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+The Project Gutenberg EBook of Les lauriers sont coupés, by Édouard Dujardin
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les lauriers sont coupés
+
+Author: Édouard Dujardin
+
+Release Date: September 17, 2008 [EBook #26648]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES LAURIERS SONT COUPÉS ***
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+LES LAURIERS SONT COUPÉS
+
+
+Un soir de soleil couchant, d'air lointain, de cieux profonds; et des
+foules qui confuses vont; des bruits, des ombres, des multitudes; des
+espaces infiniment en l'oubli d'heures étendus; un vague soir...
+
+Car sous le chaos des apparences, parmi les durées et les sites, dans
+l'illusoire des choses qui s'engendrent et qui s'enfantent, et en la
+source éternelle des causes, un avec les autres, un comme avec les
+autres, distinct des autres, semblable aux autres, apparaissant un le
+même et un de plus, un de tous donc surgissant, et entrant à ce qui
+est, et de l'infini des possibles existences, je surgis; et voici
+que pointe le temps et que pointe le lieu; c'est l'aujourd'hui; c'est
+l'ici; l'heure qui sonne; et au long de moi, la vie; je me lève le
+triste amoureux du mystère génital; en moi s'oppose à moi l'advenant
+de frêle corps et de fuyante pensée; et me naît le toujours vécu rêve
+de l'épars en visions multiples et désespéré désir... Voici l'heure,
+le lieu, un soir d'avril, Paris, un soir clair de soleil couchant, les
+monotones bruits, les maisons blanches, les feuillages d'ombres; le
+soir plus doux, et une joie d'être quelqu'un, d'aller; les rues et les
+multitudes, et dans l'air très lointainement étendu, le ciel; Paris à
+l'entour chante, et, dans la brume des formes aperçues, mollement il
+encadre l'idée; soir d'aujourd'hui, oh soir d'ici; là je suis.
+
+... Et c'est l'heure; l'heure? six heures; à cette horloge six
+heures, l'heure attendue. La maison où je dois entrer: où je trouverai
+quelqu'un; la maison; le vestibule; entrons. Le soir tombe; l'air est
+bon; il y a une gaîté en l'air. L'escalier; les premières marches. Ce
+garçon sera encore chez soi; si, par un hasard, il était sorti avant
+l'heure? ce lui arrive quelques fois; je veux pourtant lui conter ma
+journée d'aujourd'hui. Le palier du premier étage; l'escalier large
+et clair; les fenêtres. Je lui ai confié, à ce brave ami, mon histoire
+amoureuse. Quelle bonne soirée encore j'aurai! Enfin il ne se moquera
+plus de moi. Quelle délicieuse soirée ce va être! Pourquoi le tapis de
+l'escalier est-il tourné en ce coin? ce fait sur le rouge montant une
+tache grise, sur le rouge qui de marche en marche monte. Le second
+étage; la porte à gauche; «Étude». Pourvu qu'il ne soit pas sorti; où
+courir le trouver? tant pis, j'irais au boulevard. Vivement entrons.
+La salle de l'Étude. Où est Lucien Chavainne? La vaste salle et la
+rangée circulaire des chaises. Le voilà, près la table, penché; il
+a son par-dessus et son chapeau; il dispose des papiers, hâtivement,
+avec un autre clerc. La bibliothèque de cahiers bleus, au fond,
+traverse les ficelles nouées. Je m'arrête sur le seuil. Quel plaisir
+que conter cette histoire. Lucien Chavainne lève la tête; il me voit;
+bonjour.
+
+--«C'est vous? Vous arrivez justement; vous savez qu'à six heures nous
+partons. Voulez-vous m'attendre; nous descendrons ensemble.»
+
+--«Très bien.»
+
+La fenêtre est ouverte; derrière, une cour grise, pleine de lumières;
+les hauts murs gris, clairs de beau temps; l'heureuse journée. Si
+gentille a été Léa, quand elle m'a dit--à ce soir; elle avait son joli
+malin sourire, comme il y a deux mois. En face, à une fenêtre, une
+servante; elle regarde; voilà qu'elle rougit; pourquoi? elle se
+retire.
+
+--«Me voici.»
+
+C'est Lucien Chavainne. Il a pris sa canne; il ouvre la porte; nous
+sortons. Les deux, nous descendons l'escalier. Lui:
+
+--«Vous avez votre chapeau rond...»
+
+--«Oui.»
+
+Il me parle d'un ton blâmeur. Pourquoi ne mettrais-je pas un chapeau
+rond? Ce garçon croit que l'élégance est à ces futilités. La loge
+du concierge; vide constamment; bizarre maison. Chavainne va-t-il au
+moins un peu m'accompagner? À ne vouloir jamais allonger son chemin,
+il est si ennuyeux. Nous arrivons dans la rue; une voiture à la porte;
+le soleil éclaire encore, comme en flammes, les façades; la tour
+Saint-Jacques, devant nous; vers la place du Châtelet nous allons.
+
+--«Eh bien, et votre passion?»
+
+Me demande-t-il. Je vais lui dire.
+
+--«Toujours à peu près de même.»
+
+Nous marchons, côte à côte.
+
+--«Vous venez de chez elle?»
+
+--«Oui, je l'ai été voir. Nous avons, deux heures durant, causé,
+chanté, joué du piano. Elle m'a donné un rendez-vous à ce soir, après
+son théâtre.»
+
+--«Ah.»
+
+Et avec quelle grâce.
+
+--«Et vous, que faites-vous de bon?»
+
+--«Moi? Rien.»
+
+Un silence. La charmante fille; elle s'est fâchée de ne pouvoir
+achever ses couplets; moi, je n'allais pas en mesure, et je n'ai
+pas avoué la faute; j'aurai plus d'attention ce soir, quand nous
+recommencerons.
+
+--«Vous savez qu'elle ne paraît plus maintenant qu'au lever-de-rideau?
+J'irai l'attendre, vers neuf heures, aux Nouveautés; nous nous
+promènerons ensemble en voiture; au Bois, sans doute; le temps y est
+si agréable. Puis je la ramènerai chez elle.»
+
+--«Et vous tâcherez à rester?»
+
+--«Non.»
+
+Dieu m'en garde! Chavainne ne comprendra jamais mon sentiment?
+
+--«Vous êtes étonnant» me dit-il «avec ce platonisme.»
+
+Étonnant! du platonisme!
+
+--«Oui, mon cher, c'est ainsi que j'entends les choses; j'ai plus de
+plaisir à agir autrement que d'autres agiraient.»
+
+--«Mais, mon cher ami, vous ne réfléchissez pas à ce qu'est la femme
+avec qui vous avez affaire.»
+
+--«Une demoiselle de petit théâtre; certes; et pour cela même j'ai mon
+plaisir à agir comme j'agis.»
+
+--«Vous espérez la toucher?»
+
+Il ricane; il est insupportable. Eh bien, non, elle n'est pas la fille
+qu'on soupçonnerait. Et quand même!... La rue de Rivoli; traversons;
+gare aux voitures; quelle foule ce soir; six heures, c'est l'heure de
+la cohue, en ce quartier surtout; la trompe du tramway; garons-nous.
+
+--«Il y a un peu moins de monde sur ce côté droit» dis-je.
+
+Nous suivons le trottoir, l'un près l'autre. Chavainne:
+
+--«Eh bien, un tel plaisir ne vaut pas ce qu'il coûte. Depuis trois
+mois que vous connaissez cette jeune femme...»
+
+--«Depuis trois mois, je vais chez elle; mais vous savez bien qu'il y
+a plus de quatre mois que je la connais.»
+
+--«Soit. Depuis quatre mois, vous vous ruinez vainement.»
+
+--«Vous vous moquez de moi, mon cher Lucien.»
+
+--«Avant de lui avoir jamais dit une parole, vous lui donnez, par
+l'entremise de sa femme-de-chambre, cinq cents francs.»
+
+Cinq cents francs? non, trois cents. Mais, en effet, j'ai dit à lui
+cinq cents.
+
+--«Si vous croyez» il continue «que ces sortes de munificences
+incitent une femme de théâtre à de réciproques générosités... Changez
+votre système, mon ami, ou vous n'obtiendrez rien.»
+
+L'agaçant raisonnement! Croit-il, lui, que si je n'obtiens rien, ce
+n'est pas parce que je ne veux, moi, rien obtenir? J'ai grand tort à
+lui parler de ces choses. Brisons.
+
+--«Et j'aime mieux, mon cher, ces folies, que bêtement faire la noce
+avec d'absurdes filles d'une nuit.»
+
+Cela soit dit pour toi. Le voilà muet. Certes, un excellent ami,
+Lucien Chavainne, mais si rétif aux affaires de sentiment. Aimer; et
+honorer son amour, respecter son amour, aimer son amour. À marcher le
+temps est chaud; je déboutonne mon par-dessus; je ne garderai pas ma
+jaquette, ce soir, pour sortir avec Léa; ma redingote sera mieux;
+je pourrai prendre mon chapeau de soie; Chavainne a un peu raison;
+d'ailleurs suis-je simple; avec une redingote je ne puis avoir un
+chapeau rond. Léa ne me parle presque pas de ma toilette; elle doit
+cependant y regarder. Chavainne:
+
+--«Je vais au Français ce soir.»
+
+--«Que joue-t-on?»
+
+--«Ruy-Blas.»
+
+--«Vous allez voir cela?»
+
+--«Pourquoi non?»
+
+Je ne répondrai pas. Est-ce qu'on va voir Ruy-Blas en mil huit cent
+quatre-vingt-sept? Lui:
+
+--«Je n'ai jamais vu cette pièce, et, ma foi, j'en ai la curiosité.»
+
+--«Quel vieux romantique vous êtes.»
+
+--«C'est vous qui m'appelez romantique?»
+
+--«Eh bien?»
+
+--«Vous êtes un romantique pire qu'aucun. Et l'histoire de votre
+passion?... Pour être allé, une fois, aux Nouveautés, entendre je ne
+sais quoi... Une belle idée que nous eûmes... Nous avons remarqué un
+page...»
+
+Était-elle jolie!
+
+--«Mon ami, vous avez usé tout l'hiver à vous chauffer la cervelle;
+et maintenant vous admettez mille folies. Sérieusement... Et
+rappelez-vous que c'est moi, qui, en sortant du théâtre, ai cherché
+sur l'affiche et vous ai dit le nom de Léa d'Arsay... Aussitôt a
+commencé votre enthousiasme; aujourd'hui c'est un amour platonique.»
+
+Passe un monsieur élégant, avec à sa boutonnière une rose; il faudra,
+ainsi, que j'aie une fleur ce soir; je pourrais bien encore porter
+quelque chose à Léa. Chavainne se tait; ce garçon est sot. Eh oui,
+originale est l'histoire de mon amour; or, tant mieux. Une rue; la
+rue de Marengo; les magasins du Louvre; la file serrée des voitures.
+Chavainne:
+
+--«Vous savez que je vous quitte au Palais-royal.»
+
+Bon! Est-il désagréable. Toujours quitter les gens en route. Sous
+les arcades nous voici; près les magasins; dans la foule. Si nous
+marchions sur la chaussée? trop de voitures. Ici on se pousse; tant
+pis. Une femme devant nous; grande, svelte; oh, cette taille cambrée,
+ce parfum violent et ces cheveux roux luisants; je voudrais voir son
+visage; jolie elle doit être.
+
+--«Venez avec moi ce soir au théâtre.» C'est Chavainne qui me parle.
+«Nous irons ensuite flâner une heure n'importe où.»
+
+--«Je vous ai dit que j'avais un rendez-vous.»
+
+La femme rousse s'arrête devant la vitrine; un fort profil de rousse,
+oui; une mine très éveillée; des yeux peints de noir; à son cou, un
+gros noeud blanc; elle regarde vers nous; elle m'a regardé; quels yeux
+provoquants. Nous sommes à côté d'elle; la superbe fille.
+
+--«N'allons pas si vite.»
+
+--«Votre rendez-vous n'empêche rien; puisque vous êtes décidé à ne pas
+rester chez mademoiselle d'Arsay, vous viendrez pour le dernier
+acte ou à la sortie, ou dans un lieu quelconque, et nous ferons une
+promenade nocturne.»
+
+Est-ce qu'il se moque de moi?
+
+--«Vous me raconterez ce que vous aurez dit à mademoiselle d'Arsay.»
+
+Au fait, pourquoi pas; ce soir; en sortant de chez elle?
+
+--«Ça ne vous va pas? Qu'est-ce que vous faites donc quand vous
+quittez votre amie?»
+
+--«Vous êtes stupide, vraiment, mon cher.»
+
+Nous nous taisons; je crois qu'il sourit; quelle niaiserie. La place
+du Palais-royal. Et la jeune femme rousse, où est-elle? disparue; quel
+ennui; je ne la vois pas. Chavainne:
+
+--«Qu'est-ce que vous cherchez?»
+
+--«Rien.»
+
+Disparue. Tout cela par la faute de ce monsieur. Lui:
+
+--«Je vais jusqu'au Théâtre-français; je veux voir l'heure du
+spectacle.»
+
+Toujours son spectacle. Allons. Je voudrais pourtant, avant qu'il me
+quittât, lui conter ma journée d'aujourd'hui. Si gentiment Léa m'a
+reçu, en le petit salon un peu obscur des rideaux jaunes; elle avait
+son peignoir de satin clair; sous les larges plis soyeux, sa
+fine taille serrée; et le grand col blanc, d'où un rose de gorge;
+s'approchant à moi, elle souriait; et sur ses épaules, de sa tête
+pâlotte et blonde, les cheveux dénoués, en mèches dorées, tombaient;
+elle n'est point vieille, la chère, et si mignonne; dix-neuf ans,
+vingt peut-être; elle déclare dix-huit; exquise fille. Au long
+négligemment immobile du Palais-royal, au long du Palais nous allons.
+Elle m'a tendu sa main; moi, j'ai baisé son front; très chastement;
+sur mon épaule elle s'est penchée, et un instant nous avons demeuré;
+au travers des mous satins, dans mes mains, j'avais la douillette
+chaleur. Comme je l'aime, la très pauvre! Et tous ces gens qui
+passent, ici, là, qui passent, ah, ignorants de ces joies, tous ces
+gens indifférents, ah, quelconques, tous, qui marchent au près de moi.
+
+--«Voici une affiche...» C'est Chavainne. «On commence à huit heures.
+Décidément, vous ne viendrez pas?»
+
+--«Mais non.»
+
+--«Au revoir alors; il faut que je rentre à la maison.»
+
+--«Au revoir. Amusez-vous.»
+
+L'excellent ami... Bon appétit, messieurs... De plaire à cette femme
+et d'être son amant... Dieu, j'étais avec l'ange... Lui:
+
+--«Vous aussi, amusez-vous, et, surtout, pas de sottises.»
+
+--«Soyez tranquille.»
+
+--«Vous me direz ce que vous aurez fait.»
+
+--«Oui. Au revoir.»
+
+Poignées de mains. Il se retourne. Au revoir. Je vais monter l'avenue
+de l'Opéra; je dînerai au café du coin de l'avenue et de la rue des
+Petits-champs; j'aurai le temps d'arriver chez moi avant neuf heures.
+Le bureau de poste. Je devrais bien écrire à mes parents; je suis en
+retard; j'écrirai demain; demain, j'ai le cours de l'École-de-droit;
+pour les trois cours où je fréquente, je dois n'y pas manquer. Lucien
+Chavainne va ce soir au Français. Oui, un brave garçon; non assez
+simple; mais on peut commercer avec lui; lui parler; il comprend; il
+est de bon goût et élégant; et véritable ami; on a du plaisir à se
+rencontrer avec lui; la prochaine fois, je lui dirai les raisons
+toutes de ma tenue; c'est dommage que je ne lui aie pas davantage
+expliqué mon après-midi; peut-être eût-il deviné tout le charme inclus
+en mon amour; mais il est si fermé à ces choses; avoir, par fois,
+quelques heures de bonne intimité, causer, dire et faire des riens,
+embrasser ses minces mains, et, aux jours de licence, ses yeux; hélas,
+hélas, ses mains et ses yeux; ses mains, ses yeux, ses lèvres. Hélas,
+quand donc, oh, quand aimerait-elle? quand se donnerait-elle? et quand
+ses lèvres? Deux mois, il y a deux mois; non, c'était à la fin, eh
+non, à la moitié de février; et voilà deux mois depuis notre premier,
+notre unique embrassement; hélas, et si anciennement. Point heureuse
+elle n'est. On allume les candélabres de gaz dans l'avenue; c'est que
+le soir croît. Comment sera-telle, au retour? en le long cachemire
+bleu, sans doute, avec pendante la longue tresse de ses cheveux; elle
+était, cette fois, ingénue, une fillette; ou la caressante fille aux
+velours chauds, elle était blanche alors, blanche pallidement, d'une
+pâle blancheur de séductrice; et ce fut vous encore, mon amie,
+rieuse follement, égayeuse des soirs; elle était de noir vêtue, et
+si drôlement majestueuse; c'est les variées formes dont elle est
+manifeste; le jour où fraîche, et les cheveux plats, rosée, elle
+sortait du bain; elle, la même; la même, la pitoyable idéalement
+apparue, une nuit, dans les pitiés qui transfigurent. Je devrais
+davantage l'aider; ma mère me donnera bien à Pâques quelque argent;
+tout s'arrangera. Le coin de la rue des Petits-champs; le café,
+éclairé déjà; mais les boutiques toutes sont éclairées dans l'avenue;
+comme vite le soir arrive! «Café Oriental... restaurant». De l'autre
+côté, le bouillon Duval; pour économiser, si j'allais là? économiser
+me serait utile; le café est vraiment mieux, et la différence des prix
+n'est guère; on est aussi bien au bouillon, moins à l'aise, mais
+aussi bien; tant pis, je m'offre le luxe du café. À l'intérieur, les
+lumières, le reflet des rouges et des dorés; la rue plus sombre; sur
+les glaces une buée. «Dîners à trois francs... bock, trente centimes».
+Jamais Léa ne voudrait dîner là. Entrons. Un peu il faut relever les
+pointes de mes moustaches, ainsi.
+
+ * * * * *
+
+Illuminé, rouge, doré, le café; les glaces étincelantes; un garçon au
+tablier blanc; les colonnes chargées de chapeaux et de par-dessus. Y
+a-t-il ici quelqu'un connu? Ces gens me regardent entrer; un monsieur
+maigre, aux favoris longs, quelle gravité! Les tables sont pleines;
+où m'installerai-je? là-bas un vide; justement ma place habituelle; on
+peut avoir une place habituelle; Léa n'aurait pas de quoi se moquer.
+
+--«Si monsieur...»
+
+Le garçon. La table. Mon chapeau au porte-manteau, retirons nos gants.
+Il faut les jeter négligemment sur la table, à côté de l'assiette;
+plutôt dans la poche du par-dessus; non, sur la table; ces petites
+choses sont de la tenue générale. Mon par-dessus au porte-manteau;
+je m'assieds; ouf; j'étais las. Je mettrai dans la poche de mon
+par-dessus mes gants. Illuminé, doré, rouge, avec les glaces, cet
+étincellement; quoi? le café; le café où je suis. Ah, j'étais las. Le
+garçon:
+
+--«Potage bisque, Saint-Germain, consommé...»
+
+--«Consommé.»
+
+--«Ensuite, monsieur prendra...»
+
+--«Montrez-moi la carte.»
+
+--«Vin blanc, vin rouge...»
+
+--«Rouge.»
+
+La carte. Poissons, sole... Bien, une sole. Entrées, côte de
+pré-salé... non. Poulet... soit.
+
+--«Une sole; du poulet; avec du cresson.»
+
+--«Sole; poulet cresson.»
+
+Ainsi je vais dîner; rien là de déplaisant. Voilà une assez jolie
+femme; ni brune, ni blonde; ma foi, air choisi, elle doit être grande;
+c'est la femme de cet homme chauve qui me tourne le dos; sa maîtresse
+plutôt; elle n'a pas trop les façons d'une femme légitime; assez
+jolie, certes. Si elle pouvait regarder par ici; elle est presque en
+face de moi; comment faire? À quoi bon? Elle m'a vu. Elle est jolie;
+et ce monsieur paraît stupide; malheureusement je ne vois de lui que
+le dos; je voudrais connaître sa figure; il est un avoué, un notaire
+de province; suis-je bête! Et le consommé? La glace devant moi
+reflète le cadre doré; le cadre doré qui, donc, est derrière moi; ces
+enluminures sont vermillonnées; les feux de teintes écarlates; c'est
+le gaz tout jaune clair qui allume les murs; jaunes aussi du gaz, les
+nappes blanches, les glaces, les brilleries des verreries. Commodément
+on est; confortablement. Voici le consommé, le consommé fumant;
+attention à ce que le garçon ne m'en éclabousse rien. Non; mangeons.
+Ce bouillon est trop chaud; essayons encore. Pas mauvais. J'ai déjeuné
+un peu tard, et je n'ai guère de faim; il faut pourtant dîner. Fini,
+le potage. De nouveau cette femme a regardé par ici; elle a des yeux
+expressifs et le monsieur paraît terne; ce serait extraordinaire
+que je fisse connaissance avec elle; pourquoi pas? il y a des
+circonstances si bizarres; en d'abord la considérant longtemps, je
+puis commencer quelque chose; ils sont au rôti; bah, j'aurai, si je
+veux, achevé en même temps qu'eux; où est le garçon, qu'il se hâte;
+jamais on n'achève dans ces restaurants; si je pouvais m'arranger à
+dîner chez moi; peut-être que mon concierge me ferait faire quelque
+cuisine à peu de frais chaque jour. Ce serait mauvais. Je suis
+ridicule; ce serait ennuyeux; les jours où je ne puis rentrer,
+qu'adviendrait-il? au moins dans un restaurant on ne s'ennuie pas. Et
+le garçon, que fait-il? Il arrive; il apporte la sole. C'est étrange
+comme divers de ces poissons ont des dimensions diverses; cette sole
+est bonne à quatre bouchées; d'autres sont qu'on sert à dix personnes;
+la sauce y est pour quelque chose, c'est vrai. Entamons celle-ci. Une
+sauce aux moules et aux crevettes serait fameusement meilleure.
+Ah, notre pêche de crevettes là-bas; la piteuse pêche, et quel
+éreintement, et les jambes mouillées; j'avais pourtant mes gros
+souliers jaunes de la place de la Bourse. On n'a jamais fait
+d'éplucher un poisson; je n'avance pas. Je dois cent francs, et plus,
+à mon bottier. Il faudrait tâcher à apprendre les affaires de Bourse;
+ce serait pratique; je n'ai jamais compris ce qu'était jouer à la
+baisse; quel gain possible, sur des valeurs en baisse? supposons que
+j'aie cent mille francs de Panama, et qu'il baisse; alors je vends;
+oui; eh bien? je rachèterai donc à la prochaine hausse; non; je
+vendrai. Ce gros avoué qui mange, me devrait enseigner. Il n'est
+peut-être point avoué ni notaire. Ah, ces arrêtes; rien n'est à manger
+de cette sole; elle est savoureuse pourtant; laissons ces débris.
+Sur le banc, contre le dossier, je me renverse; encore des gens qui
+entrent; tous hommes; un qui semble embarrassé; l'étonnant par-dessus
+clair; depuis beaucoup de saisons on n'en porte plus de tel. J'ai
+laissé un appétissant petit morceau de sole; bah, je ne vais pas, le
+prenant, me rendre ridicule. Excellent serait ce petit morceau,
+blanc, avec les raies qu'ont marquées les arrêtes. Tant pis; je ne le
+mangerai pas; de ma serviette je m'essuie les doigts; un peu rude, ma
+serviette; neuve peut-être. La femme de l'avoué vient de se tourner;
+on dirait qu'elle m'a fait un signe; elle a des yeux superbes; comment
+ferais-je pour lui parler? Elle ne regarde plus. Écrirais-je un
+billet; c'est m'exposer à une déconvenue; pourtant elle annonce une
+facile connivence; je lui montrerais le billet; si elle le voulait
+prendre, elle s'arrangerait à le prendre; je puis en tout cas faire le
+billet. Et après? je dois rentrer, m'habiller, être au théâtre avant
+neuf heures; c'est insupportable, toutes ces histoires.
+
+--«Monsieur a fini...»
+
+--«Oui. Apportez-moi le poulet.»
+
+--«Monsieur...»
+
+Un peu de vin. Vide est la banquette en face; entre la banquette et
+la glace, une maroquinerie. Il faut, en tout cas, que j'essaie l'effet
+d'un billet. Mon porte-cartes; une carte avec mon adresse, cela
+est plus convenable; mon porte-crayon; très bien; Quoi écrire? Un
+rendez-vous à demain. Je dois indiquer plusieurs rendez-vous. Si
+l'avoué savait à quoi je m'occupe, l'honnête avoué. J'écris: «Demain,
+à deux heures, au salon de lecture du magasin du Louvre...» Le Louvre,
+le Louvre, pas très high-life, mais encore le plus commode; et puis
+où ailleurs? Le Louvre, allons. À deux heures. Il faut un assez long
+délai; au moins depuis deux heures jusqu'à trois; c'est cela; je
+change «à» en «depuis» et je vais ajouter «jusqu'à trois.» Ensuite
+«je... je vous attendrai...» non «j'attendrai»; soit; voyons. «Demain,
+depuis deux heures, au salon de lecture du magasin du Louvre, jusqu'à
+trois, j'att.....» Ça ne va pas du tout; comment mettre? Je ne sais.
+Si; à deux heures, au salon... et coetera... jusqu'à trois heures
+j'attendrai... Mettons jusqu'à quatre heures; oui; j'emporterai
+un livre; justement le roman de chose, le journaliste; je ne sais
+pourquoi je l'ai acheté l'autre soir; mais, puisque je l'ai acheté, je
+verrai ce que c'est; je m'installerai et j'attendrai tranquillement;
+il y a quelques fois des courants d'air; rarement; non, il n'y a pas
+de courants d'air. Et cette carte que je n'écris pas; continuons.
+«J'attendrai jusqu'à...» mais il faut remettre «à» au lieu de
+«depuis»; «demain, à deux heures...» Ma carte va être chargée de
+ratures, dégoûtante, illisible: c'est absurde; je vais m'enrhumer
+dans cet odieux cabinet de lecture plein de courants d'air; et d'abord
+cette femme ne prendra pas mon billet. Je le déchire; en deux, la
+carte; encore en deux, cela fait quatre morceaux; encore en deux, cela
+fait huit; encore en deux; là, encore; plus moyen. Eh bien, je ne puis
+pas jeter ces morceaux à terre; on les retrouverait; il faut un peu
+les mâcher. Pouah, c'est dégoûtant. À terre; ainsi, certes, on ne
+lira pas. Cette femme rit; elle n'a cependant pas, tout à l'heure, une
+seule fois regardé; elle regarde maintenant; elle rit; elle parle au
+monsieur; la jolie, jolie, jolie fille. Ce papier mâché est horrible;
+buvons un peu; l'affreux goût diminue. Voyons le menu; petits-pois,
+asperges; non; glace, glace au café; soit; j'ai si peu d'appétit.
+Desserts, fromages, meringues, pommes. Le garçon sert le poulet; bonne
+mine, le poulet.
+
+--«Vous me donnerez, garçon, une glace au café; ensuite, vous avez du
+fromage, du camembert?»
+
+--«Oui, monsieur.»
+
+--«Du camembert alors.»
+
+Au poulet; c'est une aile; pas trop dure aujourd'hui; du pain; ce
+poulet est mangeable; on peut dîner ici; la prochaine fois qu'avec
+Léa je dînerai chez elle, je commanderai le dîner rue
+Croix-des-petits-champs; c'est moins cher que dans les bons
+restaurants, et c'est meilleur. Ici, seulement, le vin n'est pas
+remarquable; il faut aller dans les grands restaurants pour avoir du
+vin. Le vin, le jeu,--le vin, le jeu, les belles,--voilà, voilà...
+Quel rapport est entre le vin et le jeu, entre le jeu et les belles?
+je veux bien que des gens aient besoin de se monter pour faire
+l'amour; mais le jeu? Ce poulet était remarquable, le cresson
+admirable. Ah, la tranquillité du dîner presque achevé. Mais le jeu...
+le vin, le jeu,--le vin, le jeu, les belles... Les belles, chères
+à Scribe. Ce n'est pas du Châlet, mais de Robert-le-Diable. Allons,
+c'est de Scribe encore. Et toujours la même triple passion... Vive le
+vin, l'amour et le tabac... Il y a encore le tabac; ça, j'admets...
+Voilà, voilà, le refrain du bivouac... Faut-il prononcer taba-c et
+bivoua-c, ou taba et bivoua? Mendès, boulevard des Capucines, disait
+dom-p-ter; il faut dom-ter. L'amour et le taba-c... le refrain
+du bivoua-c... L'avoué et sa femme s'en vont. C'est insensé...
+ridicule... grotesque... je les laisse partir...
+
+--«Garçon!»
+
+Je vais payer tout de suite et les rattrapper. Voilà qu'ils sortent.
+
+--«Garçon!»
+
+Le garçon n'est pas là; c'est écoeurant; je suis stupide; une occasion
+pareille; je n'en fais jamais d'autres; une femme miraculeuse. Elle
+n'a pas regardé par ici en se levant; parbleu, c'est naturel. Ils
+partent. Ç'aurait été magnifique; je l'aurais suivie; j'aurais su
+où elle allait; je serais bien arrivé à quelque chose. Quelle rue
+a-t-elle pu prendre? ils ont tourné à droite; elle a monté l'avenue
+de l'Opéra. Est-ce qu'il y a opéra? certes, aujourd'hui lundi. Il sera
+utile que j'y conduise bientôt ma petite Léa; elle en sera contente.
+
+--«Monsieur a appelé?»
+
+Le garçon; qu'est-ce qu'il veut? j'ai appelé? Assurément.
+
+--«Je suis un peu pressé... n'est-ce pas...»
+
+--«Très bien, monsieur.»
+
+Ce garçon à l'air de se moquer de moi. Je suis en effet bien sot. Et
+pourquoi m'occuper d'autres femmes? n'ai-je pas ma part? à quoi bon
+une autre? chercher, se fatiguer? Encore des gens qui sortent. Je
+resterai toute la soirée à dîner. La glace; bravo; goûtons; lentement;
+cela se déguste; cette fraîcheur; le parfum de café; sur la langue et
+le palais la fraîcheur parfumée; on ne peut guère avoir ces choses-là
+chez soi. Comme il doit être las, le bonhomme qui menait son fils voir
+manger les glaces de Tortoni. Tortoni; je n'y ai jamais mis un pied;
+n'être jamais entré chez Tortoni; ça vous manque; sur l'air de la
+Dame-blanche, ça vous manque,--ça vous manque... Cette glace est
+finie; tant pis. Le garçon a apporté le fromage sans que je l'observe.
+Il faut d'abord boire un peu d'eau. Dans douze ou quinze jours j'irai
+en province; s'il fait beau, ils seront, toute la famille, à leur
+maison de campagne du Quevilly; en avril le temps n'est pas assez
+chaud pour qu'on aille à la campagne. Je laisse ce fromage; je n'ai
+plus faim. Que c'est agaçant, toujours dîner au restaurant; personne
+ici à qui parler; personne à voir; pas une femme à regarder; depuis
+huit jours, pas une femme; un tas de messieurs quarts de chic; ils
+viennent ici par gueuserie; des décavés; puis des avoués de province
+qui se croient chez Bignon. Trois francs et dix sous de pourboire;
+et bonsoir. Je me lève; je revêts mon par-dessus; le garçon feint
+m'y aider; merci; mon chapeau; mes gants, là, dans ma poche; je pars.
+Voici une table où j'eusse été mieux, à droite, près la colonne; des
+gens qui boivent des bocks; les grandes portes, massives, en glaces;
+un garçon m'ouvre la porte; bonsoir; il fait froid; boutonnons mon
+par-dessus; c'est le contraste à la chaleur du dedans; le garçon
+referme la porte; «bock, trente centimes... dîners à trois francs».
+
+
+
+
+III
+
+
+La rue est sombre; il n'est pourtant que sept heures et demie; je vais
+rentrer chez moi; je serai aisément dès neuf heures aux Nouveautés.
+L'avenue est moins sombre que d'abord elle ne le semblait; le ciel est
+clair; sur les trottoirs une limpidité, la lumière des becs de gaz,
+des triples becs de gaz; peu de monde dehors; là-bas l'Opéra, le foyer
+tout enflammé de l'Opéra; je marche le côté droit de l'avenue, vers
+l'Opéra. J'oubliais mes gants; bah, je serai tout-à-l'heure à la
+maison; et maintenant on ne voit personne. Bientôt je serai à la
+maison; dans... d'ici l'Opéra, cinq minutes; la rue Auber, cinq
+minutes; autant, le boulevard Haussmann; encore cinq minutes; cela
+fait dix, quinze, vingt minutes; je m'habillerai; je pourrai partir
+à huit heures et demie, huit heures trente-cinq. Le temps est sec;
+agréable est marcher après dîner; à ce moment du soir, jamais beaucoup
+de gens dans l'avenue. Léa sort du théâtre à neuf heures, entre neuf
+heures et neuf heures un quart. Que ferons-nous? un tour en voiture;
+oui, nous irons par le boulevard aux Champs-élysées, jusqu'au
+Rond-point; plutôt jusqu'à l'Arc-de-triomphe, pour revenir chez elle
+par les boulevards extérieurs; le temps est si doux; elle me laissera
+bien prendre sa main; elle aura sans doute sa toilette de cachemire
+noir; j'aurai soin à ce que nous ne rentrions pas trop tard;
+certainement, elle me priera pour que je reste un peu; je verrai
+son fin sourire de frais démon; lente, elle fera sa toilette du
+soir;--asseyez-vous, dans le fauteuil, et soyez sage;--elle
+me parlera, dans un beau geste cérémonieux; je répondrai,
+semblablement,--oui, ma demoiselle; je m'assoirai dans le fauteuil; le
+bas fauteuil en velours bleu, à la bande large brodée; là elle s'est
+posée sur mes genoux, il y a quinze jours; et je m'assoirai dans le
+bas fauteuil, au près d'elle, en face de l'armoire-à-glace; elle sera
+debout, et mettra son chapeau sur la table de peluche; par des petits
+coups ajustant ses cheveux, à droite, à gauche, avec des pauses, se
+considérant, devant, derrière, par des petits coups, me regardant,
+riant, faisant des grimaces, gamine; quelle joie! ainsi dans sa robe
+noire et son corsage noir de cachemire; point grande; petite non
+plus, malgré qu'elle paraisse petite; non, ce n'est pas petite qu'elle
+paraît, mais jeune, tout jeune; et si potelée; ses larges hanches sous
+sa mince taille, bombées, mollement descendantes; sa fiérote poitrine,
+qui si bien dans les hauts moments palpite; et son visage d'enfant
+maligne; ses tout blonds cheveux et ses grands yeux; l'adorable, ma
+Léa. Ah, la chère pauvre, je veux l'aimer, et d'un dévot amour, comme
+il faut aimer, non comme les autres aiment, altièrement. Quand nous
+rentrerons, il sera dix heures au moins. Sept heures trente-cinq à
+l'horloge pneumatique. L'Opéra. La terrasse du café de la Paix est
+pleine; nul que je connaisse; l'Opéra; la rue Auber; la maison où
+demeure monsieur Vaudier; deux mois déjà que je n'ai dîné chez lui;
+peut-être voyage-t-il; est-il riche! ah, posséder pareille fortune;
+combien peut-il avoir? on m'a dit un million de rente; cela fait, en
+minimum, un capital d'une vingtaine de millions; presque cent mille
+francs par mois; non; un million divisé par douze, soit cent divisé
+par douze... zéro, reste... supposons quatre-vingt-seize, neuf cent
+soixante mille francs; quatre-vingt-seize divisé par douze donne huit,
+quatre-vingts; quatre-vingt mille francs par mois. Je voudrais que
+Léa eût un extraordinaire hôtel; la tendre fillette; si j'avais cette
+fortune; ce soir; supposons; subitement j'aurais hérité; c'est si
+amusant, arranger ainsi les choses; donc le notaire m'aurait remis les
+titres; j'aurais d'argent, or et billets, tout de suite, une centaine
+de mille francs; comme d'usage j'irais chez Léa; comme si rien
+n'était; je lui dirais tout-à-coup--voulez-vous nous en aller, Léa?
+partons les deux; je vous emmène; je t'enlève, tu m'enlèves... non,
+soyons sérieux; je lui dirais quelque chose comme--voulez-vous venir?
+Certainement elle serait étonnée; elle me dirait qu'elle ne peut
+pas;--pourquoi? elle me ferait comprendre qu'elle ne saurait tout
+quitter; très simplement, très naturellement, je lui répondrais--oh ne
+vous en préoccupez plus; j'ai eu quelque chance; je puis vous aider;
+si vous avez quelques dettes, quelques engagements, voulez-vous
+me permettre que je vous facilite votre départ... Cela est bien;
+voulez-vous me permettre que je vous facilite votre départ. Sur
+un meuble je mettrais dix mille francs; et--si davantage vous est
+nécessaire, vous me le direz... Dix mille francs; ou cinq mille
+seulement; non; pour commencer, vaut mieux dix mille; et puis, si
+facile ce me serait. Vingt mille? ce serait absurde; mais dix mille,
+c'est cela. Qu'elle serait stupéfaite, et contente.--Voulez-vous
+que nous partions? lui dirai-je.--Comment? partir?--Oui, laissez,
+abandonnez ceci; au centuple vous le retrouverez; les deux, de ceci
+oh sauvons-nous, partons, venons-nous en. Et je la prendrais dans mes
+bras; je baiserais ses cheveux; je l'emporterais; et tout bas, tout
+bas, elle voudrait bien; ce serait ainsi qu'en le Fortunio de Gautier,
+mais Fortunio met le feu aux rideaux, et parmi les flammes, enlève son
+amante nue; ayant un million de rentes, je pourrais le luxe d'être un
+peu fou. L'Éden-théâtre; les rampes de gaz; les lampes électriques;
+des marchands de programmes; un gamin ouvre la portière d'un fiacre;
+quel besoin a-t-on qu'un gamin ouvre la portière de votre fiacre?
+Là-bas les magasins du Printemps; sur le trottoir pas un chat;
+d'ordinaire sont ici des filles, insupportables à arrêter les gens;
+pas une ce soir; triste est la rue. Revenons à la question; je veux
+m'amuser à songer comment j'arrangerais les choses si je devenais
+riche; oui; arrangeons cela, tout en marchant. Donc, je serais devenu
+riche; mais comment? à quoi bon l'enquérir? simplement, la chose
+serait. Je disais donc que je serais devenu riche; j'aurais ce soir
+ma fortune, et beaucoup d'argent dans ma poche. Je ne souhaite pas
+le grand train de maison; j'aurais un appartement de garçon et
+installerais dans un hôtel Léa; volontiers je garderais mon quatrième
+de la rue du Général-Foy; une chose en ce genre, mais mieux; avoir le
+train chez soi d'un garçon d'une trentaine de mille francs de rentes
+et chez sa maîtresse dépenser son million annuel; je me voudrais
+un petit rez-de-chaussée; dans une maison quartier Monceau
+nécessairement; cinq ou six chambres; entrée par une porte cochère;
+puis deux marches; la porte; un vestibule; sur le devant, un petit
+salon, une salle-à-manger, un fumoir; derrière, la cuisine, les
+privés, un grand cabinet-de-toilette et la chambre-à-coucher; la
+chambre-à-coucher ouvrant sur une cour-jardin. Il faudrait que le
+vestibule ne fût pas minuscule; j'en ferais une sorte de serre; de la
+longueur de l'appartement il serait incommode; mieux il s'arrêterait à
+la hauteur de la salle-à-manger; ainsi entre le salon et la chambre
+un second vestibule séparé du premier par une porte, plutôt par une
+portière; et les demoiselles qui, bien cachées, fileraient derrière
+la portière! Comment meubler tout cela? nul luxe banal; à ma manière;
+j'ai toujours rêvé une chambre-à-coucher en blanc et sans meubles;
+au milieu, un lit carré; en cuivre, plutôt qu'en étoffe, le cuivre
+convenant au blanc; les murs tendus d'étoffes, satins, cachemires,
+soieries blanches; aussi le plafond; à terre, des peaux blanches;
+d'ours blanc, parbleu; et, surtout, pas de meubles; les armoires dans
+le cabinet-de-toilette; ici rien que des divans... Voilà que je ne
+sais plus maintenant où je suis ni ce que je fais; ah, bientôt
+le boulevard Haussmann. À gauche, la porte du salon; à droite, la
+fenêtre; en avant, la porte du cabinet-de-toilette; en face, le lit;
+la cheminée? en avant, au lieu de la porte du cabinet-de-toilette; et
+cette porte? poussée vers le coin; ou pas de cheminée; ou la cheminée
+dans le coin; là, dans le coin, au milieu du plafond encore, une
+veilleuse en albâtre, un peu comme dans la chambre de Léa. Le cabinet
+évidemment en marbre. Faudrait-il que le vestibule fût en marbre?
+Tout au long du mur, des arbustes. Comment éclairer ce vestibule? un
+vasistas n'est pas propre. Et puis, je voudrais la maison devant une
+rue tranquille. Serait parfait, devant la maison, un ou deux mètres de
+jardin, sur la rue; un petit mur avec une grille; une grille nue; le
+jardinet; quelques lilas seulement, quelques feuillages, je ne sais
+quoi; quelle largeur? un mètre ou un mètre et demi; je suis fou; deux
+ou trois mètres. Cela dépend si de l'appartement une porte ouvrira
+sur le jardin; peu utile; mais non gênant, pourvu que ce soit de la
+salle-à-manger; à l'occasion, agréable; alors, trois ou quatre mètres
+de jardin. Voyons; trois mètres, donc trois grands pas; un, deux,
+trois; oui, c'est cela. Quand je voudrais dîner à la maison, mon
+domestique l'organiserait avec quelque Chevet; vivre en un mode
+ordinaire est précieux; d'ailleurs, je demeurerais ordinairement
+avec Léa; de temps en temps, je l'emmènerais dans mon petit
+rez-de-chaussée; une escapade; si gentiment, là, nous nous aimerions,
+dans notre chambre blanche, parmi les peaux d'ours blancs. Ce soir,
+nous nous serions enfuis ensemble; dans deux heures j'arriverais chez
+elle; j'aurais en poche mes vingt-cinq mille francs; comme d'usage
+j'arriverais. Mais ce n'est pas chez elle, c'est à son théâtre que je
+vais; ça ne fait rien...
+
+--«Bonsoir, monsieur.»
+
+Quoi? Une fille. Si je fais le semblant de la regarder, elle m'arrête.
+
+--«Monsieur...»
+
+Une averse de patchouli; Dieu! passons vite. Ah, Léa, Léa, ma belle,
+bonne, belle petite Léa; comme tu serais heureuse et comme ce serait
+fini, les jours mauvais, et comme nous nous aimerions! lorsque je te
+dirais que je suis, pour toi, devenu riche, et quand ensemble nous
+nous enfuirions, ce soir. Où irions-nous? chez moi d'abord, et demain
+nous partirions en voyage; la journée de demain à nous équiper;
+le départ peut-être après-demain seulement; jusque là, chez moi,
+ensemble; et ainsi, donc, ce soir, vers neuf heures tout, communement,
+au théâtre j'arriverais; je l'attends; elle sort; je la salue; elle
+s'approche; je lui dis--bonsoir, ma demoiselle... À gauche, dans la
+rue latérale, ce jeune homme, grand, maigre, au court par-dessus
+noir, au chapeau haut? C'est Paul Hénart. Il vient vers ici. Ah,
+Paul Hénart; toujours correct; et toujours sa canne de fin jonc; il
+m'aperçoit, me fait signe...
+
+--«Bonjour.»
+
+--«Bonjour. Vous rentrez chez vous?»
+
+--«Oui. Vous vous portez bien?... Vous allez vers ce côté?»
+
+--«Oui; je vous accompagnerai jusqu'à Saint-Augustin.»
+
+--«Très bien. Et quoi de nouveau?»
+
+--«Rien, rien encore.»
+
+Je me réjouis de le revoir; un très vieil, très honnête, très cordial
+ami; très convenable; gentleman; j'aurais en lui de la confiance; très
+honnête; très cordial. Nous marchons au long du boulevard. Il est bien
+de sa personne, sans affectations. Où allait-il? Je le lui demande.
+
+--«Vous n'allez point par ce chemin chez vous?»
+
+--«Non; je vais rue de Courcelles.»
+
+Mais, c'est sa vieille histoire de mariage; encore cela dure?
+
+--«Rue de Courcelles? Vous allez chez cette dame, dont la
+demoiselle...»
+
+--«Justement.»
+
+--«Vous m'en avez vaguement parlé; il y a un temps indéfini; où en
+êtes-vous?»
+
+--«Je vais bientôt me marier.»
+
+--«Vraiment?»
+
+--«Vraiment. Cela vous étonne?»
+
+--«Non.»
+
+Se marier; épouser une femme aimée; pouvoir épouser une femme
+qu'on aime; l'avoir. On trouverait donc ces choses, se marier, être
+ensemble, avoir sa femme...
+
+--«Non» dis-je «cela ne m'étonne pas... Mais comment la chose
+s'est-elle fait si vite?»
+
+Il va se marier. Quel garçon avec son amour, son mariage, ces
+histoires qui n'arrivent qu'à lui!
+
+--«Que voulez-vous que je vous dise?» me répond-il. «J'aime une jeune
+fille qui m'aime et je vais l'épouser.»
+
+--«Et vous êtes heureux.»
+
+--«Heureux.»
+
+--«Vous avez de la chance.»
+
+--«Je me suis rencontré à une femme digne et capable d'amour.»
+
+Il semble se croire seul aimé et qui aime. Je me rappelle pourtant...
+
+--«Mon cher Hénart, si je me rappelle bien deux ou trois mots que vous
+m'en avez dits, c'est tout par hasard que vous l'avez connue, cette
+jeune fille.»
+
+--«Tout par hasard, certes; je l'ai vue pour la première fois, un
+jour, dans un jardin, avec deux autres jeunes filles; je passais, un
+peu flânant; elle était là, si fraîche, si simple: il y a plus de
+six mois déjà; j'ai su où elle demeurait, puis son nom, ce qu'elle
+était... Voilà.»
+
+Voilà; il l'avoue; dans un jardin; trois jeunes filles; je me suis
+assis en face d'elles; j'ai tiré mon lorgnon; je l'ai suivie; voilà.
+
+--«Et quand un mathématicien se sent une fois amoureux, tout est
+perdu. Vous lui avez parlé?»
+
+--«Pas tout de suite. Elle m'avait remarqué; elle me l'a dit plus
+tard. Je sus qu'elle demeurait avec sa mère. Vous devinez le reste.»
+
+--«Oui. Vous lui avez remis des billets.»
+
+--«Non. J'ai enfin eu l'ami d'un ami qui m'a mis en relation avec ces
+dames.»
+
+Du proxénétisme.
+
+--«Et vous êtes content?»
+
+--«J'ai connu une fille au coeur profond; non enfantine, non folle;
+une sérieuse fille, à l'âme sûre, de peu de paroles, aux regards
+constants, une véridique femme. J'allai chez sa mère; sa mère, ah,
+si bonne; elle comprit, et elle eut confiance, la chère, brave et
+admirable maman. Une histoire, n'est-ce pas, de madame de Ségur. La
+maman use ses soirées à tricoter, comme au vieil âge; elle joue aussi
+du piano; Élise et moi, nous bavardons...»
+
+Quelle candeur.
+
+--«Et cela dure depuis six mois?»
+
+--«Depuis cinq à six mois. Un soir, nous nous sommes promis que nous
+nous marierions; elle était toute en blanc, assise dans un fauteuil;
+moi près elle, sur une petite chaise; c'était dans un coin de
+leur salon; la maman souvent s'obstine à déchiffrer des morceaux
+difficiles; du Iansen par exemple; Élise me dit, absolument immobile,
+très bas, avec l'air de ne pas remuer ses lèvres, et comme si quelque
+autre divine et qui eût été elle, eût parlé, elle me dit--le premier
+soir où vous êtes ici venu, j'aurais si j'avais osé dit Oui... et elle
+me dit--mon ami, je serai votre femme... Elle m'a dit ces mots, cela.
+Vous voyez la scène? Alors la maman s'est tournée; elle nous regarda
+et elle s'écria--eh bien, mes enfants, nous vous marierons; ne vous
+gênez pas... Ah, ah, ah... et elle se mit à rire, d'un rire si gai, si
+franc; et... et coetera, et coetera.»
+
+C'est la moralité de l'histoire.
+
+--«Très bien, très bien, mon cher Hénart. C'est très gentil de vous,
+me conter ces choses. Et vous allez vous marier?»
+
+--«Cet été, je l'espère.»
+
+--«A-t-elle un peu de fortune?»
+
+--«La maman a de quoi vivre décemment; moi, depuis que je suis à la
+Compagnie-du-nord, je gagne quelque argent.»
+
+--«Très bien, très bien. Elle a vingt ans, ne disiez-vous pas, vous
+vingt-sept?»
+
+--«J'ai en elle» il me parle à voix très basse «en elle j'ai l'honneur
+et la raison de ma vie; je vais être son mari; et je vis une joie
+certaine, infinie, ainsi qu'une entrée dans le ciel.»
+
+Une joie certaine; infinie; le ciel; son mari; une femme; une joie
+infinie. Nous marchons, Paul et moi, dans les rues. En face de nous,
+le boulevard Malesherbes; les arbres; les lumières; les rues désertes;
+une pâle brise. Je voudrais être là-bas, à la campagne, chez mon père,
+dans les champs nocturnes seul, seul, oh seul à marcher; si bon il
+fait, la nuit, parmi les seules campagnes, à aller, un bâton à la
+main, tout droit, rêvant des choses possibles, en le silence, dans les
+grandes seules campagnes, sur les profondes routes, si bon il fait, si
+bon... Nous marchons, Paul et moi, à côté.
+
+--«Vous êtes heureux, mon cher Hénart.»
+
+--«Je vous souhaite quelque chose telle; je vais, tout-à-l'heure,
+revoir ma bonne future femme; elle m'attend sans en avoir l'air; sa
+maman se moquerait d'elle. Mais nous voici à Saint-Augustin. Vous
+remontez l'avenue Portalis?»
+
+--«Oui; il faut que je rentre.»
+
+--«Vous n'avez rien dans le coeur? je parie, au contraire...»
+
+--«Oh, des bêtises. Bonsoir, Paul.»
+
+--«Bonsoir.»
+
+--«Vous viendrez me voir?»
+
+--«Un matin, j'irai vous éveiller, si ce n'est indiscret.»
+
+--«Ne le craignez pas, mon ami.»
+
+--«Bonsoir.»
+
+--«Bonsoir.»
+
+Nous nous quittons. Il va là-bas. Oh lui! Est-ce, n'est-ce pas un
+heureux? il connaît un entier amour, un mutuel amour. Il s'imagine que
+je cours les filles. Un mutuel amour, total. Ah, il se croit, donc il
+est heureux; heureux comme nul ne le fut peut-être; le seul serait-il
+qui eût tenté ce qu'est l'amour. Certes, il le croit. Et pourtant!
+c'est extraordinaire, croire de telles choses; et sur quelles raisons!
+Rue de Courcelles; Élise; la maman; et qui, mon Dieu! une demoiselle
+à qui, un beau jour, il s'est rencontré par hasard; qui fréquente avec
+deux amies dans un jardin; qu'il a suivie; qui a reçu ses billets;
+chez qui, pendant six mois, il s'est fait bien candide; et qui tout
+de suite lui aurait dit oui, s'il avait osé. Et la maman; une petite
+rentière; une veuve assurément; une veuve d'officier; la maman qui
+feint déchiffrer du Iansen; la romance de l'éternel amour; je serai
+votre femme; pourquoi pas tout de suite dans la chambre; qu'est-ce
+alors qu'il eût dit, notre ingénieur? Ah, ah, ah; elles ont joué
+serré. Et lui qui va s'imaginer, qui s'imagine, qui peut s'imaginer
+qu'il aime; qui ne s'aperçoit pas sa dupe; qui ne devinerait pas qu'en
+deux mois ce caprice lui sera passé; et qui épouse. Les vrais
+amours ne vont pas ainsi, ainsi ne s'instituent-ils pas, ainsi ne
+naissent-ils pas, et ce n'est pas, un coeur pris, au parc Monceau, un
+jour qu'on flâne, et quand on suit les petites modistes et les filles
+de veuve, pour jouer, devant trois beautés, les Paris... La porte de
+ma maison; me voici arrivé... L'amour pour de bon? farceur! l'amour
+pour de bon? moi, moi, moi, sacrebleu.
+
+(_à suivre_)
+
+ ÉDOUARD DUJARDIN
+
+
+
+
+LES LAURIERS SONT COUPÉS[1]
+
+[Note 1: Voir _la Revue Indépendante_, 7.]
+
+
+
+
+IV
+
+
+--«Monsieur.»
+
+On m'appelle; le concierge; il tient une lettre.
+
+--«La femme-de-chambre qui est venue déjà plusieurs fois a apporté
+cette lettre pour monsieur, il y a un quart d'heure. Elle a dit que
+c'était pressé.»
+
+Sans doute une lettre de Léa.
+
+--«Donnez... Merci.»
+
+Oui, une lettre de Léa; vite.
+
+«Mon cher ami, n'allez pas ce soir me chercher au théâtre. Venez
+directement à la maison vers dix heures. Je vous attendrai. Léa.»
+
+Insupportable; toujours des changements; on ne sait jamais ce
+qu'on fera; on s'arrange pour ceci, et c'est cela; la même comédie
+éternellement; pourquoi ne veut-elle pas que je l'aille chercher au
+théâtre? pour qu'on ne la voie pas avec moi? quelque nouveau venu sans
+doute? Peut-être aussi qu'elle eût été en retard; peut-être a-t-elle
+un motif. Le troisième étage ou seulement le second?... le bec de gaz;
+c'est le second étage. Cette fille est désespérante; heureux encore
+que j'aie été averti; envoyer sa femme-de-chambre à sept heures;
+je pouvais ne plus rentrer; c'est absurde; si je n'avais pas eu son
+billet et si elle m'avait vu au théâtre, elle m'aurait fait une scène
+effroyable; non, elle va craindre ma présence et elle sortira par une
+autre porte; il y a vingt-cinq portes à ces théâtres; et quelle figure
+aurais-je jouée là-bas; elle savait, certes, qu'auparavant je
+devais passer chez moi; enfin... Ma porte; ouvrons; l'obscurité; les
+allumettes sont à leur place; je frotte... attention... la porte du
+salon; j'entre; la cheminée; le bougeoir y est; j'allume la bougie; au
+cendrier l'allumette; tout est à sa place; la table; pas de lettres;
+si; une carte de visite; cornée; qui est venu?--Jules de Rivare... Ah,
+quel dommage; ce vieil ami; nous étions à côté l'un de l'autre dans
+l'étude de philosophie; était-il sage! Il est venu aujourdhui; le
+concierge ne me dit rien; ce cher de Rivare séjourne donc à Paris;
+avec sa moustache noire et son air d'officier de cavalerie; un aussi
+qui a de la tenue; il reviendra; est-il étourdi de ne pas me dire où
+il loge; ah, derrière sa carte, je ne pensais pas à regarder, il y
+a un mot... «Je t'attends pour déjeuner demain; rendez-vous, onze
+heures, hôtel Byron, rue Laffitte.» J'irai, j'irai. Et mon cours de
+droit à deux heures? si je n'ai pas le temps d'y aller, je n'y
+irai pas. Il doit être riche, ce vieux de Rivare; ces noblesses de
+province; hm; qui sait? Demain, à onze heures, rue Laffitte. Pour le
+moment, il faut que je m'habille pour aller chez Léa; j'ai plus d'une
+heure et demie, tout le temps de me disposer. Sur une chaise, mon
+par-dessus et mon chapeau. J'entre dans ma chambre; les deux bougeoirs
+en cigognes à doubles branches; allumons; voilà... Qu'est-ce que je
+vais faire? La chambre; le blanc du lit dans le bambou, à gauche, là,
+à gauche de moi; et la tenture d'ancienne tapisserie au-dessus du lit,
+les dessins rouges, vagues, estompés, bleus violacés, atténués, un
+nuancement noirâtre de rouge noir et de bleu noir, une usure de
+tons; au cabinet-de-toilette est nécessaire un paillasson neuf; j'en
+choisirai un au Bon-marché; avenue de l'Opéra ce vaut autant et ce
+m'accomode mieux. Je vais faire ma toilette. À quoi bon? je ne dois
+pas rester chez Léa, je dois revenir ici; qui sait pourtant ce qui
+peut arriver; qui sait comment se peuvent tourner les choses, ce
+que peut amener l'occasion. Ah, quand sera le jour de notre amour!
+N'importe; je ferai ma toilette; j'ai le temps, et plus que de
+nécessaire; en vingt minutes je serai chez elle; inutile que je me
+hâte; la température est très belle ce soir, tiède, douce; toute une
+joie qui s'annonce; dans la voiture nous causerons; pendant qu'en la
+voiture, les deux, par les rues ombrées, nous roulerons, sous le ciel
+clair, l'air tiède et doux, l'atmosphère joyeuse; le beau soir! Si
+j'ouvrais la fenêtre? oui; grande je l'ouvre; la nuit mi-obscure;
+nuit blanchie des premières étoiles; demies ombres indistinctes; nuit
+claire; derrière moi est la chambre, le reflet des bougies, l'air
+plus lourd des chambres, l'air moiteux des intérieurs pesants; je suis
+appuyé au balcon, incliné sur l'espace; je respire largement le
+soir; vaguement je regarde le beau dehors; le beau, l'ombré,
+le mélancolique, le gracieux lointain de l'air; la beauté des
+nocturnités; le ciel gris et noir en très confus bleutements; et les
+points des étoiles, comme des gouttes, qui trépident, les aquatiques
+étoiles; le blanchîment, en tout l'alentour, des grands cieux; là,
+les masses des arbres et, plus loin, les maisons, noires, avec des
+fenêtres illuminées; les toits, les toits noircis; en bas, mêlé, le
+jardin, et, mêlés, des murs, des choses; et les maisons noires aux
+fenêtres de lumière et aux fenêtres noires, et le ciel immensément,
+bleuté, blanc des premières étoiles; l'air tiède; nul vent; l'air
+chaud; des humeurs de mai naissant; un bien-être, chaudement, dans
+l'atmosphère caressante et nocturne, et nocturnement caressant; les
+masses des arbres en tas, là-bas, et la sphère du gris bleu ciel
+pointé de feux trépidants; l'ombre indistincte du jardin nocturne;
+l'air doux; oh, bon souffle printanier, bon souffle estival et
+nocturne. Léa, ma tendre chère, ma petite Léa, mon aimée, ma Léa, que
+bien les deux nous allons être, et que bien nous nous reverrons! les
+nocturnités ténébreuses indistinctent toutes les choses; oh mon amie
+au sourire et au rire léger, aux yeux qui rient, aux grands yeux,
+petite rieuse bouche, oui sourieuses lèvres; dans l'ombre gisent
+les confus jardins, sous le ciel clair, et la jolie tête blonde est
+d'elle, moqueuse, et petitement juvénile, fin nez, mignonne face, fins
+blonds cheveux, blanche fine peau, enfant qui sourit et me rit et me
+moque et nous nous chérissons; dans cette nuit, sur le balcon fuyant,
+sur l'indistinct des murs lointains, dans l'air tiède et nocturne,
+parmi l'alentour qui s'efface, tu es belle et tu es gracieuse;
+gracieuse divinement tu marches, en le bercement de tes hanches, et
+tu marches mollement, sur les tapis, au près de la table où sont des
+fleurs, en ton exquis jaune salon, au long des fleurs, sur le tapis
+moiré, tu marches, mollement, inclinant ta tête et à droite lentement
+et à gauche lentement, avec des sourires blancs, face éburine aux foux
+cheveux, souriante, lentement, ondulante, tu passes, tu passes, tu
+marches; flotte ta mince robe, le crêpe crémeux, l'ondoîment du crêpe
+où tombe un ruban de soie, le crêpe aux plis ceignant tes seins et les
+hanches et le puéril corps, et tu meux doucement tes lèvres, mon amie;
+moi je t'aime; l'ombre des grands feuillages monte au ciel, très haut,
+mienne, tu transparais de l'ombre claire; souriante, ingénue, bonne et
+charmante, je te veux; moi je t'aime purement; moi je ne veux d'elle
+que son amour, et son baiser je le veux en son amour; à genoux je
+suis, et j'adore; oh la triste des mauvais baisers, sois en moi
+rassurée, en moi sois heureuse, aie ta sécurité, lis mon amour pieux;
+et qu'elle respire la nuit instigatrice; on est aimé (et semblablement
+l'on aime) une fois en la vie, et par moi maintenant elle est aimée;
+alors que feras-tu, mon amour? oui, ceci, j'espérerai; et quand
+l'auras-tu? je l'aurai; quand elle se donnera, tard oh tard, et quand
+elle aura éprouvé mon coeur dévot, quand elle m'aura su son amant, et
+quand j'aurai refusé (oh le marchandage de sa chair) le sacrifice de
+sa chair, et quand long temps, absolument, je l'aurai respectée,
+et quand apparaîtra la différence de mon amour (je ne l'aurai pas
+touchée, je ne l'aurai pas demandée, pas voulue, pas souhaitée), et
+quand, ma future femme, de ma vénération je l'aurai exhaussée, quand
+aimée je l'aurai, et quand de tous trésors authentiques dotée, à moi,
+pure, elle régnera,--je l'aurai... Ah, je l'ai eue, je l'ai prise,
+je l'ai violée; oh obsédance; repentir... La nuit; l'obscurité des
+arbres; le rayonnement des étoiles croissantes; la bonne nuit; être
+ainsi, en l'atmosphère bonne, en la nuit, la nuit montante. Il me
+va pourtant falloir partir; oui; partir, n'être plus à ce balcon.
+Derrière moi est la chambre; je ne la vois pas, je sais qu'elle est;
+derrière, l'air plus lourd de la chambre; ici le très frais, le tiède
+du dehors; quitter la fenêtre, ah peine! rentrer, s'occuper à des
+choses, faire des choses, vouloir, s'efforcer, rompre cet apaisement.
+Je le dois. La nuit est calme; encore un instant ici; on serait si
+bien à demeurer; si belle à voir, la nuit; si douce à contempler,
+l'ombre; si caressante à caresser, de ses regards, l'ombre des formes
+d'arbres et des jardins en la nuit; ce serait si bon, rêver dans le
+farniente d'un soir, à une fenêtre, songer son amour, son aimée, et
+considérer un très calme de soir, rêver. Songer l'amour qu'on aurait
+saint, l'aimée qu'on aurait inviolée, dans un soir chaste; ce serait
+bon, rêver dans le confort calme du soir. Ici la nuit fraîche et
+noire; la nuit plus fraîche, plus noire; derrière, la chambre plus
+chaude, plus moite, avec les bougies limpides; le dehors est frais;
+l'intérieur est plus tiède, plus doux; le dehors est frais, presque
+froid; ces noirs à la fin sont tristes; est une angoisse à fouiller
+tant d'immobilités; ce ciel blafard, ces masses d'arbres, ces lueurs
+sont glaciales; presque lugubre, ce silence; j'ai une peur de cette
+grande nuit muette; le dedans est doux, tiède, moite, chaud, avec les
+tapis, les étoffes, les murs bien clos, le confort des choses molles;
+rentrons... je me redresse, je me retourne... les bougies sont
+allumées sur la cheminée; voici le lit blanc, moelleux, les tapis;
+je m'appuie sur la croisée ouverte; dehors, derrière moi, je sens
+la nuit; la nuit noire, froide, triste, lugubre; l'ombre où des
+apparences bougent, le silence où bruissent des sables; les longs
+arbres tassés en noir; les murs vides, et les fenêtres obscures
+d'inconnu et les fenêtres éclairées, inconnues; dans la blêmeur du
+ciel, ce trépidement des yeux pleurards des étoiles; le secret des
+ombres opâques, ténébreuses, mêlées en quelque chose formidable;
+ah, là, quelque chose ignorée, formidable... J'ai un frisson,
+précipitamment je me tourne, je saisis les croisées, je les pousse, je
+les ferme, précipitamment... Rien... La fenêtre est fermée... Et les
+rideaux? je les tire, voilà... La nuit est supprimée. Dans la clarté
+amie, ma chambre, la chambre de moi; en le chez-soi comme l'on est
+à l'aise! la chambre molle; hors la terreur des nuits désertes; le
+confort; la lumière. Je m'appuie au mur. On se sent tout assuré,
+tout content, tout dispos; la clarté blanche des bougies, blanchement
+dorée; le moelleux des tapis et des tentures; c'est un bien-être, un
+charme, un bonheur; je vais être heureusement pour m'arranger, ici,
+dans cet apaisement de la chambre étroite; brillant aux clartés, blanc
+luisant, couleur d'eau courante et de marbre, le cabinet-de-toilette;
+il faut que je m'habille; j'ai sur moi mon pantalon gris et ma
+jaquette noire; je puis aller ainsi chez Léa; certes, elle m'a vu
+souvent en ce costume; mais en tous mes costumes souvent elle m'a vu;
+cet habillement est convenable; une redingote? inutile; je ne verrai
+que Léa; je garde aussi ces bottines; aucun bouton ne manque? aucun;
+elles ne sont point salies; un coup de brosse suffira; mais il faut
+que je change la chemise; celle-ci, mise d'hier soir, est propre
+encore; les manches et le col sont blancs; c'est ennuyeux, changer;
+n'importe, il le faut; si, par un hasard, ce soir, chez Léa, qui
+sait?... ah, belle chère femme, si ce soir... Sacrebleu, sacrebleu,
+est-ce que je suis fou? habillons-nous, et prenons une autre chemise.
+Ma jaquette, là, sur le lit; mon gilet, aussi, sur le lit; maintenant,
+dans le cabinet-de-toilette; mon cabinet-de-toilette est vraiment très
+en ordre; le domestique est soigneux du ménage; dans la grande glace,
+au dessus de la toilette, se reflètent les bougies; les murs au ton
+de paille; la large cuvette blanche, pleine d'eau; l'eau transparente,
+perlée; quelques gouttes de musc, très peu; au porte-manteau la
+chemise; je suis bien heureux de n'avoir point de gilet en flanelle;
+cela est si ridicule; mon père voulait que j'en eusse; l'éponge; l'eau
+froide sur ma main; ah, la tête dans l'eau; quel saisissement; c'est
+un charme, la tête dans l'humide d'eau qui ruisselle, qui bruit, qui
+roule, et glisse et fuit, qui coule; les oreilles trempées d'eau et
+bourdonnantes, les yeux clos puis ouverts dans le vert de l'eau, la
+peau agacée et frémissante, une caresse, comme une volupté; oh, cet
+été, quelle joie d'aller à la mer; sans doute irons-nous à Yport;
+ma mère aime ce pays; la forêt, la falaise; ah, dans la cuvette
+se plonger; sur mon cou l'éponge jaillissante, sur ma poitrine la
+fraicheur, un très peu parfumée, de la bonne eau; ma serviette; ouf;
+je me suis fait raser à midi; cela suffit pour aujourdhui, si je
+me pouvais raser; on ne se rase jamais bien; garder ma barbe ne me
+conviendrait pas. Me voilà présentable; on doit toujours être sur ses
+gardes; je vais chez Léa ce soir; eh, eh; si j'y trouvais asile; ce
+serait amusant... Allons, allons... Où est ma brosse-à-cheveux? C'est
+étrange comme les demoiselles sans vertu peuvent supporter tant
+de gens; bah; et nous qui les admettons toutes. Mais je suis
+minutieusement net; bravo; vite, faut s'habiller; j'aurais froid; une
+chemise blanche; hâtons-nous; les boutons des manches, du col; ah,
+le linge frais! que je suis bête; dépêchons-nous; dans ma chambre; ma
+cravate; mes bretelles sont laides, je les ai affreusement choisies;
+mon gilet; dans la poche, ma montre; ma jaquette; j'oubliais brosser
+un peu mes bottines; tant pis; non, un simple coup de brosse;
+ma brosse-à-habits; ce n'est qu'un peu de poussière; une, deux;
+maintenant, ma jaquette; la cravate est à sa place; parfait; je suis
+prêt; je puis partir; mon mouchoir; mon porte-cartes; très bien;
+quelle heure est-il? huit heures et demie; je ne vais pas partir
+si tôt; alors asseyons-nous, là, dans le fauteuil; j'ai une heure
+à attendre; qu'on est tranquille ici! tout-à-fait tranquille et si
+enviablement; rien ne vaut, mon cher garçon, une bonne sieste, dans un
+bon fauteuil, après un quart d'heure de toilette et de bon barbotage
+dans l'eau fraîche.
+
+
+
+
+V
+
+
+Puisque je n'ai rien dont m'occuper, examinons un peu, mais
+sérieusement, ce que je dois faire ce soir chez Léa; évidemment,
+demeurer avec elle jusqu'à minuit ou une heure, puis m'en aller; le
+nécessaire est qu'elle comprenne la raison d'une telle conduite; ah,
+que c'est difficile à expliquer!... En cette chambre je suis mal;
+allons dans le salon; debout; les bougies sur le bureau; je n'ai qu'à
+me promener de long en large dans le salon, devant la cheminée, les
+deux fenêtres; tirons les rideaux; dans le salon, nonchalamment,
+de long en large. Que songé-je? C'est très ennuyeux, quand je veux
+réfléchir quelque chose, que je parte aussi tôt en des divagations. Il
+faut pourtant que je sache ce que je ferai ce soir; je ne puis laisser
+tout au hasard; mon devoir est d'exposer à Léa... D'abord m'est
+nécessaire l'occasion de partir spontanément; déjà, plusieurs fois,
+comme elle ne me disait pas que je reste, je semblais, m'en allant,
+être mis gentiment à la porte. Ce soir, elle consentira peut-être à ce
+que je reste; admettons qu'elle consente; alors je lui dirai que sans
+doute mieux nous vaut que je la quitte; pourquoi resterais-je, si
+elle ne m'aime pas assez pour me retenir de son plein gré? Ainsi lui
+répondrai-je. C'est difficile; je ne sais comment je réussirai; elle
+sera stupéfaite; elle me regardera de ses grands yeux exagérément
+ébahis et railleusement à demi; comme le jour où j'ai voulu la
+gronder; avec ses façons alertes d'aller, de venir, ses petits gestes
+tour-à-tour rapides et paresseux; le jour aussi où elle a jeté son
+chapeau dans la jardinière; son chapeau gris de perle; elle s'est mise
+à rire, à rire; la folle... Suis-je distrait! je n'arriverai jamais à
+fixer mon esprit sur un point; c'est à en désespérer. Si j'écrivais?
+L'inspiration est bonne; je vais faire un petit plan écrit de ce
+que je dois lui dire; cela sert au moins à déterminer les idées. Je
+m'assieds; le buvard, du papier, l'encrier, le porte-plume; la plume
+paraît suffisante; très bien. En face de moi, la tenture de soie
+chinoise; les fleurs vagues, blanches, des soieries chinoises, où
+surnage la lente cigogne au bec monté; la soie noire, très lisse,
+où le blanc des broderies; sur le buvard, du papier; c'est cela;
+écrivons... Que me disait-elle en sa récente lettre? je devrais
+d'abord relire cette lettre; j'ai là ses lettres; voyons. Dans le
+tiroir, le paquet de lettres, serré en un carton; voici l'entière
+correspondance, ses lettres et le brouillon des miennes. Son premier
+billet.
+
+«Monsieur,
+
+»Il m'est complètement impossible d'accepter ce soir votre aimable
+invitation. Si vous voulez la remettre à demain, je serai libre.
+
+»Je vous salue.»
+
+Cela est du soir où je pensais l'emmener souper; je l'avais été voir
+la veille pour la première fois; c'est quand, à minuit, j'ai été la
+demander chez le concierge du théâtre, qu'on m'a remis ce billet. Et
+le jour suivant? c'est le jour suivant que chez ce concierge elle m'a
+envoyé promener! Voici son second billet, de quinze jours plus tard.
+
+«Monsieur,
+
+»Je vous suis bien reconnaissante du service que vous avez eu la
+gracieuseté...................»
+
+J'étais retourné rue Stévens. Quand on a entrepris quelque chose, on
+répugne si fort à renoncer brusquement; j'avais fait des démarches,
+donné des pour-boire, écrit; je ne pouvais vraiment pas en demeurer
+là, tout abandonner, n'y plus penser. Louise, alors, était sa
+femme-de-chambre; que de louis j'ai dû lui donner, à cette grosse
+fille; pendant ces deux semaines d'absence de Léa, je n'ai plus vu,
+rue Stévens, qu'elle, l'excellente Louise. Et puis cette histoire;
+mademoiselle d'Arsay échouée en Champagne, je ne sais plus où, sans
+argent; le matin j'avais reçu de mon père mes six cents francs; ce fut
+instinctif; un désir d'étonner, d'éblouir, d'être admirable; une folie
+pourtant; donner ainsi trois francs; pour une femme deux fois aperçue
+et qui m'avait mis à la porte; un beau mouvement, certes, mais qui me
+liait. C'est alors qu'elle m'a écrit son second billet.
+
+«..... Je vous suis bien reconnaissante du service que vous avez eu
+la gracieuseté de me rendre. Si j'avais su plus tôt que vous
+étiez l'auteur de cette complaisance je vous aurais remercié de
+suite..........»
+
+Elle avait écrit «plus tôt» et a surchargé «de suite».
+
+«..... Mais je n'ai été informée de votre bonté que depuis peu de
+temps. Je m'empresse de vous dire que je serai de retour à Paris
+mercredi soir et que si vous voulez me faire l'amabilité de venir me
+voir jeudi dans l'après-midi vers les quatre heures, vous serez
+le bien venu. En attendant le plaisir de vous voir, je vous serre
+amicalement la main.
+
+Léa d'Arsay.»
+
+Ce carnet?... oui. J'avais eu l'idée d'écrire jour par jour, en
+résumé, la suite de mes relations avec cette femme; j'ai eu tort de ne
+pas persévérer; ce serait devenu intéressant; c'est déjà curieux, ce
+mémento de trois semaines; les semaines précisément d'après la rentrée
+de Léa à Paris; les trois premières semaines de notre liaison; en
+effet cela commence le jeudi lendemain de son retour.
+
+«_Jeudi 27 janvier_:--Quatre heures; je vais rue Stévens; Léa me
+reçoit; toilette blanche; elle me parle de ses ennuis, le terme
+non encore payé; j'offre lui apporter, à minuit, deux cents francs;
+convenu.
+
+»Minuit; elle revient du théâtre avec sa mère; me reçoit dans sa
+chambre; d'abord peu aimable; je donne les deux cents francs; elle
+ne me veut pas garder; indisposée; devient plus aimable; je reste un
+quart d'heure...»
+
+Véritablement, puisque j'avais commencé, je devais continuer; j'avais
+d'ailleurs sujet de croire que ce nouveau, ce dernier don triompherait
+de toutes difficultés; je ne pouvais guère agir autrement, ni perdre,
+par un refus, l'effet de mes munificences premières.
+
+«_Vendredi 28 janvier_:--J'envoie des lilas blancs.
+
+»_Samedi 29 janvier_:--Je crois l'apercevoir, dans une voiture, rue
+des Martyrs; j'arrive rue Stévens; Louise me dit qu'elle est allée
+dîner en ville; je promets que je viendrai le lendemain à une heure.
+
+»_Dimanche 30 janvier_:--Une heure, rue Stévens; Louise me dit qu'elle
+est allée à la campagne pour plusieurs jours; sa mère l'y a forcée;
+elle est tenue très durement; je me montre mécontent; j'annonce que
+je quitte Paris une semaine; je m'informe de la rente que faisait
+précédemment le consul; cinq cents francs par mois, plus la toilette
+et les cadeaux.
+
+»_31 janvier au 12 février_:--En Belgique.
+
+»_5 février_:--J'écris.
+
+»_9_:--Réponse.
+
+»_10_:--Seconde lettre de moi.................»
+
+J'ai les brouillons de mes deux lettres et sa réponse; voyons la
+lettre d'elle. Voici ma première lettre.
+
+«J'espérais ne pas m'en aller lundi sans avoir serré votre
+main.............................»
+
+Et cetera; ce n'est pas intéressant. Ah, sa réponse.
+
+«J'ai été très touchée de vos tendres paroles, Je les crois
+sincères!... Je vous ai semblé triste lors de votre dernière visite;
+en effet je le suis. Vous avez dû remarquer en moi un certain trouble.
+Je n'ai pas osé vous dire que je traverse en ce moment une crise des
+plus pénibles qui ne me laisse de trêve ni jour ni nuit. J'ai des
+obligations sérieuses à remplir et il me faudrait me sentir allégée
+de ce côté pour me retrouver moi-même et être à vous. Je n'ai
+malheureusement aucune indépendance personnelle et de lourdes charges
+à soutenir; alors même que mon coeur m'entraînerait vers le vôtre,
+je suis trop honnête femme pour vous dissimuler plus longtemps ma
+situation, ne connaissant pas la vôtre et ne sachant quels seraient
+les sacrifices que vous pourriez faire de suite pour me tirer de
+l'impasse si écrasante dans laquelle je me trouve. Après cet exposé
+voyez si vous pouvez être l'ami sur lequel je puisse absolument
+compter; ou considérez cet aveu comme non avenu en m'oubliant à
+toujours.
+
+»Léa d'Arsay.»
+
+Ma seconde lettre.
+
+«10 février 1887.
+
+«Ma chère amie,
+
+»Je vous assure que je vous sais gré de votre franchise.....»
+
+Je lui ai répondu que je pouvais l'aider, mais que j'étais un peu
+effrayé de ces embarras énormes... Ces deux miennes premières lettres
+étaient assez convenables et proprement écrites.
+
+«18 février.
+
+»Je regrette de ne pas me trouver chez moi..........»
+
+C'est sa troisième lettre. Mais auparavant il y a les choses que j'ai
+notées dans mon mémento.
+
+«_10_:--Seconde lettre de moi.........................»
+
+Oui; continuons.
+
+«_Dimanche 13 février_:--Je vais rue Stévens; Louise me dit que Léa
+est souffrante et couchée; histoire de la purgation refusée; à demain.
+
+»_Lundi 14 février_:--Une heure et demie, rue Stévens; Léa me reçoit;
+toilette bleu clair; je reste une heure; je l'interroge de ses
+embarras; j'offre dix louis pour le soir, si elle veut que je les
+lui apporte; elle accepte pour onze heures, sous la condition que je
+partirai à une heure, à cause de sa mère.
+
+»Le soir, onze heures; elle me reçoit dans la salle-à-manger; sa mère
+a invité des amies sans l'avertir; elle ne peut me garder; elle me
+supplie que je ne croie pas qu'il y est de sa faute, que je ne lui
+en veuille pas; une autre fois, elle le jure; elle est plus gentille
+qu'elle n'a encore été; je l'embrasse longuement; je la quitte après
+dix minutes; je lui laisse les dix louis promis: rendez-vous au
+mercredi.
+
+»_Mercredi 16 février_:--Rue Stévens, deux heures; elle allait sortir;
+elle me retient une demie heure; dans sa chambre; elle met son chapeau
+et son manteau; projet d'aller le lendemain ou l'après-lendemain dîner
+ensemble quelque part.
+
+»_Jeudi 17_:--Une heure, rue Stévens; je reste une heure et demie;
+je bois du café avec elle; le chanteur de la rue; nous dansons; ses
+jupons se démettent; elle sort pour les remettre; coup de sonnette;
+elle revient; elle me dit que c'est le charbonnier qui réclame de
+l'argent; petite explication; je veux bien l'aider mais je pose la
+condition; rendez-vous demain soir à neuf heures; elle me dit que si
+elle ne peut être sûre de moi, rien à faire.
+
+»_Vendredi 18_:--Neuf heures du soir; Louise est seule; Léa a dû
+dîner en ville; elle reviendra très tard, lettre pour
+moi........................................»
+
+Voyons cette lettre.
+
+«18 février.
+
+»Je regrette de ne pas me trouver chez moi ce soir. La situation
+dans laquelle je suis et que vous connaissez ne me laisse aucune
+indépendance; si j'avais pu compter sur ce que vous m'aviez promis,
+je serais restée; mais il me faut absolument sortir de ce mauvais pas
+tout de suite. Dois-je compter oui ou non sur votre bon vouloir? Si,
+comme je le pense, vous m'avez tenu parole, remettez à Louise ce que
+vous m'auriez remis à moi-même et dimanche à une heure je vous en
+remercierai.»
+
+Cette incompréhensible fille me manque parce qu'elle croit que je
+ne lui donnerai rien, et elle veut que je donne quelque chose à sa
+femme-de-chambre. Rangeons bien à leur place ces lettres.
+
+«_Vendredi 18_:--Neuf heures... Léa a dû dîner en ville... lettre pour
+moi......................»
+
+Celle-là.
+
+«... je refuse tout argent; supplications de Louise, promesses; Louise
+me prie que je pense au moins à elle; elle a sa fille en nourrice à
+Auteuil et elle attend ses gages pour payer la pension en retard;
+elle me conte que Léa est malheureuse. Je déclare nettement que Léa se
+moque de moi, que je ne donnerai plus un sou avant qu'elle n'ait tenu
+sa parole. Je pars en laissant vingt francs à Louise.»
+
+Et là s'arrêtent mes procès-verbaux; quel dommage; je n'ai que le
+commencement de l'histoire. Le lendemain, le samedi? le lendemain
+samedi Léa s'est décidée à m'accorder ses faveurs; un après-midi, je
+me rappelle, une belle journée de soleil; je lui ai donné les deux
+cents francs dont elle avait besoin; ce faisait une somme assez ronde
+pour un baiser; c'est le diable aussi, quand une fois on est pris dans
+la chaîne, que couper court; et puis, recommencer avec une autre
+femme la même série, éternellement; il fallait aboutir de celle-là; on
+s'obstine; j'ai bien fait. Elle avait pris le soin de fermer à clé la
+porte du salon; j'avais juste deux cent cinq francs; le soir je lui
+ai envoyé des roses; j'ai été alors pour la première fois chez
+Hanser-Harduin; ils ont une vendeuse bien jolie, à l'air exquisément
+de se moquer du monde; j'irai bientôt acheter des fleurs; étonnante
+fille, cette petite fleuriste.
+
+«Cher ami,
+
+»Il faut absolument que vous veniez.................»
+
+Un rendez-vous.
+
+«Je suis au regret de ne pouvoir me trouver chez moi
+demain............. je dois passer une audition..... venez lundi à
+quatre heures..... quelques instants ensemble.....»
+
+Une autre.
+
+«... Toujours par suite de la situation dans la quelle je suis, je
+ne puis être libre comme je le voudrais..... j'ai mille
+ennuis.............. il faut que je sorte de cette
+impasse..............»
+
+Sacredié; ma lettre de mise en demeure.
+
+«28 février.»
+
+C'est cela; ah, la terrible, terrible lettre.
+
+«... Et vous, depuis deux mois.....»
+
+Cette lettre a fait tout le mal; comment ai-je pu l'écrire; ma
+conduite première, hélas, depuis un mois y concordait; pourquoi ai-je
+écrit cette lettre?
+
+«Ma chère amie,
+
+»Je vous ai expliqué que si vous pouviez compter sur moi, c'était
+seulement dans une mesure un peu restreinte. Si je disposais de
+grandes ressources, je vous demanderais que vous acceptiez ce qui vous
+est nécessaire pour votre train de maison. Pardonnez-moi d'ailleurs
+que je sois surpris par vos expressions de--sacrifice pécuniaire
+un peu sérieux. Ce que j'ai fait n'est guère au prix de ce que je
+voudrais faire; mais le jugez-vous une plaisanterie? Et vous,
+depuis deux mois, qu'avez-vous fait pour votre part? Vos promesses
+m'annonçaient plus qu'une heure accordée un après-midi. Je ne pourrai
+être chez vous après-demain qu'à cinq heures; veuillez me laisser un
+mot si je puis revenir le soir. En ce cas, comptez sur moi. Au revoir,
+et croyez.....»
+
+«Mardi matin.
+
+»Bien touchée de vos bonnes paroles! regrette que vous ne puissiez
+venir demain à une heure; je vous attendrai jusqu'à deux heures. Vous
+savez que j'ai des ménagements à conserver; eh bien j'ai à mon service
+une personne que je ne puis garder. Il me faudrait cent cinquante
+francs demain soir pour la congédier; et une fois débarrassée de la
+sus-dite je serai plus libre de mes actions. C'est tout vous dire.
+Tâchez à me faire parvenir cette modique somme demain et vous
+apprécierez et jugerez par vous-même de l'urgence de cette exécution.
+À demain donc vous ou mot me tirant d'embarras; et à vous de coeur.»
+
+«Mardi deux heures.
+
+»Ma chère amie,
+
+»Je reçois votre mot en rentrant chez moi. Vous n'avez pas été bien
+contente de ce que je vous ai écrit hier? Moi, j'avais la mort dans
+l'âme à vous l'écrire. Mais convenez que vous m'avez traité très mal;
+ne m'avez-vous pas vous-même forcé à me faire méchant? Je vous jure
+que cela m'afflige au désespoir. J'avais rêvé que vous m'aimeriez
+un peu; j'ai vu que le rêve était fou, et je me suis dit: tant pis,
+faisons comme les autres... Tenez: oubliez, et pardonnez-moi. Je vais
+venir dès ce soir; soyez bonne, ne me renvoyez pas; moi, de mon côté,
+je vous apporterai ce dont vous avez besoin. Laissons ces vilains
+ennuis; vous verrez que je vous adore.....»
+
+Le soir, à neuf heures, elle n'était pas chez elle; elle avait eu
+ma lettre; elle ne m'avait pas laissé de réponse. Elle pouvait tout
+faire. La menacer, se fâcher, et lui demander pardon... Elle me tenait
+dès lors. Ce n'est pas ainsi que je devais agir; vaines, impuissantes
+violences, qui n'ont rien opéré qu'à jamais l'écarter de moi. Je ne
+l'ai plus eue; jamais plus je ne l'ai eue; et je n'ai pas su être
+son amant, pas su être son ami, je n'ai même pas su être celui qui
+l'achète... Hélas, et elle aurait pu m'aimer; si les choses avaient
+été autres, si mes actions avaient été autres, si j'avais su l'heure
+précise et subtile à toucher son coeur, le temps et le lieu, la fugace
+minute en un banal et très décisif soir et l'instant où son âme à
+moi s'aurait pu donner, et si je m'étais fait aimer. Des préalables
+possibilités s'est enfuie celle-là. Alors eût été l'amour, aussi
+aisément alors l'amour que fatalement aujourdhui le fatal éloignement
+des êtres. Hélas, coeur perdu, chair perdue, amour en sa moisson
+dispersé; c'est fini de mes attentes; tout a péri... hélas... nous
+n'irons plus aux bois.
+
+«Mardi premier mars, onze heures du soir............»
+
+C'est mon projet de discours; je m'étais promené très loin; et
+ici, seul, j'avais voulu fixer ce que le lendemain, quand elle me
+recevrait, je lui dirais.
+
+«Mardi premier mars, onze heures du soir.
+
+»Une fois dans sa chambre, entre mes bras la tenant, je lui
+dirais:--Vous ne croyez pas que je vous aime?--Oh puisse l'action que
+je vais faire retomber bienfaisamment sur sa pauvre âme.....»
+
+Le soir où j'ai écrit cela est le soir où je m'étais rencontré, dans
+le boulevard, à cette fille aux grands yeux vagues, qui marchait;
+mollement, languissante, en son costume d'ouvrière besogneuse, sous
+les arbres nus et le frais du soir clair de mars, marchant mollement;
+je passais près elle; de ses yeux elle regarda, très faible et molle;
+oh, si faiblement, sans un geste, d'un regard vague, et pudiquement;
+chair de vierge et martyre incarnée en chair vile, quelque chose
+angélique, hommes, salie de nous, et très triste, triste, triste,
+angoissante d'une irrelevable chûte; je songeai l'autre, la très
+belle que j'aimais; pauvre pauvre âme, âme si douloureuse... Oh soir!
+j'étais plein de ces malaises; un soir de mars; il y avait ici un feu
+de bois; dehors, un ciel froid, très sec et clair, nulle brise,
+un ciel très profond, très lointain, un ciel appeleur des pensées;
+c'était un très profond ciel aux lointains solliciteurs, très haut,
+très chaste, rayonnant, très pieux; un air clair, une montée de toutes
+choses vers le haut; ici, la chaleur douce du feu, la solitude, et des
+hantements...
+
+«..... Vous ne croyez pas que je vous aime?--Oh puisse l'action que je
+vais faire retomber bienfaisamment sur sa pauvre âme.--Mon amie, j'ai
+songé les choses qui sont entre nous; follement je vous désirais; que
+ce soit mon excuse; je vous ai contrainte; j'implore votre pardon. Je
+puis rester ici cette nuit, mon amie... Adieu, vous êtes bien aimée;
+je vous rends votre corps, et je vous quitte, parce que je vous
+aime.--Et je prendrai sa tête dans mes mains, je regarderai ses yeux,
+et je baiserai ses lèvres, et je dirai:--Adieu.»
+
+Oui, ces paroles, et non les mauvaises requérances. Et jamais
+l'occasion, ces paroles, de les dire.
+
+«Mon cher ami, j'ai absolument besoin de vous voir. Je vous attends ce
+soir à dix heures. Bien vôtre. Léa.»
+
+Qu'y a-t-il encore eu ce soir?... Le soir où elle a été malade?
+certes; la nuit que j'ai passée à la soigner. Comme elle était
+meurtrie, froissée, et affaissée, suffocante! je l'avais attendue
+longtemps; elle est arrivée tout défaite, presque hors sens; elle
+s'est couchée, et j'ai demeuré au près de son lit; nous lui mettions
+des compresses sur le front; elle a renvoyé sa femme-de-chambre; je
+l'ai soignée; j'ai ainsi passé la nuit, dans un fauteuil; elle, muette
+et immobile, assoupie; moi, en un rêve de tristesses et de pitié...
+Oh, quels odieux embrassements, quelles blessures d'attouchements,
+quelles possessions tellement brûlantes avaient allumé cette très
+morne fièvre?... Le matin elle s'est éveillée; j'ai ouvert ses
+rideaux; c'était huit heures; elle m'a souri. Le plus beau temps de
+mon amour, oui, le plus glorieux. L'après-midi, elle était remise; je
+l'ai vue un quart d'heure; et le lendemain? c'est le lendemain qu'elle
+était si mauvaisement gaie, à rire, à chanter, à crier.
+
+«Léa d'Arsay se fait un plaisir d'aller à l'Opéra demain avec monsieur
+Daniel Prince. Mille amitiés.»
+
+Elle était jolie, ce soir d'Opéra, en sa toilette de satin rose, ses
+souliers blancs; Chavainne n'a pas pu ne pas avouer qu'elle était
+jolie; Chavainne qui jamais ne veut être d'accord. Et le soir de
+l'Odéon; on jouait une tragédie; Andromaque; Léa voulait entendre je
+ne sais plus quelle débutante; étrange caprice; nous avons dîné chez
+Foyot; elle a demandé une sarcelle; moi j'ai été ridicule à ne pas
+donner assez de pour-boire; mais Léa ne l'a pas aperçu; n'importe,
+j'ai eu tort; de ce cabinet, par la fenêtre ouverte en face du
+Luxembourg, on voyait passer des étudiants; elle avait sa toilette
+de velours, son chapeau en jais avec la plume rouge, et sa dignité
+imperturbable lorsqu'elle est en public. Tous ces soirs, je l'ai
+reconduite chez elle, et, lui ayant dit adieu, je suis parti; c'était
+très bien; elle a voulu, une fois ou deux, me laisser au sortir de
+la voiture; mais j'ai toujours insisté pour monter dix minutes;
+maintenant, l'habitude en est; et c'est tout charmant quand dans sa
+chambre nous bavardons. La lettre de Louise, avec une couronne de
+baronne.
+
+«Monsieur,
+
+»Monsieur Prince, vous m'avez dit que quand mademoiselle se trouverait
+dans l'embarras je vous le dise; je viens vous dire que mademoiselle
+est très ennuyée en ce moment; il nous manque cent quarante francs
+pour les meubles; elle pleure tout le temps parce qu'on lui dit que si
+ce n'est pas payé pour demain soir on viendrait tout enlever et elle
+me dit que s'il faut en arriver là, elle ne sait pas ce qu'elle fera;
+je lui avais parlé de vous; elle m'a dit que vous ne pouviez plus rien
+faire pour elle; je lui avais promis d'aller vous dire dans quelle
+position elle se trouve, mais comme je sais que je ne peux jamais
+vous trouver, j'ai pris le parti de vous écrire sans rien dire à
+mademoiselle; et si nous avons le bonheur que vous puissiez nous venir
+en aide, je vous prie de ne pas le dire à mademoiselle qui me l'a
+défendu pour ce que vous lui avez dit dimanche. Pardonnez-moi,
+monsieur, et j'ose me dire votre toute dévouée--Louise.»
+
+Carte de Léa.
+
+«Remercie monsieur Prince de son charmant bouquet et le prie de bien
+vouloir venir la voir demain lundi à une heure de l'après-midi.»
+
+Autre; une lettre.
+
+«Cher Daniel, j'ai encore recours à vous et vous prie de m'obliger
+de la somme minime de quarante ou cinquante francs dont j'ai le plus
+grand besoin pour demain. Vous seriez bien gentil de me les apporter
+vous-même. Je vous remercie à l'avance et vous serre amicalement la
+main.»
+
+Autre; une carte.
+
+«Léa d'Arsay fait mille excuses à son ami Daniel Prince; a reçu trop
+tard sa lettre pour se rendre à sa bonne invitation et elle lui fixera
+le jour où elle aura le plaisir de le voir, ce qui sera bientôt.»
+
+Encore.
+
+«Léa d'Arsay serait bien heureuse de dîner ce soir avec monsieur
+Prince, l'attendra à sept heures.»
+
+Oh, tout une lettre, celle d'il y a huit jours, la lettre des bijoux.
+
+«Cher ami,
+
+» Il faut absolument que vous me donniez deux cents francs pour sauver
+mes bijoux, du moins les reconnaissances qui sont engagées dans un
+bureau pour cette somme. Si vous êtes assez bon pour m'obliger de
+cela, vous ferez grand plaisir à votre petite amie Léa qui serait
+désolée de voir tous ces pauvres bijoux vendus. C'est après-demain
+mardi qu'on les vend définitivement si la somme n'est remise au
+bureau; je reçois l'avertissement à l'instant. Soyez bon et je serai
+de plus en plus gentille pour mon seul vrai ami que j'aime bien. Marie
+ira demain vers onze heures savoir votre décision.»
+
+C'était ennuyeux; les bijoux n'étaient engagés que pour cent vingt
+francs, et il y avait encore quinze jours de délai; je lui ai payé ses
+cent vingt francs; depuis lors elle ne m'a rien demandé; voilà déjà
+huit jours; oh, elle va avoir besoin de quelque chose; il ne faudrait
+pourtant pas qu'elle me demandât trop; cela commence à être lourd,
+tout cet argent.
+
+«Cher ami, j'ai su en rentrant.........................»
+
+C'est sa dernière lettre, avant-hier.
+
+«..... j'ai su en rentrant que vous étiez venu pour me voir; mais je
+n'ai pas eu le bonheur de me trouver là. Pour être plus sûr de me voir
+venez demain dimanche à une heure ou une heure et demie; je serai chez
+moi. À demain et bien à vous.
+
+«Léa.»
+
+En effet, j'ai été la voir hier à une heure; elle a été tout
+gracieuse, tout souriante, câline même; et moi, qu'est-ce, diable,
+qui m'a pris? un moment, entre mes bras je l'ai serrée trop, trop
+passionnément; elle m'a regardé; je lui ai murmuré un «Léa» avec une
+affectuosité exagérée; ne suis-je donc pas maître de me tenir comme
+je veux me tenir? Léa a paru étonnée, pas fâchée, étonnée; un peu
+moqueuse, peut-être; pourquoi aussi se fait-elle ainsi câline? c'est
+sa faute; si tentatrice elle est; si tentatrice en les étoffes amples;
+au contraire dans les robes c'est le noir qui lui sied mieux; sa robe
+de satin noir unie et ajustée, où s'arrondit l'impassible poitrine...
+Mais presque neuf heures et demie... il est temps de partir. Je
+n'ai pas écrit ce que je projetais dire; bah; bien inutile; je me
+souviendrai; j'ai d'ailleurs le papier d'il y a un mois. Debout; mon
+chapeau; mon par-dessus; dans la poche du par-dessus sont mes gants.
+Tout est en ordre? les lettres dans le tiroir. Avant que sortir, il
+faudrait relire ce papier.
+
+«Une fois dans sa chambre..... Vous ne croyez pas que je vous
+aime?..... Follement je vous désirais; que ce soit mon excuse.....
+Pardon..... Je puis rester ici cette nuit..... Je vous rends votre
+corps..... Adieu.»
+
+Adieu, adieu... partons. L'escalier sera éclairé du gaz; j'ouvre
+la porte; j'éteins les bougies; voilà; ne heurtons à rien; la porte
+refermée; descendons; mes gants; ils sont propres, oui, convenables.
+Parbleu, je saurai me souvenir, je me souviendrai bien de ce que je
+dois dire à Léa; rien de plus facile, de plus naturel. Elle comprendra
+enfin pourquoi je renonce mes droits à l'avoir, et combien je l'aime,
+et pourquoi je ne l'ai pas... Je puis rester cette nuit... mon amie,
+je vous quitte... Elle comprendra; rien de plus naturel, de plus
+facile.
+
+ (_à suivre_)
+
+ ÉDOUARD DUJARDIN
+
+
+
+
+LES LAURIERS SONT COUPÉS[2]
+
+[Note 2: _Voir la Revue Indépendante_, 7 et 8.]
+
+
+
+
+VI
+
+
+La rue, noire, et du gaz la double ligne montante, décroissante; la
+rue sans passants; le pavé sonore, blanc sous la blancheur du ciel
+clair et de la lune; au fond, la lune, dans le ciel; le quartier
+allongé de la lune blanche, blanc; et de chaque côté, les éternelles
+maisons; muettes, grandes, en hautes fenêtres noircies, en portes
+fermées de fer, les maisons; dans ces maisons, des gens? non, le
+silence; je vais seul, au long des maisons, silencieusement; je
+marche; je vais; à gauche, la rue de Naples; des murs de jardin;
+le sombre des feuilles surnageant au gris des murs; là-bas, tout au
+là-bas, une plus grande clarté, le boulevard Malesherbes, des feux
+rouges et jaunes, des voitures, des voitures et de fiers chevaux;
+immobilement, au travers des rues, dans le calme immobile de courantes
+voitures, c'est les courses entre les trottoirs où courent les
+foules; ici les bâtisses d'une maison neuve, ces échaffaudages
+ternes, plâtreux; on aperçoit mal les pierres nouvellement posées,
+qui s'échaffaudent; parmi ces mats je voudrais monter, vers ce toit si
+lointain; de là lointainement doit s'étendre Paris et ses bruits; un
+homme descend la rue; un ouvrier; le voici; quelle solitude, quelle
+triste solitude, loin des mouvements et de la vie; et la rue se
+termine; maintenant la rue Monceau; encore ces hautes maisons,
+majestueuses, et le gaz y jetant sa lumière jaune; quoi dans cette
+porte?... ah, un homme; le concierge de cette maison; il fume sa pipe;
+il regarde les passants; personne ne passe; moi seul; ce gros vieux
+concierge, que fait-il à regarder la solitude? me voici dans l'autre
+rue; brusquement elle se rapetisse, elle devient tout étroite; de
+vieilles maisons, des murs en chaux; sur le trottoir, des enfants, des
+gamins, assis par terre, taciturnes; et la rue du Rocher, et ainsi,
+les boulevards; des clartés là, des bruits; là des mouvements; les
+rangées de gaz, à droite, à gauche; et obliquement, de gauche, une
+voiture parmi les arbres; un groupe d'ouvriers; la corne du tramway
+chargé de gens, deux chiens derrière; tout en les maisons, des
+fenêtres éclairées; ce café en face, ses rideaux blancs lumineux; le
+tapage, au près de moi, d'un omnibus; une jeune fille en un vêtement
+bleu sombre, un visage rose; la foule; le boulevard; je vais traverser
+cet espace, aller là; parmi ces gens je vais être; alors je vais
+être moi là-bas, moi le même, le même encore, là et non plus ici, moi
+toujours, je serai; haut et en devant, la butte; des clartés sous le
+ciel clair; à droite, le long mur, le mur du réservoir; je ne connais
+aucun de ces venants; me voient-ils? quel me croient-ils? des cris
+d'enfants qui jouent; des roues lourdes sur les pavés; des chevaux
+lents; des marches; dans les arbres plus denses le ciel obscurci; mes
+pas sur l'asphalte monotonement; un chant d'orgue-de-Barbarie, un
+air à danser, une sorte de valse, le rhythme d'une valse lente...
+[Illustration: portée]... où est l'orgue-de-Barbarie? derrière,
+quelque part, sa voix criarde et douce... «j' t'aim' mieux qu'
+mes dindons»... un chant qui va et recommence, un même chant...
+[Illustration: portée] ... le calme d'une voix qui naît, sous un
+paysage calme, dans un calme coeur amoureux, et le désir très contenu
+d'une naissante voix; et la voix répondante, équivalente et plus
+haute, ascendante, calme et tenue, ascendante en le désir; et encore
+elle qui s'élève; la croissance du désir; sous le toujours naïf site
+et dans ces naïfs coeurs, l'ascendance monotone, alternée, calme, d'un
+très doux angoissement; le simple doux chant qui s'enfle, et le simple
+rhythme; entre les feuillages frais, parmi la sourdine des bruits
+quelconques, voix grêle, s'enfle le chant criard et doux, la monotone
+litanie, le fixe rhythme des lentes danses; et surgit l'amour... dans
+les champs purs, plus que je ne les aime, les champs, je t'aime, amie;
+voici les beaux champs pâles et les disséminés errants troupeaux; plus
+je t'aime; ils sont beaux, les troupeaux, dans les feuillages frais,
+quand ils bêlent, les troupeaux et les troupes des bêtes chères; plus
+je t'aime; ils sont chers, mes champs rêvés; mais plus je t'aime, mon
+amie, en tes yeux clairs; les lignes des lumières vont s'allongeant,
+les troncs des arbres; plus je t'aime en tes chansons; c'est des
+rivières avec des ombres, un ciel de soir, des bruits lointains; et
+la voix pleurante est plus lointaine; s'éloigne la voix simple et le
+rhythme; s'efface le chant religieux; des chants pourtant, des chants
+encore, et plus je t'aime... des paysages frais et nocturnes, les
+arbres successivement rangés, et les pas des passants; à l'entour,
+des roulements; des paroles, des teintes énombrées, un air tiède, plus
+frais; dans le bois qui longe les monts j'irai, près les prairies,
+sous les sapins, en l'été; ce sera la très précieuse chaleur des nuits
+aimées; nous serons tous en ces pays; oh l'admirable temps, loin de
+Paris, durant ces semaines nombreuses! et quand ces jours?... les
+bruits se font plus forts; c'est la place; dépêchons; sans cesse, des
+longs murs tristes; sur l'asphalte une ombre plus épaisse; à présent
+des filles, trois filles qui parlent entre elles; elles ne me
+remarquent pas; une très jeune, frêle, aux yeux éhontés, et quelles
+lèvres; elles seraient, ces obscènes lèvres, sous la complicité
+impérieuse des yeux, combien savantes aux perverses jouissances! et
+cette fille, ainsi est-ce donc? en une chambre nue, vague, haute, nue
+et grise, sous un jour fumeux de chandelle, avec un assourdissement
+des tumultes de la rue grouillante; ce serait une haute chambre
+étroite, oui, le grabat, la chaise, la table, les murs gris, et
+l'agenouillement de la bête parmi le lit; alors ces yeux, et les
+lèvres luxurieuses, montantes et remontantes, tandis qu'elle geint,
+et qui halètent; la voici, cette fille, qui parle; les trois, sur
+le trottoir, oublieuses des promeneurs; moi, demain, j'ai le cours,
+l'ennuyeuse école, et dans trois mois l'examen; je serai reçu; adieu
+lors la franchise de tous les jours, mais la charge d'un emploi;
+allons; maintenant partout des filles; le café; des jeunes gens
+entrent; un monsieur qui ressemble à mon tailleur; si je me
+rencontrais à quelque ami; mieux certes, mieux être seul, marcher
+par un bon soir très librement, sans but, en des rues; l'ombre des
+feuillages ondoie sur l'asphalte, un air frais court, les trottoirs
+très secs et blancs luisent; une bande de jeunes filles là-bas,
+droites, très hautes, minces et de façons séduisantes; là, des
+enfants; les façades scintillent; la lune a disparu; c'est, tout
+au tour, un bruissement; quoi? des sons confus, épars, unis, un
+bruissement... bravo l'avril! oh, le beau, le beau soir, ainsi très
+libre, sans pensées, ainsi très seul.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Mais je suis arrivé rue Stévens, devant la maison de Léa; c'est bien
+le vestibule, bien l'escalier; l'escalier tournant; enfin le second
+étage; là est-elle? oui certes là; sonnons; mes bottines sont propres,
+ma cravate droite, mes moustaches convenablement relevées; j'ai
+beaucoup de choses à lui dire, beaucoup de choses qu'il faut que
+je lui dise; elle vient évidemment de rentrer; elle aura sa robe de
+cachemire noir; je suis sot à ne pas sonner; si elle me voyait; je
+sonne; des pas à l'intérieur; la porte s'ouvre; c'est Marie.
+
+--«Mademoiselle d'Arsay est chez elle?»
+
+--«Oui, monsieur, entrez.»
+
+--«Je vais dire à mademoiselle que vous êtes ici.»
+
+Elle est gentille, Marie. Ah, ce petit salon, ce cher petit salon de
+ma chère Léa; mettons-nous en ce fauteuil, près la fenêtre; que joli
+est l'agencement de ces fleurs! voilà le bouquet de lilas que je
+lui ai envoyé; la glace, dans des étoffes; tout est en règle dans ma
+toilette; je suis assez présentable; pas trop mal, ma foi; Léa aime
+aux hommes les cheveux courts, comme je les ai, et qu'ils soient
+bruns... Léa...
+
+--«Bonjour» de sa fine voix.
+
+Et son sourire savamment féminin, ses yeux gentiment moqueurs, son
+sourire d'une fée; bonjour, de sa fine délicieuse voix; et ses cheveux
+voltigeant sur son front; c'est elle, la jolie Léa; non, je ne dois
+pas baiser sa main; je serais ridicule; saluons la simplement.
+
+--«Mon amie, comment allez-vous?»
+
+--«Très bien.»
+
+Elle a sa robe de satin noir. Nous nous asseyons sur le divan, elle à
+gauche; elle s'est renversée sur les coussins, elle me regarde; elle
+est aimable ce soir.
+
+--«Eh bien» me demande-t-elle «que me direz-vous?»
+
+Je n'ai rien à lui dire; si; pourquoi m'a-t-elle écrit que je n'aille
+pas au théâtre.
+
+--«C'est bien dommage que je n'aie pu vous chercher au théâtre.»
+
+--«Il n'y avait pas moyen; après la pièce je devais parler au
+directeur, et des fois on le voit tout de suite, d'autres on l'attend
+toute la soirée; il ne se gêne pas pour venir à des neuf, dix heures.»
+
+N'insistons pas; certainement elle invente cette histoire.
+
+--«Vous avez attendu longtemps aujourdhui?»
+
+--«Assez longtemps; je ne suis rentrée que depuis dix minutes; à ma
+sortie de scène j'ai été à la direction; il y avait Blanche Fannie;
+elle voulait voir le directeur avant d'aller s'habiller; vous savez
+qu'elle ne paraît qu'au second acte; ce que nous nous sommes ennuyées
+dans ce trou! il y a juste la place de deux chaises; Blanche à elle
+seule emplissait toute la place; c'est effrayant combien elle est
+grosse.»
+
+--«Je ne comprends pas qu'on lui fasse encore jouer des travestis;
+elle n'est plus jeune.»
+
+--«Elle n'est pas vieille; quel âge croyez-vous qu'elle ait?»
+
+--«Hou...»
+
+--«Il ne faut pas croire qu'elle soit bien vieille; voyons; combien
+a-t-elle? quarante ans?»
+
+Qu'elle est drôle, Léa, de ses vingt ans, de ses airs enfantinement
+sérieux de petite demoiselle coquette!
+
+--«Nous allons, «lui dis-je» faire une promenade, n'est-ce pas?»
+
+--«Ah, je suis fatiguée; je n'en puis plus; j'ai envie de dormir.»
+
+--«Qu'est-ce donc que vous avez?»
+
+--«Je suis fatiguée.»
+
+--«Vous vous êtes énervée à attendre au théâtre.»
+
+--«Oh, ce n'est pas cela.»
+
+--«Vous êtes restée là, sur une chaise, vous qui êtes toujours en
+l'air; vous ne pouvez vous fixer un moment en place.»
+
+--«Très bien; moquez-vous de moi; quand voilà un quart d'heure que je
+n'ai pas bougé d'ici.»
+
+Je la taquine.
+
+--«Immobile ou non, vous êtes toujours adorable.»
+
+--«Ah... charmant...»
+
+Elle n'apprécie jamais mes traits d'esprit; pas moyen de plaisanter
+avec les femmes; que dire alors? Elle se lève; lentement elle va à la
+fenêtre; et ondule son frêle corps bien potelé; dans son cou les brins
+blonds de ses cheveux; elle écarte les rideaux: elle regarde dehors.
+Que mollement on est sur ce divan! et, tout à l'alentour, la clarté
+apâlie des murs blancs et des glaces. Elle:
+
+--«Il fait un beau temps ce soir; cela me remettrait peut-être, sortir
+un peu...»
+
+--«Voulez-vous?»
+
+La voilà maintenant qui consent; n'ayons pourtant pas l'air de
+triompher; elle s'assied sur le bord du piano; nous nous taisons.
+Au restaurant, ce soir, l'étrange homme, cette espèce d'avoué. Léa
+feuillette un paquet de musique, d'une main, sur le piano; il faut que
+je parle; elle va s'ennuyer, tellement elle a la peur qu'on demeure
+bouches closes; il faut que je parle, absolument. Nous voilà l'un
+en face de l'autre; cela ne peut durer; je serais ridicule. Ah, ses
+histoires avec son horrible mère...
+
+--«Vous êtes-vous un peu arrangée avec votre mère?»
+
+--«Pas du tout.»
+
+Elle semble ne vouloir pas parler de ces choses; j'ai eu tort de les
+amener; alors quoi lui dire?
+
+--«Il est impossible» elle reprend «qu'on s'arrange avec elle; elle
+voudrait que je suive tous ses caprices; vous comprenez que c'est une
+vie insupportable.»
+
+--«Pourquoi la supportez-vous?»
+
+--«Parce que je ne puis pas faire autrement.»
+
+--«Comment? si votre mère vous ennuie, dites-lui...»
+
+--«Oui! elle ferait un beau tapage.»
+
+--«Enfin, vous êtes chez vous.»
+
+--«Eh non, je ne suis pas chez moi; voilà le malheur; l'appartement
+est loué à son nom; les meubles, tout est à elle. Et c'est moi qui
+paie tout.»
+
+Contre le piano elle se penche. Je me doutais que l'appartement était
+à sa mère; qu'y faire? rien. En une nonchalante marche, la voici vers
+ce divan; sur le divan elle se met; ses robes s'étendent; sur les
+coussins sa jolie tête attristée; au dessus de sa tête elle lève ses
+bras.
+
+--«Ah, quelle existence, quelle existence! des envies me prennent de
+tout lâcher.»
+
+--«Que dites-vous, mon amie?»
+
+--«Je serais plus heureuse à garder des dindons en Bretagne. Si mon
+père savait que je suis au théâtre!»
+
+--«Vous voulez aller en Bretagne garder des dindons?»
+
+--«Je n'aurais plus à me tourmenter; je retrouverais la famille de mon
+père; vous ne vous doutez pas quelle vie j'ai.»
+
+Je vais vers elle; au près d'elle je m'assieds; je prends sa main.
+
+--«Ma pauvre chérie, voulez-vous ne pas parler ainsi; en voilà
+des idées; vous savez bien que je vous aime pour de bon; pourquoi
+n'acceptez-vous pas que je vous emmène, que nous soyons ensemble;
+dites.»
+
+--«Allons» tristement et gentiment elle me répond, «allons, êtes-vous
+fou?»
+
+--«Et en quoi, mon amie?»
+
+Dans ses yeux je la regarde; elle est appuyée aux coussins; les
+lumières des bougies éclairent nos visages; gentiment, tristement,
+elle est étendue, pâle; je la regarde; je tiens ses mains. Elle,
+souriante:
+
+--«C'est extraordinaire comme vous avez les cils longs.»
+
+Souriante toujours, elle me regarde, immobilement.
+
+--«Vous êtes une bien malheureuse petite femme.»
+
+Elle ferme ses yeux.
+
+--«Ah, comme je voudrais être débarrassée de tout! s'il y avait
+un moyen d'en finir, d'un seul coup, sans souffrir, quelque chose
+instantanée; s'endormir tout-à-fait, puisqu'il n'y a qu'en dormant
+qu'on soit heureux.»
+
+Que lui dire? je ne puis pas rire, ni la prendre trop au sérieux;
+c'est embarrassant. Près moi elle est, mi étendue, immobile, en une
+vague somnolence.
+
+--«Eh bien, mademoiselle, faites dodo.»
+
+Dans mes mains je serre ses bras; elle a toujours ses yeux fermés;
+j'attire doucement ses bras; elle se laisse; en arrière penche sa fine
+tête, ah, sa méchante traîtresse tête qui de moi si effrontément se
+joue! et là je l'ai; doucement sur les coussins je me renverse, et
+contre moi j'attire sa poitrine; sa poitrine est contre ma poitrine;
+sa tête est sur mon épaule; de mes deux mains j'entoure sa taille;
+elle repose au contre de moi; ainsi entre mes bras, elle repose; sur
+ma joue, sur mon cou, quelque chose, oui, ses cheveux, qui voltigent;
+immobile elle est: tout au long de mon corps, son corps; je sens elle;
+mollement je serre les molles hanches très soyeuses de sa poitrine.
+
+--«Dodo, mademoiselle.»
+
+Et elle, très bas, yeux clos toujours, et d'un léger souffle, très
+bas:
+
+--«Oui.»
+
+La très pauvre, très charmante, très tendre, elle se laisse en
+l'enlacement de mes bras; elle repose contre moi son cher corps; elle
+est étendue, en sa robe, d'où frêlement monte sa tête; et voilà
+cette poitrine, ces seins, voilà ces bras, ronds et s'atténuant, et,
+fluettes, les mains; voilà ce cou, blanc dans le noir du corsage, et
+dans le blanc du cou les fins épars cheveux dorés; la mince taille, et
+les larges hanches, en l'étreinte des noirs satins; là le bout mignon
+de son pied; et lentement le corsage se soulève, de son haleine, en
+longues régulières exhaussions, en gonflements; du corsage les boutons
+tremblottent; faiblement sur la gorge ondoie le flot de dentelles
+noires; un reflet plus brillant, des bougies, se meut sur le sein
+gauche; et la féminine vie marche et marche en cet incessant mouvement
+les deux mamelles adorables; son corps, tout immobile, a comme des
+ondoîments, imperceptiblement; et les chairs, tout lucides, sont
+rondes; des rondeurs, comme des virginités, ténues; les bras arrondis,
+la poitrine mouvante, et ton cou, ta mince taille, tes hautes hanches
+s'arrondissent, en des contours immarqués, suprême grâce des chairs
+délicatement amollies et des formes effacées fuyeusement; cependant
+que repose la juvénile face, et que des lèvres entrefermées monte un
+souffle... Véritablement dort-elle, la douce fille? elle dort, certes,
+l'enfant; elle s'est endormie, et d'un très amical sommeil oh voilà
+qu'elle dort; voilà qu'elle repose, oublieuse, mon amie, et qu'ainsi,
+fille, enfant, elle dort; entre mes bras pieux. Les bougies sur
+la cheminée brûlent; leurs flammes montent blondes en pâlissant,
+bleuâtres, plus claires; autour, le vague ombreux des feuillages
+sombres, et le vague confus des porcelaines peintes, et, derrière, le
+clair vague de la glace et des reflets pacifiés; le délicieux bal
+où je fus cet hiver, en le salon plein de fleurs et de feuillages,
+discrètement illuminé, quand passèrent ces deux jeunes filles,
+blanches Anglaises! ici le tiède énombrement des choses, et ma sainte
+amie, mienne; une chaleur, peu à peu, de son corps immobile; au long
+de son corps, en mon corps, tout en ce long qu'elle effleure, une
+chaleur croît; pourquoi ne veut-elle point, si elle est malheureuse de
+sa vie, la changer, et avec moi vivre? que doucement tiède est cette
+chaleur, et de son corps quel parfum monte! ce parfum, quel est-il? un
+mélange de parfums; si subtil et qui pénètre; elle-même a mélangé
+ces essences; et ce parfum monte de toute sa chair, il monte de ses
+vêtements, il les traverse, et s'issut de son corps vêtu; et de ses
+cheveux ensemble noués l'haleine s'épand; aussi de ses lèvres; aussi,
+princièrement, de ses lèvres (oh les moqueuses charmeresses) s'expire
+l'odorante exhalaison; baiserai-je ces lèvres, de mes lèvres les
+aspirerais-je? elle dort, la pauvre, entre mes bras amis; et des
+parfums d'elle je me grise; ce parfum mêlé, subtil, intime, dont elle
+a parfumé son corps, c'est qu'il se mêle au parfum même de son corps,
+et c'est lui, son corporel parfum, en l'admirable intensité des
+essences de fleurs conjointes; l'odeur, oui, victorieuse en cette
+haleine; de sa féminéité l'odeur, en ces bouffées; elle; et le profond
+mystère de son sexe dans l'amour; luxurieusement, oh démonialement,
+quand sous la maîtrise virile les puissances de chair se délivrent,
+en le baiser, ainsi l'acre et terrible et pâlissante fumée d'elle; ah
+mourir de cette joie!... Elle remue sa tête, se tourne un peu; l'ai-je
+serrée trop fortement; quelle excitation avais-je? elle me parle, mi
+dormante:
+
+--«Qu'avez-vous? ah, je suis lasse... quelle heure est-il?
+
+--«Pas tard encore, demeurez.»
+
+La voilà immobile, si finement jolie, si jeunement, et coquette; oh,
+la triste existence qu'est la sienne; à celui qui l'aime, quel amour
+faut, pour lui dulcifier les amertumes! pauvre qui va, elle de vingt
+ans, livrée aux mauvaises heures... ensemble, au contraire, ainsi
+dormir, en un oubli; les deux, ensemble, elle en la sûreté de ma foi,
+moi dans son charme; et parmi les choses qui sont, communément, les
+deux, joyeusement... nous irons ce soir ainsi, au dehors, sous des
+ombrages, pendant de lointaines musiques... «tu m'aimes»--«et toi tu
+m'aimes»... oui, ne disons plus «je t'aime», mais nos confessions «tu
+m'aimes» et «tu m'aimes» et baisons-nous... elle dort; moi je sens que
+je m'endors; j'entreferme mes yeux... voilà son corps; sa poitrine
+qui monte et monte; et le très doux parfum mêlé... la belle nuit
+d'avril... tout-à-l'heure nous nous promènerons... l'air frais... nous
+allons partir... tout-à-l'heure... les deux bougies... là... au cours
+des boulevards... «j' t'aim' mieux qu' mes moutons»... j' t'aim'
+mieux... cette fille, yeux éhontés, frêle, aux lèvres... la chambre...
+la cheminée haute... la salle... mon père... les trois assis, mon
+père, ma mère... moi-même... pourquoi ma mère ainsi pâle?... elle
+me regarde... nous allons dîner, oui, sous le bosquet... la bonne...
+apportez la table... Léa... elle dresse la table... mon père...
+le concierge... une lettre... une lettre d'elle?... merci... un
+ondoîment, une rumeur, un lever de cieux... et vous, à jamais
+l'unique, la Primitive-aimée... Antonia... tout scintille... vous
+riez-vous?... les becs de gaz infiniment... oh... la nuit... froide et
+glacée, la nuit........... Ah!!! mille épouvantements!!! quoi?... quoi
+me pousse, m'arrache, me tue?... rien... un rire... la chambre... et
+cette femme... Léa... Sapristi, m'étais-je endormi?...
+
+--«Félicitations, mon cher...» C'est Léa... «Eh bien, comment
+avez-vous dormi?» C'est Léa, debout, et qui rit.. «Vous sentez-vous un
+peu mieux?»
+
+--«Et vous, ma chère amie?»
+
+Elle se tourne, riant; je ris; elle marche dans le salon...
+Évidemment, elle s'est éveillée tout-à-l'heure, elle m'a vu assoupi,
+elle s'est brusquement tirée d'auprès de moi... Ne suis-je pas bien
+ridicule? que faire? que pense-t-elle? je me lève et vais m'asseoir
+sur le tabouret du piano; elle regarde, en face de moi, dans la glace;
+gaie, elle parle.
+
+--«Vous ne vous êtes donc pas couché hier?»
+
+--«Il me semble que oui, mademoiselle, et encore que j'ai
+convenablement dormi. Votre charme, il y a un instant, m'avait
+hypnotisé...»
+
+--«Nous allons sortir, voulez-vous? il fait un temps superbe; nous
+irons une heure en voiture aux Champs-élysées; cela vous va?»
+
+--«Cela me remplit de joie.»
+
+--«Et j'espère que vous ne dormirez pas.»
+
+--«Non; vous me conterez des histoires.»
+
+--«Parfaitement; je vous amuserai; vous me direz le programme.»
+
+--«Ne soyez pas méchante.»
+
+Dieu sait si certains jours elle a besoin pour parler d'être priée.
+
+--«Je vais mettre mon chapeau.»
+
+Elle s'avance de mon côté; elle sourit, et je vois ses dents blanches;
+ses yeux brillent, un peu moites; ses lèvres sont tout roses,
+entrefermées, tout roses avec un très petit triangle, où les blanches
+dents; oh le bel air mélancolique que vous avez, mademoiselle;
+les blanches et rosées fossettes de vos joues; votre front en une
+mélancolie gracieuse incliné; et là vos grands yeux qui me regardent.
+
+--«Ma pauvre chère amie, comme je voudrais que vous soyez contente!»
+
+À moi j'amène ses bras, sur mon cou sa tête, sa chevelure; au tour de
+sa taille mes bras; sans qu'elle l'aperçoive, je baise ses cheveux,
+sans qu'elle l'aperçoive; et ainsi l'on est heureux; elle est douce,
+mon aimée, elle est belle et elle est tendre; elle est bonne, mon
+amoureuse, et que l'aimer est enchanteur!... Elle relève sa tête;
+l'air étonné, elle me considère, l'air attentif; elle lève sa main;
+signe que je me taise; quoi? elle écoute; gentiment elle me demande:
+
+--«Qu'est-ce que vous avez?»
+
+--«Quoi donc?»
+
+--«Êtes-vous souffrant?»
+
+--«Mais non...»
+
+--«Vous avez des palpitations de coeur?»
+
+Elle met sa main sur ma poitrine, à gauche; elle écoute; en effet, le
+coeur me bat plus fortement.
+
+--«Bien sûr?» demande-t-elle encore.
+
+--«Non; ce n'est rien; je vous jure; je vous ai là; alors...»
+
+Et elle, doucement:
+
+--«Vous êtes un enfant.»
+
+Si doucement elle me dit cela «vous êtes un enfant»; d'une si apaisée
+voix elle me dit cela et d'une voix si vraie; elle a ses souriants
+yeux faits sérieux, tandis qu'elle me dit cela «vous êtes un enfant»;
+et d'un si profond coeur, si féminine et si profonde, elle me dit cela
+que je suis un enfant, et s'éloigne, et s'éloigne, belle et charmante.
+
+--«Un peu attendez-moi, mon ami.»
+
+À la porte elle est; je réponds «oui»; elle passe la porte.
+
+--«Je mets mon chapeau et je reviens.»
+
+La porte est laissée à demi entrouverte; je m'assieds; j'attends; je
+m'occupe à attendre, à l'attendre.
+
+--«Je vais dire à Marie» elle parle «qu'elle aille nous chercher une
+voiture... Marie!»
+
+--«Voulez-vous que j'y aille moi-même?»
+
+--«Non; Marie ira.»
+
+Dans la chambre elle parle à Marie; que lui dit-elle? je n'entends
+pas; et ici je ne fais rien; je n'ai rien à faire; demain je déjeune
+avec De Rivare, à onze heures; dans un café des boulevards sans doute;
+quand on s'est couché tard, c'est par fois assez difficile qu'être
+à onze heures ou dix heures et demie en un rendez-vous; le meilleur
+moyen de se lever tôt sûrement serait à ne pas coucher chez soi; ici,
+par exemple; car, en somme, pourquoi suis-je ici?...
+
+--«Me voilà.»
+
+Léa, sur la porte, coiffée de son chapeau à velours rouges; gravement,
+pour rire; aussi je m'incline; elle me répond en une révérence;
+dehors, le roulement d'une voiture.
+
+--«La voiture» dit-elle «descendons».
+
+--«Vous n'oubliez rien, Léa?»
+
+--«Non; voici mon manteau.»
+
+--«Donnez... Merci.»
+
+--«Allons.»
+
+Nous sortons; sur mon bras le manteau fourré, moelleux, chaud.
+
+--«Et vos gants? vous n'en avez qu'un».
+
+--«Ah! j'oubliais le second; il est sur le piano; prenez-le.»
+
+J'étais bien sûr qu'elle oublierait quelque chose; je le lui avais
+dit.
+
+--«Voici.»
+
+Marie qui rentre.
+
+--«La voiture est en bas, mademoiselle.»
+
+--«Je rentrerai dans une heure; faites un peu de feu, dans la
+chambre.»
+
+--«Bonsoir, Marie» dis-je à Marie.
+
+Il faut soigneusement dire bonsoir à Marie; Léa descend; en touffes le
+satin noir de sa robe est relevé; elle descend; je la suis; à chacun
+de ses pas ses épaules dans le satin ont un rejet en arrière; sur sa
+tête la rouge plume du chapeau se penche, se relève, se penche; très
+droite descend la jeune femme; lentement à sa main gauche boutonnant
+le long gant noir; à chaque marche d'un pas égal, elle descend,
+droite également; et c'est la rue, une clarté pâle et rougeâtre; et la
+voiture, une masse noire obstruant à la lumière.
+
+--«Ne craignez-vous pas» dis-je «le froid d'une voiture découverte?»
+
+--«Non; le temps est beau.»
+
+--«Vous montez?...»
+
+Elle monte; je monte.
+
+--«Prenez garde de vous asseoir sur ma robe.»
+
+Certes, ce me vaudrait une rancune durable.
+
+--«Nous allons du côté de l'Arc-de-l'étoile?»
+
+--«Oui.»
+
+--«Cocher, suivez les boulevards jusqu'à l'Arc-de-l'étoile.»
+
+Je m'assieds; la voiture se meut; voilà Léa sérieuse et grave comme
+une marquise du Théâtre-français.
+
+ (_à finir_)
+
+ ÉDOUARD DUJARDIN
+
+
+
+
+
+LES LAURIERS SONT COUPÉS[3]
+
+[Note 3: Voir _la Revue Indépendante_, 7, 8 et 9.]
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Dans les rues la voiture en marche... Un de la foule illimitée des
+existences, telle je mène désormais ma course, un définitivement des
+effacés innumérables; tels se sont à moi créés l'aujourdhui, l'ici,
+l'heure, la vie, et qui s'essorent en le désir; pour connaître comment
+l'originel en une âme se désagrège, voici qu'une âme vole à des
+songes d'embrassement; c'est un féminin, l'aujourdhui; c'est une
+chair féminine touchée, mon ici; mon heure, c'est une femme à qui
+je m'approche; c'est l'étranger où pénétrer, ma vie et le désir
+désespérément épars; et voici l'à-présent éternel de ce que je rêve,
+cette fille en ce soir-ci... Et bourdonnent les fonds, les rues, le
+boulevard, les bruits assourdis, la voiture qui marche, le cahotement,
+les roues sur les pavés, le soir clair, nous assis et dans la voiture,
+le bruit et le cahotement qui roulent, les choses régulières en
+défilés, la nuit délicieuse.
+
+--«N'est-ce pas» Léa parle «que cette nuit est vraiment poétique et
+tout-à-fait délicieuse?»
+
+En sortant, elle disait, Léa, elle disait à sa femme-de-chambre
+qu'elle rentrerait dans une heure et qu'elle voulait avoir du feu; je
+la ramènerai et nous remonterons ensemble; les feuillages sont plus
+épais sur ce boulevard; moi je remonterai avec elle, je resterai un
+quart d'heure et je la quitterai, puisque je le dois; combien jolie,
+là, mi renversée, dans la voiture! tour à tour son visage est éclairé
+puis obscurci, tour à tour dans l'ombre indécisément et dans le blanc
+des lumières, tandis que s'avance la voiture; près les becs de gaz,
+en effet, une grande clarté, puis après les becs un obscurcissement;
+encore ainsi; le gaz de droite surtout brille; oh sa belle blanche
+face, blanche mat, blanche d'ivoire, blanche de neige obscure, dans le
+noir qui l'enserre, et tour à tour plus blanche, plus lumineuse dans
+les lumières, et dans l'ombre s'atténuant, et puis resurgissant;
+cependant sur le bois uni du pavé roule la voiture où nous sommes;
+doucement, entre sa robe, je prends ses doigts; elle les retire un
+peu; et je lui dis:
+
+--«Votre visage dans cette ombre et ces clartés est subtilement
+nuancé...»
+
+--«Vraiment? Vous trouvez?»
+
+D'un ton persifleur, d'un ton ennuyé, méchante, elle répond; pourquoi
+se fait-elle ainsi? doucement je reprends:
+
+--«Oui, Léa; vous ne voulez pas que je vous le dise?»
+
+--«Si, j'aime fort les compliments.»
+
+Il faut lui reprocher ce mot.
+
+--«Ah, Léa, des compliments!»
+
+Nous nous taisons; des gens passent; longuement le cocher secoue le
+fouet au long fil qui voltige en zigzags; j'ai laissé les doigts de
+Léa; elle est souvent désagréable lorsque nous sommes dehors; sans
+doute qu'elle a peur de manquer de tenue; pas moyen alors de lui
+parler, sinon en toutes formes de dignité; voici le mur du réservoir;
+là tout-à-l'heure et seul je passais; maintenant avec Léa; elle va
+devenir d'humeur maussade; pourtant je ne puis rien lui dire qui ne
+la fâche; en une masse noire percée d'un couple de feux, un tramway
+vient; Léa:
+
+--«Vous irez samedi à la fête de la Presse?»
+
+--«La fête de l'hôtel Continental?»
+
+--«Oui.»
+
+--«Je ne sais pas; peut-être; et vous?»
+
+--«J'ai été invitée pour être vendeuse.»
+
+--«Ah.»
+
+--«Lucie Harel arrange une boutique; à la façon des magasins de
+nouveautés; on vendra de tout.»
+
+--«J'ai entendu parler de cela; ce sera parfait. Et vous aurez un
+comptoir?»
+
+--«Oui.»
+
+--«J'irai donc.»
+
+Je ne m'en tirerai pas à moins de cent francs. Aurais-je un prétexte
+à rester chez moi? Léa ne me pardonnerait pas; si pourtant le prétexte
+était suffisant? je ne pourrai pas dire que j'étais malade; il
+faudrait que j'allègue quelque chose sérieuse; c'est si ennuyeux, ces
+soirées; bah, j'emmènerai Chavainne.
+
+--«Serez-vous costumée?»
+
+--«Oui, en soubrette.»
+
+--«Bravo.»
+
+--«Je vais faire retoucher mon costume de la revue; je remplacerai les
+plissés du corsage qui n'allaient du reste pas...»
+
+Oui, son costume de soubrette, satin rose, le tablier en dentelles,
+jupe courte...
+
+--«Je mettrai une ceinture de satin pareil et ferai poser des rubans
+aux manches; tout cela changera le costume; d'ailleurs je tâcherai à
+avoir un autre tablier, un tablier qui sera très réussi, vous verrez.»
+
+--«Un autre tablier?»
+
+--«J'ai utilisé les dentelles de l'ancien; elles n'allaient pas;
+ne croyez-vous pas que ce serait bien, tout simplement de la
+Valenciennes?»
+
+--«Certainement.»
+
+Elle sourit de son idée; est-ce que, par hasard, elle voudrait me
+demander?...
+
+--«Et puis» elle continue «cela ne coûte pas très cher; on trouve de la
+Valenciennes à quinze francs du mètre; et trois mètres de Valenciennes
+avec trois mètres d'entre-deux suffiront largement.»
+
+C'est fait; je lui paierai sa dentelle; mais je n'irai pas à la fête.
+
+--«Vous avez une bonne idée, Léa; s'il ne vous faut que ce peu de
+dentelle, et que je puisse vous y être utile, je vous en prie...»
+
+--«Je vous remercie; cela me fera plaisir.»
+
+Encore quatre ou cinq louis; ces quinze francs du mètre deviendront au
+moins vingt ou trente; mais le diable m'emporte si samedi je mets
+les pieds là-bas; parlons lui d'autre chose; et n'ayons pas l'air
+contrarié.
+
+--«Votre costume de la revue était très joli; il fera toujours
+beaucoup d'effet.»
+
+--«N'est-ce pas?»
+
+--«D'ailleurs ces fêtes sont très bien fréquentées.»
+
+--«Oui.»
+
+--«Savez-vous s'il y aura beaucoup de monde?»
+
+--«Je n'en sais rien.»
+
+--«Ah.»
+
+--«Comment voulez-vous que je le sache?»
+
+--«On aurait pu vous dire... Il n'y aura pas d'autre boutique que
+celle de Lucie Harel?»
+
+--«Vous savez qu'elle sera très grande, cette boutique.»
+
+--«C'est amusant cette idée d'installer pour rire un magasin de
+nouveautés; vous aurez un vrai succès...»
+
+Elle répond à peine; de nouveau son air indifférent; que lui dire?
+
+--«On n'a pas encore fait cela, ce me semble.»
+
+Elle se tait; elle a même entrefermé ses yeux.
+
+--«Vous serez exquise en ce costume; seulement ne faudra pas vendre
+vos objets à des prix inabordables. Que diable vendrez-vous? Faudra
+non plus être trop aimable; vous savez que je serai jaloux.»
+
+Elle sourit, moqueusement, et à peine. C'est glacial, ces
+plaisanteries que je fais. Ne rentrerons-nous pas bientôt?
+
+--«Il commence à faire froid» dit Léa.
+
+Elle fait semblant de n'avoir pas entendu ce que je lui dis.
+
+--«Vous avez froid, Léa? voulez-vous que nous rentrions?»
+
+--«Non; pas encore.»
+
+Des arbres noirs, des grilles, des lueurs bleues, c'est le parc
+Monceau; derrière la grille, sous les arbres, les allées; que se
+promener là serait précieux! par un hasard, Léa voudrait-elle?
+
+--«Léa, voulez-vous que nous descendions et marchions un peu? si vous
+avez froid...»
+
+--«Non; je n'ai pas froid; restons.»
+
+Tant pis; décidément elle ne veut rien dire ni rien faire; le soir est
+frais; elle va s'enrhumer.
+
+--«Léa, je vous en prie, mettez votre manteau.»
+
+Elle se soulève; elle tend un bras; je lui mets son manteau; elle
+semble se résigner et comme si je la violentais; eh bien, n'est-elle
+pas mieux maintenant? et que jolie dans les fourrures! les fourrures
+entouffent son cou; des fourrures sortent ses mains gantées de noir;
+si elle voulait être gentille, que gentille elle serait! elle est
+charmante, immobile en cette place, comme enlisée sous les étoffes,
+sa blanche face comme émergeant des velours, des soieries et des
+fourrures; si les Desrieux la voyaient! ce serait drôle que quelque
+ami passât par là; rien ne serait mieux pour moi chez les Desrieux,
+qu'être aperçu avec elle; ils sont vraiment très à la mode; mais
+pourquoi se sont-ils tellement obstinés aux souliers à bouts carrés?
+et de Rivare, s'il se rencontrait, quel émerveillement! demain en
+déjeunant et se versant force bon vin, il me plaisanterait; il serait
+si jaloux et tant admirerait! il faudra que je l'invite un de
+ces soirs à dîner; nous irons au Cirque; non, je le conduirai aux
+Nouveautés; ainsi plus à propos lui conterai-je mon histoire de Léa.
+Faut cependant que je parle un peu à Léa; quand elle ne dit rien,
+je ne sais quoi lui dire; les mêmes choses un jour l'intéressent,
+l'ennuient un autre; elle est capricieuse pis qu'aucune femme; mais de
+quoi lui parler? de son théâtre? c'est assommant; c'est un sujet.
+
+--«Savez-vous si vos répétitions commencent bientôt?»
+
+--«Je ne crois pas.»
+
+--«Pourquoi donc?»
+
+--«La pièce fait tous les soirs de l'argent.»
+
+--«Vous savez ce qu'est la nouvelle pièce?»
+
+--«Pas du tout.»
+
+--«Vous ne paraîtrez qu'au troisième acte, m'avez-vous dit.»
+
+--«J'aime beaucoup mieux ne paraître qu'à un seul acte.»
+
+--«Ah?»
+
+--«Je ne comprends pas qu'on veuille paraître à tous les actes quand
+on n'a pas les premiers rôles. L'année dernière, la petite Manuela a
+réussi avec ses couplets du dernier acte; voyez au contraire Darvilly
+qui a beaucoup plus de talent et est beaucoup plus jolie que Manuela;
+car enfin elle n'a rien de bien extraordinaire, Manuela; la façon dont
+elle joue cette année le prouve; il est vrai que la pièce est si bête!
+eh bien, Darvilly qui est en scène pendant la moitié de la pièce,
+passe inaperçue.»
+
+--«Un peu par sa faute; elle n'est pas excellente.»
+
+--«Elle joue très bien, elle a une très jolie voix, et elle est bien
+mieux que toutes vos petites figurantes; elles sont trop ridicules à
+la fin, ces demoiselles; vous êtes toujours à parler d'artistes, de
+chant, d'art, et quand vous voyez quelqu'un qui sait jouer, vous n'y
+faites même pas attention.»
+
+Il faut l'arrêter par un compliment.
+
+--«Mais, ma chère amie, il me semble que le succès que vous obtenez
+tous les soirs prouve le contraire.»
+
+Elle se tait; elle ne s'offense pas; voilà les compliments qui
+touchent la corde sensible et sont toujours admis.
+
+--«Voyez donc» montre Léa «cette femme en robe claire, de l'autre côté
+du boulevard; quelle idée, sortir ainsi en cette saison!»
+
+De l'autre côté du boulevard une dame élégamment vêtue, d'une toilette
+claire.
+
+--«C'est drôle en effet; elle n'est pas mal d'ailleurs, la toilette.»
+
+--«Mais en cette saison!»
+
+Elle me regarde, avec un demi sourire, un air étonné.
+
+--«Il est vrai que ce n'est pas dans l'usage.»
+
+--«N'est-ce pas?»
+
+Elle n'entend pas, ma pauvre Léa, que je me moque d'elle et qu'elle
+est ridicule; elle a des étonnements et des indignations si peu
+motivés; elle n'en revenait pas, cet après-midi, de l'histoire de
+Jacques.
+
+--«Il n'y a presque personne» dit-elle «ce soir dans les rues.»
+
+--«C'est pourtant une belle soirée.»
+
+--«Oui, mais un peu fraîche.»
+
+--«Je suis sûr que vous avez froid; pourquoi ne voulez-vous pas
+rentrer?»
+
+--«Mais non, je n'ai pas froid.»
+
+Elle s'entête; elle a froid; elle ne veut pas l'avouer; qu'étranges
+sont les femmes! il est certain que l'air fraîchit; dans les arbres
+est une brise plus forte; voici déjà la place des Ternes; jamais nous
+n'irons jusqu'aux Champs-élysées; il n'y a personne sur le
+boulevard; les rues sont affreusement tristes; pour aller jusqu'aux
+Champs-élysées, nous ne rentrerons pas avant minuit ou une heure.
+
+--«Il fait froid» dit Léa; «si vous voulez, rentrons.»
+
+Ah, enfin.
+
+--«Cocher, nous retournons; rue Stévens, quatorze.»
+
+Le cocher arrête; la voiture tourne; le cheval, maintenu, se raidit;
+nous partons; le trot recommence; également, le trot du cheval, et la
+trépidation dans la voiture; encore le roulement monotone; claque
+le fouet longuement; une voiture au près de nous; elle nous dépasse;
+pourquoi allons-nous si lentement? sur le trottoir deux très vieilles
+gens; le bruit des roues; le léger cahotement; de nouveau, le parc
+Monceau, la rotonde; dans un quart d'heure nous serons arrivés; que
+va me dire Léa? je monterai avec elle; il faut que je monte avec elle;
+avec elle j'entrerai dans sa chambre; me laissera-t-elle? l'autre jour
+elle a voulu que tout de suite je partisse; oui, mais habituellement
+j'attends jusqu'à ce qu'elle commence se déshabiller; quand nous
+arriverons avec la voiture devant sa porte, faudra, par prudence, que
+je lui demande à l'accompagner; elle descendra de voiture la première;
+puisqu'elle est à droite, elle sera du côté du trottoir; elle
+consentira au moins à ce que je la ramène dans sa chambre; alors
+que me dira-t-elle? me laissera-t-elle enfin rester? non, cela est
+invraisemblable; je ne voudrais non plus; un quart d'heure me suffira,
+dans sa chambre, pendant qu'elle ôtera son manteau et son chapeau;
+si pourtant elle voulait me garder! elle doit penser que ce lui est
+nécessaire, un jour ou l'autre, une fois à la fin; ce soir elle paraît
+s'être arrangée pour être libre; si c'était ce soir! si ce n'était
+pas encore ce soir! il faut pourtant qu'elle se décide; elle ne peut
+s'imaginer que je veuille toujours être un amant platonique; je ne
+lui ai jamais déclaré, en somme, pareille intention; elle ne doit pas
+s'imaginer non plus qu'elle m'ait réduit à tout endurer d'elle sans
+en rien obtenir; oh, que de trouble! L'affilée longue des lumières se
+rapproche; d'autres voitures; c'est le boulevard Malesherbes;
+s'avance notre voiture, Léa et moi; pourquoi plutôt aujourdhui
+m'accepterait-elle? depuis un si long temps elle réussit à me
+congédier gentiment; mais je ne lui demandais rien, je n'avais l'air
+de rien lui demander; alors comment d'elle-même m'aurait-elle prié?
+voilà ce qui serait admirable, qu'un jour, elle, elle voulût, qu'elle
+désirât, elle, et qu'elle aimât; et près moi, immobile elle est;
+hélas, combien lointaine l'espérance! immobile, indifférente et
+quelconque, elle demeure; vaguement devant soi elle regarde; dans son
+manteau elle cache ses mains; elle a négligemment devant soi ses yeux
+ouverts; nous allons en cette nuit calme, sans fatigue; les maisons
+hautes et mi sombres ont des fenêtres rougement claires; à gauche, les
+arbres; le trot égal, sur la chaussée, du cheval; le cheval gris blanc
+qui régulièrement trotte; ici, elle, silencieuse et immobile, qui
+rêvasse sans doute, elle, indifférente, quelconque, immobile, immobile
+et sans amour; oh, quand le jour où elle se donnera, si non aimante la
+voici, blanche silhouette et féminine; mais tout au fond de cette âme
+n'y aurait-il, humble, ignoré, un très peu de naissante simple amitié?
+ma constante dévotion n'a pas pu ne point la toucher: l'amour filtre
+en le coeur aimé; le désir sollicite et attire; c'est un aimant,
+aimer; pourquoi au profond de son être une affectuosité ne serait-elle
+née, apte à grandir, féconde d'un amour; alors, si en ses paroles
+comme en ses yeux elle se tait, hors les voix et les regards et
+hors rien de l'apparent mais en l'intime cordial germerait l'amitié;
+berçons-nous en mon souhait le plus chimérique; quelque jour elle
+aimerait, l'enfant; l'enfant qui est assise là et dont le corps longe
+mon corps; si frêle, l'enfant insoucieuse qui près moi s'abandonne,
+dans la nuit fraîche, au songe du ne-pas-penser; vers le ciel clair
+d'étoiles. Par les confuses routes, les routes indistinctes des
+horizons, en l'ondoîment de notre marche de rêve, et sous le bas
+ronflement harmonique des roues dans les rues, le continu
+enroulement de l'heureuse voiture où les deux nous allons... à ma Léa
+amoureusement je parle, afin uniquement que des paroles dans le soir à
+elle montent, et je parle:
+
+--«Mon amie, à quoi rêvez-vous?»
+
+Vers moi elle laisse un regard, pâlement, comme sans pensée; elle se
+tait; sur les pavés rudement roule la voiture; Léa, de nouveau, en
+face regarde, muette; elle ne rêve pas, elle ne songe pas, l'ignorante
+du désir, l'enfant là immobile; à quoi rêvez-vous? à rien; à quoi
+rêvez-vous? je ne sais; à quoi rêvez-vous? je ne puis; à quoi et à
+quoi rêvez-vous? à rien, je ne puis, je ne sais, je ne rêve et je ne
+pense, hélas, hélas; je ne te donnerai pas le rêve, et éternellement
+seras-tu l'immobile et sans amour? vaguement devant soi elle regarde;
+le ciel clair, moins clair déjà, encore brille; entre les masses des
+arbres vogue la voiture; et se dresse hautement la grise apparence du
+cocher vieux au dos courbé; Léa au près de moi demeure; la pointe de
+ses bottines transperce ses robes; et voici que sa voix s'entend.
+
+--«Pourvu que Marie n'oublie pas le feu.»
+
+--«Vous avez froid, Léa.»
+
+--«Un peu.»
+
+--«Serrez-vous contre moi.»
+
+Légèrement elle se serre contre moi, et elle sourit, penchant la tête.
+
+--«Bien» dis-je; «ainsi vous vous réchaufferez.»
+
+--«D'un côté, oui».
+
+--«Alors approchez-vous plus.»
+
+--«Voulez-vous être tranquille!»
+
+Doucement elle me gronde; nous sommes dehors; faut de la tenue; oui,
+des gens nous regardent; quel est ce monsieur élégant qui vient à
+l'encontre de nous, les yeux sur nous? pourquoi ce monsieur nous
+regarde-t-il? il continue; c'est ennuyeux enfin; il passe au près de
+la voiture; voyons s'il se tourne; non, il ne se tourne pas; que nous
+voulait-il? est-ce que Léa l'a vu? elle n'en a pas fait semblant;
+voilà un monsieur qui connaît Léa; je suis sûr qu'il est vexé; il
+m'envie, le bonhomme; dame, tout le monde ne se promène pas en voiture
+à minuit avec Léa d'Arsay; le voit-on encore, ce monsieur? oui,
+là-bas; il marche; ah, il se tourne, il se tourne; va, mon ami, tu
+peux attendre sous l'orme.
+
+--«Voici la place Blanche, Léa; nous serons bientôt chez vous.»
+
+Claquement de fouet dans l'air; la voiture roule sur les pavés
+sonorement.
+
+--«Voyez donc, Léa; on dirait qu'on démolit cette maison.»
+
+--«Qu'est-ce que cette maison? un café?»
+
+Mais nous approchons; chez vous, disais-je; chez elle donc? bientôt
+chez elle; l'instant décisif alors?... c'est absurde, se troubler
+de la sorte, subitement, sans raison; j'ai à moi la plus jolie jeune
+femme; je viens de me promener avec elle; je vais rentrer chez
+elle; que voudrais-je de mieux? le monsieur de tout-à-l'heure devait
+enrager; je suis le plus fortuné des hommes; ah, mortel, mortel ennui!
+je deviens fou; ne suis-je pas certain d'être heureux, ne dois-je pas
+l'être?... déjà la place Pigalle; et ce cocher qui va à toute vitesse;
+le passage Stévens; dans une minute, sa porte; mon Dieu, mon Dieu, que
+va-t-elle me dire, que va-t-elle faire, que vais-je faire? le cocher
+ralentit, tourne; elle va me renvoyer encore; ah, sa maison, son
+affolante chambre; et ce radieux visage... la voiture s'arrête; Léa
+se lève, elle descend; c'est épouvantable, cette angoisse; ma pauvre
+amie, enfin voudrait-elle? Léa! elle est descendue... quoi?...
+
+--«Eh bien, vous ne payez pas le cocher?»
+
+Je ne paie pas le cocher; c'est vrai; pardon; deux francs cinquante;
+voilà... Léa sonne à la porte... je suis perdu; oh... je vous en
+supplie...
+
+--«Vous me permettez de vous accompagner?»
+
+--«Si vous voulez.»
+
+Sacrebleu; pas dommage... la voiture s'en va... parbleu, montons;
+quelle heure est-il? il n'est pas minuit; nous avons le temps; quand
+je rentre tard chez moi, mon concierge me fait attendre des quarts
+d'heure à la porte; c'est insupportable.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Léa marche devant moi; nous montons; au long des murs pâles, nos
+ombres; combien ai-je sur moi d'argent? j'avais dans mon porte-cartes
+cinquante francs, dans ma poche quatre louis; cela fait, cinquante
+et quatre-vingts, cent trente francs; j'ai d'autre argent chez
+moi; n'importe, la fin du mois sera pénible; faudra que Léa soit
+raisonnable; en attendant, montons; nous sommes arrivés; la porte
+ouverte; Marie.
+
+--«Bonsoir, Marie.»
+
+--«Bonsoir, monsieur.»
+
+Léa:
+
+--«Vous n'avez pas oublié le feu, Marie?»
+
+--«Non, mademoiselle; si mademoiselle veut entrer dans sa chambre...»
+
+Au fond du corridor, la porte du cabinet-de-toilette; derrière est la
+chambre; nonchalamment s'avance Léa, de sa gentille nonchalance; moi,
+la suivrai-je? attendre qu'elle me le dise? elle l'oublierait; mais
+si elle me renvoie; tant pis; ce serait trop bête, rester dans le
+corridor; j'entre; elle me grondera si elle veut; et je traverse le
+cabinet-de-toilette, la porte de la chambre; dans la chambre luit
+le feu de bois; la veilleuse au plafond éclaire aussi; aussi, sur la
+petite table, deux bougies; Léa, assise, au près du feu; la clarté
+blanche d'albâtre de la veilleuse, et le feu clairement rouge, sur les
+bûches incessamment courant, frétillant; dans un fauteuil, au près, la
+jeune femme; oui, mi cachée, Léa; elle se chauffe, coiffée encore et
+gantée, immobile, dans une ombre; et luit la flamme montante des deux
+pareilles bougies; sur sa robe le feu a des reflets, dorés, sombres;
+oh, la bonne température et molle, dans la chambre!
+
+--«Vous aviez froid, n'est-ce pas, Léa?»
+
+Et elle ne voulait pas rentrer, l'entêtée.
+
+--«Vous devriez retirer votre manteau et votre chapeau.»
+
+Elle demeure, devant le feu, parmi l'ombre éclairée par le feu, dans
+le fauteuil; maintenant s'entête-t-elle à avoir trop chaud? mais elle
+se lève, vive, vivement debout; et d'une voix rapide:
+
+--«Oui, il fait trop chaud ici.»
+
+Elle enlève son chapeau, le jette sur le lit; elle réajuste ses
+cheveux; elle tire ses gants; sur le lit; je vais m'adresser à la
+cheminée; elle déboutonne son manteau; je vais l'aider.
+
+--«Merci; Marie va m'aider.»
+
+Marie l'aide; je reviens à la cheminée; Marie emporte le manteau; le
+feu davantage me chauffe les mollets; Léa se tourne; elle sourit.
+
+--«Eh bien, que faites-vous là avec votre chapeau à la main et votre
+par-dessus boutonné?»
+
+Que veut-elle? elle veut que je quitte mon par-dessus? pourquoi?
+rester? ce serait possible... je lui ai répondu quelques mots...
+toujours souriante la voilà...
+
+--«Si vous me le permettez...» disais-je.
+
+Et lentement elle se tourne; lentement, avec des hanchements, vers
+l'armoire-à-glace, en face de la cheminée; près la croisée, sur une
+chaise, je mets mon chapeau, mon par-dessus; sur mon par-dessus mon
+chapeau; Léa, devant l'armoire-à-glace, ordonne les bouillonnés de son
+corsage sur sa poitrine et le ruban noir de son cou; contre le mur je
+suis debout, contre le rideau fermé de la fenêtre; dans la glace je
+vois sa mignonne figure et ses mines jolies, ce corps manifesté et
+dissimulé successivement par les habillements; c'est la mode admirable
+de notre temps, qui sait cacher et montrer tour à tour les formes
+féminines; en des mouvements d'un charme très félin, tandis que
+tressautent sur son front mat ses cheveux, elle s'approche à moi; y
+pensé-je? voudrait-elle ce soir? se va-t-elle laisser? elle m'a dit
+de poser mon par-dessus; quoi alors? vers elle je fais un pas;
+nous sommes près; nous nous arrêtons; oh, dans son regard, la vraie
+tendresse! victoire donc? est-ce le jour enfin? câlinement elle
+murmure:
+
+--«Si vous étiez gentil, vous iriez, là, cinq minutes seulement, dans
+le salon.»
+
+--«Oui, très bien, comme vous voudrez.»
+
+Sur la cheminée elle prend un bougeoir, allume les bougies; ainsi,
+elle consent? elle veut que je l'attende?
+
+--«Vous allez attendre ici; cinq minutes; surtout ne jouez pas de
+piano.»
+
+Et refermant la porte:
+
+--«À tout-à-l'heure.»
+
+De nouveau me voici dans le salon; combien autre qu'il y a une heure!
+évidemment Léa veut que je reste, évidemment; sans cela, elle ne me
+ferait pas attendre qu'elle ait achevé sa toilette; et si aimable elle
+est ce soir! je n'ai pas à en douter, elle veut que je reste; mais
+pourquoi ce soir-ci plutôt qu'un autre? et pourquoi pas ce soir-ci?
+je n'en dois pas douter, elle me garde; quelle émotion cette idée
+me donne! dire que tout-à-l'heure elle m'appellera, et que dans sa
+chambre je rentrerai, et qu'entre mes bras je la tiendrai, que je
+déferai ses soyeux, longs, parfumés vêtements, et qu'en son triomphal
+lit tout-à-l'heure je l'aurai! Ne nous grisons pas; voyons; faut faire
+attention à ce que je vais faire; d'abord il serait bon que je prisse
+toutes mes précautions pendant que je suis seul; depuis le boulevard
+Sébastopol, voilà presque six heures que je n'ai uriné; le cabinet est
+à gauche dans l'antichambre; il faut dans une conversation tendre être
+tranquille; mais gare à sortir d'ici sans bruit, sans qu'on m'entende;
+il y a sans doute de la lumière dans l'antichambre; d'ailleurs j'ai
+des allumettes; ouvrons la porte; attention; sans bruit; sur la pointe
+des pieds; quelle chance, il y a de la lumière; justement la porte
+est entrebaillée; allons... gare aussi à ne me pas salir... ouf; la
+précaution n'était pas inutile; je laisse la porte entrebaillée, comme
+elle était; la porte du salon; bien doucement; là; bravo; personne ne
+m'aura entendu; et maintenant, dans ce fauteuil, commodément. Léa
+se déshabille; elle va se vêtir d'une robe-de-chambre; c'est
+extraordinaire que jamais elle n'ait voulu devant moi tirer ou mettre
+une bottine; quelle heure est-il?... minuit moins un quart; Léa
+n'est habituellement pas longue à s'habiller; dans un instant elle
+m'appellera. Je suis tout-à-fait ridicule; j'ai préparé, il n'y a pas
+deux heures, ce que je voulais faire, des choses que j'ai résolues
+depuis un mois, et je n'y pense même point; cela est pourtant simple;
+Léa veut que je reste cette nuit avec elle; eh bien, je dois refuser;
+je lui donnerai la meilleure preuve de mon amour, en respectant mon
+amour, en n'acceptant pas le don de son corps auquel elle se juge
+obligée, en n'imitant pas les autres épris seulement d'une vaine
+passion, mais en profondément l'aimant et voulant être aimé; c'est
+cela; au lieu de recevoir son sacrifice, je lui présenterai le mien;
+et si elle s'offensait? non; je lui dirai pourquoi je pars, et
+elle sera émue; Ah, je suis lâche et imbécile; j'hésite à présent;
+l'occasion si longtemps espérée est venue, et j'hésite. Eh non, je
+n'hésite pas; que diable, ce n'est pas si fort; il faut choisir,
+d'avoir cette fille comme les autres pour une nuit, ou d'aimer et
+peut-être se faire une amie; pas besoin de préparer de grandes phrases
+ni de se battre les flancs; tout à l'heure, simplement, je lui dirai
+bonsoir; et elle croira que je suis un timide et un niais, ou, mieux,
+que je souffre de quelque accès d'une syphilis gagnée au cours de mon
+platonisme. Mon Dieu, qu'elle est longue à faire sa toilette! quelle
+heure?... minuit moins dix; elle n'en finira pas; plusieurs fois
+déjà elle m'a attardé ici pour me congédier après un quart d'heure de
+chatteries; c'est exaspérant, attendre et ne savoir à quoi s'en tenir;
+Léa se rirait de moi à la fin; pense-t-elle que je m'amuse, dans ce
+salon, à espérer qu'il lui plaise ouvrir la porte? et je vais faire le
+généreux, le magnanime, poser au pur amour, plutôt que profiter
+tout bêtement de la bonne aubaine d'une bonne nuit; simagrées et
+plaisanteries; Léa me renvoie parce que je ne sais pas la forcer à me
+garder; je la laisse se jouer de moi et je m'invente ce divin prétexte
+de la vouloir conquérir par le respect; je suis plus absurdement
+faible qu'un gamin; il faut que ça finisse; donc ce soir, tant pis,
+je couche avec elle; ce serait trop de sottise; une affaire depuis si
+longtemps entreprise et à tant de frais continuée et qui n'aboutirait
+à rien; tant d'argent et tant d'ennuis pour le plaisir de contempler
+les beaux yeux d'une demoiselle; une demoiselle qui joue les travestis
+aux Nouveautés; quelle bêtise! ça vaut deux cents francs et c'est
+tout; faire du sentiment dans ce monde-là; une fille qui tous les
+soirs fait l'invite sur les planches et les jours de dèche fréquente
+dans les maisons de rendez-vous; oui, elle y fréquenterait, ça ne
+m'étonnerait aucunement; et la femme-de-chambre qui sert à consoler
+les messieurs mal partagés; parbleu, je pourrais mieux user mon argent
+qu'à lui payer des dentelles pour ses costumes; ce sera joli samedi
+au Continental; je mènerai un beau personnage au milieu de ces gens
+qu'elle allumera et qui le lendemain apporteront leurs cartes; et
+c'est une chaleur, une cohue, comme au bal des Artistes où mon chapeau
+a été défoncé; et ces boutiques dont on sort sans avoir de quoi
+prendre un fiacre pour rentrer chez soi... Mais, sacrédié, qu'elle est
+longue ce soir! c'est impatientant. Je vais frapper à la porte. Non,
+je ne peux pas. Oh, quelle patience faut! Je crois que je l'entends.
+D'ici on ne peut rien entendre dans la chambre. Si; elle ouvre la
+porte; enfin!...
+
+--«Eh bien» elle «que faites-vous là? vous vous ennuyez beaucoup?»
+
+Dans un long peignoir flottant, blanc de crème, légèrement serré à la
+taille, toute blanche dans les blancs crémeux plis flottants, elle se
+tient.
+
+--«Je puis entrer?»
+
+--«Entrez.»
+
+Au près de la cheminée, dans le fauteuil bas elle va s'étendre; sur
+une chaise, des jupons blancs; à côté, pendante, la robe noire; le feu
+de la cheminée est presque éteint; une chaleur égale, tiède; contre
+la fenêtre voilà mon chapeau et mon par-dessus; je prends une chaise
+basse, et près Léa je vais m'asseoir; dans le fauteuil elle est
+étendue, mains allongées; dans le fauteuil bleu à la bande large
+brodée, elle blanche, aux joues rosées. Appuyée à l'armoire-à-glace
+est une petite table en peluche, et, dessus, vingt menues choses,
+boîtes, objets d'ivoire, ciseaux, vagues choses dans la lumière très
+blanche de la chambre. Nous sommes assis, parmi le calme tiède et
+silencieux de la chambre, elle près moi, blanche, étendue.
+
+--«Vous ne m'avez pas conté ce que vous avez fait tantôt, quand vous
+m'avez quittée.»
+
+Elle me parle; je lui réponds.
+
+--«Oh, rien, absolument.»
+
+Qu'elle est jolie ce soir!
+
+--«Vous avez au moins dîné et vous êtes allé chez vous?»
+
+--«Vous voulez savoir exactement ce que j'ai fait?»
+
+--«Oui, contez-le moi.»
+
+--«Eh bien, en sortant d'ici j'ai suivi la rue des Martyrs, le
+faubourg Montmartre, puis le boulevard Poissonnière et le boulevard
+Sébastopol, le tout à pied, et je suis arrivé à la tour Saint-Jacques,
+square plein d'enfants; alors, au près de là, j'ai visité un jeune
+gentleman mon ami, avec lequel ensuite j'ai marché durant un quart
+d'heure.»
+
+Elle sourit.
+
+--«Vous êtes précis. Et avec cet ami vous avez parlé de moi.»
+
+--«Nécessairement.»
+
+--«Et votre ami vous a beaucoup jalousé. Alors où avez-vous été?»
+
+--«Où j'ai été?...»
+
+Ce soir... la foule, affairée et pressée, dans Paris, le soir à
+six heures; les rues pleines; les voitures hâtées et ralenties; le
+Palais-royal...
+
+--«J'étais au Palais-royal.»
+
+... La blonde femme rencontrée aux vitres du Louvre, si provocante et
+mince, haute, fière, hélas perdue dans les marcheurs.
+
+--«Mon ami a dû aller aujourdhui au Théâtre-français entendre Ruy
+Blas; j'ai refusé l'y accompagner.»
+
+--«Pour moi; cela est héroïque.»
+
+C'eût été intéressant, revoir Ruy Blas; mais j'ai refusé; ensuite j'ai
+dîné.
+
+--«Ensuite j'ai dîné; où? dans un café de l'avenue de l'Opéra; vous ne
+connaissez point ces lieux modestes. Désirez-vous savoir quel a été le
+menu?»
+
+--«Vous me le direz la prochaine fois que nous dînerons ensemble. Et
+là aussi vous avez vu de vos amis?»
+
+--«Aucun.»
+
+Mais la très jolie femme en face de moi était assise, avec le vieux
+monsieur si chauve, huissier ou consul; la très jolie femme que
+j'aurais voulu revoir et qui riait.
+
+--«Près moi seulement était une belle dame qu'escortait un vieux
+monsieur sans doute consul ou notaire.»
+
+--«Félicitations.»
+
+Dans le café vif d'éclatantes colorations et lumineux, le confort du
+dîner lent et des inconnus observés... Le vin, le jeu; le vin, le jeu,
+les belles... Et tout-à-coup, très brillante en la rue nocturne, et
+sur des ombres, la façade de l'Eden-théâtre, Excelsior vu jadis, les
+cortèges de dansantes femmes; et mon ami, celui qui se va marier,
+l'excellemment heureux de son bonheur communié, l'aimé, lui, de
+l'aimée.
+
+--«Je suis rentré chez moi, sans incidents, m'étant seulement
+rencontré à un homme aimé d'une femme qu'il aime; permettez que je
+note le cas.»
+
+--«Cas rare certes, un homme qui aime.»
+
+--«Vous croyez?»
+
+--«Il y a si peu de femmes qu'un homme puisse aimer! une femme à qui
+plusieurs hommes disent qu'ils l'aiment, n'est aimée par aucun.»
+
+C'est mal ce que dit Léa; que lui répondrai-je qui ne la froisse
+point? pourquoi ne sont-elles pas aimées, toutes et toutes les femmes,
+si non qu'elles ne veulent être aimées.
+
+--«Si une femme» dis-je «n'est aimée, c'est, souvent, qu'elle ne le
+veut.»
+
+Et, coupable ou méritoire, toute femme est complice au non-amour de
+qui l'a vue. Léa sourit, un peu moqueuse; elle considère le feu qui
+s'éteint; telle à peu près qu'en sa photographie.
+
+--«On vous a remis» dit-elle «tout de suite ma carte chez vous?»
+
+--«Oui; mais si je n'étais pas rentré chez moi?»
+
+--«Vous deviez rentrer.»
+
+--«J'avais une heure à perdre avant venir; je suis resté à la maison.»
+
+--«À quoi faire?»
+
+--«Pas grand chose; j'ai écrit un peu.»
+
+Or la belle nuit, à la croisée, sur le jardin et les arbres, les
+grands arbres devant ma croisée, le jardin toujours désert et sans
+fleurs, grandiose, et ce parfum de nuit qui me vient des croisées
+ouvertes; ainsi, traversant les rues vides et les boulevards bruyants,
+la même nuit, avec l'orgue-de-Barbarie et les refrains connus, si doux
+dans l'ombre... le dirai-je à Léa?
+
+--«Venant chez vous ce soir, j'ai été poursuivi par un
+orgue-de-Barbarie qui remplissait mon chemin de gémissements.»
+
+--«Vous aimez pourtant la musique.»
+
+--«Plus que jamais, mais moins que vous.»
+
+Ses lettres... Léa d'Arsay prie monsieur Daniel Prince... à quoi bon
+Léa saurait-elle que j'ai relu ses lettres? pour le moins elle se
+moquerait; et que lui dire de ses tristes lettres? et mes projets,
+encore renouvelés, de lui sacrifier mon désir! peut-être qu'elle avait
+raison, et qu'il est rare, l'homme qui aime, et que jamais elle ne fut
+aimée; moi non plus donc ne l'aimerais-je? hélas, que je l'aime peu,
+que peu je l'aime, moi qui m'efforce à l'amour; et tâchons si le
+sacrifice pourrait exalter un amour.
+
+--«Vous avez eu» reprend-elle «une très belle journée.»
+
+--«Une plus belle soirée, malgré l'horrible inconvenance d'un
+assoupissement communiqué.»
+
+Elle rit.
+
+--«Et, pour finir, une délicieuse promenade en voiture, avec une jeune
+femme très charmante mais si mauvaise.»
+
+Était-elle, en effet, mauvaise! et le monsieur qui nous suivait sur
+le boulevard; la butte Montmartre visible dans la brume; la ligne des
+maisons aux fenêtres claires et des arbres foncés dans la nuit;
+oui, mais combien charmante en sa feinte dignité, grave et drôle;
+maintenant charmante sans feintises; elle a redressé sa tête, blonde
+et blanche, hors la blancheur blonde des étoffes flottantes; et un fin
+corps d'enfant féminin, gracile, fluet et potelé; un invitant sourire,
+une promesse aux caresses, une mollesse inclinée à s'abandonner en des
+bras; car en cette heure où vaine la journée fuit et n'est plus, après
+la journée quelconque éteinte, c'est ma nuit, l'heure de mon amour.
+
+--«... Oh mon amie... vos lèvres sont frivoles et aux vents d'ici
+qu'elles s'envolent...»
+
+Et ses mains; et, de ses mains, par mes mains et mes bras et mon
+coeur, une vapeur, un frémissement, une chaleur, une poignance, cela
+monte jusqu'à mes yeux; presque chancellerais-je? oh, je te veux; tant
+pis aux longs respects, aux amours humbles, aux beaux projets, aux
+tardifs amours préparés si longuement, aux départs, aux renoncements,
+aux renoncements tant pis, mon amante, si je te veux; et je la
+regarde, en sa pâleur charnelle et des joies folles annonciatrice,
+celle que pour un songe je renoncerais. Cependant de mes mains elle
+tire ses mains; je me recule de deux pas; elle vient vers moi; sur
+mes épaules elle met ses mains; et, comme d'elle je me grise et
+déraisonne, elle me parle, en une façon de fée.
+
+--«Vous viendrez samedi à la fête de l'hôtel Continental; vous verrez
+que je serai jolie...»
+
+Oui, certes, immortellement.
+
+--«... Je serais si attristée de ne pas vous trouver; et puis, je vous
+ferai honneur...»
+
+Ah, tout séduisante bien-aimée.
+
+--«... Vous m'apporterez, n'est-ce pas, ce tablier pour mon
+costume...»
+
+Son costume?... oui, ce tablier, cet argent que je lui ai promis...
+je n'y songeais plus... elle le désire tout de suite... je le lui ai
+promis; d'ailleurs c'est bien le moins; bah, débarrassons-nous en dès
+maintenant...
+
+--«Si vous vouliez me dire à peu près ce qu'il vous faut, Léa, et me
+pardonner de vous en laisser le soin...»
+
+--«Je ne sais pas... cela ferait... tout au plus... une centaine de
+francs.»
+
+--«Permettez que je vous les remette.»
+
+J'ai un billet de cinquante francs dans mon porte-cartes, plusieurs
+louis dans mon porte-monnaie; rien que des pièces de vingt francs;
+cela fera cent dix francs; soit; trois louis et cinquante francs, là,
+sur la cheminée.
+
+--«Vous êtes gentil» dit Léa.
+
+Vers moi elle revient; je lui ai fait plaisir; ce me coûte encore un
+peu cher; mais elle sera contente de moi et sera aimable; et puis
+j'ai ainsi moins de scrupules à rester cette nuit, plus de droits;
+d'ailleurs ne puis-je donc lui prouver mon amour sans la refuser? si
+tendrement, si doucement, si bonnement je l'aimerai cette nuit, que
+ce vaudra toutes paroles et tous renoncements; certes, en sachant me
+conduire, je réussirai mieux, si je reste avec elle, à lui prouver mon
+vrai amour; voilà ce qu'il faut faire; et entre ses cheveux, très bas,
+je lui dis:
+
+--«Ainsi, vous me gardez?»
+
+Ses grands yeux, ses grands yeux étonnés, on dirait apitoyés... que
+veulent-ils?
+
+--«Oh, pas ce soir; je vous en prie; je ne peux pas...»
+
+Comment? pas ce soir? elle ne veut pas?
+
+--«... La prochaine fois, je vous promets... je ne peux pas.»
+
+Encore, encore, elle ne veut pas?... je ne puis la forcer... vraiment,
+elle ne veut pas?...
+
+--«Léa, vous ne voulez pas?»
+
+--«Je vous jure...»
+
+Et pourquoi insister?
+
+--«Bonsoir donc.»
+
+Pourquoi lui ai-je demandé? comment n'ai-je pas tenu ma résolution, ne
+suis-je pas parti comme je le devais et à mon honneur?
+
+--«Bonsoir, mon amie.»
+
+Et j'embrasse son front; délices en allées et impossibles, mortelles
+et désespérées délices, à quand, oh vous?
+
+--«Venez mercredi à trois heures» dit-elle.
+
+--«Volontiers, je vous remercie.»
+
+Pourquoi ai-je encore voulu l'avoir? hélas, celle qu'encore je ne vais
+pas avoir! il faut partir; voilà mon par-dessus, mon chapeau.
+
+--«Au revoir» dit-elle, «à mercredi, trois heures.»
+
+Elle a pris le bougeoir et ouvre la porte du salon; Marie est là; nous
+traversons le vestibule.
+
+--«À mercredi, trois heures» dis-je.
+
+Non, je ne la reverrai plus; je ne la dois plus revoir; à jamais elles
+ont péri, les possibilités d'aimer à elle et moi; et rien n'est plus
+que l'infinie tristesse des indéniables inutilités. Blanche et jolie
+inoubliablement, mon amie me tend sa main.
+
+--«Au revoir.»
+
+--«Au revoir.»
+
+Amicale elle sourit; sur sa poitrine voltigent les lueurs blondes et
+nocturnes.
+
+ (_fin_)
+
+ ÉDOUARD DUJARDIN
+
+_Le directeur-gérant_: ÉDOUARD DUJARDIN.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les lauriers sont coupés, by Édouard Dujardin
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES LAURIERS SONT COUPÉS ***
+
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+The Project Gutenberg EBook of Les lauriers sont coupés, by Édouard Dujardin
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les lauriers sont coupés
+
+Author: Édouard Dujardin
+
+Release Date: September 17, 2008 [EBook #26648]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES LAURIERS SONT COUPÉS ***
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+
+
+
+
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+
+
+<h1>LES LAURIERS SONT COUPÉS</h1>
+
+
+<p>Un soir de soleil couchant, d'air lointain, de cieux
+profonds; et des foules qui confuses vont; des bruits,
+des ombres, des multitudes; des espaces infiniment en
+l'oubli d'heures étendus; un vague soir...</p>
+
+<p>Car sous le chaos des apparences, parmi les durées
+et les sites, dans l'illusoire des choses qui s'engendrent
+et qui s'enfantent, et en la source éternelle des causes,
+un avec les autres, un comme avec les autres, distinct
+des autres, semblable aux autres, apparaissant un le
+même et un de plus, un de tous donc surgissant, et entrant
+à ce qui est, et de l'infini des possibles existences,
+je surgis; et voici que pointe le temps et que pointe le
+lieu; c'est l'aujourd'hui; c'est l'ici; l'heure qui sonne;
+et au long de moi, la vie; je me lève le triste amoureux
+du mystère génital; en moi s'oppose à moi l'advenant de
+frêle corps et de fuyante pensée; et me naît le toujours
+vécu rêve de l'épars en visions multiples et désespéré
+désir... Voici l'heure, le lieu, un soir d'avril, Paris, un
+soir clair de soleil couchant, les monotones bruits, les
+maisons blanches, les feuillages d'ombres; le soir plus
+doux, et une joie d'être quelqu'un, d'aller; les rues et
+les multitudes, et dans l'air très lointainement étendu,
+le ciel; Paris à l'entour chante, et, dans la brume des
+formes aperçues, mollement il encadre l'idée; soir d'aujourd'hui,
+oh soir d'ici; là je suis.</p>
+
+<p>... Et c'est l'heure; l'heure? six heures; à cette horloge
+six heures, l'heure attendue. La maison où je dois
+entrer: où je trouverai quelqu'un; la maison; le vestibule;
+entrons. Le soir tombe; l'air est bon; il y a une
+gaîté en l'air. L'escalier; les premières marches. Ce
+garçon sera encore chez soi; si, par un hasard, il était
+sorti avant l'heure? ce lui arrive quelques fois; je veux
+pourtant lui conter ma journée d'aujourd'hui. Le palier
+du premier étage; l'escalier large et clair; les fenêtres.
+Je lui ai confié, à ce brave ami, mon histoire amoureuse.
+Quelle bonne soirée encore j'aurai! Enfin il ne se
+moquera plus de moi. Quelle délicieuse soirée ce va
+être! Pourquoi le tapis de l'escalier est-il tourné en ce
+coin? ce fait sur le rouge montant une tache grise, sur
+le rouge qui de marche en marche monte. Le second
+étage; la porte à gauche; «Étude». Pourvu qu'il ne
+soit pas sorti; où courir le trouver? tant pis, j'irais au
+boulevard. Vivement entrons. La salle de l'Étude. Où
+est Lucien Chavainne? La vaste salle et la rangée circulaire
+des chaises. Le voilà, près la table, penché; il a
+son par-dessus et son chapeau; il dispose des papiers,
+hâtivement, avec un autre clerc. La bibliothèque de
+cahiers bleus, au fond, traverse les ficelles nouées. Je
+m'arrête sur le seuil. Quel plaisir que conter cette histoire.
+Lucien Chavainne lève la tête; il me voit; bonjour.</p>
+
+<p>&mdash;«C'est vous? Vous arrivez justement; vous savez
+qu'à six heures nous partons. Voulez-vous m'attendre;
+nous descendrons ensemble.»</p>
+
+<p>&mdash;«Très bien.»</p>
+
+<p>La fenêtre est ouverte; derrière, une cour grise, pleine
+de lumières; les hauts murs gris, clairs de beau temps;
+l'heureuse journée. Si gentille a été Léa, quand elle
+m'a dit&mdash;à ce soir; elle avait son joli malin sourire,
+comme il y a deux mois. En face, à une fenêtre, une
+servante; elle regarde; voilà qu'elle rougit; pourquoi?
+elle se retire.</p>
+
+<p>&mdash;«Me voici.»</p>
+
+<p>C'est Lucien Chavainne. Il a pris sa canne; il ouvre
+la porte; nous sortons. Les deux, nous descendons l'escalier.
+Lui:</p>
+
+<p>&mdash;«Vous avez votre chapeau rond...»</p>
+
+<p>&mdash;«Oui.»</p>
+
+<p>Il me parle d'un ton blâmeur. Pourquoi ne mettrais-je
+pas un chapeau rond? Ce garçon croit que l'élégance
+est à ces futilités. La loge du concierge; vide constamment;
+bizarre maison. Chavainne va-t-il au moins un
+peu m'accompagner? À ne vouloir jamais allonger son
+chemin, il est si ennuyeux. Nous arrivons dans la rue;
+une voiture à la porte; le soleil éclaire encore, comme
+en flammes, les façades; la tour Saint-Jacques, devant
+nous; vers la place du Châtelet nous allons.</p>
+
+<p>&mdash;«Eh bien, et votre passion?»</p>
+
+<p>Me demande-t-il. Je vais lui dire.</p>
+
+<p>&mdash;«Toujours à peu près de même.»</p>
+
+<p>Nous marchons, côte à côte.</p>
+
+<p>&mdash;«Vous venez de chez elle?»</p>
+
+<p>&mdash;«Oui, je l'ai été voir. Nous avons, deux heures durant,
+causé, chanté, joué du piano. Elle m'a donné un
+rendez-vous à ce soir, après son théâtre.»</p>
+
+<p>&mdash;«Ah.»</p>
+
+<p>Et avec quelle grâce.</p>
+
+<p>&mdash;«Et vous, que faites-vous de bon?»</p>
+
+<p>&mdash;«Moi? Rien.»</p>
+
+<p>Un silence. La charmante fille; elle s'est fâchée de
+ne pouvoir achever ses couplets; moi, je n'allais pas
+en mesure, et je n'ai pas avoué la faute; j'aurai plus
+d'attention ce soir, quand nous recommencerons.</p>
+
+<p>&mdash;«Vous savez qu'elle ne paraît plus maintenant qu'au
+lever-de-rideau? J'irai l'attendre, vers neuf heures, aux
+Nouveautés; nous nous promènerons ensemble en
+voiture; au Bois, sans doute; le temps y est si agréable.
+Puis je la ramènerai chez elle.»</p>
+
+<p>&mdash;«Et vous tâcherez à rester?»</p>
+
+<p>&mdash;«Non.»</p>
+
+<p>Dieu m'en garde! Chavainne ne comprendra jamais
+mon sentiment?</p>
+
+<p>&mdash;«Vous êtes étonnant» me dit-il «avec ce platonisme.»</p>
+
+<p>Étonnant! du platonisme!</p>
+
+<p>&mdash;«Oui, mon cher, c'est ainsi que j'entends les choses;
+j'ai plus de plaisir à agir autrement que d'autres
+agiraient.»</p>
+
+<p>&mdash;«Mais, mon cher ami, vous ne réfléchissez pas à
+ce qu'est la femme avec qui vous avez affaire.»</p>
+
+<p>&mdash;«Une demoiselle de petit théâtre; certes; et pour
+cela même j'ai mon plaisir à agir comme j'agis.»</p>
+
+<p>&mdash;«Vous espérez la toucher?»</p>
+
+<p>Il ricane; il est insupportable. Eh bien, non, elle
+n'est pas la fille qu'on soupçonnerait. Et quand même!...
+La rue de Rivoli; traversons; gare aux voitures; quelle
+foule ce soir; six heures, c'est l'heure de la cohue, en ce
+quartier surtout; la trompe du tramway; garons-nous.</p>
+
+<p>&mdash;«Il y a un peu moins de monde sur ce côté droit»
+dis-je.</p>
+
+<p>Nous suivons le trottoir, l'un près l'autre. Chavainne:</p>
+
+<p>&mdash;«Eh bien, un tel plaisir ne vaut pas ce qu'il coûte.
+Depuis trois mois que vous connaissez cette jeune
+femme...»</p>
+
+<p>&mdash;«Depuis trois mois, je vais chez elle; mais vous
+savez bien qu'il y a plus de quatre mois que je la connais.»</p>
+
+<p>&mdash;«Soit. Depuis quatre mois, vous vous ruinez vainement.»</p>
+
+<p>&mdash;«Vous vous moquez de moi, mon cher Lucien.»</p>
+
+<p>&mdash;«Avant de lui avoir jamais dit une parole, vous lui
+donnez, par l'entremise de sa femme-de-chambre, cinq
+cents francs.»</p>
+
+<p>Cinq cents francs? non, trois cents. Mais, en effet,
+j'ai dit à lui cinq cents.</p>
+
+<p>&mdash;«Si vous croyez» il continue «que ces sortes de
+munificences incitent une femme de théâtre à de réciproques
+générosités... Changez votre système, mon
+ami, ou vous n'obtiendrez rien.»</p>
+
+<p>L'agaçant raisonnement! Croit-il, lui, que si je n'obtiens
+rien, ce n'est pas parce que je ne veux, moi, rien
+obtenir? J'ai grand tort à lui parler de ces choses. Brisons.</p>
+
+<p>&mdash;«Et j'aime mieux, mon cher, ces folies, que bêtement
+faire la noce avec d'absurdes filles d'une nuit.»</p>
+
+<p>Cela soit dit pour toi. Le voilà muet. Certes, un
+excellent ami, Lucien Chavainne, mais si rétif aux affaires
+de sentiment. Aimer; et honorer son amour, respecter
+son amour, aimer son amour. À marcher le temps
+est chaud; je déboutonne mon par-dessus; je ne garderai
+pas ma jaquette, ce soir, pour sortir avec Léa; ma
+redingote sera mieux; je pourrai prendre mon chapeau
+de soie; Chavainne a un peu raison; d'ailleurs suis-je
+simple; avec une redingote je ne puis avoir un chapeau
+rond. Léa ne me parle presque pas de ma toilette; elle
+doit cependant y regarder. Chavainne:</p>
+
+<p>&mdash;«Je vais au Français ce soir.»</p>
+
+<p>&mdash;«Que joue-t-on?»</p>
+
+<p>&mdash;«Ruy-Blas.»</p>
+
+<p>&mdash;«Vous allez voir cela?»</p>
+
+<p>&mdash;«Pourquoi non?»</p>
+
+<p>Je ne répondrai pas. Est-ce qu'on va voir Ruy-Blas
+en mil huit cent quatre-vingt-sept? Lui:</p>
+
+<p>&mdash;«Je n'ai jamais vu cette pièce, et, ma foi, j'en ai la
+curiosité.»</p>
+
+<p>&mdash;«Quel vieux romantique vous êtes.»</p>
+
+<p>&mdash;«C'est vous qui m'appelez romantique?»</p>
+
+<p>&mdash;«Eh bien?»</p>
+
+<p>&mdash;«Vous êtes un romantique pire qu'aucun. Et l'histoire
+de votre passion?... Pour être allé, une fois, aux
+Nouveautés, entendre je ne sais quoi... Une belle idée
+que nous eûmes... Nous avons remarqué un page...»</p>
+
+<p>Était-elle jolie!</p>
+
+<p>&mdash;«Mon ami, vous avez usé tout l'hiver à vous
+chauffer la cervelle; et maintenant vous admettez
+mille folies. Sérieusement... Et rappelez-vous que
+c'est moi, qui, en sortant du théâtre, ai cherché sur
+l'affiche et vous ai dit le nom de Léa d'Arsay... Aussitôt
+a commencé votre enthousiasme; aujourd'hui
+c'est un amour platonique.»</p>
+
+<p>Passe un monsieur élégant, avec à sa boutonnière
+une rose; il faudra, ainsi, que j'aie une fleur ce soir; je
+pourrais bien encore porter quelque chose à Léa. Chavainne
+se tait; ce garçon est sot. Eh oui, originale est
+l'histoire de mon amour; or, tant mieux. Une rue; la
+rue de Marengo; les magasins du Louvre; la file serrée
+des voitures. Chavainne:</p>
+
+<p>&mdash;«Vous savez que je vous quitte au Palais-royal.»</p>
+
+<p>Bon! Est-il désagréable. Toujours quitter les gens en
+route. Sous les arcades nous voici; près les magasins;
+dans la foule. Si nous marchions sur la chaussée? trop
+de voitures. Ici on se pousse; tant pis. Une femme devant
+nous; grande, svelte; oh, cette taille cambrée, ce
+parfum violent et ces cheveux roux luisants; je voudrais
+voir son visage; jolie elle doit être.</p>
+
+<p>&mdash;«Venez avec moi ce soir au théâtre.» C'est Chavainne
+qui me parle. «Nous irons ensuite flâner une
+heure n'importe où.»</p>
+
+<p>&mdash;«Je vous ai dit que j'avais un rendez-vous.»</p>
+
+<p>La femme rousse s'arrête devant la vitrine; un fort
+profil de rousse, oui; une mine très éveillée; des yeux
+peints de noir; à son cou, un gros n&oelig;ud blanc; elle
+regarde vers nous; elle m'a regardé; quels yeux provoquants.
+Nous sommes à côté d'elle; la superbe fille.</p>
+
+<p>&mdash;«N'allons pas si vite.»</p>
+
+<p>&mdash;«Votre rendez-vous n'empêche rien; puisque vous
+êtes décidé à ne pas rester chez mademoiselle d'Arsay,
+vous viendrez pour le dernier acte ou à la sortie, ou
+dans un lieu quelconque, et nous ferons une promenade
+nocturne.»</p>
+
+<p>Est-ce qu'il se moque de moi?</p>
+
+<p>&mdash;«Vous me raconterez ce que vous aurez dit à
+mademoiselle d'Arsay.»</p>
+
+<p>Au fait, pourquoi pas; ce soir; en sortant de chez
+elle?</p>
+
+<p>&mdash;«Ça ne vous va pas? Qu'est-ce que vous faites donc
+quand vous quittez votre amie?»</p>
+
+<p>&mdash;«Vous êtes stupide, vraiment, mon cher.»</p>
+
+<p>Nous nous taisons; je crois qu'il sourit; quelle niaiserie.
+La place du Palais-royal. Et la jeune femme
+rousse, où est-elle? disparue; quel ennui; je ne la vois
+pas. Chavainne:</p>
+
+<p>&mdash;«Qu'est-ce que vous cherchez?»</p>
+
+<p>&mdash;«Rien.»</p>
+
+<p>Disparue. Tout cela par la faute de ce monsieur. Lui:</p>
+
+<p>&mdash;«Je vais jusqu'au Théâtre-français; je veux voir
+l'heure du spectacle.»</p>
+
+<p>Toujours son spectacle. Allons. Je voudrais pourtant,
+avant qu'il me quittât, lui conter ma journée d'aujourd'hui.
+Si gentiment Léa m'a reçu, en le petit salon un
+peu obscur des rideaux jaunes; elle avait son peignoir
+de satin clair; sous les larges plis soyeux, sa fine taille
+serrée; et le grand col blanc, d'où un rose de gorge;
+s'approchant à moi, elle souriait; et sur ses épaules, de
+sa tête pâlotte et blonde, les cheveux dénoués, en mèches
+dorées, tombaient; elle n'est point vieille, la chère, et
+si mignonne; dix-neuf ans, vingt peut-être; elle déclare
+dix-huit; exquise fille. Au long négligemment immobile
+du Palais-royal, au long du Palais nous allons.
+Elle m'a tendu sa main; moi, j'ai baisé son front; très
+chastement; sur mon épaule elle s'est penchée, et un
+instant nous avons demeuré; au travers des mous satins,
+dans mes mains, j'avais la douillette chaleur.
+Comme je l'aime, la très pauvre! Et tous ces gens qui
+passent, ici, là, qui passent, ah, ignorants de ces joies,
+tous ces gens indifférents, ah, quelconques, tous, qui
+marchent au près de moi.</p>
+
+<p>&mdash;«Voici une affiche...» C'est Chavainne. «On commence
+à huit heures. Décidément, vous ne viendrez
+pas?»</p>
+
+<p>&mdash;«Mais non.»</p>
+
+<p>&mdash;«Au revoir alors; il faut que je rentre à la maison.»</p>
+
+<p>&mdash;«Au revoir. Amusez-vous.»</p>
+
+<p>L'excellent ami... Bon appétit, messieurs... De plaire
+à cette femme et d'être son amant... Dieu, j'étais avec
+l'ange... Lui:</p>
+
+<p>&mdash;«Vous aussi, amusez-vous, et, surtout, pas de sottises.»</p>
+
+<p>&mdash;«Soyez tranquille.»</p>
+
+<p>&mdash;«Vous me direz ce que vous aurez fait.»</p>
+
+<p>&mdash;«Oui. Au revoir.»</p>
+
+<p>Poignées de mains. Il se retourne. Au revoir. Je vais
+monter l'avenue de l'Opéra; je dînerai au café du coin
+de l'avenue et de la rue des Petits-champs; j'aurai le
+temps d'arriver chez moi avant neuf heures. Le bureau
+de poste. Je devrais bien écrire à mes parents; je
+suis en retard; j'écrirai demain; demain, j'ai le cours
+de l'École-de-droit; pour les trois cours où je fréquente,
+je dois n'y pas manquer. Lucien Chavainne va
+ce soir au Français. Oui, un brave garçon; non assez
+simple; mais on peut commercer avec lui; lui parler; il
+comprend; il est de bon goût et élégant; et véritable
+ami; on a du plaisir à se rencontrer avec lui; la prochaine
+fois, je lui dirai les raisons toutes de ma tenue;
+c'est dommage que je ne lui aie pas davantage expliqué
+mon après-midi; peut-être eût-il deviné tout le charme
+inclus en mon amour; mais il est si fermé à ces choses;
+avoir, par fois, quelques heures de bonne intimité, causer,
+dire et faire des riens, embrasser ses minces mains,
+et, aux jours de licence, ses yeux; hélas, hélas, ses
+mains et ses yeux; ses mains, ses yeux, ses lèvres. Hélas,
+quand donc, oh, quand aimerait-elle? quand se
+donnerait-elle? et quand ses lèvres? Deux mois, il y a
+deux mois; non, c'était à la fin, eh non, à la moitié de
+février; et voilà deux mois depuis notre premier, notre
+unique embrassement; hélas, et si anciennement. Point
+heureuse elle n'est. On allume les candélabres de gaz
+dans l'avenue; c'est que le soir croît. Comment sera-telle,
+au retour? en le long cachemire bleu, sans doute,
+avec pendante la longue tresse de ses cheveux; elle
+était, cette fois, ingénue, une fillette; ou la caressante
+fille aux velours chauds, elle était blanche alors, blanche
+pallidement, d'une pâle blancheur de séductrice; et
+ce fut vous encore, mon amie, rieuse follement, égayeuse
+des soirs; elle était de noir vêtue, et si drôlement
+majestueuse; c'est les variées formes dont elle
+est manifeste; le jour où fraîche, et les cheveux plats,
+rosée, elle sortait du bain; elle, la même; la même,
+la pitoyable idéalement apparue, une nuit, dans les
+pitiés qui transfigurent. Je devrais davantage l'aider;
+ma mère me donnera bien à Pâques quelque
+argent; tout s'arrangera. Le coin de la rue des Petits-champs;
+le café, éclairé déjà; mais les boutiques toutes
+sont éclairées dans l'avenue; comme vite le soir arrive!
+«Café Oriental... restaurant». De l'autre côté, le bouillon
+Duval; pour économiser, si j'allais là? économiser
+me serait utile; le café est vraiment mieux, et la différence
+des prix n'est guère; on est aussi bien au bouillon,
+moins à l'aise, mais aussi bien; tant pis, je m'offre
+le luxe du café. À l'intérieur, les lumières, le reflet des
+rouges et des dorés; la rue plus sombre; sur les glaces
+une buée. «Dîners à trois francs... bock, trente centimes».
+Jamais Léa ne voudrait dîner là. Entrons. Un
+peu il faut relever les pointes de mes moustaches, ainsi.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Illuminé, rouge, doré, le café; les glaces étincelantes;
+un garçon au tablier blanc; les colonnes chargées de
+chapeaux et de par-dessus. Y a-t-il ici quelqu'un connu?
+Ces gens me regardent entrer; un monsieur maigre,
+aux favoris longs, quelle gravité! Les tables sont pleines;
+où m'installerai-je? là-bas un vide; justement ma place
+habituelle; on peut avoir une place habituelle; Léa n'aurait
+pas de quoi se moquer.</p>
+
+<p>&mdash;«Si monsieur...»</p>
+
+<p>Le garçon. La table. Mon chapeau au porte-manteau,
+retirons nos gants. Il faut les jeter négligemment
+sur la table, à côté de l'assiette; plutôt dans la poche du
+par-dessus; non, sur la table; ces petites choses sont de
+la tenue générale. Mon par-dessus au porte-manteau;
+je m'assieds; ouf; j'étais las. Je mettrai dans la poche
+de mon par-dessus mes gants. Illuminé, doré, rouge,
+avec les glaces, cet étincellement; quoi? le café; le
+café où je suis. Ah, j'étais las. Le garçon:</p>
+
+<p>&mdash;«Potage bisque, Saint-Germain, consommé...»</p>
+
+<p>&mdash;«Consommé.»</p>
+
+<p>&mdash;«Ensuite, monsieur prendra...»</p>
+
+<p>&mdash;«Montrez-moi la carte.»</p>
+
+<p>&mdash;«Vin blanc, vin rouge...»</p>
+
+<p>&mdash;«Rouge.»</p>
+
+<p>La carte. Poissons, sole... Bien, une sole. Entrées,
+côte de pré-salé... non. Poulet... soit.</p>
+
+<p>&mdash;«Une sole; du poulet; avec du cresson.»</p>
+
+<p>&mdash;«Sole; poulet cresson.»</p>
+
+<p>Ainsi je vais dîner; rien là de déplaisant. Voilà une
+assez jolie femme; ni brune, ni blonde; ma foi, air
+choisi, elle doit être grande; c'est la femme de cet
+homme chauve qui me tourne le dos; sa maîtresse plutôt;
+elle n'a pas trop les façons d'une femme légitime;
+assez jolie, certes. Si elle pouvait regarder par ici; elle
+est presque en face de moi; comment faire? À quoi bon?
+Elle m'a vu. Elle est jolie; et ce monsieur paraît stupide;
+malheureusement je ne vois de lui que le dos; je
+voudrais connaître sa figure; il est un avoué, un
+notaire de province; suis-je bête! Et le consommé? La
+glace devant moi reflète le cadre doré; le cadre doré qui,
+donc, est derrière moi; ces enluminures sont vermillonnées;
+les feux de teintes écarlates; c'est le gaz tout
+jaune clair qui allume les murs; jaunes aussi du gaz,
+les nappes blanches, les glaces, les brilleries des verreries.
+Commodément on est; confortablement. Voici le
+consommé, le consommé fumant; attention à ce que le
+garçon ne m'en éclabousse rien. Non; mangeons. Ce
+bouillon est trop chaud; essayons encore. Pas mauvais.
+J'ai déjeuné un peu tard, et je n'ai guère de faim; il
+faut pourtant dîner. Fini, le potage. De nouveau cette
+femme a regardé par ici; elle a des yeux expressifs et le
+monsieur paraît terne; ce serait extraordinaire que je
+fisse connaissance avec elle; pourquoi pas? il y a des
+circonstances si bizarres; en d'abord la considérant
+longtemps, je puis commencer quelque chose; ils sont
+au rôti; bah, j'aurai, si je veux, achevé en même temps
+qu'eux; où est le garçon, qu'il se hâte; jamais on n'achève
+dans ces restaurants; si je pouvais m'arranger à dîner
+chez moi; peut-être que mon concierge me ferait faire
+quelque cuisine à peu de frais chaque jour. Ce serait
+mauvais. Je suis ridicule; ce serait ennuyeux; les
+jours où je ne puis rentrer, qu'adviendrait-il? au moins
+dans un restaurant on ne s'ennuie pas. Et le garçon, que
+fait-il? Il arrive; il apporte la sole. C'est étrange comme
+divers de ces poissons ont des dimensions diverses; cette
+sole est bonne à quatre bouchées; d'autres sont qu'on
+sert à dix personnes; la sauce y est pour quelque chose,
+c'est vrai. Entamons celle-ci. Une sauce aux moules et
+aux crevettes serait fameusement meilleure. Ah, notre
+pêche de crevettes là-bas; la piteuse pêche, et quel
+éreintement, et les jambes mouillées; j'avais pourtant
+mes gros souliers jaunes de la place de la Bourse. On
+n'a jamais fait d'éplucher un poisson; je n'avance pas.
+Je dois cent francs, et plus, à mon bottier. Il faudrait
+tâcher à apprendre les affaires de Bourse; ce serait pratique;
+je n'ai jamais compris ce qu'était jouer à la
+baisse; quel gain possible, sur des valeurs en baisse?
+supposons que j'aie cent mille francs de Panama, et
+qu'il baisse; alors je vends; oui; eh bien? je rachèterai
+donc à la prochaine hausse; non; je vendrai. Ce gros
+avoué qui mange, me devrait enseigner. Il n'est peut-être
+point avoué ni notaire. Ah, ces arrêtes; rien n'est
+à manger de cette sole; elle est savoureuse pourtant;
+laissons ces débris. Sur le banc, contre le dossier, je
+me renverse; encore des gens qui entrent; tous hommes;
+un qui semble embarrassé; l'étonnant par-dessus clair;
+depuis beaucoup de saisons on n'en porte plus de tel.
+J'ai laissé un appétissant petit morceau de sole; bah,
+je ne vais pas, le prenant, me rendre ridicule. Excellent
+serait ce petit morceau, blanc, avec les raies qu'ont
+marquées les arrêtes. Tant pis; je ne le mangerai pas;
+de ma serviette je m'essuie les doigts; un peu rude,
+ma serviette; neuve peut-être. La femme de l'avoué
+vient de se tourner; on dirait qu'elle m'a fait un
+signe; elle a des yeux superbes; comment ferais-je
+pour lui parler? Elle ne regarde plus. Écrirais-je un
+billet; c'est m'exposer à une déconvenue; pourtant elle
+annonce une facile connivence; je lui montrerais le
+billet; si elle le voulait prendre, elle s'arrangerait à le
+prendre; je puis en tout cas faire le billet. Et après? je
+dois rentrer, m'habiller, être au théâtre avant neuf heures;
+c'est insupportable, toutes ces histoires.</p>
+
+<p>&mdash;«Monsieur a fini...»</p>
+
+<p>&mdash;«Oui. Apportez-moi le poulet.»</p>
+
+<p>&mdash;«Monsieur...»</p>
+
+<p>Un peu de vin. Vide est la banquette en face; entre
+la banquette et la glace, une maroquinerie. Il faut, en
+tout cas, que j'essaie l'effet d'un billet. Mon porte-cartes;
+une carte avec mon adresse, cela est plus convenable;
+mon porte-crayon; très bien; Quoi écrire? Un rendez-vous
+à demain. Je dois indiquer plusieurs rendez-vous.
+Si l'avoué savait à quoi je m'occupe, l'honnête avoué.
+J'écris: «Demain, à deux heures, au salon de lecture
+du magasin du Louvre...» Le Louvre, le Louvre, pas
+très high-life, mais encore le plus commode; et puis où
+ailleurs? Le Louvre, allons. À deux heures. Il faut un
+assez long délai; au moins depuis deux heures jusqu'à
+trois; c'est cela; je change «à» en «depuis» et je vais
+ajouter «jusqu'à trois.» Ensuite «je... je vous attendrai...»
+non «j'attendrai»; soit; voyons. «Demain,
+depuis deux heures, au salon de lecture du magasin
+du Louvre, jusqu'à trois, j'att.....» Ça ne va pas du
+tout; comment mettre? Je ne sais. Si; à deux heures,
+au salon... et c&oelig;tera... jusqu'à trois heures j'attendrai...
+Mettons jusqu'à quatre heures; oui; j'emporterai un
+livre; justement le roman de chose, le journaliste; je
+ne sais pourquoi je l'ai acheté l'autre soir; mais, puisque
+je l'ai acheté, je verrai ce que c'est; je m'installerai
+et j'attendrai tranquillement; il y a quelques fois des
+courants d'air; rarement; non, il n'y a pas de courants
+d'air. Et cette carte que je n'écris pas; continuons.
+«J'attendrai jusqu'à...» mais il faut remettre «à» au
+lieu de «depuis»; «demain, à deux heures...» Ma
+carte va être chargée de ratures, dégoûtante, illisible:
+c'est absurde; je vais m'enrhumer dans cet odieux cabinet
+de lecture plein de courants d'air; et d'abord cette
+femme ne prendra pas mon billet. Je le déchire; en
+deux, la carte; encore en deux, cela fait quatre morceaux;
+encore en deux, cela fait huit; encore en deux;
+là, encore; plus moyen. Eh bien, je ne puis pas jeter
+ces morceaux à terre; on les retrouverait; il faut un peu
+les mâcher. Pouah, c'est dégoûtant. À terre; ainsi,
+certes, on ne lira pas. Cette femme rit; elle n'a cependant
+pas, tout à l'heure, une seule fois regardé; elle
+regarde maintenant; elle rit; elle parle au monsieur; la
+jolie, jolie, jolie fille. Ce papier mâché est horrible;
+buvons un peu; l'affreux goût diminue. Voyons le menu;
+petits-pois, asperges; non; glace, glace au café; soit;
+j'ai si peu d'appétit. Desserts, fromages, meringues,
+pommes. Le garçon sert le poulet; bonne mine, le poulet.</p>
+
+<p>&mdash;«Vous me donnerez, garçon, une glace au café;
+ensuite, vous avez du fromage, du camembert?»</p>
+
+<p>&mdash;«Oui, monsieur.»</p>
+
+<p>&mdash;«Du camembert alors.»</p>
+
+<p>Au poulet; c'est une aile; pas trop dure aujourd'hui;
+du pain; ce poulet est mangeable; on peut dîner ici; la
+prochaine fois qu'avec Léa je dînerai chez elle, je commanderai
+le dîner rue Croix-des-petits-champs; c'est moins
+cher que dans les bons restaurants, et c'est meilleur. Ici,
+seulement, le vin n'est pas remarquable; il faut aller dans
+les grands restaurants pour avoir du vin. Le vin, le jeu,&mdash;le
+vin, le jeu, les belles,&mdash;voilà, voilà... Quel rapport est
+entre le vin et le jeu, entre le jeu et les belles? je veux
+bien que des gens aient besoin de se monter pour faire
+l'amour; mais le jeu? Ce poulet était remarquable, le
+cresson admirable. Ah, la tranquillité du dîner presque
+achevé. Mais le jeu... le vin, le jeu,&mdash;le vin, le jeu, les
+belles... Les belles, chères à Scribe. Ce n'est pas du
+Châlet, mais de Robert-le-Diable. Allons, c'est de Scribe
+encore. Et toujours la même triple passion... Vive le
+vin, l'amour et le tabac... Il y a encore le tabac; ça,
+j'admets... Voilà, voilà, le refrain du bivouac... Faut-il
+prononcer taba-c et bivoua-c, ou taba et bivoua? Mendès,
+boulevard des Capucines, disait dom-p-ter; il faut
+dom-ter. L'amour et le taba-c... le refrain du bivoua-c...
+L'avoué et sa femme s'en vont. C'est insensé... ridicule...
+grotesque... je les laisse partir...</p>
+
+<p>&mdash;«Garçon!»</p>
+
+<p>Je vais payer tout de suite et les rattrapper. Voilà
+qu'ils sortent.</p>
+
+<p>&mdash;«Garçon!»</p>
+
+<p>Le garçon n'est pas là; c'est éc&oelig;urant; je suis stupide;
+une occasion pareille; je n'en fais jamais d'autres; une
+femme miraculeuse. Elle n'a pas regardé par ici en se
+levant; parbleu, c'est naturel. Ils partent. Ç'aurait été
+magnifique; je l'aurais suivie; j'aurais su où elle allait;
+je serais bien arrivé à quelque chose. Quelle rue a-t-elle
+pu prendre? ils ont tourné à droite; elle a monté l'avenue
+de l'Opéra. Est-ce qu'il y a opéra? certes, aujourd'hui
+lundi. Il sera utile que j'y conduise bientôt ma
+petite Léa; elle en sera contente.</p>
+
+<p>&mdash;«Monsieur a appelé?»</p>
+
+<p>Le garçon; qu'est-ce qu'il veut? j'ai appelé? Assurément.</p>
+
+<p>&mdash;«Je suis un peu pressé... n'est-ce pas...»</p>
+
+<p>&mdash;«Très bien, monsieur.»</p>
+
+<p>Ce garçon à l'air de se moquer de moi. Je suis en
+effet bien sot. Et pourquoi m'occuper d'autres femmes?
+n'ai-je pas ma part? à quoi bon une autre? chercher, se
+fatiguer? Encore des gens qui sortent. Je resterai toute
+la soirée à dîner. La glace; bravo; goûtons; lentement;
+cela se déguste; cette fraîcheur; le parfum de café; sur
+la langue et le palais la fraîcheur parfumée; on ne peut
+guère avoir ces choses-là chez soi. Comme il doit être
+las, le bonhomme qui menait son fils voir manger les
+glaces de Tortoni. Tortoni; je n'y ai jamais mis un pied;
+n'être jamais entré chez Tortoni; ça vous manque; sur
+l'air de la Dame-blanche, ça vous manque,&mdash;ça vous
+manque... Cette glace est finie; tant pis. Le garçon a
+apporté le fromage sans que je l'observe. Il faut d'abord
+boire un peu d'eau. Dans douze ou quinze jours j'irai en
+province; s'il fait beau, ils seront, toute la famille, à leur
+maison de campagne du Quevilly; en avril le temps n'est
+pas assez chaud pour qu'on aille à la campagne. Je
+laisse ce fromage; je n'ai plus faim. Que c'est agaçant,
+toujours dîner au restaurant; personne ici à qui parler;
+personne à voir; pas une femme à regarder; depuis huit
+jours, pas une femme; un tas de messieurs quarts de
+chic; ils viennent ici par gueuserie; des décavés; puis
+des avoués de province qui se croient chez Bignon.
+Trois francs et dix sous de pourboire; et bonsoir. Je me
+lève; je revêts mon par-dessus; le garçon feint m'y aider;
+merci; mon chapeau; mes gants, là, dans ma poche;
+je pars. Voici une table où j'eusse été mieux, à
+droite, près la colonne; des gens qui boivent des bocks;
+les grandes portes, massives, en glaces; un garçon m'ouvre
+la porte; bonsoir; il fait froid; boutonnons mon
+par-dessus; c'est le contraste à la chaleur du dedans; le
+garçon referme la porte; «bock, trente centimes... dîners
+à trois francs».</p>
+
+
+
+
+<h2>III</h2>
+
+
+<p>La rue est sombre; il n'est pourtant que sept heures
+et demie; je vais rentrer chez moi; je serai aisément
+dès neuf heures aux Nouveautés. L'avenue est moins
+sombre que d'abord elle ne le semblait; le ciel est clair;
+sur les trottoirs une limpidité, la lumière des becs de gaz,
+des triples becs de gaz; peu de monde dehors; là-bas
+l'Opéra, le foyer tout enflammé de l'Opéra; je marche
+le côté droit de l'avenue, vers l'Opéra. J'oubliais mes
+gants; bah, je serai tout-à-l'heure à la maison; et maintenant
+on ne voit personne. Bientôt je serai à la maison;
+dans... d'ici l'Opéra, cinq minutes; la rue Auber, cinq
+minutes; autant, le boulevard Haussmann; encore cinq
+minutes; cela fait dix, quinze, vingt minutes; je m'habillerai;
+je pourrai partir à huit heures et demie, huit
+heures trente-cinq. Le temps est sec; agréable est marcher
+après dîner; à ce moment du soir, jamais beaucoup
+de gens dans l'avenue. Léa sort du théâtre à neuf heures,
+entre neuf heures et neuf heures un quart. Que ferons-nous?
+un tour en voiture; oui, nous irons par le boulevard
+aux Champs-élysées, jusqu'au Rond-point; plutôt
+jusqu'à l'Arc-de-triomphe, pour revenir chez elle
+par les boulevards extérieurs; le temps est si doux; elle
+me laissera bien prendre sa main; elle aura sans doute
+sa toilette de cachemire noir; j'aurai soin à ce que
+nous ne rentrions pas trop tard; certainement, elle me
+priera pour que je reste un peu; je verrai son fin sourire
+de frais démon; lente, elle fera sa toilette du soir;&mdash;asseyez-vous,
+dans le fauteuil, et soyez sage;&mdash;elle me
+parlera, dans un beau geste cérémonieux; je répondrai,
+semblablement,&mdash;oui, ma demoiselle; je m'assoirai
+dans le fauteuil; le bas fauteuil en velours bleu, à la bande
+large brodée; là elle s'est posée sur mes genoux, il y a
+quinze jours; et je m'assoirai dans le bas fauteuil, au
+près d'elle, en face de l'armoire-à-glace; elle sera debout,
+et mettra son chapeau sur la table de peluche; par
+des petits coups ajustant ses cheveux, à droite, à gauche,
+avec des pauses, se considérant, devant, derrière,
+par des petits coups, me regardant, riant, faisant des
+grimaces, gamine; quelle joie! ainsi dans sa robe noire
+et son corsage noir de cachemire; point grande; petite
+non plus, malgré qu'elle paraisse petite; non, ce n'est
+pas petite qu'elle paraît, mais jeune, tout jeune; et si
+potelée; ses larges hanches sous sa mince taille, bombées,
+mollement descendantes; sa fiérote poitrine, qui
+si bien dans les hauts moments palpite; et son visage
+d'enfant maligne; ses tout blonds cheveux et ses grands
+yeux; l'adorable, ma Léa. Ah, la chère pauvre, je veux
+l'aimer, et d'un dévot amour, comme il faut aimer, non
+comme les autres aiment, altièrement. Quand nous
+rentrerons, il sera dix heures au moins. Sept heures
+trente-cinq à l'horloge pneumatique. L'Opéra. La terrasse
+du café de la Paix est pleine; nul que je connaisse;
+l'Opéra; la rue Auber; la maison où demeure monsieur
+Vaudier; deux mois déjà que je n'ai dîné chez lui;
+peut-être voyage-t-il; est-il riche! ah, posséder pareille
+fortune; combien peut-il avoir? on m'a dit un million
+de rente; cela fait, en minimum, un capital d'une vingtaine
+de millions; presque cent mille francs par mois;
+non; un million divisé par douze, soit cent divisé par
+douze... zéro, reste... supposons quatre-vingt-seize, neuf
+cent soixante mille francs; quatre-vingt-seize divisé
+par douze donne huit, quatre-vingts; quatre-vingt mille
+francs par mois. Je voudrais que Léa eût un extraordinaire
+hôtel; la tendre fillette; si j'avais cette fortune; ce
+soir; supposons; subitement j'aurais hérité; c'est si
+amusant, arranger ainsi les choses; donc le notaire
+m'aurait remis les titres; j'aurais d'argent, or et billets,
+tout de suite, une centaine de mille francs; comme d'usage
+j'irais chez Léa; comme si rien n'était; je lui dirais tout-à-coup&mdash;voulez-vous
+nous en aller, Léa? partons les
+deux; je vous emmène; je t'enlève, tu m'enlèves... non,
+soyons sérieux; je lui dirais quelque chose comme&mdash;voulez-vous
+venir? Certainement elle serait étonnée;
+elle me dirait qu'elle ne peut pas;&mdash;pourquoi? elle me
+ferait comprendre qu'elle ne saurait tout quitter; très
+simplement, très naturellement, je lui répondrais&mdash;oh
+ne vous en préoccupez plus; j'ai eu quelque chance; je
+puis vous aider; si vous avez quelques dettes, quelques
+engagements, voulez-vous me permettre que je vous
+facilite votre départ... Cela est bien; voulez-vous me permettre
+que je vous facilite votre départ. Sur un meuble
+je mettrais dix mille francs; et&mdash;si davantage vous est
+nécessaire, vous me le direz... Dix mille francs; ou cinq
+mille seulement; non; pour commencer, vaut mieux dix
+mille; et puis, si facile ce me serait. Vingt mille? ce serait
+absurde; mais dix mille, c'est cela. Qu'elle serait
+stupéfaite, et contente.&mdash;Voulez-vous que nous partions?
+lui dirai-je.&mdash;Comment? partir?&mdash;Oui, laissez,
+abandonnez ceci; au centuple vous le retrouverez; les
+deux, de ceci oh sauvons-nous, partons, venons-nous
+en. Et je la prendrais dans mes bras; je baiserais ses
+cheveux; je l'emporterais; et tout bas, tout bas, elle
+voudrait bien; ce serait ainsi qu'en le Fortunio de Gautier,
+mais Fortunio met le feu aux rideaux, et parmi
+les flammes, enlève son amante nue; ayant un million
+de rentes, je pourrais le luxe d'être un peu fou. L'Éden-théâtre;
+les rampes de gaz; les lampes électriques; des
+marchands de programmes; un gamin ouvre la portière
+d'un fiacre; quel besoin a-t-on qu'un gamin ouvre la
+portière de votre fiacre? Là-bas les magasins du Printemps;
+sur le trottoir pas un chat; d'ordinaire sont ici
+des filles, insupportables à arrêter les gens; pas une ce
+soir; triste est la rue. Revenons à la question; je
+veux m'amuser à songer comment j'arrangerais les choses
+si je devenais riche; oui; arrangeons cela, tout en
+marchant. Donc, je serais devenu riche; mais comment?
+à quoi bon l'enquérir? simplement, la chose serait. Je
+disais donc que je serais devenu riche; j'aurais ce soir
+ma fortune, et beaucoup d'argent dans ma poche. Je ne
+souhaite pas le grand train de maison; j'aurais un appartement
+de garçon et installerais dans un hôtel Léa;
+volontiers je garderais mon quatrième de la rue du Général-Foy;
+une chose en ce genre, mais mieux; avoir le
+train chez soi d'un garçon d'une trentaine de mille
+francs de rentes et chez sa maîtresse dépenser son
+million annuel; je me voudrais un petit rez-de-chaussée;
+dans une maison quartier Monceau nécessairement;
+cinq ou six chambres; entrée par une porte cochère;
+puis deux marches; la porte; un vestibule; sur le devant,
+un petit salon, une salle-à-manger, un fumoir;
+derrière, la cuisine, les privés, un grand cabinet-de-toilette
+et la chambre-à-coucher; la chambre-à-coucher
+ouvrant sur une cour-jardin. Il faudrait que le vestibule
+ne fût pas minuscule; j'en ferais une sorte de serre;
+de la longueur de l'appartement il serait incommode;
+mieux il s'arrêterait à la hauteur de la salle-à-manger;
+ainsi entre le salon et la chambre un second vestibule
+séparé du premier par une porte, plutôt par une portière;
+et les demoiselles qui, bien cachées, fileraient
+derrière la portière! Comment meubler tout cela? nul
+luxe banal; à ma manière; j'ai toujours rêvé une chambre-à-coucher
+en blanc et sans meubles; au milieu, un
+lit carré; en cuivre, plutôt qu'en étoffe, le cuivre convenant
+au blanc; les murs tendus d'étoffes, satins, cachemires,
+soieries blanches; aussi le plafond; à terre, des
+peaux blanches; d'ours blanc, parbleu; et, surtout, pas
+de meubles; les armoires dans le cabinet-de-toilette;
+ici rien que des divans... Voilà que je ne sais plus maintenant
+où je suis ni ce que je fais; ah, bientôt le boulevard
+Haussmann. À gauche, la porte du salon; à droite, la
+fenêtre; en avant, la porte du cabinet-de-toilette; en face,
+le lit; la cheminée? en avant, au lieu de la porte du cabinet-de-toilette;
+et cette porte? poussée vers le coin; ou
+pas de cheminée; ou la cheminée dans le coin; là, dans
+le coin, au milieu du plafond encore, une veilleuse en
+albâtre, un peu comme dans la chambre de Léa. Le
+cabinet évidemment en marbre. Faudrait-il que le
+vestibule fût en marbre? Tout au long du mur,
+des arbustes. Comment éclairer ce vestibule? un vasistas
+n'est pas propre. Et puis, je voudrais la maison
+devant une rue tranquille. Serait parfait, devant la maison,
+un ou deux mètres de jardin, sur la rue; un petit mur
+avec une grille; une grille nue; le jardinet; quelques lilas
+seulement, quelques feuillages, je ne sais quoi; quelle
+largeur? un mètre ou un mètre et demi; je suis fou;
+deux ou trois mètres. Cela dépend si de l'appartement
+une porte ouvrira sur le jardin; peu utile; mais non
+gênant, pourvu que ce soit de la salle-à-manger; à l'occasion,
+agréable; alors, trois ou quatre mètres de jardin.
+Voyons; trois mètres, donc trois grands pas; un, deux,
+trois; oui, c'est cela. Quand je voudrais dîner à la maison,
+mon domestique l'organiserait avec quelque Chevet;
+vivre en un mode ordinaire est précieux; d'ailleurs,
+je demeurerais ordinairement avec Léa; de temps en
+temps, je l'emmènerais dans mon petit rez-de-chaussée;
+une escapade; si gentiment, là, nous nous aimerions,
+dans notre chambre blanche, parmi les peaux d'ours
+blancs. Ce soir, nous nous serions enfuis ensemble;
+dans deux heures j'arriverais chez elle; j'aurais en poche
+mes vingt-cinq mille francs; comme d'usage j'arriverais.
+Mais ce n'est pas chez elle, c'est à son théâtre
+que je vais; ça ne fait rien...</p>
+
+<p>&mdash;«Bonsoir, monsieur.»</p>
+
+<p>Quoi? Une fille. Si je fais le semblant de la regarder,
+elle m'arrête.</p>
+
+<p>&mdash;«Monsieur...»</p>
+
+<p>Une averse de patchouli; Dieu! passons vite. Ah,
+Léa, Léa, ma belle, bonne, belle petite Léa; comme tu
+serais heureuse et comme ce serait fini, les jours mauvais,
+et comme nous nous aimerions! lorsque je te dirais
+que je suis, pour toi, devenu riche, et quand ensemble
+nous nous enfuirions, ce soir. Où irions-nous?
+chez moi d'abord, et demain nous partirions en voyage;
+la journée de demain à nous équiper; le départ peut-être
+après-demain seulement; jusque là, chez moi, ensemble;
+et ainsi, donc, ce soir, vers neuf heures tout,
+communement, au théâtre j'arriverais; je l'attends; elle
+sort; je la salue; elle s'approche; je lui dis&mdash;bonsoir,
+ma demoiselle... À gauche, dans la rue latérale, ce jeune
+homme, grand, maigre, au court par-dessus noir, au
+chapeau haut? C'est Paul Hénart. Il vient vers ici. Ah,
+Paul Hénart; toujours correct; et toujours sa canne de
+fin jonc; il m'aperçoit, me fait signe...</p>
+
+<p>&mdash;«Bonjour.»</p>
+
+<p>&mdash;«Bonjour. Vous rentrez chez vous?»</p>
+
+<p>&mdash;«Oui. Vous vous portez bien?... Vous allez vers ce
+côté?»</p>
+
+<p>&mdash;«Oui; je vous accompagnerai jusqu'à Saint-Augustin.»</p>
+
+<p>&mdash;«Très bien. Et quoi de nouveau?»</p>
+
+<p>&mdash;«Rien, rien encore.»</p>
+
+<p>Je me réjouis de le revoir; un très vieil, très honnête,
+très cordial ami; très convenable; gentleman;
+j'aurais en lui de la confiance; très honnête; très cordial.
+Nous marchons au long du boulevard. Il est bien
+de sa personne, sans affectations. Où allait-il? Je le lui
+demande.</p>
+
+<p>&mdash;«Vous n'allez point par ce chemin chez vous?»</p>
+
+<p>&mdash;«Non; je vais rue de Courcelles.»</p>
+
+<p>Mais, c'est sa vieille histoire de mariage; encore cela
+dure?</p>
+
+<p>&mdash;«Rue de Courcelles? Vous allez chez cette dame,
+dont la demoiselle...»</p>
+
+<p>&mdash;«Justement.»</p>
+
+<p>&mdash;«Vous m'en avez vaguement parlé; il y a un temps
+indéfini; où en êtes-vous?»</p>
+
+<p>&mdash;«Je vais bientôt me marier.»</p>
+
+<p>&mdash;«Vraiment?»</p>
+
+<p>&mdash;«Vraiment. Cela vous étonne?»</p>
+
+<p>&mdash;«Non.»</p>
+
+<p>Se marier; épouser une femme aimée; pouvoir
+épouser une femme qu'on aime; l'avoir. On trouverait
+donc ces choses, se marier, être ensemble, avoir sa
+femme...</p>
+
+<p>&mdash;«Non» dis-je «cela ne m'étonne pas... Mais
+comment la chose s'est-elle fait si vite?»</p>
+
+<p>Il va se marier. Quel garçon avec son amour, son
+mariage, ces histoires qui n'arrivent qu'à lui!</p>
+
+<p>&mdash;«Que voulez-vous que je vous dise?» me répond-il.
+«J'aime une jeune fille qui m'aime et je vais
+l'épouser.»</p>
+
+<p>&mdash;«Et vous êtes heureux.»</p>
+
+<p>&mdash;«Heureux.»</p>
+
+<p>&mdash;«Vous avez de la chance.»</p>
+
+<p>&mdash;«Je me suis rencontré à une femme digne et capable
+d'amour.»</p>
+
+<p>Il semble se croire seul aimé et qui aime. Je me rappelle
+pourtant...</p>
+
+<p>&mdash;«Mon cher Hénart, si je me rappelle bien deux
+ou trois mots que vous m'en avez dits, c'est tout par
+hasard que vous l'avez connue, cette jeune fille.»</p>
+
+<p>&mdash;«Tout par hasard, certes; je l'ai vue pour la première
+fois, un jour, dans un jardin, avec deux autres
+jeunes filles; je passais, un peu flânant; elle
+était là, si fraîche, si simple: il y a plus de six mois
+déjà; j'ai su où elle demeurait, puis son nom, ce
+qu'elle était... Voilà.»</p>
+
+<p>Voilà; il l'avoue; dans un jardin; trois jeunes filles;
+je me suis assis en face d'elles; j'ai tiré mon lorgnon;
+je l'ai suivie; voilà.</p>
+
+<p>&mdash;«Et quand un mathématicien se sent une fois
+amoureux, tout est perdu. Vous lui avez parlé?»</p>
+
+<p>&mdash;«Pas tout de suite. Elle m'avait remarqué; elle me
+l'a dit plus tard. Je sus qu'elle demeurait avec sa
+mère. Vous devinez le reste.»</p>
+
+<p>&mdash;«Oui. Vous lui avez remis des billets.»</p>
+
+<p>&mdash;«Non. J'ai enfin eu l'ami d'un ami qui m'a
+mis en relation avec ces dames.»</p>
+
+<p>Du proxénétisme.</p>
+
+<p>&mdash;«Et vous êtes content?»</p>
+
+<p>&mdash;«J'ai connu une fille au c&oelig;ur profond; non enfantine,
+non folle; une sérieuse fille, à l'âme sûre, de peu
+de paroles, aux regards constants, une véridique
+femme. J'allai chez sa mère; sa mère, ah, si bonne;
+elle comprit, et elle eut confiance, la chère, brave et
+admirable maman. Une histoire, n'est-ce pas, de madame
+de Ségur. La maman use ses soirées à tricoter,
+comme au vieil âge; elle joue aussi du piano; Élise
+et moi, nous bavardons...»</p>
+
+<p>Quelle candeur.</p>
+
+<p>&mdash;«Et cela dure depuis six mois?»</p>
+
+<p>&mdash;«Depuis cinq à six mois. Un soir, nous nous
+sommes promis que nous nous marierions; elle était
+toute en blanc, assise dans un fauteuil; moi près
+elle, sur une petite chaise; c'était dans un coin de
+leur salon; la maman souvent s'obstine à déchiffrer
+des morceaux difficiles; du Iansen par exemple;
+Élise me dit, absolument immobile, très bas, avec
+l'air de ne pas remuer ses lèvres, et comme si quelque
+autre divine et qui eût été elle, eût parlé, elle me dit&mdash;le
+premier soir où vous êtes ici venu, j'aurais si
+j'avais osé dit Oui... et elle me dit&mdash;mon ami, je
+serai votre femme... Elle m'a dit ces mots, cela. Vous
+voyez la scène? Alors la maman s'est tournée;
+elle nous regarda et elle s'écria&mdash;eh bien, mes
+enfants, nous vous marierons; ne vous gênez pas...
+Ah, ah, ah... et elle se mit à rire, d'un rire si gai, si
+franc; et... et c&oelig;tera, et c&oelig;tera.»</p>
+
+<p>C'est la moralité de l'histoire.</p>
+
+<p>&mdash;«Très bien, très bien, mon cher Hénart. C'est
+très gentil de vous, me conter ces choses. Et vous
+allez vous marier?»</p>
+
+<p>&mdash;«Cet été, je l'espère.»</p>
+
+<p>&mdash;«A-t-elle un peu de fortune?»</p>
+
+<p>&mdash;«La maman a de quoi vivre décemment; moi,
+depuis que je suis à la Compagnie-du-nord, je gagne
+quelque argent.»</p>
+
+<p>&mdash;«Très bien, très bien. Elle a vingt ans, ne disiez-vous
+pas, vous vingt-sept?»</p>
+
+<p>&mdash;«J'ai en elle» il me parle à voix très basse
+«en elle j'ai l'honneur et la raison de ma vie; je vais
+être son mari; et je vis une joie certaine, infinie, ainsi
+qu'une entrée dans le ciel.»</p>
+
+<p>Une joie certaine; infinie; le ciel; son mari; une
+femme; une joie infinie. Nous marchons, Paul et moi,
+dans les rues. En face de nous, le boulevard Malesherbes;
+les arbres; les lumières; les rues désertes;
+une pâle brise. Je voudrais être là-bas, à la campagne,
+chez mon père, dans les champs nocturnes seul, seul, oh
+seul à marcher; si bon il fait, la nuit, parmi les seules
+campagnes, à aller, un bâton à la main, tout droit,
+rêvant des choses possibles, en le silence, dans les
+grandes seules campagnes, sur les profondes routes, si
+bon il fait, si bon... Nous marchons, Paul et moi, à
+côté.</p>
+
+<p>&mdash;«Vous êtes heureux, mon cher Hénart.»</p>
+
+<p>&mdash;«Je vous souhaite quelque chose telle; je vais,
+tout-à-l'heure, revoir ma bonne future femme; elle
+m'attend sans en avoir l'air; sa maman se moquerait
+d'elle. Mais nous voici à Saint-Augustin. Vous remontez
+l'avenue Portalis?»</p>
+
+<p>&mdash;«Oui; il faut que je rentre.»</p>
+
+<p>&mdash;«Vous n'avez rien dans le c&oelig;ur? je parie, au contraire...»</p>
+
+<p>&mdash;«Oh, des bêtises. Bonsoir, Paul.»</p>
+
+<p>&mdash;«Bonsoir.»</p>
+
+<p>&mdash;«Vous viendrez me voir?»</p>
+
+<p>&mdash;«Un matin, j'irai vous éveiller, si ce n'est indiscret.»</p>
+
+<p>&mdash;«Ne le craignez pas, mon ami.»</p>
+
+<p>&mdash;«Bonsoir.»</p>
+
+<p>&mdash;«Bonsoir.»</p>
+
+<p>Nous nous quittons. Il va là-bas. Oh lui! Est-ce,
+n'est-ce pas un heureux? il connaît un entier amour, un
+mutuel amour. Il s'imagine que je cours les filles. Un
+mutuel amour, total. Ah, il se croit, donc il est heureux;
+heureux comme nul ne le fut peut-être; le seul serait-il
+qui eût tenté ce qu'est l'amour. Certes, il le croit. Et
+pourtant! c'est extraordinaire, croire de telles choses;
+et sur quelles raisons! Rue de Courcelles; Élise; la
+maman; et qui, mon Dieu! une demoiselle à qui, un
+beau jour, il s'est rencontré par hasard; qui fréquente
+avec deux amies dans un jardin; qu'il a suivie; qui
+a reçu ses billets; chez qui, pendant six mois, il s'est
+fait bien candide; et qui tout de suite lui aurait dit oui,
+s'il avait osé. Et la maman; une petite rentière; une
+veuve assurément; une veuve d'officier; la maman qui
+feint déchiffrer du Iansen; la romance de l'éternel
+amour; je serai votre femme; pourquoi pas tout de
+suite dans la chambre; qu'est-ce alors qu'il eût dit, notre
+ingénieur? Ah, ah, ah; elles ont joué serré. Et lui qui
+va s'imaginer, qui s'imagine, qui peut s'imaginer qu'il
+aime; qui ne s'aperçoit pas sa dupe; qui ne devinerait
+pas qu'en deux mois ce caprice lui sera passé; et qui
+épouse. Les vrais amours ne vont pas ainsi, ainsi ne
+s'instituent-ils pas, ainsi ne naissent-ils pas, et ce n'est
+pas, un c&oelig;ur pris, au parc Monceau, un jour qu'on
+flâne, et quand on suit les petites modistes et les filles
+de veuve, pour jouer, devant trois beautés, les Paris...
+La porte de ma maison; me voici arrivé... L'amour
+pour de bon? farceur! l'amour pour de bon? moi, moi,
+moi, sacrebleu.</p>
+
+<p>(<i>à suivre</i>)</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><span class="sc">Édouard Dujardin</span></p>
+ </div> </div>
+
+
+
+
+<h1>LES LAURIERS SONT COUPÉS<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a></h1>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1: </b>
+<p>Voir <i>la Revue Indépendante</i>, 7.</p></blockquote>
+
+
+
+
+<h2>IV</h2>
+
+
+<p>&mdash;«Monsieur.»</p>
+
+<p>On m'appelle; le concierge; il tient une lettre.</p>
+
+<p>&mdash;«La femme-de-chambre qui est venue déjà plusieurs
+fois a apporté cette lettre pour monsieur, il y a
+un quart d'heure. Elle a dit que c'était pressé.»</p>
+
+<p>Sans doute une lettre de Léa.</p>
+
+<p>&mdash;«Donnez... Merci.»</p>
+
+<p>Oui, une lettre de Léa; vite.</p>
+
+<p>«Mon cher ami, n'allez pas ce soir me chercher au
+théâtre. Venez directement à la maison vers dix heures.
+Je vous attendrai. Léa.»</p>
+
+<p>Insupportable; toujours des changements; on ne sait
+jamais ce qu'on fera; on s'arrange pour ceci, et c'est
+cela; la même comédie éternellement; pourquoi ne
+veut-elle pas que je l'aille chercher au théâtre? pour
+qu'on ne la voie pas avec moi? quelque nouveau venu
+sans doute? Peut-être aussi qu'elle eût été en retard;
+peut-être a-t-elle un motif. Le troisième étage ou seulement
+le second?... le bec de gaz; c'est le second étage.
+Cette fille est désespérante; heureux encore que j'aie
+été averti; envoyer sa femme-de-chambre à sept heures;
+je pouvais ne plus rentrer; c'est absurde; si je n'avais
+pas eu son billet et si elle m'avait vu au théâtre, elle
+m'aurait fait une scène effroyable; non, elle va craindre
+ma présence et elle sortira par une autre porte; il y a
+vingt-cinq portes à ces théâtres; et quelle figure aurais-je
+jouée là-bas; elle savait, certes, qu'auparavant je
+devais passer chez moi; enfin... Ma porte; ouvrons;
+l'obscurité; les allumettes sont à leur place; je frotte...
+attention... la porte du salon; j'entre; la cheminée; le
+bougeoir y est; j'allume la bougie; au cendrier l'allumette;
+tout est à sa place; la table; pas de lettres; si;
+une carte de visite; cornée; qui est venu?&mdash;Jules de
+Rivare... Ah, quel dommage; ce vieil ami; nous étions
+à côté l'un de l'autre dans l'étude de philosophie; était-il
+sage! Il est venu aujourdhui; le concierge ne me dit
+rien; ce cher de Rivare séjourne donc à Paris; avec
+sa moustache noire et son air d'officier de cavalerie; un
+aussi qui a de la tenue; il reviendra; est-il étourdi de
+ne pas me dire où il loge; ah, derrière sa carte, je ne
+pensais pas à regarder, il y a un mot... «Je t'attends
+pour déjeuner demain; rendez-vous, onze heures,
+hôtel Byron, rue Laffitte.» J'irai, j'irai. Et mon cours
+de droit à deux heures? si je n'ai pas le temps d'y
+aller, je n'y irai pas. Il doit être riche, ce vieux de Rivare;
+ces noblesses de province; hm; qui sait? Demain, à
+onze heures, rue Laffitte. Pour le moment, il faut que
+je m'habille pour aller chez Léa; j'ai plus d'une
+heure et demie, tout le temps de me disposer. Sur une
+chaise, mon par-dessus et mon chapeau. J'entre dans ma
+chambre; les deux bougeoirs en cigognes à doubles
+branches; allumons; voilà... Qu'est-ce que je vais faire?
+La chambre; le blanc du lit dans le bambou, à gauche,
+là, à gauche de moi; et la tenture d'ancienne tapisserie
+au-dessus du lit, les dessins rouges, vagues, estompés,
+bleus violacés, atténués, un nuancement noirâtre de
+rouge noir et de bleu noir, une usure de tons; au cabinet-de-toilette
+est nécessaire un paillasson neuf; j'en
+choisirai un au Bon-marché; avenue de l'Opéra ce vaut
+autant et ce m'accomode mieux. Je vais faire ma toilette.
+À quoi bon? je ne dois pas rester chez Léa, je dois
+revenir ici; qui sait pourtant ce qui peut arriver; qui
+sait comment se peuvent tourner les choses, ce que peut
+amener l'occasion. Ah, quand sera le jour de notre
+amour! N'importe; je ferai ma toilette; j'ai le temps, et
+plus que de nécessaire; en vingt minutes je serai chez
+elle; inutile que je me hâte; la température est très
+belle ce soir, tiède, douce; toute une joie qui s'annonce;
+dans la voiture nous causerons; pendant qu'en la voiture,
+les deux, par les rues ombrées, nous roulerons,
+sous le ciel clair, l'air tiède et doux, l'atmosphère
+joyeuse; le beau soir! Si j'ouvrais la fenêtre? oui;
+grande je l'ouvre; la nuit mi-obscure; nuit blanchie des
+premières étoiles; demies ombres indistinctes; nuit
+claire; derrière moi est la chambre, le reflet des bougies,
+l'air plus lourd des chambres, l'air moiteux des intérieurs
+pesants; je suis appuyé au balcon, incliné sur
+l'espace; je respire largement le soir; vaguement je regarde
+le beau dehors; le beau, l'ombré, le mélancolique,
+le gracieux lointain de l'air; la beauté des nocturnités;
+le ciel gris et noir en très confus bleutements; et les
+points des étoiles, comme des gouttes, qui trépident,
+les aquatiques étoiles; le blanchîment, en tout l'alentour,
+des grands cieux; là, les masses des arbres et,
+plus loin, les maisons, noires, avec des fenêtres illuminées;
+les toits, les toits noircis; en bas, mêlé, le jardin,
+et, mêlés, des murs, des choses; et les maisons noires
+aux fenêtres de lumière et aux fenêtres noires, et le
+ciel immensément, bleuté, blanc des premières étoiles;
+l'air tiède; nul vent; l'air chaud; des humeurs de mai
+naissant; un bien-être, chaudement, dans l'atmosphère
+caressante et nocturne, et nocturnement caressant; les
+masses des arbres en tas, là-bas, et la sphère du gris
+bleu ciel pointé de feux trépidants; l'ombre indistincte
+du jardin nocturne; l'air doux; oh, bon souffle printanier,
+bon souffle estival et nocturne. Léa, ma tendre
+chère, ma petite Léa, mon aimée, ma Léa, que bien
+les deux nous allons être, et que bien nous nous
+reverrons! les nocturnités ténébreuses indistinctent
+toutes les choses; oh mon amie au sourire et au rire
+léger, aux yeux qui rient, aux grands yeux, petite
+rieuse bouche, oui sourieuses lèvres; dans l'ombre
+gisent les confus jardins, sous le ciel clair, et la jolie
+tête blonde est d'elle, moqueuse, et petitement juvénile,
+fin nez, mignonne face, fins blonds cheveux,
+blanche fine peau, enfant qui sourit et me rit et me
+moque et nous nous chérissons; dans cette nuit, sur
+le balcon fuyant, sur l'indistinct des murs lointains,
+dans l'air tiède et nocturne, parmi l'alentour qui s'efface,
+tu es belle et tu es gracieuse; gracieuse divinement
+tu marches, en le bercement de tes hanches, et tu
+marches mollement, sur les tapis, au près de la table où
+sont des fleurs, en ton exquis jaune salon, au long des
+fleurs, sur le tapis moiré, tu marches, mollement, inclinant
+ta tête et à droite lentement et à gauche lentement,
+avec des sourires blancs, face éburine aux foux cheveux,
+souriante, lentement, ondulante, tu passes, tu
+passes, tu marches; flotte ta mince robe, le crêpe crémeux,
+l'ondoîment du crêpe où tombe un ruban de soie,
+le crêpe aux plis ceignant tes seins et les hanches et le
+puéril corps, et tu meux doucement tes lèvres, mon
+amie; moi je t'aime; l'ombre des grands feuillages
+monte au ciel, très haut, mienne, tu transparais de
+l'ombre claire; souriante, ingénue, bonne et charmante,
+je te veux; moi je t'aime purement; moi je ne veux
+d'elle que son amour, et son baiser je le veux en son
+amour; à genoux je suis, et j'adore; oh la triste des
+mauvais baisers, sois en moi rassurée, en moi sois heureuse,
+aie ta sécurité, lis mon amour pieux; et qu'elle
+respire la nuit instigatrice; on est aimé (et semblablement
+l'on aime) une fois en la vie, et par moi maintenant
+elle est aimée; alors que feras-tu, mon amour?
+oui, ceci, j'espérerai; et quand l'auras-tu? je l'aurai;
+quand elle se donnera, tard oh tard, et quand elle aura
+éprouvé mon c&oelig;ur dévot, quand elle m'aura su son
+amant, et quand j'aurai refusé (oh le marchandage de
+sa chair) le sacrifice de sa chair, et quand long temps,
+absolument, je l'aurai respectée, et quand apparaîtra
+la différence de mon amour (je ne l'aurai pas touchée, je
+ne l'aurai pas demandée, pas voulue, pas souhaitée),
+et quand, ma future femme, de ma vénération je l'aurai
+exhaussée, quand aimée je l'aurai, et quand de tous trésors
+authentiques dotée, à moi, pure, elle régnera,&mdash;je
+l'aurai... Ah, je l'ai eue, je l'ai prise, je l'ai violée; oh obsédance;
+repentir... La nuit; l'obscurité des arbres; le rayonnement
+des étoiles croissantes; la bonne nuit; être ainsi,
+en l'atmosphère bonne, en la nuit, la nuit montante. Il
+me va pourtant falloir partir; oui; partir, n'être plus à
+ce balcon. Derrière moi est la chambre; je ne la vois
+pas, je sais qu'elle est; derrière, l'air plus lourd de la
+chambre; ici le très frais, le tiède du dehors; quitter la
+fenêtre, ah peine! rentrer, s'occuper à des choses, faire
+des choses, vouloir, s'efforcer, rompre cet apaisement.
+Je le dois. La nuit est calme; encore un instant ici; on
+serait si bien à demeurer; si belle à voir, la nuit; si
+douce à contempler, l'ombre; si caressante à caresser,
+de ses regards, l'ombre des formes d'arbres et des jardins
+en la nuit; ce serait si bon, rêver dans le farniente
+d'un soir, à une fenêtre, songer son amour, son aimée,
+et considérer un très calme de soir, rêver. Songer
+l'amour qu'on aurait saint, l'aimée qu'on aurait inviolée,
+dans un soir chaste; ce serait bon, rêver dans le
+confort calme du soir. Ici la nuit fraîche et noire; la nuit
+plus fraîche, plus noire; derrière, la chambre plus
+chaude, plus moite, avec les bougies limpides; le dehors
+est frais; l'intérieur est plus tiède, plus doux; le dehors
+est frais, presque froid; ces noirs à la fin sont tristes;
+est une angoisse à fouiller tant d'immobilités; ce ciel
+blafard, ces masses d'arbres, ces lueurs sont glaciales;
+presque lugubre, ce silence; j'ai une peur de cette grande
+nuit muette; le dedans est doux, tiède, moite, chaud,
+avec les tapis, les étoffes, les murs bien clos, le confort
+des choses molles; rentrons... je me redresse, je me retourne...
+les bougies sont allumées sur la cheminée;
+voici le lit blanc, moelleux, les tapis; je m'appuie sur
+la croisée ouverte; dehors, derrière moi, je sens la nuit;
+la nuit noire, froide, triste, lugubre; l'ombre où des
+apparences bougent, le silence où bruissent des sables;
+les longs arbres tassés en noir; les murs vides, et les
+fenêtres obscures d'inconnu et les fenêtres éclairées,
+inconnues; dans la blêmeur du ciel, ce trépidement des
+yeux pleurards des étoiles; le secret des ombres opâques,
+ténébreuses, mêlées en quelque chose formidable;
+ah, là, quelque chose ignorée, formidable... J'ai un
+frisson, précipitamment je me tourne, je saisis les croisées,
+je les pousse, je les ferme, précipitamment...
+Rien... La fenêtre est fermée... Et les rideaux? je les
+tire, voilà... La nuit est supprimée. Dans la clarté
+amie, ma chambre, la chambre de moi; en le chez-soi
+comme l'on est à l'aise! la chambre molle; hors la terreur
+des nuits désertes; le confort; la lumière. Je m'appuie
+au mur. On se sent tout assuré, tout content, tout
+dispos; la clarté blanche des bougies, blanchement dorée;
+le moelleux des tapis et des tentures; c'est un bien-être,
+un charme, un bonheur; je vais être heureusement
+pour m'arranger, ici, dans cet apaisement de la
+chambre étroite; brillant aux clartés, blanc luisant,
+couleur d'eau courante et de marbre, le cabinet-de-toilette;
+il faut que je m'habille; j'ai sur moi mon pantalon
+gris et ma jaquette noire; je puis aller ainsi chez Léa;
+certes, elle m'a vu souvent en ce costume; mais en tous
+mes costumes souvent elle m'a vu; cet habillement est
+convenable; une redingote? inutile; je ne verrai que
+Léa; je garde aussi ces bottines; aucun bouton ne
+manque? aucun; elles ne sont point salies; un coup de
+brosse suffira; mais il faut que je change la chemise;
+celle-ci, mise d'hier soir, est propre encore; les manches
+et le col sont blancs; c'est ennuyeux, changer; n'importe,
+il le faut; si, par un hasard, ce soir, chez Léa,
+qui sait?... ah, belle chère femme, si ce soir... Sacrebleu,
+sacrebleu, est-ce que je suis fou? habillons-nous,
+et prenons une autre chemise. Ma jaquette, là, sur le lit;
+mon gilet, aussi, sur le lit; maintenant, dans le cabinet-de-toilette;
+mon cabinet-de-toilette est vraiment très en
+ordre; le domestique est soigneux du ménage; dans la
+grande glace, au dessus de la toilette, se reflètent les
+bougies; les murs au ton de paille; la large cuvette
+blanche, pleine d'eau; l'eau transparente, perlée; quelques
+gouttes de musc, très peu; au porte-manteau la
+chemise; je suis bien heureux de n'avoir point de gilet
+en flanelle; cela est si ridicule; mon père voulait que j'en
+eusse; l'éponge; l'eau froide sur ma main; ah, la tête
+dans l'eau; quel saisissement; c'est un charme, la tête
+dans l'humide d'eau qui ruisselle, qui bruit, qui roule,
+et glisse et fuit, qui coule; les oreilles trempées d'eau et
+bourdonnantes, les yeux clos puis ouverts dans le vert
+de l'eau, la peau agacée et frémissante, une caresse,
+comme une volupté; oh, cet été, quelle joie d'aller à la
+mer; sans doute irons-nous à Yport; ma mère aime ce
+pays; la forêt, la falaise; ah, dans la cuvette se plonger;
+sur mon cou l'éponge jaillissante, sur ma poitrine la
+fraicheur, un très peu parfumée, de la bonne eau; ma
+serviette; ouf; je me suis fait raser à midi; cela suffit
+pour aujourdhui, si je me pouvais raser; on ne se rase
+jamais bien; garder ma barbe ne me conviendrait
+pas. Me voilà présentable; on doit toujours être sur
+ses gardes; je vais chez Léa ce soir; eh, eh; si j'y trouvais
+asile; ce serait amusant... Allons, allons... Où
+est ma brosse-à-cheveux? C'est étrange comme les demoiselles
+sans vertu peuvent supporter tant de gens;
+bah; et nous qui les admettons toutes. Mais je suis
+minutieusement net; bravo; vite, faut s'habiller; j'aurais
+froid; une chemise blanche; hâtons-nous; les boutons
+des manches, du col; ah, le linge frais! que je suis
+bête; dépêchons-nous; dans ma chambre; ma cravate;
+mes bretelles sont laides, je les ai affreusement choisies;
+mon gilet; dans la poche, ma montre; ma jaquette; j'oubliais
+brosser un peu mes bottines; tant pis; non, un
+simple coup de brosse; ma brosse-à-habits; ce n'est
+qu'un peu de poussière; une, deux; maintenant, ma
+jaquette; la cravate est à sa place; parfait; je suis prêt;
+je puis partir; mon mouchoir; mon porte-cartes; très
+bien; quelle heure est-il? huit heures et demie; je ne
+vais pas partir si tôt; alors asseyons-nous, là, dans le
+fauteuil; j'ai une heure à attendre; qu'on est tranquille
+ici! tout-à-fait tranquille et si enviablement; rien ne
+vaut, mon cher garçon, une bonne sieste, dans un bon
+fauteuil, après un quart d'heure de toilette et de bon
+barbotage dans l'eau fraîche.</p>
+
+
+
+
+<h2>V</h2>
+
+
+<p>Puisque je n'ai rien dont m'occuper, examinons un
+peu, mais sérieusement, ce que je dois faire ce soir chez
+Léa; évidemment, demeurer avec elle jusqu'à minuit ou
+une heure, puis m'en aller; le nécessaire est qu'elle comprenne
+la raison d'une telle conduite; ah, que c'est
+difficile à expliquer!... En cette chambre je suis mal;
+allons dans le salon; debout; les bougies sur le bureau; je
+n'ai qu'à me promener de long en large dans le salon, devant
+la cheminée, les deux fenêtres; tirons les rideaux;
+dans le salon, nonchalamment, de long en large. Que
+songé-je? C'est très ennuyeux, quand je veux réfléchir quelque
+chose, que je parte aussi tôt en des divagations. Il faut
+pourtant que je sache ce que je ferai ce soir; je ne puis
+laisser tout au hasard; mon devoir est d'exposer à Léa...
+D'abord m'est nécessaire l'occasion de partir spontanément;
+déjà, plusieurs fois, comme elle ne me disait pas
+que je reste, je semblais, m'en allant, être mis gentiment
+à la porte. Ce soir, elle consentira peut-être à ce
+que je reste; admettons qu'elle consente; alors je lui
+dirai que sans doute mieux nous vaut que je la quitte;
+pourquoi resterais-je, si elle ne m'aime pas assez pour me
+retenir de son plein gré? Ainsi lui répondrai-je. C'est
+difficile; je ne sais comment je réussirai; elle sera stupéfaite;
+elle me regardera de ses grands yeux exagérément
+ébahis et railleusement à demi; comme le jour où
+j'ai voulu la gronder; avec ses façons alertes d'aller, de
+venir, ses petits gestes tour-à-tour rapides et paresseux;
+le jour aussi où elle a jeté son chapeau dans la jardinière;
+son chapeau gris de perle; elle s'est mise à rire,
+à rire; la folle... Suis-je distrait! je n'arriverai jamais
+à fixer mon esprit sur un point; c'est à en désespérer.
+Si j'écrivais? L'inspiration est bonne; je vais faire un
+petit plan écrit de ce que je dois lui dire; cela sert au
+moins à déterminer les idées. Je m'assieds; le buvard, du
+papier, l'encrier, le porte-plume; la plume paraît suffisante;
+très bien. En face de moi, la tenture de soie chinoise;
+les fleurs vagues, blanches, des soieries chinoises,
+où surnage la lente cigogne au bec monté; la soie noire,
+très lisse, où le blanc des broderies; sur le buvard, du
+papier; c'est cela; écrivons... Que me disait-elle en sa
+récente lettre? je devrais d'abord relire cette lettre; j'ai
+là ses lettres; voyons. Dans le tiroir, le paquet de
+lettres, serré en un carton; voici l'entière correspondance,
+ses lettres et le brouillon des miennes. Son
+premier billet.</p>
+
+<p>«Monsieur,</p>
+
+<p>»Il m'est complètement impossible d'accepter ce soir
+votre aimable invitation. Si vous voulez la remettre
+à demain, je serai libre.</p>
+
+<p>»Je vous salue.»</p>
+
+<p>Cela est du soir où je pensais l'emmener souper; je
+l'avais été voir la veille pour la première fois; c'est
+quand, à minuit, j'ai été la demander chez le concierge
+du théâtre, qu'on m'a remis ce billet. Et le jour suivant?
+c'est le jour suivant que chez ce concierge elle m'a
+envoyé promener! Voici son second billet, de quinze
+jours plus tard.</p>
+
+<p>«Monsieur,</p>
+
+<p>»Je vous suis bien reconnaissante du service que
+vous avez eu la gracieuseté...................»</p>
+
+<p>J'étais retourné rue Stévens. Quand on a entrepris
+quelque chose, on répugne si fort à renoncer brusquement;
+j'avais fait des démarches, donné des pour-boire,
+écrit; je ne pouvais vraiment pas en demeurer là,
+tout abandonner, n'y plus penser. Louise, alors, était
+sa femme-de-chambre; que de louis j'ai dû lui donner,
+à cette grosse fille; pendant ces deux semaines d'absence
+de Léa, je n'ai plus vu, rue Stévens, qu'elle, l'excellente
+Louise. Et puis cette histoire; mademoiselle d'Arsay
+échouée en Champagne, je ne sais plus où, sans argent;
+le matin j'avais reçu de mon père mes six cents francs;
+ce fut instinctif; un désir d'étonner, d'éblouir, d'être
+admirable; une folie pourtant; donner ainsi trois francs;
+pour une femme deux fois aperçue et qui m'avait mis à
+la porte; un beau mouvement, certes, mais qui me
+liait. C'est alors qu'elle m'a écrit son second billet.</p>
+
+<p>«..... Je vous suis bien reconnaissante du service que
+vous avez eu la gracieuseté de me rendre. Si j'avais su
+plus tôt que vous étiez l'auteur de cette complaisance
+je vous aurais remercié de suite..........»</p>
+
+<p>Elle avait écrit «plus tôt» et a surchargé «de suite».</p>
+
+<p>«..... Mais je n'ai été informée de votre bonté que depuis
+peu de temps. Je m'empresse de vous dire que je
+serai de retour à Paris mercredi soir et que si vous
+voulez me faire l'amabilité de venir me voir jeudi dans
+l'après-midi vers les quatre heures, vous serez le
+bien venu. En attendant le plaisir de vous voir, je
+vous serre amicalement la main.</p>
+
+<p>Léa d'Arsay.»</p>
+
+<p>Ce carnet?... oui. J'avais eu l'idée d'écrire jour par
+jour, en résumé, la suite de mes relations avec cette
+femme; j'ai eu tort de ne pas persévérer; ce serait devenu
+intéressant; c'est déjà curieux, ce mémento de trois semaines;
+les semaines précisément d'après la rentrée de Léa
+à Paris; les trois premières semaines de notre liaison; en
+effet cela commence le jeudi lendemain de son retour.</p>
+
+<p>«<i>Jeudi 27 janvier</i>:&mdash;Quatre heures; je vais rue
+Stévens; Léa me reçoit; toilette blanche; elle me
+parle de ses ennuis, le terme non encore payé; j'offre
+lui apporter, à minuit, deux cents francs; convenu.</p>
+
+<p>»Minuit; elle revient du théâtre avec sa mère; me reçoit
+dans sa chambre; d'abord peu aimable; je donne
+les deux cents francs; elle ne me veut pas garder; indisposée;
+devient plus aimable; je reste un quart d'heure...»</p>
+
+<p>Véritablement, puisque j'avais commencé, je devais
+continuer; j'avais d'ailleurs sujet de croire que ce nouveau,
+ce dernier don triompherait de toutes difficultés;
+je ne pouvais guère agir autrement, ni perdre, par un
+refus, l'effet de mes munificences premières.</p>
+
+<p>«<i>Vendredi 28 janvier</i>:&mdash;J'envoie des lilas blancs.</p>
+
+<p>»<i>Samedi 29 janvier</i>:&mdash;Je crois l'apercevoir, dans
+une voiture, rue des Martyrs; j'arrive rue Stévens;
+Louise me dit qu'elle est allée dîner en ville; je promets
+que je viendrai le lendemain à une heure.</p>
+
+<p>»<i>Dimanche 30 janvier</i>:&mdash;Une heure, rue Stévens;
+Louise me dit qu'elle est allée à la campagne pour
+plusieurs jours; sa mère l'y a forcée; elle est tenue
+très durement; je me montre mécontent; j'annonce
+que je quitte Paris une semaine; je m'informe de la
+rente que faisait précédemment le consul; cinq cents
+francs par mois, plus la toilette et les cadeaux.</p>
+
+<p>»<i>31 janvier au 12 février</i>:&mdash;En Belgique.</p>
+
+<p>»<i>5 février</i>:&mdash;J'écris.</p>
+
+<p>»<i>9</i>:&mdash;Réponse.</p>
+
+<p>»<i>10</i>:&mdash;Seconde lettre de moi.................»</p>
+
+<p>J'ai les brouillons de mes deux lettres et sa réponse;
+voyons la lettre d'elle. Voici ma première lettre.</p>
+
+<p>«J'espérais ne pas m'en aller lundi sans avoir
+serré votre main.............................»</p>
+
+<p>Et cetera; ce n'est pas intéressant. Ah, sa réponse.</p>
+
+<p>«J'ai été très touchée de vos tendres paroles, Je les
+crois sincères!... Je vous ai semblé triste lors de votre
+dernière visite; en effet je le suis. Vous avez dû
+remarquer en moi un certain trouble. Je n'ai pas osé
+vous dire que je traverse en ce moment une crise des
+plus pénibles qui ne me laisse de trêve ni jour ni nuit.
+J'ai des obligations sérieuses à remplir et il me faudrait
+me sentir allégée de ce côté pour me retrouver
+moi-même et être à vous. Je n'ai malheureusement
+aucune indépendance personnelle et de lourdes charges
+à soutenir; alors même que mon c&oelig;ur m'entraînerait
+vers le vôtre, je suis trop honnête femme pour
+vous dissimuler plus longtemps ma situation, ne connaissant
+pas la vôtre et ne sachant quels seraient les sacrifices
+que vous pourriez faire de suite pour me tirer
+de l'impasse si écrasante dans laquelle je me trouve.
+Après cet exposé voyez si vous pouvez être l'ami sur
+lequel je puisse absolument compter; ou considérez
+cet aveu comme non avenu en m'oubliant à toujours.</p>
+
+<p>»Léa d'Arsay.»</p>
+
+<p>Ma seconde lettre.</p>
+
+<p>«10 février 1887.</p>
+
+<p>«Ma chère amie,</p>
+
+<p>»Je vous assure que je vous sais gré de votre franchise.....»</p>
+
+<p>Je lui ai répondu que je pouvais l'aider, mais que
+j'étais un peu effrayé de ces embarras énormes... Ces
+deux miennes premières lettres étaient assez convenables
+et proprement écrites.</p>
+
+<p>«18 février.</p>
+
+<p>»Je regrette de ne pas me trouver chez moi..........»</p>
+
+<p>C'est sa troisième lettre. Mais auparavant il y a les
+choses que j'ai notées dans mon mémento.</p>
+
+<p>«<i>10</i>:&mdash;Seconde lettre de moi.........................»</p>
+
+<p>Oui; continuons.</p>
+
+<p>«<i>Dimanche 13 février</i>:&mdash;Je vais rue Stévens; Louise
+me dit que Léa est souffrante et couchée; histoire de
+la purgation refusée; à demain.</p>
+
+<p>»<i>Lundi 14 février</i>:&mdash;Une heure et demie, rue Stévens;
+Léa me reçoit; toilette bleu clair; je reste une
+heure; je l'interroge de ses embarras; j'offre dix louis
+pour le soir, si elle veut que je les lui apporte;
+elle accepte pour onze heures, sous la condition
+que je partirai à une heure, à cause de sa mère.</p>
+
+<p>»Le soir, onze heures; elle me reçoit dans la salle-à-manger;
+sa mère a invité des amies sans l'avertir;
+elle ne peut me garder; elle me supplie que je ne croie
+pas qu'il y est de sa faute, que je ne lui en veuille pas;
+une autre fois, elle le jure; elle est plus gentille qu'elle
+n'a encore été; je l'embrasse longuement; je la quitte
+après dix minutes; je lui laisse les dix louis promis:
+rendez-vous au mercredi.</p>
+
+<p>»<i>Mercredi 16 février</i>:&mdash;Rue Stévens, deux heures;
+elle allait sortir; elle me retient une demie heure;
+dans sa chambre; elle met son chapeau et son manteau;
+projet d'aller le lendemain ou l'après-lendemain
+dîner ensemble quelque part.</p>
+
+<p>»<i>Jeudi 17</i>:&mdash;Une heure, rue Stévens; je reste une
+heure et demie; je bois du café avec elle; le chanteur
+de la rue; nous dansons; ses jupons se démettent; elle
+sort pour les remettre; coup de sonnette; elle revient;
+elle me dit que c'est le charbonnier qui réclame de
+l'argent; petite explication; je veux bien l'aider mais
+je pose la condition; rendez-vous demain soir à neuf
+heures; elle me dit que si elle ne peut être sûre de
+moi, rien à faire.</p>
+
+<p>»<i>Vendredi 18</i>:&mdash;Neuf heures du soir; Louise est
+seule; Léa a dû dîner en ville; elle reviendra très tard,
+lettre pour moi........................................»</p>
+
+<p>Voyons cette lettre.</p>
+
+<p>«18 février.</p>
+
+<p>»Je regrette de ne pas me trouver chez moi ce soir.
+La situation dans laquelle je suis et que vous connaissez
+ne me laisse aucune indépendance; si j'avais pu
+compter sur ce que vous m'aviez promis, je serais restée;
+mais il me faut absolument sortir de ce mauvais
+pas tout de suite. Dois-je compter oui ou non sur votre
+bon vouloir? Si, comme je le pense, vous m'avez
+tenu parole, remettez à Louise ce que vous m'auriez
+remis à moi-même et dimanche à une heure je vous
+en remercierai.»</p>
+
+<p>Cette incompréhensible fille me manque parce qu'elle
+croit que je ne lui donnerai rien, et elle veut que je
+donne quelque chose à sa femme-de-chambre. Rangeons
+bien à leur place ces lettres.</p>
+
+<p>«<i>Vendredi 18</i>:&mdash;Neuf heures... Léa a dû dîner en
+ville... lettre pour moi......................»</p>
+
+<p>Celle-là.</p>
+
+<p>«... je refuse tout argent; supplications de Louise,
+promesses; Louise me prie que je pense au moins à
+elle; elle a sa fille en nourrice à Auteuil et elle attend
+ses gages pour payer la pension en retard; elle me
+conte que Léa est malheureuse. Je déclare nettement
+que Léa se moque de moi, que je ne donnerai plus un
+sou avant qu'elle n'ait tenu sa parole. Je pars en laissant
+vingt francs à Louise.»</p>
+
+<p>Et là s'arrêtent mes procès-verbaux; quel dommage;
+je n'ai que le commencement de l'histoire. Le lendemain,
+le samedi? le lendemain samedi Léa s'est décidée
+à m'accorder ses faveurs; un après-midi, je me rappelle,
+une belle journée de soleil; je lui ai donné les deux
+cents francs dont elle avait besoin; ce faisait une somme
+assez ronde pour un baiser; c'est le diable aussi, quand
+une fois on est pris dans la chaîne, que couper court; et
+puis, recommencer avec une autre femme la même série,
+éternellement; il fallait aboutir de celle-là; on s'obstine;
+j'ai bien fait. Elle avait pris le soin de fermer à
+clé la porte du salon; j'avais juste deux cent cinq francs;
+le soir je lui ai envoyé des roses; j'ai été alors pour la
+première fois chez Hanser-Harduin; ils ont une vendeuse
+bien jolie, à l'air exquisément de se moquer du
+monde; j'irai bientôt acheter des fleurs; étonnante fille,
+cette petite fleuriste.</p>
+
+<p>«Cher ami,</p>
+
+<p>»Il faut absolument que vous veniez.................»</p>
+
+<p>Un rendez-vous.</p>
+
+<p>«Je suis au regret de ne pouvoir me trouver chez moi
+demain.............
+je dois passer une audition.....
+venez lundi à quatre heures.....
+quelques instants ensemble.....»</p>
+
+<p>Une autre.</p>
+
+<p>«... Toujours par suite de la situation dans la quelle
+je suis, je ne puis être libre comme je le voudrais.....
+j'ai mille ennuis..............
+il faut que je sorte de cette impasse..............»</p>
+
+<p>Sacredié; ma lettre de mise en demeure.</p>
+
+<p>«28 février.»</p>
+
+<p>C'est cela; ah, la terrible, terrible lettre.</p>
+
+<p>«... Et vous, depuis deux mois.....»</p>
+
+<p>Cette lettre a fait tout le mal; comment ai-je pu l'écrire;
+ma conduite première, hélas, depuis un mois y
+concordait; pourquoi ai-je écrit cette lettre?</p>
+
+<p>«Ma chère amie,</p>
+
+<p>»Je vous ai expliqué que si vous pouviez compter
+sur moi, c'était seulement dans une mesure un peu
+restreinte. Si je disposais de grandes ressources, je
+vous demanderais que vous acceptiez ce qui vous est
+nécessaire pour votre train de maison. Pardonnez-moi
+d'ailleurs que je sois surpris par vos expressions de&mdash;sacrifice
+pécuniaire un peu sérieux. Ce que j'ai fait
+n'est guère au prix de ce que je voudrais faire; mais le
+jugez-vous une plaisanterie? Et vous, depuis deux
+mois, qu'avez-vous fait pour votre part? Vos promesses
+m'annonçaient plus qu'une heure accordée un
+après-midi. Je ne pourrai être chez vous après-demain
+qu'à cinq heures; veuillez me laisser un mot si je
+puis revenir le soir. En ce cas, comptez sur moi. Au
+revoir, et croyez.....»</p>
+
+<p>«Mardi matin.</p>
+
+<p>»Bien touchée de vos bonnes paroles! regrette
+que vous ne puissiez venir demain à une heure; je
+vous attendrai jusqu'à deux heures. Vous savez que
+j'ai des ménagements à conserver; eh bien j'ai à mon
+service une personne que je ne puis garder. Il me faudrait
+cent cinquante francs demain soir pour la congédier;
+et une fois débarrassée de la sus-dite je serai
+plus libre de mes actions. C'est tout vous dire. Tâchez
+à me faire parvenir cette modique somme demain et
+vous apprécierez et jugerez par vous-même de l'urgence
+de cette exécution. À demain donc vous ou mot
+me tirant d'embarras; et à vous de c&oelig;ur.»</p>
+
+<p>«Mardi deux heures.</p>
+
+<p>»Ma chère amie,</p>
+
+<p>»Je reçois votre mot en rentrant chez moi. Vous
+n'avez pas été bien contente de ce que je vous ai écrit
+hier? Moi, j'avais la mort dans l'âme à vous l'écrire.
+Mais convenez que vous m'avez traité très mal; ne
+m'avez-vous pas vous-même forcé à me faire méchant?
+Je vous jure que cela m'afflige au désespoir. J'avais
+rêvé que vous m'aimeriez un peu; j'ai vu que le rêve
+était fou, et je me suis dit: tant pis, faisons comme les
+autres... Tenez: oubliez, et pardonnez-moi. Je vais
+venir dès ce soir; soyez bonne, ne me renvoyez pas;
+moi, de mon côté, je vous apporterai ce dont vous
+avez besoin. Laissons ces vilains ennuis; vous verrez
+que je vous adore.....»</p>
+
+<p>Le soir, à neuf heures, elle n'était pas chez elle; elle
+avait eu ma lettre; elle ne m'avait pas laissé de réponse.
+Elle pouvait tout faire. La menacer, se fâcher,
+et lui demander pardon... Elle me tenait dès lors.
+Ce n'est pas ainsi que je devais agir; vaines, impuissantes
+violences, qui n'ont rien opéré qu'à jamais l'écarter
+de moi. Je ne l'ai plus eue; jamais plus je ne l'ai
+eue; et je n'ai pas su être son amant, pas su être son
+ami, je n'ai même pas su être celui qui l'achète... Hélas,
+et elle aurait pu m'aimer; si les choses avaient été
+autres, si mes actions avaient été autres, si j'avais su
+l'heure précise et subtile à toucher son c&oelig;ur, le temps
+et le lieu, la fugace minute en un banal et très décisif
+soir et l'instant où son âme à moi s'aurait pu donner,
+et si je m'étais fait aimer. Des préalables possibilités
+s'est enfuie celle-là. Alors eût été l'amour, aussi aisément
+alors l'amour que fatalement aujourdhui le fatal
+éloignement des êtres. Hélas, c&oelig;ur perdu, chair perdue,
+amour en sa moisson dispersé; c'est fini de mes attentes;
+tout a péri... hélas... nous n'irons plus aux
+bois.</p>
+
+<p>«Mardi premier mars, onze heures du soir............»</p>
+
+<p>C'est mon projet de discours; je m'étais promené très
+loin; et ici, seul, j'avais voulu fixer ce que le lendemain,
+quand elle me recevrait, je lui dirais.</p>
+
+<p>«Mardi premier mars, onze heures du soir.</p>
+
+<p>»Une fois dans sa chambre, entre mes bras la tenant,
+je lui dirais:&mdash;Vous ne croyez pas que je vous aime?&mdash;Oh
+puisse l'action que je vais faire retomber bienfaisamment
+sur sa pauvre âme.....»</p>
+
+<p>Le soir où j'ai écrit cela est le soir où je m'étais rencontré,
+dans le boulevard, à cette fille aux grands yeux
+vagues, qui marchait; mollement, languissante, en son
+costume d'ouvrière besogneuse, sous les arbres nus et
+le frais du soir clair de mars, marchant mollement; je
+passais près elle; de ses yeux elle regarda, très faible et
+molle; oh, si faiblement, sans un geste, d'un regard vague,
+et pudiquement; chair de vierge et martyre incarnée
+en chair vile, quelque chose angélique, hommes,
+salie de nous, et très triste, triste, triste, angoissante
+d'une irrelevable chûte; je songeai l'autre, la très belle
+que j'aimais; pauvre pauvre âme, âme si douloureuse...
+Oh soir! j'étais plein de ces malaises; un soir de mars; il
+y avait ici un feu de bois; dehors, un ciel froid, très sec
+et clair, nulle brise, un ciel très profond, très lointain,
+un ciel appeleur des pensées; c'était un très profond ciel
+aux lointains solliciteurs, très haut, très chaste, rayonnant,
+très pieux; un air clair, une montée de toutes
+choses vers le haut; ici, la chaleur douce du feu, la solitude,
+et des hantements...</p>
+
+<p>«..... Vous ne croyez pas que je vous aime?&mdash;Oh
+puisse l'action que je vais faire retomber bienfaisamment
+sur sa pauvre âme.&mdash;Mon amie, j'ai songé les
+choses qui sont entre nous; follement je vous désirais;
+que ce soit mon excuse; je vous ai contrainte; j'implore
+votre pardon. Je puis rester ici cette nuit, mon
+amie... Adieu, vous êtes bien aimée; je vous rends
+votre corps, et je vous quitte, parce que je vous aime.&mdash;Et
+je prendrai sa tête dans mes mains, je regarderai
+ses yeux, et je baiserai ses lèvres, et je dirai:&mdash;Adieu.»</p>
+
+<p>Oui, ces paroles, et non les mauvaises requérances.
+Et jamais l'occasion, ces paroles, de les dire.</p>
+
+<p>«Mon cher ami, j'ai absolument besoin de vous voir.
+Je vous attends ce soir à dix heures. Bien vôtre.
+Léa.»</p>
+
+<p>Qu'y a-t-il encore eu ce soir?... Le soir où elle a été
+malade? certes; la nuit que j'ai passée à la soigner.
+Comme elle était meurtrie, froissée, et affaissée, suffocante!
+je l'avais attendue longtemps; elle est arrivée
+tout défaite, presque hors sens; elle s'est couchée, et
+j'ai demeuré au près de son lit; nous lui mettions des
+compresses sur le front; elle a renvoyé sa femme-de-chambre;
+je l'ai soignée; j'ai ainsi passé la nuit, dans
+un fauteuil; elle, muette et immobile, assoupie; moi, en
+un rêve de tristesses et de pitié... Oh, quels odieux embrassements,
+quelles blessures d'attouchements, quelles
+possessions tellement brûlantes avaient allumé cette
+très morne fièvre?... Le matin elle s'est éveillée; j'ai
+ouvert ses rideaux; c'était huit heures; elle m'a souri.
+Le plus beau temps de mon amour, oui, le plus glorieux.
+L'après-midi, elle était remise; je l'ai vue un
+quart d'heure; et le lendemain? c'est le lendemain
+qu'elle était si mauvaisement gaie, à rire, à chanter, à
+crier.</p>
+
+<p>«Léa d'Arsay se fait un plaisir d'aller à l'Opéra demain
+avec monsieur Daniel Prince. Mille amitiés.»</p>
+
+<p>Elle était jolie, ce soir d'Opéra, en sa toilette de satin
+rose, ses souliers blancs; Chavainne n'a pas pu ne pas
+avouer qu'elle était jolie; Chavainne qui jamais ne veut
+être d'accord. Et le soir de l'Odéon; on jouait une tragédie;
+Andromaque; Léa voulait entendre je ne sais
+plus quelle débutante; étrange caprice; nous avons dîné
+chez Foyot; elle a demandé une sarcelle; moi j'ai été
+ridicule à ne pas donner assez de pour-boire; mais Léa
+ne l'a pas aperçu; n'importe, j'ai eu tort; de ce cabinet,
+par la fenêtre ouverte en face du Luxembourg, on
+voyait passer des étudiants; elle avait sa toilette de velours,
+son chapeau en jais avec la plume rouge, et sa
+dignité imperturbable lorsqu'elle est en public. Tous
+ces soirs, je l'ai reconduite chez elle, et, lui ayant dit
+adieu, je suis parti; c'était très bien; elle a voulu, une
+fois ou deux, me laisser au sortir de la voiture; mais
+j'ai toujours insisté pour monter dix minutes; maintenant,
+l'habitude en est; et c'est tout charmant quand
+dans sa chambre nous bavardons. La lettre de Louise,
+avec une couronne de baronne.</p>
+
+<p>«Monsieur,</p>
+
+<p>»Monsieur Prince, vous m'avez dit que quand mademoiselle
+se trouverait dans l'embarras je vous le dise;
+je viens vous dire que mademoiselle est très ennuyée
+en ce moment; il nous manque cent quarante francs
+pour les meubles; elle pleure tout le temps parce
+qu'on lui dit que si ce n'est pas payé pour demain
+soir on viendrait tout enlever et elle me dit que s'il
+faut en arriver là, elle ne sait pas ce qu'elle fera; je
+lui avais parlé de vous; elle m'a dit que vous ne pouviez
+plus rien faire pour elle; je lui avais promis d'aller
+vous dire dans quelle position elle se trouve, mais
+comme je sais que je ne peux jamais vous trouver,
+j'ai pris le parti de vous écrire sans rien dire à mademoiselle;
+et si nous avons le bonheur que vous puissiez
+nous venir en aide, je vous prie de ne pas le dire
+à mademoiselle qui me l'a défendu pour ce que vous
+lui avez dit dimanche. Pardonnez-moi, monsieur, et
+j'ose me dire votre toute dévouée&mdash;Louise.»</p>
+
+<p>Carte de Léa.</p>
+
+<p>«Remercie monsieur Prince de son charmant bouquet
+et le prie de bien vouloir venir la voir demain
+lundi à une heure de l'après-midi.»</p>
+
+<p>Autre; une lettre.</p>
+
+<p>«Cher Daniel, j'ai encore recours à vous et vous prie
+de m'obliger de la somme minime de quarante ou
+cinquante francs dont j'ai le plus grand besoin pour
+demain. Vous seriez bien gentil de me les apporter
+vous-même. Je vous remercie à l'avance et vous serre
+amicalement la main.»</p>
+
+<p>Autre; une carte.</p>
+
+<p>«Léa d'Arsay fait mille excuses à son ami Daniel
+Prince; a reçu trop tard sa lettre pour se rendre à sa
+bonne invitation et elle lui fixera le jour où elle aura
+le plaisir de le voir, ce qui sera bientôt.»</p>
+
+<p>Encore.</p>
+
+<p>«Léa d'Arsay serait bien heureuse de dîner ce soir
+avec monsieur Prince, l'attendra à sept heures.»</p>
+
+<p>Oh, tout une lettre, celle d'il y a huit jours, la lettre
+des bijoux.</p>
+
+<p>«Cher ami,</p>
+
+<p>» Il faut absolument que vous me donniez deux
+cents francs pour sauver mes bijoux, du moins les reconnaissances
+qui sont engagées dans un bureau pour
+cette somme. Si vous êtes assez bon pour m'obliger
+de cela, vous ferez grand plaisir à votre petite amie
+Léa qui serait désolée de voir tous ces pauvres bijoux
+vendus. C'est après-demain mardi qu'on les vend définitivement
+si la somme n'est remise au bureau; je reçois
+l'avertissement à l'instant. Soyez bon et je serai
+de plus en plus gentille pour mon seul vrai ami
+que j'aime bien. Marie ira demain vers onze heures
+savoir votre décision.»</p>
+
+<p>C'était ennuyeux; les bijoux n'étaient engagés que
+pour cent vingt francs, et il y avait encore quinze jours
+de délai; je lui ai payé ses cent vingt francs; depuis
+lors elle ne m'a rien demandé; voilà déjà huit jours; oh,
+elle va avoir besoin de quelque chose; il ne faudrait
+pourtant pas qu'elle me demandât trop; cela commence
+à être lourd, tout cet argent.</p>
+
+<p>«Cher ami, j'ai su en rentrant.........................»</p>
+
+<p>C'est sa dernière lettre, avant-hier.</p>
+
+<p>«..... j'ai su en rentrant que vous étiez venu pour
+me voir; mais je n'ai pas eu le bonheur de me trouver
+là. Pour être plus sûr de me voir venez demain dimanche
+à une heure ou une heure et demie; je serai chez
+moi. À demain et bien à vous.</p>
+
+<p>«Léa.»</p>
+
+<p>En effet, j'ai été la voir hier à une heure; elle a été
+tout gracieuse, tout souriante, câline même; et moi,
+qu'est-ce, diable, qui m'a pris? un moment, entre mes
+bras je l'ai serrée trop, trop passionnément; elle m'a
+regardé; je lui ai murmuré un «Léa» avec une affectuosité
+exagérée; ne suis-je donc pas maître de me tenir
+comme je veux me tenir? Léa a paru étonnée, pas fâchée,
+étonnée; un peu moqueuse, peut-être; pourquoi aussi
+se fait-elle ainsi câline? c'est sa faute; si tentatrice elle
+est; si tentatrice en les étoffes amples; au contraire
+dans les robes c'est le noir qui lui sied mieux; sa robe
+de satin noir unie et ajustée, où s'arrondit l'impassible
+poitrine... Mais presque neuf heures et demie... il est
+temps de partir. Je n'ai pas écrit ce que je projetais dire;
+bah; bien inutile; je me souviendrai; j'ai d'ailleurs le
+papier d'il y a un mois. Debout; mon chapeau; mon
+par-dessus; dans la poche du par-dessus sont mes gants.
+Tout est en ordre? les lettres dans le tiroir. Avant que
+sortir, il faudrait relire ce papier.</p>
+
+<p>«Une fois dans sa chambre..... Vous ne croyez pas
+que je vous aime?..... Follement je vous désirais; que
+ce soit mon excuse..... Pardon..... Je puis rester ici
+cette nuit..... Je vous rends votre corps..... Adieu.»</p>
+
+<p>Adieu, adieu... partons. L'escalier sera éclairé du
+gaz; j'ouvre la porte; j'éteins les bougies; voilà; ne
+heurtons à rien; la porte refermée; descendons; mes
+gants; ils sont propres, oui, convenables. Parbleu, je
+saurai me souvenir, je me souviendrai bien de ce que
+je dois dire à Léa; rien de plus facile, de plus naturel.
+Elle comprendra enfin pourquoi je renonce mes droits à
+l'avoir, et combien je l'aime, et pourquoi je ne l'ai pas...
+Je puis rester cette nuit... mon amie, je vous quitte...
+Elle comprendra; rien de plus naturel, de plus facile.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>(<i>à suivre</i>)</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p><span class="sc">Édouard Dujardin</span></p>
+ </div> </div>
+
+
+
+
+<h1>LES LAURIERS SONT COUPÉS<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a></h1>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2: </b>
+<p><i>Voir la Revue Indépendante</i>, 7 et 8.</p></blockquote>
+
+
+
+
+<h2>VI</h2>
+
+
+<p>La rue, noire, et du gaz la double ligne montante,
+décroissante; la rue sans passants; le pavé sonore,
+blanc sous la blancheur du ciel clair et de la lune; au
+fond, la lune, dans le ciel; le quartier allongé de la
+lune blanche, blanc; et de chaque côté, les éternelles
+maisons; muettes, grandes, en hautes fenêtres noircies,
+en portes fermées de fer, les maisons; dans ces maisons,
+des gens? non, le silence; je vais seul, au long des
+maisons, silencieusement; je marche; je vais; à gauche,
+la rue de Naples; des murs de jardin; le sombre
+des feuilles surnageant au gris des murs; là-bas, tout
+au là-bas, une plus grande clarté, le boulevard Malesherbes,
+des feux rouges et jaunes, des voitures, des voitures
+et de fiers chevaux; immobilement, au travers des
+rues, dans le calme immobile de courantes voitures,
+c'est les courses entre les trottoirs où courent les foules;
+ici les bâtisses d'une maison neuve, ces échaffaudages
+ternes, plâtreux; on aperçoit mal les pierres nouvellement
+posées, qui s'échaffaudent; parmi ces mats je
+voudrais monter, vers ce toit si lointain; de là lointainement
+doit s'étendre Paris et ses bruits; un homme
+descend la rue; un ouvrier; le voici; quelle solitude,
+quelle triste solitude, loin des mouvements et de la vie;
+et la rue se termine; maintenant la rue Monceau; encore
+ces hautes maisons, majestueuses, et le gaz y jetant sa
+lumière jaune; quoi dans cette porte?... ah, un homme;
+le concierge de cette maison; il fume sa pipe; il regarde
+les passants; personne ne passe; moi seul; ce
+gros vieux concierge, que fait-il à regarder la solitude?
+me voici dans l'autre rue; brusquement elle se rapetisse,
+elle devient tout étroite; de vieilles maisons, des murs
+en chaux; sur le trottoir, des enfants, des gamins, assis
+par terre, taciturnes; et la rue du Rocher, et ainsi, les
+boulevards; des clartés là, des bruits; là des mouvements;
+les rangées de gaz, à droite, à gauche; et obliquement,
+de gauche, une voiture parmi les arbres; un
+groupe d'ouvriers; la corne du tramway chargé de gens,
+deux chiens derrière; tout en les maisons, des fenêtres
+éclairées; ce café en face, ses rideaux blancs lumineux;
+le tapage, au près de moi, d'un omnibus; une jeune
+fille en un vêtement bleu sombre, un visage rose; la
+foule; le boulevard; je vais traverser cet espace, aller
+là; parmi ces gens je vais être; alors je vais être moi
+là-bas, moi le même, le même encore, là et non plus
+ici, moi toujours, je serai; haut et en devant, la butte;
+des clartés sous le ciel clair; à droite, le long mur, le
+mur du réservoir; je ne connais aucun de ces venants;
+me voient-ils? quel me croient-ils? des cris d'enfants
+qui jouent; des roues lourdes sur les pavés; des chevaux
+lents; des marches; dans les arbres plus denses le ciel
+obscurci; mes pas sur l'asphalte monotonement; un
+chant d'orgue-de-Barbarie, un air à danser, une sorte
+de valse, le rhythme d'une valse lente... <img src="lauriers_coupes_fichiers/portee1.png" alt="" />...
+où est l'orgue-de-Barbarie? derrière, quelque part, sa
+voix criarde et douce... «j' t'aim' mieux qu' mes dindons»...
+un chant qui va et recommence, un même
+chant... <img src="lauriers_coupes_fichiers/portee2.png" alt="" />...
+le calme d'une voix qui naît,
+sous un paysage calme, dans un calme c&oelig;ur amoureux,
+et le désir très contenu d'une naissante voix; et la voix
+répondante, équivalente et plus haute, ascendante, calme
+et tenue, ascendante en le désir; et encore elle qui
+s'élève; la croissance du désir; sous le toujours naïf
+site et dans ces naïfs c&oelig;urs, l'ascendance monotone,
+alternée, calme, d'un très doux angoissement; le simple
+doux chant qui s'enfle, et le simple rhythme; entre les
+feuillages frais, parmi la sourdine des bruits quelconques,
+voix grêle, s'enfle le chant criard et doux, la monotone
+litanie, le fixe rhythme des lentes danses; et
+surgit l'amour... dans les champs purs, plus que je ne
+les aime, les champs, je t'aime, amie; voici les beaux
+champs pâles et les disséminés errants troupeaux; plus
+je t'aime; ils sont beaux, les troupeaux, dans les feuillages
+frais, quand ils bêlent, les troupeaux et les troupes
+des bêtes chères; plus je t'aime; ils sont chers, mes
+champs rêvés; mais plus je t'aime, mon amie, en tes
+yeux clairs; les lignes des lumières vont s'allongeant,
+les troncs des arbres; plus je t'aime en tes chansons;
+c'est des rivières avec des ombres, un ciel de soir, des
+bruits lointains; et la voix pleurante est plus lointaine;
+s'éloigne la voix simple et le rhythme; s'efface le chant
+religieux; des chants pourtant, des chants encore, et
+plus je t'aime... des paysages frais et nocturnes, les
+arbres successivement rangés, et les pas des passants;
+à l'entour, des roulements; des paroles, des teintes
+énombrées, un air tiède, plus frais; dans le bois qui
+longe les monts j'irai, près les prairies, sous les sapins,
+en l'été; ce sera la très précieuse chaleur des nuits
+aimées; nous serons tous en ces pays; oh l'admirable
+temps, loin de Paris, durant ces semaines nombreuses!
+et quand ces jours?... les bruits se font plus forts; c'est
+la place; dépêchons; sans cesse, des longs murs tristes;
+sur l'asphalte une ombre plus épaisse; à présent des
+filles, trois filles qui parlent entre elles; elles ne me
+remarquent pas; une très jeune, frêle, aux yeux éhontés,
+et quelles lèvres; elles seraient, ces obscènes lèvres, sous
+la complicité impérieuse des yeux, combien savantes
+aux perverses jouissances! et cette fille, ainsi est-ce
+donc? en une chambre nue, vague, haute, nue et grise,
+sous un jour fumeux de chandelle, avec un assourdissement
+des tumultes de la rue grouillante; ce serait
+une haute chambre étroite, oui, le grabat, la chaise, la
+table, les murs gris, et l'agenouillement de la bête parmi
+le lit; alors ces yeux, et les lèvres luxurieuses, montantes
+et remontantes, tandis qu'elle geint, et qui halètent;
+la voici, cette fille, qui parle; les trois, sur le
+trottoir, oublieuses des promeneurs; moi, demain, j'ai
+le cours, l'ennuyeuse école, et dans trois mois l'examen;
+je serai reçu; adieu lors la franchise de tous les jours,
+mais la charge d'un emploi; allons; maintenant partout
+des filles; le café; des jeunes gens entrent; un monsieur
+qui ressemble à mon tailleur; si je me rencontrais à
+quelque ami; mieux certes, mieux être seul, marcher
+par un bon soir très librement, sans but, en des rues;
+l'ombre des feuillages ondoie sur l'asphalte, un air frais
+court, les trottoirs très secs et blancs luisent; une bande
+de jeunes filles là-bas, droites, très hautes, minces et de
+façons séduisantes; là, des enfants; les façades scintillent;
+la lune a disparu; c'est, tout au tour, un bruissement;
+quoi? des sons confus, épars, unis, un bruissement...
+bravo l'avril! oh, le beau, le beau soir, ainsi très
+libre, sans pensées, ainsi très seul.</p>
+
+
+
+
+<h2>VII</h2>
+
+
+<p>Mais je suis arrivé rue Stévens, devant la maison de
+Léa; c'est bien le vestibule, bien l'escalier; l'escalier
+tournant; enfin le second étage; là est-elle? oui certes
+là; sonnons; mes bottines sont propres, ma cravate
+droite, mes moustaches convenablement relevées; j'ai
+beaucoup de choses à lui dire, beaucoup de choses
+qu'il faut que je lui dise; elle vient évidemment de
+rentrer; elle aura sa robe de cachemire noir; je suis
+sot à ne pas sonner; si elle me voyait; je sonne; des pas
+à l'intérieur; la porte s'ouvre; c'est Marie.</p>
+
+<p>&mdash;«Mademoiselle d'Arsay est chez elle?»</p>
+
+<p>&mdash;«Oui, monsieur, entrez.»</p>
+
+<p>&mdash;«Je vais dire à mademoiselle que vous êtes ici.»</p>
+
+<p>Elle est gentille, Marie. Ah, ce petit salon, ce cher
+petit salon de ma chère Léa; mettons-nous en ce fauteuil,
+près la fenêtre; que joli est l'agencement de ces
+fleurs! voilà le bouquet de lilas que je lui ai envoyé;
+la glace, dans des étoffes; tout est en règle dans ma
+toilette; je suis assez présentable; pas trop mal, ma
+foi; Léa aime aux hommes les cheveux courts, comme
+je les ai, et qu'ils soient bruns... Léa...</p>
+
+<p>&mdash;«Bonjour» de sa fine voix.</p>
+
+<p>Et son sourire savamment féminin, ses yeux gentiment
+moqueurs, son sourire d'une fée; bonjour, de sa
+fine délicieuse voix; et ses cheveux voltigeant sur son
+front; c'est elle, la jolie Léa; non, je ne dois pas baiser
+sa main; je serais ridicule; saluons la simplement.</p>
+
+<p>&mdash;«Mon amie, comment allez-vous?»</p>
+
+<p>&mdash;«Très bien.»</p>
+
+<p>Elle a sa robe de satin noir. Nous nous asseyons sur
+le divan, elle à gauche; elle s'est renversée sur les coussins,
+elle me regarde; elle est aimable ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;«Eh bien» me demande-t-elle «que me direz-vous?»</p>
+
+<p>Je n'ai rien à lui dire; si; pourquoi m'a-t-elle écrit
+que je n'aille pas au théâtre.</p>
+
+<p>&mdash;«C'est bien dommage que je n'aie pu vous chercher
+au théâtre.»</p>
+
+<p>&mdash;«Il n'y avait pas moyen; après la pièce je devais
+parler au directeur, et des fois on le voit tout de suite,
+d'autres on l'attend toute la soirée; il ne se gêne pas
+pour venir à des neuf, dix heures.»</p>
+
+<p>N'insistons pas; certainement elle invente cette histoire.</p>
+
+<p>&mdash;«Vous avez attendu longtemps aujourdhui?»</p>
+
+<p>&mdash;«Assez longtemps; je ne suis rentrée que depuis
+dix minutes; à ma sortie de scène j'ai été à la direction;
+il y avait Blanche Fannie; elle voulait voir le
+directeur avant d'aller s'habiller; vous savez qu'elle
+ne paraît qu'au second acte; ce que nous nous
+sommes ennuyées dans ce trou! il y a juste la place
+de deux chaises; Blanche à elle seule emplissait
+toute la place; c'est effrayant combien elle est grosse.»</p>
+
+<p>&mdash;«Je ne comprends pas qu'on lui fasse encore jouer
+des travestis; elle n'est plus jeune.»</p>
+
+<p>&mdash;«Elle n'est pas vieille; quel âge croyez-vous
+qu'elle ait?»</p>
+
+<p>&mdash;«Hou...»</p>
+
+<p>&mdash;«Il ne faut pas croire qu'elle soit bien vieille;
+voyons; combien a-t-elle? quarante ans?»</p>
+
+<p>Qu'elle est drôle, Léa, de ses vingt ans, de ses airs
+enfantinement sérieux de petite demoiselle coquette!</p>
+
+<p>&mdash;«Nous allons, «lui dis-je» faire une promenade,
+n'est-ce pas?»</p>
+
+<p>&mdash;«Ah, je suis fatiguée; je n'en puis plus; j'ai envie
+de dormir.»</p>
+
+<p>&mdash;«Qu'est-ce donc que vous avez?»</p>
+
+<p>&mdash;«Je suis fatiguée.»</p>
+
+<p>&mdash;«Vous vous êtes énervée à attendre au théâtre.»</p>
+
+<p>&mdash;«Oh, ce n'est pas cela.»</p>
+
+<p>&mdash;«Vous êtes restée là, sur une chaise, vous qui
+êtes toujours en l'air; vous ne pouvez vous fixer un
+moment en place.»</p>
+
+<p>&mdash;«Très bien; moquez-vous de moi; quand voilà
+un quart d'heure que je n'ai pas bougé d'ici.»</p>
+
+<p>Je la taquine.</p>
+
+<p>&mdash;«Immobile ou non, vous êtes toujours adorable.»</p>
+
+<p>&mdash;«Ah... charmant...»</p>
+
+<p>Elle n'apprécie jamais mes traits d'esprit; pas moyen
+de plaisanter avec les femmes; que dire alors? Elle se
+lève; lentement elle va à la fenêtre; et ondule son frêle
+corps bien potelé; dans son cou les brins blonds de ses
+cheveux; elle écarte les rideaux: elle regarde dehors.
+Que mollement on est sur ce divan! et, tout à l'alentour,
+la clarté apâlie des murs blancs et des glaces.
+Elle:</p>
+
+<p>&mdash;«Il fait un beau temps ce soir; cela me remettrait
+peut-être, sortir un peu...»</p>
+
+<p>&mdash;«Voulez-vous?»</p>
+
+<p>La voilà maintenant qui consent; n'ayons pourtant
+pas l'air de triompher; elle s'assied sur le bord du piano;
+nous nous taisons. Au restaurant, ce soir, l'étrange
+homme, cette espèce d'avoué. Léa feuillette un paquet
+de musique, d'une main, sur le piano; il faut que je
+parle; elle va s'ennuyer, tellement elle a la peur qu'on
+demeure bouches closes; il faut que je parle, absolument.
+Nous voilà l'un en face de l'autre; cela ne peut
+durer; je serais ridicule. Ah, ses histoires avec son horrible
+mère...</p>
+
+<p>&mdash;«Vous êtes-vous un peu arrangée avec votre
+mère?»</p>
+
+<p>&mdash;«Pas du tout.»</p>
+
+<p>Elle semble ne vouloir pas parler de ces choses; j'ai
+eu tort de les amener; alors quoi lui dire?</p>
+
+<p>&mdash;«Il est impossible» elle reprend «qu'on s'arrange
+avec elle; elle voudrait que je suive tous ses caprices;
+vous comprenez que c'est une vie insupportable.»</p>
+
+<p>&mdash;«Pourquoi la supportez-vous?»</p>
+
+<p>&mdash;«Parce que je ne puis pas faire autrement.»</p>
+
+<p>&mdash;«Comment? si votre mère vous ennuie, dites-lui...»</p>
+
+<p>&mdash;«Oui! elle ferait un beau tapage.»</p>
+
+<p>&mdash;«Enfin, vous êtes chez vous.»</p>
+
+<p>&mdash;«Eh non, je ne suis pas chez moi; voilà le malheur;
+l'appartement est loué à son nom; les meubles,
+tout est à elle. Et c'est moi qui paie tout.»</p>
+
+<p>Contre le piano elle se penche. Je me doutais que
+l'appartement était à sa mère; qu'y faire? rien. En
+une nonchalante marche, la voici vers ce divan; sur le
+divan elle se met; ses robes s'étendent; sur les coussins
+sa jolie tête attristée; au dessus de sa tête elle lève
+ses bras.</p>
+
+<p>&mdash;«Ah, quelle existence, quelle existence! des envies
+me prennent de tout lâcher.»</p>
+
+<p>&mdash;«Que dites-vous, mon amie?»</p>
+
+<p>&mdash;«Je serais plus heureuse à garder des dindons en
+Bretagne. Si mon père savait que je suis au théâtre!»</p>
+
+<p>&mdash;«Vous voulez aller en Bretagne garder des dindons?»</p>
+
+<p>&mdash;«Je n'aurais plus à me tourmenter; je retrouverais
+la famille de mon père; vous ne vous doutez pas
+quelle vie j'ai.»</p>
+
+<p>Je vais vers elle; au près d'elle je m'assieds; je prends
+sa main.</p>
+
+<p>&mdash;«Ma pauvre chérie, voulez-vous ne pas parler
+ainsi; en voilà des idées; vous savez bien que je vous
+aime pour de bon; pourquoi n'acceptez-vous pas que
+je vous emmène, que nous soyons ensemble; dites.»</p>
+
+<p>&mdash;«Allons» tristement et gentiment elle me répond,
+«allons, êtes-vous fou?»</p>
+
+<p>&mdash;«Et en quoi, mon amie?»</p>
+
+<p>Dans ses yeux je la regarde; elle est appuyée aux
+coussins; les lumières des bougies éclairent nos visages;
+gentiment, tristement, elle est étendue, pâle; je la regarde;
+je tiens ses mains. Elle, souriante:</p>
+
+<p>&mdash;«C'est extraordinaire comme vous avez les cils
+longs.»</p>
+
+<p>Souriante toujours, elle me regarde, immobilement.</p>
+
+<p>&mdash;«Vous êtes une bien malheureuse petite femme.»</p>
+
+<p>Elle ferme ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;«Ah, comme je voudrais être débarrassée de tout!
+s'il y avait un moyen d'en finir, d'un seul coup, sans
+souffrir, quelque chose instantanée; s'endormir tout-à-fait,
+puisqu'il n'y a qu'en dormant qu'on soit heureux.»</p>
+
+<p>Que lui dire? je ne puis pas rire, ni la prendre trop
+au sérieux; c'est embarrassant. Près moi elle est, mi
+étendue, immobile, en une vague somnolence.</p>
+
+<p>&mdash;«Eh bien, mademoiselle, faites dodo.»</p>
+
+<p>Dans mes mains je serre ses bras; elle a toujours ses
+yeux fermés; j'attire doucement ses bras; elle se laisse;
+en arrière penche sa fine tête, ah, sa méchante traîtresse
+tête qui de moi si effrontément se joue! et là je l'ai;
+doucement sur les coussins je me renverse, et contre moi
+j'attire sa poitrine; sa poitrine est contre ma poitrine;
+sa tête est sur mon épaule; de mes deux mains j'entoure
+sa taille; elle repose au contre de moi; ainsi entre
+mes bras, elle repose; sur ma joue, sur mon cou,
+quelque chose, oui, ses cheveux, qui voltigent; immobile
+elle est: tout au long de mon corps, son corps; je
+sens elle; mollement je serre les molles hanches très
+soyeuses de sa poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;«Dodo, mademoiselle.»</p>
+
+<p>Et elle, très bas, yeux clos toujours, et d'un léger
+souffle, très bas:</p>
+
+<p>&mdash;«Oui.»</p>
+
+<p>La très pauvre, très charmante, très tendre, elle se
+laisse en l'enlacement de mes bras; elle repose contre
+moi son cher corps; elle est étendue, en sa robe, d'où
+frêlement monte sa tête; et voilà cette poitrine, ces
+seins, voilà ces bras, ronds et s'atténuant, et, fluettes,
+les mains; voilà ce cou, blanc dans le noir du
+corsage, et dans le blanc du cou les fins épars cheveux
+dorés; la mince taille, et les larges hanches, en l'étreinte
+des noirs satins; là le bout mignon de son pied;
+et lentement le corsage se soulève, de son haleine,
+en longues régulières exhaussions, en gonflements;
+du corsage les boutons tremblottent; faiblement sur la
+gorge ondoie le flot de dentelles noires; un reflet plus
+brillant, des bougies, se meut sur le sein gauche; et la
+féminine vie marche et marche en cet incessant mouvement
+les deux mamelles adorables; son corps, tout immobile,
+a comme des ondoîments, imperceptiblement;
+et les chairs, tout lucides, sont rondes; des rondeurs,
+comme des virginités, ténues; les bras arrondis, la poitrine
+mouvante, et ton cou, ta mince taille, tes hautes
+hanches s'arrondissent, en des contours immarqués, suprême
+grâce des chairs délicatement amollies et des formes
+effacées fuyeusement; cependant que repose la
+juvénile face, et que des lèvres entrefermées monte un
+souffle... Véritablement dort-elle, la douce fille? elle
+dort, certes, l'enfant; elle s'est endormie, et d'un très amical
+sommeil oh voilà qu'elle dort; voilà qu'elle repose,
+oublieuse, mon amie, et qu'ainsi, fille, enfant, elle dort;
+entre mes bras pieux. Les bougies sur la cheminée brûlent;
+leurs flammes montent blondes en pâlissant, bleuâtres,
+plus claires; autour, le vague ombreux des feuillages sombres,
+et le vague confus des porcelaines peintes, et, derrière,
+le clair vague de la glace et des reflets pacifiés; le délicieux
+bal où je fus cet hiver, en le salon plein de fleurs et
+de feuillages, discrètement illuminé, quand passèrent ces
+deux jeunes filles, blanches Anglaises! ici le tiède énombrement
+des choses, et ma sainte amie, mienne; une
+chaleur, peu à peu, de son corps immobile; au long de
+son corps, en mon corps, tout en ce long qu'elle effleure,
+une chaleur croît; pourquoi ne veut-elle point, si elle
+est malheureuse de sa vie, la changer, et avec moi
+vivre? que doucement tiède est cette chaleur, et de son
+corps quel parfum monte! ce parfum, quel est-il?
+un mélange de parfums; si subtil et qui pénètre; elle-même
+a mélangé ces essences; et ce parfum monte de toute sa
+chair, il monte de ses vêtements, il les traverse, et s'issut
+de son corps vêtu; et de ses cheveux ensemble
+noués l'haleine s'épand; aussi de ses lèvres; aussi, princièrement,
+de ses lèvres (oh les moqueuses charmeresses)
+s'expire l'odorante exhalaison; baiserai-je ces lèvres, de
+mes lèvres les aspirerais-je? elle dort, la pauvre, entre
+mes bras amis; et des parfums d'elle je me grise; ce
+parfum mêlé, subtil, intime, dont elle a parfumé son
+corps, c'est qu'il se mêle au parfum même de son corps,
+et c'est lui, son corporel parfum, en l'admirable intensité
+des essences de fleurs conjointes; l'odeur, oui, victorieuse
+en cette haleine; de sa féminéité l'odeur, en ces
+bouffées; elle; et le profond mystère de son sexe dans
+l'amour; luxurieusement, oh démonialement, quand
+sous la maîtrise virile les puissances de chair se délivrent,
+en le baiser, ainsi l'acre et terrible et pâlissante
+fumée d'elle; ah mourir de cette joie!... Elle remue sa
+tête, se tourne un peu; l'ai-je serrée trop fortement;
+quelle excitation avais-je? elle me parle, mi dormante:</p>
+
+<p>&mdash;«Qu'avez-vous? ah, je suis lasse... quelle heure est-il?</p>
+
+<p>&mdash;«Pas tard encore, demeurez.»</p>
+
+<p>La voilà immobile, si finement jolie, si jeunement,
+et coquette; oh, la triste existence qu'est la sienne; à
+celui qui l'aime, quel amour faut, pour lui dulcifier les
+amertumes! pauvre qui va, elle de vingt ans, livrée aux
+mauvaises heures... ensemble, au contraire, ainsi dormir,
+en un oubli; les deux, ensemble, elle en la sûreté
+de ma foi, moi dans son charme; et parmi les choses
+qui sont, communément, les deux, joyeusement... nous
+irons ce soir ainsi, au dehors, sous des ombrages,
+pendant de lointaines musiques... «tu m'aimes»&mdash;«et
+toi tu m'aimes»... oui, ne disons plus «je t'aime»,
+mais nos confessions «tu m'aimes» et «tu m'aimes»
+et baisons-nous... elle dort; moi je sens que je m'endors;
+j'entreferme mes yeux... voilà son corps; sa poitrine qui
+monte et monte; et le très doux parfum mêlé... la belle
+nuit d'avril... tout-à-l'heure nous nous promènerons...
+l'air frais... nous allons partir... tout-à-l'heure... les deux
+bougies... là... au cours des boulevards... «j' t'aim'
+mieux qu' mes moutons»... j' t'aim' mieux... cette fille,
+yeux éhontés, frêle, aux lèvres... la chambre... la cheminée
+haute... la salle... mon père... les trois assis,
+mon père, ma mère... moi-même... pourquoi ma mère
+ainsi pâle?... elle me regarde... nous allons dîner, oui,
+sous le bosquet... la bonne... apportez la table... Léa...
+elle dresse la table... mon père... le concierge... une lettre...
+une lettre d'elle?... merci... un ondoîment, une
+rumeur, un lever de cieux... et vous, à jamais l'unique,
+la Primitive-aimée... Antonia... tout scintille... vous
+riez-vous?... les becs de gaz infiniment... oh... la nuit...
+froide et glacée, la nuit........... Ah!!! mille épouvantements!!!
+quoi?... quoi me pousse, m'arrache, me tue?...
+rien... un rire... la chambre... et cette femme... Léa...
+Sapristi, m'étais-je endormi?...</p>
+
+<p>&mdash;«Félicitations, mon cher...» C'est Léa... «Eh bien,
+comment avez-vous dormi?» C'est Léa, debout, et qui
+rit.. «Vous sentez-vous un peu mieux?»</p>
+
+<p>&mdash;«Et vous, ma chère amie?»</p>
+
+<p>Elle se tourne, riant; je ris; elle marche dans le
+salon... Évidemment, elle s'est éveillée tout-à-l'heure, elle
+m'a vu assoupi, elle s'est brusquement tirée d'auprès
+de moi... Ne suis-je pas bien ridicule? que faire? que
+pense-t-elle? je me lève et vais m'asseoir sur le tabouret
+du piano; elle regarde, en face de moi, dans la glace;
+gaie, elle parle.</p>
+
+<p>&mdash;«Vous ne vous êtes donc pas couché hier?»</p>
+
+<p>&mdash;«Il me semble que oui, mademoiselle, et encore
+que j'ai convenablement dormi. Votre charme, il y a
+un instant, m'avait hypnotisé...»</p>
+
+<p>&mdash;«Nous allons sortir, voulez-vous? il fait un temps
+superbe; nous irons une heure en voiture aux Champs-élysées;
+cela vous va?»</p>
+
+<p>&mdash;«Cela me remplit de joie.»</p>
+
+<p>&mdash;«Et j'espère que vous ne dormirez pas.»</p>
+
+<p>&mdash;«Non; vous me conterez des histoires.»</p>
+
+<p>&mdash;«Parfaitement; je vous amuserai; vous me direz
+le programme.»</p>
+
+<p>&mdash;«Ne soyez pas méchante.»</p>
+
+<p>Dieu sait si certains jours elle a besoin pour parler
+d'être priée.</p>
+
+<p>&mdash;«Je vais mettre mon chapeau.»</p>
+
+<p>Elle s'avance de mon côté; elle sourit, et je vois ses
+dents blanches; ses yeux brillent, un peu moites; ses
+lèvres sont tout roses, entrefermées, tout roses avec un
+très petit triangle, où les blanches dents; oh le bel air
+mélancolique que vous avez, mademoiselle; les blanches
+et rosées fossettes de vos joues; votre front en une mélancolie
+gracieuse incliné; et là vos grands yeux qui
+me regardent.</p>
+
+<p>&mdash;«Ma pauvre chère amie, comme je voudrais que
+vous soyez contente!»</p>
+
+<p>À moi j'amène ses bras, sur mon cou sa tête, sa
+chevelure; au tour de sa taille mes bras; sans qu'elle
+l'aperçoive, je baise ses cheveux, sans qu'elle l'aperçoive;
+et ainsi l'on est heureux; elle est douce, mon
+aimée, elle est belle et elle est tendre; elle est bonne,
+mon amoureuse, et que l'aimer est enchanteur!... Elle
+relève sa tête; l'air étonné, elle me considère, l'air
+attentif; elle lève sa main; signe que je me taise;
+quoi? elle écoute; gentiment elle me demande:</p>
+
+<p>&mdash;«Qu'est-ce que vous avez?»</p>
+
+<p>&mdash;«Quoi donc?»</p>
+
+<p>&mdash;«Êtes-vous souffrant?»</p>
+
+<p>&mdash;«Mais non...»</p>
+
+<p>&mdash;«Vous avez des palpitations de c&oelig;ur?»</p>
+
+<p>Elle met sa main sur ma poitrine, à gauche; elle
+écoute; en effet, le c&oelig;ur me bat plus fortement.</p>
+
+<p>&mdash;«Bien sûr?» demande-t-elle encore.</p>
+
+<p>&mdash;«Non; ce n'est rien; je vous jure; je vous ai là;
+alors...»</p>
+
+<p>Et elle, doucement:</p>
+
+<p>&mdash;«Vous êtes un enfant.»</p>
+
+<p>Si doucement elle me dit cela «vous êtes un enfant»;
+d'une si apaisée voix elle me dit cela et d'une voix si
+vraie; elle a ses souriants yeux faits sérieux, tandis
+qu'elle me dit cela «vous êtes un enfant»; et d'un si profond
+c&oelig;ur, si féminine et si profonde, elle me dit cela
+que je suis un enfant, et s'éloigne, et s'éloigne, belle et
+charmante.</p>
+
+<p>&mdash;«Un peu attendez-moi, mon ami.»</p>
+
+<p>À la porte elle est; je réponds «oui»; elle passe la porte.</p>
+
+<p>&mdash;«Je mets mon chapeau et je reviens.»</p>
+
+<p>La porte est laissée à demi entrouverte; je m'assieds;
+j'attends; je m'occupe à attendre, à l'attendre.</p>
+
+<p>&mdash;«Je vais dire à Marie» elle parle «qu'elle aille
+nous chercher une voiture... Marie!»</p>
+
+<p>&mdash;«Voulez-vous que j'y aille moi-même?»</p>
+
+<p>&mdash;«Non; Marie ira.»</p>
+
+<p>Dans la chambre elle parle à Marie; que lui dit-elle?
+je n'entends pas; et ici je ne fais rien; je n'ai rien à
+faire; demain je déjeune avec De Rivare, à onze heures;
+dans un café des boulevards sans doute; quand on s'est
+couché tard, c'est par fois assez difficile qu'être à
+onze heures ou dix heures et demie en un rendez-vous;
+le meilleur moyen de se lever tôt sûrement serait à ne
+pas coucher chez soi; ici, par exemple; car, en somme,
+pourquoi suis-je ici?...</p>
+
+<p>&mdash;«Me voilà.»</p>
+
+<p>Léa, sur la porte, coiffée de son chapeau à velours
+rouges; gravement, pour rire; aussi je m'incline; elle
+me répond en une révérence; dehors, le roulement
+d'une voiture.</p>
+
+<p>&mdash;«La voiture» dit-elle «descendons».</p>
+
+<p>&mdash;«Vous n'oubliez rien, Léa?»</p>
+
+<p>&mdash;«Non; voici mon manteau.»</p>
+
+<p>&mdash;«Donnez... Merci.»</p>
+
+<p>&mdash;«Allons.»</p>
+
+<p>Nous sortons; sur mon bras le manteau fourré, moelleux,
+chaud.</p>
+
+<p>&mdash;«Et vos gants? vous n'en avez qu'un».</p>
+
+<p>&mdash;«Ah! j'oubliais le second; il est sur le piano;
+prenez-le.»</p>
+
+<p>J'étais bien sûr qu'elle oublierait quelque chose;
+je le lui avais dit.</p>
+
+<p>&mdash;«Voici.»</p>
+
+<p>Marie qui rentre.</p>
+
+<p>&mdash;«La voiture est en bas, mademoiselle.»</p>
+
+<p>&mdash;«Je rentrerai dans une heure; faites un peu de
+feu, dans la chambre.»</p>
+
+<p>&mdash;«Bonsoir, Marie» dis-je à Marie.</p>
+
+<p>Il faut soigneusement dire bonsoir à Marie; Léa
+descend; en touffes le satin noir de sa robe est relevé;
+elle descend; je la suis; à chacun de ses pas
+ses épaules dans le satin ont un rejet en arrière; sur
+sa tête la rouge plume du chapeau se penche, se relève,
+se penche; très droite descend la jeune femme; lentement
+à sa main gauche boutonnant le long gant noir;
+à chaque marche d'un pas égal, elle descend, droite
+également; et c'est la rue, une clarté pâle et rougeâtre;
+et la voiture, une masse noire obstruant à la lumière.</p>
+
+<p>&mdash;«Ne craignez-vous pas» dis-je «le froid d'une
+voiture découverte?»</p>
+
+<p>&mdash;«Non; le temps est beau.»</p>
+
+<p>&mdash;«Vous montez?...»</p>
+
+<p>Elle monte; je monte.</p>
+
+<p>&mdash;«Prenez garde de vous asseoir sur ma robe.»</p>
+
+<p>Certes, ce me vaudrait une rancune durable.</p>
+
+<p>&mdash;«Nous allons du côté de l'Arc-de-l'étoile?»</p>
+
+<p>&mdash;«Oui.»</p>
+
+<p>&mdash;«Cocher, suivez les boulevards jusqu'à l'Arc-de-l'étoile.»</p>
+
+<p>Je m'assieds; la voiture se meut; voilà Léa sérieuse
+et grave comme une marquise du Théâtre-français.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>(<i>à finir</i>)</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p><span class="sc">Édouard Dujardin</span></p>
+ </div> </div>
+
+
+
+
+
+<h1>LES LAURIERS SONT COUPÉS<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a></h1>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3: </b>
+<p>Voir <i>la Revue Indépendante</i>, 7, 8 et 9.</p></blockquote>
+
+
+
+
+<h2>VIII</h2>
+
+
+<p>Dans les rues la voiture en marche... Un de la foule
+illimitée des existences, telle je mène désormais ma
+course, un définitivement des effacés innumérables; tels
+se sont à moi créés l'aujourdhui, l'ici, l'heure, la vie, et
+qui s'essorent en le désir; pour connaître comment l'originel
+en une âme se désagrège, voici qu'une âme vole à
+des songes d'embrassement; c'est un féminin, l'aujourdhui;
+c'est une chair féminine touchée, mon ici; mon heure,
+c'est une femme à qui je m'approche; c'est l'étranger où
+pénétrer, ma vie et le désir désespérément épars; et voici
+l'à-présent éternel de ce que je rêve, cette fille en ce soir-ci...
+Et bourdonnent les fonds, les rues, le boulevard,
+les bruits assourdis, la voiture qui marche, le cahotement,
+les roues sur les pavés, le soir clair, nous assis
+et dans la voiture, le bruit et le cahotement qui roulent,
+les choses régulières en défilés, la nuit délicieuse.</p>
+
+<p>&mdash;«N'est-ce pas» Léa parle «que cette nuit est vraiment
+poétique et tout-à-fait délicieuse?»</p>
+
+<p>En sortant, elle disait, Léa, elle disait à sa femme-de-chambre
+qu'elle rentrerait dans une heure et qu'elle voulait
+avoir du feu; je la ramènerai et nous remonterons
+ensemble; les feuillages sont plus épais sur ce boulevard;
+moi je remonterai avec elle, je resterai un quart
+d'heure et je la quitterai, puisque je le dois; combien
+jolie, là, mi renversée, dans la voiture! tour à tour son
+visage est éclairé puis obscurci, tour à tour dans l'ombre
+indécisément et dans le blanc des lumières, tandis que
+s'avance la voiture; près les becs de gaz, en effet, une
+grande clarté, puis après les becs un obscurcissement;
+encore ainsi; le gaz de droite surtout brille; oh sa belle
+blanche face, blanche mat, blanche d'ivoire, blanche de
+neige obscure, dans le noir qui l'enserre, et tour à tour
+plus blanche, plus lumineuse dans les lumières, et dans
+l'ombre s'atténuant, et puis resurgissant; cependant sur
+le bois uni du pavé roule la voiture où nous sommes;
+doucement, entre sa robe, je prends ses doigts; elle les
+retire un peu; et je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;«Votre visage dans cette ombre et ces clartés est
+subtilement nuancé...»</p>
+
+<p>&mdash;«Vraiment? Vous trouvez?»</p>
+
+<p>D'un ton persifleur, d'un ton ennuyé, méchante, elle
+répond; pourquoi se fait-elle ainsi? doucement je reprends:</p>
+
+<p>&mdash;«Oui, Léa; vous ne voulez pas que je vous le dise?»</p>
+
+<p>&mdash;«Si, j'aime fort les compliments.»</p>
+
+<p>Il faut lui reprocher ce mot.</p>
+
+<p>&mdash;«Ah, Léa, des compliments!»</p>
+
+<p>Nous nous taisons; des gens passent; longuement le
+cocher secoue le fouet au long fil qui voltige en zigzags;
+j'ai laissé les doigts de Léa; elle est souvent désagréable
+lorsque nous sommes dehors; sans doute qu'elle a peur
+de manquer de tenue; pas moyen alors de lui parler,
+sinon en toutes formes de dignité; voici le mur du réservoir;
+là tout-à-l'heure et seul je passais; maintenant
+avec Léa; elle va devenir d'humeur maussade;
+pourtant je ne puis rien lui dire qui ne la fâche; en une
+masse noire percée d'un couple de feux, un tramway
+vient; Léa:</p>
+
+<p>&mdash;«Vous irez samedi à la fête de la Presse?»</p>
+
+<p>&mdash;«La fête de l'hôtel Continental?»</p>
+
+<p>&mdash;«Oui.»</p>
+
+<p>&mdash;«Je ne sais pas; peut-être; et vous?»</p>
+
+<p>&mdash;«J'ai été invitée pour être vendeuse.»</p>
+
+<p>&mdash;«Ah.»</p>
+
+<p>&mdash;«Lucie Harel arrange une boutique; à la façon
+des magasins de nouveautés; on vendra de tout.»</p>
+
+<p>&mdash;«J'ai entendu parler de cela; ce sera parfait. Et vous
+aurez un comptoir?»</p>
+
+<p>&mdash;«Oui.»</p>
+
+<p>&mdash;«J'irai donc.»</p>
+
+<p>Je ne m'en tirerai pas à moins de cent francs. Aurais-je
+un prétexte à rester chez moi? Léa ne me pardonnerait
+pas; si pourtant le prétexte était suffisant? je ne
+pourrai pas dire que j'étais malade; il faudrait que j'allègue
+quelque chose sérieuse; c'est si ennuyeux, ces
+soirées; bah, j'emmènerai Chavainne.</p>
+
+<p>&mdash;«Serez-vous costumée?»</p>
+
+<p>&mdash;«Oui, en soubrette.»</p>
+
+<p>&mdash;«Bravo.»</p>
+
+<p>&mdash;«Je vais faire retoucher mon costume de la revue;
+je remplacerai les plissés du corsage qui n'allaient
+du reste pas...»</p>
+
+<p>Oui, son costume de soubrette, satin rose, le tablier en
+dentelles, jupe courte...</p>
+
+<p>&mdash;«Je mettrai une ceinture de satin pareil et ferai
+poser des rubans aux manches; tout cela changera
+le costume; d'ailleurs je tâcherai à avoir un autre
+tablier, un tablier qui sera très réussi, vous verrez.»</p>
+
+<p>&mdash;«Un autre tablier?»</p>
+
+<p>&mdash;«J'ai utilisé les dentelles de l'ancien; elles n'allaient
+pas; ne croyez-vous pas que ce serait bien, tout
+simplement de la Valenciennes?»</p>
+
+<p>&mdash;«Certainement.»</p>
+
+<p>Elle sourit de son idée; est-ce que, par hasard, elle
+voudrait me demander?...</p>
+
+<p>&mdash;«Et puis» elle continue «cela ne coûte pas très
+cher; on trouve de la Valenciennes à quinze francs
+du mètre; et trois mètres de Valenciennes avec trois
+mètres d'entre-deux suffiront largement.»</p>
+
+<p>C'est fait; je lui paierai sa dentelle; mais je n'irai pas
+à la fête.</p>
+
+<p>&mdash;«Vous avez une bonne idée, Léa; s'il ne vous faut
+que ce peu de dentelle, et que je puisse vous y être
+utile, je vous en prie...»</p>
+
+<p>&mdash;«Je vous remercie; cela me fera plaisir.»</p>
+
+<p>Encore quatre ou cinq louis; ces quinze francs du
+mètre deviendront au moins vingt ou trente; mais le
+diable m'emporte si samedi je mets les pieds là-bas;
+parlons lui d'autre chose; et n'ayons pas l'air contrarié.</p>
+
+<p>&mdash;«Votre costume de la revue était très joli; il fera
+toujours beaucoup d'effet.»</p>
+
+<p>&mdash;«N'est-ce pas?»</p>
+
+<p>&mdash;«D'ailleurs ces fêtes sont très bien fréquentées.»</p>
+
+<p>&mdash;«Oui.»</p>
+
+<p>&mdash;«Savez-vous s'il y aura beaucoup de monde?»</p>
+
+<p>&mdash;«Je n'en sais rien.»</p>
+
+<p>&mdash;«Ah.»</p>
+
+<p>&mdash;«Comment voulez-vous que je le sache?»</p>
+
+<p>&mdash;«On aurait pu vous dire... Il n'y aura pas d'autre
+boutique que celle de Lucie Harel?»</p>
+
+<p>&mdash;«Vous savez qu'elle sera très grande, cette boutique.»</p>
+
+<p>&mdash;«C'est amusant cette idée d'installer pour rire un
+magasin de nouveautés; vous aurez un vrai succès...»</p>
+
+<p>Elle répond à peine; de nouveau son air indifférent;
+que lui dire?</p>
+
+<p>&mdash;«On n'a pas encore fait cela, ce me semble.»</p>
+
+<p>Elle se tait; elle a même entrefermé ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;«Vous serez exquise en ce costume; seulement ne
+faudra pas vendre vos objets à des prix inabordables.
+Que diable vendrez-vous? Faudra non plus être
+trop aimable; vous savez que je serai jaloux.»</p>
+
+<p>Elle sourit, moqueusement, et à peine. C'est glacial,
+ces plaisanteries que je fais. Ne rentrerons-nous pas
+bientôt?</p>
+
+<p>&mdash;«Il commence à faire froid» dit Léa.</p>
+
+<p>Elle fait semblant de n'avoir pas entendu ce que je
+lui dis.</p>
+
+<p>&mdash;«Vous avez froid, Léa? voulez-vous que nous rentrions?»</p>
+
+<p>&mdash;«Non; pas encore.»</p>
+
+<p>Des arbres noirs, des grilles, des lueurs bleues, c'est
+le parc Monceau; derrière la grille, sous les arbres, les
+allées; que se promener là serait précieux! par un
+hasard, Léa voudrait-elle?</p>
+
+<p>&mdash;«Léa, voulez-vous que nous descendions et marchions
+un peu? si vous avez froid...»</p>
+
+<p>&mdash;«Non; je n'ai pas froid; restons.»</p>
+
+<p>Tant pis; décidément elle ne veut rien dire ni rien
+faire; le soir est frais; elle va s'enrhumer.</p>
+
+<p>&mdash;«Léa, je vous en prie, mettez votre manteau.»</p>
+
+<p>Elle se soulève; elle tend un bras; je lui mets son
+manteau; elle semble se résigner et comme si je la violentais;
+eh bien, n'est-elle pas mieux maintenant? et
+que jolie dans les fourrures! les fourrures entouffent son
+cou; des fourrures sortent ses mains gantées de noir; si
+elle voulait être gentille, que gentille elle serait! elle
+est charmante, immobile en cette place, comme enlisée
+sous les étoffes, sa blanche face comme émergeant des
+velours, des soieries et des fourrures; si les Desrieux la
+voyaient! ce serait drôle que quelque ami passât par
+là; rien ne serait mieux pour moi chez les Desrieux,
+qu'être aperçu avec elle; ils sont vraiment très à la
+mode; mais pourquoi se sont-ils tellement obstinés aux
+souliers à bouts carrés? et de Rivare, s'il se rencontrait,
+quel émerveillement! demain en déjeunant et se versant
+force bon vin, il me plaisanterait; il serait si jaloux et
+tant admirerait! il faudra que je l'invite un de ces soirs
+à dîner; nous irons au Cirque; non, je le conduirai aux
+Nouveautés; ainsi plus à propos lui conterai-je mon
+histoire de Léa. Faut cependant que je parle un peu à
+Léa; quand elle ne dit rien, je ne sais quoi lui dire;
+les mêmes choses un jour l'intéressent, l'ennuient un
+autre; elle est capricieuse pis qu'aucune femme; mais
+de quoi lui parler? de son théâtre? c'est assommant; c'est
+un sujet.</p>
+
+<p>&mdash;«Savez-vous si vos répétitions commencent bientôt?»</p>
+
+<p>&mdash;«Je ne crois pas.»</p>
+
+<p>&mdash;«Pourquoi donc?»</p>
+
+<p>&mdash;«La pièce fait tous les soirs de l'argent.»</p>
+
+<p>&mdash;«Vous savez ce qu'est la nouvelle pièce?»</p>
+
+<p>&mdash;«Pas du tout.»</p>
+
+<p>&mdash;«Vous ne paraîtrez qu'au troisième acte, m'avez-vous
+dit.»</p>
+
+<p>&mdash;«J'aime beaucoup mieux ne paraître qu'à un seul
+acte.»</p>
+
+<p>&mdash;«Ah?»</p>
+
+<p>&mdash;«Je ne comprends pas qu'on veuille paraître à
+tous les actes quand on n'a pas les premiers rôles.
+L'année dernière, la petite Manuela a réussi avec ses
+couplets du dernier acte; voyez au contraire Darvilly
+qui a beaucoup plus de talent et est beaucoup plus
+jolie que Manuela; car enfin elle n'a rien de bien
+extraordinaire, Manuela; la façon dont elle joue cette
+année le prouve; il est vrai que la pièce est si bête!
+eh bien, Darvilly qui est en scène pendant la moitié
+de la pièce, passe inaperçue.»</p>
+
+<p>&mdash;«Un peu par sa faute; elle n'est pas excellente.»</p>
+
+<p>&mdash;«Elle joue très bien, elle a une très jolie voix, et
+elle est bien mieux que toutes vos petites figurantes;
+elles sont trop ridicules à la fin, ces demoiselles; vous
+êtes toujours à parler d'artistes, de chant, d'art, et
+quand vous voyez quelqu'un qui sait jouer, vous n'y
+faites même pas attention.»</p>
+
+<p>Il faut l'arrêter par un compliment.</p>
+
+<p>&mdash;«Mais, ma chère amie, il me semble que le succès
+que vous obtenez tous les soirs prouve le contraire.»</p>
+
+<p>Elle se tait; elle ne s'offense pas; voilà les compliments
+qui touchent la corde sensible et sont toujours
+admis.</p>
+
+<p>&mdash;«Voyez donc» montre Léa «cette femme en robe
+claire, de l'autre côté du boulevard; quelle idée, sortir
+ainsi en cette saison!»</p>
+
+<p>De l'autre côté du boulevard une dame élégamment
+vêtue, d'une toilette claire.</p>
+
+<p>&mdash;«C'est drôle en effet; elle n'est pas mal d'ailleurs,
+la toilette.»</p>
+
+<p>&mdash;«Mais en cette saison!»</p>
+
+<p>Elle me regarde, avec un demi sourire, un air étonné.</p>
+
+<p>&mdash;«Il est vrai que ce n'est pas dans l'usage.»</p>
+
+<p>&mdash;«N'est-ce pas?»</p>
+
+<p>Elle n'entend pas, ma pauvre Léa, que je me moque
+d'elle et qu'elle est ridicule; elle a des étonnements et
+des indignations si peu motivés; elle n'en revenait pas,
+cet après-midi, de l'histoire de Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;«Il n'y a presque personne» dit-elle «ce soir dans
+les rues.»</p>
+
+<p>&mdash;«C'est pourtant une belle soirée.»</p>
+
+<p>&mdash;«Oui, mais un peu fraîche.»</p>
+
+<p>&mdash;«Je suis sûr que vous avez froid; pourquoi ne
+voulez-vous pas rentrer?»</p>
+
+<p>&mdash;«Mais non, je n'ai pas froid.»</p>
+
+<p>Elle s'entête; elle a froid; elle ne veut pas l'avouer;
+qu'étranges sont les femmes! il est certain que l'air
+fraîchit; dans les arbres est une brise plus forte; voici
+déjà la place des Ternes; jamais nous n'irons jusqu'aux
+Champs-élysées; il n'y a personne sur le boulevard;
+les rues sont affreusement tristes; pour aller jusqu'aux
+Champs-élysées, nous ne rentrerons pas avant minuit
+ou une heure.</p>
+
+<p>&mdash;«Il fait froid» dit Léa; «si vous voulez, rentrons.»</p>
+
+<p>Ah, enfin.</p>
+
+<p>&mdash;«Cocher, nous retournons; rue Stévens, quatorze.»</p>
+
+<p>Le cocher arrête; la voiture tourne; le cheval, maintenu,
+se raidit; nous partons; le trot recommence;
+également, le trot du cheval, et la trépidation dans la
+voiture; encore le roulement monotone; claque le fouet
+longuement; une voiture au près de nous; elle nous dépasse;
+pourquoi allons-nous si lentement? sur le trottoir
+deux très vieilles gens; le bruit des roues; le léger
+cahotement; de nouveau, le parc Monceau, la rotonde;
+dans un quart d'heure nous serons arrivés; que va me
+dire Léa? je monterai avec elle; il faut que je monte
+avec elle; avec elle j'entrerai dans sa chambre; me
+laissera-t-elle? l'autre jour elle a voulu que tout de
+suite je partisse; oui, mais habituellement j'attends
+jusqu'à ce qu'elle commence se déshabiller; quand
+nous arriverons avec la voiture devant sa porte, faudra,
+par prudence, que je lui demande à l'accompagner; elle
+descendra de voiture la première; puisqu'elle est à
+droite, elle sera du côté du trottoir; elle consentira au
+moins à ce que je la ramène dans sa chambre; alors
+que me dira-t-elle? me laissera-t-elle enfin rester? non,
+cela est invraisemblable; je ne voudrais non plus; un
+quart d'heure me suffira, dans sa chambre, pendant
+qu'elle ôtera son manteau et son chapeau; si pourtant
+elle voulait me garder! elle doit penser que ce lui est
+nécessaire, un jour ou l'autre, une fois à la fin; ce soir
+elle paraît s'être arrangée pour être libre; si c'était ce
+soir! si ce n'était pas encore ce soir! il faut pourtant
+qu'elle se décide; elle ne peut s'imaginer que je veuille
+toujours être un amant platonique; je ne lui ai jamais
+déclaré, en somme, pareille intention; elle ne doit pas
+s'imaginer non plus qu'elle m'ait réduit à tout endurer
+d'elle sans en rien obtenir; oh, que de trouble! L'affilée
+longue des lumières se rapproche; d'autres voitures;
+c'est le boulevard Malesherbes; s'avance notre
+voiture, Léa et moi; pourquoi plutôt aujourdhui m'accepterait-elle?
+depuis un si long temps elle réussit à me
+congédier gentiment; mais je ne lui demandais rien, je
+n'avais l'air de rien lui demander; alors comment
+d'elle-même m'aurait-elle prié? voilà ce qui serait admirable,
+qu'un jour, elle, elle voulût, qu'elle désirât,
+elle, et qu'elle aimât; et près moi, immobile elle est;
+hélas, combien lointaine l'espérance! immobile, indifférente
+et quelconque, elle demeure; vaguement devant
+soi elle regarde; dans son manteau elle cache ses
+mains; elle a négligemment devant soi ses yeux ouverts;
+nous allons en cette nuit calme, sans fatigue; les
+maisons hautes et mi sombres ont des fenêtres rougement
+claires; à gauche, les arbres; le trot égal, sur la
+chaussée, du cheval; le cheval gris blanc qui régulièrement
+trotte; ici, elle, silencieuse et immobile, qui rêvasse
+sans doute, elle, indifférente, quelconque, immobile,
+immobile et sans amour; oh, quand le jour où
+elle se donnera, si non aimante la voici, blanche silhouette
+et féminine; mais tout au fond de cette âme
+n'y aurait-il, humble, ignoré, un très peu de naissante
+simple amitié? ma constante dévotion n'a pas pu ne
+point la toucher: l'amour filtre en le c&oelig;ur aimé; le désir
+sollicite et attire; c'est un aimant, aimer; pourquoi
+au profond de son être une affectuosité ne serait-elle
+née, apte à grandir, féconde d'un amour; alors, si en
+ses paroles comme en ses yeux elle se tait, hors les
+voix et les regards et hors rien de l'apparent mais en
+l'intime cordial germerait l'amitié; berçons-nous en
+mon souhait le plus chimérique; quelque jour elle aimerait,
+l'enfant; l'enfant qui est assise là et dont le
+corps longe mon corps; si frêle, l'enfant insoucieuse
+qui près moi s'abandonne, dans la nuit fraîche, au
+songe du ne-pas-penser; vers le ciel clair d'étoiles. Par
+les confuses routes, les routes indistinctes des horizons,
+en l'ondoîment de notre marche de rêve, et sous le bas
+ronflement harmonique des roues dans les rues, le continu
+enroulement de l'heureuse voiture où les deux
+nous allons... à ma Léa amoureusement je parle, afin
+uniquement que des paroles dans le soir à elle montent,
+et je parle:</p>
+
+<p>&mdash;«Mon amie, à quoi rêvez-vous?»</p>
+
+<p>Vers moi elle laisse un regard, pâlement, comme sans
+pensée; elle se tait; sur les pavés rudement roule la
+voiture; Léa, de nouveau, en face regarde, muette; elle
+ne rêve pas, elle ne songe pas, l'ignorante du désir,
+l'enfant là immobile; à quoi rêvez-vous? à rien; à quoi
+rêvez-vous? je ne sais; à quoi rêvez-vous? je ne puis;
+à quoi et à quoi rêvez-vous? à rien, je ne puis, je ne
+sais, je ne rêve et je ne pense, hélas, hélas; je ne te donnerai
+pas le rêve, et éternellement seras-tu l'immobile
+et sans amour? vaguement devant soi elle regarde; le
+ciel clair, moins clair déjà, encore brille; entre les masses
+des arbres vogue la voiture; et se dresse hautement
+la grise apparence du cocher vieux au dos courbé; Léa
+au près de moi demeure; la pointe de ses bottines
+transperce ses robes; et voici que sa voix s'entend.</p>
+
+<p>&mdash;«Pourvu que Marie n'oublie pas le feu.»</p>
+
+<p>&mdash;«Vous avez froid, Léa.»</p>
+
+<p>&mdash;«Un peu.»</p>
+
+<p>&mdash;«Serrez-vous contre moi.»</p>
+
+<p>Légèrement elle se serre contre moi, et elle sourit,
+penchant la tête.</p>
+
+<p>&mdash;«Bien» dis-je; «ainsi vous vous réchaufferez.»</p>
+
+<p>&mdash;«D'un côté, oui».</p>
+
+<p>&mdash;«Alors approchez-vous plus.»</p>
+
+<p>&mdash;«Voulez-vous être tranquille!»</p>
+
+<p>Doucement elle me gronde; nous sommes dehors;
+faut de la tenue; oui, des gens nous regardent; quel est
+ce monsieur élégant qui vient à l'encontre de nous, les
+yeux sur nous? pourquoi ce monsieur nous regarde-t-il?
+il continue; c'est ennuyeux enfin; il passe au près de la
+voiture; voyons s'il se tourne; non, il ne se tourne pas;
+que nous voulait-il? est-ce que Léa l'a vu? elle n'en a
+pas fait semblant; voilà un monsieur qui connaît Léa;
+je suis sûr qu'il est vexé; il m'envie, le bonhomme;
+dame, tout le monde ne se promène pas en voiture à
+minuit avec Léa d'Arsay; le voit-on encore, ce monsieur?
+oui, là-bas; il marche; ah, il se tourne, il se
+tourne; va, mon ami, tu peux attendre sous l'orme.</p>
+
+<p>&mdash;«Voici la place Blanche, Léa; nous serons bientôt
+chez vous.»</p>
+
+<p>Claquement de fouet dans l'air; la voiture roule sur
+les pavés sonorement.</p>
+
+<p>&mdash;«Voyez donc, Léa; on dirait qu'on démolit cette
+maison.»</p>
+
+<p>&mdash;«Qu'est-ce que cette maison? un café?»</p>
+
+<p>Mais nous approchons; chez vous, disais-je; chez
+elle donc? bientôt chez elle; l'instant décisif alors?...
+c'est absurde, se troubler de la sorte, subitement, sans
+raison; j'ai à moi la plus jolie jeune femme; je viens de
+me promener avec elle; je vais rentrer chez elle; que
+voudrais-je de mieux? le monsieur de tout-à-l'heure devait
+enrager; je suis le plus fortuné des hommes; ah, mortel,
+mortel ennui! je deviens fou; ne suis-je pas certain
+d'être heureux, ne dois-je pas l'être?... déjà la place Pigalle;
+et ce cocher qui va à toute vitesse; le passage Stévens;
+dans une minute, sa porte; mon Dieu, mon Dieu,
+que va-t-elle me dire, que va-t-elle faire, que vais-je faire?
+le cocher ralentit, tourne; elle va me renvoyer encore;
+ah, sa maison, son affolante chambre; et ce radieux
+visage... la voiture s'arrête; Léa se lève, elle descend;
+c'est épouvantable, cette angoisse; ma pauvre amie,
+enfin voudrait-elle? Léa! elle est descendue... quoi?...</p>
+
+<p>&mdash;«Eh bien, vous ne payez pas le cocher?»</p>
+
+<p>Je ne paie pas le cocher; c'est vrai; pardon; deux
+francs cinquante; voilà... Léa sonne à la porte... je suis
+perdu; oh... je vous en supplie...</p>
+
+<p>&mdash;«Vous me permettez de vous accompagner?»</p>
+
+<p>&mdash;«Si vous voulez.»</p>
+
+<p>Sacrebleu; pas dommage... la voiture s'en va...
+parbleu, montons; quelle heure est-il? il n'est pas minuit;
+nous avons le temps; quand je rentre tard chez
+moi, mon concierge me fait attendre des quarts d'heure
+à la porte; c'est insupportable.</p>
+
+
+
+
+<h2>IX</h2>
+
+
+<p>Léa marche devant moi; nous montons; au long des
+murs pâles, nos ombres; combien ai-je sur moi d'argent?
+j'avais dans mon porte-cartes cinquante francs,
+dans ma poche quatre louis; cela fait, cinquante et
+quatre-vingts, cent trente francs; j'ai d'autre argent
+chez moi; n'importe, la fin du mois sera pénible; faudra
+que Léa soit raisonnable; en attendant, montons;
+nous sommes arrivés; la porte ouverte; Marie.</p>
+
+<p>&mdash;«Bonsoir, Marie.»</p>
+
+<p>&mdash;«Bonsoir, monsieur.»</p>
+
+<p>Léa:</p>
+
+<p>&mdash;«Vous n'avez pas oublié le feu, Marie?»</p>
+
+<p>&mdash;«Non, mademoiselle; si mademoiselle veut entrer
+dans sa chambre...»</p>
+
+<p>Au fond du corridor, la porte du cabinet-de-toilette;
+derrière est la chambre; nonchalamment s'avance Léa,
+de sa gentille nonchalance; moi, la suivrai-je? attendre
+qu'elle me le dise? elle l'oublierait; mais si elle me
+renvoie; tant pis; ce serait trop bête, rester dans le
+corridor; j'entre; elle me grondera si elle veut; et je
+traverse le cabinet-de-toilette, la porte de la chambre;
+dans la chambre luit le feu de bois; la veilleuse au plafond
+éclaire aussi; aussi, sur la petite table, deux bougies;
+Léa, assise, au près du feu; la clarté blanche
+d'albâtre de la veilleuse, et le feu clairement rouge, sur
+les bûches incessamment courant, frétillant; dans un
+fauteuil, au près, la jeune femme; oui, mi cachée, Léa;
+elle se chauffe, coiffée encore et gantée, immobile, dans
+une ombre; et luit la flamme montante des deux pareilles
+bougies; sur sa robe le feu a des reflets, dorés, sombres;
+oh, la bonne température et molle, dans la chambre!</p>
+
+<p>&mdash;«Vous aviez froid, n'est-ce pas, Léa?»</p>
+
+<p>Et elle ne voulait pas rentrer, l'entêtée.</p>
+
+<p>&mdash;«Vous devriez retirer votre manteau et votre chapeau.»</p>
+
+<p>Elle demeure, devant le feu, parmi l'ombre éclairée
+par le feu, dans le fauteuil; maintenant s'entête-t-elle
+à avoir trop chaud? mais elle se lève, vive, vivement
+debout; et d'une voix rapide:</p>
+
+<p>&mdash;«Oui, il fait trop chaud ici.»</p>
+
+<p>Elle enlève son chapeau, le jette sur le lit; elle réajuste
+ses cheveux; elle tire ses gants; sur le lit; je
+vais m'adresser à la cheminée; elle déboutonne son
+manteau; je vais l'aider.</p>
+
+<p>&mdash;«Merci; Marie va m'aider.»</p>
+
+<p>Marie l'aide; je reviens à la cheminée; Marie emporte
+le manteau; le feu davantage me chauffe les mollets;
+Léa se tourne; elle sourit.</p>
+
+<p>&mdash;«Eh bien, que faites-vous là avec votre chapeau
+à la main et votre par-dessus boutonné?»</p>
+
+<p>Que veut-elle? elle veut que je quitte mon par-dessus?
+pourquoi? rester? ce serait possible... je lui ai répondu
+quelques mots... toujours souriante la voilà...</p>
+
+<p>&mdash;«Si vous me le permettez...» disais-je.</p>
+
+<p>Et lentement elle se tourne; lentement, avec des hanchements,
+vers l'armoire-à-glace, en face de la cheminée;
+près la croisée, sur une chaise, je mets mon chapeau,
+mon par-dessus; sur mon par-dessus mon chapeau;
+Léa, devant l'armoire-à-glace, ordonne les bouillonnés de
+son corsage sur sa poitrine et le ruban noir de son cou;
+contre le mur je suis debout, contre le rideau fermé de
+la fenêtre; dans la glace je vois sa mignonne figure et ses
+mines jolies, ce corps manifesté et dissimulé successivement
+par les habillements; c'est la mode admirable
+de notre temps, qui sait cacher et montrer tour à tour
+les formes féminines; en des mouvements d'un charme
+très félin, tandis que tressautent sur son front mat
+ses cheveux, elle s'approche à moi; y pensé-je? voudrait-elle
+ce soir? se va-t-elle laisser? elle m'a dit de poser
+mon par-dessus; quoi alors? vers elle je fais un pas;
+nous sommes près; nous nous arrêtons; oh, dans son
+regard, la vraie tendresse! victoire donc? est-ce le jour
+enfin? câlinement elle murmure:</p>
+
+<p>&mdash;«Si vous étiez gentil, vous iriez, là, cinq minutes
+seulement, dans le salon.»</p>
+
+<p>&mdash;«Oui, très bien, comme vous voudrez.»</p>
+
+<p>Sur la cheminée elle prend un bougeoir, allume les
+bougies; ainsi, elle consent? elle veut que je l'attende?</p>
+
+<p>&mdash;«Vous allez attendre ici; cinq minutes; surtout ne
+jouez pas de piano.»</p>
+
+<p>Et refermant la porte:</p>
+
+<p>&mdash;«À tout-à-l'heure.»</p>
+
+<p>De nouveau me voici dans le salon; combien autre
+qu'il y a une heure! évidemment Léa veut que je reste,
+évidemment; sans cela, elle ne me ferait pas attendre
+qu'elle ait achevé sa toilette; et si aimable elle est ce
+soir! je n'ai pas à en douter, elle veut que je reste; mais
+pourquoi ce soir-ci plutôt qu'un autre? et pourquoi pas
+ce soir-ci? je n'en dois pas douter, elle me garde;
+quelle émotion cette idée me donne! dire que tout-à-l'heure
+elle m'appellera, et que dans sa chambre je rentrerai,
+et qu'entre mes bras je la tiendrai, que je déferai
+ses soyeux, longs, parfumés vêtements, et qu'en son
+triomphal lit tout-à-l'heure je l'aurai! Ne nous grisons
+pas; voyons; faut faire attention à ce que je vais faire;
+d'abord il serait bon que je prisse toutes mes précautions
+pendant que je suis seul; depuis le boulevard
+Sébastopol, voilà presque six heures que je n'ai uriné;
+le cabinet est à gauche dans l'antichambre; il faut dans
+une conversation tendre être tranquille; mais gare à
+sortir d'ici sans bruit, sans qu'on m'entende; il y a
+sans doute de la lumière dans l'antichambre; d'ailleurs
+j'ai des allumettes; ouvrons la porte; attention; sans
+bruit; sur la pointe des pieds; quelle chance, il y a de la
+lumière; justement la porte est entrebaillée; allons...
+gare aussi à ne me pas salir... ouf; la précaution n'était
+pas inutile; je laisse la porte entrebaillée, comme elle
+était; la porte du salon; bien doucement; là; bravo;
+personne ne m'aura entendu; et maintenant, dans ce
+fauteuil, commodément. Léa se déshabille; elle va se
+vêtir d'une robe-de-chambre; c'est extraordinaire que
+jamais elle n'ait voulu devant moi tirer ou mettre une
+bottine; quelle heure est-il?... minuit moins un quart;
+Léa n'est habituellement pas longue à s'habiller; dans
+un instant elle m'appellera. Je suis tout-à-fait ridicule; j'ai
+préparé, il n'y a pas deux heures, ce que je voulais faire,
+des choses que j'ai résolues depuis un mois, et je n'y pense
+même point; cela est pourtant simple; Léa veut que je
+reste cette nuit avec elle; eh bien, je dois refuser; je lui
+donnerai la meilleure preuve de mon amour, en respectant
+mon amour, en n'acceptant pas le don de son corps auquel
+elle se juge obligée, en n'imitant pas les autres épris
+seulement d'une vaine passion, mais en profondément
+l'aimant et voulant être aimé; c'est cela; au lieu de
+recevoir son sacrifice, je lui présenterai le mien;
+et si elle s'offensait? non; je lui dirai pourquoi je
+pars, et elle sera émue; Ah, je suis lâche et imbécile;
+j'hésite à présent; l'occasion si longtemps espérée
+est venue, et j'hésite. Eh non, je n'hésite pas; que
+diable, ce n'est pas si fort; il faut choisir, d'avoir cette
+fille comme les autres pour une nuit, ou d'aimer et
+peut-être se faire une amie; pas besoin de préparer de
+grandes phrases ni de se battre les flancs; tout à
+l'heure, simplement, je lui dirai bonsoir; et elle croira
+que je suis un timide et un niais, ou, mieux, que
+je souffre de quelque accès d'une syphilis gagnée au
+cours de mon platonisme. Mon Dieu, qu'elle est longue
+à faire sa toilette! quelle heure?... minuit moins dix;
+elle n'en finira pas; plusieurs fois déjà elle m'a attardé
+ici pour me congédier après un quart d'heure de chatteries;
+c'est exaspérant, attendre et ne savoir à quoi
+s'en tenir; Léa se rirait de moi à la fin; pense-t-elle que
+je m'amuse, dans ce salon, à espérer qu'il lui plaise
+ouvrir la porte? et je vais faire le généreux, le magnanime,
+poser au pur amour, plutôt que profiter tout bêtement
+de la bonne aubaine d'une bonne nuit; simagrées
+et plaisanteries; Léa me renvoie parce que je ne
+sais pas la forcer à me garder; je la laisse se jouer de
+moi et je m'invente ce divin prétexte de la vouloir conquérir
+par le respect; je suis plus absurdement faible
+qu'un gamin; il faut que ça finisse; donc ce soir, tant
+pis, je couche avec elle; ce serait trop de sottise; une
+affaire depuis si longtemps entreprise et à tant de frais
+continuée et qui n'aboutirait à rien; tant d'argent et
+tant d'ennuis pour le plaisir de contempler les beaux
+yeux d'une demoiselle; une demoiselle qui joue les travestis
+aux Nouveautés; quelle bêtise! ça vaut deux
+cents francs et c'est tout; faire du sentiment dans ce
+monde-là; une fille qui tous les soirs fait l'invite sur les
+planches et les jours de dèche fréquente dans les maisons
+de rendez-vous; oui, elle y fréquenterait, ça ne
+m'étonnerait aucunement; et la femme-de-chambre qui
+sert à consoler les messieurs mal partagés; parbleu, je
+pourrais mieux user mon argent qu'à lui payer des dentelles
+pour ses costumes; ce sera joli samedi au Continental;
+je mènerai un beau personnage au milieu de ces
+gens qu'elle allumera et qui le lendemain apporteront
+leurs cartes; et c'est une chaleur, une cohue, comme au
+bal des Artistes où mon chapeau a été défoncé; et ces
+boutiques dont on sort sans avoir de quoi prendre un
+fiacre pour rentrer chez soi... Mais, sacrédié, qu'elle est
+longue ce soir! c'est impatientant. Je vais frapper à la
+porte. Non, je ne peux pas. Oh, quelle patience faut!
+Je crois que je l'entends. D'ici on ne peut rien entendre
+dans la chambre. Si; elle ouvre la porte; enfin!...</p>
+
+<p>&mdash;«Eh bien» elle «que faites-vous là? vous vous
+ennuyez beaucoup?»</p>
+
+<p>Dans un long peignoir flottant, blanc de crème, légèrement
+serré à la taille, toute blanche dans les blancs
+crémeux plis flottants, elle se tient.</p>
+
+<p>&mdash;«Je puis entrer?»</p>
+
+<p>&mdash;«Entrez.»</p>
+
+<p>Au près de la cheminée, dans le fauteuil bas elle va
+s'étendre; sur une chaise, des jupons blancs; à côté,
+pendante, la robe noire; le feu de la cheminée est presque
+éteint; une chaleur égale, tiède; contre la fenêtre
+voilà mon chapeau et mon par-dessus; je prends une
+chaise basse, et près Léa je vais m'asseoir; dans le fauteuil
+elle est étendue, mains allongées; dans le fauteuil
+bleu à la bande large brodée, elle blanche, aux joues
+rosées. Appuyée à l'armoire-à-glace est une petite table
+en peluche, et, dessus, vingt menues choses, boîtes,
+objets d'ivoire, ciseaux, vagues choses dans la lumière
+très blanche de la chambre. Nous sommes assis, parmi
+le calme tiède et silencieux de la chambre, elle près
+moi, blanche, étendue.</p>
+
+<p>&mdash;«Vous ne m'avez pas conté ce que vous avez fait
+tantôt, quand vous m'avez quittée.»</p>
+
+<p>Elle me parle; je lui réponds.</p>
+
+<p>&mdash;«Oh, rien, absolument.»</p>
+
+<p>Qu'elle est jolie ce soir!</p>
+
+<p>&mdash;«Vous avez au moins dîné et vous êtes allé chez
+vous?»</p>
+
+<p>&mdash;«Vous voulez savoir exactement ce que j'ai fait?»</p>
+
+<p>&mdash;«Oui, contez-le moi.»</p>
+
+<p>&mdash;«Eh bien, en sortant d'ici j'ai suivi la rue des
+Martyrs, le faubourg Montmartre, puis le boulevard
+Poissonnière et le boulevard Sébastopol, le tout à
+pied, et je suis arrivé à la tour Saint-Jacques, square
+plein d'enfants; alors, au près de là, j'ai visité un
+jeune gentleman mon ami, avec lequel ensuite j'ai
+marché durant un quart d'heure.»</p>
+
+<p>Elle sourit.</p>
+
+<p>&mdash;«Vous êtes précis. Et avec cet ami vous avez parlé
+de moi.»</p>
+
+<p>&mdash;«Nécessairement.»</p>
+
+<p>&mdash;«Et votre ami vous a beaucoup jalousé. Alors où
+avez-vous été?»</p>
+
+<p>&mdash;«Où j'ai été?...»</p>
+
+<p>Ce soir... la foule, affairée et pressée, dans Paris, le
+soir à six heures; les rues pleines; les voitures hâtées
+et ralenties; le Palais-royal...</p>
+
+<p>&mdash;«J'étais au Palais-royal.»</p>
+
+<p>... La blonde femme rencontrée aux vitres du Louvre,
+si provocante et mince, haute, fière, hélas perdue dans
+les marcheurs.</p>
+
+<p>&mdash;«Mon ami a dû aller aujourdhui au Théâtre-français
+entendre Ruy Blas; j'ai refusé l'y accompagner.»</p>
+
+<p>&mdash;«Pour moi; cela est héroïque.»</p>
+
+<p>C'eût été intéressant, revoir Ruy Blas; mais j'ai
+refusé; ensuite j'ai dîné.</p>
+
+<p>&mdash;«Ensuite j'ai dîné; où? dans un café de l'avenue
+de l'Opéra; vous ne connaissez point ces lieux modestes.
+Désirez-vous savoir quel a été le menu?»</p>
+
+<p>&mdash;«Vous me le direz la prochaine fois que nous
+dînerons ensemble. Et là aussi vous avez vu de vos
+amis?»</p>
+
+<p>&mdash;«Aucun.»</p>
+
+<p>Mais la très jolie femme en face de moi était assise,
+avec le vieux monsieur si chauve, huissier ou consul;
+la très jolie femme que j'aurais voulu revoir et qui riait.</p>
+
+<p>&mdash;«Près moi seulement était une belle dame qu'escortait
+un vieux monsieur sans doute consul ou notaire.»</p>
+
+<p>&mdash;«Félicitations.»</p>
+
+<p>Dans le café vif d'éclatantes colorations et lumineux,
+le confort du dîner lent et des inconnus observés... Le
+vin, le jeu; le vin, le jeu, les belles... Et tout-à-coup,
+très brillante en la rue nocturne, et sur des ombres, la
+façade de l'Eden-théâtre, Excelsior vu jadis, les cortèges
+de dansantes femmes; et mon ami, celui qui se
+va marier, l'excellemment heureux de son bonheur
+communié, l'aimé, lui, de l'aimée.</p>
+
+<p>&mdash;«Je suis rentré chez moi, sans incidents, m'étant
+seulement rencontré à un homme aimé d'une femme
+qu'il aime; permettez que je note le cas.»</p>
+
+<p>&mdash;«Cas rare certes, un homme qui aime.»</p>
+
+<p>&mdash;«Vous croyez?»</p>
+
+<p>&mdash;«Il y a si peu de femmes qu'un homme puisse
+aimer! une femme à qui plusieurs hommes disent
+qu'ils l'aiment, n'est aimée par aucun.»</p>
+
+<p>C'est mal ce que dit Léa; que lui répondrai-je qui ne
+la froisse point? pourquoi ne sont-elles pas aimées,
+toutes et toutes les femmes, si non qu'elles ne veulent
+être aimées.</p>
+
+<p>&mdash;«Si une femme» dis-je «n'est aimée, c'est, souvent,
+qu'elle ne le veut.»</p>
+
+<p>Et, coupable ou méritoire, toute femme est complice
+au non-amour de qui l'a vue. Léa sourit, un peu moqueuse;
+elle considère le feu qui s'éteint; telle à peu
+près qu'en sa photographie.</p>
+
+<p>&mdash;«On vous a remis» dit-elle «tout de suite ma carte
+chez vous?»</p>
+
+<p>&mdash;«Oui; mais si je n'étais pas rentré chez moi?»</p>
+
+<p>&mdash;«Vous deviez rentrer.»</p>
+
+<p>&mdash;«J'avais une heure à perdre avant venir; je suis
+resté à la maison.»</p>
+
+<p>&mdash;«À quoi faire?»</p>
+
+<p>&mdash;«Pas grand chose; j'ai écrit un peu.»</p>
+
+<p>Or la belle nuit, à la croisée, sur le jardin et les arbres,
+les grands arbres devant ma croisée, le jardin toujours
+désert et sans fleurs, grandiose, et ce parfum de
+nuit qui me vient des croisées ouvertes; ainsi, traversant
+les rues vides et les boulevards bruyants, la même
+nuit, avec l'orgue-de-Barbarie et les refrains connus, si
+doux dans l'ombre... le dirai-je à Léa?</p>
+
+<p>&mdash;«Venant chez vous ce soir, j'ai été poursuivi par
+un orgue-de-Barbarie qui remplissait mon chemin de
+gémissements.»</p>
+
+<p>&mdash;«Vous aimez pourtant la musique.»</p>
+
+<p>&mdash;«Plus que jamais, mais moins que vous.»</p>
+
+<p>Ses lettres... Léa d'Arsay prie monsieur Daniel Prince...
+à quoi bon Léa saurait-elle que j'ai relu ses lettres? pour
+le moins elle se moquerait; et que lui dire de ses tristes
+lettres? et mes projets, encore renouvelés, de lui sacrifier
+mon désir! peut-être qu'elle avait raison, et qu'il
+est rare, l'homme qui aime, et que jamais elle ne fut
+aimée; moi non plus donc ne l'aimerais-je? hélas, que
+je l'aime peu, que peu je l'aime, moi qui m'efforce à l'amour;
+et tâchons si le sacrifice pourrait exalter un amour.</p>
+
+<p>&mdash;«Vous avez eu» reprend-elle «une très belle journée.»</p>
+
+<p>&mdash;«Une plus belle soirée, malgré l'horrible inconvenance
+d'un assoupissement communiqué.»</p>
+
+<p>Elle rit.</p>
+
+<p>&mdash;«Et, pour finir, une délicieuse promenade en voiture,
+avec une jeune femme très charmante mais si
+mauvaise.»</p>
+
+<p>Était-elle, en effet, mauvaise! et le monsieur qui nous
+suivait sur le boulevard; la butte Montmartre visible
+dans la brume; la ligne des maisons aux fenêtres claires
+et des arbres foncés dans la nuit; oui, mais combien
+charmante en sa feinte dignité, grave et drôle; maintenant
+charmante sans feintises; elle a redressé sa tête,
+blonde et blanche, hors la blancheur blonde des étoffes
+flottantes; et un fin corps d'enfant féminin, gracile,
+fluet et potelé; un invitant sourire, une promesse aux
+caresses, une mollesse inclinée à s'abandonner en des
+bras; car en cette heure où vaine la journée fuit et n'est
+plus, après la journée quelconque éteinte, c'est ma
+nuit, l'heure de mon amour.</p>
+
+<p>&mdash;«... Oh mon amie... vos lèvres sont frivoles et aux
+vents d'ici qu'elles s'envolent...»</p>
+
+<p>Et ses mains; et, de ses mains, par mes mains et
+mes bras et mon c&oelig;ur, une vapeur, un frémissement,
+une chaleur, une poignance, cela monte jusqu'à mes
+yeux; presque chancellerais-je? oh, je te veux; tant
+pis aux longs respects, aux amours humbles, aux beaux
+projets, aux tardifs amours préparés si longuement, aux
+départs, aux renoncements, aux renoncements tant pis,
+mon amante, si je te veux; et je la regarde, en sa pâleur
+charnelle et des joies folles annonciatrice, celle que pour
+un songe je renoncerais. Cependant de mes mains elle
+tire ses mains; je me recule de deux pas; elle vient
+vers moi; sur mes épaules elle met ses mains; et,
+comme d'elle je me grise et déraisonne, elle me parle,
+en une façon de fée.</p>
+
+<p>&mdash;«Vous viendrez samedi à la fête de l'hôtel Continental;
+vous verrez que je serai jolie...»</p>
+
+<p>Oui, certes, immortellement.</p>
+
+<p>&mdash;«... Je serais si attristée de ne pas vous trouver;
+et puis, je vous ferai honneur...»</p>
+
+<p>Ah, tout séduisante bien-aimée.</p>
+
+<p>&mdash;«... Vous m'apporterez, n'est-ce pas, ce tablier
+pour mon costume...»</p>
+
+<p>Son costume?... oui, ce tablier, cet argent que je lui
+ai promis... je n'y songeais plus... elle le désire tout de
+suite... je le lui ai promis; d'ailleurs c'est bien le moins;
+bah, débarrassons-nous en dès maintenant...</p>
+
+<p>&mdash;«Si vous vouliez me dire à peu près ce qu'il vous
+faut, Léa, et me pardonner de vous en laisser le
+soin...»</p>
+
+<p>&mdash;«Je ne sais pas... cela ferait... tout au plus... une
+centaine de francs.»</p>
+
+<p>&mdash;«Permettez que je vous les remette.»</p>
+
+<p>J'ai un billet de cinquante francs dans mon porte-cartes,
+plusieurs louis dans mon porte-monnaie; rien que
+des pièces de vingt francs; cela fera cent dix francs;
+soit; trois louis et cinquante francs, là, sur la cheminée.</p>
+
+<p>&mdash;«Vous êtes gentil» dit Léa.</p>
+
+<p>Vers moi elle revient; je lui ai fait plaisir; ce me
+coûte encore un peu cher; mais elle sera contente de
+moi et sera aimable; et puis j'ai ainsi moins de scrupules
+à rester cette nuit, plus de droits; d'ailleurs ne puis-je
+donc lui prouver mon amour sans la refuser? si tendrement,
+si doucement, si bonnement je l'aimerai cette
+nuit, que ce vaudra toutes paroles et tous renoncements;
+certes, en sachant me conduire, je réussirai mieux, si je
+reste avec elle, à lui prouver mon vrai amour; voilà ce
+qu'il faut faire; et entre ses cheveux, très bas, je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;«Ainsi, vous me gardez?»</p>
+
+<p>Ses grands yeux, ses grands yeux étonnés, on dirait
+apitoyés... que veulent-ils?</p>
+
+<p>&mdash;«Oh, pas ce soir; je vous en prie; je ne peux
+pas...»</p>
+
+<p>Comment? pas ce soir? elle ne veut pas?</p>
+
+<p>&mdash;«... La prochaine fois, je vous promets... je ne
+peux pas.»</p>
+
+<p>Encore, encore, elle ne veut pas?... je ne puis la
+forcer... vraiment, elle ne veut pas?...</p>
+
+<p>&mdash;«Léa, vous ne voulez pas?»</p>
+
+<p>&mdash;«Je vous jure...»</p>
+
+<p>Et pourquoi insister?</p>
+
+<p>&mdash;«Bonsoir donc.»</p>
+
+<p>Pourquoi lui ai-je demandé? comment n'ai-je pas
+tenu ma résolution, ne suis-je pas parti comme je
+le devais et à mon honneur?</p>
+
+<p>&mdash;«Bonsoir, mon amie.»</p>
+
+<p>Et j'embrasse son front; délices en allées et impossibles,
+mortelles et désespérées délices, à quand, oh
+vous?</p>
+
+<p>&mdash;«Venez mercredi à trois heures» dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;«Volontiers, je vous remercie.»</p>
+
+<p>Pourquoi ai-je encore voulu l'avoir? hélas, celle
+qu'encore je ne vais pas avoir! il faut partir; voilà
+mon par-dessus, mon chapeau.</p>
+
+<p>&mdash;«Au revoir» dit-elle, «à mercredi, trois heures.»</p>
+
+<p>Elle a pris le bougeoir et ouvre la porte du salon;
+Marie est là; nous traversons le vestibule.</p>
+
+<p>&mdash;«À mercredi, trois heures» dis-je.</p>
+
+<p>Non, je ne la reverrai plus; je ne la dois plus revoir;
+à jamais elles ont péri, les possibilités d'aimer
+à elle et moi; et rien n'est plus que l'infinie tristesse
+des indéniables inutilités. Blanche et jolie inoubliablement,
+mon amie me tend sa main.</p>
+
+<p>&mdash;«Au revoir.»</p>
+
+<p>&mdash;«Au revoir.»</p>
+
+<p>Amicale elle sourit; sur sa poitrine voltigent les lueurs
+blondes et nocturnes.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>(<i>fin</i>)</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p><span class="sc">Édouard Dujardin</span></p>
+ </div> </div>
+
+<p><i>Le directeur-gérant</i>: <span class="sc">Édouard Dujardin</span>.</p>
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les lauriers sont coupés, by Édouard Dujardin
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES LAURIERS SONT COUPÉS ***
+
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+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
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