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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Souvenirs d'une actrice (1/3) + +Author: Louise Fusil + +Release Date: September 16, 2008 [EBook #26634] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS D'UNE ACTRICE (1/3) *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + + + +SOUVENIRS D'UNE ACTRICE + +PAR + +Mme LOUISE FUSIL. + + «Les années, les heures ne sont pas des mesures de la durée de la + vie; une longue vie est celle dans laquelle nous nous sentons + vivre; c'est une vie composée de sensations fortes et rapides, où + tous les sentiments conservent leur fraîcheur, à l'aide des + associations du passé. + + «Lady Morgan.» + +PARIS + +DUMONT, ÉDITEUR. + + + + +SOUVENIRS D'UNE ACTRICE + +dédiés aux + +ARTISTES DU THÉÂTRE FRANÇAIS. + + +C'est au souvenir de mon grand-père, Liard Fleury, que je dus la +bienveillance de la Comédie-Française dans ma jeunesse; il vivait encore +lors de mes premiers essais au Théâtre Richelieu, en 1791. + +Si l'on a conservé quelques souvenirs de moi dans les arts, ce ne peut +être de cette époque, où j'ai dû passer inaperçue au milieu des grands +acteurs qui occupaient la scène; mais je suis assez fière d'avoir pris +mon vol à l'abri du leur, pour vouloir le rappeler. L'intérêt qu'ils +m'ont témoigné, leurs conseils surtout, m'auraient sans doute permis de +remplir une longue et honorable carrière parmi eux, si le sort n'en eût +décidé autrement. + +Ce fut avec un vif regret que je quittai la comédie pour reprendre le +chant; mais toujours accueillie avec amitié par les artistes, j'ai vu se +succéder trois générations de talents. + +Lorsque j'arrivai à Dresde après les désastres de la guerre de Russie, +j'y retrouvai la Comédie-Française, qui m'accueillit avec cette +hospitalité qui distingue les artistes; c'est avec eux que je revins en +France. + +Ce fut au Théâtre-Français que je fis débuter, comme mon élève, cette +jeune orpheline, Nadèje, que j'avais eu le bonheur de sauver au milieu +des glaces de Vilna! + +Je ne veux point rappeler ici de trop douloureux souvenirs!... + +C'est à ce titre que je crois pouvoir placer ce faible ouvrage sous +l'égide de la Comédie-Française. Elle y trouvera des faits ignorés ou +peu connus, dont je puis garantir l'exactitude; mais ce qu'elle y +trouvera surtout, c'est l'expression de ma reconnaissance pour le +bienveillant intérêt que la Comédie-Française m'a témoigné dans tous les +temps. + +LOUISE FUSIL, née _Fleury_. + + + + +INTRODUCTION. + + +Ce ne sont point des Mémoires que je veux publier, mais seulement des +Souvenirs écrits à différentes époques, sous l'impression du moment, et +dans un âge où ils ont dû se graver dans mon esprit en traits +ineffaçables; ils se rapportent aux arts, à la littérature du temps; ils +se rattachent à des noms célèbres, aux grands événements des époques, et +les époques ont eu entre elles des couleurs bien différentes. + +Le temps dont je parle est déjà loin de nous. J'avais pris l'habitude, +depuis que je commençais à prendre garde à ce qui se passait autour de +moi, et lorsque je me trouvais dans des circonstances en dehors de la +vie ordinaire, de retracer, dans une espèce de journal, les choses qui +m'avaient le plus frappée, habitude que j'ai toujours conservée dans mes +voyages, dans les pays étrangers, mais surtout en Russie, où j'écrivais +à la lueur de l'incendie de Moscou sans savoir si ces détails +parviendraient jamais à ma famille. On est bien aise de revoir plus lard +ce qui aurait pu échapper à notre mémoire. Il arrive presque toujours +aussi que notre manière d'envisager les choses lorsque nous les écrivons +diffère beaucoup lorsque nous venons à les relire. L'âge, les +circonstances changées, font voir sous un jour bien différent ce que la +vivacité de notre imagination nous avait peint sous des couleurs trop +brillantes ou trop sombres. + +C'est en lisant l'_Histoire de la Révolution_ par M. Thiers que ces +années 1791, 12, 13 et 14 retracèrent à mon esprit une foule +d'anecdotes, la plupart oubliées ou peu connues des historiens, qui +d'ailleurs dédaignent de s'en occuper. Cet ouvrage me reportait aux +jours de ma jeunesse et faisait passer devant moi cette galerie de +mouvants tableaux où je revoyais des hommes que j'avais connus, ceux que +j'avais pleurés, ceux qui m'avaient fait mourir de frayeur. À mesure que +j'avançais dans cette lecture, je rattachais à chaque personnage un fait +que je retrouvais dans mon journal. Tout ce qui a rapport à ce temps, où +chaque circonstance était un événement dont les détails ajoutés aux +faits sérieux seront un jour les chroniques de notre époque, est +intéressant à connaître et mérite d'être recueilli. + +J'ai passé les plus belles années de ma vie au milieu des orages de la +Révolution. En ma qualité de femme, je n'ai jamais manifesté d'opinion; +mais j'ai toujours été du parti des opprimés, et je me suis souvent +exposée pour les servir. J'ai eu de bonne heure un esprit assez +observateur. Ma jeunesse, la gaîté de mon caractère me présentèrent le +côté comique des choses. Je me moquais également de l'exagération des +royalistes et de celle des républicains, qui se croyaient des Spartiates +et des Romains. Il faut convenir que j'étais bien placée pour cela entre +mon père et mon mari. Celui qui a dit que _«les femmes adoptent toujours +l'opinion de ceux qu'elles aiment_» s'est étrangement trompé. J'étais +opposée à l'un comme à l'autre. Ils se sont compromis tous deux. Je les +voyais courir à l'échafaud par un chemin opposé qui devait les réunir, +et ils auraient infailliblement péri sans le 9 thermidor. + +Je tiens surtout à convaincre ceux qui me liront que tous ces événements +qui prennent la couleur de la circonstance où je me trouvais ne +signifient rien pour mon opinion particulière. Mes relations me +permettaient de voir le comte de Tilly, Cazalès, J.-M. Chénier, Rivarol, +Fabre d'Églantine, les Girondins et les Royalistes. + +Quelques personnes m'ont dit depuis: «Mais votre mari était républicain +et vous voyiez habituellement des royalistes! votre père était +royaliste, et vous étiez liée avec des républicains! Pourquoi cela?» +Parce que, moi, je suis une femme, que je suivais le cours des habitudes +de ma famille, que j'aime d'ailleurs le talent et l'esprit partout où je +les rencontre, que j'avais des amis dans les deux camps, qu'il y avait +des malheureux sous chaque bannière, et comme une bonne soeur de charité, +j'aurais voulu guérir toutes les blessures et consoler toutes les +afflictions. + +Je m'inquiétais peu de la politique; mais je lisais _les Actes des +apôtres_, journal très en vogue alors, et les quolibets qu'il lançait +sur le parti opposé m'amusaient infiniment. Nous n'en étions pas encore +au temps _où, lorsqu'on coupait la tête aux femmes, il fallait au moins +qu'elles s'informassent pourquoi_, comme l'a dit madame de Staël à +Napoléon. + +Quelle destinée plus bizarre que la mienne? Élevée dans une ville de +province, je devais y passer une vie tranquille et calme. La révolution +change tout à coup mon existence, me jette au milieu d'un monde nouveau, +et dans un âge où l'on ne comprend pas encore le monde. Je tenais à des +artistes célèbres en tout genre; à Fleury, par mon grand'père, dont le +père était cousin-germain, et à madame Saint-Huberty, nièce de ma +grand'mère. De semblables affinités sont des titres de noblesse parmi +les artistes; protégée par eux, je devins une chanteuse assez +distinguée. Mais la Révolution me fit peur, je crus la fuir en Belgique +où je retrouvai des troubles d'une autre nature. Une dame anglaise +m'emmène en Ecosse; la crainte de compromettre ma famille dans ces temps +malheureux, me fait quitter la patrie d'Ossian et les grottes de Fingal +pour rentrer en France. J'y trouve le 10 août et le 2 septembre. Je vais +à Lille; on fait le siège de cette ville; à Boulogne-sur-Mer, je suis +arrêtée par Joseph Lebon. Je reviens à Paris où d'autres événements +m'attendaient. + +Enfin, en 1806, je pars pour la Russie. J'y passe huit années dans un +calme qui m'était inconnu depuis bien long-temps. Mais quel affreux +réveil! à ce calme devait succéder la plus affreuse tempête. J'y échappe +par un de ces miracles incompréhensibles; mais condamnée sans doute à +marcher sans cesse contre le vent (comme ce marchand hollandais dont on +nous raconte l'histoire), je suis forcée, pour quitter ce pays, de +traverser les lacs glacés de la Suède. J'y rencontre de nouveaux +dangers; je trouve les armées ennemies en Prusse. Je reviens enfin à +Paris; et après avoir vu les Français en Russie, je vois les Russes en +France. + +À cette époque, je goûtai quelque repos, mais mon existence était perdue +par le pillage, l'incendie et les malheurs de toute espèce que j'avais +éprouvés. + +Je quitte encore cette France, que j'aimais, parce qu'on n'y trouve +guères de ressources, lorsqu'on s'en est éloigné long-temps; c'est +presque une génération nouvelle qui ne vous connaît plus. Je vais en +Angleterre; mais toujours destinée à assister à des événements +remarquables, j'y arrive au moment de la mort de cette belle princesse +Charlotte, du procès de la reine d'Angleterre (dont beaucoup de détails +particuliers ne sont pas connus dans l'étranger) et du sacre du roi +Georges IV. + +Ce sont tous ces événements, que je retraçais à mesure que j'en étais +témoin, qui font l'objet de ces _Souvenirs_. J'étais au moment de les +publier, lorsque l'événement le plus affreux de ma vie vint encore +m'accabler. Je perdis, en 1832, cette jeune Nadèje, cette orpheline que +j'aimais d'un amour de mère!... Je la perdis d'une manière aussi prompte +que cruelle!... Incapable de m'occuper d'autre chose que de ma douleur, +je renonçai alors à cette publication. + +LOUISE FUSIL. + + + + +I + +Mon grand'père Fleury.--Ses débuts au Théâtre-Français.--Les comédiens +et les grandes dames.--Aventures tragiques.--Mon père à Rouen.--La +famille de Miromesnil.--Enlèvement.--Fuite en +Allemagne.--Retour.--Arrivée à Metz.--Mon oncle.--Le prince Max depuis +roi de Bavière.--Mademoiselle Fanny Darros. + + +Mon grand père, Liard Fleury[1], parut sur la scène du Théâtre-Français +en 1749. Baron avait pris sa retraite depuis peu d'années. Grandval, +mesdemoiselles Lecouvreur, Clairon, Duclos et d'autres acteurs célèbres +faisaient alors partie de la Comédie-Française. Ce n'était pas peu de +chose dans ce temps que d'aborder cette scène avec succès. Mon +grand-père débuta dans Rodrigue du _Cid _et dans _Le Menteur_. Il +réussit complètement, puisqu'il fut reçu la même année, et il aurait +probablement fourni une longue carrière au Théâtre-Français, si une +aventure galante avec une dame de la cour n'y fût venue mettre obstacle. + +Il était d'une figure et d'une taille qui l'avaient fait surnommer _le +beau Fleury_. Les dames du haut rang avaient alors un goût décidé pour +les beaux acteurs. Un de ses camarades était en grande intimité avec une +de ces dames dont l'amie avait remarqué M. Fleury. Un rendez-vous fut +donné dans une petite maison à la campagne. Ces mystérieuses entrevues +ne tardèrent pas à devenir plus fréquentes. Mais tandis que ces +messieurs se livraient avec sécurité à ce doux commerce, et se +laissaient adorer, ils furent trahis par les femmes de chambre qui +vendirent le secret aux maris. Nos deux galants furent surpris. Mon +grand-père ne dut qu'à la promptitude de ses jambes d'échapper au sort +de son ami, dont les amours eurent la même fin que celles de l'amant +d'Héloïse. On le trouva baigné dans son sang, au pied d'un arbre, sur le +chemin. + +M. Fleury était fort aimé de ses camarades. Il alla leur conter son +aventure, et tous lui conseillèrent de s'expatrier jusqu'à ce que cette +affaire fût oubliée, car cela touchait à des gens puissants qui se +seraient débarrassés de lui tôt ou tard. On lui procura les moyens de +partir pour l'Allemagne et on lui accorda une pension de mille francs +qu'il a conservée jusqu'à sa mort, arrivée en 1793. + +Ce fut chez la margrave de Bareuth, soeur du grand Frédéric, qu'il se +réfugia. (Il y avait alors des théâtres français dans toutes les cours +d'Allemagne). Cette princesse le maria quelques années après avec +mademoiselle Clavel, tante de la célèbre madame Saint-Huberty[2]. + +À la mort de la margrave de Bareuth, mon aïeul et sa femme revinrent en +France. Ils avaient acquis une fortune honorable et une pension de cette +cour. Ils se fixèrent à Metz, après avoir passé quelques années à Paris. + +Mon père était le seul de leurs enfants qui eût suivi la même carrière +que leurs parents. L'amour devait être aussi funeste aux hommes de ma +famille qu'aux Atrides. Le fils aurait dû se tenir en garde contre les +dames d'un grand nom. Ce fut à Rouen que mon père eut l'occasion de +faire quelques vers pour une fête qui se donnait dans la maison d'un +président au parlement, proche parent du grand chancelier de France, M. +de Miromesnil. Son talent de poète et son excellente éducation lui +valurent le meilleur accueil. Il plut à l'une des demoiselles de la +maison. Trop jeunes l'un et l'autre pour calculer les suites d'une +liaison qui devait les rendre bien malheureux, ils s'enfuirent lorsqu'il +ne leur fut plus possible de la cacher. + +Ce fut aussi en Allemagne, à Stutgard, qu'ils se réfugièrent. Une lettre +de cachet avait été lancée contre ma mère et une prise de corps décrétée +contre mon père. Ils ne pouvaient donc plus songer à rentrer en France. +Une séduction, un enlèvement, n'étaient pas alors une affaire que l'on +traitât légèrement. Aussi mon père et ma mère étaient-ils dans des +craintes continuelles que leur enfant ne devint un jour la victime de +leur imprudence[3]. + +Ils me confièrent à une dame de leurs amies qui me fit passer pour sa +fille et qui me remit ensuite saine et sauve entre les mains de mes +grands parents à Metz. Ils m'accueillirent avec bonté, quoiqu'ils +fussent brouillés avec mon père pour tous les chagrins que leur avait +causés cette malheureuse affaire. Je reçus chez eux une éducation qui +pouvait passer pour brillante, à cette époque surtout où l'on négligeait +beaucoup celle des femmes. Ma grand'mère, Saxonne d'origine, était une +personne de beaucoup d'esprit, dont les moeurs étaient pures et la piété +aussi douce que sincère. La margrave faisait le plus grand cas d'elle. + +J'avais une belle voix, un goût décidé pour la musique, et une +organisation qui me faisait deviner ce que je ne pouvais guère apprendre +à Metz. Tous les princes d'Allemagne avaient alors une musique à leur +service. On voulut m'attacher à celle du prince régnant des Deux-Ponts. +J'avais un oncle à cette cour, gouverneur du prince héréditaire et du +prince Max[4], mais quoique née en Allemagne, je n'ai jamais pu +apprendre un mot d'allemand; ce n'était pas très commode pour vivre et +causer avec eux. + +Mon oncle était conseiller intime. C'est un titre qui se donne en +Allemagne aux personnes qui sont attachées aux princes et jouissent +d'une certaine considération. Ce titre lui procura un mariage plus +brillant qu'avantageux. Il épousa mademoiselle Marbot de Terlonge, +demoiselle noble, mais sans fortune. + +J'avais à Metz une jeune compagne d'enfance. Le comte Darros, son père, +ayant perdu une femme qu'il adorait, abandonna son hôtel qui lui +rappelait de trop douloureux souvenirs et vint se loger dans celui que +venait d'acquérir mon grand-père. Il s'était consacré à l'éducation de +sa fille, et l'élevait à la manière de Jean-Jacques. Il fut charmé de +rencontrer dans la même maison un enfant à peu près de l'âge du sien, +qui pût partager ses jeux et ses leçons. C'était un moyen d'exciter son +émulation; il m'aimait comme une seconde fille. + +Lorsque dix ans plus tard nous nous séparâmes, j'allai en Languedoc +rejoindre mon père. Toulouse nous paraissait un point si éloigné dans le +globe, que la jeune Fanny me fit promettre de lui rendre un compte exact +des grands événements qui ne pouvaient manquer de m'arriver, car la vie +paisible que j'avais menée jusque-là ne pouvait certainement se +rencontrer qu'à Metz. Nous le pensions ainsi, il semblait que c'était un +pressentiment de la vie agitée à laquelle j'étais destinée. + + + + +II + +Madame Lemoine-Dubarry.--Le comte Guillaume Dubarry.--Julie Talma.--Son +amitié pour moi.--La société de Julie Talma.--Les biographies de +Talma.--Henri VIII et Charles IX.--La fortune de Julie Talma et l'usage +qu'elle en faisait.--Commencements de Talma.--Révolution dans le costume +tragique.--La garde-robe de ce grand acteur. + + +J'aurai plus d'une fois occasion de parler de mademoiselle d'Arros, et +j'anticipe sur les dates pour faire connaître tout d'abord deux autres +personnes dont le nom se reproduira souvent dans ces Souvenirs. + +Lorsque je vins pour la deuxième fois à Paris, en 1790, les +circonstances voulurent que je me trouvasse jetée parmi toutes les +notabilités de l'époque, par mes liaisons avec deux femmes aimables qui +réunissaient chez elles ce que la capitale renfermait de personnes +devenues célèbres dans les genres les plus opposés. La première était +madame Lemoine-Dubarry; la seconde était Julie Talma, première femme de +ce grand acteur, qui divorça avec elle pour épouser madame +Petit-Vanhove. + +Tout le monde connaît les Dubarry par les écrits sans nombre qui ont été +publiés sur cette famille; tout le monde sait que le comte Jean Dubarry +avait fait épouser la favorite à son frère, le comte Guillaume; mais +tout le monde ne sait pas que ce mari avait été consolé dans sa +mésaventure par une femme intéressante qui est restée son amie dans les +moments affreux, dont il ne faudrait rappeler le souvenir que pour les +actes de dévoûment qu'ils ont souvent fait naître. + +Au commencement de la terreur, le comte Guillaume fut enfermé à +Sainte-Pélagie; il était plus infirme que vieux, Madame Lemoine voulut +le suivre dans sa prison. Elle l'aida à supporter ses maux avec ce +courage admirable que tant de femmes ont déployé dans ces affreux +moments. Le comte eut le bonheur d'échapper à l'échafaud. Devenu libre +par la mort de madame Dubarry, il épousa celle à laquelle il devait plus +que sa vie; elle était d'ailleurs sa parente, comme je le dirai plus +tard. + +Julie et madame Lemoine forment dans mes souvenirs deux des épisodes les +plus intéressants, non seulement parce que ces dames furent célèbres +sous plus d'un titre, mais parce qu'elles ont échappé aux auteurs +contemporains, dont la plupart ne cherchent les noms qu'afin d'ajouter +du scandale au scandale. + +Une femme célèbre par son esprit, par ses liaisons avec ce qu'il y a eu +de plus remarquable dans la société d'alors, par le nom qu'elle a porté, +par ses malheurs même, Julie Talma enfin mérite qu'on la rappelle avec +plus de vérité et de justice qu'on ne l'a fait jusqu'à présent. + +Si je dois en juger par quelques fragments que j'ai lus sur elle, peu de +personnes en ont une juste idée. Mon intimité avec elle m'a mise à même +de conserver des documents précieux sur cette femme intéressante: c'est +d'elle-même que je tiens les détails qui ont rapport à ses premiers pas +dans ce monde où elle a brillé à plus d'un titre. Depuis sa séparation +et après son divorce avec Talma, je l'ai peu quittée, et j'ai été témoin +de tous les faits dont je parle. + +Je n'ai connu Julie qu'en 1791; elle était mariée depuis un an. Ma +parenté avec madame Saint-Huberty, qu'elle avait beaucoup connue, lui +inspira un vif intérêt pour moi. Ce fut presque sous ses auspices que +j'entrai dans un monde dont je n'avais encore nulle idée. Nos relations +devinrent plus intimes, lorsqu'elle éprouva de grands chagrins. Julie +avait pour moi le sentiment d'une soeur. Malgré la disproportion de nos +âges, le besoin d'épancher son coeur la rendait plus communicative, et sa +conversation était tellement attachante, que ce qu'elle me racontait se +gravait dans mon esprit. Elle pouvait penser tout haut avec une jeune +femme qui lui était dévouée, et près de laquelle elle rencontrait plus +de sympathie que dans celles de sa société, occupées de leurs plaisirs +ou des événements d'alors. Je ne tenais qu'une bien petite place dans ce +monde brillant qu'on ne reverra plus; il prit bientôt pour moi un aspect +plus réel, et sans y jouer un rôle important je me trouvai bien près de +ceux qui ne vivent maintenant que dans l'histoire. _«Les grands hommes +disparaissent et le monde va toujours,»_ a dit lord Byron. Je fus +froissée comme les autres par les bouleversements qui se succédèrent +avec une effrayante rapidité, et cependant ce temps forme, dans les +souvenirs de ma vie; un des épisodes que j'aime le plus à me rappeler; +il reste un fond de jeunesse dans le coeur qui nous fait parfois +illusion. En relisant des pages écrites après un si long temps, l'on se +trouve porté au moment où on les traçait; on oublie la distance qui nous +en sépare, et l'on se surprend à éprouver les mêmes sentiments qui nous +agitaient alors. Ce qu'on aime toujours, c'est à revoir les lieux où +chaque objet vous rappelle un événement de votre vie, où l'objet le plus +indifférent pour les autres est un soutenir du coeur qui se rattache à +ceux que vous avez aimés, et qui ne sont plus. Combien de fois j'ai +désiré pouvoir parcourir cette maison de la rue Chantereine! Je croirais +y voir errer les ombres de ceux que j'y rencontrais, et assister encore +à ces charmantes causeries de Roucher, Lavoisier, Condorcet, +Marie-Joseph Chénier, Roger-Ducos, Vergniaud et tant d'autres. Cette +maison mériterait de devenir historique par les hôtes qui l'ont habitée. + +C'est surtout dans l'âge mûr que ces souvenirs acquièrent plus de prix. +Il semble que le temps qui s'éloigne si rapidement nous fasse sentir le +besoin de fixer dans notre mémoire ces dates vivantes qui nous remettent +sur la trace des époques. Ce qui nous semblait peu important alors, +prend un nouvel intérêt des événements qui se sont succédés. On vieillit +avec le temps, mais on marche avec le siècle. + +On a toujours désigné la première femme de Talma par le nom de Julie, +pour la distinguer de la seconde, qui a brillé sur la scène du +Théâtre-Français. La première a été célèbre par son esprit, ses qualités +et la société qui se réunissait chez elle. Il est à remarquer que +lorsque l'on a voulu associer son nom aux nombreuses biographies de son +mari, ce n'a jamais été que d'une manière inexacte ou malveillante qu'on +l'a citée. Il y a bien des faits qu'on pourrait ajouter, bien d'autres +qu'on pourrait rectifier sur Talma, ce Napoléon de la scène[5], qui eut +plus d'un point de ressemblance avec le héros du siècle, ne fût-ce que +par le divorce; à cela près que l'empereur voulait un héritier de son +nom, et Talma en avait deux, Charles-Neuf et Henri-Huit, venus jumeaux +au monde; ce qui prouve victorieusement contre ceux qui ont voulu donner +à Julie vingt ans de plus que son mari. L'on nomma ces deux enfants du +nom des rôles que leur père avait créés avec un grand succès, Henri VIII +et Charles IX. On a souvent cité la fortune de madame Talma; c'est la +seule chose dont on se soit souvenu d'une manière positive. Elle avait +quarante mille livres de rente. C'est la vérité; mais elle en faisait un +si noble usage... Ah! s'il doit être beaucoup pardonné à celle qui a +beaucoup aimé, c'est surtout à la femme dont la bienfaisance et le +dévoûment dans nos temps de malheurs ont bien dû effacer la trace d'un +péché originel commis par plus d'une Eve, qui n'avait pas autant de +motifs pour se faire absoudre. + +Julie eût été l'Aspasie de son siècle, si ce siècle eût ressemblé à +celui de Périclès. Elle n'avait point la beauté de cette femme célèbre, +mais elle en possédait l'esprit et la grâce. Le charme qu'elle répandait +autour d'elle attirait tout ce qu'il y avait de marquant à la cour et à +la ville, et l'on briguait l'avantage d'être admis dans son cercle. + +Les premiers essais de ce jeune homme qui devait être un jour un grand +acteur et le Roscius de l'époque, avaient enchanté Julie, dont l'esprit, +rempli de poésie, comprenait si bien les arts. De l'admiration à la +passion, l'espace fut bientôt franchi. Elle employa son influence à lui +faire des amis de tous les jeunes auteurs qui composaient son cercle, et +qui devaient eux-mêmes aspirer à une brillante carrière, si la +Révolution n'eût pas arrêté ces talents poétiques chez les uns pour +tourner leur esprit vers la politique, et si la crainte de la faux +révolutionnaire n'eût réduit les autres au silence. + +Depuis 1789, la société de Julie se composait en grande partie de ceux +que l'on a depuis nommés les _Girondins_, dénomination que l'on donnait +non-seulement aux députés de la Gironde, mais à tous les hommes d'esprit +qui étaient d'une opinion modérée. Vergniaud, Louvet, Roger-Ducos, +Roland, Condorcet, etc., se rencontraient chez Julie, ainsi que beaucoup +de gens de lettres et de savants, Millin, Lenoir que l'on nommait alors +_le beau Lenoir_, le poète Lebrun, Ducis, Legouvé, Bitaubé, Marie-Joseph +Chénier, Lemercier, Giry-Dupré, Saint-Albin, Souques, Riouffe, Champfort +et beaucoup d'artistes, David, Garat et autres dont il sera question +dans le cours de ces Souvenirs. + +Cette société avait beaucoup contribué à mettre le talent de Talma dans +un jour favorable. Sans cela, il eût peut être été long-temps à percer, +Chénier, Ducis, Lemercier et Legouvé sont ceux qui ont le plus +particulièrement travaillé à ouvrir devant Talma la brillante carrière +qu'il a parcourue; mais avant eux, David, car c'est d'après les conseils +de ce célèbre peintre, que Talma a été le premier à s'affranchir de +l'usage ridicule de la poudre, des hanches, des chapeaux à plumes, et de +mille autres absurdités adoptées par ses prédécesseurs. Il fut secondé +par les antiquaires et les savants. Ses propres recherches sur les +Grecs, les Romains et les monuments du moyen-âge, le mirent à même de se +créer une garde-robe remarquable par son exactitude. Ses cuirasses, ses +casques, ses armes étaient du plus grand prix. Julie ne croyait pouvoir +faire un meilleur usage de sa fortune, qu'en secondant son mari dans +tout ce qui pouvait contribuer à le faire paraître avec avantage. La +grande galerie de sa maison n'était meublée que de yatagans turcs, de +flèches indiennes, de casques gaulois, de poignards grecs; ces trophées +d'armes étaient tous suspendus aux murailles. + +Peu de femmes possédaient à un aussi haut degré que madame Talma, un +style aimable et exempt de prétention. Elle donnait du charme au plus +petit billet. L'on aurait pu la comparer à madame de Sévigné, écrivant +dans notre siècle. Mais une de ses qualités les plus précieuses, c'était +son âme ardente pour ses amis. Elle s'exposait, pour eux, dans un temps +où les vertus étaient des crimes. Combien de fois ne l'a-t-on pas vue, +elle si indolente pour son propre compte, courir tout Paris pour servir +des proscrits? Elle était souvent fort mal accueillie dans les bureaux, +car les amis d'hier n'étaient quelquefois plus ceux d'aujourd'hui; mais +elle ne se rebutait pas, et sa persévérance finissait par obtenir ce +qu'elle avait sollicité. Enfin, c'était un de ces êtres trop rares sur +la terre, et dont il faut honorer la mémoire, lorsqu'on a eu le bonheur +de les y rencontrer[6]. + + + + +III + +Le comte Jean Dubarry et le comte Guillaume Dubarry.--Madame Diot et +madame Lemoine-Dubarry.--Leur entrevue avec le comte Guillaume.--La +famille des Dubarry à Toulouse.--Leur train de vie.--Anecdotes. + + +Madame Lemoine-Dubarry est, avec Julie Talma, la personne avec laquelle +mes relations ont été le plus intimes. Je dois donner aussi quelques, +détails sur cette dame et sa famille. + +Lorsque le comte Jean Dubarry, que l'on appelait _le Roué_, eut rêvé sa +fortune et celle de sa famille en faisant épouser à son frère la +maîtresse de Louis XV, il le fit venir d'une petite ville du Languedoc +où il végétait ainsi que mademoiselle Chon, leur soeur. Toute la parenté +accourut à Toulouse, et chacun prit une part plus ou moins grande à +cette fortune inespérée. Le comte d'Argicourt fut le seul qui ne voulut +rien lui devoir, aussi l'appelait-on dans sa famille le comte +_d'Argent-court_. Il resta simple officier et n'en fut que plus estimé. + +Mademoiselle Chon fut placée auprès de la favorite pour lui servir de +guide. Elle avait de l'esprit d'intrigue, des manières distinguées, et +ne ressemblait pas en cela au reste de la famille. Elle aurait bien +voulu les faire adopter à son élève, du moins en public. Mais ses +conseils furent peu suivis en ce point. + +Le comte Guillaume, bonhomme _tout rond_, comme il le disait souvent +lui-même[7], avait conservé l'accent du pays dans toute sa pureté. On +sait qu'après son mariage il dut quitter Paris. Il eut cependant la +liberté d'y revenir au bout de quelques années. Il habitait un fort bel +hôtel qu'il avait acheté dans la rue de Bourgogne, recevait beaucoup de +monde, car on y faisait bonne chère, et c'était bien le cas de dire: + + Et c'est son cuisinier à qui l'on rend visite. + +Il ne se doutait guère qu'il avait près de sa maison deux parentes dont +il ignorait l'existence. Leur mère avait épousé un comte Dubarry, qui +mourut lorsque la cadette de ses filles était encore en bas âge. Cette +dame, prévoyant qu'elle ne pourrait les élever avec le peu de bien qui +lui restait, se décida à se remarier avec un commerçant nommé M. +Lemoine. Ils étaient dans l'aisance, et sa plus jeune fille reçut une +éducation distinguée; mais la fortune les trahit de nouveau, ils furent +ruinés par une faillite. Le mari survécut peu à ce malheur, et sa femme +le suivit de près, laissant leurs enfants sans autre ressource que leur +travail; car l'aînée, qui avait fait un assez mauvais mariage, avait +perdu son mari par un accident, il fut tué à la chasse. + +Ce fut à elle que sa mère mourante légua sa jeune soeur; madame Diot +l'aimait comme son enfant. Elles établirent un petit commerce de +lingerie; elles n'avaient pas même de magasin, et travaillaient chez +elles. + +Quoique ces dames vécussent fort retirées, elles apprirent cependant le +changement de fortune arrivé dans la famille, et surent que ce grand +hôtel qui faisait face à leur humble habitation, appartenait à un comte +Dubarry[8]. + +Madame Diot résolut de le voir, bien qu'elle craignît que cette fortune +subite ne l'empêchât de les avouer pour ses parentes, car elle +connaissait assez le monde pour savoir que la pauvreté est rarement bien +accueillie par la richesse. _Argent sèche souvent le coeur_. Elle cacha +sa démarche à sa jeune soeur, dont le caractère noble et fier se serait +révolté à cette pensée. Elle se présenta chez le comte Guillaume et lui +demanda un entretien particulier. Madame Diot avait un air ouvert et +franc qui prévenait en sa faveur. Après s'être fait connaître, et voyant +après un moment de conversation qu'elle avait affaire à un très bon +parent, elle réclama son appui et le mit au fait de sa position. + +«Ma pauvre soeur, lui dit-elle, que ma mère m'a confiée à son lit de +mort, a reçu une éducation qui la met au-dessus de notre humble fortune. +Elle a vécu dans l'aisance, et je souffre de la voir maintenant +travailler tous les jours, et quelquefois bien avant dans la nuit, pour +subvenir à notre existence. Elle me cache sa peine; mais je vois souvent +des larmes dans ses yeux et cela m'arrache le coeur. Si l'on pouvait la +placer auprès de quelque jeune dame, son charmant caractère, ses +manières aimables lui auraient bientôt assuré la bienveillance de ceux +près desquels elle vivrait. Ce serait une grande douleur pour moi de me +séparer d'elle; mais enfin si c'était pour le bonheur de ma soeur je la +supporterais avec courage.» Le comte fut touché de ce dévoûment et se +sentit entraîné vers ses pauvres cousines. «Laissez-moi jusqu'à demain, +dit-il à madame Diot, je réfléchirai sur le parti le meilleur à prendre. +Disposez votre soeur à me recevoir, j'irai vous voir dans la matinée.» + +À son retour chez elle, madame Diot ne put contenir sa joie et +s'empressa de faire part de son espoir à sa soeur, qui ne vit pas les +choses sous le même aspect. «Me séparer de toi, vivre avec des gens que +je ne connaîtrais pas, et sous leur dépendance. Il est si rare de +trouver des coeurs généreux qui vous comprennent. Ah! j'aime bien mieux +mon obscurité, rester auprès de ma soeur et travailler avec elle.» + +Elles discutèrent sur ce sujet bien avant dans la nuit. Le comte, de son +côté, avait réfléchi et son plan était formé. Il vint comme il l'avait +annoncé faire une visite à ses parentes. Il était impatient de voir +cette jeune soeur dont on lui avait fait un portrait si séduisant et ne +le trouva point flatté. Tant de modestie, tant de noblesse, ce je ne +sais quoi qui attire la confiance, le disposa entièrement pour elle. + +«Écoutez, leur dit-il, vous répugnez à être dépendantes et vous avez +raison. Nous sommes dans une position de fortune qui nous permet +d'assurer un sort à ceux de notre famille qui ont peu de ressources. Les +bienfaits d'un parent ne doivent point humilier; voici ce que j'ai à +vous proposer: Je passe l'hiver à Paris et l'été en Languedoc, venez +habiter ma maison, vous en ferez les honneurs. Ce sera le moyen de la +rendre plus agréable et de vous voir à la place qui vous convient. + +Mademoiselle Lemoine hésitait, faisait des objections, mais elles furent +bientôt détruites par la bonhomie et le ton de franchise de ce bon +Guillaume. Il fut convenu qu'elles partiraient pour Toulouse, où le +comte les précéderait afin de les y établir convenablement. + +Un changement de fortune si rapide aurait pu être interprété à Paris +d'une manière défavorable pour ces dames. Il fut convenu que +mademoiselle Dubarry arriverait sous ce nom à Toulouse, mais on y +joignait presque toujours celui de Lemoine[9], que sa soeur était +accoutumée à lui donner. + +Mademoiselle Dubarry était une fort belle personne, brune piquante; ses +grands yeux fendus en amande étaient surmontés de deux arcs d'ébène qui +semblaient dessinés avec un pinceau; une jolie bouche, des dents d'une +blancheur éblouissante, et dans sa tournure, dans sa démarche, dans son +regard quelque chose de noble qui imposait. On peut penser que cet +extérieur, relevé encore par une élégance de bon goût, devait ajouter à +tous ces avantages. Aussi son arrivée fit-elle une grande sensation dans +la villa de Toulouse. Le comte avait établi sa maison sur un pied +magnifique, ainsi que sa charmante habitation à la campagne. Tout le +monde brigua la faveur d'être présenté aux dames Dubarry, et leur hôtel +devint bientôt un des plus agréables de Toulouse, où il y avait alors un +Parlement, des capitouls et une grande réunion de noblesse. Les Dubarry +y donnaient un peu de mouvement par leur luxe. Cette famille comprenait +trois réunions fort distinctes l'une de l'autre, celle du comte +Jean[10], celle du comte Guillaume, et celle des soeurs. Ils n'allaient +guère les uns chez les autres que lorsque quelque solennité de famille +les réunissait. + +La société de madame Lemoine était la plus agréable, mais peu de femmes +voulurent y venir; ce nom du mari de la favorite les éloignait toutes. +Alors madame Dubarry eut le bon esprit de faire son choix dans une autre +classe. Les artistes les plus distingués en faisaient partie et ne +contribuaient pas peu à la rendre agréable[11]. + +Le comte Jean Dubarry fut celui de la famille qui accueillit le mieux +ses cousines. Il ne manquait à aucune des soirées de son frère, +lorsqu'il était à Toulouse, où il continuait les magnificences de la +Cour. Sa maison du quartier Saint-Sernin était l'objet de la curiosité +des étrangers. Le comte avait fait venir des ouvriers de Paris pour la +construire. Quand elle fut presque finie, il ne la trouva pas à son gré +et la fit jeter à bas pour la recommencer de nouveau. Les jardins +étaient superbes, et dans le milieu d'un beau parc était un temple +consacré aux Muses. On y donnait des soirées de musique; il venait +souvent à cet effet des chanteurs les plus célèbres de la capitale. Dans +le lointain on apercevait une chapelle gothique; et là, un abbé, espèce +mécanique fort ingénieuse, s'avançait pour ouvrir la porte aux +visiteurs. Tous les meubles de la maison avaient été fabriqués à Paris +et transportés à grands frais. On avait placé dans un joli boudoir le +portrait de la femme du comte. Elle était peinte dans une glace, étendue +sur un canapé dont la répétition se trouvait devant ce miroir. Le comte +Dubarry était déjà vieux lorsqu'il épousa une jeune demoiselle noble, +sans fortune, mademoiselle de Montoussain. Mais elle habitait toujours +Paris sous la protection de M. de Calonne, disait-on[12]. + +Lorsque le comte passait l'hiver à Toulouse, il y donnait de superbes +bals. Un jour de carnaval, il pensa que vers une heure on aurait envie +d'aller à celui du théâtre; et avant que personne en eût parlé, il fit +ouvrir une grande pièce remplie de dominos et de costumes les plus +élégants. Les dames n'eurent qu'à choisir celui qui leur convenait le +mieux. + +Il allait souvent à Aiguillon, dans la terre du duc, où s'était retirée +madame Dubarry après la mort de Louis XV. On y donnait des fêtes très +brillantes[13]. + +Le comte Guillaume Dubarry était, comme je l'ai dit, un homme excellent, +il ne manquait pas de courage lorsqu'il fallait accomplir un trait +d'humanité. + +Dans une révolte, une femme du peuple frappa à la joue l'un des +magistrats. On arrêta cette malheureuse, on la conduisit à +l'hôtel-de-ville, on fit son procès et on la condamna à mort. Cette +nouvelle se répandit parmi le peuple et il déclara qu'il se ferait +massacrer plutôt que de laisser exécuter cet affreux arrêt. Le comte +Guillaume, instruit de ce qui se passait, monte en voiture, pénètre dans +l'hôtel-de-ville, entre dans la prison et enlève aux capitouls la +victime qu'ils allaient sacrifier, la transporte dans son carrosse et, +après lui avoir donné quelque argent, lui fait quitter Toulouse. Depuis +ce temps le comte Guillaume fut adoré dans sa ville natale. + + + + +IV + +Souvenirs d'enfance.--Mon départ de Metz.--La belle et la bête.--Mon +arrivée à Paris.--Fêtes données à madame Saint-Huberty.--Molé.--Les +calembourgs de M. de Bièvre.--J'assiste pour la première fois au +spectacle. + + +Je reprends maintenant mes souvenirs à mes impressions d'enfance. +J'avais à peine onze ans, lorsque madame Saint-Huberty vint à Metz pour +y voir sa tante, madame Clavel, et réclamer quelques papiers de famille. +Elle me fit chanter. Comme j'avais une voix extraordinaire pour mon âge, +elle me prit dans une si grande amitié qu'elle voulut m'emmener à Paris, +disant à sa tante qu'elle ferait de moi une bonne musicienne et me +mettrait entre les mains de nos grands maîtres. Elle partit, et dès ce +moment je ne rêvai que musique; je solfiais toute la journée, ce qui +auparavant m'avait beaucoup ennuyée, mais madame Saint-Huberty m'avait +dit: «C'est nécessaire!» Et cela avait suffi pour me donner de +l'émulation. Je n'osai dire à mes grands parents combien je désirais +voir arriver le temps où l'on m'enverrait à Paris, car c'eût été +témoigner le désir de les quitter; mais lorsqu'ils s'y décidèrent, +quelques années plus tard, je me reproche encore la joie que j'en +éprouvai; ils étaient si bons que cela était une horrible ingratitude à +moi! C'était en 1788, j'avais quatorze ans, une famille bien placée dans +le monde, mes parents étaient des artistes distingués qui vivaient dans +l'aisance; je pouvais donc me reposer sur ces avantages. Mais hélas! le +coeur est ainsi fait! Dans la jeunesse l'attrait de la nouveauté est si +puissant sur nous! il nous fait oublier le passé et ne rêver que +l'avenir. Je partais comme le pigeon voyageur, sans prévoir la destinée +qui m'attendait. + +Je n'étais jamais sortie de Metz, c'était le monde pour moi! Le couvent +où j'avais passé plusieurs années, ma famille, la campagne de mon +grand-père, la maison du comte Darros et quelques bals d'hiver, je ne +pensais pas qu'il y eût rien de plus sur la terre! Que l'on juge de mon +inexpérience et de mon étonnement à chaque chose nouvelle qui s'offrait +à moi; je n'avais guère lu en fait de voyages que _Robinson Crusoë_, et +en fait de romans (car on ne me permettait pas d'en lire) que celui de +_Marianne_ de Marivaux. J'avais bien entendu parler de voitures +publiques, mais sans y faire attention; aussi n'en avais-je nulle idée. +Il y a un âge où le monde passe devant nous sans que nous le regardions. + +J'étais montée en diligence à dix heures du soir, au mois de décembre, +après avoir pleuré toute la journée et j'en avais encore les yeux et le +coeur gros. Une personne âgée m'accompagnait et devait me remettre entre +les mains de madame de Nanteuil, femme de l'administrateur des +diligences. Lorsque le jour commença à paraître, j'examinai les +personnes qui m'entouraient; la vieille dame était à côté de moi dans le +fond, des messieurs dormaient vis-à-vis, et au coin, en face de moi, +quelque chose que je voyais, me parut une bête sauvage, car je +n'apercevais que du poil de la tête aux pieds. Je m'étonnais, à part +moi, qu'on emballât de tels animaux dans une voiture publique, lorsque +je lui vis relever une espèce de figure qui m'effraya beaucoup. Je +reculai comme s'il m'eût été possible d'enfoncer la voiture, et ma +physionomie devait avoir une singulière expression, car un jeune +officier qui était de l'autre côté se mit à éclater de rire. Tout le +monde s'éveilla et j'appris que l'objet de ma frayeur était un juif +polonais, dont le witchoura retourné du côté du poil, le long bonnet +fourré et la barbe tombant sur sa poitrine, étaient assez capables de le +faire prendre pour une bête féroce: aussi le nom lui en resta-t-il tout +le temps du voyage. On nous appela la _Belle et la Bête_. Il ne se +doutait nullement des quolibets qu'on lui adressait, car il n'entendait +pas le français, et le camarade qui lui servait d'interprète ne s'occupa +guère, je crois, de les lui traduire. + +Voilà donc ma première entrée dans ce monde nouveau pour moi, M. et +madame de Nanteuil me reçurent au sortir de la voiture et me gardèrent +quelques jours en attendant le retour de madame Saint-Huberty. + +J'avais une lettre de mon grand-père pour madame Molé[14]. Je fus +parfaitement reçue, mais on m'avait enjoint de n'y aller qu'accompagnée +et de n'accepter aucune invitation avant l'arrivée de madame +Saint-Huberty qui était en représentation à Marseille[15]. Mon +grand-père craignait les séductions de M. Molé qui avait une grande +réputation de _roué_, comme cela se disait alors. Aussi, lorsqu'il lui +arriva de retarder la première représentation du _Séducteur_ de M. de +Bièvre, par le motif qu'un rhume l'empêchait de parler: + +«Eh bien! lui dit l'auteur (fameux par ses calembourgs), vous jouerez +_le Séducteur enroué_.» + +Mais, le jour de la représentation, Molé se trouvant tout-à-fait hors +d'état de paraître le soir, son médecin lui ordonna de garder le lit. +Lorsque M. de Bièvre apprit ce nouveau contre-temps, il s'écria: _Ah! +quelle fatalité!_ + +En attendant madame Saint-Huberty, qui devait arriver d'un jour à +l'autre, on me fit voir plusieurs spectacles. Celui qui m'étonna le +moins (on ne s'en douterait guère), ce fut le Théâtre-Français et +cependant la pièce que j'y vis jouer était le _Bourgeois gentilhomme_, +par Préville, Dugazon, madame Belcour et tous les premiers sujets: cela +fait peu d'honneur à la précocité de mon goût. Mais j'avais vu cette +pièce dans ma ville de Metz et j'étais encore sous le charme du plaisir +que j'en avais éprouvé, tant il est vrai que les impressions d'enfance +ont de la peine à nous quitter. Puis, je n'étais pas encore dans l'âge +où l'on peut apprécier de semblables talents; plus tard j'ai bien changé +d'opinion. + +Le théâtre qui fut pour moi une véritable féerie, c'est l'Opéra. Je crus +y voir réaliser tout ce que j'avais lu dans les _Mille et une Nuits_. Je +n'aperçus plus rien de ce qui se passait autour de moi, et mon +étonnement, mon admiration donnèrent la comédie à tous mes voisins, qui +s'amusaient beaucoup de mon inaltérable attention et des questions que +j'adressais dans l'entr'acte aux personnes qui m'accompagnaient. On +jouait _Iphigénie en Aulide_ et le ballet de _Mirza_. + + + + +V + +Le talent de madame Saint-Huberty.--Ses succès.--Les costumes.--Le salon +de Madame Saint-Huberty.--Couplets du comte de Tilly.--Je pars pour +Toulouse.--Un compliment de MM. les capitouls.--Retraite de madame +Saint-Huberty.--Son mariage avec le comte d'Entraigues. Ils vont à +Londres.--M. d'Entraigues et madame Saint-Huberty sont assassinés. + + +Madame Saint-Huberty était alors dans tout le brillant de sa carrière +dramatique, elle venait d'être couronnée dans le rôle de Didon, ce qui +n'était point encore arrivé jusqu'alors à l'Opéra. + +Le talent de madame Saint-Huberty était bien extraordinaire, puisqu'à +l'âge que j'avais alors, j'en avais été frappée au point d'imiter +parfaitement sa manière de dire le chant. On s'amusait souvent à me +faire placer derrière un paravent pour compléter l'illusion. Elle +prononçait d'une façon qui paraîtrait exagérée, aujourd'hui que si peu +de chanteurs font entendre les paroles; mais comme elle le disait +elle-même, il le fallait pour se faire comprendre dans cet immense +vaisseau, où la voix doit porter dans toutes les parties de la salle. +Cela donnait d'ailleurs une grande énergie à son jeu, surtout dans ces +phrases jetées, dans ces inspirations semblables au: _Qu'en dis-tu?_ de +Talma. L'expression de sa physionomie était admirable. Elle se faisait +applaudir sans parler, dans _Alceste_, lorsqu'elle écoutait la voix qui +lui dit: + + ... Le roi doit mourir aujourd'hui + Si quelqu'autre à la mort ne se livre pour lui. + +Elle se faisait applaudir de même dans _Didon_, par la manière dont elle +regardait Énée avant de lui adresser ces vers: + + Oh! que je fus bien inspirée + Quand je vous reçus dans ma cour! + +Son air d'ironie lorsque Yarbe l'avertit qu'Énée est près de +l'abandonner, et qu'elle lui répond: Énée! son regard, son sourire +disaient tout et amenaient naturellement: + + Allez, Yarbe, allez, vous connaîtrez Énée: + Vous verrez si Didon se voit abandonnée. + Aujourd'hui de l'hymen on prépare les feux. + On allume pour nous les flambeaux d'hyménée; + Jugez s'il se prépare à s'éloigner de moi! + +Dans les moments d'élan, c'était de la tragédie à la manière de Monvel +et de Talma, et de la tragédie d'autant plus difficile que dans le +chant, les mêmes phrases se répètent: + + Divinité du Stix, ministre de la mort, + Je n'invoquerai point votre pitié cruelle, + +se redit trois fois. Elle en changeait l'expression et se faisait +applaudir à chacune. Je n'ai jamais entendu depuis ce temps dire le +récitatif comme elle le disait. Duprez est le seul qui ait pu me la +rappeler. + +Ariane abandonnée était aussi un des rôles où elle excellait; et, dans +Colette du _Devin de village_, c'était la petite fille des champs. Elle +ne faisait pas de grands bras pour exprimer sa douleur, elle ne venait +pas se poser devant le public pour la lui raconter, elle pleurait en +chantant: + + Si des galants de la ville + J'eusse écouté les discours. + +On ne se serait jamais imaginé que ce fut cette même femme si imposante +dans la reine de Carthage, et si déchirante dans Ariane. Son chant, +lorsqu'il était dialogué, ne semblait pas être noté. Elle était parfaite +musicienne et se retrouvait toujours avec la mesure, malgré ses +licences, lorsqu'elle lançait une phrase d'effet. + +On a souvent répété que Talma était le premier qui eût fait révolution +dans les costumes; mais madame Saint-Huberty avait déjà commencé à +imiter ceux des statues grecques et romaines. Elle avait déjà supprimé +la poudre et les hanches, et si l'on recherchait dans les costumes du +temps, il serait facile de s'en convaincre. Cependant elle n'avait pas +encore osé les aborder aussi franchement que Talma, qui avait été +secondé par David et par la Révolution. + +Madame Saint-Huberty me montra une sollicitude toute maternelle, lorsque +je chantai au Concert spirituel, où je débutai, au mois d'avril 1788, +après avoir travaillé quatre mois avec Piccini. Je dus au nom de madame +Saint-Huberty et à mon âge le succès que j'obtins. Elle avait fondé de +grandes espérances pour mon avenir; mais la Révolution qui devait m'être +si fatale commença dès-lors à détruire l'existence à laquelle j'étais +destinée. + +Ce fut à cette époque que madame Saint-Huberty me présenta chez madame +Lemoine-Dubarry, qui réunissait l'élite des célébrités musicales. Parmi +tous ceux que je rencontrai chez elle, je ne remarquai alors que le +comte de Tilly, Gluck, Rivarol, Grétry, le prince de Ligne et ce +malheureux M. de Cussé, député peu d'années après, qui a péri sur +l'échafaud; il était excellent musicien et faisait de très jolis vers. +Un jour il eut la malice de m'en faire chanter avant de me les offrir; +comme ces vers, dont il avait fait la musique, sont inédits, et valent +la peine d'être conservés, les voici: + + Vous retracez tous les appas + De cette nymphe agile, + Dont Apollon suivait les pas + Sans la rendre docile; + Vous avez les traits aussi doux + Et la taille aussi belle, + Mais qu'il faudrait nous plaindre tous, + Si vous couriez comme elle!... + + De la même légèreté, + Dussiez-vous être sûre, + Que le prix m'en soit présenté, + Je tente l'aventure. + L'amour me rendra plus léger; + J'en attends la victoire; + Et si vous devenez laurier, + Je revole à la gloire. + + Ah! n'empruntez pas le secours + Des antiques prestiges! + Croyez-moi, n'ayez point recours + À de pareils prodiges. + Connaissez mieux tout le danger + D'une métamorphose: + Vous ne pouvez jamais changer + Sans perdre quelque chose. + +Comme il y avait déjà une crainte vague dans tous les esprits, mon père +qui s'était remarié ne voulut pas me laisser à Paris. Ma tante me ramena +à Toulouse où elle allait donner des représentations. Elle me fit jouer +quelques petits rôles dans des pièces qui furent montées à cet effet, +telles que la Nymphe des eaux dans _Armide_, l'Amour dans _Orphée_ et la +soeur de Didon. Cela me rappelle un incident assez burlesque. + +Messieurs les capitouls voulurent se signaler par un hommage à l'actrice +célèbre, mais il était d'une nature si singulière que quelques +personnes, et particulièrement mon père, cherchèrent à les en détourner, +ou tout au moins à attendre la fin de l'opéra pour n'en pas interrompre +l'action, mais il n'y eut pas moyen. Ils me firent entrer avec la +chanteuse qui jouait une des confidentes de Didon. Nous portions une +corbeille de fleurs surmontée d'une couronne, et je dus adresser à la +reine de Carthage ce discours qui me fut dicté par un de ces messieurs: + +«Ma chère soeur, recevez ce tribut de la patrie reconnaissante qui vous +est offert par les mains de messieurs les capitouls.» + +Madame Saint-Huberty se pinçait les lèvres pour garder son sang-froid. +Le public n'osait pas rire d'un hommage offert à la grande actrice, +quelque ridicule qu'il y eût à le présenter de cette manière; de sorte +qu'il se fit un moment de silence pendant lequel j'eus l'heureuse idée +de poser la couronne sur sa tête. Alors les applaudissements éclatèrent +de toutes parts et la pièce continua. + +On donna une superbe fête d'adieux à madame Saint-Huberty. Hélas! je ne +la revis plus depuis ce temps[16]; elle quitta l'Opéra en 1790 et partit +avec la comte d'Entraigues qu'elle épousa à Lausanne. «Elle ne cessa +d'être une grande actrice que pour se placer parmi les grandes dames», +comme a dit un écrivain du temps[17]. + +Cette grandeur, hélas! lui fut fatale: elle périt assassinée dans sa +maison de Barnner-Tearace, ainsi que le comte d'Entraigues; j'ai lu sur +cette malheureuse catastrophe plusieurs versions qui m'ont paru peu +exactes. + +Lorsqu'on revient après dix ans d'absence, on doit s'attendre à trouver +les choses bien changées; surtout si une interruption de correspondance, +vous empêche de connaître les événements survenus pendant cet +intervalle. C'est ce qui m'arriva en 1812, à mon retour de l'étranger: +je ne pouvais faire un pas sans rencontrer un malheur; il semblait que +le sort les eût semés sur ma route. Triste moisson à recueillir! + +Cette année 1812 devait m'être fatale; j'arrivais de Russie, où j'avais +vu mon existence se briser en si peu de temps. À peine entrée à +Francfort, j'appris la mort de cet oncle qui m'avait accueillie avec +tant de bienveillance, à mon passage, dix ans auparavant. Sa femme +l'avait suivi de près, et leur fortune était tombée dans la famille de +madame Fleury. + +Arrivée à Metz, je trouvai mon père dans un état d'inertie complète. Il +est à remarquer que les hommes d'esprit et d'imagination finissent +souvent de cette manière, et, sans vouloir faire de comparaison, Monvel +et autres ont terminé ainsi une carrière brillante. + +Ces malheurs étaient la suite de l'ordre immuable de la nature, qui nous +a destinés à subir des pertes douloureuses; mais comment prévoir celles +qui sont causées par la perversité des hommes. + +Qui m'eût dit, lorsque j'assistai aux triomphes de madame Saint-Huberty, +lorsque je la voyais entourée d'hommages, excitant l'admiration de toute +la France, recevant des honneurs que jamais aucune artiste n'avait +obtenus avant elle, qui m'eût dit que cette reine des arts, qui avait +abdiqué la gloire pour devenir simplement une grande dame, périrait +victime des événements politiques et par la main d'un misérable qui la +sacrifia à sa propre sûreté? Car ce fut au moment où sa trahison allait +être découverte qu'il frappa le comte et la comtesse d'Entraigues, dont +il était l'homme de confiance. + +Cette nouvelle me causa une bien vive douleur; le souvenir du temps que +j'avais passé près de madame Saint-Huberty, se retraçait à mon +imagination pour déchirer mon coeur. + +Lorsque les communications furent rétablies, je fus à Londres, où +j'espérais obtenir des renseignements sur la cause qui avait provoqué ce +meurtre. + +Toutes les versions se rapportaient sur le fait principal, aucune +n'était exacte sur les détails, qui semblaient enveloppés d'un mystère +impénétrable. On ne pouvait donc se livrer qu'à des conjectures. Je vis +madame Bellington, célèbre chanteuse à Londres, qui avait eu des +relations d'amitié avec ma tante. Je fus aussi à Grillon-Hôtel où +logeaient le comte et la comtesse, lorsqu'ils venaient à Londres. On n'y +savait non plus rien de positif. Ce fut long-temps après que le +rédacteur du _Monitor_, M. G., me fit lire un article de son journal où +les faits étaient exactement détaillés; il me permit de les traduire, et +je les joins ici. + +On sait que le comte d'Entraigues était entièrement dévoué à la maison +de Bourbon; il avait servi dans les armées et portait la décoration de +l'ordre de Saint-Louis. Sa fortune était considérable avant la +révolution. Le comte était un homme d'esprit, d'une imagination ardente; +les premiers élans de la révolution de 1789 le trouvèrent dans les +rangs, à côté de Mirabeau. Né dans le Vivarais, le comte y avait été +nommé député de la noblesse; il se fit souvent remarquer au milieu des +grands orateurs de cette Assemblée constituante qui en comptait un si +grand nombre. + +Lorsque les événements politiques prirent une tournure qui n'était plus +dans les opinions du comte, il quitta la France pour aller en Suisse. Ce +fut à Lausanne qu'il épousa madame Saint-Huberty, mais son mariage ne +fut déclaré qu'en 1797, après l'arrestation du comte à Trieste. C'est à +l'occasion de ce mariage que madame Saint-Huberty reçut le cordon de +l'Aigle-Noir, distinction qui n'avait encore été accordée qu'à +mademoiselle Quinault[18]. + +Le comte d'Entraigues fût à Venise en 1795. Nommé secrétaire d'ambassade +en Espagne, il ne quitta ce pays qu'à la paix. Il fut alors attaché à +l'ambassade de Russie. Il partit pour Vienne; mais, arrêtés sur la +route, ses papiers furent saisis, et on le renferma dans la citadelle de +Milan. + +Napoléon, dit-on, avait trouvé dans ses papiers la preuve d'une +connivence avec Pichegru dans l'affaire de Moreau. Pour constater un +fait qui y était relatif, on avait besoin de la signature du comte; il +la refusa obstinément, bien qu'on eût mis sa liberté à ce prix. +Cependant il trouva le moyen de s'échapper de sa prison. On soupçonna le +général Kailmain d'avoir favorisé son évasion. Le comte vint ensuite à +Leybach et à Vienne en 1801. + +Il était en grande intimité avec Fox, Grenville et Canning. On peut +penser d'après toutes ces liaisons, s'il pouvait manquer d'être entouré +de gens intéressés à épier ses moindres démarches, et à pénétrer ses +secrets en corrompant ses domestiques; c'est ce qui arriva pour ce +misérable Lorenzo, qui attenta aux jours de ses maîtres afin de cacher +sa trahison. Un émigré vénitien, espèce d'intrigant comme il s'en +rencontre malheureusement trop souvent, gagna ce valet de chambre à +force d'argent et de promesses; Lorenzo lui remettait les lettres +écrites et reçues par le comte[19], il les décachetait et gardait le +dessus. Quelques jours avant l'événement, on avait remarqué que deux +étrangers étaient venu chercher Lorenzo et l'avaient conduit dans un +_public house_ (espèce de café). + +La famille était dans ce moment à Barnner-Tearace, habitation du comte, +dans le comté de Surry. La veille du jour fatal, il reçut des dépêches +scellées d'un cachet particulier, et qui nécessitaient son départ pour +Londres. Tout fut disposé pour le lendemain matin. Lorenzo voyant que +ses infidélités allaient être découvertes, frappa son maître de deux +coups de poignard qui le renversèrent baigné dans son sang sur les +marches de l'escalier; mais craignant qu'il ne respirât encore, il +remonta pour prendre un pistolet afin de l'achever, et courut à la +comtesse qu'il frappa dans la poitrine comme elle allait monter en +voiture; pour empêcher, sans doute, qu'elle ne le fit découvrir. Il +avait totalement perdu la tête, car, entendant le tumulte causé par cet +événement, il se servit du pistolet qu'il avait été chercher, pour se +brûler la cervelle. Le comte et la comtesse ne survécurent que quelques +heures. + +Ce fut sous le ministère de lord Liverpool et de Castelreagh que se +passa cette cruelle catastrophe, dont les motifs furent un mystère +pendant fort longtemps. On se livra à différentes conjectures. L'émigré +dont le nom était vénitien, mais que l'on disait né en Suisse, fut +fortement soupçonné d'avoir été le provocateur de ce crime: il s'est +jeté par la fenêtre il y a peu d'années. C'est une consolation de croire +que le remords d'avoir causé tant de malheurs l'a conduit au suicide. + + + + +VI + +Lettre à Fanny.--Mon genre de vie à Toulouse.--M. de Cazalès.--Le +marquis de Grammont.--Je suis présentée à madame Dubarry.--Les +Capitouls.--La tragédie de _Samson_.--Combat d'arlequin et du +dindon.--Mariage de Fanny.--Son mari périt sur l'échafaud. + + +Revenons à Toulouse dont je me suis bien éloignée. Pour reprendre mon +sujet au point où je l'ai quitté, je joins ici la lettre que j'écrivais +à la comtesse Fanny Darros, ma jeune compagne d'enfance à Metz. + +À la Comtesse Fanny Darros. + + Toulouse, ... décembre, 1788. + + «Je vous ai écrit de Paris, ma chère Fanny, que madame + Saint-Huberty m'avait présentée chez madame Lemoine-Dubarry: je + l'ai retrouvée à Toulouse. Ma belle-mère va beaucoup chez elle; sa + maison est une des plus agréables de la ville. On voit bien qu'elle + arrive de Paris, car sa toilette et ses manières sont d'une + élégance simple et de bon goût qui fait contraste avec celles de + toutes ces dames de province. Cela me va bien, à moi, de parler + ainsi; qu'en pensez-vous? Parce que je viens de passer quelque + temps à Paris, je dirais volontiers, _nous autres Parisiennes_. + Madame Lemoine m'a prise en amitié tout de suite, malgré la + disproportion de nos âges, mais je suis tellement à mon aise avec + elle, elle sait si bien se rapprocher de moi, qu'il me semble que + je suis quelque chose lorsque nous sommes ensemble; mais aussi avec + les autres je me trouve _Gros Jean comme devant_. Elle doit me + mener à sa charmante campagne, où elle donne des bals champêtres. + J'ai vu chez elle le marquis de Grammont, premier capitoul + gentilhomme. C'est un homme de quarante ans qui a dû être fort + beau; son air noble est imposant, mois il ne faut pas l'entendre + parler, car son ton est des plus communs. Quelle différence avec le + prince de Ligne! Quant à M. de Cazalès[20], c'est un officier de + dragons, gros et court; on dit qu'il a beaucoup d'esprit. Jusqu'à + présent je ne m'en suis pas aperçue, car je le vois toujours + dormir. C'est bien l'homme le plus distrait, le plus original et le + plus _sans gêne_ que l'on puisse rencontrer, mais on lui passe + tout. J'ai vu aussi le comte Jean dont j'avais entendu parler, et + que je n'avais jamais eu l'occasion de rencontrer. Vous ne vous + douteriez pas de la première impression qu'il m'a fait éprouver. + Son ton est si singulier, ses manières sont si libres, que l'on ne + sait comment lui répondre; il parle sans cesse du duc de Richelieu, + qui est gouverneur à Bordeaux. Il n'est marié que depuis un an avec + mademoiselle de Montoussin, jeune fille noble, jolie et pauvre. Un + parent de sa femme, le comte de Lacase, dont tout le monde se + moque, est toujours avec lui. + + «J'oubliais de vous dire que j'ai vu cette fameuse madame Dubarry, + dont nous avons si souvent entendu parler dans notre enfance. Voici + comme cela est arrivé. Mademoiselle Chon avait fait prier mon père + de passer à son hôtel, pour l'engager à composer un intermède, + destiné à être joué dans une fête que l'on donnait à madame + Dubarry, dans le château du duc d'Aiguillon. Mon père m'y avait + fait un petit rôle de paysanne où je chantais de fort jolis + couplets. Après la pièce, on me conduisit auprès de madame Dubarry; + elle est encore fort belle, quoiqu'elle ne soit plus très jeune. Je + lui trouve trop d'embonpoint; mais la coupe de son visage est + charmante. Ses yeux sont doux, et expressifs, et lorsqu'elle + sourit, elle laisse apercevoir des dents éblouissantes de + blancheur. Le duc d'Aiguillon est aussi un fort bel homme, d'une + politesse et d'une galanterie de cour. Excepté le comte Guillaume + et madame Lemoine, toute la famille Dubarry était là; le comte + Jean, ses soeurs et un beau-frère, qui ressemble assez à ce paysan + d'un de nos opéras auquel on a mis un bel habit brodé (_Nanette et + Lucas_, je crois). Tout le monde m'a embrassée, m'a fêtée; madame + Dubarry m'a donné de jolies boites de Paris, et une parure en + satin, où il se trouve un de ces manchons qu'on appelle un _petit + baril_, les cercles sont en cygne.» + +À la Même. + + Toulouse, ... janvier, 1789. + + «Il faut que je vous raconte un drôle d'épisode sur messieurs les + capitouls, qui sont souvent en possession d'exciter l'hilarité des + jeunes gens de l'Université. + + «Selon les règlements et les privilèges du Théâtre-Français, les + Italiens ne peuvent jouer ni tragédies, ni comédies à moins qu'il + ne s'y trouve un arlequin, c'est pourquoi l'on voit ce personnage + dans les pièces de Marivaux, ce qui est très invraisemblable, dans + _les Jeux de l'amour et du hasard_ surtout, où il doit être pris + pour Dorante. Il faut y mettre beaucoup de bonne volonté pour se + faire illusion; mais messieurs les comédiens français, dans leur + hiérarchie superbe, s'embarrassent peu des autres. + + «Dans la tragédie sainte de _Samson_, il y a aussi un arlequin. On + joue rarement cet ouvrage parce qu'il entraîne de grandes dépenses. + _Samson_ est donc la providence des bénéfices d'artistes, et c'est + la pièce qui est toujours en possession d'attirer la foule par la + variété de toutes ses merveilles[21]. La défaite des Philistins par + une mâchoire d'âne, la destruction du palais ébranlé par la force + de Samson; mais surtout le combat d'arlequin avec le dindon + excitent toujours une grande joie[22]. + + «Quelque temps après l'ovation de madame Saint-Huberty, que je vous + ai racontée, on donnait la tragédie de _Samson_. Le dindon fort + ennuyé d'être ainsi harcelé prend son vol et va se mettre sous la + protection de messieurs les capitouls, en se perchant sur leur + loge. Alors tout le parterre de chanter: + + Où peut-on être mieux, qu'au sein de sa famille? + + «LOUISE FLEURY.» + + +Notre correspondance fut interrompue pendant quelque temps. Voici la +dernière lettre que je reçus de la jeune comtesse Darros; elle +m'annonçait son mariage. Cette nouvelle qui aurait dû m'inspirer de la +joie par la tendre amitié que j'avais pour la compagne de mon enfance me +remplit de tristesse; cette lettre semblait être le chant du cygne par +la teinte mélancolique dont son style était empreint. Elle, Fanny, +toujours si folle! Je sentais mon coeur se serrer, et je ne pouvais me +rendre compte du sentiment que j'éprouvais. + +À mademoiselle Fleury, à Toulouse. + + Metz, ... novembre, 1789. + + «Il me semble, ma chère amie, que la nouvelle liaison que vous avez + contractée, vous éloigne de tous vos amis. Quoique depuis plus d'un + an je n'ai point reçu de vos nouvelles, je me reprocherais + cependant de ne pas confier à la compagne de mon enfance l'action + la plus importante de ma vie. Je vais me marier. J'espère être + heureuse; mais il me faudra quitter mon père, et cette idée + empoisonne tout mon bonheur. J'épouse le fils de M. de Beaurepaire + que vous avez vu si souvent à la maison. Son régiment est en + Franche-Comté. Mon père m'a laissée entièrement maîtresse et n'a + voulu influencer mon choix en aucune manière. Tous les préparatifs, + les cadeaux, cette agitation qui précède toujours un pareil moment + ne peuvent me distraire d'une mélancolie qui vient sans doute du + changement qui va se faire dans ma vie et dans mes habitudes les + plus chères. Hélas! Dieu veuille que ce ne soit pas un triste + pressentiment. + + «Adieu, ma chère Louise, combien je regrette de n'avoir pas près de + moi l'amie de mon enfance. Vous trouveriez mon caractère bien + changé, vous qui m'avez vue si gaie, si folle, mais vous pourriez + peut-être me rappeler quelques-uns de nos bons rires. Je suis + persuadée que vous ferez des voeux pour mon bonheur: puissent-ils + s'accomplir! + + «FANNY DARROS.» + +La comtesse Fanny Darros était une fort belle personne. Son père avait +un esprit et un caractère distingués. Il était grand partisan des +encyclopédistes et nullement imbu des préjugés de la noblesse d'alors, +ce qui choquait beaucoup celle de sa province qui l'appelait _le +philosophe_; cela n'empêchait pas cependant que l'on ne fût enchanté de +venir à ses soirées. On y faisait d'assez bonne musique. On y lisait des +poésies des meilleurs auteurs, puis on dansait: comment résister à tout +cela? Le comte avait beaucoup voyagé, particulièrement dans les Indes. +C'était là qu'il avait épousé une femme charmante qui mourut en donnant +le jour à sa fille. + +Ils étaient intimement liés avec une famille dont le chef, le général +Beaurepaire, a fait une si belle défense à Verdun, à l'époque de nos +premières guerres. La jeune Fanny avait été à peu près élevée avec son +fils qui n'avait quitté Metz que pour entrer dans les pages. Les deux +familles avaient projeté dès ce temps là même, cette union qui eut, +hélas! de si tristes résultats. Ils se marièrent en 1789, et furent les +derniers à émigrer, mais la force des choses les entraîna. Ils +habitaient une petite ville d'Allemagne, peu distante de Metz. Ce jeune +homme n'avait point voulu porter les armes contre son pays, mais il n'en +était pas moins sur la liste des émigrés. Sa mère était mourante et sa +soeur imprévoyante du danger que son frère pouvait courir, le sollicitait +vivement d'entreprendre un voyage auquel il n'était que trop disposé. + +«Rien qu'un jour, mon frère, lui écrivait-elle, un seul jour, une heure; +ma mère sera si heureuse de te voir. Personne ne saura que tu es parmi +nous: déguise-toi de manière à n'être pas reconnu.» + +Il vint donc, malgré les tristes pressentiments de sa femme qui n'osait +entièrement s'y opposer, connaissant sa tendresse pour sa mère. Hélas! +il fut reconnu par un misérable qui avait été au service de sa famille. +Dénoncé, arrêté, il fut condamné sur la simple identité de son nom[23]. +Qui aurait pu croire que le fils du défenseur de Verdun périrait sur un +échafaud? On voit, dans la lettre qu'elle m'écrivait à l'occasion de son +mariage, qu'une idée vague de malheur la poursuivait comme une seconde +vue. + +Cet événement me causa un bien vif chagrin, mais je ne l'appris que +long-temps après; car l'on n'osait pas écrire sur de semblables sujets. +La jeune comtesse alla en Italie. Je n'ai pu savoir depuis ce qu'elle +est devenue. L'on était tellement dispersé qu'on était souvent surpris +de retrouver vivante une personne que l'on croyait morte. + + + + +VII + +Un tour de M. de Cazalès.--Je lui rends la pareille.--Un prince de +Rohan.--M. de Rolin, avocat-général au parlement de Grenoble.--Le comte +de Lacase.--Son mariage avec une grisette.--M. de Catelan, +avocat-général au parlement de Toulouse. + + +Madame Lemoine partit pour Paris et me fit promettre de la tenir au +courant de toutes les petites anecdotes de la société que nous voyions +habituellement; c'est à elle que mes lettres ont presque toujours été +adressées jusqu'en 1795. + +À madame Lemoine-Dubarry, à Paris, + + Toulouse, ... novembre 1780. + + «Madame, + + «Depuis que nous sommes revenus des eaux de Bagnères et que vous + êtes retournée à votre Paris, nous sommes tristes et maussades. + Nous n'avons plus ces aimables soirées à la campagne, où vous nous + entreteniez des plaisirs de la capitale, que nous autres, pauvres + provinciaux, n'avons qu'entrevue et que nous regardons comme la + terre promise. Je désirais bien revoir Paris avant que vous y + fussiez; mais jugez combien je le désire davantage à présent que + vous pouvez me rendre ce séjour plus agréable encore, par l'amitié + que vous voulez bien me témoigner et la réunion de votre société. + Si je ne suis pas dans l'âge où l'on se fait écouter, je suis déjà + dans celui où l'on peut apprécier les autres. Ce n'est qu'à Paris + que l'on rencontre les artistes distingués, et tout cet appareil de + fête et de cour. À propos de cour et de princes, puisque vous + voulez que je vous entretienne de tout ce qui se passe dans notre + cercle, il faut que je vous raconte le tour que m'a joué M. de + Cazalès, que je commence à aimer un peu plus cependant, parce qu'il + est fort aimable et fort gai; mais je dois dire en toute humilité + que s'il me fait rire, il s'amuse souvent aussi à mes dépens, et je + soupçonne qu'il me croit un peu niaise. + + «Vous savez qu'on ne voit pas de prince en province, et quoique mon + oncle en ait élevé deux, j'en ai peu rencontré sur mon chemin. Il + me semblait donc qu'un prince devait être environné d'une suite + nombreuse, tout chamarré d'or et de croix et qu'il ne pouvait + marcher sans ce pompeux appareil. Il y a quelques jours M. de + Cazalès vint me dire d'un air de confidence que l'on attendait un + prince à Toulouse et qu'il viendrait chez M. de Grammont. Je voulus + savoir s'il ne m'avait pas fait une mystification, et je fus aux + informations. On m'assura que c'était la vérité. + + «--Et comment donc ferai-je pour le voir? + + «--Rien de plus facile, vous êtes souvent à la campagne avec votre + belle-mère: vous serez invitée ce jour là. + + «En effet, nous arrivâmes le matin avec plusieurs autres dames et + nous montâmes après dîner dans notre chambre pour nous habiller. + Lorsque je descendis, il y avait déjà quelques personnes dans la + galerie du jardin. Je me plaçai en face de la porte, espérant + chaque fois que j'entendais du bruit qu'elle allait s'ouvrir avec + fracas et que je verrais arriver le prince et sa suite. Il y avait + près de moi un jeune officier qui me parlait toujours, m'ennuyait + beaucoup, et auquel je répondais avec distraction. Enfin ne pouvant + plus résister à mon impatience, je fus demander à M. de Cazalès + quand ce prince arriverait.--Eh! mais, vous causez avec lui depuis + que vous êtes descendue, me dit-il. Ce malencontreux officier était + un prince de la maison de Rohan, qui voyage avec son gouverneur. On + s'est joliment moqué de moi; il ne manquait que vous pour + m'achever, madame. Malgré cela, il me tarde bien de vous revoir, + car c'est vous qui animez tout, et je ne puis vous dire maintenant + qu'un triste adieu. + +À la même. + + «Ah! madame, si M. de Cazalès s'est moqué de moi, je le lui ai bien + rendu hier. Vous savez combien il est indolent, et vous savez aussi + qu'il courtise toutes les belles. Il avait, depuis quelques jours, + une de ces nouvelles épingles en petit médaillon de cristal dans + lequel on met des cheveux; on l'avait beaucoup plaisanté sur la + boucle blonde qu'il renfermait. Hier, assez tard, il s'amusait à + nous faire des tours de cartes, lorsque je me suis aperçue que les + cheveux avaient changé de couleur et qu'ils étaient devenus d'un + très beau noir. J'ai fait un signe à madame L***, qui, s'approchant + de lui, s'est écriée: «quoi! déjà?» Ce qu'il y a de charmant c'est + qu'il ne s'était pas douté du changement et qu'il ne pouvait + concevoir comment il s'était opéré[24]. Vous pensez si on l'a + plaisanté sur les tours qu'il ne savait pas prévoir et si j'ai pris + ma revanche de ses moqueries, pour mon prince de Rohan et sa suite. + Lui qui veut apprendre à escamoter, a trouvé un maître habile, mais + il ne le nommera pas. + +À la même. + + «Madame, + + «Un nouvel arrivé (car il n'a nullement l'air d'un nouveau + débarqué), vient d'égayer un peu nos languissantes soirées. C'est + M. de Rolin de Savoie[25], avocat-général au parlement de Grenoble; + il a de l'esprit, de cet esprit qui vous plaît et qui n'est pas + celui de tout le monde. Il donne un tour original à tout ce qu'il + dit. Il faut que je vous raconte notre première entrevue, afin que + vous fassiez plus promptement connaissance avec lui. C'était non + pas _dans les horreurs d'une profonde nuit_, mais à la noce de M. + le comte de Lacase[26], ou pour mieux dire, à ses fiançailles; il + vient, comme vous le savez, d'épouser sa maîtresse, par respect + pour les moeurs. Il s'était cru obligé, ainsi que le M. de Moncade + de _l'École des bourgeois_, d'inviter toute la parenté de cette + petite grisette, et il aurait pu nous dire: «_C'est aujourd'hui que + je vous encanaille_,» car pour lui, il semblait enchanté. Nous + croyions nous trouver au moins avec une partie des personnes que + nous avons l'habitude de voir; mais il y avait très peu de femmes + de notre connaissance. Nous remarquâmes, en entrant, la future + mariée dansant avec le comte de Quélus, et nous aperçûmes toutes + ces figures hétéroclites assises autour de la salle: c'était bien + de véritables figures de tapisserie. Je fus m'asseoir à côté de ma + belle-mère; j'étais d'assez mauvaise humeur et je prévoyais que je + m'amuserais fort peu. En retournant la tête, je vis un monsieur que + je n'avais jamais rencontré nulle part; cela étonne en province, où + tout le monde se connaît. Sa figure me frappa, bien qu'elle n'eût + de remarquable que des yeux très spirituels et l'apparence d'un + homme de bonne compagnie; il avait l'air de ne connaître absolument + personne que le maître de la maison, et de chercher quelqu'un à qui + pouvoir adresser ses observations, comme il nous l'a dit depuis. + + «--Oserais-je vous demander, madame, si c'est le jour ou le + lendemain du mariage? + + «--C'est le jour de la signature du contrat, monsieur. + + «--Et il y a un bal? + + «--Mais comme vous le voyez. + + «--Je vous demande pardon, je suis tout à fait neuf dans ce pays, + comme vous pouvez vous en apercevoir; c'est le marquis de Grammont + qui m'a amené du spectacle ici, et qui m'a laissé en me disant + qu'il allait revenir. J'ai rencontré cette dame, me dit-il, en me + montrant la fiancée qui était tout en blanc, presqu'en costume de + mariée; elle était suivie de la famille: cela ressemblait à la noce + de l'opéra du _Déserteur_. Me trouvant près d'elle au bas de + l'escalier, je me suis empressé de lui offrir la main; mais elle + n'a jamais voulu l'accepter, et m'a forcé de monter devant elle. Il + a fallu céder malgré ma résistance, et depuis ce moment je suis à + chercher quelqu'un qui ait assez d'indulgence pour me mettre au + fait; car je crains de faire encore quelque gaucherie. + + «L'air dont il nous parlait était si comiquement niais et faisait + un tel contraste avec son sourire malin, que je me mis à rire comme + une folle, et dès ce moment, la confiance s'établit entre nous. Ma + belle-mère lui raconta qu'on avait persuadé à ce pauvre M. de + Lacase, qu'il avait séduit cette jeune personne (qui du reste était + fort jolie), que pour l'acquit de sa conscience, il devait + l'épouser; et qu'il s'y était prêté de la meilleure grâce du monde, + malgré les conseils de ses amis et l'opposition de ses parents. + Mais comme il était bien d'âge à savoir la sottise qu'il faisait, + on avait fini par en rire. + + «Toutes les réparties de M. de Rolin, toutes ses remarques étaient + d'une finesse et d'une originalité charmantes. Enfin, cette soirée + où nous croyions nous ennuyer à mourir, a été une des plus gaies + que nous ayons passées depuis votre départ. + + «M. de Savoie a été présenté dans les premières maisons de la + ville; mais autant qu'il le peut, il passe ses soirées avec nous, + ainsi que M. de Catelan[27]; il doit bien, dit-il, cette + reconnaissance à l'hospitalité que nous lui avons accordée, lors de + notre première rencontre. Lui et mon père se conviennent beaucoup. + + «Louise Fleury.» + + + + +VIII + +Je me marie.--Fusil part pour Marseille.--Les chanteurs et les +chanteuses à cette époque.--Progrès de la musique.--Le chanteur +Garat.--Madame Marrât.--Une soirée musicale chez Piccini--La voix de +madame Piccini à l'âge de 75 ans--Mon départ pour Bruxelles.--La soeur de +Marie-Antoinette.--La révolution en Belgique.--Événements d'Anvers en +1790; atrocités.--Je vais à Gand--Je chante l'hymne des patriotes +belges--Mon retour à Anvers.--J'arrive à Bruxelles.--Les miracles, de la +Vierge-Noire. + + +Comme je ne parle guères de moi que lorsque cela met en scène quelques +personnages marquants, et que mon mariage intéresse peu le public, je +dirai seulement que j'épousai Fusil à Toulouse. Nous étions bien jeunes +l'un et l'autre, et mon père avait grandement raison, lorsqu'il hésitait +à y consentir. Fusil regretta bientôt l'indépendance de la vie de +garçon. Comme j'avais reçu des propositions brillantes de la Belgique, +pour les concerts, il fut d'avis que je devais les accepter, attendu +que, ne jouant pas encore la comédie, je ne pouvais rien faire à +Marseille, où il était engagé; il partit donc pour cette ville, et me +laissa chez mon père jusqu'au temps où je devais me rendre à Bruxelles. + +Les chanteuses de cette époque étaient moins payées qu'à présent; +cependant celles de la bonne école étaient fort recherchées. Gluck, +Saccini, Piccini, avaient opéré une révolution dans la musique. Les +méthode italienne et allemande commençaient à faire d'autant plus de +progrès, que le théâtre de Monsieur, où l'on avait fait venir des +chanteurs italiens, était en grande faveur: c'est à cette école que se +sont formés Garat, Martin, mesdames Scio, Rosine. C'est aussi cette +école italienne et allemande qui nous a donné Méhul, Gossec, Lesueur et +Boïeldieu; ils eussent été de grands compositeurs dans tous les temps, +parce qu'ils avaient du génie; mais ils ont formé leur mélodie, et leur +instrumentation d'après ces grands modèles. Madame Saint-Huberty est la +première pour laquelle Piccini ait écrit un air chanté à l'Opéra. Ceux +qui s'imaginent que dans ce temps-là on chantait comme Lainé, se +trompent fort; nous nous moquions de sa voix criarde et cadencée, qui +n'eût pas été supportée par le public, sans la chaleur et l'entraînement +de son exécution. C'était sans contredit un excellent acteur, mais un +ridicule chanteur. Laïs, Chéron, Chardini, madame Chéron, se faisaient +déjà distinguer par une meilleure méthode. Depuis ce temps, la musique a +marché avec le siècle, et augmenté ses progrès. Lorsqu'on est dans la +bonne voie, il n'y a plus qu'à suivre; les moyens peuvent manquer avec +l'âge, mais le goût est toujours le même: nous l'avons vu pour Garat, +pour Martin, nous le voyons pour Ponchard. Garat avait une organisation +telle, qu'il chantait déjà admirablement avant d'être bon musicien. +C'était le chanteur de la reine; il exécutait souvent des morceaux avec +elle. On connaît toute l'originalité de Garat, et combien il était +toujours artiste avant tout. Un jour qu'on lui rappelait ses soirées de +musique à la cour, quelqu'un lui dit: + +«--N'avez-vous pas chanté tel morceau avec la reine?... + +«--Ah oui! répondit-il, d'un air attendri, pauvre princesse!... comme +elle chantait faux!...» + +C'est lui qui le premier a développé, dans toute leur étendue, les beaux +moyens de madame Mainvielle-Fodor, qui est venue à Paris après madame +Barrilli, admirable chanteuse qui l'eût été dans tous les temps. + +Les Italiens conservent mieux que nous la fraîcheur de la voix dans un +âge avancé. Madame Marrât avait plus de soixante ans lorsque j'ai chanté +avec elle le beau duo de _Mithridate_. Ses moyens étaient encore d'une +grande étendue, et sa voix moëlleuse et légère. Je lui ai l'obligation +de m'avoir donné de très bons conseils, et j'ai eu en elle un excellent +modèle; mais la personne la plus étonnante que j'aie entendue dans ce +genre là, c'est la femme du vieux Piccini. Il rassemblait tous les +jeudis ses élèves, qui, réunis à sa famille, formaient un concert +nombreux, et faisait exécuter la plupart du temps des morceaux de ses +opéras. _Athis_ était de ses compositions celle qu'il préférait[28]. Un +jour qu'une de ses chanteuses lui manquait, il appela madame Piccini, et +la pria de la remplacer. Nous étions là, toutes jeunes femmes, et il ne +nous fallut rien moins que le respect et la vénération que nous portions +à cette famille dans son chef, pour contenir le fou rire qui nous +gagnait. + +Madame Piccini avait 75 ans, elle était d'une laideur plus que permise +même à cet âge; bossue, le col court, un embonpoint très-prononcé, et +par-dessus tous ces avantages, elle avait une toilette qui aurait pu la +faire prendre pour la cuisinière de son mari; ce qu'elle était bien un +peu par le fait, car sans cesse occupée de son ménage, on ne la voyait +jamais dans le salon, ni dans la salle d'étude. Mariée fort jeune, comme +toutes les Italiennes, elle avait eu un si grand nombre d'enfants, +qu'ils en étaient déjà à la troisième génération. + +Madame Piccini ôta le tablier dans lequel elle avait des cornichons +qu'elle allait mettre au vinaigre, et s'approcha du piano de son mari. +Lorsqu'elle commença le solo, il s'échappa de cette masse informe des +sons si frais, si suaves, que pas une de ses filles, de ses +petites-filles, ni de nous, n'eussent pu en faire entendre de +semblables. Nous restâmes en extase; de temps en temps je mettais ma +main sur mes yeux, pour compléter l'illusion. Il me semblait entendre le +chant des vierges de Sion. Elle continua ainsi toute la soirée. + +«--Eh bien! nous dit Piccini, que dites-vous de ma vieille sybille?... + +«--Qu'elle serait, répondis-je, bien capable de faire croire à ses +oracles.» + +Il était logé dans la maison d'un fermier-général, sur la place Vendôme; +c'était alors un luxe de ces messieurs d'offrir une noble hospitalité +aux grands compositeurs. + +Piccini est mort dans un état voisin de la misère. Il habitait alors +l'hôtel d'Angevilliers où on lui avait accordé une retraite comme à +divers artistes, peintres, gens de lettres, etc.: c'est là qu'il est +mort. Il a composé jusqu'au dernier moment de sa vie; son lit était +couvert de feuilles de musique. On donna au bénéfice de sa famille une +représentation de l'un de ses opéras. Il y avait bien peu de monde: dans +un autre temps la salle eut été remplie. Il en est arrivé autant pour la +fille de Molé[29]. Les affaires absorbaient tout, et si l'on s'occupait +parfois des arts, ce n'était plus que pour se distraire des malheurs du +temps. + +Enfin je partis pour Bruxelles, après avoir passé quelques mois à Paris +pour travailler avec Piccini. Tout le inonde me félicitait de quitter la +France où l'on devait s'attendre à un bouleversement. J'arrivai +cependant dans un pays où l'on n'était guère plus tranquille. Je fus le +soir au spectacle; on y donnait l'_École des Pères_, comédie de M. +Peyre. La princesse royale[30] assistait à cette représentation. Lorsque +l'oncle dit, en parlant de la maîtresse de son neveu: + + ... Commençons d'abord par chasser la princesse. + +Le public lui fit application de ce vers, et il partit un +applaudissement général. + +Je vis le lendemain le prince de Ligne que j'avais connu à Paris. + +«--Vous arrivez dans un mauvais moment, me dit-il. Je suis fâché d'avoir +engagé Fistum[31] à vous faire venir, nous partirons demain pour La +Haye. + +En effet la révolution fit de rapides progrès. Je fus d'abord à Anvers. +En traversant la place de Mer où je devais loger, j'aperçois des canons +braqués, et personne sur cette place. Je ne rencontrais aucun habitant; +il semblait que la ville fût déserte. Cet appareil de guerre m'effraya +beaucoup, comme on le peut croire. Cependant on m'assura que ce n'était +que par précaution que l'on avait placé ces canons, et que dans aucun +temps on ne voyait beaucoup de monde dans les rues. Les fenêtres ayant +vue sur la place étaient fermées, et l'on n'habitait que la partie de la +maison qui donnait sur les cours et sur les jardins. Cela donnait à +cette place un aspect extrêmement triste. Le lendemain, ayant entendu un +grand mouvement, je me mis à la fenêtre et j'aperçus de loin une +procession, suivie d'une nombreuse population que je n'aurais jamais +soupçonnée dans la ville. + +La révolution de la Belgique ne ressemblait pas à la nôtre; le principal +motif en était la religion. Les prêtres étaient à la tête du mouvement +et faisaient des processions pour remercier Dieu après la victoire. Les +familles qui avaient des craintes étaient renfermées dans la citadelle +sous la protection de la garnison. Pendant ce temps-là, le peuple +pillait leurs maisons. Il faut convenir cependant que ces pillages +n'étaient pas des vols. On faisait un immense bloc de tous les objets +que l'on jetait par les fenêtres et l'on y mettait le feu. Souvent même, +il arrivait que l'on vous proposait à voix basse de faire l'acquisition +d'un bijou ou de tout autre objet de prix; mais si l'on cédait à cette +amorce, malheur vous en arrivait. + +Malgré tout ce bruit, on jouait la comédie, et je ne pus m'empêcher de +rire au milieu de ce triste drame d'un épisode assez comique. On donnait +au Théâtre-Français de cette ville un petit opéra intitulé l'_Epreuve +villageoise_. Le jockey de M. de la France doit apporter à Denise un +bouquet, dans lequel est renfermé un billet. Au lieu du bouquet, il +arrive avec un large médaillon suspendu à une énorme chaîne, et au lieu +de dire «_monsieur de la France m'envoie avec ce petit bouquet_,» il +substitua: _Monsieur de la France m'envoie avec ce petit portrait_. + +Au même instant, les cris de vive Van-der-Noot[32] se firent entendre, +et la pauvre Denise fut obligée de passer à son cou, la chaîne et le +portrait, qui, par sa largeur, ne ressemblait pas mal à l'armet de +Mambrin. Chaque fois qu'elle se trouvait en face du parterre, on +redoublait les cris. + +Quelques jours après mon arrivée, je reçus une invitation de me rendre à +Gand, pour y chanter l'hymne des patriotes belges. + + Des Belges gémissants, + Ô Liberté chérie, + Mère de la patrie, + Protège tes enfants. + À nos tristes regards, + Pour nous forger des chaînes, + Les légions romaines, + S'offrent de toutes parts. + Sous le joug des Césars, + Lorsqu'Albion succombe, + Nous fuirons dans la tombe + Avant d'orner son char. + +La musique, qui était d'un compositeur célèbre, produisit un +enthousiasme tel qu'on devait l'attendre de la circonstance. Ce morceau +fut redemandé pour le lendemain; mais ce lendemain devait amener la plus +triste catastrophe. Il n'y avait que deux régiments autrichiens qui +gardaient la citadelle, celui de Bender et celui de Clairfay; l'armée +était éloignée de la ville et rien n'annonçait qu'elle dût s'en +approcher, puisque les patriotes étaient occupés ailleurs. Cependant, +comme il y avait eu dans plusieurs endroits des attaques imprévues de +l'armée d'opposition, on pouvait s'attendre à quelque chose de pareil. +En effet, la citadelle fut attaquée au moment où l'on y pensait le +moins, par un petit nombre de patriotes. Le commandant prit cela pour +une ruse de guerre, et se persuada que l'armée était aux portes, car +autrement on ne pouvait penser qu'une poignée de jeunes gens eussent +voulu tenter une attaque. Après une légère résistance, la garnison peu +nombreuse met bas les armes et abandonne la citadelle. Les vainqueurs au +lieu de poursuivre les troupes, s'amusent à chanter victoire et à boire +à la santé des Autrichiens; mais bientôt la garnison reconnaît son +erreur. Furieuse d'avoir été trompée, elle se répand dans la ville, +entre dans les maisons et massacre tout ce qu'elle rencontre. Tout ce +qu'il y avait d'hommes en état de porter les armes était hors des murs; +il ne restait donc que des bourgeois sans défense. L'épouvante et le +carnage deviennent horribles, chacun court sans savoir où. On vient nous +dire: «sauvez-vous au théâtre, on ne pourra vous y supposer à cette +heure; fermez les portes et éteignez toutes les lumières.» C'est la +première fois, je crois, que le théâtre fut un asile inviolable. Nous y +restâmes toute la nuit dans des transes mortelles, car nous ignorions ce +qui se passait, et plusieurs de ces dames avaient dans la mêlée leur +mari ou leur père. Lorsque les troupes s'éloignèrent, nous sortîmes de +notre cachette; mais les détails que nous apprîmes nous firent frémir. +Toutes les cruautés que la guerre peut enfanter avaient été commises par +ces deux régiments qui furent appelés _les Bouchers de Gand_. Ils +jetaient les enfants dans les fournaises ou les perçaient de leurs +baïonnettes pour les lancer à travers les fenêtres, égorgeaient les +vieillards; enfin la rage était telle, que les officiers mêmes, chez +lesquels on peut s'attendre à trouver secours et protection, étaient +sans pitié. Trois jeunes personnes charmantes appartenant à une des +meilleures familles et dont le père était absent pour quelques jours, +reconnaissant un officier qui avait été reçu chez leurs parents, se +jettent au-devant de lui pour implorer son secours. Il détourne la tête +sans répondre. + +--Sauvez au moins ma mère! lui crie la plus jeune. + +Cette malheureuse femme était évanouie dans les bras de ses enfants. Les +soldats se précipitaient pour la frapper. + +--Je n'y puis rien, répond l'officier en s'éloignant. + +Cette cruelle réponse redoubla l'audace et la fureur de ces misérables. +Il faut tirer le rideau sur de semblables événements. + +Je partis pour Anvers, où il s'en préparait d'autres, qui n'étaient pas +plus rassurant. Il y avait dans la citadelle, qui domine la ville, une +très forte garnison; tous les proscrits s'y étaient renfermés. On +commençait à y manquer de vivres, et cette garnison menaçait de tirer à +boulets rouges, si on ne laissait passer des secours. À chaque instant +on placardait des écrite sur les arbres de la promenade, sur les +murailles des maisons, et avec une longue-vue il était facile de +s'apercevoir qu'ils se disposaient à exécuter leur menace. Comme il +était dangereux de les réduire à la dernière extrémité, on laissa donc +entrer des provisions; et je profitai de l'ouverture de cette porte pour +sortir de la ville. Je pris la barque de Bruges pour aller à Bruxelles. +Ce charmant petit voyage, le paysage pittoresque et tranquille qui +s'offrait à moi, rafraîchit et reposa mon imagination tourmentée par +tant de craintes et de tableaux effrayants. + +On était dans la joie à Bruxelles. La Vierge-Noire y faisait des +miracles en faveur de la révolution. Elle est en grande vénération en +Belgique. Placée près de la ville de Bruxelles, dans un endroit écarté, +entouré d'arbres touffus, elle reçoit sans cesse les invocations d'une +population fervente. + +La Vierge-Noire venait de manifester sa protection pour Van-der-Noot, le +Lafayette du Brabant. Un soir, on avait aperçu dans sa main droite un +papier, que l'on supposa devoir être d'une grande importance. Un des +magistrats de la ville se présenta pour le recevoir; mais la Vierge +retira son bras. On appela un membre du clergé, qui eut tout aussi peu +de succès; mais lorsqu'elle aperçut Van-der-Noot, elle avança +gracieusement la main et lui remit ce papier, qui ne devait être confié +qu'à lui, et assurer le succès de son entreprise. Il se prosterna avec +un saint respect, ainsi que ceux qui l'entouraient. Il fut reconduit par +la foule aux cris de vive Van-der-Noot! + +Le lendemain, Van-der-Noot, précédé du clergé qui portait une superbe +châsse, et suivi des autorités de la ville, fut chercher la +Vierge-Noire, pour la transporter en grande pompe à l'église +Métropolitaine; un _Te Deum_ fut chanté, et des actions de grâce lui +furent rendues. Mais il paraît que cette Vierge préférait l'air pur et +le calme des champs; car, à la grande surprise des habitants, on la +retrouva le lendemain dans son champêtre asile. + + + + +IX + +Mon retour en France.--Une fête chez le vicomte de Rouhaut.--La marquise +de Chambonas.--M. de Genlis.--M. de Vauquelin.--M. Millin, chanteur et +antiquaire.--Mon herbier.--Le langage des fleurs.--Les +petites-maîtresses. + + +Les troubles de la Belgique hâtèrent mon retour en France. Je devais +m'arrêter à Amiens où m'attendaient MM. Saint-Georges et Lamothe; +j'avais contracté avec eux un engagement pour les concerts de la +semaine-sainte. Mon mari qui était à Paris vint au-devant de moi. Nous +nous arrêtâmes à Amiens, où il allait donner des représentations pendant +la quinzaine de Pâques. Le vicomte de Rouhaut possédait une belle terre +entre Abbeville et Amiens. Il vint me voir et me pria de me charger d'un +petit rôle dans une pièce composée pour la fête de la marquise de +Chambonas, qui était encore convalescente d'une maladie dangereuse. +C'était une beauté brillante de la société d'alors. Elle était bonne et +aimable; aussi tout le monde l'aimait. Comme cette fête était une +surprise qu'on lui ménageait, il ne fallait pas qu'elle se doutât de la +présence des personnes qui devaient en faire partie. Pour ce motif, on +m'avait logée dans un joli pavillon près du jardin où le théâtre était +construit. Nous nous rassemblâmes pour la répétition, car tout le monde +savait déjà ses rôles, ou à peu près du moins. + +MM. de Genlis[33] et de Vauquelin[34], auteur de ce petit vaudeville, +avaient placé dans mon rôle tous les airs des romances à la mode, mais +le reste était de mauvais _Ponts-neufs_, chantés dans des ouvrages de +Piis et Barré à la naissance du Vaudeville de la rue de Chartres. +J'ignorais la plupart des timbres qu'on me demandait, j'entendais +répéter à tout le monde: «Ah! si Millin était là, il nous les dirait +lui, car il les sait tous, il faut l'attendre.» + +Je ne connaissais pas alors M. Millin; je crus que c'était un de nos +beaux chanteurs de société, le coryphée des amateurs, et j'étais +impatiente de le voir arriver, lorsqu'on s'écria: «Ah! le voici!» Je vis +entrer un petit homme fort laid; et lorsqu'il voulut indiquer l'air du +vaudeville qu'on lui demandait, je crus entendre chanter polichinelle. +Il me prit un tel fou rire, que je fus obligée de me sauver dans la +pièce voisine: il courut après moi d'un air enchanté. + +--Ah! ne vous gênez pas, me dit-il, madame, riez tout à votre aise; +c'est toujours l'effet que produit ma voix lorsqu'on l'entend pour la +première fois. + +Je m'excusai de mon mieux et la répétition continua. M. Millin jouait un +rôle de bailly et je jugeai promptement qu'il était aussi mauvais acteur +que mauvais chanteur. + +--Quel est donc cet original? demandai-je à M. de Vauquelin. + +--Comment, me dit-il, mais c'est un savant, un antiquaire, un +naturaliste, un botaniste, un homme du plus grand mérite. + +--Pourquoi donc chante-t-il si mal? + +--Voilà bien une question de femme! Parce qu'il est antiquaire, il doit +bien chanter! + +--Non, mais il ne devrait pas chanter du tout, car il est bien drôle. + +--Vous le trouverez bien plus drôle encore, quand vous le connaîtrez +mieux. Il est fort gai, nullement pédant, et surtout fort galant avec +les dames. Toutes les jolies femmes en raffolent. + +--Je suis bien heureuse de ne pas être du nombre des jolies femmes, car +je serais bien fâchée d'en raffoler. + +Cette fête fut très belle, très bien entendue, et une des dernières +données dans cette réunion, car les grands événements approchaient. +C'était au moment où les ambassadeurs de Tippoo avaient excité la +curiosité générale. Quelques-uns de ces messieurs arrangèrent à ce sujet +une petite scène charmante. Ils s'étaient procuré des costumes exacts et +d'une grande magnificence. M. de Vauquelin, connu par son savoir dans +les langues orientales, dit à madame de Chambonas qu'il avait voulu leur +servir d'interprète et d'introducteur. Il ajouta que ces illustres +étrangers, ayant vu ce qu'il y avait de plus intéressant en France, +n'avaient pas voulu passer aussi près de l'habitation d'une des plus +jolies et des plus aimables dames, sans lui être présentés et lui offrir +quelques objets rares de leur pays. C'était le jour de la fête de la +marquise, et cette galanterie du vicomte de Rouhaut fut trouvée de très +bon goût. La scène fut si bien amenée et si bien exécutée, que beaucoup +de personnes y furent trompées, et que l'on vint me chercher dans mon +pavillon pour que je pusse voir incognito les ambassadeurs; mais je +reconnus bientôt Saint-Georges dans l'ambassadeur cuivré. Ils étaient +tous trois d'excellents acteurs de société. + +Le soir, M. de Genlis improvisa quelques couplets. C'était le récit de +ce qui s'était passé dans la journée, sur l'air de _Tarare (Povero +Calpigi)_. La petite paysanne du vaudeville, dont j'avais conservé le +costume, racontait tout ce qu'elle avait vu dans la journée, et son +refrain était toujours: + + Ah! Je n'en peux pas revenir! + +Madame de Chambonas vint me remercier et m'adressa les choses les plus +obligeantes. + +--Nous avons encore des projets sur vous, me dit-elle. Nous devons jouer +_le Mariage de Figaro_, j'y remplirai le rôle de la comtesse; M. de +Rouhaut, Almaviva: le duc d'Harcourt, Figaro. Il faut que vous soyez +notre Suzanne et que vous mettiez la pièce en scène. Vous sentez bien, +ajouta-t-elle, que je ne vous laisserai pas dans le pavillon du jardin. +M. Millin vous y remplacera et vous cédera son logement qui est près de +moi. + +--Je vous prierai seulement, madame, me dit M. Millin, de ne pas trop +déranger mes petites bêtises que vous verrez sur une grande table, des +papillons, des scarabées, des plantes dans un grand livre. + +--Oh! monsieur, j'aurai beaucoup de respect pour votre herbier; +j'herborise quelquefois. + +--Comment, madame, vous vous occupez des fleurs! Nous herboriserons +ensemble; cela me réussira peut-être mieux que le chant. + +--Je le crois, lui dis-je en riant; et c'est alors moi qui vous +demanderai des conseils: nous changerons de rôle. + +C'est depuis ce temps, en effet, que cette occupation m'a tant +intéressée et m'a fait une heureuse distraction dans nos jours de +malheur. + +Je ne me doutais guère que cet homme, qui m'avait fait une si burlesque +impression au premier abord, serait plus tard un de mes amis les plus +intimes, et dont le souvenir me sera toujours cher. Je n'attendis pas si +long-temps pour apprécier ses qualités aimables et solides. Lorsqu'il +fut arrêté en 93, ce fut par un singulier moyen que je pus l'avertir de +ce qui l'intéressait. + +La marquise de Chambonas était le type des petites maîtresses. Il +existait alors parmi les femmes du grand monde, du monde élégant, un +instinct de coquetterie, bien autre que celui d'aujourd'hui, les choses +étaient moins sérieuses, le siècle plus frivole, on faisait du plaisir +sa principale affaire. Les femmes s'occupaient peu de littérature; tout +se concentrait chez elles dans un insatiable désir de plaire, de +briller, d'éclipser une rivale par sa beauté, son élégance. On mettait +son ambition à faire parler de son bon goût, d'une toilette que personne +n'avait encore vue, et que l'on se hâtait de quitter aussitôt qu'elle +avait été adoptée par d'autres. On aimait les lettres, la musique par +ton, on protégeait les arts sans y attacher d'autre importance que celle +de la mode; on les effleurait pour soi-même. Il entrait dans l'éducation +d'une demoiselle du grand monde d'apprendre le piano, la harpe, le +dessin; mais une fois mariée, on ne s'en occupait plus. Une femme jolie +pensait, ainsi que la chansonnette de ce bon M. Delrieu, que + + Dès l'instant qu'on plaît on sait tout. + +L'art de la coquetterie se portait essentiellement sur l'arrangement des +draperies, sur le choix des couleurs de l'ameublement qui devait +s'harmonier avec le teint, les cheveux, le plus ou moins de fraîcheur de +la petite maîtresse qui en était entourée. Quoi de plus choquant, par +exemple, que la couleur jaune pour une blonde, verte pour celle qui a le +sang près de la peau? On calculait la manière d'ouvrir un rideau, +d'assombrir ou de masquer une trop vive lumière; un abat-jour disposé +avec art empêchait l'éclat des bougies de porter l'ombre sur la figure, +de façon à creuser les traits. Le fauteuil, le canapé se plaçaient dans +un jour favorable; enfin un peintre ne met pas plus de soin à faire +valoir son tableau, qu'une jolie femme n'en apportait à prévoir ce qui +pouvait lui nuire ou la rendre plus gracieuse. + +La chambre à coucher était d'une élégance recherchée, car l'usage +permettait d'y recevoir des visites avant son lever. Les ruelles ont été +chantées par les poètes du temps, et c'était le temple où se prodiguait +le premier encens. Lorsqu'une dame sonnait ses femmes, la première +camériste, dont le petit bonnet, le chignon, le toupet et le caraco, ne +la mettaient pas en rapport avec la maîtresse, cette femme de chambre, +leste et adroite, prenait dans un carton une baigneuse, et remplaçait le +bonnet froissé de la belle dormeuse, lui passait un frais manteau de +lit; pendant ce temps ses femmes enlevaient le couvre-pieds de satin +piqué, les oreillers, et faisaient succéder des mousselines brodées, +ornées de dentelle, et posées sur un taffetas de la couleur des rideaux. +Ces arrangements terminés, on jetait des parfums dans l'athénienne, on +plaçait des fleurs sur les consoles, des jardinières aux deux côtés du +lit; on entrouvrait les doubles rideaux assez seulement pour pouvoir +jeter un coup-d'oeil sur le roman envoyé la veille, ou les billets +déposés sur le guéridon. + +En Angleterre il serait de la plus grande inconvenance de recevoir aucun +homme dans la chambre à coucher d'une dame. Le médecin n'y entre que +lorsqu'il y a impossibilité qu'elle vienne dans son parloir; le père y +est seul admis, les frères rarement ont ce privilège, les cousins +jamais. + +Vers deux heures les visites arrivaient; c'étaient des femmes d'un moins +grand monde qui sortaient dans la matinée, et quelques élégants courant +les ruelles en négligé de cheval. Le gilet, la cravate et le chapeau +rond n'étaient tolérés que le matin chez les dames[35]. On parlait de ce +que l'on ferait dans la journée; on racontait des nouvelles de salon; on +médisait un peu pour égayer la conversation. + +Lorsque tout le monde était parti, la belle dame s'habillait d'une +redingote du matin, et passait dans son oratoire. + +Ce réduit mystique était éclairé d'une lampe d'albâtre en forme de +globe, qui projetait une lueur pâle, semblable au crépuscule du soir. +Sur un petit autel entouré de fleurs, on voyait un crucifix et une image +de la Vierge; vis-à-vis étaient un prie-Dieu recouvert d'une draperie en +velours et le coussin pareil; un livre d'Heures orné de belles images et +fermé par des crochets d'un travail précieux; sur une tablette se +trouvaient réunis les sermons de Bossuet, de Massillon, de Fléchier; des +méditations et autres livres saints: des cassolettes où brûlaient des +parfums, embaumaient ce lieu consacré à la piété. + +C'est là que l'on venait se recueillir dans les jours de bonheur, se +consoler dans les jours de tristesse. + +Les dimanches et fêtes, les dames assistaient à la grand'messe; dans le +carême, au sermon du prédicateur en renom; un laquais portait devant +elles le coussin et le livre d'Heures; car alors, les femmes de tous les +rangs ne négligeaient jamais les devoirs de la religion: elles auraient +pu y apporter moins d'ostentation, mais l'église et ses pasteurs étaient +entourés d'un si grand luxe, que celui des femmes pouvait s'excuser. + +Lorsqu'une dame quittait son oratoire, elle mettait un léger peignoir et +passait dans son cabinet de toilette. Ce joli boudoir avait ses +ornements particuliers; les parois étaient garnies de gravures des modes +qui s'étaient succédé et qui paraissent toujours ridicules lorsqu'elles +sont passées. On se dit, ah! bon Dieu! comment, j'ai porté cela, +moi?--Oui, Madame, et vous étiez charmante avec cette coiffure.--Cela +n'est pas possible. Une toilette à la duchesse était couverte +d'essences, de poudres, de boîtes en laque ou en vermeil, de coffrets +d'ivoire merveilleusement travaillés, de flacons en verre de Bohême; +enfin de tout ce que l'art peut inventer de plus élégant et de plus +riche. Des sachets parfumés, un sultan, des bouquets artificiels +s'offraient de tous côtés. Des glaces entourées de petits tableaux de +Boucher; au plafond des Amours et des Grâces, des bergers et des +guirlandes et une petite cheminée à colonnettes. Tel était l'arrangement +de cet asile éclairé d'une manière savante. Alors on livrait sa tête à +son coiffeur, qui attendait depuis une heure; c'était un élève de +Léonard[26]. Ce professeur en lançait dans tout le grand monde. (Il a +fait la fortune de plus d'un.) On le faisait jaser, car son babil était +amusant; il apportait quelque nouvelle ou trahissait quelques secrets de +toilette confiés à sa discrétion. On en riait sans penser qu'il en +allait révéler autant en sortant; mais on lui passait tout, et il en +abusait: c'était le fou des reines de la mode. + +Lorsque l'approche du printemps ramenait l'époque de Longchamps, c'est +alors que le luxe étalait toutes ses merveilles. Cette réunion, bien +plus brillante qu'aujourd'hui, était une affaire sérieuse pour les +femmes du monde élégant. La noblesse, la robe et la finance formaient +trois classes bien distinctes, et les costumes, en voulant même +s'imiter, ne se ressemblaient pas. + +On faisait une demi toilette pour aller à la promenade. C'était une +redingote large et croisée de taffetas, garnie en blonde, la calèche +baleinée et le demi-voile pour atténuer le grand jour. L'hiver, la +douillette de satin et le capuchon blanc, le manchon ou l'éventail. + +On allait au boulevard en voiture, ou s'asseoir aux Tuileries; on y +était bientôt environné de tous les élégants, cette faction d'ennuyés +que l'on rencontre partout. On rentrait pour dîner; si c'était chez soi, +on restait en négligé, à moins cependant qu'il n'y eût un bal ou des +visites. Alors les coiffures, les robes étaient telles qu'on les voit +souvent dans nos comédies, à l'exception des chapeaux à la Henri IV +qu'on n'y a point encore adoptés. Ces petits chapeaux en velours, +relevés sur le devant avec une ganse en diamant ou en perle, et +surmontés de plumes blanches, étaient de fort bon goût. + +On trouve dans nos vieilles chroniques que l'abbaye de Longchamps fut +fondée par Isabelle, soeur de saint Louis. C'est là que l'on entendit les +premiers concerts spirituels; ils s'y donnaient les mercredi, jeudi et +vendredi saints. C'était la nuit. Les voix les plus mélodieuses +chantaient les cantiques. Les jeunes filles qui célébraient les louanges +de Dieu étaient cachées par un rideau; ces hymnes célestes semblaient le +concert des anges. Ces concerts furent supprimés par l'archevêque, mais +non la promenade. Bientôt ce ne fut plus une mode, mais une frénésie. +Les concerts se donnaient à l'Opéra; il n'y avait pas d'autre spectacle +dans la semaine sainte. + +On peut penser d'après le goût des dames pour le luxe, que c'était +surtout à Longchamps qu'il étalait toutes ses merveilles. Long-temps à +l'avance, on ne songeait qu'à inventer quelques modes, dont personne +n'eût encore eu l'idée; on se cachait de son coiffeur comme d'un traître +capable de livrer les plans de la tactique féminine qu'il ne devait +connaître qu'au moment de les exécuter. La marchande de modes, la +tailleuse, étaient achetées à prix d'or, et venaient passer des heures à +concerter l'attaque; elles se réunissaient en conseil de guerre. On +était sûr de la victoire. + +Il arrivait cependant (ainsi que dans toutes les combinaisons qui +obligent à confier son secret à la fidélité des autres), qu'il était +vendu à celle qui doublait le prix; alors ce n'était pas seulement une +défaite, mais une déroute complète, un véritable désespoir. Quelle honte +d'arriver à Longchamps, ou au retour dans un salon, et d'y apercevoir +cette coiffure, cette robe, qu'on avait rêvées, composées avec autant de +soin qu'une déclaration de guerre ou un traité de paix! On rentrait chez +soi humiliée, le coeur froissé d'avoir été précédée ou suivie, après tant +de temps employé à cette oeuvre mystérieuse! N'avoir été vue que la +seconde, c'était un véritable guet-apens, surtout si la comparaison +avait pu être un moment douteuse. Oh! alors c'était un chagrin si réel, +que les amis se croyaient obligés de venir le lendemain consoler la +désolée, la distraire, car cet événement avait eu du retentissement, on +savait qu'elle n'avait point paru au souper, ces soupers qui s'animaient +toujours par son esprit et ses mots piquants. La migraine avait été +horrible. Ses adorateurs n'avaient pu parvenir à lui faire oublier cet +affront sanglant, qui la rendait la fable des salons. Quant au mari, on +n'en parle pas; il paraissait à peine, un moment dans le salon de +Madame, et il eût été du plus mauvais ton de souper avec elle. Il allait +faire le Sigisbé chez une autre, la consoler peut-être d'un semblable +échec, dont il avait plaisanté sa femme: ce qui avait prodigieusement +augmenté son humeur. Elle ne reparaissait qu'au bout de quelques jours +dans un négligé de malade. Car c'était encore là un des grands ressorts +de cette coquetterie perdue à tout jamais. + +Ce négligé n'était pas celui du matin, ni des jours ordinaires; il était +calculé de manière à annoncer une indisposition, ou une convalescence, à +inspirer enfin un grand intérêt. Lorsqu'on voyait une beauté du jour +avec un long peignoir de mousseline garni de dentelle et tombant sur des +petits pieds chaussés de pantoufles piquées ou fourrées; une grande +baigneuse sous laquelle les cheveux relevés avec un peigne et couverts +d'une demi poudre laissaient échapper quelques boucles de côté; de +longues manches fermées au poignet par un ruban; un fichu noué de même; +un petit mantelet blanc ouaté; un capuchon ou une calèche: tout cet +arrangement qui avait un cachet particulier, ne pouvait désigner qu'une +jolie femme indisposée. Aussi ne s'y trompait-on pas: on accourait près +de la charmante malade, qui oubliait bientôt son air dolent au récit de +mille folies dont on cherchait à la distraire. Elle était toujours +accompagnée d'une amie, ou d'une dame de compagnie qui n'était jamais +trop jolie. On ne la quittait qu'après l'avoir remise dans sa voiture et +lui avoir fait promettre de venir le soir dans sa loge grillée, à +l'Opéra ou à la Comédie-Française, dans ce charmant négligé de malade +qui lui allait à ravir, et auquel elle ne manquait pas cependant de +substituer une redingote de taffetas et une baigneuse en blonde sur +laquelle on posait une légère coiffe en gaze de laine claire qui se +nouait sous le cou. On a perdu le secret de ces gazes qui allaient si +bien, et qui ne ressemblaient nullement à celles que l'on nomme ainsi +maintenant; elles étaient d'un blanc un peu roux, et les fils en étaient +tissés comme ceux d'une toile d'araignée. Le moyen de reconnaître à +présent un costume de malade ou de bain, quand toutes les femmes, le +matin comme le soir, sont vêtues de même, à peu de chose près (excepté +dans les salons ou à l'Opéra-Italien) et encore, les modes s'y +ressemblent-elles. + +À cette époque les filles étaient les seules qui imitassent les grandes +dames, et plus d'une Laïs ou d'une Phryné aurait pu soutenir la +comparaison avec les beautés de l'antique Grèce. Leur luxe surpassait +souvent celui des femmes de qualité, dont les maris blâmaient la dépense +tout en prodiguant l'or à leurs maîtresses. + +C'est au milieu de cette vie frivole et inoccupée que la Révolution vint +fondre tout-à-coup sur cette société si futile, et s'abattre sur la tête +de ces faibles femmes comme un vautour sur de pauvres colombes. + +Elles furent bientôt dispersées dans des contrées différentes; elles y +montrèrent, pendant long-temps encore, ce goût du luxe indolent de la +brillante société parisienne. Mais l'émigration qui les avait ruinées +les força bientôt à réfléchir plus mûrement. Le malheur donne expérience +et courage à ceux qui savent le supporter noblement; elles se +retrempèrent à son école. Parmi les dames émigrées, celles qui avaient +profité tant bien que mal de l'éducation qu'elles avaient reçue, des +talents d'agrément qu'elles n'avaient fait qu'effleurer, cherchèrent à +les perfectionner pour les transmettre à des élèves. Accueillies avec +bonté dans les pays étrangers, elles y portèrent cette fleur de bon +goût, d'urbanité, de politesse, qui a toujours distingué les Françaises. +Forcées de recourir au travail ou aux arts, elles s'en firent un +honorable moyen d'existence pour elles et pour leur famille. On les vit +maîtresses de langue, de piano, de chant, de harpe, de guitare, Madame +de la Tour-du-Pin, femme jeune, jolie et riche, habituée à tout le luxe +du grand monde, à toutes les aisances de la vie élégante, était fermière +aux États-Unis; elle allait, couverte d'un grand chapeau de paille, et +montée sur son âne, vendre ses fruits, son beurre et ses fromages à la +crème qui avaient une grande renommée; c'est ainsi qu'elle apparut à M. +de Talleyrand. Et l'on n'a pas oublié le charmant épisode que lui a +consacré l'abbé Delille dans son poëme de _la Pitié_. La plupart des +femmes ont supporté noblement et sans se plaindre ce temps d'infortune. +Quelques-unes ont montré, dans la Vendée, un courage au-dessus de leur +sexe, et cela depuis madame de la Rochejacquelin, jusqu'à l'héroïne de +Mitié; cette mère qui ayant placé un baril de poudre au milieu de sa +chaumière, s'entoura de ses enfants, et, armée d'un pistolet, fit +reculer les soldats qui voulaient pénétrer dans son asile. + +La frivolité peut être dans l'esprit sans attaquer le coeur ni détruire +l'énergie. Nos brillants colonels parfumés, qui s'établissaient devant +un métier de tapisserie et découpaient des oiseaux et des clochers avec +une adresse qui faisait l'admiration des belles, n'en avaient pas moins +de valeur au jour du danger, et le jeune d'Assas, ce Décius français, +qui sous le feu et les baïonnettes, cria: «À moi Auvergne, voilà +l'ennemi!» était probablement un charmant élégant de salon. + +Je revis M. Millin chez Julie Talma, à laquelle il n'avait pas manqué de +raconter son peu de succès auprès de moi dans le genre lyrique, à la +fête de la marquise de Chambonas. M. Millin était un homme d'un commerce +agréable, savant sans pédanterie, d'une activité inconcevable, faisant +marcher ensemble des habitudes de société et son travail d'antiquaire du +cabinet des médailles à la Bibliothèque-Royale, dont il était +conservateur; ses cours de botanique, d'antiquités, d'histoire +naturelle, ses recherches sur les manuscrits et son Magasin +encyclopédique. Son aimable caractère, sa gaîté inépuisable, le +faisaient rechercher des jeunes femmes, parce qu'il les amusait[37]. +Tout au travail le matin, tout au plaisir le soir, il en jouissait comme +un homme qui a besoin de distraire son esprit d'une application +fatigante; mais aussi il ne fallait pas s'aviser de venir l'interrompre +dans ses graves occupations, pour lui demander un ouvrage, pour mener +quelques dames au cabinet des antiques, à une heure inaccoutumée. + +Il me fit un matin cette réponse laconique: «L'on voit le cabinet des +antiques à jour fixe; quant à moi, l'on peut me voir tous les jours, +mais il faut prendre mieux son temps.» + +M. Millin était un ami dévoué et d'excellent conseil; je lui dois +beaucoup, car il m'a donné l'amour de l'étude. Ce plaisir survit à la +jeunesse, il empêche de s'apercevoir de la marche du temps, fait +supporter la mauvaise fortune et rend philosophe sans qu'on s'en doute. +Lorsqu'on vit dans le souvenir du passé en s'occupant du présent, on +rêve un avenir meilleur, qu'on ne verra peut-être pas, mais il semble +qu'un génie bienfaisant vous le montre dans le lointain; la vie se +termine en rêvant ainsi. + +En 1790, la littérature, les arts, les modes, tout portait l'empreinte +de ce premier enthousiasme qui faisait croire à ces jeunes gens que la +grandeur romaine allait renaître. On ne jouait au +Théâtre-Français-Richelieu que les tragédies de _Brutus, la Mort de +César, Virginie_, ou d'autres ouvrages nouveaux dans le même genre, +_Caïus Gracchus, Epicharis et Néron;_ à l'Opéra, _Miltiade à Marathon, +Horatius Coclès_. Il fallait bien s'instruire pour comprendre ce qui se +passait autour de soi. Les femmes s'occupaient de l'histoire, dont +beaucoup parmi elles, moi la première, se souvenaient à peine d'avoir +fait quelques extraits dans leurs études premières. Mais quand les +proscriptions de _Brutus_ et de _Sylla_, n'eurent que trop d'imitateurs, +nous apprîmes ce siècle par un triste parallèle. Les années 1792, 93, 94 +surtout, par les malheurs qu'elles traînaient à leur suite, portaient +notre esprit vers l'histoire romaine. M. Millin dirigeait mes lectures, +mais j'avoue que je préférais l'histoire grecque. Ce siècle de Périclès +m'enchantait. _Anacharsis_, l'ouvrage du docteur Paw, les comédies de +Plaute, de Ménandre, étaient mes lectures favorites. + +Lorsque M. Denon revint d'Egypte, je lus chez M. Millin, son ouvrage, +avant qu'il parût dans le monde. Je fis alors une connaissance plus +intime avec _Isis_ et _Osiris_, et il me reprit aussi une grande passion +pour la botanique que j'avais un peu négligée; d'ailleurs c'était la +mode. Toutes les femmes élégantes herborisaient, allaient au Jardin des +Plantes au cours de M. Millin et à celui de Van-Spandonck pour dessiner +les fleurs. Ceci me ramène à une circonstance singulière. M. Millin, +comme je l'ai dit, me guidait dans mes études, mais les choses trop +sérieuses ne pouvaient long-temps m'occuper, Le hasard me fit rencontrer +une dame qui herborisait ainsi que moi; elle avait habité long-temps les +Indes où son mari était attaché à une ambassade. Elle y avait appris des +choses fort amusantes, relatives aux fleurs et aux plantes; elle m'en +communiqua plusieurs. Je formai un herbier symbolique que j'intitulai: +_Rêveries d'une Femme_. + +Je faisais chaque jour de nouvelles découvertes. C'était une manière +d'écrire en chiffres d'une espèce bizarre. Quand j'eus bien classé +toutes mes richesses, je fus, toute fière de mon savoir, m'en vanter à +M. Millin qui se moqua de moi, comme on peut le penser. + +--Mais enfin, lui disais-je, les anciens ne prêtaient-ils pas des +symboles aux fleurs? En Allemagne, on attache encore une idée de +sentiment à l'arbre planté le jour de la naissance d'un enfant; il croit +avec lui et on s'attriste s'il dépérit; on se réjouit s'il prospère: il +semble qu'une sorte de magnétisme agisse sur ces deux plantes d'une si +différente espèce. Combien de fleurs dont les noms nous expriment une +pensée! Un souci, un cyprès, un saule pleureur, ne sont-ils pas +l'expression muette de la mélancolie? Une pâquerette, cette marguerite +des champs, est un présage pour les jeunes filles. Le chèvre-feuille +peint la persévérance; une petite _Ne m'oubliez pas_, se nomme ainsi +dans toutes les langues. + +--Vous êtes folle, me disait M. Millin, vous vous occupez de niaiseries, +plutôt que de choses utiles. + +Je me trouvai fort désappointée, et me promis bien à l'avenir de ne plus +faire part de mes découvertes à ce sévère professeur. + +Cependant, il était un peu comme ces maris qui se moquent de leurs +femmes, en les voyant tirer les cartes, et qui regardent de côté. + +«Eh bien, me disait-il, la science des symboles fait-elle des progrès? +il faut publier cette nouvelle _Flore des Dames_, je vous réponds du +succès.» + +Notre sorcellerie était bien innocente. Hélas! il ne prévoyait pas alors +que cette folie dont il se moquait, deviendrait plus tard un moyen de +communication pour donner des avis précieux à des amis renfermés dans +les prisons, dans celle surtout du Luxembourg, dont la position +permettait de s'apercevoir de loin. + +Tous les jours cette allée du milieu, qui fait face au palais, était +remplie de femmes, d'enfants, de vieillards; on se voyait à peine à +travers des carreaux grillés, mais le coeur devinait ce que les yeux +n'apercevaient qu'avec difficulté. On errait le soir comme des ombres +silencieuses. Une corde tendue empêchait d'avancer, et des sentinelles +placées de distance en distance épiaient le coup-d'oeil ou le mouvement +furtif de ces malheureux. + +Cependant on trouvait moyen de tromper leur vigilance. C'est d'une de +ces fenêtres que M. M. de C. guettait un regard d'une jeune et belle +femme qui donnait la main à un joli enfant, et en portait un autre près +de devenir orphelin. Elle m'inspirait un vif intérêt; elle s'en aperçut +et chercha les moyens de venir causer avec moi. Le malheur rend +communicatif. Ayant remarqué que j'avais toujours des fleurs à la main, +elle m'en demanda le motif, et je lui racontai ce que j'ai dit plus +haut. On peut penser combien elle fut charmée de cette découverte. De ce +moment, nous ne nous occupâmes plus que des moyens de faire parvenir un +alphabet de fleurs. Ce n'était pas chose facile, car tout paraissait +suspect. Cependant, avec de l'argent, nous parvînmes à persuader un des +hommes employés au service des prisons. + +--Cela ne peut en rien vous compromettre, lui dis-je, il n'y aura aucun +papier caché. S'il y en avait, il vous serait bien facile de vous en +apercevoir. Des fleurs, cela fait tant de plaisir à un pauvre +prisonnier! seulement à les voir, à les respirer! C'est un souvenir de +sa femme et de ses enfants. + +Enfin, à force de pérorer, il finit par y consentir. Nous parvînmes au +moins à nous distraire par cette occupation, et nous consultions nos +oracles. Je ne suis pas superstitieuse, mais le hasard produit +quelquefois des rapprochements si bizarres, que, lorsqu'ils se +rapportent à notre pensée, on est entraîné sans même s'en apercevoir. Si +l'on n'y croit pas, au moins cela charme un moment nos ennuis, surtout +si nous y trouvons du rapport avec ce qui nous intéresse. Mais, +lorsqu'on est accablé sous le poids de l'adversité, c'est alors que +l'âme est plus entraînée à la faiblesse; on croit découvrir une +inspiration céleste dans chacune des idées qui frappent notre pauvre +imagination malade. Casanova n'a-t-il pas cru voir le jour et l'heure de +sa délivrance dans l'arrangement et le nombre de lettres d'un vers +italien? Si les plus grands hommes même se sont souvent laissés bercer +par ces illusions, on peut bien nous les pardonner à nous, faibles +femmes, toujours séduites par un sentiment. + +Ce fut, hélas! par une scabieuse, symbole de veuvage, et un souci, que +l'on m'apprit la mort de M. M. de C. Je la cachai le plus long-temps que +je pus à cette pauvre jeune mère, qui était dans son lit en ce moment, +et fort heureusement incapable d'en sortir. Elle ne le sut que lorsque +le char funèbre emporta un si grand nombre de victimes, qu'il n'était +plus possible de rien ignorer ni de tromper personne. + +On n'a vraiment pas rendu assez de justice aux femmes de cette époque. +J'en ai connu, vivant mal avec leurs maris, s'étant même séparées d'eux +pour différence d'opinion. Et bien! lorsque ces mêmes maris se +trouvèrent compromis, ou coururent des dangers, on les vit s'employer +pour eux avec un zèle admirable, rester aux portes de ceux dont elles +espéraient la plus faible grâce, Par tous les temps, par toutes les +saisons, cette malheureuse madame Dubuisson[38], si petite maîtresse, si +élégante, courait dans la boue, par la pluie; par la neige, supportait +toutes les intempéries des saisons, toutes les humiliations, pour porter +quelque adoucissement au sort de son mari. Cela n'aurait eu rien +d'étonnant s'ils eussent bien vécu ensemble, mais depuis long-temps ils +étaient séparés; elle habitait Bruxelles, et n'avait aucune relation +avec lui. Elle accourut, lorsqu'elle le sut en péril; elle ne put le +sauver, et mourut de douleur quelques temps après lui. L'amitié se +réveille, les torts s'oublient dans de pareils moments. + + + + +X + +Le comte de Tilly.--Rivarol.--Vers d'une dame à +Rivarol.--Champcenetz.--Tours que jouait Champcenetz à ses +créanciers.--Ses bons mots en allant à l'échafaud.--Le chevalier de +Saint-Georges.--Son talent musical.--_Les amours et la mort du pauvre +oiseau_.--Son ami Lamothe. + + +Les personnes que je rencontrais le plus fréquemment dans la société de +madame de Chambonas étaient généralement remarquables par leur amabilité +et leur esprit. Plusieurs d'entre elles ont même joué dans le monde un +rôle assez important. Mais toutes n'avaient pas, comme M. Millin, les +qualités solides qui inspirant la sympathie et l'attachèrent. Le comte +de Tilly, auteur de la romance qui a eu une si grande vogue: + + Tu le veux, je pars pour l'armée. + +Le comte de Tilly avait, comme Champcenetz, un esprit mordant qui lui +faisait de nombreux ennemis. Lorsqu'il prenait quelqu'un à tic, il était +d'une amertume extrême et disait des choses blessantes, s'embarrassant +peu si ses pointes acérées ne pénétraient pas trop avant. Il fallait se +garder de le provoquer, car il était toujours sur la défensive et +espadronnait à droite, à gauche. C'était un bel homme, de tournure +élégante, d'une figure distinguée; aussi les femmes l'avaient gâté, et +malgré beaucoup d'esprit et de tact, il ne pouvait éviter un air de +fatuité et de distraction qui visait à l'impertinence. Il a paru +long-temps jeune; à cinquante ans, on lui en aurait à peine donné +trente. Avec tous les moyens de plaire, il déplaisait[39]. + +Rivarol avait aussi quelque suffisance, mais il était plus aimable; il +prodiguait de ces mots heureux qui se retiennent et se répètent. + +Une femme aimable devant laquelle il avait dit qu'il n'aimait pas les +femmes d'esprit; qu'il préférait une niaise, avec quinze ans et de la +fraîcheur, lui avait écrit ces vers sur son album: + + Cette morale peu sévère + Séduira plus d'un jeune coeur. + Il est commode et doux de n'employer pour plaire + Que ses quinze ans et sa fraîcheur. + Mais un amant que l'esprit indispose + Peut-il être constant! oh! non! + Celui qui, pour aimer, ne cherche qu'une rose, + N'est sûrement qu'un papillon! + +Rivarol était l'un des rédacteurs des _Actes des Apôtres_ avec +Champcenetz, Mirabeau-_Tonneau_, etc. Celui-ci devait ce surnom à sa +prodigieuse grosseur et à son incontinence; si l'on doit croire le bon +public, car je n'en ai rien entendu dire dans ces réunions +particulières. Au reste, c'était aussi, dit-on, un homme d'un très grand +mérite. Tous les gens de lettres qui travaillèrent depuis à ce journal +en vogue, se rencontraient alors chez la marquise de Chambonas. + +M. Champcenetz avait un esprit de critique d'autant plus désespérant +qu'il frappait souvent juste; il ne ménageait personne: aussi était-il +fort peu aimé des artistes. Ses mots passaient de bouche en bouche, de +salon en salon, et gagnaient toutes les classes. Comme ils étaient +méchants, ils ne s'oubliaient jamais; ils étaient souvent de mauvais +goût, comme celui-ci, par exemple: + +Une demoiselle Dufay débutait à l'Opéra-Comique (alors Favart); elle +avait choisi le rôle de Lucette, dans l'opéra de la _Fausse Magie_, pour +le morceau de chant qui commence le second acte: + + Comme un éclair, la flatteuse espérance... + +Ce qui a fait donner à cet air, le nom de _l'Éclair_. M. de Champcenetz +était à la porte du balcon, appuyé contre une colonne; il écoutait en +bâillant, lorsque M. de Narbonne qui s'intéressait à ce début, arrive +tout essoufflé et dit à M. de Champcenetz: + +--Mademoiselle Dufay a-t-elle chanté, _comme un éclair_? + +--Non, mon cher, comme un cochon. + +Cela fut entendu de ses voisins qui ne manquèrent d'en rire et de le +répéter. + +Il avait beaucoup de créanciers, et il leur jouait des tours de page. +Les voyant arriver de sa fenêtre, il faisait chauffer la clef de sa +porte, de manière à leur brûler outrageusement la main; il les entendait +dégringoler les escaliers, en grommelant et le menaçant des huissiers, +ce qui ne l'inquiétait guère. + +Un jour, apercevant un de ses plus tenaces créanciers, il prend son +manteau, car il commençait à pleuvoir, et s'empresse de le joindre dans +la cour. Bientôt la pluie tomba à verse, et le créancier furieux fut +obligé de lâcher prise. Alors M. de Champcenetz se mit à chanter le +morceau de _Didon_: + + Ah! que je fus bien inspirée, + Quand je vous reçus dans ma cour. + +Il était bien l'homme le plus gai, le plus amusant que j'aie jamais +connu. Hélas! il porta cette gaîté jusqu'au pied de l'échafaud. Il +disait au prince de Salm, dont la charette précédait la sienne: «Donne +donc pourboire à ton cocher, ce maraud ne va pas.» Et au président +Fouquier-Tinville, qui lui ôtait la parole: «Ah ça, ne plaisantez pas, +c'est qu'il n'y a pas moyen de se faire remplacer comme dans la garde +nationale.» + +Quelques temps avant d'être arrêté, il disait d'un député, envoyé en +mission dans les Pyrénées: «Il va y faire des cachots en Espagne.» + +Je revins à Amiens, où Saint-Georges et Lamothe m'attendaient pour +organiser leurs concerts. + +Saint-Georges et Lamothe étaient Oreste et Pylade; on ne les voyait +jamais l'un sans l'autre. Lamothe, célèbre cor de chasse de cette +époque, eût été aussi le premier tireur d'armes, disait-on, s'il n'y +avait pas eu un Saint-Georges. La supériorité de Saint-Georges au tir, +au patin, à cheval, à la danse, dans tous les arts enfin, lui avait +assuré cette brillante réputation dont il a toujours joui depuis son +arrivée en France. Il était un modèle pour tous les jeunes gens d'alors, +qui lui formaient une cour; on ne le voyait jamais qu'entouré de leur +cortège. Saint-Georges donnait souvent des concerts publics ou de +souscription; on y chantait plusieurs morceaux dont il avait composé les +paroles et la musique; c'étaient surtout ses romances qui étaient en +vogue. Celle que je vais citer, est une des plus faibles dont j'ai +conservé la mémoire, il me la fit chanter dans une de ses soirées chez +la marquise de Chambonas. + + L'autre jour sous l'ombrage + Un jeune et beau pasteur + Soupirait ainsi sa douleur + À l'écho plaintif du bocage. + Bonheur d'être aimé tendrement, + Que de chagrins vont à ta suite. + Pourquoi viens tu si lentement + Et t'en retournes-tu si vite? + + Ma maîtresse m'oublie, + Amour fais-moi mourir + Quand on cesse de nous chérir, + Quel cruel tourment que la vie. + Bonheur d'être aimé tendrement, etc. + +Saint-Georges possédait le sentiment musical au plus haut degré, et +l'expression de son exécution était son principal mérite. Un morceau qui +lui valut de grands succès sur le violon, c'était _les Amours et la mort +du pauvre oiseau_. La première partie de cette petite pastorale +s'annonçait par un chant brillant, plein de légèreté et de fioritures; +le gazouillement de l'oiseau exprimait son bonheur de revoir le +printemps, il le célébrait par ses accents joyeux. + +Mais bientôt après venait la seconde partie où il roucoulait ses amours. +C'était un chant rempli d'âme et de séduction. On croyait le voir +voltiger de branche en branche, poursuivre la cruelle qui déjà avait +fait un autre choix et s'enfuyait à tire d'ailes. + +Le troisième motif était la mort du pauvre oiseau, ses chants plaintifs, +ses regrets, ses souvenirs où se trouvaient parfois quelques +réminiscences de ses notes joyeuses. Puis sa voix s'affaiblissait +graduellement, et finissait par s'éteindre. Il tombait de sa branche +solitaire; sa vie s'exhalait par quelques notes vibrantes. C'était le +dernier chant de l'oiseau, son dernier soupir[40]. + +Je fis un nouvel engagement avec Saint-Georges et Lamothe pour des +concerts, à Lille, en 1791. Lorsqu'ils furent terminés, Saint-Georges +comptait les renouveler à Tournay. Cette ville était alors le +rendez-vous des émigrés[41]. Ils ne voulurent point y admettre le +créole. On lui conseilla même de n'y pas faire un plus long séjour. + +Ce fut à son retour à Paris que Saint-Georges forma un régiment de +mulâtres dont on le nomma colonel; il revint à Lille au moment du siège, +et son régiment se battit contre les Autrichiens. J'appris depuis que +Saint-Georges et Lamothe étaient partis pour Saint-Domingue qui était en +pleine révolution; on répandit même le bruit qu'ils avaient été pendus +dans une émeute. Depuis assez long-temps je les croyais donc morts, et +je leur avais donné tous mes regrets, lorsqu'un jour que j'étais assise +au Palais-Royal avec une de mes amies, et que notre attention était +fixée à la lecture d'une gazette, je ne remarquai pas tout de suite deux +personnes qui s'étaient placées devant moi. En levant les yeux, je les +reconnus, et je jetai un cri comme si j'eusse envisagé deux fantômes; +c'étaient Lamothe et Saint-Georges, qui me chanta: + + À la fin vous voilà! Je vous croyais pendus. + Depuis bientôt deux ans qu'êtes-vous devenus? + +--Non leur dis-je, je ne vous croyais pas précisément pendus, mais bien +morts, et je vous ai pris pour des revenants. + +--Nous le sommes en effet, car nous revenons de loin, me dirent-ils. + +Je les revis plusieurs fois encore, mais nous fûmes bientôt tous +dispersés. À mon retour de Russie, en 1813, Saint-Georges ne vivait +plus, Lamothe était attaché à la maison du duc de Berry. Après +l'horrible catastrophe de ce prince, Lamothe alla à Munich, où Eugène +Beauharnais l'accueillit avec empressement: mais destiné à survivre à +tous ses protecteurs, je le retrouvai en passant dans cette ville. Le +roi de Bavière actuel lui avait conservé sa place. C'est lui qui nous +fit voir ce beau théâtre où l'on joue le grand opéra. Le roi est +passionné pour la musique, et l'on y exécute quelquefois ses partitions; +mais cette vaste salle est d'un aspect bien triste, par le peu de monde +qui s'y trouve réuni. + + + + +XI + +Talma dans _Charles IX_.-Il est admis sociétaire du Théâtre +Français.--Le théâtre des Élèves de l'Opéra.--Le théâtre de +Monsieur.--Préville et Raffanelli.--Mon début dans la _Serva Patrona_ et +dans _le Devin du village_.--Dubuisson.--Le comte de +Grammont.--Anecdotes.--Je prends l'emploi des soubrettes: Mon début au +théâtre de la rue Richelieu dans _Guerre ouverte_. + + +Je reprends ma correspondance avec madame Lemoine-Dubarry. + +À madame Lemoine-Dubarry, à Toulouse. + + Paris, ... mai, 1790. + + «Chère madame Lemoine. + + «Me voici enfin de retour à Paris, et mon premier soin est de vous + donner des nouvelles, non sur la politique (que je ne comprends pas + et dont je suis ennuyée d'entendre parler sans cesse), mais sur les + événements qui en sont les résultats, ceux surtout, qui concernent + les arts et la littérature. + + «On parle d'un décret qui autoriserait à jouer les anciens ouvrages + sur d'autres théâtres que ceux qui jusqu'à ce jour se sont seuls + emparés de cette propriété. Il me semble, moi, que cela serait fort + heureux, et permettrait au moins aux talents ignorés, faute de + pouvoir se produire, de se montrer dans un jour favorable. Les gens + de lettres usent de toute leur influence pour obtenir ce résultat. + Cela doit se décider dans quelques jours; je ne manquerai pas de + vous l'écrire.» + + «L. F.» + +À la même. + + «Je suis allée hier au Théâtre-Français voir cette pièce de + _Charles IX_, dont j'avais tant entendu parler. C'est le premier + rôle important que Talma ait créé. J'avais un grand désir de + connaître cet acteur et de causer avec lui. L'occasion s'en est + présentée, et je l'ai saisie avec empressement. Il a un tel amour + pour son art, qu'il ne manque aucune occasion de l'exercer; et + comme il joue fort agréablement dans la comédie, on le sollicite + souvent de donner des représentations à Versailles et à + Saint-Germain. Elles sont montées avec des amateurs et quelques + acteurs qui, n'étant point employés, peuvent disposer de leur + temps. On vient de Paris pour voir Talma dans les grands rôles + qu'il ne joue point au Théâtre-Français. + + «On est venu dernièrement me demander si je voulais jouer la + soubrette dans _la Pupille_, avec Talma, qui jouait le rôle du + marquis. J'ai accepté, comme vous pouvez croire, car c'était une + véritable partie de plaisir pour moi. Il est marié depuis peu de + temps. Madame Talma est venue me chercher dans sa voiture: c'est + une femme charmante, et qui m'a plu au premier abord. Il est des + personnes qui ne vous semblent pas étrangères, et que l'on ne croit + jamais voir pour la première fois; cette attraction est aussi + inexplicable que le sentiment répulsif que nous éprouvons parfois + pour quelques autres; il est rare cependant que ce premier + mouvement ne se trouve pas justifié par la suite. + + «On se dispose à faire l'ouverture du nouveau théâtre de la rue de + Richelieu. L'on y répète des ouvrages de Pigault-Lebrun, _la + Joueuse, l'Orpheline, Charles et Caroline_. + + «L. F.» + +À la même. + + «Je vais beaucoup chez Julie Talma. C'est une aimable femme; elle a + un esprit qui sait se mettre à la portée de tous les âges. Elle m'a + prise en amitié, et j'en suis toute fière. C'est la seule personne + qui pouvait me faire supporter votre absence; elle est aussi pour + moi un excellent guide. Ses conseils sont toujours justes; elle + connaît si le bien monde! Je rencontre chez elle une société qui + pourra me mettre à même rendre notre correspondance plus + intéressante. + + «Puisque vous voulez que je vous écrive tout ce qui me frappe ou + m'intéresse, pour commencer, je vous parlerai des succès de Talma + auquel vous trouvez tant d'avenir; vous savez comme il se fait + remarquer dans les moindres rôles. Le public, qui le voit toujours + avec plaisir, lui a fait dernièrement une application flatteuse + dans le petit rôle d'amoureux de _l'Impromptu de campagne_. Lorsque + le baron lui dit: + + Vous avez du talent, et je jure ma foi + Que vous serez reçu comédien _françois_. + + On a applaudi à trois reprises, et ses camarades voulant ratifier + la réception du public l'ont admis à l'unanimité. Mais il ne + trouvera jamais le moyen de faire valoir ses belles dispositions; + on ne lui permettra pas de paraître dans aucun rôle de + quelqu'importance. Les jeunes auteurs qui composent la société de + Julie Talma voudraient lui en donner dans leurs pièces; mais ce + serait un titre d'exclusion pour leurs ouvrages. Je vous dirai + mieux cela dans quelque temps + + «L. F.» + +À la même. + + «Madame, + + «Le fameux décret dont il est question depuis long-temps vient de + passer. Vous ne pouvez vous faire une idée de la révolution que + cela a produit. La gaze derrière laquelle on jouait et l'on + chantait sur un petit théâtre du boulevard a été déchirée par des + jeunes gens. Les Beaujolais où l'on mimait sur la scène, tandis que + l'on chantait dans la coulisse, se sont mis à parler et à chanter + eux-mêmes. Enfin ils sont tous comme des fous. + + «M. de Renier, surnommé _le Cousin Jacques_, titre qu'il prend dans + son journal des _Lunes_, a déjà commencé. On engage tous les sujets + à réputation: on prétend que de brillantes propositions ont été + faites aux mécontents du faubourg Saint-Germain; les gens de + lettres le désirent beaucoup, parce que cela les affranchirait des + entraves qu'ils éprouvent pour faire jouer leurs ouvrages. + + «L. F.» + + _P. S_. Ce que je vous disais au commencement de ma lettre est + maintenant certain. Tout est en rumeur au faubourg Saint-Germain, + on crie à l'ingratitude, surtout pour Talma, qui demande qu'on le + classe dans un emploi, ou qu'on le laisse libre. Dugazon, son + professeur et son ami, l'excite à s'affranchir des entraves qui + l'empêchent de paraître avec avantage. Le Théâtre-Français fait + valoir son engagement; un procès va dit-on s'en suivre. L'on ne + parle pas d'autre chose, et chacun prend parti dans cette affaire + selon son opinion. David, Chénier Ducis, tous les amis de Talma + enfin, le poussent à rompre, mais le pourra-t-il? Je vous écrirai + tout cela avant peu; puisqu'il faut toujours vous dire adieu. + + L. F. + +Au moment où je faisais part à madame Lemoine-Dubarry de cette +révolution dramatique, le théâtre des élèves de l'Opéra reparaissait +sous une nouvelle forme. On cherchait des chanteuses, j'y fus engagée. +Avec la liberté des théâtres, on avait pris la liberté de tout jouer, +mais les élèves devaient représenter plus particulièrement des +traductions italiennes; spéculation assez heureuse, attendu que +l'opéra-buffa était en grande faveur et que fort peu de personnes +entendaient à cette époque l'italien. On venait à notre théâtre pour +comprendre les ouvrages que l'on représentait à la salle de _Monsieur_ +aux Tuileries, qui fut le premier théâtre où parurent les chanteurs +italiens. + +Comme nous devions jouer les traductions, on nous avait donné la +facilité d'assister aux répétitions des ouvrages nouveaux; cela nous +formait le goût, car il y avait d'excellents chanteurs, Mengozzi, +Viganoni, Nozzari, mesdames Baletti et Morichelli, et puis Raffanelli, +ce délicieux acteur qui a laissé une réputation dont on se souvient +encore et qui était si comique sans charge, si admirable dans le +_Matrimonio Secreto_ et dans Bartholo du _Barbier de Séville_. Préville +qui l'entendait vanter, voulut le voir dans ce rôle dont il pouvait +apprécier les moindres détails. + +À la scène où il ouvre la fenêtre: «cette jalousie qui s'ouvre si +rarement,» Préville remarqua qu'il en épousseta l'appui avec son +mouchoir, Il se dit: «Voilà un acteur qui réfléchit sur son art; il doit +mériter sa réputation.» En effet il en fut enchanté, et il répétait +souvent cette première remarque en disant aux jeunes gens auxquels il +donnait des conseils: «Voilà comme l'on joue la comédie! il ne suffit +pas de dire passablement un rôle, il faut s'occuper des moindres détails +qui vous ramènent à la vérité de la vie réelle.» + +Raffanelli fut extrêmement flatté d'avoir obtenu le suffrage de ce grand +comédien. + +Barilli eut beaucoup de peine à remplacer Raffanelli. C'était cependant +un fort agréable acteur, qui avait une très belle voix, et son devancier +n'en avait pas du tout. Mengozzi, chanteur habile, en avait aussi très +peu, mais une si excellente méthode qu'il remplaçait par l'art ce qui +lui manquait de moyens naturels. Il était auteur de quantité de jolis +morceaux. + + Sé m'abandonne mio dolce amore, + +était un des plus à la mode et des plus expressifs; il a bien voulu me +donner quelquefois des conseils dont j'étais extrêmement reconnaissante. +En général j'ai eu beaucoup à me louer de l'obligeance des acteurs du +théâtre Italien. + +Plus tard vinrent madame Strinasaci, et Tachinardi et cette charmante +madame Barilli qui fut l'idole du public, non-seulement pour son talent, +mais pour ses vertus privées, pour sa bonté et sa bienfaisance. Elle fut +enlevée trop tôt à l'admiration du public. Elle eut pour cortége à son +convoi, tous les malheureux qu'elle soulageait journellement, et qui la +pleurèrent comme une mère; ce n'étaient point des pleurs payés, car ces +pauvres gens étaient venus d'eux-mêmes. Ce fut une consternation dans le +quartier de l'Odéon. + +Nous eûmes, depuis madame Grassini, qui représentait si bien une reine +par la noblesse de son port. Pour juger de sa beauté, il faut voir son +portrait, fait par madame Lebrun-Vigée. Madame Catalani vint après; +madame Catalani, que j'ai retrouvée dans les pays étrangère, toujours si +bonne! si serviable! Elle y a joui d'une considération que l'on accorde +rarement à ce degré. Elle était aimée pour elle-même, autant que pour +son talent, et cet admirable gosier dont le larynx, selon l'opinion de +plusieurs docteurs, était de la même nature que celui du rossignol. + +Le désir de parler des chanteurs italiens m'a écartée de mon début au +théâtre des élèves de l'Opéra et j'y reviens. La liberté de jouer tous +les ouvrages me donna la facilité de choisir. J'avais assez de sûreté +comme élève de Piccini pour ne pas craindre d'aborder des rôles +importants. Je demandai donc celui de la _Serva Patrona_ qui n'avait +encore été joué en français que par madame Davrigny, la Damoreau de +l'époque, et celui de Colette du _Devin de village_ qui m'avait été +montré par madame Saint-Huberty. Il paraissait si étrange, si audacieux +alors que l'on osât jouer des ouvrages des grands théâtres, que la plus +brillante société vint en foule pour se moquer de nous. + +Dubuisson[42], auteur de _Tamas Kou-li-Kan_, traduisait tous les +ouvrages italiens. C'était un homme fort brusque et fort peu poli, un +véritable bourru bienfaisant. Lorsqu'il vit l'annonce de mes débuts dans +la _Serva patrona_, il arriva chez notre impresario, chez qui je dînais, +et son premier mot fut: + +--Êtes-vous fou? est-il bien vrai que vous allez faire jouer ces deux +ouvrages? et quelle est l'extravagante qui a la folle présomption de se +mesurer avec madame Davrigny? + +--Mais c'est celle qu'on a destinée à chanter les rôles de madame +Balletti. + +--C'est bien différent; on viendra pour connaître le sujet des ouvrages, +on ne fera pas de comparaison. + +--Eh bien! monsieur, c'est moi qui ai l'audace de jouer _la +Servante-Maîtresse_. + +--Tant pis pour vous, car vous serez sifflée. + +--Peut-être: lorsqu'on débute à l'Opéra-Comique, ne joue-t-on pas les +rôles des sujets qui ont le plus de faveur? + +--Ce n'est pas de même. + +Enfin il serait trop long de répéter toutes les choses aimables et +encourageantes qu'il m'adressa à ce sujet. On le plaça à table à côté de +moi, et, avec une coquetterie de femme, je fis ce que je pus pour le +ramener de ses préventions. Je lui dis les raisons qui m'avaient +déterminée, et je le priai de ne pas trop me décourager. + +--Moi, me dit-il d'un ton plus radouci, je ne suis rien là-dedans, mais +le public... Vous seriez à la hauteur de l'autre (ce que je ne crois +pas), qu'on n'en conviendrait point. + +--Enfin que faire? la représentation est annoncée. Eh bien, si je tombe, +je suis assez jeune pour me relever plus tard. + +Le jour approchait. Je suppliai l'administration de ne laisser entrer +aucune personne étrangère à la répétition. Craignant les critiques +anticipées, je ne répétai le grand morceau de la _Serva_ que pour les +ritournelles et les rentrées; je ne chantai pas. Je dois dire cependant +que plus le moment approchait, plus je sentais mon courage se ranimer. +Si j'eusse cédé au sentiment de la peur, j'étais perdue. Comme j'étais +musicienne assez adroite, je savais ce que je pouvais risquer. La salle +était comble, et les premiers balcons étaient occupés par un certain duc +de Grammont et sa société. Il donnait le ton, et les artistes les plus +célèbres allaient faire de la musique chez lui. Il avait dans son +château, à la campagne, près Paris, un petit théâtre sur lequel on +essayait souvent les opéras nouveaux, comme on lit un manuscrit en +société avant de représenter la pièce. Le balcon qui faisait face au +sien était rempli d'habitués; ils parlaient si haut, que l'on entendait +tout ce qu'ils disaient. Je ne descendis qu'au moment d'entrer en scène; +et comme j'avais une jolie toilette, une assez jolie tournure, dit-on, +il se fit un mouvement dans la salle qui n'était pas trop à mon +désavantage (les femmes ne s'y trompent guère). Toutes les lorgnettes +étaient braquées, toutes les oreilles tendues, mais je ne cherchai en +entrant qu'un seul individu: c'était mon bourru de Dubuisson. Il était +en face de moi à l'orchestre, le front appuyé sur sa canne. L'entrée de +Zerbine commençant par un morceau d'action, une querelle entre le valet +et la soubrette, il n'y avait donc encore rien à juger; mais le premier +air, que peu important, est cependant du chant. On applaudit (un peu), +seulement un encouragement. Dubuisson ne bougeait pas, il attendait le +cantabile. Je le chantai sans fioriture, avec expression. Je fus très +applaudie, et je vis mon bourru me faire: «_Hum! pas mal_.» Cela me +donna du courage pour l'air de _Bravoura_, qui commence le second acte. +Les ritournelles des anciens opéras sont interminables. Cela peut avoir +son bon côté, en ce qu'elles donnent le temps de se rassurer. + +Je vis que les physionomies n'étaient plus aussi hostiles dans les +loges, et que le parterre était bien disposé: cette fois, je risquai +tout. «Allons, me dis-je, il faut faire le saut périlleux, il en +arrivera ce qu'il pourra.» J'obtins un succès complet. Moins on avait +attendu de moi, plus on trouva bien ce que je fis. J'entendais +bourdonner à mon oreille: _une jolie voix, de la légèreté, de la +méthode, c'est au mieux_. Après l'acte, mon antagoniste, le duc de +Grammont vint sur le théâtre, m'accabla d'éloges, et me prédit que je +serais une chanteuse distinguée. Il m'engagea à lui faire _l'honneur_ de +venir à ses soirées de musique, et dès ce moment il me prôna autant +qu'il m'avait dépréciée auparavant. + +Dans toute cette atmosphère d'éloges, je ne voyais pas celui que je +cherchais; je le découvris enfin dans un coin, causant avec le +directeur. Je ne lui demandai rien, mais il me tendit la main, en me +disant: «C'est bien!» et j'avoue que cet éloge me flatta plus que les +compliments qu'on venait de me prodiguer. Il n'est pas besoin de dire +que dès-lors tout ce que je chantai fut applaudi. Je reçus une +invitation du duc de Grammont, pour sa première soirée. Il avait appris +que j'avais débuté à quinze ans au concert spirituel, que j'étais proche +parente de madame Saint-Huberty, élève de Piccini; en fallait-il +davantage? + +Il eût été à souhaiter pour mon repos qu'il eût su tout cela plutôt. Une +fluxion de poitrine fit craindre que je ne perdisse ma voix. Les +médecins furent d'avis que je ne devais pas chanter, au moins d'une +année. Ce fut cette circonstance qui me fit engager au nouveau théâtre +de la rue de Richelieu, dirigé comme je l'ai déjà dit, par MM. Gaillard +et Dorfeuil. Mademoiselle Fiat avait quitté ce théâtre après la mort de +Bordier. Ce fut une perte. La femme de M. Monvel qui avait débuté +n'avait pas réussi. Mademoiselle Saint-Per était malade; ce fut donc moi +à qui l'on fit jouer la soubrette, dans la reprise de _Guerre ouverte_. +Ce n'était pas une petite tâche que de remplir ce rôle, établi par +mademoiselle Fiat avec un rare talent. Aussi, ce fut encore au chant que +je demandai un soutien. L'auteur me permit de placer une romance à la +scène de la fenêtre. Cette romance assura mon succès. Ces applications + + «Il y a dans la rue un amateur qui t'applaudit. Puisqu'on a du + plaisir à t'entendre, il faut en chanter un second.» + +furent saisies avec empressement. Dès ce jour, je fus la prima dona du +théâtre, et M. Ducis me fit chanter dans _Othello_ la romance du +_Saule_, dans la coulisse, pour mademoiselle Desgarcins. Aussi dans le +prologue de la réunion des deux théâtres, Dugazon ne manqua pas de me +dire: + +«--Ah! toi, je te connais, tu as débuté dans le chant.» + +C'était heureux pour commencer l'emploi des soubrettes. + + + + +XII + +La fête de la Fédération.--Les Comédiens au Champ-de-Mars.--Fête donnée +par Mirabeau aux Fédérés Marseillais au théâtre de la rue +Richelieu.--_Gaston et Bayard_. + + +J'étais encore aux élèves de l'Opéra, lorsqu'on s'occupait de fêter le +premier anniversaire de la fête de la Bastille. L'époque de cette +fameuse fête de la Fédération approchait et les travaux n'avançaient +pas. On mit en réquisition tous les habitants de Paris: hommes, femmes, +enfants, tout le monde fut travailler au Champ-de-Mars. On se réunissait +par section en corporation. Les théâtres se signalèrent. Chaque cavalier +choisissait une dame à laquelle il offrait une bêche bien légère, ornée +de rubans et de bouquets, et, la musique en tête, on partait +joyeusement. Tout devient plaisir et mode à Paris; on inventa même un +costume qui pût résister à la poussière, car les premiers jours les +robes blanches n'étaient plus reconnaissables le soir. Une blouse de +mousseline grise les remplaça. De petits brodequins et des bas de soie +de même couleur, une légère écharpe tricolore et un grand chapeau de +paille, tel était le costume d'artiste. + +Une partie de nos auteurs de vaudevilles se réunirent à nous. Le Cousin +Jacques fut mon cavalier, il m'a même fait des vers à ce sujet. On +bêchait, on brouettait la terre, on se mettait dans les brouettes pour +se faire ramener à sa place, tant et si bien qu'au lieu d'accélérer les +travaux, on les entravait. On nous dispensa bientôt des promenades au +Champ-de-Mars, à notre grand regret, car cela était très amusant. + +Je n'ai pas vu la fête de la Fédération. Voici ce que j'écrivais, à ce +sujet, à madame Lemoine-Dubarry: + +«Les journaux, madame, vous donneront assez de détails pour que vous +puissiez vous passer des miens; d'ailleurs je ne pourrais vous en parler +comme témoin oculaire, car je n'y ai pas assisté. Ces fêtes ne me +tentent pas, et la foule me fait peur. Il a fait toute la journée une +pluie horrible: voilà ce que je sais. + +«Je ne vous entretiendrai donc que de la fête qui a été donnée chez +Mirabeau aux Fédérés Marseillais. J'y ai joué dans une pièce faite pour +la circonstance; mais ce qui m'a le plus étonnée dans cette solennité, +ce n'est pas de m'y voir, comme le doge de Venise, c'est Mirabeau auquel +je parlais pour la première fois; et, malgré toute votre humeur contre +lui[43], je vous en demande bien pardon, mais je l'ai trouvé charmant. +Quelle grâce, quelle expression sur cette figure repoussante au premier +abord! que d'esprit répandu sur toute sa personne! Je ne suis plus +surprise qu'il ait inspiré une si grande passion à Sophie[44]. + +«Je vous entends d'ici dire: _Eh bien! ne va-t-elle pas se passionner +aussi?_ ne craignez rien, cela n'ira pas jusque-là, mais j'ai un plaisir +infini à causer avec lui. Je m'en étais fait une toute autre idée. Je +n'avais pas eu l'occasion de le voir chez Julie Talma. Depuis qu'il est +enfoncé dans la politique et qu'il est devenu un célèbre orateur, il ne +va guère dans le monde. Julie va chez lui; elle en parle toujours avec +un grand enthousiasme; il demeure dans sa maison de la rue +Caumartin[45]. + +«Voici les couplets que j'ai chantés à cette fête donnée chez Mirabeau; +ils sont du Cousin Jacques: + + «Tous ces Français que loin de nous + L'espérance retient encore[46] + Ils n'ont pas vu d'un jour si doux + Briller la bienfaisante aurore, + Pareils à ceux que le ciel fit + Habitants d'un autre hémisphère, + Ils sont au milieu de la nuit + Quand le plein midi nous éclaire. + + «Mais surtout n'oublions jamais + Que chacun d'eux est notre frère: + La voix du sang chez les Français + Doit-elle un seul instant se taire? + Loin d'avoir un cruel plaisir + À les voir se troubler et craindre, + Pour parvenir à les guérir, + Il faut nous borner à les plaindre. + +«Je veux vous conter une singulière scène qui est arrivée au théâtre du +Palais-Royal[47] le jour où Mirabeau y a amené les Fédérés Marseillais, +pour lesquels il avait demandé _Gaston et Bayard_. Ils étaient en grand +nombre, et la salle était tellement remplie, qu'on avait été obligé d'en +placer une partie sur le théâtre de manière à ne pas gêner la scène. La +plupart d'entre eux ne se doutaient pas de ce que c'était qu'une +représentation théâtrale, et n'y avaient jamais assisté. Aussi +portaient-ils une grande attention à la pièce. Bayard était joué par un +nommé Valois, acteur de province, qui n'était pas sans mérite[48]. + +«Nos Fédérés s'étaient tellement identifiés avec l'action, qu'ils ne +pensaient plus qu'ils étaient sur la scène. Au moment où Bayard, blessé, +étendu sur un brancard et couvert de trophées, est surpris par Avogard +et les siens qui viennent pour l'assassiner, sur ce vers, + + Viens, traître, je t'attends! + +«tous les fédérés, comme si c'eût été pour eux une réplique, tirèrent +leurs sabres et vinrent entourer le lit de Bayard. Ce mouvement +spontané, auquel on était loin de s'attendre, donna un grand succès à ce +nouveau dénoûment. Les applaudissements ne cessaient pas, et si Bayard +ne leur eût assuré qu'il ne courait aucun danger, Avogard et ses soldats +auraient mal passé leur temps. + +«L. F.» + + + + +XVIII + +Théâtre des Variétés au Palais-Royal.--Ouverture du théâtre de la rue de +Richelieu.--Monvel, son retour de Suède.--Ses débuts au théâtre des +Variétés.--Les chemises à Gorsas--Talma, Dugazon, Madame Vestris.--Le +Foyer.--Mademoiselle Rachel.--Mademoiselle Sainval.--Monvel dans la +tragédie.--Anecdote sur M. de la Harpe.--Les opéras-comiques de +Monvel.--Blaise et Babet.--La Chanson de Lisette. + + +J'ai lu, dans plusieurs Mémoires contemporains, des récits tellement +inexacts sur l'ouverture du théâtre de la rue de Richelieu, que l'on me +permettra, je pense, d'en parler comme témoin oculaire, puisque j'en +faisais partie à cette époque, lorsque la fraction des acteurs du +Faubourg-Saint-Germain s'y réunit à ceux qui avaient ouvert ce théâtre. +Voici donc très exactement les choses comme j'ai été à même de les voir +et de les entendre. + +MM. Gaillard et Dorfeuil étaient directeurs du théâtre des Variétés au +Palais-Royal; on n'y avait encore joué que des pièces comiques dans +lesquelles avaient brillé Volangos, Beaulieu et Bordier. Le mouvement de +la révolution qui commençait à s'opérer leur donnait l'espoir d'être +bientôt à la tête d'un second Théâtre-Français, car on se lassait de la +tyrannie du premier, et les jeunes littérateurs qui éprouvaient tant de +difficultés pour faire recevoir leurs ouvrages, le désiraient vivement +aussi. La salle de la rue de Richelieu, que le duc d'Orléans faisait +bâtir, fut donnée à MM. Gaillard et Dorfeuil. Ils n'attendaient donc que +le décret sur la liberté des théâtres pour se mettre en mesure; ils +avaient déjà quelques bons acteurs pour le genre qu'ils voulaient +adopter, Michot, dont on se souvient toujours au Théâtre-Français; +mademoiselle Fiat, charmante soubrette, bien digne de briller dans un +plus grand cadre; monsieur et madame Saint-Clair, et plusieurs autres. +On engageait les meilleurs acteurs de la province, où l'on jouait alors +tout le grand répertoire tragique et comique. + +Monvel arrivait de Suède; il voulait rentrer au Faubourg-Saint-Germain, +mais de sévères règlements empêchèrent ce théâtre de s'attacher ce grand +artiste. Il ne pouvait manquer d'être recherché par une entreprise +rivale. On profita avec empressement de cette circonstance, et l'on fit +à Monvel les propositions les plus brillantes. Il accepta, et commença +même à jouer dans la salle des Variétés, où il débuta dans le rôle de +Louis XII, espèce de tragi-comédie de Collot-d'Herbois, dans laquelle +l'on chantait en choeur: + + Vive à jamais notre bon roi: Il fait le bonheur de la France. + +Monvel joua aussi _le Pessimiste_ de Pigault-Lebrun. Ce furent les seuls +rôles qu'il établît dans cette salle[49]. Mademoiselle Contat, qui +assistait à la représentation de _Louis XII_, disait à l'un de ses +voisins: + + Contemplez de Bayard l'abaissement auguste. + +Il y avait alors une telle hiérarchie dans les théâtres du royaume, que +les acteurs auraient cru déroger en jouant sur une autre scène que la +leur. Le théâtre de la rue de Richelieu fut nommé d'abord théâtre du +Palais-Royal. Il fit son ouverture au mois de mai 1790. + +Les directeurs donnèrent aux artistes une fête brillante avant +l'ouverture de la salle. Lorsque l'on vit arriver Talma, Dugazon, madame +Vestris la tragédienne, et mademoiselle Desgarcins, on ne douta pas +qu'ils ne se séparassent bientôt du Faubourg-Saint-Germain, car ils +étaient au nombre des mécontents. Ils ne quittèrent cependant que +l'année suivante, Cette fête fut donnée au nouveau théâtre; on dansa +dans la galerie des bustes et dans le grand foyer, où l'on servit un +très beau souper. Les joueurs de bouillotte se réfugièrent dans le foyer +des acteurs; c'est le même qu'aujourd'hui. Il était disposé à peu de +chose près comme il l'est maintenant; on a fait disparaître seulement +les deux loges du fond, pour jouir des fenêtres qui les éclairaient. Une +cloison a été pratiquée près de la cheminée pour établir le couloir qui +va aux loges d'acteurs. + +Plusieurs hommes de lettres et des journalistes avaient été invités à la +fête; de ce nombre était Gorsas dont le nom fut si plaisamment chanté +dans les _Actes des Apôtres_, sous le titre des _Chemises à Gorsas_. +Lorsque les tantes du roi, mesdames Adélaïde et Victoire, émigrèrent, +Gorsas dit dans un journal, que tout ce qu'elles emportaient de France +appartenait à la nation; qu'elles n'avaient rien à elles, et il +finissait par cette phrase: «_Jusqu'à leurs chemises, tout est à nous_». +Alors dans le numéro des _Actes des Apôtres_ qui suivit cette +réclamation, on supposait que Mesdames était arrêtées à la frontière, et +qu'un officier municipal leur disait sur l'air: _Rendez-moi mon écuelle +de bois:_ + + Rendez-nous les chemises à Gorsas; + Rendez-nous les chemises; + Nous savons, à n'en douter pas, + Que tous les avez prises. + Rendez-nous, etc. + +Alors Madame Adélaïde répondait: + + Je n'ai pas les chemises à Gorsas, + Je n'ai pas les chemises. + +Madame Victoire ajoutait d'un air surpris: + + Avait-il des chemises, Gorsas, + Avait-il des chemises? + + --Oui, mesdames, n'en doutez pas, + il en avait trois grises. + +Mesdames le regardaient d'un air surpris: + + --Ah! il avait des chemises, Gorsas, + Il avait des chemises. + +On ajoutait que ces trois chemises lui avaient été données par le club +des Cordeliers. Hélas! lorsqu'il allait à l'échafaud, la foule +impitoyable pour tous lui chantait _les Chemises à Gorsas!_ + +Quelqu'un à qui j'énumérais la liste des artistes qui composaient ce +théâtre en 1790 et en 1791, et dont aucun n'existe aujourd'hui, me +disait: + +--Vous avez donc vécu cent ans pour avoir vu et connu tous ces +gens-là[50]? + +--Non, pas tout à fait, mais les générations se succèdent rapidement au +théâtre, car elles ne peuvent passer une époque voulue sans risquer de +décroître; plus d'un grand artiste nous en a donné la preuve. + +Il est pourtant des talents tellement heureux qu'ils achèvent leur +carrière sans s'affaiblir. Ce privilège appartient principalement à ceux +qui ont reçu de la nature des dons précieux que l'étude n'a pas +détruits; car une trop grande recherche peut nuire au naturel; il est si +facile de dépasser le but! _L'esprit ne s'apprend pas_, a dit un auteur; +la sensibilité, la chaleur, la simplicité de la diction, le goût enfin +ne s'apprennent pas non plus. Un maître habile empêche de s'égarer; il +fait valoir les qualités, détruit les défauts: c'est déjà un assez grand +bien; mais il ne peut donner ce qu'on n'a pas. Le talent vrai, est comme +l'éloquence, il persuade, il émeut, il entraîne. Ne voyons-nous pas de +nos jours une jeune fille dont le génie a deviné tout cela? Pour son +bonheur elle n'a pas vu ses devancières, et son guide[51] a su +développer en elle les qualités dont la nature l'a si abondamment +pourvue. Elle a compris qu'une princesse n'exprime pas ses sentiments +par des cris de rage et des hoquets fatigants pour le spectateur; qu'il +n'y a que les passions fortes, comme la jalousie, l'ambition déçue, qui +puissent entraîner quelquefois hors des bornes, des femmes d'un rang +illustre. Si l'on examine avec attention les caractères tracés par nos +grands maîtres, on verra que ces élans de l'âme sont presque toujours +réprimés par la fierté, par la crainte, par la dissimulation de la +politique. L'amour maternel est le seul qui ne connaisse point de +bornes. + + Aussi barbare époux qu'impitoyable père, + Venez, si vous l'osez, l'arracher à sa mère. + +C'est ainsi que doit parler Clytemnestre; mais ce n'est qu'après une +scène d'ironie, si parfaitement rendue par mademoiselle Rachel, +qu'Hermione cède aux transports d'un amour méprisé. C'est avec +modération qu'Agrippine reproche à Néron son ingratitude, et Cléopâtre +nous dit d'une manière concentrée dans _Rodogune_: + + Serments fallacieux, salutaire contrainte, + Que m'imposa la force et que dicta la crainte. + +C'est par cette simplicité noble que Monvel était admirable, et ce sont +ses conseils et son exemple qui ont amené Talma à suivre ses traces; il +en convenait souvent lui-même. + +Dans la nomenclature des acteurs que j'ai vus se succéder, Monvel devait +être le premier qui s'offrit à moi; il a laissé une réputation assez +brillante pour croire qu'il n'y ait plus rien à en dire; mais tous les +détails intérieurs de la vie d'un grand artiste sont toujours +intéressants à connaître lorsqu'ils tiennent surtout à son art. Je me +fais gloire d'avoir retenu ses préceptes, car il a quelquefois abaissé +avec moi la dignité de son genre pour me guider dans les jolis opéras +dont il était l'auteur. Il démontrait et ne montrait pas; la +multiplicité des gestes, me disait-il, nuit au jeu de la physionomie. Le +regard a bien plus d'expression, lorsqu'il n'est pas accompagné d'un +geste inutile qui en détruit l'effet. Et il me citait mademoiselle +Sainval dans la scène d'Emilie avec Cinna, lorsqu'on lui nomme ceux des +leurs qui sont mandés par Auguste; elle écoutait, sa main gauche appuyée +sur son coude, dans l'attitude de l'attention, et répondait lentement +sans les regarder, et comme à elle-même: + + Mandez... les chefs de l'entreprise... + Tous deux en même temps, + +Elle tournait vivement la tête vers Cinna; + + Vous êtes découverts!... + +Cela faisait un effet prodigieux: de même que dans _Sémiramis_, +lorsqu'elle voyait le billet entre les mains d'Arsace, et qu'elle lui +disait: + + D'où le tiens-tu? + + --Des Dieux. + + --Qui l'écrivit? + + --Mon père. + + --Que dis-tu? + +C'était un des grands effets de mademoiselle Sainval. + +Quelle simplicité noble Monvel déployait dans la scène d'Auguste avec +Cinna! quelle énergie dans don Diègue du _Cid_! Comme il était touchant +dans _Fénélon!_ aussi le public ne manquait-il jamais de saisir cette +application: + + Où prenez-vous ce ton qui n'appartient qu'à vous? + +Dans l'_Abbé de l'Épée_, lorsqu'il disait: «Je serai peut-être un peu +long,» on entendait répéter dans la salle: «Tant mieux!» Je me rappelle, +au sujet de cette pièce, que lorsqu'elle était en répétition, je +demandai à Monvel quel était l'épisode que l'auteur avait choisi. Alors, +avec sa complaisance accoutumée, il me raconta le sujet. J'écoutais avec +beaucoup d'attention, et cela m'intéressait tellement par la manière +dont il me détaillait les faits, que je ne m'aperçus pas qu'il avait +fini. «Voilà, ma chère enfant, me dit-il, le récit de mon rôle, que je +viens de vous répéter.» Je restai si étonnée, que ça le fit beaucoup +rire: on peut juger par-là s'il parlait naturellement, et quel effet +cela devait produire au théâtre. + +La carrière des arts est ingrate pour ceux qui en sont les interprètes; +à peine en reste-il un faible souvenir. C'est du temps que le peintre +acquiert une plus grande renommée: il en est même dont les ouvrages +n'ont été appréciés qu'après leur mort. La littérature peut changer de +genre, le goût s'épure, mais il reste des monuments que le temps ne +saurait détruire. Ce qui est véritablement beau, est beau dans tous les +siècles. Chaque époque a possédé ses écrivains; s'ils sont parfois +méconnus par le public épris du changement, le temps qui détruit les +préjugés et l'esprit de coterie, remet tout à sa place. Mais que +reste-t-il des acteurs célèbres? Encore quelques années, lorsque cette +génération sera entièrement détruite, que restera-t-il de Lekain, de +Talma, de madame Saint-Huberty, de Monvel, de mademoiselle Contat? +quelques vagues traditions qui s'affaibliront et que l'on regardera +comme un radotage du vieux goût. + +À mesure que le tableau s'éloigne, les couleurs s'effacent, et si l'on +se rappelle quelque chose, ce sont les défauts qu'on leur reprochait. +Lorsque j'entends parler de Monvel par des gens qui ne l'ont pas vu, on +ne manque jamais de dire: «il avait un physique grêle; son manque de +dents nuisait à son organe, et d'ailleurs le goût change; il faut savoir +si tous ces talents réunis alors, plairaient maintenant?» Je le crois, +car il y a quelque chose qui ne change jamais et qui frappe juste sur +toutes les classes de spectateurs. J'ai quelquefois entendu, le jour des +représentations gratis, les gens du peuple se disant: «As-tu vu? ils ne +se gênent pas, c'est qu'ils ont l'air d'être chez eux.» Et dans la +tragédie, ils applaudissaient toujours à propos, guidés par cet instinct +de la nature, qui nous révèle ce qui est beau, et qui nous sert +quelquefois mieux que l'instruction. + +Lorsque Monvel fit jouer sa comédie de l'_Amant bourru_, au +Théâtre-Français, M. de La Harpe était directeur du _Mercure de France;_ +il y distribuait l'éloge et la critique, souvent avec partialité. +Rencontrant Monvel à la sortie du spectacle, il l'arrête pour lui +témoigner combien il est enchanté de sa pièce, l'assure qu'il n'y a +qu'une voix là-dessus, que tout le bien qu'il en pense, il l'écrira dans +_le Mercure_, que c'est une tâche facile de faire l'éloge d'un semblable +ouvrage, et qu'il ne sera que l'interprète de l'opinion générale. + +Le lendemain, quelques amis de l'auteur arrivent chez lui, _le Mercure_ +à la main, et Monvel n'est pas peu surpris d'y lire la critique la plus +amère de son oeuvre. Cette perfidie l'indigna avec raison; car n'ayant +point recherché les éloges du rédacteur, il pouvait les croire sincères; +il fut piqué au vif. Amour-propre d'auteur ne se calme pas facilement; +aussi se promit-il de saisir la première occasion qui se présenterait de +se venger; elle ne tarda pas à s'offrir. + +M. de La Harpe fit jouer sa tragédie des _Barmecides_. Cet ouvrage tomba +complètement, et Monvel en fit une parodie qui fut donnée aux boulevards +et qui fit courir tout Paris. + +La pièce finissait par l'enterrement des Barmecides, dont le dernier +frère jouait la marche funèbre sur la harpe. Lorsqu'ils avaient tous +disparu dans un immense trou, il s'y précipitait avec son instrument, et +la toile tombait. La Harpe et Monvel furent toujours mal ensemble depuis +cette époque, comme on peut le croire. + +Avant d'aller en Suède, Monvel avait déjà enrichi le théâtre de +l'Opéra-Comique d'une quantité de jolis ouvrages: _les Trois Fermiers_, +_Alexis et Justine_, _Julie et l'Erreur d'un moment_, mais surtout +_Blaise et Babet_, qui eut un grand nombre de représentations, et qui +était joué admirablement par madame Dugazon. L'auteur m'a raconté que, +le jour où l'on donnait pour la première fois cet opéra, il y avait, au +Théâtre-Français, une représentation extraordinaire, par ordre, dans +laquelle il jouait le rôle du métromane de la _Métromanie_; il ne put +donc assister à sa pièce, et il n'était pas sans inquiétude sur la +réussite; aussi n'avait-il jamais mieux dit ce monologue, où M. de +l'Empirée peint l'état d'un pauvre auteur devant un parterre agité[52]. + + Tantôt bruyant, tantôt dans un profond silence. + +Au dénouement, lorsque la soubrette dit, en le désignant: + + Tenez, voilà l'auteur que l'on vient de siffler, + +Un amateur tout essoufflé, qui arrivait de l'Opéra-Comique, s'écria, +comme si c'eût été sa réplique: + +--Non, non, qui vient de réussir! + +Alors trois salves d'applaudissements accueillirent cette nouvelle. +Monvel fut embrassé par tous les acteurs qui étaient sur la scène; +chacune des applications fut saisie et excita un enthousiasme général. + +Il est flatteur d'être auteur et acteur, en semblable circonstance; +après la seconde représentation de la pièce à laquelle il assista, on le +redemanda avec fureur, et il fut obligé de paraître. + +De jeunes fous firent le pari de jouer à Monvel le même tour qu'on joua +jadis à l'auteur des _Mille et une Nuits_. Dans l'opéra, Babet chante +trois couplets qui ont pour refrain: + + Il répétait sur sa musette + La chanson que chantait Lisette. + +Ces jeunes gens furent réveiller Monvel, pour savoir de lui quelle était +la chanson que chantait Lisette. Il prit fort bien la plaisanterie, et +comme il commençait à pleuvoir, il les engagea à monter chez lui; car, +leur dit-il, c'est + + Il pleut, il pleut, bergère. + +Il fit servir des rafraîchissements à ces étourdis, qui furent enchantés +de lui, et se confondirent en excuses, lui disant qu'ils n'avaient +cependant pas le courage de se reprocher une folie qui leur avait +procuré le plaisir de passer une heure si agréable. + + + + +XIV + +Michot.--Volanges.--Bordier.--Mademoiselle +Candeillle.--Dugazon.--Champville.--M. Daigrefeuille.--_Les Chevaliers +du Quinquet_. + + +Les artistes ne sont vraiment aimables que lorsqu'ils n'ont d'autre +fortune que celle que put leur procurer leur talent. Du moment qu'ils +deviennent spéculateurs, qu'ils acquièrent des propriétés, semblables au +savetier financier, ils n'ont plus de joyeux flon-flon. + +Avant 1790, le traitement des acteurs était loin d'être aussi +considérable qu'il l'est maintenant. Six, huit, dix mille francs, +c'étaient des appointements qu'on n'accordait qu'aux grandes +réputations. Celui qui n'avait d'autre patrimoine que son talent, +dépensait son revenu et souvent au-delà: ce fut bien autre chose +lorsqu'arrivèrent les assignats! + +Michot était intimement lié avec mon mari. À mon arrivée de la Belgique, +il m'amena sa petite femme, jolie comme un ange, jalouse comme un tigre, +et qui aurait bien pu dire, ainsi que Colette: + + Si des galants de la ville, + J'eusse écouté les discours; + +Mais comme elle, aussi: + + Pour l'amour de l'infidèle + J'ai refusé mon bonheur! + +Nos maris avaient été charmés de nous réunir, afin d'être plus libres. +Nous n'étions riches, ni les uns, ni les autres. Ces messieurs avaient +trop peu d'ordre, et nous trop de jeunesse, pour y remédier; mais nous +possédions encore la gaîté, l'insouciance de cet âge où l'on ne prévoit +pas. Pourvu qu'il ne manquât rien à notre toilette, le reste nous +occupait fort peu. + +Michot était un de ces hommes qui ne prennent jamais la vie au sérieux. +Il riait de tout, et faisait rire les autres, ce qui n'était pas un +petit avantage en ce temps où la gaîté n'était pas à l'ordre du jour. Il +avait un esprit original, et sa manière de dire les choses le rendait +aussi comique dans la vie privée que sur la scène. Sa figure ouverte et +joyeuse, sa voix pleine de sensibilité qui faisait venir la larme à +l'oeil par un mot naïf ou dans une situation touchante, et le rendaient +toujours vrai, quel que fût le caractère de son rôle. Il plaisait dans +le monde comme au théâtre. + +Dans le temps de la république, Michot venait souvent nous raconter des +histoires, qu'il recueillait je ne sais où, mais qui nous faisaient +éclater Je rire. Il fut mandé à la commune pour y prêter le serment de +mourir à son poste. Un facteur qui se trouvait là avant lui ayant prêté +le serment de mourir... «À la petite poste, lui dit Michot.» + +Il fit sourire la municipalité qui était peu gaie! + +Un jour il vint nous raconter qu'un membre de sa section avait demandé +la parole pour une _motion d'ordre_; alors Michot, montant sur une +chaise, nous joua la scène en prenant sa voix dans le fausset: + +«Je dénonce Coco l'épicier pour avoir vendu du sable _d'estampe_ pour de +la _castonade_; je demande qu'il soit envoyé au tribunal révolutionnaire +et jugé comme _fédéralisse_.» + +Lorsque l'administration du théâtre passa entre les mains de M. Sageret, +les artistes furent mal payés; Michot avait composé un dialogue sur +l'air des pendus. Il disait à ses camarades assemblés: + + Es-tu payé de fructidor?--Non. + --Es-tu payé de thermidor?--Point. + --On me doit encor vendémiaire. + --Moi, je crains beaucoup pour brumaire. + TOUS:--Cela doit-il durer long-temps? + LE RÉGISSEUR:--Jouez toujours, mes chers enfants. + +Les _Bons Gendarmes_, qui ont valu tant de succès à Odry, avaient été +composés par Michot dans un temps où l'on ne parlait point encore +d'Odry, mais celui-ci a le mérite d'en avoir tiré un _immense parti_, il +faut lui rendre cette justice. Michot ne les avait composés que pour les +plaisirs du foyer. + +Lorsque je revins de l'étranger, en 1813, Michot était devenu riche, +mais il n'était plus aimable. Ce n'était plus cette vie d'artiste, +rieuse et insouciante; ce n'était plus Michot que j'avais connu en 90. +Il avait quitté cette jolie Sophie! c'était un propriétaire! c'était le +seigneur de Verrières! + +Volanges était un de ces acteurs de genre pour lesquels on compose des +ouvrages et qui les font presque toujours réussir. Ils finissent même +souvent par acquérir une immense vogue, comme nous l'avons vu depuis, et +comme nous le voyons encore. Volanges était célèbre dans _les Vieux +Procureurs_, appelés _Jérôme-Pointu_[53] auxquels il avait donné un +caractère particulier. Son changement de physionomie annonçait une +grande mobilité; il jouait toute la famille des _Pointus_ à lui seul. Il +avait une telle facilité, une telle promptitude dans ses +travestissements, qu'il sortait par un côté du théâtre et rentrait +presqu'aussitôt par l'autre: c'est lui qui a commencé ce genre de pièces +que l'on a tant imité depuis. + +Sa vogue fut si grande, son talent tant admiré, qu'on le crut capable de +réussir dans tous les genres. Alors une plus grande scène que celle où +il brillait lui ouvrit ses portes: ce fut le théâtre Favart; on y jouait +la comédie à cette époque. Il y avait de fort bons acteurs, et ils +exploitaient particulièrement le répertoire de Marivaux. Ils voulurent +avoir l'acteur à la mode; car, alors comme à présent, on se persuadait +que, lorsqu'on a montré un grand talent dans un genre, on doit réussir +dans tous. L'expérience tant de fois renouvelée n'a pu convaincre encore +qu'à Paris surtout, en changeant de cadre, je dirai même de quartier, +par conséquent de public, l'on perd tous ses avantages. C'est ce que +nous avons vu pour d'excellents acteurs de vaudeville, et que l'on vit +alors pour Volanges. La foule, qui s'était portée à son premier début, +diminua bientôt à ceux qui suivirent, et ensuite on n'en parla plus; il +fut trop heureux de revenir à son genre, et alla l'exploiter en province +et à l'étranger. + +Quant à Bordier, il aurait peut-être réussi dans les rôles comiques, au +nouveau théâtre de la rue de Richelieu, car il avait un talent naturel +comme celui de Michot, mais il était plus général. La manière dont il a +joué dans les pièces de Dumaniant, pièces qui n'étaient pas du bas +comique et qui se rapprochaient déjà de la bonne comédie, a prouvé qu'il +eût été bien dans ce genre. + +Bordier venait de périr, à Rouen, victime d'une émeute populaire. On fit +venir, pour le remplacer, Fusil qui était à Marseille. Je connaissais +peu le talent de Bordier, le théâtre des Variétés étant celui où +j'allais le moins, lorsque j'étais à Paris chez madame Saint-Huberty. À +mon retour, Bordier était mort, mais voici ce que j'ai entends raconter +à Michot et à Dumaniant qui le savaient pertinemment. + +Bordier relevait d'une maladie dangereuse (dont il eût mieux fait de +mourir). Un de ses amis l'engagea à passer quelque temps à la campagne, +près de Rouen, pour se remettre tout à fait. Il n'était nullement dans +l'intention d'y donner des représentations, mais il fut tellement +sollicité, qu'il ne put résister aux instances des jeunes gens de la +ville qui l'accueillirent avec transport. Ils l'entraînaient sans cesse +à de nouvelles parties de plaisir. Un soir qu'il venait de la chasse +avec ses amis, ils trouvèrent la ville en rumeur et en révolte ouverte +contre l'autorité. Un avocat, avec lequel Bordier était intimement lié, +se trouvant à la tête de l'émeute, il fut entraîné par un groupe qui +marchait à l'Hôtel-de-Ville, et il suivit, sans savoir même de quoi il +s'agissait. Les troupes les eurent bientôt dispersés, et plusieurs +d'entre eux furent arrêtés: l'avocat et Bordier, qui raccompagnait, se +trouvèrent du nombre. + +Parmi ces turbulents, il y avait des jeunes gens qui appartenaient aux +premières familles de la ville. Lorsqu'on instruisit le procès, ils +furent mis hors de cour. L'avocat et Bordier furent condamnés, parce +qu'il fallait faire un exemple, et pour empêcher que les troubles ne se +renouvelassent. + +C'était bien le cas de lui appliquer cette malheureuse prophétie qu'il +répétait si souvent dans la pièce des _Intrigants_ de Dumaniant: «Vous +verrez que je serai pendu pour arranger l'affaire.» + +Mademoiselle Fiat, qui devait épouser Bordier, quitta le théâtre: ce fut +une grande perte. + +Mademoiselle Candeille était douée de tout ce qui peut faire une +personne accomplie. Sa taille était bien prise, sa démarche noble, ses +traits et sa blancheur tenaient des femmes créoles. Elle possédait à un +très haut degré plusieurs talents, la harpe, le piano surtout. Elle +avait de l'esprit et de l'instruction; nous avons vu d'elle plusieurs +ouvrages qui ont réussi. Elle jouait agréablement la comédie; c'était la +meilleure personne du monde, et elle avait un caractère charmant: enfin +elle réunissait à elle seule plus de qualités qu'il n'en eut fallu à +plusieurs pour être admirées. Il semblait que les fées eussent assisté à +sa naissance et l'eussent douée de tous les dons; mais, hélas! on avait +sans doute oublié d'y convier une petite fée Carabosse qui s'en était +bien vengée, car d'un seul coup de baguette elle avait détruit leur +ouvrage. «Tu auras, lui avait-elle dit, un défaut qui t'empêchera de +profiter de tous tes avantages, l'_afféterie;_ tu ne diras rien comme +une autre; tu jetteras tellement tes talents à la tête, que l'on en sera +fatigué; enfin de chacune de les perfections naîtra un ridicule, et l'on +y ajoutera encore en te prêtant la sottise des autres, convaincu de ce +vieil adage, qu'on ne prête qu'aux riches.» Cela n'a pas manqué, car il +n'y a pas jusqu'au _gigot de mouton_, mot connu pour appartenir à madame +de Mauléon, et qui remonte au siècle de Louis XV, que l'on n'ait mis sur +le compte de mademoiselle Candeille: et l'on ne peut dire qu'un gigot +est tendre sans que l'on répète aussitôt, «il n'en est que plus +malheureux» comme le disait mademoiselle Candeille, ou du moins comme on +le lui faisait dire[54]. Elle s'est mariée deux fois et n'a jamais été +heureuse, parce qu'elle avait rêvé au bonheur qui n'existe que dans les +romans ou dans les nids des tourterelles. Je l'ai revue en Angleterre; +elle n'était plus jeune, mais toujours bonne, aimable, spirituelle, et +toujours ridicule. + +On comprend difficilement qu'on ait de la gaîté, du naturel dans la +société, et qu'on soit morne et froid sur la scène; c'est cependant ce +qui arrivait à Champville, neveu de Préville. S'il avait pu être au +théâtre aussi amusant que dans le foyer, il eût eu un succès brillant. +Garçon d'esprit d'ailleurs, c'était un des Coryphées les plus agréables +de cette réunion. Lui, Michot, souvent Talma, mois surtout Dugazon, +auraient fait oublier une pièce qu'on aurait eu la plus grande envie de +voir. C'était un feu roulant de folies. Dugazon avait un fond de gaîté +inépuisable: ce n'était jamais pour amuser les autres qu'il était ainsi; +c'était pour s'amuser lui-même. Il avait une incroyable facilité pour +copier le caractère de la figure et les habitudes du corps. Dans le +valet du _Muet_, lorsqu'il venait raconter la conversation des deux +pères, on croyait les voir et les entendre, tant il s'identifiait avec +ses personnages. Aussi, lorsqu'ils arrivaient après ce récit, on +entendait rire de tous côtés. Mais où il nous montra le mieux son talent +dans ce genre, ce fut un soir avec M. Daigrefeuille, ancien conseiller +au Parlement, bien connu du temps du grand chancelier Cambacérès, dont +il ne quittait pas l'hôtel. Celait un petit homme, replet et tout d'une +pièce; son geste était rapide, ses bras courts, et retirés en arrière: +ses gros yeux ronds lui donnaient un air étonné tout à fait comique. + +Il arrive un soir au foyer et se met à causer avec Du gazon, d'une +manière très vive. Celui-ci, qui paraissait entièrement occupé de ce que +lui disait son interlocuteur, répondait les yeux attachés sur les siens, +de manière à fixer son regard; pendant ce temps, il prenait ses +attitudes de corps, ses mouvements, sa physionomie; enfin, il imitait +toute sa pantomime, de façon à lui ressembler parfaitement. + +Ils étaient debout sous le lustre, et parlaient avec chaleur, tout en +gesticulant. Ceux qui étaient à quelque distance s'apercevaient +insensiblement de cette scène des deux sosies, et se sauvaient pour ne +pas éclater de rire. Cela dura assez long-temps, et M. Daigrefeuille fut +le seul qui ne s'en aperçut pas. + +Ce foyer était alors fréquenté par les gens de lettres et les amis des +artistes; on s'y amusait sans mauvais goût, et l'on y accueillait tout +le monde avec grâce et politesse. On avait surnommé les plus assidus +_Les Chevaliers du Quinquet_. Talma, qui en était le président, ne +parlait jamais avant que le dernier quinquet fût éteint. Comme Talma +était aimable et gai, il trouvait toujours des amateurs pour finir le +quinquet avec lui. + + + + +XV + +Le mariage de Fabre d'Églantine. + + +Dans une de ces soirées, dont Fabre d'Églantine faisait souvent partie, +on se racontait toutes sortes d'anecdotes. Un jour que l'on parlait à +Fabre de son mariage avec mademoiselle Lesage, il nous raconta d'une +façon fort plaisante comment l'opéra du _Magnifique_ lui avait servi à +enlever sa femme. + +Le _Magnifique_, opéra de Sedaine, musique de Grétry, ne se joue plus +depuis long-temps, et de personnes en ont conservé une légère idée. On +citait le morceau du _Quart-d'Heure_, qui dure juste ce temps, et fait +le principal intérêt de la pièce: il fut aussi la principale cause du +mariage de Fabre. + +Un tuteur garde avec soin une jeune et belle fille qui lui a été +confiée. Son père, en partant pour les Indes, a transmis tous ses droits +sur sa fille et sur ses biens au seigneur Aldobrandin. Le laps de temps +qui s'est écoulé, sans qu'on n'en ait reçu aucune nouvelle, fait croire +que ce père n'existe plus. D'après cela, Aldobrandin, qui convoite la +fortune, cherche à se l'assurer en épousant sa pupille. Comme presque +toutes les pupilles de comédie, elle ne connaît que son tuteur; plus +docile, elle s'est résignée à sa volonté; mais ce fripon d'amour, qui +n'a jamais fait autre chose que de se jouer des jaloux, vient traverser +ses projets. + +Un beau seigneur, connu à Florence par sa richesse, sa bonne mine et sa +générosité, qui l'a fait surnommer le _Magnifique_, a entendu parler +vaguement d'une beauté mystérieuse. Il a fait peu d'attention à ces +discours; mais, un jour de solennité publique, il aperçoit sur un balcon +la plus charmante personne qu'il ait jamais rencontrée sur son chemin. +Le beau Florentin, attirant tous les regards par la magnificence de sa +suite, son superbe coursier et sa bonne grâce à le manier, ne pouvait +manquer d'attirer l'attention de la jeune pupille. Leurs yeux se +rencontrèrent, et cette étincelle électrique, ce magnétisme du coeur, qui +fait qu'on se comprend sans s'être jamais parlé, qui fait rêver à un +objet à peine entrevu, ce magnétisme qui existait avant que le mot n'en +fût inventé, les frappa tous deux au même notant. Rentrée dans sa +retraite, la jeune fille fut triste et rêveuse, et au milieu des fêtes, +le seigneur Octavio ne cessa de penser à cette charmante apparition. Il +parla du seigneur Aldobrandin, dans l'espoir qu'on pourrait lui donner +quelques renseignements sur sa pupille; mais personne ne savait rien sur +cette merveille constamment dérobée à tous les regards. + +Le lendemain, il l'ait venir dans son palais un certain Fabio, espèce de +Figaro; celui-ci n'est point barbier, mais courtier d'affaires des gens +importants de Florence, et fort au courant de ce qui s'y passe. Il a +surtout une grande connaissance en chevaux, ce qui fait qu'on l'emploie +pour toutes les acquisitions de ce genre. Le Magnifique possède le plus +beau haras du pays, et le seigneur Aldobrandin, qui est grand amateur, a +remarqué, le jour de la course, la haquenée du Florentin avec autant de +plaisir que celui-ci a admiré sa pupille. Tous deux s'adressent à Fabio +par un motif bien différent: le tuteur veut faire l'acquisition du +cheval. Octavio, charmé d'apprendre qu'il peut y avoir quelques rapports +entr'eux, répond à la proposition de l'avare tuteur par ces mots: «Ma +haquenée n'est point à vendre; cependant, comme je voudrais de tout mon +coeur obliger le seigneur Aldobrandin, je la lui céderai pour dix mille +ducats.» + +On pense que le seigneur Aldobrandin trouve cette somme exorbitante, et +qu'il aime mieux renoncer au cheval que de le posséder à ce prix. Après +plusieurs pourparlers, par l'entremise de Fabio, Octavio, voyant +l'extrême envie du tuteur, et cherchant à l'exciter, se résume ainsi: + +«J'ai entendu vanter la beauté de la pupille du seigneur Aldobrandin, je +désirerais savoir si son esprit est égal à ses charmes; qu'il me +permette de causer un quart-d'heure avec elle, en sa présence, mais sans +qu'il puisse nous entendre, et mon cheval est à lui.» + +Le tuteur, choqué de la proposition, la rejette avec indignation; +cependant il s'en occupe. Fabio, qui trouve qu'un quart-d'heure de +conversation pour un cheval de dix mille ducats est un marché excellent, +l'engage beaucoup à l'accepter; il lui chante même à ce sujet un morceau +très bien fait sur les détails de la beauté et des qualités du cheval, +l'assurant qu'il n'a point vu de plus fier animal[55]. Enfin, à force +d'y réfléchir, le tuteur trouva un moyen de concilier son avarice et sa +jalousie, après avoir fait prier le Magnifique de venir chez lui afin de +connaître s'il peut lui permettre de + + Causer, jaser, en tout honneur, + Sans nulle expression badine. + Sans nul mot qui choque son coeur. + +Le tuteur tient surtout à être présent. + + Eh bien! soit, vous serez présent, + Mais vous ne nous entendrez pas, + Et vous vous tiendrez à dix pas. + +Les choses bien convenues, l'heure prise, le tuteur est assez embarrassé +de s'en expliquer avec sa pupille; il cherche d'abord à exciter son +indignation, l'assure qu'il n'a consenti que pour punir ce jeune homme +de sa présomption, et qu'il attend d'elle qu'elle lui témoignera son +mépris en ne répondant pas un mot aux discours qu'il pourra lui tenir: +d'ailleurs il sera présent et observera attentivement. + +L'acte commence. Clémentine est placée près d'une table sur laquelle +l'on voit une corbeille de fleurs; elle tient à sa main une rose. Le +Florentin arrive, la salue profondément; il est paré de tout ce que le +désir de plaire a pu lui suggérer de plus élégant. Le tuteur se place à +dix pas, il tient à sa main une montre; Octavio remet la sienne à Fabio, +et le quart-d'heure commence (je joins ici les paroles pour l'entente de +la scène): + + Pardonnez, ô belle Clémentine, + Le propos que je vais tenir, + Mais je n'ai qu'un instant à vous entretenir, + Et cet instant me détermine + À risquer sans détour l'objet de mon désir: + De vous dépend le bonheur de ma vie! + J'ai pour vous le plus tendre amour, + Et je désire, hélas! par un juste retour, + Voir votre main avec la mienne unie. + Répondez moi, je vous en prie? + Quoi! pas un mot, pas un seul mot! Dieu! quel silence! + Oh! ciel! que faut-il que je pense? + Serait-ce du mépris? Non, non. Que pourrait-ce être? + +Clémentine tourne languissamment la tête vers son tuteur. + + Ah! je le vois, + Votre tuteur vous fait la loi! + Il vous force, par sa présence. + À garder ce cruel silence. + + [...] + + Mais on peut tromper son adresse, + L'amour me donne le moyen + De briser l'indigne lien + Dont la contrainte à la fois blesse + L'amour et la délicatesse, + Mon honneur et votre sagesse. + Ah! à vous approuvez mon dessein, + Ouvrez ces doigts charmants, laissez tomber la rose + Que vous tenez à votre main. + Ce signal à l'instant dispose + De nos deux coeurs et fixe mon destin. + Tombez, tombez, rose charmante, + Tombez aux pieds de mon vainqueur, + Devenez l'organe du coeur, + Devenez pour nous éloquente; + Et que la plus charmante fleur, + De la beauté la plus charmante, + De la flamme la plus ardente, + Soit l'interprète, etc., etc. + +Il sollicite la belle Clémentine assez long-temps pour que le +quart-d'heure s'écoule; la rose tombe et elle disparaît. Fabio trouve +qu'un beau cheval pour une rose est un excellent marché; Octavio lui +laisse la montre enrichie de diamants, et Fabio s'écrie: + + Ah! grand Dieu! qu'il est _magnifique_! + +Il faut savoir, maintenant, comment cet opéra contribua au mariage de +Fabre d'Églantine. + +Il était dans une ville du Languedoc, où il jouait les rôles de Molé et +de Larive, assez médiocrement, dit-on; il rêvait déjà poésie et +littérature, où il devait mieux réussir que dans la comédie. Il eût été +heureux pour lui qu'il n'eût jamais l'ait que ce rêve-là. Mademoiselle +Lesage[56] était attachée au même théâtre que Fabre; elle chantait les +prime donne; elle avait une voix superbe, et elle était aimée autant +qu'estimée, dans cette ville, ainsi que sa famille. Fabre en devint +éperdument amoureux; il ne lui déplut pas, elle lui permit même de +demander sa main; mais ses parents ne furent pas du même avis; on la lui +refusa très positivement. Les obstacles irritent l'amour; ils +s'aimaient, bientôt ils s'adorèrent; mais ils étaient surveillés avec +une telle vigilance, qu'ils ne pouvaient se dire un mot, encore moins +s'écrire. + +Fabre, dont l'esprit avec beaucoup d'invention (il nous l'a bien prouvé +dans son _Intrigue Épistolaire_), se creusait cependant en vain la tête +pour trouver quelque moyen; il n'en vit pas de plus sur que d'enlever sa +belle et d'aller se marier à Avignon: on serait bien alors forcé à +ratifier le mariage; c'était la seule réparation qu'on pût exiger, et il +était plus que disposé à s'y conformer; mais cela ne pouvait guère se +faire sans le consentement de la demoiselle, et comment l'obtenir? +comment s'entendre sans se parler? Fabre était extrêmement lié avec le +chef d'orchestre, auquel il faisait des paroles pour sa musique, et qui +l'aidait de ses conseils dans ses amours.--Ne pourrais-je pas, lui +dit-il un jour, entreprendre de jouer l'opéra? j'aurais au moins +l'occasion de lui parler pendant les ritournelles.--Mais, lui répondait +l'autre, tu n'es pas musicien, et tu ne saurais pas tirer parti de ton +peu de voix.--Tu me donnerais des leçons.--L'administration s'opposerait +à tes projets; il n'y aurait que pour un bénéfice d'acteur que cela +serait possible.--Eh bien! je prierai le premier chanteur de me laisser +jouer le rôle du Magnifique dans sa représentation; il est mon ami, il +appréciera mon motif et il consentira.--Es-tu fou? le rôle du +Magnifique! et le _quart-d'heure_, qui en est recueil!--C'est justement +sur le _quart-d'heure_ que je compte pour expliquer à ma Clémentine mon +projet; la rose, tombant d'un côté convenu, sera le signal de son +consentement.--Fort bien, si tout cela pouvait se faire en parlant, mais +en chantant!--Tu verras, tu verras, l'amour rend capable de tout.--Mais +l'amour ne fait pas chanter ceux qui n'ont pas de voix! + +Fabre court chercher la partition, et le voilà essayant son +_quart-d'heure_. On baisse le ton, cela n'allait pas trop mal; +d'ailleurs il se liait sur le dialogue, qui est assez important: un +comédien médiocre dit mieux qu'un chanteur habile. Le jour arrivé, il +redoubla de courage. Ses costumes étaient superbes. Comme il était fort +aimé des jeunes gens, ils l'applaudirent. Quand vint le fameux +_quart-d'heure_, il trouva moyen, pendant la première ritournelle, +d'instruire la jeune personne de la moitié de son projet, et, pondant la +seconde, de le lui dire tout à fait. On peut penser avec quelle +expression il chanta: + + Tombez, tombez, rose charmante. + +C'était au point que le chef d'orchestre était sur les épines, et +tremblait qu'il n'en perdit ton et mesure. Tout fut convenu entre eux; +il enleva la demoiselle, et ils partirent sur-le-champ pour Avignon, +espèce de _Gretna green_[57] où l'on était marié, grâce au nonce du +pape. Ils écrivirent de là pour obtenir leur pardon. La famille ne +pouvait plus refuser, et ils revinrent ratifier leur mariage. Cela fit +un tel bruit dans la ville, qu'on voulut les revoir dans cet opéra, +source de leur bonheur, et on leur jeta ces vers sur la scène: + + Le Magnifique à l'amour le dispose, + De son bonheur il doit s'enorgueillir. + Heureux qui fait tomber la rose, + Plus heureux qui sait la cueillir. + + + + +XVI + +Aventure comique de Dugazon.--Les costumes de Talma.--Son début dans +_Henri VIII_, en 1791.--Mademoiselle Desgarcins; son talent, ses +amours.--Mesdemoiselles Sainval aîné et cadette; leur frère, officier; +anecdote. + + +Lorsque Talma voulut décidément profiter du décret sur la liberté des +théâtres, pour quitter celui du Faubourg-Saint-Germain, il y eut de +grands débats. Dugazon et Nauderse provoquèrent, et un duel eut lieu +entre eux. + +On attaqua Talma sur l'engagement qu'il avait contracté avec la +Comédie-Française; on voulut lui intenter un procès, et l'on commença +par mettre arrêt sur ses costumes, qui, selon l'usage, étaient renfermés +dans la loge où il s'habillait. + +C'eût été une perte immense, mais on ne voyait trop par quel moyen on +aurait pu engager les sociétaires du Théâtre-Français à renoncer à leurs +prétentions. On craignait qu'ils n'employassent tous ceux avoués par la +loi. + +La discussion et l'arrêt mis sur la garde-robe de Talma se terminèrent +de la manière la plus burlesque, grâce à la folle imagination de +Dugazon. + +Une assemblée avait été convoquée pour discuter les intérêts respectifs. +Les avocats des deux parties, les huissiers, étaient sous le péristyle, +où l'on disputait déjà par avance, attendant que l'assemblée fût +ouverte. Pendant tout ce tumulte, Dugazon monte au théâtre; il y trouve +les comparses qui attendaient le capitaine des gardes qui devait les +exercer; mais le capitaine des gardes avait bien autre chose à faire: il +était en bas à écouter ce qui allait se décider. Dugazon ne perd pas de +temps; il prend huit figurants auxquels il montrera, dit-il, ce qu'ils +ont à faire; il les emmène au magasin des costumes, qui est désert, les +fait habiller en licteurs, leur fait prendre quatre de ces grandes +corbeilles qui servent à transporter les habits, puis il monte à la loge +de Talma, dont il s'était procuré les clés, dépose les cuirasses, les +armes, les casques dans les corbeilles qu'il drape avec des manteaux et +des toges, s'affuble lui-même du costume d'Achille, la visière basse, le +bouclier et la lance au poing, fait prendre les corbeilles par ses +gardes, descend et passe gravement à travers ce monde rassemblé, qui, +tout ébahi et ne sachant ce que cela veut dire, le laisse gagner la +porte. + +Il était déjà sur la place, avant qu'ils fussent revenus de leur +surprise, et informés du mot de cette énigme en action. On conçoit que +la foule qui commençait à les suivre sur la place s'augmentait à mesure +qu'ils avançaient. Enfui ils arrivent au théâtre du Palais-Royal, où +Dugazon fait déposer les dépouilles opimes. Le duc d'Orléans, informé de +ce bruit, qui ne ressemble en rien à une émeute, puisque tout le monde +rit, veut voir Dugazon, qui lui conte ses exploita de la manière la plus +comique. Le lendemain, Paris retentissait de cette folie. Le théâtre du +faubourg Saint-Germain n'osa pas donner suite à une aussi burlesque +comédie, dans la crainte du ridicule. Ce qu'il y a de charmant, c'est +que Talma n'en savait rien lui-même. + +Talma débuta quelque temps après dans le rôle de _Henri VIII_, avec un +succès extraordinaire. Je n'insisterai pas là-dessus, parce qu'il est +des admirations qui s'expriment mieux par le silence. Le costume, le +physique, étaient du temps; tout avait ce cachet qui n'appartenait qu'à +Talma. Madame Vestris jouait le rôle d'Anne de Boulen, madame Desgarcins +celui de lady Seymour. La pièce obtint le plus grand succès, et fit +prévoir un bel avenir de poète pour Marie-Joseph Chénier. + +Talma joua peu de temps après le _Maure de Venise_, où mademoiselle +Desgarcins remplissait le rôle d'Hédelmone, c'est moi qui chantais la +romance du saule, dans la coulisse. L'auteur, M. Ducis, trouvait que ma +voix était la seule qui pût s'harmonier avec l'organe de mademoiselle +Desgarcins. C'est une singulière remarque à faire, qu'une personne qui +possède un joli organe a souvent la voix fausse, et rarement le +sentiment du chant, tandis qu'une chanteuse, douée d'une voix sensible, +harmonieuse, n'a point d'onction dans l'organe en parlant. On me +demandait cette romance chaque fois que j'arrivais chez Talma. + +Mademoiselle Desgarcins n'était pas moins remarquable que Talma dans +cette tragédie, et ce n'était pas sa beauté qui faisait une si grande +impression sur les spectateurs, tant il est vrai qu'une actrice peut se +dispenser d'être jolie, lorsqu'elle a du charme, de la sensibilité et +une voix touchante. Lord Byron a dit: + + «L'amour n'a pas dans son carquois une flèche qui pénètre le coeur + aussi avant qu'un charmant organe.» + +C'était une des qualités que possédait le plus éminemment mademoiselle +Desgarcins; sa voix était une douce mélodie; elle avait une expression +de mélancolie dans le regard, un mol abandon dans sa démarche, quelque +chose de suave qui l'embellissait en parlant. C'était surtout dans le +rôle d'Hédelmone et dans celui de Saléma d'_Abufar_, qu'elle était +entraînante. Talma, qui avait alors toute la verdeur de la jeunesse, +toute la fougue des passions, faisait un contraste parfait avec elle; +aussi, dans leur scène de jalousie, ces deux mots si simples: +«_Hédelmone,--Othello,»_ produisaient-ils toujours un grand effet, et +dans son récit, lorsqu'elle lui dit que son père l'a menacée de se tuer +à ses yeux si elle ne signait ce billet, + + ... J'ai signé. + + --Sans lire? + + --Oui! sans lire. + +ce peu de mots avait un accent si vrai, si persuasif, qu'on se sentait +indigné que le jaloux Othello ne fût pas convaincu. + +Mademoiselle Desgarcins a fait naître des passions très vives, et j'en +suis peu surprise; elle devait faire passer dans l'âme ce qu'elle +exprimait si vivement. Notre grand acteur s'était lui-même inspiré de +son amour pour la touchante Hédelmone; plus tard, à son tour, elle +éprouva une de ces passions qui peuvent porter aux dernières extrémités +celles qui en sont malheureusement atteintes, mais qui fatiguent bientôt +celui qui en est l'objet. C'était pour un jeune jurisconsulte d'une +figure et d'une tournure agréables, homme d'esprit, de goût, et +enthousiaste du talent de cette charmante actrice. + +Leur liaison dura long-temps, mais enfin M. Allard se lassa tellement de +l'exigence de sa maîtresse, de cet esclavage de tous les instants qui +l'arrachait à ses études, à sa société habituelle, qu'il songea +sérieusement à s'en affranchir. Il employa tous les moyens capables +d'amener une rupture sans trop d'éclat, mais ce fut inutilement. Il +feignit une absence dont elle devina promptement le motif; elle écrivit +lettres sur lettres. Il prit le parti de ne plus répondre à ses +continuelles doléances, à ses reproches sans fin. L'on est cruel +lorsqu'on n'aime plus. Quelques semaines se passèrent sans qu'il +entendit parler de sa jalouse amante; il espérait que la fierté était +enfin venue en aide à l'amour outragé; dans d'autres moments cependant +il craignait qu'elle n'eût succombé à l'excès de sa douleur, car il ne +la voyait plus annoncée dans les rôles qu'elle jouait le plus +habituellement. Il n'osait prendre des informations trop directes, car +il appréhendait de témoigner un intérêt qui aurait pu amener une +réconciliation. + +Tandis qu'il se perdait en conjectures, espérant pourtant que tout était +enfin terminé, il entend un matin frapper violemment à la porte de la +rue. Il demeurait sur la place Dauphine, à l'entresol; il met la tête à +la fenêtre, et reconnaît sa belle dans un état d'exaspération qui le +fait frémir de la scène qui ne peut manquer de s'ensuivre. Elle entre, +et tombe éperdue sur un fauteuil placé près de la croisée. Il se fait un +moment de silence que le pauvre amant se garde bien d'interrompre le +premier; bientôt elle semble se recueillir et réfléchir profondément. + +«Êtes-vous bien décidé, dit-elle enfin, à rompre tous liens entre nous? +Réfléchissez bien à ce que vous allez répondre!» + +M. Allard voulut commencer par ces lieux communs employés en pareille +circonstance. + +--Pas un mot de plus, oui ou non? + +--Eh bien, puisque vous ne voulez accueillir aucune raison, oui; mais... + +--Assez, assez, lui dit-elle. + +Puis reprenant une espèce de calme: + +--Je veux avoir mes lettres, il me les faut sur-le-champ! + +Le jeune homme passe dans sa chambre à coucher pour les prendre dans son +secrétaire. Pendant ce temps, elle dépose un papier sur une table placée +à côté d'elle, tire de son sein un couteau et se frappe à plusieurs +reprises. Si la scène était tragique, le poignard l'était +malheureusement aussi, car c'était un véritable poignard. M. Allard, +entendant du bruit, accourt et trouve mademoiselle Desgarcins étendue +sur le parquet et baignée dans son sang; on peut juger de son effroi. Il +appelle du secours à grands cris. L'on monte en tumulte. Quelques +marchandes étalagistes qui se tenaient sur la place Dauphine s'imaginent +que c'est le beau jeune homme qui a tué la dame blonde; elles allaient +lui faire un mauvais parti, si l'officier de police et le médecin, qu'on +avait envoyé chercher, ne fussent arrivés à temps. Pendant que ce +dernier donnait ses soins à la blessée, l'officier de police avait +ouvert le papier déposé sur la table; elle y déclarait que c'était de sa +propre et libre volonté qu'elle avait voulu en finir avec la vie. Ceci +calma un peu les amantes du quartier, d'autant plus que le médecin +assura que les blessures n'étaient pas mortelles. L'on ébruita le moins +possible cette affaire, et l'on ne nomma point la dame, qui resta chez +M. Allard, attendu qu'il était impossible de la transporter sans danger. +Il lui donna tous ses soins pendant le cours de la maladie et de la +convalescence, qui fut longue, et qu'elle prolongea peut-être pour en +jouir plus long-temps; mais, inutile espoir! cette catastrophe, bien +loin d'avoir ramené l'amant de la délaissée, l'en avait éloigné plus que +jamais. Le danger une fois passé, il l'avait prise dans une aversion qui +ne se conçoit pas; il fut peu touché, peu reconnaissant de cette preuve +d'amour. + +Mademoiselle Desgarcins fut long-temps avant de reparaître sur la scène, +et quoiqu'on ait voulu attribuer son absence à une maladie ordinaire, +cela transpira dans le public. Elle reparut dans le rôle de Saléma et +fut accueillie froidement; elle eut la maladresse de vouloir adresser au +public ces vers de son rôle: + + Ainsi donc mes funestes amours + Ont de la renommée occupé tes discours. + +Il y eut une espèce de murmure. L'on n'aime pas les scènes tragiques +hors du théâtre. Si l'on eut fait des feuilletons à cette époque, cette +anecdote eût été répétée de bien des manières, et du moins l'on eût +évité les erreurs qu'on a commises lorsqu'on a fait un vaudeville sur +mademoiselle Desgarcins. Ce n'était point une jolie femme, et elle +n'était pas élève de Florence, mais de Larive. C'est au théâtre de la +République qu'elle a joué Hédelmone dans _Othello_, et non au +Théâtre-Français. + +Mademoiselle Desgarcins resta quelques années encore au théâtre de la +République, et finit par se retirer à la campagne, par raison de santé. +On sait que, destinée aux grandes catastrophes, elle fut attaquée dans +sa maison par les compagnies de Jésus et les chauffeurs. Elle se jeta à +leurs pieds pour les conjurer d'épargner sa fille, jeune enfant de cinq +à six ans. Ces brigands enfermèrent les femmes, ainsi que les +domestiques dans une cave, et pendant ce temps dévalisèrent la maison. +Après leur départ, les cris de ces malheureuses ayant attiré les paysans +du voisinage, elles furent délivrées, mais mademoiselle Desgarcins avait +éprouvé une telle commotion par la frayeur et la crainte de voir égorger +son enfant devant elle, que sa tête en fut dérangée. Elle avait des +crises nerveuses qui lui faisaient voir sans cesse les brigands. Elle +leur parlait, les implorait; c'était un spectacle déchirant. + +Je ne puis terminer les portraits des artistes sans parler des +demoiselles Sainval qui jouissaient d'une égale réputation, quoique dans +un genre différent. L'aînée, dans les rôles de reine, avait un talent +remarquable, d'après ce que j'en ai entendu dire aux acteurs qui +l'avaient connue dans le temps le plus brillant de sa carrière, mais sa +diction était emphatique. Lorsque je l'ai vue, elle jouait en +représentation; il ne lui restait plus que des éclairs de ce talent, +souvent admirable à la vérité, mais accompagné de tous les ridicules qui +peuvent exciter l'hilarité des jeunes gens qui ne prennent pas la peine +de rien voir au-delà. Elle était tellement facile à contrefaire, que +nous nous donnions volontiers ce plaisir. + +Mademoiselle Sainval était laide; elle avait une si grande conviction de +sa laideur, que son geste le plus habituel semblait toujours vouloir lui +cacher le visage; elle avançait le bras à la hauteur de la figure, comme +on le fait lorsque les rayons du soleil vous fatiguent les yeux. Elle +avait souvent des transitions spontanées qui entraînaient les +applaudissements et qui n'appartenaient qu'à elle, car les autres +actrices ne s'en étaient pas même doutées et ne pouvaient concevoir +qu'un mot produisit un tel enthousiasme; mais ce mot était préparé par +un silence, par un coup-d'oeil, un jeu de physionomie, et c'était +admirable. Malheureusement elle reprenait bientôt sa diction ampoulée et +son ton déclamatoire qu'elle ne quittait pas même dans la vie privée. +Elle recevait souvent du monde dans sa maison de la Cour-des-Fontaines. +Comme Monvel en occupait un étage, c'est chez lui que j'ai vu plus +intimement mademoiselle Sainval; elle était tellement préoccupée du +sentiment de sa laideur, qu'elle portait un voile épais et ne le +soulevait que jusqu'à la bouche, se tenant de préférence dans l'endroit +le plus obscur de l'appartement. Cependant elle allait dans le monde; +elle y portait son originalité et son voile, sous prétexte que le jour +ou la lumière lui fatiguait les yeux. Elle n'en était pas moins fort +recherchée comme une personne d'un mérite supérieur. Les étrangers, et +particulièrement les Russes, en faisaient le plus grand cas. Le prince +Baratinsky l'avait connue lorsqu'il était ambassadeur en Franco, et dans +les plus beaux jours de son talent; il en avait souvent parlé à sa +fille, la princesse Dolgourouky. Lorsqu'elle vint à Paris pendant la +paix d'Amiens, il s'empressa d'inviter cette actrice célèbre, et lui fit +l'accueil le plus distingué. C'est mademoiselle Sainval qui m'avait +présentée chez la princesse, qui recherchait les chanteuses et en +général tous les artistes avec empressement Mademoiselle Sainval y +disait souvent des scènes avec une extrême complaisance, et nous nous +faisions un plaisir de lui donner les répliques. + +Mademoiselle Sainval cadette était loin d'être jolie, mais cependant +moins laide que sa soeur. Je ne lui ai jamais vu jouer que le rôle de la +comtesse, du _Mariage de Figaro;_ on dit qu'elle était admirable de +sensibilité et d'âme dans les jeunes princesses, mais surtout dans les +Iphigénies. Sa physionomie était expressive; elle avait de la dignité, +quoique petite, maigre et noire. + +Elle fit un voyage en Russie au commencement du règne de l'empereur +Alexandre. Elle y fut accueillie d'après sa réputation, comme tous les +artistes de talent l'ont toujours été dans ce pays. On fit arranger pour +elle un théâtre au palais de la Tauride; elle y joua _Iphigénie en +Tauride_. + +Dix ans plus tôt, ce voyage lui eût mieux réussi. Cette jeune cour +l'applaudit, par égard pour ce qu'elle montrait encore avoir été, mais +on la trouva un peu trop vieille pour ce genre de rôles, d'autant plus +qu'elle avait conservé ses costumes d'autrefois, sauf la poudre et les +paniers. Ces habits lui donnaient une tournure si grotesque, que l'on +eut de la peine à s'empêcher de rire en la voyant entrer. Elle n'en +revint pas moins comblée d'honneurs et de présents. + +Ces deux demoiselles Sainval étaient de bonne famille; leur mère avait +été attachée au service de la reine Marie Leczinska; leur père était +chevalier de Saint-Louis, et leur frère, officier. Ce jeune homme eut +une horrible affaire, que j'ai entendu raconter par Monvel et par mon +père; il fut accusé d'avoir tué un de ses amis, officier dans le même +régiment. Ils avaient pris querelle pour un passe-droit, à l'occasion +d'une promotion; le jeune Sainval avait, disait-on, plongé son épée dans +le coeur de son camarade, avant qu'il n'eût le temps de se mettre en +garde. Comme il n'y avait aucun témoin de cette malheureuse affaire, il +fut mis à la question et supporta ce supplice sans jamais rien avouer. +Il persista à dire qu'il s'était battu loyalement, qu'il n'avait frappé +que par une juste défense, qu'il n'avait point attaqué le premier dans +cette querelle, dont la mort de son ami avait été la suite. Il fut livré +aux tribunaux civils, supporta toutes les douleurs avec un courage +extraordinaire, ne voulant pas, disait-on, déshonorer sa famille. + +On le mit à une nouvelle épreuve, en faisant paraître tout-à-coup le +corps de son camarade, caché par un rideau. On pensait que l'émotion de +son visage pourrait le trahir... Mais avec une présence d'esprit rare en +semblable moment, il se précipita sur ce corps afin de cacher son +trouble, en s'écriant: + +«Que ne peux-tu revenir à la vie, pour me justifier et confondre mes +ennemis!... Tu leur dirais que, si j'ai eu le malheur de tuer mon ami, +c'est en me défendant en homme d'honneur!...» + +Il ne put être condamné à mort, mais il fut estropié pour le reste de sa +vie. Je l'ai vu une seule fois chez sa soeur; il marchait avec des +béquilles. + + + + +XVII + +Cailhava.--_Le Club de midi à quatorze heures_.--Laujon et ses +chansonnettes. Philipon de la Madeleine et son épitaphe.--Les dîners du +Caveau. + + +Je retrouvai à Paris dans ce même temps (1791) Cailhava, que j'avais +connu dans mon enfance. Il y avait chez lui, au Palais-Royal, trois fois +par semaine, une réunion qui se tenait de midi à quatre heures, et +qu'ils nommaient _le Club de midi à quatorze heures_. Les habitués de +cette assemblée d'amis étaient le plus souvent le vieux Laujon, Philipon +de la Madelaine, MM. Cailly et Vial père. Le plus jeune d'entre eux +avait bien soixante ans, mais il est impossible de rencontrer des hommes +plus spirituels, plus aimables et plus gais que ne l'étaient ces +charmants vieillards, qui montraient avec coquetterie leurs cheveux +blancs, comme l'a dit un de nos spirituels vaudevillistes. + +Cailhava était très lié avec mon père; c'était à Toulouse que je l'avais +connu, et j'allais souvent déjeuner avec lui. Les jours de ses réunions, +j'y menais quelquefois mes jeunes amies, et nous en revenions toujours +enchantées, tant ces vieillards étaient aimables et bons. Ils me +faisaient de charmantes paroles pour mes romances, dont de jeunes +musiciens composaient la musique. C'étaient Lamparelli, d'Alvimar, +Fabri-Garat, Bouffé, agréable chanteur de salon. On voyait que Laujon +avait été un petit-maître du temps de Louis XV. Je le ravissais en lui +chantant des morceaux de son _Amoureux de quinze ans:_ + + Qu'il est cruel de n'avoir que quinze ans! + +--De n'avoir plus quinze ans, s'écriait-il. + +Et sa jolie chansonnette de: + + Philis, plus avare que tendre. + +à laquelle Fabri-Garat avait fait un air simple et gracieux. + +On se rappelle un mot charmant de l'abbé Delille, au sujet de Laujon. + +Il y avait près d'un demi-siècle que l'auteur de l'_Amoureux de quinze +ans_ faisait des visites pour arriver à l'Académie française. Comme +quelques membres de ce docte corps élevaient des difficultés, à raison +du genre frivole que le solliciteur avait cultivé: + +«Mes chers confrères, leur dit l'abbé Delille, je pense qu'il est +important que M. de Laujon soit nommé cette fois, il a quatre-vingt-deux +ans, vous savez où il va? Laissons-le passer par l'Académie.» + +Ce fut Laujon qui, n'ayant jamais voulu chanter la République, fut +dénoncé à sa section. Le vaudevilliste Piis, qui était son ami, lui en +donna avis et l'engagea à faire quelques couplets. Le vieillard se fit +d'abord beaucoup prier, mais voyant qu'il s'agissait pour lui d'une +question de vie ou de mort, il envoya à Piis quelques chansonnettes et +mit au bas: _le citoyen Laujon sans culotte pour la vie_. Cailhava +rappelait aussi ce qu'il avait dû être dans sa jeunesse; son port, sa +démarche étaient d'un homme distingué. Il était auteur de plusieurs +ouvrages, parmi lesquels on peut compter: _le Tuteur dupé ou la Maison à +deux portes;_ pièce d'un excellent comique, que n'eussent pas désavouée +nos grands maîtres. Il avait composé quelques libretti et traduit des +opéras italiens, et ses _Ménechmes grecs_ ont été joués au théâtre de la +République. C'est de lui que j'ai appris les plus jolis airs +languedociens de Goudouli, son auteur favori. + +Hélas! lorsque je suis revenue de l'étranger, en 1813, aucun de ces bons +vieillards n'existait plus. À mesure qu'on avance dans la vie, on fait +tous les jours de nouvelles pertes: parents, amis, connaissances +intimes, tout nous quitte! Il suffit de dix ans pour cela. Ceux qui leur +succèdent n'ont plus le même attrait pour nous; ils ne nous ont pas vus +parés des grâces de la jeunesse; ils n'ont point assisté à nos +triomphes, à nos succès; ils ne savent rien de nous, et nous prennent au +mot sur ce qu'ils voient. Ils se persuaderaient volontiers que nous +avons toujours été ainsi, et sommes venus au monde à l'âge où ils nous +ont rencontrés pour la première fois. + +Lorsque je revins en France, je fus visiter le cimetière du +Père-Lachaise, compter les amis jeunes et vieux qui m'y avaient +précédés. Le luxe des tombeaux fut ce qui m'occupa le moins. Il y a +partout des pauvres et des riches sur la terre; mais dessous, c'est là +qu'on est de niveau!... + +Errants au hasard, mes yeux se fixèrent sur une modeste croix de bois +noir; j'y lus le nom de Philipon de la Madeleine. Il était mort dans un +âge très avancé; probablement ses vieux amis l'avaient précédé, et ceux +qui restaient l'avaient oublié! C'est du moins ce qu'annonçait une +inscription touchante, écrite en lettres blanches, sur cette croix qui +avait été mise par sa vieille gouvernante. La naïveté, le manque +d'orthographe de cette inscription dictée par le coeur m'émurent au +dernier point! Je l'écrivis aussitôt, telle qu'elle était, sur un petit +souvenir: + + «TOUT SES AMIS L'ONT ABANDONNÉS, + C'EST MOI THÉRÈSE QUI AI FAIT + METTRE CETTE PETITE CROI, + QUE DIEU L'AIE EN SA SAINTE GARDE.» + +Il paraît qu'on l'avait écrite comme cela se trouvait sur le papier +qu'avait donné cette bonne fille. + +Philipon devait avoir une petite rente, je l'avais entendu dire à +Cailhava; mais c'est le sort des célibataires: ceux qui en héritent s'en +occupent peu après leur mort. Depuis ce temps cependant le tombeau de ce +joyeux chansonnier du caveau a dû être transporté ailleurs, car je l'ai +cherché il y a quelque temps, et ne l'ai plus retrouvé. + +On sait combien furent gais les dîners du caveau, où se réunissaient +Désaugiers, Brazier, Rougemont et tous les chansonniers dont les noms +sont si connus! Les artistes musiciens voulurent aussi avoir leurs +jours. Plus de trente d'entre eux se trouvant réunis pour chanter le +charmant canon de Berton: _Au guet! au feu!_ cela fit un tel tapage, +qu'une multitude de peuple se rassembla devant le Rocher de Cancale; la +garde survint, et l'on eut toutes les peines du monde à lui persuader +qu'on chantait un canon, et que ce canon n'était nullement dangereux +pour la sûreté publique. On fit monter celui qui commandait le poste; il +se montra bientôt à la fenêtre, un verre de champagne à la main, et +chantant avec les autres: _Au guet! au feu! au guet! au feu!_ + + + + +XVIII + +Mort de Mirabeau.--Mon départ pour Lille.--Je vais donner des concerts à +Tournay.--La première émigration.--Changement des drapeaux.--Le colonel +Vergnette.--L'oriflamme de Charles-Martel. + + +Me voici arrivée au milieu de l'année 1791; madame Lemoine Dubarry, +s'étant fixée définitivement à Toulouse, ne venait plus à Paris. Mes +souvenirs de cette époque sont consignés dans ma correspondance avec +cette dame. + +À madame Dubarry, à Toulouse. + +Avril 1791. + +«Un an s'est à peine écoulé depuis cette fête donnée par Mirabeau, et il +est déjà dans la tombe[58]. Jamais mort ne fera une pareille sensation. +Depuis le commencement de sa maladie, la rue où il demeurait était +remplie d'une foule qui s'étendait jusqu'au boulevard. On se passait les +bulletins avec une anxiété inconcevable. Enfin, lorsque la nouvelle de +sa mort a été annoncée, un cri prolongé s'est fait entendre et des +pleurs et des sanglots ont éclaté: la consternation était générale. +Mille contes absurdes ont été répandus, mais celui qui a pris le plus de +crédit dans le premier moment, c'est qu'il avait été empoisonné par des +danseuses de l'Opéra, et voici ce qui donna lieu à cette absurde +conjecture. + +«La veille de la première atteinte de son mal, il devait en effet souper +chez M. de ***, avec deux dames de l'Opéra, qui avaient une extrême +envie de se rencontrer avec cet homme célèbre dont le nom retentissait +dans toute l'Europe. M. Millin, qui était très lié avec le maître de la +maison, promit de l'amener, mais sous la condition qu'il n'y aurait +aucune autre personne invitée. Ces deux messieurs se firent long-temps +attendre, et l'on commençait à désespérer qu'ils vinssent, lorsque vers +minuit ils arrivèrent. Mirabeau fit les excuses les plus galantes à ces +dames; il ne voulut pas souper, se sentant, disait-il, indisposé, et ne +prit qu'un biscuit dans un petit verre de malaga. Il se trouva beaucoup +plus malade le lendemain, et mourut peu de jours après. C'est ce fameux +souper dont il fut tant parlé, et voilà comme tout se raconte[59]! + +«Enfin, le jour de son enterrement, toutes les boutiques étaient fermées +et personne ne pouvait se montrer sans un signe de deuil, sous peine +d'être honni par la foule. La sensation de sa mort a retenti dans toutes +les villes de France. Je partis le lendemain pour Lille, et dans tous +les endroits par lesquels nous passâmes, on nous arrêtait pour savoir +s'il était bien vrai que Mirabeau fût mort et qu'on l'eût empoisonné. + +«On racontait aussi que Combs, son secrétaire particulier, s'était donné +un coup de poignard; il passait pour son fils naturel: pourquoi ne se +serait-il pas tué de désespoir? On ne veut jamais croire que les gens +célèbres puissent mourir comme les autres hommes. + +«Je n'ai pas eu de peine à obtenir un congé pour aller donner des +concerts à Lille. Ma voix est tout à fait revenue et les médecins +assurent que je ne cours plus aucun danger de la perdre. + +«On parle du sacre de l'empereur d'Allemagne, ce qui ne peut manquer +d'attirer les étrangers à Tournay et à Lille; cela rendra ces deux +villes très brillantes. Je comptais trouver ici lady Montaigue. Vous +savez combien cette famille a toujours été parfaite pour moi; ils +habitent maintenant Boulogne-sur-Mer, où l'on est plus tranquille qu'a +Lille, qui est une ville de garnison. Ils avaient chargé leur +beau-frère, le colonel Fenwick, de me conduire près d'eux: je ne le puis +dans ce moment, et j'en éprouve un véritable regret. Adieu... + +«Louise Fusil.» + +À la même. + +Mai 1791. + +«Je suis bien fâchée d'avoir quitté Paris et de ne pouvoir aller à +Boulogne. Tout est ici dans la rumeur et dans le trouble depuis +l'arrestation du roi à Varennes. Cet événement a jeté la consternation +parmi les militaires; presque tous les officiers émigrent. La route de +Tournay est encore libre, mais on s'attend que d'un jour à l'autre il y +aura des mesures prises à ce sujet. Les défenses les plus sévères sont +déjà faites relativement à l'exportation de l'argent; on parle aussi de +changer les drapeaux des régiments. Cette crainte cause une grande +fermentation dans la ville. Je ne sais, mais je prévois quelque chose +d'affreux, d'après ce que j'entends de tous côtés. Je suis fort triste, +et j'ai peur de vous faire partager ma mélancolie. Quel malheureux +temps! toujours des tourments pour soi ou pour les autres, ce qui est +plus fâcheux encore. Un auteur de maximes a dit: + +«Le chagrin que l'on supporte le plus facilement c'est celui d'autrui.» + +«Je ne suis pas de cet avis, car c'est celui que je supporte le moins. À +bientôt, je vous compterai les choses à mesure qu'elles arriveront: ça +me sera une distraction agréable de parler à quelqu'un qui me comprend +si bien. Il y a tant de gens qui n'entendent qu'avec les oreilles! le +langage du coeur est pour eux une langue étrangère qu'ils ne savent pas +traduire. Quel dommage de se parler d'aussi loin! + +«L. F.» + +À la même. + +Mai 1791. + +«Chère madame Lemoine, + +«Tournay, comme vous le savez, est à une très courte distance de Lille. +Je vais toutes les semaines y chanter au concert de souscription du +jeudi, et je rencontre là tous les officiers émigrés; je suis la petite +poste pour eux. À chaque départ, des personnes de leurs familles ou de +leurs amis viennent me prier de me charger des lettres qu'ils n'osent +plus confier à la grande poste. + +«Lorsque je passe sur la place, ma voiture est aussitôt entourée de tous +ces brillants uniformes; ces messieurs me nomment leur providence, et +j'ai des succès nombreux; mais, comme il y a toujours compensation dans +la vie, au bien comme au mal, l'on m'assure que cela pourrait bien me +faire siffler, à Lille par quelques chevaliers discourtois. L'on n'est +pas extrêmement d'accord des deux côtés de la frontière, et je vois ici +des cocardes blanches que je suis tout étonnée de trouver tricolores à +Lille quelques jours après. Enfin, arrive ce qui pourra: pourquoi ne pas +rendre service quand on le peut? Vous savez d'ailleurs que la prudence +n'est pas mon fort en toute occasion, et, lorsqu'il s'agit d'obliger, je +ne la consulte jamais. + +«En terminant cette dernière phrase, je ne m'attendais pas que ma +prudence et mon obligeance fussent sitôt mises à l'épreuve pour une +chose très grave, je vous prie de le croire. Si j'avais consulté mes +amis, je suis persuadée qu'on m'en aurait détournée; mais je n'en ai pas +eu le temps, à vrai dire, ni la volonté. Enfin voici ce qui m'est +arrivé, sans un plus long préambule. + +«Je me disposais à partir pour Tournay après mon dîner, lorsqu'un +Anglais, milord Purfroid, se fit annoncer; je le connaissais de vue +seulement. C'est un homme d'un certain âge, d'un abord aussi froid que +son nom, d'une figure imposante, et qui passe pour avoir beaucoup +d'esprit. Après s'être excusé de sa visite un peu brusque et inattendue: + +«--Vous pouvez, me dit-il, madame, rendre un très grand service au +colonel Vergnette et à sa famille. + +«--Moi, monsieur, et par quel moyen? + +«--Le voici: Vous ne vous doutez pas sans doute de quelle importance +peut être un drapeau pour un officier qui en est dépositaire; mais, pour +vous en donner une idée, je vous dirai que cela en a plus encore qu'un +élégant chapeau pour une jolie femme. + +«--Ah! monsieur, lui dis-je en riant, vous me prenez pour une personne +très frivole, je vois cela. + +«--Non; mais pour une personne très jeune. + +«--Oh! je sais que messieurs les Anglais ont une opinion prononcée sur +la futilité des femmes de notre nation. + +«--Je vais vous prouver le contraire, madame, puisque je vous crois +capable d'une action généreuse. + +«--Venons au fait. + +«--Eh bien! si un drapeau est un dépôt sacré, comme je vous le disais +tout à l'heure, jugez ce que doit être l'oriflamme de Charles-Martel, +qui, de temps immémorial, a été confié au régiment dont M. de Vergnette +est le colonel. Il part ce soir pour Tournay avec plusieurs de ses +officiers, qui passeront par des portes différentes; mais, d'après la +nouvelle loi, il est observé, on peut le soupçonner de vouloir émigrer. +Il mourrait plutôt que d'abandonner cette oriflamme; mais, en +l'emportant lui-même, s'il est arrêté, il se perdra sans le sauver. Il +n'y a qu'une femme tout à fait désintéressée dans cette affaire qui +puisse s'en charger sans exciter les soupçons. Je ne vous proposerai pas +de mettre un prix à ce service, je sais que vous ne l'accepteriez pas. + +«--Vous m'avez bien jugée, monsieur, et je vous en remercie; c'était le +moyen de m'y décider. Je suis artiste, on me voit souvent aller et venir +sur cette route. Comme j'ai eu peu de relations avec M. de Vergnette, je +ne vois rien qui puisse donner des soupçons. + +«--Sir Gardner viendra vous prendre à quatre heures dans un cabriolet, +me dit-il; je vous suivrai à cheval, et si à la frontière vous éprouviez +quelques difficultés de la part des douaniers, nous dirions que ce +cabriolet nous appartient et que nous vous y avons offert une place. De +cette manière, vous ne pouvez être compromise. S'il y avait le moindre +danger à courir, nous ne vous le proposerions pas. + +«Il y en avait cependant, mais je n'y réfléchis pas. Je fis toutes mes +dispositions, et, à l'heure convenue, je vis arriver un de ces +messieurs. Je mis l'oriflamme sous une redingote de voyage, large et +croisée; il était peu embarrassant pour la grandeur, mais les franges +dont il était entouré le rendaient fort lourd. La voiture était un de +ces anciens cabriolets de voyage, qui avait sur le devant une malle en +cuir; cette malle était remplie de sacs d'argent, circonstance que +j'ignorais. Je ne m'en aperçus même qu'en chemin, lorsque le mouvement +de la voiture en eut détaché les ficelles qui les retenaient. L'argent +se répandit alors dans le coffre, et cela faisait un bruit qui +s'entendait d'assez loin. On voulut les rattacher, mais c'était +impossible. Il n'en fallait pas davantage pour nous faire arrêter à la +frontière, puisque la loi défendait d'emporter de l'argent. Si j'eusse +été fouillée, j'étais perdue. + +«Enfin nous atteignîmes le poteau qui sert de limites. Un douanier vint +nous demander si nous n'avions rien de contraire aux ordonnances. Il +était monté sur le marche-pied, et sa main était posée sur la +malheureuse malle. S'il m'eut regardée, ma pâleur m'aurait trahie. M. +Gardner me dit en anglais qu'il allait lui donner un louis d'or; je lui +arrêtai le bras. + +«--Non, vingt-quatre sols, lui dis-je. + +«La pièce d'or lui aurait donné des soupçons; j'en ai vu plus tard un +bien triste exemple. + +«--Oh! vous n'avez rien, nous dit le douanier, messieurs les Anglais ne +vont à Tournay que pour s'amuser, et madame est une connaissance: elle +passe par ici souvent. + +«Il descendit du marche-pied, et je commençai à respirer plus à +l'aise... Nous fîmes aller le cheval bien doucement pour éviter le bruit +de l'argent; mais, lorsque nous fûmes hors de portée d'être entendus, +nous nous arrêtâmes. J'avais grand besoin de reprendre haleine, je n'en +pouvais plus; cependant j'étais aussi contente et aussi fière qu'un +général qui vient de remporter une victoire. Nous trouvâmes, à Tournay, +monsieur et madame de Vergnette; cette dernière était partie dans un +fiacre avec ses enfants. Elle avait passé par une autre porte de la +ville pour éviter les soupçons. On peut penser combien on me remercia, +combien on me félicita de mon _admirable_ courage, de ma présence +d'esprit. Je logeai dans l'appartement des enfants de madame de +Vergnette. Je comptais rester jusqu'au surlendemain, mais une personne +de confiance, qui appartenait à M. Gardner, vint l'avertir qu'il y avait +un tapage effroyable à Lille; que les soldats du régiment de _la colonel +général_ juraient d'exterminer ceux qui avaient favorisé l'enlèvement de +l'oriflamme; que l'on parlait d'une femme. Il y en avait journellement +sur la route de Tournay. On tint conseil, et on décida que je devais +partir sur-le-champ, pour empêcher de remarquer que je n'étais pas à +Lille. On chargea le valet de chambre qui était venu donner l'éveil de +me chercher une voiture, et par un de ces hasards singuliers, qui +semblent survenir dans les circonstances difficiles, ce fut le fiacre +qui avait conduit madame de Vergnette et ses enfants que l'on prit pour +me ramener. J'appris aussi, dans la suite, que le cabriolet de voyage +dans lequel j'étais partie avec ces messieurs était celui du colonel, et +il était bien reconnaissable, car son cheval était borgne. Il était +resté assez long-temps à ma porte. Tous ces indices auraient mis sur la +voie, si l'on eût conçu le moindre soupçon. Heureusement cela n'arriva +pas. Plusieurs personnes vinrent chez moi, le jour de mon arrivée, et +surtout plusieurs officiers du régiment du colonel. Tout le monde me +demanda si je l'avais vu et si j'avais entendu parler de quelque chose. +Je répondis que non, avec cet air de vérité qui persuade. Je me gardai +bien de laisser rien soupçonner, même aux personnes qui pouvaient y +prendre le plus d'intérêt, une indiscrétion aurait pu me perdre. Je +quittai Lille peu de temps après, car les choses devenaient de plus en +plus sérieuses. Je n'y étais plus, grâce au ciel, lorsque cet excellent +monsieur de Dillon fut massacré. Il aurait bien pu m'arriver malheur +aussi, car je ne cessais de faire des imprudences[60].» + + + + +XIX + +Le 10 août.--Michot, Fusil et Baptiste cadet dans cette journée.--Le +petit Pierre.--Les deux poissardes.--Anecdotes.--M. Coupigny.--M. de +Sercilly. + + +J'étais de retour à Paris à l'époque du 10 août; cette époque appartient +à l'histoire, mais les épisodes qui s'y rattachent sont relatifs à ceux +qui en ont été témoins; car il y avait un drame dans chaque situation. +Ces mouvants tableaux qui ont effrayé ma jeunesse repassent devant moi +comme des ombres et sont aussi présents à ma mémoire que s'ils étaient +encore récents. Chaque circonstance de cette terrible scène portait un +intérêt particulier. Qui de nous n'avait là des parents, des amis ou des +connaissances intimes? Chacun voit les choses du point où il est placé. +Mais n'anticipons point sur les détails de ces malheureuses journées! Je +les prévoyais si peu le 9 août, que je n'avais jamais été, je crois, +dans une aussi parfaite sécurité depuis mon retour de Lille. La capitale +était tranquille, on s'occupait de plaisirs, de toilette; les bals du +Wauxhall, du Ranelagh, étaient brillants; on portait des modes à la +Coblentz; on parlait assez librement sur toutes choses; enfin on dansait +sur un volcan sans en prévoir l'éruption. + +Mon père était à Paris depuis quelques jours pour y terminer des +affaires; il logeait rue Saint-Honoré, en face de moi: nous habitions, +ainsi que plusieurs autres artistes, un logement dans l'enceinte du +théâtre Richelieu. Il paraît que ce jour même du 9 août on s'attendait à +quelque chose d'inquiétant, car la garde nationale était commandée pour +occuper différents postes. + +Michot et mon mari étaient de la même section; je les vis arriver en +uniforme, ainsi que quelques autres de leurs camarades, mais je n'y fis +pas grande attention, attendu qu'ils étaient souvent de service. Je +travaillais à une écharpe, en attendant le souper (on soupait encore); +plusieurs de ces messieurs causaient à voix basse dans la pièce voisine. +Mon mari se mit à écrire à mon bureau et mon père se promena d'un air +soucieux; Michot vint regarder mon ouvrage. + +--C'est donc cela, me dit-il, qu'on appelle une écharpe à la Coblentz? + +Comme il s'amusait souvent à me contrarier, je ne répondis rien. + +--Comment, continua-t-il en se retournant vers mon mari, tu souffres que +ta femme porte des écharpes à la Coblentz? + +--Est-ce que je prend» garde aux chiffons des femmes, répondit celui-ci +en continuant d'écrire. + +--Enfin, ajouta Michot, vous finissez cela pour aller demain au +Ranelagh: êtes-vous bien sûre d'y aller? + +--Je voudrais bien savoir ce qui pourrait m'en empêcher? + +--Le mauvais temps peut-être. + +On apporta le souper. Mon mari prit Michot à part et se remit à son +bureau; il ne voulut pas venir à table, quoiqu'on lui fît observer qu'il +devait passer la nuit. J'entre dans ces petits détails pour faire voir +que, lorsque notre pauvre esprit n'est pas sur la voie de ce qui peut +nous donner des appréhensions, nous ne devinons rien: il arrive même +quelquefois que nous ne sommes jamais plus gais que lorsqu'un grand +malheur nous menace à notre insu; tandis que, si nous craignons un mal +souvent imaginaire, tout ce qui y a rapport nous semble un +pressentiment. + +Michot se mit à table à côté de moi et me raconta mille folies, que sa +manière de dire rendait encore plus comiques. Je crois n'avoir jamais +tant ri; je ne m'aperçus pus le moins du monde des chuchotements et de +la préoccupation des autres, ni que l'on courait à la porte chaque fois +que l'on sonnait, pour prévenir sans doute de ne parler de rien devant +moi. Baptiste cadet, qui était dans les grenadiers, arriva, son fusil à +la main; il logeait dans la maison. + +--Mais vous êtes donc tous de garde aujourd'hui? + +--De garde? me dit-il avec cet air niais qui le rendait si drôle, je ne +sais pas trop si nous serons de garde. + +Mon mari engagea mon père à coucher dans sa chambre, qu'il avait fait +arranger à cet effet. + +--Mais pourquoi donc déranger mon père? il n'est pas bien loin de moi; +ce n'est pas la première fois qu'il n'y a pas d'homme la nuit dans la +maison. + +Enfin, mon père m'ayant dit lui-même qu'il préférait rester près de moi, +je passai dans sa chambre pour voir si rien n'y manquait. Ces messieurs +partirent vers onze heures; mon mari alla embrasser sa fille dans son +berceau, et revint sur ses pas pour m'embrasser aussi. + +--Oh! mon Dieu, lui dis-je en riant, mais comme tu es tendre +aujourd'hui; ton voyage ne sera probablement pas bien long cependant. + +Rien ne pouvait me faire sortir de ma sécurité: hélas! si je me fusse +doutée de ce qui devait arriver et de ce qui était peut-être déjà, +quelle affreuse nuit j'aurais passée. On voulait me laisser des forces +pour le lendemain. Ma fidèle Marianne, une bonne Languedocienne qui +avait sevré ma fille, une de ces femmes qui nous aiment comme si elles +étaient de la famille, notre pauvre Marianne, dis-je, se doutait, +d'après tout ce qu'elle avait entendu dire, qu'il devait y avoir du +bruit; elle appelait cela du bruit! mais elle me laissa dormir, car on +lui avait bien recommandé de se taire. + +De grand matin elle entre dans ma chambre et ouvre mes rideaux; elle +était si pâle, la pauvre fille, qu'elle me fit peur. + +--Que se passe-t-il donc? lui dis-je tout effrayée, en jetant une robe +de chambre sur moi; où est mon père? + +--Il est sorti depuis plus d'une heure. + +Je courus à la porte et voulus descendre, mes genoux fléchissaient sous +moi. + +--Où voulez-vous aller, madame, vous ne trouverez pas M. Fleury, et l'on +promène des têtes jusque sous les galeries du théâtre. + +J'ouvris précipitamment mon secrétaire, me rappelant que mon mari avait +écrit toute la soirée: que devins-je lorsque je vis que cet écrit était +un testament et des renseignements sans fin, que je ne pus même lire, +tant ma vue était troublée et ma tête en feu. + +J'étais folle, ma pauvre petite criait dans son berceau; enfin, je +m'échappai des mains de Marianne, et descendis les escaliers telle que +j'étais. Des enfants, des femmes aussi effrayées que moi, encombraient +les marches et ne pouvaient me donner aucun renseignement; seulement on +me dit que les grilles étaient fermées et que l'on tirait sur la maison +comme sur un château fort dont on voudrait faire le siége. Je fus +jusqu'en bas et j'appris qu'il y avait un passage ouvert sur la rue +Saint-Honoré; j'y courus. Heureusement, je vis mon père, qui, me +trouvant dans cet état, me fit remonter et remonta avec moi; mais ce ne +fut que pour un moment, car on appelait tous les hommes aux armes; l'on +venait les chercher jusque dans les maisons, et quoique nous fussions au +cinquième étage, il craignait d'y attirer ces furieux; il n'eut que le +temps de me dire que la section de mon mari était aux Champs-Élysées. Je +rapportai ma pauvre enfant, qui avait trouvé moyen de sortir de son +berceau et pleurait au haut de l'escalier. Son grand-père avait pris un +fusil, mais il m'avait promis de ne pas quitter la rue Saint-Honoré tant +que cela lui serait possible, ou du moins les alentours de la +Cour-des-Morts. C'était ainsi qu'on appelait le côté que nous habitions; +il n'était, hélas! que trop bien nommé en ce moment, car c'était là +qu'il y avait le plus de malheurs. Marianne avait eu la précaution +d'aller chercher du pain et des provisions dès le matin, prévoyant bien +que plus tard elle trouverait les boutiques fermées. C'est en sortant +dans cette intention qu'elle avait rencontré des misérables portant au +bout des piques la tête de Duvigier et celle de l'abbé de Bouillon, +qu'elle connaissait très bien et qu'elle voyait souvent à la maison; ce +furent les deux premières victimes de cette affreuse journée. + +Le plus grand tumulte était près de nous, à cause du voisinage des +Tuileries; ceux qui étaient parvenus à se sauver s'étaient réfugiés +derrière les grilles, et l'on tirait des deux côtés. Malgré cela +cependant, la petite Sophie, femme de Michot, trouva le moyen d'arriver +jusque chez moi avec une de ses amies qui demeurait dans la même maison. +Ces deux jeunes dames, toutes frêles, toutes mignonnes, étaient d'une +intrépidité qu'on n'aurait pas supposée à les voir. Une d'elle +s'intéressait vivement à un officier de service chez le roi, ce qui lui +causait de grandes inquiétudes. Elles avaient été obligées de passer au +milieu des boulets, de la fusillade, des dangers de toute espèce, dans +l'espoir d'apprendre quelque chose. Une personne que Sophie me nomma lui +avait dit que son mari et le mien avaient failli être massacrés par le +peuple pour avoir voulu sauver des Suisses; mais qu'il était arrivé du +renfort, et qu'ils étaient parvenus à enfermer ces malheureux Suisses +dans l'écurie d'une maison du Faubourg-Saint-Honoré, où ils les +gardaient avec ceux qui étaient venus à leur aide, ayant dit au peuple +qu'ils en répondaient. La foule s'était enfin portée ailleurs; nous ne +sûmes rien de plus sur eux de tout le jour. + +Mon père montait de temps en temps; je le vis arriver vers trois heures +avec un nommé Molin, avocat, de notre connaissance, homme de beaucoup +d'esprit, qui travaillait aux _Actes des Apôtres_. Ce n'était pas une +recommandation dans ce moment; il était avec M. Coupigny[61], que je +connaissais peu alors; il arrivait d'Amérique. Nous accueillions avec +empressement tous ceux qui se présentaient, car nous espérions toujours +apprendre quelque chose de nouveau; mais les récits sont si peu fidèles +dans les premiers instants de trouble! on répète ce que l'on a entendu, +on accueille ce que l'on désire ou ce que l'on craint; la même +circonstance se redit de vingt manières différentes: ces versions ne +servaient qu'à nous alarmer davantage. Coupigny et Molin n'étaient rien +moins que rassurants ni rassurés, bien qu'ils aient voulu me persuader +depuis qu'ils n'avaient pas eu la moindre peur; mais c'est toujours +ainsi lorsque le danger est passé: tout le monde veut y avoir pris part +ou l'avoir supporté courageusement. + +Il y avait à la maison un petit Savoyard, âgé tout au plus de huit ans, +dont j'avais fait un jockey. C'était un enfant intelligent et dévoué qui +n'avait peur de rien. Depuis le matin il me tourmentait pour le laisser +aller du côté des Champs-Élysées, parce qu'il avait entendu dire que +Monsieur y était. + +«--Mais, mon pauvre enfant, tu te feras tuer, lui disais-je, tu vois +bien que l'on tire des coups de fusil, ça attrape tout le monde. + +«--Oh! que non, je passerai entre les jambes des chevaux. N'ayez pas +peur, Madame. + +«--Eh bien, puisque tu veux absolument sortir, va au +Faubourg-Saint-Germain, chez mes belles-soeurs qui doivent être bien +inquiètes de nous.» + +De ce côté d'ailleurs il ne courait pas autant de danger. Il y alla en +effet, mais il commença par les Champs-Élysées, ce que je ne sus que le +lendemain. Toute la soirée il ne fit qu'aller et venir du Carrousel à la +place du Louvre; il se fourrait partout, il écoutait tout. C'est lui qui +nous a donné les nouvelles les plus exactes. La fureur et l'aveuglement +étaient tels, qu'on tuait ceux qui portaient des habits rouges. Ces +habits ayant été à la mode un an auparavant, beaucoup de personnes en +avaient encore. Les malheureux restaurateurs auxquels l'on donnait le +nom de _Suisses_, les concierges des grandes maisons, rien ne fut +épargné. Il n'était pas possible de faire entendre la moindre raison à +ces furieux: les hommes sont comme les tigres, lorsqu'ils ont senti +l'odeur du sang, l'on ne peut plus les arrêter. + +Il était aussi très dangereux d'être rencontré en habit militaire; M. de +Sercilly et M. D...[62] étaient renfermés avec le roi dans la salle des +députés. + +«--Ils seront massacrés, disait cette pauvre petite dame, s'ils +traversent la place du Louvre en uniforme: mon Dieu, que faire? + +«--Nous déguiser toutes les deux en poissardes, lui dit madame Michot, +et leur porter des habits bourgeois dans nos tabliers.» + +Elle lui sauta au cou et se disposa à aller rue Saint-Thomas du Louvre +chercher des habits pour ces deux officiers. Elle savait que M. D... ne +voudrait pas quitter son ami, s'il courait quelque danger. On fit ce que +l'on put pour détourner ces deux têtes exaltées d'un projet aussi +dangereux, car, malgré leur dévouement, elles pouvaient ne point +parvenir jusqu'à eux, et, si elles eussent été reconnues, travesties de +cette manière, elles eussent été perdues. Elles ne voulurent rien +entendre. La jeune dame courut chercher tout ce qu'il fallait et revint +habillée avec les vêtements de sa cuisinière. Sophie mit ceux de +Marianne, qui voulait lui donner les plus beaux et s'indignait fort +qu'elle voulût prendre son bonnet enfumé. Elles se salirent la figure et +les mains; malgré cela elles avaient bien de la peine à n'être pas +jolies. + +Elles prirent les allures poissardes le mieux qu'il leur fut possible. +On jouait encore dans ce temps des pièces de Vadé. Elles se disposèrent +à partir après avoir mis les habits d'homme dans un mauvais tablier de +cuisine. Nous les vîmes descendre en frémissant, car en vérité nous ne +croyions pas les revoir, et cette idée était affreuse. Je dis à mon +petit Pierre de les suivre de loin et d'attendre pour nous en donner +quelques nouvelles. Le ciel protégea leur bonne action; elles eurent le +bonheur, à la faveur du désordre, de parvenir jusqu'à ces Messieurs, par +des corridors obscurs, et de leur faire savoir l'endroit où elles +s'étaient réfugiées. + +Ce fut M. de Sercilly qui vint le premier et qui fit un signe à son ami. +Leur changement s'opéra sans inconvénient, mais il s'agissait de +rapporter les uniformes qui auraient pu mettre sur la trace de ceux +auxquels ils appartenaient. Les deux amis voulaient absolument s'y +opposer. Comme on n'avait pas beaucoup de temps pour délibérer, elles +s'enfuirent en les emportant. Il n'y a pas de doute que, si elles +eussent été arrêtées en chemin par quelques-unes de ces horribles +femmes, plus cruelles encore que les hommes, elles eussent été +massacrées. La Providence veillait sur elles! nous les vîmes revenir +saines et sauves. Je courus les embrasser; j'en pleurais de joie et je +sentais mon coeur soulagé d'un grand poids. C'était une crainte de moins, +il nous en restait encore assez! + +J'admirais le courage de l'une de ces dames, mais je blâmais +l'imprudence de l'autre, qui n'avait pas pour s'exposer à une mort +presque inévitable un aussi puissant intérêt. Les femmes ont montré dans +toutes ces funestes occasions une abnégation d'elles-mêmes qui était +vraiment admirable. Mon petit Pierre m'avait apporté une lettre de mes +belles-soeurs. On ne connaissait encore aucun détail au +Faubourg-Saint-Germain; toutes les issues étaient gardées et l'on y +abordait difficilement. Elles m'écrivaient qu'elles entendaient dire des +choses qu'elles ne pouvaient croire. Malheureusement il était difficile +de rien inventer qui ne fût surpassé par une triste réalité. Les places, +les rues étaient jonchées de morts, la place du Palais-Royal surtout. Il +faut tirer le rideau sur ces détails; le souvenir de cette journée pèse +encore sur mon coeur en la retraçant. Nous n'étions pas éloignés +cependant de tableaux encore plus funestes, car si ce 10 août était une +fièvre de rage, l'on pouvait au moins vendre cher sa vie; mais les 2 et +3 septembre on égorgeait de sang-froid des malheureux sans défense, et +cela a duré trois jours! + +Aussi je passerai rapidement sur ces horribles époques, je dirai +seulement que M. de Sercilly et M. D..., que ces pauvres femmes avaient +sauvés du danger, au péril de leur vie, se trouvaient alors à +Sainte-Pélagie. N'étant point sortie de chez moi, je ne savais aucun +détail précis. Quelques jours après, je priai mon mari de s'en informer, +autant qu'on pouvait le faire cependant sans se compromettre. On lui dit +que M. D... avait été vu parmi les morts; un garde national assura qu'il +l'avait reconnu. Lorsqu'on put aborder les prisons, cette jeune dame, +qui n'avait encore aucune certitude qu'il eût été arrêté, vint me +supplier d'y aller avec elle. On lui avait donné des nouvelles directes +de M. de Sercilly qui était à Sainte-Pélagie, et elle espérait avoir de +lui quelques éclaircissements. Nous nous assurâmes d'abord de la +possibilité d'entrer dans cette prison, et nous nous hasardâmes enfin à +demander M. de Sercilly. Il vint dans une cour où l'on nous avait permis +de l'attendre; il nous fit un horrible récit de ce qu'il avait vu et +souffert dans ces affreuses journées, puis il ajouta: + +«--Je n'ai pas la certitude que mon ami ait été arrêté en même temps que +moi; il aura peut-être eu le bonheur de se sauver. Mais il me fit un +signe qui me confirma ce qui m'avait été dit[63].» Je revins chez moi la +tête en feu. + +«--Si je reste ici, dis-je à mon mari, je deviendrai folle. + +«--Mais je le crois bien, tu vas dans un endroit qui ne peut te rappeler +que d'horribles scènes; ça ne change rien aux événements et cela te fait +beaucoup de mal: retourne à Lille chez lady Montaigue, si tu le veux. + +C'était bien mon projet, mais je ne pus l'exécuter dans ce moment, car +je tombai très malade. J'étais à peine remise, lorsque Dumouriez arriva +de la Belgique, et qu'une fête lui fut donnée chez Talma. Julie voulut +absolument que je ne partisse qu'après, et je lui fis volontiers ce +sacrifice. + + + + +XX + +Fête donnée par Talma à Dumouriez, après les conquêtes de la +Belgique.--Entrée de Marat; ses paroles adressées à +Dumouriez.--Plaisanterie de Dugazon.--Comment l'on écrit l'histoire.--Le +siége de Lille. + + +J'ai retrouvé le récit de la fête donnée par Talma, le 16 octobre 1792, +dans une lettre que j'écrivais le lendemain à madame Lemoine-Dubarry. + +À madame Lemoine-Dubarry, à Toulouse. + + «Je ne sais comment vous raconter la scène la plus bizarre et la + plus effrayante qui se soit encore vue, je croîs. Pour fêter le + général Dumouriez après ses conquêtes de la Belgique, Julie Talma + et son mari avaient réuni tous leurs amis dans leur jolie maison de + la rue Chantereine. Vergniaud, Brissot, Boyer-Ducos, + Boyer-Fonfrède, Millin, le général Santerre, J.-M. Chénier, + Dugazon, madame Vestris, mesdemoiselles Desgarcins et Candeille, + Allard, Souque, Riouffe, Coupigny, nous et plusieurs autres + faisaient partie de cette réunion. Mademoiselle Candeille était au + piano, lorsqu'un bruit confus annonça l'entrée de Marat, accompagné + de Dubuisson, Pereyra[64] et Proly, membres du comité de sûreté + générale. C'est la première fois de ma vie que j'ai vu Marat, et + j'espère que ce sera la dernière. Mais, si j'étais peintre, je + pourrais faire son portrait, tant sa figure m'a frappée. Il était + en carmagnole, un mouchoir de Madras rouge et sale autour de la + tête, celui avec lequel il couchait probablement depuis fort + long-temps. Des cheveux gras s'en échappaient par mèches, et son + cou était entouré d'un mouchoir à peine attaché. Je n'ai pas oublié + un mot de son discours, le voici: + + «--Citoyen, une députation des Amis de la Liberté s'est rendue au + bureau de la guerre, pour y communiquer les dépêches qui te + concernent. On s'est présenté chez toi; on ne t'a trouvé nulle + part. Nous ne devions pas nous attendre à te rencontrer dans une + semblable maison, au milieu d'un ramas de concubines et de + contre-révolutionnaires[65].» + + «Talma s'est avancé et lui a dit: + + «--Citoyen Marat, de quel droit viens-tu chez moi insulter nos + femmes et nos soeurs? + + «--Ne puis-je, ajouta Dumouriez, me reposer des fatigues de la + guerre, au milieu des arts et de mes amis, sans les entendre + outrager par des épithètes indécentes? + + «--Cette maison est un foyer de contre-révolution.» + + «Et il sortit en proférant les plus effrayantes menaces. + + «Tout le monde resta consterné, car on ne doutait pas qu'une + dénonciation ne s'ensuivît. Quelqu'un voulut plaisanter, mais il + riait du bout des lèvres. Dugazon, qui ne perd jamais sa folle + gaîté, prit une cassolette remplie de parfums pour purifier les + endroits où Marat avait passé. Cette plaisanterie ramena un peu de + gaîté, mais notre soirée fut perdue. Nous avons chanté des romances + de Garat; mademoiselle Candeille a touché du piano admirablement, + comme à son ordinaire, et le gros Lefèvre a joué de la flûte. + + «Le lendemain, on criait dans tout Paris: _Grande conspiration + découverte par le citoyen Marat, l'ami du peuple. Grand + rassemblement de Girondins et de Contre-révolutionnaires chez + Talma_. + + «Jusqu'à présent, personne n'a encore été arrêté, mais quelle + perspective pour ceux qui faisaient partie de cette réunion, et + pour le maître de la maison. + + «Adieu. + + «L. F.» + +Je fus bien surprise en lisant, il y a quelques années, dans un ouvrage +intitulé _les Girondins_, les phrases suivantes sur cette soirée: + +«On donnait un bal chez mademoiselle Candeille, de qui Talma avait +emprunté la maison pour y fêter le retour du général Dumouriez. Les +femmes y étaient costumées à la grecque, et dans une nudité complète. +Talma animait cette fête, dans laquelle se rencontraient madame Roland, +mademoiselle Monvel et beaucoup d'autres.» + +Alors suit un dialogue fort bizarre, dans lequel Talma dit: «Allons, +mesdemoiselles, on vous attend pour danser.» + +Si l'on eût mieux connu les faits, on n'aurait pu ignorer que Julie +Talma possédait encore sa jolie maison de la rue Chantereine, dont elle +faisait trop bien les honneurs pour que son mari eût besoin de +s'adresser à mademoiselle Candeille, qui, d'ailleurs, n'avait pas de +maison, et qui, seulement, était au nombre des invités. + +On devait faire de la musique, et tous les artistes se firent un plaisir +d'être agréables à Julie dans cette soirée. Les dames n'y étaient pas en +costume romain ni grec, attendu que nous étions en 1792, et que ces +modes ne furent adoptées qu'au temps du Directoire, et au commencement +du Consulat, en 1797, par mesdames Tallien, Beauharnais, Regnault de +Saint-Jean-d'Angély et autres femmes élégantes qui donnaient alors le +ton. L'_immodestie_ de ce costume ne se fit donc pas remarquer dans +cette réunion. Il n'y eut point de bal, et madame Roland ne s'y trouvait +pas. Talma ne put donc dire: «_Venez, mesdemoiselles, on vous attend +pour danser_.» Mademoiselle Monvel avait alors quatre ans, et madame +Roland m'a toujours paru peu disposée à la danse. D'ailleurs madame +Roland venait rarement chez Talma, et je ne l'y ai même vue qu'une seule +fois. + +Les paroles adressées par Marat à Dumouriez furent imprimées le +lendemain dans l'_Ami du peuple_, mais le citoyen Marat se garda bien de +publier la réponse de Talma et celle de Dumouriez. + +Le jour des funérailles de Marat, on arrêta Dugazon et il passa la +journée au corps-de-garde du Palais-Royal. On le remit le soir même en +liberté. Lorsqu'il s'informa du sujet pour lequel on l'avait arrêté, on +lui dit qu'il n'était pas digne d'assister à l'apothéose de ce grand +homme. + +J'ai été témoin oculaire de tous les faits que je raconte, et je défie +qu'on puisse les démentir. Je puis avoir mal jugé, mais les lettres que +j'écrivais étaient le récit fidèle de ce qui s'était passé sous mes +yeux. Ne voulant pas répéter ce que d'autres ont déjà dit, beaucoup +mieux sans doute, j'ai parcouru toutes les anecdotes contemporaines, non +celles de l'Empire (qui ne les connaît, bon Dieu!): on les a commentées +de toutes les façons. La plupart des témoins et des acteurs existent +encore, et les faits sont trop récens pour qu'on puisse se tromper, à +moins qu'on ne le veuille absolument. Mais, lorsqu'on remonte aux temps +de la République, du Directoire, même du Consulat, tous ces noms doivent +être bien surpris de se trouver ensemble. On réunit des gens qui ne se +sont jamais connus, et on est étonné de trouver dans cette galerie de +tableaux, que l'on fait dater de 1792, des femmes qui n'existaient déjà +plus, et d'autres qui n'existaient pas encore. Mesdemoiselles Luzy, +Arnould, Guimard, étaient déjà des douairières; mademoiselle Olivier +était morte. Enfin, on se contente des faits matériels, tout le reste +est d'invention, ou bien pris au hasard dans ce qu'on a entendu +raconter, comme on raconte les choses que l'on n'a pas vues. On fait un +joli roman qui a d'autant plus d'intérêt, que ce sont des gens d'esprit +qui l'écrivent. + +La plupart des détails dont je parle se retrouvent dans des ouvrages +sérieux, et ce serait le cas de dire: «_Voilà comme on écrit +l'histoire!_» si les faits politiques et militaires ne se recueillaient +dans les pièces authentiques et dans le _Moniteur_. + +Mais, par le temps qui court, bien heureuses sont celles qui, par le +nom, la fortune ou la beauté n'ont pas été assez célèbres pour qu'on +s'en souvienne, car ce n'est pas toujours avec indulgence ni même avec +vérité qu'on les reproduit sur la scène du monde. + +J'étais encore sous l'impression des tristes événements qui venaient de +s'accomplir, lorsque je partis pour Lille où je devais donner des +concerts. Des émotions nouvelles m'attendaient. J'en adressai le récit à +madame Lemoine. + +À madame Lemoine-Dubarry, à Toulouse. + + Lille, ... octobre, 1792. + + «Chère madame Lemoine, + + «Lorsque vous recevez une lettre de moi, vous devez dire: Allons, + elle s'est encore trouvée dans un nouvel événement. Mais pourquoi + ne reste-t-elle pas tranquille à Paris?... Tranquille! cela vous + est bien aisé à dire. Que l'on voyage ou que l'on reste chez soi, + ne doit-on pas toujours s'attendre à voir des choses qui sortent de + l'ordre habituel? Il faut convenir que nos pères ont été bien + heureux de n'en avoir pas vu de semblables de leur temps! Les + chanteurs ne sont-ils pas devenus des peuples nomades? Enfin, pour + en finir de mes doléances, je vous dirai donc que j'arrive du siége + de Lille, car mon génie malfaisant me conduit toujours où il y a + des dangers à courir. Cependant j'étais déjà depuis quelque temps à + Lille, lorsque ce siége nous est arrivé tout d'un coup, et c'est + bien le cas de dire, comme une bombe, car il me semble qu'on ne s'y + attendait pas le moins du monde; cependant on s'y est bientôt + accoutumé. Dans le premier moment, les boulets rouges nous ont un + peu surpris, mais ensuite on les prenait sur une poêle à frire ou + sur toute autre machine en tôle, après qu'ils avaient un peu + tourbillonné; c'est de cette manière qu'on les empêchait d'éclater. + Vous voyez que voilà une nouvelle découverte dont je ne me doutais + pas; faites-en votre profit, s'il vous arrive jamais, ce dont Dieu + veuille bien vous garder, de vous trouver au milieu d'un siége. Je + vous prie de croire que ce n'était pas moi qui les prenais ainsi; + je n'en ai été que le témoin oculaire. + + «On commençait cependant à se lasser un peu de cette manière de + vivre, et l'on murmurait tout bas; mais le général Menou a fait + proclamer que le premier qui parlerait de se rendre serait pendu. + Après cet avis amical, personne n'a osé dire sa façon de penser. Il + faut pourtant que je vous raconte cela un peu plus en détail, car + lorsque le danger est passé la gaîté revient. Comme je vous l'ai + dit, l'on ne s'attendait à rien, lorsque tout à coup nous apprenons + que l'armée des Autrichiens s'avance par la route de Tournay. + Aussitôt on s'enquiert pour avoir chevaux, voitures, chariots, afin + de pouvoir quitter la ville, où les femmes, les enfants, les + vieillards devenaient des bouches inutiles et ne faisaient + qu'augmenter le danger. Mais ces hommes qui spéculent toujours, + pour s'enrichir, sur les malheurs publics, mirent un prix tellement + élevé aux moyens de transport, qu'il fut impossible à beaucoup + d'habitans de céder à des prétentions aussi exagérées. Ceux qui + avaient des bijoux, de l'argenterie, voulurent les vendre pour se + procurer de l'argent; mais les objets qu'on aurait achetés à un + prix passable quelques jours auparavant, étaient dépréciés, et l'on + offrait à peine un quart de leur valeur; enfin nous apprenons que + l'armée approche et que l'on va commencer l'assaut: jugez de notre + effroi. On nous fait espérer cependant que l'on pourra sortir par + la porte opposée, mais nous n'en avons pas le temps. Les premiers + boulets lancés, le peuple se réunit en tumulte sur les places. Les + familles se sauvent dans les caves sans avoir pu se munir des + choses les plus nécessaires; quelques personnes arrivent avec des + vivres et des vêtements qu'ils ont emportés à la hâte. C'est là que + j'ai vu la véritable égalité dont on nous parle si souvent; le + malheur réunit tout, rapproche les distances. Pauvre et riche + s'entr'aidaient, car chacun courait les mêmes dangers, et l'on se + donnait les uns aux autres les choses dont on manquait. Si l'on + apportait un blessé, c'était à qui s'empresserait de le secourir; + on déchirait son linge pour étancher son sang, pour faire de la + charpie. Si quelqu'un disait: «Je n'ai pas telle chose.--La voici,» + répondait aussitôt un autre. Les habitants d'un hôtel qui était en + feu recevaient l'hospitalité d'une pauvre famille; des enfants, des + vieillards étaient abrités dans une maison somptueuse qu'ils + n'auraient peut-être pas osé espérer un secours quelques semaines + auparavant. Pourquoi le monde n'est-il pas toujours ainsi? + + «Un jour que l'on se croyait plus tranquille, le bombardement + sembla vouloir redoubler. L'on ne pouvait imaginer à qui l'on + devait cette nouvelle calamité lorsqu'on espérait que le siège + était près de finir. Nous sûmes quelques jours après que + l'archiduchesse d'Autriche était venue déjeuner au + quartier-général, et que cela avait ranimé le courage des troupes. + On appela cette journée le _déjeuner de l'archiduchesse_! + + «Comment une femme ne pensa-t-elle pas que des vieillards, et des + mères de famille pouvaient succomber dans cette affreuse matinée? + Mais la courageuse résistance de nos soldats et la fermeté du + général Menou les forcèrent à lever le siége. + + «Milady Montaigue me presse de venir passer quelque temps avec elle + pour me reposer de toutes ces émotions. Son mari nous cherche une + habitation dans les environs de Boulogne-sur-Mer, dans un endroit + écarté et tranquille, s'il en est par le temps qui court. Pensez un + peu à vos amis, et écrivez-leur plus souvent. + + «L. F.» + + + + +XXI + +Je vais à Boulogne-sur-Mer.--Rencontre d'un détachement de l'armée +révolutionnaire.--L'hôtel de la Bergère dans un bois.--Je vais en Écosse +avec lady Montaigue.--Montagnes d'Écosse, grotte de Fingal, dite des +_Géants_.--Retour.--Aventure à Dunkerque. + + +C'était donc après le siège de Lille, au mois de novembre, je crois, que +j'allai à Boulogne-sur-Mer rejoindre lady Montaigue. J'avais un +cabriolet de louage et je pris des chevaux de poste. Arrivée vers six +heures du soir dans un petit bourg, j'y trouvai un détachement de +l'armée révolutionnaire. Ces militaires avaient fait un tel ravage dans +toutes les hôtelleries, que les aubergistes avaient ôté leurs enseignes +et fermé leurs maisons; ils ne recevaient plus de voyageurs, et on ne +pouvait avoir des chevaux à la poste. Je demandai en vain que l'on me +donnât à coucher ou que les mêmes chevaux me conduisissent après s'être +reposés; je ne pus rien obtenir. + +--Ce ne serait pas un grand service à vous rendre, me dit le maître de +la maison, que de vous donner à coucher, car une jeune femme et un +enfant ne leur en imposeraient guère. Vous pourriez ne pas _vous en +trouver la bonne marchande_ (je n'ai pas oublié le terme); avec ça que +vous êtes bien élégante: cachez donc votre montre et votre chaîne. + +--Mais, monsieur, que voulez-vous que je fasse ici dans la rue? Il y a +de l'inhumanité à me laisser courir un tel danger. + +--Attendez, on va tâcher de trouver un cheval pour votre voiture. + +Un gros paysan, qui était devant la porte, me dit: + +--Je vous mènerais ben, moi, ma p'tite citoyenne, mais mon cheval est +déjà si fatigué, qu'il n'pourra aller plus loin qu'chez nous, à l'hôtel +_de la Bergère_: c'est une petite lieue. Vous y coucherez, et demain +nous partirons dès le matin pour Boulogne. + +Il n'y avait pas à hésiter; je lui donnai ce qu'il me demanda, et je le +priai de partir le plus tôt possible, car les soldats qui étaient sur la +place regardaient déjà de travers la muscadine, et je n'étais pas trop +rassurée. Ma pauvre petite fille, fraîche comme une rose, imprévoyante +du danger, dormait à mes côtés. Enfin le paysan mit son cheval à la +voiture, et nous partîmes. J'avais pour tout bagage un sac de nuit; mais +cela suffisait pour un trajet aussi court. Comme me l'avait fait +observer judicieusement le maître de poste, j'étais une trop élégante +voyageuse pour un pareil temps: c'est pourquoi tout me faisait peur. Je +vis que mon conducteur ne prenait pas la grande route et qu'il allait à +travers champs pour gagner une forêt. + +--Mais, lui dis-je timidement, il me semble que nous nous éloignons +beaucoup du chemin et que cela nous fera faire un long détour. + +--Oh! nenni, nous prendrons par les traverses. + +À cette époque, nous ne lisions que les romans d'Anne Radcliffe, et les +mélodrames de l'Ambigu étaient pleins de voleurs et d'assassins, +d'auberges au milieu des forêts, et dans lesquelles la servante montrait +au public des objets ensanglantés; on n'y voyait que trappes sous les +lits, des brigands aux manches retroussées, à la barbe noire, et dont la +ceinture était garnie de poignards et de pistolets. Ils n'étaient pas, +comme Fra-Diavolo, couverts _de manteaux du velours le plus beau_. +Certainement l'auberge de _la Bergère_ était bien la chose du monde la +plus effrayante et la plus semblable à toutes les forêts périlleuses. Il +n'y manquait que la petite servante qui sauve toujours le beau jeune +homme; quant à l'hôtesse, elle était fort peu gracieuse. Elle prit un +mauvais bout de chandelle et me fit monter une espèce d'échelle qu'elle +appelait un escalier, et nous introduisit dans une soupente qu'elle +décorait du nom de chambre; elle me montra ensuite un lit n'ayant qu'un +matelas de paille, et fut chercher deux draps de grosse toile grise; il +y avait dans cette soupente une cheminée énorme tout à fait moyen-âge, +une table boiteuse et deux chaises dépaillées. + +--Ne pourrais-je, lui dis-je, avoir du feu et une lampe de nuit? + +--Je vais vous apporter un fagot; mais nous n'avons pas d'autre lampe +que celle de notre cuisine. + +--Eh bien! alors, une chandelle. + +--Pardi! vous n'en avez pas besoin pour dormir. + +Je comptais bien ne pas me coucher ni même me déshabiller. J'enveloppai +ma fille dans la couverture et la posai sur le lit; pendant ce temps +elle chantait. Mon Dieu! me disais-je, s'ils me tuaient, que +feraient-ils de cette pauvre enfant? + +L'hôtesse remonta pour me demander si je voulais manger; je n'en avais +pas grande envie; cependant je lui dis de m'apporter quelque chose. +L'enfant mangea de bon appétit et s'endormit comme dans un bon lit. Je +m'efforçai de lire un livre que j'avais emporté, mais je ne pus y +parvenir. Nous étions au-dessus de la cuisine, et le plancher mal joint +me laissait presque apercevoir ce qui s'y passait. Je vis arriver des +gens qui criaient, juraient; ils étaient peut-être deux ou trois, mais +je me figurai qu'il y en avait au moins une douzaine. J'étais comme les +poltrons à qui la peur double les objets. Cela dura assez long-temps; +enfin ils finirent sans doute par s'endormir, car le bruit cessa. J'en +fus quitte pour un peu de frayeur et pour mes visions de mélodrame: ce +qui prouve que notre imagination (cette folle de la maison) nous crée +des fantômes pour nous donner la peine de les combattre. Je fus sur pied +la première, et je pressai mon gros paysan, que j'avais pris pour un +chef de brigands, de mettre son cheval à la voiture, et je partis. +J'arrivai à Boulogne, et je fis bien rire avec mes tribulations de +l'hôtel de _la Bergère_. + +Milord et milady Montaigue, étant forcés d'aller passer quinze jours en +Écosse pour régler quelques affaires, je partis avec eux. + +Je me faisais un grand plaisir de voir les montagnes d'Écosse, et +surtout cette grotte de cristallisation où les yeux se fatiguent à +découvrir les objets qui se multiplient à mesure qu'on les fixe. Le +ciseau du sculpteur, le pinceau du peintre le plus habile, ne pourraient +qu'imparfaitement les imiter. Comment rendre la délicatesse de ce +travail de la nature, ces arceaux, ces portiques, ces colonnes, ces +découpures, qui ont dû servir de modèles aux hommes, lorsqu'ils ont +voulu construire les premiers temples? Plus on examine avec attention, +plus on y découvre de chefs-d'oeuvre nouveaux. + +C'est dans ces montagnes d'Écosse qu'on aime à lire les poésies +d'Ossian. J'avais avec moi les traductions de Baour de Lormian et les +imitations de Chénier sur les chants de Morven, de Selma. À l'âge que +j'avais alors, l'imagination est si fraîche et si brillante, qu'elle +nous identifie aux lieux où nous sommes! La poésie, la musique, nous +électrisent, et l'on se sent transporté au-delà de soi-même. Je conçois +que, l'imagination ainsi excitée, les arts puissent enfanter des +chefs-d'oeuvre! + +Je fus bientôt ramenée sur la terre par une lettre que je reçus de +France. On nous apprenait les mesures sévères adoptées non-seulement +contre les émigrés, mais contre leurs familles, et le temps limité qu'on +accordait pour rentrer en France. Je ne me serais jamais consolée d'une +inconséquence qui aurait pu compromettre la tranquillité de mes parents; +je me décidai donc à partir sur-le-champ. Comme mes amis avaient terminé +leurs affaires et qu'ils craignaient d'ailleurs de trouver quelque +difficulté à rentrer eux-mêmes à Boulogne, où ils comptaient se fixer +quelques années, nous revînmes ensemble, et le frère de lady Montaigue +nous accompagna. Par le plus grand bonheur, mon absence fut inaperçue. +Boulogne, dans ce moment, était la ville où l'on pouvait le plus +facilement aller et venir, sans être presque remarqué. + +Nous passâmes par Dunkerque; mais les événements marchaient avec une +telle rapidité, que nous trouvâmes déjà les esprits changés. + +Nous comptions rester quelques jours à Dunkerque, pour voir le port et +la ville, dont alors le commerce était renommé. La foire de Dunkerque +attirait beaucoup de marchands étrangers: nos messieurs nous proposèrent +d'aller au spectacle; mais, comme il y avait un acteur en +représentation, il fui impossible de trouver des places, lis allaient +revenir sans avoir pu en obtenir, lorsque M. de Lermina, une des +personnes importantes de la ville, sachant que c'était pour des dames, +offrit sa loge, qui, donnant positivement sur la scène, était très en +vue. Nous fîmes une espèce de toilette; nous avions des robes de crêpe +noir, c'était la mode alors, avec des écharpes jaunes qui faisaient le +tour de la taille et se nommaient _à la Coblentz_; nous étions coiffées +d'une pointe de fichu en crêpe blanc, qui venait faire un noeud sur le +côté; j'avais arrangé cette espèce de turban sur mes cheveux et sur ceux +de lady Montaigue. + +À notre entrée dans la loge, chacun ne manqua pas de demander quelles +étaient ces deux dames élégantes (car on appelait déjà ainsi la toilette +la plus simple, surtout en province). On vit bien que ma compagne était +Anglaise; quant à moi, je fus prise pour une chanteuse italienne, ou +pour une Française qui _rentrait_: en cela ils ne se trompaient pas +trop. Après nous avoir bien regardées, on s'avisa de penser à ce fichu +noué sur le côté, et l'on se mit à crier: «_À bas la cocarde blanche_!» + +Je me doutais si peu que ces cris s'adressaient à nous, que j'avançai la +tête pour voir à qui l'on en voulait. Le propriétaire de la loge, +s'apercevant que nous ne nous doutions de rien, vint pour nous prévenir +de ce qui se passait. Qu'on juge de notre surprise! Le parterre +regardait cette pantomime assez tranquillement, en voyant mon +empressement à dénouer mon fichu; je leur montrai ensuite que ce n'était +nullement une cocarde, et on applaudit à ma docilité. Lorsque je voulus +détacher celui de lady Montaigue, les messieurs qui étaient avec nous +m'arrêtèrent le bras pour s'y opposer; et parlèrent vivement à M. de +Lermina. Alors les cris recommencèrent: «_À bas! respect à la loi_!» +Cette dame arracha son fichu avec humeur. Nous sortîmes de la loge, et +je crois qu'il était temps. Quelques mois plus tard, cette affaire eût +pu devenir plus sérieuse. + +Nous partîmes le soir même, et je ne fus plus tentée d'employer mes +talents pour la coiffure, tant que je fus en voyage. + +FIN DU TOME PREMIER. + + + + +NOTES + + +[1: M. Lemazurier, lorsqu'il fit imprimer ses _Fastes de la +Comédie-Française_ m'avait demandé quelques détails sur mon grand-père. +Un trop prompt départ pour Londres m'empêcha de lui donner ces +renseignements, et j'en ai eu depuis beaucoup de regret. J'eusse évite à +M. Lemazurier les erreurs dans lesquelles il est tombé sans le vouloir. +Le père de mon aïeul n'était point, comme le dit M. Lemazurier, dans les +cent-suisses du roi; il était officier de bouche, et c'était une charge +qui s'achetait. Mon aïeul se trouvait tellement honoré de la sienne, +qu'il déshérita son fils pour avoir dérogé en prenant le parti du +théâtre.] + +[2: Le père de madame Saint-Huberty était frère de mademoiselle Clavel.] + +[3: C'est cette circonstance [que j'aurais pu payer cher] qui me jeta +dans l'illustre famille des Miromesnils.] + +[4: Le prince Max, devenu roi de Bavière, était le souverain le meilleur +et le plus populaire. Lorsqu'en 1831 je fus à Bade, pendant la saison +des eaux, avec ma petite Nadèje, cette enfant excita, comme partout, un +vit intérêt. Le roi de Bavière voulut la voir, et lorsqu'il apprit que +j'étais la nièce de son ancien gouverneur, il m'envoya son chambellan +pour me prier de venir au château avec mon intéressante élève. Il +m'adressa les choses les plus obligeantes sur mon oncle, s'informant +avec bienveillance de tout ce qui lui était arrivé «Je lui dois, dit-il +au prince de Wissembourg qui se trouvait là, ce que je sais de +mathématiques, mais il s'est souvent plaint de moi pour le reste. +C'était un homme de mérite que votre oncle, madame, sévère; mais bon. Je +regrette qu'il n'ait pas vécu assez long-temps pour que j'aie pu lui +prouver que _ce jeune fou de prince Max_ faisait un grand cas de lui. +Mais dans ce malheureux temps nous étions tous dispersés.»] + +[5: On veut toujours voir les grands hommes posés sur un piédestal, le +général à la tête d'une armée, l'orateur à la tribune, l'auteur sur le +théâtre. Voyons-les donc quelquefois en robe de chambre; dans leur +intérieur. S'il n'y a pas un grand homme pour son valet de chambre, en +est-il beaucoup pour sa femme?] + +[6: Dans un ouvrage qui a paru il y a deux ans, voici comme on s'exprime +sur cette femme intéressante, après avoir parlé long-temps de Talma: + +«Une femme spirituelle et riche vint combler le déficit, apportant au +grand acteur quarante mille livres de rente. Cette affaire s'arrangea +chez mademoiselle Contat; je dis _affaire_, car l'aimable prétendue +avait au moins vingt ans de plus que son mari.» Il y a là une grande +erreur de date, qu'il est facile de rectifier, pour l'honneur même de +Talma; car, s'il eut épousé à vingt-huit ans, une femme de cinquante +ans, parce qu'elle avait quarante mille livres de rente, qu'il l'eut +quittée après cinq ans de mariage, lorsqu'il lui en restait à peine six; +ce procédé eût été peu délicat, et je lui rends trop de justice pour le +penser. + +Julie est morte en 1808, dix ans après son divorce, à l'âge de +cinquante-trois ans, elle en avait donc trente-sept en 90, lors de son +mariage; et elle était assez bien encore, pour qu'elle put se croire +aimée pour elle-même. Au reste, si mademoiselle Contat a été pour +quelque chose dans cette affaire, il paraît que les dames de la +Comédie-Française prenaient beaucoup de part aux liens contractés par +Talma, car mademoiselle Raucourt, de son côté, avait fait tout son +possible pour empêcher son second mariage avec madame Petit-Vanhove; +elle prévoyait sans doute que Talma ne serait pas plus fidèle que par le +passé. + +Mais madame Petit était veuve, mère, maîtresse de ses actions; et les +conseils d'une amie ne purent avoir assez d'influence pour la faire +renoncer à un projet formé de longue date. + +Quant à Julie, je trouve qu'il est peu généreux de parler avec cette +légèreté, d'une personne qui a tant souffert, et qui le méritait si Peu! +perdre à la fois son mari, sa fortune et ses enfants!... Le malheur est +si respectable, qu'il est des sujets qu'il devrait interdire.] + +[7: Dans les mémoires que l'on a écrits sur cette famille, on dit que le +comte Guillaume avait beaucoup d'esprit. C'est une étrange erreur. Le +comte Jean et Mademoiselle Chon étaient les seuls qui méritaient cette +réputation.] + +[8: Il y avait dans la famille des Dubarry, comme dans toutes les +familles nombreuses, des parents éloignés qu'ils ne connaissaient pas, +et dont les filles en se mariant avaient changé de nom; la plupart de +ces collatéraux ne tardèrent pas à se montrer lorsque la puissance de la +favorite fut connue.] + +[9: Comme madame Lemoine n'est pas un personnage historique, qu'elle a +toujours évité ce qui pouvait la faire paraître avec trop d'éclat sur la +scène du monde, à cette époque surtout, où sa famille n'était que trop +en vue, on lui a presque toujours donné ce nom de _Lemoine_ jusqu'à son +mariage avec le comte Guillaume]. + +[10: J'ai vu le comte Jean en 1789. Il était alors très vieux.] + +[11: J'ai entendu raconter tous ces détails quand j'étais à Toulouse +avec madame Saint-Huberty]. + +[12: C'était bien long-temps après la mort de Louis XV]. + +[13: Il périt en 1793. Moins heureux que son frère, parmi les nombreuses +beautés auxquelles il avait prodigué ses soins et son or, aucune ne se +trouva près de lui à cette époque désastreuse. Il avait 82 ans, +lorsqu'il fut conduit au tribunal révolutionnaire de Toulouse. Il +supporta son sort avec beaucoup de courage]. + +[14: Femme de Molé du Théâtre-Français.] + +[15: Il a été parlé dans divers ouvrages de la fête qui fut donnée à +madame Saint-Huberty à Marseillle. Voici ce qu'on lit dans la +correspondance de Grimm. «Les dames les plus distinguées de la ville +formaient son cortège et montèrent avec elle sur une gondole portant le +pavillon de Marseille, qui était entourée de deux cents chaloupes +chargées de personnes de toutes les classes. Le peuple, accouru en +foule, dansait sur le port; il y eut des joutes où elle couronna le +vainqueur, qui lui fit hommage de sa couronne; à sa sortie de la +gondole, elle fut saluée par une salve d'artillerie, enfin ce fut +véritablement la fête de la Reine des Arts.»] + +[16: Il fallait qu'elle eût dans ses manières quelque chose de bien +imposant, car je n'ai jamais pu me décider à dire: «_Ma tante_», en lui +parlant, tant je la trouvais d'une nature supérieure à la mienne.] + +[17: Grimm.] + +[18: Voici ce qu'on lit à ce sujet dans la correspondance de Grimm: + +«La fille du célèbre Quinault (l'auteur des poëmes de nos premiers +opéras) était une femme célèbre, chez laquelle se réunissaient toutes +les sommités de la noblesse de son temps; elle portait le cordon de +Saint-Michel, à raison d'un superbe motet qu'elle avait composé pour la +chapelle de Marie Lesczinska. C'était la première femme à qui on eut +donné le cordon noir, dont on a gratifié depuis madame Saint-Huberty. + +«La duchesse de Bouillon, la princesse de Soubise, le grand prieur +d'Auvergne, le vidame de Vassé, le comte d'Estaing, le duc de Penthièvre +(Petit-fils de Louis XIV), se rencontraient chez mademoiselle Quinault. +Elle avait été chanteuse à l'Opéra; son grand-père avait été ennobli par +le feu roi. Lors de sa mort, les premiers princes du sang envoyèrent +leurs équipages et leurs premiers officiers à son enterrement.»] + +[19: Après la mort de ce domestique, on a trouvé les enveloppes qu'il +avait cachées dans sa malle.] + +[20: On ne prévoyait pas alors que M. de Cazalès dût jouer un si grand +rôle à l'Assemblée Constituante; et je ne me doutais guère, lorsque +j'écrivais ceci, que cet homme, si indolent, si distrait, et dont je me +moquais, deviendrait, peu d'années après, un homme aussi célèbre.] + +[21: On n'était point accoutumé alors à ce luxe de spectacle, de +costume, de changements à vue. Un palais, une chambre de Molière, une +forêt, un hameau, quelquefois une prison, formaient tout le matériel des +décorations. Dans la tragédie, un costume de satin blanc à bandes rouges +pour les Romains, une cuirasse, un dessous de buffle et un casque pour +les chevaliers, un habit espagnol, un ridicule costume turc, c'était là +tout ce qui composait la garde-robe des acteurs de province et même de +Paris. + +Lorsque je suis arrivée à Paris, en 1789, l'Amour, de _Psyché_, avait +encore des bas et une culotte de taffetas couleur de chair, avec des +boucles de jarretières en pierreries, et des souliers noirs brodés de +paillettes. Bans le _Jugement de Midas_, opéra de Grétry, Apollon +tombait des nues poudré à frimats.] + +[22: C'est sans doute ce combat d'arlequin avec le dindon qui a donné +l'idée de celui des _Petites-Danaïdes_ où Potier était si plaisant]. + +[23: Il ne partit qu'en 1792.] + +[24: M. de Cazalès était l'homme le plus distrait qu'il fût possible de +rencontrer.] + +[25: Beau-Frère de Casimir-Perrier.] + +[26: Parent du comte Jean Dubarry.] + +[27: M. de Catelan, depuis pair de France, avocat-général au Parlement +de Toulouse, fut un des premiers qui protesta contre l'impôt. Lorsqu'il +fut envoyé au château de Lourdes, le peuple détela sa voiture pour +l'empêcher de partir. Il fut obligé de haranguer la foule afin qu'on lui +permît de ne pas se révolter contre les ordres du gouvernement. Quelques +années après il fut brûlé en effigie par ce même peuple qui l'avait +porté en triomphe. M. Millin disait à une dame de ses amies: «Où est le +temps où il ne brûlait que pour vous!» Lorsque les parlements +protestèrent contre l'impôt territorial, il parut des caricatures fort +amusantes. Tous les parlements y étaient enrégimentés; ceux de Bordeaux, +de Toulouse de Dijon, de Grenoble, plus renommés pour leur courage, +poussaient les autres, la baguette dans les reins, afin de les empêcher +de reculer.] + +[28: Il est à remarquer que ce sont souvent leurs plus faibles ouvrages +auxquels les auteurs donnent la préférence, comme les mères montrent le +plus de tendresse au plus laid de leurs enfants.] + +[29: Madame Raimond]. + +[30: Soeur de Marie-Antoinette]. + +[31: Fistum était maître de chapelle de la cour, il avait l'entreprise +des concerts des trois principales villes de la Belgique. Bruxelles, +Anvers et Gand. C'était un homme de beaucoup de talent]. + +[32: Célèbre général du temps de la révolution de la Belgique]. + +[33: Frère du marquis de Sillery.] + +[34: Officier distingué et homme de lettres.] + +[35: Dans une comédie du temps (_l'École des Pères_, de M. Peyre). un +père reproche à son fils de se présenter avec cet indécent gilet et +cette bigarrure.] + +[36: Coiffeur de la reine dans le genre gracieux.] + +[37: J'ai vu avec étonnement que madame la duchesse d'Abrantès, qui cite +M. Millin comme un homme de sa société intime, ne lui fasse jamais dire +que des choses insignifiantes.] + +[38: La femme de l'auteur de _Tamas Kouli-Kan_, et de plusieurs +traductions d'opéras italiens.] + +[39: Le comte de Tilly s'est brûlé la cervelle à Bruxelles sous la +Restauration.] + +[40: Nous ne connaissions point alors cette expression de dialogue ou de +situation rendue par un instrument qui peint tout un sujet, et dont M +Berlioz nous a développé les moyens avec un rare talent; il est poète, +il est dramatique dans ses compositions, et vous fait éprouver une +émotion qui vous identifie avec le sujet.] + +[41: Je revis M. de Rouhaut à Tournay, lorsque l'émigration n'était pas +encore hostile, et cela me rappelle un trait assez plaisant. On jouait +_Richard-Coeur-de-Lion_. Cette pièce était toujours celle que préférait +la ferveur des royalistes. Quand l'acteur chanta + + Ô Richard, ô mon roi, + L'univers t'abandonne; + +l'enthousiasme monta à un tel point d'exaspération, que ces messieurs +franchirent le théâtre, M. de Rouhaut à leur tête, en criant: «Oui, nous +le délivrerons!» Et ils emportèrent en triomphe l'acteur qui jouait le +rôle de Richard. Il put dire comme arlequin dans _La vie est un songe_: + + Et sous cet habit mince, + Jouissons un moment du plaisir d'être prince. +] + +[42: Il a péri en 1795. On jouait une de ses pièces le jour même où il +fut conduit à l'échafaud.] + +[43: Madame Lemoine ne pouvait souffrir Mirabeau, mais elle aimait +beaucoup son frère.] + +[44: On venait de publier les _lettres à Sophie_.] + +[45: C'est dans cette maison qu'il est mort. Je m'étonne qu'un grand +souvenir ne se soit pas attaché à cette habitation. La maison où meurt +un homme célèbre vaut bien une de ces ruines que l'on va chercher si +loin.] + +[46: On sait qu'à cette époque les princes et beaucoup du personnes de +la cour étaient sortis de France]. + +[47: C'est le premier nom du théâtre de la rue de Richelieu.] + +[48: Valois était du nombre des acteurs de province que l'on avait fait +venir à l'ouverture du théâtre, avant que la séparation des acteurs du +faubourg Saint-Germain y eût appelé Talma. Valois avait du talent: aussi +ne voulut-il pas rester en double et retourna-t-il en province.] + +[49: On y joua plusieurs ouvrages du même autour, _l'Orpheline, la +Joueuse, Charles et Caroline_, où Michot était parfait, ainsi que M. et +madame Saint-Clair.] + +[50: J'étais alors fort jeune et la plupart d'entre eux étaient déjà +d'un âge mûr.] + +[51: M. Samson, du Théâtre Français.] + +[52: À cette époque, il y avait encore un parterre sans claqueurs; si +l'on formait une cabale, le bon goût en faisait bientôt justice.] + +[53: Henri Monnier a marché sur ses traces avec beaucoup de bonheur.] + +[54: Il est des réponses qui se répètent et passent en tradition, parce +qu'elles ont été dites à leur époque par des gens ignorants, ou +malveillants. J'entends tous les jours redire à l'occasion de Larive, +par des artistes qui en sont eux-mêmes persuadés parce qu'ils l'ont +entendu raconter par d'autres, qu'il se regardait avec beaucoup de +complaisance, lorsqu'il disait dans _Oedipe_ de Voltaire: + + J'étais jeune et superbe. + +Larive était un homme instruit qui ne pouvait confondre la signification +des mots, et qui savait fort bien que là, _superbe_, n'est pas la beauté +des formes Celui qui le premier a voulu lui donner ce ridicule, était un +homme jaloux de ses succès et qui savait bien qu'on a toujours la +mémoire heureuse pour ce qui est au désavantage des autres. Larive a +fait un ouvrage sur l'art dramatique qui prouve qu'il en connaissait +toutes les expressions.] + +[55: L'acteur qui jouait ce rôle à la première représentation, pour +donner plus de force à son jeu, frappa sur l'épaule d'Aldobrandin, ce +qui excita la gaîté du public et passa depuis en tradition.] + +[56: Petite fille de l'auteur de _Gil Blas_ et de _Turcaret_.] + +[57: C'est le lieu où les Anglais vont se marier sans le consentement de +leurs parents.] + +[58: 21 avril 1794.] + +[59: M. Touchard-Lafosse, dont les souvenirs sont exacts sur beaucoup de +points, répète ce qui fut dit alors, et se trompe comme beaucoup +d'autres.] + +[60: Lors de la rentrée de louis XVIII, je lus dans les journaux que le +comte de Vergnette avait remis à sa majesté l'oriflamme de +Charles-Martel, qu'il avait eu le bonheur de sauver au péril de sa vie. +En vérité j'y étais bien pour quelque chose. Ce que je viens de raconter +était un épisode qui devait faire partie de la relation que je publiai +peu de temps après sous le titre d'_Incendie de Moscou_. Je le +retranchai dans la crainte qu'on ne crût que je voulais en tirer vanité. +Tous mes amis m'en ont blâmée, mais j'aurais craint dans ce moment de +distraire l'intérêt que devait inspirer un vieillard, un brave militaire +qui avait dû courir bien d'autres dangers dans l'émigration, et qui +n'aurait pu parvenir (même aux dépens de sa vie), à sauver seul +l'oriflamme, puisqu'en frappant le colonel il eût été repris.] + +[61: Pendant près de vingt ans que j'ai rencontré M. Coupigny à +différentes époques, jusqu'à celle de sa mort, il n'avait changé ni de +figure ni de tournure; il semblait ne s'être pas décoiffé ni déshabillé +depuis la première fois que je l'avais vu.] + +[62: Celui auquel s'intéressait cette jeune dame, amie de madame +Michot.] + +[63: Bien des années après, me promenant aux Tuileries, je me trouvai en +face de M. D... Je fus tellement saisie, que je me trouvai mal et qu'on +fut obligé de m'emporter dans un café. En revenant à moi, la première +personne que mes yeux rencontrèrent, c'était lui. Nous revînmes nous +asseoir dans l'allée, et il me conta avec détail ce qui avait pu donner +lieu à croire qu'il avait péri dans les journées de septembre.] + +[64: Juif portugais.] + +[65: Ce discours se trouve textuellement dans le journal de Marat, mais +il n'y a ni la réponse de Talma ni celle de Dumouriez. Ces deux réponses +manquent également dans l'_Histoire de la Révolution_, par M. Thiers.] + + + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Souvenirs d'une actrice (1/3), by Louise Fusil + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS D'UNE ACTRICE (1/3) *** + +***** This file should be named 26634-8.txt or 26634-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/6/6/3/26634/ + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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