summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 02:31:21 -0700
committerRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 02:31:21 -0700
commit3370bacc28ee3c6b884ac06f16de597547e4ee64 (patch)
treec4f59b5419be588ef88881929ad3f43c205bc7cd
initial commit of ebook 26614HEADmain
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--26614-0.txt7390
-rw-r--r--26614-0.zipbin0 -> 152203 bytes
-rw-r--r--26614-8.txt7390
-rw-r--r--26614-8.zipbin0 -> 150834 bytes
-rw-r--r--26614-h.zipbin0 -> 700236 bytes
-rw-r--r--26614-h/26614-h.htm7580
-rw-r--r--26614-h/images/i001.pngbin0 -> 18595 bytes
-rw-r--r--26614-h/images/i002.pngbin0 -> 42168 bytes
-rw-r--r--26614-h/images/i003.pngbin0 -> 32071 bytes
-rw-r--r--26614-h/images/i004.pngbin0 -> 33249 bytes
-rw-r--r--26614-h/images/i005.pngbin0 -> 35324 bytes
-rw-r--r--26614-h/images/i006.pngbin0 -> 43329 bytes
-rw-r--r--26614-h/images/i007.pngbin0 -> 46596 bytes
-rw-r--r--26614-h/images/i008.pngbin0 -> 47538 bytes
-rw-r--r--26614-h/images/i009.pngbin0 -> 37244 bytes
-rw-r--r--26614-h/images/i010.pngbin0 -> 34131 bytes
-rw-r--r--26614-h/images/i011.pngbin0 -> 38632 bytes
-rw-r--r--26614-h/images/i012.pngbin0 -> 49186 bytes
-rw-r--r--26614-h/images/i013.pngbin0 -> 42665 bytes
-rw-r--r--26614-h/images/i014.pngbin0 -> 36032 bytes
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
23 files changed, 22376 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/26614-0.txt b/26614-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..d205cdf
--- /dev/null
+++ b/26614-0.txt
@@ -0,0 +1,7390 @@
+The Project Gutenberg EBook of Le secrétaire intime, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le secrétaire intime
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: September 14, 2008 [EBook #26614]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SECRÉTAIRE INTIME ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+LIBRAIRIE BLANCHARD RUE RICHELIEU, 78
+
+ÉDITION J. HETZEL
+
+LIBRAIRIE MARESCQ ET Cie 5, RUE DE PONT-DE-LODI
+
+[Illustration].
+
+LE SECRÉTAIRE INTIME
+
+
+
+
+NOTICE
+
+
+Le _Secrétaire intime_ est une fantaisie sans rime ni raison qui m'est
+venue en 1833, après avoir relu les _Contes fantastiques d'Hoffman_.
+Cela manque d'ensemble et atteste une grande inexpérience littéraire. La
+fable est-elle amusante? L'imagination, à défaut de la vraisemblance, y
+trouve-t-elle son compte? Mon point de vue a tellement changé, que je ne
+suis plus un juge impartial des essais de ma jeunesse.
+
+Nohant, 13 octobre 1853.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+I.
+
+
+Par une belle journée, cheminait sur la route de Lyon à Avignon un jeune
+homme de bonne mine. Il se nommait Louis de Saint-Julien, et portait à
+bon droit le titre de comte, car il était d'une des meilleures familles
+de sa province. Néanmoins il allait à pied avec un petit sac sur le dos;
+sa toilette était plus que modeste, et ses pieds enflaient d'heure en
+heure sous ses guêtres de cuir poudreux.
+
+Ce jeune homme, élevé à la campagne par un bon et honnête curé, avait
+beaucoup de droiture, passablement d'esprit, et une instruction assez
+recommandable pour espérer l'emploi de précepteur, de
+sous-bibliothécaire ou de secrétaire intime. Il avait des qualités et
+même des vertus. Il avait aussi des travers et même des défauts; mais il
+n'avait point de vices. Il était bon et romanesque, mais orgueilleux et
+craintif, c'est-à-dire susceptible et méfiant, comme tous les gens sans
+expérience de la vie et sans connaissance du monde.
+
+Si ce rapide exposé de son caractère ne suffit point pour exciter
+l'intérêt du lecteur, peut-être la lectrice lui accordera-t-elle un peu
+de bienveillance en apprenant que M. Louis de Saint-Julien avait de
+très-beaux yeux, la main blanche, les dents blanches et les cheveux
+noirs.
+
+Pourquoi ce jeune homme voyageait-il à pied? c'est qu'apparemment il
+n'avait pas le moyen d'aller en voiture. D'où venait-il? c'est ce que
+nous vous dirons en temps et lieu. Où allait-il? il ne le savait pas
+lui-même. On peut résumer cependant son passé et son avenir en peu de
+mots: il venait du triste pays de la réalité, et il tâchait de s'élancer
+à tout hasard vers le joyeux pays des chimères.
+
+Depuis huit jours qu'il était en route, il avait héroïquement supporté
+la fatigue, le soleil, la poussière, les mauvais gîtes, et l'effroi
+insurmontable qui chemine toujours triste et silencieux sur les talons
+d'un homme sans argent. Mais une écorchure à la cheville le força de
+s'asseoir au bord d'une haie, près d'une métairie où l'on avait
+récemment établi un relais de poste aux chevaux.
+
+Il y était depuis un instant lorsqu'une très-belle et leste berline de
+voyage vint à passer devant lui; elle était suivie d'une calèche et
+d'une chaise de poste qui paraissaient contenir la suite ou la famille
+de quelque personnage considérable.
+
+L'idée vint à Julien de monter derrière une de ces voitures; mais à
+peine y fut-il installé, que le postillon, jetant de côté un regard
+exercé à ce genre d'observation, découvrit la silhouette du délinquant,
+qui courait avec l'ombre de la voiture sur le sable blanc du chemin.
+Aussitôt il s'arrêta et lui commanda impérieusement de descendre.
+Saint-Julien descendit et s'adressa aux personnes qui étaient dans la
+chaise, s'imaginant dans sa confiance honnête qu'une telle demande ne
+pouvait être repoussée que par un postillon grossier; mais les deux
+personnes qui occupaient la voiture étaient une lectrice et un
+majordome, gens essentiellement hautains et insolents par état. Ils
+refusèrent avec impertinence.--Vous n'êtes que des laquais mal appris!
+leur cria Saint-Julien en colère, et l'on voit bien que c'est vous qui
+êtes faits pour monter derrière la voiture des gens comme il faut.
+
+Saint-Julien parlait haut et fort; le chemin était montueux, et les
+trois voitures marchaient lentement et sans bruit sans un sable mat et
+chaud. La voix de Julien et celle du postillon, qui l'insultait pour
+complaire aux voyageurs de la chaise, furent entendues de la personne
+qui occupait la berline. Elle se pencha hors de la portière pour
+regarder ce qui se passait derrière elle, et Saint-Julien vit avec une
+émotion enfantine le plus beau buste de femme qu'il eût jamais imaginé;
+mais il n'eut pas le temps de l'admirer; car dès qu'elle jeta les yeux
+sur lui, il baissa timidement les siens. Alors cette femme si belle,
+s'adressant au postillon et à ses gens d'une grosse voix de contralto et
+avec un accent étranger assez ronflant, les gourmanda vertement et
+interpella le jeune voyageur avec familiarité:--Viens çà, mon enfant,
+lui dit-elle, monte sur le siège de ma voiture; accorde seulement un
+coin grand comme la main à ma levrette blanche qui est sur le
+marchepied. Va, dépêche-toi; garde tes compliments et tes révérences
+pour un autre jour.
+
+Saint-Julien ne se le fit pas dire deux fois, et, tout haletant de
+fatigue et d'émotion, il grimpa sur le siège et prit la levrette sur ses
+genoux. La voiture partit au galop en arrivant au sommet de la côte.
+
+Au relais suivant, qui fut atteint avec une grande rapidité,
+Saint-Julien descendit, dans la crainte d'abuser de la permission qu'on
+lui avait donnée; et comme il se mêla aux postillons, aux chevaux, aux
+poules et aux mendiants qui encombrent toujours un relais de poste, il
+put regarder la belle voyageuse à son aise. Elle ne faisait aucune
+attention à lui et tançait tous ses laquais l'un après l'autre d'un ton
+demi-colère, demi-jovial. C'était une personne étrange, et comme Julien
+n'en avait jamais vu. Elle était grande, élancée; ses épaules étaient
+larges; son cou blanc et dégagé avait des attitudes à la fois cavalières
+et majestueuses. Elle paraissait bien avoir trente ans, mais elle n'en
+avait peut-être que vingt-cinq; c'était une femme un peu fatiguée; mais
+sa pâleur, ses joues minces et le demi-cercle bleuâtre creusé sous ses
+grands yeux noirs donnaient une expression de volonté pensive,
+d'intelligence saisissante et de fermeté mélancolique à toute cette
+tête, dont la beauté linéaire pouvait d'ailleurs supporter la
+comparaison avec les camées antiques les plus parfaits.
+
+La richesse et la coquetterie de son costume de voyage n'étonnèrent pas
+moins Julien que ses manières. Elle paraissait très-vive et très-bonne,
+et jetait de l'argent aux pauvres à pleines mains. Il y avait dans sa
+voiture deux autres personnes, que Saint-Julien ne songea pas à
+regarder, tant il était absorbé par celle-là.
+
+Au moment de repartir, elle se pencha de nouveau; et, cherchant des yeux
+Saint-Julien, elle le vit qui s'approchait, le chapeau à la main, pour
+lui faire ses remerciements. Il n'eût pas osé renouveler sa demande;
+mais elle le prévint. «Eh bien! lui dit-elle, est-ce que tu restes ici?
+
+--Madame, répondit Julien, je me rends à Avignon; mais je craindrais...
+
+--Eh bien! eh bien! dit-elle avec sa voix mâle et brève, je t'y
+conduirai avant la nuit, moi. Allons, remonte.»
+
+Ils arrivèrent en effet avant la nuit. Saint-Julien avait eu bien envie
+de se retourner cent fois durant le voyage et de jeter un coup d'œil
+furtif dans la voiture, où il eût pu plonger en faisant un mouvement;
+mais il ne l'osa pas, car il sentit que sa curiosité aurait le caractère
+de la grossièreté et de l'ingratitude. Seulement il était descendu à
+tous les relais pour regarder la belle voyageuse à la dérobée, pour
+examiner ses actions, écouter ses paroles, scruter sa conduite, en
+affectant l'air indifférent et distrait. Il avait trouvé en elle ce
+continuel mélange du caractère impérial et du caractère bon enfant, qui
+ne le menait à aucune découverte. Il n'eût pas osé s'adresser aux
+personnes de sa suite pour exprimer la curiosité imprudente qui
+chauffait dans sa tête. Il était dans une très-grande anxiété en
+s'adressant les questions suivantes:--Est-ce une reine ou une
+courtisane?--Comment le savoir?--Que m'importe? Pourquoi suis-je si
+intrigué par une femme que j'ai vue aujourd'hui et que je ne verrai plus
+demain?
+
+La voyageuse et sa suite entrèrent avec grand fracas dans la principale
+auberge d'Avignon. Saint-Julien se hâta de se jeter en bas de la
+voiture, afin de s'enfuir et de n'avoir pas l'air d'un mendiant
+parasite.
+
+Mais à la vue de l'aubergiste et de ses aides de camp en veste blanche
+qui accouraient à la rencontre de la voyageuse, il s'arrêta, enchaîné
+par une invincible curiosité, et il entendit ces mots, qui lui ôtèrent
+un poids énorme de dessus le cœur, partir de la bouche du patron:
+
+«J'attendais Votre Altesse, et j'espère qu'elle sera contente.»
+
+Saint-Julien, rassuré sur une crainte pénible, se résolut alors à faire
+sa première folie. Au lieu d'aller chercher, comme à l'ordinaire, un
+gîte obscur et frugal dans quelque faubourg de la ville, il demanda une
+chambre dans le même hôtel que la princesse, afin de la voir encore, ne
+fût-ce qu'un instant et de loin, au risque de dépenser plus d'argent en
+un jour qu'il n'avait fait depuis qu'il était en voyage.
+
+Il ne rencontra que des figures accortes et des soins prévenants, parce
+qu'on le crut attaché au service de la princesse, et que les riches sont
+en vénération dans toutes les auberges du monde.
+
+Après s'être retiré dans sa chambre pour faire un peu de toilette, il
+s'assit dans la cour sur un banc et attacha son regard sur les fenêtres
+où il supposa que pouvait se montrer la princesse. Son espérance fut
+promptement réalisée: les fenêtres s'ouvrirent, deux personnes
+apportèrent un fauteuil et un marchepied sur le balcon, et la princesse
+vint s'y étendre d'une façon assez nonchalante en fumant des cigarettes
+ambrées; tandis qu'un petit homme sec et poudré apporta une chaise
+auprès d'elle, déploya lentement un papier, et se mit à lui faire d'un
+ton de voix respectueux la lecture d'une gazette italienne.
+
+Tout en fumant une douzaine de cigarettes que lui présentait tout
+allumées une très-jolie suivante qu'à l'élégance de sa toilette
+Saint-Julien prit au moins pour une marquise, l'altesse ultramontaine le
+regarda en clignotant de l'œil d'une manière qui le fit rougir jusqu'à
+la racine des cheveux. Puis elle se tourna vers sa suivante, et, sans
+égard pour les poumons de l'abbé, qui lisait pour les murailles:
+
+«Ginetta, est-ce que c'est là l'enfant que nous avons ramassé ce matin
+sur la route?
+
+--Oui, Altesse.
+
+--Il a donc changé de costume?
+
+--Altesse, il me semble que oui.
+
+--Il loge donc ici?
+
+--Apparemment, Altesse.
+
+--En bien! l'abbé, pourquoi vous interrompez-vous?
+
+--J'ai cru que Votre Altesse ne daignait plus entendre la lecture des
+journaux.
+
+--Qu'est-ce que cela vous fait?»
+
+L'abbé reprit sa tâche. La princesse demanda quelque chose à Ginetta,
+qui revint avec un lorgnon. La princesse lorgna Julien.
+
+Saint-Julien était d'une très-délicate et très-intéressante beauté:
+pâlie par le chagrin et la fatigue, sa figure était pleine de langueur
+et de tendresse.
+
+La princesse remit le lorgnon à Ginetta en lui disant: «_Non è troppo
+brutto._» Puis elle reprit le lorgnon et regarda encore Julien. L'abbé
+lisait toujours.
+
+Saint-Julien n'avait pu faire une brillante toilette; il avait tiré de
+son petit sac de voyage une blouse de coutil, un pantalon blanc, une
+chemise blanche et fine; mais cette blouse, serrée autour de la taille,
+dessinait un corps souple et mince comme celui d'une femme; sa chemise
+ouverte laissait voir un cou de neige à demi caché par de longs cheveux
+noirs. Une barrette de velours noir posée de travers lui donnait un air
+de page amoureux et poète. «Maintenant qu'il n'est plus couvert de
+poussière, dit Ginetta, il a l'air tout à fait bien né.
+
+--Hum! dit la princesse en jetant son cigare sur le journal que lisait
+l'abbé, et qui prit feu sous le nez du digne personnage, c'est quelque
+pauvre étudiant.»
+
+Saint-Julien n'entendait point ce que disaient ces deux femmes; mais il
+vit bien qu'elles s'occupaient de lui, car elles ne se donnaient pas la
+moindre peine pour le cacher. Il fut un peu piqué de se voir presque
+montré au doigt, comme s'il n'eût pas été un homme et comme si elles
+eussent cru impossible de se compromettre vis-à-vis de lui. Pour
+échapper à cette impertinente investigation, il rentra dans la salle des
+voyageurs.
+
+Il était au moment de s'asseoir à la table d'hôte lorsqu'il se sentit
+frapper sur l'épaule; et, se retournant brusquement, il vit cette piètre
+figure et cette maigre personne d'abbé qui lui était apparue sur le
+balcon.
+
+L'abbé, l'ayant attiré dans un coin et l'ayant accablé de révérences
+obséquieuses, lui demanda s'il voulait souper avec Son Altesse
+sérénissime la princesse de Cavalcanti. Saint-Julien faillit tomber à la
+renverse; puis, reprenant ses esprits, il s'imagina que sous la triste
+mine de l'abbé pouvait bien s'être cachée quelque humeur ironique et
+facétieuse; et, s'armant de beaucoup de sang-froid: «Certainement,
+Monsieur, répondit-il, quand elle m'aura fait l'honneur de m'inviter.
+
+--Aussi, Monsieur, reprit l'abbé en se courbant jusqu'à terre, c'est une
+commission que je remplis.
+
+--Oh! cela ne suffit pas, dit Saint-Julien, qui se crut joué et persiflé
+par la princesse elle-même. Entre gens de notre rang, madame la
+princesse Cavalcanti sait bien qu'on n'emploie pas un abbé en guise
+d'ambassadeur. Je veux traiter avec un personnage plus important que
+Votre Seigneurie, ou recevoir une lettre signée de l'illustre main de
+Son Altesse.»
+
+L'abbé ne fit pas la moindre objection à cette prétention singulière;
+son visage n'exprima pas la moindre opinion personnelle sur la
+négociation qu'il remplissait. Il salua profondément Julien, et le
+quitta en lui disant qu'il allait porter sa réponse à la princesse.
+
+Sait-Julien revint s'asseoir à la table d'hôte, convaincu qu'il venait
+de déjouer une mystification. Il avait si peu l'usage du monde, que ses
+étonnements n'étaient pas de longue durée. «Apparemment, se disait-il,
+que ces choses-là se font dans la société.»
+
+Il était retombé dans sa gravité habituelle, lorsqu'il fut réveillé par
+le nom de Cavalcanti, qu'il entendit prononcer confusément au bout de la
+table.
+
+«Monsieur, dit-il à un commis voyageur qui était à son côté, qu'est-ce
+donc que la princesse Cavalcanti?
+
+--Bah! dit le commis en relevant sa moustache blonde et en se donnant
+l'air dédaigneux d'un homme qui n'a rien de neuf à apprendre dans
+l'univers, la princesse Quintilia Cavalcanti? Je ne m'en soucie guère;
+une princesse comme tant d'autres! Race italienne croisée allemande.
+Elle était riche; on lui a fait épouser je ne sais quel principicule
+d'Autriche, qui a consenti pour obtenir sa fortune à ne pas lui donner
+son nom. Ces choses-là se font en Italie: j'ai passé par ce pays-là, et
+je le connais comme mes poches. Elle vient de Paris et retourne dans ses
+États. C'est une principauté esclavone qui peut bien rapporter un
+million de rente. Bah! qu'est-ce que cela? Nous avons dans le commerce
+des fortunes plus belles qui font moins d'étalage.
+
+--Mais quel est le caractère de cette princesse Cavalcanti?
+
+--Son caractère! dit le commis voyageur d'un ton d'ironie méprisante;
+qu'est-ce que vous en voulez faire, de son caractère?»
+
+Saint-Julien allait répondre lorsque le maître de l'auberge lui frappa
+sur l'épaule et l'engagea à sortir un instant avec lui.
+
+«Monsieur, lui dit-il d'un air consterné, il se passe des choses bien
+extraordinaires entre vous et son Altesse madame la princesse de
+Cavalcanti.
+
+--Comment, Monsieur?...
+
+--Comment, Monsieur! Son Altesse vous invite à venir souper avec elle,
+et vous refusez! Vous êtes cause que cet excellent abbé Scipion vient
+d'être sévèrement grondé. La princesse ne veut pas croire qu'il se soit
+acquitté convenablement de son message, et s'en prend à lui de l'affront
+qu'elle reçoit. Enfin elle m'a commandé de venir vous demander une
+explication de votre conduite.
+
+--Ah! par exemple, voilà qui est trop fort, dit Julien. Il plaît à cette
+dame de me persifler, et je n'aurais pas le droit de m'y refuser!...
+
+--Madame la princesse est fort absolue, dit l'aubergiste à demi-voix;
+mais...
+
+--Mais madame la princesse de Cavalcanti peut être absolue tant qu'il
+lui plaira! s'écria Saint-Julien. Elle n'est pas ici dans ses États, et
+je ne sais aucune loi française qui lui donne le droit de me faire
+souper de force avec elle...
+
+--Pour l'amour du ciel, Monsieur, ne le prenez pas ainsi. Si madame de
+Cavalcanti recevait une injure dans ma maison, elle serait capable de
+n'y plus descendre. Une princesse qui passe ici presque tous les ans,
+Monsieur! et qui ne s'arrête pas deux jours sans faire moins de cinq
+cents francs de dépense!... Au nom de Dieu, Monsieur, allez, allez
+souper avec elle. Le souper sera parfait. J'y ai mis la main moi-même.
+Il y a des faisans truffés que le roi de France ne dédaignerait pas, des
+gelées qui...
+
+--Eh! Monsieur, laissez-moi tranquille...
+
+--Vraiment, dit l'aubergiste d'un air consterné en croisant ses mains
+sur son gros ventre, je ne sais plus comment va le monde, je n'y conçois
+rien. Comment! un jeune homme qui refuse de souper avec la plus belle
+princesse du monde, dans la crainte qu'on ne se moque de lui! Ah! si
+madame la princesse savait que c'est là votre motif, c'est pour le coup
+qu'elle dirait que les Français sont bien ridicules!
+
+--Au fait, se dit Julien, je suis peut-être un grand sot de me méfier
+ainsi. Quand on se moquerait de moi, après tout! je tâcherai, s'il en
+est ainsi, d'avoir ma revanche. Eh bien! dit-il à l'aubergiste, allez
+présenter mes excuses à madame la princesse, et dites-lui que j'obéis à
+ses ordres.
+
+--Dieu soit loué! s'écria l'aubergiste. Vous ne vous en repentirez pas;
+vous mangerez les plus belles truites de Vaucluse!...» Et il s'enfuit
+transporté de joie.
+
+Saint-Julien, voulant lui donner le temps de faire sa commission,
+rentra dans la salle des voyageurs. Il remarqua un grand homme pâle,
+d'une assez belle figure, qui errait autour des tables et qui semblait
+enregistrer les paroles des autres. Saint-Julien pensa que c'était un
+mouchard, parce qu'il n'avait jamais vu de mouchard, et que, dans son
+extrême méfiance, il prenait tous les curieux pour des espions. Personne
+cependant n'en avait moins l'air que cet individu. Il était lent,
+mélancolique, distrait, et ne semblait pas manquer d'une certaine
+niaiserie. Au moment où il passa près de Saint-Julien, il prononça entre
+ses dents, à deux reprises différentes et en appuyant sur les deux
+premières syllabes, le nom de Quintilia Cavalcanti.
+
+Puis il retourna auprès de la table, et fit des questions sur cette
+princesse Cavalcanti.
+
+«Ma foi! Monsieur, répondit une personne à laquelle il s'adressa, je ne
+puis pas trop vous dire; demandez à ce jeune homme qui est auprès du
+poêle. C'est un de ses domestiques.»
+
+Saint-Julien rougit jusqu'aux yeux, et, tournant brusquement le dos, il
+s'apprêtait à sortir de la salle; mais l'étranger, avec une singulière
+insistance, l'arrêta par le bras, et, le saluant avec la politesse d'un
+homme qui croit faire une grande concession à la nécessité: «Monsieur,
+lui dit-il, auriez-vous la bonté de me dire si madame la princesse de
+Cavalcanti arrive directement de Paris?
+
+--Je n'en sais rien, Monsieur, répondit Saint-Julien sèchement. Je ne la
+connais pas du tout.
+
+--Ah! Monsieur, je vous demande mille pardons. On m'avait dit...»
+
+Saint-Julien le salua brusquement et s'éloigna. Le voyageur pâle revint
+auprès de la table.
+
+«Eh bien? lui dit le commis voyageur, qui avait observé sa méprise.
+
+--Vous m'avez fait faire une bévue, dit le voyageur pâle à la personne
+qui l'avait d'abord adressé à Saint-Julien.
+
+--Je vous en demande pardon, dit celui-ci. Je croyais avoir vu ce jeune
+homme sur le siège de la voiture.»
+
+Le commis voyageur, qui était facétieux comme tous les commis voyageurs
+du monde, crut que l'occasion était bien trouvée de faire ce qu'il
+appelait une farce. Il savait fort bien que Saint-Julien ne connaissait
+pas la princesse, puisque c'était précisément à lui qu'il avait adressé
+une question semblable à celle du voyageur pâle; mais il lui sembla
+plaisant de faire durer la méprise de ce dernier.
+
+«Parbleu! Monsieur, dit-il, je suis sûr, moi, que vous ne vous êtes pas
+trompé. Je connais très-bien la figure de ce garçon-là: c'est le valet
+de chambre de madame de Cavalcanti. Si vous connaissiez le caractère de
+ces valets italiens, vous sauriez qu'ils ne disent pas une parole
+gratis; vous lui auriez offert cent sous...
+
+--En effet,» pensa le voyageur, qui tenait extraordinairement à
+satisfaire sa curiosité. Il prit un louis dans sa bourse et courut après
+Saint-Julien.
+
+Celui-ci attendait sous le péristyle que l'hôte vînt le chercher pour
+l'introduire chez la princesse. Le voyageur pâle l'accosta de nouveau,
+mais plus hardiment que la première fois, et, cherchant sa main, il y
+glissa la pièce de vingt francs.
+
+Saint-Julien, qui ne comprenait rien à ce geste, prit l'argent, et le
+regarda en tenant sa main ouverte dans l'attitude d'un homme stupéfait.
+
+«Maintenant, mon ami, répondez-moi, dit le voyageur pâle. Combien de
+temps madame la princesse Cavalcanti a-t-elle passé à Paris?
+
+--Comment! encore? s'écria Julien furieux en jetant la pièce d'or par
+terre. Décidément ces gens sont fous avec leur princesse Cavalcanti.»
+
+Il s'enfuit dans la cour, et dans sa colère il faillit s'enfuir de la
+maison, pensant que tout le monde était d'accord pour le persifler. En
+ce moment, l'aubergiste lui prit le bras en lui disant d'un air
+empressé: «Venez, venez, Monsieur, tout est arrangé; l'abbé a été
+grondé; la princesse vous attend.»
+
+
+
+
+II.
+
+
+Au moment d'entrer dans l'appartement de la princesse, Saint-Julien
+retrouva cette assurance à laquelle nous atteignons quand les
+circonstances forcent notre timidité dans ses derniers retranchements.
+Il serra la boucle de sa ceinture, prit d'une main sa barrette, passa
+l'autre dans ses cheveux, et entra tout résolu de s'asseoir en blouse de
+coutil à la table de madame de Cavalcanti, fût-elle princesse ou
+comédienne.
+
+Elle était debout et marchait dans sa chambre, tout en causant avec ses
+compagnons de voyage. Lorsqu'elle vit Saint-Julien, elle fit deux pas
+vers lui, et lui dit:--«Allons donc, Monsieur, vous vous êtes fait bien
+prier! Est-ce que vous craignez de compromettre votre généalogie en vous
+asseyant à notre table? Il n'y a pas de noblesse qui n'ait eu son
+commencement, Monsieur, et la vôtre elle-même...
+
+--La mienne, Madame! répondit Saint-Julien en l'interrompant sans façon,
+date de l'an mil cent sept.»
+
+La princesse, qui ne se doutait guère des méfiances de Saint-Julien,
+partit d'un grand éclat de rire. L'espiègle Ginetta, qui était en train
+d'emporter quelques chiffons de sa maîtresse, ne put s'empêcher d'en
+faire autant; l'abbé, voyant rire la princesse, se mit à rire sans
+savoir de quoi il était question. Le seul personnage qui ne parût pas
+prendre part à cette gaieté fut un grand officier en habit de fantaisie
+chocolat, sanglé d'or sur la poitrine, emmoustaché jusqu'aux tempes,
+cambré comme une danseuse, éperonné comme un coq de combat. Il roulait
+des yeux de faucon en voyant l'aplomb de Saint-Julien et la bonne humeur
+de la princesse; mais Saint-Julien se fiait si peu à tout ce qu'il
+voyait, qu'il s'imagina les voir échanger des regards d'intelligence.
+
+«Allons, mettons-nous à table, dit la princesse en voyant fumer le
+potage. Quand la première faim sera apaisée, nous prierons monsieur de
+nous raconter les faits et gestes de ses ancêtres. En vérité, il est
+bien fâcheux, pour nous autres souverains légitimes, que tous les
+Français ne soient pas dans les idées de celui-ci. Il nous viendrait de
+par delà les Alpes moins d'_influenza_ contre la santé de nos
+aristocraties.»
+
+Saint-Julien se mit à manger avec assurance et à regarder avec une
+apparente liberté d'esprit les personnes qui l'entouraient. «Si je suis
+assis, en effet, à la table d'une Altesse Sérénissime, se dit-il,
+l'honneur est moins grand que je ne l'imaginais; car voici des gens
+qu'elle a traités comme des laquais toute la journée, et qui sont tout
+aussi bien assis que moi devant son souper.»
+
+La princesse avait coutume, en effet, de faire manger à sa table,
+lorsqu'elle était en voyage seulement, ses principaux serviteurs:
+l'abbé, qui était son secrétaire; la lectrice, duègne silencieuse qui
+découpait le gibier; l'intendant de sa maison, et même la Ginetta, sa
+favorite; deux autres domestiques d'un rang inférieur servaient le
+repas, deux autres encore aidaient l'aubergiste à monter le souper.
+«C'est au moins la maîtresse d'un prince, pensa Saint-Julien; elle est
+assez belle pour cela.» Et il la regarda encore, quoiqu'il fût bien
+désenchanté par cette supposition.
+
+Elle était admirablement belle à la clarté des bougies; le ton de sa
+peau, un peu bilieux dans le jour, devenait le soir d'une blancheur mate
+qui était admirable. À mesure que le souper avançait, ses yeux prenaient
+un éclat éblouissant; sa parole était plus brève, plus incisive; sa
+conversation étincelait d'esprit; mais, à l'exception de la Ginetta,
+qui, en qualité d'enfant gâté, mettait son mot partout, et singeait
+assez bien les airs et le ton de sa maîtresse, tous les autres convives
+la secondaient fort mal. La lectrice et l'abbé approuvaient de l'œil et
+du sourire toutes ses opinions, et n'osaient ouvrir la bouche. Le
+premier écuyer d'honneur paraissait joindre à une très-maussade
+disposition accidentelle une nullité d'esprit passée à l'état chronique.
+La princesse semblait être en humeur de causer; mais elle faisait de
+vains efforts pour tirer quelque chose de ce mannequin brodé sur toutes
+les coutures. Saint-Julien se sentait bien la force de parler avec elle,
+mais il n'osait pas se livrer. Enfin il prit son parti, et, affrontant
+ce regard curieusement glacial que chacun laisse tomber en pareille
+circonstance sur celui qui n'a pas encore parlé, il débuta par une
+franche et hardie contradiction à un aphorisme moqueur de madame
+Cavalcanti. Sans s'apercevoir qu'il inquiétait l'écuyer d'honneur, qui
+n'entendait pas bien le français, il s'exprima dans cette langue. La
+princesse, qui la possédait parfaitement, lui répondit de même, et,
+pendant un quart d'heure, toute la table écouta leur dialogue dans un
+religieux silence.
+
+À vingt ans, on passe rapidement du mépris à l'enthousiasme. On est si
+porté à augurer favorablement des hommes, qu'on fait immense, exagérée,
+la réparation qu'on leur accorde à la moindre apparence de sagesse.
+Saint-Julien, frappé du grand sens que la princesse déploya dans la
+discussion, était bien près de tomber dans cet excès, quoiqu'il y eût
+des instants encore où l'idée d'une scène habilement jouée pour le
+railler venait faire danser des fantômes devant ses yeux éblouis. Il
+était tenté de prendre toute cette cour italienne pour une troupe de
+comédiens ambulants. «La prima donna, se disait-il, joue le rôle de
+cette princesse au nom précieux; l'aide de camp n'est qu'un ténor sans
+voix et sans âme; cet intendant sourd et muet est peut-être habitué au
+rôle de la statue du Commandeur; la Ginetta est une vraie Zerlina; et
+quant à cet abbé stupide, c'est sans doute quelque banquier juif que la
+prima donna traîne à sa suite et qui défraie toute la troupe.»
+
+Après le dîner, la princesse, s'adressant à son premier écuyer, lui dit
+en italien: «Lucioli, allez de ma part rendre visite à mon ami le
+maréchal de camp ***, qui réside dans cette ville. Informez-vous de son
+adresse, dites-lui que l'empressement et la fatigue du voyage m'ont
+empêchée de l'inviter à souper, mais que je vous ai chargé de lui
+exprimer mes sentiments. Allez.»
+
+Lucioli, assez mécontent d'une mission qui pouvait bien n'être qu'un
+prétexte pour l'éloigner, n'osa résister et sortit.
+
+Dès qu'il fut dehors, l'abbé vint demander à Son Altesse si elle n'avait
+rien à lui commander, et, sur sa réponse négative, il se retira.
+
+Saint-Julien, ne sachant quelle contenance faire, allait se retirer
+aussi; mais elle le rappela en lui disant qu'elle avait pris plaisir à
+sa conversation, et qu'elle désirait causer encore avec lui.
+
+Saint-Julien trembla de la tête aux pieds. Un sentiment de répugnance
+qui allait jusqu'à l'horreur était le seul qui pût s'allier à l'idée
+d'une femme d'un rang auguste livrée à la galanterie. Il trouvait une
+telle femme d'autant plus haïssable qu'elle était plus à craindre,
+entourée de moyens de séduction, et l'âme remplie de traîtrise et
+d'habileté. Il regarda fixement la princesse italienne, et se tint
+debout auprès de la porte, dans une attitude hautaine et froide.
+
+La princesse Cavalcanti ne parut pas y faire attention; elle fit un
+signe à Ginetta et remit un volume à la lectrice. Aussitôt la soubrette
+reparut avec une toilette portative en laque japonaise qu'elle dressa
+sur une table. Elle tira d'un sac de velours brodé un énorme peigne
+d'écaille blonde incrusté d'or; et, détachant la résille de soie qui
+retenait les cheveux de sa maîtresse, elle se mit à la peigner, mais
+lentement, et d'une façon insolente et coquette, qui semblait n'avoir
+pas d'autre but que d'étaler aux yeux de Saint-Julien le luxe de cette
+magnifique chevelure.
+
+Au fait, il n'en existait peut-être pas de plus belle en Europe. Elle
+était d'un noir de corbeau, lisse, égale, si luisante sur les tempes
+qu'on en eût pris le double bandeau pour un satin brillant; si longue et
+si épaisse qu'elle tombait jusqu'à terre et couvrait toute la taille
+comme un manteau. Saint-Julien n'avait rien vu de semblable, si ce n'est
+dans ses élucubrations fantastiques. Le peigne doré de la Ginetta se
+jouait en éclairs dans ce fleuve d'ébène, tantôt faisant voltiger les
+légères tresses sur les épaules de la princesse, tantôt posant sur sa
+poitrine de grandes masses semblables à des écharpes de jais; et puis,
+rassemblant tout ce trésor sous son peigne immense, elle le faisait
+ruisseler aux lumières comme un flot d'encre.
+
+Avec sa tunique de damas jaune, brodée tout autour de laine rouge, sa
+jupe et son pantalon de mousseline blanche, sa ceinture en torsade de
+soie, liée autour des reins et tombant jusqu'aux genoux; avec ses
+babouches brodées, ses larges manches ouvertes et sa chevelure
+flottante, la riche Quintilia ressemblait à une princesse grecque.
+Ianthé, Haïdé, n'eussent pas été des noms trop poétiques pour cette
+beauté orientale du type le plus pur.
+
+Pendant cette toilette inutile et voluptueuse, la duègne lisait, et la
+princesse semblait ne pas écouter, occupée qu'elle était d'ôter et de
+remettre ses bagues, de nettoyer ses ongles avec une crème parfumée et
+de les essuyer avec une batiste garnie de dentelles.
+
+Saint-Julien ne pouvait pas la regarder sans une admiration qu'il
+combattait en vain. Pour conjurer l'enchanteresse, il eût voulu écouter
+la lecture. C'était un livre allemand qu'il n'entendait pas.
+
+«Fanciullo, lui dit la princesse sans lever les yeux sur lui,
+comprends-tu cela?
+
+--Pas un mot, Madame.
+
+--Mistress White, dit-elle en anglais à la lectrice, lisez le texte
+latin qui est en regard. Je présume, ajouta-t-elle en regardant
+Saint-Julien, que vous avez fait vos études, monsieur le gentilhomme?»
+
+Louis ne répondit que par un signe de tête; la lectrice lut le texte en
+latin.
+
+C'était un ouvrage de métaphysique allemande, la plus propre à donner
+des vertiges.
+
+La princesse interrompait de temps en temps la lecture, et, tout en
+continuant ses féminines recherches de toilette, contredisait et
+redressait la logique du livre avec une supériorité si mâle, avec une
+intelligence si pénétrante; elle jetait un coup d'œil si net, si hardi
+sur les subtilités de cette mystérieuse analyse, que Julien ne savait
+plus à quelle opinion s'arrêter. Pressé par elle de donner son avis sur
+les rêveries de l'ascétique Allemand, il déploya tout son petit savoir;
+mais il vit bientôt que c'était peu de chose en comparaison de celui de
+madame Cavalcanti. Elle le critiqua doucement, le battit avec
+bienveillance, et finit par l'écouter avec plus d'attention, lorsque,
+abandonnant la controverse ergoteuse, il se fia davantage aux lumières
+naturelles de sa raison et aux inspirations de sa conscience. Quintilia,
+le voyant dans une bonne voie, l'écoutait parler. Insensiblement il se
+livra à ce bien-être intellectuel qu'on éprouve à se rendre un compte
+lumineux de ses propres idées.
+
+Il quitta peu à peu la place éloignée et l'attitude contrainte où la
+honte l'avait retenu. Il était embarqué dans la plus belle de ses
+argumentations lorsqu'il s'aperçut qu'il était appuyé sur la toilette de
+madame Cavalcanti, vis-à-vis d'elle, et sous le feu immédiat de ses
+grands yeux noirs. Elle avait quitté ses brosses à ongles et repoussé le
+peigne de Ginetta; tout enveloppée de ses longs cheveux, elle avait
+croisé sa jambe droite sur son genou gauche, et ses mains autour de son
+genou droit. Dans cette attitude d'une grâce tout orientale, elle le
+regardait avec un sourire de douceur angélique, mêlé à une certaine
+contraction de sourcil qui exprimait un sérieux intérêt.
+
+Saint-Julien, tout épouvanté du danger qu'il courait, s'arrêta d'un air
+effaré au milieu d'une phrase; mais il voulut en vain donner une
+expression farouche à son regard, malgré lui il en laissa jaillir une
+flamme amoureuse et chaste qui fit sourire la princesse.
+
+«C'est assez, dit-elle à sa lectrice; mistress White, vous pouvez vous
+retirer.»
+
+Louis n'y comprit rien, la tête lui tournait. Il voyait approcher le
+moment décisif avec terreur; il pensait au rôle ridicule qu'il allait
+jouer en repoussant les avances de la plus belle personne du monde.
+Pourtant il se jurait à lui-même de ne jamais servir aux méprisants
+plaisirs d'une femme, fût-il devenu lui-même le plus roué des hommes.
+
+Tout à coup la princesse lui dit avec aisance:
+
+«Bonsoir, mon cher enfant; je suppose que vous avez besoin de repos, et
+je sens le sommeil me gagner aussi. Ce n'est pas que votre conversation
+soit faite pour endormir; elle m'a été infiniment agréable, et je
+désirerais prolonger le plaisir de cette rencontre. Si vos projets de
+voyage s'accordaient avec les siens, je vous offrirais une place dans ma
+voiture... Voyons, où allez-vous?
+
+--Je l'ignore, Madame; je suis un aventurier sans fortune et sans asile;
+mais, quelque misérable que je sois, je ne consentirai jamais à être à
+charge à personne.
+
+--Je le crois, dit la princesse avec une bonté grave; mais entre des
+personnes qui s'estiment, il peut y avoir un échange de services
+profitable et honorable à toutes deux. Vous avez des talents, j'ai
+besoin des talents d'autrui; nous pouvons être utiles l'un à l'autre.
+Venez me voir demain matin; peut-être pourrons-nous ne pas nous séparer
+si tôt, après nous être entendus si vite et si bien.»
+
+En achevant ces mots, elle lui tendit la main et la lui serra avec
+l'honnête familiarité d'un jeune homme. Saint-Julien, en descendant
+l'escalier, entendit les verrous de l'appartement se tirer derrière lui.
+
+«Allons, dit-il, j'étais un fou et un niais; madame Cavalcanti est la
+plus belle, la plus noble, la meilleure des femmes.»
+
+
+
+
+III.
+
+
+Julien eut bien de la peine à s'endormir. Toute cette journée se
+présentait à sa mémoire comme un chapitre de roman; et lorsqu'il
+s'éveilla le lendemain, il eut peine à croire que ce ne fût pas un rêve.
+Empressé d'aller trouver la princesse, qui devait partir de bonne heure,
+il s'habilla à la hâte et se rendit chez elle le cœur joyeux, l'esprit
+tout allégé des doutes injustes de la veille. Il trouva madame
+Cavalcanti déjà prête à partir. Ginetta lui préparait son chocolat
+tandis qu'elle parcourait une brochure sur l'économie politique.
+
+«Mon enfant, dit-elle à Julien, j'ai pensé à vous; je sais à quelle
+force vous avez atteint dans vos études, ce n'est ni trop ni trop peu.
+Avez-vous étudié en particulier quelque chose dont nous n'ayons pas
+parlé hier?
+
+--Non pas, que je sache. Votre Altesse m'a prouvé qu'elle en savait
+beaucoup plus que moi sur toutes choses; c'est pourquoi je ne vois pas
+comment je pourrais lui être utile.
+
+--Vous êtes précisément l'homme que je cherchais; je veux réduire le
+nombre des personnes qui me sont attachées et en épurer le choix; je
+veux réunir en une seule les fonctions de ma lectrice et celles de mon
+secrétaire. Je marie l'une avantageusement à un homme dont j'ai besoin
+de me divertir; l'autre est un sot dont je ferai un excellent chanoine
+avec mille écus de rente. Tous deux seront contents, et vous les
+remplacerez auprès de moi. Vous cumulerez les appointements dont ils
+jouissaient, mille écus d'une part et quatre mille francs de l'autre; de
+plus l'entretien complet, le logement, la table, etc.»
+
+Cette offre, éblouissante pour un homme sans ressource comme l'était
+alors Saint-Julien, l'effraya plus qu'elle ne le séduisit.
+
+«Excusez ma franchise, dit-il après un moment d'hésitation; mais j'ai de
+l'orgueil: je suis le seul rejeton d'une noble famille; je ne rougis
+point de travailler pour vivre, mais je craindrais de porter une livrée
+en acceptant les bienfaits d'un prince.
+
+--Il n'est question ni de livrée ni de bienfaits, dit la princesse; les
+fonctions dont je vous charge vous placent dans mon intimité.
+
+--C'est un grand bonheur sans doute, reprit Julien embarrassé; mais,
+ajouta-t-il en baissant la voix, mademoiselle Ginetta est admise aussi à
+l'intimité de Votre Altesse.
+
+--J'entends, reprit-elle; vous craigniez d'être mon laquais.
+Rassurez-vous, Monsieur, j'estime les âmes fières et ne les blesse
+jamais. Si vous m'avez vue traiter en esclave le pauvre abbé Scipione,
+c'est qu'il a été au-devant d'un rôle que je ne lui avais pas destiné.
+Essayez de ma proposition; si vous ne vous fiez pas à ma délicatesse, le
+jour où je cesserai de vous traiter honorablement, ne serez-vous pas
+libre de me quitter?
+
+--Je n'ai pas d'autre réponse à vous faire, Madame, répondit
+Saint-Julien entraîné, que de mettre à vos pieds mon dévouement et ma
+reconnaissance.
+
+--Je les accepte avec amitié, reprit Quintilia en ouvrant un grand livre
+à fermoir d'or; veuillez écrire vous-même sur cette feuille nos
+conventions, avec votre nom, votre âge, votre pays. Je signerai.»
+
+Quand la princesse eut signé ce feuillet et un double que Julien mit
+dans son portefeuille, elle fit appeler tous ses gens, depuis l'aide de
+camp jusqu'au jockey, et, tout en prenant son chocolat, elle leur dit
+avec lenteur et d'un ton absolu;
+
+--M. l'abbé Scipione et mistress White cessent de faire partie de ma
+maison. C'est M. le comte de Saint-Julien qui les remplace. White et
+Scipione ne cessent pas d'être mes amis, et savent qu'il ne s'agit pas
+pour eux de disgrâce, mais de récompense. Voici M. de Saint-Julien.
+Qu'il soit traité avec respect, et qu'on ne l'appelle jamais autrement
+que M. le comte. Que tous mes serviteurs me restent attachés et soumis;
+ils savent que je ne leur manquerai pas dans leurs vieux jours. Ne tirez
+pas vos mouchoirs et ne faites pas semblant de pleurer de tendresse. Je
+sais que vous m'aimez; il est inutile d'en exagérer le témoignage. Je
+vous salue. Allez-vous-en.»
+
+Elle tira sa montre de sa ceinture et ajouta:
+
+«Je veux être partie dans une demi-heure.»
+
+L'auditoire s'inclina et disparut dans un profond silence. Les ordres de
+la princesse n'avaient pas rencontré la moindre apparence de blâme ou
+même d'étonnement sur ces figures prosternées. L'exercice ferme d'une
+autorité absolue a un caractère de grandeur dont il est difficile de ne
+pas être séduit, même lorsqu'il se renferme dans d'étroites limites.
+Saint-Julien s'étonna de sentir le respect s'installer pour ainsi dire
+dans son âme sans répugnance et sans effort.
+
+Il retourna dans sa chambre pour prendre quelques effets, et il
+redescendait l'escalier avec son petit sac de voyage sous le bras,
+lorsque le grand voyageur pâle qui lui avait montré la veille une si
+étrange curiosité accourut vers lui et le salua en lui adressant mille
+excuses obséquieuses sur son impertinente méprise. Saint-Julien eût bien
+voulu l'éviter, mais ce fut impossible. Il fut forcé d'échanger quelques
+phrases de politesse avec lui, espérant en être quitte de la sorte. Il
+se flattait d'un vain espoir; le voyageur pâle, saisissant son bras, lui
+dit du ton pathétique et solennel d'un homme qui vous inviterait à son
+enterrement, qu'il avait quelque chose d'important à lui dire, un
+service immense à lui demander. Saint-Julien, qui, malgré ses défiances
+continuelles, était bon et obligeant, se résigna à écouter les
+confidences du voyageur pâle.
+
+«Monsieur, lui dit celui-ci, prenez-moi pour un fou, j'y consens; mais,
+au nom du ciel! ne me prenez pas pour un insolent, et répondez à la
+question que je vous ai adressée hier soir: Qu'est-ce que la princesse
+Quintilia Cavalcanti?
+
+--Je vous jure, Monsieur, que je ne le sais guère plus que vous,
+répondit Saint-Julien; et pour vous le prouver, je vais vous dire de
+quelle manière j'ai fait connaissance avec elle.»
+
+Quand il eut terminé son récit, que le voyageur écouta d'un air
+attentif, celui-ci s'écria:
+
+«Ceci est romanesque et bizarre, et me confirme dans l'opinion où je
+suis que cette étrange personne est ma belle inconnue du bal de l'Opéra.
+
+--Qu'est-ce que vous voulez dire? demanda Saint-Julien en ouvrant de
+grands yeux.
+
+--Puisque vous avez eu la bonté de me conter votre aventure, répliqua le
+voyageur, je vais vous dire la mienne. J'étais, il y a six semaines, au
+bal de l'Opéra à Paris; je fus agacé par un domino si plein
+d'extravagance, de gentillesse et de grâce, que j'en fus _absolument_
+enivré. Je l'entraînai dans une loge, et _elle_ me montra son visage:
+c'était le plus beau, le plus expressif que j'aie vu de ma vie. Je la
+suivis tout le temps du bal, bien qu'après m'avoir fait mille
+coquetteries elle semblât faire tous ses efforts pour m'échapper. Elle
+réussit un instant à s'éclipser; mais guidé par cette seconde vue que
+l'amour nous donne, je la rejoignais sous le péristyle, au moment où
+elle montait dans une voiture élégante qui n'avait ni chiffre ni livrée.
+Je la suppliai de m'écouter; alors elle me dit qu'elle occupait un rang
+élevé dans le monde, qu'elle avait des convenances à garder, et qu'elle
+mettait des conditions à mon bonheur. Je jurai de les accepter toutes.
+Elle me dit que la première serait de me laisser bander les yeux. J'y
+consentis; et, dès que nous fûmes assis dans la voiture, elle m'attacha
+son mouchoir sur les yeux en riant comme une folle. Lorsque la voiture
+s'arrêta, elle me prit le bras d'une main ferme, me fit descendre, et me
+conduisit si lestement que j'eus de la peine à ne pas tomber plusieurs
+fois en chemin. Enfin elle me poussa rudement, et je tombai avec effroi
+sur un excellent sofa. En même temps elle fit sauter le bandeau, et je
+me trouvai dans un riche cabinet où tout annonçait le goût des arts et
+l'élévation des idées. Elle me laissa examiner tout avec curiosité:
+c'était, comme je m'en aperçus en regardant ses livres, une personne
+savante, lisant le grec, le latin et le français. Elle était Italienne,
+et semblait avoir vécu parmi ce qu'il y a de plus élevé dans la société,
+tant elle avait de noblesse dans les manières et d'élégance dans la
+conversation. Je vous avouerai que je faillis d'abord en devenir fou
+d'orgueil et de joie, et qu'ensuite je fus ébloui et effrayé de la
+distance qui existait sous tous les rapports entre une telle femme et
+moi. Autant j'avais été confiant et fat durant le bal, autant je devins
+humble et craintif quand je fus bien convaincu que je n'avais point
+affaire à une intrigante, mais à une personne d'un rang et d'un esprit
+supérieurs. Ma timidité lui plut sans doute; car elle redevint folâtre
+et même provocante.»
+
+Saint-Julien rougit, et le voyageur s'en apercevant, lui dit d'un air
+plus grave et un visage plus pâle que de coutume:
+
+«Vous me trouvez peut-être fat, Monsieur, et pourtant ce que je vous
+disais en confidence est de la plus exacte vérité. Je n'ai l'air ni
+fanfaron, ni mauvais plaisant, n'est-il pas vrai?
+
+--Non, certainement, répliqua Julien. Je vous écoute, veuillez
+continuer.
+
+--C'était une étrange créature, grave, diserte, railleuse, haute et
+digne, insolente, et, vous dirai-je tout? un peu effrontée. Après
+m'avoir imposé silence avec autorité pour un mot hasardé, elle disait
+les choses les plus comiques et les moins chastes du monde.
+
+--En vérité? dit Julien saisi de dégoût.
+
+--Il n'est que trop vrai, poursuivit le voyageur. Eh bien, malgré ces
+bizarreries, et peut-être à cause de ces bizarreries, j'en devins
+éperdument amoureux, non de cet amour idéal et pur dont votre âge est
+capable, mais d'un amour inquiet, dévorant comme un désir. Enfin,
+Monsieur, je fus, ce soir-là, le plus heureux des hommes, et je
+sollicitai avec ardeur la faveur de la voir le lendemain; elle me le
+promit à la condition que je ne chercherais à savoir ni son nom, ni sa
+demeure. Je jurai de respecter ses volontés. Elle me banda de nouveau
+les yeux, me conduisit dehors, et me fit remonter en voiture. Au bout
+d'une demi-heure on m'en fit descendre. Au moment où j'étais sur le
+marchepied, une joue douce et parfumée, que je reconnus bien, effleura
+la mienne, et une voix, que je ne pourrai jamais oublier, me glissa ces
+mots dans l'oreille: _À demain_. J'arrachai le bandeau; mais on me
+poussa sur le pavé, et la portière se referma précipitamment derrière
+moi. La voiture n'avait point de lanternes et partit comme un trait.
+J'étais dans une des plus sombres allées des Champs-Élysées. Je ne vis
+rien, et j'eus bientôt cessé d'entendre le bruit de la voiture, quelques
+efforts que je fisse pour la suivre. Il faisait un verglas affreux; je
+tombais à chaque pas, et je pris le parti de rentrer chez moi.
+
+--Et le lendemain? dit Julien.
+
+--Je n'ai jamais revu mon inconnue, si ce n'est tout à l'heure, à une
+des fenêtres qui donnent sur la cour de cette auberge; et c'est la
+princesse Quintilia Cavalcanti.
+
+--Vous en êtes sûr, Monsieur? dit Julien triste et consterné.
+
+--J'en ai une autre preuve, dit le voyageur en tirant de son sein une
+montre fort élégante et en l'ouvrant: regardez ce chiffre; n'est-ce pas
+celui de Quintilia Cavalcanti, avec cette abréviation PRA, c'est-à-dire
+principessa? Maudite abréviation qui m'a tant fait chercher!
+
+--Comment avez-vous cette montre? dit Julien.
+
+--Par un hasard étrange, j'en avais une absolument semblable, et je
+l'avais posée sur la cheminée du boudoir où je fus conduit par mon
+masque. La cherchant précipitamment, je pris celle-ci qui était
+suspendue à côté, et ce ne fut qu'au bout de quelques jours que je
+m'aperçus du chiffre gravé dans l'intérieur.
+
+--Je ne sais si je rêve, dit Saint-Julien en regardant la montre; mais
+il me semble que j'en ai vu tout à l'heure une semblable dans les mains
+de cette femme.
+
+--Une montre de platine russe, travaillée en Orient, dit le voyageur,
+avec des incrustations d'or émaillé!
+
+--Je crois que oui, dit Julien.
+
+--Eh bien, ouvrez-la, Monsieur, et vous y trouverez le nom de Charles de
+Dortan; faites-le, au nom du ciel!
+
+--Comment voulez-vous que j'aille demander à la princesse de voir sa
+montre? et d'ailleurs qu'y gagnerez-vous?
+
+--Oh! je veux lui reprocher son effronterie; on ne se joue pas ainsi
+d'un homme de bonne foi qui s'est soumis à tant de précautions
+mystérieuses. Il faut démasquer une infâme coquette, ou bien il faut
+qu'elle me tienne ses promesses, et je garderai à jamais le silence sur
+cette aventure; car, après tout, Monsieur, je suis encore capable d'en
+être amoureux comme un fou.
+
+--Je vous en fais mon compliment, dit froidement Saint-Julien; pour moi,
+je hais cette sorte de femmes, et je...
+
+--Voici la voiture qui va partir! s'écria le voyageur: je veux
+l'attendre au passage, lui crier mon nom aux oreilles, la terrasser de
+mon regard... Mais de grâce, Monsieur, allez d'abord lui dire que je
+veux lui parler, que je suis Charles de Dortan; elle sait très-bien mon
+nom, elle me l'a demandé. Et d'ailleurs elle a ma montre...»
+
+Le majordome de la princesse vint appeler Julien; celui-ci obéit, et
+trouva le page, la duègne et les autres installés dans les voitures de
+suite et prêts à partir. La princesse parut bientôt avec la Ginetta;
+elles étaient coiffées de grands voiles noirs pour se préserver de la
+poussière de la route. La princesse avait levé le sien; mais quand elle
+vit sa voiture entourée de curieux, elle sembla éprouver un sentiment
+d'impatience et d'ennui, et baissa son voile sur son visage. En ce
+moment le voyageur pâle s'élançait pour la voir; il s'élança trop tard
+et ne la vit pas.
+
+Alors, n'osant adresser la parole à cette femme dont il ne distinguait
+pas les traits, il prit le bras de Saint-Julien et dit d'un ton
+d'instance:
+
+«De grâce, dites mon nom.»
+
+Saint-Julien céda machinalement et dit à la princesse:
+
+«Madame, voici M. Charles de Dortan.
+
+--Je n'ai pas l'honneur de le connaître, répondit la princesse, et je le
+salue. Allons, Messieurs, en voiture; dépêchons-nous!»
+
+À ce ton absolu, les serviteurs de la princesse écartèrent
+précipitamment les curieux, et Quintilia monta en voiture sans que le
+voyageur pâle osât lui parler. Saint-Julien le vit serrer les poings et
+s'élancer avec anxiété sur un banc pour regarder dans la voiture.
+
+[Illustration: Elle paraissait bien avoir trente ans... (Page 2.)]
+
+--Qu'est-ce que c'est que cet homme-là qui nous regarde tant? dit
+nonchalamment la princesse en s'étendant à demi au fond de la voiture,
+dont Saint-Julien et la Ginetta occupaient le devant.
+
+--Je ne sais pas, Madame, répondit la Ginetta avec candeur en relevant
+son voile.
+
+--C'est M. Charles de Dortan, dit Saint-Julien indigné.
+
+--N'est-ce pas un horloger?» dit la princesse avec tant de calme, que
+Saint-Julien ne put savoir si c'était une question de bonne foi ou une
+plaisanterie effrontée.
+
+La princesse releva aussi son voile, se tourna vers Dortan, et lui dit
+d'un ton froid et impératif:
+
+«Monsieur, reculez-vous; on ne regarde pas ainsi une femme.
+
+Dortan devint pâle comme la lune et resta fasciné à sa place.
+
+La voiture partit au galop.
+
+«Ces Français sont insolents! dit la Ginetta au bout d'un instant.
+
+--Pourquoi? dit la princesse, qui avait déjà oublié l'incident.
+
+--Il faut, pensa Julien, que ce Dortan soit un imbécile ou un fou.»
+
+Les manières tranquilles de la princesse le subjuguèrent bientôt, et il
+lui sembla avoir rêvé l'histoire de Dortan. Pendant ce temps le chemin
+se dérobait sous les pieds des chevaux, et Avignon s'effaçait dans la
+poussière de l'horizon.
+
+
+
+
+IV.
+
+
+Les journées de ce voyage passèrent comme un songe pour Julien. La
+princesse s'était faite homme pour lui parler. Elle avait un art infini
+pour tirer de chaque question tout le parti possible, pour la
+simplifier, l'éclaircir et la revêtir ensuite de tout l'éclat de sa
+pensée vaste et brillante. Toutes ses opinions révélaient une âme forte,
+une volonté implacable, une logique âpre et serrée. Ce caractère viril
+éblouissait le jeune comte. Une chose seule l'affligeait, c'était de n'y
+pas voir percer plus de sensibilité; un peu plus d'entraînement, un peu
+moins de raison, l'eussent rendu plus séduisant sans lui ôter peut-être
+sa puissance. Mais Saint-Julien ne savait pas encore précisément s'il se
+trompait en augurant de la beauté de l'intelligence plus que de la bonté
+du cœur. Peut-être cette âme si vaste avait-elle encore plus d'une face
+à lui montrer, plus d'un trésor à lui révéler. Seulement il s'effrayait
+de la trouver plus disposée à la critique qu'à la sympathie lorsqu'il
+s'écartait de la réalité positive pour s'égarer à la suite de quelque
+rêverie sentimentale.
+
+[Illustration: Vraiment, dit l'aubergiste... (Page 3.)]
+
+Et d'un autre côté pourtant il aimait cette froideur d'imagination qui,
+selon lui, devait prendre sa source dans une habitude de mœurs rigides
+et sages. La familiarité chaste des manières et du langage achevait
+d'effacer la fâcheuse impression qu'il avait reçue d'abord des manières
+hardies et de la brusque familiarité de la princesse. Comment accorder
+d'ailleurs les principes d'ordre et de noble harmonie qu'elle émettait
+si nettement à tout propos avec des habitudes de désordre et
+d'effronterie? La dépravation dans une âme si élevée eût été une
+monstruosité.
+
+Peu après il lui sembla que cette femme cachait sa bonté comme une
+faiblesse, mais qu'un foyer de charité brûlait dans son âme. Elle
+n'était occupée que de théories philanthropiques, et s'indignait de voir
+sur sa route tant de misère sans soulagement. Elle imaginait alors des
+moyens pour y remédier et s'étonnait qu'on ne s'en avisât pas.
+
+«Mais, disait-elle avec colère, ces misérables bâtards qui gouvernent le
+monde à titre de rois ont bien autre chose à faire que de secourir ceux
+qui souffrent. Occupés de leurs fades plaisirs, ils s'amusent
+puérilement et mesquinement jusqu'à ce que la voix des peuples fasse
+crouler leurs trônes trop longtemps sourds à la plainte.»
+
+Alors elle parlait de la difficulté de maintenir l'intelligence entre
+les gouvernements et les peuples. Elle ne la trouvait pas insurmontable.
+«Mais que peuvent faire, ajoutait-elle, tous ces idiots couronnés?» Et
+après avoir lumineusement examiné et critiqué le système de tous les
+cabinets de l'Europe, dont son œil pénétrant semblait avoir surpris tous
+les secrets, elle élevait sur des bases philosophiques son système de
+gouvernement absolu.
+
+«Les grands rois font les grands peuples, disait-elle; tout se réduit à
+cet aphorisme banal; mais il n'y a pas encore eu de grands rois sur la
+terre, il n'y a eu que de grands capitaines, des héros d'ambition,
+d'intelligence et de bravoure; pas un seul prince à la fois hardi,
+loyal, éclairé, froid, persévérant. Dans toutes les biographies
+illustres, la nature infirme perce toujours. Ce n'est pourtant pas à
+dire qu'il faille abandonner l'œuvre et désespérer de l'avenir du monde.
+L'esprit humain n'a pas encore atteint la limite où il doit s'arrêter:
+tout ce qui est nettement concevable est exécutable.»
+
+Après avoir parlé ainsi, elle tombait dans de profondes rêveries; ses
+sourcils se fronçaient légèrement. Son grand œil sombre semblait
+s'enfoncer dans ses orbites; l'ambition agrandissait son front brûlant.
+On l'eût prise pour la fille de Napoléon.
+
+Dans ces instants-là Saint-Julien avait peur d'elle.
+
+«Qu'est-ce que la charité? qu'est-ce que l'amour? se disait-il; que sont
+toutes les vertus et toutes les poésies, et tous les sentiments pieux et
+tendres pour une âme brûlée de ces ambitions immenses?»
+
+Mais s'il la voyait jeter aux pauvres l'or de sa bourse et jusqu'aux
+pièces de son vêtement; s'il l'entendait, d'une voix amicale et presque
+maternelle, interroger les malades et consoler les affligés, il était
+plus touché de ces marques de bonté familière qu'il ne l'eût été
+d'actions plus grandes faites par une autre femme.
+
+Un jour un postillon tomba sous ses chevaux et fut grièvement blessé. La
+princesse s'élança la première à son secours; et, sans crainte de
+souiller son vêtement dans le sang et dans la poussière, sans craindre
+d'être atteinte et blessée elle-même par les pieds des chevaux, au
+milieu desquels elle se jeta, elle le secourut et le pansa de ses
+propres mains. Elle le fit avec tant de zèle et de soin, que
+Saint-Julien aurait cru qu'elle y mettait de l'affectation s'il ne l'eût
+vue tancer sérieusement son page, qui criait pour une égratignure,
+repousser avec colère les mendiants qui étalaient sous ses yeux de
+fausses plaies, négliger, en un mot, toutes les occasions de déployer
+une compassion inutile et crédule.
+
+Enfin on arriva à Monteregale, et la princesse, ayant fait ouvrir sa
+voiture, montra de loin à Saint-Julien les tours d'une jolie forteresse
+en miniature qui dominait sa capitale. La capitale blanche et mignonne
+parut bientôt elle-même au milieu d'une vallée délicieuse. La garnison,
+composée de cinq cents hommes, arriva à la rencontre de sa gracieuse
+souveraine. Les douze pièces de canon des forts firent le plus beau
+bruit qu'elles purent, et l'inévitable harangue des magistrats fut
+prononcée aux portes de la ville.
+
+Quintilia parut recevoir ces honneurs avec un peu de hauteur et
+d'ironie. Peut-être en eût-elle mieux supporté l'ennui si l'éclat d'une
+plus vaste puissance les eût rehaussés au gré de son orgueil. Cependant
+elle se donna la peine de faire à Saint-Julien les honneurs de sa petite
+principauté avec beaucoup de gaieté. Elle eut l'esprit de ne point trop
+souffrir du ridicule de ses magistrats, de la mesquinerie de ses forces
+militaires et de l'exiguïté de ses domaines. Elle s'exécuta de bonne
+grâce pour en rire, et ne perdit néanmoins aucune occasion de lui faire
+adroitement remarquer les effets d'une sage administration.
+
+Au reste elle prenait trop de peine. Saint-Julien, qui n'avait jamais vu
+que les tourelles lézardées du manoir héréditaire et leurs rustiques
+alentours, était rempli d'une naïve admiration pour cet appareil de
+royauté domestique. La beauté du ciel, les riches couleurs du paysage,
+l'élégance coquette du palais, construit dans le goût oriental sur les
+dessins de la princesse, les grands airs des seigneurs de sa petite
+cour, les costumes un peu surannés, mais riches, des dignitaires de sa
+maison, tout prenait aux yeux du jeune campagnard un aspect de splendeur
+et de majesté qui lui faisait envisager sa destinée comme un rêve.
+
+Arrivée dans son palais, Quintilia fut tellement obsédée de révérences
+et de compliments, qu'elle ne put songer à installer son nouveau
+secrétaire. Lorsque Saint-Julien voulut aller prendre du repos, les
+valets, mesurant leur considération à la magnificence de son costume,
+l'envoyèrent dans une mansarde. Il y fit peu d'attention. Délicat de
+complexion et peu habitué à la fatigue, il s'y endormit profondément.
+
+Le lendemain matin, il fut éveillé par la Ginetta.
+
+«Monsieur le comte, lui dit-elle avec l'aplomb d'une personne qui sent
+toute la dignité de son personnage, vous êtes mal ici. Son Altesse ne
+sait pas où l'on vous a logé; mais, comme elle n'a pas eu le temps de
+s'occuper de vous hier, elle vous prie d'attendre ici un jour ou deux,
+d'y prendre vos repas, d'en sortir le moins possible, de ne point vous
+montrer à beaucoup de personnes, de ne parler à aucune, et d'être assuré
+qu'elle s'occupe de vous installer d'une manière dont vous serez
+content.»
+
+Après ce discours, la Ginetta le salua et sortit d'un air majestueux.
+Saint-Julien se conforma religieusement aux intentions de sa souveraine.
+Un vieux valet de chambre lui apporta des aliments très-choisis, le
+servit respectueusement sans lui adresser un mot, et lui remit quelques
+livres. Ce fut le seul souvenir qu'il eut de la princesse durant trois
+jours.
+
+Le soir de cette troisième journée, comme il commençait à s'impatienter
+et à s'inquiéter un peu de cet abandon, il entendit, en même temps que
+l'horloge qui sonnait minuit, les pas légers d'une femme, et la Ginetta
+reparut.
+
+«Venez, Monsieur, lui dit-elle d'un ton respectueux, mais avec un regard
+assez moqueur. Son Altesse Sérénissime m'ordonne de vous conduire à
+votre nouveau domicile.»
+
+Saint-Julien la suivit à travers les combles du palais. Après de
+nombreux détours, elle ouvrit une porte dont elle avait la clef sur
+elle: mais, comme Julien allait la franchir à son tour, une figure
+allumée par la colère s'élança au-devant d'eux en s'écriant:
+
+«Où allez-vous?
+
+--Que vous importe? répondit hardiment la Ginetta.»
+
+À la clarté vacillante du flambeau que portait la soubrette,
+Saint-Julien reconnut l'écuyer ou l'aide de camp Lucioli, qui jetait sur
+lui des regards furieux.
+
+«J'ai le commandement de cette partie du château, dit-il: vous ne
+passerez point sans ma permission.
+
+--En voici une qui vaut bien la vôtre, dit-elle en lui exhibant un
+papier.»
+
+Lucioli y jeta les yeux, le froissa dans ses mains avec exaspération et
+le jeta sur les marches de l'escalier en proférant un horrible jurement.
+Puis il disparut après avoir lancé à Julien un nouveau regard de haine
+et de vengeance.
+
+Cette rapide scène réveilla tous les doutes du jeune homme.
+
+«Ou je n'ai aucune espèce de jugement, se dit-il, ou cette conduite est
+celle d'un amant disgracié qui voit en moi son successeur.»
+
+Cette idée le troubla tellement, qu'il arriva tout tremblant au bas de
+l'escalier. Lorsque Ginetta se retourna pour lui remettre la clef de
+l'appartement, il était pâle, et ses genoux se dérobaient sous lui.
+
+«Eh bien! lui dit la soubrette à l'œil brillant, vous avez peur?
+
+--Non pas de Lucioli, Mademoiselle, répondit froidement Saint-Julien.
+
+--Et de quoi donc alors? dit-elle avec ingénuité. Tenez, Monsieur, vous
+êtes chez vous. La princesse vous fera avertir demain quand elle pourra
+vous recevoir. Un serviteur particulier répondra à votre sonnette. Bonne
+nuit, monsieur le comte.»
+
+Elle lui lança un regard équivoque, où Saint-Julien ne put distinguer la
+malice ingénue d'un enfant de la raillerie agaçante d'une coquette. Il
+entra chez lui tout confus de ses vaines agitations, et craignant de
+jouer vis-à-vis de lui-même le rôle d'un fat.
+
+L'appartement était décoré avec un goût exquis. Les draperies en étaient
+si fraîches, que Saint-Julien ne put s'empêcher de penser, malgré ses
+scrupules, que ce logement avait été préparé pour lui tout exprès. La
+simplicité austère des ornements, la sobriété des choses de luxe, le
+choix des objets d'art, semblaient avoir une destination expresse pour
+ses goûts et son caractère. Les gravures représentaient les poètes que
+Julien aimait, ses livres favoris garnissaient les armoires de glace. Il
+y avait même une grande Bible entr'ouverte à un psaume qu'il avait
+souvent cité avec admiration durant le voyage.
+
+«Il est impossible que ces choses soient l'effet du hasard, dit-il; mais
+que suis-je pour qu'elle s'occupe ainsi de moi, pour qu'elle m'honore
+d'une amitié si délicate? Quintilia! dût le monde me couvrir de sa
+sanglante moquerie, je m'estimerais bien malheureux s'il me fallait
+échanger le trésor de cette sainte affection contre une nuit de ton
+plaisir!... Et pourtant quel orgueil serait donc le mien si j'aspirais à
+être le seul amant d'une femme comme elle? Suis-je fou? suis-je sot?»
+
+Le lendemain matin, il se hasarda à tirer la tresse de soie de sa
+sonnette, moins par le besoin qu'il avait d'un domestique que par un
+sentiment de curiosité inquiète et vague appliqué à toutes les choses
+qui l'entouraient. Deux minutes après, il vit entrer le page de la
+princesse. C'était un enfant de seize ans, si fluet et si petit qu'il
+paraissait en avoir douze. Sa physionomie fine et mobile, son air
+enjoué, hardi et pétulant, son costume théâtral, sa chevelure blonde et
+frisée, réalisaient le plus beau type de page espiègle et d'enfant gâté
+qui ait jamais porté l'éventail d'une reine.
+
+«Eh quoi! c'est toi, Galeotto? dit le jeune comte avec surprise.
+
+«Oui, c'est moi, répondit le page avec fierté: la princesse me met à vos
+ordres; mais écoutez. Vous ne devez jamais oublier que je me nomme
+Galeotto _degli Stratigopoli_, descendant de princes esclavons, et que
+je suis votre égal en toutes choses. Si la pauvreté a fait de moi un
+aventurier, elle n'en pourra jamais faire un valet. Sachez donc que je
+suis ici ami et compagnon. J'obéis à la princesse; je la servirai à
+genoux, parce qu'elle est femme et belle; mais vous, je ne consentirai
+jamais qu'à obliger... Est-ce convenu?
+
+--Je n'ai pas besoin d'un serviteur, répondit Saint-Julien, et j'ai
+besoin d'un ami. Vous voyez que le hasard me sert bien, n'est-il pas
+vrai?»
+
+Galeotto lui tendit la main, et un sourire amical entr'ouvrit sa bouche
+vermeille.
+
+«Son Altesse, reprit-il, m'avait bien dit que nous nous entendrions et
+que nous serions frères. Elle désire que nous n'ayons point de rapports
+avec les laquais. Jeunes comme nous voici, pauvres comme nous l'étions
+hier, nous n'avons pas besoin de valets de chambre; mais nous avons
+besoin mutuellement de conseil et de société. C'est pourquoi nos
+gentilles cellules sont voisines l'une de l'autre, une sonnette
+communique de vous à moi; mais prenez-y bien garde, la même
+communication existe de moi à vous, et pour commencer vous allez voir.»
+
+Le page sortit, et peu après une sonnette cachée dans les draperies du
+lit de Saint-Julien fut ébranlée avec autorité. Le jeune comte comprit,
+et se hâta de sortir de sa chambre. Au bout de quelques pas il vit
+Galeotto sur le seuil de la sienne.
+
+«Mon jeune maître, dit Saint-Julien, me voici, j'ai entendu votre appel.
+
+--C'est bien, dit le page; maintenant retournons chez vous, je vais vous
+aider à vous habiller. Cela est d'une haute importance, ajouta-t-il,
+voyant que Julien faisait quelque cérémonie; j'accomplis ma mission,
+laissez-moi faire.»
+
+Alors Galeotto tira de sa poche une clef de vermeil dont il se servit
+pour ouvrir les tiroirs d'un grand coffre de cèdre qui servait de
+commode dans la chambre de Saint-Julien. Il y prit des vêtements d'une
+forme étrange, devant lesquels le jeune Français se récria, saisi de
+répugnance:
+
+«Vous êtes un niais, mon bon ami, lui dit le page; vous craignez d'être
+ridicule en vous affublant d'un costume de comédie. Il ne fallait pas
+vous mettre sous la domination d'une femme. Vous oubliez donc que nous
+jouons ici les premiers rôles après le singe et le perroquet? J'ai fait
+comme vous la première fois qu'on m'ôta ma petite soutane râpée (car je
+m'étais enfui du séminaire par-dessus les murs), pour me mettre ce
+justaucorps de soie, ces bas brodés et ces plumes, qui me donnent l'air
+d'un kakatoès. Je pleurai, je criai (j'avais douze ans alors); je voulus
+déchirer mes manchettes et jeter mon bonnet sur les toits; mais la
+Ginetta, qui est une fille d'esprit, me fit la leçon, et je vous assure
+que je me trouve aujourd'hui fort à mon avantage. Voyez, ajouta le malin
+page en se promenant devant une glace où il se répétait de la tête aux
+pieds; cette petite jambe fine et ce pied de femme ne seraient-ils pas
+perdus sous un pantalon de soldat et sous une botte hongroise?
+Croyez-vous que ma taille fût aussi souple et mes mouvements aussi
+gracieux sous les traits d'un dolman ou sous le drap de votre frac
+grossier? Quant à mes dentelles, elles ne sont pas beaucoup plus
+blanches que mes mains, c'est en dire assez; et mes cheveux, que vous
+trouvez peut-être un peu efféminés, Monsieur, c'est la Ginetta qui les
+frise et les parfume. Allez, mon cher, fiez-vous aux femmes pour savoir
+ce qui nous sied; là où elles règnent, nous ne sommes pas trop
+malheureux.
+
+--Galeotto, dit Saint-Julien en cédant d'un air tout rêveur à ses
+instigations, je vous avoue que, s'il en est ainsi, cette cour n'est pas
+trop de mon goût. Vous êtes spirituel, brillant; cette vie doit vous
+plaire. D'ailleurs, vous n'avez pas encore atteint l'âge où la nécessité
+d'un rôle plus sérieux se fait sentir. Vous avez bien déjà la fierté
+d'un homme; mais vous avez encore l'heureuse légèreté d'un enfant. Pour
+moi, je suis déjà vieux; car j'ai l'humeur mélancolique, le caractère
+nonchalant. Une vie de fêtes ne me convient guère; je ne sais pas plaire
+aux femmes; j'aimerais mieux vivre à la manière d'un homme.
+
+--Admirable princesse! s'écria Galeotto en lui boutonnant son pourpoint
+de velours noir.
+
+--Je ne voudrais pas plus que vous porter un mousquet sur un bastion et
+fumer dans un corps de garde, continua Julien; je ne me sens pas fait
+pour cette vie rude, ennemie du développement de l'intelligence.
+
+--Sublime bon sens de Son Altesse! reprit le page en lui attachant
+au-dessus du genou une jarretière d'argent ciselé.
+
+--Mais je voudrais, continua Saint-Julien, pouvoir accomplir ici quelque
+travail utile, et avoir le droit de consacrer à l'étude mes heures de
+loisir.
+
+--Vive son Altesse Sérénissime! s'écria le page.
+
+--Qu'avez-vous donc à plaisanter ainsi? dit Julien. Vous ne m'écoutez
+pas.
+
+--Parfaitement, au contraire, répondit l'enfant; et si je me récrie en
+vous écoutant, c'est de voir que Son Altesse vous connaisse déjà si
+bien. Tout ce que vous me dites là, elle me l'a dit hier soir; et vous
+pensez bien qu'après vous avoir si nettement jugé, elle a trop d'esprit
+pour vous détourner de votre vocation. Tout ce que vous désirez, elle
+vous l'a préparé; elle est entrée dans le fond de votre cerveau par la
+prunelle de vos yeux, elle a saisi votre âme dans le son de votre voix.
+Attendez quelques jours, et si vous n'êtes pas content de votre sort, il
+faudra vous aller pendre, car c'est que vous aurez le spleen. En
+attendant, regardez-vous, et dites-moi si le choix de ce vêtement ne
+révèle pas chez notre souveraine le sentiment de l'art et de
+l'intelligence du cœur.
+
+--Je vois que vous êtes très-ironique, dit Julien en se regardant sans
+se voir; moi, ce n'est pas mon humeur.
+
+--Seriez-vous susceptible?
+
+--Peut-être un peu, je l'avoue à ma honte.
+
+--Vous auriez tort; mais, sur mon honneur! je ne raille pas.
+Regardez-vous; je sors pour ne pas vous intimider.»
+
+Le nonchalant Julien resta debout devant sa glace sans penser à suivre
+le conseil du page. Peu à peu, il s'examina avec répugnance d'abord,
+puis avec étonnement, et enfin avec un certain plaisir. Ce pourpoint
+noir, cette large fraise blanche, ces longs cheveux lisses et tombant
+sur les tempes, allaient si parfaitement à la figure pâle, à la démarche
+timide, à l'air doux et un peu méfiant du jeune philosophe, qu'on ne
+pouvait plus le concevoir autrement après l'avoir vu vêtu ainsi.
+Saint-Julien ne s'était jamais aperçu de sa beauté. Aucun des rustiques
+amis qui avaient entouré son enfance ne s'en était avisé; on l'avait, au
+contraire habitué à regarder la délicatesse de sa personne comme une
+disgrâce de la nature et comme une organisation assez méprisable. Pour
+la première fois, en se voyant semblable à un type qu'il avait souvent
+admiré dans les copies gravées des anciens tableaux il s'étonna de ne
+point trouver sa ténuité ridicule et sa gaucherie disgracieuse. Une
+satisfaction ingénue se répandit sur sa figure et l'absorba tellement,
+qu'il resta près d'un quart d'heure en extase devant lui-même,
+s'oubliant complètement, et prenant la glace où il se regardait, dans
+son immobilité contemplative, pour un beau tableau suspendu devant lui.
+
+Deux figures épanouies qui se montrèrent au second plan détruisirent son
+illusion. Il s'éveilla comme d'un songe, et vit derrière lui le page et
+la Ginetta, qui l'applaudissaient en riant de toute leur âme. Un peu
+confus d'être surpris ainsi, le jeune comte s'adossa à la boiserie de sa
+chambre, et, se croisant les bras, attendit que leur gaieté se fût
+exhalée; mais son regard triste et un peu méprisant ne put en réprimer
+l'élan. Le page sauta sur le lit en se tenant les flancs, et la Ginetta
+se laissa tomber sur un carreau avec la grâce d'une chatte qui joue.
+
+Mais, se levant tout à coup et croisant ses bras sur sa poitrine, elle
+s'adossa à la boiserie, précisément en face de Julien, et dans la même
+attitude que lui. Puis elle le regarda du haut en bas avec une attention
+sérieuse.
+
+Se tournant ensuite vers le page, elle lui dit d'un ton grave:
+«Seulement la jambe un peu grêle et les genoux un peu rapprochés; mais
+ce n'est pas disgracieux, tant s'en faut.»
+
+Saint-Julien, très-piqué de leurs manières, se sentait rougir de honte
+et de colère lorsqu'on entendit sonner onze heures. Le page et la
+soubrette, tressaillant comme des lévriers au son du cor, le saisirent
+chacun par un bras en s'écriant: «Vite, vite, à notre poste!» et avant
+qu'il eût eu le temps de se reconnaître, il se trouva dans la chambre de
+la princesse.
+
+
+
+
+V.
+
+
+Quintilia était étendue sur de riches tapis et fumait du latakié dans
+une longue chibouque couverte de pierreries. Elle portait toujours ce
+costume grec qu'elle semblait affectionner, mais dont l'éclat, cette
+fois, était éblouissant. Les étoffes de soie des Indes à fond blanc semé
+de fleurs étaient bordées d'ornements en pierres précieuses; les
+diamants étincelaient sur ses épaules et sur ses bras. Sa calotte de
+velours bleu de ciel, posée sur ses longs cheveux flottants, était
+brodée de perles fines avec une rare perfection. Un riche poignard
+brillait dans sa ceinture de cachemire. Un jeune axis apprivoisé dormait
+à ses pieds, le nez allongé sur une de ses pattes fluettes. Appuyée sur
+le coude, et s'entourant des nuages odorants du latakié, la princesse,
+fermant les yeux à demi, semblait plongée dans une de ces molles extases
+dont les peuples du Levant savent si bien savourer la paisible
+béatitude. La Ginetta se mit à lui préparer du café, et le page à
+remplir sa pipe, qu'elle lui tendit d'un air nonchalant, après lui avoir
+fait un très petit signe de tête amical. Julien restait debout au milieu
+de la chambre, éperdu d'admiration, mais singulièrement embarrassé de sa
+personne.
+
+Quintilia, soufflant au milieu du nuage d'opale qui flottait autour
+d'elle, distingua enfin son secrétaire intime, qui attendait
+craintivement ses ordres. «Ah! c'est toi, Giuliano? dit-elle en lui
+tendant sa belle main; es-tu bien dans ton nouvel appartement?
+Trouves-tu que j'aie été un bon factotum dans ton petit palais? À ton
+tour, tu auras bien des choses à faire dans le mien: mais nous parlerons
+de cela demain. Aujourd'hui je te présente à mes courtisans; songe à
+faire bonne contenance. Voyons; ton costume? marche un peu. Comment le
+trouves-tu, Ginetta?
+
+--Je suis absolument de l'avis de Votre Altesse.
+
+--Et toi, Galeotto?
+
+--Si mademoiselle n'avait rien dit, j'aurais dit quelque chose; mais ne
+trouve rien de plus spirituel à répondre que ce qu'elle a trouvé.
+
+--Ginetta, dit la princesse, je vous défends de tourmenter Galeotto.
+D'ailleurs, ajouta-t-elle en voyant l'air triste et contraint de
+Saint-Julien, ces enfantillages ne sont pas du goût de M. le comte, et
+il vous faudra, avec lui, brider un peu votre folle humeur.
+
+--Madame, dit Julien, qui craignait de jouer le rôle d'un pédant,
+laissez, je vous en prie, leur gaieté s'exercer à mes dépens; je suis un
+paysan sans grâce et sans esprit, leurs sarcasmes me formeront
+peut-être.
+
+--C'est notre amitié qui prendra ce soin, dit Quintilia. Mais, dis-moi,
+enfant, tu ne m'as pas conté ton histoire, et je ne sais pas encore par
+quelle bizarrerie du destin monsieur le comte de Saint-Julien m'a fait
+l'honneur de me suivre en Illyrie. Je gagerais qu'il y a là-dessous
+quelque aventure d'amour, quelque grande passion de roman, contrariée
+par des parents inflexibles; tu m'as bien l'air d'être venu à moi
+par-dessus les murs. Voyons, Ragazzo, quelle escapade avez-vous faite?
+pour quelle dette de jeu, pour quel grand coup d'épée, pour quelle fille
+enlevée ou séduite avez-vous pris votre pays par pointe?»
+
+En parlant ainsi, elle posa son pied chaussé d'un bas de soie bleuâtre
+lamé d'argent sur le flanc de sa biche tachetée, et, tout en prenant sa
+chibouque des mains du page, elle le baisa au front avec indolence.
+
+Cette familiarité ne troubla nullement Galeotto, qui semblait tout à
+fait dévoué à son rôle d'enfant; mais elle fit monter le sang au visage
+du timide Julien.
+
+«Voyons, dit la princesse sans y faire attention; nous avons encore une
+heure à attendre l'ouverture du cérémonial; veux-tu nous raconter tes
+aventures?
+
+--Hélas! Madame, répondit Julien, il vaudrait mieux m'ordonner de vous
+lire un conte des _Mille et une Nuits_ ou un des romanesques épisodes de
+Cervantès; ce serait plus amusant pour Votre Altesse que les obscures
+souffrances d'un héros aussi vulgaire et d'un conteur aussi médiocre que
+je le suis.
+
+--Je crois comprendre ta répugnance, Giuliano, reprit la princesse; tu
+crains d'être écouté avec indifférence: tu te trompes; il ne s'agit pas
+pour moi de satisfaire une curiosité oisive; je voudrais lire jusqu'au
+fond de ton cœur, afin d'éclairer mon amitié sur les moyens de te rendre
+heureux. Si tu doutes de l'intérêt avec lequel nous allons t'entendre,
+attends que la confiance te vienne. C'est à nous de savoir la mériter.
+
+--Je serais un sot et un ingrat, répondit Julien, si je doutais de la
+bienveillance de Votre Altesse après les bontés dont elle m'a comblé; je
+crois aussi à l'amitié de mon jeune confrère, à la discrétion de la
+signora Gina. D'ailleurs il n'y a point de piquants mystères dans mon
+histoire, et les malheurs domestiques dont j'ai souffert ne peuvent être
+aggravés ni adoucis par la publicité.»
+
+Galeotto prit la main de Julien et le fit asseoir sur le tapis, entre
+lui et l'axis favori. Le jeune comte raconta son histoire en ces termes:
+
+«Je suis né en Normandie, de parents nobles, mais ruinés par la
+révolution du siècle dernier. Ma mère, en partant pour l'étranger, fut
+heureuse de pouvoir confier mon éducation à un prêtre à qui elle avait
+rendu d'importants services dans des temps meilleurs, et qui, par
+reconnaissance, se chargea de moi. J'avais six ans quand on m'installa
+au presbytère dans un riant village de ma patrie. Le curé était encore
+jeune, mais c'était un homme austère et fervent comme un chrétien des
+anciens jours. Intelligent et instruit, il se plut à étendre le cercle
+de mes idées aussi loin qu'il est possible de le faire sans dépasser les
+limites sacrées de la foi. Il jugeait toutes les choses humaines avec
+sévérité, mais avec calme. Ses principes étaient inflexibles, et
+l'extrême pureté de sa conscience lui donnait le droit d'être ferme et
+absolu avec les méchants. Il était peu susceptible d'enthousiasme, si ce
+n'est lorsqu'il s'agissait de flétrir le vice par des paroles véhémentes
+et de repousser l'hypocrite ostentation des faux dévots.
+
+«Malgré cette noble sincérité et l'horreur qu'il éprouvait pour tout
+machiavélisme religieux, cet homme respectable était peu compris et peu
+aimé. On l'accusait de manquer de tolérance, et on le confondait avec
+les fanatiques qui, sous la robe du lévite, recèlent la haine et
+l'aigreur jalouse des cœurs froissés. Mais on était injuste envers lui,
+je puis l'affirmer. C'était le plus chaste et en même temps le moins
+chagrin des prêtres. La fermeté, l'esprit d'ordre et l'amour de la
+justice, qui étaient les principaux traits de son caractère,
+entretenaient dans ses manières et dans ses mœurs une sérénité
+patriarcale. Sa maison était rigoureusement bien tenue; sa sœur, digne
+et excellente ménagère, distribuait ses aumônes avec discernement, et il
+avait si bien surveillé sa paroisse, qu'on n'y voyait plus aucun
+malfaiteur ni aucun vagabond troubler le repos ou effaroucher la
+conscience des honnêtes gens.
+
+«C'est là ce qui faisait dire à des philanthropes imprudents qu'il se
+conduisait plutôt en justicier inflexible qu'en apôtre miséricordieux.
+Ces gens-là ne voulaient pas comprendre qu'il faisait la guerre au vice,
+et ne haïssait dans les hommes que la souillure de leurs péchés.
+
+«Pour moi, j'aimais en lui toutes choses, mais principalement cette
+vertueuse rigueur, qui éclairait tous les doutes de ma conscience et qui
+aplanissait toutes les difficultés de mon chemin. Guidé par lui, je me
+sentais capable d'être vertueux comme lui. Ses conseils, ses
+encouragements et ses éloges n'inondaient d'une joie céleste, et je ne
+craignais point de chercher dans un noble orgueil la force dont l'homme
+a besoin pour traverser les séductions coupables. Il m'exhortait à ce
+sentiment d'estime envers moi-même, et me le faisait envisager comme la
+plus sûre garantie contre la dépravation d'un siècle sans croyance.»
+
+À cet endroit du récit de Julien, la Ginetta laissa tomber son éventail,
+et ses regards vagues, qui tenaient le milieu entre le sommeil et la
+préoccupation, troublèrent un peu le narrateur. Galeotto sourit à demi
+et lui dit: «Prenez courage, mon cher monsieur de Fénelon; cette frivole
+Cidalise n'est bonne qu'à découper du papier et à friser des petits
+chiens.» La princesse lui imposa silence et pria Saint-Julien de
+continuer.
+
+«Lorsque j'entrai dans l'adolescence, un trouble inconnu vint porter
+l'épouvante dans mes rêves et dans mes prières. Je m'en confessai à mon
+instituteur, non comme à un prêtre, mais comme à un ami. Il me répondit
+avec franchise et me révéla hardiment tous les secrets de la vie.--Si
+vous étiez destiné à la virginité du sacerdoce, me dit-il, j'essaierais
+de prolonger votre ignorance ou d'éteindre par la crainte les ardeurs de
+votre jeune imagination; mais le germe des passions se révèle chez vous
+avec trop de vivacité pour que j'essaie jamais de vous retirer du monde,
+où votre place est marquée. Il ne s'agit que de bien diriger les
+passions, pour qu'elles soient fertiles en nobles pensées et en belles
+actions.
+
+«Alors il essaya de me peindre les deux sortes d'amours qui souillent ou
+purifient les âmes: l'attrait du plaisir qui, sans l'autre amour, ne
+conduit qu'à l'abrutissement de l'esprit; et l'amour du cœur, qui
+rapproche les êtres vertueux et produit l'union sainte de l'homme et de
+la femme. Il me parla de cette compagne d'Adam, de ce rayon du ciel
+envoyé au sommeil du premier homme, comme le plus beau don que Dieu eût
+mis en réserve pour couronner l'œuvre de la création. Il me parla aussi
+de cet être dégénéré qui, dans notre société corrompue, dément sa
+céleste origine et enivre l'homme des poisons de la luxure, fruit amer
+et impérissable de l'arbre de la science. Les portraits qu'il me fit de
+la femme pure et de la femme vicieuse imprimèrent dans mon cœur, encore
+enfant, deux images ineffaçables: l'une, divine et couronnée, comme les
+vierges de nos églises, d'une sainte auréole; l'autre, hideuse et
+grimaçante comme un rêve funeste. Que cette idée fût erronée dans sa
+candeur, cela est hors de doute pour moi aujourd'hui, et pourtant je
+n'ai pu perdre entièrement cette impression obstinée de ma première
+jeunesse. La laideur du corps et celle de l'âme me semblent toujours
+inséparables au premier abord; et quand je vois la beauté du visage
+servir de masque à la corruption du cœur, j'en suis révolté comme d'une
+double imposture, et je suis saisi de terreur comme à l'aspect d'un
+bouleversement dans l'ordre éternel de l'univers.
+
+«Au retour des Bourbons en France, mes parents revinrent de
+l'émigration, et je quittai avec regret le presbytère pour aller vivre
+dans le château délabré de mes ancêtres. Mon père sacrifia ses dernières
+ressources pour rentrer en possession du manoir qui portait son nom;
+mais il ne put racheter qu'une très-petite partie des terres
+environnantes, et l'entretien d'une vaste maison et d'un parc sans
+rapport achevèrent de rendre notre existence précaire et triste.
+Néanmoins je me flattais, dans les commencements, de goûter un bonheur
+nouveau pour moi dans l'intimité de ma mère, dont je me rappelais avec
+amour les caresses et les premiers soins. Elle était encore belle malgré
+ses cinquante ans, et à un esprit naturel et enjoué elle joignait assez
+d'instruction et de jugement; mais, par une inconcevable fatalité, nos
+opinions différaient sur beaucoup de points. Il est vrai que ma mère,
+douce et facile dans son humeur railleuse, attachait peu d'importance à
+nos discussions et semblait ne pas s'apercevoir de l'impression pénible
+que j'en recevais; mais il m'était cruel de trouver dans une femme que
+j'aurais voulu entourer du plus saint respect une légèreté de principes
+si différente de ce que j'en attendais. Peu à peu, la frivolité avec
+laquelle ma mère traitait mes plus chères croyances, l'espèce de pitié
+moqueuse qu'elle avait pour mon caractère, me rendirent plus hardi, et
+j'essayai de l'amener à mes idées; mais alors elle m'imposa silence avec
+hauteur, et me reprocha aigrement ce qu'elle appelait le pédantisme de
+l'intolérance. Mon père ne se mêlait jamais à nos contestations; presque
+toujours endormi dans son fauteuil, il ne prenait intérêt qu'à sa partie
+de piquet, que ma mère faisait, il est vrai, avec une obligeance
+infatigable; et, pourvu que rien ne gênât ses habitudes paresseuses, il
+s'accommodait de tous les visages et de tous les caractères. Un ami
+subalterne de la maison me rendit, presque malgré moi, le triste service
+de m'apprendre que ma mère avait souvent trompé autrefois ce débonnaire
+mari, et me conseilla de heurter moins imprudemment ses souvenirs, et
+peut-être les reproches secrets de sa conscience, par la rigidité de mes
+principes. Je le remerciai de son avis, et j'en profitai. Je compris que
+je n'avais plus le droit de discuter, puisque c'était m'arroger celui de
+censurer la conduite de ma mère; mais en rentrant dans la voie d'un
+froid respect, je sentis s'évanouir en moi cette sainte affection dont
+j'avais conçu l'espoir.
+
+«Je me retirai en moi-même; je devins mélancolique, souffrant, et
+l'ennui s'empara de moi. Je pris dans cet isolement de l'âme une
+habitude de réserve qui acheva de m'aliéner le cœur de mes parents. Ils
+me le témoignèrent cruellement quatre ou cinq fois, et à la dernière je
+pris mon parti. Je partis dans la nuit, leur laissant une lettre
+d'humbles excuses, et leur promettant que, quelle que fût ma fortune,
+ils n'auraient jamais à rougir de moi. Je me mis donc en route, au
+hasard, tristement, et presque sans ressources, la gêne où vivaient mes
+parents m'interdisant de leur demander le moindre sacrifice; j'espérai
+en la Providence et un peu en mon courage. Votre Altesse sait le reste,
+et grâce à sa bonté, je n'ai pas eu longtemps à supporter les fatigues
+et les privations de mon voyage.
+
+--Je te remercie, mon cher Julien, dit la princesse. Je vois que tu es
+un honnête homme et un noble cœur; mais laisse-moi te parler en amie et
+remplacer la mère que tu as abandonnée. Je crains que tu ne sois un peu
+entaché, à ton insu et malgré toi, de l'esprit d'obstination et
+d'orgueil que l'on reproche avec raison au clergé de France. Tu a subi
+l'influence des prêtres dans ce qu'elle a de bon principalement, mais
+aussi un peu dans ce qu'elle a de dangereux. Ton curé de village est
+sans doute un homme vertueux et franc; mais peut-être ceux qui lui
+reprochaient de manquer d'indulgence et de miséricorde n'avaient-ils pas
+absolument tort. Je n'aime pas qu'on chasse d'un pays les vagabonds et
+les malfaiteurs; c'est se défaire de la peste en faveur de son prochain.
+Il vaudrait mieux essayer de fixer et d'employer les uns, de corriger ou
+de contenir les autres. Ta mère me paraît une bonne femme que tu aurais
+mieux fait d'accepter avec ses qualités et ses défauts, et je
+l'estimerais encore mieux si tu avais ignoré ou enseveli dans un éternel
+oubli les fautes de sa jeunesse. Prends-y garde, mon enfant: ce
+caractère absolu, cette froide habitude de condamner en silence et de
+fuir sans retour et sans pardon tout ce qui ne nous ressemble pas, peut
+bien nous rendre coupables, dangereux aux autres et à nous-mêmes. Tu
+vois déjà que tu t'es fait souffrir, que tu as gâté le bonheur possible
+de la vie de famille; et sans doute ta mère, quelque frivole qu'elle
+soit, doit avoir pleuré ton départ et ses motifs. Lui donnes-tu
+quelquefois de tes nouvelles, au moins?
+
+--Oui, Madame, répondit Saint-Julien.
+
+--Eh bien, fais-le toujours, reprit-elle, et que le ton de tes lettres
+lui fasse oublier ce que ton absence a de cruel et de mortifiant. Au
+reste, ajoute la princesse en se levant et en lui tendant la main, vous
+avez bien fait de nous dire toutes ces choses, monsieur le comte; nous
+saurons mieux le respect que nous devons à vos chagrins. Mes enfants,
+dit-elle aux deux autres, vous avez trop d'esprit et de délicatesse pour
+ne pas le comprendre, le cœur de San-Giuliano n'est pas du même âge que
+le votre. Il ne faut pas le traiter comme un camarade d'enfance. Et toi,
+mon ami, dit-elle au jeune comte, il faut faire aussi quelque concession
+à leur jeunesse, et tâcher de te distraire avec eux. Nous réunirons tous
+nos efforts pour te faire l'avenir meilleur que le passé; si nous
+échouons, c'est que l'amitié est sans puissance et ton âme sans oubli.»
+
+L'heure étant venue où la princesse devait se montrer pour la première
+fois depuis son retour à toute sa cour assemblée, elle prit le bras de
+Julien pour se lever; puis elle passa sur sa robe de soie une pelisse de
+velours brodée d'or et fourrée de zibeline. Le page prit son éventail de
+plumes de paon. On remit à Julien un livre à riches fermoirs sur lequel
+il devait inscrire les demandes présentées à la souveraine. La Ginetta,
+qui avait des privilèges particuliers, se mêla à trois grandes dames
+autrichiennes qui, par droit de noblesse, avaient la charge honorifique
+de paraître en public les suivantes de la princesse. Elles n'étaient
+guère flattées de voir une Vénitienne sans naissance et, disaient-elles,
+sans conduite, marcher du même pas et leur ôter sans façon des mains la
+queue du manteau ducal; mais la princesse avait des volontés absolues.
+Elle eût chassé ces douairières plutôt que de contrarier sa jeune
+favorite, et aucun homme de cour ne trouvait à redire à l'admission
+d'une si belle personne dans les salles de réception.
+
+Quand la princesse eut agréé les hommages de ses flatteurs, elle leur
+présenta son secrétaire intime, le comte de Saint-Julien. Au ton de sa
+voix, tous comprirent que ce n'était pas à la lettre un successeur de
+l'abbé Scipione, et qu'il fallait se conduire autrement avec lui.
+Saint-Julien fut donc étourdi et presque effrayé des protestations et
+des avances qui lui furent faites de tous côtés. Il était bien loin
+d'avoir conçu une si haute idée de son rôle. «Eh! mon Dieu! se
+disait-il, si j'étais l'époux de la princesse, on ne me traiterait pas
+mieux. Tous ces gens-là doivent pourtant bien savoir dans quel costume
+je suis arrivé ici.» En voyant combien les hommes sont rampants et
+souples devant tout ce qui semble accaparer la faveur du maître, il
+s'étonna d'avoir été si craintif. «Qu'est-ce donc que cette grandeur que
+j'avais rêvée? se dit-il; où sont ces hommes élevés qui soutiennent la
+dignité de leur rang par de nobles actions, et qui ont le cœur fier et
+hardi comme la devise de leurs ancêtres? Les vrais nobles sont-ils aussi
+rares que les vrais talents?»
+
+Le jour même, on célébra le mariage de l'aide de camp Lucioli avec la
+lectrice mistress White. Ce fut un grand sujet d'étonnement pour Julien,
+de voir ce beau jeune homme épouser une vieille fille d'un rang obscur
+et d'un esprit médiocre. Personne ne songea à partager la surprise de
+Julien. La duègne était richement dotée par la princesse, et Lucioli
+pourrait désormais satisfaire ses étroites vanités et déployer un luxe
+insolent. Il était réconcilié avec sa situation, et trouvait dans le
+maintien grave de Quintilia plus d'indulgence pour son amour-propre
+qu'il ne l'avait espéré.
+
+En effet, la princesse présida cette cérémonie avec un sang-froid
+imperturbable. Il était impossible de se douter, à son air austère et
+maternel, qu'elle fût occupée à se divertir sérieusement d'une victime
+insolente et lâche. Dans aucun recoin de la chapelle on n'osa échanger
+le plus furtif sourire. Les lèvres de Quintilia étaient immobiles et
+serrées comme celles d'un mathématicien qui résout intérieurement un
+problème. Julien se méfia néanmoins de cette affectation, et quand vers
+minuit la princesse se retrouva dans son appartement avec lui, Ginetta
+et Galeotto, il ne s'étonna guère de la scène qui eut lieu, devant lui.
+La Ginetta, mettant son mouchoir sur sa bouche, semblait attendre dans
+une impatience douloureuse le signal de sa délivrance, lorsque
+Quintilia, se laissant tomber tout de son long sur le tapis, lui donna
+l'exemple d'un rire inextinguible et presque convulsif. Le page fit la
+troisième partie, et Julien resta ébahi à les contempler jusqu'à ce que,
+les rires un peu apaisés, un feu roulant et croisé de sarcasmes amers et
+d'observations caustiques lui fit comprendre qu'on venait de jouer la
+plus majestueuse des farces dont un amant rebuté ou disgracié pût être
+la victime ou le bouffon.
+
+«Je n'aime pas cela, dit-il au page lorsqu'ils se retrouvèrent ensemble
+dans leur appartement. Ou Lucioli est un pauvre niais qu'on mystifie
+sans pitié, ou c'est un misérable qui se console avec de l'argent, et
+qu'il faudrait plutôt chasser.
+
+--Vous avez l'air, dit le page d'un ton assez sec et sérieux, de
+critiquer la conduite de notre bienfaitrice; je vous dirai, moi aussi,
+monsieur de Saint-Julien, je n'aime pas cela.
+
+--Mettez-vous à ma place, répondit Julien un peu confus; ne
+penseriez-vous pas, en voyant des choses si étranges, que la princesse
+est bien cruelle envers ceux qui osent s'élever jusqu'à elle, ou bien
+inconstante envers ceux qu'elle y fait monter un instant?»
+
+Le page ne répondit que par un grand éclat de rire; puis, reprenant
+aussitôt son sérieux, il quitta Saint-Julien en lui disant: «Mon ami, ni
+le dévouement ni la prudence n'admettent l'esprit d'analyse.»
+
+
+
+
+VI.
+
+
+Le lendemain, la princesse appela Saint-Julien et s'enferma avec lui
+dans son cabinet. Elle était occupée de mille projets; elle voulait
+apporter de notables économies à son luxe, fonder un nouvel hôpital,
+réduire les richesses d'un chapitre religieux, écrire un traité sur
+l'économie politique, et mille autres choses encore. Saint-Julien fut
+épouvanté de tout ce qu'elle voulait réaliser, et il pensa un instant
+que la vie d'un homme ne suffirait pas à en faire le détail. Néanmoins
+elle lui posa si nettement les points principaux, elle le seconda par
+des explications si précises et si lucides, qu'il commença bientôt à
+voir clair dans ce qu'il avait pris à l'abord pour le chaos d'une tête
+de femme. Lorsqu'elle le renvoya, elle lui confia une besogne assez
+considérable, qu'il eut à lui rendre le lendemain et dont elle fut
+contente, bien qu'elle y fît de nombreuses annotations.
+
+Plusieurs mois furent employés à dresser et à préparer ce travail.
+Durant tout ce temps, la princesse fut enfermée dans son palais; les
+fêtes et les réceptions furent suspendues; les rues furent
+silencieuses, et les façades ne s'illuminèrent plus de l'éclat des
+flambeaux. Quintilia, vêtue d'une longue robe de velours noir, et
+relevant ses beaux cheveux sous un voile, sembla oublier la parure, le
+bruit et le faste, dont elle était ordinairement avide. Plongée dans de
+sérieuses études et dans d'utiles réflexions, elle ne se permettait pas
+d'autre délassement que de fumer le soir sur une terrasse avec ses
+intimes confidents, à savoir: le page, le secrétaire intime et la
+Ginetta. Quelquefois elle se promenait avec eux en gondole sur la jolie
+petite rivière appelée Célina, qui traversait la principauté; mais la
+gaieté folâtre était bannie de leurs entretiens. Ses projets du
+lendemain, ses travaux de la veille, la mettaient dans un rapport
+immédiat et continuel avec Saint-Julien. La familiarité qui en résulta
+avait quelque chose de paisible et de fraternel, qui était mieux que de
+l'amitié, et qui cependant ne ressemblait pas à l'amour. Du moins Julien
+le croyait; mais son âme était dominée, toutes ses facultés absorbées
+par une seule pensée. Si les heures où la princesse l'exilait de sa
+présence n'eussent été assidûment remplies par le travail qu'elle lui
+imposait et par les courts instants de repos qu'il était forcé de
+prendre, elles lui eussent semblé insupportables. Mais dès son réveil,
+il se rendait près d'elle et ne la quittait plus que le soir. Elle
+prenait ses repas avec lui, des repas courts et presque napoléoniens. Si
+quelquefois elle se reposait de ses fatigues intellectuelles par
+quelques idées plus douces, elle y associait toujours son jeune protégé.
+Elle l'entretenait des arts, qu'elle chérissait et dont il avait le vif
+sentiment; elle écoutait avec intérêt quelques douces et naïves poésies
+dont le jeune homme s'inspirait auprès d'elle, ou bien elle lui parlait
+des bienfaits d'une vie laborieuse et réglée, des charmes d'une amitié
+chaste et sainte. Saint-Julien l'écoutait avec délices, et, à voir son
+front serein, son regard maternel, il oubliait qu'une passion orageuse
+ou fatale pût naître auprès d'une telle femme; il se persuadait être
+arrivé au terme du plus beau vœu qu'une âme noble puisse faire; il
+croyait avoir atteint pour toujours un bonheur sans mélange et sans
+remords. Quelquefois, il est vrai, lorsqu'il se retrouvait seul au
+sortir de ces douces causeries, sa tête s'enflammait, son cœur battait
+précipitamment, son émotion devenait une souffrance vague; mais un
+sentiment pieux succédait à ces agitations. Il remerciait Dieu de
+l'avoir tiré d'une condition douloureuse pour le combler de telles
+joies, il versait des larmes, il prononçait le nom de Quintilia et
+l'associait au nom de Marie, la Vierge des cieux. Quand il avait soulagé
+son cœur dans ces extases, il reprenait avec ardeur la tâche que sa
+souveraine lui avait confiée, et se livrait par anticipation au plaisir
+de mériter et d'obtenir ses éloges et ses remerciements.
+
+Entièrement séparé de l'entourage extérieur de la princesse, il n'avait
+de relations qu'avec Galeotto et la Ginetta. Son caractère timide et un
+peu fier, ses occupations sérieuses et soutenues, et surtout le
+sentiment de bien-être intérieur qui lui rendait tout épanchement
+inutile, s'opposaient à toute communication entre lui et le reste des
+hommes. Il vécut donc dans un tel isolement de tout ce qui n'était pas
+Quintilia, qu'il savait à peine les noms des personnes qu'il rencontrait
+dans l'intérieur du palais. Et pourtant une passion, réelle, dévorante,
+à jamais tenace, s'allumait en lui à son insu, à l'ombre de cette
+confiance dangereuse. L'imagination de ce jeune homme était si pure, il
+avait si peu connu l'amour, qu'il ne croyait pas à ses tourments et les
+éprouvait sans les reconnaître.
+
+Six mois s'étaient écoulés ainsi. Un soir, le travail se trouva terminé.
+La princesse avait été tout ce jour-là plus grave et plus réfléchie que
+de coutume. Elle traça de sa main une dernière page à la fin du registre
+que Julien venait de lui présenter. Pendant qu'elle l'écrivait, Ginetta,
+qui s'était introduite sans bruit dans l'appartement, attendait avec une
+sorte d'anxiété qu'elle eût fini; son œil noir et mobile interrogeait
+impatiemment tantôt la porte où Julien aperçut un pan du manteau de
+Galeotto, tantôt le front assombri et le sourcil plissé de la princesse.
+Enfin, la princesse posa sa plume d'un air distrait, cacha sa tête dans
+ses mains, reprit la plume, joua un instant avec une tresse de ses
+cheveux qui s'était détachée, puis tressaillit, traça précipitamment
+quelques chiffres, signa le registre, le ferma et le poussa loin d'elle.
+Puis, tenant toujours sa plume, elle se leva, se tourna vers Ginetta et
+la planta dans une grosse touffe de ses cheveux noirs. La soubrette fit
+un cri de joie. «Est-ce enfin terminé, Madame? s'écria-t-elle; votre
+belle main va-t-elle quitter la plume et reprendre le sceptre et
+l'éventail? Sommes-nous arrivés au bout de ce pâle carême? le plaisir
+va-t-il briser la pierre du cercueil où vous l'avez enseveli? me
+permettrez-vous de jeter au vent cette vilaine plume que vous venez de
+mettre dans mes cheveux, et qui me semble peser comme du plomb?
+
+--Fais-en un auto-da-fé, répondit Quintilia, je ne travaillerai plus
+cette année.
+
+--Vive la liberté! s'écria Galeotto en entrant d'un bond. Au risque
+d'être grondé, il faut que je vienne mettre un genou en terre devant ma
+souveraine, et que je la prie de _briser les cercles de fer de son
+écuyer_.
+
+--Reprends ton vol, mon beau papillon, dit la princesse en l'embrassant
+au front.
+
+--Par la Vierge! dit le page en se relevant, il y avait plus de six mois
+que Votre Altesse n'avait fait cet honneur à son pauvre nain. Nous voici
+tous sauvés; nous renaissons, nous dépouillons nos chrysalides, nous
+ressuscitons. Alleluia.
+
+--Brûlons la maudite plume! dit Ginetta.
+
+--Non, dit le page en s'en emparant. Attachons-la à la barrette de
+monsieur le secrétaire intime, et jetons tout dans la Célina, le pédant
+et son encre, l'ennui et les registres.
+
+--Non pas, dit la princesse; à votre tour, respectez le travail, la
+réflexion, l'économie. Mon bon Giuliano, nous nous retrouverons tête à
+tête dans la poussière des livres. Aujourd'hui, reposons-nous, quittons
+nos habits noirs. Rions avec ces enfants, redevenons jeunes. Page, fais
+illuminer le fronton de mon palais. Toi, Ginetta, rends la liberté à ma
+chevelure, et enlève cette dernière tache d'encre à mon doigt.»
+
+La Ginetta frotta les mains de la princesse avec de l'essence de citron.
+Le page ouvrit les fenêtres et donna en criant des signaux à la
+cantonade; puis il entraîna Julien sur la terrasse, et lui remettant un
+magnifique bouquet de fleurs:
+
+«Portez-le à Son Altesse, lui dit-il, mettez-vous à ses pieds, et tâchez
+qu'elle ait pour vous un doux regard. Quittez surtout cet air consterné.
+De quoi vous étonnez-vous? Pensez-vous que nous étions convertis pour
+jamais, et que tout irait toujours selon vos goûts et vos idées? Mais
+apprenez à connaître l'amitié. Je pourrais me venger aujourd'hui de tout
+l'ennui que vous m'avez causé; je veux, au contraire, vous aider à
+ressaisir votre crédit qui chancelle.
+
+--Vraiment, je vous jure que je ne comprends pas, reprit Julien en
+prenant le bouquet machinalement.
+
+--Allez, allez! cria le page en le poussant. Si vous êtes habile, ne
+perdez pas le temps et l'occasion, car voici le tourbillon qui nous
+enveloppe et le sabbat qui commence.»
+
+Les accords de cent instruments montaient en effet dans les airs, et
+déjà des pétards et des fusées volaient par les rues.
+
+--Qu'est-ce donc que tout ce bruit? dit Julien.
+
+--C'est mon ouvrage, dit Galeotto d'un air enivré; c'est ce qui doit
+sauver ou perdre bien des flatteurs, faire voler les uns comme des
+aigles, barboter les autres comme des oisons.»
+
+Saint-Julien, poussé par les épaules, approcha de la princesse d'un air
+gauche et confus.
+
+Elle était déjà transformée en une autre femme que celle qu'il voyait
+depuis six mois. Elle avait les cheveux parfumés, le front couvert de
+diamants de sept couleurs, une folle et magnifique parure. Son corps
+avait changé d'attitude et sa figure d'expression. Elle était sans
+contredit beaucoup plus jeune, plus belle et plus séduisante qu'avec sa
+robe noire et son air pensif. Mais Saint-Julien l'avait aimée beaucoup
+mieux ainsi, et maintenant elle l'effrayait comme autrefois; ses doutes
+évanouis longtemps se réveillaient, sa confiance et sa joie pâlissaient
+à mesure que la beauté de Quintilia s'illuminait d'un éclat plus vif.
+
+[Illustration: Je me nomme Galeotto _degli Stratigopoli_... (Page 11.)]
+
+«Un genou en terre, lui dit le page à l'oreille, et tâchez de baiser sa
+main.»
+
+Julien crut qu'on le persiflait; peu s'en fallut qu'il n'accusât
+Quintilia d'être complice d'une mystification préparée contre lui. Il se
+laissa tomber à demi sur le carreau de velours qui était à ses pieds,
+et, tout palpitant, il leva sur elle un regard qui semblait être un
+triste et doux reproche. Mais, au lieu de le railler, comme il s'y
+attendait, Quintilia lui prit la main.
+
+«Eh quoi! des fleurs à la main de Giuliano! lui dit-elle avec gaieté;
+mais je crois que le monde est bouleversé, et tu m'apportes précisément
+les fleurs que j'aime, la rose turque et la pompadoura qui enivre!
+Donne, donne, Giuliano. Toi aussi, tu veux donc te rajeunir et te
+retremper! Bien, mon fils; faisons-leur voir que le travail ne nous a
+pas rendus stupides, et que nos esprits ne sont point émoussés comme nos
+plumes.»
+
+Quintilia, en disant ces folles paroles, embrassa son secrétaire intime
+sur les deux joues. C'était la première fois, et il s'y attendait si
+peu, que sa tête se troubla, et il lui fut impossible de comprendre ce
+qui se passait autour de lui.
+
+Un feu d'artifice fut tiré sur l'eau, et un grand souper, qui sembla
+improvisé, mais que Galeotto et Ginetta tenaient prêt depuis longtemps,
+prolongea la fête assez avant dans la nuit. Saint-Julien suivit d'abord
+machinalement Quintilia; il était encore sous l'impression délirante de
+ce baiser: il ne songea qu'à la trouver belle dans sa nouvelle parure,
+gracieuse et spirituelle avec ceux qui venaient la complimenter. Mais
+peu à peu cet entourage de courtisans qu'il avait perdu l'habitude de
+voir se placer entre elle et lui, ce bruit qui ne lui permettait plus
+d'être seul entendu, ce mouvement qui semblait enivrer Quintilia, lui
+devinrent odieux. Il fut souvent tenté de quitter cette cohue et d'aller
+s'enfermer dans sa chambre. Un sentiment de jalousie inquiète et
+chagrine le retint auprès de la princesse.
+
+[Illustration: Que suis-je donc? s'écria Julien... (Page 18.)]
+
+
+
+
+VII.
+
+
+«Mon ami, lui dit Galeotto le lendemain matin, vous avez été
+souverainement ridicule hier soir.
+
+--Et pourquoi donc?
+
+--Triste, pâle, et l'air consterné! Prenez garde à vous. La princesse
+est en humeur de se divertir: si vous ne vous amusez pas, vous êtes
+perdu.
+
+--Perdu! dit Saint-Julien. Comment et pourquoi?
+
+--Pourquoi?..... parce que vous l'ennuierez, mon ami. Comment? parce
+qu'elle oubliera jusqu'à votre nom.
+
+--Où sommes-nous, mon Dieu? dit Julien en passant sa main sur ses yeux,
+dans un sentiment d'invincible tristesse. Est-ce un rêve que je fais?
+Tout est-il donc si changé depuis douze heures!
+
+--Vous ne connaissez pas le monde, reprit le page; vous ne savez pas
+qu'il faut ne compter sur rien, être préparé à tout, et posséder vingt
+habits dans son magasin pour être toujours prêt à changer avec ceux qui
+changent.
+
+--Mais expliquez-moi Quintilia; que m'importent les autres?
+
+--Quintilia! dit le page en baissant la voix. Que je vous explique cette
+femme, moi!... Eh! mon ami, j'ai seize ans! Je ne manque pas d'intrigue,
+d'ambition et d'une certaine intelligence; je vois, j'entends; je
+n'essaie pas de comprendre; j'obéis, je devine ce qu'on va me commander:
+il me semble que c'est quelque chose pour mon âge. Mais trouver la
+raison de ce que je vois, de ce que j'entends et de ce que je fais,
+c'est plus qu'il n'appartient à mon inexpérience et à ma jeunesse. C'est
+vous, monsieur le philosophe, qui devriez me donner la clé des énigmes
+autour desquelles je tourne comme une folle planète, sans savoir où me
+mène mon soleil.
+
+--Je ne vous demande qu'une chose, dit Saint-Julien en fixant ses grands
+yeux tristes sur les yeux malins et brillants de Galeotto. Je vois bien
+qu'il y a en elle deux femmes distinctes, une vraie et une artificielle;
+une qui est née ce qu'elle est, une autre que les hommes et le siècle
+ont formée: laquelle des deux est l'œuvre de Dieu?»
+
+Le page eut sur les lèvres une contraction nerveuse, comme s'il allait
+dire un mot cynique. Saint-Julien devina les deux syllabes qui erraient
+sur cette bouche moqueuse, et un frisson douloureux lui passa de la tête
+aux pieds. Mais le page se levant aussitôt et changeant de manière et de
+langage avec cette facilité de courtisan qui était innée en lui:
+
+«Votre question n'a pas le sens commun, mon ami, lui dit-il en se
+promenant dans la chambre d'un air grave. Le sentiment et la
+métaphysique vous ont troublé le jugement. Est-ce que nous sommes _nés_
+quelque chose? C'est bien assez d'être nés gentilshommes, canaille ou
+prince. Ce n'est pas Dieu qui préside à ces distinctions; et pour notre
+caractère, c'est l'éducation et le hasard qui s'en mêlent. Si j'étais
+phrénologiste, je vous dirais quelles bosses du crâne de Son Altesse
+nécessitent la contradiction que vous voyez en elle; mais, n'étant qu'un
+ignorant, j'aime mieux admirer ses cheveux noirs et recevoir sur mon
+pauvre front étroit et borné le baiser d'une bouche ducale.»
+
+En se rappelant le baiser qu'il avait reçu, Saint-Julien frémit, et
+devint tour à tour rouge et pâle. Le page s'en aperçut, et, s'arrêtant
+devant lui les bras croisés sur sa poitrine:
+
+«Mon ami, lui dit-il, tu es amoureux; tu es perdu!
+
+--Amoureux! dit Julien troublé; non, je ne le suis pas. J'aime ma
+souveraine avec vénération, avec...
+
+--Tais-toi, tu extravagues, reprit Galeotto. Nous ne sommes plus au
+temps de la chevalerie. Aujourd'hui un gentilhomme, et même un
+pâtissier, peut épouser une princesse. Tu es amoureux, mais tu es fou.
+
+--Épargnez-moi vos railleries, Galeotto...
+
+--Non, je ne raille pas. Hier, quand vous avez reçu ce baiser sur les
+joues, vous avez failli vous trouver mal. Pour un homme qui ne voudrait
+que parvenir, c'eût été d'un effet excellent. Ces timidités-là ont plus
+de succès ici que les fatuités de Lucioli. Ce n'est pas vous qu'on
+mariera à une duègne, et qu'on enverra prendre l'air à la campagne avec
+cinquante mille francs de rente et une momie ambulante comme mistress
+White. Mais c'est vous à qui l'on mettra un collier de vermeil au cou,
+et qu'on laissera vieillir couché en rond sur un coussin entre la biche
+tachetée et la levrette blanche.
+
+--Mais quel rôle si important jouez-vous donc vous-même ici? dit
+Saint-Julien un peu piqué.
+
+--Aucun, dit le page; mais je ne suis pas amoureux; et quand on me baise
+au front, je n'oublie pas que je suis un jouet, un petit animal
+domestique, un enfant condamné à ne pas grandir. Alors, en attendant que
+je sois homme et qu'on s'en aperçoive, je rends à la Ginetta les baisers
+qu'on me donne. Fais comme moi, Giuliano, Ginetta est une belle et bonne
+fille.»
+
+Saint-Julien eut comme un éblouissement, et s'appuyant sur le bras de
+son fauteuil.
+
+«Ô mon Dieu! s'écria-t-il avec angoisse, où m'avez-vous conduit? dans
+quel antre de corruption m'avez-vous jeté?»
+
+Galeotto répondit par un éclat de rire à cette mystique apostrophe.
+
+Le naïf Julien le regardait avec surprise et avec une sorte de terreur.
+Élevé aux champs, plein d'innocence et de candeur, il ne pouvait
+comprendre la précoce dépravation de cet enfant de la civilisation.
+
+«Si jeune et si beau! continua-t-il en le regardant avec une sincérité
+de douleur qui augmenta la gaieté du page; avec un front si pur et tant
+de grâce, être déjà si sec, si froid, si raisonneur! Avoir déjà vaincu
+l'amour, et l'enthousiasme, et les sens! avoir arrangé toute sa vie pour
+l'ambition, et n'avoir ni jeune cœur ni folle imagination qui vous
+détourne du chemin! Quoi! pas même amoureux de la Ginetta! Moqueur et
+méprisant sous les lèvres de celle-ci, méfiant et froid sous les lèvres
+de l'autre!... Qu'aimez-vous donc, qu'aimerez-vous, vieillard de seize
+ans?
+
+--J'aimerai, dit le page, j'aimerai l'argent et le pouvoir: l'argent,
+pour avoir de bons chevaux, de riches habits, et des femmes dont je ne
+serai pas forcé d'être amoureux au point de me brûler la cervelle en cas
+d'abandon; de ces femmes qui ont tout juste assez d'esprit pour nous
+donner un instant d'ivresse, seul bien que la femme puisse promettre et
+tenir, menteuse et lascive qu'elle est de sa nature; le pouvoir, pour
+humilier les fourbes et les sots qui me flattent et me haïssent, pour
+jeter dans la poussière les faces orgueilleuses qui se baissent pour me
+regarder. Oui, oui, l'argent et le pouvoir: tout homme qui n'est pas
+imbécile ou fou doit viser à cela et mépriser le reste.
+
+--De qui tenez-vous ce principe? dit Saint-Julien. Est ce de vous-même,
+est-ce de Quintilia?
+
+--Oh! toujours à cheval sur votre idée fixe! Que m'importe Quintilia?
+Croyez-vous que je veux pourrir dans ce misérable cabotinage de royauté?
+Croyez-vous que cette parodie de czarine, et ces ombres de courtisans,
+et ces forteresses de pain d'épice, et cet appareil militaire qu'on a
+fait avec de la moelle de sureau et des grains de plomb, et ce palais
+qui servirait de surtout sur la table d'un banquier, et ces places dont
+ne voudrait pas le groom d'un pair d'Angleterre; croyez-vous vraiment
+que tout cela m'attache et me séduise? C'est bon pour vous, vertueux
+prestolet, qui vous croyez au sommet des grandeurs du monde, et qui
+prenez le théâtre de Polichinelle pour la Scala ou pour San-Carlo. Moins
+heureux que vous, je ne sais pas m'abuser ainsi; je sens que l'univers
+n'est pas trop vaste pour mon activité, et j'étouffe dans ce poêle, où
+nous chauffons comme de pauvres marrons qu'une femme tire du feu au
+profit du diable. Allons, Giuliano, suivez votre vocation, et ne vous
+effrayez pas de la mienne. C'est moi qui devrais m'étonner et me jeter à
+la renverse, et interroger avec stupeur les étoiles fantasques, à la vue
+d'une candeur comme la vôtre. C'est vous, mon ami, qui êtes une
+exception, une rareté, une merveille dans ce siècle de raison et
+d'égoïsme. Vous êtes peut-être un ange devant Dieu; mais les hommes, à
+coup sûr, vous montreraient à la foire s'ils savaient ce que vous êtes.
+
+--Que suis-je donc? s'écria Julien, confondu de surprise.
+
+--Voulez-vous que je vous le dise? Vous ne vous en fâcherez pas?
+
+--Non.
+
+--Vous êtes un niais.
+
+--Et Quintilia?
+
+--Je vous le dirai quelque jour si nous nous rencontrons à cent lieues
+d'ici.»
+
+
+
+
+VIII.
+
+
+Une grande fête se préparait au palais. Jamais Julien n'avait vu un tel
+luxe et de si folles dépenses. Personne ne pouvait plus aborder la
+princesse s'il ne venait l'entretenir de chiffons, de lustres et de
+musiciens. Le pauvre secrétaire intime, étranger à toutes ces choses,
+errait pâle et triste au milieu de ce désordre, dans la poussière des
+préparatifs et dans la cohue des ouvriers. Trois jours entiers
+s'écoulèrent sans qu'il vît la princesse. Il tomba dans une noire
+mélancolie et pleura son beau rêve effacé, ses douces illusions perdues.
+Le matin de la fête, elle se souvint de lui et le fit appeler pour lui
+remettre le costume qu'il devait porter; elle lui donna gravement les
+instructions les plus frivoles, lui demanda conseil sur la coupe des
+manches que Ginetta lui essayait; puis elle oublia sa présence et le
+laissa sortir sans s'en apercevoir.
+
+Le bal fut magnifique. Grâce à la plus bizarre et à la plus folle des
+inventions de la princesse, toute la cour représenta une immense
+collection de papillons et d'insectes. Des justaucorps bigarrés
+serraient la taille; de grandes ailes d'étoffe, montées sur du laiton
+imperceptible, se déployaient derrière les épaules ou le long des
+flancs; et l'on ne pouvait trop admirer l'exactitude des nuances, la
+forme des accidents, la coupe et l'attitude des ailes, et jusqu'à la
+physionomie de chaque insecte reproduite par la coiffure du personnage
+chargé de le représenter. Le bon abbé Scipione, métamorphosé en
+sauterelle, gambadait agréablement dans son mince vêtement de crêpe vert
+tendre. Le pimpant Lucioli, emprisonné dans une écaille bombée de satin
+marron, et le ventre couvert d'un gilet rayé de noir et de blanc,
+représentait admirablement un hanneton de la plus grosse espèce connue.
+La grande et mince marchesa Lucioli, ex-mistress White, était fort
+brillante sous un long corps de velours noir et de grandes ailes de
+taffetas jaune rayé de noir. Avec sa longue face pâle, les déchiquetures
+de ses ailes et sa démarche péniblement folâtre, on l'eût prise pour ce
+grand papillon nommé Podalyre, qui est si embarrassé de sa longue
+stature que les hirondelles dédaignent de le poursuivre et le laissent
+se débattre contre le vent, pêle-mêle avec les feuilles jaunies et
+dentelées du sycomore. Le beau page Galeotto représentait le charmant
+papillon Argus; les pierreries de toutes couleurs ruisselaient sur ses
+ailes de velours bleu tendre, doublées d'un satin nuancé de rose,
+d'abricot et de nacre. La Ginetta portait un corselet d'azur rayé de
+noir; elle était coiffée de ses cheveux bruns relevés en grosses touffes
+sur ses tempes. Belle avec sa tête large et plate, mince dans son
+corsage étroit, folâtre sous ses transparentes ailes de crêpe bleu, elle
+offrait le plus beau type d'_agrillon-demoiselle_ qu'on eût vu depuis
+longtemps. Quant à Julien, on l'avait déguisé en _antyope_, avec des
+ailes de velours noir frangées d'or.
+
+C'était la princesse elle-même qui avait présidé au choix et à la
+distribution de tous ces costumes. Elle avait consulté vingt savants et
+compulsé tous les traités d'entomologie de sa bibliothèque pour arriver
+à une perfection capable de donner le délire de la joie au plus grave de
+tous les professeurs d'histoire naturelle. Elle avait assorti chaque
+rôle, ou au moins chaque couleur, au caractère ou à la physionomie de
+chaque personnage. On voyait autour d'elle de belles Vénitiennes
+déguisées en guêpes, en noctuelles, en piérides; de brillants officiers
+convertis en cerfs-volants, en capricornes, en sphinx. On vit plusieurs
+jeunes abbés en fourmis et le majordome en araignée. Ou admira beaucoup
+le sphinx Atropos. La _manthe précheresse_ eut un plein succès, et les
+femmes jetèrent des cris d'épouvante à l'aspect du grand bousier sacré
+des Égyptiens.
+
+Mais parmi ces cohortes aériennes, Quintilia se distinguait par la
+richesse et la simplicité de son costume. Elle avait choisi pour emblème
+le blanc phalène de la nuit. Sa robe et ses ailes de gaze d'argent mat
+tombaient négligemment le long de sa taille. Elle avait pour coiffure
+deux marabouts blancs qui, s'abaissant de son front sur chacune de ses
+épaules, représentaient fort agréablement deux antennes moelleuses.
+
+Les salles étaient tapissées et jonchées de fleurs; des échelles de
+soie, cachées dans des guirlandes de roses, étaient tendues le long des
+murs ou suspendues aux voûtes. Les plus hardis grimpaient sur ces frêles
+soutiens, se tenaient accrochés, les ailes pliées, au-dessous des
+plafonds, se balançaient entre les colonnes, ou s'élançaient de l'une à
+l'autre en agitant leurs ailes diaphanes. C'était un spectacle vraiment
+magique, et dont la nouveauté enivra Saint-Julien un instant. Mais des
+angoisses inattendues l'arrachèrent bientôt à ces naïves satisfactions.
+Quintilia, entourée d'hommages et de vœux, se livrait au plaisir d'être
+admirée avec tant de jeunesse et d'enivrement que Saint-Julien crut ne
+plus pouvoir douter de l'erreur où six mois de retraite et de bonheur
+calme l'avaient plongé. «Insensé! se dit-il, comment ai-je pu croire que
+cette femme avait autre chose dans le cœur que la vanité de son sexe et
+l'orgueil de son rang? comment ai-je pu m'abuser à ce point sur la
+galanterie et le désordre qui règnent ici? Quel plaisir a-t-elle pris à
+me duper et à se duper elle-même sur de prétendus projets
+philanthropiques, sur les hautes ambitions d'une âme généreuse, lorsque
+le plus ardent de ses vœux, la plus enivrante de ses joies, c'est une
+fête ruineuse et le fade hommage des cours!»
+
+Et malgré ces tristes réflexions, il la suivait avec anxiété; il épiait
+tous ses regards, il se glissait à son insu sur tous ses pas.
+Lorsqu'elle semblait s'occuper d'un homme plus que d'un autre, son cœur
+battait, sa tête s'égarait, il était prêt à faire une scène ridicule;
+puis il s'arrêtait pour se demander compte de ses propres agitations et
+pour s'effrayer de ressentir l'amour en même temps que l'aversion.
+
+Dans le mouvement d'une valse, la coiffure de la princesse s'étant un
+peu dérangée, elle s'esquiva et entra dans ses appartements pour la
+réparer. Elle ne voulut pas appeler à son secours Ginetta, qui était
+emportée par la danse au fond des salles du bal. Elle se retira donc
+seule et sans bruit dans son cabinet de toilette; mais au moment d'en
+fermer la porte, elle vit derrière elle une pâle figure: c'était
+Saint-Julien qui l'avait suivie. Dans le délire de son chagrin, il
+s'était imaginé lui voir échanger un signe avec Lucioli, et il avait
+perdu la tête.
+
+«Et que veux-tu, Giuliano? lui dit-elle avec surprise; tu sembles triste
+ou malade! As-tu quelque chose à me dire? Que puis-je faire pour toi?
+
+--Je vous dérange, Madame, répondit-il d'une voix entrecoupée;
+ordonnez-moi de vous laisser seule.
+
+--Non, reprit-elle avec une parfaite insouciance, assieds-toi sur ce
+divan pendant que je vais raccommoder ma plume; et si tu as quelque
+confidence à me faire, je t'écoute.»
+
+Julien s'assit et garda le silence. Quintilia, debout devant son miroir
+et lui tournant le dos, refit sa coiffure tranquillement. Quand elle eut
+fini, elle pensa à lui et le regarda dans sa glace. Il était prêt à se
+trouver mal.
+
+Elle vint droit à lui, et lui prenant la main avec une assurance qui
+semblait partir de la bonté de son cœur au moins autant que de la
+hardiesse de son caractère: «Tu as quelque chose, lui dit-elle, tu
+souffres, tu es malade ou malheureux, lequel des deux? Parle, je suis
+ton amie, moi.»
+
+Saint-Julien pencha son visage sur les belles mains de Quintilia et les
+couvrit de larmes.
+
+«Tu es amoureux, lui dit-elle en les lui pressant avec affection.
+
+--Oh! Madame!
+
+--Oui, n'est-ce pas?
+
+--Eh bien! oui!
+
+--De qui?
+
+--Je n'oserais jamais...
+
+--C'est de la Ginetta?
+
+--Non, Madame.
+
+--Alors c'est de moi?
+
+--Oui, Madame.
+
+--Et bien! tant pis pour toi, répondit-elle avec un geste d'impatience
+voisin de la colère; tant pis pour nous deux!»
+
+Saint-Julien crut l'avoir blessée dans l'orgueil de son rang.
+«Pardonnez-moi, lui dit-il, je suis un sot et un insolent. Vous allez me
+chasser; mais je préviendrai vos ordres à cet égard: tout ce que
+j'aurais osé désirer était un mot de pitié avant de perdre pour jamais
+le bonheur de vous voir.
+
+--Eh! mon Dieu, tu ne sais ce que tu dis, Saint-Julien. Je ne te
+chasserai pas, et si tu pars, ce sera bien contre mon gré. Tu me crois
+offensée, tu te trompes. Si je t'aimais, je te le dirais; et si je te le
+disais, je t'épouserais.»
+
+Saint-Julien fut tout étourdi de ce discours, et faillit se frotter les
+yeux comme un homme qui vient de rêver. Mais il sentit aussi tout ce que
+cette franchise avait de mortifiant pour lui. Il baissa les yeux et
+balbutia quelques paroles.
+
+«Allons, ne prends pas cet air désespéré. Vois-tu, Julien, tous les
+jeunes gens sont fats ou romanesques. Tu n'es pas fat, mais tu es
+romanesque; tu te crois amoureux de moi, tu ne l'es pas. Comment le
+serais-tu? tu ne me connais pas.
+
+--Eh bien, Madame, s'écria Saint-Julien, vous avez raison en ceci; je ne
+vous connais pas, et si je vous connaissais, je serais ou radicalement
+guéri ou décidément incurable. Je vous aimerais au point de me brûler la
+cervelle, ou je vous haïrais assez pour vous fuir sans regret. Mais le
+fait est que je ne sais point qui vous êtes, et l'incertitude où je vis
+me dévore. Tantôt je vous prie dans le secret de mon cœur comme un ange
+de Dieu, et tantôt... oui, je vous dirai tout, tantôt je vous compare à
+Catherine II.
+
+--Sauf les meurtres, les empoisonnements et autres misères semblables,
+qui, après tout, ne constitueraient pas une grande différence, dit la
+princesse avec une froide ironie.» Alors, prenant son éventail de
+plumes, elle s'assit en ajoutant avec un calme dérisoire: «Continuez,
+monsieur le comte, j'écoute votre harangue.»
+
+--Raillez-moi, méprisez-moi, dit Julien au désespoir, vous avez raison;
+traitez-moi comme un fou, je le suis. Et que m'importe votre colère? que
+m'importe votre mépris? Au moment de vous perdre à jamais, et ne
+risquant plus rien, je puis bien tout vous dire.
+
+--Dites, Julien, répondit-elle tranquillement.
+
+--Eh bien, je vous dirai, Madame, que cela ne peut pas durer et qu'il
+faut que je parte. Vous me traitez avec confiance, et je n'en suis pas
+digne; vous m'accablez de bontés, et je suis ingrat. Au lieu de me
+borner à vous servir et à vous chérir en silence, je m'inquiète de
+toutes vos actions. Je vous soupçonne des plus infâmes turpitudes, je
+vous épie comme si j'étais chargé de vous assassiner. Je questionne vos
+gens, j'interroge vos regards, je commente vos paroles, je hais votre
+parure; je voudrais tuer tous ceux qui vous admirent. Je suis jaloux,
+jaloux et méfiant! Moquez-vous! oh! oui, moquez-vous! Je me moque de
+moi-même bien plus amèrement que personne ne le fera. Depuis trois jours
+surtout je suis fou, complètement fou. Je suis à chaque instant sur le
+point de vous adresser des reproches et de vous demander compte de mes
+tourments! Moi à vous! moi, votre valet!... Madame, je sais que je suis
+votre valet...
+
+--Vous prenez trop de peine, interrompit la princesse. Je ne pense pas à
+vous humilier, ces moyens sont bons pour qui n'en a pas d'autres. Vous
+n'êtes point mon valet, Monsieur, et vous ne le serez jamais. Je croyais
+m'être expliquée assez clairement tout à l'heure à cet égard.
+D'ailleurs, quand même vous le seriez, il y aurait un cas où vous auriez
+le droit de me parler comme vous le faites. Savez-vous lequel?
+
+--Dites, Madame, je n'ai plus peur: je suis perdu!
+
+--Je vous le dirai sans colère et sans mépris. Ce cas, Julien, c'est
+celui où je vous aurais encouragé pendant seulement... combien dirai-je?
+cinq minutes?... Est ce trop?
+
+--Votre moquerie est sanglante, Madame, et je l'ai méritée! Non, vous ne
+m'avez pas encouragé pendant cinq minutes; vous ne m'avez pas adressé un
+regard, pas une syllabe qui m'ait donné droit d'espérer...
+
+--À moins que vous n'ayez pris pour des preuves de mon amour ou pour des
+avances de ma coquetterie les attentions et les soins d'une honnête
+amitié, les témoignages d'une loyale estime... On m'avait souvent dit
+que les femmes au-dessous de cinquante ans n'avaient pas le droit d'agir
+comme je le fais; que la franchise ne leur servait à rien; que leur
+témoignage n'était pas reçu devant la prétendue justice du bon sens:
+j'en avais fait l'expérience... mais avec qui? avec des sots et des
+lâches. Je vous prenais pour un homme capable de me juger.
+
+--Madame, Madame, vous êtes injuste! Vous m'avez interrogé d'un ton
+d'autorité, vous avez été au-devant de mes aveux. Tout mon tort est donc
+de n'avoir pas menti quand vous m'avez dit tout à l'heure: Si tu es
+amoureux, c'est de moi.
+
+--Votre tort n'est pas de me le dire, Julien, mais c'est de l'être.
+
+--Croyez-vous donc que de tels sentiments se commandent?
+
+--Peut-être! si j'étais homme, je serais l'ami de Quintilia. Je la
+comprendrais, je la devinerais, et je l'estimerais peut-être!...
+
+--Eh bien! laissez-moi vous comprendre, dit Julien en se jetant à genoux
+sans s'approcher d'elle, et peut-être pourrai-je être votre ami en même
+temps que votre sujet.
+
+--Monsieur le comte, dit la princesse en se levant, je ne rends compte
+de moi à personne. Depuis longtemps j'ai appris à mépriser l'opinion des
+hommes. N'avez-vous pas lu la devise de mon blason: _Dieu est mon
+juge_?»
+
+Elle sortit, et Julien, toujours à genoux, resta atterré à sa place.
+
+
+
+
+IX.
+
+
+Quand il fut revenu de sa première consternation, il tomba dans le
+désespoir; et cachant son front dans ses mains:
+
+«Malheureux fou! s'écria-t-il, est-il possible que tu aies fait ce que
+tu as fait, et dit ce que tu as dit! Comment! c'est toi qui es là dans
+le cabinet de toilette de la princesse? Qui t'a amené ici? comment as-tu
+osé? au milieu de quel vertige as-tu trouvé tant d'insolence, et où
+as-tu pris tout ce que tu as dit d'orgueilleux et d'insensé? Quoi! voici
+le dénouement d'une vie si belle, d'un bonheur si grand? Tu as été
+pendant six mois le roi du monde, et te voilà méprisé, chassé!... ou, ce
+qui sera pire encore, toléré peut-être comme un écolier ridicule, comme
+un cuistre sans conséquence, relégué parmi les subalternes au-dessus
+desquels on t'avait élevé! Ah! partons, partons! fuyons ces angoisses,
+ces incertitudes sans fin, ces doutes cuisants...» En parlant ainsi, il
+restait cloué à sa place et pleurait comme un enfant.
+
+«Tu t'affectes trop, lui dit tranquillement Galeotto, qui était entré
+sans qu'il s'en aperçût et qui l'écoutait divaguer. Je t'apporte déjà
+une meilleure nouvelle. Son Altesse te défend de sortir du palais, et
+t'ordonne de venir lui parler dans sa chambre demain après le bal.
+
+--Quoi! s'écria Saint-Julien, elle t'a dit!...
+
+--Ce que je te dis, rien de plus. Mais il me semble que c'est assez
+clair pour que je sache tout ce qui s'est passé. Tu as risqué la
+déclaration. Eh bien! tu n'as pas eu tort. Qui sait? ta bonne foi peut
+te servir plus que l'esprit des autres. Qu'as-tu à me regarder d'un air
+effaré? Son Altesse s'est fâchée sérieusement, à ce qu'il paraît. Cela
+vaut mieux, après tout, que le calme de la raillerie; elle avait l'air
+sombre en rentrant au bal, et, bien qu'elle se soit mise tout de suite à
+danser avec le duc de Gurck, la danse a langui pendant trois minutes; on
+se battait les flancs pour avoir l'air de ne pas voir le front courroucé
+de la souveraine, mais le fait est que personne ne pouvait en détourner
+les yeux. Oh! les princes sont un centre d'attraction magnétique! Être
+prince, c'est magnifique, en vérité! Il n'y a qu'une chose que j'aime
+mieux, c'est d'être page et d'en rire!...»
+
+Saint-Julien ne l'écoutait pas. Galeotto le prit par le bras et
+l'entraîna dans les jardins.
+
+«Écoute, lui dit-il quand ils furent seuls ensemble, je suis ton ami et
+veux te servir. Es-tu réellement amoureux?
+
+--Moi, dit Saint-Julien moitié par fierté, moitié par délire, je ne le
+suis pas! Comment peut-on être amoureux d'une femme qu'on ne connaît
+pas!
+
+--Oh! bien! j'aime à t'entendre parler ainsi. En ce cas tu as des idées
+plus saines que je ne pensais; mais à quoi vises-tu ici? quoi qu'il
+t'arrive, cela ne peut pas te mener bien loin. Personne n'a fait son
+chemin avant toi, et tu ne le feras pas non plus.
+
+--Explique-toi, au nom du ciel!...
+
+--Tu veux être l'amant de la princesse?»
+
+Saint-Julien fit un geste d'horreur que le page ne vit pas.
+
+«Tu veux, continua-t-il, régner sur ce petit domaine, commander à ces
+petits grands seigneurs? C'est peu de chose; mais encore c'est mieux que
+rien, et, pour un bachelier gentillâtre, cela peut sembler assez joli
+pendant quelque temps. Eh bien! prends garde; car il y a dix à parier
+contre un que tu ne régneras ici sur rien et sur personne. On peut
+plaire, mais non gouverner; on peut remonter fièrement le col de sa
+cravate; mais à quoi bon si l'on a quelque chose de plus dans la tête
+qu'un frivole amour! Avec cette femme il n'y a pas d'avancement
+possible; on n'est jamais que son amant, c'est-à-dire son très-humble
+serviteur. C'est à toi de savoir si tu veux consacrer tant de soins et
+de peines à ce résultat où bien d'autres t'ont devancé, où bien d'autres
+te succéderont.»
+
+Ce discours refroidit tellement l'imagination du pauvre secrétaire
+intime, qu'il se sentit incapable de parler le même langage que
+Galeotto. Il espéra s'éclairer enfin en feignant de partager ses idées.
+
+«Il faut, avant de te répondre, que je réfléchisse, répliqua-t-il. Mais,
+pour réfléchir à coup sûr, il me faudrait des renseignements historiques
+plus détaillés que ceux que j'ai. Peux-tu me les fournir, et le veux-tu?
+
+--Oui, car j'ai pitié de ton embarras; et si tu me trahis quelque jour,
+j'aurai ma revanche: je tiens ton secret.»
+
+Saint-Julien frémit de la situation où sa dissimulation le plaçait;
+néanmoins il continua.
+
+«Eh bien, dit-il, raconte-moi un peu la vie de madame Cavalcanti.
+
+--Pour cela, non!
+
+--Comment, tu refuses?
+
+--Je me récuse, je ne sais rien, et personne ne sait rien, si ce n'est
+la Ginetta; encore j'en doute. Ou la bouche de cette fille est un
+cercueil, ou bien la princesse jette au feu tous ses bonnets dès qu'elle
+leur trouve l'air de savoir ses pensées. Je te dirai tout ce que je
+sais, et ce ne sera pas long. Je te dirai tout ce que je présume, et ce
+sera logique. Elle fut mariée à douze ans par procuration, et devint
+veuve sans avoir jamais vu la figure de son mari. Ce fut heureux pour
+elle: il était laid et sot. Le gentilhomme chargé d'épouser la princesse
+par procuration s'appelait Max tout court. Il était bâtard de je ne sais
+quel roitelet d'Allemagne. Il avait douze ans comme la princesse. Ce fut
+une cérémonie plaisante, à ce qu'on dit. Les deux enfants étaient, à ce
+que raconte emphatiquement l'abbé Scipione, chamarrés d'ordres de tous
+les pays, de diamants et de broderies; graves comme des portraits de
+famille, beaux comme des anges, à ce que prétend mistress White. Ils
+jouèrent à la poupée en sortant de l'église et mangèrent des bonbons
+pendant tout le bal. Je ne sais par suite de quels arrangements
+diplomatiques le bâtard Max passa trois ans à la cour de Cavalcanti. Au
+bout de ce temps il fut banni et presque chassé _con furore_ par les
+parents de la princesse. Mais la princesse, devenue veuve et
+orpheline...
+
+--Rappela Max? dit Julien.
+
+--Pas du tout, elle l'oublia, et aima je ne sais lequel de ses pages;
+dans ce temps-là les pages étaient en faveur apparemment. Oh! les temps
+sont bien changés! Ensuite, ensuite, que sais-je! qui n'aima-t-elle
+pas!» Galeotto garda le silence un instant, puis il ajouta: «Penses-tu
+qu'elle ait jamais aimé quelqu'un?
+
+--Je deviendrai fou, dit Julien; ou plutôt je le suis déjà, car il me
+semble que les autres le sont. Galeotto, que faut-il que je pense de
+toi? veux-tu m'insulter? as-tu envie de te battre avec moi? parle!
+
+--Vive la Vierge! qu'est-ce que nous avons donc bu? dit Galeotto; nous
+sommes tous ivres-morts, et nous extravaguons d'une manière déplorable.
+Laisse-moi rassembler mes idées, qui s'envolent comme des flocons de
+duvet au souffle de tes paroles. Que t'ai-je dit? ce que je pouvais te
+dire. Crois-tu, qu'excepté la Ginetta, il y ait ici quelqu'un qui puisse
+avoir de meilleurs renseignements que moi? Eh bien! cherche, questionne,
+regarde, écoute aux portes; et si tu apprends quelque chose, viens m'en
+faire part; car, moi aussi, je suis curieux, et souvent je suis vraiment
+en colère de ne pouvoir regarder au travers de tous ces réseaux l'espèce
+de moucherons dont se nourrit l'araignée. Eh bien! je ne vois rien, je
+ne sais rien; voilà ce que je puis t'affirmer. Ici personne ne parle,
+par la raison que personne ne pense. On croit aux intrigues de la
+princesse ou on n'y croit pas: c'est tout un. Personne n'a assez de
+principes pour apprécier sa vertu, personne n'a assez d'esprit pour
+profiter de ses vices; car est-elle la plus austère ou la plus perverse
+des femmes, nul ne le sait, et nous ne le saurons peut-être jamais. De
+telles femmes devraient être marquées, au front, d'un zéro pour montrer
+qu'elles sont en dehors de l'espèce humaine, et qu'il faut les traiter
+comme des abstractions.
+
+--Mais pourquoi? s'écria Julien; pourquoi? pourquoi?
+
+--Parce qu'elles ne disent rien, ne font rien, ne pensent rien et ne
+sentent rien comme les autres. Ce sont des natures forcées, des
+intelligences dépravées, des mots détournés de leur sens, des cordes
+détendues qui n'ont plus de ton appréciable à l'oreille. Ce sont des
+êtres faussés, des énigmes sans mot, des arabesques diaboliques, des
+figures comme on en voit dans les rêves d'une digestion pénible ou dans
+les élucubrations bachiques d'après souper. Ce sont des paysages comme
+ceux que la gelée applique sur les vitres; on y voit de tout et on n'y
+voit rien. En un mot, ce ne sont pas des hommes, ce ne sont pas des
+femmes; ce sont des cuistres.
+
+--Vous avez peut-être raison, dit Saint-Julien étonné.
+
+--Ce sont des êtres, continua le page, qui aiment et qui n'aiment pas;
+aujourd'hui jouant un rôle, demain un autre; tantôt poètes, tantôt
+philosophes, tantôt métaphysiciens. Cela n'a pas d'âge, pas de
+caractère, pas de sexe, et cela se sauve par des prétentions et des
+singeries de royauté.
+
+--Vous haïssez donc cette femme? dit Saint-Julien.
+
+--Je ne puis ni la haïr ni l'aimer; elle n'existe pas pour moi. C'est
+une chose, et non une personne; une chose curieuse, bizarre, amusante
+parfois; c'est une chose couronnée, voilà tout. On s'incline devant le
+diadème, mais le cerveau ne serait pas bon à gouverner un couvent de
+petites filles.
+
+--Eh bien, je crois que vous vous trompez; je crois qu'il commanderait
+bien une armée. C'est là sans doute une femme incapable de tout ce que
+j'aime dans une femme, mais propre à ce que j'admire dans un homme. Elle
+est peut-être susceptible d'héroïsme; que nous importe à nous, qui ne
+sommes ni roi ni généraux?
+
+--Si j'étais général ou roi, reprit le page, je n'en serais que plus
+absolu dans mon ménage, et je voudrais bien voir que ma sœur, ma
+maîtresse ou ma mère vint commander à mes soldats ou à mes sujets! Mais,
+sois tranquille, les hommes maintiendront en bride le beau sexe qui se
+révolte, et la loi salique deviendra une mesure de sûreté universelle.
+Je dis mesure de sûreté, parce qu'avec des femmes-rois, quelles qu'elles
+soient, messalines ou pédantes, on n'est pas bien certain de s'éveiller
+tous les matins.
+
+--Au moins, avec celle-ci, dit Saint-Julien, effrayé de ce que le page
+semblait faire pressentir, il n'y a point lieu à de semblables craintes.
+
+--Ne l'as-tu pas trop grièvement offensée aujourd'hui? Saint-Julien, dit
+le page en baissant la voix, tâche d'obtenir ton pardon, ou plutôt
+va-t'en; car peut-être...
+
+--Galeotto, parle; est-elle ainsi? prouve-le-moi, et je ne l'aimerai
+plus, je ne souffrirai plus.
+
+--Je serais franc avec toi si tu l'étais avec moi; mais peut-être ne
+l'es-tu pas!
+
+--Comment?
+
+--Peut-être me fais-tu parler depuis une heure sur des choses que tu
+sais mieux que moi?
+
+--Me prenez-vous pour un espion?
+
+--Non; mais je suis sans expérience, moi; je suis né prudent; le peu de
+choses que j'ai vues dans ma vie n'a pas été propre à me rendre
+bienveillant. Je n'ose croire à rien; je crains par-dessus tout d'être
+dupe, et par conséquent ridicule. J'aime mieux arranger tout pour le
+pire dans mon imagination: si je suis détrompé, alors tant mieux; si je
+ne le suis pas, j'aurai donc bien fait de me tenir sur mes gardes.
+
+--Ô cœur froid! esprit sombre! dit Saint-Julien; sous cet extérieur
+gracieux, avec ces joyeuses manières, tant de fiel et de mépris pour
+tous! Mais en quoi ai je mérité votre défiance? que m'avez-vous vu
+faire de mal?
+
+--Rien; aussi je ne t'accuse de rien. Seulement, je me dis parfois que
+tu n'es peut-être pas aussi simple que tu veux le paraître, et que tu
+affectes de ne rien deviner, afin qu'on t'apprenne tout. Voyons, jure
+ton honneur, es-tu l'amant de la princesse?
+
+--Sur mon honneur! je ne le suis pas.
+
+--La Ginetta prétend la même chose; mais c'est une menteuse si rusée!
+Cependant la chose est bien invraisemblable, Julien. Quoi! tu lui as plu
+si vite; elle t'a ramassé sur le chemin pour ta jolie figure; elle t'a
+fait souper avec elle à Avignon, le soir même, après avoir envoyé
+Lucioli je ne sais où; puis elle a marié tout à coup et éloigné d'elle
+ce pauvre favori, qui depuis un an la suivait partout. Et voilà six mois
+que vous êtes enfermés ensemble, tête à tête, du matin au soir; et avec
+ses manières libres, son ton cavalier, son sang-froid cynique, elle
+t'aurait laissé pâlir et soupirer en vain! Et vos graves travaux
+(auxquels je ne crois guère) n'auraient pas été interrompus de temps en
+temps par des épanchements plus doux! Allons, allons, Julien, vous
+l'avez fâchée aujourd'hui; vous vous serez conduit comme une fille de
+village avec un officier de garnison: vous lui aurez demandé le
+mariage... Mais hier, mais ce matin encore, vous sembliez être bien en
+faveur, et je pensais que j'étais un niais, moi qui vous avais conseillé
+l'audace. J'ai souvent ri de votre émotion, de votre timidité,
+Saint-Julien; et peut-être était-ce vous qui, à ces heures-là, vous
+divertissiez à mes dépens.
+
+--Comment l'aurais-je fait, et pourquoi?
+
+--Pourquoi? parce que je vous ai peut-être laissé prendre une place que
+j'aurais dû occuper. Voyons, franchement, est-ce que je ne devrais pas
+être son amant, moi?
+
+--Je vous dirai ce que vous venez de me dire: sais-je si vous ne l'êtes
+pas?
+
+--Vive Dieu! s'écria le page gaiement, je ne le suis pas! et, mort-Dieu!
+j'en enrage, ajouta-t-il d'un ton demi-plaisant, demi-colère. Fiez-vous
+à moi, Saint-Julien, car voici que je m'épanche avec vous; je me laisse,
+aller jusqu'à me moquer de moi-même.
+
+--Je ne me moquerai pas, dit le bon Julien avec douceur, d'une erreur
+que j'ai partagée. Vous êtes amoureux aussi de la princesse?
+
+--Moi! non pas, s'il vous plaît; parlez pour vous, je vous en prie.
+
+--Mais vous l'avez été?
+
+--Per Bacco! jamais, que je sache! Amoureux de cette reine de Saba!
+Quand j'avais douze ans elle me faisait une peur de tous les diables
+avec ses yeux noirs et son nez aquilin; à présent, elle me donne des
+nausées d'ennui avec ses affaires d'État, ses conversations esthétiques,
+ses papillons et son latin. Après cela, elle est jolie femme, et je ne
+vous blâme pas d'être amoureux d'elle. J'aurais été bien aise d'être son
+favori, parce que j'aimerais assez faire le petit prince pendant quelque
+temps; mais elle m'a toujours fait l'honneur de me traiter comme un
+enfant en sevrage, et, soit mépris, soit affectation, elle s'obstine
+perpétuellement à rabattre cinq ou six ans de mon âge véritable. J'ai
+une manière de m'en venger: c'est de la gratifier de cinq ou six ans de
+trop auprès de tous les étrangers qui me demandent son âge à l'oreille.
+
+--Vous voyez bien cependant, dit le mélancolique Julien, qu'on peut
+vivre dans son intimité pendant des mois et des années sans être aussi
+heureux que vous le supposez.
+
+--Oh! la belle preuve! me prenez-vous pour un fat? ne sais-je pas bien
+qu'en effet je n'ai pas trop l'air d'un homme? Vous commencez à avoir de
+la barbe au menton, vous! Dieu sait si j'en aurai jamais... Et cependant
+vous n'êtes pas un roué. Allons, décidément je vous crois: vous n'êtes
+pas son amant, mais vous voulez l'être.
+
+--J'y renoncerais aisément si vous me disiez tout ce que vous savez.
+
+--Le reste de l'histoire de Max?
+
+--Qu'est-ce donc que le reste de cette histoire?
+
+--C'est, comme tout ce que je sais, un bruit mystérieux, un soupçon
+vague, rien de plus.
+
+--Mais encore? est-ce que cela aurait rapport aux affreuses idées de
+meurtre et de poison qui m'ont passé par la tête tout à l'heure en vous
+écoutant?
+
+--Oui, Julien; ce fut dit-on, une disgrâce un peu plus sérieuse que
+celle de Lucioli. Mais permettez que je remette ces trois mots à demain;
+et puisque nous sommes dans la même position à peu près l'un et l'autre,
+unissons-nous et donnons-nous la main.
+
+--Contre qui? dit Julien.
+
+--Contre l'hypocrisie féminine, répondit Galeotto. Vous êtes amoureux et
+maltraité; moi, j'étais prétendant, et j'ai été oublié. Il faut que nous
+sachions si nous sommes sacrifiés à ces butors d'officiers autrichiens
+qui dansent là-bas tout bottés, ou à ces Parisiens crottés, pour
+lesquels Son Altesse quitte une fois tous les ans son _vaste empire_ et
+notre beau climat. Il faut que nous sachions si nous avons affaire à
+Minerve, la pâle et pédante déesse, ou à l'impure Vénus. Pour moi, je
+suis outré de tourner en vain depuis des années autour d'un cercle
+mystérieux que je n'entame jamais d'une ligne sans être aussitôt rejeté
+d'une ligne en dehors. Je suis furieux de savoir tous les secrets de
+toilette de la Ginetta, et de n'avoir pu tirer de sa bouche scellée un
+mot qui apaise ma curiosité. Mais quel rôle est-ce donc que je joue ici?
+Voilà un joli page! qui ne sait rien, qui ne découvre rien, qui ne se
+glisse pas par le trou de la serrure comme un lutin, qui ne surprend pas
+les paroles confiées à l'oreiller, qui ne prélève pas ses droits sur la
+beauté avant d'introduire l'amant dans le boudoir couleur de rose! Un
+brillant page, ma foi! qui remet des lettres comme un simple valet, sans
+savoir si ce sont des ordonnances de police ou des billets doux. Ô
+siècle! ô abrutissement! Allons, allons, il faut savoir. Jure-moi de me
+dire tout ce qui t'arrivera. Je te jure de te dire tout ce que je
+découvrirai.»
+
+Julien, étourdi de son babillage, épuisé de conjectures et ne sachant
+plus à qui se vouer, jura tout ce que voulut Galeotto et retourna au
+bal.
+
+
+
+
+X.
+
+
+Il eut soin de ne pas se montrer devant la princesse, et se contenta de
+rôder autour de la salle où elle se tenait, tantôt la regardant valser
+au travers des guirlandes enlacées aux colonnades, tantôt s'enfonçant
+sous les galeries où les lumières commençaient à s'éteindre, à la suite
+de quelques groupes mystérieux qui semblaient s'occuper d'affaires plus
+graves que la danse et la musique. Saint-Julien, transformé
+volontairement en espion, était triste et mal à l'aise. C'était la
+première fois qu'il voulait arriver à la connaissance de la vérité par
+des moyens que sa conscience désavouait. En même temps il trouvait dans
+l'agitation de la curiosité quelque chose d'aiguillonnant et d'inconnu
+qui n'était pas sans plaisir.
+
+Il se sentait un peu blessé d'avoir été traité comme un enfant, d'avoir
+vécu six mois enfermé dans un coin de ce palais, où lui seul peut-être
+ignorait ce qu'il avait intérêt à savoir. Maintenant il croyait
+travailler à une belle vengeance, il croyait presque remplir un devoir
+envers lui-même, en repoussant de toute sa force des convictions qui
+l'avaient rendu heureux, mais qui peut-être l'avaient trompé.
+Saint-Julien avait à un degré éminent cette morgue brutale que nous
+avons tous à l'égard des femmes. Nous ne voulons les estimer qu'autant
+que le monde les estime, et nous rougirions d'être seuls à leur rendre
+justice. Chez Julien, la méfiance, propre aux caractères timides et
+concentrés, et cet orgueil presque monastique qui est comme un revers de
+médaille chez les hommes austères, ajoutaient une nouvelle force à sa
+résolution. Sombre, honteux et palpitant, il croyait sortir d'un rêve,
+et regardait comme autant de choses nouvelles tout ce qui se passait
+autour de lui. Il ne pouvait entendre murmurer à son oreille une phrase
+insignifiante sans y chercher un sens profond et une lumière inconnue.
+Il croyait voir sur tous les visages qui le regardaient une expression
+de sarcasme ou de mépris. Il fallait qu'il fût étrangement troublé; car
+rien n'était plus compassé, plus prudent et plus grave que toute cette
+petite cour imbue de principes d'obéissance passive, et pénétrée des
+avantages positifs de sa dépendance. Saint-Julien, bien convaincu qu'il
+ne tirerait aucun éclaircissement de tous ces valets, se mit à observer
+de près les figures étrangères. Celles-là n'étaient pas moins composées
+devant la princesse; mais peut-être ces vassaux des autres maîtres se
+permettaient-ils _in petto_ une manière de voir quelconque sur madame de
+Cavalcanti.
+
+Saint-Julien avait remarqué, dès le commencement du bal, les assiduités
+du duc de Gurck, jeune et beau Carinthien qui était arrivé la veille à
+la résidence, et en l'honneur de qui, se disait-on tout bas, la superbe
+fête avait été ordonnée. Il remarqua depuis, que la faveur du duc
+pâlissait sensiblement, que sa conversation s'appauvrissait, que ses
+bons mots baissaient de plus en plus, que sa valse se ralentissait;
+enfin que dans le cercle étincelant où, comme un radieux soleil,
+Quintilia entraînait ses dociles planètes, l'astre du charmant comte de
+Steinach brillait d'un éclat plus vif, et l'étoile pâlie du duc allait
+toujours s'éloignant du centre d'attraction comme un monde abandonné du
+céleste foyer de vie et de lumière. En deux mots, le comte de Steinach
+était entré dans l'orbe de Mercure, et le duc de Gurck accomplissait
+péniblement la vaste et froide rotation de Saturne.
+
+Saint-Julien vit le duc frapper doucement l'épaule de Shrabb, son
+conseiller privé; et, un instant après, tous deux, s'esquivant par un
+côté différent, avaient disparu de la salle.
+
+Saint-Julien suivit avec précaution Gurck, qui était sorti le dernier,
+il le vit rejoindre son compagnon au bord de la pièce d'eau, et protégé
+par les sombres bosquets du parc, il entendit la conversation des deux
+Autrichiens.
+
+«Eh bien, dit Shrabb, je crois que notre mission est terminée et que
+Steinach l'emporte sur nous.
+
+--Je pourrais désespérer comme vous, dit le duc d'un ton piqué, si je ne
+m'intéressais dans cette affaire qu'aux projets de notre maître; mais il
+s'agit pour moi d'une ambition plus personnelle. La princesse est
+éblouissante, et après m'être chargé par soumission d'un rôle dont
+j'ignorais les avantages, je soutiendrai désormais ce rôle pour mon
+comte.
+
+--J'entends: pour votre gloire! dit Shrabb.
+
+--Et pour mon plaisir, dit Gurck.
+
+--Et si elle se moque de Steinach et de vous? reprit Shrabb.
+
+--Nous avons toujours un moyen, répliqua Gurck, c'est de redemander
+l'_homme anéanti_.
+
+--Mais elle dira qu'elle n'a pas de comptes à nous rendre, qu'elle ne
+sait ce qu'il est devenu...
+
+--Je la sommerai, au nom de mon souverain, de représenter la personne de
+Max, ou les preuves de sa mort...
+
+--Mais, enfin, c'est une exigence absurde et injuste; elle répondra
+que...»
+
+Ici la voix de Shrabb fut affaiblie par un coup de vent qui passa au
+bord de l'eau; et, comme les deux interlocuteurs s'éloignaient de
+Saint-Julien, il n'entendit plus que cette phrase de Gurck, commencée
+d'une voix brève, mais dont le vent emporta le reste...
+
+«Trois cents cavaliers qui sauront bien réduire...»
+
+Ils gagnèrent en marchant un endroit découvert où la lune commençait à
+donner. Saint-Julien n'osa les suivre et prit le parti de retourner au
+bal. Comme il montait le grand escalier, il rencontra Galeotto, qui le
+cherchait. Celui-ci l'emmena au fond de la galerie, et lui dit d'un air
+triomphant:
+
+«Vivat! je viens de découvrir un secret d'État...
+
+--Et moi, dit Julien, je viens d'entrevoir un mystère d'iniquité, et je
+reste glacé d'horreur au bord du précipice, n'osant me pencher pour y
+regarder.
+
+--Oh! oh! reprit Galeotto, ton histoire me paraît plus grave que la
+mienne. Qu'est-ce? qu'as-tu appris? Raconte le premier.»
+
+Saint-Julien rapporta mot pour mot ce qu'il avait entendu. «Ceci ne
+m'apprend rien, dit le page. Je sais tout ce qu'on pense de la
+disparition de Max, et ces gens-là ne sont pas mieux informés que nous.
+Quant aux projets de M. de Gurck et de son très-gracieux souverain, je
+vais te les expliquer. La petite principauté de Monteregale, que nous
+avons le bonheur d'occuper sous les lois augustes de notre adorable
+princesse...
+
+--Fais-moi grâce de tes phrases, et vas au fait.
+
+--Je viens d'entendre parler diplomatie, je ne peux m'exprimer
+autrement. Cette charmante principauté, quoique enfouie comme un diamant
+dans les sables du littoral, a eu l'honneur d'attirer les regards d'un
+voisin puissant qui n'en a que faire, mais qui, étant sans doute
+embarrassé de récompenser toutes ses créatures, a pensé naturellement à
+en coiffer quelqu'une avec ce joyau. À cet effet on a envoyé ici le
+comte de Steinach, homme irrésistible de profession, qui doit subjuguer
+la princesse, l'épouser, et devenir notre très-gracieux seigneur. D'un
+autre côté, un autre voisin non moins puissant voudrait faire entrer
+dans je ne sais quelle prétendue ligne d'alliance tous les principicules
+des États illyriens. Sachant que notre Quintilia est, après tout, une
+femme volontaire et opiniâtre qui ne manque pas d'influence sur ses
+petits voisins, il a employé, pour déjouer les projets du comte de
+Steinach, dont les opinions lui seraient contraires, l'inimitable duc de
+Gurck et son auxiliaire le profond Shrabb. Ces deux héros doivent, l'un
+par son encolure magnifique, l'autre par son éloquence entraînante,
+détourner la princesse d'une autre alliance que celle de leur maître.
+Or, pour résumer cette importante complication, je t'annonce que la
+princesse, objet de ces entreprises gigantesques et de ces graves
+combinaisons, est placée entre deux feux, le comte de Steinach et le duc
+de Gurck, qui tous deux aspirent au bonheur d'être ses amis intimes. Ce
+qui prouve que tu n'as pas pris absolument le temps convenable pour lui
+faire ta déclaration, et qu'après six mois passés dans un respectueux
+tête-à-tête dans le cabinet particulier de Son Altesse, monsieur le
+secrétaire intime n'aurait pas dû attendre précisément le jour où madame
+prend ses habits roses, et jette par-dessus les toits sa plume et la
+clef de son cabinet pour aller danser déguisée en phalène avec deux
+princes étrangers parfaitement brodés et admirablement impertinents...
+
+--Mais comment, dit Julien cherchant à arracher le dépit de son cœur,
+as-tu fait pour découvrir toutes ces choses?
+
+--J'ai été séduit.
+
+--Comment cela?
+
+--Je me suis vendu.
+
+--Juste ciel! qu'est-ce à dire?
+
+--C'est-à-dire que j'ai fait semblant de me vendre. J'ai bavardé à tort
+et à travers avec le page du comte de Steinach; je lui ai inspiré de la
+confiance, je lui ai fait dire ce qu'il me fallait savoir pour deviner
+le reste. Et puis j'ai fait semblant d'être pénétré d'admiration pour la
+chevelure et les manchettes du comte, d'avoir conçu la plus haute estime
+pour son jabot, enfin d'être fasciné par lui, de le désirer ardemment
+pour souverain, de lui être tout dévoué, etc.; si bien que le page,
+enchanté de me voir dans les intérêts de son maître et s'exagérant
+beaucoup mon crédit auprès de la princesse, doit me présenter au comte
+dès demain et lui faire agréer mes services. Enfin, je vais donc remplir
+mon rôle de page tel qu'il est tracé dans toutes les chroniques, drames,
+ballades et romans! Je vais donc remettre les billets d'un galant
+chevalier, chanter ses romances aux pieds de ma souveraine, et faire
+l'éloge de sa valeur dans les combats! Comme je vais m'en donner et
+m'amuser d'eux tous! _à l'opra_! Julien, tâche de devenir l'auxiliaire
+du duc, et ce sera une comédie à en mourir de rire.
+
+--Je ne suis pas assez spirituel pour feindre, dit Julien; d'ailleurs tu
+me dis que tu t'es vendu...
+
+--Oh! doucement, je te prie. Le page m'a promis monts et merveilles de
+la part du comte. J'ai fait semblant d'accepter; mais je ne suis pas
+Italien à ce point-là. Je dois déjà recevoir demain un très-joli cheval
+dont j'ai paru prendre envie; je le rendrai certes au comte quand
+j'aurai réussi à faire manquer son mariage; mais je me servirai si bien
+du palefroi qu'il aura à peine la force, quand je le rendrai, d'aller
+des écuries de monsieur le comte à l'abattoir.
+
+[Illustration: Ils gagnèrent en marchant un endroit découvert...! (Page
+23.)]
+
+--Mais cette histoire de Max? dit Julien préoccupé.
+
+--Ah! tu n'as en tête que des idées lugubres; amusons-nous aujourd'hui,
+sauf à nous envoler comme lui par les airs demain matin!...»
+
+
+
+
+XI.
+
+
+Lorsque Julien rentra dans le bal, il remarqua un personnage qu'il
+n'avait pas encore vu. C'était un très-joli scarabée appelé par les
+entomologistes _criocère du lis_. Il est d'un beau rouge luisant, avec
+une face très-effilée et fort spirituelle. Les personnes qui l'ont
+examiné au microscope lui ont reconnu plusieurs protubérances
+avantageuses et un regard plein d'affabilité. Ce scarabée produisait
+dans le bal une très-grande sensation, non pas tant à cause de son
+corselet, dont la perfection effaçait tous les autres, qu'à cause de son
+visage, qui était miraculeusement imité. Il portait un masque si
+semblable à la nature, que le professeur d'histoire naturelle de la cour
+se frotta l'œil gauche et se demanda s'il n'avait pas devant la pupille
+le verre de son excellentissime microscope, garni d'un véritable
+criocère. S'étant bien convaincu que ce gigantesque scarabée était
+vraiment devant lui dans des proportions réelles et palpables, il tomba
+dans une sorte de délire, et, se redressant sur son fauteuil, il s'écria
+en pâlissant et en levant ses mains jointes au-dessus de sa tête:
+«Pardonne-moi, ô maître de la nature, pardonne-moi, puissant Créateur,
+la mort de tant d'insectes inoffensifs! Oui, j'en conviens, j'ai
+massacré les plus innocents papillons! j'ai percé d'une épingle et
+condamné à un épouvantable supplice les plus irréprochables coléoptères!
+mais je ne l'ai fait ni par haine ni par vengeance; j'en prends à témoin
+la lumière du soleil, ou, pour mieux dire, celle de la lune, qui doit
+être levée, car il est deux heures trente-cinq minutes dix-sept
+secondes; et dans cette saison.....
+
+[Illustration: Ô phytophage gigantesque! fantôme menaçant!... (Page
+25.)]
+
+--Pour l'amour du ciel!» remettez-vous, mon cher maître Cantharide!
+s'écria la princesse en avalant son mouchoir pour ne pas éclater de
+rire; car les princes ne rient point impunément, et ils n'ont pas même
+la liberté de sourire sans voir autour d'eux assez de figures épanouies
+pour les faire mourir du spleen. La princesse, qui aimait beaucoup le
+digne maître Cantharide, ne voulut point donner à la cour, rassemblée
+avec stupeur autour de lui, l'exemple d'une gaieté qui fût devenue
+insultante. Mais le criocère s'étant approché, comme les autres, pour
+savoir la cause de la défaillance dans laquelle maître Cantharide venait
+de tomber, l'infortuné savant, voyant de plus près cette face de
+criocère si bien imitée, eut un véritable accès de frénésie. «Ô spectre!
+spectre effrayant! s'écria-t-il, non, il n'y a pas un costumier sur la
+terre qui, même en suivant les instructions des plus grands savants de
+l'univers, soit capable d'exécuter une pareille tête de criocère. Ô
+phytophage gigantesque! fantôme menaçant! éloigne-toi, épargne-moi,
+pardonne-moi. Hélas! il est bien vrai que, la nuit dernière, je t'ai
+ramassé dans le calice d'un beau lis penché sur la pièce d'eau; il est
+vrai que je t'ai arraché sans pitié de ton palais embaumé, et que je
+t'ai inhumainement saisi dans la poussière d'or où tu te réfugiais! Oui,
+j'ai mis fin à ton innocente vie, à une vie toute d'amour, de liberté,
+de zéphire et de bonheur. Je t'ai dépecé membre par membre, viscère par
+viscère; j'ai enfoncé dans tes flancs une pince cruelle et des aiguilles
+acérées; je t'ai vu mourir dans les convulsions d'une lente agonie. Oh!
+que Dieu me le pardonne! j'en ai d'épouvantables remords. Malgré les
+crimes énormes que j'ai accumulés sur ma tête, jamais je n'en ai commis
+d'aussi atroce que celui de ta mort. Modeste et gracieuse créature,
+hélas! hélas! quand je te vis étendue par morceaux sur le talc de mon
+microscope, je fus saisi d'horreur, et je me demandai de quel droit...
+Mais épargne-moi ta vue; ton fantôme exagéré jusqu'aux proportions
+humaines me glace d'effroi. Que deviendrais-je, ô ciel! si tous les
+insectes que j'ai mutilés, écartelés, empalés, m'apparaissaient, à cette
+heure, armés de leurs cornes, de leurs dents, de leurs scies, de leurs
+griffes, de leurs aiguillons...»
+
+La gravité de la princesse ne put tenir plus longtemps à ce discours
+extraordinaire; elle eut le malheur de rencontrer le regard de la
+Ginetta, et aussitôt, comme un élan sympathique, leur gaieté déborda en
+un double éclat de rire. Aussitôt tous les courtisans, même ceux qui
+n'avaient pas entendu un mot du discours de maître Cantharide, se
+livrèrent aux transports d'une gaieté convulsive. Ils se tordirent les
+bras, se fendirent la bouche jusqu'aux oreilles, et quelques-uns qui
+étaient sous les yeux de la princesse espérèrent obtenir son attention
+en se laissant choir sur le parquet. Au bruit de tous ces rires, à la
+vue de toutes ces contorsions, le pauvre Cantharide crut être arrivé à
+sa dernière heure, et rendre ses comptes en enfer, au milieu d'un sabbat
+de fantômes et de démons métamorphosés en insectes. Il se leva saisi
+d'épouvante, et s'enfuit en renversant tout ce qui se trouva sur son
+passage, et en s'écriant d'une voix étouffée: «Scaraboni! Scarafaggj...»
+
+La princesse, craignant pour sa santé, imposa d'un geste le silence et
+l'immobilité; et, s'élançant sur ses traces, elle le saisit par une de
+ses ailes de cantharide; car le professeur avait choisi le costume du
+beau scarabée dont la princesse lui avait donné le surnom.
+
+«Mon cher maître, lui dit-elle, mon excellent ami, veuillez vous calmer
+et être bien certain que tout ceci n'est qu'une illusion de votre
+cerveau malade. Vous vous livrez à de trop graves études depuis quelque
+temps, cher Cantharide, et votre âme sensible vous crée des souffrances
+et des remords que le plus pur et le plus austère des chrétiens vous
+envierait. De grâce, revenez prendre part à nos plaisirs et admirer avec
+nous le costume admirable de ce criocère.
+
+--Ah! gracieuse princesse! s'écria Cantharide en jetant autour de lui un
+regard effaré, si vous tenez un peu à la vie de votre humble serviteur,
+faites que cet effroyable criocère ne se présente jamais devant mes
+yeux. Non, ce n'est pas avec du carton et du verre qu'on a pu imiter le
+globe de ces yeux à mille millions de facettes qui rendent l'existence
+intellectuelle et physique des insectes si supérieure à la nôtre. Il n'y
+a pas de cristal assez limpide pour rendre l'éclat diamantin d'un œil de
+scarabée; non, il n'y en a point, et il n'est personne qui ait assez
+bien observé une physionomie d'insecte pour la reproduire ainsi. Je
+n'aurais pas pu le faire moi-même; et cependant il n'est au monde qu'un
+homme qui soit supérieur à moi-même dans cette connaissance: c'est un
+jeune homme que j'ai connu à Paris, et qui s'appelait...»
+
+En ce moment le criocère, qui était immédiatement derrière maître
+Cantharide, se pencha à son oreille, et lui dit un mot qui fil
+tressaillir le savant de la tête aux pieds. «Juste ciel! s'écria-t-il,
+en croirai-je le témoignage de l'ouïe?» Et s'élançant dans les bras du
+criocère, il le serra si étroitement contre son sein, qu'il se cassa une
+aile et trois pattes.
+
+La princesse, voyant cette scène ridicule se terminer d'une manière
+aussi touchante, laissa les deux scarabées se retirer à l'écart et
+causer d'une manière fort animée. Elle retournait à la danse lorsque
+l'abbé Scipione, qui ce jour-là était chargé, par une faveur toute
+spéciale, des fonctions de grand maître des cérémonies, s'approcha
+d'elle humblement et lui demanda la faveur de quelques instants
+d'entretien. Quintilia l'appela sur un balcon auprès duquel elle se
+trouvait; et Saint-Julien, qui ne la perdait pas de vue, sortant par une
+autre porte vitrée, se trouva sur le balcon tout auprès d'elle, mais
+caché dans un bosquet touffu de géraniums et de clématites odorantes.
+
+«Très-illustre et gracieuse souveraine, dit l'abbé, il se présente un
+incident de haute importance, mais sur lequel il m'est absolument
+impossible de prendre un parti sans la volonté de Votre Altesse.
+
+--Parle, Scipione, répondit Quintilia, et dis-moi quelle est cette grave
+circonstance.
+
+--Votre Altesse, dit l'abbé, m'a donné pour consigne de ne laisser
+entrer aucune personne masquée dans le bal; elle a daigné seulement
+permettre que chacun pût ajouter à sa coiffure ou adapter à son visage
+un trait distinctif de l'insecte qu'il s'est chargé de représenter.
+
+Les uns ont donc été autorisés à prendre des nez postiches, les autres
+des fronts métalliques, d'autres des dards, d'autres des yeux de verre,
+etc.; mais ici le cas est tout différent...
+
+--Eh bien! quoi? dit la princesse impatientée.
+
+--Pardon si j'abuse des précieux instants de Votre Altesse, reprit
+l'abbé; mais je dois signaler une infraction notable aux lois qu'elle a
+établies: le criocère du lis, comme l'appelle, je crois, notre cher
+maître Cantarella...
+
+--Eh bien! le criocère du lis, n'en finirons-nous pas d'aujourd'hui avec
+lui?
+
+--Oserai-je faire observer à Votre Altesse que le criocère du lis porte
+un masque complet qui ne laisse voir aucune des parties de son visage!
+Cette circonstance n'a pu échapper à la sagacité de Son Altesse, et sans
+doute il ne me convient pas...»
+
+Quintilia fit un geste d'impatience; le pauvre abbé s'arrêta effrayé,
+puis il reprit en tremblant:
+
+«J'ai cru qu'il était de mon devoir de soumettre à Votre Altesse cette
+difficulté. Si elle approuve l'exception en faveur du criocère...
+
+--Non, pas du tout, répliqua brusquement la princesse. Qui s'est permis
+de manquer ainsi à mes ordres? Comment s'appelle-t-il?
+
+--Juste ciel! dit l'abbé, j'ai cru, en voyant la bonne et charmante
+humeur de Votre Altesse, qu'elle savait fort bien le nom de ce
+personnage; pour moi, je l'ignore absolument.
+
+--Comment, l'abbé! s'écria Quintilia avec colère, il y a ici, dans mon
+palais, dans mes salons, une personne dont vous ne savez pas le nom! Un
+inconnu, un insolent, un espion peut-être! Et vous appelez cela remplir
+les fonctions dont je vous charge! Par le nom de mon père! je vous
+chasserai.
+
+--Très-gracieuse souveraine... s'écria le pauvre abbé en se jetant à
+genoux.
+
+--Allez, allez, Monsieur, reprit Quintilia d'un ton impérieux, allez
+savoir le nom de celui qui me désobéit et me brave de la sorte. Toute
+cette scène absurde que maître Cantharide nous a faite m'a empêchée de
+faire attention à ce masque. Je croyais que c'était un des nôtres; je
+croyais n'être entourée que d'amis; je me reposais sur vous de ce soin.
+Ne me répondez rien, vous êtes inexcusable. Allez, et rapportez-moi une
+réponse sur-le-champ. Je vous attends ici. Je ne remettrai pas le pied
+dans un salon où un inconnu masqué ose se montrer devant moi. Cours; et
+si ce n'est point une personne invitée, qu'elle soit chassée à
+l'instant.
+
+Le pauvre abbé, pâle et inondé d'une sueur froide, s'élança dans le bal
+en murmurant d'une voix sourde: _Maschera! ah! maschera maladetta!_
+
+«Monsieur, dit-il à l'étranger avec une arrogance qu'il déployait pour
+la première fois de sa vie, qui êtes-vous? Son Altesse veut le savoir.»
+
+L'étranger se pencha à l'oreille du grand maître des cérémonies et lui
+dit son nom; mais il ne fit point sur lui le même effet que sur maître
+Cantharide. «Je ne vous connais pas, dit l'abbé; et comme vous n'êtes
+pas invité, j'ai ordre de vous faire sortir.
+
+--Allez dire d'abord mon nom à la princesse, répondit l'étranger, et si
+elle m'ordonne de sortir...»
+
+Une contestation allait s'élever sans l'intercession de maître
+Cantharide.
+
+«Lui! s'écria-t-il, faire sortir un homme comme lui, le premier
+entomologiste du monde, l'homme le plus aimable que j'aie jamais
+rencontré!... Restez ici, mon ami, je prends tout sur moi, et
+j'accompagne l'abbé pour dire à la princesse qui vous êtes.
+
+--Cela est inutile, répondit l'étranger, la princesse me connaît. Que
+monsieur consente seulement à lui dire mon nom.»
+
+L'abbé céda à contre-cœur et retourna vers la princesse, qui l'attendait
+toujours sur le balcon. Les jambes lui flageolaient, et il eut de la
+peine à articuler le nom qu'on lui avait transmis.
+
+«Rosenhaïm! s'écria-t-elle violemment; l'ai-je bien entendu? Parlez
+plus haut; ou plutôt non! parlez plus bas. Rosenhaïm!»
+
+--Rosenhaïm, répéta l'abbé prêt à s'évanouir.
+
+Mais la princesse, au lieu de l'accabler de sa colère, fit un grand cri,
+et s'élançant à son cou, elle l'embrassa avec force en s'écriant: «Ah!
+l'abbé! mon cher abbé!» L'abbé crut d'abord qu'elle avait dessein de
+l'étrangler; mais quand il vit la joie briller sur ses traits, et qu'il
+sentit sur ses vieilles joues desséchées l'étreinte d'une bouche
+sérénissime, il se précipita à genoux, et n'exprima sa surprise et sa
+reconnaissance que par un torrent de larmes. Alors la princesse,
+craignant d'avoir été entendue, regarda autour d'elle, puis lui parla à
+l'oreille si bas, que Saint-Julien ne put entendre que les derniers
+mots: «Et sois muet comme si tu étais mort.»
+
+«Pour le coup, pensa Saint-Julien, je touche à une grande crise; je vais
+découvrir quelque chose d'infernal.»
+
+La princesse resta immobile sur le balcon pendant cinq minutes. Elle
+avait l'air d'une statue éclairée par la lune; puis elle leva tout à
+coup ses deux bras vers le ciel étoilé, fit un grand soupir, mit sa main
+sur son cœur, et rentra dans le bal avec un visage parfaitement calme.
+
+Saint-Julien chercha du regard le mystérieux étranger; il avait disparu.
+La princesse se retira peu après et ne reparut plus. Saint-Julien passa
+le reste de la nuit à errer dans le palais sans pouvoir découvrir autre
+chose. Il se trouva de nouveau face à face avec Galeotto, qui remontait
+l'escalier d'un air préoccupé.
+
+«Où vas tu? lui dit-il.
+
+--Je cherche le criocère, répondit le page; mais il faut qu'il ait pris
+sa volée dans les airs, et que ce soit un scarabée véritable, comme l'a
+cru maître Cantharide...
+
+--Je crois que nous ne découvrirons plus rien aujourd'hui, dit
+Saint-Julien. Je suis accablé de fatigue, je vais me coucher.
+
+--Je fais serment de ne pas me coucher, reprit le page, avant de savoir
+quel est cet étranger.
+
+--Sais-tu ce que c'est que Rosenhaïm? demanda Saint-Julien.
+
+--Pas le moins du monde, dit le page.
+
+--En ce cas nous ne savons rien, reprit Saint-Julien, et il quitta la
+fête.»
+
+
+
+
+XII.
+
+
+«Comment! mon cher Cantharide, disait le lendemain Quintilia à son
+savant bibliothécaire, toute cette scène tragique n'était qu'une
+moquerie?
+
+--Comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, très-illustre princesse.
+
+--Mais sais-tu, mon cher maître, que je pourrais bien m'en fâcher, et
+trouver ta comédie un peu impertinente?
+
+--Elle a pu être de mauvais goût; mais Votre Altesse doit m'excuser en
+faveur du dénouement.
+
+--Sans doute, sans doute, mon ami, reprit la princesse; mais garde-toi
+de jamais te vanter devant qui que ce soit de cette mauvaise
+plaisanterie. Tout le monde en a été dupe comme moi, et personne n'a les
+mêmes raisons pour te la pardonner. À l'heure qu'il est, je suis sûre
+qu'il n'est question d'autre chose dans toute la résidence que de la
+manie singulière dont, par suite de trop graves études, ta pauvre
+cervelle a été atteinte hier au milieu de la fête.
+
+--Déjà, répondit le savant, plus de trente personnes sont venues ce
+matin s'informer de ma santé; et pour ne pas me trahir, tout en
+déclarant que j'étais infiniment plus calme, j'ai affecté d'éviter avec
+horreur de parler d'aucune chose qui eût rapport à l'histoire des
+insectes.
+
+--C'est pourquoi les bonnes âmes, répliqua la princesse, ont dû chercher
+avec affectation tous les moyens de ramener la conversation sur ce
+sujet, afin de satisfaire leur curiosité au risque de te rendre tout à
+fait fou. Mais explique-moi une circonstance que je ne comprends pas
+bien. Notre ami m'a raconté comment, voulant me surprendre, il t'avait
+prévenu de son arrivée; comment tu l'avais reçu et caché dans ton
+pavillon du parc, où tu l'avais déguisé avec soin sous ce costume de
+criocère. Je conçois pourquoi, voyant que je ne faisais aucune attention
+à lui, tu as débité ce grotesque monologue qui a tant diverti toute la
+cour et moi-même, tandis que tu t'enorgueillissais intérieurement de
+notre crédulité et de ta fourberie. Mais dis-moi pourquoi, au moment où
+je courus après toi, et où le criocère, s'approchant de ton oreille,
+parut te dire une parole mystérieuse, tu fis un grand cri de surprise et
+te jetas à son cou comme à la nouvelle d'une joie inespérée?
+
+--C'était, très-illustre princesse, répondit le professeur, pour fixer
+encore plus votre attention sur lui; et si vous eussiez bien voulu
+écouter mes paroles, vous eussiez deviné sur-le-champ quel était ce
+personnage mystérieux. Je vous disais alors textuellement les paroles
+que voici: «Il n'est personne qui ait assez bien observé une physionomie
+d'insecte pour la reproduire ainsi; je n'aurais pu le faire moi-même, et
+cependant il n'est qu'un homme au monde qui soit supérieur à moi dans
+cette science...»
+
+--Je me souviens fort bien du reste de la phrase, interrompit la
+princesse; tu ajoutas: «C'est un jeune homme que j'ai connu à Paris, et
+qui s'appelait...» Ici, je te pinçai le bras; car, te croyant
+véritablement en délire, je craignis que tu ne vinsses à prononcer ce
+nom qui ne doit jamais sortir d'aucune bouche... Le cri plaintif qui
+t'échappa en recevant ce conseil de prudence fut aussitôt étouffé par
+les embrassements de notre ami...
+
+--Et j'espérais, gracieuse princesse, interrompit à son tour le
+professeur, que, ramenant votre esprit vers cette personne dont j'ai eu
+le bonheur de faire la connaissance à Paris, et pour laquelle j'ai conçu
+tant d'estime et d'admiration, vous seriez en même temps frappée de me
+voir m'élancer dans les bras du criocère, objet jusque-là de mon
+épouvante. Toute cette scène était concertée entre lui et moi. Il
+devait, en passant entre Votre Altesse et l'oreille de son très-humble
+sujet, prononcer son propre nom assez haut pour qu'il fût entendu de
+deux personnes. Mais, par malheur, Votre Altesse fut importunée en cet
+instant d'une fadeur du duc de Gurck; et notre ami, qui voulait surtout
+éviter les regards de ce seigneur, m'entraîna un peu plus loin,
+remettant à un moment plus propice...
+
+--Ne vous semble-t-il pas, interrompit Quintilia, que quelqu'un vient de
+passer devant la fenêtre? J'ai cru voir une ombre sur le mur derrière
+vous.
+
+--Je ne le pense pas, interrompit le professeur; mais, pour plus de
+prudence, fermons les portes et les fenêtres.»
+
+En parlant ainsi, le professeur alla gravement fermer la fenêtre auprès
+de laquelle le petit Galeotto, accroupi dans les jasmins, avait écouté
+l'entretien précédent. C'est pourquoi il n'en put entendre davantage, et
+revint au palais assez mortifié d'avoir été dérangé au moment où
+peut-être il allait s'emparer du fameux secret.
+
+Ce jour et le lendemain se passèrent sans qu'il fût possible à
+Saint-Julien et au page d'approcher de la princesse autrement qu'en
+public. Le premier ne s'étonnait pas d'être banni des appartements
+particuliers, et tout ce qui lui passait de bizarre et d'alarmant par la
+cervelle sur le compte de la princesse l'empêchait de se livrer au
+chagrin qu'il éprouvait, malgré lui, d'avoir perdu sa faveur. Je ne sais
+si ce fut un reste d'attachement pour elle, ou son avidité d'apprendre
+ce qu'il désirait tant savoir, qui le fit céder aux conseils et aux
+prières de Galeotto. Quoi qu'il en soit, il ne quitta pas la résidence.
+Le page mettait tant d'activité et d'espièglerie dans ses recherches,
+qu'il avait réussi à griser en quelque sorte le mélancolique et
+nonchalant Julien; il lui avait communiqué un peu de sa gaieté méchante,
+et le jeune homme, croyant toujours faire un rêve, se jetait
+ironiquement dans un caractère fantasque et affecté.
+
+Cependant, au bout de quarante-huit heures, le rôle qu'il jouait lui
+devint insupportable. Sa gaieté tomba tout à coup. Tout ce qui se
+passait autour de lui lui causa une sorte d'horreur. Il se sentit
+suffoqué d'ennui et de tristesse; et comme les premiers sons du concert
+de la cour commençaient à s'élever dans la brise du soir, il s'enveloppa
+de son manteau, et, s'éloignant rapidement, il traversa le parc et gagna
+une grille qui donnait sur la campagne. Alors il monta sur une des
+collines qui entouraient la résidence, et s'égara pendant une heure
+environ dans les bois dont ces collines sont revêtues.
+
+Quand il fut las de marcher, il s'arrêta au hasard, dans le premier
+endroit venu, et s'aperçut qu'il était dans un lieu découvert, beaucoup
+plus près du palais qu'il ne pensait l'être d'abord. Il s'étendit sur la
+bruyère et contempla, dans le vague de la nuit, le paysage incertain qui
+se déployait sous ses yeux. Le parc ducal était jeté au bas des
+montagnes par grandes masses noires, traversées ça et là d'une allée de
+sable blanchâtre, et semées de rotondes de gazon, de temples, de
+kiosques, d'autels emblématiques, et de statues de marbre qui
+apparaissaient dans l'ombre comme des fantômes immobiles. Le palais
+tremblait avec ses mille fenêtres illuminées dans les eaux de la Célina.
+Un grand cercle de brume enveloppait la ville jetée en amphithéâtre
+autour du parc; et quelques fusées silencieuses, lancées dans les airs,
+partaient à intervalles réguliers des divers points de la résidence.
+
+Le sirocco, qui jusque-là avait soufflé avec force, tomba tout à coup,
+et le temps devint serein; les étoiles brillèrent, et la nuit fut assez
+claire pour que Saint-Julien pût saisir davantage les détails de ce
+tableau magique. À mesure que ses yeux s'en emparaient, l'air, devenant
+plus sonore, lui permit d'entendre le son des instruments monter jusqu'à
+lui. Il se coucha tout à fait contre terre, et remarqua que, plus on
+baisse les yeux au niveau du sol, plus la campagne prend un aspect
+magique et délicieux. Les plans semblent se détacher les uns des autres;
+les masses se découpent plus nettement, les ombres se distribuent avec
+plus d'harmonie. On est comme les spectateurs placés au parterre d'un
+théâtre, pour les yeux desquels tous les effets de décorations sont
+calculés, et qui jouissent mieux que ceux des loges de toutes les
+illusions de la scène.
+
+En même temps, Saint-Julien saisit distinctement toute la mélodie du
+concert. Les sons lui arrivaient faibles, mais purs, et les vibrations
+de certaines notes et de certains instruments étaient si aériennes et si
+pénétrantes, que tous ses nerfs en furent détendus et soulagés. Il
+commença à respirer plus librement, et des larmes coulèrent sur ses
+joues brûlantes.
+
+Un rinforzando de tous les instruments lui annonça que le concerto
+arrivait au _tutti finale_, et en effet les derniers accords s'élevèrent
+dans l'air et s'évanouirent. Saint-Julien écouta encore longtemps après
+que la musique eut cessé; enfin, n'entendant plus que le murmure
+uniforme d'un petit ruisseau qui s'échappait du taillis auprès de lui,
+il se leva pour s'en aller. C'est alors seulement qu'il aperçut un homme
+d'une taille élégante qui était debout à quelques pas de lui, et qui
+semblait partager son extase. Lorsque Saint-Julien passa près de lui, il
+s'inclina poliment pour le saluer, et le suivit à quelque distance.
+Comme Saint-Julien avait pris le devant et descendait assez lestement
+parmi les rochers au travers desquels passait le sentier, l'inconnu
+l'appela du titre de signore et le pria de l'attendre un peu.
+
+«Que désire Votre Seigneurie? répondit Saint-Julien.»
+
+L'inconnu reconnut à ce peu de mots italiens l'accent français de
+Saint-Julien, et, s'exprimant en français avec beaucoup de facilité,
+quoiqu'il eût pour sa part l'accent allemand, il lui demanda la
+permission de retourner avec lui à la ville.
+
+«Excusez l'indiscrétion de ma demande, ajouta-t-il. Je suis étranger et
+nouvellement établi dans ce pays-ci. Ce sentier, que j'ai parcouru
+lorsqu'il faisait encore jour, ne m'est pas aussi familier qu'à vous,
+et, de plus, j'ai la vue très-basse. Si je ne vous semble pas importun,
+je marcherai derrière vous et profiterai de votre expérience.
+
+--De tout mon cœur, répondit Saint-Julien, qui fut gagné sur-le-champ
+par le son de voix et les manières de l'étranger. Je vais ralentir mon
+pas, et je suis sûr que votre conversation m'empêchera d'apercevoir ce
+petit retard.»
+
+En effet, la conversation fut bientôt engagée en commençant par la
+musique; elle parcourut toutes les choses générales dont peuvent
+s'entretenir deux personnes qui ne se connaissent pas.
+
+Cette conversation fut tellement agréable pour l'un et pour l'autre,
+qu'une sorte de sympathie s'établit entre eux, et qu'ils éprouvèrent le
+besoin de prolonger leur rencontre. L'étranger proposa à Saint-Julien
+d'entrer avec lui dans une birreria. Saint-Julien accepta; et son
+compagnon ayant demandé de la bière et du tabac, ils passèrent encore
+une heure ensemble. Ils s'apprirent mutuellement leurs noms et leur
+profession.
+
+«Je suis de Munich, dit l'étranger, je me nomme Spark, et j'ai trente
+ans; je suis étudiant et rien de plus. Je ne suis pas riche, mais je
+suis assez studieux et assez économe pour me contenter de mon sort, et
+trouver la vie une assez bonne chose. Je voyage depuis quelque temps
+pour mon instruction, et le hasard m'a amené dans cette petite
+principauté, dont j'ai trouvé l'aspect si beau et le séjour si agréable,
+que j'ai résolu d'y passer quelques semaines. Je serai heureux si vous
+me permettez de vous rencontrer de temps en temps à cette taverne ou de
+faire un tour de promenade avec vous à vos moments perdus.»
+
+Saint-Julien accepta avec empressement, et ils se donnèrent rendez-vous
+à la même table pour le lendemain, à la même heure.
+
+Lorsque Saint-Julien rentra au château, le concert était terminé. Minuit
+sonnait, et la princesse, fatiguée des veilles précédentes, se retirait
+dans ses appartements. À peine le jeune secrétaire était-il rentré dans
+le sien, qu'on frappa doucement à sa porte, et la voix de Ginetta lui
+dit à travers la serrure que Son Altesse le demandait.
+
+
+
+
+XIII.
+
+
+Quintilia était assise auprès de sa fenêtre, et contemplait la nuit,
+plongée dans une douce rêverie. Son visage avait une expression de
+sérénité que Saint-Julien ne lui avait pas vue depuis longtemps. Il
+s'était présenté avec un sentiment de haine et d'arrogance. L'attitude
+calme de la princesse lui imposa; et, obéissant à un signe qu'elle lui
+fit, il s'assit sans oser dire une parole. Ginetta sortit et tira la
+porte sur elle. Aussitôt qu'elle fut seule avec Julien, la princesse lui
+tendit la main, et lui dit d'une voix ferme et douce: «Soyons amis.»
+
+Saint-Julien céda plus à son trouble qu'à son penchant en touchant
+respectueusement la main de la princesse; puis il resta debout et
+décontenancé. Elle lui fit de nouveau signe de se rasseoir à quelques
+pas d'elle, et il obéit.
+
+«J'ai été sévère envers vous, Julien, lui dit-elle avec dignité et avec
+douceur. Vous avez été injuste envers moi; vous avez voulu me traiter
+comme une autre femme, et vous vous êtes trompé. Je suis depuis
+longtemps dans une situation exceptionnelle; mon caractère, mon esprit
+et jusqu'à mes manières ont dû porter un cachet particulier. Peut-être
+l'empreinte en est-elle mauvaise. Je sais qu'elle a choqué bien des
+gens, je sais que je suis souvent méconnue. Je ne dirai pas que cela
+m'est indifférent, je n'ai ni cet orgueil ni cette philosophie; mais ma
+destinée est arrangée d'une certaine façon qui rend inévitables et même
+nécessaires toutes les choses que je fais, tous les goûts que j'ai, et
+par conséquent tous les soupçons que je laisse naître. Mon rôle se borne
+à conserver assez de force pour ne pas dévier d'une ligne dans la route
+que je me suis tracée, et tous les efforts de ma raison tendent à voir
+clair dans ma vie et dans mon cœur. Jusqu'ici j'ai repoussé avec succès
+toutes les influences extérieures; je suis restée ce que Dieu m'a faite,
+et, comme un métal brut, je ne me suis façonnée à la guise de personne.
+
+«On ne s'isole pas impunément, Julien, et j'ai dû m'attendre à inspirer
+la défiance et la haine. Elles ne m'ont pas fait céder un pouce de
+terrain. La personne qui est aujourd'hui devant vous est la même qui
+entra dans son indépendance il y a dix ans, et qui traversa toutes
+choses sans y rien laisser d'elle. J'ai pris beaucoup d'autrui, je n'ai
+rien donné qu'à Dieu et à une tombe.»
+
+Ce mot de tombe se mêla à je ne sais quelle idée dans l'esprit de
+Julien. Il éprouva une certaine terreur dont il ne put se rendre compte.
+
+La princesse continua:
+
+«Absolument insensible aux petites ambitions qui eussent pu enivrer une
+autre, résolue à vivre en moi-même, et ne trouvant la vie possible
+qu'avec un sentiment et une idée étrangers à tout ce qui m'environnait
+socialement, je me suis arrangée pour rendre au moins supportable
+l'existence que j'avais embrassée. Je me suis livrée à tous mes goûts,
+j'ai cherché toutes les distractions, toutes les amitiés qui me
+tentaient. J'ai aimé la chasse, la fatigue, la science, l'étude, et j'ai
+rêvé l'amitié, ayant, comme je vous l'ai dit, enseveli l'amour à part.
+L'amitié m'a souvent trompée, et cependant j'y crois encore. Mon âme
+s'est habituée à l'espérer. Si cette espérance devient irréalisable, je
+saurai encore bien vivre sans elle. Il y a quelque chose dans cette âme
+qui peut se passer de vous tous; mais ma vie peut être plus belle, mon
+cœur plus stoïque, ma conduite plus ferme, ma conscience plus heureuse
+si l'amitié me sourit. C'est pourquoi, Julien, je fais pour vous ce que
+je n'ai fait que pour bien peu de gens: je m'explique et je me justifie.
+Si vous avez l'âme fière et le cœur pur, comme je n'en doute pas, vous
+comprendrez quelle preuve d'amitié je vous donne ici.»
+
+Saint-Julien, subjugué, s'inclina profondément. Elle lui fit signe
+qu'elle avait encore à lui parler, et elle continua:
+
+«Rester fidèle à un serment, à un souvenir, à un nom, ce n'est pas un
+rôle possible à proclamer pour une femme riche et adulée; ce serait
+chercher la raillerie, porter un défi à tous les désirs, s'exposer à des
+dangers qui ne sont pas dans la vie ordinaire. Je gardai mon secret
+aussi religieusement que mon cœur; et, repoussant toute explication,
+toute proclamation de sentiment, je marchai dans une voie cachée sans
+dire où je prétendais aller. J'y marchai sans affectation, sans
+hypocrisie, sans plaintes, sans forfanterie; j'y marchai le front levé,
+la main ouverte, l'esprit libre, l'œil clairvoyant et l'oreille fermée à
+la flatterie. Voyez-vous que j'aie fait beaucoup de mal autour de moi?
+
+--Non, Madame. Je sais que vous êtes un bon prince, dit Julien attendri.
+Hélas! pourquoi ne voulez-vous être que cela?
+
+--Ne me plains pas et ne m'admire pas, répondit-elle. D'abord ma
+souffrance fut amère; mais Dieu fit un miracle, et je devins heureuse.
+Ceci est un secret que je ne puis te révéler maintenant, mais que je te
+dirai, j'espère, quelque jour. Sache bien seulement que j'ai eu dès lors
+peu de mérite à garder ma résolution, et que les avantages de mon sort
+l'ont emporté de beaucoup sur ses inconvénients. Ces inconvénients ont
+été graves pourtant, Julien, et vous me les avez fait sentir plus
+cruellement qu'un autre. Vous m'avez jugée sur les apparences, comme
+vous faites tous, et vous avez dit: Cela n'est pas, parce que cela n'est
+pas probable. Avec un tel raisonnement on évite cent déceptions et on
+manque une amitié. Manquer une amitié, Julien, c'est faire une grande
+perte, car, si l'on rencontrait une seule amitié parfaite dans toute sa
+vie, on pourrait presque se passer d'amour. Honneur aux âmes courageuses
+qui se livrent, et qui n'ont pas peur des trahisons! celles-là boivent
+la coupe d'Alexandre et risquent leur vie pour conquérir un ami. Eh
+bien! moi, j'ai cherché des amis, et pour les trouver j'ai joué plus que
+ma vie: j'ai exposé ma réputation, et Dieu sait si elle a dû être salie
+et insultée par ceux qui ne m'ont pas comprise, et qui m'ont prise pour
+le but de leurs viles ambitions. En les détrompant, je suis devenue leur
+ennemie, et il n'est point de calomnie si noire qu'ils n'aient inventée.
+Vous avez cru peut-être, en me voyant continuer ma route, que je
+n'entendais pas les cris et les huées dont on me poursuivait? Vous
+pensez que j'accueille imprudemment un homme comme confident, comme
+serviteur ou comme ami, sans savoir qu'on le fera passer pour mon amant,
+et que peut-être lui-même ira s'en vanter. Je sais ou je prévois tous
+les dangers de mes hardiesses; mais j'ose toujours: je puise mon courage
+à une source inépuisable, ma loyauté. Le monde ne m'en tient pas compte;
+mais je marche toujours, et j'arriverai peut-être à le convaincre. Un
+jour il me connaîtra sans doute, et si ce jour n'arrive pas, peu
+m'importe, j'aurai ouvert la voie à d'autres femmes. D'autres femmes
+réussiront, d'autres femmes oseront être franches; et sans dépouiller la
+douceur de leur sexe, elles prendront peut-être la fermeté du vôtre.
+Elles oseront se confier à leur propre force, fouler aux pieds
+l'hypocrite prudence, ce rempart du vice, et dire à leur amant:
+«Celui-ci n'est que mon ami,» sans que l'amant les soupçonne ou les
+épie...
+
+--Rêve doré, répondit Julien, espoir d'une âme enthousiaste!
+
+--Non, je ne suis pas enthousiaste, reprit-elle; mais je me connais, je
+me sens, et quand je porte mes regards sur le passé, je vois toute ma
+vie faite d'une seule pièce, et je me dis que certes je ne suis pas la
+seule au monde qui n'ait jamais menti. Ne me prenez pas pour une femme
+vertueuse, Julien. Je ne sais pas ce que c'est que la vertu; j'y crois,
+comme on croit à la Providence, sans la définir, sans la comprendre. Je
+ne sais pas ce que c'est que de combattre avec soi-même; je n'en ai
+jamais eu l'occasion. Je ne me suis jamais imposé de principes, je n'en
+ai jamais senti le besoin; je n'ai jamais été entraînée où je ne voulais
+pas aller: je me suis livrée à toutes mes fantaisies sans jamais être en
+danger. Un homme qui n'a pas en son âme de plaie honteuse à cacher peut
+boire jusqu'à perdre la raison et montrer à nu tous les replis de sa
+conscience. Une femme qui n'aime pas le vice peut ne pas le craindre;
+elle peut traverser cette fange sans faire une seule tache à sa robe;
+elle peut toucher aux souillures de l'âme d'autrui comme la sœur de
+charité touche à la lèpre des hôpitaux, elle a le droit de tolérance et
+de pardon, et si elle n'en use pas, c'est qu'elle est méchante. Être
+méchante et chaste, c'est être froide; être chaste et bonne, c'est être
+honnête. Je n'ai jamais cru que cela fût difficile pour les âmes bien
+dirigées; mais combien peu le sont en effet! Je plains celles que la
+fatalité a flétries, et je ne les outrage pas. C'est le grand tort qu'on
+me reproche, Julien, je le sais; je sais le blâme que m'ont attiré
+certaines amitiés; je sais avec quelle ironie on a accueilli mes efforts
+quand j'ai voulu soutenir et consoler ceux que la foule accablait. C'est
+ici que j'ai fait usage de la force que Dieu m'avait donnée et que j'ai
+permis à mon orgueil de se lever pour faire face à l'injustice. C'est à
+cause de cela que j'ai livré mon front aux outrages des Juifs et couvert
+mon cœur d'une cuirasse d'airain pour y protéger la pitié. Ceux qui se
+sont réfugiés sous mon égide n'ont pas été livrés, et la populace s'est
+enrouée à crier après moi.
+
+--Je le sais, Madame, dit Julien; depuis deux ou trois jours seulement
+je regarde autour de moi, et je sais ce que pensent de vous-même ceux
+qui vous craignent et qui n'osent pas le dire. Je sais qu'en vous voyant
+accueillir des femmes décriées et protéger des hommes persécutés, on
+vous accuse de partager leurs égarements passés. Et j'admirerais le
+courage avec lequel vous les relevez, si je ne prévoyais, si je ne
+savais qu'il vous faudra les rabaisser et les rejeter où vous les avez
+pris...
+
+--Vous pensez, Julien, qu'il n'y a pas de cure complète pour mes
+malades? Moi, je ne désespère jamais de personne. Nous avons raison tous
+deux: vous, si vous me donnez un conseil de prudence; moi, si je
+m'impose un devoir de miséricorde. Toute la question est de savoir si
+j'ai assez de force pour accepter les conséquences fâcheuses de mes
+dévouements: si je l'ai, qu'a-t-on à me reprocher? n'ai-je pas le droit
+de me nuire?
+
+--Quel étrange caractère! dit Julien. Je ne sais si j'en suis ravi ou
+épouvanté.
+
+--Vous me dites ce qu'on m'a souvent dit, reprit-elle. Moi, je m'étonne
+de sembler étrange; et quand je commençai, je m'attendais à ne
+rencontrer que des auxiliaires et des amis. Quelle fut ma surprise quand
+on me fit entendre que j'étais folle! Folle! mais je m'étonne toujours
+de le paraître! C'est vous, c'est vous tous qui êtes fous, et non pas
+moi qui suis folle!
+
+--Mais, Madame, quel bien fait-on aux méchants en protégeant leur
+insolence?
+
+--Je hais l'insolence et ne la protège pas. Je n'accueille que le
+repentir et la souffrance.
+
+--Ou l'hypocrisie qui en prend le masque?
+
+--Il est vrai que j'ai été dupe, Julien; ce sont les épines du chemin.
+On se pique les pieds et l'on saigne. Mais faut-il donc retourner en
+arrière quand on entend plus loin des larmes et des cris qui vous
+appellent? La crainte d'être trompé! pour les esprits qui sentent le
+besoin de bien faire, c'est une lâcheté qu'il faut vaincre. Ou ne fait
+l'aumône qu'à ses dépens.
+
+--Hélas! Madame, vous étiez née pour être reine d'un grand peuple et
+faire de grandes choses.
+
+--Ou bien, répondit-elle en souriant, pour être sœur de la Miséricorde;
+c'était là le plus beau rôle, et je l'ai manqué.
+
+--Mais quel bien avez-vous donc réussi à faire? dit Julien tristement.
+Vos prisons sont élargies, vos hôpitaux sont plus sains, et votre bonté
+est un refuge pour tous ceux qui l'invoquent. Mais, pour avoir amélioré
+le sort des misérables, vous avez ennobli leurs âmes anéanties, leurs
+mauvais penchants, ou leur lâche fainéantise? Nous en avons souvent
+parlé, Madame, et vous m'avez avoué que vos vœux à cet égard n'avaient
+pas été souvent exaucés. Prenons un exemple auprès de nous et dans une
+classe plus élevée, ajouta-t-il, poussé par un reste d'intention
+insidieuse et méfiante. Lucioli passait pour un fourbe et un ambitieux.
+Votre tolérance a fermé les yeux longtemps, et vous l'avez élevé jusqu'à
+votre confiance; et pourtant il vous a fallu ensuite voir clair et le
+repousser.
+
+--C'est encore une épine qui m'est entrée au talon, répondit-elle. Le
+jour où cet humble serviteur est devenu insolent, je l'ai repoussé, en
+effet; et si j'avais profité de la leçon, Julien, je ne vous aurais pas
+attiré auprès de moi; je ne vous aurais pas donné ma confiance, dans la
+crainte que vous ne fussiez un second Lucioli. Vous voyez bien, mon ami,
+que les fous ont leur sagesse qui en vaut bien une autre.»
+
+Cette réponse attendrit Julien.
+
+«Vous êtes bonne et grande, lui dit-il, et je ne mérite peut-être pas
+votre amitié.
+
+--Attendez, Julien, lui dit-elle en souriant, nous ne sommes pas encore
+réconciliés. Je vous ai expliqué mon caractère et mes idées; vous m'avez
+comprise. Il vous reste à me croire, et je ne vous ai donné aucune
+preuve de ma sincérité.»
+
+Julien tressaillit de joie, croyant toucher à la solution de tous ses
+doutes. Dans son âme rigide, le besoin d'estimer était bien plus grand
+que le besoin d'aimer; aussi cette parole de Quintilia lui fut-elle plus
+douce qu'une parole d'amour.
+
+«Oh! Oui, s'écria-t-il ingénument, donnez-les-moi ces preuves, afin que
+je pleure de repentir à vos genoux, afin que je vous respecte et vous
+bénisse à jamais. Oui, oui, prouvez-moi que vous êtes vraie, et je ferai
+tout ce que vous voudrez. Je resterai toute ma vie à votre service;
+j'étoufferai mon amour dans mon sein plutôt que de vous en importuner
+jamais.»
+
+Il s'arrêta, car il vit le regard de Quintilia s'attacher à lui avec
+froideur et une sorte de dédain. Il y eut un instant de silence si
+pénible à Julien, qu'il se mit à marcher avec agitation dans la chambre.
+
+La princesse reprit sa marche calme et lui dit, en lui montrant une
+grande cassette de bois de santal incrustée de nacre:
+
+«Je puis ouvrir le coffre que voici et vous donner des preuves
+irrécusables de la loyauté de toute ma vie. Je pourrais vous montrer en
+moins de cinq minutes sur quoi se fondent toutes les calomnies débitées
+contre moi, et à quel point les secrètes vanteries de Lucioli, et celles
+de bien d'autres avant lui, ont été vaines et odieuses. Mais en
+sommes-nous là, Julien, et votre amitié est-elle à ce prix?»
+
+Julien n'osa répondre; il pâlit et resta immobile.
+
+«M'avez-vous jamais vue faire quelque chose de mal?
+
+--Non, Madame, je n'ai rien vu de tel, répondit-il.
+
+--Ai-je jamais exprimé une idée basse? ai-je montré un sentiment vil
+durant six mois que nous avons passés tête à tête dans mon cabinet?
+
+--Non, Madame.
+
+--Avez-vous eu parfois une entière confiance en moi?
+
+--Oui, Madame, presque toujours.
+
+--Qu'est-ce qui vous l'a donc ôtée?
+
+--Ne me condamnez pas à vous le dire, Madame; des apparences, des récits
+ridicules, la présence de Ginetta auprès de vous, votre air et vos
+manières par moments, et, plus que tout cela, vos bizarreries, vos goûts
+si opposés entre eux et qui se succèdent sans s'exclure; tout ce que je
+ne comprends pas m'effraie... Mais qu'avez-vous à faire de mon estime?
+
+--Je ne vous la demande pas, Monsieur, répondit la princesse, j'espérais
+pouvoir la réclamer.»
+
+Ils gardèrent de nouveau le silence, et la princesse, faisant un visible
+effort pour dompter sa propre fierté, reprit la parole.
+
+«Vous êtes brutal, lui dit-elle, et nul homme de votre âge n'a osé me
+parler comme vous faites. C'est cela qui fait que je vous estime et que
+je voudrais être estimée de vous. Voyez pourtant ce que c'est que la
+confiance, Julien! ne tiendrait-il pas à moi de penser en cet instant
+que vous êtes le plus rusé et le plus habile des ambitieux qui se soient
+cachés sous une écorce rude et franche? Pourtant je sais que vous ne me
+trompez pas, et que bien réellement vous me mettez le marché à la main.
+Votre départ ou ma justification. Ma justification! ajouta-t-elle avec
+une expression de dépit, tenez, voici la clé de ce coffre;» et elle la
+jeta avec colère aux pieds de Julien.
+
+--Je ne la ramasserai point, dit-il avec dépit à son tour; vous me
+regardez comme un insolent; je l'ai mérité et je m'en vais.
+
+--Adieu donc! lui dit-elle en lui tendant la main; il est malheureux que
+nous n'ayons pu rester amis comme nous l'avons été.»
+
+Il s'approcha pour prendre sa main, et il vit qu'elle pleurait. Toute sa
+colère tomba, et, s'arrêtant devant elle avec la gaucherie d'un enfant
+qui n'ose pas demander pardon, il se mit à pleurer aussi.
+
+«Ah! Julien, lui dit-elle, est-il possible que mes amis me fassent tant
+souffrir! Pourquoi ne sont-ils pas comme moi, pourquoi ne croient-ils
+pas en moi comme je crois en eux? Qu'est-ce qui brise donc ainsi mes
+affections? pourquoi toutes les sympathies que j'inspire sont-elles
+étouffées en naissant? pourquoi suis-je méprisée par les uns, méconnue
+par les autres? Qu'ai-je fait pour cela? Quand toute ma vie a été un
+éternel sacrifice à l'amitié, faudra-t-il que j'achète la confiance de
+ceux à qui je donne la mienne. Quand je vous ai ramassé dans un fossé,
+un jour que vous étiez blessé, haletant, couvert de poussière et assez
+mal vêtu, pourquoi ne vous ai-je pas pris pour un vagabond et un
+aventurier de bas étage? pourquoi ai-je cru à la candeur de votre regard
+et à la noblesse de vos paroles? J'ai donc l'air faux et l'expression
+ambiguë, moi? Eh quoi! vous demandez aux autres ce que vous devez penser
+de moi! votre cœur ne vous le dit pas, je n'en ai donc pas su trouver le
+chemin? Et que m'importe votre estime quand je l'aurai forcée? Vous me
+rendrez ce qui me sera dû, et votre âme ne me donnera rien...
+
+--Vous avez raison, dit Saint-Julien en se jetant à ses pieds; gardez
+vos preuves, je n'en veux pas. Gardez votre amour à celui qui l'a
+mérité. Quant à mon respect, à mon dévouement, à mon amitié, si j'ose
+répéter le mot dont vous vous servez, mettez-les à l'épreuve. Vous avez
+vaincu une nature bien méfiante et bien chagrine. Il faut que Dieu ait
+récompensé votre grandeur d'âme d'une puissance bien grande sur l'âme
+d'autrui. Ah! ne vous plaignez plus; vous trouverez des amis toutes les
+fois que vous le voudrez; et d'ailleurs, si les amis vous manquent, je
+tâcherai de me mettre en cent pour vous obéir.»
+
+Quintilia, tout en larmes, se jeta à son cou; il l'embrassa avec
+l'effusion d'un frère. En ce moment on frappa doucement à la porte, et
+la princesse alla ouvrir elle-même; c'était la Ginetta qui était chargée
+d'une commission pressée. La princesse passa avec elle sur le balcon, en
+faisant signe à Julien de rester. Leur entretien lui sembla long; et,
+cédant à l'émotion délicieuse dont son cœur était plein, il désirait
+vivement voir reparaître Quintilia, et en recevoir encore quelque parole
+d'amitié avant de se retirer. Dans son impatience, il touchait aux
+objets qui étaient épars sur le bureau sans les regarder et presque sans
+les voir. Il se trouva qu'il eut dans les mains la montre de la
+princesse, et qu'il l'ouvrit machinalement comme pour compter les
+minutes que la Ginetta lui dérobait. En jetant les yeux sur l'intérieur
+de la boîte, un froid mortel passa dans ses veines. Un souvenir confus
+et douloureux l'oppressa, puis une curiosité irrésistible s'empara de
+lui. Il se pencha vers une bougie, et lut distinctement le nom de
+Charles Dortan.
+
+«Infâme!» dit-il d'une voix sourde en jetant avec violence la montre sur
+le bureau; puis il la reprit, voulant bien se convaincre que ses yeux ne
+l'avaient pas trompé. Il lut de nouveau le nom fatal, observa la boîte
+de platine avec les incrustations d'or émaillé; elle était absolument
+pareille à celle que le voyageur pâle lui avait montrée à Avignon, le
+matin de son départ, dans la cour de l'auberge.
+
+Cette histoire, qui d'abord l'avait vivement ému, lui était bientôt
+sortie de l'esprit. À cette époque, Julien, beaucoup moins expérimenté,
+était beaucoup plus en garde contre ses impressions. Il s'était dit que
+le récit du voyageur était romanesque et invraisemblable, que son nom et
+son visage n'avaient pas fait le moindre effet sur la princesse, et que
+M. Dortan lui-même n'avait pas soutenu son rôle jusqu'au bout, puisqu'il
+n'avait pas osé lui adresser la parole. Ce devait être un maniaque ou un
+hâbleur impertinent, déterminé à se jouer de la simplicité de son
+interlocuteur. Enfin, cette aventure n'était plus revenue que
+confusément et comme un rêve absurde et pénible dans la mémoire de
+Saint-Julien.
+
+En acquérant la preuve irrécusable de la sincérité de Charles Dortan,
+une indignation profonde s'empara de lui. Cette femme, qui exposait si
+magnifiquement la prétendue franchise de son âme et qui en offrait des
+preuves, ne lui parut plus qu'une effrontée comédienne, une coquette
+odieuse, jouant tous les rôles pour son plaisir, et méprisant toutes les
+vertus qu'elle affichait.
+
+Elle rentra en cet instant, et Julien fit tous ses efforts pour cacher
+l'état où il était; mais il prenait une peine inutile: la princesse
+pensait à tout autre chose. Elle erra dans sa chambre d'un air empressé,
+et dit à Ginetta, à plusieurs reprises: «Vite, vite, mon mantelet avec
+un capuchon de velours et la petite lanterne sourde....» Tout à coup
+elle s'aperçut de la présence de Julien, et parut un peu contrariée de
+ce qui venait de lui échapper dans sa préoccupation. Néanmoins elle vint
+à lui avec beaucoup d'aplomb, et lui tendit la main en lui donnant le
+bonsoir. Saint-Julien baisa sa main lentement en tâchant de prendre
+l'insolence affectée d'un courtisan, et il lui adressa la phrase la plus
+impertinente qu'il put inventer. Elle ne l'entendit pas et lui répondit:
+«Oui, oui, à demain. Bonne nuit, mon cher enfant.»
+
+
+
+
+XIV.
+
+
+Dévoré de colère et de haine, le pauvre Julien entra dans la chambre de
+Galeotto. Le page s'était endormi sur un roman.
+
+«Ah! c'est toi, lui dit-il en balbutiant, d'où viens-tu donc? On ne t'a
+pas vu de toute la soirée.
+
+--Je viens de chez la Cavalcanti, répondit Julien.
+
+--Oh! oh! qu'est-ce? dit le page en se mettant sur son séant. Vous venez
+d'être chassé, monsieur le secrétaire intime, ou vous êtes le plus
+heureux des hommes! Alors, permettez-moi d'ôter mon bonnet de nuit pour
+saluer votre Altesse! Prince pour trente-six heures au moins!
+
+--Je ne descendrai jamais si bas, répondit Julien.
+
+--Qu'est-il donc arrivé?
+
+--Rien, Galeotto, sinon que je sais maintenant à quoi m'en tenir sur le
+compte de cette femme. Vous lui faisiez trop d'honneur quand vous la
+traitiez de pédante, quand vous disiez qu'il était fort possible qu'elle
+n'eût jamais eu assez de sensibilité pour commettre une faute. Non, non,
+ce n'est pas cela. C'est une rouée impudente qui se passe toutes ses
+fantaisies, qui se livre en secret à tous ses vices, et qui a la
+prétention d'être un modèle de chasteté virginale et de sentimentalité
+allemande. C'est une effrontée courtisane avec des prétentions d'abbesse
+et la moqueuse hypocrisie d'une marquise de la régence. C'est ce qu'il y
+a de plus hideux au monde, le vice sous le masque de la vertu.
+
+Après cette préface, Saint-Julien fit le récit de la soirée.
+
+«Je suis bien aise d'apprendre cela, répondit Galeotto d'un air pensif;
+mais, en vérité, j'en suis étonné. Cette femme est donc bien habile; car
+il y a eu des jours où elle m'a imposé à moi-même. Vous pouvez m'en
+croire, Julien; je ne suis pas crédule, et pourtant il y a eu des jours
+où, en l'entendant parler comme elle fait, j'ai presque eu des remords
+de mes jugements de la veille... Il est bien vrai que ces jours-là
+étaient rares, et que je me moquais de moi-même le lendemain. Eh bien!
+ce que vous me dites m'étonne comme si je m'étais attendu à autre
+chose... Êtes-vous bien sûr de ne pas vous tromper, Saint-Julien?
+
+--J'en suis très-sûr, Galeotto; et comme j'étais aussi dans une
+continuelle alternative de confiance et de méfiance (à l'exception que
+les jours de méfiance étaient rares, et les autres fréquents), il se
+trouve que je suis encore plus consterné que vous.
+
+--Consterné! s'écria Galeotto. Est-ce que je suis consterné, moi? Non?
+certes, je ne le suis pas. Que m'importe? je n'ai jamais été amoureux
+d'elle. Et voulez-vous que je vous dise ce qui se passe maintenant dans
+mon cerveau? C'est singulier, mais c'est réel. Je crois que je suis
+capable maintenant de devenir amoureux de cette femme-là.
+
+--Quoi! à présent que vous devez la mépriser?
+
+--Je ne la méprise pas, tant s'en faut! oh! à présent, c'est bien
+différent! Je la croyais pédante, absurde, je la trouvais ridicule, et
+je me moquais d'elle. Je ne m'en moquerai plus; car elle n'est plus rien
+de tout cela à mes yeux. Elle est adroite, menteuse, impudente; elle
+sait jouer tous les rôles, si bien que son véritable caractère échappe
+aux regards. Savez-vous que c'est là une femme supérieure, une vraie
+femme de cour, propre à remuer le monde, si elle était à la tête d'un
+vaste empire? Avec une conscience si flexible, tant d'art, tant de
+sang-froid, tant de perfidie, on peut aller loin... Et qui nous dit
+qu'elle n'ira pas loin? Qu'il se présente une bonne occasion, et elle
+fera parler d'elle. Savez-vous quelle est la première des facultés?
+celle d'imposer aux autres. La véritable grandeur, c'est la puissance
+qu'on exerce sur les esprits; c'est ainsi qu'on arrive à l'exercer sur
+les choses. Allons, c'est dit, me voilà réconcilié avec elle. Je ne
+rougis plus d'être son page. Je pourrai prendre de bonnes leçons auprès
+d'elle, et, pour mieux profiter à son école, je veux à mon tour être son
+amant...» Il garda un instant le silence, puis il ajouta d'un air
+réfléchi: «Si je le peux; car la chose m'est démontrée à présent plus
+difficile que je ne pensais, et vaut la peine d'être tentée... Peste!
+c'est quelque chose que d'y parvenir!
+
+--Ce n'est pas si difficile, reprit Julien. Il suffit que vous passiez
+dans la rue auprès d'elle, et que votre figure lui plaise. Vous
+n'attendrez pas longtemps avant d'être enlevé dans sa voiture et
+introduit dans ses appartements secrets.
+
+[Illustration: Il s'étendit sur la bruyère... (Page 28.)]
+
+--Eh bien! raison de plus! vive Dieu! des femmes qui ont de pareils
+désirs et qui les contentent d'une façon si dégagée ne sont pas
+abordables pour tout le monde. On peut vivre dix ans sous le même toit
+sans obtenir de leur baiser la main. Elles peuvent résister au plus
+séduisant et au plus habile des hommes. On ne les prend pas par
+surprise, celles-là. Elles se donnent ou se rendent; le plaisir est à
+celui dont la mine leur plaît; l'honneur, à celui dont l'esprit les
+subjugue. Maintenant, je mettrais ma main au feu que le Lucioli n'a
+jamais été son amant. Il était trop maladroit, le cher homme! Elle
+aurait pu lui ouvrir la porte du boudoir, s'il avait su cacher
+l'intention qu'il avait d'entrer dans la salle du conseil. Pour moi, qui
+ne me soucie guère d'être prince de Monteregale, je viserai plus haut
+désormais. Je tâcherai qu'elle me donne sa confiance, et qu'elle
+m'apprenne à régner sur les hommes par le mensonge.
+
+--Ainsi ce qui me guérit de mon amour allume le vôtre? dit Saint-Julien.
+
+--Appelez cela de l'amour, si vous voulez. Je l'appellerai autrement:
+curiosité, aptitude, amour de la science, comme il vous plaira.
+
+--Et ce qui fait que je la hais et la méprise vous réconcilie avec elle?
+
+--Complètement; mais je n'en continuerai pas moins la petite guerre
+d'observation que nous lui faisons. Tout au contraire, j'y mettrai plus
+de zèle que jamais, et mes découvertes auront plus d'importance à mes
+yeux. Sois tranquille, Julien, je ne te trahirai jamais, quoi qu'il
+m'arrive.
+
+--Vous pouvez me trahir tant qu'il vous plaira, je ne resterai pas
+longtemps ici. Mais écoutez; avant que je vous souhaite le bonsoir, il
+faut que vous me racontiez cette histoire de Max.
+
+--Ce ne sera pas long. Max était l'amant de Son Altesse. Lorsqu'à la
+mort du duc son époux, qu'elle n'a jamais vu, comme je vous l'ai déjà
+dit, elle devint souveraine libre et absolue, Max était tellement en
+faveur auprès d'elle que, suivant l'opinion de toute la cour, il allait
+l'épouser. Il était donc traité ici avec le plus profond respect, tout
+bâtard de seize ans qu'il était. Mais une nuit, à souper, comme la
+gloriole et le marasquin de Hongrie portaient à la tête du jeune favori,
+il lui arriva de débiter je ne sais quelle rodomontade en présence de
+Son Altesse. Son Altesse fronça, dit-on, le sourcil d'une manière
+imperceptible, et ne dit pas un mot. Le lendemain matin, les serviteurs
+de Max ne le trouvèrent ni dans son lit, ni dans sa chambre, ni dans son
+palais, ni dans la ville, ni dans la province. On le chercha et on
+l'attendit vainement. Il ne reparut jamais, on n'a jamais entendu parler
+de lui; il paraît que ce fut un assassinat fort bien exécuté.
+
+[Illustration: Il le trouva déjà à table, fumant... (Page 34.)]
+
+--Et personne n'a demandé vengeance de cet attentat?
+
+--Max était un bâtard dont on avait été sans doute bien aise de se
+débarrasser en l'envoyant dans une petite cour où il semblait prendre
+racine. Qu'il eût fini par un meurtre ou par un mariage, on fut sans
+doute bien aise de n'avoir plus à y songer, et l'on n'y songea plus; et
+l'on n'en parla plus que tout bas, afin de n'avoir pas à le réclamer ou
+à le venger. Mais il arrive qu'à présent on veut se servir de son nom
+comme d'un épouvantail pour forcer Son Altesse à acquiescer à des vues
+politiques, et l'envoyé Gurck machine une fort belle réclamation de la
+personne de Max, si sa beauté personnelle échoue dans les premières
+entreprises. Tu sais cela?
+
+--C'est une justice du ciel qui tombe à l'improviste sur le crime
+impuni, s'écria Julien.
+
+--Bah! bah! à présent que je vois les choses sous leur vrai point de
+vue, dit Galeotto, je trouve que ce fut un coup hardi pour une princesse
+de seize ans.
+
+--Elle avait seize ans! quelle horreur! dit Julien.
+
+--Bah! bah! reprit Galeotto, les crimes des princes ne sont pas ceux de
+tout le monde. Vous savez ce qu'il y a à dire là-dessus. Il y a dans les
+grandes destinées des résolutions inévitables, et c'est quelque chose
+que de savoir les prendre à temps et les accomplir habilement. Un
+enlèvement qui ne fait pas de bruit; un meurtre qui ne fait pas de
+taches; un homme qu'on anéantit comme on raierait un chiffre, et qui
+s'évapore au milieu d'une ville comme une goutte d'eau sèche au soleil!
+Allons, ce n'est pas maladroit, il faut en convenir. Et pas l'ombre d'un
+remords sur un front de seize ans! et jamais la trace d'un souvenir amer
+dans toute une vie traînée en public! c'est là de la force, et bien des
+hommes ne l'auraient pas.
+
+--J'espère que vous ne l'auriez pas vous-même, dit Saint-Julien en lui
+tournant le dos.
+
+--Attendez! encore un mot avant d'aller vous coucher, lui cria Galeotto.
+Avez-vous découvert quelque chose sur le Rosenhaïm?
+
+--Rien sur celui-là, répondit Saint-Julien.
+
+--Que sera-t-il devenu? dit Galeotto. Maître Cantharide est dans ce
+secret: il aura piqué ce criocère avec une épingle, et il l'aura mis
+dans un de ses cartons.
+
+--Faut-il s'inquiéter de ce que devient un homme, dit Saint-Julien, dans
+une cour où un importun s'évapore comme une goutte d'eau sèche au
+soleil?
+
+--Je crois que tu tournes mes métaphores en ridicule, dit le page; je te
+pardonne si tu te charges de pénétrer dans le pavillon du parc.
+
+--Dans le pavillon où le professeur d'histoire naturelle fait ses
+expériences, et s'amuse à trancher, la nuit, de l'astrologue et de
+l'alchimiste en braquant son télescope vers la lune, et en effrayant les
+chiens par d'innocentes explosions d'électricité?
+
+--Il y a autre chose dans ce pavillon, dit le page, qu'une vieille
+parodie de sorcier et un tonnerre de poche.
+
+--Madame Cavalcanti fait-elle semblant d'aller s'entretenir avec les
+ombres, en y traitant ses galants la nuit? Bah! c'est là qu'est caché
+l'amant mystérieux du trimestre, le monsieur de Rosenhaïm?
+
+--Peut-être! Mais cet amant-là est peut-être plus qu'un amant... Il y
+avait peut-être quelque principe politique, quelque projet diplomatique,
+sous ce masque de criocère. Ce n'est pas moi qui ai été dupe des
+jongleries du professeur. Ce Rosenhaïm me fait l'effet d'un antidote
+opposé aux philtres de Gurck et de Steinach... Mais enfin il n'est ici
+que depuis trois jours, et depuis trois ans je vois la princesse
+fréquenter le pavillon. Sais-tu un conte étrange que m'a fait la
+Ginetta?
+
+--Voyons.
+
+--Un jour que, selon sa coutume, elle défendait sa maîtresse avec
+chaleur, elle crut m'ôter toute envie de croire à l'assassinat de Max en
+me disant que Son Altesse l'avait aimé passionnément, et que c'était le
+seul homme qu'elle eût aimé ainsi. Je lui répondis que je le croyais
+comme elle, et d'autant plus que c'était le seul que Son Altesse eût
+fait assassiner. Alors Ginetta se mit tout à fait en colère, ce qui la
+rendit bavarde une seule fois en sa vie. Elle me dit que non-seulement
+Son Altesse avait aimé Max, mais qu'elle l'aimait encore, tout mort
+qu'il était. La preuve, ajouta-t-elle, c'est que tous les jours elle va
+s'enfermer dans le souterrain du pavillon auprès d'une tombe de marbre
+qu'elle y a fait secrètement construire, et... Mais vraiment, Julien,
+vous me regardez d'un air si dédaigneux que je n'ose pas continuer cette
+histoire. Elle est fantasque à tel point que vous allez me rire au nez
+si j'ai seulement l'audace de la répéter telle qu'on me l'a donnée.
+
+--Comme je pense que vous n'y ajoutez pas foi... dit Julien.
+
+--Je ne sais pas, je ne sais pas, dit le page. Les femmes sont si
+romanesques, et les vastes cerveaux tiennent tant de choses! Chez les
+êtres doués d'intelligence et de force, il y a de si singuliers
+contrastes, de si ténébreuses rêveries! Bah! dans ce monde, il faut tout
+croire et ne rien croire. Il faut voir!
+
+--Mais enfin, dit Julien, cette tombe de marbre?...
+
+--Contient une boîte d'or, s'il faut en croire la Ginetta.
+
+--Et cette boîte d'or, que contient-elle?
+
+--Je n'en sais rien, et la Ginetta prétend n'en rien savoir; mais elle
+dit que cette boîte a la forme et le volume de celles dans lesquelles on
+embaume des cœurs humains...
+
+--Cette histoire est dégoûtante, dit Julien d'un air sombre, après un
+long silence. Assassiner un homme et le pleurer, lui faire percer le
+cœur à coups de poignard, et faire ensuite arracher de ses entrailles
+pour l'embaumer et le conserver comme une relique ou comme un trophée;
+s'enfoncer tous les jours dans une cave avec un tombeau et un remords,
+et en sortant de là se prostituer au premier passant... si tout cela est
+possible, à la bonne heure. Il frappa du pied le parquet avec violence,
+et, portant sa main à son front, il s'écria avec angoisse: «Ô mon père,
+mon vieux château, mes laboureurs, mes bois, mes livres, mon pays! où
+êtes-vous? où est le temps où j'ignorais tout ce que je sais à présent?»
+
+Il était si triste et si abattu que Galeotto n'osa pas le railler, comme
+il faisait ordinairement lorsqu'il se livrait à sa sensibilité. Julien
+se promena en silence dans la chambre, puis il ajouta d'un ton amer:
+
+«Si cet amant inconnu est caché dans le pavillon, ce doit être une
+savoureuse émotion pour elle que de recevoir ses caresses auprès du
+mausolée de Max. Peut-être est-ce dans cette cave que le malheureux a
+été massacré? Peut-être que sa tombe sert de lit aux monstrueux plaisirs
+de Quintilia? Quelle horreur! Il me semble que je rêve. En effet, elle
+s'est vantée à moi aujourd'hui d'avoir enseveli son propre cœur dans un
+cercueil. C'est là une belle métaphore! mais elle n'a pas dit qu'elle y
+eût enseveli son corps, et pardieu! elle a bien fait, car il y aurait
+assez de gens pour lui donner un démenti... Tenez,... levez-vous et
+venez à la fenêtre. Voyez-vous cette étincelle pâle et furtive qui court
+le long des allées du parc? C'est la petite lanterne sourde qu'on a
+donné ordre à Ginetta d'allumer pour aller au rendez-vous.
+
+--En vérité? cria le page en s'habillant précipitamment.
+
+--Oui, dit Julien, c'est une distraction qu'on a eue devant moi. Mais
+que faites-vous donc?
+
+--Parbleu! je m'habille et j'y cours. Quoi! il y a un rendez-vous à
+épier, et vous ne me le dites pas! et je reste là à babiller quand je
+devrais être sur la piste de la louve!
+
+--Voilà le seul mot à propos que vous ayez dit de la journée, dit
+sèchement Julien en le voyant s'enfuir à demi habillé et se glisser
+comme un chat dans l'ombre des corridors.»
+
+Julien alla se mettre au lit; mais il eut un sommeil affreux. Il rêva
+que des assassins se jetaient sur lui, lui ouvraient la poitrine et en
+arrachaient son cœur tout palpitant, tandis que Quintilia, debout,
+immobile et pâle, vêtue d'une grande robe rouge, les regardait opérer
+avec un horrible sang-froid en leur tendant une boîte d'or ciselé toute
+pleine de sang.
+
+
+
+
+XV.
+
+
+Saint-Julien passa la journée enfermé dans sa chambre, résolu à se faire
+passer pour malade si la princesse le faisait demander. Mais elle ne le
+demanda pas; et, fatigué de souffrir seul, il sortit vers le soir pour
+se distraire un peu. Il se rappela alors l'étudiant dont il avait fait
+la connaissance la veille, et avec lequel il avait un rendez-vous à la
+taverne du Soleil-d'Or.
+
+Il le trouva déjà à table, fumant vis-à-vis une cruche de bière non
+débouchée et de deux verres retournés.
+
+Ils s'abordèrent cordialement; mais Saint-Julien ne put prendre sur lui
+d'être gai, et l'étudiant se chargea obligeamment de faire presque tous
+les frais de la conversation. Il se montra encore plus aimable que la
+veille, et ils restèrent ensemble jusqu'à onze heures du soir. Alors
+Spark se leva, disant qu'il était esclave de ses habitudes régulières,
+et qu'il ne se couchait jamais plus tard. Mais il lui proposa une partie
+de promenade pour le lendemain. Saint-Julien ne désirait rien tant que
+de fuir l'air de la cour: il fit demander le lendemain à Quintilia si
+elle n'aurait point d'ordre à lui donner dans la journée; et, comme elle
+lui fit répondre qu'il pouvait disposer de son temps le reste de la
+semaine, il ne passa à la résidence, durant plusieurs jours, que les
+heures consacrées au sommeil. Il employa toutes ses journées à errer
+dans les montagnes, tantôt seul, tantôt avec son étudiant allemand, qui,
+chaque jour, l'attirait par une sympathie plus vive.
+
+Saint-Julien fut bientôt sous le charme de ce jeune homme, et il eût été
+difficile qu'avec son excellent cœur et l'élévation de ses sentiments il
+en eût été autrement. Spark était un de ces hommes d'une nature si
+droite et si harmonieuse qu'on les juge d'emblée, et qu'on n'a rien à
+retrancher par la suite à l'estime qu'on leur a vouée tout d'abord. Il
+était simple et franc, ne visait à aucune supériorité, et touchait juste
+à toutes choses; il paraissait savoir plus qu'il ne disait, mais sa
+réserve n'avait rien de hautain. Il faisait des frais pour plaire, mais
+il n'allait pas jusqu'à cette insupportable coquetterie de langage qui
+rend l'esprit faux et le cœur sec. Il paraissait à la fois ferme et
+obligeant, sensible pour les autres et insouciant pour lui-même. Il
+avait en la Providence une confiance romanesque, mais non puérile, qui
+semblait être la conséquence d'une vie probe et d'un cœur généreux. Sa
+sensibilité n'était pas fougueuse et maladive comme celle de Julien; et
+le jeune homme sentit de plus en plus chaque jour le besoin de s'appuyer
+sur la douceur et sur la sérénité de cette âme plus forte et plus calme
+que la sienne. Oppressé par son chagrin, dévoré d'incertitudes, ne
+sachant à quoi se résoudre à l'égard de la princesse et à l'égard de
+lui-même, il résolut de se confier à cet homme si intelligent, si bon,
+et pourtant si paisible, et de lui demander conseil. Il éprouvait bien
+quelque répugnance à ouvrir ainsi son cœur, car il n'était pas né
+expansif. Galeotto avait surpris ses secrets et ne les comprenait pas;
+d'ailleurs le caractère de ce jeune courtisan était trop opposé au sien
+pour qu'il pût trouver quelque avantage dans sa société. Il avait l'art,
+au contraire, d'aigrir tous ses maux et d'envenimer toutes ses
+blessures.
+
+Quoi qu'il put lui en coûter, il prit le parti de consulter Spark, et,
+un matin que leur promenade les avait ramenés sur la colline où ils
+s'étaient rencontrés pour la première fois, il le pria de s'asseoir sur
+la bruyère, et de suspendre son cours d'observations botaniques pour en
+faire un de psychologie.
+
+«Sur qui? demanda Spark en souriant. Est-ce sur vous ou sur moi?
+
+--Ce sera sur moi si vous le permettez, mon cher Spark. J'ai un secret
+qui m'étouffe et que je ne puis dire à personne. Il faut que je vous le
+dise.
+
+--De tout mon cœur, répondit l'étudiant. Je ne me récuserai pas en
+affectant une modestie désobligeante. Les gens qui ont peur d'écouter
+une confidence sont ceux qui craignent d'avoir un secret à garder ou un
+service à rendre.
+
+--J'ai besoin, en effet, d'un très-grand service, dit Saint-Julien; mais
+ce n'est pas votre bras que je réclame pour me tirer du mauvais pas où
+je me trouve, c'est votre cœur que j'appelle au secours du mien, c'est
+votre raison que je veux interroger; c'est un bon conseil que je vous
+demande.
+
+--C'est demander beaucoup, répondit Spark, et je ne vous promets pas de
+réussir. J'y ferai pourtant tout mon possible. Nous chercherons à nous
+deux, et Dieu nous aidera.
+
+--Vous êtes vis-à-vis des choses qui m'intéressent dans une position
+tout à fait désintéressée, dit Julien; vous ne connaissez point la
+personne dont j'ai à vous entretenir, et vous la jugerez simplement sur
+les faits que j'ai à vous raconter.
+
+--Prenez garde, mon cher ami, dit Spark, cela est sérieux. Si vous
+dénaturez les faits et si vous en ignorez quelqu'un, nous pourrons bien
+porter un faux jugement.
+
+--Vous jugerez seulement ceux que je sais et que je vous dirai; et,
+comme vous ne serez pas sous le charme de la vipère, vous pourrez voir
+plus clair que moi.
+
+--Il s'agit d'une histoire d'amour et d'une femme, à ce que je vois?
+
+--Il s'agit d'une femme. Connaissez-vous la princesse Quintilia?
+
+--Comment voulez-vous que je la connaisse? il y a huit jours que je suis
+ici.
+
+--Quelqu'un vous en a-t-il parlé?
+
+--Oui; des bourgeois qu'elle a obligés, des pauvres qu'elle a secourus,
+m'ont dit que c'était une femme bienfaisante.
+
+--Toutes ces femmes-là le sont, dit Julien.
+
+--Quelles femmes? demanda Spark avec beaucoup d'ingénuité.
+
+--Ah! Spark, s'écria Saint-Julien, je vois bien que vous ne la
+connaissez pas; vous ne me demanderiez pas ce qu'elle est.
+
+--Vous paraissez n'en avoir pas une haute opinion, dit Spark. Si votre
+opinion est arrêtée ainsi, pourquoi me consultez-vous?
+
+--Pour savoir si je dois la fuir et l'oublier, ou la poursuivre et la
+démasquer. Je vais vous raconter ce qui m'est arrivé depuis sept mois
+que j'ai quitté la maison paternelle.»
+
+Spark écouta l'histoire de Julien avec beaucoup d'attention, mais avec
+tant de calme que le narrateur ne put, à aucun endroit de son récit,
+pressentir le jugement que portait l'auditeur. La belle et calme figure
+de l'étudiant ne fit pas un pli, et la fumée de sa pipe s'échappa par
+bouffées aussi régulières que la veille, lorsqu'il avait écouté Julien
+faire lecture de la Gazette d'Ausbourg à la Taverne du Soleil d'Or.
+
+Quand Saint-Julien eut tout dit, Spark fit une espèce de grimace qui
+consiste à avancer un peu la lèvre inférieure, et qu'on peut
+généralement traduire par ces mots: «Tout cela ne vaut guère la peine
+que vous vous donnez.»
+
+Après un instant de silence, il posa sa pipe sur le gazon, et lui dit:
+
+«Mon ami, avant de vous dire ce que je pense de la princesse Quintilia,
+permettez-moi de vous dire ce que je pense de vous-même. Vous êtes
+très-noble, mais très-orgueilleux; très-vertueux, mais très-intolérant;
+très-sincère, et pourtant très-méfiant. D'où vient cela? N'auriez-vous
+pas été élevé par un prêtre catholique?
+
+--Oui, répondit Julien, et ce fut mon meilleur ami.
+
+--Alors je comprends votre caractère; et, tout en le reconnaissant pour
+très-beau (je vous parle strictement vrai), je voudrais que vous
+prissiez sur vous de le modifier et d'en équarrir l'écorce rude et
+noueuse. Je ne trouve point que le jeune page vous ait donné de bons
+conseils. Je le regarde comme un méchant cœur et un intrigant dangereux.
+Loin de railler, comme il le fait, l'austérité de vos principes, je les
+approuve rigoureusement, et je déclare que si votre princesse Quintilia
+était telle que vous la jugez aujourd'hui, vous feriez bien de la fuir
+et de l'oublier. Mais...» Ici Spark fit une pause et réfléchit; puis il
+continua:
+
+«Mais je crois que vous êtes absolument dans l'erreur sur son compte, et
+que c'est une excellente femme.
+
+--Quoi! malgré l'assassinat de Max?
+
+--Je ne crois pas à l'assassinat de Max, dit Spark en souriant; je ne
+croirai jamais que la mort d'un homme soit suffisamment prouvée par son
+absence, et le meurtre d'un amant par une parole légère d'un côté et un
+froncement de sourcils de l'autre. Cette histoire me paraît bonne à
+endormir les petits enfants et à leur donner de mauvais rêves.
+
+--Vous ne croyez pas au crime? empêchez-moi d'y croire. Je ne demande
+pas mieux que d'ôter ce charbon allumé de mon cœur. Mais le vice, la
+débauche?
+
+--Oh! oh! la galanterie, vous voulez dire? On peut être une femme
+galante et être une bonne femme. Pour moi, je n'aime pas les femmes
+galantes, mais je ne leur jette pas de pavés à la tête, et je passe
+auprès d'elles sans leur rien dire. Si la princesse Quintilia est ainsi,
+n'en dites pas de mal; quittez-la et n'y pensez plus.
+
+--Tout cela vous semble facile, Spark. J'ai l'âme dévorée de colère et
+de jalousie.
+
+--Vous avez tort.
+
+--Mais enfin, ce que je vous ai raconté vous prouve bien que cette
+femme...
+
+--Ce que vous avez raconté ne me prouve rien, sinon que vous avez
+contracté dans vos chagrins l'habitude d'une malveillance fâcheuse.
+Otez, ôtez cela de votre cerveau; c'est une mauvaise herbe.
+
+--Mais, mon ami, une femme qui fait de pareils discours sur la candeur
+et le sentiment, et qui a pour amant d'abord un Lucioli qu'elle traîne
+partout, et qui se vante partout de ses faveurs!...
+
+--Hum! dit Spark, ce Lucioli me semble être un fat et un sot que je ne
+me ferais pas faute de rosser s'il tombait sous ma main et si j'étais
+ami de la princesse.
+
+--S'il l'a décriée, c'est bien sa faute, à elle; pourquoi l'a-t-elle
+affiché comme un bouquet de noces?
+
+--Parce qu'elle est bonne et confiante, comme elle vous l'a dit. Tout ce
+qu'elle vous a dit là, Saint-Julien, me paraît sincère; j'y crois.
+J'aime ce caractère, j'approuve ces idées. Je ne dis pas que ce soit un
+exemple à suivre pour les femmes qui ne veulent pas être calomniées et
+persécutées; mais pour un homme de cœur qui se moque de l'opinion
+d'autrui et qui ne s'en rapporte qu'à sa conscience, c'est une belle
+maîtresse à aimer toute sa vie.
+
+--Vraiment! Spark, votre confiance me confond; je ne sais pas si j'ai
+envie de vous embrasser comme le meilleur des hommes ou de vous plaindre
+comme un fou.
+
+--Comme vous voudrez, mon cher Julien; vous m'avez demandé ma façon de
+penser, je vous la dis.
+
+--Et je donnerais un de mes bras pour la partager. Mais enfin cette
+montre, ce Charles de Dortan?
+
+--Ce Dortan est un sot qu'elle aura mis à la porte au moment le plus
+hardi de la plaisanterie.
+
+--Une femme qui se respecte fait-elle de semblables plaisanteries? Elle
+se soucie donc bien peu du danger qu'elle court? Plaisante-t-elle aussi
+avec la vengeance qu'un homme peut tirer? À la place de ce Dortan, je
+suivrais une pareille femme au bout du monde, et je la forcerais de
+tenir ses promesses, et je lui cracherais ensuite au visage.»
+
+Le front de Spark se couvrit de rougeur, comme si l'idée d'une telle
+violence de ressentiment eût révolté son âme honnête et douce. Mais il
+reprit aussitôt son calme accoutumé, et dit d'un ton de certitude qui
+imposa à Julien:
+
+«Cette histoire est fausse. Ce Charles de Dortan sera quelque garçon
+horloger qui aura porté une montre de sa façon à la princesse, et qui
+aura bâti toute cette niaise aventure pour se moquer de vous, ou parce
+qu'il y a des fats d'une rare impudence, ou parce que ce monsieur est
+fou.
+
+--Vous arrangez tout pour le mieux, et je me suis dit tout cela sans
+pouvoir me le persuader radicalement. N'ai-je pas vu la joie avec
+laquelle elle a appris l'arrivée de ce masque inconnu?
+
+--Qu'est-ce que cela prouve, s'il vous plaît? Ne saute-t-on pas de joie
+à l'arrivée d'un frère et même d'un ami? Les femmes sont plus
+démonstratives que nous, et les Italiennes le sont entre toutes les
+femmes.
+
+--Mais ce Rosenhaïm est caché dans le pavillon. Cache-t-on ses amis?
+
+--Souvent, surtout quand il s'agit de politique. Qu'est-ce que vous
+comprenez à la politique, vous? Et puis, il n'y a peut-être pas plus de
+Rosenhaïm dans le pavillon que de Max dans le tombeau.
+
+--Vous ne croyez donc pas à la mort de Max?
+
+--J'ai dans l'idée, au contraire, que ce prétendu cœur inhumé dans un
+coffret d'or bat bien chaud et bien joyeux à l'heure qu'il est.
+
+--Mais la princesse elle-même le fait passer pour mort.
+
+--Le fait-elle passer pour mort? Ah! en ce cas il est mort. Mais tout le
+monde peut mourir sans être aidé.»
+
+Et Spark, reprenant sa pipe, se mit à la charger paisiblement.
+
+«Les griefs qui vous restent contre elle, ajouta-t-il après avoir
+rallumé son tabac, sont donc son air cavalier, sa gaieté juvénile, son
+latin, son amour pour les papillons, ses travaux politiques, sa
+soubrette Ginetta, sa camaraderie avec vous autres qu'elle traite en
+amis, comme une bonne femme qu'elle est, tandis que vous ne la comprenez
+pas... Et bien! à votre place, je l'aimerais de tout mon cœur, et je
+passerais ma vie à son service.
+
+--Mais si j'acceptais tout cela comme vous, si je me remettais à croire
+en elle, j'en serais amoureux fou... et si elle ne m'aimait pas, je
+deviendrais le plus malheureux des hommes. Je suis absolu et entier dans
+tout, Spark. À la manière dont cette femme m'a bouleversé le cerveau, je
+vois bien que si je ne me guéris pas par la méfiance, il faudra que je
+me brûle la cervelle par désespoir.
+
+--Non, dit Spark.
+
+--Je deviendrai fou, vous dis-je, si elle ne m'aime pas.
+
+--Non, vous dis-je, vous vous consolerez, vous vous guérirez. D'ailleurs
+elle vous aime beaucoup; tout ce qu'elle a fait pour vous le prouve
+bien.
+
+--Oh! j'ai trop souffert de cette tranquille amitié; j'ai renfermé trop
+de tourments dans mon sein! cela ne peut recommencer.
+
+--Vous êtes un ingrat. Vous m'avez dit que ces six premiers mois avaient
+été les plus beaux de votre vie. Écoutez, Julien: vous êtes aigri et
+malade; vous ne jugez pas bien votre position, vous ne vous connaissez
+plus vous même. Croyez-en mon conseil. Avant de savoir de quoi il
+s'agissait, je ne pensais pas pouvoir trancher la question si hardiment;
+à présent je me sens une grande confiance en ma raison; les choses me
+semblent claires et indubitables. Voulez-vous me promettre de faire ce
+que je vous dirai?
+
+--Je vous promets de le tenter, dit Julien.
+
+--Renfermez-vous donc en vous-même, et fermez vos poumons à l'atmosphère
+empoisonnée du dehors; vivez avec Dieu et avec votre cœur, qui est bon;
+fuyez la cour, les envieux, les sots, les méchants, et surtout le petit
+page; restez auprès de la princesse, je veux lui servir de garant. Elle
+ne vous trompe pas. Je l'ai vue passer à cheval l'autre jour; elle a une
+grande bouche, un sourire franc, des yeux vifs et bons; j'aime sa figure
+et ses manières. Servez-la fidèlement, et ne croyez d'elle que ce
+qu'elle vous en dira. Si votre amour persiste et vous fait souffrir,
+dites-le-lui, parlez-lui-en beaucoup et souvent.
+
+--Vous croyez qu'elle m'écoutera? dit Julien, dont les yeux brillèrent
+de joie.
+
+--Sans doute elle vous écoutera, puisqu'elle vous a déjà écouté; elle
+vous plaindra, elle ne vous aimera pas plus qu'elle ne fait...
+
+--Vous croyez? dit Julien redevenant triste.
+
+--J'en suis presque sûr. Mais n'importe, parlez-lui toujours, elle vous
+consolera en redoublant de soins et d'amitié. Avec cette amitié-là,
+Julien, avec l'amour du travail, avec le bon témoignage de votre
+conscience et un peu de foi en la Providence, vous ne serez pas
+malheureux, croyez-en ma promesse.
+
+--Et si avec tout cela je suis joué, reprit Julien, si au bout de dix
+ans d'une pareille vie je m'aperçois que j'ai bercé une chimère sur mon
+cœur?
+
+--Vous aurez eu dix ans de bonheur, et vous serez en droit de dire à
+Dieu quand vous paraîtrez devant lui: «Seigneur, on m'a trompé, et je
+n'ai pas haï; on m'a fait du mal, et je ne me suis pas vengé!» Et vous
+verrez ce que Dieu vous répondra. Allez, on ne se repent jamais d être
+bon, même dès cette vie. Quand on s'en repent, on cesse de l'être.
+
+--Honnête et excellent ami! s'écria Saint-Julien en serrant vivement la
+main de Spark, je suivrai vos conseils, et je viendrai souvent chercher
+auprès de vous le baume céleste qui guérit les plaies de l'âme.»
+
+Julien rentra au palais la poitrine soulagée d'une montagne d'ennuis,
+et, pour la première fois depuis bien des jours, il pria Dieu.
+
+
+
+
+XVI.
+
+
+Quintilia le fit appeler le lendemain matin. Elle avait l'air si heureux
+et si bon, que Saint-Julien se sentit tout disposé à suivre les conseils
+de Spark.
+
+«J'ai des lettres à te dicter, lui dit-elle en lui tapant doucement
+l'épaule d'un air familier. Assieds-toi là et prends ta meilleure
+plume.»
+
+Julien s'assit. La montre fatale était toujours sur le bureau; il se
+sentit un mouvement de rage contre ce fâcheux accusateur, et feignant de
+la pousser gauchement avec son coude, il la jeta par terre.
+
+La princesse s'en aperçut à peine; et quand il la ramassa en s'excusant
+de l'avoir brisée, elle parut fort indifférente à cet accident.
+
+«Ginetta, dit-elle, emporte ma montre, que ce maladroit de Julien vient
+de casser. Il est décidé que je ne puis pas la garder, et qu'il lui
+arrivera toujours malheur. Fais-la raccommoder et garde-la pour toi.»
+
+Julien regarda la princesse attentivement. Elle était aussi parfaitement
+calme que le jour où elle avait regardé en face M. Dortan sans paraître
+le reconnaître. Mais il lui sembla que la Ginetta rougissait un peu.
+Était-ce de plaisir d'avoir la montre, ou perdait-elle contenance devant
+tant d'audace?
+
+Julien sentit la sienne augmenter, comme il lui arrivait toujours dans
+ses moments d'émotion; et regardant alternativement la princesse et sa
+suivante:
+
+«La signora Gina, dit-il, connaît peut-être à Paris un horloger habile à
+qui elle pourra confier la réparation de cette montre!
+
+--Pourquoi à Paris? dit la princesse; nous avons d'excellents horlogers
+à Venise.»
+
+Elle n'avait pas changé de visage, et la Gina semblait être redevenue
+impénétrable. Saint-Julien insista obstinément.
+
+«Si la signora Gina veut bien le permettre, c'est moi qui me chargerai
+de la réparation, puisque c'est moi qui ai causé le dommage.
+
+--Arrangez-vous ensemble, dit la princesse, cela ne me regarde plus. La
+montre appartient à Gina.
+
+--Et je l'enverrai, continua Saint-Julien, à un de mes amis qui habite
+Paris, et qui s'appelle Charles de Dortan.»
+
+Gina se troubla visiblement. La princesse n'y prit pas garde, et répéta
+le nom de Charles de Dortan.
+
+«Je crois qu'en effet son nom est sur cette montre, dit-elle en
+s'adressant à Ginetta. N'est-ce pas l'ouvrier à qui tu l'as confiée à
+Paris, après l'avoir jetée par terre comme Julien vient de faire?
+
+--Oui, Madame, répondit Ginetta remise de son trouble, c'est un horloger
+qu'on m'a désigné comme très-habile, et qui, selon l'usage, a gravé son
+nom sur la boîte.»
+
+Julien, frappé de tant d'assurance, et ne sachant plus que penser, tenta
+un dernier effort.
+
+«Le hasard, dit-il, me l'a fait rencontrer à Avignon précisément le
+jour...»
+
+Ginetta l'interrompit, et s'adressant à Quintilia:
+
+«Votre Altesse ne se souvient-elle plus de cet homme qui voulait
+absolument lui parler?
+
+--Non, dit la princesse avec un sang-froid imperturbable. Que
+voulait-il? ne l'avais-tu pas payé?
+
+--Il m'avait beaucoup priée de le recommander à Votre Altesse, à
+laquelle il voulait vendre une pendule à musique, mais elle était laide
+et de mauvais goût.
+
+--Ah! dit la princesse d'un ton d'indifférence et de distraction; en ce
+cas, Julien, mets-toi à écrire; et toi, Gina, laisse-nous.»
+
+Elle semblait n'avoir pas pris le moindre intérêt à cette délicate
+explication, et pourtant Saint-Julien se disait: «Il y a quelque chose
+là-dessous. Spark lui-même aurait été frappé de la rougeur de Ginetta.»
+Il prit sa plume et commença sous la dictée de la princesse.
+
+* * *
+
+«Monsieur le duc,
+
+«Votre personne est charmante, votre esprit supérieur et votre emploi
+magnifique. Je compte écrire directement à votre auguste souverain, et
+le remercier de vous avoir choisi pour remplir cette importante et
+agréable mission auprès de moi. Il m'est impossible de vous voir
+aujourd'hui; et d'ailleurs j'ai besoin, pour répondre aux propositions
+de Votre Excellence, du plus grand calme et de la plus austère
+réflexion. Je craindrais de subir l'influence expansive de votre esprit
+en traitant de vive voix une question si grave. Après mûre délibération,
+je me crois donc autorisée, par ma conscience et ma volonté, à refuser
+positivement l'alliance qui m'est offerte. Mes opinions sont invariables
+sur ce point, et vous les connaissez. La liberté de fait établie par
+moi, souverain absolu en vertu de pouvoirs absolus, etc., etc....»
+
+* * *
+
+Saint-Julien écrivit sous sa dictée plusieurs lignes qu'il aurait pu
+tracer de lui-même, tant il était au fait des systèmes du potentat
+femelle de Monteregale.
+
+Quand il eut terminé la partie politique de cette lettre (et nous en
+ferons grâce au lecteur, comme d'une chose étrangère à cette histoire),
+il continua sous la dictée de la princesse:
+
+«Quant à la question que Votre Excellence m'a dit tenir en réserve en
+cas de refus définitif de ma part, je demande en grâce qu'elle me soit
+exposée sur-le-champ; car des occupations du plus grand intérêt pour moi
+vont me forcer à faire un petit voyage en Italie. Ce sera pour moi un
+grand regret que de voir abréger le séjour de Votre Excellence dans mes
+États, et j'aurais vivement désiré qu'il me fût permis d'en jouir plus
+longtemps.»
+
+* * *
+
+--Ajoutez les formules d'usage, dit la princesse à Saint-Julien, et puis
+donnez-moi votre plume.»
+
+Quand elle eut signé et fait mettre le nom du duc de Gurck sur
+l'adresse, elle sonna, et le page se présenta.
+
+«Portez cette lettre à M. de Gurck, lui dit-elle, et rapportez-moi la
+réponse. S'il demande à me voir, dites que c'est impossible.»
+
+Galeotto fut frappé de l'air froid et absolu de la princesse. Il eut
+besoin de rassembler tout son courage pour lui faire entendre qu'il
+avait un message secret pour elle.
+
+«Je n'ai pas de secrets où vous puissiez être pour quelque chose,
+reprit-elle sèchement. Parlez devant M. de Saint-Julien, je vous le
+permets.»
+
+Le page hésita; elle ajouta: «Je vous l'ordonne.»
+
+Galeotto, banni des appartements particuliers depuis plusieurs jours
+sans en savoir la cause, avait beaucoup compté sur le moment où il lui
+serait permis d'approcher de la princesse. Il avait fait part a Julien
+de l'intention où il était de nuire au comte de Steinach, tout en
+feignant de le servir et tout en travaillant pour son propre compte.
+Mais, quoique ces projets ne fussent point un secret pour lui, il était
+vivement contrarié de l'avoir pour témoin de sa conduite. Rien ne
+paralyse la ruse comme l'œil d'un juge prêt à censurer notre maladresse
+ou à s'effrayer de notre perfidie.
+
+Néanmoins il fallait parler. Il donna quelques mots d'une explication
+moitié plaisante, moitié mystérieuse, et finit en tirant de son sein une
+lettre renfermée sous trois enveloppes.
+
+Mais Quintilia, devant qui le page avait mis un genou en terre, n'avança
+point la main pour recevoir la lettre, et lui ordonna de la décacheter
+et de la lire tout haut.
+
+Galeotto se troubla. «M'avez-vous entendue? répéta la princesse.»
+
+Alors, prenant courage, Galeotto imagina de lire hardiment la lettre
+d'un ton pathétique et en feignant un trouble toujours croissant.
+C'était une déclaration d'amour du comte de Steinach, rédigée dans des
+termes aussi passionnés que son rang avait pu le lui permettre.
+
+Le malin page la déclama d'une voix tremblante et comme s'il eût été
+frappé de l'application qu'il pouvait se faire des expressions timides
+et brûlantes de la lettre. Il affecta plusieurs fois de manquer de force
+pour achever une phrase et de tenir le papier d'une main tremblante.
+Enfin il joua si bien la comédie, que Saint-Julien en eût été dupe
+complètement sans le dernier entretien qu'ils avaient eu ensemble.
+
+Mais la princesse ne parut émue ni de l'amour de Steinach, ni de celui
+que Galeotto feignait d'abriter timidement sous les ailes de la
+diplomatie sentimentale.
+
+«Cela est pitoyable,» dit-elle, quand le page eut fini. Et, lui
+arrachant la lettre des mains, elle la jeta dans une corbeille de bambou
+qui était sous le bureau et dans laquelle elle avait coutume d'entasser
+pêle-mêle tous les papiers inutiles.
+
+«Mais, tout mauvais que soit cet italien, ajouta-t-elle, le comte de
+Steinach, qui ne sait aucune langue, pas même la sienne, n'aurait jamais
+été capable de l'écrire. C'est vous qui avez composé ce pathos,
+Galeotto.» Et, sans attendre sa réponse, elle se tourna vers Julien.
+
+--Écris sous ma dictée une autre lettre, lui dit-elle. Galeotto
+attendra, et les portera toutes deux à leur adresse.»
+
+Elle lui dicta une formule de renvoi moqueuse et impertinente pour
+Steinach comme celle destinée à Gurck; elle la signa de même, la cacheta
+et la remit en silence à Galeotto. Le page voulut faire une question;
+elle lui ferma la bouche d'un regard et lui montra la porte d'un geste.
+
+En attendant qu'il fût de retour, elle s'entretint amicalement avec
+Saint-Julien. Elle lui parut si franche et si bonne, qu'il céda au
+mouvement de son propre cœur et se sentit plus que jamais dominé par
+elle. Les souffrances qu'il avait éprouvées lui rendirent plus vives les
+joies qu'il retrouvait. Il bénit intérieurement les conseils de son ami
+et reprit confiance dans la vie.
+
+Au bout d'une heure, Galeotto revint. Il s'était composé un maintien
+grave et froid; mais il cachait mal le dépit qu'il éprouvait d'avoir été
+si rudement traité par Quintilia. Elle était naturellement brusque et
+emportée; mais ordinairement elle oubliait en moins d'une heure ses
+ressentiments et jusqu'à la cause qui les avait produits. Cette fois
+pourtant, elle reçut le page aussi mal qu'elle l'avait congédié. Il
+voulut transmettre une réponse verbale du comte de Steinach; elle lui
+dit: «Vous répondrez quand je vous interrogerai.» Puis, prenant la
+lettre de M. de Gurck, elle la décacheta et la passa à Julien.
+
+«Lisez tout haut, lui dit-elle; et vous, monsieur Galeotto de
+Stratigopoli, asseyez-vous au bout de la chambre et attendez mes
+ordres.»
+
+Saint-Julien lut:
+
+«Madame,
+
+«La réponse de Votre Altesse est tellement décisive, que je croirais
+manquer au respect que je lui dois en insistant davantage. J'obéis à
+l'ordre qu'elle me donne en lui soumettant textuellement la réclamation
+de mon souverain.
+
+«Un envoyé de notre cabinet, portant le titre de chevalier et le nom de
+Max, chargé, il y a quinze ans, de représenter le prince de Monteregale
+au mariage de Votre Altesse, s'est établi auprès d'elle avec le
+consentement de ses protecteurs. Mais ayant été rappelé au bout de
+quatre ans, il n'a point répondu aux ordres de sa cour, et jamais il n'a
+reparu. Il est sommé aujourd'hui de rendre compte de sa conduite durant
+cette longue absence et de se présenter devant moi, duc de Gurck, fondé
+de pouvoir, etc., pour me remettre certains papiers et répondre à
+certaines questions qui doivent décider de son identité. À défaut de cet
+acte de soumission de la part du chevalier Max, Votre Altesse serait
+sommée de donner les preuves de son décès ou de désigner le lieu de sa
+retraite; et, à défaut de cette satisfaction, elle serait reconnue en
+état d'hostilité contre notre gouvernement, etc.»
+
+* * *
+
+--Fort bien, dit Quintilia. Reprenez votre plume et écrivez:
+
+«Je ne reconnais à aucun souverain de la terre le droit de me faire une
+demande arbitraire ou une question absurde. Je n'ai aucun compte à
+rendre des actions d'autrui; et jamais prince, petit ou grand, n'a été
+le gardien des étrangers résidant sur ses terres. Tout ce que je puis
+faire pour seconder les vœux de votre cour, c'est de vous permettre de
+publier et d'afficher dans mes États un ordre directement adressé au
+chevalier Max de la part de son souverain. S'il se rend à cet ordre, je
+serai charmée de voir cesser vos inquiétudes à son égard.»
+
+* * *
+
+Quintilia signa, cacheta, et, s'adressant au page: «Maintenant,
+Monsieur, lui dit-elle, qu'avez-vous à dire de la part de M. de
+Steinach?
+
+--Le comte, au désespoir..., répondit Galeotto.
+
+--Faites-moi grâce des phrases de M. le comte, interrompit Quintilia; à
+quoi se décide-t-il?
+
+--Il se soumet à vos ordres.
+
+--Quels ordres? je lui ai donné le choix: partir ou se taire.
+
+--Il se taira.
+
+--À la bonne heure. Celui-là n'est que sot, et je ne veux pas l'offenser
+s'il ne m'y contraint pas. L'autre est un insolent. Allez porter ma
+lettre, et revenez.»
+
+La princesse se remit à causer avec Julien de choses étrangères à ce qui
+venait de se passer. Elle avait tant de calme et de lucidité d'esprit,
+que Saint-Julien se déclara absurde dans ses soupçons.
+
+Galeotto revint. Il demandait, de la part du duc de Gurck, la faveur
+d'un entretien particulier avant son départ.
+
+«Nous verrons, répondit Quintilia; c'est assez s'occuper de ces
+messieurs pour aujourd'hui. C'est à vous que j'ai affaire, monsieur de
+Stratigopoli. Voici un billet que vous porterez à mon trésorier. Il vous
+comptera une somme qui vous mettra en état de voyager durant quelques
+années. C'est, je crois, l'objet de vos désirs. Vous trouverez bon que
+d'ici à quelques heures je dispose pour votre remplaçant de
+l'appartement que vous occupez dans le palais. Pour faciliter votre
+départ, j'ai commandé des chevaux de poste qui viendront vous prendre ce
+soir, et qui vous conduiront jusqu'à la frontière. Je vous prie de
+garder la voiture pour continuer votre voyage. Vous désignerez vous-même
+la route qu'il vous plaira de prendre. Je fais des vœux pour votre
+avenir, et j'ai l'honneur de vous saluer.»
+
+Galeotto, frappé de la foudre, pâlit et balbutia; mais il vit dans les
+yeux de la princesse que l'arrêt était irrévocable. Il crut que Julien
+l'avait trahi. Incertain du parti qu'il prendrait, mais forcé d'obéir,
+et résolu à se venger, il s'inclina profondément et sortit sans dire un
+seul mot.
+
+Saint-Julien voulut intercéder en sa faveur; mais la princesse lui
+imposa silence avec douceur, et lui permit d'aller faire ses adieux au
+page.
+
+Il le trouva au bas du grand escalier, et témoigna sa surprise et son
+chagrin avec tant de candeur, que le page en fut ébranlé.
+
+«Si vous n'êtes pas sincère en ce moment, lui dit-il, vous êtes le
+premier des fourbes et le dernier des hommes. Après tout, je n'en sais
+rien, je ne pense pas, je crois rêver. Je ne sais ni ce qui m'arrive, ni
+ce que j'éprouve, ni ce que j'ai à faire.
+
+--Il faut faire semblant d'obéir, lui dit Julien, et attendre à la
+frontière l'ordre de votre rappel. Il est impossible que la princesse
+ait des griefs sérieux contre vous. Elle se sera doutée de votre liaison
+avec Steinach, et elle aura voulu vous effrayer. Mais je vous
+justifierai de mon mieux; Gina pleurera à ses pieds, et vous lui
+écrirez; elle se laissera fléchir.
+
+--Je ne sais pas, je ne sais pas, dit le page d'un air méfiant. Je ne
+sais pas si vous ne me trahissez pas; je ne sais pas si la Gina ne me
+donne pas ce soir pour successeur le page de Steinach ou le chasseur de
+Gurck, tandis que la princesse recevra dans le pavillon mystérieux
+Rosenhaïm, qu'elle embrassait si tendrement cette nuit sur le seuil en
+l'appelant son _seul_ amour, ou bien le duc de Gurck qui saura peut-être
+se faire craindre, ou le Steinach qu'elle fait semblant de rudoyer, ou
+le tendre Julien qui a su cacher son indignation dévote, ou qui s'est
+fait tolérant... Je ne sais pas ce qui se passe dans la tête des autres;
+j'aviserai à voir clair dans la mienne. Si vous me trompez, monsieur le
+secrétaire intime, ne chantez pas encore victoire. Je ne me tiens pas
+pour battu, et souvent les choses qui semblent m'échapper sont celles
+dont je suis sûr, parce qu'alors il me prend envie de m'en emparer...
+Attendez... Venez avec moi chez le trésorier; je vous permets de répéter
+à la princesse tout ce que vous me verrez faire et dire.»
+
+Ils entrèrent ensemble chez le trésorier, et Galeotto présenta le billet
+qui lui avait été remis cacheté. Lorsque le trésorier énonça la somme
+qu'il allait compter au jeune page, celui-ci eut un moment d'émotion.
+C'était beaucoup plus qu'il n'avait espéré dans sa petite ambition, et
+pendant un instant il abandonna l'idée singulière qui venait de le
+préoccuper. Mais tandis que le trésorier comptait l'argent, il se mit à
+marcher dans la salle avec anxiété. Cette petite fortune le mettait à
+même de satisfaire son goût pour les voyages, et d'aller se présenter
+d'une manière brillante dans quelque autre cour plus importante que
+celle de Monteregale. Mais, en même temps qu'il arrivait à
+l'accomplissement d'un vœu de plusieurs années, il renonçait à une
+entreprise conçue depuis quelques jours. Dans son amour pour l'intrigue,
+il avait caressé l'espoir de lutter avec l'expérience et ce qu'il
+appelait l'habileté de Quintilia. Il s'était proposé pour but de ses
+premières armes en ce genre d'écarter, ne fût-ce que pendant quelques
+jours, des rivaux plus hauts et plus arrogants que lui. L'emporter sur
+eux lui paraissait une satisfaction nécessaire à son amour-propre
+froissé. Enfin, tandis qu'une vanité cupide l'engageait à prendre
+l'argent et à chercher ailleurs un autre genre de succès, une vanité
+raffinée, un véritable dépit d'homme de cour, l'engageaient à sacrifier
+sa petite fortune à l'espoir incertain d'un frivole triomphe.
+
+Ce dépit l'emporta, et au moment où le trésorier lui présenta une partie
+de sa fortune en or, et le reste en billets sur diverses banques
+étrangères qu'il avait désignées d'abord, il demanda du papier pour
+écrire un reçu, fit une déclaration d'amour à la princesse, et lui
+annonça qu'il n'avait besoin de rien au monde, puisqu'il allait mourir
+de chagrin; puis il redemanda le bon signé d'elle qu'il venait de
+remettre au trésorier; il le déchira, en mit les morceaux dans sa
+lettre, chargea le trésorier de la faire porter à Quintilia, jeta
+dédaigneusement les billets de banque sur la table, donna un coup de
+poing théâtral dans les piles d'or, et, tournant le dos au trésorier
+stupéfait, sortit sans emporter un écu.
+
+Julien, qui ne vit dans cette conduite qu'un acte de fierté, trouva le
+mouvement très-beau et l'approuva. En même temps il mit tout ce qu'il
+possédait à la disposition du page.
+
+«Je ne sais pas, je ne sais pas, répéta celui-ci, toujours sur ses
+gardes. Il est possible que vous soyez de bonne foi, il est possible
+aussi que vous me fassiez cette offre sans grand mérite. Quoi qu'il en
+soit, je n'ai besoin de rien; je ne vais pas loin, et vous ne serez pas
+longtemps sans entendre parler de moi. Vous pouvez dire cela à Son
+Altesse. La frontière est à trois lieues d'ici. On peut avoir un pied
+sur les terres du voisin et un œil dans la résidence... Adieu, adieu.
+Merci de votre amitié si elle est vraie; si elle est feinte, on saura
+s'en passer.
+
+Il monta en voiture en tenant le même langage, et laissa Julien
+très-offensé et très-affligé de ses doutes. Il demanda à voir la
+princesse, et lui rapporta la conduite magnanime du page, en la
+suppliant de le rappeler. Mais Quintilia, qui avait déjà reçu la lettre
+de Galeotto par son trésorier, ne parut point touchée de cette
+forfanterie. «Je ne puis pas lui faire grâce, dit-elle; cesse de me
+parler de lui, ce serait me déplaire en pure perte. Il t'accuse de lui
+avoir nui auprès de moi, mon pauvre Julien. Accepte cette injustice en
+châtiment de celles que tu as commises, et apprends, mon cher enfant,
+combien il est cruel d'être accusé quand on n'est pas coupable.»
+
+
+
+
+XVII.
+
+
+Saint-Julien, forcé d'abandonner la cause de Galeotto, alla passer la
+soirée avec Spark à la taverne du Soleil d'Or. Il lui raconta ce qui
+était arrivé; et Spark, avec son optimisme habituel, déclara que le
+renvoi du page était une mesure fort sage de la part de la princesse et
+un événement fort heureux pour Saint-Julien. Il tâcha aussi de le
+consoler des soupçons injurieux de Galeotto, en lui disant que l'estime
+d'un pareil homme était presque une flétrissure.
+
+Pendant que Spark parlait de la sorte, Saint-Julien crut voir derrière
+le rideau de coutil de la tente sous laquelle ils étaient assis l'ombre
+flottante d'un individu de petite taille qui semblait les écouter. Ils
+parlèrent tout à fait bas, et l'ombre disparut. Mais lorsque, onze
+heures ayant sonné, Spark, selon sa coutume, eut pris congé de son ami,
+Saint-Julien, au détour de la rue, qui était fort sombre en cet endroit,
+se sentit frapper sur l'épaule. Il se retourna vivement et vit un petit
+homme, enveloppé dans un manteau, qui lui dit à voix basse: «Tais-toi,
+je suis Galeotto.» Ils prirent une rue déserte et s'entretinrent à
+demi-voix.
+
+«Eh quoi! dit Julien, te voilà déjà revenu? Il n'y a pas plus de six
+heures que je t'ai vu monter en voiture.
+
+--Il n'en faut pas tant dans un empire où l'on ne peut pas tirer sur un
+lièvre sans risquer de tuer le gibier de ses voisins. Je me suis fait
+descendre à la frontière; j'ai pris une tasse de chocolat et mis mon
+porte-manteau à l'auberge; puis, prenant par la route des montagnes, je
+suis revenu à la résidence sans rencontrer personne. Oh! doucement,
+madame Quintilia, vous n'avez pas encore de Sibérie à votre service.
+Mais écoute, Julien; je sais à quoi m'en tenir sur ton compte. Tu m'as
+trahi sans le vouloir et sans le savoir; tu t'es trahi toi-même; tu as
+été confiant comme de coutume, et il faut bien que je te pardonne de
+m'avoir rendu victime de ta niaiserie, car je présume que tu le seras à
+ton tour avant peu. Apparemment qu'on a encore besoin de toi, puisqu'on
+ne nous a pas renvoyés ensemble.
+
+--Que veux-tu dire? demanda Saint-Julien.
+
+--Écoute, écoute, répliqua le page; j'ai entendu ta conversation avec
+cet étudiant, que le diable emporte et dont je ne sais pas le nom.
+
+--Il s'appelle Spark, et c'est le meilleur des hommes.
+
+--Tant mieux pour la Quintilia; il est son amant, et il paraît qu'il
+nous recommande au prône. Pauvre homme! nous pourrons le récompenser de
+sa peine quelque jour. Le règne d'un homme n'est pas ici de longue
+durée; il y a du temps et de l'espoir pour tout le monde.
+
+--Galeotto, je crois que vous êtes fou, dit Saint-Julien; vous croyez
+que Spark est l'amant de la princesse. Il ne la connaît pas; il arrive
+de Munich. Il l'a vue passer l'autre jour pour la première fois; il n'a
+jamais mis le pied au palais...
+
+--Belles raisons! demandez à M. de Dortan comment on fait connaissance
+avec les dames. Votre fumeur allemand a la taille assez bien prise, et
+son fade visage blond vaut bien les favoris teints de Lucioli. Il a vu
+passer la princesse l'autre jour.
+
+--Quand cela, l'autre jour? est-ce hier?
+
+--C'est bien tout ce qu'il faut, je crois. S'il l'a vue passer, c'est
+qu'il passait aussi apparemment, ou bien il était assis la toque sur
+l'oreille et la pipe à la bouche. Madame Quintilia ne fume-t-elle pas
+comme une Géorgienne? Cette pipe l'aura charmée. Elle lui aura fait un
+signe, ou Ginetta aura porté un petit billet.
+
+--Galeotto, la tête vous tourne; le soupçon devient votre monomanie; si
+vous continuez ainsi, vous prendrez votre ombre pour un voleur.
+
+--Seigneur Candide, dit le page, savez-vous lire et connaissez-vous
+l'écriture de la princesse?
+
+--Eh bien! eh bien! qu'as-tu? dit Julien tout tremblant.
+
+[Illustration: Ajoutez les formules d'usage... (Page 37.)]
+
+--Approchons de cette lanterne, dit Galeotto, et lisez ce billet, que M.
+Sparco ou Sparchi, je ne sais comment vous l'appelez, a laissé
+misérablement tomber de sa poche tout à l'heure, tout en se donnant avec
+vous les airs d'un profond scélérat.»
+
+Saint-Julien reconnut sur-le-champ l'écriture de Quintilia, et lut avec
+stupeur ce peu de mots:
+
+«Puisque je ne puis voir Rosenhaïm au pavillon cette nuit, j'irai te
+trouver, cher Spark; laisse ouverte la porte de ta maison qui donne sur
+la rivière.»
+
+«Tu vois, dit Galeotto, que M. Sparchi est un bon diable,
+très-accommodant, point jaloux et vraiment philosophe. Nous autres, nous
+aurions peut-être le sot orgueil de vouloir au moins être rois absolus
+pendant trois jours. Peu lui importe, à ce bon Allemand, qu'une belle
+princesse vienne le trouver la nuit. Il ôtera sa pipe de sa bouche pour
+dire: «Eh! eh!» Mais que le pavillon et M. de Rosenhaïm aient la
+préférence et remettent son bonheur au lendemain,» il reprendra sa pipe
+en disant: «Ah! ah!» Eh bien! Julien, qu'as-tu à faire cette mine de
+tortue en colère? Marchons.
+
+--Où veux-tu que nous allions?
+
+--Au bord de la rivière. Nous verrons passer la princesse incognita; et
+nous aurons soin de baisser les yeux comme les sujets du prince Irénéus,
+lorsqu'ils le rencontraient vêtu de cette fameuse redingote verte qui,
+au dire de tout le monde, le rendait méconnaissable.
+
+--Galeotto, dit Julien avec angoisse, je crois que tu es le diable.»
+
+Ils passèrent quelque temps à chercher, autour de la maison que Spark
+habitait, une cachette convenable. Cette maison appartenait à un
+menuisier qui avait consenti à la céder tout entière pour quelque temps.
+Spark y vivait donc seul et ignoré dans l'endroit le plus désert de la
+résidence. Ses fenêtres donnaient sur la Célina et sur des massifs de
+saules où les deux amis purent facilement se cacher. Un quart d'heure
+après minuit, le silence fut troublé par un léger bruit de sillage, et
+ils virent glisser devant eux une petite barque montée par deux hommes.
+
+«Ce n'est pas cela, dit Julien.
+
+--Silence! dit Galeotto. Il me semble que je reconnais le coup de rames.
+La Gina est fille d'un gondolier de Venise.»
+
+[Illustration: Saint-Julien... se sentit frapper sur l'épaule. (Page
+39.)]
+
+La barque vint aborder tout près d'eux, et un des deux hommes se pencha
+pour amarrer à un des saules du rivage, tandis que l'autre, sautant
+légèrement sur la grève, lui dit à voix basse:
+
+«Tu m'attendras ici.
+
+--Oui, Madame, répondit-il;» et tandis que le premier gagnait d'un bond
+la porte de la maisonnette, le prétendu batelier se roula dans son
+manteau et se coucha au fond de la barque.
+
+«Gina, dit le page d'une voix flûtée en se penchant vers elle.»
+
+La Gina tressaillit, se leva et regarda autour d'elle avec inquiétude;
+mais le page s'était rejeté dans l'ombre et s'y tenait immobile. Elle
+crut s'être trompée et se recoucha dans la barque. Galeotto prit le bras
+de Julien, et l'emmena sans bruit à distance de la rivière.
+
+«Maintenant diras-tu que je suis le diable et que je fais passer des
+fantômes devant tes yeux? lui dit-il.
+
+--Galeotto, répondit Julien, vous me faites faire de tristes rêves; mais
+si quelqu'un joue ici le rôle de Satan, c'est cette femme impure qui a
+sur les lèvres de si chastes paroles au service de son impudente
+fausseté. Mais dites-moi donc pourquoi elle est ainsi avec nous? Que ne
+nous traite-t-elle comme Dortan, comme Spark et comme Rosenhaïm?
+Pourquoi ne recevons-nous pas le matin un rendez-vous pour le soir sans
+autre cérémonie? À quoi bon la peine qu'elle prend pour nous inspirer du
+respect et de la crainte?
+
+--Vous ne le savez pas, dit Galeotto en riant. C'est que nous vivons
+auprès d'elle, et qu'elle a besoin de serviteurs qui la craignent et de
+dupes qui l'admirent. Et puis les femmes blasées deviennent romanesques,
+c'est-à-dire dépravées de cœur et de tête. Elles mettent fort bien à
+part le plaisir et à part le sentiment. La confiance niaise d'un enfant
+comme vous les amuse et flatte leur vanité. C'est une occupation de la
+matinée, en attendant l'amant du soir, qui est aimable à sa manière sans
+faire tort à la vôtre. De quoi vous inquiétez-vous? vous avez le beau
+rôle.
+
+--Par l'éternelle damnation de l'enfer! s'écria Julien, c'est un rôle
+abject et stupide.»
+
+Galeotto éclata de rire. «Bonsoir, lui dit-il. Je vais demander asile à
+une _demoiselle_ de ma connaissance; toi, retourne au palais et prépare
+un sonnet pastoral pour le présenter demain dans un bouquet sur
+l'assiette de Son Altesse.»
+
+Saint-Julien, au lieu de se retirer, alla se cacher sous les saules
+jusqu'au moment où Quintilia sortit de la maisonnette. Spark lui donnait
+le bras. Il l'accompagna jusqu'au bord de la barque, et s'arrêtant sous
+les saules, à trois pas de Saint-Julien, il l'embrassa. Ce baiser fit
+involontairement tressaillir Saint-Julien, et le cœur lui battit
+violemment.
+
+Gina se réveilla en sursaut lorsque sa maîtresse sauta dans la barque.
+
+«Rentrez vite, dit Quintilia au jeune Allemand.»
+
+Il obéit; mais il resta à sa fenêtre jusqu'à ce que la barque se fût
+perdue dans la brume. Saint-Julien, caché sous les saules, la suivait
+aussi des yeux. La princesse avait ôté son chapeau, le vent agitait ses
+cheveux, elle était debout et belle comme un ange sous son costume
+d'homme.
+
+
+
+
+XVIII.
+
+
+Pendant le reste de la nuit, Saint-Julien fut en proie à des angoisses
+plus vives que toutes celles qu'il avait déjà éprouvées. Décidément il
+méprisait Quintilia; car la découverte de cette dernière turpitude
+confirmait toutes les autres. Pour mentir ainsi, il fallait avoir
+l'assurance que donne une longue carrière de vices. «Mais, se disait
+Saint-Julien, pourquoi prendre tant de soin aven moi et si peu avec les
+autres? Pourquoi ne s'est-elle pas confiée à moi comme elle se confie à
+Spark? Elle ne le connaît pas, et elle se jette dans ses bras
+aujourd'hui sans avoir le moindre souci du mépris qu'il aura pour elle
+demain matin. Assez orgueilleuse pour repousser les insolentes
+prétentions de Gurck et de Steinach, elle se livre le même soir à un
+pauvre étudiant dont elle sait à peine le nom. Pourquoi ne s'est-elle
+pas montrée à moi telle qu'elle est? Je l'aurais aimée peut-être, et du
+moins l'affection que j'aurais eue pour elle ne m'aurait pas rendu
+malheureux. Franche, hardie et galante, je l'aurais aimée comme un
+homme. J'aurais été discret comme la Ginetta, s'il l'avait fallu; et du
+moins, lorsque j'aurais causé avec elle, je n'aurais pas été sur un
+continuel qui-vive. Je n'aurais pas joué un rôle ridicule; je ne me
+serais pas laissé subjuguer par de fausses vertus. Une telle femme ne
+m'eût pas inspiré d'amour; mais, du moment qu'elle m'aurait loyalement
+avoué ses faiblesses, je ne me serais pas cru en droit de la mépriser.
+Par combien de hautes facultés et de qualités nobles ne pouvait-elle pas
+racheter un vice! J'aurais été tolérant, l'amitié peut l'être.
+Croyait-elle ne pouvoir faire de moi son ami sans monter sur un
+piédestal et sans diviniser en elle la boue humaine? Elle n'est pas si
+craintive, elle qui fait gloire de pardonner à ceux que les hommes
+condamnent. Croyait-elle pouvoir se farder de tant de perfections sans
+me forcer à l'aimer passionnément? Oh! elle n'est pas si ingénue; elle
+sait ce qu'elle veut et ce qu'elle peut. Mais que voulait-elle de moi?
+Elle m'a pris par caprice comme elle avait pris Dortan, comme elle prend
+Spark; et pourtant elle n'a pas fait de moi son amant. Elle m'a traité
+comme un personnage politique dont l'estime lui serait utile, et elle a
+mis en œuvre toute l'habileté d'une fille de Satan pour me fermer les
+yeux à l'évidence. Oh! la savante comédie que de me jeter une clef qui
+ouvrait sans doute un coffre vide, et de me dire tout ce qui devait
+empêcher un homme d'honneur de la ramasser! Elle a pleuré vraiment! et
+moi aussi. Ô dérision! Est-ce ainsi, mon Dieu, qu'on se joue de ceux qui
+croient en votre nom! Mais enfin pourquoi ces raffinements d'hypocrisie
+avec moi? Elle laisse croire aux autres tout ce que bon leur semble;
+elle ne s'est jamais expliquée avec Galeotto, et c'est pour moi seul
+qu'elle s'impose un rôle si magnifique.»
+
+Julien rentra au palais et se retourna cent fois dans son lit, cherchant
+toujours une réponse à cette question. Il n'en trouva pas d'autre que
+celle que Galeotto lui avait faite: c'est que Quintilia, en femme
+raffinée voulait essayer de tout, même de ce dont elle n'était pas
+capable; c'est qu'elle voulait satisfaire sa vanité ou sa curiosité en
+inspirant un véritable amour, en contemplant du sein de la débauche le
+spectacle, nouveau pour elle, des souffrances timides d'un cœur pur. Ce
+n'était qu'un essai à faire, une scène ou deux a bien jouer, un
+amusement à se donner gratis; c'était une partie engagée avec un
+partenaire qui mettait tout son avoir et qui devait perdre ou gagner
+sans qu'elle risquât rien au jeu.
+
+Cette idée transporta Julien de colère; il ne put dormir et alla courir
+les bois toute la journée. Il aperçut Spark dans un sentier et s'éloigna
+précipitamment. Il ne savait plus que penser de son ami. Tantôt il le
+regardait comme un intrigant spirituel, capable de parler des jours
+entiers sur la vertu, mais capable aussi de frayer gaiement avec le
+vice; tantôt il le regardait comme un intrigant plus fourbe que
+Quintilia elle-même et faisant pour elle le métier d'espion.
+
+Il rentra le soir, harassé de fatigue, et monta à sa chambre, incertain
+s'il se coucherait ou s'il se ferait servir à souper. Il trouva sa porte
+fermée en dedans au verrou, et une espèce de voix de bal masqué lui
+glissa _qui est là_? au travers de la serrure.
+
+«Parbleu! qui est là vous-même? répondit-il, je suis moi, et je veux
+rentrer chez moi.»
+
+Aussitôt la parte s'ouvrit, et il recula de surprise en voyant Galeotto.
+«Silence! pas d'exclamations! dit le page; j'ai trouvé plaisant de me
+cacher dans le palais même et de choisir ta chambre pour mon asile. Je
+me suis glissé, avec la nuit, par les jardins, et j'ai pris le petit
+escalier. Me voici installé, personne ne s'en doute; mais que Dieu te
+maudisse pour m'avoir fait attendre ainsi ton retour! Je n'ai pas soupé,
+je meurs de faim. Ah ça! toi qui peux circuler dans les corridors, va me
+chercher bien vite quelque perdrix froide aux citrons, avec deux ou
+trois bouteilles du meilleur vin qui te tombera sous la main; et si dans
+ton chemin tu vois passer quelque gelée aux roses ou quelque pastèque
+confite d'Alexandrie, ne néglige pas de t'approprier ces douceurs. Un
+page italien ne se nourrit pas comme un groom anglais; et depuis que
+j'ai changé de régime, je me sens tout spleenétique.»
+
+Saint-Julien ne fut pas fâché de retrouver son malicieux compagnon;
+l'ironie était la seule distraction dont il se sentît capable en cet
+instant. Il se glissa dans les offices, et revint avec un faisan, deux
+bouteilles de vin de Chypre et un gâteau de pistaches.
+
+Ils fermèrent les fenêtres, baissèrent les rideaux et poussèrent tous
+les verrous, après quoi ils se mirent à souper. Les railleuses folies de
+Galeotto et la chaleur du vin fouettèrent peu à peu les esprits de
+Julien, et, au lieu de s'endormir sur sa chaise, comme d'abord il en
+avait menacé son compagnon, il tomba dans un état d'exaltation moitié
+fébrile et moitié bachique qui divertit singulièrement le malin page.
+Après une heure de babil, il se calma tout à coup, et devint si sombre
+que Galeotto, n'en pouvant plus tirer une parole, prit le parti de se
+jeter sur le lit et de s'assoupir.
+
+Saint-Julien ressentait d'assez vives douleurs à la tête et à la
+poitrine; mais il était tout à fait dégrisé, il ne lui restait qu'une
+exaltation nerveuse qui le disposait à la colère.
+
+«Non, se disait-il en marchant lentement dans sa chambre, à la lueur
+rouge d'une lampe prête à s'éteindre, non, il n'en sera pas ainsi. Je
+n'aurai pas été pris pour jouet et pour passe-temps; on ne m'aura pas
+mis dans une collection pour me regarder à la loupe comme un des
+insectes de M. Cantharide; je ne m'en irai pas sottement promener au
+loin la blessure que m'a faite une flèche empoisonnée, tandis qu'on fera
+la description de mon cerveau lunatique et la dissection de mes phrases
+de roman entre une séance métaphysique et une joyeuse prouesse de nuit.
+Je ne laisserai pas incruster l'épisode du secrétaire intime dans les
+annales galantes de la cour ou dans les mémoires secrets de la
+princesse. Si M. Spark ou quelque autre rédige le chapitre, je veux lui
+fournir un dénouement digne de l'exposition. Voyons! voyons! Galeotto,
+ne dors pas comme une huître, et dis-moi la première parole qu'on
+adresse à une princesse quand on sort de dessous son lit.
+
+--Ah! c'est selon, dit Galeotto en bâillant; on se jette à genoux et on
+demande pardon d'une voix étouffée; ou bien, et c'est le mieux, on ne
+dit rien, et on demande pardon plus tard.
+
+--Si elle crie, que fait-on?
+
+--Fi donc! est-ce qu'une femme crie?
+
+--Mais si elle se met en colère?
+
+--Est-ce qu'on est un sot?
+
+--On n'en est pas dupe, bien. Mais si la crainte d'être surprise et
+l'inopportunité du moment lui donnaient de la vertu...
+
+--Quand on a entrepris de pareilles choses, on n'hésite pas, quels que
+soient les premiers obstacles. Être insolent à demi, c'est faire la plus
+sotte figure possible; il vaudrait cent fois mieux ne l'être pas du
+tout. En toutes choses, pour réussir il faut oser; et quand on est
+audacieux on a quatre-vingt-dix-neuf chances pour soi, tandis que la
+vertu des femmes n'en a qu'une.
+
+--Soit... Bonsoir, Galeotto. Dans une heure j'aurai disparu comme Max le
+bâtard, ou je serai vengé comme il convient à un homme.
+
+--Par le diable! es-tu devenu fou, Julien? Où vas-tu? qu'as-tu dans la
+cervelle?
+
+--De quoi parlons-nous depuis deux heures?
+
+--Ma foi! je n'en sais rien. Nous parlons sans rien dire, en conséquence
+de quoi tu vas te faire assassiner.
+
+--Il me faut ce danger pour me donner du cœur. Si ce n'était pas un acte
+de témérité, ce serait une lâcheté insigne. Je n'aurais jamais le
+courage d'embrasser cette femme si je n'y risquais pas un coup de
+poignard.
+
+--Et si tu n'avais pas bu une dose exorbitante de vin de Chypre. Est-ce
+que ces entreprises-là te conviennent? Allons donc! tu es fou Julien.
+Regarde-moi en face, ne me vois-tu pas double?»
+
+Julien s'arrêta et le regarda en face.
+
+«Ma foi! tu me fais peur, dit le page, tu as l'air d'un spectre
+très-sournois. Mais songe que si tu n'es gris qu'à demi... il y a encore
+du vin, achève la bouteille.
+
+--Je ne suis pas gris du tout, dit Julien; je suis offensé. Je veux me
+venger, voilà tout.
+
+--Eh bien! s'écria Galeotto, tu as raison. Par la barbe que j'aurai
+peut-être un jour, c'est une idée que tu as là! Si j'étais dans la même
+position que toi, je l'aurais déjà risqué. Pour moi qui veux réussir
+pour mon compte, c'est bien différent. Mais tu es trop vertueux, toi,
+pour y chercher autre chose qu'une sainte vengeance. Va, mon fils, et
+que Dieu te protège! Mais prends mon stylet et laisse-moi aller avec toi
+jusqu'à la porte.
+
+--Non, dit Julien, il ne faut pas qu'on te voie; et quant à ce poignard,
+si je l'avais, je serais trop tenté d'assassiner la femme au lieu de
+l'embrasser.
+
+--Un instant, un instant! pour Dieu, un instant! dit Galeotto, c'est une
+idée plaisante; mais ne te dépêche pas comme si c'était une idée
+raisonnable.
+
+--Était-ce une idée raisonnable que de jeter l'argent au nez du
+trésorier et de partir les mains vides? Je puis bien risquer ma vie pour
+sauver mon honneur, quand vous sacrifiez votre fortune pour satisfaire
+votre vanité. Allons, c'est assez.
+
+--Mais, Saint-Julien, songez un peu à ce que vous allez dire d'abord. Ne
+soyez pas impertinent pour commencer. Flattez, pleurez, et puis tombez
+dans le délire; sanglotez, menacez, demandez pardon, et que des paroles
+humbles et suppliantes fassent passer les actions les plus hardies.
+Entendez-vous, Saint-Julien? c'est le rôle que vous devez jouer. Si vous
+preniez un air de matamore, cela ne vous irait pas du tout, et elle
+verrait que vous vous moquez. Laissez-lui croire jusqu'à la fin que
+c'est elle qui se moque de vous; et quand elle vous aura pris en pitié,
+quand elle croira que vous êtes transporté de joie et de reconnaissance,
+alors dites tout ce que vous voudrez. La colère parle toujours bien,
+mais elle écrit encore mieux. Écrivez, Julien, et sauvez-vous.
+
+--Oui, demain, répondit Saint-Julien.
+
+--Et ce soir priez et sanglotez.
+
+--Laissez-moi faire, je n'aurai qu'à me rappeler ce que j'ai été, et je
+dirai mon amour passé comme on récite un rôle; adieu.»
+
+Il prit la lumière, et, sans faire attention à Galeotto, qui continuait
+à lui donner ses instructions, il sortit et le laissa dans l'obscurité.
+
+À peine le page fut-il seul, qu'il se demanda si Julien ne faisait pas
+la plus grande sottise du monde. Il l'avait un peu poussé pour voir
+comment l'événement justifierait ses idées générales sur les femmes,
+qu'il jugeait depuis longtemps et ne connaissait pas encore, et pour
+savoir quelle dose de fierté et d'effronterie possédait Quintilia. Il
+s'était promis de profiter également des succès ou des fautes de
+Saint-Julien, et il n'était pas fâché de le voir se mettre en avant et
+accaparer tous les dangers de l'entreprise.
+
+Néanmoins la peur le prit en songeant qu'au cas où Saint-Julien ferait
+une maladresse, il serait perdu par contre-coup, si on le trouvait dans
+sa chambre. Il pouvait passer pour son complice; et quoique Galeotto eût
+souvent traité l'histoire de Max de conte de bonne femme, il y croyait
+fermement. Il n'était pas très-brave, et sa délicate constitution
+excusait assez cette faiblesse d'esprit. Il songea donc à se mettre au
+large pour commencer et à s'enfuir par le petit escalier; mais, à sa
+grande surprise, il le trouva fermé en dehors, et tous ses efforts pour
+ébranler la porte furent inutiles; alors il se décida à traverser
+l'intérieur du palais, au risque d'être rencontré et reconnu dans les
+corridors. Il n'y avait probablement pas d'ordre donné contre lui, et
+dès qu'il aurait gagné les jardins, il était bien sûr de s'échapper;
+mais une secrète terreur le pénétra lorsqu'il vit que Saint-Julien, dans
+sa distraction, avait fermé la porte en dehors en retirant la clef. Il
+fallut se résigner à l'attendre, et il se rassura un peu en se disant
+que Saint-Julien était capable de revenir amoureux après s'être
+prosterné devant la princesse. «Au fait, se dit-il, j'aurais une bien
+pauvre idée de Quintilia si elle ne réussissait à jouer encore une fois
+un fou qui a la bonté de la prendre au sérieux.»
+
+
+
+
+XIX.
+
+
+Saint-Julien se glissa par des passages dérobés jusqu'au cabinet de
+toilette de la princesse. Il l'ouvrit sans bruit, traversa dans
+l'obscurité la chambre à coucher, et s'approcha avec précaution de son
+cabinet de travail, d'où il voyait s'échapper par la porte entr'ouverte
+un pâle rayon de lumière. En appliquant son visage à cette fente, il put
+voir et entendre ce qui se passait dans le cabinet.
+
+Quintilia était couchée dans un hamac de soie des Indes. Elle était
+vêtue d'une robe ample et légère, et ses cheveux dénoués tombaient sur
+ses épaules nues. La Ginetta, assise sur un pliant, balançait mollement
+le hamac, dont elle tenait les tresses d'argent dans sa main. Une lampe
+d'albâtre suspendue au plafond répandait une lueur voluptueuse, et des
+parfums exquis s'exhalaient d'un réchaud de vermeil allumé au milieu de
+la chambre.
+
+«Je suis horriblement lasse, dit la princesse; parle-moi, Ginetta,
+empêche-moi de m'endormir.
+
+--Vous menez une vie trop rude, répondit la soubrette. Tout le jour aux
+affaires et toute la nuit aux amours. À peine dormez-vous quatre heures
+le matin. Certes, ce n'est pas assez.
+
+--Tu parles pour toi, ma pauvre enfant, et tu as raison. Je te fais
+courir toute la nuit, et tu dois souvent me maudire. Mais ne peux-tu
+dormir le jour, toi qui n'as rien à gouverner?
+
+--Ah! Madame, qui est-ce qui n'a pas ses soucis?
+
+--Est-ce que tu as des soucis, toi? Voilà déjà que tu es consolée de la
+perte de Galeotto.
+
+--Comment ne le serais-je pas? un monstre qui nous calomnie toutes deux!
+
+--Ginetta, Ginetta! vous êtes une volage, et vous avez raison si cela
+vous sauve des chagrins. Je ne me mêle pas de vos sentiments; je ne sais
+si vous êtes blâmable, mais je ne veux voir en vous que ce qu'il y a de
+bon: votre discrétion à toute épreuve, votre dévouement.
+
+--Et ma reconnaissance, dit la Ginetta; car je vous en dois une bien
+grande.
+
+--Et pourquoi, mon enfant?
+
+--Parce que vous avez été bonne envers moi, et c'est tout ce que je sais
+de vous. Je ne m'occupe pas du reste; et quand je ne comprends pas, je
+ne cherche pas à comprendre. Ah! Madame, voilà que vous vous endormez!
+
+--Vraiment, je ne puis m'en empêcher. Écoute, Ginetta, quelle est
+l'heure qui sonne?
+
+--Minuit.
+
+--Eh bien! puisque nous ne partons qu'à une heure, j'aime mieux dormir
+ce peu de temps et me réveiller après, quoi qu'il m'en coûte, que de
+lutter ainsi contre la fatigue. Laisse-moi donc m'assoupir, et
+réveille-moi quand il le faudra.
+
+En ce cas je vais m'occuper dans ma chambre; car si je reste ici dans ce
+demi-jour, je vais m'endormir aussi.
+
+--Va, mon enfant, et sois toujours bonne et fidèle.»
+
+Saint-Julien entendit Ginetta sortir par la porte opposée et la refermer
+sur elle. Il attendit trois minutes, et quand il se fut assuré que la
+princesse commençait à s'endormir, il entra sur la pointe du pied et
+s'approcha d'elle.
+
+Maintenant qu'il ne l'aimait plus et qu'il la regardait comme une
+courtisane, il était plus effrayé qu'enivré des voluptés qui semblaient
+nager autour d'elle; et en même temps qu'un trouble pénible oppressait
+sa poitrine, un sentiment de curiosité avide l'excitait à l'insolence.
+Il pouvait compter les pulsations de son cœur et respirer son haleine
+embrasée. En se laissant aller à ses impressions naturelles, il sentait
+un mélange de désir et de crainte; mais lorsqu'il se rappelait l'amour
+insensé qu'il avait eu pour cette femme, il ne sentait plus que le
+besoin de la vengeance. Cependant, tout en contemplant cette figure
+noble, embellie par le calme du sommeil, il se prit malgré lui à douter
+de l'infamie dont il la croyait marquée au front. Ce front était si pur,
+si uni sous ses longs cheveux noirs; cette attitude accablée marquait
+tant d'oubli du moment présent, tant d'insouciance de ce qui se passait
+dans l'âme de Julien, qu'il fut comme frappé d'un respect involontaire.
+Il la regardait attentivement, cherchant à surprendre, dans le secret de
+ses rêves, dans l'agitation de son sein, la révélation immédiate d'un
+caractère avili et d'une habitude de dépravation. Une syllabe furtive
+échappée de ses lèvres, un soupir lascif, eussent suffi pour lui donner
+l'insolence qui lui manquait; mais un sommeil tranquille ressemble
+tellement à l'innocence, que Saint-Julien fut un instant sur le point de
+se retirer sans bruit et de renoncer à son entreprise.
+
+Cependant le souvenir de Galeotto, qui l'attendait et qui se moquerait
+de lui, le fit rougir de sa timidité; et songeant que les moments
+étaient précieux, il résolut de déposer un baiser sur les lèvres de
+Quintilia; mais en vain il se pencha vers elle, il ne put s'y décider,
+et il se contenta de baiser sa main.
+
+«Qu'est-ce donc? lui dit-elle en s'éveillant sans trop de surprise et
+sans la moindre frayeur.
+
+--C'est celui qui vous aime et qui se meurt pour vous, lui répondit-il.
+
+--Julien! dit-elle en se soulevant sur un bras, comment cela se fait-il?
+quelle heure est-il? où sommes-nous? qui a pris ma main? que veux-tu et
+que dis-tu?
+
+--Je dis qu'il faut que vous ayez pitié de moi ou que je meure,» dit
+Julien en se jetant à ses pieds et en essayant de reprendre sa main;
+mais elle la lui tendit d'elle-même, et lui dit avec douceur:
+
+«Eh! mon Dieu! que t'est-il arrivé, mon pauvre enfant? D'où vient que tu
+es entré ici? Quel malheur te menace? Que puis-je faire pour toi?
+
+--Ne le savez-vous pas?
+
+--Non, je ne sais rien; je dormais. Que se passe-t-il? que t'a-t-on
+fait?
+
+--Ah! s'écria Julien, dominé par l'indignation, vous êtes fort habile,
+en vérité; vous feignez de ne pas savoir les choses les plus simples, et
+pourtant...
+
+--Et pourtant quoi?» dit Quintilia stupéfaite en se mettant sur son
+séant.
+
+Alors, s'apercevant qu'elle avait les épaules nues, elle n'en témoigna
+pas un grand trouble et lui dit: «Mon cher enfant, je te prie de me
+donner un châle, et puis tu m'expliqueras ce qui t'afflige et te trouble
+si fort.»
+
+Saint-Julien pensa qu'elle ne lui demandait son châle que pour qu'il
+songeât à admirer ses épaules. Il l'entoura de ses bras en s'écriant:
+«Restez ainsi, restez ainsi, écoutez-moi!
+
+--Julien! vous êtes égaré, lui dit-elle en le repoussant avec douceur;
+il est impossible que vous n'ayez pas quelque chose d'extraordinaire:
+dites-moi donc vite ce que c'est; car vous m'effrayez, et je ne vous
+reconnais plus.
+
+--Bon! pensa Julien, elle fait semblant d'oublier son châle; elle fait
+semblant de ne pas me comprendre pour que je m'enhardisse davantage.
+Elle veut avoir l'air de se laisser surprendre; le moment est venu, et
+elle m'aide merveilleusement.
+
+--Ô Quintilia! s'écria-t-il, ne sais-tu pas que je t'adore et que je
+perds la raison en voulant essayer de me vaincre? Ne sais-tu pas que
+cela est au-dessus des forces humaines, et qu'il faut te fléchir ou
+mourir?»
+
+En même temps qu'il la serrait dans ses bras, il sentit s'allumer en lui
+les feux du désir; et, oubliant sa haine et son ressentiment, il n'eut
+plus besoin de feindre. Il la conjura avec ardeur; il déroba sur ses
+bras nus des baisers brûlants; et comme elle le repoussait sans colère
+et cherchait à le ramener à la raison par des paroles affectueuses et
+compatissantes, il crut qu'il pouvait s'enhardir, et il employa la force
+pour baiser ses cheveux flottants sur son cou. Mais il n'avait pas prévu
+ce qui arriva.
+
+La princesse se leva tout à coup, et, l'éloignant d'un bras vigoureux,
+lui dit d'un ton où l'étonnement dominait encore la colère: «Est-ce que
+votre respect et votre amitié étaient un jeu? aviez-vous donc résolu
+d'agir ainsi?
+
+--J'ai résolu de vous vaincre, dussé-je expier mon crime par mille
+morts,» répondit Julien avec exaspération; et se flattant de bien suivre
+le conseil de Galeotto en redoublant de hardiesse, il l'entoura de
+nouveau de ses bras.»
+
+Mais la Quintilia était aussi grande et aussi forte que lui: c'était une
+femme d'une vigueur peu commune et d'un caractère ferme et violent quand
+on la poussait à bout. Elle le saisit à la gorge et la lui serra d'une
+main si virile, qu'il tomba pâle et suffoqué à ses pieds. Alors elle
+s'élança sur lui, lui mit un genou sur la poitrine, et avant qu'il eût
+eu le temps de se reconnaître, elle fit briller au-dessus de son visage
+la lame du poignard qui ne la quittait jamais. Saint-Julien pensa à Max
+et fit un effort pour se dégager. Elle lui posa la pointe du poignard
+sur les artères du cou en lui disant: «Si tu fais un mouvement, tu es
+mort.» Et de l'autre main elle agita précipitamment la sonnette dont la
+torsade dorée pendait du milieu du plafond jusque sur le hamac.
+Saint-Julien essaya encore de se dégager; il sentit l'acier entrer
+légèrement dans sa chair, et quelques gouttes chaudes de son sang
+humecter sa poitrine. «Chien que vous êtes! lui dit Quintilia avec
+l'accent de la colère et du mépris, prenez soin de votre vie;
+épargnez-moi le dégoût de vous tuer moi-même.»
+
+Des pas précipités se firent entendre. La sonnette que la princesse
+avait ébranlée appelait ordinairement dans la chambre de Ginetta; mais,
+quand elle était secouée avec force, elle donnait l'alarme aux valets
+couchés dans une autre pièce. En entendant venir ces témoins de sa
+honteuse défaite, et peut-être ces vengeurs de la princesse outragée,
+Saint-Julien fit un dernier effort et se dégagea; il en fut quitte pour
+une coupure peu profonde; et, gagnant la porte par laquelle il était
+entré, il s'enfuit à toutes jambes.
+
+
+
+
+XX.
+
+
+Mais ce qu'il ne savait pas, c'est que la princesse, informée par un de
+ses gens de la présence de Galeotto dans le palais, en avait fait fermer
+toutes les portes et garder toutes les issues. Elle n'avait pas voulu
+faire procéder à une recherche qui eût jeté l'alarme; mais elle avait
+recommandé qu'on s'emparât du rebelle à la moindre tentative qu'il
+ferait pour sortir de sa retraite.
+
+Saint-Julien, voyant donc à toutes les portes des hallebardes croisées
+et des figures menaçantes, prit le parti d'aller se renfermer dans sa
+chambre et d'y attendre son sort. En le voyant entrer pâle, effaré et la
+poitrine tachée de sang, Galeotto, épouvanté, s'écria comme en délire:
+«Monaldeschi! Monaldeschi!»
+
+Il s'attendait à le voir tomber mort au bout d'un instant; mais
+Saint-Julien, ayant essuyé sa poitrine et repris ses forces, lui raconta
+d'une voix entrecoupée ce qui venait de se passer. Cette fois Galeotto
+ne trouva pas à rire. Toutes ces précautions pour garder les portes et
+cette fureur de Quintilia contre Julien ne lui faisaient rien présager
+de bon pour lui-même.
+
+«Mon avis, lui dit-il, est que nous mettions tout en œuvre pour nous
+sauver d'ici. Sautons par la fenêtre; mieux vaut nous casser les deux
+jambes que d'être inhumés dans des cercueils d'or comme Max.»
+
+Saint-Julien ouvrit la fenêtre et vit quatre hommes armés de fusils au
+bas du mur.
+
+«Il n'y faut pas songer, dit-il; toute fuite, toute résistance est
+inutile. Attendons, peut-être que cet orage se calmera. Je n'entends
+plus aucun bruit.
+
+--Quintilia se met rarement en fureur, dit le page; mais l'Italienne est
+vindicative plus que vous ne pensez. Que le diable vous emporte! Vous me
+mettez dans une belle position! Voici que je vais passer pour votre
+complice, et que l'on m'égorgera incognito avec vous dans quelque cave
+du palais. Tout cela est votre faute. Vous avez voulu faire le
+vainqueur, et vous vous serez comporté comme un sot.
+
+--Vous êtes un sot vous-même, répondit Julien. Pourquoi êtes-vous venu
+vous cacher dans ma chambre? Ce n'est pas moi qui vous y ai engagé.»
+
+Leur querelle fût devenue plus vive si un bruit de pas ne se fût fait
+entendre. Les deux pauvres jeunes gens se regardèrent avec
+consternation. Galeotto, pâle et à demi évanoui, se laissa tomber sur le
+lit. Saint-Julien, plus courageux, attendit les assassins de pied ferme.
+Ils entrèrent et prièrent poliment les deux victimes de se laisser
+bander les yeux et attacher les mains. Saint-Julien voulut se révolter
+contre ce traitement humiliant; mais le chef des hommes armés qui
+remplissaient la chambre lui dit avec douceur:
+
+«Monsieur, si vous faites la moindre résistance, j'emploierai la force,
+ce qui vous rendra le traitement plus désagréable encore.»
+
+Il n'y avait rien à répondre à cet argument; Saint-Julien se soumit.
+Quant à Galeotto, le pauvre enfant était tellement glacé de peur, qu'il
+fallut presque l'emporter.
+
+Lorsqu'on délia leurs mains et qu'on ôta leurs bandeaux, ils se virent
+dans un cachot étroit, et on les laissa dans les ténèbres.
+
+«Malédiction! dit le page, voici notre dernier jour!
+
+--Plaise au ciel que vous disiez vrai, répondit Julien, et qu'on ne nous
+laisse pas mourir lentement de langueur et de froid!»
+
+Ils s'assirent tous deux sur la paille, et, trop consternés pour se
+communiquer leur terreur, ils restèrent dans un morne silence. La
+jeunesse du page vint pourtant à son secours. Au bout de deux heures,
+Saint-Julien l'entendit ronfler; pour lui, ses agitations cruelles ne
+lui permirent pas de goûter le moindre repos.
+
+Lorsque Galeotto s'éveilla et qu'il vit, au faible jour qui éclairait le
+cachot, Saint-Julien triste, mais en apparence, calme, à ses côtés, il
+retrouva sa fierté, et, craignant de s'être montré pusillanime, il
+affecta une insouciance qu'il était loin d'avoir. Son esprit facétieux
+vint à son secours, et il exhorta son compagnon à braver gaiement
+l'adversité. Saint-Julien sourit en songeant à la grande vaillance de
+Panurge après la tempête. Néanmoins, comme le danger pouvait bien n'être
+pas passé, et que, dans tous les cas, il avait entraîné le pauvre page
+dans une aventure peu agréable, Saint-Julien eut assez d'égards pour lui
+et feignit de croire à son courage. Ils passèrent une assez maussade
+journée et prirent le plus maigre des repas. La résolution de Galeotto
+faillit s'évanouir en cette circonstance; mais le sang-froid de Julien
+le piqua d'honneur; et, chacun jouant de son mieux un rôle héroïque
+vis-à-vis de l'autre, ils arrivèrent bravement jusqu'à la nuit. Alors
+Julien, accablé de fatigue, s'étendit sur la paille et s'endormit. Mais,
+au bout de quelques heures, ils furent éveillés par le bruit des verrous
+et des clefs tournant dans la serrure; la lueur sinistre d'une torche
+pénétra dans le cachot, et lui montra la sombre figure du geôlier
+conduisant quatre hommes masqués. À cette vue, Galeotto jeta un cri
+d'épouvante, et Julien jugea que sa dernière heure était sonnée. Alors
+s'armant de toute la fermeté d'âme dont il était capable, il s'avança
+gravement au-devant de ses bourreaux et leur dit:
+
+«Je sais ce que vous voulez faire de moi. Ne me faites pas languir.»
+
+Mais on ne lui répondit pas un mot, et on lui attacha les mains comme la
+veille. Au moment où on lui remettait un bandeau sur les yeux, il
+demanda si on allait le séparer de son compagnon d'infortune.
+
+«Vous pouvez lui faire vos adieux, répondit une voix creuse et lugubre
+qui partait de dessous un des masques.»
+
+Les deux jeunes gens s'embrassèrent. On emmena Julien en silence, et
+Galeotto navré resta seul dans la prison.
+
+Saint-Julien, après avoir marché longtemps, s'aperçut qu'on lui faisait
+descendre un escalier, et tout à coup il se trouva les mains libres. Son
+premier mouvement fut d'arracher son bandeau; il se vit seul dans un
+caveau de marbre magnifiquement sculpté selon le goût sarrasin. Quatre
+lampes de bronze fumaient aux angles d'un tombeau de marbre noir sur
+lequel une figure d'albâtre était couchée dans l'attitude du sommeil.
+Saint-Julien resta frappé de terreur en reconnaissant le caveau et le
+monument dont Galeotto lui avait parlé, et lisant sur la face principale
+du cénotaphe les trois lettres d'argent qui formaient le nom de Max.
+
+«Dieu juste! s'écria-t-il en s'agenouillant sur le tapis de velours noir
+qui revêtait les marches du mausolée, si vous laissez consommer de tels
+actes d'iniquité, donnez-nous au moins la force de franchir ce rude
+passage. À genoux sur le seuil d'une autre vie, je vous demande pardon
+des fautes que j'ai commises en celle-ci...»
+
+En parlant ainsi, il se pencha, et ses yeux s'étant attachés sur la
+figure d'albâtre, il fut frappé de la ressemblance qu'elle présentait.
+C'était la tête et le corps d'un jeune homme de quinze ans enveloppé
+dans une légère draperie semblable à un linceul. Mais dans le calme de
+cette charmante figure et dans tous les linéaments du visage Julien
+trouva une similitude extraordinaire avec les traits de Spark, quoique
+ceux-ci fussent virils et plus développés.
+
+Un léger bruit le tira de sa rêverie. Il se retourna et vit une grande
+figure vêtue de noir et armée d'un instrument singulier ressemblant à
+une large et brillante épée; Julien fut frappé de terreur.
+
+«Exécuteur de meurtres infâmes, s'écria-t-il, toi qui as versé sans
+doute le sang de celui qui repose ici, spectre de la vengeance! puisque
+je dois être ta victime...
+
+--Mon cher monsieur de Saint-Julien, répondit le sombre personnage avec
+civilité, vous vous trompez absolument. Je ne suis ni un exécuteur de
+meurtres infâmes ni le spectre de la vengeance. Je suis un professeur
+d'histoire naturelle fort paisible et incapable d'aucun mauvais
+dessein.
+
+En parlant ainsi, maître Cantharide, car c'était lui dans son docte
+habit de drap noir et dans ses véritables culottes de satin, souleva sa
+grande épée et la dirigea vers Julien.
+
+«Je serais bien sot, pensa rapidement le jeune homme, de me laisser
+égorger par ce facétieux bourreau lorsque je suis seul avec lui et que
+je puis lui sauter à la gorge.»
+
+Il allait le faire en effet lorsque maître Cantharide, toujours plein de
+courtoisie, le pria de prendre une des extrémités de l'instrument et de
+l'aider à soulever le couvercle du sépulcre.
+
+Cette nouvelle facétie parut si horrible à Saint-Julien, qu'il recula en
+pâlissant, et regarda autour de lui, s'attendant à voir paraître ses
+meurtriers au premier signe de résistance.
+
+«Ne soyez pas effrayé, lui dit le professeur, vous ne courez aucun
+danger, à moins que vous ne cherchiez à vous enfuir ou à me maltraiter,
+et je vous crois trop bien élevé pour cela. Veuillez m'aider, vous
+dis-je; c'est la volonté de Son Altesse, notre très-gracieuse
+souveraine, Quintilia première, et je suppose que vous n'êtes pas
+accessible à des frayeurs d'enfant.»
+
+Saint-Julien, toujours plein de méfiance, mais résolu à montrer du cœur,
+aida maître Cantharide à soulever le couvercle du sarcophage. Le
+professeur enleva un grand crêpe noir, et pria Saint-Julien de prendre
+la boîte d'or en forme de cœur qui était dessous. Saint-Julien
+frissonna; mais pensant qu'on voulait peut-être l'effrayer seulement par
+le spectacle du châtiment d'un autre, il prit la boîte et la présenta
+d'une main tremblante au professeur, qui l'ouvrit en pressant un
+ressort, et la lui rendit en disant: «Regardez ce qu'il y a dedans.»
+
+Un nuage passa sur les yeux du jeune homme, et pendant quelques secondes
+il lui sembla voir un objet hideux, sans forme et sans nom, au fond du
+terrible coffret. Enfin sa vue s'éclaircit, son cœur reprit le
+mouvement, et il ne vit dans le velours blanc dont la boîte était
+doublée qu'un paquet de lettres attachées par un ruban noir.
+
+--Lisez ces papiers, Monsieur, dit le professeur, c'est la volonté de
+Son Altesse. Je vais rester auprès de vous pour suppléer par mes
+explications aux lacunes qui vous en rendraient le sens difficile.»
+
+Saint-Julien, ne pouvant plus se soutenir, s'assit sur les marches du
+tombeau. Le professeur posa une des lampes à côté de lui et déplia le
+premier papier.
+
+C'était un acte de mariage contracté légalement et religieusement, mais
+secrètement, entre la princesse Quintilia et le chevalier Max. Ce
+contrat avait plus de dix ans de date.
+
+Le second papier était un billet ainsi conçu:
+
+* * *
+
+«J'ai eu le malheur de vous déplaire, et je l'ai mérité. L'orgueil a
+enflé mon cœur un instant, et vous m'avez rigoureusement puni. Cependant
+vous avez été trop sévère. C'était un doux et noble orgueil que le mien;
+la joie d'être aimé de vous, l'espoir de posséder bientôt la plus noble
+femme de l'univers, ont pu m'enivrer, et, dans un moment d'exaltation,
+me faire oublier la prudence. Vous m'avez pris pour un lâche courtisan,
+avide de monter sur un trône et de couvrir d'un titre de duc son titre
+de bâtard. Oh! vous vous êtes trompée, Quintilia, j'en prends le ciel à
+témoin. Vous avez été cruelle, et pourtant je ne vous maudis pas; je
+vais mourir loin de vous. Puissent ma conduite et ma fin vous prouver
+que je n'aimais en vous que vous-même. Puissiez-vous me plaindre, me
+pardonner, pleurer un peu sur moi, et trouver dans un autre cœur l'amour
+qui était dans le mien, et que vous avez méconnu!
+
+MAX.»
+
+* * *
+
+«Ne connaissez-vous pas l'écriture de ce billet, monsieur le comte? dit
+le professeur lorsque Saint-Julien eut fini.
+
+--Je la connais en effet, répondit Julien. Si ce n'est point un rêve,
+c'est celle d'un homme qui habite la ville depuis peu, et qui s'appelle
+Spark.
+
+--Je crois qu'il vous sera facile de vous en assurer en lisant les
+lettres suivantes. Mais auparavant, il faut que je vous prie de
+remarquer la date de celle-ci. Elle correspond, vous le voyez, au
+lendemain du prétendu meurtre du chevalier Max, il y aura quinze ans
+dans deux mois. Vous savez, m'a-t-on dit, les motifs de l'altercation
+qui eut lieu dans la nuit entre la princesse et son jeune fiancé, après
+un souper où celui-ci s'était comporté assez légèrement. Max et
+Quintilia étaient alors deux enfants. La princesse avait seize ans, son
+amant en avait quinze. Leur querelle eut toute l'importance qu'à cet âge
+on donne aux petites choses. Son Altesse déclara au triste Max qu'elle
+ne serait jamais à lui, et, dans un mouvement de colère, lui ordonna de
+ne jamais reparaître devant elle. Il ne suivit que trop cet ordre
+précipité. Amoureux et fier, le noble jeune homme fut révolté d'avoir
+été soupçonné d'une basse ambition; il partit mystérieusement dans la
+nuit, et alla vivre à Paris sous le nom de Rosenhaïm. Là, renonçant à
+toute pensée de fortune, à tout espoir d'avenir, à toute vanité humaine,
+il s'ensevelit, pour ainsi dire, et ne donna, pendant cinq ans, aucun
+signe de son existence à qui que ce soit. La princesse, après avoir
+pleuré son absence, reprit courage et gaieté; car elle se flatta qu'il
+reviendrait. Résolue à lui pardonner, elle attendit qu'il fit les
+premières tentatives pour obtenir sa grâce. Au bout de quelque temps,
+n'entendant point parler de lui, elle crut qu'il s'était déjà consolé,
+et, quoique dévorée de chagrin, elle affecta de ne plus penser à lui, et
+souffrit les assiduités de ses nouveaux adorateurs; mais, fidèle en
+dépit d'elle-même à l'unique amour de sa vie, elle ne put se résoudre à
+faire un nouveau choix. On a beaucoup douté de la conduite de Quintilia,
+Monsieur; vous aurez des preuves irrécusables de tout ce que je vous
+dis...
+
+--Eh quoi! Monsieur, dit Julien, est-ce donc une justification dont la
+princesse vous charge? C'est me faire trop d'honneur et prendre trop de
+peine. Je suis résigné à tous les châtiments.
+
+--Je ne suis pas chargé de discuter avec vous, répondit le maître. Il
+faut que vous ayez la bonté de m'écouter, puisque mon devoir est de
+parler. J'en appelle à votre politesse.»
+
+Ce ton froid et sec blessa profondément Julien. Il se tut, et écouta
+d'un air morne, qu'il affectait de rendre indifférent.
+
+Le professeur reprit:
+
+«Une année s'était écoulée ainsi; la princesse, cédant à son inquiétude
+et à sa douleur, fit faire des recherches dans tous les pays et prendre
+secrètement des informations dans toutes les cours de l'Europe, sans
+qu'il fût possible de retrouver les traces de l'infortuné Max. Alors,
+convaincue qu'il s'était donné la mort et qu'elle avait blessé le cœur
+le plus noble et le plus sincère, une passion plus vive s'alluma dans le
+sien; elle nourrit sa douleur avec toute l'exaltation de son âge, mais
+en secret et loin de tous les regards. Pour mieux s'y livrer, elle fit
+creuser ce caveau et sculpter ce tombeau, où elle venait pleurer chaque
+jour.
+
+«Trois autres années s'écoulèrent, et je vins me fixer à Monteregale. La
+princesse cherchait dans les sciences une distraction à ses ennuis et un
+refuge contre les illusions de la vie auxquelles elle avait fait vœu de
+résister désormais. Elle se plut à mes entretiens et m'appela auprès
+d'elle jusqu'à ce que je fusse fixé dans son palais. Une affaire
+d'intérêt l'ayant conduite à Paris, elle me permit de l'y accompagner.
+Je n'avais jamais vu cette ville célèbre, et je désirais examiner les
+précieuses collections scientifiques qu'elle possède.
+
+«C'est en explorant les cabinets d'histoire naturelle et les
+bibliothèques, que je fis par hasard la connaissance du prétendu
+Rosenhaïm. Je n'avais jamais vu ce jeune homme, et je fus frappé de sa
+beauté, de sa grâce, de son caractère noble et de ses manières
+affectueuses. L'amour de la science nous rapprocha bien vite. Je fus
+ébloui de ses connaissances et charmé de son aptitude. Mais en même
+temps je m'affligeai de voir toujours ses traits empreints d'une
+mélancolie profonde; et lorsque j'interrogeais ses pensées sur d'autres
+sujets que la science et la philosophie, j'étais effrayé du
+découragement dont cette âme si jeune et si pure était déjà flétrie. Je
+cherchai à obtenir sa confiance. Il me répondit qu'un amour malheureux
+l'avait pour jamais dégoûté de la société, que le seul lien qui
+l'attachait au monde était rompu, et que, renonçant à toute carrière
+d'ambition, il s'était fixé à Paris dans la condition la plus obscure,
+et ne trouvait plus de bonheur que dans la science et les arts, qu'il
+cultivait avec enthousiasme.
+
+«Ce récit me toucha vivement, et je lui demandai la permission de le
+voir plus intimement. Il me conduisit dans sa mansarde; elle était bien
+pauvre, mais charmante de propreté et toute brillante de fleurs et
+d'oiseaux. Comme j'examinais avec délices une aéride d'Afrique, il
+m'arriva de m'écrier: «Que vous êtes heureux de posséder une plante
+aussi rare! j'en ai fait souvent la description à Son Altesse Quintilia,
+et jamais je n'ai pu me procurer...» Mais je m'arrêtai, effrayé de
+l'impression que ce nom lui avait faite. Il devint pâle comme un
+camélia, et se laissa tomber sur une chaise. Ensuite il devint rouge
+comme une pivoine, et me fit les questions les plus empressées et les
+plus singulières. À toutes mes réponses, il tombait dans une sorte de
+délire, et, quand il apprit que Son Altesse était à Paris, il s'élança
+vers la porte comme un fou; puis il s'arrêta, et tomba évanoui sur le
+seuil.
+
+«Je m'empressai de le secourir, mais en revenant à lui il s'entoura de
+réserve et de défaites. Je ne pus jamais en tirer que des explications
+vagues et sans vraisemblance; il me conjura surtout de ne pas parler de
+lui à la princesse, mais de lui fournir le moyen de la voir sans en être
+vu. Je lui dis qu'elle devait assister le lendemain à une séance de
+botanique chez un de mes amis, professeur distingué. Il s'y glissa, mais
+se tint tellement caché, je ne sais dans quel coin, que je ne pus le
+joindre et lui parler.
+
+«Je savais très-vaguement l'histoire de Max, et j'ignorais à cette
+époque la secrète douleur de la princesse. Je ne pensais donc point à
+l'avertir de la rencontre que j'avais faite, et j'étais loin d'établir
+dans ma pensée aucun rapprochement entre Max et Rosenhaïm. Cependant je
+fus tellement frappé du changement qui s'opérait dans les traits et les
+manières de mon jeune ami au seul nom de Quintilia, que je crus pouvoir
+me permettre d'en parler à la signora Ginetta. Cette jeune personne, un
+peu légère, dit-on, pour son compte, mais pleine de franchise et de
+dévouement pour sa maîtresse, fit de grandes exclamations de joie en
+m'écoutant, et s'écria: «Oh! c'est lui, ce doit être lui. Je n'ai jamais
+cru à sa mort...» Elle voulait courir vers sa maîtresse; et puis elle
+s'arrêta en pensant que, si elle se trompait dans ses conjectures, ce
+serait faire saigner le cœur de la princesse d'une fausse joie et d'une
+affreuse déception. Elle m'engagea à mettre Quintilia et Rosenhaïm en
+présence comme par hasard, m'assurant que si c'était Max en effet, la
+princesse se jetterait dans ses bras. «Cette rencontre a eu lieu déjà
+plusieurs fois, lui dis-je. Depuis que Rosenhaïm sait que la princesse
+est ici, il n'y a pas de jour qu'il ne se repaisse du douloureux plaisir
+de la suivre et de la contempler. Il est vrai qu'il se cache tellement,
+qu'il a dû être impossible à Son Altesse de le remarquer. En outre, il
+m'a recommandé le secret en termes si positifs, que je crains de
+l'offenser en le trahissant.
+
+--C'est pour cela, reprit la Ginetta, que mon moyen est bon et
+nécessaire.»
+
+«Nous nous concertâmes ensemble, et le lendemain j'engageai Rosenhaïm à
+venir voir une collection de médailles antiques dont je venais de faire
+emplette pour le cabinet de la princesse. Je lui jurai (et j'avoue que,
+pour la seule fois de ma vie, je fis un faux serment; mais ce fut à
+bonne intention), que la princesse ne venait jamais chez moi, quoique
+j'occupasse une maison voisine de la sienne. Rosenhaïm se laissa
+entraîner, et de son côté la Ginetta eut l'esprit d'amener la princesse
+dans mon appartement pour voir mes médailles. J'ai trop peu d'éloquence
+pour vous faire la description de la scène dont je fus témoin.
+D'ailleurs, elle se termina d'une manière qui faillit me rendre fou; les
+deux amants furent près de mourir, et la princesse surtout, que la
+surprise avait suffoquée, retrouva avec peine l'usage de ses sens.
+
+«Cette touchante réconciliation fut suivie promptement d'un mariage dont
+vous venez de lire l'acte authentique.
+
+«La princesse voulait se déclarer et ramener son époux avec éclat à
+Monteregale; mais rien au monde ne put déterminer Max à partager son
+rang. Et vous pouvez lire à ce sujet la seconde lettre que vous avez là
+sous la main.»
+
+Saint-Julien, entraîné par l'intérêt romanesque de ce récit, lut ce qui
+suit.
+
+
+
+
+XXI.
+
+
+«Non, ma bien-aimée, non, jamais! La nature humaine est fragile et
+pleine de misérables passions. Une seule est grande et belle, c'est
+l'amour. Mais c'est une flamme divine qu'il faut garder comme on gardait
+jadis le feu sacré dans des cassolettes fermées sur un autel d'or; c'est
+un parfum qu'il faut envelopper et sceller, de peur qu'il ne s'évapore;
+une empreinte précieuse qu'il ne faut pas exposer au frottement de la
+circulation, de peur qu'on ne l'efface. Que notre cœur soit un
+tabernacle mystérieux et sacré où reposera le dieu. Vivons l'un pour
+l'autre, et que le monde n'en sache rien. Ne me contraignez pas à porter
+au travers des envieux ou des indifférents un visage radieux de bonheur,
+qui serait une insulte pour eux tous, et qu'ils s'efforceraient de
+ternir à vos yeux. Non, non; j'ai trop souffert du contact empoisonné de
+votre cour, et je sais trop peu comment il faudrait s'y conduire pour ne
+pas s'y perdre. Mon caractère fut de tout temps opposé à la contrainte
+et à la méfiance; et, malgré une enfance passée tout entière dans cette
+atmosphère mortelle, je n'avais pu corriger mon imprudente vivacité. Je
+ne puis jamais oublier ce qu'il m'en a coûté et par quelles années de
+désespoir j'ai expié un instant d'étourderie. Si nous eussions été alors
+de pauvres bourgeois allemands au milieu d'une honnête famille, et ne
+craignant rien les uns des autres, j'aurais pu être bien plus expansif,
+Quintilia, et vous voir sourire à ma joie candide. Mais, hélas! j'étais
+un aventurier, un bâtard; vous étiez une princesse, et notre hymen
+devait être un mystère. Je n'avais pas le droit de parler de mon bonheur
+et ne pouvais pas me réjouir sans avoir l'air insolent et vain.
+Aujourd'hui votre générosité m'accorde un dédommagement dont je sens
+toute la grandeur; mais je n'en ai pas besoin. Être aimé de vous, vous
+presser dans mes bras et vous appeler ma femme; vous voir moins souvent,
+mais sans témoins importuns, sans ennemis de mon bonheur toujours placés
+entre vous et moi; pouvoir me livrer à mes transports, à ma
+reconnaissance, sans jamais être soupçonné d'aucun vil motif d'intérêt;
+être aux pieds de ma maîtresse et de ma femme sans avoir l'air de ramper
+devant ma souveraine ou de solliciter ma bienfaitrice, n'est-ce pas là
+un bonheur plus sûr et plus vrai? D'ailleurs j'ai contracté dans la
+solitude et dans le travail des goûts et des habitudes si différents de
+ce qui se fait autour de vous, que j'y serais perpétuellement déplacé et
+malheureux. Laissez-moi dans ma chère obscurité. J'ai trouvé dans mon
+malheur une amie généreuse qui m'a sauvé de moi-même, qui m'a préservé
+du suicide, et qui pendant cinq ans m'a aidé à vivre sans chercher à
+vous arracher de mon cœur ni à ternir la pureté de votre image dans ma
+mémoire. Cette amie, c'est l'étude. Je serais un ingrat si je
+l'abandonnais à présent que j'ai retrouvé l'objet de tous mes vœux.
+Laissez-moi dans ma mansarde; c'est le temple où je l'ai servie, le
+sanctuaire où elle s'est révélée à moi, où elle a fait descendre du ciel
+la science vêtue de sa robe étoilée. Ma vocation est là, j'en suis bien
+convaincu. Permettez-moi d'aller tous les ans passer quelque temps
+auprès de vous; mais que personne ne le sache, et que mon nom s'efface
+de la mémoire des hommes. Que votre cœur soit l'unique page où je le
+retrouve inscrit quand j'irai vous offrir le mien, toujours embrasé
+d'une flamme nouvelle,» etc.
+
+[Illustration: Ils virent glisser devant eux une petite barque... (Page
+40.)]
+
+Le professeur, continuant son récit, apprit à Saint-Julien qu'après de
+vains efforts pour arracher Rosenhaïm à sa retraite, Quintilia avait
+fini par consentir à l'épouser secrètement et à retourner sans lui dans
+ses États. Mais depuis lors elle avait été passer tous les hivers un
+certain temps à Paris, et tous les étés Max était venu habiter pendant
+plusieurs semaines le pavillon du parc. Son séjour à Monteregale avait
+toujours été enveloppé du plus profond mystère, et toujours il était
+venu à l'improviste, procurant ainsi à sa femme la plus douce surprise
+et lui prouvant qu'il comptait sur elle au point de ne jamais craindre
+d'arriver mal à propos. «Cette union a toujours été si belle et si pure,
+continua le professeur, qu'elle prouve l'excellence des lois de
+Lycurgue, qui enjoignaient aux maris de n'aller trouver leurs femmes
+qu'avec toutes les précautions que prennent les amants pour n'être pas
+observés.»
+
+Saint-Julien, à l'invitation du professeur, ouvrit au hasard plusieurs
+lettres de Max et de la princesse, et y trouva partout les expressions
+d'une tendresse exaltée jointe à la confiance la plus absolue et à
+l'amitié la plus douce et la plus sainte. En voici quelques-unes que
+Saint-Julien lut au hasard par fragments:
+
+«...Autrefois, Max, je fis un beau rêve: je m'imaginai qu'il suffisait
+d'être sans détour pour être sainement jugé, et que la bouche qui ne
+mentait pas devait être écoutée avec confiance. Je me persuadais que la
+vertu était un vêtement d'or éclatant qui devait faire remarquer les
+justes au milieu de la foule; je croyais que nul ne pouvait feindre la
+sérénité d'une âme pure, et que le calme n'habitait point les fronts
+souillés. Je me trompais, puisque je fus cent fois la dupe des traîtres;
+et alors je cessai de me révolter contre les injustices d'autrui à mon
+égard. Tous ces hommes qui me jugent et me condamnent ont sans doute été
+trompés aussi souvent que moi. Toutes ces convictions, qui composent la
+voix de l'opinion, ont sans doute été troublées et abusées par les
+méchants comme le fut la mienne. Si l'on me confond avec ceux qui
+mentent, c'est la faute de ceux-ci, et non celle du monde, qui craint et
+qui se méfie avec raison de ce qu'il ne comprend pas. Je ne méprise donc
+pas le monde, je ne le hais pas; mais je ne veux jamais l'aduler ni le
+craindre. C'est un géant aveugle, qui va fauchant indistinctement le
+froment et l'ivraie. Haïssons les fourbes qui ont crevé l'œil du
+cyclope, et laissons-le passer sans lui nuire et sans souffrir qu'il
+nous nuise. Laissons-le passer comme une montagne qui croule, comme un
+torrent qui suit son cours. Il est au sein des plaines des oasis où l'on
+peut aller vivre ignoré, loin des vains bruits de l'orage. C'est dans
+ton cœur, Max, que je me suis retirée et que je vis au milieu des
+vivants sans avoir rien de commun avec eux...
+
+* * *
+
+* * *
+
+[Illustration: Saint-Julien s'assit sur les marches du tombeau. (Page
+46.)]
+
+* * *
+
+«Je suis décidée à laisser dire. Je ne me baisserai pas pour regarder si
+l'on a mis de la boue sur le chemin où je dois passer. Je passerai, et
+j'essuierai mes pieds au seuil de ta maison; et tu me recevras dans tes
+bras, car toi, tu sais bien que je suis pure.»
+
+Voici la réponse de Max:
+
+«Tu as raison, mon amie. Tu es ma femme et ma sœur, tu es ma maîtresse,
+mon bonheur et ma gloire. Que m'importe le reste? Je sais qui tu es et
+ce que tu as été pour moi depuis vingt ans; car il y a vingt ans que
+nous nous aimons, Quintilia! Je n'étais qu'un enfant lorsqu'on m'envoya
+représenter un vieillard à la cérémonie de tes noces. Tu avais douze
+ans, et nous étions trop petits pour monter sur le grand trône ducal
+qu'on avait élevé pour nous. Il fallut que le digne abbé Scipione te
+prît dans ses bras pour t'asseoir sur le siège de brocart; et, sans
+l'aimable duc de Gurck, qui était plus grand que moi, et qui dans ce
+temps-là ne songeait guère à être mon rival, je n'aurais pu m'asseoir à
+tes côtés. C'est moi qui te mis au doigt l'anneau nuptial. Ô le premier
+beau jour de ma vie! je ne t'oublierai jamais, et jamais je ne me
+lasserai de te repasser joyeusement dans ma mémoire. Que vous étiez déjà
+belle, ô ma petite princesse, avec vos grands yeux noirs, vos joues
+vermeilles et veloutées, vos cheveux bouclés sur vos épaules, et cette
+grande robe de drap d'argent dont vous ne pouviez traîner la queue
+longue, et cette immense fraise de dentelle où votre petite tête
+prenait des attitudes royales, tandis que votre sourire espiègle
+démentait toute cette gravité affectée! Savez-vous que j'étais déjà
+amoureux comme un fou? Ne vous souvenez-vous pas de la déclaration que
+je vous fis après la cérémonie, en jouant aux jonchets avec vous dans la
+chambre de votre gouvernante? La chère mistress White voulut m'imposer
+silence; mais vous prîtes un air majestueux pour lui dire: «À présent,
+White, je suis mariée, et personne n'a le droit de se mêler de ma
+conduite. Monsieur le chevalier, vous êtes mon époux, le seul que je
+connaisse, le seul que j'accepte et que j'aime. Si M. le duc de
+Monteregale s'imagine que je suis sa femme, il se trompe. On dit qu'il
+est vieux et laid: je le déteste. S'il vient me menacer, je lui ferai la
+guerre, et vous le tuerez, n'est-ce pas, chevalier?» Alors, comme
+mistress White, malgré l'inconvenance de ces propos, ne pouvait
+s'empêcher de sourire, vous lui dîtes d'un ton imposant: «De quoi
+riez-vous, White? N'avons-nous pas lu ensemble l'histoire de David
+combattant Goliath?»
+
+«Oh! que vous étiez gentille, ma chère femme! quelle singulière petite
+fille vous faisiez! Sensible et mutine, caressante et irritable, bonne
+et colère, jouant toujours un grand rôle de reine qui semblait aller
+tout naturellement à votre petite personne, récitant des vers latins,
+improvisant des discours de réception, condamnant à mort votre perruche
+et lui faisant grâce avec gravité, demandant pardon à votre bonne quand
+vous l'aviez affligée, et l'embrassant avec les grâces insinuantes d'une
+petite femme....... Je n'oublierai jamais rien de tout cela, chère amie,
+quoique ce soit déjà si loin, si loin!
+
+«Évidemment on pensait dès ce temps-là à nous marier tout de bon,
+aussitôt que le duc de Monteregale, qu'on savait bien dès lors atteint
+d'une maladie mortelle, vous aurait laissée libre. Le souverain qui vous
+persécute, et qui, je crois, m'a fait l'honneur de me mettre au monde,
+voulait absolument que vos biens fussent l'apanage d'un de ses protégés.
+Mais qu'il est heureux pour nous que la destinée ait déjoué ses projets!
+Si j'étais maintenant ton mari publiquement, je serais peut-être ton
+maître, peut-être ton esclave. Qui sait? Que seraient devenus nos
+caractères dans ce conflit de volontés étrangères occupées à nous
+façonner selon leurs intérêts, sans se soucier de notre affection et de
+notre bonheur? Vois comme nous avons raison de croire à la Providence!
+c'est elle qui nous a séparés pour nous réunir ensuite avec toutes les
+conditions d'indépendance et de confiance mutuelle qui devaient assurer
+la durée de notre union: c'est à toi seule que je t'ai due; ou plutôt
+c'est à Dieu, qui, touché de mon désespoir, te gardait à moi, fidèle et
+sainte femme, en qui je me repose comme en lui.
+
+«Laisse donc dire, et crois en moi! Quand l'univers se lèverait en masse
+pour te lapider, je saurais bien encore te défendre et te faire un
+rempart de mon corps. Laisse dire. N'aie jamais l'air de savoir si on
+dit du mal de toi. Lis les pamphlets des beaux esprits de ta cour si
+cela t'amuse; mais ne t'en fâche jamais, car tu aurais l'air de les
+avoir lus, et c'est un honneur qu'il ne faut leur faire qu'à leur insu.
+Agis toujours comme si tu comptais sur la justice de l'opinion; c'est la
+seule prudence que je t'enseignerai. Pour le reste, fais ce que tu
+voudras, et ne crois jamais que tu aies des explications à me donner sur
+quoi que ce soit. Que peut le monde sur notre bonheur? Penses-tu
+qu'entre ses paroles et la tienne j'hésite un instant? Qu'ai-je besoin
+de savoir comment tu agis avec les autres? Ne sais-je pas comment tu as
+agi envers moi? Depuis vingt ans que nous nous connaissons, m'as-tu dit
+un mot qui s'écartât de la vérité? m'as-tu fait une promesse que tu
+n'aies pas religieusement accomplie?
+
+«Oh! qu'il est beau le monde que nous habitons à nous deux! nous y
+sommes seuls, aucune voix fâcheuse du dehors n'en trouble la délicieuse
+harmonie. Les flèches que d'impuissants ennemis nous lancent viennent
+mourir à nos pieds, et tu les regardes tomber en souriant. L'orage
+gronde là-bas, mais nous, retirés sur les cimes élevées, près des cieux,
+nous voyons les anges nous appeler au travers d'un voile d'azur, et nous
+entendons leurs divins concerts, auxquels nos âmes ardentes mêlent leurs
+pieuses inspirations, etc.»
+
+À cette lettre, Quintilia répondait ainsi:
+
+«Que je t'aime, mon Allemand, avec ta bonté naïve et ta poésie
+enthousiaste! toujours le même depuis tant d'années! Nous avons donc
+trouvé le secret d'être toujours amants, quoique mariés? car nous sommes
+mariés, sais-tu cela? moi, je n'y pense jamais, excepté quand on
+m'engage de la part de mes chers cousins, les princes voisins, à prendre
+un époux de leur choix. Alors, en songeant à l'opportunité de leurs
+instances et au succès probable de leurs intrigues, il me prend des
+accès d'une gaieté persifleuse dont plus d'un bel esprit d'ambassade
+s'est mordu la lèvre en temps et lieu. Oui, oui, mon enfant, nous avons
+bien fait de cacher notre bonheur et d'interdire l'accès de notre Eden
+aux profanes dont le souffle en aurait terni l'éclat. Le mariage, tel
+que le monde l'a fait, est le plus amer et le plus dérisoire des
+parjures de l'homme envers Dieu. À présent, je vois comme dans les cours
+et autour des princes les plus religieux serments servent aux plus viles
+intrigues, et je m'applaudis de ne t'avoir pas jeté au milieu de ces
+hommes et de ces choses-là. Tu sais à peine que tout cela existe; tu es
+plus heureux que moi, Max! tu ne vois pas ces turpitudes; quand tu
+quittes ta chère retraite, c'est pour être plus heureux encore auprès de
+ta femme. Moi, je les traverse, et au sein de ce monde bruyant je suis
+seule et triste. Mais souvent au milieu de la foule ton image
+m'apparaît, et, comme une céleste révélation, me remplit de force et
+d'espérance. Alors je songe aux jours de bonheur qui nous réunissent, et
+je les vois si purs, si enivrants, que je me soumets à les acheter au
+prix des peines et des fatigues de ma vie présente. Oh! je les
+achèterais au prix de mon sang, et je ne croirais pas les avoir trop
+payés!
+
+«Parfois, au milieu d'un bal splendide, abrutie en quelque sorte par
+l'ennui de la représentation, une circonstance légère, un son, le parfum
+d'une fleur, me réveille et me ranime tout à coup; frappée d'une émotion
+inexplicable, il me semble que je viens d'entendre ta voix ou de
+respirer tes cheveux; je tressaille, mon cœur bat avec violence, c'est
+comme si j'allais mourir. Alors je m'enfuis, je m'enfonce dans l'ombre
+des jardins, et je vais pleurer de souffrance et de bonheur dans notre
+cher pavillon. Quelquefois par de violentes aspirations je voudrais
+franchir l'espace et suivre ma pensée qui s'élance vers toi; mon désir
+devient un feu qui consume ma poitrine, la force me manque. J'accuse le
+destin qui nous sépare; prête à renier mon bonheur, je pleure et je
+perds courage. Mais alors je descends dans le caveau, et, sur la tombe
+qu'autrefois je te fis élever, je pleure de joie et je remercie Dieu qui
+t'a rendu à moi. J'aime à ouvrir cette tombe vide où nous serons à
+jamais réunis un jour; j'aime à contempler cette boîte où j'enferme
+aujourd'hui nos lettres, et où je fis vœu autrefois d'enfermer mon cœur
+afin qu'il te restât fidèle et que mon amour fût enseveli vivant avec
+toi, etc.»
+
+
+
+
+XXII.
+
+
+La lecture de ces lettres affecta Julien d'un sentiment douloureux.
+
+«J'en ai assez vu, Monsieur, dit-il au professeur, si la princesse veut
+m'humilier par la comparaison qu'elle fait de mon caractère avec celui
+de M. Max...
+
+--Je présume que la princesse, interrompit le professeur, ne fait aucune
+comparaison entre vous deux; mais écoutez le reste de cette histoire:
+
+«Le jour du bal entomologique, le chevalier Max arriva déguisé par mes
+soins, et la princesse, surprise au milieu des ennuis de la diplomatie
+qu'elle s'efforçait en vain de couvrir par le bruit des fêtes, ne reçut
+jamais son époux avec tant de joie. Il fut d'abord installé comme de
+coutume dans ce pavillon. Mais lorsqu'elle eut compris les menaces et
+les prières du duc de Gurck, elle pensa qu'au lieu de cacher Max il
+serait peut-être bientôt nécessaire de le faire paraître. Ce n'est pas
+que la princesse tienne à se justifier des horribles soupçons que les
+cabinets de ses voisins affectent d'avoir conçus à cet égard; elle sait
+bien que ce sont là de misérables ruses; et, quant à l'opinion publique,
+elle a trop appris à ses dépens le cas qu'elle en doit faire pour plier
+maintenant devant elle. Mais la crainte d'une invasion l'empêchera de
+braver trop ouvertement le ressentiment d'un prince plus puissant
+qu'elle. Elle ne veut pas exposer la liberté de ses sujets pour une
+question d'orgueil personnel.
+
+«Il a donc été décidé que Max cesserait de se cacher, et vivrait
+tranquillement à la résidence sous un nom supposé, afin de se laisser
+reconnaître au besoin. Peu désireux de se montrer en public, il habite
+un lieu retiré, et ne se montre guère autour du palais. Personne
+jusqu'ici n'a fait attention à lui. Quinze ans d'absence l'ont tellement
+changé, qu'il serait difficile qu'on le reconnût s'il ne produisait des
+preuves de son identité. C'est ce qu'il fera auprès du duc de Gurck. Il
+a existé entre eux des rapports particuliers dans lesquels le duc ne
+s'est pas conduit d'une manière assez honorable pour désirer que Max
+soit encore vivant. Il baissera le ton dès que l'époux de la princesse
+lui aura dit deux mots en particulier. C'est ce qui doit arriver ce soir
+même; car, après s'être amusée de l'arrogance de Gurck, Son Altesse
+commence à ne pouvoir plus la tolérer.
+
+«Maintenant, Monsieur, que vous êtes au courant, lisez les dernières
+lettres que Max écrivait, il y a peu de jours, à Son Altesse:
+
+«Sais-tu, ma chère enfant, que l'on cause beaucoup sur ton compte, et
+que de grands seigneurs, si humbles et si flexibles devant toi aux
+lumières du bal, tiennent des propos impertinents dans les allées
+sombres de ton jardin? Comme ils ont peu de méfiance du pavillon, ils
+viennent souvent s'asseoir dans l'obscurité sur les bancs qui
+l'entourent, et, séparé d'eux par les persiennes du petit salon,
+j'entends leurs fades quolibets. Dieu me préserve de te les répéter et
+de te nommer les sots qui les inventent! Si, les croyant tes amis, tu le
+confiais à eux, mon devoir serait de t'éclairer sur leur compte; mais je
+sais le cas que tu fais d'eux tous, et je n'en fais pas plus de leurs
+discours que toi de leur personne.
+
+«Il faut pourtant que je te fasse part d'une observation qui m'est venue
+en écoutant gloser sur ton entourage et tes habitudes. On dit que tes
+secrétaires intimes, tes écuyers et tes pages sont tes amants. Eh bien!
+moi, j'ai bien autre chose à te reprocher, à propos de tes écuyers et de
+tes pages! je trouve que tu ne les traites pas assez comme des hommes.
+Tu les choisis beaux et bien faits, et tu ne mettrais pas plus de soin à
+acheter un cheval qu'à enrôler un serviteur. Tu leur donnes des
+fonctions et des habits d'homme, mais tu leur fais jouer un rôle de
+lévrier; ils courent devant toi ou dorment à tes pieds comme de vrais
+petits chiens, et tu n'y fais pas plus attention que s'ils n'étaient pas
+de la même espèce que toi et moi.
+
+«Cela n'est pas bien, ma chère femme. Tu n'es pas orgueilleuse, je le
+sais; tu n'agis ainsi que par simplicité et par étourderie. Mais tu es
+imprudente et cruelle peut-être sans le savoir. Songes-tu bien que ces
+hommes-là sont jeunes, qu'ils sont capables d'ambition et d'amour? Si,
+dans l'espérance d'atteindre à une condition plus élevée, ils supportent
+le ridicule de leur condition présente, voilà des gens que tu avilis ou
+que tu aides au moins à s'avilir eux-mêmes. Si c'est par affection pour
+toi qu'ils se soumettent à tous tes petits caprices, songes-tu bien
+qu'il faut reconnaître cette affection par la tienne ou passer pour
+ingrate? Tu es douce envers eux, je le sais, tu ne les humilies ni par
+tes paroles ni par tes manières. Tu les combles de présents, et tu
+flattes tous leurs goûts avec prodigalité. Ils doivent t'adorer,
+Quintilia; car je sais combien tu mets de délicatesse et de grâce dans
+toutes tes relations. Mais ne pense pas que ce soit assez pour les
+rendre heureux, s'ils te chérissent comme ils le doivent. Tes douces
+paroles et tes aimables sourires, s'ils ont un peu de sérieux dans
+l'esprit et de fierté dans l'âme, ne peuvent les consoler de la
+continuelle mascarade à laquelle tu les condamnes. Tu exposes leur cœur
+à bien des dangers; ils sont jeunes, imprévoyants, avantageux peut-être;
+tu les attires vers toi, tu les admets à ton intimité, tu leur montres
+naïvement tout ce caractère extérieur de bonhomie, de gaieté et de folle
+camaraderie qui ferait tourner la tête à maître Cantharide lui-même si
+l'amour des insectes ne le retenait au fond du pavillon à l'abri de tes
+séductions innocentes; et quand les pauvres fous se sont flattés d'avoir
+au moins ta confiance, ils s'aperçoivent que tu ne leur as montré que
+ton vêtement. Ils s'effraient de ne pas connaître le mystère de ta
+destinée. Ils se demandent si tu es un ange ou un démon, un de ces
+rochers de glace que le soleil ne fond jamais, ou un de ces torrents
+fougueux qui tombent à grand bruit, dévastant tout ce qui s'oppose à
+leur course fantasque et terrible. Alors, Quintilia, ces hommes, s'ils
+sont méchants, deviennent tes ennemis. C'est là le moindre inconvénient
+à mes yeux; tes ennemis n'existent pas pour moi. Mais si ces hommes sont
+bons, ils deviennent malheureux. C'est ce qui est arrivé à Saint-Julien.
+Crois-moi, il t'aime; que ce soit d'amour ou d'amitié, il t'aime
+assurément, et il souffre d'être si bien traité et si peu aimé; car,
+d'après ce que tu m'as dit de lui, c'est un homme délicat et
+intelligent. Ne joue pas avec son repos, ma chère amie; explique-toi
+avec lui; si tu as pour lui plus de confiance et d'estime que pour les
+autres, ne le lui laisse pas ignorer. Si tu n'en fais pas plus de cas
+que de Galeotto ou de ta chevrette, ne lui laisse pas concevoir des
+espérances funestes; car ton cœur est à moi, je le sais, et ma pitié
+pour les autres ne va pas jusqu'à vouloir partager avec eux, au moins!»
+
+Réponse:
+
+«Nous nous sommes si peu vus hier soir que je n'ai pas eu le temps de
+m'expliquer avec toi complètement sur le compte de Saint-Julien. Voici
+une heure dont je puis disposer pour t'écrire, tandis que Saint-Julien
+lui-même griffonne autre chose sous ma dictée. Je veux te tirer
+d'inquiétude à ce sujet, afin de n'avoir plus à te parler ce soir que de
+toi.
+
+«D'abord il faut que je convienne que j'ai peut-être des torts envers
+les autres. Je suis bien étourdie et souvent bien égoïste dans mon ennui
+et dans mes amusements. Cela vient de ce que je vis toujours seule au
+milieu de tous, n'aimant qu'un souvenir, ne contemplant qu'une forme
+absente, et ne pouvant partager les impressions de ceux qui vivent à mes
+côtés. Quand je sors de mes rêveries pour tomber au milieu d'eux dans la
+réalité, je suis comme une somnambule qui fait des choses bizarres et
+inattendues dans un état qui n'est ni la veille ni le sommeil. On
+m'accuse d'être très-fantasque, et vraiment je vois bien que cela est.
+J'ai mille caprices qui s'évanouissent avant d'être satisfaits. Dans les
+efforts que je fais pour chasser ma tristesse ou ma joie intérieure, je
+semble brusque et froide à ceux qui tout à l'heure me trouvaient
+expansive et douce. J'essaierai de me corriger, je te le promets. Mais
+j'aurai bien de la peine à être comme tout le monde, à m'apercevoir à
+toute heure de ce qui se passe autour de moi, à prévoir les
+inconvénients de chaque chose, à éviter le danger pour moi ou pour
+autrui. Il en est un que je ne puis jamais craindre, c'est celui d'être
+distraite de toi; et cette grande sécurité où je vis pour moi-même,
+cette confiance que j'ai dans ma force contre tout ce qui n'est pas toi,
+me rend insensible en apparence aux souffrances des autres. C'est que je
+ne vois pas, c'est que je ne comprends pas ce qu'ils disent, ce qu'ils
+font et ce qu'ils pensent; c'est que je ne sais moi-même ni ce que je
+dis ni ce que je fais en pensant à toi. Oui, cela est de l'égoïsme. Tu
+as raison de me gronder, j'aviserai à mieux réfléchir.
+
+«Mais, pour le moment, je crois qu'il y a peu de mal de fait, s'il y en
+a. Ceux qui pouvaient devenir mes ennemis ou mes victimes sont éloignés.
+Je n'ai autour de moi que la Gina, que j'aime et qui le mérite,
+Galeotto et Saint-Julien. Le Galeotto, pour commencer, est, je t'assure,
+de la véritable espèce des chiens savants. Je ne suis point injuste, et
+il ne faut pas me dire que je me trompe ou que je lui fais injure en le
+traitant comme tel. C'est un petit être sans cœur et sans tête, joli,
+bien peigné, plein de caquet, de bons petits mots, équivalant à la danse
+des roquets sur leurs pattes de derrière. Il n'aime personne, ni moi, ni
+la Ginetta, qui cependant, je crois, l'aime un peu plus que son
+confesseur ne le lui a permis. Il aime les bonbons, les rubans, les
+plumes, la danse, les feux d'artifice, les chevaux barbes, les bagues de
+pierreries et les compliments. Je l'ai pris pour sa jolie personne, j'en
+conviens. Serait-il convenable que le manteau ducal de Mon Altesse fût
+porté par un nain difforme ou par un négrillon? C'était la mode
+autrefois, mais c'était une vilaine mode. J'ai horreur des monstres,
+j'aime à m'entourer de belles choses et de beaux visages. J'aime le luxe
+en tout, j'aime les beaux appartements, les beaux costumes, les beaux
+chiens, les beaux pages, les belles fleurs, les belles pipes, les
+parfums, la musique, le beau temps, les grandes fêtes, tout ce qui
+flatte les sens d'une manière noble. En cela je tiens du Galeotto; mais
+j'ai de plus que lui une tête et un cœur, et je mêle le goût des arts à
+mes fantaisies. Tu aimes cela en moi, et tu t'amuses quelquefois un jour
+entier à me dessiner un costume de bal. Aussi tu en as toujours
+l'étrenne. Quel plaisir de le tirer pour la première fois de son coffre,
+et de te recevoir au pavillon dans mon plus bel attirail de reine! Tu me
+regardes avec tant de plaisir, il te passe par la tête tant d'amour, de
+fantômes, de poésie et de délire quand tu me possèdes à toi seul, dans
+tout l'éclat de ma richesse et de ma coquetterie! car je suis coquette,
+tu le sais, et je ne le nie pas. Mais je ne montre à la foule que la
+parure dont tu as joui avant elle, et la foule qui m'admire n'a même en
+cela que ton reste.
+
+«Mais me voici loin de Galeotto. Je te disais donc et je te répète que
+celui-là n'a rien à craindre auprès de moi, et vivra, tant que je
+voudrai, de pralines et de bouts rimés.
+
+«Quant à Julien, c'est autre chose. Celui-là aussi, je l'ai choisi sur
+sa bonne mine; mais comme j'ai trouvé en lui plutôt l'expression d'une
+âme noble que l'éclat d'une beauté d'apparat, j'en ai fait non un page,
+mais un secrétaire intime, c'est-à-dire un agréable compagnon d'études,
+un ami sincère et une espèce de confident de mes projets philosophiques,
+littéraires, scientifiques, politiques, etc.; car que n'ai-je pas dans
+la tête? Et tu travailles sans cesse à agrandir le cercle où mon âme
+avide s'élance, n'aimant que toi dans toute cette création, que j'aime à
+cause de toi!
+
+«J'aime et j'estime Saint-Julien, sois en sûr. Je ne joue pas avec son
+repos, j'en serais désespérée. Je sais qu'il m'aime plus que ne
+voudrais. Cela s'est fait je ne sais comment; car je croyais ne lui
+avoir montré de mon caractère que ce qui devait établir entre lui et moi
+une amitié virile. Le mal est arrivé. Je tâcherai de le réparer et de
+lui faire comprendre ce qu'il peut et doit espérer et connaître de moi.
+Malheureusement il se mêle dans son amour des idées de blâme et de
+soupçon que je répugne à combattre moi-même. Nous verrons. Il faudra
+peut-être que tu m'aides; nous en reparlerons. Adieu jusqu'à ce soir.
+Aime-moi, Max, aime-moi telle que je suis, aime mes défauts et mes
+travers. Si tu en avais, je les aimerais.»
+
+Le billet suivant, plus récemment daté que les précédents, était le
+dernier de la collection.
+
+«Ma chère femme, puisque je ne puis te voir avant cette nuit, je veux
+t'écrire un mot tout de suite. Julien m'a ouvert son cœur: il t'aime
+passionnément; mais on a troublé son esprit de mille contes absurdes et
+odieux. Je lui ai conseillé de rester près de toi et de tâcher de
+changer son amour en une douce et bienfaisante amitié. Seconde ses
+efforts, sois indulgente et bonne avec lui. Ne te fâche pas si dans les
+commencements son langage ressemble plus à la passion qu'au sentiment.
+C'est un enfant, mais un enfant excellent, dont il faudrait fortifier
+l'esprit et tranquilliser l'âme. Je désire que tu le gardes et qu'il te
+soit un ami fidèle. Tu as tant d'esprit et de bonté, que tu peux
+certainement le guérir et le convaincre. Mais, écoute, chasse de ta
+maison à l'heure même ton petit page Galeotto, comme le plus venimeux
+aspic qui se soit jamais caché sous les fleurs. Chasse-le tout de suite,
+je t'en dirai la raison ce soir. Je crains que la Ginetta ne soit
+coupable aussi de quelque légèreté envers toi. Il y a une sotte histoire
+de montre et d'horloger à laquelle je ne comprends rien, et que je ne
+veux pas même te raconter avant d'avoir pris des informations à ce
+sujet. Les discours de Julien m'ont prouvé que la Gina t'es dévouée
+sincèrement, et que sa discrétion sur ce qui nous concerne est à toute
+épreuve. Mais la coquetterie de cette petite n'est peut-être pas sans
+inconvénients, et tu feras bien, si ce que je présume se confirme, de la
+gronder fort... et de lui pardonner. À ce soir.
+
+SPARK.»
+
+«Maintenant nous avons fini, Monsieur, dit le professeur; veuillez me
+suivre.
+
+--Où dois-je vous suivre, Monsieur? dit Julien. Après tout ce que je
+viens de lire, je vois qu'à beaucoup d'égards j'ai été la dupe des plus
+sots mensonges et des plus absurdes préventions. Je ne puis plus croire
+à une vengeance indigne de Quintilia. Menez-moi vers elle, Monsieur, ou
+plutôt laissez-moi sortir d'ici. Je courrai me jeter à ses pieds,
+j'obtiendrai mon pardon...
+
+--Monsieur, répondit maître Cantharide, dans une heure vous serez libre;
+la princesse doit se rendre ici avec le duc de Gurck avant le feu
+d'artifice; vous pourrez la voir lorsqu'elle sortira. En attendant,
+venez avec moi; je compte que vous n'aurez pas la désobligeance de me
+refuser.
+
+Saint-Julien suivit le professeur; il espérait se débarrasser de lui
+dans le jardin; mais, en traversant les allées que l'on commençait à
+illuminer, il vit qu'il était suivi de près par les quatre hommes qui
+l'avaient emmené. Il fallait se résigner et obéir de bonne grâce aux
+volontés obséquieuses du professeur.
+
+On le fit entrer au palais par de petits escaliers. Il se flatta alors
+qu'on allait le reconduire à son appartement, et l'y tenir prisonnier
+jusqu'à son explication avec Quintilia. Il en tirait un bon augure;
+mais, à sa grande surprise, on le fit entrer dans les appartements de la
+princesse, et le professeur, l'ayant accompagné jusqu'au cabinet de
+travail, lui remit une petite clé en lui disant:
+
+«Veuillez ouvrir le coffre de sandal et prendre connaissance des papiers
+qu'il contient.
+
+Puis il le salua profondément, et sortit après l'avoir enfermé à double
+tour dans le cabinet. Saint-Julien jeta la clé par terre avec dépit.
+
+--Et que m'importe à présent? s'écria-t-il. Qu'ai-je besoin de vous
+respecter, si vous ne songez plus avec moi qu'à vous faire craindre! Ô
+Quintilia! votre orgueil m'a perdu! Pourquoi m'avez-vous traité comme un
+ancien ami, moi qui ne vous connaissais pas? Max mérite tout votre amour
+par sa confiance; mais à quel autre avez-vous donné le droit de croire
+ainsi en vous sans être ridicule? Hélas! il eût fallu vous deviner!...
+Vous avez été trop exigeante, en vérité; mais vous deviez vous douter de
+l'affection qui, en dépit de mes soupçons, vivait toujours au fond de
+mon cœur! Cette haine, cette soif de vengeance, cette folie qui m'a
+porté au crime, n'étaient-ce pas les conséquences d'une passion
+violente?... Suis-je seul ici? n'êtes-vous pas cachée derrière une
+cloison pour voir et entendre ce que je fais? Quintilia, m'écoutez-vous?
+Eh bien! écoutez-moi, écoutez-moi, je suis un misérable!... Je suis au
+désespoir!...»
+
+Julien n'en put dire davantage; il se laissa tomber sur une chaise et
+fondit en larmes. Aucun bruit, aucun mouvement ne répondit à ses
+sanglots. Seul dans la demi-clarté que jetait la lampe d'albâtre, il
+promenait ses regards mornes sur ce cabinet qui lui rappelait de si
+heureux jours. C'est là qu'il avait passé le seul beau temps de sa vie.
+C'est là que pendant six mois il s'était abandonné aux douceurs d'une
+amitié si sainte et d'une admiration si fervente. Mais combien de
+souffrances et d'agitations! quel siècle de peines et d'événements le
+séparait déjà de cet heureux souvenir! Combien d'injures, de colères et
+d'injustices s'étaient accumulées sur sa conscience depuis un mois, un
+mois fatal, plus rempli à lui seul de soucis et de tergiversations que
+toutes les années de sa vie! «Mais que lui dirai-je pour m'excuser?
+pensait-il. Comment pourrai-je lui faire oublier la plus grossière
+insulte qu'un homme puisse faire à une femme de cœur?...»
+
+Dans ses perplexités, il lui vint à l'esprit de se conformer aux ordres
+de Quintilia en lisant les papiers renfermés dans le coffre. Peut-être y
+trouverait-il une lettre de la princesse pour lui, et cette idée le fit
+tressaillir d'impatience. Il courut au coffre et prit connaissance de
+toutes les lettres qu'il contenait. Il ne s'y trouvait pas une ligne
+pour lui.
+
+
+
+
+XXIII.
+
+
+Le biographe de la princesse Quintilia, qui nous a transmis les
+documents relatifs au chevalier Max, n'a jamais pu nous fournir de
+renseignements précis sur les papiers qu'elle conservait dans son
+secrétaire. Saint-Julien ne s'est point expliqué à cet égard. Il a dit
+seulement quelle impression avait produite sur lui cette lecture. Tout
+nous porte à croire que c'était une collection de lettres autographes
+adressées à la princesse. Saint-Julien reconnut dans plusieurs de ces
+lettres l'écriture de Lucioli, avec laquelle il avait eu souvent
+l'occasion de se familiariser.
+
+Quand il eut refermé le secrétaire, il cacha son visage dans ses mains
+et resta absorbé dans ses pensées. Puis il le rouvrit et écrivit à la
+princesse ce qui suit:
+
+«Un témoignage manquait à ceux-ci, et je vais vous le fournir de bonne
+grâce. À genoux dans votre appartement, seul, et le cœur brisé de
+remords, je déclare que j'ai été infâme envers vous, que j'ai payé vos
+bienfaits de la plus noire ingratitude. Il me serait facile de faire
+comme tous ceux dont l'écriture compose ce recueil, c'est-à-dire de me
+soumettre à une disgrâce méritée, et de me consoler en disant tout bas à
+l'oreille de tout le monde que j'ai été votre amant. Tous ceux-là l'ont
+dit, sans s'inquiéter des preuves du contraire qu'ils vous laissaient
+entre les mains. Ils savaient bien que vous répugneriez à vous en
+servir, que vous étiez au-dessus du soupçon dans l'esprit de
+quelques-uns, et que vous ne feriez pas assez de cas des autres pour
+vous disculper auprès d'eux. Ainsi, ils vous ont impunément calomniée,
+et ils ont eu le monde pour les croire, pour les féliciter ou les
+plaindre aux dépens de votre honneur. J'ai été plus criminel qu'eux
+tous; mais je ne serai pas vil. Je ne répondrai pas par un lâche sourire
+à ceux qui me demanderont ce qui s'est passé entre vous et moi pendant
+six mois de tête-à-tête. Je leur dirai: «Allez demander à Quintilia quel
+témoignage de ma gloire elle a entre les mains. Recevez-le, ce
+témoignage, Madame, comme une expiation de mon forfait, comme le cri
+d'une conscience déchirée. Vous m'aviez accordé la chaste protection
+d'une sœur, et je vous en ai récompensée par l'insulte et l'outrage. Je
+mérite tous les châtiments que vous voudrez m'infliger; mais je ne crois
+pas qu'il en existe un plus humiliant et plus atroce que celui que je
+m'inflige moi-même en signant cet écrit: LOUIS DE SAINT-JULIEN.»
+
+Louis, ayant posé ce papier sur les autres, ferma le coffre de sandal et
+se promena dans la chambre avec agitation. Le hamac suspendu au milieu,
+la lampe blême et triste, l'éventail de plumes de paon oublié à terre à
+côté d'une pantoufle brodée d'argent, un reste de parfum répandu dans
+l'air, minuit qui sonnait à l'horloge du palais, tout rappelait à
+Saint-Julien le moment fatal où son erreur l'avait porté à une tentative
+odieuse. Avec ses remords et son désespoir, son amour se rallumait plus
+profond et plus grave. Il se jeta à genoux auprès du hamac, et baisa la
+pantoufle comme une relique; puis il recommença à parler avec véhémence.
+
+«N'y a-t-il personne ici pour me plaindre? s'écria-t-il; car je suis
+encore plus malheureux que coupable. Oh! voyez, voyez mes larmes;
+croyez-vous qu'elles ne soient pas sincères? Quintilia, si vous
+m'entendez, prenez pitié de moi! Gina, Gina, n'êtes-vous pas là quelque
+part? ne voulez-vous pas intercéder pour moi? Vous êtes bonne, vous! Et
+vous, Max! vous qui êtes heureux, ne serez-vous pas généreux avec moi,
+ne me pardonnerez-vous pas, pour qu'elle me pardonne, votre Quintilia,
+votre femme? Ah! je l'aime! oui, je l'aime avec passion; mais je vous
+aime aussi et je ne suis pas jaloux; je souffre, je pleure, voilà
+tout... Vous ne pouvez pas m'en vouloir, vous savez que j'étais fou;
+vous avez vu ce que je souffrais, vous étiez mon ami alors! ne
+l'êtes-vous plus? Spark, où êtes-vous? J'espère en vous! Qu'on me dise
+où est Spark, cet homme si bon et si vrai! qu'on me laisse aller vers
+lui; Spark! Spark!»
+
+Las de secouer la porte inflexible et d'invoquer les murailles
+silencieuses, Julien se laissa tomber épuisé auprès de la fenêtre
+entr'ouverte. Il y avait encore bal cette nuit-là. Une apparente
+réconciliation ayant eu lieu entre la princesse et M. de Gurck, cette
+fête devait clore le mois consacré aux plaisirs. Saint-Julien vit le
+grand corps de bâtiment qui donnait sur la Célina resplendissant de
+lumières; les sons de l'orchestre arrivaient jusqu'à lui, et, de l'aile
+obscure où il se trouvait alors, il pouvait voir passer et repasser
+devant les vastes fenêtres de la salle de danse les robes brillantes et
+les têtes empanachées. Deux ou trois fois il lui sembla reconnaître le
+costume grec que la princesse portait souvent. La vue de cette fête
+insouciante aigrit tellement sa douleur, qu'il résolut de sortir de son
+inaction, dût-il briser les portes.
+
+Mais la consigne venait apparemment d'être levée; car la première porte
+qu'il toucha n'offrit plus aucune résistance, et il se trouva seul dans
+les corridors faiblement éclairés. Il courut au hasard, rencontra des
+figures qu'il vit à peine, essaya de pénétrer dans le bal, et fut
+repoussé parce qu'il n'était pas en toilette. Alors il descendit
+précipitamment le grand escalier, et s'arrêta en voyant la Ginetta sur
+la dernière marche. Elle avait un costume éblouissant, et, gracieusement
+appuyée sur un grand vase de jaspe rempli de lis jaunes, elle écoutait,
+en jouant avec son éventail, les fadeurs de cinq ou six hommes.
+
+Julien, pâle, les cheveux et les vêtements en désordre, s'élança au
+milieu de ce groupe, et, s'adressant à Gina, lui dit avec agitation:
+«Mademoiselle, ayez la bonté de m'accorder un instant...» Mais la Gina,
+l'ayant regardé d'un air froid et dédaigneux, passa son bras sous celui
+d'un des cavaliers qui l'entouraient, et s'éloigna sans lui répondre, en
+murmurant à demi-voix quelques paroles; il crut entendre le mot de
+_matto_ accolé à son nom. Les jeunes gens qui s'en allaient avec elle se
+retournèrent plusieurs fois pour regarder Julien. Indigné de ces
+manières insultantes, il n'osait pourtant en demander raison; car l'idée
+que sa folie était le sujet de toutes les conversations, et qu'il ne
+pouvait plus faire un pas sans être traité avec ironie ou avec mépris,
+l'écrasait de honte et de crainte. Il se sentait défaillir; mais,
+rassemblant toutes ses forces, il se mit à courir dans le jardin,
+espérant trouver quelqu'un qui le prendrait en pitié. Le jardin lui
+sembla d'abord presque désert. Bientôt il s'aperçut que des groupes
+inquiets et curieux se répandaient dans les endroits sombres, et
+particulièrement vers la partie où était situé le pavillon. Alors il se
+rappela que la princesse devait y conduire le duc de Gurck pour le
+mettre en présence de Max, et il se décida à demander à la première
+personne qu'il rencontra si la princesse était toujours dans la salle de
+bal. Le personnage auquel il s'adressa n'était rien autre que le
+gracieux Lucioli. En le reconnaissant, Julien, qui l'avait toujours
+détesté, fut prêt à lui tourner le dos sans attendre sa réponse. Mais,
+au lieu de l'air insolent que Lucioli prenait ordinairement de
+préférence avec Julien, il lui présenta la main et s'informa de sa
+santé avec beaucoup de courtoisie. «La signora Gina nous a dit que
+depuis trois jours vous étiez au lit avec la fièvre, et, à voir votre
+pâleur, je croirais assez que vous n'êtes pas guéri.»
+
+--Voulez-vous me faire jouer la scène de Basile chez Bartholo dit Julien
+avec aigreur. N'allez-vous pas dire que je sens la fièvre? Dites-moi, de
+grâce, si la princesse est au bal?
+
+--Elle vient de sortir, mon cher monsieur, et vous devinez avec qui?
+
+--Non, en vérité!
+
+--Avec quel autre que le favori du jour, le duc de Gurck?
+
+--Vraiment? dit Julien d'un ton moqueur et méprisant, dont Lucioli ne se
+fit pas l'application.
+
+--Que voulez-vous, mon cher comte! reprit-il en baissant la voix; la
+faveur des princes et surtout celle des princesses, est un brillant
+météore qui ne fait que luire et s'effacer. Nos yeux ont vu cette
+lumière, et ils l'ont perdue, n'est-il pas vrai? Vous et moi, heureux
+hier, disgraciés aujourd'hui, nous pourrions prédire à Gurck ce qui lui
+arrivera demain; mais qu'importe? Ne faut-il pas que chacun ait part aux
+rayons du soleil? Mais vous prenez les choses trop au sérieux, mon cher
+comte; vous êtes défait comme un spectre. Eh! que diable! regardez-moi,
+mon cher, on ne meurt pas de ces choses-là.
+
+Saint-Julien venait de voir apparemment dans les papiers de la princesse
+des documents très-contraires à cette prétention de Lucioli; car il fut
+indigné de son impudence, au point de se demander s'il ne ferait pas
+bien de le souffleter. Mais, en se rappelant sa propre conduite, il fut
+accablé de l'idée qu'il était encore plus coupable, et il se contenta de
+lui tourner le dos.
+
+À quelques pas de là, il vit un groupe d'Autrichiens, et s'y mêla dans
+l'obscurité.
+
+«Je vous dis que nous voici au dénouement, disait l'un d'eux en mauvais
+français; la petite princesse s'humanise avec nous; il était temps,
+l'opinion se révoltait contre elle dans sa propre cour; M. de Shrabb
+avait pris des mesures pour qu'on ne parlât pas d'autre chose depuis
+huit jours; le scandale grondait sourdement, et il l'aurait fait éclater
+si la princesse n'eût entendu raison et promis une satisfaction complète
+au duc.--Mais, dit un autre interlocuteur, fera-t-elle apparaître Max
+dans un miroir magique? Le professeur Cantharide aura-t-il le pouvoir de
+dire à Lazare: Levez-vous?--Et si le mort ne ressuscite pas, dit un
+troisième, en quoi consistera la satisfaction promise à M. de Gurck?»
+
+Un gros rire mal étouffé accueillit cette question et résuma toutes les
+réponses.
+
+Saint-Julien, saisi de dégoût, mais toujours sous le coup du
+découragement et du remords, se dirigea vers la grande salle de verdure
+où le feu d'artifice se préparait et où presque toute la cour était déjà
+rassemblée. Une agitation qui n'était pas ordinaire, semblait régner
+dans les esprits. Julien comprit, à quelques paroles saisies de côté et
+d'autre, qu'on attendait avec anxiété le résultat de la conférence du
+pavillon, et que personne ne croyait à l'existence de Max. Les plus
+insolents dans leurs commentaires étaient ceux dont Julien venait
+d'apprécier au juste le véritable crédit auprès de la princesse en
+feuilletant les papiers du coffre de sandal.
+
+Tout à coup une figure nouvelle à la cour, mais que Saint-Julien se
+souvint confusément d'avoir vue ailleurs, vint à lui, et lui demanda
+avec empressement un mot d'entretien particulier.
+
+«Qui êtes-vous? lui dit Julien vivement en le suivant à l'écart. Je vous
+ai vu... Oui, c'est vous! Vous êtes Charles de Dortan!
+
+--Silence! lui dit le voyageur pâle d'un air mystérieux. Si mon nom
+allait jusqu'aux oreilles de la princesse, elle me ferait peut-être
+chasser.
+
+--Que venez-vous donc faire ici?
+
+--Parlons bas, je vous en prie. Lorsque je vous rencontrai à Avignon,
+j'allais aussi en Italie. Me trouvant à Venise et entendant vanter en
+plusieurs endroits les talents et la beauté de la princesse Cavalcanti,
+l'amour, le dépit, l'espoir, que sais-je!... enfin, je suis venu ici,
+et, à la faveur d'un costume brillant et d'un faux nom, j'en ai imposé
+au maître des cérémonies lui-même. Je me suis glissé jusqu'ici; mais j'y
+suis fort mal à l'aise, n'y étant connu de personne. Je crains que mon
+isolement dans cette foule ne me fasse suspecter. Ayez la bonté de
+marcher avec moi jusqu'à ce que la princesse paraisse. Alors je
+risquerai mon sort.
+
+--Quel que soit votre projet, répondit froidement Julien, je le crois
+absurde, d'autant plus que vous ne connaissez pas la princesse, et que
+votre aventure avec elle est un rêve ou un roman.
+
+--Que signifie le ton que vous prenez? dit Dortan avec colère; au lieu
+de me rendre service, voulez-vous m'insulter?
+
+--Vous n'êtes qu'un horloger, dit Saint-Julien en levant les épaules.
+
+--Un horloger, moi! s'écria Dortan stupéfait. J'ai bien entendu dire
+tout à l'heure à une dame que vous aviez une fièvre cérébrale; je vois
+que vous avez le délire.
+
+--Le délire! non, mordieu! reprit Saint-Julien. Voyons, qui êtes-vous?
+D'où connaissez-vous la princesse? donnez-moi votre parole d'honneur...
+Oui, vous avez raison, je crois que je perds la tête.»
+
+Ils s'assirent sur un banc. Là Julien, ayant gardé un instant le silence
+et réfléchi à cette singulière rencontre, fut saisi d'une étrange idée.
+Fatigué du rôle pénible qu'il jouait vis à vis de lui-même, il chercha à
+se persuader qu'il n'était pas si coupable; que Quintilia venait de le
+jouer de nouveau, et que l'arrivée de Dortan était une circonstance
+fatale, une prévision de la destinée pour le retirer de l'abîme où il
+allait rouler encore une fois. Sa méfiance innée se réveilla avec toutes
+ses objections. Au fait, l'histoire de la montre n'avait jamais été
+expliquée. Il se pouvait que la princesse aimât son mari et le préférât
+à ses amants; mais il se pouvait aussi qu'elle se permît parfois
+certaines distractions, surtout dans le mystère et l'impunité. Avec le
+caractère de Spark cela était si facile!
+
+Cette idée, confusément développée dans son cerveau, le porta à faire
+mille questions à Dortan. Les réponses de celui-ci avaient un tel
+caractère de vérité, que Saint-Julien ne savait plus à quoi s'arrêter.
+
+«Mais enfin, lui dit-il, pourquoi ne lui parlâtes-vous pas vous-même à
+Avignon lorsque vous la vîtes monter en voiture?
+
+--Je la vis, je la reconnus fort bien; c'est elle, je n'en puis douter;
+mais elle me regardait d'un air si étonné, elle affectait si
+admirablement de ne m'avoir jamais vu, que je me troublai, et la crainte
+de parler sottement m'empêcha de parler...»
+
+Tout à coup Dortan fit un cri, se leva et se rassit précipitamment, et,
+saisissant le bras de Julien, dit d'une voix étouffée:
+
+«La voilà, c'est elle! oui, c'est elle!...
+
+--Où donc? s'écria Saint-Julien, ému lui-même, et cherchant des yeux
+avec anxiété.
+
+--Quoi! vous ne la voyez pas? dit Dortan baissant la voix de plus en
+plus. Ici, tout près de nous, cette belle reine en robe de satin de
+Perse!
+
+--Qui? celle dont un freluquet ramasse l'éventail?
+
+--Eh! sans doute.
+
+--C'est là votre dame du bal masqué, votre conquête d'une nuit, votre
+princesse Quintilia?
+
+--Oui, sur mon honneur!
+
+--Eh! mon cher, dit Saint-Julien en se levant pour s'en aller, vous vous
+êtes un peu trompé: c'est la Gina, la Ginetta, la suivante, la
+confidente, la camériste, comme vous voudrez...
+
+--Est-il possible? dit Dortan avec consternation; ne me trompez-vous
+pas?
+
+--Allez, mon cher, abordez-la sans crainte, et comptez que la chose vaut
+mieux ainsi pour vous. C'est une aimable personne et nullement prude.
+Vous avez cru charmer une princesse, vous n'avez eu affaire qu'à la
+soubrette. C'est une conquête un peu moins glorieuse, mais plus
+certaine; profitez-en si le cœur vous en dit.»
+
+Il s'éloigna précipitamment et plus honteux que jamais de ses méfiances
+toujours renaissantes; il remercia Dieu d'avoir vaincu la dernière, et
+se dirigea vers le pavillon, décidé à mériter sa grâce par le plus
+fervent repentir.
+
+
+
+
+XXIV.
+
+
+Il en approcha sans obstacle; mais lorsqu'il voulut franchir l'enceinte
+du parterre qui l'entourait, des sentinelles posées de distance en
+distance lui ordonnèrent de passer au large. Comme il semblait résister
+à cet ordre, il fut couché en joue par un garde de service, et forcé
+d'attendre dans l'allée. Au bout de quelques instants les sentinelles,
+se repliant sur cette partie du parc, le forcèrent à reculer sous la
+futaie. Ce ne fut donc que de loin que Saint-Julien aperçut la
+princesse; elle marchait seule, et les paillettes de son costume
+brillaient dans la nuit comme des étincelles mystérieuses. Il fit de
+vains efforts pour arriver jusqu'à elle; il ne put la rejoindre qu'à
+l'entrée de la salle de verdure, et aussitôt elle fut entourée de tant
+de monde, qu'il fut impossible à Julien d'en espérer un regard. Il
+attendit vainement la fin du feu d'artifice; aucun moment favorable ne
+se présenta. Il vit Dortan, qui semblait avoir été assez bien accueilli
+par la Ginetta. Un magicien fut introduit et s'offrit pour dire la bonne
+aventure. La princesse lui tendit sa main la première, et tous
+s'empressant à son exemple, le magicien, qui, au milieu de son patois
+étrange, semblait être un homme spirituel et sensé, distribua à chacun
+sa part d'éloges et de railleries avec autant de justice que les
+convenances le permirent. Saint-Julien s'approcha, et, malgré la grande
+barbe et les sourcils postiches du nécromant, il reconnut Max, qui
+s'amusait aux dépens de toute la cour, et particulièrement du duc de
+Gurck. Celui-ci, quoique charmant comme à l'ordinaire, semblait
+quelquefois singulièrement embarrassé auprès de la princesse. Son
+trouble augmenta à certaines paroles que lui adressa le magicien, et qui
+semblèrent n'offrir aucun sens aux autres personnes. Enfin la princesse
+donna le signal, et on rentra au palais pour le souper. Là Julien fut
+arrêté par l'abbé Scipione, qui lui dit: «Monsieur, vous vous êtes
+promené dans les jardins, c'est fort bien, je n'avais aucun ordre pour
+en empêcher; mais je suis forcé de vous faire observer que votre
+toilette, plus que négligée, vous interdit l'accès du bal. Son Altesse
+nous a fait part du mauvais état de votre santé, et nous en sommes
+vivement touchés; mais cela ne vous autorise point à enfreindre
+l'étiquette.»
+
+Saint-Julien se rendit à ces objections, et, tirant un bon augure de
+l'explication que Quintilia avait donnée à tout le monde de son absence,
+il se retira dans sa chambre et attendit la fin du bal pour lui demander
+un instant d'entretien. Lorsque le moment fut venu, il adressa sa
+demande par un valet de service; mais il lui fut répondu que la
+princesse ne donnait pas d'audience à pareille heure.
+
+L'idée vint alors à Saint-Julien d'aller trouver Spark, qui devait être
+rentré à sa petite maison du faubourg. Il descendit; et comme il
+traversait les jardins avec la foule qui se retirait, il entendit
+annoncer le départ de Gurck et de Shrabb pour le lendemain matin. Il se
+glissa dans les groupes et surprit divers commentaires.
+
+«Oh! disaient les uns, allons-nous avoir la guerre?
+
+--Non, répondaient les autres. On a entendu M. de Gurck dire à M. de
+Shrabb qu'il était pleinement satisfait et qu'il n'avait plus rien à
+faire ici.
+
+--C'est bien là le trait d'un Lovelace comme Gurck!
+
+--Et pourquoi? Il paraît que Max est retrouvé, que Gurck l'a vu, lui a
+parlé...
+
+--Allons donc! allons donc! allez conter de pareilles folies aux
+vieilles femmes du faubourg! Est-ce qu'on retrouve ainsi du jour au
+lendemain un homme perdu depuis quinze ans?
+
+--Il est vrai qu'on peut trouver un imposteur qui, pour quelque argent,
+au moyen d'une ressemblance et de faux papiers...
+
+--Bah! on ne se donne pas tant de peine, dit à voix basse le marquis de
+Lucioli en regardant Julien d'un air d'intelligence. On ouvre la porte
+du pavillon au duc de Gurck et on s'explique. Quel est donc l'homme qui,
+en pareille circonstance, ne se déclarerait pas satisfait? Vous
+connaissez le pavillon, monsieur le comte?
+
+--Pas plus que vous, monsieur le marquis, répondit Julien d'un ton sec.»
+
+Il courut à la maison de Spark. Il y entra sans effort; elle était
+déserte; il y attendit le jour. Spark ne revint pas. Accablé de fatigue,
+il prit le parti d'aller louer une chambre dans une auberge. Quand il se
+fut un peu reposé, il courut au palais et se rendit à son appartement.
+Il y trouva l'abbé Scipione, qui le reçut avec politesse et lui dit:
+«Vous me voyez empressé à mettre en ordre vos effets afin de les
+emballer et de les faire transporter au lieu que vous m'indiquerez. Son
+Altesse nous a fait savoir que des événements survenus dans votre
+famille vous forçaient à nous quitter. Vous m'en voyez pénétré de regret
+et occupé à m'installer dans cet appartement; car la volonté de notre
+très-gracieuse souveraine est de me faire reprendre les fonctions de
+secrétaire intime que j'occupais avant Votre Excellence.»
+
+Saint-Julien, trop orgueilleux pour montrer sa douleur, indiqua à l'abbé
+l'auberge où il s'était installé provisoirement, et fit demander la
+Ginetta; celle-ci lui fit répondre qu'elle était malade. Il demanda
+directement audience à la princesse; elle fit répondre qu'elle n'avait
+pas le temps. Son refus fut accompagné cependant d'une phrase polie,
+mais glaciale.
+
+Saint-Julien retourna au faubourg et vit le menuisier propriétaire de la
+maison de Spark. Il apprit de lui que le jeune Allemand était parti et
+ne reviendrait que dans quelques mois.
+
+Julien résolut d'attendre quelques jours avant de faire de nouvelles
+tentatives pour obtenir sa grâce. Il resta tristement à l'auberge,
+attendant d'heure en heure un message de la cour. Enfin il se décida à
+retourner au palais. Les personnes qui le rencontrèrent l'abordèrent
+poliment, mais lui témoignèrent une extrême surprise de ce qu'il n'était
+point encore parti. Il essaya de pénétrer jusqu'à la princesse; mais ce
+fut impossible, et pendant trois jours ses demandes furent repoussées
+avec une politesse et une indifférence aussi cruelles l'une que l'autre.
+
+Le soir du troisième jour il s'avisa d'aller trouver maître Cantharide
+et de s'humilier jusqu'à le prier d'intercéder pour lui.
+
+«J'ignore absolument, lui répondit le professeur, les raisons de la
+conduite de Son Altesse à votre égard. J'ai exécuté ponctuellement ses
+ordres sans en savoir et sans en chercher le motif. Si vous me demandez
+des explications, vous tombez donc bien mal; mais si vous me demandez un
+conseil d'ami, voici celui que je vous donne: Partez, et n'espérez pas
+fléchir Son Altesse; elle n'est jamais revenue sur un arrêt semblable.
+Autant elle a de peine à employer la rigueur, autant il lui est
+impossible de pardonner quand elle s'est décidée à punir. Les émoluments
+de votre place vous ayant été remis exactement chaque mois, la princesse
+ne vous fera pas l'affront de vous remettre, comme à M. de Stratigopoli,
+des présents que vous refuseriez. Elle vous congédie simplement, et
+désire sans doute qu'il n'y ait aucune humiliation extérieure pour vous
+dans votre renvoi, puisqu'elle n'a fait entendre aucune expression de
+mécontentement contre vous, et qu'elle n'a donné aucun ordre public qui
+vous force à sortir de ses États. Mais croyez-moi, sortez-en avant que
+vos vaines supplications vous attirent la raillerie de vos ennemis et le
+ridicule qui s'attache si facilement aux imprudents.»
+
+Julien sentit que le professeur avait raison; la conduite de Quintilia
+impliquait un mépris plus profond et plus irrévocable que tous les
+témoignages de colère qu'il avait espérés. Le lendemain soir, une
+voiture de poste aux armoiries de la cour s'arrêta devant la porte de
+son auberge. L'abbé Scipione en descendit, et, se faisant introduire
+dans la chambre, lui dit: «Voici, monsieur le comte, la voiture que vous
+avez fait demander à Son Altesse pour vous conduire jusqu'à Milan.»
+
+[Illustration: Vous n'êtes qu'un horloger... (Page 54.)]
+
+Avant que Julien eût trouvé la force de répondre, les valets entrèrent,
+fermèrent ses malles, les chargèrent sur la voiture, et, tout en ayant
+l'air d'exécuter ses ordres, l'emballèrent pour ainsi dire avec ses
+paquets. L'abbé lui fit mille humbles salutations, et les chevaux
+prirent le galop. Cependant, à la sortie de la ville, on amena un homme
+enveloppé d'un manteau, et on le fit monter auprès de Julien; c'était
+Galeotto.
+
+«Béni soit le ciel! s'écria le page; tu n'es donc pas mort, mon pauvre
+camarade?
+
+--J'aimerais mieux la mort que le chagrin dont je suis dévoré, répondit
+Julien. Mais d'où viens-tu, et qu'es-tu devenu depuis notre séparation?
+
+--Je sors de la prison où tu m'as laissé. Seulement on m'avait mis dans
+une pièce plus commode et plus saine que notre vilain cachot. On vient
+de m'en tirer après m'avoir lu une sentence d'exil éternel, accompagnée
+de promesse de peine de mort si je remets les pieds sur le territoire;
+ce qui ne m'arrivera jamais, j'en prends à témoin tous les saints et
+tous les diables.»
+
+Galeotto écouta, non sans surprise, mais sans grand repentir, le récit
+de Julien. Un peu touché d'abord, il finit par railler son compagnon de
+se laisser ainsi abattre. En arrivant à Milan, il ouvrit son
+portefeuille, qu'on lui avait rendu avec ses autres effets, et il y
+trouva en billets de banque la somme qu'il avait refusée. Cette fois il
+ne la refusa pas, et prit congé de Julien, non sans lui avoir fait des
+offres de service que celui-ci refusa.
+
+Saint-Julien, resté seul, hésita et fut malade pendant quelques jours.
+Puis il perdit tout reste d'espoir et partit pour la France.
+
+Il trouva son père mourant et eut la consolation en même temps que la
+douleur de lui fermer les yeux. Sa mère fut admirable de soins et de
+dévouement au chevet du moribond. Lorsqu'elle l'eut perdu, son regret
+fut si profond et si sincère, que Louis se repentit d'avoir méconnu un
+cœur vraiment bon. Il eut souvent occasion, en voyant les derniers
+moments de son père adoucis par une telle affection, de reconnaître une
+grande vérité: c'est que la tolérance et la bonté avaient
+providentiellement leurs avantages. Louis avait méprisé sa mère pour des
+fautes que son père avait pardonnées; il avait méprisé son père pour une
+indulgence que sa mère sut récompenser. «Je ne serai jamais trompé, se
+dit Julien tristement; mais ne mourrai-je pas abandonné?» Il se mit à
+penser à l'avenir de Spark: «Celui-là, se dit-il, ne sera ni délaissé ni
+trompé. Et moi! et moi! qui sait si pour mon châtiment, malgré toutes
+mes précautions, je ne serai pas l'un et l'autre!»
+
+Il s'appliqua de tout son cœur à réparer ses torts envers sa mère; avec
+de la douceur, il arriva à vivre parfaitement avec elle. Toute
+discussion cessa, toute aigreur disparut entre eux; la brave dame tomba
+dans la dévotion, et bientôt, loin de railler l'austérité de son fils et
+de le blesser, comme autrefois, par des plaisanteries, elle devint plus
+humble et plus contrite vis-à-vis de lui qu'il ne l'eût souhaité dans
+ses plus grands accès d'orgueil.
+
+Le séjour de la maison paternelle lui devint peu à peu supportable. Il
+souffrit longtemps, et longtemps son âme fut fermée à l'espoir d'une
+nouvelle vie et de nouvelles affections. Cependant l'étude le sauva du
+découragement, et peu à peu sa santé, fortement compromise par le
+chagrin, se rétablit.
+
+Un an s'était écoulé; il était venu passer quelques semaines à Paris,
+lorsqu'un soir, en sortant de l'Opéra, il vit passer une femme couverte
+de pierreries, sur les traces de laquelle on se précipitait. Bien qu'il
+n'eût entrevu que sa robe de velours et son bras nu, il tressaillit et
+faillit s'évanouir. Puis il courut à son tour et reconnut madame
+Cavalcanti. Au moment où elle montait en voiture, il s'élança vers elle
+en criant; mais elle le regarda fixement d'un air étonné, puis elle dit
+à ses laquais de fermer la portière, leva la glace et disparut. Ce fut
+la dernière fois que Saint Julien la vit.
+
+Cependant, le lendemain matin il vit Max entrer dans sa chambre. L'époux
+de Quintilia n'avait pas changé sa condition; rien n'avait altéré sa
+sérénité; son visage était toujours jeune et son âme généreuse. «J'ai
+demandé pardon pour vous, dit-il; on me charge de vous dire qu'on
+s'intéresse à votre sort et qu'on fait des vœux pour vous. Mais je n'ai
+pu obtenir qu'on vous accordât une entrevue, et j'ai vu qu'on y avait
+une telle répugnance que je n'ai pas osé insister. Je n'en sais pas au
+juste les motifs, je ne veux pas les savoir; mais je n'oublierai jamais
+que vous avez eu de la confiance en moi, et je ne puis cesser de vous
+aimer. Je vous ai cherché souvent sans vous rencontrer; et si je ne vous
+eusse fait suivre hier au soir, je ne saurais pas encore ce que vous
+êtes devenu. Je viens vous apporter mon adresse et vous engager à venir
+me trouver toutes les fois que vous aurez besoin de l'aide ou des
+consolations de l'amitié. Je ne puis rester davantage aujourd'hui,
+ajouta-t-il sans laisser à Saint-Julien le temps de le remercier.
+Quintilia part ce soir pour l'Italie, et j'ai hâte de retourner près
+d'elle; c'est un jour qui n'a pas trop d'heures pour moi, et où je suis
+forcé aujourd'hui, tout comme il y a quinze ans, à lutter contre mon
+propre cœur pour ne pas consentir à la suivre. À revoir. Vous savez où
+me trouver dorénavant. Attendez, ajouta-t-il encore en revenant sur ses
+pas; Quintilia m'a chargé de vous rendre un papier dont j'ignore le
+contenu; elle dit qu'elle n'en a pas besoin pour être sûre de votre
+honneur, et qu'elle ne gardera jamais d'armes contre vous. Je rapporte
+ses paroles textuellement, c'est à vous de les comprendre; moi, tout
+cela ne me regarde pas.»
+
+Saint-Julien, resté seul, ouvrit le papier, et reconnut le billet
+expiatoire qu'il avait mis dans le coffre de sandal comme un témoignage
+de sa propre honte. Il resta pénétré de reconnaissance pour Spark; mais
+il ne put se décider à l'aller voir. Il retourna chez sa mère, où
+l'étude des sciences et celle de la sagesse achevèrent sa guérison.
+
+Quelque temps après, il devint amoureux d'une belle personne très-sage
+et l'épousa; car le mariage seul pouvait convenir à un caractère ferme
+et austère comme le sien. Soit que l'ardeur de ses passions fût émoussée
+par le mauvais succès de son premier amour, soit qu'il eût profité d'une
+grande leçon, il fut moins jaloux qu'on n'aurait dû s'y attendre. Sa
+femme fut assez heureuse et n'en abusa pas. Saint-Julien resta
+mélancolique, peu expansif, en proie souvent à des luttes intérieures
+qu'il ne confia jamais à personne; mais toute sa vie fut irréprochable,
+et quoiqu'il ne fût pas naturellement porté à la bienveillance, il
+pratiqua la tolérance et la charité, sans grâce, il est vrai, mais sans
+restriction.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+FIN DU SECRÉTAIRE INTIME.
+
+TYPOGRAPHIE J. CLAYE, 7 RUE SAINT-BENOÃŽT--II, DELAVILLE SC.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le secrétaire intime, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SECRÉTAIRE INTIME ***
+
+***** This file should be named 26614-0.txt or 26614-0.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/2/6/6/1/26614/
+
+Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/26614-0.zip b/26614-0.zip
new file mode 100644
index 0000000..21e2125
--- /dev/null
+++ b/26614-0.zip
Binary files differ
diff --git a/26614-8.txt b/26614-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..7f7317b
--- /dev/null
+++ b/26614-8.txt
@@ -0,0 +1,7390 @@
+The Project Gutenberg EBook of Le secrétaire intime, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le secrétaire intime
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: September 14, 2008 [EBook #26614]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SECRÉTAIRE INTIME ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+LIBRAIRIE BLANCHARD RUE RICHELIEU, 78
+
+ÉDITION J. HETZEL
+
+LIBRAIRIE MARESCQ ET Cie 5, RUE DE PONT-DE-LODI
+
+[Illustration].
+
+LE SECRÉTAIRE INTIME
+
+
+
+
+NOTICE
+
+
+Le _Secrétaire intime_ est une fantaisie sans rime ni raison qui m'est
+venue en 1833, après avoir relu les _Contes fantastiques d'Hoffman_.
+Cela manque d'ensemble et atteste une grande inexpérience littéraire. La
+fable est-elle amusante? L'imagination, à défaut de la vraisemblance, y
+trouve-t-elle son compte? Mon point de vue a tellement changé, que je ne
+suis plus un juge impartial des essais de ma jeunesse.
+
+Nohant, 13 octobre 1853.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+I.
+
+
+Par une belle journée, cheminait sur la route de Lyon à Avignon un jeune
+homme de bonne mine. Il se nommait Louis de Saint-Julien, et portait à
+bon droit le titre de comte, car il était d'une des meilleures familles
+de sa province. Néanmoins il allait à pied avec un petit sac sur le dos;
+sa toilette était plus que modeste, et ses pieds enflaient d'heure en
+heure sous ses guêtres de cuir poudreux.
+
+Ce jeune homme, élevé à la campagne par un bon et honnête curé, avait
+beaucoup de droiture, passablement d'esprit, et une instruction assez
+recommandable pour espérer l'emploi de précepteur, de
+sous-bibliothécaire ou de secrétaire intime. Il avait des qualités et
+même des vertus. Il avait aussi des travers et même des défauts; mais il
+n'avait point de vices. Il était bon et romanesque, mais orgueilleux et
+craintif, c'est-à-dire susceptible et méfiant, comme tous les gens sans
+expérience de la vie et sans connaissance du monde.
+
+Si ce rapide exposé de son caractère ne suffit point pour exciter
+l'intérêt du lecteur, peut-être la lectrice lui accordera-t-elle un peu
+de bienveillance en apprenant que M. Louis de Saint-Julien avait de
+très-beaux yeux, la main blanche, les dents blanches et les cheveux
+noirs.
+
+Pourquoi ce jeune homme voyageait-il à pied? c'est qu'apparemment il
+n'avait pas le moyen d'aller en voiture. D'où venait-il? c'est ce que
+nous vous dirons en temps et lieu. Où allait-il? il ne le savait pas
+lui-même. On peut résumer cependant son passé et son avenir en peu de
+mots: il venait du triste pays de la réalité, et il tâchait de s'élancer
+à tout hasard vers le joyeux pays des chimères.
+
+Depuis huit jours qu'il était en route, il avait héroïquement supporté
+la fatigue, le soleil, la poussière, les mauvais gîtes, et l'effroi
+insurmontable qui chemine toujours triste et silencieux sur les talons
+d'un homme sans argent. Mais une écorchure à la cheville le força de
+s'asseoir au bord d'une haie, près d'une métairie où l'on avait
+récemment établi un relais de poste aux chevaux.
+
+Il y était depuis un instant lorsqu'une très-belle et leste berline de
+voyage vint à passer devant lui; elle était suivie d'une calèche et
+d'une chaise de poste qui paraissaient contenir la suite ou la famille
+de quelque personnage considérable.
+
+L'idée vint à Julien de monter derrière une de ces voitures; mais à
+peine y fut-il installé, que le postillon, jetant de côté un regard
+exercé à ce genre d'observation, découvrit la silhouette du délinquant,
+qui courait avec l'ombre de la voiture sur le sable blanc du chemin.
+Aussitôt il s'arrêta et lui commanda impérieusement de descendre.
+Saint-Julien descendit et s'adressa aux personnes qui étaient dans la
+chaise, s'imaginant dans sa confiance honnête qu'une telle demande ne
+pouvait être repoussée que par un postillon grossier; mais les deux
+personnes qui occupaient la voiture étaient une lectrice et un
+majordome, gens essentiellement hautains et insolents par état. Ils
+refusèrent avec impertinence.--Vous n'êtes que des laquais mal appris!
+leur cria Saint-Julien en colère, et l'on voit bien que c'est vous qui
+êtes faits pour monter derrière la voiture des gens comme il faut.
+
+Saint-Julien parlait haut et fort; le chemin était montueux, et les
+trois voitures marchaient lentement et sans bruit sans un sable mat et
+chaud. La voix de Julien et celle du postillon, qui l'insultait pour
+complaire aux voyageurs de la chaise, furent entendues de la personne
+qui occupait la berline. Elle se pencha hors de la portière pour
+regarder ce qui se passait derrière elle, et Saint-Julien vit avec une
+émotion enfantine le plus beau buste de femme qu'il eût jamais imaginé;
+mais il n'eut pas le temps de l'admirer; car dès qu'elle jeta les yeux
+sur lui, il baissa timidement les siens. Alors cette femme si belle,
+s'adressant au postillon et à ses gens d'une grosse voix de contralto et
+avec un accent étranger assez ronflant, les gourmanda vertement et
+interpella le jeune voyageur avec familiarité:--Viens çà, mon enfant,
+lui dit-elle, monte sur le siège de ma voiture; accorde seulement un
+coin grand comme la main à ma levrette blanche qui est sur le
+marchepied. Va, dépêche-toi; garde tes compliments et tes révérences
+pour un autre jour.
+
+Saint-Julien ne se le fit pas dire deux fois, et, tout haletant de
+fatigue et d'émotion, il grimpa sur le siège et prit la levrette sur ses
+genoux. La voiture partit au galop en arrivant au sommet de la côte.
+
+Au relais suivant, qui fut atteint avec une grande rapidité,
+Saint-Julien descendit, dans la crainte d'abuser de la permission qu'on
+lui avait donnée; et comme il se mêla aux postillons, aux chevaux, aux
+poules et aux mendiants qui encombrent toujours un relais de poste, il
+put regarder la belle voyageuse à son aise. Elle ne faisait aucune
+attention à lui et tançait tous ses laquais l'un après l'autre d'un ton
+demi-colère, demi-jovial. C'était une personne étrange, et comme Julien
+n'en avait jamais vu. Elle était grande, élancée; ses épaules étaient
+larges; son cou blanc et dégagé avait des attitudes à la fois cavalières
+et majestueuses. Elle paraissait bien avoir trente ans, mais elle n'en
+avait peut-être que vingt-cinq; c'était une femme un peu fatiguée; mais
+sa pâleur, ses joues minces et le demi-cercle bleuâtre creusé sous ses
+grands yeux noirs donnaient une expression de volonté pensive,
+d'intelligence saisissante et de fermeté mélancolique à toute cette
+tête, dont la beauté linéaire pouvait d'ailleurs supporter la
+comparaison avec les camées antiques les plus parfaits.
+
+La richesse et la coquetterie de son costume de voyage n'étonnèrent pas
+moins Julien que ses manières. Elle paraissait très-vive et très-bonne,
+et jetait de l'argent aux pauvres à pleines mains. Il y avait dans sa
+voiture deux autres personnes, que Saint-Julien ne songea pas à
+regarder, tant il était absorbé par celle-là.
+
+Au moment de repartir, elle se pencha de nouveau; et, cherchant des yeux
+Saint-Julien, elle le vit qui s'approchait, le chapeau à la main, pour
+lui faire ses remerciements. Il n'eût pas osé renouveler sa demande;
+mais elle le prévint. «Eh bien! lui dit-elle, est-ce que tu restes ici?
+
+--Madame, répondit Julien, je me rends à Avignon; mais je craindrais...
+
+--Eh bien! eh bien! dit-elle avec sa voix mâle et brève, je t'y
+conduirai avant la nuit, moi. Allons, remonte.»
+
+Ils arrivèrent en effet avant la nuit. Saint-Julien avait eu bien envie
+de se retourner cent fois durant le voyage et de jeter un coup d'oeil
+furtif dans la voiture, où il eût pu plonger en faisant un mouvement;
+mais il ne l'osa pas, car il sentit que sa curiosité aurait le caractère
+de la grossièreté et de l'ingratitude. Seulement il était descendu à
+tous les relais pour regarder la belle voyageuse à la dérobée, pour
+examiner ses actions, écouter ses paroles, scruter sa conduite, en
+affectant l'air indifférent et distrait. Il avait trouvé en elle ce
+continuel mélange du caractère impérial et du caractère bon enfant, qui
+ne le menait à aucune découverte. Il n'eût pas osé s'adresser aux
+personnes de sa suite pour exprimer la curiosité imprudente qui
+chauffait dans sa tête. Il était dans une très-grande anxiété en
+s'adressant les questions suivantes:--Est-ce une reine ou une
+courtisane?--Comment le savoir?--Que m'importe? Pourquoi suis-je si
+intrigué par une femme que j'ai vue aujourd'hui et que je ne verrai plus
+demain?
+
+La voyageuse et sa suite entrèrent avec grand fracas dans la principale
+auberge d'Avignon. Saint-Julien se hâta de se jeter en bas de la
+voiture, afin de s'enfuir et de n'avoir pas l'air d'un mendiant
+parasite.
+
+Mais à la vue de l'aubergiste et de ses aides de camp en veste blanche
+qui accouraient à la rencontre de la voyageuse, il s'arrêta, enchaîné
+par une invincible curiosité, et il entendit ces mots, qui lui ôtèrent
+un poids énorme de dessus le coeur, partir de la bouche du patron:
+
+«J'attendais Votre Altesse, et j'espère qu'elle sera contente.»
+
+Saint-Julien, rassuré sur une crainte pénible, se résolut alors à faire
+sa première folie. Au lieu d'aller chercher, comme à l'ordinaire, un
+gîte obscur et frugal dans quelque faubourg de la ville, il demanda une
+chambre dans le même hôtel que la princesse, afin de la voir encore, ne
+fût-ce qu'un instant et de loin, au risque de dépenser plus d'argent en
+un jour qu'il n'avait fait depuis qu'il était en voyage.
+
+Il ne rencontra que des figures accortes et des soins prévenants, parce
+qu'on le crut attaché au service de la princesse, et que les riches sont
+en vénération dans toutes les auberges du monde.
+
+Après s'être retiré dans sa chambre pour faire un peu de toilette, il
+s'assit dans la cour sur un banc et attacha son regard sur les fenêtres
+où il supposa que pouvait se montrer la princesse. Son espérance fut
+promptement réalisée: les fenêtres s'ouvrirent, deux personnes
+apportèrent un fauteuil et un marchepied sur le balcon, et la princesse
+vint s'y étendre d'une façon assez nonchalante en fumant des cigarettes
+ambrées; tandis qu'un petit homme sec et poudré apporta une chaise
+auprès d'elle, déploya lentement un papier, et se mit à lui faire d'un
+ton de voix respectueux la lecture d'une gazette italienne.
+
+Tout en fumant une douzaine de cigarettes que lui présentait tout
+allumées une très-jolie suivante qu'à l'élégance de sa toilette
+Saint-Julien prit au moins pour une marquise, l'altesse ultramontaine le
+regarda en clignotant de l'oeil d'une manière qui le fit rougir jusqu'à
+la racine des cheveux. Puis elle se tourna vers sa suivante, et, sans
+égard pour les poumons de l'abbé, qui lisait pour les murailles:
+
+«Ginetta, est-ce que c'est là l'enfant que nous avons ramassé ce matin
+sur la route?
+
+--Oui, Altesse.
+
+--Il a donc changé de costume?
+
+--Altesse, il me semble que oui.
+
+--Il loge donc ici?
+
+--Apparemment, Altesse.
+
+--En bien! l'abbé, pourquoi vous interrompez-vous?
+
+--J'ai cru que Votre Altesse ne daignait plus entendre la lecture des
+journaux.
+
+--Qu'est-ce que cela vous fait?»
+
+L'abbé reprit sa tâche. La princesse demanda quelque chose à Ginetta,
+qui revint avec un lorgnon. La princesse lorgna Julien.
+
+Saint-Julien était d'une très-délicate et très-intéressante beauté:
+pâlie par le chagrin et la fatigue, sa figure était pleine de langueur
+et de tendresse.
+
+La princesse remit le lorgnon à Ginetta en lui disant: «_Non è troppo
+brutto._» Puis elle reprit le lorgnon et regarda encore Julien. L'abbé
+lisait toujours.
+
+Saint-Julien n'avait pu faire une brillante toilette; il avait tiré de
+son petit sac de voyage une blouse de coutil, un pantalon blanc, une
+chemise blanche et fine; mais cette blouse, serrée autour de la taille,
+dessinait un corps souple et mince comme celui d'une femme; sa chemise
+ouverte laissait voir un cou de neige à demi caché par de longs cheveux
+noirs. Une barrette de velours noir posée de travers lui donnait un air
+de page amoureux et poète. «Maintenant qu'il n'est plus couvert de
+poussière, dit Ginetta, il a l'air tout à fait bien né.
+
+--Hum! dit la princesse en jetant son cigare sur le journal que lisait
+l'abbé, et qui prit feu sous le nez du digne personnage, c'est quelque
+pauvre étudiant.»
+
+Saint-Julien n'entendait point ce que disaient ces deux femmes; mais il
+vit bien qu'elles s'occupaient de lui, car elles ne se donnaient pas la
+moindre peine pour le cacher. Il fut un peu piqué de se voir presque
+montré au doigt, comme s'il n'eût pas été un homme et comme si elles
+eussent cru impossible de se compromettre vis-à-vis de lui. Pour
+échapper à cette impertinente investigation, il rentra dans la salle des
+voyageurs.
+
+Il était au moment de s'asseoir à la table d'hôte lorsqu'il se sentit
+frapper sur l'épaule; et, se retournant brusquement, il vit cette piètre
+figure et cette maigre personne d'abbé qui lui était apparue sur le
+balcon.
+
+L'abbé, l'ayant attiré dans un coin et l'ayant accablé de révérences
+obséquieuses, lui demanda s'il voulait souper avec Son Altesse
+sérénissime la princesse de Cavalcanti. Saint-Julien faillit tomber à la
+renverse; puis, reprenant ses esprits, il s'imagina que sous la triste
+mine de l'abbé pouvait bien s'être cachée quelque humeur ironique et
+facétieuse; et, s'armant de beaucoup de sang-froid: «Certainement,
+Monsieur, répondit-il, quand elle m'aura fait l'honneur de m'inviter.
+
+--Aussi, Monsieur, reprit l'abbé en se courbant jusqu'à terre, c'est une
+commission que je remplis.
+
+--Oh! cela ne suffit pas, dit Saint-Julien, qui se crut joué et persiflé
+par la princesse elle-même. Entre gens de notre rang, madame la
+princesse Cavalcanti sait bien qu'on n'emploie pas un abbé en guise
+d'ambassadeur. Je veux traiter avec un personnage plus important que
+Votre Seigneurie, ou recevoir une lettre signée de l'illustre main de
+Son Altesse.»
+
+L'abbé ne fit pas la moindre objection à cette prétention singulière;
+son visage n'exprima pas la moindre opinion personnelle sur la
+négociation qu'il remplissait. Il salua profondément Julien, et le
+quitta en lui disant qu'il allait porter sa réponse à la princesse.
+
+Sait-Julien revint s'asseoir à la table d'hôte, convaincu qu'il venait
+de déjouer une mystification. Il avait si peu l'usage du monde, que ses
+étonnements n'étaient pas de longue durée. «Apparemment, se disait-il,
+que ces choses-là se font dans la société.»
+
+Il était retombé dans sa gravité habituelle, lorsqu'il fut réveillé par
+le nom de Cavalcanti, qu'il entendit prononcer confusément au bout de la
+table.
+
+«Monsieur, dit-il à un commis voyageur qui était à son côté, qu'est-ce
+donc que la princesse Cavalcanti?
+
+--Bah! dit le commis en relevant sa moustache blonde et en se donnant
+l'air dédaigneux d'un homme qui n'a rien de neuf à apprendre dans
+l'univers, la princesse Quintilia Cavalcanti? Je ne m'en soucie guère;
+une princesse comme tant d'autres! Race italienne croisée allemande.
+Elle était riche; on lui a fait épouser je ne sais quel principicule
+d'Autriche, qui a consenti pour obtenir sa fortune à ne pas lui donner
+son nom. Ces choses-là se font en Italie: j'ai passé par ce pays-là, et
+je le connais comme mes poches. Elle vient de Paris et retourne dans ses
+États. C'est une principauté esclavone qui peut bien rapporter un
+million de rente. Bah! qu'est-ce que cela? Nous avons dans le commerce
+des fortunes plus belles qui font moins d'étalage.
+
+--Mais quel est le caractère de cette princesse Cavalcanti?
+
+--Son caractère! dit le commis voyageur d'un ton d'ironie méprisante;
+qu'est-ce que vous en voulez faire, de son caractère?»
+
+Saint-Julien allait répondre lorsque le maître de l'auberge lui frappa
+sur l'épaule et l'engagea à sortir un instant avec lui.
+
+«Monsieur, lui dit-il d'un air consterné, il se passe des choses bien
+extraordinaires entre vous et son Altesse madame la princesse de
+Cavalcanti.
+
+--Comment, Monsieur?...
+
+--Comment, Monsieur! Son Altesse vous invite à venir souper avec elle,
+et vous refusez! Vous êtes cause que cet excellent abbé Scipion vient
+d'être sévèrement grondé. La princesse ne veut pas croire qu'il se soit
+acquitté convenablement de son message, et s'en prend à lui de l'affront
+qu'elle reçoit. Enfin elle m'a commandé de venir vous demander une
+explication de votre conduite.
+
+--Ah! par exemple, voilà qui est trop fort, dit Julien. Il plaît à cette
+dame de me persifler, et je n'aurais pas le droit de m'y refuser!...
+
+--Madame la princesse est fort absolue, dit l'aubergiste à demi-voix;
+mais...
+
+--Mais madame la princesse de Cavalcanti peut être absolue tant qu'il
+lui plaira! s'écria Saint-Julien. Elle n'est pas ici dans ses États, et
+je ne sais aucune loi française qui lui donne le droit de me faire
+souper de force avec elle...
+
+--Pour l'amour du ciel, Monsieur, ne le prenez pas ainsi. Si madame de
+Cavalcanti recevait une injure dans ma maison, elle serait capable de
+n'y plus descendre. Une princesse qui passe ici presque tous les ans,
+Monsieur! et qui ne s'arrête pas deux jours sans faire moins de cinq
+cents francs de dépense!... Au nom de Dieu, Monsieur, allez, allez
+souper avec elle. Le souper sera parfait. J'y ai mis la main moi-même.
+Il y a des faisans truffés que le roi de France ne dédaignerait pas, des
+gelées qui...
+
+--Eh! Monsieur, laissez-moi tranquille...
+
+--Vraiment, dit l'aubergiste d'un air consterné en croisant ses mains
+sur son gros ventre, je ne sais plus comment va le monde, je n'y conçois
+rien. Comment! un jeune homme qui refuse de souper avec la plus belle
+princesse du monde, dans la crainte qu'on ne se moque de lui! Ah! si
+madame la princesse savait que c'est là votre motif, c'est pour le coup
+qu'elle dirait que les Français sont bien ridicules!
+
+--Au fait, se dit Julien, je suis peut-être un grand sot de me méfier
+ainsi. Quand on se moquerait de moi, après tout! je tâcherai, s'il en
+est ainsi, d'avoir ma revanche. Eh bien! dit-il à l'aubergiste, allez
+présenter mes excuses à madame la princesse, et dites-lui que j'obéis à
+ses ordres.
+
+--Dieu soit loué! s'écria l'aubergiste. Vous ne vous en repentirez pas;
+vous mangerez les plus belles truites de Vaucluse!...» Et il s'enfuit
+transporté de joie.
+
+Saint-Julien, voulant lui donner le temps de faire sa commission,
+rentra dans la salle des voyageurs. Il remarqua un grand homme pâle,
+d'une assez belle figure, qui errait autour des tables et qui semblait
+enregistrer les paroles des autres. Saint-Julien pensa que c'était un
+mouchard, parce qu'il n'avait jamais vu de mouchard, et que, dans son
+extrême méfiance, il prenait tous les curieux pour des espions. Personne
+cependant n'en avait moins l'air que cet individu. Il était lent,
+mélancolique, distrait, et ne semblait pas manquer d'une certaine
+niaiserie. Au moment où il passa près de Saint-Julien, il prononça entre
+ses dents, à deux reprises différentes et en appuyant sur les deux
+premières syllabes, le nom de Quintilia Cavalcanti.
+
+Puis il retourna auprès de la table, et fit des questions sur cette
+princesse Cavalcanti.
+
+«Ma foi! Monsieur, répondit une personne à laquelle il s'adressa, je ne
+puis pas trop vous dire; demandez à ce jeune homme qui est auprès du
+poêle. C'est un de ses domestiques.»
+
+Saint-Julien rougit jusqu'aux yeux, et, tournant brusquement le dos, il
+s'apprêtait à sortir de la salle; mais l'étranger, avec une singulière
+insistance, l'arrêta par le bras, et, le saluant avec la politesse d'un
+homme qui croit faire une grande concession à la nécessité: «Monsieur,
+lui dit-il, auriez-vous la bonté de me dire si madame la princesse de
+Cavalcanti arrive directement de Paris?
+
+--Je n'en sais rien, Monsieur, répondit Saint-Julien sèchement. Je ne la
+connais pas du tout.
+
+--Ah! Monsieur, je vous demande mille pardons. On m'avait dit...»
+
+Saint-Julien le salua brusquement et s'éloigna. Le voyageur pâle revint
+auprès de la table.
+
+«Eh bien? lui dit le commis voyageur, qui avait observé sa méprise.
+
+--Vous m'avez fait faire une bévue, dit le voyageur pâle à la personne
+qui l'avait d'abord adressé à Saint-Julien.
+
+--Je vous en demande pardon, dit celui-ci. Je croyais avoir vu ce jeune
+homme sur le siège de la voiture.»
+
+Le commis voyageur, qui était facétieux comme tous les commis voyageurs
+du monde, crut que l'occasion était bien trouvée de faire ce qu'il
+appelait une farce. Il savait fort bien que Saint-Julien ne connaissait
+pas la princesse, puisque c'était précisément à lui qu'il avait adressé
+une question semblable à celle du voyageur pâle; mais il lui sembla
+plaisant de faire durer la méprise de ce dernier.
+
+«Parbleu! Monsieur, dit-il, je suis sûr, moi, que vous ne vous êtes pas
+trompé. Je connais très-bien la figure de ce garçon-là: c'est le valet
+de chambre de madame de Cavalcanti. Si vous connaissiez le caractère de
+ces valets italiens, vous sauriez qu'ils ne disent pas une parole
+gratis; vous lui auriez offert cent sous...
+
+--En effet,» pensa le voyageur, qui tenait extraordinairement à
+satisfaire sa curiosité. Il prit un louis dans sa bourse et courut après
+Saint-Julien.
+
+Celui-ci attendait sous le péristyle que l'hôte vînt le chercher pour
+l'introduire chez la princesse. Le voyageur pâle l'accosta de nouveau,
+mais plus hardiment que la première fois, et, cherchant sa main, il y
+glissa la pièce de vingt francs.
+
+Saint-Julien, qui ne comprenait rien à ce geste, prit l'argent, et le
+regarda en tenant sa main ouverte dans l'attitude d'un homme stupéfait.
+
+«Maintenant, mon ami, répondez-moi, dit le voyageur pâle. Combien de
+temps madame la princesse Cavalcanti a-t-elle passé à Paris?
+
+--Comment! encore? s'écria Julien furieux en jetant la pièce d'or par
+terre. Décidément ces gens sont fous avec leur princesse Cavalcanti.»
+
+Il s'enfuit dans la cour, et dans sa colère il faillit s'enfuir de la
+maison, pensant que tout le monde était d'accord pour le persifler. En
+ce moment, l'aubergiste lui prit le bras en lui disant d'un air
+empressé: «Venez, venez, Monsieur, tout est arrangé; l'abbé a été
+grondé; la princesse vous attend.»
+
+
+
+
+II.
+
+
+Au moment d'entrer dans l'appartement de la princesse, Saint-Julien
+retrouva cette assurance à laquelle nous atteignons quand les
+circonstances forcent notre timidité dans ses derniers retranchements.
+Il serra la boucle de sa ceinture, prit d'une main sa barrette, passa
+l'autre dans ses cheveux, et entra tout résolu de s'asseoir en blouse de
+coutil à la table de madame de Cavalcanti, fût-elle princesse ou
+comédienne.
+
+Elle était debout et marchait dans sa chambre, tout en causant avec ses
+compagnons de voyage. Lorsqu'elle vit Saint-Julien, elle fit deux pas
+vers lui, et lui dit:--«Allons donc, Monsieur, vous vous êtes fait bien
+prier! Est-ce que vous craignez de compromettre votre généalogie en vous
+asseyant à notre table? Il n'y a pas de noblesse qui n'ait eu son
+commencement, Monsieur, et la vôtre elle-même...
+
+--La mienne, Madame! répondit Saint-Julien en l'interrompant sans façon,
+date de l'an mil cent sept.»
+
+La princesse, qui ne se doutait guère des méfiances de Saint-Julien,
+partit d'un grand éclat de rire. L'espiègle Ginetta, qui était en train
+d'emporter quelques chiffons de sa maîtresse, ne put s'empêcher d'en
+faire autant; l'abbé, voyant rire la princesse, se mit à rire sans
+savoir de quoi il était question. Le seul personnage qui ne parût pas
+prendre part à cette gaieté fut un grand officier en habit de fantaisie
+chocolat, sanglé d'or sur la poitrine, emmoustaché jusqu'aux tempes,
+cambré comme une danseuse, éperonné comme un coq de combat. Il roulait
+des yeux de faucon en voyant l'aplomb de Saint-Julien et la bonne humeur
+de la princesse; mais Saint-Julien se fiait si peu à tout ce qu'il
+voyait, qu'il s'imagina les voir échanger des regards d'intelligence.
+
+«Allons, mettons-nous à table, dit la princesse en voyant fumer le
+potage. Quand la première faim sera apaisée, nous prierons monsieur de
+nous raconter les faits et gestes de ses ancêtres. En vérité, il est
+bien fâcheux, pour nous autres souverains légitimes, que tous les
+Français ne soient pas dans les idées de celui-ci. Il nous viendrait de
+par delà les Alpes moins d'_influenza_ contre la santé de nos
+aristocraties.»
+
+Saint-Julien se mit à manger avec assurance et à regarder avec une
+apparente liberté d'esprit les personnes qui l'entouraient. «Si je suis
+assis, en effet, à la table d'une Altesse Sérénissime, se dit-il,
+l'honneur est moins grand que je ne l'imaginais; car voici des gens
+qu'elle a traités comme des laquais toute la journée, et qui sont tout
+aussi bien assis que moi devant son souper.»
+
+La princesse avait coutume, en effet, de faire manger à sa table,
+lorsqu'elle était en voyage seulement, ses principaux serviteurs:
+l'abbé, qui était son secrétaire; la lectrice, duègne silencieuse qui
+découpait le gibier; l'intendant de sa maison, et même la Ginetta, sa
+favorite; deux autres domestiques d'un rang inférieur servaient le
+repas, deux autres encore aidaient l'aubergiste à monter le souper.
+«C'est au moins la maîtresse d'un prince, pensa Saint-Julien; elle est
+assez belle pour cela.» Et il la regarda encore, quoiqu'il fût bien
+désenchanté par cette supposition.
+
+Elle était admirablement belle à la clarté des bougies; le ton de sa
+peau, un peu bilieux dans le jour, devenait le soir d'une blancheur mate
+qui était admirable. À mesure que le souper avançait, ses yeux prenaient
+un éclat éblouissant; sa parole était plus brève, plus incisive; sa
+conversation étincelait d'esprit; mais, à l'exception de la Ginetta,
+qui, en qualité d'enfant gâté, mettait son mot partout, et singeait
+assez bien les airs et le ton de sa maîtresse, tous les autres convives
+la secondaient fort mal. La lectrice et l'abbé approuvaient de l'oeil et
+du sourire toutes ses opinions, et n'osaient ouvrir la bouche. Le
+premier écuyer d'honneur paraissait joindre à une très-maussade
+disposition accidentelle une nullité d'esprit passée à l'état chronique.
+La princesse semblait être en humeur de causer; mais elle faisait de
+vains efforts pour tirer quelque chose de ce mannequin brodé sur toutes
+les coutures. Saint-Julien se sentait bien la force de parler avec elle,
+mais il n'osait pas se livrer. Enfin il prit son parti, et, affrontant
+ce regard curieusement glacial que chacun laisse tomber en pareille
+circonstance sur celui qui n'a pas encore parlé, il débuta par une
+franche et hardie contradiction à un aphorisme moqueur de madame
+Cavalcanti. Sans s'apercevoir qu'il inquiétait l'écuyer d'honneur, qui
+n'entendait pas bien le français, il s'exprima dans cette langue. La
+princesse, qui la possédait parfaitement, lui répondit de même, et,
+pendant un quart d'heure, toute la table écouta leur dialogue dans un
+religieux silence.
+
+À vingt ans, on passe rapidement du mépris à l'enthousiasme. On est si
+porté à augurer favorablement des hommes, qu'on fait immense, exagérée,
+la réparation qu'on leur accorde à la moindre apparence de sagesse.
+Saint-Julien, frappé du grand sens que la princesse déploya dans la
+discussion, était bien près de tomber dans cet excès, quoiqu'il y eût
+des instants encore où l'idée d'une scène habilement jouée pour le
+railler venait faire danser des fantômes devant ses yeux éblouis. Il
+était tenté de prendre toute cette cour italienne pour une troupe de
+comédiens ambulants. «La prima donna, se disait-il, joue le rôle de
+cette princesse au nom précieux; l'aide de camp n'est qu'un ténor sans
+voix et sans âme; cet intendant sourd et muet est peut-être habitué au
+rôle de la statue du Commandeur; la Ginetta est une vraie Zerlina; et
+quant à cet abbé stupide, c'est sans doute quelque banquier juif que la
+prima donna traîne à sa suite et qui défraie toute la troupe.»
+
+Après le dîner, la princesse, s'adressant à son premier écuyer, lui dit
+en italien: «Lucioli, allez de ma part rendre visite à mon ami le
+maréchal de camp ***, qui réside dans cette ville. Informez-vous de son
+adresse, dites-lui que l'empressement et la fatigue du voyage m'ont
+empêchée de l'inviter à souper, mais que je vous ai chargé de lui
+exprimer mes sentiments. Allez.»
+
+Lucioli, assez mécontent d'une mission qui pouvait bien n'être qu'un
+prétexte pour l'éloigner, n'osa résister et sortit.
+
+Dès qu'il fut dehors, l'abbé vint demander à Son Altesse si elle n'avait
+rien à lui commander, et, sur sa réponse négative, il se retira.
+
+Saint-Julien, ne sachant quelle contenance faire, allait se retirer
+aussi; mais elle le rappela en lui disant qu'elle avait pris plaisir à
+sa conversation, et qu'elle désirait causer encore avec lui.
+
+Saint-Julien trembla de la tête aux pieds. Un sentiment de répugnance
+qui allait jusqu'à l'horreur était le seul qui pût s'allier à l'idée
+d'une femme d'un rang auguste livrée à la galanterie. Il trouvait une
+telle femme d'autant plus haïssable qu'elle était plus à craindre,
+entourée de moyens de séduction, et l'âme remplie de traîtrise et
+d'habileté. Il regarda fixement la princesse italienne, et se tint
+debout auprès de la porte, dans une attitude hautaine et froide.
+
+La princesse Cavalcanti ne parut pas y faire attention; elle fit un
+signe à Ginetta et remit un volume à la lectrice. Aussitôt la soubrette
+reparut avec une toilette portative en laque japonaise qu'elle dressa
+sur une table. Elle tira d'un sac de velours brodé un énorme peigne
+d'écaille blonde incrusté d'or; et, détachant la résille de soie qui
+retenait les cheveux de sa maîtresse, elle se mit à la peigner, mais
+lentement, et d'une façon insolente et coquette, qui semblait n'avoir
+pas d'autre but que d'étaler aux yeux de Saint-Julien le luxe de cette
+magnifique chevelure.
+
+Au fait, il n'en existait peut-être pas de plus belle en Europe. Elle
+était d'un noir de corbeau, lisse, égale, si luisante sur les tempes
+qu'on en eût pris le double bandeau pour un satin brillant; si longue et
+si épaisse qu'elle tombait jusqu'à terre et couvrait toute la taille
+comme un manteau. Saint-Julien n'avait rien vu de semblable, si ce n'est
+dans ses élucubrations fantastiques. Le peigne doré de la Ginetta se
+jouait en éclairs dans ce fleuve d'ébène, tantôt faisant voltiger les
+légères tresses sur les épaules de la princesse, tantôt posant sur sa
+poitrine de grandes masses semblables à des écharpes de jais; et puis,
+rassemblant tout ce trésor sous son peigne immense, elle le faisait
+ruisseler aux lumières comme un flot d'encre.
+
+Avec sa tunique de damas jaune, brodée tout autour de laine rouge, sa
+jupe et son pantalon de mousseline blanche, sa ceinture en torsade de
+soie, liée autour des reins et tombant jusqu'aux genoux; avec ses
+babouches brodées, ses larges manches ouvertes et sa chevelure
+flottante, la riche Quintilia ressemblait à une princesse grecque.
+Ianthé, Haïdé, n'eussent pas été des noms trop poétiques pour cette
+beauté orientale du type le plus pur.
+
+Pendant cette toilette inutile et voluptueuse, la duègne lisait, et la
+princesse semblait ne pas écouter, occupée qu'elle était d'ôter et de
+remettre ses bagues, de nettoyer ses ongles avec une crème parfumée et
+de les essuyer avec une batiste garnie de dentelles.
+
+Saint-Julien ne pouvait pas la regarder sans une admiration qu'il
+combattait en vain. Pour conjurer l'enchanteresse, il eût voulu écouter
+la lecture. C'était un livre allemand qu'il n'entendait pas.
+
+«Fanciullo, lui dit la princesse sans lever les yeux sur lui,
+comprends-tu cela?
+
+--Pas un mot, Madame.
+
+--Mistress White, dit-elle en anglais à la lectrice, lisez le texte
+latin qui est en regard. Je présume, ajouta-t-elle en regardant
+Saint-Julien, que vous avez fait vos études, monsieur le gentilhomme?»
+
+Louis ne répondit que par un signe de tête; la lectrice lut le texte en
+latin.
+
+C'était un ouvrage de métaphysique allemande, la plus propre à donner
+des vertiges.
+
+La princesse interrompait de temps en temps la lecture, et, tout en
+continuant ses féminines recherches de toilette, contredisait et
+redressait la logique du livre avec une supériorité si mâle, avec une
+intelligence si pénétrante; elle jetait un coup d'oeil si net, si hardi
+sur les subtilités de cette mystérieuse analyse, que Julien ne savait
+plus à quelle opinion s'arrêter. Pressé par elle de donner son avis sur
+les rêveries de l'ascétique Allemand, il déploya tout son petit savoir;
+mais il vit bientôt que c'était peu de chose en comparaison de celui de
+madame Cavalcanti. Elle le critiqua doucement, le battit avec
+bienveillance, et finit par l'écouter avec plus d'attention, lorsque,
+abandonnant la controverse ergoteuse, il se fia davantage aux lumières
+naturelles de sa raison et aux inspirations de sa conscience. Quintilia,
+le voyant dans une bonne voie, l'écoutait parler. Insensiblement il se
+livra à ce bien-être intellectuel qu'on éprouve à se rendre un compte
+lumineux de ses propres idées.
+
+Il quitta peu à peu la place éloignée et l'attitude contrainte où la
+honte l'avait retenu. Il était embarqué dans la plus belle de ses
+argumentations lorsqu'il s'aperçut qu'il était appuyé sur la toilette de
+madame Cavalcanti, vis-à-vis d'elle, et sous le feu immédiat de ses
+grands yeux noirs. Elle avait quitté ses brosses à ongles et repoussé le
+peigne de Ginetta; tout enveloppée de ses longs cheveux, elle avait
+croisé sa jambe droite sur son genou gauche, et ses mains autour de son
+genou droit. Dans cette attitude d'une grâce tout orientale, elle le
+regardait avec un sourire de douceur angélique, mêlé à une certaine
+contraction de sourcil qui exprimait un sérieux intérêt.
+
+Saint-Julien, tout épouvanté du danger qu'il courait, s'arrêta d'un air
+effaré au milieu d'une phrase; mais il voulut en vain donner une
+expression farouche à son regard, malgré lui il en laissa jaillir une
+flamme amoureuse et chaste qui fit sourire la princesse.
+
+«C'est assez, dit-elle à sa lectrice; mistress White, vous pouvez vous
+retirer.»
+
+Louis n'y comprit rien, la tête lui tournait. Il voyait approcher le
+moment décisif avec terreur; il pensait au rôle ridicule qu'il allait
+jouer en repoussant les avances de la plus belle personne du monde.
+Pourtant il se jurait à lui-même de ne jamais servir aux méprisants
+plaisirs d'une femme, fût-il devenu lui-même le plus roué des hommes.
+
+Tout à coup la princesse lui dit avec aisance:
+
+«Bonsoir, mon cher enfant; je suppose que vous avez besoin de repos, et
+je sens le sommeil me gagner aussi. Ce n'est pas que votre conversation
+soit faite pour endormir; elle m'a été infiniment agréable, et je
+désirerais prolonger le plaisir de cette rencontre. Si vos projets de
+voyage s'accordaient avec les siens, je vous offrirais une place dans ma
+voiture... Voyons, où allez-vous?
+
+--Je l'ignore, Madame; je suis un aventurier sans fortune et sans asile;
+mais, quelque misérable que je sois, je ne consentirai jamais à être à
+charge à personne.
+
+--Je le crois, dit la princesse avec une bonté grave; mais entre des
+personnes qui s'estiment, il peut y avoir un échange de services
+profitable et honorable à toutes deux. Vous avez des talents, j'ai
+besoin des talents d'autrui; nous pouvons être utiles l'un à l'autre.
+Venez me voir demain matin; peut-être pourrons-nous ne pas nous séparer
+si tôt, après nous être entendus si vite et si bien.»
+
+En achevant ces mots, elle lui tendit la main et la lui serra avec
+l'honnête familiarité d'un jeune homme. Saint-Julien, en descendant
+l'escalier, entendit les verrous de l'appartement se tirer derrière lui.
+
+«Allons, dit-il, j'étais un fou et un niais; madame Cavalcanti est la
+plus belle, la plus noble, la meilleure des femmes.»
+
+
+
+
+III.
+
+
+Julien eut bien de la peine à s'endormir. Toute cette journée se
+présentait à sa mémoire comme un chapitre de roman; et lorsqu'il
+s'éveilla le lendemain, il eut peine à croire que ce ne fût pas un rêve.
+Empressé d'aller trouver la princesse, qui devait partir de bonne heure,
+il s'habilla à la hâte et se rendit chez elle le coeur joyeux, l'esprit
+tout allégé des doutes injustes de la veille. Il trouva madame
+Cavalcanti déjà prête à partir. Ginetta lui préparait son chocolat
+tandis qu'elle parcourait une brochure sur l'économie politique.
+
+«Mon enfant, dit-elle à Julien, j'ai pensé à vous; je sais à quelle
+force vous avez atteint dans vos études, ce n'est ni trop ni trop peu.
+Avez-vous étudié en particulier quelque chose dont nous n'ayons pas
+parlé hier?
+
+--Non pas, que je sache. Votre Altesse m'a prouvé qu'elle en savait
+beaucoup plus que moi sur toutes choses; c'est pourquoi je ne vois pas
+comment je pourrais lui être utile.
+
+--Vous êtes précisément l'homme que je cherchais; je veux réduire le
+nombre des personnes qui me sont attachées et en épurer le choix; je
+veux réunir en une seule les fonctions de ma lectrice et celles de mon
+secrétaire. Je marie l'une avantageusement à un homme dont j'ai besoin
+de me divertir; l'autre est un sot dont je ferai un excellent chanoine
+avec mille écus de rente. Tous deux seront contents, et vous les
+remplacerez auprès de moi. Vous cumulerez les appointements dont ils
+jouissaient, mille écus d'une part et quatre mille francs de l'autre; de
+plus l'entretien complet, le logement, la table, etc.»
+
+Cette offre, éblouissante pour un homme sans ressource comme l'était
+alors Saint-Julien, l'effraya plus qu'elle ne le séduisit.
+
+«Excusez ma franchise, dit-il après un moment d'hésitation; mais j'ai de
+l'orgueil: je suis le seul rejeton d'une noble famille; je ne rougis
+point de travailler pour vivre, mais je craindrais de porter une livrée
+en acceptant les bienfaits d'un prince.
+
+--Il n'est question ni de livrée ni de bienfaits, dit la princesse; les
+fonctions dont je vous charge vous placent dans mon intimité.
+
+--C'est un grand bonheur sans doute, reprit Julien embarrassé; mais,
+ajouta-t-il en baissant la voix, mademoiselle Ginetta est admise aussi à
+l'intimité de Votre Altesse.
+
+--J'entends, reprit-elle; vous craigniez d'être mon laquais.
+Rassurez-vous, Monsieur, j'estime les âmes fières et ne les blesse
+jamais. Si vous m'avez vue traiter en esclave le pauvre abbé Scipione,
+c'est qu'il a été au-devant d'un rôle que je ne lui avais pas destiné.
+Essayez de ma proposition; si vous ne vous fiez pas à ma délicatesse, le
+jour où je cesserai de vous traiter honorablement, ne serez-vous pas
+libre de me quitter?
+
+--Je n'ai pas d'autre réponse à vous faire, Madame, répondit
+Saint-Julien entraîné, que de mettre à vos pieds mon dévouement et ma
+reconnaissance.
+
+--Je les accepte avec amitié, reprit Quintilia en ouvrant un grand livre
+à fermoir d'or; veuillez écrire vous-même sur cette feuille nos
+conventions, avec votre nom, votre âge, votre pays. Je signerai.»
+
+Quand la princesse eut signé ce feuillet et un double que Julien mit
+dans son portefeuille, elle fit appeler tous ses gens, depuis l'aide de
+camp jusqu'au jockey, et, tout en prenant son chocolat, elle leur dit
+avec lenteur et d'un ton absolu;
+
+--M. l'abbé Scipione et mistress White cessent de faire partie de ma
+maison. C'est M. le comte de Saint-Julien qui les remplace. White et
+Scipione ne cessent pas d'être mes amis, et savent qu'il ne s'agit pas
+pour eux de disgrâce, mais de récompense. Voici M. de Saint-Julien.
+Qu'il soit traité avec respect, et qu'on ne l'appelle jamais autrement
+que M. le comte. Que tous mes serviteurs me restent attachés et soumis;
+ils savent que je ne leur manquerai pas dans leurs vieux jours. Ne tirez
+pas vos mouchoirs et ne faites pas semblant de pleurer de tendresse. Je
+sais que vous m'aimez; il est inutile d'en exagérer le témoignage. Je
+vous salue. Allez-vous-en.»
+
+Elle tira sa montre de sa ceinture et ajouta:
+
+«Je veux être partie dans une demi-heure.»
+
+L'auditoire s'inclina et disparut dans un profond silence. Les ordres de
+la princesse n'avaient pas rencontré la moindre apparence de blâme ou
+même d'étonnement sur ces figures prosternées. L'exercice ferme d'une
+autorité absolue a un caractère de grandeur dont il est difficile de ne
+pas être séduit, même lorsqu'il se renferme dans d'étroites limites.
+Saint-Julien s'étonna de sentir le respect s'installer pour ainsi dire
+dans son âme sans répugnance et sans effort.
+
+Il retourna dans sa chambre pour prendre quelques effets, et il
+redescendait l'escalier avec son petit sac de voyage sous le bras,
+lorsque le grand voyageur pâle qui lui avait montré la veille une si
+étrange curiosité accourut vers lui et le salua en lui adressant mille
+excuses obséquieuses sur son impertinente méprise. Saint-Julien eût bien
+voulu l'éviter, mais ce fut impossible. Il fut forcé d'échanger quelques
+phrases de politesse avec lui, espérant en être quitte de la sorte. Il
+se flattait d'un vain espoir; le voyageur pâle, saisissant son bras, lui
+dit du ton pathétique et solennel d'un homme qui vous inviterait à son
+enterrement, qu'il avait quelque chose d'important à lui dire, un
+service immense à lui demander. Saint-Julien, qui, malgré ses défiances
+continuelles, était bon et obligeant, se résigna à écouter les
+confidences du voyageur pâle.
+
+«Monsieur, lui dit celui-ci, prenez-moi pour un fou, j'y consens; mais,
+au nom du ciel! ne me prenez pas pour un insolent, et répondez à la
+question que je vous ai adressée hier soir: Qu'est-ce que la princesse
+Quintilia Cavalcanti?
+
+--Je vous jure, Monsieur, que je ne le sais guère plus que vous,
+répondit Saint-Julien; et pour vous le prouver, je vais vous dire de
+quelle manière j'ai fait connaissance avec elle.»
+
+Quand il eut terminé son récit, que le voyageur écouta d'un air
+attentif, celui-ci s'écria:
+
+«Ceci est romanesque et bizarre, et me confirme dans l'opinion où je
+suis que cette étrange personne est ma belle inconnue du bal de l'Opéra.
+
+--Qu'est-ce que vous voulez dire? demanda Saint-Julien en ouvrant de
+grands yeux.
+
+--Puisque vous avez eu la bonté de me conter votre aventure, répliqua le
+voyageur, je vais vous dire la mienne. J'étais, il y a six semaines, au
+bal de l'Opéra à Paris; je fus agacé par un domino si plein
+d'extravagance, de gentillesse et de grâce, que j'en fus _absolument_
+enivré. Je l'entraînai dans une loge, et _elle_ me montra son visage:
+c'était le plus beau, le plus expressif que j'aie vu de ma vie. Je la
+suivis tout le temps du bal, bien qu'après m'avoir fait mille
+coquetteries elle semblât faire tous ses efforts pour m'échapper. Elle
+réussit un instant à s'éclipser; mais guidé par cette seconde vue que
+l'amour nous donne, je la rejoignais sous le péristyle, au moment où
+elle montait dans une voiture élégante qui n'avait ni chiffre ni livrée.
+Je la suppliai de m'écouter; alors elle me dit qu'elle occupait un rang
+élevé dans le monde, qu'elle avait des convenances à garder, et qu'elle
+mettait des conditions à mon bonheur. Je jurai de les accepter toutes.
+Elle me dit que la première serait de me laisser bander les yeux. J'y
+consentis; et, dès que nous fûmes assis dans la voiture, elle m'attacha
+son mouchoir sur les yeux en riant comme une folle. Lorsque la voiture
+s'arrêta, elle me prit le bras d'une main ferme, me fit descendre, et me
+conduisit si lestement que j'eus de la peine à ne pas tomber plusieurs
+fois en chemin. Enfin elle me poussa rudement, et je tombai avec effroi
+sur un excellent sofa. En même temps elle fit sauter le bandeau, et je
+me trouvai dans un riche cabinet où tout annonçait le goût des arts et
+l'élévation des idées. Elle me laissa examiner tout avec curiosité:
+c'était, comme je m'en aperçus en regardant ses livres, une personne
+savante, lisant le grec, le latin et le français. Elle était Italienne,
+et semblait avoir vécu parmi ce qu'il y a de plus élevé dans la société,
+tant elle avait de noblesse dans les manières et d'élégance dans la
+conversation. Je vous avouerai que je faillis d'abord en devenir fou
+d'orgueil et de joie, et qu'ensuite je fus ébloui et effrayé de la
+distance qui existait sous tous les rapports entre une telle femme et
+moi. Autant j'avais été confiant et fat durant le bal, autant je devins
+humble et craintif quand je fus bien convaincu que je n'avais point
+affaire à une intrigante, mais à une personne d'un rang et d'un esprit
+supérieurs. Ma timidité lui plut sans doute; car elle redevint folâtre
+et même provocante.»
+
+Saint-Julien rougit, et le voyageur s'en apercevant, lui dit d'un air
+plus grave et un visage plus pâle que de coutume:
+
+«Vous me trouvez peut-être fat, Monsieur, et pourtant ce que je vous
+disais en confidence est de la plus exacte vérité. Je n'ai l'air ni
+fanfaron, ni mauvais plaisant, n'est-il pas vrai?
+
+--Non, certainement, répliqua Julien. Je vous écoute, veuillez
+continuer.
+
+--C'était une étrange créature, grave, diserte, railleuse, haute et
+digne, insolente, et, vous dirai-je tout? un peu effrontée. Après
+m'avoir imposé silence avec autorité pour un mot hasardé, elle disait
+les choses les plus comiques et les moins chastes du monde.
+
+--En vérité? dit Julien saisi de dégoût.
+
+--Il n'est que trop vrai, poursuivit le voyageur. Eh bien, malgré ces
+bizarreries, et peut-être à cause de ces bizarreries, j'en devins
+éperdument amoureux, non de cet amour idéal et pur dont votre âge est
+capable, mais d'un amour inquiet, dévorant comme un désir. Enfin,
+Monsieur, je fus, ce soir-là, le plus heureux des hommes, et je
+sollicitai avec ardeur la faveur de la voir le lendemain; elle me le
+promit à la condition que je ne chercherais à savoir ni son nom, ni sa
+demeure. Je jurai de respecter ses volontés. Elle me banda de nouveau
+les yeux, me conduisit dehors, et me fit remonter en voiture. Au bout
+d'une demi-heure on m'en fit descendre. Au moment où j'étais sur le
+marchepied, une joue douce et parfumée, que je reconnus bien, effleura
+la mienne, et une voix, que je ne pourrai jamais oublier, me glissa ces
+mots dans l'oreille: _À demain_. J'arrachai le bandeau; mais on me
+poussa sur le pavé, et la portière se referma précipitamment derrière
+moi. La voiture n'avait point de lanternes et partit comme un trait.
+J'étais dans une des plus sombres allées des Champs-Élysées. Je ne vis
+rien, et j'eus bientôt cessé d'entendre le bruit de la voiture, quelques
+efforts que je fisse pour la suivre. Il faisait un verglas affreux; je
+tombais à chaque pas, et je pris le parti de rentrer chez moi.
+
+--Et le lendemain? dit Julien.
+
+--Je n'ai jamais revu mon inconnue, si ce n'est tout à l'heure, à une
+des fenêtres qui donnent sur la cour de cette auberge; et c'est la
+princesse Quintilia Cavalcanti.
+
+--Vous en êtes sûr, Monsieur? dit Julien triste et consterné.
+
+--J'en ai une autre preuve, dit le voyageur en tirant de son sein une
+montre fort élégante et en l'ouvrant: regardez ce chiffre; n'est-ce pas
+celui de Quintilia Cavalcanti, avec cette abréviation PRA, c'est-à-dire
+principessa? Maudite abréviation qui m'a tant fait chercher!
+
+--Comment avez-vous cette montre? dit Julien.
+
+--Par un hasard étrange, j'en avais une absolument semblable, et je
+l'avais posée sur la cheminée du boudoir où je fus conduit par mon
+masque. La cherchant précipitamment, je pris celle-ci qui était
+suspendue à côté, et ce ne fut qu'au bout de quelques jours que je
+m'aperçus du chiffre gravé dans l'intérieur.
+
+--Je ne sais si je rêve, dit Saint-Julien en regardant la montre; mais
+il me semble que j'en ai vu tout à l'heure une semblable dans les mains
+de cette femme.
+
+--Une montre de platine russe, travaillée en Orient, dit le voyageur,
+avec des incrustations d'or émaillé!
+
+--Je crois que oui, dit Julien.
+
+--Eh bien, ouvrez-la, Monsieur, et vous y trouverez le nom de Charles de
+Dortan; faites-le, au nom du ciel!
+
+--Comment voulez-vous que j'aille demander à la princesse de voir sa
+montre? et d'ailleurs qu'y gagnerez-vous?
+
+--Oh! je veux lui reprocher son effronterie; on ne se joue pas ainsi
+d'un homme de bonne foi qui s'est soumis à tant de précautions
+mystérieuses. Il faut démasquer une infâme coquette, ou bien il faut
+qu'elle me tienne ses promesses, et je garderai à jamais le silence sur
+cette aventure; car, après tout, Monsieur, je suis encore capable d'en
+être amoureux comme un fou.
+
+--Je vous en fais mon compliment, dit froidement Saint-Julien; pour moi,
+je hais cette sorte de femmes, et je...
+
+--Voici la voiture qui va partir! s'écria le voyageur: je veux
+l'attendre au passage, lui crier mon nom aux oreilles, la terrasser de
+mon regard... Mais de grâce, Monsieur, allez d'abord lui dire que je
+veux lui parler, que je suis Charles de Dortan; elle sait très-bien mon
+nom, elle me l'a demandé. Et d'ailleurs elle a ma montre...»
+
+Le majordome de la princesse vint appeler Julien; celui-ci obéit, et
+trouva le page, la duègne et les autres installés dans les voitures de
+suite et prêts à partir. La princesse parut bientôt avec la Ginetta;
+elles étaient coiffées de grands voiles noirs pour se préserver de la
+poussière de la route. La princesse avait levé le sien; mais quand elle
+vit sa voiture entourée de curieux, elle sembla éprouver un sentiment
+d'impatience et d'ennui, et baissa son voile sur son visage. En ce
+moment le voyageur pâle s'élançait pour la voir; il s'élança trop tard
+et ne la vit pas.
+
+Alors, n'osant adresser la parole à cette femme dont il ne distinguait
+pas les traits, il prit le bras de Saint-Julien et dit d'un ton
+d'instance:
+
+«De grâce, dites mon nom.»
+
+Saint-Julien céda machinalement et dit à la princesse:
+
+«Madame, voici M. Charles de Dortan.
+
+--Je n'ai pas l'honneur de le connaître, répondit la princesse, et je le
+salue. Allons, Messieurs, en voiture; dépêchons-nous!»
+
+À ce ton absolu, les serviteurs de la princesse écartèrent
+précipitamment les curieux, et Quintilia monta en voiture sans que le
+voyageur pâle osât lui parler. Saint-Julien le vit serrer les poings et
+s'élancer avec anxiété sur un banc pour regarder dans la voiture.
+
+[Illustration: Elle paraissait bien avoir trente ans... (Page 2.)]
+
+--Qu'est-ce que c'est que cet homme-là qui nous regarde tant? dit
+nonchalamment la princesse en s'étendant à demi au fond de la voiture,
+dont Saint-Julien et la Ginetta occupaient le devant.
+
+--Je ne sais pas, Madame, répondit la Ginetta avec candeur en relevant
+son voile.
+
+--C'est M. Charles de Dortan, dit Saint-Julien indigné.
+
+--N'est-ce pas un horloger?» dit la princesse avec tant de calme, que
+Saint-Julien ne put savoir si c'était une question de bonne foi ou une
+plaisanterie effrontée.
+
+La princesse releva aussi son voile, se tourna vers Dortan, et lui dit
+d'un ton froid et impératif:
+
+«Monsieur, reculez-vous; on ne regarde pas ainsi une femme.
+
+Dortan devint pâle comme la lune et resta fasciné à sa place.
+
+La voiture partit au galop.
+
+«Ces Français sont insolents! dit la Ginetta au bout d'un instant.
+
+--Pourquoi? dit la princesse, qui avait déjà oublié l'incident.
+
+--Il faut, pensa Julien, que ce Dortan soit un imbécile ou un fou.»
+
+Les manières tranquilles de la princesse le subjuguèrent bientôt, et il
+lui sembla avoir rêvé l'histoire de Dortan. Pendant ce temps le chemin
+se dérobait sous les pieds des chevaux, et Avignon s'effaçait dans la
+poussière de l'horizon.
+
+
+
+
+IV.
+
+
+Les journées de ce voyage passèrent comme un songe pour Julien. La
+princesse s'était faite homme pour lui parler. Elle avait un art infini
+pour tirer de chaque question tout le parti possible, pour la
+simplifier, l'éclaircir et la revêtir ensuite de tout l'éclat de sa
+pensée vaste et brillante. Toutes ses opinions révélaient une âme forte,
+une volonté implacable, une logique âpre et serrée. Ce caractère viril
+éblouissait le jeune comte. Une chose seule l'affligeait, c'était de n'y
+pas voir percer plus de sensibilité; un peu plus d'entraînement, un peu
+moins de raison, l'eussent rendu plus séduisant sans lui ôter peut-être
+sa puissance. Mais Saint-Julien ne savait pas encore précisément s'il se
+trompait en augurant de la beauté de l'intelligence plus que de la bonté
+du coeur. Peut-être cette âme si vaste avait-elle encore plus d'une face
+à lui montrer, plus d'un trésor à lui révéler. Seulement il s'effrayait
+de la trouver plus disposée à la critique qu'à la sympathie lorsqu'il
+s'écartait de la réalité positive pour s'égarer à la suite de quelque
+rêverie sentimentale.
+
+[Illustration: Vraiment, dit l'aubergiste... (Page 3.)]
+
+Et d'un autre côté pourtant il aimait cette froideur d'imagination qui,
+selon lui, devait prendre sa source dans une habitude de moeurs rigides
+et sages. La familiarité chaste des manières et du langage achevait
+d'effacer la fâcheuse impression qu'il avait reçue d'abord des manières
+hardies et de la brusque familiarité de la princesse. Comment accorder
+d'ailleurs les principes d'ordre et de noble harmonie qu'elle émettait
+si nettement à tout propos avec des habitudes de désordre et
+d'effronterie? La dépravation dans une âme si élevée eût été une
+monstruosité.
+
+Peu après il lui sembla que cette femme cachait sa bonté comme une
+faiblesse, mais qu'un foyer de charité brûlait dans son âme. Elle
+n'était occupée que de théories philanthropiques, et s'indignait de voir
+sur sa route tant de misère sans soulagement. Elle imaginait alors des
+moyens pour y remédier et s'étonnait qu'on ne s'en avisât pas.
+
+«Mais, disait-elle avec colère, ces misérables bâtards qui gouvernent le
+monde à titre de rois ont bien autre chose à faire que de secourir ceux
+qui souffrent. Occupés de leurs fades plaisirs, ils s'amusent
+puérilement et mesquinement jusqu'à ce que la voix des peuples fasse
+crouler leurs trônes trop longtemps sourds à la plainte.»
+
+Alors elle parlait de la difficulté de maintenir l'intelligence entre
+les gouvernements et les peuples. Elle ne la trouvait pas insurmontable.
+«Mais que peuvent faire, ajoutait-elle, tous ces idiots couronnés?» Et
+après avoir lumineusement examiné et critiqué le système de tous les
+cabinets de l'Europe, dont son oeil pénétrant semblait avoir surpris tous
+les secrets, elle élevait sur des bases philosophiques son système de
+gouvernement absolu.
+
+«Les grands rois font les grands peuples, disait-elle; tout se réduit à
+cet aphorisme banal; mais il n'y a pas encore eu de grands rois sur la
+terre, il n'y a eu que de grands capitaines, des héros d'ambition,
+d'intelligence et de bravoure; pas un seul prince à la fois hardi,
+loyal, éclairé, froid, persévérant. Dans toutes les biographies
+illustres, la nature infirme perce toujours. Ce n'est pourtant pas à
+dire qu'il faille abandonner l'oeuvre et désespérer de l'avenir du monde.
+L'esprit humain n'a pas encore atteint la limite où il doit s'arrêter:
+tout ce qui est nettement concevable est exécutable.»
+
+Après avoir parlé ainsi, elle tombait dans de profondes rêveries; ses
+sourcils se fronçaient légèrement. Son grand oeil sombre semblait
+s'enfoncer dans ses orbites; l'ambition agrandissait son front brûlant.
+On l'eût prise pour la fille de Napoléon.
+
+Dans ces instants-là Saint-Julien avait peur d'elle.
+
+«Qu'est-ce que la charité? qu'est-ce que l'amour? se disait-il; que sont
+toutes les vertus et toutes les poésies, et tous les sentiments pieux et
+tendres pour une âme brûlée de ces ambitions immenses?»
+
+Mais s'il la voyait jeter aux pauvres l'or de sa bourse et jusqu'aux
+pièces de son vêtement; s'il l'entendait, d'une voix amicale et presque
+maternelle, interroger les malades et consoler les affligés, il était
+plus touché de ces marques de bonté familière qu'il ne l'eût été
+d'actions plus grandes faites par une autre femme.
+
+Un jour un postillon tomba sous ses chevaux et fut grièvement blessé. La
+princesse s'élança la première à son secours; et, sans crainte de
+souiller son vêtement dans le sang et dans la poussière, sans craindre
+d'être atteinte et blessée elle-même par les pieds des chevaux, au
+milieu desquels elle se jeta, elle le secourut et le pansa de ses
+propres mains. Elle le fit avec tant de zèle et de soin, que
+Saint-Julien aurait cru qu'elle y mettait de l'affectation s'il ne l'eût
+vue tancer sérieusement son page, qui criait pour une égratignure,
+repousser avec colère les mendiants qui étalaient sous ses yeux de
+fausses plaies, négliger, en un mot, toutes les occasions de déployer
+une compassion inutile et crédule.
+
+Enfin on arriva à Monteregale, et la princesse, ayant fait ouvrir sa
+voiture, montra de loin à Saint-Julien les tours d'une jolie forteresse
+en miniature qui dominait sa capitale. La capitale blanche et mignonne
+parut bientôt elle-même au milieu d'une vallée délicieuse. La garnison,
+composée de cinq cents hommes, arriva à la rencontre de sa gracieuse
+souveraine. Les douze pièces de canon des forts firent le plus beau
+bruit qu'elles purent, et l'inévitable harangue des magistrats fut
+prononcée aux portes de la ville.
+
+Quintilia parut recevoir ces honneurs avec un peu de hauteur et
+d'ironie. Peut-être en eût-elle mieux supporté l'ennui si l'éclat d'une
+plus vaste puissance les eût rehaussés au gré de son orgueil. Cependant
+elle se donna la peine de faire à Saint-Julien les honneurs de sa petite
+principauté avec beaucoup de gaieté. Elle eut l'esprit de ne point trop
+souffrir du ridicule de ses magistrats, de la mesquinerie de ses forces
+militaires et de l'exiguïté de ses domaines. Elle s'exécuta de bonne
+grâce pour en rire, et ne perdit néanmoins aucune occasion de lui faire
+adroitement remarquer les effets d'une sage administration.
+
+Au reste elle prenait trop de peine. Saint-Julien, qui n'avait jamais vu
+que les tourelles lézardées du manoir héréditaire et leurs rustiques
+alentours, était rempli d'une naïve admiration pour cet appareil de
+royauté domestique. La beauté du ciel, les riches couleurs du paysage,
+l'élégance coquette du palais, construit dans le goût oriental sur les
+dessins de la princesse, les grands airs des seigneurs de sa petite
+cour, les costumes un peu surannés, mais riches, des dignitaires de sa
+maison, tout prenait aux yeux du jeune campagnard un aspect de splendeur
+et de majesté qui lui faisait envisager sa destinée comme un rêve.
+
+Arrivée dans son palais, Quintilia fut tellement obsédée de révérences
+et de compliments, qu'elle ne put songer à installer son nouveau
+secrétaire. Lorsque Saint-Julien voulut aller prendre du repos, les
+valets, mesurant leur considération à la magnificence de son costume,
+l'envoyèrent dans une mansarde. Il y fit peu d'attention. Délicat de
+complexion et peu habitué à la fatigue, il s'y endormit profondément.
+
+Le lendemain matin, il fut éveillé par la Ginetta.
+
+«Monsieur le comte, lui dit-elle avec l'aplomb d'une personne qui sent
+toute la dignité de son personnage, vous êtes mal ici. Son Altesse ne
+sait pas où l'on vous a logé; mais, comme elle n'a pas eu le temps de
+s'occuper de vous hier, elle vous prie d'attendre ici un jour ou deux,
+d'y prendre vos repas, d'en sortir le moins possible, de ne point vous
+montrer à beaucoup de personnes, de ne parler à aucune, et d'être assuré
+qu'elle s'occupe de vous installer d'une manière dont vous serez
+content.»
+
+Après ce discours, la Ginetta le salua et sortit d'un air majestueux.
+Saint-Julien se conforma religieusement aux intentions de sa souveraine.
+Un vieux valet de chambre lui apporta des aliments très-choisis, le
+servit respectueusement sans lui adresser un mot, et lui remit quelques
+livres. Ce fut le seul souvenir qu'il eut de la princesse durant trois
+jours.
+
+Le soir de cette troisième journée, comme il commençait à s'impatienter
+et à s'inquiéter un peu de cet abandon, il entendit, en même temps que
+l'horloge qui sonnait minuit, les pas légers d'une femme, et la Ginetta
+reparut.
+
+«Venez, Monsieur, lui dit-elle d'un ton respectueux, mais avec un regard
+assez moqueur. Son Altesse Sérénissime m'ordonne de vous conduire à
+votre nouveau domicile.»
+
+Saint-Julien la suivit à travers les combles du palais. Après de
+nombreux détours, elle ouvrit une porte dont elle avait la clef sur
+elle: mais, comme Julien allait la franchir à son tour, une figure
+allumée par la colère s'élança au-devant d'eux en s'écriant:
+
+«Où allez-vous?
+
+--Que vous importe? répondit hardiment la Ginetta.»
+
+À la clarté vacillante du flambeau que portait la soubrette,
+Saint-Julien reconnut l'écuyer ou l'aide de camp Lucioli, qui jetait sur
+lui des regards furieux.
+
+«J'ai le commandement de cette partie du château, dit-il: vous ne
+passerez point sans ma permission.
+
+--En voici une qui vaut bien la vôtre, dit-elle en lui exhibant un
+papier.»
+
+Lucioli y jeta les yeux, le froissa dans ses mains avec exaspération et
+le jeta sur les marches de l'escalier en proférant un horrible jurement.
+Puis il disparut après avoir lancé à Julien un nouveau regard de haine
+et de vengeance.
+
+Cette rapide scène réveilla tous les doutes du jeune homme.
+
+«Ou je n'ai aucune espèce de jugement, se dit-il, ou cette conduite est
+celle d'un amant disgracié qui voit en moi son successeur.»
+
+Cette idée le troubla tellement, qu'il arriva tout tremblant au bas de
+l'escalier. Lorsque Ginetta se retourna pour lui remettre la clef de
+l'appartement, il était pâle, et ses genoux se dérobaient sous lui.
+
+«Eh bien! lui dit la soubrette à l'oeil brillant, vous avez peur?
+
+--Non pas de Lucioli, Mademoiselle, répondit froidement Saint-Julien.
+
+--Et de quoi donc alors? dit-elle avec ingénuité. Tenez, Monsieur, vous
+êtes chez vous. La princesse vous fera avertir demain quand elle pourra
+vous recevoir. Un serviteur particulier répondra à votre sonnette. Bonne
+nuit, monsieur le comte.»
+
+Elle lui lança un regard équivoque, où Saint-Julien ne put distinguer la
+malice ingénue d'un enfant de la raillerie agaçante d'une coquette. Il
+entra chez lui tout confus de ses vaines agitations, et craignant de
+jouer vis-à-vis de lui-même le rôle d'un fat.
+
+L'appartement était décoré avec un goût exquis. Les draperies en étaient
+si fraîches, que Saint-Julien ne put s'empêcher de penser, malgré ses
+scrupules, que ce logement avait été préparé pour lui tout exprès. La
+simplicité austère des ornements, la sobriété des choses de luxe, le
+choix des objets d'art, semblaient avoir une destination expresse pour
+ses goûts et son caractère. Les gravures représentaient les poètes que
+Julien aimait, ses livres favoris garnissaient les armoires de glace. Il
+y avait même une grande Bible entr'ouverte à un psaume qu'il avait
+souvent cité avec admiration durant le voyage.
+
+«Il est impossible que ces choses soient l'effet du hasard, dit-il; mais
+que suis-je pour qu'elle s'occupe ainsi de moi, pour qu'elle m'honore
+d'une amitié si délicate? Quintilia! dût le monde me couvrir de sa
+sanglante moquerie, je m'estimerais bien malheureux s'il me fallait
+échanger le trésor de cette sainte affection contre une nuit de ton
+plaisir!... Et pourtant quel orgueil serait donc le mien si j'aspirais à
+être le seul amant d'une femme comme elle? Suis-je fou? suis-je sot?»
+
+Le lendemain matin, il se hasarda à tirer la tresse de soie de sa
+sonnette, moins par le besoin qu'il avait d'un domestique que par un
+sentiment de curiosité inquiète et vague appliqué à toutes les choses
+qui l'entouraient. Deux minutes après, il vit entrer le page de la
+princesse. C'était un enfant de seize ans, si fluet et si petit qu'il
+paraissait en avoir douze. Sa physionomie fine et mobile, son air
+enjoué, hardi et pétulant, son costume théâtral, sa chevelure blonde et
+frisée, réalisaient le plus beau type de page espiègle et d'enfant gâté
+qui ait jamais porté l'éventail d'une reine.
+
+«Eh quoi! c'est toi, Galeotto? dit le jeune comte avec surprise.
+
+«Oui, c'est moi, répondit le page avec fierté: la princesse me met à vos
+ordres; mais écoutez. Vous ne devez jamais oublier que je me nomme
+Galeotto _degli Stratigopoli_, descendant de princes esclavons, et que
+je suis votre égal en toutes choses. Si la pauvreté a fait de moi un
+aventurier, elle n'en pourra jamais faire un valet. Sachez donc que je
+suis ici ami et compagnon. J'obéis à la princesse; je la servirai à
+genoux, parce qu'elle est femme et belle; mais vous, je ne consentirai
+jamais qu'à obliger... Est-ce convenu?
+
+--Je n'ai pas besoin d'un serviteur, répondit Saint-Julien, et j'ai
+besoin d'un ami. Vous voyez que le hasard me sert bien, n'est-il pas
+vrai?»
+
+Galeotto lui tendit la main, et un sourire amical entr'ouvrit sa bouche
+vermeille.
+
+«Son Altesse, reprit-il, m'avait bien dit que nous nous entendrions et
+que nous serions frères. Elle désire que nous n'ayons point de rapports
+avec les laquais. Jeunes comme nous voici, pauvres comme nous l'étions
+hier, nous n'avons pas besoin de valets de chambre; mais nous avons
+besoin mutuellement de conseil et de société. C'est pourquoi nos
+gentilles cellules sont voisines l'une de l'autre, une sonnette
+communique de vous à moi; mais prenez-y bien garde, la même
+communication existe de moi à vous, et pour commencer vous allez voir.»
+
+Le page sortit, et peu après une sonnette cachée dans les draperies du
+lit de Saint-Julien fut ébranlée avec autorité. Le jeune comte comprit,
+et se hâta de sortir de sa chambre. Au bout de quelques pas il vit
+Galeotto sur le seuil de la sienne.
+
+«Mon jeune maître, dit Saint-Julien, me voici, j'ai entendu votre appel.
+
+--C'est bien, dit le page; maintenant retournons chez vous, je vais vous
+aider à vous habiller. Cela est d'une haute importance, ajouta-t-il,
+voyant que Julien faisait quelque cérémonie; j'accomplis ma mission,
+laissez-moi faire.»
+
+Alors Galeotto tira de sa poche une clef de vermeil dont il se servit
+pour ouvrir les tiroirs d'un grand coffre de cèdre qui servait de
+commode dans la chambre de Saint-Julien. Il y prit des vêtements d'une
+forme étrange, devant lesquels le jeune Français se récria, saisi de
+répugnance:
+
+«Vous êtes un niais, mon bon ami, lui dit le page; vous craignez d'être
+ridicule en vous affublant d'un costume de comédie. Il ne fallait pas
+vous mettre sous la domination d'une femme. Vous oubliez donc que nous
+jouons ici les premiers rôles après le singe et le perroquet? J'ai fait
+comme vous la première fois qu'on m'ôta ma petite soutane râpée (car je
+m'étais enfui du séminaire par-dessus les murs), pour me mettre ce
+justaucorps de soie, ces bas brodés et ces plumes, qui me donnent l'air
+d'un kakatoès. Je pleurai, je criai (j'avais douze ans alors); je voulus
+déchirer mes manchettes et jeter mon bonnet sur les toits; mais la
+Ginetta, qui est une fille d'esprit, me fit la leçon, et je vous assure
+que je me trouve aujourd'hui fort à mon avantage. Voyez, ajouta le malin
+page en se promenant devant une glace où il se répétait de la tête aux
+pieds; cette petite jambe fine et ce pied de femme ne seraient-ils pas
+perdus sous un pantalon de soldat et sous une botte hongroise?
+Croyez-vous que ma taille fût aussi souple et mes mouvements aussi
+gracieux sous les traits d'un dolman ou sous le drap de votre frac
+grossier? Quant à mes dentelles, elles ne sont pas beaucoup plus
+blanches que mes mains, c'est en dire assez; et mes cheveux, que vous
+trouvez peut-être un peu efféminés, Monsieur, c'est la Ginetta qui les
+frise et les parfume. Allez, mon cher, fiez-vous aux femmes pour savoir
+ce qui nous sied; là où elles règnent, nous ne sommes pas trop
+malheureux.
+
+--Galeotto, dit Saint-Julien en cédant d'un air tout rêveur à ses
+instigations, je vous avoue que, s'il en est ainsi, cette cour n'est pas
+trop de mon goût. Vous êtes spirituel, brillant; cette vie doit vous
+plaire. D'ailleurs, vous n'avez pas encore atteint l'âge où la nécessité
+d'un rôle plus sérieux se fait sentir. Vous avez bien déjà la fierté
+d'un homme; mais vous avez encore l'heureuse légèreté d'un enfant. Pour
+moi, je suis déjà vieux; car j'ai l'humeur mélancolique, le caractère
+nonchalant. Une vie de fêtes ne me convient guère; je ne sais pas plaire
+aux femmes; j'aimerais mieux vivre à la manière d'un homme.
+
+--Admirable princesse! s'écria Galeotto en lui boutonnant son pourpoint
+de velours noir.
+
+--Je ne voudrais pas plus que vous porter un mousquet sur un bastion et
+fumer dans un corps de garde, continua Julien; je ne me sens pas fait
+pour cette vie rude, ennemie du développement de l'intelligence.
+
+--Sublime bon sens de Son Altesse! reprit le page en lui attachant
+au-dessus du genou une jarretière d'argent ciselé.
+
+--Mais je voudrais, continua Saint-Julien, pouvoir accomplir ici quelque
+travail utile, et avoir le droit de consacrer à l'étude mes heures de
+loisir.
+
+--Vive son Altesse Sérénissime! s'écria le page.
+
+--Qu'avez-vous donc à plaisanter ainsi? dit Julien. Vous ne m'écoutez
+pas.
+
+--Parfaitement, au contraire, répondit l'enfant; et si je me récrie en
+vous écoutant, c'est de voir que Son Altesse vous connaisse déjà si
+bien. Tout ce que vous me dites là, elle me l'a dit hier soir; et vous
+pensez bien qu'après vous avoir si nettement jugé, elle a trop d'esprit
+pour vous détourner de votre vocation. Tout ce que vous désirez, elle
+vous l'a préparé; elle est entrée dans le fond de votre cerveau par la
+prunelle de vos yeux, elle a saisi votre âme dans le son de votre voix.
+Attendez quelques jours, et si vous n'êtes pas content de votre sort, il
+faudra vous aller pendre, car c'est que vous aurez le spleen. En
+attendant, regardez-vous, et dites-moi si le choix de ce vêtement ne
+révèle pas chez notre souveraine le sentiment de l'art et de
+l'intelligence du coeur.
+
+--Je vois que vous êtes très-ironique, dit Julien en se regardant sans
+se voir; moi, ce n'est pas mon humeur.
+
+--Seriez-vous susceptible?
+
+--Peut-être un peu, je l'avoue à ma honte.
+
+--Vous auriez tort; mais, sur mon honneur! je ne raille pas.
+Regardez-vous; je sors pour ne pas vous intimider.»
+
+Le nonchalant Julien resta debout devant sa glace sans penser à suivre
+le conseil du page. Peu à peu, il s'examina avec répugnance d'abord,
+puis avec étonnement, et enfin avec un certain plaisir. Ce pourpoint
+noir, cette large fraise blanche, ces longs cheveux lisses et tombant
+sur les tempes, allaient si parfaitement à la figure pâle, à la démarche
+timide, à l'air doux et un peu méfiant du jeune philosophe, qu'on ne
+pouvait plus le concevoir autrement après l'avoir vu vêtu ainsi.
+Saint-Julien ne s'était jamais aperçu de sa beauté. Aucun des rustiques
+amis qui avaient entouré son enfance ne s'en était avisé; on l'avait, au
+contraire habitué à regarder la délicatesse de sa personne comme une
+disgrâce de la nature et comme une organisation assez méprisable. Pour
+la première fois, en se voyant semblable à un type qu'il avait souvent
+admiré dans les copies gravées des anciens tableaux il s'étonna de ne
+point trouver sa ténuité ridicule et sa gaucherie disgracieuse. Une
+satisfaction ingénue se répandit sur sa figure et l'absorba tellement,
+qu'il resta près d'un quart d'heure en extase devant lui-même,
+s'oubliant complètement, et prenant la glace où il se regardait, dans
+son immobilité contemplative, pour un beau tableau suspendu devant lui.
+
+Deux figures épanouies qui se montrèrent au second plan détruisirent son
+illusion. Il s'éveilla comme d'un songe, et vit derrière lui le page et
+la Ginetta, qui l'applaudissaient en riant de toute leur âme. Un peu
+confus d'être surpris ainsi, le jeune comte s'adossa à la boiserie de sa
+chambre, et, se croisant les bras, attendit que leur gaieté se fût
+exhalée; mais son regard triste et un peu méprisant ne put en réprimer
+l'élan. Le page sauta sur le lit en se tenant les flancs, et la Ginetta
+se laissa tomber sur un carreau avec la grâce d'une chatte qui joue.
+
+Mais, se levant tout à coup et croisant ses bras sur sa poitrine, elle
+s'adossa à la boiserie, précisément en face de Julien, et dans la même
+attitude que lui. Puis elle le regarda du haut en bas avec une attention
+sérieuse.
+
+Se tournant ensuite vers le page, elle lui dit d'un ton grave:
+«Seulement la jambe un peu grêle et les genoux un peu rapprochés; mais
+ce n'est pas disgracieux, tant s'en faut.»
+
+Saint-Julien, très-piqué de leurs manières, se sentait rougir de honte
+et de colère lorsqu'on entendit sonner onze heures. Le page et la
+soubrette, tressaillant comme des lévriers au son du cor, le saisirent
+chacun par un bras en s'écriant: «Vite, vite, à notre poste!» et avant
+qu'il eût eu le temps de se reconnaître, il se trouva dans la chambre de
+la princesse.
+
+
+
+
+V.
+
+
+Quintilia était étendue sur de riches tapis et fumait du latakié dans
+une longue chibouque couverte de pierreries. Elle portait toujours ce
+costume grec qu'elle semblait affectionner, mais dont l'éclat, cette
+fois, était éblouissant. Les étoffes de soie des Indes à fond blanc semé
+de fleurs étaient bordées d'ornements en pierres précieuses; les
+diamants étincelaient sur ses épaules et sur ses bras. Sa calotte de
+velours bleu de ciel, posée sur ses longs cheveux flottants, était
+brodée de perles fines avec une rare perfection. Un riche poignard
+brillait dans sa ceinture de cachemire. Un jeune axis apprivoisé dormait
+à ses pieds, le nez allongé sur une de ses pattes fluettes. Appuyée sur
+le coude, et s'entourant des nuages odorants du latakié, la princesse,
+fermant les yeux à demi, semblait plongée dans une de ces molles extases
+dont les peuples du Levant savent si bien savourer la paisible
+béatitude. La Ginetta se mit à lui préparer du café, et le page à
+remplir sa pipe, qu'elle lui tendit d'un air nonchalant, après lui avoir
+fait un très petit signe de tête amical. Julien restait debout au milieu
+de la chambre, éperdu d'admiration, mais singulièrement embarrassé de sa
+personne.
+
+Quintilia, soufflant au milieu du nuage d'opale qui flottait autour
+d'elle, distingua enfin son secrétaire intime, qui attendait
+craintivement ses ordres. «Ah! c'est toi, Giuliano? dit-elle en lui
+tendant sa belle main; es-tu bien dans ton nouvel appartement?
+Trouves-tu que j'aie été un bon factotum dans ton petit palais? À ton
+tour, tu auras bien des choses à faire dans le mien: mais nous parlerons
+de cela demain. Aujourd'hui je te présente à mes courtisans; songe à
+faire bonne contenance. Voyons; ton costume? marche un peu. Comment le
+trouves-tu, Ginetta?
+
+--Je suis absolument de l'avis de Votre Altesse.
+
+--Et toi, Galeotto?
+
+--Si mademoiselle n'avait rien dit, j'aurais dit quelque chose; mais ne
+trouve rien de plus spirituel à répondre que ce qu'elle a trouvé.
+
+--Ginetta, dit la princesse, je vous défends de tourmenter Galeotto.
+D'ailleurs, ajouta-t-elle en voyant l'air triste et contraint de
+Saint-Julien, ces enfantillages ne sont pas du goût de M. le comte, et
+il vous faudra, avec lui, brider un peu votre folle humeur.
+
+--Madame, dit Julien, qui craignait de jouer le rôle d'un pédant,
+laissez, je vous en prie, leur gaieté s'exercer à mes dépens; je suis un
+paysan sans grâce et sans esprit, leurs sarcasmes me formeront
+peut-être.
+
+--C'est notre amitié qui prendra ce soin, dit Quintilia. Mais, dis-moi,
+enfant, tu ne m'as pas conté ton histoire, et je ne sais pas encore par
+quelle bizarrerie du destin monsieur le comte de Saint-Julien m'a fait
+l'honneur de me suivre en Illyrie. Je gagerais qu'il y a là-dessous
+quelque aventure d'amour, quelque grande passion de roman, contrariée
+par des parents inflexibles; tu m'as bien l'air d'être venu à moi
+par-dessus les murs. Voyons, Ragazzo, quelle escapade avez-vous faite?
+pour quelle dette de jeu, pour quel grand coup d'épée, pour quelle fille
+enlevée ou séduite avez-vous pris votre pays par pointe?»
+
+En parlant ainsi, elle posa son pied chaussé d'un bas de soie bleuâtre
+lamé d'argent sur le flanc de sa biche tachetée, et, tout en prenant sa
+chibouque des mains du page, elle le baisa au front avec indolence.
+
+Cette familiarité ne troubla nullement Galeotto, qui semblait tout à
+fait dévoué à son rôle d'enfant; mais elle fit monter le sang au visage
+du timide Julien.
+
+«Voyons, dit la princesse sans y faire attention; nous avons encore une
+heure à attendre l'ouverture du cérémonial; veux-tu nous raconter tes
+aventures?
+
+--Hélas! Madame, répondit Julien, il vaudrait mieux m'ordonner de vous
+lire un conte des _Mille et une Nuits_ ou un des romanesques épisodes de
+Cervantès; ce serait plus amusant pour Votre Altesse que les obscures
+souffrances d'un héros aussi vulgaire et d'un conteur aussi médiocre que
+je le suis.
+
+--Je crois comprendre ta répugnance, Giuliano, reprit la princesse; tu
+crains d'être écouté avec indifférence: tu te trompes; il ne s'agit pas
+pour moi de satisfaire une curiosité oisive; je voudrais lire jusqu'au
+fond de ton coeur, afin d'éclairer mon amitié sur les moyens de te rendre
+heureux. Si tu doutes de l'intérêt avec lequel nous allons t'entendre,
+attends que la confiance te vienne. C'est à nous de savoir la mériter.
+
+--Je serais un sot et un ingrat, répondit Julien, si je doutais de la
+bienveillance de Votre Altesse après les bontés dont elle m'a comblé; je
+crois aussi à l'amitié de mon jeune confrère, à la discrétion de la
+signora Gina. D'ailleurs il n'y a point de piquants mystères dans mon
+histoire, et les malheurs domestiques dont j'ai souffert ne peuvent être
+aggravés ni adoucis par la publicité.»
+
+Galeotto prit la main de Julien et le fit asseoir sur le tapis, entre
+lui et l'axis favori. Le jeune comte raconta son histoire en ces termes:
+
+«Je suis né en Normandie, de parents nobles, mais ruinés par la
+révolution du siècle dernier. Ma mère, en partant pour l'étranger, fut
+heureuse de pouvoir confier mon éducation à un prêtre à qui elle avait
+rendu d'importants services dans des temps meilleurs, et qui, par
+reconnaissance, se chargea de moi. J'avais six ans quand on m'installa
+au presbytère dans un riant village de ma patrie. Le curé était encore
+jeune, mais c'était un homme austère et fervent comme un chrétien des
+anciens jours. Intelligent et instruit, il se plut à étendre le cercle
+de mes idées aussi loin qu'il est possible de le faire sans dépasser les
+limites sacrées de la foi. Il jugeait toutes les choses humaines avec
+sévérité, mais avec calme. Ses principes étaient inflexibles, et
+l'extrême pureté de sa conscience lui donnait le droit d'être ferme et
+absolu avec les méchants. Il était peu susceptible d'enthousiasme, si ce
+n'est lorsqu'il s'agissait de flétrir le vice par des paroles véhémentes
+et de repousser l'hypocrite ostentation des faux dévots.
+
+«Malgré cette noble sincérité et l'horreur qu'il éprouvait pour tout
+machiavélisme religieux, cet homme respectable était peu compris et peu
+aimé. On l'accusait de manquer de tolérance, et on le confondait avec
+les fanatiques qui, sous la robe du lévite, recèlent la haine et
+l'aigreur jalouse des coeurs froissés. Mais on était injuste envers lui,
+je puis l'affirmer. C'était le plus chaste et en même temps le moins
+chagrin des prêtres. La fermeté, l'esprit d'ordre et l'amour de la
+justice, qui étaient les principaux traits de son caractère,
+entretenaient dans ses manières et dans ses moeurs une sérénité
+patriarcale. Sa maison était rigoureusement bien tenue; sa soeur, digne
+et excellente ménagère, distribuait ses aumônes avec discernement, et il
+avait si bien surveillé sa paroisse, qu'on n'y voyait plus aucun
+malfaiteur ni aucun vagabond troubler le repos ou effaroucher la
+conscience des honnêtes gens.
+
+«C'est là ce qui faisait dire à des philanthropes imprudents qu'il se
+conduisait plutôt en justicier inflexible qu'en apôtre miséricordieux.
+Ces gens-là ne voulaient pas comprendre qu'il faisait la guerre au vice,
+et ne haïssait dans les hommes que la souillure de leurs péchés.
+
+«Pour moi, j'aimais en lui toutes choses, mais principalement cette
+vertueuse rigueur, qui éclairait tous les doutes de ma conscience et qui
+aplanissait toutes les difficultés de mon chemin. Guidé par lui, je me
+sentais capable d'être vertueux comme lui. Ses conseils, ses
+encouragements et ses éloges n'inondaient d'une joie céleste, et je ne
+craignais point de chercher dans un noble orgueil la force dont l'homme
+a besoin pour traverser les séductions coupables. Il m'exhortait à ce
+sentiment d'estime envers moi-même, et me le faisait envisager comme la
+plus sûre garantie contre la dépravation d'un siècle sans croyance.»
+
+À cet endroit du récit de Julien, la Ginetta laissa tomber son éventail,
+et ses regards vagues, qui tenaient le milieu entre le sommeil et la
+préoccupation, troublèrent un peu le narrateur. Galeotto sourit à demi
+et lui dit: «Prenez courage, mon cher monsieur de Fénelon; cette frivole
+Cidalise n'est bonne qu'à découper du papier et à friser des petits
+chiens.» La princesse lui imposa silence et pria Saint-Julien de
+continuer.
+
+«Lorsque j'entrai dans l'adolescence, un trouble inconnu vint porter
+l'épouvante dans mes rêves et dans mes prières. Je m'en confessai à mon
+instituteur, non comme à un prêtre, mais comme à un ami. Il me répondit
+avec franchise et me révéla hardiment tous les secrets de la vie.--Si
+vous étiez destiné à la virginité du sacerdoce, me dit-il, j'essaierais
+de prolonger votre ignorance ou d'éteindre par la crainte les ardeurs de
+votre jeune imagination; mais le germe des passions se révèle chez vous
+avec trop de vivacité pour que j'essaie jamais de vous retirer du monde,
+où votre place est marquée. Il ne s'agit que de bien diriger les
+passions, pour qu'elles soient fertiles en nobles pensées et en belles
+actions.
+
+«Alors il essaya de me peindre les deux sortes d'amours qui souillent ou
+purifient les âmes: l'attrait du plaisir qui, sans l'autre amour, ne
+conduit qu'à l'abrutissement de l'esprit; et l'amour du coeur, qui
+rapproche les êtres vertueux et produit l'union sainte de l'homme et de
+la femme. Il me parla de cette compagne d'Adam, de ce rayon du ciel
+envoyé au sommeil du premier homme, comme le plus beau don que Dieu eût
+mis en réserve pour couronner l'oeuvre de la création. Il me parla aussi
+de cet être dégénéré qui, dans notre société corrompue, dément sa
+céleste origine et enivre l'homme des poisons de la luxure, fruit amer
+et impérissable de l'arbre de la science. Les portraits qu'il me fit de
+la femme pure et de la femme vicieuse imprimèrent dans mon coeur, encore
+enfant, deux images ineffaçables: l'une, divine et couronnée, comme les
+vierges de nos églises, d'une sainte auréole; l'autre, hideuse et
+grimaçante comme un rêve funeste. Que cette idée fût erronée dans sa
+candeur, cela est hors de doute pour moi aujourd'hui, et pourtant je
+n'ai pu perdre entièrement cette impression obstinée de ma première
+jeunesse. La laideur du corps et celle de l'âme me semblent toujours
+inséparables au premier abord; et quand je vois la beauté du visage
+servir de masque à la corruption du coeur, j'en suis révolté comme d'une
+double imposture, et je suis saisi de terreur comme à l'aspect d'un
+bouleversement dans l'ordre éternel de l'univers.
+
+«Au retour des Bourbons en France, mes parents revinrent de
+l'émigration, et je quittai avec regret le presbytère pour aller vivre
+dans le château délabré de mes ancêtres. Mon père sacrifia ses dernières
+ressources pour rentrer en possession du manoir qui portait son nom;
+mais il ne put racheter qu'une très-petite partie des terres
+environnantes, et l'entretien d'une vaste maison et d'un parc sans
+rapport achevèrent de rendre notre existence précaire et triste.
+Néanmoins je me flattais, dans les commencements, de goûter un bonheur
+nouveau pour moi dans l'intimité de ma mère, dont je me rappelais avec
+amour les caresses et les premiers soins. Elle était encore belle malgré
+ses cinquante ans, et à un esprit naturel et enjoué elle joignait assez
+d'instruction et de jugement; mais, par une inconcevable fatalité, nos
+opinions différaient sur beaucoup de points. Il est vrai que ma mère,
+douce et facile dans son humeur railleuse, attachait peu d'importance à
+nos discussions et semblait ne pas s'apercevoir de l'impression pénible
+que j'en recevais; mais il m'était cruel de trouver dans une femme que
+j'aurais voulu entourer du plus saint respect une légèreté de principes
+si différente de ce que j'en attendais. Peu à peu, la frivolité avec
+laquelle ma mère traitait mes plus chères croyances, l'espèce de pitié
+moqueuse qu'elle avait pour mon caractère, me rendirent plus hardi, et
+j'essayai de l'amener à mes idées; mais alors elle m'imposa silence avec
+hauteur, et me reprocha aigrement ce qu'elle appelait le pédantisme de
+l'intolérance. Mon père ne se mêlait jamais à nos contestations; presque
+toujours endormi dans son fauteuil, il ne prenait intérêt qu'à sa partie
+de piquet, que ma mère faisait, il est vrai, avec une obligeance
+infatigable; et, pourvu que rien ne gênât ses habitudes paresseuses, il
+s'accommodait de tous les visages et de tous les caractères. Un ami
+subalterne de la maison me rendit, presque malgré moi, le triste service
+de m'apprendre que ma mère avait souvent trompé autrefois ce débonnaire
+mari, et me conseilla de heurter moins imprudemment ses souvenirs, et
+peut-être les reproches secrets de sa conscience, par la rigidité de mes
+principes. Je le remerciai de son avis, et j'en profitai. Je compris que
+je n'avais plus le droit de discuter, puisque c'était m'arroger celui de
+censurer la conduite de ma mère; mais en rentrant dans la voie d'un
+froid respect, je sentis s'évanouir en moi cette sainte affection dont
+j'avais conçu l'espoir.
+
+«Je me retirai en moi-même; je devins mélancolique, souffrant, et
+l'ennui s'empara de moi. Je pris dans cet isolement de l'âme une
+habitude de réserve qui acheva de m'aliéner le coeur de mes parents. Ils
+me le témoignèrent cruellement quatre ou cinq fois, et à la dernière je
+pris mon parti. Je partis dans la nuit, leur laissant une lettre
+d'humbles excuses, et leur promettant que, quelle que fût ma fortune,
+ils n'auraient jamais à rougir de moi. Je me mis donc en route, au
+hasard, tristement, et presque sans ressources, la gêne où vivaient mes
+parents m'interdisant de leur demander le moindre sacrifice; j'espérai
+en la Providence et un peu en mon courage. Votre Altesse sait le reste,
+et grâce à sa bonté, je n'ai pas eu longtemps à supporter les fatigues
+et les privations de mon voyage.
+
+--Je te remercie, mon cher Julien, dit la princesse. Je vois que tu es
+un honnête homme et un noble coeur; mais laisse-moi te parler en amie et
+remplacer la mère que tu as abandonnée. Je crains que tu ne sois un peu
+entaché, à ton insu et malgré toi, de l'esprit d'obstination et
+d'orgueil que l'on reproche avec raison au clergé de France. Tu a subi
+l'influence des prêtres dans ce qu'elle a de bon principalement, mais
+aussi un peu dans ce qu'elle a de dangereux. Ton curé de village est
+sans doute un homme vertueux et franc; mais peut-être ceux qui lui
+reprochaient de manquer d'indulgence et de miséricorde n'avaient-ils pas
+absolument tort. Je n'aime pas qu'on chasse d'un pays les vagabonds et
+les malfaiteurs; c'est se défaire de la peste en faveur de son prochain.
+Il vaudrait mieux essayer de fixer et d'employer les uns, de corriger ou
+de contenir les autres. Ta mère me paraît une bonne femme que tu aurais
+mieux fait d'accepter avec ses qualités et ses défauts, et je
+l'estimerais encore mieux si tu avais ignoré ou enseveli dans un éternel
+oubli les fautes de sa jeunesse. Prends-y garde, mon enfant: ce
+caractère absolu, cette froide habitude de condamner en silence et de
+fuir sans retour et sans pardon tout ce qui ne nous ressemble pas, peut
+bien nous rendre coupables, dangereux aux autres et à nous-mêmes. Tu
+vois déjà que tu t'es fait souffrir, que tu as gâté le bonheur possible
+de la vie de famille; et sans doute ta mère, quelque frivole qu'elle
+soit, doit avoir pleuré ton départ et ses motifs. Lui donnes-tu
+quelquefois de tes nouvelles, au moins?
+
+--Oui, Madame, répondit Saint-Julien.
+
+--Eh bien, fais-le toujours, reprit-elle, et que le ton de tes lettres
+lui fasse oublier ce que ton absence a de cruel et de mortifiant. Au
+reste, ajoute la princesse en se levant et en lui tendant la main, vous
+avez bien fait de nous dire toutes ces choses, monsieur le comte; nous
+saurons mieux le respect que nous devons à vos chagrins. Mes enfants,
+dit-elle aux deux autres, vous avez trop d'esprit et de délicatesse pour
+ne pas le comprendre, le coeur de San-Giuliano n'est pas du même âge que
+le votre. Il ne faut pas le traiter comme un camarade d'enfance. Et toi,
+mon ami, dit-elle au jeune comte, il faut faire aussi quelque concession
+à leur jeunesse, et tâcher de te distraire avec eux. Nous réunirons tous
+nos efforts pour te faire l'avenir meilleur que le passé; si nous
+échouons, c'est que l'amitié est sans puissance et ton âme sans oubli.»
+
+L'heure étant venue où la princesse devait se montrer pour la première
+fois depuis son retour à toute sa cour assemblée, elle prit le bras de
+Julien pour se lever; puis elle passa sur sa robe de soie une pelisse de
+velours brodée d'or et fourrée de zibeline. Le page prit son éventail de
+plumes de paon. On remit à Julien un livre à riches fermoirs sur lequel
+il devait inscrire les demandes présentées à la souveraine. La Ginetta,
+qui avait des privilèges particuliers, se mêla à trois grandes dames
+autrichiennes qui, par droit de noblesse, avaient la charge honorifique
+de paraître en public les suivantes de la princesse. Elles n'étaient
+guère flattées de voir une Vénitienne sans naissance et, disaient-elles,
+sans conduite, marcher du même pas et leur ôter sans façon des mains la
+queue du manteau ducal; mais la princesse avait des volontés absolues.
+Elle eût chassé ces douairières plutôt que de contrarier sa jeune
+favorite, et aucun homme de cour ne trouvait à redire à l'admission
+d'une si belle personne dans les salles de réception.
+
+Quand la princesse eut agréé les hommages de ses flatteurs, elle leur
+présenta son secrétaire intime, le comte de Saint-Julien. Au ton de sa
+voix, tous comprirent que ce n'était pas à la lettre un successeur de
+l'abbé Scipione, et qu'il fallait se conduire autrement avec lui.
+Saint-Julien fut donc étourdi et presque effrayé des protestations et
+des avances qui lui furent faites de tous côtés. Il était bien loin
+d'avoir conçu une si haute idée de son rôle. «Eh! mon Dieu! se
+disait-il, si j'étais l'époux de la princesse, on ne me traiterait pas
+mieux. Tous ces gens-là doivent pourtant bien savoir dans quel costume
+je suis arrivé ici.» En voyant combien les hommes sont rampants et
+souples devant tout ce qui semble accaparer la faveur du maître, il
+s'étonna d'avoir été si craintif. «Qu'est-ce donc que cette grandeur que
+j'avais rêvée? se dit-il; où sont ces hommes élevés qui soutiennent la
+dignité de leur rang par de nobles actions, et qui ont le coeur fier et
+hardi comme la devise de leurs ancêtres? Les vrais nobles sont-ils aussi
+rares que les vrais talents?»
+
+Le jour même, on célébra le mariage de l'aide de camp Lucioli avec la
+lectrice mistress White. Ce fut un grand sujet d'étonnement pour Julien,
+de voir ce beau jeune homme épouser une vieille fille d'un rang obscur
+et d'un esprit médiocre. Personne ne songea à partager la surprise de
+Julien. La duègne était richement dotée par la princesse, et Lucioli
+pourrait désormais satisfaire ses étroites vanités et déployer un luxe
+insolent. Il était réconcilié avec sa situation, et trouvait dans le
+maintien grave de Quintilia plus d'indulgence pour son amour-propre
+qu'il ne l'avait espéré.
+
+En effet, la princesse présida cette cérémonie avec un sang-froid
+imperturbable. Il était impossible de se douter, à son air austère et
+maternel, qu'elle fût occupée à se divertir sérieusement d'une victime
+insolente et lâche. Dans aucun recoin de la chapelle on n'osa échanger
+le plus furtif sourire. Les lèvres de Quintilia étaient immobiles et
+serrées comme celles d'un mathématicien qui résout intérieurement un
+problème. Julien se méfia néanmoins de cette affectation, et quand vers
+minuit la princesse se retrouva dans son appartement avec lui, Ginetta
+et Galeotto, il ne s'étonna guère de la scène qui eut lieu, devant lui.
+La Ginetta, mettant son mouchoir sur sa bouche, semblait attendre dans
+une impatience douloureuse le signal de sa délivrance, lorsque
+Quintilia, se laissant tomber tout de son long sur le tapis, lui donna
+l'exemple d'un rire inextinguible et presque convulsif. Le page fit la
+troisième partie, et Julien resta ébahi à les contempler jusqu'à ce que,
+les rires un peu apaisés, un feu roulant et croisé de sarcasmes amers et
+d'observations caustiques lui fit comprendre qu'on venait de jouer la
+plus majestueuse des farces dont un amant rebuté ou disgracié pût être
+la victime ou le bouffon.
+
+«Je n'aime pas cela, dit-il au page lorsqu'ils se retrouvèrent ensemble
+dans leur appartement. Ou Lucioli est un pauvre niais qu'on mystifie
+sans pitié, ou c'est un misérable qui se console avec de l'argent, et
+qu'il faudrait plutôt chasser.
+
+--Vous avez l'air, dit le page d'un ton assez sec et sérieux, de
+critiquer la conduite de notre bienfaitrice; je vous dirai, moi aussi,
+monsieur de Saint-Julien, je n'aime pas cela.
+
+--Mettez-vous à ma place, répondit Julien un peu confus; ne
+penseriez-vous pas, en voyant des choses si étranges, que la princesse
+est bien cruelle envers ceux qui osent s'élever jusqu'à elle, ou bien
+inconstante envers ceux qu'elle y fait monter un instant?»
+
+Le page ne répondit que par un grand éclat de rire; puis, reprenant
+aussitôt son sérieux, il quitta Saint-Julien en lui disant: «Mon ami, ni
+le dévouement ni la prudence n'admettent l'esprit d'analyse.»
+
+
+
+
+VI.
+
+
+Le lendemain, la princesse appela Saint-Julien et s'enferma avec lui
+dans son cabinet. Elle était occupée de mille projets; elle voulait
+apporter de notables économies à son luxe, fonder un nouvel hôpital,
+réduire les richesses d'un chapitre religieux, écrire un traité sur
+l'économie politique, et mille autres choses encore. Saint-Julien fut
+épouvanté de tout ce qu'elle voulait réaliser, et il pensa un instant
+que la vie d'un homme ne suffirait pas à en faire le détail. Néanmoins
+elle lui posa si nettement les points principaux, elle le seconda par
+des explications si précises et si lucides, qu'il commença bientôt à
+voir clair dans ce qu'il avait pris à l'abord pour le chaos d'une tête
+de femme. Lorsqu'elle le renvoya, elle lui confia une besogne assez
+considérable, qu'il eut à lui rendre le lendemain et dont elle fut
+contente, bien qu'elle y fît de nombreuses annotations.
+
+Plusieurs mois furent employés à dresser et à préparer ce travail.
+Durant tout ce temps, la princesse fut enfermée dans son palais; les
+fêtes et les réceptions furent suspendues; les rues furent
+silencieuses, et les façades ne s'illuminèrent plus de l'éclat des
+flambeaux. Quintilia, vêtue d'une longue robe de velours noir, et
+relevant ses beaux cheveux sous un voile, sembla oublier la parure, le
+bruit et le faste, dont elle était ordinairement avide. Plongée dans de
+sérieuses études et dans d'utiles réflexions, elle ne se permettait pas
+d'autre délassement que de fumer le soir sur une terrasse avec ses
+intimes confidents, à savoir: le page, le secrétaire intime et la
+Ginetta. Quelquefois elle se promenait avec eux en gondole sur la jolie
+petite rivière appelée Célina, qui traversait la principauté; mais la
+gaieté folâtre était bannie de leurs entretiens. Ses projets du
+lendemain, ses travaux de la veille, la mettaient dans un rapport
+immédiat et continuel avec Saint-Julien. La familiarité qui en résulta
+avait quelque chose de paisible et de fraternel, qui était mieux que de
+l'amitié, et qui cependant ne ressemblait pas à l'amour. Du moins Julien
+le croyait; mais son âme était dominée, toutes ses facultés absorbées
+par une seule pensée. Si les heures où la princesse l'exilait de sa
+présence n'eussent été assidûment remplies par le travail qu'elle lui
+imposait et par les courts instants de repos qu'il était forcé de
+prendre, elles lui eussent semblé insupportables. Mais dès son réveil,
+il se rendait près d'elle et ne la quittait plus que le soir. Elle
+prenait ses repas avec lui, des repas courts et presque napoléoniens. Si
+quelquefois elle se reposait de ses fatigues intellectuelles par
+quelques idées plus douces, elle y associait toujours son jeune protégé.
+Elle l'entretenait des arts, qu'elle chérissait et dont il avait le vif
+sentiment; elle écoutait avec intérêt quelques douces et naïves poésies
+dont le jeune homme s'inspirait auprès d'elle, ou bien elle lui parlait
+des bienfaits d'une vie laborieuse et réglée, des charmes d'une amitié
+chaste et sainte. Saint-Julien l'écoutait avec délices, et, à voir son
+front serein, son regard maternel, il oubliait qu'une passion orageuse
+ou fatale pût naître auprès d'une telle femme; il se persuadait être
+arrivé au terme du plus beau voeu qu'une âme noble puisse faire; il
+croyait avoir atteint pour toujours un bonheur sans mélange et sans
+remords. Quelquefois, il est vrai, lorsqu'il se retrouvait seul au
+sortir de ces douces causeries, sa tête s'enflammait, son coeur battait
+précipitamment, son émotion devenait une souffrance vague; mais un
+sentiment pieux succédait à ces agitations. Il remerciait Dieu de
+l'avoir tiré d'une condition douloureuse pour le combler de telles
+joies, il versait des larmes, il prononçait le nom de Quintilia et
+l'associait au nom de Marie, la Vierge des cieux. Quand il avait soulagé
+son coeur dans ces extases, il reprenait avec ardeur la tâche que sa
+souveraine lui avait confiée, et se livrait par anticipation au plaisir
+de mériter et d'obtenir ses éloges et ses remerciements.
+
+Entièrement séparé de l'entourage extérieur de la princesse, il n'avait
+de relations qu'avec Galeotto et la Ginetta. Son caractère timide et un
+peu fier, ses occupations sérieuses et soutenues, et surtout le
+sentiment de bien-être intérieur qui lui rendait tout épanchement
+inutile, s'opposaient à toute communication entre lui et le reste des
+hommes. Il vécut donc dans un tel isolement de tout ce qui n'était pas
+Quintilia, qu'il savait à peine les noms des personnes qu'il rencontrait
+dans l'intérieur du palais. Et pourtant une passion, réelle, dévorante,
+à jamais tenace, s'allumait en lui à son insu, à l'ombre de cette
+confiance dangereuse. L'imagination de ce jeune homme était si pure, il
+avait si peu connu l'amour, qu'il ne croyait pas à ses tourments et les
+éprouvait sans les reconnaître.
+
+Six mois s'étaient écoulés ainsi. Un soir, le travail se trouva terminé.
+La princesse avait été tout ce jour-là plus grave et plus réfléchie que
+de coutume. Elle traça de sa main une dernière page à la fin du registre
+que Julien venait de lui présenter. Pendant qu'elle l'écrivait, Ginetta,
+qui s'était introduite sans bruit dans l'appartement, attendait avec une
+sorte d'anxiété qu'elle eût fini; son oeil noir et mobile interrogeait
+impatiemment tantôt la porte où Julien aperçut un pan du manteau de
+Galeotto, tantôt le front assombri et le sourcil plissé de la princesse.
+Enfin, la princesse posa sa plume d'un air distrait, cacha sa tête dans
+ses mains, reprit la plume, joua un instant avec une tresse de ses
+cheveux qui s'était détachée, puis tressaillit, traça précipitamment
+quelques chiffres, signa le registre, le ferma et le poussa loin d'elle.
+Puis, tenant toujours sa plume, elle se leva, se tourna vers Ginetta et
+la planta dans une grosse touffe de ses cheveux noirs. La soubrette fit
+un cri de joie. «Est-ce enfin terminé, Madame? s'écria-t-elle; votre
+belle main va-t-elle quitter la plume et reprendre le sceptre et
+l'éventail? Sommes-nous arrivés au bout de ce pâle carême? le plaisir
+va-t-il briser la pierre du cercueil où vous l'avez enseveli? me
+permettrez-vous de jeter au vent cette vilaine plume que vous venez de
+mettre dans mes cheveux, et qui me semble peser comme du plomb?
+
+--Fais-en un auto-da-fé, répondit Quintilia, je ne travaillerai plus
+cette année.
+
+--Vive la liberté! s'écria Galeotto en entrant d'un bond. Au risque
+d'être grondé, il faut que je vienne mettre un genou en terre devant ma
+souveraine, et que je la prie de _briser les cercles de fer de son
+écuyer_.
+
+--Reprends ton vol, mon beau papillon, dit la princesse en l'embrassant
+au front.
+
+--Par la Vierge! dit le page en se relevant, il y avait plus de six mois
+que Votre Altesse n'avait fait cet honneur à son pauvre nain. Nous voici
+tous sauvés; nous renaissons, nous dépouillons nos chrysalides, nous
+ressuscitons. Alleluia.
+
+--Brûlons la maudite plume! dit Ginetta.
+
+--Non, dit le page en s'en emparant. Attachons-la à la barrette de
+monsieur le secrétaire intime, et jetons tout dans la Célina, le pédant
+et son encre, l'ennui et les registres.
+
+--Non pas, dit la princesse; à votre tour, respectez le travail, la
+réflexion, l'économie. Mon bon Giuliano, nous nous retrouverons tête à
+tête dans la poussière des livres. Aujourd'hui, reposons-nous, quittons
+nos habits noirs. Rions avec ces enfants, redevenons jeunes. Page, fais
+illuminer le fronton de mon palais. Toi, Ginetta, rends la liberté à ma
+chevelure, et enlève cette dernière tache d'encre à mon doigt.»
+
+La Ginetta frotta les mains de la princesse avec de l'essence de citron.
+Le page ouvrit les fenêtres et donna en criant des signaux à la
+cantonade; puis il entraîna Julien sur la terrasse, et lui remettant un
+magnifique bouquet de fleurs:
+
+«Portez-le à Son Altesse, lui dit-il, mettez-vous à ses pieds, et tâchez
+qu'elle ait pour vous un doux regard. Quittez surtout cet air consterné.
+De quoi vous étonnez-vous? Pensez-vous que nous étions convertis pour
+jamais, et que tout irait toujours selon vos goûts et vos idées? Mais
+apprenez à connaître l'amitié. Je pourrais me venger aujourd'hui de tout
+l'ennui que vous m'avez causé; je veux, au contraire, vous aider à
+ressaisir votre crédit qui chancelle.
+
+--Vraiment, je vous jure que je ne comprends pas, reprit Julien en
+prenant le bouquet machinalement.
+
+--Allez, allez! cria le page en le poussant. Si vous êtes habile, ne
+perdez pas le temps et l'occasion, car voici le tourbillon qui nous
+enveloppe et le sabbat qui commence.»
+
+Les accords de cent instruments montaient en effet dans les airs, et
+déjà des pétards et des fusées volaient par les rues.
+
+--Qu'est-ce donc que tout ce bruit? dit Julien.
+
+--C'est mon ouvrage, dit Galeotto d'un air enivré; c'est ce qui doit
+sauver ou perdre bien des flatteurs, faire voler les uns comme des
+aigles, barboter les autres comme des oisons.»
+
+Saint-Julien, poussé par les épaules, approcha de la princesse d'un air
+gauche et confus.
+
+Elle était déjà transformée en une autre femme que celle qu'il voyait
+depuis six mois. Elle avait les cheveux parfumés, le front couvert de
+diamants de sept couleurs, une folle et magnifique parure. Son corps
+avait changé d'attitude et sa figure d'expression. Elle était sans
+contredit beaucoup plus jeune, plus belle et plus séduisante qu'avec sa
+robe noire et son air pensif. Mais Saint-Julien l'avait aimée beaucoup
+mieux ainsi, et maintenant elle l'effrayait comme autrefois; ses doutes
+évanouis longtemps se réveillaient, sa confiance et sa joie pâlissaient
+à mesure que la beauté de Quintilia s'illuminait d'un éclat plus vif.
+
+[Illustration: Je me nomme Galeotto _degli Stratigopoli_... (Page 11.)]
+
+«Un genou en terre, lui dit le page à l'oreille, et tâchez de baiser sa
+main.»
+
+Julien crut qu'on le persiflait; peu s'en fallut qu'il n'accusât
+Quintilia d'être complice d'une mystification préparée contre lui. Il se
+laissa tomber à demi sur le carreau de velours qui était à ses pieds,
+et, tout palpitant, il leva sur elle un regard qui semblait être un
+triste et doux reproche. Mais, au lieu de le railler, comme il s'y
+attendait, Quintilia lui prit la main.
+
+«Eh quoi! des fleurs à la main de Giuliano! lui dit-elle avec gaieté;
+mais je crois que le monde est bouleversé, et tu m'apportes précisément
+les fleurs que j'aime, la rose turque et la pompadoura qui enivre!
+Donne, donne, Giuliano. Toi aussi, tu veux donc te rajeunir et te
+retremper! Bien, mon fils; faisons-leur voir que le travail ne nous a
+pas rendus stupides, et que nos esprits ne sont point émoussés comme nos
+plumes.»
+
+Quintilia, en disant ces folles paroles, embrassa son secrétaire intime
+sur les deux joues. C'était la première fois, et il s'y attendait si
+peu, que sa tête se troubla, et il lui fut impossible de comprendre ce
+qui se passait autour de lui.
+
+Un feu d'artifice fut tiré sur l'eau, et un grand souper, qui sembla
+improvisé, mais que Galeotto et Ginetta tenaient prêt depuis longtemps,
+prolongea la fête assez avant dans la nuit. Saint-Julien suivit d'abord
+machinalement Quintilia; il était encore sous l'impression délirante de
+ce baiser: il ne songea qu'à la trouver belle dans sa nouvelle parure,
+gracieuse et spirituelle avec ceux qui venaient la complimenter. Mais
+peu à peu cet entourage de courtisans qu'il avait perdu l'habitude de
+voir se placer entre elle et lui, ce bruit qui ne lui permettait plus
+d'être seul entendu, ce mouvement qui semblait enivrer Quintilia, lui
+devinrent odieux. Il fut souvent tenté de quitter cette cohue et d'aller
+s'enfermer dans sa chambre. Un sentiment de jalousie inquiète et
+chagrine le retint auprès de la princesse.
+
+[Illustration: Que suis-je donc? s'écria Julien... (Page 18.)]
+
+
+
+
+VII.
+
+
+«Mon ami, lui dit Galeotto le lendemain matin, vous avez été
+souverainement ridicule hier soir.
+
+--Et pourquoi donc?
+
+--Triste, pâle, et l'air consterné! Prenez garde à vous. La princesse
+est en humeur de se divertir: si vous ne vous amusez pas, vous êtes
+perdu.
+
+--Perdu! dit Saint-Julien. Comment et pourquoi?
+
+--Pourquoi?..... parce que vous l'ennuierez, mon ami. Comment? parce
+qu'elle oubliera jusqu'à votre nom.
+
+--Où sommes-nous, mon Dieu? dit Julien en passant sa main sur ses yeux,
+dans un sentiment d'invincible tristesse. Est-ce un rêve que je fais?
+Tout est-il donc si changé depuis douze heures!
+
+--Vous ne connaissez pas le monde, reprit le page; vous ne savez pas
+qu'il faut ne compter sur rien, être préparé à tout, et posséder vingt
+habits dans son magasin pour être toujours prêt à changer avec ceux qui
+changent.
+
+--Mais expliquez-moi Quintilia; que m'importent les autres?
+
+--Quintilia! dit le page en baissant la voix. Que je vous explique cette
+femme, moi!... Eh! mon ami, j'ai seize ans! Je ne manque pas d'intrigue,
+d'ambition et d'une certaine intelligence; je vois, j'entends; je
+n'essaie pas de comprendre; j'obéis, je devine ce qu'on va me commander:
+il me semble que c'est quelque chose pour mon âge. Mais trouver la
+raison de ce que je vois, de ce que j'entends et de ce que je fais,
+c'est plus qu'il n'appartient à mon inexpérience et à ma jeunesse. C'est
+vous, monsieur le philosophe, qui devriez me donner la clé des énigmes
+autour desquelles je tourne comme une folle planète, sans savoir où me
+mène mon soleil.
+
+--Je ne vous demande qu'une chose, dit Saint-Julien en fixant ses grands
+yeux tristes sur les yeux malins et brillants de Galeotto. Je vois bien
+qu'il y a en elle deux femmes distinctes, une vraie et une artificielle;
+une qui est née ce qu'elle est, une autre que les hommes et le siècle
+ont formée: laquelle des deux est l'oeuvre de Dieu?»
+
+Le page eut sur les lèvres une contraction nerveuse, comme s'il allait
+dire un mot cynique. Saint-Julien devina les deux syllabes qui erraient
+sur cette bouche moqueuse, et un frisson douloureux lui passa de la tête
+aux pieds. Mais le page se levant aussitôt et changeant de manière et de
+langage avec cette facilité de courtisan qui était innée en lui:
+
+«Votre question n'a pas le sens commun, mon ami, lui dit-il en se
+promenant dans la chambre d'un air grave. Le sentiment et la
+métaphysique vous ont troublé le jugement. Est-ce que nous sommes _nés_
+quelque chose? C'est bien assez d'être nés gentilshommes, canaille ou
+prince. Ce n'est pas Dieu qui préside à ces distinctions; et pour notre
+caractère, c'est l'éducation et le hasard qui s'en mêlent. Si j'étais
+phrénologiste, je vous dirais quelles bosses du crâne de Son Altesse
+nécessitent la contradiction que vous voyez en elle; mais, n'étant qu'un
+ignorant, j'aime mieux admirer ses cheveux noirs et recevoir sur mon
+pauvre front étroit et borné le baiser d'une bouche ducale.»
+
+En se rappelant le baiser qu'il avait reçu, Saint-Julien frémit, et
+devint tour à tour rouge et pâle. Le page s'en aperçut, et, s'arrêtant
+devant lui les bras croisés sur sa poitrine:
+
+«Mon ami, lui dit-il, tu es amoureux; tu es perdu!
+
+--Amoureux! dit Julien troublé; non, je ne le suis pas. J'aime ma
+souveraine avec vénération, avec...
+
+--Tais-toi, tu extravagues, reprit Galeotto. Nous ne sommes plus au
+temps de la chevalerie. Aujourd'hui un gentilhomme, et même un
+pâtissier, peut épouser une princesse. Tu es amoureux, mais tu es fou.
+
+--Épargnez-moi vos railleries, Galeotto...
+
+--Non, je ne raille pas. Hier, quand vous avez reçu ce baiser sur les
+joues, vous avez failli vous trouver mal. Pour un homme qui ne voudrait
+que parvenir, c'eût été d'un effet excellent. Ces timidités-là ont plus
+de succès ici que les fatuités de Lucioli. Ce n'est pas vous qu'on
+mariera à une duègne, et qu'on enverra prendre l'air à la campagne avec
+cinquante mille francs de rente et une momie ambulante comme mistress
+White. Mais c'est vous à qui l'on mettra un collier de vermeil au cou,
+et qu'on laissera vieillir couché en rond sur un coussin entre la biche
+tachetée et la levrette blanche.
+
+--Mais quel rôle si important jouez-vous donc vous-même ici? dit
+Saint-Julien un peu piqué.
+
+--Aucun, dit le page; mais je ne suis pas amoureux; et quand on me baise
+au front, je n'oublie pas que je suis un jouet, un petit animal
+domestique, un enfant condamné à ne pas grandir. Alors, en attendant que
+je sois homme et qu'on s'en aperçoive, je rends à la Ginetta les baisers
+qu'on me donne. Fais comme moi, Giuliano, Ginetta est une belle et bonne
+fille.»
+
+Saint-Julien eut comme un éblouissement, et s'appuyant sur le bras de
+son fauteuil.
+
+«Ô mon Dieu! s'écria-t-il avec angoisse, où m'avez-vous conduit? dans
+quel antre de corruption m'avez-vous jeté?»
+
+Galeotto répondit par un éclat de rire à cette mystique apostrophe.
+
+Le naïf Julien le regardait avec surprise et avec une sorte de terreur.
+Élevé aux champs, plein d'innocence et de candeur, il ne pouvait
+comprendre la précoce dépravation de cet enfant de la civilisation.
+
+«Si jeune et si beau! continua-t-il en le regardant avec une sincérité
+de douleur qui augmenta la gaieté du page; avec un front si pur et tant
+de grâce, être déjà si sec, si froid, si raisonneur! Avoir déjà vaincu
+l'amour, et l'enthousiasme, et les sens! avoir arrangé toute sa vie pour
+l'ambition, et n'avoir ni jeune coeur ni folle imagination qui vous
+détourne du chemin! Quoi! pas même amoureux de la Ginetta! Moqueur et
+méprisant sous les lèvres de celle-ci, méfiant et froid sous les lèvres
+de l'autre!... Qu'aimez-vous donc, qu'aimerez-vous, vieillard de seize
+ans?
+
+--J'aimerai, dit le page, j'aimerai l'argent et le pouvoir: l'argent,
+pour avoir de bons chevaux, de riches habits, et des femmes dont je ne
+serai pas forcé d'être amoureux au point de me brûler la cervelle en cas
+d'abandon; de ces femmes qui ont tout juste assez d'esprit pour nous
+donner un instant d'ivresse, seul bien que la femme puisse promettre et
+tenir, menteuse et lascive qu'elle est de sa nature; le pouvoir, pour
+humilier les fourbes et les sots qui me flattent et me haïssent, pour
+jeter dans la poussière les faces orgueilleuses qui se baissent pour me
+regarder. Oui, oui, l'argent et le pouvoir: tout homme qui n'est pas
+imbécile ou fou doit viser à cela et mépriser le reste.
+
+--De qui tenez-vous ce principe? dit Saint-Julien. Est ce de vous-même,
+est-ce de Quintilia?
+
+--Oh! toujours à cheval sur votre idée fixe! Que m'importe Quintilia?
+Croyez-vous que je veux pourrir dans ce misérable cabotinage de royauté?
+Croyez-vous que cette parodie de czarine, et ces ombres de courtisans,
+et ces forteresses de pain d'épice, et cet appareil militaire qu'on a
+fait avec de la moelle de sureau et des grains de plomb, et ce palais
+qui servirait de surtout sur la table d'un banquier, et ces places dont
+ne voudrait pas le groom d'un pair d'Angleterre; croyez-vous vraiment
+que tout cela m'attache et me séduise? C'est bon pour vous, vertueux
+prestolet, qui vous croyez au sommet des grandeurs du monde, et qui
+prenez le théâtre de Polichinelle pour la Scala ou pour San-Carlo. Moins
+heureux que vous, je ne sais pas m'abuser ainsi; je sens que l'univers
+n'est pas trop vaste pour mon activité, et j'étouffe dans ce poêle, où
+nous chauffons comme de pauvres marrons qu'une femme tire du feu au
+profit du diable. Allons, Giuliano, suivez votre vocation, et ne vous
+effrayez pas de la mienne. C'est moi qui devrais m'étonner et me jeter à
+la renverse, et interroger avec stupeur les étoiles fantasques, à la vue
+d'une candeur comme la vôtre. C'est vous, mon ami, qui êtes une
+exception, une rareté, une merveille dans ce siècle de raison et
+d'égoïsme. Vous êtes peut-être un ange devant Dieu; mais les hommes, à
+coup sûr, vous montreraient à la foire s'ils savaient ce que vous êtes.
+
+--Que suis-je donc? s'écria Julien, confondu de surprise.
+
+--Voulez-vous que je vous le dise? Vous ne vous en fâcherez pas?
+
+--Non.
+
+--Vous êtes un niais.
+
+--Et Quintilia?
+
+--Je vous le dirai quelque jour si nous nous rencontrons à cent lieues
+d'ici.»
+
+
+
+
+VIII.
+
+
+Une grande fête se préparait au palais. Jamais Julien n'avait vu un tel
+luxe et de si folles dépenses. Personne ne pouvait plus aborder la
+princesse s'il ne venait l'entretenir de chiffons, de lustres et de
+musiciens. Le pauvre secrétaire intime, étranger à toutes ces choses,
+errait pâle et triste au milieu de ce désordre, dans la poussière des
+préparatifs et dans la cohue des ouvriers. Trois jours entiers
+s'écoulèrent sans qu'il vît la princesse. Il tomba dans une noire
+mélancolie et pleura son beau rêve effacé, ses douces illusions perdues.
+Le matin de la fête, elle se souvint de lui et le fit appeler pour lui
+remettre le costume qu'il devait porter; elle lui donna gravement les
+instructions les plus frivoles, lui demanda conseil sur la coupe des
+manches que Ginetta lui essayait; puis elle oublia sa présence et le
+laissa sortir sans s'en apercevoir.
+
+Le bal fut magnifique. Grâce à la plus bizarre et à la plus folle des
+inventions de la princesse, toute la cour représenta une immense
+collection de papillons et d'insectes. Des justaucorps bigarrés
+serraient la taille; de grandes ailes d'étoffe, montées sur du laiton
+imperceptible, se déployaient derrière les épaules ou le long des
+flancs; et l'on ne pouvait trop admirer l'exactitude des nuances, la
+forme des accidents, la coupe et l'attitude des ailes, et jusqu'à la
+physionomie de chaque insecte reproduite par la coiffure du personnage
+chargé de le représenter. Le bon abbé Scipione, métamorphosé en
+sauterelle, gambadait agréablement dans son mince vêtement de crêpe vert
+tendre. Le pimpant Lucioli, emprisonné dans une écaille bombée de satin
+marron, et le ventre couvert d'un gilet rayé de noir et de blanc,
+représentait admirablement un hanneton de la plus grosse espèce connue.
+La grande et mince marchesa Lucioli, ex-mistress White, était fort
+brillante sous un long corps de velours noir et de grandes ailes de
+taffetas jaune rayé de noir. Avec sa longue face pâle, les déchiquetures
+de ses ailes et sa démarche péniblement folâtre, on l'eût prise pour ce
+grand papillon nommé Podalyre, qui est si embarrassé de sa longue
+stature que les hirondelles dédaignent de le poursuivre et le laissent
+se débattre contre le vent, pêle-mêle avec les feuilles jaunies et
+dentelées du sycomore. Le beau page Galeotto représentait le charmant
+papillon Argus; les pierreries de toutes couleurs ruisselaient sur ses
+ailes de velours bleu tendre, doublées d'un satin nuancé de rose,
+d'abricot et de nacre. La Ginetta portait un corselet d'azur rayé de
+noir; elle était coiffée de ses cheveux bruns relevés en grosses touffes
+sur ses tempes. Belle avec sa tête large et plate, mince dans son
+corsage étroit, folâtre sous ses transparentes ailes de crêpe bleu, elle
+offrait le plus beau type d'_agrillon-demoiselle_ qu'on eût vu depuis
+longtemps. Quant à Julien, on l'avait déguisé en _antyope_, avec des
+ailes de velours noir frangées d'or.
+
+C'était la princesse elle-même qui avait présidé au choix et à la
+distribution de tous ces costumes. Elle avait consulté vingt savants et
+compulsé tous les traités d'entomologie de sa bibliothèque pour arriver
+à une perfection capable de donner le délire de la joie au plus grave de
+tous les professeurs d'histoire naturelle. Elle avait assorti chaque
+rôle, ou au moins chaque couleur, au caractère ou à la physionomie de
+chaque personnage. On voyait autour d'elle de belles Vénitiennes
+déguisées en guêpes, en noctuelles, en piérides; de brillants officiers
+convertis en cerfs-volants, en capricornes, en sphinx. On vit plusieurs
+jeunes abbés en fourmis et le majordome en araignée. Ou admira beaucoup
+le sphinx Atropos. La _manthe précheresse_ eut un plein succès, et les
+femmes jetèrent des cris d'épouvante à l'aspect du grand bousier sacré
+des Égyptiens.
+
+Mais parmi ces cohortes aériennes, Quintilia se distinguait par la
+richesse et la simplicité de son costume. Elle avait choisi pour emblème
+le blanc phalène de la nuit. Sa robe et ses ailes de gaze d'argent mat
+tombaient négligemment le long de sa taille. Elle avait pour coiffure
+deux marabouts blancs qui, s'abaissant de son front sur chacune de ses
+épaules, représentaient fort agréablement deux antennes moelleuses.
+
+Les salles étaient tapissées et jonchées de fleurs; des échelles de
+soie, cachées dans des guirlandes de roses, étaient tendues le long des
+murs ou suspendues aux voûtes. Les plus hardis grimpaient sur ces frêles
+soutiens, se tenaient accrochés, les ailes pliées, au-dessous des
+plafonds, se balançaient entre les colonnes, ou s'élançaient de l'une à
+l'autre en agitant leurs ailes diaphanes. C'était un spectacle vraiment
+magique, et dont la nouveauté enivra Saint-Julien un instant. Mais des
+angoisses inattendues l'arrachèrent bientôt à ces naïves satisfactions.
+Quintilia, entourée d'hommages et de voeux, se livrait au plaisir d'être
+admirée avec tant de jeunesse et d'enivrement que Saint-Julien crut ne
+plus pouvoir douter de l'erreur où six mois de retraite et de bonheur
+calme l'avaient plongé. «Insensé! se dit-il, comment ai-je pu croire que
+cette femme avait autre chose dans le coeur que la vanité de son sexe et
+l'orgueil de son rang? comment ai-je pu m'abuser à ce point sur la
+galanterie et le désordre qui règnent ici? Quel plaisir a-t-elle pris à
+me duper et à se duper elle-même sur de prétendus projets
+philanthropiques, sur les hautes ambitions d'une âme généreuse, lorsque
+le plus ardent de ses voeux, la plus enivrante de ses joies, c'est une
+fête ruineuse et le fade hommage des cours!»
+
+Et malgré ces tristes réflexions, il la suivait avec anxiété; il épiait
+tous ses regards, il se glissait à son insu sur tous ses pas.
+Lorsqu'elle semblait s'occuper d'un homme plus que d'un autre, son coeur
+battait, sa tête s'égarait, il était prêt à faire une scène ridicule;
+puis il s'arrêtait pour se demander compte de ses propres agitations et
+pour s'effrayer de ressentir l'amour en même temps que l'aversion.
+
+Dans le mouvement d'une valse, la coiffure de la princesse s'étant un
+peu dérangée, elle s'esquiva et entra dans ses appartements pour la
+réparer. Elle ne voulut pas appeler à son secours Ginetta, qui était
+emportée par la danse au fond des salles du bal. Elle se retira donc
+seule et sans bruit dans son cabinet de toilette; mais au moment d'en
+fermer la porte, elle vit derrière elle une pâle figure: c'était
+Saint-Julien qui l'avait suivie. Dans le délire de son chagrin, il
+s'était imaginé lui voir échanger un signe avec Lucioli, et il avait
+perdu la tête.
+
+«Et que veux-tu, Giuliano? lui dit-elle avec surprise; tu sembles triste
+ou malade! As-tu quelque chose à me dire? Que puis-je faire pour toi?
+
+--Je vous dérange, Madame, répondit-il d'une voix entrecoupée;
+ordonnez-moi de vous laisser seule.
+
+--Non, reprit-elle avec une parfaite insouciance, assieds-toi sur ce
+divan pendant que je vais raccommoder ma plume; et si tu as quelque
+confidence à me faire, je t'écoute.»
+
+Julien s'assit et garda le silence. Quintilia, debout devant son miroir
+et lui tournant le dos, refit sa coiffure tranquillement. Quand elle eut
+fini, elle pensa à lui et le regarda dans sa glace. Il était prêt à se
+trouver mal.
+
+Elle vint droit à lui, et lui prenant la main avec une assurance qui
+semblait partir de la bonté de son coeur au moins autant que de la
+hardiesse de son caractère: «Tu as quelque chose, lui dit-elle, tu
+souffres, tu es malade ou malheureux, lequel des deux? Parle, je suis
+ton amie, moi.»
+
+Saint-Julien pencha son visage sur les belles mains de Quintilia et les
+couvrit de larmes.
+
+«Tu es amoureux, lui dit-elle en les lui pressant avec affection.
+
+--Oh! Madame!
+
+--Oui, n'est-ce pas?
+
+--Eh bien! oui!
+
+--De qui?
+
+--Je n'oserais jamais...
+
+--C'est de la Ginetta?
+
+--Non, Madame.
+
+--Alors c'est de moi?
+
+--Oui, Madame.
+
+--Et bien! tant pis pour toi, répondit-elle avec un geste d'impatience
+voisin de la colère; tant pis pour nous deux!»
+
+Saint-Julien crut l'avoir blessée dans l'orgueil de son rang.
+«Pardonnez-moi, lui dit-il, je suis un sot et un insolent. Vous allez me
+chasser; mais je préviendrai vos ordres à cet égard: tout ce que
+j'aurais osé désirer était un mot de pitié avant de perdre pour jamais
+le bonheur de vous voir.
+
+--Eh! mon Dieu, tu ne sais ce que tu dis, Saint-Julien. Je ne te
+chasserai pas, et si tu pars, ce sera bien contre mon gré. Tu me crois
+offensée, tu te trompes. Si je t'aimais, je te le dirais; et si je te le
+disais, je t'épouserais.»
+
+Saint-Julien fut tout étourdi de ce discours, et faillit se frotter les
+yeux comme un homme qui vient de rêver. Mais il sentit aussi tout ce que
+cette franchise avait de mortifiant pour lui. Il baissa les yeux et
+balbutia quelques paroles.
+
+«Allons, ne prends pas cet air désespéré. Vois-tu, Julien, tous les
+jeunes gens sont fats ou romanesques. Tu n'es pas fat, mais tu es
+romanesque; tu te crois amoureux de moi, tu ne l'es pas. Comment le
+serais-tu? tu ne me connais pas.
+
+--Eh bien, Madame, s'écria Saint-Julien, vous avez raison en ceci; je ne
+vous connais pas, et si je vous connaissais, je serais ou radicalement
+guéri ou décidément incurable. Je vous aimerais au point de me brûler la
+cervelle, ou je vous haïrais assez pour vous fuir sans regret. Mais le
+fait est que je ne sais point qui vous êtes, et l'incertitude où je vis
+me dévore. Tantôt je vous prie dans le secret de mon coeur comme un ange
+de Dieu, et tantôt... oui, je vous dirai tout, tantôt je vous compare à
+Catherine II.
+
+--Sauf les meurtres, les empoisonnements et autres misères semblables,
+qui, après tout, ne constitueraient pas une grande différence, dit la
+princesse avec une froide ironie.» Alors, prenant son éventail de
+plumes, elle s'assit en ajoutant avec un calme dérisoire: «Continuez,
+monsieur le comte, j'écoute votre harangue.»
+
+--Raillez-moi, méprisez-moi, dit Julien au désespoir, vous avez raison;
+traitez-moi comme un fou, je le suis. Et que m'importe votre colère? que
+m'importe votre mépris? Au moment de vous perdre à jamais, et ne
+risquant plus rien, je puis bien tout vous dire.
+
+--Dites, Julien, répondit-elle tranquillement.
+
+--Eh bien, je vous dirai, Madame, que cela ne peut pas durer et qu'il
+faut que je parte. Vous me traitez avec confiance, et je n'en suis pas
+digne; vous m'accablez de bontés, et je suis ingrat. Au lieu de me
+borner à vous servir et à vous chérir en silence, je m'inquiète de
+toutes vos actions. Je vous soupçonne des plus infâmes turpitudes, je
+vous épie comme si j'étais chargé de vous assassiner. Je questionne vos
+gens, j'interroge vos regards, je commente vos paroles, je hais votre
+parure; je voudrais tuer tous ceux qui vous admirent. Je suis jaloux,
+jaloux et méfiant! Moquez-vous! oh! oui, moquez-vous! Je me moque de
+moi-même bien plus amèrement que personne ne le fera. Depuis trois jours
+surtout je suis fou, complètement fou. Je suis à chaque instant sur le
+point de vous adresser des reproches et de vous demander compte de mes
+tourments! Moi à vous! moi, votre valet!... Madame, je sais que je suis
+votre valet...
+
+--Vous prenez trop de peine, interrompit la princesse. Je ne pense pas à
+vous humilier, ces moyens sont bons pour qui n'en a pas d'autres. Vous
+n'êtes point mon valet, Monsieur, et vous ne le serez jamais. Je croyais
+m'être expliquée assez clairement tout à l'heure à cet égard.
+D'ailleurs, quand même vous le seriez, il y aurait un cas où vous auriez
+le droit de me parler comme vous le faites. Savez-vous lequel?
+
+--Dites, Madame, je n'ai plus peur: je suis perdu!
+
+--Je vous le dirai sans colère et sans mépris. Ce cas, Julien, c'est
+celui où je vous aurais encouragé pendant seulement... combien dirai-je?
+cinq minutes?... Est ce trop?
+
+--Votre moquerie est sanglante, Madame, et je l'ai méritée! Non, vous ne
+m'avez pas encouragé pendant cinq minutes; vous ne m'avez pas adressé un
+regard, pas une syllabe qui m'ait donné droit d'espérer...
+
+--À moins que vous n'ayez pris pour des preuves de mon amour ou pour des
+avances de ma coquetterie les attentions et les soins d'une honnête
+amitié, les témoignages d'une loyale estime... On m'avait souvent dit
+que les femmes au-dessous de cinquante ans n'avaient pas le droit d'agir
+comme je le fais; que la franchise ne leur servait à rien; que leur
+témoignage n'était pas reçu devant la prétendue justice du bon sens:
+j'en avais fait l'expérience... mais avec qui? avec des sots et des
+lâches. Je vous prenais pour un homme capable de me juger.
+
+--Madame, Madame, vous êtes injuste! Vous m'avez interrogé d'un ton
+d'autorité, vous avez été au-devant de mes aveux. Tout mon tort est donc
+de n'avoir pas menti quand vous m'avez dit tout à l'heure: Si tu es
+amoureux, c'est de moi.
+
+--Votre tort n'est pas de me le dire, Julien, mais c'est de l'être.
+
+--Croyez-vous donc que de tels sentiments se commandent?
+
+--Peut-être! si j'étais homme, je serais l'ami de Quintilia. Je la
+comprendrais, je la devinerais, et je l'estimerais peut-être!...
+
+--Eh bien! laissez-moi vous comprendre, dit Julien en se jetant à genoux
+sans s'approcher d'elle, et peut-être pourrai-je être votre ami en même
+temps que votre sujet.
+
+--Monsieur le comte, dit la princesse en se levant, je ne rends compte
+de moi à personne. Depuis longtemps j'ai appris à mépriser l'opinion des
+hommes. N'avez-vous pas lu la devise de mon blason: _Dieu est mon
+juge_?»
+
+Elle sortit, et Julien, toujours à genoux, resta atterré à sa place.
+
+
+
+
+IX.
+
+
+Quand il fut revenu de sa première consternation, il tomba dans le
+désespoir; et cachant son front dans ses mains:
+
+«Malheureux fou! s'écria-t-il, est-il possible que tu aies fait ce que
+tu as fait, et dit ce que tu as dit! Comment! c'est toi qui es là dans
+le cabinet de toilette de la princesse? Qui t'a amené ici? comment as-tu
+osé? au milieu de quel vertige as-tu trouvé tant d'insolence, et où
+as-tu pris tout ce que tu as dit d'orgueilleux et d'insensé? Quoi! voici
+le dénouement d'une vie si belle, d'un bonheur si grand? Tu as été
+pendant six mois le roi du monde, et te voilà méprisé, chassé!... ou, ce
+qui sera pire encore, toléré peut-être comme un écolier ridicule, comme
+un cuistre sans conséquence, relégué parmi les subalternes au-dessus
+desquels on t'avait élevé! Ah! partons, partons! fuyons ces angoisses,
+ces incertitudes sans fin, ces doutes cuisants...» En parlant ainsi, il
+restait cloué à sa place et pleurait comme un enfant.
+
+«Tu t'affectes trop, lui dit tranquillement Galeotto, qui était entré
+sans qu'il s'en aperçût et qui l'écoutait divaguer. Je t'apporte déjà
+une meilleure nouvelle. Son Altesse te défend de sortir du palais, et
+t'ordonne de venir lui parler dans sa chambre demain après le bal.
+
+--Quoi! s'écria Saint-Julien, elle t'a dit!...
+
+--Ce que je te dis, rien de plus. Mais il me semble que c'est assez
+clair pour que je sache tout ce qui s'est passé. Tu as risqué la
+déclaration. Eh bien! tu n'as pas eu tort. Qui sait? ta bonne foi peut
+te servir plus que l'esprit des autres. Qu'as-tu à me regarder d'un air
+effaré? Son Altesse s'est fâchée sérieusement, à ce qu'il paraît. Cela
+vaut mieux, après tout, que le calme de la raillerie; elle avait l'air
+sombre en rentrant au bal, et, bien qu'elle se soit mise tout de suite à
+danser avec le duc de Gurck, la danse a langui pendant trois minutes; on
+se battait les flancs pour avoir l'air de ne pas voir le front courroucé
+de la souveraine, mais le fait est que personne ne pouvait en détourner
+les yeux. Oh! les princes sont un centre d'attraction magnétique! Être
+prince, c'est magnifique, en vérité! Il n'y a qu'une chose que j'aime
+mieux, c'est d'être page et d'en rire!...»
+
+Saint-Julien ne l'écoutait pas. Galeotto le prit par le bras et
+l'entraîna dans les jardins.
+
+«Écoute, lui dit-il quand ils furent seuls ensemble, je suis ton ami et
+veux te servir. Es-tu réellement amoureux?
+
+--Moi, dit Saint-Julien moitié par fierté, moitié par délire, je ne le
+suis pas! Comment peut-on être amoureux d'une femme qu'on ne connaît
+pas!
+
+--Oh! bien! j'aime à t'entendre parler ainsi. En ce cas tu as des idées
+plus saines que je ne pensais; mais à quoi vises-tu ici? quoi qu'il
+t'arrive, cela ne peut pas te mener bien loin. Personne n'a fait son
+chemin avant toi, et tu ne le feras pas non plus.
+
+--Explique-toi, au nom du ciel!...
+
+--Tu veux être l'amant de la princesse?»
+
+Saint-Julien fit un geste d'horreur que le page ne vit pas.
+
+«Tu veux, continua-t-il, régner sur ce petit domaine, commander à ces
+petits grands seigneurs? C'est peu de chose; mais encore c'est mieux que
+rien, et, pour un bachelier gentillâtre, cela peut sembler assez joli
+pendant quelque temps. Eh bien! prends garde; car il y a dix à parier
+contre un que tu ne régneras ici sur rien et sur personne. On peut
+plaire, mais non gouverner; on peut remonter fièrement le col de sa
+cravate; mais à quoi bon si l'on a quelque chose de plus dans la tête
+qu'un frivole amour! Avec cette femme il n'y a pas d'avancement
+possible; on n'est jamais que son amant, c'est-à-dire son très-humble
+serviteur. C'est à toi de savoir si tu veux consacrer tant de soins et
+de peines à ce résultat où bien d'autres t'ont devancé, où bien d'autres
+te succéderont.»
+
+Ce discours refroidit tellement l'imagination du pauvre secrétaire
+intime, qu'il se sentit incapable de parler le même langage que
+Galeotto. Il espéra s'éclairer enfin en feignant de partager ses idées.
+
+«Il faut, avant de te répondre, que je réfléchisse, répliqua-t-il. Mais,
+pour réfléchir à coup sûr, il me faudrait des renseignements historiques
+plus détaillés que ceux que j'ai. Peux-tu me les fournir, et le veux-tu?
+
+--Oui, car j'ai pitié de ton embarras; et si tu me trahis quelque jour,
+j'aurai ma revanche: je tiens ton secret.»
+
+Saint-Julien frémit de la situation où sa dissimulation le plaçait;
+néanmoins il continua.
+
+«Eh bien, dit-il, raconte-moi un peu la vie de madame Cavalcanti.
+
+--Pour cela, non!
+
+--Comment, tu refuses?
+
+--Je me récuse, je ne sais rien, et personne ne sait rien, si ce n'est
+la Ginetta; encore j'en doute. Ou la bouche de cette fille est un
+cercueil, ou bien la princesse jette au feu tous ses bonnets dès qu'elle
+leur trouve l'air de savoir ses pensées. Je te dirai tout ce que je
+sais, et ce ne sera pas long. Je te dirai tout ce que je présume, et ce
+sera logique. Elle fut mariée à douze ans par procuration, et devint
+veuve sans avoir jamais vu la figure de son mari. Ce fut heureux pour
+elle: il était laid et sot. Le gentilhomme chargé d'épouser la princesse
+par procuration s'appelait Max tout court. Il était bâtard de je ne sais
+quel roitelet d'Allemagne. Il avait douze ans comme la princesse. Ce fut
+une cérémonie plaisante, à ce qu'on dit. Les deux enfants étaient, à ce
+que raconte emphatiquement l'abbé Scipione, chamarrés d'ordres de tous
+les pays, de diamants et de broderies; graves comme des portraits de
+famille, beaux comme des anges, à ce que prétend mistress White. Ils
+jouèrent à la poupée en sortant de l'église et mangèrent des bonbons
+pendant tout le bal. Je ne sais par suite de quels arrangements
+diplomatiques le bâtard Max passa trois ans à la cour de Cavalcanti. Au
+bout de ce temps il fut banni et presque chassé _con furore_ par les
+parents de la princesse. Mais la princesse, devenue veuve et
+orpheline...
+
+--Rappela Max? dit Julien.
+
+--Pas du tout, elle l'oublia, et aima je ne sais lequel de ses pages;
+dans ce temps-là les pages étaient en faveur apparemment. Oh! les temps
+sont bien changés! Ensuite, ensuite, que sais-je! qui n'aima-t-elle
+pas!» Galeotto garda le silence un instant, puis il ajouta: «Penses-tu
+qu'elle ait jamais aimé quelqu'un?
+
+--Je deviendrai fou, dit Julien; ou plutôt je le suis déjà, car il me
+semble que les autres le sont. Galeotto, que faut-il que je pense de
+toi? veux-tu m'insulter? as-tu envie de te battre avec moi? parle!
+
+--Vive la Vierge! qu'est-ce que nous avons donc bu? dit Galeotto; nous
+sommes tous ivres-morts, et nous extravaguons d'une manière déplorable.
+Laisse-moi rassembler mes idées, qui s'envolent comme des flocons de
+duvet au souffle de tes paroles. Que t'ai-je dit? ce que je pouvais te
+dire. Crois-tu, qu'excepté la Ginetta, il y ait ici quelqu'un qui puisse
+avoir de meilleurs renseignements que moi? Eh bien! cherche, questionne,
+regarde, écoute aux portes; et si tu apprends quelque chose, viens m'en
+faire part; car, moi aussi, je suis curieux, et souvent je suis vraiment
+en colère de ne pouvoir regarder au travers de tous ces réseaux l'espèce
+de moucherons dont se nourrit l'araignée. Eh bien! je ne vois rien, je
+ne sais rien; voilà ce que je puis t'affirmer. Ici personne ne parle,
+par la raison que personne ne pense. On croit aux intrigues de la
+princesse ou on n'y croit pas: c'est tout un. Personne n'a assez de
+principes pour apprécier sa vertu, personne n'a assez d'esprit pour
+profiter de ses vices; car est-elle la plus austère ou la plus perverse
+des femmes, nul ne le sait, et nous ne le saurons peut-être jamais. De
+telles femmes devraient être marquées, au front, d'un zéro pour montrer
+qu'elles sont en dehors de l'espèce humaine, et qu'il faut les traiter
+comme des abstractions.
+
+--Mais pourquoi? s'écria Julien; pourquoi? pourquoi?
+
+--Parce qu'elles ne disent rien, ne font rien, ne pensent rien et ne
+sentent rien comme les autres. Ce sont des natures forcées, des
+intelligences dépravées, des mots détournés de leur sens, des cordes
+détendues qui n'ont plus de ton appréciable à l'oreille. Ce sont des
+êtres faussés, des énigmes sans mot, des arabesques diaboliques, des
+figures comme on en voit dans les rêves d'une digestion pénible ou dans
+les élucubrations bachiques d'après souper. Ce sont des paysages comme
+ceux que la gelée applique sur les vitres; on y voit de tout et on n'y
+voit rien. En un mot, ce ne sont pas des hommes, ce ne sont pas des
+femmes; ce sont des cuistres.
+
+--Vous avez peut-être raison, dit Saint-Julien étonné.
+
+--Ce sont des êtres, continua le page, qui aiment et qui n'aiment pas;
+aujourd'hui jouant un rôle, demain un autre; tantôt poètes, tantôt
+philosophes, tantôt métaphysiciens. Cela n'a pas d'âge, pas de
+caractère, pas de sexe, et cela se sauve par des prétentions et des
+singeries de royauté.
+
+--Vous haïssez donc cette femme? dit Saint-Julien.
+
+--Je ne puis ni la haïr ni l'aimer; elle n'existe pas pour moi. C'est
+une chose, et non une personne; une chose curieuse, bizarre, amusante
+parfois; c'est une chose couronnée, voilà tout. On s'incline devant le
+diadème, mais le cerveau ne serait pas bon à gouverner un couvent de
+petites filles.
+
+--Eh bien, je crois que vous vous trompez; je crois qu'il commanderait
+bien une armée. C'est là sans doute une femme incapable de tout ce que
+j'aime dans une femme, mais propre à ce que j'admire dans un homme. Elle
+est peut-être susceptible d'héroïsme; que nous importe à nous, qui ne
+sommes ni roi ni généraux?
+
+--Si j'étais général ou roi, reprit le page, je n'en serais que plus
+absolu dans mon ménage, et je voudrais bien voir que ma soeur, ma
+maîtresse ou ma mère vint commander à mes soldats ou à mes sujets! Mais,
+sois tranquille, les hommes maintiendront en bride le beau sexe qui se
+révolte, et la loi salique deviendra une mesure de sûreté universelle.
+Je dis mesure de sûreté, parce qu'avec des femmes-rois, quelles qu'elles
+soient, messalines ou pédantes, on n'est pas bien certain de s'éveiller
+tous les matins.
+
+--Au moins, avec celle-ci, dit Saint-Julien, effrayé de ce que le page
+semblait faire pressentir, il n'y a point lieu à de semblables craintes.
+
+--Ne l'as-tu pas trop grièvement offensée aujourd'hui? Saint-Julien, dit
+le page en baissant la voix, tâche d'obtenir ton pardon, ou plutôt
+va-t'en; car peut-être...
+
+--Galeotto, parle; est-elle ainsi? prouve-le-moi, et je ne l'aimerai
+plus, je ne souffrirai plus.
+
+--Je serais franc avec toi si tu l'étais avec moi; mais peut-être ne
+l'es-tu pas!
+
+--Comment?
+
+--Peut-être me fais-tu parler depuis une heure sur des choses que tu
+sais mieux que moi?
+
+--Me prenez-vous pour un espion?
+
+--Non; mais je suis sans expérience, moi; je suis né prudent; le peu de
+choses que j'ai vues dans ma vie n'a pas été propre à me rendre
+bienveillant. Je n'ose croire à rien; je crains par-dessus tout d'être
+dupe, et par conséquent ridicule. J'aime mieux arranger tout pour le
+pire dans mon imagination: si je suis détrompé, alors tant mieux; si je
+ne le suis pas, j'aurai donc bien fait de me tenir sur mes gardes.
+
+--Ô coeur froid! esprit sombre! dit Saint-Julien; sous cet extérieur
+gracieux, avec ces joyeuses manières, tant de fiel et de mépris pour
+tous! Mais en quoi ai je mérité votre défiance? que m'avez-vous vu
+faire de mal?
+
+--Rien; aussi je ne t'accuse de rien. Seulement, je me dis parfois que
+tu n'es peut-être pas aussi simple que tu veux le paraître, et que tu
+affectes de ne rien deviner, afin qu'on t'apprenne tout. Voyons, jure
+ton honneur, es-tu l'amant de la princesse?
+
+--Sur mon honneur! je ne le suis pas.
+
+--La Ginetta prétend la même chose; mais c'est une menteuse si rusée!
+Cependant la chose est bien invraisemblable, Julien. Quoi! tu lui as plu
+si vite; elle t'a ramassé sur le chemin pour ta jolie figure; elle t'a
+fait souper avec elle à Avignon, le soir même, après avoir envoyé
+Lucioli je ne sais où; puis elle a marié tout à coup et éloigné d'elle
+ce pauvre favori, qui depuis un an la suivait partout. Et voilà six mois
+que vous êtes enfermés ensemble, tête à tête, du matin au soir; et avec
+ses manières libres, son ton cavalier, son sang-froid cynique, elle
+t'aurait laissé pâlir et soupirer en vain! Et vos graves travaux
+(auxquels je ne crois guère) n'auraient pas été interrompus de temps en
+temps par des épanchements plus doux! Allons, allons, Julien, vous
+l'avez fâchée aujourd'hui; vous vous serez conduit comme une fille de
+village avec un officier de garnison: vous lui aurez demandé le
+mariage... Mais hier, mais ce matin encore, vous sembliez être bien en
+faveur, et je pensais que j'étais un niais, moi qui vous avais conseillé
+l'audace. J'ai souvent ri de votre émotion, de votre timidité,
+Saint-Julien; et peut-être était-ce vous qui, à ces heures-là, vous
+divertissiez à mes dépens.
+
+--Comment l'aurais-je fait, et pourquoi?
+
+--Pourquoi? parce que je vous ai peut-être laissé prendre une place que
+j'aurais dû occuper. Voyons, franchement, est-ce que je ne devrais pas
+être son amant, moi?
+
+--Je vous dirai ce que vous venez de me dire: sais-je si vous ne l'êtes
+pas?
+
+--Vive Dieu! s'écria le page gaiement, je ne le suis pas! et, mort-Dieu!
+j'en enrage, ajouta-t-il d'un ton demi-plaisant, demi-colère. Fiez-vous
+à moi, Saint-Julien, car voici que je m'épanche avec vous; je me laisse,
+aller jusqu'à me moquer de moi-même.
+
+--Je ne me moquerai pas, dit le bon Julien avec douceur, d'une erreur
+que j'ai partagée. Vous êtes amoureux aussi de la princesse?
+
+--Moi! non pas, s'il vous plaît; parlez pour vous, je vous en prie.
+
+--Mais vous l'avez été?
+
+--Per Bacco! jamais, que je sache! Amoureux de cette reine de Saba!
+Quand j'avais douze ans elle me faisait une peur de tous les diables
+avec ses yeux noirs et son nez aquilin; à présent, elle me donne des
+nausées d'ennui avec ses affaires d'État, ses conversations esthétiques,
+ses papillons et son latin. Après cela, elle est jolie femme, et je ne
+vous blâme pas d'être amoureux d'elle. J'aurais été bien aise d'être son
+favori, parce que j'aimerais assez faire le petit prince pendant quelque
+temps; mais elle m'a toujours fait l'honneur de me traiter comme un
+enfant en sevrage, et, soit mépris, soit affectation, elle s'obstine
+perpétuellement à rabattre cinq ou six ans de mon âge véritable. J'ai
+une manière de m'en venger: c'est de la gratifier de cinq ou six ans de
+trop auprès de tous les étrangers qui me demandent son âge à l'oreille.
+
+--Vous voyez bien cependant, dit le mélancolique Julien, qu'on peut
+vivre dans son intimité pendant des mois et des années sans être aussi
+heureux que vous le supposez.
+
+--Oh! la belle preuve! me prenez-vous pour un fat? ne sais-je pas bien
+qu'en effet je n'ai pas trop l'air d'un homme? Vous commencez à avoir de
+la barbe au menton, vous! Dieu sait si j'en aurai jamais... Et cependant
+vous n'êtes pas un roué. Allons, décidément je vous crois: vous n'êtes
+pas son amant, mais vous voulez l'être.
+
+--J'y renoncerais aisément si vous me disiez tout ce que vous savez.
+
+--Le reste de l'histoire de Max?
+
+--Qu'est-ce donc que le reste de cette histoire?
+
+--C'est, comme tout ce que je sais, un bruit mystérieux, un soupçon
+vague, rien de plus.
+
+--Mais encore? est-ce que cela aurait rapport aux affreuses idées de
+meurtre et de poison qui m'ont passé par la tête tout à l'heure en vous
+écoutant?
+
+--Oui, Julien; ce fut dit-on, une disgrâce un peu plus sérieuse que
+celle de Lucioli. Mais permettez que je remette ces trois mots à demain;
+et puisque nous sommes dans la même position à peu près l'un et l'autre,
+unissons-nous et donnons-nous la main.
+
+--Contre qui? dit Julien.
+
+--Contre l'hypocrisie féminine, répondit Galeotto. Vous êtes amoureux et
+maltraité; moi, j'étais prétendant, et j'ai été oublié. Il faut que nous
+sachions si nous sommes sacrifiés à ces butors d'officiers autrichiens
+qui dansent là-bas tout bottés, ou à ces Parisiens crottés, pour
+lesquels Son Altesse quitte une fois tous les ans son _vaste empire_ et
+notre beau climat. Il faut que nous sachions si nous avons affaire à
+Minerve, la pâle et pédante déesse, ou à l'impure Vénus. Pour moi, je
+suis outré de tourner en vain depuis des années autour d'un cercle
+mystérieux que je n'entame jamais d'une ligne sans être aussitôt rejeté
+d'une ligne en dehors. Je suis furieux de savoir tous les secrets de
+toilette de la Ginetta, et de n'avoir pu tirer de sa bouche scellée un
+mot qui apaise ma curiosité. Mais quel rôle est-ce donc que je joue ici?
+Voilà un joli page! qui ne sait rien, qui ne découvre rien, qui ne se
+glisse pas par le trou de la serrure comme un lutin, qui ne surprend pas
+les paroles confiées à l'oreiller, qui ne prélève pas ses droits sur la
+beauté avant d'introduire l'amant dans le boudoir couleur de rose! Un
+brillant page, ma foi! qui remet des lettres comme un simple valet, sans
+savoir si ce sont des ordonnances de police ou des billets doux. Ô
+siècle! ô abrutissement! Allons, allons, il faut savoir. Jure-moi de me
+dire tout ce qui t'arrivera. Je te jure de te dire tout ce que je
+découvrirai.»
+
+Julien, étourdi de son babillage, épuisé de conjectures et ne sachant
+plus à qui se vouer, jura tout ce que voulut Galeotto et retourna au
+bal.
+
+
+
+
+X.
+
+
+Il eut soin de ne pas se montrer devant la princesse, et se contenta de
+rôder autour de la salle où elle se tenait, tantôt la regardant valser
+au travers des guirlandes enlacées aux colonnades, tantôt s'enfonçant
+sous les galeries où les lumières commençaient à s'éteindre, à la suite
+de quelques groupes mystérieux qui semblaient s'occuper d'affaires plus
+graves que la danse et la musique. Saint-Julien, transformé
+volontairement en espion, était triste et mal à l'aise. C'était la
+première fois qu'il voulait arriver à la connaissance de la vérité par
+des moyens que sa conscience désavouait. En même temps il trouvait dans
+l'agitation de la curiosité quelque chose d'aiguillonnant et d'inconnu
+qui n'était pas sans plaisir.
+
+Il se sentait un peu blessé d'avoir été traité comme un enfant, d'avoir
+vécu six mois enfermé dans un coin de ce palais, où lui seul peut-être
+ignorait ce qu'il avait intérêt à savoir. Maintenant il croyait
+travailler à une belle vengeance, il croyait presque remplir un devoir
+envers lui-même, en repoussant de toute sa force des convictions qui
+l'avaient rendu heureux, mais qui peut-être l'avaient trompé.
+Saint-Julien avait à un degré éminent cette morgue brutale que nous
+avons tous à l'égard des femmes. Nous ne voulons les estimer qu'autant
+que le monde les estime, et nous rougirions d'être seuls à leur rendre
+justice. Chez Julien, la méfiance, propre aux caractères timides et
+concentrés, et cet orgueil presque monastique qui est comme un revers de
+médaille chez les hommes austères, ajoutaient une nouvelle force à sa
+résolution. Sombre, honteux et palpitant, il croyait sortir d'un rêve,
+et regardait comme autant de choses nouvelles tout ce qui se passait
+autour de lui. Il ne pouvait entendre murmurer à son oreille une phrase
+insignifiante sans y chercher un sens profond et une lumière inconnue.
+Il croyait voir sur tous les visages qui le regardaient une expression
+de sarcasme ou de mépris. Il fallait qu'il fût étrangement troublé; car
+rien n'était plus compassé, plus prudent et plus grave que toute cette
+petite cour imbue de principes d'obéissance passive, et pénétrée des
+avantages positifs de sa dépendance. Saint-Julien, bien convaincu qu'il
+ne tirerait aucun éclaircissement de tous ces valets, se mit à observer
+de près les figures étrangères. Celles-là n'étaient pas moins composées
+devant la princesse; mais peut-être ces vassaux des autres maîtres se
+permettaient-ils _in petto_ une manière de voir quelconque sur madame de
+Cavalcanti.
+
+Saint-Julien avait remarqué, dès le commencement du bal, les assiduités
+du duc de Gurck, jeune et beau Carinthien qui était arrivé la veille à
+la résidence, et en l'honneur de qui, se disait-on tout bas, la superbe
+fête avait été ordonnée. Il remarqua depuis, que la faveur du duc
+pâlissait sensiblement, que sa conversation s'appauvrissait, que ses
+bons mots baissaient de plus en plus, que sa valse se ralentissait;
+enfin que dans le cercle étincelant où, comme un radieux soleil,
+Quintilia entraînait ses dociles planètes, l'astre du charmant comte de
+Steinach brillait d'un éclat plus vif, et l'étoile pâlie du duc allait
+toujours s'éloignant du centre d'attraction comme un monde abandonné du
+céleste foyer de vie et de lumière. En deux mots, le comte de Steinach
+était entré dans l'orbe de Mercure, et le duc de Gurck accomplissait
+péniblement la vaste et froide rotation de Saturne.
+
+Saint-Julien vit le duc frapper doucement l'épaule de Shrabb, son
+conseiller privé; et, un instant après, tous deux, s'esquivant par un
+côté différent, avaient disparu de la salle.
+
+Saint-Julien suivit avec précaution Gurck, qui était sorti le dernier,
+il le vit rejoindre son compagnon au bord de la pièce d'eau, et protégé
+par les sombres bosquets du parc, il entendit la conversation des deux
+Autrichiens.
+
+«Eh bien, dit Shrabb, je crois que notre mission est terminée et que
+Steinach l'emporte sur nous.
+
+--Je pourrais désespérer comme vous, dit le duc d'un ton piqué, si je ne
+m'intéressais dans cette affaire qu'aux projets de notre maître; mais il
+s'agit pour moi d'une ambition plus personnelle. La princesse est
+éblouissante, et après m'être chargé par soumission d'un rôle dont
+j'ignorais les avantages, je soutiendrai désormais ce rôle pour mon
+comte.
+
+--J'entends: pour votre gloire! dit Shrabb.
+
+--Et pour mon plaisir, dit Gurck.
+
+--Et si elle se moque de Steinach et de vous? reprit Shrabb.
+
+--Nous avons toujours un moyen, répliqua Gurck, c'est de redemander
+l'_homme anéanti_.
+
+--Mais elle dira qu'elle n'a pas de comptes à nous rendre, qu'elle ne
+sait ce qu'il est devenu...
+
+--Je la sommerai, au nom de mon souverain, de représenter la personne de
+Max, ou les preuves de sa mort...
+
+--Mais, enfin, c'est une exigence absurde et injuste; elle répondra
+que...»
+
+Ici la voix de Shrabb fut affaiblie par un coup de vent qui passa au
+bord de l'eau; et, comme les deux interlocuteurs s'éloignaient de
+Saint-Julien, il n'entendit plus que cette phrase de Gurck, commencée
+d'une voix brève, mais dont le vent emporta le reste...
+
+«Trois cents cavaliers qui sauront bien réduire...»
+
+Ils gagnèrent en marchant un endroit découvert où la lune commençait à
+donner. Saint-Julien n'osa les suivre et prit le parti de retourner au
+bal. Comme il montait le grand escalier, il rencontra Galeotto, qui le
+cherchait. Celui-ci l'emmena au fond de la galerie, et lui dit d'un air
+triomphant:
+
+«Vivat! je viens de découvrir un secret d'État...
+
+--Et moi, dit Julien, je viens d'entrevoir un mystère d'iniquité, et je
+reste glacé d'horreur au bord du précipice, n'osant me pencher pour y
+regarder.
+
+--Oh! oh! reprit Galeotto, ton histoire me paraît plus grave que la
+mienne. Qu'est-ce? qu'as-tu appris? Raconte le premier.»
+
+Saint-Julien rapporta mot pour mot ce qu'il avait entendu. «Ceci ne
+m'apprend rien, dit le page. Je sais tout ce qu'on pense de la
+disparition de Max, et ces gens-là ne sont pas mieux informés que nous.
+Quant aux projets de M. de Gurck et de son très-gracieux souverain, je
+vais te les expliquer. La petite principauté de Monteregale, que nous
+avons le bonheur d'occuper sous les lois augustes de notre adorable
+princesse...
+
+--Fais-moi grâce de tes phrases, et vas au fait.
+
+--Je viens d'entendre parler diplomatie, je ne peux m'exprimer
+autrement. Cette charmante principauté, quoique enfouie comme un diamant
+dans les sables du littoral, a eu l'honneur d'attirer les regards d'un
+voisin puissant qui n'en a que faire, mais qui, étant sans doute
+embarrassé de récompenser toutes ses créatures, a pensé naturellement à
+en coiffer quelqu'une avec ce joyau. À cet effet on a envoyé ici le
+comte de Steinach, homme irrésistible de profession, qui doit subjuguer
+la princesse, l'épouser, et devenir notre très-gracieux seigneur. D'un
+autre côté, un autre voisin non moins puissant voudrait faire entrer
+dans je ne sais quelle prétendue ligne d'alliance tous les principicules
+des États illyriens. Sachant que notre Quintilia est, après tout, une
+femme volontaire et opiniâtre qui ne manque pas d'influence sur ses
+petits voisins, il a employé, pour déjouer les projets du comte de
+Steinach, dont les opinions lui seraient contraires, l'inimitable duc de
+Gurck et son auxiliaire le profond Shrabb. Ces deux héros doivent, l'un
+par son encolure magnifique, l'autre par son éloquence entraînante,
+détourner la princesse d'une autre alliance que celle de leur maître.
+Or, pour résumer cette importante complication, je t'annonce que la
+princesse, objet de ces entreprises gigantesques et de ces graves
+combinaisons, est placée entre deux feux, le comte de Steinach et le duc
+de Gurck, qui tous deux aspirent au bonheur d'être ses amis intimes. Ce
+qui prouve que tu n'as pas pris absolument le temps convenable pour lui
+faire ta déclaration, et qu'après six mois passés dans un respectueux
+tête-à-tête dans le cabinet particulier de Son Altesse, monsieur le
+secrétaire intime n'aurait pas dû attendre précisément le jour où madame
+prend ses habits roses, et jette par-dessus les toits sa plume et la
+clef de son cabinet pour aller danser déguisée en phalène avec deux
+princes étrangers parfaitement brodés et admirablement impertinents...
+
+--Mais comment, dit Julien cherchant à arracher le dépit de son coeur,
+as-tu fait pour découvrir toutes ces choses?
+
+--J'ai été séduit.
+
+--Comment cela?
+
+--Je me suis vendu.
+
+--Juste ciel! qu'est-ce à dire?
+
+--C'est-à-dire que j'ai fait semblant de me vendre. J'ai bavardé à tort
+et à travers avec le page du comte de Steinach; je lui ai inspiré de la
+confiance, je lui ai fait dire ce qu'il me fallait savoir pour deviner
+le reste. Et puis j'ai fait semblant d'être pénétré d'admiration pour la
+chevelure et les manchettes du comte, d'avoir conçu la plus haute estime
+pour son jabot, enfin d'être fasciné par lui, de le désirer ardemment
+pour souverain, de lui être tout dévoué, etc.; si bien que le page,
+enchanté de me voir dans les intérêts de son maître et s'exagérant
+beaucoup mon crédit auprès de la princesse, doit me présenter au comte
+dès demain et lui faire agréer mes services. Enfin, je vais donc remplir
+mon rôle de page tel qu'il est tracé dans toutes les chroniques, drames,
+ballades et romans! Je vais donc remettre les billets d'un galant
+chevalier, chanter ses romances aux pieds de ma souveraine, et faire
+l'éloge de sa valeur dans les combats! Comme je vais m'en donner et
+m'amuser d'eux tous! _à l'opra_! Julien, tâche de devenir l'auxiliaire
+du duc, et ce sera une comédie à en mourir de rire.
+
+--Je ne suis pas assez spirituel pour feindre, dit Julien; d'ailleurs tu
+me dis que tu t'es vendu...
+
+--Oh! doucement, je te prie. Le page m'a promis monts et merveilles de
+la part du comte. J'ai fait semblant d'accepter; mais je ne suis pas
+Italien à ce point-là. Je dois déjà recevoir demain un très-joli cheval
+dont j'ai paru prendre envie; je le rendrai certes au comte quand
+j'aurai réussi à faire manquer son mariage; mais je me servirai si bien
+du palefroi qu'il aura à peine la force, quand je le rendrai, d'aller
+des écuries de monsieur le comte à l'abattoir.
+
+[Illustration: Ils gagnèrent en marchant un endroit découvert...! (Page
+23.)]
+
+--Mais cette histoire de Max? dit Julien préoccupé.
+
+--Ah! tu n'as en tête que des idées lugubres; amusons-nous aujourd'hui,
+sauf à nous envoler comme lui par les airs demain matin!...»
+
+
+
+
+XI.
+
+
+Lorsque Julien rentra dans le bal, il remarqua un personnage qu'il
+n'avait pas encore vu. C'était un très-joli scarabée appelé par les
+entomologistes _criocère du lis_. Il est d'un beau rouge luisant, avec
+une face très-effilée et fort spirituelle. Les personnes qui l'ont
+examiné au microscope lui ont reconnu plusieurs protubérances
+avantageuses et un regard plein d'affabilité. Ce scarabée produisait
+dans le bal une très-grande sensation, non pas tant à cause de son
+corselet, dont la perfection effaçait tous les autres, qu'à cause de son
+visage, qui était miraculeusement imité. Il portait un masque si
+semblable à la nature, que le professeur d'histoire naturelle de la cour
+se frotta l'oeil gauche et se demanda s'il n'avait pas devant la pupille
+le verre de son excellentissime microscope, garni d'un véritable
+criocère. S'étant bien convaincu que ce gigantesque scarabée était
+vraiment devant lui dans des proportions réelles et palpables, il tomba
+dans une sorte de délire, et, se redressant sur son fauteuil, il s'écria
+en pâlissant et en levant ses mains jointes au-dessus de sa tête:
+«Pardonne-moi, ô maître de la nature, pardonne-moi, puissant Créateur,
+la mort de tant d'insectes inoffensifs! Oui, j'en conviens, j'ai
+massacré les plus innocents papillons! j'ai percé d'une épingle et
+condamné à un épouvantable supplice les plus irréprochables coléoptères!
+mais je ne l'ai fait ni par haine ni par vengeance; j'en prends à témoin
+la lumière du soleil, ou, pour mieux dire, celle de la lune, qui doit
+être levée, car il est deux heures trente-cinq minutes dix-sept
+secondes; et dans cette saison.....
+
+[Illustration: Ô phytophage gigantesque! fantôme menaçant!... (Page
+25.)]
+
+--Pour l'amour du ciel!» remettez-vous, mon cher maître Cantharide!
+s'écria la princesse en avalant son mouchoir pour ne pas éclater de
+rire; car les princes ne rient point impunément, et ils n'ont pas même
+la liberté de sourire sans voir autour d'eux assez de figures épanouies
+pour les faire mourir du spleen. La princesse, qui aimait beaucoup le
+digne maître Cantharide, ne voulut point donner à la cour, rassemblée
+avec stupeur autour de lui, l'exemple d'une gaieté qui fût devenue
+insultante. Mais le criocère s'étant approché, comme les autres, pour
+savoir la cause de la défaillance dans laquelle maître Cantharide venait
+de tomber, l'infortuné savant, voyant de plus près cette face de
+criocère si bien imitée, eut un véritable accès de frénésie. «Ô spectre!
+spectre effrayant! s'écria-t-il, non, il n'y a pas un costumier sur la
+terre qui, même en suivant les instructions des plus grands savants de
+l'univers, soit capable d'exécuter une pareille tête de criocère. Ô
+phytophage gigantesque! fantôme menaçant! éloigne-toi, épargne-moi,
+pardonne-moi. Hélas! il est bien vrai que, la nuit dernière, je t'ai
+ramassé dans le calice d'un beau lis penché sur la pièce d'eau; il est
+vrai que je t'ai arraché sans pitié de ton palais embaumé, et que je
+t'ai inhumainement saisi dans la poussière d'or où tu te réfugiais! Oui,
+j'ai mis fin à ton innocente vie, à une vie toute d'amour, de liberté,
+de zéphire et de bonheur. Je t'ai dépecé membre par membre, viscère par
+viscère; j'ai enfoncé dans tes flancs une pince cruelle et des aiguilles
+acérées; je t'ai vu mourir dans les convulsions d'une lente agonie. Oh!
+que Dieu me le pardonne! j'en ai d'épouvantables remords. Malgré les
+crimes énormes que j'ai accumulés sur ma tête, jamais je n'en ai commis
+d'aussi atroce que celui de ta mort. Modeste et gracieuse créature,
+hélas! hélas! quand je te vis étendue par morceaux sur le talc de mon
+microscope, je fus saisi d'horreur, et je me demandai de quel droit...
+Mais épargne-moi ta vue; ton fantôme exagéré jusqu'aux proportions
+humaines me glace d'effroi. Que deviendrais-je, ô ciel! si tous les
+insectes que j'ai mutilés, écartelés, empalés, m'apparaissaient, à cette
+heure, armés de leurs cornes, de leurs dents, de leurs scies, de leurs
+griffes, de leurs aiguillons...»
+
+La gravité de la princesse ne put tenir plus longtemps à ce discours
+extraordinaire; elle eut le malheur de rencontrer le regard de la
+Ginetta, et aussitôt, comme un élan sympathique, leur gaieté déborda en
+un double éclat de rire. Aussitôt tous les courtisans, même ceux qui
+n'avaient pas entendu un mot du discours de maître Cantharide, se
+livrèrent aux transports d'une gaieté convulsive. Ils se tordirent les
+bras, se fendirent la bouche jusqu'aux oreilles, et quelques-uns qui
+étaient sous les yeux de la princesse espérèrent obtenir son attention
+en se laissant choir sur le parquet. Au bruit de tous ces rires, à la
+vue de toutes ces contorsions, le pauvre Cantharide crut être arrivé à
+sa dernière heure, et rendre ses comptes en enfer, au milieu d'un sabbat
+de fantômes et de démons métamorphosés en insectes. Il se leva saisi
+d'épouvante, et s'enfuit en renversant tout ce qui se trouva sur son
+passage, et en s'écriant d'une voix étouffée: «Scaraboni! Scarafaggj...»
+
+La princesse, craignant pour sa santé, imposa d'un geste le silence et
+l'immobilité; et, s'élançant sur ses traces, elle le saisit par une de
+ses ailes de cantharide; car le professeur avait choisi le costume du
+beau scarabée dont la princesse lui avait donné le surnom.
+
+«Mon cher maître, lui dit-elle, mon excellent ami, veuillez vous calmer
+et être bien certain que tout ceci n'est qu'une illusion de votre
+cerveau malade. Vous vous livrez à de trop graves études depuis quelque
+temps, cher Cantharide, et votre âme sensible vous crée des souffrances
+et des remords que le plus pur et le plus austère des chrétiens vous
+envierait. De grâce, revenez prendre part à nos plaisirs et admirer avec
+nous le costume admirable de ce criocère.
+
+--Ah! gracieuse princesse! s'écria Cantharide en jetant autour de lui un
+regard effaré, si vous tenez un peu à la vie de votre humble serviteur,
+faites que cet effroyable criocère ne se présente jamais devant mes
+yeux. Non, ce n'est pas avec du carton et du verre qu'on a pu imiter le
+globe de ces yeux à mille millions de facettes qui rendent l'existence
+intellectuelle et physique des insectes si supérieure à la nôtre. Il n'y
+a pas de cristal assez limpide pour rendre l'éclat diamantin d'un oeil de
+scarabée; non, il n'y en a point, et il n'est personne qui ait assez
+bien observé une physionomie d'insecte pour la reproduire ainsi. Je
+n'aurais pas pu le faire moi-même; et cependant il n'est au monde qu'un
+homme qui soit supérieur à moi-même dans cette connaissance: c'est un
+jeune homme que j'ai connu à Paris, et qui s'appelait...»
+
+En ce moment le criocère, qui était immédiatement derrière maître
+Cantharide, se pencha à son oreille, et lui dit un mot qui fil
+tressaillir le savant de la tête aux pieds. «Juste ciel! s'écria-t-il,
+en croirai-je le témoignage de l'ouïe?» Et s'élançant dans les bras du
+criocère, il le serra si étroitement contre son sein, qu'il se cassa une
+aile et trois pattes.
+
+La princesse, voyant cette scène ridicule se terminer d'une manière
+aussi touchante, laissa les deux scarabées se retirer à l'écart et
+causer d'une manière fort animée. Elle retournait à la danse lorsque
+l'abbé Scipione, qui ce jour-là était chargé, par une faveur toute
+spéciale, des fonctions de grand maître des cérémonies, s'approcha
+d'elle humblement et lui demanda la faveur de quelques instants
+d'entretien. Quintilia l'appela sur un balcon auprès duquel elle se
+trouvait; et Saint-Julien, qui ne la perdait pas de vue, sortant par une
+autre porte vitrée, se trouva sur le balcon tout auprès d'elle, mais
+caché dans un bosquet touffu de géraniums et de clématites odorantes.
+
+«Très-illustre et gracieuse souveraine, dit l'abbé, il se présente un
+incident de haute importance, mais sur lequel il m'est absolument
+impossible de prendre un parti sans la volonté de Votre Altesse.
+
+--Parle, Scipione, répondit Quintilia, et dis-moi quelle est cette grave
+circonstance.
+
+--Votre Altesse, dit l'abbé, m'a donné pour consigne de ne laisser
+entrer aucune personne masquée dans le bal; elle a daigné seulement
+permettre que chacun pût ajouter à sa coiffure ou adapter à son visage
+un trait distinctif de l'insecte qu'il s'est chargé de représenter.
+
+Les uns ont donc été autorisés à prendre des nez postiches, les autres
+des fronts métalliques, d'autres des dards, d'autres des yeux de verre,
+etc.; mais ici le cas est tout différent...
+
+--Eh bien! quoi? dit la princesse impatientée.
+
+--Pardon si j'abuse des précieux instants de Votre Altesse, reprit
+l'abbé; mais je dois signaler une infraction notable aux lois qu'elle a
+établies: le criocère du lis, comme l'appelle, je crois, notre cher
+maître Cantarella...
+
+--Eh bien! le criocère du lis, n'en finirons-nous pas d'aujourd'hui avec
+lui?
+
+--Oserai-je faire observer à Votre Altesse que le criocère du lis porte
+un masque complet qui ne laisse voir aucune des parties de son visage!
+Cette circonstance n'a pu échapper à la sagacité de Son Altesse, et sans
+doute il ne me convient pas...»
+
+Quintilia fit un geste d'impatience; le pauvre abbé s'arrêta effrayé,
+puis il reprit en tremblant:
+
+«J'ai cru qu'il était de mon devoir de soumettre à Votre Altesse cette
+difficulté. Si elle approuve l'exception en faveur du criocère...
+
+--Non, pas du tout, répliqua brusquement la princesse. Qui s'est permis
+de manquer ainsi à mes ordres? Comment s'appelle-t-il?
+
+--Juste ciel! dit l'abbé, j'ai cru, en voyant la bonne et charmante
+humeur de Votre Altesse, qu'elle savait fort bien le nom de ce
+personnage; pour moi, je l'ignore absolument.
+
+--Comment, l'abbé! s'écria Quintilia avec colère, il y a ici, dans mon
+palais, dans mes salons, une personne dont vous ne savez pas le nom! Un
+inconnu, un insolent, un espion peut-être! Et vous appelez cela remplir
+les fonctions dont je vous charge! Par le nom de mon père! je vous
+chasserai.
+
+--Très-gracieuse souveraine... s'écria le pauvre abbé en se jetant à
+genoux.
+
+--Allez, allez, Monsieur, reprit Quintilia d'un ton impérieux, allez
+savoir le nom de celui qui me désobéit et me brave de la sorte. Toute
+cette scène absurde que maître Cantharide nous a faite m'a empêchée de
+faire attention à ce masque. Je croyais que c'était un des nôtres; je
+croyais n'être entourée que d'amis; je me reposais sur vous de ce soin.
+Ne me répondez rien, vous êtes inexcusable. Allez, et rapportez-moi une
+réponse sur-le-champ. Je vous attends ici. Je ne remettrai pas le pied
+dans un salon où un inconnu masqué ose se montrer devant moi. Cours; et
+si ce n'est point une personne invitée, qu'elle soit chassée à
+l'instant.
+
+Le pauvre abbé, pâle et inondé d'une sueur froide, s'élança dans le bal
+en murmurant d'une voix sourde: _Maschera! ah! maschera maladetta!_
+
+«Monsieur, dit-il à l'étranger avec une arrogance qu'il déployait pour
+la première fois de sa vie, qui êtes-vous? Son Altesse veut le savoir.»
+
+L'étranger se pencha à l'oreille du grand maître des cérémonies et lui
+dit son nom; mais il ne fit point sur lui le même effet que sur maître
+Cantharide. «Je ne vous connais pas, dit l'abbé; et comme vous n'êtes
+pas invité, j'ai ordre de vous faire sortir.
+
+--Allez dire d'abord mon nom à la princesse, répondit l'étranger, et si
+elle m'ordonne de sortir...»
+
+Une contestation allait s'élever sans l'intercession de maître
+Cantharide.
+
+«Lui! s'écria-t-il, faire sortir un homme comme lui, le premier
+entomologiste du monde, l'homme le plus aimable que j'aie jamais
+rencontré!... Restez ici, mon ami, je prends tout sur moi, et
+j'accompagne l'abbé pour dire à la princesse qui vous êtes.
+
+--Cela est inutile, répondit l'étranger, la princesse me connaît. Que
+monsieur consente seulement à lui dire mon nom.»
+
+L'abbé céda à contre-coeur et retourna vers la princesse, qui l'attendait
+toujours sur le balcon. Les jambes lui flageolaient, et il eut de la
+peine à articuler le nom qu'on lui avait transmis.
+
+«Rosenhaïm! s'écria-t-elle violemment; l'ai-je bien entendu? Parlez
+plus haut; ou plutôt non! parlez plus bas. Rosenhaïm!»
+
+--Rosenhaïm, répéta l'abbé prêt à s'évanouir.
+
+Mais la princesse, au lieu de l'accabler de sa colère, fit un grand cri,
+et s'élançant à son cou, elle l'embrassa avec force en s'écriant: «Ah!
+l'abbé! mon cher abbé!» L'abbé crut d'abord qu'elle avait dessein de
+l'étrangler; mais quand il vit la joie briller sur ses traits, et qu'il
+sentit sur ses vieilles joues desséchées l'étreinte d'une bouche
+sérénissime, il se précipita à genoux, et n'exprima sa surprise et sa
+reconnaissance que par un torrent de larmes. Alors la princesse,
+craignant d'avoir été entendue, regarda autour d'elle, puis lui parla à
+l'oreille si bas, que Saint-Julien ne put entendre que les derniers
+mots: «Et sois muet comme si tu étais mort.»
+
+«Pour le coup, pensa Saint-Julien, je touche à une grande crise; je vais
+découvrir quelque chose d'infernal.»
+
+La princesse resta immobile sur le balcon pendant cinq minutes. Elle
+avait l'air d'une statue éclairée par la lune; puis elle leva tout à
+coup ses deux bras vers le ciel étoilé, fit un grand soupir, mit sa main
+sur son coeur, et rentra dans le bal avec un visage parfaitement calme.
+
+Saint-Julien chercha du regard le mystérieux étranger; il avait disparu.
+La princesse se retira peu après et ne reparut plus. Saint-Julien passa
+le reste de la nuit à errer dans le palais sans pouvoir découvrir autre
+chose. Il se trouva de nouveau face à face avec Galeotto, qui remontait
+l'escalier d'un air préoccupé.
+
+«Où vas tu? lui dit-il.
+
+--Je cherche le criocère, répondit le page; mais il faut qu'il ait pris
+sa volée dans les airs, et que ce soit un scarabée véritable, comme l'a
+cru maître Cantharide...
+
+--Je crois que nous ne découvrirons plus rien aujourd'hui, dit
+Saint-Julien. Je suis accablé de fatigue, je vais me coucher.
+
+--Je fais serment de ne pas me coucher, reprit le page, avant de savoir
+quel est cet étranger.
+
+--Sais-tu ce que c'est que Rosenhaïm? demanda Saint-Julien.
+
+--Pas le moins du monde, dit le page.
+
+--En ce cas nous ne savons rien, reprit Saint-Julien, et il quitta la
+fête.»
+
+
+
+
+XII.
+
+
+«Comment! mon cher Cantharide, disait le lendemain Quintilia à son
+savant bibliothécaire, toute cette scène tragique n'était qu'une
+moquerie?
+
+--Comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, très-illustre princesse.
+
+--Mais sais-tu, mon cher maître, que je pourrais bien m'en fâcher, et
+trouver ta comédie un peu impertinente?
+
+--Elle a pu être de mauvais goût; mais Votre Altesse doit m'excuser en
+faveur du dénouement.
+
+--Sans doute, sans doute, mon ami, reprit la princesse; mais garde-toi
+de jamais te vanter devant qui que ce soit de cette mauvaise
+plaisanterie. Tout le monde en a été dupe comme moi, et personne n'a les
+mêmes raisons pour te la pardonner. À l'heure qu'il est, je suis sûre
+qu'il n'est question d'autre chose dans toute la résidence que de la
+manie singulière dont, par suite de trop graves études, ta pauvre
+cervelle a été atteinte hier au milieu de la fête.
+
+--Déjà, répondit le savant, plus de trente personnes sont venues ce
+matin s'informer de ma santé; et pour ne pas me trahir, tout en
+déclarant que j'étais infiniment plus calme, j'ai affecté d'éviter avec
+horreur de parler d'aucune chose qui eût rapport à l'histoire des
+insectes.
+
+--C'est pourquoi les bonnes âmes, répliqua la princesse, ont dû chercher
+avec affectation tous les moyens de ramener la conversation sur ce
+sujet, afin de satisfaire leur curiosité au risque de te rendre tout à
+fait fou. Mais explique-moi une circonstance que je ne comprends pas
+bien. Notre ami m'a raconté comment, voulant me surprendre, il t'avait
+prévenu de son arrivée; comment tu l'avais reçu et caché dans ton
+pavillon du parc, où tu l'avais déguisé avec soin sous ce costume de
+criocère. Je conçois pourquoi, voyant que je ne faisais aucune attention
+à lui, tu as débité ce grotesque monologue qui a tant diverti toute la
+cour et moi-même, tandis que tu t'enorgueillissais intérieurement de
+notre crédulité et de ta fourberie. Mais dis-moi pourquoi, au moment où
+je courus après toi, et où le criocère, s'approchant de ton oreille,
+parut te dire une parole mystérieuse, tu fis un grand cri de surprise et
+te jetas à son cou comme à la nouvelle d'une joie inespérée?
+
+--C'était, très-illustre princesse, répondit le professeur, pour fixer
+encore plus votre attention sur lui; et si vous eussiez bien voulu
+écouter mes paroles, vous eussiez deviné sur-le-champ quel était ce
+personnage mystérieux. Je vous disais alors textuellement les paroles
+que voici: «Il n'est personne qui ait assez bien observé une physionomie
+d'insecte pour la reproduire ainsi; je n'aurais pu le faire moi-même, et
+cependant il n'est qu'un homme au monde qui soit supérieur à moi dans
+cette science...»
+
+--Je me souviens fort bien du reste de la phrase, interrompit la
+princesse; tu ajoutas: «C'est un jeune homme que j'ai connu à Paris, et
+qui s'appelait...» Ici, je te pinçai le bras; car, te croyant
+véritablement en délire, je craignis que tu ne vinsses à prononcer ce
+nom qui ne doit jamais sortir d'aucune bouche... Le cri plaintif qui
+t'échappa en recevant ce conseil de prudence fut aussitôt étouffé par
+les embrassements de notre ami...
+
+--Et j'espérais, gracieuse princesse, interrompit à son tour le
+professeur, que, ramenant votre esprit vers cette personne dont j'ai eu
+le bonheur de faire la connaissance à Paris, et pour laquelle j'ai conçu
+tant d'estime et d'admiration, vous seriez en même temps frappée de me
+voir m'élancer dans les bras du criocère, objet jusque-là de mon
+épouvante. Toute cette scène était concertée entre lui et moi. Il
+devait, en passant entre Votre Altesse et l'oreille de son très-humble
+sujet, prononcer son propre nom assez haut pour qu'il fût entendu de
+deux personnes. Mais, par malheur, Votre Altesse fut importunée en cet
+instant d'une fadeur du duc de Gurck; et notre ami, qui voulait surtout
+éviter les regards de ce seigneur, m'entraîna un peu plus loin,
+remettant à un moment plus propice...
+
+--Ne vous semble-t-il pas, interrompit Quintilia, que quelqu'un vient de
+passer devant la fenêtre? J'ai cru voir une ombre sur le mur derrière
+vous.
+
+--Je ne le pense pas, interrompit le professeur; mais, pour plus de
+prudence, fermons les portes et les fenêtres.»
+
+En parlant ainsi, le professeur alla gravement fermer la fenêtre auprès
+de laquelle le petit Galeotto, accroupi dans les jasmins, avait écouté
+l'entretien précédent. C'est pourquoi il n'en put entendre davantage, et
+revint au palais assez mortifié d'avoir été dérangé au moment où
+peut-être il allait s'emparer du fameux secret.
+
+Ce jour et le lendemain se passèrent sans qu'il fût possible à
+Saint-Julien et au page d'approcher de la princesse autrement qu'en
+public. Le premier ne s'étonnait pas d'être banni des appartements
+particuliers, et tout ce qui lui passait de bizarre et d'alarmant par la
+cervelle sur le compte de la princesse l'empêchait de se livrer au
+chagrin qu'il éprouvait, malgré lui, d'avoir perdu sa faveur. Je ne sais
+si ce fut un reste d'attachement pour elle, ou son avidité d'apprendre
+ce qu'il désirait tant savoir, qui le fit céder aux conseils et aux
+prières de Galeotto. Quoi qu'il en soit, il ne quitta pas la résidence.
+Le page mettait tant d'activité et d'espièglerie dans ses recherches,
+qu'il avait réussi à griser en quelque sorte le mélancolique et
+nonchalant Julien; il lui avait communiqué un peu de sa gaieté méchante,
+et le jeune homme, croyant toujours faire un rêve, se jetait
+ironiquement dans un caractère fantasque et affecté.
+
+Cependant, au bout de quarante-huit heures, le rôle qu'il jouait lui
+devint insupportable. Sa gaieté tomba tout à coup. Tout ce qui se
+passait autour de lui lui causa une sorte d'horreur. Il se sentit
+suffoqué d'ennui et de tristesse; et comme les premiers sons du concert
+de la cour commençaient à s'élever dans la brise du soir, il s'enveloppa
+de son manteau, et, s'éloignant rapidement, il traversa le parc et gagna
+une grille qui donnait sur la campagne. Alors il monta sur une des
+collines qui entouraient la résidence, et s'égara pendant une heure
+environ dans les bois dont ces collines sont revêtues.
+
+Quand il fut las de marcher, il s'arrêta au hasard, dans le premier
+endroit venu, et s'aperçut qu'il était dans un lieu découvert, beaucoup
+plus près du palais qu'il ne pensait l'être d'abord. Il s'étendit sur la
+bruyère et contempla, dans le vague de la nuit, le paysage incertain qui
+se déployait sous ses yeux. Le parc ducal était jeté au bas des
+montagnes par grandes masses noires, traversées ça et là d'une allée de
+sable blanchâtre, et semées de rotondes de gazon, de temples, de
+kiosques, d'autels emblématiques, et de statues de marbre qui
+apparaissaient dans l'ombre comme des fantômes immobiles. Le palais
+tremblait avec ses mille fenêtres illuminées dans les eaux de la Célina.
+Un grand cercle de brume enveloppait la ville jetée en amphithéâtre
+autour du parc; et quelques fusées silencieuses, lancées dans les airs,
+partaient à intervalles réguliers des divers points de la résidence.
+
+Le sirocco, qui jusque-là avait soufflé avec force, tomba tout à coup,
+et le temps devint serein; les étoiles brillèrent, et la nuit fut assez
+claire pour que Saint-Julien pût saisir davantage les détails de ce
+tableau magique. À mesure que ses yeux s'en emparaient, l'air, devenant
+plus sonore, lui permit d'entendre le son des instruments monter jusqu'à
+lui. Il se coucha tout à fait contre terre, et remarqua que, plus on
+baisse les yeux au niveau du sol, plus la campagne prend un aspect
+magique et délicieux. Les plans semblent se détacher les uns des autres;
+les masses se découpent plus nettement, les ombres se distribuent avec
+plus d'harmonie. On est comme les spectateurs placés au parterre d'un
+théâtre, pour les yeux desquels tous les effets de décorations sont
+calculés, et qui jouissent mieux que ceux des loges de toutes les
+illusions de la scène.
+
+En même temps, Saint-Julien saisit distinctement toute la mélodie du
+concert. Les sons lui arrivaient faibles, mais purs, et les vibrations
+de certaines notes et de certains instruments étaient si aériennes et si
+pénétrantes, que tous ses nerfs en furent détendus et soulagés. Il
+commença à respirer plus librement, et des larmes coulèrent sur ses
+joues brûlantes.
+
+Un rinforzando de tous les instruments lui annonça que le concerto
+arrivait au _tutti finale_, et en effet les derniers accords s'élevèrent
+dans l'air et s'évanouirent. Saint-Julien écouta encore longtemps après
+que la musique eut cessé; enfin, n'entendant plus que le murmure
+uniforme d'un petit ruisseau qui s'échappait du taillis auprès de lui,
+il se leva pour s'en aller. C'est alors seulement qu'il aperçut un homme
+d'une taille élégante qui était debout à quelques pas de lui, et qui
+semblait partager son extase. Lorsque Saint-Julien passa près de lui, il
+s'inclina poliment pour le saluer, et le suivit à quelque distance.
+Comme Saint-Julien avait pris le devant et descendait assez lestement
+parmi les rochers au travers desquels passait le sentier, l'inconnu
+l'appela du titre de signore et le pria de l'attendre un peu.
+
+«Que désire Votre Seigneurie? répondit Saint-Julien.»
+
+L'inconnu reconnut à ce peu de mots italiens l'accent français de
+Saint-Julien, et, s'exprimant en français avec beaucoup de facilité,
+quoiqu'il eût pour sa part l'accent allemand, il lui demanda la
+permission de retourner avec lui à la ville.
+
+«Excusez l'indiscrétion de ma demande, ajouta-t-il. Je suis étranger et
+nouvellement établi dans ce pays-ci. Ce sentier, que j'ai parcouru
+lorsqu'il faisait encore jour, ne m'est pas aussi familier qu'à vous,
+et, de plus, j'ai la vue très-basse. Si je ne vous semble pas importun,
+je marcherai derrière vous et profiterai de votre expérience.
+
+--De tout mon coeur, répondit Saint-Julien, qui fut gagné sur-le-champ
+par le son de voix et les manières de l'étranger. Je vais ralentir mon
+pas, et je suis sûr que votre conversation m'empêchera d'apercevoir ce
+petit retard.»
+
+En effet, la conversation fut bientôt engagée en commençant par la
+musique; elle parcourut toutes les choses générales dont peuvent
+s'entretenir deux personnes qui ne se connaissent pas.
+
+Cette conversation fut tellement agréable pour l'un et pour l'autre,
+qu'une sorte de sympathie s'établit entre eux, et qu'ils éprouvèrent le
+besoin de prolonger leur rencontre. L'étranger proposa à Saint-Julien
+d'entrer avec lui dans une birreria. Saint-Julien accepta; et son
+compagnon ayant demandé de la bière et du tabac, ils passèrent encore
+une heure ensemble. Ils s'apprirent mutuellement leurs noms et leur
+profession.
+
+«Je suis de Munich, dit l'étranger, je me nomme Spark, et j'ai trente
+ans; je suis étudiant et rien de plus. Je ne suis pas riche, mais je
+suis assez studieux et assez économe pour me contenter de mon sort, et
+trouver la vie une assez bonne chose. Je voyage depuis quelque temps
+pour mon instruction, et le hasard m'a amené dans cette petite
+principauté, dont j'ai trouvé l'aspect si beau et le séjour si agréable,
+que j'ai résolu d'y passer quelques semaines. Je serai heureux si vous
+me permettez de vous rencontrer de temps en temps à cette taverne ou de
+faire un tour de promenade avec vous à vos moments perdus.»
+
+Saint-Julien accepta avec empressement, et ils se donnèrent rendez-vous
+à la même table pour le lendemain, à la même heure.
+
+Lorsque Saint-Julien rentra au château, le concert était terminé. Minuit
+sonnait, et la princesse, fatiguée des veilles précédentes, se retirait
+dans ses appartements. À peine le jeune secrétaire était-il rentré dans
+le sien, qu'on frappa doucement à sa porte, et la voix de Ginetta lui
+dit à travers la serrure que Son Altesse le demandait.
+
+
+
+
+XIII.
+
+
+Quintilia était assise auprès de sa fenêtre, et contemplait la nuit,
+plongée dans une douce rêverie. Son visage avait une expression de
+sérénité que Saint-Julien ne lui avait pas vue depuis longtemps. Il
+s'était présenté avec un sentiment de haine et d'arrogance. L'attitude
+calme de la princesse lui imposa; et, obéissant à un signe qu'elle lui
+fit, il s'assit sans oser dire une parole. Ginetta sortit et tira la
+porte sur elle. Aussitôt qu'elle fut seule avec Julien, la princesse lui
+tendit la main, et lui dit d'une voix ferme et douce: «Soyons amis.»
+
+Saint-Julien céda plus à son trouble qu'à son penchant en touchant
+respectueusement la main de la princesse; puis il resta debout et
+décontenancé. Elle lui fit de nouveau signe de se rasseoir à quelques
+pas d'elle, et il obéit.
+
+«J'ai été sévère envers vous, Julien, lui dit-elle avec dignité et avec
+douceur. Vous avez été injuste envers moi; vous avez voulu me traiter
+comme une autre femme, et vous vous êtes trompé. Je suis depuis
+longtemps dans une situation exceptionnelle; mon caractère, mon esprit
+et jusqu'à mes manières ont dû porter un cachet particulier. Peut-être
+l'empreinte en est-elle mauvaise. Je sais qu'elle a choqué bien des
+gens, je sais que je suis souvent méconnue. Je ne dirai pas que cela
+m'est indifférent, je n'ai ni cet orgueil ni cette philosophie; mais ma
+destinée est arrangée d'une certaine façon qui rend inévitables et même
+nécessaires toutes les choses que je fais, tous les goûts que j'ai, et
+par conséquent tous les soupçons que je laisse naître. Mon rôle se borne
+à conserver assez de force pour ne pas dévier d'une ligne dans la route
+que je me suis tracée, et tous les efforts de ma raison tendent à voir
+clair dans ma vie et dans mon coeur. Jusqu'ici j'ai repoussé avec succès
+toutes les influences extérieures; je suis restée ce que Dieu m'a faite,
+et, comme un métal brut, je ne me suis façonnée à la guise de personne.
+
+«On ne s'isole pas impunément, Julien, et j'ai dû m'attendre à inspirer
+la défiance et la haine. Elles ne m'ont pas fait céder un pouce de
+terrain. La personne qui est aujourd'hui devant vous est la même qui
+entra dans son indépendance il y a dix ans, et qui traversa toutes
+choses sans y rien laisser d'elle. J'ai pris beaucoup d'autrui, je n'ai
+rien donné qu'à Dieu et à une tombe.»
+
+Ce mot de tombe se mêla à je ne sais quelle idée dans l'esprit de
+Julien. Il éprouva une certaine terreur dont il ne put se rendre compte.
+
+La princesse continua:
+
+«Absolument insensible aux petites ambitions qui eussent pu enivrer une
+autre, résolue à vivre en moi-même, et ne trouvant la vie possible
+qu'avec un sentiment et une idée étrangers à tout ce qui m'environnait
+socialement, je me suis arrangée pour rendre au moins supportable
+l'existence que j'avais embrassée. Je me suis livrée à tous mes goûts,
+j'ai cherché toutes les distractions, toutes les amitiés qui me
+tentaient. J'ai aimé la chasse, la fatigue, la science, l'étude, et j'ai
+rêvé l'amitié, ayant, comme je vous l'ai dit, enseveli l'amour à part.
+L'amitié m'a souvent trompée, et cependant j'y crois encore. Mon âme
+s'est habituée à l'espérer. Si cette espérance devient irréalisable, je
+saurai encore bien vivre sans elle. Il y a quelque chose dans cette âme
+qui peut se passer de vous tous; mais ma vie peut être plus belle, mon
+coeur plus stoïque, ma conduite plus ferme, ma conscience plus heureuse
+si l'amitié me sourit. C'est pourquoi, Julien, je fais pour vous ce que
+je n'ai fait que pour bien peu de gens: je m'explique et je me justifie.
+Si vous avez l'âme fière et le coeur pur, comme je n'en doute pas, vous
+comprendrez quelle preuve d'amitié je vous donne ici.»
+
+Saint-Julien, subjugué, s'inclina profondément. Elle lui fit signe
+qu'elle avait encore à lui parler, et elle continua:
+
+«Rester fidèle à un serment, à un souvenir, à un nom, ce n'est pas un
+rôle possible à proclamer pour une femme riche et adulée; ce serait
+chercher la raillerie, porter un défi à tous les désirs, s'exposer à des
+dangers qui ne sont pas dans la vie ordinaire. Je gardai mon secret
+aussi religieusement que mon coeur; et, repoussant toute explication,
+toute proclamation de sentiment, je marchai dans une voie cachée sans
+dire où je prétendais aller. J'y marchai sans affectation, sans
+hypocrisie, sans plaintes, sans forfanterie; j'y marchai le front levé,
+la main ouverte, l'esprit libre, l'oeil clairvoyant et l'oreille fermée à
+la flatterie. Voyez-vous que j'aie fait beaucoup de mal autour de moi?
+
+--Non, Madame. Je sais que vous êtes un bon prince, dit Julien attendri.
+Hélas! pourquoi ne voulez-vous être que cela?
+
+--Ne me plains pas et ne m'admire pas, répondit-elle. D'abord ma
+souffrance fut amère; mais Dieu fit un miracle, et je devins heureuse.
+Ceci est un secret que je ne puis te révéler maintenant, mais que je te
+dirai, j'espère, quelque jour. Sache bien seulement que j'ai eu dès lors
+peu de mérite à garder ma résolution, et que les avantages de mon sort
+l'ont emporté de beaucoup sur ses inconvénients. Ces inconvénients ont
+été graves pourtant, Julien, et vous me les avez fait sentir plus
+cruellement qu'un autre. Vous m'avez jugée sur les apparences, comme
+vous faites tous, et vous avez dit: Cela n'est pas, parce que cela n'est
+pas probable. Avec un tel raisonnement on évite cent déceptions et on
+manque une amitié. Manquer une amitié, Julien, c'est faire une grande
+perte, car, si l'on rencontrait une seule amitié parfaite dans toute sa
+vie, on pourrait presque se passer d'amour. Honneur aux âmes courageuses
+qui se livrent, et qui n'ont pas peur des trahisons! celles-là boivent
+la coupe d'Alexandre et risquent leur vie pour conquérir un ami. Eh
+bien! moi, j'ai cherché des amis, et pour les trouver j'ai joué plus que
+ma vie: j'ai exposé ma réputation, et Dieu sait si elle a dû être salie
+et insultée par ceux qui ne m'ont pas comprise, et qui m'ont prise pour
+le but de leurs viles ambitions. En les détrompant, je suis devenue leur
+ennemie, et il n'est point de calomnie si noire qu'ils n'aient inventée.
+Vous avez cru peut-être, en me voyant continuer ma route, que je
+n'entendais pas les cris et les huées dont on me poursuivait? Vous
+pensez que j'accueille imprudemment un homme comme confident, comme
+serviteur ou comme ami, sans savoir qu'on le fera passer pour mon amant,
+et que peut-être lui-même ira s'en vanter. Je sais ou je prévois tous
+les dangers de mes hardiesses; mais j'ose toujours: je puise mon courage
+à une source inépuisable, ma loyauté. Le monde ne m'en tient pas compte;
+mais je marche toujours, et j'arriverai peut-être à le convaincre. Un
+jour il me connaîtra sans doute, et si ce jour n'arrive pas, peu
+m'importe, j'aurai ouvert la voie à d'autres femmes. D'autres femmes
+réussiront, d'autres femmes oseront être franches; et sans dépouiller la
+douceur de leur sexe, elles prendront peut-être la fermeté du vôtre.
+Elles oseront se confier à leur propre force, fouler aux pieds
+l'hypocrite prudence, ce rempart du vice, et dire à leur amant:
+«Celui-ci n'est que mon ami,» sans que l'amant les soupçonne ou les
+épie...
+
+--Rêve doré, répondit Julien, espoir d'une âme enthousiaste!
+
+--Non, je ne suis pas enthousiaste, reprit-elle; mais je me connais, je
+me sens, et quand je porte mes regards sur le passé, je vois toute ma
+vie faite d'une seule pièce, et je me dis que certes je ne suis pas la
+seule au monde qui n'ait jamais menti. Ne me prenez pas pour une femme
+vertueuse, Julien. Je ne sais pas ce que c'est que la vertu; j'y crois,
+comme on croit à la Providence, sans la définir, sans la comprendre. Je
+ne sais pas ce que c'est que de combattre avec soi-même; je n'en ai
+jamais eu l'occasion. Je ne me suis jamais imposé de principes, je n'en
+ai jamais senti le besoin; je n'ai jamais été entraînée où je ne voulais
+pas aller: je me suis livrée à toutes mes fantaisies sans jamais être en
+danger. Un homme qui n'a pas en son âme de plaie honteuse à cacher peut
+boire jusqu'à perdre la raison et montrer à nu tous les replis de sa
+conscience. Une femme qui n'aime pas le vice peut ne pas le craindre;
+elle peut traverser cette fange sans faire une seule tache à sa robe;
+elle peut toucher aux souillures de l'âme d'autrui comme la soeur de
+charité touche à la lèpre des hôpitaux, elle a le droit de tolérance et
+de pardon, et si elle n'en use pas, c'est qu'elle est méchante. Être
+méchante et chaste, c'est être froide; être chaste et bonne, c'est être
+honnête. Je n'ai jamais cru que cela fût difficile pour les âmes bien
+dirigées; mais combien peu le sont en effet! Je plains celles que la
+fatalité a flétries, et je ne les outrage pas. C'est le grand tort qu'on
+me reproche, Julien, je le sais; je sais le blâme que m'ont attiré
+certaines amitiés; je sais avec quelle ironie on a accueilli mes efforts
+quand j'ai voulu soutenir et consoler ceux que la foule accablait. C'est
+ici que j'ai fait usage de la force que Dieu m'avait donnée et que j'ai
+permis à mon orgueil de se lever pour faire face à l'injustice. C'est à
+cause de cela que j'ai livré mon front aux outrages des Juifs et couvert
+mon coeur d'une cuirasse d'airain pour y protéger la pitié. Ceux qui se
+sont réfugiés sous mon égide n'ont pas été livrés, et la populace s'est
+enrouée à crier après moi.
+
+--Je le sais, Madame, dit Julien; depuis deux ou trois jours seulement
+je regarde autour de moi, et je sais ce que pensent de vous-même ceux
+qui vous craignent et qui n'osent pas le dire. Je sais qu'en vous voyant
+accueillir des femmes décriées et protéger des hommes persécutés, on
+vous accuse de partager leurs égarements passés. Et j'admirerais le
+courage avec lequel vous les relevez, si je ne prévoyais, si je ne
+savais qu'il vous faudra les rabaisser et les rejeter où vous les avez
+pris...
+
+--Vous pensez, Julien, qu'il n'y a pas de cure complète pour mes
+malades? Moi, je ne désespère jamais de personne. Nous avons raison tous
+deux: vous, si vous me donnez un conseil de prudence; moi, si je
+m'impose un devoir de miséricorde. Toute la question est de savoir si
+j'ai assez de force pour accepter les conséquences fâcheuses de mes
+dévouements: si je l'ai, qu'a-t-on à me reprocher? n'ai-je pas le droit
+de me nuire?
+
+--Quel étrange caractère! dit Julien. Je ne sais si j'en suis ravi ou
+épouvanté.
+
+--Vous me dites ce qu'on m'a souvent dit, reprit-elle. Moi, je m'étonne
+de sembler étrange; et quand je commençai, je m'attendais à ne
+rencontrer que des auxiliaires et des amis. Quelle fut ma surprise quand
+on me fit entendre que j'étais folle! Folle! mais je m'étonne toujours
+de le paraître! C'est vous, c'est vous tous qui êtes fous, et non pas
+moi qui suis folle!
+
+--Mais, Madame, quel bien fait-on aux méchants en protégeant leur
+insolence?
+
+--Je hais l'insolence et ne la protège pas. Je n'accueille que le
+repentir et la souffrance.
+
+--Ou l'hypocrisie qui en prend le masque?
+
+--Il est vrai que j'ai été dupe, Julien; ce sont les épines du chemin.
+On se pique les pieds et l'on saigne. Mais faut-il donc retourner en
+arrière quand on entend plus loin des larmes et des cris qui vous
+appellent? La crainte d'être trompé! pour les esprits qui sentent le
+besoin de bien faire, c'est une lâcheté qu'il faut vaincre. Ou ne fait
+l'aumône qu'à ses dépens.
+
+--Hélas! Madame, vous étiez née pour être reine d'un grand peuple et
+faire de grandes choses.
+
+--Ou bien, répondit-elle en souriant, pour être soeur de la Miséricorde;
+c'était là le plus beau rôle, et je l'ai manqué.
+
+--Mais quel bien avez-vous donc réussi à faire? dit Julien tristement.
+Vos prisons sont élargies, vos hôpitaux sont plus sains, et votre bonté
+est un refuge pour tous ceux qui l'invoquent. Mais, pour avoir amélioré
+le sort des misérables, vous avez ennobli leurs âmes anéanties, leurs
+mauvais penchants, ou leur lâche fainéantise? Nous en avons souvent
+parlé, Madame, et vous m'avez avoué que vos voeux à cet égard n'avaient
+pas été souvent exaucés. Prenons un exemple auprès de nous et dans une
+classe plus élevée, ajouta-t-il, poussé par un reste d'intention
+insidieuse et méfiante. Lucioli passait pour un fourbe et un ambitieux.
+Votre tolérance a fermé les yeux longtemps, et vous l'avez élevé jusqu'à
+votre confiance; et pourtant il vous a fallu ensuite voir clair et le
+repousser.
+
+--C'est encore une épine qui m'est entrée au talon, répondit-elle. Le
+jour où cet humble serviteur est devenu insolent, je l'ai repoussé, en
+effet; et si j'avais profité de la leçon, Julien, je ne vous aurais pas
+attiré auprès de moi; je ne vous aurais pas donné ma confiance, dans la
+crainte que vous ne fussiez un second Lucioli. Vous voyez bien, mon ami,
+que les fous ont leur sagesse qui en vaut bien une autre.»
+
+Cette réponse attendrit Julien.
+
+«Vous êtes bonne et grande, lui dit-il, et je ne mérite peut-être pas
+votre amitié.
+
+--Attendez, Julien, lui dit-elle en souriant, nous ne sommes pas encore
+réconciliés. Je vous ai expliqué mon caractère et mes idées; vous m'avez
+comprise. Il vous reste à me croire, et je ne vous ai donné aucune
+preuve de ma sincérité.»
+
+Julien tressaillit de joie, croyant toucher à la solution de tous ses
+doutes. Dans son âme rigide, le besoin d'estimer était bien plus grand
+que le besoin d'aimer; aussi cette parole de Quintilia lui fut-elle plus
+douce qu'une parole d'amour.
+
+«Oh! Oui, s'écria-t-il ingénument, donnez-les-moi ces preuves, afin que
+je pleure de repentir à vos genoux, afin que je vous respecte et vous
+bénisse à jamais. Oui, oui, prouvez-moi que vous êtes vraie, et je ferai
+tout ce que vous voudrez. Je resterai toute ma vie à votre service;
+j'étoufferai mon amour dans mon sein plutôt que de vous en importuner
+jamais.»
+
+Il s'arrêta, car il vit le regard de Quintilia s'attacher à lui avec
+froideur et une sorte de dédain. Il y eut un instant de silence si
+pénible à Julien, qu'il se mit à marcher avec agitation dans la chambre.
+
+La princesse reprit sa marche calme et lui dit, en lui montrant une
+grande cassette de bois de santal incrustée de nacre:
+
+«Je puis ouvrir le coffre que voici et vous donner des preuves
+irrécusables de la loyauté de toute ma vie. Je pourrais vous montrer en
+moins de cinq minutes sur quoi se fondent toutes les calomnies débitées
+contre moi, et à quel point les secrètes vanteries de Lucioli, et celles
+de bien d'autres avant lui, ont été vaines et odieuses. Mais en
+sommes-nous là, Julien, et votre amitié est-elle à ce prix?»
+
+Julien n'osa répondre; il pâlit et resta immobile.
+
+«M'avez-vous jamais vue faire quelque chose de mal?
+
+--Non, Madame, je n'ai rien vu de tel, répondit-il.
+
+--Ai-je jamais exprimé une idée basse? ai-je montré un sentiment vil
+durant six mois que nous avons passés tête à tête dans mon cabinet?
+
+--Non, Madame.
+
+--Avez-vous eu parfois une entière confiance en moi?
+
+--Oui, Madame, presque toujours.
+
+--Qu'est-ce qui vous l'a donc ôtée?
+
+--Ne me condamnez pas à vous le dire, Madame; des apparences, des récits
+ridicules, la présence de Ginetta auprès de vous, votre air et vos
+manières par moments, et, plus que tout cela, vos bizarreries, vos goûts
+si opposés entre eux et qui se succèdent sans s'exclure; tout ce que je
+ne comprends pas m'effraie... Mais qu'avez-vous à faire de mon estime?
+
+--Je ne vous la demande pas, Monsieur, répondit la princesse, j'espérais
+pouvoir la réclamer.»
+
+Ils gardèrent de nouveau le silence, et la princesse, faisant un visible
+effort pour dompter sa propre fierté, reprit la parole.
+
+«Vous êtes brutal, lui dit-elle, et nul homme de votre âge n'a osé me
+parler comme vous faites. C'est cela qui fait que je vous estime et que
+je voudrais être estimée de vous. Voyez pourtant ce que c'est que la
+confiance, Julien! ne tiendrait-il pas à moi de penser en cet instant
+que vous êtes le plus rusé et le plus habile des ambitieux qui se soient
+cachés sous une écorce rude et franche? Pourtant je sais que vous ne me
+trompez pas, et que bien réellement vous me mettez le marché à la main.
+Votre départ ou ma justification. Ma justification! ajouta-t-elle avec
+une expression de dépit, tenez, voici la clé de ce coffre;» et elle la
+jeta avec colère aux pieds de Julien.
+
+--Je ne la ramasserai point, dit-il avec dépit à son tour; vous me
+regardez comme un insolent; je l'ai mérité et je m'en vais.
+
+--Adieu donc! lui dit-elle en lui tendant la main; il est malheureux que
+nous n'ayons pu rester amis comme nous l'avons été.»
+
+Il s'approcha pour prendre sa main, et il vit qu'elle pleurait. Toute sa
+colère tomba, et, s'arrêtant devant elle avec la gaucherie d'un enfant
+qui n'ose pas demander pardon, il se mit à pleurer aussi.
+
+«Ah! Julien, lui dit-elle, est-il possible que mes amis me fassent tant
+souffrir! Pourquoi ne sont-ils pas comme moi, pourquoi ne croient-ils
+pas en moi comme je crois en eux? Qu'est-ce qui brise donc ainsi mes
+affections? pourquoi toutes les sympathies que j'inspire sont-elles
+étouffées en naissant? pourquoi suis-je méprisée par les uns, méconnue
+par les autres? Qu'ai-je fait pour cela? Quand toute ma vie a été un
+éternel sacrifice à l'amitié, faudra-t-il que j'achète la confiance de
+ceux à qui je donne la mienne. Quand je vous ai ramassé dans un fossé,
+un jour que vous étiez blessé, haletant, couvert de poussière et assez
+mal vêtu, pourquoi ne vous ai-je pas pris pour un vagabond et un
+aventurier de bas étage? pourquoi ai-je cru à la candeur de votre regard
+et à la noblesse de vos paroles? J'ai donc l'air faux et l'expression
+ambiguë, moi? Eh quoi! vous demandez aux autres ce que vous devez penser
+de moi! votre coeur ne vous le dit pas, je n'en ai donc pas su trouver le
+chemin? Et que m'importe votre estime quand je l'aurai forcée? Vous me
+rendrez ce qui me sera dû, et votre âme ne me donnera rien...
+
+--Vous avez raison, dit Saint-Julien en se jetant à ses pieds; gardez
+vos preuves, je n'en veux pas. Gardez votre amour à celui qui l'a
+mérité. Quant à mon respect, à mon dévouement, à mon amitié, si j'ose
+répéter le mot dont vous vous servez, mettez-les à l'épreuve. Vous avez
+vaincu une nature bien méfiante et bien chagrine. Il faut que Dieu ait
+récompensé votre grandeur d'âme d'une puissance bien grande sur l'âme
+d'autrui. Ah! ne vous plaignez plus; vous trouverez des amis toutes les
+fois que vous le voudrez; et d'ailleurs, si les amis vous manquent, je
+tâcherai de me mettre en cent pour vous obéir.»
+
+Quintilia, tout en larmes, se jeta à son cou; il l'embrassa avec
+l'effusion d'un frère. En ce moment on frappa doucement à la porte, et
+la princesse alla ouvrir elle-même; c'était la Ginetta qui était chargée
+d'une commission pressée. La princesse passa avec elle sur le balcon, en
+faisant signe à Julien de rester. Leur entretien lui sembla long; et,
+cédant à l'émotion délicieuse dont son coeur était plein, il désirait
+vivement voir reparaître Quintilia, et en recevoir encore quelque parole
+d'amitié avant de se retirer. Dans son impatience, il touchait aux
+objets qui étaient épars sur le bureau sans les regarder et presque sans
+les voir. Il se trouva qu'il eut dans les mains la montre de la
+princesse, et qu'il l'ouvrit machinalement comme pour compter les
+minutes que la Ginetta lui dérobait. En jetant les yeux sur l'intérieur
+de la boîte, un froid mortel passa dans ses veines. Un souvenir confus
+et douloureux l'oppressa, puis une curiosité irrésistible s'empara de
+lui. Il se pencha vers une bougie, et lut distinctement le nom de
+Charles Dortan.
+
+«Infâme!» dit-il d'une voix sourde en jetant avec violence la montre sur
+le bureau; puis il la reprit, voulant bien se convaincre que ses yeux ne
+l'avaient pas trompé. Il lut de nouveau le nom fatal, observa la boîte
+de platine avec les incrustations d'or émaillé; elle était absolument
+pareille à celle que le voyageur pâle lui avait montrée à Avignon, le
+matin de son départ, dans la cour de l'auberge.
+
+Cette histoire, qui d'abord l'avait vivement ému, lui était bientôt
+sortie de l'esprit. À cette époque, Julien, beaucoup moins expérimenté,
+était beaucoup plus en garde contre ses impressions. Il s'était dit que
+le récit du voyageur était romanesque et invraisemblable, que son nom et
+son visage n'avaient pas fait le moindre effet sur la princesse, et que
+M. Dortan lui-même n'avait pas soutenu son rôle jusqu'au bout, puisqu'il
+n'avait pas osé lui adresser la parole. Ce devait être un maniaque ou un
+hâbleur impertinent, déterminé à se jouer de la simplicité de son
+interlocuteur. Enfin, cette aventure n'était plus revenue que
+confusément et comme un rêve absurde et pénible dans la mémoire de
+Saint-Julien.
+
+En acquérant la preuve irrécusable de la sincérité de Charles Dortan,
+une indignation profonde s'empara de lui. Cette femme, qui exposait si
+magnifiquement la prétendue franchise de son âme et qui en offrait des
+preuves, ne lui parut plus qu'une effrontée comédienne, une coquette
+odieuse, jouant tous les rôles pour son plaisir, et méprisant toutes les
+vertus qu'elle affichait.
+
+Elle rentra en cet instant, et Julien fit tous ses efforts pour cacher
+l'état où il était; mais il prenait une peine inutile: la princesse
+pensait à tout autre chose. Elle erra dans sa chambre d'un air empressé,
+et dit à Ginetta, à plusieurs reprises: «Vite, vite, mon mantelet avec
+un capuchon de velours et la petite lanterne sourde....» Tout à coup
+elle s'aperçut de la présence de Julien, et parut un peu contrariée de
+ce qui venait de lui échapper dans sa préoccupation. Néanmoins elle vint
+à lui avec beaucoup d'aplomb, et lui tendit la main en lui donnant le
+bonsoir. Saint-Julien baisa sa main lentement en tâchant de prendre
+l'insolence affectée d'un courtisan, et il lui adressa la phrase la plus
+impertinente qu'il put inventer. Elle ne l'entendit pas et lui répondit:
+«Oui, oui, à demain. Bonne nuit, mon cher enfant.»
+
+
+
+
+XIV.
+
+
+Dévoré de colère et de haine, le pauvre Julien entra dans la chambre de
+Galeotto. Le page s'était endormi sur un roman.
+
+«Ah! c'est toi, lui dit-il en balbutiant, d'où viens-tu donc? On ne t'a
+pas vu de toute la soirée.
+
+--Je viens de chez la Cavalcanti, répondit Julien.
+
+--Oh! oh! qu'est-ce? dit le page en se mettant sur son séant. Vous venez
+d'être chassé, monsieur le secrétaire intime, ou vous êtes le plus
+heureux des hommes! Alors, permettez-moi d'ôter mon bonnet de nuit pour
+saluer votre Altesse! Prince pour trente-six heures au moins!
+
+--Je ne descendrai jamais si bas, répondit Julien.
+
+--Qu'est-il donc arrivé?
+
+--Rien, Galeotto, sinon que je sais maintenant à quoi m'en tenir sur le
+compte de cette femme. Vous lui faisiez trop d'honneur quand vous la
+traitiez de pédante, quand vous disiez qu'il était fort possible qu'elle
+n'eût jamais eu assez de sensibilité pour commettre une faute. Non, non,
+ce n'est pas cela. C'est une rouée impudente qui se passe toutes ses
+fantaisies, qui se livre en secret à tous ses vices, et qui a la
+prétention d'être un modèle de chasteté virginale et de sentimentalité
+allemande. C'est une effrontée courtisane avec des prétentions d'abbesse
+et la moqueuse hypocrisie d'une marquise de la régence. C'est ce qu'il y
+a de plus hideux au monde, le vice sous le masque de la vertu.
+
+Après cette préface, Saint-Julien fit le récit de la soirée.
+
+«Je suis bien aise d'apprendre cela, répondit Galeotto d'un air pensif;
+mais, en vérité, j'en suis étonné. Cette femme est donc bien habile; car
+il y a eu des jours où elle m'a imposé à moi-même. Vous pouvez m'en
+croire, Julien; je ne suis pas crédule, et pourtant il y a eu des jours
+où, en l'entendant parler comme elle fait, j'ai presque eu des remords
+de mes jugements de la veille... Il est bien vrai que ces jours-là
+étaient rares, et que je me moquais de moi-même le lendemain. Eh bien!
+ce que vous me dites m'étonne comme si je m'étais attendu à autre
+chose... Êtes-vous bien sûr de ne pas vous tromper, Saint-Julien?
+
+--J'en suis très-sûr, Galeotto; et comme j'étais aussi dans une
+continuelle alternative de confiance et de méfiance (à l'exception que
+les jours de méfiance étaient rares, et les autres fréquents), il se
+trouve que je suis encore plus consterné que vous.
+
+--Consterné! s'écria Galeotto. Est-ce que je suis consterné, moi? Non?
+certes, je ne le suis pas. Que m'importe? je n'ai jamais été amoureux
+d'elle. Et voulez-vous que je vous dise ce qui se passe maintenant dans
+mon cerveau? C'est singulier, mais c'est réel. Je crois que je suis
+capable maintenant de devenir amoureux de cette femme-là.
+
+--Quoi! à présent que vous devez la mépriser?
+
+--Je ne la méprise pas, tant s'en faut! oh! à présent, c'est bien
+différent! Je la croyais pédante, absurde, je la trouvais ridicule, et
+je me moquais d'elle. Je ne m'en moquerai plus; car elle n'est plus rien
+de tout cela à mes yeux. Elle est adroite, menteuse, impudente; elle
+sait jouer tous les rôles, si bien que son véritable caractère échappe
+aux regards. Savez-vous que c'est là une femme supérieure, une vraie
+femme de cour, propre à remuer le monde, si elle était à la tête d'un
+vaste empire? Avec une conscience si flexible, tant d'art, tant de
+sang-froid, tant de perfidie, on peut aller loin... Et qui nous dit
+qu'elle n'ira pas loin? Qu'il se présente une bonne occasion, et elle
+fera parler d'elle. Savez-vous quelle est la première des facultés?
+celle d'imposer aux autres. La véritable grandeur, c'est la puissance
+qu'on exerce sur les esprits; c'est ainsi qu'on arrive à l'exercer sur
+les choses. Allons, c'est dit, me voilà réconcilié avec elle. Je ne
+rougis plus d'être son page. Je pourrai prendre de bonnes leçons auprès
+d'elle, et, pour mieux profiter à son école, je veux à mon tour être son
+amant...» Il garda un instant le silence, puis il ajouta d'un air
+réfléchi: «Si je le peux; car la chose m'est démontrée à présent plus
+difficile que je ne pensais, et vaut la peine d'être tentée... Peste!
+c'est quelque chose que d'y parvenir!
+
+--Ce n'est pas si difficile, reprit Julien. Il suffit que vous passiez
+dans la rue auprès d'elle, et que votre figure lui plaise. Vous
+n'attendrez pas longtemps avant d'être enlevé dans sa voiture et
+introduit dans ses appartements secrets.
+
+[Illustration: Il s'étendit sur la bruyère... (Page 28.)]
+
+--Eh bien! raison de plus! vive Dieu! des femmes qui ont de pareils
+désirs et qui les contentent d'une façon si dégagée ne sont pas
+abordables pour tout le monde. On peut vivre dix ans sous le même toit
+sans obtenir de leur baiser la main. Elles peuvent résister au plus
+séduisant et au plus habile des hommes. On ne les prend pas par
+surprise, celles-là. Elles se donnent ou se rendent; le plaisir est à
+celui dont la mine leur plaît; l'honneur, à celui dont l'esprit les
+subjugue. Maintenant, je mettrais ma main au feu que le Lucioli n'a
+jamais été son amant. Il était trop maladroit, le cher homme! Elle
+aurait pu lui ouvrir la porte du boudoir, s'il avait su cacher
+l'intention qu'il avait d'entrer dans la salle du conseil. Pour moi, qui
+ne me soucie guère d'être prince de Monteregale, je viserai plus haut
+désormais. Je tâcherai qu'elle me donne sa confiance, et qu'elle
+m'apprenne à régner sur les hommes par le mensonge.
+
+--Ainsi ce qui me guérit de mon amour allume le vôtre? dit Saint-Julien.
+
+--Appelez cela de l'amour, si vous voulez. Je l'appellerai autrement:
+curiosité, aptitude, amour de la science, comme il vous plaira.
+
+--Et ce qui fait que je la hais et la méprise vous réconcilie avec elle?
+
+--Complètement; mais je n'en continuerai pas moins la petite guerre
+d'observation que nous lui faisons. Tout au contraire, j'y mettrai plus
+de zèle que jamais, et mes découvertes auront plus d'importance à mes
+yeux. Sois tranquille, Julien, je ne te trahirai jamais, quoi qu'il
+m'arrive.
+
+--Vous pouvez me trahir tant qu'il vous plaira, je ne resterai pas
+longtemps ici. Mais écoutez; avant que je vous souhaite le bonsoir, il
+faut que vous me racontiez cette histoire de Max.
+
+--Ce ne sera pas long. Max était l'amant de Son Altesse. Lorsqu'à la
+mort du duc son époux, qu'elle n'a jamais vu, comme je vous l'ai déjà
+dit, elle devint souveraine libre et absolue, Max était tellement en
+faveur auprès d'elle que, suivant l'opinion de toute la cour, il allait
+l'épouser. Il était donc traité ici avec le plus profond respect, tout
+bâtard de seize ans qu'il était. Mais une nuit, à souper, comme la
+gloriole et le marasquin de Hongrie portaient à la tête du jeune favori,
+il lui arriva de débiter je ne sais quelle rodomontade en présence de
+Son Altesse. Son Altesse fronça, dit-on, le sourcil d'une manière
+imperceptible, et ne dit pas un mot. Le lendemain matin, les serviteurs
+de Max ne le trouvèrent ni dans son lit, ni dans sa chambre, ni dans son
+palais, ni dans la ville, ni dans la province. On le chercha et on
+l'attendit vainement. Il ne reparut jamais, on n'a jamais entendu parler
+de lui; il paraît que ce fut un assassinat fort bien exécuté.
+
+[Illustration: Il le trouva déjà à table, fumant... (Page 34.)]
+
+--Et personne n'a demandé vengeance de cet attentat?
+
+--Max était un bâtard dont on avait été sans doute bien aise de se
+débarrasser en l'envoyant dans une petite cour où il semblait prendre
+racine. Qu'il eût fini par un meurtre ou par un mariage, on fut sans
+doute bien aise de n'avoir plus à y songer, et l'on n'y songea plus; et
+l'on n'en parla plus que tout bas, afin de n'avoir pas à le réclamer ou
+à le venger. Mais il arrive qu'à présent on veut se servir de son nom
+comme d'un épouvantail pour forcer Son Altesse à acquiescer à des vues
+politiques, et l'envoyé Gurck machine une fort belle réclamation de la
+personne de Max, si sa beauté personnelle échoue dans les premières
+entreprises. Tu sais cela?
+
+--C'est une justice du ciel qui tombe à l'improviste sur le crime
+impuni, s'écria Julien.
+
+--Bah! bah! à présent que je vois les choses sous leur vrai point de
+vue, dit Galeotto, je trouve que ce fut un coup hardi pour une princesse
+de seize ans.
+
+--Elle avait seize ans! quelle horreur! dit Julien.
+
+--Bah! bah! reprit Galeotto, les crimes des princes ne sont pas ceux de
+tout le monde. Vous savez ce qu'il y a à dire là-dessus. Il y a dans les
+grandes destinées des résolutions inévitables, et c'est quelque chose
+que de savoir les prendre à temps et les accomplir habilement. Un
+enlèvement qui ne fait pas de bruit; un meurtre qui ne fait pas de
+taches; un homme qu'on anéantit comme on raierait un chiffre, et qui
+s'évapore au milieu d'une ville comme une goutte d'eau sèche au soleil!
+Allons, ce n'est pas maladroit, il faut en convenir. Et pas l'ombre d'un
+remords sur un front de seize ans! et jamais la trace d'un souvenir amer
+dans toute une vie traînée en public! c'est là de la force, et bien des
+hommes ne l'auraient pas.
+
+--J'espère que vous ne l'auriez pas vous-même, dit Saint-Julien en lui
+tournant le dos.
+
+--Attendez! encore un mot avant d'aller vous coucher, lui cria Galeotto.
+Avez-vous découvert quelque chose sur le Rosenhaïm?
+
+--Rien sur celui-là, répondit Saint-Julien.
+
+--Que sera-t-il devenu? dit Galeotto. Maître Cantharide est dans ce
+secret: il aura piqué ce criocère avec une épingle, et il l'aura mis
+dans un de ses cartons.
+
+--Faut-il s'inquiéter de ce que devient un homme, dit Saint-Julien, dans
+une cour où un importun s'évapore comme une goutte d'eau sèche au
+soleil?
+
+--Je crois que tu tournes mes métaphores en ridicule, dit le page; je te
+pardonne si tu te charges de pénétrer dans le pavillon du parc.
+
+--Dans le pavillon où le professeur d'histoire naturelle fait ses
+expériences, et s'amuse à trancher, la nuit, de l'astrologue et de
+l'alchimiste en braquant son télescope vers la lune, et en effrayant les
+chiens par d'innocentes explosions d'électricité?
+
+--Il y a autre chose dans ce pavillon, dit le page, qu'une vieille
+parodie de sorcier et un tonnerre de poche.
+
+--Madame Cavalcanti fait-elle semblant d'aller s'entretenir avec les
+ombres, en y traitant ses galants la nuit? Bah! c'est là qu'est caché
+l'amant mystérieux du trimestre, le monsieur de Rosenhaïm?
+
+--Peut-être! Mais cet amant-là est peut-être plus qu'un amant... Il y
+avait peut-être quelque principe politique, quelque projet diplomatique,
+sous ce masque de criocère. Ce n'est pas moi qui ai été dupe des
+jongleries du professeur. Ce Rosenhaïm me fait l'effet d'un antidote
+opposé aux philtres de Gurck et de Steinach... Mais enfin il n'est ici
+que depuis trois jours, et depuis trois ans je vois la princesse
+fréquenter le pavillon. Sais-tu un conte étrange que m'a fait la
+Ginetta?
+
+--Voyons.
+
+--Un jour que, selon sa coutume, elle défendait sa maîtresse avec
+chaleur, elle crut m'ôter toute envie de croire à l'assassinat de Max en
+me disant que Son Altesse l'avait aimé passionnément, et que c'était le
+seul homme qu'elle eût aimé ainsi. Je lui répondis que je le croyais
+comme elle, et d'autant plus que c'était le seul que Son Altesse eût
+fait assassiner. Alors Ginetta se mit tout à fait en colère, ce qui la
+rendit bavarde une seule fois en sa vie. Elle me dit que non-seulement
+Son Altesse avait aimé Max, mais qu'elle l'aimait encore, tout mort
+qu'il était. La preuve, ajouta-t-elle, c'est que tous les jours elle va
+s'enfermer dans le souterrain du pavillon auprès d'une tombe de marbre
+qu'elle y a fait secrètement construire, et... Mais vraiment, Julien,
+vous me regardez d'un air si dédaigneux que je n'ose pas continuer cette
+histoire. Elle est fantasque à tel point que vous allez me rire au nez
+si j'ai seulement l'audace de la répéter telle qu'on me l'a donnée.
+
+--Comme je pense que vous n'y ajoutez pas foi... dit Julien.
+
+--Je ne sais pas, je ne sais pas, dit le page. Les femmes sont si
+romanesques, et les vastes cerveaux tiennent tant de choses! Chez les
+êtres doués d'intelligence et de force, il y a de si singuliers
+contrastes, de si ténébreuses rêveries! Bah! dans ce monde, il faut tout
+croire et ne rien croire. Il faut voir!
+
+--Mais enfin, dit Julien, cette tombe de marbre?...
+
+--Contient une boîte d'or, s'il faut en croire la Ginetta.
+
+--Et cette boîte d'or, que contient-elle?
+
+--Je n'en sais rien, et la Ginetta prétend n'en rien savoir; mais elle
+dit que cette boîte a la forme et le volume de celles dans lesquelles on
+embaume des coeurs humains...
+
+--Cette histoire est dégoûtante, dit Julien d'un air sombre, après un
+long silence. Assassiner un homme et le pleurer, lui faire percer le
+coeur à coups de poignard, et faire ensuite arracher de ses entrailles
+pour l'embaumer et le conserver comme une relique ou comme un trophée;
+s'enfoncer tous les jours dans une cave avec un tombeau et un remords,
+et en sortant de là se prostituer au premier passant... si tout cela est
+possible, à la bonne heure. Il frappa du pied le parquet avec violence,
+et, portant sa main à son front, il s'écria avec angoisse: «Ô mon père,
+mon vieux château, mes laboureurs, mes bois, mes livres, mon pays! où
+êtes-vous? où est le temps où j'ignorais tout ce que je sais à présent?»
+
+Il était si triste et si abattu que Galeotto n'osa pas le railler, comme
+il faisait ordinairement lorsqu'il se livrait à sa sensibilité. Julien
+se promena en silence dans la chambre, puis il ajouta d'un ton amer:
+
+«Si cet amant inconnu est caché dans le pavillon, ce doit être une
+savoureuse émotion pour elle que de recevoir ses caresses auprès du
+mausolée de Max. Peut-être est-ce dans cette cave que le malheureux a
+été massacré? Peut-être que sa tombe sert de lit aux monstrueux plaisirs
+de Quintilia? Quelle horreur! Il me semble que je rêve. En effet, elle
+s'est vantée à moi aujourd'hui d'avoir enseveli son propre coeur dans un
+cercueil. C'est là une belle métaphore! mais elle n'a pas dit qu'elle y
+eût enseveli son corps, et pardieu! elle a bien fait, car il y aurait
+assez de gens pour lui donner un démenti... Tenez,... levez-vous et
+venez à la fenêtre. Voyez-vous cette étincelle pâle et furtive qui court
+le long des allées du parc? C'est la petite lanterne sourde qu'on a
+donné ordre à Ginetta d'allumer pour aller au rendez-vous.
+
+--En vérité? cria le page en s'habillant précipitamment.
+
+--Oui, dit Julien, c'est une distraction qu'on a eue devant moi. Mais
+que faites-vous donc?
+
+--Parbleu! je m'habille et j'y cours. Quoi! il y a un rendez-vous à
+épier, et vous ne me le dites pas! et je reste là à babiller quand je
+devrais être sur la piste de la louve!
+
+--Voilà le seul mot à propos que vous ayez dit de la journée, dit
+sèchement Julien en le voyant s'enfuir à demi habillé et se glisser
+comme un chat dans l'ombre des corridors.»
+
+Julien alla se mettre au lit; mais il eut un sommeil affreux. Il rêva
+que des assassins se jetaient sur lui, lui ouvraient la poitrine et en
+arrachaient son coeur tout palpitant, tandis que Quintilia, debout,
+immobile et pâle, vêtue d'une grande robe rouge, les regardait opérer
+avec un horrible sang-froid en leur tendant une boîte d'or ciselé toute
+pleine de sang.
+
+
+
+
+XV.
+
+
+Saint-Julien passa la journée enfermé dans sa chambre, résolu à se faire
+passer pour malade si la princesse le faisait demander. Mais elle ne le
+demanda pas; et, fatigué de souffrir seul, il sortit vers le soir pour
+se distraire un peu. Il se rappela alors l'étudiant dont il avait fait
+la connaissance la veille, et avec lequel il avait un rendez-vous à la
+taverne du Soleil-d'Or.
+
+Il le trouva déjà à table, fumant vis-à-vis une cruche de bière non
+débouchée et de deux verres retournés.
+
+Ils s'abordèrent cordialement; mais Saint-Julien ne put prendre sur lui
+d'être gai, et l'étudiant se chargea obligeamment de faire presque tous
+les frais de la conversation. Il se montra encore plus aimable que la
+veille, et ils restèrent ensemble jusqu'à onze heures du soir. Alors
+Spark se leva, disant qu'il était esclave de ses habitudes régulières,
+et qu'il ne se couchait jamais plus tard. Mais il lui proposa une partie
+de promenade pour le lendemain. Saint-Julien ne désirait rien tant que
+de fuir l'air de la cour: il fit demander le lendemain à Quintilia si
+elle n'aurait point d'ordre à lui donner dans la journée; et, comme elle
+lui fit répondre qu'il pouvait disposer de son temps le reste de la
+semaine, il ne passa à la résidence, durant plusieurs jours, que les
+heures consacrées au sommeil. Il employa toutes ses journées à errer
+dans les montagnes, tantôt seul, tantôt avec son étudiant allemand, qui,
+chaque jour, l'attirait par une sympathie plus vive.
+
+Saint-Julien fut bientôt sous le charme de ce jeune homme, et il eût été
+difficile qu'avec son excellent coeur et l'élévation de ses sentiments il
+en eût été autrement. Spark était un de ces hommes d'une nature si
+droite et si harmonieuse qu'on les juge d'emblée, et qu'on n'a rien à
+retrancher par la suite à l'estime qu'on leur a vouée tout d'abord. Il
+était simple et franc, ne visait à aucune supériorité, et touchait juste
+à toutes choses; il paraissait savoir plus qu'il ne disait, mais sa
+réserve n'avait rien de hautain. Il faisait des frais pour plaire, mais
+il n'allait pas jusqu'à cette insupportable coquetterie de langage qui
+rend l'esprit faux et le coeur sec. Il paraissait à la fois ferme et
+obligeant, sensible pour les autres et insouciant pour lui-même. Il
+avait en la Providence une confiance romanesque, mais non puérile, qui
+semblait être la conséquence d'une vie probe et d'un coeur généreux. Sa
+sensibilité n'était pas fougueuse et maladive comme celle de Julien; et
+le jeune homme sentit de plus en plus chaque jour le besoin de s'appuyer
+sur la douceur et sur la sérénité de cette âme plus forte et plus calme
+que la sienne. Oppressé par son chagrin, dévoré d'incertitudes, ne
+sachant à quoi se résoudre à l'égard de la princesse et à l'égard de
+lui-même, il résolut de se confier à cet homme si intelligent, si bon,
+et pourtant si paisible, et de lui demander conseil. Il éprouvait bien
+quelque répugnance à ouvrir ainsi son coeur, car il n'était pas né
+expansif. Galeotto avait surpris ses secrets et ne les comprenait pas;
+d'ailleurs le caractère de ce jeune courtisan était trop opposé au sien
+pour qu'il pût trouver quelque avantage dans sa société. Il avait l'art,
+au contraire, d'aigrir tous ses maux et d'envenimer toutes ses
+blessures.
+
+Quoi qu'il put lui en coûter, il prit le parti de consulter Spark, et,
+un matin que leur promenade les avait ramenés sur la colline où ils
+s'étaient rencontrés pour la première fois, il le pria de s'asseoir sur
+la bruyère, et de suspendre son cours d'observations botaniques pour en
+faire un de psychologie.
+
+«Sur qui? demanda Spark en souriant. Est-ce sur vous ou sur moi?
+
+--Ce sera sur moi si vous le permettez, mon cher Spark. J'ai un secret
+qui m'étouffe et que je ne puis dire à personne. Il faut que je vous le
+dise.
+
+--De tout mon coeur, répondit l'étudiant. Je ne me récuserai pas en
+affectant une modestie désobligeante. Les gens qui ont peur d'écouter
+une confidence sont ceux qui craignent d'avoir un secret à garder ou un
+service à rendre.
+
+--J'ai besoin, en effet, d'un très-grand service, dit Saint-Julien; mais
+ce n'est pas votre bras que je réclame pour me tirer du mauvais pas où
+je me trouve, c'est votre coeur que j'appelle au secours du mien, c'est
+votre raison que je veux interroger; c'est un bon conseil que je vous
+demande.
+
+--C'est demander beaucoup, répondit Spark, et je ne vous promets pas de
+réussir. J'y ferai pourtant tout mon possible. Nous chercherons à nous
+deux, et Dieu nous aidera.
+
+--Vous êtes vis-à-vis des choses qui m'intéressent dans une position
+tout à fait désintéressée, dit Julien; vous ne connaissez point la
+personne dont j'ai à vous entretenir, et vous la jugerez simplement sur
+les faits que j'ai à vous raconter.
+
+--Prenez garde, mon cher ami, dit Spark, cela est sérieux. Si vous
+dénaturez les faits et si vous en ignorez quelqu'un, nous pourrons bien
+porter un faux jugement.
+
+--Vous jugerez seulement ceux que je sais et que je vous dirai; et,
+comme vous ne serez pas sous le charme de la vipère, vous pourrez voir
+plus clair que moi.
+
+--Il s'agit d'une histoire d'amour et d'une femme, à ce que je vois?
+
+--Il s'agit d'une femme. Connaissez-vous la princesse Quintilia?
+
+--Comment voulez-vous que je la connaisse? il y a huit jours que je suis
+ici.
+
+--Quelqu'un vous en a-t-il parlé?
+
+--Oui; des bourgeois qu'elle a obligés, des pauvres qu'elle a secourus,
+m'ont dit que c'était une femme bienfaisante.
+
+--Toutes ces femmes-là le sont, dit Julien.
+
+--Quelles femmes? demanda Spark avec beaucoup d'ingénuité.
+
+--Ah! Spark, s'écria Saint-Julien, je vois bien que vous ne la
+connaissez pas; vous ne me demanderiez pas ce qu'elle est.
+
+--Vous paraissez n'en avoir pas une haute opinion, dit Spark. Si votre
+opinion est arrêtée ainsi, pourquoi me consultez-vous?
+
+--Pour savoir si je dois la fuir et l'oublier, ou la poursuivre et la
+démasquer. Je vais vous raconter ce qui m'est arrivé depuis sept mois
+que j'ai quitté la maison paternelle.»
+
+Spark écouta l'histoire de Julien avec beaucoup d'attention, mais avec
+tant de calme que le narrateur ne put, à aucun endroit de son récit,
+pressentir le jugement que portait l'auditeur. La belle et calme figure
+de l'étudiant ne fit pas un pli, et la fumée de sa pipe s'échappa par
+bouffées aussi régulières que la veille, lorsqu'il avait écouté Julien
+faire lecture de la Gazette d'Ausbourg à la Taverne du Soleil d'Or.
+
+Quand Saint-Julien eut tout dit, Spark fit une espèce de grimace qui
+consiste à avancer un peu la lèvre inférieure, et qu'on peut
+généralement traduire par ces mots: «Tout cela ne vaut guère la peine
+que vous vous donnez.»
+
+Après un instant de silence, il posa sa pipe sur le gazon, et lui dit:
+
+«Mon ami, avant de vous dire ce que je pense de la princesse Quintilia,
+permettez-moi de vous dire ce que je pense de vous-même. Vous êtes
+très-noble, mais très-orgueilleux; très-vertueux, mais très-intolérant;
+très-sincère, et pourtant très-méfiant. D'où vient cela? N'auriez-vous
+pas été élevé par un prêtre catholique?
+
+--Oui, répondit Julien, et ce fut mon meilleur ami.
+
+--Alors je comprends votre caractère; et, tout en le reconnaissant pour
+très-beau (je vous parle strictement vrai), je voudrais que vous
+prissiez sur vous de le modifier et d'en équarrir l'écorce rude et
+noueuse. Je ne trouve point que le jeune page vous ait donné de bons
+conseils. Je le regarde comme un méchant coeur et un intrigant dangereux.
+Loin de railler, comme il le fait, l'austérité de vos principes, je les
+approuve rigoureusement, et je déclare que si votre princesse Quintilia
+était telle que vous la jugez aujourd'hui, vous feriez bien de la fuir
+et de l'oublier. Mais...» Ici Spark fit une pause et réfléchit; puis il
+continua:
+
+«Mais je crois que vous êtes absolument dans l'erreur sur son compte, et
+que c'est une excellente femme.
+
+--Quoi! malgré l'assassinat de Max?
+
+--Je ne crois pas à l'assassinat de Max, dit Spark en souriant; je ne
+croirai jamais que la mort d'un homme soit suffisamment prouvée par son
+absence, et le meurtre d'un amant par une parole légère d'un côté et un
+froncement de sourcils de l'autre. Cette histoire me paraît bonne à
+endormir les petits enfants et à leur donner de mauvais rêves.
+
+--Vous ne croyez pas au crime? empêchez-moi d'y croire. Je ne demande
+pas mieux que d'ôter ce charbon allumé de mon coeur. Mais le vice, la
+débauche?
+
+--Oh! oh! la galanterie, vous voulez dire? On peut être une femme
+galante et être une bonne femme. Pour moi, je n'aime pas les femmes
+galantes, mais je ne leur jette pas de pavés à la tête, et je passe
+auprès d'elles sans leur rien dire. Si la princesse Quintilia est ainsi,
+n'en dites pas de mal; quittez-la et n'y pensez plus.
+
+--Tout cela vous semble facile, Spark. J'ai l'âme dévorée de colère et
+de jalousie.
+
+--Vous avez tort.
+
+--Mais enfin, ce que je vous ai raconté vous prouve bien que cette
+femme...
+
+--Ce que vous avez raconté ne me prouve rien, sinon que vous avez
+contracté dans vos chagrins l'habitude d'une malveillance fâcheuse.
+Otez, ôtez cela de votre cerveau; c'est une mauvaise herbe.
+
+--Mais, mon ami, une femme qui fait de pareils discours sur la candeur
+et le sentiment, et qui a pour amant d'abord un Lucioli qu'elle traîne
+partout, et qui se vante partout de ses faveurs!...
+
+--Hum! dit Spark, ce Lucioli me semble être un fat et un sot que je ne
+me ferais pas faute de rosser s'il tombait sous ma main et si j'étais
+ami de la princesse.
+
+--S'il l'a décriée, c'est bien sa faute, à elle; pourquoi l'a-t-elle
+affiché comme un bouquet de noces?
+
+--Parce qu'elle est bonne et confiante, comme elle vous l'a dit. Tout ce
+qu'elle vous a dit là, Saint-Julien, me paraît sincère; j'y crois.
+J'aime ce caractère, j'approuve ces idées. Je ne dis pas que ce soit un
+exemple à suivre pour les femmes qui ne veulent pas être calomniées et
+persécutées; mais pour un homme de coeur qui se moque de l'opinion
+d'autrui et qui ne s'en rapporte qu'à sa conscience, c'est une belle
+maîtresse à aimer toute sa vie.
+
+--Vraiment! Spark, votre confiance me confond; je ne sais pas si j'ai
+envie de vous embrasser comme le meilleur des hommes ou de vous plaindre
+comme un fou.
+
+--Comme vous voudrez, mon cher Julien; vous m'avez demandé ma façon de
+penser, je vous la dis.
+
+--Et je donnerais un de mes bras pour la partager. Mais enfin cette
+montre, ce Charles de Dortan?
+
+--Ce Dortan est un sot qu'elle aura mis à la porte au moment le plus
+hardi de la plaisanterie.
+
+--Une femme qui se respecte fait-elle de semblables plaisanteries? Elle
+se soucie donc bien peu du danger qu'elle court? Plaisante-t-elle aussi
+avec la vengeance qu'un homme peut tirer? À la place de ce Dortan, je
+suivrais une pareille femme au bout du monde, et je la forcerais de
+tenir ses promesses, et je lui cracherais ensuite au visage.»
+
+Le front de Spark se couvrit de rougeur, comme si l'idée d'une telle
+violence de ressentiment eût révolté son âme honnête et douce. Mais il
+reprit aussitôt son calme accoutumé, et dit d'un ton de certitude qui
+imposa à Julien:
+
+«Cette histoire est fausse. Ce Charles de Dortan sera quelque garçon
+horloger qui aura porté une montre de sa façon à la princesse, et qui
+aura bâti toute cette niaise aventure pour se moquer de vous, ou parce
+qu'il y a des fats d'une rare impudence, ou parce que ce monsieur est
+fou.
+
+--Vous arrangez tout pour le mieux, et je me suis dit tout cela sans
+pouvoir me le persuader radicalement. N'ai-je pas vu la joie avec
+laquelle elle a appris l'arrivée de ce masque inconnu?
+
+--Qu'est-ce que cela prouve, s'il vous plaît? Ne saute-t-on pas de joie
+à l'arrivée d'un frère et même d'un ami? Les femmes sont plus
+démonstratives que nous, et les Italiennes le sont entre toutes les
+femmes.
+
+--Mais ce Rosenhaïm est caché dans le pavillon. Cache-t-on ses amis?
+
+--Souvent, surtout quand il s'agit de politique. Qu'est-ce que vous
+comprenez à la politique, vous? Et puis, il n'y a peut-être pas plus de
+Rosenhaïm dans le pavillon que de Max dans le tombeau.
+
+--Vous ne croyez donc pas à la mort de Max?
+
+--J'ai dans l'idée, au contraire, que ce prétendu coeur inhumé dans un
+coffret d'or bat bien chaud et bien joyeux à l'heure qu'il est.
+
+--Mais la princesse elle-même le fait passer pour mort.
+
+--Le fait-elle passer pour mort? Ah! en ce cas il est mort. Mais tout le
+monde peut mourir sans être aidé.»
+
+Et Spark, reprenant sa pipe, se mit à la charger paisiblement.
+
+«Les griefs qui vous restent contre elle, ajouta-t-il après avoir
+rallumé son tabac, sont donc son air cavalier, sa gaieté juvénile, son
+latin, son amour pour les papillons, ses travaux politiques, sa
+soubrette Ginetta, sa camaraderie avec vous autres qu'elle traite en
+amis, comme une bonne femme qu'elle est, tandis que vous ne la comprenez
+pas... Et bien! à votre place, je l'aimerais de tout mon coeur, et je
+passerais ma vie à son service.
+
+--Mais si j'acceptais tout cela comme vous, si je me remettais à croire
+en elle, j'en serais amoureux fou... et si elle ne m'aimait pas, je
+deviendrais le plus malheureux des hommes. Je suis absolu et entier dans
+tout, Spark. À la manière dont cette femme m'a bouleversé le cerveau, je
+vois bien que si je ne me guéris pas par la méfiance, il faudra que je
+me brûle la cervelle par désespoir.
+
+--Non, dit Spark.
+
+--Je deviendrai fou, vous dis-je, si elle ne m'aime pas.
+
+--Non, vous dis-je, vous vous consolerez, vous vous guérirez. D'ailleurs
+elle vous aime beaucoup; tout ce qu'elle a fait pour vous le prouve
+bien.
+
+--Oh! j'ai trop souffert de cette tranquille amitié; j'ai renfermé trop
+de tourments dans mon sein! cela ne peut recommencer.
+
+--Vous êtes un ingrat. Vous m'avez dit que ces six premiers mois avaient
+été les plus beaux de votre vie. Écoutez, Julien: vous êtes aigri et
+malade; vous ne jugez pas bien votre position, vous ne vous connaissez
+plus vous même. Croyez-en mon conseil. Avant de savoir de quoi il
+s'agissait, je ne pensais pas pouvoir trancher la question si hardiment;
+à présent je me sens une grande confiance en ma raison; les choses me
+semblent claires et indubitables. Voulez-vous me promettre de faire ce
+que je vous dirai?
+
+--Je vous promets de le tenter, dit Julien.
+
+--Renfermez-vous donc en vous-même, et fermez vos poumons à l'atmosphère
+empoisonnée du dehors; vivez avec Dieu et avec votre coeur, qui est bon;
+fuyez la cour, les envieux, les sots, les méchants, et surtout le petit
+page; restez auprès de la princesse, je veux lui servir de garant. Elle
+ne vous trompe pas. Je l'ai vue passer à cheval l'autre jour; elle a une
+grande bouche, un sourire franc, des yeux vifs et bons; j'aime sa figure
+et ses manières. Servez-la fidèlement, et ne croyez d'elle que ce
+qu'elle vous en dira. Si votre amour persiste et vous fait souffrir,
+dites-le-lui, parlez-lui-en beaucoup et souvent.
+
+--Vous croyez qu'elle m'écoutera? dit Julien, dont les yeux brillèrent
+de joie.
+
+--Sans doute elle vous écoutera, puisqu'elle vous a déjà écouté; elle
+vous plaindra, elle ne vous aimera pas plus qu'elle ne fait...
+
+--Vous croyez? dit Julien redevenant triste.
+
+--J'en suis presque sûr. Mais n'importe, parlez-lui toujours, elle vous
+consolera en redoublant de soins et d'amitié. Avec cette amitié-là,
+Julien, avec l'amour du travail, avec le bon témoignage de votre
+conscience et un peu de foi en la Providence, vous ne serez pas
+malheureux, croyez-en ma promesse.
+
+--Et si avec tout cela je suis joué, reprit Julien, si au bout de dix
+ans d'une pareille vie je m'aperçois que j'ai bercé une chimère sur mon
+coeur?
+
+--Vous aurez eu dix ans de bonheur, et vous serez en droit de dire à
+Dieu quand vous paraîtrez devant lui: «Seigneur, on m'a trompé, et je
+n'ai pas haï; on m'a fait du mal, et je ne me suis pas vengé!» Et vous
+verrez ce que Dieu vous répondra. Allez, on ne se repent jamais d être
+bon, même dès cette vie. Quand on s'en repent, on cesse de l'être.
+
+--Honnête et excellent ami! s'écria Saint-Julien en serrant vivement la
+main de Spark, je suivrai vos conseils, et je viendrai souvent chercher
+auprès de vous le baume céleste qui guérit les plaies de l'âme.»
+
+Julien rentra au palais la poitrine soulagée d'une montagne d'ennuis,
+et, pour la première fois depuis bien des jours, il pria Dieu.
+
+
+
+
+XVI.
+
+
+Quintilia le fit appeler le lendemain matin. Elle avait l'air si heureux
+et si bon, que Saint-Julien se sentit tout disposé à suivre les conseils
+de Spark.
+
+«J'ai des lettres à te dicter, lui dit-elle en lui tapant doucement
+l'épaule d'un air familier. Assieds-toi là et prends ta meilleure
+plume.»
+
+Julien s'assit. La montre fatale était toujours sur le bureau; il se
+sentit un mouvement de rage contre ce fâcheux accusateur, et feignant de
+la pousser gauchement avec son coude, il la jeta par terre.
+
+La princesse s'en aperçut à peine; et quand il la ramassa en s'excusant
+de l'avoir brisée, elle parut fort indifférente à cet accident.
+
+«Ginetta, dit-elle, emporte ma montre, que ce maladroit de Julien vient
+de casser. Il est décidé que je ne puis pas la garder, et qu'il lui
+arrivera toujours malheur. Fais-la raccommoder et garde-la pour toi.»
+
+Julien regarda la princesse attentivement. Elle était aussi parfaitement
+calme que le jour où elle avait regardé en face M. Dortan sans paraître
+le reconnaître. Mais il lui sembla que la Ginetta rougissait un peu.
+Était-ce de plaisir d'avoir la montre, ou perdait-elle contenance devant
+tant d'audace?
+
+Julien sentit la sienne augmenter, comme il lui arrivait toujours dans
+ses moments d'émotion; et regardant alternativement la princesse et sa
+suivante:
+
+«La signora Gina, dit-il, connaît peut-être à Paris un horloger habile à
+qui elle pourra confier la réparation de cette montre!
+
+--Pourquoi à Paris? dit la princesse; nous avons d'excellents horlogers
+à Venise.»
+
+Elle n'avait pas changé de visage, et la Gina semblait être redevenue
+impénétrable. Saint-Julien insista obstinément.
+
+«Si la signora Gina veut bien le permettre, c'est moi qui me chargerai
+de la réparation, puisque c'est moi qui ai causé le dommage.
+
+--Arrangez-vous ensemble, dit la princesse, cela ne me regarde plus. La
+montre appartient à Gina.
+
+--Et je l'enverrai, continua Saint-Julien, à un de mes amis qui habite
+Paris, et qui s'appelle Charles de Dortan.»
+
+Gina se troubla visiblement. La princesse n'y prit pas garde, et répéta
+le nom de Charles de Dortan.
+
+«Je crois qu'en effet son nom est sur cette montre, dit-elle en
+s'adressant à Ginetta. N'est-ce pas l'ouvrier à qui tu l'as confiée à
+Paris, après l'avoir jetée par terre comme Julien vient de faire?
+
+--Oui, Madame, répondit Ginetta remise de son trouble, c'est un horloger
+qu'on m'a désigné comme très-habile, et qui, selon l'usage, a gravé son
+nom sur la boîte.»
+
+Julien, frappé de tant d'assurance, et ne sachant plus que penser, tenta
+un dernier effort.
+
+«Le hasard, dit-il, me l'a fait rencontrer à Avignon précisément le
+jour...»
+
+Ginetta l'interrompit, et s'adressant à Quintilia:
+
+«Votre Altesse ne se souvient-elle plus de cet homme qui voulait
+absolument lui parler?
+
+--Non, dit la princesse avec un sang-froid imperturbable. Que
+voulait-il? ne l'avais-tu pas payé?
+
+--Il m'avait beaucoup priée de le recommander à Votre Altesse, à
+laquelle il voulait vendre une pendule à musique, mais elle était laide
+et de mauvais goût.
+
+--Ah! dit la princesse d'un ton d'indifférence et de distraction; en ce
+cas, Julien, mets-toi à écrire; et toi, Gina, laisse-nous.»
+
+Elle semblait n'avoir pas pris le moindre intérêt à cette délicate
+explication, et pourtant Saint-Julien se disait: «Il y a quelque chose
+là-dessous. Spark lui-même aurait été frappé de la rougeur de Ginetta.»
+Il prit sa plume et commença sous la dictée de la princesse.
+
+* * *
+
+«Monsieur le duc,
+
+«Votre personne est charmante, votre esprit supérieur et votre emploi
+magnifique. Je compte écrire directement à votre auguste souverain, et
+le remercier de vous avoir choisi pour remplir cette importante et
+agréable mission auprès de moi. Il m'est impossible de vous voir
+aujourd'hui; et d'ailleurs j'ai besoin, pour répondre aux propositions
+de Votre Excellence, du plus grand calme et de la plus austère
+réflexion. Je craindrais de subir l'influence expansive de votre esprit
+en traitant de vive voix une question si grave. Après mûre délibération,
+je me crois donc autorisée, par ma conscience et ma volonté, à refuser
+positivement l'alliance qui m'est offerte. Mes opinions sont invariables
+sur ce point, et vous les connaissez. La liberté de fait établie par
+moi, souverain absolu en vertu de pouvoirs absolus, etc., etc....»
+
+* * *
+
+Saint-Julien écrivit sous sa dictée plusieurs lignes qu'il aurait pu
+tracer de lui-même, tant il était au fait des systèmes du potentat
+femelle de Monteregale.
+
+Quand il eut terminé la partie politique de cette lettre (et nous en
+ferons grâce au lecteur, comme d'une chose étrangère à cette histoire),
+il continua sous la dictée de la princesse:
+
+«Quant à la question que Votre Excellence m'a dit tenir en réserve en
+cas de refus définitif de ma part, je demande en grâce qu'elle me soit
+exposée sur-le-champ; car des occupations du plus grand intérêt pour moi
+vont me forcer à faire un petit voyage en Italie. Ce sera pour moi un
+grand regret que de voir abréger le séjour de Votre Excellence dans mes
+États, et j'aurais vivement désiré qu'il me fût permis d'en jouir plus
+longtemps.»
+
+* * *
+
+--Ajoutez les formules d'usage, dit la princesse à Saint-Julien, et puis
+donnez-moi votre plume.»
+
+Quand elle eut signé et fait mettre le nom du duc de Gurck sur
+l'adresse, elle sonna, et le page se présenta.
+
+«Portez cette lettre à M. de Gurck, lui dit-elle, et rapportez-moi la
+réponse. S'il demande à me voir, dites que c'est impossible.»
+
+Galeotto fut frappé de l'air froid et absolu de la princesse. Il eut
+besoin de rassembler tout son courage pour lui faire entendre qu'il
+avait un message secret pour elle.
+
+«Je n'ai pas de secrets où vous puissiez être pour quelque chose,
+reprit-elle sèchement. Parlez devant M. de Saint-Julien, je vous le
+permets.»
+
+Le page hésita; elle ajouta: «Je vous l'ordonne.»
+
+Galeotto, banni des appartements particuliers depuis plusieurs jours
+sans en savoir la cause, avait beaucoup compté sur le moment où il lui
+serait permis d'approcher de la princesse. Il avait fait part a Julien
+de l'intention où il était de nuire au comte de Steinach, tout en
+feignant de le servir et tout en travaillant pour son propre compte.
+Mais, quoique ces projets ne fussent point un secret pour lui, il était
+vivement contrarié de l'avoir pour témoin de sa conduite. Rien ne
+paralyse la ruse comme l'oeil d'un juge prêt à censurer notre maladresse
+ou à s'effrayer de notre perfidie.
+
+Néanmoins il fallait parler. Il donna quelques mots d'une explication
+moitié plaisante, moitié mystérieuse, et finit en tirant de son sein une
+lettre renfermée sous trois enveloppes.
+
+Mais Quintilia, devant qui le page avait mis un genou en terre, n'avança
+point la main pour recevoir la lettre, et lui ordonna de la décacheter
+et de la lire tout haut.
+
+Galeotto se troubla. «M'avez-vous entendue? répéta la princesse.»
+
+Alors, prenant courage, Galeotto imagina de lire hardiment la lettre
+d'un ton pathétique et en feignant un trouble toujours croissant.
+C'était une déclaration d'amour du comte de Steinach, rédigée dans des
+termes aussi passionnés que son rang avait pu le lui permettre.
+
+Le malin page la déclama d'une voix tremblante et comme s'il eût été
+frappé de l'application qu'il pouvait se faire des expressions timides
+et brûlantes de la lettre. Il affecta plusieurs fois de manquer de force
+pour achever une phrase et de tenir le papier d'une main tremblante.
+Enfin il joua si bien la comédie, que Saint-Julien en eût été dupe
+complètement sans le dernier entretien qu'ils avaient eu ensemble.
+
+Mais la princesse ne parut émue ni de l'amour de Steinach, ni de celui
+que Galeotto feignait d'abriter timidement sous les ailes de la
+diplomatie sentimentale.
+
+«Cela est pitoyable,» dit-elle, quand le page eut fini. Et, lui
+arrachant la lettre des mains, elle la jeta dans une corbeille de bambou
+qui était sous le bureau et dans laquelle elle avait coutume d'entasser
+pêle-mêle tous les papiers inutiles.
+
+«Mais, tout mauvais que soit cet italien, ajouta-t-elle, le comte de
+Steinach, qui ne sait aucune langue, pas même la sienne, n'aurait jamais
+été capable de l'écrire. C'est vous qui avez composé ce pathos,
+Galeotto.» Et, sans attendre sa réponse, elle se tourna vers Julien.
+
+--Écris sous ma dictée une autre lettre, lui dit-elle. Galeotto
+attendra, et les portera toutes deux à leur adresse.»
+
+Elle lui dicta une formule de renvoi moqueuse et impertinente pour
+Steinach comme celle destinée à Gurck; elle la signa de même, la cacheta
+et la remit en silence à Galeotto. Le page voulut faire une question;
+elle lui ferma la bouche d'un regard et lui montra la porte d'un geste.
+
+En attendant qu'il fût de retour, elle s'entretint amicalement avec
+Saint-Julien. Elle lui parut si franche et si bonne, qu'il céda au
+mouvement de son propre coeur et se sentit plus que jamais dominé par
+elle. Les souffrances qu'il avait éprouvées lui rendirent plus vives les
+joies qu'il retrouvait. Il bénit intérieurement les conseils de son ami
+et reprit confiance dans la vie.
+
+Au bout d'une heure, Galeotto revint. Il s'était composé un maintien
+grave et froid; mais il cachait mal le dépit qu'il éprouvait d'avoir été
+si rudement traité par Quintilia. Elle était naturellement brusque et
+emportée; mais ordinairement elle oubliait en moins d'une heure ses
+ressentiments et jusqu'à la cause qui les avait produits. Cette fois
+pourtant, elle reçut le page aussi mal qu'elle l'avait congédié. Il
+voulut transmettre une réponse verbale du comte de Steinach; elle lui
+dit: «Vous répondrez quand je vous interrogerai.» Puis, prenant la
+lettre de M. de Gurck, elle la décacheta et la passa à Julien.
+
+«Lisez tout haut, lui dit-elle; et vous, monsieur Galeotto de
+Stratigopoli, asseyez-vous au bout de la chambre et attendez mes
+ordres.»
+
+Saint-Julien lut:
+
+«Madame,
+
+«La réponse de Votre Altesse est tellement décisive, que je croirais
+manquer au respect que je lui dois en insistant davantage. J'obéis à
+l'ordre qu'elle me donne en lui soumettant textuellement la réclamation
+de mon souverain.
+
+«Un envoyé de notre cabinet, portant le titre de chevalier et le nom de
+Max, chargé, il y a quinze ans, de représenter le prince de Monteregale
+au mariage de Votre Altesse, s'est établi auprès d'elle avec le
+consentement de ses protecteurs. Mais ayant été rappelé au bout de
+quatre ans, il n'a point répondu aux ordres de sa cour, et jamais il n'a
+reparu. Il est sommé aujourd'hui de rendre compte de sa conduite durant
+cette longue absence et de se présenter devant moi, duc de Gurck, fondé
+de pouvoir, etc., pour me remettre certains papiers et répondre à
+certaines questions qui doivent décider de son identité. À défaut de cet
+acte de soumission de la part du chevalier Max, Votre Altesse serait
+sommée de donner les preuves de son décès ou de désigner le lieu de sa
+retraite; et, à défaut de cette satisfaction, elle serait reconnue en
+état d'hostilité contre notre gouvernement, etc.»
+
+* * *
+
+--Fort bien, dit Quintilia. Reprenez votre plume et écrivez:
+
+«Je ne reconnais à aucun souverain de la terre le droit de me faire une
+demande arbitraire ou une question absurde. Je n'ai aucun compte à
+rendre des actions d'autrui; et jamais prince, petit ou grand, n'a été
+le gardien des étrangers résidant sur ses terres. Tout ce que je puis
+faire pour seconder les voeux de votre cour, c'est de vous permettre de
+publier et d'afficher dans mes États un ordre directement adressé au
+chevalier Max de la part de son souverain. S'il se rend à cet ordre, je
+serai charmée de voir cesser vos inquiétudes à son égard.»
+
+* * *
+
+Quintilia signa, cacheta, et, s'adressant au page: «Maintenant,
+Monsieur, lui dit-elle, qu'avez-vous à dire de la part de M. de
+Steinach?
+
+--Le comte, au désespoir..., répondit Galeotto.
+
+--Faites-moi grâce des phrases de M. le comte, interrompit Quintilia; à
+quoi se décide-t-il?
+
+--Il se soumet à vos ordres.
+
+--Quels ordres? je lui ai donné le choix: partir ou se taire.
+
+--Il se taira.
+
+--À la bonne heure. Celui-là n'est que sot, et je ne veux pas l'offenser
+s'il ne m'y contraint pas. L'autre est un insolent. Allez porter ma
+lettre, et revenez.»
+
+La princesse se remit à causer avec Julien de choses étrangères à ce qui
+venait de se passer. Elle avait tant de calme et de lucidité d'esprit,
+que Saint-Julien se déclara absurde dans ses soupçons.
+
+Galeotto revint. Il demandait, de la part du duc de Gurck, la faveur
+d'un entretien particulier avant son départ.
+
+«Nous verrons, répondit Quintilia; c'est assez s'occuper de ces
+messieurs pour aujourd'hui. C'est à vous que j'ai affaire, monsieur de
+Stratigopoli. Voici un billet que vous porterez à mon trésorier. Il vous
+comptera une somme qui vous mettra en état de voyager durant quelques
+années. C'est, je crois, l'objet de vos désirs. Vous trouverez bon que
+d'ici à quelques heures je dispose pour votre remplaçant de
+l'appartement que vous occupez dans le palais. Pour faciliter votre
+départ, j'ai commandé des chevaux de poste qui viendront vous prendre ce
+soir, et qui vous conduiront jusqu'à la frontière. Je vous prie de
+garder la voiture pour continuer votre voyage. Vous désignerez vous-même
+la route qu'il vous plaira de prendre. Je fais des voeux pour votre
+avenir, et j'ai l'honneur de vous saluer.»
+
+Galeotto, frappé de la foudre, pâlit et balbutia; mais il vit dans les
+yeux de la princesse que l'arrêt était irrévocable. Il crut que Julien
+l'avait trahi. Incertain du parti qu'il prendrait, mais forcé d'obéir,
+et résolu à se venger, il s'inclina profondément et sortit sans dire un
+seul mot.
+
+Saint-Julien voulut intercéder en sa faveur; mais la princesse lui
+imposa silence avec douceur, et lui permit d'aller faire ses adieux au
+page.
+
+Il le trouva au bas du grand escalier, et témoigna sa surprise et son
+chagrin avec tant de candeur, que le page en fut ébranlé.
+
+«Si vous n'êtes pas sincère en ce moment, lui dit-il, vous êtes le
+premier des fourbes et le dernier des hommes. Après tout, je n'en sais
+rien, je ne pense pas, je crois rêver. Je ne sais ni ce qui m'arrive, ni
+ce que j'éprouve, ni ce que j'ai à faire.
+
+--Il faut faire semblant d'obéir, lui dit Julien, et attendre à la
+frontière l'ordre de votre rappel. Il est impossible que la princesse
+ait des griefs sérieux contre vous. Elle se sera doutée de votre liaison
+avec Steinach, et elle aura voulu vous effrayer. Mais je vous
+justifierai de mon mieux; Gina pleurera à ses pieds, et vous lui
+écrirez; elle se laissera fléchir.
+
+--Je ne sais pas, je ne sais pas, dit le page d'un air méfiant. Je ne
+sais pas si vous ne me trahissez pas; je ne sais pas si la Gina ne me
+donne pas ce soir pour successeur le page de Steinach ou le chasseur de
+Gurck, tandis que la princesse recevra dans le pavillon mystérieux
+Rosenhaïm, qu'elle embrassait si tendrement cette nuit sur le seuil en
+l'appelant son _seul_ amour, ou bien le duc de Gurck qui saura peut-être
+se faire craindre, ou le Steinach qu'elle fait semblant de rudoyer, ou
+le tendre Julien qui a su cacher son indignation dévote, ou qui s'est
+fait tolérant... Je ne sais pas ce qui se passe dans la tête des autres;
+j'aviserai à voir clair dans la mienne. Si vous me trompez, monsieur le
+secrétaire intime, ne chantez pas encore victoire. Je ne me tiens pas
+pour battu, et souvent les choses qui semblent m'échapper sont celles
+dont je suis sûr, parce qu'alors il me prend envie de m'en emparer...
+Attendez... Venez avec moi chez le trésorier; je vous permets de répéter
+à la princesse tout ce que vous me verrez faire et dire.»
+
+Ils entrèrent ensemble chez le trésorier, et Galeotto présenta le billet
+qui lui avait été remis cacheté. Lorsque le trésorier énonça la somme
+qu'il allait compter au jeune page, celui-ci eut un moment d'émotion.
+C'était beaucoup plus qu'il n'avait espéré dans sa petite ambition, et
+pendant un instant il abandonna l'idée singulière qui venait de le
+préoccuper. Mais tandis que le trésorier comptait l'argent, il se mit à
+marcher dans la salle avec anxiété. Cette petite fortune le mettait à
+même de satisfaire son goût pour les voyages, et d'aller se présenter
+d'une manière brillante dans quelque autre cour plus importante que
+celle de Monteregale. Mais, en même temps qu'il arrivait à
+l'accomplissement d'un voeu de plusieurs années, il renonçait à une
+entreprise conçue depuis quelques jours. Dans son amour pour l'intrigue,
+il avait caressé l'espoir de lutter avec l'expérience et ce qu'il
+appelait l'habileté de Quintilia. Il s'était proposé pour but de ses
+premières armes en ce genre d'écarter, ne fût-ce que pendant quelques
+jours, des rivaux plus hauts et plus arrogants que lui. L'emporter sur
+eux lui paraissait une satisfaction nécessaire à son amour-propre
+froissé. Enfin, tandis qu'une vanité cupide l'engageait à prendre
+l'argent et à chercher ailleurs un autre genre de succès, une vanité
+raffinée, un véritable dépit d'homme de cour, l'engageaient à sacrifier
+sa petite fortune à l'espoir incertain d'un frivole triomphe.
+
+Ce dépit l'emporta, et au moment où le trésorier lui présenta une partie
+de sa fortune en or, et le reste en billets sur diverses banques
+étrangères qu'il avait désignées d'abord, il demanda du papier pour
+écrire un reçu, fit une déclaration d'amour à la princesse, et lui
+annonça qu'il n'avait besoin de rien au monde, puisqu'il allait mourir
+de chagrin; puis il redemanda le bon signé d'elle qu'il venait de
+remettre au trésorier; il le déchira, en mit les morceaux dans sa
+lettre, chargea le trésorier de la faire porter à Quintilia, jeta
+dédaigneusement les billets de banque sur la table, donna un coup de
+poing théâtral dans les piles d'or, et, tournant le dos au trésorier
+stupéfait, sortit sans emporter un écu.
+
+Julien, qui ne vit dans cette conduite qu'un acte de fierté, trouva le
+mouvement très-beau et l'approuva. En même temps il mit tout ce qu'il
+possédait à la disposition du page.
+
+«Je ne sais pas, je ne sais pas, répéta celui-ci, toujours sur ses
+gardes. Il est possible que vous soyez de bonne foi, il est possible
+aussi que vous me fassiez cette offre sans grand mérite. Quoi qu'il en
+soit, je n'ai besoin de rien; je ne vais pas loin, et vous ne serez pas
+longtemps sans entendre parler de moi. Vous pouvez dire cela à Son
+Altesse. La frontière est à trois lieues d'ici. On peut avoir un pied
+sur les terres du voisin et un oeil dans la résidence... Adieu, adieu.
+Merci de votre amitié si elle est vraie; si elle est feinte, on saura
+s'en passer.
+
+Il monta en voiture en tenant le même langage, et laissa Julien
+très-offensé et très-affligé de ses doutes. Il demanda à voir la
+princesse, et lui rapporta la conduite magnanime du page, en la
+suppliant de le rappeler. Mais Quintilia, qui avait déjà reçu la lettre
+de Galeotto par son trésorier, ne parut point touchée de cette
+forfanterie. «Je ne puis pas lui faire grâce, dit-elle; cesse de me
+parler de lui, ce serait me déplaire en pure perte. Il t'accuse de lui
+avoir nui auprès de moi, mon pauvre Julien. Accepte cette injustice en
+châtiment de celles que tu as commises, et apprends, mon cher enfant,
+combien il est cruel d'être accusé quand on n'est pas coupable.»
+
+
+
+
+XVII.
+
+
+Saint-Julien, forcé d'abandonner la cause de Galeotto, alla passer la
+soirée avec Spark à la taverne du Soleil d'Or. Il lui raconta ce qui
+était arrivé; et Spark, avec son optimisme habituel, déclara que le
+renvoi du page était une mesure fort sage de la part de la princesse et
+un événement fort heureux pour Saint-Julien. Il tâcha aussi de le
+consoler des soupçons injurieux de Galeotto, en lui disant que l'estime
+d'un pareil homme était presque une flétrissure.
+
+Pendant que Spark parlait de la sorte, Saint-Julien crut voir derrière
+le rideau de coutil de la tente sous laquelle ils étaient assis l'ombre
+flottante d'un individu de petite taille qui semblait les écouter. Ils
+parlèrent tout à fait bas, et l'ombre disparut. Mais lorsque, onze
+heures ayant sonné, Spark, selon sa coutume, eut pris congé de son ami,
+Saint-Julien, au détour de la rue, qui était fort sombre en cet endroit,
+se sentit frapper sur l'épaule. Il se retourna vivement et vit un petit
+homme, enveloppé dans un manteau, qui lui dit à voix basse: «Tais-toi,
+je suis Galeotto.» Ils prirent une rue déserte et s'entretinrent à
+demi-voix.
+
+«Eh quoi! dit Julien, te voilà déjà revenu? Il n'y a pas plus de six
+heures que je t'ai vu monter en voiture.
+
+--Il n'en faut pas tant dans un empire où l'on ne peut pas tirer sur un
+lièvre sans risquer de tuer le gibier de ses voisins. Je me suis fait
+descendre à la frontière; j'ai pris une tasse de chocolat et mis mon
+porte-manteau à l'auberge; puis, prenant par la route des montagnes, je
+suis revenu à la résidence sans rencontrer personne. Oh! doucement,
+madame Quintilia, vous n'avez pas encore de Sibérie à votre service.
+Mais écoute, Julien; je sais à quoi m'en tenir sur ton compte. Tu m'as
+trahi sans le vouloir et sans le savoir; tu t'es trahi toi-même; tu as
+été confiant comme de coutume, et il faut bien que je te pardonne de
+m'avoir rendu victime de ta niaiserie, car je présume que tu le seras à
+ton tour avant peu. Apparemment qu'on a encore besoin de toi, puisqu'on
+ne nous a pas renvoyés ensemble.
+
+--Que veux-tu dire? demanda Saint-Julien.
+
+--Écoute, écoute, répliqua le page; j'ai entendu ta conversation avec
+cet étudiant, que le diable emporte et dont je ne sais pas le nom.
+
+--Il s'appelle Spark, et c'est le meilleur des hommes.
+
+--Tant mieux pour la Quintilia; il est son amant, et il paraît qu'il
+nous recommande au prône. Pauvre homme! nous pourrons le récompenser de
+sa peine quelque jour. Le règne d'un homme n'est pas ici de longue
+durée; il y a du temps et de l'espoir pour tout le monde.
+
+--Galeotto, je crois que vous êtes fou, dit Saint-Julien; vous croyez
+que Spark est l'amant de la princesse. Il ne la connaît pas; il arrive
+de Munich. Il l'a vue passer l'autre jour pour la première fois; il n'a
+jamais mis le pied au palais...
+
+--Belles raisons! demandez à M. de Dortan comment on fait connaissance
+avec les dames. Votre fumeur allemand a la taille assez bien prise, et
+son fade visage blond vaut bien les favoris teints de Lucioli. Il a vu
+passer la princesse l'autre jour.
+
+--Quand cela, l'autre jour? est-ce hier?
+
+--C'est bien tout ce qu'il faut, je crois. S'il l'a vue passer, c'est
+qu'il passait aussi apparemment, ou bien il était assis la toque sur
+l'oreille et la pipe à la bouche. Madame Quintilia ne fume-t-elle pas
+comme une Géorgienne? Cette pipe l'aura charmée. Elle lui aura fait un
+signe, ou Ginetta aura porté un petit billet.
+
+--Galeotto, la tête vous tourne; le soupçon devient votre monomanie; si
+vous continuez ainsi, vous prendrez votre ombre pour un voleur.
+
+--Seigneur Candide, dit le page, savez-vous lire et connaissez-vous
+l'écriture de la princesse?
+
+--Eh bien! eh bien! qu'as-tu? dit Julien tout tremblant.
+
+[Illustration: Ajoutez les formules d'usage... (Page 37.)]
+
+--Approchons de cette lanterne, dit Galeotto, et lisez ce billet, que M.
+Sparco ou Sparchi, je ne sais comment vous l'appelez, a laissé
+misérablement tomber de sa poche tout à l'heure, tout en se donnant avec
+vous les airs d'un profond scélérat.»
+
+Saint-Julien reconnut sur-le-champ l'écriture de Quintilia, et lut avec
+stupeur ce peu de mots:
+
+«Puisque je ne puis voir Rosenhaïm au pavillon cette nuit, j'irai te
+trouver, cher Spark; laisse ouverte la porte de ta maison qui donne sur
+la rivière.»
+
+«Tu vois, dit Galeotto, que M. Sparchi est un bon diable,
+très-accommodant, point jaloux et vraiment philosophe. Nous autres, nous
+aurions peut-être le sot orgueil de vouloir au moins être rois absolus
+pendant trois jours. Peu lui importe, à ce bon Allemand, qu'une belle
+princesse vienne le trouver la nuit. Il ôtera sa pipe de sa bouche pour
+dire: «Eh! eh!» Mais que le pavillon et M. de Rosenhaïm aient la
+préférence et remettent son bonheur au lendemain,» il reprendra sa pipe
+en disant: «Ah! ah!» Eh bien! Julien, qu'as-tu à faire cette mine de
+tortue en colère? Marchons.
+
+--Où veux-tu que nous allions?
+
+--Au bord de la rivière. Nous verrons passer la princesse incognita; et
+nous aurons soin de baisser les yeux comme les sujets du prince Irénéus,
+lorsqu'ils le rencontraient vêtu de cette fameuse redingote verte qui,
+au dire de tout le monde, le rendait méconnaissable.
+
+--Galeotto, dit Julien avec angoisse, je crois que tu es le diable.»
+
+Ils passèrent quelque temps à chercher, autour de la maison que Spark
+habitait, une cachette convenable. Cette maison appartenait à un
+menuisier qui avait consenti à la céder tout entière pour quelque temps.
+Spark y vivait donc seul et ignoré dans l'endroit le plus désert de la
+résidence. Ses fenêtres donnaient sur la Célina et sur des massifs de
+saules où les deux amis purent facilement se cacher. Un quart d'heure
+après minuit, le silence fut troublé par un léger bruit de sillage, et
+ils virent glisser devant eux une petite barque montée par deux hommes.
+
+«Ce n'est pas cela, dit Julien.
+
+--Silence! dit Galeotto. Il me semble que je reconnais le coup de rames.
+La Gina est fille d'un gondolier de Venise.»
+
+[Illustration: Saint-Julien... se sentit frapper sur l'épaule. (Page
+39.)]
+
+La barque vint aborder tout près d'eux, et un des deux hommes se pencha
+pour amarrer à un des saules du rivage, tandis que l'autre, sautant
+légèrement sur la grève, lui dit à voix basse:
+
+«Tu m'attendras ici.
+
+--Oui, Madame, répondit-il;» et tandis que le premier gagnait d'un bond
+la porte de la maisonnette, le prétendu batelier se roula dans son
+manteau et se coucha au fond de la barque.
+
+«Gina, dit le page d'une voix flûtée en se penchant vers elle.»
+
+La Gina tressaillit, se leva et regarda autour d'elle avec inquiétude;
+mais le page s'était rejeté dans l'ombre et s'y tenait immobile. Elle
+crut s'être trompée et se recoucha dans la barque. Galeotto prit le bras
+de Julien, et l'emmena sans bruit à distance de la rivière.
+
+«Maintenant diras-tu que je suis le diable et que je fais passer des
+fantômes devant tes yeux? lui dit-il.
+
+--Galeotto, répondit Julien, vous me faites faire de tristes rêves; mais
+si quelqu'un joue ici le rôle de Satan, c'est cette femme impure qui a
+sur les lèvres de si chastes paroles au service de son impudente
+fausseté. Mais dites-moi donc pourquoi elle est ainsi avec nous? Que ne
+nous traite-t-elle comme Dortan, comme Spark et comme Rosenhaïm?
+Pourquoi ne recevons-nous pas le matin un rendez-vous pour le soir sans
+autre cérémonie? À quoi bon la peine qu'elle prend pour nous inspirer du
+respect et de la crainte?
+
+--Vous ne le savez pas, dit Galeotto en riant. C'est que nous vivons
+auprès d'elle, et qu'elle a besoin de serviteurs qui la craignent et de
+dupes qui l'admirent. Et puis les femmes blasées deviennent romanesques,
+c'est-à-dire dépravées de coeur et de tête. Elles mettent fort bien à
+part le plaisir et à part le sentiment. La confiance niaise d'un enfant
+comme vous les amuse et flatte leur vanité. C'est une occupation de la
+matinée, en attendant l'amant du soir, qui est aimable à sa manière sans
+faire tort à la vôtre. De quoi vous inquiétez-vous? vous avez le beau
+rôle.
+
+--Par l'éternelle damnation de l'enfer! s'écria Julien, c'est un rôle
+abject et stupide.»
+
+Galeotto éclata de rire. «Bonsoir, lui dit-il. Je vais demander asile à
+une _demoiselle_ de ma connaissance; toi, retourne au palais et prépare
+un sonnet pastoral pour le présenter demain dans un bouquet sur
+l'assiette de Son Altesse.»
+
+Saint-Julien, au lieu de se retirer, alla se cacher sous les saules
+jusqu'au moment où Quintilia sortit de la maisonnette. Spark lui donnait
+le bras. Il l'accompagna jusqu'au bord de la barque, et s'arrêtant sous
+les saules, à trois pas de Saint-Julien, il l'embrassa. Ce baiser fit
+involontairement tressaillir Saint-Julien, et le coeur lui battit
+violemment.
+
+Gina se réveilla en sursaut lorsque sa maîtresse sauta dans la barque.
+
+«Rentrez vite, dit Quintilia au jeune Allemand.»
+
+Il obéit; mais il resta à sa fenêtre jusqu'à ce que la barque se fût
+perdue dans la brume. Saint-Julien, caché sous les saules, la suivait
+aussi des yeux. La princesse avait ôté son chapeau, le vent agitait ses
+cheveux, elle était debout et belle comme un ange sous son costume
+d'homme.
+
+
+
+
+XVIII.
+
+
+Pendant le reste de la nuit, Saint-Julien fut en proie à des angoisses
+plus vives que toutes celles qu'il avait déjà éprouvées. Décidément il
+méprisait Quintilia; car la découverte de cette dernière turpitude
+confirmait toutes les autres. Pour mentir ainsi, il fallait avoir
+l'assurance que donne une longue carrière de vices. «Mais, se disait
+Saint-Julien, pourquoi prendre tant de soin aven moi et si peu avec les
+autres? Pourquoi ne s'est-elle pas confiée à moi comme elle se confie à
+Spark? Elle ne le connaît pas, et elle se jette dans ses bras
+aujourd'hui sans avoir le moindre souci du mépris qu'il aura pour elle
+demain matin. Assez orgueilleuse pour repousser les insolentes
+prétentions de Gurck et de Steinach, elle se livre le même soir à un
+pauvre étudiant dont elle sait à peine le nom. Pourquoi ne s'est-elle
+pas montrée à moi telle qu'elle est? Je l'aurais aimée peut-être, et du
+moins l'affection que j'aurais eue pour elle ne m'aurait pas rendu
+malheureux. Franche, hardie et galante, je l'aurais aimée comme un
+homme. J'aurais été discret comme la Ginetta, s'il l'avait fallu; et du
+moins, lorsque j'aurais causé avec elle, je n'aurais pas été sur un
+continuel qui-vive. Je n'aurais pas joué un rôle ridicule; je ne me
+serais pas laissé subjuguer par de fausses vertus. Une telle femme ne
+m'eût pas inspiré d'amour; mais, du moment qu'elle m'aurait loyalement
+avoué ses faiblesses, je ne me serais pas cru en droit de la mépriser.
+Par combien de hautes facultés et de qualités nobles ne pouvait-elle pas
+racheter un vice! J'aurais été tolérant, l'amitié peut l'être.
+Croyait-elle ne pouvoir faire de moi son ami sans monter sur un
+piédestal et sans diviniser en elle la boue humaine? Elle n'est pas si
+craintive, elle qui fait gloire de pardonner à ceux que les hommes
+condamnent. Croyait-elle pouvoir se farder de tant de perfections sans
+me forcer à l'aimer passionnément? Oh! elle n'est pas si ingénue; elle
+sait ce qu'elle veut et ce qu'elle peut. Mais que voulait-elle de moi?
+Elle m'a pris par caprice comme elle avait pris Dortan, comme elle prend
+Spark; et pourtant elle n'a pas fait de moi son amant. Elle m'a traité
+comme un personnage politique dont l'estime lui serait utile, et elle a
+mis en oeuvre toute l'habileté d'une fille de Satan pour me fermer les
+yeux à l'évidence. Oh! la savante comédie que de me jeter une clef qui
+ouvrait sans doute un coffre vide, et de me dire tout ce qui devait
+empêcher un homme d'honneur de la ramasser! Elle a pleuré vraiment! et
+moi aussi. Ô dérision! Est-ce ainsi, mon Dieu, qu'on se joue de ceux qui
+croient en votre nom! Mais enfin pourquoi ces raffinements d'hypocrisie
+avec moi? Elle laisse croire aux autres tout ce que bon leur semble;
+elle ne s'est jamais expliquée avec Galeotto, et c'est pour moi seul
+qu'elle s'impose un rôle si magnifique.»
+
+Julien rentra au palais et se retourna cent fois dans son lit, cherchant
+toujours une réponse à cette question. Il n'en trouva pas d'autre que
+celle que Galeotto lui avait faite: c'est que Quintilia, en femme
+raffinée voulait essayer de tout, même de ce dont elle n'était pas
+capable; c'est qu'elle voulait satisfaire sa vanité ou sa curiosité en
+inspirant un véritable amour, en contemplant du sein de la débauche le
+spectacle, nouveau pour elle, des souffrances timides d'un coeur pur. Ce
+n'était qu'un essai à faire, une scène ou deux a bien jouer, un
+amusement à se donner gratis; c'était une partie engagée avec un
+partenaire qui mettait tout son avoir et qui devait perdre ou gagner
+sans qu'elle risquât rien au jeu.
+
+Cette idée transporta Julien de colère; il ne put dormir et alla courir
+les bois toute la journée. Il aperçut Spark dans un sentier et s'éloigna
+précipitamment. Il ne savait plus que penser de son ami. Tantôt il le
+regardait comme un intrigant spirituel, capable de parler des jours
+entiers sur la vertu, mais capable aussi de frayer gaiement avec le
+vice; tantôt il le regardait comme un intrigant plus fourbe que
+Quintilia elle-même et faisant pour elle le métier d'espion.
+
+Il rentra le soir, harassé de fatigue, et monta à sa chambre, incertain
+s'il se coucherait ou s'il se ferait servir à souper. Il trouva sa porte
+fermée en dedans au verrou, et une espèce de voix de bal masqué lui
+glissa _qui est là_? au travers de la serrure.
+
+«Parbleu! qui est là vous-même? répondit-il, je suis moi, et je veux
+rentrer chez moi.»
+
+Aussitôt la parte s'ouvrit, et il recula de surprise en voyant Galeotto.
+«Silence! pas d'exclamations! dit le page; j'ai trouvé plaisant de me
+cacher dans le palais même et de choisir ta chambre pour mon asile. Je
+me suis glissé, avec la nuit, par les jardins, et j'ai pris le petit
+escalier. Me voici installé, personne ne s'en doute; mais que Dieu te
+maudisse pour m'avoir fait attendre ainsi ton retour! Je n'ai pas soupé,
+je meurs de faim. Ah ça! toi qui peux circuler dans les corridors, va me
+chercher bien vite quelque perdrix froide aux citrons, avec deux ou
+trois bouteilles du meilleur vin qui te tombera sous la main; et si dans
+ton chemin tu vois passer quelque gelée aux roses ou quelque pastèque
+confite d'Alexandrie, ne néglige pas de t'approprier ces douceurs. Un
+page italien ne se nourrit pas comme un groom anglais; et depuis que
+j'ai changé de régime, je me sens tout spleenétique.»
+
+Saint-Julien ne fut pas fâché de retrouver son malicieux compagnon;
+l'ironie était la seule distraction dont il se sentît capable en cet
+instant. Il se glissa dans les offices, et revint avec un faisan, deux
+bouteilles de vin de Chypre et un gâteau de pistaches.
+
+Ils fermèrent les fenêtres, baissèrent les rideaux et poussèrent tous
+les verrous, après quoi ils se mirent à souper. Les railleuses folies de
+Galeotto et la chaleur du vin fouettèrent peu à peu les esprits de
+Julien, et, au lieu de s'endormir sur sa chaise, comme d'abord il en
+avait menacé son compagnon, il tomba dans un état d'exaltation moitié
+fébrile et moitié bachique qui divertit singulièrement le malin page.
+Après une heure de babil, il se calma tout à coup, et devint si sombre
+que Galeotto, n'en pouvant plus tirer une parole, prit le parti de se
+jeter sur le lit et de s'assoupir.
+
+Saint-Julien ressentait d'assez vives douleurs à la tête et à la
+poitrine; mais il était tout à fait dégrisé, il ne lui restait qu'une
+exaltation nerveuse qui le disposait à la colère.
+
+«Non, se disait-il en marchant lentement dans sa chambre, à la lueur
+rouge d'une lampe prête à s'éteindre, non, il n'en sera pas ainsi. Je
+n'aurai pas été pris pour jouet et pour passe-temps; on ne m'aura pas
+mis dans une collection pour me regarder à la loupe comme un des
+insectes de M. Cantharide; je ne m'en irai pas sottement promener au
+loin la blessure que m'a faite une flèche empoisonnée, tandis qu'on fera
+la description de mon cerveau lunatique et la dissection de mes phrases
+de roman entre une séance métaphysique et une joyeuse prouesse de nuit.
+Je ne laisserai pas incruster l'épisode du secrétaire intime dans les
+annales galantes de la cour ou dans les mémoires secrets de la
+princesse. Si M. Spark ou quelque autre rédige le chapitre, je veux lui
+fournir un dénouement digne de l'exposition. Voyons! voyons! Galeotto,
+ne dors pas comme une huître, et dis-moi la première parole qu'on
+adresse à une princesse quand on sort de dessous son lit.
+
+--Ah! c'est selon, dit Galeotto en bâillant; on se jette à genoux et on
+demande pardon d'une voix étouffée; ou bien, et c'est le mieux, on ne
+dit rien, et on demande pardon plus tard.
+
+--Si elle crie, que fait-on?
+
+--Fi donc! est-ce qu'une femme crie?
+
+--Mais si elle se met en colère?
+
+--Est-ce qu'on est un sot?
+
+--On n'en est pas dupe, bien. Mais si la crainte d'être surprise et
+l'inopportunité du moment lui donnaient de la vertu...
+
+--Quand on a entrepris de pareilles choses, on n'hésite pas, quels que
+soient les premiers obstacles. Être insolent à demi, c'est faire la plus
+sotte figure possible; il vaudrait cent fois mieux ne l'être pas du
+tout. En toutes choses, pour réussir il faut oser; et quand on est
+audacieux on a quatre-vingt-dix-neuf chances pour soi, tandis que la
+vertu des femmes n'en a qu'une.
+
+--Soit... Bonsoir, Galeotto. Dans une heure j'aurai disparu comme Max le
+bâtard, ou je serai vengé comme il convient à un homme.
+
+--Par le diable! es-tu devenu fou, Julien? Où vas-tu? qu'as-tu dans la
+cervelle?
+
+--De quoi parlons-nous depuis deux heures?
+
+--Ma foi! je n'en sais rien. Nous parlons sans rien dire, en conséquence
+de quoi tu vas te faire assassiner.
+
+--Il me faut ce danger pour me donner du coeur. Si ce n'était pas un acte
+de témérité, ce serait une lâcheté insigne. Je n'aurais jamais le
+courage d'embrasser cette femme si je n'y risquais pas un coup de
+poignard.
+
+--Et si tu n'avais pas bu une dose exorbitante de vin de Chypre. Est-ce
+que ces entreprises-là te conviennent? Allons donc! tu es fou Julien.
+Regarde-moi en face, ne me vois-tu pas double?»
+
+Julien s'arrêta et le regarda en face.
+
+«Ma foi! tu me fais peur, dit le page, tu as l'air d'un spectre
+très-sournois. Mais songe que si tu n'es gris qu'à demi... il y a encore
+du vin, achève la bouteille.
+
+--Je ne suis pas gris du tout, dit Julien; je suis offensé. Je veux me
+venger, voilà tout.
+
+--Eh bien! s'écria Galeotto, tu as raison. Par la barbe que j'aurai
+peut-être un jour, c'est une idée que tu as là! Si j'étais dans la même
+position que toi, je l'aurais déjà risqué. Pour moi qui veux réussir
+pour mon compte, c'est bien différent. Mais tu es trop vertueux, toi,
+pour y chercher autre chose qu'une sainte vengeance. Va, mon fils, et
+que Dieu te protège! Mais prends mon stylet et laisse-moi aller avec toi
+jusqu'à la porte.
+
+--Non, dit Julien, il ne faut pas qu'on te voie; et quant à ce poignard,
+si je l'avais, je serais trop tenté d'assassiner la femme au lieu de
+l'embrasser.
+
+--Un instant, un instant! pour Dieu, un instant! dit Galeotto, c'est une
+idée plaisante; mais ne te dépêche pas comme si c'était une idée
+raisonnable.
+
+--Était-ce une idée raisonnable que de jeter l'argent au nez du
+trésorier et de partir les mains vides? Je puis bien risquer ma vie pour
+sauver mon honneur, quand vous sacrifiez votre fortune pour satisfaire
+votre vanité. Allons, c'est assez.
+
+--Mais, Saint-Julien, songez un peu à ce que vous allez dire d'abord. Ne
+soyez pas impertinent pour commencer. Flattez, pleurez, et puis tombez
+dans le délire; sanglotez, menacez, demandez pardon, et que des paroles
+humbles et suppliantes fassent passer les actions les plus hardies.
+Entendez-vous, Saint-Julien? c'est le rôle que vous devez jouer. Si vous
+preniez un air de matamore, cela ne vous irait pas du tout, et elle
+verrait que vous vous moquez. Laissez-lui croire jusqu'à la fin que
+c'est elle qui se moque de vous; et quand elle vous aura pris en pitié,
+quand elle croira que vous êtes transporté de joie et de reconnaissance,
+alors dites tout ce que vous voudrez. La colère parle toujours bien,
+mais elle écrit encore mieux. Écrivez, Julien, et sauvez-vous.
+
+--Oui, demain, répondit Saint-Julien.
+
+--Et ce soir priez et sanglotez.
+
+--Laissez-moi faire, je n'aurai qu'à me rappeler ce que j'ai été, et je
+dirai mon amour passé comme on récite un rôle; adieu.»
+
+Il prit la lumière, et, sans faire attention à Galeotto, qui continuait
+à lui donner ses instructions, il sortit et le laissa dans l'obscurité.
+
+À peine le page fut-il seul, qu'il se demanda si Julien ne faisait pas
+la plus grande sottise du monde. Il l'avait un peu poussé pour voir
+comment l'événement justifierait ses idées générales sur les femmes,
+qu'il jugeait depuis longtemps et ne connaissait pas encore, et pour
+savoir quelle dose de fierté et d'effronterie possédait Quintilia. Il
+s'était promis de profiter également des succès ou des fautes de
+Saint-Julien, et il n'était pas fâché de le voir se mettre en avant et
+accaparer tous les dangers de l'entreprise.
+
+Néanmoins la peur le prit en songeant qu'au cas où Saint-Julien ferait
+une maladresse, il serait perdu par contre-coup, si on le trouvait dans
+sa chambre. Il pouvait passer pour son complice; et quoique Galeotto eût
+souvent traité l'histoire de Max de conte de bonne femme, il y croyait
+fermement. Il n'était pas très-brave, et sa délicate constitution
+excusait assez cette faiblesse d'esprit. Il songea donc à se mettre au
+large pour commencer et à s'enfuir par le petit escalier; mais, à sa
+grande surprise, il le trouva fermé en dehors, et tous ses efforts pour
+ébranler la porte furent inutiles; alors il se décida à traverser
+l'intérieur du palais, au risque d'être rencontré et reconnu dans les
+corridors. Il n'y avait probablement pas d'ordre donné contre lui, et
+dès qu'il aurait gagné les jardins, il était bien sûr de s'échapper;
+mais une secrète terreur le pénétra lorsqu'il vit que Saint-Julien, dans
+sa distraction, avait fermé la porte en dehors en retirant la clef. Il
+fallut se résigner à l'attendre, et il se rassura un peu en se disant
+que Saint-Julien était capable de revenir amoureux après s'être
+prosterné devant la princesse. «Au fait, se dit-il, j'aurais une bien
+pauvre idée de Quintilia si elle ne réussissait à jouer encore une fois
+un fou qui a la bonté de la prendre au sérieux.»
+
+
+
+
+XIX.
+
+
+Saint-Julien se glissa par des passages dérobés jusqu'au cabinet de
+toilette de la princesse. Il l'ouvrit sans bruit, traversa dans
+l'obscurité la chambre à coucher, et s'approcha avec précaution de son
+cabinet de travail, d'où il voyait s'échapper par la porte entr'ouverte
+un pâle rayon de lumière. En appliquant son visage à cette fente, il put
+voir et entendre ce qui se passait dans le cabinet.
+
+Quintilia était couchée dans un hamac de soie des Indes. Elle était
+vêtue d'une robe ample et légère, et ses cheveux dénoués tombaient sur
+ses épaules nues. La Ginetta, assise sur un pliant, balançait mollement
+le hamac, dont elle tenait les tresses d'argent dans sa main. Une lampe
+d'albâtre suspendue au plafond répandait une lueur voluptueuse, et des
+parfums exquis s'exhalaient d'un réchaud de vermeil allumé au milieu de
+la chambre.
+
+«Je suis horriblement lasse, dit la princesse; parle-moi, Ginetta,
+empêche-moi de m'endormir.
+
+--Vous menez une vie trop rude, répondit la soubrette. Tout le jour aux
+affaires et toute la nuit aux amours. À peine dormez-vous quatre heures
+le matin. Certes, ce n'est pas assez.
+
+--Tu parles pour toi, ma pauvre enfant, et tu as raison. Je te fais
+courir toute la nuit, et tu dois souvent me maudire. Mais ne peux-tu
+dormir le jour, toi qui n'as rien à gouverner?
+
+--Ah! Madame, qui est-ce qui n'a pas ses soucis?
+
+--Est-ce que tu as des soucis, toi? Voilà déjà que tu es consolée de la
+perte de Galeotto.
+
+--Comment ne le serais-je pas? un monstre qui nous calomnie toutes deux!
+
+--Ginetta, Ginetta! vous êtes une volage, et vous avez raison si cela
+vous sauve des chagrins. Je ne me mêle pas de vos sentiments; je ne sais
+si vous êtes blâmable, mais je ne veux voir en vous que ce qu'il y a de
+bon: votre discrétion à toute épreuve, votre dévouement.
+
+--Et ma reconnaissance, dit la Ginetta; car je vous en dois une bien
+grande.
+
+--Et pourquoi, mon enfant?
+
+--Parce que vous avez été bonne envers moi, et c'est tout ce que je sais
+de vous. Je ne m'occupe pas du reste; et quand je ne comprends pas, je
+ne cherche pas à comprendre. Ah! Madame, voilà que vous vous endormez!
+
+--Vraiment, je ne puis m'en empêcher. Écoute, Ginetta, quelle est
+l'heure qui sonne?
+
+--Minuit.
+
+--Eh bien! puisque nous ne partons qu'à une heure, j'aime mieux dormir
+ce peu de temps et me réveiller après, quoi qu'il m'en coûte, que de
+lutter ainsi contre la fatigue. Laisse-moi donc m'assoupir, et
+réveille-moi quand il le faudra.
+
+En ce cas je vais m'occuper dans ma chambre; car si je reste ici dans ce
+demi-jour, je vais m'endormir aussi.
+
+--Va, mon enfant, et sois toujours bonne et fidèle.»
+
+Saint-Julien entendit Ginetta sortir par la porte opposée et la refermer
+sur elle. Il attendit trois minutes, et quand il se fut assuré que la
+princesse commençait à s'endormir, il entra sur la pointe du pied et
+s'approcha d'elle.
+
+Maintenant qu'il ne l'aimait plus et qu'il la regardait comme une
+courtisane, il était plus effrayé qu'enivré des voluptés qui semblaient
+nager autour d'elle; et en même temps qu'un trouble pénible oppressait
+sa poitrine, un sentiment de curiosité avide l'excitait à l'insolence.
+Il pouvait compter les pulsations de son coeur et respirer son haleine
+embrasée. En se laissant aller à ses impressions naturelles, il sentait
+un mélange de désir et de crainte; mais lorsqu'il se rappelait l'amour
+insensé qu'il avait eu pour cette femme, il ne sentait plus que le
+besoin de la vengeance. Cependant, tout en contemplant cette figure
+noble, embellie par le calme du sommeil, il se prit malgré lui à douter
+de l'infamie dont il la croyait marquée au front. Ce front était si pur,
+si uni sous ses longs cheveux noirs; cette attitude accablée marquait
+tant d'oubli du moment présent, tant d'insouciance de ce qui se passait
+dans l'âme de Julien, qu'il fut comme frappé d'un respect involontaire.
+Il la regardait attentivement, cherchant à surprendre, dans le secret de
+ses rêves, dans l'agitation de son sein, la révélation immédiate d'un
+caractère avili et d'une habitude de dépravation. Une syllabe furtive
+échappée de ses lèvres, un soupir lascif, eussent suffi pour lui donner
+l'insolence qui lui manquait; mais un sommeil tranquille ressemble
+tellement à l'innocence, que Saint-Julien fut un instant sur le point de
+se retirer sans bruit et de renoncer à son entreprise.
+
+Cependant le souvenir de Galeotto, qui l'attendait et qui se moquerait
+de lui, le fit rougir de sa timidité; et songeant que les moments
+étaient précieux, il résolut de déposer un baiser sur les lèvres de
+Quintilia; mais en vain il se pencha vers elle, il ne put s'y décider,
+et il se contenta de baiser sa main.
+
+«Qu'est-ce donc? lui dit-elle en s'éveillant sans trop de surprise et
+sans la moindre frayeur.
+
+--C'est celui qui vous aime et qui se meurt pour vous, lui répondit-il.
+
+--Julien! dit-elle en se soulevant sur un bras, comment cela se fait-il?
+quelle heure est-il? où sommes-nous? qui a pris ma main? que veux-tu et
+que dis-tu?
+
+--Je dis qu'il faut que vous ayez pitié de moi ou que je meure,» dit
+Julien en se jetant à ses pieds et en essayant de reprendre sa main;
+mais elle la lui tendit d'elle-même, et lui dit avec douceur:
+
+«Eh! mon Dieu! que t'est-il arrivé, mon pauvre enfant? D'où vient que tu
+es entré ici? Quel malheur te menace? Que puis-je faire pour toi?
+
+--Ne le savez-vous pas?
+
+--Non, je ne sais rien; je dormais. Que se passe-t-il? que t'a-t-on
+fait?
+
+--Ah! s'écria Julien, dominé par l'indignation, vous êtes fort habile,
+en vérité; vous feignez de ne pas savoir les choses les plus simples, et
+pourtant...
+
+--Et pourtant quoi?» dit Quintilia stupéfaite en se mettant sur son
+séant.
+
+Alors, s'apercevant qu'elle avait les épaules nues, elle n'en témoigna
+pas un grand trouble et lui dit: «Mon cher enfant, je te prie de me
+donner un châle, et puis tu m'expliqueras ce qui t'afflige et te trouble
+si fort.»
+
+Saint-Julien pensa qu'elle ne lui demandait son châle que pour qu'il
+songeât à admirer ses épaules. Il l'entoura de ses bras en s'écriant:
+«Restez ainsi, restez ainsi, écoutez-moi!
+
+--Julien! vous êtes égaré, lui dit-elle en le repoussant avec douceur;
+il est impossible que vous n'ayez pas quelque chose d'extraordinaire:
+dites-moi donc vite ce que c'est; car vous m'effrayez, et je ne vous
+reconnais plus.
+
+--Bon! pensa Julien, elle fait semblant d'oublier son châle; elle fait
+semblant de ne pas me comprendre pour que je m'enhardisse davantage.
+Elle veut avoir l'air de se laisser surprendre; le moment est venu, et
+elle m'aide merveilleusement.
+
+--Ô Quintilia! s'écria-t-il, ne sais-tu pas que je t'adore et que je
+perds la raison en voulant essayer de me vaincre? Ne sais-tu pas que
+cela est au-dessus des forces humaines, et qu'il faut te fléchir ou
+mourir?»
+
+En même temps qu'il la serrait dans ses bras, il sentit s'allumer en lui
+les feux du désir; et, oubliant sa haine et son ressentiment, il n'eut
+plus besoin de feindre. Il la conjura avec ardeur; il déroba sur ses
+bras nus des baisers brûlants; et comme elle le repoussait sans colère
+et cherchait à le ramener à la raison par des paroles affectueuses et
+compatissantes, il crut qu'il pouvait s'enhardir, et il employa la force
+pour baiser ses cheveux flottants sur son cou. Mais il n'avait pas prévu
+ce qui arriva.
+
+La princesse se leva tout à coup, et, l'éloignant d'un bras vigoureux,
+lui dit d'un ton où l'étonnement dominait encore la colère: «Est-ce que
+votre respect et votre amitié étaient un jeu? aviez-vous donc résolu
+d'agir ainsi?
+
+--J'ai résolu de vous vaincre, dussé-je expier mon crime par mille
+morts,» répondit Julien avec exaspération; et se flattant de bien suivre
+le conseil de Galeotto en redoublant de hardiesse, il l'entoura de
+nouveau de ses bras.»
+
+Mais la Quintilia était aussi grande et aussi forte que lui: c'était une
+femme d'une vigueur peu commune et d'un caractère ferme et violent quand
+on la poussait à bout. Elle le saisit à la gorge et la lui serra d'une
+main si virile, qu'il tomba pâle et suffoqué à ses pieds. Alors elle
+s'élança sur lui, lui mit un genou sur la poitrine, et avant qu'il eût
+eu le temps de se reconnaître, elle fit briller au-dessus de son visage
+la lame du poignard qui ne la quittait jamais. Saint-Julien pensa à Max
+et fit un effort pour se dégager. Elle lui posa la pointe du poignard
+sur les artères du cou en lui disant: «Si tu fais un mouvement, tu es
+mort.» Et de l'autre main elle agita précipitamment la sonnette dont la
+torsade dorée pendait du milieu du plafond jusque sur le hamac.
+Saint-Julien essaya encore de se dégager; il sentit l'acier entrer
+légèrement dans sa chair, et quelques gouttes chaudes de son sang
+humecter sa poitrine. «Chien que vous êtes! lui dit Quintilia avec
+l'accent de la colère et du mépris, prenez soin de votre vie;
+épargnez-moi le dégoût de vous tuer moi-même.»
+
+Des pas précipités se firent entendre. La sonnette que la princesse
+avait ébranlée appelait ordinairement dans la chambre de Ginetta; mais,
+quand elle était secouée avec force, elle donnait l'alarme aux valets
+couchés dans une autre pièce. En entendant venir ces témoins de sa
+honteuse défaite, et peut-être ces vengeurs de la princesse outragée,
+Saint-Julien fit un dernier effort et se dégagea; il en fut quitte pour
+une coupure peu profonde; et, gagnant la porte par laquelle il était
+entré, il s'enfuit à toutes jambes.
+
+
+
+
+XX.
+
+
+Mais ce qu'il ne savait pas, c'est que la princesse, informée par un de
+ses gens de la présence de Galeotto dans le palais, en avait fait fermer
+toutes les portes et garder toutes les issues. Elle n'avait pas voulu
+faire procéder à une recherche qui eût jeté l'alarme; mais elle avait
+recommandé qu'on s'emparât du rebelle à la moindre tentative qu'il
+ferait pour sortir de sa retraite.
+
+Saint-Julien, voyant donc à toutes les portes des hallebardes croisées
+et des figures menaçantes, prit le parti d'aller se renfermer dans sa
+chambre et d'y attendre son sort. En le voyant entrer pâle, effaré et la
+poitrine tachée de sang, Galeotto, épouvanté, s'écria comme en délire:
+«Monaldeschi! Monaldeschi!»
+
+Il s'attendait à le voir tomber mort au bout d'un instant; mais
+Saint-Julien, ayant essuyé sa poitrine et repris ses forces, lui raconta
+d'une voix entrecoupée ce qui venait de se passer. Cette fois Galeotto
+ne trouva pas à rire. Toutes ces précautions pour garder les portes et
+cette fureur de Quintilia contre Julien ne lui faisaient rien présager
+de bon pour lui-même.
+
+«Mon avis, lui dit-il, est que nous mettions tout en oeuvre pour nous
+sauver d'ici. Sautons par la fenêtre; mieux vaut nous casser les deux
+jambes que d'être inhumés dans des cercueils d'or comme Max.»
+
+Saint-Julien ouvrit la fenêtre et vit quatre hommes armés de fusils au
+bas du mur.
+
+«Il n'y faut pas songer, dit-il; toute fuite, toute résistance est
+inutile. Attendons, peut-être que cet orage se calmera. Je n'entends
+plus aucun bruit.
+
+--Quintilia se met rarement en fureur, dit le page; mais l'Italienne est
+vindicative plus que vous ne pensez. Que le diable vous emporte! Vous me
+mettez dans une belle position! Voici que je vais passer pour votre
+complice, et que l'on m'égorgera incognito avec vous dans quelque cave
+du palais. Tout cela est votre faute. Vous avez voulu faire le
+vainqueur, et vous vous serez comporté comme un sot.
+
+--Vous êtes un sot vous-même, répondit Julien. Pourquoi êtes-vous venu
+vous cacher dans ma chambre? Ce n'est pas moi qui vous y ai engagé.»
+
+Leur querelle fût devenue plus vive si un bruit de pas ne se fût fait
+entendre. Les deux pauvres jeunes gens se regardèrent avec
+consternation. Galeotto, pâle et à demi évanoui, se laissa tomber sur le
+lit. Saint-Julien, plus courageux, attendit les assassins de pied ferme.
+Ils entrèrent et prièrent poliment les deux victimes de se laisser
+bander les yeux et attacher les mains. Saint-Julien voulut se révolter
+contre ce traitement humiliant; mais le chef des hommes armés qui
+remplissaient la chambre lui dit avec douceur:
+
+«Monsieur, si vous faites la moindre résistance, j'emploierai la force,
+ce qui vous rendra le traitement plus désagréable encore.»
+
+Il n'y avait rien à répondre à cet argument; Saint-Julien se soumit.
+Quant à Galeotto, le pauvre enfant était tellement glacé de peur, qu'il
+fallut presque l'emporter.
+
+Lorsqu'on délia leurs mains et qu'on ôta leurs bandeaux, ils se virent
+dans un cachot étroit, et on les laissa dans les ténèbres.
+
+«Malédiction! dit le page, voici notre dernier jour!
+
+--Plaise au ciel que vous disiez vrai, répondit Julien, et qu'on ne nous
+laisse pas mourir lentement de langueur et de froid!»
+
+Ils s'assirent tous deux sur la paille, et, trop consternés pour se
+communiquer leur terreur, ils restèrent dans un morne silence. La
+jeunesse du page vint pourtant à son secours. Au bout de deux heures,
+Saint-Julien l'entendit ronfler; pour lui, ses agitations cruelles ne
+lui permirent pas de goûter le moindre repos.
+
+Lorsque Galeotto s'éveilla et qu'il vit, au faible jour qui éclairait le
+cachot, Saint-Julien triste, mais en apparence, calme, à ses côtés, il
+retrouva sa fierté, et, craignant de s'être montré pusillanime, il
+affecta une insouciance qu'il était loin d'avoir. Son esprit facétieux
+vint à son secours, et il exhorta son compagnon à braver gaiement
+l'adversité. Saint-Julien sourit en songeant à la grande vaillance de
+Panurge après la tempête. Néanmoins, comme le danger pouvait bien n'être
+pas passé, et que, dans tous les cas, il avait entraîné le pauvre page
+dans une aventure peu agréable, Saint-Julien eut assez d'égards pour lui
+et feignit de croire à son courage. Ils passèrent une assez maussade
+journée et prirent le plus maigre des repas. La résolution de Galeotto
+faillit s'évanouir en cette circonstance; mais le sang-froid de Julien
+le piqua d'honneur; et, chacun jouant de son mieux un rôle héroïque
+vis-à-vis de l'autre, ils arrivèrent bravement jusqu'à la nuit. Alors
+Julien, accablé de fatigue, s'étendit sur la paille et s'endormit. Mais,
+au bout de quelques heures, ils furent éveillés par le bruit des verrous
+et des clefs tournant dans la serrure; la lueur sinistre d'une torche
+pénétra dans le cachot, et lui montra la sombre figure du geôlier
+conduisant quatre hommes masqués. À cette vue, Galeotto jeta un cri
+d'épouvante, et Julien jugea que sa dernière heure était sonnée. Alors
+s'armant de toute la fermeté d'âme dont il était capable, il s'avança
+gravement au-devant de ses bourreaux et leur dit:
+
+«Je sais ce que vous voulez faire de moi. Ne me faites pas languir.»
+
+Mais on ne lui répondit pas un mot, et on lui attacha les mains comme la
+veille. Au moment où on lui remettait un bandeau sur les yeux, il
+demanda si on allait le séparer de son compagnon d'infortune.
+
+«Vous pouvez lui faire vos adieux, répondit une voix creuse et lugubre
+qui partait de dessous un des masques.»
+
+Les deux jeunes gens s'embrassèrent. On emmena Julien en silence, et
+Galeotto navré resta seul dans la prison.
+
+Saint-Julien, après avoir marché longtemps, s'aperçut qu'on lui faisait
+descendre un escalier, et tout à coup il se trouva les mains libres. Son
+premier mouvement fut d'arracher son bandeau; il se vit seul dans un
+caveau de marbre magnifiquement sculpté selon le goût sarrasin. Quatre
+lampes de bronze fumaient aux angles d'un tombeau de marbre noir sur
+lequel une figure d'albâtre était couchée dans l'attitude du sommeil.
+Saint-Julien resta frappé de terreur en reconnaissant le caveau et le
+monument dont Galeotto lui avait parlé, et lisant sur la face principale
+du cénotaphe les trois lettres d'argent qui formaient le nom de Max.
+
+«Dieu juste! s'écria-t-il en s'agenouillant sur le tapis de velours noir
+qui revêtait les marches du mausolée, si vous laissez consommer de tels
+actes d'iniquité, donnez-nous au moins la force de franchir ce rude
+passage. À genoux sur le seuil d'une autre vie, je vous demande pardon
+des fautes que j'ai commises en celle-ci...»
+
+En parlant ainsi, il se pencha, et ses yeux s'étant attachés sur la
+figure d'albâtre, il fut frappé de la ressemblance qu'elle présentait.
+C'était la tête et le corps d'un jeune homme de quinze ans enveloppé
+dans une légère draperie semblable à un linceul. Mais dans le calme de
+cette charmante figure et dans tous les linéaments du visage Julien
+trouva une similitude extraordinaire avec les traits de Spark, quoique
+ceux-ci fussent virils et plus développés.
+
+Un léger bruit le tira de sa rêverie. Il se retourna et vit une grande
+figure vêtue de noir et armée d'un instrument singulier ressemblant à
+une large et brillante épée; Julien fut frappé de terreur.
+
+«Exécuteur de meurtres infâmes, s'écria-t-il, toi qui as versé sans
+doute le sang de celui qui repose ici, spectre de la vengeance! puisque
+je dois être ta victime...
+
+--Mon cher monsieur de Saint-Julien, répondit le sombre personnage avec
+civilité, vous vous trompez absolument. Je ne suis ni un exécuteur de
+meurtres infâmes ni le spectre de la vengeance. Je suis un professeur
+d'histoire naturelle fort paisible et incapable d'aucun mauvais
+dessein.
+
+En parlant ainsi, maître Cantharide, car c'était lui dans son docte
+habit de drap noir et dans ses véritables culottes de satin, souleva sa
+grande épée et la dirigea vers Julien.
+
+«Je serais bien sot, pensa rapidement le jeune homme, de me laisser
+égorger par ce facétieux bourreau lorsque je suis seul avec lui et que
+je puis lui sauter à la gorge.»
+
+Il allait le faire en effet lorsque maître Cantharide, toujours plein de
+courtoisie, le pria de prendre une des extrémités de l'instrument et de
+l'aider à soulever le couvercle du sépulcre.
+
+Cette nouvelle facétie parut si horrible à Saint-Julien, qu'il recula en
+pâlissant, et regarda autour de lui, s'attendant à voir paraître ses
+meurtriers au premier signe de résistance.
+
+«Ne soyez pas effrayé, lui dit le professeur, vous ne courez aucun
+danger, à moins que vous ne cherchiez à vous enfuir ou à me maltraiter,
+et je vous crois trop bien élevé pour cela. Veuillez m'aider, vous
+dis-je; c'est la volonté de Son Altesse, notre très-gracieuse
+souveraine, Quintilia première, et je suppose que vous n'êtes pas
+accessible à des frayeurs d'enfant.»
+
+Saint-Julien, toujours plein de méfiance, mais résolu à montrer du coeur,
+aida maître Cantharide à soulever le couvercle du sarcophage. Le
+professeur enleva un grand crêpe noir, et pria Saint-Julien de prendre
+la boîte d'or en forme de coeur qui était dessous. Saint-Julien
+frissonna; mais pensant qu'on voulait peut-être l'effrayer seulement par
+le spectacle du châtiment d'un autre, il prit la boîte et la présenta
+d'une main tremblante au professeur, qui l'ouvrit en pressant un
+ressort, et la lui rendit en disant: «Regardez ce qu'il y a dedans.»
+
+Un nuage passa sur les yeux du jeune homme, et pendant quelques secondes
+il lui sembla voir un objet hideux, sans forme et sans nom, au fond du
+terrible coffret. Enfin sa vue s'éclaircit, son coeur reprit le
+mouvement, et il ne vit dans le velours blanc dont la boîte était
+doublée qu'un paquet de lettres attachées par un ruban noir.
+
+--Lisez ces papiers, Monsieur, dit le professeur, c'est la volonté de
+Son Altesse. Je vais rester auprès de vous pour suppléer par mes
+explications aux lacunes qui vous en rendraient le sens difficile.»
+
+Saint-Julien, ne pouvant plus se soutenir, s'assit sur les marches du
+tombeau. Le professeur posa une des lampes à côté de lui et déplia le
+premier papier.
+
+C'était un acte de mariage contracté légalement et religieusement, mais
+secrètement, entre la princesse Quintilia et le chevalier Max. Ce
+contrat avait plus de dix ans de date.
+
+Le second papier était un billet ainsi conçu:
+
+* * *
+
+«J'ai eu le malheur de vous déplaire, et je l'ai mérité. L'orgueil a
+enflé mon coeur un instant, et vous m'avez rigoureusement puni. Cependant
+vous avez été trop sévère. C'était un doux et noble orgueil que le mien;
+la joie d'être aimé de vous, l'espoir de posséder bientôt la plus noble
+femme de l'univers, ont pu m'enivrer, et, dans un moment d'exaltation,
+me faire oublier la prudence. Vous m'avez pris pour un lâche courtisan,
+avide de monter sur un trône et de couvrir d'un titre de duc son titre
+de bâtard. Oh! vous vous êtes trompée, Quintilia, j'en prends le ciel à
+témoin. Vous avez été cruelle, et pourtant je ne vous maudis pas; je
+vais mourir loin de vous. Puissent ma conduite et ma fin vous prouver
+que je n'aimais en vous que vous-même. Puissiez-vous me plaindre, me
+pardonner, pleurer un peu sur moi, et trouver dans un autre coeur l'amour
+qui était dans le mien, et que vous avez méconnu!
+
+MAX.»
+
+* * *
+
+«Ne connaissez-vous pas l'écriture de ce billet, monsieur le comte? dit
+le professeur lorsque Saint-Julien eut fini.
+
+--Je la connais en effet, répondit Julien. Si ce n'est point un rêve,
+c'est celle d'un homme qui habite la ville depuis peu, et qui s'appelle
+Spark.
+
+--Je crois qu'il vous sera facile de vous en assurer en lisant les
+lettres suivantes. Mais auparavant, il faut que je vous prie de
+remarquer la date de celle-ci. Elle correspond, vous le voyez, au
+lendemain du prétendu meurtre du chevalier Max, il y aura quinze ans
+dans deux mois. Vous savez, m'a-t-on dit, les motifs de l'altercation
+qui eut lieu dans la nuit entre la princesse et son jeune fiancé, après
+un souper où celui-ci s'était comporté assez légèrement. Max et
+Quintilia étaient alors deux enfants. La princesse avait seize ans, son
+amant en avait quinze. Leur querelle eut toute l'importance qu'à cet âge
+on donne aux petites choses. Son Altesse déclara au triste Max qu'elle
+ne serait jamais à lui, et, dans un mouvement de colère, lui ordonna de
+ne jamais reparaître devant elle. Il ne suivit que trop cet ordre
+précipité. Amoureux et fier, le noble jeune homme fut révolté d'avoir
+été soupçonné d'une basse ambition; il partit mystérieusement dans la
+nuit, et alla vivre à Paris sous le nom de Rosenhaïm. Là, renonçant à
+toute pensée de fortune, à tout espoir d'avenir, à toute vanité humaine,
+il s'ensevelit, pour ainsi dire, et ne donna, pendant cinq ans, aucun
+signe de son existence à qui que ce soit. La princesse, après avoir
+pleuré son absence, reprit courage et gaieté; car elle se flatta qu'il
+reviendrait. Résolue à lui pardonner, elle attendit qu'il fit les
+premières tentatives pour obtenir sa grâce. Au bout de quelque temps,
+n'entendant point parler de lui, elle crut qu'il s'était déjà consolé,
+et, quoique dévorée de chagrin, elle affecta de ne plus penser à lui, et
+souffrit les assiduités de ses nouveaux adorateurs; mais, fidèle en
+dépit d'elle-même à l'unique amour de sa vie, elle ne put se résoudre à
+faire un nouveau choix. On a beaucoup douté de la conduite de Quintilia,
+Monsieur; vous aurez des preuves irrécusables de tout ce que je vous
+dis...
+
+--Eh quoi! Monsieur, dit Julien, est-ce donc une justification dont la
+princesse vous charge? C'est me faire trop d'honneur et prendre trop de
+peine. Je suis résigné à tous les châtiments.
+
+--Je ne suis pas chargé de discuter avec vous, répondit le maître. Il
+faut que vous ayez la bonté de m'écouter, puisque mon devoir est de
+parler. J'en appelle à votre politesse.»
+
+Ce ton froid et sec blessa profondément Julien. Il se tut, et écouta
+d'un air morne, qu'il affectait de rendre indifférent.
+
+Le professeur reprit:
+
+«Une année s'était écoulée ainsi; la princesse, cédant à son inquiétude
+et à sa douleur, fit faire des recherches dans tous les pays et prendre
+secrètement des informations dans toutes les cours de l'Europe, sans
+qu'il fût possible de retrouver les traces de l'infortuné Max. Alors,
+convaincue qu'il s'était donné la mort et qu'elle avait blessé le coeur
+le plus noble et le plus sincère, une passion plus vive s'alluma dans le
+sien; elle nourrit sa douleur avec toute l'exaltation de son âge, mais
+en secret et loin de tous les regards. Pour mieux s'y livrer, elle fit
+creuser ce caveau et sculpter ce tombeau, où elle venait pleurer chaque
+jour.
+
+«Trois autres années s'écoulèrent, et je vins me fixer à Monteregale. La
+princesse cherchait dans les sciences une distraction à ses ennuis et un
+refuge contre les illusions de la vie auxquelles elle avait fait voeu de
+résister désormais. Elle se plut à mes entretiens et m'appela auprès
+d'elle jusqu'à ce que je fusse fixé dans son palais. Une affaire
+d'intérêt l'ayant conduite à Paris, elle me permit de l'y accompagner.
+Je n'avais jamais vu cette ville célèbre, et je désirais examiner les
+précieuses collections scientifiques qu'elle possède.
+
+«C'est en explorant les cabinets d'histoire naturelle et les
+bibliothèques, que je fis par hasard la connaissance du prétendu
+Rosenhaïm. Je n'avais jamais vu ce jeune homme, et je fus frappé de sa
+beauté, de sa grâce, de son caractère noble et de ses manières
+affectueuses. L'amour de la science nous rapprocha bien vite. Je fus
+ébloui de ses connaissances et charmé de son aptitude. Mais en même
+temps je m'affligeai de voir toujours ses traits empreints d'une
+mélancolie profonde; et lorsque j'interrogeais ses pensées sur d'autres
+sujets que la science et la philosophie, j'étais effrayé du
+découragement dont cette âme si jeune et si pure était déjà flétrie. Je
+cherchai à obtenir sa confiance. Il me répondit qu'un amour malheureux
+l'avait pour jamais dégoûté de la société, que le seul lien qui
+l'attachait au monde était rompu, et que, renonçant à toute carrière
+d'ambition, il s'était fixé à Paris dans la condition la plus obscure,
+et ne trouvait plus de bonheur que dans la science et les arts, qu'il
+cultivait avec enthousiasme.
+
+«Ce récit me toucha vivement, et je lui demandai la permission de le
+voir plus intimement. Il me conduisit dans sa mansarde; elle était bien
+pauvre, mais charmante de propreté et toute brillante de fleurs et
+d'oiseaux. Comme j'examinais avec délices une aéride d'Afrique, il
+m'arriva de m'écrier: «Que vous êtes heureux de posséder une plante
+aussi rare! j'en ai fait souvent la description à Son Altesse Quintilia,
+et jamais je n'ai pu me procurer...» Mais je m'arrêtai, effrayé de
+l'impression que ce nom lui avait faite. Il devint pâle comme un
+camélia, et se laissa tomber sur une chaise. Ensuite il devint rouge
+comme une pivoine, et me fit les questions les plus empressées et les
+plus singulières. À toutes mes réponses, il tombait dans une sorte de
+délire, et, quand il apprit que Son Altesse était à Paris, il s'élança
+vers la porte comme un fou; puis il s'arrêta, et tomba évanoui sur le
+seuil.
+
+«Je m'empressai de le secourir, mais en revenant à lui il s'entoura de
+réserve et de défaites. Je ne pus jamais en tirer que des explications
+vagues et sans vraisemblance; il me conjura surtout de ne pas parler de
+lui à la princesse, mais de lui fournir le moyen de la voir sans en être
+vu. Je lui dis qu'elle devait assister le lendemain à une séance de
+botanique chez un de mes amis, professeur distingué. Il s'y glissa, mais
+se tint tellement caché, je ne sais dans quel coin, que je ne pus le
+joindre et lui parler.
+
+«Je savais très-vaguement l'histoire de Max, et j'ignorais à cette
+époque la secrète douleur de la princesse. Je ne pensais donc point à
+l'avertir de la rencontre que j'avais faite, et j'étais loin d'établir
+dans ma pensée aucun rapprochement entre Max et Rosenhaïm. Cependant je
+fus tellement frappé du changement qui s'opérait dans les traits et les
+manières de mon jeune ami au seul nom de Quintilia, que je crus pouvoir
+me permettre d'en parler à la signora Ginetta. Cette jeune personne, un
+peu légère, dit-on, pour son compte, mais pleine de franchise et de
+dévouement pour sa maîtresse, fit de grandes exclamations de joie en
+m'écoutant, et s'écria: «Oh! c'est lui, ce doit être lui. Je n'ai jamais
+cru à sa mort...» Elle voulait courir vers sa maîtresse; et puis elle
+s'arrêta en pensant que, si elle se trompait dans ses conjectures, ce
+serait faire saigner le coeur de la princesse d'une fausse joie et d'une
+affreuse déception. Elle m'engagea à mettre Quintilia et Rosenhaïm en
+présence comme par hasard, m'assurant que si c'était Max en effet, la
+princesse se jetterait dans ses bras. «Cette rencontre a eu lieu déjà
+plusieurs fois, lui dis-je. Depuis que Rosenhaïm sait que la princesse
+est ici, il n'y a pas de jour qu'il ne se repaisse du douloureux plaisir
+de la suivre et de la contempler. Il est vrai qu'il se cache tellement,
+qu'il a dû être impossible à Son Altesse de le remarquer. En outre, il
+m'a recommandé le secret en termes si positifs, que je crains de
+l'offenser en le trahissant.
+
+--C'est pour cela, reprit la Ginetta, que mon moyen est bon et
+nécessaire.»
+
+«Nous nous concertâmes ensemble, et le lendemain j'engageai Rosenhaïm à
+venir voir une collection de médailles antiques dont je venais de faire
+emplette pour le cabinet de la princesse. Je lui jurai (et j'avoue que,
+pour la seule fois de ma vie, je fis un faux serment; mais ce fut à
+bonne intention), que la princesse ne venait jamais chez moi, quoique
+j'occupasse une maison voisine de la sienne. Rosenhaïm se laissa
+entraîner, et de son côté la Ginetta eut l'esprit d'amener la princesse
+dans mon appartement pour voir mes médailles. J'ai trop peu d'éloquence
+pour vous faire la description de la scène dont je fus témoin.
+D'ailleurs, elle se termina d'une manière qui faillit me rendre fou; les
+deux amants furent près de mourir, et la princesse surtout, que la
+surprise avait suffoquée, retrouva avec peine l'usage de ses sens.
+
+«Cette touchante réconciliation fut suivie promptement d'un mariage dont
+vous venez de lire l'acte authentique.
+
+«La princesse voulait se déclarer et ramener son époux avec éclat à
+Monteregale; mais rien au monde ne put déterminer Max à partager son
+rang. Et vous pouvez lire à ce sujet la seconde lettre que vous avez là
+sous la main.»
+
+Saint-Julien, entraîné par l'intérêt romanesque de ce récit, lut ce qui
+suit.
+
+
+
+
+XXI.
+
+
+«Non, ma bien-aimée, non, jamais! La nature humaine est fragile et
+pleine de misérables passions. Une seule est grande et belle, c'est
+l'amour. Mais c'est une flamme divine qu'il faut garder comme on gardait
+jadis le feu sacré dans des cassolettes fermées sur un autel d'or; c'est
+un parfum qu'il faut envelopper et sceller, de peur qu'il ne s'évapore;
+une empreinte précieuse qu'il ne faut pas exposer au frottement de la
+circulation, de peur qu'on ne l'efface. Que notre coeur soit un
+tabernacle mystérieux et sacré où reposera le dieu. Vivons l'un pour
+l'autre, et que le monde n'en sache rien. Ne me contraignez pas à porter
+au travers des envieux ou des indifférents un visage radieux de bonheur,
+qui serait une insulte pour eux tous, et qu'ils s'efforceraient de
+ternir à vos yeux. Non, non; j'ai trop souffert du contact empoisonné de
+votre cour, et je sais trop peu comment il faudrait s'y conduire pour ne
+pas s'y perdre. Mon caractère fut de tout temps opposé à la contrainte
+et à la méfiance; et, malgré une enfance passée tout entière dans cette
+atmosphère mortelle, je n'avais pu corriger mon imprudente vivacité. Je
+ne puis jamais oublier ce qu'il m'en a coûté et par quelles années de
+désespoir j'ai expié un instant d'étourderie. Si nous eussions été alors
+de pauvres bourgeois allemands au milieu d'une honnête famille, et ne
+craignant rien les uns des autres, j'aurais pu être bien plus expansif,
+Quintilia, et vous voir sourire à ma joie candide. Mais, hélas! j'étais
+un aventurier, un bâtard; vous étiez une princesse, et notre hymen
+devait être un mystère. Je n'avais pas le droit de parler de mon bonheur
+et ne pouvais pas me réjouir sans avoir l'air insolent et vain.
+Aujourd'hui votre générosité m'accorde un dédommagement dont je sens
+toute la grandeur; mais je n'en ai pas besoin. Être aimé de vous, vous
+presser dans mes bras et vous appeler ma femme; vous voir moins souvent,
+mais sans témoins importuns, sans ennemis de mon bonheur toujours placés
+entre vous et moi; pouvoir me livrer à mes transports, à ma
+reconnaissance, sans jamais être soupçonné d'aucun vil motif d'intérêt;
+être aux pieds de ma maîtresse et de ma femme sans avoir l'air de ramper
+devant ma souveraine ou de solliciter ma bienfaitrice, n'est-ce pas là
+un bonheur plus sûr et plus vrai? D'ailleurs j'ai contracté dans la
+solitude et dans le travail des goûts et des habitudes si différents de
+ce qui se fait autour de vous, que j'y serais perpétuellement déplacé et
+malheureux. Laissez-moi dans ma chère obscurité. J'ai trouvé dans mon
+malheur une amie généreuse qui m'a sauvé de moi-même, qui m'a préservé
+du suicide, et qui pendant cinq ans m'a aidé à vivre sans chercher à
+vous arracher de mon coeur ni à ternir la pureté de votre image dans ma
+mémoire. Cette amie, c'est l'étude. Je serais un ingrat si je
+l'abandonnais à présent que j'ai retrouvé l'objet de tous mes voeux.
+Laissez-moi dans ma mansarde; c'est le temple où je l'ai servie, le
+sanctuaire où elle s'est révélée à moi, où elle a fait descendre du ciel
+la science vêtue de sa robe étoilée. Ma vocation est là, j'en suis bien
+convaincu. Permettez-moi d'aller tous les ans passer quelque temps
+auprès de vous; mais que personne ne le sache, et que mon nom s'efface
+de la mémoire des hommes. Que votre coeur soit l'unique page où je le
+retrouve inscrit quand j'irai vous offrir le mien, toujours embrasé
+d'une flamme nouvelle,» etc.
+
+[Illustration: Ils virent glisser devant eux une petite barque... (Page
+40.)]
+
+Le professeur, continuant son récit, apprit à Saint-Julien qu'après de
+vains efforts pour arracher Rosenhaïm à sa retraite, Quintilia avait
+fini par consentir à l'épouser secrètement et à retourner sans lui dans
+ses États. Mais depuis lors elle avait été passer tous les hivers un
+certain temps à Paris, et tous les étés Max était venu habiter pendant
+plusieurs semaines le pavillon du parc. Son séjour à Monteregale avait
+toujours été enveloppé du plus profond mystère, et toujours il était
+venu à l'improviste, procurant ainsi à sa femme la plus douce surprise
+et lui prouvant qu'il comptait sur elle au point de ne jamais craindre
+d'arriver mal à propos. «Cette union a toujours été si belle et si pure,
+continua le professeur, qu'elle prouve l'excellence des lois de
+Lycurgue, qui enjoignaient aux maris de n'aller trouver leurs femmes
+qu'avec toutes les précautions que prennent les amants pour n'être pas
+observés.»
+
+Saint-Julien, à l'invitation du professeur, ouvrit au hasard plusieurs
+lettres de Max et de la princesse, et y trouva partout les expressions
+d'une tendresse exaltée jointe à la confiance la plus absolue et à
+l'amitié la plus douce et la plus sainte. En voici quelques-unes que
+Saint-Julien lut au hasard par fragments:
+
+«...Autrefois, Max, je fis un beau rêve: je m'imaginai qu'il suffisait
+d'être sans détour pour être sainement jugé, et que la bouche qui ne
+mentait pas devait être écoutée avec confiance. Je me persuadais que la
+vertu était un vêtement d'or éclatant qui devait faire remarquer les
+justes au milieu de la foule; je croyais que nul ne pouvait feindre la
+sérénité d'une âme pure, et que le calme n'habitait point les fronts
+souillés. Je me trompais, puisque je fus cent fois la dupe des traîtres;
+et alors je cessai de me révolter contre les injustices d'autrui à mon
+égard. Tous ces hommes qui me jugent et me condamnent ont sans doute été
+trompés aussi souvent que moi. Toutes ces convictions, qui composent la
+voix de l'opinion, ont sans doute été troublées et abusées par les
+méchants comme le fut la mienne. Si l'on me confond avec ceux qui
+mentent, c'est la faute de ceux-ci, et non celle du monde, qui craint et
+qui se méfie avec raison de ce qu'il ne comprend pas. Je ne méprise donc
+pas le monde, je ne le hais pas; mais je ne veux jamais l'aduler ni le
+craindre. C'est un géant aveugle, qui va fauchant indistinctement le
+froment et l'ivraie. Haïssons les fourbes qui ont crevé l'oeil du
+cyclope, et laissons-le passer sans lui nuire et sans souffrir qu'il
+nous nuise. Laissons-le passer comme une montagne qui croule, comme un
+torrent qui suit son cours. Il est au sein des plaines des oasis où l'on
+peut aller vivre ignoré, loin des vains bruits de l'orage. C'est dans
+ton coeur, Max, que je me suis retirée et que je vis au milieu des
+vivants sans avoir rien de commun avec eux...
+
+* * *
+
+* * *
+
+[Illustration: Saint-Julien s'assit sur les marches du tombeau. (Page
+46.)]
+
+* * *
+
+«Je suis décidée à laisser dire. Je ne me baisserai pas pour regarder si
+l'on a mis de la boue sur le chemin où je dois passer. Je passerai, et
+j'essuierai mes pieds au seuil de ta maison; et tu me recevras dans tes
+bras, car toi, tu sais bien que je suis pure.»
+
+Voici la réponse de Max:
+
+«Tu as raison, mon amie. Tu es ma femme et ma soeur, tu es ma maîtresse,
+mon bonheur et ma gloire. Que m'importe le reste? Je sais qui tu es et
+ce que tu as été pour moi depuis vingt ans; car il y a vingt ans que
+nous nous aimons, Quintilia! Je n'étais qu'un enfant lorsqu'on m'envoya
+représenter un vieillard à la cérémonie de tes noces. Tu avais douze
+ans, et nous étions trop petits pour monter sur le grand trône ducal
+qu'on avait élevé pour nous. Il fallut que le digne abbé Scipione te
+prît dans ses bras pour t'asseoir sur le siège de brocart; et, sans
+l'aimable duc de Gurck, qui était plus grand que moi, et qui dans ce
+temps-là ne songeait guère à être mon rival, je n'aurais pu m'asseoir à
+tes côtés. C'est moi qui te mis au doigt l'anneau nuptial. Ô le premier
+beau jour de ma vie! je ne t'oublierai jamais, et jamais je ne me
+lasserai de te repasser joyeusement dans ma mémoire. Que vous étiez déjà
+belle, ô ma petite princesse, avec vos grands yeux noirs, vos joues
+vermeilles et veloutées, vos cheveux bouclés sur vos épaules, et cette
+grande robe de drap d'argent dont vous ne pouviez traîner la queue
+longue, et cette immense fraise de dentelle où votre petite tête
+prenait des attitudes royales, tandis que votre sourire espiègle
+démentait toute cette gravité affectée! Savez-vous que j'étais déjà
+amoureux comme un fou? Ne vous souvenez-vous pas de la déclaration que
+je vous fis après la cérémonie, en jouant aux jonchets avec vous dans la
+chambre de votre gouvernante? La chère mistress White voulut m'imposer
+silence; mais vous prîtes un air majestueux pour lui dire: «À présent,
+White, je suis mariée, et personne n'a le droit de se mêler de ma
+conduite. Monsieur le chevalier, vous êtes mon époux, le seul que je
+connaisse, le seul que j'accepte et que j'aime. Si M. le duc de
+Monteregale s'imagine que je suis sa femme, il se trompe. On dit qu'il
+est vieux et laid: je le déteste. S'il vient me menacer, je lui ferai la
+guerre, et vous le tuerez, n'est-ce pas, chevalier?» Alors, comme
+mistress White, malgré l'inconvenance de ces propos, ne pouvait
+s'empêcher de sourire, vous lui dîtes d'un ton imposant: «De quoi
+riez-vous, White? N'avons-nous pas lu ensemble l'histoire de David
+combattant Goliath?»
+
+«Oh! que vous étiez gentille, ma chère femme! quelle singulière petite
+fille vous faisiez! Sensible et mutine, caressante et irritable, bonne
+et colère, jouant toujours un grand rôle de reine qui semblait aller
+tout naturellement à votre petite personne, récitant des vers latins,
+improvisant des discours de réception, condamnant à mort votre perruche
+et lui faisant grâce avec gravité, demandant pardon à votre bonne quand
+vous l'aviez affligée, et l'embrassant avec les grâces insinuantes d'une
+petite femme....... Je n'oublierai jamais rien de tout cela, chère amie,
+quoique ce soit déjà si loin, si loin!
+
+«Évidemment on pensait dès ce temps-là à nous marier tout de bon,
+aussitôt que le duc de Monteregale, qu'on savait bien dès lors atteint
+d'une maladie mortelle, vous aurait laissée libre. Le souverain qui vous
+persécute, et qui, je crois, m'a fait l'honneur de me mettre au monde,
+voulait absolument que vos biens fussent l'apanage d'un de ses protégés.
+Mais qu'il est heureux pour nous que la destinée ait déjoué ses projets!
+Si j'étais maintenant ton mari publiquement, je serais peut-être ton
+maître, peut-être ton esclave. Qui sait? Que seraient devenus nos
+caractères dans ce conflit de volontés étrangères occupées à nous
+façonner selon leurs intérêts, sans se soucier de notre affection et de
+notre bonheur? Vois comme nous avons raison de croire à la Providence!
+c'est elle qui nous a séparés pour nous réunir ensuite avec toutes les
+conditions d'indépendance et de confiance mutuelle qui devaient assurer
+la durée de notre union: c'est à toi seule que je t'ai due; ou plutôt
+c'est à Dieu, qui, touché de mon désespoir, te gardait à moi, fidèle et
+sainte femme, en qui je me repose comme en lui.
+
+«Laisse donc dire, et crois en moi! Quand l'univers se lèverait en masse
+pour te lapider, je saurais bien encore te défendre et te faire un
+rempart de mon corps. Laisse dire. N'aie jamais l'air de savoir si on
+dit du mal de toi. Lis les pamphlets des beaux esprits de ta cour si
+cela t'amuse; mais ne t'en fâche jamais, car tu aurais l'air de les
+avoir lus, et c'est un honneur qu'il ne faut leur faire qu'à leur insu.
+Agis toujours comme si tu comptais sur la justice de l'opinion; c'est la
+seule prudence que je t'enseignerai. Pour le reste, fais ce que tu
+voudras, et ne crois jamais que tu aies des explications à me donner sur
+quoi que ce soit. Que peut le monde sur notre bonheur? Penses-tu
+qu'entre ses paroles et la tienne j'hésite un instant? Qu'ai-je besoin
+de savoir comment tu agis avec les autres? Ne sais-je pas comment tu as
+agi envers moi? Depuis vingt ans que nous nous connaissons, m'as-tu dit
+un mot qui s'écartât de la vérité? m'as-tu fait une promesse que tu
+n'aies pas religieusement accomplie?
+
+«Oh! qu'il est beau le monde que nous habitons à nous deux! nous y
+sommes seuls, aucune voix fâcheuse du dehors n'en trouble la délicieuse
+harmonie. Les flèches que d'impuissants ennemis nous lancent viennent
+mourir à nos pieds, et tu les regardes tomber en souriant. L'orage
+gronde là-bas, mais nous, retirés sur les cimes élevées, près des cieux,
+nous voyons les anges nous appeler au travers d'un voile d'azur, et nous
+entendons leurs divins concerts, auxquels nos âmes ardentes mêlent leurs
+pieuses inspirations, etc.»
+
+À cette lettre, Quintilia répondait ainsi:
+
+«Que je t'aime, mon Allemand, avec ta bonté naïve et ta poésie
+enthousiaste! toujours le même depuis tant d'années! Nous avons donc
+trouvé le secret d'être toujours amants, quoique mariés? car nous sommes
+mariés, sais-tu cela? moi, je n'y pense jamais, excepté quand on
+m'engage de la part de mes chers cousins, les princes voisins, à prendre
+un époux de leur choix. Alors, en songeant à l'opportunité de leurs
+instances et au succès probable de leurs intrigues, il me prend des
+accès d'une gaieté persifleuse dont plus d'un bel esprit d'ambassade
+s'est mordu la lèvre en temps et lieu. Oui, oui, mon enfant, nous avons
+bien fait de cacher notre bonheur et d'interdire l'accès de notre Eden
+aux profanes dont le souffle en aurait terni l'éclat. Le mariage, tel
+que le monde l'a fait, est le plus amer et le plus dérisoire des
+parjures de l'homme envers Dieu. À présent, je vois comme dans les cours
+et autour des princes les plus religieux serments servent aux plus viles
+intrigues, et je m'applaudis de ne t'avoir pas jeté au milieu de ces
+hommes et de ces choses-là. Tu sais à peine que tout cela existe; tu es
+plus heureux que moi, Max! tu ne vois pas ces turpitudes; quand tu
+quittes ta chère retraite, c'est pour être plus heureux encore auprès de
+ta femme. Moi, je les traverse, et au sein de ce monde bruyant je suis
+seule et triste. Mais souvent au milieu de la foule ton image
+m'apparaît, et, comme une céleste révélation, me remplit de force et
+d'espérance. Alors je songe aux jours de bonheur qui nous réunissent, et
+je les vois si purs, si enivrants, que je me soumets à les acheter au
+prix des peines et des fatigues de ma vie présente. Oh! je les
+achèterais au prix de mon sang, et je ne croirais pas les avoir trop
+payés!
+
+«Parfois, au milieu d'un bal splendide, abrutie en quelque sorte par
+l'ennui de la représentation, une circonstance légère, un son, le parfum
+d'une fleur, me réveille et me ranime tout à coup; frappée d'une émotion
+inexplicable, il me semble que je viens d'entendre ta voix ou de
+respirer tes cheveux; je tressaille, mon coeur bat avec violence, c'est
+comme si j'allais mourir. Alors je m'enfuis, je m'enfonce dans l'ombre
+des jardins, et je vais pleurer de souffrance et de bonheur dans notre
+cher pavillon. Quelquefois par de violentes aspirations je voudrais
+franchir l'espace et suivre ma pensée qui s'élance vers toi; mon désir
+devient un feu qui consume ma poitrine, la force me manque. J'accuse le
+destin qui nous sépare; prête à renier mon bonheur, je pleure et je
+perds courage. Mais alors je descends dans le caveau, et, sur la tombe
+qu'autrefois je te fis élever, je pleure de joie et je remercie Dieu qui
+t'a rendu à moi. J'aime à ouvrir cette tombe vide où nous serons à
+jamais réunis un jour; j'aime à contempler cette boîte où j'enferme
+aujourd'hui nos lettres, et où je fis voeu autrefois d'enfermer mon coeur
+afin qu'il te restât fidèle et que mon amour fût enseveli vivant avec
+toi, etc.»
+
+
+
+
+XXII.
+
+
+La lecture de ces lettres affecta Julien d'un sentiment douloureux.
+
+«J'en ai assez vu, Monsieur, dit-il au professeur, si la princesse veut
+m'humilier par la comparaison qu'elle fait de mon caractère avec celui
+de M. Max...
+
+--Je présume que la princesse, interrompit le professeur, ne fait aucune
+comparaison entre vous deux; mais écoutez le reste de cette histoire:
+
+«Le jour du bal entomologique, le chevalier Max arriva déguisé par mes
+soins, et la princesse, surprise au milieu des ennuis de la diplomatie
+qu'elle s'efforçait en vain de couvrir par le bruit des fêtes, ne reçut
+jamais son époux avec tant de joie. Il fut d'abord installé comme de
+coutume dans ce pavillon. Mais lorsqu'elle eut compris les menaces et
+les prières du duc de Gurck, elle pensa qu'au lieu de cacher Max il
+serait peut-être bientôt nécessaire de le faire paraître. Ce n'est pas
+que la princesse tienne à se justifier des horribles soupçons que les
+cabinets de ses voisins affectent d'avoir conçus à cet égard; elle sait
+bien que ce sont là de misérables ruses; et, quant à l'opinion publique,
+elle a trop appris à ses dépens le cas qu'elle en doit faire pour plier
+maintenant devant elle. Mais la crainte d'une invasion l'empêchera de
+braver trop ouvertement le ressentiment d'un prince plus puissant
+qu'elle. Elle ne veut pas exposer la liberté de ses sujets pour une
+question d'orgueil personnel.
+
+«Il a donc été décidé que Max cesserait de se cacher, et vivrait
+tranquillement à la résidence sous un nom supposé, afin de se laisser
+reconnaître au besoin. Peu désireux de se montrer en public, il habite
+un lieu retiré, et ne se montre guère autour du palais. Personne
+jusqu'ici n'a fait attention à lui. Quinze ans d'absence l'ont tellement
+changé, qu'il serait difficile qu'on le reconnût s'il ne produisait des
+preuves de son identité. C'est ce qu'il fera auprès du duc de Gurck. Il
+a existé entre eux des rapports particuliers dans lesquels le duc ne
+s'est pas conduit d'une manière assez honorable pour désirer que Max
+soit encore vivant. Il baissera le ton dès que l'époux de la princesse
+lui aura dit deux mots en particulier. C'est ce qui doit arriver ce soir
+même; car, après s'être amusée de l'arrogance de Gurck, Son Altesse
+commence à ne pouvoir plus la tolérer.
+
+«Maintenant, Monsieur, que vous êtes au courant, lisez les dernières
+lettres que Max écrivait, il y a peu de jours, à Son Altesse:
+
+«Sais-tu, ma chère enfant, que l'on cause beaucoup sur ton compte, et
+que de grands seigneurs, si humbles et si flexibles devant toi aux
+lumières du bal, tiennent des propos impertinents dans les allées
+sombres de ton jardin? Comme ils ont peu de méfiance du pavillon, ils
+viennent souvent s'asseoir dans l'obscurité sur les bancs qui
+l'entourent, et, séparé d'eux par les persiennes du petit salon,
+j'entends leurs fades quolibets. Dieu me préserve de te les répéter et
+de te nommer les sots qui les inventent! Si, les croyant tes amis, tu le
+confiais à eux, mon devoir serait de t'éclairer sur leur compte; mais je
+sais le cas que tu fais d'eux tous, et je n'en fais pas plus de leurs
+discours que toi de leur personne.
+
+«Il faut pourtant que je te fasse part d'une observation qui m'est venue
+en écoutant gloser sur ton entourage et tes habitudes. On dit que tes
+secrétaires intimes, tes écuyers et tes pages sont tes amants. Eh bien!
+moi, j'ai bien autre chose à te reprocher, à propos de tes écuyers et de
+tes pages! je trouve que tu ne les traites pas assez comme des hommes.
+Tu les choisis beaux et bien faits, et tu ne mettrais pas plus de soin à
+acheter un cheval qu'à enrôler un serviteur. Tu leur donnes des
+fonctions et des habits d'homme, mais tu leur fais jouer un rôle de
+lévrier; ils courent devant toi ou dorment à tes pieds comme de vrais
+petits chiens, et tu n'y fais pas plus attention que s'ils n'étaient pas
+de la même espèce que toi et moi.
+
+«Cela n'est pas bien, ma chère femme. Tu n'es pas orgueilleuse, je le
+sais; tu n'agis ainsi que par simplicité et par étourderie. Mais tu es
+imprudente et cruelle peut-être sans le savoir. Songes-tu bien que ces
+hommes-là sont jeunes, qu'ils sont capables d'ambition et d'amour? Si,
+dans l'espérance d'atteindre à une condition plus élevée, ils supportent
+le ridicule de leur condition présente, voilà des gens que tu avilis ou
+que tu aides au moins à s'avilir eux-mêmes. Si c'est par affection pour
+toi qu'ils se soumettent à tous tes petits caprices, songes-tu bien
+qu'il faut reconnaître cette affection par la tienne ou passer pour
+ingrate? Tu es douce envers eux, je le sais, tu ne les humilies ni par
+tes paroles ni par tes manières. Tu les combles de présents, et tu
+flattes tous leurs goûts avec prodigalité. Ils doivent t'adorer,
+Quintilia; car je sais combien tu mets de délicatesse et de grâce dans
+toutes tes relations. Mais ne pense pas que ce soit assez pour les
+rendre heureux, s'ils te chérissent comme ils le doivent. Tes douces
+paroles et tes aimables sourires, s'ils ont un peu de sérieux dans
+l'esprit et de fierté dans l'âme, ne peuvent les consoler de la
+continuelle mascarade à laquelle tu les condamnes. Tu exposes leur coeur
+à bien des dangers; ils sont jeunes, imprévoyants, avantageux peut-être;
+tu les attires vers toi, tu les admets à ton intimité, tu leur montres
+naïvement tout ce caractère extérieur de bonhomie, de gaieté et de folle
+camaraderie qui ferait tourner la tête à maître Cantharide lui-même si
+l'amour des insectes ne le retenait au fond du pavillon à l'abri de tes
+séductions innocentes; et quand les pauvres fous se sont flattés d'avoir
+au moins ta confiance, ils s'aperçoivent que tu ne leur as montré que
+ton vêtement. Ils s'effraient de ne pas connaître le mystère de ta
+destinée. Ils se demandent si tu es un ange ou un démon, un de ces
+rochers de glace que le soleil ne fond jamais, ou un de ces torrents
+fougueux qui tombent à grand bruit, dévastant tout ce qui s'oppose à
+leur course fantasque et terrible. Alors, Quintilia, ces hommes, s'ils
+sont méchants, deviennent tes ennemis. C'est là le moindre inconvénient
+à mes yeux; tes ennemis n'existent pas pour moi. Mais si ces hommes sont
+bons, ils deviennent malheureux. C'est ce qui est arrivé à Saint-Julien.
+Crois-moi, il t'aime; que ce soit d'amour ou d'amitié, il t'aime
+assurément, et il souffre d'être si bien traité et si peu aimé; car,
+d'après ce que tu m'as dit de lui, c'est un homme délicat et
+intelligent. Ne joue pas avec son repos, ma chère amie; explique-toi
+avec lui; si tu as pour lui plus de confiance et d'estime que pour les
+autres, ne le lui laisse pas ignorer. Si tu n'en fais pas plus de cas
+que de Galeotto ou de ta chevrette, ne lui laisse pas concevoir des
+espérances funestes; car ton coeur est à moi, je le sais, et ma pitié
+pour les autres ne va pas jusqu'à vouloir partager avec eux, au moins!»
+
+Réponse:
+
+«Nous nous sommes si peu vus hier soir que je n'ai pas eu le temps de
+m'expliquer avec toi complètement sur le compte de Saint-Julien. Voici
+une heure dont je puis disposer pour t'écrire, tandis que Saint-Julien
+lui-même griffonne autre chose sous ma dictée. Je veux te tirer
+d'inquiétude à ce sujet, afin de n'avoir plus à te parler ce soir que de
+toi.
+
+«D'abord il faut que je convienne que j'ai peut-être des torts envers
+les autres. Je suis bien étourdie et souvent bien égoïste dans mon ennui
+et dans mes amusements. Cela vient de ce que je vis toujours seule au
+milieu de tous, n'aimant qu'un souvenir, ne contemplant qu'une forme
+absente, et ne pouvant partager les impressions de ceux qui vivent à mes
+côtés. Quand je sors de mes rêveries pour tomber au milieu d'eux dans la
+réalité, je suis comme une somnambule qui fait des choses bizarres et
+inattendues dans un état qui n'est ni la veille ni le sommeil. On
+m'accuse d'être très-fantasque, et vraiment je vois bien que cela est.
+J'ai mille caprices qui s'évanouissent avant d'être satisfaits. Dans les
+efforts que je fais pour chasser ma tristesse ou ma joie intérieure, je
+semble brusque et froide à ceux qui tout à l'heure me trouvaient
+expansive et douce. J'essaierai de me corriger, je te le promets. Mais
+j'aurai bien de la peine à être comme tout le monde, à m'apercevoir à
+toute heure de ce qui se passe autour de moi, à prévoir les
+inconvénients de chaque chose, à éviter le danger pour moi ou pour
+autrui. Il en est un que je ne puis jamais craindre, c'est celui d'être
+distraite de toi; et cette grande sécurité où je vis pour moi-même,
+cette confiance que j'ai dans ma force contre tout ce qui n'est pas toi,
+me rend insensible en apparence aux souffrances des autres. C'est que je
+ne vois pas, c'est que je ne comprends pas ce qu'ils disent, ce qu'ils
+font et ce qu'ils pensent; c'est que je ne sais moi-même ni ce que je
+dis ni ce que je fais en pensant à toi. Oui, cela est de l'égoïsme. Tu
+as raison de me gronder, j'aviserai à mieux réfléchir.
+
+«Mais, pour le moment, je crois qu'il y a peu de mal de fait, s'il y en
+a. Ceux qui pouvaient devenir mes ennemis ou mes victimes sont éloignés.
+Je n'ai autour de moi que la Gina, que j'aime et qui le mérite,
+Galeotto et Saint-Julien. Le Galeotto, pour commencer, est, je t'assure,
+de la véritable espèce des chiens savants. Je ne suis point injuste, et
+il ne faut pas me dire que je me trompe ou que je lui fais injure en le
+traitant comme tel. C'est un petit être sans coeur et sans tête, joli,
+bien peigné, plein de caquet, de bons petits mots, équivalant à la danse
+des roquets sur leurs pattes de derrière. Il n'aime personne, ni moi, ni
+la Ginetta, qui cependant, je crois, l'aime un peu plus que son
+confesseur ne le lui a permis. Il aime les bonbons, les rubans, les
+plumes, la danse, les feux d'artifice, les chevaux barbes, les bagues de
+pierreries et les compliments. Je l'ai pris pour sa jolie personne, j'en
+conviens. Serait-il convenable que le manteau ducal de Mon Altesse fût
+porté par un nain difforme ou par un négrillon? C'était la mode
+autrefois, mais c'était une vilaine mode. J'ai horreur des monstres,
+j'aime à m'entourer de belles choses et de beaux visages. J'aime le luxe
+en tout, j'aime les beaux appartements, les beaux costumes, les beaux
+chiens, les beaux pages, les belles fleurs, les belles pipes, les
+parfums, la musique, le beau temps, les grandes fêtes, tout ce qui
+flatte les sens d'une manière noble. En cela je tiens du Galeotto; mais
+j'ai de plus que lui une tête et un coeur, et je mêle le goût des arts à
+mes fantaisies. Tu aimes cela en moi, et tu t'amuses quelquefois un jour
+entier à me dessiner un costume de bal. Aussi tu en as toujours
+l'étrenne. Quel plaisir de le tirer pour la première fois de son coffre,
+et de te recevoir au pavillon dans mon plus bel attirail de reine! Tu me
+regardes avec tant de plaisir, il te passe par la tête tant d'amour, de
+fantômes, de poésie et de délire quand tu me possèdes à toi seul, dans
+tout l'éclat de ma richesse et de ma coquetterie! car je suis coquette,
+tu le sais, et je ne le nie pas. Mais je ne montre à la foule que la
+parure dont tu as joui avant elle, et la foule qui m'admire n'a même en
+cela que ton reste.
+
+«Mais me voici loin de Galeotto. Je te disais donc et je te répète que
+celui-là n'a rien à craindre auprès de moi, et vivra, tant que je
+voudrai, de pralines et de bouts rimés.
+
+«Quant à Julien, c'est autre chose. Celui-là aussi, je l'ai choisi sur
+sa bonne mine; mais comme j'ai trouvé en lui plutôt l'expression d'une
+âme noble que l'éclat d'une beauté d'apparat, j'en ai fait non un page,
+mais un secrétaire intime, c'est-à-dire un agréable compagnon d'études,
+un ami sincère et une espèce de confident de mes projets philosophiques,
+littéraires, scientifiques, politiques, etc.; car que n'ai-je pas dans
+la tête? Et tu travailles sans cesse à agrandir le cercle où mon âme
+avide s'élance, n'aimant que toi dans toute cette création, que j'aime à
+cause de toi!
+
+«J'aime et j'estime Saint-Julien, sois en sûr. Je ne joue pas avec son
+repos, j'en serais désespérée. Je sais qu'il m'aime plus que ne
+voudrais. Cela s'est fait je ne sais comment; car je croyais ne lui
+avoir montré de mon caractère que ce qui devait établir entre lui et moi
+une amitié virile. Le mal est arrivé. Je tâcherai de le réparer et de
+lui faire comprendre ce qu'il peut et doit espérer et connaître de moi.
+Malheureusement il se mêle dans son amour des idées de blâme et de
+soupçon que je répugne à combattre moi-même. Nous verrons. Il faudra
+peut-être que tu m'aides; nous en reparlerons. Adieu jusqu'à ce soir.
+Aime-moi, Max, aime-moi telle que je suis, aime mes défauts et mes
+travers. Si tu en avais, je les aimerais.»
+
+Le billet suivant, plus récemment daté que les précédents, était le
+dernier de la collection.
+
+«Ma chère femme, puisque je ne puis te voir avant cette nuit, je veux
+t'écrire un mot tout de suite. Julien m'a ouvert son coeur: il t'aime
+passionnément; mais on a troublé son esprit de mille contes absurdes et
+odieux. Je lui ai conseillé de rester près de toi et de tâcher de
+changer son amour en une douce et bienfaisante amitié. Seconde ses
+efforts, sois indulgente et bonne avec lui. Ne te fâche pas si dans les
+commencements son langage ressemble plus à la passion qu'au sentiment.
+C'est un enfant, mais un enfant excellent, dont il faudrait fortifier
+l'esprit et tranquilliser l'âme. Je désire que tu le gardes et qu'il te
+soit un ami fidèle. Tu as tant d'esprit et de bonté, que tu peux
+certainement le guérir et le convaincre. Mais, écoute, chasse de ta
+maison à l'heure même ton petit page Galeotto, comme le plus venimeux
+aspic qui se soit jamais caché sous les fleurs. Chasse-le tout de suite,
+je t'en dirai la raison ce soir. Je crains que la Ginetta ne soit
+coupable aussi de quelque légèreté envers toi. Il y a une sotte histoire
+de montre et d'horloger à laquelle je ne comprends rien, et que je ne
+veux pas même te raconter avant d'avoir pris des informations à ce
+sujet. Les discours de Julien m'ont prouvé que la Gina t'es dévouée
+sincèrement, et que sa discrétion sur ce qui nous concerne est à toute
+épreuve. Mais la coquetterie de cette petite n'est peut-être pas sans
+inconvénients, et tu feras bien, si ce que je présume se confirme, de la
+gronder fort... et de lui pardonner. À ce soir.
+
+SPARK.»
+
+«Maintenant nous avons fini, Monsieur, dit le professeur; veuillez me
+suivre.
+
+--Où dois-je vous suivre, Monsieur? dit Julien. Après tout ce que je
+viens de lire, je vois qu'à beaucoup d'égards j'ai été la dupe des plus
+sots mensonges et des plus absurdes préventions. Je ne puis plus croire
+à une vengeance indigne de Quintilia. Menez-moi vers elle, Monsieur, ou
+plutôt laissez-moi sortir d'ici. Je courrai me jeter à ses pieds,
+j'obtiendrai mon pardon...
+
+--Monsieur, répondit maître Cantharide, dans une heure vous serez libre;
+la princesse doit se rendre ici avec le duc de Gurck avant le feu
+d'artifice; vous pourrez la voir lorsqu'elle sortira. En attendant,
+venez avec moi; je compte que vous n'aurez pas la désobligeance de me
+refuser.
+
+Saint-Julien suivit le professeur; il espérait se débarrasser de lui
+dans le jardin; mais, en traversant les allées que l'on commençait à
+illuminer, il vit qu'il était suivi de près par les quatre hommes qui
+l'avaient emmené. Il fallait se résigner et obéir de bonne grâce aux
+volontés obséquieuses du professeur.
+
+On le fit entrer au palais par de petits escaliers. Il se flatta alors
+qu'on allait le reconduire à son appartement, et l'y tenir prisonnier
+jusqu'à son explication avec Quintilia. Il en tirait un bon augure;
+mais, à sa grande surprise, on le fit entrer dans les appartements de la
+princesse, et le professeur, l'ayant accompagné jusqu'au cabinet de
+travail, lui remit une petite clé en lui disant:
+
+«Veuillez ouvrir le coffre de sandal et prendre connaissance des papiers
+qu'il contient.
+
+Puis il le salua profondément, et sortit après l'avoir enfermé à double
+tour dans le cabinet. Saint-Julien jeta la clé par terre avec dépit.
+
+--Et que m'importe à présent? s'écria-t-il. Qu'ai-je besoin de vous
+respecter, si vous ne songez plus avec moi qu'à vous faire craindre! Ô
+Quintilia! votre orgueil m'a perdu! Pourquoi m'avez-vous traité comme un
+ancien ami, moi qui ne vous connaissais pas? Max mérite tout votre amour
+par sa confiance; mais à quel autre avez-vous donné le droit de croire
+ainsi en vous sans être ridicule? Hélas! il eût fallu vous deviner!...
+Vous avez été trop exigeante, en vérité; mais vous deviez vous douter de
+l'affection qui, en dépit de mes soupçons, vivait toujours au fond de
+mon coeur! Cette haine, cette soif de vengeance, cette folie qui m'a
+porté au crime, n'étaient-ce pas les conséquences d'une passion
+violente?... Suis-je seul ici? n'êtes-vous pas cachée derrière une
+cloison pour voir et entendre ce que je fais? Quintilia, m'écoutez-vous?
+Eh bien! écoutez-moi, écoutez-moi, je suis un misérable!... Je suis au
+désespoir!...»
+
+Julien n'en put dire davantage; il se laissa tomber sur une chaise et
+fondit en larmes. Aucun bruit, aucun mouvement ne répondit à ses
+sanglots. Seul dans la demi-clarté que jetait la lampe d'albâtre, il
+promenait ses regards mornes sur ce cabinet qui lui rappelait de si
+heureux jours. C'est là qu'il avait passé le seul beau temps de sa vie.
+C'est là que pendant six mois il s'était abandonné aux douceurs d'une
+amitié si sainte et d'une admiration si fervente. Mais combien de
+souffrances et d'agitations! quel siècle de peines et d'événements le
+séparait déjà de cet heureux souvenir! Combien d'injures, de colères et
+d'injustices s'étaient accumulées sur sa conscience depuis un mois, un
+mois fatal, plus rempli à lui seul de soucis et de tergiversations que
+toutes les années de sa vie! «Mais que lui dirai-je pour m'excuser?
+pensait-il. Comment pourrai-je lui faire oublier la plus grossière
+insulte qu'un homme puisse faire à une femme de coeur?...»
+
+Dans ses perplexités, il lui vint à l'esprit de se conformer aux ordres
+de Quintilia en lisant les papiers renfermés dans le coffre. Peut-être y
+trouverait-il une lettre de la princesse pour lui, et cette idée le fit
+tressaillir d'impatience. Il courut au coffre et prit connaissance de
+toutes les lettres qu'il contenait. Il ne s'y trouvait pas une ligne
+pour lui.
+
+
+
+
+XXIII.
+
+
+Le biographe de la princesse Quintilia, qui nous a transmis les
+documents relatifs au chevalier Max, n'a jamais pu nous fournir de
+renseignements précis sur les papiers qu'elle conservait dans son
+secrétaire. Saint-Julien ne s'est point expliqué à cet égard. Il a dit
+seulement quelle impression avait produite sur lui cette lecture. Tout
+nous porte à croire que c'était une collection de lettres autographes
+adressées à la princesse. Saint-Julien reconnut dans plusieurs de ces
+lettres l'écriture de Lucioli, avec laquelle il avait eu souvent
+l'occasion de se familiariser.
+
+Quand il eut refermé le secrétaire, il cacha son visage dans ses mains
+et resta absorbé dans ses pensées. Puis il le rouvrit et écrivit à la
+princesse ce qui suit:
+
+«Un témoignage manquait à ceux-ci, et je vais vous le fournir de bonne
+grâce. À genoux dans votre appartement, seul, et le coeur brisé de
+remords, je déclare que j'ai été infâme envers vous, que j'ai payé vos
+bienfaits de la plus noire ingratitude. Il me serait facile de faire
+comme tous ceux dont l'écriture compose ce recueil, c'est-à-dire de me
+soumettre à une disgrâce méritée, et de me consoler en disant tout bas à
+l'oreille de tout le monde que j'ai été votre amant. Tous ceux-là l'ont
+dit, sans s'inquiéter des preuves du contraire qu'ils vous laissaient
+entre les mains. Ils savaient bien que vous répugneriez à vous en
+servir, que vous étiez au-dessus du soupçon dans l'esprit de
+quelques-uns, et que vous ne feriez pas assez de cas des autres pour
+vous disculper auprès d'eux. Ainsi, ils vous ont impunément calomniée,
+et ils ont eu le monde pour les croire, pour les féliciter ou les
+plaindre aux dépens de votre honneur. J'ai été plus criminel qu'eux
+tous; mais je ne serai pas vil. Je ne répondrai pas par un lâche sourire
+à ceux qui me demanderont ce qui s'est passé entre vous et moi pendant
+six mois de tête-à-tête. Je leur dirai: «Allez demander à Quintilia quel
+témoignage de ma gloire elle a entre les mains. Recevez-le, ce
+témoignage, Madame, comme une expiation de mon forfait, comme le cri
+d'une conscience déchirée. Vous m'aviez accordé la chaste protection
+d'une soeur, et je vous en ai récompensée par l'insulte et l'outrage. Je
+mérite tous les châtiments que vous voudrez m'infliger; mais je ne crois
+pas qu'il en existe un plus humiliant et plus atroce que celui que je
+m'inflige moi-même en signant cet écrit: LOUIS DE SAINT-JULIEN.»
+
+Louis, ayant posé ce papier sur les autres, ferma le coffre de sandal et
+se promena dans la chambre avec agitation. Le hamac suspendu au milieu,
+la lampe blême et triste, l'éventail de plumes de paon oublié à terre à
+côté d'une pantoufle brodée d'argent, un reste de parfum répandu dans
+l'air, minuit qui sonnait à l'horloge du palais, tout rappelait à
+Saint-Julien le moment fatal où son erreur l'avait porté à une tentative
+odieuse. Avec ses remords et son désespoir, son amour se rallumait plus
+profond et plus grave. Il se jeta à genoux auprès du hamac, et baisa la
+pantoufle comme une relique; puis il recommença à parler avec véhémence.
+
+«N'y a-t-il personne ici pour me plaindre? s'écria-t-il; car je suis
+encore plus malheureux que coupable. Oh! voyez, voyez mes larmes;
+croyez-vous qu'elles ne soient pas sincères? Quintilia, si vous
+m'entendez, prenez pitié de moi! Gina, Gina, n'êtes-vous pas là quelque
+part? ne voulez-vous pas intercéder pour moi? Vous êtes bonne, vous! Et
+vous, Max! vous qui êtes heureux, ne serez-vous pas généreux avec moi,
+ne me pardonnerez-vous pas, pour qu'elle me pardonne, votre Quintilia,
+votre femme? Ah! je l'aime! oui, je l'aime avec passion; mais je vous
+aime aussi et je ne suis pas jaloux; je souffre, je pleure, voilà
+tout... Vous ne pouvez pas m'en vouloir, vous savez que j'étais fou;
+vous avez vu ce que je souffrais, vous étiez mon ami alors! ne
+l'êtes-vous plus? Spark, où êtes-vous? J'espère en vous! Qu'on me dise
+où est Spark, cet homme si bon et si vrai! qu'on me laisse aller vers
+lui; Spark! Spark!»
+
+Las de secouer la porte inflexible et d'invoquer les murailles
+silencieuses, Julien se laissa tomber épuisé auprès de la fenêtre
+entr'ouverte. Il y avait encore bal cette nuit-là. Une apparente
+réconciliation ayant eu lieu entre la princesse et M. de Gurck, cette
+fête devait clore le mois consacré aux plaisirs. Saint-Julien vit le
+grand corps de bâtiment qui donnait sur la Célina resplendissant de
+lumières; les sons de l'orchestre arrivaient jusqu'à lui, et, de l'aile
+obscure où il se trouvait alors, il pouvait voir passer et repasser
+devant les vastes fenêtres de la salle de danse les robes brillantes et
+les têtes empanachées. Deux ou trois fois il lui sembla reconnaître le
+costume grec que la princesse portait souvent. La vue de cette fête
+insouciante aigrit tellement sa douleur, qu'il résolut de sortir de son
+inaction, dût-il briser les portes.
+
+Mais la consigne venait apparemment d'être levée; car la première porte
+qu'il toucha n'offrit plus aucune résistance, et il se trouva seul dans
+les corridors faiblement éclairés. Il courut au hasard, rencontra des
+figures qu'il vit à peine, essaya de pénétrer dans le bal, et fut
+repoussé parce qu'il n'était pas en toilette. Alors il descendit
+précipitamment le grand escalier, et s'arrêta en voyant la Ginetta sur
+la dernière marche. Elle avait un costume éblouissant, et, gracieusement
+appuyée sur un grand vase de jaspe rempli de lis jaunes, elle écoutait,
+en jouant avec son éventail, les fadeurs de cinq ou six hommes.
+
+Julien, pâle, les cheveux et les vêtements en désordre, s'élança au
+milieu de ce groupe, et, s'adressant à Gina, lui dit avec agitation:
+«Mademoiselle, ayez la bonté de m'accorder un instant...» Mais la Gina,
+l'ayant regardé d'un air froid et dédaigneux, passa son bras sous celui
+d'un des cavaliers qui l'entouraient, et s'éloigna sans lui répondre, en
+murmurant à demi-voix quelques paroles; il crut entendre le mot de
+_matto_ accolé à son nom. Les jeunes gens qui s'en allaient avec elle se
+retournèrent plusieurs fois pour regarder Julien. Indigné de ces
+manières insultantes, il n'osait pourtant en demander raison; car l'idée
+que sa folie était le sujet de toutes les conversations, et qu'il ne
+pouvait plus faire un pas sans être traité avec ironie ou avec mépris,
+l'écrasait de honte et de crainte. Il se sentait défaillir; mais,
+rassemblant toutes ses forces, il se mit à courir dans le jardin,
+espérant trouver quelqu'un qui le prendrait en pitié. Le jardin lui
+sembla d'abord presque désert. Bientôt il s'aperçut que des groupes
+inquiets et curieux se répandaient dans les endroits sombres, et
+particulièrement vers la partie où était situé le pavillon. Alors il se
+rappela que la princesse devait y conduire le duc de Gurck pour le
+mettre en présence de Max, et il se décida à demander à la première
+personne qu'il rencontra si la princesse était toujours dans la salle de
+bal. Le personnage auquel il s'adressa n'était rien autre que le
+gracieux Lucioli. En le reconnaissant, Julien, qui l'avait toujours
+détesté, fut prêt à lui tourner le dos sans attendre sa réponse. Mais,
+au lieu de l'air insolent que Lucioli prenait ordinairement de
+préférence avec Julien, il lui présenta la main et s'informa de sa
+santé avec beaucoup de courtoisie. «La signora Gina nous a dit que
+depuis trois jours vous étiez au lit avec la fièvre, et, à voir votre
+pâleur, je croirais assez que vous n'êtes pas guéri.»
+
+--Voulez-vous me faire jouer la scène de Basile chez Bartholo dit Julien
+avec aigreur. N'allez-vous pas dire que je sens la fièvre? Dites-moi, de
+grâce, si la princesse est au bal?
+
+--Elle vient de sortir, mon cher monsieur, et vous devinez avec qui?
+
+--Non, en vérité!
+
+--Avec quel autre que le favori du jour, le duc de Gurck?
+
+--Vraiment? dit Julien d'un ton moqueur et méprisant, dont Lucioli ne se
+fit pas l'application.
+
+--Que voulez-vous, mon cher comte! reprit-il en baissant la voix; la
+faveur des princes et surtout celle des princesses, est un brillant
+météore qui ne fait que luire et s'effacer. Nos yeux ont vu cette
+lumière, et ils l'ont perdue, n'est-il pas vrai? Vous et moi, heureux
+hier, disgraciés aujourd'hui, nous pourrions prédire à Gurck ce qui lui
+arrivera demain; mais qu'importe? Ne faut-il pas que chacun ait part aux
+rayons du soleil? Mais vous prenez les choses trop au sérieux, mon cher
+comte; vous êtes défait comme un spectre. Eh! que diable! regardez-moi,
+mon cher, on ne meurt pas de ces choses-là.
+
+Saint-Julien venait de voir apparemment dans les papiers de la princesse
+des documents très-contraires à cette prétention de Lucioli; car il fut
+indigné de son impudence, au point de se demander s'il ne ferait pas
+bien de le souffleter. Mais, en se rappelant sa propre conduite, il fut
+accablé de l'idée qu'il était encore plus coupable, et il se contenta de
+lui tourner le dos.
+
+À quelques pas de là, il vit un groupe d'Autrichiens, et s'y mêla dans
+l'obscurité.
+
+«Je vous dis que nous voici au dénouement, disait l'un d'eux en mauvais
+français; la petite princesse s'humanise avec nous; il était temps,
+l'opinion se révoltait contre elle dans sa propre cour; M. de Shrabb
+avait pris des mesures pour qu'on ne parlât pas d'autre chose depuis
+huit jours; le scandale grondait sourdement, et il l'aurait fait éclater
+si la princesse n'eût entendu raison et promis une satisfaction complète
+au duc.--Mais, dit un autre interlocuteur, fera-t-elle apparaître Max
+dans un miroir magique? Le professeur Cantharide aura-t-il le pouvoir de
+dire à Lazare: Levez-vous?--Et si le mort ne ressuscite pas, dit un
+troisième, en quoi consistera la satisfaction promise à M. de Gurck?»
+
+Un gros rire mal étouffé accueillit cette question et résuma toutes les
+réponses.
+
+Saint-Julien, saisi de dégoût, mais toujours sous le coup du
+découragement et du remords, se dirigea vers la grande salle de verdure
+où le feu d'artifice se préparait et où presque toute la cour était déjà
+rassemblée. Une agitation qui n'était pas ordinaire, semblait régner
+dans les esprits. Julien comprit, à quelques paroles saisies de côté et
+d'autre, qu'on attendait avec anxiété le résultat de la conférence du
+pavillon, et que personne ne croyait à l'existence de Max. Les plus
+insolents dans leurs commentaires étaient ceux dont Julien venait
+d'apprécier au juste le véritable crédit auprès de la princesse en
+feuilletant les papiers du coffre de sandal.
+
+Tout à coup une figure nouvelle à la cour, mais que Saint-Julien se
+souvint confusément d'avoir vue ailleurs, vint à lui, et lui demanda
+avec empressement un mot d'entretien particulier.
+
+«Qui êtes-vous? lui dit Julien vivement en le suivant à l'écart. Je vous
+ai vu... Oui, c'est vous! Vous êtes Charles de Dortan!
+
+--Silence! lui dit le voyageur pâle d'un air mystérieux. Si mon nom
+allait jusqu'aux oreilles de la princesse, elle me ferait peut-être
+chasser.
+
+--Que venez-vous donc faire ici?
+
+--Parlons bas, je vous en prie. Lorsque je vous rencontrai à Avignon,
+j'allais aussi en Italie. Me trouvant à Venise et entendant vanter en
+plusieurs endroits les talents et la beauté de la princesse Cavalcanti,
+l'amour, le dépit, l'espoir, que sais-je!... enfin, je suis venu ici,
+et, à la faveur d'un costume brillant et d'un faux nom, j'en ai imposé
+au maître des cérémonies lui-même. Je me suis glissé jusqu'ici; mais j'y
+suis fort mal à l'aise, n'y étant connu de personne. Je crains que mon
+isolement dans cette foule ne me fasse suspecter. Ayez la bonté de
+marcher avec moi jusqu'à ce que la princesse paraisse. Alors je
+risquerai mon sort.
+
+--Quel que soit votre projet, répondit froidement Julien, je le crois
+absurde, d'autant plus que vous ne connaissez pas la princesse, et que
+votre aventure avec elle est un rêve ou un roman.
+
+--Que signifie le ton que vous prenez? dit Dortan avec colère; au lieu
+de me rendre service, voulez-vous m'insulter?
+
+--Vous n'êtes qu'un horloger, dit Saint-Julien en levant les épaules.
+
+--Un horloger, moi! s'écria Dortan stupéfait. J'ai bien entendu dire
+tout à l'heure à une dame que vous aviez une fièvre cérébrale; je vois
+que vous avez le délire.
+
+--Le délire! non, mordieu! reprit Saint-Julien. Voyons, qui êtes-vous?
+D'où connaissez-vous la princesse? donnez-moi votre parole d'honneur...
+Oui, vous avez raison, je crois que je perds la tête.»
+
+Ils s'assirent sur un banc. Là Julien, ayant gardé un instant le silence
+et réfléchi à cette singulière rencontre, fut saisi d'une étrange idée.
+Fatigué du rôle pénible qu'il jouait vis à vis de lui-même, il chercha à
+se persuader qu'il n'était pas si coupable; que Quintilia venait de le
+jouer de nouveau, et que l'arrivée de Dortan était une circonstance
+fatale, une prévision de la destinée pour le retirer de l'abîme où il
+allait rouler encore une fois. Sa méfiance innée se réveilla avec toutes
+ses objections. Au fait, l'histoire de la montre n'avait jamais été
+expliquée. Il se pouvait que la princesse aimât son mari et le préférât
+à ses amants; mais il se pouvait aussi qu'elle se permît parfois
+certaines distractions, surtout dans le mystère et l'impunité. Avec le
+caractère de Spark cela était si facile!
+
+Cette idée, confusément développée dans son cerveau, le porta à faire
+mille questions à Dortan. Les réponses de celui-ci avaient un tel
+caractère de vérité, que Saint-Julien ne savait plus à quoi s'arrêter.
+
+«Mais enfin, lui dit-il, pourquoi ne lui parlâtes-vous pas vous-même à
+Avignon lorsque vous la vîtes monter en voiture?
+
+--Je la vis, je la reconnus fort bien; c'est elle, je n'en puis douter;
+mais elle me regardait d'un air si étonné, elle affectait si
+admirablement de ne m'avoir jamais vu, que je me troublai, et la crainte
+de parler sottement m'empêcha de parler...»
+
+Tout à coup Dortan fit un cri, se leva et se rassit précipitamment, et,
+saisissant le bras de Julien, dit d'une voix étouffée:
+
+«La voilà, c'est elle! oui, c'est elle!...
+
+--Où donc? s'écria Saint-Julien, ému lui-même, et cherchant des yeux
+avec anxiété.
+
+--Quoi! vous ne la voyez pas? dit Dortan baissant la voix de plus en
+plus. Ici, tout près de nous, cette belle reine en robe de satin de
+Perse!
+
+--Qui? celle dont un freluquet ramasse l'éventail?
+
+--Eh! sans doute.
+
+--C'est là votre dame du bal masqué, votre conquête d'une nuit, votre
+princesse Quintilia?
+
+--Oui, sur mon honneur!
+
+--Eh! mon cher, dit Saint-Julien en se levant pour s'en aller, vous vous
+êtes un peu trompé: c'est la Gina, la Ginetta, la suivante, la
+confidente, la camériste, comme vous voudrez...
+
+--Est-il possible? dit Dortan avec consternation; ne me trompez-vous
+pas?
+
+--Allez, mon cher, abordez-la sans crainte, et comptez que la chose vaut
+mieux ainsi pour vous. C'est une aimable personne et nullement prude.
+Vous avez cru charmer une princesse, vous n'avez eu affaire qu'à la
+soubrette. C'est une conquête un peu moins glorieuse, mais plus
+certaine; profitez-en si le coeur vous en dit.»
+
+Il s'éloigna précipitamment et plus honteux que jamais de ses méfiances
+toujours renaissantes; il remercia Dieu d'avoir vaincu la dernière, et
+se dirigea vers le pavillon, décidé à mériter sa grâce par le plus
+fervent repentir.
+
+
+
+
+XXIV.
+
+
+Il en approcha sans obstacle; mais lorsqu'il voulut franchir l'enceinte
+du parterre qui l'entourait, des sentinelles posées de distance en
+distance lui ordonnèrent de passer au large. Comme il semblait résister
+à cet ordre, il fut couché en joue par un garde de service, et forcé
+d'attendre dans l'allée. Au bout de quelques instants les sentinelles,
+se repliant sur cette partie du parc, le forcèrent à reculer sous la
+futaie. Ce ne fut donc que de loin que Saint-Julien aperçut la
+princesse; elle marchait seule, et les paillettes de son costume
+brillaient dans la nuit comme des étincelles mystérieuses. Il fit de
+vains efforts pour arriver jusqu'à elle; il ne put la rejoindre qu'à
+l'entrée de la salle de verdure, et aussitôt elle fut entourée de tant
+de monde, qu'il fut impossible à Julien d'en espérer un regard. Il
+attendit vainement la fin du feu d'artifice; aucun moment favorable ne
+se présenta. Il vit Dortan, qui semblait avoir été assez bien accueilli
+par la Ginetta. Un magicien fut introduit et s'offrit pour dire la bonne
+aventure. La princesse lui tendit sa main la première, et tous
+s'empressant à son exemple, le magicien, qui, au milieu de son patois
+étrange, semblait être un homme spirituel et sensé, distribua à chacun
+sa part d'éloges et de railleries avec autant de justice que les
+convenances le permirent. Saint-Julien s'approcha, et, malgré la grande
+barbe et les sourcils postiches du nécromant, il reconnut Max, qui
+s'amusait aux dépens de toute la cour, et particulièrement du duc de
+Gurck. Celui-ci, quoique charmant comme à l'ordinaire, semblait
+quelquefois singulièrement embarrassé auprès de la princesse. Son
+trouble augmenta à certaines paroles que lui adressa le magicien, et qui
+semblèrent n'offrir aucun sens aux autres personnes. Enfin la princesse
+donna le signal, et on rentra au palais pour le souper. Là Julien fut
+arrêté par l'abbé Scipione, qui lui dit: «Monsieur, vous vous êtes
+promené dans les jardins, c'est fort bien, je n'avais aucun ordre pour
+en empêcher; mais je suis forcé de vous faire observer que votre
+toilette, plus que négligée, vous interdit l'accès du bal. Son Altesse
+nous a fait part du mauvais état de votre santé, et nous en sommes
+vivement touchés; mais cela ne vous autorise point à enfreindre
+l'étiquette.»
+
+Saint-Julien se rendit à ces objections, et, tirant un bon augure de
+l'explication que Quintilia avait donnée à tout le monde de son absence,
+il se retira dans sa chambre et attendit la fin du bal pour lui demander
+un instant d'entretien. Lorsque le moment fut venu, il adressa sa
+demande par un valet de service; mais il lui fut répondu que la
+princesse ne donnait pas d'audience à pareille heure.
+
+L'idée vint alors à Saint-Julien d'aller trouver Spark, qui devait être
+rentré à sa petite maison du faubourg. Il descendit; et comme il
+traversait les jardins avec la foule qui se retirait, il entendit
+annoncer le départ de Gurck et de Shrabb pour le lendemain matin. Il se
+glissa dans les groupes et surprit divers commentaires.
+
+«Oh! disaient les uns, allons-nous avoir la guerre?
+
+--Non, répondaient les autres. On a entendu M. de Gurck dire à M. de
+Shrabb qu'il était pleinement satisfait et qu'il n'avait plus rien à
+faire ici.
+
+--C'est bien là le trait d'un Lovelace comme Gurck!
+
+--Et pourquoi? Il paraît que Max est retrouvé, que Gurck l'a vu, lui a
+parlé...
+
+--Allons donc! allons donc! allez conter de pareilles folies aux
+vieilles femmes du faubourg! Est-ce qu'on retrouve ainsi du jour au
+lendemain un homme perdu depuis quinze ans?
+
+--Il est vrai qu'on peut trouver un imposteur qui, pour quelque argent,
+au moyen d'une ressemblance et de faux papiers...
+
+--Bah! on ne se donne pas tant de peine, dit à voix basse le marquis de
+Lucioli en regardant Julien d'un air d'intelligence. On ouvre la porte
+du pavillon au duc de Gurck et on s'explique. Quel est donc l'homme qui,
+en pareille circonstance, ne se déclarerait pas satisfait? Vous
+connaissez le pavillon, monsieur le comte?
+
+--Pas plus que vous, monsieur le marquis, répondit Julien d'un ton sec.»
+
+Il courut à la maison de Spark. Il y entra sans effort; elle était
+déserte; il y attendit le jour. Spark ne revint pas. Accablé de fatigue,
+il prit le parti d'aller louer une chambre dans une auberge. Quand il se
+fut un peu reposé, il courut au palais et se rendit à son appartement.
+Il y trouva l'abbé Scipione, qui le reçut avec politesse et lui dit:
+«Vous me voyez empressé à mettre en ordre vos effets afin de les
+emballer et de les faire transporter au lieu que vous m'indiquerez. Son
+Altesse nous a fait savoir que des événements survenus dans votre
+famille vous forçaient à nous quitter. Vous m'en voyez pénétré de regret
+et occupé à m'installer dans cet appartement; car la volonté de notre
+très-gracieuse souveraine est de me faire reprendre les fonctions de
+secrétaire intime que j'occupais avant Votre Excellence.»
+
+Saint-Julien, trop orgueilleux pour montrer sa douleur, indiqua à l'abbé
+l'auberge où il s'était installé provisoirement, et fit demander la
+Ginetta; celle-ci lui fit répondre qu'elle était malade. Il demanda
+directement audience à la princesse; elle fit répondre qu'elle n'avait
+pas le temps. Son refus fut accompagné cependant d'une phrase polie,
+mais glaciale.
+
+Saint-Julien retourna au faubourg et vit le menuisier propriétaire de la
+maison de Spark. Il apprit de lui que le jeune Allemand était parti et
+ne reviendrait que dans quelques mois.
+
+Julien résolut d'attendre quelques jours avant de faire de nouvelles
+tentatives pour obtenir sa grâce. Il resta tristement à l'auberge,
+attendant d'heure en heure un message de la cour. Enfin il se décida à
+retourner au palais. Les personnes qui le rencontrèrent l'abordèrent
+poliment, mais lui témoignèrent une extrême surprise de ce qu'il n'était
+point encore parti. Il essaya de pénétrer jusqu'à la princesse; mais ce
+fut impossible, et pendant trois jours ses demandes furent repoussées
+avec une politesse et une indifférence aussi cruelles l'une que l'autre.
+
+Le soir du troisième jour il s'avisa d'aller trouver maître Cantharide
+et de s'humilier jusqu'à le prier d'intercéder pour lui.
+
+«J'ignore absolument, lui répondit le professeur, les raisons de la
+conduite de Son Altesse à votre égard. J'ai exécuté ponctuellement ses
+ordres sans en savoir et sans en chercher le motif. Si vous me demandez
+des explications, vous tombez donc bien mal; mais si vous me demandez un
+conseil d'ami, voici celui que je vous donne: Partez, et n'espérez pas
+fléchir Son Altesse; elle n'est jamais revenue sur un arrêt semblable.
+Autant elle a de peine à employer la rigueur, autant il lui est
+impossible de pardonner quand elle s'est décidée à punir. Les émoluments
+de votre place vous ayant été remis exactement chaque mois, la princesse
+ne vous fera pas l'affront de vous remettre, comme à M. de Stratigopoli,
+des présents que vous refuseriez. Elle vous congédie simplement, et
+désire sans doute qu'il n'y ait aucune humiliation extérieure pour vous
+dans votre renvoi, puisqu'elle n'a fait entendre aucune expression de
+mécontentement contre vous, et qu'elle n'a donné aucun ordre public qui
+vous force à sortir de ses États. Mais croyez-moi, sortez-en avant que
+vos vaines supplications vous attirent la raillerie de vos ennemis et le
+ridicule qui s'attache si facilement aux imprudents.»
+
+Julien sentit que le professeur avait raison; la conduite de Quintilia
+impliquait un mépris plus profond et plus irrévocable que tous les
+témoignages de colère qu'il avait espérés. Le lendemain soir, une
+voiture de poste aux armoiries de la cour s'arrêta devant la porte de
+son auberge. L'abbé Scipione en descendit, et, se faisant introduire
+dans la chambre, lui dit: «Voici, monsieur le comte, la voiture que vous
+avez fait demander à Son Altesse pour vous conduire jusqu'à Milan.»
+
+[Illustration: Vous n'êtes qu'un horloger... (Page 54.)]
+
+Avant que Julien eût trouvé la force de répondre, les valets entrèrent,
+fermèrent ses malles, les chargèrent sur la voiture, et, tout en ayant
+l'air d'exécuter ses ordres, l'emballèrent pour ainsi dire avec ses
+paquets. L'abbé lui fit mille humbles salutations, et les chevaux
+prirent le galop. Cependant, à la sortie de la ville, on amena un homme
+enveloppé d'un manteau, et on le fit monter auprès de Julien; c'était
+Galeotto.
+
+«Béni soit le ciel! s'écria le page; tu n'es donc pas mort, mon pauvre
+camarade?
+
+--J'aimerais mieux la mort que le chagrin dont je suis dévoré, répondit
+Julien. Mais d'où viens-tu, et qu'es-tu devenu depuis notre séparation?
+
+--Je sors de la prison où tu m'as laissé. Seulement on m'avait mis dans
+une pièce plus commode et plus saine que notre vilain cachot. On vient
+de m'en tirer après m'avoir lu une sentence d'exil éternel, accompagnée
+de promesse de peine de mort si je remets les pieds sur le territoire;
+ce qui ne m'arrivera jamais, j'en prends à témoin tous les saints et
+tous les diables.»
+
+Galeotto écouta, non sans surprise, mais sans grand repentir, le récit
+de Julien. Un peu touché d'abord, il finit par railler son compagnon de
+se laisser ainsi abattre. En arrivant à Milan, il ouvrit son
+portefeuille, qu'on lui avait rendu avec ses autres effets, et il y
+trouva en billets de banque la somme qu'il avait refusée. Cette fois il
+ne la refusa pas, et prit congé de Julien, non sans lui avoir fait des
+offres de service que celui-ci refusa.
+
+Saint-Julien, resté seul, hésita et fut malade pendant quelques jours.
+Puis il perdit tout reste d'espoir et partit pour la France.
+
+Il trouva son père mourant et eut la consolation en même temps que la
+douleur de lui fermer les yeux. Sa mère fut admirable de soins et de
+dévouement au chevet du moribond. Lorsqu'elle l'eut perdu, son regret
+fut si profond et si sincère, que Louis se repentit d'avoir méconnu un
+coeur vraiment bon. Il eut souvent occasion, en voyant les derniers
+moments de son père adoucis par une telle affection, de reconnaître une
+grande vérité: c'est que la tolérance et la bonté avaient
+providentiellement leurs avantages. Louis avait méprisé sa mère pour des
+fautes que son père avait pardonnées; il avait méprisé son père pour une
+indulgence que sa mère sut récompenser. «Je ne serai jamais trompé, se
+dit Julien tristement; mais ne mourrai-je pas abandonné?» Il se mit à
+penser à l'avenir de Spark: «Celui-là, se dit-il, ne sera ni délaissé ni
+trompé. Et moi! et moi! qui sait si pour mon châtiment, malgré toutes
+mes précautions, je ne serai pas l'un et l'autre!»
+
+Il s'appliqua de tout son coeur à réparer ses torts envers sa mère; avec
+de la douceur, il arriva à vivre parfaitement avec elle. Toute
+discussion cessa, toute aigreur disparut entre eux; la brave dame tomba
+dans la dévotion, et bientôt, loin de railler l'austérité de son fils et
+de le blesser, comme autrefois, par des plaisanteries, elle devint plus
+humble et plus contrite vis-à-vis de lui qu'il ne l'eût souhaité dans
+ses plus grands accès d'orgueil.
+
+Le séjour de la maison paternelle lui devint peu à peu supportable. Il
+souffrit longtemps, et longtemps son âme fut fermée à l'espoir d'une
+nouvelle vie et de nouvelles affections. Cependant l'étude le sauva du
+découragement, et peu à peu sa santé, fortement compromise par le
+chagrin, se rétablit.
+
+Un an s'était écoulé; il était venu passer quelques semaines à Paris,
+lorsqu'un soir, en sortant de l'Opéra, il vit passer une femme couverte
+de pierreries, sur les traces de laquelle on se précipitait. Bien qu'il
+n'eût entrevu que sa robe de velours et son bras nu, il tressaillit et
+faillit s'évanouir. Puis il courut à son tour et reconnut madame
+Cavalcanti. Au moment où elle montait en voiture, il s'élança vers elle
+en criant; mais elle le regarda fixement d'un air étonné, puis elle dit
+à ses laquais de fermer la portière, leva la glace et disparut. Ce fut
+la dernière fois que Saint Julien la vit.
+
+Cependant, le lendemain matin il vit Max entrer dans sa chambre. L'époux
+de Quintilia n'avait pas changé sa condition; rien n'avait altéré sa
+sérénité; son visage était toujours jeune et son âme généreuse. «J'ai
+demandé pardon pour vous, dit-il; on me charge de vous dire qu'on
+s'intéresse à votre sort et qu'on fait des voeux pour vous. Mais je n'ai
+pu obtenir qu'on vous accordât une entrevue, et j'ai vu qu'on y avait
+une telle répugnance que je n'ai pas osé insister. Je n'en sais pas au
+juste les motifs, je ne veux pas les savoir; mais je n'oublierai jamais
+que vous avez eu de la confiance en moi, et je ne puis cesser de vous
+aimer. Je vous ai cherché souvent sans vous rencontrer; et si je ne vous
+eusse fait suivre hier au soir, je ne saurais pas encore ce que vous
+êtes devenu. Je viens vous apporter mon adresse et vous engager à venir
+me trouver toutes les fois que vous aurez besoin de l'aide ou des
+consolations de l'amitié. Je ne puis rester davantage aujourd'hui,
+ajouta-t-il sans laisser à Saint-Julien le temps de le remercier.
+Quintilia part ce soir pour l'Italie, et j'ai hâte de retourner près
+d'elle; c'est un jour qui n'a pas trop d'heures pour moi, et où je suis
+forcé aujourd'hui, tout comme il y a quinze ans, à lutter contre mon
+propre coeur pour ne pas consentir à la suivre. À revoir. Vous savez où
+me trouver dorénavant. Attendez, ajouta-t-il encore en revenant sur ses
+pas; Quintilia m'a chargé de vous rendre un papier dont j'ignore le
+contenu; elle dit qu'elle n'en a pas besoin pour être sûre de votre
+honneur, et qu'elle ne gardera jamais d'armes contre vous. Je rapporte
+ses paroles textuellement, c'est à vous de les comprendre; moi, tout
+cela ne me regarde pas.»
+
+Saint-Julien, resté seul, ouvrit le papier, et reconnut le billet
+expiatoire qu'il avait mis dans le coffre de sandal comme un témoignage
+de sa propre honte. Il resta pénétré de reconnaissance pour Spark; mais
+il ne put se décider à l'aller voir. Il retourna chez sa mère, où
+l'étude des sciences et celle de la sagesse achevèrent sa guérison.
+
+Quelque temps après, il devint amoureux d'une belle personne très-sage
+et l'épousa; car le mariage seul pouvait convenir à un caractère ferme
+et austère comme le sien. Soit que l'ardeur de ses passions fût émoussée
+par le mauvais succès de son premier amour, soit qu'il eût profité d'une
+grande leçon, il fut moins jaloux qu'on n'aurait dû s'y attendre. Sa
+femme fut assez heureuse et n'en abusa pas. Saint-Julien resta
+mélancolique, peu expansif, en proie souvent à des luttes intérieures
+qu'il ne confia jamais à personne; mais toute sa vie fut irréprochable,
+et quoiqu'il ne fût pas naturellement porté à la bienveillance, il
+pratiqua la tolérance et la charité, sans grâce, il est vrai, mais sans
+restriction.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+FIN DU SECRÉTAIRE INTIME.
+
+TYPOGRAPHIE J. CLAYE, 7 RUE SAINT-BENOÎT--II, DELAVILLE SC.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le secrétaire intime, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SECRÉTAIRE INTIME ***
+
+***** This file should be named 26614-8.txt or 26614-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/2/6/6/1/26614/
+
+Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/26614-8.zip b/26614-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..424c5fd
--- /dev/null
+++ b/26614-8.zip
Binary files differ
diff --git a/26614-h.zip b/26614-h.zip
new file mode 100644
index 0000000..4dde7c3
--- /dev/null
+++ b/26614-h.zip
Binary files differ
diff --git a/26614-h/26614-h.htm b/26614-h/26614-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..b762240
--- /dev/null
+++ b/26614-h/26614-h.htm
@@ -0,0 +1,7580 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
+ "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd">
+
+<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml">
+ <head>
+ <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" />
+ <title>
+ The Project Gutenberg eBook of Le secrétaire intime, par George Sand.
+ </title>
+ <style type="text/css">
+/*<![CDATA[ XML blockout */
+<!--
+p {
+margin-top: .75em;
+text-align: justify;
+margin-bottom: .75em;
+text-indent: 2%;
+}
+
+h1 {
+margin-top:15%;letter-spacing:5px;
+text-align: center;
+clear: both;
+text-indent: 0%;
+}
+
+h3 {
+margin-top:15%;
+text-align: center;
+clear: both;
+text-indent: 0%;
+}
+
+.addr {
+text-indent:8%;
+margin-top:5%;
+}
+
+.top5 {
+margin-top: 5%;}
+
+.top15 {
+margin-top: 15%;}
+
+hr {
+width: 90%;
+margin-top: 2em;
+margin-bottom: 2em;
+margin-left: auto;
+margin-right: auto;
+clear: both;
+color:black;
+}
+
+hr.full {
+width: 100%;
+margin-top: 5%;
+margin-bottom: 5%;
+border: solid black;
+height: 5px; }
+
+table {
+margin-left:10%; margin-right: 3%;
+}
+
+body{
+margin-left: 10%;
+margin-right: 10%;
+background:#fdfdfd;
+color:black;
+font-family: "Times New Roman", serif;
+font-size: large;
+}
+
+a:link {
+background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none;
+}
+
+link{
+background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none;
+}
+
+a:visited {
+background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none;
+}
+
+a:hover {
+background-color: #ffffff; color: red; text-decoration:underline;
+}
+
+.smcap {
+font-variant: small-caps;
+font-family: "Times New Roman", serif;
+font-size: large;
+}
+
+img {
+border: none;
+}
+
+.image {
+font-size:75%;
+margin:8% auto 8%;
+text-align: center;
+text-indent: 0%;
+}
+
+sup {
+font-size: 75%;}
+
+.c {
+text-align: center;
+text-indent: 0%;
+}
+ // -->
+ /* XML end ]]>*/
+ </style>
+ </head>
+<body>
+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Le secrétaire intime, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le secrétaire intime
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: September 14, 2008 [EBook #26614]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SECRÉTAIRE INTIME ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+<hr class="full" />
+
+<hr class="top15" />
+<table summary="head" cellspacing="0" cellpadding="8"
+style="text-align:center;white-space:nowrap;">
+<tr><td style="font-size:70%;line-height:25px;">LIBRAIRIE BLANCHARD<br />RUE RICHELIEU, 78</td>
+<td valign="middle" style="padding-left:10%;font-size:120%;">&Eacute;DITION J. HETZEL</td>
+<td style="padding-left:20%;font-size:70%;line-height:25px;">LIBRAIRIE MARESCQ ET C<sup>ie</sup><br />5, RUE DE PONT-DE-LODI</td></tr>
+</table>
+<hr />
+
+<p class="image"><img src="images/i001.png" alt="image pas disponible"
+width="600" /></p>
+
+<h1>LE SECR&Eacute;TAIRE INTIME</h1>
+
+
+
+<h3>NOTICE</h3>
+
+
+<p>Le <i>Secr&eacute;taire intime</i> est une fantaisie sans rime ni raison qui m'est
+venue en 1833, apr&egrave;s avoir relu les <i>Contes fantastiques d'Hoffman</i>.
+Cela manque d'ensemble et atteste une grande inexp&eacute;rience litt&eacute;raire. La
+fable est-elle amusante? L'imagination, &agrave; d&eacute;faut de la vraisemblance, y
+trouve-t-elle son compte? Mon point de vue a tellement chang&eacute;, que je ne
+suis plus un juge impartial des essais de ma jeunesse.</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Nohant, 13 octobre 1853.</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 28em;">GEORGE SAND.</span><br />
+</p>
+
+
+<table summary="chapitres" cellspacing="0" cellpadding="5"
+style="border:2px dotted gray;margin-top:10%;">
+<tr><td align="center">
+<a href="#I"><b>I., </b></a>
+<a href="#II"><b>II., </b></a>
+<a href="#III"><b>III., </b></a>
+<a href="#IV"><b>IV., </b></a>
+<a href="#V"><b>V., </b></a>
+<a href="#VI"><b>VI., </b></a>
+<a href="#VII"><b>VII., </b></a>
+<a href="#VIII"><b>VIII., </b></a>
+<a href="#IX"><b>IX., </b></a>
+<a href="#X"><b>X., </b></a>
+<a href="#XI"><b>XI., </b></a>
+<a href="#XII"><b>XII., </b></a>
+<a href="#XIII"><b>XIII., </b></a>
+<a href="#XIV"><b>XIV., </b></a>
+<a href="#XV"><b>XV., </b></a>
+<a href="#XVI"><b>XVI., </b></a>
+<a href="#XVII"><b>XVII., </b></a>
+<a href="#XVIII"><b>XVIII., </b></a>
+<a href="#XIX"><b>XIX., </b></a>
+<a href="#XX"><b>XX., </b></a>
+<a href="#XXI"><b>XXI., </b></a>
+<a href="#XXII"><b>XXII., </b></a>
+<a href="#XXIII"><b>XXIII., </b></a>
+<a href="#XXIV"><b>XXIV.</b></a>
+</td></tr>
+</table>
+
+
+
+
+<h3><a name="I" id="I"></a>I.</h3>
+
+
+<p>Par une belle journ&eacute;e, cheminait sur la route de Lyon &agrave; Avignon un jeune
+homme de bonne mine. Il se nommait Louis de Saint-Julien, et portait &agrave;
+bon droit le titre de comte, car il &eacute;tait d'une des meilleures familles
+de sa province. N&eacute;anmoins il allait &agrave; pied avec un petit sac sur le dos;
+sa toilette &eacute;tait plus que modeste, et ses pieds enflaient d'heure en
+heure sous ses gu&ecirc;tres de cuir poudreux.</p>
+
+<p>Ce jeune homme, &eacute;lev&eacute; &agrave; la campagne par un bon et honn&ecirc;te cur&eacute;, avait
+beaucoup de droiture, passablement d'esprit, et une instruction assez
+recommandable pour esp&eacute;rer l'emploi de pr&eacute;cepteur, de
+sous-biblioth&eacute;caire ou de secr&eacute;taire intime. Il avait des qualit&eacute;s et
+m&ecirc;me des vertus. Il avait aussi des travers et m&ecirc;me des d&eacute;fauts; mais il
+n'avait point de vices. Il &eacute;tait bon et romanesque, mais orgueilleux et
+craintif, c'est-&agrave;-dire susceptible et m&eacute;fiant, comme tous les gens sans
+exp&eacute;rience de la vie et sans connaissance du monde.</p>
+
+<p>Si ce rapide expos&eacute; de son caract&egrave;re ne suffit point pour exciter
+l'int&eacute;r&ecirc;t du lecteur, peut-&ecirc;tre la lectrice lui accordera-t-elle un peu
+de bienveillance en apprenant que M. Louis de Saint-Julien avait de
+tr&egrave;s-beaux yeux, la main blanche, les dents blanches et les cheveux
+noirs.</p>
+
+<p>Pourquoi ce jeune homme voyageait-il &agrave; pied? c'est qu'apparemment il
+n'avait pas le moyen d'aller en voiture. D'o&ugrave; venait-il? c'est ce que
+nous vous dirons en temps et lieu. O&ugrave; allait-il? il ne le savait pas
+lui-m&ecirc;me. On peut r&eacute;sumer cependant son pass&eacute; et son avenir en peu de
+mots: il venait du triste pays de la r&eacute;alit&eacute;, et il t&acirc;chait de s'&eacute;lancer
+&agrave; tout hasard vers le joyeux pays des chim&egrave;res.</p>
+
+<p>Depuis huit jours qu'il &eacute;tait en route, il avait h&eacute;ro&iuml;quement support&eacute;
+la fatigue, le soleil, la poussi&egrave;re, les mauvais g&icirc;tes, et l'effroi
+insurmontable qui chemine toujours triste et silencieux sur les talons
+d'un homme sans argent. Mais une &eacute;corchure &agrave; la cheville le for&ccedil;a de
+s'asseoir au bord d'une haie, pr&egrave;s d'une m&eacute;tairie o&ugrave; l'on avait
+r&eacute;cemment &eacute;tabli un relais de poste aux chevaux.</p>
+
+<p>Il y &eacute;tait depuis un instant lorsqu'une tr&egrave;s-belle et leste berline de
+voyage vint &agrave; passer devant lui; elle &eacute;tait suivie d'une cal&egrave;che et
+d'une chaise de poste qui paraissaient contenir la suite ou la famille
+de quelque personnage consid&eacute;rable.</p>
+
+<p>L'id&eacute;e vint &agrave; Julien de monter derri&egrave;re une de ces voitures; mais &agrave;
+peine y fut-il install&eacute;, que le postillon, jetant de c&ocirc;t&eacute; un regard
+exerc&eacute; &agrave; ce genre d'observation, d&eacute;couvrit la silhouette du d&eacute;linquant,
+qui courait avec l'ombre de la voiture sur le sable blanc du chemin.
+Aussit&ocirc;t il s'arr&ecirc;ta et lui commanda imp&eacute;rieusement de descendre.
+Saint-Julien descendit et s'adressa aux personnes qui &eacute;taient dans la
+chaise, s'imaginant dans sa confiance honn&ecirc;te qu'une telle demande ne
+pouvait &ecirc;tre repouss&eacute;e que par un postillon grossier; mais les deux
+personnes qui occupaient la voiture &eacute;taient une lectrice et un
+majordome, gens essentiellement hautains et insolents par &eacute;tat. Ils
+refus&egrave;rent avec impertinence.&mdash;Vous n'&ecirc;tes que des laquais mal appris!
+leur cria Saint-Julien en col&egrave;re, et l'on voit bien que c'est vous qui
+&ecirc;tes faits pour monter derri&egrave;re la voiture des gens comme il faut.</p>
+
+<p>Saint-Julien parlait haut et fort; le chemin &eacute;tait montueux, et les
+trois voitures marchaient lentement et sans bruit sans un sable mat et
+chaud. La voix de Julien et celle du postillon, qui l'insultait pour
+complaire aux voyageurs de la chaise, furent entendues de la personne
+qui occupait la berline. Elle se pencha hors de la porti&egrave;re pour
+regarder ce qui se passait derri&egrave;re elle, et Saint-Julien vit avec une
+&eacute;motion enfantine le plus beau buste de femme qu'il eût jamais imagin&eacute;;
+mais il n'eut pas le temps de l'admirer; car d&egrave;s qu'elle jeta les yeux
+sur lui, il baissa timidement les siens. Alors cette femme si belle,
+s'adressant au postillon et &agrave; ses gens d'une grosse voix de contralto et
+avec un accent &eacute;tranger assez ronflant, les gourmanda vertement et
+interpella le jeune voyageur avec familiarit&eacute;:&mdash;Viens &ccedil;&agrave;, mon enfant,
+lui dit-elle, monte sur le si&egrave;ge de ma voiture; accorde seulement un
+coin grand comme la main &agrave; ma levrette blanche qui est sur le
+marchepied. Va, d&eacute;p&ecirc;che-toi; garde tes compliments et tes r&eacute;v&eacute;rences
+pour un autre jour.</p>
+
+<p>Saint-Julien ne se le fit pas dire deux fois, et, tout haletant de
+fatigue et d'&eacute;motion, il grimpa sur le si&egrave;ge et prit la levrette sur ses
+genoux. La voiture partit au galop en arrivant au sommet de la c&ocirc;te.</p>
+
+<p>Au relais suivant, qui fut atteint avec une grande rapidit&eacute;,
+Saint-Julien descendit, dans la crainte d'abuser de la permission qu'on
+lui avait donn&eacute;e; et comme il se m&ecirc;la aux postillons, aux chevaux, aux
+poules et aux mendiants qui encombrent toujours un relais de poste, il
+put regarder la belle voyageuse &agrave; son aise. Elle ne faisait aucune
+attention &agrave; lui et tan&ccedil;ait tous ses laquais l'un apr&egrave;s l'autre d'un ton
+demi-col&egrave;re, demi-jovial. C'&eacute;tait une personne &eacute;trange, et comme Julien
+n'en avait jamais vu. Elle &eacute;tait grande, &eacute;lanc&eacute;e; ses &eacute;paules &eacute;taient
+larges; son cou blanc et d&eacute;gag&eacute; avait des attitudes &agrave; la fois cavali&egrave;res
+et majestueuses. Elle paraissait bien avoir trente ans, mais elle n'en
+avait peut-&ecirc;tre que vingt-cinq; c'&eacute;tait une femme un peu fatigu&eacute;e; mais
+sa p&acirc;leur, ses joues minces et le demi-cercle bleu&acirc;tre creus&eacute; sous ses
+grands yeux noirs donnaient une expression de volont&eacute; pensive,
+d'intelligence saisissante et de fermet&eacute; m&eacute;lancolique &agrave; toute cette
+t&ecirc;te, dont la beaut&eacute; lin&eacute;aire pouvait d'ailleurs supporter la
+comparaison avec les cam&eacute;es antiques les plus parfaits.</p>
+
+<p>La richesse et la coquetterie de son costume de voyage n'&eacute;tonn&egrave;rent pas
+moins Julien que ses mani&egrave;res. Elle paraissait tr&egrave;s-vive et tr&egrave;s-bonne,
+et jetait de l'argent aux pauvres &agrave; pleines mains. Il y avait dans sa
+voiture deux autres personnes, que Saint-Julien ne songea pas &agrave;
+regarder, tant il &eacute;tait absorb&eacute; par celle-l&agrave;.</p>
+
+<p>Au moment de repartir, elle se pencha de nouveau; et, cherchant des yeux
+Saint-Julien, elle le vit qui s'approchait, le chapeau &agrave; la main, pour
+lui faire ses remerciements. Il n'eût pas os&eacute; renouveler sa demande;
+mais elle le pr&eacute;vint. &laquo;Eh bien! lui dit-elle, est-ce que tu restes ici?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, r&eacute;pondit Julien, je me rends &agrave; Avignon; mais je craindrais...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! eh bien! dit-elle avec sa voix m&acirc;le et br&egrave;ve, je t'y
+conduirai avant la nuit, moi. Allons, remonte.&raquo;</p>
+
+<p>Ils arriv&egrave;rent en effet avant la nuit. Saint-Julien avait eu bien envie
+de se retourner cent fois durant le voyage et de jeter un coup d'&oelig;il
+furtif dans la voiture, o&ugrave; il eût pu plonger en faisant un mouvement;
+mais il ne l'osa pas, car il sentit que sa curiosit&eacute; aurait le caract&egrave;re
+de la grossi&egrave;ret&eacute; et de l'ingratitude. Seulement il &eacute;tait descendu &agrave;
+tous les relais pour regarder la belle voyageuse &agrave; la d&eacute;rob&eacute;e, pour
+examiner ses actions, &eacute;couter ses paroles, scruter sa conduite, en
+affectant l'air indiff&eacute;rent et distrait. Il avait trouv&eacute; en elle ce
+continuel m&eacute;lange du caract&egrave;re imp&eacute;rial et du caract&egrave;re bon enfant, qui
+ne le menait &agrave; aucune d&eacute;couverte. Il n'eût pas os&eacute; s'adresser aux
+personnes de sa suite pour exprimer la curiosit&eacute; imprudente qui
+chauffait dans sa t&ecirc;te. Il &eacute;tait dans une tr&egrave;s-grande anxi&eacute;t&eacute; en
+s'adressant les questions suivantes:&mdash;Est-ce une reine ou une
+courtisane?&mdash;Comment le savoir?&mdash;Que m'importe? Pourquoi suis-je si
+intrigu&eacute; par une femme que j'ai vue aujourd'hui et que je ne verrai plus
+demain?</p>
+
+<p>La voyageuse et sa suite entr&egrave;rent avec grand fracas dans la principale
+auberge d'Avignon. Saint-Julien se h&acirc;ta de se jeter en bas de la
+voiture, afin de s'enfuir et de n'avoir pas l'air d'un mendiant
+parasite.</p>
+
+<p>Mais &agrave; la vue de l'aubergiste et de ses aides de camp en veste blanche
+qui accouraient &agrave; la rencontre de la voyageuse, il s'arr&ecirc;ta, encha&icirc;n&eacute;
+par une invincible curiosit&eacute;, et il entendit ces mots, qui lui &ocirc;t&egrave;rent
+un poids &eacute;norme de dessus le c&oelig;ur, partir de la bouche du patron:</p>
+
+<p>&laquo;J'attendais Votre Altesse, et j'esp&egrave;re qu'elle sera contente.&raquo;</p>
+
+<p>Saint-Julien, rassur&eacute; sur une crainte p&eacute;nible, se r&eacute;solut alors &agrave; faire
+sa premi&egrave;re folie. Au lieu d'aller chercher, comme &agrave; l'ordinaire, un
+g&icirc;te obscur et frugal dans quelque faubourg de la ville, il demanda une
+chambre dans le m&ecirc;me h&ocirc;tel que la princesse, afin de la voir encore, ne
+fût-ce qu'un instant et de loin, au risque de d&eacute;penser plus d'argent en
+un jour qu'il n'avait fait depuis qu'il &eacute;tait en voyage.</p>
+
+<p>Il ne rencontra que des figures accortes et des soins pr&eacute;venants, parce
+qu'on le crut attach&eacute; au service de la princesse, et que les riches sont
+en v&eacute;n&eacute;ration dans toutes les auberges du monde.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s s'&ecirc;tre retir&eacute; dans sa chambre pour faire un peu de toilette, il
+s'assit dans la cour sur un banc et attacha son regard sur les fen&ecirc;tres
+o&ugrave; il supposa que pouvait se montrer la princesse. Son esp&eacute;rance fut
+promptement r&eacute;alis&eacute;e: les fen&ecirc;tres s'ouvrirent, deux personnes
+apport&egrave;rent un fauteuil et un marchepied sur le balcon, et la princesse
+vint s'y &eacute;tendre d'une fa&ccedil;on assez nonchalante en fumant des cigarettes
+ambr&eacute;es; tandis qu'un petit homme sec et poudr&eacute; apporta une chaise
+aupr&egrave;s d'elle, d&eacute;ploya lentement un papier, et se mit &agrave; lui faire d'un
+ton de voix respectueux la lecture d'une gazette italienne.</p>
+
+<p>Tout en fumant une douzaine de cigarettes que lui pr&eacute;sentait tout
+allum&eacute;es une tr&egrave;s-jolie suivante qu'&agrave; l'&eacute;l&eacute;gance de sa toilette
+Saint-Julien prit au moins pour une marquise, l'altesse ultramontaine le
+regarda en clignotant de l'&oelig;il d'une mani&egrave;re qui le fit rougir jusqu'&agrave;
+la racine des cheveux. Puis elle se tourna vers sa suivante, et, sans
+&eacute;gard pour les poumons de l'abb&eacute;, qui lisait pour les murailles:</p>
+
+<p>&laquo;Ginetta, est-ce que c'est l&agrave; l'enfant que nous avons ramass&eacute; ce matin
+sur la route?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Altesse.</p>
+
+<p>&mdash;Il a donc chang&eacute; de costume?</p>
+
+<p>&mdash;Altesse, il me semble que oui.</p>
+
+<p>&mdash;Il loge donc ici?</p>
+
+<p>&mdash;Apparemment, Altesse.</p>
+
+<p>&mdash;En bien! l'abb&eacute;, pourquoi vous interrompez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai cru que Votre Altesse ne daignait plus entendre la lecture des
+journaux.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela vous fait?&raquo;</p>
+
+<p>L'abb&eacute; reprit sa t&acirc;che. La princesse demanda quelque chose &agrave; Ginetta,
+qui revint avec un lorgnon. La princesse lorgna Julien.</p>
+
+<p>Saint-Julien &eacute;tait d'une tr&egrave;s-d&eacute;licate et tr&egrave;s-int&eacute;ressante beaut&eacute;:
+p&acirc;lie par le chagrin et la fatigue, sa figure &eacute;tait pleine de langueur
+et de tendresse.</p>
+
+<p>La princesse remit le lorgnon &agrave; Ginetta en lui disant: &laquo;<i>Non &egrave; troppo
+brutto.</i>&raquo; Puis elle reprit le lorgnon et regarda encore Julien. L'abb&eacute;
+lisait toujours.</p>
+
+<p>Saint-Julien n'avait pu faire une brillante toilette; il avait tir&eacute; de
+son petit sac de voyage une blouse de coutil, un pantalon blanc, une
+chemise blanche et fine; mais cette blouse, serr&eacute;e autour de la taille,
+dessinait un corps souple et mince comme celui d'une femme; sa chemise
+ouverte laissait voir un cou de neige &agrave; demi cach&eacute; par de longs cheveux
+noirs. Une barrette de velours noir pos&eacute;e de travers lui donnait un air
+de page amoureux et po&egrave;te. &laquo;Maintenant qu'il n'est plus couvert de
+poussi&egrave;re, dit Ginetta, il a l'air tout &agrave; fait bien n&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! dit la princesse en jetant son cigare sur le journal que lisait
+l'abb&eacute;, et qui prit feu sous le nez du digne personnage, c'est quelque
+pauvre &eacute;tudiant.&raquo;</p>
+
+<p>Saint-Julien n'entendait point ce que disaient ces deux femmes; mais il
+vit bien qu'elles s'occupaient de lui, car elles ne se donnaient pas la
+moindre peine pour le cacher. Il fut un peu piqu&eacute; de se voir presque
+montr&eacute; au doigt, comme s'il n'eût pas &eacute;t&eacute; un homme et comme si elles
+eussent cru impossible de se compromettre vis-&agrave;-vis de lui. Pour
+&eacute;chapper &agrave; cette impertinente investigation, il rentra dans la salle des
+voyageurs.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait au moment de s'asseoir &agrave; la table d'h&ocirc;te lorsqu'il se sentit
+frapper sur l'&eacute;paule; et, se retournant brusquement, il vit cette pi&egrave;tre
+figure et cette maigre personne d'abb&eacute; qui lui &eacute;tait apparue sur le
+balcon.</p>
+
+<p>L'abb&eacute;, l'ayant attir&eacute; dans un coin et l'ayant accabl&eacute; de r&eacute;v&eacute;rences
+obs&eacute;quieuses, lui demanda s'il voulait souper avec Son Altesse
+s&eacute;r&eacute;nissime la princesse de Cavalcanti. Saint-Julien faillit tomber &agrave; la
+renverse; puis, reprenant ses esprits, il s'imagina que sous la triste
+mine de l'abb&eacute; pouvait bien s'&ecirc;tre cach&eacute;e quelque humeur ironique et
+fac&eacute;tieuse; et, s'armant de beaucoup de sang-froid: &laquo;Certainement,
+Monsieur, r&eacute;pondit-il, quand elle m'aura fait l'honneur de m'inviter.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, Monsieur, reprit l'abb&eacute; en se courbant jusqu'&agrave; terre, c'est une
+commission que je remplis.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cela ne suffit pas, dit Saint-Julien, qui se crut jou&eacute; et persifl&eacute;
+par la princesse elle-m&ecirc;me. Entre gens de notre rang, madame la
+princesse Cavalcanti sait bien qu'on n'emploie pas un abb&eacute; en guise
+d'ambassadeur. Je veux traiter avec un personnage plus important que
+Votre Seigneurie, ou recevoir une lettre sign&eacute;e de l'illustre main de
+Son Altesse.&raquo;</p>
+
+<p>L'abb&eacute; ne fit pas la moindre objection &agrave; cette pr&eacute;tention singuli&egrave;re;
+son visage n'exprima pas la moindre opinion personnelle sur la
+n&eacute;gociation qu'il remplissait. Il salua profond&eacute;ment Julien, et le
+quitta en lui disant qu'il allait porter sa r&eacute;ponse &agrave; la princesse.</p>
+
+<p>Sait-Julien revint s'asseoir &agrave; la table d'h&ocirc;te, convaincu qu'il venait
+de d&eacute;jouer une mystification. Il avait si peu l'usage du monde, que ses
+&eacute;tonnements n'&eacute;taient pas de longue dur&eacute;e. &laquo;Apparemment, se disait-il,
+que ces choses-l&agrave; se font dans la soci&eacute;t&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Il &eacute;tait retomb&eacute; dans sa gravit&eacute; habituelle, lorsqu'il fut r&eacute;veill&eacute; par
+le nom de Cavalcanti, qu'il entendit prononcer confus&eacute;ment au bout de la
+table.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, dit-il &agrave; un commis voyageur qui &eacute;tait &agrave; son c&ocirc;t&eacute;, qu'est-ce
+donc que la princesse Cavalcanti?</p>
+
+<p>&mdash;Bah! dit le commis en relevant sa moustache blonde et en se donnant
+l'air d&eacute;daigneux d'un homme qui n'a rien de neuf &agrave; apprendre dans
+l'univers, la princesse Quintilia Cavalcanti? Je ne m'en soucie gu&egrave;re;
+une princesse comme tant d'autres! Race italienne crois&eacute;e allemande.
+Elle &eacute;tait riche; on lui a fait &eacute;pouser je ne sais quel principicule
+d'Autriche, qui a consenti pour obtenir sa fortune &agrave; ne pas lui donner
+son nom. Ces choses-l&agrave; se font en Italie: j'ai pass&eacute; par ce pays-l&agrave;, et
+je le connais comme mes poches. Elle vient de Paris et retourne dans ses
+&Eacute;tats. C'est une principaut&eacute; esclavone qui peut bien rapporter un
+million de rente. Bah! qu'est-ce que cela? Nous avons dans le commerce
+des fortunes plus belles qui font moins d'&eacute;talage.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quel est le caract&egrave;re de cette princesse Cavalcanti?</p>
+
+<p>&mdash;Son caract&egrave;re! dit le commis voyageur d'un ton d'ironie m&eacute;prisante;
+qu'est-ce que vous en voulez faire, de son caract&egrave;re?&raquo;</p>
+
+<p>Saint-Julien allait r&eacute;pondre lorsque le ma&icirc;tre de l'auberge lui frappa
+sur l'&eacute;paule et l'engagea &agrave; sortir un instant avec lui.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, lui dit-il d'un air constern&eacute;, il se passe des choses bien
+extraordinaires entre vous et son Altesse madame la princesse de
+Cavalcanti.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, Monsieur?...</p>
+
+<p>&mdash;Comment, Monsieur! Son Altesse vous invite &agrave; venir souper avec elle,
+et vous refusez! Vous &ecirc;tes cause que cet excellent abb&eacute; Scipion vient
+d'&ecirc;tre s&eacute;v&egrave;rement grond&eacute;. La princesse ne veut pas croire qu'il se soit
+acquitt&eacute; convenablement de son message, et s'en prend &agrave; lui de l'affront
+qu'elle re&ccedil;oit. Enfin elle m'a command&eacute; de venir vous demander une
+explication de votre conduite.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par exemple, voil&agrave; qui est trop fort, dit Julien. Il pla&icirc;t &agrave; cette
+dame de me persifler, et je n'aurais pas le droit de m'y refuser!...</p>
+
+<p>&mdash;Madame la princesse est fort absolue, dit l'aubergiste &agrave; demi-voix;
+mais...</p>
+
+<p>&mdash;Mais madame la princesse de Cavalcanti peut &ecirc;tre absolue tant qu'il
+lui plaira! s'&eacute;cria Saint-Julien. Elle n'est pas ici dans ses &Eacute;tats, et
+je ne sais aucune loi fran&ccedil;aise qui lui donne le droit de me faire
+souper de force avec elle...</p>
+
+<p>&mdash;Pour l'amour du ciel, Monsieur, ne le prenez pas ainsi. Si madame de
+Cavalcanti recevait une injure dans ma maison, elle serait capable de
+n'y plus descendre. Une princesse qui passe ici presque tous les ans,
+Monsieur! et qui ne s'arr&ecirc;te pas deux jours sans faire moins de cinq
+cents francs de d&eacute;pense!... Au nom de Dieu, Monsieur, allez, allez
+souper avec elle. Le souper sera parfait. J'y ai mis la main moi-m&ecirc;me.
+Il y a des faisans truff&eacute;s que le roi de France ne d&eacute;daignerait pas, des
+gel&eacute;es qui...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! Monsieur, laissez-moi tranquille...</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, dit l'aubergiste d'un air constern&eacute; en croisant ses mains
+sur son gros ventre, je ne sais plus comment va le monde, je n'y con&ccedil;ois
+rien. Comment! un jeune homme qui refuse de souper avec la plus belle
+princesse du monde, dans la crainte qu'on ne se moque de lui! Ah! si
+madame la princesse savait que c'est l&agrave; votre motif, c'est pour le coup
+qu'elle dirait que les Fran&ccedil;ais sont bien ridicules!</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, se dit Julien, je suis peut-&ecirc;tre un grand sot de me m&eacute;fier
+ainsi. Quand on se moquerait de moi, apr&egrave;s tout! je t&acirc;cherai, s'il en
+est ainsi, d'avoir ma revanche. Eh bien! dit-il &agrave; l'aubergiste, allez
+pr&eacute;senter mes excuses &agrave; madame la princesse, et dites-lui que j'ob&eacute;is &agrave;
+ses ordres.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu soit lou&eacute;! s'&eacute;cria l'aubergiste. Vous ne vous en repentirez pas;
+vous mangerez les plus belles truites de Vaucluse!...&raquo; Et il s'enfuit
+transport&eacute; de joie.</p>
+
+<p>Saint-Julien, voulant lui donner le temps de faire sa commission,
+rentra dans la salle des voyageurs. Il remarqua un grand homme p&acirc;le,
+d'une assez belle figure, qui errait autour des tables et qui semblait
+enregistrer les paroles des autres. Saint-Julien pensa que c'&eacute;tait un
+mouchard, parce qu'il n'avait jamais vu de mouchard, et que, dans son
+extr&ecirc;me m&eacute;fiance, il prenait tous les curieux pour des espions. Personne
+cependant n'en avait moins l'air que cet individu. Il &eacute;tait lent,
+m&eacute;lancolique, distrait, et ne semblait pas manquer d'une certaine
+niaiserie. Au moment o&ugrave; il passa pr&egrave;s de Saint-Julien, il pronon&ccedil;a entre
+ses dents, &agrave; deux reprises diff&eacute;rentes et en appuyant sur les deux
+premi&egrave;res syllabes, le nom de Quintilia Cavalcanti.</p>
+
+<p>Puis il retourna aupr&egrave;s de la table, et fit des questions sur cette
+princesse Cavalcanti.</p>
+
+<p>&laquo;Ma foi! Monsieur, r&eacute;pondit une personne &agrave; laquelle il s'adressa, je ne
+puis pas trop vous dire; demandez &agrave; ce jeune homme qui est aupr&egrave;s du
+po&ecirc;le. C'est un de ses domestiques.&raquo;</p>
+
+<p>Saint-Julien rougit jusqu'aux yeux, et, tournant brusquement le dos, il
+s'appr&ecirc;tait &agrave; sortir de la salle; mais l'&eacute;tranger, avec une singuli&egrave;re
+insistance, l'arr&ecirc;ta par le bras, et, le saluant avec la politesse d'un
+homme qui croit faire une grande concession &agrave; la n&eacute;cessit&eacute;: &laquo;Monsieur,
+lui dit-il, auriez-vous la bont&eacute; de me dire si madame la princesse de
+Cavalcanti arrive directement de Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien, Monsieur, r&eacute;pondit Saint-Julien s&egrave;chement. Je ne la
+connais pas du tout.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Monsieur, je vous demande mille pardons. On m'avait dit...&raquo;</p>
+
+<p>Saint-Julien le salua brusquement et s'&eacute;loigna. Le voyageur p&acirc;le revint
+aupr&egrave;s de la table.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien? lui dit le commis voyageur, qui avait observ&eacute; sa m&eacute;prise.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez fait faire une b&eacute;vue, dit le voyageur p&acirc;le &agrave; la personne
+qui l'avait d'abord adress&eacute; &agrave; Saint-Julien.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en demande pardon, dit celui-ci. Je croyais avoir vu ce jeune
+homme sur le si&egrave;ge de la voiture.&raquo;</p>
+
+<p>Le commis voyageur, qui &eacute;tait fac&eacute;tieux comme tous les commis voyageurs
+du monde, crut que l'occasion &eacute;tait bien trouv&eacute;e de faire ce qu'il
+appelait une farce. Il savait fort bien que Saint-Julien ne connaissait
+pas la princesse, puisque c'&eacute;tait pr&eacute;cis&eacute;ment &agrave; lui qu'il avait adress&eacute;
+une question semblable &agrave; celle du voyageur p&acirc;le; mais il lui sembla
+plaisant de faire durer la m&eacute;prise de ce dernier.</p>
+
+<p>&laquo;Parbleu! Monsieur, dit-il, je suis sûr, moi, que vous ne vous &ecirc;tes pas
+tromp&eacute;. Je connais tr&egrave;s-bien la figure de ce gar&ccedil;on-l&agrave;: c'est le valet
+de chambre de madame de Cavalcanti. Si vous connaissiez le caract&egrave;re de
+ces valets italiens, vous sauriez qu'ils ne disent pas une parole
+gratis; vous lui auriez offert cent sous...</p>
+
+<p>&mdash;En effet,&raquo; pensa le voyageur, qui tenait extraordinairement &agrave;
+satisfaire sa curiosit&eacute;. Il prit un louis dans sa bourse et courut apr&egrave;s
+Saint-Julien.</p>
+
+<p>Celui-ci attendait sous le p&eacute;ristyle que l'h&ocirc;te v&icirc;nt le chercher pour
+l'introduire chez la princesse. Le voyageur p&acirc;le l'accosta de nouveau,
+mais plus hardiment que la premi&egrave;re fois, et, cherchant sa main, il y
+glissa la pi&egrave;ce de vingt francs.</p>
+
+<p>Saint-Julien, qui ne comprenait rien &agrave; ce geste, prit l'argent, et le
+regarda en tenant sa main ouverte dans l'attitude d'un homme stup&eacute;fait.</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant, mon ami, r&eacute;pondez-moi, dit le voyageur p&acirc;le. Combien de
+temps madame la princesse Cavalcanti a-t-elle pass&eacute; &agrave; Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Comment! encore? s'&eacute;cria Julien furieux en jetant la pi&egrave;ce d'or par
+terre. D&eacute;cid&eacute;ment ces gens sont fous avec leur princesse Cavalcanti.&raquo;</p>
+
+<p>Il s'enfuit dans la cour, et dans sa col&egrave;re il faillit s'enfuir de la
+maison, pensant que tout le monde &eacute;tait d'accord pour le persifler. En
+ce moment, l'aubergiste lui prit le bras en lui disant d'un air
+empress&eacute;: &laquo;Venez, venez, Monsieur, tout est arrang&eacute;; l'abb&eacute; a &eacute;t&eacute;
+grond&eacute;; la princesse vous attend.&raquo;</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="II" id="II"></a>II.</h3>
+
+
+<p>Au moment d'entrer dans l'appartement de la princesse, Saint-Julien
+retrouva cette assurance &agrave; laquelle nous atteignons quand les
+circonstances forcent notre timidit&eacute; dans ses derniers retranchements.
+Il serra la boucle de sa ceinture, prit d'une main sa barrette, passa
+l'autre dans ses cheveux, et entra tout r&eacute;solu de s'asseoir en blouse de
+coutil &agrave; la table de madame de Cavalcanti, fût-elle princesse ou
+com&eacute;dienne.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait debout et marchait dans sa chambre, tout en causant avec ses
+compagnons de voyage. Lorsqu'elle vit Saint-Julien, elle fit deux pas
+vers lui, et lui dit:&mdash;&laquo;Allons donc, Monsieur, vous vous &ecirc;tes fait bien
+prier! Est-ce que vous craignez de compromettre votre g&eacute;n&eacute;alogie en vous
+asseyant &agrave; notre table? Il n'y a pas de noblesse qui n'ait eu son
+commencement, Monsieur, et la v&ocirc;tre elle-m&ecirc;me...</p>
+
+<p>&mdash;La mienne, Madame! r&eacute;pondit Saint-Julien en l'interrompant sans fa&ccedil;on,
+date de l'an mil cent sept.&raquo;</p>
+
+<p>La princesse, qui ne se doutait gu&egrave;re des m&eacute;fiances de Saint-Julien,
+partit d'un grand &eacute;clat de rire. L'espi&egrave;gle Ginetta, qui &eacute;tait en train
+d'emporter quelques chiffons de sa ma&icirc;tresse, ne put s'emp&ecirc;cher d'en
+faire autant; l'abb&eacute;, voyant rire la princesse, se mit &agrave; rire sans
+savoir de quoi il &eacute;tait question. Le seul personnage qui ne parût pas
+prendre part &agrave; cette gaiet&eacute; fut un grand officier en habit de fantaisie
+chocolat, sangl&eacute; d'or sur la poitrine, emmoustach&eacute; jusqu'aux tempes,
+cambr&eacute; comme une danseuse, &eacute;peronn&eacute; comme un coq de combat. Il roulait
+des yeux de faucon en voyant l'aplomb de Saint-Julien et la bonne humeur
+de la princesse; mais Saint-Julien se fiait si peu &agrave; tout ce qu'il
+voyait, qu'il s'imagina les voir &eacute;changer des regards d'intelligence.</p>
+
+<p>&laquo;Allons, mettons-nous &agrave; table, dit la princesse en voyant fumer le
+potage. Quand la premi&egrave;re faim sera apais&eacute;e, nous prierons monsieur de
+nous raconter les faits et gestes de ses anc&ecirc;tres. En v&eacute;rit&eacute;, il est
+bien f&acirc;cheux, pour nous autres souverains l&eacute;gitimes, que tous les
+Fran&ccedil;ais ne soient pas dans les id&eacute;es de celui-ci. Il nous viendrait de
+par del&agrave; les Alpes moins d'<i>influenza</i> contre la sant&eacute; de nos
+aristocraties.&raquo;</p>
+
+<p>Saint-Julien se mit &agrave; manger avec assurance et &agrave; regarder avec une
+apparente libert&eacute; d'esprit les personnes qui l'entouraient. &laquo;Si je suis
+assis, en effet, &agrave; la table d'une Altesse S&eacute;r&eacute;nissime, se dit-il,
+l'honneur est moins grand que je ne l'imaginais; car voici des gens
+qu'elle a trait&eacute;s comme des laquais toute la journ&eacute;e, et qui sont tout
+aussi bien assis que moi devant son souper.&raquo;</p>
+
+<p>La princesse avait coutume, en effet, de faire manger &agrave; sa table,
+lorsqu'elle &eacute;tait en voyage seulement, ses principaux serviteurs:
+l'abb&eacute;, qui &eacute;tait son secr&eacute;taire; la lectrice, du&egrave;gne silencieuse qui
+d&eacute;coupait le gibier; l'intendant de sa maison, et m&ecirc;me la Ginetta, sa
+favorite; deux autres domestiques d'un rang inf&eacute;rieur servaient le
+repas, deux autres encore aidaient l'aubergiste &agrave; monter le souper.
+&laquo;C'est au moins la ma&icirc;tresse d'un prince, pensa Saint-Julien; elle est
+assez belle pour cela.&raquo; Et il la regarda encore, quoiqu'il fût bien
+d&eacute;senchant&eacute; par cette supposition.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait admirablement belle &agrave; la clart&eacute; des bougies; le ton de sa
+peau, un peu bilieux dans le jour, devenait le soir d'une blancheur mate
+qui &eacute;tait admirable. &Agrave; mesure que le souper avan&ccedil;ait, ses yeux prenaient
+un &eacute;clat &eacute;blouissant; sa parole &eacute;tait plus br&egrave;ve, plus incisive; sa
+conversation &eacute;tincelait d'esprit; mais, &agrave; l'exception de la Ginetta,
+qui, en qualit&eacute; d'enfant g&acirc;t&eacute;, mettait son mot partout, et singeait
+assez bien les airs et le ton de sa ma&icirc;tresse, tous les autres convives
+la secondaient fort mal. La lectrice et l'abb&eacute; approuvaient de l'&oelig;il et
+du sourire toutes ses opinions, et n'osaient ouvrir la bouche. Le
+premier &eacute;cuyer d'honneur paraissait joindre &agrave; une tr&egrave;s-maussade
+disposition accidentelle une nullit&eacute; d'esprit pass&eacute;e &agrave; l'&eacute;tat chronique.
+La princesse semblait &ecirc;tre en humeur de causer; mais elle faisait de
+vains efforts pour tirer quelque chose de ce mannequin brod&eacute; sur toutes
+les coutures. Saint-Julien se sentait bien la force de parler avec elle,
+mais il n'osait pas se livrer. Enfin il prit son parti, et, affrontant
+ce regard curieusement glacial que chacun laisse tomber en pareille
+circonstance sur celui qui n'a pas encore parl&eacute;, il d&eacute;buta par une
+franche et hardie contradiction &agrave; un aphorisme moqueur de madame
+Cavalcanti. Sans s'apercevoir qu'il inqui&eacute;tait l'&eacute;cuyer d'honneur, qui
+n'entendait pas bien le fran&ccedil;ais, il s'exprima dans cette langue. La
+princesse, qui la poss&eacute;dait parfaitement, lui r&eacute;pondit de m&ecirc;me, et,
+pendant un quart d'heure, toute la table &eacute;couta leur dialogue dans un
+religieux silence.</p>
+
+<p>&Agrave; vingt ans, on passe rapidement du m&eacute;pris &agrave; l'enthousiasme. On est si
+port&eacute; &agrave; augurer favorablement des hommes, qu'on fait immense, exag&eacute;r&eacute;e,
+la r&eacute;paration qu'on leur accorde &agrave; la moindre apparence de sagesse.
+Saint-Julien, frapp&eacute; du grand sens que la princesse d&eacute;ploya dans la
+discussion, &eacute;tait bien pr&egrave;s de tomber dans cet exc&egrave;s, quoiqu'il y eût
+des instants encore o&ugrave; l'id&eacute;e d'une sc&egrave;ne habilement jou&eacute;e pour le
+railler venait faire danser des fant&ocirc;mes devant ses yeux &eacute;blouis. Il
+&eacute;tait tent&eacute; de prendre toute cette cour italienne pour une troupe de
+com&eacute;diens ambulants. &laquo;La prima donna, se disait-il, joue le r&ocirc;le de
+cette princesse au nom pr&eacute;cieux; l'aide de camp n'est qu'un t&eacute;nor sans
+voix et sans &acirc;me; cet intendant sourd et muet est peut-&ecirc;tre habitu&eacute; au
+r&ocirc;le de la statue du Commandeur; la Ginetta est une vraie Zerlina; et
+quant &agrave; cet abb&eacute; stupide, c'est sans doute quelque banquier juif que la
+prima donna tra&icirc;ne &agrave; sa suite et qui d&eacute;fraie toute la troupe.&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le d&icirc;ner, la princesse, s'adressant &agrave; son premier &eacute;cuyer, lui dit
+en italien: &laquo;Lucioli, allez de ma part rendre visite &agrave; mon ami le
+mar&eacute;chal de camp ***, qui r&eacute;side dans cette ville. Informez-vous de son
+adresse, dites-lui que l'empressement et la fatigue du voyage m'ont
+emp&ecirc;ch&eacute;e de l'inviter &agrave; souper, mais que je vous ai charg&eacute; de lui
+exprimer mes sentiments. Allez.&raquo;</p>
+
+<p>Lucioli, assez m&eacute;content d'une mission qui pouvait bien n'&ecirc;tre qu'un
+pr&eacute;texte pour l'&eacute;loigner, n'osa r&eacute;sister et sortit.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'il fut dehors, l'abb&eacute; vint demander &agrave; Son Altesse si elle n'avait
+rien &agrave; lui commander, et, sur sa r&eacute;ponse n&eacute;gative, il se retira.</p>
+
+<p>Saint-Julien, ne sachant quelle contenance faire, allait se retirer
+aussi; mais elle le rappela en lui disant qu'elle avait pris plaisir &agrave;
+sa conversation, et qu'elle d&eacute;sirait causer encore avec lui.</p>
+
+<p>Saint-Julien trembla de la t&ecirc;te aux pieds. Un sentiment de r&eacute;pugnance
+qui allait jusqu'&agrave; l'horreur &eacute;tait le seul qui pût s'allier &agrave; l'id&eacute;e
+d'une femme d'un rang auguste livr&eacute;e &agrave; la galanterie. Il trouvait une
+telle femme d'autant plus ha&iuml;ssable qu'elle &eacute;tait plus &agrave; craindre,
+entour&eacute;e de moyens de s&eacute;duction, et l'&acirc;me remplie de tra&icirc;trise et
+d'habilet&eacute;. Il regarda fixement la princesse italienne, et se tint
+debout aupr&egrave;s de la porte, dans une attitude hautaine et froide.</p>
+
+<p>La princesse Cavalcanti ne parut pas y faire attention; elle fit un
+signe &agrave; Ginetta et remit un volume &agrave; la lectrice. Aussit&ocirc;t la soubrette
+reparut avec une toilette portative en laque japonaise qu'elle dressa
+sur une table. Elle tira d'un sac de velours brod&eacute; un &eacute;norme peigne
+d'&eacute;caille blonde incrust&eacute; d'or; et, d&eacute;tachant la r&eacute;sille de soie qui
+retenait les cheveux de sa ma&icirc;tresse, elle se mit &agrave; la peigner, mais
+lentement, et d'une fa&ccedil;on insolente et coquette, qui semblait n'avoir
+pas d'autre but que d'&eacute;taler aux yeux de Saint-Julien le luxe de cette
+magnifique chevelure.</p>
+
+<p>Au fait, il n'en existait peut-&ecirc;tre pas de plus belle en Europe. Elle
+&eacute;tait d'un noir de corbeau, lisse, &eacute;gale, si luisante sur les tempes
+qu'on en eût pris le double bandeau pour un satin brillant; si longue et
+si &eacute;paisse qu'elle tombait jusqu'&agrave; terre et couvrait toute la taille
+comme un manteau. Saint-Julien n'avait rien vu de semblable, si ce n'est
+dans ses &eacute;lucubrations fantastiques. Le peigne dor&eacute; de la Ginetta se
+jouait en &eacute;clairs dans ce fleuve d'&eacute;b&egrave;ne, tant&ocirc;t faisant voltiger les
+l&eacute;g&egrave;res tresses sur les &eacute;paules de la princesse, tant&ocirc;t posant sur sa
+poitrine de grandes masses semblables &agrave; des &eacute;charpes de jais; et puis,
+rassemblant tout ce tr&eacute;sor sous son peigne immense, elle le faisait
+ruisseler aux lumi&egrave;res comme un flot d'encre.</p>
+
+<p>Avec sa tunique de damas jaune, brod&eacute;e tout autour de laine rouge, sa
+jupe et son pantalon de mousseline blanche, sa ceinture en torsade de
+soie, li&eacute;e autour des reins et tombant jusqu'aux genoux; avec ses
+babouches brod&eacute;es, ses larges manches ouvertes et sa chevelure
+flottante, la riche Quintilia ressemblait &agrave; une princesse grecque.
+Ianth&eacute;, Ha&iuml;d&eacute;, n'eussent pas &eacute;t&eacute; des noms trop po&eacute;tiques pour cette
+beaut&eacute; orientale du type le plus pur.</p>
+
+<p>Pendant cette toilette inutile et voluptueuse, la du&egrave;gne lisait, et la
+princesse semblait ne pas &eacute;couter, occup&eacute;e qu'elle &eacute;tait d'&ocirc;ter et de
+remettre ses bagues, de nettoyer ses ongles avec une cr&egrave;me parfum&eacute;e et
+de les essuyer avec une batiste garnie de dentelles.</p>
+
+<p>Saint-Julien ne pouvait pas la regarder sans une admiration qu'il
+combattait en vain. Pour conjurer l'enchanteresse, il eût voulu &eacute;couter
+la lecture. C'&eacute;tait un livre allemand qu'il n'entendait pas.</p>
+
+<p>&laquo;Fanciullo, lui dit la princesse sans lever les yeux sur lui,
+comprends-tu cela?</p>
+
+<p>&mdash;Pas un mot, Madame.</p>
+
+<p>&mdash;Mistress White, dit-elle en anglais &agrave; la lectrice, lisez le texte
+latin qui est en regard. Je pr&eacute;sume, ajouta-t-elle en regardant
+Saint-Julien, que vous avez fait vos &eacute;tudes, monsieur le gentilhomme?&raquo;</p>
+
+<p>Louis ne r&eacute;pondit que par un signe de t&ecirc;te; la lectrice lut le texte en
+latin.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un ouvrage de m&eacute;taphysique allemande, la plus propre &agrave; donner
+des vertiges.</p>
+
+<p>La princesse interrompait de temps en temps la lecture, et, tout en
+continuant ses f&eacute;minines recherches de toilette, contredisait et
+redressait la logique du livre avec une sup&eacute;riorit&eacute; si m&acirc;le, avec une
+intelligence si p&eacute;n&eacute;trante; elle jetait un coup d'&oelig;il si net, si hardi
+sur les subtilit&eacute;s de cette myst&eacute;rieuse analyse, que Julien ne savait
+plus &agrave; quelle opinion s'arr&ecirc;ter. Press&eacute; par elle de donner son avis sur
+les r&ecirc;veries de l'asc&eacute;tique Allemand, il d&eacute;ploya tout son petit savoir;
+mais il vit bient&ocirc;t que c'&eacute;tait peu de chose en comparaison de celui de
+madame Cavalcanti. Elle le critiqua doucement, le battit avec
+bienveillance, et finit par l'&eacute;couter avec plus d'attention, lorsque,
+abandonnant la controverse ergoteuse, il se fia davantage aux lumi&egrave;res
+naturelles de sa raison et aux inspirations de sa conscience. Quintilia,
+le voyant dans une bonne voie, l'&eacute;coutait parler. Insensiblement il se
+livra &agrave; ce bien-&ecirc;tre intellectuel qu'on &eacute;prouve &agrave; se rendre un compte
+lumineux de ses propres id&eacute;es.</p>
+
+<p>Il quitta peu &agrave; peu la place &eacute;loign&eacute;e et l'attitude contrainte o&ugrave; la
+honte l'avait retenu. Il &eacute;tait embarqu&eacute; dans la plus belle de ses
+argumentations lorsqu'il s'aper&ccedil;ut qu'il &eacute;tait appuy&eacute; sur la toilette de
+madame Cavalcanti, vis-&agrave;-vis d'elle, et sous le feu imm&eacute;diat de ses
+grands yeux noirs. Elle avait quitt&eacute; ses brosses &agrave; ongles et repouss&eacute; le
+peigne de Ginetta; tout envelopp&eacute;e de ses longs cheveux, elle avait
+crois&eacute; sa jambe droite sur son genou gauche, et ses mains autour de son
+genou droit. Dans cette attitude d'une gr&acirc;ce tout orientale, elle le
+regardait avec un sourire de douceur ang&eacute;lique, m&ecirc;l&eacute; &agrave; une certaine
+contraction de sourcil qui exprimait un s&eacute;rieux int&eacute;r&ecirc;t.</p>
+
+<p>Saint-Julien, tout &eacute;pouvant&eacute; du danger qu'il courait, s'arr&ecirc;ta d'un air
+effar&eacute; au milieu d'une phrase; mais il voulut en vain donner une
+expression farouche &agrave; son regard, malgr&eacute; lui il en laissa jaillir une
+flamme amoureuse et chaste qui fit sourire la princesse.</p>
+
+<p>&laquo;C'est assez, dit-elle &agrave; sa lectrice; mistress White, vous pouvez vous
+retirer.&raquo;</p>
+
+<p>Louis n'y comprit rien, la t&ecirc;te lui tournait. Il voyait approcher le
+moment d&eacute;cisif avec terreur; il pensait au r&ocirc;le ridicule qu'il allait
+jouer en repoussant les avances de la plus belle personne du monde.
+Pourtant il se jurait &agrave; lui-m&ecirc;me de ne jamais servir aux m&eacute;prisants
+plaisirs d'une femme, fût-il devenu lui-m&ecirc;me le plus rou&eacute; des hommes.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup la princesse lui dit avec aisance:</p>
+
+<p>&laquo;Bonsoir, mon cher enfant; je suppose que vous avez besoin de repos, et
+je sens le sommeil me gagner aussi. Ce n'est pas que votre conversation
+soit faite pour endormir; elle m'a &eacute;t&eacute; infiniment agr&eacute;able, et je
+d&eacute;sirerais prolonger le plaisir de cette rencontre. Si vos projets de
+voyage s'accordaient avec les siens, je vous offrirais une place dans ma
+voiture... Voyons, o&ugrave; allez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore, Madame; je suis un aventurier sans fortune et sans asile;
+mais, quelque mis&eacute;rable que je sois, je ne consentirai jamais &agrave; &ecirc;tre &agrave;
+charge &agrave; personne.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois, dit la princesse avec une bont&eacute; grave; mais entre des
+personnes qui s'estiment, il peut y avoir un &eacute;change de services
+profitable et honorable &agrave; toutes deux. Vous avez des talents, j'ai
+besoin des talents d'autrui; nous pouvons &ecirc;tre utiles l'un &agrave; l'autre.
+Venez me voir demain matin; peut-&ecirc;tre pourrons-nous ne pas nous s&eacute;parer
+si t&ocirc;t, apr&egrave;s nous &ecirc;tre entendus si vite et si bien.&raquo;</p>
+
+<p>En achevant ces mots, elle lui tendit la main et la lui serra avec
+l'honn&ecirc;te familiarit&eacute; d'un jeune homme. Saint-Julien, en descendant
+l'escalier, entendit les verrous de l'appartement se tirer derri&egrave;re lui.</p>
+
+<p>&laquo;Allons, dit-il, j'&eacute;tais un fou et un niais; madame Cavalcanti est la
+plus belle, la plus noble, la meilleure des femmes.&raquo;</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="III" id="III"></a>III.</h3>
+
+
+<p>Julien eut bien de la peine &agrave; s'endormir. Toute cette journ&eacute;e se
+pr&eacute;sentait &agrave; sa m&eacute;moire comme un chapitre de roman; et lorsqu'il
+s'&eacute;veilla le lendemain, il eut peine &agrave; croire que ce ne fût pas un r&ecirc;ve.
+Empress&eacute; d'aller trouver la princesse, qui devait partir de bonne heure,
+il s'habilla &agrave; la h&acirc;te et se rendit chez elle le c&oelig;ur joyeux, l'esprit
+tout all&eacute;g&eacute; des doutes injustes de la veille. Il trouva madame
+Cavalcanti d&eacute;j&agrave; pr&ecirc;te &agrave; partir. Ginetta lui pr&eacute;parait son chocolat
+tandis qu'elle parcourait une brochure sur l'&eacute;conomie politique.</p>
+
+<p>&laquo;Mon enfant, dit-elle &agrave; Julien, j'ai pens&eacute; &agrave; vous; je sais &agrave; quelle
+force vous avez atteint dans vos &eacute;tudes, ce n'est ni trop ni trop peu.
+Avez-vous &eacute;tudi&eacute; en particulier quelque chose dont nous n'ayons pas
+parl&eacute; hier?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, que je sache. Votre Altesse m'a prouv&eacute; qu'elle en savait
+beaucoup plus que moi sur toutes choses; c'est pourquoi je ne vois pas
+comment je pourrais lui &ecirc;tre utile.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes pr&eacute;cis&eacute;ment l'homme que je cherchais; je veux r&eacute;duire le
+nombre des personnes qui me sont attach&eacute;es et en &eacute;purer le choix; je
+veux r&eacute;unir en une seule les fonctions de ma lectrice et celles de mon
+secr&eacute;taire. Je marie l'une avantageusement &agrave; un homme dont j'ai besoin
+de me divertir; l'autre est un sot dont je ferai un excellent chanoine
+avec mille &eacute;cus de rente. Tous deux seront contents, et vous les
+remplacerez aupr&egrave;s de moi. Vous cumulerez les appointements dont ils
+jouissaient, mille &eacute;cus d'une part et quatre mille francs de l'autre; de
+plus l'entretien complet, le logement, la table, etc.&raquo;</p>
+
+<p>Cette offre, &eacute;blouissante pour un homme sans ressource comme l'&eacute;tait
+alors Saint-Julien, l'effraya plus qu'elle ne le s&eacute;duisit.</p>
+
+<p>&laquo;Excusez ma franchise, dit-il apr&egrave;s un moment d'h&eacute;sitation; mais j'ai de
+l'orgueil: je suis le seul rejeton d'une noble famille; je ne rougis
+point de travailler pour vivre, mais je craindrais de porter une livr&eacute;e
+en acceptant les bienfaits d'un prince.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est question ni de livr&eacute;e ni de bienfaits, dit la princesse; les
+fonctions dont je vous charge vous placent dans mon intimit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un grand bonheur sans doute, reprit Julien embarrass&eacute;; mais,
+ajouta-t-il en baissant la voix, mademoiselle Ginetta est admise aussi &agrave;
+l'intimit&eacute; de Votre Altesse.</p>
+
+<p>&mdash;J'entends, reprit-elle; vous craigniez d'&ecirc;tre mon laquais.
+Rassurez-vous, Monsieur, j'estime les &acirc;mes fi&egrave;res et ne les blesse
+jamais. Si vous m'avez vue traiter en esclave le pauvre abb&eacute; Scipione,
+c'est qu'il a &eacute;t&eacute; au-devant d'un r&ocirc;le que je ne lui avais pas destin&eacute;.
+Essayez de ma proposition; si vous ne vous fiez pas &agrave; ma d&eacute;licatesse, le
+jour o&ugrave; je cesserai de vous traiter honorablement, ne serez-vous pas
+libre de me quitter?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas d'autre r&eacute;ponse &agrave; vous faire, Madame, r&eacute;pondit
+Saint-Julien entra&icirc;n&eacute;, que de mettre &agrave; vos pieds mon d&eacute;vouement et ma
+reconnaissance.</p>
+
+<p>&mdash;Je les accepte avec amiti&eacute;, reprit Quintilia en ouvrant un grand livre
+&agrave; fermoir d'or; veuillez &eacute;crire vous-m&ecirc;me sur cette feuille nos
+conventions, avec votre nom, votre &acirc;ge, votre pays. Je signerai.&raquo;</p>
+
+<p>Quand la princesse eut sign&eacute; ce feuillet et un double que Julien mit
+dans son portefeuille, elle fit appeler tous ses gens, depuis l'aide de
+camp jusqu'au jockey, et, tout en prenant son chocolat, elle leur dit
+avec lenteur et d'un ton absolu;</p>
+
+<p>&mdash;M. l'abb&eacute; Scipione et mistress White cessent de faire partie de ma
+maison. C'est M. le comte de Saint-Julien qui les remplace. White et
+Scipione ne cessent pas d'&ecirc;tre mes amis, et savent qu'il ne s'agit pas
+pour eux de disgr&acirc;ce, mais de r&eacute;compense. Voici M. de Saint-Julien.
+Qu'il soit trait&eacute; avec respect, et qu'on ne l'appelle jamais autrement
+que M. le comte. Que tous mes serviteurs me restent attach&eacute;s et soumis;
+ils savent que je ne leur manquerai pas dans leurs vieux jours. Ne tirez
+pas vos mouchoirs et ne faites pas semblant de pleurer de tendresse. Je
+sais que vous m'aimez; il est inutile d'en exag&eacute;rer le t&eacute;moignage. Je
+vous salue. Allez-vous-en.&raquo;</p>
+
+<p>Elle tira sa montre de sa ceinture et ajouta:</p>
+
+<p>&laquo;Je veux &ecirc;tre partie dans une demi-heure.&raquo;</p>
+
+<p>L'auditoire s'inclina et disparut dans un profond silence. Les ordres de
+la princesse n'avaient pas rencontr&eacute; la moindre apparence de bl&acirc;me ou
+m&ecirc;me d'&eacute;tonnement sur ces figures prostern&eacute;es. L'exercice ferme d'une
+autorit&eacute; absolue a un caract&egrave;re de grandeur dont il est difficile de ne
+pas &ecirc;tre s&eacute;duit, m&ecirc;me lorsqu'il se renferme dans d'&eacute;troites limites.
+Saint-Julien s'&eacute;tonna de sentir le respect s'installer pour ainsi dire
+dans son &acirc;me sans r&eacute;pugnance et sans effort.</p>
+
+<p>Il retourna dans sa chambre pour prendre quelques effets, et il
+redescendait l'escalier avec son petit sac de voyage sous le bras,
+lorsque le grand voyageur p&acirc;le qui lui avait montr&eacute; la veille une si
+&eacute;trange curiosit&eacute; accourut vers lui et le salua en lui adressant mille
+excuses obs&eacute;quieuses sur son impertinente m&eacute;prise. Saint-Julien eût bien
+voulu l'&eacute;viter, mais ce fut impossible. Il fut forc&eacute; d'&eacute;changer quelques
+phrases de politesse avec lui, esp&eacute;rant en &ecirc;tre quitte de la sorte. Il
+se flattait d'un vain espoir; le voyageur p&acirc;le, saisissant son bras, lui
+dit du ton path&eacute;tique et solennel d'un homme qui vous inviterait &agrave; son
+enterrement, qu'il avait quelque chose d'important &agrave; lui dire, un
+service immense &agrave; lui demander. Saint-Julien, qui, malgr&eacute; ses d&eacute;fiances
+continuelles, &eacute;tait bon et obligeant, se r&eacute;signa &agrave; &eacute;couter les
+confidences du voyageur p&acirc;le.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, lui dit celui-ci, prenez-moi pour un fou, j'y consens; mais,
+au nom du ciel! ne me prenez pas pour un insolent, et r&eacute;pondez &agrave; la
+question que je vous ai adress&eacute;e hier soir: Qu'est-ce que la princesse
+Quintilia Cavalcanti?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous jure, Monsieur, que je ne le sais gu&egrave;re plus que vous,
+r&eacute;pondit Saint-Julien; et pour vous le prouver, je vais vous dire de
+quelle mani&egrave;re j'ai fait connaissance avec elle.&raquo;</p>
+
+<p>Quand il eut termin&eacute; son r&eacute;cit, que le voyageur &eacute;couta d'un air
+attentif, celui-ci s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&laquo;Ceci est romanesque et bizarre, et me confirme dans l'opinion o&ugrave; je
+suis que cette &eacute;trange personne est ma belle inconnue du bal de l'Op&eacute;ra.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous voulez dire? demanda Saint-Julien en ouvrant de
+grands yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous avez eu la bont&eacute; de me conter votre aventure, r&eacute;pliqua le
+voyageur, je vais vous dire la mienne. J'&eacute;tais, il y a six semaines, au
+bal de l'Op&eacute;ra &agrave; Paris; je fus agac&eacute; par un domino si plein
+d'extravagance, de gentillesse et de gr&acirc;ce, que j'en fus <i>absolument</i>
+enivr&eacute;. Je l'entra&icirc;nai dans une loge, et <i>elle</i> me montra son visage:
+c'&eacute;tait le plus beau, le plus expressif que j'aie vu de ma vie. Je la
+suivis tout le temps du bal, bien qu'apr&egrave;s m'avoir fait mille
+coquetteries elle sembl&acirc;t faire tous ses efforts pour m'&eacute;chapper. Elle
+r&eacute;ussit un instant &agrave; s'&eacute;clipser; mais guid&eacute; par cette seconde vue que
+l'amour nous donne, je la rejoignais sous le p&eacute;ristyle, au moment o&ugrave;
+elle montait dans une voiture &eacute;l&eacute;gante qui n'avait ni chiffre ni livr&eacute;e.
+Je la suppliai de m'&eacute;couter; alors elle me dit qu'elle occupait un rang
+&eacute;lev&eacute; dans le monde, qu'elle avait des convenances &agrave; garder, et qu'elle
+mettait des conditions &agrave; mon bonheur. Je jurai de les accepter toutes.
+Elle me dit que la premi&egrave;re serait de me laisser bander les yeux. J'y
+consentis; et, d&egrave;s que nous fûmes assis dans la voiture, elle m'attacha
+son mouchoir sur les yeux en riant comme une folle. Lorsque la voiture
+s'arr&ecirc;ta, elle me prit le bras d'une main ferme, me fit descendre, et me
+conduisit si lestement que j'eus de la peine &agrave; ne pas tomber plusieurs
+fois en chemin. Enfin elle me poussa rudement, et je tombai avec effroi
+sur un excellent sofa. En m&ecirc;me temps elle fit sauter le bandeau, et je
+me trouvai dans un riche cabinet o&ugrave; tout annon&ccedil;ait le goût des arts et
+l'&eacute;l&eacute;vation des id&eacute;es. Elle me laissa examiner tout avec curiosit&eacute;:
+c'&eacute;tait, comme je m'en aper&ccedil;us en regardant ses livres, une personne
+savante, lisant le grec, le latin et le fran&ccedil;ais. Elle &eacute;tait Italienne,
+et semblait avoir v&eacute;cu parmi ce qu'il y a de plus &eacute;lev&eacute; dans la soci&eacute;t&eacute;,
+tant elle avait de noblesse dans les mani&egrave;res et d'&eacute;l&eacute;gance dans la
+conversation. Je vous avouerai que je faillis d'abord en devenir fou
+d'orgueil et de joie, et qu'ensuite je fus &eacute;bloui et effray&eacute; de la
+distance qui existait sous tous les rapports entre une telle femme et
+moi. Autant j'avais &eacute;t&eacute; confiant et fat durant le bal, autant je devins
+humble et craintif quand je fus bien convaincu que je n'avais point
+affaire &agrave; une intrigante, mais &agrave; une personne d'un rang et d'un esprit
+sup&eacute;rieurs. Ma timidit&eacute; lui plut sans doute; car elle redevint fol&acirc;tre
+et m&ecirc;me provocante.&raquo;</p>
+
+<p>Saint-Julien rougit, et le voyageur s'en apercevant, lui dit d'un air
+plus grave et un visage plus p&acirc;le que de coutume:</p>
+
+<p>&laquo;Vous me trouvez peut-&ecirc;tre fat, Monsieur, et pourtant ce que je vous
+disais en confidence est de la plus exacte v&eacute;rit&eacute;. Je n'ai l'air ni
+fanfaron, ni mauvais plaisant, n'est-il pas vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Non, certainement, r&eacute;pliqua Julien. Je vous &eacute;coute, veuillez
+continuer.</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait une &eacute;trange cr&eacute;ature, grave, diserte, railleuse, haute et
+digne, insolente, et, vous dirai-je tout? un peu effront&eacute;e. Apr&egrave;s
+m'avoir impos&eacute; silence avec autorit&eacute; pour un mot hasard&eacute;, elle disait
+les choses les plus comiques et les moins chastes du monde.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;? dit Julien saisi de d&eacute;goût.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est que trop vrai, poursuivit le voyageur. Eh bien, malgr&eacute; ces
+bizarreries, et peut-&ecirc;tre &agrave; cause de ces bizarreries, j'en devins
+&eacute;perdument amoureux, non de cet amour id&eacute;al et pur dont votre &acirc;ge est
+capable, mais d'un amour inquiet, d&eacute;vorant comme un d&eacute;sir. Enfin,
+Monsieur, je fus, ce soir-l&agrave;, le plus heureux des hommes, et je
+sollicitai avec ardeur la faveur de la voir le lendemain; elle me le
+promit &agrave; la condition que je ne chercherais &agrave; savoir ni son nom, ni sa
+demeure. Je jurai de respecter ses volont&eacute;s. Elle me banda de nouveau
+les yeux, me conduisit dehors, et me fit remonter en voiture. Au bout
+d'une demi-heure on m'en fit descendre. Au moment o&ugrave; j'&eacute;tais sur le
+marchepied, une joue douce et parfum&eacute;e, que je reconnus bien, effleura
+la mienne, et une voix, que je ne pourrai jamais oublier, me glissa ces
+mots dans l'oreille: <i>&Agrave; demain</i>. J'arrachai le bandeau; mais on me
+poussa sur le pav&eacute;, et la porti&egrave;re se referma pr&eacute;cipitamment derri&egrave;re
+moi. La voiture n'avait point de lanternes et partit comme un trait.
+J'&eacute;tais dans une des plus sombres all&eacute;es des Champs-&Eacute;lys&eacute;es. Je ne vis
+rien, et j'eus bient&ocirc;t cess&eacute; d'entendre le bruit de la voiture, quelques
+efforts que je fisse pour la suivre. Il faisait un verglas affreux; je
+tombais &agrave; chaque pas, et je pris le parti de rentrer chez moi.</p>
+
+<p>&mdash;Et le lendemain? dit Julien.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai jamais revu mon inconnue, si ce n'est tout &agrave; l'heure, &agrave; une
+des fen&ecirc;tres qui donnent sur la cour de cette auberge; et c'est la
+princesse Quintilia Cavalcanti.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en &ecirc;tes sûr, Monsieur? dit Julien triste et constern&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai une autre preuve, dit le voyageur en tirant de son sein une
+montre fort &eacute;l&eacute;gante et en l'ouvrant: regardez ce chiffre; n'est-ce pas
+celui de Quintilia Cavalcanti, avec cette abr&eacute;viation <span class="smcap">Pra</span>, c'est-&agrave;-dire
+principessa? Maudite abr&eacute;viation qui m'a tant fait chercher!</p>
+
+<p>&mdash;Comment avez-vous cette montre? dit Julien.</p>
+
+<p>&mdash;Par un hasard &eacute;trange, j'en avais une absolument semblable, et je
+l'avais pos&eacute;e sur la chemin&eacute;e du boudoir o&ugrave; je fus conduit par mon
+masque. La cherchant pr&eacute;cipitamment, je pris celle-ci qui &eacute;tait
+suspendue &agrave; c&ocirc;t&eacute;, et ce ne fut qu'au bout de quelques jours que je
+m'aper&ccedil;us du chiffre grav&eacute; dans l'int&eacute;rieur.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais si je r&ecirc;ve, dit Saint-Julien en regardant la montre; mais
+il me semble que j'en ai vu tout &agrave; l'heure une semblable dans les mains
+de cette femme.</p>
+
+<p>&mdash;Une montre de platine russe, travaill&eacute;e en Orient, dit le voyageur,
+avec des incrustations d'or &eacute;maill&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que oui, dit Julien.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ouvrez-la, Monsieur, et vous y trouverez le nom de Charles de
+Dortan; faites-le, au nom du ciel!</p>
+
+<p>&mdash;Comment voulez-vous que j'aille demander &agrave; la princesse de voir sa
+montre? et d'ailleurs qu'y gagnerez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je veux lui reprocher son effronterie; on ne se joue pas ainsi
+d'un homme de bonne foi qui s'est soumis &agrave; tant de pr&eacute;cautions
+myst&eacute;rieuses. Il faut d&eacute;masquer une inf&acirc;me coquette, ou bien il faut
+qu'elle me tienne ses promesses, et je garderai &agrave; jamais le silence sur
+cette aventure; car, apr&egrave;s tout, Monsieur, je suis encore capable d'en
+&ecirc;tre amoureux comme un fou.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en fais mon compliment, dit froidement Saint-Julien; pour moi,
+je hais cette sorte de femmes, et je...</p>
+
+<p>&mdash;Voici la voiture qui va partir! s'&eacute;cria le voyageur: je veux
+l'attendre au passage, lui crier mon nom aux oreilles, la terrasser de
+mon regard... Mais de gr&acirc;ce, Monsieur, allez d'abord lui dire que je
+veux lui parler, que je suis Charles de Dortan; elle sait tr&egrave;s-bien mon
+nom, elle me l'a demand&eacute;. Et d'ailleurs elle a ma montre...&raquo;</p>
+
+<p>Le majordome de la princesse vint appeler Julien; celui-ci ob&eacute;it, et
+trouva le page, la du&egrave;gne et les autres install&eacute;s dans les voitures de
+suite et pr&ecirc;ts &agrave; partir. La princesse parut bient&ocirc;t avec la Ginetta;
+elles &eacute;taient coiff&eacute;es de grands voiles noirs pour se pr&eacute;server de la
+poussi&egrave;re de la route. La princesse avait lev&eacute; le sien; mais quand elle
+vit sa voiture entour&eacute;e de curieux, elle sembla &eacute;prouver un sentiment
+d'impatience et d'ennui, et baissa son voile sur son visage. En ce
+moment le voyageur p&acirc;le s'&eacute;lan&ccedil;ait pour la voir; il s'&eacute;lan&ccedil;a trop tard
+et ne la vit pas.</p>
+
+<p>Alors, n'osant adresser la parole &agrave; cette femme dont il ne distinguait
+pas les traits, il prit le bras de Saint-Julien et dit d'un ton
+d'instance:</p>
+
+<p>&laquo;De gr&acirc;ce, dites mon nom.&raquo;</p>
+
+<p>Saint-Julien c&eacute;da machinalement et dit &agrave; la princesse:</p>
+
+<p>&laquo;Madame, voici M. Charles de Dortan.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas l'honneur de le conna&icirc;tre, r&eacute;pondit la princesse, et je le
+salue. Allons, Messieurs, en voiture; d&eacute;p&ecirc;chons-nous!&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; ce ton absolu, les serviteurs de la princesse &eacute;cart&egrave;rent
+pr&eacute;cipitamment les curieux, et Quintilia monta en voiture sans que le
+voyageur p&acirc;le os&acirc;t lui parler. Saint-Julien le vit serrer les poings et
+s'&eacute;lancer avec anxi&eacute;t&eacute; sur un banc pour regarder dans la voiture.</p>
+
+<p class="image"><img src="images/i002.png" alt="Elle paraissait bien avoir trente ans..."
+width="600" /><br />Elle paraissait bien avoir trente ans...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que cet homme-l&agrave; qui nous regarde tant? dit
+nonchalamment la princesse en s'&eacute;tendant &agrave; demi au fond de la voiture,
+dont Saint-Julien et la Ginetta occupaient le devant.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, Madame, r&eacute;pondit la Ginetta avec candeur en relevant
+son voile.</p>
+
+<p>&mdash;C'est M. Charles de Dortan, dit Saint-Julien indign&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas un horloger?&raquo; dit la princesse avec tant de calme, que
+Saint-Julien ne put savoir si c'&eacute;tait une question de bonne foi ou une
+plaisanterie effront&eacute;e.</p>
+
+<p>La princesse releva aussi son voile, se tourna vers Dortan, et lui dit
+d'un ton froid et imp&eacute;ratif:</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, reculez-vous; on ne regarde pas ainsi une femme.</p>
+
+<p>Dortan devint p&acirc;le comme la lune et resta fascin&eacute; &agrave; sa place.</p>
+
+<p>La voiture partit au galop.</p>
+
+<p>&laquo;Ces Fran&ccedil;ais sont insolents! dit la Ginetta au bout d'un instant.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? dit la princesse, qui avait d&eacute;j&agrave; oubli&eacute; l'incident.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut, pensa Julien, que ce Dortan soit un imb&eacute;cile ou un fou.&raquo;</p>
+
+<p>Les mani&egrave;res tranquilles de la princesse le subjugu&egrave;rent bient&ocirc;t, et il
+lui sembla avoir r&ecirc;v&eacute; l'histoire de Dortan. Pendant ce temps le chemin
+se d&eacute;robait sous les pieds des chevaux, et Avignon s'effa&ccedil;ait dans la
+poussi&egrave;re de l'horizon.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="IV" id="IV"></a>IV.</h3>
+
+
+<p>Les journ&eacute;es de ce voyage pass&egrave;rent comme un songe pour Julien. La
+princesse s'&eacute;tait faite homme pour lui parler. Elle avait un art infini
+pour tirer de chaque question tout le parti possible, pour la
+simplifier, l'&eacute;claircir et la rev&ecirc;tir ensuite de tout l'&eacute;clat de sa
+pens&eacute;e vaste et brillante. Toutes ses opinions r&eacute;v&eacute;laient une &acirc;me forte,
+une volont&eacute; implacable, une logique &acirc;pre et serr&eacute;e. Ce caract&egrave;re viril
+&eacute;blouissait le jeune comte. Une chose seule l'affligeait, c'&eacute;tait de n'y
+pas voir percer plus de sensibilit&eacute;; un peu plus d'entra&icirc;nement, un peu
+moins de raison, l'eussent rendu plus s&eacute;duisant sans lui &ocirc;ter peut-&ecirc;tre
+sa puissance. Mais Saint-Julien ne savait pas encore pr&eacute;cis&eacute;ment s'il se
+trompait en augurant de la beaut&eacute; de l'intelligence plus que de la bont&eacute;
+du c&oelig;ur. Peut-&ecirc;tre cette &acirc;me si vaste avait-elle encore plus d'une face
+&agrave; lui montrer, plus d'un tr&eacute;sor &agrave; lui r&eacute;v&eacute;ler. Seulement il s'effrayait
+de la trouver plus dispos&eacute;e &agrave; la critique qu'&agrave; la sympathie lorsqu'il
+s'&eacute;cartait de la r&eacute;alit&eacute; positive pour s'&eacute;garer &agrave; la suite de quelque
+r&ecirc;verie sentimentale.</p>
+
+<p class="image"><img src="images/i003.png" alt="Vraiment, dit l'aubergiste..."
+width="600" /><br />Vraiment, dit l'aubergiste...</p>
+
+<p>Et d'un autre c&ocirc;t&eacute; pourtant il aimait cette froideur d'imagination qui,
+selon lui, devait prendre sa source dans une habitude de m&oelig;urs rigides
+et sages. La familiarit&eacute; chaste des mani&egrave;res et du langage achevait
+d'effacer la f&acirc;cheuse impression qu'il avait re&ccedil;ue d'abord des mani&egrave;res
+hardies et de la brusque familiarit&eacute; de la princesse. Comment accorder
+d'ailleurs les principes d'ordre et de noble harmonie qu'elle &eacute;mettait
+si nettement &agrave; tout propos avec des habitudes de d&eacute;sordre et
+d'effronterie? La d&eacute;pravation dans une &acirc;me si &eacute;lev&eacute;e eût &eacute;t&eacute; une
+monstruosit&eacute;.</p>
+
+<p>Peu apr&egrave;s il lui sembla que cette femme cachait sa bont&eacute; comme une
+faiblesse, mais qu'un foyer de charit&eacute; brûlait dans son &acirc;me. Elle
+n'&eacute;tait occup&eacute;e que de th&eacute;ories philanthropiques, et s'indignait de voir
+sur sa route tant de mis&egrave;re sans soulagement. Elle imaginait alors des
+moyens pour y rem&eacute;dier et s'&eacute;tonnait qu'on ne s'en avis&acirc;t pas.</p>
+
+<p>&laquo;Mais, disait-elle avec col&egrave;re, ces mis&eacute;rables b&acirc;tards qui gouvernent le
+monde &agrave; titre de rois ont bien autre chose &agrave; faire que de secourir ceux
+qui souffrent. Occup&eacute;s de leurs fades plaisirs, ils s'amusent
+pu&eacute;rilement et mesquinement jusqu'&agrave; ce que la voix des peuples fasse
+crouler leurs tr&ocirc;nes trop longtemps sourds &agrave; la plainte.&raquo;</p>
+
+<p>Alors elle parlait de la difficult&eacute; de maintenir l'intelligence entre
+les gouvernements et les peuples. Elle ne la trouvait pas insurmontable.
+&laquo;Mais que peuvent faire, ajoutait-elle, tous ces idiots couronn&eacute;s?&raquo; Et
+apr&egrave;s avoir lumineusement examin&eacute; et critiqu&eacute; le syst&egrave;me de tous les
+cabinets de l'Europe, dont son &oelig;il p&eacute;n&eacute;trant semblait avoir surpris tous
+les secrets, elle &eacute;levait sur des bases philosophiques son syst&egrave;me de
+gouvernement absolu.</p>
+
+<p>&laquo;Les grands rois font les grands peuples, disait-elle; tout se r&eacute;duit &agrave;
+cet aphorisme banal; mais il n'y a pas encore eu de grands rois sur la
+terre, il n'y a eu que de grands capitaines, des h&eacute;ros d'ambition,
+d'intelligence et de bravoure; pas un seul prince &agrave; la fois hardi,
+loyal, &eacute;clair&eacute;, froid, pers&eacute;v&eacute;rant. Dans toutes les biographies
+illustres, la nature infirme perce toujours. Ce n'est pourtant pas &agrave;
+dire qu'il faille abandonner l'&oelig;uvre et d&eacute;sesp&eacute;rer de l'avenir du monde.
+L'esprit humain n'a pas encore atteint la limite o&ugrave; il doit s'arr&ecirc;ter:
+tout ce qui est nettement concevable est ex&eacute;cutable.&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir parl&eacute; ainsi, elle tombait dans de profondes r&ecirc;veries; ses
+sourcils se fron&ccedil;aient l&eacute;g&egrave;rement. Son grand &oelig;il sombre semblait
+s'enfoncer dans ses orbites; l'ambition agrandissait son front brûlant.
+On l'eût prise pour la fille de Napol&eacute;on.</p>
+
+<p>Dans ces instants-l&agrave; Saint-Julien avait peur d'elle.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'est-ce que la charit&eacute;? qu'est-ce que l'amour? se disait-il; que sont
+toutes les vertus et toutes les po&eacute;sies, et tous les sentiments pieux et
+tendres pour une &acirc;me brûl&eacute;e de ces ambitions immenses?&raquo;</p>
+
+<p>Mais s'il la voyait jeter aux pauvres l'or de sa bourse et jusqu'aux
+pi&egrave;ces de son v&ecirc;tement; s'il l'entendait, d'une voix amicale et presque
+maternelle, interroger les malades et consoler les afflig&eacute;s, il &eacute;tait
+plus touch&eacute; de ces marques de bont&eacute; famili&egrave;re qu'il ne l'eût &eacute;t&eacute;
+d'actions plus grandes faites par une autre femme.</p>
+
+<p>Un jour un postillon tomba sous ses chevaux et fut gri&egrave;vement bless&eacute;. La
+princesse s'&eacute;lan&ccedil;a la premi&egrave;re &agrave; son secours; et, sans crainte de
+souiller son v&ecirc;tement dans le sang et dans la poussi&egrave;re, sans craindre
+d'&ecirc;tre atteinte et bless&eacute;e elle-m&ecirc;me par les pieds des chevaux, au
+milieu desquels elle se jeta, elle le secourut et le pansa de ses
+propres mains. Elle le fit avec tant de z&egrave;le et de soin, que
+Saint-Julien aurait cru qu'elle y mettait de l'affectation s'il ne l'eût
+vue tancer s&eacute;rieusement son page, qui criait pour une &eacute;gratignure,
+repousser avec col&egrave;re les mendiants qui &eacute;talaient sous ses yeux de
+fausses plaies, n&eacute;gliger, en un mot, toutes les occasions de d&eacute;ployer
+une compassion inutile et cr&eacute;dule.</p>
+
+<p>Enfin on arriva &agrave; Monteregale, et la princesse, ayant fait ouvrir sa
+voiture, montra de loin &agrave; Saint-Julien les tours d'une jolie forteresse
+en miniature qui dominait sa capitale. La capitale blanche et mignonne
+parut bient&ocirc;t elle-m&ecirc;me au milieu d'une vall&eacute;e d&eacute;licieuse. La garnison,
+compos&eacute;e de cinq cents hommes, arriva &agrave; la rencontre de sa gracieuse
+souveraine. Les douze pi&egrave;ces de canon des forts firent le plus beau
+bruit qu'elles purent, et l'in&eacute;vitable harangue des magistrats fut
+prononc&eacute;e aux portes de la ville.</p>
+
+<p>Quintilia parut recevoir ces honneurs avec un peu de hauteur et
+d'ironie. Peut-&ecirc;tre en eût-elle mieux support&eacute; l'ennui si l'&eacute;clat d'une
+plus vaste puissance les eût rehauss&eacute;s au gr&eacute; de son orgueil. Cependant
+elle se donna la peine de faire &agrave; Saint-Julien les honneurs de sa petite
+principaut&eacute; avec beaucoup de gaiet&eacute;. Elle eut l'esprit de ne point trop
+souffrir du ridicule de ses magistrats, de la mesquinerie de ses forces
+militaires et de l'exigu&iuml;t&eacute; de ses domaines. Elle s'ex&eacute;cuta de bonne
+gr&acirc;ce pour en rire, et ne perdit n&eacute;anmoins aucune occasion de lui faire
+adroitement remarquer les effets d'une sage administration.</p>
+
+<p>Au reste elle prenait trop de peine. Saint-Julien, qui n'avait jamais vu
+que les tourelles l&eacute;zard&eacute;es du manoir h&eacute;r&eacute;ditaire et leurs rustiques
+alentours, &eacute;tait rempli d'une na&iuml;ve admiration pour cet appareil de
+royaut&eacute; domestique. La beaut&eacute; du ciel, les riches couleurs du paysage,
+l'&eacute;l&eacute;gance coquette du palais, construit dans le goût oriental sur les
+dessins de la princesse, les grands airs des seigneurs de sa petite
+cour, les costumes un peu surann&eacute;s, mais riches, des dignitaires de sa
+maison, tout prenait aux yeux du jeune campagnard un aspect de splendeur
+et de majest&eacute; qui lui faisait envisager sa destin&eacute;e comme un r&ecirc;ve.</p>
+
+<p>Arriv&eacute;e dans son palais, Quintilia fut tellement obs&eacute;d&eacute;e de r&eacute;v&eacute;rences
+et de compliments, qu'elle ne put songer &agrave; installer son nouveau
+secr&eacute;taire. Lorsque Saint-Julien voulut aller prendre du repos, les
+valets, mesurant leur consid&eacute;ration &agrave; la magnificence de son costume,
+l'envoy&egrave;rent dans une mansarde. Il y fit peu d'attention. D&eacute;licat de
+complexion et peu habitu&eacute; &agrave; la fatigue, il s'y endormit profond&eacute;ment.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, il fut &eacute;veill&eacute; par la Ginetta.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur le comte, lui dit-elle avec l'aplomb d'une personne qui sent
+toute la dignit&eacute; de son personnage, vous &ecirc;tes mal ici. Son Altesse ne
+sait pas o&ugrave; l'on vous a log&eacute;; mais, comme elle n'a pas eu le temps de
+s'occuper de vous hier, elle vous prie d'attendre ici un jour ou deux,
+d'y prendre vos repas, d'en sortir le moins possible, de ne point vous
+montrer &agrave; beaucoup de personnes, de ne parler &agrave; aucune, et d'&ecirc;tre assur&eacute;
+qu'elle s'occupe de vous installer d'une mani&egrave;re dont vous serez
+content.&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s ce discours, la Ginetta le salua et sortit d'un air majestueux.
+Saint-Julien se conforma religieusement aux intentions de sa souveraine.
+Un vieux valet de chambre lui apporta des aliments tr&egrave;s-choisis, le
+servit respectueusement sans lui adresser un mot, et lui remit quelques
+livres. Ce fut le seul souvenir qu'il eut de la princesse durant trois
+jours.</p>
+
+<p>Le soir de cette troisi&egrave;me journ&eacute;e, comme il commen&ccedil;ait &agrave; s'impatienter
+et &agrave; s'inqui&eacute;ter un peu de cet abandon, il entendit, en m&ecirc;me temps que
+l'horloge qui sonnait minuit, les pas l&eacute;gers d'une femme, et la Ginetta
+reparut.</p>
+
+<p>&laquo;Venez, Monsieur, lui dit-elle d'un ton respectueux, mais avec un regard
+assez moqueur. Son Altesse S&eacute;r&eacute;nissime m'ordonne de vous conduire &agrave;
+votre nouveau domicile.&raquo;</p>
+
+<p>Saint-Julien la suivit &agrave; travers les combles du palais. Apr&egrave;s de
+nombreux d&eacute;tours, elle ouvrit une porte dont elle avait la clef sur
+elle: mais, comme Julien allait la franchir &agrave; son tour, une figure
+allum&eacute;e par la col&egrave;re s'&eacute;lan&ccedil;a au-devant d'eux en s'&eacute;criant:</p>
+
+<p>&laquo;O&ugrave; allez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Que vous importe? r&eacute;pondit hardiment la Ginetta.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; la clart&eacute; vacillante du flambeau que portait la soubrette,
+Saint-Julien reconnut l'&eacute;cuyer ou l'aide de camp Lucioli, qui jetait sur
+lui des regards furieux.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai le commandement de cette partie du ch&acirc;teau, dit-il: vous ne
+passerez point sans ma permission.</p>
+
+<p>&mdash;En voici une qui vaut bien la v&ocirc;tre, dit-elle en lui exhibant un
+papier.&raquo;</p>
+
+<p>Lucioli y jeta les yeux, le froissa dans ses mains avec exasp&eacute;ration et
+le jeta sur les marches de l'escalier en prof&eacute;rant un horrible jurement.
+Puis il disparut apr&egrave;s avoir lanc&eacute; &agrave; Julien un nouveau regard de haine
+et de vengeance.</p>
+
+<p>Cette rapide sc&egrave;ne r&eacute;veilla tous les doutes du jeune homme.</p>
+
+<p>&laquo;Ou je n'ai aucune esp&egrave;ce de jugement, se dit-il, ou cette conduite est
+celle d'un amant disgraci&eacute; qui voit en moi son successeur.&raquo;</p>
+
+<p>Cette id&eacute;e le troubla tellement, qu'il arriva tout tremblant au bas de
+l'escalier. Lorsque Ginetta se retourna pour lui remettre la clef de
+l'appartement, il &eacute;tait p&acirc;le, et ses genoux se d&eacute;robaient sous lui.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien! lui dit la soubrette &agrave; l'&oelig;il brillant, vous avez peur?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas de Lucioli, Mademoiselle, r&eacute;pondit froidement Saint-Julien.</p>
+
+<p>&mdash;Et de quoi donc alors? dit-elle avec ing&eacute;nuit&eacute;. Tenez, Monsieur, vous
+&ecirc;tes chez vous. La princesse vous fera avertir demain quand elle pourra
+vous recevoir. Un serviteur particulier r&eacute;pondra &agrave; votre sonnette. Bonne
+nuit, monsieur le comte.&raquo;</p>
+
+<p>Elle lui lan&ccedil;a un regard &eacute;quivoque, o&ugrave; Saint-Julien ne put distinguer la
+malice ing&eacute;nue d'un enfant de la raillerie aga&ccedil;ante d'une coquette. Il
+entra chez lui tout confus de ses vaines agitations, et craignant de
+jouer vis-&agrave;-vis de lui-m&ecirc;me le r&ocirc;le d'un fat.</p>
+
+<p>L'appartement &eacute;tait d&eacute;cor&eacute; avec un goût exquis. Les draperies en &eacute;taient
+si fra&icirc;ches, que Saint-Julien ne put s'emp&ecirc;cher de penser, malgr&eacute; ses
+scrupules, que ce logement avait &eacute;t&eacute; pr&eacute;par&eacute; pour lui tout expr&egrave;s. La
+simplicit&eacute; aust&egrave;re des ornements, la sobri&eacute;t&eacute; des choses de luxe, le
+choix des objets d'art, semblaient avoir une destination expresse pour
+ses goûts et son caract&egrave;re. Les gravures repr&eacute;sentaient les po&egrave;tes que
+Julien aimait, ses livres favoris garnissaient les armoires de glace. Il
+y avait m&ecirc;me une grande Bible entr'ouverte &agrave; un psaume qu'il avait
+souvent cit&eacute; avec admiration durant le voyage.</p>
+
+<p>&laquo;Il est impossible que ces choses soient l'effet du hasard, dit-il; mais
+que suis-je pour qu'elle s'occupe ainsi de moi, pour qu'elle m'honore
+d'une amiti&eacute; si d&eacute;licate? Quintilia! dût le monde me couvrir de sa
+sanglante moquerie, je m'estimerais bien malheureux s'il me fallait
+&eacute;changer le tr&eacute;sor de cette sainte affection contre une nuit de ton
+plaisir!... Et pourtant quel orgueil serait donc le mien si j'aspirais &agrave;
+&ecirc;tre le seul amant d'une femme comme elle? Suis-je fou? suis-je sot?&raquo;</p>
+
+<p>Le lendemain matin, il se hasarda &agrave; tirer la tresse de soie de sa
+sonnette, moins par le besoin qu'il avait d'un domestique que par un
+sentiment de curiosit&eacute; inqui&egrave;te et vague appliqu&eacute; &agrave; toutes les choses
+qui l'entouraient. Deux minutes apr&egrave;s, il vit entrer le page de la
+princesse. C'&eacute;tait un enfant de seize ans, si fluet et si petit qu'il
+paraissait en avoir douze. Sa physionomie fine et mobile, son air
+enjou&eacute;, hardi et p&eacute;tulant, son costume th&eacute;&acirc;tral, sa chevelure blonde et
+fris&eacute;e, r&eacute;alisaient le plus beau type de page espi&egrave;gle et d'enfant g&acirc;t&eacute;
+qui ait jamais port&eacute; l'&eacute;ventail d'une reine.</p>
+
+<p>&laquo;Eh quoi! c'est toi, Galeotto? dit le jeune comte avec surprise.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, c'est moi, r&eacute;pondit le page avec fiert&eacute;: la princesse me met &agrave; vos
+ordres; mais &eacute;coutez. Vous ne devez jamais oublier que je me nomme
+Galeotto <i>degli Stratigopoli</i>, descendant de princes esclavons, et que
+je suis votre &eacute;gal en toutes choses. Si la pauvret&eacute; a fait de moi un
+aventurier, elle n'en pourra jamais faire un valet. Sachez donc que je
+suis ici ami et compagnon. J'ob&eacute;is &agrave; la princesse; je la servirai &agrave;
+genoux, parce qu'elle est femme et belle; mais vous, je ne consentirai
+jamais qu'&agrave; obliger... Est-ce convenu?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas besoin d'un serviteur, r&eacute;pondit Saint-Julien, et j'ai
+besoin d'un ami. Vous voyez que le hasard me sert bien, n'est-il pas
+vrai?&raquo;</p>
+
+<p>Galeotto lui tendit la main, et un sourire amical entr'ouvrit sa bouche
+vermeille.</p>
+
+<p>&laquo;Son Altesse, reprit-il, m'avait bien dit que nous nous entendrions et
+que nous serions fr&egrave;res. Elle d&eacute;sire que nous n'ayons point de rapports
+avec les laquais. Jeunes comme nous voici, pauvres comme nous l'&eacute;tions
+hier, nous n'avons pas besoin de valets de chambre; mais nous avons
+besoin mutuellement de conseil et de soci&eacute;t&eacute;. C'est pourquoi nos
+gentilles cellules sont voisines l'une de l'autre, une sonnette
+communique de vous &agrave; moi; mais prenez-y bien garde, la m&ecirc;me
+communication existe de moi &agrave; vous, et pour commencer vous allez voir.&raquo;</p>
+
+<p>Le page sortit, et peu apr&egrave;s une sonnette cach&eacute;e dans les draperies du
+lit de Saint-Julien fut &eacute;branl&eacute;e avec autorit&eacute;. Le jeune comte comprit,
+et se h&acirc;ta de sortir de sa chambre. Au bout de quelques pas il vit
+Galeotto sur le seuil de la sienne.</p>
+
+<p>&laquo;Mon jeune ma&icirc;tre, dit Saint-Julien, me voici, j'ai entendu votre appel.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit le page; maintenant retournons chez vous, je vais vous
+aider &agrave; vous habiller. Cela est d'une haute importance, ajouta-t-il,
+voyant que Julien faisait quelque c&eacute;r&eacute;monie; j'accomplis ma mission,
+laissez-moi faire.&raquo;</p>
+
+<p>Alors Galeotto tira de sa poche une clef de vermeil dont il se servit
+pour ouvrir les tiroirs d'un grand coffre de c&egrave;dre qui servait de
+commode dans la chambre de Saint-Julien. Il y prit des v&ecirc;tements d'une
+forme &eacute;trange, devant lesquels le jeune Fran&ccedil;ais se r&eacute;cria, saisi de
+r&eacute;pugnance:</p>
+
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes un niais, mon bon ami, lui dit le page; vous craignez d'&ecirc;tre
+ridicule en vous affublant d'un costume de com&eacute;die. Il ne fallait pas
+vous mettre sous la domination d'une femme. Vous oubliez donc que nous
+jouons ici les premiers r&ocirc;les apr&egrave;s le singe et le perroquet? J'ai fait
+comme vous la premi&egrave;re fois qu'on m'&ocirc;ta ma petite soutane r&acirc;p&eacute;e (car je
+m'&eacute;tais enfui du s&eacute;minaire par-dessus les murs), pour me mettre ce
+justaucorps de soie, ces bas brod&eacute;s et ces plumes, qui me donnent l'air
+d'un kakato&egrave;s. Je pleurai, je criai (j'avais douze ans alors); je voulus
+d&eacute;chirer mes manchettes et jeter mon bonnet sur les toits; mais la
+Ginetta, qui est une fille d'esprit, me fit la le&ccedil;on, et je vous assure
+que je me trouve aujourd'hui fort &agrave; mon avantage. Voyez, ajouta le malin
+page en se promenant devant une glace o&ugrave; il se r&eacute;p&eacute;tait de la t&ecirc;te aux
+pieds; cette petite jambe fine et ce pied de femme ne seraient-ils pas
+perdus sous un pantalon de soldat et sous une botte hongroise?
+Croyez-vous que ma taille fût aussi souple et mes mouvements aussi
+gracieux sous les traits d'un dolman ou sous le drap de votre frac
+grossier? Quant &agrave; mes dentelles, elles ne sont pas beaucoup plus
+blanches que mes mains, c'est en dire assez; et mes cheveux, que vous
+trouvez peut-&ecirc;tre un peu eff&eacute;min&eacute;s, Monsieur, c'est la Ginetta qui les
+frise et les parfume. Allez, mon cher, fiez-vous aux femmes pour savoir
+ce qui nous sied; l&agrave; o&ugrave; elles r&egrave;gnent, nous ne sommes pas trop
+malheureux.</p>
+
+<p>&mdash;Galeotto, dit Saint-Julien en c&eacute;dant d'un air tout r&ecirc;veur &agrave; ses
+instigations, je vous avoue que, s'il en est ainsi, cette cour n'est pas
+trop de mon goût. Vous &ecirc;tes spirituel, brillant; cette vie doit vous
+plaire. D'ailleurs, vous n'avez pas encore atteint l'&acirc;ge o&ugrave; la n&eacute;cessit&eacute;
+d'un r&ocirc;le plus s&eacute;rieux se fait sentir. Vous avez bien d&eacute;j&agrave; la fiert&eacute;
+d'un homme; mais vous avez encore l'heureuse l&eacute;g&egrave;ret&eacute; d'un enfant. Pour
+moi, je suis d&eacute;j&agrave; vieux; car j'ai l'humeur m&eacute;lancolique, le caract&egrave;re
+nonchalant. Une vie de f&ecirc;tes ne me convient gu&egrave;re; je ne sais pas plaire
+aux femmes; j'aimerais mieux vivre &agrave; la mani&egrave;re d'un homme.</p>
+
+<p>&mdash;Admirable princesse! s'&eacute;cria Galeotto en lui boutonnant son pourpoint
+de velours noir.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne voudrais pas plus que vous porter un mousquet sur un bastion et
+fumer dans un corps de garde, continua Julien; je ne me sens pas fait
+pour cette vie rude, ennemie du d&eacute;veloppement de l'intelligence.</p>
+
+<p>&mdash;Sublime bon sens de Son Altesse! reprit le page en lui attachant
+au-dessus du genou une jarreti&egrave;re d'argent cisel&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je voudrais, continua Saint-Julien, pouvoir accomplir ici quelque
+travail utile, et avoir le droit de consacrer &agrave; l'&eacute;tude mes heures de
+loisir.</p>
+
+<p>&mdash;Vive son Altesse S&eacute;r&eacute;nissime! s'&eacute;cria le page.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous donc &agrave; plaisanter ainsi? dit Julien. Vous ne m'&eacute;coutez
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, au contraire, r&eacute;pondit l'enfant; et si je me r&eacute;crie en
+vous &eacute;coutant, c'est de voir que Son Altesse vous connaisse d&eacute;j&agrave; si
+bien. Tout ce que vous me dites l&agrave;, elle me l'a dit hier soir; et vous
+pensez bien qu'apr&egrave;s vous avoir si nettement jug&eacute;, elle a trop d'esprit
+pour vous d&eacute;tourner de votre vocation. Tout ce que vous d&eacute;sirez, elle
+vous l'a pr&eacute;par&eacute;; elle est entr&eacute;e dans le fond de votre cerveau par la
+prunelle de vos yeux, elle a saisi votre &acirc;me dans le son de votre voix.
+Attendez quelques jours, et si vous n'&ecirc;tes pas content de votre sort, il
+faudra vous aller pendre, car c'est que vous aurez le spleen. En
+attendant, regardez-vous, et dites-moi si le choix de ce v&ecirc;tement ne
+r&eacute;v&egrave;le pas chez notre souveraine le sentiment de l'art et de
+l'intelligence du c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois que vous &ecirc;tes tr&egrave;s-ironique, dit Julien en se regardant sans
+se voir; moi, ce n'est pas mon humeur.</p>
+
+<p>&mdash;Seriez-vous susceptible?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre un peu, je l'avoue &agrave; ma honte.</p>
+
+<p>&mdash;Vous auriez tort; mais, sur mon honneur! je ne raille pas.
+Regardez-vous; je sors pour ne pas vous intimider.&raquo;</p>
+
+<p>Le nonchalant Julien resta debout devant sa glace sans penser &agrave; suivre
+le conseil du page. Peu &agrave; peu, il s'examina avec r&eacute;pugnance d'abord,
+puis avec &eacute;tonnement, et enfin avec un certain plaisir. Ce pourpoint
+noir, cette large fraise blanche, ces longs cheveux lisses et tombant
+sur les tempes, allaient si parfaitement &agrave; la figure p&acirc;le, &agrave; la d&eacute;marche
+timide, &agrave; l'air doux et un peu m&eacute;fiant du jeune philosophe, qu'on ne
+pouvait plus le concevoir autrement apr&egrave;s l'avoir vu v&ecirc;tu ainsi.
+Saint-Julien ne s'&eacute;tait jamais aper&ccedil;u de sa beaut&eacute;. Aucun des rustiques
+amis qui avaient entour&eacute; son enfance ne s'en &eacute;tait avis&eacute;; on l'avait, au
+contraire habitu&eacute; &agrave; regarder la d&eacute;licatesse de sa personne comme une
+disgr&acirc;ce de la nature et comme une organisation assez m&eacute;prisable. Pour
+la premi&egrave;re fois, en se voyant semblable &agrave; un type qu'il avait souvent
+admir&eacute; dans les copies grav&eacute;es des anciens tableaux il s'&eacute;tonna de ne
+point trouver sa t&eacute;nuit&eacute; ridicule et sa gaucherie disgracieuse. Une
+satisfaction ing&eacute;nue se r&eacute;pandit sur sa figure et l'absorba tellement,
+qu'il resta pr&egrave;s d'un quart d'heure en extase devant lui-m&ecirc;me,
+s'oubliant compl&egrave;tement, et prenant la glace o&ugrave; il se regardait, dans
+son immobilit&eacute; contemplative, pour un beau tableau suspendu devant lui.</p>
+
+<p>Deux figures &eacute;panouies qui se montr&egrave;rent au second plan d&eacute;truisirent son
+illusion. Il s'&eacute;veilla comme d'un songe, et vit derri&egrave;re lui le page et
+la Ginetta, qui l'applaudissaient en riant de toute leur &acirc;me. Un peu
+confus d'&ecirc;tre surpris ainsi, le jeune comte s'adossa &agrave; la boiserie de sa
+chambre, et, se croisant les bras, attendit que leur gaiet&eacute; se fût
+exhal&eacute;e; mais son regard triste et un peu m&eacute;prisant ne put en r&eacute;primer
+l'&eacute;lan. Le page sauta sur le lit en se tenant les flancs, et la Ginetta
+se laissa tomber sur un carreau avec la gr&acirc;ce d'une chatte qui joue.</p>
+
+<p>Mais, se levant tout &agrave; coup et croisant ses bras sur sa poitrine, elle
+s'adossa &agrave; la boiserie, pr&eacute;cis&eacute;ment en face de Julien, et dans la m&ecirc;me
+attitude que lui. Puis elle le regarda du haut en bas avec une attention
+s&eacute;rieuse.</p>
+
+<p>Se tournant ensuite vers le page, elle lui dit d'un ton grave:
+&laquo;Seulement la jambe un peu gr&ecirc;le et les genoux un peu rapproch&eacute;s; mais
+ce n'est pas disgracieux, tant s'en faut.&raquo;</p>
+
+<p>Saint-Julien, tr&egrave;s-piqu&eacute; de leurs mani&egrave;res, se sentait rougir de honte
+et de col&egrave;re lorsqu'on entendit sonner onze heures. Le page et la
+soubrette, tressaillant comme des l&eacute;vriers au son du cor, le saisirent
+chacun par un bras en s'&eacute;criant: &laquo;Vite, vite, &agrave; notre poste!&raquo; et avant
+qu'il eût eu le temps de se reconna&icirc;tre, il se trouva dans la chambre de
+la princesse.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="V" id="V"></a>V.</h3>
+
+
+<p>Quintilia &eacute;tait &eacute;tendue sur de riches tapis et fumait du lataki&eacute; dans
+une longue chibouque couverte de pierreries. Elle portait toujours ce
+costume grec qu'elle semblait affectionner, mais dont l'&eacute;clat, cette
+fois, &eacute;tait &eacute;blouissant. Les &eacute;toffes de soie des Indes &agrave; fond blanc sem&eacute;
+de fleurs &eacute;taient bord&eacute;es d'ornements en pierres pr&eacute;cieuses; les
+diamants &eacute;tincelaient sur ses &eacute;paules et sur ses bras. Sa calotte de
+velours bleu de ciel, pos&eacute;e sur ses longs cheveux flottants, &eacute;tait
+brod&eacute;e de perles fines avec une rare perfection. Un riche poignard
+brillait dans sa ceinture de cachemire. Un jeune axis apprivois&eacute; dormait
+&agrave; ses pieds, le nez allong&eacute; sur une de ses pattes fluettes. Appuy&eacute;e sur
+le coude, et s'entourant des nuages odorants du lataki&eacute;, la princesse,
+fermant les yeux &agrave; demi, semblait plong&eacute;e dans une de ces molles extases
+dont les peuples du Levant savent si bien savourer la paisible
+b&eacute;atitude. La Ginetta se mit &agrave; lui pr&eacute;parer du caf&eacute;, et le page &agrave;
+remplir sa pipe, qu'elle lui tendit d'un air nonchalant, apr&egrave;s lui avoir
+fait un tr&egrave;s petit signe de t&ecirc;te amical. Julien restait debout au milieu
+de la chambre, &eacute;perdu d'admiration, mais singuli&egrave;rement embarrass&eacute; de sa
+personne.</p>
+
+<p>Quintilia, soufflant au milieu du nuage d'opale qui flottait autour
+d'elle, distingua enfin son secr&eacute;taire intime, qui attendait
+craintivement ses ordres. &laquo;Ah! c'est toi, Giuliano? dit-elle en lui
+tendant sa belle main; es-tu bien dans ton nouvel appartement?
+Trouves-tu que j'aie &eacute;t&eacute; un bon factotum dans ton petit palais? &Agrave; ton
+tour, tu auras bien des choses &agrave; faire dans le mien: mais nous parlerons
+de cela demain. Aujourd'hui je te pr&eacute;sente &agrave; mes courtisans; songe &agrave;
+faire bonne contenance. Voyons; ton costume? marche un peu. Comment le
+trouves-tu, Ginetta?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis absolument de l'avis de Votre Altesse.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, Galeotto?</p>
+
+<p>&mdash;Si mademoiselle n'avait rien dit, j'aurais dit quelque chose; mais ne
+trouve rien de plus spirituel &agrave; r&eacute;pondre que ce qu'elle a trouv&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ginetta, dit la princesse, je vous d&eacute;fends de tourmenter Galeotto.
+D'ailleurs, ajouta-t-elle en voyant l'air triste et contraint de
+Saint-Julien, ces enfantillages ne sont pas du goût de M. le comte, et
+il vous faudra, avec lui, brider un peu votre folle humeur.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Julien, qui craignait de jouer le r&ocirc;le d'un p&eacute;dant,
+laissez, je vous en prie, leur gaiet&eacute; s'exercer &agrave; mes d&eacute;pens; je suis un
+paysan sans gr&acirc;ce et sans esprit, leurs sarcasmes me formeront
+peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est notre amiti&eacute; qui prendra ce soin, dit Quintilia. Mais, dis-moi,
+enfant, tu ne m'as pas cont&eacute; ton histoire, et je ne sais pas encore par
+quelle bizarrerie du destin monsieur le comte de Saint-Julien m'a fait
+l'honneur de me suivre en Illyrie. Je gagerais qu'il y a l&agrave;-dessous
+quelque aventure d'amour, quelque grande passion de roman, contrari&eacute;e
+par des parents inflexibles; tu m'as bien l'air d'&ecirc;tre venu &agrave; moi
+par-dessus les murs. Voyons, Ragazzo, quelle escapade avez-vous faite?
+pour quelle dette de jeu, pour quel grand coup d'&eacute;p&eacute;e, pour quelle fille
+enlev&eacute;e ou s&eacute;duite avez-vous pris votre pays par pointe?&raquo;</p>
+
+<p>En parlant ainsi, elle posa son pied chauss&eacute; d'un bas de soie bleu&acirc;tre
+lam&eacute; d'argent sur le flanc de sa biche tachet&eacute;e, et, tout en prenant sa
+chibouque des mains du page, elle le baisa au front avec indolence.</p>
+
+<p>Cette familiarit&eacute; ne troubla nullement Galeotto, qui semblait tout &agrave;
+fait d&eacute;vou&eacute; &agrave; son r&ocirc;le d'enfant; mais elle fit monter le sang au visage
+du timide Julien.</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, dit la princesse sans y faire attention; nous avons encore une
+heure &agrave; attendre l'ouverture du c&eacute;r&eacute;monial; veux-tu nous raconter tes
+aventures?</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! Madame, r&eacute;pondit Julien, il vaudrait mieux m'ordonner de vous
+lire un conte des <i>Mille et une Nuits</i> ou un des romanesques &eacute;pisodes de
+Cervant&egrave;s; ce serait plus amusant pour Votre Altesse que les obscures
+souffrances d'un h&eacute;ros aussi vulgaire et d'un conteur aussi m&eacute;diocre que
+je le suis.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois comprendre ta r&eacute;pugnance, Giuliano, reprit la princesse; tu
+crains d'&ecirc;tre &eacute;cout&eacute; avec indiff&eacute;rence: tu te trompes; il ne s'agit pas
+pour moi de satisfaire une curiosit&eacute; oisive; je voudrais lire jusqu'au
+fond de ton c&oelig;ur, afin d'&eacute;clairer mon amiti&eacute; sur les moyens de te rendre
+heureux. Si tu doutes de l'int&eacute;r&ecirc;t avec lequel nous allons t'entendre,
+attends que la confiance te vienne. C'est &agrave; nous de savoir la m&eacute;riter.</p>
+
+<p>&mdash;Je serais un sot et un ingrat, r&eacute;pondit Julien, si je doutais de la
+bienveillance de Votre Altesse apr&egrave;s les bont&eacute;s dont elle m'a combl&eacute;; je
+crois aussi &agrave; l'amiti&eacute; de mon jeune confr&egrave;re, &agrave; la discr&eacute;tion de la
+signora Gina. D'ailleurs il n'y a point de piquants myst&egrave;res dans mon
+histoire, et les malheurs domestiques dont j'ai souffert ne peuvent &ecirc;tre
+aggrav&eacute;s ni adoucis par la publicit&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Galeotto prit la main de Julien et le fit asseoir sur le tapis, entre
+lui et l'axis favori. Le jeune comte raconta son histoire en ces termes:</p>
+
+<p>&laquo;Je suis n&eacute; en Normandie, de parents nobles, mais ruin&eacute;s par la
+r&eacute;volution du si&egrave;cle dernier. Ma m&egrave;re, en partant pour l'&eacute;tranger, fut
+heureuse de pouvoir confier mon &eacute;ducation &agrave; un pr&ecirc;tre &agrave; qui elle avait
+rendu d'importants services dans des temps meilleurs, et qui, par
+reconnaissance, se chargea de moi. J'avais six ans quand on m'installa
+au presbyt&egrave;re dans un riant village de ma patrie. Le cur&eacute; &eacute;tait encore
+jeune, mais c'&eacute;tait un homme aust&egrave;re et fervent comme un chr&eacute;tien des
+anciens jours. Intelligent et instruit, il se plut &agrave; &eacute;tendre le cercle
+de mes id&eacute;es aussi loin qu'il est possible de le faire sans d&eacute;passer les
+limites sacr&eacute;es de la foi. Il jugeait toutes les choses humaines avec
+s&eacute;v&eacute;rit&eacute;, mais avec calme. Ses principes &eacute;taient inflexibles, et
+l'extr&ecirc;me puret&eacute; de sa conscience lui donnait le droit d'&ecirc;tre ferme et
+absolu avec les m&eacute;chants. Il &eacute;tait peu susceptible d'enthousiasme, si ce
+n'est lorsqu'il s'agissait de fl&eacute;trir le vice par des paroles v&eacute;h&eacute;mentes
+et de repousser l'hypocrite ostentation des faux d&eacute;vots.</p>
+
+<p>&laquo;Malgr&eacute; cette noble sinc&eacute;rit&eacute; et l'horreur qu'il &eacute;prouvait pour tout
+machiav&eacute;lisme religieux, cet homme respectable &eacute;tait peu compris et peu
+aim&eacute;. On l'accusait de manquer de tol&eacute;rance, et on le confondait avec
+les fanatiques qui, sous la robe du l&eacute;vite, rec&egrave;lent la haine et
+l'aigreur jalouse des c&oelig;urs froiss&eacute;s. Mais on &eacute;tait injuste envers lui,
+je puis l'affirmer. C'&eacute;tait le plus chaste et en m&ecirc;me temps le moins
+chagrin des pr&ecirc;tres. La fermet&eacute;, l'esprit d'ordre et l'amour de la
+justice, qui &eacute;taient les principaux traits de son caract&egrave;re,
+entretenaient dans ses mani&egrave;res et dans ses m&oelig;urs une s&eacute;r&eacute;nit&eacute;
+patriarcale. Sa maison &eacute;tait rigoureusement bien tenue; sa s&oelig;ur, digne
+et excellente m&eacute;nag&egrave;re, distribuait ses aum&ocirc;nes avec discernement, et il
+avait si bien surveill&eacute; sa paroisse, qu'on n'y voyait plus aucun
+malfaiteur ni aucun vagabond troubler le repos ou effaroucher la
+conscience des honn&ecirc;tes gens.</p>
+
+<p>&laquo;C'est l&agrave; ce qui faisait dire &agrave; des philanthropes imprudents qu'il se
+conduisait plut&ocirc;t en justicier inflexible qu'en ap&ocirc;tre mis&eacute;ricordieux.
+Ces gens-l&agrave; ne voulaient pas comprendre qu'il faisait la guerre au vice,
+et ne ha&iuml;ssait dans les hommes que la souillure de leurs p&eacute;ch&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;Pour moi, j'aimais en lui toutes choses, mais principalement cette
+vertueuse rigueur, qui &eacute;clairait tous les doutes de ma conscience et qui
+aplanissait toutes les difficult&eacute;s de mon chemin. Guid&eacute; par lui, je me
+sentais capable d'&ecirc;tre vertueux comme lui. Ses conseils, ses
+encouragements et ses &eacute;loges n'inondaient d'une joie c&eacute;leste, et je ne
+craignais point de chercher dans un noble orgueil la force dont l'homme
+a besoin pour traverser les s&eacute;ductions coupables. Il m'exhortait &agrave; ce
+sentiment d'estime envers moi-m&ecirc;me, et me le faisait envisager comme la
+plus sûre garantie contre la d&eacute;pravation d'un si&egrave;cle sans croyance.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; cet endroit du r&eacute;cit de Julien, la Ginetta laissa tomber son &eacute;ventail,
+et ses regards vagues, qui tenaient le milieu entre le sommeil et la
+pr&eacute;occupation, troubl&egrave;rent un peu le narrateur. Galeotto sourit &agrave; demi
+et lui dit: &laquo;Prenez courage, mon cher monsieur de F&eacute;nelon; cette frivole
+Cidalise n'est bonne qu'&agrave; d&eacute;couper du papier et &agrave; friser des petits
+chiens.&raquo; La princesse lui imposa silence et pria Saint-Julien de
+continuer.</p>
+
+<p>&laquo;Lorsque j'entrai dans l'adolescence, un trouble inconnu vint porter
+l'&eacute;pouvante dans mes r&ecirc;ves et dans mes pri&egrave;res. Je m'en confessai &agrave; mon
+instituteur, non comme &agrave; un pr&ecirc;tre, mais comme &agrave; un ami. Il me r&eacute;pondit
+avec franchise et me r&eacute;v&eacute;la hardiment tous les secrets de la vie.&mdash;Si
+vous &eacute;tiez destin&eacute; &agrave; la virginit&eacute; du sacerdoce, me dit-il, j'essaierais
+de prolonger votre ignorance ou d'&eacute;teindre par la crainte les ardeurs de
+votre jeune imagination; mais le germe des passions se r&eacute;v&egrave;le chez vous
+avec trop de vivacit&eacute; pour que j'essaie jamais de vous retirer du monde,
+o&ugrave; votre place est marqu&eacute;e. Il ne s'agit que de bien diriger les
+passions, pour qu'elles soient fertiles en nobles pens&eacute;es et en belles
+actions.</p>
+
+<p>&laquo;Alors il essaya de me peindre les deux sortes d'amours qui souillent ou
+purifient les &acirc;mes: l'attrait du plaisir qui, sans l'autre amour, ne
+conduit qu'&agrave; l'abrutissement de l'esprit; et l'amour du c&oelig;ur, qui
+rapproche les &ecirc;tres vertueux et produit l'union sainte de l'homme et de
+la femme. Il me parla de cette compagne d'Adam, de ce rayon du ciel
+envoy&eacute; au sommeil du premier homme, comme le plus beau don que Dieu eût
+mis en r&eacute;serve pour couronner l'&oelig;uvre de la cr&eacute;ation. Il me parla aussi
+de cet &ecirc;tre d&eacute;g&eacute;n&eacute;r&eacute; qui, dans notre soci&eacute;t&eacute; corrompue, d&eacute;ment sa
+c&eacute;leste origine et enivre l'homme des poisons de la luxure, fruit amer
+et imp&eacute;rissable de l'arbre de la science. Les portraits qu'il me fit de
+la femme pure et de la femme vicieuse imprim&egrave;rent dans mon c&oelig;ur, encore
+enfant, deux images ineffa&ccedil;ables: l'une, divine et couronn&eacute;e, comme les
+vierges de nos &eacute;glises, d'une sainte aur&eacute;ole; l'autre, hideuse et
+grima&ccedil;ante comme un r&ecirc;ve funeste. Que cette id&eacute;e fût erron&eacute;e dans sa
+candeur, cela est hors de doute pour moi aujourd'hui, et pourtant je
+n'ai pu perdre enti&egrave;rement cette impression obstin&eacute;e de ma premi&egrave;re
+jeunesse. La laideur du corps et celle de l'&acirc;me me semblent toujours
+ins&eacute;parables au premier abord; et quand je vois la beaut&eacute; du visage
+servir de masque &agrave; la corruption du c&oelig;ur, j'en suis r&eacute;volt&eacute; comme d'une
+double imposture, et je suis saisi de terreur comme &agrave; l'aspect d'un
+bouleversement dans l'ordre &eacute;ternel de l'univers.</p>
+
+<p>&laquo;Au retour des Bourbons en France, mes parents revinrent de
+l'&eacute;migration, et je quittai avec regret le presbyt&egrave;re pour aller vivre
+dans le ch&acirc;teau d&eacute;labr&eacute; de mes anc&ecirc;tres. Mon p&egrave;re sacrifia ses derni&egrave;res
+ressources pour rentrer en possession du manoir qui portait son nom;
+mais il ne put racheter qu'une tr&egrave;s-petite partie des terres
+environnantes, et l'entretien d'une vaste maison et d'un parc sans
+rapport achev&egrave;rent de rendre notre existence pr&eacute;caire et triste.
+N&eacute;anmoins je me flattais, dans les commencements, de goûter un bonheur
+nouveau pour moi dans l'intimit&eacute; de ma m&egrave;re, dont je me rappelais avec
+amour les caresses et les premiers soins. Elle &eacute;tait encore belle malgr&eacute;
+ses cinquante ans, et &agrave; un esprit naturel et enjou&eacute; elle joignait assez
+d'instruction et de jugement; mais, par une inconcevable fatalit&eacute;, nos
+opinions diff&eacute;raient sur beaucoup de points. Il est vrai que ma m&egrave;re,
+douce et facile dans son humeur railleuse, attachait peu d'importance &agrave;
+nos discussions et semblait ne pas s'apercevoir de l'impression p&eacute;nible
+que j'en recevais; mais il m'&eacute;tait cruel de trouver dans une femme que
+j'aurais voulu entourer du plus saint respect une l&eacute;g&egrave;ret&eacute; de principes
+si diff&eacute;rente de ce que j'en attendais. Peu &agrave; peu, la frivolit&eacute; avec
+laquelle ma m&egrave;re traitait mes plus ch&egrave;res croyances, l'esp&egrave;ce de piti&eacute;
+moqueuse qu'elle avait pour mon caract&egrave;re, me rendirent plus hardi, et
+j'essayai de l'amener &agrave; mes id&eacute;es; mais alors elle m'imposa silence avec
+hauteur, et me reprocha aigrement ce qu'elle appelait le p&eacute;dantisme de
+l'intol&eacute;rance. Mon p&egrave;re ne se m&ecirc;lait jamais &agrave; nos contestations; presque
+toujours endormi dans son fauteuil, il ne prenait int&eacute;r&ecirc;t qu'&agrave; sa partie
+de piquet, que ma m&egrave;re faisait, il est vrai, avec une obligeance
+infatigable; et, pourvu que rien ne g&ecirc;n&acirc;t ses habitudes paresseuses, il
+s'accommodait de tous les visages et de tous les caract&egrave;res. Un ami
+subalterne de la maison me rendit, presque malgr&eacute; moi, le triste service
+de m'apprendre que ma m&egrave;re avait souvent tromp&eacute; autrefois ce d&eacute;bonnaire
+mari, et me conseilla de heurter moins imprudemment ses souvenirs, et
+peut-&ecirc;tre les reproches secrets de sa conscience, par la rigidit&eacute; de mes
+principes. Je le remerciai de son avis, et j'en profitai. Je compris que
+je n'avais plus le droit de discuter, puisque c'&eacute;tait m'arroger celui de
+censurer la conduite de ma m&egrave;re; mais en rentrant dans la voie d'un
+froid respect, je sentis s'&eacute;vanouir en moi cette sainte affection dont
+j'avais con&ccedil;u l'espoir.</p>
+
+<p>&laquo;Je me retirai en moi-m&ecirc;me; je devins m&eacute;lancolique, souffrant, et
+l'ennui s'empara de moi. Je pris dans cet isolement de l'&acirc;me une
+habitude de r&eacute;serve qui acheva de m'ali&eacute;ner le c&oelig;ur de mes parents. Ils
+me le t&eacute;moign&egrave;rent cruellement quatre ou cinq fois, et &agrave; la derni&egrave;re je
+pris mon parti. Je partis dans la nuit, leur laissant une lettre
+d'humbles excuses, et leur promettant que, quelle que fût ma fortune,
+ils n'auraient jamais &agrave; rougir de moi. Je me mis donc en route, au
+hasard, tristement, et presque sans ressources, la g&ecirc;ne o&ugrave; vivaient mes
+parents m'interdisant de leur demander le moindre sacrifice; j'esp&eacute;rai
+en la Providence et un peu en mon courage. Votre Altesse sait le reste,
+et gr&acirc;ce &agrave; sa bont&eacute;, je n'ai pas eu longtemps &agrave; supporter les fatigues
+et les privations de mon voyage.</p>
+
+<p>&mdash;Je te remercie, mon cher Julien, dit la princesse. Je vois que tu es
+un honn&ecirc;te homme et un noble c&oelig;ur; mais laisse-moi te parler en amie et
+remplacer la m&egrave;re que tu as abandonn&eacute;e. Je crains que tu ne sois un peu
+entach&eacute;, &agrave; ton insu et malgr&eacute; toi, de l'esprit d'obstination et
+d'orgueil que l'on reproche avec raison au clerg&eacute; de France. Tu a subi
+l'influence des pr&ecirc;tres dans ce qu'elle a de bon principalement, mais
+aussi un peu dans ce qu'elle a de dangereux. Ton cur&eacute; de village est
+sans doute un homme vertueux et franc; mais peut-&ecirc;tre ceux qui lui
+reprochaient de manquer d'indulgence et de mis&eacute;ricorde n'avaient-ils pas
+absolument tort. Je n'aime pas qu'on chasse d'un pays les vagabonds et
+les malfaiteurs; c'est se d&eacute;faire de la peste en faveur de son prochain.
+Il vaudrait mieux essayer de fixer et d'employer les uns, de corriger ou
+de contenir les autres. Ta m&egrave;re me para&icirc;t une bonne femme que tu aurais
+mieux fait d'accepter avec ses qualit&eacute;s et ses d&eacute;fauts, et je
+l'estimerais encore mieux si tu avais ignor&eacute; ou enseveli dans un &eacute;ternel
+oubli les fautes de sa jeunesse. Prends-y garde, mon enfant: ce
+caract&egrave;re absolu, cette froide habitude de condamner en silence et de
+fuir sans retour et sans pardon tout ce qui ne nous ressemble pas, peut
+bien nous rendre coupables, dangereux aux autres et &agrave; nous-m&ecirc;mes. Tu
+vois d&eacute;j&agrave; que tu t'es fait souffrir, que tu as g&acirc;t&eacute; le bonheur possible
+de la vie de famille; et sans doute ta m&egrave;re, quelque frivole qu'elle
+soit, doit avoir pleur&eacute; ton d&eacute;part et ses motifs. Lui donnes-tu
+quelquefois de tes nouvelles, au moins?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Madame, r&eacute;pondit Saint-Julien.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, fais-le toujours, reprit-elle, et que le ton de tes lettres
+lui fasse oublier ce que ton absence a de cruel et de mortifiant. Au
+reste, ajoute la princesse en se levant et en lui tendant la main, vous
+avez bien fait de nous dire toutes ces choses, monsieur le comte; nous
+saurons mieux le respect que nous devons &agrave; vos chagrins. Mes enfants,
+dit-elle aux deux autres, vous avez trop d'esprit et de d&eacute;licatesse pour
+ne pas le comprendre, le c&oelig;ur de San-Giuliano n'est pas du m&ecirc;me &acirc;ge que
+le votre. Il ne faut pas le traiter comme un camarade d'enfance. Et toi,
+mon ami, dit-elle au jeune comte, il faut faire aussi quelque concession
+&agrave; leur jeunesse, et t&acirc;cher de te distraire avec eux. Nous r&eacute;unirons tous
+nos efforts pour te faire l'avenir meilleur que le pass&eacute;; si nous
+&eacute;chouons, c'est que l'amiti&eacute; est sans puissance et ton &acirc;me sans oubli.&raquo;</p>
+
+<p>L'heure &eacute;tant venue o&ugrave; la princesse devait se montrer pour la premi&egrave;re
+fois depuis son retour &agrave; toute sa cour assembl&eacute;e, elle prit le bras de
+Julien pour se lever; puis elle passa sur sa robe de soie une pelisse de
+velours brod&eacute;e d'or et fourr&eacute;e de zibeline. Le page prit son &eacute;ventail de
+plumes de paon. On remit &agrave; Julien un livre &agrave; riches fermoirs sur lequel
+il devait inscrire les demandes pr&eacute;sent&eacute;es &agrave; la souveraine. La Ginetta,
+qui avait des privil&egrave;ges particuliers, se m&ecirc;la &agrave; trois grandes dames
+autrichiennes qui, par droit de noblesse, avaient la charge honorifique
+de para&icirc;tre en public les suivantes de la princesse. Elles n'&eacute;taient
+gu&egrave;re flatt&eacute;es de voir une V&eacute;nitienne sans naissance et, disaient-elles,
+sans conduite, marcher du m&ecirc;me pas et leur &ocirc;ter sans fa&ccedil;on des mains la
+queue du manteau ducal; mais la princesse avait des volont&eacute;s absolues.
+Elle eût chass&eacute; ces douairi&egrave;res plut&ocirc;t que de contrarier sa jeune
+favorite, et aucun homme de cour ne trouvait &agrave; redire &agrave; l'admission
+d'une si belle personne dans les salles de r&eacute;ception.</p>
+
+<p>Quand la princesse eut agr&eacute;&eacute; les hommages de ses flatteurs, elle leur
+pr&eacute;senta son secr&eacute;taire intime, le comte de Saint-Julien. Au ton de sa
+voix, tous comprirent que ce n'&eacute;tait pas &agrave; la lettre un successeur de
+l'abb&eacute; Scipione, et qu'il fallait se conduire autrement avec lui.
+Saint-Julien fut donc &eacute;tourdi et presque effray&eacute; des protestations et
+des avances qui lui furent faites de tous c&ocirc;t&eacute;s. Il &eacute;tait bien loin
+d'avoir con&ccedil;u une si haute id&eacute;e de son r&ocirc;le. &laquo;Eh! mon Dieu! se
+disait-il, si j'&eacute;tais l'&eacute;poux de la princesse, on ne me traiterait pas
+mieux. Tous ces gens-l&agrave; doivent pourtant bien savoir dans quel costume
+je suis arriv&eacute; ici.&raquo; En voyant combien les hommes sont rampants et
+souples devant tout ce qui semble accaparer la faveur du ma&icirc;tre, il
+s'&eacute;tonna d'avoir &eacute;t&eacute; si craintif. &laquo;Qu'est-ce donc que cette grandeur que
+j'avais r&ecirc;v&eacute;e? se dit-il; o&ugrave; sont ces hommes &eacute;lev&eacute;s qui soutiennent la
+dignit&eacute; de leur rang par de nobles actions, et qui ont le c&oelig;ur fier et
+hardi comme la devise de leurs anc&ecirc;tres? Les vrais nobles sont-ils aussi
+rares que les vrais talents?&raquo;</p>
+
+<p>Le jour m&ecirc;me, on c&eacute;l&eacute;bra le mariage de l'aide de camp Lucioli avec la
+lectrice mistress White. Ce fut un grand sujet d'&eacute;tonnement pour Julien,
+de voir ce beau jeune homme &eacute;pouser une vieille fille d'un rang obscur
+et d'un esprit m&eacute;diocre. Personne ne songea &agrave; partager la surprise de
+Julien. La du&egrave;gne &eacute;tait richement dot&eacute;e par la princesse, et Lucioli
+pourrait d&eacute;sormais satisfaire ses &eacute;troites vanit&eacute;s et d&eacute;ployer un luxe
+insolent. Il &eacute;tait r&eacute;concili&eacute; avec sa situation, et trouvait dans le
+maintien grave de Quintilia plus d'indulgence pour son amour-propre
+qu'il ne l'avait esp&eacute;r&eacute;.</p>
+
+<p>En effet, la princesse pr&eacute;sida cette c&eacute;r&eacute;monie avec un sang-froid
+imperturbable. Il &eacute;tait impossible de se douter, &agrave; son air aust&egrave;re et
+maternel, qu'elle fût occup&eacute;e &agrave; se divertir s&eacute;rieusement d'une victime
+insolente et l&acirc;che. Dans aucun recoin de la chapelle on n'osa &eacute;changer
+le plus furtif sourire. Les l&egrave;vres de Quintilia &eacute;taient immobiles et
+serr&eacute;es comme celles d'un math&eacute;maticien qui r&eacute;sout int&eacute;rieurement un
+probl&egrave;me. Julien se m&eacute;fia n&eacute;anmoins de cette affectation, et quand vers
+minuit la princesse se retrouva dans son appartement avec lui, Ginetta
+et Galeotto, il ne s'&eacute;tonna gu&egrave;re de la sc&egrave;ne qui eut lieu, devant lui.
+La Ginetta, mettant son mouchoir sur sa bouche, semblait attendre dans
+une impatience douloureuse le signal de sa d&eacute;livrance, lorsque
+Quintilia, se laissant tomber tout de son long sur le tapis, lui donna
+l'exemple d'un rire inextinguible et presque convulsif. Le page fit la
+troisi&egrave;me partie, et Julien resta &eacute;bahi &agrave; les contempler jusqu'&agrave; ce que,
+les rires un peu apais&eacute;s, un feu roulant et crois&eacute; de sarcasmes amers et
+d'observations caustiques lui fit comprendre qu'on venait de jouer la
+plus majestueuse des farces dont un amant rebut&eacute; ou disgraci&eacute; pût &ecirc;tre
+la victime ou le bouffon.</p>
+
+<p>&laquo;Je n'aime pas cela, dit-il au page lorsqu'ils se retrouv&egrave;rent ensemble
+dans leur appartement. Ou Lucioli est un pauvre niais qu'on mystifie
+sans piti&eacute;, ou c'est un mis&eacute;rable qui se console avec de l'argent, et
+qu'il faudrait plut&ocirc;t chasser.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez l'air, dit le page d'un ton assez sec et s&eacute;rieux, de
+critiquer la conduite de notre bienfaitrice; je vous dirai, moi aussi,
+monsieur de Saint-Julien, je n'aime pas cela.</p>
+
+<p>&mdash;Mettez-vous &agrave; ma place, r&eacute;pondit Julien un peu confus; ne
+penseriez-vous pas, en voyant des choses si &eacute;tranges, que la princesse
+est bien cruelle envers ceux qui osent s'&eacute;lever jusqu'&agrave; elle, ou bien
+inconstante envers ceux qu'elle y fait monter un instant?&raquo;</p>
+
+<p>Le page ne r&eacute;pondit que par un grand &eacute;clat de rire; puis, reprenant
+aussit&ocirc;t son s&eacute;rieux, il quitta Saint-Julien en lui disant: &laquo;Mon ami, ni
+le d&eacute;vouement ni la prudence n'admettent l'esprit d'analyse.&raquo;</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="VI" id="VI"></a>VI.</h3>
+
+
+<p>Le lendemain, la princesse appela Saint-Julien et s'enferma avec lui
+dans son cabinet. Elle &eacute;tait occup&eacute;e de mille projets; elle voulait
+apporter de notables &eacute;conomies &agrave; son luxe, fonder un nouvel h&ocirc;pital,
+r&eacute;duire les richesses d'un chapitre religieux, &eacute;crire un trait&eacute; sur
+l'&eacute;conomie politique, et mille autres choses encore. Saint-Julien fut
+&eacute;pouvant&eacute; de tout ce qu'elle voulait r&eacute;aliser, et il pensa un instant
+que la vie d'un homme ne suffirait pas &agrave; en faire le d&eacute;tail. N&eacute;anmoins
+elle lui posa si nettement les points principaux, elle le seconda par
+des explications si pr&eacute;cises et si lucides, qu'il commen&ccedil;a bient&ocirc;t &agrave;
+voir clair dans ce qu'il avait pris &agrave; l'abord pour le chaos d'une t&ecirc;te
+de femme. Lorsqu'elle le renvoya, elle lui confia une besogne assez
+consid&eacute;rable, qu'il eut &agrave; lui rendre le lendemain et dont elle fut
+contente, bien qu'elle y f&icirc;t de nombreuses annotations.</p>
+
+<p>Plusieurs mois furent employ&eacute;s &agrave; dresser et &agrave; pr&eacute;parer ce travail.
+Durant tout ce temps, la princesse fut enferm&eacute;e dans son palais; les
+f&ecirc;tes et les r&eacute;ceptions furent suspendues; les rues furent
+silencieuses, et les fa&ccedil;ades ne s'illumin&egrave;rent plus de l'&eacute;clat des
+flambeaux. Quintilia, v&ecirc;tue d'une longue robe de velours noir, et
+relevant ses beaux cheveux sous un voile, sembla oublier la parure, le
+bruit et le faste, dont elle &eacute;tait ordinairement avide. Plong&eacute;e dans de
+s&eacute;rieuses &eacute;tudes et dans d'utiles r&eacute;flexions, elle ne se permettait pas
+d'autre d&eacute;lassement que de fumer le soir sur une terrasse avec ses
+intimes confidents, &agrave; savoir: le page, le secr&eacute;taire intime et la
+Ginetta. Quelquefois elle se promenait avec eux en gondole sur la jolie
+petite rivi&egrave;re appel&eacute;e C&eacute;lina, qui traversait la principaut&eacute;; mais la
+gaiet&eacute; fol&acirc;tre &eacute;tait bannie de leurs entretiens. Ses projets du
+lendemain, ses travaux de la veille, la mettaient dans un rapport
+imm&eacute;diat et continuel avec Saint-Julien. La familiarit&eacute; qui en r&eacute;sulta
+avait quelque chose de paisible et de fraternel, qui &eacute;tait mieux que de
+l'amiti&eacute;, et qui cependant ne ressemblait pas &agrave; l'amour. Du moins Julien
+le croyait; mais son &acirc;me &eacute;tait domin&eacute;e, toutes ses facult&eacute;s absorb&eacute;es
+par une seule pens&eacute;e. Si les heures o&ugrave; la princesse l'exilait de sa
+pr&eacute;sence n'eussent &eacute;t&eacute; assidûment remplies par le travail qu'elle lui
+imposait et par les courts instants de repos qu'il &eacute;tait forc&eacute; de
+prendre, elles lui eussent sembl&eacute; insupportables. Mais d&egrave;s son r&eacute;veil,
+il se rendait pr&egrave;s d'elle et ne la quittait plus que le soir. Elle
+prenait ses repas avec lui, des repas courts et presque napol&eacute;oniens. Si
+quelquefois elle se reposait de ses fatigues intellectuelles par
+quelques id&eacute;es plus douces, elle y associait toujours son jeune prot&eacute;g&eacute;.
+Elle l'entretenait des arts, qu'elle ch&eacute;rissait et dont il avait le vif
+sentiment; elle &eacute;coutait avec int&eacute;r&ecirc;t quelques douces et na&iuml;ves po&eacute;sies
+dont le jeune homme s'inspirait aupr&egrave;s d'elle, ou bien elle lui parlait
+des bienfaits d'une vie laborieuse et r&eacute;gl&eacute;e, des charmes d'une amiti&eacute;
+chaste et sainte. Saint-Julien l'&eacute;coutait avec d&eacute;lices, et, &agrave; voir son
+front serein, son regard maternel, il oubliait qu'une passion orageuse
+ou fatale pût na&icirc;tre aupr&egrave;s d'une telle femme; il se persuadait &ecirc;tre
+arriv&eacute; au terme du plus beau v&oelig;u qu'une &acirc;me noble puisse faire; il
+croyait avoir atteint pour toujours un bonheur sans m&eacute;lange et sans
+remords. Quelquefois, il est vrai, lorsqu'il se retrouvait seul au
+sortir de ces douces causeries, sa t&ecirc;te s'enflammait, son c&oelig;ur battait
+pr&eacute;cipitamment, son &eacute;motion devenait une souffrance vague; mais un
+sentiment pieux succ&eacute;dait &agrave; ces agitations. Il remerciait Dieu de
+l'avoir tir&eacute; d'une condition douloureuse pour le combler de telles
+joies, il versait des larmes, il pronon&ccedil;ait le nom de Quintilia et
+l'associait au nom de Marie, la Vierge des cieux. Quand il avait soulag&eacute;
+son c&oelig;ur dans ces extases, il reprenait avec ardeur la t&acirc;che que sa
+souveraine lui avait confi&eacute;e, et se livrait par anticipation au plaisir
+de m&eacute;riter et d'obtenir ses &eacute;loges et ses remerciements.</p>
+
+<p>Enti&egrave;rement s&eacute;par&eacute; de l'entourage ext&eacute;rieur de la princesse, il n'avait
+de relations qu'avec Galeotto et la Ginetta. Son caract&egrave;re timide et un
+peu fier, ses occupations s&eacute;rieuses et soutenues, et surtout le
+sentiment de bien-&ecirc;tre int&eacute;rieur qui lui rendait tout &eacute;panchement
+inutile, s'opposaient &agrave; toute communication entre lui et le reste des
+hommes. Il v&eacute;cut donc dans un tel isolement de tout ce qui n'&eacute;tait pas
+Quintilia, qu'il savait &agrave; peine les noms des personnes qu'il rencontrait
+dans l'int&eacute;rieur du palais. Et pourtant une passion, r&eacute;elle, d&eacute;vorante,
+&agrave; jamais tenace, s'allumait en lui &agrave; son insu, &agrave; l'ombre de cette
+confiance dangereuse. L'imagination de ce jeune homme &eacute;tait si pure, il
+avait si peu connu l'amour, qu'il ne croyait pas &agrave; ses tourments et les
+&eacute;prouvait sans les reconna&icirc;tre.</p>
+
+<p>Six mois s'&eacute;taient &eacute;coul&eacute;s ainsi. Un soir, le travail se trouva termin&eacute;.
+La princesse avait &eacute;t&eacute; tout ce jour-l&agrave; plus grave et plus r&eacute;fl&eacute;chie que
+de coutume. Elle tra&ccedil;a de sa main une derni&egrave;re page &agrave; la fin du registre
+que Julien venait de lui pr&eacute;senter. Pendant qu'elle l'&eacute;crivait, Ginetta,
+qui s'&eacute;tait introduite sans bruit dans l'appartement, attendait avec une
+sorte d'anxi&eacute;t&eacute; qu'elle eût fini; son &oelig;il noir et mobile interrogeait
+impatiemment tant&ocirc;t la porte o&ugrave; Julien aper&ccedil;ut un pan du manteau de
+Galeotto, tant&ocirc;t le front assombri et le sourcil pliss&eacute; de la princesse.
+Enfin, la princesse posa sa plume d'un air distrait, cacha sa t&ecirc;te dans
+ses mains, reprit la plume, joua un instant avec une tresse de ses
+cheveux qui s'&eacute;tait d&eacute;tach&eacute;e, puis tressaillit, tra&ccedil;a pr&eacute;cipitamment
+quelques chiffres, signa le registre, le ferma et le poussa loin d'elle.
+Puis, tenant toujours sa plume, elle se leva, se tourna vers Ginetta et
+la planta dans une grosse touffe de ses cheveux noirs. La soubrette fit
+un cri de joie. &laquo;Est-ce enfin termin&eacute;, Madame? s'&eacute;cria-t-elle; votre
+belle main va-t-elle quitter la plume et reprendre le sceptre et
+l'&eacute;ventail? Sommes-nous arriv&eacute;s au bout de ce p&acirc;le car&ecirc;me? le plaisir
+va-t-il briser la pierre du cercueil o&ugrave; vous l'avez enseveli? me
+permettrez-vous de jeter au vent cette vilaine plume que vous venez de
+mettre dans mes cheveux, et qui me semble peser comme du plomb?</p>
+
+<p>&mdash;Fais-en un auto-da-f&eacute;, r&eacute;pondit Quintilia, je ne travaillerai plus
+cette ann&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Vive la libert&eacute;! s'&eacute;cria Galeotto en entrant d'un bond. Au risque
+d'&ecirc;tre grond&eacute;, il faut que je vienne mettre un genou en terre devant ma
+souveraine, et que je la prie de <i>briser les cercles de fer de son
+&eacute;cuyer</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Reprends ton vol, mon beau papillon, dit la princesse en l'embrassant
+au front.</p>
+
+<p>&mdash;Par la Vierge! dit le page en se relevant, il y avait plus de six mois
+que Votre Altesse n'avait fait cet honneur &agrave; son pauvre nain. Nous voici
+tous sauv&eacute;s; nous renaissons, nous d&eacute;pouillons nos chrysalides, nous
+ressuscitons. Alleluia.</p>
+
+<p>&mdash;Brûlons la maudite plume! dit Ginetta.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit le page en s'en emparant. Attachons-la &agrave; la barrette de
+monsieur le secr&eacute;taire intime, et jetons tout dans la C&eacute;lina, le p&eacute;dant
+et son encre, l'ennui et les registres.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, dit la princesse; &agrave; votre tour, respectez le travail, la
+r&eacute;flexion, l'&eacute;conomie. Mon bon Giuliano, nous nous retrouverons t&ecirc;te &agrave;
+t&ecirc;te dans la poussi&egrave;re des livres. Aujourd'hui, reposons-nous, quittons
+nos habits noirs. Rions avec ces enfants, redevenons jeunes. Page, fais
+illuminer le fronton de mon palais. Toi, Ginetta, rends la libert&eacute; &agrave; ma
+chevelure, et enl&egrave;ve cette derni&egrave;re tache d'encre &agrave; mon doigt.&raquo;</p>
+
+<p>La Ginetta frotta les mains de la princesse avec de l'essence de citron.
+Le page ouvrit les fen&ecirc;tres et donna en criant des signaux &agrave; la
+cantonade; puis il entra&icirc;na Julien sur la terrasse, et lui remettant un
+magnifique bouquet de fleurs:</p>
+
+<p>&laquo;Portez-le &agrave; Son Altesse, lui dit-il, mettez-vous &agrave; ses pieds, et t&acirc;chez
+qu'elle ait pour vous un doux regard. Quittez surtout cet air constern&eacute;.
+De quoi vous &eacute;tonnez-vous? Pensez-vous que nous &eacute;tions convertis pour
+jamais, et que tout irait toujours selon vos goûts et vos id&eacute;es? Mais
+apprenez &agrave; conna&icirc;tre l'amiti&eacute;. Je pourrais me venger aujourd'hui de tout
+l'ennui que vous m'avez caus&eacute;; je veux, au contraire, vous aider &agrave;
+ressaisir votre cr&eacute;dit qui chancelle.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, je vous jure que je ne comprends pas, reprit Julien en
+prenant le bouquet machinalement.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, allez! cria le page en le poussant. Si vous &ecirc;tes habile, ne
+perdez pas le temps et l'occasion, car voici le tourbillon qui nous
+enveloppe et le sabbat qui commence.&raquo;</p>
+
+<p>Les accords de cent instruments montaient en effet dans les airs, et
+d&eacute;j&agrave; des p&eacute;tards et des fus&eacute;es volaient par les rues.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc que tout ce bruit? dit Julien.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon ouvrage, dit Galeotto d'un air enivr&eacute;; c'est ce qui doit
+sauver ou perdre bien des flatteurs, faire voler les uns comme des
+aigles, barboter les autres comme des oisons.&raquo;</p>
+
+<p>Saint-Julien, pouss&eacute; par les &eacute;paules, approcha de la princesse d'un air
+gauche et confus.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait d&eacute;j&agrave; transform&eacute;e en une autre femme que celle qu'il voyait
+depuis six mois. Elle avait les cheveux parfum&eacute;s, le front couvert de
+diamants de sept couleurs, une folle et magnifique parure. Son corps
+avait chang&eacute; d'attitude et sa figure d'expression. Elle &eacute;tait sans
+contredit beaucoup plus jeune, plus belle et plus s&eacute;duisante qu'avec sa
+robe noire et son air pensif. Mais Saint-Julien l'avait aim&eacute;e beaucoup
+mieux ainsi, et maintenant elle l'effrayait comme autrefois; ses doutes
+&eacute;vanouis longtemps se r&eacute;veillaient, sa confiance et sa joie p&acirc;lissaient
+&agrave; mesure que la beaut&eacute; de Quintilia s'illuminait d'un &eacute;clat plus vif.</p>
+
+<p class="image"><img src="images/i004.png" alt="Je me nomme Galeotto degli Stratigopoli..."
+width="600" /><br />Je me nomme Galeotto <i>degli Stratigopoli</i>...</p>
+
+<p>&laquo;Un genou en terre, lui dit le page &agrave; l'oreille, et t&acirc;chez de baiser sa
+main.&raquo;</p>
+
+<p>Julien crut qu'on le persiflait; peu s'en fallut qu'il n'accus&acirc;t
+Quintilia d'&ecirc;tre complice d'une mystification pr&eacute;par&eacute;e contre lui. Il se
+laissa tomber &agrave; demi sur le carreau de velours qui &eacute;tait &agrave; ses pieds,
+et, tout palpitant, il leva sur elle un regard qui semblait &ecirc;tre un
+triste et doux reproche. Mais, au lieu de le railler, comme il s'y
+attendait, Quintilia lui prit la main.</p>
+
+<p>&laquo;Eh quoi! des fleurs &agrave; la main de Giuliano! lui dit-elle avec gaiet&eacute;;
+mais je crois que le monde est boulevers&eacute;, et tu m'apportes pr&eacute;cis&eacute;ment
+les fleurs que j'aime, la rose turque et la pompadoura qui enivre!
+Donne, donne, Giuliano. Toi aussi, tu veux donc te rajeunir et te
+retremper! Bien, mon fils; faisons-leur voir que le travail ne nous a
+pas rendus stupides, et que nos esprits ne sont point &eacute;mouss&eacute;s comme nos
+plumes.&raquo;</p>
+
+<p>Quintilia, en disant ces folles paroles, embrassa son secr&eacute;taire intime
+sur les deux joues. C'&eacute;tait la premi&egrave;re fois, et il s'y attendait si
+peu, que sa t&ecirc;te se troubla, et il lui fut impossible de comprendre ce
+qui se passait autour de lui.</p>
+
+<p>Un feu d'artifice fut tir&eacute; sur l'eau, et un grand souper, qui sembla
+improvis&eacute;, mais que Galeotto et Ginetta tenaient pr&ecirc;t depuis longtemps,
+prolongea la f&ecirc;te assez avant dans la nuit. Saint-Julien suivit d'abord
+machinalement Quintilia; il &eacute;tait encore sous l'impression d&eacute;lirante de
+ce baiser: il ne songea qu'&agrave; la trouver belle dans sa nouvelle parure,
+gracieuse et spirituelle avec ceux qui venaient la complimenter. Mais
+peu &agrave; peu cet entourage de courtisans qu'il avait perdu l'habitude de
+voir se placer entre elle et lui, ce bruit qui ne lui permettait plus
+d'&ecirc;tre seul entendu, ce mouvement qui semblait enivrer Quintilia, lui
+devinrent odieux. Il fut souvent tent&eacute; de quitter cette cohue et d'aller
+s'enfermer dans sa chambre. Un sentiment de jalousie inqui&egrave;te et
+chagrine le retint aupr&egrave;s de la princesse.</p>
+
+<p class="image"><img src="images/i005.png" alt="Que suis-je donc? s'&eacute;cria Julien..."
+width="600" /><br />Que suis-je donc? s'&eacute;cria Julien...</p>
+
+
+<h3><a name="VII" id="VII"></a>VII.</h3>
+
+
+<p>&laquo;Mon ami, lui dit Galeotto le lendemain matin, vous avez &eacute;t&eacute;
+souverainement ridicule hier soir.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Triste, p&acirc;le, et l'air constern&eacute;! Prenez garde &agrave; vous. La princesse
+est en humeur de se divertir: si vous ne vous amusez pas, vous &ecirc;tes
+perdu.</p>
+
+<p>&mdash;Perdu! dit Saint-Julien. Comment et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?..... parce que vous l'ennuierez, mon ami. Comment? parce
+qu'elle oubliera jusqu'&agrave; votre nom.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; sommes-nous, mon Dieu? dit Julien en passant sa main sur ses yeux,
+dans un sentiment d'invincible tristesse. Est-ce un r&ecirc;ve que je fais?
+Tout est-il donc si chang&eacute; depuis douze heures!</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne connaissez pas le monde, reprit le page; vous ne savez pas
+qu'il faut ne compter sur rien, &ecirc;tre pr&eacute;par&eacute; &agrave; tout, et poss&eacute;der vingt
+habits dans son magasin pour &ecirc;tre toujours pr&ecirc;t &agrave; changer avec ceux qui
+changent.</p>
+
+<p>&mdash;Mais expliquez-moi Quintilia; que m'importent les autres?</p>
+
+<p>&mdash;Quintilia! dit le page en baissant la voix. Que je vous explique cette
+femme, moi!... Eh! mon ami, j'ai seize ans! Je ne manque pas d'intrigue,
+d'ambition et d'une certaine intelligence; je vois, j'entends; je
+n'essaie pas de comprendre; j'ob&eacute;is, je devine ce qu'on va me commander:
+il me semble que c'est quelque chose pour mon &acirc;ge. Mais trouver la
+raison de ce que je vois, de ce que j'entends et de ce que je fais,
+c'est plus qu'il n'appartient &agrave; mon inexp&eacute;rience et &agrave; ma jeunesse. C'est
+vous, monsieur le philosophe, qui devriez me donner la cl&eacute; des &eacute;nigmes
+autour desquelles je tourne comme une folle plan&egrave;te, sans savoir o&ugrave; me
+m&egrave;ne mon soleil.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous demande qu'une chose, dit Saint-Julien en fixant ses grands
+yeux tristes sur les yeux malins et brillants de Galeotto. Je vois bien
+qu'il y a en elle deux femmes distinctes, une vraie et une artificielle;
+une qui est n&eacute;e ce qu'elle est, une autre que les hommes et le si&egrave;cle
+ont form&eacute;e: laquelle des deux est l'&oelig;uvre de Dieu?&raquo;</p>
+
+<p>Le page eut sur les l&egrave;vres une contraction nerveuse, comme s'il allait
+dire un mot cynique. Saint-Julien devina les deux syllabes qui erraient
+sur cette bouche moqueuse, et un frisson douloureux lui passa de la t&ecirc;te
+aux pieds. Mais le page se levant aussit&ocirc;t et changeant de mani&egrave;re et de
+langage avec cette facilit&eacute; de courtisan qui &eacute;tait inn&eacute;e en lui:</p>
+
+<p>&laquo;Votre question n'a pas le sens commun, mon ami, lui dit-il en se
+promenant dans la chambre d'un air grave. Le sentiment et la
+m&eacute;taphysique vous ont troubl&eacute; le jugement. Est-ce que nous sommes <i>n&eacute;s</i>
+quelque chose? C'est bien assez d'&ecirc;tre n&eacute;s gentilshommes, canaille ou
+prince. Ce n'est pas Dieu qui pr&eacute;side &agrave; ces distinctions; et pour notre
+caract&egrave;re, c'est l'&eacute;ducation et le hasard qui s'en m&ecirc;lent. Si j'&eacute;tais
+phr&eacute;nologiste, je vous dirais quelles bosses du cr&acirc;ne de Son Altesse
+n&eacute;cessitent la contradiction que vous voyez en elle; mais, n'&eacute;tant qu'un
+ignorant, j'aime mieux admirer ses cheveux noirs et recevoir sur mon
+pauvre front &eacute;troit et born&eacute; le baiser d'une bouche ducale.&raquo;</p>
+
+<p>En se rappelant le baiser qu'il avait re&ccedil;u, Saint-Julien fr&eacute;mit, et
+devint tour &agrave; tour rouge et p&acirc;le. Le page s'en aper&ccedil;ut, et, s'arr&ecirc;tant
+devant lui les bras crois&eacute;s sur sa poitrine:</p>
+
+<p>&laquo;Mon ami, lui dit-il, tu es amoureux; tu es perdu!</p>
+
+<p>&mdash;Amoureux! dit Julien troubl&eacute;; non, je ne le suis pas. J'aime ma
+souveraine avec v&eacute;n&eacute;ration, avec...</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, tu extravagues, reprit Galeotto. Nous ne sommes plus au
+temps de la chevalerie. Aujourd'hui un gentilhomme, et m&ecirc;me un
+p&acirc;tissier, peut &eacute;pouser une princesse. Tu es amoureux, mais tu es fou.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;pargnez-moi vos railleries, Galeotto...</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne raille pas. Hier, quand vous avez re&ccedil;u ce baiser sur les
+joues, vous avez failli vous trouver mal. Pour un homme qui ne voudrait
+que parvenir, c'eût &eacute;t&eacute; d'un effet excellent. Ces timidit&eacute;s-l&agrave; ont plus
+de succ&egrave;s ici que les fatuit&eacute;s de Lucioli. Ce n'est pas vous qu'on
+mariera &agrave; une du&egrave;gne, et qu'on enverra prendre l'air &agrave; la campagne avec
+cinquante mille francs de rente et une momie ambulante comme mistress
+White. Mais c'est vous &agrave; qui l'on mettra un collier de vermeil au cou,
+et qu'on laissera vieillir couch&eacute; en rond sur un coussin entre la biche
+tachet&eacute;e et la levrette blanche.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quel r&ocirc;le si important jouez-vous donc vous-m&ecirc;me ici? dit
+Saint-Julien un peu piqu&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Aucun, dit le page; mais je ne suis pas amoureux; et quand on me baise
+au front, je n'oublie pas que je suis un jouet, un petit animal
+domestique, un enfant condamn&eacute; &agrave; ne pas grandir. Alors, en attendant que
+je sois homme et qu'on s'en aper&ccedil;oive, je rends &agrave; la Ginetta les baisers
+qu'on me donne. Fais comme moi, Giuliano, Ginetta est une belle et bonne
+fille.&raquo;</p>
+
+<p>Saint-Julien eut comme un &eacute;blouissement, et s'appuyant sur le bras de
+son fauteuil.</p>
+
+<p>&laquo;&Ocirc; mon Dieu! s'&eacute;cria-t-il avec angoisse, o&ugrave; m'avez-vous conduit? dans
+quel antre de corruption m'avez-vous jet&eacute;?&raquo;</p>
+
+<p>Galeotto r&eacute;pondit par un &eacute;clat de rire &agrave; cette mystique apostrophe.</p>
+
+<p>Le na&iuml;f Julien le regardait avec surprise et avec une sorte de terreur.
+&Eacute;lev&eacute; aux champs, plein d'innocence et de candeur, il ne pouvait
+comprendre la pr&eacute;coce d&eacute;pravation de cet enfant de la civilisation.</p>
+
+<p>&laquo;Si jeune et si beau! continua-t-il en le regardant avec une sinc&eacute;rit&eacute;
+de douleur qui augmenta la gaiet&eacute; du page; avec un front si pur et tant
+de gr&acirc;ce, &ecirc;tre d&eacute;j&agrave; si sec, si froid, si raisonneur! Avoir d&eacute;j&agrave; vaincu
+l'amour, et l'enthousiasme, et les sens! avoir arrang&eacute; toute sa vie pour
+l'ambition, et n'avoir ni jeune c&oelig;ur ni folle imagination qui vous
+d&eacute;tourne du chemin! Quoi! pas m&ecirc;me amoureux de la Ginetta! Moqueur et
+m&eacute;prisant sous les l&egrave;vres de celle-ci, m&eacute;fiant et froid sous les l&egrave;vres
+de l'autre!... Qu'aimez-vous donc, qu'aimerez-vous, vieillard de seize
+ans?</p>
+
+<p>&mdash;J'aimerai, dit le page, j'aimerai l'argent et le pouvoir: l'argent,
+pour avoir de bons chevaux, de riches habits, et des femmes dont je ne
+serai pas forc&eacute; d'&ecirc;tre amoureux au point de me brûler la cervelle en cas
+d'abandon; de ces femmes qui ont tout juste assez d'esprit pour nous
+donner un instant d'ivresse, seul bien que la femme puisse promettre et
+tenir, menteuse et lascive qu'elle est de sa nature; le pouvoir, pour
+humilier les fourbes et les sots qui me flattent et me ha&iuml;ssent, pour
+jeter dans la poussi&egrave;re les faces orgueilleuses qui se baissent pour me
+regarder. Oui, oui, l'argent et le pouvoir: tout homme qui n'est pas
+imb&eacute;cile ou fou doit viser &agrave; cela et m&eacute;priser le reste.</p>
+
+<p>&mdash;De qui tenez-vous ce principe? dit Saint-Julien. Est ce de vous-m&ecirc;me,
+est-ce de Quintilia?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! toujours &agrave; cheval sur votre id&eacute;e fixe! Que m'importe Quintilia?
+Croyez-vous que je veux pourrir dans ce mis&eacute;rable cabotinage de royaut&eacute;?
+Croyez-vous que cette parodie de czarine, et ces ombres de courtisans,
+et ces forteresses de pain d'&eacute;pice, et cet appareil militaire qu'on a
+fait avec de la moelle de sureau et des grains de plomb, et ce palais
+qui servirait de surtout sur la table d'un banquier, et ces places dont
+ne voudrait pas le groom d'un pair d'Angleterre; croyez-vous vraiment
+que tout cela m'attache et me s&eacute;duise? C'est bon pour vous, vertueux
+prestolet, qui vous croyez au sommet des grandeurs du monde, et qui
+prenez le th&eacute;&acirc;tre de Polichinelle pour la Scala ou pour San-Carlo. Moins
+heureux que vous, je ne sais pas m'abuser ainsi; je sens que l'univers
+n'est pas trop vaste pour mon activit&eacute;, et j'&eacute;touffe dans ce po&ecirc;le, o&ugrave;
+nous chauffons comme de pauvres marrons qu'une femme tire du feu au
+profit du diable. Allons, Giuliano, suivez votre vocation, et ne vous
+effrayez pas de la mienne. C'est moi qui devrais m'&eacute;tonner et me jeter &agrave;
+la renverse, et interroger avec stupeur les &eacute;toiles fantasques, &agrave; la vue
+d'une candeur comme la v&ocirc;tre. C'est vous, mon ami, qui &ecirc;tes une
+exception, une raret&eacute;, une merveille dans ce si&egrave;cle de raison et
+d'&eacute;go&iuml;sme. Vous &ecirc;tes peut-&ecirc;tre un ange devant Dieu; mais les hommes, &agrave;
+coup sûr, vous montreraient &agrave; la foire s'ils savaient ce que vous &ecirc;tes.</p>
+
+<p>&mdash;Que suis-je donc? s'&eacute;cria Julien, confondu de surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que je vous le dise? Vous ne vous en f&acirc;cherez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes un niais.</p>
+
+<p>&mdash;Et Quintilia?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le dirai quelque jour si nous nous rencontrons &agrave; cent lieues
+d'ici.&raquo;</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII.</h3>
+
+
+<p>Une grande f&ecirc;te se pr&eacute;parait au palais. Jamais Julien n'avait vu un tel
+luxe et de si folles d&eacute;penses. Personne ne pouvait plus aborder la
+princesse s'il ne venait l'entretenir de chiffons, de lustres et de
+musiciens. Le pauvre secr&eacute;taire intime, &eacute;tranger &agrave; toutes ces choses,
+errait p&acirc;le et triste au milieu de ce d&eacute;sordre, dans la poussi&egrave;re des
+pr&eacute;paratifs et dans la cohue des ouvriers. Trois jours entiers
+s'&eacute;coul&egrave;rent sans qu'il v&icirc;t la princesse. Il tomba dans une noire
+m&eacute;lancolie et pleura son beau r&ecirc;ve effac&eacute;, ses douces illusions perdues.
+Le matin de la f&ecirc;te, elle se souvint de lui et le fit appeler pour lui
+remettre le costume qu'il devait porter; elle lui donna gravement les
+instructions les plus frivoles, lui demanda conseil sur la coupe des
+manches que Ginetta lui essayait; puis elle oublia sa pr&eacute;sence et le
+laissa sortir sans s'en apercevoir.</p>
+
+<p>Le bal fut magnifique. Gr&acirc;ce &agrave; la plus bizarre et &agrave; la plus folle des
+inventions de la princesse, toute la cour repr&eacute;senta une immense
+collection de papillons et d'insectes. Des justaucorps bigarr&eacute;s
+serraient la taille; de grandes ailes d'&eacute;toffe, mont&eacute;es sur du laiton
+imperceptible, se d&eacute;ployaient derri&egrave;re les &eacute;paules ou le long des
+flancs; et l'on ne pouvait trop admirer l'exactitude des nuances, la
+forme des accidents, la coupe et l'attitude des ailes, et jusqu'&agrave; la
+physionomie de chaque insecte reproduite par la coiffure du personnage
+charg&eacute; de le repr&eacute;senter. Le bon abb&eacute; Scipione, m&eacute;tamorphos&eacute; en
+sauterelle, gambadait agr&eacute;ablement dans son mince v&ecirc;tement de cr&ecirc;pe vert
+tendre. Le pimpant Lucioli, emprisonn&eacute; dans une &eacute;caille bomb&eacute;e de satin
+marron, et le ventre couvert d'un gilet ray&eacute; de noir et de blanc,
+repr&eacute;sentait admirablement un hanneton de la plus grosse esp&egrave;ce connue.
+La grande et mince marchesa Lucioli, ex-mistress White, &eacute;tait fort
+brillante sous un long corps de velours noir et de grandes ailes de
+taffetas jaune ray&eacute; de noir. Avec sa longue face p&acirc;le, les d&eacute;chiquetures
+de ses ailes et sa d&eacute;marche p&eacute;niblement fol&acirc;tre, on l'eût prise pour ce
+grand papillon nomm&eacute; Podalyre, qui est si embarrass&eacute; de sa longue
+stature que les hirondelles d&eacute;daignent de le poursuivre et le laissent
+se d&eacute;battre contre le vent, p&ecirc;le-m&ecirc;le avec les feuilles jaunies et
+dentel&eacute;es du sycomore. Le beau page Galeotto repr&eacute;sentait le charmant
+papillon Argus; les pierreries de toutes couleurs ruisselaient sur ses
+ailes de velours bleu tendre, doubl&eacute;es d'un satin nuanc&eacute; de rose,
+d'abricot et de nacre. La Ginetta portait un corselet d'azur ray&eacute; de
+noir; elle &eacute;tait coiff&eacute;e de ses cheveux bruns relev&eacute;s en grosses touffes
+sur ses tempes. Belle avec sa t&ecirc;te large et plate, mince dans son
+corsage &eacute;troit, fol&acirc;tre sous ses transparentes ailes de cr&ecirc;pe bleu, elle
+offrait le plus beau type d'<i>agrillon-demoiselle</i> qu'on eût vu depuis
+longtemps. Quant &agrave; Julien, on l'avait d&eacute;guis&eacute; en <i>antyope</i>, avec des
+ailes de velours noir frang&eacute;es d'or.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la princesse elle-m&ecirc;me qui avait pr&eacute;sid&eacute; au choix et &agrave; la
+distribution de tous ces costumes. Elle avait consult&eacute; vingt savants et
+compuls&eacute; tous les trait&eacute;s d'entomologie de sa biblioth&egrave;que pour arriver
+&agrave; une perfection capable de donner le d&eacute;lire de la joie au plus grave de
+tous les professeurs d'histoire naturelle. Elle avait assorti chaque
+r&ocirc;le, ou au moins chaque couleur, au caract&egrave;re ou &agrave; la physionomie de
+chaque personnage. On voyait autour d'elle de belles V&eacute;nitiennes
+d&eacute;guis&eacute;es en gu&ecirc;pes, en noctuelles, en pi&eacute;rides; de brillants officiers
+convertis en cerfs-volants, en capricornes, en sphinx. On vit plusieurs
+jeunes abb&eacute;s en fourmis et le majordome en araign&eacute;e. Ou admira beaucoup
+le sphinx Atropos. La <i>manthe pr&eacute;cheresse</i> eut un plein succ&egrave;s, et les
+femmes jet&egrave;rent des cris d'&eacute;pouvante &agrave; l'aspect du grand bousier sacr&eacute;
+des &Eacute;gyptiens.</p>
+
+<p>Mais parmi ces cohortes a&eacute;riennes, Quintilia se distinguait par la
+richesse et la simplicit&eacute; de son costume. Elle avait choisi pour embl&egrave;me
+le blanc phal&egrave;ne de la nuit. Sa robe et ses ailes de gaze d'argent mat
+tombaient n&eacute;gligemment le long de sa taille. Elle avait pour coiffure
+deux marabouts blancs qui, s'abaissant de son front sur chacune de ses
+&eacute;paules, repr&eacute;sentaient fort agr&eacute;ablement deux antennes moelleuses.</p>
+
+<p>Les salles &eacute;taient tapiss&eacute;es et jonch&eacute;es de fleurs; des &eacute;chelles de
+soie, cach&eacute;es dans des guirlandes de roses, &eacute;taient tendues le long des
+murs ou suspendues aux voûtes. Les plus hardis grimpaient sur ces fr&ecirc;les
+soutiens, se tenaient accroch&eacute;s, les ailes pli&eacute;es, au-dessous des
+plafonds, se balan&ccedil;aient entre les colonnes, ou s'&eacute;lan&ccedil;aient de l'une &agrave;
+l'autre en agitant leurs ailes diaphanes. C'&eacute;tait un spectacle vraiment
+magique, et dont la nouveaut&eacute; enivra Saint-Julien un instant. Mais des
+angoisses inattendues l'arrach&egrave;rent bient&ocirc;t &agrave; ces na&iuml;ves satisfactions.
+Quintilia, entour&eacute;e d'hommages et de v&oelig;ux, se livrait au plaisir d'&ecirc;tre
+admir&eacute;e avec tant de jeunesse et d'enivrement que Saint-Julien crut ne
+plus pouvoir douter de l'erreur o&ugrave; six mois de retraite et de bonheur
+calme l'avaient plong&eacute;. &laquo;Insens&eacute;! se dit-il, comment ai-je pu croire que
+cette femme avait autre chose dans le c&oelig;ur que la vanit&eacute; de son sexe et
+l'orgueil de son rang? comment ai-je pu m'abuser &agrave; ce point sur la
+galanterie et le d&eacute;sordre qui r&egrave;gnent ici? Quel plaisir a-t-elle pris &agrave;
+me duper et &agrave; se duper elle-m&ecirc;me sur de pr&eacute;tendus projets
+philanthropiques, sur les hautes ambitions d'une &acirc;me g&eacute;n&eacute;reuse, lorsque
+le plus ardent de ses v&oelig;ux, la plus enivrante de ses joies, c'est une
+f&ecirc;te ruineuse et le fade hommage des cours!&raquo;</p>
+
+<p>Et malgr&eacute; ces tristes r&eacute;flexions, il la suivait avec anxi&eacute;t&eacute;; il &eacute;piait
+tous ses regards, il se glissait &agrave; son insu sur tous ses pas.
+Lorsqu'elle semblait s'occuper d'un homme plus que d'un autre, son c&oelig;ur
+battait, sa t&ecirc;te s'&eacute;garait, il &eacute;tait pr&ecirc;t &agrave; faire une sc&egrave;ne ridicule;
+puis il s'arr&ecirc;tait pour se demander compte de ses propres agitations et
+pour s'effrayer de ressentir l'amour en m&ecirc;me temps que l'aversion.</p>
+
+<p>Dans le mouvement d'une valse, la coiffure de la princesse s'&eacute;tant un
+peu d&eacute;rang&eacute;e, elle s'esquiva et entra dans ses appartements pour la
+r&eacute;parer. Elle ne voulut pas appeler &agrave; son secours Ginetta, qui &eacute;tait
+emport&eacute;e par la danse au fond des salles du bal. Elle se retira donc
+seule et sans bruit dans son cabinet de toilette; mais au moment d'en
+fermer la porte, elle vit derri&egrave;re elle une p&acirc;le figure: c'&eacute;tait
+Saint-Julien qui l'avait suivie. Dans le d&eacute;lire de son chagrin, il
+s'&eacute;tait imagin&eacute; lui voir &eacute;changer un signe avec Lucioli, et il avait
+perdu la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&laquo;Et que veux-tu, Giuliano? lui dit-elle avec surprise; tu sembles triste
+ou malade! As-tu quelque chose &agrave; me dire? Que puis-je faire pour toi?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous d&eacute;range, Madame, r&eacute;pondit-il d'une voix entrecoup&eacute;e;
+ordonnez-moi de vous laisser seule.</p>
+
+<p>&mdash;Non, reprit-elle avec une parfaite insouciance, assieds-toi sur ce
+divan pendant que je vais raccommoder ma plume; et si tu as quelque
+confidence &agrave; me faire, je t'&eacute;coute.&raquo;</p>
+
+<p>Julien s'assit et garda le silence. Quintilia, debout devant son miroir
+et lui tournant le dos, refit sa coiffure tranquillement. Quand elle eut
+fini, elle pensa &agrave; lui et le regarda dans sa glace. Il &eacute;tait pr&ecirc;t &agrave; se
+trouver mal.</p>
+
+<p>Elle vint droit &agrave; lui, et lui prenant la main avec une assurance qui
+semblait partir de la bont&eacute; de son c&oelig;ur au moins autant que de la
+hardiesse de son caract&egrave;re: &laquo;Tu as quelque chose, lui dit-elle, tu
+souffres, tu es malade ou malheureux, lequel des deux? Parle, je suis
+ton amie, moi.&raquo;</p>
+
+<p>Saint-Julien pencha son visage sur les belles mains de Quintilia et les
+couvrit de larmes.</p>
+
+<p>&laquo;Tu es amoureux, lui dit-elle en les lui pressant avec affection.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Madame!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui!</p>
+
+<p>&mdash;De qui?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'oserais jamais...</p>
+
+<p>&mdash;C'est de la Ginetta?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Madame.</p>
+
+<p>&mdash;Alors c'est de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Madame.</p>
+
+<p>&mdash;Et bien! tant pis pour toi, r&eacute;pondit-elle avec un geste d'impatience
+voisin de la col&egrave;re; tant pis pour nous deux!&raquo;</p>
+
+<p>Saint-Julien crut l'avoir bless&eacute;e dans l'orgueil de son rang.
+&laquo;Pardonnez-moi, lui dit-il, je suis un sot et un insolent. Vous allez me
+chasser; mais je pr&eacute;viendrai vos ordres &agrave; cet &eacute;gard: tout ce que
+j'aurais os&eacute; d&eacute;sirer &eacute;tait un mot de piti&eacute; avant de perdre pour jamais
+le bonheur de vous voir.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu, tu ne sais ce que tu dis, Saint-Julien. Je ne te
+chasserai pas, et si tu pars, ce sera bien contre mon gr&eacute;. Tu me crois
+offens&eacute;e, tu te trompes. Si je t'aimais, je te le dirais; et si je te le
+disais, je t'&eacute;pouserais.&raquo;</p>
+
+<p>Saint-Julien fut tout &eacute;tourdi de ce discours, et faillit se frotter les
+yeux comme un homme qui vient de r&ecirc;ver. Mais il sentit aussi tout ce que
+cette franchise avait de mortifiant pour lui. Il baissa les yeux et
+balbutia quelques paroles.</p>
+
+<p>&laquo;Allons, ne prends pas cet air d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;. Vois-tu, Julien, tous les
+jeunes gens sont fats ou romanesques. Tu n'es pas fat, mais tu es
+romanesque; tu te crois amoureux de moi, tu ne l'es pas. Comment le
+serais-tu? tu ne me connais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Madame, s'&eacute;cria Saint-Julien, vous avez raison en ceci; je ne
+vous connais pas, et si je vous connaissais, je serais ou radicalement
+gu&eacute;ri ou d&eacute;cid&eacute;ment incurable. Je vous aimerais au point de me brûler la
+cervelle, ou je vous ha&iuml;rais assez pour vous fuir sans regret. Mais le
+fait est que je ne sais point qui vous &ecirc;tes, et l'incertitude o&ugrave; je vis
+me d&eacute;vore. Tant&ocirc;t je vous prie dans le secret de mon c&oelig;ur comme un ange
+de Dieu, et tant&ocirc;t... oui, je vous dirai tout, tant&ocirc;t je vous compare &agrave;
+Catherine II.</p>
+
+<p>&mdash;Sauf les meurtres, les empoisonnements et autres mis&egrave;res semblables,
+qui, apr&egrave;s tout, ne constitueraient pas une grande diff&eacute;rence, dit la
+princesse avec une froide ironie.&raquo; Alors, prenant son &eacute;ventail de
+plumes, elle s'assit en ajoutant avec un calme d&eacute;risoire: &laquo;Continuez,
+monsieur le comte, j'&eacute;coute votre harangue.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Raillez-moi, m&eacute;prisez-moi, dit Julien au d&eacute;sespoir, vous avez raison;
+traitez-moi comme un fou, je le suis. Et que m'importe votre col&egrave;re? que
+m'importe votre m&eacute;pris? Au moment de vous perdre &agrave; jamais, et ne
+risquant plus rien, je puis bien tout vous dire.</p>
+
+<p>&mdash;Dites, Julien, r&eacute;pondit-elle tranquillement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je vous dirai, Madame, que cela ne peut pas durer et qu'il
+faut que je parte. Vous me traitez avec confiance, et je n'en suis pas
+digne; vous m'accablez de bont&eacute;s, et je suis ingrat. Au lieu de me
+borner &agrave; vous servir et &agrave; vous ch&eacute;rir en silence, je m'inqui&egrave;te de
+toutes vos actions. Je vous soup&ccedil;onne des plus inf&acirc;mes turpitudes, je
+vous &eacute;pie comme si j'&eacute;tais charg&eacute; de vous assassiner. Je questionne vos
+gens, j'interroge vos regards, je commente vos paroles, je hais votre
+parure; je voudrais tuer tous ceux qui vous admirent. Je suis jaloux,
+jaloux et m&eacute;fiant! Moquez-vous! oh! oui, moquez-vous! Je me moque de
+moi-m&ecirc;me bien plus am&egrave;rement que personne ne le fera. Depuis trois jours
+surtout je suis fou, compl&egrave;tement fou. Je suis &agrave; chaque instant sur le
+point de vous adresser des reproches et de vous demander compte de mes
+tourments! Moi &agrave; vous! moi, votre valet!... Madame, je sais que je suis
+votre valet...</p>
+
+<p>&mdash;Vous prenez trop de peine, interrompit la princesse. Je ne pense pas &agrave;
+vous humilier, ces moyens sont bons pour qui n'en a pas d'autres. Vous
+n'&ecirc;tes point mon valet, Monsieur, et vous ne le serez jamais. Je croyais
+m'&ecirc;tre expliqu&eacute;e assez clairement tout &agrave; l'heure &agrave; cet &eacute;gard.
+D'ailleurs, quand m&ecirc;me vous le seriez, il y aurait un cas o&ugrave; vous auriez
+le droit de me parler comme vous le faites. Savez-vous lequel?</p>
+
+<p>&mdash;Dites, Madame, je n'ai plus peur: je suis perdu!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le dirai sans col&egrave;re et sans m&eacute;pris. Ce cas, Julien, c'est
+celui o&ugrave; je vous aurais encourag&eacute; pendant seulement... combien dirai-je?
+cinq minutes?... Est ce trop?</p>
+
+<p>&mdash;Votre moquerie est sanglante, Madame, et je l'ai m&eacute;rit&eacute;e! Non, vous ne
+m'avez pas encourag&eacute; pendant cinq minutes; vous ne m'avez pas adress&eacute; un
+regard, pas une syllabe qui m'ait donn&eacute; droit d'esp&eacute;rer...</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; moins que vous n'ayez pris pour des preuves de mon amour ou pour des
+avances de ma coquetterie les attentions et les soins d'une honn&ecirc;te
+amiti&eacute;, les t&eacute;moignages d'une loyale estime... On m'avait souvent dit
+que les femmes au-dessous de cinquante ans n'avaient pas le droit d'agir
+comme je le fais; que la franchise ne leur servait &agrave; rien; que leur
+t&eacute;moignage n'&eacute;tait pas re&ccedil;u devant la pr&eacute;tendue justice du bon sens:
+j'en avais fait l'exp&eacute;rience... mais avec qui? avec des sots et des
+l&acirc;ches. Je vous prenais pour un homme capable de me juger.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, Madame, vous &ecirc;tes injuste! Vous m'avez interrog&eacute; d'un ton
+d'autorit&eacute;, vous avez &eacute;t&eacute; au-devant de mes aveux. Tout mon tort est donc
+de n'avoir pas menti quand vous m'avez dit tout &agrave; l'heure: Si tu es
+amoureux, c'est de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Votre tort n'est pas de me le dire, Julien, mais c'est de l'&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous donc que de tels sentiments se commandent?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre! si j'&eacute;tais homme, je serais l'ami de Quintilia. Je la
+comprendrais, je la devinerais, et je l'estimerais peut-&ecirc;tre!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! laissez-moi vous comprendre, dit Julien en se jetant &agrave; genoux
+sans s'approcher d'elle, et peut-&ecirc;tre pourrai-je &ecirc;tre votre ami en m&ecirc;me
+temps que votre sujet.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte, dit la princesse en se levant, je ne rends compte
+de moi &agrave; personne. Depuis longtemps j'ai appris &agrave; m&eacute;priser l'opinion des
+hommes. N'avez-vous pas lu la devise de mon blason: <i>Dieu est mon
+juge</i>?&raquo;</p>
+
+<p>Elle sortit, et Julien, toujours &agrave; genoux, resta atterr&eacute; &agrave; sa place.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="IX" id="IX"></a>IX.</h3>
+
+
+<p>Quand il fut revenu de sa premi&egrave;re consternation, il tomba dans le
+d&eacute;sespoir; et cachant son front dans ses mains:</p>
+
+<p>&laquo;Malheureux fou! s'&eacute;cria-t-il, est-il possible que tu aies fait ce que
+tu as fait, et dit ce que tu as dit! Comment! c'est toi qui es l&agrave; dans
+le cabinet de toilette de la princesse? Qui t'a amen&eacute; ici? comment as-tu
+os&eacute;? au milieu de quel vertige as-tu trouv&eacute; tant d'insolence, et o&ugrave;
+as-tu pris tout ce que tu as dit d'orgueilleux et d'insens&eacute;? Quoi! voici
+le d&eacute;nouement d'une vie si belle, d'un bonheur si grand? Tu as &eacute;t&eacute;
+pendant six mois le roi du monde, et te voil&agrave; m&eacute;pris&eacute;, chass&eacute;!... ou, ce
+qui sera pire encore, tol&eacute;r&eacute; peut-&ecirc;tre comme un &eacute;colier ridicule, comme
+un cuistre sans cons&eacute;quence, rel&eacute;gu&eacute; parmi les subalternes au-dessus
+desquels on t'avait &eacute;lev&eacute;! Ah! partons, partons! fuyons ces angoisses,
+ces incertitudes sans fin, ces doutes cuisants...&raquo; En parlant ainsi, il
+restait clou&eacute; &agrave; sa place et pleurait comme un enfant.</p>
+
+<p>&laquo;Tu t'affectes trop, lui dit tranquillement Galeotto, qui &eacute;tait entr&eacute;
+sans qu'il s'en aper&ccedil;ût et qui l'&eacute;coutait divaguer. Je t'apporte d&eacute;j&agrave;
+une meilleure nouvelle. Son Altesse te d&eacute;fend de sortir du palais, et
+t'ordonne de venir lui parler dans sa chambre demain apr&egrave;s le bal.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! s'&eacute;cria Saint-Julien, elle t'a dit!...</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je te dis, rien de plus. Mais il me semble que c'est assez
+clair pour que je sache tout ce qui s'est pass&eacute;. Tu as risqu&eacute; la
+d&eacute;claration. Eh bien! tu n'as pas eu tort. Qui sait? ta bonne foi peut
+te servir plus que l'esprit des autres. Qu'as-tu &agrave; me regarder d'un air
+effar&eacute;? Son Altesse s'est f&acirc;ch&eacute;e s&eacute;rieusement, &agrave; ce qu'il para&icirc;t. Cela
+vaut mieux, apr&egrave;s tout, que le calme de la raillerie; elle avait l'air
+sombre en rentrant au bal, et, bien qu'elle se soit mise tout de suite &agrave;
+danser avec le duc de Gurck, la danse a langui pendant trois minutes; on
+se battait les flancs pour avoir l'air de ne pas voir le front courrouc&eacute;
+de la souveraine, mais le fait est que personne ne pouvait en d&eacute;tourner
+les yeux. Oh! les princes sont un centre d'attraction magn&eacute;tique! &Ecirc;tre
+prince, c'est magnifique, en v&eacute;rit&eacute;! Il n'y a qu'une chose que j'aime
+mieux, c'est d'&ecirc;tre page et d'en rire!...&raquo;</p>
+
+<p>Saint-Julien ne l'&eacute;coutait pas. Galeotto le prit par le bras et
+l'entra&icirc;na dans les jardins.</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;coute, lui dit-il quand ils furent seuls ensemble, je suis ton ami et
+veux te servir. Es-tu r&eacute;ellement amoureux?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit Saint-Julien moiti&eacute; par fiert&eacute;, moiti&eacute; par d&eacute;lire, je ne le
+suis pas! Comment peut-on &ecirc;tre amoureux d'une femme qu'on ne conna&icirc;t
+pas!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! bien! j'aime &agrave; t'entendre parler ainsi. En ce cas tu as des id&eacute;es
+plus saines que je ne pensais; mais &agrave; quoi vises-tu ici? quoi qu'il
+t'arrive, cela ne peut pas te mener bien loin. Personne n'a fait son
+chemin avant toi, et tu ne le feras pas non plus.</p>
+
+<p>&mdash;Explique-toi, au nom du ciel!...</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux &ecirc;tre l'amant de la princesse?&raquo;</p>
+
+<p>Saint-Julien fit un geste d'horreur que le page ne vit pas.</p>
+
+<p>&laquo;Tu veux, continua-t-il, r&eacute;gner sur ce petit domaine, commander &agrave; ces
+petits grands seigneurs? C'est peu de chose; mais encore c'est mieux que
+rien, et, pour un bachelier gentill&acirc;tre, cela peut sembler assez joli
+pendant quelque temps. Eh bien! prends garde; car il y a dix &agrave; parier
+contre un que tu ne r&eacute;gneras ici sur rien et sur personne. On peut
+plaire, mais non gouverner; on peut remonter fi&egrave;rement le col de sa
+cravate; mais &agrave; quoi bon si l'on a quelque chose de plus dans la t&ecirc;te
+qu'un frivole amour! Avec cette femme il n'y a pas d'avancement
+possible; on n'est jamais que son amant, c'est-&agrave;-dire son tr&egrave;s-humble
+serviteur. C'est &agrave; toi de savoir si tu veux consacrer tant de soins et
+de peines &agrave; ce r&eacute;sultat o&ugrave; bien d'autres t'ont devanc&eacute;, o&ugrave; bien d'autres
+te succ&eacute;deront.&raquo;</p>
+
+<p>Ce discours refroidit tellement l'imagination du pauvre secr&eacute;taire
+intime, qu'il se sentit incapable de parler le m&ecirc;me langage que
+Galeotto. Il esp&eacute;ra s'&eacute;clairer enfin en feignant de partager ses id&eacute;es.</p>
+
+<p>&laquo;Il faut, avant de te r&eacute;pondre, que je r&eacute;fl&eacute;chisse, r&eacute;pliqua-t-il. Mais,
+pour r&eacute;fl&eacute;chir &agrave; coup sûr, il me faudrait des renseignements historiques
+plus d&eacute;taill&eacute;s que ceux que j'ai. Peux-tu me les fournir, et le veux-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, car j'ai piti&eacute; de ton embarras; et si tu me trahis quelque jour,
+j'aurai ma revanche: je tiens ton secret.&raquo;</p>
+
+<p>Saint-Julien fr&eacute;mit de la situation o&ugrave; sa dissimulation le pla&ccedil;ait;
+n&eacute;anmoins il continua.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, dit-il, raconte-moi un peu la vie de madame Cavalcanti.</p>
+
+<p>&mdash;Pour cela, non!</p>
+
+<p>&mdash;Comment, tu refuses?</p>
+
+<p>&mdash;Je me r&eacute;cuse, je ne sais rien, et personne ne sait rien, si ce n'est
+la Ginetta; encore j'en doute. Ou la bouche de cette fille est un
+cercueil, ou bien la princesse jette au feu tous ses bonnets d&egrave;s qu'elle
+leur trouve l'air de savoir ses pens&eacute;es. Je te dirai tout ce que je
+sais, et ce ne sera pas long. Je te dirai tout ce que je pr&eacute;sume, et ce
+sera logique. Elle fut mari&eacute;e &agrave; douze ans par procuration, et devint
+veuve sans avoir jamais vu la figure de son mari. Ce fut heureux pour
+elle: il &eacute;tait laid et sot. Le gentilhomme charg&eacute; d'&eacute;pouser la princesse
+par procuration s'appelait Max tout court. Il &eacute;tait b&acirc;tard de je ne sais
+quel roitelet d'Allemagne. Il avait douze ans comme la princesse. Ce fut
+une c&eacute;r&eacute;monie plaisante, &agrave; ce qu'on dit. Les deux enfants &eacute;taient, &agrave; ce
+que raconte emphatiquement l'abb&eacute; Scipione, chamarr&eacute;s d'ordres de tous
+les pays, de diamants et de broderies; graves comme des portraits de
+famille, beaux comme des anges, &agrave; ce que pr&eacute;tend mistress White. Ils
+jou&egrave;rent &agrave; la poup&eacute;e en sortant de l'&eacute;glise et mang&egrave;rent des bonbons
+pendant tout le bal. Je ne sais par suite de quels arrangements
+diplomatiques le b&acirc;tard Max passa trois ans &agrave; la cour de Cavalcanti. Au
+bout de ce temps il fut banni et presque chass&eacute; <i>con furore</i> par les
+parents de la princesse. Mais la princesse, devenue veuve et
+orpheline...</p>
+
+<p>&mdash;Rappela Max? dit Julien.</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, elle l'oublia, et aima je ne sais lequel de ses pages;
+dans ce temps-l&agrave; les pages &eacute;taient en faveur apparemment. Oh! les temps
+sont bien chang&eacute;s! Ensuite, ensuite, que sais-je! qui n'aima-t-elle
+pas!&raquo; Galeotto garda le silence un instant, puis il ajouta: &laquo;Penses-tu
+qu'elle ait jamais aim&eacute; quelqu'un?</p>
+
+<p>&mdash;Je deviendrai fou, dit Julien; ou plut&ocirc;t je le suis d&eacute;j&agrave;, car il me
+semble que les autres le sont. Galeotto, que faut-il que je pense de
+toi? veux-tu m'insulter? as-tu envie de te battre avec moi? parle!</p>
+
+<p>&mdash;Vive la Vierge! qu'est-ce que nous avons donc bu? dit Galeotto; nous
+sommes tous ivres-morts, et nous extravaguons d'une mani&egrave;re d&eacute;plorable.
+Laisse-moi rassembler mes id&eacute;es, qui s'envolent comme des flocons de
+duvet au souffle de tes paroles. Que t'ai-je dit? ce que je pouvais te
+dire. Crois-tu, qu'except&eacute; la Ginetta, il y ait ici quelqu'un qui puisse
+avoir de meilleurs renseignements que moi? Eh bien! cherche, questionne,
+regarde, &eacute;coute aux portes; et si tu apprends quelque chose, viens m'en
+faire part; car, moi aussi, je suis curieux, et souvent je suis vraiment
+en col&egrave;re de ne pouvoir regarder au travers de tous ces r&eacute;seaux l'esp&egrave;ce
+de moucherons dont se nourrit l'araign&eacute;e. Eh bien! je ne vois rien, je
+ne sais rien; voil&agrave; ce que je puis t'affirmer. Ici personne ne parle,
+par la raison que personne ne pense. On croit aux intrigues de la
+princesse ou on n'y croit pas: c'est tout un. Personne n'a assez de
+principes pour appr&eacute;cier sa vertu, personne n'a assez d'esprit pour
+profiter de ses vices; car est-elle la plus aust&egrave;re ou la plus perverse
+des femmes, nul ne le sait, et nous ne le saurons peut-&ecirc;tre jamais. De
+telles femmes devraient &ecirc;tre marqu&eacute;es, au front, d'un z&eacute;ro pour montrer
+qu'elles sont en dehors de l'esp&egrave;ce humaine, et qu'il faut les traiter
+comme des abstractions.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi? s'&eacute;cria Julien; pourquoi? pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'elles ne disent rien, ne font rien, ne pensent rien et ne
+sentent rien comme les autres. Ce sont des natures forc&eacute;es, des
+intelligences d&eacute;prav&eacute;es, des mots d&eacute;tourn&eacute;s de leur sens, des cordes
+d&eacute;tendues qui n'ont plus de ton appr&eacute;ciable &agrave; l'oreille. Ce sont des
+&ecirc;tres fauss&eacute;s, des &eacute;nigmes sans mot, des arabesques diaboliques, des
+figures comme on en voit dans les r&ecirc;ves d'une digestion p&eacute;nible ou dans
+les &eacute;lucubrations bachiques d'apr&egrave;s souper. Ce sont des paysages comme
+ceux que la gel&eacute;e applique sur les vitres; on y voit de tout et on n'y
+voit rien. En un mot, ce ne sont pas des hommes, ce ne sont pas des
+femmes; ce sont des cuistres.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez peut-&ecirc;tre raison, dit Saint-Julien &eacute;tonn&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont des &ecirc;tres, continua le page, qui aiment et qui n'aiment pas;
+aujourd'hui jouant un r&ocirc;le, demain un autre; tant&ocirc;t po&egrave;tes, tant&ocirc;t
+philosophes, tant&ocirc;t m&eacute;taphysiciens. Cela n'a pas d'&acirc;ge, pas de
+caract&egrave;re, pas de sexe, et cela se sauve par des pr&eacute;tentions et des
+singeries de royaut&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ha&iuml;ssez donc cette femme? dit Saint-Julien.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis ni la ha&iuml;r ni l'aimer; elle n'existe pas pour moi. C'est
+une chose, et non une personne; une chose curieuse, bizarre, amusante
+parfois; c'est une chose couronn&eacute;e, voil&agrave; tout. On s'incline devant le
+diad&egrave;me, mais le cerveau ne serait pas bon &agrave; gouverner un couvent de
+petites filles.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je crois que vous vous trompez; je crois qu'il commanderait
+bien une arm&eacute;e. C'est l&agrave; sans doute une femme incapable de tout ce que
+j'aime dans une femme, mais propre &agrave; ce que j'admire dans un homme. Elle
+est peut-&ecirc;tre susceptible d'h&eacute;ro&iuml;sme; que nous importe &agrave; nous, qui ne
+sommes ni roi ni g&eacute;n&eacute;raux?</p>
+
+<p>&mdash;Si j'&eacute;tais g&eacute;n&eacute;ral ou roi, reprit le page, je n'en serais que plus
+absolu dans mon m&eacute;nage, et je voudrais bien voir que ma s&oelig;ur, ma
+ma&icirc;tresse ou ma m&egrave;re vint commander &agrave; mes soldats ou &agrave; mes sujets! Mais,
+sois tranquille, les hommes maintiendront en bride le beau sexe qui se
+r&eacute;volte, et la loi salique deviendra une mesure de sûret&eacute; universelle.
+Je dis mesure de sûret&eacute;, parce qu'avec des femmes-rois, quelles qu'elles
+soient, messalines ou p&eacute;dantes, on n'est pas bien certain de s'&eacute;veiller
+tous les matins.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins, avec celle-ci, dit Saint-Julien, effray&eacute; de ce que le page
+semblait faire pressentir, il n'y a point lieu &agrave; de semblables craintes.</p>
+
+<p>&mdash;Ne l'as-tu pas trop gri&egrave;vement offens&eacute;e aujourd'hui? Saint-Julien, dit
+le page en baissant la voix, t&acirc;che d'obtenir ton pardon, ou plut&ocirc;t
+va-t'en; car peut-&ecirc;tre...</p>
+
+<p>&mdash;Galeotto, parle; est-elle ainsi? prouve-le-moi, et je ne l'aimerai
+plus, je ne souffrirai plus.</p>
+
+<p>&mdash;Je serais franc avec toi si tu l'&eacute;tais avec moi; mais peut-&ecirc;tre ne
+l'es-tu pas!</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre me fais-tu parler depuis une heure sur des choses que tu
+sais mieux que moi?</p>
+
+<p>&mdash;Me prenez-vous pour un espion?</p>
+
+<p>&mdash;Non; mais je suis sans exp&eacute;rience, moi; je suis n&eacute; prudent; le peu de
+choses que j'ai vues dans ma vie n'a pas &eacute;t&eacute; propre &agrave; me rendre
+bienveillant. Je n'ose croire &agrave; rien; je crains par-dessus tout d'&ecirc;tre
+dupe, et par cons&eacute;quent ridicule. J'aime mieux arranger tout pour le
+pire dans mon imagination: si je suis d&eacute;tromp&eacute;, alors tant mieux; si je
+ne le suis pas, j'aurai donc bien fait de me tenir sur mes gardes.</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; c&oelig;ur froid! esprit sombre! dit Saint-Julien; sous cet ext&eacute;rieur
+gracieux, avec ces joyeuses mani&egrave;res, tant de fiel et de m&eacute;pris pour
+tous! Mais en quoi ai je m&eacute;rit&eacute; votre d&eacute;fiance? que m'avez-vous vu
+faire de mal?</p>
+
+<p>&mdash;Rien; aussi je ne t'accuse de rien. Seulement, je me dis parfois que
+tu n'es peut-&ecirc;tre pas aussi simple que tu veux le para&icirc;tre, et que tu
+affectes de ne rien deviner, afin qu'on t'apprenne tout. Voyons, jure
+ton honneur, es-tu l'amant de la princesse?</p>
+
+<p>&mdash;Sur mon honneur! je ne le suis pas.</p>
+
+<p>&mdash;La Ginetta pr&eacute;tend la m&ecirc;me chose; mais c'est une menteuse si rus&eacute;e!
+Cependant la chose est bien invraisemblable, Julien. Quoi! tu lui as plu
+si vite; elle t'a ramass&eacute; sur le chemin pour ta jolie figure; elle t'a
+fait souper avec elle &agrave; Avignon, le soir m&ecirc;me, apr&egrave;s avoir envoy&eacute;
+Lucioli je ne sais o&ugrave;; puis elle a mari&eacute; tout &agrave; coup et &eacute;loign&eacute; d'elle
+ce pauvre favori, qui depuis un an la suivait partout. Et voil&agrave; six mois
+que vous &ecirc;tes enferm&eacute;s ensemble, t&ecirc;te &agrave; t&ecirc;te, du matin au soir; et avec
+ses mani&egrave;res libres, son ton cavalier, son sang-froid cynique, elle
+t'aurait laiss&eacute; p&acirc;lir et soupirer en vain! Et vos graves travaux
+(auxquels je ne crois gu&egrave;re) n'auraient pas &eacute;t&eacute; interrompus de temps en
+temps par des &eacute;panchements plus doux! Allons, allons, Julien, vous
+l'avez f&acirc;ch&eacute;e aujourd'hui; vous vous serez conduit comme une fille de
+village avec un officier de garnison: vous lui aurez demand&eacute; le
+mariage... Mais hier, mais ce matin encore, vous sembliez &ecirc;tre bien en
+faveur, et je pensais que j'&eacute;tais un niais, moi qui vous avais conseill&eacute;
+l'audace. J'ai souvent ri de votre &eacute;motion, de votre timidit&eacute;,
+Saint-Julien; et peut-&ecirc;tre &eacute;tait-ce vous qui, &agrave; ces heures-l&agrave;, vous
+divertissiez &agrave; mes d&eacute;pens.</p>
+
+<p>&mdash;Comment l'aurais-je fait, et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? parce que je vous ai peut-&ecirc;tre laiss&eacute; prendre une place que
+j'aurais dû occuper. Voyons, franchement, est-ce que je ne devrais pas
+&ecirc;tre son amant, moi?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dirai ce que vous venez de me dire: sais-je si vous ne l'&ecirc;tes
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Vive Dieu! s'&eacute;cria le page gaiement, je ne le suis pas! et, mort-Dieu!
+j'en enrage, ajouta-t-il d'un ton demi-plaisant, demi-col&egrave;re. Fiez-vous
+&agrave; moi, Saint-Julien, car voici que je m'&eacute;panche avec vous; je me laisse,
+aller jusqu'&agrave; me moquer de moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me moquerai pas, dit le bon Julien avec douceur, d'une erreur
+que j'ai partag&eacute;e. Vous &ecirc;tes amoureux aussi de la princesse?</p>
+
+<p>&mdash;Moi! non pas, s'il vous pla&icirc;t; parlez pour vous, je vous en prie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous l'avez &eacute;t&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Per Bacco! jamais, que je sache! Amoureux de cette reine de Saba!
+Quand j'avais douze ans elle me faisait une peur de tous les diables
+avec ses yeux noirs et son nez aquilin; &agrave; pr&eacute;sent, elle me donne des
+naus&eacute;es d'ennui avec ses affaires d'&Eacute;tat, ses conversations esth&eacute;tiques,
+ses papillons et son latin. Apr&egrave;s cela, elle est jolie femme, et je ne
+vous bl&acirc;me pas d'&ecirc;tre amoureux d'elle. J'aurais &eacute;t&eacute; bien aise d'&ecirc;tre son
+favori, parce que j'aimerais assez faire le petit prince pendant quelque
+temps; mais elle m'a toujours fait l'honneur de me traiter comme un
+enfant en sevrage, et, soit m&eacute;pris, soit affectation, elle s'obstine
+perp&eacute;tuellement &agrave; rabattre cinq ou six ans de mon &acirc;ge v&eacute;ritable. J'ai
+une mani&egrave;re de m'en venger: c'est de la gratifier de cinq ou six ans de
+trop aupr&egrave;s de tous les &eacute;trangers qui me demandent son &acirc;ge &agrave; l'oreille.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien cependant, dit le m&eacute;lancolique Julien, qu'on peut
+vivre dans son intimit&eacute; pendant des mois et des ann&eacute;es sans &ecirc;tre aussi
+heureux que vous le supposez.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! la belle preuve! me prenez-vous pour un fat? ne sais-je pas bien
+qu'en effet je n'ai pas trop l'air d'un homme? Vous commencez &agrave; avoir de
+la barbe au menton, vous! Dieu sait si j'en aurai jamais... Et cependant
+vous n'&ecirc;tes pas un rou&eacute;. Allons, d&eacute;cid&eacute;ment je vous crois: vous n'&ecirc;tes
+pas son amant, mais vous voulez l'&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;J'y renoncerais ais&eacute;ment si vous me disiez tout ce que vous savez.</p>
+
+<p>&mdash;Le reste de l'histoire de Max?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc que le reste de cette histoire?</p>
+
+<p>&mdash;C'est, comme tout ce que je sais, un bruit myst&eacute;rieux, un soup&ccedil;on
+vague, rien de plus.</p>
+
+<p>&mdash;Mais encore? est-ce que cela aurait rapport aux affreuses id&eacute;es de
+meurtre et de poison qui m'ont pass&eacute; par la t&ecirc;te tout &agrave; l'heure en vous
+&eacute;coutant?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Julien; ce fut dit-on, une disgr&acirc;ce un peu plus s&eacute;rieuse que
+celle de Lucioli. Mais permettez que je remette ces trois mots &agrave; demain;
+et puisque nous sommes dans la m&ecirc;me position &agrave; peu pr&egrave;s l'un et l'autre,
+unissons-nous et donnons-nous la main.</p>
+
+<p>&mdash;Contre qui? dit Julien.</p>
+
+<p>&mdash;Contre l'hypocrisie f&eacute;minine, r&eacute;pondit Galeotto. Vous &ecirc;tes amoureux et
+maltrait&eacute;; moi, j'&eacute;tais pr&eacute;tendant, et j'ai &eacute;t&eacute; oubli&eacute;. Il faut que nous
+sachions si nous sommes sacrifi&eacute;s &agrave; ces butors d'officiers autrichiens
+qui dansent l&agrave;-bas tout bott&eacute;s, ou &agrave; ces Parisiens crott&eacute;s, pour
+lesquels Son Altesse quitte une fois tous les ans son <i>vaste empire</i> et
+notre beau climat. Il faut que nous sachions si nous avons affaire &agrave;
+Minerve, la p&acirc;le et p&eacute;dante d&eacute;esse, ou &agrave; l'impure V&eacute;nus. Pour moi, je
+suis outr&eacute; de tourner en vain depuis des ann&eacute;es autour d'un cercle
+myst&eacute;rieux que je n'entame jamais d'une ligne sans &ecirc;tre aussit&ocirc;t rejet&eacute;
+d'une ligne en dehors. Je suis furieux de savoir tous les secrets de
+toilette de la Ginetta, et de n'avoir pu tirer de sa bouche scell&eacute;e un
+mot qui apaise ma curiosit&eacute;. Mais quel r&ocirc;le est-ce donc que je joue ici?
+Voil&agrave; un joli page! qui ne sait rien, qui ne d&eacute;couvre rien, qui ne se
+glisse pas par le trou de la serrure comme un lutin, qui ne surprend pas
+les paroles confi&eacute;es &agrave; l'oreiller, qui ne pr&eacute;l&egrave;ve pas ses droits sur la
+beaut&eacute; avant d'introduire l'amant dans le boudoir couleur de rose! Un
+brillant page, ma foi! qui remet des lettres comme un simple valet, sans
+savoir si ce sont des ordonnances de police ou des billets doux. &Ocirc;
+si&egrave;cle! &ocirc; abrutissement! Allons, allons, il faut savoir. Jure-moi de me
+dire tout ce qui t'arrivera. Je te jure de te dire tout ce que je
+d&eacute;couvrirai.&raquo;</p>
+
+<p>Julien, &eacute;tourdi de son babillage, &eacute;puis&eacute; de conjectures et ne sachant
+plus &agrave; qui se vouer, jura tout ce que voulut Galeotto et retourna au
+bal.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="X" id="X"></a>X.</h3>
+
+
+<p>Il eut soin de ne pas se montrer devant la princesse, et se contenta de
+r&ocirc;der autour de la salle o&ugrave; elle se tenait, tant&ocirc;t la regardant valser
+au travers des guirlandes enlac&eacute;es aux colonnades, tant&ocirc;t s'enfon&ccedil;ant
+sous les galeries o&ugrave; les lumi&egrave;res commen&ccedil;aient &agrave; s'&eacute;teindre, &agrave; la suite
+de quelques groupes myst&eacute;rieux qui semblaient s'occuper d'affaires plus
+graves que la danse et la musique. Saint-Julien, transform&eacute;
+volontairement en espion, &eacute;tait triste et mal &agrave; l'aise. C'&eacute;tait la
+premi&egrave;re fois qu'il voulait arriver &agrave; la connaissance de la v&eacute;rit&eacute; par
+des moyens que sa conscience d&eacute;savouait. En m&ecirc;me temps il trouvait dans
+l'agitation de la curiosit&eacute; quelque chose d'aiguillonnant et d'inconnu
+qui n'&eacute;tait pas sans plaisir.</p>
+
+<p>Il se sentait un peu bless&eacute; d'avoir &eacute;t&eacute; trait&eacute; comme un enfant, d'avoir
+v&eacute;cu six mois enferm&eacute; dans un coin de ce palais, o&ugrave; lui seul peut-&ecirc;tre
+ignorait ce qu'il avait int&eacute;r&ecirc;t &agrave; savoir. Maintenant il croyait
+travailler &agrave; une belle vengeance, il croyait presque remplir un devoir
+envers lui-m&ecirc;me, en repoussant de toute sa force des convictions qui
+l'avaient rendu heureux, mais qui peut-&ecirc;tre l'avaient tromp&eacute;.
+Saint-Julien avait &agrave; un degr&eacute; &eacute;minent cette morgue brutale que nous
+avons tous &agrave; l'&eacute;gard des femmes. Nous ne voulons les estimer qu'autant
+que le monde les estime, et nous rougirions d'&ecirc;tre seuls &agrave; leur rendre
+justice. Chez Julien, la m&eacute;fiance, propre aux caract&egrave;res timides et
+concentr&eacute;s, et cet orgueil presque monastique qui est comme un revers de
+m&eacute;daille chez les hommes aust&egrave;res, ajoutaient une nouvelle force &agrave; sa
+r&eacute;solution. Sombre, honteux et palpitant, il croyait sortir d'un r&ecirc;ve,
+et regardait comme autant de choses nouvelles tout ce qui se passait
+autour de lui. Il ne pouvait entendre murmurer &agrave; son oreille une phrase
+insignifiante sans y chercher un sens profond et une lumi&egrave;re inconnue.
+Il croyait voir sur tous les visages qui le regardaient une expression
+de sarcasme ou de m&eacute;pris. Il fallait qu'il fût &eacute;trangement troubl&eacute;; car
+rien n'&eacute;tait plus compass&eacute;, plus prudent et plus grave que toute cette
+petite cour imbue de principes d'ob&eacute;issance passive, et p&eacute;n&eacute;tr&eacute;e des
+avantages positifs de sa d&eacute;pendance. Saint-Julien, bien convaincu qu'il
+ne tirerait aucun &eacute;claircissement de tous ces valets, se mit &agrave; observer
+de pr&egrave;s les figures &eacute;trang&egrave;res. Celles-l&agrave; n'&eacute;taient pas moins compos&eacute;es
+devant la princesse; mais peut-&ecirc;tre ces vassaux des autres ma&icirc;tres se
+permettaient-ils <i>in petto</i> une mani&egrave;re de voir quelconque sur madame de
+Cavalcanti.</p>
+
+<p>Saint-Julien avait remarqu&eacute;, d&egrave;s le commencement du bal, les assiduit&eacute;s
+du duc de Gurck, jeune et beau Carinthien qui &eacute;tait arriv&eacute; la veille &agrave;
+la r&eacute;sidence, et en l'honneur de qui, se disait-on tout bas, la superbe
+f&ecirc;te avait &eacute;t&eacute; ordonn&eacute;e. Il remarqua depuis, que la faveur du duc
+p&acirc;lissait sensiblement, que sa conversation s'appauvrissait, que ses
+bons mots baissaient de plus en plus, que sa valse se ralentissait;
+enfin que dans le cercle &eacute;tincelant o&ugrave;, comme un radieux soleil,
+Quintilia entra&icirc;nait ses dociles plan&egrave;tes, l'astre du charmant comte de
+Steinach brillait d'un &eacute;clat plus vif, et l'&eacute;toile p&acirc;lie du duc allait
+toujours s'&eacute;loignant du centre d'attraction comme un monde abandonn&eacute; du
+c&eacute;leste foyer de vie et de lumi&egrave;re. En deux mots, le comte de Steinach
+&eacute;tait entr&eacute; dans l'orbe de Mercure, et le duc de Gurck accomplissait
+p&eacute;niblement la vaste et froide rotation de Saturne.</p>
+
+<p>Saint-Julien vit le duc frapper doucement l'&eacute;paule de Shrabb, son
+conseiller priv&eacute;; et, un instant apr&egrave;s, tous deux, s'esquivant par un
+c&ocirc;t&eacute; diff&eacute;rent, avaient disparu de la salle.</p>
+
+<p>Saint-Julien suivit avec pr&eacute;caution Gurck, qui &eacute;tait sorti le dernier,
+il le vit rejoindre son compagnon au bord de la pi&egrave;ce d'eau, et prot&eacute;g&eacute;
+par les sombres bosquets du parc, il entendit la conversation des deux
+Autrichiens.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, dit Shrabb, je crois que notre mission est termin&eacute;e et que
+Steinach l'emporte sur nous.</p>
+
+<p>&mdash;Je pourrais d&eacute;sesp&eacute;rer comme vous, dit le duc d'un ton piqu&eacute;, si je ne
+m'int&eacute;ressais dans cette affaire qu'aux projets de notre ma&icirc;tre; mais il
+s'agit pour moi d'une ambition plus personnelle. La princesse est
+&eacute;blouissante, et apr&egrave;s m'&ecirc;tre charg&eacute; par soumission d'un r&ocirc;le dont
+j'ignorais les avantages, je soutiendrai d&eacute;sormais ce r&ocirc;le pour mon
+comte.</p>
+
+<p>&mdash;J'entends: pour votre gloire! dit Shrabb.</p>
+
+<p>&mdash;Et pour mon plaisir, dit Gurck.</p>
+
+<p>&mdash;Et si elle se moque de Steinach et de vous? reprit Shrabb.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons toujours un moyen, r&eacute;pliqua Gurck, c'est de redemander
+l'<i>homme an&eacute;anti</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Mais elle dira qu'elle n'a pas de comptes &agrave; nous rendre, qu'elle ne
+sait ce qu'il est devenu...</p>
+
+<p>&mdash;Je la sommerai, au nom de mon souverain, de repr&eacute;senter la personne de
+Max, ou les preuves de sa mort...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, enfin, c'est une exigence absurde et injuste; elle r&eacute;pondra
+que...&raquo;</p>
+
+<p>Ici la voix de Shrabb fut affaiblie par un coup de vent qui passa au
+bord de l'eau; et, comme les deux interlocuteurs s'&eacute;loignaient de
+Saint-Julien, il n'entendit plus que cette phrase de Gurck, commenc&eacute;e
+d'une voix br&egrave;ve, mais dont le vent emporta le reste...</p>
+
+<p>&laquo;Trois cents cavaliers qui sauront bien r&eacute;duire...&raquo;</p>
+
+<p>Ils gagn&egrave;rent en marchant un endroit d&eacute;couvert o&ugrave; la lune commen&ccedil;ait &agrave;
+donner. Saint-Julien n'osa les suivre et prit le parti de retourner au
+bal. Comme il montait le grand escalier, il rencontra Galeotto, qui le
+cherchait. Celui-ci l'emmena au fond de la galerie, et lui dit d'un air
+triomphant:</p>
+
+<p>&laquo;Vivat! je viens de d&eacute;couvrir un secret d'&Eacute;tat...</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, dit Julien, je viens d'entrevoir un myst&egrave;re d'iniquit&eacute;, et je
+reste glac&eacute; d'horreur au bord du pr&eacute;cipice, n'osant me pencher pour y
+regarder.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! reprit Galeotto, ton histoire me para&icirc;t plus grave que la
+mienne. Qu'est-ce? qu'as-tu appris? Raconte le premier.&raquo;</p>
+
+<p>Saint-Julien rapporta mot pour mot ce qu'il avait entendu. &laquo;Ceci ne
+m'apprend rien, dit le page. Je sais tout ce qu'on pense de la
+disparition de Max, et ces gens-l&agrave; ne sont pas mieux inform&eacute;s que nous.
+Quant aux projets de M. de Gurck et de son tr&egrave;s-gracieux souverain, je
+vais te les expliquer. La petite principaut&eacute; de Monteregale, que nous
+avons le bonheur d'occuper sous les lois augustes de notre adorable
+princesse...</p>
+
+<p>&mdash;Fais-moi gr&acirc;ce de tes phrases, et vas au fait.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens d'entendre parler diplomatie, je ne peux m'exprimer
+autrement. Cette charmante principaut&eacute;, quoique enfouie comme un diamant
+dans les sables du littoral, a eu l'honneur d'attirer les regards d'un
+voisin puissant qui n'en a que faire, mais qui, &eacute;tant sans doute
+embarrass&eacute; de r&eacute;compenser toutes ses cr&eacute;atures, a pens&eacute; naturellement &agrave;
+en coiffer quelqu'une avec ce joyau. &Agrave; cet effet on a envoy&eacute; ici le
+comte de Steinach, homme irr&eacute;sistible de profession, qui doit subjuguer
+la princesse, l'&eacute;pouser, et devenir notre tr&egrave;s-gracieux seigneur. D'un
+autre c&ocirc;t&eacute;, un autre voisin non moins puissant voudrait faire entrer
+dans je ne sais quelle pr&eacute;tendue ligne d'alliance tous les principicules
+des &Eacute;tats illyriens. Sachant que notre Quintilia est, apr&egrave;s tout, une
+femme volontaire et opini&acirc;tre qui ne manque pas d'influence sur ses
+petits voisins, il a employ&eacute;, pour d&eacute;jouer les projets du comte de
+Steinach, dont les opinions lui seraient contraires, l'inimitable duc de
+Gurck et son auxiliaire le profond Shrabb. Ces deux h&eacute;ros doivent, l'un
+par son encolure magnifique, l'autre par son &eacute;loquence entra&icirc;nante,
+d&eacute;tourner la princesse d'une autre alliance que celle de leur ma&icirc;tre.
+Or, pour r&eacute;sumer cette importante complication, je t'annonce que la
+princesse, objet de ces entreprises gigantesques et de ces graves
+combinaisons, est plac&eacute;e entre deux feux, le comte de Steinach et le duc
+de Gurck, qui tous deux aspirent au bonheur d'&ecirc;tre ses amis intimes. Ce
+qui prouve que tu n'as pas pris absolument le temps convenable pour lui
+faire ta d&eacute;claration, et qu'apr&egrave;s six mois pass&eacute;s dans un respectueux
+t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te dans le cabinet particulier de Son Altesse, monsieur le
+secr&eacute;taire intime n'aurait pas dû attendre pr&eacute;cis&eacute;ment le jour o&ugrave; madame
+prend ses habits roses, et jette par-dessus les toits sa plume et la
+clef de son cabinet pour aller danser d&eacute;guis&eacute;e en phal&egrave;ne avec deux
+princes &eacute;trangers parfaitement brod&eacute;s et admirablement impertinents...</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment, dit Julien cherchant &agrave; arracher le d&eacute;pit de son c&oelig;ur,
+as-tu fait pour d&eacute;couvrir toutes ces choses?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai &eacute;t&eacute; s&eacute;duit.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis vendu.</p>
+
+<p>&mdash;Juste ciel! qu'est-ce &agrave; dire?</p>
+
+<p>&mdash;C'est-&agrave;-dire que j'ai fait semblant de me vendre. J'ai bavard&eacute; &agrave; tort
+et &agrave; travers avec le page du comte de Steinach; je lui ai inspir&eacute; de la
+confiance, je lui ai fait dire ce qu'il me fallait savoir pour deviner
+le reste. Et puis j'ai fait semblant d'&ecirc;tre p&eacute;n&eacute;tr&eacute; d'admiration pour la
+chevelure et les manchettes du comte, d'avoir con&ccedil;u la plus haute estime
+pour son jabot, enfin d'&ecirc;tre fascin&eacute; par lui, de le d&eacute;sirer ardemment
+pour souverain, de lui &ecirc;tre tout d&eacute;vou&eacute;, etc.; si bien que le page,
+enchant&eacute; de me voir dans les int&eacute;r&ecirc;ts de son ma&icirc;tre et s'exag&eacute;rant
+beaucoup mon cr&eacute;dit aupr&egrave;s de la princesse, doit me pr&eacute;senter au comte
+d&egrave;s demain et lui faire agr&eacute;er mes services. Enfin, je vais donc remplir
+mon r&ocirc;le de page tel qu'il est trac&eacute; dans toutes les chroniques, drames,
+ballades et romans! Je vais donc remettre les billets d'un galant
+chevalier, chanter ses romances aux pieds de ma souveraine, et faire
+l'&eacute;loge de sa valeur dans les combats! Comme je vais m'en donner et
+m'amuser d'eux tous! <i>&agrave; l'opra</i>! Julien, t&acirc;che de devenir l'auxiliaire
+du duc, et ce sera une com&eacute;die &agrave; en mourir de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas assez spirituel pour feindre, dit Julien; d'ailleurs tu
+me dis que tu t'es vendu...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! doucement, je te prie. Le page m'a promis monts et merveilles de
+la part du comte. J'ai fait semblant d'accepter; mais je ne suis pas
+Italien &agrave; ce point-l&agrave;. Je dois d&eacute;j&agrave; recevoir demain un tr&egrave;s-joli cheval
+dont j'ai paru prendre envie; je le rendrai certes au comte quand
+j'aurai r&eacute;ussi &agrave; faire manquer son mariage; mais je me servirai si bien
+du palefroi qu'il aura &agrave; peine la force, quand je le rendrai, d'aller
+des &eacute;curies de monsieur le comte &agrave; l'abattoir.</p>
+
+
+<p class="image"><img src="images/i006.png" alt="Ils gagn&egrave;rent en marchant un endroit d&eacute;couvert...!"
+width="600" /><br />Ils gagn&egrave;rent en marchant un endroit d&eacute;couvert...!</p>
+
+<p>&mdash;Mais cette histoire de Max? dit Julien pr&eacute;occup&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu n'as en t&ecirc;te que des id&eacute;es lugubres; amusons-nous aujourd'hui,
+sauf &agrave; nous envoler comme lui par les airs demain matin!...&raquo;</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="XI" id="XI"></a>XI.</h3>
+
+
+<p>Lorsque Julien rentra dans le bal, il remarqua un personnage qu'il
+n'avait pas encore vu. C'&eacute;tait un tr&egrave;s-joli scarab&eacute;e appel&eacute; par les
+entomologistes <i>crioc&egrave;re du lis</i>. Il est d'un beau rouge luisant, avec
+une face tr&egrave;s-effil&eacute;e et fort spirituelle. Les personnes qui l'ont
+examin&eacute; au microscope lui ont reconnu plusieurs protub&eacute;rances
+avantageuses et un regard plein d'affabilit&eacute;. Ce scarab&eacute;e produisait
+dans le bal une tr&egrave;s-grande sensation, non pas tant &agrave; cause de son
+corselet, dont la perfection effa&ccedil;ait tous les autres, qu'&agrave; cause de son
+visage, qui &eacute;tait miraculeusement imit&eacute;. Il portait un masque si
+semblable &agrave; la nature, que le professeur d'histoire naturelle de la cour
+se frotta l'&oelig;il gauche et se demanda s'il n'avait pas devant la pupille
+le verre de son excellentissime microscope, garni d'un v&eacute;ritable
+crioc&egrave;re. S'&eacute;tant bien convaincu que ce gigantesque scarab&eacute;e &eacute;tait
+vraiment devant lui dans des proportions r&eacute;elles et palpables, il tomba
+dans une sorte de d&eacute;lire, et, se redressant sur son fauteuil, il s'&eacute;cria
+en p&acirc;lissant et en levant ses mains jointes au-dessus de sa t&ecirc;te:
+&laquo;Pardonne-moi, &ocirc; ma&icirc;tre de la nature, pardonne-moi, puissant Cr&eacute;ateur,
+la mort de tant d'insectes inoffensifs! Oui, j'en conviens, j'ai
+massacr&eacute; les plus innocents papillons! j'ai perc&eacute; d'une &eacute;pingle et
+condamn&eacute; &agrave; un &eacute;pouvantable supplice les plus irr&eacute;prochables col&eacute;opt&egrave;res!
+mais je ne l'ai fait ni par haine ni par vengeance; j'en prends &agrave; t&eacute;moin
+la lumi&egrave;re du soleil, ou, pour mieux dire, celle de la lune, qui doit
+&ecirc;tre lev&eacute;e, car il est deux heures trente-cinq minutes dix-sept
+secondes; et dans cette saison.....</p>
+
+<p class="image"><img src="images/i007.png"
+alt="&Ocirc; phytophage gigantesque! fant&ocirc;me mena&ccedil;ant!..."
+width="600" /><br />&Ocirc; phytophage gigantesque! fant&ocirc;me mena&ccedil;ant!...</p>
+
+
+<p>&mdash;Pour l'amour du ciel!&raquo; remettez-vous, mon cher ma&icirc;tre Cantharide!
+s'&eacute;cria la princesse en avalant son mouchoir pour ne pas &eacute;clater de
+rire; car les princes ne rient point impun&eacute;ment, et ils n'ont pas m&ecirc;me
+la libert&eacute; de sourire sans voir autour d'eux assez de figures &eacute;panouies
+pour les faire mourir du spleen. La princesse, qui aimait beaucoup le
+digne ma&icirc;tre Cantharide, ne voulut point donner &agrave; la cour, rassembl&eacute;e
+avec stupeur autour de lui, l'exemple d'une gaiet&eacute; qui fût devenue
+insultante. Mais le crioc&egrave;re s'&eacute;tant approch&eacute;, comme les autres, pour
+savoir la cause de la d&eacute;faillance dans laquelle ma&icirc;tre Cantharide venait
+de tomber, l'infortun&eacute; savant, voyant de plus pr&egrave;s cette face de
+crioc&egrave;re si bien imit&eacute;e, eut un v&eacute;ritable acc&egrave;s de fr&eacute;n&eacute;sie. &laquo;&Ocirc; spectre!
+spectre effrayant! s'&eacute;cria-t-il, non, il n'y a pas un costumier sur la
+terre qui, m&ecirc;me en suivant les instructions des plus grands savants de
+l'univers, soit capable d'ex&eacute;cuter une pareille t&ecirc;te de crioc&egrave;re. &Ocirc;
+phytophage gigantesque! fant&ocirc;me mena&ccedil;ant! &eacute;loigne-toi, &eacute;pargne-moi,
+pardonne-moi. H&eacute;las! il est bien vrai que, la nuit derni&egrave;re, je t'ai
+ramass&eacute; dans le calice d'un beau lis pench&eacute; sur la pi&egrave;ce d'eau; il est
+vrai que je t'ai arrach&eacute; sans piti&eacute; de ton palais embaum&eacute;, et que je
+t'ai inhumainement saisi dans la poussi&egrave;re d'or o&ugrave; tu te r&eacute;fugiais! Oui,
+j'ai mis fin &agrave; ton innocente vie, &agrave; une vie toute d'amour, de libert&eacute;,
+de z&eacute;phire et de bonheur. Je t'ai d&eacute;pec&eacute; membre par membre, visc&egrave;re par
+visc&egrave;re; j'ai enfonc&eacute; dans tes flancs une pince cruelle et des aiguilles
+ac&eacute;r&eacute;es; je t'ai vu mourir dans les convulsions d'une lente agonie. Oh!
+que Dieu me le pardonne! j'en ai d'&eacute;pouvantables remords. Malgr&eacute; les
+crimes &eacute;normes que j'ai accumul&eacute;s sur ma t&ecirc;te, jamais je n'en ai commis
+d'aussi atroce que celui de ta mort. Modeste et gracieuse cr&eacute;ature,
+h&eacute;las! h&eacute;las! quand je te vis &eacute;tendue par morceaux sur le talc de mon
+microscope, je fus saisi d'horreur, et je me demandai de quel droit...
+Mais &eacute;pargne-moi ta vue; ton fant&ocirc;me exag&eacute;r&eacute; jusqu'aux proportions
+humaines me glace d'effroi. Que deviendrais-je, &ocirc; ciel! si tous les
+insectes que j'ai mutil&eacute;s, &eacute;cartel&eacute;s, empal&eacute;s, m'apparaissaient, &agrave; cette
+heure, arm&eacute;s de leurs cornes, de leurs dents, de leurs scies, de leurs
+griffes, de leurs aiguillons...&raquo;</p>
+
+<p>La gravit&eacute; de la princesse ne put tenir plus longtemps &agrave; ce discours
+extraordinaire; elle eut le malheur de rencontrer le regard de la
+Ginetta, et aussit&ocirc;t, comme un &eacute;lan sympathique, leur gaiet&eacute; d&eacute;borda en
+un double &eacute;clat de rire. Aussit&ocirc;t tous les courtisans, m&ecirc;me ceux qui
+n'avaient pas entendu un mot du discours de ma&icirc;tre Cantharide, se
+livr&egrave;rent aux transports d'une gaiet&eacute; convulsive. Ils se tordirent les
+bras, se fendirent la bouche jusqu'aux oreilles, et quelques-uns qui
+&eacute;taient sous les yeux de la princesse esp&eacute;r&egrave;rent obtenir son attention
+en se laissant choir sur le parquet. Au bruit de tous ces rires, &agrave; la
+vue de toutes ces contorsions, le pauvre Cantharide crut &ecirc;tre arriv&eacute; &agrave;
+sa derni&egrave;re heure, et rendre ses comptes en enfer, au milieu d'un sabbat
+de fant&ocirc;mes et de d&eacute;mons m&eacute;tamorphos&eacute;s en insectes. Il se leva saisi
+d'&eacute;pouvante, et s'enfuit en renversant tout ce qui se trouva sur son
+passage, et en s'&eacute;criant d'une voix &eacute;touff&eacute;e: &laquo;Scaraboni! Scarafaggj...&raquo;</p>
+
+<p>La princesse, craignant pour sa sant&eacute;, imposa d'un geste le silence et
+l'immobilit&eacute;; et, s'&eacute;lan&ccedil;ant sur ses traces, elle le saisit par une de
+ses ailes de cantharide; car le professeur avait choisi le costume du
+beau scarab&eacute;e dont la princesse lui avait donn&eacute; le surnom.</p>
+
+<p>&laquo;Mon cher ma&icirc;tre, lui dit-elle, mon excellent ami, veuillez vous calmer
+et &ecirc;tre bien certain que tout ceci n'est qu'une illusion de votre
+cerveau malade. Vous vous livrez &agrave; de trop graves &eacute;tudes depuis quelque
+temps, cher Cantharide, et votre &acirc;me sensible vous cr&eacute;e des souffrances
+et des remords que le plus pur et le plus aust&egrave;re des chr&eacute;tiens vous
+envierait. De gr&acirc;ce, revenez prendre part &agrave; nos plaisirs et admirer avec
+nous le costume admirable de ce crioc&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! gracieuse princesse! s'&eacute;cria Cantharide en jetant autour de lui un
+regard effar&eacute;, si vous tenez un peu &agrave; la vie de votre humble serviteur,
+faites que cet effroyable crioc&egrave;re ne se pr&eacute;sente jamais devant mes
+yeux. Non, ce n'est pas avec du carton et du verre qu'on a pu imiter le
+globe de ces yeux &agrave; mille millions de facettes qui rendent l'existence
+intellectuelle et physique des insectes si sup&eacute;rieure &agrave; la n&ocirc;tre. Il n'y
+a pas de cristal assez limpide pour rendre l'&eacute;clat diamantin d'un &oelig;il de
+scarab&eacute;e; non, il n'y en a point, et il n'est personne qui ait assez
+bien observ&eacute; une physionomie d'insecte pour la reproduire ainsi. Je
+n'aurais pas pu le faire moi-m&ecirc;me; et cependant il n'est au monde qu'un
+homme qui soit sup&eacute;rieur &agrave; moi-m&ecirc;me dans cette connaissance: c'est un
+jeune homme que j'ai connu &agrave; Paris, et qui s'appelait...&raquo;</p>
+
+<p>En ce moment le crioc&egrave;re, qui &eacute;tait imm&eacute;diatement derri&egrave;re ma&icirc;tre
+Cantharide, se pencha &agrave; son oreille, et lui dit un mot qui fil
+tressaillir le savant de la t&ecirc;te aux pieds. &laquo;Juste ciel! s'&eacute;cria-t-il,
+en croirai-je le t&eacute;moignage de l'ou&iuml;e?&raquo; Et s'&eacute;lan&ccedil;ant dans les bras du
+crioc&egrave;re, il le serra si &eacute;troitement contre son sein, qu'il se cassa une
+aile et trois pattes.</p>
+
+<p>La princesse, voyant cette sc&egrave;ne ridicule se terminer d'une mani&egrave;re
+aussi touchante, laissa les deux scarab&eacute;es se retirer &agrave; l'&eacute;cart et
+causer d'une mani&egrave;re fort anim&eacute;e. Elle retournait &agrave; la danse lorsque
+l'abb&eacute; Scipione, qui ce jour-l&agrave; &eacute;tait charg&eacute;, par une faveur toute
+sp&eacute;ciale, des fonctions de grand ma&icirc;tre des c&eacute;r&eacute;monies, s'approcha
+d'elle humblement et lui demanda la faveur de quelques instants
+d'entretien. Quintilia l'appela sur un balcon aupr&egrave;s duquel elle se
+trouvait; et Saint-Julien, qui ne la perdait pas de vue, sortant par une
+autre porte vitr&eacute;e, se trouva sur le balcon tout aupr&egrave;s d'elle, mais
+cach&eacute; dans un bosquet touffu de g&eacute;raniums et de cl&eacute;matites odorantes.</p>
+
+<p>&laquo;Tr&egrave;s-illustre et gracieuse souveraine, dit l'abb&eacute;, il se pr&eacute;sente un
+incident de haute importance, mais sur lequel il m'est absolument
+impossible de prendre un parti sans la volont&eacute; de Votre Altesse.</p>
+
+<p>&mdash;Parle, Scipione, r&eacute;pondit Quintilia, et dis-moi quelle est cette grave
+circonstance.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Altesse, dit l'abb&eacute;, m'a donn&eacute; pour consigne de ne laisser
+entrer aucune personne masqu&eacute;e dans le bal; elle a daign&eacute; seulement
+permettre que chacun pût ajouter &agrave; sa coiffure ou adapter &agrave; son visage
+un trait distinctif de l'insecte qu'il s'est charg&eacute; de repr&eacute;senter.</p>
+
+<p>Les uns ont donc &eacute;t&eacute; autoris&eacute;s &agrave; prendre des nez postiches, les autres
+des fronts m&eacute;talliques, d'autres des dards, d'autres des yeux de verre,
+etc.; mais ici le cas est tout diff&eacute;rent...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! quoi? dit la princesse impatient&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon si j'abuse des pr&eacute;cieux instants de Votre Altesse, reprit
+l'abb&eacute;; mais je dois signaler une infraction notable aux lois qu'elle a
+&eacute;tablies: le crioc&egrave;re du lis, comme l'appelle, je crois, notre cher
+ma&icirc;tre Cantarella...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! le crioc&egrave;re du lis, n'en finirons-nous pas d'aujourd'hui avec
+lui?</p>
+
+<p>&mdash;Oserai-je faire observer &agrave; Votre Altesse que le crioc&egrave;re du lis porte
+un masque complet qui ne laisse voir aucune des parties de son visage!
+Cette circonstance n'a pu &eacute;chapper &agrave; la sagacit&eacute; de Son Altesse, et sans
+doute il ne me convient pas...&raquo;</p>
+
+<p>Quintilia fit un geste d'impatience; le pauvre abb&eacute; s'arr&ecirc;ta effray&eacute;,
+puis il reprit en tremblant:</p>
+
+<p>&laquo;J'ai cru qu'il &eacute;tait de mon devoir de soumettre &agrave; Votre Altesse cette
+difficult&eacute;. Si elle approuve l'exception en faveur du crioc&egrave;re...</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas du tout, r&eacute;pliqua brusquement la princesse. Qui s'est permis
+de manquer ainsi &agrave; mes ordres? Comment s'appelle-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Juste ciel! dit l'abb&eacute;, j'ai cru, en voyant la bonne et charmante
+humeur de Votre Altesse, qu'elle savait fort bien le nom de ce
+personnage; pour moi, je l'ignore absolument.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, l'abb&eacute;! s'&eacute;cria Quintilia avec col&egrave;re, il y a ici, dans mon
+palais, dans mes salons, une personne dont vous ne savez pas le nom! Un
+inconnu, un insolent, un espion peut-&ecirc;tre! Et vous appelez cela remplir
+les fonctions dont je vous charge! Par le nom de mon p&egrave;re! je vous
+chasserai.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s-gracieuse souveraine... s'&eacute;cria le pauvre abb&eacute; en se jetant &agrave;
+genoux.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, allez, Monsieur, reprit Quintilia d'un ton imp&eacute;rieux, allez
+savoir le nom de celui qui me d&eacute;sob&eacute;it et me brave de la sorte. Toute
+cette sc&egrave;ne absurde que ma&icirc;tre Cantharide nous a faite m'a emp&ecirc;ch&eacute;e de
+faire attention &agrave; ce masque. Je croyais que c'&eacute;tait un des n&ocirc;tres; je
+croyais n'&ecirc;tre entour&eacute;e que d'amis; je me reposais sur vous de ce soin.
+Ne me r&eacute;pondez rien, vous &ecirc;tes inexcusable. Allez, et rapportez-moi une
+r&eacute;ponse sur-le-champ. Je vous attends ici. Je ne remettrai pas le pied
+dans un salon o&ugrave; un inconnu masqu&eacute; ose se montrer devant moi. Cours; et
+si ce n'est point une personne invit&eacute;e, qu'elle soit chass&eacute;e &agrave;
+l'instant.</p>
+
+<p>Le pauvre abb&eacute;, p&acirc;le et inond&eacute; d'une sueur froide, s'&eacute;lan&ccedil;a dans le bal
+en murmurant d'une voix sourde: <i>Maschera! ah! maschera maladetta!</i></p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, dit-il &agrave; l'&eacute;tranger avec une arrogance qu'il d&eacute;ployait pour
+la premi&egrave;re fois de sa vie, qui &ecirc;tes-vous? Son Altesse veut le savoir.&raquo;</p>
+
+<p>L'&eacute;tranger se pencha &agrave; l'oreille du grand ma&icirc;tre des c&eacute;r&eacute;monies et lui
+dit son nom; mais il ne fit point sur lui le m&ecirc;me effet que sur ma&icirc;tre
+Cantharide. &laquo;Je ne vous connais pas, dit l'abb&eacute;; et comme vous n'&ecirc;tes
+pas invit&eacute;, j'ai ordre de vous faire sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Allez dire d'abord mon nom &agrave; la princesse, r&eacute;pondit l'&eacute;tranger, et si
+elle m'ordonne de sortir...&raquo;</p>
+
+<p>Une contestation allait s'&eacute;lever sans l'intercession de ma&icirc;tre
+Cantharide.</p>
+
+<p>&laquo;Lui! s'&eacute;cria-t-il, faire sortir un homme comme lui, le premier
+entomologiste du monde, l'homme le plus aimable que j'aie jamais
+rencontr&eacute;!... Restez ici, mon ami, je prends tout sur moi, et
+j'accompagne l'abb&eacute; pour dire &agrave; la princesse qui vous &ecirc;tes.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est inutile, r&eacute;pondit l'&eacute;tranger, la princesse me conna&icirc;t. Que
+monsieur consente seulement &agrave; lui dire mon nom.&raquo;</p>
+
+<p>L'abb&eacute; c&eacute;da &agrave; contre-c&oelig;ur et retourna vers la princesse, qui l'attendait
+toujours sur le balcon. Les jambes lui flageolaient, et il eut de la
+peine &agrave; articuler le nom qu'on lui avait transmis.</p>
+
+<p>&laquo;Rosenha&iuml;m! s'&eacute;cria-t-elle violemment; l'ai-je bien entendu? Parlez
+plus haut; ou plut&ocirc;t non! parlez plus bas. Rosenha&iuml;m!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Rosenha&iuml;m, r&eacute;p&eacute;ta l'abb&eacute; pr&ecirc;t &agrave; s'&eacute;vanouir.</p>
+
+<p>Mais la princesse, au lieu de l'accabler de sa col&egrave;re, fit un grand cri,
+et s'&eacute;lan&ccedil;ant &agrave; son cou, elle l'embrassa avec force en s'&eacute;criant: &laquo;Ah!
+l'abb&eacute;! mon cher abb&eacute;!&raquo; L'abb&eacute; crut d'abord qu'elle avait dessein de
+l'&eacute;trangler; mais quand il vit la joie briller sur ses traits, et qu'il
+sentit sur ses vieilles joues dess&eacute;ch&eacute;es l'&eacute;treinte d'une bouche
+s&eacute;r&eacute;nissime, il se pr&eacute;cipita &agrave; genoux, et n'exprima sa surprise et sa
+reconnaissance que par un torrent de larmes. Alors la princesse,
+craignant d'avoir &eacute;t&eacute; entendue, regarda autour d'elle, puis lui parla &agrave;
+l'oreille si bas, que Saint-Julien ne put entendre que les derniers
+mots: &laquo;Et sois muet comme si tu &eacute;tais mort.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Pour le coup, pensa Saint-Julien, je touche &agrave; une grande crise; je vais
+d&eacute;couvrir quelque chose d'infernal.&raquo;</p>
+
+<p>La princesse resta immobile sur le balcon pendant cinq minutes. Elle
+avait l'air d'une statue &eacute;clair&eacute;e par la lune; puis elle leva tout &agrave;
+coup ses deux bras vers le ciel &eacute;toil&eacute;, fit un grand soupir, mit sa main
+sur son c&oelig;ur, et rentra dans le bal avec un visage parfaitement calme.</p>
+
+<p>Saint-Julien chercha du regard le myst&eacute;rieux &eacute;tranger; il avait disparu.
+La princesse se retira peu apr&egrave;s et ne reparut plus. Saint-Julien passa
+le reste de la nuit &agrave; errer dans le palais sans pouvoir d&eacute;couvrir autre
+chose. Il se trouva de nouveau face &agrave; face avec Galeotto, qui remontait
+l'escalier d'un air pr&eacute;occup&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;O&ugrave; vas tu? lui dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je cherche le crioc&egrave;re, r&eacute;pondit le page; mais il faut qu'il ait pris
+sa vol&eacute;e dans les airs, et que ce soit un scarab&eacute;e v&eacute;ritable, comme l'a
+cru ma&icirc;tre Cantharide...</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que nous ne d&eacute;couvrirons plus rien aujourd'hui, dit
+Saint-Julien. Je suis accabl&eacute; de fatigue, je vais me coucher.</p>
+
+<p>&mdash;Je fais serment de ne pas me coucher, reprit le page, avant de savoir
+quel est cet &eacute;tranger.</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu ce que c'est que Rosenha&iuml;m? demanda Saint-Julien.</p>
+
+<p>&mdash;Pas le moins du monde, dit le page.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas nous ne savons rien, reprit Saint-Julien, et il quitta la
+f&ecirc;te.&raquo;</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="XII" id="XII"></a>XII.</h3>
+
+
+<p>&laquo;Comment! mon cher Cantharide, disait le lendemain Quintilia &agrave; son
+savant biblioth&eacute;caire, toute cette sc&egrave;ne tragique n'&eacute;tait qu'une
+moquerie?</p>
+
+<p>&mdash;Comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, tr&egrave;s-illustre princesse.</p>
+
+<p>&mdash;Mais sais-tu, mon cher ma&icirc;tre, que je pourrais bien m'en f&acirc;cher, et
+trouver ta com&eacute;die un peu impertinente?</p>
+
+<p>&mdash;Elle a pu &ecirc;tre de mauvais goût; mais Votre Altesse doit m'excuser en
+faveur du d&eacute;nouement.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, sans doute, mon ami, reprit la princesse; mais garde-toi
+de jamais te vanter devant qui que ce soit de cette mauvaise
+plaisanterie. Tout le monde en a &eacute;t&eacute; dupe comme moi, et personne n'a les
+m&ecirc;mes raisons pour te la pardonner. &Agrave; l'heure qu'il est, je suis sûre
+qu'il n'est question d'autre chose dans toute la r&eacute;sidence que de la
+manie singuli&egrave;re dont, par suite de trop graves &eacute;tudes, ta pauvre
+cervelle a &eacute;t&eacute; atteinte hier au milieu de la f&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;j&agrave;, r&eacute;pondit le savant, plus de trente personnes sont venues ce
+matin s'informer de ma sant&eacute;; et pour ne pas me trahir, tout en
+d&eacute;clarant que j'&eacute;tais infiniment plus calme, j'ai affect&eacute; d'&eacute;viter avec
+horreur de parler d'aucune chose qui eût rapport &agrave; l'histoire des
+insectes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourquoi les bonnes &acirc;mes, r&eacute;pliqua la princesse, ont dû chercher
+avec affectation tous les moyens de ramener la conversation sur ce
+sujet, afin de satisfaire leur curiosit&eacute; au risque de te rendre tout &agrave;
+fait fou. Mais explique-moi une circonstance que je ne comprends pas
+bien. Notre ami m'a racont&eacute; comment, voulant me surprendre, il t'avait
+pr&eacute;venu de son arriv&eacute;e; comment tu l'avais re&ccedil;u et cach&eacute; dans ton
+pavillon du parc, o&ugrave; tu l'avais d&eacute;guis&eacute; avec soin sous ce costume de
+crioc&egrave;re. Je con&ccedil;ois pourquoi, voyant que je ne faisais aucune attention
+&agrave; lui, tu as d&eacute;bit&eacute; ce grotesque monologue qui a tant diverti toute la
+cour et moi-m&ecirc;me, tandis que tu t'enorgueillissais int&eacute;rieurement de
+notre cr&eacute;dulit&eacute; et de ta fourberie. Mais dis-moi pourquoi, au moment o&ugrave;
+je courus apr&egrave;s toi, et o&ugrave; le crioc&egrave;re, s'approchant de ton oreille,
+parut te dire une parole myst&eacute;rieuse, tu fis un grand cri de surprise et
+te jetas &agrave; son cou comme &agrave; la nouvelle d'une joie inesp&eacute;r&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait, tr&egrave;s-illustre princesse, r&eacute;pondit le professeur, pour fixer
+encore plus votre attention sur lui; et si vous eussiez bien voulu
+&eacute;couter mes paroles, vous eussiez devin&eacute; sur-le-champ quel &eacute;tait ce
+personnage myst&eacute;rieux. Je vous disais alors textuellement les paroles
+que voici: &laquo;Il n'est personne qui ait assez bien observ&eacute; une physionomie
+d'insecte pour la reproduire ainsi; je n'aurais pu le faire moi-m&ecirc;me, et
+cependant il n'est qu'un homme au monde qui soit sup&eacute;rieur &agrave; moi dans
+cette science...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Je me souviens fort bien du reste de la phrase, interrompit la
+princesse; tu ajoutas: &laquo;C'est un jeune homme que j'ai connu &agrave; Paris, et
+qui s'appelait...&raquo; Ici, je te pin&ccedil;ai le bras; car, te croyant
+v&eacute;ritablement en d&eacute;lire, je craignis que tu ne vinsses &agrave; prononcer ce
+nom qui ne doit jamais sortir d'aucune bouche... Le cri plaintif qui
+t'&eacute;chappa en recevant ce conseil de prudence fut aussit&ocirc;t &eacute;touff&eacute; par
+les embrassements de notre ami...</p>
+
+<p>&mdash;Et j'esp&eacute;rais, gracieuse princesse, interrompit &agrave; son tour le
+professeur, que, ramenant votre esprit vers cette personne dont j'ai eu
+le bonheur de faire la connaissance &agrave; Paris, et pour laquelle j'ai con&ccedil;u
+tant d'estime et d'admiration, vous seriez en m&ecirc;me temps frapp&eacute;e de me
+voir m'&eacute;lancer dans les bras du crioc&egrave;re, objet jusque-l&agrave; de mon
+&eacute;pouvante. Toute cette sc&egrave;ne &eacute;tait concert&eacute;e entre lui et moi. Il
+devait, en passant entre Votre Altesse et l'oreille de son tr&egrave;s-humble
+sujet, prononcer son propre nom assez haut pour qu'il fût entendu de
+deux personnes. Mais, par malheur, Votre Altesse fut importun&eacute;e en cet
+instant d'une fadeur du duc de Gurck; et notre ami, qui voulait surtout
+&eacute;viter les regards de ce seigneur, m'entra&icirc;na un peu plus loin,
+remettant &agrave; un moment plus propice...</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous semble-t-il pas, interrompit Quintilia, que quelqu'un vient de
+passer devant la fen&ecirc;tre? J'ai cru voir une ombre sur le mur derri&egrave;re
+vous.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le pense pas, interrompit le professeur; mais, pour plus de
+prudence, fermons les portes et les fen&ecirc;tres.&raquo;</p>
+
+<p>En parlant ainsi, le professeur alla gravement fermer la fen&ecirc;tre aupr&egrave;s
+de laquelle le petit Galeotto, accroupi dans les jasmins, avait &eacute;cout&eacute;
+l'entretien pr&eacute;c&eacute;dent. C'est pourquoi il n'en put entendre davantage, et
+revint au palais assez mortifi&eacute; d'avoir &eacute;t&eacute; d&eacute;rang&eacute; au moment o&ugrave;
+peut-&ecirc;tre il allait s'emparer du fameux secret.</p>
+
+<p>Ce jour et le lendemain se pass&egrave;rent sans qu'il fût possible &agrave;
+Saint-Julien et au page d'approcher de la princesse autrement qu'en
+public. Le premier ne s'&eacute;tonnait pas d'&ecirc;tre banni des appartements
+particuliers, et tout ce qui lui passait de bizarre et d'alarmant par la
+cervelle sur le compte de la princesse l'emp&ecirc;chait de se livrer au
+chagrin qu'il &eacute;prouvait, malgr&eacute; lui, d'avoir perdu sa faveur. Je ne sais
+si ce fut un reste d'attachement pour elle, ou son avidit&eacute; d'apprendre
+ce qu'il d&eacute;sirait tant savoir, qui le fit c&eacute;der aux conseils et aux
+pri&egrave;res de Galeotto. Quoi qu'il en soit, il ne quitta pas la r&eacute;sidence.
+Le page mettait tant d'activit&eacute; et d'espi&egrave;glerie dans ses recherches,
+qu'il avait r&eacute;ussi &agrave; griser en quelque sorte le m&eacute;lancolique et
+nonchalant Julien; il lui avait communiqu&eacute; un peu de sa gaiet&eacute; m&eacute;chante,
+et le jeune homme, croyant toujours faire un r&ecirc;ve, se jetait
+ironiquement dans un caract&egrave;re fantasque et affect&eacute;.</p>
+
+<p>Cependant, au bout de quarante-huit heures, le r&ocirc;le qu'il jouait lui
+devint insupportable. Sa gaiet&eacute; tomba tout &agrave; coup. Tout ce qui se
+passait autour de lui lui causa une sorte d'horreur. Il se sentit
+suffoqu&eacute; d'ennui et de tristesse; et comme les premiers sons du concert
+de la cour commen&ccedil;aient &agrave; s'&eacute;lever dans la brise du soir, il s'enveloppa
+de son manteau, et, s'&eacute;loignant rapidement, il traversa le parc et gagna
+une grille qui donnait sur la campagne. Alors il monta sur une des
+collines qui entouraient la r&eacute;sidence, et s'&eacute;gara pendant une heure
+environ dans les bois dont ces collines sont rev&ecirc;tues.</p>
+
+<p>Quand il fut las de marcher, il s'arr&ecirc;ta au hasard, dans le premier
+endroit venu, et s'aper&ccedil;ut qu'il &eacute;tait dans un lieu d&eacute;couvert, beaucoup
+plus pr&egrave;s du palais qu'il ne pensait l'&ecirc;tre d'abord. Il s'&eacute;tendit sur la
+bruy&egrave;re et contempla, dans le vague de la nuit, le paysage incertain qui
+se d&eacute;ployait sous ses yeux. Le parc ducal &eacute;tait jet&eacute; au bas des
+montagnes par grandes masses noires, travers&eacute;es &ccedil;a et l&agrave; d'une all&eacute;e de
+sable blanch&acirc;tre, et sem&eacute;es de rotondes de gazon, de temples, de
+kiosques, d'autels embl&eacute;matiques, et de statues de marbre qui
+apparaissaient dans l'ombre comme des fant&ocirc;mes immobiles. Le palais
+tremblait avec ses mille fen&ecirc;tres illumin&eacute;es dans les eaux de la C&eacute;lina.
+Un grand cercle de brume enveloppait la ville jet&eacute;e en amphith&eacute;&acirc;tre
+autour du parc; et quelques fus&eacute;es silencieuses, lanc&eacute;es dans les airs,
+partaient &agrave; intervalles r&eacute;guliers des divers points de la r&eacute;sidence.</p>
+
+<p>Le sirocco, qui jusque-l&agrave; avait souffl&eacute; avec force, tomba tout &agrave; coup,
+et le temps devint serein; les &eacute;toiles brill&egrave;rent, et la nuit fut assez
+claire pour que Saint-Julien pût saisir davantage les d&eacute;tails de ce
+tableau magique. &Agrave; mesure que ses yeux s'en emparaient, l'air, devenant
+plus sonore, lui permit d'entendre le son des instruments monter jusqu'&agrave;
+lui. Il se coucha tout &agrave; fait contre terre, et remarqua que, plus on
+baisse les yeux au niveau du sol, plus la campagne prend un aspect
+magique et d&eacute;licieux. Les plans semblent se d&eacute;tacher les uns des autres;
+les masses se d&eacute;coupent plus nettement, les ombres se distribuent avec
+plus d'harmonie. On est comme les spectateurs plac&eacute;s au parterre d'un
+th&eacute;&acirc;tre, pour les yeux desquels tous les effets de d&eacute;corations sont
+calcul&eacute;s, et qui jouissent mieux que ceux des loges de toutes les
+illusions de la sc&egrave;ne.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, Saint-Julien saisit distinctement toute la m&eacute;lodie du
+concert. Les sons lui arrivaient faibles, mais purs, et les vibrations
+de certaines notes et de certains instruments &eacute;taient si a&eacute;riennes et si
+p&eacute;n&eacute;trantes, que tous ses nerfs en furent d&eacute;tendus et soulag&eacute;s. Il
+commen&ccedil;a &agrave; respirer plus librement, et des larmes coul&egrave;rent sur ses
+joues brûlantes.</p>
+
+<p>Un rinforzando de tous les instruments lui annon&ccedil;a que le concerto
+arrivait au <i>tutti finale</i>, et en effet les derniers accords s'&eacute;lev&egrave;rent
+dans l'air et s'&eacute;vanouirent. Saint-Julien &eacute;couta encore longtemps apr&egrave;s
+que la musique eut cess&eacute;; enfin, n'entendant plus que le murmure
+uniforme d'un petit ruisseau qui s'&eacute;chappait du taillis aupr&egrave;s de lui,
+il se leva pour s'en aller. C'est alors seulement qu'il aper&ccedil;ut un homme
+d'une taille &eacute;l&eacute;gante qui &eacute;tait debout &agrave; quelques pas de lui, et qui
+semblait partager son extase. Lorsque Saint-Julien passa pr&egrave;s de lui, il
+s'inclina poliment pour le saluer, et le suivit &agrave; quelque distance.
+Comme Saint-Julien avait pris le devant et descendait assez lestement
+parmi les rochers au travers desquels passait le sentier, l'inconnu
+l'appela du titre de signore et le pria de l'attendre un peu.</p>
+
+<p>&laquo;Que d&eacute;sire Votre Seigneurie? r&eacute;pondit Saint-Julien.&raquo;</p>
+
+<p>L'inconnu reconnut &agrave; ce peu de mots italiens l'accent fran&ccedil;ais de
+Saint-Julien, et, s'exprimant en fran&ccedil;ais avec beaucoup de facilit&eacute;,
+quoiqu'il eût pour sa part l'accent allemand, il lui demanda la
+permission de retourner avec lui &agrave; la ville.</p>
+
+<p>&laquo;Excusez l'indiscr&eacute;tion de ma demande, ajouta-t-il. Je suis &eacute;tranger et
+nouvellement &eacute;tabli dans ce pays-ci. Ce sentier, que j'ai parcouru
+lorsqu'il faisait encore jour, ne m'est pas aussi familier qu'&agrave; vous,
+et, de plus, j'ai la vue tr&egrave;s-basse. Si je ne vous semble pas importun,
+je marcherai derri&egrave;re vous et profiterai de votre exp&eacute;rience.</p>
+
+<p>&mdash;De tout mon c&oelig;ur, r&eacute;pondit Saint-Julien, qui fut gagn&eacute; sur-le-champ
+par le son de voix et les mani&egrave;res de l'&eacute;tranger. Je vais ralentir mon
+pas, et je suis sûr que votre conversation m'emp&ecirc;chera d'apercevoir ce
+petit retard.&raquo;</p>
+
+<p>En effet, la conversation fut bient&ocirc;t engag&eacute;e en commen&ccedil;ant par la
+musique; elle parcourut toutes les choses g&eacute;n&eacute;rales dont peuvent
+s'entretenir deux personnes qui ne se connaissent pas.</p>
+
+<p>Cette conversation fut tellement agr&eacute;able pour l'un et pour l'autre,
+qu'une sorte de sympathie s'&eacute;tablit entre eux, et qu'ils &eacute;prouv&egrave;rent le
+besoin de prolonger leur rencontre. L'&eacute;tranger proposa &agrave; Saint-Julien
+d'entrer avec lui dans une birreria. Saint-Julien accepta; et son
+compagnon ayant demand&eacute; de la bi&egrave;re et du tabac, ils pass&egrave;rent encore
+une heure ensemble. Ils s'apprirent mutuellement leurs noms et leur
+profession.</p>
+
+<p>&laquo;Je suis de Munich, dit l'&eacute;tranger, je me nomme Spark, et j'ai trente
+ans; je suis &eacute;tudiant et rien de plus. Je ne suis pas riche, mais je
+suis assez studieux et assez &eacute;conome pour me contenter de mon sort, et
+trouver la vie une assez bonne chose. Je voyage depuis quelque temps
+pour mon instruction, et le hasard m'a amen&eacute; dans cette petite
+principaut&eacute;, dont j'ai trouv&eacute; l'aspect si beau et le s&eacute;jour si agr&eacute;able,
+que j'ai r&eacute;solu d'y passer quelques semaines. Je serai heureux si vous
+me permettez de vous rencontrer de temps en temps &agrave; cette taverne ou de
+faire un tour de promenade avec vous &agrave; vos moments perdus.&raquo;</p>
+
+<p>Saint-Julien accepta avec empressement, et ils se donn&egrave;rent rendez-vous
+&agrave; la m&ecirc;me table pour le lendemain, &agrave; la m&ecirc;me heure.</p>
+
+<p>Lorsque Saint-Julien rentra au ch&acirc;teau, le concert &eacute;tait termin&eacute;. Minuit
+sonnait, et la princesse, fatigu&eacute;e des veilles pr&eacute;c&eacute;dentes, se retirait
+dans ses appartements. &Agrave; peine le jeune secr&eacute;taire &eacute;tait-il rentr&eacute; dans
+le sien, qu'on frappa doucement &agrave; sa porte, et la voix de Ginetta lui
+dit &agrave; travers la serrure que Son Altesse le demandait.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="XIII" id="XIII"></a>XIII.</h3>
+
+
+<p>Quintilia &eacute;tait assise aupr&egrave;s de sa fen&ecirc;tre, et contemplait la nuit,
+plong&eacute;e dans une douce r&ecirc;verie. Son visage avait une expression de
+s&eacute;r&eacute;nit&eacute; que Saint-Julien ne lui avait pas vue depuis longtemps. Il
+s'&eacute;tait pr&eacute;sent&eacute; avec un sentiment de haine et d'arrogance. L'attitude
+calme de la princesse lui imposa; et, ob&eacute;issant &agrave; un signe qu'elle lui
+fit, il s'assit sans oser dire une parole. Ginetta sortit et tira la
+porte sur elle. Aussit&ocirc;t qu'elle fut seule avec Julien, la princesse lui
+tendit la main, et lui dit d'une voix ferme et douce: &laquo;Soyons amis.&raquo;</p>
+
+<p>Saint-Julien c&eacute;da plus &agrave; son trouble qu'&agrave; son penchant en touchant
+respectueusement la main de la princesse; puis il resta debout et
+d&eacute;contenanc&eacute;. Elle lui fit de nouveau signe de se rasseoir &agrave; quelques
+pas d'elle, et il ob&eacute;it.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai &eacute;t&eacute; s&eacute;v&egrave;re envers vous, Julien, lui dit-elle avec dignit&eacute; et avec
+douceur. Vous avez &eacute;t&eacute; injuste envers moi; vous avez voulu me traiter
+comme une autre femme, et vous vous &ecirc;tes tromp&eacute;. Je suis depuis
+longtemps dans une situation exceptionnelle; mon caract&egrave;re, mon esprit
+et jusqu'&agrave; mes mani&egrave;res ont dû porter un cachet particulier. Peut-&ecirc;tre
+l'empreinte en est-elle mauvaise. Je sais qu'elle a choqu&eacute; bien des
+gens, je sais que je suis souvent m&eacute;connue. Je ne dirai pas que cela
+m'est indiff&eacute;rent, je n'ai ni cet orgueil ni cette philosophie; mais ma
+destin&eacute;e est arrang&eacute;e d'une certaine fa&ccedil;on qui rend in&eacute;vitables et m&ecirc;me
+n&eacute;cessaires toutes les choses que je fais, tous les goûts que j'ai, et
+par cons&eacute;quent tous les soup&ccedil;ons que je laisse na&icirc;tre. Mon r&ocirc;le se borne
+&agrave; conserver assez de force pour ne pas d&eacute;vier d'une ligne dans la route
+que je me suis trac&eacute;e, et tous les efforts de ma raison tendent &agrave; voir
+clair dans ma vie et dans mon c&oelig;ur. Jusqu'ici j'ai repouss&eacute; avec succ&egrave;s
+toutes les influences ext&eacute;rieures; je suis rest&eacute;e ce que Dieu m'a faite,
+et, comme un m&eacute;tal brut, je ne me suis fa&ccedil;onn&eacute;e &agrave; la guise de personne.</p>
+
+<p>&laquo;On ne s'isole pas impun&eacute;ment, Julien, et j'ai dû m'attendre &agrave; inspirer
+la d&eacute;fiance et la haine. Elles ne m'ont pas fait c&eacute;der un pouce de
+terrain. La personne qui est aujourd'hui devant vous est la m&ecirc;me qui
+entra dans son ind&eacute;pendance il y a dix ans, et qui traversa toutes
+choses sans y rien laisser d'elle. J'ai pris beaucoup d'autrui, je n'ai
+rien donn&eacute; qu'&agrave; Dieu et &agrave; une tombe.&raquo;</p>
+
+<p>Ce mot de tombe se m&ecirc;la &agrave; je ne sais quelle id&eacute;e dans l'esprit de
+Julien. Il &eacute;prouva une certaine terreur dont il ne put se rendre compte.</p>
+
+<p>La princesse continua:</p>
+
+<p>&laquo;Absolument insensible aux petites ambitions qui eussent pu enivrer une
+autre, r&eacute;solue &agrave; vivre en moi-m&ecirc;me, et ne trouvant la vie possible
+qu'avec un sentiment et une id&eacute;e &eacute;trangers &agrave; tout ce qui m'environnait
+socialement, je me suis arrang&eacute;e pour rendre au moins supportable
+l'existence que j'avais embrass&eacute;e. Je me suis livr&eacute;e &agrave; tous mes goûts,
+j'ai cherch&eacute; toutes les distractions, toutes les amiti&eacute;s qui me
+tentaient. J'ai aim&eacute; la chasse, la fatigue, la science, l'&eacute;tude, et j'ai
+r&ecirc;v&eacute; l'amiti&eacute;, ayant, comme je vous l'ai dit, enseveli l'amour &agrave; part.
+L'amiti&eacute; m'a souvent tromp&eacute;e, et cependant j'y crois encore. Mon &acirc;me
+s'est habitu&eacute;e &agrave; l'esp&eacute;rer. Si cette esp&eacute;rance devient irr&eacute;alisable, je
+saurai encore bien vivre sans elle. Il y a quelque chose dans cette &acirc;me
+qui peut se passer de vous tous; mais ma vie peut &ecirc;tre plus belle, mon
+c&oelig;ur plus sto&iuml;que, ma conduite plus ferme, ma conscience plus heureuse
+si l'amiti&eacute; me sourit. C'est pourquoi, Julien, je fais pour vous ce que
+je n'ai fait que pour bien peu de gens: je m'explique et je me justifie.
+Si vous avez l'&acirc;me fi&egrave;re et le c&oelig;ur pur, comme je n'en doute pas, vous
+comprendrez quelle preuve d'amiti&eacute; je vous donne ici.&raquo;</p>
+
+<p>Saint-Julien, subjugu&eacute;, s'inclina profond&eacute;ment. Elle lui fit signe
+qu'elle avait encore &agrave; lui parler, et elle continua:</p>
+
+<p>&laquo;Rester fid&egrave;le &agrave; un serment, &agrave; un souvenir, &agrave; un nom, ce n'est pas un
+r&ocirc;le possible &agrave; proclamer pour une femme riche et adul&eacute;e; ce serait
+chercher la raillerie, porter un d&eacute;fi &agrave; tous les d&eacute;sirs, s'exposer &agrave; des
+dangers qui ne sont pas dans la vie ordinaire. Je gardai mon secret
+aussi religieusement que mon c&oelig;ur; et, repoussant toute explication,
+toute proclamation de sentiment, je marchai dans une voie cach&eacute;e sans
+dire o&ugrave; je pr&eacute;tendais aller. J'y marchai sans affectation, sans
+hypocrisie, sans plaintes, sans forfanterie; j'y marchai le front lev&eacute;,
+la main ouverte, l'esprit libre, l'&oelig;il clairvoyant et l'oreille ferm&eacute;e &agrave;
+la flatterie. Voyez-vous que j'aie fait beaucoup de mal autour de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Madame. Je sais que vous &ecirc;tes un bon prince, dit Julien attendri.
+H&eacute;las! pourquoi ne voulez-vous &ecirc;tre que cela?</p>
+
+<p>&mdash;Ne me plains pas et ne m'admire pas, r&eacute;pondit-elle. D'abord ma
+souffrance fut am&egrave;re; mais Dieu fit un miracle, et je devins heureuse.
+Ceci est un secret que je ne puis te r&eacute;v&eacute;ler maintenant, mais que je te
+dirai, j'esp&egrave;re, quelque jour. Sache bien seulement que j'ai eu d&egrave;s lors
+peu de m&eacute;rite &agrave; garder ma r&eacute;solution, et que les avantages de mon sort
+l'ont emport&eacute; de beaucoup sur ses inconv&eacute;nients. Ces inconv&eacute;nients ont
+&eacute;t&eacute; graves pourtant, Julien, et vous me les avez fait sentir plus
+cruellement qu'un autre. Vous m'avez jug&eacute;e sur les apparences, comme
+vous faites tous, et vous avez dit: Cela n'est pas, parce que cela n'est
+pas probable. Avec un tel raisonnement on &eacute;vite cent d&eacute;ceptions et on
+manque une amiti&eacute;. Manquer une amiti&eacute;, Julien, c'est faire une grande
+perte, car, si l'on rencontrait une seule amiti&eacute; parfaite dans toute sa
+vie, on pourrait presque se passer d'amour. Honneur aux &acirc;mes courageuses
+qui se livrent, et qui n'ont pas peur des trahisons! celles-l&agrave; boivent
+la coupe d'Alexandre et risquent leur vie pour conqu&eacute;rir un ami. Eh
+bien! moi, j'ai cherch&eacute; des amis, et pour les trouver j'ai jou&eacute; plus que
+ma vie: j'ai expos&eacute; ma r&eacute;putation, et Dieu sait si elle a dû &ecirc;tre salie
+et insult&eacute;e par ceux qui ne m'ont pas comprise, et qui m'ont prise pour
+le but de leurs viles ambitions. En les d&eacute;trompant, je suis devenue leur
+ennemie, et il n'est point de calomnie si noire qu'ils n'aient invent&eacute;e.
+Vous avez cru peut-&ecirc;tre, en me voyant continuer ma route, que je
+n'entendais pas les cris et les hu&eacute;es dont on me poursuivait? Vous
+pensez que j'accueille imprudemment un homme comme confident, comme
+serviteur ou comme ami, sans savoir qu'on le fera passer pour mon amant,
+et que peut-&ecirc;tre lui-m&ecirc;me ira s'en vanter. Je sais ou je pr&eacute;vois tous
+les dangers de mes hardiesses; mais j'ose toujours: je puise mon courage
+&agrave; une source in&eacute;puisable, ma loyaut&eacute;. Le monde ne m'en tient pas compte;
+mais je marche toujours, et j'arriverai peut-&ecirc;tre &agrave; le convaincre. Un
+jour il me conna&icirc;tra sans doute, et si ce jour n'arrive pas, peu
+m'importe, j'aurai ouvert la voie &agrave; d'autres femmes. D'autres femmes
+r&eacute;ussiront, d'autres femmes oseront &ecirc;tre franches; et sans d&eacute;pouiller la
+douceur de leur sexe, elles prendront peut-&ecirc;tre la fermet&eacute; du v&ocirc;tre.
+Elles oseront se confier &agrave; leur propre force, fouler aux pieds
+l'hypocrite prudence, ce rempart du vice, et dire &agrave; leur amant:
+&laquo;Celui-ci n'est que mon ami,&raquo; sans que l'amant les soup&ccedil;onne ou les
+&eacute;pie...</p>
+
+<p>&mdash;R&ecirc;ve dor&eacute;, r&eacute;pondit Julien, espoir d'une &acirc;me enthousiaste!</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne suis pas enthousiaste, reprit-elle; mais je me connais, je
+me sens, et quand je porte mes regards sur le pass&eacute;, je vois toute ma
+vie faite d'une seule pi&egrave;ce, et je me dis que certes je ne suis pas la
+seule au monde qui n'ait jamais menti. Ne me prenez pas pour une femme
+vertueuse, Julien. Je ne sais pas ce que c'est que la vertu; j'y crois,
+comme on croit &agrave; la Providence, sans la d&eacute;finir, sans la comprendre. Je
+ne sais pas ce que c'est que de combattre avec soi-m&ecirc;me; je n'en ai
+jamais eu l'occasion. Je ne me suis jamais impos&eacute; de principes, je n'en
+ai jamais senti le besoin; je n'ai jamais &eacute;t&eacute; entra&icirc;n&eacute;e o&ugrave; je ne voulais
+pas aller: je me suis livr&eacute;e &agrave; toutes mes fantaisies sans jamais &ecirc;tre en
+danger. Un homme qui n'a pas en son &acirc;me de plaie honteuse &agrave; cacher peut
+boire jusqu'&agrave; perdre la raison et montrer &agrave; nu tous les replis de sa
+conscience. Une femme qui n'aime pas le vice peut ne pas le craindre;
+elle peut traverser cette fange sans faire une seule tache &agrave; sa robe;
+elle peut toucher aux souillures de l'&acirc;me d'autrui comme la s&oelig;ur de
+charit&eacute; touche &agrave; la l&egrave;pre des h&ocirc;pitaux, elle a le droit de tol&eacute;rance et
+de pardon, et si elle n'en use pas, c'est qu'elle est m&eacute;chante. &Ecirc;tre
+m&eacute;chante et chaste, c'est &ecirc;tre froide; &ecirc;tre chaste et bonne, c'est &ecirc;tre
+honn&ecirc;te. Je n'ai jamais cru que cela fût difficile pour les &acirc;mes bien
+dirig&eacute;es; mais combien peu le sont en effet! Je plains celles que la
+fatalit&eacute; a fl&eacute;tries, et je ne les outrage pas. C'est le grand tort qu'on
+me reproche, Julien, je le sais; je sais le bl&acirc;me que m'ont attir&eacute;
+certaines amiti&eacute;s; je sais avec quelle ironie on a accueilli mes efforts
+quand j'ai voulu soutenir et consoler ceux que la foule accablait. C'est
+ici que j'ai fait usage de la force que Dieu m'avait donn&eacute;e et que j'ai
+permis &agrave; mon orgueil de se lever pour faire face &agrave; l'injustice. C'est &agrave;
+cause de cela que j'ai livr&eacute; mon front aux outrages des Juifs et couvert
+mon c&oelig;ur d'une cuirasse d'airain pour y prot&eacute;ger la piti&eacute;. Ceux qui se
+sont r&eacute;fugi&eacute;s sous mon &eacute;gide n'ont pas &eacute;t&eacute; livr&eacute;s, et la populace s'est
+enrou&eacute;e &agrave; crier apr&egrave;s moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, Madame, dit Julien; depuis deux ou trois jours seulement
+je regarde autour de moi, et je sais ce que pensent de vous-m&ecirc;me ceux
+qui vous craignent et qui n'osent pas le dire. Je sais qu'en vous voyant
+accueillir des femmes d&eacute;cri&eacute;es et prot&eacute;ger des hommes pers&eacute;cut&eacute;s, on
+vous accuse de partager leurs &eacute;garements pass&eacute;s. Et j'admirerais le
+courage avec lequel vous les relevez, si je ne pr&eacute;voyais, si je ne
+savais qu'il vous faudra les rabaisser et les rejeter o&ugrave; vous les avez
+pris...</p>
+
+<p>&mdash;Vous pensez, Julien, qu'il n'y a pas de cure compl&egrave;te pour mes
+malades? Moi, je ne d&eacute;sesp&egrave;re jamais de personne. Nous avons raison tous
+deux: vous, si vous me donnez un conseil de prudence; moi, si je
+m'impose un devoir de mis&eacute;ricorde. Toute la question est de savoir si
+j'ai assez de force pour accepter les cons&eacute;quences f&acirc;cheuses de mes
+d&eacute;vouements: si je l'ai, qu'a-t-on &agrave; me reprocher? n'ai-je pas le droit
+de me nuire?</p>
+
+<p>&mdash;Quel &eacute;trange caract&egrave;re! dit Julien. Je ne sais si j'en suis ravi ou
+&eacute;pouvant&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me dites ce qu'on m'a souvent dit, reprit-elle. Moi, je m'&eacute;tonne
+de sembler &eacute;trange; et quand je commen&ccedil;ai, je m'attendais &agrave; ne
+rencontrer que des auxiliaires et des amis. Quelle fut ma surprise quand
+on me fit entendre que j'&eacute;tais folle! Folle! mais je m'&eacute;tonne toujours
+de le para&icirc;tre! C'est vous, c'est vous tous qui &ecirc;tes fous, et non pas
+moi qui suis folle!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Madame, quel bien fait-on aux m&eacute;chants en prot&eacute;geant leur
+insolence?</p>
+
+<p>&mdash;Je hais l'insolence et ne la prot&egrave;ge pas. Je n'accueille que le
+repentir et la souffrance.</p>
+
+<p>&mdash;Ou l'hypocrisie qui en prend le masque?</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai que j'ai &eacute;t&eacute; dupe, Julien; ce sont les &eacute;pines du chemin.
+On se pique les pieds et l'on saigne. Mais faut-il donc retourner en
+arri&egrave;re quand on entend plus loin des larmes et des cris qui vous
+appellent? La crainte d'&ecirc;tre tromp&eacute;! pour les esprits qui sentent le
+besoin de bien faire, c'est une l&acirc;chet&eacute; qu'il faut vaincre. Ou ne fait
+l'aum&ocirc;ne qu'&agrave; ses d&eacute;pens.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! Madame, vous &eacute;tiez n&eacute;e pour &ecirc;tre reine d'un grand peuple et
+faire de grandes choses.</p>
+
+<p>&mdash;Ou bien, r&eacute;pondit-elle en souriant, pour &ecirc;tre s&oelig;ur de la Mis&eacute;ricorde;
+c'&eacute;tait l&agrave; le plus beau r&ocirc;le, et je l'ai manqu&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quel bien avez-vous donc r&eacute;ussi &agrave; faire? dit Julien tristement.
+Vos prisons sont &eacute;largies, vos h&ocirc;pitaux sont plus sains, et votre bont&eacute;
+est un refuge pour tous ceux qui l'invoquent. Mais, pour avoir am&eacute;lior&eacute;
+le sort des mis&eacute;rables, vous avez ennobli leurs &acirc;mes an&eacute;anties, leurs
+mauvais penchants, ou leur l&acirc;che fain&eacute;antise? Nous en avons souvent
+parl&eacute;, Madame, et vous m'avez avou&eacute; que vos v&oelig;ux &agrave; cet &eacute;gard n'avaient
+pas &eacute;t&eacute; souvent exauc&eacute;s. Prenons un exemple aupr&egrave;s de nous et dans une
+classe plus &eacute;lev&eacute;e, ajouta-t-il, pouss&eacute; par un reste d'intention
+insidieuse et m&eacute;fiante. Lucioli passait pour un fourbe et un ambitieux.
+Votre tol&eacute;rance a ferm&eacute; les yeux longtemps, et vous l'avez &eacute;lev&eacute; jusqu'&agrave;
+votre confiance; et pourtant il vous a fallu ensuite voir clair et le
+repousser.</p>
+
+<p>&mdash;C'est encore une &eacute;pine qui m'est entr&eacute;e au talon, r&eacute;pondit-elle. Le
+jour o&ugrave; cet humble serviteur est devenu insolent, je l'ai repouss&eacute;, en
+effet; et si j'avais profit&eacute; de la le&ccedil;on, Julien, je ne vous aurais pas
+attir&eacute; aupr&egrave;s de moi; je ne vous aurais pas donn&eacute; ma confiance, dans la
+crainte que vous ne fussiez un second Lucioli. Vous voyez bien, mon ami,
+que les fous ont leur sagesse qui en vaut bien une autre.&raquo;</p>
+
+<p>Cette r&eacute;ponse attendrit Julien.</p>
+
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes bonne et grande, lui dit-il, et je ne m&eacute;rite peut-&ecirc;tre pas
+votre amiti&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, Julien, lui dit-elle en souriant, nous ne sommes pas encore
+r&eacute;concili&eacute;s. Je vous ai expliqu&eacute; mon caract&egrave;re et mes id&eacute;es; vous m'avez
+comprise. Il vous reste &agrave; me croire, et je ne vous ai donn&eacute; aucune
+preuve de ma sinc&eacute;rit&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Julien tressaillit de joie, croyant toucher &agrave; la solution de tous ses
+doutes. Dans son &acirc;me rigide, le besoin d'estimer &eacute;tait bien plus grand
+que le besoin d'aimer; aussi cette parole de Quintilia lui fut-elle plus
+douce qu'une parole d'amour.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! Oui, s'&eacute;cria-t-il ing&eacute;nument, donnez-les-moi ces preuves, afin que
+je pleure de repentir &agrave; vos genoux, afin que je vous respecte et vous
+b&eacute;nisse &agrave; jamais. Oui, oui, prouvez-moi que vous &ecirc;tes vraie, et je ferai
+tout ce que vous voudrez. Je resterai toute ma vie &agrave; votre service;
+j'&eacute;toufferai mon amour dans mon sein plut&ocirc;t que de vous en importuner
+jamais.&raquo;</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta, car il vit le regard de Quintilia s'attacher &agrave; lui avec
+froideur et une sorte de d&eacute;dain. Il y eut un instant de silence si
+p&eacute;nible &agrave; Julien, qu'il se mit &agrave; marcher avec agitation dans la chambre.</p>
+
+<p>La princesse reprit sa marche calme et lui dit, en lui montrant une
+grande cassette de bois de santal incrust&eacute;e de nacre:</p>
+
+<p>&laquo;Je puis ouvrir le coffre que voici et vous donner des preuves
+irr&eacute;cusables de la loyaut&eacute; de toute ma vie. Je pourrais vous montrer en
+moins de cinq minutes sur quoi se fondent toutes les calomnies d&eacute;bit&eacute;es
+contre moi, et &agrave; quel point les secr&egrave;tes vanteries de Lucioli, et celles
+de bien d'autres avant lui, ont &eacute;t&eacute; vaines et odieuses. Mais en
+sommes-nous l&agrave;, Julien, et votre amiti&eacute; est-elle &agrave; ce prix?&raquo;</p>
+
+<p>Julien n'osa r&eacute;pondre; il p&acirc;lit et resta immobile.</p>
+
+<p>&laquo;M'avez-vous jamais vue faire quelque chose de mal?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Madame, je n'ai rien vu de tel, r&eacute;pondit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ai-je jamais exprim&eacute; une id&eacute;e basse? ai-je montr&eacute; un sentiment vil
+durant six mois que nous avons pass&eacute;s t&ecirc;te &agrave; t&ecirc;te dans mon cabinet?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Madame.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous eu parfois une enti&egrave;re confiance en moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Madame, presque toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui vous l'a donc &ocirc;t&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Ne me condamnez pas &agrave; vous le dire, Madame; des apparences, des r&eacute;cits
+ridicules, la pr&eacute;sence de Ginetta aupr&egrave;s de vous, votre air et vos
+mani&egrave;res par moments, et, plus que tout cela, vos bizarreries, vos goûts
+si oppos&eacute;s entre eux et qui se succ&egrave;dent sans s'exclure; tout ce que je
+ne comprends pas m'effraie... Mais qu'avez-vous &agrave; faire de mon estime?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous la demande pas, Monsieur, r&eacute;pondit la princesse, j'esp&eacute;rais
+pouvoir la r&eacute;clamer.&raquo;</p>
+
+<p>Ils gard&egrave;rent de nouveau le silence, et la princesse, faisant un visible
+effort pour dompter sa propre fiert&eacute;, reprit la parole.</p>
+
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes brutal, lui dit-elle, et nul homme de votre &acirc;ge n'a os&eacute; me
+parler comme vous faites. C'est cela qui fait que je vous estime et que
+je voudrais &ecirc;tre estim&eacute;e de vous. Voyez pourtant ce que c'est que la
+confiance, Julien! ne tiendrait-il pas &agrave; moi de penser en cet instant
+que vous &ecirc;tes le plus rus&eacute; et le plus habile des ambitieux qui se soient
+cach&eacute;s sous une &eacute;corce rude et franche? Pourtant je sais que vous ne me
+trompez pas, et que bien r&eacute;ellement vous me mettez le march&eacute; &agrave; la main.
+Votre d&eacute;part ou ma justification. Ma justification! ajouta-t-elle avec
+une expression de d&eacute;pit, tenez, voici la cl&eacute; de ce coffre;&raquo; et elle la
+jeta avec col&egrave;re aux pieds de Julien.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne la ramasserai point, dit-il avec d&eacute;pit &agrave; son tour; vous me
+regardez comme un insolent; je l'ai m&eacute;rit&eacute; et je m'en vais.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu donc! lui dit-elle en lui tendant la main; il est malheureux que
+nous n'ayons pu rester amis comme nous l'avons &eacute;t&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Il s'approcha pour prendre sa main, et il vit qu'elle pleurait. Toute sa
+col&egrave;re tomba, et, s'arr&ecirc;tant devant elle avec la gaucherie d'un enfant
+qui n'ose pas demander pardon, il se mit &agrave; pleurer aussi.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! Julien, lui dit-elle, est-il possible que mes amis me fassent tant
+souffrir! Pourquoi ne sont-ils pas comme moi, pourquoi ne croient-ils
+pas en moi comme je crois en eux? Qu'est-ce qui brise donc ainsi mes
+affections? pourquoi toutes les sympathies que j'inspire sont-elles
+&eacute;touff&eacute;es en naissant? pourquoi suis-je m&eacute;pris&eacute;e par les uns, m&eacute;connue
+par les autres? Qu'ai-je fait pour cela? Quand toute ma vie a &eacute;t&eacute; un
+&eacute;ternel sacrifice &agrave; l'amiti&eacute;, faudra-t-il que j'ach&egrave;te la confiance de
+ceux &agrave; qui je donne la mienne. Quand je vous ai ramass&eacute; dans un foss&eacute;,
+un jour que vous &eacute;tiez bless&eacute;, haletant, couvert de poussi&egrave;re et assez
+mal v&ecirc;tu, pourquoi ne vous ai-je pas pris pour un vagabond et un
+aventurier de bas &eacute;tage? pourquoi ai-je cru &agrave; la candeur de votre regard
+et &agrave; la noblesse de vos paroles? J'ai donc l'air faux et l'expression
+ambigu&euml;, moi? Eh quoi! vous demandez aux autres ce que vous devez penser
+de moi! votre c&oelig;ur ne vous le dit pas, je n'en ai donc pas su trouver le
+chemin? Et que m'importe votre estime quand je l'aurai forc&eacute;e? Vous me
+rendrez ce qui me sera dû, et votre &acirc;me ne me donnera rien...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, dit Saint-Julien en se jetant &agrave; ses pieds; gardez
+vos preuves, je n'en veux pas. Gardez votre amour &agrave; celui qui l'a
+m&eacute;rit&eacute;. Quant &agrave; mon respect, &agrave; mon d&eacute;vouement, &agrave; mon amiti&eacute;, si j'ose
+r&eacute;p&eacute;ter le mot dont vous vous servez, mettez-les &agrave; l'&eacute;preuve. Vous avez
+vaincu une nature bien m&eacute;fiante et bien chagrine. Il faut que Dieu ait
+r&eacute;compens&eacute; votre grandeur d'&acirc;me d'une puissance bien grande sur l'&acirc;me
+d'autrui. Ah! ne vous plaignez plus; vous trouverez des amis toutes les
+fois que vous le voudrez; et d'ailleurs, si les amis vous manquent, je
+t&acirc;cherai de me mettre en cent pour vous ob&eacute;ir.&raquo;</p>
+
+<p>Quintilia, tout en larmes, se jeta &agrave; son cou; il l'embrassa avec
+l'effusion d'un fr&egrave;re. En ce moment on frappa doucement &agrave; la porte, et
+la princesse alla ouvrir elle-m&ecirc;me; c'&eacute;tait la Ginetta qui &eacute;tait charg&eacute;e
+d'une commission press&eacute;e. La princesse passa avec elle sur le balcon, en
+faisant signe &agrave; Julien de rester. Leur entretien lui sembla long; et,
+c&eacute;dant &agrave; l'&eacute;motion d&eacute;licieuse dont son c&oelig;ur &eacute;tait plein, il d&eacute;sirait
+vivement voir repara&icirc;tre Quintilia, et en recevoir encore quelque parole
+d'amiti&eacute; avant de se retirer. Dans son impatience, il touchait aux
+objets qui &eacute;taient &eacute;pars sur le bureau sans les regarder et presque sans
+les voir. Il se trouva qu'il eut dans les mains la montre de la
+princesse, et qu'il l'ouvrit machinalement comme pour compter les
+minutes que la Ginetta lui d&eacute;robait. En jetant les yeux sur l'int&eacute;rieur
+de la bo&icirc;te, un froid mortel passa dans ses veines. Un souvenir confus
+et douloureux l'oppressa, puis une curiosit&eacute; irr&eacute;sistible s'empara de
+lui. Il se pencha vers une bougie, et lut distinctement le nom de
+Charles Dortan.</p>
+
+<p>&laquo;Inf&acirc;me!&raquo; dit-il d'une voix sourde en jetant avec violence la montre sur
+le bureau; puis il la reprit, voulant bien se convaincre que ses yeux ne
+l'avaient pas tromp&eacute;. Il lut de nouveau le nom fatal, observa la bo&icirc;te
+de platine avec les incrustations d'or &eacute;maill&eacute;; elle &eacute;tait absolument
+pareille &agrave; celle que le voyageur p&acirc;le lui avait montr&eacute;e &agrave; Avignon, le
+matin de son d&eacute;part, dans la cour de l'auberge.</p>
+
+<p>Cette histoire, qui d'abord l'avait vivement &eacute;mu, lui &eacute;tait bient&ocirc;t
+sortie de l'esprit. &Agrave; cette &eacute;poque, Julien, beaucoup moins exp&eacute;riment&eacute;,
+&eacute;tait beaucoup plus en garde contre ses impressions. Il s'&eacute;tait dit que
+le r&eacute;cit du voyageur &eacute;tait romanesque et invraisemblable, que son nom et
+son visage n'avaient pas fait le moindre effet sur la princesse, et que
+M. Dortan lui-m&ecirc;me n'avait pas soutenu son r&ocirc;le jusqu'au bout, puisqu'il
+n'avait pas os&eacute; lui adresser la parole. Ce devait &ecirc;tre un maniaque ou un
+h&acirc;bleur impertinent, d&eacute;termin&eacute; &agrave; se jouer de la simplicit&eacute; de son
+interlocuteur. Enfin, cette aventure n'&eacute;tait plus revenue que
+confus&eacute;ment et comme un r&ecirc;ve absurde et p&eacute;nible dans la m&eacute;moire de
+Saint-Julien.</p>
+
+<p>En acqu&eacute;rant la preuve irr&eacute;cusable de la sinc&eacute;rit&eacute; de Charles Dortan,
+une indignation profonde s'empara de lui. Cette femme, qui exposait si
+magnifiquement la pr&eacute;tendue franchise de son &acirc;me et qui en offrait des
+preuves, ne lui parut plus qu'une effront&eacute;e com&eacute;dienne, une coquette
+odieuse, jouant tous les r&ocirc;les pour son plaisir, et m&eacute;prisant toutes les
+vertus qu'elle affichait.</p>
+
+<p>Elle rentra en cet instant, et Julien fit tous ses efforts pour cacher
+l'&eacute;tat o&ugrave; il &eacute;tait; mais il prenait une peine inutile: la princesse
+pensait &agrave; tout autre chose. Elle erra dans sa chambre d'un air empress&eacute;,
+et dit &agrave; Ginetta, &agrave; plusieurs reprises: &laquo;Vite, vite, mon mantelet avec
+un capuchon de velours et la petite lanterne sourde....&raquo; Tout &agrave; coup
+elle s'aper&ccedil;ut de la pr&eacute;sence de Julien, et parut un peu contrari&eacute;e de
+ce qui venait de lui &eacute;chapper dans sa pr&eacute;occupation. N&eacute;anmoins elle vint
+&agrave; lui avec beaucoup d'aplomb, et lui tendit la main en lui donnant le
+bonsoir. Saint-Julien baisa sa main lentement en t&acirc;chant de prendre
+l'insolence affect&eacute;e d'un courtisan, et il lui adressa la phrase la plus
+impertinente qu'il put inventer. Elle ne l'entendit pas et lui r&eacute;pondit:
+&laquo;Oui, oui, &agrave; demain. Bonne nuit, mon cher enfant.&raquo;</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="XIV" id="XIV"></a>XIV.</h3>
+
+
+<p>D&eacute;vor&eacute; de col&egrave;re et de haine, le pauvre Julien entra dans la chambre de
+Galeotto. Le page s'&eacute;tait endormi sur un roman.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! c'est toi, lui dit-il en balbutiant, d'o&ugrave; viens-tu donc? On ne t'a
+pas vu de toute la soir&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens de chez la Cavalcanti, r&eacute;pondit Julien.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! qu'est-ce? dit le page en se mettant sur son s&eacute;ant. Vous venez
+d'&ecirc;tre chass&eacute;, monsieur le secr&eacute;taire intime, ou vous &ecirc;tes le plus
+heureux des hommes! Alors, permettez-moi d'&ocirc;ter mon bonnet de nuit pour
+saluer votre Altesse! Prince pour trente-six heures au moins!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne descendrai jamais si bas, r&eacute;pondit Julien.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-il donc arriv&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, Galeotto, sinon que je sais maintenant &agrave; quoi m'en tenir sur le
+compte de cette femme. Vous lui faisiez trop d'honneur quand vous la
+traitiez de p&eacute;dante, quand vous disiez qu'il &eacute;tait fort possible qu'elle
+n'eût jamais eu assez de sensibilit&eacute; pour commettre une faute. Non, non,
+ce n'est pas cela. C'est une rou&eacute;e impudente qui se passe toutes ses
+fantaisies, qui se livre en secret &agrave; tous ses vices, et qui a la
+pr&eacute;tention d'&ecirc;tre un mod&egrave;le de chastet&eacute; virginale et de sentimentalit&eacute;
+allemande. C'est une effront&eacute;e courtisane avec des pr&eacute;tentions d'abbesse
+et la moqueuse hypocrisie d'une marquise de la r&eacute;gence. C'est ce qu'il y
+a de plus hideux au monde, le vice sous le masque de la vertu.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s cette pr&eacute;face, Saint-Julien fit le r&eacute;cit de la soir&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Je suis bien aise d'apprendre cela, r&eacute;pondit Galeotto d'un air pensif;
+mais, en v&eacute;rit&eacute;, j'en suis &eacute;tonn&eacute;. Cette femme est donc bien habile; car
+il y a eu des jours o&ugrave; elle m'a impos&eacute; &agrave; moi-m&ecirc;me. Vous pouvez m'en
+croire, Julien; je ne suis pas cr&eacute;dule, et pourtant il y a eu des jours
+o&ugrave;, en l'entendant parler comme elle fait, j'ai presque eu des remords
+de mes jugements de la veille... Il est bien vrai que ces jours-l&agrave;
+&eacute;taient rares, et que je me moquais de moi-m&ecirc;me le lendemain. Eh bien!
+ce que vous me dites m'&eacute;tonne comme si je m'&eacute;tais attendu &agrave; autre
+chose... &Ecirc;tes-vous bien sûr de ne pas vous tromper, Saint-Julien?</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis tr&egrave;s-sûr, Galeotto; et comme j'&eacute;tais aussi dans une
+continuelle alternative de confiance et de m&eacute;fiance (&agrave; l'exception que
+les jours de m&eacute;fiance &eacute;taient rares, et les autres fr&eacute;quents), il se
+trouve que je suis encore plus constern&eacute; que vous.</p>
+
+<p>&mdash;Constern&eacute;! s'&eacute;cria Galeotto. Est-ce que je suis constern&eacute;, moi? Non?
+certes, je ne le suis pas. Que m'importe? je n'ai jamais &eacute;t&eacute; amoureux
+d'elle. Et voulez-vous que je vous dise ce qui se passe maintenant dans
+mon cerveau? C'est singulier, mais c'est r&eacute;el. Je crois que je suis
+capable maintenant de devenir amoureux de cette femme-l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! &agrave; pr&eacute;sent que vous devez la m&eacute;priser?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne la m&eacute;prise pas, tant s'en faut! oh! &agrave; pr&eacute;sent, c'est bien
+diff&eacute;rent! Je la croyais p&eacute;dante, absurde, je la trouvais ridicule, et
+je me moquais d'elle. Je ne m'en moquerai plus; car elle n'est plus rien
+de tout cela &agrave; mes yeux. Elle est adroite, menteuse, impudente; elle
+sait jouer tous les r&ocirc;les, si bien que son v&eacute;ritable caract&egrave;re &eacute;chappe
+aux regards. Savez-vous que c'est l&agrave; une femme sup&eacute;rieure, une vraie
+femme de cour, propre &agrave; remuer le monde, si elle &eacute;tait &agrave; la t&ecirc;te d'un
+vaste empire? Avec une conscience si flexible, tant d'art, tant de
+sang-froid, tant de perfidie, on peut aller loin... Et qui nous dit
+qu'elle n'ira pas loin? Qu'il se pr&eacute;sente une bonne occasion, et elle
+fera parler d'elle. Savez-vous quelle est la premi&egrave;re des facult&eacute;s?
+celle d'imposer aux autres. La v&eacute;ritable grandeur, c'est la puissance
+qu'on exerce sur les esprits; c'est ainsi qu'on arrive &agrave; l'exercer sur
+les choses. Allons, c'est dit, me voil&agrave; r&eacute;concili&eacute; avec elle. Je ne
+rougis plus d'&ecirc;tre son page. Je pourrai prendre de bonnes le&ccedil;ons aupr&egrave;s
+d'elle, et, pour mieux profiter &agrave; son &eacute;cole, je veux &agrave; mon tour &ecirc;tre son
+amant...&raquo; Il garda un instant le silence, puis il ajouta d'un air
+r&eacute;fl&eacute;chi: &laquo;Si je le peux; car la chose m'est d&eacute;montr&eacute;e &agrave; pr&eacute;sent plus
+difficile que je ne pensais, et vaut la peine d'&ecirc;tre tent&eacute;e... Peste!
+c'est quelque chose que d'y parvenir!</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas si difficile, reprit Julien. Il suffit que vous passiez
+dans la rue aupr&egrave;s d'elle, et que votre figure lui plaise. Vous
+n'attendrez pas longtemps avant d'&ecirc;tre enlev&eacute; dans sa voiture et
+introduit dans ses appartements secrets.</p>
+
+<p class="image"><img src="images/i008.png"
+alt="Il s'&eacute;tendit sur la bruy&egrave;re..."
+width="600" /><br />Il s'&eacute;tendit sur la bruy&egrave;re...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! raison de plus! vive Dieu! des femmes qui ont de pareils
+d&eacute;sirs et qui les contentent d'une fa&ccedil;on si d&eacute;gag&eacute;e ne sont pas
+abordables pour tout le monde. On peut vivre dix ans sous le m&ecirc;me toit
+sans obtenir de leur baiser la main. Elles peuvent r&eacute;sister au plus
+s&eacute;duisant et au plus habile des hommes. On ne les prend pas par
+surprise, celles-l&agrave;. Elles se donnent ou se rendent; le plaisir est &agrave;
+celui dont la mine leur pla&icirc;t; l'honneur, &agrave; celui dont l'esprit les
+subjugue. Maintenant, je mettrais ma main au feu que le Lucioli n'a
+jamais &eacute;t&eacute; son amant. Il &eacute;tait trop maladroit, le cher homme! Elle
+aurait pu lui ouvrir la porte du boudoir, s'il avait su cacher
+l'intention qu'il avait d'entrer dans la salle du conseil. Pour moi, qui
+ne me soucie gu&egrave;re d'&ecirc;tre prince de Monteregale, je viserai plus haut
+d&eacute;sormais. Je t&acirc;cherai qu'elle me donne sa confiance, et qu'elle
+m'apprenne &agrave; r&eacute;gner sur les hommes par le mensonge.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi ce qui me gu&eacute;rit de mon amour allume le v&ocirc;tre? dit Saint-Julien.</p>
+
+<p>&mdash;Appelez cela de l'amour, si vous voulez. Je l'appellerai autrement:
+curiosit&eacute;, aptitude, amour de la science, comme il vous plaira.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce qui fait que je la hais et la m&eacute;prise vous r&eacute;concilie avec elle?</p>
+
+<p>&mdash;Compl&egrave;tement; mais je n'en continuerai pas moins la petite guerre
+d'observation que nous lui faisons. Tout au contraire, j'y mettrai plus
+de z&egrave;le que jamais, et mes d&eacute;couvertes auront plus d'importance &agrave; mes
+yeux. Sois tranquille, Julien, je ne te trahirai jamais, quoi qu'il
+m'arrive.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez me trahir tant qu'il vous plaira, je ne resterai pas
+longtemps ici. Mais &eacute;coutez; avant que je vous souhaite le bonsoir, il
+faut que vous me racontiez cette histoire de Max.</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne sera pas long. Max &eacute;tait l'amant de Son Altesse. Lorsqu'&agrave; la
+mort du duc son &eacute;poux, qu'elle n'a jamais vu, comme je vous l'ai d&eacute;j&agrave;
+dit, elle devint souveraine libre et absolue, Max &eacute;tait tellement en
+faveur aupr&egrave;s d'elle que, suivant l'opinion de toute la cour, il allait
+l'&eacute;pouser. Il &eacute;tait donc trait&eacute; ici avec le plus profond respect, tout
+b&acirc;tard de seize ans qu'il &eacute;tait. Mais une nuit, &agrave; souper, comme la
+gloriole et le marasquin de Hongrie portaient &agrave; la t&ecirc;te du jeune favori,
+il lui arriva de d&eacute;biter je ne sais quelle rodomontade en pr&eacute;sence de
+Son Altesse. Son Altesse fron&ccedil;a, dit-on, le sourcil d'une mani&egrave;re
+imperceptible, et ne dit pas un mot. Le lendemain matin, les serviteurs
+de Max ne le trouv&egrave;rent ni dans son lit, ni dans sa chambre, ni dans son
+palais, ni dans la ville, ni dans la province. On le chercha et on
+l'attendit vainement. Il ne reparut jamais, on n'a jamais entendu parler
+de lui; il para&icirc;t que ce fut un assassinat fort bien ex&eacute;cut&eacute;.</p>
+
+
+<p class="image"><img src="images/i009.png"
+alt="Il le trouva d&eacute;j&agrave; &agrave; table, fumant..."
+width="600" /><br />Il le trouva d&eacute;j&agrave; &agrave; table, fumant...</p>
+
+<p>&mdash;Et personne n'a demand&eacute; vengeance de cet attentat?</p>
+
+<p>&mdash;Max &eacute;tait un b&acirc;tard dont on avait &eacute;t&eacute; sans doute bien aise de se
+d&eacute;barrasser en l'envoyant dans une petite cour o&ugrave; il semblait prendre
+racine. Qu'il eût fini par un meurtre ou par un mariage, on fut sans
+doute bien aise de n'avoir plus &agrave; y songer, et l'on n'y songea plus; et
+l'on n'en parla plus que tout bas, afin de n'avoir pas &agrave; le r&eacute;clamer ou
+&agrave; le venger. Mais il arrive qu'&agrave; pr&eacute;sent on veut se servir de son nom
+comme d'un &eacute;pouvantail pour forcer Son Altesse &agrave; acquiescer &agrave; des vues
+politiques, et l'envoy&eacute; Gurck machine une fort belle r&eacute;clamation de la
+personne de Max, si sa beaut&eacute; personnelle &eacute;choue dans les premi&egrave;res
+entreprises. Tu sais cela?</p>
+
+<p>&mdash;C'est une justice du ciel qui tombe &agrave; l'improviste sur le crime
+impuni, s'&eacute;cria Julien.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! bah! &agrave; pr&eacute;sent que je vois les choses sous leur vrai point de
+vue, dit Galeotto, je trouve que ce fut un coup hardi pour une princesse
+de seize ans.</p>
+
+<p>&mdash;Elle avait seize ans! quelle horreur! dit Julien.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! bah! reprit Galeotto, les crimes des princes ne sont pas ceux de
+tout le monde. Vous savez ce qu'il y a &agrave; dire l&agrave;-dessus. Il y a dans les
+grandes destin&eacute;es des r&eacute;solutions in&eacute;vitables, et c'est quelque chose
+que de savoir les prendre &agrave; temps et les accomplir habilement. Un
+enl&egrave;vement qui ne fait pas de bruit; un meurtre qui ne fait pas de
+taches; un homme qu'on an&eacute;antit comme on raierait un chiffre, et qui
+s'&eacute;vapore au milieu d'une ville comme une goutte d'eau s&egrave;che au soleil!
+Allons, ce n'est pas maladroit, il faut en convenir. Et pas l'ombre d'un
+remords sur un front de seize ans! et jamais la trace d'un souvenir amer
+dans toute une vie tra&icirc;n&eacute;e en public! c'est l&agrave; de la force, et bien des
+hommes ne l'auraient pas.</p>
+
+<p>&mdash;J'esp&egrave;re que vous ne l'auriez pas vous-m&ecirc;me, dit Saint-Julien en lui
+tournant le dos.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez! encore un mot avant d'aller vous coucher, lui cria Galeotto.
+Avez-vous d&eacute;couvert quelque chose sur le Rosenha&iuml;m?</p>
+
+<p>&mdash;Rien sur celui-l&agrave;, r&eacute;pondit Saint-Julien.</p>
+
+<p>&mdash;Que sera-t-il devenu? dit Galeotto. Ma&icirc;tre Cantharide est dans ce
+secret: il aura piqu&eacute; ce crioc&egrave;re avec une &eacute;pingle, et il l'aura mis
+dans un de ses cartons.</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il s'inqui&eacute;ter de ce que devient un homme, dit Saint-Julien, dans
+une cour o&ugrave; un importun s'&eacute;vapore comme une goutte d'eau s&egrave;che au
+soleil?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que tu tournes mes m&eacute;taphores en ridicule, dit le page; je te
+pardonne si tu te charges de p&eacute;n&eacute;trer dans le pavillon du parc.</p>
+
+<p>&mdash;Dans le pavillon o&ugrave; le professeur d'histoire naturelle fait ses
+exp&eacute;riences, et s'amuse &agrave; trancher, la nuit, de l'astrologue et de
+l'alchimiste en braquant son t&eacute;lescope vers la lune, et en effrayant les
+chiens par d'innocentes explosions d'&eacute;lectricit&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a autre chose dans ce pavillon, dit le page, qu'une vieille
+parodie de sorcier et un tonnerre de poche.</p>
+
+<p>&mdash;Madame Cavalcanti fait-elle semblant d'aller s'entretenir avec les
+ombres, en y traitant ses galants la nuit? Bah! c'est l&agrave; qu'est cach&eacute;
+l'amant myst&eacute;rieux du trimestre, le monsieur de Rosenha&iuml;m?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre! Mais cet amant-l&agrave; est peut-&ecirc;tre plus qu'un amant... Il y
+avait peut-&ecirc;tre quelque principe politique, quelque projet diplomatique,
+sous ce masque de crioc&egrave;re. Ce n'est pas moi qui ai &eacute;t&eacute; dupe des
+jongleries du professeur. Ce Rosenha&iuml;m me fait l'effet d'un antidote
+oppos&eacute; aux philtres de Gurck et de Steinach... Mais enfin il n'est ici
+que depuis trois jours, et depuis trois ans je vois la princesse
+fr&eacute;quenter le pavillon. Sais-tu un conte &eacute;trange que m'a fait la
+Ginetta?</p>
+
+<p>&mdash;Voyons.</p>
+
+<p>&mdash;Un jour que, selon sa coutume, elle d&eacute;fendait sa ma&icirc;tresse avec
+chaleur, elle crut m'&ocirc;ter toute envie de croire &agrave; l'assassinat de Max en
+me disant que Son Altesse l'avait aim&eacute; passionn&eacute;ment, et que c'&eacute;tait le
+seul homme qu'elle eût aim&eacute; ainsi. Je lui r&eacute;pondis que je le croyais
+comme elle, et d'autant plus que c'&eacute;tait le seul que Son Altesse eût
+fait assassiner. Alors Ginetta se mit tout &agrave; fait en col&egrave;re, ce qui la
+rendit bavarde une seule fois en sa vie. Elle me dit que non-seulement
+Son Altesse avait aim&eacute; Max, mais qu'elle l'aimait encore, tout mort
+qu'il &eacute;tait. La preuve, ajouta-t-elle, c'est que tous les jours elle va
+s'enfermer dans le souterrain du pavillon aupr&egrave;s d'une tombe de marbre
+qu'elle y a fait secr&egrave;tement construire, et... Mais vraiment, Julien,
+vous me regardez d'un air si d&eacute;daigneux que je n'ose pas continuer cette
+histoire. Elle est fantasque &agrave; tel point que vous allez me rire au nez
+si j'ai seulement l'audace de la r&eacute;p&eacute;ter telle qu'on me l'a donn&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Comme je pense que vous n'y ajoutez pas foi... dit Julien.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, je ne sais pas, dit le page. Les femmes sont si
+romanesques, et les vastes cerveaux tiennent tant de choses! Chez les
+&ecirc;tres dou&eacute;s d'intelligence et de force, il y a de si singuliers
+contrastes, de si t&eacute;n&eacute;breuses r&ecirc;veries! Bah! dans ce monde, il faut tout
+croire et ne rien croire. Il faut voir!</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, dit Julien, cette tombe de marbre?...</p>
+
+<p>&mdash;Contient une bo&icirc;te d'or, s'il faut en croire la Ginetta.</p>
+
+<p>&mdash;Et cette bo&icirc;te d'or, que contient-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien, et la Ginetta pr&eacute;tend n'en rien savoir; mais elle
+dit que cette bo&icirc;te a la forme et le volume de celles dans lesquelles on
+embaume des c&oelig;urs humains...</p>
+
+<p>&mdash;Cette histoire est d&eacute;goûtante, dit Julien d'un air sombre, apr&egrave;s un
+long silence. Assassiner un homme et le pleurer, lui faire percer le
+c&oelig;ur &agrave; coups de poignard, et faire ensuite arracher de ses entrailles
+pour l'embaumer et le conserver comme une relique ou comme un troph&eacute;e;
+s'enfoncer tous les jours dans une cave avec un tombeau et un remords,
+et en sortant de l&agrave; se prostituer au premier passant... si tout cela est
+possible, &agrave; la bonne heure. Il frappa du pied le parquet avec violence,
+et, portant sa main &agrave; son front, il s'&eacute;cria avec angoisse: &laquo;&Ocirc; mon p&egrave;re,
+mon vieux ch&acirc;teau, mes laboureurs, mes bois, mes livres, mon pays! o&ugrave;
+&ecirc;tes-vous? o&ugrave; est le temps o&ugrave; j'ignorais tout ce que je sais &agrave; pr&eacute;sent?&raquo;</p>
+
+<p>Il &eacute;tait si triste et si abattu que Galeotto n'osa pas le railler, comme
+il faisait ordinairement lorsqu'il se livrait &agrave; sa sensibilit&eacute;. Julien
+se promena en silence dans la chambre, puis il ajouta d'un ton amer:</p>
+
+<p>&laquo;Si cet amant inconnu est cach&eacute; dans le pavillon, ce doit &ecirc;tre une
+savoureuse &eacute;motion pour elle que de recevoir ses caresses aupr&egrave;s du
+mausol&eacute;e de Max. Peut-&ecirc;tre est-ce dans cette cave que le malheureux a
+&eacute;t&eacute; massacr&eacute;? Peut-&ecirc;tre que sa tombe sert de lit aux monstrueux plaisirs
+de Quintilia? Quelle horreur! Il me semble que je r&ecirc;ve. En effet, elle
+s'est vant&eacute;e &agrave; moi aujourd'hui d'avoir enseveli son propre c&oelig;ur dans un
+cercueil. C'est l&agrave; une belle m&eacute;taphore! mais elle n'a pas dit qu'elle y
+eût enseveli son corps, et pardieu! elle a bien fait, car il y aurait
+assez de gens pour lui donner un d&eacute;menti... Tenez,... levez-vous et
+venez &agrave; la fen&ecirc;tre. Voyez-vous cette &eacute;tincelle p&acirc;le et furtive qui court
+le long des all&eacute;es du parc? C'est la petite lanterne sourde qu'on a
+donn&eacute; ordre &agrave; Ginetta d'allumer pour aller au rendez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;? cria le page en s'habillant pr&eacute;cipitamment.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Julien, c'est une distraction qu'on a eue devant moi. Mais
+que faites-vous donc?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! je m'habille et j'y cours. Quoi! il y a un rendez-vous &agrave;
+&eacute;pier, et vous ne me le dites pas! et je reste l&agrave; &agrave; babiller quand je
+devrais &ecirc;tre sur la piste de la louve!</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; le seul mot &agrave; propos que vous ayez dit de la journ&eacute;e, dit
+s&egrave;chement Julien en le voyant s'enfuir &agrave; demi habill&eacute; et se glisser
+comme un chat dans l'ombre des corridors.&raquo;</p>
+
+<p>Julien alla se mettre au lit; mais il eut un sommeil affreux. Il r&ecirc;va
+que des assassins se jetaient sur lui, lui ouvraient la poitrine et en
+arrachaient son c&oelig;ur tout palpitant, tandis que Quintilia, debout,
+immobile et p&acirc;le, v&ecirc;tue d'une grande robe rouge, les regardait op&eacute;rer
+avec un horrible sang-froid en leur tendant une bo&icirc;te d'or cisel&eacute; toute
+pleine de sang.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="XV" id="XV"></a>XV.</h3>
+
+
+<p>Saint-Julien passa la journ&eacute;e enferm&eacute; dans sa chambre, r&eacute;solu &agrave; se faire
+passer pour malade si la princesse le faisait demander. Mais elle ne le
+demanda pas; et, fatigu&eacute; de souffrir seul, il sortit vers le soir pour
+se distraire un peu. Il se rappela alors l'&eacute;tudiant dont il avait fait
+la connaissance la veille, et avec lequel il avait un rendez-vous &agrave; la
+taverne du Soleil-d'Or.</p>
+
+<p>Il le trouva d&eacute;j&agrave; &agrave; table, fumant vis-&agrave;-vis une cruche de bi&egrave;re non
+d&eacute;bouch&eacute;e et de deux verres retourn&eacute;s.</p>
+
+<p>Ils s'abord&egrave;rent cordialement; mais Saint-Julien ne put prendre sur lui
+d'&ecirc;tre gai, et l'&eacute;tudiant se chargea obligeamment de faire presque tous
+les frais de la conversation. Il se montra encore plus aimable que la
+veille, et ils rest&egrave;rent ensemble jusqu'&agrave; onze heures du soir. Alors
+Spark se leva, disant qu'il &eacute;tait esclave de ses habitudes r&eacute;guli&egrave;res,
+et qu'il ne se couchait jamais plus tard. Mais il lui proposa une partie
+de promenade pour le lendemain. Saint-Julien ne d&eacute;sirait rien tant que
+de fuir l'air de la cour: il fit demander le lendemain &agrave; Quintilia si
+elle n'aurait point d'ordre &agrave; lui donner dans la journ&eacute;e; et, comme elle
+lui fit r&eacute;pondre qu'il pouvait disposer de son temps le reste de la
+semaine, il ne passa &agrave; la r&eacute;sidence, durant plusieurs jours, que les
+heures consacr&eacute;es au sommeil. Il employa toutes ses journ&eacute;es &agrave; errer
+dans les montagnes, tant&ocirc;t seul, tant&ocirc;t avec son &eacute;tudiant allemand, qui,
+chaque jour, l'attirait par une sympathie plus vive.</p>
+
+<p>Saint-Julien fut bient&ocirc;t sous le charme de ce jeune homme, et il eût &eacute;t&eacute;
+difficile qu'avec son excellent c&oelig;ur et l'&eacute;l&eacute;vation de ses sentiments il
+en eût &eacute;t&eacute; autrement. Spark &eacute;tait un de ces hommes d'une nature si
+droite et si harmonieuse qu'on les juge d'embl&eacute;e, et qu'on n'a rien &agrave;
+retrancher par la suite &agrave; l'estime qu'on leur a vou&eacute;e tout d'abord. Il
+&eacute;tait simple et franc, ne visait &agrave; aucune sup&eacute;riorit&eacute;, et touchait juste
+&agrave; toutes choses; il paraissait savoir plus qu'il ne disait, mais sa
+r&eacute;serve n'avait rien de hautain. Il faisait des frais pour plaire, mais
+il n'allait pas jusqu'&agrave; cette insupportable coquetterie de langage qui
+rend l'esprit faux et le c&oelig;ur sec. Il paraissait &agrave; la fois ferme et
+obligeant, sensible pour les autres et insouciant pour lui-m&ecirc;me. Il
+avait en la Providence une confiance romanesque, mais non pu&eacute;rile, qui
+semblait &ecirc;tre la cons&eacute;quence d'une vie probe et d'un c&oelig;ur g&eacute;n&eacute;reux. Sa
+sensibilit&eacute; n'&eacute;tait pas fougueuse et maladive comme celle de Julien; et
+le jeune homme sentit de plus en plus chaque jour le besoin de s'appuyer
+sur la douceur et sur la s&eacute;r&eacute;nit&eacute; de cette &acirc;me plus forte et plus calme
+que la sienne. Oppress&eacute; par son chagrin, d&eacute;vor&eacute; d'incertitudes, ne
+sachant &agrave; quoi se r&eacute;soudre &agrave; l'&eacute;gard de la princesse et &agrave; l'&eacute;gard de
+lui-m&ecirc;me, il r&eacute;solut de se confier &agrave; cet homme si intelligent, si bon,
+et pourtant si paisible, et de lui demander conseil. Il &eacute;prouvait bien
+quelque r&eacute;pugnance &agrave; ouvrir ainsi son c&oelig;ur, car il n'&eacute;tait pas n&eacute;
+expansif. Galeotto avait surpris ses secrets et ne les comprenait pas;
+d'ailleurs le caract&egrave;re de ce jeune courtisan &eacute;tait trop oppos&eacute; au sien
+pour qu'il pût trouver quelque avantage dans sa soci&eacute;t&eacute;. Il avait l'art,
+au contraire, d'aigrir tous ses maux et d'envenimer toutes ses
+blessures.</p>
+
+<p>Quoi qu'il put lui en coûter, il prit le parti de consulter Spark, et,
+un matin que leur promenade les avait ramen&eacute;s sur la colline o&ugrave; ils
+s'&eacute;taient rencontr&eacute;s pour la premi&egrave;re fois, il le pria de s'asseoir sur
+la bruy&egrave;re, et de suspendre son cours d'observations botaniques pour en
+faire un de psychologie.</p>
+
+<p>&laquo;Sur qui? demanda Spark en souriant. Est-ce sur vous ou sur moi?</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera sur moi si vous le permettez, mon cher Spark. J'ai un secret
+qui m'&eacute;touffe et que je ne puis dire &agrave; personne. Il faut que je vous le
+dise.</p>
+
+<p>&mdash;De tout mon c&oelig;ur, r&eacute;pondit l'&eacute;tudiant. Je ne me r&eacute;cuserai pas en
+affectant une modestie d&eacute;sobligeante. Les gens qui ont peur d'&eacute;couter
+une confidence sont ceux qui craignent d'avoir un secret &agrave; garder ou un
+service &agrave; rendre.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai besoin, en effet, d'un tr&egrave;s-grand service, dit Saint-Julien; mais
+ce n'est pas votre bras que je r&eacute;clame pour me tirer du mauvais pas o&ugrave;
+je me trouve, c'est votre c&oelig;ur que j'appelle au secours du mien, c'est
+votre raison que je veux interroger; c'est un bon conseil que je vous
+demande.</p>
+
+<p>&mdash;C'est demander beaucoup, r&eacute;pondit Spark, et je ne vous promets pas de
+r&eacute;ussir. J'y ferai pourtant tout mon possible. Nous chercherons &agrave; nous
+deux, et Dieu nous aidera.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes vis-&agrave;-vis des choses qui m'int&eacute;ressent dans une position
+tout &agrave; fait d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e, dit Julien; vous ne connaissez point la
+personne dont j'ai &agrave; vous entretenir, et vous la jugerez simplement sur
+les faits que j'ai &agrave; vous raconter.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, mon cher ami, dit Spark, cela est s&eacute;rieux. Si vous
+d&eacute;naturez les faits et si vous en ignorez quelqu'un, nous pourrons bien
+porter un faux jugement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous jugerez seulement ceux que je sais et que je vous dirai; et,
+comme vous ne serez pas sous le charme de la vip&egrave;re, vous pourrez voir
+plus clair que moi.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit d'une histoire d'amour et d'une femme, &agrave; ce que je vois?</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit d'une femme. Connaissez-vous la princesse Quintilia?</p>
+
+<p>&mdash;Comment voulez-vous que je la connaisse? il y a huit jours que je suis
+ici.</p>
+
+<p>&mdash;Quelqu'un vous en a-t-il parl&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; des bourgeois qu'elle a oblig&eacute;s, des pauvres qu'elle a secourus,
+m'ont dit que c'&eacute;tait une femme bienfaisante.</p>
+
+<p>&mdash;Toutes ces femmes-l&agrave; le sont, dit Julien.</p>
+
+<p>&mdash;Quelles femmes? demanda Spark avec beaucoup d'ing&eacute;nuit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Spark, s'&eacute;cria Saint-Julien, je vois bien que vous ne la
+connaissez pas; vous ne me demanderiez pas ce qu'elle est.</p>
+
+<p>&mdash;Vous paraissez n'en avoir pas une haute opinion, dit Spark. Si votre
+opinion est arr&ecirc;t&eacute;e ainsi, pourquoi me consultez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Pour savoir si je dois la fuir et l'oublier, ou la poursuivre et la
+d&eacute;masquer. Je vais vous raconter ce qui m'est arriv&eacute; depuis sept mois
+que j'ai quitt&eacute; la maison paternelle.&raquo;</p>
+
+<p>Spark &eacute;couta l'histoire de Julien avec beaucoup d'attention, mais avec
+tant de calme que le narrateur ne put, &agrave; aucun endroit de son r&eacute;cit,
+pressentir le jugement que portait l'auditeur. La belle et calme figure
+de l'&eacute;tudiant ne fit pas un pli, et la fum&eacute;e de sa pipe s'&eacute;chappa par
+bouff&eacute;es aussi r&eacute;guli&egrave;res que la veille, lorsqu'il avait &eacute;cout&eacute; Julien
+faire lecture de la Gazette d'Ausbourg &agrave; la Taverne du Soleil d'Or.</p>
+
+<p>Quand Saint-Julien eut tout dit, Spark fit une esp&egrave;ce de grimace qui
+consiste &agrave; avancer un peu la l&egrave;vre inf&eacute;rieure, et qu'on peut
+g&eacute;n&eacute;ralement traduire par ces mots: &laquo;Tout cela ne vaut gu&egrave;re la peine
+que vous vous donnez.&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un instant de silence, il posa sa pipe sur le gazon, et lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Mon ami, avant de vous dire ce que je pense de la princesse Quintilia,
+permettez-moi de vous dire ce que je pense de vous-m&ecirc;me. Vous &ecirc;tes
+tr&egrave;s-noble, mais tr&egrave;s-orgueilleux; tr&egrave;s-vertueux, mais tr&egrave;s-intol&eacute;rant;
+tr&egrave;s-sinc&egrave;re, et pourtant tr&egrave;s-m&eacute;fiant. D'o&ugrave; vient cela? N'auriez-vous
+pas &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute; par un pr&ecirc;tre catholique?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit Julien, et ce fut mon meilleur ami.</p>
+
+<p>&mdash;Alors je comprends votre caract&egrave;re; et, tout en le reconnaissant pour
+tr&egrave;s-beau (je vous parle strictement vrai), je voudrais que vous
+prissiez sur vous de le modifier et d'en &eacute;quarrir l'&eacute;corce rude et
+noueuse. Je ne trouve point que le jeune page vous ait donn&eacute; de bons
+conseils. Je le regarde comme un m&eacute;chant c&oelig;ur et un intrigant dangereux.
+Loin de railler, comme il le fait, l'aust&eacute;rit&eacute; de vos principes, je les
+approuve rigoureusement, et je d&eacute;clare que si votre princesse Quintilia
+&eacute;tait telle que vous la jugez aujourd'hui, vous feriez bien de la fuir
+et de l'oublier. Mais...&raquo; Ici Spark fit une pause et r&eacute;fl&eacute;chit; puis il
+continua:</p>
+
+<p>&laquo;Mais je crois que vous &ecirc;tes absolument dans l'erreur sur son compte, et
+que c'est une excellente femme.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! malgr&eacute; l'assassinat de Max?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas &agrave; l'assassinat de Max, dit Spark en souriant; je ne
+croirai jamais que la mort d'un homme soit suffisamment prouv&eacute;e par son
+absence, et le meurtre d'un amant par une parole l&eacute;g&egrave;re d'un c&ocirc;t&eacute; et un
+froncement de sourcils de l'autre. Cette histoire me para&icirc;t bonne &agrave;
+endormir les petits enfants et &agrave; leur donner de mauvais r&ecirc;ves.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne croyez pas au crime? emp&ecirc;chez-moi d'y croire. Je ne demande
+pas mieux que d'&ocirc;ter ce charbon allum&eacute; de mon c&oelig;ur. Mais le vice, la
+d&eacute;bauche?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! la galanterie, vous voulez dire? On peut &ecirc;tre une femme
+galante et &ecirc;tre une bonne femme. Pour moi, je n'aime pas les femmes
+galantes, mais je ne leur jette pas de pav&eacute;s &agrave; la t&ecirc;te, et je passe
+aupr&egrave;s d'elles sans leur rien dire. Si la princesse Quintilia est ainsi,
+n'en dites pas de mal; quittez-la et n'y pensez plus.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela vous semble facile, Spark. J'ai l'&acirc;me d&eacute;vor&eacute;e de col&egrave;re et
+de jalousie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez tort.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, ce que je vous ai racont&eacute; vous prouve bien que cette
+femme...</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous avez racont&eacute; ne me prouve rien, sinon que vous avez
+contract&eacute; dans vos chagrins l'habitude d'une malveillance f&acirc;cheuse.
+Otez, &ocirc;tez cela de votre cerveau; c'est une mauvaise herbe.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon ami, une femme qui fait de pareils discours sur la candeur
+et le sentiment, et qui a pour amant d'abord un Lucioli qu'elle tra&icirc;ne
+partout, et qui se vante partout de ses faveurs!...</p>
+
+<p>&mdash;Hum! dit Spark, ce Lucioli me semble &ecirc;tre un fat et un sot que je ne
+me ferais pas faute de rosser s'il tombait sous ma main et si j'&eacute;tais
+ami de la princesse.</p>
+
+<p>&mdash;S'il l'a d&eacute;cri&eacute;e, c'est bien sa faute, &agrave; elle; pourquoi l'a-t-elle
+affich&eacute; comme un bouquet de noces?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'elle est bonne et confiante, comme elle vous l'a dit. Tout ce
+qu'elle vous a dit l&agrave;, Saint-Julien, me para&icirc;t sinc&egrave;re; j'y crois.
+J'aime ce caract&egrave;re, j'approuve ces id&eacute;es. Je ne dis pas que ce soit un
+exemple &agrave; suivre pour les femmes qui ne veulent pas &ecirc;tre calomni&eacute;es et
+pers&eacute;cut&eacute;es; mais pour un homme de c&oelig;ur qui se moque de l'opinion
+d'autrui et qui ne s'en rapporte qu'&agrave; sa conscience, c'est une belle
+ma&icirc;tresse &agrave; aimer toute sa vie.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! Spark, votre confiance me confond; je ne sais pas si j'ai
+envie de vous embrasser comme le meilleur des hommes ou de vous plaindre
+comme un fou.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous voudrez, mon cher Julien; vous m'avez demand&eacute; ma fa&ccedil;on de
+penser, je vous la dis.</p>
+
+<p>&mdash;Et je donnerais un de mes bras pour la partager. Mais enfin cette
+montre, ce Charles de Dortan?</p>
+
+<p>&mdash;Ce Dortan est un sot qu'elle aura mis &agrave; la porte au moment le plus
+hardi de la plaisanterie.</p>
+
+<p>&mdash;Une femme qui se respecte fait-elle de semblables plaisanteries? Elle
+se soucie donc bien peu du danger qu'elle court? Plaisante-t-elle aussi
+avec la vengeance qu'un homme peut tirer? &Agrave; la place de ce Dortan, je
+suivrais une pareille femme au bout du monde, et je la forcerais de
+tenir ses promesses, et je lui cracherais ensuite au visage.&raquo;</p>
+
+<p>Le front de Spark se couvrit de rougeur, comme si l'id&eacute;e d'une telle
+violence de ressentiment eût r&eacute;volt&eacute; son &acirc;me honn&ecirc;te et douce. Mais il
+reprit aussit&ocirc;t son calme accoutum&eacute;, et dit d'un ton de certitude qui
+imposa &agrave; Julien:</p>
+
+<p>&laquo;Cette histoire est fausse. Ce Charles de Dortan sera quelque gar&ccedil;on
+horloger qui aura port&eacute; une montre de sa fa&ccedil;on &agrave; la princesse, et qui
+aura b&acirc;ti toute cette niaise aventure pour se moquer de vous, ou parce
+qu'il y a des fats d'une rare impudence, ou parce que ce monsieur est
+fou.</p>
+
+<p>&mdash;Vous arrangez tout pour le mieux, et je me suis dit tout cela sans
+pouvoir me le persuader radicalement. N'ai-je pas vu la joie avec
+laquelle elle a appris l'arriv&eacute;e de ce masque inconnu?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela prouve, s'il vous pla&icirc;t? Ne saute-t-on pas de joie
+&agrave; l'arriv&eacute;e d'un fr&egrave;re et m&ecirc;me d'un ami? Les femmes sont plus
+d&eacute;monstratives que nous, et les Italiennes le sont entre toutes les
+femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce Rosenha&iuml;m est cach&eacute; dans le pavillon. Cache-t-on ses amis?</p>
+
+<p>&mdash;Souvent, surtout quand il s'agit de politique. Qu'est-ce que vous
+comprenez &agrave; la politique, vous? Et puis, il n'y a peut-&ecirc;tre pas plus de
+Rosenha&iuml;m dans le pavillon que de Max dans le tombeau.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne croyez donc pas &agrave; la mort de Max?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dans l'id&eacute;e, au contraire, que ce pr&eacute;tendu c&oelig;ur inhum&eacute; dans un
+coffret d'or bat bien chaud et bien joyeux &agrave; l'heure qu'il est.</p>
+
+<p>&mdash;Mais la princesse elle-m&ecirc;me le fait passer pour mort.</p>
+
+<p>&mdash;Le fait-elle passer pour mort? Ah! en ce cas il est mort. Mais tout le
+monde peut mourir sans &ecirc;tre aid&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Et Spark, reprenant sa pipe, se mit &agrave; la charger paisiblement.</p>
+
+<p>&laquo;Les griefs qui vous restent contre elle, ajouta-t-il apr&egrave;s avoir
+rallum&eacute; son tabac, sont donc son air cavalier, sa gaiet&eacute; juv&eacute;nile, son
+latin, son amour pour les papillons, ses travaux politiques, sa
+soubrette Ginetta, sa camaraderie avec vous autres qu'elle traite en
+amis, comme une bonne femme qu'elle est, tandis que vous ne la comprenez
+pas... Et bien! &agrave; votre place, je l'aimerais de tout mon c&oelig;ur, et je
+passerais ma vie &agrave; son service.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si j'acceptais tout cela comme vous, si je me remettais &agrave; croire
+en elle, j'en serais amoureux fou... et si elle ne m'aimait pas, je
+deviendrais le plus malheureux des hommes. Je suis absolu et entier dans
+tout, Spark. &Agrave; la mani&egrave;re dont cette femme m'a boulevers&eacute; le cerveau, je
+vois bien que si je ne me gu&eacute;ris pas par la m&eacute;fiance, il faudra que je
+me brûle la cervelle par d&eacute;sespoir.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Spark.</p>
+
+<p>&mdash;Je deviendrai fou, vous dis-je, si elle ne m'aime pas.</p>
+
+<p>&mdash;Non, vous dis-je, vous vous consolerez, vous vous gu&eacute;rirez. D'ailleurs
+elle vous aime beaucoup; tout ce qu'elle a fait pour vous le prouve
+bien.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! j'ai trop souffert de cette tranquille amiti&eacute;; j'ai renferm&eacute; trop
+de tourments dans mon sein! cela ne peut recommencer.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes un ingrat. Vous m'avez dit que ces six premiers mois avaient
+&eacute;t&eacute; les plus beaux de votre vie. &Eacute;coutez, Julien: vous &ecirc;tes aigri et
+malade; vous ne jugez pas bien votre position, vous ne vous connaissez
+plus vous m&ecirc;me. Croyez-en mon conseil. Avant de savoir de quoi il
+s'agissait, je ne pensais pas pouvoir trancher la question si hardiment;
+&agrave; pr&eacute;sent je me sens une grande confiance en ma raison; les choses me
+semblent claires et indubitables. Voulez-vous me promettre de faire ce
+que je vous dirai?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous promets de le tenter, dit Julien.</p>
+
+<p>&mdash;Renfermez-vous donc en vous-m&ecirc;me, et fermez vos poumons &agrave; l'atmosph&egrave;re
+empoisonn&eacute;e du dehors; vivez avec Dieu et avec votre c&oelig;ur, qui est bon;
+fuyez la cour, les envieux, les sots, les m&eacute;chants, et surtout le petit
+page; restez aupr&egrave;s de la princesse, je veux lui servir de garant. Elle
+ne vous trompe pas. Je l'ai vue passer &agrave; cheval l'autre jour; elle a une
+grande bouche, un sourire franc, des yeux vifs et bons; j'aime sa figure
+et ses mani&egrave;res. Servez-la fid&egrave;lement, et ne croyez d'elle que ce
+qu'elle vous en dira. Si votre amour persiste et vous fait souffrir,
+dites-le-lui, parlez-lui-en beaucoup et souvent.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez qu'elle m'&eacute;coutera? dit Julien, dont les yeux brill&egrave;rent
+de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute elle vous &eacute;coutera, puisqu'elle vous a d&eacute;j&agrave; &eacute;cout&eacute;; elle
+vous plaindra, elle ne vous aimera pas plus qu'elle ne fait...</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez? dit Julien redevenant triste.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis presque sûr. Mais n'importe, parlez-lui toujours, elle vous
+consolera en redoublant de soins et d'amiti&eacute;. Avec cette amiti&eacute;-l&agrave;,
+Julien, avec l'amour du travail, avec le bon t&eacute;moignage de votre
+conscience et un peu de foi en la Providence, vous ne serez pas
+malheureux, croyez-en ma promesse.</p>
+
+<p>&mdash;Et si avec tout cela je suis jou&eacute;, reprit Julien, si au bout de dix
+ans d'une pareille vie je m'aper&ccedil;ois que j'ai berc&eacute; une chim&egrave;re sur mon
+c&oelig;ur?</p>
+
+<p>&mdash;Vous aurez eu dix ans de bonheur, et vous serez en droit de dire &agrave;
+Dieu quand vous para&icirc;trez devant lui: &laquo;Seigneur, on m'a tromp&eacute;, et je
+n'ai pas ha&iuml;; on m'a fait du mal, et je ne me suis pas veng&eacute;!&raquo; Et vous
+verrez ce que Dieu vous r&eacute;pondra. Allez, on ne se repent jamais d &ecirc;tre
+bon, m&ecirc;me d&egrave;s cette vie. Quand on s'en repent, on cesse de l'&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Honn&ecirc;te et excellent ami! s'&eacute;cria Saint-Julien en serrant vivement la
+main de Spark, je suivrai vos conseils, et je viendrai souvent chercher
+aupr&egrave;s de vous le baume c&eacute;leste qui gu&eacute;rit les plaies de l'&acirc;me.&raquo;</p>
+
+<p>Julien rentra au palais la poitrine soulag&eacute;e d'une montagne d'ennuis,
+et, pour la premi&egrave;re fois depuis bien des jours, il pria Dieu.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="XVI" id="XVI"></a>XVI.</h3>
+
+
+<p>Quintilia le fit appeler le lendemain matin. Elle avait l'air si heureux
+et si bon, que Saint-Julien se sentit tout dispos&eacute; &agrave; suivre les conseils
+de Spark.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai des lettres &agrave; te dicter, lui dit-elle en lui tapant doucement
+l'&eacute;paule d'un air familier. Assieds-toi l&agrave; et prends ta meilleure
+plume.&raquo;</p>
+
+<p>Julien s'assit. La montre fatale &eacute;tait toujours sur le bureau; il se
+sentit un mouvement de rage contre ce f&acirc;cheux accusateur, et feignant de
+la pousser gauchement avec son coude, il la jeta par terre.</p>
+
+<p>La princesse s'en aper&ccedil;ut &agrave; peine; et quand il la ramassa en s'excusant
+de l'avoir bris&eacute;e, elle parut fort indiff&eacute;rente &agrave; cet accident.</p>
+
+<p>&laquo;Ginetta, dit-elle, emporte ma montre, que ce maladroit de Julien vient
+de casser. Il est d&eacute;cid&eacute; que je ne puis pas la garder, et qu'il lui
+arrivera toujours malheur. Fais-la raccommoder et garde-la pour toi.&raquo;</p>
+
+<p>Julien regarda la princesse attentivement. Elle &eacute;tait aussi parfaitement
+calme que le jour o&ugrave; elle avait regard&eacute; en face M. Dortan sans para&icirc;tre
+le reconna&icirc;tre. Mais il lui sembla que la Ginetta rougissait un peu.
+&Eacute;tait-ce de plaisir d'avoir la montre, ou perdait-elle contenance devant
+tant d'audace?</p>
+
+<p>Julien sentit la sienne augmenter, comme il lui arrivait toujours dans
+ses moments d'&eacute;motion; et regardant alternativement la princesse et sa
+suivante:</p>
+
+<p>&laquo;La signora Gina, dit-il, conna&icirc;t peut-&ecirc;tre &agrave; Paris un horloger habile &agrave;
+qui elle pourra confier la r&eacute;paration de cette montre!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi &agrave; Paris? dit la princesse; nous avons d'excellents horlogers
+&agrave; Venise.&raquo;</p>
+
+<p>Elle n'avait pas chang&eacute; de visage, et la Gina semblait &ecirc;tre redevenue
+imp&eacute;n&eacute;trable. Saint-Julien insista obstin&eacute;ment.</p>
+
+<p>&laquo;Si la signora Gina veut bien le permettre, c'est moi qui me chargerai
+de la r&eacute;paration, puisque c'est moi qui ai caus&eacute; le dommage.</p>
+
+<p>&mdash;Arrangez-vous ensemble, dit la princesse, cela ne me regarde plus. La
+montre appartient &agrave; Gina.</p>
+
+<p>&mdash;Et je l'enverrai, continua Saint-Julien, &agrave; un de mes amis qui habite
+Paris, et qui s'appelle Charles de Dortan.&raquo;</p>
+
+<p>Gina se troubla visiblement. La princesse n'y prit pas garde, et r&eacute;p&eacute;ta
+le nom de Charles de Dortan.</p>
+
+<p>&laquo;Je crois qu'en effet son nom est sur cette montre, dit-elle en
+s'adressant &agrave; Ginetta. N'est-ce pas l'ouvrier &agrave; qui tu l'as confi&eacute;e &agrave;
+Paris, apr&egrave;s l'avoir jet&eacute;e par terre comme Julien vient de faire?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Madame, r&eacute;pondit Ginetta remise de son trouble, c'est un horloger
+qu'on m'a d&eacute;sign&eacute; comme tr&egrave;s-habile, et qui, selon l'usage, a grav&eacute; son
+nom sur la bo&icirc;te.&raquo;</p>
+
+<p>Julien, frapp&eacute; de tant d'assurance, et ne sachant plus que penser, tenta
+un dernier effort.</p>
+
+<p>&laquo;Le hasard, dit-il, me l'a fait rencontrer &agrave; Avignon pr&eacute;cis&eacute;ment le
+jour...&raquo;</p>
+
+<p>Ginetta l'interrompit, et s'adressant &agrave; Quintilia:</p>
+
+<p>&laquo;Votre Altesse ne se souvient-elle plus de cet homme qui voulait
+absolument lui parler?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit la princesse avec un sang-froid imperturbable. Que
+voulait-il? ne l'avais-tu pas pay&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Il m'avait beaucoup pri&eacute;e de le recommander &agrave; Votre Altesse, &agrave;
+laquelle il voulait vendre une pendule &agrave; musique, mais elle &eacute;tait laide
+et de mauvais goût.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit la princesse d'un ton d'indiff&eacute;rence et de distraction; en ce
+cas, Julien, mets-toi &agrave; &eacute;crire; et toi, Gina, laisse-nous.&raquo;</p>
+
+<p>Elle semblait n'avoir pas pris le moindre int&eacute;r&ecirc;t &agrave; cette d&eacute;licate
+explication, et pourtant Saint-Julien se disait: &laquo;Il y a quelque chose
+l&agrave;-dessous. Spark lui-m&ecirc;me aurait &eacute;t&eacute; frapp&eacute; de la rougeur de Ginetta.&raquo;
+Il prit sa plume et commen&ccedil;a sous la dict&eacute;e de la princesse.</p>
+
+<p class="addr">
+&laquo;Monsieur le duc,<br />
+</p>
+
+<p>&laquo;Votre personne est charmante, votre esprit sup&eacute;rieur et votre emploi
+magnifique. Je compte &eacute;crire directement &agrave; votre auguste souverain, et
+le remercier de vous avoir choisi pour remplir cette importante et
+agr&eacute;able mission aupr&egrave;s de moi. Il m'est impossible de vous voir
+aujourd'hui; et d'ailleurs j'ai besoin, pour r&eacute;pondre aux propositions
+de Votre Excellence, du plus grand calme et de la plus aust&egrave;re
+r&eacute;flexion. Je craindrais de subir l'influence expansive de votre esprit
+en traitant de vive voix une question si grave. Apr&egrave;s mûre d&eacute;lib&eacute;ration,
+je me crois donc autoris&eacute;e, par ma conscience et ma volont&eacute;, &agrave; refuser
+positivement l'alliance qui m'est offerte. Mes opinions sont invariables
+sur ce point, et vous les connaissez. La libert&eacute; de fait &eacute;tablie par
+moi, souverain absolu en vertu de pouvoirs absolus, etc., etc....&raquo;</p>
+
+<p class="top5">Saint-Julien &eacute;crivit sous sa dict&eacute;e plusieurs lignes qu'il aurait pu
+tracer de lui-m&ecirc;me, tant il &eacute;tait au fait des syst&egrave;mes du potentat
+femelle de Monteregale.</p>
+
+<p>Quand il eut termin&eacute; la partie politique de cette lettre (et nous en
+ferons gr&acirc;ce au lecteur, comme d'une chose &eacute;trang&egrave;re &agrave; cette histoire),
+il continua sous la dict&eacute;e de la princesse:</p>
+
+<p>&laquo;Quant &agrave; la question que Votre Excellence m'a dit tenir en r&eacute;serve en
+cas de refus d&eacute;finitif de ma part, je demande en gr&acirc;ce qu'elle me soit
+expos&eacute;e sur-le-champ; car des occupations du plus grand int&eacute;r&ecirc;t pour moi
+vont me forcer &agrave; faire un petit voyage en Italie. Ce sera pour moi un
+grand regret que de voir abr&eacute;ger le s&eacute;jour de Votre Excellence dans mes
+&Eacute;tats, et j'aurais vivement d&eacute;sir&eacute; qu'il me fût permis d'en jouir plus
+longtemps.&raquo;</p>
+
+<p class="top5">&mdash;Ajoutez les formules d'usage, dit la princesse &agrave; Saint-Julien, et puis
+donnez-moi votre plume.&raquo;</p>
+
+<p>Quand elle eut sign&eacute; et fait mettre le nom du duc de Gurck sur
+l'adresse, elle sonna, et le page se pr&eacute;senta.</p>
+
+<p>&laquo;Portez cette lettre &agrave; M. de Gurck, lui dit-elle, et rapportez-moi la
+r&eacute;ponse. S'il demande &agrave; me voir, dites que c'est impossible.&raquo;</p>
+
+<p>Galeotto fut frapp&eacute; de l'air froid et absolu de la princesse. Il eut
+besoin de rassembler tout son courage pour lui faire entendre qu'il
+avait un message secret pour elle.</p>
+
+<p>&laquo;Je n'ai pas de secrets o&ugrave; vous puissiez &ecirc;tre pour quelque chose,
+reprit-elle s&egrave;chement. Parlez devant M. de Saint-Julien, je vous le
+permets.&raquo;</p>
+
+<p>Le page h&eacute;sita; elle ajouta: &laquo;Je vous l'ordonne.&raquo;</p>
+
+<p>Galeotto, banni des appartements particuliers depuis plusieurs jours
+sans en savoir la cause, avait beaucoup compt&eacute; sur le moment o&ugrave; il lui
+serait permis d'approcher de la princesse. Il avait fait part a Julien
+de l'intention o&ugrave; il &eacute;tait de nuire au comte de Steinach, tout en
+feignant de le servir et tout en travaillant pour son propre compte.
+Mais, quoique ces projets ne fussent point un secret pour lui, il &eacute;tait
+vivement contrari&eacute; de l'avoir pour t&eacute;moin de sa conduite. Rien ne
+paralyse la ruse comme l'&oelig;il d'un juge pr&ecirc;t &agrave; censurer notre maladresse
+ou &agrave; s'effrayer de notre perfidie.</p>
+
+<p>N&eacute;anmoins il fallait parler. Il donna quelques mots d'une explication
+moiti&eacute; plaisante, moiti&eacute; myst&eacute;rieuse, et finit en tirant de son sein une
+lettre renferm&eacute;e sous trois enveloppes.</p>
+
+<p>Mais Quintilia, devant qui le page avait mis un genou en terre, n'avan&ccedil;a
+point la main pour recevoir la lettre, et lui ordonna de la d&eacute;cacheter
+et de la lire tout haut.</p>
+
+<p>Galeotto se troubla. &laquo;M'avez-vous entendue? r&eacute;p&eacute;ta la princesse.&raquo;</p>
+
+<p>Alors, prenant courage, Galeotto imagina de lire hardiment la lettre
+d'un ton path&eacute;tique et en feignant un trouble toujours croissant.
+C'&eacute;tait une d&eacute;claration d'amour du comte de Steinach, r&eacute;dig&eacute;e dans des
+termes aussi passionn&eacute;s que son rang avait pu le lui permettre.</p>
+
+<p>Le malin page la d&eacute;clama d'une voix tremblante et comme s'il eût &eacute;t&eacute;
+frapp&eacute; de l'application qu'il pouvait se faire des expressions timides
+et brûlantes de la lettre. Il affecta plusieurs fois de manquer de force
+pour achever une phrase et de tenir le papier d'une main tremblante.
+Enfin il joua si bien la com&eacute;die, que Saint-Julien en eût &eacute;t&eacute; dupe
+compl&egrave;tement sans le dernier entretien qu'ils avaient eu ensemble.</p>
+
+<p>Mais la princesse ne parut &eacute;mue ni de l'amour de Steinach, ni de celui
+que Galeotto feignait d'abriter timidement sous les ailes de la
+diplomatie sentimentale.</p>
+
+<p>&laquo;Cela est pitoyable,&raquo; dit-elle, quand le page eut fini. Et, lui
+arrachant la lettre des mains, elle la jeta dans une corbeille de bambou
+qui &eacute;tait sous le bureau et dans laquelle elle avait coutume d'entasser
+p&ecirc;le-m&ecirc;le tous les papiers inutiles.</p>
+
+<p>&laquo;Mais, tout mauvais que soit cet italien, ajouta-t-elle, le comte de
+Steinach, qui ne sait aucune langue, pas m&ecirc;me la sienne, n'aurait jamais
+&eacute;t&eacute; capable de l'&eacute;crire. C'est vous qui avez compos&eacute; ce pathos,
+Galeotto.&raquo; Et, sans attendre sa r&eacute;ponse, elle se tourna vers Julien.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;cris sous ma dict&eacute;e une autre lettre, lui dit-elle. Galeotto
+attendra, et les portera toutes deux &agrave; leur adresse.&raquo;</p>
+
+<p>Elle lui dicta une formule de renvoi moqueuse et impertinente pour
+Steinach comme celle destin&eacute;e &agrave; Gurck; elle la signa de m&ecirc;me, la cacheta
+et la remit en silence &agrave; Galeotto. Le page voulut faire une question;
+elle lui ferma la bouche d'un regard et lui montra la porte d'un geste.</p>
+
+<p>En attendant qu'il fût de retour, elle s'entretint amicalement avec
+Saint-Julien. Elle lui parut si franche et si bonne, qu'il c&eacute;da au
+mouvement de son propre c&oelig;ur et se sentit plus que jamais domin&eacute; par
+elle. Les souffrances qu'il avait &eacute;prouv&eacute;es lui rendirent plus vives les
+joies qu'il retrouvait. Il b&eacute;nit int&eacute;rieurement les conseils de son ami
+et reprit confiance dans la vie.</p>
+
+<p>Au bout d'une heure, Galeotto revint. Il s'&eacute;tait compos&eacute; un maintien
+grave et froid; mais il cachait mal le d&eacute;pit qu'il &eacute;prouvait d'avoir &eacute;t&eacute;
+si rudement trait&eacute; par Quintilia. Elle &eacute;tait naturellement brusque et
+emport&eacute;e; mais ordinairement elle oubliait en moins d'une heure ses
+ressentiments et jusqu'&agrave; la cause qui les avait produits. Cette fois
+pourtant, elle re&ccedil;ut le page aussi mal qu'elle l'avait cong&eacute;di&eacute;. Il
+voulut transmettre une r&eacute;ponse verbale du comte de Steinach; elle lui
+dit: &laquo;Vous r&eacute;pondrez quand je vous interrogerai.&raquo; Puis, prenant la
+lettre de M. de Gurck, elle la d&eacute;cacheta et la passa &agrave; Julien.</p>
+
+<p>&laquo;Lisez tout haut, lui dit-elle; et vous, monsieur Galeotto de
+Stratigopoli, asseyez-vous au bout de la chambre et attendez mes
+ordres.&raquo;</p>
+
+<p>Saint-Julien lut:</p>
+
+<p class="addr">
+&laquo;Madame,<br />
+</p>
+
+<p>&laquo;La r&eacute;ponse de Votre Altesse est tellement d&eacute;cisive, que je croirais
+manquer au respect que je lui dois en insistant davantage. J'ob&eacute;is &agrave;
+l'ordre qu'elle me donne en lui soumettant textuellement la r&eacute;clamation
+de mon souverain.</p>
+
+<p>&laquo;Un envoy&eacute; de notre cabinet, portant le titre de chevalier et le nom de
+Max, charg&eacute;, il y a quinze ans, de repr&eacute;senter le prince de Monteregale
+au mariage de Votre Altesse, s'est &eacute;tabli aupr&egrave;s d'elle avec le
+consentement de ses protecteurs. Mais ayant &eacute;t&eacute; rappel&eacute; au bout de
+quatre ans, il n'a point r&eacute;pondu aux ordres de sa cour, et jamais il n'a
+reparu. Il est somm&eacute; aujourd'hui de rendre compte de sa conduite durant
+cette longue absence et de se pr&eacute;senter devant moi, duc de Gurck, fond&eacute;
+de pouvoir, etc., pour me remettre certains papiers et r&eacute;pondre &agrave;
+certaines questions qui doivent d&eacute;cider de son identit&eacute;. &Agrave; d&eacute;faut de cet
+acte de soumission de la part du chevalier Max, Votre Altesse serait
+somm&eacute;e de donner les preuves de son d&eacute;c&egrave;s ou de d&eacute;signer le lieu de sa
+retraite; et, &agrave; d&eacute;faut de cette satisfaction, elle serait reconnue en
+&eacute;tat d'hostilit&eacute; contre notre gouvernement, etc.&raquo;</p>
+
+<p class="top5">&mdash;Fort bien, dit Quintilia. Reprenez votre plume et &eacute;crivez:</p>
+
+<p>&laquo;Je ne reconnais &agrave; aucun souverain de la terre le droit de me faire une
+demande arbitraire ou une question absurde. Je n'ai aucun compte &agrave;
+rendre des actions d'autrui; et jamais prince, petit ou grand, n'a &eacute;t&eacute;
+le gardien des &eacute;trangers r&eacute;sidant sur ses terres. Tout ce que je puis
+faire pour seconder les v&oelig;ux de votre cour, c'est de vous permettre de
+publier et d'afficher dans mes &Eacute;tats un ordre directement adress&eacute; au
+chevalier Max de la part de son souverain. S'il se rend &agrave; cet ordre, je
+serai charm&eacute;e de voir cesser vos inqui&eacute;tudes &agrave; son &eacute;gard.&raquo;</p>
+
+<p class="top5">Quintilia signa, cacheta, et, s'adressant au page: &laquo;Maintenant,
+Monsieur, lui dit-elle, qu'avez-vous &agrave; dire de la part de M. de
+Steinach?</p>
+
+<p>&mdash;Le comte, au d&eacute;sespoir..., r&eacute;pondit Galeotto.</p>
+
+<p>&mdash;Faites-moi gr&acirc;ce des phrases de M. le comte, interrompit Quintilia; &agrave;
+quoi se d&eacute;cide-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Il se soumet &agrave; vos ordres.</p>
+
+<p>&mdash;Quels ordres? je lui ai donn&eacute; le choix: partir ou se taire.</p>
+
+<p>&mdash;Il se taira.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la bonne heure. Celui-l&agrave; n'est que sot, et je ne veux pas l'offenser
+s'il ne m'y contraint pas. L'autre est un insolent. Allez porter ma
+lettre, et revenez.&raquo;</p>
+
+<p>La princesse se remit &agrave; causer avec Julien de choses &eacute;trang&egrave;res &agrave; ce qui
+venait de se passer. Elle avait tant de calme et de lucidit&eacute; d'esprit,
+que Saint-Julien se d&eacute;clara absurde dans ses soup&ccedil;ons.</p>
+
+<p>Galeotto revint. Il demandait, de la part du duc de Gurck, la faveur
+d'un entretien particulier avant son d&eacute;part.</p>
+
+<p>&laquo;Nous verrons, r&eacute;pondit Quintilia; c'est assez s'occuper de ces
+messieurs pour aujourd'hui. C'est &agrave; vous que j'ai affaire, monsieur de
+Stratigopoli. Voici un billet que vous porterez &agrave; mon tr&eacute;sorier. Il vous
+comptera une somme qui vous mettra en &eacute;tat de voyager durant quelques
+ann&eacute;es. C'est, je crois, l'objet de vos d&eacute;sirs. Vous trouverez bon que
+d'ici &agrave; quelques heures je dispose pour votre rempla&ccedil;ant de
+l'appartement que vous occupez dans le palais. Pour faciliter votre
+d&eacute;part, j'ai command&eacute; des chevaux de poste qui viendront vous prendre ce
+soir, et qui vous conduiront jusqu'&agrave; la fronti&egrave;re. Je vous prie de
+garder la voiture pour continuer votre voyage. Vous d&eacute;signerez vous-m&ecirc;me
+la route qu'il vous plaira de prendre. Je fais des v&oelig;ux pour votre
+avenir, et j'ai l'honneur de vous saluer.&raquo;</p>
+
+<p>Galeotto, frapp&eacute; de la foudre, p&acirc;lit et balbutia; mais il vit dans les
+yeux de la princesse que l'arr&ecirc;t &eacute;tait irr&eacute;vocable. Il crut que Julien
+l'avait trahi. Incertain du parti qu'il prendrait, mais forc&eacute; d'ob&eacute;ir,
+et r&eacute;solu &agrave; se venger, il s'inclina profond&eacute;ment et sortit sans dire un
+seul mot.</p>
+
+<p>Saint-Julien voulut interc&eacute;der en sa faveur; mais la princesse lui
+imposa silence avec douceur, et lui permit d'aller faire ses adieux au
+page.</p>
+
+<p>Il le trouva au bas du grand escalier, et t&eacute;moigna sa surprise et son
+chagrin avec tant de candeur, que le page en fut &eacute;branl&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Si vous n'&ecirc;tes pas sinc&egrave;re en ce moment, lui dit-il, vous &ecirc;tes le
+premier des fourbes et le dernier des hommes. Apr&egrave;s tout, je n'en sais
+rien, je ne pense pas, je crois r&ecirc;ver. Je ne sais ni ce qui m'arrive, ni
+ce que j'&eacute;prouve, ni ce que j'ai &agrave; faire.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut faire semblant d'ob&eacute;ir, lui dit Julien, et attendre &agrave; la
+fronti&egrave;re l'ordre de votre rappel. Il est impossible que la princesse
+ait des griefs s&eacute;rieux contre vous. Elle se sera dout&eacute;e de votre liaison
+avec Steinach, et elle aura voulu vous effrayer. Mais je vous
+justifierai de mon mieux; Gina pleurera &agrave; ses pieds, et vous lui
+&eacute;crirez; elle se laissera fl&eacute;chir.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, je ne sais pas, dit le page d'un air m&eacute;fiant. Je ne
+sais pas si vous ne me trahissez pas; je ne sais pas si la Gina ne me
+donne pas ce soir pour successeur le page de Steinach ou le chasseur de
+Gurck, tandis que la princesse recevra dans le pavillon myst&eacute;rieux
+Rosenha&iuml;m, qu'elle embrassait si tendrement cette nuit sur le seuil en
+l'appelant son <i>seul</i> amour, ou bien le duc de Gurck qui saura peut-&ecirc;tre
+se faire craindre, ou le Steinach qu'elle fait semblant de rudoyer, ou
+le tendre Julien qui a su cacher son indignation d&eacute;vote, ou qui s'est
+fait tol&eacute;rant... Je ne sais pas ce qui se passe dans la t&ecirc;te des autres;
+j'aviserai &agrave; voir clair dans la mienne. Si vous me trompez, monsieur le
+secr&eacute;taire intime, ne chantez pas encore victoire. Je ne me tiens pas
+pour battu, et souvent les choses qui semblent m'&eacute;chapper sont celles
+dont je suis sûr, parce qu'alors il me prend envie de m'en emparer...
+Attendez... Venez avec moi chez le tr&eacute;sorier; je vous permets de r&eacute;p&eacute;ter
+&agrave; la princesse tout ce que vous me verrez faire et dire.&raquo;</p>
+
+<p>Ils entr&egrave;rent ensemble chez le tr&eacute;sorier, et Galeotto pr&eacute;senta le billet
+qui lui avait &eacute;t&eacute; remis cachet&eacute;. Lorsque le tr&eacute;sorier &eacute;non&ccedil;a la somme
+qu'il allait compter au jeune page, celui-ci eut un moment d'&eacute;motion.
+C'&eacute;tait beaucoup plus qu'il n'avait esp&eacute;r&eacute; dans sa petite ambition, et
+pendant un instant il abandonna l'id&eacute;e singuli&egrave;re qui venait de le
+pr&eacute;occuper. Mais tandis que le tr&eacute;sorier comptait l'argent, il se mit &agrave;
+marcher dans la salle avec anxi&eacute;t&eacute;. Cette petite fortune le mettait &agrave;
+m&ecirc;me de satisfaire son goût pour les voyages, et d'aller se pr&eacute;senter
+d'une mani&egrave;re brillante dans quelque autre cour plus importante que
+celle de Monteregale. Mais, en m&ecirc;me temps qu'il arrivait &agrave;
+l'accomplissement d'un v&oelig;u de plusieurs ann&eacute;es, il renon&ccedil;ait &agrave; une
+entreprise con&ccedil;ue depuis quelques jours. Dans son amour pour l'intrigue,
+il avait caress&eacute; l'espoir de lutter avec l'exp&eacute;rience et ce qu'il
+appelait l'habilet&eacute; de Quintilia. Il s'&eacute;tait propos&eacute; pour but de ses
+premi&egrave;res armes en ce genre d'&eacute;carter, ne fût-ce que pendant quelques
+jours, des rivaux plus hauts et plus arrogants que lui. L'emporter sur
+eux lui paraissait une satisfaction n&eacute;cessaire &agrave; son amour-propre
+froiss&eacute;. Enfin, tandis qu'une vanit&eacute; cupide l'engageait &agrave; prendre
+l'argent et &agrave; chercher ailleurs un autre genre de succ&egrave;s, une vanit&eacute;
+raffin&eacute;e, un v&eacute;ritable d&eacute;pit d'homme de cour, l'engageaient &agrave; sacrifier
+sa petite fortune &agrave; l'espoir incertain d'un frivole triomphe.</p>
+
+<p>Ce d&eacute;pit l'emporta, et au moment o&ugrave; le tr&eacute;sorier lui pr&eacute;senta une partie
+de sa fortune en or, et le reste en billets sur diverses banques
+&eacute;trang&egrave;res qu'il avait d&eacute;sign&eacute;es d'abord, il demanda du papier pour
+&eacute;crire un re&ccedil;u, fit une d&eacute;claration d'amour &agrave; la princesse, et lui
+annon&ccedil;a qu'il n'avait besoin de rien au monde, puisqu'il allait mourir
+de chagrin; puis il redemanda le bon sign&eacute; d'elle qu'il venait de
+remettre au tr&eacute;sorier; il le d&eacute;chira, en mit les morceaux dans sa
+lettre, chargea le tr&eacute;sorier de la faire porter &agrave; Quintilia, jeta
+d&eacute;daigneusement les billets de banque sur la table, donna un coup de
+poing th&eacute;&acirc;tral dans les piles d'or, et, tournant le dos au tr&eacute;sorier
+stup&eacute;fait, sortit sans emporter un &eacute;cu.</p>
+
+<p>Julien, qui ne vit dans cette conduite qu'un acte de fiert&eacute;, trouva le
+mouvement tr&egrave;s-beau et l'approuva. En m&ecirc;me temps il mit tout ce qu'il
+poss&eacute;dait &agrave; la disposition du page.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne sais pas, je ne sais pas, r&eacute;p&eacute;ta celui-ci, toujours sur ses
+gardes. Il est possible que vous soyez de bonne foi, il est possible
+aussi que vous me fassiez cette offre sans grand m&eacute;rite. Quoi qu'il en
+soit, je n'ai besoin de rien; je ne vais pas loin, et vous ne serez pas
+longtemps sans entendre parler de moi. Vous pouvez dire cela &agrave; Son
+Altesse. La fronti&egrave;re est &agrave; trois lieues d'ici. On peut avoir un pied
+sur les terres du voisin et un &oelig;il dans la r&eacute;sidence... Adieu, adieu.
+Merci de votre amiti&eacute; si elle est vraie; si elle est feinte, on saura
+s'en passer.</p>
+
+<p>Il monta en voiture en tenant le m&ecirc;me langage, et laissa Julien
+tr&egrave;s-offens&eacute; et tr&egrave;s-afflig&eacute; de ses doutes. Il demanda &agrave; voir la
+princesse, et lui rapporta la conduite magnanime du page, en la
+suppliant de le rappeler. Mais Quintilia, qui avait d&eacute;j&agrave; re&ccedil;u la lettre
+de Galeotto par son tr&eacute;sorier, ne parut point touch&eacute;e de cette
+forfanterie. &laquo;Je ne puis pas lui faire gr&acirc;ce, dit-elle; cesse de me
+parler de lui, ce serait me d&eacute;plaire en pure perte. Il t'accuse de lui
+avoir nui aupr&egrave;s de moi, mon pauvre Julien. Accepte cette injustice en
+ch&acirc;timent de celles que tu as commises, et apprends, mon cher enfant,
+combien il est cruel d'&ecirc;tre accus&eacute; quand on n'est pas coupable.&raquo;</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="XVII" id="XVII"></a>XVII.</h3>
+
+
+<p>Saint-Julien, forc&eacute; d'abandonner la cause de Galeotto, alla passer la
+soir&eacute;e avec Spark &agrave; la taverne du Soleil d'Or. Il lui raconta ce qui
+&eacute;tait arriv&eacute;; et Spark, avec son optimisme habituel, d&eacute;clara que le
+renvoi du page &eacute;tait une mesure fort sage de la part de la princesse et
+un &eacute;v&eacute;nement fort heureux pour Saint-Julien. Il t&acirc;cha aussi de le
+consoler des soup&ccedil;ons injurieux de Galeotto, en lui disant que l'estime
+d'un pareil homme &eacute;tait presque une fl&eacute;trissure.</p>
+
+<p>Pendant que Spark parlait de la sorte, Saint-Julien crut voir derri&egrave;re
+le rideau de coutil de la tente sous laquelle ils &eacute;taient assis l'ombre
+flottante d'un individu de petite taille qui semblait les &eacute;couter. Ils
+parl&egrave;rent tout &agrave; fait bas, et l'ombre disparut. Mais lorsque, onze
+heures ayant sonn&eacute;, Spark, selon sa coutume, eut pris cong&eacute; de son ami,
+Saint-Julien, au d&eacute;tour de la rue, qui &eacute;tait fort sombre en cet endroit,
+se sentit frapper sur l'&eacute;paule. Il se retourna vivement et vit un petit
+homme, envelopp&eacute; dans un manteau, qui lui dit &agrave; voix basse: &laquo;Tais-toi,
+je suis Galeotto.&raquo; Ils prirent une rue d&eacute;serte et s'entretinrent &agrave;
+demi-voix.</p>
+
+<p>&laquo;Eh quoi! dit Julien, te voil&agrave; d&eacute;j&agrave; revenu? Il n'y a pas plus de six
+heures que je t'ai vu monter en voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'en faut pas tant dans un empire o&ugrave; l'on ne peut pas tirer sur un
+li&egrave;vre sans risquer de tuer le gibier de ses voisins. Je me suis fait
+descendre &agrave; la fronti&egrave;re; j'ai pris une tasse de chocolat et mis mon
+porte-manteau &agrave; l'auberge; puis, prenant par la route des montagnes, je
+suis revenu &agrave; la r&eacute;sidence sans rencontrer personne. Oh! doucement,
+madame Quintilia, vous n'avez pas encore de Sib&eacute;rie &agrave; votre service.
+Mais &eacute;coute, Julien; je sais &agrave; quoi m'en tenir sur ton compte. Tu m'as
+trahi sans le vouloir et sans le savoir; tu t'es trahi toi-m&ecirc;me; tu as
+&eacute;t&eacute; confiant comme de coutume, et il faut bien que je te pardonne de
+m'avoir rendu victime de ta niaiserie, car je pr&eacute;sume que tu le seras &agrave;
+ton tour avant peu. Apparemment qu'on a encore besoin de toi, puisqu'on
+ne nous a pas renvoy&eacute;s ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu dire? demanda Saint-Julien.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute, &eacute;coute, r&eacute;pliqua le page; j'ai entendu ta conversation avec
+cet &eacute;tudiant, que le diable emporte et dont je ne sais pas le nom.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'appelle Spark, et c'est le meilleur des hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux pour la Quintilia; il est son amant, et il para&icirc;t qu'il
+nous recommande au pr&ocirc;ne. Pauvre homme! nous pourrons le r&eacute;compenser de
+sa peine quelque jour. Le r&egrave;gne d'un homme n'est pas ici de longue
+dur&eacute;e; il y a du temps et de l'espoir pour tout le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Galeotto, je crois que vous &ecirc;tes fou, dit Saint-Julien; vous croyez
+que Spark est l'amant de la princesse. Il ne la conna&icirc;t pas; il arrive
+de Munich. Il l'a vue passer l'autre jour pour la premi&egrave;re fois; il n'a
+jamais mis le pied au palais...</p>
+
+<p>&mdash;Belles raisons! demandez &agrave; M. de Dortan comment on fait connaissance
+avec les dames. Votre fumeur allemand a la taille assez bien prise, et
+son fade visage blond vaut bien les favoris teints de Lucioli. Il a vu
+passer la princesse l'autre jour.</p>
+
+<p>&mdash;Quand cela, l'autre jour? est-ce hier?</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien tout ce qu'il faut, je crois. S'il l'a vue passer, c'est
+qu'il passait aussi apparemment, ou bien il &eacute;tait assis la toque sur
+l'oreille et la pipe &agrave; la bouche. Madame Quintilia ne fume-t-elle pas
+comme une G&eacute;orgienne? Cette pipe l'aura charm&eacute;e. Elle lui aura fait un
+signe, ou Ginetta aura port&eacute; un petit billet.</p>
+
+<p>&mdash;Galeotto, la t&ecirc;te vous tourne; le soup&ccedil;on devient votre monomanie; si
+vous continuez ainsi, vous prendrez votre ombre pour un voleur.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur Candide, dit le page, savez-vous lire et connaissez-vous
+l'&eacute;criture de la princesse?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! eh bien! qu'as-tu? dit Julien tout tremblant.</p>
+
+<p class="image"><img src="images/i009.png"
+alt="Ajoutez les formules d'usage..."
+width="600" /><br />Ajoutez les formules d'usage...</p>
+
+<p>&mdash;Approchons de cette lanterne, dit Galeotto, et lisez ce billet, que M.
+Sparco ou Sparchi, je ne sais comment vous l'appelez, a laiss&eacute;
+mis&eacute;rablement tomber de sa poche tout &agrave; l'heure, tout en se donnant avec
+vous les airs d'un profond sc&eacute;l&eacute;rat.&raquo;</p>
+
+<p>Saint-Julien reconnut sur-le-champ l'&eacute;criture de Quintilia, et lut avec
+stupeur ce peu de mots:</p>
+
+<p>&laquo;Puisque je ne puis voir Rosenha&iuml;m au pavillon cette nuit, j'irai te
+trouver, cher Spark; laisse ouverte la porte de ta maison qui donne sur
+la rivi&egrave;re.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Tu vois, dit Galeotto, que M. Sparchi est un bon diable,
+tr&egrave;s-accommodant, point jaloux et vraiment philosophe. Nous autres, nous
+aurions peut-&ecirc;tre le sot orgueil de vouloir au moins &ecirc;tre rois absolus
+pendant trois jours. Peu lui importe, &agrave; ce bon Allemand, qu'une belle
+princesse vienne le trouver la nuit. Il &ocirc;tera sa pipe de sa bouche pour
+dire: &laquo;Eh! eh!&raquo; Mais que le pavillon et M. de Rosenha&iuml;m aient la
+pr&eacute;f&eacute;rence et remettent son bonheur au lendemain,&raquo; il reprendra sa pipe
+en disant: &laquo;Ah! ah!&raquo; Eh bien! Julien, qu'as-tu &agrave; faire cette mine de
+tortue en col&egrave;re? Marchons.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; veux-tu que nous allions?</p>
+
+<p>&mdash;Au bord de la rivi&egrave;re. Nous verrons passer la princesse incognita; et
+nous aurons soin de baisser les yeux comme les sujets du prince Ir&eacute;n&eacute;us,
+lorsqu'ils le rencontraient v&ecirc;tu de cette fameuse redingote verte qui,
+au dire de tout le monde, le rendait m&eacute;connaissable.</p>
+
+<p>&mdash;Galeotto, dit Julien avec angoisse, je crois que tu es le diable.&raquo;</p>
+
+<p>Ils pass&egrave;rent quelque temps &agrave; chercher, autour de la maison que Spark
+habitait, une cachette convenable. Cette maison appartenait &agrave; un
+menuisier qui avait consenti &agrave; la c&eacute;der tout enti&egrave;re pour quelque temps.
+Spark y vivait donc seul et ignor&eacute; dans l'endroit le plus d&eacute;sert de la
+r&eacute;sidence. Ses fen&ecirc;tres donnaient sur la C&eacute;lina et sur des massifs de
+saules o&ugrave; les deux amis purent facilement se cacher. Un quart d'heure
+apr&egrave;s minuit, le silence fut troubl&eacute; par un l&eacute;ger bruit de sillage, et
+ils virent glisser devant eux une petite barque mont&eacute;e par deux hommes.</p>
+
+<p>&laquo;Ce n'est pas cela, dit Julien.</p>
+
+<p>&mdash;Silence! dit Galeotto. Il me semble que je reconnais le coup de rames.
+La Gina est fille d'un gondolier de Venise.&raquo;</p>
+
+
+<p class="image"><img src="images/i011.png"
+alt="Saint-Julien... se sentit frapper sur l'&eacute;paule."
+width="600" /><br />Saint-Julien... se sentit frapper sur l'&eacute;paule.</p>
+
+<p>La barque vint aborder tout pr&egrave;s d'eux, et un des deux hommes se pencha
+pour amarrer &agrave; un des saules du rivage, tandis que l'autre, sautant
+l&eacute;g&egrave;rement sur la gr&egrave;ve, lui dit &agrave; voix basse:</p>
+
+<p>&laquo;Tu m'attendras ici.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Madame, r&eacute;pondit-il;&raquo; et tandis que le premier gagnait d'un bond
+la porte de la maisonnette, le pr&eacute;tendu batelier se roula dans son
+manteau et se coucha au fond de la barque.</p>
+
+<p>&laquo;Gina, dit le page d'une voix flût&eacute;e en se penchant vers elle.&raquo;</p>
+
+<p>La Gina tressaillit, se leva et regarda autour d'elle avec inqui&eacute;tude;
+mais le page s'&eacute;tait rejet&eacute; dans l'ombre et s'y tenait immobile. Elle
+crut s'&ecirc;tre tromp&eacute;e et se recoucha dans la barque. Galeotto prit le bras
+de Julien, et l'emmena sans bruit &agrave; distance de la rivi&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant diras-tu que je suis le diable et que je fais passer des
+fant&ocirc;mes devant tes yeux? lui dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Galeotto, r&eacute;pondit Julien, vous me faites faire de tristes r&ecirc;ves; mais
+si quelqu'un joue ici le r&ocirc;le de Satan, c'est cette femme impure qui a
+sur les l&egrave;vres de si chastes paroles au service de son impudente
+fausset&eacute;. Mais dites-moi donc pourquoi elle est ainsi avec nous? Que ne
+nous traite-t-elle comme Dortan, comme Spark et comme Rosenha&iuml;m?
+Pourquoi ne recevons-nous pas le matin un rendez-vous pour le soir sans
+autre c&eacute;r&eacute;monie? &Agrave; quoi bon la peine qu'elle prend pour nous inspirer du
+respect et de la crainte?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne le savez pas, dit Galeotto en riant. C'est que nous vivons
+aupr&egrave;s d'elle, et qu'elle a besoin de serviteurs qui la craignent et de
+dupes qui l'admirent. Et puis les femmes blas&eacute;es deviennent romanesques,
+c'est-&agrave;-dire d&eacute;prav&eacute;es de c&oelig;ur et de t&ecirc;te. Elles mettent fort bien &agrave;
+part le plaisir et &agrave; part le sentiment. La confiance niaise d'un enfant
+comme vous les amuse et flatte leur vanit&eacute;. C'est une occupation de la
+matin&eacute;e, en attendant l'amant du soir, qui est aimable &agrave; sa mani&egrave;re sans
+faire tort &agrave; la v&ocirc;tre. De quoi vous inqui&eacute;tez-vous? vous avez le beau
+r&ocirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;Par l'&eacute;ternelle damnation de l'enfer! s'&eacute;cria Julien, c'est un r&ocirc;le
+abject et stupide.&raquo;</p>
+
+<p>Galeotto &eacute;clata de rire. &laquo;Bonsoir, lui dit-il. Je vais demander asile &agrave;
+une <i>demoiselle</i> de ma connaissance; toi, retourne au palais et pr&eacute;pare
+un sonnet pastoral pour le pr&eacute;senter demain dans un bouquet sur
+l'assiette de Son Altesse.&raquo;</p>
+
+<p>Saint-Julien, au lieu de se retirer, alla se cacher sous les saules
+jusqu'au moment o&ugrave; Quintilia sortit de la maisonnette. Spark lui donnait
+le bras. Il l'accompagna jusqu'au bord de la barque, et s'arr&ecirc;tant sous
+les saules, &agrave; trois pas de Saint-Julien, il l'embrassa. Ce baiser fit
+involontairement tressaillir Saint-Julien, et le c&oelig;ur lui battit
+violemment.</p>
+
+<p>Gina se r&eacute;veilla en sursaut lorsque sa ma&icirc;tresse sauta dans la barque.</p>
+
+<p>&laquo;Rentrez vite, dit Quintilia au jeune Allemand.&raquo;</p>
+
+<p>Il ob&eacute;it; mais il resta &agrave; sa fen&ecirc;tre jusqu'&agrave; ce que la barque se fût
+perdue dans la brume. Saint-Julien, cach&eacute; sous les saules, la suivait
+aussi des yeux. La princesse avait &ocirc;t&eacute; son chapeau, le vent agitait ses
+cheveux, elle &eacute;tait debout et belle comme un ange sous son costume
+d'homme.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="XVIII" id="XVIII"></a>XVIII.</h3>
+
+
+<p>Pendant le reste de la nuit, Saint-Julien fut en proie &agrave; des angoisses
+plus vives que toutes celles qu'il avait d&eacute;j&agrave; &eacute;prouv&eacute;es. D&eacute;cid&eacute;ment il
+m&eacute;prisait Quintilia; car la d&eacute;couverte de cette derni&egrave;re turpitude
+confirmait toutes les autres. Pour mentir ainsi, il fallait avoir
+l'assurance que donne une longue carri&egrave;re de vices. &laquo;Mais, se disait
+Saint-Julien, pourquoi prendre tant de soin aven moi et si peu avec les
+autres? Pourquoi ne s'est-elle pas confi&eacute;e &agrave; moi comme elle se confie &agrave;
+Spark? Elle ne le conna&icirc;t pas, et elle se jette dans ses bras
+aujourd'hui sans avoir le moindre souci du m&eacute;pris qu'il aura pour elle
+demain matin. Assez orgueilleuse pour repousser les insolentes
+pr&eacute;tentions de Gurck et de Steinach, elle se livre le m&ecirc;me soir &agrave; un
+pauvre &eacute;tudiant dont elle sait &agrave; peine le nom. Pourquoi ne s'est-elle
+pas montr&eacute;e &agrave; moi telle qu'elle est? Je l'aurais aim&eacute;e peut-&ecirc;tre, et du
+moins l'affection que j'aurais eue pour elle ne m'aurait pas rendu
+malheureux. Franche, hardie et galante, je l'aurais aim&eacute;e comme un
+homme. J'aurais &eacute;t&eacute; discret comme la Ginetta, s'il l'avait fallu; et du
+moins, lorsque j'aurais caus&eacute; avec elle, je n'aurais pas &eacute;t&eacute; sur un
+continuel qui-vive. Je n'aurais pas jou&eacute; un r&ocirc;le ridicule; je ne me
+serais pas laiss&eacute; subjuguer par de fausses vertus. Une telle femme ne
+m'eût pas inspir&eacute; d'amour; mais, du moment qu'elle m'aurait loyalement
+avou&eacute; ses faiblesses, je ne me serais pas cru en droit de la m&eacute;priser.
+Par combien de hautes facult&eacute;s et de qualit&eacute;s nobles ne pouvait-elle pas
+racheter un vice! J'aurais &eacute;t&eacute; tol&eacute;rant, l'amiti&eacute; peut l'&ecirc;tre.
+Croyait-elle ne pouvoir faire de moi son ami sans monter sur un
+pi&eacute;destal et sans diviniser en elle la boue humaine? Elle n'est pas si
+craintive, elle qui fait gloire de pardonner &agrave; ceux que les hommes
+condamnent. Croyait-elle pouvoir se farder de tant de perfections sans
+me forcer &agrave; l'aimer passionn&eacute;ment? Oh! elle n'est pas si ing&eacute;nue; elle
+sait ce qu'elle veut et ce qu'elle peut. Mais que voulait-elle de moi?
+Elle m'a pris par caprice comme elle avait pris Dortan, comme elle prend
+Spark; et pourtant elle n'a pas fait de moi son amant. Elle m'a trait&eacute;
+comme un personnage politique dont l'estime lui serait utile, et elle a
+mis en &oelig;uvre toute l'habilet&eacute; d'une fille de Satan pour me fermer les
+yeux &agrave; l'&eacute;vidence. Oh! la savante com&eacute;die que de me jeter une clef qui
+ouvrait sans doute un coffre vide, et de me dire tout ce qui devait
+emp&ecirc;cher un homme d'honneur de la ramasser! Elle a pleur&eacute; vraiment! et
+moi aussi. &Ocirc; d&eacute;rision! Est-ce ainsi, mon Dieu, qu'on se joue de ceux qui
+croient en votre nom! Mais enfin pourquoi ces raffinements d'hypocrisie
+avec moi? Elle laisse croire aux autres tout ce que bon leur semble;
+elle ne s'est jamais expliqu&eacute;e avec Galeotto, et c'est pour moi seul
+qu'elle s'impose un r&ocirc;le si magnifique.&raquo;</p>
+
+<p>Julien rentra au palais et se retourna cent fois dans son lit, cherchant
+toujours une r&eacute;ponse &agrave; cette question. Il n'en trouva pas d'autre que
+celle que Galeotto lui avait faite: c'est que Quintilia, en femme
+raffin&eacute;e voulait essayer de tout, m&ecirc;me de ce dont elle n'&eacute;tait pas
+capable; c'est qu'elle voulait satisfaire sa vanit&eacute; ou sa curiosit&eacute; en
+inspirant un v&eacute;ritable amour, en contemplant du sein de la d&eacute;bauche le
+spectacle, nouveau pour elle, des souffrances timides d'un c&oelig;ur pur. Ce
+n'&eacute;tait qu'un essai &agrave; faire, une sc&egrave;ne ou deux a bien jouer, un
+amusement &agrave; se donner gratis; c'&eacute;tait une partie engag&eacute;e avec un
+partenaire qui mettait tout son avoir et qui devait perdre ou gagner
+sans qu'elle risqu&acirc;t rien au jeu.</p>
+
+<p>Cette id&eacute;e transporta Julien de col&egrave;re; il ne put dormir et alla courir
+les bois toute la journ&eacute;e. Il aper&ccedil;ut Spark dans un sentier et s'&eacute;loigna
+pr&eacute;cipitamment. Il ne savait plus que penser de son ami. Tant&ocirc;t il le
+regardait comme un intrigant spirituel, capable de parler des jours
+entiers sur la vertu, mais capable aussi de frayer gaiement avec le
+vice; tant&ocirc;t il le regardait comme un intrigant plus fourbe que
+Quintilia elle-m&ecirc;me et faisant pour elle le m&eacute;tier d'espion.</p>
+
+<p>Il rentra le soir, harass&eacute; de fatigue, et monta &agrave; sa chambre, incertain
+s'il se coucherait ou s'il se ferait servir &agrave; souper. Il trouva sa porte
+ferm&eacute;e en dedans au verrou, et une esp&egrave;ce de voix de bal masqu&eacute; lui
+glissa <i>qui est l&agrave;</i>? au travers de la serrure.</p>
+
+<p>&laquo;Parbleu! qui est l&agrave; vous-m&ecirc;me? r&eacute;pondit-il, je suis moi, et je veux
+rentrer chez moi.&raquo;</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t la parte s'ouvrit, et il recula de surprise en voyant Galeotto.
+&laquo;Silence! pas d'exclamations! dit le page; j'ai trouv&eacute; plaisant de me
+cacher dans le palais m&ecirc;me et de choisir ta chambre pour mon asile. Je
+me suis gliss&eacute;, avec la nuit, par les jardins, et j'ai pris le petit
+escalier. Me voici install&eacute;, personne ne s'en doute; mais que Dieu te
+maudisse pour m'avoir fait attendre ainsi ton retour! Je n'ai pas soup&eacute;,
+je meurs de faim. Ah &ccedil;a! toi qui peux circuler dans les corridors, va me
+chercher bien vite quelque perdrix froide aux citrons, avec deux ou
+trois bouteilles du meilleur vin qui te tombera sous la main; et si dans
+ton chemin tu vois passer quelque gel&eacute;e aux roses ou quelque past&egrave;que
+confite d'Alexandrie, ne n&eacute;glige pas de t'approprier ces douceurs. Un
+page italien ne se nourrit pas comme un groom anglais; et depuis que
+j'ai chang&eacute; de r&eacute;gime, je me sens tout spleen&eacute;tique.&raquo;</p>
+
+<p>Saint-Julien ne fut pas f&acirc;ch&eacute; de retrouver son malicieux compagnon;
+l'ironie &eacute;tait la seule distraction dont il se sent&icirc;t capable en cet
+instant. Il se glissa dans les offices, et revint avec un faisan, deux
+bouteilles de vin de Chypre et un g&acirc;teau de pistaches.</p>
+
+<p>Ils ferm&egrave;rent les fen&ecirc;tres, baiss&egrave;rent les rideaux et pouss&egrave;rent tous
+les verrous, apr&egrave;s quoi ils se mirent &agrave; souper. Les railleuses folies de
+Galeotto et la chaleur du vin fouett&egrave;rent peu &agrave; peu les esprits de
+Julien, et, au lieu de s'endormir sur sa chaise, comme d'abord il en
+avait menac&eacute; son compagnon, il tomba dans un &eacute;tat d'exaltation moiti&eacute;
+f&eacute;brile et moiti&eacute; bachique qui divertit singuli&egrave;rement le malin page.
+Apr&egrave;s une heure de babil, il se calma tout &agrave; coup, et devint si sombre
+que Galeotto, n'en pouvant plus tirer une parole, prit le parti de se
+jeter sur le lit et de s'assoupir.</p>
+
+<p>Saint-Julien ressentait d'assez vives douleurs &agrave; la t&ecirc;te et &agrave; la
+poitrine; mais il &eacute;tait tout &agrave; fait d&eacute;gris&eacute;, il ne lui restait qu'une
+exaltation nerveuse qui le disposait &agrave; la col&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Non, se disait-il en marchant lentement dans sa chambre, &agrave; la lueur
+rouge d'une lampe pr&ecirc;te &agrave; s'&eacute;teindre, non, il n'en sera pas ainsi. Je
+n'aurai pas &eacute;t&eacute; pris pour jouet et pour passe-temps; on ne m'aura pas
+mis dans une collection pour me regarder &agrave; la loupe comme un des
+insectes de M. Cantharide; je ne m'en irai pas sottement promener au
+loin la blessure que m'a faite une fl&egrave;che empoisonn&eacute;e, tandis qu'on fera
+la description de mon cerveau lunatique et la dissection de mes phrases
+de roman entre une s&eacute;ance m&eacute;taphysique et une joyeuse prouesse de nuit.
+Je ne laisserai pas incruster l'&eacute;pisode du secr&eacute;taire intime dans les
+annales galantes de la cour ou dans les m&eacute;moires secrets de la
+princesse. Si M. Spark ou quelque autre r&eacute;dige le chapitre, je veux lui
+fournir un d&eacute;nouement digne de l'exposition. Voyons! voyons! Galeotto,
+ne dors pas comme une hu&icirc;tre, et dis-moi la premi&egrave;re parole qu'on
+adresse &agrave; une princesse quand on sort de dessous son lit.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est selon, dit Galeotto en b&acirc;illant; on se jette &agrave; genoux et on
+demande pardon d'une voix &eacute;touff&eacute;e; ou bien, et c'est le mieux, on ne
+dit rien, et on demande pardon plus tard.</p>
+
+<p>&mdash;Si elle crie, que fait-on?</p>
+
+<p>&mdash;Fi donc! est-ce qu'une femme crie?</p>
+
+<p>&mdash;Mais si elle se met en col&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'on est un sot?</p>
+
+<p>&mdash;On n'en est pas dupe, bien. Mais si la crainte d'&ecirc;tre surprise et
+l'inopportunit&eacute; du moment lui donnaient de la vertu...</p>
+
+<p>&mdash;Quand on a entrepris de pareilles choses, on n'h&eacute;site pas, quels que
+soient les premiers obstacles. &Ecirc;tre insolent &agrave; demi, c'est faire la plus
+sotte figure possible; il vaudrait cent fois mieux ne l'&ecirc;tre pas du
+tout. En toutes choses, pour r&eacute;ussir il faut oser; et quand on est
+audacieux on a quatre-vingt-dix-neuf chances pour soi, tandis que la
+vertu des femmes n'en a qu'une.</p>
+
+<p>&mdash;Soit... Bonsoir, Galeotto. Dans une heure j'aurai disparu comme Max le
+b&acirc;tard, ou je serai veng&eacute; comme il convient &agrave; un homme.</p>
+
+<p>&mdash;Par le diable! es-tu devenu fou, Julien? O&ugrave; vas-tu? qu'as-tu dans la
+cervelle?</p>
+
+<p>&mdash;De quoi parlons-nous depuis deux heures?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! je n'en sais rien. Nous parlons sans rien dire, en cons&eacute;quence
+de quoi tu vas te faire assassiner.</p>
+
+<p>&mdash;Il me faut ce danger pour me donner du c&oelig;ur. Si ce n'&eacute;tait pas un acte
+de t&eacute;m&eacute;rit&eacute;, ce serait une l&acirc;chet&eacute; insigne. Je n'aurais jamais le
+courage d'embrasser cette femme si je n'y risquais pas un coup de
+poignard.</p>
+
+<p>&mdash;Et si tu n'avais pas bu une dose exorbitante de vin de Chypre. Est-ce
+que ces entreprises-l&agrave; te conviennent? Allons donc! tu es fou Julien.
+Regarde-moi en face, ne me vois-tu pas double?&raquo;</p>
+
+<p>Julien s'arr&ecirc;ta et le regarda en face.</p>
+
+<p>&laquo;Ma foi! tu me fais peur, dit le page, tu as l'air d'un spectre
+tr&egrave;s-sournois. Mais songe que si tu n'es gris qu'&agrave; demi... il y a encore
+du vin, ach&egrave;ve la bouteille.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas gris du tout, dit Julien; je suis offens&eacute;. Je veux me
+venger, voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! s'&eacute;cria Galeotto, tu as raison. Par la barbe que j'aurai
+peut-&ecirc;tre un jour, c'est une id&eacute;e que tu as l&agrave;! Si j'&eacute;tais dans la m&ecirc;me
+position que toi, je l'aurais d&eacute;j&agrave; risqu&eacute;. Pour moi qui veux r&eacute;ussir
+pour mon compte, c'est bien diff&eacute;rent. Mais tu es trop vertueux, toi,
+pour y chercher autre chose qu'une sainte vengeance. Va, mon fils, et
+que Dieu te prot&egrave;ge! Mais prends mon stylet et laisse-moi aller avec toi
+jusqu'&agrave; la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Julien, il ne faut pas qu'on te voie; et quant &agrave; ce poignard,
+si je l'avais, je serais trop tent&eacute; d'assassiner la femme au lieu de
+l'embrasser.</p>
+
+<p>&mdash;Un instant, un instant! pour Dieu, un instant! dit Galeotto, c'est une
+id&eacute;e plaisante; mais ne te d&eacute;p&ecirc;che pas comme si c'&eacute;tait une id&eacute;e
+raisonnable.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;tait-ce une id&eacute;e raisonnable que de jeter l'argent au nez du
+tr&eacute;sorier et de partir les mains vides? Je puis bien risquer ma vie pour
+sauver mon honneur, quand vous sacrifiez votre fortune pour satisfaire
+votre vanit&eacute;. Allons, c'est assez.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Saint-Julien, songez un peu &agrave; ce que vous allez dire d'abord. Ne
+soyez pas impertinent pour commencer. Flattez, pleurez, et puis tombez
+dans le d&eacute;lire; sanglotez, menacez, demandez pardon, et que des paroles
+humbles et suppliantes fassent passer les actions les plus hardies.
+Entendez-vous, Saint-Julien? c'est le r&ocirc;le que vous devez jouer. Si vous
+preniez un air de matamore, cela ne vous irait pas du tout, et elle
+verrait que vous vous moquez. Laissez-lui croire jusqu'&agrave; la fin que
+c'est elle qui se moque de vous; et quand elle vous aura pris en piti&eacute;,
+quand elle croira que vous &ecirc;tes transport&eacute; de joie et de reconnaissance,
+alors dites tout ce que vous voudrez. La col&egrave;re parle toujours bien,
+mais elle &eacute;crit encore mieux. &Eacute;crivez, Julien, et sauvez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, demain, r&eacute;pondit Saint-Julien.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce soir priez et sanglotez.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi faire, je n'aurai qu'&agrave; me rappeler ce que j'ai &eacute;t&eacute;, et je
+dirai mon amour pass&eacute; comme on r&eacute;cite un r&ocirc;le; adieu.&raquo;</p>
+
+<p>Il prit la lumi&egrave;re, et, sans faire attention &agrave; Galeotto, qui continuait
+&agrave; lui donner ses instructions, il sortit et le laissa dans l'obscurit&eacute;.</p>
+
+<p>&Agrave; peine le page fut-il seul, qu'il se demanda si Julien ne faisait pas
+la plus grande sottise du monde. Il l'avait un peu pouss&eacute; pour voir
+comment l'&eacute;v&eacute;nement justifierait ses id&eacute;es g&eacute;n&eacute;rales sur les femmes,
+qu'il jugeait depuis longtemps et ne connaissait pas encore, et pour
+savoir quelle dose de fiert&eacute; et d'effronterie poss&eacute;dait Quintilia. Il
+s'&eacute;tait promis de profiter &eacute;galement des succ&egrave;s ou des fautes de
+Saint-Julien, et il n'&eacute;tait pas f&acirc;ch&eacute; de le voir se mettre en avant et
+accaparer tous les dangers de l'entreprise.</p>
+
+<p>N&eacute;anmoins la peur le prit en songeant qu'au cas o&ugrave; Saint-Julien ferait
+une maladresse, il serait perdu par contre-coup, si on le trouvait dans
+sa chambre. Il pouvait passer pour son complice; et quoique Galeotto eût
+souvent trait&eacute; l'histoire de Max de conte de bonne femme, il y croyait
+fermement. Il n'&eacute;tait pas tr&egrave;s-brave, et sa d&eacute;licate constitution
+excusait assez cette faiblesse d'esprit. Il songea donc &agrave; se mettre au
+large pour commencer et &agrave; s'enfuir par le petit escalier; mais, &agrave; sa
+grande surprise, il le trouva ferm&eacute; en dehors, et tous ses efforts pour
+&eacute;branler la porte furent inutiles; alors il se d&eacute;cida &agrave; traverser
+l'int&eacute;rieur du palais, au risque d'&ecirc;tre rencontr&eacute; et reconnu dans les
+corridors. Il n'y avait probablement pas d'ordre donn&eacute; contre lui, et
+d&egrave;s qu'il aurait gagn&eacute; les jardins, il &eacute;tait bien sûr de s'&eacute;chapper;
+mais une secr&egrave;te terreur le p&eacute;n&eacute;tra lorsqu'il vit que Saint-Julien, dans
+sa distraction, avait ferm&eacute; la porte en dehors en retirant la clef. Il
+fallut se r&eacute;signer &agrave; l'attendre, et il se rassura un peu en se disant
+que Saint-Julien &eacute;tait capable de revenir amoureux apr&egrave;s s'&ecirc;tre
+prostern&eacute; devant la princesse. &laquo;Au fait, se dit-il, j'aurais une bien
+pauvre id&eacute;e de Quintilia si elle ne r&eacute;ussissait &agrave; jouer encore une fois
+un fou qui a la bont&eacute; de la prendre au s&eacute;rieux.&raquo;</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="XIX" id="XIX"></a>XIX.</h3>
+
+
+<p>Saint-Julien se glissa par des passages d&eacute;rob&eacute;s jusqu'au cabinet de
+toilette de la princesse. Il l'ouvrit sans bruit, traversa dans
+l'obscurit&eacute; la chambre &agrave; coucher, et s'approcha avec pr&eacute;caution de son
+cabinet de travail, d'o&ugrave; il voyait s'&eacute;chapper par la porte entr'ouverte
+un p&acirc;le rayon de lumi&egrave;re. En appliquant son visage &agrave; cette fente, il put
+voir et entendre ce qui se passait dans le cabinet.</p>
+
+<p>Quintilia &eacute;tait couch&eacute;e dans un hamac de soie des Indes. Elle &eacute;tait
+v&ecirc;tue d'une robe ample et l&eacute;g&egrave;re, et ses cheveux d&eacute;nou&eacute;s tombaient sur
+ses &eacute;paules nues. La Ginetta, assise sur un pliant, balan&ccedil;ait mollement
+le hamac, dont elle tenait les tresses d'argent dans sa main. Une lampe
+d'alb&acirc;tre suspendue au plafond r&eacute;pandait une lueur voluptueuse, et des
+parfums exquis s'exhalaient d'un r&eacute;chaud de vermeil allum&eacute; au milieu de
+la chambre.</p>
+
+<p>&laquo;Je suis horriblement lasse, dit la princesse; parle-moi, Ginetta,
+emp&ecirc;che-moi de m'endormir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous menez une vie trop rude, r&eacute;pondit la soubrette. Tout le jour aux
+affaires et toute la nuit aux amours. &Agrave; peine dormez-vous quatre heures
+le matin. Certes, ce n'est pas assez.</p>
+
+<p>&mdash;Tu parles pour toi, ma pauvre enfant, et tu as raison. Je te fais
+courir toute la nuit, et tu dois souvent me maudire. Mais ne peux-tu
+dormir le jour, toi qui n'as rien &agrave; gouverner?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Madame, qui est-ce qui n'a pas ses soucis?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu as des soucis, toi? Voil&agrave; d&eacute;j&agrave; que tu es consol&eacute;e de la
+perte de Galeotto.</p>
+
+<p>&mdash;Comment ne le serais-je pas? un monstre qui nous calomnie toutes deux!</p>
+
+<p>&mdash;Ginetta, Ginetta! vous &ecirc;tes une volage, et vous avez raison si cela
+vous sauve des chagrins. Je ne me m&ecirc;le pas de vos sentiments; je ne sais
+si vous &ecirc;tes bl&acirc;mable, mais je ne veux voir en vous que ce qu'il y a de
+bon: votre discr&eacute;tion &agrave; toute &eacute;preuve, votre d&eacute;vouement.</p>
+
+<p>&mdash;Et ma reconnaissance, dit la Ginetta; car je vous en dois une bien
+grande.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi, mon enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous avez &eacute;t&eacute; bonne envers moi, et c'est tout ce que je sais
+de vous. Je ne m'occupe pas du reste; et quand je ne comprends pas, je
+ne cherche pas &agrave; comprendre. Ah! Madame, voil&agrave; que vous vous endormez!</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, je ne puis m'en emp&ecirc;cher. &Eacute;coute, Ginetta, quelle est
+l'heure qui sonne?</p>
+
+<p>&mdash;Minuit.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! puisque nous ne partons qu'&agrave; une heure, j'aime mieux dormir
+ce peu de temps et me r&eacute;veiller apr&egrave;s, quoi qu'il m'en coûte, que de
+lutter ainsi contre la fatigue. Laisse-moi donc m'assoupir, et
+r&eacute;veille-moi quand il le faudra.</p>
+
+<p>En ce cas je vais m'occuper dans ma chambre; car si je reste ici dans ce
+demi-jour, je vais m'endormir aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Va, mon enfant, et sois toujours bonne et fid&egrave;le.&raquo;</p>
+
+<p>Saint-Julien entendit Ginetta sortir par la porte oppos&eacute;e et la refermer
+sur elle. Il attendit trois minutes, et quand il se fut assur&eacute; que la
+princesse commen&ccedil;ait &agrave; s'endormir, il entra sur la pointe du pied et
+s'approcha d'elle.</p>
+
+<p>Maintenant qu'il ne l'aimait plus et qu'il la regardait comme une
+courtisane, il &eacute;tait plus effray&eacute; qu'enivr&eacute; des volupt&eacute;s qui semblaient
+nager autour d'elle; et en m&ecirc;me temps qu'un trouble p&eacute;nible oppressait
+sa poitrine, un sentiment de curiosit&eacute; avide l'excitait &agrave; l'insolence.
+Il pouvait compter les pulsations de son c&oelig;ur et respirer son haleine
+embras&eacute;e. En se laissant aller &agrave; ses impressions naturelles, il sentait
+un m&eacute;lange de d&eacute;sir et de crainte; mais lorsqu'il se rappelait l'amour
+insens&eacute; qu'il avait eu pour cette femme, il ne sentait plus que le
+besoin de la vengeance. Cependant, tout en contemplant cette figure
+noble, embellie par le calme du sommeil, il se prit malgr&eacute; lui &agrave; douter
+de l'infamie dont il la croyait marqu&eacute;e au front. Ce front &eacute;tait si pur,
+si uni sous ses longs cheveux noirs; cette attitude accabl&eacute;e marquait
+tant d'oubli du moment pr&eacute;sent, tant d'insouciance de ce qui se passait
+dans l'&acirc;me de Julien, qu'il fut comme frapp&eacute; d'un respect involontaire.
+Il la regardait attentivement, cherchant &agrave; surprendre, dans le secret de
+ses r&ecirc;ves, dans l'agitation de son sein, la r&eacute;v&eacute;lation imm&eacute;diate d'un
+caract&egrave;re avili et d'une habitude de d&eacute;pravation. Une syllabe furtive
+&eacute;chapp&eacute;e de ses l&egrave;vres, un soupir lascif, eussent suffi pour lui donner
+l'insolence qui lui manquait; mais un sommeil tranquille ressemble
+tellement &agrave; l'innocence, que Saint-Julien fut un instant sur le point de
+se retirer sans bruit et de renoncer &agrave; son entreprise.</p>
+
+<p>Cependant le souvenir de Galeotto, qui l'attendait et qui se moquerait
+de lui, le fit rougir de sa timidit&eacute;; et songeant que les moments
+&eacute;taient pr&eacute;cieux, il r&eacute;solut de d&eacute;poser un baiser sur les l&egrave;vres de
+Quintilia; mais en vain il se pencha vers elle, il ne put s'y d&eacute;cider,
+et il se contenta de baiser sa main.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'est-ce donc? lui dit-elle en s'&eacute;veillant sans trop de surprise et
+sans la moindre frayeur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est celui qui vous aime et qui se meurt pour vous, lui r&eacute;pondit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Julien! dit-elle en se soulevant sur un bras, comment cela se fait-il?
+quelle heure est-il? o&ugrave; sommes-nous? qui a pris ma main? que veux-tu et
+que dis-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis qu'il faut que vous ayez piti&eacute; de moi ou que je meure,&raquo; dit
+Julien en se jetant &agrave; ses pieds et en essayant de reprendre sa main;
+mais elle la lui tendit d'elle-m&ecirc;me, et lui dit avec douceur:</p>
+
+<p>&laquo;Eh! mon Dieu! que t'est-il arriv&eacute;, mon pauvre enfant? D'o&ugrave; vient que tu
+es entr&eacute; ici? Quel malheur te menace? Que puis-je faire pour toi?</p>
+
+<p>&mdash;Ne le savez-vous pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne sais rien; je dormais. Que se passe-t-il? que t'a-t-on
+fait?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'&eacute;cria Julien, domin&eacute; par l'indignation, vous &ecirc;tes fort habile,
+en v&eacute;rit&eacute;; vous feignez de ne pas savoir les choses les plus simples, et
+pourtant...</p>
+
+<p>&mdash;Et pourtant quoi?&raquo; dit Quintilia stup&eacute;faite en se mettant sur son
+s&eacute;ant.</p>
+
+<p>Alors, s'apercevant qu'elle avait les &eacute;paules nues, elle n'en t&eacute;moigna
+pas un grand trouble et lui dit: &laquo;Mon cher enfant, je te prie de me
+donner un ch&acirc;le, et puis tu m'expliqueras ce qui t'afflige et te trouble
+si fort.&raquo;</p>
+
+<p>Saint-Julien pensa qu'elle ne lui demandait son ch&acirc;le que pour qu'il
+songe&acirc;t &agrave; admirer ses &eacute;paules. Il l'entoura de ses bras en s'&eacute;criant:
+&laquo;Restez ainsi, restez ainsi, &eacute;coutez-moi!</p>
+
+<p>&mdash;Julien! vous &ecirc;tes &eacute;gar&eacute;, lui dit-elle en le repoussant avec douceur;
+il est impossible que vous n'ayez pas quelque chose d'extraordinaire:
+dites-moi donc vite ce que c'est; car vous m'effrayez, et je ne vous
+reconnais plus.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! pensa Julien, elle fait semblant d'oublier son ch&acirc;le; elle fait
+semblant de ne pas me comprendre pour que je m'enhardisse davantage.
+Elle veut avoir l'air de se laisser surprendre; le moment est venu, et
+elle m'aide merveilleusement.</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; Quintilia! s'&eacute;cria-t-il, ne sais-tu pas que je t'adore et que je
+perds la raison en voulant essayer de me vaincre? Ne sais-tu pas que
+cela est au-dessus des forces humaines, et qu'il faut te fl&eacute;chir ou
+mourir?&raquo;</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps qu'il la serrait dans ses bras, il sentit s'allumer en lui
+les feux du d&eacute;sir; et, oubliant sa haine et son ressentiment, il n'eut
+plus besoin de feindre. Il la conjura avec ardeur; il d&eacute;roba sur ses
+bras nus des baisers brûlants; et comme elle le repoussait sans col&egrave;re
+et cherchait &agrave; le ramener &agrave; la raison par des paroles affectueuses et
+compatissantes, il crut qu'il pouvait s'enhardir, et il employa la force
+pour baiser ses cheveux flottants sur son cou. Mais il n'avait pas pr&eacute;vu
+ce qui arriva.</p>
+
+<p>La princesse se leva tout &agrave; coup, et, l'&eacute;loignant d'un bras vigoureux,
+lui dit d'un ton o&ugrave; l'&eacute;tonnement dominait encore la col&egrave;re: &laquo;Est-ce que
+votre respect et votre amiti&eacute; &eacute;taient un jeu? aviez-vous donc r&eacute;solu
+d'agir ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai r&eacute;solu de vous vaincre, duss&eacute;-je expier mon crime par mille
+morts,&raquo; r&eacute;pondit Julien avec exasp&eacute;ration; et se flattant de bien suivre
+le conseil de Galeotto en redoublant de hardiesse, il l'entoura de
+nouveau de ses bras.&raquo;</p>
+
+<p>Mais la Quintilia &eacute;tait aussi grande et aussi forte que lui: c'&eacute;tait une
+femme d'une vigueur peu commune et d'un caract&egrave;re ferme et violent quand
+on la poussait &agrave; bout. Elle le saisit &agrave; la gorge et la lui serra d'une
+main si virile, qu'il tomba p&acirc;le et suffoqu&eacute; &agrave; ses pieds. Alors elle
+s'&eacute;lan&ccedil;a sur lui, lui mit un genou sur la poitrine, et avant qu'il eût
+eu le temps de se reconna&icirc;tre, elle fit briller au-dessus de son visage
+la lame du poignard qui ne la quittait jamais. Saint-Julien pensa &agrave; Max
+et fit un effort pour se d&eacute;gager. Elle lui posa la pointe du poignard
+sur les art&egrave;res du cou en lui disant: &laquo;Si tu fais un mouvement, tu es
+mort.&raquo; Et de l'autre main elle agita pr&eacute;cipitamment la sonnette dont la
+torsade dor&eacute;e pendait du milieu du plafond jusque sur le hamac.
+Saint-Julien essaya encore de se d&eacute;gager; il sentit l'acier entrer
+l&eacute;g&egrave;rement dans sa chair, et quelques gouttes chaudes de son sang
+humecter sa poitrine. &laquo;Chien que vous &ecirc;tes! lui dit Quintilia avec
+l'accent de la col&egrave;re et du m&eacute;pris, prenez soin de votre vie;
+&eacute;pargnez-moi le d&eacute;goût de vous tuer moi-m&ecirc;me.&raquo;</p>
+
+<p>Des pas pr&eacute;cipit&eacute;s se firent entendre. La sonnette que la princesse
+avait &eacute;branl&eacute;e appelait ordinairement dans la chambre de Ginetta; mais,
+quand elle &eacute;tait secou&eacute;e avec force, elle donnait l'alarme aux valets
+couch&eacute;s dans une autre pi&egrave;ce. En entendant venir ces t&eacute;moins de sa
+honteuse d&eacute;faite, et peut-&ecirc;tre ces vengeurs de la princesse outrag&eacute;e,
+Saint-Julien fit un dernier effort et se d&eacute;gagea; il en fut quitte pour
+une coupure peu profonde; et, gagnant la porte par laquelle il &eacute;tait
+entr&eacute;, il s'enfuit &agrave; toutes jambes.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="XX" id="XX"></a>XX.</h3>
+
+
+<p>Mais ce qu'il ne savait pas, c'est que la princesse, inform&eacute;e par un de
+ses gens de la pr&eacute;sence de Galeotto dans le palais, en avait fait fermer
+toutes les portes et garder toutes les issues. Elle n'avait pas voulu
+faire proc&eacute;der &agrave; une recherche qui eût jet&eacute; l'alarme; mais elle avait
+recommand&eacute; qu'on s'empar&acirc;t du rebelle &agrave; la moindre tentative qu'il
+ferait pour sortir de sa retraite.</p>
+
+<p>Saint-Julien, voyant donc &agrave; toutes les portes des hallebardes crois&eacute;es
+et des figures mena&ccedil;antes, prit le parti d'aller se renfermer dans sa
+chambre et d'y attendre son sort. En le voyant entrer p&acirc;le, effar&eacute; et la
+poitrine tach&eacute;e de sang, Galeotto, &eacute;pouvant&eacute;, s'&eacute;cria comme en d&eacute;lire:
+&laquo;Monaldeschi! Monaldeschi!&raquo;</p>
+
+<p>Il s'attendait &agrave; le voir tomber mort au bout d'un instant; mais
+Saint-Julien, ayant essuy&eacute; sa poitrine et repris ses forces, lui raconta
+d'une voix entrecoup&eacute;e ce qui venait de se passer. Cette fois Galeotto
+ne trouva pas &agrave; rire. Toutes ces pr&eacute;cautions pour garder les portes et
+cette fureur de Quintilia contre Julien ne lui faisaient rien pr&eacute;sager
+de bon pour lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&laquo;Mon avis, lui dit-il, est que nous mettions tout en &oelig;uvre pour nous
+sauver d'ici. Sautons par la fen&ecirc;tre; mieux vaut nous casser les deux
+jambes que d'&ecirc;tre inhum&eacute;s dans des cercueils d'or comme Max.&raquo;</p>
+
+<p>Saint-Julien ouvrit la fen&ecirc;tre et vit quatre hommes arm&eacute;s de fusils au
+bas du mur.</p>
+
+<p>&laquo;Il n'y faut pas songer, dit-il; toute fuite, toute r&eacute;sistance est
+inutile. Attendons, peut-&ecirc;tre que cet orage se calmera. Je n'entends
+plus aucun bruit.</p>
+
+<p>&mdash;Quintilia se met rarement en fureur, dit le page; mais l'Italienne est
+vindicative plus que vous ne pensez. Que le diable vous emporte! Vous me
+mettez dans une belle position! Voici que je vais passer pour votre
+complice, et que l'on m'&eacute;gorgera incognito avec vous dans quelque cave
+du palais. Tout cela est votre faute. Vous avez voulu faire le
+vainqueur, et vous vous serez comport&eacute; comme un sot.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes un sot vous-m&ecirc;me, r&eacute;pondit Julien. Pourquoi &ecirc;tes-vous venu
+vous cacher dans ma chambre? Ce n'est pas moi qui vous y ai engag&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Leur querelle fût devenue plus vive si un bruit de pas ne se fût fait
+entendre. Les deux pauvres jeunes gens se regard&egrave;rent avec
+consternation. Galeotto, p&acirc;le et &agrave; demi &eacute;vanoui, se laissa tomber sur le
+lit. Saint-Julien, plus courageux, attendit les assassins de pied ferme.
+Ils entr&egrave;rent et pri&egrave;rent poliment les deux victimes de se laisser
+bander les yeux et attacher les mains. Saint-Julien voulut se r&eacute;volter
+contre ce traitement humiliant; mais le chef des hommes arm&eacute;s qui
+remplissaient la chambre lui dit avec douceur:</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, si vous faites la moindre r&eacute;sistance, j'emploierai la force,
+ce qui vous rendra le traitement plus d&eacute;sagr&eacute;able encore.&raquo;</p>
+
+<p>Il n'y avait rien &agrave; r&eacute;pondre &agrave; cet argument; Saint-Julien se soumit.
+Quant &agrave; Galeotto, le pauvre enfant &eacute;tait tellement glac&eacute; de peur, qu'il
+fallut presque l'emporter.</p>
+
+<p>Lorsqu'on d&eacute;lia leurs mains et qu'on &ocirc;ta leurs bandeaux, ils se virent
+dans un cachot &eacute;troit, et on les laissa dans les t&eacute;n&egrave;bres.</p>
+
+<p>&laquo;Mal&eacute;diction! dit le page, voici notre dernier jour!</p>
+
+<p>&mdash;Plaise au ciel que vous disiez vrai, r&eacute;pondit Julien, et qu'on ne nous
+laisse pas mourir lentement de langueur et de froid!&raquo;</p>
+
+<p>Ils s'assirent tous deux sur la paille, et, trop constern&eacute;s pour se
+communiquer leur terreur, ils rest&egrave;rent dans un morne silence. La
+jeunesse du page vint pourtant &agrave; son secours. Au bout de deux heures,
+Saint-Julien l'entendit ronfler; pour lui, ses agitations cruelles ne
+lui permirent pas de goûter le moindre repos.</p>
+
+<p>Lorsque Galeotto s'&eacute;veilla et qu'il vit, au faible jour qui &eacute;clairait le
+cachot, Saint-Julien triste, mais en apparence, calme, &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s, il
+retrouva sa fiert&eacute;, et, craignant de s'&ecirc;tre montr&eacute; pusillanime, il
+affecta une insouciance qu'il &eacute;tait loin d'avoir. Son esprit fac&eacute;tieux
+vint &agrave; son secours, et il exhorta son compagnon &agrave; braver gaiement
+l'adversit&eacute;. Saint-Julien sourit en songeant &agrave; la grande vaillance de
+Panurge apr&egrave;s la temp&ecirc;te. N&eacute;anmoins, comme le danger pouvait bien n'&ecirc;tre
+pas pass&eacute;, et que, dans tous les cas, il avait entra&icirc;n&eacute; le pauvre page
+dans une aventure peu agr&eacute;able, Saint-Julien eut assez d'&eacute;gards pour lui
+et feignit de croire &agrave; son courage. Ils pass&egrave;rent une assez maussade
+journ&eacute;e et prirent le plus maigre des repas. La r&eacute;solution de Galeotto
+faillit s'&eacute;vanouir en cette circonstance; mais le sang-froid de Julien
+le piqua d'honneur; et, chacun jouant de son mieux un r&ocirc;le h&eacute;ro&iuml;que
+vis-&agrave;-vis de l'autre, ils arriv&egrave;rent bravement jusqu'&agrave; la nuit. Alors
+Julien, accabl&eacute; de fatigue, s'&eacute;tendit sur la paille et s'endormit. Mais,
+au bout de quelques heures, ils furent &eacute;veill&eacute;s par le bruit des verrous
+et des clefs tournant dans la serrure; la lueur sinistre d'une torche
+p&eacute;n&eacute;tra dans le cachot, et lui montra la sombre figure du ge&ocirc;lier
+conduisant quatre hommes masqu&eacute;s. &Agrave; cette vue, Galeotto jeta un cri
+d'&eacute;pouvante, et Julien jugea que sa derni&egrave;re heure &eacute;tait sonn&eacute;e. Alors
+s'armant de toute la fermet&eacute; d'&acirc;me dont il &eacute;tait capable, il s'avan&ccedil;a
+gravement au-devant de ses bourreaux et leur dit:</p>
+
+<p>&laquo;Je sais ce que vous voulez faire de moi. Ne me faites pas languir.&raquo;</p>
+
+<p>Mais on ne lui r&eacute;pondit pas un mot, et on lui attacha les mains comme la
+veille. Au moment o&ugrave; on lui remettait un bandeau sur les yeux, il
+demanda si on allait le s&eacute;parer de son compagnon d'infortune.</p>
+
+<p>&laquo;Vous pouvez lui faire vos adieux, r&eacute;pondit une voix creuse et lugubre
+qui partait de dessous un des masques.&raquo;</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens s'embrass&egrave;rent. On emmena Julien en silence, et
+Galeotto navr&eacute; resta seul dans la prison.</p>
+
+<p>Saint-Julien, apr&egrave;s avoir march&eacute; longtemps, s'aper&ccedil;ut qu'on lui faisait
+descendre un escalier, et tout &agrave; coup il se trouva les mains libres. Son
+premier mouvement fut d'arracher son bandeau; il se vit seul dans un
+caveau de marbre magnifiquement sculpt&eacute; selon le goût sarrasin. Quatre
+lampes de bronze fumaient aux angles d'un tombeau de marbre noir sur
+lequel une figure d'alb&acirc;tre &eacute;tait couch&eacute;e dans l'attitude du sommeil.
+Saint-Julien resta frapp&eacute; de terreur en reconnaissant le caveau et le
+monument dont Galeotto lui avait parl&eacute;, et lisant sur la face principale
+du c&eacute;notaphe les trois lettres d'argent qui formaient le nom de Max.</p>
+
+<p>&laquo;Dieu juste! s'&eacute;cria-t-il en s'agenouillant sur le tapis de velours noir
+qui rev&ecirc;tait les marches du mausol&eacute;e, si vous laissez consommer de tels
+actes d'iniquit&eacute;, donnez-nous au moins la force de franchir ce rude
+passage. &Agrave; genoux sur le seuil d'une autre vie, je vous demande pardon
+des fautes que j'ai commises en celle-ci...&raquo;</p>
+
+<p>En parlant ainsi, il se pencha, et ses yeux s'&eacute;tant attach&eacute;s sur la
+figure d'alb&acirc;tre, il fut frapp&eacute; de la ressemblance qu'elle pr&eacute;sentait.
+C'&eacute;tait la t&ecirc;te et le corps d'un jeune homme de quinze ans envelopp&eacute;
+dans une l&eacute;g&egrave;re draperie semblable &agrave; un linceul. Mais dans le calme de
+cette charmante figure et dans tous les lin&eacute;aments du visage Julien
+trouva une similitude extraordinaire avec les traits de Spark, quoique
+ceux-ci fussent virils et plus d&eacute;velopp&eacute;s.</p>
+
+<p>Un l&eacute;ger bruit le tira de sa r&ecirc;verie. Il se retourna et vit une grande
+figure v&ecirc;tue de noir et arm&eacute;e d'un instrument singulier ressemblant &agrave;
+une large et brillante &eacute;p&eacute;e; Julien fut frapp&eacute; de terreur.</p>
+
+<p>&laquo;Ex&eacute;cuteur de meurtres inf&acirc;mes, s'&eacute;cria-t-il, toi qui as vers&eacute; sans
+doute le sang de celui qui repose ici, spectre de la vengeance! puisque
+je dois &ecirc;tre ta victime...</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher monsieur de Saint-Julien, r&eacute;pondit le sombre personnage avec
+civilit&eacute;, vous vous trompez absolument. Je ne suis ni un ex&eacute;cuteur de
+meurtres inf&acirc;mes ni le spectre de la vengeance. Je suis un professeur
+d'histoire naturelle fort paisible et incapable d'aucun mauvais
+dessein.</p>
+
+<p>En parlant ainsi, ma&icirc;tre Cantharide, car c'&eacute;tait lui dans son docte
+habit de drap noir et dans ses v&eacute;ritables culottes de satin, souleva sa
+grande &eacute;p&eacute;e et la dirigea vers Julien.</p>
+
+<p>&laquo;Je serais bien sot, pensa rapidement le jeune homme, de me laisser
+&eacute;gorger par ce fac&eacute;tieux bourreau lorsque je suis seul avec lui et que
+je puis lui sauter &agrave; la gorge.&raquo;</p>
+
+<p>Il allait le faire en effet lorsque ma&icirc;tre Cantharide, toujours plein de
+courtoisie, le pria de prendre une des extr&eacute;mit&eacute;s de l'instrument et de
+l'aider &agrave; soulever le couvercle du s&eacute;pulcre.</p>
+
+<p>Cette nouvelle fac&eacute;tie parut si horrible &agrave; Saint-Julien, qu'il recula en
+p&acirc;lissant, et regarda autour de lui, s'attendant &agrave; voir para&icirc;tre ses
+meurtriers au premier signe de r&eacute;sistance.</p>
+
+<p>&laquo;Ne soyez pas effray&eacute;, lui dit le professeur, vous ne courez aucun
+danger, &agrave; moins que vous ne cherchiez &agrave; vous enfuir ou &agrave; me maltraiter,
+et je vous crois trop bien &eacute;lev&eacute; pour cela. Veuillez m'aider, vous
+dis-je; c'est la volont&eacute; de Son Altesse, notre tr&egrave;s-gracieuse
+souveraine, Quintilia premi&egrave;re, et je suppose que vous n'&ecirc;tes pas
+accessible &agrave; des frayeurs d'enfant.&raquo;</p>
+
+<p>Saint-Julien, toujours plein de m&eacute;fiance, mais r&eacute;solu &agrave; montrer du c&oelig;ur,
+aida ma&icirc;tre Cantharide &agrave; soulever le couvercle du sarcophage. Le
+professeur enleva un grand cr&ecirc;pe noir, et pria Saint-Julien de prendre
+la bo&icirc;te d'or en forme de c&oelig;ur qui &eacute;tait dessous. Saint-Julien
+frissonna; mais pensant qu'on voulait peut-&ecirc;tre l'effrayer seulement par
+le spectacle du ch&acirc;timent d'un autre, il prit la bo&icirc;te et la pr&eacute;senta
+d'une main tremblante au professeur, qui l'ouvrit en pressant un
+ressort, et la lui rendit en disant: &laquo;Regardez ce qu'il y a dedans.&raquo;</p>
+
+<p>Un nuage passa sur les yeux du jeune homme, et pendant quelques secondes
+il lui sembla voir un objet hideux, sans forme et sans nom, au fond du
+terrible coffret. Enfin sa vue s'&eacute;claircit, son c&oelig;ur reprit le
+mouvement, et il ne vit dans le velours blanc dont la bo&icirc;te &eacute;tait
+doubl&eacute;e qu'un paquet de lettres attach&eacute;es par un ruban noir.</p>
+
+<p>&mdash;Lisez ces papiers, Monsieur, dit le professeur, c'est la volont&eacute; de
+Son Altesse. Je vais rester aupr&egrave;s de vous pour suppl&eacute;er par mes
+explications aux lacunes qui vous en rendraient le sens difficile.&raquo;</p>
+
+<p>Saint-Julien, ne pouvant plus se soutenir, s'assit sur les marches du
+tombeau. Le professeur posa une des lampes &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui et d&eacute;plia le
+premier papier.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un acte de mariage contract&eacute; l&eacute;galement et religieusement, mais
+secr&egrave;tement, entre la princesse Quintilia et le chevalier Max. Ce
+contrat avait plus de dix ans de date.</p>
+
+<p>Le second papier &eacute;tait un billet ainsi con&ccedil;u:</p>
+
+<p class="top5">&laquo;J'ai eu le malheur de vous d&eacute;plaire, et je l'ai m&eacute;rit&eacute;. L'orgueil a
+enfl&eacute; mon c&oelig;ur un instant, et vous m'avez rigoureusement puni. Cependant
+vous avez &eacute;t&eacute; trop s&eacute;v&egrave;re. C'&eacute;tait un doux et noble orgueil que le mien;
+la joie d'&ecirc;tre aim&eacute; de vous, l'espoir de poss&eacute;der bient&ocirc;t la plus noble
+femme de l'univers, ont pu m'enivrer, et, dans un moment d'exaltation,
+me faire oublier la prudence. Vous m'avez pris pour un l&acirc;che courtisan,
+avide de monter sur un tr&ocirc;ne et de couvrir d'un titre de duc son titre
+de b&acirc;tard. Oh! vous vous &ecirc;tes tromp&eacute;e, Quintilia, j'en prends le ciel &agrave;
+t&eacute;moin. Vous avez &eacute;t&eacute; cruelle, et pourtant je ne vous maudis pas; je
+vais mourir loin de vous. Puissent ma conduite et ma fin vous prouver
+que je n'aimais en vous que vous-m&ecirc;me. Puissiez-vous me plaindre, me
+pardonner, pleurer un peu sur moi, et trouver dans un autre c&oelig;ur l'amour
+qui &eacute;tait dans le mien, et que vous avez m&eacute;connu!</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 28em;"><span class="smcap">Max.</span>&raquo;</span><br />
+</p>
+
+<p class="top5">&laquo;Ne connaissez-vous pas l'&eacute;criture de ce billet, monsieur le comte? dit
+le professeur lorsque Saint-Julien eut fini.</p>
+
+<p>&mdash;Je la connais en effet, r&eacute;pondit Julien. Si ce n'est point un r&ecirc;ve,
+c'est celle d'un homme qui habite la ville depuis peu, et qui s'appelle
+Spark.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois qu'il vous sera facile de vous en assurer en lisant les
+lettres suivantes. Mais auparavant, il faut que je vous prie de
+remarquer la date de celle-ci. Elle correspond, vous le voyez, au
+lendemain du pr&eacute;tendu meurtre du chevalier Max, il y aura quinze ans
+dans deux mois. Vous savez, m'a-t-on dit, les motifs de l'altercation
+qui eut lieu dans la nuit entre la princesse et son jeune fianc&eacute;, apr&egrave;s
+un souper o&ugrave; celui-ci s'&eacute;tait comport&eacute; assez l&eacute;g&egrave;rement. Max et
+Quintilia &eacute;taient alors deux enfants. La princesse avait seize ans, son
+amant en avait quinze. Leur querelle eut toute l'importance qu'&agrave; cet &acirc;ge
+on donne aux petites choses. Son Altesse d&eacute;clara au triste Max qu'elle
+ne serait jamais &agrave; lui, et, dans un mouvement de col&egrave;re, lui ordonna de
+ne jamais repara&icirc;tre devant elle. Il ne suivit que trop cet ordre
+pr&eacute;cipit&eacute;. Amoureux et fier, le noble jeune homme fut r&eacute;volt&eacute; d'avoir
+&eacute;t&eacute; soup&ccedil;onn&eacute; d'une basse ambition; il partit myst&eacute;rieusement dans la
+nuit, et alla vivre &agrave; Paris sous le nom de Rosenha&iuml;m. L&agrave;, renon&ccedil;ant &agrave;
+toute pens&eacute;e de fortune, &agrave; tout espoir d'avenir, &agrave; toute vanit&eacute; humaine,
+il s'ensevelit, pour ainsi dire, et ne donna, pendant cinq ans, aucun
+signe de son existence &agrave; qui que ce soit. La princesse, apr&egrave;s avoir
+pleur&eacute; son absence, reprit courage et gaiet&eacute;; car elle se flatta qu'il
+reviendrait. R&eacute;solue &agrave; lui pardonner, elle attendit qu'il fit les
+premi&egrave;res tentatives pour obtenir sa gr&acirc;ce. Au bout de quelque temps,
+n'entendant point parler de lui, elle crut qu'il s'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; consol&eacute;,
+et, quoique d&eacute;vor&eacute;e de chagrin, elle affecta de ne plus penser &agrave; lui, et
+souffrit les assiduit&eacute;s de ses nouveaux adorateurs; mais, fid&egrave;le en
+d&eacute;pit d'elle-m&ecirc;me &agrave; l'unique amour de sa vie, elle ne put se r&eacute;soudre &agrave;
+faire un nouveau choix. On a beaucoup dout&eacute; de la conduite de Quintilia,
+Monsieur; vous aurez des preuves irr&eacute;cusables de tout ce que je vous
+dis...</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi! Monsieur, dit Julien, est-ce donc une justification dont la
+princesse vous charge? C'est me faire trop d'honneur et prendre trop de
+peine. Je suis r&eacute;sign&eacute; &agrave; tous les ch&acirc;timents.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas charg&eacute; de discuter avec vous, r&eacute;pondit le ma&icirc;tre. Il
+faut que vous ayez la bont&eacute; de m'&eacute;couter, puisque mon devoir est de
+parler. J'en appelle &agrave; votre politesse.&raquo;</p>
+
+<p>Ce ton froid et sec blessa profond&eacute;ment Julien. Il se tut, et &eacute;couta
+d'un air morne, qu'il affectait de rendre indiff&eacute;rent.</p>
+
+<p>Le professeur reprit:</p>
+
+<p>&laquo;Une ann&eacute;e s'&eacute;tait &eacute;coul&eacute;e ainsi; la princesse, c&eacute;dant &agrave; son inqui&eacute;tude
+et &agrave; sa douleur, fit faire des recherches dans tous les pays et prendre
+secr&egrave;tement des informations dans toutes les cours de l'Europe, sans
+qu'il fût possible de retrouver les traces de l'infortun&eacute; Max. Alors,
+convaincue qu'il s'&eacute;tait donn&eacute; la mort et qu'elle avait bless&eacute; le c&oelig;ur
+le plus noble et le plus sinc&egrave;re, une passion plus vive s'alluma dans le
+sien; elle nourrit sa douleur avec toute l'exaltation de son &acirc;ge, mais
+en secret et loin de tous les regards. Pour mieux s'y livrer, elle fit
+creuser ce caveau et sculpter ce tombeau, o&ugrave; elle venait pleurer chaque
+jour.</p>
+
+<p>&laquo;Trois autres ann&eacute;es s'&eacute;coul&egrave;rent, et je vins me fixer &agrave; Monteregale. La
+princesse cherchait dans les sciences une distraction &agrave; ses ennuis et un
+refuge contre les illusions de la vie auxquelles elle avait fait v&oelig;u de
+r&eacute;sister d&eacute;sormais. Elle se plut &agrave; mes entretiens et m'appela aupr&egrave;s
+d'elle jusqu'&agrave; ce que je fusse fix&eacute; dans son palais. Une affaire
+d'int&eacute;r&ecirc;t l'ayant conduite &agrave; Paris, elle me permit de l'y accompagner.
+Je n'avais jamais vu cette ville c&eacute;l&egrave;bre, et je d&eacute;sirais examiner les
+pr&eacute;cieuses collections scientifiques qu'elle poss&egrave;de.</p>
+
+<p>&laquo;C'est en explorant les cabinets d'histoire naturelle et les
+biblioth&egrave;ques, que je fis par hasard la connaissance du pr&eacute;tendu
+Rosenha&iuml;m. Je n'avais jamais vu ce jeune homme, et je fus frapp&eacute; de sa
+beaut&eacute;, de sa gr&acirc;ce, de son caract&egrave;re noble et de ses mani&egrave;res
+affectueuses. L'amour de la science nous rapprocha bien vite. Je fus
+&eacute;bloui de ses connaissances et charm&eacute; de son aptitude. Mais en m&ecirc;me
+temps je m'affligeai de voir toujours ses traits empreints d'une
+m&eacute;lancolie profonde; et lorsque j'interrogeais ses pens&eacute;es sur d'autres
+sujets que la science et la philosophie, j'&eacute;tais effray&eacute; du
+d&eacute;couragement dont cette &acirc;me si jeune et si pure &eacute;tait d&eacute;j&agrave; fl&eacute;trie. Je
+cherchai &agrave; obtenir sa confiance. Il me r&eacute;pondit qu'un amour malheureux
+l'avait pour jamais d&eacute;goût&eacute; de la soci&eacute;t&eacute;, que le seul lien qui
+l'attachait au monde &eacute;tait rompu, et que, renon&ccedil;ant &agrave; toute carri&egrave;re
+d'ambition, il s'&eacute;tait fix&eacute; &agrave; Paris dans la condition la plus obscure,
+et ne trouvait plus de bonheur que dans la science et les arts, qu'il
+cultivait avec enthousiasme.</p>
+
+<p>&laquo;Ce r&eacute;cit me toucha vivement, et je lui demandai la permission de le
+voir plus intimement. Il me conduisit dans sa mansarde; elle &eacute;tait bien
+pauvre, mais charmante de propret&eacute; et toute brillante de fleurs et
+d'oiseaux. Comme j'examinais avec d&eacute;lices une a&eacute;ride d'Afrique, il
+m'arriva de m'&eacute;crier: &laquo;Que vous &ecirc;tes heureux de poss&eacute;der une plante
+aussi rare! j'en ai fait souvent la description &agrave; Son Altesse Quintilia,
+et jamais je n'ai pu me procurer...&raquo; Mais je m'arr&ecirc;tai, effray&eacute; de
+l'impression que ce nom lui avait faite. Il devint p&acirc;le comme un
+cam&eacute;lia, et se laissa tomber sur une chaise. Ensuite il devint rouge
+comme une pivoine, et me fit les questions les plus empress&eacute;es et les
+plus singuli&egrave;res. &Agrave; toutes mes r&eacute;ponses, il tombait dans une sorte de
+d&eacute;lire, et, quand il apprit que Son Altesse &eacute;tait &agrave; Paris, il s'&eacute;lan&ccedil;a
+vers la porte comme un fou; puis il s'arr&ecirc;ta, et tomba &eacute;vanoui sur le
+seuil.</p>
+
+<p>&laquo;Je m'empressai de le secourir, mais en revenant &agrave; lui il s'entoura de
+r&eacute;serve et de d&eacute;faites. Je ne pus jamais en tirer que des explications
+vagues et sans vraisemblance; il me conjura surtout de ne pas parler de
+lui &agrave; la princesse, mais de lui fournir le moyen de la voir sans en &ecirc;tre
+vu. Je lui dis qu'elle devait assister le lendemain &agrave; une s&eacute;ance de
+botanique chez un de mes amis, professeur distingu&eacute;. Il s'y glissa, mais
+se tint tellement cach&eacute;, je ne sais dans quel coin, que je ne pus le
+joindre et lui parler.</p>
+
+<p>&laquo;Je savais tr&egrave;s-vaguement l'histoire de Max, et j'ignorais &agrave; cette
+&eacute;poque la secr&egrave;te douleur de la princesse. Je ne pensais donc point &agrave;
+l'avertir de la rencontre que j'avais faite, et j'&eacute;tais loin d'&eacute;tablir
+dans ma pens&eacute;e aucun rapprochement entre Max et Rosenha&iuml;m. Cependant je
+fus tellement frapp&eacute; du changement qui s'op&eacute;rait dans les traits et les
+mani&egrave;res de mon jeune ami au seul nom de Quintilia, que je crus pouvoir
+me permettre d'en parler &agrave; la signora Ginetta. Cette jeune personne, un
+peu l&eacute;g&egrave;re, dit-on, pour son compte, mais pleine de franchise et de
+d&eacute;vouement pour sa ma&icirc;tresse, fit de grandes exclamations de joie en
+m'&eacute;coutant, et s'&eacute;cria: &laquo;Oh! c'est lui, ce doit &ecirc;tre lui. Je n'ai jamais
+cru &agrave; sa mort...&raquo; Elle voulait courir vers sa ma&icirc;tresse; et puis elle
+s'arr&ecirc;ta en pensant que, si elle se trompait dans ses conjectures, ce
+serait faire saigner le c&oelig;ur de la princesse d'une fausse joie et d'une
+affreuse d&eacute;ception. Elle m'engagea &agrave; mettre Quintilia et Rosenha&iuml;m en
+pr&eacute;sence comme par hasard, m'assurant que si c'&eacute;tait Max en effet, la
+princesse se jetterait dans ses bras. &laquo;Cette rencontre a eu lieu d&eacute;j&agrave;
+plusieurs fois, lui dis-je. Depuis que Rosenha&iuml;m sait que la princesse
+est ici, il n'y a pas de jour qu'il ne se repaisse du douloureux plaisir
+de la suivre et de la contempler. Il est vrai qu'il se cache tellement,
+qu'il a dû &ecirc;tre impossible &agrave; Son Altesse de le remarquer. En outre, il
+m'a recommand&eacute; le secret en termes si positifs, que je crains de
+l'offenser en le trahissant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour cela, reprit la Ginetta, que mon moyen est bon et
+n&eacute;cessaire.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Nous nous concert&acirc;mes ensemble, et le lendemain j'engageai Rosenha&iuml;m &agrave;
+venir voir une collection de m&eacute;dailles antiques dont je venais de faire
+emplette pour le cabinet de la princesse. Je lui jurai (et j'avoue que,
+pour la seule fois de ma vie, je fis un faux serment; mais ce fut &agrave;
+bonne intention), que la princesse ne venait jamais chez moi, quoique
+j'occupasse une maison voisine de la sienne. Rosenha&iuml;m se laissa
+entra&icirc;ner, et de son c&ocirc;t&eacute; la Ginetta eut l'esprit d'amener la princesse
+dans mon appartement pour voir mes m&eacute;dailles. J'ai trop peu d'&eacute;loquence
+pour vous faire la description de la sc&egrave;ne dont je fus t&eacute;moin.
+D'ailleurs, elle se termina d'une mani&egrave;re qui faillit me rendre fou; les
+deux amants furent pr&egrave;s de mourir, et la princesse surtout, que la
+surprise avait suffoqu&eacute;e, retrouva avec peine l'usage de ses sens.</p>
+
+<p>&laquo;Cette touchante r&eacute;conciliation fut suivie promptement d'un mariage dont
+vous venez de lire l'acte authentique.</p>
+
+<p>&laquo;La princesse voulait se d&eacute;clarer et ramener son &eacute;poux avec &eacute;clat &agrave;
+Monteregale; mais rien au monde ne put d&eacute;terminer Max &agrave; partager son
+rang. Et vous pouvez lire &agrave; ce sujet la seconde lettre que vous avez l&agrave;
+sous la main.&raquo;</p>
+
+<p>Saint-Julien, entra&icirc;n&eacute; par l'int&eacute;r&ecirc;t romanesque de ce r&eacute;cit, lut ce qui
+suit.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="XXI" id="XXI"></a>XXI.</h3>
+
+
+<p>&laquo;Non, ma bien-aim&eacute;e, non, jamais! La nature humaine est fragile et
+pleine de mis&eacute;rables passions. Une seule est grande et belle, c'est
+l'amour. Mais c'est une flamme divine qu'il faut garder comme on gardait
+jadis le feu sacr&eacute; dans des cassolettes ferm&eacute;es sur un autel d'or; c'est
+un parfum qu'il faut envelopper et sceller, de peur qu'il ne s'&eacute;vapore;
+une empreinte pr&eacute;cieuse qu'il ne faut pas exposer au frottement de la
+circulation, de peur qu'on ne l'efface. Que notre c&oelig;ur soit un
+tabernacle myst&eacute;rieux et sacr&eacute; o&ugrave; reposera le dieu. Vivons l'un pour
+l'autre, et que le monde n'en sache rien. Ne me contraignez pas &agrave; porter
+au travers des envieux ou des indiff&eacute;rents un visage radieux de bonheur,
+qui serait une insulte pour eux tous, et qu'ils s'efforceraient de
+ternir &agrave; vos yeux. Non, non; j'ai trop souffert du contact empoisonn&eacute; de
+votre cour, et je sais trop peu comment il faudrait s'y conduire pour ne
+pas s'y perdre. Mon caract&egrave;re fut de tout temps oppos&eacute; &agrave; la contrainte
+et &agrave; la m&eacute;fiance; et, malgr&eacute; une enfance pass&eacute;e tout enti&egrave;re dans cette
+atmosph&egrave;re mortelle, je n'avais pu corriger mon imprudente vivacit&eacute;. Je
+ne puis jamais oublier ce qu'il m'en a coût&eacute; et par quelles ann&eacute;es de
+d&eacute;sespoir j'ai expi&eacute; un instant d'&eacute;tourderie. Si nous eussions &eacute;t&eacute; alors
+de pauvres bourgeois allemands au milieu d'une honn&ecirc;te famille, et ne
+craignant rien les uns des autres, j'aurais pu &ecirc;tre bien plus expansif,
+Quintilia, et vous voir sourire &agrave; ma joie candide. Mais, h&eacute;las! j'&eacute;tais
+un aventurier, un b&acirc;tard; vous &eacute;tiez une princesse, et notre hymen
+devait &ecirc;tre un myst&egrave;re. Je n'avais pas le droit de parler de mon bonheur
+et ne pouvais pas me r&eacute;jouir sans avoir l'air insolent et vain.
+Aujourd'hui votre g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; m'accorde un d&eacute;dommagement dont je sens
+toute la grandeur; mais je n'en ai pas besoin. &Ecirc;tre aim&eacute; de vous, vous
+presser dans mes bras et vous appeler ma femme; vous voir moins souvent,
+mais sans t&eacute;moins importuns, sans ennemis de mon bonheur toujours plac&eacute;s
+entre vous et moi; pouvoir me livrer &agrave; mes transports, &agrave; ma
+reconnaissance, sans jamais &ecirc;tre soup&ccedil;onn&eacute; d'aucun vil motif d'int&eacute;r&ecirc;t;
+&ecirc;tre aux pieds de ma ma&icirc;tresse et de ma femme sans avoir l'air de ramper
+devant ma souveraine ou de solliciter ma bienfaitrice, n'est-ce pas l&agrave;
+un bonheur plus sûr et plus vrai? D'ailleurs j'ai contract&eacute; dans la
+solitude et dans le travail des goûts et des habitudes si diff&eacute;rents de
+ce qui se fait autour de vous, que j'y serais perp&eacute;tuellement d&eacute;plac&eacute; et
+malheureux. Laissez-moi dans ma ch&egrave;re obscurit&eacute;. J'ai trouv&eacute; dans mon
+malheur une amie g&eacute;n&eacute;reuse qui m'a sauv&eacute; de moi-m&ecirc;me, qui m'a pr&eacute;serv&eacute;
+du suicide, et qui pendant cinq ans m'a aid&eacute; &agrave; vivre sans chercher &agrave;
+vous arracher de mon c&oelig;ur ni &agrave; ternir la puret&eacute; de votre image dans ma
+m&eacute;moire. Cette amie, c'est l'&eacute;tude. Je serais un ingrat si je
+l'abandonnais &agrave; pr&eacute;sent que j'ai retrouv&eacute; l'objet de tous mes v&oelig;ux.
+Laissez-moi dans ma mansarde; c'est le temple o&ugrave; je l'ai servie, le
+sanctuaire o&ugrave; elle s'est r&eacute;v&eacute;l&eacute;e &agrave; moi, o&ugrave; elle a fait descendre du ciel
+la science v&ecirc;tue de sa robe &eacute;toil&eacute;e. Ma vocation est l&agrave;, j'en suis bien
+convaincu. Permettez-moi d'aller tous les ans passer quelque temps
+aupr&egrave;s de vous; mais que personne ne le sache, et que mon nom s'efface
+de la m&eacute;moire des hommes. Que votre c&oelig;ur soit l'unique page o&ugrave; je le
+retrouve inscrit quand j'irai vous offrir le mien, toujours embras&eacute;
+d'une flamme nouvelle,&raquo; etc.</p>
+
+<p class="image"><img src="images/i012.png"
+alt="Ils virent glisser devant eux une petite barque..."
+width="600" /><br />Ils virent glisser devant eux une petite barque...</p>
+
+
+<p>Le professeur, continuant son r&eacute;cit, apprit &agrave; Saint-Julien qu'apr&egrave;s de
+vains efforts pour arracher Rosenha&iuml;m &agrave; sa retraite, Quintilia avait
+fini par consentir &agrave; l'&eacute;pouser secr&egrave;tement et &agrave; retourner sans lui dans
+ses &Eacute;tats. Mais depuis lors elle avait &eacute;t&eacute; passer tous les hivers un
+certain temps &agrave; Paris, et tous les &eacute;t&eacute;s Max &eacute;tait venu habiter pendant
+plusieurs semaines le pavillon du parc. Son s&eacute;jour &agrave; Monteregale avait
+toujours &eacute;t&eacute; envelopp&eacute; du plus profond myst&egrave;re, et toujours il &eacute;tait
+venu &agrave; l'improviste, procurant ainsi &agrave; sa femme la plus douce surprise
+et lui prouvant qu'il comptait sur elle au point de ne jamais craindre
+d'arriver mal &agrave; propos. &laquo;Cette union a toujours &eacute;t&eacute; si belle et si pure,
+continua le professeur, qu'elle prouve l'excellence des lois de
+Lycurgue, qui enjoignaient aux maris de n'aller trouver leurs femmes
+qu'avec toutes les pr&eacute;cautions que prennent les amants pour n'&ecirc;tre pas
+observ&eacute;s.&raquo;</p>
+
+<p>Saint-Julien, &agrave; l'invitation du professeur, ouvrit au hasard plusieurs
+lettres de Max et de la princesse, et y trouva partout les expressions
+d'une tendresse exalt&eacute;e jointe &agrave; la confiance la plus absolue et &agrave;
+l'amiti&eacute; la plus douce et la plus sainte. En voici quelques-unes que
+Saint-Julien lut au hasard par fragments:</p>
+
+<p>&laquo;...Autrefois, Max, je fis un beau r&ecirc;ve: je m'imaginai qu'il suffisait
+d'&ecirc;tre sans d&eacute;tour pour &ecirc;tre sainement jug&eacute;, et que la bouche qui ne
+mentait pas devait &ecirc;tre &eacute;cout&eacute;e avec confiance. Je me persuadais que la
+vertu &eacute;tait un v&ecirc;tement d'or &eacute;clatant qui devait faire remarquer les
+justes au milieu de la foule; je croyais que nul ne pouvait feindre la
+s&eacute;r&eacute;nit&eacute; d'une &acirc;me pure, et que le calme n'habitait point les fronts
+souill&eacute;s. Je me trompais, puisque je fus cent fois la dupe des tra&icirc;tres;
+et alors je cessai de me r&eacute;volter contre les injustices d'autrui &agrave; mon
+&eacute;gard. Tous ces hommes qui me jugent et me condamnent ont sans doute &eacute;t&eacute;
+tromp&eacute;s aussi souvent que moi. Toutes ces convictions, qui composent la
+voix de l'opinion, ont sans doute &eacute;t&eacute; troubl&eacute;es et abus&eacute;es par les
+m&eacute;chants comme le fut la mienne. Si l'on me confond avec ceux qui
+mentent, c'est la faute de ceux-ci, et non celle du monde, qui craint et
+qui se m&eacute;fie avec raison de ce qu'il ne comprend pas. Je ne m&eacute;prise donc
+pas le monde, je ne le hais pas; mais je ne veux jamais l'aduler ni le
+craindre. C'est un g&eacute;ant aveugle, qui va fauchant indistinctement le
+froment et l'ivraie. Ha&iuml;ssons les fourbes qui ont crev&eacute; l'&oelig;il du
+cyclope, et laissons-le passer sans lui nuire et sans souffrir qu'il
+nous nuise. Laissons-le passer comme une montagne qui croule, comme un
+torrent qui suit son cours. Il est au sein des plaines des oasis o&ugrave; l'on
+peut aller vivre ignor&eacute;, loin des vains bruits de l'orage. C'est dans
+ton c&oelig;ur, Max, que je me suis retir&eacute;e et que je vis au milieu des
+vivants sans avoir rien de commun avec eux. . .
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . .</p>
+
+<p class="image"><img src="images/i013.png"
+alt="Saint-Julien s'assit sur les marches du tombeau."
+width="600" /><br />Saint-Julien s'assit sur les marches du tombeau.</p>
+
+<p>&laquo;Je suis d&eacute;cid&eacute;e &agrave; laisser dire. Je ne me baisserai pas pour regarder si
+l'on a mis de la boue sur le chemin o&ugrave; je dois passer. Je passerai, et
+j'essuierai mes pieds au seuil de ta maison; et tu me recevras dans tes
+bras, car toi, tu sais bien que je suis pure.&raquo;</p>
+
+<p>Voici la r&eacute;ponse de Max:</p>
+
+<p>&laquo;Tu as raison, mon amie. Tu es ma femme et ma s&oelig;ur, tu es ma ma&icirc;tresse,
+mon bonheur et ma gloire. Que m'importe le reste? Je sais qui tu es et
+ce que tu as &eacute;t&eacute; pour moi depuis vingt ans; car il y a vingt ans que
+nous nous aimons, Quintilia! Je n'&eacute;tais qu'un enfant lorsqu'on m'envoya
+repr&eacute;senter un vieillard &agrave; la c&eacute;r&eacute;monie de tes noces. Tu avais douze
+ans, et nous &eacute;tions trop petits pour monter sur le grand tr&ocirc;ne ducal
+qu'on avait &eacute;lev&eacute; pour nous. Il fallut que le digne abb&eacute; Scipione te
+pr&icirc;t dans ses bras pour t'asseoir sur le si&egrave;ge de brocart; et, sans
+l'aimable duc de Gurck, qui &eacute;tait plus grand que moi, et qui dans ce
+temps-l&agrave; ne songeait gu&egrave;re &agrave; &ecirc;tre mon rival, je n'aurais pu m'asseoir &agrave;
+tes c&ocirc;t&eacute;s. C'est moi qui te mis au doigt l'anneau nuptial. &Ocirc; le premier
+beau jour de ma vie! je ne t'oublierai jamais, et jamais je ne me
+lasserai de te repasser joyeusement dans ma m&eacute;moire. Que vous &eacute;tiez d&eacute;j&agrave;
+belle, &ocirc; ma petite princesse, avec vos grands yeux noirs, vos joues
+vermeilles et velout&eacute;es, vos cheveux boucl&eacute;s sur vos &eacute;paules, et cette
+grande robe de drap d'argent dont vous ne pouviez tra&icirc;ner la queue
+longue, et cette immense fraise de dentelle o&ugrave; votre petite t&ecirc;te
+prenait des attitudes royales, tandis que votre sourire espi&egrave;gle
+d&eacute;mentait toute cette gravit&eacute; affect&eacute;e! Savez-vous que j'&eacute;tais d&eacute;j&agrave;
+amoureux comme un fou? Ne vous souvenez-vous pas de la d&eacute;claration que
+je vous fis apr&egrave;s la c&eacute;r&eacute;monie, en jouant aux jonchets avec vous dans la
+chambre de votre gouvernante? La ch&egrave;re mistress White voulut m'imposer
+silence; mais vous pr&icirc;tes un air majestueux pour lui dire: &laquo;&Agrave; pr&eacute;sent,
+White, je suis mari&eacute;e, et personne n'a le droit de se m&ecirc;ler de ma
+conduite. Monsieur le chevalier, vous &ecirc;tes mon &eacute;poux, le seul que je
+connaisse, le seul que j'accepte et que j'aime. Si M. le duc de
+Monteregale s'imagine que je suis sa femme, il se trompe. On dit qu'il
+est vieux et laid: je le d&eacute;teste. S'il vient me menacer, je lui ferai la
+guerre, et vous le tuerez, n'est-ce pas, chevalier?&raquo; Alors, comme
+mistress White, malgr&eacute; l'inconvenance de ces propos, ne pouvait
+s'emp&ecirc;cher de sourire, vous lui d&icirc;tes d'un ton imposant: &laquo;De quoi
+riez-vous, White? N'avons-nous pas lu ensemble l'histoire de David
+combattant Goliath?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Oh! que vous &eacute;tiez gentille, ma ch&egrave;re femme! quelle singuli&egrave;re petite
+fille vous faisiez! Sensible et mutine, caressante et irritable, bonne
+et col&egrave;re, jouant toujours un grand r&ocirc;le de reine qui semblait aller
+tout naturellement &agrave; votre petite personne, r&eacute;citant des vers latins,
+improvisant des discours de r&eacute;ception, condamnant &agrave; mort votre perruche
+et lui faisant gr&acirc;ce avec gravit&eacute;, demandant pardon &agrave; votre bonne quand
+vous l'aviez afflig&eacute;e, et l'embrassant avec les gr&acirc;ces insinuantes d'une
+petite femme. . . . . . . Je n'oublierai jamais rien de tout cela, ch&egrave;re amie,
+quoique ce soit d&eacute;j&agrave; si loin, si loin!</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;videmment on pensait d&egrave;s ce temps-l&agrave; &agrave; nous marier tout de bon,
+aussit&ocirc;t que le duc de Monteregale, qu'on savait bien d&egrave;s lors atteint
+d'une maladie mortelle, vous aurait laiss&eacute;e libre. Le souverain qui vous
+pers&eacute;cute, et qui, je crois, m'a fait l'honneur de me mettre au monde,
+voulait absolument que vos biens fussent l'apanage d'un de ses prot&eacute;g&eacute;s.
+Mais qu'il est heureux pour nous que la destin&eacute;e ait d&eacute;jou&eacute; ses projets!
+Si j'&eacute;tais maintenant ton mari publiquement, je serais peut-&ecirc;tre ton
+ma&icirc;tre, peut-&ecirc;tre ton esclave. Qui sait? Que seraient devenus nos
+caract&egrave;res dans ce conflit de volont&eacute;s &eacute;trang&egrave;res occup&eacute;es &agrave; nous
+fa&ccedil;onner selon leurs int&eacute;r&ecirc;ts, sans se soucier de notre affection et de
+notre bonheur? Vois comme nous avons raison de croire &agrave; la Providence!
+c'est elle qui nous a s&eacute;par&eacute;s pour nous r&eacute;unir ensuite avec toutes les
+conditions d'ind&eacute;pendance et de confiance mutuelle qui devaient assurer
+la dur&eacute;e de notre union: c'est &agrave; toi seule que je t'ai due; ou plut&ocirc;t
+c'est &agrave; Dieu, qui, touch&eacute; de mon d&eacute;sespoir, te gardait &agrave; moi, fid&egrave;le et
+sainte femme, en qui je me repose comme en lui.</p>
+
+<p>&laquo;Laisse donc dire, et crois en moi! Quand l'univers se l&egrave;verait en masse
+pour te lapider, je saurais bien encore te d&eacute;fendre et te faire un
+rempart de mon corps. Laisse dire. N'aie jamais l'air de savoir si on
+dit du mal de toi. Lis les pamphlets des beaux esprits de ta cour si
+cela t'amuse; mais ne t'en f&acirc;che jamais, car tu aurais l'air de les
+avoir lus, et c'est un honneur qu'il ne faut leur faire qu'&agrave; leur insu.
+Agis toujours comme si tu comptais sur la justice de l'opinion; c'est la
+seule prudence que je t'enseignerai. Pour le reste, fais ce que tu
+voudras, et ne crois jamais que tu aies des explications &agrave; me donner sur
+quoi que ce soit. Que peut le monde sur notre bonheur? Penses-tu
+qu'entre ses paroles et la tienne j'h&eacute;site un instant? Qu'ai-je besoin
+de savoir comment tu agis avec les autres? Ne sais-je pas comment tu as
+agi envers moi? Depuis vingt ans que nous nous connaissons, m'as-tu dit
+un mot qui s'&eacute;cart&acirc;t de la v&eacute;rit&eacute;? m'as-tu fait une promesse que tu
+n'aies pas religieusement accomplie?</p>
+
+<p>&laquo;Oh! qu'il est beau le monde que nous habitons &agrave; nous deux! nous y
+sommes seuls, aucune voix f&acirc;cheuse du dehors n'en trouble la d&eacute;licieuse
+harmonie. Les fl&egrave;ches que d'impuissants ennemis nous lancent viennent
+mourir &agrave; nos pieds, et tu les regardes tomber en souriant. L'orage
+gronde l&agrave;-bas, mais nous, retir&eacute;s sur les cimes &eacute;lev&eacute;es, pr&egrave;s des cieux,
+nous voyons les anges nous appeler au travers d'un voile d'azur, et nous
+entendons leurs divins concerts, auxquels nos &acirc;mes ardentes m&ecirc;lent leurs
+pieuses inspirations, etc.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; cette lettre, Quintilia r&eacute;pondait ainsi:</p>
+
+<p>&laquo;Que je t'aime, mon Allemand, avec ta bont&eacute; na&iuml;ve et ta po&eacute;sie
+enthousiaste! toujours le m&ecirc;me depuis tant d'ann&eacute;es! Nous avons donc
+trouv&eacute; le secret d'&ecirc;tre toujours amants, quoique mari&eacute;s? car nous sommes
+mari&eacute;s, sais-tu cela? moi, je n'y pense jamais, except&eacute; quand on
+m'engage de la part de mes chers cousins, les princes voisins, &agrave; prendre
+un &eacute;poux de leur choix. Alors, en songeant &agrave; l'opportunit&eacute; de leurs
+instances et au succ&egrave;s probable de leurs intrigues, il me prend des
+acc&egrave;s d'une gaiet&eacute; persifleuse dont plus d'un bel esprit d'ambassade
+s'est mordu la l&egrave;vre en temps et lieu. Oui, oui, mon enfant, nous avons
+bien fait de cacher notre bonheur et d'interdire l'acc&egrave;s de notre Eden
+aux profanes dont le souffle en aurait terni l'&eacute;clat. Le mariage, tel
+que le monde l'a fait, est le plus amer et le plus d&eacute;risoire des
+parjures de l'homme envers Dieu. &Agrave; pr&eacute;sent, je vois comme dans les cours
+et autour des princes les plus religieux serments servent aux plus viles
+intrigues, et je m'applaudis de ne t'avoir pas jet&eacute; au milieu de ces
+hommes et de ces choses-l&agrave;. Tu sais &agrave; peine que tout cela existe; tu es
+plus heureux que moi, Max! tu ne vois pas ces turpitudes; quand tu
+quittes ta ch&egrave;re retraite, c'est pour &ecirc;tre plus heureux encore aupr&egrave;s de
+ta femme. Moi, je les traverse, et au sein de ce monde bruyant je suis
+seule et triste. Mais souvent au milieu de la foule ton image
+m'appara&icirc;t, et, comme une c&eacute;leste r&eacute;v&eacute;lation, me remplit de force et
+d'esp&eacute;rance. Alors je songe aux jours de bonheur qui nous r&eacute;unissent, et
+je les vois si purs, si enivrants, que je me soumets &agrave; les acheter au
+prix des peines et des fatigues de ma vie pr&eacute;sente. Oh! je les
+ach&egrave;terais au prix de mon sang, et je ne croirais pas les avoir trop
+pay&eacute;s!</p>
+
+<p>&laquo;Parfois, au milieu d'un bal splendide, abrutie en quelque sorte par
+l'ennui de la repr&eacute;sentation, une circonstance l&eacute;g&egrave;re, un son, le parfum
+d'une fleur, me r&eacute;veille et me ranime tout &agrave; coup; frapp&eacute;e d'une &eacute;motion
+inexplicable, il me semble que je viens d'entendre ta voix ou de
+respirer tes cheveux; je tressaille, mon c&oelig;ur bat avec violence, c'est
+comme si j'allais mourir. Alors je m'enfuis, je m'enfonce dans l'ombre
+des jardins, et je vais pleurer de souffrance et de bonheur dans notre
+cher pavillon. Quelquefois par de violentes aspirations je voudrais
+franchir l'espace et suivre ma pens&eacute;e qui s'&eacute;lance vers toi; mon d&eacute;sir
+devient un feu qui consume ma poitrine, la force me manque. J'accuse le
+destin qui nous s&eacute;pare; pr&ecirc;te &agrave; renier mon bonheur, je pleure et je
+perds courage. Mais alors je descends dans le caveau, et, sur la tombe
+qu'autrefois je te fis &eacute;lever, je pleure de joie et je remercie Dieu qui
+t'a rendu &agrave; moi. J'aime &agrave; ouvrir cette tombe vide o&ugrave; nous serons &agrave;
+jamais r&eacute;unis un jour; j'aime &agrave; contempler cette bo&icirc;te o&ugrave; j'enferme
+aujourd'hui nos lettres, et o&ugrave; je fis v&oelig;u autrefois d'enfermer mon c&oelig;ur
+afin qu'il te rest&acirc;t fid&egrave;le et que mon amour fût enseveli vivant avec
+toi, etc.&raquo;</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="XXII" id="XXII"></a>XXII.</h3>
+
+
+<p>La lecture de ces lettres affecta Julien d'un sentiment douloureux.</p>
+
+<p>&laquo;J'en ai assez vu, Monsieur, dit-il au professeur, si la princesse veut
+m'humilier par la comparaison qu'elle fait de mon caract&egrave;re avec celui
+de M. Max...</p>
+
+<p>&mdash;Je pr&eacute;sume que la princesse, interrompit le professeur, ne fait aucune
+comparaison entre vous deux; mais &eacute;coutez le reste de cette histoire:</p>
+
+<p>&laquo;Le jour du bal entomologique, le chevalier Max arriva d&eacute;guis&eacute; par mes
+soins, et la princesse, surprise au milieu des ennuis de la diplomatie
+qu'elle s'effor&ccedil;ait en vain de couvrir par le bruit des f&ecirc;tes, ne re&ccedil;ut
+jamais son &eacute;poux avec tant de joie. Il fut d'abord install&eacute; comme de
+coutume dans ce pavillon. Mais lorsqu'elle eut compris les menaces et
+les pri&egrave;res du duc de Gurck, elle pensa qu'au lieu de cacher Max il
+serait peut-&ecirc;tre bient&ocirc;t n&eacute;cessaire de le faire para&icirc;tre. Ce n'est pas
+que la princesse tienne &agrave; se justifier des horribles soup&ccedil;ons que les
+cabinets de ses voisins affectent d'avoir con&ccedil;us &agrave; cet &eacute;gard; elle sait
+bien que ce sont l&agrave; de mis&eacute;rables ruses; et, quant &agrave; l'opinion publique,
+elle a trop appris &agrave; ses d&eacute;pens le cas qu'elle en doit faire pour plier
+maintenant devant elle. Mais la crainte d'une invasion l'emp&ecirc;chera de
+braver trop ouvertement le ressentiment d'un prince plus puissant
+qu'elle. Elle ne veut pas exposer la libert&eacute; de ses sujets pour une
+question d'orgueil personnel.</p>
+
+<p>&laquo;Il a donc &eacute;t&eacute; d&eacute;cid&eacute; que Max cesserait de se cacher, et vivrait
+tranquillement &agrave; la r&eacute;sidence sous un nom suppos&eacute;, afin de se laisser
+reconna&icirc;tre au besoin. Peu d&eacute;sireux de se montrer en public, il habite
+un lieu retir&eacute;, et ne se montre gu&egrave;re autour du palais. Personne
+jusqu'ici n'a fait attention &agrave; lui. Quinze ans d'absence l'ont tellement
+chang&eacute;, qu'il serait difficile qu'on le reconnût s'il ne produisait des
+preuves de son identit&eacute;. C'est ce qu'il fera aupr&egrave;s du duc de Gurck. Il
+a exist&eacute; entre eux des rapports particuliers dans lesquels le duc ne
+s'est pas conduit d'une mani&egrave;re assez honorable pour d&eacute;sirer que Max
+soit encore vivant. Il baissera le ton d&egrave;s que l'&eacute;poux de la princesse
+lui aura dit deux mots en particulier. C'est ce qui doit arriver ce soir
+m&ecirc;me; car, apr&egrave;s s'&ecirc;tre amus&eacute;e de l'arrogance de Gurck, Son Altesse
+commence &agrave; ne pouvoir plus la tol&eacute;rer.</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant, Monsieur, que vous &ecirc;tes au courant, lisez les derni&egrave;res
+lettres que Max &eacute;crivait, il y a peu de jours, &agrave; Son Altesse:</p>
+
+<p>&laquo;Sais-tu, ma ch&egrave;re enfant, que l'on cause beaucoup sur ton compte, et
+que de grands seigneurs, si humbles et si flexibles devant toi aux
+lumi&egrave;res du bal, tiennent des propos impertinents dans les all&eacute;es
+sombres de ton jardin? Comme ils ont peu de m&eacute;fiance du pavillon, ils
+viennent souvent s'asseoir dans l'obscurit&eacute; sur les bancs qui
+l'entourent, et, s&eacute;par&eacute; d'eux par les persiennes du petit salon,
+j'entends leurs fades quolibets. Dieu me pr&eacute;serve de te les r&eacute;p&eacute;ter et
+de te nommer les sots qui les inventent! Si, les croyant tes amis, tu le
+confiais &agrave; eux, mon devoir serait de t'&eacute;clairer sur leur compte; mais je
+sais le cas que tu fais d'eux tous, et je n'en fais pas plus de leurs
+discours que toi de leur personne.</p>
+
+<p>&laquo;Il faut pourtant que je te fasse part d'une observation qui m'est venue
+en &eacute;coutant gloser sur ton entourage et tes habitudes. On dit que tes
+secr&eacute;taires intimes, tes &eacute;cuyers et tes pages sont tes amants. Eh bien!
+moi, j'ai bien autre chose &agrave; te reprocher, &agrave; propos de tes &eacute;cuyers et de
+tes pages! je trouve que tu ne les traites pas assez comme des hommes.
+Tu les choisis beaux et bien faits, et tu ne mettrais pas plus de soin &agrave;
+acheter un cheval qu'&agrave; enr&ocirc;ler un serviteur. Tu leur donnes des
+fonctions et des habits d'homme, mais tu leur fais jouer un r&ocirc;le de
+l&eacute;vrier; ils courent devant toi ou dorment &agrave; tes pieds comme de vrais
+petits chiens, et tu n'y fais pas plus attention que s'ils n'&eacute;taient pas
+de la m&ecirc;me esp&egrave;ce que toi et moi.</p>
+
+<p>&laquo;Cela n'est pas bien, ma ch&egrave;re femme. Tu n'es pas orgueilleuse, je le
+sais; tu n'agis ainsi que par simplicit&eacute; et par &eacute;tourderie. Mais tu es
+imprudente et cruelle peut-&ecirc;tre sans le savoir. Songes-tu bien que ces
+hommes-l&agrave; sont jeunes, qu'ils sont capables d'ambition et d'amour? Si,
+dans l'esp&eacute;rance d'atteindre &agrave; une condition plus &eacute;lev&eacute;e, ils supportent
+le ridicule de leur condition pr&eacute;sente, voil&agrave; des gens que tu avilis ou
+que tu aides au moins &agrave; s'avilir eux-m&ecirc;mes. Si c'est par affection pour
+toi qu'ils se soumettent &agrave; tous tes petits caprices, songes-tu bien
+qu'il faut reconna&icirc;tre cette affection par la tienne ou passer pour
+ingrate? Tu es douce envers eux, je le sais, tu ne les humilies ni par
+tes paroles ni par tes mani&egrave;res. Tu les combles de pr&eacute;sents, et tu
+flattes tous leurs goûts avec prodigalit&eacute;. Ils doivent t'adorer,
+Quintilia; car je sais combien tu mets de d&eacute;licatesse et de gr&acirc;ce dans
+toutes tes relations. Mais ne pense pas que ce soit assez pour les
+rendre heureux, s'ils te ch&eacute;rissent comme ils le doivent. Tes douces
+paroles et tes aimables sourires, s'ils ont un peu de s&eacute;rieux dans
+l'esprit et de fiert&eacute; dans l'&acirc;me, ne peuvent les consoler de la
+continuelle mascarade &agrave; laquelle tu les condamnes. Tu exposes leur c&oelig;ur
+&agrave; bien des dangers; ils sont jeunes, impr&eacute;voyants, avantageux peut-&ecirc;tre;
+tu les attires vers toi, tu les admets &agrave; ton intimit&eacute;, tu leur montres
+na&iuml;vement tout ce caract&egrave;re ext&eacute;rieur de bonhomie, de gaiet&eacute; et de folle
+camaraderie qui ferait tourner la t&ecirc;te &agrave; ma&icirc;tre Cantharide lui-m&ecirc;me si
+l'amour des insectes ne le retenait au fond du pavillon &agrave; l'abri de tes
+s&eacute;ductions innocentes; et quand les pauvres fous se sont flatt&eacute;s d'avoir
+au moins ta confiance, ils s'aper&ccedil;oivent que tu ne leur as montr&eacute; que
+ton v&ecirc;tement. Ils s'effraient de ne pas conna&icirc;tre le myst&egrave;re de ta
+destin&eacute;e. Ils se demandent si tu es un ange ou un d&eacute;mon, un de ces
+rochers de glace que le soleil ne fond jamais, ou un de ces torrents
+fougueux qui tombent &agrave; grand bruit, d&eacute;vastant tout ce qui s'oppose &agrave;
+leur course fantasque et terrible. Alors, Quintilia, ces hommes, s'ils
+sont m&eacute;chants, deviennent tes ennemis. C'est l&agrave; le moindre inconv&eacute;nient
+&agrave; mes yeux; tes ennemis n'existent pas pour moi. Mais si ces hommes sont
+bons, ils deviennent malheureux. C'est ce qui est arriv&eacute; &agrave; Saint-Julien.
+Crois-moi, il t'aime; que ce soit d'amour ou d'amiti&eacute;, il t'aime
+assur&eacute;ment, et il souffre d'&ecirc;tre si bien trait&eacute; et si peu aim&eacute;; car,
+d'apr&egrave;s ce que tu m'as dit de lui, c'est un homme d&eacute;licat et
+intelligent. Ne joue pas avec son repos, ma ch&egrave;re amie; explique-toi
+avec lui; si tu as pour lui plus de confiance et d'estime que pour les
+autres, ne le lui laisse pas ignorer. Si tu n'en fais pas plus de cas
+que de Galeotto ou de ta chevrette, ne lui laisse pas concevoir des
+esp&eacute;rances funestes; car ton c&oelig;ur est &agrave; moi, je le sais, et ma piti&eacute;
+pour les autres ne va pas jusqu'&agrave; vouloir partager avec eux, au moins!&raquo;</p>
+
+<p>R&eacute;ponse:</p>
+
+<p>&laquo;Nous nous sommes si peu vus hier soir que je n'ai pas eu le temps de
+m'expliquer avec toi compl&egrave;tement sur le compte de Saint-Julien. Voici
+une heure dont je puis disposer pour t'&eacute;crire, tandis que Saint-Julien
+lui-m&ecirc;me griffonne autre chose sous ma dict&eacute;e. Je veux te tirer
+d'inqui&eacute;tude &agrave; ce sujet, afin de n'avoir plus &agrave; te parler ce soir que de
+toi.</p>
+
+<p>&laquo;D'abord il faut que je convienne que j'ai peut-&ecirc;tre des torts envers
+les autres. Je suis bien &eacute;tourdie et souvent bien &eacute;go&iuml;ste dans mon ennui
+et dans mes amusements. Cela vient de ce que je vis toujours seule au
+milieu de tous, n'aimant qu'un souvenir, ne contemplant qu'une forme
+absente, et ne pouvant partager les impressions de ceux qui vivent &agrave; mes
+c&ocirc;t&eacute;s. Quand je sors de mes r&ecirc;veries pour tomber au milieu d'eux dans la
+r&eacute;alit&eacute;, je suis comme une somnambule qui fait des choses bizarres et
+inattendues dans un &eacute;tat qui n'est ni la veille ni le sommeil. On
+m'accuse d'&ecirc;tre tr&egrave;s-fantasque, et vraiment je vois bien que cela est.
+J'ai mille caprices qui s'&eacute;vanouissent avant d'&ecirc;tre satisfaits. Dans les
+efforts que je fais pour chasser ma tristesse ou ma joie int&eacute;rieure, je
+semble brusque et froide &agrave; ceux qui tout &agrave; l'heure me trouvaient
+expansive et douce. J'essaierai de me corriger, je te le promets. Mais
+j'aurai bien de la peine &agrave; &ecirc;tre comme tout le monde, &agrave; m'apercevoir &agrave;
+toute heure de ce qui se passe autour de moi, &agrave; pr&eacute;voir les
+inconv&eacute;nients de chaque chose, &agrave; &eacute;viter le danger pour moi ou pour
+autrui. Il en est un que je ne puis jamais craindre, c'est celui d'&ecirc;tre
+distraite de toi; et cette grande s&eacute;curit&eacute; o&ugrave; je vis pour moi-m&ecirc;me,
+cette confiance que j'ai dans ma force contre tout ce qui n'est pas toi,
+me rend insensible en apparence aux souffrances des autres. C'est que je
+ne vois pas, c'est que je ne comprends pas ce qu'ils disent, ce qu'ils
+font et ce qu'ils pensent; c'est que je ne sais moi-m&ecirc;me ni ce que je
+dis ni ce que je fais en pensant &agrave; toi. Oui, cela est de l'&eacute;go&iuml;sme. Tu
+as raison de me gronder, j'aviserai &agrave; mieux r&eacute;fl&eacute;chir.</p>
+
+<p>&laquo;Mais, pour le moment, je crois qu'il y a peu de mal de fait, s'il y en
+a. Ceux qui pouvaient devenir mes ennemis ou mes victimes sont &eacute;loign&eacute;s.
+Je n'ai autour de moi que la Gina, que j'aime et qui le m&eacute;rite,
+Galeotto et Saint-Julien. Le Galeotto, pour commencer, est, je t'assure,
+de la v&eacute;ritable esp&egrave;ce des chiens savants. Je ne suis point injuste, et
+il ne faut pas me dire que je me trompe ou que je lui fais injure en le
+traitant comme tel. C'est un petit &ecirc;tre sans c&oelig;ur et sans t&ecirc;te, joli,
+bien peign&eacute;, plein de caquet, de bons petits mots, &eacute;quivalant &agrave; la danse
+des roquets sur leurs pattes de derri&egrave;re. Il n'aime personne, ni moi, ni
+la Ginetta, qui cependant, je crois, l'aime un peu plus que son
+confesseur ne le lui a permis. Il aime les bonbons, les rubans, les
+plumes, la danse, les feux d'artifice, les chevaux barbes, les bagues de
+pierreries et les compliments. Je l'ai pris pour sa jolie personne, j'en
+conviens. Serait-il convenable que le manteau ducal de Mon Altesse fût
+port&eacute; par un nain difforme ou par un n&eacute;grillon? C'&eacute;tait la mode
+autrefois, mais c'&eacute;tait une vilaine mode. J'ai horreur des monstres,
+j'aime &agrave; m'entourer de belles choses et de beaux visages. J'aime le luxe
+en tout, j'aime les beaux appartements, les beaux costumes, les beaux
+chiens, les beaux pages, les belles fleurs, les belles pipes, les
+parfums, la musique, le beau temps, les grandes f&ecirc;tes, tout ce qui
+flatte les sens d'une mani&egrave;re noble. En cela je tiens du Galeotto; mais
+j'ai de plus que lui une t&ecirc;te et un c&oelig;ur, et je m&ecirc;le le goût des arts &agrave;
+mes fantaisies. Tu aimes cela en moi, et tu t'amuses quelquefois un jour
+entier &agrave; me dessiner un costume de bal. Aussi tu en as toujours
+l'&eacute;trenne. Quel plaisir de le tirer pour la premi&egrave;re fois de son coffre,
+et de te recevoir au pavillon dans mon plus bel attirail de reine! Tu me
+regardes avec tant de plaisir, il te passe par la t&ecirc;te tant d'amour, de
+fant&ocirc;mes, de po&eacute;sie et de d&eacute;lire quand tu me poss&egrave;des &agrave; toi seul, dans
+tout l'&eacute;clat de ma richesse et de ma coquetterie! car je suis coquette,
+tu le sais, et je ne le nie pas. Mais je ne montre &agrave; la foule que la
+parure dont tu as joui avant elle, et la foule qui m'admire n'a m&ecirc;me en
+cela que ton reste.</p>
+
+<p>&laquo;Mais me voici loin de Galeotto. Je te disais donc et je te r&eacute;p&egrave;te que
+celui-l&agrave; n'a rien &agrave; craindre aupr&egrave;s de moi, et vivra, tant que je
+voudrai, de pralines et de bouts rim&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;Quant &agrave; Julien, c'est autre chose. Celui-l&agrave; aussi, je l'ai choisi sur
+sa bonne mine; mais comme j'ai trouv&eacute; en lui plut&ocirc;t l'expression d'une
+&acirc;me noble que l'&eacute;clat d'une beaut&eacute; d'apparat, j'en ai fait non un page,
+mais un secr&eacute;taire intime, c'est-&agrave;-dire un agr&eacute;able compagnon d'&eacute;tudes,
+un ami sinc&egrave;re et une esp&egrave;ce de confident de mes projets philosophiques,
+litt&eacute;raires, scientifiques, politiques, etc.; car que n'ai-je pas dans
+la t&ecirc;te? Et tu travailles sans cesse &agrave; agrandir le cercle o&ugrave; mon &acirc;me
+avide s'&eacute;lance, n'aimant que toi dans toute cette cr&eacute;ation, que j'aime &agrave;
+cause de toi!</p>
+
+<p>&laquo;J'aime et j'estime Saint-Julien, sois en sûr. Je ne joue pas avec son
+repos, j'en serais d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e. Je sais qu'il m'aime plus que ne
+voudrais. Cela s'est fait je ne sais comment; car je croyais ne lui
+avoir montr&eacute; de mon caract&egrave;re que ce qui devait &eacute;tablir entre lui et moi
+une amiti&eacute; virile. Le mal est arriv&eacute;. Je t&acirc;cherai de le r&eacute;parer et de
+lui faire comprendre ce qu'il peut et doit esp&eacute;rer et conna&icirc;tre de moi.
+Malheureusement il se m&ecirc;le dans son amour des id&eacute;es de bl&acirc;me et de
+soup&ccedil;on que je r&eacute;pugne &agrave; combattre moi-m&ecirc;me. Nous verrons. Il faudra
+peut-&ecirc;tre que tu m'aides; nous en reparlerons. Adieu jusqu'&agrave; ce soir.
+Aime-moi, Max, aime-moi telle que je suis, aime mes d&eacute;fauts et mes
+travers. Si tu en avais, je les aimerais.&raquo;</p>
+
+<p>Le billet suivant, plus r&eacute;cemment dat&eacute; que les pr&eacute;c&eacute;dents, &eacute;tait le
+dernier de la collection.</p>
+
+<p>&laquo;Ma ch&egrave;re femme, puisque je ne puis te voir avant cette nuit, je veux
+t'&eacute;crire un mot tout de suite. Julien m'a ouvert son c&oelig;ur: il t'aime
+passionn&eacute;ment; mais on a troubl&eacute; son esprit de mille contes absurdes et
+odieux. Je lui ai conseill&eacute; de rester pr&egrave;s de toi et de t&acirc;cher de
+changer son amour en une douce et bienfaisante amiti&eacute;. Seconde ses
+efforts, sois indulgente et bonne avec lui. Ne te f&acirc;che pas si dans les
+commencements son langage ressemble plus &agrave; la passion qu'au sentiment.
+C'est un enfant, mais un enfant excellent, dont il faudrait fortifier
+l'esprit et tranquilliser l'&acirc;me. Je d&eacute;sire que tu le gardes et qu'il te
+soit un ami fid&egrave;le. Tu as tant d'esprit et de bont&eacute;, que tu peux
+certainement le gu&eacute;rir et le convaincre. Mais, &eacute;coute, chasse de ta
+maison &agrave; l'heure m&ecirc;me ton petit page Galeotto, comme le plus venimeux
+aspic qui se soit jamais cach&eacute; sous les fleurs. Chasse-le tout de suite,
+je t'en dirai la raison ce soir. Je crains que la Ginetta ne soit
+coupable aussi de quelque l&eacute;g&egrave;ret&eacute; envers toi. Il y a une sotte histoire
+de montre et d'horloger &agrave; laquelle je ne comprends rien, et que je ne
+veux pas m&ecirc;me te raconter avant d'avoir pris des informations &agrave; ce
+sujet. Les discours de Julien m'ont prouv&eacute; que la Gina t'es d&eacute;vou&eacute;e
+sinc&egrave;rement, et que sa discr&eacute;tion sur ce qui nous concerne est &agrave; toute
+&eacute;preuve. Mais la coquetterie de cette petite n'est peut-&ecirc;tre pas sans
+inconv&eacute;nients, et tu feras bien, si ce que je pr&eacute;sume se confirme, de la
+gronder fort... et de lui pardonner. &Agrave; ce soir.</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 28em;"><span class="smcap">Spark.</span>&raquo;</span><br />
+</p>
+
+<p class="top5">&laquo;Maintenant nous avons fini, Monsieur, dit le professeur; veuillez me
+suivre.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; dois-je vous suivre, Monsieur? dit Julien. Apr&egrave;s tout ce que je
+viens de lire, je vois qu'&agrave; beaucoup d'&eacute;gards j'ai &eacute;t&eacute; la dupe des plus
+sots mensonges et des plus absurdes pr&eacute;ventions. Je ne puis plus croire
+&agrave; une vengeance indigne de Quintilia. Menez-moi vers elle, Monsieur, ou
+plut&ocirc;t laissez-moi sortir d'ici. Je courrai me jeter &agrave; ses pieds,
+j'obtiendrai mon pardon...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, r&eacute;pondit ma&icirc;tre Cantharide, dans une heure vous serez libre;
+la princesse doit se rendre ici avec le duc de Gurck avant le feu
+d'artifice; vous pourrez la voir lorsqu'elle sortira. En attendant,
+venez avec moi; je compte que vous n'aurez pas la d&eacute;sobligeance de me
+refuser.</p>
+
+<p>Saint-Julien suivit le professeur; il esp&eacute;rait se d&eacute;barrasser de lui
+dans le jardin; mais, en traversant les all&eacute;es que l'on commen&ccedil;ait &agrave;
+illuminer, il vit qu'il &eacute;tait suivi de pr&egrave;s par les quatre hommes qui
+l'avaient emmen&eacute;. Il fallait se r&eacute;signer et ob&eacute;ir de bonne gr&acirc;ce aux
+volont&eacute;s obs&eacute;quieuses du professeur.</p>
+
+<p>On le fit entrer au palais par de petits escaliers. Il se flatta alors
+qu'on allait le reconduire &agrave; son appartement, et l'y tenir prisonnier
+jusqu'&agrave; son explication avec Quintilia. Il en tirait un bon augure;
+mais, &agrave; sa grande surprise, on le fit entrer dans les appartements de la
+princesse, et le professeur, l'ayant accompagn&eacute; jusqu'au cabinet de
+travail, lui remit une petite cl&eacute; en lui disant:</p>
+
+<p>&laquo;Veuillez ouvrir le coffre de sandal et prendre connaissance des papiers
+qu'il contient.</p>
+
+<p>Puis il le salua profond&eacute;ment, et sortit apr&egrave;s l'avoir enferm&eacute; &agrave; double
+tour dans le cabinet. Saint-Julien jeta la cl&eacute; par terre avec d&eacute;pit.</p>
+
+<p>&mdash;Et que m'importe &agrave; pr&eacute;sent? s'&eacute;cria-t-il. Qu'ai-je besoin de vous
+respecter, si vous ne songez plus avec moi qu'&agrave; vous faire craindre! &Ocirc;
+Quintilia! votre orgueil m'a perdu! Pourquoi m'avez-vous trait&eacute; comme un
+ancien ami, moi qui ne vous connaissais pas? Max m&eacute;rite tout votre amour
+par sa confiance; mais &agrave; quel autre avez-vous donn&eacute; le droit de croire
+ainsi en vous sans &ecirc;tre ridicule? H&eacute;las! il eût fallu vous deviner!...
+Vous avez &eacute;t&eacute; trop exigeante, en v&eacute;rit&eacute;; mais vous deviez vous douter de
+l'affection qui, en d&eacute;pit de mes soup&ccedil;ons, vivait toujours au fond de
+mon c&oelig;ur! Cette haine, cette soif de vengeance, cette folie qui m'a
+port&eacute; au crime, n'&eacute;taient-ce pas les cons&eacute;quences d'une passion
+violente?... Suis-je seul ici? n'&ecirc;tes-vous pas cach&eacute;e derri&egrave;re une
+cloison pour voir et entendre ce que je fais? Quintilia, m'&eacute;coutez-vous?
+Eh bien! &eacute;coutez-moi, &eacute;coutez-moi, je suis un mis&eacute;rable!... Je suis au
+d&eacute;sespoir!...&raquo;</p>
+
+<p>Julien n'en put dire davantage; il se laissa tomber sur une chaise et
+fondit en larmes. Aucun bruit, aucun mouvement ne r&eacute;pondit &agrave; ses
+sanglots. Seul dans la demi-clart&eacute; que jetait la lampe d'alb&acirc;tre, il
+promenait ses regards mornes sur ce cabinet qui lui rappelait de si
+heureux jours. C'est l&agrave; qu'il avait pass&eacute; le seul beau temps de sa vie.
+C'est l&agrave; que pendant six mois il s'&eacute;tait abandonn&eacute; aux douceurs d'une
+amiti&eacute; si sainte et d'une admiration si fervente. Mais combien de
+souffrances et d'agitations! quel si&egrave;cle de peines et d'&eacute;v&eacute;nements le
+s&eacute;parait d&eacute;j&agrave; de cet heureux souvenir! Combien d'injures, de col&egrave;res et
+d'injustices s'&eacute;taient accumul&eacute;es sur sa conscience depuis un mois, un
+mois fatal, plus rempli &agrave; lui seul de soucis et de tergiversations que
+toutes les ann&eacute;es de sa vie! &laquo;Mais que lui dirai-je pour m'excuser?
+pensait-il. Comment pourrai-je lui faire oublier la plus grossi&egrave;re
+insulte qu'un homme puisse faire &agrave; une femme de c&oelig;ur?...&raquo;</p>
+
+<p>Dans ses perplexit&eacute;s, il lui vint &agrave; l'esprit de se conformer aux ordres
+de Quintilia en lisant les papiers renferm&eacute;s dans le coffre. Peut-&ecirc;tre y
+trouverait-il une lettre de la princesse pour lui, et cette id&eacute;e le fit
+tressaillir d'impatience. Il courut au coffre et prit connaissance de
+toutes les lettres qu'il contenait. Il ne s'y trouvait pas une ligne
+pour lui.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="XXIII" id="XXIII"></a>XXIII.</h3>
+
+
+<p>Le biographe de la princesse Quintilia, qui nous a transmis les
+documents relatifs au chevalier Max, n'a jamais pu nous fournir de
+renseignements pr&eacute;cis sur les papiers qu'elle conservait dans son
+secr&eacute;taire. Saint-Julien ne s'est point expliqu&eacute; &agrave; cet &eacute;gard. Il a dit
+seulement quelle impression avait produite sur lui cette lecture. Tout
+nous porte &agrave; croire que c'&eacute;tait une collection de lettres autographes
+adress&eacute;es &agrave; la princesse. Saint-Julien reconnut dans plusieurs de ces
+lettres l'&eacute;criture de Lucioli, avec laquelle il avait eu souvent
+l'occasion de se familiariser.</p>
+
+<p>Quand il eut referm&eacute; le secr&eacute;taire, il cacha son visage dans ses mains
+et resta absorb&eacute; dans ses pens&eacute;es. Puis il le rouvrit et &eacute;crivit &agrave; la
+princesse ce qui suit:</p>
+
+<p>&laquo;Un t&eacute;moignage manquait &agrave; ceux-ci, et je vais vous le fournir de bonne
+gr&acirc;ce. &Agrave; genoux dans votre appartement, seul, et le c&oelig;ur bris&eacute; de
+remords, je d&eacute;clare que j'ai &eacute;t&eacute; inf&acirc;me envers vous, que j'ai pay&eacute; vos
+bienfaits de la plus noire ingratitude. Il me serait facile de faire
+comme tous ceux dont l'&eacute;criture compose ce recueil, c'est-&agrave;-dire de me
+soumettre &agrave; une disgr&acirc;ce m&eacute;rit&eacute;e, et de me consoler en disant tout bas &agrave;
+l'oreille de tout le monde que j'ai &eacute;t&eacute; votre amant. Tous ceux-l&agrave; l'ont
+dit, sans s'inqui&eacute;ter des preuves du contraire qu'ils vous laissaient
+entre les mains. Ils savaient bien que vous r&eacute;pugneriez &agrave; vous en
+servir, que vous &eacute;tiez au-dessus du soup&ccedil;on dans l'esprit de
+quelques-uns, et que vous ne feriez pas assez de cas des autres pour
+vous disculper aupr&egrave;s d'eux. Ainsi, ils vous ont impun&eacute;ment calomni&eacute;e,
+et ils ont eu le monde pour les croire, pour les f&eacute;liciter ou les
+plaindre aux d&eacute;pens de votre honneur. J'ai &eacute;t&eacute; plus criminel qu'eux
+tous; mais je ne serai pas vil. Je ne r&eacute;pondrai pas par un l&acirc;che sourire
+&agrave; ceux qui me demanderont ce qui s'est pass&eacute; entre vous et moi pendant
+six mois de t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te. Je leur dirai: &laquo;Allez demander &agrave; Quintilia quel
+t&eacute;moignage de ma gloire elle a entre les mains. Recevez-le, ce
+t&eacute;moignage, Madame, comme une expiation de mon forfait, comme le cri
+d'une conscience d&eacute;chir&eacute;e. Vous m'aviez accord&eacute; la chaste protection
+d'une s&oelig;ur, et je vous en ai r&eacute;compens&eacute;e par l'insulte et l'outrage. Je
+m&eacute;rite tous les ch&acirc;timents que vous voudrez m'infliger; mais je ne crois
+pas qu'il en existe un plus humiliant et plus atroce que celui que je
+m'inflige moi-m&ecirc;me en signant cet &eacute;crit: <span class="smcap">Louis De Saint-Julien</span>.&raquo;</p>
+
+<p>Louis, ayant pos&eacute; ce papier sur les autres, ferma le coffre de sandal et
+se promena dans la chambre avec agitation. Le hamac suspendu au milieu,
+la lampe bl&ecirc;me et triste, l'&eacute;ventail de plumes de paon oubli&eacute; &agrave; terre &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; d'une pantoufle brod&eacute;e d'argent, un reste de parfum r&eacute;pandu dans
+l'air, minuit qui sonnait &agrave; l'horloge du palais, tout rappelait &agrave;
+Saint-Julien le moment fatal o&ugrave; son erreur l'avait port&eacute; &agrave; une tentative
+odieuse. Avec ses remords et son d&eacute;sespoir, son amour se rallumait plus
+profond et plus grave. Il se jeta &agrave; genoux aupr&egrave;s du hamac, et baisa la
+pantoufle comme une relique; puis il recommen&ccedil;a &agrave; parler avec v&eacute;h&eacute;mence.</p>
+
+<p>&laquo;N'y a-t-il personne ici pour me plaindre? s'&eacute;cria-t-il; car je suis
+encore plus malheureux que coupable. Oh! voyez, voyez mes larmes;
+croyez-vous qu'elles ne soient pas sinc&egrave;res? Quintilia, si vous
+m'entendez, prenez piti&eacute; de moi! Gina, Gina, n'&ecirc;tes-vous pas l&agrave; quelque
+part? ne voulez-vous pas interc&eacute;der pour moi? Vous &ecirc;tes bonne, vous! Et
+vous, Max! vous qui &ecirc;tes heureux, ne serez-vous pas g&eacute;n&eacute;reux avec moi,
+ne me pardonnerez-vous pas, pour qu'elle me pardonne, votre Quintilia,
+votre femme? Ah! je l'aime! oui, je l'aime avec passion; mais je vous
+aime aussi et je ne suis pas jaloux; je souffre, je pleure, voil&agrave;
+tout... Vous ne pouvez pas m'en vouloir, vous savez que j'&eacute;tais fou;
+vous avez vu ce que je souffrais, vous &eacute;tiez mon ami alors! ne
+l'&ecirc;tes-vous plus? Spark, o&ugrave; &ecirc;tes-vous? J'esp&egrave;re en vous! Qu'on me dise
+o&ugrave; est Spark, cet homme si bon et si vrai! qu'on me laisse aller vers
+lui; Spark! Spark!&raquo;</p>
+
+<p>Las de secouer la porte inflexible et d'invoquer les murailles
+silencieuses, Julien se laissa tomber &eacute;puis&eacute; aupr&egrave;s de la fen&ecirc;tre
+entr'ouverte. Il y avait encore bal cette nuit-l&agrave;. Une apparente
+r&eacute;conciliation ayant eu lieu entre la princesse et M. de Gurck, cette
+f&ecirc;te devait clore le mois consacr&eacute; aux plaisirs. Saint-Julien vit le
+grand corps de b&acirc;timent qui donnait sur la C&eacute;lina resplendissant de
+lumi&egrave;res; les sons de l'orchestre arrivaient jusqu'&agrave; lui, et, de l'aile
+obscure o&ugrave; il se trouvait alors, il pouvait voir passer et repasser
+devant les vastes fen&ecirc;tres de la salle de danse les robes brillantes et
+les t&ecirc;tes empanach&eacute;es. Deux ou trois fois il lui sembla reconna&icirc;tre le
+costume grec que la princesse portait souvent. La vue de cette f&ecirc;te
+insouciante aigrit tellement sa douleur, qu'il r&eacute;solut de sortir de son
+inaction, dût-il briser les portes.</p>
+
+<p>Mais la consigne venait apparemment d'&ecirc;tre lev&eacute;e; car la premi&egrave;re porte
+qu'il toucha n'offrit plus aucune r&eacute;sistance, et il se trouva seul dans
+les corridors faiblement &eacute;clair&eacute;s. Il courut au hasard, rencontra des
+figures qu'il vit &agrave; peine, essaya de p&eacute;n&eacute;trer dans le bal, et fut
+repouss&eacute; parce qu'il n'&eacute;tait pas en toilette. Alors il descendit
+pr&eacute;cipitamment le grand escalier, et s'arr&ecirc;ta en voyant la Ginetta sur
+la derni&egrave;re marche. Elle avait un costume &eacute;blouissant, et, gracieusement
+appuy&eacute;e sur un grand vase de jaspe rempli de lis jaunes, elle &eacute;coutait,
+en jouant avec son &eacute;ventail, les fadeurs de cinq ou six hommes.</p>
+
+<p>Julien, p&acirc;le, les cheveux et les v&ecirc;tements en d&eacute;sordre, s'&eacute;lan&ccedil;a au
+milieu de ce groupe, et, s'adressant &agrave; Gina, lui dit avec agitation:
+&laquo;Mademoiselle, ayez la bont&eacute; de m'accorder un instant...&raquo; Mais la Gina,
+l'ayant regard&eacute; d'un air froid et d&eacute;daigneux, passa son bras sous celui
+d'un des cavaliers qui l'entouraient, et s'&eacute;loigna sans lui r&eacute;pondre, en
+murmurant &agrave; demi-voix quelques paroles; il crut entendre le mot de
+<i>matto</i> accol&eacute; &agrave; son nom. Les jeunes gens qui s'en allaient avec elle se
+retourn&egrave;rent plusieurs fois pour regarder Julien. Indign&eacute; de ces
+mani&egrave;res insultantes, il n'osait pourtant en demander raison; car l'id&eacute;e
+que sa folie &eacute;tait le sujet de toutes les conversations, et qu'il ne
+pouvait plus faire un pas sans &ecirc;tre trait&eacute; avec ironie ou avec m&eacute;pris,
+l'&eacute;crasait de honte et de crainte. Il se sentait d&eacute;faillir; mais,
+rassemblant toutes ses forces, il se mit &agrave; courir dans le jardin,
+esp&eacute;rant trouver quelqu'un qui le prendrait en piti&eacute;. Le jardin lui
+sembla d'abord presque d&eacute;sert. Bient&ocirc;t il s'aper&ccedil;ut que des groupes
+inquiets et curieux se r&eacute;pandaient dans les endroits sombres, et
+particuli&egrave;rement vers la partie o&ugrave; &eacute;tait situ&eacute; le pavillon. Alors il se
+rappela que la princesse devait y conduire le duc de Gurck pour le
+mettre en pr&eacute;sence de Max, et il se d&eacute;cida &agrave; demander &agrave; la premi&egrave;re
+personne qu'il rencontra si la princesse &eacute;tait toujours dans la salle de
+bal. Le personnage auquel il s'adressa n'&eacute;tait rien autre que le
+gracieux Lucioli. En le reconnaissant, Julien, qui l'avait toujours
+d&eacute;test&eacute;, fut pr&ecirc;t &agrave; lui tourner le dos sans attendre sa r&eacute;ponse. Mais,
+au lieu de l'air insolent que Lucioli prenait ordinairement de
+pr&eacute;f&eacute;rence avec Julien, il lui pr&eacute;senta la main et s'informa de sa
+sant&eacute; avec beaucoup de courtoisie. &laquo;La signora Gina nous a dit que
+depuis trois jours vous &eacute;tiez au lit avec la fi&egrave;vre, et, &agrave; voir votre
+p&acirc;leur, je croirais assez que vous n'&ecirc;tes pas gu&eacute;ri.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous me faire jouer la sc&egrave;ne de Basile chez Bartholo dit Julien
+avec aigreur. N'allez-vous pas dire que je sens la fi&egrave;vre? Dites-moi, de
+gr&acirc;ce, si la princesse est au bal?</p>
+
+<p>&mdash;Elle vient de sortir, mon cher monsieur, et vous devinez avec qui?</p>
+
+<p>&mdash;Non, en v&eacute;rit&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Avec quel autre que le favori du jour, le duc de Gurck?</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment? dit Julien d'un ton moqueur et m&eacute;prisant, dont Lucioli ne se
+fit pas l'application.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, mon cher comte! reprit-il en baissant la voix; la
+faveur des princes et surtout celle des princesses, est un brillant
+m&eacute;t&eacute;ore qui ne fait que luire et s'effacer. Nos yeux ont vu cette
+lumi&egrave;re, et ils l'ont perdue, n'est-il pas vrai? Vous et moi, heureux
+hier, disgraci&eacute;s aujourd'hui, nous pourrions pr&eacute;dire &agrave; Gurck ce qui lui
+arrivera demain; mais qu'importe? Ne faut-il pas que chacun ait part aux
+rayons du soleil? Mais vous prenez les choses trop au s&eacute;rieux, mon cher
+comte; vous &ecirc;tes d&eacute;fait comme un spectre. Eh! que diable! regardez-moi,
+mon cher, on ne meurt pas de ces choses-l&agrave;.</p>
+
+<p>Saint-Julien venait de voir apparemment dans les papiers de la princesse
+des documents tr&egrave;s-contraires &agrave; cette pr&eacute;tention de Lucioli; car il fut
+indign&eacute; de son impudence, au point de se demander s'il ne ferait pas
+bien de le souffleter. Mais, en se rappelant sa propre conduite, il fut
+accabl&eacute; de l'id&eacute;e qu'il &eacute;tait encore plus coupable, et il se contenta de
+lui tourner le dos.</p>
+
+<p>&Agrave; quelques pas de l&agrave;, il vit un groupe d'Autrichiens, et s'y m&ecirc;la dans
+l'obscurit&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous dis que nous voici au d&eacute;nouement, disait l'un d'eux en mauvais
+fran&ccedil;ais; la petite princesse s'humanise avec nous; il &eacute;tait temps,
+l'opinion se r&eacute;voltait contre elle dans sa propre cour; M. de Shrabb
+avait pris des mesures pour qu'on ne parl&acirc;t pas d'autre chose depuis
+huit jours; le scandale grondait sourdement, et il l'aurait fait &eacute;clater
+si la princesse n'eût entendu raison et promis une satisfaction compl&egrave;te
+au duc.&mdash;Mais, dit un autre interlocuteur, fera-t-elle appara&icirc;tre Max
+dans un miroir magique? Le professeur Cantharide aura-t-il le pouvoir de
+dire &agrave; Lazare: Levez-vous?&mdash;Et si le mort ne ressuscite pas, dit un
+troisi&egrave;me, en quoi consistera la satisfaction promise &agrave; M. de Gurck?&raquo;</p>
+
+<p>Un gros rire mal &eacute;touff&eacute; accueillit cette question et r&eacute;suma toutes les
+r&eacute;ponses.</p>
+
+<p>Saint-Julien, saisi de d&eacute;goût, mais toujours sous le coup du
+d&eacute;couragement et du remords, se dirigea vers la grande salle de verdure
+o&ugrave; le feu d'artifice se pr&eacute;parait et o&ugrave; presque toute la cour &eacute;tait d&eacute;j&agrave;
+rassembl&eacute;e. Une agitation qui n'&eacute;tait pas ordinaire, semblait r&eacute;gner
+dans les esprits. Julien comprit, &agrave; quelques paroles saisies de c&ocirc;t&eacute; et
+d'autre, qu'on attendait avec anxi&eacute;t&eacute; le r&eacute;sultat de la conf&eacute;rence du
+pavillon, et que personne ne croyait &agrave; l'existence de Max. Les plus
+insolents dans leurs commentaires &eacute;taient ceux dont Julien venait
+d'appr&eacute;cier au juste le v&eacute;ritable cr&eacute;dit aupr&egrave;s de la princesse en
+feuilletant les papiers du coffre de sandal.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup une figure nouvelle &agrave; la cour, mais que Saint-Julien se
+souvint confus&eacute;ment d'avoir vue ailleurs, vint &agrave; lui, et lui demanda
+avec empressement un mot d'entretien particulier.</p>
+
+<p>&laquo;Qui &ecirc;tes-vous? lui dit Julien vivement en le suivant &agrave; l'&eacute;cart. Je vous
+ai vu... Oui, c'est vous! Vous &ecirc;tes Charles de Dortan!</p>
+
+<p>&mdash;Silence! lui dit le voyageur p&acirc;le d'un air myst&eacute;rieux. Si mon nom
+allait jusqu'aux oreilles de la princesse, elle me ferait peut-&ecirc;tre
+chasser.</p>
+
+<p>&mdash;Que venez-vous donc faire ici?</p>
+
+<p>&mdash;Parlons bas, je vous en prie. Lorsque je vous rencontrai &agrave; Avignon,
+j'allais aussi en Italie. Me trouvant &agrave; Venise et entendant vanter en
+plusieurs endroits les talents et la beaut&eacute; de la princesse Cavalcanti,
+l'amour, le d&eacute;pit, l'espoir, que sais-je!... enfin, je suis venu ici,
+et, &agrave; la faveur d'un costume brillant et d'un faux nom, j'en ai impos&eacute;
+au ma&icirc;tre des c&eacute;r&eacute;monies lui-m&ecirc;me. Je me suis gliss&eacute; jusqu'ici; mais j'y
+suis fort mal &agrave; l'aise, n'y &eacute;tant connu de personne. Je crains que mon
+isolement dans cette foule ne me fasse suspecter. Ayez la bont&eacute; de
+marcher avec moi jusqu'&agrave; ce que la princesse paraisse. Alors je
+risquerai mon sort.</p>
+
+<p>&mdash;Quel que soit votre projet, r&eacute;pondit froidement Julien, je le crois
+absurde, d'autant plus que vous ne connaissez pas la princesse, et que
+votre aventure avec elle est un r&ecirc;ve ou un roman.</p>
+
+<p>&mdash;Que signifie le ton que vous prenez? dit Dortan avec col&egrave;re; au lieu
+de me rendre service, voulez-vous m'insulter?</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'&ecirc;tes qu'un horloger, dit Saint-Julien en levant les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Un horloger, moi! s'&eacute;cria Dortan stup&eacute;fait. J'ai bien entendu dire
+tout &agrave; l'heure &agrave; une dame que vous aviez une fi&egrave;vre c&eacute;r&eacute;brale; je vois
+que vous avez le d&eacute;lire.</p>
+
+<p>&mdash;Le d&eacute;lire! non, mordieu! reprit Saint-Julien. Voyons, qui &ecirc;tes-vous?
+D'o&ugrave; connaissez-vous la princesse? donnez-moi votre parole d'honneur...
+Oui, vous avez raison, je crois que je perds la t&ecirc;te.&raquo;</p>
+
+<p>Ils s'assirent sur un banc. L&agrave; Julien, ayant gard&eacute; un instant le silence
+et r&eacute;fl&eacute;chi &agrave; cette singuli&egrave;re rencontre, fut saisi d'une &eacute;trange id&eacute;e.
+Fatigu&eacute; du r&ocirc;le p&eacute;nible qu'il jouait vis &agrave; vis de lui-m&ecirc;me, il chercha &agrave;
+se persuader qu'il n'&eacute;tait pas si coupable; que Quintilia venait de le
+jouer de nouveau, et que l'arriv&eacute;e de Dortan &eacute;tait une circonstance
+fatale, une pr&eacute;vision de la destin&eacute;e pour le retirer de l'ab&icirc;me o&ugrave; il
+allait rouler encore une fois. Sa m&eacute;fiance inn&eacute;e se r&eacute;veilla avec toutes
+ses objections. Au fait, l'histoire de la montre n'avait jamais &eacute;t&eacute;
+expliqu&eacute;e. Il se pouvait que la princesse aim&acirc;t son mari et le pr&eacute;f&eacute;r&acirc;t
+&agrave; ses amants; mais il se pouvait aussi qu'elle se perm&icirc;t parfois
+certaines distractions, surtout dans le myst&egrave;re et l'impunit&eacute;. Avec le
+caract&egrave;re de Spark cela &eacute;tait si facile!</p>
+
+<p>Cette id&eacute;e, confus&eacute;ment d&eacute;velopp&eacute;e dans son cerveau, le porta &agrave; faire
+mille questions &agrave; Dortan. Les r&eacute;ponses de celui-ci avaient un tel
+caract&egrave;re de v&eacute;rit&eacute;, que Saint-Julien ne savait plus &agrave; quoi s'arr&ecirc;ter.</p>
+
+<p>&laquo;Mais enfin, lui dit-il, pourquoi ne lui parl&acirc;tes-vous pas vous-m&ecirc;me &agrave;
+Avignon lorsque vous la v&icirc;tes monter en voiture?</p>
+
+<p>&mdash;Je la vis, je la reconnus fort bien; c'est elle, je n'en puis douter;
+mais elle me regardait d'un air si &eacute;tonn&eacute;, elle affectait si
+admirablement de ne m'avoir jamais vu, que je me troublai, et la crainte
+de parler sottement m'emp&ecirc;cha de parler...&raquo;</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup Dortan fit un cri, se leva et se rassit pr&eacute;cipitamment, et,
+saisissant le bras de Julien, dit d'une voix &eacute;touff&eacute;e:</p>
+
+<p>&laquo;La voil&agrave;, c'est elle! oui, c'est elle!...</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; donc? s'&eacute;cria Saint-Julien, &eacute;mu lui-m&ecirc;me, et cherchant des yeux
+avec anxi&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! vous ne la voyez pas? dit Dortan baissant la voix de plus en
+plus. Ici, tout pr&egrave;s de nous, cette belle reine en robe de satin de
+Perse!</p>
+
+<p>&mdash;Qui? celle dont un freluquet ramasse l'&eacute;ventail?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;C'est l&agrave; votre dame du bal masqu&eacute;, votre conqu&ecirc;te d'une nuit, votre
+princesse Quintilia?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sur mon honneur!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon cher, dit Saint-Julien en se levant pour s'en aller, vous vous
+&ecirc;tes un peu tromp&eacute;: c'est la Gina, la Ginetta, la suivante, la
+confidente, la cam&eacute;riste, comme vous voudrez...</p>
+
+<p>&mdash;Est-il possible? dit Dortan avec consternation; ne me trompez-vous
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Allez, mon cher, abordez-la sans crainte, et comptez que la chose vaut
+mieux ainsi pour vous. C'est une aimable personne et nullement prude.
+Vous avez cru charmer une princesse, vous n'avez eu affaire qu'&agrave; la
+soubrette. C'est une conqu&ecirc;te un peu moins glorieuse, mais plus
+certaine; profitez-en si le c&oelig;ur vous en dit.&raquo;</p>
+
+<p>Il s'&eacute;loigna pr&eacute;cipitamment et plus honteux que jamais de ses m&eacute;fiances
+toujours renaissantes; il remercia Dieu d'avoir vaincu la derni&egrave;re, et
+se dirigea vers le pavillon, d&eacute;cid&eacute; &agrave; m&eacute;riter sa gr&acirc;ce par le plus
+fervent repentir.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="XXIV" id="XXIV"></a>XXIV.</h3>
+
+
+<p>Il en approcha sans obstacle; mais lorsqu'il voulut franchir l'enceinte
+du parterre qui l'entourait, des sentinelles pos&eacute;es de distance en
+distance lui ordonn&egrave;rent de passer au large. Comme il semblait r&eacute;sister
+&agrave; cet ordre, il fut couch&eacute; en joue par un garde de service, et forc&eacute;
+d'attendre dans l'all&eacute;e. Au bout de quelques instants les sentinelles,
+se repliant sur cette partie du parc, le forc&egrave;rent &agrave; reculer sous la
+futaie. Ce ne fut donc que de loin que Saint-Julien aper&ccedil;ut la
+princesse; elle marchait seule, et les paillettes de son costume
+brillaient dans la nuit comme des &eacute;tincelles myst&eacute;rieuses. Il fit de
+vains efforts pour arriver jusqu'&agrave; elle; il ne put la rejoindre qu'&agrave;
+l'entr&eacute;e de la salle de verdure, et aussit&ocirc;t elle fut entour&eacute;e de tant
+de monde, qu'il fut impossible &agrave; Julien d'en esp&eacute;rer un regard. Il
+attendit vainement la fin du feu d'artifice; aucun moment favorable ne
+se pr&eacute;senta. Il vit Dortan, qui semblait avoir &eacute;t&eacute; assez bien accueilli
+par la Ginetta. Un magicien fut introduit et s'offrit pour dire la bonne
+aventure. La princesse lui tendit sa main la premi&egrave;re, et tous
+s'empressant &agrave; son exemple, le magicien, qui, au milieu de son patois
+&eacute;trange, semblait &ecirc;tre un homme spirituel et sens&eacute;, distribua &agrave; chacun
+sa part d'&eacute;loges et de railleries avec autant de justice que les
+convenances le permirent. Saint-Julien s'approcha, et, malgr&eacute; la grande
+barbe et les sourcils postiches du n&eacute;cromant, il reconnut Max, qui
+s'amusait aux d&eacute;pens de toute la cour, et particuli&egrave;rement du duc de
+Gurck. Celui-ci, quoique charmant comme &agrave; l'ordinaire, semblait
+quelquefois singuli&egrave;rement embarrass&eacute; aupr&egrave;s de la princesse. Son
+trouble augmenta &agrave; certaines paroles que lui adressa le magicien, et qui
+sembl&egrave;rent n'offrir aucun sens aux autres personnes. Enfin la princesse
+donna le signal, et on rentra au palais pour le souper. L&agrave; Julien fut
+arr&ecirc;t&eacute; par l'abb&eacute; Scipione, qui lui dit: &laquo;Monsieur, vous vous &ecirc;tes
+promen&eacute; dans les jardins, c'est fort bien, je n'avais aucun ordre pour
+en emp&ecirc;cher; mais je suis forc&eacute; de vous faire observer que votre
+toilette, plus que n&eacute;glig&eacute;e, vous interdit l'acc&egrave;s du bal. Son Altesse
+nous a fait part du mauvais &eacute;tat de votre sant&eacute;, et nous en sommes
+vivement touch&eacute;s; mais cela ne vous autorise point &agrave; enfreindre
+l'&eacute;tiquette.&raquo;</p>
+
+<p>Saint-Julien se rendit &agrave; ces objections, et, tirant un bon augure de
+l'explication que Quintilia avait donn&eacute;e &agrave; tout le monde de son absence,
+il se retira dans sa chambre et attendit la fin du bal pour lui demander
+un instant d'entretien. Lorsque le moment fut venu, il adressa sa
+demande par un valet de service; mais il lui fut r&eacute;pondu que la
+princesse ne donnait pas d'audience &agrave; pareille heure.</p>
+
+<p>L'id&eacute;e vint alors &agrave; Saint-Julien d'aller trouver Spark, qui devait &ecirc;tre
+rentr&eacute; &agrave; sa petite maison du faubourg. Il descendit; et comme il
+traversait les jardins avec la foule qui se retirait, il entendit
+annoncer le d&eacute;part de Gurck et de Shrabb pour le lendemain matin. Il se
+glissa dans les groupes et surprit divers commentaires.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! disaient les uns, allons-nous avoir la guerre?</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pondaient les autres. On a entendu M. de Gurck dire &agrave; M. de
+Shrabb qu'il &eacute;tait pleinement satisfait et qu'il n'avait plus rien &agrave;
+faire ici.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien l&agrave; le trait d'un Lovelace comme Gurck!</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi? Il para&icirc;t que Max est retrouv&eacute;, que Gurck l'a vu, lui a
+parl&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! allons donc! allez conter de pareilles folies aux
+vieilles femmes du faubourg! Est-ce qu'on retrouve ainsi du jour au
+lendemain un homme perdu depuis quinze ans?</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai qu'on peut trouver un imposteur qui, pour quelque argent,
+au moyen d'une ressemblance et de faux papiers...</p>
+
+<p>&mdash;Bah! on ne se donne pas tant de peine, dit &agrave; voix basse le marquis de
+Lucioli en regardant Julien d'un air d'intelligence. On ouvre la porte
+du pavillon au duc de Gurck et on s'explique. Quel est donc l'homme qui,
+en pareille circonstance, ne se d&eacute;clarerait pas satisfait? Vous
+connaissez le pavillon, monsieur le comte?</p>
+
+<p>&mdash;Pas plus que vous, monsieur le marquis, r&eacute;pondit Julien d'un ton sec.&raquo;</p>
+
+<p>Il courut &agrave; la maison de Spark. Il y entra sans effort; elle &eacute;tait
+d&eacute;serte; il y attendit le jour. Spark ne revint pas. Accabl&eacute; de fatigue,
+il prit le parti d'aller louer une chambre dans une auberge. Quand il se
+fut un peu repos&eacute;, il courut au palais et se rendit &agrave; son appartement.
+Il y trouva l'abb&eacute; Scipione, qui le re&ccedil;ut avec politesse et lui dit:
+&laquo;Vous me voyez empress&eacute; &agrave; mettre en ordre vos effets afin de les
+emballer et de les faire transporter au lieu que vous m'indiquerez. Son
+Altesse nous a fait savoir que des &eacute;v&eacute;nements survenus dans votre
+famille vous for&ccedil;aient &agrave; nous quitter. Vous m'en voyez p&eacute;n&eacute;tr&eacute; de regret
+et occup&eacute; &agrave; m'installer dans cet appartement; car la volont&eacute; de notre
+tr&egrave;s-gracieuse souveraine est de me faire reprendre les fonctions de
+secr&eacute;taire intime que j'occupais avant Votre Excellence.&raquo;</p>
+
+<p>Saint-Julien, trop orgueilleux pour montrer sa douleur, indiqua &agrave; l'abb&eacute;
+l'auberge o&ugrave; il s'&eacute;tait install&eacute; provisoirement, et fit demander la
+Ginetta; celle-ci lui fit r&eacute;pondre qu'elle &eacute;tait malade. Il demanda
+directement audience &agrave; la princesse; elle fit r&eacute;pondre qu'elle n'avait
+pas le temps. Son refus fut accompagn&eacute; cependant d'une phrase polie,
+mais glaciale.</p>
+
+<p>Saint-Julien retourna au faubourg et vit le menuisier propri&eacute;taire de la
+maison de Spark. Il apprit de lui que le jeune Allemand &eacute;tait parti et
+ne reviendrait que dans quelques mois.</p>
+
+<p>Julien r&eacute;solut d'attendre quelques jours avant de faire de nouvelles
+tentatives pour obtenir sa gr&acirc;ce. Il resta tristement &agrave; l'auberge,
+attendant d'heure en heure un message de la cour. Enfin il se d&eacute;cida &agrave;
+retourner au palais. Les personnes qui le rencontr&egrave;rent l'abord&egrave;rent
+poliment, mais lui t&eacute;moign&egrave;rent une extr&ecirc;me surprise de ce qu'il n'&eacute;tait
+point encore parti. Il essaya de p&eacute;n&eacute;trer jusqu'&agrave; la princesse; mais ce
+fut impossible, et pendant trois jours ses demandes furent repouss&eacute;es
+avec une politesse et une indiff&eacute;rence aussi cruelles l'une que l'autre.</p>
+
+<p>Le soir du troisi&egrave;me jour il s'avisa d'aller trouver ma&icirc;tre Cantharide
+et de s'humilier jusqu'&agrave; le prier d'interc&eacute;der pour lui.</p>
+
+<p>&laquo;J'ignore absolument, lui r&eacute;pondit le professeur, les raisons de la
+conduite de Son Altesse &agrave; votre &eacute;gard. J'ai ex&eacute;cut&eacute; ponctuellement ses
+ordres sans en savoir et sans en chercher le motif. Si vous me demandez
+des explications, vous tombez donc bien mal; mais si vous me demandez un
+conseil d'ami, voici celui que je vous donne: Partez, et n'esp&eacute;rez pas
+fl&eacute;chir Son Altesse; elle n'est jamais revenue sur un arr&ecirc;t semblable.
+Autant elle a de peine &agrave; employer la rigueur, autant il lui est
+impossible de pardonner quand elle s'est d&eacute;cid&eacute;e &agrave; punir. Les &eacute;moluments
+de votre place vous ayant &eacute;t&eacute; remis exactement chaque mois, la princesse
+ne vous fera pas l'affront de vous remettre, comme &agrave; M. de Stratigopoli,
+des pr&eacute;sents que vous refuseriez. Elle vous cong&eacute;die simplement, et
+d&eacute;sire sans doute qu'il n'y ait aucune humiliation ext&eacute;rieure pour vous
+dans votre renvoi, puisqu'elle n'a fait entendre aucune expression de
+m&eacute;contentement contre vous, et qu'elle n'a donn&eacute; aucun ordre public qui
+vous force &agrave; sortir de ses &Eacute;tats. Mais croyez-moi, sortez-en avant que
+vos vaines supplications vous attirent la raillerie de vos ennemis et le
+ridicule qui s'attache si facilement aux imprudents.&raquo;</p>
+
+<p>Julien sentit que le professeur avait raison; la conduite de Quintilia
+impliquait un m&eacute;pris plus profond et plus irr&eacute;vocable que tous les
+t&eacute;moignages de col&egrave;re qu'il avait esp&eacute;r&eacute;s. Le lendemain soir, une
+voiture de poste aux armoiries de la cour s'arr&ecirc;ta devant la porte de
+son auberge. L'abb&eacute; Scipione en descendit, et, se faisant introduire
+dans la chambre, lui dit: &laquo;Voici, monsieur le comte, la voiture que vous
+avez fait demander &agrave; Son Altesse pour vous conduire jusqu'&agrave; Milan.&raquo;</p>
+
+<p class="image"><img src="images/i014.png"
+alt="Vous n'&ecirc;tes qu'un horloger..."
+width="600" /><br />Vous n'&ecirc;tes qu'un horloger...</p>
+
+<p>Avant que Julien eût trouv&eacute; la force de r&eacute;pondre, les valets entr&egrave;rent,
+ferm&egrave;rent ses malles, les charg&egrave;rent sur la voiture, et, tout en ayant
+l'air d'ex&eacute;cuter ses ordres, l'emball&egrave;rent pour ainsi dire avec ses
+paquets. L'abb&eacute; lui fit mille humbles salutations, et les chevaux
+prirent le galop. Cependant, &agrave; la sortie de la ville, on amena un homme
+envelopp&eacute; d'un manteau, et on le fit monter aupr&egrave;s de Julien; c'&eacute;tait
+Galeotto.</p>
+
+<p>&laquo;B&eacute;ni soit le ciel! s'&eacute;cria le page; tu n'es donc pas mort, mon pauvre
+camarade?</p>
+
+<p>&mdash;J'aimerais mieux la mort que le chagrin dont je suis d&eacute;vor&eacute;, r&eacute;pondit
+Julien. Mais d'o&ugrave; viens-tu, et qu'es-tu devenu depuis notre s&eacute;paration?</p>
+
+<p>&mdash;Je sors de la prison o&ugrave; tu m'as laiss&eacute;. Seulement on m'avait mis dans
+une pi&egrave;ce plus commode et plus saine que notre vilain cachot. On vient
+de m'en tirer apr&egrave;s m'avoir lu une sentence d'exil &eacute;ternel, accompagn&eacute;e
+de promesse de peine de mort si je remets les pieds sur le territoire;
+ce qui ne m'arrivera jamais, j'en prends &agrave; t&eacute;moin tous les saints et
+tous les diables.&raquo;</p>
+
+<p>Galeotto &eacute;couta, non sans surprise, mais sans grand repentir, le r&eacute;cit
+de Julien. Un peu touch&eacute; d'abord, il finit par railler son compagnon de
+se laisser ainsi abattre. En arrivant &agrave; Milan, il ouvrit son
+portefeuille, qu'on lui avait rendu avec ses autres effets, et il y
+trouva en billets de banque la somme qu'il avait refus&eacute;e. Cette fois il
+ne la refusa pas, et prit cong&eacute; de Julien, non sans lui avoir fait des
+offres de service que celui-ci refusa.</p>
+
+<p>Saint-Julien, rest&eacute; seul, h&eacute;sita et fut malade pendant quelques jours.
+Puis il perdit tout reste d'espoir et partit pour la France.</p>
+
+<p>Il trouva son p&egrave;re mourant et eut la consolation en m&ecirc;me temps que la
+douleur de lui fermer les yeux. Sa m&egrave;re fut admirable de soins et de
+d&eacute;vouement au chevet du moribond. Lorsqu'elle l'eut perdu, son regret
+fut si profond et si sinc&egrave;re, que Louis se repentit d'avoir m&eacute;connu un
+c&oelig;ur vraiment bon. Il eut souvent occasion, en voyant les derniers
+moments de son p&egrave;re adoucis par une telle affection, de reconna&icirc;tre une
+grande v&eacute;rit&eacute;: c'est que la tol&eacute;rance et la bont&eacute; avaient
+providentiellement leurs avantages. Louis avait m&eacute;pris&eacute; sa m&egrave;re pour des
+fautes que son p&egrave;re avait pardonn&eacute;es; il avait m&eacute;pris&eacute; son p&egrave;re pour une
+indulgence que sa m&egrave;re sut r&eacute;compenser. &laquo;Je ne serai jamais tromp&eacute;, se
+dit Julien tristement; mais ne mourrai-je pas abandonn&eacute;?&raquo; Il se mit &agrave;
+penser &agrave; l'avenir de Spark: &laquo;Celui-l&agrave;, se dit-il, ne sera ni d&eacute;laiss&eacute; ni
+tromp&eacute;. Et moi! et moi! qui sait si pour mon ch&acirc;timent, malgr&eacute; toutes
+mes pr&eacute;cautions, je ne serai pas l'un et l'autre!&raquo;</p>
+
+<p>Il s'appliqua de tout son c&oelig;ur &agrave; r&eacute;parer ses torts envers sa m&egrave;re; avec
+de la douceur, il arriva &agrave; vivre parfaitement avec elle. Toute
+discussion cessa, toute aigreur disparut entre eux; la brave dame tomba
+dans la d&eacute;votion, et bient&ocirc;t, loin de railler l'aust&eacute;rit&eacute; de son fils et
+de le blesser, comme autrefois, par des plaisanteries, elle devint plus
+humble et plus contrite vis-&agrave;-vis de lui qu'il ne l'eût souhait&eacute; dans
+ses plus grands acc&egrave;s d'orgueil.</p>
+
+<p>Le s&eacute;jour de la maison paternelle lui devint peu &agrave; peu supportable. Il
+souffrit longtemps, et longtemps son &acirc;me fut ferm&eacute;e &agrave; l'espoir d'une
+nouvelle vie et de nouvelles affections. Cependant l'&eacute;tude le sauva du
+d&eacute;couragement, et peu &agrave; peu sa sant&eacute;, fortement compromise par le
+chagrin, se r&eacute;tablit.</p>
+
+<p>Un an s'&eacute;tait &eacute;coul&eacute;; il &eacute;tait venu passer quelques semaines &agrave; Paris,
+lorsqu'un soir, en sortant de l'Op&eacute;ra, il vit passer une femme couverte
+de pierreries, sur les traces de laquelle on se pr&eacute;cipitait. Bien qu'il
+n'eût entrevu que sa robe de velours et son bras nu, il tressaillit et
+faillit s'&eacute;vanouir. Puis il courut &agrave; son tour et reconnut madame
+Cavalcanti. Au moment o&ugrave; elle montait en voiture, il s'&eacute;lan&ccedil;a vers elle
+en criant; mais elle le regarda fixement d'un air &eacute;tonn&eacute;, puis elle dit
+&agrave; ses laquais de fermer la porti&egrave;re, leva la glace et disparut. Ce fut
+la derni&egrave;re fois que Saint Julien la vit.</p>
+
+<p>Cependant, le lendemain matin il vit Max entrer dans sa chambre. L'&eacute;poux
+de Quintilia n'avait pas chang&eacute; sa condition; rien n'avait alt&eacute;r&eacute; sa
+s&eacute;r&eacute;nit&eacute;; son visage &eacute;tait toujours jeune et son &acirc;me g&eacute;n&eacute;reuse. &laquo;J'ai
+demand&eacute; pardon pour vous, dit-il; on me charge de vous dire qu'on
+s'int&eacute;resse &agrave; votre sort et qu'on fait des v&oelig;ux pour vous. Mais je n'ai
+pu obtenir qu'on vous accord&acirc;t une entrevue, et j'ai vu qu'on y avait
+une telle r&eacute;pugnance que je n'ai pas os&eacute; insister. Je n'en sais pas au
+juste les motifs, je ne veux pas les savoir; mais je n'oublierai jamais
+que vous avez eu de la confiance en moi, et je ne puis cesser de vous
+aimer. Je vous ai cherch&eacute; souvent sans vous rencontrer; et si je ne vous
+eusse fait suivre hier au soir, je ne saurais pas encore ce que vous
+&ecirc;tes devenu. Je viens vous apporter mon adresse et vous engager &agrave; venir
+me trouver toutes les fois que vous aurez besoin de l'aide ou des
+consolations de l'amiti&eacute;. Je ne puis rester davantage aujourd'hui,
+ajouta-t-il sans laisser &agrave; Saint-Julien le temps de le remercier.
+Quintilia part ce soir pour l'Italie, et j'ai h&acirc;te de retourner pr&egrave;s
+d'elle; c'est un jour qui n'a pas trop d'heures pour moi, et o&ugrave; je suis
+forc&eacute; aujourd'hui, tout comme il y a quinze ans, &agrave; lutter contre mon
+propre c&oelig;ur pour ne pas consentir &agrave; la suivre. &Agrave; revoir. Vous savez o&ugrave;
+me trouver dor&eacute;navant. Attendez, ajouta-t-il encore en revenant sur ses
+pas; Quintilia m'a charg&eacute; de vous rendre un papier dont j'ignore le
+contenu; elle dit qu'elle n'en a pas besoin pour &ecirc;tre sûre de votre
+honneur, et qu'elle ne gardera jamais d'armes contre vous. Je rapporte
+ses paroles textuellement, c'est &agrave; vous de les comprendre; moi, tout
+cela ne me regarde pas.&raquo;</p>
+
+<p>Saint-Julien, rest&eacute; seul, ouvrit le papier, et reconnut le billet
+expiatoire qu'il avait mis dans le coffre de sandal comme un t&eacute;moignage
+de sa propre honte. Il resta p&eacute;n&eacute;tr&eacute; de reconnaissance pour Spark; mais
+il ne put se d&eacute;cider &agrave; l'aller voir. Il retourna chez sa m&egrave;re, o&ugrave;
+l'&eacute;tude des sciences et celle de la sagesse achev&egrave;rent sa gu&eacute;rison.</p>
+
+<p>Quelque temps apr&egrave;s, il devint amoureux d'une belle personne tr&egrave;s-sage
+et l'&eacute;pousa; car le mariage seul pouvait convenir &agrave; un caract&egrave;re ferme
+et aust&egrave;re comme le sien. Soit que l'ardeur de ses passions fût &eacute;mouss&eacute;e
+par le mauvais succ&egrave;s de son premier amour, soit qu'il eût profit&eacute; d'une
+grande le&ccedil;on, il fut moins jaloux qu'on n'aurait dû s'y attendre. Sa
+femme fut assez heureuse et n'en abusa pas. Saint-Julien resta
+m&eacute;lancolique, peu expansif, en proie souvent &agrave; des luttes int&eacute;rieures
+qu'il ne confia jamais &agrave; personne; mais toute sa vie fut irr&eacute;prochable,
+et quoiqu'il ne fût pas naturellement port&eacute; &agrave; la bienveillance, il
+pratiqua la tol&eacute;rance et la charit&eacute;, sans gr&acirc;ce, il est vrai, mais sans
+restriction.</p>
+
+<p><span style="margin-left: 28em;">GEORGE SAND.</span><br />
+</p>
+
+
+<p class="c">FIN DU SECR&Eacute;TAIRE INTIME.</p>
+
+<p class="c">TYPOGRAPHIE J. CLAYE, 7 RUE SAINT-BENO&Icirc;T&mdash;II, DELAVILLE SC.</p>
+
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le secrétaire intime, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SECRÉTAIRE INTIME ***
+
+***** This file should be named 26614-h.htm or 26614-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/2/6/6/1/26614/
+
+Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
diff --git a/26614-h/images/i001.png b/26614-h/images/i001.png
new file mode 100644
index 0000000..3fcba7f
--- /dev/null
+++ b/26614-h/images/i001.png
Binary files differ
diff --git a/26614-h/images/i002.png b/26614-h/images/i002.png
new file mode 100644
index 0000000..0aeac0c
--- /dev/null
+++ b/26614-h/images/i002.png
Binary files differ
diff --git a/26614-h/images/i003.png b/26614-h/images/i003.png
new file mode 100644
index 0000000..1d882ad
--- /dev/null
+++ b/26614-h/images/i003.png
Binary files differ
diff --git a/26614-h/images/i004.png b/26614-h/images/i004.png
new file mode 100644
index 0000000..d7ae0d6
--- /dev/null
+++ b/26614-h/images/i004.png
Binary files differ
diff --git a/26614-h/images/i005.png b/26614-h/images/i005.png
new file mode 100644
index 0000000..65a0237
--- /dev/null
+++ b/26614-h/images/i005.png
Binary files differ
diff --git a/26614-h/images/i006.png b/26614-h/images/i006.png
new file mode 100644
index 0000000..3e155aa
--- /dev/null
+++ b/26614-h/images/i006.png
Binary files differ
diff --git a/26614-h/images/i007.png b/26614-h/images/i007.png
new file mode 100644
index 0000000..e3ea555
--- /dev/null
+++ b/26614-h/images/i007.png
Binary files differ
diff --git a/26614-h/images/i008.png b/26614-h/images/i008.png
new file mode 100644
index 0000000..babcd03
--- /dev/null
+++ b/26614-h/images/i008.png
Binary files differ
diff --git a/26614-h/images/i009.png b/26614-h/images/i009.png
new file mode 100644
index 0000000..6f70dc0
--- /dev/null
+++ b/26614-h/images/i009.png
Binary files differ
diff --git a/26614-h/images/i010.png b/26614-h/images/i010.png
new file mode 100644
index 0000000..4978927
--- /dev/null
+++ b/26614-h/images/i010.png
Binary files differ
diff --git a/26614-h/images/i011.png b/26614-h/images/i011.png
new file mode 100644
index 0000000..7122f2c
--- /dev/null
+++ b/26614-h/images/i011.png
Binary files differ
diff --git a/26614-h/images/i012.png b/26614-h/images/i012.png
new file mode 100644
index 0000000..0030923
--- /dev/null
+++ b/26614-h/images/i012.png
Binary files differ
diff --git a/26614-h/images/i013.png b/26614-h/images/i013.png
new file mode 100644
index 0000000..439f343
--- /dev/null
+++ b/26614-h/images/i013.png
Binary files differ
diff --git a/26614-h/images/i014.png b/26614-h/images/i014.png
new file mode 100644
index 0000000..e1d8b75
--- /dev/null
+++ b/26614-h/images/i014.png
Binary files differ
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..e0926e8
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #26614 (https://www.gutenberg.org/ebooks/26614)