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+The Project Gutenberg EBook of Vingt années de Paris, by André Gill
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Vingt années de Paris
+
+Author: André Gill
+
+Commentator: Alphonse Daudet
+
+Release Date: December 17, 2009 [EBook #30696]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VINGT ANNÉES DE PARIS ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
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+
+
+ANDRÉ GILL
+
+VINGT ANNÉES
+
+DE PARIS
+
+AVEC UNE PRÉFACE PAR ALPHONSE DAUDET
+
+[image]
+
+PARIS
+
+C. MARPON ET E. FLAMMARION ÉDITEURS 26, RUE RACINE, PRÈS L'ODÉON
+
+1883
+
+Tous droits réservés.
+
+
+
+
+VINGT ANNÉES DE PARIS
+
+DU MÊME AUTEUR:
+
+LA MUSE A BIBI
+
+1 vol. in-16 elzévir illustré 2 fr.
+
+PARIS.--IMP. C. MARPON ET E. FLAMMARION, RUE RACINE, 26.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+PRÉFACE.
+
+Histoire d'un melon
+
+Le Musée du Luxembourg
+
+Jules Vallès
+
+Feu le bœuf gras
+
+Actes en vers
+
+Pauvres censeurs
+
+L'inflexible Piétri
+
+Sermon de carême
+
+Clément Thomas
+
+Le Modèle
+
+A l'École des Beaux-Arts
+
+Le Tableau de Marcel
+
+Le Chauffeur
+
+Gustave Courbet
+
+Le Vol
+
+Portraits après décès
+
+Charenton
+
+Eugène Vermesch
+
+Le Nain. Souvenir du pavé latin
+
+La Charge de M. Thiers
+
+Lettre de Populot à son cousin Bibi
+
+L'Ouvrier boulanger
+
+[image]
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+_Vingt ans de Paris!_
+
+_Quelle rumeur dans ces quatre mots, quelle houle remuante et grondante
+d'hommes, de livres, d'aventures et d'idées, que d'amis perdus, de joies
+sombrées, d'engloutissements sans nom, effacés par le temps qui monte;
+et comme il faut qu'il ait la vie dure le souvenir qui tient debout sur
+ce cimetière d'épaves!_
+
+_André Gill est pour moi un de ces souvenirs._
+
+_Je l'ai rencontré au bon moment, à l'heure fraîche des amitiés de
+jeunesse, quand la terre encore molle s'ouvre à toute semence, pour des
+moissons de tendresse et d'admiration. J'avais vingt-trois ans, lui
+guère davantage. J'étais campagnard à l'époque, campagnard de banlieue,
+hirsute, velu, chevelu, botté comme un tzigane, coiffé comme un
+tyrolien, logeant entre Clamart et Meudon, à la porte du bois. Nous
+vivions là quatre ou cinq dans des_ payotes, _Charles Bataille, Jean
+Duboys, Paul Arène, qui encore? On s'était réunis pour travailler, et
+l'on travaillait surtout à courir les routes forestières, cherchant des
+rimes fraîches et des champignons à gros pieds._
+
+_Entre temps une bordée sur Paris, toute la bande. Chaque fois la nuit
+nous surprenait, après l'heure des trains et des carrioles, attardés aux
+lumières des terrasses avant de nous lancer, bras dessus bras dessous et
+chantant des airs de Provence, dans le noir des mauvais chemins. On
+faisait tous les cafés de poètes; et le pèlerinage finissait
+régulièrement au petit estaminet de Bobino, lequel était alors l'arche
+d'alliance de tout ce qui rimait, peignait, cabotinait au quartier
+Latin. C'est à Bobino que j'ai fait la connaissance d'André Gill._
+
+_Il déclamait debout sur une table, robuste et beau, les cheveux dans le
+gaz, au milieu d'un cercle de chopes. Sa voix de faubourg, un peu
+lourde, laissait tomber la rime et déhanchait la phrase qu'il dessinait
+d'un coup de pouce, en rapin. Après des vers de lui, délicats et
+spirituels, il dit de la prose de moi, une fantaisie parue la veille
+dans un journal et qu'il avait apprise. On est sensible à ces choses
+quand on débute, et de cette soirée on fut amis. D'abord de très près,
+puis avec des intermittences de rencontres, de grands espaces de
+silence, mais non d'oubli._
+
+_Les années filèrent, nous entraînant loin du carrefour où nos vies
+s'étaient mêlées. La mienne après bien des cahots avait marché droit à
+son but sur des rails solides; la sienne continuait à s'égailler, à hue,
+à dia, brûlée à tous les becs de gaz, acclamée sur les tables de café
+dont il ne sut jamais descendre. Il venait rarement chez moi, malgré mes
+instances et le plaisir qu'on avait à le voir. En face d'une femme
+distinguée, je le sentais mal à l'aise, gêné par la pensée de sa vie et
+de ses habitudes; on avait beau l'encourager, sa verve ne dégelait pas,
+il restait timide, trop poli, ne savait ni entrer ni s'en aller,
+mangeait loin de la table, et souffrait d'ignorer, car il y avait en lui
+un singulier mélange de populacerie et de raffinement, de sang rouge et
+de sang bleu._
+
+_Je l'aimais mieux rue d'Enfer, dans le délabrement de son vaste atelier
+meublé de deux chevalets et d'un trapèze. On était toujours sûr de
+trouver là un ramas de pauvres hères, des misères recueillies, de ces
+«âmes de poche» comme il y en a dans Tourgueneff et dont les loques
+résignées fumaient silencieusement autour du poële. Tout en causant,
+Gill travaillait, ébauchait des toiles énormes pour des cadres géants
+que son rêve dépassait encore. Blasé sur ses succès de dessin et las de
+l'éternelle grimace des caricatures, il avait l'ambition d'être un grand
+peintre, marquait sa place très haut, entre Vollon et Courbet._
+
+_Se trompait-il?... Je n'entends rien à la peinture et ne l'aime
+guère,--tant d'autres s'y connaissent et se pâment devant, par
+profession!--Mais il me semble qu'André Gill avait ainsi que Doré la
+palette noire des crayonneurs. Son œil pris et comme hypnotisé par la
+ligne restait fermé à la couleur. En tout cas, ceux qui ouvriront son
+livre plein de pages exquises, chaudes de vérité et de bonté,
+s'assureront que le caricaturiste, tendre comme tous les grands
+railleurs, était un poète et un écrivain._
+
+_Les dernières fois où je le vis, il me paraissait triste et las, rebuté
+par la misère qu'il cachait fièrement. Tout à coup j'appris qu'il était
+à Charenton, bouclé. Ceux qui vivaient plus près de lui ne s'étonnèrent
+pas, m'a-t-on dit. Pour moi, ce fut une stupeur et une épouvante. Gill
+était le troisième de notre petite bande que la folie me prenait:
+Charles Bataille, Jean Duboys morts aux aliénés, presque sous mes yeux.
+Le courage me manqua pour aller voir celui-là. Je me raisonnais, je
+m'enchaînais par des rendez-vous, que je manquai tous, obsédé par
+l'idée fixe du mal qui frappait autour de moi._
+
+_Un jour, en sortant, je heurte sur le palier quelqu'un sonnant à ma
+porte:_
+
+_«Tiens!... Gill!...»_
+
+_Gill, maigri, des cheveux blancs, mais toujours beau, toujours son
+cordial sourire de grand enfant sensuel et bon._
+
+_«Je sors de Charenton... Je suis guéri...»_
+
+_Et l'on descendit au Luxembourg. Comme il n'y avait plus de Bobino, on
+s'assit dans un petit café désert au milieu du jardin, à peu près à la
+place où l'on s'était connu. Il ne m'en voulait pas de n'être pas allé
+le voir._
+
+_«Bah!... pour les visites qu'on me faisait!... J'étais une curiosité,
+une chronique... un but de promenade et de friture au bord de l'eau...»_
+
+_Puis il me parla de la maison de fous, très sensé, très calme, un peu
+trop convaincu seulement qu'il n'y avait pas un malade à Charenton, rien
+que des victimes. «On n'a pas idée des crimes qui se commettent dans
+cette boîte... Un beau livre à écrire... Si vous voulez, je vous
+donnerai des notes...» Et pendant une minute, la fixité de cet œil vert,
+sans pupille, m'inquiéta. Passant ensuite au motif qui l'amenait chez
+moi, il me demanda un titre et une préface pour un volume de souvenirs
+qu'il allait publier. Je lui donnai son titre,_--Vingt ans de
+Paris,--_et lui promis les quelques lignes d'en-tête dont il croyait
+avoir besoin. Là-dessus nous nous séparions, sans phrases, sur une
+poignée de main qui ne mentait pas._
+
+_«--A bientôt, Gill?_
+
+_«--Parbleu!»_
+
+_Trois jours après, on le ramassait sur une route de campagne, jeté en
+travers d'un tas de pierres, l'épouvante dans les yeux, la bouche
+ouverte, le front vide, fou, refou._
+
+_Il y a des mois de cela; et depuis des mois je cherche sa préface, je
+lutte pour l'écrire contre le frisson qui me fait tomber la plume des
+mains._
+
+_Gill, mon ami, êtes-vous là? M'entendez-vous? Est-ce bien loin où vous
+êtes?... Je vous jure que j'aurais voulu vous offrir quelque chose
+d'éloquent, une page bonne comme vous, généreuse, artiste, lumineuse,
+comme votre chère mémoire. J'ai essayé, je n'ai pas pu._
+
+ALPHONSE DAUDET.
+
+
+
+
+VINGT
+
+ANNÉES DE PARIS
+
+
+
+
+HISTOIRE D'UN MELON
+
+
+Par une belle matinée du mois d'août 1868, mon meilleur ami, celui qui
+partage exactement mes peines et mes joies, et, pour tout dire, mon
+linge aussi, était arrêté, à l'angle de la rue Vavin, en extase devant
+un melon.
+
+Une outre de jus, un boulet de lumière! un vrai chef-d'œuvre de l'été
+qui, près de là, dans sa chaleur exagérée et suprême, commençait de
+rouiller les feuillages du Luxembourg!
+
+Il étalait, le fruit savoureux, son orgueil obèse au milieu de ses
+frères cantaloups, dans la paille dorée et rayonnante, rond comme un
+astre, ventru, vermeil, énorme et parfumé, la queue en vrille comme un
+cochon, ballonnant au soleil sa sphère aux côtes rebondies, avec la
+majesté d'une couronne d'empereur et la joie d'un turban de carnaval.
+
+Mon ami, sans doute, avait vu bien d'autres cucurbitacés au cours de sa
+carrière sans en être ému. Celui-là fut une révélation. Peut-être aussi
+faut-il aux melons, comme à certains musiciens, plusieurs «auditions»
+pour être compris. Alors, ce fut l'audition décisive; car, après
+quelques instants de contemplation, mon meilleur ami pénétra dans la
+boutique, y déposa, sur le comptoir, quelque menue monnaie, saisit
+l'objet de sa convoitise, et s'en fut radieux, par les rues, avec sa
+conquête.
+
+Il faut connaître le vertueux, riant, clair, calme quartier de
+l'Observatoire, pour comprendre le plaisir infini de s'y promener avec
+un melon sous le bras. Je dis--avec un melon--parce que ce hors-d'œuvre
+(considéré par quelques-uns comme dessert) donne à celui qui le porte un
+air de bourgeoisie cossue, de citoyen qui «a de quoi», d'où il résulte,
+pour le promeneur, un certain aplomb, une recrudescence d'aise et de
+nonchalance heureuse dans la marche.
+
+Mais, en résumé, le melon n'est pas indispensable.
+
+Mon ami se promena donc tranquillement, humant la brise tiède, flânant
+aux enseignes, regardant les passants; il se croisa peut-être avec M.
+Littré, qui a le bon goût de demeurer par là, peut-être avec Michelet,
+son voisin, lequel vivait encore; avec Sainte-Beuve, lancé au trot
+derrière une fillette...
+
+Puis, tout à coup, il se souvint que c'était mardi, qu'il avait à faire,
+comme chaque mardi, son dessin de _la Lune_; il s'élança vers son
+domicile.
+
+Maintenant que je crois être reconnu, je reprends mon pronom personnel:
+
+J'habitais alors la rue d'Assas, dans une maison en briques, un étage
+au-dessous du logement de Vallès, qui serait bien l'homme le plus
+tendre, le plus spirituel, le plus charmant et éloquent du monde,
+n'était la manie, qui le tient, de ne se croire à l'aise que dans la
+fumée des batailles ou la gueulée des faubourgs. On allait de l'un chez
+l'autre; on avait de grands rires, des espoirs fous; le soir, à la
+fenêtre, au ciel pâlissant, on regardait devant soi, à l'angle de la
+maison Lahure, un grand mur de lierre où venaient se coucher les
+oiseaux. C'était le bon temps...--Passons.
+
+J'arrivai, avec mon melon, pour le moment du déjeuner. Nous nous
+trouvâmes trois,--peut-être quatre: la chanson des _Fraises_, _zell'
+Thérèse_, avait déconsidéré le nombre trois. La table était dressée; mon
+acquisition eut les honneurs de la séance; et comme, entre soi, quand
+les nerfs sont détendus on est aise quelquefois de se laisser aller à la
+simplicité de l'esprit, comme les grosses plaisanteries sont, alors, les
+plus goûtées, tout le chapelet des niaiseries qui se peuvent dire, à
+propos d'un melon, fut égrené.
+
+En fin de compte, on tomba d'accord qu'il fallait publier son portrait.
+
+Le portrait du melon? Oui.--Dans le journal? Parfaitement. Puisque la
+censure interdisait tout, puisqu'on ne pouvait plus rien risquer
+d'expressif, il fallait dessiner le melon. Cela ne voudrait rien dire.
+
+--Qu'importe!
+
+Et je le fis.
+
+Les collectionneurs le retrouveront au nº 29 _bis_ de la 1re année de
+_l'Éclipse_.
+
+_La Lune_ était _l'Éclipse_ alors, ayant été, quelques mois auparavant,
+contrainte à s'_éclipser_ par la jurisprudence de l'Empire.
+
+Le dessin fut présenté, le lendemain, au ministère; la Censure fut
+magnanime, l'autorisation de paraître fut accordée.
+
+Mais, dès le surlendemain, nous recevions, au bureau de la publication,
+l'ordre de comparaître devant un juge d'instruction dont le nom
+m'échappe,--grand dommage! La nouvelle de cette poursuite fit scandale.
+
+Il se trouva, juste, dans toute la presse, un seul être, depuis
+âme-damnée de Villemessant, pour ne pas nous défendre.
+
+Nous étions accusés..... d'obscénité!
+
+C'était raide! On en parla huit jours; et la fortune du dessin courut
+Paris, renforcée des mille quolibets de la foule, qui a sa façon de
+légiférer, elle aussi.
+
+Comme le croquis ne représentait personne, il fut facile d'en appliquer
+l'intention à tout le monde, et chacun de son côté le fit pour «sa bête
+noire».
+
+Rochefort, dans une de ses _Lanternes_, y veut reconnaître Delesvaux, ce
+président de la 6e chambre, qui, après s'être concilié les faveurs de
+la cour par une série d'arrêts iniques, s'est enfin rendu bonne justice
+en se crevant d'excès.
+
+M. Francisque Sarcey fit un bon article indigné et gaulois dont je le
+remercie encore. Et la poursuite fut abandonnée.
+
+Voici comment:
+
+Au jour indiqué par l'assignation, je me rendis chez le juge. Nous
+comptions bien sur le procès. N'avais-je pas déjà retenu, chez un
+fruitier, un autre melon que je devais présenter au tribunal, en arguant
+de mon innocence par la sienne?
+
+Cela, peut-être, eût été joyeux. Il n'empêche, qu'à l'exemple de ce
+juste atterré sous l'accusation d'avoir volé les tours de Notre-Dame,
+j'étais mal à l'aise en grimpant les rigides escaliers de pierre et en
+enfilant les couloirs bourrus du Palais de Justice.
+
+On me fit entrer, asseoir même dans le cabinet aux soupçons. Le greffier
+poussiéreux, raccorni, se tenait prêt à écrire. Le juge dont j'oublie le
+nom, l'homme de loi, le roi de pique, celui qu'on appelle David chez les
+tireuses de cartes, une tête pointue, l'œil louche, figure biseautée,
+m'observait de coin: il m'interrogea tout à coup:
+
+[image]
+
+--Vous vous reconnaissez l'auteur d'un dessin représentant un melon,
+auquel il manque une tranche fuyant devant un crayon, et intitulé: M. X,
+deux points?
+
+Vous entendez, lecteurs? X deux points, c'est-à-dire: X..., trois
+lettres, si l'on veut.
+
+Deux points, trois points, je n'y saisissais nulle malice, et je ne sais
+pourquoi je répondis, pris d'un subit et providentiel souci de la
+minutieuse exactitude:
+
+--Non, monsieur: X, trois points.
+
+--Bah! fit le magistrat.
+
+Il reprit le journal, regarda.
+
+--C'est vrai, dit-il; vous pouvez vous retirer.
+
+L'instruction était abandonnée; Thémis, désarmée!
+
+Comprenez-vous? Moi, j'ai longtemps cherché.--Accusation
+d'obscénité?--A force de m'exercer à voir de l'œil du jurisconsulte de
+cette époque, à entrer, comme on dit, «dans la peau du bonhomme», j'ai
+fini par supposer vaguement!
+
+Mais cela est tout à fait impossible à dire.
+
+[image]
+
+[image
+
+
+
+
+LE MUSÉE DU LUXEMBOURG
+
+
+On parlait l'autre jour de supprimer le musée du Luxembourg, d'en
+bouleverser les salles et d'en arracher les tableaux, pour je ne sais
+quel aménagement sénatorial. Bon Dieu! Messieurs les sénateurs
+exigent-ils tant d'espace? Pour podagres et impotents que je les
+suppose, la plupart, il me reste néanmoins un vague espoir qu'on ne va
+pas installer un lit à baldaquin et machiné pour les infirmités de
+chacun d'eux.
+
+Le Sénat, dont l'existence ne repose guère que sur un pilotis de bâtons
+dans les roues de la République, voudra bien, pour cette fois,
+j'imagine, serrer ses augustes coudes et laisser vivre le Conservatoire
+de notre art moderne, le lieu d'étude et d'émulation de la jeune
+génération, statuaire et peintre, le musée du Luxembourg, une des grâces
+de la Rive Gauche.
+
+Aisément je calcule de combien peu d'importance est mon impression
+personnelle, pour la chose publique; mais je ne saurais, sans protester
+au nom de mes souvenirs, laisser consommer le sacrifice.
+
+Du plus loin que je regarde en arrière, je vois mon grand-père me tenant
+par la main, tout petit enfant, bizarrement fagoté d'une pèlerine à
+carreaux rouges, d'une casquette à gland, et me traînant à travers les
+galeries, où son goût quelque peu suranné l'arrêtait en extase devant
+les tartines beurrées et confiturées des sous-élèves de David, les
+Lancrenon, les Mauzaisse, les Delorme; _Alphée et Aréthuse, le fleuve
+Scamandre, Hector reprochant à Pâris sa lâcheté_, puis encore devant les
+«navets» sculptés de MM. Bra et Brun.
+
+Un peu plus tard, dès que j'avais un instant la libre disposition de mon
+jeune individu, j'y courais tout seul, à ce Musée qui m'enchantait. Je
+grimpais, timide, l'escalier de pierre; et souvent, le gardien-chef
+m'interdisait l'entrée. Alors je restais, le cœur gros, sur le palier,
+jusqu'à ce qu'un copiste, arrivant à son tour, me prît, souriant, par la
+main, et m'introduisît, sous le couvert de son autorité.
+
+Qu'on m'excuse de parler tendrement de mon enfance. Il me paraît que ce
+bambin de huit ans, amoureux d'art, qu'une grande bête de gardien
+épouvante et fait reculer sur le seuil d'un musée public, est un
+tableau qui pourrait tenter la plume ou le crayon.
+
+Plus tard encore, ainsi que tous les élèves des Beaux-Arts, j'ai fait là
+quelques ébauches de copies, dans le silence religieux du jour calme
+tombant en nappes égales des grandes baies du cintre; avec la joie des
+croisées ouvertes au bout des salles sur les frondaisons ensoleillées du
+jardin, le sable d'or des allées, le rire et les jeux des enfants aux
+jambes nues, aux costumes bariolés.
+
+Enfin, plus récemment, après que la guerre, proscrivant les tableaux,
+transformant en ambulance la galerie, en eut longtemps suspendu, sur des
+lits de mourants, les cadres vides, je l'ai ressuscité, ce musée du
+Luxembourg.
+
+Et, tout à l'heure, en feuilletant le carnet de cette
+année-là--1871--n'ai-je pas retrouvé des rimes fanées?
+
+ * * * * *
+
+ O cher temps envolé!--Quand, la grille fermée,
+ Nous allions, tous les deux dans l'ombre parfumée,
+ Seuls maîtres des lilas; le doux silence... Rien
+ Que ma voix qui fredonne un menuet ancien
+ Et votre jeune rire égrené sous les arbres.
+ Nous allions, épelant, sur la blancheur des marbres,
+ Le nom de quelque reine au profil solennel,
+ Ou choisissant parfois un astre dans le ciel,
+ Et puis très curieux, ramenant de la nue
+ Nos regards, de trouver l'étoile devenue
+ Perle dans l'eau, parmi les duvets d'argent fin
+ Que les cygnes secouent sur l'onde du bassin.
+
+ * * * * *
+
+ T'en souviens-tu?--C'était du temps de la Commune.
+
+On voit que j'étends à ma jeunesse la faveur réclamée pour mon enfance;
+il faut passer quelque chose à un homme dont les cheveux commencent à
+grisonner, et dont le cœur se tourne déjà vers le passé.
+
+Oui, le plaisir de parcourir le soir, après la retraite, le jardin
+paisible, débarrassé de la foule, c'était l'immunité de fonctions qui
+ont failli me coûter cher. Un groupe d'artistes, fidèles à Paris malgré
+le danger, soucieux de ses trésors artistiques, m'avait confié le soin
+de reconstituer le musée du Luxembourg, et de le garder.
+
+Au reste je n'y ai point fait que de méchants vers, et, tandis que je me
+tiens par la main, j'aurai l'honneur de présenter au maître
+idéologue-peintre Chenavard le citoyen qui donna l'accès des galeries à
+sa _Divine Comédie_, aux trois portraits restauration de M. Ingres, aux
+_Armures_ et aux _Poissons_ de Vollon, à tant d'autres toiles
+méritantes, abandonnées jusqu'alors aux rats des greniers impériaux.
+
+Quand j'arrivai sur le lieu de ma commission, le palais de Marie de
+Médicis était désert, dévasté; les appartements démeublés offraient,
+béantes aux regards, leurs solitudes grises de poussière. Quant au
+Musée, plus un tableau, plus un buste, je l'ait dit. L'ambulance était
+déménagée depuis longtemps; vide absolu. Les araignées filaient à
+l'aise.
+
+Au rez-de-chaussée, dans l'aile de bâtiment qui contient aujourd'hui la
+sculpture, les gardiens familiers avaient imaginé, construit, consolidé
+maintes bicoques en planches, très propices à leur agrément domestique:
+un parfum de saucisses, de pommes de terre frites, circulait sous les
+voûtes: des tuyaux noirs de cuisine s'enfonçaient dans les pilastres
+corinthiens: c'était joli tout à fait! La nourriture substantielle
+primant l'intellectuelle; le ventre à la place du cerveau; comble du
+naturalisme!
+
+Il est vrai qu'un des fauteurs, houspillé pour cette débauche de
+_popotte_, me répondit: «Oh! je ne fais la mienne qu'à l'huile!»
+
+On m'avait revêtu des «pouvoirs les plus complets» pour me substituer au
+conservateur officiel, M. de Tournemine. Je devais le remplacer partout,
+dans sa charge et dans ses appartements. Quand je lui rendis visite, et
+m'expliquai, il pâlit dans son fauteuil. Moi, j'étais debout, et je lui
+dis:
+
+--Tranquillisez-vous, monsieur; je passe et ne suis pas gênant; ne
+dérangez rien à vos affaires; il n'y a ici qu'un travailleur de plus qui
+vient vous aider.
+
+Et alors, nous travaillâmes. Le bataillon des gardiens lava, frotta,
+épousseta; les cadres enchâssèrent de nouveau leurs toiles, et la bonne
+odeur du vernis du Musée chassa les émanations pharmaceutiques de
+l'ambulance.
+
+Tous les jours, avec un camarade que m'avait adjoint la commission, un
+statuaire dont les statues sont rares,--tes statues sont rares, mon
+vieux Jean!--tous les jours nous allions explorer les hangars, les
+greniers du Louvre et du palais de l'Industrie, rapportant de nos
+investigations les marbres, les toiles qui pouvaient enrichir
+visiblement la collection publique. C'est ainsi qu'un merveilleux
+paysage de Courbet: _Sous Bois_, est entré au Luxembourg. Il est vrai
+qu'on l'en a fait ressortir depuis, afin de l'envoyer à l'impératrice.
+Pourquoi? je me le demande. Nous poussâmes la coquetterie jusqu'à
+rapporter, un jour, un paysage de M. de Tournemine lui-même. En dehors
+de ses attributions de conservateur, M. de Tournemine avait la
+spécialité des éléphants peints sur ciels orange.
+
+Une galerie de bois, construite sur le double pont qui relie les ailes
+du palais faisant face à la rue de Tournon, fournit l'emplacement
+nécessaire au regain de collection.
+
+Enfin le musée de sculpture, supprimé depuis des années, fut réinstallé
+sous les arceaux du rez-de-chaussée. Il y est encore.
+
+Les journées de Mai arrivèrent avec la fin de nos travaux. Je me
+rappelle mon dernier jour de présence.
+
+Les gardiens, massés en un coin de la galerie principale, se croisaient
+les bras. Je les priai de continuer leur besogne qui était d'accrocher
+des tableaux.
+
+--Eh! monsieur, s'écria l'un, on se bat à cinq cents pas d'ici!
+
+--Eh bien! accrochons pour les vainqueurs.
+
+M. de Tournemine, qui survenait, fut de mon avis: on se remit à
+l'ouvrage. C'était le mardi ou le mercredi...
+
+Vers quatre heures, le bruit de bataille du dehors approchant, vers
+quatre heures,--ici je ne puis m'empêcher de sourire,--il me vint une
+vague idée que, peut-être, j'avais tournure de héros: _Impavidum!_
+
+Il faut que je l'avoue: un diable est en moi qui me pousse à cambrer la
+taille dans les situations tendues. Nombre de timides, à ma façon, que
+je connais, ont au corps un diable pareil, et mourant d'effroi de
+paraître gauches, développent, aux instants délicats, les attitudes
+monumentales et harmonieuses des marbres grecs. Ils en tirent le juste
+bénéfice; toute la vie, on les appelle: _poseurs_.
+
+Je fis donc trois pas vers le groupe des gardiens, et, tirant de ma
+poche une pièce de cinq francs, des deux qui composaient mon
+avoir,--voyez l'opulence!--je la leur offris en disant:
+
+--Citoyens, nous ne nous reverrons plus sans doute; acceptez ceci pour
+boire à la santé de la République.
+
+C'était ridicule probablement. Il n'en parut pas ainsi. Et M. de
+Tournemine, me serrant très cordialement la main, m'affirma «qu'il
+garderait, quoiqu'il arrivât, le souvenir d'avoir vécu quelque temps en
+compagnie d'un parfait gentilhomme.»--Je cite le texte.
+
+Et je partis: je ne l'ai point revu. Un fantaisiste quelconque a,
+depuis, voulu faire entendre qu'avant de mourir, M. de Tournemine se
+serait plaint de tourments endurés pendant la Commune. Cela n'est pas
+vrai; M. de Tournemine n'a pas menti.
+
+ * * * * *
+
+Je reviens à mon vœu. On m'a demandé mes notes personnelles; je les
+donne bénévolement, sans m'inquiéter fort de l'intérêt qu'elles peuvent
+avoir; mais ce qui est, à coup sûr, intéressant, c'est la conservation
+du musée du Luxembourg et son maintien à la place qu'il occupe, dans le
+quartier des Écoles de l'Avenir.
+
+On a proposé de le transporter sur l'autre rive; jamais! Il me paraît
+aussi nécessaire au début, au développement des esprits, que les Écoles
+de droit ou de médecine, étant lui-même un foyer d'étude et d'espérance,
+une oasis pour le rêve aux jours de lutte ou de sombre hiver. Et si les
+«jeunes» manquent à cette heure de générosité, de sève, d'élan: s'ils
+s'attardent aux brasseries, s'épuisent en des plaisirs énervants, n'en
+pourrait-on attribuer quelque peu la cause à cette dévastation
+progressive du champ de leur éducation?
+
+Pour ne parler que du Luxembourg, n'est-ce pas assez que la guerre en
+ait fait à peu près chauve le jardin? N'est-ce pas trop que l'Empire, en
+sa fièvre de spéculation, en ait détruit sa poésie, la Pépinière, ce
+coin de paradis des rêveurs, aux méandres parfumés, aux parterres
+encombrés du fouillis des roses, où le printemps, chaque année, ramenait
+les fronts studieux à l'ombre des lilas nouveaux? Héritage embaumé et
+charmant, sacré par l'étude et l'amour des aînés, qu'es-tu devenu?
+
+La génération nouvelle n'est-elle pas assez dépossédée? Faut-il qu'on
+lui enlève encore l'échantillon d'art, le coin de récréation qui lui
+reste?
+
+Holà! Jeunesse, on te dépouille. Défends ton Musée.
+
+[image]
+
+[image]
+
+
+
+
+JULES VALLÈS
+
+ C'est bien là ma mine bourrue,
+ Qui, dans un salon ferait peur,
+ Mais qui, peut-être, dans la rue,
+ Plairait à la foule en fureur.
+ Je suis l'ami du pauvre hère
+ Qui, dans l'ombre, a faim, froid, sommeil,
+ Comment, artiste, as-tu pu faire
+ Mon portrait avec du soleil?
+
+ JULES VALLÈS, _au bas de sa photographie_.
+
+
+En voilà un que j'aime de tout mon cœur, et que je vais désoler en
+disant le bien que je pense de lui.
+
+La vérité avant tout: Vallès a le caractère le plus jeune, le plus gai,
+le plus émerveillé que je connaisse. Ajoutez à cela une santé
+inébranlable. Il se battrait, peut-être encore, avec acharnement, pour
+le sourire en coulisse d'une danseuse de corde; et, pour ma part, je
+l'en félicite. Mais lui, n'aime pas qu'on le sache.
+
+Avec sa chevelure hérissée et rebelle, sa barbe bourrue et
+retroussée,--barbe et cheveux blancs aujourd'hui, luisants et noirs,
+jadis, comme charbon de terre,--avec ses yeux hardis, ronds sous les
+rudes sourcils, son nez coupé court, retroussé, aux narines de dogue ou
+de Socrate, les trente-deux dents étincelantes rangées sous le pli
+dédaigneux et amer de sa lèvre, avec tout son masque heurté, aux plans
+durs, qui semble avoir été martelé par quelque tailleur de fer, en son
+pays d'Auvergne; avec, surtout, sa voix de cuivre, amoureuse de tempête,
+et le roulis farouche de son allure, il s'est fait, autrefois, une
+renommée de casse-cou, d'exalté violent, dur à cuir.
+
+C'est son premier succès, son succès de jeunesse; il y tient.
+
+Et, soigneusement toujours, il a défendu, de la retouche et de
+l'altération, cette extravagante contrefaçon de sa propre physionomie,
+où, depuis vingt ans, le public le voit grinçant de la mâchoire, et
+rageusement campé devant la société.
+
+Moi-même, pour complaire à sa manie bien plus qu'à mon sentiment, ne
+l'ai-je pas caricaturé en chien crotté, lugubre, traînant, à la queue,
+une casserole bossuée et retentissante?
+
+ * * * * *
+
+--J'ai un cou d'athlète, un cou d'Auvergnat, répétait-il souvent; les
+gens qui ont, comme moi, un cou de taureau...
+
+Je regardai, un jour, ce cou fameux, et, saisi de franchise:
+
+--Vous avez un petit cou, lui dis-je.
+
+Il y eut un silence de quelques secondes; puis Vallès répondit:
+
+--Oui, j'ai un petit cou!
+
+Mais j'avais vu flamber son regard: il était vexé.
+
+Tout le faible de Vallès est là.
+
+Pour ma part, j'aime en lui jusqu'à cet enfantillage persistant de son
+héroïque désir, lequel ne peut s'accommoder, pour enveloppe, de la
+taille modeste et de la musculature moins terrifiante que frêle qui lui
+sont dévolues.
+
+Quand je le rencontrai pour la première fois, il fendait l'espace, en
+compagnie de Daniel Lévy, son associé d'une heure: secouant une canne
+énorme, il arpentait le boulevard Montmartre; les pans d'une redingote,
+allongée démesurément sur commande, flottaient derrière lui; un chapeau
+vertigineux, élancé de sa tête, menaçait le ciel...
+
+--Il est un peu haut, lui dis-je.
+
+--Jamais trop haut, me cria-t-il, jamais! pour un chapeau d'ambitieux.
+
+A cette époque, il avait déjà fait les _Réfractaires_, ce chef-d'œuvre
+de style, d'ironie et de sensibilité. Il venait de terminer, à
+l'_Événement_, une série d'articles émus, intimes, de souvenirs, de
+paysages, dont les merveilleuses qualités de nature, de parfum, de goût
+et d'élévation s'étaient trouvées peu accessibles au public des
+journaux, et avaient dû s'interrompre pour céder la place aux chroniques
+boulevardières.
+
+Ces miettes d'un, art sans précédent jusqu'alors ont été recueillies et
+publiées sous ce titre: _la Rue_, en un volume devenu introuvable, et
+dont je regrette fort qu'on n'ait point fait de nouvelles éditions.
+
+Les favorisés qui en possèdent un exemplaire savent de quelle manière
+exquise et pénétrante cet orageux Vallès entend et fait entendre la
+chanson des bois, des champs, _Mai_, _la Lessive_, _la Rue de province_,
+les grands peupliers droits à l'entrée de son village!...
+
+J'avais dévoré le livre; je rencontrai l'auteur: son aspect, rébarbatif
+à d'autres, réapparaissait absolument joyeux et séduisant.
+
+Je me sentis invinciblement poussé vers lui, comme je l'avais été,
+quelques jours auparavant, vers Alphonse Daudet, quand celui-ci m'était
+apparu au café de Bobino, jeune, radieux, tout poudré de la farine
+parfumée de son _Moulin_.
+
+Impressions lointaines qui me sont restées fidèles. Ces deux artistes,
+ces deux hommes, si différents, sont demeurés pour moi l'objet d'une
+égale et tendre admiration.
+
+ * * * * *
+
+Vallès vint loger, rue d'Assas, en la maison de briques dont j'ai parlé
+déjà, où se sont écoulées les heures de ma vie les meilleures; c'est là
+que j'ai pu apprécier ce poète, ce rêveur sensible et vaillant, avec sa
+belle verve éternelle, son intarissable gaieté.
+
+Pour la première fois, en ce moment, paraissait _la Rue_, son journal,
+qu'il a refait et refera, toujours sous ce titre: _la Rue_, qui lui est
+cher:--une feuille fantaisiste plus fournie d'audace et d'humour que de
+numéraire. Aussi bien la _cuisine_ en était-elle curieuse à observer,
+chez Cadart d'abord, dans les salles d'exposition; plus tard, rue
+Drouot, dans le fond d'une arrière-boutique abandonnée.
+
+C'était une vaste table en bois blanc, où traînaient, pêle-mêle,
+manuscrits et cornets de _frites_, aliments confondus de l'esprit et du
+corps, quelques chaises dépaillées, nombre de cannes, deux ou trois
+placards violents, piqués d'épingles au mur; et, debout, scandant ses
+éloquences du poing, Vallès déclamant, ricanant, dictant ses articles,
+chauffant ses collaborateurs, distribuant la besogne, corrigeant les
+épreuves.--Une activité furieuse et jamais lassée; des feux d'artifice
+de saillies, de paradoxes, des fusées de blague, des pétards
+d'indignation, des chandelles romaines d'enthousiasme; et toujours du
+talent, une grande forme hardie, latine, bien moderne cependant,
+lyrique... et, j'ajoute pour l'agacer, romantique.
+
+On rencontrait là des compagnons dont les noms, accouplés, jurent à
+cette heure:
+
+[image]
+
+Maroteau et Magnard, Francis Enne, Albert Brun, Puissant,
+Pipe-en-bois, Bellanger et d'autres.
+
+Dans les après-midi de repos, rares d'ailleurs, on partait en expédition
+pour quelque campagne _extra muros_, à Belleville ou Charenton, le plus
+souvent aux mornes plaines chauves de la Glacière, le long du cours
+sinueux et savonneux de la Bièvre. Je vois encore mon ami, son geste
+découpé sur le ciel; j'entends sa voix, la brise qui, au-dessus de nos
+têtes, faisait fâcher les feuilles, le petit bruit doux et triste de la
+rivière.
+
+On allait ainsi jusqu'à l'humble auberge où sont la table verte au plein
+air, le vin bleu.--_Avancez les lamentables!_--On invitait un pauvre.
+
+Puis _la Rue_ offusqua l'Empire; elle fut étranglée. Et, vers le même
+temps, Vallès alla percher plus bas dans Paris, rue de Tournon, un étage
+au-dessous de cet aventureux et charmant illuminé, le capitaine
+Lambert, qui, certainement, aurait franchi le pôle, comme il l'avait
+promis, si la destinée, brusquement, ne l'eût couché, criblé de balles,
+dans une capote de simple soldat, devant les murs tragiques de Buzenval.
+
+Mes relations avec Vallès devinrent plus rares; je le rencontrai moins
+souvent. Il était tout entier repris par ses préoccupations politiques,
+lesquelles m'ont toujours navré.
+
+Il me convient, toutefois, de rappeler ici le grotesque soupçon qu'on a
+voulu faire peser sur sa vie, à ce moment. Le mot de police a été
+prononcé: agent provocateur, a-t-on dit, je crois. Pour qui connaît, de
+Vallès, la hautaine inflexibilité du caractère, c'était une accusation
+absurde, à ce point que je n'en ai jamais voulu connaître la teneur
+précise.
+
+ * * * * *
+
+A présent, je le perds de vue presque complètement jusqu'au siège, où je
+le retrouve commandant un bataillon de Ménilmontant, qu'il menait jouer
+au bouchon, comme les autres, sur le glacis. J'allai voir ses galons et
+son sabre.
+
+Mais ce harnachement platonique l'ennuyait probablement; il rêvait
+mieux; car, au 31 octobre, il est cassé, poursuivi. Bientôt je le vois
+revenir, par les rues encombrées de neige, effacées dans l'ouate
+brumeuse du ciel d'hiver, que refoule, sans cesse, le canon prussien.
+
+Des soirs, en cachette, il vient partager sa bûche de bois et son pain
+de paille en mon logis.
+
+Que de fois encore, là, du coin de la cheminée maussade, il nous
+emporte, oublieux, sur l'aile de sa parole ardente, imagée, au delà des
+remparts, de l'ennemi, de la saison, de l'angoisse, en des lointains
+verdoyants, fleuris de ses souvenirs!
+
+Cependant, les jours terribles se suivent. On meurt de faim, on meurt de
+froid; on ne se plaint pas. Mais la lutte est terminée: vaine espérance,
+adieu! Voici l'armistice, la honte,--ô douleur!
+
+Et voici la Commune!.....
+
+ * * * * *
+
+Il ne m'appartient pas de préciser le rôle que Vallès a joué dans cette
+folie effrayante. Je m'en suis peu soucié.
+
+On m'a dit qu'après l'affaire de Châtillon, la mort de Duval, il avait
+protégé de la foule, sauvé les gendarmes qu'on ramenait prisonniers. Je
+sais qu'il a été condamné, surtout pour une phrase qu'il n'a ni
+conseillée ni écrite; puis encore, une farce au ministère de
+l'instruction publique, où il décréta, pour rire:
+
+_Art._ 1er.--_L'orthographe est abolie._
+
+Je n'en sais pas plus long. Je ne le vis qu'une fois en ces temps
+funestes:
+
+Il marchait dans les rangs, un rouleau de papier sous le bras, derrière
+la manifestation, en cortège, des francs-maçons, chamarrés de symboles,
+qui s'en allaient parlementer, du côté de Versailles.
+
+--Et vous? lui dis-je en m'approchant, vous n'avez donc pas une écharpe
+rouge?
+
+--Ne m'en parlez pas; je n'ose la mettre, elle me donne l'air d'un
+singe.--Elle est là.
+
+--Sous votre bras? dans ce papier?
+
+--Oui; comme un homard!
+
+ * * * * *
+
+Vallès est, depuis neuf ans, sur la terre d'exil. Sa tête est blanche.
+Toujours vigoureux et vert, son robuste talent inscrit, parfois, dans
+nos journaux, sa marque léonine. Faut-il révéler le secret de
+Polichinelle, dire que c'est lui-même qui signe _Jacques Vingtras_?
+
+Il vit de plus en plus seul, regardant les autres, tour à tour,
+reprendre le chemin de la Patrie. A Londres, le plus souvent; par
+échappées, à Bruxelles, qui lui rappelle mieux Paris, il reçoit la
+visite d'une amie qui, aux jours d'effroyable danger, l'a suivi partout,
+l'exhortant, le conjurant de vivre, voulant le sauvegarder;--mais je
+m'arrête, craignant d'effleurer la délicatesse d'une modestie héroïque,
+de manquer, par la moindre indiscrétion, au profond respect que
+j'éprouve devant cette noble figure du dévouement.
+
+ * * * * *
+
+Quant aux capacités politiques de Vallès, je les ignore. Elle ne
+sauraient prévaloir, à mes yeux, sur sa gloire littéraire. Je le
+voudrais ici, tout simplement, faisant ce qu'il peut faire, étant ce
+qu'il doit être, ce que Philarète Chasles, rouvrant son cours, après les
+journées de Mai, n'a pas craint de proclamer en pleine chaire de
+littérature: «Un des maîtres de la langue française!»
+
+[image]
+
+[image]
+
+
+
+
+FEU LE BÅ’UF-GRAS
+
+
+Que vont devenir les ambitieux, à cette heure où il n'y a plus de
+bœuf-gras? Car Monselet l'a dit:
+
+ Et l'on n'a pas été grand'chose
+ Quand on n'a pas été bœuf-gras.
+
+Il est vrai que par la cherté des vivres qui se payent, et la froidure
+des temps qui courent, une des sept vaches maigres du Pharaon
+symboliserait mieux la situation. C'est égal: on peut regretter le
+bœuf-gras. Il était un prétexte à la joie, une tradition gauloise, un
+divertissement de «haulte graisse», éclatant et sonore, chassant
+l'ennui devant ses paillons et ses fanfares, un exutoire à la
+glaudissante furie populaire; et, n'en déplaise aux Spartiates modernes,
+je crois que la santé des peuples, comme celle des hommes, ne va guère
+sans rire.
+
+Au reste, ce que j'en dis n'est pas pour exprimer un souci personnel. Le
+bœuf-gras légendaire m'a comblé pour ma part. J'en ai eu tout mon
+compte; mieux encore: je l'ai été.
+
+_Adsum!_ Ami des bœufs-gras, bœuf-gras moi-même. Je le fus en 1866 ou
+67; consultez les archives du Carnaval. Je n'en conclurai point, selon
+le mot du plus aimable des lettrés, que cette prérogative ait le moins
+du monde «agrandi ma chose». On le verra tout à l'heure!
+
+En dehors du lustre, au moins momentané, requis des prétendants,
+l'honneur d'être bœuf-gras ne vous arrive pas tout décerné dans le
+gilet. C'est comme la croix d'honneur, cela se demande; et François
+Polo, fondateur de _la Lune_, l'avait demandé pour son journal qui, je
+pense, était un peu moi-même. Ayant obtenu ce comble de faveur, il me
+pria de choisir mon bœuf, et j'allai voir l'acquéreur.
+
+L'acquéreur des bœufs-gras, cette année-là, c'était Fléchelle, Achille
+Fléchelle, «le bouillant Achille», comme il dit lui-même, aujourd'hui
+retiré des affaires, ex-boucher de l'empereur.
+
+Les habitués du café des Bouffes l'ont connu. Dans ces derniers temps,
+il aimait peu parler de politique; mais fidèle à son client déboulonné,
+quand Daubray lui lançait des pointes, il se contentait de grogner,
+moitié figue, moitié raisin, avec un rire entrelardé:
+
+--L'empereur, c'est mon ami; eh! là-bas, petit, faut pas le débiner!...
+sans ça... pfwittt! ah! chaleur!...
+
+Et son bras court et gros, fendant l'espace, entaillait un gigot
+imaginaire.
+
+Au demeurant, jovial et bon enfant; trinquant à la ronde.
+
+La surveille des jours gras, j'allai donc voir Fléchelle; et, en
+arrivant à l'angle du carrefour Gaillon, où prospérait son commerce, je
+vis un tableau rutilant de couleur, qui pourrait s'intituler: _Madame la
+Bouchère_, et que je recommande aux réalistes:
+
+Une très jolie femme, adorablement vêtue de soie et de velours aux tons
+chatoyants et clairs, franchissait le seuil de la boutique encadré de
+viandes. Autour de son chapeau léger où flottait une plume, et de sa
+mante aux reflets mordorés, se découpaient les gigantesques moitiés de
+bœufs entremêlant à la pourpre de leur chair de larges bandes de gras
+jaune. Ce qu'il aurait fallu, pour peindre cela, de tubes de blanc
+d'argent, de laque, de garance et de cadmium, est réjouissant à
+calculer.
+
+C'était Mme Fléchelle qui partait chez le maréchal Vaillant, pour y
+arrêter, sous son approbation, l'itinéraire du cortège des bœufs-gras.
+
+Je m'effaçai devant elle, puis, à mon tour, franchis la porte de
+beefsteacks, et pénétrai dans le charnier où je trouvai le patron
+officiant lui-même, en grand tablier blanc, le «fusil» au poing.
+
+Comme tous les fournisseurs des Tuileries, en ce temps, Fléchelle, tête
+à _rouflaquettes_, à barbiche, à moustaches, faisait ses efforts pour
+copier le masque impérial; je dois à là vérité de dire qu'il était
+mieux: l'œil plus vif, le teint plus clair.
+
+Il me reçut avec de vigoureuses démonstrations de belle humeur, et me
+donna l'adresse de ses bœufs, pour y aller faire mon choix:--au Jardin
+d'acclimatation.
+
+Ce fut l'affaire d'un fiacre.
+
+Au retour, comme je lui dénonçais ma préférence pour un vaste animal aux
+puissantes cornes, dont le blanc pelage me paraissait en harmonie avec
+le titre du journal: _la Lune_, le maître boucher fut pris, dans son
+antre, d'une allégresse infinie; il bondissait, exalté, parmi les
+entrecôtes, ne cessant de s'écrier:
+
+--Ah! il a le nez creux, le jeune homme!... il a mis dans le joint,
+dites donc?... c'est le plus beau _bϞce_!... il a mis dans le joint...
+du premier coup, là: pfwitt!... un _bœûce_ de dix-huit cents... ah!
+chaleur!...
+
+En effet, c'était le plus beau bœuf des cinq; il venait premier dans le
+défilé, et ce fut lui qui s'appela: _la Lune_.
+
+Or, le dimanche-gras, dans l'après-midi, comme le populaire, en masse
+compacte et en grand émoi, s'était aggloméré devant le portail du Sénat,
+grouillant et attendant le cortège, il y avait, à trois pas de la
+bousculade, sur le trottoir, un groupe composé de deux personnes
+seulement, mais très animé.
+
+Ces deux personnes étaient votre serviteur, d'une part, et, de l'autre,
+«_Mouchu_» Monet. Mouchu Monet était mon propriétaire.
+
+Entre parenthèses, au cas où la postérité, dans la suite des temps, se
+déciderait à décorer de plaques commémoratives mes différents séjours,
+elle retrouverait facilement ceux-ci: mâsure peinte jusqu'à mi-bâtisse,
+en rouge foncé, _Hôtel du Luxembourg_, à deux culbutes du Sénat. Je n'ai
+jamais connu rien de plus gai. La porte était implacablement fermée à
+onze heures du soir; mais j'avais, aux fenêtres, des camarades qui me
+descendaient la clef par une ficelle.--Chut!
+
+Mouchu Monet, donc, en cette après-midi du dimanche gras, refusait de me
+laisser rentrer chez moi, faute de sept francs--_chette_--que je lui
+devais et n'avais en poche...
+
+J'entends d'ici les personnes amoureuses de solennel blâmer la manière
+abandonnée dont je confesse, à propos de bœuf gras, ma «vache enragée».
+
+Que voulez-vous? Polo n'était pas encore prodigue à mon endroit;
+moi-même j'étais un peu désordonné, insouciant, mal économe: enfin
+j'étais très jeune. Au fait, cela m'est plus doux à dire que le
+contraire; et, en ce moment même où je censure le grand garçon échevelé
+que j'étais alors, je me fais un peu l'effet du bon parrain qui daube,
+en public, son filleul, mais qui, au fond de soi, ne peut s'empêcher de
+sourire, et songe, en le regardant: si j'avais encore son estomac et son
+appétit, du diable si je ne serais pas tout pareil!
+
+Admettons l'enfantillage: on n'en est pas moins dur à la peine, moins
+droit dans le danger.
+
+J'avais dépensé, pour amollir l'inexorable Monet, plus d'arguments qu'il
+n'en faudrait au savant docteur Bergeron pour faire guillotiner trois
+douzaines de pharmaciens; j'avais été tour à tour enjoué, superbe et
+suppliant: c'était une erreur, un oubli inconcevable de ma part de
+n'avoir pas demandé d'argent, la veille, à la caisse. Aujourd'hui,
+dimanche, impossible: bureau fermé. D'ailleurs, quoi? la belle affaire!
+douze heures de retard... N'y avait-il pas là-haut de quoi couvrir
+douze fois la somme? et patati, et patata.--Rien!
+
+Tout à coup, une gigantesque rumeur s'éleva, une irrésistible poussée
+fit onduler, refluer la foule, envahit le trottoir; les sergents de
+ville se précipitèrent; les becs de gaz, en un clin d'œil, se
+transformèrent en grappes de mômes; les toits, les fenêtres pullulèrent
+de silhouettes penchées, avides de voir: on entendait les fanfares, la
+mascarade arrivait, hérauts en tête, éblouissante, somptueuse, avinée et
+braillante, frappant sur la peau d'âne et soufflant dans les cuivres.
+
+L'«ami de l'empereur» était dans le tas, Fléchelle lui-même, épanoui
+dans sa voiture, en costume de cérémonie, tout reluisant de drap neuf,
+apoplectique et rayonnant, se disant sans doute en son cœur:--Dans toute
+la boucherie parisienne, non!..... je mets au défi! il n'y en a pas de
+comme moi... Des bouchers comme Achille? ah! chaleur! pfwitt!»
+
+Et la bête bonne à manger, mugissante, immense et blanche, à son tour
+parut, enguirlandée de roses, dorée aux cornes, la bave au mufle, ses
+gros yeux troubles errant, effarés, sur la démence de ses bourreaux;
+morne, maintenue par les quatre sacrificateurs sur la claie roulante,
+avec, en haut, l'oriflamme qui déroulait sa banderolle dans le vent,
+allumait, au soleil, sa légende, en six grandes lettres d'or: LA LUNE.
+
+Et moi, frappé soudain d'une lueur, comme si un pétard m'avait éclaté
+sous le crâne, je saisis «mouchu» Monet par un bouton de sa guenille, et
+je lui criai:
+
+--Quand on pense que vous osez m'enbêter pour sept francs, le jour même
+où je suis bœuf-gras!--Regardez!
+
+Et j'attendis ses excuses, fier et calme, figé dans un mouvement de
+pitié souveraine; à part moi, je pensais: Mélingue voudrait bien être à
+ma place.
+
+«Mouchu» Monet contempla mon bœuf d'un œil froid, fit osciller d'une
+épaule à l'autre, quelque temps, sa lourde tête, exténuée du calcul des
+menues additions, puis, sombre comme le Destin, répondit:
+
+--Cha ne me regarde pas.
+
+ * * * * *
+
+Voilà ce que je connais de la gloire.
+
+[image]
+
+[image]
+
+
+
+
+ACTES EN VERS
+
+
+Au quartier Latin, le dimanche, Talien joue «les Jeunes».
+
+C'est-à-dire que le directeur du petit théâtre de Cluny tente, à ses
+risques et périls, une aventure devant laquelle se dérobent volontiers
+les gaillards qui ont ce danger pour mission, et que l'État subventionne
+_ad hoc_.
+
+Il appelle à lui les aspirants à la gloire, ce qui est généreux,
+ausculte attentivement leurs essais, ce qui est courageux; et quand un
+manuscrit, dans le tas, lui paraît suffisamment conforme au bon sens,
+le met en scène et le joue, ce qui est héroïque.
+
+Il y ainsi des hommes de bonne volonté qui font le devoir des autres.
+
+Cela mérite un encouragement, une récompense; Talien, peut-être, l'aura,
+si le ministère jette les regards de son côté. D'ailleurs, ce n'est pas
+la question que je veux soulever en ce moment.
+
+Je ne veux que déplorer la nuée d'élucubrations _en un acte_, _en vers_,
+qui, dès la première avance de Talien, a crevé tout à coup, inondant les
+cartons de Cluny.
+
+Je sais qu'une hésitation est permise devant la grande Thèse humaine et
+pantelante, qu'on ne peut, sans quelque frisson, songer, pour la
+première fois, à charpenter les solives d'un drame de haute
+architecture; mais aussi, l'acte en vers, dont le principe est de faire
+miroiter une idée grosse comme une tête d'aiguille, l'acte en vers où
+il est indifférent d'avoir grand'chose à dire, suffisamment entraîné
+qu'on est vers la quantité par l'enfilade des rimes, le petit acte en
+vers, creux et pailleté comme un mirliton, me paraît une arme un peu
+trop puérile à qui rêve de forcer le succès. Trop sûrement, ce hochet au
+poing, on risque de s'y reprendre à deux fois, comme dit le grand
+Corneille, «pour se faire connaître», et sans être un Cid ni le faire,
+un «jeune», de vrai tempérament, doit frapper plus fort son premier
+coup.
+
+Est-ce timidité, cependant, ou paresse? Obstinément, les «jeunes»
+poussent, l'un après l'autre, au début, ce vagissement rhythmique
+succédané des pleurs du berceau, qui n'intéresse que les mamans et les
+petites sœurs.
+
+C'est la faute du _Passant_.
+
+Oui, le _Passant_, bijou exquis, diamant taillé dans le rêve, serti dans
+la grâce, dont les feux allumèrent les premiers la gloire d'un ravissant
+poète, le _Passant_ a donné des bluettes à toute la jeunesse éprise de
+littérature; il a fait du mal, il en fait encore aux jeunes écrivains,
+comme on prétend que l'œuvre de Balzac fait du mal aux jeunes calicots.
+
+Songez-donc! avec un seul acte, entrer au cœur de la foule,
+enthousiasmer, régner le soir, être illustre! Il y a de quoi tenter
+l'imitation, affoler tous les économes d'efforts, les pressés de jouir,
+tous les susurreurs de rien que le farouche rédacteur de _la Rue_,
+autrefois, a nommé: _les Crotte-Menu_...
+
+La première du _Passant_! je me la rappelle comme si c'était hier:
+
+On l'avait annoncée, prônée, escomptée au café de _Bobino_, voisin des
+arbres du Luxembourg, où se réunissaient les _Parnassiens_, où passait
+Rochefort, où venait de débarquer, avec _Pierrot Héritier_, Paul Arène
+au bras d'Alphonse Daudet, célèbre déjà par les _Lettres de mon moulin_.
+
+L'auteur, avec son joli nom ciselé: François Coppée, avec son profil
+nerveux et de pur camée, avait dit des fragments aux tables, distribué à
+la ronde des poignées de main. On savait que deux belles filles, deux
+artistes de race, allaient prêter le charme de leur chair et de leur
+talent à l'interprétation; tout bas, on ajoutait même... que l'une
+d'elles était aimée du poète, que l'autre en sèchait de jalousie: un
+vrai roman!
+
+Enfin, c'était notre drapeau à tous que le camarade allait dresser dans
+la bataille...
+
+Comble de l'émotion! J'en appelle à ceux de mon âge: le lustre de
+l'Odéon, ce soir-là, nous sembla rayonner notre aurore.
+
+Dans la salle, il y avait le Tout-Paris de l'Empire: un bruit d'éperons,
+des entrecroisements de moustaches, des femmes plâtrées, étincelantes de
+parures, des crânes luisants surchauffés d'agio, des ventres balonnés
+d'expropriation, des nez affilés par la ruse, une odeur de luxe violent
+et malappris, de virements, de police et d'indigestion splendide:
+c'était superbe!
+
+Il y avait aussi les maîtres venus pour encourager l'élève: Gautier,
+Banville, Augier, Leconte de Lisle, tous les fronts ombragés du vert
+laurier, tous, excepté Hugo, qui était ailleurs...
+
+On frappa les trois coups.
+
+Vous connaissez la pièce; elle arriva comme une manne:
+
+Ce rien enguirlandé de fleurs, enbaumé de jeunesse, le naïf et chaste
+amour de Zanetto s'offrant, au clair de lune, à la Sylvia, la
+courtisane charnue et réveuse après boire, un idéal de l'Empire, fut
+tout de suite accueilli, acclamé, adoré. La pièce déroula son collier de
+rimes précieuses, tendrement, perle à perle, dans une musique si
+imprévue et si douce, qu'il s'en répandit, par la salle enivrée, une
+sensation de fraîcheur pour ainsi dire virginale.
+
+Ce fut un enchantement comme une goutte de rosée sur une bouche en
+fièvre.
+
+Toutes les dames décolletées d'alors agitaient les reins dans leurs
+fauteuils; les sous-préfets de passage à Paris, ce jour-là, roulaient
+des yeux humectés. Mathilde s'affaissait, pâmée, dans sa loge.
+
+Quel succès! On fit relever quatre fois le rideau.
+
+Et nous donc! la phalange de Bobino. Du délire!...
+
+Après avoir touché la main du vainqueur chancelant d'émotion, courant
+affolé par les couloirs, embrassé, fêté à la volée, serré de bras en
+bras, on s'en fut par les rues endormies, chacun de son côté échafaudant
+son acte en vers.
+
+Hélas! moi comme les autres...
+
+Il a vu le feu de la rampe sur cette même scène de l'Odéon, mon acte, un
+soir que j'avais grand mal à la tête.
+
+Beaucoup de monde «dans les places», comme on dit.
+
+J'avais fait ailleurs une besogne plus hardie; on croyait peut-être que
+j'allais dire un mot de vérité. Point! j'avais péniblement cousu de
+rimes une pantalonnade.
+
+Et le cœur me battait!... Je sue encore au souvenir de ces niaiseries.
+
+La calotte de cuivre du pompier, perdu près de moi dans la coulisse,
+avait, pour ma prunelle effarée, les flamboiements d'un casque
+d'Athénée.
+
+Je me rappelais un mot de Félix Pyat: «Quand la toile s'est levée pour
+la première du _Chiffonnier_, j'ai eu la sensation d'un homme à qui ou
+enlève sa chemise.» Et j'attendais...
+
+--Place au Théâtre!
+
+Ce cri poussé, le rideau se leva, roulant sur sa tringle:
+
+--V'lan! ça y est, fit Duquesnel en me frappant sur l'épaule. Je le
+regardai; Duquesnel n'est pas une bête: il avait dans le regard cette
+étincelle de malice qu'allume aux yeux expérimentés la contemplation
+d'un jobard.
+
+V'lan! ça y était: les acteurs parlaient; Porel traînait à son cou une
+corde où mon orgueil d'auteur est resté pendu.
+
+Est-ce à dire que l'acte en vers, m'ayant été dur, sera condamné? Non,
+certes, et tant d'autres en ont tiré, sauront en tirer meilleur parti
+que je ne l'ai su faire moi-même, parbleu! Seulement, j'ai peine à voir
+se présenter tous les jeunes cerveaux marqués pareillement, comme les
+têtes de moutons aux barrières.
+
+Je tenais à dire que le _Passant_ ne se recommence pas, qu'il a eu la
+chance d'une fortune sans seconde, même pour son bénéficiaire.
+
+Tenez: Coppée, l'autre semaine, donnait encore un acte en vers à
+l'Odéon: _le Trésor_.
+
+Eh bien!--il me pardonnera, parce qu'il sait que je lui garde une
+admiration bien affectueuse,--mais, pendant qu'on jouait sa pièce, il
+m'est apparu, bien que nous n'ayons encore, ni l'un ni l'autre, que je
+sache, doublé le cap de la quarantaine, il m'est apparu, dis-je, dans la
+brume de l'imagination, pâle, un peu cassé, pareil à un vieux petit
+employé, l'employé à l'acte en vers.
+
+Effaçons cela. Coppée a bien d'autres «trésors» dont il n'est pas avare;
+son œuvre est considérable; il n'est plus à juger.
+
+Je parle aux débutants, sans en avoir le droit peut-être; ils feront de
+mon conseil ce qu'ils voudront. Mais j'imagine qu'à cette heure, le
+moule de l'acte en vers est un peu usé, fragile, qu'il faut aujourd'hui,
+pour se faire place dans la cohue des esprits, un cri plus haut, plus
+humain. La guerre et la Commune ont bouleversé le chemin des _Passants_.
+
+A Saint-Cloud, les mirlitons!
+
+L'acte de fantaisie en vers gracieux est un badinage d'antan.
+
+[image]
+
+[image]
+
+
+
+
+PAUVRES CENSEURS!
+
+
+Le 4 septembre 1870, vers quatre heures de l'après-midi, en rentrant
+chez lui, celui qui écrit ces lignes, comme dit le Maître, saisit son
+portier par la tête, et l'embrassa avec transport.
+
+J'en avais embrassé bien d'autres dans le trajet de la place de la
+Concorde à l'Entrepôt!...
+
+La République venait d'être proclamée; l'Empire était à bas. J'avais
+l'âge admirable où, selon l'expression populaire, «on marche sur ses
+vingt-huit ans». Depuis la veille, le sang m'affluait au cœur à le
+rompre... Enfin, c'était fait: Liberté! Égalité! Fraternité! Vive la
+République! J'avais entendu et soutenu, d'une voix retentissante, le cri
+de délivrance du peuple devant le Corps législatif!
+
+Puis, je m'étais rué à travers la foule, éperdu, les cheveux tout
+droits, avec une inexprimable joie, un irrésistible besoin d'embrasser.
+Le premier au cou duquel je sautai fut Richard Lesclide, ce qui n'est
+pas un petit travail, Richard ayant sept pieds de haut. Il reçut mon
+étreinte comme un chêne qu'il est et sera longtemps encore; puis me
+rendit au niveau terrestre de l'humanité, d'où je m'élançai de nouveau
+pour continuer...
+
+Enfin, je pris un fiacre; la voiture découverte était alors une des
+manifestations de ma bonne humeur. C'est du haut d'un de ces chars
+banals que, tantôt dressé, répondant aux passants avec des gestes de
+bas-reliefs de Rude, et tantôt rassemblé, assis dans la majesté sereine
+d'un arc de triomphe, je rentrai chez moi par les boulevards.
+
+Le flot humain inondait Paris; l'exaltation était à son comble: il
+éclatait des rires, il coulait des pleurs. On voyait à chaque instant,
+du coin d'une enseigne, du haut d'un fronton, tomber une aigle de pierre
+ou de fonte, arrachée par l'indignation victorieuse, et qui allait
+s'écraser sur le trottoir, dans le ruisseau... La foule qui, dans ses
+jours de liesse, aime bien crier quelque chose, criait de temps en
+temps: Vive Gill! comme elle criait vive un autre, au passage de toute
+figure amie.--Quelle journée!...
+
+Une chose que je ne remarquai pas d'abord, que je vis sans en chercher
+la raison, c'est qu'à partir du Châtelet, les groupes arrivaient
+infailliblement en sens inverse de ma course, et que je remontais le
+courant populaire.
+
+Où donc allaient les autres? Je l'ai su plus tard: ils allaient à
+l'Hôtel de Ville.
+
+Quant à moi, je rentrai radieux; je dînai comme quatre; puis je
+m'endormis du sommeil des hommes antiques, bercé dans le rêve des
+vieilles républiques guerrières; et l'ombre de Léonidas me donna, sur
+l'oreiller, quelques poignées de main vraiment flatteuses.
+
+Maintenant, pour dérouiller un des clichés narratifs de Dumas père, je
+dirai qu'un explorateur qui, trois mois plus tard, battant les
+carrefours et les rues de la rive gauche, en aurait observé les
+habitants, eût remarqué sans doute un homme très jeune encore,
+pitoyablement vêtu d'un képi, d'une capote de soldat et d'un pantalon
+gris à bande rouge. En poussant plus loin ses investigations, il eût pu
+même se convaincre que, par un système illusoire et compliqué
+d'épingles, le jeune homme en question, probablement célibataire, avait
+essayé vainement d'_hermétiser_ sa défroque ouverte, par maints hyatus,
+au vent d'hiver.
+
+Le jeune homme, c'était encore celui qui écrit ces lignes. En souvenir
+de la misère commune, on excusera le déshabillé de l'aveu. On était en
+plein siège. Plus de pain, plus de bois, plus d'argent, plus de journaux
+à images, plus de travail...
+
+Il y avait bien les trente sous de la garde nationale. Tant de
+malheureux ont, depuis, pour les défendre, versé tant de sang vermeil,
+qu'on aurait peine à les passer sous silence... Mais les jeunes estomacs
+sont insatiables; je souhaitais plus encore; et comme, entre les sorties
+de Trochu, il y avait du temps de reste, je rêvais d'employer ce temps
+à quelque besogne en rapport avec mes facultés, et qu'on m'aurait pu
+accorder.
+
+Pourquoi, me dira-t-on, ne vous contentiez-vous pas de ce qui suffisait
+à tant d'autres? Parce que certaines comparaisons, si humble que l'on
+soit, font parfois naître des rancœurs; et, depuis le 4 Septembre,
+j'avais d'anciens camarades préfets, sous-préfets, délégués ci, délégués
+là, tous, récemment, plus ou moins dorés, chamarrés: l'un, entre autres,
+que je ne nommerai point, désolé que je serais de l'affliger d'ailleurs,
+et qui portait une casquette de féerie, absolument dissimulée sous la
+spirale infinie des galons; j'imagine qu'il était quelque chose comme
+«général des bibliothèques»!
+
+C'étaient ceux qui, le 4 Septembre, n'avaient point négligé de se rendre
+à l'Hôtel de Ville. Je ne parlerai pas non plus des inspecteurs de
+musées «de province» qui, bloqués dans Paris, continuèrent à émarger
+autre chose que trente sous, je vous jure! Je constate mélancoliquement,
+sans la moindre colère...
+
+Enfin, j'étais très misérable, et, timide comme je l'ai toujours été,
+sans qu'il y paraisse, tout à fait empêtré.
+
+J'allai voir Rochefort.
+
+C'était rue Cadet, dans la maison qu'avait auparavant habitée Timothée
+Trimm. Il y avait, chez le membre du gouvernement de la Défense, un
+certain nombre de personnes dont je ne saurais dire aujourd'hui les
+noms; je me rappelle seulement son fils aux cheveux blonds, qui, dans
+l'embrasure d'une croisée, souriant, exerçait un petit oiseau à se tenir
+immobile dans le creux de sa main, couché sur le dos, faisant le mort,
+comme un soldat de Champigny.
+
+J'aime Rochefort et ne cache point ma sympathie, n'en déplaise à ses
+ennemis. Je n'ai point à apprécier sa politique à laquelle je n'entends
+point grand'chose de plus qu'à une autre; mais, habitué à juger les
+hommes sur la physionomie, je lui sais gré de la distinction de ses
+traits nerveux et tourmentés, de la lueur de bravoure qui veille au fond
+de ses yeux gamins et résolus.
+
+Il me reçut cordialement, me fit manger d'un pâté composé de menus os de
+je ne sais quel animal; et, en apprenant ma détresse, poussa quelques
+exclamations qui semblaient protester.
+
+--Je vais vous donner une lettre pour Charles Blanc, me dit-il, il ne
+peut vous refuser.
+
+[image]
+
+Je pris la lettre. M. Charles Blanc était alors délégué au ministère des
+beaux-arts; là, mieux qu'ailleurs, je pouvais être employé: j'y
+courus.
+
+Le laquais de l'antichambre était gigantesque, imposant, tout à fait
+impérial. Il prit ma lettre, cependant, la fit passer, puis, après
+quelques minutes, m'introduisit.
+
+--Monsieur, me dit M. Charles Blanc, vous avez beaucoup de talent,
+beaucoup d'esprit, beaucoup...
+
+Je me sentis perdu.
+
+--Mais ce que vous demandez est impossible.
+
+--Ah!...
+
+--Oui. Vous savez qu'il n'y a plus de censure.
+
+--Je suis payé, au moins, pour savoir qu'il y en avait une.
+
+On se rappelle les démêlés du journal _la Lune_ avec les ciseaux de
+l'Empire.
+
+--Oui, continuait toujours le délégué impassible, eh bien! il n'y en a
+plus. Mais nous avons toujours les censeurs.
+
+--Bah!
+
+--Certainement. Ces gens-là se trouvaient sur le pavé. Qu'en faire? Nous
+leur avons donné les places dont on pouvait disposer.
+
+--Bon! vous les avez indemnisés... Et Troppmann?
+
+Il me regarda, effaré.
+
+--Oui, ce pauvre Troppmann, vous ne l'avez pas indemnisé, lui. C'est
+dommage!
+
+Et je repartis dans la neige, après avoir salué profondément la
+valetaille.
+
+Voilà quel était le système administratif, en 1870, pendant la guerre.
+
+[image]
+
+[image]
+
+
+
+
+L'INFLEXIBLE PIÉTRI
+
+
+Condamné trois fois,--rien que cela! trois fois emprisonné, deux fois
+comme civil, une fois comme militaire; voilà les états de service que
+m'attribua l'_Inflexible_, en 1868. Je ne sais ce qu'il en serait
+aujourd'hui; mais, en ce temps, quand les improvisateurs de la police
+donnaient carrière à leur imagination, la fantaisie des poètes était
+rondement distancée.
+
+ * * * * *
+
+L'_Inflexible_!--Se souvient-on de cette publication qui vulgarisait
+l'idéal de l'immonde? ou la collection honteuse de ses quelques numéros
+pourrit-elle, oubliée, dans le fumier de l'Empire? Le malheureux qui ne
+craignit pas d'étaler le nom de son père sur cette ordure, un long et
+jeune Polonais jaunâtre, efflanqué, gluant, les yeux en trous de pipe,
+la lèvre en rebord de vase, a, depuis, supplié pitoyablement qu'on
+l'oubliât. Je ne le nommerai point.
+
+Donc, en son deuxième numéro de l'_Inflexible_, à travers le torrent
+d'injures et de calomnies dont il essayait d'engloutir, sous la bave,
+les noms de Rochefort et de Vallès, le Polonais en question, me
+désignant par une initiale transparente, m'accusait d'avoir été
+incarcéré trois fois, tant par la justice militaire que civile; mais,
+par exemple, toujours pour vol: manque de variété dans le motif.
+
+Il avait, l'aimable drôle, pour collaborateur anonyme en cette affaire,
+un fils présumé de Dupin et d'une danseuse, un soi-disant général de
+Bussy, que Nadar se souvient peut-être encore d'avoir rossé, en 1849, au
+bal d'Antin, et qui, finalement, s'est laissé crever près d'une borne,
+en sorte que son âme est restée noyée en quelque ruisseau de la Villette
+ou de la Chopinette, Ophélie de la boue.
+
+Misérable écœuré d'infamie, à qui le dégoût de soi-même, au passage d'un
+corbillard, arracha ce mot d'éloquence monstrueuse: «Que ne suis-je
+mort, pour qu'on me salue!»
+
+Il était vieux d'ailleurs au moment de l'outrage; à peine je l'avais
+entrevu: je m'occupai du jeune. Et, le jour même de l'apparition du
+placard, je me mis en quête d'en rencontrer le signataire que je
+connaissais davantage; autre part je dirai comment.
+
+Certes, si l'ignoble attaque se fût produite une quinzaine plus tard,
+elle n'eût soulevé qu'un rire énorme de dégoût; il eût été superflu d'y
+répondre; la lumière était faite alors sur l'_Inflexible_ et sa
+rédaction; mais cela se passait dès le second numéro; on ne savait rien
+encore; l'opinion publique était en suspens; il fallait manifester sur
+l'heure.
+
+ * * * * *
+
+Je fouillai, je parcourus tout le quartier Montparnasse où l'animal
+était baugé. Probable, s'il avait paru, que j'en eusse fait quelque
+gâchis. Mais le hasard, qui m'a doté de la pesanteur du bras, ne permit
+point que j'en fisse usage en cette occasion. Le coquin fut introuvable;
+et le soir, désespéré, je courus chercher deux témoins, espérant qu'ils
+seraient plus avisés ou moins éventés.
+
+Or, ces deux témoins, François Polo, rédacteur en chef de l'_Éclipse_,
+et mon cousin, le docteur Morpain, s'étant mis en route le lendemain, me
+revenaient vers cinq heures du soir, harassés à leur tour, ayant exploré
+les maisons et les bouges de l'ancienne barrière, sans y découvrir
+apparence du Polonais, enfoui dans sa cachette.
+
+Même, je me rappelle que le docteur, me voyant atterré, m'offrit un
+chiffon de papier, un procès-verbal de l'inutilité des recherches en
+ajoutant:
+
+--Allons! allons! tranquillise-toi, et mets cela dans ta poche.
+
+Pauvre cousin! si peu de famille que l'on ait, voilà les plaisanteries
+qu'on en reçoit!
+
+Comme j'étais tranquille, vous pouvez en juger!
+
+Je m'enfermais, je n'osais plus sortir; ce soir-là je n'ai vu que Victor
+Noir, le grand enfant, qui vint se jeter dans mes bras les yeux pleins
+de larmes, ému et frémissant, tout mouillé, comme un bon et brave chien
+de Terre-Neuve qu'il aurait dû naître. Mais cela ne suffisait point.
+
+La nuit se passa, pour moi, sans sommeil; et, le lendemain matin,
+j'avais mon plan: voir Piétri.
+
+Le préfet de police régnait alors; il était chef suprême, dominant
+l'empereur, absolu, formidable, terrifiant. Mais, comme le boulet qui
+devait tuer Napoléon, le personnage qui m'intimidera, dans la défense de
+mon honneur, n'est pas encore fondu.
+
+ * * * * *
+
+A onze heures du matin, un samedi peut-être, en fin de compte, le jour
+où l'_Éclipse_, sous presse, attendait mon arrivée pour imprimer, je
+m'en fus à la Préfecture, dans un fiacre aux stores baissés. Je vous
+dis qu'avant d'avoir lavé l'injure, je me serais laissé mourir de faim
+plutôt que de montrer le bout de mon nez aux Parisiens!
+
+Sur le palier du grand escalier de pierre, une sorte d'accablement subit
+me prit, une sensation d'écrasement, d'annihilation, de dégoût. Je
+m'appuyai sur le rebord d'une des vastes croisées qui donnaient sur la
+Seine, et, vaguement, mes regards s'attardèrent à l'eau qui coule, comme
+la vie, emportant les immondices de l'humanité...
+
+Il faisait beau temps, le grand soleil de juillet; les arbres du quai
+balançaient leurs panaches verts, les passants allaient et venaient
+allègrement; sur le pont Saint-Michel, à gauche, des filles, en toilette
+claire, riaient en agitant des ombrelles. Sur le quai des
+Vieux-Augustins, en face, on apercevait les étalages de bouquins, les
+devantures de marchands d'estampes, et, à droite encore, la boutique du
+restaurant Lapérouse où la table est si gaie, où, devant la fenêtre
+ouverte, avec un doigt de cognac sous le nez, tout en voyant passer les
+bateaux, on poursuit, de l'œil idéal, des papillons de rêve si jolis
+par-dessus les parapets... Tout cela, hier, m'appartenait, et c'était
+mon droit d'en user joyeusement, de circuler le front haut, comme un
+gars vigoureux et libre... et aujourd'hui! L'indignation me redressa
+d'un coup.
+
+--M. Piétri? demandai-je au premier venu.
+
+ * * * * *
+
+Je suis resté surpris à jamais de la facilité avec laquelle fut
+accueillie ma demande d'audience.
+
+--Par ici, entrez donc... Le garçon d'antichambre était plié en deux
+sur mon passage, et je pénétrai dans l'antre du souverain de la Police.
+
+Je vois encore le masque à moustaches et à impériale cosmétiquées, le
+crâne en forme d'œuf, les yeux troubles, en étain, du préfet d'alors,
+assis dans la vaste salle éclairée à demi, quasi ténébreuse, devant une
+table immense, couverte d'un drap vert, trois cordons de sonnettes
+pendant du plafond, à portée de sa main.--Il parla:
+
+--Que puis-je pour votre service, monsieur?
+
+--Monsieur le préfet, je suis accusé d'avoir été trois fois en prison,
+par un journal de ce matin; et, comme en ces moments d'angoisse, un peu
+de fièvre échauffe toujours le débit, je ne craignis pas d'ajouter: un
+journal qu'on prétend même émané de votre administration.
+
+Le Piétri, impassible, ne sourcilla pas. Je continuai:
+
+--Or, il y a, jusqu'à cette heure, ceci de remarquable dans ma vie, que
+je n'ai point même séjourné une minute dans le plus humble violon. Vous
+êtes le chef de la police, en situation, par conséquent, de témoigner
+des antécédents de vos administrés; je viens vous demander l'attestation
+de ma virginité judiciaire.
+
+Le préfet me répondit:
+
+--Monsieur, cela ne se fait pas... Cependant, j'ai le plus vif désir de
+vous être agréable (oh! oui), mais... dites-moi? l'accusation ne porte
+pas uniquement sur vos antécédents civils. Vous avez été soldat?
+
+--Parfaitement, 44e de ligne, 5e du 1er.
+
+--Avez-vous votre congé?
+
+--Mon congé?... ah! ma foi, je l'ai égaré.
+
+--J'en aurais besoin. Procurez-vous en un double.
+
+--Mais pour cela, il faut du temps... je suis perdu!
+
+--Apportez-moi votre congé... vers quatre heures. Bonsoir, monsieur.
+
+ * * * * *
+
+Me voilà reparti. Mon congé, il me faut l'aller redemander au ministère
+de la guerre:
+
+--Cocher, au Gros-Caillou!--J'arrive; j'attends: les heures
+s'écoulent... Enfin, on me le donné, ce congé qui ne fait mention
+d'aucun crime, d'aucun châtiment.--Cocher, à la Préfecture! brûlez le
+pavé!--Sauvé, mon Dieu! j'arrive, il est juste quatre heures, l'heure
+prescrite... M. le préfet de police est parti depuis longtemps.
+
+J'entre dans des bureaux, je force des consignes. Des aides de camp du
+chef, des employés subalternes m'affirment avec douceur que leur maître
+est tout disposé en ma faveur, qu'il ferait l'impossible pour m'être
+utile; mais... il est parti. Reviendra-t-il demain?... ce soir?
+après-demain? on ne sait.
+
+Du coup, je repars à travers les escaliers et les couloirs, en hurlant,
+gesticulant, parlant haut; j'expose mon cas à d'innocents garçons postés
+pour ouvrir les portes, enseigner le chemin.
+
+L'un d'eux tout à coup me dit--le pauvre diable a peut-être payé cher
+cette parole--:
+
+--Mais c'est le _Casier judiciaire_ que vous demandez: ici, la porte à
+gauche; 1 fr. 25.
+
+J'entre, je donne 1 fr. 25, on me délivre un papier que tous ont le
+droit de réclamer, au même prix: c'est l'extrait du casier, le relevé
+des antécédents judiciaires de chacun. Le mien n'a qu'un mot: NÉANT.
+
+Je l'emporte, enthousiasmé, je l'imprime: mes lecteurs de cette époque
+l'ont vu dans le nº 4 de la première année de l'_Éclipse_, à la date du
+5 juillet 1868.
+
+ * * * * *
+
+M. Piétri, préfet de police de l'Empire, avait jugé utile et agréable de
+me laisser ignorer ce détail de son administration, l'existence du
+Casier judiciaire.
+
+J'avais négligé de lui en faire mes compliments; j'en saisis l'occasion.
+
+Mille excuses pour le retard.
+
+[image]
+
+[image]
+
+
+
+
+SERMON DE CARÊME
+
+
+Un mot charmant, bien naïf, est celui de cet enfant, assis inerte sur
+son banc d'école, et qu'un visiteur interroge:
+
+--Tu ne travailles donc pas, mon petit ami?
+
+--Non, m'sieu.
+
+--Alors, que fais-tu là?
+
+--J'attends _qu'on sort_.
+
+Eh! bien, ce mot qu'on ne peut entendre sans sourire, il me fait choir
+en mélancolie, quand je songe à quantité de grands garçons qui ont
+vingt-cinq ans à cette heure et qui, continuant la tradition du moutard
+de l'asile, bien portants, mais sceptiques, sans foi, sans feu, sans
+but, ennuyés, inutiles, ennuyeux, semblent plantés dans la vie
+uniquement pour attendre _qu'on sort_.
+
+La jeunesse a-t-elle été toujours ainsi?
+
+ * * * * *
+
+J'ai l'honneur d'être admis dans l'intimité de quelques sexagénaires qui
+m'émerveillent par la vitalité physique et intellectuelle qu'ils
+développent incessamment. Quand une heure sombre m'arrive, il me faut
+fuir en hâte les hommes de mon âge, et surtout l'entretien stérile des
+plus jeunes.--C'est près de quelque grand aîné que je me réfugie.
+
+Difficilement, en effet, trouverais-je autre part, en été, un géant de
+belle humeur qui, comme l'illustre professeur Pajot, m'entraînât, toute
+une après-midi, sur les flots jaseurs et ombragés de la Marne, à force
+d'avirons; l'hiver, un viveur intéressant de causerie prestigieuse,
+enthousiaste et consolant comme Molin, dont l'esprit, l'appétit et le
+cœur sont toujours en éveil; ou même, en tout temps, un espiègle de
+haute futaie, comme Nadar, qui, fatigué de photographie, de dessin,
+d'aérostation et de littérature, se repose en bondissant, comme un
+clown, à travers ses ateliers, défaisant, de minute en minute, le nœud
+de ma cravate, avec les cris de joie d'un écolier lâché!
+
+Et qu'on ne dise point que ce sont là des cas spéciaux résultant
+d'organisations exceptionnelles; il m'est revenu du courage, de
+l'espoir, de tous les anciens que j'ai connus.
+
+Les jeunes ont des vapeurs, des névroses, de l'ennui latent, des
+ironies clichées pour tout ce qui fut admirable, un vilain dégoût de
+l'effort, un rire de crécelle à tout idéal, une avide recherche du
+_truc_ lucratif et rapide, une maîtresse en coopération, des vices
+solitaires.
+
+ * * * * *
+
+D'où vient cette dégénérescence?
+
+D'une fabrication ruinée d'abord, j'entends bien que les rudes soldats
+de 92, au retour des batailles, devaient offrir, à la fécondité de leurs
+puissantes épouses librement vêtues, des arguments que n'ont pu égaler,
+de leur échine fléchie, les sous-préfets de l'Empire, accointés de leurs
+minces dames sanglées, de la nuque à la crinoline, en d'étroits
+corselets.
+
+De même, je ne saurais oublier que les _Nana_, dont, tantôt, l'histoire
+nous fut contée, ont triomphalement, aux applaudissements du dernier
+règne, inventé, vulgarisé, multiplié quantité de pratiques peu
+ravigotantes pour la descendance de leurs adorateurs.
+
+Mais ce sont là fatalités dont on ne peut attendre un remède que du
+temps et d'une éducation nouvelle. D'ailleurs, un peu moins de muscle,
+de pourpre dans le sang, n'est point ce que je déplore uniquement dans
+la génération actuelle. Encore que la vaillance de la chair ait, avec
+celle de l'esprit, une indéniable correspondance, on ne peut exciper de
+la fragilité des poumons pour absoudre un manque de souffle idéal, un
+dépérissement de l'entrain, de la verdeur gauloise. Un ardent poète
+regretté, Glatigny, qui, certes, n'était point robuste, a néanmoins
+brûlé jusqu'au bout d'une belle flamme; et, si nous n'étions en proie à
+une école de découragement systématique, on pourrait peut-être encore
+se tirer d'affaire, avec de violents dépuratifs.
+
+Malheureusement, il y a parti pris d'indifférence lâche, de
+ramollissement hâtif. On ne voit, en haut du pavé, que rejetons de
+bourgeois et de banquiers, pâles de sucer leurs petites cannes,
+héritiers, fainéants, ignorants, railleurs; et si l'on venait dire
+aujourd'hui: «Tel a bien mérité de l'humanité,» tous répondraient en
+chœur: «_Faut pas nous la faire!_»
+
+ * * * * *
+
+La génération de 48, après l'écœurement d'une révolution ratée, pendant
+les loisirs débauchés de l'Empire, a commencé l'œuvre de dénigrement par
+dégoût, désespérance, peut-être pour s'excuser elle-même.
+
+L'habitude en est venue, la mode: l'usage en a passé dans l'art et dans
+la science. Va pour la science dont les analyses décevantes sont
+compensées par le bien-être des découvertes; mais pour l'Art. L'Art, qui
+doit être comme un baume appliqué proportionnellement sur les blessures
+de la science en perpétuelle démonstration du Néant, l'Art peut-il
+abandonner sa mission sacrée, qui est de faire sans cesse éclore, aux
+champs désolés de la réalité, l'Illusion, fleur éternelle qui parfume le
+monde, et console de la vie?
+
+1848, il est vrai, succédait à 1830, et dans l'ordre naturel des
+réactions, devait dédaigner la moisson de gloire que lui avaient léguée
+les devanciers, comme on voit, aux années de récolte surabondante,
+couler le sang de la vigne aux ruisseaux.
+
+Tant pis! Je regrette les romantiques fureurs des anciens; j'eusse aimé
+mieux porter l'écarlate pourpoint de Gautier que le gilet de flanelle
+des éreintés de mon temps!
+
+Ah! nous sommes loin du Corrège et de son cri d'enthousiasme: «_Anch'io
+son pittor!_» devant Raphaël; bien loin, même, de Carpeaux, le grand
+statuaire attardé parmi nous, qui, souffrant déjà du mal dont il devait
+mourir, en quittant les galeries du Louvre, jetait, au _Prisonnier_ de
+Michel-Ange, la rose de sa boutonnière, avec un baiser!...
+
+Le fonds qui manque le plus, c'est l'admiration; l'admiration, ressort
+indispensable! Qui admire est tenté d'égaler, de surpasser...
+
+Au fait, je demande pardon au lecteur de cette homélie. Je ne voulais
+que lui conter une anecdote à laquelle prête un regain d'actualité le
+récent anniversaire de Victor Hugo: un cri d'admiration poussé loin
+d'ici, voilà longtemps. La scène est à deux personnages; l'un est le
+Maître lui-même; l'autre, un mien vieil ami que j'ai nommé tout à
+l'heure.
+
+ * * * * *
+
+Donc, en septembre 1843, ce mien ami descendait à cheval, rayonnant de
+jeunesse, un des sentiers rocheux des Hautes-Pyrénées. Il allait
+tranquille au soleil, abandonnant sa chevelure aux vives caresses de
+l'air.
+
+Un piéton montait la côte, au même instant, un peu courbé quoique dans
+la force de l'âge, le chapeau sur les yeux. Tout à coup, soit excès de
+chaleur, soit fatigue, soit pour toute autre cause, il se découvrit, et
+le cavalier, tremblant, éperdu en reconnaissant son visage, exclama dans
+l'étendue ce cri retentissant:
+
+--Hugo!
+
+Hugo--c'était lui--s'arrêta, s'inclina; mais le cheval effrayé du cri,
+violemment refréné, se cabra si rudement, qu'il envoya son cavalier sur
+le sol, et s'enfuit.
+
+Mon homme désarçonné, meurtri, se releva, salua profondément; puis,
+interloqué, prit le parti de courir après sa monture.
+
+Il se disait, entre chaque enjambée: bon! le Maître est ici; je le
+retrouverai bien.
+
+Il le retrouva en effet, le soir même, assis et causant comme un
+personnage naturel chez la marchande de tabac du village. Il n'osa
+l'interrompre, songea: demain matin, j'irai le voir. Et, pendant la
+nuit, il eut des songes merveilleux, où Hugo lui proposait sa
+collaboration et l'appelait: «mon cher!»
+
+Hélas! le lendemain, Hugo était parti, un message arrivé de la veille
+l'avait rappelé en toute hâte.
+
+Ce fut pour mon homme un désappointement si amer, qu'il demanda, toute
+la journée, des consolations au vin d'Espagne, et le soir, n'ayant
+obtenu qu'une recrudescence de mélancolie, s'alla glisser dans un
+torrent qui cascadait par là.
+
+En résumé, ajoute le héros de cette équipée, vous savez qu'autrefois, en
+arrivant à Lyon, j'ai traversé le Rhône à belles brassées, pour un
+maigre pari. Quand on est nageur à ce point, on nage malgré soi: le
+lendemain matin, je m'éveillai dans mon lit d'auberge.
+
+ * * * * *
+
+Assurément je n'engage personne à suivre cet hyperbolique exemple, où
+s'affirme trop clairement l'influence du Malaga sur un cerveau gentiment
+fêlé au préalable.
+
+C'est égal: cela sent bon, l'enthousiasme et l'amour du beau! Tout excès
+dévotieux est, à mon goût, préférable au dénigrement en face d'un
+génie, unique depuis les prophètes, et pour l'éclosion duquel il a fallu
+l'effort de dix-huit cents ans!...
+
+Quant à moi, si j'avais à choisir entre le danger de la noyade et le
+métier de certains laids bossus qui, après avoir, à genoux et roulant
+des yeux de crapaud extatique, baisé le pupitre du Maître, à Guernesey,
+essayent, à cette heure, de «le blaguer» dans les journaux où cette
+besogne est lucrative, on me verrait, rapide, courir à la rivière!
+
+Un peu d'enthousiasme et d'idéal, mes frères; admirons, aimons,
+travaillons avant _qu'on sort_! C'est la grâce que je vous souhaite.
+_Amen!_
+
+[image]
+
+[image]
+
+
+
+
+CLÉMENT THOMAS
+
+
+Le 18 mars--inutile d'ajouter le millésime, on le connaît,--le 18 mars,
+au matin, comme j'étais encore couché (j'habitais alors du côté de
+l'Entrepôt, boulevard Saint-Germain), j'entendis ma porte s'ouvrir, ce
+qui n'avait rien que de naturel, ma clef restant toujours à la
+disposition des amateurs; et je vis entrer Agricol.
+
+--Encore à la paille! s'écria-t-il; tu ne sais donc pas qu'il y a une
+révolution?
+
+--Bon! depuis quand?
+
+--Depuis tout à l'heure, à Montmartre; il faut voir ça!
+
+--Voyons.
+
+Et sautant à bas du lit, je précipitai ma toilette, interrogeant, par
+secousses, mon camarade occupé à fumer des cigarettes et à taquiner un
+poids de quarante qui me suit depuis l'adolescence...
+
+ * * * * *
+
+Un peu rude, mon camarade: moitié ouvrier, moitié artiste, hardiment
+bâti, têtu, Breton d'origine, faubourien d'habitudes, nous l'appelions
+Agricol à cause de sa ressemblance avec un personnage de roman d'Eugène
+Sue. Autre part, peut-être, je dirai son véritable nom.
+
+L'exercice violent lui est indispensable; et jamais la gravure en
+taille-douce à laquelle il était destiné, qu'il exerça par intervalles,
+non sans talent, n'a pu apaiser le tourment de ses muscles. Avec cela,
+une sorte de curiosité invincible des métiers populaires. Je l'ai connu,
+tour à tour, peintre, cordonnier, forgeron, déménageur. Comme
+déménageur, il aimait monter un piano, sur ses épaules, au cinquième
+étage, et, là, le placer, l'ouvrir et en jouer, au grand ébahissement du
+ou de la locataire.
+
+Un «drôle de corps», comme vous voyez.
+
+Il est, lui-même le dit, _rustique_, et, j'ajoute, mal commode à
+malmener. Fier d'ailleurs, enclin à l'héroïsme et aux grands mouvements
+du cœur. Voici un fait:
+
+Engagé des premiers, au moment de la guerre, dans les francs-tireurs de
+Mocquart, il partit battre la plaine avec sa compagnie, puis tomba
+malade: il avait rencontré la petite vérole noire qui courut le
+guilledou en ce temps. Sa face énergique était belle, de ligne
+régulière et pure; elle est, depuis lors, couturée, labourée. Tant bien
+que mal, s'accrochant aux arbres, rampant le long des buissons, se
+reposant au bord des fossés, il revint seul, se traîna jusque dans
+Paris, frappa à la porte d'une ambulance, y fut recueilli.
+
+Là, dans le crépuscule des salles d'agonie et le frisson somnolent de la
+fièvre, un fragment de journal tomba entre ses mains; il y put lire
+qu'on promettait des pensions aux veuves de soldats victimes du siège.
+Il avait une maîtresse, une pauvre fille débile, rachitique, à ce point
+que, nommant l'homme Agricol, nous appelions sa femme la Mayeux, une
+chétive créature qui s'était abandonnée éperdument à ce grand garçon. Il
+la fit venir, l'épousa, comptant mourir et lui laisser du pain...
+
+Pour «peuple» que soit mon homme, on voit qu'il s'en peut rencontrer de
+plus vulgaires.
+
+ * * * * *
+
+Revenons au 18 mars.
+
+Assurément, je ne vais pas refaire l'historique ressassé du premier jour
+de la Commune; il y en aurait bon besoin cependant, l'impartialité
+m'ayant paru étrangère à tous les récits que j'en ai lus. Seul, Édouard
+Lockroy s'est trouvé d'accord avec mon impression. Il raconte une sorte
+de fête, une procession populaire en armes, un défilé, des mouvements de
+bataillons très calmes, très joyeux en plein soleil rayonnant qu'il
+faisait ce jour-là, une grimpée serpentante de bayonnettes sur la butte,
+une prise de possession illusoire du sol familier, du grand air et de la
+liberté.
+
+Je voudrais dire, au surplus, ce qu'il m'a semblé démêler
+d'enfantillage en cette affaire.
+
+On avait le printemps tout neuf, cinq mois d'épouvantable misère à
+oublier, à savourer un facile triomphe que, le matin, M. Thiers, sachant
+bien ce qu'il faisait, avait ménagé aux pauvres diables jaloux de leur
+armement. (On connaît l'équipée des canons réquisitionnés, sans chevaux
+pour les emmener.)
+
+Les gens de Montmartre y mettaient de l'ostentation, de la pavane; on
+jouait au soldat. Le peuple, enfant ignorant et malheureux, toujours en
+défiance et qu'on pourrait mener par une franche persuasion, s'irrite et
+se désespère aux malices d'une diplomatie dont il se sent dupe; il
+résiste; la répression motivée par sa résistance, pif! paf!... on le
+réprime.
+
+Le châtiment formidable et solennel exagère la physionomie des
+réprouvés, et d'ombres dans la vie fait des statues dans la mort. Je
+parle des meneurs comme des menés, du troupeau comme des chefs:
+ignorance et misère d'une part, extravagance outrecuidante et puérile de
+l'autre.
+
+J'ai connu grand nombre des niais d'alors que, depuis, la légende a
+faits terrifiants. Un jour ou l'autre, je les passerai en revue; il
+faudra rabattre de leur hyperbolique importance.
+
+En résumé, si j'avais à synthétiser le tableau du désastre, je n'aurais
+qu'à me rappeler un cadavre entre autres qu'il m'a fallu enjamber plus
+tard, à la fin de mai. C'était un homme fusillé, les pieds au mur, la
+tête au bord du trottoir, le bras rejeté étendant ses doigts raidis vers
+une croûte roulée au ruisseau.
+
+En dépit de ses fautes, le peuple de la Commune gardera cet aspect pour
+la pitié humaine:
+
+Un malheureux, révolté, mort en croyant défendre son morceau de pain.
+
+ * * * * *
+
+Il ne s'agit d'ailleurs, en ce moment, que d'une rencontre et d'une
+observation que je fis le 18 mars, en compagnie d'Agricol, et les voici:
+
+Après avoir traversé Paris, déjeuné dans un cabaret de la place Blanche,
+exploré le quartier des Buttes, serré quelques échantillons de mains
+calleuses, nous repassions, pour la dixième fois peut-être, devant la
+maison de la _Boule-Noire_, quand un groupe de trois personnes attira
+notre attention.
+
+Il pouvait être environ trois heures et demie ou quatre heures du soir.
+Près du troisième arbre, au bord du trottoir, sur le terre-plein qui
+règne au milieu de la chaussée, je les vois encore; ils étaient debout:
+un sergent de fédérés, petit, physionomie chafouine; un homme quelconque
+de sa compagnie, au port d'armes, et de profil; enfin, répondant au
+sergent et lui faisant face, un grand vieillard à barbe blanche, en
+pardessus gris, chapeau haut de forme, une canne à la main, droit, sec
+et propre. Silhouette étrange, inusitée, ce jour-là, dans ces parages,
+où ne se voyaient guère que guenilles et uniformes. C'est ce qui nous
+fit approcher, nous arrêter près du triangle formé par les trois hommes.
+
+Le vieux, en ce moment, parla; je me rappelle exactement ses paroles:
+
+--Non, mes enfants, disait-il, non; vous savez bien que je ne peux plus
+rien être.
+
+Un passant qui vint s'ajouter à nous murmura:
+
+--Tiens! c'est Clément Thomas.
+
+Celui qui avait mené la garde nationale à Buzenval était-il sollicité de
+reprendre son commandement? Je ne sais.
+
+Il y eut un instant de silence pesant; puis l'ex-général recula, fit un
+pas en arrière pour se retirer, mais gauchement, maladroitement, comme
+incertain de son libre arbitre. Ceci est le point décisif à remarquer;
+j'y insiste: il ne sut point repartir.
+
+Je connais médiocrement l'histoire de Clément Thomas et n'ai pas pris le
+temps de l'étudier; mais ce geste a suffi pour me convaincre que la
+netteté, la franchise d'allures n'étaient point du ressort de ses
+vertus. En une seconde, son trouble, sa tournure embarrassée, sa
+retraite oblique avaient allumé la défiance du groupe qui s'était formé
+autour de nous, groupe qui devenait foule.
+
+Une voix cria: il faut l'arrêter! La retraite lui fut barrée; on
+l'entoura.
+
+Resté en place, interdit, je le vis disparaître, entraîné dans une masse
+armée et tumultueuse.
+
+Alors mon compagnon me dit:
+
+--Suivons-les: on va le fusiller.
+
+Certes, si j'avais entrevu la probabilité d'un tel dénouement, j'aurais,
+selon le conseil d'Agricol, accompagné la foule; évidemment nous
+eussions fait, pour sauver l'homme, tout ce que pouvaient deux grands
+garçons résolus, de stature et d'accent populaires.
+
+Mais cela était si loin de mes prévisions, de l'impression «bonhomme» du
+commencement de la journée, que, haussant les épaules, fatigué de
+promenade, je pris mon compagnon par le bras, et le ramenai dans Paris.
+
+Ce n'est que vers huit heures du soir que la rumeur nous apprit la
+double exécution de Lecomte et de Clément Thomas.
+
+--Tu vois! me dit Agricol; eh bien, maintenant la Commune est f....ue!
+
+ * * * * *
+
+Dès ce soir de son premier jour, en effet, la Commune prit tournure
+d'épouvante et perdit les neuf dixièmes de ses adhérents ou de ses
+tolérants. Si ce meurtre n'avait pas été commis, les événements,
+peut-être, eussent eu un autre cours. Clément Thomas, qui avait alors la
+soixantaine, serait mort depuis ou ne vaudrait guère mieux; trente mille
+hommes de France, vigoureux et jeunes, qui sont enfouis sous la terre, y
+seraient encore debout, vivant pour le travail et pour la République.
+
+[image]
+
+
+
+
+LE MODÈLE
+
+A Coquelin cadet.
+
+
+P'fft!
+
+Depuis quatorze ans que Mme Basculard, mon épouse, me répète:
+«Armand, nous n'avons pas ton portrait; c'est ridicule; un chef de
+famille doit avoir son image accrochée à la place d'honneur de son
+foyer;» je n'ai pas trouvé le temps de me faire faire. Un commerçant
+sérieux n'a pas de loisirs... P'fft.
+
+Mes enfants ont été photographiés chez Nadar.
+
+Ma femme a préféré poser chez Carjat, parce qu'en dehors de son métier,
+cet artiste fait des vers; moi, je ne comprends pas qu'on s'occupe de
+trente-six choses à la fois; c'est du désordre; mais ma femme adore la
+poésie; elle est donc allée chez Carjat. Moi, je n'ai été tiré nulle
+part.
+
+J'avais mon idée. Un projet caressé depuis longtemps. A l'instar de mon
+respectable beau-père et prédécesseur, qui mourut en regrettant de ne
+pas nous laisser son image tracée par Horace Vernet, j'ai toujours
+ambitionné, moi, de me faire peindre en grandeur naturelle, p'fft... et
+à l'huile. J'ai mille raisons, p'fft... pour préférer atout autre ce
+genre de reproduction de la figure humaine. La photographie n'a ni
+consistance, ni valeur sérieuse; elle passe, on l'égare; en résumé, ce
+n'est que du papier; la sculpture est triste, pâle, encombrante et
+lourde en diable; on ne sait où la fourrer; si on prend le parti de la
+mettre au jardin--encore faut-il avoir ce jardin--elle est exposée aux
+caprices de la température. Le dessin au crayon, même aux deux crayons,
+manque de solidité; c'est encore du papier. Bref, il n'y a rien de tel
+qu'un bon tableau, gai à l'œil, dans un beau cadre doré qui brille et
+qu'on accroche aux murs de son salon. C'est une valeur mobilière. Tel
+est mon sentiment, à moi. P'fft!
+
+Et si, comme il est présumable, mon sentiment se transmet à ma
+descendance, il y a lieu dès lors de préjuger que mes fils et
+petits-fils imitant mon exemple, une galerie se formerait ainsi des
+hommes de ma race, un panthéon des chefs successifs de la maison
+Basculard, qui ne serait pas, j'imagine,--p'fft!--sans intérêt pour
+l'Histoire.
+
+Ces considérations m'avaient décidé. Une seule chose me retenait
+encore; le prix qu'on à coutume de payer ces sortes de produits. J'avais
+interrogé, près du Louvre, un gardien du Musée:
+
+--Combien pensez-vous, avais-je dit à cet homme, que me demanderait un
+bon peintre, M. Duran ou M. Bonnat, pour faire mon portrait en grandeur
+naturelle, comme ceci, à mi-corps?
+
+--De dix à vingt mille francs.
+
+P'fft... J'avais envie de demander à ce fonctionnaire de bas étage:
+
+--Combien croyez-vous donc qu'il me faut, à moi, expédier de kilogrammes
+de chocolat vanillé, praliné, sans rival, pour les gagner, ces dix ou
+vingt mille francs?
+
+Mais il n'aurait pas compris; je me bornai à lui répondre en pinçant les
+lèvres:
+
+--Bigre! il faut convenir que ces messieurs gagnent l'argent bien
+facilement.
+
+Je le lui dis ainsi comme je vous le répète, et comme je suis prêt à le
+redire à qui voudra: on pourra m'arracher le cœur, mais on ne
+m'arrachera pas l'indépendance du langage.
+
+Vingt mille francs! Certes, la maison Basculard s'appuie sur une caisse
+qui, je puis le dire, ne craint pas les fluctuations commerciales: mais
+je serais désespéré que la fortune m'eût rendu prodigue. Et, d'ailleurs,
+je considère ces façons orientales de traiter certaines gens, peintres
+ou comédiens, comme attentatoires à l'équilibre moral. Où irions-nous si
+tous les capitalistes s'ingéraient de jeter l'or en barres à la tête des
+individus qui s'écartent de la société pour embrasser des professions
+irrégulières? P'fft!
+
+Heureusement nous avons dans le quartier un artiste plus abordable.
+
+Au moins, s'il a de ces prétentions scandaleuses, n'a-t-il pas réussi
+encore à les imposer, car on a saisi ses meubles avant-hier. Je le tiens
+de mon huissier qui venait d'instrumenter en personne.
+
+Aussitôt je me suis dit: c'est le moment; voici un gaillard à qui la
+Providence vient d'enseigner à propos la modestie. Tâtons-le. Et je l'ai
+fait venir. P'fft!
+
+--Mon garçon, lui ai-je dit, vous n'êtes pas heureux,--ma femme me
+poussait le coude, mais Mme Basculard n'entend rien aux
+affaires,--mon garçon, vous n'êtes pas heureux, soyez raisonnable.
+
+Il me fait un prix, je lui en ai dit un autre; nous avons coupé la poire
+en deux, et hier, j'ai posé pour la première fois dans son atelier.
+
+Nous commençons par chercher la pose.
+
+Je voulais une pose qui fût digne de moi, p'fft!... Je dis à l'artiste:
+
+--Faites-moi à mi-corps. A mi-corps... avec la pose favorite de M.
+Thiers... en y ajoutant quelque chose du Vercingétorix qui était à
+l'Exposition...
+
+--Bien, me dit-il.
+
+Après quelques tâtonnements, j'attrape la pose. Nous commençons.
+
+C'est très fatigant de poser, p'fft!... Et puis rien n'est ennuyeux et
+déplaisant à voir comme un atelier. C'est sale, c'est mal rangé. Des
+couleurs partout. Il est bien regrettable que pour se faire faire en
+peinture, on soit obligé d'aller chez des peintres. Enfin!...
+
+Le désordre de l'atelier, le fouillis des toiles, des meubles, des
+étoffes jetées pêle-mêle, et l'obligation de rester immobile ne
+tardèrent pas à me faire mal au cœur. J'avais envie de fermer les yeux.
+Je dis à l'artiste:
+
+--Avez-vous besoin du regard?
+
+Il me dit:
+
+--Non. Nous verrons plus tard le regard.
+
+--Bien. Je ferme les yeux et peu à peu une douce somnolence m'envahit.
+P'ffffft!...
+
+Tout à coup, j'entends--dans ma somnolence--la porte s'ouvrir et une
+voix--juvénile--prononcer ces paroles:
+
+--Avez-vous besoin d'un modèle?
+
+Je rouvre les yeux et je vois une fillette de quatorze, quinze ans; mal
+vêtue, très mal; en cheveux, l'air doux, pas vilaine, la beauté du
+diable, p'fft!
+
+L'artiste la regarde, interrompt mon portrait et lui dit:
+
+--Fais voir.
+
+Je me demandais: _Fais voir_... quoi? Savez-vous ce qu'elle fait
+voir?--p'fft!--elle ôte sa jupe, sa camisole, elle ôte tout, et se met
+nue, complètement nue, p'fft! p'fft! p'fft!
+
+Vous comprenez que Mme Basculard ne m'a pas habitué à ces choses-là.
+J'étais... révolté et... ému en même temps. P'fft!
+
+Elle, cependant, avait l'air le plus tranquille du monde. L'artiste
+aussi. Il tournait autour d'elle, l'examinait. Tout à coup, il me dit:
+
+--Comment la trouvez-vous?
+
+A ce coup, le rouge me monta à la face. Je me levai, je pris mon
+chapeau.
+
+--Monsieur, lui dis-je, je suis marié!
+
+Et je sortis.
+
+Dans la rue, je respirai plus librement, p'fft! p'fft!... Mon
+indignation se calmait. La pensée me vint d'attendre cette enfant. Il me
+semblait qu'il y avait là une bonne action à faire, qu'on pouvait encore
+ramener au bien cette âme égarée...
+
+Au bout de cinq minutes, elle sortit. Je ne pus, en la revoyant, me
+défendre d'une certaine émotion, p'fft! La pitié probablement. Je
+m'approchai d'elle et lui parlai avec bonté.
+
+Quelques minutes plus tard, entraîné sans savoir comment, je me trouvais
+chez elle.
+
+Un taudis!... un vrai chenil!
+
+ * * * * *
+
+Néanmoins... j'y passai quelques instants... Fut-ce une faute? je ne le
+crois pas. Je ne saurais me résoudre à qualifier de coupable un acte qui
+a la vertu pour dénouement;--et c'est ce qui arriva:
+
+Au moment de quitter la malheureuse, pris d'une inspiration soudaine, je
+me plaçai devant elle, et avec l'autorité qui résulte de mon âge et de
+ma situation,--p'fft!
+
+--Jurez-moi, lui dis-je, que c'est la dernière fois, et que vous serez
+sage désormais.
+
+Elle me le promit.
+
+Vous en penserez ce que vous voudrez; mais, moi, je m'éloignai, le cœur
+plein du légitime orgueil que donne le sentiment d'avoir, probablement,
+fait une bonne action.
+
+Après un bel inventaire de fin d'année, je ne sais rien de meilleur dans
+la vie.
+
+[image]
+
+[image]
+
+
+
+
+A L'ÉCOLE DES BEAUX-ARTS
+
+
+Jeudi prochain, 25 mars, tous les jeunes Français, illusionnés d'art,
+pourront se présenter au concours des prix de Rome, et tenter la
+première épreuve de peinture. Ils seront un peu moins d'une
+soixantaine--je connais cela--réunis, aux premières lueurs de l'aube,
+dans la troisième cour, à gauche, de l'École des Beaux-Arts, armés d'une
+boîte à couleurs, d'un chevalet portatif, d'une toile «de 6», et munis
+d'un petit pain d'un sou.
+
+Il y a vingt ans, à pareille époque, j'étais de la fête; je voudrais
+pouvoir en être encore. Je n'avais point fermé l'œil de la nuit
+précédente; si l'on m'avait proposé de renoncer au concours, pour être,
+tout simplement, sur l'heure, Vélasquez ou Titien, j'aurais eu un beau
+rire de dédain et de refus. La plupart des concurrents, jeudi, seront
+tout pareils à ce que j'étais.
+
+Tout pareillement aussi, un gardien les appellera nominativement, tour à
+tour, selon l'ordre des inscriptions prises dans le courant de la
+semaine; il fera le simulacre de les fouiller, pour constater qu'ils
+n'ont apporté aucun document, croquis ou calque de maître. Un à un, ils
+graviront le petit escalier raide qui mène au lieu du concours,
+déboucheront dans un long couloir, orné, en son milieu, de poêles en
+fonte espacés, percé, à droite et à gauche, d'étroites logettes.
+
+Chacun choisira la sienne; puis tous attendront, par groupes de
+camarades, l'arrivée du programme que sont en train d'élaborer les
+professeurs. Pour tuer le temps, on se regarde, on se rapproche, quand
+on se connaît; on fait, aux inconnus, des _scies_. Blaguer le nouveau,
+c'est la tradition. Je me rappelle avoir été _scié_ par Lambron, le beau
+Lambron, le peintre des croque-morts. J'avais dix-sept ans, les yeux
+bleus, les cheveux longs. Il m'accabla d'une série de plaisanteries qui
+me confusionnèrent beaucoup, tout en me paraissant d'un goût douteux.
+
+La gaieté, d'ailleurs, est rarement affinée, chez les jeunes gens,
+peintres ou sculpteurs. Dès l'enfance, marqués au front de la folie
+spéciale qui prendra leur vie, rarement ils font leurs études,
+observent autrement que par les yeux, soumettent leur esprit au crible
+de la fréquentation.
+
+Beaucoup sont pauvres et, nobles d'aspiration, par nature, sortent de
+souche esclave.
+
+De là, cette vulgarité dans l'expression parlée, cette lourdeur dans les
+relations, cette inélégance des façons et de la tenue, ces espiègleries
+brutales dont l'usage commence à décroître, mais dont la légende est
+toujours en faveur: de l'_Échelle_ de la _Broche en dos_, du cheval mis
+en couleur, dans la cour de l'Institut, pendant que son cavalier rendait
+visite à Vernet; du camarade exposé nu, sur un toit, l'hiver, et
+succombant au froid.
+
+J'y ajouterai deux traits que je tiens d'un vieux, d'un ancien, du temps
+où l'on payait encore un sou pour passer le pont des Arts, et où le
+pont Neuf était, à droite et à gauche, flanqué de niches en pierre où de
+petits marchands débitaient leurs produits.
+
+--Quelquefois, me disait Henri Rousseau, riant encore,--car il était
+resté primitif et mal dégrossi,--quelquefois, pour économiser un quart
+d'heure de trajet, ceux qui habitaient la rive droite se décidaient, au
+sortir de l'École, à prendre le pont des Arts; et, pour rire, ceux qui
+habitaient la rive gauche les accompagnaient, en grande partie. On
+prenait son élan, dès l'Institut, et, au grand galop, on se précipitait
+sur les planches du pont sonore, tandis que l'invalide préposé au
+contrôle, se jetant hors de sa guérite, essayait de prévenir son
+collègue de l'autre bout, par des signaux désespérés.
+
+Mais alors, un des grands de la bande, l'homme à barbe du tas,
+l'arrêtait d'un air protecteur, disant: «Laissez donc! ce sont des
+enfants; je vais payer.» Et tandis que le malheureux invalide, à demi
+rasséréné, guignait, du coin de l'œil, le tourbillon disparaissant, lui
+semblait compter autant de sous que de fuyards, puis, tout à coup, les
+voyant hors d'atteinte, campait un sou unique dans la main du garde, et
+ricanait: «Tiens! voilà pour moi, vieux serin; eux, je ne les connais
+pas.» Et il s'en allait, superbe.
+
+Une autre fois, un des rapins ayant eu maille à partir avec une
+marchande de beignets du pont Neuf, on résolut de le venger. L'un des
+meneurs alla commander à la pauvre _cent_ beignets pour la sortie de
+l'École.--Ayez soin qu'ils soient bien chauds pour six heures, lui
+répéta-t-il avec instance. La malheureuse prépara les cent beignets, les
+sortit de la poêle, à l'instant même où arrivaient les cent drôles.
+Alors on lui demanda: «Sont-ils bien chauds?»
+
+--Oh! oui, messieurs.--Bien chauds! brûlants!
+
+--Eh bien, alors,--et le cœur tout entier des polissons hurlait,--eh
+bien alors, une!... deux!... trois!... f... lanquez-vous les au... rein!
+
+Voilà donc le genre de plaisanterie, la monnaie d'esprit dont on fête
+les nouveaux venus. Le couloir des loges s'emplit de quolibets et de
+rires; les voix de gorge et les voix de tête résonnent, roulant d'échos
+en échos... Tout à coup, profond silence; voilà le programme qu'on
+apporte, le texte du sujet de concours; en quelques lignes, sur papier
+timbré du sceau de l'École et qu'on accroche, après lecture officielle,
+aux murs de la chambrée.
+
+C'est généralement une belle parole de l'histoire sainte ou païenne. Il
+s'agit d'exprimer, avec des tons, des contours et des plis d'étoffe,
+l'éloquence d'un Gracque ou d'un Machabée!
+
+Comment les pauvres diables s'y prennent-ils pour allumer leur jeune
+imagination à ces vieilles cendres, depuis trois mille ans éteintes? Où
+prennent-ils l'enthousiasme? Où le renseignement? Tout le monde se met à
+l'œuvre aussitôt; il faut qu'au soir, l'esquisse soit terminée, rendue
+au gardien, qui les range au fur et à mesure. Les malins, ceux qui ont
+échappé au contrôle de l'entrée, tirent en hâte, de leurs poches, les
+calques de vieilles gravures qu'ils ont apportées, tant bien que mal
+adaptent, au sujet prescrit, les plis, les attitudes d'un vieux poncif.
+Les autres font comme ils peuvent. Et quand le jour décline, ils s'en
+vont incertains, inquiets, moins brillants que le matin. L'impassible
+gardien met sous clé soixante toiles de 6, à jamais barbouillées.
+
+Deux jours après, le jugement sera rendu: vingt élèves, sur cette
+première épreuve, seront admis au concours «de la figure peinte». Enfin,
+dix, de ces vingt, monteront définitivement en loges, pour, de nouveau
+et plus amplement, peindre une belle parole de l'antiquité.
+
+Le vainqueur de ces dix aura le Prix de Rome. C'est-à-dire que, honoré
+de la faveur patriotique et d'une subvention de l'État, au lieu d'être
+un artiste, une sorte d'initiateur, de prophète, ému au cours de sa vie,
+laissant, en ses œuvres, trace de son temps pour la postérité, il
+s'étudiera à refaire du vieux, loin de son pays, refroidissant sa flamme
+aux marbres émiettés de l'irrémédiable Italie, épuisant son amour aux
+grandes filles en pain d'épice du Transtévère, égrenant ses belles
+années dans la poussière et l'ennui des choses mortes.
+
+Puis, si vraiment il est marqué du signe auquel on reconnaît les
+peintres majestueux, il reviendra vieillir en France, investi des
+commandes officielles, déposant sans relâche, le long des murs, de
+vastes et insipides pastiches des écoles enterrées.
+
+ * * * * *
+
+Qu'importe!... Allez au premier essai du concours, enfants. Si, quelque
+jour, un souffle d'amour réel pour l'Art et la Vérité vous emplit les
+poumons, si la poignante et auguste Réalité vous fait battre le cœur,
+vous saurez bien, de vous-même, rejeter la guenille moisie et cuistrale
+qu'on vous impose. Allez, pendant tout un jour, manger votre pain blanc
+de jeunesse, au fumet vertigineux de l'Espérance...
+
+Et soyez émus devant vos professeurs, comme je le fus, autrefois,
+devant Horace Vernet:
+
+Voilà longtemps déjà. C'était près de l'École: je voyais venir à moi,
+sec, astiqué, cambré, ce petit vieux gaillard, qu'il convient de ne
+point rapprocher de Delacroix, par exemple, mais qui n'en déroulait pas
+moins les _Smala_, du bout de la brosse, avec une certaine désinvolture.
+
+Il fumait un énorme cigare, et j'avais aux doigts les premières
+cigarettes.
+
+--Si je lui demandais du feu? pensai-je.
+
+On a de ces audaces ravies, dans l'enfance. Horace Vernet s'y prêta fort
+bien, souriant. Mais moi, perdant la tête, rouge au delà des oreilles,
+je laissai choir ma cigarette, la ramassai, de plus en plus confus;
+puis, prenant le cigare qui me parut éteint, songeant peut-être, dans
+mon délire, à le raviver, je l'approchai de mes lèvres, avec un trouble
+tel que je mis dans ma bouche le côté du feu.
+
+--Bon! ce n'est rien; du feu, vous en avez là, me dit le vieillard, en
+me touchant le front; et riant d'un rire qui fit vaciller les longues
+pointes gommées de sa moustache; il ajouta:
+
+--Vous en avez là! vous serez un artiste...
+
+Hélas!
+
+[image]
+
+[image]
+
+
+
+
+LE TABLEAU DE MARCEL
+
+
+C'est fait! la cage est vide, l'oiseau envolé, l'enfant hors du logis.
+Du taudis ou de l'hôtel, de tout atelier d'artiste peintre ou statuaire,
+est sorti le tableau nouveau-né, le marbre neuf. Des lointains paisibles
+du Luxembourg aux mercantiles hauteurs de Montmartre, on a vu, pendant
+dix jours, camions, voitures de déménagement, fiacres, haquets,
+commissionnaires, emporter, vers le palais à coiffe de verre des
+Champs-Élysées, la moisson d'art annuelle.
+
+Il y a eu, comme toujours, grande presse au dernier moment, sur le
+passage des envois, à la porte nº 9. Rapins et maîtres mêlés, confondus
+sur les degrés du grand escalier de pierre, ont fraternellement imité le
+chant du coq, entonné les scies de rigueur pendant le défilé. Les
+camarades se sont retrouvés; les forts ont été salués, les chétifs,
+blagués. Des feutres d'un autre âge ont été signalés çà et là, campés
+sur des yeux enfantins et des barbes fluviales, ainsi qu'aux jours
+d'émeute reparaissent les types de barricadiers. La dernière
+_peintresse_ est revenue, toujours pareille, émue et empanachée, filant
+les yeux baissés, dissimulant, dans un foulard, sa «nature morte» encore
+fraîche.
+
+On a hurlé des «bans» pour Carolus, espéré vainement Sarah Bernardt.
+Enfin les gardiens du Palais ont repoussé la foule au dehors. A cinq
+heures, les portes se sont fermées. Silence. Il faut attendre
+maintenant les décisions du jury. Que faire jusqu'au premier mai,
+jusqu'à l'ouverture de l'Exposition?
+
+L'œuvre accomplie, l'effort épuisé, la _tartine_ ou le _navet_ disparu,
+l'artiste, aux premiers instants, semble hébété, prostré, comme amputé
+d'un morceau de son être. Il erre, traînant son désœuvrement, son
+inquiétude, par les rues, les brasseries, le regard vague, les bras
+ballants, rebelle au séjour de l'atelier vide, veuf de sa chimère.
+
+En effet, si médiocre que soit l'œuvre, on y a laissé de soi-même;
+utilement ou non, ce marbre, on l'a ému de son souffle, on a laissé de
+sa vie en cette toile; à l'heure de la séparation, non seulement c'est
+un vide à l'atelier, c'est véritablement un trou dans le cœur. Chez les
+isolés surtout, les célibataires. Pour eux, c'est absolument l'ami qui
+s'en va, le consolateur, le confident des causeries muettes pendant les
+longs crépuscules d'hiver, aux reflets mourants du poêle, alors que,
+dans la magie du soir, il semblait qu'on vît, par moments, s'animer,
+palpiter l'ébauche.
+
+Il en est ainsi pour le peintre Marcel.
+
+Son tableau de cette année représente un intérieur ouvrier; trois
+personnages: l'homme, la femme, l'enfant. La mère effarée serre entre
+ses bras son petit emmailloté. Scène violente.
+
+Quand l'idée a jailli, soudaine, armée de pied en cap ainsi que la
+Minerve au sortir du crâne olympien, Marcel en a brossé tout aussitôt
+l'esquisse, au courant du premier jet. Puis est venue la réflexion;
+l'étude a déterminé les proportions, la gamme.
+
+Il a fallu songer aux modèles.
+
+Trouver l'ouvrier, la femme du peuple, rien de plus facile. Depuis
+l'abandon des académies, le délaissement du nu, les «poseurs» sont en
+grève; il en pleut dans la misère de Paris.
+
+Quant aux femmes, il n'est point rare de voir se musser, dans
+l'entrebâillement des portes d'atelier, la frimousse ébouriffée et
+curieuse d'une fille qu'ennuie la couture ou le fer à repasser, et qui,
+sur le conseil d'une rouleuse, a entrepris le «tour des artistes», vient
+offrir sa beauté paresseuse.
+
+Un enfant au maillot, c'est autre chose à obtenir. A moins d'être voisin
+d'un bureau de nourrices, et encore?...
+
+Le mieux serait de l'avoir fait; mais est-ce que Marcel a eu le temps
+d'être père?
+
+Orphelin de bonne heure, jeté au vent du hasard, en dédaignant les
+aubaines, retenu en même temps que poussé hors des étroites conventions
+de la société moyenne, par ces deux fatalités natives:--pauvreté,
+imagination,--il a grandi dans l'indépendance d'allure et d'esprit qui
+le désigne à la réprobation bourgeoise. Aucun guide, aucune aide. Ses
+amitiés? des partages de peines; ses amours? quelques sourires, par
+échappées, longuement suivis de pleurs. Cependant, il poursuit son but.
+Les ans passent.
+
+Il vient tard, le nid, à ces oiseaux-là!
+
+ * * * * *
+
+Non, Marcel n'a pas d'enfant.
+
+C'est pourquoi notre homme est allé voir un camarade, ancien disciple de
+Préault, qui, pour le salut de son estomac, substitua naguère le moule
+au ciseau, et fait aujourd'hui, au lieu de statues, des accessoires de
+théâtre.
+
+Là, dans la fumée des pipes, le chant des ouvriers, la joyeuse odeur du
+vernis, sous le regard troué des têtes de cotillon, la trompe en
+baudruche des éléphants de féerie; dans le vaste pandémonium, encombré
+de bibelots en toc et de simili-meubles à trucs, qui est son usine, le
+cartonnier, sur l'heure, a modelé, moulé, enluminé, mis au monde factice
+un enfant parfaitement conformé, articulé, propre à l'illusion, et l'a
+jeté au bras de Marcel qui s'en est allé ravi.
+
+Il ne s'agissait plus que d'habiller le bébé.
+
+La Providence, encore une fois, s'est manifestée sous les traits de
+Mme Henriette.
+
+C'est la vieille femme de ménage de Marcel; une autre misère: 30 francs
+par mois. Elle a été mariée. Son homme, un cordonnier, alors qu'elle fut
+près d'accoucher, la délaissa pour une autre «qui avait plus de
+manières», dit-elle humblement.
+
+L'enfant est venu, un garçon; elle l'a élevé tant bien que mal.
+Maintenant il est soldat.
+
+Quand elle a eu connaissance de l'embarras de Marcel:
+
+--Passez-moi cela, lui a-t-elle dit, c'est mon affaire.
+
+--Mais les vêtements?
+
+--J'ai ceux du petit.
+
+--Votre garçon? mais c'est un homme!
+
+--Oh! j'ai gardé ses petites affaires de «dans le temps».
+
+--Oui. Eh bien, mère Henriette, allez! vous me ferez plaisir.
+
+Cela n'a pas été long. La mère Henriette a couru vers son taudis, elle
+est revenue avec un paquet de vieux langes, une brassière, un petit
+bonnet. Elle était rajeunie de vingt-cinq ans. C'était plaisir de voir
+virer, s'assouplir, vivre le poupon dans ces vieilles mains maternelles.
+
+Une épingle ici, une épingle là; en un clin d'œil ce fut fini; puis,
+soulevant le poupon dans ses bras, et le contemplant d'un œil enchanté:
+
+--C'est tout à fait lui, fit-elle.
+
+Et tandis que se mouillaient ses yeux, elle appuya, d'un geste emporté,
+ses lèvres sur le carton colorié...
+
+ * * * * *
+
+O grandeur de la chair! puissance de l'enfant! culte jamais lassé; œuvre
+jamais finie et toujours présente; amour dont l'éternel éclair suffit à
+entretenir la flamme au cœur des vieillards.
+
+C'est à cela, c'est à ce geste éloquent, naïf, irréfléchi d'une pauvre
+servante, que songe à présent Marcel, en son atelier vide et muet, le
+regard errant aux solives du plafond, où les araignées, silencieusement,
+tissent leurs fils pareils à des cheveux gris.
+
+[image]
+
+
+
+
+LE CHAUFFEUR
+
+Cet homme à peau de bête, coiffé
+comme un pendu, que la pluie
+glace, que la vapeur brûle, debout
+sur la locomotive, dévorant les routes,
+coupant le vent, avalant la
+neige, mécanicien, chauffeur, c'est
+le peuple!
+
+J. VALLÈS.
+
+
+Cet homme à peau de bête, coiffé comme un pendu, debout sur la
+locomotive, ce chauffeur qui, d'un bout du monde à l'autre, mène, à son
+sort divers, l'humanité, cet humble ouvrier de vertige et de précision,
+il a, aujourd'hui, charge d'âme et de chair souveraines: il conduit un
+prince, un cousin d'empereur, au plaisir.
+
+Il conduit un prince du sang, oui, du sang! Touchera-t-il, pour ce
+surcroît d'honneur, un surcroît de salaire? Aucun.
+
+C'est quatre-vingt-dix francs qu'il gagne par mois, quatre-vingt-dix, et
+tout à l'heure, en prenant place devant la fournaise, il a calculé que
+ce voyage de douze heures lui assure trois francs d'existence.
+
+Trois francs! pour tout son monde: pour lui, pour les petits, pour le
+père usé au travail, pour la femme qui, peut-être, l'oublie et le
+trompe, dans les longues nuits d'absence, au logis, à l'abri du froid,
+du vent qu'il coupe, de la neige qu'il avale, lui, debout au rang du
+devoir.--Il faut gagner trois francs pour ta famille, chauffeur!
+
+Le chauffeur, grave, est monté à son poste, sur le monstrueux cheval de
+fer qui dévore la braise et la flamme. Il allume sa pipe, le chauffeur,
+et sourit... Que voulez-vous? la vie est faite ainsi pour lui; à
+d'autres la joie, aux princes! L'effrayant coursier mugit, siffle,
+beugle, crache et s'ébranle: _All right!_
+
+_All right!_ En avant! L'espace dévoré, les champs, les bois envolés,
+les arbres penchés et rapides qui s'enfuient, les fleuves, les rivières,
+la course des flots dépassée, la fumée en tourbillonnant délire, et
+là-bas, derrière, le pays qui s'en va, qui décroît, s'évanouit... _All
+right!_ En avant!
+
+En avant! sous les tunnels, roule et gronde, ouragan de bronze et de
+feu; hurle sur les rails, encombre de brume étouffante, au passage, la
+voûte aux parois humides; hue! par la route rayée d'acier, longée de
+fils de télégraphe qui montent et descendent, comme une portée de
+musique notée d'oiseaux. Hurrah! nous n'avons pas le temps de saluer
+les clochers; hurrah! plus vite! et déroule, plus épaisse et plus folle
+encore, ta tresse échevelée de vapeur noire: le prince est pressé.
+
+Il est pressé, ce prince. Il ne va pas à la bataille, certes, mais bien
+plutôt pour voir sa belle; on est, chez lui, moins diable à quatre que
+vert-galant. Et, malgré l'impatience, étendu nonchalamment sur le
+velours du wagon d'honneur, on offre à sa suite quelques dragées
+prolifiques, aimable prince!--et puis, on bâille.
+
+On bâille, entends-tu, chauffeur? Un prince bâille. Allons! plus vite
+encore, active et déchaîne, et lance, plus ardente encore, la
+retentissante chimère qui bouillonne et rugit sous ta main calleuse, et,
+malgré la pluie qui te glace, la vapeur qui te brûle, en avant!... Le
+chemin va... va! va!...
+
+Oh! horreur!...
+
+Horreur! que voit-on, là, en avant, sur la ligne? Une masse arrêtée,
+énorme!... un tombereau chargé de pierres de taille. Le charretier
+épouvanté dételle ses chevaux: il abandonne le fardier.--Horrible! Que
+faire? Le train se précipite à toute vapeur: c'est la mort!
+
+C'est la mort? Pour le mécanicien, pour le chauffeur, peut-être; mais,
+avec de l'audace, pour le prince,--non!--Qu'en dis-tu?... Le mécanicien
+hausse les épaules. Allons! encore, encore! Lâchons tout!... O démence!
+Épouvantable intrépidité! Dévouement sublime!
+
+Sublime! On entend un effroyable fracas de heurt et d'écrasement; le sol
+craque, le train sursaute, se cabre; la locomotive est effondrée,
+éventrée; la cheminée s'abat; de toutes parts, des quartiers de roc,
+lancés de la charrette broyée, volent en éclats, en poussière; les deux
+ouvriers gisent sur le chemin, le mécanicien tué, le chauffeur, les
+jambes fracassées; mais le train franchit l'obstacle, passe... Le prince
+est sauf!
+
+Ah! prince, vous êtes sauf. Quel bonheur! Quelle joie pour votre auguste
+famille! quelle perte c'eût été pour elle et pour nous! Voilà une
+heureuse échappée, un vrai miracle, un chauffeur providentiel,--infirme
+désormais, pauvre diable; mais on lui doit une belle chandelle. Il
+l'aura sans doute... Cependant, le prince est sombre.
+
+Il est sombre, ce bon prince; pour la première fois, ses intestins se
+resserrent. Il songe à ce qui aurait pu arriver... Quelle imprudence! et
+qui l'a commise?... Oh! ce chauffeur, ce gueux! Qu'on ne le laisse pas
+s'échapper!--Ne craignez rien, Altesse, il n'a plus de jambes!--Ah! très
+bien. Qu'on le juge! On le juge.--Qu'on le condamne! On le condamne.
+
+Te voilà condamné, chauffeur! Tu n'as plus tes quatre-vingt-dix francs,
+plus de famille; tes petits sont bien abandonnés; ton père en cheveux
+blancs, il peut crever, à cette heure, comme un vieux cheval de charrue.
+Et ta femme; c'est maintenant qu'elle t'oublie, pendant les longs jours
+et les longues nuits qu'il te faut râler en prison... Qu'importe?
+Réjouis-toi: ton prince est vivant, bien vivant, pour ta patrie et sa
+belle, et pour longtemps!
+
+Il y a longtemps de cette histoire, chauffeur. Sans doute, estropié,
+misérable, désespéré, tu t'es couché dans la tombe depuis bien des
+années. Écoute, je le dis pour consoler ta cendre: il est plus gras que
+jamais, le prince; il a perdu le goût des voyages; il rêve une situation
+assise, un trône, par exemple, d'où son cœur généreux, comme il a fait
+pour toi, se pencherait sur des millions de travailleurs, tes pareils,
+sur l'innombrable troupeau de tes frères, sur le peuple de France.
+Allons, dors en paix, chauffeur!
+
+[image]
+
+[image]
+
+
+
+
+GUSTAVE COURBET
+
+ Les farouches taureaux, dans les vallons du Doubs,
+ Quand ils le voient passer, jalousent ses épaules
+ Comme un Turc il est fort, et comme un agneau, doux.
+ Son nom, caché longtemps, a volé jusqu'aux pôles.
+
+ C'est le peintre, le vrai, des vallons et des bois,
+ Des chevreuils et des bœufs égarés dans les plaines,
+ Des femmes en chansons laissant mourir leurs voix,
+ Et des curés béats aux immenses bedaines.
+
+ E. VERMESCH.
+
+
+Ces vers, dont l'encens parut fade à Courbet, me sont revenus au
+souvenir, l'autre jour, en visitant les salles d'exposition de
+l'_Impressionnisme_, une école dont chaque adepte, tour à tour, aussitôt
+qu'il parvient à forcer la porte du Salon officiel, se hâte
+d'abandonner les résolutions intransigeantes.
+
+Impressionnisme, d'ailleurs, équivaut à toute autre _chosisme_: c'est la
+devise quelconque, variable selon l'époque, au moyen de laquelle se
+rallient les mécontents, pour inquiéter l'opinion publique et combattre
+les idées reçues, qui, sans cela, dégénéreraient en préjugés. Je n'y
+vois aucun inconvénient pour ma part, et j'honore profondément la
+mémoire de Courbet, qui peut-être, aujourd'hui, se fût appelé
+_impressionniste_, et qui des premiers livra la bataille avec la
+supériorité d'un talent énorme et l'aplomb d'une vanité sans seconde.
+
+Sa vanité mise à part, c'était un simple s'il en fut, en dépit du
+retroussis narquois de sa lèvre. Honnête homme, d'ailleurs, très
+honnête, et ce doit être le remords de M. Dumas fils de l'avoir insulté.
+Tout au plus fallait-il en rire, après avoir admiré l'inconscient génie
+du peintre.
+
+Inconscient, en effet, il le fut comme un bœuf, dont il avait la
+redoutable encolure et l'irrésistible coup d'épaule, avec la lenteur du
+ruminant, le front têtu et dur.--«Il a du charbon dans le crâne,» disait
+l'Auvergnat Vallès.
+
+Inconscient vis-à-vis de sa propre production. Lorsqu'il partageait avec
+Bonvin, le railleur, son atelier, celui-ci s'amusait à lui faire
+choisir, dans son œuvre d'une année, les moindres morceaux pour les
+envoyer au Salon.
+
+La chose admirable vraiment, en son masque d'idole assyrienne épaissie
+de rusticité villageoise, était le regard: deux yeux, non, deux lacs,
+allongés, profonds, doux et bleus. J'ai songé bien des fois, en les
+regardant, à leur puissance inouïe de vision; je les imaginais
+s'ouvrant sur tel ou tel coin de nature, l'absorbant, pour ainsi dire,
+et en emprisonnant à jamais le reflet, sous les paupières.
+
+Cette faculté phénoménale a marqué son talent. Il rapportait le paysage
+entier, tons et valeurs, dans son souvenir, et pouvait l'exécuter à
+l'atelier comme s'il eût été devant _le motif_. De là, peut-être, cette
+ampleur de la facture débarrassée de comparaison méticuleuse au moment
+de faire; de là aussi quelques négligences de dessin. Je n'entends pas
+dire qu'il eût coutume de procéder ainsi; au contraire, c'était le plus
+rarement; mais je l'ai vu peindre _de chic_.
+
+De théorie préconçue, d'esthétique initiale, je n'ai jamais supposé
+qu'il en eût l'ombre; le secret de sa force était dans un robuste
+instinct.
+
+Le _Maître d'Ornans_ était peintre et paysan. Proudhon, Champfleury,
+Castagnary l'ont gratifié d'une philosophie. Sa vanité flattée s'efforça
+d'en revêtir l'étoffe et s'y carra jusqu'au ridicule. Faiblesse et
+sottise.
+
+Pour ma part, en furetant par les coins de son atelier, j'ai quelquefois
+découvert des esquisses de jeunesse qu'il se hâtait de m'ôter des mains,
+et où les troubadours abricot mandolinaient à fleur de nacelle, au fil
+de l'eau, pâmés aux pied des blanches damoiselles.
+
+Qu'est-ce que cela prouve? Qu'il avait cherché sa voie, comme tout le
+monde, et s'était heureusement résolu à sa pente naturelle. Il n'y a là
+rien que de très louable, et la légende est au moins superflue, qui veut
+embellir Courbet d'une langue de feu spontanée et native, à l'instar des
+prophètes.
+
+Ajoutons que cette grosse vanité dont on lui a fait un crime, et qui
+l'entraîna vers les plus sots dangers, lui fut bien utile, au début, en
+se doublant d'opiniâtreté.
+
+Ses commencements avaient été durs.
+
+ * * * * *
+
+Il racontait parfois des épisodes.
+
+Celui-ci entre autres: dans sa bouche naïve, avec le parler traînard et
+chanteur de Franche-Comté, le récit devenait grand. J'essaierai d'en
+retrouver les mots; mais il faudrait les gestes et l'accent du bonhomme.
+
+--Un matin que j'étais encore _couchais_,--c'est Courbet qui parle,--que
+j'étais encore _couchais_, j'entends ma porte s'ouvrir, et qui est-ce
+que je vois _entrais_? C'était mon père; il arrivait de _chais_ nous
+avec son bâton.
+
+--Eh bien! donc, qu'il s'écrie, qu'est-ce que tu fais là, encore
+_couchais_? Toujours à dormir, donc?
+
+--Bon! qu'est-ce que vous me _fichais_? Faut donc point dormir pour
+_travaillais_? Et la mère?
+
+--Elle va bien. Embrasse-moi. Mais tu sais que nous ne sommes point tant
+riches. Nous avons déjà vendu un champ, l'année dernière, pour
+_t'encourageais_. Quand est-ce que tu vas _gagnais_ de l'argent? On n'en
+veut donc point de ta _panture_? Elle est donc pourrie? Ça ne va donc
+point?
+
+--Ça ne peut pas _allais_ mieux! Ils n'ont jamais rien fait de pareil.
+
+--Pourquoi qu'ils te refusent toujours à l'Exposition, alors? Ils ne
+sont pas plus malins que toi? Non! C'est donc toi qu'es plus malin
+qu'_eusse_. Eh ben! je voudrais voir ça; montre-moi donc leur musée, à
+_eusse_!
+
+Courbet accède au désir de son père; il le mène au Louvre.
+
+Étourdi, aveuglé par l'éclat des dorures, le vieux villageois tourne,
+glisse et se torticolise en la splendeur des salles, sans rien
+comprendre.
+
+--C'est ben beau, tout ça, c'est ben beau! Tu crois que t'es plus fort
+que ça, toi?
+
+--Ça, répond Courbet, ça, c'est de la.....!
+
+Je n'écris point le mot, mais Courbet le répétait avec fracas.
+
+--Ah! bah! vraiment? fait alors le père, en es-tu ben sûr? Eh ben! mais
+alors, si t'en es si sûr que ça, NOUS ALLONS VENDRE ENCORE UN CHAMP!
+
+Et il s'en va content.
+
+N'est-ce pas que c'est beau et grand cette foi robuste du paysan en
+l'infaillibilité du fils de sa chair?...
+
+ * * * * *
+
+Étayé sur ce dévouement, Courbet put s'obstiner, s'imposer, parvint.
+
+Il a été incontestablement une des grandes figures, un des initiateurs
+de la peinture contemporaine.
+
+Il est venu au moment opportun pour endiguer le romantisme débordé. Il a
+ramené vers l'observation la sincérité, la réalité; réveillé l'amour de
+la nature, y compris ses vulgarités, par opposition aux excès inventifs
+des fougueux cavaliers d'idéal de 1830; ainsi que Delacroix avait
+débridé toutes les extravagances de la ligne et de la couleur, en haine
+des froides conventions de l'école de David.
+
+Aujourd'hui que la politique a surmené l'attention publique, une période
+artistique est imminente; il y a lieu d'espérer que le maître futur aura
+une admirable formule, étant obligé, pour dominer, de résumer les
+qualités de ces trois grands chefs.
+
+Revenons à l'homme et au pittoresque de ses verrues.
+
+ * * * * *
+
+J'ignore s'il eut en sa jeunesse des heures de fougue, d'emportement. Je
+ne l'ai connu qu'à là fin de l'Empire; à ce moment il paraissait lourd,
+envahi par la graisse, épaissi.
+
+Ses journées se suivaient, pareilles.
+
+Couché tard généralement, il s'arrachait tard aussi, vers les neuf
+heures, aux discutables douceurs du lit de fer où il reposait dans un
+coin de son atelier.
+
+Cet atelier--je crois qu'il n'en eut jamais d'autre à Paris--était situé
+à l'entre-sol d'une vieille maison de la rue Hautefeuille, aujourd'hui
+disparue. Le vitrage en donnait sur une cour, et la lumière y tombait
+crue et triste, arrêtée au milieu de la pièce, ébauchant confusément,
+dans le fond, les toiles délaissées, les châssis brisés, les cadres hors
+d'usage abandonnés pêle-mêle avec quelques vieux meubles sans valeur
+envahis par la poussière.
+
+En manches de chemise, bretelles pendantes, l'homme errait par
+l'atelier, traînant ses savates, arrêté tour à tour devant chaque
+chevalet, grattant par-ci, retouchant par-là, n'attaquant que rarement
+une toile blanche.
+
+Puis venait l'heure du déjeuner, qui le menait près de là, rue des
+Poitevins, chez son ami Laveur, à la table d'hôte où se sont assis, peu
+ou prou, tous les étudiants d'alors.
+
+L'après-midi était le moment du travail réel, qui durait jusqu'au dîner.
+
+Puis il retournait chez Laveur, y faisant de longues stations, le samedi
+surtout, où le _Dîner Courbet_ réunissait autour de lui la foule des
+camarades, les Toussenel, les Charton, les Dupré, les Vallès, les André
+Lemoyne, etc...
+
+C'est alors qu'il fallait voir, les manches retroussées, son bras blanc
+et gras étalé sur la table, Courbet se fourvoyer dans les discussions où
+trébuchaient à chaque pas son ignorance et son débit empâté! Les
+flagorneurs, qui toujours pullulent autour des célébrités,
+encourageaient sa jactance. Il chantait, au dessert, des romances de sa
+composition, dénuées de rimes et de bon sens, sur des airs à lui,
+prétendait-il, et qui n'étaient que des souvenirs.
+
+Je me rappelle ceci:
+
+ Mets ton chapeau de _paille_,
+ Ta robe rayé-_bleu_,
+ Avec ton ruban _blanc_
+ Autour de ton cou _brun_.
+
+--Bigre! fis-je, quand il eut entonné ce singulier quatrain, voilà de la
+poésie de coloriste!
+
+Il m'en voulut longtemps de mon irrévérence.
+
+Un autre soir, il courut haletant vers Montmartre, arriva en sueur au
+bal de l'Élysée, se laissa tomber sur une chaise et fit demander Métra,
+qui conduisait l'orchestre.
+
+--_Écoutais!_ fit-il, aussitôt que le musicien des _Roses_ l'eut
+rejoint.
+
+Il croyait avoir trouvé une «nouvelle _Marseillaise_» et se mit à
+glousser un long _trou lou lou_ rappelant, comme air, la valse du
+_Lauterbach_.
+
+En temps ordinaire, il achevait sa soirée aux brasseries, chez Andler ou
+à la _Suisse_; puis, à l'heure de la fermeture, en été, pendant les
+nuits tièdes, allait prolonger sa veille sur un banc du boulevard
+Saint-Michel, où son ombre énorme inquiéta d'abord les sergents de
+ville, qui finirent par s'y habituer.
+
+J'arrive à la colonne.
+
+L'idée du déboulonnement (mon _idaie_, prononçait-il), qui lui avait
+poussé en septembre 1870 et qui n'avait alors excité aucune réprobation
+du gouvernement de la Défense, ardent à répudier tout souvenir des
+Césars; l'idée était-elle restée clouée en son crâne, ou s'était-elle
+envolée? Je ne sais. Cependant, il n'en avait plus reparlé; ce n'est pas
+lui qui en détermina l'exécution. Je crois qu'il assista au renversement
+de la colonne, mais en simple spectateur.
+
+C'est, je pense, le mot _déboulonner_ qui avait dû le séduire. Un mot
+inconnu, nouveau, tombant dans la cervelle de Courbet, y faisait du
+ravage, y causait une obsession, comme le bourdonnement d'un hanneton
+dans une cruche.
+
+Il me scia, tout un soir, en me répétant à chaque minute:
+
+--Faites donc «un tel» en Torquemada!
+
+Torquemada, Torquemada, Torrrr...!
+
+[image]
+
+Ce mot lui roulait sous le front et l'incendiait, sans autre motif que
+sa sonorité.
+
+On voit que je fais la bonne part de ridicule à celui qui fut mon
+professeur pendant quelques mois.
+
+Il est bon de rappeler maintenant qu'il a fait les _Casseurs de
+pierres_, la _Vague_, le _Combat de Cerfs_, la _Remise de Chevreuils_,
+tant d'autres merveilles!...
+
+Où est donc passé l'_Enterrement d'Ornans_, que, pendant la Commune,
+j'avais fait apporter au Luxembourg?
+
+Courbet, cette masse engourdie et fruste, avec une vision saine et un
+bel instinct puissant, a rayonné sur la peinture contemporaine et lui a
+imposé sa marque.
+
+Il a su garder l'indépendance, la liberté de ses sensations; tel il
+était, tel il s'est rué tout entier dans son effort, et c'est pourquoi
+peut-être il aura quelque jour en son pays une statue que ne
+déboulonnera pas la postérité.
+
+On peut sourire en notant les faiblesses de l'homme; il faut s'incliner
+respectueusement devant l'œuvre toujours vivant, toujours fier du
+maître.
+
+[image]
+
+[image]
+
+
+
+
+LE VOL
+
+
+Que fait, seul, avec cette chatte endormie à ses pieds, dans cet étroit
+gis molbos encombré de meubles fanés, ce jeune garçon de dix-sept ans,
+aux longs cheveux, le coude appuyé sur une table, un livre à images, le
+_Musée des Familles_ ou le _Magasin pittoresque_, ouvert devant lui?
+
+Il ne lit pas. Ses yeux ardents et fixes poursuivent, dans l'espace, une
+des mille illusions de son âge. Il est devant la vie ouverte à peine,
+incertain, enthousiaste de tout, vigoureux, plein de désirs non encore
+formulés.
+
+Tout à l'heure, il lisait. A quelques pages de distance, il a trouvé
+successivement les portraits de Vincent de Paul, de Jean Bart, de
+Mandrin. Il connaît leur histoire. Son cerveau bouillonne: il voudrait
+être grand, lui aussi: grand apôtre, grand soldat, grand bandit; éblouir
+par la charité, se colleter avec la tempête, ou turlupiner le préfet de
+police, qu'importe, pourvu qu'il rayonne!...
+
+A-t-il eu le temps de peser le bien et le mal? Il est bachelier; cela
+suffit-il pour avoir une conscience déterminée? Il a eu le prix de
+gymnastique; il «forçait le douze» au «saut de mouton»; la tête est
+chaude, le muscle dur: il s'agit de plaire aux femmes, d'étonner le
+monde,--voilà tout!
+
+Comme il fait triste en ce réduit! Par la fenêtre, on ne voit que le
+pavé de la cour où l'herbe pousse, et un pan de mur gris, plein de
+moisissure, où s'adosse une pompe en fer.
+
+Il est enfermé. Il ne connaît du monde que le collège qu'il à quitté, et
+sa tante qui l'a recueilli, une vieille demoiselle, une sainte, s'il y a
+des saintes, mais qu'épouvante cette besogne d'élever, de sauvegarder un
+grand garçon en rut.--Pourquoi faut-il que les enfants grandissent?...
+Son petit Louis, elle voudrait qu'il fût toujours «le petit Louis»; elle
+le nommera ainsi jusqu'à ce qu'elle meure.
+
+Elle est dévote; elle va demander à Dieu l'inspiration; deux fois par
+jour, elle part pour l'église. Et, chaque fois, elle ferme la porte à
+clé derrière elle.
+
+Une vieille colombe qui protège un jeune loup aux dents serrées et
+blanches!...
+
+Il rêve: avoir des éperons, des bottes de buffle comme d'Artagnan, le
+fer qui sonne à la hanche de Hernani, le rayon qui dore la chevelure de
+Raphaël, la chaîne aux pieds, comme Christophe Colomb,... épouvanter,
+ricaner comme Cartouche, être roué ensuite,... être crucifié comme
+Jésus, mais adoré!...
+
+Il rêve: le monde est à deux pas, tout proche, vivant, hurlant,
+grouillant, avec ses passions, ses batailles, sa gloire, ses filles, ses
+ivresses!... Et ce marteau du chaudronnier Bonafé qui retentit de
+l'autre côté de la rue, chantant sa chanson dorée et sonore... qui
+l'appelle!
+
+--Ah! on étouffe ici.
+
+Il se lève, promène un regard sombre sur les murs, les armoires, les
+hardes, les souvenirs, les vieux portraits décorés d'un brin de buis
+flétri...
+
+Dans un coin de la chambre, il y a deux commodes, l'une sur l'autre; la
+tante, à l'étroit dans son refuge, a empilé les meubles; elle n'a rien
+voulu aliéner de l'humble héritage. Il ouvre les tiroirs, les fouille...
+Quelle est cette vieille tabatière? Il l'ouvre: dans la tabatière, il y
+a deux pièces de monnaie jaunes, jaunes comme les yeux de la chatte qui
+s'est éveillée et l'observe; de l'or! du vieil or d'économie, tout ce
+que possède la pauvre femme, sans doute, deux louis.
+
+Il en prend un, referme violemment le tiroir, se redresse, repousse d'un
+coup de pied la chatte qui file en miaulant; ouvre la fenêtre, enjambe
+l'appui; au risque de se tuer, gagne la terrasse en s'accrochant aux
+aspérités du mur, atteint l'escalier, s'enfuit.
+
+Le voilà dehors, envolé, libre!... L'air est vif, les passants vont et
+viennent; il lui semble qu'on le regarde. Que va-t-il faire?... il n'a
+ni faim, ni soif; il est ivre, ivre de son vol. Cette pièce d'or, au
+fond de sa poche, lui brûle le creux de la main; l'atmosphère à ses
+oreilles bourdonne comme un train de chemin de fer en marche. Où aller?
+avec qui? Ses anciens camarades de collège? ils sont riches, lui pauvre:
+il serait moqué, humilié!... Il ira droit devant lui, à l'aventure!
+Tiens! la barrière; on lui en a toujours fait un tableau épouvantable,
+de cette barrière où le peuple s'amuse. Pourquoi? Les gens n'y sont pas
+fiers; il y a d'autres grands gamins. Il y va.
+
+Ce n'est pas le vrai peuple qui paresse par là... Des vagabonds, de faux
+ouvriers, curieux de frotter leur cuir à cette peau délicate, l'emmènent
+boire, lui font changer sa pièce: on ne le quitte plus, il a de quoi
+payer.
+
+L'heure passe... Il entre dans un bastringue où ses longs cheveux, sa
+joue imberbe, le font regarder singulièrement; des voyous à casquette
+écrasée, au poil gras plaqué aux tempes, ras au crâne, l'appellent
+«tante».
+
+Tante!... elle est là-bas, bien triste, bien accablée sans doute; elle
+s'est aperçue de la laide action de son neveu; elle se dit en sanglotant
+qu'il finira mal!...
+
+Lui, on le bouscule, on le fait sortir; il faut se battre: voilà qu'il a
+reçu un coup de couteau sur la main; cela n'est rien. Mais il fait nuit
+noire. Seul de nouveau, il erre longtemps par les boulevards extérieurs
+muets. Écœuré, meurtri, la fièvre le prend; sa poche est vide, il
+grelotte...
+
+Le matin lentement blanchit les toits. Combien de temps a-t-il marché
+ainsi sans voir le chemin?... Maintenant, il est dans son quartier:
+l'instinct l'a ramené: voilà sa rue. Les boutiques s'ouvrent; on le
+regarde passer honteux, défait, les vêtements en désordre; on le
+connaît, le petit Louis: des regards étonnés le suivent. La demeure
+qu'il fuyait hier est ouverte; allons!... il en franchit le seuil, tête
+baissée, traverse la cour, monte l'escalier en étouffant ses pas. La
+porte est entrebâillée: dans l'entrebâillement, la chatte arrêtée le
+regarde venir; elle fixe sur lui ses yeux, ses deux yeux jaunes.
+
+Il arrive,--oh! comme son cœur bat!--d'un doigt tremblant, il pousse la
+porte qui cède...
+
+Elle n'a pas dormi non plus, la vieille tante; elle est là, debout,
+toute droite, petite, en deuil, et si pâle!... Elle ne fait point de
+reproche; elle dit seulement:
+
+--Ah! vous voilà.
+
+Alors lui, le misérable enfant, il succombe, ses jarrets fléchissent:
+il s'abat sur les genoux.
+
+Et la pauvre femme enveloppe de ses bras chétifs ce fils de son frère,
+qui vient de la faire tant souffrir. Et ils pleurent longtemps
+ensemble...
+
+Et le petit Louis se relève honnête homme pour toujours,--oh! oui, pour
+toujours!
+
+[image]
+
+[image]
+
+
+
+
+PORTRAITS APRÈS DÉCÈS
+
+
+Oui, mon cher ami, il est de moi, ce croquis que vous avez trouvé un
+soir chez l'Auvergnat de la rue Serpente, au milieu de la ferraille et
+des verres cassés; quant au profil qu'il représente, je ne l'ai pas
+connu vivant.
+
+Avant d'avoir conquis ma part de pain au soleil, j'ai crayonné beaucoup
+de ces dessins lugubres, _Portraits après décès_; c'était, je crois, une
+spécialité dans le quartier pauvre que j'habitais alors, et l'on en
+retrouverait quelques-uns par-ci, par-là, dans les mansardes ouvrières.
+Du reste, je ne regrette pas que le besoin de gagner ma vie m'ait placé
+souvent en face de ces têtes de trépassés: le doigt de la mort, en les
+modelant pour l'éternité, leur imprime d'étranges grimaces, de
+singuliers sourires. Pour le métier que je fais, à présent, ce sont là
+de bonnes études.
+
+Celle que vous avez retrouvée, que j'ai vue l'autre jour à votre mur
+dans un petit cadre noir, porte la date lointaine de 1865. Il y a eu de
+l'ouvrage pour moi dans ce temps-là. Le choléra, dont j'avais peur, m'a
+fait vivre à peu près un an, ma foi!
+
+Les gens tombaient comme des mouches. La photographie coûtait cher, on
+me savait pauvre et peu exigeant:--Allez chercher l'artiste de la rue
+Neuve-Guillemin!
+
+L'artiste était au bain froid. Une fois au moins, chaque jour, entre
+deux brassées, j'entendais le baigneur crier mon nom. Eh! houp! J'étais
+hors de l'eau, ruisselant comme un caniche. Courir à ma cabine,
+m'essuyer dans mes hardes, c'était l'affaire d'un moment, et j'étais au
+«client». Je le suivais, quel qu'il fût, dans les greniers, dans les
+galetas, dans les petits logements d'ouvriers; j'arrivais après le
+médecin, après le prêtre; je laissais en partant cette consolation de
+ceux qui restent: un souvenir du visage des êtres disparus. Et j'ai
+souvent fait crédit. Tenez, le dessin que vous avez, il ne m'a pas été
+payé.
+
+Dans la petite rue noire, étroite où je demeurais moi-même, c'était un
+pauvre homme de menuisier dont la femme était morte en quelques heures.
+J'entrai timide et furtif, conduit par un voisin; il me reçut gravement
+et avec embarras, parlant bas, me regardant avec des yeux qui
+remerciaient déjà.
+
+C'était une grande misère. Il y avait une chaise préparée en face du
+cadavre; je tirai une feuille de papier et je commençai. Le voisin s'en
+était allé.
+
+--Vous n'y verrez peut-être pas assez, monsieur?
+
+--Très bien; merci.
+
+La fenêtre était fermée, les rideaux, tirés. Sur la table de nuit,
+couverte d'un grand mouchoir blanc, on avait déposé l'eau bénite et la
+branche de buis dans une soucoupe fêlée. Tout près, deux chandelles
+fumaient en guise de cierges, éclairant la morte mal couchée dans un lit
+de bois peint, disloqué aux jointures. Autour le taudis était noir. A
+peine on distinguait confusément les lignes misérables du mobilier: une
+table, une commode en bois blanc, quelques ustensiles de cuisine
+abandonnés, aux angles desquels la lumière vacillante mettait des tons
+rougeâtres. Et dans le coin, au fond, les deux yeux du veuf qui était
+au pied du lit.
+
+Le dessin avançait lentement. C'était un vilain métier, rude et triste.
+
+Au dehors, pas un bruit: cette rue, démolie aujourd'hui, était déserte,
+morne; quelques rares passants, jamais une voiture. Il n'y avait dans le
+silence que la respiration entrecoupée de l'homme: je ne le voyais pas
+pleurer, je l'entendais sangloter en dedans. Ils aiment bien leurs
+femmes, ces gueux-là!
+
+Et je continuais à copier les froides lignes du visage mort, les cheveux
+plaqués aux tempes, la peau collée à l'os, le nez pincé, la bouche
+restée tordue d'avoir vomi son dernier râle, et les prunelles ternes
+avec le regard étonné des yeux qu'on n'a pas fermés. C'est une chose
+étrange et particulière aux cholériques qu'on ne peut baisser leurs
+paupières.
+
+Il y avait une odeur âcre qui m'épouvantait; je ne sais si l'homme s'en
+aperçut:
+
+--Monsieur, me dit-il, voulez-vous que j'aille chercher du chlore?
+
+Je le regardai: il avait les dents serrées, la peau de son visage
+tremblait, les larmes allaient jaillir. Je répondis:--Non.
+
+Nous restâmes là une heure encore, moi, le cœur serré, respirant le
+moins possible, songeant aux opinions contradictoires des médecins, à la
+contagion, aux miasmes, observant la décomposition rapide et l'horreur
+grandissante; lui, toujours immobile sur sa chaise. Il ne se leva que
+deux ou trois fois pour moucher les chandelles dont le suif coulait en
+larmes jaunes.
+
+Le dessin était fini; je le lui présentai.
+
+--Oui..., oui..., fit-il, et il fut presque heureux, une seconde. Puis,
+comme j'avais pris mon chapeau et mon carton:
+
+--Pardonnez-moi, monsieur, fit-il, en me reconduisant sur le carré, je
+n'avais pas osé vous dire..., vous n'auriez pas voulu tirer le
+portrait..., voilà déjà bien du temps que je ne travaille pas...
+
+--Ne parlons pas de cela, lui dis-je; plus tard... c'est bon... au
+revoir, monsieur.
+
+Je retrouvai le jour et la respiration dans la rue.
+
+Et au bain froid, tout de suite! Jamais je n'ai été déshabillé plus
+vite. Je grimpai l'échelle, et... une... deux... trois... pouf! Du haut
+de la girafe, mon cher! Ah! l'eau était bonne!
+
+Aujourd'hui encore, ces pauvres têtes mortes me reviennent en mémoire et
+je les vois grimacer parfois sous le crayon, dans la bouffissure des
+heureux, des puissants du jour, de ceux que je dessine à cette heure.
+
+Et c'est peut-être la cause de cette mélancolie que vous avez su lire à
+travers la gaieté bouffonne de mes caricatures.
+
+[image]
+
+[image]
+
+
+
+
+CHARENTON
+
+
+Puissé-je, en appelant l'attention publique sur un fait personnel de peu
+d'importance, faire pénétrer l'examen, l'enquête, le contrôle en ces
+établissements qu'on décore hypocritement du nom d'_asiles_.
+
+J'ai déjà dit en plusieurs endroits que j'aimais la Belgique et que j'y
+allais fréquemment. J'aime ce pays de lumière blanche, de claire
+verdure, où le peuple est nul, sans ambition, sans guerre, sans
+enthousiasme, sans talent, sans esprit et sans caractère. Je m'y sens
+vivre et penser plus clairement qu'autre part. Puis, tout autour sont
+les Flandres, pays de religion artistique, où la mémoire des maîtres se
+mêle aux reliques bariolées et pittoresques des guerres espagnoles.
+
+Donc, vers le mois d'octobre 1881, j'étais à Bruxelles, et, selon mon
+habitude, j'étais allé saluer, à Anvers, le fauteuil de Rubens, enseveli
+dans sa cage de verre; le puits de Quentin Matsys, qui déroule en l'air
+ses volutes forgées sur la place de la cathédrale; j'avais payé 50
+centimes le droit de faire découvrir la _Descente de croix_ de Rubens,
+et, vers quatre heures de l'après-midi, je repris la route de Bruxelles.
+
+Une voiture me conduisit jusqu'à Malines; là, le cocher manifesta le
+désir de ne pas aller plus loin. Je le quittai, je cherchai à le
+remplacer, je n'y pus parvenir; Malines est un bourg mort. Je pris donc
+le parti de franchir à pied la distance qui me restait à parcourir, et
+je me mis en route. Cette distance est de trois lieues à peine; il me
+fallut toute la nuit et le jour du lendemain pour en avoir raison. Il
+faut dire que, vers cinq heures, le ciel s'était couvert de nuages
+noirs, et qu'un vent terrible s'était mis à souffler, déracinant les
+arbres, ébranlant les toits, fauchant les herbes.
+
+Assez mal renseigné sur la route à suivre, je me mis donc à errer par la
+plaine, buttant aux monticules, roulant aux fossés, chutant aux
+ruisseaux; au bout d'une demi-heure, j'étais en guenilles et couvert de
+boue.
+
+Le vent me jeta tout à coup sur un arbre donc le choc m'étourdit et me
+fit ricocher dans une mare; en me relevant j'aperçus deux yeux
+flamboyants fixés sur moi. C'était un loup.
+
+Je crois l'avoir tué d'un coup de canne.
+
+A l'aube blanchissante, quelques chaumières m'apparurent encore
+endormies, la plupart dévastées par l'ouragan; j'y frappai. Les paysans
+stupides me regardèrent avec terreur, donnant tous les signes de la plus
+vive agitation et refusèrent de m'ouvrir; ce n'est que beaucoup plus
+tard que j'ai compris qu'ils me prenaient pour un fou.
+
+Je continuai donc et j'atteignis enfin les portes de Bruxelles. J'y vis
+un fiacre, j'y voulus monter; le cocher, sans explication, me rejeta sur
+le pavé; je lui déchargeai ma canne sur les épaules et j'en hélai un
+autre. Il pouvait être huit heures du soir.
+
+Celui-là me conduisit à l'hôtel de Termonde; mais, aussitôt arrivé, il
+exigea le prix de sa course, refusa de venir le chercher à deux pas de
+là, chez un ami, et me fit conduire au poste, où d'ignobles employés
+qui, je l'espère, ont été depuis jetés à la porte, me firent passer la
+nuit au violon.
+
+Le lendemain, sans que j'y comprisse rien, deux hommes, qui étaient
+alors mes camarades, Gil-Naza et Stoëquart, vinrent me chercher en
+voiture et me conduisirent à Ever, dans un asile d'aliénés.
+
+C'est ma première étape.
+
+Le premier moment de stupéfaction passé, je repris mes sens; j'examinai
+l'entourage, assez propre. Un vieux, qui se disait roi de tous les pays,
+m'offrit le trône de Belgique, dont il ne se souciait plus, puis me
+quitta pour aller souffleter lentement et méthodiquement un idiot qui
+chantait en bavant.
+
+Je restai là vingt-quatre heures, assez mal traité. J'ai subi la cellule
+et la camisole de force.
+
+Puis Vallès vint me chercher, un matin, avec une voiture. Le soir, à
+huit heures, j'étais à Paris; je couchai chez moi.
+
+Comment se fait-il qu'après avoir repris mon train habituel, déjeuné
+chez Brébant, dîné chez Marguerite, je fus accosté, dans la rue, par des
+individus qui me menèrent à la préfecture? Là encore je fus enfermé
+pendant une heure en cellule, puis je vis M. Macé, qui me causa
+familièrement, et me parut un homme intelligent et agréable.
+
+Vers minuit, autre fiacre. Cette fois, on me dépose à Ville-Évrard, un
+asile de gâteux. Vingt-quatre heures. De Ville-Évrard à Sainte-Anne.
+Encore vingt-quatre heures. Et enfin, en m'annonçant la liberté,
+dernière voiture, qui me conduit à Charenton, qu'on appelle
+Saint-Maurice, par euphémisme sans doute.
+
+Cette bâtisse, divisée en cinq ou six ailes et surmontée d'une chapelle
+à fronton, regarde l'espace du haut des collines.
+
+Elle a des prétentions au monument et se carre, muette et farouche,
+enceinte d'un fossé. Des corbeaux y voltigent sur les toits plats à
+l'italienne. Ils attendent les cadavres.
+
+De là-haut, la vue est vaste et magnifique. C'est la vallée où viennent
+confluer la Seine et la Marne. L'été, c'est un poudroiement d'or, un
+fourmillement de verdure admirable en toute cette étendue; l'hiver,
+c'est une solitude nue, froide et mélancolique. J'arrivais en automne:
+j'eus des aurores pourprées, lilas, et des couchants d'or tout mon soûl.
+Mais les grilles se croisent partout, et l'on voit la nature comme un
+poisson, à travers les mailles d'un filet.
+
+L'établissement de Charenton se compose de dix-huit divisions, dix pour
+les femmes, huit pour les hommes. Toutes sont établies sur le même
+modèle: une rangée de cellules enveloppant une cour entourée d'arcades.
+Pour mon début, on me séquestrait à la huitième, la division des agités,
+des fous dangereux; je ne pouvais pas être mieux servi. Je m'attendais
+donc à vivre dans une tempête de cris, de coups, de vociférations, de
+bonds désordonnés, d'extravagances. Quelle ne fut pas ma surprise en me
+trouvant dans un groupe de seize à dix-huit personnes parfaitement
+recueillies, reposées et bien portantes. A peine deux fous.
+
+L'un d'eux s'appelait S... C'était un boucher de province. Telles
+étaient sa maigreur, son étisie, sa faiblesse, qu'à peine se pouvait-il
+tenir sur les jambes. Deux garçons l'étayaient de chaque côté pour
+l'aider à marcher et pour le faire manger. Entre chaque bouchée, le
+misérable était pris de hoquets et d'horribles vomissements de sang.
+
+L'infortuné n'avait aucune colère; il se bornait à gémir d'une voix
+triste, lamentable, épuisée:
+
+--Pourquoi suis-je ici?... Oh! là là! Oh! là là!
+
+Un beau matin, vers trois heures, il mourut, et l'on étendit son corps
+décharné sur la table d'amphithéâtre.
+
+ * * * * *
+
+Je ne vois plus que des êtres intelligents et paisibles: Sylvis, ancien
+diplomate, taillé en hercule; Laudart, un joyeux soldat, capitaine
+d'infanterie; Cossonel, qui a peut-être un grain, car il se prétend
+investi d'un pouvoir occulte et forcé de rester pour accomplir sa
+mission jusqu'au bout; Richemont, le plus distingué des musiciens
+gentilshommes.
+
+La maison marche à la cloche; à chaque instant on entend une sonnerie,
+qui indique telle ou telle fonction de la journée.
+
+Tout le monde sort dans la cour, quelque temps qu'il fasse, pendant
+qu'on prépare les tables.
+
+Un autre coup de cloche rappelle à table les pensionnaires.
+
+Deux repas par jour, le café au lait ou le chocolat le matin.
+
+On se lève à cinq heures et demie. La cloche éternelle se met en branle;
+un vieux embouche un clairon et y souffle un simulacre de diane. Les
+portes s'ouvrent avec un grand fracas de clés. Chaque détenu ramasse ses
+hardes, jetées dans le couloir la veille, et s'habille.
+
+Presque aussitôt, café au lait; à huit heures et demie, la visite du
+médecin.
+
+Il s'avance, suivi de son état-major d'internes et de surveillants,
+passe rapidement devant chacun et ne s'arrête que pour signer une
+feuille où il a prescrit les différentes ordonnances.
+
+--Je ne comprends pas, me disait-il, pourquoi l'on vous a arrêté à
+Bruxelles; il y a un mystère là-dessous.
+
+Comme s'il n'était pas plus stupéfiant de voir Paris séquestrer de parti
+pris et indéfiniment un homme que la maison d'Éver, du moins, avait
+relâché après examen.
+
+Sa visite est éternellement pareille.
+
+--Comment allez-vous?
+
+--Très bien, docteur.
+
+--Vous ne dessinez pas?
+
+--Non, docteur, j'ai le malheur de ne savoir travailler avec fruit
+qu'en liberté.
+
+--Vous avez tort. Vous nous prouveriez que vous pourriez reprendre vos
+travaux une fois libéré.
+
+--Je ne vous prouverai pas cela. D'ailleurs, cela conduirait à un
+système déplorable.
+
+--Comment cela?
+
+--Certainement. Il suffirait de mettre la camisole à tous les hommes de
+talent, puis de leur dire: Maintenant, faites-nous un chef-d'œuvre pour
+nous prouver que vous n'êtes pas fou.
+
+--Monsieur Gill, vous avez trop d'esprit.
+
+--Cela fait compensation pour ceux qui n'en ont pas assez. D'ailleurs,
+Victor Hugo a trop de génie, César avait trop de gloire, Jésus, trop de
+bonté.
+
+Tous ceux qui ont quelque chose l'ont trop pour ceux qui ne l'ont pas du
+tout.
+
+C'est pour cela qu'on les enferme; ce qui n'empêche pas les esprits
+généreux de rechercher les mêmes qualités, quitte à en mourir aussi.
+
+--Allons, donnez-lui un bain.
+
+Voilà ce qu'on a pour faire diversion à la vie qui s'écoule lentement,
+bêtement, sans incidents ni distractions. La plupart entrent
+intelligents et, petit à petit, s'atrophient, deviennent stupides.
+
+J'ai frémi en entendant un vieillard accuser cinquante-quatre ans de
+présence dans ce bouge.
+
+Que de forces perdues! Que de cerveaux annihilés! Mais quoi! nul ne s'en
+occupe.
+
+Sans doute, la maison est considérée comme infaillible et la moindre
+question relative à ses œuvres serait considérée comme déplacée.
+
+Messieurs nos gouvernants ont probablement d'autres chiens à fouetter.
+
+C'est dommage! Il y aurait cependant là de quoi jeter un grand cri de
+justice, d'humanité, une belle page à écrire dans l'histoire
+parlementaire, un grand nombre d'âmes et de cerveaux à tirer du gouffre
+immonde où les laisse pourrir l'indifférence de la société ventrue!
+
+[image]
+
+[image]
+
+
+
+
+EUGENE VERMESCH
+
+
+En feuilletant chez l'éditeur Charavay, l'autre soir, un manuscrit
+posthume de ce condamné mort en exil, sa physionomie m'est réapparue
+dans le souvenir...
+
+Lors de ma prime jeunesse, un beau matin, nous vîmes entrer, dans
+l'hôtel où je vivotais en compagnie de quelques étudiants, un garçon de
+vingt ans, blondasse, râpé, nez en quête, chapeau sur l'oreille, qui
+semblait un composé de Gringoire et de Panurge.
+
+Le carabin qu'il venait voir nous le présenta:
+
+--M. Eugène Vermesch, poète.
+
+La maison, rue Vavin, maison aujourd'hui détruite, était précédée d'une
+cour plantée d'arbres, sous lesquels on dressait en ce moment la nappe
+de la table d'hôte. Invité à prendre sa part du déjeuner frugal,
+Vermesch, à la hâte, engloutit quelques bouchées, puis, c'était là sa
+préoccupation, tira de ses poches quelques feuillets imprimés
+fraîchement, et commença de nous jeter à la tête ses élucubrations.
+
+Ce qu'il nous lut, c'était les _Lettres à Mimi_, une brochure qu'on a
+vue se faner parmi tant d'autres sous les galeries de l'Odéon,
+l'inévitable vagissement de la vingtième année en ce temps, une
+ritournelle ressassée en l'honneur de la grisette idéale, ce mythe
+évanoui.
+
+La guitare d'Eugène en valait une autre du même genre, pas plus.
+Difficilement, sur cet échantillon, l'auteur eût obtenu le moindre brin
+du «vert laurier» dont Banville est dépositaire; mais il montrait un
+rêve si pareil au mien, de si bon cœur enfilait le chapelet des
+hémistiches, que tout d'abord il me fut sympathique, et qu'aujourd'hui
+encore, je me rappelle en souriant sa tête enthousiaste, renversée en
+arrière, laissant pendre les cheveux, ses longs yeux doux filtrant une
+lueur charmée, les trois fils d'or de sa moustache, et le geste de sa
+main, qu'il avait belle, envolé à la suite des rimes dans la brise qui,
+là haut, chantait à travers les arbres, et semait des fleurs d'acacia
+dans nos verres.
+
+Ce qu'un autre, plus expérimenté dès lors, aurait pu lui reprocher,
+c'était un manque de personnalité, une assimilation trop flagrante; ses
+vers, pas mal faits d'ailleurs, sonnaient trop clairement l'écho des
+Béranger, des Musset, des Mürger. Pas de notes individuelles. Par là, il
+manquait au premier devoir de l'homme, et surtout de l'artiste, qui est
+de se montrer soi-même afin de rendre fidèlement à l'œuvre les
+virtuosités originales qu'il a reçues de la nature.
+
+Mais tant d'autres ont réussi et sont honorés pour une pareille lâcheté
+de tempérament, que je ne saurais en faire un crime à Vermesch.
+D'ailleurs il en est mort. Oui, feu Vermesch est une victime du
+pastiche, et je le montrerai tout à l'heure.
+
+Depuis son débarquement du pays, Lille en Flandre, il vivait rue de
+Seine, en une chambre d'hôtel qui l'abrita jusqu'à l'heure de la fuite,
+c'est-à-dire neuf années environ.
+
+Partout, sur les meubles détraqués, sur le vieux divan, sur le carreau,
+des montagnes, des écroulements de livres et de brochures qu'il empilait
+sans cesse. La demeure en était encombrée; ce que Vermesch a lu de
+l'écriture des autres est incalculable. Il ne se plaisait qu'en ce
+fouillis d'imprimés ou aux discussions esthétiques. J'insiste sur sa
+fidélité au logis, parce qu'elle indique, à mon sens, un besoin de
+recueillement et d'intimité propre aux natures tendres et inoffensives.
+
+C'est donc là, dans cet amas de bouquins amis, que Vermesch, les yeux
+humides, le nez au ciel, incessamment en proie au vœu littéraire,
+improvisait, déclamait, remâchait des vers et des morceaux de prose,
+inspirés toujours par l'admiration des maîtres qu'il ne cessait de lire.
+
+Entre temps, il flânait à gauche ou à droite, sous l'Odéon ou sur les
+quais, bouquinant, poussant des reconnaissances dans les bureaux de
+rédaction du _Hanneton_ ou d'autres feuilles de cette valeur, et y
+laissant gratis le «fruit de sa veine».
+
+Pas d'autre souci. La médecine, qui lui avait servi de prétexte à gagner
+Paris, était depuis longtemps délaissée. Sa mère, veuve, lui servait une
+petite pension. Ses goûts étaient sobres. Je crois qu'il était heureux.
+Sa mère mourut.
+
+Du mince héritage qui lui revint,--une quinzaine de mille francs,--il
+confia la presque totalité à son ami Victor Azam qui depuis... mais
+qu'importe?--à son éditeur et ami Victor Azam qui, lancé à la Bourse,
+devait amplement et rapidement faire fructifier le magot. On ignora
+toujours le détail des opérations triomphantes qui s'ensuivirent; ce qui
+est certain, c'est que Victor Azam ne rendit à son ami et collaborateur
+que les _coquilles_... des typographes de son imprimerie.
+
+Alors ce fut la misère.
+
+Je l'ai revu en ce temps, couvert d'un paletot de poils qui devint
+légendaire, coiffé d'un feutre avachi, courant les librairies, les
+bibliothèques, les journaux, sans plainte, mais amaigri, inquiet,
+affamé. C'était fini de rire à la Muse. Il fallait tirer le pain
+quotidien de ce qui n'avait été jusqu'alors qu'amusements et
+dilettantisme. Un reste de la vanité qu'avaient fait éclore les faciles
+applaudissements des camarades lui raidissait l'échine, le rendait peu
+sympathique aux marchands de copie.
+
+Cependant il trouva quelques maigres débouchés, mit en œuvre ses
+procédés d'assimilation, travaillant beaucoup, mais obsédé toujours de
+la manie d'imitation qui avait daté ses débuts, ne trouvant rien de bien
+neuf, de saisissant, et, avec beaucoup d'érudition et conscience,
+perdant son encre.
+
+Il ne faudrait point cependant dénier à Vermesch tout mérite littéraire.
+Ses _Hommes du jour_ et ses _Binettes rimées_, deux volumes inspirés de
+Banville et Monselet (toujours le pastiche), montrent des qualités
+d'ironie et de finesse qui, en une autre époque, eussent suffi à la
+fortune d'un débutant.
+
+J'ai rompu des lances et en romprai encore contre quiconque pour la
+défense des huitains, ballades et stances qui composent le _Testament du
+sieur Vermesch_. Malheureusement, l'idée du _Testament_ est à Villon, et
+sa forme, à tout le monde un peu; c'est égal! je ne sais rien de plus
+tendre et de plus accompli que les strophes à _Rachel_, qui commencent
+ainsi:
+
+ Si de l'or flâne en mon gilet,
+ Qu'on le porte chez Rachel, fille
+ Qui reste seule, sans famille
+ Et loge près du Châtelet.
+
+ Elle est jolie et mal famée,
+ Elle a l'œil bleu, grand et moqueur.
+ Et c'est, des reines de mon cœur,
+ Celle que j'ai le mieux aimée.
+
+De même pour l'ode héroïque qui ouvre et ferme le volume. Il y a
+incontestablement dans ces vers, en dehors de la facture, imitée de
+Hugo, un mouvement et un souffle, un lyrisme difficiles à rencontrer
+autre part, dans le prétentieux fatras des rapsodies modernes.
+
+Vermesch avait de la nature, de la volonté, du travail, surtout de
+l'enthousiasme, une émotion sincère. Encouragé, sans doute il eût pris
+son vol plus audacieusement, plus librement dans l'art, se fût
+débarrassé des chaînes qui rivaient son effort à l'admiration servile du
+passé. Tout l'ont ignoré, dédaigné. L'amertume est venue: la destinée,
+obstinément, lui refusait place. Il a fallu, pour qu'on l'aperçût,--et
+à quelle lueur!--qu'il écrivît: le _Père Duchêne_!
+
+Et dans quel but? Dans quelles circonstances? Mourant de faim, après le
+siège; pour, avec son flair de journaliste et son procédé coutumier
+d'adaptation, arracher un succès avec un morceau de pain à l'actualité,
+pour essayer d'un pastiche au goût du jour. Je vous dis que c'est le
+pastiche qui l'a perdu!
+
+Vermesch, en ressuscitant le _Père Duchêne_, j'en suis certain, n'a pas,
+une seconde, prévu son importance folle et ses effroyables conséquences.
+
+Il a voulu pasticher Hébert, comme il avait pastiché Villon, Rabelais,
+Hugo, Leconte de l'Isle, etc...
+
+Est-ce à dire que je veuille l'absoudre? Non! Mais j'interviens centre
+les traditions exagérées qui transforment en épouvantes éternelles des
+aventures niaises, et du premier jobard mal inspiré font un spectre
+terrifiant et gigantesque.
+
+Vermesch, indécis, chétif, timide et bayant aux étoiles, n'aurait pas
+tué une mouche, comme on dit.
+
+Mettons plus souvent au jour vrai la physionomie réelle des réprouvés de
+la tradition. Cela, sans doute, ne diminuera pas le mal qu'il ont pu
+faire; mais, du moins, éteindrait-on cette auréole de damnés dont
+l'imagination les affuble, qui est une sorte de gloire aussi, et qui
+peut tenter les hallucinés de l'avenir.
+
+Un mot de Vermesch pour finir et prouver son inconscience en tant que
+fauteur du _Père Duchêne_.
+
+Aux premiers jours de juin, comme les massacres de la répression
+duraient encore, il était réfugié, rue du Four-Saint-Germain, dans une
+de ces admirables familles dont rien ne désempare la charité.
+
+C'est là que je le vis.
+
+Dans la rue, les soldats allaient et venaient; les vigilances de la
+répression se multipliaient.
+
+Tout à coup, tranquillement, Vermesch parla d'une course à faire dans
+les environs, d'une visite, à deux cents pas, disait-il, l'affaire de
+dix minutes.
+
+--L'affaire de la mort, malheureux! m'écriai-je. Tu seras fusillé en
+arrivant sous la porte!
+
+Et il me répondit:
+
+--DE QUEL DROIT?
+
+Il n'y avait qu'à hausser les épaules jusqu'au plafond et à se taire;
+c'est ce que je fis.
+
+Il ne sortit pas du reste; on le fit évader; il alla s'engloutir dans
+le brouillard de Londres.
+
+En 1871, il écrivait, parlant de ses regrets, de sa douleur d'expatrié:
+«Si cela dure, je mourrai.»
+
+Cela a duré huit ans pour lui.
+
+Et, l'année dernière, on l'a enterré dans un coin du sol anglais. Par un
+beau temps, les journaux l'ont dit. Pour un jour, le ciel de Londres
+était bleu. Il faisait du soleil comme en France.
+
+[image]
+
+[image]
+
+
+
+
+LE NAIN
+
+SOUVENIR DU PAVÉ LATIN.
+
+
+Puisque Jean Richepin, mon excellent camarade et confrère, a nommé
+dernièrement dans ses articles Astezani, je veux, en souvenir de
+l'intérêt que nous inspira jadis cette ébauche macabre, essayer d'en
+évoquer la silhouette tordue et touchante.
+
+Je l'ai peint d'ailleurs, autrefois, grattant sa mandoline, assis au
+milieu des fleurs, et j'ai conservé la toile; il est là devant moi,
+tandis que je noircis ce papier; il me regarde écrire.
+
+Il doit être peu de Parisiens de ma génération, j'entends des Parisiens
+de la rive gauche, des amoureux de l'Odéon et du Luxembourg, de ce beau
+quartier paisible, parfumé, naïf, où mourut Michelet, où vieillit
+Sainte-Beuve, où Hugo fut jeune, où l'enthousiasme naît, où se repose la
+gloire; il doit être, dis-je, peu de mes contemporains qui n'aient, le
+soir, en ces dernières années, tressailli, sursauté même en apercevant
+tout à coup dans l'ombre, à hauteur des genoux, une sorte de gnome
+transparent, surmonté d'un chapeau de haut tuyau, semblable à un poêle
+en marche.
+
+Barbu, bourru, couvert d'un manteau loqueteux, frappant le trottoir d'un
+bâton court, proportionné à sa taille, l'être, au moment même où l'on
+allait marcher sur lui, poussait un sourd grognement. Le passant,
+effaré, sautait de côté, et, dans l'espace resté libre, le nain passait
+avec un ton fanfaron.
+
+C'était Astezani qui trottait au travail ou en revenait, selon qu'il
+était huit heures ou minuit. Son travail c'était la musique; le
+gonflement qu'il avait au côté droit sous son manteau, équilibrant sa
+bosse, était causé par une mandoline qu'il portait amoureusement serrée
+à son flanc difforme; une antique et jolie mandoline florentine, au
+manche arrondi en volute, fanée, recuite, couleur de vieille orange.
+
+Il arrivait des profondeurs de la banlieue, rêveur, grommelant,
+grincheux, livrant, du bout de sa canne, des combats aux chiens
+indiscrets qui le venaient flairer, gagnait le boulevard Michel et se
+haussait aux vitres des cafés.
+
+Quand il réussissait à atteindre le bouton de la porte, il entrait.
+
+Astezani était connu. Sitôt qu'il paraissait, les filles de service
+l'installaient sur un siège.
+
+Lui, impassible, avec un feu de mépris dans l'œil, se laissait faire; on
+le hissait, on le calait.
+
+Et alors, après quelques minutes pendant lesquelles il s'efforçait de
+s'isoler, le bout d'homme commençait de gratter son jambon.
+
+Le silence aussitôt s'établissait profond, respectueux.
+
+Je m'intéressai à ce monstre de génie; je le suivis, le fis parler, le
+fis poser; il était exigeant et demandait, pour poser, cinquante sous de
+l'heure.
+
+J'appris qu'il était propriétaire, à la Butte-aux-Cailles, d'une masure
+qui lui rapportait cinquante sous par semaine.
+
+Je voulus le diminuer, le réduire au prix habituel des modèles.
+
+Il se fâcha et ne revint plus.
+
+J'allai le chercher; il était mort; je vis sa veuve, car il avait femme
+et enfants. La femme était aveugle.
+
+[image]
+
+[image]
+
+[image]
+
+
+
+
+LA CHARGE DE M. THIERS
+
+
+Je l'écris pour l'ahurissement des provinciaux: je n'ai jamais vu M.
+Thiers. Je l'ai, à ma façon, dessiné cinq cents fois peut-être; je ne
+l'ai jamais vu.
+
+Cela tient probablement à ce qu'il en est de mon humble individu comme
+de la plupart des Parisiens qui, peu soucieux de leurs monuments,
+laissent volontiers s'écouler la vie sans s'inquiéter de savoir si
+l'obélisque a une porte et sans gargariser d'ascensions exténuées la
+colonne.
+
+Je n'ai pas enjambé le petit Thiers. Cet aveu fait, je n'ai plus qu'à
+exaspérer les peintres fanatiques de la copie méticuleuse du modèle, en
+déclarant qu'il me semble avoir mieux fait pour dessiner Thiers de ne le
+pas voir, et que, par ce moyen, j'ai mieux tenu compte de la légende et
+servi au public une silhouette plus conforme à ses idées préconçues.
+
+J'ai eu l'honneur d'obtenir un soir, à dîner, l'approbation du grand
+Hugo pour cette parole.
+
+On a le droit d'être laid jusqu'à trente ans; plus tard, la laideur est
+haïssable, car elle ne vient plus de la nature, mais du caractère.
+Thiers n'était pas absolument laid, mais petit, grincheux et bourgeois.
+
+C'est la bourgeoisie qui lui doit des statues; le peuple ne lui doit
+rien; au reste, il a eu soin de donner la mesure de sa tendresse pour le
+peuple à Transnonain et en mai 71.
+
+Le Mirabeau-mouche, l'élève de Talleyrand, Pickochole, disait Castille,
+Foutriquet, disait le maréchal Soult, sans foi politique, ajoutait
+Cormenin, mais avide de pouvoir, non pour le bien qu'il peut faire, mais
+pour celui qu'il procure, le trafiquant, avec Simon Deatz, de la
+duchesse de Berry, M. Thiers a bu largement et peut-être immodérément à
+la coupe d'une popularité qui faisait fausse route.
+
+J'ai la satisfaction d'avoir, au cours de mon œuvre modeste, osé parfois
+dépailleter sa robe de prophète et montrer l'étincelle méchante qui
+crépitait au fond de ses lunettes. Le faux-col de Prudhomme se hausse de
+lui-même aux oreilles et à la mâchoire de ce partisan du pape, de cet
+ennemi de Proudhon et des chemins de fer. Le pli de sa lèvre serrée a le
+tranchant du sabre.
+
+Est-ce à dire que la mémoire de M. Thiers usurpe la grande place que lui
+a concédée l'histoire? Non; mais j'ai trouvé un peu vaste pour lui le
+manteau que lui a taillé le peintre Vibert dans le drapeau tout entier
+de la France. Il eût suffi du moindre lambeau du haillon sublime qui
+couvre l'Humanité.
+
+[image]
+
+[image]
+
+
+
+
+LETTRE DE POPULOT
+
+A SON COUSIN BIBI.
+
+
+Pendant que ces muffes-là digèrent ou tripotent des machines de Bourse
+en disant qu'il n'y a pas de question sociale, pour n'avoir pas à s'en
+occuper, je te vas l'expliquer en deux temps, moi, la question sociale,
+mon vieux Bibi.
+
+Tu vas voir qu'y a pas besoin de grands mots ni de grandes phrases, ni
+de se f... des torticolis, ni d'avaler tant de verres d'eau sucrée pour
+dire une bonne fois ce qui tombe sous le bon sens du premier venu.
+
+Quand t'es venu au monde, est-ce que t'as demandé à faire partie de la
+société? Non, pas vrai? Une fois sevré, t'avais devant toi tes quatre
+pattes pour en faire ce que tu pourrais. Si t'avais été d'âge à choisir,
+t'aurais peut-être préféré la vie sauvage, les bois, les fleuves, le
+grand vent, la chasse, la pêche, et un coin de terre à toi, car la terre
+a de quoi donner un coin à chacun de ses enfants.
+
+Mais pas du tout. On t'a pigé au débuché du ventre de ta mère, inscrit,
+catalogué. Ton couillon de père et ta pauvre dinde de mère n'ont pas
+pipé.
+
+Ça y était: t'étais de la société. C'est-à-dire que t'étais engagé,
+forcé d'aller te faire casser la gueule à vingt ans, sans savoir
+pourquoi, que tu seras forcé de payer des impôts à jet continu jusqu'au
+trou.
+
+Pour t'imposer ces devoirs-là, quand t'as pas encore les yeux ouverts,
+qu'est-ce qu'elle te fourre en retour, la société?
+
+Rien du tout. Débrouille-toi et casque! Ah! si t'es le fils d'un
+proprio, chouette! ça va bien; t'as qu'à te laisser aller: tu peux être
+crétin de naissance, te croiser les pattes, biturer le Cliquot, te
+boucher la gueule avec des truffes et te ramollir la colonne avec les
+filles. C'est ton droit; t'as le sac; ton père te l'a laissé, qui
+l'avait peut-être bien hérité aussi. Y a comme ça des bandes de
+fainéants qui se pondent les uns les autres pendant des siècles, et qui
+n'ont pas autre chose à faire que de s'empiffrer du sac qu'a volé le
+premier de la bande.
+
+Car il y a ça d'esbrouffant, qu'on te fait avaler comme un miel, depuis
+le commencement des commencements, que les morts, avant de crever, ont
+le droit de disposer à tort et à travers de l'argent qui devrait être
+uniquement aux vivants, pour faciliter leurs transactions et leurs
+relations; en sorte que le capital, qui devrait être mobilisé
+perpétuellement, s'endort dans les mains des fainéants, des égoïstes,
+des ventrus. Comme si l'homme, après sa crevaison, avait droit à autre
+chose que de pourrir avec tous les autres atomes abolis de l'humanité.
+Comme si tout le monde, en ce monde, ne devait pas travailler pour soi,
+puis, en quittant le jeu, rendre tout à la masse, pour aider le jeu des
+nouveaux!
+
+Comme si l'on avait droit, parce qu'on s'est enrichi dans sa vie, de
+modifier, quand on n'est plus rien sur terre, la destinée des vivants:
+sous prétexte qu'on a un faible pour ceux qui vous sortent de la
+cuisse,--ce qui n'est jamais bien sûr. Qu'on jouisse en sa vie de ce
+qu'on a su acquérir, rien de plus juste; mais encore après sa mort,
+c'est monstrueux.
+
+C'est pourtant comme cela; et il se passera des siècles encore, sans
+qu'on ose toucher à l'hérédité qu'est le plus noir des crimes de
+lèse-humanité.
+
+Oui! voyons: deux enfants qui naissent, l'un au premier, l'autre au
+grenier, ont-ils même droit devant la nature et la vie?
+
+Autre chose que la somme et la qualité de leurs facultés et de leurs
+vertus doit-il les distinguer dans la suite?
+
+Le fils du galérien vient au monde aussi fier que le fils de l'empereur;
+peut-être, est-il mieux doué pour l'utilité publique.
+
+Il n'aura cependant que la honte, la misère, l'éternelle suspicion; s'il
+est orphelin, la prison qui avilit, jusqu'à la majorité!
+
+Puis une balle de fusil dans quelque champ de bataille ou le cabanon des
+maudits.
+
+L'autre, cependant, nagera dans le bien-être, se vautrera dans les
+jouissances de toute sorte et se croira d'essence supérieure parce qu'il
+aura reçu le jour et l'héritage d'un cochon gras.
+
+Crève, enfant du pauvre; tu avais peut-être l'âme de Jésus, le génie de
+Hugo. Tant pis! Crève!
+
+POPULOT.
+
+[image]
+
+[image]
+
+
+
+
+L'OUVRIER BOULANGER
+
+
+Quand Paris dort, quand, sur le pavé des rues mouillées où se mire la
+lune, on n'entend plus que le pas cadencé des sergents de ville; quand
+toutes fenêtres sont closes et qu'à peine on voit encore étinceler
+d'ici, de là, dans les hauteurs des mansardes, la lampe obstinée d'un
+studieux ou d'une ouvrière qui veille, avez-vous entendu quelquefois,
+dans la nuit, jaillir du sol comme un râle puissant et rhythmique?
+
+Alors, sans doute, le cœur serré d'angoisse, ignorant la nature de ce
+bruit, vous avez marché, guidé par le son; vous êtes arrivé près d'un
+soupirail ardent, ouvert à fleur du trottoir, et, plongeant le regard
+dans la cave flamboyante et grise de poussière, vous y avez vu, comme
+une vision d'enfer, des hommes demi-nus, rouges du feu des fours, se
+courbant, se tordant avec le vent de la nuit sur l'échine, soulevant
+entre leurs bras nerveux une pâte épaisse et pesante, puis la rejetant
+au pétrin avec le _Han_! d'angoisse arraché par l'effort.
+
+Ces hommes sont les geindres. Ils pétrissent le pain.
+
+Le geindre n'est pas seul. Il est aidé par le mitron: l'un pétrit,
+l'autre enfourne et pèse. Ils commencent ensemble, à sept heures du
+soir, et finissent à trois heures du matin. Ensemble aussi, la farine en
+poussière les étouffe; la nécessité d'être debout incessamment les
+afflige de varices. Il n'est point rare de voir les jambes du geindre
+trouées de crevasses. En général, il meurt jeune et poussif.
+
+A ce prix il conquiert, pendant sa courte existence, une maigre part de
+ce pain tant gaspillé par les uns, tant convoité par les autres, qu'il
+boulange en râlant pour le monde, et qu'il remonte, après la besogne
+finie, dévorer dans son taudis, plus pâle que la cendre du four éteint.
+
+[image]
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHARLES LEROY
+
+LE
+
+COLONEL RAMOLLOT
+
+_PRÉFACE_
+
+PAR E. CARJAT
+
+Illustrations de
+E. MORIN
+FERDINANDUS
+etc., etc.
+
+1 VOL. IN-18
+
+(_douzième mille_)
+
+PRIX: 5 FRANCS
+
+_PRÉFACE_
+
+PAR F. CARJAT
+
+Illustrations de
+RÉGAMEY, SCOTT
+HANRIOT
+LUIGI LOIR, etc.
+
+1 VOL. IN-18
+(_douzième mille_)
+PRIX: 5 FRANCS
+
+ * * * * *
+
+A. POTHEY
+
+LA MUETTE
+
+[image: Illustration et Eau-Forte
+
+1 VOL. IN-18
+
+PRIX: 5 FRANCS.
+
+de KAUFFMANN]
+
+_Il a été tiré_ cinquante exemplaires _sur papier de Hollande de chacun
+des volumes de la_ BIBLIOTHÈQUE ILLUSTRÉE: AU PRIX DE 10 FRANCS.
+
+
+
+
+ARMAND SILVESTRE
+
+POUR FAIRE RIRE
+
+GAULOISERIES CONTEMPORAINES
+
+Eau-Forte et Illustrations
+
+DE KAUFFMANN
+
+1 vol. in-18.
+
+PRIX: 5 FRANCS
+
+VAST-RICQUARD
+
+POUR CES DAMES
+
+NOUVELLES PARISIENNES
+
+Eau-Forte et Dessins
+
+DE
+
+KAUFFMANN
+
+
+1 vol. in-18.
+
+PRIX: 5 FRANCS
+
+BIBLIOTHÈQUE
+ILLUSTRÉE
+
+[image: ERNEST D'HERVILLY]
+
+[image]
+
+TIMBALE
+
+D'HISTOIRE A LA PARISIENNE
+
+Eau-Forte et Dessins de RÉGAMEY
+
+1 VOLUME IN-18. PRIX........5 FRANCS.
+
+[image]
+
+Mme OLYMPE AUDOUARD
+
+SILHOUETTES PARISIENNES
+
+1 vol. illustré de 31 portraits et d'une eau-forte.
+
+PRIX......5 FRANCS.
+
+
+DE PODESTAT
+
+LA COMÉDIE AU BOUDOIR
+
+1 vol. in-18 avec 7 eaux-fortes et gravures par Morin.
+
+PRIX...... 5 FRANCS.
+
+
+
+
+
+
+C. MARPON et E. FLAMMARION, Éditeurs
+
+PARIS--RUE RACINE, 26, et galeries de l'odéon--PARIS
+
+_Envoi_ franco _contre mandat_
+
+
+BIBLIOTHÈQUE ILLUSTRÉE
+
+Volumes in-18, avec Eaux-Fortes et Illustrations dans le texte
+
+E. CHAVETTE
+
+LES PETITES
+
+COMÉDIES DU VICE
+
+Gravures et Eaux-Fortes par BENASSIT (_Quinzième mille_).
+
+1 VOL. IN-18.--PRIX: 5 FRANCS.
+
+LES PETITS
+
+DRAMES DE LA VERTU
+
+_Deuxième série des PETITES COMÉDIES DU VICE_
+
+Eau-Forte et Dessins par KAUFFMANN (_Huitième mille_).
+
+1 FORT VOL. IN-18.--PRIX: 5 FRANCS.
+
+
+LES BÊTISES VRAIES
+
+_Pour terminer les PETITES COMÉDIES DU VICE_
+
+[image]
+
+Eau-Forte et Dessins par KAUFFMANN (_Septième mille_).
+
+1 VOL. IN-18.--PRIX: 5 FRANCS.
+
+
+
+
+
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+
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@@ -0,0 +1,4560 @@
+The Project Gutenberg EBook of Vingt années de Paris, by André Gill
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Vingt années de Paris
+
+Author: André Gill
+
+Commentator: Alphonse Daudet
+
+Release Date: December 17, 2009 [EBook #30696]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VINGT ANNÉES DE PARIS ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+ANDRÉ GILL
+
+VINGT ANNÉES
+
+DE PARIS
+
+AVEC UNE PRÉFACE PAR ALPHONSE DAUDET
+
+[image]
+
+PARIS
+
+C. MARPON ET E. FLAMMARION ÉDITEURS 26, RUE RACINE, PRÈS L'ODÉON
+
+1883
+
+Tous droits réservés.
+
+
+
+
+VINGT ANNÉES DE PARIS
+
+DU MÊME AUTEUR:
+
+LA MUSE A BIBI
+
+1 vol. in-16 elzévir illustré 2 fr.
+
+PARIS.--IMP. C. MARPON ET E. FLAMMARION, RUE RACINE, 26.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+PRÉFACE.
+
+Histoire d'un melon
+
+Le Musée du Luxembourg
+
+Jules Vallès
+
+Feu le boeuf gras
+
+Actes en vers
+
+Pauvres censeurs
+
+L'inflexible Piétri
+
+Sermon de carême
+
+Clément Thomas
+
+Le Modèle
+
+A l'École des Beaux-Arts
+
+Le Tableau de Marcel
+
+Le Chauffeur
+
+Gustave Courbet
+
+Le Vol
+
+Portraits après décès
+
+Charenton
+
+Eugène Vermesch
+
+Le Nain. Souvenir du pavé latin
+
+La Charge de M. Thiers
+
+Lettre de Populot à son cousin Bibi
+
+L'Ouvrier boulanger
+
+[image]
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+_Vingt ans de Paris!_
+
+_Quelle rumeur dans ces quatre mots, quelle houle remuante et grondante
+d'hommes, de livres, d'aventures et d'idées, que d'amis perdus, de joies
+sombrées, d'engloutissements sans nom, effacés par le temps qui monte;
+et comme il faut qu'il ait la vie dure le souvenir qui tient debout sur
+ce cimetière d'épaves!_
+
+_André Gill est pour moi un de ces souvenirs._
+
+_Je l'ai rencontré au bon moment, à l'heure fraîche des amitiés de
+jeunesse, quand la terre encore molle s'ouvre à toute semence, pour des
+moissons de tendresse et d'admiration. J'avais vingt-trois ans, lui
+guère davantage. J'étais campagnard à l'époque, campagnard de banlieue,
+hirsute, velu, chevelu, botté comme un tzigane, coiffé comme un
+tyrolien, logeant entre Clamart et Meudon, à la porte du bois. Nous
+vivions là quatre ou cinq dans des_ payotes, _Charles Bataille, Jean
+Duboys, Paul Arène, qui encore? On s'était réunis pour travailler, et
+l'on travaillait surtout à courir les routes forestières, cherchant des
+rimes fraîches et des champignons à gros pieds._
+
+_Entre temps une bordée sur Paris, toute la bande. Chaque fois la nuit
+nous surprenait, après l'heure des trains et des carrioles, attardés aux
+lumières des terrasses avant de nous lancer, bras dessus bras dessous et
+chantant des airs de Provence, dans le noir des mauvais chemins. On
+faisait tous les cafés de poètes; et le pèlerinage finissait
+régulièrement au petit estaminet de Bobino, lequel était alors l'arche
+d'alliance de tout ce qui rimait, peignait, cabotinait au quartier
+Latin. C'est à Bobino que j'ai fait la connaissance d'André Gill._
+
+_Il déclamait debout sur une table, robuste et beau, les cheveux dans le
+gaz, au milieu d'un cercle de chopes. Sa voix de faubourg, un peu
+lourde, laissait tomber la rime et déhanchait la phrase qu'il dessinait
+d'un coup de pouce, en rapin. Après des vers de lui, délicats et
+spirituels, il dit de la prose de moi, une fantaisie parue la veille
+dans un journal et qu'il avait apprise. On est sensible à ces choses
+quand on débute, et de cette soirée on fut amis. D'abord de très près,
+puis avec des intermittences de rencontres, de grands espaces de
+silence, mais non d'oubli._
+
+_Les années filèrent, nous entraînant loin du carrefour où nos vies
+s'étaient mêlées. La mienne après bien des cahots avait marché droit à
+son but sur des rails solides; la sienne continuait à s'égailler, à hue,
+à dia, brûlée à tous les becs de gaz, acclamée sur les tables de café
+dont il ne sut jamais descendre. Il venait rarement chez moi, malgré mes
+instances et le plaisir qu'on avait à le voir. En face d'une femme
+distinguée, je le sentais mal à l'aise, gêné par la pensée de sa vie et
+de ses habitudes; on avait beau l'encourager, sa verve ne dégelait pas,
+il restait timide, trop poli, ne savait ni entrer ni s'en aller,
+mangeait loin de la table, et souffrait d'ignorer, car il y avait en lui
+un singulier mélange de populacerie et de raffinement, de sang rouge et
+de sang bleu._
+
+_Je l'aimais mieux rue d'Enfer, dans le délabrement de son vaste atelier
+meublé de deux chevalets et d'un trapèze. On était toujours sûr de
+trouver là un ramas de pauvres hères, des misères recueillies, de ces
+«âmes de poche» comme il y en a dans Tourgueneff et dont les loques
+résignées fumaient silencieusement autour du poële. Tout en causant,
+Gill travaillait, ébauchait des toiles énormes pour des cadres géants
+que son rêve dépassait encore. Blasé sur ses succès de dessin et las de
+l'éternelle grimace des caricatures, il avait l'ambition d'être un grand
+peintre, marquait sa place très haut, entre Vollon et Courbet._
+
+_Se trompait-il?... Je n'entends rien à la peinture et ne l'aime
+guère,--tant d'autres s'y connaissent et se pâment devant, par
+profession!--Mais il me semble qu'André Gill avait ainsi que Doré la
+palette noire des crayonneurs. Son oeil pris et comme hypnotisé par la
+ligne restait fermé à la couleur. En tout cas, ceux qui ouvriront son
+livre plein de pages exquises, chaudes de vérité et de bonté,
+s'assureront que le caricaturiste, tendre comme tous les grands
+railleurs, était un poète et un écrivain._
+
+_Les dernières fois où je le vis, il me paraissait triste et las, rebuté
+par la misère qu'il cachait fièrement. Tout à coup j'appris qu'il était
+à Charenton, bouclé. Ceux qui vivaient plus près de lui ne s'étonnèrent
+pas, m'a-t-on dit. Pour moi, ce fut une stupeur et une épouvante. Gill
+était le troisième de notre petite bande que la folie me prenait:
+Charles Bataille, Jean Duboys morts aux aliénés, presque sous mes yeux.
+Le courage me manqua pour aller voir celui-là. Je me raisonnais, je
+m'enchaînais par des rendez-vous, que je manquai tous, obsédé par
+l'idée fixe du mal qui frappait autour de moi._
+
+_Un jour, en sortant, je heurte sur le palier quelqu'un sonnant à ma
+porte:_
+
+_«Tiens!... Gill!...»_
+
+_Gill, maigri, des cheveux blancs, mais toujours beau, toujours son
+cordial sourire de grand enfant sensuel et bon._
+
+_«Je sors de Charenton... Je suis guéri...»_
+
+_Et l'on descendit au Luxembourg. Comme il n'y avait plus de Bobino, on
+s'assit dans un petit café désert au milieu du jardin, à peu près à la
+place où l'on s'était connu. Il ne m'en voulait pas de n'être pas allé
+le voir._
+
+_«Bah!... pour les visites qu'on me faisait!... J'étais une curiosité,
+une chronique... un but de promenade et de friture au bord de l'eau...»_
+
+_Puis il me parla de la maison de fous, très sensé, très calme, un peu
+trop convaincu seulement qu'il n'y avait pas un malade à Charenton, rien
+que des victimes. «On n'a pas idée des crimes qui se commettent dans
+cette boîte... Un beau livre à écrire... Si vous voulez, je vous
+donnerai des notes...» Et pendant une minute, la fixité de cet oeil vert,
+sans pupille, m'inquiéta. Passant ensuite au motif qui l'amenait chez
+moi, il me demanda un titre et une préface pour un volume de souvenirs
+qu'il allait publier. Je lui donnai son titre,_--Vingt ans de
+Paris,--_et lui promis les quelques lignes d'en-tête dont il croyait
+avoir besoin. Là-dessus nous nous séparions, sans phrases, sur une
+poignée de main qui ne mentait pas._
+
+_«--A bientôt, Gill?_
+
+_«--Parbleu!»_
+
+_Trois jours après, on le ramassait sur une route de campagne, jeté en
+travers d'un tas de pierres, l'épouvante dans les yeux, la bouche
+ouverte, le front vide, fou, refou._
+
+_Il y a des mois de cela; et depuis des mois je cherche sa préface, je
+lutte pour l'écrire contre le frisson qui me fait tomber la plume des
+mains._
+
+_Gill, mon ami, êtes-vous là? M'entendez-vous? Est-ce bien loin où vous
+êtes?... Je vous jure que j'aurais voulu vous offrir quelque chose
+d'éloquent, une page bonne comme vous, généreuse, artiste, lumineuse,
+comme votre chère mémoire. J'ai essayé, je n'ai pas pu._
+
+ALPHONSE DAUDET.
+
+
+
+
+VINGT
+
+ANNÉES DE PARIS
+
+
+
+
+HISTOIRE D'UN MELON
+
+
+Par une belle matinée du mois d'août 1868, mon meilleur ami, celui qui
+partage exactement mes peines et mes joies, et, pour tout dire, mon
+linge aussi, était arrêté, à l'angle de la rue Vavin, en extase devant
+un melon.
+
+Une outre de jus, un boulet de lumière! un vrai chef-d'oeuvre de l'été
+qui, près de là, dans sa chaleur exagérée et suprême, commençait de
+rouiller les feuillages du Luxembourg!
+
+Il étalait, le fruit savoureux, son orgueil obèse au milieu de ses
+frères cantaloups, dans la paille dorée et rayonnante, rond comme un
+astre, ventru, vermeil, énorme et parfumé, la queue en vrille comme un
+cochon, ballonnant au soleil sa sphère aux côtes rebondies, avec la
+majesté d'une couronne d'empereur et la joie d'un turban de carnaval.
+
+Mon ami, sans doute, avait vu bien d'autres cucurbitacés au cours de sa
+carrière sans en être ému. Celui-là fut une révélation. Peut-être aussi
+faut-il aux melons, comme à certains musiciens, plusieurs «auditions»
+pour être compris. Alors, ce fut l'audition décisive; car, après
+quelques instants de contemplation, mon meilleur ami pénétra dans la
+boutique, y déposa, sur le comptoir, quelque menue monnaie, saisit
+l'objet de sa convoitise, et s'en fut radieux, par les rues, avec sa
+conquête.
+
+Il faut connaître le vertueux, riant, clair, calme quartier de
+l'Observatoire, pour comprendre le plaisir infini de s'y promener avec
+un melon sous le bras. Je dis--avec un melon--parce que ce hors-d'oeuvre
+(considéré par quelques-uns comme dessert) donne à celui qui le porte un
+air de bourgeoisie cossue, de citoyen qui «a de quoi», d'où il résulte,
+pour le promeneur, un certain aplomb, une recrudescence d'aise et de
+nonchalance heureuse dans la marche.
+
+Mais, en résumé, le melon n'est pas indispensable.
+
+Mon ami se promena donc tranquillement, humant la brise tiède, flânant
+aux enseignes, regardant les passants; il se croisa peut-être avec M.
+Littré, qui a le bon goût de demeurer par là, peut-être avec Michelet,
+son voisin, lequel vivait encore; avec Sainte-Beuve, lancé au trot
+derrière une fillette...
+
+Puis, tout à coup, il se souvint que c'était mardi, qu'il avait à faire,
+comme chaque mardi, son dessin de _la Lune_; il s'élança vers son
+domicile.
+
+Maintenant que je crois être reconnu, je reprends mon pronom personnel:
+
+J'habitais alors la rue d'Assas, dans une maison en briques, un étage
+au-dessous du logement de Vallès, qui serait bien l'homme le plus
+tendre, le plus spirituel, le plus charmant et éloquent du monde,
+n'était la manie, qui le tient, de ne se croire à l'aise que dans la
+fumée des batailles ou la gueulée des faubourgs. On allait de l'un chez
+l'autre; on avait de grands rires, des espoirs fous; le soir, à la
+fenêtre, au ciel pâlissant, on regardait devant soi, à l'angle de la
+maison Lahure, un grand mur de lierre où venaient se coucher les
+oiseaux. C'était le bon temps...--Passons.
+
+J'arrivai, avec mon melon, pour le moment du déjeuner. Nous nous
+trouvâmes trois,--peut-être quatre: la chanson des _Fraises_, _zell'
+Thérèse_, avait déconsidéré le nombre trois. La table était dressée; mon
+acquisition eut les honneurs de la séance; et comme, entre soi, quand
+les nerfs sont détendus on est aise quelquefois de se laisser aller à la
+simplicité de l'esprit, comme les grosses plaisanteries sont, alors, les
+plus goûtées, tout le chapelet des niaiseries qui se peuvent dire, à
+propos d'un melon, fut égrené.
+
+En fin de compte, on tomba d'accord qu'il fallait publier son portrait.
+
+Le portrait du melon? Oui.--Dans le journal? Parfaitement. Puisque la
+censure interdisait tout, puisqu'on ne pouvait plus rien risquer
+d'expressif, il fallait dessiner le melon. Cela ne voudrait rien dire.
+
+--Qu'importe!
+
+Et je le fis.
+
+Les collectionneurs le retrouveront au nº 29 _bis_ de la 1re année de
+_l'Éclipse_.
+
+_La Lune_ était _l'Éclipse_ alors, ayant été, quelques mois auparavant,
+contrainte à s'_éclipser_ par la jurisprudence de l'Empire.
+
+Le dessin fut présenté, le lendemain, au ministère; la Censure fut
+magnanime, l'autorisation de paraître fut accordée.
+
+Mais, dès le surlendemain, nous recevions, au bureau de la publication,
+l'ordre de comparaître devant un juge d'instruction dont le nom
+m'échappe,--grand dommage! La nouvelle de cette poursuite fit scandale.
+
+Il se trouva, juste, dans toute la presse, un seul être, depuis
+âme-damnée de Villemessant, pour ne pas nous défendre.
+
+Nous étions accusés..... d'obscénité!
+
+C'était raide! On en parla huit jours; et la fortune du dessin courut
+Paris, renforcée des mille quolibets de la foule, qui a sa façon de
+légiférer, elle aussi.
+
+Comme le croquis ne représentait personne, il fut facile d'en appliquer
+l'intention à tout le monde, et chacun de son côté le fit pour «sa bête
+noire».
+
+Rochefort, dans une de ses _Lanternes_, y veut reconnaître Delesvaux, ce
+président de la 6e chambre, qui, après s'être concilié les faveurs de
+la cour par une série d'arrêts iniques, s'est enfin rendu bonne justice
+en se crevant d'excès.
+
+M. Francisque Sarcey fit un bon article indigné et gaulois dont je le
+remercie encore. Et la poursuite fut abandonnée.
+
+Voici comment:
+
+Au jour indiqué par l'assignation, je me rendis chez le juge. Nous
+comptions bien sur le procès. N'avais-je pas déjà retenu, chez un
+fruitier, un autre melon que je devais présenter au tribunal, en arguant
+de mon innocence par la sienne?
+
+Cela, peut-être, eût été joyeux. Il n'empêche, qu'à l'exemple de ce
+juste atterré sous l'accusation d'avoir volé les tours de Notre-Dame,
+j'étais mal à l'aise en grimpant les rigides escaliers de pierre et en
+enfilant les couloirs bourrus du Palais de Justice.
+
+On me fit entrer, asseoir même dans le cabinet aux soupçons. Le greffier
+poussiéreux, raccorni, se tenait prêt à écrire. Le juge dont j'oublie le
+nom, l'homme de loi, le roi de pique, celui qu'on appelle David chez les
+tireuses de cartes, une tête pointue, l'oeil louche, figure biseautée,
+m'observait de coin: il m'interrogea tout à coup:
+
+[image]
+
+--Vous vous reconnaissez l'auteur d'un dessin représentant un melon,
+auquel il manque une tranche fuyant devant un crayon, et intitulé: M. X,
+deux points?
+
+Vous entendez, lecteurs? X deux points, c'est-à-dire: X..., trois
+lettres, si l'on veut.
+
+Deux points, trois points, je n'y saisissais nulle malice, et je ne sais
+pourquoi je répondis, pris d'un subit et providentiel souci de la
+minutieuse exactitude:
+
+--Non, monsieur: X, trois points.
+
+--Bah! fit le magistrat.
+
+Il reprit le journal, regarda.
+
+--C'est vrai, dit-il; vous pouvez vous retirer.
+
+L'instruction était abandonnée; Thémis, désarmée!
+
+Comprenez-vous? Moi, j'ai longtemps cherché.--Accusation
+d'obscénité?--A force de m'exercer à voir de l'oeil du jurisconsulte de
+cette époque, à entrer, comme on dit, «dans la peau du bonhomme», j'ai
+fini par supposer vaguement!
+
+Mais cela est tout à fait impossible à dire.
+
+[image]
+
+[image
+
+
+
+
+LE MUSÉE DU LUXEMBOURG
+
+
+On parlait l'autre jour de supprimer le musée du Luxembourg, d'en
+bouleverser les salles et d'en arracher les tableaux, pour je ne sais
+quel aménagement sénatorial. Bon Dieu! Messieurs les sénateurs
+exigent-ils tant d'espace? Pour podagres et impotents que je les
+suppose, la plupart, il me reste néanmoins un vague espoir qu'on ne va
+pas installer un lit à baldaquin et machiné pour les infirmités de
+chacun d'eux.
+
+Le Sénat, dont l'existence ne repose guère que sur un pilotis de bâtons
+dans les roues de la République, voudra bien, pour cette fois,
+j'imagine, serrer ses augustes coudes et laisser vivre le Conservatoire
+de notre art moderne, le lieu d'étude et d'émulation de la jeune
+génération, statuaire et peintre, le musée du Luxembourg, une des grâces
+de la Rive Gauche.
+
+Aisément je calcule de combien peu d'importance est mon impression
+personnelle, pour la chose publique; mais je ne saurais, sans protester
+au nom de mes souvenirs, laisser consommer le sacrifice.
+
+Du plus loin que je regarde en arrière, je vois mon grand-père me tenant
+par la main, tout petit enfant, bizarrement fagoté d'une pèlerine à
+carreaux rouges, d'une casquette à gland, et me traînant à travers les
+galeries, où son goût quelque peu suranné l'arrêtait en extase devant
+les tartines beurrées et confiturées des sous-élèves de David, les
+Lancrenon, les Mauzaisse, les Delorme; _Alphée et Aréthuse, le fleuve
+Scamandre, Hector reprochant à Pâris sa lâcheté_, puis encore devant les
+«navets» sculptés de MM. Bra et Brun.
+
+Un peu plus tard, dès que j'avais un instant la libre disposition de mon
+jeune individu, j'y courais tout seul, à ce Musée qui m'enchantait. Je
+grimpais, timide, l'escalier de pierre; et souvent, le gardien-chef
+m'interdisait l'entrée. Alors je restais, le coeur gros, sur le palier,
+jusqu'à ce qu'un copiste, arrivant à son tour, me prît, souriant, par la
+main, et m'introduisît, sous le couvert de son autorité.
+
+Qu'on m'excuse de parler tendrement de mon enfance. Il me paraît que ce
+bambin de huit ans, amoureux d'art, qu'une grande bête de gardien
+épouvante et fait reculer sur le seuil d'un musée public, est un
+tableau qui pourrait tenter la plume ou le crayon.
+
+Plus tard encore, ainsi que tous les élèves des Beaux-Arts, j'ai fait là
+quelques ébauches de copies, dans le silence religieux du jour calme
+tombant en nappes égales des grandes baies du cintre; avec la joie des
+croisées ouvertes au bout des salles sur les frondaisons ensoleillées du
+jardin, le sable d'or des allées, le rire et les jeux des enfants aux
+jambes nues, aux costumes bariolés.
+
+Enfin, plus récemment, après que la guerre, proscrivant les tableaux,
+transformant en ambulance la galerie, en eut longtemps suspendu, sur des
+lits de mourants, les cadres vides, je l'ai ressuscité, ce musée du
+Luxembourg.
+
+Et, tout à l'heure, en feuilletant le carnet de cette
+année-là--1871--n'ai-je pas retrouvé des rimes fanées?
+
+ * * * * *
+
+ O cher temps envolé!--Quand, la grille fermée,
+ Nous allions, tous les deux dans l'ombre parfumée,
+ Seuls maîtres des lilas; le doux silence... Rien
+ Que ma voix qui fredonne un menuet ancien
+ Et votre jeune rire égrené sous les arbres.
+ Nous allions, épelant, sur la blancheur des marbres,
+ Le nom de quelque reine au profil solennel,
+ Ou choisissant parfois un astre dans le ciel,
+ Et puis très curieux, ramenant de la nue
+ Nos regards, de trouver l'étoile devenue
+ Perle dans l'eau, parmi les duvets d'argent fin
+ Que les cygnes secouent sur l'onde du bassin.
+
+ * * * * *
+
+ T'en souviens-tu?--C'était du temps de la Commune.
+
+On voit que j'étends à ma jeunesse la faveur réclamée pour mon enfance;
+il faut passer quelque chose à un homme dont les cheveux commencent à
+grisonner, et dont le coeur se tourne déjà vers le passé.
+
+Oui, le plaisir de parcourir le soir, après la retraite, le jardin
+paisible, débarrassé de la foule, c'était l'immunité de fonctions qui
+ont failli me coûter cher. Un groupe d'artistes, fidèles à Paris malgré
+le danger, soucieux de ses trésors artistiques, m'avait confié le soin
+de reconstituer le musée du Luxembourg, et de le garder.
+
+Au reste je n'y ai point fait que de méchants vers, et, tandis que je me
+tiens par la main, j'aurai l'honneur de présenter au maître
+idéologue-peintre Chenavard le citoyen qui donna l'accès des galeries à
+sa _Divine Comédie_, aux trois portraits restauration de M. Ingres, aux
+_Armures_ et aux _Poissons_ de Vollon, à tant d'autres toiles
+méritantes, abandonnées jusqu'alors aux rats des greniers impériaux.
+
+Quand j'arrivai sur le lieu de ma commission, le palais de Marie de
+Médicis était désert, dévasté; les appartements démeublés offraient,
+béantes aux regards, leurs solitudes grises de poussière. Quant au
+Musée, plus un tableau, plus un buste, je l'ait dit. L'ambulance était
+déménagée depuis longtemps; vide absolu. Les araignées filaient à
+l'aise.
+
+Au rez-de-chaussée, dans l'aile de bâtiment qui contient aujourd'hui la
+sculpture, les gardiens familiers avaient imaginé, construit, consolidé
+maintes bicoques en planches, très propices à leur agrément domestique:
+un parfum de saucisses, de pommes de terre frites, circulait sous les
+voûtes: des tuyaux noirs de cuisine s'enfonçaient dans les pilastres
+corinthiens: c'était joli tout à fait! La nourriture substantielle
+primant l'intellectuelle; le ventre à la place du cerveau; comble du
+naturalisme!
+
+Il est vrai qu'un des fauteurs, houspillé pour cette débauche de
+_popotte_, me répondit: «Oh! je ne fais la mienne qu'à l'huile!»
+
+On m'avait revêtu des «pouvoirs les plus complets» pour me substituer au
+conservateur officiel, M. de Tournemine. Je devais le remplacer partout,
+dans sa charge et dans ses appartements. Quand je lui rendis visite, et
+m'expliquai, il pâlit dans son fauteuil. Moi, j'étais debout, et je lui
+dis:
+
+--Tranquillisez-vous, monsieur; je passe et ne suis pas gênant; ne
+dérangez rien à vos affaires; il n'y a ici qu'un travailleur de plus qui
+vient vous aider.
+
+Et alors, nous travaillâmes. Le bataillon des gardiens lava, frotta,
+épousseta; les cadres enchâssèrent de nouveau leurs toiles, et la bonne
+odeur du vernis du Musée chassa les émanations pharmaceutiques de
+l'ambulance.
+
+Tous les jours, avec un camarade que m'avait adjoint la commission, un
+statuaire dont les statues sont rares,--tes statues sont rares, mon
+vieux Jean!--tous les jours nous allions explorer les hangars, les
+greniers du Louvre et du palais de l'Industrie, rapportant de nos
+investigations les marbres, les toiles qui pouvaient enrichir
+visiblement la collection publique. C'est ainsi qu'un merveilleux
+paysage de Courbet: _Sous Bois_, est entré au Luxembourg. Il est vrai
+qu'on l'en a fait ressortir depuis, afin de l'envoyer à l'impératrice.
+Pourquoi? je me le demande. Nous poussâmes la coquetterie jusqu'à
+rapporter, un jour, un paysage de M. de Tournemine lui-même. En dehors
+de ses attributions de conservateur, M. de Tournemine avait la
+spécialité des éléphants peints sur ciels orange.
+
+Une galerie de bois, construite sur le double pont qui relie les ailes
+du palais faisant face à la rue de Tournon, fournit l'emplacement
+nécessaire au regain de collection.
+
+Enfin le musée de sculpture, supprimé depuis des années, fut réinstallé
+sous les arceaux du rez-de-chaussée. Il y est encore.
+
+Les journées de Mai arrivèrent avec la fin de nos travaux. Je me
+rappelle mon dernier jour de présence.
+
+Les gardiens, massés en un coin de la galerie principale, se croisaient
+les bras. Je les priai de continuer leur besogne qui était d'accrocher
+des tableaux.
+
+--Eh! monsieur, s'écria l'un, on se bat à cinq cents pas d'ici!
+
+--Eh bien! accrochons pour les vainqueurs.
+
+M. de Tournemine, qui survenait, fut de mon avis: on se remit à
+l'ouvrage. C'était le mardi ou le mercredi...
+
+Vers quatre heures, le bruit de bataille du dehors approchant, vers
+quatre heures,--ici je ne puis m'empêcher de sourire,--il me vint une
+vague idée que, peut-être, j'avais tournure de héros: _Impavidum!_
+
+Il faut que je l'avoue: un diable est en moi qui me pousse à cambrer la
+taille dans les situations tendues. Nombre de timides, à ma façon, que
+je connais, ont au corps un diable pareil, et mourant d'effroi de
+paraître gauches, développent, aux instants délicats, les attitudes
+monumentales et harmonieuses des marbres grecs. Ils en tirent le juste
+bénéfice; toute la vie, on les appelle: _poseurs_.
+
+Je fis donc trois pas vers le groupe des gardiens, et, tirant de ma
+poche une pièce de cinq francs, des deux qui composaient mon
+avoir,--voyez l'opulence!--je la leur offris en disant:
+
+--Citoyens, nous ne nous reverrons plus sans doute; acceptez ceci pour
+boire à la santé de la République.
+
+C'était ridicule probablement. Il n'en parut pas ainsi. Et M. de
+Tournemine, me serrant très cordialement la main, m'affirma «qu'il
+garderait, quoiqu'il arrivât, le souvenir d'avoir vécu quelque temps en
+compagnie d'un parfait gentilhomme.»--Je cite le texte.
+
+Et je partis: je ne l'ai point revu. Un fantaisiste quelconque a,
+depuis, voulu faire entendre qu'avant de mourir, M. de Tournemine se
+serait plaint de tourments endurés pendant la Commune. Cela n'est pas
+vrai; M. de Tournemine n'a pas menti.
+
+ * * * * *
+
+Je reviens à mon voeu. On m'a demandé mes notes personnelles; je les
+donne bénévolement, sans m'inquiéter fort de l'intérêt qu'elles peuvent
+avoir; mais ce qui est, à coup sûr, intéressant, c'est la conservation
+du musée du Luxembourg et son maintien à la place qu'il occupe, dans le
+quartier des Écoles de l'Avenir.
+
+On a proposé de le transporter sur l'autre rive; jamais! Il me paraît
+aussi nécessaire au début, au développement des esprits, que les Écoles
+de droit ou de médecine, étant lui-même un foyer d'étude et d'espérance,
+une oasis pour le rêve aux jours de lutte ou de sombre hiver. Et si les
+«jeunes» manquent à cette heure de générosité, de sève, d'élan: s'ils
+s'attardent aux brasseries, s'épuisent en des plaisirs énervants, n'en
+pourrait-on attribuer quelque peu la cause à cette dévastation
+progressive du champ de leur éducation?
+
+Pour ne parler que du Luxembourg, n'est-ce pas assez que la guerre en
+ait fait à peu près chauve le jardin? N'est-ce pas trop que l'Empire, en
+sa fièvre de spéculation, en ait détruit sa poésie, la Pépinière, ce
+coin de paradis des rêveurs, aux méandres parfumés, aux parterres
+encombrés du fouillis des roses, où le printemps, chaque année, ramenait
+les fronts studieux à l'ombre des lilas nouveaux? Héritage embaumé et
+charmant, sacré par l'étude et l'amour des aînés, qu'es-tu devenu?
+
+La génération nouvelle n'est-elle pas assez dépossédée? Faut-il qu'on
+lui enlève encore l'échantillon d'art, le coin de récréation qui lui
+reste?
+
+Holà! Jeunesse, on te dépouille. Défends ton Musée.
+
+[image]
+
+[image]
+
+
+
+
+JULES VALLÈS
+
+ C'est bien là ma mine bourrue,
+ Qui, dans un salon ferait peur,
+ Mais qui, peut-être, dans la rue,
+ Plairait à la foule en fureur.
+ Je suis l'ami du pauvre hère
+ Qui, dans l'ombre, a faim, froid, sommeil,
+ Comment, artiste, as-tu pu faire
+ Mon portrait avec du soleil?
+
+ JULES VALLÈS, _au bas de sa photographie_.
+
+
+En voilà un que j'aime de tout mon coeur, et que je vais désoler en
+disant le bien que je pense de lui.
+
+La vérité avant tout: Vallès a le caractère le plus jeune, le plus gai,
+le plus émerveillé que je connaisse. Ajoutez à cela une santé
+inébranlable. Il se battrait, peut-être encore, avec acharnement, pour
+le sourire en coulisse d'une danseuse de corde; et, pour ma part, je
+l'en félicite. Mais lui, n'aime pas qu'on le sache.
+
+Avec sa chevelure hérissée et rebelle, sa barbe bourrue et
+retroussée,--barbe et cheveux blancs aujourd'hui, luisants et noirs,
+jadis, comme charbon de terre,--avec ses yeux hardis, ronds sous les
+rudes sourcils, son nez coupé court, retroussé, aux narines de dogue ou
+de Socrate, les trente-deux dents étincelantes rangées sous le pli
+dédaigneux et amer de sa lèvre, avec tout son masque heurté, aux plans
+durs, qui semble avoir été martelé par quelque tailleur de fer, en son
+pays d'Auvergne; avec, surtout, sa voix de cuivre, amoureuse de tempête,
+et le roulis farouche de son allure, il s'est fait, autrefois, une
+renommée de casse-cou, d'exalté violent, dur à cuir.
+
+C'est son premier succès, son succès de jeunesse; il y tient.
+
+Et, soigneusement toujours, il a défendu, de la retouche et de
+l'altération, cette extravagante contrefaçon de sa propre physionomie,
+où, depuis vingt ans, le public le voit grinçant de la mâchoire, et
+rageusement campé devant la société.
+
+Moi-même, pour complaire à sa manie bien plus qu'à mon sentiment, ne
+l'ai-je pas caricaturé en chien crotté, lugubre, traînant, à la queue,
+une casserole bossuée et retentissante?
+
+ * * * * *
+
+--J'ai un cou d'athlète, un cou d'Auvergnat, répétait-il souvent; les
+gens qui ont, comme moi, un cou de taureau...
+
+Je regardai, un jour, ce cou fameux, et, saisi de franchise:
+
+--Vous avez un petit cou, lui dis-je.
+
+Il y eut un silence de quelques secondes; puis Vallès répondit:
+
+--Oui, j'ai un petit cou!
+
+Mais j'avais vu flamber son regard: il était vexé.
+
+Tout le faible de Vallès est là.
+
+Pour ma part, j'aime en lui jusqu'à cet enfantillage persistant de son
+héroïque désir, lequel ne peut s'accommoder, pour enveloppe, de la
+taille modeste et de la musculature moins terrifiante que frêle qui lui
+sont dévolues.
+
+Quand je le rencontrai pour la première fois, il fendait l'espace, en
+compagnie de Daniel Lévy, son associé d'une heure: secouant une canne
+énorme, il arpentait le boulevard Montmartre; les pans d'une redingote,
+allongée démesurément sur commande, flottaient derrière lui; un chapeau
+vertigineux, élancé de sa tête, menaçait le ciel...
+
+--Il est un peu haut, lui dis-je.
+
+--Jamais trop haut, me cria-t-il, jamais! pour un chapeau d'ambitieux.
+
+A cette époque, il avait déjà fait les _Réfractaires_, ce chef-d'oeuvre
+de style, d'ironie et de sensibilité. Il venait de terminer, à
+l'_Événement_, une série d'articles émus, intimes, de souvenirs, de
+paysages, dont les merveilleuses qualités de nature, de parfum, de goût
+et d'élévation s'étaient trouvées peu accessibles au public des
+journaux, et avaient dû s'interrompre pour céder la place aux chroniques
+boulevardières.
+
+Ces miettes d'un, art sans précédent jusqu'alors ont été recueillies et
+publiées sous ce titre: _la Rue_, en un volume devenu introuvable, et
+dont je regrette fort qu'on n'ait point fait de nouvelles éditions.
+
+Les favorisés qui en possèdent un exemplaire savent de quelle manière
+exquise et pénétrante cet orageux Vallès entend et fait entendre la
+chanson des bois, des champs, _Mai_, _la Lessive_, _la Rue de province_,
+les grands peupliers droits à l'entrée de son village!...
+
+J'avais dévoré le livre; je rencontrai l'auteur: son aspect, rébarbatif
+à d'autres, réapparaissait absolument joyeux et séduisant.
+
+Je me sentis invinciblement poussé vers lui, comme je l'avais été,
+quelques jours auparavant, vers Alphonse Daudet, quand celui-ci m'était
+apparu au café de Bobino, jeune, radieux, tout poudré de la farine
+parfumée de son _Moulin_.
+
+Impressions lointaines qui me sont restées fidèles. Ces deux artistes,
+ces deux hommes, si différents, sont demeurés pour moi l'objet d'une
+égale et tendre admiration.
+
+ * * * * *
+
+Vallès vint loger, rue d'Assas, en la maison de briques dont j'ai parlé
+déjà, où se sont écoulées les heures de ma vie les meilleures; c'est là
+que j'ai pu apprécier ce poète, ce rêveur sensible et vaillant, avec sa
+belle verve éternelle, son intarissable gaieté.
+
+Pour la première fois, en ce moment, paraissait _la Rue_, son journal,
+qu'il a refait et refera, toujours sous ce titre: _la Rue_, qui lui est
+cher:--une feuille fantaisiste plus fournie d'audace et d'humour que de
+numéraire. Aussi bien la _cuisine_ en était-elle curieuse à observer,
+chez Cadart d'abord, dans les salles d'exposition; plus tard, rue
+Drouot, dans le fond d'une arrière-boutique abandonnée.
+
+C'était une vaste table en bois blanc, où traînaient, pêle-mêle,
+manuscrits et cornets de _frites_, aliments confondus de l'esprit et du
+corps, quelques chaises dépaillées, nombre de cannes, deux ou trois
+placards violents, piqués d'épingles au mur; et, debout, scandant ses
+éloquences du poing, Vallès déclamant, ricanant, dictant ses articles,
+chauffant ses collaborateurs, distribuant la besogne, corrigeant les
+épreuves.--Une activité furieuse et jamais lassée; des feux d'artifice
+de saillies, de paradoxes, des fusées de blague, des pétards
+d'indignation, des chandelles romaines d'enthousiasme; et toujours du
+talent, une grande forme hardie, latine, bien moderne cependant,
+lyrique... et, j'ajoute pour l'agacer, romantique.
+
+On rencontrait là des compagnons dont les noms, accouplés, jurent à
+cette heure:
+
+[image]
+
+Maroteau et Magnard, Francis Enne, Albert Brun, Puissant,
+Pipe-en-bois, Bellanger et d'autres.
+
+Dans les après-midi de repos, rares d'ailleurs, on partait en expédition
+pour quelque campagne _extra muros_, à Belleville ou Charenton, le plus
+souvent aux mornes plaines chauves de la Glacière, le long du cours
+sinueux et savonneux de la Bièvre. Je vois encore mon ami, son geste
+découpé sur le ciel; j'entends sa voix, la brise qui, au-dessus de nos
+têtes, faisait fâcher les feuilles, le petit bruit doux et triste de la
+rivière.
+
+On allait ainsi jusqu'à l'humble auberge où sont la table verte au plein
+air, le vin bleu.--_Avancez les lamentables!_--On invitait un pauvre.
+
+Puis _la Rue_ offusqua l'Empire; elle fut étranglée. Et, vers le même
+temps, Vallès alla percher plus bas dans Paris, rue de Tournon, un étage
+au-dessous de cet aventureux et charmant illuminé, le capitaine
+Lambert, qui, certainement, aurait franchi le pôle, comme il l'avait
+promis, si la destinée, brusquement, ne l'eût couché, criblé de balles,
+dans une capote de simple soldat, devant les murs tragiques de Buzenval.
+
+Mes relations avec Vallès devinrent plus rares; je le rencontrai moins
+souvent. Il était tout entier repris par ses préoccupations politiques,
+lesquelles m'ont toujours navré.
+
+Il me convient, toutefois, de rappeler ici le grotesque soupçon qu'on a
+voulu faire peser sur sa vie, à ce moment. Le mot de police a été
+prononcé: agent provocateur, a-t-on dit, je crois. Pour qui connaît, de
+Vallès, la hautaine inflexibilité du caractère, c'était une accusation
+absurde, à ce point que je n'en ai jamais voulu connaître la teneur
+précise.
+
+ * * * * *
+
+A présent, je le perds de vue presque complètement jusqu'au siège, où je
+le retrouve commandant un bataillon de Ménilmontant, qu'il menait jouer
+au bouchon, comme les autres, sur le glacis. J'allai voir ses galons et
+son sabre.
+
+Mais ce harnachement platonique l'ennuyait probablement; il rêvait
+mieux; car, au 31 octobre, il est cassé, poursuivi. Bientôt je le vois
+revenir, par les rues encombrées de neige, effacées dans l'ouate
+brumeuse du ciel d'hiver, que refoule, sans cesse, le canon prussien.
+
+Des soirs, en cachette, il vient partager sa bûche de bois et son pain
+de paille en mon logis.
+
+Que de fois encore, là, du coin de la cheminée maussade, il nous
+emporte, oublieux, sur l'aile de sa parole ardente, imagée, au delà des
+remparts, de l'ennemi, de la saison, de l'angoisse, en des lointains
+verdoyants, fleuris de ses souvenirs!
+
+Cependant, les jours terribles se suivent. On meurt de faim, on meurt de
+froid; on ne se plaint pas. Mais la lutte est terminée: vaine espérance,
+adieu! Voici l'armistice, la honte,--ô douleur!
+
+Et voici la Commune!.....
+
+ * * * * *
+
+Il ne m'appartient pas de préciser le rôle que Vallès a joué dans cette
+folie effrayante. Je m'en suis peu soucié.
+
+On m'a dit qu'après l'affaire de Châtillon, la mort de Duval, il avait
+protégé de la foule, sauvé les gendarmes qu'on ramenait prisonniers. Je
+sais qu'il a été condamné, surtout pour une phrase qu'il n'a ni
+conseillée ni écrite; puis encore, une farce au ministère de
+l'instruction publique, où il décréta, pour rire:
+
+_Art._ 1er.--_L'orthographe est abolie._
+
+Je n'en sais pas plus long. Je ne le vis qu'une fois en ces temps
+funestes:
+
+Il marchait dans les rangs, un rouleau de papier sous le bras, derrière
+la manifestation, en cortège, des francs-maçons, chamarrés de symboles,
+qui s'en allaient parlementer, du côté de Versailles.
+
+--Et vous? lui dis-je en m'approchant, vous n'avez donc pas une écharpe
+rouge?
+
+--Ne m'en parlez pas; je n'ose la mettre, elle me donne l'air d'un
+singe.--Elle est là.
+
+--Sous votre bras? dans ce papier?
+
+--Oui; comme un homard!
+
+ * * * * *
+
+Vallès est, depuis neuf ans, sur la terre d'exil. Sa tête est blanche.
+Toujours vigoureux et vert, son robuste talent inscrit, parfois, dans
+nos journaux, sa marque léonine. Faut-il révéler le secret de
+Polichinelle, dire que c'est lui-même qui signe _Jacques Vingtras_?
+
+Il vit de plus en plus seul, regardant les autres, tour à tour,
+reprendre le chemin de la Patrie. A Londres, le plus souvent; par
+échappées, à Bruxelles, qui lui rappelle mieux Paris, il reçoit la
+visite d'une amie qui, aux jours d'effroyable danger, l'a suivi partout,
+l'exhortant, le conjurant de vivre, voulant le sauvegarder;--mais je
+m'arrête, craignant d'effleurer la délicatesse d'une modestie héroïque,
+de manquer, par la moindre indiscrétion, au profond respect que
+j'éprouve devant cette noble figure du dévouement.
+
+ * * * * *
+
+Quant aux capacités politiques de Vallès, je les ignore. Elle ne
+sauraient prévaloir, à mes yeux, sur sa gloire littéraire. Je le
+voudrais ici, tout simplement, faisant ce qu'il peut faire, étant ce
+qu'il doit être, ce que Philarète Chasles, rouvrant son cours, après les
+journées de Mai, n'a pas craint de proclamer en pleine chaire de
+littérature: «Un des maîtres de la langue française!»
+
+[image]
+
+[image]
+
+
+
+
+FEU LE BOEUF-GRAS
+
+
+Que vont devenir les ambitieux, à cette heure où il n'y a plus de
+boeuf-gras? Car Monselet l'a dit:
+
+ Et l'on n'a pas été grand'chose
+ Quand on n'a pas été boeuf-gras.
+
+Il est vrai que par la cherté des vivres qui se payent, et la froidure
+des temps qui courent, une des sept vaches maigres du Pharaon
+symboliserait mieux la situation. C'est égal: on peut regretter le
+boeuf-gras. Il était un prétexte à la joie, une tradition gauloise, un
+divertissement de «haulte graisse», éclatant et sonore, chassant
+l'ennui devant ses paillons et ses fanfares, un exutoire à la
+glaudissante furie populaire; et, n'en déplaise aux Spartiates modernes,
+je crois que la santé des peuples, comme celle des hommes, ne va guère
+sans rire.
+
+Au reste, ce que j'en dis n'est pas pour exprimer un souci personnel. Le
+boeuf-gras légendaire m'a comblé pour ma part. J'en ai eu tout mon
+compte; mieux encore: je l'ai été.
+
+_Adsum!_ Ami des boeufs-gras, boeuf-gras moi-même. Je le fus en 1866 ou
+67; consultez les archives du Carnaval. Je n'en conclurai point, selon
+le mot du plus aimable des lettrés, que cette prérogative ait le moins
+du monde «agrandi ma chose». On le verra tout à l'heure!
+
+En dehors du lustre, au moins momentané, requis des prétendants,
+l'honneur d'être boeuf-gras ne vous arrive pas tout décerné dans le
+gilet. C'est comme la croix d'honneur, cela se demande; et François
+Polo, fondateur de _la Lune_, l'avait demandé pour son journal qui, je
+pense, était un peu moi-même. Ayant obtenu ce comble de faveur, il me
+pria de choisir mon boeuf, et j'allai voir l'acquéreur.
+
+L'acquéreur des boeufs-gras, cette année-là, c'était Fléchelle, Achille
+Fléchelle, «le bouillant Achille», comme il dit lui-même, aujourd'hui
+retiré des affaires, ex-boucher de l'empereur.
+
+Les habitués du café des Bouffes l'ont connu. Dans ces derniers temps,
+il aimait peu parler de politique; mais fidèle à son client déboulonné,
+quand Daubray lui lançait des pointes, il se contentait de grogner,
+moitié figue, moitié raisin, avec un rire entrelardé:
+
+--L'empereur, c'est mon ami; eh! là-bas, petit, faut pas le débiner!...
+sans ça... pfwittt! ah! chaleur!...
+
+Et son bras court et gros, fendant l'espace, entaillait un gigot
+imaginaire.
+
+Au demeurant, jovial et bon enfant; trinquant à la ronde.
+
+La surveille des jours gras, j'allai donc voir Fléchelle; et, en
+arrivant à l'angle du carrefour Gaillon, où prospérait son commerce, je
+vis un tableau rutilant de couleur, qui pourrait s'intituler: _Madame la
+Bouchère_, et que je recommande aux réalistes:
+
+Une très jolie femme, adorablement vêtue de soie et de velours aux tons
+chatoyants et clairs, franchissait le seuil de la boutique encadré de
+viandes. Autour de son chapeau léger où flottait une plume, et de sa
+mante aux reflets mordorés, se découpaient les gigantesques moitiés de
+boeufs entremêlant à la pourpre de leur chair de larges bandes de gras
+jaune. Ce qu'il aurait fallu, pour peindre cela, de tubes de blanc
+d'argent, de laque, de garance et de cadmium, est réjouissant à
+calculer.
+
+C'était Mme Fléchelle qui partait chez le maréchal Vaillant, pour y
+arrêter, sous son approbation, l'itinéraire du cortège des boeufs-gras.
+
+Je m'effaçai devant elle, puis, à mon tour, franchis la porte de
+beefsteacks, et pénétrai dans le charnier où je trouvai le patron
+officiant lui-même, en grand tablier blanc, le «fusil» au poing.
+
+Comme tous les fournisseurs des Tuileries, en ce temps, Fléchelle, tête
+à _rouflaquettes_, à barbiche, à moustaches, faisait ses efforts pour
+copier le masque impérial; je dois à là vérité de dire qu'il était
+mieux: l'oeil plus vif, le teint plus clair.
+
+Il me reçut avec de vigoureuses démonstrations de belle humeur, et me
+donna l'adresse de ses boeufs, pour y aller faire mon choix:--au Jardin
+d'acclimatation.
+
+Ce fut l'affaire d'un fiacre.
+
+Au retour, comme je lui dénonçais ma préférence pour un vaste animal aux
+puissantes cornes, dont le blanc pelage me paraissait en harmonie avec
+le titre du journal: _la Lune_, le maître boucher fut pris, dans son
+antre, d'une allégresse infinie; il bondissait, exalté, parmi les
+entrecôtes, ne cessant de s'écrier:
+
+--Ah! il a le nez creux, le jeune homme!... il a mis dans le joint,
+dites donc?... c'est le plus beau _boeûce_!... il a mis dans le joint...
+du premier coup, là: pfwitt!... un _boeûce_ de dix-huit cents... ah!
+chaleur!...
+
+En effet, c'était le plus beau boeuf des cinq; il venait premier dans le
+défilé, et ce fut lui qui s'appela: _la Lune_.
+
+Or, le dimanche-gras, dans l'après-midi, comme le populaire, en masse
+compacte et en grand émoi, s'était aggloméré devant le portail du Sénat,
+grouillant et attendant le cortège, il y avait, à trois pas de la
+bousculade, sur le trottoir, un groupe composé de deux personnes
+seulement, mais très animé.
+
+Ces deux personnes étaient votre serviteur, d'une part, et, de l'autre,
+«_Mouchu_» Monet. Mouchu Monet était mon propriétaire.
+
+Entre parenthèses, au cas où la postérité, dans la suite des temps, se
+déciderait à décorer de plaques commémoratives mes différents séjours,
+elle retrouverait facilement ceux-ci: mâsure peinte jusqu'à mi-bâtisse,
+en rouge foncé, _Hôtel du Luxembourg_, à deux culbutes du Sénat. Je n'ai
+jamais connu rien de plus gai. La porte était implacablement fermée à
+onze heures du soir; mais j'avais, aux fenêtres, des camarades qui me
+descendaient la clef par une ficelle.--Chut!
+
+Mouchu Monet, donc, en cette après-midi du dimanche gras, refusait de me
+laisser rentrer chez moi, faute de sept francs--_chette_--que je lui
+devais et n'avais en poche...
+
+J'entends d'ici les personnes amoureuses de solennel blâmer la manière
+abandonnée dont je confesse, à propos de boeuf gras, ma «vache enragée».
+
+Que voulez-vous? Polo n'était pas encore prodigue à mon endroit;
+moi-même j'étais un peu désordonné, insouciant, mal économe: enfin
+j'étais très jeune. Au fait, cela m'est plus doux à dire que le
+contraire; et, en ce moment même où je censure le grand garçon échevelé
+que j'étais alors, je me fais un peu l'effet du bon parrain qui daube,
+en public, son filleul, mais qui, au fond de soi, ne peut s'empêcher de
+sourire, et songe, en le regardant: si j'avais encore son estomac et son
+appétit, du diable si je ne serais pas tout pareil!
+
+Admettons l'enfantillage: on n'en est pas moins dur à la peine, moins
+droit dans le danger.
+
+J'avais dépensé, pour amollir l'inexorable Monet, plus d'arguments qu'il
+n'en faudrait au savant docteur Bergeron pour faire guillotiner trois
+douzaines de pharmaciens; j'avais été tour à tour enjoué, superbe et
+suppliant: c'était une erreur, un oubli inconcevable de ma part de
+n'avoir pas demandé d'argent, la veille, à la caisse. Aujourd'hui,
+dimanche, impossible: bureau fermé. D'ailleurs, quoi? la belle affaire!
+douze heures de retard... N'y avait-il pas là-haut de quoi couvrir
+douze fois la somme? et patati, et patata.--Rien!
+
+Tout à coup, une gigantesque rumeur s'éleva, une irrésistible poussée
+fit onduler, refluer la foule, envahit le trottoir; les sergents de
+ville se précipitèrent; les becs de gaz, en un clin d'oeil, se
+transformèrent en grappes de mômes; les toits, les fenêtres pullulèrent
+de silhouettes penchées, avides de voir: on entendait les fanfares, la
+mascarade arrivait, hérauts en tête, éblouissante, somptueuse, avinée et
+braillante, frappant sur la peau d'âne et soufflant dans les cuivres.
+
+L'«ami de l'empereur» était dans le tas, Fléchelle lui-même, épanoui
+dans sa voiture, en costume de cérémonie, tout reluisant de drap neuf,
+apoplectique et rayonnant, se disant sans doute en son coeur:--Dans toute
+la boucherie parisienne, non!..... je mets au défi! il n'y en a pas de
+comme moi... Des bouchers comme Achille? ah! chaleur! pfwitt!»
+
+Et la bête bonne à manger, mugissante, immense et blanche, à son tour
+parut, enguirlandée de roses, dorée aux cornes, la bave au mufle, ses
+gros yeux troubles errant, effarés, sur la démence de ses bourreaux;
+morne, maintenue par les quatre sacrificateurs sur la claie roulante,
+avec, en haut, l'oriflamme qui déroulait sa banderolle dans le vent,
+allumait, au soleil, sa légende, en six grandes lettres d'or: LA LUNE.
+
+Et moi, frappé soudain d'une lueur, comme si un pétard m'avait éclaté
+sous le crâne, je saisis «mouchu» Monet par un bouton de sa guenille, et
+je lui criai:
+
+--Quand on pense que vous osez m'enbêter pour sept francs, le jour même
+où je suis boeuf-gras!--Regardez!
+
+Et j'attendis ses excuses, fier et calme, figé dans un mouvement de
+pitié souveraine; à part moi, je pensais: Mélingue voudrait bien être à
+ma place.
+
+«Mouchu» Monet contempla mon boeuf d'un oeil froid, fit osciller d'une
+épaule à l'autre, quelque temps, sa lourde tête, exténuée du calcul des
+menues additions, puis, sombre comme le Destin, répondit:
+
+--Cha ne me regarde pas.
+
+ * * * * *
+
+Voilà ce que je connais de la gloire.
+
+[image]
+
+[image]
+
+
+
+
+ACTES EN VERS
+
+
+Au quartier Latin, le dimanche, Talien joue «les Jeunes».
+
+C'est-à-dire que le directeur du petit théâtre de Cluny tente, à ses
+risques et périls, une aventure devant laquelle se dérobent volontiers
+les gaillards qui ont ce danger pour mission, et que l'État subventionne
+_ad hoc_.
+
+Il appelle à lui les aspirants à la gloire, ce qui est généreux,
+ausculte attentivement leurs essais, ce qui est courageux; et quand un
+manuscrit, dans le tas, lui paraît suffisamment conforme au bon sens,
+le met en scène et le joue, ce qui est héroïque.
+
+Il y ainsi des hommes de bonne volonté qui font le devoir des autres.
+
+Cela mérite un encouragement, une récompense; Talien, peut-être, l'aura,
+si le ministère jette les regards de son côté. D'ailleurs, ce n'est pas
+la question que je veux soulever en ce moment.
+
+Je ne veux que déplorer la nuée d'élucubrations _en un acte_, _en vers_,
+qui, dès la première avance de Talien, a crevé tout à coup, inondant les
+cartons de Cluny.
+
+Je sais qu'une hésitation est permise devant la grande Thèse humaine et
+pantelante, qu'on ne peut, sans quelque frisson, songer, pour la
+première fois, à charpenter les solives d'un drame de haute
+architecture; mais aussi, l'acte en vers, dont le principe est de faire
+miroiter une idée grosse comme une tête d'aiguille, l'acte en vers où
+il est indifférent d'avoir grand'chose à dire, suffisamment entraîné
+qu'on est vers la quantité par l'enfilade des rimes, le petit acte en
+vers, creux et pailleté comme un mirliton, me paraît une arme un peu
+trop puérile à qui rêve de forcer le succès. Trop sûrement, ce hochet au
+poing, on risque de s'y reprendre à deux fois, comme dit le grand
+Corneille, «pour se faire connaître», et sans être un Cid ni le faire,
+un «jeune», de vrai tempérament, doit frapper plus fort son premier
+coup.
+
+Est-ce timidité, cependant, ou paresse? Obstinément, les «jeunes»
+poussent, l'un après l'autre, au début, ce vagissement rhythmique
+succédané des pleurs du berceau, qui n'intéresse que les mamans et les
+petites soeurs.
+
+C'est la faute du _Passant_.
+
+Oui, le _Passant_, bijou exquis, diamant taillé dans le rêve, serti dans
+la grâce, dont les feux allumèrent les premiers la gloire d'un ravissant
+poète, le _Passant_ a donné des bluettes à toute la jeunesse éprise de
+littérature; il a fait du mal, il en fait encore aux jeunes écrivains,
+comme on prétend que l'oeuvre de Balzac fait du mal aux jeunes calicots.
+
+Songez-donc! avec un seul acte, entrer au coeur de la foule,
+enthousiasmer, régner le soir, être illustre! Il y a de quoi tenter
+l'imitation, affoler tous les économes d'efforts, les pressés de jouir,
+tous les susurreurs de rien que le farouche rédacteur de _la Rue_,
+autrefois, a nommé: _les Crotte-Menu_...
+
+La première du _Passant_! je me la rappelle comme si c'était hier:
+
+On l'avait annoncée, prônée, escomptée au café de _Bobino_, voisin des
+arbres du Luxembourg, où se réunissaient les _Parnassiens_, où passait
+Rochefort, où venait de débarquer, avec _Pierrot Héritier_, Paul Arène
+au bras d'Alphonse Daudet, célèbre déjà par les _Lettres de mon moulin_.
+
+L'auteur, avec son joli nom ciselé: François Coppée, avec son profil
+nerveux et de pur camée, avait dit des fragments aux tables, distribué à
+la ronde des poignées de main. On savait que deux belles filles, deux
+artistes de race, allaient prêter le charme de leur chair et de leur
+talent à l'interprétation; tout bas, on ajoutait même... que l'une
+d'elles était aimée du poète, que l'autre en sèchait de jalousie: un
+vrai roman!
+
+Enfin, c'était notre drapeau à tous que le camarade allait dresser dans
+la bataille...
+
+Comble de l'émotion! J'en appelle à ceux de mon âge: le lustre de
+l'Odéon, ce soir-là, nous sembla rayonner notre aurore.
+
+Dans la salle, il y avait le Tout-Paris de l'Empire: un bruit d'éperons,
+des entrecroisements de moustaches, des femmes plâtrées, étincelantes de
+parures, des crânes luisants surchauffés d'agio, des ventres balonnés
+d'expropriation, des nez affilés par la ruse, une odeur de luxe violent
+et malappris, de virements, de police et d'indigestion splendide:
+c'était superbe!
+
+Il y avait aussi les maîtres venus pour encourager l'élève: Gautier,
+Banville, Augier, Leconte de Lisle, tous les fronts ombragés du vert
+laurier, tous, excepté Hugo, qui était ailleurs...
+
+On frappa les trois coups.
+
+Vous connaissez la pièce; elle arriva comme une manne:
+
+Ce rien enguirlandé de fleurs, enbaumé de jeunesse, le naïf et chaste
+amour de Zanetto s'offrant, au clair de lune, à la Sylvia, la
+courtisane charnue et réveuse après boire, un idéal de l'Empire, fut
+tout de suite accueilli, acclamé, adoré. La pièce déroula son collier de
+rimes précieuses, tendrement, perle à perle, dans une musique si
+imprévue et si douce, qu'il s'en répandit, par la salle enivrée, une
+sensation de fraîcheur pour ainsi dire virginale.
+
+Ce fut un enchantement comme une goutte de rosée sur une bouche en
+fièvre.
+
+Toutes les dames décolletées d'alors agitaient les reins dans leurs
+fauteuils; les sous-préfets de passage à Paris, ce jour-là, roulaient
+des yeux humectés. Mathilde s'affaissait, pâmée, dans sa loge.
+
+Quel succès! On fit relever quatre fois le rideau.
+
+Et nous donc! la phalange de Bobino. Du délire!...
+
+Après avoir touché la main du vainqueur chancelant d'émotion, courant
+affolé par les couloirs, embrassé, fêté à la volée, serré de bras en
+bras, on s'en fut par les rues endormies, chacun de son côté échafaudant
+son acte en vers.
+
+Hélas! moi comme les autres...
+
+Il a vu le feu de la rampe sur cette même scène de l'Odéon, mon acte, un
+soir que j'avais grand mal à la tête.
+
+Beaucoup de monde «dans les places», comme on dit.
+
+J'avais fait ailleurs une besogne plus hardie; on croyait peut-être que
+j'allais dire un mot de vérité. Point! j'avais péniblement cousu de
+rimes une pantalonnade.
+
+Et le coeur me battait!... Je sue encore au souvenir de ces niaiseries.
+
+La calotte de cuivre du pompier, perdu près de moi dans la coulisse,
+avait, pour ma prunelle effarée, les flamboiements d'un casque
+d'Athénée.
+
+Je me rappelais un mot de Félix Pyat: «Quand la toile s'est levée pour
+la première du _Chiffonnier_, j'ai eu la sensation d'un homme à qui ou
+enlève sa chemise.» Et j'attendais...
+
+--Place au Théâtre!
+
+Ce cri poussé, le rideau se leva, roulant sur sa tringle:
+
+--V'lan! ça y est, fit Duquesnel en me frappant sur l'épaule. Je le
+regardai; Duquesnel n'est pas une bête: il avait dans le regard cette
+étincelle de malice qu'allume aux yeux expérimentés la contemplation
+d'un jobard.
+
+V'lan! ça y était: les acteurs parlaient; Porel traînait à son cou une
+corde où mon orgueil d'auteur est resté pendu.
+
+Est-ce à dire que l'acte en vers, m'ayant été dur, sera condamné? Non,
+certes, et tant d'autres en ont tiré, sauront en tirer meilleur parti
+que je ne l'ai su faire moi-même, parbleu! Seulement, j'ai peine à voir
+se présenter tous les jeunes cerveaux marqués pareillement, comme les
+têtes de moutons aux barrières.
+
+Je tenais à dire que le _Passant_ ne se recommence pas, qu'il a eu la
+chance d'une fortune sans seconde, même pour son bénéficiaire.
+
+Tenez: Coppée, l'autre semaine, donnait encore un acte en vers à
+l'Odéon: _le Trésor_.
+
+Eh bien!--il me pardonnera, parce qu'il sait que je lui garde une
+admiration bien affectueuse,--mais, pendant qu'on jouait sa pièce, il
+m'est apparu, bien que nous n'ayons encore, ni l'un ni l'autre, que je
+sache, doublé le cap de la quarantaine, il m'est apparu, dis-je, dans la
+brume de l'imagination, pâle, un peu cassé, pareil à un vieux petit
+employé, l'employé à l'acte en vers.
+
+Effaçons cela. Coppée a bien d'autres «trésors» dont il n'est pas avare;
+son oeuvre est considérable; il n'est plus à juger.
+
+Je parle aux débutants, sans en avoir le droit peut-être; ils feront de
+mon conseil ce qu'ils voudront. Mais j'imagine qu'à cette heure, le
+moule de l'acte en vers est un peu usé, fragile, qu'il faut aujourd'hui,
+pour se faire place dans la cohue des esprits, un cri plus haut, plus
+humain. La guerre et la Commune ont bouleversé le chemin des _Passants_.
+
+A Saint-Cloud, les mirlitons!
+
+L'acte de fantaisie en vers gracieux est un badinage d'antan.
+
+[image]
+
+[image]
+
+
+
+
+PAUVRES CENSEURS!
+
+
+Le 4 septembre 1870, vers quatre heures de l'après-midi, en rentrant
+chez lui, celui qui écrit ces lignes, comme dit le Maître, saisit son
+portier par la tête, et l'embrassa avec transport.
+
+J'en avais embrassé bien d'autres dans le trajet de la place de la
+Concorde à l'Entrepôt!...
+
+La République venait d'être proclamée; l'Empire était à bas. J'avais
+l'âge admirable où, selon l'expression populaire, «on marche sur ses
+vingt-huit ans». Depuis la veille, le sang m'affluait au coeur à le
+rompre... Enfin, c'était fait: Liberté! Égalité! Fraternité! Vive la
+République! J'avais entendu et soutenu, d'une voix retentissante, le cri
+de délivrance du peuple devant le Corps législatif!
+
+Puis, je m'étais rué à travers la foule, éperdu, les cheveux tout
+droits, avec une inexprimable joie, un irrésistible besoin d'embrasser.
+Le premier au cou duquel je sautai fut Richard Lesclide, ce qui n'est
+pas un petit travail, Richard ayant sept pieds de haut. Il reçut mon
+étreinte comme un chêne qu'il est et sera longtemps encore; puis me
+rendit au niveau terrestre de l'humanité, d'où je m'élançai de nouveau
+pour continuer...
+
+Enfin, je pris un fiacre; la voiture découverte était alors une des
+manifestations de ma bonne humeur. C'est du haut d'un de ces chars
+banals que, tantôt dressé, répondant aux passants avec des gestes de
+bas-reliefs de Rude, et tantôt rassemblé, assis dans la majesté sereine
+d'un arc de triomphe, je rentrai chez moi par les boulevards.
+
+Le flot humain inondait Paris; l'exaltation était à son comble: il
+éclatait des rires, il coulait des pleurs. On voyait à chaque instant,
+du coin d'une enseigne, du haut d'un fronton, tomber une aigle de pierre
+ou de fonte, arrachée par l'indignation victorieuse, et qui allait
+s'écraser sur le trottoir, dans le ruisseau... La foule qui, dans ses
+jours de liesse, aime bien crier quelque chose, criait de temps en
+temps: Vive Gill! comme elle criait vive un autre, au passage de toute
+figure amie.--Quelle journée!...
+
+Une chose que je ne remarquai pas d'abord, que je vis sans en chercher
+la raison, c'est qu'à partir du Châtelet, les groupes arrivaient
+infailliblement en sens inverse de ma course, et que je remontais le
+courant populaire.
+
+Où donc allaient les autres? Je l'ai su plus tard: ils allaient à
+l'Hôtel de Ville.
+
+Quant à moi, je rentrai radieux; je dînai comme quatre; puis je
+m'endormis du sommeil des hommes antiques, bercé dans le rêve des
+vieilles républiques guerrières; et l'ombre de Léonidas me donna, sur
+l'oreiller, quelques poignées de main vraiment flatteuses.
+
+Maintenant, pour dérouiller un des clichés narratifs de Dumas père, je
+dirai qu'un explorateur qui, trois mois plus tard, battant les
+carrefours et les rues de la rive gauche, en aurait observé les
+habitants, eût remarqué sans doute un homme très jeune encore,
+pitoyablement vêtu d'un képi, d'une capote de soldat et d'un pantalon
+gris à bande rouge. En poussant plus loin ses investigations, il eût pu
+même se convaincre que, par un système illusoire et compliqué
+d'épingles, le jeune homme en question, probablement célibataire, avait
+essayé vainement d'_hermétiser_ sa défroque ouverte, par maints hyatus,
+au vent d'hiver.
+
+Le jeune homme, c'était encore celui qui écrit ces lignes. En souvenir
+de la misère commune, on excusera le déshabillé de l'aveu. On était en
+plein siège. Plus de pain, plus de bois, plus d'argent, plus de journaux
+à images, plus de travail...
+
+Il y avait bien les trente sous de la garde nationale. Tant de
+malheureux ont, depuis, pour les défendre, versé tant de sang vermeil,
+qu'on aurait peine à les passer sous silence... Mais les jeunes estomacs
+sont insatiables; je souhaitais plus encore; et comme, entre les sorties
+de Trochu, il y avait du temps de reste, je rêvais d'employer ce temps
+à quelque besogne en rapport avec mes facultés, et qu'on m'aurait pu
+accorder.
+
+Pourquoi, me dira-t-on, ne vous contentiez-vous pas de ce qui suffisait
+à tant d'autres? Parce que certaines comparaisons, si humble que l'on
+soit, font parfois naître des rancoeurs; et, depuis le 4 Septembre,
+j'avais d'anciens camarades préfets, sous-préfets, délégués ci, délégués
+là, tous, récemment, plus ou moins dorés, chamarrés: l'un, entre autres,
+que je ne nommerai point, désolé que je serais de l'affliger d'ailleurs,
+et qui portait une casquette de féerie, absolument dissimulée sous la
+spirale infinie des galons; j'imagine qu'il était quelque chose comme
+«général des bibliothèques»!
+
+C'étaient ceux qui, le 4 Septembre, n'avaient point négligé de se rendre
+à l'Hôtel de Ville. Je ne parlerai pas non plus des inspecteurs de
+musées «de province» qui, bloqués dans Paris, continuèrent à émarger
+autre chose que trente sous, je vous jure! Je constate mélancoliquement,
+sans la moindre colère...
+
+Enfin, j'étais très misérable, et, timide comme je l'ai toujours été,
+sans qu'il y paraisse, tout à fait empêtré.
+
+J'allai voir Rochefort.
+
+C'était rue Cadet, dans la maison qu'avait auparavant habitée Timothée
+Trimm. Il y avait, chez le membre du gouvernement de la Défense, un
+certain nombre de personnes dont je ne saurais dire aujourd'hui les
+noms; je me rappelle seulement son fils aux cheveux blonds, qui, dans
+l'embrasure d'une croisée, souriant, exerçait un petit oiseau à se tenir
+immobile dans le creux de sa main, couché sur le dos, faisant le mort,
+comme un soldat de Champigny.
+
+J'aime Rochefort et ne cache point ma sympathie, n'en déplaise à ses
+ennemis. Je n'ai point à apprécier sa politique à laquelle je n'entends
+point grand'chose de plus qu'à une autre; mais, habitué à juger les
+hommes sur la physionomie, je lui sais gré de la distinction de ses
+traits nerveux et tourmentés, de la lueur de bravoure qui veille au fond
+de ses yeux gamins et résolus.
+
+Il me reçut cordialement, me fit manger d'un pâté composé de menus os de
+je ne sais quel animal; et, en apprenant ma détresse, poussa quelques
+exclamations qui semblaient protester.
+
+--Je vais vous donner une lettre pour Charles Blanc, me dit-il, il ne
+peut vous refuser.
+
+[image]
+
+Je pris la lettre. M. Charles Blanc était alors délégué au ministère des
+beaux-arts; là, mieux qu'ailleurs, je pouvais être employé: j'y
+courus.
+
+Le laquais de l'antichambre était gigantesque, imposant, tout à fait
+impérial. Il prit ma lettre, cependant, la fit passer, puis, après
+quelques minutes, m'introduisit.
+
+--Monsieur, me dit M. Charles Blanc, vous avez beaucoup de talent,
+beaucoup d'esprit, beaucoup...
+
+Je me sentis perdu.
+
+--Mais ce que vous demandez est impossible.
+
+--Ah!...
+
+--Oui. Vous savez qu'il n'y a plus de censure.
+
+--Je suis payé, au moins, pour savoir qu'il y en avait une.
+
+On se rappelle les démêlés du journal _la Lune_ avec les ciseaux de
+l'Empire.
+
+--Oui, continuait toujours le délégué impassible, eh bien! il n'y en a
+plus. Mais nous avons toujours les censeurs.
+
+--Bah!
+
+--Certainement. Ces gens-là se trouvaient sur le pavé. Qu'en faire? Nous
+leur avons donné les places dont on pouvait disposer.
+
+--Bon! vous les avez indemnisés... Et Troppmann?
+
+Il me regarda, effaré.
+
+--Oui, ce pauvre Troppmann, vous ne l'avez pas indemnisé, lui. C'est
+dommage!
+
+Et je repartis dans la neige, après avoir salué profondément la
+valetaille.
+
+Voilà quel était le système administratif, en 1870, pendant la guerre.
+
+[image]
+
+[image]
+
+
+
+
+L'INFLEXIBLE PIÉTRI
+
+
+Condamné trois fois,--rien que cela! trois fois emprisonné, deux fois
+comme civil, une fois comme militaire; voilà les états de service que
+m'attribua l'_Inflexible_, en 1868. Je ne sais ce qu'il en serait
+aujourd'hui; mais, en ce temps, quand les improvisateurs de la police
+donnaient carrière à leur imagination, la fantaisie des poètes était
+rondement distancée.
+
+ * * * * *
+
+L'_Inflexible_!--Se souvient-on de cette publication qui vulgarisait
+l'idéal de l'immonde? ou la collection honteuse de ses quelques numéros
+pourrit-elle, oubliée, dans le fumier de l'Empire? Le malheureux qui ne
+craignit pas d'étaler le nom de son père sur cette ordure, un long et
+jeune Polonais jaunâtre, efflanqué, gluant, les yeux en trous de pipe,
+la lèvre en rebord de vase, a, depuis, supplié pitoyablement qu'on
+l'oubliât. Je ne le nommerai point.
+
+Donc, en son deuxième numéro de l'_Inflexible_, à travers le torrent
+d'injures et de calomnies dont il essayait d'engloutir, sous la bave,
+les noms de Rochefort et de Vallès, le Polonais en question, me
+désignant par une initiale transparente, m'accusait d'avoir été
+incarcéré trois fois, tant par la justice militaire que civile; mais,
+par exemple, toujours pour vol: manque de variété dans le motif.
+
+Il avait, l'aimable drôle, pour collaborateur anonyme en cette affaire,
+un fils présumé de Dupin et d'une danseuse, un soi-disant général de
+Bussy, que Nadar se souvient peut-être encore d'avoir rossé, en 1849, au
+bal d'Antin, et qui, finalement, s'est laissé crever près d'une borne,
+en sorte que son âme est restée noyée en quelque ruisseau de la Villette
+ou de la Chopinette, Ophélie de la boue.
+
+Misérable écoeuré d'infamie, à qui le dégoût de soi-même, au passage d'un
+corbillard, arracha ce mot d'éloquence monstrueuse: «Que ne suis-je
+mort, pour qu'on me salue!»
+
+Il était vieux d'ailleurs au moment de l'outrage; à peine je l'avais
+entrevu: je m'occupai du jeune. Et, le jour même de l'apparition du
+placard, je me mis en quête d'en rencontrer le signataire que je
+connaissais davantage; autre part je dirai comment.
+
+Certes, si l'ignoble attaque se fût produite une quinzaine plus tard,
+elle n'eût soulevé qu'un rire énorme de dégoût; il eût été superflu d'y
+répondre; la lumière était faite alors sur l'_Inflexible_ et sa
+rédaction; mais cela se passait dès le second numéro; on ne savait rien
+encore; l'opinion publique était en suspens; il fallait manifester sur
+l'heure.
+
+ * * * * *
+
+Je fouillai, je parcourus tout le quartier Montparnasse où l'animal
+était baugé. Probable, s'il avait paru, que j'en eusse fait quelque
+gâchis. Mais le hasard, qui m'a doté de la pesanteur du bras, ne permit
+point que j'en fisse usage en cette occasion. Le coquin fut introuvable;
+et le soir, désespéré, je courus chercher deux témoins, espérant qu'ils
+seraient plus avisés ou moins éventés.
+
+Or, ces deux témoins, François Polo, rédacteur en chef de l'_Éclipse_,
+et mon cousin, le docteur Morpain, s'étant mis en route le lendemain, me
+revenaient vers cinq heures du soir, harassés à leur tour, ayant exploré
+les maisons et les bouges de l'ancienne barrière, sans y découvrir
+apparence du Polonais, enfoui dans sa cachette.
+
+Même, je me rappelle que le docteur, me voyant atterré, m'offrit un
+chiffon de papier, un procès-verbal de l'inutilité des recherches en
+ajoutant:
+
+--Allons! allons! tranquillise-toi, et mets cela dans ta poche.
+
+Pauvre cousin! si peu de famille que l'on ait, voilà les plaisanteries
+qu'on en reçoit!
+
+Comme j'étais tranquille, vous pouvez en juger!
+
+Je m'enfermais, je n'osais plus sortir; ce soir-là je n'ai vu que Victor
+Noir, le grand enfant, qui vint se jeter dans mes bras les yeux pleins
+de larmes, ému et frémissant, tout mouillé, comme un bon et brave chien
+de Terre-Neuve qu'il aurait dû naître. Mais cela ne suffisait point.
+
+La nuit se passa, pour moi, sans sommeil; et, le lendemain matin,
+j'avais mon plan: voir Piétri.
+
+Le préfet de police régnait alors; il était chef suprême, dominant
+l'empereur, absolu, formidable, terrifiant. Mais, comme le boulet qui
+devait tuer Napoléon, le personnage qui m'intimidera, dans la défense de
+mon honneur, n'est pas encore fondu.
+
+ * * * * *
+
+A onze heures du matin, un samedi peut-être, en fin de compte, le jour
+où l'_Éclipse_, sous presse, attendait mon arrivée pour imprimer, je
+m'en fus à la Préfecture, dans un fiacre aux stores baissés. Je vous
+dis qu'avant d'avoir lavé l'injure, je me serais laissé mourir de faim
+plutôt que de montrer le bout de mon nez aux Parisiens!
+
+Sur le palier du grand escalier de pierre, une sorte d'accablement subit
+me prit, une sensation d'écrasement, d'annihilation, de dégoût. Je
+m'appuyai sur le rebord d'une des vastes croisées qui donnaient sur la
+Seine, et, vaguement, mes regards s'attardèrent à l'eau qui coule, comme
+la vie, emportant les immondices de l'humanité...
+
+Il faisait beau temps, le grand soleil de juillet; les arbres du quai
+balançaient leurs panaches verts, les passants allaient et venaient
+allègrement; sur le pont Saint-Michel, à gauche, des filles, en toilette
+claire, riaient en agitant des ombrelles. Sur le quai des
+Vieux-Augustins, en face, on apercevait les étalages de bouquins, les
+devantures de marchands d'estampes, et, à droite encore, la boutique du
+restaurant Lapérouse où la table est si gaie, où, devant la fenêtre
+ouverte, avec un doigt de cognac sous le nez, tout en voyant passer les
+bateaux, on poursuit, de l'oeil idéal, des papillons de rêve si jolis
+par-dessus les parapets... Tout cela, hier, m'appartenait, et c'était
+mon droit d'en user joyeusement, de circuler le front haut, comme un
+gars vigoureux et libre... et aujourd'hui! L'indignation me redressa
+d'un coup.
+
+--M. Piétri? demandai-je au premier venu.
+
+ * * * * *
+
+Je suis resté surpris à jamais de la facilité avec laquelle fut
+accueillie ma demande d'audience.
+
+--Par ici, entrez donc... Le garçon d'antichambre était plié en deux
+sur mon passage, et je pénétrai dans l'antre du souverain de la Police.
+
+Je vois encore le masque à moustaches et à impériale cosmétiquées, le
+crâne en forme d'oeuf, les yeux troubles, en étain, du préfet d'alors,
+assis dans la vaste salle éclairée à demi, quasi ténébreuse, devant une
+table immense, couverte d'un drap vert, trois cordons de sonnettes
+pendant du plafond, à portée de sa main.--Il parla:
+
+--Que puis-je pour votre service, monsieur?
+
+--Monsieur le préfet, je suis accusé d'avoir été trois fois en prison,
+par un journal de ce matin; et, comme en ces moments d'angoisse, un peu
+de fièvre échauffe toujours le débit, je ne craignis pas d'ajouter: un
+journal qu'on prétend même émané de votre administration.
+
+Le Piétri, impassible, ne sourcilla pas. Je continuai:
+
+--Or, il y a, jusqu'à cette heure, ceci de remarquable dans ma vie, que
+je n'ai point même séjourné une minute dans le plus humble violon. Vous
+êtes le chef de la police, en situation, par conséquent, de témoigner
+des antécédents de vos administrés; je viens vous demander l'attestation
+de ma virginité judiciaire.
+
+Le préfet me répondit:
+
+--Monsieur, cela ne se fait pas... Cependant, j'ai le plus vif désir de
+vous être agréable (oh! oui), mais... dites-moi? l'accusation ne porte
+pas uniquement sur vos antécédents civils. Vous avez été soldat?
+
+--Parfaitement, 44e de ligne, 5e du 1er.
+
+--Avez-vous votre congé?
+
+--Mon congé?... ah! ma foi, je l'ai égaré.
+
+--J'en aurais besoin. Procurez-vous en un double.
+
+--Mais pour cela, il faut du temps... je suis perdu!
+
+--Apportez-moi votre congé... vers quatre heures. Bonsoir, monsieur.
+
+ * * * * *
+
+Me voilà reparti. Mon congé, il me faut l'aller redemander au ministère
+de la guerre:
+
+--Cocher, au Gros-Caillou!--J'arrive; j'attends: les heures
+s'écoulent... Enfin, on me le donné, ce congé qui ne fait mention
+d'aucun crime, d'aucun châtiment.--Cocher, à la Préfecture! brûlez le
+pavé!--Sauvé, mon Dieu! j'arrive, il est juste quatre heures, l'heure
+prescrite... M. le préfet de police est parti depuis longtemps.
+
+J'entre dans des bureaux, je force des consignes. Des aides de camp du
+chef, des employés subalternes m'affirment avec douceur que leur maître
+est tout disposé en ma faveur, qu'il ferait l'impossible pour m'être
+utile; mais... il est parti. Reviendra-t-il demain?... ce soir?
+après-demain? on ne sait.
+
+Du coup, je repars à travers les escaliers et les couloirs, en hurlant,
+gesticulant, parlant haut; j'expose mon cas à d'innocents garçons postés
+pour ouvrir les portes, enseigner le chemin.
+
+L'un d'eux tout à coup me dit--le pauvre diable a peut-être payé cher
+cette parole--:
+
+--Mais c'est le _Casier judiciaire_ que vous demandez: ici, la porte à
+gauche; 1 fr. 25.
+
+J'entre, je donne 1 fr. 25, on me délivre un papier que tous ont le
+droit de réclamer, au même prix: c'est l'extrait du casier, le relevé
+des antécédents judiciaires de chacun. Le mien n'a qu'un mot: NÉANT.
+
+Je l'emporte, enthousiasmé, je l'imprime: mes lecteurs de cette époque
+l'ont vu dans le nº 4 de la première année de l'_Éclipse_, à la date du
+5 juillet 1868.
+
+ * * * * *
+
+M. Piétri, préfet de police de l'Empire, avait jugé utile et agréable de
+me laisser ignorer ce détail de son administration, l'existence du
+Casier judiciaire.
+
+J'avais négligé de lui en faire mes compliments; j'en saisis l'occasion.
+
+Mille excuses pour le retard.
+
+[image]
+
+[image]
+
+
+
+
+SERMON DE CARÊME
+
+
+Un mot charmant, bien naïf, est celui de cet enfant, assis inerte sur
+son banc d'école, et qu'un visiteur interroge:
+
+--Tu ne travailles donc pas, mon petit ami?
+
+--Non, m'sieu.
+
+--Alors, que fais-tu là?
+
+--J'attends _qu'on sort_.
+
+Eh! bien, ce mot qu'on ne peut entendre sans sourire, il me fait choir
+en mélancolie, quand je songe à quantité de grands garçons qui ont
+vingt-cinq ans à cette heure et qui, continuant la tradition du moutard
+de l'asile, bien portants, mais sceptiques, sans foi, sans feu, sans
+but, ennuyés, inutiles, ennuyeux, semblent plantés dans la vie
+uniquement pour attendre _qu'on sort_.
+
+La jeunesse a-t-elle été toujours ainsi?
+
+ * * * * *
+
+J'ai l'honneur d'être admis dans l'intimité de quelques sexagénaires qui
+m'émerveillent par la vitalité physique et intellectuelle qu'ils
+développent incessamment. Quand une heure sombre m'arrive, il me faut
+fuir en hâte les hommes de mon âge, et surtout l'entretien stérile des
+plus jeunes.--C'est près de quelque grand aîné que je me réfugie.
+
+Difficilement, en effet, trouverais-je autre part, en été, un géant de
+belle humeur qui, comme l'illustre professeur Pajot, m'entraînât, toute
+une après-midi, sur les flots jaseurs et ombragés de la Marne, à force
+d'avirons; l'hiver, un viveur intéressant de causerie prestigieuse,
+enthousiaste et consolant comme Molin, dont l'esprit, l'appétit et le
+coeur sont toujours en éveil; ou même, en tout temps, un espiègle de
+haute futaie, comme Nadar, qui, fatigué de photographie, de dessin,
+d'aérostation et de littérature, se repose en bondissant, comme un
+clown, à travers ses ateliers, défaisant, de minute en minute, le noeud
+de ma cravate, avec les cris de joie d'un écolier lâché!
+
+Et qu'on ne dise point que ce sont là des cas spéciaux résultant
+d'organisations exceptionnelles; il m'est revenu du courage, de
+l'espoir, de tous les anciens que j'ai connus.
+
+Les jeunes ont des vapeurs, des névroses, de l'ennui latent, des
+ironies clichées pour tout ce qui fut admirable, un vilain dégoût de
+l'effort, un rire de crécelle à tout idéal, une avide recherche du
+_truc_ lucratif et rapide, une maîtresse en coopération, des vices
+solitaires.
+
+ * * * * *
+
+D'où vient cette dégénérescence?
+
+D'une fabrication ruinée d'abord, j'entends bien que les rudes soldats
+de 92, au retour des batailles, devaient offrir, à la fécondité de leurs
+puissantes épouses librement vêtues, des arguments que n'ont pu égaler,
+de leur échine fléchie, les sous-préfets de l'Empire, accointés de leurs
+minces dames sanglées, de la nuque à la crinoline, en d'étroits
+corselets.
+
+De même, je ne saurais oublier que les _Nana_, dont, tantôt, l'histoire
+nous fut contée, ont triomphalement, aux applaudissements du dernier
+règne, inventé, vulgarisé, multiplié quantité de pratiques peu
+ravigotantes pour la descendance de leurs adorateurs.
+
+Mais ce sont là fatalités dont on ne peut attendre un remède que du
+temps et d'une éducation nouvelle. D'ailleurs, un peu moins de muscle,
+de pourpre dans le sang, n'est point ce que je déplore uniquement dans
+la génération actuelle. Encore que la vaillance de la chair ait, avec
+celle de l'esprit, une indéniable correspondance, on ne peut exciper de
+la fragilité des poumons pour absoudre un manque de souffle idéal, un
+dépérissement de l'entrain, de la verdeur gauloise. Un ardent poète
+regretté, Glatigny, qui, certes, n'était point robuste, a néanmoins
+brûlé jusqu'au bout d'une belle flamme; et, si nous n'étions en proie à
+une école de découragement systématique, on pourrait peut-être encore
+se tirer d'affaire, avec de violents dépuratifs.
+
+Malheureusement, il y a parti pris d'indifférence lâche, de
+ramollissement hâtif. On ne voit, en haut du pavé, que rejetons de
+bourgeois et de banquiers, pâles de sucer leurs petites cannes,
+héritiers, fainéants, ignorants, railleurs; et si l'on venait dire
+aujourd'hui: «Tel a bien mérité de l'humanité,» tous répondraient en
+choeur: «_Faut pas nous la faire!_»
+
+ * * * * *
+
+La génération de 48, après l'écoeurement d'une révolution ratée, pendant
+les loisirs débauchés de l'Empire, a commencé l'oeuvre de dénigrement par
+dégoût, désespérance, peut-être pour s'excuser elle-même.
+
+L'habitude en est venue, la mode: l'usage en a passé dans l'art et dans
+la science. Va pour la science dont les analyses décevantes sont
+compensées par le bien-être des découvertes; mais pour l'Art. L'Art, qui
+doit être comme un baume appliqué proportionnellement sur les blessures
+de la science en perpétuelle démonstration du Néant, l'Art peut-il
+abandonner sa mission sacrée, qui est de faire sans cesse éclore, aux
+champs désolés de la réalité, l'Illusion, fleur éternelle qui parfume le
+monde, et console de la vie?
+
+1848, il est vrai, succédait à 1830, et dans l'ordre naturel des
+réactions, devait dédaigner la moisson de gloire que lui avaient léguée
+les devanciers, comme on voit, aux années de récolte surabondante,
+couler le sang de la vigne aux ruisseaux.
+
+Tant pis! Je regrette les romantiques fureurs des anciens; j'eusse aimé
+mieux porter l'écarlate pourpoint de Gautier que le gilet de flanelle
+des éreintés de mon temps!
+
+Ah! nous sommes loin du Corrège et de son cri d'enthousiasme: «_Anch'io
+son pittor!_» devant Raphaël; bien loin, même, de Carpeaux, le grand
+statuaire attardé parmi nous, qui, souffrant déjà du mal dont il devait
+mourir, en quittant les galeries du Louvre, jetait, au _Prisonnier_ de
+Michel-Ange, la rose de sa boutonnière, avec un baiser!...
+
+Le fonds qui manque le plus, c'est l'admiration; l'admiration, ressort
+indispensable! Qui admire est tenté d'égaler, de surpasser...
+
+Au fait, je demande pardon au lecteur de cette homélie. Je ne voulais
+que lui conter une anecdote à laquelle prête un regain d'actualité le
+récent anniversaire de Victor Hugo: un cri d'admiration poussé loin
+d'ici, voilà longtemps. La scène est à deux personnages; l'un est le
+Maître lui-même; l'autre, un mien vieil ami que j'ai nommé tout à
+l'heure.
+
+ * * * * *
+
+Donc, en septembre 1843, ce mien ami descendait à cheval, rayonnant de
+jeunesse, un des sentiers rocheux des Hautes-Pyrénées. Il allait
+tranquille au soleil, abandonnant sa chevelure aux vives caresses de
+l'air.
+
+Un piéton montait la côte, au même instant, un peu courbé quoique dans
+la force de l'âge, le chapeau sur les yeux. Tout à coup, soit excès de
+chaleur, soit fatigue, soit pour toute autre cause, il se découvrit, et
+le cavalier, tremblant, éperdu en reconnaissant son visage, exclama dans
+l'étendue ce cri retentissant:
+
+--Hugo!
+
+Hugo--c'était lui--s'arrêta, s'inclina; mais le cheval effrayé du cri,
+violemment refréné, se cabra si rudement, qu'il envoya son cavalier sur
+le sol, et s'enfuit.
+
+Mon homme désarçonné, meurtri, se releva, salua profondément; puis,
+interloqué, prit le parti de courir après sa monture.
+
+Il se disait, entre chaque enjambée: bon! le Maître est ici; je le
+retrouverai bien.
+
+Il le retrouva en effet, le soir même, assis et causant comme un
+personnage naturel chez la marchande de tabac du village. Il n'osa
+l'interrompre, songea: demain matin, j'irai le voir. Et, pendant la
+nuit, il eut des songes merveilleux, où Hugo lui proposait sa
+collaboration et l'appelait: «mon cher!»
+
+Hélas! le lendemain, Hugo était parti, un message arrivé de la veille
+l'avait rappelé en toute hâte.
+
+Ce fut pour mon homme un désappointement si amer, qu'il demanda, toute
+la journée, des consolations au vin d'Espagne, et le soir, n'ayant
+obtenu qu'une recrudescence de mélancolie, s'alla glisser dans un
+torrent qui cascadait par là.
+
+En résumé, ajoute le héros de cette équipée, vous savez qu'autrefois, en
+arrivant à Lyon, j'ai traversé le Rhône à belles brassées, pour un
+maigre pari. Quand on est nageur à ce point, on nage malgré soi: le
+lendemain matin, je m'éveillai dans mon lit d'auberge.
+
+ * * * * *
+
+Assurément je n'engage personne à suivre cet hyperbolique exemple, où
+s'affirme trop clairement l'influence du Malaga sur un cerveau gentiment
+fêlé au préalable.
+
+C'est égal: cela sent bon, l'enthousiasme et l'amour du beau! Tout excès
+dévotieux est, à mon goût, préférable au dénigrement en face d'un
+génie, unique depuis les prophètes, et pour l'éclosion duquel il a fallu
+l'effort de dix-huit cents ans!...
+
+Quant à moi, si j'avais à choisir entre le danger de la noyade et le
+métier de certains laids bossus qui, après avoir, à genoux et roulant
+des yeux de crapaud extatique, baisé le pupitre du Maître, à Guernesey,
+essayent, à cette heure, de «le blaguer» dans les journaux où cette
+besogne est lucrative, on me verrait, rapide, courir à la rivière!
+
+Un peu d'enthousiasme et d'idéal, mes frères; admirons, aimons,
+travaillons avant _qu'on sort_! C'est la grâce que je vous souhaite.
+_Amen!_
+
+[image]
+
+[image]
+
+
+
+
+CLÉMENT THOMAS
+
+
+Le 18 mars--inutile d'ajouter le millésime, on le connaît,--le 18 mars,
+au matin, comme j'étais encore couché (j'habitais alors du côté de
+l'Entrepôt, boulevard Saint-Germain), j'entendis ma porte s'ouvrir, ce
+qui n'avait rien que de naturel, ma clef restant toujours à la
+disposition des amateurs; et je vis entrer Agricol.
+
+--Encore à la paille! s'écria-t-il; tu ne sais donc pas qu'il y a une
+révolution?
+
+--Bon! depuis quand?
+
+--Depuis tout à l'heure, à Montmartre; il faut voir ça!
+
+--Voyons.
+
+Et sautant à bas du lit, je précipitai ma toilette, interrogeant, par
+secousses, mon camarade occupé à fumer des cigarettes et à taquiner un
+poids de quarante qui me suit depuis l'adolescence...
+
+ * * * * *
+
+Un peu rude, mon camarade: moitié ouvrier, moitié artiste, hardiment
+bâti, têtu, Breton d'origine, faubourien d'habitudes, nous l'appelions
+Agricol à cause de sa ressemblance avec un personnage de roman d'Eugène
+Sue. Autre part, peut-être, je dirai son véritable nom.
+
+L'exercice violent lui est indispensable; et jamais la gravure en
+taille-douce à laquelle il était destiné, qu'il exerça par intervalles,
+non sans talent, n'a pu apaiser le tourment de ses muscles. Avec cela,
+une sorte de curiosité invincible des métiers populaires. Je l'ai connu,
+tour à tour, peintre, cordonnier, forgeron, déménageur. Comme
+déménageur, il aimait monter un piano, sur ses épaules, au cinquième
+étage, et, là, le placer, l'ouvrir et en jouer, au grand ébahissement du
+ou de la locataire.
+
+Un «drôle de corps», comme vous voyez.
+
+Il est, lui-même le dit, _rustique_, et, j'ajoute, mal commode à
+malmener. Fier d'ailleurs, enclin à l'héroïsme et aux grands mouvements
+du coeur. Voici un fait:
+
+Engagé des premiers, au moment de la guerre, dans les francs-tireurs de
+Mocquart, il partit battre la plaine avec sa compagnie, puis tomba
+malade: il avait rencontré la petite vérole noire qui courut le
+guilledou en ce temps. Sa face énergique était belle, de ligne
+régulière et pure; elle est, depuis lors, couturée, labourée. Tant bien
+que mal, s'accrochant aux arbres, rampant le long des buissons, se
+reposant au bord des fossés, il revint seul, se traîna jusque dans
+Paris, frappa à la porte d'une ambulance, y fut recueilli.
+
+Là, dans le crépuscule des salles d'agonie et le frisson somnolent de la
+fièvre, un fragment de journal tomba entre ses mains; il y put lire
+qu'on promettait des pensions aux veuves de soldats victimes du siège.
+Il avait une maîtresse, une pauvre fille débile, rachitique, à ce point
+que, nommant l'homme Agricol, nous appelions sa femme la Mayeux, une
+chétive créature qui s'était abandonnée éperdument à ce grand garçon. Il
+la fit venir, l'épousa, comptant mourir et lui laisser du pain...
+
+Pour «peuple» que soit mon homme, on voit qu'il s'en peut rencontrer de
+plus vulgaires.
+
+ * * * * *
+
+Revenons au 18 mars.
+
+Assurément, je ne vais pas refaire l'historique ressassé du premier jour
+de la Commune; il y en aurait bon besoin cependant, l'impartialité
+m'ayant paru étrangère à tous les récits que j'en ai lus. Seul, Édouard
+Lockroy s'est trouvé d'accord avec mon impression. Il raconte une sorte
+de fête, une procession populaire en armes, un défilé, des mouvements de
+bataillons très calmes, très joyeux en plein soleil rayonnant qu'il
+faisait ce jour-là, une grimpée serpentante de bayonnettes sur la butte,
+une prise de possession illusoire du sol familier, du grand air et de la
+liberté.
+
+Je voudrais dire, au surplus, ce qu'il m'a semblé démêler
+d'enfantillage en cette affaire.
+
+On avait le printemps tout neuf, cinq mois d'épouvantable misère à
+oublier, à savourer un facile triomphe que, le matin, M. Thiers, sachant
+bien ce qu'il faisait, avait ménagé aux pauvres diables jaloux de leur
+armement. (On connaît l'équipée des canons réquisitionnés, sans chevaux
+pour les emmener.)
+
+Les gens de Montmartre y mettaient de l'ostentation, de la pavane; on
+jouait au soldat. Le peuple, enfant ignorant et malheureux, toujours en
+défiance et qu'on pourrait mener par une franche persuasion, s'irrite et
+se désespère aux malices d'une diplomatie dont il se sent dupe; il
+résiste; la répression motivée par sa résistance, pif! paf!... on le
+réprime.
+
+Le châtiment formidable et solennel exagère la physionomie des
+réprouvés, et d'ombres dans la vie fait des statues dans la mort. Je
+parle des meneurs comme des menés, du troupeau comme des chefs:
+ignorance et misère d'une part, extravagance outrecuidante et puérile de
+l'autre.
+
+J'ai connu grand nombre des niais d'alors que, depuis, la légende a
+faits terrifiants. Un jour ou l'autre, je les passerai en revue; il
+faudra rabattre de leur hyperbolique importance.
+
+En résumé, si j'avais à synthétiser le tableau du désastre, je n'aurais
+qu'à me rappeler un cadavre entre autres qu'il m'a fallu enjamber plus
+tard, à la fin de mai. C'était un homme fusillé, les pieds au mur, la
+tête au bord du trottoir, le bras rejeté étendant ses doigts raidis vers
+une croûte roulée au ruisseau.
+
+En dépit de ses fautes, le peuple de la Commune gardera cet aspect pour
+la pitié humaine:
+
+Un malheureux, révolté, mort en croyant défendre son morceau de pain.
+
+ * * * * *
+
+Il ne s'agit d'ailleurs, en ce moment, que d'une rencontre et d'une
+observation que je fis le 18 mars, en compagnie d'Agricol, et les voici:
+
+Après avoir traversé Paris, déjeuné dans un cabaret de la place Blanche,
+exploré le quartier des Buttes, serré quelques échantillons de mains
+calleuses, nous repassions, pour la dixième fois peut-être, devant la
+maison de la _Boule-Noire_, quand un groupe de trois personnes attira
+notre attention.
+
+Il pouvait être environ trois heures et demie ou quatre heures du soir.
+Près du troisième arbre, au bord du trottoir, sur le terre-plein qui
+règne au milieu de la chaussée, je les vois encore; ils étaient debout:
+un sergent de fédérés, petit, physionomie chafouine; un homme quelconque
+de sa compagnie, au port d'armes, et de profil; enfin, répondant au
+sergent et lui faisant face, un grand vieillard à barbe blanche, en
+pardessus gris, chapeau haut de forme, une canne à la main, droit, sec
+et propre. Silhouette étrange, inusitée, ce jour-là, dans ces parages,
+où ne se voyaient guère que guenilles et uniformes. C'est ce qui nous
+fit approcher, nous arrêter près du triangle formé par les trois hommes.
+
+Le vieux, en ce moment, parla; je me rappelle exactement ses paroles:
+
+--Non, mes enfants, disait-il, non; vous savez bien que je ne peux plus
+rien être.
+
+Un passant qui vint s'ajouter à nous murmura:
+
+--Tiens! c'est Clément Thomas.
+
+Celui qui avait mené la garde nationale à Buzenval était-il sollicité de
+reprendre son commandement? Je ne sais.
+
+Il y eut un instant de silence pesant; puis l'ex-général recula, fit un
+pas en arrière pour se retirer, mais gauchement, maladroitement, comme
+incertain de son libre arbitre. Ceci est le point décisif à remarquer;
+j'y insiste: il ne sut point repartir.
+
+Je connais médiocrement l'histoire de Clément Thomas et n'ai pas pris le
+temps de l'étudier; mais ce geste a suffi pour me convaincre que la
+netteté, la franchise d'allures n'étaient point du ressort de ses
+vertus. En une seconde, son trouble, sa tournure embarrassée, sa
+retraite oblique avaient allumé la défiance du groupe qui s'était formé
+autour de nous, groupe qui devenait foule.
+
+Une voix cria: il faut l'arrêter! La retraite lui fut barrée; on
+l'entoura.
+
+Resté en place, interdit, je le vis disparaître, entraîné dans une masse
+armée et tumultueuse.
+
+Alors mon compagnon me dit:
+
+--Suivons-les: on va le fusiller.
+
+Certes, si j'avais entrevu la probabilité d'un tel dénouement, j'aurais,
+selon le conseil d'Agricol, accompagné la foule; évidemment nous
+eussions fait, pour sauver l'homme, tout ce que pouvaient deux grands
+garçons résolus, de stature et d'accent populaires.
+
+Mais cela était si loin de mes prévisions, de l'impression «bonhomme» du
+commencement de la journée, que, haussant les épaules, fatigué de
+promenade, je pris mon compagnon par le bras, et le ramenai dans Paris.
+
+Ce n'est que vers huit heures du soir que la rumeur nous apprit la
+double exécution de Lecomte et de Clément Thomas.
+
+--Tu vois! me dit Agricol; eh bien, maintenant la Commune est f....ue!
+
+ * * * * *
+
+Dès ce soir de son premier jour, en effet, la Commune prit tournure
+d'épouvante et perdit les neuf dixièmes de ses adhérents ou de ses
+tolérants. Si ce meurtre n'avait pas été commis, les événements,
+peut-être, eussent eu un autre cours. Clément Thomas, qui avait alors la
+soixantaine, serait mort depuis ou ne vaudrait guère mieux; trente mille
+hommes de France, vigoureux et jeunes, qui sont enfouis sous la terre, y
+seraient encore debout, vivant pour le travail et pour la République.
+
+[image]
+
+
+
+
+LE MODÈLE
+
+A Coquelin cadet.
+
+
+P'fft!
+
+Depuis quatorze ans que Mme Basculard, mon épouse, me répète:
+«Armand, nous n'avons pas ton portrait; c'est ridicule; un chef de
+famille doit avoir son image accrochée à la place d'honneur de son
+foyer;» je n'ai pas trouvé le temps de me faire faire. Un commerçant
+sérieux n'a pas de loisirs... P'fft.
+
+Mes enfants ont été photographiés chez Nadar.
+
+Ma femme a préféré poser chez Carjat, parce qu'en dehors de son métier,
+cet artiste fait des vers; moi, je ne comprends pas qu'on s'occupe de
+trente-six choses à la fois; c'est du désordre; mais ma femme adore la
+poésie; elle est donc allée chez Carjat. Moi, je n'ai été tiré nulle
+part.
+
+J'avais mon idée. Un projet caressé depuis longtemps. A l'instar de mon
+respectable beau-père et prédécesseur, qui mourut en regrettant de ne
+pas nous laisser son image tracée par Horace Vernet, j'ai toujours
+ambitionné, moi, de me faire peindre en grandeur naturelle, p'fft... et
+à l'huile. J'ai mille raisons, p'fft... pour préférer atout autre ce
+genre de reproduction de la figure humaine. La photographie n'a ni
+consistance, ni valeur sérieuse; elle passe, on l'égare; en résumé, ce
+n'est que du papier; la sculpture est triste, pâle, encombrante et
+lourde en diable; on ne sait où la fourrer; si on prend le parti de la
+mettre au jardin--encore faut-il avoir ce jardin--elle est exposée aux
+caprices de la température. Le dessin au crayon, même aux deux crayons,
+manque de solidité; c'est encore du papier. Bref, il n'y a rien de tel
+qu'un bon tableau, gai à l'oeil, dans un beau cadre doré qui brille et
+qu'on accroche aux murs de son salon. C'est une valeur mobilière. Tel
+est mon sentiment, à moi. P'fft!
+
+Et si, comme il est présumable, mon sentiment se transmet à ma
+descendance, il y a lieu dès lors de préjuger que mes fils et
+petits-fils imitant mon exemple, une galerie se formerait ainsi des
+hommes de ma race, un panthéon des chefs successifs de la maison
+Basculard, qui ne serait pas, j'imagine,--p'fft!--sans intérêt pour
+l'Histoire.
+
+Ces considérations m'avaient décidé. Une seule chose me retenait
+encore; le prix qu'on à coutume de payer ces sortes de produits. J'avais
+interrogé, près du Louvre, un gardien du Musée:
+
+--Combien pensez-vous, avais-je dit à cet homme, que me demanderait un
+bon peintre, M. Duran ou M. Bonnat, pour faire mon portrait en grandeur
+naturelle, comme ceci, à mi-corps?
+
+--De dix à vingt mille francs.
+
+P'fft... J'avais envie de demander à ce fonctionnaire de bas étage:
+
+--Combien croyez-vous donc qu'il me faut, à moi, expédier de kilogrammes
+de chocolat vanillé, praliné, sans rival, pour les gagner, ces dix ou
+vingt mille francs?
+
+Mais il n'aurait pas compris; je me bornai à lui répondre en pinçant les
+lèvres:
+
+--Bigre! il faut convenir que ces messieurs gagnent l'argent bien
+facilement.
+
+Je le lui dis ainsi comme je vous le répète, et comme je suis prêt à le
+redire à qui voudra: on pourra m'arracher le coeur, mais on ne
+m'arrachera pas l'indépendance du langage.
+
+Vingt mille francs! Certes, la maison Basculard s'appuie sur une caisse
+qui, je puis le dire, ne craint pas les fluctuations commerciales: mais
+je serais désespéré que la fortune m'eût rendu prodigue. Et, d'ailleurs,
+je considère ces façons orientales de traiter certaines gens, peintres
+ou comédiens, comme attentatoires à l'équilibre moral. Où irions-nous si
+tous les capitalistes s'ingéraient de jeter l'or en barres à la tête des
+individus qui s'écartent de la société pour embrasser des professions
+irrégulières? P'fft!
+
+Heureusement nous avons dans le quartier un artiste plus abordable.
+
+Au moins, s'il a de ces prétentions scandaleuses, n'a-t-il pas réussi
+encore à les imposer, car on a saisi ses meubles avant-hier. Je le tiens
+de mon huissier qui venait d'instrumenter en personne.
+
+Aussitôt je me suis dit: c'est le moment; voici un gaillard à qui la
+Providence vient d'enseigner à propos la modestie. Tâtons-le. Et je l'ai
+fait venir. P'fft!
+
+--Mon garçon, lui ai-je dit, vous n'êtes pas heureux,--ma femme me
+poussait le coude, mais Mme Basculard n'entend rien aux
+affaires,--mon garçon, vous n'êtes pas heureux, soyez raisonnable.
+
+Il me fait un prix, je lui en ai dit un autre; nous avons coupé la poire
+en deux, et hier, j'ai posé pour la première fois dans son atelier.
+
+Nous commençons par chercher la pose.
+
+Je voulais une pose qui fût digne de moi, p'fft!... Je dis à l'artiste:
+
+--Faites-moi à mi-corps. A mi-corps... avec la pose favorite de M.
+Thiers... en y ajoutant quelque chose du Vercingétorix qui était à
+l'Exposition...
+
+--Bien, me dit-il.
+
+Après quelques tâtonnements, j'attrape la pose. Nous commençons.
+
+C'est très fatigant de poser, p'fft!... Et puis rien n'est ennuyeux et
+déplaisant à voir comme un atelier. C'est sale, c'est mal rangé. Des
+couleurs partout. Il est bien regrettable que pour se faire faire en
+peinture, on soit obligé d'aller chez des peintres. Enfin!...
+
+Le désordre de l'atelier, le fouillis des toiles, des meubles, des
+étoffes jetées pêle-mêle, et l'obligation de rester immobile ne
+tardèrent pas à me faire mal au coeur. J'avais envie de fermer les yeux.
+Je dis à l'artiste:
+
+--Avez-vous besoin du regard?
+
+Il me dit:
+
+--Non. Nous verrons plus tard le regard.
+
+--Bien. Je ferme les yeux et peu à peu une douce somnolence m'envahit.
+P'ffffft!...
+
+Tout à coup, j'entends--dans ma somnolence--la porte s'ouvrir et une
+voix--juvénile--prononcer ces paroles:
+
+--Avez-vous besoin d'un modèle?
+
+Je rouvre les yeux et je vois une fillette de quatorze, quinze ans; mal
+vêtue, très mal; en cheveux, l'air doux, pas vilaine, la beauté du
+diable, p'fft!
+
+L'artiste la regarde, interrompt mon portrait et lui dit:
+
+--Fais voir.
+
+Je me demandais: _Fais voir_... quoi? Savez-vous ce qu'elle fait
+voir?--p'fft!--elle ôte sa jupe, sa camisole, elle ôte tout, et se met
+nue, complètement nue, p'fft! p'fft! p'fft!
+
+Vous comprenez que Mme Basculard ne m'a pas habitué à ces choses-là.
+J'étais... révolté et... ému en même temps. P'fft!
+
+Elle, cependant, avait l'air le plus tranquille du monde. L'artiste
+aussi. Il tournait autour d'elle, l'examinait. Tout à coup, il me dit:
+
+--Comment la trouvez-vous?
+
+A ce coup, le rouge me monta à la face. Je me levai, je pris mon
+chapeau.
+
+--Monsieur, lui dis-je, je suis marié!
+
+Et je sortis.
+
+Dans la rue, je respirai plus librement, p'fft! p'fft!... Mon
+indignation se calmait. La pensée me vint d'attendre cette enfant. Il me
+semblait qu'il y avait là une bonne action à faire, qu'on pouvait encore
+ramener au bien cette âme égarée...
+
+Au bout de cinq minutes, elle sortit. Je ne pus, en la revoyant, me
+défendre d'une certaine émotion, p'fft! La pitié probablement. Je
+m'approchai d'elle et lui parlai avec bonté.
+
+Quelques minutes plus tard, entraîné sans savoir comment, je me trouvais
+chez elle.
+
+Un taudis!... un vrai chenil!
+
+ * * * * *
+
+Néanmoins... j'y passai quelques instants... Fut-ce une faute? je ne le
+crois pas. Je ne saurais me résoudre à qualifier de coupable un acte qui
+a la vertu pour dénouement;--et c'est ce qui arriva:
+
+Au moment de quitter la malheureuse, pris d'une inspiration soudaine, je
+me plaçai devant elle, et avec l'autorité qui résulte de mon âge et de
+ma situation,--p'fft!
+
+--Jurez-moi, lui dis-je, que c'est la dernière fois, et que vous serez
+sage désormais.
+
+Elle me le promit.
+
+Vous en penserez ce que vous voudrez; mais, moi, je m'éloignai, le coeur
+plein du légitime orgueil que donne le sentiment d'avoir, probablement,
+fait une bonne action.
+
+Après un bel inventaire de fin d'année, je ne sais rien de meilleur dans
+la vie.
+
+[image]
+
+[image]
+
+
+
+
+A L'ÉCOLE DES BEAUX-ARTS
+
+
+Jeudi prochain, 25 mars, tous les jeunes Français, illusionnés d'art,
+pourront se présenter au concours des prix de Rome, et tenter la
+première épreuve de peinture. Ils seront un peu moins d'une
+soixantaine--je connais cela--réunis, aux premières lueurs de l'aube,
+dans la troisième cour, à gauche, de l'École des Beaux-Arts, armés d'une
+boîte à couleurs, d'un chevalet portatif, d'une toile «de 6», et munis
+d'un petit pain d'un sou.
+
+Il y a vingt ans, à pareille époque, j'étais de la fête; je voudrais
+pouvoir en être encore. Je n'avais point fermé l'oeil de la nuit
+précédente; si l'on m'avait proposé de renoncer au concours, pour être,
+tout simplement, sur l'heure, Vélasquez ou Titien, j'aurais eu un beau
+rire de dédain et de refus. La plupart des concurrents, jeudi, seront
+tout pareils à ce que j'étais.
+
+Tout pareillement aussi, un gardien les appellera nominativement, tour à
+tour, selon l'ordre des inscriptions prises dans le courant de la
+semaine; il fera le simulacre de les fouiller, pour constater qu'ils
+n'ont apporté aucun document, croquis ou calque de maître. Un à un, ils
+graviront le petit escalier raide qui mène au lieu du concours,
+déboucheront dans un long couloir, orné, en son milieu, de poêles en
+fonte espacés, percé, à droite et à gauche, d'étroites logettes.
+
+Chacun choisira la sienne; puis tous attendront, par groupes de
+camarades, l'arrivée du programme que sont en train d'élaborer les
+professeurs. Pour tuer le temps, on se regarde, on se rapproche, quand
+on se connaît; on fait, aux inconnus, des _scies_. Blaguer le nouveau,
+c'est la tradition. Je me rappelle avoir été _scié_ par Lambron, le beau
+Lambron, le peintre des croque-morts. J'avais dix-sept ans, les yeux
+bleus, les cheveux longs. Il m'accabla d'une série de plaisanteries qui
+me confusionnèrent beaucoup, tout en me paraissant d'un goût douteux.
+
+La gaieté, d'ailleurs, est rarement affinée, chez les jeunes gens,
+peintres ou sculpteurs. Dès l'enfance, marqués au front de la folie
+spéciale qui prendra leur vie, rarement ils font leurs études,
+observent autrement que par les yeux, soumettent leur esprit au crible
+de la fréquentation.
+
+Beaucoup sont pauvres et, nobles d'aspiration, par nature, sortent de
+souche esclave.
+
+De là, cette vulgarité dans l'expression parlée, cette lourdeur dans les
+relations, cette inélégance des façons et de la tenue, ces espiègleries
+brutales dont l'usage commence à décroître, mais dont la légende est
+toujours en faveur: de l'_Échelle_ de la _Broche en dos_, du cheval mis
+en couleur, dans la cour de l'Institut, pendant que son cavalier rendait
+visite à Vernet; du camarade exposé nu, sur un toit, l'hiver, et
+succombant au froid.
+
+J'y ajouterai deux traits que je tiens d'un vieux, d'un ancien, du temps
+où l'on payait encore un sou pour passer le pont des Arts, et où le
+pont Neuf était, à droite et à gauche, flanqué de niches en pierre où de
+petits marchands débitaient leurs produits.
+
+--Quelquefois, me disait Henri Rousseau, riant encore,--car il était
+resté primitif et mal dégrossi,--quelquefois, pour économiser un quart
+d'heure de trajet, ceux qui habitaient la rive droite se décidaient, au
+sortir de l'École, à prendre le pont des Arts; et, pour rire, ceux qui
+habitaient la rive gauche les accompagnaient, en grande partie. On
+prenait son élan, dès l'Institut, et, au grand galop, on se précipitait
+sur les planches du pont sonore, tandis que l'invalide préposé au
+contrôle, se jetant hors de sa guérite, essayait de prévenir son
+collègue de l'autre bout, par des signaux désespérés.
+
+Mais alors, un des grands de la bande, l'homme à barbe du tas,
+l'arrêtait d'un air protecteur, disant: «Laissez donc! ce sont des
+enfants; je vais payer.» Et tandis que le malheureux invalide, à demi
+rasséréné, guignait, du coin de l'oeil, le tourbillon disparaissant, lui
+semblait compter autant de sous que de fuyards, puis, tout à coup, les
+voyant hors d'atteinte, campait un sou unique dans la main du garde, et
+ricanait: «Tiens! voilà pour moi, vieux serin; eux, je ne les connais
+pas.» Et il s'en allait, superbe.
+
+Une autre fois, un des rapins ayant eu maille à partir avec une
+marchande de beignets du pont Neuf, on résolut de le venger. L'un des
+meneurs alla commander à la pauvre _cent_ beignets pour la sortie de
+l'École.--Ayez soin qu'ils soient bien chauds pour six heures, lui
+répéta-t-il avec instance. La malheureuse prépara les cent beignets, les
+sortit de la poêle, à l'instant même où arrivaient les cent drôles.
+Alors on lui demanda: «Sont-ils bien chauds?»
+
+--Oh! oui, messieurs.--Bien chauds! brûlants!
+
+--Eh bien, alors,--et le coeur tout entier des polissons hurlait,--eh
+bien alors, une!... deux!... trois!... f... lanquez-vous les au... rein!
+
+Voilà donc le genre de plaisanterie, la monnaie d'esprit dont on fête
+les nouveaux venus. Le couloir des loges s'emplit de quolibets et de
+rires; les voix de gorge et les voix de tête résonnent, roulant d'échos
+en échos... Tout à coup, profond silence; voilà le programme qu'on
+apporte, le texte du sujet de concours; en quelques lignes, sur papier
+timbré du sceau de l'École et qu'on accroche, après lecture officielle,
+aux murs de la chambrée.
+
+C'est généralement une belle parole de l'histoire sainte ou païenne. Il
+s'agit d'exprimer, avec des tons, des contours et des plis d'étoffe,
+l'éloquence d'un Gracque ou d'un Machabée!
+
+Comment les pauvres diables s'y prennent-ils pour allumer leur jeune
+imagination à ces vieilles cendres, depuis trois mille ans éteintes? Où
+prennent-ils l'enthousiasme? Où le renseignement? Tout le monde se met à
+l'oeuvre aussitôt; il faut qu'au soir, l'esquisse soit terminée, rendue
+au gardien, qui les range au fur et à mesure. Les malins, ceux qui ont
+échappé au contrôle de l'entrée, tirent en hâte, de leurs poches, les
+calques de vieilles gravures qu'ils ont apportées, tant bien que mal
+adaptent, au sujet prescrit, les plis, les attitudes d'un vieux poncif.
+Les autres font comme ils peuvent. Et quand le jour décline, ils s'en
+vont incertains, inquiets, moins brillants que le matin. L'impassible
+gardien met sous clé soixante toiles de 6, à jamais barbouillées.
+
+Deux jours après, le jugement sera rendu: vingt élèves, sur cette
+première épreuve, seront admis au concours «de la figure peinte». Enfin,
+dix, de ces vingt, monteront définitivement en loges, pour, de nouveau
+et plus amplement, peindre une belle parole de l'antiquité.
+
+Le vainqueur de ces dix aura le Prix de Rome. C'est-à-dire que, honoré
+de la faveur patriotique et d'une subvention de l'État, au lieu d'être
+un artiste, une sorte d'initiateur, de prophète, ému au cours de sa vie,
+laissant, en ses oeuvres, trace de son temps pour la postérité, il
+s'étudiera à refaire du vieux, loin de son pays, refroidissant sa flamme
+aux marbres émiettés de l'irrémédiable Italie, épuisant son amour aux
+grandes filles en pain d'épice du Transtévère, égrenant ses belles
+années dans la poussière et l'ennui des choses mortes.
+
+Puis, si vraiment il est marqué du signe auquel on reconnaît les
+peintres majestueux, il reviendra vieillir en France, investi des
+commandes officielles, déposant sans relâche, le long des murs, de
+vastes et insipides pastiches des écoles enterrées.
+
+ * * * * *
+
+Qu'importe!... Allez au premier essai du concours, enfants. Si, quelque
+jour, un souffle d'amour réel pour l'Art et la Vérité vous emplit les
+poumons, si la poignante et auguste Réalité vous fait battre le coeur,
+vous saurez bien, de vous-même, rejeter la guenille moisie et cuistrale
+qu'on vous impose. Allez, pendant tout un jour, manger votre pain blanc
+de jeunesse, au fumet vertigineux de l'Espérance...
+
+Et soyez émus devant vos professeurs, comme je le fus, autrefois,
+devant Horace Vernet:
+
+Voilà longtemps déjà. C'était près de l'École: je voyais venir à moi,
+sec, astiqué, cambré, ce petit vieux gaillard, qu'il convient de ne
+point rapprocher de Delacroix, par exemple, mais qui n'en déroulait pas
+moins les _Smala_, du bout de la brosse, avec une certaine désinvolture.
+
+Il fumait un énorme cigare, et j'avais aux doigts les premières
+cigarettes.
+
+--Si je lui demandais du feu? pensai-je.
+
+On a de ces audaces ravies, dans l'enfance. Horace Vernet s'y prêta fort
+bien, souriant. Mais moi, perdant la tête, rouge au delà des oreilles,
+je laissai choir ma cigarette, la ramassai, de plus en plus confus;
+puis, prenant le cigare qui me parut éteint, songeant peut-être, dans
+mon délire, à le raviver, je l'approchai de mes lèvres, avec un trouble
+tel que je mis dans ma bouche le côté du feu.
+
+--Bon! ce n'est rien; du feu, vous en avez là, me dit le vieillard, en
+me touchant le front; et riant d'un rire qui fit vaciller les longues
+pointes gommées de sa moustache; il ajouta:
+
+--Vous en avez là! vous serez un artiste...
+
+Hélas!
+
+[image]
+
+[image]
+
+
+
+
+LE TABLEAU DE MARCEL
+
+
+C'est fait! la cage est vide, l'oiseau envolé, l'enfant hors du logis.
+Du taudis ou de l'hôtel, de tout atelier d'artiste peintre ou statuaire,
+est sorti le tableau nouveau-né, le marbre neuf. Des lointains paisibles
+du Luxembourg aux mercantiles hauteurs de Montmartre, on a vu, pendant
+dix jours, camions, voitures de déménagement, fiacres, haquets,
+commissionnaires, emporter, vers le palais à coiffe de verre des
+Champs-Élysées, la moisson d'art annuelle.
+
+Il y a eu, comme toujours, grande presse au dernier moment, sur le
+passage des envois, à la porte nº 9. Rapins et maîtres mêlés, confondus
+sur les degrés du grand escalier de pierre, ont fraternellement imité le
+chant du coq, entonné les scies de rigueur pendant le défilé. Les
+camarades se sont retrouvés; les forts ont été salués, les chétifs,
+blagués. Des feutres d'un autre âge ont été signalés çà et là, campés
+sur des yeux enfantins et des barbes fluviales, ainsi qu'aux jours
+d'émeute reparaissent les types de barricadiers. La dernière
+_peintresse_ est revenue, toujours pareille, émue et empanachée, filant
+les yeux baissés, dissimulant, dans un foulard, sa «nature morte» encore
+fraîche.
+
+On a hurlé des «bans» pour Carolus, espéré vainement Sarah Bernardt.
+Enfin les gardiens du Palais ont repoussé la foule au dehors. A cinq
+heures, les portes se sont fermées. Silence. Il faut attendre
+maintenant les décisions du jury. Que faire jusqu'au premier mai,
+jusqu'à l'ouverture de l'Exposition?
+
+L'oeuvre accomplie, l'effort épuisé, la _tartine_ ou le _navet_ disparu,
+l'artiste, aux premiers instants, semble hébété, prostré, comme amputé
+d'un morceau de son être. Il erre, traînant son désoeuvrement, son
+inquiétude, par les rues, les brasseries, le regard vague, les bras
+ballants, rebelle au séjour de l'atelier vide, veuf de sa chimère.
+
+En effet, si médiocre que soit l'oeuvre, on y a laissé de soi-même;
+utilement ou non, ce marbre, on l'a ému de son souffle, on a laissé de
+sa vie en cette toile; à l'heure de la séparation, non seulement c'est
+un vide à l'atelier, c'est véritablement un trou dans le coeur. Chez les
+isolés surtout, les célibataires. Pour eux, c'est absolument l'ami qui
+s'en va, le consolateur, le confident des causeries muettes pendant les
+longs crépuscules d'hiver, aux reflets mourants du poêle, alors que,
+dans la magie du soir, il semblait qu'on vît, par moments, s'animer,
+palpiter l'ébauche.
+
+Il en est ainsi pour le peintre Marcel.
+
+Son tableau de cette année représente un intérieur ouvrier; trois
+personnages: l'homme, la femme, l'enfant. La mère effarée serre entre
+ses bras son petit emmailloté. Scène violente.
+
+Quand l'idée a jailli, soudaine, armée de pied en cap ainsi que la
+Minerve au sortir du crâne olympien, Marcel en a brossé tout aussitôt
+l'esquisse, au courant du premier jet. Puis est venue la réflexion;
+l'étude a déterminé les proportions, la gamme.
+
+Il a fallu songer aux modèles.
+
+Trouver l'ouvrier, la femme du peuple, rien de plus facile. Depuis
+l'abandon des académies, le délaissement du nu, les «poseurs» sont en
+grève; il en pleut dans la misère de Paris.
+
+Quant aux femmes, il n'est point rare de voir se musser, dans
+l'entrebâillement des portes d'atelier, la frimousse ébouriffée et
+curieuse d'une fille qu'ennuie la couture ou le fer à repasser, et qui,
+sur le conseil d'une rouleuse, a entrepris le «tour des artistes», vient
+offrir sa beauté paresseuse.
+
+Un enfant au maillot, c'est autre chose à obtenir. A moins d'être voisin
+d'un bureau de nourrices, et encore?...
+
+Le mieux serait de l'avoir fait; mais est-ce que Marcel a eu le temps
+d'être père?
+
+Orphelin de bonne heure, jeté au vent du hasard, en dédaignant les
+aubaines, retenu en même temps que poussé hors des étroites conventions
+de la société moyenne, par ces deux fatalités natives:--pauvreté,
+imagination,--il a grandi dans l'indépendance d'allure et d'esprit qui
+le désigne à la réprobation bourgeoise. Aucun guide, aucune aide. Ses
+amitiés? des partages de peines; ses amours? quelques sourires, par
+échappées, longuement suivis de pleurs. Cependant, il poursuit son but.
+Les ans passent.
+
+Il vient tard, le nid, à ces oiseaux-là!
+
+ * * * * *
+
+Non, Marcel n'a pas d'enfant.
+
+C'est pourquoi notre homme est allé voir un camarade, ancien disciple de
+Préault, qui, pour le salut de son estomac, substitua naguère le moule
+au ciseau, et fait aujourd'hui, au lieu de statues, des accessoires de
+théâtre.
+
+Là, dans la fumée des pipes, le chant des ouvriers, la joyeuse odeur du
+vernis, sous le regard troué des têtes de cotillon, la trompe en
+baudruche des éléphants de féerie; dans le vaste pandémonium, encombré
+de bibelots en toc et de simili-meubles à trucs, qui est son usine, le
+cartonnier, sur l'heure, a modelé, moulé, enluminé, mis au monde factice
+un enfant parfaitement conformé, articulé, propre à l'illusion, et l'a
+jeté au bras de Marcel qui s'en est allé ravi.
+
+Il ne s'agissait plus que d'habiller le bébé.
+
+La Providence, encore une fois, s'est manifestée sous les traits de
+Mme Henriette.
+
+C'est la vieille femme de ménage de Marcel; une autre misère: 30 francs
+par mois. Elle a été mariée. Son homme, un cordonnier, alors qu'elle fut
+près d'accoucher, la délaissa pour une autre «qui avait plus de
+manières», dit-elle humblement.
+
+L'enfant est venu, un garçon; elle l'a élevé tant bien que mal.
+Maintenant il est soldat.
+
+Quand elle a eu connaissance de l'embarras de Marcel:
+
+--Passez-moi cela, lui a-t-elle dit, c'est mon affaire.
+
+--Mais les vêtements?
+
+--J'ai ceux du petit.
+
+--Votre garçon? mais c'est un homme!
+
+--Oh! j'ai gardé ses petites affaires de «dans le temps».
+
+--Oui. Eh bien, mère Henriette, allez! vous me ferez plaisir.
+
+Cela n'a pas été long. La mère Henriette a couru vers son taudis, elle
+est revenue avec un paquet de vieux langes, une brassière, un petit
+bonnet. Elle était rajeunie de vingt-cinq ans. C'était plaisir de voir
+virer, s'assouplir, vivre le poupon dans ces vieilles mains maternelles.
+
+Une épingle ici, une épingle là; en un clin d'oeil ce fut fini; puis,
+soulevant le poupon dans ses bras, et le contemplant d'un oeil enchanté:
+
+--C'est tout à fait lui, fit-elle.
+
+Et tandis que se mouillaient ses yeux, elle appuya, d'un geste emporté,
+ses lèvres sur le carton colorié...
+
+ * * * * *
+
+O grandeur de la chair! puissance de l'enfant! culte jamais lassé; oeuvre
+jamais finie et toujours présente; amour dont l'éternel éclair suffit à
+entretenir la flamme au coeur des vieillards.
+
+C'est à cela, c'est à ce geste éloquent, naïf, irréfléchi d'une pauvre
+servante, que songe à présent Marcel, en son atelier vide et muet, le
+regard errant aux solives du plafond, où les araignées, silencieusement,
+tissent leurs fils pareils à des cheveux gris.
+
+[image]
+
+
+
+
+LE CHAUFFEUR
+
+Cet homme à peau de bête, coiffé
+comme un pendu, que la pluie
+glace, que la vapeur brûle, debout
+sur la locomotive, dévorant les routes,
+coupant le vent, avalant la
+neige, mécanicien, chauffeur, c'est
+le peuple!
+
+J. VALLÈS.
+
+
+Cet homme à peau de bête, coiffé comme un pendu, debout sur la
+locomotive, ce chauffeur qui, d'un bout du monde à l'autre, mène, à son
+sort divers, l'humanité, cet humble ouvrier de vertige et de précision,
+il a, aujourd'hui, charge d'âme et de chair souveraines: il conduit un
+prince, un cousin d'empereur, au plaisir.
+
+Il conduit un prince du sang, oui, du sang! Touchera-t-il, pour ce
+surcroît d'honneur, un surcroît de salaire? Aucun.
+
+C'est quatre-vingt-dix francs qu'il gagne par mois, quatre-vingt-dix, et
+tout à l'heure, en prenant place devant la fournaise, il a calculé que
+ce voyage de douze heures lui assure trois francs d'existence.
+
+Trois francs! pour tout son monde: pour lui, pour les petits, pour le
+père usé au travail, pour la femme qui, peut-être, l'oublie et le
+trompe, dans les longues nuits d'absence, au logis, à l'abri du froid,
+du vent qu'il coupe, de la neige qu'il avale, lui, debout au rang du
+devoir.--Il faut gagner trois francs pour ta famille, chauffeur!
+
+Le chauffeur, grave, est monté à son poste, sur le monstrueux cheval de
+fer qui dévore la braise et la flamme. Il allume sa pipe, le chauffeur,
+et sourit... Que voulez-vous? la vie est faite ainsi pour lui; à
+d'autres la joie, aux princes! L'effrayant coursier mugit, siffle,
+beugle, crache et s'ébranle: _All right!_
+
+_All right!_ En avant! L'espace dévoré, les champs, les bois envolés,
+les arbres penchés et rapides qui s'enfuient, les fleuves, les rivières,
+la course des flots dépassée, la fumée en tourbillonnant délire, et
+là-bas, derrière, le pays qui s'en va, qui décroît, s'évanouit... _All
+right!_ En avant!
+
+En avant! sous les tunnels, roule et gronde, ouragan de bronze et de
+feu; hurle sur les rails, encombre de brume étouffante, au passage, la
+voûte aux parois humides; hue! par la route rayée d'acier, longée de
+fils de télégraphe qui montent et descendent, comme une portée de
+musique notée d'oiseaux. Hurrah! nous n'avons pas le temps de saluer
+les clochers; hurrah! plus vite! et déroule, plus épaisse et plus folle
+encore, ta tresse échevelée de vapeur noire: le prince est pressé.
+
+Il est pressé, ce prince. Il ne va pas à la bataille, certes, mais bien
+plutôt pour voir sa belle; on est, chez lui, moins diable à quatre que
+vert-galant. Et, malgré l'impatience, étendu nonchalamment sur le
+velours du wagon d'honneur, on offre à sa suite quelques dragées
+prolifiques, aimable prince!--et puis, on bâille.
+
+On bâille, entends-tu, chauffeur? Un prince bâille. Allons! plus vite
+encore, active et déchaîne, et lance, plus ardente encore, la
+retentissante chimère qui bouillonne et rugit sous ta main calleuse, et,
+malgré la pluie qui te glace, la vapeur qui te brûle, en avant!... Le
+chemin va... va! va!...
+
+Oh! horreur!...
+
+Horreur! que voit-on, là, en avant, sur la ligne? Une masse arrêtée,
+énorme!... un tombereau chargé de pierres de taille. Le charretier
+épouvanté dételle ses chevaux: il abandonne le fardier.--Horrible! Que
+faire? Le train se précipite à toute vapeur: c'est la mort!
+
+C'est la mort? Pour le mécanicien, pour le chauffeur, peut-être; mais,
+avec de l'audace, pour le prince,--non!--Qu'en dis-tu?... Le mécanicien
+hausse les épaules. Allons! encore, encore! Lâchons tout!... O démence!
+Épouvantable intrépidité! Dévouement sublime!
+
+Sublime! On entend un effroyable fracas de heurt et d'écrasement; le sol
+craque, le train sursaute, se cabre; la locomotive est effondrée,
+éventrée; la cheminée s'abat; de toutes parts, des quartiers de roc,
+lancés de la charrette broyée, volent en éclats, en poussière; les deux
+ouvriers gisent sur le chemin, le mécanicien tué, le chauffeur, les
+jambes fracassées; mais le train franchit l'obstacle, passe... Le prince
+est sauf!
+
+Ah! prince, vous êtes sauf. Quel bonheur! Quelle joie pour votre auguste
+famille! quelle perte c'eût été pour elle et pour nous! Voilà une
+heureuse échappée, un vrai miracle, un chauffeur providentiel,--infirme
+désormais, pauvre diable; mais on lui doit une belle chandelle. Il
+l'aura sans doute... Cependant, le prince est sombre.
+
+Il est sombre, ce bon prince; pour la première fois, ses intestins se
+resserrent. Il songe à ce qui aurait pu arriver... Quelle imprudence! et
+qui l'a commise?... Oh! ce chauffeur, ce gueux! Qu'on ne le laisse pas
+s'échapper!--Ne craignez rien, Altesse, il n'a plus de jambes!--Ah! très
+bien. Qu'on le juge! On le juge.--Qu'on le condamne! On le condamne.
+
+Te voilà condamné, chauffeur! Tu n'as plus tes quatre-vingt-dix francs,
+plus de famille; tes petits sont bien abandonnés; ton père en cheveux
+blancs, il peut crever, à cette heure, comme un vieux cheval de charrue.
+Et ta femme; c'est maintenant qu'elle t'oublie, pendant les longs jours
+et les longues nuits qu'il te faut râler en prison... Qu'importe?
+Réjouis-toi: ton prince est vivant, bien vivant, pour ta patrie et sa
+belle, et pour longtemps!
+
+Il y a longtemps de cette histoire, chauffeur. Sans doute, estropié,
+misérable, désespéré, tu t'es couché dans la tombe depuis bien des
+années. Écoute, je le dis pour consoler ta cendre: il est plus gras que
+jamais, le prince; il a perdu le goût des voyages; il rêve une situation
+assise, un trône, par exemple, d'où son coeur généreux, comme il a fait
+pour toi, se pencherait sur des millions de travailleurs, tes pareils,
+sur l'innombrable troupeau de tes frères, sur le peuple de France.
+Allons, dors en paix, chauffeur!
+
+[image]
+
+[image]
+
+
+
+
+GUSTAVE COURBET
+
+ Les farouches taureaux, dans les vallons du Doubs,
+ Quand ils le voient passer, jalousent ses épaules
+ Comme un Turc il est fort, et comme un agneau, doux.
+ Son nom, caché longtemps, a volé jusqu'aux pôles.
+
+ C'est le peintre, le vrai, des vallons et des bois,
+ Des chevreuils et des boeufs égarés dans les plaines,
+ Des femmes en chansons laissant mourir leurs voix,
+ Et des curés béats aux immenses bedaines.
+
+ E. VERMESCH.
+
+
+Ces vers, dont l'encens parut fade à Courbet, me sont revenus au
+souvenir, l'autre jour, en visitant les salles d'exposition de
+l'_Impressionnisme_, une école dont chaque adepte, tour à tour, aussitôt
+qu'il parvient à forcer la porte du Salon officiel, se hâte
+d'abandonner les résolutions intransigeantes.
+
+Impressionnisme, d'ailleurs, équivaut à toute autre _chosisme_: c'est la
+devise quelconque, variable selon l'époque, au moyen de laquelle se
+rallient les mécontents, pour inquiéter l'opinion publique et combattre
+les idées reçues, qui, sans cela, dégénéreraient en préjugés. Je n'y
+vois aucun inconvénient pour ma part, et j'honore profondément la
+mémoire de Courbet, qui peut-être, aujourd'hui, se fût appelé
+_impressionniste_, et qui des premiers livra la bataille avec la
+supériorité d'un talent énorme et l'aplomb d'une vanité sans seconde.
+
+Sa vanité mise à part, c'était un simple s'il en fut, en dépit du
+retroussis narquois de sa lèvre. Honnête homme, d'ailleurs, très
+honnête, et ce doit être le remords de M. Dumas fils de l'avoir insulté.
+Tout au plus fallait-il en rire, après avoir admiré l'inconscient génie
+du peintre.
+
+Inconscient, en effet, il le fut comme un boeuf, dont il avait la
+redoutable encolure et l'irrésistible coup d'épaule, avec la lenteur du
+ruminant, le front têtu et dur.--«Il a du charbon dans le crâne,» disait
+l'Auvergnat Vallès.
+
+Inconscient vis-à-vis de sa propre production. Lorsqu'il partageait avec
+Bonvin, le railleur, son atelier, celui-ci s'amusait à lui faire
+choisir, dans son oeuvre d'une année, les moindres morceaux pour les
+envoyer au Salon.
+
+La chose admirable vraiment, en son masque d'idole assyrienne épaissie
+de rusticité villageoise, était le regard: deux yeux, non, deux lacs,
+allongés, profonds, doux et bleus. J'ai songé bien des fois, en les
+regardant, à leur puissance inouïe de vision; je les imaginais
+s'ouvrant sur tel ou tel coin de nature, l'absorbant, pour ainsi dire,
+et en emprisonnant à jamais le reflet, sous les paupières.
+
+Cette faculté phénoménale a marqué son talent. Il rapportait le paysage
+entier, tons et valeurs, dans son souvenir, et pouvait l'exécuter à
+l'atelier comme s'il eût été devant _le motif_. De là, peut-être, cette
+ampleur de la facture débarrassée de comparaison méticuleuse au moment
+de faire; de là aussi quelques négligences de dessin. Je n'entends pas
+dire qu'il eût coutume de procéder ainsi; au contraire, c'était le plus
+rarement; mais je l'ai vu peindre _de chic_.
+
+De théorie préconçue, d'esthétique initiale, je n'ai jamais supposé
+qu'il en eût l'ombre; le secret de sa force était dans un robuste
+instinct.
+
+Le _Maître d'Ornans_ était peintre et paysan. Proudhon, Champfleury,
+Castagnary l'ont gratifié d'une philosophie. Sa vanité flattée s'efforça
+d'en revêtir l'étoffe et s'y carra jusqu'au ridicule. Faiblesse et
+sottise.
+
+Pour ma part, en furetant par les coins de son atelier, j'ai quelquefois
+découvert des esquisses de jeunesse qu'il se hâtait de m'ôter des mains,
+et où les troubadours abricot mandolinaient à fleur de nacelle, au fil
+de l'eau, pâmés aux pied des blanches damoiselles.
+
+Qu'est-ce que cela prouve? Qu'il avait cherché sa voie, comme tout le
+monde, et s'était heureusement résolu à sa pente naturelle. Il n'y a là
+rien que de très louable, et la légende est au moins superflue, qui veut
+embellir Courbet d'une langue de feu spontanée et native, à l'instar des
+prophètes.
+
+Ajoutons que cette grosse vanité dont on lui a fait un crime, et qui
+l'entraîna vers les plus sots dangers, lui fut bien utile, au début, en
+se doublant d'opiniâtreté.
+
+Ses commencements avaient été durs.
+
+ * * * * *
+
+Il racontait parfois des épisodes.
+
+Celui-ci entre autres: dans sa bouche naïve, avec le parler traînard et
+chanteur de Franche-Comté, le récit devenait grand. J'essaierai d'en
+retrouver les mots; mais il faudrait les gestes et l'accent du bonhomme.
+
+--Un matin que j'étais encore _couchais_,--c'est Courbet qui parle,--que
+j'étais encore _couchais_, j'entends ma porte s'ouvrir, et qui est-ce
+que je vois _entrais_? C'était mon père; il arrivait de _chais_ nous
+avec son bâton.
+
+--Eh bien! donc, qu'il s'écrie, qu'est-ce que tu fais là, encore
+_couchais_? Toujours à dormir, donc?
+
+--Bon! qu'est-ce que vous me _fichais_? Faut donc point dormir pour
+_travaillais_? Et la mère?
+
+--Elle va bien. Embrasse-moi. Mais tu sais que nous ne sommes point tant
+riches. Nous avons déjà vendu un champ, l'année dernière, pour
+_t'encourageais_. Quand est-ce que tu vas _gagnais_ de l'argent? On n'en
+veut donc point de ta _panture_? Elle est donc pourrie? Ça ne va donc
+point?
+
+--Ça ne peut pas _allais_ mieux! Ils n'ont jamais rien fait de pareil.
+
+--Pourquoi qu'ils te refusent toujours à l'Exposition, alors? Ils ne
+sont pas plus malins que toi? Non! C'est donc toi qu'es plus malin
+qu'_eusse_. Eh ben! je voudrais voir ça; montre-moi donc leur musée, à
+_eusse_!
+
+Courbet accède au désir de son père; il le mène au Louvre.
+
+Étourdi, aveuglé par l'éclat des dorures, le vieux villageois tourne,
+glisse et se torticolise en la splendeur des salles, sans rien
+comprendre.
+
+--C'est ben beau, tout ça, c'est ben beau! Tu crois que t'es plus fort
+que ça, toi?
+
+--Ça, répond Courbet, ça, c'est de la.....!
+
+Je n'écris point le mot, mais Courbet le répétait avec fracas.
+
+--Ah! bah! vraiment? fait alors le père, en es-tu ben sûr? Eh ben! mais
+alors, si t'en es si sûr que ça, NOUS ALLONS VENDRE ENCORE UN CHAMP!
+
+Et il s'en va content.
+
+N'est-ce pas que c'est beau et grand cette foi robuste du paysan en
+l'infaillibilité du fils de sa chair?...
+
+ * * * * *
+
+Étayé sur ce dévouement, Courbet put s'obstiner, s'imposer, parvint.
+
+Il a été incontestablement une des grandes figures, un des initiateurs
+de la peinture contemporaine.
+
+Il est venu au moment opportun pour endiguer le romantisme débordé. Il a
+ramené vers l'observation la sincérité, la réalité; réveillé l'amour de
+la nature, y compris ses vulgarités, par opposition aux excès inventifs
+des fougueux cavaliers d'idéal de 1830; ainsi que Delacroix avait
+débridé toutes les extravagances de la ligne et de la couleur, en haine
+des froides conventions de l'école de David.
+
+Aujourd'hui que la politique a surmené l'attention publique, une période
+artistique est imminente; il y a lieu d'espérer que le maître futur aura
+une admirable formule, étant obligé, pour dominer, de résumer les
+qualités de ces trois grands chefs.
+
+Revenons à l'homme et au pittoresque de ses verrues.
+
+ * * * * *
+
+J'ignore s'il eut en sa jeunesse des heures de fougue, d'emportement. Je
+ne l'ai connu qu'à là fin de l'Empire; à ce moment il paraissait lourd,
+envahi par la graisse, épaissi.
+
+Ses journées se suivaient, pareilles.
+
+Couché tard généralement, il s'arrachait tard aussi, vers les neuf
+heures, aux discutables douceurs du lit de fer où il reposait dans un
+coin de son atelier.
+
+Cet atelier--je crois qu'il n'en eut jamais d'autre à Paris--était situé
+à l'entre-sol d'une vieille maison de la rue Hautefeuille, aujourd'hui
+disparue. Le vitrage en donnait sur une cour, et la lumière y tombait
+crue et triste, arrêtée au milieu de la pièce, ébauchant confusément,
+dans le fond, les toiles délaissées, les châssis brisés, les cadres hors
+d'usage abandonnés pêle-mêle avec quelques vieux meubles sans valeur
+envahis par la poussière.
+
+En manches de chemise, bretelles pendantes, l'homme errait par
+l'atelier, traînant ses savates, arrêté tour à tour devant chaque
+chevalet, grattant par-ci, retouchant par-là, n'attaquant que rarement
+une toile blanche.
+
+Puis venait l'heure du déjeuner, qui le menait près de là, rue des
+Poitevins, chez son ami Laveur, à la table d'hôte où se sont assis, peu
+ou prou, tous les étudiants d'alors.
+
+L'après-midi était le moment du travail réel, qui durait jusqu'au dîner.
+
+Puis il retournait chez Laveur, y faisant de longues stations, le samedi
+surtout, où le _Dîner Courbet_ réunissait autour de lui la foule des
+camarades, les Toussenel, les Charton, les Dupré, les Vallès, les André
+Lemoyne, etc...
+
+C'est alors qu'il fallait voir, les manches retroussées, son bras blanc
+et gras étalé sur la table, Courbet se fourvoyer dans les discussions où
+trébuchaient à chaque pas son ignorance et son débit empâté! Les
+flagorneurs, qui toujours pullulent autour des célébrités,
+encourageaient sa jactance. Il chantait, au dessert, des romances de sa
+composition, dénuées de rimes et de bon sens, sur des airs à lui,
+prétendait-il, et qui n'étaient que des souvenirs.
+
+Je me rappelle ceci:
+
+ Mets ton chapeau de _paille_,
+ Ta robe rayé-_bleu_,
+ Avec ton ruban _blanc_
+ Autour de ton cou _brun_.
+
+--Bigre! fis-je, quand il eut entonné ce singulier quatrain, voilà de la
+poésie de coloriste!
+
+Il m'en voulut longtemps de mon irrévérence.
+
+Un autre soir, il courut haletant vers Montmartre, arriva en sueur au
+bal de l'Élysée, se laissa tomber sur une chaise et fit demander Métra,
+qui conduisait l'orchestre.
+
+--_Écoutais!_ fit-il, aussitôt que le musicien des _Roses_ l'eut
+rejoint.
+
+Il croyait avoir trouvé une «nouvelle _Marseillaise_» et se mit à
+glousser un long _trou lou lou_ rappelant, comme air, la valse du
+_Lauterbach_.
+
+En temps ordinaire, il achevait sa soirée aux brasseries, chez Andler ou
+à la _Suisse_; puis, à l'heure de la fermeture, en été, pendant les
+nuits tièdes, allait prolonger sa veille sur un banc du boulevard
+Saint-Michel, où son ombre énorme inquiéta d'abord les sergents de
+ville, qui finirent par s'y habituer.
+
+J'arrive à la colonne.
+
+L'idée du déboulonnement (mon _idaie_, prononçait-il), qui lui avait
+poussé en septembre 1870 et qui n'avait alors excité aucune réprobation
+du gouvernement de la Défense, ardent à répudier tout souvenir des
+Césars; l'idée était-elle restée clouée en son crâne, ou s'était-elle
+envolée? Je ne sais. Cependant, il n'en avait plus reparlé; ce n'est pas
+lui qui en détermina l'exécution. Je crois qu'il assista au renversement
+de la colonne, mais en simple spectateur.
+
+C'est, je pense, le mot _déboulonner_ qui avait dû le séduire. Un mot
+inconnu, nouveau, tombant dans la cervelle de Courbet, y faisait du
+ravage, y causait une obsession, comme le bourdonnement d'un hanneton
+dans une cruche.
+
+Il me scia, tout un soir, en me répétant à chaque minute:
+
+--Faites donc «un tel» en Torquemada!
+
+Torquemada, Torquemada, Torrrr...!
+
+[image]
+
+Ce mot lui roulait sous le front et l'incendiait, sans autre motif que
+sa sonorité.
+
+On voit que je fais la bonne part de ridicule à celui qui fut mon
+professeur pendant quelques mois.
+
+Il est bon de rappeler maintenant qu'il a fait les _Casseurs de
+pierres_, la _Vague_, le _Combat de Cerfs_, la _Remise de Chevreuils_,
+tant d'autres merveilles!...
+
+Où est donc passé l'_Enterrement d'Ornans_, que, pendant la Commune,
+j'avais fait apporter au Luxembourg?
+
+Courbet, cette masse engourdie et fruste, avec une vision saine et un
+bel instinct puissant, a rayonné sur la peinture contemporaine et lui a
+imposé sa marque.
+
+Il a su garder l'indépendance, la liberté de ses sensations; tel il
+était, tel il s'est rué tout entier dans son effort, et c'est pourquoi
+peut-être il aura quelque jour en son pays une statue que ne
+déboulonnera pas la postérité.
+
+On peut sourire en notant les faiblesses de l'homme; il faut s'incliner
+respectueusement devant l'oeuvre toujours vivant, toujours fier du
+maître.
+
+[image]
+
+[image]
+
+
+
+
+LE VOL
+
+
+Que fait, seul, avec cette chatte endormie à ses pieds, dans cet étroit
+gis molbos encombré de meubles fanés, ce jeune garçon de dix-sept ans,
+aux longs cheveux, le coude appuyé sur une table, un livre à images, le
+_Musée des Familles_ ou le _Magasin pittoresque_, ouvert devant lui?
+
+Il ne lit pas. Ses yeux ardents et fixes poursuivent, dans l'espace, une
+des mille illusions de son âge. Il est devant la vie ouverte à peine,
+incertain, enthousiaste de tout, vigoureux, plein de désirs non encore
+formulés.
+
+Tout à l'heure, il lisait. A quelques pages de distance, il a trouvé
+successivement les portraits de Vincent de Paul, de Jean Bart, de
+Mandrin. Il connaît leur histoire. Son cerveau bouillonne: il voudrait
+être grand, lui aussi: grand apôtre, grand soldat, grand bandit; éblouir
+par la charité, se colleter avec la tempête, ou turlupiner le préfet de
+police, qu'importe, pourvu qu'il rayonne!...
+
+A-t-il eu le temps de peser le bien et le mal? Il est bachelier; cela
+suffit-il pour avoir une conscience déterminée? Il a eu le prix de
+gymnastique; il «forçait le douze» au «saut de mouton»; la tête est
+chaude, le muscle dur: il s'agit de plaire aux femmes, d'étonner le
+monde,--voilà tout!
+
+Comme il fait triste en ce réduit! Par la fenêtre, on ne voit que le
+pavé de la cour où l'herbe pousse, et un pan de mur gris, plein de
+moisissure, où s'adosse une pompe en fer.
+
+Il est enfermé. Il ne connaît du monde que le collège qu'il à quitté, et
+sa tante qui l'a recueilli, une vieille demoiselle, une sainte, s'il y a
+des saintes, mais qu'épouvante cette besogne d'élever, de sauvegarder un
+grand garçon en rut.--Pourquoi faut-il que les enfants grandissent?...
+Son petit Louis, elle voudrait qu'il fût toujours «le petit Louis»; elle
+le nommera ainsi jusqu'à ce qu'elle meure.
+
+Elle est dévote; elle va demander à Dieu l'inspiration; deux fois par
+jour, elle part pour l'église. Et, chaque fois, elle ferme la porte à
+clé derrière elle.
+
+Une vieille colombe qui protège un jeune loup aux dents serrées et
+blanches!...
+
+Il rêve: avoir des éperons, des bottes de buffle comme d'Artagnan, le
+fer qui sonne à la hanche de Hernani, le rayon qui dore la chevelure de
+Raphaël, la chaîne aux pieds, comme Christophe Colomb,... épouvanter,
+ricaner comme Cartouche, être roué ensuite,... être crucifié comme
+Jésus, mais adoré!...
+
+Il rêve: le monde est à deux pas, tout proche, vivant, hurlant,
+grouillant, avec ses passions, ses batailles, sa gloire, ses filles, ses
+ivresses!... Et ce marteau du chaudronnier Bonafé qui retentit de
+l'autre côté de la rue, chantant sa chanson dorée et sonore... qui
+l'appelle!
+
+--Ah! on étouffe ici.
+
+Il se lève, promène un regard sombre sur les murs, les armoires, les
+hardes, les souvenirs, les vieux portraits décorés d'un brin de buis
+flétri...
+
+Dans un coin de la chambre, il y a deux commodes, l'une sur l'autre; la
+tante, à l'étroit dans son refuge, a empilé les meubles; elle n'a rien
+voulu aliéner de l'humble héritage. Il ouvre les tiroirs, les fouille...
+Quelle est cette vieille tabatière? Il l'ouvre: dans la tabatière, il y
+a deux pièces de monnaie jaunes, jaunes comme les yeux de la chatte qui
+s'est éveillée et l'observe; de l'or! du vieil or d'économie, tout ce
+que possède la pauvre femme, sans doute, deux louis.
+
+Il en prend un, referme violemment le tiroir, se redresse, repousse d'un
+coup de pied la chatte qui file en miaulant; ouvre la fenêtre, enjambe
+l'appui; au risque de se tuer, gagne la terrasse en s'accrochant aux
+aspérités du mur, atteint l'escalier, s'enfuit.
+
+Le voilà dehors, envolé, libre!... L'air est vif, les passants vont et
+viennent; il lui semble qu'on le regarde. Que va-t-il faire?... il n'a
+ni faim, ni soif; il est ivre, ivre de son vol. Cette pièce d'or, au
+fond de sa poche, lui brûle le creux de la main; l'atmosphère à ses
+oreilles bourdonne comme un train de chemin de fer en marche. Où aller?
+avec qui? Ses anciens camarades de collège? ils sont riches, lui pauvre:
+il serait moqué, humilié!... Il ira droit devant lui, à l'aventure!
+Tiens! la barrière; on lui en a toujours fait un tableau épouvantable,
+de cette barrière où le peuple s'amuse. Pourquoi? Les gens n'y sont pas
+fiers; il y a d'autres grands gamins. Il y va.
+
+Ce n'est pas le vrai peuple qui paresse par là... Des vagabonds, de faux
+ouvriers, curieux de frotter leur cuir à cette peau délicate, l'emmènent
+boire, lui font changer sa pièce: on ne le quitte plus, il a de quoi
+payer.
+
+L'heure passe... Il entre dans un bastringue où ses longs cheveux, sa
+joue imberbe, le font regarder singulièrement; des voyous à casquette
+écrasée, au poil gras plaqué aux tempes, ras au crâne, l'appellent
+«tante».
+
+Tante!... elle est là-bas, bien triste, bien accablée sans doute; elle
+s'est aperçue de la laide action de son neveu; elle se dit en sanglotant
+qu'il finira mal!...
+
+Lui, on le bouscule, on le fait sortir; il faut se battre: voilà qu'il a
+reçu un coup de couteau sur la main; cela n'est rien. Mais il fait nuit
+noire. Seul de nouveau, il erre longtemps par les boulevards extérieurs
+muets. Écoeuré, meurtri, la fièvre le prend; sa poche est vide, il
+grelotte...
+
+Le matin lentement blanchit les toits. Combien de temps a-t-il marché
+ainsi sans voir le chemin?... Maintenant, il est dans son quartier:
+l'instinct l'a ramené: voilà sa rue. Les boutiques s'ouvrent; on le
+regarde passer honteux, défait, les vêtements en désordre; on le
+connaît, le petit Louis: des regards étonnés le suivent. La demeure
+qu'il fuyait hier est ouverte; allons!... il en franchit le seuil, tête
+baissée, traverse la cour, monte l'escalier en étouffant ses pas. La
+porte est entrebâillée: dans l'entrebâillement, la chatte arrêtée le
+regarde venir; elle fixe sur lui ses yeux, ses deux yeux jaunes.
+
+Il arrive,--oh! comme son coeur bat!--d'un doigt tremblant, il pousse la
+porte qui cède...
+
+Elle n'a pas dormi non plus, la vieille tante; elle est là, debout,
+toute droite, petite, en deuil, et si pâle!... Elle ne fait point de
+reproche; elle dit seulement:
+
+--Ah! vous voilà.
+
+Alors lui, le misérable enfant, il succombe, ses jarrets fléchissent:
+il s'abat sur les genoux.
+
+Et la pauvre femme enveloppe de ses bras chétifs ce fils de son frère,
+qui vient de la faire tant souffrir. Et ils pleurent longtemps
+ensemble...
+
+Et le petit Louis se relève honnête homme pour toujours,--oh! oui, pour
+toujours!
+
+[image]
+
+[image]
+
+
+
+
+PORTRAITS APRÈS DÉCÈS
+
+
+Oui, mon cher ami, il est de moi, ce croquis que vous avez trouvé un
+soir chez l'Auvergnat de la rue Serpente, au milieu de la ferraille et
+des verres cassés; quant au profil qu'il représente, je ne l'ai pas
+connu vivant.
+
+Avant d'avoir conquis ma part de pain au soleil, j'ai crayonné beaucoup
+de ces dessins lugubres, _Portraits après décès_; c'était, je crois, une
+spécialité dans le quartier pauvre que j'habitais alors, et l'on en
+retrouverait quelques-uns par-ci, par-là, dans les mansardes ouvrières.
+Du reste, je ne regrette pas que le besoin de gagner ma vie m'ait placé
+souvent en face de ces têtes de trépassés: le doigt de la mort, en les
+modelant pour l'éternité, leur imprime d'étranges grimaces, de
+singuliers sourires. Pour le métier que je fais, à présent, ce sont là
+de bonnes études.
+
+Celle que vous avez retrouvée, que j'ai vue l'autre jour à votre mur
+dans un petit cadre noir, porte la date lointaine de 1865. Il y a eu de
+l'ouvrage pour moi dans ce temps-là. Le choléra, dont j'avais peur, m'a
+fait vivre à peu près un an, ma foi!
+
+Les gens tombaient comme des mouches. La photographie coûtait cher, on
+me savait pauvre et peu exigeant:--Allez chercher l'artiste de la rue
+Neuve-Guillemin!
+
+L'artiste était au bain froid. Une fois au moins, chaque jour, entre
+deux brassées, j'entendais le baigneur crier mon nom. Eh! houp! J'étais
+hors de l'eau, ruisselant comme un caniche. Courir à ma cabine,
+m'essuyer dans mes hardes, c'était l'affaire d'un moment, et j'étais au
+«client». Je le suivais, quel qu'il fût, dans les greniers, dans les
+galetas, dans les petits logements d'ouvriers; j'arrivais après le
+médecin, après le prêtre; je laissais en partant cette consolation de
+ceux qui restent: un souvenir du visage des êtres disparus. Et j'ai
+souvent fait crédit. Tenez, le dessin que vous avez, il ne m'a pas été
+payé.
+
+Dans la petite rue noire, étroite où je demeurais moi-même, c'était un
+pauvre homme de menuisier dont la femme était morte en quelques heures.
+J'entrai timide et furtif, conduit par un voisin; il me reçut gravement
+et avec embarras, parlant bas, me regardant avec des yeux qui
+remerciaient déjà.
+
+C'était une grande misère. Il y avait une chaise préparée en face du
+cadavre; je tirai une feuille de papier et je commençai. Le voisin s'en
+était allé.
+
+--Vous n'y verrez peut-être pas assez, monsieur?
+
+--Très bien; merci.
+
+La fenêtre était fermée, les rideaux, tirés. Sur la table de nuit,
+couverte d'un grand mouchoir blanc, on avait déposé l'eau bénite et la
+branche de buis dans une soucoupe fêlée. Tout près, deux chandelles
+fumaient en guise de cierges, éclairant la morte mal couchée dans un lit
+de bois peint, disloqué aux jointures. Autour le taudis était noir. A
+peine on distinguait confusément les lignes misérables du mobilier: une
+table, une commode en bois blanc, quelques ustensiles de cuisine
+abandonnés, aux angles desquels la lumière vacillante mettait des tons
+rougeâtres. Et dans le coin, au fond, les deux yeux du veuf qui était
+au pied du lit.
+
+Le dessin avançait lentement. C'était un vilain métier, rude et triste.
+
+Au dehors, pas un bruit: cette rue, démolie aujourd'hui, était déserte,
+morne; quelques rares passants, jamais une voiture. Il n'y avait dans le
+silence que la respiration entrecoupée de l'homme: je ne le voyais pas
+pleurer, je l'entendais sangloter en dedans. Ils aiment bien leurs
+femmes, ces gueux-là!
+
+Et je continuais à copier les froides lignes du visage mort, les cheveux
+plaqués aux tempes, la peau collée à l'os, le nez pincé, la bouche
+restée tordue d'avoir vomi son dernier râle, et les prunelles ternes
+avec le regard étonné des yeux qu'on n'a pas fermés. C'est une chose
+étrange et particulière aux cholériques qu'on ne peut baisser leurs
+paupières.
+
+Il y avait une odeur âcre qui m'épouvantait; je ne sais si l'homme s'en
+aperçut:
+
+--Monsieur, me dit-il, voulez-vous que j'aille chercher du chlore?
+
+Je le regardai: il avait les dents serrées, la peau de son visage
+tremblait, les larmes allaient jaillir. Je répondis:--Non.
+
+Nous restâmes là une heure encore, moi, le coeur serré, respirant le
+moins possible, songeant aux opinions contradictoires des médecins, à la
+contagion, aux miasmes, observant la décomposition rapide et l'horreur
+grandissante; lui, toujours immobile sur sa chaise. Il ne se leva que
+deux ou trois fois pour moucher les chandelles dont le suif coulait en
+larmes jaunes.
+
+Le dessin était fini; je le lui présentai.
+
+--Oui..., oui..., fit-il, et il fut presque heureux, une seconde. Puis,
+comme j'avais pris mon chapeau et mon carton:
+
+--Pardonnez-moi, monsieur, fit-il, en me reconduisant sur le carré, je
+n'avais pas osé vous dire..., vous n'auriez pas voulu tirer le
+portrait..., voilà déjà bien du temps que je ne travaille pas...
+
+--Ne parlons pas de cela, lui dis-je; plus tard... c'est bon... au
+revoir, monsieur.
+
+Je retrouvai le jour et la respiration dans la rue.
+
+Et au bain froid, tout de suite! Jamais je n'ai été déshabillé plus
+vite. Je grimpai l'échelle, et... une... deux... trois... pouf! Du haut
+de la girafe, mon cher! Ah! l'eau était bonne!
+
+Aujourd'hui encore, ces pauvres têtes mortes me reviennent en mémoire et
+je les vois grimacer parfois sous le crayon, dans la bouffissure des
+heureux, des puissants du jour, de ceux que je dessine à cette heure.
+
+Et c'est peut-être la cause de cette mélancolie que vous avez su lire à
+travers la gaieté bouffonne de mes caricatures.
+
+[image]
+
+[image]
+
+
+
+
+CHARENTON
+
+
+Puissé-je, en appelant l'attention publique sur un fait personnel de peu
+d'importance, faire pénétrer l'examen, l'enquête, le contrôle en ces
+établissements qu'on décore hypocritement du nom d'_asiles_.
+
+J'ai déjà dit en plusieurs endroits que j'aimais la Belgique et que j'y
+allais fréquemment. J'aime ce pays de lumière blanche, de claire
+verdure, où le peuple est nul, sans ambition, sans guerre, sans
+enthousiasme, sans talent, sans esprit et sans caractère. Je m'y sens
+vivre et penser plus clairement qu'autre part. Puis, tout autour sont
+les Flandres, pays de religion artistique, où la mémoire des maîtres se
+mêle aux reliques bariolées et pittoresques des guerres espagnoles.
+
+Donc, vers le mois d'octobre 1881, j'étais à Bruxelles, et, selon mon
+habitude, j'étais allé saluer, à Anvers, le fauteuil de Rubens, enseveli
+dans sa cage de verre; le puits de Quentin Matsys, qui déroule en l'air
+ses volutes forgées sur la place de la cathédrale; j'avais payé 50
+centimes le droit de faire découvrir la _Descente de croix_ de Rubens,
+et, vers quatre heures de l'après-midi, je repris la route de Bruxelles.
+
+Une voiture me conduisit jusqu'à Malines; là, le cocher manifesta le
+désir de ne pas aller plus loin. Je le quittai, je cherchai à le
+remplacer, je n'y pus parvenir; Malines est un bourg mort. Je pris donc
+le parti de franchir à pied la distance qui me restait à parcourir, et
+je me mis en route. Cette distance est de trois lieues à peine; il me
+fallut toute la nuit et le jour du lendemain pour en avoir raison. Il
+faut dire que, vers cinq heures, le ciel s'était couvert de nuages
+noirs, et qu'un vent terrible s'était mis à souffler, déracinant les
+arbres, ébranlant les toits, fauchant les herbes.
+
+Assez mal renseigné sur la route à suivre, je me mis donc à errer par la
+plaine, buttant aux monticules, roulant aux fossés, chutant aux
+ruisseaux; au bout d'une demi-heure, j'étais en guenilles et couvert de
+boue.
+
+Le vent me jeta tout à coup sur un arbre donc le choc m'étourdit et me
+fit ricocher dans une mare; en me relevant j'aperçus deux yeux
+flamboyants fixés sur moi. C'était un loup.
+
+Je crois l'avoir tué d'un coup de canne.
+
+A l'aube blanchissante, quelques chaumières m'apparurent encore
+endormies, la plupart dévastées par l'ouragan; j'y frappai. Les paysans
+stupides me regardèrent avec terreur, donnant tous les signes de la plus
+vive agitation et refusèrent de m'ouvrir; ce n'est que beaucoup plus
+tard que j'ai compris qu'ils me prenaient pour un fou.
+
+Je continuai donc et j'atteignis enfin les portes de Bruxelles. J'y vis
+un fiacre, j'y voulus monter; le cocher, sans explication, me rejeta sur
+le pavé; je lui déchargeai ma canne sur les épaules et j'en hélai un
+autre. Il pouvait être huit heures du soir.
+
+Celui-là me conduisit à l'hôtel de Termonde; mais, aussitôt arrivé, il
+exigea le prix de sa course, refusa de venir le chercher à deux pas de
+là, chez un ami, et me fit conduire au poste, où d'ignobles employés
+qui, je l'espère, ont été depuis jetés à la porte, me firent passer la
+nuit au violon.
+
+Le lendemain, sans que j'y comprisse rien, deux hommes, qui étaient
+alors mes camarades, Gil-Naza et Stoëquart, vinrent me chercher en
+voiture et me conduisirent à Ever, dans un asile d'aliénés.
+
+C'est ma première étape.
+
+Le premier moment de stupéfaction passé, je repris mes sens; j'examinai
+l'entourage, assez propre. Un vieux, qui se disait roi de tous les pays,
+m'offrit le trône de Belgique, dont il ne se souciait plus, puis me
+quitta pour aller souffleter lentement et méthodiquement un idiot qui
+chantait en bavant.
+
+Je restai là vingt-quatre heures, assez mal traité. J'ai subi la cellule
+et la camisole de force.
+
+Puis Vallès vint me chercher, un matin, avec une voiture. Le soir, à
+huit heures, j'étais à Paris; je couchai chez moi.
+
+Comment se fait-il qu'après avoir repris mon train habituel, déjeuné
+chez Brébant, dîné chez Marguerite, je fus accosté, dans la rue, par des
+individus qui me menèrent à la préfecture? Là encore je fus enfermé
+pendant une heure en cellule, puis je vis M. Macé, qui me causa
+familièrement, et me parut un homme intelligent et agréable.
+
+Vers minuit, autre fiacre. Cette fois, on me dépose à Ville-Évrard, un
+asile de gâteux. Vingt-quatre heures. De Ville-Évrard à Sainte-Anne.
+Encore vingt-quatre heures. Et enfin, en m'annonçant la liberté,
+dernière voiture, qui me conduit à Charenton, qu'on appelle
+Saint-Maurice, par euphémisme sans doute.
+
+Cette bâtisse, divisée en cinq ou six ailes et surmontée d'une chapelle
+à fronton, regarde l'espace du haut des collines.
+
+Elle a des prétentions au monument et se carre, muette et farouche,
+enceinte d'un fossé. Des corbeaux y voltigent sur les toits plats à
+l'italienne. Ils attendent les cadavres.
+
+De là-haut, la vue est vaste et magnifique. C'est la vallée où viennent
+confluer la Seine et la Marne. L'été, c'est un poudroiement d'or, un
+fourmillement de verdure admirable en toute cette étendue; l'hiver,
+c'est une solitude nue, froide et mélancolique. J'arrivais en automne:
+j'eus des aurores pourprées, lilas, et des couchants d'or tout mon soûl.
+Mais les grilles se croisent partout, et l'on voit la nature comme un
+poisson, à travers les mailles d'un filet.
+
+L'établissement de Charenton se compose de dix-huit divisions, dix pour
+les femmes, huit pour les hommes. Toutes sont établies sur le même
+modèle: une rangée de cellules enveloppant une cour entourée d'arcades.
+Pour mon début, on me séquestrait à la huitième, la division des agités,
+des fous dangereux; je ne pouvais pas être mieux servi. Je m'attendais
+donc à vivre dans une tempête de cris, de coups, de vociférations, de
+bonds désordonnés, d'extravagances. Quelle ne fut pas ma surprise en me
+trouvant dans un groupe de seize à dix-huit personnes parfaitement
+recueillies, reposées et bien portantes. A peine deux fous.
+
+L'un d'eux s'appelait S... C'était un boucher de province. Telles
+étaient sa maigreur, son étisie, sa faiblesse, qu'à peine se pouvait-il
+tenir sur les jambes. Deux garçons l'étayaient de chaque côté pour
+l'aider à marcher et pour le faire manger. Entre chaque bouchée, le
+misérable était pris de hoquets et d'horribles vomissements de sang.
+
+L'infortuné n'avait aucune colère; il se bornait à gémir d'une voix
+triste, lamentable, épuisée:
+
+--Pourquoi suis-je ici?... Oh! là là! Oh! là là!
+
+Un beau matin, vers trois heures, il mourut, et l'on étendit son corps
+décharné sur la table d'amphithéâtre.
+
+ * * * * *
+
+Je ne vois plus que des êtres intelligents et paisibles: Sylvis, ancien
+diplomate, taillé en hercule; Laudart, un joyeux soldat, capitaine
+d'infanterie; Cossonel, qui a peut-être un grain, car il se prétend
+investi d'un pouvoir occulte et forcé de rester pour accomplir sa
+mission jusqu'au bout; Richemont, le plus distingué des musiciens
+gentilshommes.
+
+La maison marche à la cloche; à chaque instant on entend une sonnerie,
+qui indique telle ou telle fonction de la journée.
+
+Tout le monde sort dans la cour, quelque temps qu'il fasse, pendant
+qu'on prépare les tables.
+
+Un autre coup de cloche rappelle à table les pensionnaires.
+
+Deux repas par jour, le café au lait ou le chocolat le matin.
+
+On se lève à cinq heures et demie. La cloche éternelle se met en branle;
+un vieux embouche un clairon et y souffle un simulacre de diane. Les
+portes s'ouvrent avec un grand fracas de clés. Chaque détenu ramasse ses
+hardes, jetées dans le couloir la veille, et s'habille.
+
+Presque aussitôt, café au lait; à huit heures et demie, la visite du
+médecin.
+
+Il s'avance, suivi de son état-major d'internes et de surveillants,
+passe rapidement devant chacun et ne s'arrête que pour signer une
+feuille où il a prescrit les différentes ordonnances.
+
+--Je ne comprends pas, me disait-il, pourquoi l'on vous a arrêté à
+Bruxelles; il y a un mystère là-dessous.
+
+Comme s'il n'était pas plus stupéfiant de voir Paris séquestrer de parti
+pris et indéfiniment un homme que la maison d'Éver, du moins, avait
+relâché après examen.
+
+Sa visite est éternellement pareille.
+
+--Comment allez-vous?
+
+--Très bien, docteur.
+
+--Vous ne dessinez pas?
+
+--Non, docteur, j'ai le malheur de ne savoir travailler avec fruit
+qu'en liberté.
+
+--Vous avez tort. Vous nous prouveriez que vous pourriez reprendre vos
+travaux une fois libéré.
+
+--Je ne vous prouverai pas cela. D'ailleurs, cela conduirait à un
+système déplorable.
+
+--Comment cela?
+
+--Certainement. Il suffirait de mettre la camisole à tous les hommes de
+talent, puis de leur dire: Maintenant, faites-nous un chef-d'oeuvre pour
+nous prouver que vous n'êtes pas fou.
+
+--Monsieur Gill, vous avez trop d'esprit.
+
+--Cela fait compensation pour ceux qui n'en ont pas assez. D'ailleurs,
+Victor Hugo a trop de génie, César avait trop de gloire, Jésus, trop de
+bonté.
+
+Tous ceux qui ont quelque chose l'ont trop pour ceux qui ne l'ont pas du
+tout.
+
+C'est pour cela qu'on les enferme; ce qui n'empêche pas les esprits
+généreux de rechercher les mêmes qualités, quitte à en mourir aussi.
+
+--Allons, donnez-lui un bain.
+
+Voilà ce qu'on a pour faire diversion à la vie qui s'écoule lentement,
+bêtement, sans incidents ni distractions. La plupart entrent
+intelligents et, petit à petit, s'atrophient, deviennent stupides.
+
+J'ai frémi en entendant un vieillard accuser cinquante-quatre ans de
+présence dans ce bouge.
+
+Que de forces perdues! Que de cerveaux annihilés! Mais quoi! nul ne s'en
+occupe.
+
+Sans doute, la maison est considérée comme infaillible et la moindre
+question relative à ses oeuvres serait considérée comme déplacée.
+
+Messieurs nos gouvernants ont probablement d'autres chiens à fouetter.
+
+C'est dommage! Il y aurait cependant là de quoi jeter un grand cri de
+justice, d'humanité, une belle page à écrire dans l'histoire
+parlementaire, un grand nombre d'âmes et de cerveaux à tirer du gouffre
+immonde où les laisse pourrir l'indifférence de la société ventrue!
+
+[image]
+
+[image]
+
+
+
+
+EUGENE VERMESCH
+
+
+En feuilletant chez l'éditeur Charavay, l'autre soir, un manuscrit
+posthume de ce condamné mort en exil, sa physionomie m'est réapparue
+dans le souvenir...
+
+Lors de ma prime jeunesse, un beau matin, nous vîmes entrer, dans
+l'hôtel où je vivotais en compagnie de quelques étudiants, un garçon de
+vingt ans, blondasse, râpé, nez en quête, chapeau sur l'oreille, qui
+semblait un composé de Gringoire et de Panurge.
+
+Le carabin qu'il venait voir nous le présenta:
+
+--M. Eugène Vermesch, poète.
+
+La maison, rue Vavin, maison aujourd'hui détruite, était précédée d'une
+cour plantée d'arbres, sous lesquels on dressait en ce moment la nappe
+de la table d'hôte. Invité à prendre sa part du déjeuner frugal,
+Vermesch, à la hâte, engloutit quelques bouchées, puis, c'était là sa
+préoccupation, tira de ses poches quelques feuillets imprimés
+fraîchement, et commença de nous jeter à la tête ses élucubrations.
+
+Ce qu'il nous lut, c'était les _Lettres à Mimi_, une brochure qu'on a
+vue se faner parmi tant d'autres sous les galeries de l'Odéon,
+l'inévitable vagissement de la vingtième année en ce temps, une
+ritournelle ressassée en l'honneur de la grisette idéale, ce mythe
+évanoui.
+
+La guitare d'Eugène en valait une autre du même genre, pas plus.
+Difficilement, sur cet échantillon, l'auteur eût obtenu le moindre brin
+du «vert laurier» dont Banville est dépositaire; mais il montrait un
+rêve si pareil au mien, de si bon coeur enfilait le chapelet des
+hémistiches, que tout d'abord il me fut sympathique, et qu'aujourd'hui
+encore, je me rappelle en souriant sa tête enthousiaste, renversée en
+arrière, laissant pendre les cheveux, ses longs yeux doux filtrant une
+lueur charmée, les trois fils d'or de sa moustache, et le geste de sa
+main, qu'il avait belle, envolé à la suite des rimes dans la brise qui,
+là haut, chantait à travers les arbres, et semait des fleurs d'acacia
+dans nos verres.
+
+Ce qu'un autre, plus expérimenté dès lors, aurait pu lui reprocher,
+c'était un manque de personnalité, une assimilation trop flagrante; ses
+vers, pas mal faits d'ailleurs, sonnaient trop clairement l'écho des
+Béranger, des Musset, des Mürger. Pas de notes individuelles. Par là, il
+manquait au premier devoir de l'homme, et surtout de l'artiste, qui est
+de se montrer soi-même afin de rendre fidèlement à l'oeuvre les
+virtuosités originales qu'il a reçues de la nature.
+
+Mais tant d'autres ont réussi et sont honorés pour une pareille lâcheté
+de tempérament, que je ne saurais en faire un crime à Vermesch.
+D'ailleurs il en est mort. Oui, feu Vermesch est une victime du
+pastiche, et je le montrerai tout à l'heure.
+
+Depuis son débarquement du pays, Lille en Flandre, il vivait rue de
+Seine, en une chambre d'hôtel qui l'abrita jusqu'à l'heure de la fuite,
+c'est-à-dire neuf années environ.
+
+Partout, sur les meubles détraqués, sur le vieux divan, sur le carreau,
+des montagnes, des écroulements de livres et de brochures qu'il empilait
+sans cesse. La demeure en était encombrée; ce que Vermesch a lu de
+l'écriture des autres est incalculable. Il ne se plaisait qu'en ce
+fouillis d'imprimés ou aux discussions esthétiques. J'insiste sur sa
+fidélité au logis, parce qu'elle indique, à mon sens, un besoin de
+recueillement et d'intimité propre aux natures tendres et inoffensives.
+
+C'est donc là, dans cet amas de bouquins amis, que Vermesch, les yeux
+humides, le nez au ciel, incessamment en proie au voeu littéraire,
+improvisait, déclamait, remâchait des vers et des morceaux de prose,
+inspirés toujours par l'admiration des maîtres qu'il ne cessait de lire.
+
+Entre temps, il flânait à gauche ou à droite, sous l'Odéon ou sur les
+quais, bouquinant, poussant des reconnaissances dans les bureaux de
+rédaction du _Hanneton_ ou d'autres feuilles de cette valeur, et y
+laissant gratis le «fruit de sa veine».
+
+Pas d'autre souci. La médecine, qui lui avait servi de prétexte à gagner
+Paris, était depuis longtemps délaissée. Sa mère, veuve, lui servait une
+petite pension. Ses goûts étaient sobres. Je crois qu'il était heureux.
+Sa mère mourut.
+
+Du mince héritage qui lui revint,--une quinzaine de mille francs,--il
+confia la presque totalité à son ami Victor Azam qui depuis... mais
+qu'importe?--à son éditeur et ami Victor Azam qui, lancé à la Bourse,
+devait amplement et rapidement faire fructifier le magot. On ignora
+toujours le détail des opérations triomphantes qui s'ensuivirent; ce qui
+est certain, c'est que Victor Azam ne rendit à son ami et collaborateur
+que les _coquilles_... des typographes de son imprimerie.
+
+Alors ce fut la misère.
+
+Je l'ai revu en ce temps, couvert d'un paletot de poils qui devint
+légendaire, coiffé d'un feutre avachi, courant les librairies, les
+bibliothèques, les journaux, sans plainte, mais amaigri, inquiet,
+affamé. C'était fini de rire à la Muse. Il fallait tirer le pain
+quotidien de ce qui n'avait été jusqu'alors qu'amusements et
+dilettantisme. Un reste de la vanité qu'avaient fait éclore les faciles
+applaudissements des camarades lui raidissait l'échine, le rendait peu
+sympathique aux marchands de copie.
+
+Cependant il trouva quelques maigres débouchés, mit en oeuvre ses
+procédés d'assimilation, travaillant beaucoup, mais obsédé toujours de
+la manie d'imitation qui avait daté ses débuts, ne trouvant rien de bien
+neuf, de saisissant, et, avec beaucoup d'érudition et conscience,
+perdant son encre.
+
+Il ne faudrait point cependant dénier à Vermesch tout mérite littéraire.
+Ses _Hommes du jour_ et ses _Binettes rimées_, deux volumes inspirés de
+Banville et Monselet (toujours le pastiche), montrent des qualités
+d'ironie et de finesse qui, en une autre époque, eussent suffi à la
+fortune d'un débutant.
+
+J'ai rompu des lances et en romprai encore contre quiconque pour la
+défense des huitains, ballades et stances qui composent le _Testament du
+sieur Vermesch_. Malheureusement, l'idée du _Testament_ est à Villon, et
+sa forme, à tout le monde un peu; c'est égal! je ne sais rien de plus
+tendre et de plus accompli que les strophes à _Rachel_, qui commencent
+ainsi:
+
+ Si de l'or flâne en mon gilet,
+ Qu'on le porte chez Rachel, fille
+ Qui reste seule, sans famille
+ Et loge près du Châtelet.
+
+ Elle est jolie et mal famée,
+ Elle a l'oeil bleu, grand et moqueur.
+ Et c'est, des reines de mon coeur,
+ Celle que j'ai le mieux aimée.
+
+De même pour l'ode héroïque qui ouvre et ferme le volume. Il y a
+incontestablement dans ces vers, en dehors de la facture, imitée de
+Hugo, un mouvement et un souffle, un lyrisme difficiles à rencontrer
+autre part, dans le prétentieux fatras des rapsodies modernes.
+
+Vermesch avait de la nature, de la volonté, du travail, surtout de
+l'enthousiasme, une émotion sincère. Encouragé, sans doute il eût pris
+son vol plus audacieusement, plus librement dans l'art, se fût
+débarrassé des chaînes qui rivaient son effort à l'admiration servile du
+passé. Tout l'ont ignoré, dédaigné. L'amertume est venue: la destinée,
+obstinément, lui refusait place. Il a fallu, pour qu'on l'aperçût,--et
+à quelle lueur!--qu'il écrivît: le _Père Duchêne_!
+
+Et dans quel but? Dans quelles circonstances? Mourant de faim, après le
+siège; pour, avec son flair de journaliste et son procédé coutumier
+d'adaptation, arracher un succès avec un morceau de pain à l'actualité,
+pour essayer d'un pastiche au goût du jour. Je vous dis que c'est le
+pastiche qui l'a perdu!
+
+Vermesch, en ressuscitant le _Père Duchêne_, j'en suis certain, n'a pas,
+une seconde, prévu son importance folle et ses effroyables conséquences.
+
+Il a voulu pasticher Hébert, comme il avait pastiché Villon, Rabelais,
+Hugo, Leconte de l'Isle, etc...
+
+Est-ce à dire que je veuille l'absoudre? Non! Mais j'interviens centre
+les traditions exagérées qui transforment en épouvantes éternelles des
+aventures niaises, et du premier jobard mal inspiré font un spectre
+terrifiant et gigantesque.
+
+Vermesch, indécis, chétif, timide et bayant aux étoiles, n'aurait pas
+tué une mouche, comme on dit.
+
+Mettons plus souvent au jour vrai la physionomie réelle des réprouvés de
+la tradition. Cela, sans doute, ne diminuera pas le mal qu'il ont pu
+faire; mais, du moins, éteindrait-on cette auréole de damnés dont
+l'imagination les affuble, qui est une sorte de gloire aussi, et qui
+peut tenter les hallucinés de l'avenir.
+
+Un mot de Vermesch pour finir et prouver son inconscience en tant que
+fauteur du _Père Duchêne_.
+
+Aux premiers jours de juin, comme les massacres de la répression
+duraient encore, il était réfugié, rue du Four-Saint-Germain, dans une
+de ces admirables familles dont rien ne désempare la charité.
+
+C'est là que je le vis.
+
+Dans la rue, les soldats allaient et venaient; les vigilances de la
+répression se multipliaient.
+
+Tout à coup, tranquillement, Vermesch parla d'une course à faire dans
+les environs, d'une visite, à deux cents pas, disait-il, l'affaire de
+dix minutes.
+
+--L'affaire de la mort, malheureux! m'écriai-je. Tu seras fusillé en
+arrivant sous la porte!
+
+Et il me répondit:
+
+--DE QUEL DROIT?
+
+Il n'y avait qu'à hausser les épaules jusqu'au plafond et à se taire;
+c'est ce que je fis.
+
+Il ne sortit pas du reste; on le fit évader; il alla s'engloutir dans
+le brouillard de Londres.
+
+En 1871, il écrivait, parlant de ses regrets, de sa douleur d'expatrié:
+«Si cela dure, je mourrai.»
+
+Cela a duré huit ans pour lui.
+
+Et, l'année dernière, on l'a enterré dans un coin du sol anglais. Par un
+beau temps, les journaux l'ont dit. Pour un jour, le ciel de Londres
+était bleu. Il faisait du soleil comme en France.
+
+[image]
+
+[image]
+
+
+
+
+LE NAIN
+
+SOUVENIR DU PAVÉ LATIN.
+
+
+Puisque Jean Richepin, mon excellent camarade et confrère, a nommé
+dernièrement dans ses articles Astezani, je veux, en souvenir de
+l'intérêt que nous inspira jadis cette ébauche macabre, essayer d'en
+évoquer la silhouette tordue et touchante.
+
+Je l'ai peint d'ailleurs, autrefois, grattant sa mandoline, assis au
+milieu des fleurs, et j'ai conservé la toile; il est là devant moi,
+tandis que je noircis ce papier; il me regarde écrire.
+
+Il doit être peu de Parisiens de ma génération, j'entends des Parisiens
+de la rive gauche, des amoureux de l'Odéon et du Luxembourg, de ce beau
+quartier paisible, parfumé, naïf, où mourut Michelet, où vieillit
+Sainte-Beuve, où Hugo fut jeune, où l'enthousiasme naît, où se repose la
+gloire; il doit être, dis-je, peu de mes contemporains qui n'aient, le
+soir, en ces dernières années, tressailli, sursauté même en apercevant
+tout à coup dans l'ombre, à hauteur des genoux, une sorte de gnome
+transparent, surmonté d'un chapeau de haut tuyau, semblable à un poêle
+en marche.
+
+Barbu, bourru, couvert d'un manteau loqueteux, frappant le trottoir d'un
+bâton court, proportionné à sa taille, l'être, au moment même où l'on
+allait marcher sur lui, poussait un sourd grognement. Le passant,
+effaré, sautait de côté, et, dans l'espace resté libre, le nain passait
+avec un ton fanfaron.
+
+C'était Astezani qui trottait au travail ou en revenait, selon qu'il
+était huit heures ou minuit. Son travail c'était la musique; le
+gonflement qu'il avait au côté droit sous son manteau, équilibrant sa
+bosse, était causé par une mandoline qu'il portait amoureusement serrée
+à son flanc difforme; une antique et jolie mandoline florentine, au
+manche arrondi en volute, fanée, recuite, couleur de vieille orange.
+
+Il arrivait des profondeurs de la banlieue, rêveur, grommelant,
+grincheux, livrant, du bout de sa canne, des combats aux chiens
+indiscrets qui le venaient flairer, gagnait le boulevard Michel et se
+haussait aux vitres des cafés.
+
+Quand il réussissait à atteindre le bouton de la porte, il entrait.
+
+Astezani était connu. Sitôt qu'il paraissait, les filles de service
+l'installaient sur un siège.
+
+Lui, impassible, avec un feu de mépris dans l'oeil, se laissait faire; on
+le hissait, on le calait.
+
+Et alors, après quelques minutes pendant lesquelles il s'efforçait de
+s'isoler, le bout d'homme commençait de gratter son jambon.
+
+Le silence aussitôt s'établissait profond, respectueux.
+
+Je m'intéressai à ce monstre de génie; je le suivis, le fis parler, le
+fis poser; il était exigeant et demandait, pour poser, cinquante sous de
+l'heure.
+
+J'appris qu'il était propriétaire, à la Butte-aux-Cailles, d'une masure
+qui lui rapportait cinquante sous par semaine.
+
+Je voulus le diminuer, le réduire au prix habituel des modèles.
+
+Il se fâcha et ne revint plus.
+
+J'allai le chercher; il était mort; je vis sa veuve, car il avait femme
+et enfants. La femme était aveugle.
+
+[image]
+
+[image]
+
+[image]
+
+
+
+
+LA CHARGE DE M. THIERS
+
+
+Je l'écris pour l'ahurissement des provinciaux: je n'ai jamais vu M.
+Thiers. Je l'ai, à ma façon, dessiné cinq cents fois peut-être; je ne
+l'ai jamais vu.
+
+Cela tient probablement à ce qu'il en est de mon humble individu comme
+de la plupart des Parisiens qui, peu soucieux de leurs monuments,
+laissent volontiers s'écouler la vie sans s'inquiéter de savoir si
+l'obélisque a une porte et sans gargariser d'ascensions exténuées la
+colonne.
+
+Je n'ai pas enjambé le petit Thiers. Cet aveu fait, je n'ai plus qu'à
+exaspérer les peintres fanatiques de la copie méticuleuse du modèle, en
+déclarant qu'il me semble avoir mieux fait pour dessiner Thiers de ne le
+pas voir, et que, par ce moyen, j'ai mieux tenu compte de la légende et
+servi au public une silhouette plus conforme à ses idées préconçues.
+
+J'ai eu l'honneur d'obtenir un soir, à dîner, l'approbation du grand
+Hugo pour cette parole.
+
+On a le droit d'être laid jusqu'à trente ans; plus tard, la laideur est
+haïssable, car elle ne vient plus de la nature, mais du caractère.
+Thiers n'était pas absolument laid, mais petit, grincheux et bourgeois.
+
+C'est la bourgeoisie qui lui doit des statues; le peuple ne lui doit
+rien; au reste, il a eu soin de donner la mesure de sa tendresse pour le
+peuple à Transnonain et en mai 71.
+
+Le Mirabeau-mouche, l'élève de Talleyrand, Pickochole, disait Castille,
+Foutriquet, disait le maréchal Soult, sans foi politique, ajoutait
+Cormenin, mais avide de pouvoir, non pour le bien qu'il peut faire, mais
+pour celui qu'il procure, le trafiquant, avec Simon Deatz, de la
+duchesse de Berry, M. Thiers a bu largement et peut-être immodérément à
+la coupe d'une popularité qui faisait fausse route.
+
+J'ai la satisfaction d'avoir, au cours de mon oeuvre modeste, osé parfois
+dépailleter sa robe de prophète et montrer l'étincelle méchante qui
+crépitait au fond de ses lunettes. Le faux-col de Prudhomme se hausse de
+lui-même aux oreilles et à la mâchoire de ce partisan du pape, de cet
+ennemi de Proudhon et des chemins de fer. Le pli de sa lèvre serrée a le
+tranchant du sabre.
+
+Est-ce à dire que la mémoire de M. Thiers usurpe la grande place que lui
+a concédée l'histoire? Non; mais j'ai trouvé un peu vaste pour lui le
+manteau que lui a taillé le peintre Vibert dans le drapeau tout entier
+de la France. Il eût suffi du moindre lambeau du haillon sublime qui
+couvre l'Humanité.
+
+[image]
+
+[image]
+
+
+
+
+LETTRE DE POPULOT
+
+A SON COUSIN BIBI.
+
+
+Pendant que ces muffes-là digèrent ou tripotent des machines de Bourse
+en disant qu'il n'y a pas de question sociale, pour n'avoir pas à s'en
+occuper, je te vas l'expliquer en deux temps, moi, la question sociale,
+mon vieux Bibi.
+
+Tu vas voir qu'y a pas besoin de grands mots ni de grandes phrases, ni
+de se f... des torticolis, ni d'avaler tant de verres d'eau sucrée pour
+dire une bonne fois ce qui tombe sous le bon sens du premier venu.
+
+Quand t'es venu au monde, est-ce que t'as demandé à faire partie de la
+société? Non, pas vrai? Une fois sevré, t'avais devant toi tes quatre
+pattes pour en faire ce que tu pourrais. Si t'avais été d'âge à choisir,
+t'aurais peut-être préféré la vie sauvage, les bois, les fleuves, le
+grand vent, la chasse, la pêche, et un coin de terre à toi, car la terre
+a de quoi donner un coin à chacun de ses enfants.
+
+Mais pas du tout. On t'a pigé au débuché du ventre de ta mère, inscrit,
+catalogué. Ton couillon de père et ta pauvre dinde de mère n'ont pas
+pipé.
+
+Ça y était: t'étais de la société. C'est-à-dire que t'étais engagé,
+forcé d'aller te faire casser la gueule à vingt ans, sans savoir
+pourquoi, que tu seras forcé de payer des impôts à jet continu jusqu'au
+trou.
+
+Pour t'imposer ces devoirs-là, quand t'as pas encore les yeux ouverts,
+qu'est-ce qu'elle te fourre en retour, la société?
+
+Rien du tout. Débrouille-toi et casque! Ah! si t'es le fils d'un
+proprio, chouette! ça va bien; t'as qu'à te laisser aller: tu peux être
+crétin de naissance, te croiser les pattes, biturer le Cliquot, te
+boucher la gueule avec des truffes et te ramollir la colonne avec les
+filles. C'est ton droit; t'as le sac; ton père te l'a laissé, qui
+l'avait peut-être bien hérité aussi. Y a comme ça des bandes de
+fainéants qui se pondent les uns les autres pendant des siècles, et qui
+n'ont pas autre chose à faire que de s'empiffrer du sac qu'a volé le
+premier de la bande.
+
+Car il y a ça d'esbrouffant, qu'on te fait avaler comme un miel, depuis
+le commencement des commencements, que les morts, avant de crever, ont
+le droit de disposer à tort et à travers de l'argent qui devrait être
+uniquement aux vivants, pour faciliter leurs transactions et leurs
+relations; en sorte que le capital, qui devrait être mobilisé
+perpétuellement, s'endort dans les mains des fainéants, des égoïstes,
+des ventrus. Comme si l'homme, après sa crevaison, avait droit à autre
+chose que de pourrir avec tous les autres atomes abolis de l'humanité.
+Comme si tout le monde, en ce monde, ne devait pas travailler pour soi,
+puis, en quittant le jeu, rendre tout à la masse, pour aider le jeu des
+nouveaux!
+
+Comme si l'on avait droit, parce qu'on s'est enrichi dans sa vie, de
+modifier, quand on n'est plus rien sur terre, la destinée des vivants:
+sous prétexte qu'on a un faible pour ceux qui vous sortent de la
+cuisse,--ce qui n'est jamais bien sûr. Qu'on jouisse en sa vie de ce
+qu'on a su acquérir, rien de plus juste; mais encore après sa mort,
+c'est monstrueux.
+
+C'est pourtant comme cela; et il se passera des siècles encore, sans
+qu'on ose toucher à l'hérédité qu'est le plus noir des crimes de
+lèse-humanité.
+
+Oui! voyons: deux enfants qui naissent, l'un au premier, l'autre au
+grenier, ont-ils même droit devant la nature et la vie?
+
+Autre chose que la somme et la qualité de leurs facultés et de leurs
+vertus doit-il les distinguer dans la suite?
+
+Le fils du galérien vient au monde aussi fier que le fils de l'empereur;
+peut-être, est-il mieux doué pour l'utilité publique.
+
+Il n'aura cependant que la honte, la misère, l'éternelle suspicion; s'il
+est orphelin, la prison qui avilit, jusqu'à la majorité!
+
+Puis une balle de fusil dans quelque champ de bataille ou le cabanon des
+maudits.
+
+L'autre, cependant, nagera dans le bien-être, se vautrera dans les
+jouissances de toute sorte et se croira d'essence supérieure parce qu'il
+aura reçu le jour et l'héritage d'un cochon gras.
+
+Crève, enfant du pauvre; tu avais peut-être l'âme de Jésus, le génie de
+Hugo. Tant pis! Crève!
+
+POPULOT.
+
+[image]
+
+[image]
+
+
+
+
+L'OUVRIER BOULANGER
+
+
+Quand Paris dort, quand, sur le pavé des rues mouillées où se mire la
+lune, on n'entend plus que le pas cadencé des sergents de ville; quand
+toutes fenêtres sont closes et qu'à peine on voit encore étinceler
+d'ici, de là, dans les hauteurs des mansardes, la lampe obstinée d'un
+studieux ou d'une ouvrière qui veille, avez-vous entendu quelquefois,
+dans la nuit, jaillir du sol comme un râle puissant et rhythmique?
+
+Alors, sans doute, le coeur serré d'angoisse, ignorant la nature de ce
+bruit, vous avez marché, guidé par le son; vous êtes arrivé près d'un
+soupirail ardent, ouvert à fleur du trottoir, et, plongeant le regard
+dans la cave flamboyante et grise de poussière, vous y avez vu, comme
+une vision d'enfer, des hommes demi-nus, rouges du feu des fours, se
+courbant, se tordant avec le vent de la nuit sur l'échine, soulevant
+entre leurs bras nerveux une pâte épaisse et pesante, puis la rejetant
+au pétrin avec le _Han_! d'angoisse arraché par l'effort.
+
+Ces hommes sont les geindres. Ils pétrissent le pain.
+
+Le geindre n'est pas seul. Il est aidé par le mitron: l'un pétrit,
+l'autre enfourne et pèse. Ils commencent ensemble, à sept heures du
+soir, et finissent à trois heures du matin. Ensemble aussi, la farine en
+poussière les étouffe; la nécessité d'être debout incessamment les
+afflige de varices. Il n'est point rare de voir les jambes du geindre
+trouées de crevasses. En général, il meurt jeune et poussif.
+
+A ce prix il conquiert, pendant sa courte existence, une maigre part de
+ce pain tant gaspillé par les uns, tant convoité par les autres, qu'il
+boulange en râlant pour le monde, et qu'il remonte, après la besogne
+finie, dévorer dans son taudis, plus pâle que la cendre du four éteint.
+
+[image]
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHARLES LEROY
+
+LE
+
+COLONEL RAMOLLOT
+
+_PRÉFACE_
+
+PAR E. CARJAT
+
+=Illustrations de
+E. MORIN
+FERDINANDUS
+etc., etc.=
+
+1 VOL. IN-18
+
+(_douzième mille_)
+
+PRIX: 5 FRANCS
+
+_PRÉFACE_
+
+PAR F. CARJAT
+
+=Illustrations de
+RÉGAMEY, SCOTT
+HANRIOT
+LUIGI LOIR, etc.=
+
+1 VOL. IN-18
+(_douzième mille_)
+PRIX: 5 FRANCS
+
+ * * * * *
+
+A. POTHEY
+
+LA MUETTE
+
+[image: Illustration et Eau-Forte
+
+1 VOL. IN-18
+
+PRIX: 5 FRANCS.
+
+de KAUFFMANN]
+
+_Il a été tiré_ cinquante exemplaires _sur papier de Hollande de chacun
+des volumes de la_ =BIBLIOTHÈQUE ILLUSTRÉE=: AU PRIX DE 10 FRANCS.
+
+
+
+
+ARMAND SILVESTRE
+
+POUR FAIRE RIRE
+
+GAULOISERIES CONTEMPORAINES
+
+Eau-Forte et Illustrations
+
+DE KAUFFMANN
+
+1 vol. in-18.
+
+PRIX: 5 FRANCS
+
+VAST-RICQUARD
+
+POUR CES DAMES
+
+NOUVELLES PARISIENNES
+
+Eau-Forte et Dessins
+
+DE
+
+KAUFFMANN
+
+
+1 vol. in-18.
+
+PRIX: 5 FRANCS
+
+BIBLIOTHÈQUE
+ILLUSTRÉE
+
+[image: ERNEST D'HERVILLY]
+
+[image]
+
+TIMBALE
+
+D'HISTOIRE A LA PARISIENNE
+
+Eau-Forte et Dessins de RÉGAMEY
+
+1 VOLUME IN-18. PRIX........5 FRANCS.
+
+[image]
+
+Mme OLYMPE AUDOUARD
+
+SILHOUETTES PARISIENNES
+
+1 vol. illustré de 31 portraits et d'une eau-forte.
+
+PRIX......5 FRANCS.
+
+
+DE PODESTAT
+
+LA COMÉDIE AU BOUDOIR
+
+1 vol. in-18 avec 7 eaux-fortes et gravures par Morin.
+
+PRIX...... 5 FRANCS.
+
+
+
+
+
+
+C. MARPON et E. FLAMMARION, Éditeurs
+
+PARIS--RUE RACINE, 26, et galeries de l'odéon--PARIS
+
+_Envoi_ franco _contre mandat_
+
+
+BIBLIOTHÈQUE ILLUSTRÉE
+
+Volumes in-18, avec Eaux-Fortes et Illustrations dans le texte
+
+E. CHAVETTE
+
+LES PETITES
+
+COMÉDIES DU VICE
+
+Gravures et Eaux-Fortes par BENASSIT (_Quinzième mille_).
+
+1 VOL. IN-18.--PRIX: 5 FRANCS.
+
+LES PETITS
+
+DRAMES DE LA VERTU
+
+_Deuxième série des PETITES COMÉDIES DU VICE_
+
+Eau-Forte et Dessins par KAUFFMANN (_Huitième mille_).
+
+1 FORT VOL. IN-18.--PRIX: 5 FRANCS.
+
+
+LES BÊTISES VRAIES
+
+_Pour terminer les PETITES COMÉDIES DU VICE_
+
+[image]
+
+Eau-Forte et Dessins par KAUFFMANN (_Septième mille_).
+
+1 VOL. IN-18.--PRIX: 5 FRANCS.
+
+
+
+
+
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+
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
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+Foundation
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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+ The Project Gutenberg eBook of
+Vingt années de Paris, par André Gill.
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+The Project Gutenberg EBook of Vingt années de Paris, by André Gill
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Vingt années de Paris
+
+Author: André Gill
+
+Commentator: Alphonse Daudet
+
+Release Date: December 17, 2009 [EBook #30696]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VINGT ANNÉES DE PARIS ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+<hr class="full" />
+
+<p class="andre">ANDRÉ GILL</p>
+
+<p class="line">/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\//\/\/\/\/\/\//\/\/\/\/\/\//\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\</p>
+<h1>VINGT ANNÉES</h1>
+
+<h2>DE PARIS</h2>
+
+<p class="c">AVEC UNE PRÉFACE<br />PAR</p>
+<p class="andre">ALPHONSE DAUDET</p>
+
+<p class="img"><img src="images/ill_001.png"
+alt="image pas disponible"
+width="200"
+height="170"
+/></p>
+
+<h3>PARIS<br />
+C. MARPON ET E. FLAMMARION</h3>
+
+<p class="c">ÉDITEURS 26, RUE RACINE, PRÈS L'ODÉON</p>
+<p class="c">&mdash;&mdash;</p>
+<p class="c">1883</p>
+
+<p class="c">Tous droits réservés.</p>
+
+
+
+<h1>VINGT ANNÉES DE PARIS</h1>
+
+<p class="c">DU MÊME AUTEUR:</p>
+
+<p class="andre">LA MUSE A BIBI</p>
+
+<p class="c">1 vol. in-16 elzévir illustré 2 fr.</p>
+
+<p class="c">PARIS.&mdash;IMP. C. MARPON ET E. FLAMMARION, RUE RACINE, 26.</p>
+
+<h3 class="top15">TABLE DES MATIÈRES</h3>
+
+<table summary="toc"
+style="font-weight:bold;">
+<tr><td>
+<a href="#PREFACE"><span class="smcap">Préface</span>.</a><br />
+<a href="#HISTOIRE_DUN_MELON">Histoire d'un Melon </a><br />
+<a href="#LE_MUSEE_DU_LUXEMBOURG">Le Musée Du Luxembourg</a><br />
+<a href="#JULES_VALLES">Jules Vallès</a><br />
+<a href="#FEU_LE_BOEUF-GRAS">Feu le b&#339;uf-gras</a><br />
+<a href="#ACTES_EN_VERS">Actes en vers</a><br />
+<a href="#PAUVRES_CENSEURS">Pauvres censeurs</a><br />
+<a href="#LINFLEXIBLE_PIETRI">L'inflexible Piétri</a><br />
+<a href="#SERMON_DE_CAREME">Sermon de carême</a><br />
+<a href="#CLEMENT_THOMAS">Clément Thomas</a><br />
+<a href="#LE_MODELE">Le Modèle</a><br />
+<a href="#A_LECOLE_DES_BEAUX-ARTS">A L'école des Beaux-Arts</a><br />
+<a href="#LE_TABLEAU_DE_MARCEL">Le Tableau de Marcel</a><br />
+<a href="#LE_CHAUFFEUR">Le Chauffeur</a><br />
+<a href="#GUSTAVE_COURBET">Gustave Courbet</a><br />
+<a href="#LE_VOL">Le Vol</a><br />
+<a href="#PORTRAITS_APRES_DECES">Portraits après décès</a><br />
+<a href="#CHARENTON">Charenton</a><br />
+<a href="#EUGENE_VERMESCH">Eugene Vermesch</a><br />
+<a href="#LE_NAIN">Le Nain. Souvenir du pavé latin.</a><br />
+<a href="#LA_CHARGE_DE_M_THIERS">La Charge de M. Thiers</a><br />
+<a href="#LETTRE_DE_POPULOT">Lettre de Populot à son cousin Bibi</a><br />
+<a href="#LOUVRIER_BOULANGER">L'Ouvrier boulanger</a><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<p class="image"><a href="images/ill_002.jpg">
+<img src="images/ill_002_th.png"
+alt="image pas disponible"
+width="383"
+height="545"
+/></a></p>
+
+
+<h3 class="top15"><a name="PREFACE" id="PREFACE"></a>PRÉFACE</h3>
+
+<p class="line">\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\</p>
+
+<p><i>Vingt ans de Paris!</i></p>
+
+<p><i>Quelle rumeur dans ces quatre mots, quelle houle remuante et grondante
+d'hommes, de livres, d'aventures et d'idées, que d'amis perdus, de joies
+sombrées, d'engloutissements sans nom, effacés par le temps qui monte;
+et comme il faut qu'il ait la vie dure le souvenir qui tient debout sur
+ce cimetière d'épaves!</i></p>
+
+<p><i>André Gill est pour moi un de ces souvenirs.</i></p>
+
+<p><i>Je l'ai rencontré au bon moment, à l'heure fraîche des amitiés de
+jeunesse, quand la terre encore molle s'ouvre à toute semence, pour des
+moissons de tendresse et d'admiration. J'avais vingt-trois ans, lui
+guère davantage. J'étais campagnard à l'époque, campagnard de banlieue,
+hirsute, velu, chevelu, botté comme un tzigane, coiffé comme un
+tyrolien, logeant entre Clamart et Meudon, à la porte du bois. Nous
+vivions là quatre ou cinq dans des</i> payotes, <i>Charles Bataille, Jean
+Duboys, Paul Arène, qui encore? On s'était réunis pour travailler, et
+l'on travaillait surtout à courir les routes forestières, cherchant des
+rimes fraîches et des champignons à gros pieds.</i></p>
+
+<p><i>Entre temps une bordée sur Paris, toute la bande. Chaque fois la nuit
+nous surprenait, après l'heure des trains et des carrioles, attardés aux
+lumières des terrasses avant de nous lancer, bras dessus bras dessous et
+chantant des airs de Provence, dans le noir des mauvais chemins. On
+faisait tous les cafés de poètes; et le pèlerinage finissait
+régulièrement au petit estaminet de Bobino, lequel était alors l'arche
+d'alliance de tout ce qui rimait, peignait, cabotinait au quartier
+Latin. C'est à Bobino que j'ai fait la connaissance d'André Gill.</i></p>
+
+<p><i>Il déclamait debout sur une table, robuste et beau, les cheveux dans le
+gaz, au milieu d'un cercle de chopes. Sa voix de faubourg, un peu
+lourde, laissait tomber la rime et déhanchait la phrase qu'il dessinait
+d'un coup de pouce, en rapin. Après des vers de lui, délicats et
+spirituels, il dit de la prose de moi, une fantaisie parue la veille
+dans un journal et qu'il avait apprise. On est sensible à ces choses
+quand on débute, et de cette soirée on fut amis. D'abord de très près,
+puis avec des intermittences de rencontres, de grands espaces de
+silence, mais non d'oubli.</i></p>
+
+<p><i>Les années filèrent, nous entraînant loin du carrefour où nos vies
+s'étaient mêlées. La mienne après bien des cahots avait marché droit à
+son but sur des rails solides; la sienne continuait à s'égailler, à hue,
+à dia, brûlée à tous les becs de gaz, acclamée sur les tables de café
+dont il ne sut jamais descendre. Il venait rarement chez moi, malgré mes
+instances et le plaisir qu'on avait à le voir. En face d'une femme
+distinguée, je le sentais mal à l'aise, gêné par la pensée de sa vie et
+de ses habitudes; on avait beau l'encourager, sa verve ne dégelait pas,
+il restait timide, trop poli, ne savait ni entrer ni s'en aller,
+mangeait loin de la table, et souffrait d'ignorer, car il y avait en lui
+un singulier mélange de populacerie et de raffinement, de sang rouge et
+de sang bleu.</i></p>
+
+<p><i>Je l'aimais mieux rue d'Enfer, dans le délabrement de son vaste atelier
+meublé de deux chevalets et d'un trapèze. On était toujours sûr de
+trouver là un ramas de pauvres hères, des misères recueillies, de ces
+«âmes de poche» comme il y en a dans Tourgueneff et dont les loques
+résignées fumaient silencieusement autour du poële. Tout en causant,
+Gill travaillait, ébauchait des toiles énormes pour des cadres géants
+que son rêve dépassait encore. Blasé sur ses succès de dessin et las de
+l'éternelle grimace des caricatures, il avait l'ambition d'être un grand
+peintre, marquait sa place très haut, entre Vollon et Courbet.</i></p>
+
+<p><i>Se trompait-il?... Je n'entends rien à la peinture et ne l'aime
+guère,&mdash;tant d'autres s'y connaissent et se pâment devant, par
+profession!&mdash;Mais il me semble qu'André Gill avait ainsi que Doré la
+palette noire des crayonneurs. Son &#339;il pris et comme hypnotisé par la
+ligne restait fermé à la couleur. En tout cas, ceux qui ouvriront son
+livre plein de pages exquises, chaudes de vérité et de bonté,
+s'assureront que le caricaturiste, tendre comme tous les grands
+railleurs, était un poète et un écrivain.</i></p>
+
+<p><i>Les dernières fois où je le vis, il me paraissait triste et las, rebuté
+par la misère qu'il cachait fièrement. Tout à coup j'appris qu'il était
+à Charenton, bouclé. Ceux qui vivaient plus près de lui ne s'étonnèrent
+pas, m'a-t-on dit. Pour moi, ce fut une stupeur et une épouvante. Gill
+était le troisième de notre petite bande que la folie me prenait:
+Charles Bataille, Jean Duboys morts aux aliénés, presque sous mes yeux.
+Le courage me manqua pour aller voir celui-là. Je me raisonnais, je
+m'enchaînais par des rendez-vous, que je manquai tous, obsédé par
+l'idée fixe du mal qui frappait autour de moi.</i></p>
+
+<p><i>Un jour, en sortant, je heurte sur le palier quelqu'un sonnant à ma
+porte:</i></p>
+
+<p><i>«Tiens!... Gill!...»</i></p>
+
+<p><i>Gill, maigri, des cheveux blancs, mais toujours beau, toujours son
+cordial sourire de grand enfant sensuel et bon.</i></p>
+
+<p><i>«Je sors de Charenton... Je suis guéri...»</i></p>
+
+<p><i>Et l'on descendit au Luxembourg. Comme il n'y avait plus de Bobino, on
+s'assit dans un petit café désert au milieu du jardin, à peu près à la
+place où l'on s'était connu. Il ne m'en voulait pas de n'être pas allé
+le voir.</i></p>
+
+<p><i>«Bah!... pour les visites qu'on me faisait!... J'étais une curiosité,
+une chronique... un but de promenade et de friture au bord de l'eau...»</i></p>
+
+<p><i>Puis il me parla de la maison de fous, très sensé, très calme, un peu
+trop convaincu seulement qu'il n'y avait pas un malade à Charenton, rien
+que des victimes. «On n'a pas idée des crimes qui se commettent dans
+cette boîte... Un beau livre à écrire... Si vous voulez, je vous
+donnerai des notes...» Et pendant une minute, la fixité de cet &#339;il vert,
+sans pupille, m'inquiéta. Passant ensuite au motif qui l'amenait chez
+moi, il me demanda un titre et une préface pour un volume de souvenirs
+qu'il allait publier. Je lui donnai son titre,</i>&mdash;Vingt ans de
+Paris,&mdash;<i>et lui promis les quelques lignes d'en-tête dont il croyait
+avoir besoin. Là-dessus nous nous séparions, sans phrases, sur une
+poignée de main qui ne mentait pas.</i></p>
+
+<p><i>«&mdash;A bientôt, Gill?</i></p>
+
+<p><i>«&mdash;Parbleu!»</i></p>
+
+<p><i>Trois jours après, on le ramassait sur une route de campagne, jeté en
+travers d'un tas de pierres, l'épouvante dans les yeux, la bouche
+ouverte, le front vide, fou, refou.</i></p>
+
+<p><i>Il y a des mois de cela; et depuis des mois je cherche sa préface, je
+lutte pour l'écrire contre le frisson qui me fait tomber la plume des
+mains.</i></p>
+
+<p><i>Gill, mon ami, êtes-vous là? M'entendez-vous? Est-ce bien loin où vous
+êtes?... Je vous jure que j'aurais voulu vous offrir quelque chose
+d'éloquent, une page bonne comme vous, généreuse, artiste, lumineuse,
+comme votre chère mémoire. J'ai essayé, je n'ai pas pu.</i></p>
+
+<p class="r smcap">Alphonse Daudet.</p>
+
+<p class="imagend"><img src="images/ill_003.png"
+alt="image pas disponible"
+width="114"
+height="84"
+/></p>
+
+<h2 class="top15">VINGT</h2>
+
+<h1>ANNÉES DE PARIS</h1>
+
+<p class="line">
+/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\//\/\/\/\/\/\//\/\/\/\/\/\//\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\</p>
+
+
+<h3 class="top15"><a name="HISTOIRE_DUN_MELON" id="HISTOIRE_DUN_MELON"></a>HISTOIRE D'UN MELON</h3>
+
+
+<p class="line2">/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/</p>
+
+
+<p class="nind"><span class="lettre">
+<img src="images/ill_001p.png"
+style="max-width:100%;"
+alt="P" /></span><span class="smcap">ar</span>
+une belle matinée du mois d'août 1868, mon meilleur ami, celui qui
+partage exactement mes peines et mes joies, et, pour tout dire, mon
+linge aussi, était arrêté, à l'angle de la rue Vavin, en extase devant
+un melon.</p>
+
+<p>Une outre de jus, un boulet de lumière! un vrai chef-d'&#339;uvre de l'été
+qui, près de là, dans sa chaleur exagérée et suprême, commençait de
+rouiller les feuillages du Luxembourg!</p>
+
+<p>Il étalait, le fruit savoureux, son orgueil obèse au milieu de ses
+frères cantaloups, dans la paille dorée et rayonnante, rond comme un
+astre, ventru, vermeil, énorme et parfumé, la queue en vrille comme un
+cochon, ballonnant au soleil sa sphère aux côtes rebondies, avec la
+majesté d'une couronne d'empereur et la joie d'un turban de carnaval.</p>
+
+<p>Mon ami, sans doute, avait vu bien d'autres cucurbitacés au cours de sa
+carrière sans en être ému. Celui-là fut une révélation. Peut-être aussi
+faut-il aux melons, comme à certains musiciens, plusieurs «auditions»
+pour être compris. Alors, ce fut l'audition décisive; car, après
+quelques instants de contemplation, mon meilleur ami pénétra dans la
+boutique, y déposa, sur le comptoir, quelque menue monnaie, saisit
+l'objet de sa convoitise, et s'en fut radieux, par les rues, avec sa
+conquête.</p>
+
+<p>Il faut connaître le vertueux, riant, clair, calme quartier de
+l'Observatoire, pour comprendre le plaisir infini de s'y promener avec
+un melon sous le bras. Je dis&mdash;avec un melon&mdash;parce que ce hors-d'&#339;uvre
+(considéré par quelques-uns comme dessert) donne à celui qui le porte un
+air de bourgeoisie cossue, de citoyen qui «a de quoi», d'où il résulte,
+pour le promeneur, un certain aplomb, une recrudescence d'aise et de
+nonchalance heureuse dans la marche.</p>
+
+<p>Mais, en résumé, le melon n'est pas indispensable.</p>
+
+<p>Mon ami se promena donc tranquillement, humant la brise tiède, flânant
+aux enseignes, regardant les passants; il se croisa peut-être avec M.
+Littré, qui a le bon goût de demeurer par là, peut-être avec Michelet,
+son voisin, lequel vivait encore; avec Sainte-Beuve, lancé au trot
+derrière une fillette...</p>
+
+<p>Puis, tout à coup, il se souvint que c'était mardi, qu'il avait à faire,
+comme chaque mardi, son dessin de <i>la Lune</i>; il s'élança vers son
+domicile.</p>
+
+<p>Maintenant que je crois être reconnu, je reprends mon pronom personnel:</p>
+
+<p>J'habitais alors la rue d'Assas, dans une maison en briques, un étage
+au-dessous du logement de Vallès, qui serait bien l'homme le plus
+tendre, le plus spirituel, le plus charmant et éloquent du monde,
+n'était la manie, qui le tient, de ne se croire à l'aise que dans la
+fumée des batailles ou la gueulée des faubourgs. On allait de l'un chez
+l'autre; on avait de grands rires, des espoirs fous; le soir, à la
+fenêtre, au ciel pâlissant, on regardait devant soi, à l'angle de la
+maison Lahure, un grand mur de lierre où venaient se coucher les
+oiseaux. C'était le bon temps...&mdash;Passons.</p>
+
+<p>J'arrivai, avec mon melon, pour le moment du déjeuner. Nous nous
+trouvâmes trois,&mdash;peut-être quatre: la chanson des <i>Fraises</i>, <i>zell'
+Thérèse</i>, avait déconsidéré le nombre trois. La table était dressée; mon
+acquisition eut les honneurs de la séance; et comme, entre soi, quand
+les nerfs sont détendus on est aise quelquefois de se laisser aller à la
+simplicité de l'esprit, comme les grosses plaisanteries sont, alors, les
+plus goûtées, tout le chapelet des niaiseries qui se peuvent dire, à
+propos d'un melon, fut égrené.</p>
+
+<p>En fin de compte, on tomba d'accord qu'il fallait publier son portrait.</p>
+
+<p>Le portrait du melon? Oui.&mdash;Dans le journal? Parfaitement. Puisque la
+censure interdisait tout, puisqu'on ne pouvait plus rien risquer
+d'expressif, il fallait dessiner le melon. Cela ne voudrait rien dire.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe!</p>
+
+<p>Et je le fis.</p>
+
+<p>Les collectionneurs le retrouveront au nº 29 <i>bis</i> de la 1<sup>re</sup> année de
+<i>l'Éclipse</i>.</p>
+
+<p><i>La Lune</i> était <i>l'Éclipse</i> alors, ayant été, quelques mois auparavant,
+contrainte à s'<i>éclipser</i> par la jurisprudence de l'Empire.</p>
+
+<p>Le dessin fut présenté, le lendemain, au ministère; la Censure fut
+magnanime, l'autorisation de paraître fut accordée.</p>
+
+<p>Mais, dès le surlendemain, nous recevions, au bureau de la publication,
+l'ordre de comparaître devant un juge d'instruction dont le nom
+m'échappe,&mdash;grand dommage! La nouvelle de cette poursuite fit scandale.</p>
+
+<p>Il se trouva, juste, dans toute la presse, un seul être, depuis
+âme-damnée de Villemessant, pour ne pas nous défendre.</p>
+
+<p>Nous étions accusés..... d'obscénité!</p>
+
+<p>C'était raide! On en parla huit jours; et la fortune du dessin courut
+Paris, renforcée des mille quolibets de la foule, qui a sa façon de
+légiférer, elle aussi.</p>
+
+<p>Comme le croquis ne représentait personne, il fut facile d'en appliquer
+l'intention à tout le monde, et chacun de son côté le fit pour «sa bête
+noire».</p>
+
+<p>Rochefort, dans une de ses <i>Lanternes</i>, y veut reconnaître Delesvaux, ce
+président de la 6<sup>e</sup> chambre, qui, après s'être concilié les faveurs de
+la cour par une série d'arrêts iniques, s'est enfin rendu bonne justice
+en se crevant d'excès.</p>
+
+<p>M. Francisque Sarcey fit un bon article indigné et gaulois dont je le
+remercie encore. Et la poursuite fut abandonnée.</p>
+
+<p>Voici comment:</p>
+
+<p>Au jour indiqué par l'assignation, je me rendis chez le juge. Nous
+comptions bien sur le procès. N'avais-je pas déjà retenu, chez un
+fruitier, un autre melon que je devais présenter au tribunal, en arguant
+de mon innocence par la sienne?</p>
+
+<p>Cela, peut-être, eût été joyeux. Il n'empêche, qu'à l'exemple de ce
+juste atterré sous l'accusation d'avoir volé les tours de Notre-Dame,
+j'étais mal à l'aise en grimpant les rigides escaliers de pierre et en
+enfilant les couloirs bourrus du Palais de Justice.</p>
+
+<p>On me fit entrer, asseoir même dans le cabinet aux soupçons. Le greffier
+poussiéreux, raccorni, se tenait prêt à écrire. Le juge dont j'oublie le
+nom, l'homme de loi, le roi de pique, celui qu'on appelle David chez les
+tireuses de cartes, une tête pointue, l'&#339;il louche, figure biseautée,
+m'observait de coin: il m'interrogea tout à coup:</p>
+
+<p class="image"><a href="images/ill_004.jpg">
+<img src="images/ill_004_th.png"
+alt="image pas disponible"
+width="388"
+height="452"
+/></a></p>
+
+<p>&mdash;Vous vous reconnaissez l'auteur d'un dessin représentant un melon,
+auquel il manque une tranche fuyant devant un crayon, et intitulé: M. X,
+deux points?</p>
+
+<p>Vous entendez, lecteurs? X deux points, c'est-à-dire: X..., trois
+lettres, si l'on veut.</p>
+
+<p>Deux points, trois points, je n'y saisissais nulle malice, et je ne sais
+pourquoi je répondis, pris d'un subit et providentiel souci de la
+minutieuse exactitude:</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur: X, trois points.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! fit le magistrat.</p>
+
+<p>Il reprit le journal, regarda.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit-il; vous pouvez vous retirer.</p>
+
+<p>L'instruction était abandonnée; Thémis, désarmée!</p>
+
+<p>Comprenez-vous? Moi, j'ai longtemps cherché.&mdash;Accusation
+d'obscénité?&mdash;A force de m'exercer à voir de l'&#339;il du jurisconsulte de
+cette époque, à entrer, comme on dit, «dans la peau du bonhomme», j'ai
+fini par supposer vaguement!</p>
+
+<p>Mais cela est tout à fait impossible à dire.</p>
+
+<p class="imagend"><img src="images/ill_005.png"
+alt="image pas disponible"
+width="179"
+height="71"
+/></p>
+
+
+
+<p class="image"><img src="images/ill_006.png"
+alt="image pas disponible"
+style="max-width:60%;"
+/></p>
+
+
+
+<h3><a name="LE_MUSEE_DU_LUXEMBOURG" id="LE_MUSEE_DU_LUXEMBOURG"></a>LE MUSÉE DU LUXEMBOURG</h3>
+<p class="line2">/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/</p>
+
+
+<p class="nind"><span class="lettre">
+<img src="images/ill_001o.png"
+style="max-width:100%;"
+alt="O" /></span><span class="smcap">n</span>
+parlait l'autre jour de supprimer le musée du Luxembourg, d'en
+bouleverser les salles et d'en arracher les tableaux, pour je ne sais
+quel aménagement sénatorial. Bon Dieu! Messieurs les sénateurs
+exigent-ils tant d'espace? Pour podagres et impotents que je les
+suppose, la plupart, il me reste néanmoins un vague espoir qu'on ne va
+pas installer un lit à baldaquin et machiné pour les infirmités de
+chacun d'eux.</p>
+
+<p>Le Sénat, dont l'existence ne repose guère que sur un pilotis de bâtons
+dans les roues de la République, voudra bien, pour cette fois,
+j'imagine, serrer ses augustes coudes et laisser vivre le Conservatoire
+de notre art moderne, le lieu d'étude et d'émulation de la jeune
+génération, statuaire et peintre, le musée du Luxembourg, une des grâces
+de la Rive Gauche.</p>
+
+<p>Aisément je calcule de combien peu d'importance est mon impression
+personnelle, pour la chose publique; mais je ne saurais, sans protester
+au nom de mes souvenirs, laisser consommer le sacrifice.</p>
+
+<p>Du plus loin que je regarde en arrière, je vois mon grand-père me tenant
+par la main, tout petit enfant, bizarrement fagoté d'une pèlerine à
+carreaux rouges, d'une casquette à gland, et me traînant à travers les
+galeries, où son goût quelque peu suranné l'arrêtait en extase devant
+les tartines beurrées et confiturées des sous-élèves de David, les
+Lancrenon, les Mauzaisse, les Delorme; <i>Alphée et Aréthuse, le fleuve
+Scamandre, Hector reprochant à Pâris sa lâcheté</i>, puis encore devant les
+«navets» sculptés de MM. Bra et Brun.</p>
+
+<p>Un peu plus tard, dès que j'avais un instant la libre disposition de mon
+jeune individu, j'y courais tout seul, à ce Musée qui m'enchantait. Je
+grimpais, timide, l'escalier de pierre; et souvent, le gardien-chef
+m'interdisait l'entrée. Alors je restais, le c&#339;ur gros, sur le palier,
+jusqu'à ce qu'un copiste, arrivant à son tour, me prît, souriant, par la
+main, et m'introduisît, sous le couvert de son autorité.</p>
+
+<p>Qu'on m'excuse de parler tendrement de mon enfance. Il me paraît que ce
+bambin de huit ans, amoureux d'art, qu'une grande bête de gardien
+épouvante et fait reculer sur le seuil d'un musée public, est un
+tableau qui pourrait tenter la plume ou le crayon.</p>
+
+<p>Plus tard encore, ainsi que tous les élèves des Beaux-Arts, j'ai fait là
+quelques ébauches de copies, dans le silence religieux du jour calme
+tombant en nappes égales des grandes baies du cintre; avec la joie des
+croisées ouvertes au bout des salles sur les frondaisons ensoleillées du
+jardin, le sable d'or des allées, le rire et les jeux des enfants aux
+jambes nues, aux costumes bariolés.</p>
+
+<p>Enfin, plus récemment, après que la guerre, proscrivant les tableaux,
+transformant en ambulance la galerie, en eut longtemps suspendu, sur des
+lits de mourants, les cadres vides, je l'ai ressuscité, ce musée du
+Luxembourg.</p>
+
+<p>Et, tout à l'heure, en feuilletant le carnet de cette
+année-là&mdash;1871&mdash;n'ai-je pas retrouvé des rimes fanées?</p>
+
+<table summary="poem"><tr><td>
+<span style="margin-left: 2em;">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</span><br />
+
+<span style="margin-left: 2em;">O cher temps envolé!&mdash;Quand, la grille fermée,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Nous allions, tous les deux dans l'ombre parfumée,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Seuls maîtres des lilas; le doux silence... Rien</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Que ma voix qui fredonne un menuet ancien</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Et votre jeune rire égrené sous les arbres.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Nous allions, épelant, sur la blancheur des marbres,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Le nom de quelque reine au profil solennel,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Ou choisissant parfois un astre dans le ciel,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Et puis très curieux, ramenant de la nue</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Nos regards, de trouver l'étoile devenue</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Perle dans l'eau, parmi les duvets d'argent fin</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Que les cygnes secouent sur l'onde du bassin.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">T'en souviens-tu?&mdash;C'était du temps de la Commune.</span><br />
+</td></tr></table>
+
+<p>On voit que j'étends à ma jeunesse la faveur réclamée pour mon enfance;
+il faut passer quelque chose à un homme dont les cheveux commencent à
+grisonner, et dont le c&#339;ur se tourne déjà vers le passé.</p>
+
+<p>Oui, le plaisir de parcourir le soir, après la retraite, le jardin
+paisible, débarrassé de la foule, c'était l'immunité de fonctions qui
+ont failli me coûter cher. Un groupe d'artistes, fidèles à Paris malgré
+le danger, soucieux de ses trésors artistiques, m'avait confié le soin
+de reconstituer le musée du Luxembourg, et de le garder.</p>
+
+<p>Au reste je n'y ai point fait que de méchants vers, et, tandis que je me
+tiens par la main, j'aurai l'honneur de présenter au maître
+idéologue-peintre Chenavard le citoyen qui donna l'accès des galeries à
+sa <i>Divine Comédie</i>, aux trois portraits restauration de M. Ingres, aux
+<i>Armures</i> et aux <i>Poissons</i> de Vollon, à tant d'autres toiles
+méritantes, abandonnées jusqu'alors aux rats des greniers impériaux.</p>
+
+<p>Quand j'arrivai sur le lieu de ma commission, le palais de Marie de
+Médicis était désert, dévasté; les appartements démeublés offraient,
+béantes aux regards, leurs solitudes grises de poussière. Quant au
+Musée, plus un tableau, plus un buste, je l'ait dit. L'ambulance était
+déménagée depuis longtemps; vide absolu. Les araignées filaient à
+l'aise.</p>
+
+<p>Au rez-de-chaussée, dans l'aile de bâtiment qui contient aujourd'hui la
+sculpture, les gardiens familiers avaient imaginé, construit, consolidé
+maintes bicoques en planches, très propices à leur agrément domestique:
+un parfum de saucisses, de pommes de terre frites, circulait sous les
+voûtes: des tuyaux noirs de cuisine s'enfonçaient dans les pilastres
+corinthiens: c'était joli tout à fait! La nourriture substantielle
+primant l'intellectuelle; le ventre à la place du cerveau; comble du
+naturalisme!</p>
+
+<p>Il est vrai qu'un des fauteurs, houspillé pour cette débauche de
+<i>popotte</i>, me répondit: «Oh! je ne fais la mienne qu'à l'huile!»</p>
+
+<p>On m'avait revêtu des «pouvoirs les plus complets» pour me substituer au
+conservateur officiel, M. de Tournemine. Je devais le remplacer partout,
+dans sa charge et dans ses appartements. Quand je lui rendis visite, et
+m'expliquai, il pâlit dans son fauteuil. Moi, j'étais debout, et je lui
+dis:</p>
+
+<p>&mdash;Tranquillisez-vous, monsieur; je passe et ne suis pas gênant; ne
+dérangez rien à vos affaires; il n'y a ici qu'un travailleur de plus qui
+vient vous aider.</p>
+
+<p>Et alors, nous travaillâmes. Le bataillon des gardiens lava, frotta,
+épousseta; les cadres enchâssèrent de nouveau leurs toiles, et la bonne
+odeur du vernis du Musée chassa les émanations pharmaceutiques de
+l'ambulance.</p>
+
+<p>Tous les jours, avec un camarade que m'avait adjoint la commission, un
+statuaire dont les statues sont rares,&mdash;tes statues sont rares, mon
+vieux Jean!&mdash;tous les jours nous allions explorer les hangars, les
+greniers du Louvre et du palais de l'Industrie, rapportant de nos
+investigations les marbres, les toiles qui pouvaient enrichir
+visiblement la collection publique. C'est ainsi qu'un merveilleux
+paysage de Courbet: <i>Sous Bois</i>, est entré au Luxembourg. Il est vrai
+qu'on l'en a fait ressortir depuis, afin de l'envoyer à l'impératrice.
+Pourquoi? je me le demande. Nous poussâmes la coquetterie jusqu'à
+rapporter, un jour, un paysage de M. de Tournemine lui-même. En dehors
+de ses attributions de conservateur, M. de Tournemine avait la
+spécialité des éléphants peints sur ciels orange.</p>
+
+<p>Une galerie de bois, construite sur le double pont qui relie les ailes
+du palais faisant face à la rue de Tournon, fournit l'emplacement
+nécessaire au regain de collection.</p>
+
+<p>Enfin le musée de sculpture, supprimé depuis des années, fut réinstallé
+sous les arceaux du rez-de-chaussée. Il y est encore.</p>
+
+<p>Les journées de Mai arrivèrent avec la fin de nos travaux. Je me
+rappelle mon dernier jour de présence.</p>
+
+<p>Les gardiens, massés en un coin de la galerie principale, se croisaient
+les bras. Je les priai de continuer leur besogne qui était d'accrocher
+des tableaux.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! monsieur, s'écria l'un, on se bat à cinq cents pas d'ici!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! accrochons pour les vainqueurs.</p>
+
+<p>M. de Tournemine, qui survenait, fut de mon avis: on se remit à
+l'ouvrage. C'était le mardi ou le mercredi...</p>
+
+<p>Vers quatre heures, le bruit de bataille du dehors approchant, vers
+quatre heures,&mdash;ici je ne puis m'empêcher de sourire,&mdash;il me vint une
+vague idée que, peut-être, j'avais tournure de héros: <i>Impavidum!</i></p>
+
+<p>Il faut que je l'avoue: un diable est en moi qui me pousse à cambrer la
+taille dans les situations tendues. Nombre de timides, à ma façon, que
+je connais, ont au corps un diable pareil, et mourant d'effroi de
+paraître gauches, développent, aux instants délicats, les attitudes
+monumentales et harmonieuses des marbres grecs. Ils en tirent le juste
+bénéfice; toute la vie, on les appelle: <i>poseurs</i>.</p>
+
+<p>Je fis donc trois pas vers le groupe des gardiens, et, tirant de ma
+poche une pièce de cinq francs, des deux qui composaient mon
+avoir,&mdash;voyez l'opulence!&mdash;je la leur offris en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Citoyens, nous ne nous reverrons plus sans doute; acceptez ceci pour
+boire à la santé de la République.</p>
+
+<p>C'était ridicule probablement. Il n'en parut pas ainsi. Et M. de
+Tournemine, me serrant très cordialement la main, m'affirma «qu'il
+garderait, quoiqu'il arrivât, le souvenir d'avoir vécu quelque temps en
+compagnie d'un parfait gentilhomme.»&mdash;Je cite le texte.</p>
+
+<p>Et je partis: je ne l'ai point revu. Un fantaisiste quelconque a,
+depuis, voulu faire entendre qu'avant de mourir, M. de Tournemine se
+serait plaint de tourments endurés pendant la Commune. Cela n'est pas
+vrai; M. de Tournemine n'a pas menti.</p>
+
+
+<p class="top5">Je reviens à mon v&#339;u. On m'a demandé mes notes personnelles; je les
+donne bénévolement, sans m'inquiéter fort de l'intérêt qu'elles peuvent
+avoir; mais ce qui est, à coup sûr, intéressant, c'est la conservation
+du musée du Luxembourg et son maintien à la place qu'il occupe, dans le
+quartier des Écoles de l'Avenir.</p>
+
+<p>On a proposé de le transporter sur l'autre rive; jamais! Il me paraît
+aussi nécessaire au début, au développement des esprits, que les Écoles
+de droit ou de médecine, étant lui-même un foyer d'étude et d'espérance,
+une oasis pour le rêve aux jours de lutte ou de sombre hiver. Et si les
+«jeunes» manquent à cette heure de générosité, de sève, d'élan: s'ils
+s'attardent aux brasseries, s'épuisent en des plaisirs énervants, n'en
+pourrait-on attribuer quelque peu la cause à cette dévastation
+progressive du champ de leur éducation?</p>
+
+<p>Pour ne parler que du Luxembourg, n'est-ce pas assez que la guerre en
+ait fait à peu près chauve le jardin? N'est-ce pas trop que l'Empire, en
+sa fièvre de spéculation, en ait détruit sa poésie, la Pépinière, ce
+coin de paradis des rêveurs, aux méandres parfumés, aux parterres
+encombrés du fouillis des roses, où le printemps, chaque année, ramenait
+les fronts studieux à l'ombre des lilas nouveaux? Héritage embaumé et
+charmant, sacré par l'étude et l'amour des aînés, qu'es-tu devenu?</p>
+
+<p>La génération nouvelle n'est-elle pas assez dépossédée? Faut-il qu'on
+lui enlève encore l'échantillon d'art, le coin de récréation qui lui
+reste?</p>
+
+<p>Holà! Jeunesse, on te dépouille. Défends ton Musée.</p>
+<p class="imagend"><img src="images/ill_007.png"
+alt="image pas disponible"
+width="87"
+height="123"
+/></p>
+
+<p class="image"><img src="images/ill_008.png"
+alt="image pas disponible"
+style="max-width:60%;"
+/></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="JULES_VALLES" id="JULES_VALLES"></a>JULES VALLÈS</h3>
+<p class="line2">/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/</p>
+
+<div class="poem">
+<p class="nind">
+<span style="margin-left: 2em;">C'est bien là ma mine bourrue,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Qui, dans un salon ferait peur,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Mais qui, peut-être, dans la rue,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Plairait à la foule en fureur.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Je suis l'ami du pauvre hère</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Qui, dans l'ombre, a faim, froid, sommeil,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Comment, artiste, as-tu pu faire</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Mon portrait avec du soleil?</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;"><span class="smcap">Jules Vallès</span>, <i>au bas de sa photographie</i>.</span><br />
+</p>
+</div>
+
+
+<p class="nind"><span class="lettre">
+<img src="images/ill_001e.png"
+style="max-width:100%;"
+alt="E" /></span><span class="smcap">n</span>
+voilà un que j'aime de tout mon c&#339;ur, et que je vais désoler en
+disant le bien que je pense de lui.</p>
+
+<p>La vérité avant tout: Vallès a le caractère le plus jeune, le plus gai,
+le plus émerveillé que je connaisse. Ajoutez à cela une santé
+inébranlable. Il se battrait, peut-être encore, avec acharnement, pour
+le sourire en coulisse d'une danseuse de corde; et, pour ma part, je
+l'en félicite. Mais lui, n'aime pas qu'on le sache.</p>
+
+<p>Avec sa chevelure hérissée et rebelle, sa barbe bourrue et
+retroussée,&mdash;barbe et cheveux blancs aujourd'hui, luisants et noirs,
+jadis, comme charbon de terre,&mdash;avec ses yeux hardis, ronds sous les
+rudes sourcils, son nez coupé court, retroussé, aux narines de dogue ou
+de Socrate, les trente-deux dents étincelantes rangées sous le pli
+dédaigneux et amer de sa lèvre, avec tout son masque heurté, aux plans
+durs, qui semble avoir été martelé par quelque tailleur de fer, en son
+pays d'Auvergne; avec, surtout, sa voix de cuivre, amoureuse de tempête,
+et le roulis farouche de son allure, il s'est fait, autrefois, une
+renommée de casse-cou, d'exalté violent, dur à cuir.</p>
+
+<p>C'est son premier succès, son succès de jeunesse; il y tient.</p>
+
+<p>Et, soigneusement toujours, il a défendu, de la retouche et de
+l'altération, cette extravagante contrefaçon de sa propre physionomie,
+où, depuis vingt ans, le public le voit grinçant de la mâchoire, et
+rageusement campé devant la société.</p>
+
+<p>Moi-même, pour complaire à sa manie bien plus qu'à mon sentiment, ne
+l'ai-je pas caricaturé en chien crotté, lugubre, traînant, à la queue,
+une casserole bossuée et retentissante?</p>
+
+<p class="c">*<br />* *</p>
+
+<p>&mdash;J'ai un cou d'athlète, un cou d'Auvergnat, répétait-il souvent; les
+gens qui ont, comme moi, un cou de taureau...</p>
+
+<p>Je regardai, un jour, ce cou fameux, et, saisi de franchise:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez un petit cou, lui dis-je.</p>
+
+<p>Il y eut un silence de quelques secondes; puis Vallès répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'ai un petit cou!</p>
+
+<p>Mais j'avais vu flamber son regard: il était vexé.</p>
+
+<p>Tout le faible de Vallès est là.</p>
+
+<p>Pour ma part, j'aime en lui jusqu'à cet enfantillage persistant de son
+héroïque désir, lequel ne peut s'accommoder, pour enveloppe, de la
+taille modeste et de la musculature moins terrifiante que frêle qui lui
+sont dévolues.</p>
+
+<p>Quand je le rencontrai pour la première fois, il fendait l'espace, en
+compagnie de Daniel Lévy, son associé d'une heure: secouant une canne
+énorme, il arpentait le boulevard Montmartre; les pans d'une redingote,
+allongée démesurément sur commande, flottaient derrière lui; un chapeau
+vertigineux, élancé de sa tête, menaçait le ciel...</p>
+
+<p>&mdash;Il est un peu haut, lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais trop haut, me cria-t-il, jamais! pour un chapeau d'ambitieux.</p>
+
+<p>A cette époque, il avait déjà fait les <i>Réfractaires</i>, ce chef-d'&#339;uvre
+de style, d'ironie et de sensibilité. Il venait de terminer, à
+l'<i>Événement</i>, une série d'articles émus, intimes, de souvenirs, de
+paysages, dont les merveilleuses qualités de nature, de parfum, de goût
+et d'élévation s'étaient trouvées peu accessibles au public des
+journaux, et avaient dû s'interrompre pour céder la place aux chroniques
+boulevardières.</p>
+
+<p>Ces miettes d'un, art sans précédent jusqu'alors ont été recueillies et
+publiées sous ce titre: <i>la Rue</i>, en un volume devenu introuvable, et
+dont je regrette fort qu'on n'ait point fait de nouvelles éditions.</p>
+
+<p>Les favorisés qui en possèdent un exemplaire savent de quelle manière
+exquise et pénétrante cet orageux Vallès entend et fait entendre la
+chanson des bois, des champs, <i>Mai</i>, <i>la Lessive</i>, <i>la Rue de province</i>,
+les grands peupliers droits à l'entrée de son village!...</p>
+
+<p>J'avais dévoré le livre; je rencontrai l'auteur: son aspect, rébarbatif
+à d'autres, réapparaissait absolument joyeux et séduisant.</p>
+
+<p>Je me sentis invinciblement poussé vers lui, comme je l'avais été,
+quelques jours auparavant, vers Alphonse Daudet, quand celui-ci m'était
+apparu au café de Bobino, jeune, radieux, tout poudré de la farine
+parfumée de son <i>Moulin</i>.</p>
+
+<p>Impressions lointaines qui me sont restées fidèles. Ces deux artistes,
+ces deux hommes, si différents, sont demeurés pour moi l'objet d'une
+égale et tendre admiration.</p>
+
+<p class="c">*<br />* *</p>
+
+<p>Vallès vint loger, rue d'Assas, en la maison de briques dont j'ai parlé
+déjà, où se sont écoulées les heures de ma vie les meilleures; c'est là
+que j'ai pu apprécier ce poète, ce rêveur sensible et vaillant, avec sa
+belle verve éternelle, son intarissable gaieté.</p>
+
+<p>Pour la première fois, en ce moment, paraissait <i>la Rue</i>, son journal,
+qu'il a refait et refera, toujours sous ce titre: <i>la Rue</i>, qui lui est
+cher:&mdash;une feuille fantaisiste plus fournie d'audace et d'humour que de
+numéraire. Aussi bien la <i>cuisine</i> en était-elle curieuse à observer,
+chez Cadart d'abord, dans les salles d'exposition; plus tard, rue
+Drouot, dans le fond d'une arrière-boutique abandonnée.</p>
+
+<p>C'était une vaste table en bois blanc, où traînaient, pêle-mêle,
+manuscrits et cornets de <i>frites</i>, aliments confondus de l'esprit et du
+corps, quelques chaises dépaillées, nombre de cannes, deux ou trois
+placards violents, piqués d'épingles au mur; et, debout, scandant ses
+éloquences du poing, Vallès déclamant, ricanant, dictant ses articles,
+chauffant ses collaborateurs, distribuant la besogne, corrigeant les
+épreuves.&mdash;Une activité furieuse et jamais lassée; des feux d'artifice
+de saillies, de paradoxes, des fusées de blague, des pétards
+d'indignation, des chandelles romaines d'enthousiasme; et toujours du
+talent, une grande forme hardie, latine, bien moderne cependant,
+lyrique... et, j'ajoute pour l'agacer, romantique.</p>
+
+<p>On rencontrait là des compagnons dont les noms, accouplés, jurent à
+cette heure:</p>
+
+<p class="image"><a href="images/ill_009.jpg">
+<img src="images/ill_009_th.png"
+alt="image pas disponible"
+width="435"
+height="420"
+/></a></p>
+
+<p>Maroteau et Magnard, Francis Enne, Albert Brun, Puissant,
+Pipe-en-bois, Bellanger et d'autres.</p>
+
+<p>Dans les après-midi de repos, rares d'ailleurs, on partait en expédition
+pour quelque campagne <i>extra muros</i>, à Belleville ou Charenton, le plus
+souvent aux mornes plaines chauves de la Glacière, le long du cours
+sinueux et savonneux de la Bièvre. Je vois encore mon ami, son geste
+découpé sur le ciel; j'entends sa voix, la brise qui, au-dessus de nos
+têtes, faisait fâcher les feuilles, le petit bruit doux et triste de la
+rivière.</p>
+
+<p>On allait ainsi jusqu'à l'humble auberge où sont la table verte au plein
+air, le vin bleu.&mdash;<i>Avancez les lamentables!</i>&mdash;On invitait un pauvre.</p>
+
+<p>Puis <i>la Rue</i> offusqua l'Empire; elle fut étranglée. Et, vers le même
+temps, Vallès alla percher plus bas dans Paris, rue de Tournon, un étage
+au-dessous de cet aventureux et charmant illuminé, le capitaine
+Lambert, qui, certainement, aurait franchi le pôle, comme il l'avait
+promis, si la destinée, brusquement, ne l'eût couché, criblé de balles,
+dans une capote de simple soldat, devant les murs tragiques de Buzenval.</p>
+
+<p>Mes relations avec Vallès devinrent plus rares; je le rencontrai moins
+souvent. Il était tout entier repris par ses préoccupations politiques,
+lesquelles m'ont toujours navré.</p>
+
+<p>Il me convient, toutefois, de rappeler ici le grotesque soupçon qu'on a
+voulu faire peser sur sa vie, à ce moment. Le mot de police a été
+prononcé: agent provocateur, a-t-on dit, je crois. Pour qui connaît, de
+Vallès, la hautaine inflexibilité du caractère, c'était une accusation
+absurde, à ce point que je n'en ai jamais voulu connaître la teneur
+précise.</p>
+
+<p class="c">*<br />* *</p>
+
+<p>A présent, je le perds de vue presque complètement jusqu'au siège, où je
+le retrouve commandant un bataillon de Ménilmontant, qu'il menait jouer
+au bouchon, comme les autres, sur le glacis. J'allai voir ses galons et
+son sabre.</p>
+
+<p>Mais ce harnachement platonique l'ennuyait probablement; il rêvait
+mieux; car, au 31 octobre, il est cassé, poursuivi. Bientôt je le vois
+revenir, par les rues encombrées de neige, effacées dans l'ouate
+brumeuse du ciel d'hiver, que refoule, sans cesse, le canon prussien.</p>
+
+<p>Des soirs, en cachette, il vient partager sa bûche de bois et son pain
+de paille en mon logis.</p>
+
+<p>Que de fois encore, là, du coin de la cheminée maussade, il nous
+emporte, oublieux, sur l'aile de sa parole ardente, imagée, au delà des
+remparts, de l'ennemi, de la saison, de l'angoisse, en des lointains
+verdoyants, fleuris de ses souvenirs!</p>
+
+<p>Cependant, les jours terribles se suivent. On meurt de faim, on meurt de
+froid; on ne se plaint pas. Mais la lutte est terminée: vaine espérance,
+adieu! Voici l'armistice, la honte,&mdash;ô douleur!</p>
+
+<p>Et voici la Commune!.....</p>
+
+<p class="c">*<br />* *</p>
+
+<p>Il ne m'appartient pas de préciser le rôle que Vallès a joué dans cette
+folie effrayante. Je m'en suis peu soucié.</p>
+
+<p>On m'a dit qu'après l'affaire de Châtillon, la mort de Duval, il avait
+protégé de la foule, sauvé les gendarmes qu'on ramenait prisonniers. Je
+sais qu'il a été condamné, surtout pour une phrase qu'il n'a ni
+conseillée ni écrite; puis encore, une farce au ministère de
+l'instruction publique, où il décréta, pour rire:</p>
+
+<p><i>Art.</i> 1<sup>er</sup>.&mdash;<i>L'orthographe est abolie.</i></p>
+
+<p>Je n'en sais pas plus long. Je ne le vis qu'une fois en ces temps
+funestes:</p>
+
+<p>Il marchait dans les rangs, un rouleau de papier sous le bras, derrière
+la manifestation, en cortège, des francs-maçons, chamarrés de symboles,
+qui s'en allaient parlementer, du côté de Versailles.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous? lui dis-je en m'approchant, vous n'avez donc pas une écharpe
+rouge?</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'en parlez pas; je n'ose la mettre, elle me donne l'air d'un
+singe.&mdash;Elle est là.</p>
+
+<p>&mdash;Sous votre bras? dans ce papier?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; comme un homard!</p>
+
+<p class="c">*<br />* *</p>
+
+<p>Vallès est, depuis neuf ans, sur la terre d'exil. Sa tête est blanche.
+Toujours vigoureux et vert, son robuste talent inscrit, parfois, dans
+nos journaux, sa marque léonine. Faut-il révéler le secret de
+Polichinelle, dire que c'est lui-même qui signe <i>Jacques Vingtras</i>?</p>
+
+<p>Il vit de plus en plus seul, regardant les autres, tour à tour,
+reprendre le chemin de la Patrie. A Londres, le plus souvent; par
+échappées, à Bruxelles, qui lui rappelle mieux Paris, il reçoit la
+visite d'une amie qui, aux jours d'effroyable danger, l'a suivi partout,
+l'exhortant, le conjurant de vivre, voulant le sauvegarder;&mdash;mais je
+m'arrête, craignant d'effleurer la délicatesse d'une modestie héroïque,
+de manquer, par la moindre indiscrétion, au profond respect que
+j'éprouve devant cette noble figure du dévouement.</p>
+
+<p class="c">*<br />* *</p>
+
+<p>Quant aux capacités politiques de Vallès, je les ignore. Elle ne
+sauraient prévaloir, à mes yeux, sur sa gloire littéraire. Je le
+voudrais ici, tout simplement, faisant ce qu'il peut faire, étant ce
+qu'il doit être, ce que Philarète Chasles, rouvrant son cours, après les
+journées de Mai, n'a pas craint de proclamer en pleine chaire de
+littérature: «Un des maîtres de la langue française!»</p>
+
+<p class="imagend"><img src="images/ill_011.png"
+alt="image pas disponible"
+width="131"
+height="89"
+/></p>
+
+<p class="image"><img src="images/ill_010.png"
+alt="image pas disponible"
+width="439"
+height="69"
+/></p>
+
+
+
+<h3><a name="FEU_LE_BOEUF-GRAS" id="FEU_LE_BOEUF-GRAS"></a>FEU LE B&#338;UF-GRAS</h3>
+<p class="line2">/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/</p>
+
+
+<p class="nind"><span class="lettre">
+<img src="images/ill_001q.png"
+style="max-width:100%;"
+alt="Q" /></span><span class="smcap">ue</span>
+vont devenir les ambitieux, à cette heure où il n'y a plus de
+b&#339;uf-gras? Car Monselet l'a dit:</p>
+
+<table summary="poem"
+style="clear:both;"><tr><td>
+Et l'on n'a pas été grand'chose<br />
+Quand on n'a pas été b&#339;uf-gras.
+</td></tr></table>
+
+<p>Il est vrai que par la cherté des vivres qui se payent, et la froidure
+des temps qui courent, une des sept vaches maigres du Pharaon
+symboliserait mieux la situation. C'est égal: on peut regretter le
+b&#339;uf-gras. Il était un prétexte à la joie, une tradition gauloise, un
+divertissement de «haulte graisse», éclatant et sonore, chassant
+l'ennui devant ses paillons et ses fanfares, un exutoire à la
+glaudissante furie populaire; et, n'en déplaise aux Spartiates modernes,
+je crois que la santé des peuples, comme celle des hommes, ne va guère
+sans rire.</p>
+
+<p>Au reste, ce que j'en dis n'est pas pour exprimer un souci personnel. Le
+b&#339;uf-gras légendaire m'a comblé pour ma part. J'en ai eu tout mon
+compte; mieux encore: je l'ai été.</p>
+
+<p><i>Adsum!</i> Ami des b&#339;ufs-gras, b&#339;uf-gras moi-même. Je le fus en 1866 ou
+67; consultez les archives du Carnaval. Je n'en conclurai point, selon
+le mot du plus aimable des lettrés, que cette prérogative ait le moins
+du monde «agrandi ma chose». On le verra tout à l'heure!</p>
+
+<p>En dehors du lustre, au moins momentané, requis des prétendants,
+l'honneur d'être b&#339;uf-gras ne vous arrive pas tout décerné dans le
+gilet. C'est comme la croix d'honneur, cela se demande; et François
+Polo, fondateur de <i>la Lune</i>, l'avait demandé pour son journal qui, je
+pense, était un peu moi-même. Ayant obtenu ce comble de faveur, il me
+pria de choisir mon b&#339;uf, et j'allai voir l'acquéreur.</p>
+
+<p>L'acquéreur des b&#339;ufs-gras, cette année-là, c'était Fléchelle, Achille
+Fléchelle, «le bouillant Achille», comme il dit lui-même, aujourd'hui
+retiré des affaires, ex-boucher de l'empereur.</p>
+
+<p>Les habitués du café des Bouffes l'ont connu. Dans ces derniers temps,
+il aimait peu parler de politique; mais fidèle à son client déboulonné,
+quand Daubray lui lançait des pointes, il se contentait de grogner,
+moitié figue, moitié raisin, avec un rire entrelardé:</p>
+
+<p>&mdash;L'empereur, c'est mon ami; eh! là-bas, petit, faut pas le débiner!...
+sans ça... pfwittt! ah! chaleur!...</p>
+
+<p>Et son bras court et gros, fendant l'espace, entaillait un gigot
+imaginaire.</p>
+
+<p>Au demeurant, jovial et bon enfant; trinquant à la ronde.</p>
+
+<p>La surveille des jours gras, j'allai donc voir Fléchelle; et, en
+arrivant à l'angle du carrefour Gaillon, où prospérait son commerce, je
+vis un tableau rutilant de couleur, qui pourrait s'intituler: <i>Madame la
+Bouchère</i>, et que je recommande aux réalistes:</p>
+
+<p>Une très jolie femme, adorablement vêtue de soie et de velours aux tons
+chatoyants et clairs, franchissait le seuil de la boutique encadré de
+viandes. Autour de son chapeau léger où flottait une plume, et de sa
+mante aux reflets mordorés, se découpaient les gigantesques moitiés de
+b&#339;ufs entremêlant à la pourpre de leur chair de larges bandes de gras
+jaune. Ce qu'il aurait fallu, pour peindre cela, de tubes de blanc
+d'argent, de laque, de garance et de cadmium, est réjouissant à
+calculer.</p>
+
+<p>C'était M<sup>me</sup> Fléchelle qui partait chez le maréchal Vaillant, pour y
+arrêter, sous son approbation, l'itinéraire du cortège des b&#339;ufs-gras.</p>
+
+<p>Je m'effaçai devant elle, puis, à mon tour, franchis la porte de
+beefsteacks, et pénétrai dans le charnier où je trouvai le patron
+officiant lui-même, en grand tablier blanc, le «fusil» au poing.</p>
+
+<p>Comme tous les fournisseurs des Tuileries, en ce temps, Fléchelle, tête
+à <i>rouflaquettes</i>, à barbiche, à moustaches, faisait ses efforts pour
+copier le masque impérial; je dois à là vérité de dire qu'il était
+mieux: l'&#339;il plus vif, le teint plus clair.</p>
+
+<p>Il me reçut avec de vigoureuses démonstrations de belle humeur, et me
+donna l'adresse de ses b&#339;ufs, pour y aller faire mon choix:&mdash;au Jardin
+d'acclimatation.</p>
+
+<p>Ce fut l'affaire d'un fiacre.</p>
+
+<p>Au retour, comme je lui dénonçais ma préférence pour un vaste animal aux
+puissantes cornes, dont le blanc pelage me paraissait en harmonie avec
+le titre du journal: <i>la Lune</i>, le maître boucher fut pris, dans son
+antre, d'une allégresse infinie; il bondissait, exalté, parmi les
+entrecôtes, ne cessant de s'écrier:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il a le nez creux, le jeune homme!... il a mis dans le joint,
+dites donc?... c'est le plus beau <i>b&#339;ûce</i>!... il a mis dans le joint...
+du premier coup, là: pfwitt!... un <i>b&#339;ûce</i> de dix-huit cents... ah!
+chaleur!...</p>
+
+<p>En effet, c'était le plus beau b&#339;uf des cinq; il venait premier dans le
+défilé, et ce fut lui qui s'appela: <i>la Lune</i>.</p>
+
+<p>Or, le dimanche-gras, dans l'après-midi, comme le populaire, en masse
+compacte et en grand émoi, s'était aggloméré devant le portail du Sénat,
+grouillant et attendant le cortège, il y avait, à trois pas de la
+bousculade, sur le trottoir, un groupe composé de deux personnes
+seulement, mais très animé.</p>
+
+<p>Ces deux personnes étaient votre serviteur, d'une part, et, de l'autre,
+«<i>Mouchu</i>» Monet. Mouchu Monet était mon propriétaire.</p>
+
+<p>Entre parenthèses, au cas où la postérité, dans la suite des temps, se
+déciderait à décorer de plaques commémoratives mes différents séjours,
+elle retrouverait facilement ceux-ci: mâsure peinte jusqu'à mi-bâtisse,
+en rouge foncé, <i>Hôtel du Luxembourg</i>, à deux culbutes du Sénat. Je n'ai
+jamais connu rien de plus gai. La porte était implacablement fermée à
+onze heures du soir; mais j'avais, aux fenêtres, des camarades qui me
+descendaient la clef par une ficelle.&mdash;Chut!</p>
+
+<p>Mouchu Monet, donc, en cette après-midi du dimanche gras, refusait de me
+laisser rentrer chez moi, faute de sept francs&mdash;<i>chette</i>&mdash;que je lui
+devais et n'avais en poche...</p>
+
+<p>J'entends d'ici les personnes amoureuses de solennel blâmer la manière
+abandonnée dont je confesse, à propos de b&#339;uf gras, ma «vache enragée».</p>
+
+<p>Que voulez-vous? Polo n'était pas encore prodigue à mon endroit;
+moi-même j'étais un peu désordonné, insouciant, mal économe: enfin
+j'étais très jeune. Au fait, cela m'est plus doux à dire que le
+contraire; et, en ce moment même où je censure le grand garçon échevelé
+que j'étais alors, je me fais un peu l'effet du bon parrain qui daube,
+en public, son filleul, mais qui, au fond de soi, ne peut s'empêcher de
+sourire, et songe, en le regardant: si j'avais encore son estomac et son
+appétit, du diable si je ne serais pas tout pareil!</p>
+
+<p>Admettons l'enfantillage: on n'en est pas moins dur à la peine, moins
+droit dans le danger.</p>
+
+<p>J'avais dépensé, pour amollir l'inexorable Monet, plus d'arguments qu'il
+n'en faudrait au savant docteur Bergeron pour faire guillotiner trois
+douzaines de pharmaciens; j'avais été tour à tour enjoué, superbe et
+suppliant: c'était une erreur, un oubli inconcevable de ma part de
+n'avoir pas demandé d'argent, la veille, à la caisse. Aujourd'hui,
+dimanche, impossible: bureau fermé. D'ailleurs, quoi? la belle affaire!
+douze heures de retard... N'y avait-il pas là-haut de quoi couvrir
+douze fois la somme? et patati, et patata.&mdash;Rien!</p>
+
+<p>Tout à coup, une gigantesque rumeur s'éleva, une irrésistible poussée
+fit onduler, refluer la foule, envahit le trottoir; les sergents de
+ville se précipitèrent; les becs de gaz, en un clin d'&#339;il, se
+transformèrent en grappes de mômes; les toits, les fenêtres pullulèrent
+de silhouettes penchées, avides de voir: on entendait les fanfares, la
+mascarade arrivait, hérauts en tête, éblouissante, somptueuse, avinée et
+braillante, frappant sur la peau d'âne et soufflant dans les cuivres.</p>
+
+<p>L'«ami de l'empereur» était dans le tas, Fléchelle lui-même, épanoui
+dans sa voiture, en costume de cérémonie, tout reluisant de drap neuf,
+apoplectique et rayonnant, se disant sans doute en son c&#339;ur:&mdash;Dans toute
+la boucherie parisienne, non!..... je mets au défi! il n'y en a pas de
+comme moi... Des bouchers comme Achille? ah! chaleur! pfwitt!»</p>
+
+<p>Et la bête bonne à manger, mugissante, immense et blanche, à son tour
+parut, enguirlandée de roses, dorée aux cornes, la bave au mufle, ses
+gros yeux troubles errant, effarés, sur la démence de ses bourreaux;
+morne, maintenue par les quatre sacrificateurs sur la claie roulante,
+avec, en haut, l'oriflamme qui déroulait sa banderolle dans le vent,
+allumait, au soleil, sa légende, en six grandes lettres d'or: LA LUNE.</p>
+
+<p>Et moi, frappé soudain d'une lueur, comme si un pétard m'avait éclaté
+sous le crâne, je saisis «mouchu» Monet par un bouton de sa guenille, et
+je lui criai:</p>
+
+<p>&mdash;Quand on pense que vous osez m'enbêter pour sept francs, le jour même
+où je suis b&#339;uf-gras!&mdash;Regardez!</p>
+
+<p>Et j'attendis ses excuses, fier et calme, figé dans un mouvement de
+pitié souveraine; à part moi, je pensais: Mélingue voudrait bien être à
+ma place.</p>
+
+<p>«Mouchu» Monet contempla mon b&#339;uf d'un &#339;il froid, fit osciller d'une
+épaule à l'autre, quelque temps, sa lourde tête, exténuée du calcul des
+menues additions, puis, sombre comme le Destin, répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Cha ne me regarde pas.</p>
+
+<p class="c">*<br />* *</p>
+
+<p>Voilà ce que je connais de la gloire.</p>
+
+<p class="imagend"><img src="images/ill_012.png"
+alt="image pas disponible"
+width="150"
+height="70"
+/></p>
+
+<p class="image"><img src="images/ill_013.png"
+alt="image pas disponible"
+width="430"
+height="78"
+/></p>
+
+<h3><a name="ACTES_EN_VERS" id="ACTES_EN_VERS"></a>ACTES EN VERS</h3>
+
+<p class="line2">/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/</p>
+
+<p class="nind"><span class="lettre">
+<img src="images/ill_001a.png"
+style="max-width:100%;"
+alt="A" /></span><span class="smcap">u</span>
+quartier Latin, le dimanche, Talien joue «les Jeunes».</p>
+
+<p>C'est-à-dire que le directeur du petit théâtre de Cluny tente, à ses
+risques et périls, une aventure devant laquelle se dérobent volontiers
+les gaillards qui ont ce danger pour mission, et que l'État subventionne
+<i>ad hoc</i>.</p>
+
+<p>Il appelle à lui les aspirants à la gloire, ce qui est généreux,
+ausculte attentivement leurs essais, ce qui est courageux; et quand un
+manuscrit, dans le tas, lui paraît suffisamment conforme au bon sens,
+le met en scène et le joue, ce qui est héroïque.</p>
+
+<p>Il y ainsi des hommes de bonne volonté qui font le devoir des autres.</p>
+
+<p>Cela mérite un encouragement, une récompense; Talien, peut-être, l'aura,
+si le ministère jette les regards de son côté. D'ailleurs, ce n'est pas
+la question que je veux soulever en ce moment.</p>
+
+<p>Je ne veux que déplorer la nuée d'élucubrations <i>en un acte</i>, <i>en vers</i>,
+qui, dès la première avance de Talien, a crevé tout à coup, inondant les
+cartons de Cluny.</p>
+
+<p>Je sais qu'une hésitation est permise devant la grande Thèse humaine et
+pantelante, qu'on ne peut, sans quelque frisson, songer, pour la
+première fois, à charpenter les solives d'un drame de haute
+architecture; mais aussi, l'acte en vers, dont le principe est de faire
+miroiter une idée grosse comme une tête d'aiguille, l'acte en vers où
+il est indifférent d'avoir grand'chose à dire, suffisamment entraîné
+qu'on est vers la quantité par l'enfilade des rimes, le petit acte en
+vers, creux et pailleté comme un mirliton, me paraît une arme un peu
+trop puérile à qui rêve de forcer le succès. Trop sûrement, ce hochet au
+poing, on risque de s'y reprendre à deux fois, comme dit le grand
+Corneille, «pour se faire connaître», et sans être un Cid ni le faire,
+un «jeune», de vrai tempérament, doit frapper plus fort son premier
+coup.</p>
+
+<p>Est-ce timidité, cependant, ou paresse? Obstinément, les «jeunes»
+poussent, l'un après l'autre, au début, ce vagissement rhythmique
+succédané des pleurs du berceau, qui n'intéresse que les mamans et les
+petites s&#339;urs.</p>
+
+<p>C'est la faute du <i>Passant</i>.</p>
+
+<p>Oui, le <i>Passant</i>, bijou exquis, diamant taillé dans le rêve, serti dans
+la grâce, dont les feux allumèrent les premiers la gloire d'un ravissant
+poète, le <i>Passant</i> a donné des bluettes à toute la jeunesse éprise de
+littérature; il a fait du mal, il en fait encore aux jeunes écrivains,
+comme on prétend que l'&#339;uvre de Balzac fait du mal aux jeunes calicots.</p>
+
+<p>Songez-donc! avec un seul acte, entrer au c&#339;ur de la foule,
+enthousiasmer, régner le soir, être illustre! Il y a de quoi tenter
+l'imitation, affoler tous les économes d'efforts, les pressés de jouir,
+tous les susurreurs de rien que le farouche rédacteur de <i>la Rue</i>,
+autrefois, a nommé: <i>les Crotte-Menu</i>...</p>
+
+<p>La première du <i>Passant</i>! je me la rappelle comme si c'était hier:</p>
+
+<p>On l'avait annoncée, prônée, escomptée au café de <i>Bobino</i>, voisin des
+arbres du Luxembourg, où se réunissaient les <i>Parnassiens</i>, où passait
+Rochefort, où venait de débarquer, avec <i>Pierrot Héritier</i>, Paul Arène
+au bras d'Alphonse Daudet, célèbre déjà par les <i>Lettres de mon moulin</i>.</p>
+
+<p>L'auteur, avec son joli nom ciselé: François Coppée, avec son profil
+nerveux et de pur camée, avait dit des fragments aux tables, distribué à
+la ronde des poignées de main. On savait que deux belles filles, deux
+artistes de race, allaient prêter le charme de leur chair et de leur
+talent à l'interprétation; tout bas, on ajoutait même... que l'une
+d'elles était aimée du poète, que l'autre en sèchait de jalousie: un
+vrai roman!</p>
+
+<p>Enfin, c'était notre drapeau à tous que le camarade allait dresser dans
+la bataille...</p>
+
+<p>Comble de l'émotion! J'en appelle à ceux de mon âge: le lustre de
+l'Odéon, ce soir-là, nous sembla rayonner notre aurore.</p>
+
+<p>Dans la salle, il y avait le Tout-Paris de l'Empire: un bruit d'éperons,
+des entrecroisements de moustaches, des femmes plâtrées, étincelantes de
+parures, des crânes luisants surchauffés d'agio, des ventres balonnés
+d'expropriation, des nez affilés par la ruse, une odeur de luxe violent
+et malappris, de virements, de police et d'indigestion splendide:
+c'était superbe!</p>
+
+<p>Il y avait aussi les maîtres venus pour encourager l'élève: Gautier,
+Banville, Augier, Leconte de Lisle, tous les fronts ombragés du vert
+laurier, tous, excepté Hugo, qui était ailleurs...</p>
+
+<p>On frappa les trois coups.</p>
+
+<p>Vous connaissez la pièce; elle arriva comme une manne:</p>
+
+<p>Ce rien enguirlandé de fleurs, enbaumé de jeunesse, le naïf et chaste
+amour de Zanetto s'offrant, au clair de lune, à la Sylvia, la
+courtisane charnue et réveuse après boire, un idéal de l'Empire, fut
+tout de suite accueilli, acclamé, adoré. La pièce déroula son collier de
+rimes précieuses, tendrement, perle à perle, dans une musique si
+imprévue et si douce, qu'il s'en répandit, par la salle enivrée, une
+sensation de fraîcheur pour ainsi dire virginale.</p>
+
+<p>Ce fut un enchantement comme une goutte de rosée sur une bouche en
+fièvre.</p>
+
+<p>Toutes les dames décolletées d'alors agitaient les reins dans leurs
+fauteuils; les sous-préfets de passage à Paris, ce jour-là, roulaient
+des yeux humectés. Mathilde s'affaissait, pâmée, dans sa loge.</p>
+
+<p>Quel succès! On fit relever quatre fois le rideau.</p>
+
+<p>Et nous donc! la phalange de Bobino. Du délire!...</p>
+
+<p>Après avoir touché la main du vainqueur chancelant d'émotion, courant
+affolé par les couloirs, embrassé, fêté à la volée, serré de bras en
+bras, on s'en fut par les rues endormies, chacun de son côté échafaudant
+son acte en vers.</p>
+
+<p>Hélas! moi comme les autres...</p>
+
+<p>Il a vu le feu de la rampe sur cette même scène de l'Odéon, mon acte, un
+soir que j'avais grand mal à la tête.</p>
+
+<p>Beaucoup de monde «dans les places», comme on dit.</p>
+
+<p>J'avais fait ailleurs une besogne plus hardie; on croyait peut-être que
+j'allais dire un mot de vérité. Point! j'avais péniblement cousu de
+rimes une pantalonnade.</p>
+
+<p>Et le c&#339;ur me battait!... Je sue encore au souvenir de ces niaiseries.</p>
+
+<p>La calotte de cuivre du pompier, perdu près de moi dans la coulisse,
+avait, pour ma prunelle effarée, les flamboiements d'un casque
+d'Athénée.</p>
+
+<p>Je me rappelais un mot de Félix Pyat: «Quand la toile s'est levée pour
+la première du <i>Chiffonnier</i>, j'ai eu la sensation d'un homme à qui ou
+enlève sa chemise.» Et j'attendais...</p>
+
+<p>&mdash;Place au Théâtre!</p>
+
+<p>Ce cri poussé, le rideau se leva, roulant sur sa tringle:</p>
+
+<p>&mdash;V'lan! ça y est, fit Duquesnel en me frappant sur l'épaule. Je le
+regardai; Duquesnel n'est pas une bête: il avait dans le regard cette
+étincelle de malice qu'allume aux yeux expérimentés la contemplation
+d'un jobard.</p>
+
+<p>V'lan! ça y était: les acteurs parlaient; Porel traînait à son cou une
+corde où mon orgueil d'auteur est resté pendu.</p>
+
+<p>Est-ce à dire que l'acte en vers, m'ayant été dur, sera condamné? Non,
+certes, et tant d'autres en ont tiré, sauront en tirer meilleur parti
+que je ne l'ai su faire moi-même, parbleu! Seulement, j'ai peine à voir
+se présenter tous les jeunes cerveaux marqués pareillement, comme les
+têtes de moutons aux barrières.</p>
+
+<p>Je tenais à dire que le <i>Passant</i> ne se recommence pas, qu'il a eu la
+chance d'une fortune sans seconde, même pour son bénéficiaire.</p>
+
+<p>Tenez: Coppée, l'autre semaine, donnait encore un acte en vers à
+l'Odéon: <i>le Trésor</i>.</p>
+
+<p>Eh bien!&mdash;il me pardonnera, parce qu'il sait que je lui garde une
+admiration bien affectueuse,&mdash;mais, pendant qu'on jouait sa pièce, il
+m'est apparu, bien que nous n'ayons encore, ni l'un ni l'autre, que je
+sache, doublé le cap de la quarantaine, il m'est apparu, dis-je, dans la
+brume de l'imagination, pâle, un peu cassé, pareil à un vieux petit
+employé, l'employé à l'acte en vers.</p>
+
+<p>Effaçons cela. Coppée a bien d'autres «trésors» dont il n'est pas avare;
+son &#339;uvre est considérable; il n'est plus à juger.</p>
+
+<p>Je parle aux débutants, sans en avoir le droit peut-être; ils feront de
+mon conseil ce qu'ils voudront. Mais j'imagine qu'à cette heure, le
+moule de l'acte en vers est un peu usé, fragile, qu'il faut aujourd'hui,
+pour se faire place dans la cohue des esprits, un cri plus haut, plus
+humain. La guerre et la Commune ont bouleversé le chemin des <i>Passants</i>.</p>
+
+<p>A Saint-Cloud, les mirlitons!</p>
+
+<p>L'acte de fantaisie en vers gracieux est un badinage d'antan.</p>
+
+<p class="imagend"><img src="images/ill_003.png"
+alt="image pas disponible"
+width="114"
+height="84"
+/></p>
+
+<p class="image"><img src="images/ill_014.png"
+alt="image pas disponible"
+width="436"
+height="90"
+/></p>
+
+
+<h3><a name="PAUVRES_CENSEURS" id="PAUVRES_CENSEURS"></a>PAUVRES CENSEURS!</h3>
+
+<p class="line2">/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/</p>
+
+<p class="nind"><span class="lettre">
+<img src="images/ill_001e.png"
+style="max-width:100%;"
+alt="E" /></span><span class="smcap">e</span>
+4 septembre 1870, vers quatre heures de l'après-midi, en rentrant
+chez lui, celui qui écrit ces lignes, comme dit le Maître, saisit son
+portier par la tête, et l'embrassa avec transport.</p>
+
+<p>J'en avais embrassé bien d'autres dans le trajet de la place de la
+Concorde à l'Entrepôt!...</p>
+
+<p>La République venait d'être proclamée; l'Empire était à bas. J'avais
+l'âge admirable où, selon l'expression populaire, «on marche sur ses
+vingt-huit ans». Depuis la veille, le sang m'affluait au c&#339;ur à le
+rompre... Enfin, c'était fait: Liberté! Égalité! Fraternité! Vive la
+République! J'avais entendu et soutenu, d'une voix retentissante, le cri
+de délivrance du peuple devant le Corps législatif!</p>
+
+<p>Puis, je m'étais rué à travers la foule, éperdu, les cheveux tout
+droits, avec une inexprimable joie, un irrésistible besoin d'embrasser.
+Le premier au cou duquel je sautai fut Richard Lesclide, ce qui n'est
+pas un petit travail, Richard ayant sept pieds de haut. Il reçut mon
+étreinte comme un chêne qu'il est et sera longtemps encore; puis me
+rendit au niveau terrestre de l'humanité, d'où je m'élançai de nouveau
+pour continuer...</p>
+
+<p>Enfin, je pris un fiacre; la voiture découverte était alors une des
+manifestations de ma bonne humeur. C'est du haut d'un de ces chars
+banals que, tantôt dressé, répondant aux passants avec des gestes de
+bas-reliefs de Rude, et tantôt rassemblé, assis dans la majesté sereine
+d'un arc de triomphe, je rentrai chez moi par les boulevards.</p>
+
+<p>Le flot humain inondait Paris; l'exaltation était à son comble: il
+éclatait des rires, il coulait des pleurs. On voyait à chaque instant,
+du coin d'une enseigne, du haut d'un fronton, tomber une aigle de pierre
+ou de fonte, arrachée par l'indignation victorieuse, et qui allait
+s'écraser sur le trottoir, dans le ruisseau... La foule qui, dans ses
+jours de liesse, aime bien crier quelque chose, criait de temps en
+temps: Vive Gill! comme elle criait vive un autre, au passage de toute
+figure amie.&mdash;Quelle journée!...</p>
+
+<p>Une chose que je ne remarquai pas d'abord, que je vis sans en chercher
+la raison, c'est qu'à partir du Châtelet, les groupes arrivaient
+infailliblement en sens inverse de ma course, et que je remontais le
+courant populaire.</p>
+
+<p>Où donc allaient les autres? Je l'ai su plus tard: ils allaient à
+l'Hôtel de Ville.</p>
+
+<p>Quant à moi, je rentrai radieux; je dînai comme quatre; puis je
+m'endormis du sommeil des hommes antiques, bercé dans le rêve des
+vieilles républiques guerrières; et l'ombre de Léonidas me donna, sur
+l'oreiller, quelques poignées de main vraiment flatteuses.</p>
+
+<p>Maintenant, pour dérouiller un des clichés narratifs de Dumas père, je
+dirai qu'un explorateur qui, trois mois plus tard, battant les
+carrefours et les rues de la rive gauche, en aurait observé les
+habitants, eût remarqué sans doute un homme très jeune encore,
+pitoyablement vêtu d'un képi, d'une capote de soldat et d'un pantalon
+gris à bande rouge. En poussant plus loin ses investigations, il eût pu
+même se convaincre que, par un système illusoire et compliqué
+d'épingles, le jeune homme en question, probablement célibataire, avait
+essayé vainement d'<i>hermétiser</i> sa défroque ouverte, par maints hyatus,
+au vent d'hiver.</p>
+
+<p>Le jeune homme, c'était encore celui qui écrit ces lignes. En souvenir
+de la misère commune, on excusera le déshabillé de l'aveu. On était en
+plein siège. Plus de pain, plus de bois, plus d'argent, plus de journaux
+à images, plus de travail...</p>
+
+<p>Il y avait bien les trente sous de la garde nationale. Tant de
+malheureux ont, depuis, pour les défendre, versé tant de sang vermeil,
+qu'on aurait peine à les passer sous silence... Mais les jeunes estomacs
+sont insatiables; je souhaitais plus encore; et comme, entre les sorties
+de Trochu, il y avait du temps de reste, je rêvais d'employer ce temps
+à quelque besogne en rapport avec mes facultés, et qu'on m'aurait pu
+accorder.</p>
+
+<p>Pourquoi, me dira-t-on, ne vous contentiez-vous pas de ce qui suffisait
+à tant d'autres? Parce que certaines comparaisons, si humble que l'on
+soit, font parfois naître des ranc&#339;urs; et, depuis le 4 Septembre,
+j'avais d'anciens camarades préfets, sous-préfets, délégués ci, délégués
+là, tous, récemment, plus ou moins dorés, chamarrés: l'un, entre autres,
+que je ne nommerai point, désolé que je serais de l'affliger d'ailleurs,
+et qui portait une casquette de féerie, absolument dissimulée sous la
+spirale infinie des galons; j'imagine qu'il était quelque chose comme
+«général des bibliothèques»!</p>
+
+<p>C'étaient ceux qui, le 4 Septembre, n'avaient point négligé de se rendre
+à l'Hôtel de Ville. Je ne parlerai pas non plus des inspecteurs de
+musées «de province» qui, bloqués dans Paris, continuèrent à émarger
+autre chose que trente sous, je vous jure! Je constate mélancoliquement,
+sans la moindre colère...</p>
+
+<p>Enfin, j'étais très misérable, et, timide comme je l'ai toujours été,
+sans qu'il y paraisse, tout à fait empêtré.</p>
+
+<p>J'allai voir Rochefort.</p>
+
+<p>C'était rue Cadet, dans la maison qu'avait auparavant habitée Timothée
+Trimm. Il y avait, chez le membre du gouvernement de la Défense, un
+certain nombre de personnes dont je ne saurais dire aujourd'hui les
+noms; je me rappelle seulement son fils aux cheveux blonds, qui, dans
+l'embrasure d'une croisée, souriant, exerçait un petit oiseau à se tenir
+immobile dans le creux de sa main, couché sur le dos, faisant le mort,
+comme un soldat de Champigny.</p>
+
+<p>J'aime Rochefort et ne cache point ma sympathie, n'en déplaise à ses
+ennemis. Je n'ai point à apprécier sa politique à laquelle je n'entends
+point grand'chose de plus qu'à une autre; mais, habitué à juger les
+hommes sur la physionomie, je lui sais gré de la distinction de ses
+traits nerveux et tourmentés, de la lueur de bravoure qui veille au fond
+de ses yeux gamins et résolus.</p>
+
+<p>Il me reçut cordialement, me fit manger d'un pâté composé de menus os de
+je ne sais quel animal; et, en apprenant ma détresse, poussa quelques
+exclamations qui semblaient protester.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous donner une lettre pour Charles Blanc, me dit-il, il ne
+peut vous refuser.</p>
+
+<p class="image">
+<a href="images/ill_015.jpg">
+<img src="images/ill_015_th.png"
+alt="image pas disponible"
+width="389"
+height="465"
+/></a></p>
+
+<p>Je pris la lettre. M. Charles Blanc était alors délégué au ministère des
+beaux-arts; là, mieux qu'ailleurs, je pouvais être employé: j'y
+courus.</p>
+
+<p>Le laquais de l'antichambre était gigantesque, imposant, tout à fait
+impérial. Il prit ma lettre, cependant, la fit passer, puis, après
+quelques minutes, m'introduisit.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, me dit M. Charles Blanc, vous avez beaucoup de talent,
+beaucoup d'esprit, beaucoup...</p>
+
+<p>Je me sentis perdu.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce que vous demandez est impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Vous savez qu'il n'y a plus de censure.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis payé, au moins, pour savoir qu'il y en avait une.</p>
+
+<p>On se rappelle les démêlés du journal <i>la Lune</i> avec les ciseaux de
+l'Empire.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, continuait toujours le délégué impassible, eh bien! il n'y en a
+plus. Mais nous avons toujours les censeurs.</p>
+
+<p>&mdash;Bah!</p>
+
+<p>&mdash;Certainement. Ces gens-là se trouvaient sur le pavé. Qu'en faire? Nous
+leur avons donné les places dont on pouvait disposer.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! vous les avez indemnisés... Et Troppmann?</p>
+
+<p>Il me regarda, effaré.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ce pauvre Troppmann, vous ne l'avez pas indemnisé, lui. C'est
+dommage!</p>
+
+<p>Et je repartis dans la neige, après avoir salué profondément la
+valetaille.</p>
+
+<p>Voilà quel était le système administratif, en 1870, pendant la guerre.</p>
+
+
+<p class="imagend"><img src="images/ill_016.png"
+alt="image pas disponible"
+width="158"
+height="97"
+/></p>
+
+
+<p class="image"><img src="images/ill_017.png"
+alt="image pas disponible"
+width="440"
+height="63"
+/></p>
+
+
+
+<h3><a name="LINFLEXIBLE_PIETRI" id="LINFLEXIBLE_PIETRI"></a>L'INFLEXIBLE PIÉTRI</h3>
+<p class="line2">/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/</p>
+
+<p class="nind"><span class="lettre">
+<img src="images/ill_001c.png"
+style="max-width:100%;"
+alt="C" /></span><span class="smcap">ondamné</span>
+trois fois,&mdash;rien que cela! trois fois emprisonné, deux fois
+comme civil, une fois comme militaire; voilà les états de service que
+m'attribua l'<i>Inflexible</i>, en 1868. Je ne sais ce qu'il en serait
+aujourd'hui; mais, en ce temps, quand les improvisateurs de la police
+donnaient carrière à leur imagination, la fantaisie des poètes était
+rondement distancée.</p>
+
+<p class="c">*<br />* *</p>
+
+<p>L'<i>Inflexible</i>!&mdash;Se souvient-on de cette publication qui vulgarisait
+l'idéal de l'immonde? ou la collection honteuse de ses quelques numéros
+pourrit-elle, oubliée, dans le fumier de l'Empire? Le malheureux qui ne
+craignit pas d'étaler le nom de son père sur cette ordure, un long et
+jeune Polonais jaunâtre, efflanqué, gluant, les yeux en trous de pipe,
+la lèvre en rebord de vase, a, depuis, supplié pitoyablement qu'on
+l'oubliât. Je ne le nommerai point.</p>
+
+<p>Donc, en son deuxième numéro de l'<i>Inflexible</i>, à travers le torrent
+d'injures et de calomnies dont il essayait d'engloutir, sous la bave,
+les noms de Rochefort et de Vallès, le Polonais en question, me
+désignant par une initiale transparente, m'accusait d'avoir été
+incarcéré trois fois, tant par la justice militaire que civile; mais,
+par exemple, toujours pour vol: manque de variété dans le motif.</p>
+
+<p>Il avait, l'aimable drôle, pour collaborateur anonyme en cette affaire,
+un fils présumé de Dupin et d'une danseuse, un soi-disant général de
+Bussy, que Nadar se souvient peut-être encore d'avoir rossé, en 1849, au
+bal d'Antin, et qui, finalement, s'est laissé crever près d'une borne,
+en sorte que son âme est restée noyée en quelque ruisseau de la Villette
+ou de la Chopinette, Ophélie de la boue.</p>
+
+<p>Misérable éc&#339;uré d'infamie, à qui le dégoût de soi-même, au passage d'un
+corbillard, arracha ce mot d'éloquence monstrueuse: «Que ne suis-je
+mort, pour qu'on me salue!»</p>
+
+<p>Il était vieux d'ailleurs au moment de l'outrage; à peine je l'avais
+entrevu: je m'occupai du jeune. Et, le jour même de l'apparition du
+placard, je me mis en quête d'en rencontrer le signataire que je
+connaissais davantage; autre part je dirai comment.</p>
+
+<p>Certes, si l'ignoble attaque se fût produite une quinzaine plus tard,
+elle n'eût soulevé qu'un rire énorme de dégoût; il eût été superflu d'y
+répondre; la lumière était faite alors sur l'<i>Inflexible</i> et sa
+rédaction; mais cela se passait dès le second numéro; on ne savait rien
+encore; l'opinion publique était en suspens; il fallait manifester sur
+l'heure.</p>
+
+<p class="c">*<br />* *</p>
+
+<p>Je fouillai, je parcourus tout le quartier Montparnasse où l'animal
+était baugé. Probable, s'il avait paru, que j'en eusse fait quelque
+gâchis. Mais le hasard, qui m'a doté de la pesanteur du bras, ne permit
+point que j'en fisse usage en cette occasion. Le coquin fut introuvable;
+et le soir, désespéré, je courus chercher deux témoins, espérant qu'ils
+seraient plus avisés ou moins éventés.</p>
+
+<p>Or, ces deux témoins, François Polo, rédacteur en chef de l'<i>Éclipse</i>,
+et mon cousin, le docteur Morpain, s'étant mis en route le lendemain, me
+revenaient vers cinq heures du soir, harassés à leur tour, ayant exploré
+les maisons et les bouges de l'ancienne barrière, sans y découvrir
+apparence du Polonais, enfoui dans sa cachette.</p>
+
+<p>Même, je me rappelle que le docteur, me voyant atterré, m'offrit un
+chiffon de papier, un procès-verbal de l'inutilité des recherches en
+ajoutant:</p>
+
+<p>&mdash;Allons! allons! tranquillise-toi, et mets cela dans ta poche.</p>
+
+<p>Pauvre cousin! si peu de famille que l'on ait, voilà les plaisanteries
+qu'on en reçoit!</p>
+
+<p>Comme j'étais tranquille, vous pouvez en juger!</p>
+
+<p>Je m'enfermais, je n'osais plus sortir; ce soir-là je n'ai vu que Victor
+Noir, le grand enfant, qui vint se jeter dans mes bras les yeux pleins
+de larmes, ému et frémissant, tout mouillé, comme un bon et brave chien
+de Terre-Neuve qu'il aurait dû naître. Mais cela ne suffisait point.</p>
+
+<p>La nuit se passa, pour moi, sans sommeil; et, le lendemain matin,
+j'avais mon plan: voir Piétri.</p>
+
+<p>Le préfet de police régnait alors; il était chef suprême, dominant
+l'empereur, absolu, formidable, terrifiant. Mais, comme le boulet qui
+devait tuer Napoléon, le personnage qui m'intimidera, dans la défense de
+mon honneur, n'est pas encore fondu.</p>
+
+<p class="c">*<br />* *</p>
+
+<p>A onze heures du matin, un samedi peut-être, en fin de compte, le jour
+où l'<i>Éclipse</i>, sous presse, attendait mon arrivée pour imprimer, je
+m'en fus à la Préfecture, dans un fiacre aux stores baissés. Je vous
+dis qu'avant d'avoir lavé l'injure, je me serais laissé mourir de faim
+plutôt que de montrer le bout de mon nez aux Parisiens!</p>
+
+<p>Sur le palier du grand escalier de pierre, une sorte d'accablement subit
+me prit, une sensation d'écrasement, d'annihilation, de dégoût. Je
+m'appuyai sur le rebord d'une des vastes croisées qui donnaient sur la
+Seine, et, vaguement, mes regards s'attardèrent à l'eau qui coule, comme
+la vie, emportant les immondices de l'humanité...</p>
+
+<p>Il faisait beau temps, le grand soleil de juillet; les arbres du quai
+balançaient leurs panaches verts, les passants allaient et venaient
+allègrement; sur le pont Saint-Michel, à gauche, des filles, en toilette
+claire, riaient en agitant des ombrelles. Sur le quai des
+Vieux-Augustins, en face, on apercevait les étalages de bouquins, les
+devantures de marchands d'estampes, et, à droite encore, la boutique du
+restaurant Lapérouse où la table est si gaie, où, devant la fenêtre
+ouverte, avec un doigt de cognac sous le nez, tout en voyant passer les
+bateaux, on poursuit, de l'&#339;il idéal, des papillons de rêve si jolis
+par-dessus les parapets... Tout cela, hier, m'appartenait, et c'était
+mon droit d'en user joyeusement, de circuler le front haut, comme un
+gars vigoureux et libre... et aujourd'hui! L'indignation me redressa
+d'un coup.</p>
+
+<p>&mdash;M. Piétri? demandai-je au premier venu.</p>
+
+<p class="c">*<br />* *</p>
+
+<p>Je suis resté surpris à jamais de la facilité avec laquelle fut
+accueillie ma demande d'audience.</p>
+
+<p>&mdash;Par ici, entrez donc... Le garçon d'antichambre était plié en deux
+sur mon passage, et je pénétrai dans l'antre du souverain de la Police.</p>
+
+<p>Je vois encore le masque à moustaches et à impériale cosmétiquées, le
+crâne en forme d'&#339;uf, les yeux troubles, en étain, du préfet d'alors,
+assis dans la vaste salle éclairée à demi, quasi ténébreuse, devant une
+table immense, couverte d'un drap vert, trois cordons de sonnettes
+pendant du plafond, à portée de sa main.&mdash;Il parla:</p>
+
+<p>&mdash;Que puis-je pour votre service, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le préfet, je suis accusé d'avoir été trois fois en prison,
+par un journal de ce matin; et, comme en ces moments d'angoisse, un peu
+de fièvre échauffe toujours le débit, je ne craignis pas d'ajouter: un
+journal qu'on prétend même émané de votre administration.</p>
+
+<p>Le Piétri, impassible, ne sourcilla pas. Je continuai:</p>
+
+<p>&mdash;Or, il y a, jusqu'à cette heure, ceci de remarquable dans ma vie, que
+je n'ai point même séjourné une minute dans le plus humble violon. Vous
+êtes le chef de la police, en situation, par conséquent, de témoigner
+des antécédents de vos administrés; je viens vous demander l'attestation
+de ma virginité judiciaire.</p>
+
+<p>Le préfet me répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, cela ne se fait pas... Cependant, j'ai le plus vif désir de
+vous être agréable (oh! oui), mais... dites-moi? l'accusation ne porte
+pas uniquement sur vos antécédents civils. Vous avez été soldat?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, 44<sup>e</sup> de ligne, 5<sup>e</sup> du 1<sup>er</sup>.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous votre congé?</p>
+
+<p>&mdash;Mon congé?... ah! ma foi, je l'ai égaré.</p>
+
+<p>&mdash;J'en aurais besoin. Procurez-vous en un double.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pour cela, il faut du temps... je suis perdu!</p>
+
+<p>&mdash;Apportez-moi votre congé... vers quatre heures. Bonsoir, monsieur.</p>
+
+<p class="c">*<br />* *</p>
+
+<p>Me voilà reparti. Mon congé, il me faut l'aller redemander au ministère
+de la guerre:</p>
+
+<p>&mdash;Cocher, au Gros-Caillou!&mdash;J'arrive; j'attends: les heures
+s'écoulent... Enfin, on me le donné, ce congé qui ne fait mention
+d'aucun crime, d'aucun châtiment.&mdash;Cocher, à la Préfecture! brûlez le
+pavé!&mdash;Sauvé, mon Dieu! j'arrive, il est juste quatre heures, l'heure
+prescrite... M. le préfet de police est parti depuis longtemps.</p>
+
+<p>J'entre dans des bureaux, je force des consignes. Des aides de camp du
+chef, des employés subalternes m'affirment avec douceur que leur maître
+est tout disposé en ma faveur, qu'il ferait l'impossible pour m'être
+utile; mais... il est parti. Reviendra-t-il demain?... ce soir?
+après-demain? on ne sait.</p>
+
+<p>Du coup, je repars à travers les escaliers et les couloirs, en hurlant,
+gesticulant, parlant haut; j'expose mon cas à d'innocents garçons postés
+pour ouvrir les portes, enseigner le chemin.</p>
+
+<p>L'un d'eux tout à coup me dit&mdash;le pauvre diable a peut-être payé cher
+cette parole&mdash;:</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est le <i>Casier judiciaire</i> que vous demandez: ici, la porte à
+gauche; 1 fr. 25.</p>
+
+<p>J'entre, je donne 1 fr. 25, on me délivre un papier que tous ont le
+droit de réclamer, au même prix: c'est l'extrait du casier, le relevé
+des antécédents judiciaires de chacun. Le mien n'a qu'un mot: NÉANT.</p>
+
+<p>Je l'emporte, enthousiasmé, je l'imprime: mes lecteurs de cette époque
+l'ont vu dans le nº 4 de la première année de l'<i>Éclipse</i>, à la date du
+5 juillet 1868.</p>
+
+<p class="c">*<br />* *</p>
+
+<p>M. Piétri, préfet de police de l'Empire, avait jugé utile et agréable de
+me laisser ignorer ce détail de son administration, l'existence du
+Casier judiciaire.</p>
+
+<p>J'avais négligé de lui en faire mes compliments; j'en saisis l'occasion.</p>
+
+<p>Mille excuses pour le retard.</p>
+
+
+<p class="imagend"><img src="images/ill_011.png"
+alt="image pas disponible"
+width="131"
+height="89"
+/></p>
+
+<p class="image"><img src="images/ill_018.png"
+alt="image pas disponible"
+width="319"
+height="59"
+/></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="SERMON_DE_CAREME" id="SERMON_DE_CAREME"></a>SERMON DE CARÊME</h3>
+<p class="line2">/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/</p>
+
+<p class="nind"><span class="lettre">
+<img src="images/ill_001u.png"
+style="max-width:100%;"
+alt="U" /></span><span class="smcap">n</span>
+mot charmant, bien naïf, est celui de cet enfant, assis inerte sur
+son banc d'école, et qu'un visiteur interroge:</p>
+
+<p style="clear:both;">&mdash;Tu ne travailles donc pas, mon petit ami?</p>
+
+<p>&mdash;Non, m'sieu.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, que fais-tu là?</p>
+
+<p>&mdash;J'attends <i>qu'on sort</i>.</p>
+
+<p>Eh! bien, ce mot qu'on ne peut entendre sans sourire, il me fait choir
+en mélancolie, quand je songe à quantité de grands garçons qui ont
+vingt-cinq ans à cette heure et qui, continuant la tradition du moutard
+de l'asile, bien portants, mais sceptiques, sans foi, sans feu, sans
+but, ennuyés, inutiles, ennuyeux, semblent plantés dans la vie
+uniquement pour attendre <i>qu'on sort</i>.</p>
+
+<p>La jeunesse a-t-elle été toujours ainsi?</p>
+
+<p class="c">*<br />* *</p>
+
+<p>J'ai l'honneur d'être admis dans l'intimité de quelques sexagénaires qui
+m'émerveillent par la vitalité physique et intellectuelle qu'ils
+développent incessamment. Quand une heure sombre m'arrive, il me faut
+fuir en hâte les hommes de mon âge, et surtout l'entretien stérile des
+plus jeunes.&mdash;C'est près de quelque grand aîné que je me réfugie.</p>
+
+<p>Difficilement, en effet, trouverais-je autre part, en été, un géant de
+belle humeur qui, comme l'illustre professeur Pajot, m'entraînât, toute
+une après-midi, sur les flots jaseurs et ombragés de la Marne, à force
+d'avirons; l'hiver, un viveur intéressant de causerie prestigieuse,
+enthousiaste et consolant comme Molin, dont l'esprit, l'appétit et le
+c&#339;ur sont toujours en éveil; ou même, en tout temps, un espiègle de
+haute futaie, comme Nadar, qui, fatigué de photographie, de dessin,
+d'aérostation et de littérature, se repose en bondissant, comme un
+clown, à travers ses ateliers, défaisant, de minute en minute, le n&#339;ud
+de ma cravate, avec les cris de joie d'un écolier lâché!</p>
+
+<p>Et qu'on ne dise point que ce sont là des cas spéciaux résultant
+d'organisations exceptionnelles; il m'est revenu du courage, de
+l'espoir, de tous les anciens que j'ai connus.</p>
+
+<p>Les jeunes ont des vapeurs, des névroses, de l'ennui latent, des
+ironies clichées pour tout ce qui fut admirable, un vilain dégoût de
+l'effort, un rire de crécelle à tout idéal, une avide recherche du
+<i>truc</i> lucratif et rapide, une maîtresse en coopération, des vices
+solitaires.</p>
+
+<p class="c">*<br />* *</p>
+
+<p>D'où vient cette dégénérescence?</p>
+
+<p>D'une fabrication ruinée d'abord, j'entends bien que les rudes soldats
+de 92, au retour des batailles, devaient offrir, à la fécondité de leurs
+puissantes épouses librement vêtues, des arguments que n'ont pu égaler,
+de leur échine fléchie, les sous-préfets de l'Empire, accointés de leurs
+minces dames sanglées, de la nuque à la crinoline, en d'étroits
+corselets.</p>
+
+<p>De même, je ne saurais oublier que les <i>Nana</i>, dont, tantôt, l'histoire
+nous fut contée, ont triomphalement, aux applaudissements du dernier
+règne, inventé, vulgarisé, multiplié quantité de pratiques peu
+ravigotantes pour la descendance de leurs adorateurs.</p>
+
+<p>Mais ce sont là fatalités dont on ne peut attendre un remède que du
+temps et d'une éducation nouvelle. D'ailleurs, un peu moins de muscle,
+de pourpre dans le sang, n'est point ce que je déplore uniquement dans
+la génération actuelle. Encore que la vaillance de la chair ait, avec
+celle de l'esprit, une indéniable correspondance, on ne peut exciper de
+la fragilité des poumons pour absoudre un manque de souffle idéal, un
+dépérissement de l'entrain, de la verdeur gauloise. Un ardent poète
+regretté, Glatigny, qui, certes, n'était point robuste, a néanmoins
+brûlé jusqu'au bout d'une belle flamme; et, si nous n'étions en proie à
+une école de découragement systématique, on pourrait peut-être encore
+se tirer d'affaire, avec de violents dépuratifs.</p>
+
+<p>Malheureusement, il y a parti pris d'indifférence lâche, de
+ramollissement hâtif. On ne voit, en haut du pavé, que rejetons de
+bourgeois et de banquiers, pâles de sucer leurs petites cannes,
+héritiers, fainéants, ignorants, railleurs; et si l'on venait dire
+aujourd'hui: «Tel a bien mérité de l'humanité,» tous répondraient en
+ch&#339;ur: «<i>Faut pas nous la faire!</i>»</p>
+
+<p class="c">*<br />* *</p>
+
+<p>La génération de 48, après l'éc&#339;urement d'une révolution ratée, pendant
+les loisirs débauchés de l'Empire, a commencé l'&#339;uvre de dénigrement par
+dégoût, désespérance, peut-être pour s'excuser elle-même.</p>
+
+<p>L'habitude en est venue, la mode: l'usage en a passé dans l'art et dans
+la science. Va pour la science dont les analyses décevantes sont
+compensées par le bien-être des découvertes; mais pour l'Art. L'Art, qui
+doit être comme un baume appliqué proportionnellement sur les blessures
+de la science en perpétuelle démonstration du Néant, l'Art peut-il
+abandonner sa mission sacrée, qui est de faire sans cesse éclore, aux
+champs désolés de la réalité, l'Illusion, fleur éternelle qui parfume le
+monde, et console de la vie?</p>
+
+<p>1848, il est vrai, succédait à 1830, et dans l'ordre naturel des
+réactions, devait dédaigner la moisson de gloire que lui avaient léguée
+les devanciers, comme on voit, aux années de récolte surabondante,
+couler le sang de la vigne aux ruisseaux.</p>
+
+<p>Tant pis! Je regrette les romantiques fureurs des anciens; j'eusse aimé
+mieux porter l'écarlate pourpoint de Gautier que le gilet de flanelle
+des éreintés de mon temps!</p>
+
+<p>Ah! nous sommes loin du Corrège et de son cri d'enthousiasme: «<i>Anch'io
+son pittor!</i>» devant Raphaël; bien loin, même, de Carpeaux, le grand
+statuaire attardé parmi nous, qui, souffrant déjà du mal dont il devait
+mourir, en quittant les galeries du Louvre, jetait, au <i>Prisonnier</i> de
+Michel-Ange, la rose de sa boutonnière, avec un baiser!...</p>
+
+<p>Le fonds qui manque le plus, c'est l'admiration; l'admiration, ressort
+indispensable! Qui admire est tenté d'égaler, de surpasser...</p>
+
+<p>Au fait, je demande pardon au lecteur de cette homélie. Je ne voulais
+que lui conter une anecdote à laquelle prête un regain d'actualité le
+récent anniversaire de Victor Hugo: un cri d'admiration poussé loin
+d'ici, voilà longtemps. La scène est à deux personnages; l'un est le
+Maître lui-même; l'autre, un mien vieil ami que j'ai nommé tout à
+l'heure.</p>
+
+<p class="c">*<br />* *</p>
+
+<p>Donc, en septembre 1843, ce mien ami descendait à cheval, rayonnant de
+jeunesse, un des sentiers rocheux des Hautes-Pyrénées. Il allait
+tranquille au soleil, abandonnant sa chevelure aux vives caresses de
+l'air.</p>
+
+<p>Un piéton montait la côte, au même instant, un peu courbé quoique dans
+la force de l'âge, le chapeau sur les yeux. Tout à coup, soit excès de
+chaleur, soit fatigue, soit pour toute autre cause, il se découvrit, et
+le cavalier, tremblant, éperdu en reconnaissant son visage, exclama dans
+l'étendue ce cri retentissant:</p>
+
+<p>&mdash;Hugo!</p>
+
+<p>Hugo&mdash;c'était lui&mdash;s'arrêta, s'inclina; mais le cheval effrayé du cri,
+violemment refréné, se cabra si rudement, qu'il envoya son cavalier sur
+le sol, et s'enfuit.</p>
+
+<p>Mon homme désarçonné, meurtri, se releva, salua profondément; puis,
+interloqué, prit le parti de courir après sa monture.</p>
+
+<p>Il se disait, entre chaque enjambée: bon! le Maître est ici; je le
+retrouverai bien.</p>
+
+<p>Il le retrouva en effet, le soir même, assis et causant comme un
+personnage naturel chez la marchande de tabac du village. Il n'osa
+l'interrompre, songea: demain matin, j'irai le voir. Et, pendant la
+nuit, il eut des songes merveilleux, où Hugo lui proposait sa
+collaboration et l'appelait: «mon cher!»</p>
+
+<p>Hélas! le lendemain, Hugo était parti, un message arrivé de la veille
+l'avait rappelé en toute hâte.</p>
+
+<p>Ce fut pour mon homme un désappointement si amer, qu'il demanda, toute
+la journée, des consolations au vin d'Espagne, et le soir, n'ayant
+obtenu qu'une recrudescence de mélancolie, s'alla glisser dans un
+torrent qui cascadait par là.</p>
+
+<p>En résumé, ajoute le héros de cette équipée, vous savez qu'autrefois, en
+arrivant à Lyon, j'ai traversé le Rhône à belles brassées, pour un
+maigre pari. Quand on est nageur à ce point, on nage malgré soi: le
+lendemain matin, je m'éveillai dans mon lit d'auberge.</p>
+
+<p class="c">*<br />* *</p>
+
+<p>Assurément je n'engage personne à suivre cet hyperbolique exemple, où
+s'affirme trop clairement l'influence du Malaga sur un cerveau gentiment
+fêlé au préalable.</p>
+
+<p>C'est égal: cela sent bon, l'enthousiasme et l'amour du beau! Tout excès
+dévotieux est, à mon goût, préférable au dénigrement en face d'un
+génie, unique depuis les prophètes, et pour l'éclosion duquel il a fallu
+l'effort de dix-huit cents ans!...</p>
+
+<p>Quant à moi, si j'avais à choisir entre le danger de la noyade et le
+métier de certains laids bossus qui, après avoir, à genoux et roulant
+des yeux de crapaud extatique, baisé le pupitre du Maître, à Guernesey,
+essayent, à cette heure, de «le blaguer» dans les journaux où cette
+besogne est lucrative, on me verrait, rapide, courir à la rivière!</p>
+
+<p>Un peu d'enthousiasme et d'idéal, mes frères; admirons, aimons,
+travaillons avant <i>qu'on sort</i>! C'est la grâce que je vous souhaite.
+<i>Amen!</i></p>
+
+
+<p class="imagend"><img src="images/ill_019.png"
+alt="image pas disponible"
+width="109"
+height="85"
+/></p>
+
+
+
+<p class="image"><img src="images/ill_020.png"
+alt="image pas disponible"
+style="max-width:60%;"
+/></p>
+
+
+<h3><a name="CLEMENT_THOMAS" id="CLEMENT_THOMAS"></a>CLÉMENT THOMAS</h3>
+<p class="line2">/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/</p>
+
+<p class="nind"><span class="lettre">
+<img src="images/ill_001l.png"
+style="max-width:100%;"
+alt="L" /></span><span class="smcap">e</span>
+18 mars&mdash;inutile d'ajouter le millésime, on le connaît,&mdash;le 18 mars,
+au matin, comme j'étais encore couché (j'habitais alors du côté de
+l'Entrepôt, boulevard Saint-Germain), j'entendis ma porte s'ouvrir, ce
+qui n'avait rien que de naturel, ma clef restant toujours à la
+disposition des amateurs; et je vis entrer Agricol.</p>
+
+<p>&mdash;Encore à la paille! s'écria-t-il; tu ne sais donc pas qu'il y a une
+révolution?</p>
+
+<p>&mdash;Bon! depuis quand?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis tout à l'heure, à Montmartre; il faut voir ça!</p>
+
+<p>&mdash;Voyons.</p>
+
+<p>Et sautant à bas du lit, je précipitai ma toilette, interrogeant, par
+secousses, mon camarade occupé à fumer des cigarettes et à taquiner un
+poids de quarante qui me suit depuis l'adolescence...</p>
+
+<p class="c">*<br />* *</p>
+
+<p>Un peu rude, mon camarade: moitié ouvrier, moitié artiste, hardiment
+bâti, têtu, Breton d'origine, faubourien d'habitudes, nous l'appelions
+Agricol à cause de sa ressemblance avec un personnage de roman d'Eugène
+Sue. Autre part, peut-être, je dirai son véritable nom.</p>
+
+<p>L'exercice violent lui est indispensable; et jamais la gravure en
+taille-douce à laquelle il était destiné, qu'il exerça par intervalles,
+non sans talent, n'a pu apaiser le tourment de ses muscles. Avec cela,
+une sorte de curiosité invincible des métiers populaires. Je l'ai connu,
+tour à tour, peintre, cordonnier, forgeron, déménageur. Comme
+déménageur, il aimait monter un piano, sur ses épaules, au cinquième
+étage, et, là, le placer, l'ouvrir et en jouer, au grand ébahissement du
+ou de la locataire.</p>
+
+<p>Un «drôle de corps», comme vous voyez.</p>
+
+<p>Il est, lui-même le dit, <i>rustique</i>, et, j'ajoute, mal commode à
+malmener. Fier d'ailleurs, enclin à l'héroïsme et aux grands mouvements
+du c&#339;ur. Voici un fait:</p>
+
+<p>Engagé des premiers, au moment de la guerre, dans les francs-tireurs de
+Mocquart, il partit battre la plaine avec sa compagnie, puis tomba
+malade: il avait rencontré la petite vérole noire qui courut le
+guilledou en ce temps. Sa face énergique était belle, de ligne
+régulière et pure; elle est, depuis lors, couturée, labourée. Tant bien
+que mal, s'accrochant aux arbres, rampant le long des buissons, se
+reposant au bord des fossés, il revint seul, se traîna jusque dans
+Paris, frappa à la porte d'une ambulance, y fut recueilli.</p>
+
+<p>Là, dans le crépuscule des salles d'agonie et le frisson somnolent de la
+fièvre, un fragment de journal tomba entre ses mains; il y put lire
+qu'on promettait des pensions aux veuves de soldats victimes du siège.
+Il avait une maîtresse, une pauvre fille débile, rachitique, à ce point
+que, nommant l'homme Agricol, nous appelions sa femme la Mayeux, une
+chétive créature qui s'était abandonnée éperdument à ce grand garçon. Il
+la fit venir, l'épousa, comptant mourir et lui laisser du pain...</p>
+
+<p>Pour «peuple» que soit mon homme, on voit qu'il s'en peut rencontrer de
+plus vulgaires.</p>
+
+<p class="c">*<br />* *</p>
+
+<p>Revenons au 18 mars.</p>
+
+<p>Assurément, je ne vais pas refaire l'historique ressassé du premier jour
+de la Commune; il y en aurait bon besoin cependant, l'impartialité
+m'ayant paru étrangère à tous les récits que j'en ai lus. Seul, Édouard
+Lockroy s'est trouvé d'accord avec mon impression. Il raconte une sorte
+de fête, une procession populaire en armes, un défilé, des mouvements de
+bataillons très calmes, très joyeux en plein soleil rayonnant qu'il
+faisait ce jour-là, une grimpée serpentante de bayonnettes sur la butte,
+une prise de possession illusoire du sol familier, du grand air et de la
+liberté.</p>
+
+<p>Je voudrais dire, au surplus, ce qu'il m'a semblé démêler
+d'enfantillage en cette affaire.</p>
+
+<p>On avait le printemps tout neuf, cinq mois d'épouvantable misère à
+oublier, à savourer un facile triomphe que, le matin, M. Thiers, sachant
+bien ce qu'il faisait, avait ménagé aux pauvres diables jaloux de leur
+armement. (On connaît l'équipée des canons réquisitionnés, sans chevaux
+pour les emmener.)</p>
+
+<p>Les gens de Montmartre y mettaient de l'ostentation, de la pavane; on
+jouait au soldat. Le peuple, enfant ignorant et malheureux, toujours en
+défiance et qu'on pourrait mener par une franche persuasion, s'irrite et
+se désespère aux malices d'une diplomatie dont il se sent dupe; il
+résiste; la répression motivée par sa résistance, pif! paf!... on le
+réprime.</p>
+
+<p>Le châtiment formidable et solennel exagère la physionomie des
+réprouvés, et d'ombres dans la vie fait des statues dans la mort. Je
+parle des meneurs comme des menés, du troupeau comme des chefs:
+ignorance et misère d'une part, extravagance outrecuidante et puérile de
+l'autre.</p>
+
+<p>J'ai connu grand nombre des niais d'alors que, depuis, la légende a
+faits terrifiants. Un jour ou l'autre, je les passerai en revue; il
+faudra rabattre de leur hyperbolique importance.</p>
+
+<p>En résumé, si j'avais à synthétiser le tableau du désastre, je n'aurais
+qu'à me rappeler un cadavre entre autres qu'il m'a fallu enjamber plus
+tard, à la fin de mai. C'était un homme fusillé, les pieds au mur, la
+tête au bord du trottoir, le bras rejeté étendant ses doigts raidis vers
+une croûte roulée au ruisseau.</p>
+
+<p>En dépit de ses fautes, le peuple de la Commune gardera cet aspect pour
+la pitié humaine:</p>
+
+<p>Un malheureux, révolté, mort en croyant défendre son morceau de pain.</p>
+
+<p class="c">*<br />* *</p>
+
+<p>Il ne s'agit d'ailleurs, en ce moment, que d'une rencontre et d'une
+observation que je fis le 18 mars, en compagnie d'Agricol, et les voici:</p>
+
+<p>Après avoir traversé Paris, déjeuné dans un cabaret de la place Blanche,
+exploré le quartier des Buttes, serré quelques échantillons de mains
+calleuses, nous repassions, pour la dixième fois peut-être, devant la
+maison de la <i>Boule-Noire</i>, quand un groupe de trois personnes attira
+notre attention.</p>
+
+<p>Il pouvait être environ trois heures et demie ou quatre heures du soir.
+Près du troisième arbre, au bord du trottoir, sur le terre-plein qui
+règne au milieu de la chaussée, je les vois encore; ils étaient debout:
+un sergent de fédérés, petit, physionomie chafouine; un homme quelconque
+de sa compagnie, au port d'armes, et de profil; enfin, répondant au
+sergent et lui faisant face, un grand vieillard à barbe blanche, en
+pardessus gris, chapeau haut de forme, une canne à la main, droit, sec
+et propre. Silhouette étrange, inusitée, ce jour-là, dans ces parages,
+où ne se voyaient guère que guenilles et uniformes. C'est ce qui nous
+fit approcher, nous arrêter près du triangle formé par les trois hommes.</p>
+
+<p>Le vieux, en ce moment, parla; je me rappelle exactement ses paroles:</p>
+
+<p>&mdash;Non, mes enfants, disait-il, non; vous savez bien que je ne peux plus
+rien être.</p>
+
+<p>Un passant qui vint s'ajouter à nous murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! c'est Clément Thomas.</p>
+
+<p>Celui qui avait mené la garde nationale à Buzenval était-il sollicité de
+reprendre son commandement? Je ne sais.</p>
+
+<p>Il y eut un instant de silence pesant; puis l'ex-général recula, fit un
+pas en arrière pour se retirer, mais gauchement, maladroitement, comme
+incertain de son libre arbitre. Ceci est le point décisif à remarquer;
+j'y insiste: il ne sut point repartir.</p>
+
+<p>Je connais médiocrement l'histoire de Clément Thomas et n'ai pas pris le
+temps de l'étudier; mais ce geste a suffi pour me convaincre que la
+netteté, la franchise d'allures n'étaient point du ressort de ses
+vertus. En une seconde, son trouble, sa tournure embarrassée, sa
+retraite oblique avaient allumé la défiance du groupe qui s'était formé
+autour de nous, groupe qui devenait foule.</p>
+
+<p>Une voix cria: il faut l'arrêter! La retraite lui fut barrée; on
+l'entoura.</p>
+
+<p>Resté en place, interdit, je le vis disparaître, entraîné dans une masse
+armée et tumultueuse.</p>
+
+<p>Alors mon compagnon me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Suivons-les: on va le fusiller.</p>
+
+<p>Certes, si j'avais entrevu la probabilité d'un tel dénouement, j'aurais,
+selon le conseil d'Agricol, accompagné la foule; évidemment nous
+eussions fait, pour sauver l'homme, tout ce que pouvaient deux grands
+garçons résolus, de stature et d'accent populaires.</p>
+
+<p>Mais cela était si loin de mes prévisions, de l'impression «bonhomme» du
+commencement de la journée, que, haussant les épaules, fatigué de
+promenade, je pris mon compagnon par le bras, et le ramenai dans Paris.</p>
+
+<p>Ce n'est que vers huit heures du soir que la rumeur nous apprit la
+double exécution de Lecomte et de Clément Thomas.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois! me dit Agricol; eh bien, maintenant la Commune est f....ue!</p>
+
+<p class="c">*<br />* *</p>
+
+<p>Dès ce soir de son premier jour, en effet, la Commune prit tournure
+d'épouvante et perdit les neuf dixièmes de ses adhérents ou de ses
+tolérants. Si ce meurtre n'avait pas été commis, les événements,
+peut-être, eussent eu un autre cours. Clément Thomas, qui avait alors la
+soixantaine, serait mort depuis ou ne vaudrait guère mieux; trente mille
+hommes de France, vigoureux et jeunes, qui sont enfouis sous la terre, y
+seraient encore debout, vivant pour le travail et pour la République.</p>
+
+<p class="image"><img src="images/ill_021.png"
+alt="image pas disponible"
+width="285"
+height="61"
+/></p>
+
+
+<h3><a name="LE_MODELE" id="LE_MODELE"></a>LE MODÈLE</h3>
+<p class="line2">/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/</p>
+
+<p class="r">A Coquelin cadet.</p>
+
+<p class="nind"><span class="lettre">
+<img src="images/ill_001p.png"
+style="max-width:100%;"
+alt="L" /></span><span class="smcap">'fft!</span></p>
+
+<p
+style="clear:both;">Depuis quatorze ans que M<sup>me</sup> Basculard, mon épouse, me répète:
+«Armand, nous n'avons pas ton portrait; c'est ridicule; un chef de
+famille doit avoir son image accrochée à la place d'honneur de son
+foyer;» je n'ai pas trouvé le temps de me faire faire. Un commerçant
+sérieux n'a pas de loisirs... P'fft.</p>
+
+<p>Mes enfants ont été photographiés chez Nadar.</p>
+
+<p>Ma femme a préféré poser chez Carjat, parce qu'en dehors de son métier,
+cet artiste fait des vers; moi, je ne comprends pas qu'on s'occupe de
+trente-six choses à la fois; c'est du désordre; mais ma femme adore la
+poésie; elle est donc allée chez Carjat. Moi, je n'ai été tiré nulle
+part.</p>
+
+<p>J'avais mon idée. Un projet caressé depuis longtemps. A l'instar de mon
+respectable beau-père et prédécesseur, qui mourut en regrettant de ne
+pas nous laisser son image tracée par Horace Vernet, j'ai toujours
+ambitionné, moi, de me faire peindre en grandeur naturelle, p'fft... et
+à l'huile. J'ai mille raisons, p'fft... pour préférer atout autre ce
+genre de reproduction de la figure humaine. La photographie n'a ni
+consistance, ni valeur sérieuse; elle passe, on l'égare; en résumé, ce
+n'est que du papier; la sculpture est triste, pâle, encombrante et
+lourde en diable; on ne sait où la fourrer; si on prend le parti de la
+mettre au jardin&mdash;encore faut-il avoir ce jardin&mdash;elle est exposée aux
+caprices de la température. Le dessin au crayon, même aux deux crayons,
+manque de solidité; c'est encore du papier. Bref, il n'y a rien de tel
+qu'un bon tableau, gai à l'&#339;il, dans un beau cadre doré qui brille et
+qu'on accroche aux murs de son salon. C'est une valeur mobilière. Tel
+est mon sentiment, à moi. P'fft!</p>
+
+<p>Et si, comme il est présumable, mon sentiment se transmet à ma
+descendance, il y a lieu dès lors de préjuger que mes fils et
+petits-fils imitant mon exemple, une galerie se formerait ainsi des
+hommes de ma race, un panthéon des chefs successifs de la maison
+Basculard, qui ne serait pas, j'imagine,&mdash;p'fft!&mdash;sans intérêt pour
+l'Histoire.</p>
+
+<p>Ces considérations m'avaient décidé. Une seule chose me retenait
+encore; le prix qu'on à coutume de payer ces sortes de produits. J'avais
+interrogé, près du Louvre, un gardien du Musée:</p>
+
+<p>&mdash;Combien pensez-vous, avais-je dit à cet homme, que me demanderait un
+bon peintre, M. Duran ou M. Bonnat, pour faire mon portrait en grandeur
+naturelle, comme ceci, à mi-corps?</p>
+
+<p>&mdash;De dix à vingt mille francs.</p>
+
+<p>P'fft... J'avais envie de demander à ce fonctionnaire de bas étage:</p>
+
+<p>&mdash;Combien croyez-vous donc qu'il me faut, à moi, expédier de kilogrammes
+de chocolat vanillé, praliné, sans rival, pour les gagner, ces dix ou
+vingt mille francs?</p>
+
+<p>Mais il n'aurait pas compris; je me bornai à lui répondre en pinçant les
+lèvres:</p>
+
+<p>&mdash;Bigre! il faut convenir que ces messieurs gagnent l'argent bien
+facilement.</p>
+
+<p>Je le lui dis ainsi comme je vous le répète, et comme je suis prêt à le
+redire à qui voudra: on pourra m'arracher le c&#339;ur, mais on ne
+m'arrachera pas l'indépendance du langage.</p>
+
+<p>Vingt mille francs! Certes, la maison Basculard s'appuie sur une caisse
+qui, je puis le dire, ne craint pas les fluctuations commerciales: mais
+je serais désespéré que la fortune m'eût rendu prodigue. Et, d'ailleurs,
+je considère ces façons orientales de traiter certaines gens, peintres
+ou comédiens, comme attentatoires à l'équilibre moral. Où irions-nous si
+tous les capitalistes s'ingéraient de jeter l'or en barres à la tête des
+individus qui s'écartent de la société pour embrasser des professions
+irrégulières? P'fft!</p>
+
+<p>Heureusement nous avons dans le quartier un artiste plus abordable.</p>
+
+<p>Au moins, s'il a de ces prétentions scandaleuses, n'a-t-il pas réussi
+encore à les imposer, car on a saisi ses meubles avant-hier. Je le tiens
+de mon huissier qui venait d'instrumenter en personne.</p>
+
+<p>Aussitôt je me suis dit: c'est le moment; voici un gaillard à qui la
+Providence vient d'enseigner à propos la modestie. Tâtons-le. Et je l'ai
+fait venir. P'fft!</p>
+
+<p>&mdash;Mon garçon, lui ai-je dit, vous n'êtes pas heureux,&mdash;ma femme me
+poussait le coude, mais M<sup>me</sup> Basculard n'entend rien aux
+affaires,&mdash;mon garçon, vous n'êtes pas heureux, soyez raisonnable.</p>
+
+<p>Il me fait un prix, je lui en ai dit un autre; nous avons coupé la poire
+en deux, et hier, j'ai posé pour la première fois dans son atelier.</p>
+
+<p>Nous commençons par chercher la pose.</p>
+
+<p>Je voulais une pose qui fût digne de moi, p'fft!... Je dis à l'artiste:</p>
+
+<p>&mdash;Faites-moi à mi-corps. A mi-corps... avec la pose favorite de M.
+Thiers... en y ajoutant quelque chose du Vercingétorix qui était à
+l'Exposition...</p>
+
+<p>&mdash;Bien, me dit-il.</p>
+
+<p>Après quelques tâtonnements, j'attrape la pose. Nous commençons.</p>
+
+<p>C'est très fatigant de poser, p'fft!... Et puis rien n'est ennuyeux et
+déplaisant à voir comme un atelier. C'est sale, c'est mal rangé. Des
+couleurs partout. Il est bien regrettable que pour se faire faire en
+peinture, on soit obligé d'aller chez des peintres. Enfin!...</p>
+
+<p>Le désordre de l'atelier, le fouillis des toiles, des meubles, des
+étoffes jetées pêle-mêle, et l'obligation de rester immobile ne
+tardèrent pas à me faire mal au c&#339;ur. J'avais envie de fermer les yeux.
+Je dis à l'artiste:</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous besoin du regard?</p>
+
+<p>Il me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Non. Nous verrons plus tard le regard.</p>
+
+<p>&mdash;Bien. Je ferme les yeux et peu à peu une douce somnolence m'envahit.
+P'ffffft!...</p>
+
+<p>Tout à coup, j'entends&mdash;dans ma somnolence&mdash;la porte s'ouvrir et une
+voix&mdash;juvénile&mdash;prononcer ces paroles:</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous besoin d'un modèle?</p>
+
+<p>Je rouvre les yeux et je vois une fillette de quatorze, quinze ans; mal
+vêtue, très mal; en cheveux, l'air doux, pas vilaine, la beauté du
+diable, p'fft!</p>
+
+<p>L'artiste la regarde, interrompt mon portrait et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Fais voir.</p>
+
+<p>Je me demandais: <i>Fais voir</i>... quoi? Savez-vous ce qu'elle fait
+voir?&mdash;p'fft!&mdash;elle ôte sa jupe, sa camisole, elle ôte tout, et se met
+nue, complètement nue, p'fft! p'fft! p'fft!</p>
+
+<p>Vous comprenez que M<sup>me</sup> Basculard ne m'a pas habitué à ces choses-là.
+J'étais... révolté et... ému en même temps. P'fft!</p>
+
+<p>Elle, cependant, avait l'air le plus tranquille du monde. L'artiste
+aussi. Il tournait autour d'elle, l'examinait. Tout à coup, il me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Comment la trouvez-vous?</p>
+
+<p>A ce coup, le rouge me monta à la face. Je me levai, je pris mon
+chapeau.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, lui dis-je, je suis marié!</p>
+
+<p>Et je sortis.</p>
+
+<p>Dans la rue, je respirai plus librement, p'fft! p'fft!... Mon
+indignation se calmait. La pensée me vint d'attendre cette enfant. Il me
+semblait qu'il y avait là une bonne action à faire, qu'on pouvait encore
+ramener au bien cette âme égarée...</p>
+
+<p>Au bout de cinq minutes, elle sortit. Je ne pus, en la revoyant, me
+défendre d'une certaine émotion, p'fft! La pitié probablement. Je
+m'approchai d'elle et lui parlai avec bonté.</p>
+
+<p>Quelques minutes plus tard, entraîné sans savoir comment, je me trouvais
+chez elle.</p>
+
+<p>Un taudis!... un vrai chenil!</p>
+
+<p class="c">*<br />* *</p>
+
+<p>Néanmoins... j'y passai quelques instants... Fut-ce une faute? je ne le
+crois pas. Je ne saurais me résoudre à qualifier de coupable un acte qui
+a la vertu pour dénouement;&mdash;et c'est ce qui arriva:</p>
+
+<p>Au moment de quitter la malheureuse, pris d'une inspiration soudaine, je
+me plaçai devant elle, et avec l'autorité qui résulte de mon âge et de
+ma situation,&mdash;p'fft!</p>
+
+<p>&mdash;Jurez-moi, lui dis-je, que c'est la dernière fois, et que vous serez
+sage désormais.</p>
+
+<p>Elle me le promit.</p>
+
+<p>Vous en penserez ce que vous voudrez; mais, moi, je m'éloignai, le c&#339;ur
+plein du légitime orgueil que donne le sentiment d'avoir, probablement,
+fait une bonne action.</p>
+
+<p>Après un bel inventaire de fin d'année, je ne sais rien de meilleur dans
+la vie.</p>
+
+<p class="imagend"><img src="images/ill_019.png"
+alt="image pas disponible"
+width="109"
+height="85"
+/></p>
+
+
+<p class="image"><img src="images/ill_022.png"
+alt="image pas disponible"
+width="283"
+height="74"
+/></p>
+
+
+<h3><a name="A_LECOLE_DES_BEAUX-ARTS" id="A_LECOLE_DES_BEAUX-ARTS"></a>A L'ÉCOLE DES BEAUX-ARTS</h3>
+
+<p class="line2">/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/</p>
+
+<p class="nind"><span class="lettre">
+<img src="images/ill_001j.png"
+style="max-width:100%;"
+alt="J" /></span><span class="smcap">eudi</span>
+prochain, 25 mars, tous les jeunes Français, illusionnés d'art,
+pourront se présenter au concours des prix de Rome, et tenter la
+première épreuve de peinture. Ils seront un peu moins d'une
+soixantaine&mdash;je connais cela&mdash;réunis, aux premières lueurs de l'aube,
+dans la troisième cour, à gauche, de l'École des Beaux-Arts, armés d'une
+boîte à couleurs, d'un chevalet portatif, d'une toile «de 6», et munis
+d'un petit pain d'un sou.</p>
+
+
+<p>Il y a vingt ans, à pareille époque, j'étais de la fête; je voudrais
+pouvoir en être encore. Je n'avais point fermé l'&#339;il de la nuit
+précédente; si l'on m'avait proposé de renoncer au concours, pour être,
+tout simplement, sur l'heure, Vélasquez ou Titien, j'aurais eu un beau
+rire de dédain et de refus. La plupart des concurrents, jeudi, seront
+tout pareils à ce que j'étais.</p>
+
+<p>Tout pareillement aussi, un gardien les appellera nominativement, tour à
+tour, selon l'ordre des inscriptions prises dans le courant de la
+semaine; il fera le simulacre de les fouiller, pour constater qu'ils
+n'ont apporté aucun document, croquis ou calque de maître. Un à un, ils
+graviront le petit escalier raide qui mène au lieu du concours,
+déboucheront dans un long couloir, orné, en son milieu, de poêles en
+fonte espacés, percé, à droite et à gauche, d'étroites logettes.</p>
+
+<p>Chacun choisira la sienne; puis tous attendront, par groupes de
+camarades, l'arrivée du programme que sont en train d'élaborer les
+professeurs. Pour tuer le temps, on se regarde, on se rapproche, quand
+on se connaît; on fait, aux inconnus, des <i>scies</i>. Blaguer le nouveau,
+c'est la tradition. Je me rappelle avoir été <i>scié</i> par Lambron, le beau
+Lambron, le peintre des croque-morts. J'avais dix-sept ans, les yeux
+bleus, les cheveux longs. Il m'accabla d'une série de plaisanteries qui
+me confusionnèrent beaucoup, tout en me paraissant d'un goût douteux.</p>
+
+<p>La gaieté, d'ailleurs, est rarement affinée, chez les jeunes gens,
+peintres ou sculpteurs. Dès l'enfance, marqués au front de la folie
+spéciale qui prendra leur vie, rarement ils font leurs études,
+observent autrement que par les yeux, soumettent leur esprit au crible
+de la fréquentation.</p>
+
+<p>Beaucoup sont pauvres et, nobles d'aspiration, par nature, sortent de
+souche esclave.</p>
+
+<p>De là, cette vulgarité dans l'expression parlée, cette lourdeur dans les
+relations, cette inélégance des façons et de la tenue, ces espiègleries
+brutales dont l'usage commence à décroître, mais dont la légende est
+toujours en faveur: de l'<i>Échelle</i> de la <i>Broche en dos</i>, du cheval mis
+en couleur, dans la cour de l'Institut, pendant que son cavalier rendait
+visite à Vernet; du camarade exposé nu, sur un toit, l'hiver, et
+succombant au froid.</p>
+
+<p>J'y ajouterai deux traits que je tiens d'un vieux, d'un ancien, du temps
+où l'on payait encore un sou pour passer le pont des Arts, et où le
+pont Neuf était, à droite et à gauche, flanqué de niches en pierre où de
+petits marchands débitaient leurs produits.</p>
+
+<p>&mdash;Quelquefois, me disait Henri Rousseau, riant encore,&mdash;car il était
+resté primitif et mal dégrossi,&mdash;quelquefois, pour économiser un quart
+d'heure de trajet, ceux qui habitaient la rive droite se décidaient, au
+sortir de l'École, à prendre le pont des Arts; et, pour rire, ceux qui
+habitaient la rive gauche les accompagnaient, en grande partie. On
+prenait son élan, dès l'Institut, et, au grand galop, on se précipitait
+sur les planches du pont sonore, tandis que l'invalide préposé au
+contrôle, se jetant hors de sa guérite, essayait de prévenir son
+collègue de l'autre bout, par des signaux désespérés.</p>
+
+<p>Mais alors, un des grands de la bande, l'homme à barbe du tas,
+l'arrêtait d'un air protecteur, disant: «Laissez donc! ce sont des
+enfants; je vais payer.» Et tandis que le malheureux invalide, à demi
+rasséréné, guignait, du coin de l'&#339;il, le tourbillon disparaissant, lui
+semblait compter autant de sous que de fuyards, puis, tout à coup, les
+voyant hors d'atteinte, campait un sou unique dans la main du garde, et
+ricanait: «Tiens! voilà pour moi, vieux serin; eux, je ne les connais
+pas.» Et il s'en allait, superbe.</p>
+
+<p>Une autre fois, un des rapins ayant eu maille à partir avec une
+marchande de beignets du pont Neuf, on résolut de le venger. L'un des
+meneurs alla commander à la pauvre <i>cent</i> beignets pour la sortie de
+l'École.&mdash;Ayez soin qu'ils soient bien chauds pour six heures, lui
+répéta-t-il avec instance. La malheureuse prépara les cent beignets, les
+sortit de la poêle, à l'instant même où arrivaient les cent drôles.
+Alors on lui demanda: «Sont-ils bien chauds?»</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, messieurs.&mdash;Bien chauds! brûlants!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors,&mdash;et le c&#339;ur tout entier des polissons hurlait,&mdash;eh
+bien alors, une!... deux!... trois!... f... lanquez-vous les au... rein!</p>
+
+<p>Voilà donc le genre de plaisanterie, la monnaie d'esprit dont on fête
+les nouveaux venus. Le couloir des loges s'emplit de quolibets et de
+rires; les voix de gorge et les voix de tête résonnent, roulant d'échos
+en échos... Tout à coup, profond silence; voilà le programme qu'on
+apporte, le texte du sujet de concours; en quelques lignes, sur papier
+timbré du sceau de l'École et qu'on accroche, après lecture officielle,
+aux murs de la chambrée.</p>
+
+<p>C'est généralement une belle parole de l'histoire sainte ou païenne. Il
+s'agit d'exprimer, avec des tons, des contours et des plis d'étoffe,
+l'éloquence d'un Gracque ou d'un Machabée!</p>
+
+<p>Comment les pauvres diables s'y prennent-ils pour allumer leur jeune
+imagination à ces vieilles cendres, depuis trois mille ans éteintes? Où
+prennent-ils l'enthousiasme? Où le renseignement? Tout le monde se met à
+l'&#339;uvre aussitôt; il faut qu'au soir, l'esquisse soit terminée, rendue
+au gardien, qui les range au fur et à mesure. Les malins, ceux qui ont
+échappé au contrôle de l'entrée, tirent en hâte, de leurs poches, les
+calques de vieilles gravures qu'ils ont apportées, tant bien que mal
+adaptent, au sujet prescrit, les plis, les attitudes d'un vieux poncif.
+Les autres font comme ils peuvent. Et quand le jour décline, ils s'en
+vont incertains, inquiets, moins brillants que le matin. L'impassible
+gardien met sous clé soixante toiles de 6, à jamais barbouillées.</p>
+
+<p>Deux jours après, le jugement sera rendu: vingt élèves, sur cette
+première épreuve, seront admis au concours «de la figure peinte». Enfin,
+dix, de ces vingt, monteront définitivement en loges, pour, de nouveau
+et plus amplement, peindre une belle parole de l'antiquité.</p>
+
+<p>Le vainqueur de ces dix aura le Prix de Rome. C'est-à-dire que, honoré
+de la faveur patriotique et d'une subvention de l'État, au lieu d'être
+un artiste, une sorte d'initiateur, de prophète, ému au cours de sa vie,
+laissant, en ses &#339;uvres, trace de son temps pour la postérité, il
+s'étudiera à refaire du vieux, loin de son pays, refroidissant sa flamme
+aux marbres émiettés de l'irrémédiable Italie, épuisant son amour aux
+grandes filles en pain d'épice du Transtévère, égrenant ses belles
+années dans la poussière et l'ennui des choses mortes.</p>
+
+<p>Puis, si vraiment il est marqué du signe auquel on reconnaît les
+peintres majestueux, il reviendra vieillir en France, investi des
+commandes officielles, déposant sans relâche, le long des murs, de
+vastes et insipides pastiches des écoles enterrées.</p>
+
+<p class="c">*<br />* *</p>
+
+<p>Qu'importe!... Allez au premier essai du concours, enfants. Si, quelque
+jour, un souffle d'amour réel pour l'Art et la Vérité vous emplit les
+poumons, si la poignante et auguste Réalité vous fait battre le c&#339;ur,
+vous saurez bien, de vous-même, rejeter la guenille moisie et cuistrale
+qu'on vous impose. Allez, pendant tout un jour, manger votre pain blanc
+de jeunesse, au fumet vertigineux de l'Espérance...</p>
+
+<p>Et soyez émus devant vos professeurs, comme je le fus, autrefois,
+devant Horace Vernet:</p>
+
+<p>Voilà longtemps déjà. C'était près de l'École: je voyais venir à moi,
+sec, astiqué, cambré, ce petit vieux gaillard, qu'il convient de ne
+point rapprocher de Delacroix, par exemple, mais qui n'en déroulait pas
+moins les <i>Smala</i>, du bout de la brosse, avec une certaine désinvolture.</p>
+
+<p>Il fumait un énorme cigare, et j'avais aux doigts les premières
+cigarettes.</p>
+
+<p>&mdash;Si je lui demandais du feu? pensai-je.</p>
+
+<p>On a de ces audaces ravies, dans l'enfance. Horace Vernet s'y prêta fort
+bien, souriant. Mais moi, perdant la tête, rouge au delà des oreilles,
+je laissai choir ma cigarette, la ramassai, de plus en plus confus;
+puis, prenant le cigare qui me parut éteint, songeant peut-être, dans
+mon délire, à le raviver, je l'approchai de mes lèvres, avec un trouble
+tel que je mis dans ma bouche le côté du feu.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! ce n'est rien; du feu, vous en avez là, me dit le vieillard, en
+me touchant le front; et riant d'un rire qui fit vaciller les longues
+pointes gommées de sa moustache; il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Vous en avez là! vous serez un artiste...</p>
+
+<p>Hélas!</p>
+
+<p class="imagend"><img src="images/ill_023.png"
+alt="image pas disponible"
+width="112"
+height="87"
+/></p>
+
+<p class="image"><img src="images/ill_022.png"
+alt="image pas disponible"
+width="283"
+height="74"
+/></p>
+
+
+
+<h3><a name="LE_TABLEAU_DE_MARCEL" id="LE_TABLEAU_DE_MARCEL"></a>LE TABLEAU DE MARCEL</h3>
+
+<p class="line2">/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/</p>
+<p class="nind"><span class="lettre">
+<img src="images/ill_001c.png"
+style="max-width:100%;"
+alt="C" /></span><span class="smcap">'est</span>
+fait! la cage est vide, l'oiseau envolé, l'enfant hors du logis.
+Du taudis ou de l'hôtel, de tout atelier d'artiste peintre ou statuaire,
+est sorti le tableau nouveau-né, le marbre neuf. Des lointains paisibles
+du Luxembourg aux mercantiles hauteurs de Montmartre, on a vu, pendant
+dix jours, camions, voitures de déménagement, fiacres, haquets,
+commissionnaires, emporter, vers le palais à coiffe de verre des
+Champs-Élysées, la moisson d'art annuelle.</p>
+
+<p>Il y a eu, comme toujours, grande presse au dernier moment, sur le
+passage des envois, à la porte nº 9. Rapins et maîtres mêlés, confondus
+sur les degrés du grand escalier de pierre, ont fraternellement imité le
+chant du coq, entonné les scies de rigueur pendant le défilé. Les
+camarades se sont retrouvés; les forts ont été salués, les chétifs,
+blagués. Des feutres d'un autre âge ont été signalés çà et là, campés
+sur des yeux enfantins et des barbes fluviales, ainsi qu'aux jours
+d'émeute reparaissent les types de barricadiers. La dernière
+<i>peintresse</i> est revenue, toujours pareille, émue et empanachée, filant
+les yeux baissés, dissimulant, dans un foulard, sa «nature morte» encore
+fraîche.</p>
+
+<p>On a hurlé des «bans» pour Carolus, espéré vainement Sarah Bernardt.
+Enfin les gardiens du Palais ont repoussé la foule au dehors. A cinq
+heures, les portes se sont fermées. Silence. Il faut attendre
+maintenant les décisions du jury. Que faire jusqu'au premier mai,
+jusqu'à l'ouverture de l'Exposition?</p>
+
+<p>L'&#339;uvre accomplie, l'effort épuisé, la <i>tartine</i> ou le <i>navet</i> disparu,
+l'artiste, aux premiers instants, semble hébété, prostré, comme amputé
+d'un morceau de son être. Il erre, traînant son dés&#339;uvrement, son
+inquiétude, par les rues, les brasseries, le regard vague, les bras
+ballants, rebelle au séjour de l'atelier vide, veuf de sa chimère.</p>
+
+<p>En effet, si médiocre que soit l'&#339;uvre, on y a laissé de soi-même;
+utilement ou non, ce marbre, on l'a ému de son souffle, on a laissé de
+sa vie en cette toile; à l'heure de la séparation, non seulement c'est
+un vide à l'atelier, c'est véritablement un trou dans le c&#339;ur. Chez les
+isolés surtout, les célibataires. Pour eux, c'est absolument l'ami qui
+s'en va, le consolateur, le confident des causeries muettes pendant les
+longs crépuscules d'hiver, aux reflets mourants du poêle, alors que,
+dans la magie du soir, il semblait qu'on vît, par moments, s'animer,
+palpiter l'ébauche.</p>
+
+<p>Il en est ainsi pour le peintre Marcel.</p>
+
+<p>Son tableau de cette année représente un intérieur ouvrier; trois
+personnages: l'homme, la femme, l'enfant. La mère effarée serre entre
+ses bras son petit emmailloté. Scène violente.</p>
+
+<p>Quand l'idée a jailli, soudaine, armée de pied en cap ainsi que la
+Minerve au sortir du crâne olympien, Marcel en a brossé tout aussitôt
+l'esquisse, au courant du premier jet. Puis est venue la réflexion;
+l'étude a déterminé les proportions, la gamme.</p>
+
+<p>Il a fallu songer aux modèles.</p>
+
+<p>Trouver l'ouvrier, la femme du peuple, rien de plus facile. Depuis
+l'abandon des académies, le délaissement du nu, les «poseurs» sont en
+grève; il en pleut dans la misère de Paris.</p>
+
+<p>Quant aux femmes, il n'est point rare de voir se musser, dans
+l'entrebâillement des portes d'atelier, la frimousse ébouriffée et
+curieuse d'une fille qu'ennuie la couture ou le fer à repasser, et qui,
+sur le conseil d'une rouleuse, a entrepris le «tour des artistes», vient
+offrir sa beauté paresseuse.</p>
+
+<p>Un enfant au maillot, c'est autre chose à obtenir. A moins d'être voisin
+d'un bureau de nourrices, et encore?...</p>
+
+<p>Le mieux serait de l'avoir fait; mais est-ce que Marcel a eu le temps
+d'être père?</p>
+
+<p>Orphelin de bonne heure, jeté au vent du hasard, en dédaignant les
+aubaines, retenu en même temps que poussé hors des étroites conventions
+de la société moyenne, par ces deux fatalités natives:&mdash;pauvreté,
+imagination,&mdash;il a grandi dans l'indépendance d'allure et d'esprit qui
+le désigne à la réprobation bourgeoise. Aucun guide, aucune aide. Ses
+amitiés? des partages de peines; ses amours? quelques sourires, par
+échappées, longuement suivis de pleurs. Cependant, il poursuit son but.
+Les ans passent.</p>
+
+<p>Il vient tard, le nid, à ces oiseaux-là!</p>
+
+<p class="c">*<br />* *</p>
+
+<p>Non, Marcel n'a pas d'enfant.</p>
+
+<p>C'est pourquoi notre homme est allé voir un camarade, ancien disciple de
+Préault, qui, pour le salut de son estomac, substitua naguère le moule
+au ciseau, et fait aujourd'hui, au lieu de statues, des accessoires de
+théâtre.</p>
+
+<p>Là, dans la fumée des pipes, le chant des ouvriers, la joyeuse odeur du
+vernis, sous le regard troué des têtes de cotillon, la trompe en
+baudruche des éléphants de féerie; dans le vaste pandémonium, encombré
+de bibelots en toc et de simili-meubles à trucs, qui est son usine, le
+cartonnier, sur l'heure, a modelé, moulé, enluminé, mis au monde factice
+un enfant parfaitement conformé, articulé, propre à l'illusion, et l'a
+jeté au bras de Marcel qui s'en est allé ravi.</p>
+
+<p>Il ne s'agissait plus que d'habiller le bébé.</p>
+
+<p>La Providence, encore une fois, s'est manifestée sous les traits de
+M<sup>me</sup> Henriette.</p>
+
+<p>C'est la vieille femme de ménage de Marcel; une autre misère: 30 francs
+par mois. Elle a été mariée. Son homme, un cordonnier, alors qu'elle fut
+près d'accoucher, la délaissa pour une autre «qui avait plus de
+manières», dit-elle humblement.</p>
+
+<p>L'enfant est venu, un garçon; elle l'a élevé tant bien que mal.
+Maintenant il est soldat.</p>
+
+<p>Quand elle a eu connaissance de l'embarras de Marcel:</p>
+
+<p>&mdash;Passez-moi cela, lui a-t-elle dit, c'est mon affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais les vêtements?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai ceux du petit.</p>
+
+<p>&mdash;Votre garçon? mais c'est un homme!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! j'ai gardé ses petites affaires de «dans le temps».</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Eh bien, mère Henriette, allez! vous me ferez plaisir.</p>
+
+<p>Cela n'a pas été long. La mère Henriette a couru vers son taudis, elle
+est revenue avec un paquet de vieux langes, une brassière, un petit
+bonnet. Elle était rajeunie de vingt-cinq ans. C'était plaisir de voir
+virer, s'assouplir, vivre le poupon dans ces vieilles mains maternelles.</p>
+
+<p>Une épingle ici, une épingle là; en un clin d'&#339;il ce fut fini; puis,
+soulevant le poupon dans ses bras, et le contemplant d'un &#339;il enchanté:</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout à fait lui, fit-elle.</p>
+
+<p>Et tandis que se mouillaient ses yeux, elle appuya, d'un geste emporté,
+ses lèvres sur le carton colorié...</p>
+
+<p class="c">*<br />* *</p>
+
+<p>O grandeur de la chair! puissance de l'enfant! culte jamais lassé; &#339;uvre
+jamais finie et toujours présente; amour dont l'éternel éclair suffit à
+entretenir la flamme au c&#339;ur des vieillards.</p>
+
+<p>C'est à cela, c'est à ce geste éloquent, naïf, irréfléchi d'une pauvre
+servante, que songe à présent Marcel, en son atelier vide et muet, le
+regard errant aux solives du plafond, où les araignées, silencieusement,
+tissent leurs fils pareils à des cheveux gris.</p>
+
+<p class="image"><img src="images/ill_024.png"
+alt="image pas disponible"
+width="281"
+height="64"
+/></p>
+
+
+<h3><a name="LE_CHAUFFEUR" id="LE_CHAUFFEUR"></a>LE CHAUFFEUR</h3>
+<p class="line2">/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/</p>
+
+<div class="poem">
+<p>
+Cet homme à peau de bête, coiffé<br />
+comme un pendu, que la pluie<br />
+glace, que la vapeur brûle, debout<br />
+sur la locomotive, dévorant les routes,<br />
+coupant le vent, avalant la<br />
+neige, mécanicien, chauffeur, c'est<br />
+le peuple!<br />
+</p>
+
+<p class="r smcap">J. Vallès.</p>
+</div>
+
+<p class="nind"><span class="lettre">
+<img src="images/ill_001c.png"
+style="max-width:100%;"
+alt="C" /></span><span class="smcap">et</span>
+homme à peau de bête, coiffé comme un pendu, debout sur la
+locomotive, ce chauffeur qui, d'un bout du monde à l'autre, mène, à son
+sort divers, l'humanité, cet humble ouvrier de vertige et de précision,
+il a, aujourd'hui, charge d'âme et de chair souveraines: il conduit un
+prince, un cousin d'empereur, au plaisir.</p>
+
+<p>Il conduit un prince du sang, oui, du sang! Touchera-t-il, pour ce
+surcroît d'honneur, un surcroît de salaire? Aucun.</p>
+
+<p>C'est quatre-vingt-dix francs qu'il gagne par mois, quatre-vingt-dix, et
+tout à l'heure, en prenant place devant la fournaise, il a calculé que
+ce voyage de douze heures lui assure trois francs d'existence.</p>
+
+<p>Trois francs! pour tout son monde: pour lui, pour les petits, pour le
+père usé au travail, pour la femme qui, peut-être, l'oublie et le
+trompe, dans les longues nuits d'absence, au logis, à l'abri du froid,
+du vent qu'il coupe, de la neige qu'il avale, lui, debout au rang du
+devoir.&mdash;Il faut gagner trois francs pour ta famille, chauffeur!</p>
+
+<p>Le chauffeur, grave, est monté à son poste, sur le monstrueux cheval de
+fer qui dévore la braise et la flamme. Il allume sa pipe, le chauffeur,
+et sourit... Que voulez-vous? la vie est faite ainsi pour lui; à
+d'autres la joie, aux princes! L'effrayant coursier mugit, siffle,
+beugle, crache et s'ébranle: <i>All right!</i></p>
+
+<p><i>All right!</i> En avant! L'espace dévoré, les champs, les bois envolés,
+les arbres penchés et rapides qui s'enfuient, les fleuves, les rivières,
+la course des flots dépassée, la fumée en tourbillonnant délire, et
+là-bas, derrière, le pays qui s'en va, qui décroît, s'évanouit... <i>All
+right!</i> En avant!</p>
+
+<p>En avant! sous les tunnels, roule et gronde, ouragan de bronze et de
+feu; hurle sur les rails, encombre de brume étouffante, au passage, la
+voûte aux parois humides; hue! par la route rayée d'acier, longée de
+fils de télégraphe qui montent et descendent, comme une portée de
+musique notée d'oiseaux. Hurrah! nous n'avons pas le temps de saluer
+les clochers; hurrah! plus vite! et déroule, plus épaisse et plus folle
+encore, ta tresse échevelée de vapeur noire: le prince est pressé.</p>
+
+<p>Il est pressé, ce prince. Il ne va pas à la bataille, certes, mais bien
+plutôt pour voir sa belle; on est, chez lui, moins diable à quatre que
+vert-galant. Et, malgré l'impatience, étendu nonchalamment sur le
+velours du wagon d'honneur, on offre à sa suite quelques dragées
+prolifiques, aimable prince!&mdash;et puis, on bâille.</p>
+
+<p>On bâille, entends-tu, chauffeur? Un prince bâille. Allons! plus vite
+encore, active et déchaîne, et lance, plus ardente encore, la
+retentissante chimère qui bouillonne et rugit sous ta main calleuse, et,
+malgré la pluie qui te glace, la vapeur qui te brûle, en avant!... Le
+chemin va... va! va!...</p>
+
+<p>Oh! horreur!...</p>
+
+<p>Horreur! que voit-on, là, en avant, sur la ligne? Une masse arrêtée,
+énorme!... un tombereau chargé de pierres de taille. Le charretier
+épouvanté dételle ses chevaux: il abandonne le fardier.&mdash;Horrible! Que
+faire? Le train se précipite à toute vapeur: c'est la mort!</p>
+
+<p>C'est la mort? Pour le mécanicien, pour le chauffeur, peut-être; mais,
+avec de l'audace, pour le prince,&mdash;non!&mdash;Qu'en dis-tu?... Le mécanicien
+hausse les épaules. Allons! encore, encore! Lâchons tout!... O démence!
+Épouvantable intrépidité! Dévouement sublime!</p>
+
+<p>Sublime! On entend un effroyable fracas de heurt et d'écrasement; le sol
+craque, le train sursaute, se cabre; la locomotive est effondrée,
+éventrée; la cheminée s'abat; de toutes parts, des quartiers de roc,
+lancés de la charrette broyée, volent en éclats, en poussière; les deux
+ouvriers gisent sur le chemin, le mécanicien tué, le chauffeur, les
+jambes fracassées; mais le train franchit l'obstacle, passe... Le prince
+est sauf!</p>
+
+<p>Ah! prince, vous êtes sauf. Quel bonheur! Quelle joie pour votre auguste
+famille! quelle perte c'eût été pour elle et pour nous! Voilà une
+heureuse échappée, un vrai miracle, un chauffeur providentiel,&mdash;infirme
+désormais, pauvre diable; mais on lui doit une belle chandelle. Il
+l'aura sans doute... Cependant, le prince est sombre.</p>
+
+<p>Il est sombre, ce bon prince; pour la première fois, ses intestins se
+resserrent. Il songe à ce qui aurait pu arriver... Quelle imprudence! et
+qui l'a commise?... Oh! ce chauffeur, ce gueux! Qu'on ne le laisse pas
+s'échapper!&mdash;Ne craignez rien, Altesse, il n'a plus de jambes!&mdash;Ah! très
+bien. Qu'on le juge! On le juge.&mdash;Qu'on le condamne! On le condamne.</p>
+
+<p>Te voilà condamné, chauffeur! Tu n'as plus tes quatre-vingt-dix francs,
+plus de famille; tes petits sont bien abandonnés; ton père en cheveux
+blancs, il peut crever, à cette heure, comme un vieux cheval de charrue.
+Et ta femme; c'est maintenant qu'elle t'oublie, pendant les longs jours
+et les longues nuits qu'il te faut râler en prison... Qu'importe?
+Réjouis-toi: ton prince est vivant, bien vivant, pour ta patrie et sa
+belle, et pour longtemps!</p>
+
+<p>Il y a longtemps de cette histoire, chauffeur. Sans doute, estropié,
+misérable, désespéré, tu t'es couché dans la tombe depuis bien des
+années. Écoute, je le dis pour consoler ta cendre: il est plus gras que
+jamais, le prince; il a perdu le goût des voyages; il rêve une situation
+assise, un trône, par exemple, d'où son c&#339;ur généreux, comme il a fait
+pour toi, se pencherait sur des millions de travailleurs, tes pareils,
+sur l'innombrable troupeau de tes frères, sur le peuple de France.
+Allons, dors en paix, chauffeur!</p>
+
+<p class="imagend"><img src="images/ill_025.png"
+alt="image pas disponible"
+width="117"
+height="87"
+/></p>
+
+<p class="image"><img src="images/ill_022.png"
+alt="image pas disponible"
+width="283"
+height="74"
+/></p>
+
+
+<h3><a name="GUSTAVE_COURBET" id="GUSTAVE_COURBET"></a>GUSTAVE COURBET</h3>
+<p class="line2">/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/</p>
+
+<table summary="poem"><tr><td>
+Les farouches taureaux, dans les vallons du Doubs,<br />
+Quand ils le voient passer, jalousent ses épaules<br />
+Comme un Turc il est fort, et comme un agneau, doux.<br />
+Son nom, caché longtemps, a volé jusqu'aux pôles.<br />
+
+C'est le peintre, le vrai, des vallons et des bois,<br />
+Des chevreuils et des b&#339;ufs égarés dans les plaines,<br />
+Des femmes en chansons laissant mourir leurs voix,<br />
+Et des curés béats aux immenses bedaines.<br />
+
+<span class="smcap"><span style="margin-left: 60%;">E. Vermesch.</span></span><br />
+</td></tr></table>
+
+<p class="nind top5"><span class="lettre">
+<img src="images/ill_001c.png"
+style="max-width:100%;"
+alt="C" /></span><span class="smcap">es</span>
+vers, dont l'encens parut fade à Courbet, me sont revenus au
+souvenir, l'autre jour, en visitant les salles d'exposition de
+l'<i>Impressionnisme</i>, une école dont chaque adepte, tour à tour, aussitôt
+qu'il parvient à forcer la porte du Salon officiel, se hâte
+d'abandonner les résolutions intransigeantes.</p>
+
+<p>Impressionnisme, d'ailleurs, équivaut à toute autre <i>chosisme</i>: c'est la
+devise quelconque, variable selon l'époque, au moyen de laquelle se
+rallient les mécontents, pour inquiéter l'opinion publique et combattre
+les idées reçues, qui, sans cela, dégénéreraient en préjugés. Je n'y
+vois aucun inconvénient pour ma part, et j'honore profondément la
+mémoire de Courbet, qui peut-être, aujourd'hui, se fût appelé
+<i>impressionniste</i>, et qui des premiers livra la bataille avec la
+supériorité d'un talent énorme et l'aplomb d'une vanité sans seconde.</p>
+
+<p>Sa vanité mise à part, c'était un simple s'il en fut, en dépit du
+retroussis narquois de sa lèvre. Honnête homme, d'ailleurs, très
+honnête, et ce doit être le remords de M. Dumas fils de l'avoir insulté.
+Tout au plus fallait-il en rire, après avoir admiré l'inconscient génie
+du peintre.</p>
+
+<p>Inconscient, en effet, il le fut comme un b&#339;uf, dont il avait la
+redoutable encolure et l'irrésistible coup d'épaule, avec la lenteur du
+ruminant, le front têtu et dur.&mdash;«Il a du charbon dans le crâne,» disait
+l'Auvergnat Vallès.</p>
+
+<p>Inconscient vis-à-vis de sa propre production. Lorsqu'il partageait avec
+Bonvin, le railleur, son atelier, celui-ci s'amusait à lui faire
+choisir, dans son &#339;uvre d'une année, les moindres morceaux pour les
+envoyer au Salon.</p>
+
+<p>La chose admirable vraiment, en son masque d'idole assyrienne épaissie
+de rusticité villageoise, était le regard: deux yeux, non, deux lacs,
+allongés, profonds, doux et bleus. J'ai songé bien des fois, en les
+regardant, à leur puissance inouïe de vision; je les imaginais
+s'ouvrant sur tel ou tel coin de nature, l'absorbant, pour ainsi dire,
+et en emprisonnant à jamais le reflet, sous les paupières.</p>
+
+<p>Cette faculté phénoménale a marqué son talent. Il rapportait le paysage
+entier, tons et valeurs, dans son souvenir, et pouvait l'exécuter à
+l'atelier comme s'il eût été devant <i>le motif</i>. De là, peut-être, cette
+ampleur de la facture débarrassée de comparaison méticuleuse au moment
+de faire; de là aussi quelques négligences de dessin. Je n'entends pas
+dire qu'il eût coutume de procéder ainsi; au contraire, c'était le plus
+rarement; mais je l'ai vu peindre <i>de chic</i>.</p>
+
+<p>De théorie préconçue, d'esthétique initiale, je n'ai jamais supposé
+qu'il en eût l'ombre; le secret de sa force était dans un robuste
+instinct.</p>
+
+<p>Le <i>Maître d'Ornans</i> était peintre et paysan. Proudhon, Champfleury,
+Castagnary l'ont gratifié d'une philosophie. Sa vanité flattée s'efforça
+d'en revêtir l'étoffe et s'y carra jusqu'au ridicule. Faiblesse et
+sottise.</p>
+
+<p>Pour ma part, en furetant par les coins de son atelier, j'ai quelquefois
+découvert des esquisses de jeunesse qu'il se hâtait de m'ôter des mains,
+et où les troubadours abricot mandolinaient à fleur de nacelle, au fil
+de l'eau, pâmés aux pied des blanches damoiselles.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que cela prouve? Qu'il avait cherché sa voie, comme tout le
+monde, et s'était heureusement résolu à sa pente naturelle. Il n'y a là
+rien que de très louable, et la légende est au moins superflue, qui veut
+embellir Courbet d'une langue de feu spontanée et native, à l'instar des
+prophètes.</p>
+
+<p>Ajoutons que cette grosse vanité dont on lui a fait un crime, et qui
+l'entraîna vers les plus sots dangers, lui fut bien utile, au début, en
+se doublant d'opiniâtreté.</p>
+
+<p>Ses commencements avaient été durs.</p>
+
+<p class="c">*<br />* *</p>
+
+<p>Il racontait parfois des épisodes.</p>
+
+<p>Celui-ci entre autres: dans sa bouche naïve, avec le parler traînard et
+chanteur de Franche-Comté, le récit devenait grand. J'essaierai d'en
+retrouver les mots; mais il faudrait les gestes et l'accent du bonhomme.</p>
+
+<p>&mdash;Un matin que j'étais encore <i>couchais</i>,&mdash;c'est Courbet qui parle,&mdash;que
+j'étais encore <i>couchais</i>, j'entends ma porte s'ouvrir, et qui est-ce
+que je vois <i>entrais</i>? C'était mon père; il arrivait de <i>chais</i> nous
+avec son bâton.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! donc, qu'il s'écrie, qu'est-ce que tu fais là, encore
+<i>couchais</i>? Toujours à dormir, donc?</p>
+
+<p>&mdash;Bon! qu'est-ce que vous me <i>fichais</i>? Faut donc point dormir pour
+<i>travaillais</i>? Et la mère?</p>
+
+<p>&mdash;Elle va bien. Embrasse-moi. Mais tu sais que nous ne sommes point tant
+riches. Nous avons déjà vendu un champ, l'année dernière, pour
+<i>t'encourageais</i>. Quand est-ce que tu vas <i>gagnais</i> de l'argent? On n'en
+veut donc point de ta <i>panture</i>? Elle est donc pourrie? Ça ne va donc
+point?</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne peut pas <i>allais</i> mieux! Ils n'ont jamais rien fait de pareil.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi qu'ils te refusent toujours à l'Exposition, alors? Ils ne
+sont pas plus malins que toi? Non! C'est donc toi qu'es plus malin
+qu'<i>eusse</i>. Eh ben! je voudrais voir ça; montre-moi donc leur musée, à
+<i>eusse</i>!</p>
+
+<p>Courbet accède au désir de son père; il le mène au Louvre.</p>
+
+<p>Étourdi, aveuglé par l'éclat des dorures, le vieux villageois tourne,
+glisse et se torticolise en la splendeur des salles, sans rien
+comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ben beau, tout ça, c'est ben beau! Tu crois que t'es plus fort
+que ça, toi?</p>
+
+<p>&mdash;Ça, répond Courbet, ça, c'est de la.....!</p>
+
+<p>Je n'écris point le mot, mais Courbet le répétait avec fracas.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bah! vraiment? fait alors le père, en es-tu ben sûr? Eh ben! mais
+alors, si t'en es si sûr que ça, <span class="smcap">nous allons vendre encore un champ</span>!</p>
+
+<p>Et il s'en va content.</p>
+
+<p>N'est-ce pas que c'est beau et grand cette foi robuste du paysan en
+l'infaillibilité du fils de sa chair?...</p>
+
+<p class="c">*<br />* *</p>
+
+<p>Étayé sur ce dévouement, Courbet put s'obstiner, s'imposer, parvint.</p>
+
+<p>Il a été incontestablement une des grandes figures, un des initiateurs
+de la peinture contemporaine.</p>
+
+<p>Il est venu au moment opportun pour endiguer le romantisme débordé. Il a
+ramené vers l'observation la sincérité, la réalité; réveillé l'amour de
+la nature, y compris ses vulgarités, par opposition aux excès inventifs
+des fougueux cavaliers d'idéal de 1830; ainsi que Delacroix avait
+débridé toutes les extravagances de la ligne et de la couleur, en haine
+des froides conventions de l'école de David.</p>
+
+<p>Aujourd'hui que la politique a surmené l'attention publique, une période
+artistique est imminente; il y a lieu d'espérer que le maître futur aura
+une admirable formule, étant obligé, pour dominer, de résumer les
+qualités de ces trois grands chefs.</p>
+
+<p>Revenons à l'homme et au pittoresque de ses verrues.</p>
+
+<p class="c">*<br />* *</p>
+
+<p>J'ignore s'il eut en sa jeunesse des heures de fougue, d'emportement. Je
+ne l'ai connu qu'à là fin de l'Empire; à ce moment il paraissait lourd,
+envahi par la graisse, épaissi.</p>
+
+<p>Ses journées se suivaient, pareilles.</p>
+
+<p>Couché tard généralement, il s'arrachait tard aussi, vers les neuf
+heures, aux discutables douceurs du lit de fer où il reposait dans un
+coin de son atelier.</p>
+
+<p>Cet atelier&mdash;je crois qu'il n'en eut jamais d'autre à Paris&mdash;était situé
+à l'entre-sol d'une vieille maison de la rue Hautefeuille, aujourd'hui
+disparue. Le vitrage en donnait sur une cour, et la lumière y tombait
+crue et triste, arrêtée au milieu de la pièce, ébauchant confusément,
+dans le fond, les toiles délaissées, les châssis brisés, les cadres hors
+d'usage abandonnés pêle-mêle avec quelques vieux meubles sans valeur
+envahis par la poussière.</p>
+
+<p>En manches de chemise, bretelles pendantes, l'homme errait par
+l'atelier, traînant ses savates, arrêté tour à tour devant chaque
+chevalet, grattant par-ci, retouchant par-là, n'attaquant que rarement
+une toile blanche.</p>
+
+<p>Puis venait l'heure du déjeuner, qui le menait près de là, rue des
+Poitevins, chez son ami Laveur, à la table d'hôte où se sont assis, peu
+ou prou, tous les étudiants d'alors.</p>
+
+<p>L'après-midi était le moment du travail réel, qui durait jusqu'au dîner.</p>
+
+<p>Puis il retournait chez Laveur, y faisant de longues stations, le samedi
+surtout, où le <i>Dîner Courbet</i> réunissait autour de lui la foule des
+camarades, les Toussenel, les Charton, les Dupré, les Vallès, les André
+Lemoyne, etc...</p>
+
+<p>C'est alors qu'il fallait voir, les manches retroussées, son bras blanc
+et gras étalé sur la table, Courbet se fourvoyer dans les discussions où
+trébuchaient à chaque pas son ignorance et son débit empâté! Les
+flagorneurs, qui toujours pullulent autour des célébrités,
+encourageaient sa jactance. Il chantait, au dessert, des romances de sa
+composition, dénuées de rimes et de bon sens, sur des airs à lui,
+prétendait-il, et qui n'étaient que des souvenirs.</p>
+
+<p>Je me rappelle ceci:</p>
+
+<table summary="poem"><tr><td>
+Mets ton chapeau de <i>paille</i>,<br />
+Ta robe rayé-<i>bleu</i>,<br />
+Avec ton ruban <i>blanc</i><br />
+Autour de ton cou <i>brun</i>.<br />
+</td></tr></table>
+
+<p>&mdash;Bigre! fis-je, quand il eut entonné ce singulier quatrain, voilà de la
+poésie de coloriste!</p>
+
+<p>Il m'en voulut longtemps de mon irrévérence.</p>
+
+<p>Un autre soir, il courut haletant vers Montmartre, arriva en sueur au
+bal de l'Élysée, se laissa tomber sur une chaise et fit demander Métra,
+qui conduisait l'orchestre.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Écoutais!</i> fit-il, aussitôt que le musicien des <i>Roses</i> l'eut
+rejoint.</p>
+
+<p>Il croyait avoir trouvé une «nouvelle <i>Marseillaise</i>» et se mit à
+glousser un long <i>trou lou lou</i> rappelant, comme air, la valse du
+<i>Lauterbach</i>.</p>
+
+<p>En temps ordinaire, il achevait sa soirée aux brasseries, chez Andler ou
+à la <i>Suisse</i>; puis, à l'heure de la fermeture, en été, pendant les
+nuits tièdes, allait prolonger sa veille sur un banc du boulevard
+Saint-Michel, où son ombre énorme inquiéta d'abord les sergents de
+ville, qui finirent par s'y habituer.</p>
+
+<p>J'arrive à la colonne.</p>
+
+<p>L'idée du déboulonnement (mon <i>idaie</i>, prononçait-il), qui lui avait
+poussé en septembre 1870 et qui n'avait alors excité aucune réprobation
+du gouvernement de la Défense, ardent à répudier tout souvenir des
+Césars; l'idée était-elle restée clouée en son crâne, ou s'était-elle
+envolée? Je ne sais. Cependant, il n'en avait plus reparlé; ce n'est pas
+lui qui en détermina l'exécution. Je crois qu'il assista au renversement
+de la colonne, mais en simple spectateur.</p>
+
+<p>C'est, je pense, le mot <i>déboulonner</i> qui avait dû le séduire. Un mot
+inconnu, nouveau, tombant dans la cervelle de Courbet, y faisait du
+ravage, y causait une obsession, comme le bourdonnement d'un hanneton
+dans une cruche.</p>
+
+<p>Il me scia, tout un soir, en me répétant à chaque minute:</p>
+
+<p>&mdash;Faites donc «un tel» en Torquemada!</p>
+
+<p>Torquemada, Torquemada, Torrrr...!</p>
+
+<p class="image">
+<a href="images/ill_026.jpg">
+<img src="images/ill_026_th.png"
+alt="image pas disponible"
+width="537"
+height="550"
+/></a></p>
+
+<p>Ce mot lui roulait sous le front et l'incendiait, sans autre motif que
+sa sonorité.</p>
+
+<p>On voit que je fais la bonne part de ridicule à celui qui fut mon
+professeur pendant quelques mois.</p>
+
+<p>Il est bon de rappeler maintenant qu'il a fait les <i>Casseurs de
+pierres</i>, la <i>Vague</i>, le <i>Combat de Cerfs</i>, la <i>Remise de Chevreuils</i>,
+tant d'autres merveilles!...</p>
+
+<p>Où est donc passé l'<i>Enterrement d'Ornans</i>, que, pendant la Commune,
+j'avais fait apporter au Luxembourg?</p>
+
+<p>Courbet, cette masse engourdie et fruste, avec une vision saine et un
+bel instinct puissant, a rayonné sur la peinture contemporaine et lui a
+imposé sa marque.</p>
+
+<p>Il a su garder l'indépendance, la liberté de ses sensations; tel il
+était, tel il s'est rué tout entier dans son effort, et c'est pourquoi
+peut-être il aura quelque jour en son pays une statue que ne
+déboulonnera pas la postérité.</p>
+
+<p>On peut sourire en notant les faiblesses de l'homme; il faut s'incliner
+respectueusement devant l'&#339;uvre toujours vivant, toujours fier du
+maître.</p>
+
+<p class="imagend"><img src="images/ill_011.png"
+alt="image pas disponible"
+width="131"
+height="89"
+/></p>
+
+
+<p class="image"><img src="images/ill_027.png"
+alt="image pas disponible"
+width="271"
+height="67"
+/></p>
+
+
+
+<h3><a name="LE_VOL" id="LE_VOL"></a>LE VOL</h3>
+<p class="line2">/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/</p>
+
+<p class="nind"><span class="lettre">
+<img src="images/ill_001q.png"
+style="max-width:100%;"
+alt="Q" /></span><span class="smcap">ue</span>
+fait, seul, avec cette chatte endormie à ses pieds, dans cet étroit
+gis molbos encombré de meubles fanés, ce jeune garçon de dix-sept ans,
+aux longs cheveux, le coude appuyé sur une table, un livre à images, le
+<i>Musée des Familles</i> ou le <i>Magasin pittoresque</i>, ouvert devant lui?</p>
+
+<p>Il ne lit pas. Ses yeux ardents et fixes poursuivent, dans l'espace, une
+des mille illusions de son âge. Il est devant la vie ouverte à peine,
+incertain, enthousiaste de tout, vigoureux, plein de désirs non encore
+formulés.</p>
+
+<p>Tout à l'heure, il lisait. A quelques pages de distance, il a trouvé
+successivement les portraits de Vincent de Paul, de Jean Bart, de
+Mandrin. Il connaît leur histoire. Son cerveau bouillonne: il voudrait
+être grand, lui aussi: grand apôtre, grand soldat, grand bandit; éblouir
+par la charité, se colleter avec la tempête, ou turlupiner le préfet de
+police, qu'importe, pourvu qu'il rayonne!...</p>
+
+<p>A-t-il eu le temps de peser le bien et le mal? Il est bachelier; cela
+suffit-il pour avoir une conscience déterminée? Il a eu le prix de
+gymnastique; il «forçait le douze» au «saut de mouton»; la tête est
+chaude, le muscle dur: il s'agit de plaire aux femmes, d'étonner le
+monde,&mdash;voilà tout!</p>
+
+<p>Comme il fait triste en ce réduit! Par la fenêtre, on ne voit que le
+pavé de la cour où l'herbe pousse, et un pan de mur gris, plein de
+moisissure, où s'adosse une pompe en fer.</p>
+
+<p>Il est enfermé. Il ne connaît du monde que le collège qu'il à quitté, et
+sa tante qui l'a recueilli, une vieille demoiselle, une sainte, s'il y a
+des saintes, mais qu'épouvante cette besogne d'élever, de sauvegarder un
+grand garçon en rut.&mdash;Pourquoi faut-il que les enfants grandissent?...
+Son petit Louis, elle voudrait qu'il fût toujours «le petit Louis»; elle
+le nommera ainsi jusqu'à ce qu'elle meure.</p>
+
+<p>Elle est dévote; elle va demander à Dieu l'inspiration; deux fois par
+jour, elle part pour l'église. Et, chaque fois, elle ferme la porte à
+clé derrière elle.</p>
+
+<p>Une vieille colombe qui protège un jeune loup aux dents serrées et
+blanches!...</p>
+
+<p>Il rêve: avoir des éperons, des bottes de buffle comme d'Artagnan, le
+fer qui sonne à la hanche de Hernani, le rayon qui dore la chevelure de
+Raphaël, la chaîne aux pieds, comme Christophe Colomb,... épouvanter,
+ricaner comme Cartouche, être roué ensuite,... être crucifié comme
+Jésus, mais adoré!...</p>
+
+<p>Il rêve: le monde est à deux pas, tout proche, vivant, hurlant,
+grouillant, avec ses passions, ses batailles, sa gloire, ses filles, ses
+ivresses!... Et ce marteau du chaudronnier Bonafé qui retentit de
+l'autre côté de la rue, chantant sa chanson dorée et sonore... qui
+l'appelle!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! on étouffe ici.</p>
+
+<p>Il se lève, promène un regard sombre sur les murs, les armoires, les
+hardes, les souvenirs, les vieux portraits décorés d'un brin de buis
+flétri...</p>
+
+<p>Dans un coin de la chambre, il y a deux commodes, l'une sur l'autre; la
+tante, à l'étroit dans son refuge, a empilé les meubles; elle n'a rien
+voulu aliéner de l'humble héritage. Il ouvre les tiroirs, les fouille...
+Quelle est cette vieille tabatière? Il l'ouvre: dans la tabatière, il y
+a deux pièces de monnaie jaunes, jaunes comme les yeux de la chatte qui
+s'est éveillée et l'observe; de l'or! du vieil or d'économie, tout ce
+que possède la pauvre femme, sans doute, deux louis.</p>
+
+<p>Il en prend un, referme violemment le tiroir, se redresse, repousse d'un
+coup de pied la chatte qui file en miaulant; ouvre la fenêtre, enjambe
+l'appui; au risque de se tuer, gagne la terrasse en s'accrochant aux
+aspérités du mur, atteint l'escalier, s'enfuit.</p>
+
+<p>Le voilà dehors, envolé, libre!... L'air est vif, les passants vont et
+viennent; il lui semble qu'on le regarde. Que va-t-il faire?... il n'a
+ni faim, ni soif; il est ivre, ivre de son vol. Cette pièce d'or, au
+fond de sa poche, lui brûle le creux de la main; l'atmosphère à ses
+oreilles bourdonne comme un train de chemin de fer en marche. Où aller?
+avec qui? Ses anciens camarades de collège? ils sont riches, lui pauvre:
+il serait moqué, humilié!... Il ira droit devant lui, à l'aventure!
+Tiens! la barrière; on lui en a toujours fait un tableau épouvantable,
+de cette barrière où le peuple s'amuse. Pourquoi? Les gens n'y sont pas
+fiers; il y a d'autres grands gamins. Il y va.</p>
+
+<p>Ce n'est pas le vrai peuple qui paresse par là... Des vagabonds, de faux
+ouvriers, curieux de frotter leur cuir à cette peau délicate, l'emmènent
+boire, lui font changer sa pièce: on ne le quitte plus, il a de quoi
+payer.</p>
+
+<p>L'heure passe... Il entre dans un bastringue où ses longs cheveux, sa
+joue imberbe, le font regarder singulièrement; des voyous à casquette
+écrasée, au poil gras plaqué aux tempes, ras au crâne, l'appellent
+«tante».</p>
+
+<p>Tante!... elle est là-bas, bien triste, bien accablée sans doute; elle
+s'est aperçue de la laide action de son neveu; elle se dit en sanglotant
+qu'il finira mal!...</p>
+
+<p>Lui, on le bouscule, on le fait sortir; il faut se battre: voilà qu'il a
+reçu un coup de couteau sur la main; cela n'est rien. Mais il fait nuit
+noire. Seul de nouveau, il erre longtemps par les boulevards extérieurs
+muets. Éc&#339;uré, meurtri, la fièvre le prend; sa poche est vide, il
+grelotte...</p>
+
+<p>Le matin lentement blanchit les toits. Combien de temps a-t-il marché
+ainsi sans voir le chemin?... Maintenant, il est dans son quartier:
+l'instinct l'a ramené: voilà sa rue. Les boutiques s'ouvrent; on le
+regarde passer honteux, défait, les vêtements en désordre; on le
+connaît, le petit Louis: des regards étonnés le suivent. La demeure
+qu'il fuyait hier est ouverte; allons!... il en franchit le seuil, tête
+baissée, traverse la cour, monte l'escalier en étouffant ses pas. La
+porte est entrebâillée: dans l'entrebâillement, la chatte arrêtée le
+regarde venir; elle fixe sur lui ses yeux, ses deux yeux jaunes.</p>
+
+<p>Il arrive,&mdash;oh! comme son c&#339;ur bat!&mdash;d'un doigt tremblant, il pousse la
+porte qui cède...</p>
+
+<p>Elle n'a pas dormi non plus, la vieille tante; elle est là, debout,
+toute droite, petite, en deuil, et si pâle!... Elle ne fait point de
+reproche; elle dit seulement:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous voilà.</p>
+
+<p>Alors lui, le misérable enfant, il succombe, ses jarrets fléchissent:
+il s'abat sur les genoux.</p>
+
+<p>Et la pauvre femme enveloppe de ses bras chétifs ce fils de son frère,
+qui vient de la faire tant souffrir. Et ils pleurent longtemps
+ensemble...</p>
+
+<p>Et le petit Louis se relève honnête homme pour toujours,&mdash;oh! oui, pour
+toujours!</p>
+
+<p class="imagend"><img src="images/ill_028.png"
+alt="image pas disponible"
+width="174"
+height="117"
+/></p>
+
+
+<p class="image"><img src="images/ill_029.png"
+alt="image pas disponible"
+style="max-width:60%;"
+/></p>
+
+
+<h3><a name="PORTRAITS_APRES_DECES" id="PORTRAITS_APRES_DECES"></a>PORTRAITS APRÈS DÉCÈS</h3>
+
+<p class="line2">/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/</p>
+
+<p class="nind"><span class="lettre">
+<img src="images/ill_001o.png"
+style="max-width:100%;"
+alt="O" /></span><span class="smcap">ui,</span>
+mon cher ami, il est de moi, ce croquis que vous avez trouvé un
+soir chez l'Auvergnat de la rue Serpente, au milieu de la ferraille et
+des verres cassés; quant au profil qu'il représente, je ne l'ai pas
+connu vivant.</p>
+
+<p>Avant d'avoir conquis ma part de pain au soleil, j'ai crayonné beaucoup
+de ces dessins lugubres, <i>Portraits après décès</i>; c'était, je crois, une
+spécialité dans le quartier pauvre que j'habitais alors, et l'on en
+retrouverait quelques-uns par-ci, par-là, dans les mansardes ouvrières.
+Du reste, je ne regrette pas que le besoin de gagner ma vie m'ait placé
+souvent en face de ces têtes de trépassés: le doigt de la mort, en les
+modelant pour l'éternité, leur imprime d'étranges grimaces, de
+singuliers sourires. Pour le métier que je fais, à présent, ce sont là
+de bonnes études.</p>
+
+<p>Celle que vous avez retrouvée, que j'ai vue l'autre jour à votre mur
+dans un petit cadre noir, porte la date lointaine de 1865. Il y a eu de
+l'ouvrage pour moi dans ce temps-là. Le choléra, dont j'avais peur, m'a
+fait vivre à peu près un an, ma foi!</p>
+
+<p>Les gens tombaient comme des mouches. La photographie coûtait cher, on
+me savait pauvre et peu exigeant:&mdash;Allez chercher l'artiste de la rue
+Neuve-Guillemin!</p>
+
+<p>L'artiste était au bain froid. Une fois au moins, chaque jour, entre
+deux brassées, j'entendais le baigneur crier mon nom. Eh! houp! J'étais
+hors de l'eau, ruisselant comme un caniche. Courir à ma cabine,
+m'essuyer dans mes hardes, c'était l'affaire d'un moment, et j'étais au
+«client». Je le suivais, quel qu'il fût, dans les greniers, dans les
+galetas, dans les petits logements d'ouvriers; j'arrivais après le
+médecin, après le prêtre; je laissais en partant cette consolation de
+ceux qui restent: un souvenir du visage des êtres disparus. Et j'ai
+souvent fait crédit. Tenez, le dessin que vous avez, il ne m'a pas été
+payé.</p>
+
+<p>Dans la petite rue noire, étroite où je demeurais moi-même, c'était un
+pauvre homme de menuisier dont la femme était morte en quelques heures.
+J'entrai timide et furtif, conduit par un voisin; il me reçut gravement
+et avec embarras, parlant bas, me regardant avec des yeux qui
+remerciaient déjà.</p>
+
+<p>C'était une grande misère. Il y avait une chaise préparée en face du
+cadavre; je tirai une feuille de papier et je commençai. Le voisin s'en
+était allé.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'y verrez peut-être pas assez, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Très bien; merci.</p>
+
+<p>La fenêtre était fermée, les rideaux, tirés. Sur la table de nuit,
+couverte d'un grand mouchoir blanc, on avait déposé l'eau bénite et la
+branche de buis dans une soucoupe fêlée. Tout près, deux chandelles
+fumaient en guise de cierges, éclairant la morte mal couchée dans un lit
+de bois peint, disloqué aux jointures. Autour le taudis était noir. A
+peine on distinguait confusément les lignes misérables du mobilier: une
+table, une commode en bois blanc, quelques ustensiles de cuisine
+abandonnés, aux angles desquels la lumière vacillante mettait des tons
+rougeâtres. Et dans le coin, au fond, les deux yeux du veuf qui était
+au pied du lit.</p>
+
+<p>Le dessin avançait lentement. C'était un vilain métier, rude et triste.</p>
+
+<p>Au dehors, pas un bruit: cette rue, démolie aujourd'hui, était déserte,
+morne; quelques rares passants, jamais une voiture. Il n'y avait dans le
+silence que la respiration entrecoupée de l'homme: je ne le voyais pas
+pleurer, je l'entendais sangloter en dedans. Ils aiment bien leurs
+femmes, ces gueux-là!</p>
+
+<p>Et je continuais à copier les froides lignes du visage mort, les cheveux
+plaqués aux tempes, la peau collée à l'os, le nez pincé, la bouche
+restée tordue d'avoir vomi son dernier râle, et les prunelles ternes
+avec le regard étonné des yeux qu'on n'a pas fermés. C'est une chose
+étrange et particulière aux cholériques qu'on ne peut baisser leurs
+paupières.</p>
+
+<p>Il y avait une odeur âcre qui m'épouvantait; je ne sais si l'homme s'en
+aperçut:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, me dit-il, voulez-vous que j'aille chercher du chlore?</p>
+
+<p>Je le regardai: il avait les dents serrées, la peau de son visage
+tremblait, les larmes allaient jaillir. Je répondis:&mdash;Non.</p>
+
+<p>Nous restâmes là une heure encore, moi, le c&#339;ur serré, respirant le
+moins possible, songeant aux opinions contradictoires des médecins, à la
+contagion, aux miasmes, observant la décomposition rapide et l'horreur
+grandissante; lui, toujours immobile sur sa chaise. Il ne se leva que
+deux ou trois fois pour moucher les chandelles dont le suif coulait en
+larmes jaunes.</p>
+
+<p>Le dessin était fini; je le lui présentai.</p>
+
+<p>&mdash;Oui..., oui..., fit-il, et il fut presque heureux, une seconde. Puis,
+comme j'avais pris mon chapeau et mon carton:</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, monsieur, fit-il, en me reconduisant sur le carré, je
+n'avais pas osé vous dire..., vous n'auriez pas voulu tirer le
+portrait..., voilà déjà bien du temps que je ne travaille pas...</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlons pas de cela, lui dis-je; plus tard... c'est bon... au
+revoir, monsieur.</p>
+
+<p>Je retrouvai le jour et la respiration dans la rue.</p>
+
+<p>Et au bain froid, tout de suite! Jamais je n'ai été déshabillé plus
+vite. Je grimpai l'échelle, et... une... deux... trois... pouf! Du haut
+de la girafe, mon cher! Ah! l'eau était bonne!</p>
+
+<p>Aujourd'hui encore, ces pauvres têtes mortes me reviennent en mémoire et
+je les vois grimacer parfois sous le crayon, dans la bouffissure des
+heureux, des puissants du jour, de ceux que je dessine à cette heure.</p>
+
+<p>Et c'est peut-être la cause de cette mélancolie que vous avez su lire à
+travers la gaieté bouffonne de mes caricatures.</p>
+
+<p class="imagend"><img src="images/ill_030.png"
+alt="image pas disponible"
+width="107"
+height="135"
+/></p>
+
+
+<p class="image"><img src="images/ill_031.png"
+alt="image pas disponible"
+width="280"
+height="63"
+/></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="CHARENTON" id="CHARENTON"></a>CHARENTON</h3>
+
+<p class="line2">/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/</p>
+
+<p class="nind"><span class="lettre">
+<img src="images/ill_001p.png"
+style="max-width:100%;"
+alt="P" /></span><span class="smcap">uissé-je,</span>
+en appelant l'attention publique sur un fait personnel de peu
+d'importance, faire pénétrer l'examen, l'enquête, le contrôle en ces
+établissements qu'on décore hypocritement du nom d'<i>asiles</i>.</p>
+
+<p>J'ai déjà dit en plusieurs endroits que j'aimais la Belgique et que j'y
+allais fréquemment. J'aime ce pays de lumière blanche, de claire
+verdure, où le peuple est nul, sans ambition, sans guerre, sans
+enthousiasme, sans talent, sans esprit et sans caractère. Je m'y sens
+vivre et penser plus clairement qu'autre part. Puis, tout autour sont
+les Flandres, pays de religion artistique, où la mémoire des maîtres se
+mêle aux reliques bariolées et pittoresques des guerres espagnoles.</p>
+
+<p>Donc, vers le mois d'octobre 1881, j'étais à Bruxelles, et, selon mon
+habitude, j'étais allé saluer, à Anvers, le fauteuil de Rubens, enseveli
+dans sa cage de verre; le puits de Quentin Matsys, qui déroule en l'air
+ses volutes forgées sur la place de la cathédrale; j'avais payé 50
+centimes le droit de faire découvrir la <i>Descente de croix</i> de Rubens,
+et, vers quatre heures de l'après-midi, je repris la route de Bruxelles.</p>
+
+<p>Une voiture me conduisit jusqu'à Malines; là, le cocher manifesta le
+désir de ne pas aller plus loin. Je le quittai, je cherchai à le
+remplacer, je n'y pus parvenir; Malines est un bourg mort. Je pris donc
+le parti de franchir à pied la distance qui me restait à parcourir, et
+je me mis en route. Cette distance est de trois lieues à peine; il me
+fallut toute la nuit et le jour du lendemain pour en avoir raison. Il
+faut dire que, vers cinq heures, le ciel s'était couvert de nuages
+noirs, et qu'un vent terrible s'était mis à souffler, déracinant les
+arbres, ébranlant les toits, fauchant les herbes.</p>
+
+<p>Assez mal renseigné sur la route à suivre, je me mis donc à errer par la
+plaine, buttant aux monticules, roulant aux fossés, chutant aux
+ruisseaux; au bout d'une demi-heure, j'étais en guenilles et couvert de
+boue.</p>
+
+<p>Le vent me jeta tout à coup sur un arbre donc le choc m'étourdit et me
+fit ricocher dans une mare; en me relevant j'aperçus deux yeux
+flamboyants fixés sur moi. C'était un loup.</p>
+
+<p>Je crois l'avoir tué d'un coup de canne.</p>
+
+<p>A l'aube blanchissante, quelques chaumières m'apparurent encore
+endormies, la plupart dévastées par l'ouragan; j'y frappai. Les paysans
+stupides me regardèrent avec terreur, donnant tous les signes de la plus
+vive agitation et refusèrent de m'ouvrir; ce n'est que beaucoup plus
+tard que j'ai compris qu'ils me prenaient pour un fou.</p>
+
+<p>Je continuai donc et j'atteignis enfin les portes de Bruxelles. J'y vis
+un fiacre, j'y voulus monter; le cocher, sans explication, me rejeta sur
+le pavé; je lui déchargeai ma canne sur les épaules et j'en hélai un
+autre. Il pouvait être huit heures du soir.</p>
+
+<p>Celui-là me conduisit à l'hôtel de Termonde; mais, aussitôt arrivé, il
+exigea le prix de sa course, refusa de venir le chercher à deux pas de
+là, chez un ami, et me fit conduire au poste, où d'ignobles employés
+qui, je l'espère, ont été depuis jetés à la porte, me firent passer la
+nuit au violon.</p>
+
+<p>Le lendemain, sans que j'y comprisse rien, deux hommes, qui étaient
+alors mes camarades, Gil-Naza et Stoëquart, vinrent me chercher en
+voiture et me conduisirent à Ever, dans un asile d'aliénés.</p>
+
+<p>C'est ma première étape.</p>
+
+<p>Le premier moment de stupéfaction passé, je repris mes sens; j'examinai
+l'entourage, assez propre. Un vieux, qui se disait roi de tous les pays,
+m'offrit le trône de Belgique, dont il ne se souciait plus, puis me
+quitta pour aller souffleter lentement et méthodiquement un idiot qui
+chantait en bavant.</p>
+
+<p>Je restai là vingt-quatre heures, assez mal traité. J'ai subi la cellule
+et la camisole de force.</p>
+
+<p>Puis Vallès vint me chercher, un matin, avec une voiture. Le soir, à
+huit heures, j'étais à Paris; je couchai chez moi.</p>
+
+<p>Comment se fait-il qu'après avoir repris mon train habituel, déjeuné
+chez Brébant, dîné chez Marguerite, je fus accosté, dans la rue, par des
+individus qui me menèrent à la préfecture? Là encore je fus enfermé
+pendant une heure en cellule, puis je vis M. Macé, qui me causa
+familièrement, et me parut un homme intelligent et agréable.</p>
+
+<p>Vers minuit, autre fiacre. Cette fois, on me dépose à Ville-Évrard, un
+asile de gâteux. Vingt-quatre heures. De Ville-Évrard à Sainte-Anne.
+Encore vingt-quatre heures. Et enfin, en m'annonçant la liberté,
+dernière voiture, qui me conduit à Charenton, qu'on appelle
+Saint-Maurice, par euphémisme sans doute.</p>
+
+<p>Cette bâtisse, divisée en cinq ou six ailes et surmontée d'une chapelle
+à fronton, regarde l'espace du haut des collines.</p>
+
+<p>Elle a des prétentions au monument et se carre, muette et farouche,
+enceinte d'un fossé. Des corbeaux y voltigent sur les toits plats à
+l'italienne. Ils attendent les cadavres.</p>
+
+<p>De là-haut, la vue est vaste et magnifique. C'est la vallée où viennent
+confluer la Seine et la Marne. L'été, c'est un poudroiement d'or, un
+fourmillement de verdure admirable en toute cette étendue; l'hiver,
+c'est une solitude nue, froide et mélancolique. J'arrivais en automne:
+j'eus des aurores pourprées, lilas, et des couchants d'or tout mon soûl.
+Mais les grilles se croisent partout, et l'on voit la nature comme un
+poisson, à travers les mailles d'un filet.</p>
+
+<p>L'établissement de Charenton se compose de dix-huit divisions, dix pour
+les femmes, huit pour les hommes. Toutes sont établies sur le même
+modèle: une rangée de cellules enveloppant une cour entourée d'arcades.
+Pour mon début, on me séquestrait à la huitième, la division des agités,
+des fous dangereux; je ne pouvais pas être mieux servi. Je m'attendais
+donc à vivre dans une tempête de cris, de coups, de vociférations, de
+bonds désordonnés, d'extravagances. Quelle ne fut pas ma surprise en me
+trouvant dans un groupe de seize à dix-huit personnes parfaitement
+recueillies, reposées et bien portantes. A peine deux fous.</p>
+
+<p>L'un d'eux s'appelait S... C'était un boucher de province. Telles
+étaient sa maigreur, son étisie, sa faiblesse, qu'à peine se pouvait-il
+tenir sur les jambes. Deux garçons l'étayaient de chaque côté pour
+l'aider à marcher et pour le faire manger. Entre chaque bouchée, le
+misérable était pris de hoquets et d'horribles vomissements de sang.</p>
+
+<p>L'infortuné n'avait aucune colère; il se bornait à gémir d'une voix
+triste, lamentable, épuisée:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi suis-je ici?... Oh! là là! Oh! là là!</p>
+
+<p class="dots">Un beau matin, vers trois heures, il mourut, et l'on étendit son corps
+décharné sur la table d'amphithéâtre.</p>
+
+<p class="dots2">&nbsp;</p>
+
+
+<p>Je ne vois plus que des êtres intelligents et paisibles: Sylvis, ancien
+diplomate, taillé en hercule; Laudart, un joyeux soldat, capitaine
+d'infanterie; Cossonel, qui a peut-être un grain, car il se prétend
+investi d'un pouvoir occulte et forcé de rester pour accomplir sa
+mission jusqu'au bout; Richemont, le plus distingué des musiciens
+gentilshommes.</p>
+
+<p>La maison marche à la cloche; à chaque instant on entend une sonnerie,
+qui indique telle ou telle fonction de la journée.</p>
+
+<p>Tout le monde sort dans la cour, quelque temps qu'il fasse, pendant
+qu'on prépare les tables.</p>
+
+<p>Un autre coup de cloche rappelle à table les pensionnaires.</p>
+
+<p>Deux repas par jour, le café au lait ou le chocolat le matin.</p>
+
+<p>On se lève à cinq heures et demie. La cloche éternelle se met en branle;
+un vieux embouche un clairon et y souffle un simulacre de diane. Les
+portes s'ouvrent avec un grand fracas de clés. Chaque détenu ramasse ses
+hardes, jetées dans le couloir la veille, et s'habille.</p>
+
+<p>Presque aussitôt, café au lait; à huit heures et demie, la visite du
+médecin.</p>
+
+<p>Il s'avance, suivi de son état-major d'internes et de surveillants,
+passe rapidement devant chacun et ne s'arrête que pour signer une
+feuille où il a prescrit les différentes ordonnances.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas, me disait-il, pourquoi l'on vous a arrêté à
+Bruxelles; il y a un mystère là-dessous.</p>
+
+<p>Comme s'il n'était pas plus stupéfiant de voir Paris séquestrer de parti
+pris et indéfiniment un homme que la maison d'Éver, du moins, avait
+relâché après examen.</p>
+
+<p>Sa visite est éternellement pareille.</p>
+
+<p>&mdash;Comment allez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne dessinez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non, docteur, j'ai le malheur de ne savoir travailler avec fruit
+qu'en liberté.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez tort. Vous nous prouveriez que vous pourriez reprendre vos
+travaux une fois libéré.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous prouverai pas cela. D'ailleurs, cela conduirait à un
+système déplorable.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement. Il suffirait de mettre la camisole à tous les hommes de
+talent, puis de leur dire: Maintenant, faites-nous un chef-d'&#339;uvre pour
+nous prouver que vous n'êtes pas fou.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Gill, vous avez trop d'esprit.</p>
+
+<p>&mdash;Cela fait compensation pour ceux qui n'en ont pas assez. D'ailleurs,
+Victor Hugo a trop de génie, César avait trop de gloire, Jésus, trop de
+bonté.</p>
+
+<p>Tous ceux qui ont quelque chose l'ont trop pour ceux qui ne l'ont pas du
+tout.</p>
+
+<p>C'est pour cela qu'on les enferme; ce qui n'empêche pas les esprits
+généreux de rechercher les mêmes qualités, quitte à en mourir aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, donnez-lui un bain.</p>
+
+<p>Voilà ce qu'on a pour faire diversion à la vie qui s'écoule lentement,
+bêtement, sans incidents ni distractions. La plupart entrent
+intelligents et, petit à petit, s'atrophient, deviennent stupides.</p>
+
+<p>J'ai frémi en entendant un vieillard accuser cinquante-quatre ans de
+présence dans ce bouge.</p>
+
+<p>Que de forces perdues! Que de cerveaux annihilés! Mais quoi! nul ne s'en
+occupe.</p>
+
+<p>Sans doute, la maison est considérée comme infaillible et la moindre
+question relative à ses &#339;uvres serait considérée comme déplacée.</p>
+
+<p>Messieurs nos gouvernants ont probablement d'autres chiens à fouetter.</p>
+
+<p>C'est dommage! Il y aurait cependant là de quoi jeter un grand cri de
+justice, d'humanité, une belle page à écrire dans l'histoire
+parlementaire, un grand nombre d'âmes et de cerveaux à tirer du gouffre
+immonde où les laisse pourrir l'indifférence de la société ventrue!</p>
+
+<p class="imagend"><img src="images/ill_032.png"
+alt="image pas disponible"
+width="120"
+height="34"
+/></p>
+
+
+<p class="image"><img src="images/ill_033.png"
+alt="image pas disponible"
+style="max-width:60%;"
+/></p>
+
+
+
+<h3><a name="EUGENE_VERMESCH" id="EUGENE_VERMESCH"></a>EUGENE VERMESCH</h3>
+
+<p class="line2">/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/</p>
+
+<p class="nind"><span class="lettre">
+<img src="images/ill_001e.png"
+style="max-width:100%;"
+alt="E" /></span><span class="smcap">n</span>
+feuilletant chez l'éditeur Charavay, l'autre soir, un manuscrit
+posthume de ce condamné mort en exil, sa physionomie m'est réapparue
+dans le souvenir...</p>
+
+<p>Lors de ma prime jeunesse, un beau matin, nous vîmes entrer, dans
+l'hôtel où je vivotais en compagnie de quelques étudiants, un garçon de
+vingt ans, blondasse, râpé, nez en quête, chapeau sur l'oreille, qui
+semblait un composé de Gringoire et de Panurge.</p>
+
+<p>Le carabin qu'il venait voir nous le présenta:</p>
+
+<p>&mdash;M. Eugène Vermesch, poète.</p>
+
+<p>La maison, rue Vavin, maison aujourd'hui détruite, était précédée d'une
+cour plantée d'arbres, sous lesquels on dressait en ce moment la nappe
+de la table d'hôte. Invité à prendre sa part du déjeuner frugal,
+Vermesch, à la hâte, engloutit quelques bouchées, puis, c'était là sa
+préoccupation, tira de ses poches quelques feuillets imprimés
+fraîchement, et commença de nous jeter à la tête ses élucubrations.</p>
+
+<p>Ce qu'il nous lut, c'était les <i>Lettres à Mimi</i>, une brochure qu'on a
+vue se faner parmi tant d'autres sous les galeries de l'Odéon,
+l'inévitable vagissement de la vingtième année en ce temps, une
+ritournelle ressassée en l'honneur de la grisette idéale, ce mythe
+évanoui.</p>
+
+<p>La guitare d'Eugène en valait une autre du même genre, pas plus.
+Difficilement, sur cet échantillon, l'auteur eût obtenu le moindre brin
+du «vert laurier» dont Banville est dépositaire; mais il montrait un
+rêve si pareil au mien, de si bon c&#339;ur enfilait le chapelet des
+hémistiches, que tout d'abord il me fut sympathique, et qu'aujourd'hui
+encore, je me rappelle en souriant sa tête enthousiaste, renversée en
+arrière, laissant pendre les cheveux, ses longs yeux doux filtrant une
+lueur charmée, les trois fils d'or de sa moustache, et le geste de sa
+main, qu'il avait belle, envolé à la suite des rimes dans la brise qui,
+là haut, chantait à travers les arbres, et semait des fleurs d'acacia
+dans nos verres.</p>
+
+<p>Ce qu'un autre, plus expérimenté dès lors, aurait pu lui reprocher,
+c'était un manque de personnalité, une assimilation trop flagrante; ses
+vers, pas mal faits d'ailleurs, sonnaient trop clairement l'écho des
+Béranger, des Musset, des Mürger. Pas de notes individuelles. Par là, il
+manquait au premier devoir de l'homme, et surtout de l'artiste, qui est
+de se montrer soi-même afin de rendre fidèlement à l'&#339;uvre les
+virtuosités originales qu'il a reçues de la nature.</p>
+
+<p>Mais tant d'autres ont réussi et sont honorés pour une pareille lâcheté
+de tempérament, que je ne saurais en faire un crime à Vermesch.
+D'ailleurs il en est mort. Oui, feu Vermesch est une victime du
+pastiche, et je le montrerai tout à l'heure.</p>
+
+<p>Depuis son débarquement du pays, Lille en Flandre, il vivait rue de
+Seine, en une chambre d'hôtel qui l'abrita jusqu'à l'heure de la fuite,
+c'est-à-dire neuf années environ.</p>
+
+<p>Partout, sur les meubles détraqués, sur le vieux divan, sur le carreau,
+des montagnes, des écroulements de livres et de brochures qu'il empilait
+sans cesse. La demeure en était encombrée; ce que Vermesch a lu de
+l'écriture des autres est incalculable. Il ne se plaisait qu'en ce
+fouillis d'imprimés ou aux discussions esthétiques. J'insiste sur sa
+fidélité au logis, parce qu'elle indique, à mon sens, un besoin de
+recueillement et d'intimité propre aux natures tendres et inoffensives.</p>
+
+<p>C'est donc là, dans cet amas de bouquins amis, que Vermesch, les yeux
+humides, le nez au ciel, incessamment en proie au v&#339;u littéraire,
+improvisait, déclamait, remâchait des vers et des morceaux de prose,
+inspirés toujours par l'admiration des maîtres qu'il ne cessait de lire.</p>
+
+<p>Entre temps, il flânait à gauche ou à droite, sous l'Odéon ou sur les
+quais, bouquinant, poussant des reconnaissances dans les bureaux de
+rédaction du <i>Hanneton</i> ou d'autres feuilles de cette valeur, et y
+laissant gratis le «fruit de sa veine».</p>
+
+<p>Pas d'autre souci. La médecine, qui lui avait servi de prétexte à gagner
+Paris, était depuis longtemps délaissée. Sa mère, veuve, lui servait une
+petite pension. Ses goûts étaient sobres. Je crois qu'il était heureux.
+Sa mère mourut.</p>
+
+<p>Du mince héritage qui lui revint,&mdash;une quinzaine de mille francs,&mdash;il
+confia la presque totalité à son ami Victor Azam qui depuis... mais
+qu'importe?&mdash;à son éditeur et ami Victor Azam qui, lancé à la Bourse,
+devait amplement et rapidement faire fructifier le magot. On ignora
+toujours le détail des opérations triomphantes qui s'ensuivirent; ce qui
+est certain, c'est que Victor Azam ne rendit à son ami et collaborateur
+que les <i>coquilles</i>... des typographes de son imprimerie.</p>
+
+<p>Alors ce fut la misère.</p>
+
+<p>Je l'ai revu en ce temps, couvert d'un paletot de poils qui devint
+légendaire, coiffé d'un feutre avachi, courant les librairies, les
+bibliothèques, les journaux, sans plainte, mais amaigri, inquiet,
+affamé. C'était fini de rire à la Muse. Il fallait tirer le pain
+quotidien de ce qui n'avait été jusqu'alors qu'amusements et
+dilettantisme. Un reste de la vanité qu'avaient fait éclore les faciles
+applaudissements des camarades lui raidissait l'échine, le rendait peu
+sympathique aux marchands de copie.</p>
+
+<p>Cependant il trouva quelques maigres débouchés, mit en &#339;uvre ses
+procédés d'assimilation, travaillant beaucoup, mais obsédé toujours de
+la manie d'imitation qui avait daté ses débuts, ne trouvant rien de bien
+neuf, de saisissant, et, avec beaucoup d'érudition et conscience,
+perdant son encre.</p>
+
+<p>Il ne faudrait point cependant dénier à Vermesch tout mérite littéraire.
+Ses <i>Hommes du jour</i> et ses <i>Binettes rimées</i>, deux volumes inspirés de
+Banville et Monselet (toujours le pastiche), montrent des qualités
+d'ironie et de finesse qui, en une autre époque, eussent suffi à la
+fortune d'un débutant.</p>
+
+<p>J'ai rompu des lances et en romprai encore contre quiconque pour la
+défense des huitains, ballades et stances qui composent le <i>Testament du
+sieur Vermesch</i>. Malheureusement, l'idée du <i>Testament</i> est à Villon, et
+sa forme, à tout le monde un peu; c'est égal! je ne sais rien de plus
+tendre et de plus accompli que les strophes à <i>Rachel</i>, qui commencent
+ainsi:</p>
+
+<table summary="poem"><tr><td>
+Si de l'or flâne en mon gilet,<br />
+Qu'on le porte chez Rachel, fille<br />
+Qui reste seule, sans famille<br />
+Et loge près du Châtelet.<br />
+<br />
+Elle est jolie et mal famée,<br />
+Elle a l'&#339;il bleu, grand et moqueur.<br />
+Et c'est, des reines de mon c&#339;ur,<br />
+Celle que j'ai le mieux aimée.<br />
+</td></tr></table>
+
+<p>De même pour l'ode héroïque qui ouvre et ferme le volume. Il y a
+incontestablement dans ces vers, en dehors de la facture, imitée de
+Hugo, un mouvement et un souffle, un lyrisme difficiles à rencontrer
+autre part, dans le prétentieux fatras des rapsodies modernes.</p>
+
+<p>Vermesch avait de la nature, de la volonté, du travail, surtout de
+l'enthousiasme, une émotion sincère. Encouragé, sans doute il eût pris
+son vol plus audacieusement, plus librement dans l'art, se fût
+débarrassé des chaînes qui rivaient son effort à l'admiration servile du
+passé. Tout l'ont ignoré, dédaigné. L'amertume est venue: la destinée,
+obstinément, lui refusait place. Il a fallu, pour qu'on l'aperçût,&mdash;et
+à quelle lueur!&mdash;qu'il écrivît: le <i>Père Duchêne</i>!</p>
+
+<p>Et dans quel but? Dans quelles circonstances? Mourant de faim, après le
+siège; pour, avec son flair de journaliste et son procédé coutumier
+d'adaptation, arracher un succès avec un morceau de pain à l'actualité,
+pour essayer d'un pastiche au goût du jour. Je vous dis que c'est le
+pastiche qui l'a perdu!</p>
+
+<p>Vermesch, en ressuscitant le <i>Père Duchêne</i>, j'en suis certain, n'a pas,
+une seconde, prévu son importance folle et ses effroyables conséquences.</p>
+
+<p>Il a voulu pasticher Hébert, comme il avait pastiché Villon, Rabelais,
+Hugo, Leconte de l'Isle, etc...</p>
+
+<p>Est-ce à dire que je veuille l'absoudre? Non! Mais j'interviens centre
+les traditions exagérées qui transforment en épouvantes éternelles des
+aventures niaises, et du premier jobard mal inspiré font un spectre
+terrifiant et gigantesque.</p>
+
+<p>Vermesch, indécis, chétif, timide et bayant aux étoiles, n'aurait pas
+tué une mouche, comme on dit.</p>
+
+<p>Mettons plus souvent au jour vrai la physionomie réelle des réprouvés de
+la tradition. Cela, sans doute, ne diminuera pas le mal qu'il ont pu
+faire; mais, du moins, éteindrait-on cette auréole de damnés dont
+l'imagination les affuble, qui est une sorte de gloire aussi, et qui
+peut tenter les hallucinés de l'avenir.</p>
+
+<p>Un mot de Vermesch pour finir et prouver son inconscience en tant que
+fauteur du <i>Père Duchêne</i>.</p>
+
+<p>Aux premiers jours de juin, comme les massacres de la répression
+duraient encore, il était réfugié, rue du Four-Saint-Germain, dans une
+de ces admirables familles dont rien ne désempare la charité.</p>
+
+<p>C'est là que je le vis.</p>
+
+<p>Dans la rue, les soldats allaient et venaient; les vigilances de la
+répression se multipliaient.</p>
+
+<p>Tout à coup, tranquillement, Vermesch parla d'une course à faire dans
+les environs, d'une visite, à deux cents pas, disait-il, l'affaire de
+dix minutes.</p>
+
+<p>&mdash;L'affaire de la mort, malheureux! m'écriai-je. Tu seras fusillé en
+arrivant sous la porte!</p>
+
+<p>Et il me répondit:</p>
+
+<p>&mdash;<span class="smcap">De quel droit?</span></p>
+
+<p>Il n'y avait qu'à hausser les épaules jusqu'au plafond et à se taire;
+c'est ce que je fis.</p>
+
+<p>Il ne sortit pas du reste; on le fit évader; il alla s'engloutir dans
+le brouillard de Londres.</p>
+
+<p>En 1871, il écrivait, parlant de ses regrets, de sa douleur d'expatrié:
+«Si cela dure, je mourrai.»</p>
+
+<p>Cela a duré huit ans pour lui.</p>
+
+<p>Et, l'année dernière, on l'a enterré dans un coin du sol anglais. Par un
+beau temps, les journaux l'ont dit. Pour un jour, le ciel de Londres
+était bleu. Il faisait du soleil comme en France.</p>
+
+<p class="imagend"><img src="images/ill_023.png"
+alt="image pas disponible"
+width="112"
+height="87"
+/></p>
+
+
+<p class="image"><img src="images/ill_034.png"
+alt="image pas disponible"
+width="277"
+height="63"
+/></p>
+
+
+
+<h3><a name="LE_NAIN" id="LE_NAIN"></a>LE NAIN</h3>
+
+<p class="c">SOUVENIR DU PAVÉ LATIN.</p>
+
+<p class="line2">/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/</p>
+<p class="nind"><span class="lettre">
+<img src="images/ill_001p.png"
+style="max-width:100%;"
+alt="P" /></span><span class="smcap">uisque</span>
+Jean Richepin, mon excellent camarade et confrère, a nommé
+dernièrement dans ses articles Astezani, je veux, en souvenir de
+l'intérêt que nous inspira jadis cette ébauche macabre, essayer d'en
+évoquer la silhouette tordue et touchante.</p>
+
+<p>Je l'ai peint d'ailleurs, autrefois, grattant sa mandoline, assis au
+milieu des fleurs, et j'ai conservé la toile; il est là devant moi,
+tandis que je noircis ce papier; il me regarde écrire.</p>
+
+<p>Il doit être peu de Parisiens de ma génération, j'entends des Parisiens
+de la rive gauche, des amoureux de l'Odéon et du Luxembourg, de ce beau
+quartier paisible, parfumé, naïf, où mourut Michelet, où vieillit
+Sainte-Beuve, où Hugo fut jeune, où l'enthousiasme naît, où se repose la
+gloire; il doit être, dis-je, peu de mes contemporains qui n'aient, le
+soir, en ces dernières années, tressailli, sursauté même en apercevant
+tout à coup dans l'ombre, à hauteur des genoux, une sorte de gnome
+transparent, surmonté d'un chapeau de haut tuyau, semblable à un poêle
+en marche.</p>
+
+<p>Barbu, bourru, couvert d'un manteau loqueteux, frappant le trottoir d'un
+bâton court, proportionné à sa taille, l'être, au moment même où l'on
+allait marcher sur lui, poussait un sourd grognement. Le passant,
+effaré, sautait de côté, et, dans l'espace resté libre, le nain passait
+avec un ton fanfaron.</p>
+
+<p>C'était Astezani qui trottait au travail ou en revenait, selon qu'il
+était huit heures ou minuit. Son travail c'était la musique; le
+gonflement qu'il avait au côté droit sous son manteau, équilibrant sa
+bosse, était causé par une mandoline qu'il portait amoureusement serrée
+à son flanc difforme; une antique et jolie mandoline florentine, au
+manche arrondi en volute, fanée, recuite, couleur de vieille orange.</p>
+
+<p>Il arrivait des profondeurs de la banlieue, rêveur, grommelant,
+grincheux, livrant, du bout de sa canne, des combats aux chiens
+indiscrets qui le venaient flairer, gagnait le boulevard Michel et se
+haussait aux vitres des cafés.</p>
+
+<p class="top5">Quand il réussissait à atteindre le bouton de la porte, il entrait.</p>
+
+<p>Astezani était connu. Sitôt qu'il paraissait, les filles de service
+l'installaient sur un siège.</p>
+
+<p>Lui, impassible, avec un feu de mépris dans l'&#339;il, se laissait faire; on
+le hissait, on le calait.</p>
+
+<p>Et alors, après quelques minutes pendant lesquelles il s'efforçait de
+s'isoler, le bout d'homme commençait de gratter son jambon.</p>
+
+<p>Le silence aussitôt s'établissait profond, respectueux.</p>
+
+<p>Je m'intéressai à ce monstre de génie; je le suivis, le fis parler, le
+fis poser; il était exigeant et demandait, pour poser, cinquante sous de
+l'heure.</p>
+
+<p>J'appris qu'il était propriétaire, à la Butte-aux-Cailles, d'une masure
+qui lui rapportait cinquante sous par semaine.</p>
+
+<p>Je voulus le diminuer, le réduire au prix habituel des modèles.</p>
+
+<p>Il se fâcha et ne revint plus.</p>
+
+<p>J'allai le chercher; il était mort; je vis sa veuve, car il avait femme
+et enfants. La femme était aveugle.</p>
+
+<p class="imagend"><img src="images/ill_023.png"
+alt="image pas disponible"
+width="112"
+height="87"
+/></p>
+
+<p class="image">
+<a href="images/ill_035.jpg">
+<img src="images/ill_035_th.png"
+alt="image pas disponible"
+width="394"
+height="357"
+/></a></p>
+
+<p class="image"><img src="images/ill_031.png"
+alt="image pas disponible"
+width="280"
+height="63"
+/></p>
+
+
+
+<h3><a name="LA_CHARGE_DE_M_THIERS" id="LA_CHARGE_DE_M_THIERS"></a>LA CHARGE DE M. THIERS</h3>
+
+<p class="line2">/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/</p>
+
+<p class="nind"><span class="lettre">
+<img src="images/ill_001j.png"
+style="max-width:100%;"
+alt="J" /></span><span class="smcap">e</span>
+l'écris pour l'ahurissement des provinciaux: je n'ai jamais vu M.
+Thiers. Je l'ai, à ma façon, dessiné cinq cents fois peut-être; je ne
+l'ai jamais vu.</p>
+
+<p>Cela tient probablement à ce qu'il en est de mon humble individu comme
+de la plupart des Parisiens qui, peu soucieux de leurs monuments,
+laissent volontiers s'écouler la vie sans s'inquiéter de savoir si
+l'obélisque a une porte et sans gargariser d'ascensions exténuées la
+colonne.</p>
+
+<p>Je n'ai pas enjambé le petit Thiers. Cet aveu fait, je n'ai plus qu'à
+exaspérer les peintres fanatiques de la copie méticuleuse du modèle, en
+déclarant qu'il me semble avoir mieux fait pour dessiner Thiers de ne le
+pas voir, et que, par ce moyen, j'ai mieux tenu compte de la légende et
+servi au public une silhouette plus conforme à ses idées préconçues.</p>
+
+<p>J'ai eu l'honneur d'obtenir un soir, à dîner, l'approbation du grand
+Hugo pour cette parole.</p>
+
+<p>On a le droit d'être laid jusqu'à trente ans; plus tard, la laideur est
+haïssable, car elle ne vient plus de la nature, mais du caractère.
+Thiers n'était pas absolument laid, mais petit, grincheux et bourgeois.</p>
+
+<p>C'est la bourgeoisie qui lui doit des statues; le peuple ne lui doit
+rien; au reste, il a eu soin de donner la mesure de sa tendresse pour le
+peuple à Transnonain et en mai 71.</p>
+
+<p>Le Mirabeau-mouche, l'élève de Talleyrand, Pickochole, disait Castille,
+Foutriquet, disait le maréchal Soult, sans foi politique, ajoutait
+Cormenin, mais avide de pouvoir, non pour le bien qu'il peut faire, mais
+pour celui qu'il procure, le trafiquant, avec Simon Deatz, de la
+duchesse de Berry, M. Thiers a bu largement et peut-être immodérément à
+la coupe d'une popularité qui faisait fausse route.</p>
+
+<p>J'ai la satisfaction d'avoir, au cours de mon &#339;uvre modeste, osé parfois
+dépailleter sa robe de prophète et montrer l'étincelle méchante qui
+crépitait au fond de ses lunettes. Le faux-col de Prudhomme se hausse de
+lui-même aux oreilles et à la mâchoire de ce partisan du pape, de cet
+ennemi de Proudhon et des chemins de fer. Le pli de sa lèvre serrée a le
+tranchant du sabre.</p>
+
+<p>Est-ce à dire que la mémoire de M. Thiers usurpe la grande place que lui
+a concédée l'histoire? Non; mais j'ai trouvé un peu vaste pour lui le
+manteau que lui a taillé le peintre Vibert dans le drapeau tout entier
+de la France. Il eût suffi du moindre lambeau du haillon sublime qui
+couvre l'Humanité.</p>
+
+
+<p class="imagend"><img src="images/ill_025.png"
+alt="image pas disponible"
+width="117"
+height="87"
+/></p>
+
+
+<p class="image"><img src="images/ill_022.png"
+alt="image pas disponible"
+width="283"
+height="74"
+/></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="LETTRE_DE_POPULOT" id="LETTRE_DE_POPULOT"></a>LETTRE DE POPULOT</h3>
+<p class="line2">/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/</p>
+
+<p class="c">A SON COUSIN BIBI.</p>
+
+
+<p class="nind"><span class="lettre">
+<img src="images/ill_001p.png"
+style="max-width:100%;"
+alt="P" /></span><span class="smcap">endant</span>
+que ces muffes-là digèrent ou tripotent des machines de Bourse
+en disant qu'il n'y a pas de question sociale, pour n'avoir pas à s'en
+occuper, je te vas l'expliquer en deux temps, moi, la question sociale,
+mon vieux Bibi.</p>
+
+<p>Tu vas voir qu'y a pas besoin de grands mots ni de grandes phrases, ni
+de se f... des torticolis, ni d'avaler tant de verres d'eau sucrée pour
+dire une bonne fois ce qui tombe sous le bon sens du premier venu.</p>
+
+<p>Quand t'es venu au monde, est-ce que t'as demandé à faire partie de la
+société? Non, pas vrai? Une fois sevré, t'avais devant toi tes quatre
+pattes pour en faire ce que tu pourrais. Si t'avais été d'âge à choisir,
+t'aurais peut-être préféré la vie sauvage, les bois, les fleuves, le
+grand vent, la chasse, la pêche, et un coin de terre à toi, car la terre
+a de quoi donner un coin à chacun de ses enfants.</p>
+
+<p>Mais pas du tout. On t'a pigé au débuché du ventre de ta mère, inscrit,
+catalogué. Ton couillon de père et ta pauvre dinde de mère n'ont pas
+pipé.</p>
+
+<p>Ça y était: t'étais de la société. C'est-à-dire que t'étais engagé,
+forcé d'aller te faire casser la gueule à vingt ans, sans savoir
+pourquoi, que tu seras forcé de payer des impôts à jet continu jusqu'au
+trou.</p>
+
+<p>Pour t'imposer ces devoirs-là, quand t'as pas encore les yeux ouverts,
+qu'est-ce qu'elle te fourre en retour, la société?</p>
+
+<p>Rien du tout. Débrouille-toi et casque! Ah! si t'es le fils d'un
+proprio, chouette! ça va bien; t'as qu'à te laisser aller: tu peux être
+crétin de naissance, te croiser les pattes, biturer le Cliquot, te
+boucher la gueule avec des truffes et te ramollir la colonne avec les
+filles. C'est ton droit; t'as le sac; ton père te l'a laissé, qui
+l'avait peut-être bien hérité aussi. Y a comme ça des bandes de
+fainéants qui se pondent les uns les autres pendant des siècles, et qui
+n'ont pas autre chose à faire que de s'empiffrer du sac qu'a volé le
+premier de la bande.</p>
+
+<p>Car il y a ça d'esbrouffant, qu'on te fait avaler comme un miel, depuis
+le commencement des commencements, que les morts, avant de crever, ont
+le droit de disposer à tort et à travers de l'argent qui devrait être
+uniquement aux vivants, pour faciliter leurs transactions et leurs
+relations; en sorte que le capital, qui devrait être mobilisé
+perpétuellement, s'endort dans les mains des fainéants, des égoïstes,
+des ventrus. Comme si l'homme, après sa crevaison, avait droit à autre
+chose que de pourrir avec tous les autres atomes abolis de l'humanité.
+Comme si tout le monde, en ce monde, ne devait pas travailler pour soi,
+puis, en quittant le jeu, rendre tout à la masse, pour aider le jeu des
+nouveaux!</p>
+
+<p>Comme si l'on avait droit, parce qu'on s'est enrichi dans sa vie, de
+modifier, quand on n'est plus rien sur terre, la destinée des vivants:
+sous prétexte qu'on a un faible pour ceux qui vous sortent de la
+cuisse,&mdash;ce qui n'est jamais bien sûr. Qu'on jouisse en sa vie de ce
+qu'on a su acquérir, rien de plus juste; mais encore après sa mort,
+c'est monstrueux.</p>
+
+<p>C'est pourtant comme cela; et il se passera des siècles encore, sans
+qu'on ose toucher à l'hérédité qu'est le plus noir des crimes de
+lèse-humanité.</p>
+
+<p>Oui! voyons: deux enfants qui naissent, l'un au premier, l'autre au
+grenier, ont-ils même droit devant la nature et la vie?</p>
+
+<p>Autre chose que la somme et la qualité de leurs facultés et de leurs
+vertus doit-il les distinguer dans la suite?</p>
+
+<p>Le fils du galérien vient au monde aussi fier que le fils de l'empereur;
+peut-être, est-il mieux doué pour l'utilité publique.</p>
+
+<p>Il n'aura cependant que la honte, la misère, l'éternelle suspicion; s'il
+est orphelin, la prison qui avilit, jusqu'à la majorité!</p>
+
+<p>Puis une balle de fusil dans quelque champ de bataille ou le cabanon des
+maudits.</p>
+
+<p>L'autre, cependant, nagera dans le bien-être, se vautrera dans les
+jouissances de toute sorte et se croira d'essence supérieure parce qu'il
+aura reçu le jour et l'héritage d'un cochon gras.</p>
+
+<p>Crève, enfant du pauvre; tu avais peut-être l'âme de Jésus, le génie de
+Hugo. Tant pis! Crève!</p>
+
+<p class="r">POPULOT.</p>
+
+<p class="imagend"><img src="images/ill_019.png"
+alt="image pas disponible"
+width="109"
+height="85"
+/></p>
+
+
+<p class="image"><img src="images/ill_031.png"
+alt="image pas disponible"
+width="280"
+height="63"
+/></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="LOUVRIER_BOULANGER" id="LOUVRIER_BOULANGER"></a>L'OUVRIER BOULANGER</h3>
+<p class="line2">/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/</p>
+
+<p class="nind"><span class="lettre">
+<img src="images/ill_001q.png"
+style="max-width:100%;"
+alt="Q" /></span><span class="smcap">uand</span>
+Paris dort, quand, sur le pavé des rues mouillées où se mire la
+lune, on n'entend plus que le pas cadencé des sergents de ville; quand
+toutes fenêtres sont closes et qu'à peine on voit encore étinceler
+d'ici, de là, dans les hauteurs des mansardes, la lampe obstinée d'un
+studieux ou d'une ouvrière qui veille, avez-vous entendu quelquefois,
+dans la nuit, jaillir du sol comme un râle puissant et rhythmique?</p>
+
+<p>Alors, sans doute, le c&#339;ur serré d'angoisse, ignorant la nature de ce
+bruit, vous avez marché, guidé par le son; vous êtes arrivé près d'un
+soupirail ardent, ouvert à fleur du trottoir, et, plongeant le regard
+dans la cave flamboyante et grise de poussière, vous y avez vu, comme
+une vision d'enfer, des hommes demi-nus, rouges du feu des fours, se
+courbant, se tordant avec le vent de la nuit sur l'échine, soulevant
+entre leurs bras nerveux une pâte épaisse et pesante, puis la rejetant
+au pétrin avec le <i>Han</i>! d'angoisse arraché par l'effort.</p>
+
+<p>Ces hommes sont les geindres. Ils pétrissent le pain.</p>
+
+<p>Le geindre n'est pas seul. Il est aidé par le mitron: l'un pétrit,
+l'autre enfourne et pèse. Ils commencent ensemble, à sept heures du
+soir, et finissent à trois heures du matin. Ensemble aussi, la farine en
+poussière les étouffe; la nécessité d'être debout incessamment les
+afflige de varices. Il n'est point rare de voir les jambes du geindre
+trouées de crevasses. En général, il meurt jeune et poussif.</p>
+
+<p>A ce prix il conquiert, pendant sa courte existence, une maigre part de
+ce pain tant gaspillé par les uns, tant convoité par les autres, qu'il
+boulange en râlant pour le monde, et qu'il remonte, après la besogne
+finie, dévorer dans son taudis, plus pâle que la cendre du four éteint.</p>
+
+<p class="imagend"><img src="images/ill_025.png"
+alt="image pas disponible"
+width="117"
+height="87"
+/></p>
+
+<hr class="full" />
+
+<h3>CHARLES LEROY</h3>
+
+<h2>LE<br />
+COLONEL RAMOLLOT</h2>
+
+<table summary="leroy"
+cellspacing="0"
+cellpadding="0"
+style="text-align:center;font-size:80%;">
+
+<tr valign="top"><td><i>PRÉFACE</i><br />
+<br />
+<span class="smcap">Par E. CARJAT</span><br />
+<br />
+<b>Illustrations de<br />
+E. MORIN<br />
+FERDINANDUS<br />
+etc., etc.</b><br />
+&mdash;&mdash;<br />
+1 VOL. IN-18<br />
+(<i>douzième mille</i>)<br />
+PRIX: 5 FRANCS</td>
+<td><img src="images/ill_ramollot.png"
+alt="image pas disponible"
+width="115"
+height="184" />
+</td>
+
+<td>
+<i>PRÉFACE</i><br />
+<br />
+<span class="smcap">Par F. CARJAT</span><br />
+<br />
+<b>Illustrations de<br />
+RÉGAMEY, SCOTT<br />
+HANRIOT<br />
+LUIGI LOIR, etc.</b><br />
+&mdash;&mdash;<br />
+1 VOL. IN-18<br />
+(<i>douzième mille</i>)<br />
+PRIX: 5 FRANCS</td></tr>
+</table>
+
+<hr />
+
+<h3>A. POTHEY</h3>
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+<h2>LA MUETTE</h2>
+
+<table summary="muette"
+cellspacing="0"
+cellpadding="0"
+style="text-align:center;font-size:100%;">
+<tr><td>Illustration<br />et<br />Eau-Forte</td>
+<td><img src="images/ill_muette.png"
+alt="image pas disponible"
+width="253"
+height="222"
+style="padding:4%;"
+ /></td>
+<td>de<br />KAUFFMANN</td></tr>
+</table>
+
+<p class="c"><i>Il a été tiré</i> cinquante exemplaires <i>sur papier<br />de Hollande de chacun
+des volumes de la</i><br /><b>BIBLIOTHÈQUE ILLUSTRÉE</b>: <span class="smcap">Au prix de 10 francs.</span></p>
+
+
+
+<hr />
+<table summary="silvestre"
+cellspacing="0"
+cellpadding="0"
+style="text-align:center;font-size:80%;">
+
+<tr><td>ARMAND SILVESTRE<br />
+&mdash;&mdash;<br />
+POUR FAIRE RIRE<br />
+
+GAULOISERIES&nbsp;CONTEMPORAINES<br />
+
+Eau-Forte et Illustrations<br />
+
+DE<br />KAUFFMANN<br />
+
+1 vol. in-18.<br />
+
+PRIX: 5 FRANCS<br />
+<img src="images/ill_faire.png"
+width="85"
+height="148"
+alt="image pas disponible" /><br />
+M<sup>me</sup> OLYMPE AUDOUARD<br />
+&mdash;&mdash;<br />
+SILHOUETTES PARISIENNES<br />
+
+1 vol. illustré de 31 portraits et d'une eau-forte.<br />
+
+PRIX......5 FRANCS.</td>
+
+<td>
+
+BIBLIOTHÈQUE<br />
+ILLUSTRÉE<br />
+<img src="images/ill_dhervilly.png"
+alt="image pas disponible"
+width="218"
+height="147" /><br />
+
+<div style="border:2px solid black;">
+TIMBALE<br />
+
+D'HISTOIRE A LA PARISIENNE<br />
+
+Eau-Forte et Dessins de RÉGAMEY<br />
+
+1 VOLUME IN-18. PRIX........5 FRANCS.</div><br />
+
+</td>
+
+
+
+
+<td>VAST-RICQUARD<br />
+&mdash;&mdash;<br />
+POUR CES DAMES<br />
+
+NOUVELLES PARISIENNES<br />
+
+Eau-Forte et Dessins<br />
+
+DE<br />
+
+KAUFFMANN<br />
+
+1 vol. in-18.<br />
+
+PRIX: 5 FRANCS<br />
+<img src="images/ill_dames.png"
+alt="image pas disponible"
+width="104"
+height="144" /><br />
+DE PODESTAT<br />
+&mdash;&mdash;<br />
+LA COMÉDIE&nbsp;AU&nbsp;BOUDOIR<br />
+
+1 vol. in-18 avec 7 eaux-fortes et gravures par Morin.<br />
+
+PRIX...... 5 FRANCS.</td></tr>
+</table>
+
+<hr />
+
+
+<h3>C. MARPON et E. FLAMMARION, Éditeurs</h3>
+
+<p class="c">PARIS&mdash;RUE RACINE, 26, et galeries de l'odéon&mdash;PARIS<br />
+<i>Envoi</i> franco <i>contre mandat</i></p>
+
+<hr style="width:30%;" />
+
+<h2>BIBLIOTHÈQUE ILLUSTRÉE</h2>
+
+<p class="c">Volumes in-18, avec Eaux-Fortes et Illustrations dans le texte</p>
+<hr style="width:20%;" />
+<p class="c">E. CHAVET</p>
+<hr style="width:10%;" />
+<p class="c">LES PETITES</p>
+
+<h2>COMÉDIES DU VICE</h2>
+
+<p class="c">Gravures et Eaux-Fortes par BENASSIT (<i>Quinzième mille</i>).</p>
+
+<p class="c">1 <span class="smcap">VOL. IN</span>-18.&mdash;<span class="smcap">Prix</span>: 5 <span class="smcap">francs</span>.</p>
+
+<p class="c">LES PETITS</p>
+
+<h2>DRAMES DE LA VERTU</h2>
+
+<p class="c"><i>Deuxième série des PETITES COMÉDIES DU VICE</i></p>
+
+<p class="c">Eau-Forte et Dessins par KAUFFMANN (<i>Huitième mille</i>).</p>
+
+<p class="c">1 <span class="smcap">FORT VOL. IN</span>-18.&mdash;<span class="smcap">Prix</span>: 5 <span class="smcap">francs</span>.</p>
+
+
+<h2>LES BÊTISES VRAIES</h2>
+
+<p class="c"><i>Pour terminer les PETITES COMÉDIES DU VICE</i></p>
+
+<p class="img"><img src="images/ill_betises.png"
+width="343"
+height="194"
+alt="image pas disponible" /></p>
+
+<p class="c">Eau-Forte et Dessins par KAUFFMANN (<i>Septième mille</i>).</p>
+
+<p class="c">1 <span class="smcap">VOL. IN-18</span>.&mdash;<span class="smcap">Prix</span>: 5 <span class="smcap">FRANCS</span>.</p>
+
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Vingt années de Paris, by André Gill
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VINGT ANNÉES DE PARIS ***
+
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+ of receipt of the work.
+
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+
+1.F.
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+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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