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+The Project Gutenberg EBook of Souvenirs d'une actrice (1/3), by Louise Fusil
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Souvenirs d'une actrice (1/3)
+
+Author: Louise Fusil
+
+Release Date: September 16, 2008 [EBook #26634]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS D'UNE ACTRICE (1/3) ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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+
+SOUVENIRS D'UNE ACTRICE
+
+PAR
+
+Mme LOUISE FUSIL.
+
+ «Les années, les heures ne sont pas des mesures de la durée de la
+ vie; une longue vie est celle dans laquelle nous nous sentons
+ vivre; c'est une vie composée de sensations fortes et rapides, où
+ tous les sentiments conservent leur fraîcheur, à l'aide des
+ associations du passé.
+
+ «Lady Morgan.»
+
+PARIS
+
+DUMONT, ÉDITEUR.
+
+
+
+
+SOUVENIRS D'UNE ACTRICE
+
+dédiés aux
+
+ARTISTES DU THÉÂTRE FRANÇAIS.
+
+
+C'est au souvenir de mon grand-père, Liard Fleury, que je dus la
+bienveillance de la Comédie-Française dans ma jeunesse; il vivait encore
+lors de mes premiers essais au Théâtre Richelieu, en 1791.
+
+Si l'on a conservé quelques souvenirs de moi dans les arts, ce ne peut
+être de cette époque, où j'ai dû passer inaperçue au milieu des grands
+acteurs qui occupaient la scène; mais je suis assez fière d'avoir pris
+mon vol à l'abri du leur, pour vouloir le rappeler. L'intérêt qu'ils
+m'ont témoigné, leurs conseils surtout, m'auraient sans doute permis de
+remplir une longue et honorable carrière parmi eux, si le sort n'en eût
+décidé autrement.
+
+Ce fut avec un vif regret que je quittai la comédie pour reprendre le
+chant; mais toujours accueillie avec amitié par les artistes, j'ai vu se
+succéder trois générations de talents.
+
+Lorsque j'arrivai à Dresde après les désastres de la guerre de Russie,
+j'y retrouvai la Comédie-Française, qui m'accueillit avec cette
+hospitalité qui distingue les artistes; c'est avec eux que je revins en
+France.
+
+Ce fut au Théâtre-Français que je fis débuter, comme mon élève, cette
+jeune orpheline, Nadèje, que j'avais eu le bonheur de sauver au milieu
+des glaces de Vilna!
+
+Je ne veux point rappeler ici de trop douloureux souvenirs!...
+
+C'est à ce titre que je crois pouvoir placer ce faible ouvrage sous
+l'égide de la Comédie-Française. Elle y trouvera des faits ignorés ou
+peu connus, dont je puis garantir l'exactitude; mais ce qu'elle y
+trouvera surtout, c'est l'expression de ma reconnaissance pour le
+bienveillant intérêt que la Comédie-Française m'a témoigné dans tous les
+temps.
+
+LOUISE FUSIL, née _Fleury_.
+
+
+
+
+INTRODUCTION.
+
+
+Ce ne sont point des Mémoires que je veux publier, mais seulement des
+Souvenirs écrits à différentes époques, sous l'impression du moment, et
+dans un âge où ils ont dû se graver dans mon esprit en traits
+ineffaçables; ils se rapportent aux arts, à la littérature du temps; ils
+se rattachent à des noms célèbres, aux grands événements des époques, et
+les époques ont eu entre elles des couleurs bien différentes.
+
+Le temps dont je parle est déjà loin de nous. J'avais pris l'habitude,
+depuis que je commençais à prendre garde à ce qui se passait autour de
+moi, et lorsque je me trouvais dans des circonstances en dehors de la
+vie ordinaire, de retracer, dans une espèce de journal, les choses qui
+m'avaient le plus frappée, habitude que j'ai toujours conservée dans mes
+voyages, dans les pays étrangers, mais surtout en Russie, où j'écrivais
+à la lueur de l'incendie de Moscou sans savoir si ces détails
+parviendraient jamais à ma famille. On est bien aise de revoir plus lard
+ce qui aurait pu échapper à notre mémoire. Il arrive presque toujours
+aussi que notre manière d'envisager les choses lorsque nous les écrivons
+diffère beaucoup lorsque nous venons à les relire. L'âge, les
+circonstances changées, font voir sous un jour bien différent ce que la
+vivacité de notre imagination nous avait peint sous des couleurs trop
+brillantes ou trop sombres.
+
+C'est en lisant l'_Histoire de la Révolution_ par M. Thiers que ces
+années 1791, 12, 13 et 14 retracèrent à mon esprit une foule
+d'anecdotes, la plupart oubliées ou peu connues des historiens, qui
+d'ailleurs dédaignent de s'en occuper. Cet ouvrage me reportait aux
+jours de ma jeunesse et faisait passer devant moi cette galerie de
+mouvants tableaux où je revoyais des hommes que j'avais connus, ceux que
+j'avais pleurés, ceux qui m'avaient fait mourir de frayeur. À mesure que
+j'avançais dans cette lecture, je rattachais à chaque personnage un fait
+que je retrouvais dans mon journal. Tout ce qui a rapport à ce temps, où
+chaque circonstance était un événement dont les détails ajoutés aux
+faits sérieux seront un jour les chroniques de notre époque, est
+intéressant à connaître et mérite d'être recueilli.
+
+J'ai passé les plus belles années de ma vie au milieu des orages de la
+Révolution. En ma qualité de femme, je n'ai jamais manifesté d'opinion;
+mais j'ai toujours été du parti des opprimés, et je me suis souvent
+exposée pour les servir. J'ai eu de bonne heure un esprit assez
+observateur. Ma jeunesse, la gaîté de mon caractère me présentèrent le
+côté comique des choses. Je me moquais également de l'exagération des
+royalistes et de celle des républicains, qui se croyaient des Spartiates
+et des Romains. Il faut convenir que j'étais bien placée pour cela entre
+mon père et mon mari. Celui qui a dit que _«les femmes adoptent toujours
+l'opinion de ceux qu'elles aiment_» s'est étrangement trompé. J'étais
+opposée à l'un comme à l'autre. Ils se sont compromis tous deux. Je les
+voyais courir à l'échafaud par un chemin opposé qui devait les réunir,
+et ils auraient infailliblement péri sans le 9 thermidor.
+
+Je tiens surtout à convaincre ceux qui me liront que tous ces événements
+qui prennent la couleur de la circonstance où je me trouvais ne
+signifient rien pour mon opinion particulière. Mes relations me
+permettaient de voir le comte de Tilly, Cazalès, J.-M. Chénier, Rivarol,
+Fabre d'Églantine, les Girondins et les Royalistes.
+
+Quelques personnes m'ont dit depuis: «Mais votre mari était républicain
+et vous voyiez habituellement des royalistes! votre père était
+royaliste, et vous étiez liée avec des républicains! Pourquoi cela?»
+Parce que, moi, je suis une femme, que je suivais le cours des habitudes
+de ma famille, que j'aime d'ailleurs le talent et l'esprit partout où je
+les rencontre, que j'avais des amis dans les deux camps, qu'il y avait
+des malheureux sous chaque bannière, et comme une bonne soeur de charité,
+j'aurais voulu guérir toutes les blessures et consoler toutes les
+afflictions.
+
+Je m'inquiétais peu de la politique; mais je lisais _les Actes des
+apôtres_, journal très en vogue alors, et les quolibets qu'il lançait
+sur le parti opposé m'amusaient infiniment. Nous n'en étions pas encore
+au temps _où, lorsqu'on coupait la tête aux femmes, il fallait au moins
+qu'elles s'informassent pourquoi_, comme l'a dit madame de Staël à
+Napoléon.
+
+Quelle destinée plus bizarre que la mienne? Élevée dans une ville de
+province, je devais y passer une vie tranquille et calme. La révolution
+change tout à coup mon existence, me jette au milieu d'un monde nouveau,
+et dans un âge où l'on ne comprend pas encore le monde. Je tenais à des
+artistes célèbres en tout genre; à Fleury, par mon grand'père, dont le
+père était cousin-germain, et à madame Saint-Huberty, nièce de ma
+grand'mère. De semblables affinités sont des titres de noblesse parmi
+les artistes; protégée par eux, je devins une chanteuse assez
+distinguée. Mais la Révolution me fit peur, je crus la fuir en Belgique
+où je retrouvai des troubles d'une autre nature. Une dame anglaise
+m'emmène en Ecosse; la crainte de compromettre ma famille dans ces temps
+malheureux, me fait quitter la patrie d'Ossian et les grottes de Fingal
+pour rentrer en France. J'y trouve le 10 août et le 2 septembre. Je vais
+à Lille; on fait le siège de cette ville; à Boulogne-sur-Mer, je suis
+arrêtée par Joseph Lebon. Je reviens à Paris où d'autres événements
+m'attendaient.
+
+Enfin, en 1806, je pars pour la Russie. J'y passe huit années dans un
+calme qui m'était inconnu depuis bien long-temps. Mais quel affreux
+réveil! à ce calme devait succéder la plus affreuse tempête. J'y échappe
+par un de ces miracles incompréhensibles; mais condamnée sans doute à
+marcher sans cesse contre le vent (comme ce marchand hollandais dont on
+nous raconte l'histoire), je suis forcée, pour quitter ce pays, de
+traverser les lacs glacés de la Suède. J'y rencontre de nouveaux
+dangers; je trouve les armées ennemies en Prusse. Je reviens enfin à
+Paris; et après avoir vu les Français en Russie, je vois les Russes en
+France.
+
+À cette époque, je goûtai quelque repos, mais mon existence était perdue
+par le pillage, l'incendie et les malheurs de toute espèce que j'avais
+éprouvés.
+
+Je quitte encore cette France, que j'aimais, parce qu'on n'y trouve
+guères de ressources, lorsqu'on s'en est éloigné long-temps; c'est
+presque une génération nouvelle qui ne vous connaît plus. Je vais en
+Angleterre; mais toujours destinée à assister à des événements
+remarquables, j'y arrive au moment de la mort de cette belle princesse
+Charlotte, du procès de la reine d'Angleterre (dont beaucoup de détails
+particuliers ne sont pas connus dans l'étranger) et du sacre du roi
+Georges IV.
+
+Ce sont tous ces événements, que je retraçais à mesure que j'en étais
+témoin, qui font l'objet de ces _Souvenirs_. J'étais au moment de les
+publier, lorsque l'événement le plus affreux de ma vie vint encore
+m'accabler. Je perdis, en 1832, cette jeune Nadèje, cette orpheline que
+j'aimais d'un amour de mère!... Je la perdis d'une manière aussi prompte
+que cruelle!... Incapable de m'occuper d'autre chose que de ma douleur,
+je renonçai alors à cette publication.
+
+LOUISE FUSIL.
+
+
+
+
+I
+
+Mon grand'père Fleury.--Ses débuts au Théâtre-Français.--Les comédiens
+et les grandes dames.--Aventures tragiques.--Mon père à Rouen.--La
+famille de Miromesnil.--Enlèvement.--Fuite en
+Allemagne.--Retour.--Arrivée à Metz.--Mon oncle.--Le prince Max depuis
+roi de Bavière.--Mademoiselle Fanny Darros.
+
+
+Mon grand père, Liard Fleury[1], parut sur la scène du Théâtre-Français
+en 1749. Baron avait pris sa retraite depuis peu d'années. Grandval,
+mesdemoiselles Lecouvreur, Clairon, Duclos et d'autres acteurs célèbres
+faisaient alors partie de la Comédie-Française. Ce n'était pas peu de
+chose dans ce temps que d'aborder cette scène avec succès. Mon
+grand-père débuta dans Rodrigue du _Cid _et dans _Le Menteur_. Il
+réussit complètement, puisqu'il fut reçu la même année, et il aurait
+probablement fourni une longue carrière au Théâtre-Français, si une
+aventure galante avec une dame de la cour n'y fût venue mettre obstacle.
+
+Il était d'une figure et d'une taille qui l'avaient fait surnommer _le
+beau Fleury_. Les dames du haut rang avaient alors un goût décidé pour
+les beaux acteurs. Un de ses camarades était en grande intimité avec une
+de ces dames dont l'amie avait remarqué M. Fleury. Un rendez-vous fut
+donné dans une petite maison à la campagne. Ces mystérieuses entrevues
+ne tardèrent pas à devenir plus fréquentes. Mais tandis que ces
+messieurs se livraient avec sécurité à ce doux commerce, et se
+laissaient adorer, ils furent trahis par les femmes de chambre qui
+vendirent le secret aux maris. Nos deux galants furent surpris. Mon
+grand-père ne dut qu'à la promptitude de ses jambes d'échapper au sort
+de son ami, dont les amours eurent la même fin que celles de l'amant
+d'Héloïse. On le trouva baigné dans son sang, au pied d'un arbre, sur le
+chemin.
+
+M. Fleury était fort aimé de ses camarades. Il alla leur conter son
+aventure, et tous lui conseillèrent de s'expatrier jusqu'à ce que cette
+affaire fût oubliée, car cela touchait à des gens puissants qui se
+seraient débarrassés de lui tôt ou tard. On lui procura les moyens de
+partir pour l'Allemagne et on lui accorda une pension de mille francs
+qu'il a conservée jusqu'à sa mort, arrivée en 1793.
+
+Ce fut chez la margrave de Bareuth, soeur du grand Frédéric, qu'il se
+réfugia. (Il y avait alors des théâtres français dans toutes les cours
+d'Allemagne). Cette princesse le maria quelques années après avec
+mademoiselle Clavel, tante de la célèbre madame Saint-Huberty[2].
+
+À la mort de la margrave de Bareuth, mon aïeul et sa femme revinrent en
+France. Ils avaient acquis une fortune honorable et une pension de cette
+cour. Ils se fixèrent à Metz, après avoir passé quelques années à Paris.
+
+Mon père était le seul de leurs enfants qui eût suivi la même carrière
+que leurs parents. L'amour devait être aussi funeste aux hommes de ma
+famille qu'aux Atrides. Le fils aurait dû se tenir en garde contre les
+dames d'un grand nom. Ce fut à Rouen que mon père eut l'occasion de
+faire quelques vers pour une fête qui se donnait dans la maison d'un
+président au parlement, proche parent du grand chancelier de France, M.
+de Miromesnil. Son talent de poète et son excellente éducation lui
+valurent le meilleur accueil. Il plut à l'une des demoiselles de la
+maison. Trop jeunes l'un et l'autre pour calculer les suites d'une
+liaison qui devait les rendre bien malheureux, ils s'enfuirent lorsqu'il
+ne leur fut plus possible de la cacher.
+
+Ce fut aussi en Allemagne, à Stutgard, qu'ils se réfugièrent. Une lettre
+de cachet avait été lancée contre ma mère et une prise de corps décrétée
+contre mon père. Ils ne pouvaient donc plus songer à rentrer en France.
+Une séduction, un enlèvement, n'étaient pas alors une affaire que l'on
+traitât légèrement. Aussi mon père et ma mère étaient-ils dans des
+craintes continuelles que leur enfant ne devint un jour la victime de
+leur imprudence[3].
+
+Ils me confièrent à une dame de leurs amies qui me fit passer pour sa
+fille et qui me remit ensuite saine et sauve entre les mains de mes
+grands parents à Metz. Ils m'accueillirent avec bonté, quoiqu'ils
+fussent brouillés avec mon père pour tous les chagrins que leur avait
+causés cette malheureuse affaire. Je reçus chez eux une éducation qui
+pouvait passer pour brillante, à cette époque surtout où l'on négligeait
+beaucoup celle des femmes. Ma grand'mère, Saxonne d'origine, était une
+personne de beaucoup d'esprit, dont les moeurs étaient pures et la piété
+aussi douce que sincère. La margrave faisait le plus grand cas d'elle.
+
+J'avais une belle voix, un goût décidé pour la musique, et une
+organisation qui me faisait deviner ce que je ne pouvais guère apprendre
+à Metz. Tous les princes d'Allemagne avaient alors une musique à leur
+service. On voulut m'attacher à celle du prince régnant des Deux-Ponts.
+J'avais un oncle à cette cour, gouverneur du prince héréditaire et du
+prince Max[4], mais quoique née en Allemagne, je n'ai jamais pu
+apprendre un mot d'allemand; ce n'était pas très commode pour vivre et
+causer avec eux.
+
+Mon oncle était conseiller intime. C'est un titre qui se donne en
+Allemagne aux personnes qui sont attachées aux princes et jouissent
+d'une certaine considération. Ce titre lui procura un mariage plus
+brillant qu'avantageux. Il épousa mademoiselle Marbot de Terlonge,
+demoiselle noble, mais sans fortune.
+
+J'avais à Metz une jeune compagne d'enfance. Le comte Darros, son père,
+ayant perdu une femme qu'il adorait, abandonna son hôtel qui lui
+rappelait de trop douloureux souvenirs et vint se loger dans celui que
+venait d'acquérir mon grand-père. Il s'était consacré à l'éducation de
+sa fille, et l'élevait à la manière de Jean-Jacques. Il fut charmé de
+rencontrer dans la même maison un enfant à peu près de l'âge du sien,
+qui pût partager ses jeux et ses leçons. C'était un moyen d'exciter son
+émulation; il m'aimait comme une seconde fille.
+
+Lorsque dix ans plus tard nous nous séparâmes, j'allai en Languedoc
+rejoindre mon père. Toulouse nous paraissait un point si éloigné dans le
+globe, que la jeune Fanny me fit promettre de lui rendre un compte exact
+des grands événements qui ne pouvaient manquer de m'arriver, car la vie
+paisible que j'avais menée jusque-là ne pouvait certainement se
+rencontrer qu'à Metz. Nous le pensions ainsi, il semblait que c'était un
+pressentiment de la vie agitée à laquelle j'étais destinée.
+
+
+
+
+II
+
+Madame Lemoine-Dubarry.--Le comte Guillaume Dubarry.--Julie Talma.--Son
+amitié pour moi.--La société de Julie Talma.--Les biographies de
+Talma.--Henri VIII et Charles IX.--La fortune de Julie Talma et l'usage
+qu'elle en faisait.--Commencements de Talma.--Révolution dans le costume
+tragique.--La garde-robe de ce grand acteur.
+
+
+J'aurai plus d'une fois occasion de parler de mademoiselle d'Arros, et
+j'anticipe sur les dates pour faire connaître tout d'abord deux autres
+personnes dont le nom se reproduira souvent dans ces Souvenirs.
+
+Lorsque je vins pour la deuxième fois à Paris, en 1790, les
+circonstances voulurent que je me trouvasse jetée parmi toutes les
+notabilités de l'époque, par mes liaisons avec deux femmes aimables qui
+réunissaient chez elles ce que la capitale renfermait de personnes
+devenues célèbres dans les genres les plus opposés. La première était
+madame Lemoine-Dubarry; la seconde était Julie Talma, première femme de
+ce grand acteur, qui divorça avec elle pour épouser madame
+Petit-Vanhove.
+
+Tout le monde connaît les Dubarry par les écrits sans nombre qui ont été
+publiés sur cette famille; tout le monde sait que le comte Jean Dubarry
+avait fait épouser la favorite à son frère, le comte Guillaume; mais
+tout le monde ne sait pas que ce mari avait été consolé dans sa
+mésaventure par une femme intéressante qui est restée son amie dans les
+moments affreux, dont il ne faudrait rappeler le souvenir que pour les
+actes de dévoûment qu'ils ont souvent fait naître.
+
+Au commencement de la terreur, le comte Guillaume fut enfermé à
+Sainte-Pélagie; il était plus infirme que vieux, Madame Lemoine voulut
+le suivre dans sa prison. Elle l'aida à supporter ses maux avec ce
+courage admirable que tant de femmes ont déployé dans ces affreux
+moments. Le comte eut le bonheur d'échapper à l'échafaud. Devenu libre
+par la mort de madame Dubarry, il épousa celle à laquelle il devait plus
+que sa vie; elle était d'ailleurs sa parente, comme je le dirai plus
+tard.
+
+Julie et madame Lemoine forment dans mes souvenirs deux des épisodes les
+plus intéressants, non seulement parce que ces dames furent célèbres
+sous plus d'un titre, mais parce qu'elles ont échappé aux auteurs
+contemporains, dont la plupart ne cherchent les noms qu'afin d'ajouter
+du scandale au scandale.
+
+Une femme célèbre par son esprit, par ses liaisons avec ce qu'il y a eu
+de plus remarquable dans la société d'alors, par le nom qu'elle a porté,
+par ses malheurs même, Julie Talma enfin mérite qu'on la rappelle avec
+plus de vérité et de justice qu'on ne l'a fait jusqu'à présent.
+
+Si je dois en juger par quelques fragments que j'ai lus sur elle, peu de
+personnes en ont une juste idée. Mon intimité avec elle m'a mise à même
+de conserver des documents précieux sur cette femme intéressante: c'est
+d'elle-même que je tiens les détails qui ont rapport à ses premiers pas
+dans ce monde où elle a brillé à plus d'un titre. Depuis sa séparation
+et après son divorce avec Talma, je l'ai peu quittée, et j'ai été témoin
+de tous les faits dont je parle.
+
+Je n'ai connu Julie qu'en 1791; elle était mariée depuis un an. Ma
+parenté avec madame Saint-Huberty, qu'elle avait beaucoup connue, lui
+inspira un vif intérêt pour moi. Ce fut presque sous ses auspices que
+j'entrai dans un monde dont je n'avais encore nulle idée. Nos relations
+devinrent plus intimes, lorsqu'elle éprouva de grands chagrins. Julie
+avait pour moi le sentiment d'une soeur. Malgré la disproportion de nos
+âges, le besoin d'épancher son coeur la rendait plus communicative, et sa
+conversation était tellement attachante, que ce qu'elle me racontait se
+gravait dans mon esprit. Elle pouvait penser tout haut avec une jeune
+femme qui lui était dévouée, et près de laquelle elle rencontrait plus
+de sympathie que dans celles de sa société, occupées de leurs plaisirs
+ou des événements d'alors. Je ne tenais qu'une bien petite place dans ce
+monde brillant qu'on ne reverra plus; il prit bientôt pour moi un aspect
+plus réel, et sans y jouer un rôle important je me trouvai bien près de
+ceux qui ne vivent maintenant que dans l'histoire. _«Les grands hommes
+disparaissent et le monde va toujours,»_ a dit lord Byron. Je fus
+froissée comme les autres par les bouleversements qui se succédèrent
+avec une effrayante rapidité, et cependant ce temps forme, dans les
+souvenirs de ma vie; un des épisodes que j'aime le plus à me rappeler;
+il reste un fond de jeunesse dans le coeur qui nous fait parfois
+illusion. En relisant des pages écrites après un si long temps, l'on se
+trouve porté au moment où on les traçait; on oublie la distance qui nous
+en sépare, et l'on se surprend à éprouver les mêmes sentiments qui nous
+agitaient alors. Ce qu'on aime toujours, c'est à revoir les lieux où
+chaque objet vous rappelle un événement de votre vie, où l'objet le plus
+indifférent pour les autres est un soutenir du coeur qui se rattache à
+ceux que vous avez aimés, et qui ne sont plus. Combien de fois j'ai
+désiré pouvoir parcourir cette maison de la rue Chantereine! Je croirais
+y voir errer les ombres de ceux que j'y rencontrais, et assister encore
+à ces charmantes causeries de Roucher, Lavoisier, Condorcet,
+Marie-Joseph Chénier, Roger-Ducos, Vergniaud et tant d'autres. Cette
+maison mériterait de devenir historique par les hôtes qui l'ont habitée.
+
+C'est surtout dans l'âge mûr que ces souvenirs acquièrent plus de prix.
+Il semble que le temps qui s'éloigne si rapidement nous fasse sentir le
+besoin de fixer dans notre mémoire ces dates vivantes qui nous remettent
+sur la trace des époques. Ce qui nous semblait peu important alors,
+prend un nouvel intérêt des événements qui se sont succédés. On vieillit
+avec le temps, mais on marche avec le siècle.
+
+On a toujours désigné la première femme de Talma par le nom de Julie,
+pour la distinguer de la seconde, qui a brillé sur la scène du
+Théâtre-Français. La première a été célèbre par son esprit, ses qualités
+et la société qui se réunissait chez elle. Il est à remarquer que
+lorsque l'on a voulu associer son nom aux nombreuses biographies de son
+mari, ce n'a jamais été que d'une manière inexacte ou malveillante qu'on
+l'a citée. Il y a bien des faits qu'on pourrait ajouter, bien d'autres
+qu'on pourrait rectifier sur Talma, ce Napoléon de la scène[5], qui eut
+plus d'un point de ressemblance avec le héros du siècle, ne fût-ce que
+par le divorce; à cela près que l'empereur voulait un héritier de son
+nom, et Talma en avait deux, Charles-Neuf et Henri-Huit, venus jumeaux
+au monde; ce qui prouve victorieusement contre ceux qui ont voulu donner
+à Julie vingt ans de plus que son mari. L'on nomma ces deux enfants du
+nom des rôles que leur père avait créés avec un grand succès, Henri VIII
+et Charles IX. On a souvent cité la fortune de madame Talma; c'est la
+seule chose dont on se soit souvenu d'une manière positive. Elle avait
+quarante mille livres de rente. C'est la vérité; mais elle en faisait un
+si noble usage... Ah! s'il doit être beaucoup pardonné à celle qui a
+beaucoup aimé, c'est surtout à la femme dont la bienfaisance et le
+dévoûment dans nos temps de malheurs ont bien dû effacer la trace d'un
+péché originel commis par plus d'une Eve, qui n'avait pas autant de
+motifs pour se faire absoudre.
+
+Julie eût été l'Aspasie de son siècle, si ce siècle eût ressemblé à
+celui de Périclès. Elle n'avait point la beauté de cette femme célèbre,
+mais elle en possédait l'esprit et la grâce. Le charme qu'elle répandait
+autour d'elle attirait tout ce qu'il y avait de marquant à la cour et à
+la ville, et l'on briguait l'avantage d'être admis dans son cercle.
+
+Les premiers essais de ce jeune homme qui devait être un jour un grand
+acteur et le Roscius de l'époque, avaient enchanté Julie, dont l'esprit,
+rempli de poésie, comprenait si bien les arts. De l'admiration à la
+passion, l'espace fut bientôt franchi. Elle employa son influence à lui
+faire des amis de tous les jeunes auteurs qui composaient son cercle, et
+qui devaient eux-mêmes aspirer à une brillante carrière, si la
+Révolution n'eût pas arrêté ces talents poétiques chez les uns pour
+tourner leur esprit vers la politique, et si la crainte de la faux
+révolutionnaire n'eût réduit les autres au silence.
+
+Depuis 1789, la société de Julie se composait en grande partie de ceux
+que l'on a depuis nommés les _Girondins_, dénomination que l'on donnait
+non-seulement aux députés de la Gironde, mais à tous les hommes d'esprit
+qui étaient d'une opinion modérée. Vergniaud, Louvet, Roger-Ducos,
+Roland, Condorcet, etc., se rencontraient chez Julie, ainsi que beaucoup
+de gens de lettres et de savants, Millin, Lenoir que l'on nommait alors
+_le beau Lenoir_, le poète Lebrun, Ducis, Legouvé, Bitaubé, Marie-Joseph
+Chénier, Lemercier, Giry-Dupré, Saint-Albin, Souques, Riouffe, Champfort
+et beaucoup d'artistes, David, Garat et autres dont il sera question
+dans le cours de ces Souvenirs.
+
+Cette société avait beaucoup contribué à mettre le talent de Talma dans
+un jour favorable. Sans cela, il eût peut être été long-temps à percer,
+Chénier, Ducis, Lemercier et Legouvé sont ceux qui ont le plus
+particulièrement travaillé à ouvrir devant Talma la brillante carrière
+qu'il a parcourue; mais avant eux, David, car c'est d'après les conseils
+de ce célèbre peintre, que Talma a été le premier à s'affranchir de
+l'usage ridicule de la poudre, des hanches, des chapeaux à plumes, et de
+mille autres absurdités adoptées par ses prédécesseurs. Il fut secondé
+par les antiquaires et les savants. Ses propres recherches sur les
+Grecs, les Romains et les monuments du moyen-âge, le mirent à même de se
+créer une garde-robe remarquable par son exactitude. Ses cuirasses, ses
+casques, ses armes étaient du plus grand prix. Julie ne croyait pouvoir
+faire un meilleur usage de sa fortune, qu'en secondant son mari dans
+tout ce qui pouvait contribuer à le faire paraître avec avantage. La
+grande galerie de sa maison n'était meublée que de yatagans turcs, de
+flèches indiennes, de casques gaulois, de poignards grecs; ces trophées
+d'armes étaient tous suspendus aux murailles.
+
+Peu de femmes possédaient à un aussi haut degré que madame Talma, un
+style aimable et exempt de prétention. Elle donnait du charme au plus
+petit billet. L'on aurait pu la comparer à madame de Sévigné, écrivant
+dans notre siècle. Mais une de ses qualités les plus précieuses, c'était
+son âme ardente pour ses amis. Elle s'exposait, pour eux, dans un temps
+où les vertus étaient des crimes. Combien de fois ne l'a-t-on pas vue,
+elle si indolente pour son propre compte, courir tout Paris pour servir
+des proscrits? Elle était souvent fort mal accueillie dans les bureaux,
+car les amis d'hier n'étaient quelquefois plus ceux d'aujourd'hui; mais
+elle ne se rebutait pas, et sa persévérance finissait par obtenir ce
+qu'elle avait sollicité. Enfin, c'était un de ces êtres trop rares sur
+la terre, et dont il faut honorer la mémoire, lorsqu'on a eu le bonheur
+de les y rencontrer[6].
+
+
+
+
+III
+
+Le comte Jean Dubarry et le comte Guillaume Dubarry.--Madame Diot et
+madame Lemoine-Dubarry.--Leur entrevue avec le comte Guillaume.--La
+famille des Dubarry à Toulouse.--Leur train de vie.--Anecdotes.
+
+
+Madame Lemoine-Dubarry est, avec Julie Talma, la personne avec laquelle
+mes relations ont été le plus intimes. Je dois donner aussi quelques,
+détails sur cette dame et sa famille.
+
+Lorsque le comte Jean Dubarry, que l'on appelait _le Roué_, eut rêvé sa
+fortune et celle de sa famille en faisant épouser à son frère la
+maîtresse de Louis XV, il le fit venir d'une petite ville du Languedoc
+où il végétait ainsi que mademoiselle Chon, leur soeur. Toute la parenté
+accourut à Toulouse, et chacun prit une part plus ou moins grande à
+cette fortune inespérée. Le comte d'Argicourt fut le seul qui ne voulut
+rien lui devoir, aussi l'appelait-on dans sa famille le comte
+_d'Argent-court_. Il resta simple officier et n'en fut que plus estimé.
+
+Mademoiselle Chon fut placée auprès de la favorite pour lui servir de
+guide. Elle avait de l'esprit d'intrigue, des manières distinguées, et
+ne ressemblait pas en cela au reste de la famille. Elle aurait bien
+voulu les faire adopter à son élève, du moins en public. Mais ses
+conseils furent peu suivis en ce point.
+
+Le comte Guillaume, bonhomme _tout rond_, comme il le disait souvent
+lui-même[7], avait conservé l'accent du pays dans toute sa pureté. On
+sait qu'après son mariage il dut quitter Paris. Il eut cependant la
+liberté d'y revenir au bout de quelques années. Il habitait un fort bel
+hôtel qu'il avait acheté dans la rue de Bourgogne, recevait beaucoup de
+monde, car on y faisait bonne chère, et c'était bien le cas de dire:
+
+ Et c'est son cuisinier à qui l'on rend visite.
+
+Il ne se doutait guère qu'il avait près de sa maison deux parentes dont
+il ignorait l'existence. Leur mère avait épousé un comte Dubarry, qui
+mourut lorsque la cadette de ses filles était encore en bas âge. Cette
+dame, prévoyant qu'elle ne pourrait les élever avec le peu de bien qui
+lui restait, se décida à se remarier avec un commerçant nommé M.
+Lemoine. Ils étaient dans l'aisance, et sa plus jeune fille reçut une
+éducation distinguée; mais la fortune les trahit de nouveau, ils furent
+ruinés par une faillite. Le mari survécut peu à ce malheur, et sa femme
+le suivit de près, laissant leurs enfants sans autre ressource que leur
+travail; car l'aînée, qui avait fait un assez mauvais mariage, avait
+perdu son mari par un accident, il fut tué à la chasse.
+
+Ce fut à elle que sa mère mourante légua sa jeune soeur; madame Diot
+l'aimait comme son enfant. Elles établirent un petit commerce de
+lingerie; elles n'avaient pas même de magasin, et travaillaient chez
+elles.
+
+Quoique ces dames vécussent fort retirées, elles apprirent cependant le
+changement de fortune arrivé dans la famille, et surent que ce grand
+hôtel qui faisait face à leur humble habitation, appartenait à un comte
+Dubarry[8].
+
+Madame Diot résolut de le voir, bien qu'elle craignît que cette fortune
+subite ne l'empêchât de les avouer pour ses parentes, car elle
+connaissait assez le monde pour savoir que la pauvreté est rarement bien
+accueillie par la richesse. _Argent sèche souvent le coeur_. Elle cacha
+sa démarche à sa jeune soeur, dont le caractère noble et fier se serait
+révolté à cette pensée. Elle se présenta chez le comte Guillaume et lui
+demanda un entretien particulier. Madame Diot avait un air ouvert et
+franc qui prévenait en sa faveur. Après s'être fait connaître, et voyant
+après un moment de conversation qu'elle avait affaire à un très bon
+parent, elle réclama son appui et le mit au fait de sa position.
+
+«Ma pauvre soeur, lui dit-elle, que ma mère m'a confiée à son lit de
+mort, a reçu une éducation qui la met au-dessus de notre humble fortune.
+Elle a vécu dans l'aisance, et je souffre de la voir maintenant
+travailler tous les jours, et quelquefois bien avant dans la nuit, pour
+subvenir à notre existence. Elle me cache sa peine; mais je vois souvent
+des larmes dans ses yeux et cela m'arrache le coeur. Si l'on pouvait la
+placer auprès de quelque jeune dame, son charmant caractère, ses
+manières aimables lui auraient bientôt assuré la bienveillance de ceux
+près desquels elle vivrait. Ce serait une grande douleur pour moi de me
+séparer d'elle; mais enfin si c'était pour le bonheur de ma soeur je la
+supporterais avec courage.» Le comte fut touché de ce dévoûment et se
+sentit entraîné vers ses pauvres cousines. «Laissez-moi jusqu'à demain,
+dit-il à madame Diot, je réfléchirai sur le parti le meilleur à prendre.
+Disposez votre soeur à me recevoir, j'irai vous voir dans la matinée.»
+
+À son retour chez elle, madame Diot ne put contenir sa joie et
+s'empressa de faire part de son espoir à sa soeur, qui ne vit pas les
+choses sous le même aspect. «Me séparer de toi, vivre avec des gens que
+je ne connaîtrais pas, et sous leur dépendance. Il est si rare de
+trouver des coeurs généreux qui vous comprennent. Ah! j'aime bien mieux
+mon obscurité, rester auprès de ma soeur et travailler avec elle.»
+
+Elles discutèrent sur ce sujet bien avant dans la nuit. Le comte, de son
+côté, avait réfléchi et son plan était formé. Il vint comme il l'avait
+annoncé faire une visite à ses parentes. Il était impatient de voir
+cette jeune soeur dont on lui avait fait un portrait si séduisant et ne
+le trouva point flatté. Tant de modestie, tant de noblesse, ce je ne
+sais quoi qui attire la confiance, le disposa entièrement pour elle.
+
+«Écoutez, leur dit-il, vous répugnez à être dépendantes et vous avez
+raison. Nous sommes dans une position de fortune qui nous permet
+d'assurer un sort à ceux de notre famille qui ont peu de ressources. Les
+bienfaits d'un parent ne doivent point humilier; voici ce que j'ai à
+vous proposer: Je passe l'hiver à Paris et l'été en Languedoc, venez
+habiter ma maison, vous en ferez les honneurs. Ce sera le moyen de la
+rendre plus agréable et de vous voir à la place qui vous convient.
+
+Mademoiselle Lemoine hésitait, faisait des objections, mais elles furent
+bientôt détruites par la bonhomie et le ton de franchise de ce bon
+Guillaume. Il fut convenu qu'elles partiraient pour Toulouse, où le
+comte les précéderait afin de les y établir convenablement.
+
+Un changement de fortune si rapide aurait pu être interprété à Paris
+d'une manière défavorable pour ces dames. Il fut convenu que
+mademoiselle Dubarry arriverait sous ce nom à Toulouse, mais on y
+joignait presque toujours celui de Lemoine[9], que sa soeur était
+accoutumée à lui donner.
+
+Mademoiselle Dubarry était une fort belle personne, brune piquante; ses
+grands yeux fendus en amande étaient surmontés de deux arcs d'ébène qui
+semblaient dessinés avec un pinceau; une jolie bouche, des dents d'une
+blancheur éblouissante, et dans sa tournure, dans sa démarche, dans son
+regard quelque chose de noble qui imposait. On peut penser que cet
+extérieur, relevé encore par une élégance de bon goût, devait ajouter à
+tous ces avantages. Aussi son arrivée fit-elle une grande sensation dans
+la villa de Toulouse. Le comte avait établi sa maison sur un pied
+magnifique, ainsi que sa charmante habitation à la campagne. Tout le
+monde brigua la faveur d'être présenté aux dames Dubarry, et leur hôtel
+devint bientôt un des plus agréables de Toulouse, où il y avait alors un
+Parlement, des capitouls et une grande réunion de noblesse. Les Dubarry
+y donnaient un peu de mouvement par leur luxe. Cette famille comprenait
+trois réunions fort distinctes l'une de l'autre, celle du comte
+Jean[10], celle du comte Guillaume, et celle des soeurs. Ils n'allaient
+guère les uns chez les autres que lorsque quelque solennité de famille
+les réunissait.
+
+La société de madame Lemoine était la plus agréable, mais peu de femmes
+voulurent y venir; ce nom du mari de la favorite les éloignait toutes.
+Alors madame Dubarry eut le bon esprit de faire son choix dans une autre
+classe. Les artistes les plus distingués en faisaient partie et ne
+contribuaient pas peu à la rendre agréable[11].
+
+Le comte Jean Dubarry fut celui de la famille qui accueillit le mieux
+ses cousines. Il ne manquait à aucune des soirées de son frère,
+lorsqu'il était à Toulouse, où il continuait les magnificences de la
+Cour. Sa maison du quartier Saint-Sernin était l'objet de la curiosité
+des étrangers. Le comte avait fait venir des ouvriers de Paris pour la
+construire. Quand elle fut presque finie, il ne la trouva pas à son gré
+et la fit jeter à bas pour la recommencer de nouveau. Les jardins
+étaient superbes, et dans le milieu d'un beau parc était un temple
+consacré aux Muses. On y donnait des soirées de musique; il venait
+souvent à cet effet des chanteurs les plus célèbres de la capitale. Dans
+le lointain on apercevait une chapelle gothique; et là, un abbé, espèce
+mécanique fort ingénieuse, s'avançait pour ouvrir la porte aux
+visiteurs. Tous les meubles de la maison avaient été fabriqués à Paris
+et transportés à grands frais. On avait placé dans un joli boudoir le
+portrait de la femme du comte. Elle était peinte dans une glace, étendue
+sur un canapé dont la répétition se trouvait devant ce miroir. Le comte
+Dubarry était déjà vieux lorsqu'il épousa une jeune demoiselle noble,
+sans fortune, mademoiselle de Montoussain. Mais elle habitait toujours
+Paris sous la protection de M. de Calonne, disait-on[12].
+
+Lorsque le comte passait l'hiver à Toulouse, il y donnait de superbes
+bals. Un jour de carnaval, il pensa que vers une heure on aurait envie
+d'aller à celui du théâtre; et avant que personne en eût parlé, il fit
+ouvrir une grande pièce remplie de dominos et de costumes les plus
+élégants. Les dames n'eurent qu'à choisir celui qui leur convenait le
+mieux.
+
+Il allait souvent à Aiguillon, dans la terre du duc, où s'était retirée
+madame Dubarry après la mort de Louis XV. On y donnait des fêtes très
+brillantes[13].
+
+Le comte Guillaume Dubarry était, comme je l'ai dit, un homme excellent,
+il ne manquait pas de courage lorsqu'il fallait accomplir un trait
+d'humanité.
+
+Dans une révolte, une femme du peuple frappa à la joue l'un des
+magistrats. On arrêta cette malheureuse, on la conduisit à
+l'hôtel-de-ville, on fit son procès et on la condamna à mort. Cette
+nouvelle se répandit parmi le peuple et il déclara qu'il se ferait
+massacrer plutôt que de laisser exécuter cet affreux arrêt. Le comte
+Guillaume, instruit de ce qui se passait, monte en voiture, pénètre dans
+l'hôtel-de-ville, entre dans la prison et enlève aux capitouls la
+victime qu'ils allaient sacrifier, la transporte dans son carrosse et,
+après lui avoir donné quelque argent, lui fait quitter Toulouse. Depuis
+ce temps le comte Guillaume fut adoré dans sa ville natale.
+
+
+
+
+IV
+
+Souvenirs d'enfance.--Mon départ de Metz.--La belle et la bête.--Mon
+arrivée à Paris.--Fêtes données à madame Saint-Huberty.--Molé.--Les
+calembourgs de M. de Bièvre.--J'assiste pour la première fois au
+spectacle.
+
+
+Je reprends maintenant mes souvenirs à mes impressions d'enfance.
+J'avais à peine onze ans, lorsque madame Saint-Huberty vint à Metz pour
+y voir sa tante, madame Clavel, et réclamer quelques papiers de famille.
+Elle me fit chanter. Comme j'avais une voix extraordinaire pour mon âge,
+elle me prit dans une si grande amitié qu'elle voulut m'emmener à Paris,
+disant à sa tante qu'elle ferait de moi une bonne musicienne et me
+mettrait entre les mains de nos grands maîtres. Elle partit, et dès ce
+moment je ne rêvai que musique; je solfiais toute la journée, ce qui
+auparavant m'avait beaucoup ennuyée, mais madame Saint-Huberty m'avait
+dit: «C'est nécessaire!» Et cela avait suffi pour me donner de
+l'émulation. Je n'osai dire à mes grands parents combien je désirais
+voir arriver le temps où l'on m'enverrait à Paris, car c'eût été
+témoigner le désir de les quitter; mais lorsqu'ils s'y décidèrent,
+quelques années plus tard, je me reproche encore la joie que j'en
+éprouvai; ils étaient si bons que cela était une horrible ingratitude à
+moi! C'était en 1788, j'avais quatorze ans, une famille bien placée dans
+le monde, mes parents étaient des artistes distingués qui vivaient dans
+l'aisance; je pouvais donc me reposer sur ces avantages. Mais hélas! le
+coeur est ainsi fait! Dans la jeunesse l'attrait de la nouveauté est si
+puissant sur nous! il nous fait oublier le passé et ne rêver que
+l'avenir. Je partais comme le pigeon voyageur, sans prévoir la destinée
+qui m'attendait.
+
+Je n'étais jamais sortie de Metz, c'était le monde pour moi! Le couvent
+où j'avais passé plusieurs années, ma famille, la campagne de mon
+grand-père, la maison du comte Darros et quelques bals d'hiver, je ne
+pensais pas qu'il y eût rien de plus sur la terre! Que l'on juge de mon
+inexpérience et de mon étonnement à chaque chose nouvelle qui s'offrait
+à moi; je n'avais guère lu en fait de voyages que _Robinson Crusoë_, et
+en fait de romans (car on ne me permettait pas d'en lire) que celui de
+_Marianne_ de Marivaux. J'avais bien entendu parler de voitures
+publiques, mais sans y faire attention; aussi n'en avais-je nulle idée.
+Il y a un âge où le monde passe devant nous sans que nous le regardions.
+
+J'étais montée en diligence à dix heures du soir, au mois de décembre,
+après avoir pleuré toute la journée et j'en avais encore les yeux et le
+coeur gros. Une personne âgée m'accompagnait et devait me remettre entre
+les mains de madame de Nanteuil, femme de l'administrateur des
+diligences. Lorsque le jour commença à paraître, j'examinai les
+personnes qui m'entouraient; la vieille dame était à côté de moi dans le
+fond, des messieurs dormaient vis-à-vis, et au coin, en face de moi,
+quelque chose que je voyais, me parut une bête sauvage, car je
+n'apercevais que du poil de la tête aux pieds. Je m'étonnais, à part
+moi, qu'on emballât de tels animaux dans une voiture publique, lorsque
+je lui vis relever une espèce de figure qui m'effraya beaucoup. Je
+reculai comme s'il m'eût été possible d'enfoncer la voiture, et ma
+physionomie devait avoir une singulière expression, car un jeune
+officier qui était de l'autre côté se mit à éclater de rire. Tout le
+monde s'éveilla et j'appris que l'objet de ma frayeur était un juif
+polonais, dont le witchoura retourné du côté du poil, le long bonnet
+fourré et la barbe tombant sur sa poitrine, étaient assez capables de le
+faire prendre pour une bête féroce: aussi le nom lui en resta-t-il tout
+le temps du voyage. On nous appela la _Belle et la Bête_. Il ne se
+doutait nullement des quolibets qu'on lui adressait, car il n'entendait
+pas le français, et le camarade qui lui servait d'interprète ne s'occupa
+guère, je crois, de les lui traduire.
+
+Voilà donc ma première entrée dans ce monde nouveau pour moi, M. et
+madame de Nanteuil me reçurent au sortir de la voiture et me gardèrent
+quelques jours en attendant le retour de madame Saint-Huberty.
+
+J'avais une lettre de mon grand-père pour madame Molé[14]. Je fus
+parfaitement reçue, mais on m'avait enjoint de n'y aller qu'accompagnée
+et de n'accepter aucune invitation avant l'arrivée de madame
+Saint-Huberty qui était en représentation à Marseille[15]. Mon
+grand-père craignait les séductions de M. Molé qui avait une grande
+réputation de _roué_, comme cela se disait alors. Aussi, lorsqu'il lui
+arriva de retarder la première représentation du _Séducteur_ de M. de
+Bièvre, par le motif qu'un rhume l'empêchait de parler:
+
+«Eh bien! lui dit l'auteur (fameux par ses calembourgs), vous jouerez
+_le Séducteur enroué_.»
+
+Mais, le jour de la représentation, Molé se trouvant tout-à-fait hors
+d'état de paraître le soir, son médecin lui ordonna de garder le lit.
+Lorsque M. de Bièvre apprit ce nouveau contre-temps, il s'écria: _Ah!
+quelle fatalité!_
+
+En attendant madame Saint-Huberty, qui devait arriver d'un jour à
+l'autre, on me fit voir plusieurs spectacles. Celui qui m'étonna le
+moins (on ne s'en douterait guère), ce fut le Théâtre-Français et
+cependant la pièce que j'y vis jouer était le _Bourgeois gentilhomme_,
+par Préville, Dugazon, madame Belcour et tous les premiers sujets: cela
+fait peu d'honneur à la précocité de mon goût. Mais j'avais vu cette
+pièce dans ma ville de Metz et j'étais encore sous le charme du plaisir
+que j'en avais éprouvé, tant il est vrai que les impressions d'enfance
+ont de la peine à nous quitter. Puis, je n'étais pas encore dans l'âge
+où l'on peut apprécier de semblables talents; plus tard j'ai bien changé
+d'opinion.
+
+Le théâtre qui fut pour moi une véritable féerie, c'est l'Opéra. Je crus
+y voir réaliser tout ce que j'avais lu dans les _Mille et une Nuits_. Je
+n'aperçus plus rien de ce qui se passait autour de moi, et mon
+étonnement, mon admiration donnèrent la comédie à tous mes voisins, qui
+s'amusaient beaucoup de mon inaltérable attention et des questions que
+j'adressais dans l'entr'acte aux personnes qui m'accompagnaient. On
+jouait _Iphigénie en Aulide_ et le ballet de _Mirza_.
+
+
+
+
+V
+
+Le talent de madame Saint-Huberty.--Ses succès.--Les costumes.--Le salon
+de Madame Saint-Huberty.--Couplets du comte de Tilly.--Je pars pour
+Toulouse.--Un compliment de MM. les capitouls.--Retraite de madame
+Saint-Huberty.--Son mariage avec le comte d'Entraigues. Ils vont à
+Londres.--M. d'Entraigues et madame Saint-Huberty sont assassinés.
+
+
+Madame Saint-Huberty était alors dans tout le brillant de sa carrière
+dramatique, elle venait d'être couronnée dans le rôle de Didon, ce qui
+n'était point encore arrivé jusqu'alors à l'Opéra.
+
+Le talent de madame Saint-Huberty était bien extraordinaire, puisqu'à
+l'âge que j'avais alors, j'en avais été frappée au point d'imiter
+parfaitement sa manière de dire le chant. On s'amusait souvent à me
+faire placer derrière un paravent pour compléter l'illusion. Elle
+prononçait d'une façon qui paraîtrait exagérée, aujourd'hui que si peu
+de chanteurs font entendre les paroles; mais comme elle le disait
+elle-même, il le fallait pour se faire comprendre dans cet immense
+vaisseau, où la voix doit porter dans toutes les parties de la salle.
+Cela donnait d'ailleurs une grande énergie à son jeu, surtout dans ces
+phrases jetées, dans ces inspirations semblables au: _Qu'en dis-tu?_ de
+Talma. L'expression de sa physionomie était admirable. Elle se faisait
+applaudir sans parler, dans _Alceste_, lorsqu'elle écoutait la voix qui
+lui dit:
+
+ ... Le roi doit mourir aujourd'hui
+ Si quelqu'autre à la mort ne se livre pour lui.
+
+Elle se faisait applaudir de même dans _Didon_, par la manière dont elle
+regardait Énée avant de lui adresser ces vers:
+
+ Oh! que je fus bien inspirée
+ Quand je vous reçus dans ma cour!
+
+Son air d'ironie lorsque Yarbe l'avertit qu'Énée est près de
+l'abandonner, et qu'elle lui répond: Énée! son regard, son sourire
+disaient tout et amenaient naturellement:
+
+ Allez, Yarbe, allez, vous connaîtrez Énée:
+ Vous verrez si Didon se voit abandonnée.
+ Aujourd'hui de l'hymen on prépare les feux.
+ On allume pour nous les flambeaux d'hyménée;
+ Jugez s'il se prépare à s'éloigner de moi!
+
+Dans les moments d'élan, c'était de la tragédie à la manière de Monvel
+et de Talma, et de la tragédie d'autant plus difficile que dans le
+chant, les mêmes phrases se répètent:
+
+ Divinité du Stix, ministre de la mort,
+ Je n'invoquerai point votre pitié cruelle,
+
+se redit trois fois. Elle en changeait l'expression et se faisait
+applaudir à chacune. Je n'ai jamais entendu depuis ce temps dire le
+récitatif comme elle le disait. Duprez est le seul qui ait pu me la
+rappeler.
+
+Ariane abandonnée était aussi un des rôles où elle excellait; et, dans
+Colette du _Devin de village_, c'était la petite fille des champs. Elle
+ne faisait pas de grands bras pour exprimer sa douleur, elle ne venait
+pas se poser devant le public pour la lui raconter, elle pleurait en
+chantant:
+
+ Si des galants de la ville
+ J'eusse écouté les discours.
+
+On ne se serait jamais imaginé que ce fut cette même femme si imposante
+dans la reine de Carthage, et si déchirante dans Ariane. Son chant,
+lorsqu'il était dialogué, ne semblait pas être noté. Elle était parfaite
+musicienne et se retrouvait toujours avec la mesure, malgré ses
+licences, lorsqu'elle lançait une phrase d'effet.
+
+On a souvent répété que Talma était le premier qui eût fait révolution
+dans les costumes; mais madame Saint-Huberty avait déjà commencé à
+imiter ceux des statues grecques et romaines. Elle avait déjà supprimé
+la poudre et les hanches, et si l'on recherchait dans les costumes du
+temps, il serait facile de s'en convaincre. Cependant elle n'avait pas
+encore osé les aborder aussi franchement que Talma, qui avait été
+secondé par David et par la Révolution.
+
+Madame Saint-Huberty me montra une sollicitude toute maternelle, lorsque
+je chantai au Concert spirituel, où je débutai, au mois d'avril 1788,
+après avoir travaillé quatre mois avec Piccini. Je dus au nom de madame
+Saint-Huberty et à mon âge le succès que j'obtins. Elle avait fondé de
+grandes espérances pour mon avenir; mais la Révolution qui devait m'être
+si fatale commença dès-lors à détruire l'existence à laquelle j'étais
+destinée.
+
+Ce fut à cette époque que madame Saint-Huberty me présenta chez madame
+Lemoine-Dubarry, qui réunissait l'élite des célébrités musicales. Parmi
+tous ceux que je rencontrai chez elle, je ne remarquai alors que le
+comte de Tilly, Gluck, Rivarol, Grétry, le prince de Ligne et ce
+malheureux M. de Cussé, député peu d'années après, qui a péri sur
+l'échafaud; il était excellent musicien et faisait de très jolis vers.
+Un jour il eut la malice de m'en faire chanter avant de me les offrir;
+comme ces vers, dont il avait fait la musique, sont inédits, et valent
+la peine d'être conservés, les voici:
+
+ Vous retracez tous les appas
+ De cette nymphe agile,
+ Dont Apollon suivait les pas
+ Sans la rendre docile;
+ Vous avez les traits aussi doux
+ Et la taille aussi belle,
+ Mais qu'il faudrait nous plaindre tous,
+ Si vous couriez comme elle!...
+
+ De la même légèreté,
+ Dussiez-vous être sûre,
+ Que le prix m'en soit présenté,
+ Je tente l'aventure.
+ L'amour me rendra plus léger;
+ J'en attends la victoire;
+ Et si vous devenez laurier,
+ Je revole à la gloire.
+
+ Ah! n'empruntez pas le secours
+ Des antiques prestiges!
+ Croyez-moi, n'ayez point recours
+ À de pareils prodiges.
+ Connaissez mieux tout le danger
+ D'une métamorphose:
+ Vous ne pouvez jamais changer
+ Sans perdre quelque chose.
+
+Comme il y avait déjà une crainte vague dans tous les esprits, mon père
+qui s'était remarié ne voulut pas me laisser à Paris. Ma tante me ramena
+à Toulouse où elle allait donner des représentations. Elle me fit jouer
+quelques petits rôles dans des pièces qui furent montées à cet effet,
+telles que la Nymphe des eaux dans _Armide_, l'Amour dans _Orphée_ et la
+soeur de Didon. Cela me rappelle un incident assez burlesque.
+
+Messieurs les capitouls voulurent se signaler par un hommage à l'actrice
+célèbre, mais il était d'une nature si singulière que quelques
+personnes, et particulièrement mon père, cherchèrent à les en détourner,
+ou tout au moins à attendre la fin de l'opéra pour n'en pas interrompre
+l'action, mais il n'y eut pas moyen. Ils me firent entrer avec la
+chanteuse qui jouait une des confidentes de Didon. Nous portions une
+corbeille de fleurs surmontée d'une couronne, et je dus adresser à la
+reine de Carthage ce discours qui me fut dicté par un de ces messieurs:
+
+«Ma chère soeur, recevez ce tribut de la patrie reconnaissante qui vous
+est offert par les mains de messieurs les capitouls.»
+
+Madame Saint-Huberty se pinçait les lèvres pour garder son sang-froid.
+Le public n'osait pas rire d'un hommage offert à la grande actrice,
+quelque ridicule qu'il y eût à le présenter de cette manière; de sorte
+qu'il se fit un moment de silence pendant lequel j'eus l'heureuse idée
+de poser la couronne sur sa tête. Alors les applaudissements éclatèrent
+de toutes parts et la pièce continua.
+
+On donna une superbe fête d'adieux à madame Saint-Huberty. Hélas! je ne
+la revis plus depuis ce temps[16]; elle quitta l'Opéra en 1790 et partit
+avec la comte d'Entraigues qu'elle épousa à Lausanne. «Elle ne cessa
+d'être une grande actrice que pour se placer parmi les grandes dames»,
+comme a dit un écrivain du temps[17].
+
+Cette grandeur, hélas! lui fut fatale: elle périt assassinée dans sa
+maison de Barnner-Tearace, ainsi que le comte d'Entraigues; j'ai lu sur
+cette malheureuse catastrophe plusieurs versions qui m'ont paru peu
+exactes.
+
+Lorsqu'on revient après dix ans d'absence, on doit s'attendre à trouver
+les choses bien changées; surtout si une interruption de correspondance,
+vous empêche de connaître les événements survenus pendant cet
+intervalle. C'est ce qui m'arriva en 1812, à mon retour de l'étranger:
+je ne pouvais faire un pas sans rencontrer un malheur; il semblait que
+le sort les eût semés sur ma route. Triste moisson à recueillir!
+
+Cette année 1812 devait m'être fatale; j'arrivais de Russie, où j'avais
+vu mon existence se briser en si peu de temps. À peine entrée à
+Francfort, j'appris la mort de cet oncle qui m'avait accueillie avec
+tant de bienveillance, à mon passage, dix ans auparavant. Sa femme
+l'avait suivi de près, et leur fortune était tombée dans la famille de
+madame Fleury.
+
+Arrivée à Metz, je trouvai mon père dans un état d'inertie complète. Il
+est à remarquer que les hommes d'esprit et d'imagination finissent
+souvent de cette manière, et, sans vouloir faire de comparaison, Monvel
+et autres ont terminé ainsi une carrière brillante.
+
+Ces malheurs étaient la suite de l'ordre immuable de la nature, qui nous
+a destinés à subir des pertes douloureuses; mais comment prévoir celles
+qui sont causées par la perversité des hommes.
+
+Qui m'eût dit, lorsque j'assistai aux triomphes de madame Saint-Huberty,
+lorsque je la voyais entourée d'hommages, excitant l'admiration de toute
+la France, recevant des honneurs que jamais aucune artiste n'avait
+obtenus avant elle, qui m'eût dit que cette reine des arts, qui avait
+abdiqué la gloire pour devenir simplement une grande dame, périrait
+victime des événements politiques et par la main d'un misérable qui la
+sacrifia à sa propre sûreté? Car ce fut au moment où sa trahison allait
+être découverte qu'il frappa le comte et la comtesse d'Entraigues, dont
+il était l'homme de confiance.
+
+Cette nouvelle me causa une bien vive douleur; le souvenir du temps que
+j'avais passé près de madame Saint-Huberty, se retraçait à mon
+imagination pour déchirer mon coeur.
+
+Lorsque les communications furent rétablies, je fus à Londres, où
+j'espérais obtenir des renseignements sur la cause qui avait provoqué ce
+meurtre.
+
+Toutes les versions se rapportaient sur le fait principal, aucune
+n'était exacte sur les détails, qui semblaient enveloppés d'un mystère
+impénétrable. On ne pouvait donc se livrer qu'à des conjectures. Je vis
+madame Bellington, célèbre chanteuse à Londres, qui avait eu des
+relations d'amitié avec ma tante. Je fus aussi à Grillon-Hôtel où
+logeaient le comte et la comtesse, lorsqu'ils venaient à Londres. On n'y
+savait non plus rien de positif. Ce fut long-temps après que le
+rédacteur du _Monitor_, M. G., me fit lire un article de son journal où
+les faits étaient exactement détaillés; il me permit de les traduire, et
+je les joins ici.
+
+On sait que le comte d'Entraigues était entièrement dévoué à la maison
+de Bourbon; il avait servi dans les armées et portait la décoration de
+l'ordre de Saint-Louis. Sa fortune était considérable avant la
+révolution. Le comte était un homme d'esprit, d'une imagination ardente;
+les premiers élans de la révolution de 1789 le trouvèrent dans les
+rangs, à côté de Mirabeau. Né dans le Vivarais, le comte y avait été
+nommé député de la noblesse; il se fit souvent remarquer au milieu des
+grands orateurs de cette Assemblée constituante qui en comptait un si
+grand nombre.
+
+Lorsque les événements politiques prirent une tournure qui n'était plus
+dans les opinions du comte, il quitta la France pour aller en Suisse. Ce
+fut à Lausanne qu'il épousa madame Saint-Huberty, mais son mariage ne
+fut déclaré qu'en 1797, après l'arrestation du comte à Trieste. C'est à
+l'occasion de ce mariage que madame Saint-Huberty reçut le cordon de
+l'Aigle-Noir, distinction qui n'avait encore été accordée qu'à
+mademoiselle Quinault[18].
+
+Le comte d'Entraigues fût à Venise en 1795. Nommé secrétaire d'ambassade
+en Espagne, il ne quitta ce pays qu'à la paix. Il fut alors attaché à
+l'ambassade de Russie. Il partit pour Vienne; mais, arrêtés sur la
+route, ses papiers furent saisis, et on le renferma dans la citadelle de
+Milan.
+
+Napoléon, dit-on, avait trouvé dans ses papiers la preuve d'une
+connivence avec Pichegru dans l'affaire de Moreau. Pour constater un
+fait qui y était relatif, on avait besoin de la signature du comte; il
+la refusa obstinément, bien qu'on eût mis sa liberté à ce prix.
+Cependant il trouva le moyen de s'échapper de sa prison. On soupçonna le
+général Kailmain d'avoir favorisé son évasion. Le comte vint ensuite à
+Leybach et à Vienne en 1801.
+
+Il était en grande intimité avec Fox, Grenville et Canning. On peut
+penser d'après toutes ces liaisons, s'il pouvait manquer d'être entouré
+de gens intéressés à épier ses moindres démarches, et à pénétrer ses
+secrets en corrompant ses domestiques; c'est ce qui arriva pour ce
+misérable Lorenzo, qui attenta aux jours de ses maîtres afin de cacher
+sa trahison. Un émigré vénitien, espèce d'intrigant comme il s'en
+rencontre malheureusement trop souvent, gagna ce valet de chambre à
+force d'argent et de promesses; Lorenzo lui remettait les lettres
+écrites et reçues par le comte[19], il les décachetait et gardait le
+dessus. Quelques jours avant l'événement, on avait remarqué que deux
+étrangers étaient venu chercher Lorenzo et l'avaient conduit dans un
+_public house_ (espèce de café).
+
+La famille était dans ce moment à Barnner-Tearace, habitation du comte,
+dans le comté de Surry. La veille du jour fatal, il reçut des dépêches
+scellées d'un cachet particulier, et qui nécessitaient son départ pour
+Londres. Tout fut disposé pour le lendemain matin. Lorenzo voyant que
+ses infidélités allaient être découvertes, frappa son maître de deux
+coups de poignard qui le renversèrent baigné dans son sang sur les
+marches de l'escalier; mais craignant qu'il ne respirât encore, il
+remonta pour prendre un pistolet afin de l'achever, et courut à la
+comtesse qu'il frappa dans la poitrine comme elle allait monter en
+voiture; pour empêcher, sans doute, qu'elle ne le fit découvrir. Il
+avait totalement perdu la tête, car, entendant le tumulte causé par cet
+événement, il se servit du pistolet qu'il avait été chercher, pour se
+brûler la cervelle. Le comte et la comtesse ne survécurent que quelques
+heures.
+
+Ce fut sous le ministère de lord Liverpool et de Castelreagh que se
+passa cette cruelle catastrophe, dont les motifs furent un mystère
+pendant fort longtemps. On se livra à différentes conjectures. L'émigré
+dont le nom était vénitien, mais que l'on disait né en Suisse, fut
+fortement soupçonné d'avoir été le provocateur de ce crime: il s'est
+jeté par la fenêtre il y a peu d'années. C'est une consolation de croire
+que le remords d'avoir causé tant de malheurs l'a conduit au suicide.
+
+
+
+
+VI
+
+Lettre à Fanny.--Mon genre de vie à Toulouse.--M. de Cazalès.--Le
+marquis de Grammont.--Je suis présentée à madame Dubarry.--Les
+Capitouls.--La tragédie de _Samson_.--Combat d'arlequin et du
+dindon.--Mariage de Fanny.--Son mari périt sur l'échafaud.
+
+
+Revenons à Toulouse dont je me suis bien éloignée. Pour reprendre mon
+sujet au point où je l'ai quitté, je joins ici la lettre que j'écrivais
+à la comtesse Fanny Darros, ma jeune compagne d'enfance à Metz.
+
+À la Comtesse Fanny Darros.
+
+ Toulouse, ... décembre, 1788.
+
+ «Je vous ai écrit de Paris, ma chère Fanny, que madame
+ Saint-Huberty m'avait présentée chez madame Lemoine-Dubarry: je
+ l'ai retrouvée à Toulouse. Ma belle-mère va beaucoup chez elle; sa
+ maison est une des plus agréables de la ville. On voit bien qu'elle
+ arrive de Paris, car sa toilette et ses manières sont d'une
+ élégance simple et de bon goût qui fait contraste avec celles de
+ toutes ces dames de province. Cela me va bien, à moi, de parler
+ ainsi; qu'en pensez-vous? Parce que je viens de passer quelque
+ temps à Paris, je dirais volontiers, _nous autres Parisiennes_.
+ Madame Lemoine m'a prise en amitié tout de suite, malgré la
+ disproportion de nos âges, mais je suis tellement à mon aise avec
+ elle, elle sait si bien se rapprocher de moi, qu'il me semble que
+ je suis quelque chose lorsque nous sommes ensemble; mais aussi avec
+ les autres je me trouve _Gros Jean comme devant_. Elle doit me
+ mener à sa charmante campagne, où elle donne des bals champêtres.
+ J'ai vu chez elle le marquis de Grammont, premier capitoul
+ gentilhomme. C'est un homme de quarante ans qui a dû être fort
+ beau; son air noble est imposant, mois il ne faut pas l'entendre
+ parler, car son ton est des plus communs. Quelle différence avec le
+ prince de Ligne! Quant à M. de Cazalès[20], c'est un officier de
+ dragons, gros et court; on dit qu'il a beaucoup d'esprit. Jusqu'à
+ présent je ne m'en suis pas aperçue, car je le vois toujours
+ dormir. C'est bien l'homme le plus distrait, le plus original et le
+ plus _sans gêne_ que l'on puisse rencontrer, mais on lui passe
+ tout. J'ai vu aussi le comte Jean dont j'avais entendu parler, et
+ que je n'avais jamais eu l'occasion de rencontrer. Vous ne vous
+ douteriez pas de la première impression qu'il m'a fait éprouver.
+ Son ton est si singulier, ses manières sont si libres, que l'on ne
+ sait comment lui répondre; il parle sans cesse du duc de Richelieu,
+ qui est gouverneur à Bordeaux. Il n'est marié que depuis un an avec
+ mademoiselle de Montoussin, jeune fille noble, jolie et pauvre. Un
+ parent de sa femme, le comte de Lacase, dont tout le monde se
+ moque, est toujours avec lui.
+
+ «J'oubliais de vous dire que j'ai vu cette fameuse madame Dubarry,
+ dont nous avons si souvent entendu parler dans notre enfance. Voici
+ comme cela est arrivé. Mademoiselle Chon avait fait prier mon père
+ de passer à son hôtel, pour l'engager à composer un intermède,
+ destiné à être joué dans une fête que l'on donnait à madame
+ Dubarry, dans le château du duc d'Aiguillon. Mon père m'y avait
+ fait un petit rôle de paysanne où je chantais de fort jolis
+ couplets. Après la pièce, on me conduisit auprès de madame Dubarry;
+ elle est encore fort belle, quoiqu'elle ne soit plus très jeune. Je
+ lui trouve trop d'embonpoint; mais la coupe de son visage est
+ charmante. Ses yeux sont doux, et expressifs, et lorsqu'elle
+ sourit, elle laisse apercevoir des dents éblouissantes de
+ blancheur. Le duc d'Aiguillon est aussi un fort bel homme, d'une
+ politesse et d'une galanterie de cour. Excepté le comte Guillaume
+ et madame Lemoine, toute la famille Dubarry était là; le comte
+ Jean, ses soeurs et un beau-frère, qui ressemble assez à ce paysan
+ d'un de nos opéras auquel on a mis un bel habit brodé (_Nanette et
+ Lucas_, je crois). Tout le monde m'a embrassée, m'a fêtée; madame
+ Dubarry m'a donné de jolies boites de Paris, et une parure en
+ satin, où il se trouve un de ces manchons qu'on appelle un _petit
+ baril_, les cercles sont en cygne.»
+
+À la Même.
+
+ Toulouse, ... janvier, 1789.
+
+ «Il faut que je vous raconte un drôle d'épisode sur messieurs les
+ capitouls, qui sont souvent en possession d'exciter l'hilarité des
+ jeunes gens de l'Université.
+
+ «Selon les règlements et les privilèges du Théâtre-Français, les
+ Italiens ne peuvent jouer ni tragédies, ni comédies à moins qu'il
+ ne s'y trouve un arlequin, c'est pourquoi l'on voit ce personnage
+ dans les pièces de Marivaux, ce qui est très invraisemblable, dans
+ _les Jeux de l'amour et du hasard_ surtout, où il doit être pris
+ pour Dorante. Il faut y mettre beaucoup de bonne volonté pour se
+ faire illusion; mais messieurs les comédiens français, dans leur
+ hiérarchie superbe, s'embarrassent peu des autres.
+
+ «Dans la tragédie sainte de _Samson_, il y a aussi un arlequin. On
+ joue rarement cet ouvrage parce qu'il entraîne de grandes dépenses.
+ _Samson_ est donc la providence des bénéfices d'artistes, et c'est
+ la pièce qui est toujours en possession d'attirer la foule par la
+ variété de toutes ses merveilles[21]. La défaite des Philistins par
+ une mâchoire d'âne, la destruction du palais ébranlé par la force
+ de Samson; mais surtout le combat d'arlequin avec le dindon
+ excitent toujours une grande joie[22].
+
+ «Quelque temps après l'ovation de madame Saint-Huberty, que je vous
+ ai racontée, on donnait la tragédie de _Samson_. Le dindon fort
+ ennuyé d'être ainsi harcelé prend son vol et va se mettre sous la
+ protection de messieurs les capitouls, en se perchant sur leur
+ loge. Alors tout le parterre de chanter:
+
+ Où peut-on être mieux, qu'au sein de sa famille?
+
+ «LOUISE FLEURY.»
+
+
+Notre correspondance fut interrompue pendant quelque temps. Voici la
+dernière lettre que je reçus de la jeune comtesse Darros; elle
+m'annonçait son mariage. Cette nouvelle qui aurait dû m'inspirer de la
+joie par la tendre amitié que j'avais pour la compagne de mon enfance me
+remplit de tristesse; cette lettre semblait être le chant du cygne par
+la teinte mélancolique dont son style était empreint. Elle, Fanny,
+toujours si folle! Je sentais mon coeur se serrer, et je ne pouvais me
+rendre compte du sentiment que j'éprouvais.
+
+À mademoiselle Fleury, à Toulouse.
+
+ Metz, ... novembre, 1789.
+
+ «Il me semble, ma chère amie, que la nouvelle liaison que vous avez
+ contractée, vous éloigne de tous vos amis. Quoique depuis plus d'un
+ an je n'ai point reçu de vos nouvelles, je me reprocherais
+ cependant de ne pas confier à la compagne de mon enfance l'action
+ la plus importante de ma vie. Je vais me marier. J'espère être
+ heureuse; mais il me faudra quitter mon père, et cette idée
+ empoisonne tout mon bonheur. J'épouse le fils de M. de Beaurepaire
+ que vous avez vu si souvent à la maison. Son régiment est en
+ Franche-Comté. Mon père m'a laissée entièrement maîtresse et n'a
+ voulu influencer mon choix en aucune manière. Tous les préparatifs,
+ les cadeaux, cette agitation qui précède toujours un pareil moment
+ ne peuvent me distraire d'une mélancolie qui vient sans doute du
+ changement qui va se faire dans ma vie et dans mes habitudes les
+ plus chères. Hélas! Dieu veuille que ce ne soit pas un triste
+ pressentiment.
+
+ «Adieu, ma chère Louise, combien je regrette de n'avoir pas près de
+ moi l'amie de mon enfance. Vous trouveriez mon caractère bien
+ changé, vous qui m'avez vue si gaie, si folle, mais vous pourriez
+ peut-être me rappeler quelques-uns de nos bons rires. Je suis
+ persuadée que vous ferez des voeux pour mon bonheur: puissent-ils
+ s'accomplir!
+
+ «FANNY DARROS.»
+
+La comtesse Fanny Darros était une fort belle personne. Son père avait
+un esprit et un caractère distingués. Il était grand partisan des
+encyclopédistes et nullement imbu des préjugés de la noblesse d'alors,
+ce qui choquait beaucoup celle de sa province qui l'appelait _le
+philosophe_; cela n'empêchait pas cependant que l'on ne fût enchanté de
+venir à ses soirées. On y faisait d'assez bonne musique. On y lisait des
+poésies des meilleurs auteurs, puis on dansait: comment résister à tout
+cela? Le comte avait beaucoup voyagé, particulièrement dans les Indes.
+C'était là qu'il avait épousé une femme charmante qui mourut en donnant
+le jour à sa fille.
+
+Ils étaient intimement liés avec une famille dont le chef, le général
+Beaurepaire, a fait une si belle défense à Verdun, à l'époque de nos
+premières guerres. La jeune Fanny avait été à peu près élevée avec son
+fils qui n'avait quitté Metz que pour entrer dans les pages. Les deux
+familles avaient projeté dès ce temps là même, cette union qui eut,
+hélas! de si tristes résultats. Ils se marièrent en 1789, et furent les
+derniers à émigrer, mais la force des choses les entraîna. Ils
+habitaient une petite ville d'Allemagne, peu distante de Metz. Ce jeune
+homme n'avait point voulu porter les armes contre son pays, mais il n'en
+était pas moins sur la liste des émigrés. Sa mère était mourante et sa
+soeur imprévoyante du danger que son frère pouvait courir, le sollicitait
+vivement d'entreprendre un voyage auquel il n'était que trop disposé.
+
+«Rien qu'un jour, mon frère, lui écrivait-elle, un seul jour, une heure;
+ma mère sera si heureuse de te voir. Personne ne saura que tu es parmi
+nous: déguise-toi de manière à n'être pas reconnu.»
+
+Il vint donc, malgré les tristes pressentiments de sa femme qui n'osait
+entièrement s'y opposer, connaissant sa tendresse pour sa mère. Hélas!
+il fut reconnu par un misérable qui avait été au service de sa famille.
+Dénoncé, arrêté, il fut condamné sur la simple identité de son nom[23].
+Qui aurait pu croire que le fils du défenseur de Verdun périrait sur un
+échafaud? On voit, dans la lettre qu'elle m'écrivait à l'occasion de son
+mariage, qu'une idée vague de malheur la poursuivait comme une seconde
+vue.
+
+Cet événement me causa un bien vif chagrin, mais je ne l'appris que
+long-temps après; car l'on n'osait pas écrire sur de semblables sujets.
+La jeune comtesse alla en Italie. Je n'ai pu savoir depuis ce qu'elle
+est devenue. L'on était tellement dispersé qu'on était souvent surpris
+de retrouver vivante une personne que l'on croyait morte.
+
+
+
+
+VII
+
+Un tour de M. de Cazalès.--Je lui rends la pareille.--Un prince de
+Rohan.--M. de Rolin, avocat-général au parlement de Grenoble.--Le comte
+de Lacase.--Son mariage avec une grisette.--M. de Catelan,
+avocat-général au parlement de Toulouse.
+
+
+Madame Lemoine partit pour Paris et me fit promettre de la tenir au
+courant de toutes les petites anecdotes de la société que nous voyions
+habituellement; c'est à elle que mes lettres ont presque toujours été
+adressées jusqu'en 1795.
+
+À madame Lemoine-Dubarry, à Paris,
+
+ Toulouse, ... novembre 1780.
+
+ «Madame,
+
+ «Depuis que nous sommes revenus des eaux de Bagnères et que vous
+ êtes retournée à votre Paris, nous sommes tristes et maussades.
+ Nous n'avons plus ces aimables soirées à la campagne, où vous nous
+ entreteniez des plaisirs de la capitale, que nous autres, pauvres
+ provinciaux, n'avons qu'entrevue et que nous regardons comme la
+ terre promise. Je désirais bien revoir Paris avant que vous y
+ fussiez; mais jugez combien je le désire davantage à présent que
+ vous pouvez me rendre ce séjour plus agréable encore, par l'amitié
+ que vous voulez bien me témoigner et la réunion de votre société.
+ Si je ne suis pas dans l'âge où l'on se fait écouter, je suis déjà
+ dans celui où l'on peut apprécier les autres. Ce n'est qu'à Paris
+ que l'on rencontre les artistes distingués, et tout cet appareil de
+ fête et de cour. À propos de cour et de princes, puisque vous
+ voulez que je vous entretienne de tout ce qui se passe dans notre
+ cercle, il faut que je vous raconte le tour que m'a joué M. de
+ Cazalès, que je commence à aimer un peu plus cependant, parce qu'il
+ est fort aimable et fort gai; mais je dois dire en toute humilité
+ que s'il me fait rire, il s'amuse souvent aussi à mes dépens, et je
+ soupçonne qu'il me croit un peu niaise.
+
+ «Vous savez qu'on ne voit pas de prince en province, et quoique mon
+ oncle en ait élevé deux, j'en ai peu rencontré sur mon chemin. Il
+ me semblait donc qu'un prince devait être environné d'une suite
+ nombreuse, tout chamarré d'or et de croix et qu'il ne pouvait
+ marcher sans ce pompeux appareil. Il y a quelques jours M. de
+ Cazalès vint me dire d'un air de confidence que l'on attendait un
+ prince à Toulouse et qu'il viendrait chez M. de Grammont. Je voulus
+ savoir s'il ne m'avait pas fait une mystification, et je fus aux
+ informations. On m'assura que c'était la vérité.
+
+ «--Et comment donc ferai-je pour le voir?
+
+ «--Rien de plus facile, vous êtes souvent à la campagne avec votre
+ belle-mère: vous serez invitée ce jour là.
+
+ «En effet, nous arrivâmes le matin avec plusieurs autres dames et
+ nous montâmes après dîner dans notre chambre pour nous habiller.
+ Lorsque je descendis, il y avait déjà quelques personnes dans la
+ galerie du jardin. Je me plaçai en face de la porte, espérant
+ chaque fois que j'entendais du bruit qu'elle allait s'ouvrir avec
+ fracas et que je verrais arriver le prince et sa suite. Il y avait
+ près de moi un jeune officier qui me parlait toujours, m'ennuyait
+ beaucoup, et auquel je répondais avec distraction. Enfin ne pouvant
+ plus résister à mon impatience, je fus demander à M. de Cazalès
+ quand ce prince arriverait.--Eh! mais, vous causez avec lui depuis
+ que vous êtes descendue, me dit-il. Ce malencontreux officier était
+ un prince de la maison de Rohan, qui voyage avec son gouverneur. On
+ s'est joliment moqué de moi; il ne manquait que vous pour
+ m'achever, madame. Malgré cela, il me tarde bien de vous revoir,
+ car c'est vous qui animez tout, et je ne puis vous dire maintenant
+ qu'un triste adieu.
+
+À la même.
+
+ «Ah! madame, si M. de Cazalès s'est moqué de moi, je le lui ai bien
+ rendu hier. Vous savez combien il est indolent, et vous savez aussi
+ qu'il courtise toutes les belles. Il avait, depuis quelques jours,
+ une de ces nouvelles épingles en petit médaillon de cristal dans
+ lequel on met des cheveux; on l'avait beaucoup plaisanté sur la
+ boucle blonde qu'il renfermait. Hier, assez tard, il s'amusait à
+ nous faire des tours de cartes, lorsque je me suis aperçue que les
+ cheveux avaient changé de couleur et qu'ils étaient devenus d'un
+ très beau noir. J'ai fait un signe à madame L***, qui, s'approchant
+ de lui, s'est écriée: «quoi! déjà?» Ce qu'il y a de charmant c'est
+ qu'il ne s'était pas douté du changement et qu'il ne pouvait
+ concevoir comment il s'était opéré[24]. Vous pensez si on l'a
+ plaisanté sur les tours qu'il ne savait pas prévoir et si j'ai pris
+ ma revanche de ses moqueries, pour mon prince de Rohan et sa suite.
+ Lui qui veut apprendre à escamoter, a trouvé un maître habile, mais
+ il ne le nommera pas.
+
+À la même.
+
+ «Madame,
+
+ «Un nouvel arrivé (car il n'a nullement l'air d'un nouveau
+ débarqué), vient d'égayer un peu nos languissantes soirées. C'est
+ M. de Rolin de Savoie[25], avocat-général au parlement de Grenoble;
+ il a de l'esprit, de cet esprit qui vous plaît et qui n'est pas
+ celui de tout le monde. Il donne un tour original à tout ce qu'il
+ dit. Il faut que je vous raconte notre première entrevue, afin que
+ vous fassiez plus promptement connaissance avec lui. C'était non
+ pas _dans les horreurs d'une profonde nuit_, mais à la noce de M.
+ le comte de Lacase[26], ou pour mieux dire, à ses fiançailles; il
+ vient, comme vous le savez, d'épouser sa maîtresse, par respect
+ pour les moeurs. Il s'était cru obligé, ainsi que le M. de Moncade
+ de _l'École des bourgeois_, d'inviter toute la parenté de cette
+ petite grisette, et il aurait pu nous dire: «_C'est aujourd'hui que
+ je vous encanaille_,» car pour lui, il semblait enchanté. Nous
+ croyions nous trouver au moins avec une partie des personnes que
+ nous avons l'habitude de voir; mais il y avait très peu de femmes
+ de notre connaissance. Nous remarquâmes, en entrant, la future
+ mariée dansant avec le comte de Quélus, et nous aperçûmes toutes
+ ces figures hétéroclites assises autour de la salle: c'était bien
+ de véritables figures de tapisserie. Je fus m'asseoir à côté de ma
+ belle-mère; j'étais d'assez mauvaise humeur et je prévoyais que je
+ m'amuserais fort peu. En retournant la tête, je vis un monsieur que
+ je n'avais jamais rencontré nulle part; cela étonne en province, où
+ tout le monde se connaît. Sa figure me frappa, bien qu'elle n'eût
+ de remarquable que des yeux très spirituels et l'apparence d'un
+ homme de bonne compagnie; il avait l'air de ne connaître absolument
+ personne que le maître de la maison, et de chercher quelqu'un à qui
+ pouvoir adresser ses observations, comme il nous l'a dit depuis.
+
+ «--Oserais-je vous demander, madame, si c'est le jour ou le
+ lendemain du mariage?
+
+ «--C'est le jour de la signature du contrat, monsieur.
+
+ «--Et il y a un bal?
+
+ «--Mais comme vous le voyez.
+
+ «--Je vous demande pardon, je suis tout à fait neuf dans ce pays,
+ comme vous pouvez vous en apercevoir; c'est le marquis de Grammont
+ qui m'a amené du spectacle ici, et qui m'a laissé en me disant
+ qu'il allait revenir. J'ai rencontré cette dame, me dit-il, en me
+ montrant la fiancée qui était tout en blanc, presqu'en costume de
+ mariée; elle était suivie de la famille: cela ressemblait à la noce
+ de l'opéra du _Déserteur_. Me trouvant près d'elle au bas de
+ l'escalier, je me suis empressé de lui offrir la main; mais elle
+ n'a jamais voulu l'accepter, et m'a forcé de monter devant elle. Il
+ a fallu céder malgré ma résistance, et depuis ce moment je suis à
+ chercher quelqu'un qui ait assez d'indulgence pour me mettre au
+ fait; car je crains de faire encore quelque gaucherie.
+
+ «L'air dont il nous parlait était si comiquement niais et faisait
+ un tel contraste avec son sourire malin, que je me mis à rire comme
+ une folle, et dès ce moment, la confiance s'établit entre nous. Ma
+ belle-mère lui raconta qu'on avait persuadé à ce pauvre M. de
+ Lacase, qu'il avait séduit cette jeune personne (qui du reste était
+ fort jolie), que pour l'acquit de sa conscience, il devait
+ l'épouser; et qu'il s'y était prêté de la meilleure grâce du monde,
+ malgré les conseils de ses amis et l'opposition de ses parents.
+ Mais comme il était bien d'âge à savoir la sottise qu'il faisait,
+ on avait fini par en rire.
+
+ «Toutes les réparties de M. de Rolin, toutes ses remarques étaient
+ d'une finesse et d'une originalité charmantes. Enfin, cette soirée
+ où nous croyions nous ennuyer à mourir, a été une des plus gaies
+ que nous ayons passées depuis votre départ.
+
+ «M. de Savoie a été présenté dans les premières maisons de la
+ ville; mais autant qu'il le peut, il passe ses soirées avec nous,
+ ainsi que M. de Catelan[27]; il doit bien, dit-il, cette
+ reconnaissance à l'hospitalité que nous lui avons accordée, lors de
+ notre première rencontre. Lui et mon père se conviennent beaucoup.
+
+ «Louise Fleury.»
+
+
+
+
+VIII
+
+Je me marie.--Fusil part pour Marseille.--Les chanteurs et les
+chanteuses à cette époque.--Progrès de la musique.--Le chanteur
+Garat.--Madame Marrât.--Une soirée musicale chez Piccini--La voix de
+madame Piccini à l'âge de 75 ans--Mon départ pour Bruxelles.--La soeur de
+Marie-Antoinette.--La révolution en Belgique.--Événements d'Anvers en
+1790; atrocités.--Je vais à Gand--Je chante l'hymne des patriotes
+belges--Mon retour à Anvers.--J'arrive à Bruxelles.--Les miracles, de la
+Vierge-Noire.
+
+
+Comme je ne parle guères de moi que lorsque cela met en scène quelques
+personnages marquants, et que mon mariage intéresse peu le public, je
+dirai seulement que j'épousai Fusil à Toulouse. Nous étions bien jeunes
+l'un et l'autre, et mon père avait grandement raison, lorsqu'il hésitait
+à y consentir. Fusil regretta bientôt l'indépendance de la vie de
+garçon. Comme j'avais reçu des propositions brillantes de la Belgique,
+pour les concerts, il fut d'avis que je devais les accepter, attendu
+que, ne jouant pas encore la comédie, je ne pouvais rien faire à
+Marseille, où il était engagé; il partit donc pour cette ville, et me
+laissa chez mon père jusqu'au temps où je devais me rendre à Bruxelles.
+
+Les chanteuses de cette époque étaient moins payées qu'à présent;
+cependant celles de la bonne école étaient fort recherchées. Gluck,
+Saccini, Piccini, avaient opéré une révolution dans la musique. Les
+méthode italienne et allemande commençaient à faire d'autant plus de
+progrès, que le théâtre de Monsieur, où l'on avait fait venir des
+chanteurs italiens, était en grande faveur: c'est à cette école que se
+sont formés Garat, Martin, mesdames Scio, Rosine. C'est aussi cette
+école italienne et allemande qui nous a donné Méhul, Gossec, Lesueur et
+Boïeldieu; ils eussent été de grands compositeurs dans tous les temps,
+parce qu'ils avaient du génie; mais ils ont formé leur mélodie, et leur
+instrumentation d'après ces grands modèles. Madame Saint-Huberty est la
+première pour laquelle Piccini ait écrit un air chanté à l'Opéra. Ceux
+qui s'imaginent que dans ce temps-là on chantait comme Lainé, se
+trompent fort; nous nous moquions de sa voix criarde et cadencée, qui
+n'eût pas été supportée par le public, sans la chaleur et l'entraînement
+de son exécution. C'était sans contredit un excellent acteur, mais un
+ridicule chanteur. Laïs, Chéron, Chardini, madame Chéron, se faisaient
+déjà distinguer par une meilleure méthode. Depuis ce temps, la musique a
+marché avec le siècle, et augmenté ses progrès. Lorsqu'on est dans la
+bonne voie, il n'y a plus qu'à suivre; les moyens peuvent manquer avec
+l'âge, mais le goût est toujours le même: nous l'avons vu pour Garat,
+pour Martin, nous le voyons pour Ponchard. Garat avait une organisation
+telle, qu'il chantait déjà admirablement avant d'être bon musicien.
+C'était le chanteur de la reine; il exécutait souvent des morceaux avec
+elle. On connaît toute l'originalité de Garat, et combien il était
+toujours artiste avant tout. Un jour qu'on lui rappelait ses soirées de
+musique à la cour, quelqu'un lui dit:
+
+«--N'avez-vous pas chanté tel morceau avec la reine?...
+
+«--Ah oui! répondit-il, d'un air attendri, pauvre princesse!... comme
+elle chantait faux!...»
+
+C'est lui qui le premier a développé, dans toute leur étendue, les beaux
+moyens de madame Mainvielle-Fodor, qui est venue à Paris après madame
+Barrilli, admirable chanteuse qui l'eût été dans tous les temps.
+
+Les Italiens conservent mieux que nous la fraîcheur de la voix dans un
+âge avancé. Madame Marrât avait plus de soixante ans lorsque j'ai chanté
+avec elle le beau duo de _Mithridate_. Ses moyens étaient encore d'une
+grande étendue, et sa voix moëlleuse et légère. Je lui ai l'obligation
+de m'avoir donné de très bons conseils, et j'ai eu en elle un excellent
+modèle; mais la personne la plus étonnante que j'aie entendue dans ce
+genre là, c'est la femme du vieux Piccini. Il rassemblait tous les
+jeudis ses élèves, qui, réunis à sa famille, formaient un concert
+nombreux, et faisait exécuter la plupart du temps des morceaux de ses
+opéras. _Athis_ était de ses compositions celle qu'il préférait[28]. Un
+jour qu'une de ses chanteuses lui manquait, il appela madame Piccini, et
+la pria de la remplacer. Nous étions là, toutes jeunes femmes, et il ne
+nous fallut rien moins que le respect et la vénération que nous portions
+à cette famille dans son chef, pour contenir le fou rire qui nous
+gagnait.
+
+Madame Piccini avait 75 ans, elle était d'une laideur plus que permise
+même à cet âge; bossue, le col court, un embonpoint très-prononcé, et
+par-dessus tous ces avantages, elle avait une toilette qui aurait pu la
+faire prendre pour la cuisinière de son mari; ce qu'elle était bien un
+peu par le fait, car sans cesse occupée de son ménage, on ne la voyait
+jamais dans le salon, ni dans la salle d'étude. Mariée fort jeune, comme
+toutes les Italiennes, elle avait eu un si grand nombre d'enfants,
+qu'ils en étaient déjà à la troisième génération.
+
+Madame Piccini ôta le tablier dans lequel elle avait des cornichons
+qu'elle allait mettre au vinaigre, et s'approcha du piano de son mari.
+Lorsqu'elle commença le solo, il s'échappa de cette masse informe des
+sons si frais, si suaves, que pas une de ses filles, de ses
+petites-filles, ni de nous, n'eussent pu en faire entendre de
+semblables. Nous restâmes en extase; de temps en temps je mettais ma
+main sur mes yeux, pour compléter l'illusion. Il me semblait entendre le
+chant des vierges de Sion. Elle continua ainsi toute la soirée.
+
+«--Eh bien! nous dit Piccini, que dites-vous de ma vieille sybille?...
+
+«--Qu'elle serait, répondis-je, bien capable de faire croire à ses
+oracles.»
+
+Il était logé dans la maison d'un fermier-général, sur la place Vendôme;
+c'était alors un luxe de ces messieurs d'offrir une noble hospitalité
+aux grands compositeurs.
+
+Piccini est mort dans un état voisin de la misère. Il habitait alors
+l'hôtel d'Angevilliers où on lui avait accordé une retraite comme à
+divers artistes, peintres, gens de lettres, etc.: c'est là qu'il est
+mort. Il a composé jusqu'au dernier moment de sa vie; son lit était
+couvert de feuilles de musique. On donna au bénéfice de sa famille une
+représentation de l'un de ses opéras. Il y avait bien peu de monde: dans
+un autre temps la salle eut été remplie. Il en est arrivé autant pour la
+fille de Molé[29]. Les affaires absorbaient tout, et si l'on s'occupait
+parfois des arts, ce n'était plus que pour se distraire des malheurs du
+temps.
+
+Enfin je partis pour Bruxelles, après avoir passé quelques mois à Paris
+pour travailler avec Piccini. Tout le inonde me félicitait de quitter la
+France où l'on devait s'attendre à un bouleversement. J'arrivai
+cependant dans un pays où l'on n'était guère plus tranquille. Je fus le
+soir au spectacle; on y donnait l'_École des Pères_, comédie de M.
+Peyre. La princesse royale[30] assistait à cette représentation. Lorsque
+l'oncle dit, en parlant de la maîtresse de son neveu:
+
+ ... Commençons d'abord par chasser la princesse.
+
+Le public lui fit application de ce vers, et il partit un
+applaudissement général.
+
+Je vis le lendemain le prince de Ligne que j'avais connu à Paris.
+
+«--Vous arrivez dans un mauvais moment, me dit-il. Je suis fâché d'avoir
+engagé Fistum[31] à vous faire venir, nous partirons demain pour La
+Haye.
+
+En effet la révolution fit de rapides progrès. Je fus d'abord à Anvers.
+En traversant la place de Mer où je devais loger, j'aperçois des canons
+braqués, et personne sur cette place. Je ne rencontrais aucun habitant;
+il semblait que la ville fût déserte. Cet appareil de guerre m'effraya
+beaucoup, comme on le peut croire. Cependant on m'assura que ce n'était
+que par précaution que l'on avait placé ces canons, et que dans aucun
+temps on ne voyait beaucoup de monde dans les rues. Les fenêtres ayant
+vue sur la place étaient fermées, et l'on n'habitait que la partie de la
+maison qui donnait sur les cours et sur les jardins. Cela donnait à
+cette place un aspect extrêmement triste. Le lendemain, ayant entendu un
+grand mouvement, je me mis à la fenêtre et j'aperçus de loin une
+procession, suivie d'une nombreuse population que je n'aurais jamais
+soupçonnée dans la ville.
+
+La révolution de la Belgique ne ressemblait pas à la nôtre; le principal
+motif en était la religion. Les prêtres étaient à la tête du mouvement
+et faisaient des processions pour remercier Dieu après la victoire. Les
+familles qui avaient des craintes étaient renfermées dans la citadelle
+sous la protection de la garnison. Pendant ce temps-là, le peuple
+pillait leurs maisons. Il faut convenir cependant que ces pillages
+n'étaient pas des vols. On faisait un immense bloc de tous les objets
+que l'on jetait par les fenêtres et l'on y mettait le feu. Souvent même,
+il arrivait que l'on vous proposait à voix basse de faire l'acquisition
+d'un bijou ou de tout autre objet de prix; mais si l'on cédait à cette
+amorce, malheur vous en arrivait.
+
+Malgré tout ce bruit, on jouait la comédie, et je ne pus m'empêcher de
+rire au milieu de ce triste drame d'un épisode assez comique. On donnait
+au Théâtre-Français de cette ville un petit opéra intitulé l'_Epreuve
+villageoise_. Le jockey de M. de la France doit apporter à Denise un
+bouquet, dans lequel est renfermé un billet. Au lieu du bouquet, il
+arrive avec un large médaillon suspendu à une énorme chaîne, et au lieu
+de dire «_monsieur de la France m'envoie avec ce petit bouquet_,» il
+substitua: _Monsieur de la France m'envoie avec ce petit portrait_.
+
+Au même instant, les cris de vive Van-der-Noot[32] se firent entendre,
+et la pauvre Denise fut obligée de passer à son cou, la chaîne et le
+portrait, qui, par sa largeur, ne ressemblait pas mal à l'armet de
+Mambrin. Chaque fois qu'elle se trouvait en face du parterre, on
+redoublait les cris.
+
+Quelques jours après mon arrivée, je reçus une invitation de me rendre à
+Gand, pour y chanter l'hymne des patriotes belges.
+
+ Des Belges gémissants,
+ Ô Liberté chérie,
+ Mère de la patrie,
+ Protège tes enfants.
+ À nos tristes regards,
+ Pour nous forger des chaînes,
+ Les légions romaines,
+ S'offrent de toutes parts.
+ Sous le joug des Césars,
+ Lorsqu'Albion succombe,
+ Nous fuirons dans la tombe
+ Avant d'orner son char.
+
+La musique, qui était d'un compositeur célèbre, produisit un
+enthousiasme tel qu'on devait l'attendre de la circonstance. Ce morceau
+fut redemandé pour le lendemain; mais ce lendemain devait amener la plus
+triste catastrophe. Il n'y avait que deux régiments autrichiens qui
+gardaient la citadelle, celui de Bender et celui de Clairfay; l'armée
+était éloignée de la ville et rien n'annonçait qu'elle dût s'en
+approcher, puisque les patriotes étaient occupés ailleurs. Cependant,
+comme il y avait eu dans plusieurs endroits des attaques imprévues de
+l'armée d'opposition, on pouvait s'attendre à quelque chose de pareil.
+En effet, la citadelle fut attaquée au moment où l'on y pensait le
+moins, par un petit nombre de patriotes. Le commandant prit cela pour
+une ruse de guerre, et se persuada que l'armée était aux portes, car
+autrement on ne pouvait penser qu'une poignée de jeunes gens eussent
+voulu tenter une attaque. Après une légère résistance, la garnison peu
+nombreuse met bas les armes et abandonne la citadelle. Les vainqueurs au
+lieu de poursuivre les troupes, s'amusent à chanter victoire et à boire
+à la santé des Autrichiens; mais bientôt la garnison reconnaît son
+erreur. Furieuse d'avoir été trompée, elle se répand dans la ville,
+entre dans les maisons et massacre tout ce qu'elle rencontre. Tout ce
+qu'il y avait d'hommes en état de porter les armes était hors des murs;
+il ne restait donc que des bourgeois sans défense. L'épouvante et le
+carnage deviennent horribles, chacun court sans savoir où. On vient nous
+dire: «sauvez-vous au théâtre, on ne pourra vous y supposer à cette
+heure; fermez les portes et éteignez toutes les lumières.» C'est la
+première fois, je crois, que le théâtre fut un asile inviolable. Nous y
+restâmes toute la nuit dans des transes mortelles, car nous ignorions ce
+qui se passait, et plusieurs de ces dames avaient dans la mêlée leur
+mari ou leur père. Lorsque les troupes s'éloignèrent, nous sortîmes de
+notre cachette; mais les détails que nous apprîmes nous firent frémir.
+Toutes les cruautés que la guerre peut enfanter avaient été commises par
+ces deux régiments qui furent appelés _les Bouchers de Gand_. Ils
+jetaient les enfants dans les fournaises ou les perçaient de leurs
+baïonnettes pour les lancer à travers les fenêtres, égorgeaient les
+vieillards; enfin la rage était telle, que les officiers mêmes, chez
+lesquels on peut s'attendre à trouver secours et protection, étaient
+sans pitié. Trois jeunes personnes charmantes appartenant à une des
+meilleures familles et dont le père était absent pour quelques jours,
+reconnaissant un officier qui avait été reçu chez leurs parents, se
+jettent au-devant de lui pour implorer son secours. Il détourne la tête
+sans répondre.
+
+--Sauvez au moins ma mère! lui crie la plus jeune.
+
+Cette malheureuse femme était évanouie dans les bras de ses enfants. Les
+soldats se précipitaient pour la frapper.
+
+--Je n'y puis rien, répond l'officier en s'éloignant.
+
+Cette cruelle réponse redoubla l'audace et la fureur de ces misérables.
+Il faut tirer le rideau sur de semblables événements.
+
+Je partis pour Anvers, où il s'en préparait d'autres, qui n'étaient pas
+plus rassurant. Il y avait dans la citadelle, qui domine la ville, une
+très forte garnison; tous les proscrits s'y étaient renfermés. On
+commençait à y manquer de vivres, et cette garnison menaçait de tirer à
+boulets rouges, si on ne laissait passer des secours. À chaque instant
+on placardait des écrite sur les arbres de la promenade, sur les
+murailles des maisons, et avec une longue-vue il était facile de
+s'apercevoir qu'ils se disposaient à exécuter leur menace. Comme il
+était dangereux de les réduire à la dernière extrémité, on laissa donc
+entrer des provisions; et je profitai de l'ouverture de cette porte pour
+sortir de la ville. Je pris la barque de Bruges pour aller à Bruxelles.
+Ce charmant petit voyage, le paysage pittoresque et tranquille qui
+s'offrait à moi, rafraîchit et reposa mon imagination tourmentée par
+tant de craintes et de tableaux effrayants.
+
+On était dans la joie à Bruxelles. La Vierge-Noire y faisait des
+miracles en faveur de la révolution. Elle est en grande vénération en
+Belgique. Placée près de la ville de Bruxelles, dans un endroit écarté,
+entouré d'arbres touffus, elle reçoit sans cesse les invocations d'une
+population fervente.
+
+La Vierge-Noire venait de manifester sa protection pour Van-der-Noot, le
+Lafayette du Brabant. Un soir, on avait aperçu dans sa main droite un
+papier, que l'on supposa devoir être d'une grande importance. Un des
+magistrats de la ville se présenta pour le recevoir; mais la Vierge
+retira son bras. On appela un membre du clergé, qui eut tout aussi peu
+de succès; mais lorsqu'elle aperçut Van-der-Noot, elle avança
+gracieusement la main et lui remit ce papier, qui ne devait être confié
+qu'à lui, et assurer le succès de son entreprise. Il se prosterna avec
+un saint respect, ainsi que ceux qui l'entouraient. Il fut reconduit par
+la foule aux cris de vive Van-der-Noot!
+
+Le lendemain, Van-der-Noot, précédé du clergé qui portait une superbe
+châsse, et suivi des autorités de la ville, fut chercher la
+Vierge-Noire, pour la transporter en grande pompe à l'église
+Métropolitaine; un _Te Deum_ fut chanté, et des actions de grâce lui
+furent rendues. Mais il paraît que cette Vierge préférait l'air pur et
+le calme des champs; car, à la grande surprise des habitants, on la
+retrouva le lendemain dans son champêtre asile.
+
+
+
+
+IX
+
+Mon retour en France.--Une fête chez le vicomte de Rouhaut.--La marquise
+de Chambonas.--M. de Genlis.--M. de Vauquelin.--M. Millin, chanteur et
+antiquaire.--Mon herbier.--Le langage des fleurs.--Les
+petites-maîtresses.
+
+
+Les troubles de la Belgique hâtèrent mon retour en France. Je devais
+m'arrêter à Amiens où m'attendaient MM. Saint-Georges et Lamothe;
+j'avais contracté avec eux un engagement pour les concerts de la
+semaine-sainte. Mon mari qui était à Paris vint au-devant de moi. Nous
+nous arrêtâmes à Amiens, où il allait donner des représentations pendant
+la quinzaine de Pâques. Le vicomte de Rouhaut possédait une belle terre
+entre Abbeville et Amiens. Il vint me voir et me pria de me charger d'un
+petit rôle dans une pièce composée pour la fête de la marquise de
+Chambonas, qui était encore convalescente d'une maladie dangereuse.
+C'était une beauté brillante de la société d'alors. Elle était bonne et
+aimable; aussi tout le monde l'aimait. Comme cette fête était une
+surprise qu'on lui ménageait, il ne fallait pas qu'elle se doutât de la
+présence des personnes qui devaient en faire partie. Pour ce motif, on
+m'avait logée dans un joli pavillon près du jardin où le théâtre était
+construit. Nous nous rassemblâmes pour la répétition, car tout le monde
+savait déjà ses rôles, ou à peu près du moins.
+
+MM. de Genlis[33] et de Vauquelin[34], auteur de ce petit vaudeville,
+avaient placé dans mon rôle tous les airs des romances à la mode, mais
+le reste était de mauvais _Ponts-neufs_, chantés dans des ouvrages de
+Piis et Barré à la naissance du Vaudeville de la rue de Chartres.
+J'ignorais la plupart des timbres qu'on me demandait, j'entendais
+répéter à tout le monde: «Ah! si Millin était là, il nous les dirait
+lui, car il les sait tous, il faut l'attendre.»
+
+Je ne connaissais pas alors M. Millin; je crus que c'était un de nos
+beaux chanteurs de société, le coryphée des amateurs, et j'étais
+impatiente de le voir arriver, lorsqu'on s'écria: «Ah! le voici!» Je vis
+entrer un petit homme fort laid; et lorsqu'il voulut indiquer l'air du
+vaudeville qu'on lui demandait, je crus entendre chanter polichinelle.
+Il me prit un tel fou rire, que je fus obligée de me sauver dans la
+pièce voisine: il courut après moi d'un air enchanté.
+
+--Ah! ne vous gênez pas, me dit-il, madame, riez tout à votre aise;
+c'est toujours l'effet que produit ma voix lorsqu'on l'entend pour la
+première fois.
+
+Je m'excusai de mon mieux et la répétition continua. M. Millin jouait un
+rôle de bailly et je jugeai promptement qu'il était aussi mauvais acteur
+que mauvais chanteur.
+
+--Quel est donc cet original? demandai-je à M. de Vauquelin.
+
+--Comment, me dit-il, mais c'est un savant, un antiquaire, un
+naturaliste, un botaniste, un homme du plus grand mérite.
+
+--Pourquoi donc chante-t-il si mal?
+
+--Voilà bien une question de femme! Parce qu'il est antiquaire, il doit
+bien chanter!
+
+--Non, mais il ne devrait pas chanter du tout, car il est bien drôle.
+
+--Vous le trouverez bien plus drôle encore, quand vous le connaîtrez
+mieux. Il est fort gai, nullement pédant, et surtout fort galant avec
+les dames. Toutes les jolies femmes en raffolent.
+
+--Je suis bien heureuse de ne pas être du nombre des jolies femmes, car
+je serais bien fâchée d'en raffoler.
+
+Cette fête fut très belle, très bien entendue, et une des dernières
+données dans cette réunion, car les grands événements approchaient.
+C'était au moment où les ambassadeurs de Tippoo avaient excité la
+curiosité générale. Quelques-uns de ces messieurs arrangèrent à ce sujet
+une petite scène charmante. Ils s'étaient procuré des costumes exacts et
+d'une grande magnificence. M. de Vauquelin, connu par son savoir dans
+les langues orientales, dit à madame de Chambonas qu'il avait voulu leur
+servir d'interprète et d'introducteur. Il ajouta que ces illustres
+étrangers, ayant vu ce qu'il y avait de plus intéressant en France,
+n'avaient pas voulu passer aussi près de l'habitation d'une des plus
+jolies et des plus aimables dames, sans lui être présentés et lui offrir
+quelques objets rares de leur pays. C'était le jour de la fête de la
+marquise, et cette galanterie du vicomte de Rouhaut fut trouvée de très
+bon goût. La scène fut si bien amenée et si bien exécutée, que beaucoup
+de personnes y furent trompées, et que l'on vint me chercher dans mon
+pavillon pour que je pusse voir incognito les ambassadeurs; mais je
+reconnus bientôt Saint-Georges dans l'ambassadeur cuivré. Ils étaient
+tous trois d'excellents acteurs de société.
+
+Le soir, M. de Genlis improvisa quelques couplets. C'était le récit de
+ce qui s'était passé dans la journée, sur l'air de _Tarare (Povero
+Calpigi)_. La petite paysanne du vaudeville, dont j'avais conservé le
+costume, racontait tout ce qu'elle avait vu dans la journée, et son
+refrain était toujours:
+
+ Ah! Je n'en peux pas revenir!
+
+Madame de Chambonas vint me remercier et m'adressa les choses les plus
+obligeantes.
+
+--Nous avons encore des projets sur vous, me dit-elle. Nous devons jouer
+_le Mariage de Figaro_, j'y remplirai le rôle de la comtesse; M. de
+Rouhaut, Almaviva: le duc d'Harcourt, Figaro. Il faut que vous soyez
+notre Suzanne et que vous mettiez la pièce en scène. Vous sentez bien,
+ajouta-t-elle, que je ne vous laisserai pas dans le pavillon du jardin.
+M. Millin vous y remplacera et vous cédera son logement qui est près de
+moi.
+
+--Je vous prierai seulement, madame, me dit M. Millin, de ne pas trop
+déranger mes petites bêtises que vous verrez sur une grande table, des
+papillons, des scarabées, des plantes dans un grand livre.
+
+--Oh! monsieur, j'aurai beaucoup de respect pour votre herbier;
+j'herborise quelquefois.
+
+--Comment, madame, vous vous occupez des fleurs! Nous herboriserons
+ensemble; cela me réussira peut-être mieux que le chant.
+
+--Je le crois, lui dis-je en riant; et c'est alors moi qui vous
+demanderai des conseils: nous changerons de rôle.
+
+C'est depuis ce temps, en effet, que cette occupation m'a tant
+intéressée et m'a fait une heureuse distraction dans nos jours de
+malheur.
+
+Je ne me doutais guère que cet homme, qui m'avait fait une si burlesque
+impression au premier abord, serait plus tard un de mes amis les plus
+intimes, et dont le souvenir me sera toujours cher. Je n'attendis pas si
+long-temps pour apprécier ses qualités aimables et solides. Lorsqu'il
+fut arrêté en 93, ce fut par un singulier moyen que je pus l'avertir de
+ce qui l'intéressait.
+
+La marquise de Chambonas était le type des petites maîtresses. Il
+existait alors parmi les femmes du grand monde, du monde élégant, un
+instinct de coquetterie, bien autre que celui d'aujourd'hui, les choses
+étaient moins sérieuses, le siècle plus frivole, on faisait du plaisir
+sa principale affaire. Les femmes s'occupaient peu de littérature; tout
+se concentrait chez elles dans un insatiable désir de plaire, de
+briller, d'éclipser une rivale par sa beauté, son élégance. On mettait
+son ambition à faire parler de son bon goût, d'une toilette que personne
+n'avait encore vue, et que l'on se hâtait de quitter aussitôt qu'elle
+avait été adoptée par d'autres. On aimait les lettres, la musique par
+ton, on protégeait les arts sans y attacher d'autre importance que celle
+de la mode; on les effleurait pour soi-même. Il entrait dans l'éducation
+d'une demoiselle du grand monde d'apprendre le piano, la harpe, le
+dessin; mais une fois mariée, on ne s'en occupait plus. Une femme jolie
+pensait, ainsi que la chansonnette de ce bon M. Delrieu, que
+
+ Dès l'instant qu'on plaît on sait tout.
+
+L'art de la coquetterie se portait essentiellement sur l'arrangement des
+draperies, sur le choix des couleurs de l'ameublement qui devait
+s'harmonier avec le teint, les cheveux, le plus ou moins de fraîcheur de
+la petite maîtresse qui en était entourée. Quoi de plus choquant, par
+exemple, que la couleur jaune pour une blonde, verte pour celle qui a le
+sang près de la peau? On calculait la manière d'ouvrir un rideau,
+d'assombrir ou de masquer une trop vive lumière; un abat-jour disposé
+avec art empêchait l'éclat des bougies de porter l'ombre sur la figure,
+de façon à creuser les traits. Le fauteuil, le canapé se plaçaient dans
+un jour favorable; enfin un peintre ne met pas plus de soin à faire
+valoir son tableau, qu'une jolie femme n'en apportait à prévoir ce qui
+pouvait lui nuire ou la rendre plus gracieuse.
+
+La chambre à coucher était d'une élégance recherchée, car l'usage
+permettait d'y recevoir des visites avant son lever. Les ruelles ont été
+chantées par les poètes du temps, et c'était le temple où se prodiguait
+le premier encens. Lorsqu'une dame sonnait ses femmes, la première
+camériste, dont le petit bonnet, le chignon, le toupet et le caraco, ne
+la mettaient pas en rapport avec la maîtresse, cette femme de chambre,
+leste et adroite, prenait dans un carton une baigneuse, et remplaçait le
+bonnet froissé de la belle dormeuse, lui passait un frais manteau de
+lit; pendant ce temps ses femmes enlevaient le couvre-pieds de satin
+piqué, les oreillers, et faisaient succéder des mousselines brodées,
+ornées de dentelle, et posées sur un taffetas de la couleur des rideaux.
+Ces arrangements terminés, on jetait des parfums dans l'athénienne, on
+plaçait des fleurs sur les consoles, des jardinières aux deux côtés du
+lit; on entrouvrait les doubles rideaux assez seulement pour pouvoir
+jeter un coup-d'oeil sur le roman envoyé la veille, ou les billets
+déposés sur le guéridon.
+
+En Angleterre il serait de la plus grande inconvenance de recevoir aucun
+homme dans la chambre à coucher d'une dame. Le médecin n'y entre que
+lorsqu'il y a impossibilité qu'elle vienne dans son parloir; le père y
+est seul admis, les frères rarement ont ce privilège, les cousins
+jamais.
+
+Vers deux heures les visites arrivaient; c'étaient des femmes d'un moins
+grand monde qui sortaient dans la matinée, et quelques élégants courant
+les ruelles en négligé de cheval. Le gilet, la cravate et le chapeau
+rond n'étaient tolérés que le matin chez les dames[35]. On parlait de ce
+que l'on ferait dans la journée; on racontait des nouvelles de salon; on
+médisait un peu pour égayer la conversation.
+
+Lorsque tout le monde était parti, la belle dame s'habillait d'une
+redingote du matin, et passait dans son oratoire.
+
+Ce réduit mystique était éclairé d'une lampe d'albâtre en forme de
+globe, qui projetait une lueur pâle, semblable au crépuscule du soir.
+Sur un petit autel entouré de fleurs, on voyait un crucifix et une image
+de la Vierge; vis-à-vis étaient un prie-Dieu recouvert d'une draperie en
+velours et le coussin pareil; un livre d'Heures orné de belles images et
+fermé par des crochets d'un travail précieux; sur une tablette se
+trouvaient réunis les sermons de Bossuet, de Massillon, de Fléchier; des
+méditations et autres livres saints: des cassolettes où brûlaient des
+parfums, embaumaient ce lieu consacré à la piété.
+
+C'est là que l'on venait se recueillir dans les jours de bonheur, se
+consoler dans les jours de tristesse.
+
+Les dimanches et fêtes, les dames assistaient à la grand'messe; dans le
+carême, au sermon du prédicateur en renom; un laquais portait devant
+elles le coussin et le livre d'Heures; car alors, les femmes de tous les
+rangs ne négligeaient jamais les devoirs de la religion: elles auraient
+pu y apporter moins d'ostentation, mais l'église et ses pasteurs étaient
+entourés d'un si grand luxe, que celui des femmes pouvait s'excuser.
+
+Lorsqu'une dame quittait son oratoire, elle mettait un léger peignoir et
+passait dans son cabinet de toilette. Ce joli boudoir avait ses
+ornements particuliers; les parois étaient garnies de gravures des modes
+qui s'étaient succédé et qui paraissent toujours ridicules lorsqu'elles
+sont passées. On se dit, ah! bon Dieu! comment, j'ai porté cela,
+moi?--Oui, Madame, et vous étiez charmante avec cette coiffure.--Cela
+n'est pas possible. Une toilette à la duchesse était couverte
+d'essences, de poudres, de boîtes en laque ou en vermeil, de coffrets
+d'ivoire merveilleusement travaillés, de flacons en verre de Bohême;
+enfin de tout ce que l'art peut inventer de plus élégant et de plus
+riche. Des sachets parfumés, un sultan, des bouquets artificiels
+s'offraient de tous côtés. Des glaces entourées de petits tableaux de
+Boucher; au plafond des Amours et des Grâces, des bergers et des
+guirlandes et une petite cheminée à colonnettes. Tel était l'arrangement
+de cet asile éclairé d'une manière savante. Alors on livrait sa tête à
+son coiffeur, qui attendait depuis une heure; c'était un élève de
+Léonard[26]. Ce professeur en lançait dans tout le grand monde. (Il a
+fait la fortune de plus d'un.) On le faisait jaser, car son babil était
+amusant; il apportait quelque nouvelle ou trahissait quelques secrets de
+toilette confiés à sa discrétion. On en riait sans penser qu'il en
+allait révéler autant en sortant; mais on lui passait tout, et il en
+abusait: c'était le fou des reines de la mode.
+
+Lorsque l'approche du printemps ramenait l'époque de Longchamps, c'est
+alors que le luxe étalait toutes ses merveilles. Cette réunion, bien
+plus brillante qu'aujourd'hui, était une affaire sérieuse pour les
+femmes du monde élégant. La noblesse, la robe et la finance formaient
+trois classes bien distinctes, et les costumes, en voulant même
+s'imiter, ne se ressemblaient pas.
+
+On faisait une demi toilette pour aller à la promenade. C'était une
+redingote large et croisée de taffetas, garnie en blonde, la calèche
+baleinée et le demi-voile pour atténuer le grand jour. L'hiver, la
+douillette de satin et le capuchon blanc, le manchon ou l'éventail.
+
+On allait au boulevard en voiture, ou s'asseoir aux Tuileries; on y
+était bientôt environné de tous les élégants, cette faction d'ennuyés
+que l'on rencontre partout. On rentrait pour dîner; si c'était chez soi,
+on restait en négligé, à moins cependant qu'il n'y eût un bal ou des
+visites. Alors les coiffures, les robes étaient telles qu'on les voit
+souvent dans nos comédies, à l'exception des chapeaux à la Henri IV
+qu'on n'y a point encore adoptés. Ces petits chapeaux en velours,
+relevés sur le devant avec une ganse en diamant ou en perle, et
+surmontés de plumes blanches, étaient de fort bon goût.
+
+On trouve dans nos vieilles chroniques que l'abbaye de Longchamps fut
+fondée par Isabelle, soeur de saint Louis. C'est là que l'on entendit les
+premiers concerts spirituels; ils s'y donnaient les mercredi, jeudi et
+vendredi saints. C'était la nuit. Les voix les plus mélodieuses
+chantaient les cantiques. Les jeunes filles qui célébraient les louanges
+de Dieu étaient cachées par un rideau; ces hymnes célestes semblaient le
+concert des anges. Ces concerts furent supprimés par l'archevêque, mais
+non la promenade. Bientôt ce ne fut plus une mode, mais une frénésie.
+Les concerts se donnaient à l'Opéra; il n'y avait pas d'autre spectacle
+dans la semaine sainte.
+
+On peut penser d'après le goût des dames pour le luxe, que c'était
+surtout à Longchamps qu'il étalait toutes ses merveilles. Long-temps à
+l'avance, on ne songeait qu'à inventer quelques modes, dont personne
+n'eût encore eu l'idée; on se cachait de son coiffeur comme d'un traître
+capable de livrer les plans de la tactique féminine qu'il ne devait
+connaître qu'au moment de les exécuter. La marchande de modes, la
+tailleuse, étaient achetées à prix d'or, et venaient passer des heures à
+concerter l'attaque; elles se réunissaient en conseil de guerre. On
+était sûr de la victoire.
+
+Il arrivait cependant (ainsi que dans toutes les combinaisons qui
+obligent à confier son secret à la fidélité des autres), qu'il était
+vendu à celle qui doublait le prix; alors ce n'était pas seulement une
+défaite, mais une déroute complète, un véritable désespoir. Quelle honte
+d'arriver à Longchamps, ou au retour dans un salon, et d'y apercevoir
+cette coiffure, cette robe, qu'on avait rêvées, composées avec autant de
+soin qu'une déclaration de guerre ou un traité de paix! On rentrait chez
+soi humiliée, le coeur froissé d'avoir été précédée ou suivie, après tant
+de temps employé à cette oeuvre mystérieuse! N'avoir été vue que la
+seconde, c'était un véritable guet-apens, surtout si la comparaison
+avait pu être un moment douteuse. Oh! alors c'était un chagrin si réel,
+que les amis se croyaient obligés de venir le lendemain consoler la
+désolée, la distraire, car cet événement avait eu du retentissement, on
+savait qu'elle n'avait point paru au souper, ces soupers qui s'animaient
+toujours par son esprit et ses mots piquants. La migraine avait été
+horrible. Ses adorateurs n'avaient pu parvenir à lui faire oublier cet
+affront sanglant, qui la rendait la fable des salons. Quant au mari, on
+n'en parle pas; il paraissait à peine, un moment dans le salon de
+Madame, et il eût été du plus mauvais ton de souper avec elle. Il allait
+faire le Sigisbé chez une autre, la consoler peut-être d'un semblable
+échec, dont il avait plaisanté sa femme: ce qui avait prodigieusement
+augmenté son humeur. Elle ne reparaissait qu'au bout de quelques jours
+dans un négligé de malade. Car c'était encore là un des grands ressorts
+de cette coquetterie perdue à tout jamais.
+
+Ce négligé n'était pas celui du matin, ni des jours ordinaires; il était
+calculé de manière à annoncer une indisposition, ou une convalescence, à
+inspirer enfin un grand intérêt. Lorsqu'on voyait une beauté du jour
+avec un long peignoir de mousseline garni de dentelle et tombant sur des
+petits pieds chaussés de pantoufles piquées ou fourrées; une grande
+baigneuse sous laquelle les cheveux relevés avec un peigne et couverts
+d'une demi poudre laissaient échapper quelques boucles de côté; de
+longues manches fermées au poignet par un ruban; un fichu noué de même;
+un petit mantelet blanc ouaté; un capuchon ou une calèche: tout cet
+arrangement qui avait un cachet particulier, ne pouvait désigner qu'une
+jolie femme indisposée. Aussi ne s'y trompait-on pas: on accourait près
+de la charmante malade, qui oubliait bientôt son air dolent au récit de
+mille folies dont on cherchait à la distraire. Elle était toujours
+accompagnée d'une amie, ou d'une dame de compagnie qui n'était jamais
+trop jolie. On ne la quittait qu'après l'avoir remise dans sa voiture et
+lui avoir fait promettre de venir le soir dans sa loge grillée, à
+l'Opéra ou à la Comédie-Française, dans ce charmant négligé de malade
+qui lui allait à ravir, et auquel elle ne manquait pas cependant de
+substituer une redingote de taffetas et une baigneuse en blonde sur
+laquelle on posait une légère coiffe en gaze de laine claire qui se
+nouait sous le cou. On a perdu le secret de ces gazes qui allaient si
+bien, et qui ne ressemblaient nullement à celles que l'on nomme ainsi
+maintenant; elles étaient d'un blanc un peu roux, et les fils en étaient
+tissés comme ceux d'une toile d'araignée. Le moyen de reconnaître à
+présent un costume de malade ou de bain, quand toutes les femmes, le
+matin comme le soir, sont vêtues de même, à peu de chose près (excepté
+dans les salons ou à l'Opéra-Italien) et encore, les modes s'y
+ressemblent-elles.
+
+À cette époque les filles étaient les seules qui imitassent les grandes
+dames, et plus d'une Laïs ou d'une Phryné aurait pu soutenir la
+comparaison avec les beautés de l'antique Grèce. Leur luxe surpassait
+souvent celui des femmes de qualité, dont les maris blâmaient la dépense
+tout en prodiguant l'or à leurs maîtresses.
+
+C'est au milieu de cette vie frivole et inoccupée que la Révolution vint
+fondre tout-à-coup sur cette société si futile, et s'abattre sur la tête
+de ces faibles femmes comme un vautour sur de pauvres colombes.
+
+Elles furent bientôt dispersées dans des contrées différentes; elles y
+montrèrent, pendant long-temps encore, ce goût du luxe indolent de la
+brillante société parisienne. Mais l'émigration qui les avait ruinées
+les força bientôt à réfléchir plus mûrement. Le malheur donne expérience
+et courage à ceux qui savent le supporter noblement; elles se
+retrempèrent à son école. Parmi les dames émigrées, celles qui avaient
+profité tant bien que mal de l'éducation qu'elles avaient reçue, des
+talents d'agrément qu'elles n'avaient fait qu'effleurer, cherchèrent à
+les perfectionner pour les transmettre à des élèves. Accueillies avec
+bonté dans les pays étrangers, elles y portèrent cette fleur de bon
+goût, d'urbanité, de politesse, qui a toujours distingué les Françaises.
+Forcées de recourir au travail ou aux arts, elles s'en firent un
+honorable moyen d'existence pour elles et pour leur famille. On les vit
+maîtresses de langue, de piano, de chant, de harpe, de guitare, Madame
+de la Tour-du-Pin, femme jeune, jolie et riche, habituée à tout le luxe
+du grand monde, à toutes les aisances de la vie élégante, était fermière
+aux États-Unis; elle allait, couverte d'un grand chapeau de paille, et
+montée sur son âne, vendre ses fruits, son beurre et ses fromages à la
+crème qui avaient une grande renommée; c'est ainsi qu'elle apparut à M.
+de Talleyrand. Et l'on n'a pas oublié le charmant épisode que lui a
+consacré l'abbé Delille dans son poëme de _la Pitié_. La plupart des
+femmes ont supporté noblement et sans se plaindre ce temps d'infortune.
+Quelques-unes ont montré, dans la Vendée, un courage au-dessus de leur
+sexe, et cela depuis madame de la Rochejacquelin, jusqu'à l'héroïne de
+Mitié; cette mère qui ayant placé un baril de poudre au milieu de sa
+chaumière, s'entoura de ses enfants, et, armée d'un pistolet, fit
+reculer les soldats qui voulaient pénétrer dans son asile.
+
+La frivolité peut être dans l'esprit sans attaquer le coeur ni détruire
+l'énergie. Nos brillants colonels parfumés, qui s'établissaient devant
+un métier de tapisserie et découpaient des oiseaux et des clochers avec
+une adresse qui faisait l'admiration des belles, n'en avaient pas moins
+de valeur au jour du danger, et le jeune d'Assas, ce Décius français,
+qui sous le feu et les baïonnettes, cria: «À moi Auvergne, voilà
+l'ennemi!» était probablement un charmant élégant de salon.
+
+Je revis M. Millin chez Julie Talma, à laquelle il n'avait pas manqué de
+raconter son peu de succès auprès de moi dans le genre lyrique, à la
+fête de la marquise de Chambonas. M. Millin était un homme d'un commerce
+agréable, savant sans pédanterie, d'une activité inconcevable, faisant
+marcher ensemble des habitudes de société et son travail d'antiquaire du
+cabinet des médailles à la Bibliothèque-Royale, dont il était
+conservateur; ses cours de botanique, d'antiquités, d'histoire
+naturelle, ses recherches sur les manuscrits et son Magasin
+encyclopédique. Son aimable caractère, sa gaîté inépuisable, le
+faisaient rechercher des jeunes femmes, parce qu'il les amusait[37].
+Tout au travail le matin, tout au plaisir le soir, il en jouissait comme
+un homme qui a besoin de distraire son esprit d'une application
+fatigante; mais aussi il ne fallait pas s'aviser de venir l'interrompre
+dans ses graves occupations, pour lui demander un ouvrage, pour mener
+quelques dames au cabinet des antiques, à une heure inaccoutumée.
+
+Il me fit un matin cette réponse laconique: «L'on voit le cabinet des
+antiques à jour fixe; quant à moi, l'on peut me voir tous les jours,
+mais il faut prendre mieux son temps.»
+
+M. Millin était un ami dévoué et d'excellent conseil; je lui dois
+beaucoup, car il m'a donné l'amour de l'étude. Ce plaisir survit à la
+jeunesse, il empêche de s'apercevoir de la marche du temps, fait
+supporter la mauvaise fortune et rend philosophe sans qu'on s'en doute.
+Lorsqu'on vit dans le souvenir du passé en s'occupant du présent, on
+rêve un avenir meilleur, qu'on ne verra peut-être pas, mais il semble
+qu'un génie bienfaisant vous le montre dans le lointain; la vie se
+termine en rêvant ainsi.
+
+En 1790, la littérature, les arts, les modes, tout portait l'empreinte
+de ce premier enthousiasme qui faisait croire à ces jeunes gens que la
+grandeur romaine allait renaître. On ne jouait au
+Théâtre-Français-Richelieu que les tragédies de _Brutus, la Mort de
+César, Virginie_, ou d'autres ouvrages nouveaux dans le même genre,
+_Caïus Gracchus, Epicharis et Néron;_ à l'Opéra, _Miltiade à Marathon,
+Horatius Coclès_. Il fallait bien s'instruire pour comprendre ce qui se
+passait autour de soi. Les femmes s'occupaient de l'histoire, dont
+beaucoup parmi elles, moi la première, se souvenaient à peine d'avoir
+fait quelques extraits dans leurs études premières. Mais quand les
+proscriptions de _Brutus_ et de _Sylla_, n'eurent que trop d'imitateurs,
+nous apprîmes ce siècle par un triste parallèle. Les années 1792, 93, 94
+surtout, par les malheurs qu'elles traînaient à leur suite, portaient
+notre esprit vers l'histoire romaine. M. Millin dirigeait mes lectures,
+mais j'avoue que je préférais l'histoire grecque. Ce siècle de Périclès
+m'enchantait. _Anacharsis_, l'ouvrage du docteur Paw, les comédies de
+Plaute, de Ménandre, étaient mes lectures favorites.
+
+Lorsque M. Denon revint d'Egypte, je lus chez M. Millin, son ouvrage,
+avant qu'il parût dans le monde. Je fis alors une connaissance plus
+intime avec _Isis_ et _Osiris_, et il me reprit aussi une grande passion
+pour la botanique que j'avais un peu négligée; d'ailleurs c'était la
+mode. Toutes les femmes élégantes herborisaient, allaient au Jardin des
+Plantes au cours de M. Millin et à celui de Van-Spandonck pour dessiner
+les fleurs. Ceci me ramène à une circonstance singulière. M. Millin,
+comme je l'ai dit, me guidait dans mes études, mais les choses trop
+sérieuses ne pouvaient long-temps m'occuper, Le hasard me fit rencontrer
+une dame qui herborisait ainsi que moi; elle avait habité long-temps les
+Indes où son mari était attaché à une ambassade. Elle y avait appris des
+choses fort amusantes, relatives aux fleurs et aux plantes; elle m'en
+communiqua plusieurs. Je formai un herbier symbolique que j'intitulai:
+_Rêveries d'une Femme_.
+
+Je faisais chaque jour de nouvelles découvertes. C'était une manière
+d'écrire en chiffres d'une espèce bizarre. Quand j'eus bien classé
+toutes mes richesses, je fus, toute fière de mon savoir, m'en vanter à
+M. Millin qui se moqua de moi, comme on peut le penser.
+
+--Mais enfin, lui disais-je, les anciens ne prêtaient-ils pas des
+symboles aux fleurs? En Allemagne, on attache encore une idée de
+sentiment à l'arbre planté le jour de la naissance d'un enfant; il croit
+avec lui et on s'attriste s'il dépérit; on se réjouit s'il prospère: il
+semble qu'une sorte de magnétisme agisse sur ces deux plantes d'une si
+différente espèce. Combien de fleurs dont les noms nous expriment une
+pensée! Un souci, un cyprès, un saule pleureur, ne sont-ils pas
+l'expression muette de la mélancolie? Une pâquerette, cette marguerite
+des champs, est un présage pour les jeunes filles. Le chèvre-feuille
+peint la persévérance; une petite _Ne m'oubliez pas_, se nomme ainsi
+dans toutes les langues.
+
+--Vous êtes folle, me disait M. Millin, vous vous occupez de niaiseries,
+plutôt que de choses utiles.
+
+Je me trouvai fort désappointée, et me promis bien à l'avenir de ne plus
+faire part de mes découvertes à ce sévère professeur.
+
+Cependant, il était un peu comme ces maris qui se moquent de leurs
+femmes, en les voyant tirer les cartes, et qui regardent de côté.
+
+«Eh bien, me disait-il, la science des symboles fait-elle des progrès?
+il faut publier cette nouvelle _Flore des Dames_, je vous réponds du
+succès.»
+
+Notre sorcellerie était bien innocente. Hélas! il ne prévoyait pas alors
+que cette folie dont il se moquait, deviendrait plus tard un moyen de
+communication pour donner des avis précieux à des amis renfermés dans
+les prisons, dans celle surtout du Luxembourg, dont la position
+permettait de s'apercevoir de loin.
+
+Tous les jours cette allée du milieu, qui fait face au palais, était
+remplie de femmes, d'enfants, de vieillards; on se voyait à peine à
+travers des carreaux grillés, mais le coeur devinait ce que les yeux
+n'apercevaient qu'avec difficulté. On errait le soir comme des ombres
+silencieuses. Une corde tendue empêchait d'avancer, et des sentinelles
+placées de distance en distance épiaient le coup-d'oeil ou le mouvement
+furtif de ces malheureux.
+
+Cependant on trouvait moyen de tromper leur vigilance. C'est d'une de
+ces fenêtres que M. M. de C. guettait un regard d'une jeune et belle
+femme qui donnait la main à un joli enfant, et en portait un autre près
+de devenir orphelin. Elle m'inspirait un vif intérêt; elle s'en aperçut
+et chercha les moyens de venir causer avec moi. Le malheur rend
+communicatif. Ayant remarqué que j'avais toujours des fleurs à la main,
+elle m'en demanda le motif, et je lui racontai ce que j'ai dit plus
+haut. On peut penser combien elle fut charmée de cette découverte. De ce
+moment, nous ne nous occupâmes plus que des moyens de faire parvenir un
+alphabet de fleurs. Ce n'était pas chose facile, car tout paraissait
+suspect. Cependant, avec de l'argent, nous parvînmes à persuader un des
+hommes employés au service des prisons.
+
+--Cela ne peut en rien vous compromettre, lui dis-je, il n'y aura aucun
+papier caché. S'il y en avait, il vous serait bien facile de vous en
+apercevoir. Des fleurs, cela fait tant de plaisir à un pauvre
+prisonnier! seulement à les voir, à les respirer! C'est un souvenir de
+sa femme et de ses enfants.
+
+Enfin, à force de pérorer, il finit par y consentir. Nous parvînmes au
+moins à nous distraire par cette occupation, et nous consultions nos
+oracles. Je ne suis pas superstitieuse, mais le hasard produit
+quelquefois des rapprochements si bizarres, que, lorsqu'ils se
+rapportent à notre pensée, on est entraîné sans même s'en apercevoir. Si
+l'on n'y croit pas, au moins cela charme un moment nos ennuis, surtout
+si nous y trouvons du rapport avec ce qui nous intéresse. Mais,
+lorsqu'on est accablé sous le poids de l'adversité, c'est alors que
+l'âme est plus entraînée à la faiblesse; on croit découvrir une
+inspiration céleste dans chacune des idées qui frappent notre pauvre
+imagination malade. Casanova n'a-t-il pas cru voir le jour et l'heure de
+sa délivrance dans l'arrangement et le nombre de lettres d'un vers
+italien? Si les plus grands hommes même se sont souvent laissés bercer
+par ces illusions, on peut bien nous les pardonner à nous, faibles
+femmes, toujours séduites par un sentiment.
+
+Ce fut, hélas! par une scabieuse, symbole de veuvage, et un souci, que
+l'on m'apprit la mort de M. M. de C. Je la cachai le plus long-temps que
+je pus à cette pauvre jeune mère, qui était dans son lit en ce moment,
+et fort heureusement incapable d'en sortir. Elle ne le sut que lorsque
+le char funèbre emporta un si grand nombre de victimes, qu'il n'était
+plus possible de rien ignorer ni de tromper personne.
+
+On n'a vraiment pas rendu assez de justice aux femmes de cette époque.
+J'en ai connu, vivant mal avec leurs maris, s'étant même séparées d'eux
+pour différence d'opinion. Et bien! lorsque ces mêmes maris se
+trouvèrent compromis, ou coururent des dangers, on les vit s'employer
+pour eux avec un zèle admirable, rester aux portes de ceux dont elles
+espéraient la plus faible grâce, Par tous les temps, par toutes les
+saisons, cette malheureuse madame Dubuisson[38], si petite maîtresse, si
+élégante, courait dans la boue, par la pluie; par la neige, supportait
+toutes les intempéries des saisons, toutes les humiliations, pour porter
+quelque adoucissement au sort de son mari. Cela n'aurait eu rien
+d'étonnant s'ils eussent bien vécu ensemble, mais depuis long-temps ils
+étaient séparés; elle habitait Bruxelles, et n'avait aucune relation
+avec lui. Elle accourut, lorsqu'elle le sut en péril; elle ne put le
+sauver, et mourut de douleur quelques temps après lui. L'amitié se
+réveille, les torts s'oublient dans de pareils moments.
+
+
+
+
+X
+
+Le comte de Tilly.--Rivarol.--Vers d'une dame à
+Rivarol.--Champcenetz.--Tours que jouait Champcenetz à ses
+créanciers.--Ses bons mots en allant à l'échafaud.--Le chevalier de
+Saint-Georges.--Son talent musical.--_Les amours et la mort du pauvre
+oiseau_.--Son ami Lamothe.
+
+
+Les personnes que je rencontrais le plus fréquemment dans la société de
+madame de Chambonas étaient généralement remarquables par leur amabilité
+et leur esprit. Plusieurs d'entre elles ont même joué dans le monde un
+rôle assez important. Mais toutes n'avaient pas, comme M. Millin, les
+qualités solides qui inspirant la sympathie et l'attachèrent. Le comte
+de Tilly, auteur de la romance qui a eu une si grande vogue:
+
+ Tu le veux, je pars pour l'armée.
+
+Le comte de Tilly avait, comme Champcenetz, un esprit mordant qui lui
+faisait de nombreux ennemis. Lorsqu'il prenait quelqu'un à tic, il était
+d'une amertume extrême et disait des choses blessantes, s'embarrassant
+peu si ses pointes acérées ne pénétraient pas trop avant. Il fallait se
+garder de le provoquer, car il était toujours sur la défensive et
+espadronnait à droite, à gauche. C'était un bel homme, de tournure
+élégante, d'une figure distinguée; aussi les femmes l'avaient gâté, et
+malgré beaucoup d'esprit et de tact, il ne pouvait éviter un air de
+fatuité et de distraction qui visait à l'impertinence. Il a paru
+long-temps jeune; à cinquante ans, on lui en aurait à peine donné
+trente. Avec tous les moyens de plaire, il déplaisait[39].
+
+Rivarol avait aussi quelque suffisance, mais il était plus aimable; il
+prodiguait de ces mots heureux qui se retiennent et se répètent.
+
+Une femme aimable devant laquelle il avait dit qu'il n'aimait pas les
+femmes d'esprit; qu'il préférait une niaise, avec quinze ans et de la
+fraîcheur, lui avait écrit ces vers sur son album:
+
+ Cette morale peu sévère
+ Séduira plus d'un jeune coeur.
+ Il est commode et doux de n'employer pour plaire
+ Que ses quinze ans et sa fraîcheur.
+ Mais un amant que l'esprit indispose
+ Peut-il être constant! oh! non!
+ Celui qui, pour aimer, ne cherche qu'une rose,
+ N'est sûrement qu'un papillon!
+
+Rivarol était l'un des rédacteurs des _Actes des Apôtres_ avec
+Champcenetz, Mirabeau-_Tonneau_, etc. Celui-ci devait ce surnom à sa
+prodigieuse grosseur et à son incontinence; si l'on doit croire le bon
+public, car je n'en ai rien entendu dire dans ces réunions
+particulières. Au reste, c'était aussi, dit-on, un homme d'un très grand
+mérite. Tous les gens de lettres qui travaillèrent depuis à ce journal
+en vogue, se rencontraient alors chez la marquise de Chambonas.
+
+M. Champcenetz avait un esprit de critique d'autant plus désespérant
+qu'il frappait souvent juste; il ne ménageait personne: aussi était-il
+fort peu aimé des artistes. Ses mots passaient de bouche en bouche, de
+salon en salon, et gagnaient toutes les classes. Comme ils étaient
+méchants, ils ne s'oubliaient jamais; ils étaient souvent de mauvais
+goût, comme celui-ci, par exemple:
+
+Une demoiselle Dufay débutait à l'Opéra-Comique (alors Favart); elle
+avait choisi le rôle de Lucette, dans l'opéra de la _Fausse Magie_, pour
+le morceau de chant qui commence le second acte:
+
+ Comme un éclair, la flatteuse espérance...
+
+Ce qui a fait donner à cet air, le nom de _l'Éclair_. M. de Champcenetz
+était à la porte du balcon, appuyé contre une colonne; il écoutait en
+bâillant, lorsque M. de Narbonne qui s'intéressait à ce début, arrive
+tout essoufflé et dit à M. de Champcenetz:
+
+--Mademoiselle Dufay a-t-elle chanté, _comme un éclair_?
+
+--Non, mon cher, comme un cochon.
+
+Cela fut entendu de ses voisins qui ne manquèrent d'en rire et de le
+répéter.
+
+Il avait beaucoup de créanciers, et il leur jouait des tours de page.
+Les voyant arriver de sa fenêtre, il faisait chauffer la clef de sa
+porte, de manière à leur brûler outrageusement la main; il les entendait
+dégringoler les escaliers, en grommelant et le menaçant des huissiers,
+ce qui ne l'inquiétait guère.
+
+Un jour, apercevant un de ses plus tenaces créanciers, il prend son
+manteau, car il commençait à pleuvoir, et s'empresse de le joindre dans
+la cour. Bientôt la pluie tomba à verse, et le créancier furieux fut
+obligé de lâcher prise. Alors M. de Champcenetz se mit à chanter le
+morceau de _Didon_:
+
+ Ah! que je fus bien inspirée,
+ Quand je vous reçus dans ma cour.
+
+Il était bien l'homme le plus gai, le plus amusant que j'aie jamais
+connu. Hélas! il porta cette gaîté jusqu'au pied de l'échafaud. Il
+disait au prince de Salm, dont la charette précédait la sienne: «Donne
+donc pourboire à ton cocher, ce maraud ne va pas.» Et au président
+Fouquier-Tinville, qui lui ôtait la parole: «Ah ça, ne plaisantez pas,
+c'est qu'il n'y a pas moyen de se faire remplacer comme dans la garde
+nationale.»
+
+Quelques temps avant d'être arrêté, il disait d'un député, envoyé en
+mission dans les Pyrénées: «Il va y faire des cachots en Espagne.»
+
+Je revins à Amiens, où Saint-Georges et Lamothe m'attendaient pour
+organiser leurs concerts.
+
+Saint-Georges et Lamothe étaient Oreste et Pylade; on ne les voyait
+jamais l'un sans l'autre. Lamothe, célèbre cor de chasse de cette
+époque, eût été aussi le premier tireur d'armes, disait-on, s'il n'y
+avait pas eu un Saint-Georges. La supériorité de Saint-Georges au tir,
+au patin, à cheval, à la danse, dans tous les arts enfin, lui avait
+assuré cette brillante réputation dont il a toujours joui depuis son
+arrivée en France. Il était un modèle pour tous les jeunes gens d'alors,
+qui lui formaient une cour; on ne le voyait jamais qu'entouré de leur
+cortège. Saint-Georges donnait souvent des concerts publics ou de
+souscription; on y chantait plusieurs morceaux dont il avait composé les
+paroles et la musique; c'étaient surtout ses romances qui étaient en
+vogue. Celle que je vais citer, est une des plus faibles dont j'ai
+conservé la mémoire, il me la fit chanter dans une de ses soirées chez
+la marquise de Chambonas.
+
+ L'autre jour sous l'ombrage
+ Un jeune et beau pasteur
+ Soupirait ainsi sa douleur
+ À l'écho plaintif du bocage.
+ Bonheur d'être aimé tendrement,
+ Que de chagrins vont à ta suite.
+ Pourquoi viens tu si lentement
+ Et t'en retournes-tu si vite?
+
+ Ma maîtresse m'oublie,
+ Amour fais-moi mourir
+ Quand on cesse de nous chérir,
+ Quel cruel tourment que la vie.
+ Bonheur d'être aimé tendrement, etc.
+
+Saint-Georges possédait le sentiment musical au plus haut degré, et
+l'expression de son exécution était son principal mérite. Un morceau qui
+lui valut de grands succès sur le violon, c'était _les Amours et la mort
+du pauvre oiseau_. La première partie de cette petite pastorale
+s'annonçait par un chant brillant, plein de légèreté et de fioritures;
+le gazouillement de l'oiseau exprimait son bonheur de revoir le
+printemps, il le célébrait par ses accents joyeux.
+
+Mais bientôt après venait la seconde partie où il roucoulait ses amours.
+C'était un chant rempli d'âme et de séduction. On croyait le voir
+voltiger de branche en branche, poursuivre la cruelle qui déjà avait
+fait un autre choix et s'enfuyait à tire d'ailes.
+
+Le troisième motif était la mort du pauvre oiseau, ses chants plaintifs,
+ses regrets, ses souvenirs où se trouvaient parfois quelques
+réminiscences de ses notes joyeuses. Puis sa voix s'affaiblissait
+graduellement, et finissait par s'éteindre. Il tombait de sa branche
+solitaire; sa vie s'exhalait par quelques notes vibrantes. C'était le
+dernier chant de l'oiseau, son dernier soupir[40].
+
+Je fis un nouvel engagement avec Saint-Georges et Lamothe pour des
+concerts, à Lille, en 1791. Lorsqu'ils furent terminés, Saint-Georges
+comptait les renouveler à Tournay. Cette ville était alors le
+rendez-vous des émigrés[41]. Ils ne voulurent point y admettre le
+créole. On lui conseilla même de n'y pas faire un plus long séjour.
+
+Ce fut à son retour à Paris que Saint-Georges forma un régiment de
+mulâtres dont on le nomma colonel; il revint à Lille au moment du siège,
+et son régiment se battit contre les Autrichiens. J'appris depuis que
+Saint-Georges et Lamothe étaient partis pour Saint-Domingue qui était en
+pleine révolution; on répandit même le bruit qu'ils avaient été pendus
+dans une émeute. Depuis assez long-temps je les croyais donc morts, et
+je leur avais donné tous mes regrets, lorsqu'un jour que j'étais assise
+au Palais-Royal avec une de mes amies, et que notre attention était
+fixée à la lecture d'une gazette, je ne remarquai pas tout de suite deux
+personnes qui s'étaient placées devant moi. En levant les yeux, je les
+reconnus, et je jetai un cri comme si j'eusse envisagé deux fantômes;
+c'étaient Lamothe et Saint-Georges, qui me chanta:
+
+ À la fin vous voilà! Je vous croyais pendus.
+ Depuis bientôt deux ans qu'êtes-vous devenus?
+
+--Non leur dis-je, je ne vous croyais pas précisément pendus, mais bien
+morts, et je vous ai pris pour des revenants.
+
+--Nous le sommes en effet, car nous revenons de loin, me dirent-ils.
+
+Je les revis plusieurs fois encore, mais nous fûmes bientôt tous
+dispersés. À mon retour de Russie, en 1813, Saint-Georges ne vivait
+plus, Lamothe était attaché à la maison du duc de Berry. Après
+l'horrible catastrophe de ce prince, Lamothe alla à Munich, où Eugène
+Beauharnais l'accueillit avec empressement: mais destiné à survivre à
+tous ses protecteurs, je le retrouvai en passant dans cette ville. Le
+roi de Bavière actuel lui avait conservé sa place. C'est lui qui nous
+fit voir ce beau théâtre où l'on joue le grand opéra. Le roi est
+passionné pour la musique, et l'on y exécute quelquefois ses partitions;
+mais cette vaste salle est d'un aspect bien triste, par le peu de monde
+qui s'y trouve réuni.
+
+
+
+
+XI
+
+Talma dans _Charles IX_.-Il est admis sociétaire du Théâtre
+Français.--Le théâtre des Élèves de l'Opéra.--Le théâtre de
+Monsieur.--Préville et Raffanelli.--Mon début dans la _Serva Patrona_ et
+dans _le Devin du village_.--Dubuisson.--Le comte de
+Grammont.--Anecdotes.--Je prends l'emploi des soubrettes: Mon début au
+théâtre de la rue Richelieu dans _Guerre ouverte_.
+
+
+Je reprends ma correspondance avec madame Lemoine-Dubarry.
+
+À madame Lemoine-Dubarry, à Toulouse.
+
+ Paris, ... mai, 1790.
+
+ «Chère madame Lemoine.
+
+ «Me voici enfin de retour à Paris, et mon premier soin est de vous
+ donner des nouvelles, non sur la politique (que je ne comprends pas
+ et dont je suis ennuyée d'entendre parler sans cesse), mais sur les
+ événements qui en sont les résultats, ceux surtout, qui concernent
+ les arts et la littérature.
+
+ «On parle d'un décret qui autoriserait à jouer les anciens ouvrages
+ sur d'autres théâtres que ceux qui jusqu'à ce jour se sont seuls
+ emparés de cette propriété. Il me semble, moi, que cela serait fort
+ heureux, et permettrait au moins aux talents ignorés, faute de
+ pouvoir se produire, de se montrer dans un jour favorable. Les gens
+ de lettres usent de toute leur influence pour obtenir ce résultat.
+ Cela doit se décider dans quelques jours; je ne manquerai pas de
+ vous l'écrire.»
+
+ «L. F.»
+
+À la même.
+
+ «Je suis allée hier au Théâtre-Français voir cette pièce de
+ _Charles IX_, dont j'avais tant entendu parler. C'est le premier
+ rôle important que Talma ait créé. J'avais un grand désir de
+ connaître cet acteur et de causer avec lui. L'occasion s'en est
+ présentée, et je l'ai saisie avec empressement. Il a un tel amour
+ pour son art, qu'il ne manque aucune occasion de l'exercer; et
+ comme il joue fort agréablement dans la comédie, on le sollicite
+ souvent de donner des représentations à Versailles et à
+ Saint-Germain. Elles sont montées avec des amateurs et quelques
+ acteurs qui, n'étant point employés, peuvent disposer de leur
+ temps. On vient de Paris pour voir Talma dans les grands rôles
+ qu'il ne joue point au Théâtre-Français.
+
+ «On est venu dernièrement me demander si je voulais jouer la
+ soubrette dans _la Pupille_, avec Talma, qui jouait le rôle du
+ marquis. J'ai accepté, comme vous pouvez croire, car c'était une
+ véritable partie de plaisir pour moi. Il est marié depuis peu de
+ temps. Madame Talma est venue me chercher dans sa voiture: c'est
+ une femme charmante, et qui m'a plu au premier abord. Il est des
+ personnes qui ne vous semblent pas étrangères, et que l'on ne croit
+ jamais voir pour la première fois; cette attraction est aussi
+ inexplicable que le sentiment répulsif que nous éprouvons parfois
+ pour quelques autres; il est rare cependant que ce premier
+ mouvement ne se trouve pas justifié par la suite.
+
+ «On se dispose à faire l'ouverture du nouveau théâtre de la rue de
+ Richelieu. L'on y répète des ouvrages de Pigault-Lebrun, _la
+ Joueuse, l'Orpheline, Charles et Caroline_.
+
+ «L. F.»
+
+À la même.
+
+ «Je vais beaucoup chez Julie Talma. C'est une aimable femme; elle a
+ un esprit qui sait se mettre à la portée de tous les âges. Elle m'a
+ prise en amitié, et j'en suis toute fière. C'est la seule personne
+ qui pouvait me faire supporter votre absence; elle est aussi pour
+ moi un excellent guide. Ses conseils sont toujours justes; elle
+ connaît si le bien monde! Je rencontre chez elle une société qui
+ pourra me mettre à même rendre notre correspondance plus
+ intéressante.
+
+ «Puisque vous voulez que je vous écrive tout ce qui me frappe ou
+ m'intéresse, pour commencer, je vous parlerai des succès de Talma
+ auquel vous trouvez tant d'avenir; vous savez comme il se fait
+ remarquer dans les moindres rôles. Le public, qui le voit toujours
+ avec plaisir, lui a fait dernièrement une application flatteuse
+ dans le petit rôle d'amoureux de _l'Impromptu de campagne_. Lorsque
+ le baron lui dit:
+
+ Vous avez du talent, et je jure ma foi
+ Que vous serez reçu comédien _françois_.
+
+ On a applaudi à trois reprises, et ses camarades voulant ratifier
+ la réception du public l'ont admis à l'unanimité. Mais il ne
+ trouvera jamais le moyen de faire valoir ses belles dispositions;
+ on ne lui permettra pas de paraître dans aucun rôle de
+ quelqu'importance. Les jeunes auteurs qui composent la société de
+ Julie Talma voudraient lui en donner dans leurs pièces; mais ce
+ serait un titre d'exclusion pour leurs ouvrages. Je vous dirai
+ mieux cela dans quelque temps
+
+ «L. F.»
+
+À la même.
+
+ «Madame,
+
+ «Le fameux décret dont il est question depuis long-temps vient de
+ passer. Vous ne pouvez vous faire une idée de la révolution que
+ cela a produit. La gaze derrière laquelle on jouait et l'on
+ chantait sur un petit théâtre du boulevard a été déchirée par des
+ jeunes gens. Les Beaujolais où l'on mimait sur la scène, tandis que
+ l'on chantait dans la coulisse, se sont mis à parler et à chanter
+ eux-mêmes. Enfin ils sont tous comme des fous.
+
+ «M. de Renier, surnommé _le Cousin Jacques_, titre qu'il prend dans
+ son journal des _Lunes_, a déjà commencé. On engage tous les sujets
+ à réputation: on prétend que de brillantes propositions ont été
+ faites aux mécontents du faubourg Saint-Germain; les gens de
+ lettres le désirent beaucoup, parce que cela les affranchirait des
+ entraves qu'ils éprouvent pour faire jouer leurs ouvrages.
+
+ «L. F.»
+
+ _P. S_. Ce que je vous disais au commencement de ma lettre est
+ maintenant certain. Tout est en rumeur au faubourg Saint-Germain,
+ on crie à l'ingratitude, surtout pour Talma, qui demande qu'on le
+ classe dans un emploi, ou qu'on le laisse libre. Dugazon, son
+ professeur et son ami, l'excite à s'affranchir des entraves qui
+ l'empêchent de paraître avec avantage. Le Théâtre-Français fait
+ valoir son engagement; un procès va dit-on s'en suivre. L'on ne
+ parle pas d'autre chose, et chacun prend parti dans cette affaire
+ selon son opinion. David, Chénier Ducis, tous les amis de Talma
+ enfin, le poussent à rompre, mais le pourra-t-il? Je vous écrirai
+ tout cela avant peu; puisqu'il faut toujours vous dire adieu.
+
+ L. F.
+
+Au moment où je faisais part à madame Lemoine-Dubarry de cette
+révolution dramatique, le théâtre des élèves de l'Opéra reparaissait
+sous une nouvelle forme. On cherchait des chanteuses, j'y fus engagée.
+Avec la liberté des théâtres, on avait pris la liberté de tout jouer,
+mais les élèves devaient représenter plus particulièrement des
+traductions italiennes; spéculation assez heureuse, attendu que
+l'opéra-buffa était en grande faveur et que fort peu de personnes
+entendaient à cette époque l'italien. On venait à notre théâtre pour
+comprendre les ouvrages que l'on représentait à la salle de _Monsieur_
+aux Tuileries, qui fut le premier théâtre où parurent les chanteurs
+italiens.
+
+Comme nous devions jouer les traductions, on nous avait donné la
+facilité d'assister aux répétitions des ouvrages nouveaux; cela nous
+formait le goût, car il y avait d'excellents chanteurs, Mengozzi,
+Viganoni, Nozzari, mesdames Baletti et Morichelli, et puis Raffanelli,
+ce délicieux acteur qui a laissé une réputation dont on se souvient
+encore et qui était si comique sans charge, si admirable dans le
+_Matrimonio Secreto_ et dans Bartholo du _Barbier de Séville_. Préville
+qui l'entendait vanter, voulut le voir dans ce rôle dont il pouvait
+apprécier les moindres détails.
+
+À la scène où il ouvre la fenêtre: «cette jalousie qui s'ouvre si
+rarement,» Préville remarqua qu'il en épousseta l'appui avec son
+mouchoir, Il se dit: «Voilà un acteur qui réfléchit sur son art; il doit
+mériter sa réputation.» En effet il en fut enchanté, et il répétait
+souvent cette première remarque en disant aux jeunes gens auxquels il
+donnait des conseils: «Voilà comme l'on joue la comédie! il ne suffit
+pas de dire passablement un rôle, il faut s'occuper des moindres détails
+qui vous ramènent à la vérité de la vie réelle.»
+
+Raffanelli fut extrêmement flatté d'avoir obtenu le suffrage de ce grand
+comédien.
+
+Barilli eut beaucoup de peine à remplacer Raffanelli. C'était cependant
+un fort agréable acteur, qui avait une très belle voix, et son devancier
+n'en avait pas du tout. Mengozzi, chanteur habile, en avait aussi très
+peu, mais une si excellente méthode qu'il remplaçait par l'art ce qui
+lui manquait de moyens naturels. Il était auteur de quantité de jolis
+morceaux.
+
+ Sé m'abandonne mio dolce amore,
+
+était un des plus à la mode et des plus expressifs; il a bien voulu me
+donner quelquefois des conseils dont j'étais extrêmement reconnaissante.
+En général j'ai eu beaucoup à me louer de l'obligeance des acteurs du
+théâtre Italien.
+
+Plus tard vinrent madame Strinasaci, et Tachinardi et cette charmante
+madame Barilli qui fut l'idole du public, non-seulement pour son talent,
+mais pour ses vertus privées, pour sa bonté et sa bienfaisance. Elle fut
+enlevée trop tôt à l'admiration du public. Elle eut pour cortége à son
+convoi, tous les malheureux qu'elle soulageait journellement, et qui la
+pleurèrent comme une mère; ce n'étaient point des pleurs payés, car ces
+pauvres gens étaient venus d'eux-mêmes. Ce fut une consternation dans le
+quartier de l'Odéon.
+
+Nous eûmes, depuis madame Grassini, qui représentait si bien une reine
+par la noblesse de son port. Pour juger de sa beauté, il faut voir son
+portrait, fait par madame Lebrun-Vigée. Madame Catalani vint après;
+madame Catalani, que j'ai retrouvée dans les pays étrangère, toujours si
+bonne! si serviable! Elle y a joui d'une considération que l'on accorde
+rarement à ce degré. Elle était aimée pour elle-même, autant que pour
+son talent, et cet admirable gosier dont le larynx, selon l'opinion de
+plusieurs docteurs, était de la même nature que celui du rossignol.
+
+Le désir de parler des chanteurs italiens m'a écartée de mon début au
+théâtre des élèves de l'Opéra et j'y reviens. La liberté de jouer tous
+les ouvrages me donna la facilité de choisir. J'avais assez de sûreté
+comme élève de Piccini pour ne pas craindre d'aborder des rôles
+importants. Je demandai donc celui de la _Serva Patrona_ qui n'avait
+encore été joué en français que par madame Davrigny, la Damoreau de
+l'époque, et celui de Colette du _Devin de village_ qui m'avait été
+montré par madame Saint-Huberty. Il paraissait si étrange, si audacieux
+alors que l'on osât jouer des ouvrages des grands théâtres, que la plus
+brillante société vint en foule pour se moquer de nous.
+
+Dubuisson[42], auteur de _Tamas Kou-li-Kan_, traduisait tous les
+ouvrages italiens. C'était un homme fort brusque et fort peu poli, un
+véritable bourru bienfaisant. Lorsqu'il vit l'annonce de mes débuts dans
+la _Serva patrona_, il arriva chez notre impresario, chez qui je dînais,
+et son premier mot fut:
+
+--Êtes-vous fou? est-il bien vrai que vous allez faire jouer ces deux
+ouvrages? et quelle est l'extravagante qui a la folle présomption de se
+mesurer avec madame Davrigny?
+
+--Mais c'est celle qu'on a destinée à chanter les rôles de madame
+Balletti.
+
+--C'est bien différent; on viendra pour connaître le sujet des ouvrages,
+on ne fera pas de comparaison.
+
+--Eh bien! monsieur, c'est moi qui ai l'audace de jouer _la
+Servante-Maîtresse_.
+
+--Tant pis pour vous, car vous serez sifflée.
+
+--Peut-être: lorsqu'on débute à l'Opéra-Comique, ne joue-t-on pas les
+rôles des sujets qui ont le plus de faveur?
+
+--Ce n'est pas de même.
+
+Enfin il serait trop long de répéter toutes les choses aimables et
+encourageantes qu'il m'adressa à ce sujet. On le plaça à table à côté de
+moi, et, avec une coquetterie de femme, je fis ce que je pus pour le
+ramener de ses préventions. Je lui dis les raisons qui m'avaient
+déterminée, et je le priai de ne pas trop me décourager.
+
+--Moi, me dit-il d'un ton plus radouci, je ne suis rien là-dedans, mais
+le public... Vous seriez à la hauteur de l'autre (ce que je ne crois
+pas), qu'on n'en conviendrait point.
+
+--Enfin que faire? la représentation est annoncée. Eh bien, si je tombe,
+je suis assez jeune pour me relever plus tard.
+
+Le jour approchait. Je suppliai l'administration de ne laisser entrer
+aucune personne étrangère à la répétition. Craignant les critiques
+anticipées, je ne répétai le grand morceau de la _Serva_ que pour les
+ritournelles et les rentrées; je ne chantai pas. Je dois dire cependant
+que plus le moment approchait, plus je sentais mon courage se ranimer.
+Si j'eusse cédé au sentiment de la peur, j'étais perdue. Comme j'étais
+musicienne assez adroite, je savais ce que je pouvais risquer. La salle
+était comble, et les premiers balcons étaient occupés par un certain duc
+de Grammont et sa société. Il donnait le ton, et les artistes les plus
+célèbres allaient faire de la musique chez lui. Il avait dans son
+château, à la campagne, près Paris, un petit théâtre sur lequel on
+essayait souvent les opéras nouveaux, comme on lit un manuscrit en
+société avant de représenter la pièce. Le balcon qui faisait face au
+sien était rempli d'habitués; ils parlaient si haut, que l'on entendait
+tout ce qu'ils disaient. Je ne descendis qu'au moment d'entrer en scène;
+et comme j'avais une jolie toilette, une assez jolie tournure, dit-on,
+il se fit un mouvement dans la salle qui n'était pas trop à mon
+désavantage (les femmes ne s'y trompent guère). Toutes les lorgnettes
+étaient braquées, toutes les oreilles tendues, mais je ne cherchai en
+entrant qu'un seul individu: c'était mon bourru de Dubuisson. Il était
+en face de moi à l'orchestre, le front appuyé sur sa canne. L'entrée de
+Zerbine commençant par un morceau d'action, une querelle entre le valet
+et la soubrette, il n'y avait donc encore rien à juger; mais le premier
+air, que peu important, est cependant du chant. On applaudit (un peu),
+seulement un encouragement. Dubuisson ne bougeait pas, il attendait le
+cantabile. Je le chantai sans fioriture, avec expression. Je fus très
+applaudie, et je vis mon bourru me faire: «_Hum! pas mal_.» Cela me
+donna du courage pour l'air de _Bravoura_, qui commence le second acte.
+Les ritournelles des anciens opéras sont interminables. Cela peut avoir
+son bon côté, en ce qu'elles donnent le temps de se rassurer.
+
+Je vis que les physionomies n'étaient plus aussi hostiles dans les
+loges, et que le parterre était bien disposé: cette fois, je risquai
+tout. «Allons, me dis-je, il faut faire le saut périlleux, il en
+arrivera ce qu'il pourra.» J'obtins un succès complet. Moins on avait
+attendu de moi, plus on trouva bien ce que je fis. J'entendais
+bourdonner à mon oreille: _une jolie voix, de la légèreté, de la
+méthode, c'est au mieux_. Après l'acte, mon antagoniste, le duc de
+Grammont vint sur le théâtre, m'accabla d'éloges, et me prédit que je
+serais une chanteuse distinguée. Il m'engagea à lui faire _l'honneur_ de
+venir à ses soirées de musique, et dès ce moment il me prôna autant
+qu'il m'avait dépréciée auparavant.
+
+Dans toute cette atmosphère d'éloges, je ne voyais pas celui que je
+cherchais; je le découvris enfin dans un coin, causant avec le
+directeur. Je ne lui demandai rien, mais il me tendit la main, en me
+disant: «C'est bien!» et j'avoue que cet éloge me flatta plus que les
+compliments qu'on venait de me prodiguer. Il n'est pas besoin de dire
+que dès-lors tout ce que je chantai fut applaudi. Je reçus une
+invitation du duc de Grammont, pour sa première soirée. Il avait appris
+que j'avais débuté à quinze ans au concert spirituel, que j'étais proche
+parente de madame Saint-Huberty, élève de Piccini; en fallait-il
+davantage?
+
+Il eût été à souhaiter pour mon repos qu'il eût su tout cela plutôt. Une
+fluxion de poitrine fit craindre que je ne perdisse ma voix. Les
+médecins furent d'avis que je ne devais pas chanter, au moins d'une
+année. Ce fut cette circonstance qui me fit engager au nouveau théâtre
+de la rue de Richelieu, dirigé comme je l'ai déjà dit, par MM. Gaillard
+et Dorfeuil. Mademoiselle Fiat avait quitté ce théâtre après la mort de
+Bordier. Ce fut une perte. La femme de M. Monvel qui avait débuté
+n'avait pas réussi. Mademoiselle Saint-Per était malade; ce fut donc moi
+à qui l'on fit jouer la soubrette, dans la reprise de _Guerre ouverte_.
+Ce n'était pas une petite tâche que de remplir ce rôle, établi par
+mademoiselle Fiat avec un rare talent. Aussi, ce fut encore au chant que
+je demandai un soutien. L'auteur me permit de placer une romance à la
+scène de la fenêtre. Cette romance assura mon succès. Ces applications
+
+ «Il y a dans la rue un amateur qui t'applaudit. Puisqu'on a du
+ plaisir à t'entendre, il faut en chanter un second.»
+
+furent saisies avec empressement. Dès ce jour, je fus la prima dona du
+théâtre, et M. Ducis me fit chanter dans _Othello_ la romance du
+_Saule_, dans la coulisse, pour mademoiselle Desgarcins. Aussi dans le
+prologue de la réunion des deux théâtres, Dugazon ne manqua pas de me
+dire:
+
+«--Ah! toi, je te connais, tu as débuté dans le chant.»
+
+C'était heureux pour commencer l'emploi des soubrettes.
+
+
+
+
+XII
+
+La fête de la Fédération.--Les Comédiens au Champ-de-Mars.--Fête donnée
+par Mirabeau aux Fédérés Marseillais au théâtre de la rue
+Richelieu.--_Gaston et Bayard_.
+
+
+J'étais encore aux élèves de l'Opéra, lorsqu'on s'occupait de fêter le
+premier anniversaire de la fête de la Bastille. L'époque de cette
+fameuse fête de la Fédération approchait et les travaux n'avançaient
+pas. On mit en réquisition tous les habitants de Paris: hommes, femmes,
+enfants, tout le monde fut travailler au Champ-de-Mars. On se réunissait
+par section en corporation. Les théâtres se signalèrent. Chaque cavalier
+choisissait une dame à laquelle il offrait une bêche bien légère, ornée
+de rubans et de bouquets, et, la musique en tête, on partait
+joyeusement. Tout devient plaisir et mode à Paris; on inventa même un
+costume qui pût résister à la poussière, car les premiers jours les
+robes blanches n'étaient plus reconnaissables le soir. Une blouse de
+mousseline grise les remplaça. De petits brodequins et des bas de soie
+de même couleur, une légère écharpe tricolore et un grand chapeau de
+paille, tel était le costume d'artiste.
+
+Une partie de nos auteurs de vaudevilles se réunirent à nous. Le Cousin
+Jacques fut mon cavalier, il m'a même fait des vers à ce sujet. On
+bêchait, on brouettait la terre, on se mettait dans les brouettes pour
+se faire ramener à sa place, tant et si bien qu'au lieu d'accélérer les
+travaux, on les entravait. On nous dispensa bientôt des promenades au
+Champ-de-Mars, à notre grand regret, car cela était très amusant.
+
+Je n'ai pas vu la fête de la Fédération. Voici ce que j'écrivais, à ce
+sujet, à madame Lemoine-Dubarry:
+
+«Les journaux, madame, vous donneront assez de détails pour que vous
+puissiez vous passer des miens; d'ailleurs je ne pourrais vous en parler
+comme témoin oculaire, car je n'y ai pas assisté. Ces fêtes ne me
+tentent pas, et la foule me fait peur. Il a fait toute la journée une
+pluie horrible: voilà ce que je sais.
+
+«Je ne vous entretiendrai donc que de la fête qui a été donnée chez
+Mirabeau aux Fédérés Marseillais. J'y ai joué dans une pièce faite pour
+la circonstance; mais ce qui m'a le plus étonnée dans cette solennité,
+ce n'est pas de m'y voir, comme le doge de Venise, c'est Mirabeau auquel
+je parlais pour la première fois; et, malgré toute votre humeur contre
+lui[43], je vous en demande bien pardon, mais je l'ai trouvé charmant.
+Quelle grâce, quelle expression sur cette figure repoussante au premier
+abord! que d'esprit répandu sur toute sa personne! Je ne suis plus
+surprise qu'il ait inspiré une si grande passion à Sophie[44].
+
+«Je vous entends d'ici dire: _Eh bien! ne va-t-elle pas se passionner
+aussi?_ ne craignez rien, cela n'ira pas jusque-là, mais j'ai un plaisir
+infini à causer avec lui. Je m'en étais fait une toute autre idée. Je
+n'avais pas eu l'occasion de le voir chez Julie Talma. Depuis qu'il est
+enfoncé dans la politique et qu'il est devenu un célèbre orateur, il ne
+va guère dans le monde. Julie va chez lui; elle en parle toujours avec
+un grand enthousiasme; il demeure dans sa maison de la rue
+Caumartin[45].
+
+«Voici les couplets que j'ai chantés à cette fête donnée chez Mirabeau;
+ils sont du Cousin Jacques:
+
+ «Tous ces Français que loin de nous
+ L'espérance retient encore[46]
+ Ils n'ont pas vu d'un jour si doux
+ Briller la bienfaisante aurore,
+ Pareils à ceux que le ciel fit
+ Habitants d'un autre hémisphère,
+ Ils sont au milieu de la nuit
+ Quand le plein midi nous éclaire.
+
+ «Mais surtout n'oublions jamais
+ Que chacun d'eux est notre frère:
+ La voix du sang chez les Français
+ Doit-elle un seul instant se taire?
+ Loin d'avoir un cruel plaisir
+ À les voir se troubler et craindre,
+ Pour parvenir à les guérir,
+ Il faut nous borner à les plaindre.
+
+«Je veux vous conter une singulière scène qui est arrivée au théâtre du
+Palais-Royal[47] le jour où Mirabeau y a amené les Fédérés Marseillais,
+pour lesquels il avait demandé _Gaston et Bayard_. Ils étaient en grand
+nombre, et la salle était tellement remplie, qu'on avait été obligé d'en
+placer une partie sur le théâtre de manière à ne pas gêner la scène. La
+plupart d'entre eux ne se doutaient pas de ce que c'était qu'une
+représentation théâtrale, et n'y avaient jamais assisté. Aussi
+portaient-ils une grande attention à la pièce. Bayard était joué par un
+nommé Valois, acteur de province, qui n'était pas sans mérite[48].
+
+«Nos Fédérés s'étaient tellement identifiés avec l'action, qu'ils ne
+pensaient plus qu'ils étaient sur la scène. Au moment où Bayard, blessé,
+étendu sur un brancard et couvert de trophées, est surpris par Avogard
+et les siens qui viennent pour l'assassiner, sur ce vers,
+
+ Viens, traître, je t'attends!
+
+«tous les fédérés, comme si c'eût été pour eux une réplique, tirèrent
+leurs sabres et vinrent entourer le lit de Bayard. Ce mouvement
+spontané, auquel on était loin de s'attendre, donna un grand succès à ce
+nouveau dénoûment. Les applaudissements ne cessaient pas, et si Bayard
+ne leur eût assuré qu'il ne courait aucun danger, Avogard et ses soldats
+auraient mal passé leur temps.
+
+«L. F.»
+
+
+
+
+XVIII
+
+Théâtre des Variétés au Palais-Royal.--Ouverture du théâtre de la rue de
+Richelieu.--Monvel, son retour de Suède.--Ses débuts au théâtre des
+Variétés.--Les chemises à Gorsas--Talma, Dugazon, Madame Vestris.--Le
+Foyer.--Mademoiselle Rachel.--Mademoiselle Sainval.--Monvel dans la
+tragédie.--Anecdote sur M. de la Harpe.--Les opéras-comiques de
+Monvel.--Blaise et Babet.--La Chanson de Lisette.
+
+
+J'ai lu, dans plusieurs Mémoires contemporains, des récits tellement
+inexacts sur l'ouverture du théâtre de la rue de Richelieu, que l'on me
+permettra, je pense, d'en parler comme témoin oculaire, puisque j'en
+faisais partie à cette époque, lorsque la fraction des acteurs du
+Faubourg-Saint-Germain s'y réunit à ceux qui avaient ouvert ce théâtre.
+Voici donc très exactement les choses comme j'ai été à même de les voir
+et de les entendre.
+
+MM. Gaillard et Dorfeuil étaient directeurs du théâtre des Variétés au
+Palais-Royal; on n'y avait encore joué que des pièces comiques dans
+lesquelles avaient brillé Volangos, Beaulieu et Bordier. Le mouvement de
+la révolution qui commençait à s'opérer leur donnait l'espoir d'être
+bientôt à la tête d'un second Théâtre-Français, car on se lassait de la
+tyrannie du premier, et les jeunes littérateurs qui éprouvaient tant de
+difficultés pour faire recevoir leurs ouvrages, le désiraient vivement
+aussi. La salle de la rue de Richelieu, que le duc d'Orléans faisait
+bâtir, fut donnée à MM. Gaillard et Dorfeuil. Ils n'attendaient donc que
+le décret sur la liberté des théâtres pour se mettre en mesure; ils
+avaient déjà quelques bons acteurs pour le genre qu'ils voulaient
+adopter, Michot, dont on se souvient toujours au Théâtre-Français;
+mademoiselle Fiat, charmante soubrette, bien digne de briller dans un
+plus grand cadre; monsieur et madame Saint-Clair, et plusieurs autres.
+On engageait les meilleurs acteurs de la province, où l'on jouait alors
+tout le grand répertoire tragique et comique.
+
+Monvel arrivait de Suède; il voulait rentrer au Faubourg-Saint-Germain,
+mais de sévères règlements empêchèrent ce théâtre de s'attacher ce grand
+artiste. Il ne pouvait manquer d'être recherché par une entreprise
+rivale. On profita avec empressement de cette circonstance, et l'on fit
+à Monvel les propositions les plus brillantes. Il accepta, et commença
+même à jouer dans la salle des Variétés, où il débuta dans le rôle de
+Louis XII, espèce de tragi-comédie de Collot-d'Herbois, dans laquelle
+l'on chantait en choeur:
+
+ Vive à jamais notre bon roi: Il fait le bonheur de la France.
+
+Monvel joua aussi _le Pessimiste_ de Pigault-Lebrun. Ce furent les seuls
+rôles qu'il établît dans cette salle[49]. Mademoiselle Contat, qui
+assistait à la représentation de _Louis XII_, disait à l'un de ses
+voisins:
+
+ Contemplez de Bayard l'abaissement auguste.
+
+Il y avait alors une telle hiérarchie dans les théâtres du royaume, que
+les acteurs auraient cru déroger en jouant sur une autre scène que la
+leur. Le théâtre de la rue de Richelieu fut nommé d'abord théâtre du
+Palais-Royal. Il fit son ouverture au mois de mai 1790.
+
+Les directeurs donnèrent aux artistes une fête brillante avant
+l'ouverture de la salle. Lorsque l'on vit arriver Talma, Dugazon, madame
+Vestris la tragédienne, et mademoiselle Desgarcins, on ne douta pas
+qu'ils ne se séparassent bientôt du Faubourg-Saint-Germain, car ils
+étaient au nombre des mécontents. Ils ne quittèrent cependant que
+l'année suivante, Cette fête fut donnée au nouveau théâtre; on dansa
+dans la galerie des bustes et dans le grand foyer, où l'on servit un
+très beau souper. Les joueurs de bouillotte se réfugièrent dans le foyer
+des acteurs; c'est le même qu'aujourd'hui. Il était disposé à peu de
+chose près comme il l'est maintenant; on a fait disparaître seulement
+les deux loges du fond, pour jouir des fenêtres qui les éclairaient. Une
+cloison a été pratiquée près de la cheminée pour établir le couloir qui
+va aux loges d'acteurs.
+
+Plusieurs hommes de lettres et des journalistes avaient été invités à la
+fête; de ce nombre était Gorsas dont le nom fut si plaisamment chanté
+dans les _Actes des Apôtres_, sous le titre des _Chemises à Gorsas_.
+Lorsque les tantes du roi, mesdames Adélaïde et Victoire, émigrèrent,
+Gorsas dit dans un journal, que tout ce qu'elles emportaient de France
+appartenait à la nation; qu'elles n'avaient rien à elles, et il
+finissait par cette phrase: «_Jusqu'à leurs chemises, tout est à nous_».
+Alors dans le numéro des _Actes des Apôtres_ qui suivit cette
+réclamation, on supposait que Mesdames était arrêtées à la frontière, et
+qu'un officier municipal leur disait sur l'air: _Rendez-moi mon écuelle
+de bois:_
+
+ Rendez-nous les chemises à Gorsas;
+ Rendez-nous les chemises;
+ Nous savons, à n'en douter pas,
+ Que tous les avez prises.
+ Rendez-nous, etc.
+
+Alors Madame Adélaïde répondait:
+
+ Je n'ai pas les chemises à Gorsas,
+ Je n'ai pas les chemises.
+
+Madame Victoire ajoutait d'un air surpris:
+
+ Avait-il des chemises, Gorsas,
+ Avait-il des chemises?
+
+ --Oui, mesdames, n'en doutez pas,
+ il en avait trois grises.
+
+Mesdames le regardaient d'un air surpris:
+
+ --Ah! il avait des chemises, Gorsas,
+ Il avait des chemises.
+
+On ajoutait que ces trois chemises lui avaient été données par le club
+des Cordeliers. Hélas! lorsqu'il allait à l'échafaud, la foule
+impitoyable pour tous lui chantait _les Chemises à Gorsas!_
+
+Quelqu'un à qui j'énumérais la liste des artistes qui composaient ce
+théâtre en 1790 et en 1791, et dont aucun n'existe aujourd'hui, me
+disait:
+
+--Vous avez donc vécu cent ans pour avoir vu et connu tous ces
+gens-là[50]?
+
+--Non, pas tout à fait, mais les générations se succèdent rapidement au
+théâtre, car elles ne peuvent passer une époque voulue sans risquer de
+décroître; plus d'un grand artiste nous en a donné la preuve.
+
+Il est pourtant des talents tellement heureux qu'ils achèvent leur
+carrière sans s'affaiblir. Ce privilège appartient principalement à ceux
+qui ont reçu de la nature des dons précieux que l'étude n'a pas
+détruits; car une trop grande recherche peut nuire au naturel; il est si
+facile de dépasser le but! _L'esprit ne s'apprend pas_, a dit un auteur;
+la sensibilité, la chaleur, la simplicité de la diction, le goût enfin
+ne s'apprennent pas non plus. Un maître habile empêche de s'égarer; il
+fait valoir les qualités, détruit les défauts: c'est déjà un assez grand
+bien; mais il ne peut donner ce qu'on n'a pas. Le talent vrai, est comme
+l'éloquence, il persuade, il émeut, il entraîne. Ne voyons-nous pas de
+nos jours une jeune fille dont le génie a deviné tout cela? Pour son
+bonheur elle n'a pas vu ses devancières, et son guide[51] a su
+développer en elle les qualités dont la nature l'a si abondamment
+pourvue. Elle a compris qu'une princesse n'exprime pas ses sentiments
+par des cris de rage et des hoquets fatigants pour le spectateur; qu'il
+n'y a que les passions fortes, comme la jalousie, l'ambition déçue, qui
+puissent entraîner quelquefois hors des bornes, des femmes d'un rang
+illustre. Si l'on examine avec attention les caractères tracés par nos
+grands maîtres, on verra que ces élans de l'âme sont presque toujours
+réprimés par la fierté, par la crainte, par la dissimulation de la
+politique. L'amour maternel est le seul qui ne connaisse point de
+bornes.
+
+ Aussi barbare époux qu'impitoyable père,
+ Venez, si vous l'osez, l'arracher à sa mère.
+
+C'est ainsi que doit parler Clytemnestre; mais ce n'est qu'après une
+scène d'ironie, si parfaitement rendue par mademoiselle Rachel,
+qu'Hermione cède aux transports d'un amour méprisé. C'est avec
+modération qu'Agrippine reproche à Néron son ingratitude, et Cléopâtre
+nous dit d'une manière concentrée dans _Rodogune_:
+
+ Serments fallacieux, salutaire contrainte,
+ Que m'imposa la force et que dicta la crainte.
+
+C'est par cette simplicité noble que Monvel était admirable, et ce sont
+ses conseils et son exemple qui ont amené Talma à suivre ses traces; il
+en convenait souvent lui-même.
+
+Dans la nomenclature des acteurs que j'ai vus se succéder, Monvel devait
+être le premier qui s'offrit à moi; il a laissé une réputation assez
+brillante pour croire qu'il n'y ait plus rien à en dire; mais tous les
+détails intérieurs de la vie d'un grand artiste sont toujours
+intéressants à connaître lorsqu'ils tiennent surtout à son art. Je me
+fais gloire d'avoir retenu ses préceptes, car il a quelquefois abaissé
+avec moi la dignité de son genre pour me guider dans les jolis opéras
+dont il était l'auteur. Il démontrait et ne montrait pas; la
+multiplicité des gestes, me disait-il, nuit au jeu de la physionomie. Le
+regard a bien plus d'expression, lorsqu'il n'est pas accompagné d'un
+geste inutile qui en détruit l'effet. Et il me citait mademoiselle
+Sainval dans la scène d'Emilie avec Cinna, lorsqu'on lui nomme ceux des
+leurs qui sont mandés par Auguste; elle écoutait, sa main gauche appuyée
+sur son coude, dans l'attitude de l'attention, et répondait lentement
+sans les regarder, et comme à elle-même:
+
+ Mandez... les chefs de l'entreprise...
+ Tous deux en même temps,
+
+Elle tournait vivement la tête vers Cinna;
+
+ Vous êtes découverts!...
+
+Cela faisait un effet prodigieux: de même que dans _Sémiramis_,
+lorsqu'elle voyait le billet entre les mains d'Arsace, et qu'elle lui
+disait:
+
+ D'où le tiens-tu?
+
+ --Des Dieux.
+
+ --Qui l'écrivit?
+
+ --Mon père.
+
+ --Que dis-tu?
+
+C'était un des grands effets de mademoiselle Sainval.
+
+Quelle simplicité noble Monvel déployait dans la scène d'Auguste avec
+Cinna! quelle énergie dans don Diègue du _Cid_! Comme il était touchant
+dans _Fénélon!_ aussi le public ne manquait-il jamais de saisir cette
+application:
+
+ Où prenez-vous ce ton qui n'appartient qu'à vous?
+
+Dans l'_Abbé de l'Épée_, lorsqu'il disait: «Je serai peut-être un peu
+long,» on entendait répéter dans la salle: «Tant mieux!» Je me rappelle,
+au sujet de cette pièce, que lorsqu'elle était en répétition, je
+demandai à Monvel quel était l'épisode que l'auteur avait choisi. Alors,
+avec sa complaisance accoutumée, il me raconta le sujet. J'écoutais avec
+beaucoup d'attention, et cela m'intéressait tellement par la manière
+dont il me détaillait les faits, que je ne m'aperçus pas qu'il avait
+fini. «Voilà, ma chère enfant, me dit-il, le récit de mon rôle, que je
+viens de vous répéter.» Je restai si étonnée, que ça le fit beaucoup
+rire: on peut juger par-là s'il parlait naturellement, et quel effet
+cela devait produire au théâtre.
+
+La carrière des arts est ingrate pour ceux qui en sont les interprètes;
+à peine en reste-il un faible souvenir. C'est du temps que le peintre
+acquiert une plus grande renommée: il en est même dont les ouvrages
+n'ont été appréciés qu'après leur mort. La littérature peut changer de
+genre, le goût s'épure, mais il reste des monuments que le temps ne
+saurait détruire. Ce qui est véritablement beau, est beau dans tous les
+siècles. Chaque époque a possédé ses écrivains; s'ils sont parfois
+méconnus par le public épris du changement, le temps qui détruit les
+préjugés et l'esprit de coterie, remet tout à sa place. Mais que
+reste-t-il des acteurs célèbres? Encore quelques années, lorsque cette
+génération sera entièrement détruite, que restera-t-il de Lekain, de
+Talma, de madame Saint-Huberty, de Monvel, de mademoiselle Contat?
+quelques vagues traditions qui s'affaibliront et que l'on regardera
+comme un radotage du vieux goût.
+
+À mesure que le tableau s'éloigne, les couleurs s'effacent, et si l'on
+se rappelle quelque chose, ce sont les défauts qu'on leur reprochait.
+Lorsque j'entends parler de Monvel par des gens qui ne l'ont pas vu, on
+ne manque jamais de dire: «il avait un physique grêle; son manque de
+dents nuisait à son organe, et d'ailleurs le goût change; il faut savoir
+si tous ces talents réunis alors, plairaient maintenant?» Je le crois,
+car il y a quelque chose qui ne change jamais et qui frappe juste sur
+toutes les classes de spectateurs. J'ai quelquefois entendu, le jour des
+représentations gratis, les gens du peuple se disant: «As-tu vu? ils ne
+se gênent pas, c'est qu'ils ont l'air d'être chez eux.» Et dans la
+tragédie, ils applaudissaient toujours à propos, guidés par cet instinct
+de la nature, qui nous révèle ce qui est beau, et qui nous sert
+quelquefois mieux que l'instruction.
+
+Lorsque Monvel fit jouer sa comédie de l'_Amant bourru_, au
+Théâtre-Français, M. de La Harpe était directeur du _Mercure de France;_
+il y distribuait l'éloge et la critique, souvent avec partialité.
+Rencontrant Monvel à la sortie du spectacle, il l'arrête pour lui
+témoigner combien il est enchanté de sa pièce, l'assure qu'il n'y a
+qu'une voix là-dessus, que tout le bien qu'il en pense, il l'écrira dans
+_le Mercure_, que c'est une tâche facile de faire l'éloge d'un semblable
+ouvrage, et qu'il ne sera que l'interprète de l'opinion générale.
+
+Le lendemain, quelques amis de l'auteur arrivent chez lui, _le Mercure_
+à la main, et Monvel n'est pas peu surpris d'y lire la critique la plus
+amère de son oeuvre. Cette perfidie l'indigna avec raison; car n'ayant
+point recherché les éloges du rédacteur, il pouvait les croire sincères;
+il fut piqué au vif. Amour-propre d'auteur ne se calme pas facilement;
+aussi se promit-il de saisir la première occasion qui se présenterait de
+se venger; elle ne tarda pas à s'offrir.
+
+M. de La Harpe fit jouer sa tragédie des _Barmecides_. Cet ouvrage tomba
+complètement, et Monvel en fit une parodie qui fut donnée aux boulevards
+et qui fit courir tout Paris.
+
+La pièce finissait par l'enterrement des Barmecides, dont le dernier
+frère jouait la marche funèbre sur la harpe. Lorsqu'ils avaient tous
+disparu dans un immense trou, il s'y précipitait avec son instrument, et
+la toile tombait. La Harpe et Monvel furent toujours mal ensemble depuis
+cette époque, comme on peut le croire.
+
+Avant d'aller en Suède, Monvel avait déjà enrichi le théâtre de
+l'Opéra-Comique d'une quantité de jolis ouvrages: _les Trois Fermiers_,
+_Alexis et Justine_, _Julie et l'Erreur d'un moment_, mais surtout
+_Blaise et Babet_, qui eut un grand nombre de représentations, et qui
+était joué admirablement par madame Dugazon. L'auteur m'a raconté que,
+le jour où l'on donnait pour la première fois cet opéra, il y avait, au
+Théâtre-Français, une représentation extraordinaire, par ordre, dans
+laquelle il jouait le rôle du métromane de la _Métromanie_; il ne put
+donc assister à sa pièce, et il n'était pas sans inquiétude sur la
+réussite; aussi n'avait-il jamais mieux dit ce monologue, où M. de
+l'Empirée peint l'état d'un pauvre auteur devant un parterre agité[52].
+
+ Tantôt bruyant, tantôt dans un profond silence.
+
+Au dénouement, lorsque la soubrette dit, en le désignant:
+
+ Tenez, voilà l'auteur que l'on vient de siffler,
+
+Un amateur tout essoufflé, qui arrivait de l'Opéra-Comique, s'écria,
+comme si c'eût été sa réplique:
+
+--Non, non, qui vient de réussir!
+
+Alors trois salves d'applaudissements accueillirent cette nouvelle.
+Monvel fut embrassé par tous les acteurs qui étaient sur la scène;
+chacune des applications fut saisie et excita un enthousiasme général.
+
+Il est flatteur d'être auteur et acteur, en semblable circonstance;
+après la seconde représentation de la pièce à laquelle il assista, on le
+redemanda avec fureur, et il fut obligé de paraître.
+
+De jeunes fous firent le pari de jouer à Monvel le même tour qu'on joua
+jadis à l'auteur des _Mille et une Nuits_. Dans l'opéra, Babet chante
+trois couplets qui ont pour refrain:
+
+ Il répétait sur sa musette
+ La chanson que chantait Lisette.
+
+Ces jeunes gens furent réveiller Monvel, pour savoir de lui quelle était
+la chanson que chantait Lisette. Il prit fort bien la plaisanterie, et
+comme il commençait à pleuvoir, il les engagea à monter chez lui; car,
+leur dit-il, c'est
+
+ Il pleut, il pleut, bergère.
+
+Il fit servir des rafraîchissements à ces étourdis, qui furent enchantés
+de lui, et se confondirent en excuses, lui disant qu'ils n'avaient
+cependant pas le courage de se reprocher une folie qui leur avait
+procuré le plaisir de passer une heure si agréable.
+
+
+
+
+XIV
+
+Michot.--Volanges.--Bordier.--Mademoiselle
+Candeillle.--Dugazon.--Champville.--M. Daigrefeuille.--_Les Chevaliers
+du Quinquet_.
+
+
+Les artistes ne sont vraiment aimables que lorsqu'ils n'ont d'autre
+fortune que celle que put leur procurer leur talent. Du moment qu'ils
+deviennent spéculateurs, qu'ils acquièrent des propriétés, semblables au
+savetier financier, ils n'ont plus de joyeux flon-flon.
+
+Avant 1790, le traitement des acteurs était loin d'être aussi
+considérable qu'il l'est maintenant. Six, huit, dix mille francs,
+c'étaient des appointements qu'on n'accordait qu'aux grandes
+réputations. Celui qui n'avait d'autre patrimoine que son talent,
+dépensait son revenu et souvent au-delà: ce fut bien autre chose
+lorsqu'arrivèrent les assignats!
+
+Michot était intimement lié avec mon mari. À mon arrivée de la Belgique,
+il m'amena sa petite femme, jolie comme un ange, jalouse comme un tigre,
+et qui aurait bien pu dire, ainsi que Colette:
+
+ Si des galants de la ville,
+ J'eusse écouté les discours;
+
+Mais comme elle, aussi:
+
+ Pour l'amour de l'infidèle
+ J'ai refusé mon bonheur!
+
+Nos maris avaient été charmés de nous réunir, afin d'être plus libres.
+Nous n'étions riches, ni les uns, ni les autres. Ces messieurs avaient
+trop peu d'ordre, et nous trop de jeunesse, pour y remédier; mais nous
+possédions encore la gaîté, l'insouciance de cet âge où l'on ne prévoit
+pas. Pourvu qu'il ne manquât rien à notre toilette, le reste nous
+occupait fort peu.
+
+Michot était un de ces hommes qui ne prennent jamais la vie au sérieux.
+Il riait de tout, et faisait rire les autres, ce qui n'était pas un
+petit avantage en ce temps où la gaîté n'était pas à l'ordre du jour. Il
+avait un esprit original, et sa manière de dire les choses le rendait
+aussi comique dans la vie privée que sur la scène. Sa figure ouverte et
+joyeuse, sa voix pleine de sensibilité qui faisait venir la larme à
+l'oeil par un mot naïf ou dans une situation touchante, et le rendaient
+toujours vrai, quel que fût le caractère de son rôle. Il plaisait dans
+le monde comme au théâtre.
+
+Dans le temps de la république, Michot venait souvent nous raconter des
+histoires, qu'il recueillait je ne sais où, mais qui nous faisaient
+éclater Je rire. Il fut mandé à la commune pour y prêter le serment de
+mourir à son poste. Un facteur qui se trouvait là avant lui ayant prêté
+le serment de mourir... «À la petite poste, lui dit Michot.»
+
+Il fit sourire la municipalité qui était peu gaie!
+
+Un jour il vint nous raconter qu'un membre de sa section avait demandé
+la parole pour une _motion d'ordre_; alors Michot, montant sur une
+chaise, nous joua la scène en prenant sa voix dans le fausset:
+
+«Je dénonce Coco l'épicier pour avoir vendu du sable _d'estampe_ pour de
+la _castonade_; je demande qu'il soit envoyé au tribunal révolutionnaire
+et jugé comme _fédéralisse_.»
+
+Lorsque l'administration du théâtre passa entre les mains de M. Sageret,
+les artistes furent mal payés; Michot avait composé un dialogue sur
+l'air des pendus. Il disait à ses camarades assemblés:
+
+ Es-tu payé de fructidor?--Non.
+ --Es-tu payé de thermidor?--Point.
+ --On me doit encor vendémiaire.
+ --Moi, je crains beaucoup pour brumaire.
+ TOUS:--Cela doit-il durer long-temps?
+ LE RÉGISSEUR:--Jouez toujours, mes chers enfants.
+
+Les _Bons Gendarmes_, qui ont valu tant de succès à Odry, avaient été
+composés par Michot dans un temps où l'on ne parlait point encore
+d'Odry, mais celui-ci a le mérite d'en avoir tiré un _immense parti_, il
+faut lui rendre cette justice. Michot ne les avait composés que pour les
+plaisirs du foyer.
+
+Lorsque je revins de l'étranger, en 1813, Michot était devenu riche,
+mais il n'était plus aimable. Ce n'était plus cette vie d'artiste,
+rieuse et insouciante; ce n'était plus Michot que j'avais connu en 90.
+Il avait quitté cette jolie Sophie! c'était un propriétaire! c'était le
+seigneur de Verrières!
+
+Volanges était un de ces acteurs de genre pour lesquels on compose des
+ouvrages et qui les font presque toujours réussir. Ils finissent même
+souvent par acquérir une immense vogue, comme nous l'avons vu depuis, et
+comme nous le voyons encore. Volanges était célèbre dans _les Vieux
+Procureurs_, appelés _Jérôme-Pointu_[53] auxquels il avait donné un
+caractère particulier. Son changement de physionomie annonçait une
+grande mobilité; il jouait toute la famille des _Pointus_ à lui seul. Il
+avait une telle facilité, une telle promptitude dans ses
+travestissements, qu'il sortait par un côté du théâtre et rentrait
+presqu'aussitôt par l'autre: c'est lui qui a commencé ce genre de pièces
+que l'on a tant imité depuis.
+
+Sa vogue fut si grande, son talent tant admiré, qu'on le crut capable de
+réussir dans tous les genres. Alors une plus grande scène que celle où
+il brillait lui ouvrit ses portes: ce fut le théâtre Favart; on y jouait
+la comédie à cette époque. Il y avait de fort bons acteurs, et ils
+exploitaient particulièrement le répertoire de Marivaux. Ils voulurent
+avoir l'acteur à la mode; car, alors comme à présent, on se persuadait
+que, lorsqu'on a montré un grand talent dans un genre, on doit réussir
+dans tous. L'expérience tant de fois renouvelée n'a pu convaincre encore
+qu'à Paris surtout, en changeant de cadre, je dirai même de quartier,
+par conséquent de public, l'on perd tous ses avantages. C'est ce que
+nous avons vu pour d'excellents acteurs de vaudeville, et que l'on vit
+alors pour Volanges. La foule, qui s'était portée à son premier début,
+diminua bientôt à ceux qui suivirent, et ensuite on n'en parla plus; il
+fut trop heureux de revenir à son genre, et alla l'exploiter en province
+et à l'étranger.
+
+Quant à Bordier, il aurait peut-être réussi dans les rôles comiques, au
+nouveau théâtre de la rue de Richelieu, car il avait un talent naturel
+comme celui de Michot, mais il était plus général. La manière dont il a
+joué dans les pièces de Dumaniant, pièces qui n'étaient pas du bas
+comique et qui se rapprochaient déjà de la bonne comédie, a prouvé qu'il
+eût été bien dans ce genre.
+
+Bordier venait de périr, à Rouen, victime d'une émeute populaire. On fit
+venir, pour le remplacer, Fusil qui était à Marseille. Je connaissais
+peu le talent de Bordier, le théâtre des Variétés étant celui où
+j'allais le moins, lorsque j'étais à Paris chez madame Saint-Huberty. À
+mon retour, Bordier était mort, mais voici ce que j'ai entends raconter
+à Michot et à Dumaniant qui le savaient pertinemment.
+
+Bordier relevait d'une maladie dangereuse (dont il eût mieux fait de
+mourir). Un de ses amis l'engagea à passer quelque temps à la campagne,
+près de Rouen, pour se remettre tout à fait. Il n'était nullement dans
+l'intention d'y donner des représentations, mais il fut tellement
+sollicité, qu'il ne put résister aux instances des jeunes gens de la
+ville qui l'accueillirent avec transport. Ils l'entraînaient sans cesse
+à de nouvelles parties de plaisir. Un soir qu'il venait de la chasse
+avec ses amis, ils trouvèrent la ville en rumeur et en révolte ouverte
+contre l'autorité. Un avocat, avec lequel Bordier était intimement lié,
+se trouvant à la tête de l'émeute, il fut entraîné par un groupe qui
+marchait à l'Hôtel-de-Ville, et il suivit, sans savoir même de quoi il
+s'agissait. Les troupes les eurent bientôt dispersés, et plusieurs
+d'entre eux furent arrêtés: l'avocat et Bordier, qui raccompagnait, se
+trouvèrent du nombre.
+
+Parmi ces turbulents, il y avait des jeunes gens qui appartenaient aux
+premières familles de la ville. Lorsqu'on instruisit le procès, ils
+furent mis hors de cour. L'avocat et Bordier furent condamnés, parce
+qu'il fallait faire un exemple, et pour empêcher que les troubles ne se
+renouvelassent.
+
+C'était bien le cas de lui appliquer cette malheureuse prophétie qu'il
+répétait si souvent dans la pièce des _Intrigants_ de Dumaniant: «Vous
+verrez que je serai pendu pour arranger l'affaire.»
+
+Mademoiselle Fiat, qui devait épouser Bordier, quitta le théâtre: ce fut
+une grande perte.
+
+Mademoiselle Candeille était douée de tout ce qui peut faire une
+personne accomplie. Sa taille était bien prise, sa démarche noble, ses
+traits et sa blancheur tenaient des femmes créoles. Elle possédait à un
+très haut degré plusieurs talents, la harpe, le piano surtout. Elle
+avait de l'esprit et de l'instruction; nous avons vu d'elle plusieurs
+ouvrages qui ont réussi. Elle jouait agréablement la comédie; c'était la
+meilleure personne du monde, et elle avait un caractère charmant: enfin
+elle réunissait à elle seule plus de qualités qu'il n'en eut fallu à
+plusieurs pour être admirées. Il semblait que les fées eussent assisté à
+sa naissance et l'eussent douée de tous les dons; mais, hélas! on avait
+sans doute oublié d'y convier une petite fée Carabosse qui s'en était
+bien vengée, car d'un seul coup de baguette elle avait détruit leur
+ouvrage. «Tu auras, lui avait-elle dit, un défaut qui t'empêchera de
+profiter de tous tes avantages, l'_afféterie;_ tu ne diras rien comme
+une autre; tu jetteras tellement tes talents à la tête, que l'on en sera
+fatigué; enfin de chacune de les perfections naîtra un ridicule, et l'on
+y ajoutera encore en te prêtant la sottise des autres, convaincu de ce
+vieil adage, qu'on ne prête qu'aux riches.» Cela n'a pas manqué, car il
+n'y a pas jusqu'au _gigot de mouton_, mot connu pour appartenir à madame
+de Mauléon, et qui remonte au siècle de Louis XV, que l'on n'ait mis sur
+le compte de mademoiselle Candeille: et l'on ne peut dire qu'un gigot
+est tendre sans que l'on répète aussitôt, «il n'en est que plus
+malheureux» comme le disait mademoiselle Candeille, ou du moins comme on
+le lui faisait dire[54]. Elle s'est mariée deux fois et n'a jamais été
+heureuse, parce qu'elle avait rêvé au bonheur qui n'existe que dans les
+romans ou dans les nids des tourterelles. Je l'ai revue en Angleterre;
+elle n'était plus jeune, mais toujours bonne, aimable, spirituelle, et
+toujours ridicule.
+
+On comprend difficilement qu'on ait de la gaîté, du naturel dans la
+société, et qu'on soit morne et froid sur la scène; c'est cependant ce
+qui arrivait à Champville, neveu de Préville. S'il avait pu être au
+théâtre aussi amusant que dans le foyer, il eût eu un succès brillant.
+Garçon d'esprit d'ailleurs, c'était un des Coryphées les plus agréables
+de cette réunion. Lui, Michot, souvent Talma, mois surtout Dugazon,
+auraient fait oublier une pièce qu'on aurait eu la plus grande envie de
+voir. C'était un feu roulant de folies. Dugazon avait un fond de gaîté
+inépuisable: ce n'était jamais pour amuser les autres qu'il était ainsi;
+c'était pour s'amuser lui-même. Il avait une incroyable facilité pour
+copier le caractère de la figure et les habitudes du corps. Dans le
+valet du _Muet_, lorsqu'il venait raconter la conversation des deux
+pères, on croyait les voir et les entendre, tant il s'identifiait avec
+ses personnages. Aussi, lorsqu'ils arrivaient après ce récit, on
+entendait rire de tous côtés. Mais où il nous montra le mieux son talent
+dans ce genre, ce fut un soir avec M. Daigrefeuille, ancien conseiller
+au Parlement, bien connu du temps du grand chancelier Cambacérès, dont
+il ne quittait pas l'hôtel. Celait un petit homme, replet et tout d'une
+pièce; son geste était rapide, ses bras courts, et retirés en arrière:
+ses gros yeux ronds lui donnaient un air étonné tout à fait comique.
+
+Il arrive un soir au foyer et se met à causer avec Du gazon, d'une
+manière très vive. Celui-ci, qui paraissait entièrement occupé de ce que
+lui disait son interlocuteur, répondait les yeux attachés sur les siens,
+de manière à fixer son regard; pendant ce temps, il prenait ses
+attitudes de corps, ses mouvements, sa physionomie; enfin, il imitait
+toute sa pantomime, de façon à lui ressembler parfaitement.
+
+Ils étaient debout sous le lustre, et parlaient avec chaleur, tout en
+gesticulant. Ceux qui étaient à quelque distance s'apercevaient
+insensiblement de cette scène des deux sosies, et se sauvaient pour ne
+pas éclater de rire. Cela dura assez long-temps, et M. Daigrefeuille fut
+le seul qui ne s'en aperçut pas.
+
+Ce foyer était alors fréquenté par les gens de lettres et les amis des
+artistes; on s'y amusait sans mauvais goût, et l'on y accueillait tout
+le monde avec grâce et politesse. On avait surnommé les plus assidus
+_Les Chevaliers du Quinquet_. Talma, qui en était le président, ne
+parlait jamais avant que le dernier quinquet fût éteint. Comme Talma
+était aimable et gai, il trouvait toujours des amateurs pour finir le
+quinquet avec lui.
+
+
+
+
+XV
+
+Le mariage de Fabre d'Églantine.
+
+
+Dans une de ces soirées, dont Fabre d'Églantine faisait souvent partie,
+on se racontait toutes sortes d'anecdotes. Un jour que l'on parlait à
+Fabre de son mariage avec mademoiselle Lesage, il nous raconta d'une
+façon fort plaisante comment l'opéra du _Magnifique_ lui avait servi à
+enlever sa femme.
+
+Le _Magnifique_, opéra de Sedaine, musique de Grétry, ne se joue plus
+depuis long-temps, et de personnes en ont conservé une légère idée. On
+citait le morceau du _Quart-d'Heure_, qui dure juste ce temps, et fait
+le principal intérêt de la pièce: il fut aussi la principale cause du
+mariage de Fabre.
+
+Un tuteur garde avec soin une jeune et belle fille qui lui a été
+confiée. Son père, en partant pour les Indes, a transmis tous ses droits
+sur sa fille et sur ses biens au seigneur Aldobrandin. Le laps de temps
+qui s'est écoulé, sans qu'on n'en ait reçu aucune nouvelle, fait croire
+que ce père n'existe plus. D'après cela, Aldobrandin, qui convoite la
+fortune, cherche à se l'assurer en épousant sa pupille. Comme presque
+toutes les pupilles de comédie, elle ne connaît que son tuteur; plus
+docile, elle s'est résignée à sa volonté; mais ce fripon d'amour, qui
+n'a jamais fait autre chose que de se jouer des jaloux, vient traverser
+ses projets.
+
+Un beau seigneur, connu à Florence par sa richesse, sa bonne mine et sa
+générosité, qui l'a fait surnommer le _Magnifique_, a entendu parler
+vaguement d'une beauté mystérieuse. Il a fait peu d'attention à ces
+discours; mais, un jour de solennité publique, il aperçoit sur un balcon
+la plus charmante personne qu'il ait jamais rencontrée sur son chemin.
+Le beau Florentin, attirant tous les regards par la magnificence de sa
+suite, son superbe coursier et sa bonne grâce à le manier, ne pouvait
+manquer d'attirer l'attention de la jeune pupille. Leurs yeux se
+rencontrèrent, et cette étincelle électrique, ce magnétisme du coeur, qui
+fait qu'on se comprend sans s'être jamais parlé, qui fait rêver à un
+objet à peine entrevu, ce magnétisme qui existait avant que le mot n'en
+fût inventé, les frappa tous deux au même notant. Rentrée dans sa
+retraite, la jeune fille fut triste et rêveuse, et au milieu des fêtes,
+le seigneur Octavio ne cessa de penser à cette charmante apparition. Il
+parla du seigneur Aldobrandin, dans l'espoir qu'on pourrait lui donner
+quelques renseignements sur sa pupille; mais personne ne savait rien sur
+cette merveille constamment dérobée à tous les regards.
+
+Le lendemain, il l'ait venir dans son palais un certain Fabio, espèce de
+Figaro; celui-ci n'est point barbier, mais courtier d'affaires des gens
+importants de Florence, et fort au courant de ce qui s'y passe. Il a
+surtout une grande connaissance en chevaux, ce qui fait qu'on l'emploie
+pour toutes les acquisitions de ce genre. Le Magnifique possède le plus
+beau haras du pays, et le seigneur Aldobrandin, qui est grand amateur, a
+remarqué, le jour de la course, la haquenée du Florentin avec autant de
+plaisir que celui-ci a admiré sa pupille. Tous deux s'adressent à Fabio
+par un motif bien différent: le tuteur veut faire l'acquisition du
+cheval. Octavio, charmé d'apprendre qu'il peut y avoir quelques rapports
+entr'eux, répond à la proposition de l'avare tuteur par ces mots: «Ma
+haquenée n'est point à vendre; cependant, comme je voudrais de tout mon
+coeur obliger le seigneur Aldobrandin, je la lui céderai pour dix mille
+ducats.»
+
+On pense que le seigneur Aldobrandin trouve cette somme exorbitante, et
+qu'il aime mieux renoncer au cheval que de le posséder à ce prix. Après
+plusieurs pourparlers, par l'entremise de Fabio, Octavio, voyant
+l'extrême envie du tuteur, et cherchant à l'exciter, se résume ainsi:
+
+«J'ai entendu vanter la beauté de la pupille du seigneur Aldobrandin, je
+désirerais savoir si son esprit est égal à ses charmes; qu'il me
+permette de causer un quart-d'heure avec elle, en sa présence, mais sans
+qu'il puisse nous entendre, et mon cheval est à lui.»
+
+Le tuteur, choqué de la proposition, la rejette avec indignation;
+cependant il s'en occupe. Fabio, qui trouve qu'un quart-d'heure de
+conversation pour un cheval de dix mille ducats est un marché excellent,
+l'engage beaucoup à l'accepter; il lui chante même à ce sujet un morceau
+très bien fait sur les détails de la beauté et des qualités du cheval,
+l'assurant qu'il n'a point vu de plus fier animal[55]. Enfin, à force
+d'y réfléchir, le tuteur trouva un moyen de concilier son avarice et sa
+jalousie, après avoir fait prier le Magnifique de venir chez lui afin de
+connaître s'il peut lui permettre de
+
+ Causer, jaser, en tout honneur,
+ Sans nulle expression badine.
+ Sans nul mot qui choque son coeur.
+
+Le tuteur tient surtout à être présent.
+
+ Eh bien! soit, vous serez présent,
+ Mais vous ne nous entendrez pas,
+ Et vous vous tiendrez à dix pas.
+
+Les choses bien convenues, l'heure prise, le tuteur est assez embarrassé
+de s'en expliquer avec sa pupille; il cherche d'abord à exciter son
+indignation, l'assure qu'il n'a consenti que pour punir ce jeune homme
+de sa présomption, et qu'il attend d'elle qu'elle lui témoignera son
+mépris en ne répondant pas un mot aux discours qu'il pourra lui tenir:
+d'ailleurs il sera présent et observera attentivement.
+
+L'acte commence. Clémentine est placée près d'une table sur laquelle
+l'on voit une corbeille de fleurs; elle tient à sa main une rose. Le
+Florentin arrive, la salue profondément; il est paré de tout ce que le
+désir de plaire a pu lui suggérer de plus élégant. Le tuteur se place à
+dix pas, il tient à sa main une montre; Octavio remet la sienne à Fabio,
+et le quart-d'heure commence (je joins ici les paroles pour l'entente de
+la scène):
+
+ Pardonnez, ô belle Clémentine,
+ Le propos que je vais tenir,
+ Mais je n'ai qu'un instant à vous entretenir,
+ Et cet instant me détermine
+ À risquer sans détour l'objet de mon désir:
+ De vous dépend le bonheur de ma vie!
+ J'ai pour vous le plus tendre amour,
+ Et je désire, hélas! par un juste retour,
+ Voir votre main avec la mienne unie.
+ Répondez moi, je vous en prie?
+ Quoi! pas un mot, pas un seul mot! Dieu! quel silence!
+ Oh! ciel! que faut-il que je pense?
+ Serait-ce du mépris? Non, non. Que pourrait-ce être?
+
+Clémentine tourne languissamment la tête vers son tuteur.
+
+ Ah! je le vois,
+ Votre tuteur vous fait la loi!
+ Il vous force, par sa présence.
+ À garder ce cruel silence.
+
+ [...]
+
+ Mais on peut tromper son adresse,
+ L'amour me donne le moyen
+ De briser l'indigne lien
+ Dont la contrainte à la fois blesse
+ L'amour et la délicatesse,
+ Mon honneur et votre sagesse.
+ Ah! à vous approuvez mon dessein,
+ Ouvrez ces doigts charmants, laissez tomber la rose
+ Que vous tenez à votre main.
+ Ce signal à l'instant dispose
+ De nos deux coeurs et fixe mon destin.
+ Tombez, tombez, rose charmante,
+ Tombez aux pieds de mon vainqueur,
+ Devenez l'organe du coeur,
+ Devenez pour nous éloquente;
+ Et que la plus charmante fleur,
+ De la beauté la plus charmante,
+ De la flamme la plus ardente,
+ Soit l'interprète, etc., etc.
+
+Il sollicite la belle Clémentine assez long-temps pour que le
+quart-d'heure s'écoule; la rose tombe et elle disparaît. Fabio trouve
+qu'un beau cheval pour une rose est un excellent marché; Octavio lui
+laisse la montre enrichie de diamants, et Fabio s'écrie:
+
+ Ah! grand Dieu! qu'il est _magnifique_!
+
+Il faut savoir, maintenant, comment cet opéra contribua au mariage de
+Fabre d'Églantine.
+
+Il était dans une ville du Languedoc, où il jouait les rôles de Molé et
+de Larive, assez médiocrement, dit-on; il rêvait déjà poésie et
+littérature, où il devait mieux réussir que dans la comédie. Il eût été
+heureux pour lui qu'il n'eût jamais l'ait que ce rêve-là. Mademoiselle
+Lesage[56] était attachée au même théâtre que Fabre; elle chantait les
+prime donne; elle avait une voix superbe, et elle était aimée autant
+qu'estimée, dans cette ville, ainsi que sa famille. Fabre en devint
+éperdument amoureux; il ne lui déplut pas, elle lui permit même de
+demander sa main; mais ses parents ne furent pas du même avis; on la lui
+refusa très positivement. Les obstacles irritent l'amour; ils
+s'aimaient, bientôt ils s'adorèrent; mais ils étaient surveillés avec
+une telle vigilance, qu'ils ne pouvaient se dire un mot, encore moins
+s'écrire.
+
+Fabre, dont l'esprit avec beaucoup d'invention (il nous l'a bien prouvé
+dans son _Intrigue Épistolaire_), se creusait cependant en vain la tête
+pour trouver quelque moyen; il n'en vit pas de plus sur que d'enlever sa
+belle et d'aller se marier à Avignon: on serait bien alors forcé à
+ratifier le mariage; c'était la seule réparation qu'on pût exiger, et il
+était plus que disposé à s'y conformer; mais cela ne pouvait guère se
+faire sans le consentement de la demoiselle, et comment l'obtenir?
+comment s'entendre sans se parler? Fabre était extrêmement lié avec le
+chef d'orchestre, auquel il faisait des paroles pour sa musique, et qui
+l'aidait de ses conseils dans ses amours.--Ne pourrais-je pas, lui
+dit-il un jour, entreprendre de jouer l'opéra? j'aurais au moins
+l'occasion de lui parler pendant les ritournelles.--Mais, lui répondait
+l'autre, tu n'es pas musicien, et tu ne saurais pas tirer parti de ton
+peu de voix.--Tu me donnerais des leçons.--L'administration s'opposerait
+à tes projets; il n'y aurait que pour un bénéfice d'acteur que cela
+serait possible.--Eh bien! je prierai le premier chanteur de me laisser
+jouer le rôle du Magnifique dans sa représentation; il est mon ami, il
+appréciera mon motif et il consentira.--Es-tu fou? le rôle du
+Magnifique! et le _quart-d'heure_, qui en est recueil!--C'est justement
+sur le _quart-d'heure_ que je compte pour expliquer à ma Clémentine mon
+projet; la rose, tombant d'un côté convenu, sera le signal de son
+consentement.--Fort bien, si tout cela pouvait se faire en parlant, mais
+en chantant!--Tu verras, tu verras, l'amour rend capable de tout.--Mais
+l'amour ne fait pas chanter ceux qui n'ont pas de voix!
+
+Fabre court chercher la partition, et le voilà essayant son
+_quart-d'heure_. On baisse le ton, cela n'allait pas trop mal;
+d'ailleurs il se liait sur le dialogue, qui est assez important: un
+comédien médiocre dit mieux qu'un chanteur habile. Le jour arrivé, il
+redoubla de courage. Ses costumes étaient superbes. Comme il était fort
+aimé des jeunes gens, ils l'applaudirent. Quand vint le fameux
+_quart-d'heure_, il trouva moyen, pendant la première ritournelle,
+d'instruire la jeune personne de la moitié de son projet, et, pondant la
+seconde, de le lui dire tout à fait. On peut penser avec quelle
+expression il chanta:
+
+ Tombez, tombez, rose charmante.
+
+C'était au point que le chef d'orchestre était sur les épines, et
+tremblait qu'il n'en perdit ton et mesure. Tout fut convenu entre eux;
+il enleva la demoiselle, et ils partirent sur-le-champ pour Avignon,
+espèce de _Gretna green_[57] où l'on était marié, grâce au nonce du
+pape. Ils écrivirent de là pour obtenir leur pardon. La famille ne
+pouvait plus refuser, et ils revinrent ratifier leur mariage. Cela fit
+un tel bruit dans la ville, qu'on voulut les revoir dans cet opéra,
+source de leur bonheur, et on leur jeta ces vers sur la scène:
+
+ Le Magnifique à l'amour le dispose,
+ De son bonheur il doit s'enorgueillir.
+ Heureux qui fait tomber la rose,
+ Plus heureux qui sait la cueillir.
+
+
+
+
+XVI
+
+Aventure comique de Dugazon.--Les costumes de Talma.--Son début dans
+_Henri VIII_, en 1791.--Mademoiselle Desgarcins; son talent, ses
+amours.--Mesdemoiselles Sainval aîné et cadette; leur frère, officier;
+anecdote.
+
+
+Lorsque Talma voulut décidément profiter du décret sur la liberté des
+théâtres, pour quitter celui du Faubourg-Saint-Germain, il y eut de
+grands débats. Dugazon et Nauderse provoquèrent, et un duel eut lieu
+entre eux.
+
+On attaqua Talma sur l'engagement qu'il avait contracté avec la
+Comédie-Française; on voulut lui intenter un procès, et l'on commença
+par mettre arrêt sur ses costumes, qui, selon l'usage, étaient renfermés
+dans la loge où il s'habillait.
+
+C'eût été une perte immense, mais on ne voyait trop par quel moyen on
+aurait pu engager les sociétaires du Théâtre-Français à renoncer à leurs
+prétentions. On craignait qu'ils n'employassent tous ceux avoués par la
+loi.
+
+La discussion et l'arrêt mis sur la garde-robe de Talma se terminèrent
+de la manière la plus burlesque, grâce à la folle imagination de
+Dugazon.
+
+Une assemblée avait été convoquée pour discuter les intérêts respectifs.
+Les avocats des deux parties, les huissiers, étaient sous le péristyle,
+où l'on disputait déjà par avance, attendant que l'assemblée fût
+ouverte. Pendant tout ce tumulte, Dugazon monte au théâtre; il y trouve
+les comparses qui attendaient le capitaine des gardes qui devait les
+exercer; mais le capitaine des gardes avait bien autre chose à faire: il
+était en bas à écouter ce qui allait se décider. Dugazon ne perd pas de
+temps; il prend huit figurants auxquels il montrera, dit-il, ce qu'ils
+ont à faire; il les emmène au magasin des costumes, qui est désert, les
+fait habiller en licteurs, leur fait prendre quatre de ces grandes
+corbeilles qui servent à transporter les habits, puis il monte à la loge
+de Talma, dont il s'était procuré les clés, dépose les cuirasses, les
+armes, les casques dans les corbeilles qu'il drape avec des manteaux et
+des toges, s'affuble lui-même du costume d'Achille, la visière basse, le
+bouclier et la lance au poing, fait prendre les corbeilles par ses
+gardes, descend et passe gravement à travers ce monde rassemblé, qui,
+tout ébahi et ne sachant ce que cela veut dire, le laisse gagner la
+porte.
+
+Il était déjà sur la place, avant qu'ils fussent revenus de leur
+surprise, et informés du mot de cette énigme en action. On conçoit que
+la foule qui commençait à les suivre sur la place s'augmentait à mesure
+qu'ils avançaient. Enfui ils arrivent au théâtre du Palais-Royal, où
+Dugazon fait déposer les dépouilles opimes. Le duc d'Orléans, informé de
+ce bruit, qui ne ressemble en rien à une émeute, puisque tout le monde
+rit, veut voir Dugazon, qui lui conte ses exploita de la manière la plus
+comique. Le lendemain, Paris retentissait de cette folie. Le théâtre du
+faubourg Saint-Germain n'osa pas donner suite à une aussi burlesque
+comédie, dans la crainte du ridicule. Ce qu'il y a de charmant, c'est
+que Talma n'en savait rien lui-même.
+
+Talma débuta quelque temps après dans le rôle de _Henri VIII_, avec un
+succès extraordinaire. Je n'insisterai pas là-dessus, parce qu'il est
+des admirations qui s'expriment mieux par le silence. Le costume, le
+physique, étaient du temps; tout avait ce cachet qui n'appartenait qu'à
+Talma. Madame Vestris jouait le rôle d'Anne de Boulen, madame Desgarcins
+celui de lady Seymour. La pièce obtint le plus grand succès, et fit
+prévoir un bel avenir de poète pour Marie-Joseph Chénier.
+
+Talma joua peu de temps après le _Maure de Venise_, où mademoiselle
+Desgarcins remplissait le rôle d'Hédelmone, c'est moi qui chantais la
+romance du saule, dans la coulisse. L'auteur, M. Ducis, trouvait que ma
+voix était la seule qui pût s'harmonier avec l'organe de mademoiselle
+Desgarcins. C'est une singulière remarque à faire, qu'une personne qui
+possède un joli organe a souvent la voix fausse, et rarement le
+sentiment du chant, tandis qu'une chanteuse, douée d'une voix sensible,
+harmonieuse, n'a point d'onction dans l'organe en parlant. On me
+demandait cette romance chaque fois que j'arrivais chez Talma.
+
+Mademoiselle Desgarcins n'était pas moins remarquable que Talma dans
+cette tragédie, et ce n'était pas sa beauté qui faisait une si grande
+impression sur les spectateurs, tant il est vrai qu'une actrice peut se
+dispenser d'être jolie, lorsqu'elle a du charme, de la sensibilité et
+une voix touchante. Lord Byron a dit:
+
+ «L'amour n'a pas dans son carquois une flèche qui pénètre le coeur
+ aussi avant qu'un charmant organe.»
+
+C'était une des qualités que possédait le plus éminemment mademoiselle
+Desgarcins; sa voix était une douce mélodie; elle avait une expression
+de mélancolie dans le regard, un mol abandon dans sa démarche, quelque
+chose de suave qui l'embellissait en parlant. C'était surtout dans le
+rôle d'Hédelmone et dans celui de Saléma d'_Abufar_, qu'elle était
+entraînante. Talma, qui avait alors toute la verdeur de la jeunesse,
+toute la fougue des passions, faisait un contraste parfait avec elle;
+aussi, dans leur scène de jalousie, ces deux mots si simples:
+«_Hédelmone,--Othello,»_ produisaient-ils toujours un grand effet, et
+dans son récit, lorsqu'elle lui dit que son père l'a menacée de se tuer
+à ses yeux si elle ne signait ce billet,
+
+ ... J'ai signé.
+
+ --Sans lire?
+
+ --Oui! sans lire.
+
+ce peu de mots avait un accent si vrai, si persuasif, qu'on se sentait
+indigné que le jaloux Othello ne fût pas convaincu.
+
+Mademoiselle Desgarcins a fait naître des passions très vives, et j'en
+suis peu surprise; elle devait faire passer dans l'âme ce qu'elle
+exprimait si vivement. Notre grand acteur s'était lui-même inspiré de
+son amour pour la touchante Hédelmone; plus tard, à son tour, elle
+éprouva une de ces passions qui peuvent porter aux dernières extrémités
+celles qui en sont malheureusement atteintes, mais qui fatiguent bientôt
+celui qui en est l'objet. C'était pour un jeune jurisconsulte d'une
+figure et d'une tournure agréables, homme d'esprit, de goût, et
+enthousiaste du talent de cette charmante actrice.
+
+Leur liaison dura long-temps, mais enfin M. Allard se lassa tellement de
+l'exigence de sa maîtresse, de cet esclavage de tous les instants qui
+l'arrachait à ses études, à sa société habituelle, qu'il songea
+sérieusement à s'en affranchir. Il employa tous les moyens capables
+d'amener une rupture sans trop d'éclat, mais ce fut inutilement. Il
+feignit une absence dont elle devina promptement le motif; elle écrivit
+lettres sur lettres. Il prit le parti de ne plus répondre à ses
+continuelles doléances, à ses reproches sans fin. L'on est cruel
+lorsqu'on n'aime plus. Quelques semaines se passèrent sans qu'il
+entendit parler de sa jalouse amante; il espérait que la fierté était
+enfin venue en aide à l'amour outragé; dans d'autres moments cependant
+il craignait qu'elle n'eût succombé à l'excès de sa douleur, car il ne
+la voyait plus annoncée dans les rôles qu'elle jouait le plus
+habituellement. Il n'osait prendre des informations trop directes, car
+il appréhendait de témoigner un intérêt qui aurait pu amener une
+réconciliation.
+
+Tandis qu'il se perdait en conjectures, espérant pourtant que tout était
+enfin terminé, il entend un matin frapper violemment à la porte de la
+rue. Il demeurait sur la place Dauphine, à l'entresol; il met la tête à
+la fenêtre, et reconnaît sa belle dans un état d'exaspération qui le
+fait frémir de la scène qui ne peut manquer de s'ensuivre. Elle entre,
+et tombe éperdue sur un fauteuil placé près de la croisée. Il se fait un
+moment de silence que le pauvre amant se garde bien d'interrompre le
+premier; bientôt elle semble se recueillir et réfléchir profondément.
+
+«Êtes-vous bien décidé, dit-elle enfin, à rompre tous liens entre nous?
+Réfléchissez bien à ce que vous allez répondre!»
+
+M. Allard voulut commencer par ces lieux communs employés en pareille
+circonstance.
+
+--Pas un mot de plus, oui ou non?
+
+--Eh bien, puisque vous ne voulez accueillir aucune raison, oui; mais...
+
+--Assez, assez, lui dit-elle.
+
+Puis reprenant une espèce de calme:
+
+--Je veux avoir mes lettres, il me les faut sur-le-champ!
+
+Le jeune homme passe dans sa chambre à coucher pour les prendre dans son
+secrétaire. Pendant ce temps, elle dépose un papier sur une table placée
+à côté d'elle, tire de son sein un couteau et se frappe à plusieurs
+reprises. Si la scène était tragique, le poignard l'était
+malheureusement aussi, car c'était un véritable poignard. M. Allard,
+entendant du bruit, accourt et trouve mademoiselle Desgarcins étendue
+sur le parquet et baignée dans son sang; on peut juger de son effroi. Il
+appelle du secours à grands cris. L'on monte en tumulte. Quelques
+marchandes étalagistes qui se tenaient sur la place Dauphine s'imaginent
+que c'est le beau jeune homme qui a tué la dame blonde; elles allaient
+lui faire un mauvais parti, si l'officier de police et le médecin, qu'on
+avait envoyé chercher, ne fussent arrivés à temps. Pendant que ce
+dernier donnait ses soins à la blessée, l'officier de police avait
+ouvert le papier déposé sur la table; elle y déclarait que c'était de sa
+propre et libre volonté qu'elle avait voulu en finir avec la vie. Ceci
+calma un peu les amantes du quartier, d'autant plus que le médecin
+assura que les blessures n'étaient pas mortelles. L'on ébruita le moins
+possible cette affaire, et l'on ne nomma point la dame, qui resta chez
+M. Allard, attendu qu'il était impossible de la transporter sans danger.
+Il lui donna tous ses soins pendant le cours de la maladie et de la
+convalescence, qui fut longue, et qu'elle prolongea peut-être pour en
+jouir plus long-temps; mais, inutile espoir! cette catastrophe, bien
+loin d'avoir ramené l'amant de la délaissée, l'en avait éloigné plus que
+jamais. Le danger une fois passé, il l'avait prise dans une aversion qui
+ne se conçoit pas; il fut peu touché, peu reconnaissant de cette preuve
+d'amour.
+
+Mademoiselle Desgarcins fut long-temps avant de reparaître sur la scène,
+et quoiqu'on ait voulu attribuer son absence à une maladie ordinaire,
+cela transpira dans le public. Elle reparut dans le rôle de Saléma et
+fut accueillie froidement; elle eut la maladresse de vouloir adresser au
+public ces vers de son rôle:
+
+ Ainsi donc mes funestes amours
+ Ont de la renommée occupé tes discours.
+
+Il y eut une espèce de murmure. L'on n'aime pas les scènes tragiques
+hors du théâtre. Si l'on eut fait des feuilletons à cette époque, cette
+anecdote eût été répétée de bien des manières, et du moins l'on eût
+évité les erreurs qu'on a commises lorsqu'on a fait un vaudeville sur
+mademoiselle Desgarcins. Ce n'était point une jolie femme, et elle
+n'était pas élève de Florence, mais de Larive. C'est au théâtre de la
+République qu'elle a joué Hédelmone dans _Othello_, et non au
+Théâtre-Français.
+
+Mademoiselle Desgarcins resta quelques années encore au théâtre de la
+République, et finit par se retirer à la campagne, par raison de santé.
+On sait que, destinée aux grandes catastrophes, elle fut attaquée dans
+sa maison par les compagnies de Jésus et les chauffeurs. Elle se jeta à
+leurs pieds pour les conjurer d'épargner sa fille, jeune enfant de cinq
+à six ans. Ces brigands enfermèrent les femmes, ainsi que les
+domestiques dans une cave, et pendant ce temps dévalisèrent la maison.
+Après leur départ, les cris de ces malheureuses ayant attiré les paysans
+du voisinage, elles furent délivrées, mais mademoiselle Desgarcins avait
+éprouvé une telle commotion par la frayeur et la crainte de voir égorger
+son enfant devant elle, que sa tête en fut dérangée. Elle avait des
+crises nerveuses qui lui faisaient voir sans cesse les brigands. Elle
+leur parlait, les implorait; c'était un spectacle déchirant.
+
+Je ne puis terminer les portraits des artistes sans parler des
+demoiselles Sainval qui jouissaient d'une égale réputation, quoique dans
+un genre différent. L'aînée, dans les rôles de reine, avait un talent
+remarquable, d'après ce que j'en ai entendu dire aux acteurs qui
+l'avaient connue dans le temps le plus brillant de sa carrière, mais sa
+diction était emphatique. Lorsque je l'ai vue, elle jouait en
+représentation; il ne lui restait plus que des éclairs de ce talent,
+souvent admirable à la vérité, mais accompagné de tous les ridicules qui
+peuvent exciter l'hilarité des jeunes gens qui ne prennent pas la peine
+de rien voir au-delà. Elle était tellement facile à contrefaire, que
+nous nous donnions volontiers ce plaisir.
+
+Mademoiselle Sainval était laide; elle avait une si grande conviction de
+sa laideur, que son geste le plus habituel semblait toujours vouloir lui
+cacher le visage; elle avançait le bras à la hauteur de la figure, comme
+on le fait lorsque les rayons du soleil vous fatiguent les yeux. Elle
+avait souvent des transitions spontanées qui entraînaient les
+applaudissements et qui n'appartenaient qu'à elle, car les autres
+actrices ne s'en étaient pas même doutées et ne pouvaient concevoir
+qu'un mot produisit un tel enthousiasme; mais ce mot était préparé par
+un silence, par un coup-d'oeil, un jeu de physionomie, et c'était
+admirable. Malheureusement elle reprenait bientôt sa diction ampoulée et
+son ton déclamatoire qu'elle ne quittait pas même dans la vie privée.
+Elle recevait souvent du monde dans sa maison de la Cour-des-Fontaines.
+Comme Monvel en occupait un étage, c'est chez lui que j'ai vu plus
+intimement mademoiselle Sainval; elle était tellement préoccupée du
+sentiment de sa laideur, qu'elle portait un voile épais et ne le
+soulevait que jusqu'à la bouche, se tenant de préférence dans l'endroit
+le plus obscur de l'appartement. Cependant elle allait dans le monde;
+elle y portait son originalité et son voile, sous prétexte que le jour
+ou la lumière lui fatiguait les yeux. Elle n'en était pas moins fort
+recherchée comme une personne d'un mérite supérieur. Les étrangers, et
+particulièrement les Russes, en faisaient le plus grand cas. Le prince
+Baratinsky l'avait connue lorsqu'il était ambassadeur en Franco, et dans
+les plus beaux jours de son talent; il en avait souvent parlé à sa
+fille, la princesse Dolgourouky. Lorsqu'elle vint à Paris pendant la
+paix d'Amiens, il s'empressa d'inviter cette actrice célèbre, et lui fit
+l'accueil le plus distingué. C'est mademoiselle Sainval qui m'avait
+présentée chez la princesse, qui recherchait les chanteuses et en
+général tous les artistes avec empressement Mademoiselle Sainval y
+disait souvent des scènes avec une extrême complaisance, et nous nous
+faisions un plaisir de lui donner les répliques.
+
+Mademoiselle Sainval cadette était loin d'être jolie, mais cependant
+moins laide que sa soeur. Je ne lui ai jamais vu jouer que le rôle de la
+comtesse, du _Mariage de Figaro;_ on dit qu'elle était admirable de
+sensibilité et d'âme dans les jeunes princesses, mais surtout dans les
+Iphigénies. Sa physionomie était expressive; elle avait de la dignité,
+quoique petite, maigre et noire.
+
+Elle fit un voyage en Russie au commencement du règne de l'empereur
+Alexandre. Elle y fut accueillie d'après sa réputation, comme tous les
+artistes de talent l'ont toujours été dans ce pays. On fit arranger pour
+elle un théâtre au palais de la Tauride; elle y joua _Iphigénie en
+Tauride_.
+
+Dix ans plus tôt, ce voyage lui eût mieux réussi. Cette jeune cour
+l'applaudit, par égard pour ce qu'elle montrait encore avoir été, mais
+on la trouva un peu trop vieille pour ce genre de rôles, d'autant plus
+qu'elle avait conservé ses costumes d'autrefois, sauf la poudre et les
+paniers. Ces habits lui donnaient une tournure si grotesque, que l'on
+eut de la peine à s'empêcher de rire en la voyant entrer. Elle n'en
+revint pas moins comblée d'honneurs et de présents.
+
+Ces deux demoiselles Sainval étaient de bonne famille; leur mère avait
+été attachée au service de la reine Marie Leczinska; leur père était
+chevalier de Saint-Louis, et leur frère, officier. Ce jeune homme eut
+une horrible affaire, que j'ai entendu raconter par Monvel et par mon
+père; il fut accusé d'avoir tué un de ses amis, officier dans le même
+régiment. Ils avaient pris querelle pour un passe-droit, à l'occasion
+d'une promotion; le jeune Sainval avait, disait-on, plongé son épée dans
+le coeur de son camarade, avant qu'il n'eût le temps de se mettre en
+garde. Comme il n'y avait aucun témoin de cette malheureuse affaire, il
+fut mis à la question et supporta ce supplice sans jamais rien avouer.
+Il persista à dire qu'il s'était battu loyalement, qu'il n'avait frappé
+que par une juste défense, qu'il n'avait point attaqué le premier dans
+cette querelle, dont la mort de son ami avait été la suite. Il fut livré
+aux tribunaux civils, supporta toutes les douleurs avec un courage
+extraordinaire, ne voulant pas, disait-on, déshonorer sa famille.
+
+On le mit à une nouvelle épreuve, en faisant paraître tout-à-coup le
+corps de son camarade, caché par un rideau. On pensait que l'émotion de
+son visage pourrait le trahir... Mais avec une présence d'esprit rare en
+semblable moment, il se précipita sur ce corps afin de cacher son
+trouble, en s'écriant:
+
+«Que ne peux-tu revenir à la vie, pour me justifier et confondre mes
+ennemis!... Tu leur dirais que, si j'ai eu le malheur de tuer mon ami,
+c'est en me défendant en homme d'honneur!...»
+
+Il ne put être condamné à mort, mais il fut estropié pour le reste de sa
+vie. Je l'ai vu une seule fois chez sa soeur; il marchait avec des
+béquilles.
+
+
+
+
+XVII
+
+Cailhava.--_Le Club de midi à quatorze heures_.--Laujon et ses
+chansonnettes. Philipon de la Madeleine et son épitaphe.--Les dîners du
+Caveau.
+
+
+Je retrouvai à Paris dans ce même temps (1791) Cailhava, que j'avais
+connu dans mon enfance. Il y avait chez lui, au Palais-Royal, trois fois
+par semaine, une réunion qui se tenait de midi à quatre heures, et
+qu'ils nommaient _le Club de midi à quatorze heures_. Les habitués de
+cette assemblée d'amis étaient le plus souvent le vieux Laujon, Philipon
+de la Madelaine, MM. Cailly et Vial père. Le plus jeune d'entre eux
+avait bien soixante ans, mais il est impossible de rencontrer des hommes
+plus spirituels, plus aimables et plus gais que ne l'étaient ces
+charmants vieillards, qui montraient avec coquetterie leurs cheveux
+blancs, comme l'a dit un de nos spirituels vaudevillistes.
+
+Cailhava était très lié avec mon père; c'était à Toulouse que je l'avais
+connu, et j'allais souvent déjeuner avec lui. Les jours de ses réunions,
+j'y menais quelquefois mes jeunes amies, et nous en revenions toujours
+enchantées, tant ces vieillards étaient aimables et bons. Ils me
+faisaient de charmantes paroles pour mes romances, dont de jeunes
+musiciens composaient la musique. C'étaient Lamparelli, d'Alvimar,
+Fabri-Garat, Bouffé, agréable chanteur de salon. On voyait que Laujon
+avait été un petit-maître du temps de Louis XV. Je le ravissais en lui
+chantant des morceaux de son _Amoureux de quinze ans:_
+
+ Qu'il est cruel de n'avoir que quinze ans!
+
+--De n'avoir plus quinze ans, s'écriait-il.
+
+Et sa jolie chansonnette de:
+
+ Philis, plus avare que tendre.
+
+à laquelle Fabri-Garat avait fait un air simple et gracieux.
+
+On se rappelle un mot charmant de l'abbé Delille, au sujet de Laujon.
+
+Il y avait près d'un demi-siècle que l'auteur de l'_Amoureux de quinze
+ans_ faisait des visites pour arriver à l'Académie française. Comme
+quelques membres de ce docte corps élevaient des difficultés, à raison
+du genre frivole que le solliciteur avait cultivé:
+
+«Mes chers confrères, leur dit l'abbé Delille, je pense qu'il est
+important que M. de Laujon soit nommé cette fois, il a quatre-vingt-deux
+ans, vous savez où il va? Laissons-le passer par l'Académie.»
+
+Ce fut Laujon qui, n'ayant jamais voulu chanter la République, fut
+dénoncé à sa section. Le vaudevilliste Piis, qui était son ami, lui en
+donna avis et l'engagea à faire quelques couplets. Le vieillard se fit
+d'abord beaucoup prier, mais voyant qu'il s'agissait pour lui d'une
+question de vie ou de mort, il envoya à Piis quelques chansonnettes et
+mit au bas: _le citoyen Laujon sans culotte pour la vie_. Cailhava
+rappelait aussi ce qu'il avait dû être dans sa jeunesse; son port, sa
+démarche étaient d'un homme distingué. Il était auteur de plusieurs
+ouvrages, parmi lesquels on peut compter: _le Tuteur dupé ou la Maison à
+deux portes;_ pièce d'un excellent comique, que n'eussent pas désavouée
+nos grands maîtres. Il avait composé quelques libretti et traduit des
+opéras italiens, et ses _Ménechmes grecs_ ont été joués au théâtre de la
+République. C'est de lui que j'ai appris les plus jolis airs
+languedociens de Goudouli, son auteur favori.
+
+Hélas! lorsque je suis revenue de l'étranger, en 1813, aucun de ces bons
+vieillards n'existait plus. À mesure qu'on avance dans la vie, on fait
+tous les jours de nouvelles pertes: parents, amis, connaissances
+intimes, tout nous quitte! Il suffit de dix ans pour cela. Ceux qui leur
+succèdent n'ont plus le même attrait pour nous; ils ne nous ont pas vus
+parés des grâces de la jeunesse; ils n'ont point assisté à nos
+triomphes, à nos succès; ils ne savent rien de nous, et nous prennent au
+mot sur ce qu'ils voient. Ils se persuaderaient volontiers que nous
+avons toujours été ainsi, et sommes venus au monde à l'âge où ils nous
+ont rencontrés pour la première fois.
+
+Lorsque je revins en France, je fus visiter le cimetière du
+Père-Lachaise, compter les amis jeunes et vieux qui m'y avaient
+précédés. Le luxe des tombeaux fut ce qui m'occupa le moins. Il y a
+partout des pauvres et des riches sur la terre; mais dessous, c'est là
+qu'on est de niveau!...
+
+Errants au hasard, mes yeux se fixèrent sur une modeste croix de bois
+noir; j'y lus le nom de Philipon de la Madeleine. Il était mort dans un
+âge très avancé; probablement ses vieux amis l'avaient précédé, et ceux
+qui restaient l'avaient oublié! C'est du moins ce qu'annonçait une
+inscription touchante, écrite en lettres blanches, sur cette croix qui
+avait été mise par sa vieille gouvernante. La naïveté, le manque
+d'orthographe de cette inscription dictée par le coeur m'émurent au
+dernier point! Je l'écrivis aussitôt, telle qu'elle était, sur un petit
+souvenir:
+
+ «TOUT SES AMIS L'ONT ABANDONNÉS,
+ C'EST MOI THÉRÈSE QUI AI FAIT
+ METTRE CETTE PETITE CROI,
+ QUE DIEU L'AIE EN SA SAINTE GARDE.»
+
+Il paraît qu'on l'avait écrite comme cela se trouvait sur le papier
+qu'avait donné cette bonne fille.
+
+Philipon devait avoir une petite rente, je l'avais entendu dire à
+Cailhava; mais c'est le sort des célibataires: ceux qui en héritent s'en
+occupent peu après leur mort. Depuis ce temps cependant le tombeau de ce
+joyeux chansonnier du caveau a dû être transporté ailleurs, car je l'ai
+cherché il y a quelque temps, et ne l'ai plus retrouvé.
+
+On sait combien furent gais les dîners du caveau, où se réunissaient
+Désaugiers, Brazier, Rougemont et tous les chansonniers dont les noms
+sont si connus! Les artistes musiciens voulurent aussi avoir leurs
+jours. Plus de trente d'entre eux se trouvant réunis pour chanter le
+charmant canon de Berton: _Au guet! au feu!_ cela fit un tel tapage,
+qu'une multitude de peuple se rassembla devant le Rocher de Cancale; la
+garde survint, et l'on eut toutes les peines du monde à lui persuader
+qu'on chantait un canon, et que ce canon n'était nullement dangereux
+pour la sûreté publique. On fit monter celui qui commandait le poste; il
+se montra bientôt à la fenêtre, un verre de champagne à la main, et
+chantant avec les autres: _Au guet! au feu! au guet! au feu!_
+
+
+
+
+XVIII
+
+Mort de Mirabeau.--Mon départ pour Lille.--Je vais donner des concerts à
+Tournay.--La première émigration.--Changement des drapeaux.--Le colonel
+Vergnette.--L'oriflamme de Charles-Martel.
+
+
+Me voici arrivée au milieu de l'année 1791; madame Lemoine Dubarry,
+s'étant fixée définitivement à Toulouse, ne venait plus à Paris. Mes
+souvenirs de cette époque sont consignés dans ma correspondance avec
+cette dame.
+
+À madame Dubarry, à Toulouse.
+
+Avril 1791.
+
+«Un an s'est à peine écoulé depuis cette fête donnée par Mirabeau, et il
+est déjà dans la tombe[58]. Jamais mort ne fera une pareille sensation.
+Depuis le commencement de sa maladie, la rue où il demeurait était
+remplie d'une foule qui s'étendait jusqu'au boulevard. On se passait les
+bulletins avec une anxiété inconcevable. Enfin, lorsque la nouvelle de
+sa mort a été annoncée, un cri prolongé s'est fait entendre et des
+pleurs et des sanglots ont éclaté: la consternation était générale.
+Mille contes absurdes ont été répandus, mais celui qui a pris le plus de
+crédit dans le premier moment, c'est qu'il avait été empoisonné par des
+danseuses de l'Opéra, et voici ce qui donna lieu à cette absurde
+conjecture.
+
+«La veille de la première atteinte de son mal, il devait en effet souper
+chez M. de ***, avec deux dames de l'Opéra, qui avaient une extrême
+envie de se rencontrer avec cet homme célèbre dont le nom retentissait
+dans toute l'Europe. M. Millin, qui était très lié avec le maître de la
+maison, promit de l'amener, mais sous la condition qu'il n'y aurait
+aucune autre personne invitée. Ces deux messieurs se firent long-temps
+attendre, et l'on commençait à désespérer qu'ils vinssent, lorsque vers
+minuit ils arrivèrent. Mirabeau fit les excuses les plus galantes à ces
+dames; il ne voulut pas souper, se sentant, disait-il, indisposé, et ne
+prit qu'un biscuit dans un petit verre de malaga. Il se trouva beaucoup
+plus malade le lendemain, et mourut peu de jours après. C'est ce fameux
+souper dont il fut tant parlé, et voilà comme tout se raconte[59]!
+
+«Enfin, le jour de son enterrement, toutes les boutiques étaient fermées
+et personne ne pouvait se montrer sans un signe de deuil, sous peine
+d'être honni par la foule. La sensation de sa mort a retenti dans toutes
+les villes de France. Je partis le lendemain pour Lille, et dans tous
+les endroits par lesquels nous passâmes, on nous arrêtait pour savoir
+s'il était bien vrai que Mirabeau fût mort et qu'on l'eût empoisonné.
+
+«On racontait aussi que Combs, son secrétaire particulier, s'était donné
+un coup de poignard; il passait pour son fils naturel: pourquoi ne se
+serait-il pas tué de désespoir? On ne veut jamais croire que les gens
+célèbres puissent mourir comme les autres hommes.
+
+«Je n'ai pas eu de peine à obtenir un congé pour aller donner des
+concerts à Lille. Ma voix est tout à fait revenue et les médecins
+assurent que je ne cours plus aucun danger de la perdre.
+
+«On parle du sacre de l'empereur d'Allemagne, ce qui ne peut manquer
+d'attirer les étrangers à Tournay et à Lille; cela rendra ces deux
+villes très brillantes. Je comptais trouver ici lady Montaigue. Vous
+savez combien cette famille a toujours été parfaite pour moi; ils
+habitent maintenant Boulogne-sur-Mer, où l'on est plus tranquille qu'a
+Lille, qui est une ville de garnison. Ils avaient chargé leur
+beau-frère, le colonel Fenwick, de me conduire près d'eux: je ne le puis
+dans ce moment, et j'en éprouve un véritable regret. Adieu...
+
+«Louise Fusil.»
+
+À la même.
+
+Mai 1791.
+
+«Je suis bien fâchée d'avoir quitté Paris et de ne pouvoir aller à
+Boulogne. Tout est ici dans la rumeur et dans le trouble depuis
+l'arrestation du roi à Varennes. Cet événement a jeté la consternation
+parmi les militaires; presque tous les officiers émigrent. La route de
+Tournay est encore libre, mais on s'attend que d'un jour à l'autre il y
+aura des mesures prises à ce sujet. Les défenses les plus sévères sont
+déjà faites relativement à l'exportation de l'argent; on parle aussi de
+changer les drapeaux des régiments. Cette crainte cause une grande
+fermentation dans la ville. Je ne sais, mais je prévois quelque chose
+d'affreux, d'après ce que j'entends de tous côtés. Je suis fort triste,
+et j'ai peur de vous faire partager ma mélancolie. Quel malheureux
+temps! toujours des tourments pour soi ou pour les autres, ce qui est
+plus fâcheux encore. Un auteur de maximes a dit:
+
+«Le chagrin que l'on supporte le plus facilement c'est celui d'autrui.»
+
+«Je ne suis pas de cet avis, car c'est celui que je supporte le moins. À
+bientôt, je vous compterai les choses à mesure qu'elles arriveront: ça
+me sera une distraction agréable de parler à quelqu'un qui me comprend
+si bien. Il y a tant de gens qui n'entendent qu'avec les oreilles! le
+langage du coeur est pour eux une langue étrangère qu'ils ne savent pas
+traduire. Quel dommage de se parler d'aussi loin!
+
+«L. F.»
+
+À la même.
+
+Mai 1791.
+
+«Chère madame Lemoine,
+
+«Tournay, comme vous le savez, est à une très courte distance de Lille.
+Je vais toutes les semaines y chanter au concert de souscription du
+jeudi, et je rencontre là tous les officiers émigrés; je suis la petite
+poste pour eux. À chaque départ, des personnes de leurs familles ou de
+leurs amis viennent me prier de me charger des lettres qu'ils n'osent
+plus confier à la grande poste.
+
+«Lorsque je passe sur la place, ma voiture est aussitôt entourée de tous
+ces brillants uniformes; ces messieurs me nomment leur providence, et
+j'ai des succès nombreux; mais, comme il y a toujours compensation dans
+la vie, au bien comme au mal, l'on m'assure que cela pourrait bien me
+faire siffler, à Lille par quelques chevaliers discourtois. L'on n'est
+pas extrêmement d'accord des deux côtés de la frontière, et je vois ici
+des cocardes blanches que je suis tout étonnée de trouver tricolores à
+Lille quelques jours après. Enfin, arrive ce qui pourra: pourquoi ne pas
+rendre service quand on le peut? Vous savez d'ailleurs que la prudence
+n'est pas mon fort en toute occasion, et, lorsqu'il s'agit d'obliger, je
+ne la consulte jamais.
+
+«En terminant cette dernière phrase, je ne m'attendais pas que ma
+prudence et mon obligeance fussent sitôt mises à l'épreuve pour une
+chose très grave, je vous prie de le croire. Si j'avais consulté mes
+amis, je suis persuadée qu'on m'en aurait détournée; mais je n'en ai pas
+eu le temps, à vrai dire, ni la volonté. Enfin voici ce qui m'est
+arrivé, sans un plus long préambule.
+
+«Je me disposais à partir pour Tournay après mon dîner, lorsqu'un
+Anglais, milord Purfroid, se fit annoncer; je le connaissais de vue
+seulement. C'est un homme d'un certain âge, d'un abord aussi froid que
+son nom, d'une figure imposante, et qui passe pour avoir beaucoup
+d'esprit. Après s'être excusé de sa visite un peu brusque et inattendue:
+
+«--Vous pouvez, me dit-il, madame, rendre un très grand service au
+colonel Vergnette et à sa famille.
+
+«--Moi, monsieur, et par quel moyen?
+
+«--Le voici: Vous ne vous doutez pas sans doute de quelle importance
+peut être un drapeau pour un officier qui en est dépositaire; mais, pour
+vous en donner une idée, je vous dirai que cela en a plus encore qu'un
+élégant chapeau pour une jolie femme.
+
+«--Ah! monsieur, lui dis-je en riant, vous me prenez pour une personne
+très frivole, je vois cela.
+
+«--Non; mais pour une personne très jeune.
+
+«--Oh! je sais que messieurs les Anglais ont une opinion prononcée sur
+la futilité des femmes de notre nation.
+
+«--Je vais vous prouver le contraire, madame, puisque je vous crois
+capable d'une action généreuse.
+
+«--Venons au fait.
+
+«--Eh bien! si un drapeau est un dépôt sacré, comme je vous le disais
+tout à l'heure, jugez ce que doit être l'oriflamme de Charles-Martel,
+qui, de temps immémorial, a été confié au régiment dont M. de Vergnette
+est le colonel. Il part ce soir pour Tournay avec plusieurs de ses
+officiers, qui passeront par des portes différentes; mais, d'après la
+nouvelle loi, il est observé, on peut le soupçonner de vouloir émigrer.
+Il mourrait plutôt que d'abandonner cette oriflamme; mais, en
+l'emportant lui-même, s'il est arrêté, il se perdra sans le sauver. Il
+n'y a qu'une femme tout à fait désintéressée dans cette affaire qui
+puisse s'en charger sans exciter les soupçons. Je ne vous proposerai pas
+de mettre un prix à ce service, je sais que vous ne l'accepteriez pas.
+
+«--Vous m'avez bien jugée, monsieur, et je vous en remercie; c'était le
+moyen de m'y décider. Je suis artiste, on me voit souvent aller et venir
+sur cette route. Comme j'ai eu peu de relations avec M. de Vergnette, je
+ne vois rien qui puisse donner des soupçons.
+
+«--Sir Gardner viendra vous prendre à quatre heures dans un cabriolet,
+me dit-il; je vous suivrai à cheval, et si à la frontière vous éprouviez
+quelques difficultés de la part des douaniers, nous dirions que ce
+cabriolet nous appartient et que nous vous y avons offert une place. De
+cette manière, vous ne pouvez être compromise. S'il y avait le moindre
+danger à courir, nous ne vous le proposerions pas.
+
+«Il y en avait cependant, mais je n'y réfléchis pas. Je fis toutes mes
+dispositions, et, à l'heure convenue, je vis arriver un de ces
+messieurs. Je mis l'oriflamme sous une redingote de voyage, large et
+croisée; il était peu embarrassant pour la grandeur, mais les franges
+dont il était entouré le rendaient fort lourd. La voiture était un de
+ces anciens cabriolets de voyage, qui avait sur le devant une malle en
+cuir; cette malle était remplie de sacs d'argent, circonstance que
+j'ignorais. Je ne m'en aperçus même qu'en chemin, lorsque le mouvement
+de la voiture en eut détaché les ficelles qui les retenaient. L'argent
+se répandit alors dans le coffre, et cela faisait un bruit qui
+s'entendait d'assez loin. On voulut les rattacher, mais c'était
+impossible. Il n'en fallait pas davantage pour nous faire arrêter à la
+frontière, puisque la loi défendait d'emporter de l'argent. Si j'eusse
+été fouillée, j'étais perdue.
+
+«Enfin nous atteignîmes le poteau qui sert de limites. Un douanier vint
+nous demander si nous n'avions rien de contraire aux ordonnances. Il
+était monté sur le marche-pied, et sa main était posée sur la
+malheureuse malle. S'il m'eut regardée, ma pâleur m'aurait trahie. M.
+Gardner me dit en anglais qu'il allait lui donner un louis d'or; je lui
+arrêtai le bras.
+
+«--Non, vingt-quatre sols, lui dis-je.
+
+«La pièce d'or lui aurait donné des soupçons; j'en ai vu plus tard un
+bien triste exemple.
+
+«--Oh! vous n'avez rien, nous dit le douanier, messieurs les Anglais ne
+vont à Tournay que pour s'amuser, et madame est une connaissance: elle
+passe par ici souvent.
+
+«Il descendit du marche-pied, et je commençai à respirer plus à
+l'aise... Nous fîmes aller le cheval bien doucement pour éviter le bruit
+de l'argent; mais, lorsque nous fûmes hors de portée d'être entendus,
+nous nous arrêtâmes. J'avais grand besoin de reprendre haleine, je n'en
+pouvais plus; cependant j'étais aussi contente et aussi fière qu'un
+général qui vient de remporter une victoire. Nous trouvâmes, à Tournay,
+monsieur et madame de Vergnette; cette dernière était partie dans un
+fiacre avec ses enfants. Elle avait passé par une autre porte de la
+ville pour éviter les soupçons. On peut penser combien on me remercia,
+combien on me félicita de mon _admirable_ courage, de ma présence
+d'esprit. Je logeai dans l'appartement des enfants de madame de
+Vergnette. Je comptais rester jusqu'au surlendemain, mais une personne
+de confiance, qui appartenait à M. Gardner, vint l'avertir qu'il y avait
+un tapage effroyable à Lille; que les soldats du régiment de _la colonel
+général_ juraient d'exterminer ceux qui avaient favorisé l'enlèvement de
+l'oriflamme; que l'on parlait d'une femme. Il y en avait journellement
+sur la route de Tournay. On tint conseil, et on décida que je devais
+partir sur-le-champ, pour empêcher de remarquer que je n'étais pas à
+Lille. On chargea le valet de chambre qui était venu donner l'éveil de
+me chercher une voiture, et par un de ces hasards singuliers, qui
+semblent survenir dans les circonstances difficiles, ce fut le fiacre
+qui avait conduit madame de Vergnette et ses enfants que l'on prit pour
+me ramener. J'appris aussi, dans la suite, que le cabriolet de voyage
+dans lequel j'étais partie avec ces messieurs était celui du colonel, et
+il était bien reconnaissable, car son cheval était borgne. Il était
+resté assez long-temps à ma porte. Tous ces indices auraient mis sur la
+voie, si l'on eût conçu le moindre soupçon. Heureusement cela n'arriva
+pas. Plusieurs personnes vinrent chez moi, le jour de mon arrivée, et
+surtout plusieurs officiers du régiment du colonel. Tout le monde me
+demanda si je l'avais vu et si j'avais entendu parler de quelque chose.
+Je répondis que non, avec cet air de vérité qui persuade. Je me gardai
+bien de laisser rien soupçonner, même aux personnes qui pouvaient y
+prendre le plus d'intérêt, une indiscrétion aurait pu me perdre. Je
+quittai Lille peu de temps après, car les choses devenaient de plus en
+plus sérieuses. Je n'y étais plus, grâce au ciel, lorsque cet excellent
+monsieur de Dillon fut massacré. Il aurait bien pu m'arriver malheur
+aussi, car je ne cessais de faire des imprudences[60].»
+
+
+
+
+XIX
+
+Le 10 août.--Michot, Fusil et Baptiste cadet dans cette journée.--Le
+petit Pierre.--Les deux poissardes.--Anecdotes.--M. Coupigny.--M. de
+Sercilly.
+
+
+J'étais de retour à Paris à l'époque du 10 août; cette époque appartient
+à l'histoire, mais les épisodes qui s'y rattachent sont relatifs à ceux
+qui en ont été témoins; car il y avait un drame dans chaque situation.
+Ces mouvants tableaux qui ont effrayé ma jeunesse repassent devant moi
+comme des ombres et sont aussi présents à ma mémoire que s'ils étaient
+encore récents. Chaque circonstance de cette terrible scène portait un
+intérêt particulier. Qui de nous n'avait là des parents, des amis ou des
+connaissances intimes? Chacun voit les choses du point où il est placé.
+Mais n'anticipons point sur les détails de ces malheureuses journées! Je
+les prévoyais si peu le 9 août, que je n'avais jamais été, je crois,
+dans une aussi parfaite sécurité depuis mon retour de Lille. La capitale
+était tranquille, on s'occupait de plaisirs, de toilette; les bals du
+Wauxhall, du Ranelagh, étaient brillants; on portait des modes à la
+Coblentz; on parlait assez librement sur toutes choses; enfin on dansait
+sur un volcan sans en prévoir l'éruption.
+
+Mon père était à Paris depuis quelques jours pour y terminer des
+affaires; il logeait rue Saint-Honoré, en face de moi: nous habitions,
+ainsi que plusieurs autres artistes, un logement dans l'enceinte du
+théâtre Richelieu. Il paraît que ce jour même du 9 août on s'attendait à
+quelque chose d'inquiétant, car la garde nationale était commandée pour
+occuper différents postes.
+
+Michot et mon mari étaient de la même section; je les vis arriver en
+uniforme, ainsi que quelques autres de leurs camarades, mais je n'y fis
+pas grande attention, attendu qu'ils étaient souvent de service. Je
+travaillais à une écharpe, en attendant le souper (on soupait encore);
+plusieurs de ces messieurs causaient à voix basse dans la pièce voisine.
+Mon mari se mit à écrire à mon bureau et mon père se promena d'un air
+soucieux; Michot vint regarder mon ouvrage.
+
+--C'est donc cela, me dit-il, qu'on appelle une écharpe à la Coblentz?
+
+Comme il s'amusait souvent à me contrarier, je ne répondis rien.
+
+--Comment, continua-t-il en se retournant vers mon mari, tu souffres que
+ta femme porte des écharpes à la Coblentz?
+
+--Est-ce que je prend» garde aux chiffons des femmes, répondit celui-ci
+en continuant d'écrire.
+
+--Enfin, ajouta Michot, vous finissez cela pour aller demain au
+Ranelagh: êtes-vous bien sûre d'y aller?
+
+--Je voudrais bien savoir ce qui pourrait m'en empêcher?
+
+--Le mauvais temps peut-être.
+
+On apporta le souper. Mon mari prit Michot à part et se remit à son
+bureau; il ne voulut pas venir à table, quoiqu'on lui fît observer qu'il
+devait passer la nuit. J'entre dans ces petits détails pour faire voir
+que, lorsque notre pauvre esprit n'est pas sur la voie de ce qui peut
+nous donner des appréhensions, nous ne devinons rien: il arrive même
+quelquefois que nous ne sommes jamais plus gais que lorsqu'un grand
+malheur nous menace à notre insu; tandis que, si nous craignons un mal
+souvent imaginaire, tout ce qui y a rapport nous semble un
+pressentiment.
+
+Michot se mit à table à côté de moi et me raconta mille folies, que sa
+manière de dire rendait encore plus comiques. Je crois n'avoir jamais
+tant ri; je ne m'aperçus pus le moins du monde des chuchotements et de
+la préoccupation des autres, ni que l'on courait à la porte chaque fois
+que l'on sonnait, pour prévenir sans doute de ne parler de rien devant
+moi. Baptiste cadet, qui était dans les grenadiers, arriva, son fusil à
+la main; il logeait dans la maison.
+
+--Mais vous êtes donc tous de garde aujourd'hui?
+
+--De garde? me dit-il avec cet air niais qui le rendait si drôle, je ne
+sais pas trop si nous serons de garde.
+
+Mon mari engagea mon père à coucher dans sa chambre, qu'il avait fait
+arranger à cet effet.
+
+--Mais pourquoi donc déranger mon père? il n'est pas bien loin de moi;
+ce n'est pas la première fois qu'il n'y a pas d'homme la nuit dans la
+maison.
+
+Enfin, mon père m'ayant dit lui-même qu'il préférait rester près de moi,
+je passai dans sa chambre pour voir si rien n'y manquait. Ces messieurs
+partirent vers onze heures; mon mari alla embrasser sa fille dans son
+berceau, et revint sur ses pas pour m'embrasser aussi.
+
+--Oh! mon Dieu, lui dis-je en riant, mais comme tu es tendre
+aujourd'hui; ton voyage ne sera probablement pas bien long cependant.
+
+Rien ne pouvait me faire sortir de ma sécurité: hélas! si je me fusse
+doutée de ce qui devait arriver et de ce qui était peut-être déjà,
+quelle affreuse nuit j'aurais passée. On voulait me laisser des forces
+pour le lendemain. Ma fidèle Marianne, une bonne Languedocienne qui
+avait sevré ma fille, une de ces femmes qui nous aiment comme si elles
+étaient de la famille, notre pauvre Marianne, dis-je, se doutait,
+d'après tout ce qu'elle avait entendu dire, qu'il devait y avoir du
+bruit; elle appelait cela du bruit! mais elle me laissa dormir, car on
+lui avait bien recommandé de se taire.
+
+De grand matin elle entre dans ma chambre et ouvre mes rideaux; elle
+était si pâle, la pauvre fille, qu'elle me fit peur.
+
+--Que se passe-t-il donc? lui dis-je tout effrayée, en jetant une robe
+de chambre sur moi; où est mon père?
+
+--Il est sorti depuis plus d'une heure.
+
+Je courus à la porte et voulus descendre, mes genoux fléchissaient sous
+moi.
+
+--Où voulez-vous aller, madame, vous ne trouverez pas M. Fleury, et l'on
+promène des têtes jusque sous les galeries du théâtre.
+
+J'ouvris précipitamment mon secrétaire, me rappelant que mon mari avait
+écrit toute la soirée: que devins-je lorsque je vis que cet écrit était
+un testament et des renseignements sans fin, que je ne pus même lire,
+tant ma vue était troublée et ma tête en feu.
+
+J'étais folle, ma pauvre petite criait dans son berceau; enfin, je
+m'échappai des mains de Marianne, et descendis les escaliers telle que
+j'étais. Des enfants, des femmes aussi effrayées que moi, encombraient
+les marches et ne pouvaient me donner aucun renseignement; seulement on
+me dit que les grilles étaient fermées et que l'on tirait sur la maison
+comme sur un château fort dont on voudrait faire le siége. Je fus
+jusqu'en bas et j'appris qu'il y avait un passage ouvert sur la rue
+Saint-Honoré; j'y courus. Heureusement, je vis mon père, qui, me
+trouvant dans cet état, me fit remonter et remonta avec moi; mais ce ne
+fut que pour un moment, car on appelait tous les hommes aux armes; l'on
+venait les chercher jusque dans les maisons, et quoique nous fussions au
+cinquième étage, il craignait d'y attirer ces furieux; il n'eut que le
+temps de me dire que la section de mon mari était aux Champs-Élysées. Je
+rapportai ma pauvre enfant, qui avait trouvé moyen de sortir de son
+berceau et pleurait au haut de l'escalier. Son grand-père avait pris un
+fusil, mais il m'avait promis de ne pas quitter la rue Saint-Honoré tant
+que cela lui serait possible, ou du moins les alentours de la
+Cour-des-Morts. C'était ainsi qu'on appelait le côté que nous habitions;
+il n'était, hélas! que trop bien nommé en ce moment, car c'était là
+qu'il y avait le plus de malheurs. Marianne avait eu la précaution
+d'aller chercher du pain et des provisions dès le matin, prévoyant bien
+que plus tard elle trouverait les boutiques fermées. C'est en sortant
+dans cette intention qu'elle avait rencontré des misérables portant au
+bout des piques la tête de Duvigier et celle de l'abbé de Bouillon,
+qu'elle connaissait très bien et qu'elle voyait souvent à la maison; ce
+furent les deux premières victimes de cette affreuse journée.
+
+Le plus grand tumulte était près de nous, à cause du voisinage des
+Tuileries; ceux qui étaient parvenus à se sauver s'étaient réfugiés
+derrière les grilles, et l'on tirait des deux côtés. Malgré cela
+cependant, la petite Sophie, femme de Michot, trouva le moyen d'arriver
+jusque chez moi avec une de ses amies qui demeurait dans la même maison.
+Ces deux jeunes dames, toutes frêles, toutes mignonnes, étaient d'une
+intrépidité qu'on n'aurait pas supposée à les voir. Une d'elle
+s'intéressait vivement à un officier de service chez le roi, ce qui lui
+causait de grandes inquiétudes. Elles avaient été obligées de passer au
+milieu des boulets, de la fusillade, des dangers de toute espèce, dans
+l'espoir d'apprendre quelque chose. Une personne que Sophie me nomma lui
+avait dit que son mari et le mien avaient failli être massacrés par le
+peuple pour avoir voulu sauver des Suisses; mais qu'il était arrivé du
+renfort, et qu'ils étaient parvenus à enfermer ces malheureux Suisses
+dans l'écurie d'une maison du Faubourg-Saint-Honoré, où ils les
+gardaient avec ceux qui étaient venus à leur aide, ayant dit au peuple
+qu'ils en répondaient. La foule s'était enfin portée ailleurs; nous ne
+sûmes rien de plus sur eux de tout le jour.
+
+Mon père montait de temps en temps; je le vis arriver vers trois heures
+avec un nommé Molin, avocat, de notre connaissance, homme de beaucoup
+d'esprit, qui travaillait aux _Actes des Apôtres_. Ce n'était pas une
+recommandation dans ce moment; il était avec M. Coupigny[61], que je
+connaissais peu alors; il arrivait d'Amérique. Nous accueillions avec
+empressement tous ceux qui se présentaient, car nous espérions toujours
+apprendre quelque chose de nouveau; mais les récits sont si peu fidèles
+dans les premiers instants de trouble! on répète ce que l'on a entendu,
+on accueille ce que l'on désire ou ce que l'on craint; la même
+circonstance se redit de vingt manières différentes: ces versions ne
+servaient qu'à nous alarmer davantage. Coupigny et Molin n'étaient rien
+moins que rassurants ni rassurés, bien qu'ils aient voulu me persuader
+depuis qu'ils n'avaient pas eu la moindre peur; mais c'est toujours
+ainsi lorsque le danger est passé: tout le monde veut y avoir pris part
+ou l'avoir supporté courageusement.
+
+Il y avait à la maison un petit Savoyard, âgé tout au plus de huit ans,
+dont j'avais fait un jockey. C'était un enfant intelligent et dévoué qui
+n'avait peur de rien. Depuis le matin il me tourmentait pour le laisser
+aller du côté des Champs-Élysées, parce qu'il avait entendu dire que
+Monsieur y était.
+
+«--Mais, mon pauvre enfant, tu te feras tuer, lui disais-je, tu vois
+bien que l'on tire des coups de fusil, ça attrape tout le monde.
+
+«--Oh! que non, je passerai entre les jambes des chevaux. N'ayez pas
+peur, Madame.
+
+«--Eh bien, puisque tu veux absolument sortir, va au
+Faubourg-Saint-Germain, chez mes belles-soeurs qui doivent être bien
+inquiètes de nous.»
+
+De ce côté d'ailleurs il ne courait pas autant de danger. Il y alla en
+effet, mais il commença par les Champs-Élysées, ce que je ne sus que le
+lendemain. Toute la soirée il ne fit qu'aller et venir du Carrousel à la
+place du Louvre; il se fourrait partout, il écoutait tout. C'est lui qui
+nous a donné les nouvelles les plus exactes. La fureur et l'aveuglement
+étaient tels, qu'on tuait ceux qui portaient des habits rouges. Ces
+habits ayant été à la mode un an auparavant, beaucoup de personnes en
+avaient encore. Les malheureux restaurateurs auxquels l'on donnait le
+nom de _Suisses_, les concierges des grandes maisons, rien ne fut
+épargné. Il n'était pas possible de faire entendre la moindre raison à
+ces furieux: les hommes sont comme les tigres, lorsqu'ils ont senti
+l'odeur du sang, l'on ne peut plus les arrêter.
+
+Il était aussi très dangereux d'être rencontré en habit militaire; M. de
+Sercilly et M. D...[62] étaient renfermés avec le roi dans la salle des
+députés.
+
+«--Ils seront massacrés, disait cette pauvre petite dame, s'ils
+traversent la place du Louvre en uniforme: mon Dieu, que faire?
+
+«--Nous déguiser toutes les deux en poissardes, lui dit madame Michot,
+et leur porter des habits bourgeois dans nos tabliers.»
+
+Elle lui sauta au cou et se disposa à aller rue Saint-Thomas du Louvre
+chercher des habits pour ces deux officiers. Elle savait que M. D... ne
+voudrait pas quitter son ami, s'il courait quelque danger. On fit ce que
+l'on put pour détourner ces deux têtes exaltées d'un projet aussi
+dangereux, car, malgré leur dévouement, elles pouvaient ne point
+parvenir jusqu'à eux, et, si elles eussent été reconnues, travesties de
+cette manière, elles eussent été perdues. Elles ne voulurent rien
+entendre. La jeune dame courut chercher tout ce qu'il fallait et revint
+habillée avec les vêtements de sa cuisinière. Sophie mit ceux de
+Marianne, qui voulait lui donner les plus beaux et s'indignait fort
+qu'elle voulût prendre son bonnet enfumé. Elles se salirent la figure et
+les mains; malgré cela elles avaient bien de la peine à n'être pas
+jolies.
+
+Elles prirent les allures poissardes le mieux qu'il leur fut possible.
+On jouait encore dans ce temps des pièces de Vadé. Elles se disposèrent
+à partir après avoir mis les habits d'homme dans un mauvais tablier de
+cuisine. Nous les vîmes descendre en frémissant, car en vérité nous ne
+croyions pas les revoir, et cette idée était affreuse. Je dis à mon
+petit Pierre de les suivre de loin et d'attendre pour nous en donner
+quelques nouvelles. Le ciel protégea leur bonne action; elles eurent le
+bonheur, à la faveur du désordre, de parvenir jusqu'à ces Messieurs, par
+des corridors obscurs, et de leur faire savoir l'endroit où elles
+s'étaient réfugiées.
+
+Ce fut M. de Sercilly qui vint le premier et qui fit un signe à son ami.
+Leur changement s'opéra sans inconvénient, mais il s'agissait de
+rapporter les uniformes qui auraient pu mettre sur la trace de ceux
+auxquels ils appartenaient. Les deux amis voulaient absolument s'y
+opposer. Comme on n'avait pas beaucoup de temps pour délibérer, elles
+s'enfuirent en les emportant. Il n'y a pas de doute que, si elles
+eussent été arrêtées en chemin par quelques-unes de ces horribles
+femmes, plus cruelles encore que les hommes, elles eussent été
+massacrées. La Providence veillait sur elles! nous les vîmes revenir
+saines et sauves. Je courus les embrasser; j'en pleurais de joie et je
+sentais mon coeur soulagé d'un grand poids. C'était une crainte de moins,
+il nous en restait encore assez!
+
+J'admirais le courage de l'une de ces dames, mais je blâmais
+l'imprudence de l'autre, qui n'avait pas pour s'exposer à une mort
+presque inévitable un aussi puissant intérêt. Les femmes ont montré dans
+toutes ces funestes occasions une abnégation d'elles-mêmes qui était
+vraiment admirable. Mon petit Pierre m'avait apporté une lettre de mes
+belles-soeurs. On ne connaissait encore aucun détail au
+Faubourg-Saint-Germain; toutes les issues étaient gardées et l'on y
+abordait difficilement. Elles m'écrivaient qu'elles entendaient dire des
+choses qu'elles ne pouvaient croire. Malheureusement il était difficile
+de rien inventer qui ne fût surpassé par une triste réalité. Les places,
+les rues étaient jonchées de morts, la place du Palais-Royal surtout. Il
+faut tirer le rideau sur ces détails; le souvenir de cette journée pèse
+encore sur mon coeur en la retraçant. Nous n'étions pas éloignés
+cependant de tableaux encore plus funestes, car si ce 10 août était une
+fièvre de rage, l'on pouvait au moins vendre cher sa vie; mais les 2 et
+3 septembre on égorgeait de sang-froid des malheureux sans défense, et
+cela a duré trois jours!
+
+Aussi je passerai rapidement sur ces horribles époques, je dirai
+seulement que M. de Sercilly et M. D..., que ces pauvres femmes avaient
+sauvés du danger, au péril de leur vie, se trouvaient alors à
+Sainte-Pélagie. N'étant point sortie de chez moi, je ne savais aucun
+détail précis. Quelques jours après, je priai mon mari de s'en informer,
+autant qu'on pouvait le faire cependant sans se compromettre. On lui dit
+que M. D... avait été vu parmi les morts; un garde national assura qu'il
+l'avait reconnu. Lorsqu'on put aborder les prisons, cette jeune dame,
+qui n'avait encore aucune certitude qu'il eût été arrêté, vint me
+supplier d'y aller avec elle. On lui avait donné des nouvelles directes
+de M. de Sercilly qui était à Sainte-Pélagie, et elle espérait avoir de
+lui quelques éclaircissements. Nous nous assurâmes d'abord de la
+possibilité d'entrer dans cette prison, et nous nous hasardâmes enfin à
+demander M. de Sercilly. Il vint dans une cour où l'on nous avait permis
+de l'attendre; il nous fit un horrible récit de ce qu'il avait vu et
+souffert dans ces affreuses journées, puis il ajouta:
+
+«--Je n'ai pas la certitude que mon ami ait été arrêté en même temps que
+moi; il aura peut-être eu le bonheur de se sauver. Mais il me fit un
+signe qui me confirma ce qui m'avait été dit[63].» Je revins chez moi la
+tête en feu.
+
+«--Si je reste ici, dis-je à mon mari, je deviendrai folle.
+
+«--Mais je le crois bien, tu vas dans un endroit qui ne peut te rappeler
+que d'horribles scènes; ça ne change rien aux événements et cela te fait
+beaucoup de mal: retourne à Lille chez lady Montaigue, si tu le veux.
+
+C'était bien mon projet, mais je ne pus l'exécuter dans ce moment, car
+je tombai très malade. J'étais à peine remise, lorsque Dumouriez arriva
+de la Belgique, et qu'une fête lui fut donnée chez Talma. Julie voulut
+absolument que je ne partisse qu'après, et je lui fis volontiers ce
+sacrifice.
+
+
+
+
+XX
+
+Fête donnée par Talma à Dumouriez, après les conquêtes de la
+Belgique.--Entrée de Marat; ses paroles adressées à
+Dumouriez.--Plaisanterie de Dugazon.--Comment l'on écrit l'histoire.--Le
+siége de Lille.
+
+
+J'ai retrouvé le récit de la fête donnée par Talma, le 16 octobre 1792,
+dans une lettre que j'écrivais le lendemain à madame Lemoine-Dubarry.
+
+À madame Lemoine-Dubarry, à Toulouse.
+
+ «Je ne sais comment vous raconter la scène la plus bizarre et la
+ plus effrayante qui se soit encore vue, je croîs. Pour fêter le
+ général Dumouriez après ses conquêtes de la Belgique, Julie Talma
+ et son mari avaient réuni tous leurs amis dans leur jolie maison de
+ la rue Chantereine. Vergniaud, Brissot, Boyer-Ducos,
+ Boyer-Fonfrède, Millin, le général Santerre, J.-M. Chénier,
+ Dugazon, madame Vestris, mesdemoiselles Desgarcins et Candeille,
+ Allard, Souque, Riouffe, Coupigny, nous et plusieurs autres
+ faisaient partie de cette réunion. Mademoiselle Candeille était au
+ piano, lorsqu'un bruit confus annonça l'entrée de Marat, accompagné
+ de Dubuisson, Pereyra[64] et Proly, membres du comité de sûreté
+ générale. C'est la première fois de ma vie que j'ai vu Marat, et
+ j'espère que ce sera la dernière. Mais, si j'étais peintre, je
+ pourrais faire son portrait, tant sa figure m'a frappée. Il était
+ en carmagnole, un mouchoir de Madras rouge et sale autour de la
+ tête, celui avec lequel il couchait probablement depuis fort
+ long-temps. Des cheveux gras s'en échappaient par mèches, et son
+ cou était entouré d'un mouchoir à peine attaché. Je n'ai pas oublié
+ un mot de son discours, le voici:
+
+ «--Citoyen, une députation des Amis de la Liberté s'est rendue au
+ bureau de la guerre, pour y communiquer les dépêches qui te
+ concernent. On s'est présenté chez toi; on ne t'a trouvé nulle
+ part. Nous ne devions pas nous attendre à te rencontrer dans une
+ semblable maison, au milieu d'un ramas de concubines et de
+ contre-révolutionnaires[65].»
+
+ «Talma s'est avancé et lui a dit:
+
+ «--Citoyen Marat, de quel droit viens-tu chez moi insulter nos
+ femmes et nos soeurs?
+
+ «--Ne puis-je, ajouta Dumouriez, me reposer des fatigues de la
+ guerre, au milieu des arts et de mes amis, sans les entendre
+ outrager par des épithètes indécentes?
+
+ «--Cette maison est un foyer de contre-révolution.»
+
+ «Et il sortit en proférant les plus effrayantes menaces.
+
+ «Tout le monde resta consterné, car on ne doutait pas qu'une
+ dénonciation ne s'ensuivît. Quelqu'un voulut plaisanter, mais il
+ riait du bout des lèvres. Dugazon, qui ne perd jamais sa folle
+ gaîté, prit une cassolette remplie de parfums pour purifier les
+ endroits où Marat avait passé. Cette plaisanterie ramena un peu de
+ gaîté, mais notre soirée fut perdue. Nous avons chanté des romances
+ de Garat; mademoiselle Candeille a touché du piano admirablement,
+ comme à son ordinaire, et le gros Lefèvre a joué de la flûte.
+
+ «Le lendemain, on criait dans tout Paris: _Grande conspiration
+ découverte par le citoyen Marat, l'ami du peuple. Grand
+ rassemblement de Girondins et de Contre-révolutionnaires chez
+ Talma_.
+
+ «Jusqu'à présent, personne n'a encore été arrêté, mais quelle
+ perspective pour ceux qui faisaient partie de cette réunion, et
+ pour le maître de la maison.
+
+ «Adieu.
+
+ «L. F.»
+
+Je fus bien surprise en lisant, il y a quelques années, dans un ouvrage
+intitulé _les Girondins_, les phrases suivantes sur cette soirée:
+
+«On donnait un bal chez mademoiselle Candeille, de qui Talma avait
+emprunté la maison pour y fêter le retour du général Dumouriez. Les
+femmes y étaient costumées à la grecque, et dans une nudité complète.
+Talma animait cette fête, dans laquelle se rencontraient madame Roland,
+mademoiselle Monvel et beaucoup d'autres.»
+
+Alors suit un dialogue fort bizarre, dans lequel Talma dit: «Allons,
+mesdemoiselles, on vous attend pour danser.»
+
+Si l'on eût mieux connu les faits, on n'aurait pu ignorer que Julie
+Talma possédait encore sa jolie maison de la rue Chantereine, dont elle
+faisait trop bien les honneurs pour que son mari eût besoin de
+s'adresser à mademoiselle Candeille, qui, d'ailleurs, n'avait pas de
+maison, et qui, seulement, était au nombre des invités.
+
+On devait faire de la musique, et tous les artistes se firent un plaisir
+d'être agréables à Julie dans cette soirée. Les dames n'y étaient pas en
+costume romain ni grec, attendu que nous étions en 1792, et que ces
+modes ne furent adoptées qu'au temps du Directoire, et au commencement
+du Consulat, en 1797, par mesdames Tallien, Beauharnais, Regnault de
+Saint-Jean-d'Angély et autres femmes élégantes qui donnaient alors le
+ton. L'_immodestie_ de ce costume ne se fit donc pas remarquer dans
+cette réunion. Il n'y eut point de bal, et madame Roland ne s'y trouvait
+pas. Talma ne put donc dire: «_Venez, mesdemoiselles, on vous attend
+pour danser_.» Mademoiselle Monvel avait alors quatre ans, et madame
+Roland m'a toujours paru peu disposée à la danse. D'ailleurs madame
+Roland venait rarement chez Talma, et je ne l'y ai même vue qu'une seule
+fois.
+
+Les paroles adressées par Marat à Dumouriez furent imprimées le
+lendemain dans l'_Ami du peuple_, mais le citoyen Marat se garda bien de
+publier la réponse de Talma et celle de Dumouriez.
+
+Le jour des funérailles de Marat, on arrêta Dugazon et il passa la
+journée au corps-de-garde du Palais-Royal. On le remit le soir même en
+liberté. Lorsqu'il s'informa du sujet pour lequel on l'avait arrêté, on
+lui dit qu'il n'était pas digne d'assister à l'apothéose de ce grand
+homme.
+
+J'ai été témoin oculaire de tous les faits que je raconte, et je défie
+qu'on puisse les démentir. Je puis avoir mal jugé, mais les lettres que
+j'écrivais étaient le récit fidèle de ce qui s'était passé sous mes
+yeux. Ne voulant pas répéter ce que d'autres ont déjà dit, beaucoup
+mieux sans doute, j'ai parcouru toutes les anecdotes contemporaines, non
+celles de l'Empire (qui ne les connaît, bon Dieu!): on les a commentées
+de toutes les façons. La plupart des témoins et des acteurs existent
+encore, et les faits sont trop récens pour qu'on puisse se tromper, à
+moins qu'on ne le veuille absolument. Mais, lorsqu'on remonte aux temps
+de la République, du Directoire, même du Consulat, tous ces noms doivent
+être bien surpris de se trouver ensemble. On réunit des gens qui ne se
+sont jamais connus, et on est étonné de trouver dans cette galerie de
+tableaux, que l'on fait dater de 1792, des femmes qui n'existaient déjà
+plus, et d'autres qui n'existaient pas encore. Mesdemoiselles Luzy,
+Arnould, Guimard, étaient déjà des douairières; mademoiselle Olivier
+était morte. Enfin, on se contente des faits matériels, tout le reste
+est d'invention, ou bien pris au hasard dans ce qu'on a entendu
+raconter, comme on raconte les choses que l'on n'a pas vues. On fait un
+joli roman qui a d'autant plus d'intérêt, que ce sont des gens d'esprit
+qui l'écrivent.
+
+La plupart des détails dont je parle se retrouvent dans des ouvrages
+sérieux, et ce serait le cas de dire: «_Voilà comme on écrit
+l'histoire!_» si les faits politiques et militaires ne se recueillaient
+dans les pièces authentiques et dans le _Moniteur_.
+
+Mais, par le temps qui court, bien heureuses sont celles qui, par le
+nom, la fortune ou la beauté n'ont pas été assez célèbres pour qu'on
+s'en souvienne, car ce n'est pas toujours avec indulgence ni même avec
+vérité qu'on les reproduit sur la scène du monde.
+
+J'étais encore sous l'impression des tristes événements qui venaient de
+s'accomplir, lorsque je partis pour Lille où je devais donner des
+concerts. Des émotions nouvelles m'attendaient. J'en adressai le récit à
+madame Lemoine.
+
+À madame Lemoine-Dubarry, à Toulouse.
+
+ Lille, ... octobre, 1792.
+
+ «Chère madame Lemoine,
+
+ «Lorsque vous recevez une lettre de moi, vous devez dire: Allons,
+ elle s'est encore trouvée dans un nouvel événement. Mais pourquoi
+ ne reste-t-elle pas tranquille à Paris?... Tranquille! cela vous
+ est bien aisé à dire. Que l'on voyage ou que l'on reste chez soi,
+ ne doit-on pas toujours s'attendre à voir des choses qui sortent de
+ l'ordre habituel? Il faut convenir que nos pères ont été bien
+ heureux de n'en avoir pas vu de semblables de leur temps! Les
+ chanteurs ne sont-ils pas devenus des peuples nomades? Enfin, pour
+ en finir de mes doléances, je vous dirai donc que j'arrive du siége
+ de Lille, car mon génie malfaisant me conduit toujours où il y a
+ des dangers à courir. Cependant j'étais déjà depuis quelque temps à
+ Lille, lorsque ce siége nous est arrivé tout d'un coup, et c'est
+ bien le cas de dire, comme une bombe, car il me semble qu'on ne s'y
+ attendait pas le moins du monde; cependant on s'y est bientôt
+ accoutumé. Dans le premier moment, les boulets rouges nous ont un
+ peu surpris, mais ensuite on les prenait sur une poêle à frire ou
+ sur toute autre machine en tôle, après qu'ils avaient un peu
+ tourbillonné; c'est de cette manière qu'on les empêchait d'éclater.
+ Vous voyez que voilà une nouvelle découverte dont je ne me doutais
+ pas; faites-en votre profit, s'il vous arrive jamais, ce dont Dieu
+ veuille bien vous garder, de vous trouver au milieu d'un siége. Je
+ vous prie de croire que ce n'était pas moi qui les prenais ainsi;
+ je n'en ai été que le témoin oculaire.
+
+ «On commençait cependant à se lasser un peu de cette manière de
+ vivre, et l'on murmurait tout bas; mais le général Menou a fait
+ proclamer que le premier qui parlerait de se rendre serait pendu.
+ Après cet avis amical, personne n'a osé dire sa façon de penser. Il
+ faut pourtant que je vous raconte cela un peu plus en détail, car
+ lorsque le danger est passé la gaîté revient. Comme je vous l'ai
+ dit, l'on ne s'attendait à rien, lorsque tout à coup nous apprenons
+ que l'armée des Autrichiens s'avance par la route de Tournay.
+ Aussitôt on s'enquiert pour avoir chevaux, voitures, chariots, afin
+ de pouvoir quitter la ville, où les femmes, les enfants, les
+ vieillards devenaient des bouches inutiles et ne faisaient
+ qu'augmenter le danger. Mais ces hommes qui spéculent toujours,
+ pour s'enrichir, sur les malheurs publics, mirent un prix tellement
+ élevé aux moyens de transport, qu'il fut impossible à beaucoup
+ d'habitans de céder à des prétentions aussi exagérées. Ceux qui
+ avaient des bijoux, de l'argenterie, voulurent les vendre pour se
+ procurer de l'argent; mais les objets qu'on aurait achetés à un
+ prix passable quelques jours auparavant, étaient dépréciés, et l'on
+ offrait à peine un quart de leur valeur; enfin nous apprenons que
+ l'armée approche et que l'on va commencer l'assaut: jugez de notre
+ effroi. On nous fait espérer cependant que l'on pourra sortir par
+ la porte opposée, mais nous n'en avons pas le temps. Les premiers
+ boulets lancés, le peuple se réunit en tumulte sur les places. Les
+ familles se sauvent dans les caves sans avoir pu se munir des
+ choses les plus nécessaires; quelques personnes arrivent avec des
+ vivres et des vêtements qu'ils ont emportés à la hâte. C'est là que
+ j'ai vu la véritable égalité dont on nous parle si souvent; le
+ malheur réunit tout, rapproche les distances. Pauvre et riche
+ s'entr'aidaient, car chacun courait les mêmes dangers, et l'on se
+ donnait les uns aux autres les choses dont on manquait. Si l'on
+ apportait un blessé, c'était à qui s'empresserait de le secourir;
+ on déchirait son linge pour étancher son sang, pour faire de la
+ charpie. Si quelqu'un disait: «Je n'ai pas telle chose.--La voici,»
+ répondait aussitôt un autre. Les habitants d'un hôtel qui était en
+ feu recevaient l'hospitalité d'une pauvre famille; des enfants, des
+ vieillards étaient abrités dans une maison somptueuse qu'ils
+ n'auraient peut-être pas osé espérer un secours quelques semaines
+ auparavant. Pourquoi le monde n'est-il pas toujours ainsi?
+
+ «Un jour que l'on se croyait plus tranquille, le bombardement
+ sembla vouloir redoubler. L'on ne pouvait imaginer à qui l'on
+ devait cette nouvelle calamité lorsqu'on espérait que le siège
+ était près de finir. Nous sûmes quelques jours après que
+ l'archiduchesse d'Autriche était venue déjeuner au
+ quartier-général, et que cela avait ranimé le courage des troupes.
+ On appela cette journée le _déjeuner de l'archiduchesse_!
+
+ «Comment une femme ne pensa-t-elle pas que des vieillards, et des
+ mères de famille pouvaient succomber dans cette affreuse matinée?
+ Mais la courageuse résistance de nos soldats et la fermeté du
+ général Menou les forcèrent à lever le siége.
+
+ «Milady Montaigue me presse de venir passer quelque temps avec elle
+ pour me reposer de toutes ces émotions. Son mari nous cherche une
+ habitation dans les environs de Boulogne-sur-Mer, dans un endroit
+ écarté et tranquille, s'il en est par le temps qui court. Pensez un
+ peu à vos amis, et écrivez-leur plus souvent.
+
+ «L. F.»
+
+
+
+
+XXI
+
+Je vais à Boulogne-sur-Mer.--Rencontre d'un détachement de l'armée
+révolutionnaire.--L'hôtel de la Bergère dans un bois.--Je vais en Écosse
+avec lady Montaigue.--Montagnes d'Écosse, grotte de Fingal, dite des
+_Géants_.--Retour.--Aventure à Dunkerque.
+
+
+C'était donc après le siège de Lille, au mois de novembre, je crois, que
+j'allai à Boulogne-sur-Mer rejoindre lady Montaigue. J'avais un
+cabriolet de louage et je pris des chevaux de poste. Arrivée vers six
+heures du soir dans un petit bourg, j'y trouvai un détachement de
+l'armée révolutionnaire. Ces militaires avaient fait un tel ravage dans
+toutes les hôtelleries, que les aubergistes avaient ôté leurs enseignes
+et fermé leurs maisons; ils ne recevaient plus de voyageurs, et on ne
+pouvait avoir des chevaux à la poste. Je demandai en vain que l'on me
+donnât à coucher ou que les mêmes chevaux me conduisissent après s'être
+reposés; je ne pus rien obtenir.
+
+--Ce ne serait pas un grand service à vous rendre, me dit le maître de
+la maison, que de vous donner à coucher, car une jeune femme et un
+enfant ne leur en imposeraient guère. Vous pourriez ne pas _vous en
+trouver la bonne marchande_ (je n'ai pas oublié le terme); avec ça que
+vous êtes bien élégante: cachez donc votre montre et votre chaîne.
+
+--Mais, monsieur, que voulez-vous que je fasse ici dans la rue? Il y a
+de l'inhumanité à me laisser courir un tel danger.
+
+--Attendez, on va tâcher de trouver un cheval pour votre voiture.
+
+Un gros paysan, qui était devant la porte, me dit:
+
+--Je vous mènerais ben, moi, ma p'tite citoyenne, mais mon cheval est
+déjà si fatigué, qu'il n'pourra aller plus loin qu'chez nous, à l'hôtel
+_de la Bergère_: c'est une petite lieue. Vous y coucherez, et demain
+nous partirons dès le matin pour Boulogne.
+
+Il n'y avait pas à hésiter; je lui donnai ce qu'il me demanda, et je le
+priai de partir le plus tôt possible, car les soldats qui étaient sur la
+place regardaient déjà de travers la muscadine, et je n'étais pas trop
+rassurée. Ma pauvre petite fille, fraîche comme une rose, imprévoyante
+du danger, dormait à mes côtés. Enfin le paysan mit son cheval à la
+voiture, et nous partîmes. J'avais pour tout bagage un sac de nuit; mais
+cela suffisait pour un trajet aussi court. Comme me l'avait fait
+observer judicieusement le maître de poste, j'étais une trop élégante
+voyageuse pour un pareil temps: c'est pourquoi tout me faisait peur. Je
+vis que mon conducteur ne prenait pas la grande route et qu'il allait à
+travers champs pour gagner une forêt.
+
+--Mais, lui dis-je timidement, il me semble que nous nous éloignons
+beaucoup du chemin et que cela nous fera faire un long détour.
+
+--Oh! nenni, nous prendrons par les traverses.
+
+À cette époque, nous ne lisions que les romans d'Anne Radcliffe, et les
+mélodrames de l'Ambigu étaient pleins de voleurs et d'assassins,
+d'auberges au milieu des forêts, et dans lesquelles la servante montrait
+au public des objets ensanglantés; on n'y voyait que trappes sous les
+lits, des brigands aux manches retroussées, à la barbe noire, et dont la
+ceinture était garnie de poignards et de pistolets. Ils n'étaient pas,
+comme Fra-Diavolo, couverts _de manteaux du velours le plus beau_.
+Certainement l'auberge de _la Bergère_ était bien la chose du monde la
+plus effrayante et la plus semblable à toutes les forêts périlleuses. Il
+n'y manquait que la petite servante qui sauve toujours le beau jeune
+homme; quant à l'hôtesse, elle était fort peu gracieuse. Elle prit un
+mauvais bout de chandelle et me fit monter une espèce d'échelle qu'elle
+appelait un escalier, et nous introduisit dans une soupente qu'elle
+décorait du nom de chambre; elle me montra ensuite un lit n'ayant qu'un
+matelas de paille, et fut chercher deux draps de grosse toile grise; il
+y avait dans cette soupente une cheminée énorme tout à fait moyen-âge,
+une table boiteuse et deux chaises dépaillées.
+
+--Ne pourrais-je, lui dis-je, avoir du feu et une lampe de nuit?
+
+--Je vais vous apporter un fagot; mais nous n'avons pas d'autre lampe
+que celle de notre cuisine.
+
+--Eh bien! alors, une chandelle.
+
+--Pardi! vous n'en avez pas besoin pour dormir.
+
+Je comptais bien ne pas me coucher ni même me déshabiller. J'enveloppai
+ma fille dans la couverture et la posai sur le lit; pendant ce temps
+elle chantait. Mon Dieu! me disais-je, s'ils me tuaient, que
+feraient-ils de cette pauvre enfant?
+
+L'hôtesse remonta pour me demander si je voulais manger; je n'en avais
+pas grande envie; cependant je lui dis de m'apporter quelque chose.
+L'enfant mangea de bon appétit et s'endormit comme dans un bon lit. Je
+m'efforçai de lire un livre que j'avais emporté, mais je ne pus y
+parvenir. Nous étions au-dessus de la cuisine, et le plancher mal joint
+me laissait presque apercevoir ce qui s'y passait. Je vis arriver des
+gens qui criaient, juraient; ils étaient peut-être deux ou trois, mais
+je me figurai qu'il y en avait au moins une douzaine. J'étais comme les
+poltrons à qui la peur double les objets. Cela dura assez long-temps;
+enfin ils finirent sans doute par s'endormir, car le bruit cessa. J'en
+fus quitte pour un peu de frayeur et pour mes visions de mélodrame: ce
+qui prouve que notre imagination (cette folle de la maison) nous crée
+des fantômes pour nous donner la peine de les combattre. Je fus sur pied
+la première, et je pressai mon gros paysan, que j'avais pris pour un
+chef de brigands, de mettre son cheval à la voiture, et je partis.
+J'arrivai à Boulogne, et je fis bien rire avec mes tribulations de
+l'hôtel de _la Bergère_.
+
+Milord et milady Montaigue, étant forcés d'aller passer quinze jours en
+Écosse pour régler quelques affaires, je partis avec eux.
+
+Je me faisais un grand plaisir de voir les montagnes d'Écosse, et
+surtout cette grotte de cristallisation où les yeux se fatiguent à
+découvrir les objets qui se multiplient à mesure qu'on les fixe. Le
+ciseau du sculpteur, le pinceau du peintre le plus habile, ne pourraient
+qu'imparfaitement les imiter. Comment rendre la délicatesse de ce
+travail de la nature, ces arceaux, ces portiques, ces colonnes, ces
+découpures, qui ont dû servir de modèles aux hommes, lorsqu'ils ont
+voulu construire les premiers temples? Plus on examine avec attention,
+plus on y découvre de chefs-d'oeuvre nouveaux.
+
+C'est dans ces montagnes d'Écosse qu'on aime à lire les poésies
+d'Ossian. J'avais avec moi les traductions de Baour de Lormian et les
+imitations de Chénier sur les chants de Morven, de Selma. À l'âge que
+j'avais alors, l'imagination est si fraîche et si brillante, qu'elle
+nous identifie aux lieux où nous sommes! La poésie, la musique, nous
+électrisent, et l'on se sent transporté au-delà de soi-même. Je conçois
+que, l'imagination ainsi excitée, les arts puissent enfanter des
+chefs-d'oeuvre!
+
+Je fus bientôt ramenée sur la terre par une lettre que je reçus de
+France. On nous apprenait les mesures sévères adoptées non-seulement
+contre les émigrés, mais contre leurs familles, et le temps limité qu'on
+accordait pour rentrer en France. Je ne me serais jamais consolée d'une
+inconséquence qui aurait pu compromettre la tranquillité de mes parents;
+je me décidai donc à partir sur-le-champ. Comme mes amis avaient terminé
+leurs affaires et qu'ils craignaient d'ailleurs de trouver quelque
+difficulté à rentrer eux-mêmes à Boulogne, où ils comptaient se fixer
+quelques années, nous revînmes ensemble, et le frère de lady Montaigue
+nous accompagna. Par le plus grand bonheur, mon absence fut inaperçue.
+Boulogne, dans ce moment, était la ville où l'on pouvait le plus
+facilement aller et venir, sans être presque remarqué.
+
+Nous passâmes par Dunkerque; mais les événements marchaient avec une
+telle rapidité, que nous trouvâmes déjà les esprits changés.
+
+Nous comptions rester quelques jours à Dunkerque, pour voir le port et
+la ville, dont alors le commerce était renommé. La foire de Dunkerque
+attirait beaucoup de marchands étrangers: nos messieurs nous proposèrent
+d'aller au spectacle; mais, comme il y avait un acteur en
+représentation, il fui impossible de trouver des places, lis allaient
+revenir sans avoir pu en obtenir, lorsque M. de Lermina, une des
+personnes importantes de la ville, sachant que c'était pour des dames,
+offrit sa loge, qui, donnant positivement sur la scène, était très en
+vue. Nous fîmes une espèce de toilette; nous avions des robes de crêpe
+noir, c'était la mode alors, avec des écharpes jaunes qui faisaient le
+tour de la taille et se nommaient _à la Coblentz_; nous étions coiffées
+d'une pointe de fichu en crêpe blanc, qui venait faire un noeud sur le
+côté; j'avais arrangé cette espèce de turban sur mes cheveux et sur ceux
+de lady Montaigue.
+
+À notre entrée dans la loge, chacun ne manqua pas de demander quelles
+étaient ces deux dames élégantes (car on appelait déjà ainsi la toilette
+la plus simple, surtout en province). On vit bien que ma compagne était
+Anglaise; quant à moi, je fus prise pour une chanteuse italienne, ou
+pour une Française qui _rentrait_: en cela ils ne se trompaient pas
+trop. Après nous avoir bien regardées, on s'avisa de penser à ce fichu
+noué sur le côté, et l'on se mit à crier: «_À bas la cocarde blanche_!»
+
+Je me doutais si peu que ces cris s'adressaient à nous, que j'avançai la
+tête pour voir à qui l'on en voulait. Le propriétaire de la loge,
+s'apercevant que nous ne nous doutions de rien, vint pour nous prévenir
+de ce qui se passait. Qu'on juge de notre surprise! Le parterre
+regardait cette pantomime assez tranquillement, en voyant mon
+empressement à dénouer mon fichu; je leur montrai ensuite que ce n'était
+nullement une cocarde, et on applaudit à ma docilité. Lorsque je voulus
+détacher celui de lady Montaigue, les messieurs qui étaient avec nous
+m'arrêtèrent le bras pour s'y opposer; et parlèrent vivement à M. de
+Lermina. Alors les cris recommencèrent: «_À bas! respect à la loi_!»
+Cette dame arracha son fichu avec humeur. Nous sortîmes de la loge, et
+je crois qu'il était temps. Quelques mois plus tard, cette affaire eût
+pu devenir plus sérieuse.
+
+Nous partîmes le soir même, et je ne fus plus tentée d'employer mes
+talents pour la coiffure, tant que je fus en voyage.
+
+FIN DU TOME PREMIER.
+
+
+
+
+NOTES
+
+
+[1: M. Lemazurier, lorsqu'il fit imprimer ses _Fastes de la
+Comédie-Française_ m'avait demandé quelques détails sur mon grand-père.
+Un trop prompt départ pour Londres m'empêcha de lui donner ces
+renseignements, et j'en ai eu depuis beaucoup de regret. J'eusse évite à
+M. Lemazurier les erreurs dans lesquelles il est tombé sans le vouloir.
+Le père de mon aïeul n'était point, comme le dit M. Lemazurier, dans les
+cent-suisses du roi; il était officier de bouche, et c'était une charge
+qui s'achetait. Mon aïeul se trouvait tellement honoré de la sienne,
+qu'il déshérita son fils pour avoir dérogé en prenant le parti du
+théâtre.]
+
+[2: Le père de madame Saint-Huberty était frère de mademoiselle Clavel.]
+
+[3: C'est cette circonstance [que j'aurais pu payer cher] qui me jeta
+dans l'illustre famille des Miromesnils.]
+
+[4: Le prince Max, devenu roi de Bavière, était le souverain le meilleur
+et le plus populaire. Lorsqu'en 1831 je fus à Bade, pendant la saison
+des eaux, avec ma petite Nadèje, cette enfant excita, comme partout, un
+vit intérêt. Le roi de Bavière voulut la voir, et lorsqu'il apprit que
+j'étais la nièce de son ancien gouverneur, il m'envoya son chambellan
+pour me prier de venir au château avec mon intéressante élève. Il
+m'adressa les choses les plus obligeantes sur mon oncle, s'informant
+avec bienveillance de tout ce qui lui était arrivé «Je lui dois, dit-il
+au prince de Wissembourg qui se trouvait là, ce que je sais de
+mathématiques, mais il s'est souvent plaint de moi pour le reste.
+C'était un homme de mérite que votre oncle, madame, sévère; mais bon. Je
+regrette qu'il n'ait pas vécu assez long-temps pour que j'aie pu lui
+prouver que _ce jeune fou de prince Max_ faisait un grand cas de lui.
+Mais dans ce malheureux temps nous étions tous dispersés.»]
+
+[5: On veut toujours voir les grands hommes posés sur un piédestal, le
+général à la tête d'une armée, l'orateur à la tribune, l'auteur sur le
+théâtre. Voyons-les donc quelquefois en robe de chambre; dans leur
+intérieur. S'il n'y a pas un grand homme pour son valet de chambre, en
+est-il beaucoup pour sa femme?]
+
+[6: Dans un ouvrage qui a paru il y a deux ans, voici comme on s'exprime
+sur cette femme intéressante, après avoir parlé long-temps de Talma:
+
+«Une femme spirituelle et riche vint combler le déficit, apportant au
+grand acteur quarante mille livres de rente. Cette affaire s'arrangea
+chez mademoiselle Contat; je dis _affaire_, car l'aimable prétendue
+avait au moins vingt ans de plus que son mari.» Il y a là une grande
+erreur de date, qu'il est facile de rectifier, pour l'honneur même de
+Talma; car, s'il eut épousé à vingt-huit ans, une femme de cinquante
+ans, parce qu'elle avait quarante mille livres de rente, qu'il l'eut
+quittée après cinq ans de mariage, lorsqu'il lui en restait à peine six;
+ce procédé eût été peu délicat, et je lui rends trop de justice pour le
+penser.
+
+Julie est morte en 1808, dix ans après son divorce, à l'âge de
+cinquante-trois ans, elle en avait donc trente-sept en 90, lors de son
+mariage; et elle était assez bien encore, pour qu'elle put se croire
+aimée pour elle-même. Au reste, si mademoiselle Contat a été pour
+quelque chose dans cette affaire, il paraît que les dames de la
+Comédie-Française prenaient beaucoup de part aux liens contractés par
+Talma, car mademoiselle Raucourt, de son côté, avait fait tout son
+possible pour empêcher son second mariage avec madame Petit-Vanhove;
+elle prévoyait sans doute que Talma ne serait pas plus fidèle que par le
+passé.
+
+Mais madame Petit était veuve, mère, maîtresse de ses actions; et les
+conseils d'une amie ne purent avoir assez d'influence pour la faire
+renoncer à un projet formé de longue date.
+
+Quant à Julie, je trouve qu'il est peu généreux de parler avec cette
+légèreté, d'une personne qui a tant souffert, et qui le méritait si Peu!
+perdre à la fois son mari, sa fortune et ses enfants!... Le malheur est
+si respectable, qu'il est des sujets qu'il devrait interdire.]
+
+[7: Dans les mémoires que l'on a écrits sur cette famille, on dit que le
+comte Guillaume avait beaucoup d'esprit. C'est une étrange erreur. Le
+comte Jean et Mademoiselle Chon étaient les seuls qui méritaient cette
+réputation.]
+
+[8: Il y avait dans la famille des Dubarry, comme dans toutes les
+familles nombreuses, des parents éloignés qu'ils ne connaissaient pas,
+et dont les filles en se mariant avaient changé de nom; la plupart de
+ces collatéraux ne tardèrent pas à se montrer lorsque la puissance de la
+favorite fut connue.]
+
+[9: Comme madame Lemoine n'est pas un personnage historique, qu'elle a
+toujours évité ce qui pouvait la faire paraître avec trop d'éclat sur la
+scène du monde, à cette époque surtout, où sa famille n'était que trop
+en vue, on lui a presque toujours donné ce nom de _Lemoine_ jusqu'à son
+mariage avec le comte Guillaume].
+
+[10: J'ai vu le comte Jean en 1789. Il était alors très vieux.]
+
+[11: J'ai entendu raconter tous ces détails quand j'étais à Toulouse
+avec madame Saint-Huberty].
+
+[12: C'était bien long-temps après la mort de Louis XV].
+
+[13: Il périt en 1793. Moins heureux que son frère, parmi les nombreuses
+beautés auxquelles il avait prodigué ses soins et son or, aucune ne se
+trouva près de lui à cette époque désastreuse. Il avait 82 ans,
+lorsqu'il fut conduit au tribunal révolutionnaire de Toulouse. Il
+supporta son sort avec beaucoup de courage].
+
+[14: Femme de Molé du Théâtre-Français.]
+
+[15: Il a été parlé dans divers ouvrages de la fête qui fut donnée à
+madame Saint-Huberty à Marseillle. Voici ce qu'on lit dans la
+correspondance de Grimm. «Les dames les plus distinguées de la ville
+formaient son cortège et montèrent avec elle sur une gondole portant le
+pavillon de Marseille, qui était entourée de deux cents chaloupes
+chargées de personnes de toutes les classes. Le peuple, accouru en
+foule, dansait sur le port; il y eut des joutes où elle couronna le
+vainqueur, qui lui fit hommage de sa couronne; à sa sortie de la
+gondole, elle fut saluée par une salve d'artillerie, enfin ce fut
+véritablement la fête de la Reine des Arts.»]
+
+[16: Il fallait qu'elle eût dans ses manières quelque chose de bien
+imposant, car je n'ai jamais pu me décider à dire: «_Ma tante_», en lui
+parlant, tant je la trouvais d'une nature supérieure à la mienne.]
+
+[17: Grimm.]
+
+[18: Voici ce qu'on lit à ce sujet dans la correspondance de Grimm:
+
+«La fille du célèbre Quinault (l'auteur des poëmes de nos premiers
+opéras) était une femme célèbre, chez laquelle se réunissaient toutes
+les sommités de la noblesse de son temps; elle portait le cordon de
+Saint-Michel, à raison d'un superbe motet qu'elle avait composé pour la
+chapelle de Marie Lesczinska. C'était la première femme à qui on eut
+donné le cordon noir, dont on a gratifié depuis madame Saint-Huberty.
+
+«La duchesse de Bouillon, la princesse de Soubise, le grand prieur
+d'Auvergne, le vidame de Vassé, le comte d'Estaing, le duc de Penthièvre
+(Petit-fils de Louis XIV), se rencontraient chez mademoiselle Quinault.
+Elle avait été chanteuse à l'Opéra; son grand-père avait été ennobli par
+le feu roi. Lors de sa mort, les premiers princes du sang envoyèrent
+leurs équipages et leurs premiers officiers à son enterrement.»]
+
+[19: Après la mort de ce domestique, on a trouvé les enveloppes qu'il
+avait cachées dans sa malle.]
+
+[20: On ne prévoyait pas alors que M. de Cazalès dût jouer un si grand
+rôle à l'Assemblée Constituante; et je ne me doutais guère, lorsque
+j'écrivais ceci, que cet homme, si indolent, si distrait, et dont je me
+moquais, deviendrait, peu d'années après, un homme aussi célèbre.]
+
+[21: On n'était point accoutumé alors à ce luxe de spectacle, de
+costume, de changements à vue. Un palais, une chambre de Molière, une
+forêt, un hameau, quelquefois une prison, formaient tout le matériel des
+décorations. Dans la tragédie, un costume de satin blanc à bandes rouges
+pour les Romains, une cuirasse, un dessous de buffle et un casque pour
+les chevaliers, un habit espagnol, un ridicule costume turc, c'était là
+tout ce qui composait la garde-robe des acteurs de province et même de
+Paris.
+
+Lorsque je suis arrivée à Paris, en 1789, l'Amour, de _Psyché_, avait
+encore des bas et une culotte de taffetas couleur de chair, avec des
+boucles de jarretières en pierreries, et des souliers noirs brodés de
+paillettes. Bans le _Jugement de Midas_, opéra de Grétry, Apollon
+tombait des nues poudré à frimats.]
+
+[22: C'est sans doute ce combat d'arlequin avec le dindon qui a donné
+l'idée de celui des _Petites-Danaïdes_ où Potier était si plaisant].
+
+[23: Il ne partit qu'en 1792.]
+
+[24: M. de Cazalès était l'homme le plus distrait qu'il fût possible de
+rencontrer.]
+
+[25: Beau-Frère de Casimir-Perrier.]
+
+[26: Parent du comte Jean Dubarry.]
+
+[27: M. de Catelan, depuis pair de France, avocat-général au Parlement
+de Toulouse, fut un des premiers qui protesta contre l'impôt. Lorsqu'il
+fut envoyé au château de Lourdes, le peuple détela sa voiture pour
+l'empêcher de partir. Il fut obligé de haranguer la foule afin qu'on lui
+permît de ne pas se révolter contre les ordres du gouvernement. Quelques
+années après il fut brûlé en effigie par ce même peuple qui l'avait
+porté en triomphe. M. Millin disait à une dame de ses amies: «Où est le
+temps où il ne brûlait que pour vous!» Lorsque les parlements
+protestèrent contre l'impôt territorial, il parut des caricatures fort
+amusantes. Tous les parlements y étaient enrégimentés; ceux de Bordeaux,
+de Toulouse de Dijon, de Grenoble, plus renommés pour leur courage,
+poussaient les autres, la baguette dans les reins, afin de les empêcher
+de reculer.]
+
+[28: Il est à remarquer que ce sont souvent leurs plus faibles ouvrages
+auxquels les auteurs donnent la préférence, comme les mères montrent le
+plus de tendresse au plus laid de leurs enfants.]
+
+[29: Madame Raimond].
+
+[30: Soeur de Marie-Antoinette].
+
+[31: Fistum était maître de chapelle de la cour, il avait l'entreprise
+des concerts des trois principales villes de la Belgique. Bruxelles,
+Anvers et Gand. C'était un homme de beaucoup de talent].
+
+[32: Célèbre général du temps de la révolution de la Belgique].
+
+[33: Frère du marquis de Sillery.]
+
+[34: Officier distingué et homme de lettres.]
+
+[35: Dans une comédie du temps (_l'École des Pères_, de M. Peyre). un
+père reproche à son fils de se présenter avec cet indécent gilet et
+cette bigarrure.]
+
+[36: Coiffeur de la reine dans le genre gracieux.]
+
+[37: J'ai vu avec étonnement que madame la duchesse d'Abrantès, qui cite
+M. Millin comme un homme de sa société intime, ne lui fasse jamais dire
+que des choses insignifiantes.]
+
+[38: La femme de l'auteur de _Tamas Kouli-Kan_, et de plusieurs
+traductions d'opéras italiens.]
+
+[39: Le comte de Tilly s'est brûlé la cervelle à Bruxelles sous la
+Restauration.]
+
+[40: Nous ne connaissions point alors cette expression de dialogue ou de
+situation rendue par un instrument qui peint tout un sujet, et dont M
+Berlioz nous a développé les moyens avec un rare talent; il est poète,
+il est dramatique dans ses compositions, et vous fait éprouver une
+émotion qui vous identifie avec le sujet.]
+
+[41: Je revis M. de Rouhaut à Tournay, lorsque l'émigration n'était pas
+encore hostile, et cela me rappelle un trait assez plaisant. On jouait
+_Richard-Coeur-de-Lion_. Cette pièce était toujours celle que préférait
+la ferveur des royalistes. Quand l'acteur chanta
+
+ Ô Richard, ô mon roi,
+ L'univers t'abandonne;
+
+l'enthousiasme monta à un tel point d'exaspération, que ces messieurs
+franchirent le théâtre, M. de Rouhaut à leur tête, en criant: «Oui, nous
+le délivrerons!» Et ils emportèrent en triomphe l'acteur qui jouait le
+rôle de Richard. Il put dire comme arlequin dans _La vie est un songe_:
+
+ Et sous cet habit mince,
+ Jouissons un moment du plaisir d'être prince.
+]
+
+[42: Il a péri en 1795. On jouait une de ses pièces le jour même où il
+fut conduit à l'échafaud.]
+
+[43: Madame Lemoine ne pouvait souffrir Mirabeau, mais elle aimait
+beaucoup son frère.]
+
+[44: On venait de publier les _lettres à Sophie_.]
+
+[45: C'est dans cette maison qu'il est mort. Je m'étonne qu'un grand
+souvenir ne se soit pas attaché à cette habitation. La maison où meurt
+un homme célèbre vaut bien une de ces ruines que l'on va chercher si
+loin.]
+
+[46: On sait qu'à cette époque les princes et beaucoup du personnes de
+la cour étaient sortis de France].
+
+[47: C'est le premier nom du théâtre de la rue de Richelieu.]
+
+[48: Valois était du nombre des acteurs de province que l'on avait fait
+venir à l'ouverture du théâtre, avant que la séparation des acteurs du
+faubourg Saint-Germain y eût appelé Talma. Valois avait du talent: aussi
+ne voulut-il pas rester en double et retourna-t-il en province.]
+
+[49: On y joua plusieurs ouvrages du même autour, _l'Orpheline, la
+Joueuse, Charles et Caroline_, où Michot était parfait, ainsi que M. et
+madame Saint-Clair.]
+
+[50: J'étais alors fort jeune et la plupart d'entre eux étaient déjà
+d'un âge mûr.]
+
+[51: M. Samson, du Théâtre Français.]
+
+[52: À cette époque, il y avait encore un parterre sans claqueurs; si
+l'on formait une cabale, le bon goût en faisait bientôt justice.]
+
+[53: Henri Monnier a marché sur ses traces avec beaucoup de bonheur.]
+
+[54: Il est des réponses qui se répètent et passent en tradition, parce
+qu'elles ont été dites à leur époque par des gens ignorants, ou
+malveillants. J'entends tous les jours redire à l'occasion de Larive,
+par des artistes qui en sont eux-mêmes persuadés parce qu'ils l'ont
+entendu raconter par d'autres, qu'il se regardait avec beaucoup de
+complaisance, lorsqu'il disait dans _Oedipe_ de Voltaire:
+
+ J'étais jeune et superbe.
+
+Larive était un homme instruit qui ne pouvait confondre la signification
+des mots, et qui savait fort bien que là, _superbe_, n'est pas la beauté
+des formes Celui qui le premier a voulu lui donner ce ridicule, était un
+homme jaloux de ses succès et qui savait bien qu'on a toujours la
+mémoire heureuse pour ce qui est au désavantage des autres. Larive a
+fait un ouvrage sur l'art dramatique qui prouve qu'il en connaissait
+toutes les expressions.]
+
+[55: L'acteur qui jouait ce rôle à la première représentation, pour
+donner plus de force à son jeu, frappa sur l'épaule d'Aldobrandin, ce
+qui excita la gaîté du public et passa depuis en tradition.]
+
+[56: Petite fille de l'auteur de _Gil Blas_ et de _Turcaret_.]
+
+[57: C'est le lieu où les Anglais vont se marier sans le consentement de
+leurs parents.]
+
+[58: 21 avril 1794.]
+
+[59: M. Touchard-Lafosse, dont les souvenirs sont exacts sur beaucoup de
+points, répète ce qui fut dit alors, et se trompe comme beaucoup
+d'autres.]
+
+[60: Lors de la rentrée de louis XVIII, je lus dans les journaux que le
+comte de Vergnette avait remis à sa majesté l'oriflamme de
+Charles-Martel, qu'il avait eu le bonheur de sauver au péril de sa vie.
+En vérité j'y étais bien pour quelque chose. Ce que je viens de raconter
+était un épisode qui devait faire partie de la relation que je publiai
+peu de temps après sous le titre d'_Incendie de Moscou_. Je le
+retranchai dans la crainte qu'on ne crût que je voulais en tirer vanité.
+Tous mes amis m'en ont blâmée, mais j'aurais craint dans ce moment de
+distraire l'intérêt que devait inspirer un vieillard, un brave militaire
+qui avait dû courir bien d'autres dangers dans l'émigration, et qui
+n'aurait pu parvenir (même aux dépens de sa vie), à sauver seul
+l'oriflamme, puisqu'en frappant le colonel il eût été repris.]
+
+[61: Pendant près de vingt ans que j'ai rencontré M. Coupigny à
+différentes époques, jusqu'à celle de sa mort, il n'avait changé ni de
+figure ni de tournure; il semblait ne s'être pas décoiffé ni déshabillé
+depuis la première fois que je l'avais vu.]
+
+[62: Celui auquel s'intéressait cette jeune dame, amie de madame
+Michot.]
+
+[63: Bien des années après, me promenant aux Tuileries, je me trouvai en
+face de M. D... Je fus tellement saisie, que je me trouvai mal et qu'on
+fut obligé de m'emporter dans un café. En revenant à moi, la première
+personne que mes yeux rencontrèrent, c'était lui. Nous revînmes nous
+asseoir dans l'allée, et il me conta avec détail ce qui avait pu donner
+lieu à croire qu'il avait péri dans les journées de septembre.]
+
+[64: Juif portugais.]
+
+[65: Ce discours se trouve textuellement dans le journal de Marat, mais
+il n'y a ni la réponse de Talma ni celle de Dumouriez. Ces deux réponses
+manquent également dans l'_Histoire de la Révolution_, par M. Thiers.]
+
+
+
+
+
+
+
+
+
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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