses forces, il se mit à courir dans le jardin, +espérant trouver quelqu'un qui le prendrait en pitié. Le jardin lui +sembla d'abord presque désert. Bientôt il s'aperçut que des groupes +inquiets et curieux se répandaient dans les endroits sombres, et +particulièrement vers la partie où était situé le pavillon. Alors il se +rappela que la princesse devait y conduire le duc de Gurck pour le +mettre en présence de Max, et il se décida à demander à la première +personne qu'il rencontra si la princesse était toujours dans la salle de +bal. Le personnage auquel il s'adressa n'était rien autre que le +gracieux Lucioli. En le reconnaissant, Julien, qui l'avait toujours +détesté, fut prêt à lui tourner le dos sans attendre sa réponse. Mais, +au lieu de l'air insolent que Lucioli prenait ordinairement de +préférence avec Julien, il lui présenta la main et s'informa de sa +santé avec beaucoup de courtoisie. «La signora Gina nous a dit que +depuis trois jours vous étiez au lit avec la fièvre, et, à voir votre +pâleur, je croirais assez que vous n'êtes pas guéri.»</p> + +<p>—Voulez-vous me faire jouer la scène de Basile chez Bartholo dit Julien +avec aigreur. N'allez-vous pas dire que je sens la fièvre? Dites-moi, de +grâce, si la princesse est au bal?</p> + +<p>—Elle vient de sortir, mon cher monsieur, et vous devinez avec qui?</p> + +<p>—Non, en vérité!</p> + +<p>—Avec quel autre que le favori du jour, le duc de Gurck?</p> + +<p>—Vraiment? dit Julien d'un ton moqueur et méprisant, dont Lucioli ne se +fit pas l'application.</p> + +<p>—Que voulez-vous, mon cher comte! reprit-il en baissant la voix; la +faveur des princes et surtout celle des princesses, est un brillant +météore qui ne fait que luire et s'effacer. Nos yeux ont vu cette +lumière, et ils l'ont perdue, n'est-il pas vrai? Vous et moi, heureux +hier, disgraciés aujourd'hui, nous pourrions prédire à Gurck ce qui lui +arrivera demain; mais qu'importe? Ne faut-il pas que chacun ait part aux +rayons du soleil? Mais vous prenez les choses trop au sérieux, mon cher +comte; vous êtes défait comme un spectre. Eh! que diable! regardez-moi, +mon cher, on ne meurt pas de ces choses-là.</p> + +<p>Saint-Julien venait de voir apparemment dans les papiers de la princesse +des documents très-contraires à cette prétention de Lucioli; car il fut +indigné de son impudence, au point de se demander s'il ne ferait pas +bien de le souffleter. Mais, en se rappelant sa propre conduite, il fut +accablé de l'idée qu'il était encore plus coupable, et il se contenta de +lui tourner le dos.</p> + +<p>À quelques pas de là, il vit un groupe d'Autrichiens, et s'y mêla dans +l'obscurité.</p> + +<p>«Je vous dis que nous voici au dénouement, disait l'un d'eux en mauvais +français; la petite princesse s'humanise avec nous; il était temps, +l'opinion se révoltait contre elle dans sa propre cour; M. de Shrabb +avait pris des mesures pour qu'on ne parlât pas d'autre chose depuis +huit jours; le scandale grondait sourdement, et il l'aurait fait éclater +si la princesse n'eût entendu raison et promis une satisfaction complète +au duc.—Mais, dit un autre interlocuteur, fera-t-elle apparaître Max +dans un miroir magique? Le professeur Cantharide aura-t-il le pouvoir de +dire à Lazare: Levez-vous?—Et si le mort ne ressuscite pas, dit un +troisième, en quoi consistera la satisfaction promise à M. de Gurck?»</p> + +<p>Un gros rire mal étouffé accueillit cette question et résuma toutes les +réponses.</p> + +<p>Saint-Julien, saisi de dégoût, mais toujours sous le coup du +découragement et du remords, se dirigea vers la grande salle de verdure +où le feu d'artifice se préparait et où presque toute la cour était déjà +rassemblée. Une agitation qui n'était pas ordinaire, semblait régner +dans les esprits. Julien comprit, à quelques paroles saisies de côté et +d'autre, qu'on attendait avec anxiété le résultat de la conférence du +pavillon, et que personne ne croyait à l'existence de Max. Les plus +insolents dans leurs commentaires étaient ceux dont Julien venait +d'apprécier au juste le véritable crédit auprès de la princesse en +feuilletant les papiers du coffre de sandal.</p> + +<p>Tout à coup une figure nouvelle à la cour, mais que Saint-Julien se +souvint confusément d'avoir vue ailleurs, vint à lui, et lui demanda +avec empressement un mot d'entretien particulier.</p> + +<p>«Qui êtes-vous? lui dit Julien vivement en le suivant à l'écart. Je vous +ai vu... Oui, c'est vous! Vous êtes Charles de Dortan!</p> + +<p>—Silence! lui dit le voyageur pâle d'un air mystérieux. Si mon nom +allait jusqu'aux oreilles de la princesse, elle me ferait peut-être +chasser.</p> + +<p>—Que venez-vous donc faire ici?</p> + +<p>—Parlons bas, je vous en prie. Lorsque je vous rencontrai à Avignon, +j'allais aussi en Italie. Me trouvant à Venise et entendant vanter en +plusieurs endroits les talents et la beauté de la princesse Cavalcanti, +l'amour, le dépit, l'espoir, que sais-je!... enfin, je suis venu ici, +et, à la faveur d'un costume brillant et d'un faux nom, j'en ai imposé +au maître des cérémonies lui-même. Je me suis glissé jusqu'ici; mais j'y +suis fort mal à l'aise, n'y étant connu de personne. Je crains que mon +isolement dans cette foule ne me fasse suspecter. Ayez la bonté de +marcher avec moi jusqu'à ce que la princesse paraisse. Alors je +risquerai mon sort.</p> + +<p>—Quel que soit votre projet, répondit froidement Julien, je le crois +absurde, d'autant plus que vous ne connaissez pas la princesse, et que +votre aventure avec elle est un rêve ou un roman.</p> + +<p>—Que signifie le ton que vous prenez? dit Dortan avec colère; au lieu +de me rendre service, voulez-vous m'insulter?</p> + +<p>—Vous n'êtes qu'un horloger, dit Saint-Julien en levant les épaules.</p> + +<p>—Un horloger, moi! s'écria Dortan stupéfait. J'ai bien entendu dire +tout à l'heure à une dame que vous aviez une fièvre cérébrale; je vois +que vous avez le délire.</p> + +<p>—Le délire! non, mordieu! reprit Saint-Julien. Voyons, qui êtes-vous? +D'où connaissez-vous la princesse? donnez-moi votre parole d'honneur... +Oui, vous avez raison, je crois que je perds la tête.»</p> + +<p>Ils s'assirent sur un banc. Là Julien, ayant gardé un instant le silence +et réfléchi à cette singulière rencontre, fut saisi d'une étrange idée. +Fatigué du rôle pénible qu'il jouait vis à vis de lui-même, il chercha à +se persuader qu'il n'était pas si coupable; que Quintilia venait de le +jouer de nouveau, et que l'arrivée de Dortan était une circonstance +fatale, une prévision de la destinée pour le retirer de l'abîme où il +allait rouler encore une fois. Sa méfiance innée se réveilla avec toutes +ses objections. Au fait, l'histoire de la montre n'avait jamais été +expliquée. Il se pouvait que la princesse aimât son mari et le préférât +à ses amants; mais il se pouvait aussi qu'elle se permît parfois +certaines distractions, surtout dans le mystère et l'impunité. Avec le +caractère de Spark cela était si facile!</p> + +<p>Cette idée, confusément développée dans son cerveau, le porta à faire +mille questions à Dortan. Les réponses de celui-ci avaient un tel +caractère de vérité, que Saint-Julien ne savait plus à quoi s'arrêter.</p> + +<p>«Mais enfin, lui dit-il, pourquoi ne lui parlâtes-vous pas vous-même à +Avignon lorsque vous la vîtes monter en voiture?</p> + +<p>—Je la vis, je la reconnus fort bien; c'est elle, je n'en puis douter; +mais elle me regardait d'un air si étonné, elle affectait si +admirablement de ne m'avoir jamais vu, que je me troublai, et la crainte +de parler sottement m'empêcha de parler...»</p> + +<p>Tout à coup Dortan fit un cri, se leva et se rassit précipitamment, et, +saisissant le bras de Julien, dit d'une voix étouffée:</p> + +<p>«La voilà, c'est elle! oui, c'est elle!...</p> + +<p>—Où donc? s'écria Saint-Julien, ému lui-même, et cherchant des yeux +avec anxiété.</p> + +<p>—Quoi! vous ne la voyez pas? dit Dortan baissant la voix de plus en +plus. Ici, tout près de nous, cette belle reine en robe de satin de +Perse!</p> + +<p>—Qui? celle dont un freluquet ramasse l'éventail?</p> + +<p>—Eh! sans doute.</p> + +<p>—C'est là votre dame du bal masqué, votre conquête d'une nuit, votre +princesse Quintilia?</p> + +<p>—Oui, sur mon honneur!</p> + +<p>—Eh! mon cher, dit Saint-Julien en se levant pour s'en aller, vous vous +êtes un peu trompé: c'est la Gina, la Ginetta, la suivante, la +confidente, la camériste, comme vous voudrez...</p> + +<p>—Est-il possible? dit Dortan avec consternation; ne me trompez-vous +pas?</p> + +<p>—Allez, mon cher, abordez-la sans crainte, et comptez que la chose vaut +mieux ainsi pour vous. C'est une aimable personne et nullement prude. +Vous avez cru charmer une princesse, vous n'avez eu affaire qu'à la +soubrette. C'est une conquête un peu moins glorieuse, mais plus +certaine; profitez-en si le cœur vous en dit.»</p> + +<p>Il s'éloigna précipitamment et plus honteux que jamais de ses méfiances +toujours renaissantes; il remercia Dieu d'avoir vaincu la dernière, et +se dirigea vers le pavillon, décidé à mériter sa grâce par le plus +fervent repentir.</p> + + + + +<h3><a name="XXIV" id="XXIV"></a>XXIV.</h3> + + +<p>Il en approcha sans obstacle; mais lorsqu'il voulut franchir l'enceinte +du parterre qui l'entourait, des sentinelles posées de distance en +distance lui ordonnèrent de passer au large. Comme il semblait résister +à cet ordre, il fut couché en joue par un garde de service, et forcé +d'attendre dans l'allée. Au bout de quelques instants les sentinelles, +se repliant sur cette partie du parc, le forcèrent à reculer sous la +futaie. Ce ne fut donc que de loin que Saint-Julien aperçut la +princesse; elle marchait seule, et les paillettes de son costume +brillaient dans la nuit comme des étincelles mystérieuses. Il fit de +vains efforts pour arriver jusqu'à elle; il ne put la rejoindre qu'à +l'entrée de la salle de verdure, et aussitôt elle fut entourée de tant +de monde, qu'il fut impossible à Julien d'en espérer un regard. Il +attendit vainement la fin du feu d'artifice; aucun moment favorable ne +se présenta. Il vit Dortan, qui semblait avoir été assez bien accueilli +par la Ginetta. Un magicien fut introduit et s'offrit pour dire la bonne +aventure. La princesse lui tendit sa main la première, et tous +s'empressant à son exemple, le magicien, qui, au milieu de son patois +étrange, semblait être un homme spirituel et sensé, distribua à chacun +sa part d'éloges et de railleries avec autant de justice que les +convenances le permirent. Saint-Julien s'approcha, et, malgré la grande +barbe et les sourcils postiches du nécromant, il reconnut Max, qui +s'amusait aux dépens de toute la cour, et particulièrement du duc de +Gurck. Celui-ci, quoique charmant comme à l'ordinaire, semblait +quelquefois singulièrement embarrassé auprès de la princesse. Son +trouble augmenta à certaines paroles que lui adressa le magicien, et qui +semblèrent n'offrir aucun sens aux autres personnes. Enfin la princesse +donna le signal, et on rentra au palais pour le souper. Là Julien fut +arrêté par l'abbé Scipione, qui lui dit: «Monsieur, vous vous êtes +promené dans les jardins, c'est fort bien, je n'avais aucun ordre pour +en empêcher; mais je suis forcé de vous faire observer que votre +toilette, plus que négligée, vous interdit l'accès du bal. Son Altesse +nous a fait part du mauvais état de votre santé, et nous en sommes +vivement touchés; mais cela ne vous autorise point à enfreindre +l'étiquette.»</p> + +<p>Saint-Julien se rendit à ces objections, et, tirant un bon augure de +l'explication que Quintilia avait donnée à tout le monde de son absence, +il se retira dans sa chambre et attendit la fin du bal pour lui demander +un instant d'entretien. Lorsque le moment fut venu, il adressa sa +demande par un valet de service; mais il lui fut répondu que la +princesse ne donnait pas d'audience à pareille heure.</p> + +<p>L'idée vint alors à Saint-Julien d'aller trouver Spark, qui devait être +rentré à sa petite maison du faubourg. Il descendit; et comme il +traversait les jardins avec la foule qui se retirait, il entendit +annoncer le départ de Gurck et de Shrabb pour le lendemain matin. Il se +glissa dans les groupes et surprit divers commentaires.</p> + +<p>«Oh! disaient les uns, allons-nous avoir la guerre?</p> + +<p>—Non, répondaient les autres. On a entendu M. de Gurck dire à M. de +Shrabb qu'il était pleinement satisfait et qu'il n'avait plus rien à +faire ici.</p> + +<p>—C'est bien là le trait d'un Lovelace comme Gurck!</p> + +<p>—Et pourquoi? Il paraît que Max est retrouvé, que Gurck l'a vu, lui a +parlé...</p> + +<p>—Allons donc! allons donc! allez conter de pareilles folies aux +vieilles femmes du faubourg! Est-ce qu'on retrouve ainsi du jour au +lendemain un homme perdu depuis quinze ans?</p> + +<p>—Il est vrai qu'on peut trouver un imposteur qui, pour quelque argent, +au moyen d'une ressemblance et de faux papiers...</p> + +<p>—Bah! on ne se donne pas tant de peine, dit à voix basse le marquis de +Lucioli en regardant Julien d'un air d'intelligence. On ouvre la porte +du pavillon au duc de Gurck et on s'explique. Quel est donc l'homme qui, +en pareille circonstance, ne se déclarerait pas satisfait? Vous +connaissez le pavillon, monsieur le comte?</p> + +<p>—Pas plus que vous, monsieur le marquis, répondit Julien d'un ton sec.»</p> + +<p>Il courut à la maison de Spark. Il y entra sans effort; elle était +déserte; il y attendit le jour. Spark ne revint pas. Accablé de fatigue, +il prit le parti d'aller louer une chambre dans une auberge. Quand il se +fut un peu reposé, il courut au palais et se rendit à son appartement. +Il y trouva l'abbé Scipione, qui le reçut avec politesse et lui dit: +«Vous me voyez empressé à mettre en ordre vos effets afin de les +emballer et de les faire transporter au lieu que vous m'indiquerez. Son +Altesse nous a fait savoir que des événements survenus dans votre +famille vous forçaient à nous quitter. Vous m'en voyez pénétré de regret +et occupé à m'installer dans cet appartement; car la volonté de notre +très-gracieuse souveraine est de me faire reprendre les fonctions de +secrétaire intime que j'occupais avant Votre Excellence.»</p> + +<p>Saint-Julien, trop orgueilleux pour montrer sa douleur, indiqua à l'abbé +l'auberge où il s'était installé provisoirement, et fit demander la +Ginetta; celle-ci lui fit répondre qu'elle était malade. Il demanda +directement audience à la princesse; elle fit répondre qu'elle n'avait +pas le temps. Son refus fut accompagné cependant d'une phrase polie, +mais glaciale.</p> + +<p>Saint-Julien retourna au faubourg et vit le menuisier propriétaire de la +maison de Spark. Il apprit de lui que le jeune Allemand était parti et +ne reviendrait que dans quelques mois.</p> + +<p>Julien résolut d'attendre quelques jours avant de faire de nouvelles +tentatives pour obtenir sa grâce. Il resta tristement à l'auberge, +attendant d'heure en heure un message de la cour. Enfin il se décida à +retourner au palais. Les personnes qui le rencontrèrent l'abordèrent +poliment, mais lui témoignèrent une extrême surprise de ce qu'il n'était +point encore parti. Il essaya de pénétrer jusqu'à la princesse; mais ce +fut impossible, et pendant trois jours ses demandes furent repoussées +avec une politesse et une indifférence aussi cruelles l'une que l'autre.</p> + +<p>Le soir du troisième jour il s'avisa d'aller trouver maître Cantharide +et de s'humilier jusqu'à le prier d'intercéder pour lui.</p> + +<p>«J'ignore absolument, lui répondit le professeur, les raisons de la +conduite de Son Altesse à votre égard. J'ai exécuté ponctuellement ses +ordres sans en savoir et sans en chercher le motif. Si vous me demandez +des explications, vous tombez donc bien mal; mais si vous me demandez un +conseil d'ami, voici celui que je vous donne: Partez, et n'espérez pas +fléchir Son Altesse; elle n'est jamais revenue sur un arrêt semblable. +Autant elle a de peine à employer la rigueur, autant il lui est +impossible de pardonner quand elle s'est décidée à punir. Les émoluments +de votre place vous ayant été remis exactement chaque mois, la princesse +ne vous fera pas l'affront de vous remettre, comme à M. de Stratigopoli, +des présents que vous refuseriez. Elle vous congédie simplement, et +désire sans doute qu'il n'y ait aucune humiliation extérieure pour vous +dans votre renvoi, puisqu'elle n'a fait entendre aucune expression de +mécontentement contre vous, et qu'elle n'a donné aucun ordre public qui +vous force à sortir de ses États. Mais croyez-moi, sortez-en avant que +vos vaines supplications vous attirent la raillerie de vos ennemis et le +ridicule qui s'attache si facilement aux imprudents.»</p> + +<p>Julien sentit que le professeur avait raison; la conduite de Quintilia +impliquait un mépris plus profond et plus irrévocable que tous les +témoignages de colère qu'il avait espérés. Le lendemain soir, une +voiture de poste aux armoiries de la cour s'arrêta devant la porte de +son auberge. L'abbé Scipione en descendit, et, se faisant introduire +dans la chambre, lui dit: «Voici, monsieur le comte, la voiture que vous +avez fait demander à Son Altesse pour vous conduire jusqu'à Milan.»</p> + +<p class="image"><img src="images/i014.png" +alt="Vous n'êtes qu'un horloger..." +width="600" /><br />Vous n'êtes qu'un horloger...</p> + +<p>Avant que Julien eût trouvé la force de répondre, les valets entrèrent, +fermèrent ses malles, les chargèrent sur la voiture, et, tout en ayant +l'air d'exécuter ses ordres, l'emballèrent pour ainsi dire avec ses +paquets. L'abbé lui fit mille humbles salutations, et les chevaux +prirent le galop. Cependant, à la sortie de la ville, on amena un homme +enveloppé d'un manteau, et on le fit monter auprès de Julien; c'était +Galeotto.</p> + +<p>«Béni soit le ciel! s'écria le page; tu n'es donc pas mort, mon pauvre +camarade?</p> + +<p>—J'aimerais mieux la mort que le chagrin dont je suis dévoré, répondit +Julien. Mais d'où viens-tu, et qu'es-tu devenu depuis notre séparation?</p> + +<p>—Je sors de la prison où tu m'as laissé. Seulement on m'avait mis dans +une pièce plus commode et plus saine que notre vilain cachot. On vient +de m'en tirer après m'avoir lu une sentence d'exil éternel, accompagnée +de promesse de peine de mort si je remets les pieds sur le territoire; +ce qui ne m'arrivera jamais, j'en prends à témoin tous les saints et +tous les diables.»</p> + +<p>Galeotto écouta, non sans surprise, mais sans grand repentir, le récit +de Julien. Un peu touché d'abord, il finit par railler son compagnon de +se laisser ainsi abattre. En arrivant à Milan, il ouvrit son +portefeuille, qu'on lui avait rendu avec ses autres effets, et il y +trouva en billets de banque la somme qu'il avait refusée. Cette fois il +ne la refusa pas, et prit congé de Julien, non sans lui avoir fait des +offres de service que celui-ci refusa.</p> + +<p>Saint-Julien, resté seul, hésita et fut malade pendant quelques jours. +Puis il perdit tout reste d'espoir et partit pour la France.</p> + +<p>Il trouva son père mourant et eut la consolation en même temps que la +douleur de lui fermer les yeux. Sa mère fut admirable de soins et de +dévouement au chevet du moribond. Lorsqu'elle l'eut perdu, son regret +fut si profond et si sincère, que Louis se repentit d'avoir méconnu un +cœur vraiment bon. Il eut souvent occasion, en voyant les derniers +moments de son père adoucis par une telle affection, de reconnaître une +grande vérité: c'est que la tolérance et la bonté avaient +providentiellement leurs avantages. Louis avait méprisé sa mère pour des +fautes que son père avait pardonnées; il avait méprisé son père pour une +indulgence que sa mère sut récompenser. «Je ne serai jamais trompé, se +dit Julien tristement; mais ne mourrai-je pas abandonné?» Il se mit à +penser à l'avenir de Spark: «Celui-là, se dit-il, ne sera ni délaissé ni +trompé. Et moi! et moi! qui sait si pour mon châtiment, malgré toutes +mes précautions, je ne serai pas l'un et l'autre!»</p> + +<p>Il s'appliqua de tout son cœur à réparer ses torts envers sa mère; avec +de la douceur, il arriva à vivre parfaitement avec elle. Toute +discussion cessa, toute aigreur disparut entre eux; la brave dame tomba +dans la dévotion, et bientôt, loin de railler l'austérité de son fils et +de le blesser, comme autrefois, par des plaisanteries, elle devint plus +humble et plus contrite vis-à-vis de lui qu'il ne l'eût souhaité dans +ses plus grands accès d'orgueil.</p> + +<p>Le séjour de la maison paternelle lui devint peu à peu supportable. Il +souffrit longtemps, et longtemps son âme fut fermée à l'espoir d'une +nouvelle vie et de nouvelles affections. Cependant l'étude le sauva du +découragement, et peu à peu sa santé, fortement compromise par le +chagrin, se rétablit.</p> + +<p>Un an s'était écoulé; il était venu passer quelques semaines à Paris, +lorsqu'un soir, en sortant de l'Opéra, il vit passer une femme couverte +de pierreries, sur les traces de laquelle on se précipitait. Bien qu'il +n'eût entrevu que sa robe de velours et son bras nu, il tressaillit et +faillit s'évanouir. Puis il courut à son tour et reconnut madame +Cavalcanti. Au moment où elle montait en voiture, il s'élança vers elle +en criant; mais elle le regarda fixement d'un air étonné, puis elle dit +à ses laquais de fermer la portière, leva la glace et disparut. Ce fut +la dernière fois que Saint Julien la vit.</p> + +<p>Cependant, le lendemain matin il vit Max entrer dans sa chambre. L'époux +de Quintilia n'avait pas changé sa condition; rien n'avait altéré sa +sérénité; son visage était toujours jeune et son âme généreuse. «J'ai +demandé pardon pour vous, dit-il; on me charge de vous dire qu'on +s'intéresse à votre sort et qu'on fait des vœux pour vous. Mais je n'ai +pu obtenir qu'on vous accordât une entrevue, et j'ai vu qu'on y avait +une telle répugnance que je n'ai pas osé insister. Je n'en sais pas au +juste les motifs, je ne veux pas les savoir; mais je n'oublierai jamais +que vous avez eu de la confiance en moi, et je ne puis cesser de vous +aimer. Je vous ai cherché souvent sans vous rencontrer; et si je ne vous +eusse fait suivre hier au soir, je ne saurais pas encore ce que vous +êtes devenu. Je viens vous apporter mon adresse et vous engager à venir +me trouver toutes les fois que vous aurez besoin de l'aide ou des +consolations de l'amitié. Je ne puis rester davantage aujourd'hui, +ajouta-t-il sans laisser à Saint-Julien le temps de le remercier. +Quintilia part ce soir pour l'Italie, et j'ai hâte de retourner près +d'elle; c'est un jour qui n'a pas trop d'heures pour moi, et où je suis +forcé aujourd'hui, tout comme il y a quinze ans, à lutter contre mon +propre cœur pour ne pas consentir à la suivre. À revoir. Vous savez où +me trouver dorénavant. Attendez, ajouta-t-il encore en revenant sur ses +pas; Quintilia m'a chargé de vous rendre un papier dont j'ignore le +contenu; elle dit qu'elle n'en a pas besoin pour être sûre de votre +honneur, et qu'elle ne gardera jamais d'armes contre vous. Je rapporte +ses paroles textuellement, c'est à vous de les comprendre; moi, tout +cela ne me regarde pas.»</p> + +<p>Saint-Julien, resté seul, ouvrit le papier, et reconnut le billet +expiatoire qu'il avait mis dans le coffre de sandal comme un témoignage +de sa propre honte. Il resta pénétré de reconnaissance pour Spark; mais +il ne put se décider à l'aller voir. Il retourna chez sa mère, où +l'étude des sciences et celle de la sagesse achevèrent sa guérison.</p> + +<p>Quelque temps après, il devint amoureux d'une belle personne très-sage +et l'épousa; car le mariage seul pouvait convenir à un caractère ferme +et austère comme le sien. Soit que l'ardeur de ses passions fût émoussée +par le mauvais succès de son premier amour, soit qu'il eût profité d'une +grande leçon, il fut moins jaloux qu'on n'aurait dû s'y attendre. Sa +femme fut assez heureuse et n'en abusa pas. Saint-Julien resta +mélancolique, peu expansif, en proie souvent à des luttes intérieures +qu'il ne confia jamais à personne; mais toute sa vie fut irréprochable, +et quoiqu'il ne fût pas naturellement porté à la bienveillance, il +pratiqua la tolérance et la charité, sans grâce, il est vrai, mais sans +restriction.</p> + +<p><span style="margin-left: 28em;">GEORGE SAND.</span><br /> +</p> + + +<p class="c">FIN DU SECRÉTAIRE INTIME.</p> + +<p class="c">TYPOGRAPHIE J. CLAYE, 7 RUE SAINT-BENOÎT—II, DELAVILLE SC.</p> + +<hr class="full" /> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le secrétaire intime, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SECRÉTAIRE INTIME *** + +***** This file should be named 26614-h.htm or 26614-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/6/6/1/26614/ + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/26614-h/images/i001.png b/26614-h/images/i001.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3fcba7f --- /dev/null +++ b/26614-h/images/i001.png diff --git a/26614-h/images/i002.png b/26614-h/images/i002.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0aeac0c --- /dev/null +++ b/26614-h/images/i002.png diff --git a/26614-h/images/i003.png b/26614-h/images/i003.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1d882ad --- /dev/null +++ b/26614-h/images/i003.png diff --git a/26614-h/images/i004.png b/26614-h/images/i004.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d7ae0d6 --- /dev/null +++ b/26614-h/images/i004.png diff --git a/26614-h/images/i005.png b/26614-h/images/i005.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..65a0237 --- /dev/null +++ b/26614-h/images/i005.png diff --git a/26614-h/images/i006.png b/26614-h/images/i006.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3e155aa --- /dev/null +++ b/26614-h/images/i006.png diff --git a/26614-h/images/i007.png b/26614-h/images/i007.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e3ea555 --- /dev/null +++ b/26614-h/images/i007.png diff --git a/26614-h/images/i008.png b/26614-h/images/i008.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..babcd03 --- /dev/null +++ b/26614-h/images/i008.png diff --git a/26614-h/images/i009.png b/26614-h/images/i009.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6f70dc0 --- /dev/null +++ b/26614-h/images/i009.png diff --git a/26614-h/images/i010.png b/26614-h/images/i010.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4978927 --- /dev/null +++ b/26614-h/images/i010.png diff --git a/26614-h/images/i011.png b/26614-h/images/i011.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7122f2c --- /dev/null +++ b/26614-h/images/i011.png diff --git a/26614-h/images/i012.png b/26614-h/images/i012.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0030923 --- /dev/null +++ b/26614-h/images/i012.png diff --git a/26614-h/images/i013.png b/26614-h/images/i013.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..439f343 --- /dev/null +++ b/26614-h/images/i013.png diff --git a/26614-h/images/i014.png b/26614-h/images/i014.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e1d8b75 --- /dev/null +++ b/26614-h/images/i014.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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