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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/30703-0.txt b/30703-0.txt new file mode 100644 index 0000000..df531c9 --- /dev/null +++ b/30703-0.txt @@ -0,0 +1,3506 @@ +The Project Gutenberg EBook of Fantôme d'Orient, by Pierre Loti + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Fantôme d'Orient + +Author: Pierre Loti + +Release Date: December 18, 2009 [EBook #30703] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FANTÔME D'ORIENT *** + + + + +Produced by Laurent Vogel, Wilelmina Maillière and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by The Internet Archive/American Libraries.) + + + + + + +BIBLIOTHÈQUE CONTEMPORAINE + +PIERRE LOTI + +DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE + +FANTÔME +D'ORIENT + +CINQUANTE-CINQUIÈME ÉDITION + +PARIS +CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS +3, RUE AUBER, 3 + + + + +CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS + + * * * * * + +DU MÊME AUTEUR + +Format grand in-18. + + AU MAROC 1 vol. + AZIYADÉ 1 -- + LE CHÂTEAU DE LA BELLE AU BOIS DORMANT 1 -- + LES DERNIERS JOURS DE PÉKIN 1 -- + LES DÉSENCHANTÉES 1 -- + LE DÉSERT 1 -- + L'EXILÉE 1 -- + FANTÔME D'ORIENT 1 -- + FIGURES ET CHOSES QUI PASSAIENT 1 -- + FLEURS D'ENNUI 1 -- + LA GALILÉE 1 -- + L'INDE (SANS LES ANGLAIS) 1 -- + JAPONERIES D'AUTOMNE 1 -- + JÉRUSALEM 1 -- + LE LIVRE DE LA PITIÉ ET DE LA MORT 1 -- + MADAME CHRYSANTHÈME 1 -- + LE MARIAGE DE LOTI 1 -- + MATELOT 1 -- + MON FRÈRE YVES 1 -- + LA MORT DE PHILÆ 1 -- + PAGES CHOISIES 1 -- + PÊCHEUR D'ISLANDE 1 -- + PROPOS D'EXIL 1 -- + RAMUNTCHO 1 -- + RAMUNTCHO, pièce 1 -- + REFLETS SUR LA SOMBRE ROUTE 1 -- + LE ROMAN D'UN ENFANT 1 -- + LE ROMAN D'UN SPAHI 1 -- + LA TROISIÈME JEUNESSE DE MADAME PRUNE 1 -- + VERS ISPAHAN 1 -- + +Format in-8º cavalier. + + ŒUVRES COMPLÈTES, tomes I à XI 11 vol. + + * * * * * + +_Éditions illustrées._ + + PÊCHEUR D'ISLANDE, format in-8º jésus, illustré + de nombreuses compositions de E. RUDAUX 1 vol. + + LES TROIS DAMES DE LA KASBAH, format in-16 + colombier, illustrations de GERVAIS-COURTELLEMONT 1 -- + + LE MARIAGE DE LOTI, format in-8º jésus. Illustrations + de l'auteur et de A. ROBAUDI 1 -- + + * * * * * + +E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY + + + + +FANTÔME D'ORIENT + + + + +I + + + Septembre 188... + +Minuit, après une fraîche soirée de fin septembre où déjà un peu +d'automne s'annonce. Du silence partout. Dans ma maison familiale +paisiblement endormie, je reste seul éveillé, l'esprit en grand trouble +d'anxiété et d'attente. Depuis tantôt deux heures, je me suis retiré +chez moi, disant que j'allais sagement me coucher, en prévision de mon +départ matinal de demain. Mais le sommeil ne vient pas. Enfermé dans +mon logis particulier, errant sans but d'une pièce dans une autre, je +reste indéfiniment songeur, comme à la veille de mes grands départs de +marin pour des campagnes longues et lointaines, et, en dedans de +moi-même, je passe une lente revue sinistre de temps accomplis, de +choses à jamais finies, de visages morts. + +Cette fois pourtant, je ne pars que pour un mois et je ne vais pas plus +loin que Constantinople, mais le voyage sera sombre... + +Il faut bien qu'il se soit joué là-bas un acte inoubliable de cette +féerie noire qui a été ma vie, pour que je m'inquiète ainsi de la pensée +d'y retourner; pour que tout ce qui en vient, un mot tartare qui me +repasse en tête, une arme d'Orient, une étoffe turque, un parfum, +aussitôt me plonge dans une rêverie d'exilé où réapparaît Stamboul! Et +ce n'est pas par simple fantaisie d'art non plus, qu'ici mon appartement +est pareil à celui de quelque émir d'autrefois, ressemble à une demeure +orientale qui, par sortilège, se serait incrustée au milieu de ma chère +maison héréditaire, avec ses arceaux dentelés, ses broderies d'ors +archaïques et ses chaux blanches. Un charme dont je ne me déprendrai +jamais m'a été jeté par l'Islam, au temps où j'habitais la rive du +Bosphore, et je subis de mille manières ce charme-là, même dans les +choses, dans les dessins, dans les couleurs, jusque dans ces vieilles +fleurs de rêve qui sont ici naïvement peintes sur les faïences de mes +murs. Et surtout il m'attire, ce charme triste, il m'attire vers là-bas +où je serai demain. + +C'est donc vrai que je vais revoir Stamboul... C'est bien réel et +prochain, ce pèlerinage auquel, depuis dix ans, je rêve... + +Depuis dix ans que les hasards de mon métier de mer me promènent à tous +les bouts du monde, jamais je n'ai pu revenir là, jamais; on dirait +qu'un sort, un châtiment sans merci m'en ait constamment éloigné. Jamais +je n'ai pu tenir le solennel serment de retour qu'en partant j'avais +fait à une petite fille circassienne, abîmée dans le suprême désespoir. + +Et je ne sais plus rien d'elle, qui fut la bien-aimée à qui je croyais +m'être donné jusqu'à l'âme, pour le temps et pour les au delà infinis. + +Mais, depuis que je l'ai quittée, constamment je suis poursuivi en +sommeil par cette vision, toujours la même: mon navire fait à Stamboul +une relâche inattendue, rapide, furtive; ce Stamboul revu en songe est +étrange, agrandi, déformé, sinistre; en hâte, je descends à terre, avec +la fièvre d'arriver jusqu'à elle, et mille choses m'en empêchent, et mon +anxiété va croissant à mesure que passe l'heure; puis tout de suite +vient le moment de l'appareillage, et alors, de partir sans l'avoir +revue et sans avoir seulement rien retrouvé de sa trace égarée, +j'éprouve tant d'angoisse que je me réveille... + + +Pour le relire, pendant cette soirée d'attente, je vais chercher avec +crainte un livre qu'autrefois j'ai publié, par besoin déjà de chanter +mon mal, de le crier bien fort aux passants quelconques du chemin, et +que, depuis le jour où il a paru, je n'ai plus jamais osé ouvrir. Pauvre +petit livre, très gauchement composé, je pense, mais où j'avais mis +toute mon âme d'alors, mon âme en déroute et prise des premiers vertiges +mortels, ne pensant pas du reste que je continuerais d'écrire et qu'on +saurait plus tard qui était l'auteur anonyme d'_Aziyadé_. (Aziyadé, un +nom de femme turque inventé par moi pour remplacer le véritable qui +était plus joli et plus doux, mais que je ne voulais pas dire.) + +Avec recueillement, comme si je regardais dans une tombe en soulevant la +dalle funéraire, je commence à tourner ces pages oubliées, étonnantes +pour moi-même qui les ai jadis écrites. + +Des enfantillages d'abord qui me font sourire. Un certain Loti de +convention, auquel je m'imaginais ressembler. Et puis, çà et là, des +bravades, des blasphèmes; les uns banals et ressassés dont j'ai pitié; +les autres, si désespérés et si ardents, que c'étaient encore des +prières. Oh! le temps jeune, où je pouvais blasphémer et prier!... + +Mais tout l'inexprimé qui dormait entre les lignes, entre les mots +impuissants et sourds, s'éveille peu à peu, sort de la longue nuit où je +l'avais laissé s'évanouir. Ils me réapparaissent, ces insondables +_dessous_ de ma vie, de mon amour d'alors, sans lesquels du reste il +n'y aurait eu ni charme profond ni intime angoisse. De temps à autre, +pour un souvenir, pour une souffrance que ce livre évoque, je sens cette +sorte de secousse glacée ou de frisson d'âme, qui vient des grands +abîmes entrevus, des grands mystères effleurés. Mystères de +préexistences, ou de je ne sais quoi d'autre ne pouvant même pas être +vaguement formulé. Pourquoi l'impression, tout à coup retrouvée, d'un +rayon de la lune de mai sur cette campagne pierreuse de Salonique où +commença notre histoire, suffit-elle à me donner ce frisson-là. Ou bien +la vision d'un soleil de soir d'hiver, entrant dans notre logis +clandestin d'Eyoub? Ou bien une phrase dite par elle, qui me revient, +avec les intonations de la langue turque et le son de sa jeune voix +grave? Ou tout simplement encore l'ombre de tel grand mur désolé, jetant +sur un coin de rue solitaire l'oppression d'une mosquée voisine? Ces si +petites choses, à peine saisissables, à peine existantes, à quoi donc +sont-elles liées dans les tréfonds inconnus de l'âme humaine, à quoi +d'antérieur vont-elles se rattacher, à quelles aventures mortes, à +quelle poussière encore souffrante, pour faire ainsi frémir? Et surtout +pourquoi éprouve-t-on ces étranges chocs de rappel, uniquement lorsqu'il +s'agit de pays, de lieux ou de temps, que l'amour a touchés avec sa +baguette de délicieuse et mortelle magie? + +Beaucoup de feuillets que je tourne vite, sans même les parcourir: ceux +où j'avais arrangé, changé les faits avec plus ou moins de maladresse, +pour les besoins du livre ou pour mieux dérouter des recherches +indiscrètes. Puis voici nos derniers jours d'Eyoub, avec le déchirement +du départ, tandis que le printemps revenait une fois de plus sur le +vieux Stamboul, semant par les rues tristes les fleurs blanches des +amandiers. Et maintenant, la fin, tout ce passage imaginaire d'Azraël +que j'avais ajouté, non pas seulement parce qu'il me semblait, avec mes +idées d'alors sur les histoires écrites, qu'un dénouement était +nécessaire, mais bien plutôt parce que j'avais ardemment rêvé, pour nous +deux, de finir ainsi. Oh! je me rappelle, je l'avais composé de mes +larmes et de mon sang, ce dénouement-là, et, bien qu'il soit inventé, il +a été si près d'être véritable, que je le relis ce soir, après tant +d'années, avec un trouble que je n'attendais plus, un peu comme on +relirait, outre tombe, la page suprême du journal de la vie. + + +Eh bien! la vraie fin reste mystérieuse encore, et je tremble en +songeant que je la connaîtrai bientôt, que je pars demain pour aller +remuer là-bas toute cette cendre. + +Quant à la vraie suite, tout simplement la voici: + +Non, je ne sais plus rien d'elle. Je ne base sur rien cette conviction à +la fois douce et infiniment désolée, que j'ai de sa mort. Peu à peu, +notre histoire d'amour s'est arrêtée, mais sans solution précise; notre +histoire à deux s'est perdue, mais sans finir. + +Les rares petites lettres qui, les premiers temps, malgré les farouches +surveillances, à travers mille difficultés, m'arrivaient encore, ont +cessé, depuis sept ans bientôt, de m'apporter leur plainte étouffée. +Finies aussi, les lettres d'_Achmet_, et finies d'une façon inquiétante: +devenues d'abord singulières, invraisemblables, avec des confusions de +noms et de personnes que lui-même n'aurait jamais faites, avec une +persistance à ne jamais me parler d'elle,--tellement que je n'ai plus +osé questionner, ni même répondre, dans la crainte de pièges tendus, de +mains étrangères interceptant nos secrets. + +Et comment, à distance, déchiffrer cette énigme; quel ami assez dévoué, +assez habile et assez sûr charger de telles recherches, à Stamboul, +derrière les grillages des harems... D'année en année, du reste, +j'espérais revenir,--et au contraire les hasards de ma vie me +conduisaient ailleurs, en Afrique, en Chine, toujours plus loin... Alors +peu à peu une sorte d'apaisement de ces souvenirs se faisait en +moi-même, sans que je fusse tout à fait coupable; ils se décoloraient +comme sous de la poussière, sous de la cendre de sépulcre. + +Les nuits seulement, pendant les lucidités du rêve, je retrouvais, sous +une forme continuellement la même, mes regrets inatténués; toujours ces +imaginaires retours dans un Stamboul aux dômes trop hauts et trop +sombres profilés sur un grand ciel mort; toujours ces courses anxieuses, +arrêtées malgré moi par des inerties insurmontables et n'aboutissant +pas; et, pour finir, toujours ce réveil, à l'heure supposée de +l'appareillage, avec l'angoisse et le remords d'avoir gaspillé les +instants rares qui auraient dû me suffire pour arriver jusqu'à elle. + +Oh! l'étrange Stamboul, l'oppressante ville spectrale que j'ai vue dans +mes nuits! Quelquefois elle restait lointaine, montrant seulement à +l'horizon sa silhouette; sur quelque plage déserte, je débarquais au +crépuscule, apercevant, là-bas, les minarets et les dômes; à travers des +landes funèbres, semées de tombes, je prenais ma course, alourdie par le +sommeil; ou bien c'était dans des marécages, et les joncs, les iris, +toutes les plantes de l'eau retardaient ma course, se nouaient autour de +moi, m'enlaçaient d'entraves. Et l'heure passait, et je n'avançais pas. + +D'autres fois, mon navire de rêve m'amenait jusqu'aux pieds de la ville +sainte; c'était dans les rues, alors, que j'endurais le supplice de ne +pas arriver; dans le dédale sombre et vide, je courais d'abord vers ce +quartier haut de Mehmed-Fatih qu'habitait son vieux maître; puis, en +route, me rappelant tout à coup que je ne pouvais aller directement chez +elle, j'hésitais, enfiévré, pendant que les minutes fuyaient, ne +sachant plus quel parti prendre pour retrouver au moins quelqu'un de +jadis connu qui me parlerait d'elle, qui saurait me dire si elle était +vivante encore et ce qu'elle était devenue,--ou bien si elle était morte +et dans quel cimetière on l'avait mise; et mon temps se passait en +indécisions, en rencontres de gens pareils à des spectres, qui me +barraient le passage; d'autres fois, je gaspillais à des bagatelles mes +minutes précieuses, m'attardant, comme au cours de mes promenades de +jadis, à des bazars d'armes, m'asseyant dans des cafés pour attendre des +personnages que j'envoyais chercher et qui n'arrivaient pas; ou encore +je me perdais, avec une intime terreur, dans des quartiers inconnus et +déserts, dans des rues de plus en plus étroites m'emprisonnant comme des +pièges au milieu d'une nuit profonde;--et, pour finir, arrivait tout à +coup l'heure, l'heure inexorable de l'appareillage, avec l'excès +d'inquiétude amenant le réveil. Dans ce rêve obsédant qui, depuis ces +dix années, m'est revenu tant de fois, m'est revenu chaque semaine, +jamais, jamais je n'ai revu, pas même défiguré ou mort, son jeune +visage; jamais je n'ai obtenu, même d'un fantôme, une indication, si +confuse qu'elle fût, sur sa destinée... + + +Et maintenant le maléfice qui me tenait éloigné semble à la fin rompu; +en complète possession de mon activité d'esprit et de vie, je vais +revoir en plein jour, en plein soleil, cette ville qui pour moi s'est +peu à peu amalgamée à du sombre rêve au point de me paraître elle-même +presque chimérique. À peine puis-je croire que rien ne m'entravera en +chemin; que j'arriverai au but; que je marcherai dans ces rues sans être +ralenti par des inerties de sommeil, que j'interrogerai des êtres +vivants, et que peut-être je retrouverai la chère trace perdue. + +Bien réellement je pars demain, et je pars d'une façon aussi banale et +positive que pour un voyage quelconque; mes malles sont en bas, prêtes à +être enlevées dès le matin par la voiture qui m'emportera au chemin de +fer. Empressé, comme toute ma vie, je traverserai l'Europe très vite, +en trois jours, par le rapide de Paris à Bucarest. En route cependant, +dans les Karpathes, je m'arrêterai une semaine, au palais d'une reine +inconnue: une halte qui sans doute tiendra un peu du rêve et de +l'enchantement, avant l'inquiétante étape finale. Et puis, de Varna, par +la mer Noire, en vingt-quatre heures je gagnerai Constantinople. + + +Mes préparatifs de voyage étant par hasard terminés à l'avance, rien ne +trouble la paix de cette veillée de départ, dans tout ce silence et ce +sommeil d'alentour. + +Maintenant, je rassemble ces menus objets plus précieux que j'emporterai +sur moi, des lettres, des amulettes et certaine bague qu'elle m'avait +donnée. Puis, avec recueillement, je vais ouvrir un tiroir mystérieux, +caché sous de vieilles broderies orientales; c'est le cercueil où +dorment mille petites choses rapportées d'Eyoub, des feuillets sur +lesquels des mots turcs sont gauchement tracés de son écriture +enfantine, des morceaux coupés à l'étoffe de notre divan de Brousse, des +fantômes de pauvres fleurs qui jadis poussèrent dans des jardins de +Stamboul au printemps. Au plus profond de cette cachette, sous ces +débris, je cherche une adresse en caractères arabes qui, le matin de mon +départ, fut dictée par Achmet à l'écrivain public de la place +d'Ieni-Djami: d'après lui, elle devait me servir de ressource suprême +pour le retrouver si je ne revenais qu'après de longues années, ayant +épuisé toutes les autres enveloppes à son propre nom, dictées +l'avant-veille par Aziyadé, tous les moyens de correspondre avec eux. + +La voici, cette adresse; elle a cinq ou six lignes, elle n'en finit +plus; elle donne le nom et le gisement d'une vieille femme arménienne: +«Anaktar-Chiraz, qui demeure au faubourg de Kassim-Pacha, dans une +maison basse, sur la place d'Hadji-Ali; à côté il y a un marchand de +fruits, et en face il y a un vieux qui vend des tarbouchs.» + +Achmet jugeait que cette femme ne quitterait certainement jamais sa +maison, puisqu'elle en était propriétaire. Jadis elle l'avait recueilli +et soigné pour je ne sais quelle maladie, pendant son enfance +d'orphelin; elle l'aimait beaucoup, disait-il, et saurait toujours où le +prendre, eût-il même changé vingt fois de métier et de demeure. Pauvre +petite adresse naïve, qui fut écrite, je me souviens, en plein air, au +pied de la mosquée, sous les platanes, par un si clair soleil de +printemps et de jeunesse, et qui a dormi près de dix années dans +l'obscurité de ce tiroir, pendant que je courais le monde! Elle a jauni, +pâli, pris un air de document ancien concernant des personnes mortes. +Elle me fait mal à revoir, si fanée. Il me paraît invraisemblable que je +puisse la ramener à la grande lumière d'Orient, et que les mots écrits +là me servent jamais à renouer un fil conducteur vers des êtres qui +soient encore vivants et réels, qui ne soient pas des mythes de mon +imagination, des spectres de mon souvenir. Cette vieille femme +arménienne, ce marchand de fruits, ce marchand de tarbouchs, pauvres +gens quelconques d'un faubourg perdu, et aussi ce petit quartier antique +où je me rappelle vaguement être venu, une fois ou deux, m'asseoir au +crépuscule avec Achmet sous des treilles centenaires, dans le jardinet +triste d'un café turc,--qui sait ce que tout cela a pu devenir, qui sait +ce que j'en retrouverai... + +Dix années, c'est du reste un recul profond où toutes les images se +noient dans une même brume. Aussi, au début, ma rêverie s'était-elle +maintenue dans un sentiment d'anxiété encore assourdie, de mélancolie +plutôt tranquille. Mais voici qu'un plus grand trouble me vient, à cette +réflexion subite: pourtant il se peut qu'elle vive! Depuis bien +longtemps cette pensée-là ne s'était plus présentée à moi d'une manière +aussi poignante. En effet, puisque je ne sais pas, puisque je ne suis +sûr de rien, il n'est donc pas impossible que bientôt, dans si peu de +jours que j'en frémis comme si ce devait être demain, je me retrouve en +sa présence. Oh! rencontrer de nouveau son regard, que je m'étais +habitué à croire mort, son regard de douleur ou de sourire; revoir, +comme elle disait, ses «yeux face à face!» oh! l'angoisse, ou l'ivresse +de ce moment-là!... + +Et comment serait-elle alors, comment serait son visage de vingt-huit +ans? Dans toute sa beauté de femme, me réapparaîtrait-elle, la petite +fille d'autrefois, svelte, aux yeux vert de mer? ou bien flétrie, qui +sait, finie à jamais en tant que créature de chair et d'amour? Peu +importe du reste, même vieillie et mourante... je l'aime encore. Mais de +toute façon l'instant de cet étrange revoir serait pour nous deux un peu +terrible, et n'aurait pas de lendemain arrangeable, n'aurait aucune +suite pouvant être envisagée sans effroi. Aziyadé et Loti, ceux +d'autrefois du moins, sont bien morts; ce qui peut rester d'eux-mêmes +s'est transformé, leur ressemble à peine sans doute, de visage et d'âme; +comme l'affirme ce petit livre enfantin que je viens de refermer, tous +deux sont morts. + +C'est presque sacrilège de le dire: en ce moment, je crois que je +préférerais être sûr de ne trouver là-bas qu'une tombe. Pour elle et +pour moi, j'aimerais mieux qu'elle m'eût devancé dans la finale +poussière qui ne pense ni ne souffre. Et alors j'irais tenir mon serment +de retour devant quelqu'une de ces petites bornes funéraires, aux +mystiques inscriptions confiantes, qui si paisiblement traversent +l'indéfini des durées, dans les bois de cyprès... + + +Il fait lourd et il fait inquiétant dans mon logis, ce soir. Et tout y a +pris l'air lugubre, avec ce seul flambeau qui laisse les fonds dans une +obscurité confuse; çà et là, des tranchants d'acier luisent, des lames +courbes de yatagans, et, sur le rouge foncé des tentures murales, les +broderies étranges semblent la figuration symbolique de mystères +d'Orient, qui me seraient profondément incompréhensibles. Quels êtres +inconnus, de quelle génération ayant précédé la nôtre, ont fixé dans ces +dessins leurs rêves, leurs immuables rêves? Ceux pour qui on a trempé +ces armes et tissé ces ors, quelles chimères avaient-ils, quelles +amours, quelles espérances? Je les sens loin de moi comme jamais, ces +croyants-là, qui à présent dorment en terre sainte, au pied des mosquées +blanches. Tout ce décor de vieil Orient est ce soir pour me faire mieux +sentir combien sont dissemblables jusqu'à l'âme les différentes races +humaines, et tout ce qu'il y a d'insensé, d'impossible et de funeste à +aller chercher de l'amour là-bas. Entre les deux égarés qui s'aiment, +reste toujours la barrière des hérédités et des éducations foncièrement +différentes, l'abîme des choses qui ne peuvent être comprises. Et il +leur faut prévoir qu'ensuite, quand viendra leur fin, ils n'auront +seulement pas, pour les bercer ensemble à la dernière heure, le commun +souvenir, encore un peu doux, des mirages religieux de leur enfance; ni +la même terre, après, pour les réunir. + +Il semble ainsi que le temps et la mort vous séparent davantage et qu'on +s'en aille se dissoudre dans des néants opposés... + + +Les choses ici sont imprégnées d'odeurs turques comme dans un sérail, et +c'est trop; ce silence aussi est pesant, ajoute encore à la lourdeur +parfumée de l'air,--et j'ouvre en grand les fenêtres... + +Le silence reste le même, augmenté plutôt, prolongé par tout le silence +d'alentour. Entrent un phalène et les longs rayons de la lune. Entre +aussi une fraîcheur, une fraîcheur exquise, venue des jardins, venue de +la campagne et des grands marais, de par delà les ormeaux des remparts. +Je me sens réveillé par cet air frais, comme d'un songe très sombre, et +je me penche à cette fenêtre pour respirer de la vie. Les choses +familières du voisinage m'apparaissent alors, aux places de tout temps +connues; l'éclairage lunaire leur donne, cette nuit, je ne sais quoi +d'immuablement tranquille, d'un peu irréel aussi; mais elles sont bien +les mêmes toujours, et j'ai vu toute ma vie ces vieux toits, ces pans de +murs, ces trouées profondes des jardins, ces masses ombreuses des +verdures, et on dirait que tout cela me chante en ce moment quelque +petit hymne mélancolique de terre natale, me conseillant de ne pas +partir. Tant d'autres, plus simples que moi, n'ont jamais quitté ce +pays, ni seulement ce voisinage!... Peut-être, si j'avais fait comme +eux... + +Une senteur monte des jardins, senteur d'humidité, de mousse, de +feuilles mortes, qui est particulière aux premiers soirs refroidis où +des brumes légères se lèvent. Déjà l'automne! Encore un été qui s'en va, +qui aura passé quand je reviendrai de Stamboul. Mon Dieu, je vais, pour +ce voyage, perdre nos derniers beaux jours d'ici, avec la plus belle +floraison de nos roses sur nos murs, et je ne verrai plus, cette année, +deux chères robes noires se promener dans notre cour, au dernier +resplendissement de septembre. Et qui sait, avec tout l'imprévu de mon +métier de mer, quand je retrouverai ces choses? Me voici maintenant +indécis, attristé et presque retenu, à cette veille de départ, par le +regret de ce que j'abandonne. + +Puis, brusquement, tout change, dès que je suis rentré dans le logis +turc rouge sombre où luisent les armes; tout s'oublie, dans l'impatience +inquiète de Stamboul, à cause simplement d'une amulette que je suis +allé prendre au fond d'un coffre et que j'ai rattachée à mon cou. + +Depuis longtemps, je ne l'avais plus vue, cette amulette d'Orient; elle +se compose de je ne sais quels minuscules objets mystérieux enfermés +dans un sachet; le sachet, cousu assez gauchement par une petite main +inhabile qui pourtant s'était appliquée beaucoup, est fait d'un morceau +de drap d'or sur lequel une fleur rose est brochée; et ce bout d'étoffe +a été choisi, puis coupé, dans ce qui restait de plus frais de certaine +petite veste qu'une enfant circassienne avait portée pendant deux étés +de sa vie pour aller à l'école par des sentiers de hautes herbes, le +long du Bosphore, au village de Kanlidja. Je pense qu'il est vieux comme +le monde, cet enfantillage attristé qui consiste à échanger entre soi, +si l'on s'aime, de pauvres petites choses datant des premières années de +l'existence et à s'en faire comme des amulettes contre le mutuel oubli: +j'ai connu cela bien des fois, chez des êtres de races très différentes. +Et cette uniformité des sentiments humains est, hélas! pour me faire +douter davantage de l'individualité propre des âmes: quand on y songe, +on est tenté, tellement elles semblent pareilles, de ne les regarder que +comme des émanations éphémères de ce même tout impersonnel qui est +l'_espèce_ indéfiniment renouvelée. + +Donc, c'est ainsi chez nous tous: quand l'amour grandit et s'élève +jusqu'à des aspirations vers d'éternelles durées, ou quand l'amitié +devient assez profonde pour donner l'inquiétude de la fin, on en arrive +à jeter les yeux en arrière, sur l'enfance de ceux qu'on aime. Le +présent paraît insuffisant et court; alors comme on sait que l'avenir +_ne sera peut-être jamais_, on essaie de reprendre le passé, qui, lui au +moins, _a été_. «À qui ressemblais-tu quand tu étais toute petite fille? +Dis-moi comment était ton visage, ton costume? À quoi rêvais-tu quand tu +étais tout petit garçon? Comment étaient tes allures et tes jeux? Et moi +aussi, je tiens à te conter mes premières joies d'enfant et mes premiers +chagrins; même je veux te faire cadeau de telle petite chose qui vient +de ce temps-là, et qui m'était très précieuse.» À Eyoub, dans le mystère +plein de dangers de notre logis turc, enfermés tous deux et inquiets +des moindres bruits qui traversaient le lourd silence du dehors, nous +passions souvent nos soirées d'hiver à des causeries de ce genre. Et +tant de fois dans ma vie--avant de l'avoir connue et après l'avoir +presque oubliée--tant de fois j'ai fait de même, hélas! avec d'autres, +sous l'influence douce des amitiés ou sous le charme mortel des +amours... Oh! leurre pitoyable encore que tout cela! + +Et cependant, mon Dieu, il a peut-être eu la plus belle part d'ivresse +qu'un homme puisse attendre de la vie, et il devrait peut-être se +contenter de mourir après, celui à qui une petite fille délicieuse a +éprouvé le besoin de donner une amulette contre l'oubli, et l'a +composée avec tant d'amour, en déchirant la plus sacrée de ses reliques +d'enfance. + +Ce talisman de drap d'or a d'ailleurs, ce soir, produit son effet +magique, car voici qu'il a complété étrangement l'évocation commencée +par la lecture du livre. Tout à coup, celle qui me l'avait donné est +comme présente: je la vois, attachant l'amulette à mon cou, puis levant +vers moi un regard où transparaissait toute sa petite âme simple et +grave: son visage est sorti de la nuit avec son expression des derniers +jours et l'interrogation suprême de ses yeux... Alors, ce qu'il y avait +peut-être d'un peu factice tout à l'heure, d'un peu hésitant dans mon +sentiment pour elle, s'en est allé en nuage, avec ce que je m'étais dit +à moi-même de raisonnable et de froid, d'égoïste et d'atroce sur les +probabilités de sa mort. Oh! non, au lieu de cette tombe, que plutôt je +la retrouve, elle, n'importe comment et n'importe à quel prix; quand je +devrais recommencer à souffrir après, j'aimerais mieux la revoir; je ne +l'espère pas, mais je sens que je le voudrais, au risque de tout. Oh! la +retrouver, même vieillie, même près de mourir, ombre encore un peu +pensante qui seulement comprenne que je suis revenu et qui m'entende +demander pardon: ombre qui ait encore ses yeux, son expression d'yeux, +et que je puisse aimer un instant avec le meilleur de mon âme et le plus +tendre de ma pitié. Ou même, s'il le faut, que je la retrouve m'ayant +oublié, jeune, belle toujours, et jouissant en paix de l'été de sa vie, +des quelques années de soleil qui étaient son lot, à elle aussi bien +qu'à toutes les autres créatures, et que je n'avais pas le droit de lui +prendre. + +Ces barrières dont je parlais, ces différences profondes des races et +des religions, est-ce que cela existe, je ne sais plus? Au-dessus de +tout, passe l'amour, le charme d'un regard qui va du fond d'une âme au +fond d'une autre âme. Et, en ce moment, si elle était près d'ici, +j'irais la chercher par la main, et, sans hésitation, avec un sourire. +Je l'amènerais au milieu de tout ce que j'ai de plus cher et de plus +respecté. + +Toutes mes impressions changeantes de cette soirée se fondent à présent +dans ce désir attendri de la revoir, dans cet élan--d'ailleurs presque +sans espérance--vers elle. + + + + +II + + + Bucarest, octobre 188... + +Environ quinze jours après, à l'autre bout de l'Europe, dans un grand +palais de souverain où je suis arrivé la nuit et où je suis seul. + +Ayant traversé très vite l'Allemagne et l'Autriche, j'ai fait halte +d'une semaine chez l'exquise reine de ce pays-ci, dans son château +d'été, au milieu des Karpathes. + +Je l'ai quittée hier, et ici, à Bucarest, où je devais passer la nuit, +l'hospitalité m'était préparée au palais royal, inhabité en ce moment. + +Rien de désolé et de tristement solennel comme un palais vide. Sitôt que +je suis seul dans mon appartement, une sorte de silence spécial +m'enveloppe. De très loin, ce bruit de voitures, qui est encore plus +incessant à Bucarest qu'à Paris, me vient comme un roulement assourdi +d'orage; je suis séparé de la rue vivante par de grandes places sans +passants, où veillent des factionnaires, et, dans le palais même, rien +ne bouge. + +Au château de la reine, je m'étais laissé malgré moi distraire et +charmer par mille choses. Mais ici, c'est ma dernière étape avant +Stamboul, qui n'est plus qu'à vingt-quatre heures de moi, et, jusqu'au +matin, j'entends sonner contre les pavés, de plus en plus +distinctement, comme en crescendo, le pas régulier des sentinelles qui +gardent les portes. + + + Mardi 5 octobre. + +À quatre heures du matin, avant jour, je quitte le palais royal. Il fait +très froid dans les rues de Bucarest. Un landau me mène bride abattue à +la gare, au milieu d'un flot de voitures, qui roulent dans l'obscurité. +Le ciel a des teintes glacées d'hiver. Le long de ces rues droites et +nouvelles, qui ressemblent à celles d'une capitale quelconque d'Europe, +je ne sais plus trop où je suis, ni où ces chevaux m'emportent si vite; +en tout cas, je ne me figure plus très nettement que je suis en route +pour Stamboul et que j'y arriverai demain. + +À cinq heures du matin, en chemin de fer, dans les lourds wagons à +couchettes de l'Express-Orient. + +Puis, vers huit heures, ce train s'arrête au bord du Danube, qu'il faut +franchir en bateau. Très froid toujours, avec une brume légère aux +horizons d'une plaine plate, infinie. Mais ici, il y a déjà des costumes +d'Orient, nos bateliers sont coiffés du fez et, sur le fleuve, des +barques, immobiles le long des berges, portent le pavillon turc, rouge à +croissant blanc. Alors le sentiment me revient, plus poignant tout à +coup, du but vers lequel je m'achemine, dans cette matinée fraîche +d'octobre, à travers ces eaux et ces prairies. + + +Sur l'autre rive, nous montons dans un mauvais petit chemin de fer qui +doit, dans sa journée, nous faire franchir la Bulgarie. + +Elle est bien sombre et sauvage, par ce jour d'automne, cette Bulgarie +en révolution, en guerre. + +Un long arrêt, vers midi, à je ne sais quel village, au milieu d'une +plaine déserte. Il y a là un campement de cavalerie. Les cavaliers sont +en tenue de campagne, l'air déterminé et superbe, prêts à se battre +demain. Leur musique s'aligne en rond pour nous jouer un air étrange, +d'une rare tristesse orientale, quelque chose comme une marche +guerrière, lente et obstinée, vers un but qui serait la mort... Et, en +écoutant, je me sens près de pleurer... De plus en plus, cette approche +de Stamboul donne pour moi une importance exagérée aux choses +quelconques de la route, change leur aspect, me les fait voir comme à +travers du crêpe. + +À mesure que nous avançons vers la mer Noire, l'air se fait moins froid. +Les stations--de pauvres villages, de loin en loin, perdus au milieu de +régions désolées--commencent à avoir des noms tartares que je puis +comprendre, traduire, et qui alors me charment comme si je rentrais dans +une patrie: _Le petit marché_, _Le petit diable_, etc... Des costumes +turcs, turbans, vestes de bure soutachées de noir, commencent à se +montrer aux barrières,--et je prête l'oreille attentivement, pour +écouter ces gens-là parler la langue aimée, dans cet âpre pays triste. + +Enfin Varna paraît, et je salue les premiers minarets, les premières +mosquées. + +Il fait calme sur la mer Noire, quand nous montons dans la barque qui +nous emmène au paquebot de Constantinople. L'air est devenu tiède, +léger, et Varna, qui s'éloigne derrière nous, a ses minarets baignés +dans la lumière d'or du couchant. + + +Une bruyante table d'hôte, sur ce paquebot encombré de touristes,--et +alors, comme conséquence pour moi, l'oubli momentané, dans le brouhaha +des voix, dans la banalité des choses qui se disent. + +Mais après, quand je me promène seul, à travers la nuit grise, sur le +pont de ce paquebot qui file vers le sud, qui file très vite, sans +secousse, sans bruit, comme en glissant,--je me rappelle que je suis +tout près du but et que j'y arriverai demain. Sur ce navire, je +m'étonne, par habitude de métier, de n'avoir pas de quart à faire, +d'être au milieu de matelots qui ne m'obéiraient point et à qui je suis +inconnu; rien ne me regarde, ni la manœuvre ni la route,--et cela me +semble un peu invraisemblable; cela suffit, dans cette nuit vague, à +jeter je ne sais quelle incertitude de rêve sur la réalité de ma +présence à bord. Personne ne sait ici mon nom, encore moins ce que je +vais faire là-bas et combien cette approche me trouble. Ce retour à +Stamboul prend, à cette heure, je ne sais quel air clandestin, et +funèbre aussi, dans le silence de plus en plus absolu du navire, qui +s'endort tout en fuyant. + +Instinctivement, mes yeux regardent et suivent deux ou trois petits feux +très lointains, à peine perceptibles, qui semblent piqués au hasard sur +l'immensité neutre,--dans le ciel ou dans la mer, on ne sait trop,--et +qui sont des phares de la côte turque. La mer devient de plus en plus +inerte, et notre allure, toujours plus glissante, dans la nuit confuse +où l'horizon n'a pas de contours. + +En songe, mes retours imaginaires se passaient ainsi; très vite, je +glissais dans l'obscurité vers Stamboul, et, ce soir, je finis par avoir +presque l'impression de n'être plus qu'un fantôme de moi-même, en route +nocturne vers le pays que j'ai aimé... + + + + +III + + + Jeudi 6 octobre + +Au petit jour, un employé à voix étrangère vient avertir les passagers, +dans leurs cabines, que l'entrée du Bosphore est proche. Je venais à +peine de m'endormir, ayant passé la nuit à songer, et je me réveille en +sursaut, avec une commotion au cœur, rien qu'à ce nom de Bosphore. + +Sur le pont où il fait froid, un à un les passagers apparaissent, +indifférents, eux, et simplement déçus de ce qu'on leur montre. En +effet, l'entrée du Bosphore est plutôt maussade, là-bas, entre ces +montagnes d'aspect quelconque, qui s'esquissent, encore confusément, en +teintes sombres. C'est un lever de jour d'automne, gris et brumeux, sous +un immobile ciel bas. On ne verra presque rien, avec ces bancs de +brouillard qui traînent comme des voiles. + +Bien fâcheux pour ces touristes: l'effet d'arrivée sera manqué. Quant à +moi, qui n'aurai que deux jours et demi, rien que deux jours et demi +pour ce pèlerinage, je fais cette réflexion que si le temps se met déjà +à l'hiver, s'il pleut, comme c'est probable, tout sera plus triste, plus +compliqué, et mes recherches plus difficiles... + +Je n'avais pas vu hier au soir les passagers de troisième classe qui +encombrent le pont: ce sont bien de vrais Turcs, ceux-ci, les hommes en +cafetan, les femmes voilées. Et puis tout à coup, comme nous approchons +de la terre, il nous arrive une senteur pénétrante, spéciale, exquise à +mes sens,--une senteur jadis si bien connue et depuis longtemps oubliée, +la senteur de la terre turque, quelque chose qui vient des plantes ou +des hommes, je ne sais, mais qui n'a pas changé et qui, en un instant, +me ramène tout un monde d'impressions d'autrefois. Alors, brusquement, +il se fait dans mon existence comme un trou de dix années, un +effondrement de tout ce qui s'est passé depuis ce jour d'angoisse où +j'ai quitté Stamboul, et je me retrouve complètement en Turquie avant +même d'y avoir remis les pieds, comme si une certaine âme mienne, qui +n'en serait jamais partie, venait de reprendre possession de mon corps +irresponsable et errant... + + +Nous commençons à descendre le Bosphore, et la grande féerie des deux +rives, lentement, se déroule. Je reconnais tout, les palais, les +moindres villages, les moindres bouquets d'arbres; mais je me sens si +calme à présent que cela m'étonne, et que je ne me comprends plus; on +dirait que j'ai quitté depuis hier à peine le pays turc. Un peu anxieux +seulement quand nous passons devant ces cimetières où il y a, tout au +bord de l'eau, des tombes de femmes, sous les hauts cyprès géants aux +troncs roses aux feuillages noirs. Je les regarde beaucoup ces tombes; +pierres debout, toujours, surmontées d'une sorte de couronnement +symétrique qui représente des fleurs. Il m'arrive même de me retourner +tout à coup, avec une inquiétude vague, pour suivre des yeux, à mesure +qu'elle s'éloigne, quelqu'une de celles qui sont bleues ou vertes avec +inscriptions d'or; je me suis toujours représenté que sa tombe à elle +devait être ainsi. Qui sait pourtant quelles figures, sans doute très +inconnues, se sont endormies là-dessous! + +Déjà voici les kiosques impériaux et les grands harems; puis la série +des palais tout blancs aux quais de marbre. Et enfin, là-bas et +là-haut, sortant tout à coup d'une brume qui se déchire, la silhouette +incomparable de Stamboul. + +Oh! Stamboul est là! bien réel, très vite rapproché maintenant, sous un +éclairage net et banal, ramené à son apparence la plus ordinaire, que +dix ans de rêve m'avaient un peu changée, mais presque aussi beau +pourtant que dans mon souvenir. Et je m'étonne d'être de plus en plus +tranquille d'âme, causant même avec les compagnons de route que le +hasard m'a donnés, et leur nommant comme un guide les palais et les +mosquées. + +Le mouillage est bruyant, au milieu du fouillis des paquebots, des +voiliers, portant tous les pavillons d'Europe. Et aussitôt commence +l'invasion furieuse des bateliers, des douaniers et des portefaix; cent +caïques nous prennent à l'assaut, et tous ces gens, qui montent à bord +comme une marée, parlent et crient dans toutes les langues du Levant. +Oh! je connais si bien cela, ce brouhaha des arrivées, ces voix, ces +intonations, ces visages; et cet amas de navires autour de nous, et ces +fumées noires--au-dessus desquelles montent, là-bas dans le ciel clair, +les dômes des saintes mosquées! Je me mêle moi-même à tout ce bruit; +d'ailleurs, les mots turcs, même les plus oubliés, me reviennent tous +ensemble. Avec des bateliers pour mon passage, avec des portefaix pour +mes malles, je discute des questions qui me sont absolument +indifférentes, par besoin de m'agiter et de parler aussi. Jusque dans la +barque, où je suis enfin installé avec mes valises, je continue je ne +sais quel étonnant marchandage,--et ainsi presque sans émotion,--à part +un tremblement peut-être quand mon pied s'y pose--je me trouve à terre, +sur le quai de Constantinople. + + +Après plus d'une heure perdue en formalités de douane, de passeport, de +je ne sais quoi, sur ces quais, dans ce quartier bas de Galata rempli +toujours du même grouillement étrange et de la même clameur, me voici +cependant monté à Péra, installé à l'hôtel comme il faut du lieu, que +les touristes encombrent. Bientôt dix heures, quel gaspillage de temps, +quand mes moindres minutes devraient être comptées! + +Et puis il faut déjeuner, ouvrir ses malles, faire sa toilette... Et le +temps continue de fuir. + +La chambre où je m'habille est quelconque, haut perchée, dominant de ses +fenêtres un ensemble de maisons européennes très banales; mais, +au-dessus de ces toits, il y a deux ou trois petites échappées +merveilleuses, sur Stamboul ou sur Scutari d'Asie: des dômes, des +minarets, des cyprès, qui apparaissent comme suspendus dans l'air. Et +ces choses, à peine entrevues, suffisent à me donner, avec un trouble +délicieux et un besoin de hâte un peu fébrile, la conscience de ce +voisinage. Mon Dieu, qui sait ce que j'aurai appris ce soir! Peut-être +rien, hélas! En deux jours, rechercher dans le grand Stamboul mystérieux +la trace, égarée depuis sept ou huit ans, d'une femme de harem, quel +insensé je suis! Je ne réussirai jamais, je ne trouverai pas. + +Mon plan longuement réfléchi, est de rechercher d'abord cette vieille +femme arménienne du faubourg de Kassim-Pacha, indiquée par Achmet comme +ressource suprême et dont j'ai retrouvé l'adresse compliquée, la nuit de +mon départ. Si elle est vivante, peut-être me donnera-t-elle la clef de +tout: ce serait le moyen le plus simple et le plus rapide. + +Maintenant j'attends un interprète, qu'on m'a promis de m'amener,--car +j'aurai besoin pour mon enquête de quelqu'un sachant bien lire le turc, +que je sais parler seulement. Il va venir, il va venir, me dit-on avec +un calme exaspérant. Et le temps passe toujours, et il n'arrive pas. + +Alors je me décide à redescendre à Galata en chercher un autre qu'on m'a +indiqué. + +Il n'est pas chez lui, celui-là... + +Je reviens à l'hôtel en courant. Déjà plus de midi et demi! Mon Dieu, +que de temps perdu, quand je n'ai que deux jours! c'est comme dans mes +rêves: tout m'arrête!... + +Enfin voici un interprète qu'on m'amène. Un horrible vieux Grec, rusé, +fureteur, qui s'offre de me suivre tout aujourd'hui et tout demain. +Comme épreuve, je lui présente cette adresse de vieille femme, qu'il lit +couramment; il sait très bien où est cette place de Hadji-Ali qu'elle +habite, et va m'y conduire en hâte puisque l'heure me presse. + +Nous irons plus vite à pied, dit-il, nous gagnerons du temps, par des +raccourcis qu'il connaît, par des rues où ni voitures ni chevaux ne +sauraient passer. Et enfin nous voici dehors, en route. Les nuages de ce +matin ont disparu du ciel. Dieu merci, il fera presque une journée +d'été, lumineuse et chaude; tout sera moins sinistre. Je tiens à la main +l'adresse de la vieille Anaktar-Chiraz, le précieux petit grimoire +conducteur sur lequel tout mon plan repose, et qui revoit, après dix +années, son soleil d'Orient. Je marche d'un pas rapide, avec la fièvre +d'arriver, avec l'impression physique d'être devenu léger, léger, de +glisser pour ainsi dire sans toucher le sol; cela contraste avec ces +inerties de sommeil, qui, pendant tant d'années, me retardaient si +lourdement en rêve; dans ma tête il me semble entendre bruire le sang, +qui circulerait plus vite que de coutume; je voudrais courir, sans ce +vieux qui me suit et que je traîne comme une entrave. + +Où me fait-il passer? Pourvu qu'il ait compris. Voici des quartiers +neufs où je ne reconnais rien. Tout est changé: on a bâti +effroyablement par ici depuis mon départ,--et ces transformations si +grandes des lieux sont pour me donner, plus pénible, le sentiment que +mon histoire d'amour et de jeunesse est bien enfouie dans le passé, dans +la poussière, que j'en chercherai en vain la trace ensevelie... + +Ah! de vieux quartiers turcs maintenant,--des petites ruelles +tortueuses, où je commence à me retrouver un peu chez moi... Nous venons +de descendre dans un bas-fond qui m'était même assez familier jadis... +et, derrière ce tournant, là-bas, il doit y avoir un antique couvent de +derviches hurleurs, lugubre avec les catafalques qu'on apercevait à +travers ses fenêtres grillées, effrayant quand on passait le soir... +Oui, il est là encore; sans ralentir mon pas, je jette un coup d'œil +entre les barreaux de fer des fenêtres: toujours les mêmes vieux +cercueils, couverts des mêmes vieux châles et coiffés des mêmes vieux +turbans, le tout à peine plus mangé qu'autrefois par la moisissure et +les vers. C'est étrange que ces choses de la mort, parce qu'elles sont +demeurées telles quelles, ravivent en moi précisément des souvenirs de +printemps et d'amour. + +De plus en plus je me reconnais. Nous devons même approcher beaucoup, +être tout près maintenant du quartier d'Anaktar-Chiraz--car je revois +certaine petite mosquée dont le dôme, déjeté de vieillesse, monte tout +blanc de chaux, entre des cyprès noirs--et même je revois le café, le +café aux treilles centenaires où Achmet m'avait présenté un soir à cette +vieille femme. Je touche donc à la première étape de mon pèlerinage, et +un peu de confiance me revient, un peu d'espérance d'arriver au but. + +Comme je sais les méfiances qu'un étranger inspire, je vais m'asseoir à +l'écart, dans le jardinet triste de ce petit café, là, sous les treilles +jaunies, contre le mur antique, à la même place qu'autrefois; je +demanderai un narguilé, comme quelqu'un du pays, et lui, le vieux Grec, +ira de droite et de gauche aux informations. + +Il revient découragé: j'ai dû faire quelque erreur, me dit-il, ou mon +papier est faux; dans le voisinage, personne ne connaît ça... + +Mais je suis bien sûr, moi, pourtant, que c'était ici tout près! +Puisqu'elle sortait de chez elle, cette femme, quand un soir Achmet +l'avait appelée, pour me faire faire sa connaissance et la prier de +recevoir pour lui les lettres que j'écrirais de mon «pays franc»... Si +elle est morte, il est impossible que quelqu'un au moins ne s'en +souvienne pas. Allons, qu'il retourne interroger les anciens du +quartier; qu'il insiste, malgré les mines sombres et fermées, et je +doublerai la récompense promise. + +Un quart d'heure d'impatiente attente. Il reparaît, agitant d'un air de +triomphe un bout de papier crayonné. Un vieux juif, qui la connaît très +bien, a écrit là-dessus, pour de l'argent, sa nouvelle adresse. Elle +n'est pas morte, mais elle a déménagé depuis trois ans, pour aller +habiter très loin d'ici, à Pri-Pacha, dans l'extrême banlieue, près des +grands cimetières israélites. + +Que de temps il faudra, hélas, pour s'y rendre! Et, cependant, j'ai une +trace, une piste à peu près sûre, à laquelle j'aime mieux m'attacher que +d'essayer autre chose de plus dangereux, de plus incertain. Vite, qu'on +aille n'importe où chercher deux chevaux sellés, et partons. + + +Oh! ce trajet à cheval, jusqu'à Pri-Pacha, où trouver des mots pour en +exprimer la mélancolie, par cette tranquille journée lumineuse +d'automne, sous ce soleil encore chaud, qui a déjà pris son éclat +mourant des fins d'été... + +Nous cheminons parallèlement au golfe de la Corne-d'Or, mais sur la rive +opposée à Stamboul, et un peu loin de la mer, dans la morne campagne, +contournant les faubourgs bâtis au bord de l'eau. + +Comme par fait exprès, il nous faut repasser par tous ces lieux jadis si +familiers que je traversais, les matins d'hiver, du temps où j'habitais +Eyoub--les matins sombres et glacés de février ou de mars--pour m'en +retourner à bord de mon navire après les nuits délicieuses. Ce sont les +lieux aussi que j'ai le plus souvent revus, depuis dix ans, dans mes +visions des nuits; dans le rêve de ce jour, ils sont plus éclairés, mais +ils ne me semblent pas beaucoup plus réels. + +Nous allons en hâte, mettant nos chevaux au trot chaque fois que c'est +possible. Tantôt nous descendons dans des fondrières, tantôt nous +montons sur des hauteurs, toujours un peu désolées, au sol aride, d'où +nous apercevons là-bas l'autre rive, le grand décor de Stamboul +entièrement doré de lumière. + +En plus de ma tristesse à moi, qui me montre aujourd'hui les choses +vivantes sous leurs aspects de mort, quelle autre tristesse demeure donc +éternellement là, et plane sur ces abords de Constantinople... J'avais +essayé de l'exprimer, dans un de mes premiers livres, mais je n'avais pu +y parvenir, et aujourd'hui, à chaque pierre, à chaque tombe que je +reconnais sur ma route, me reviennent les impressions indicibles +d'autrefois, avec ce tourment intérieur, qui aura été un des plus +continuels de ma vie, de me trouver impuissant à peindre et à fixer avec +des mots ce que je vois et ce que je sens, ce que je souffre... + +Partout, sur la terre, sur les roches et sur l'herbe rase, une teinte +uniforme d'un gris roux, qui est comme la patine du temps; on dirait +qu'une cendre recouvre ce pays, sur lequel trop de races d'hommes ont +passé, trop de civilisations, trop d'épuisantes splendeurs. Et, de loin +en loin, au milieu de ces espèces de landes de l'abandon, quelque +minaret blanc entouré de cyprès noirs. + +Un ravin plus profond se présente à nous, où il faut descendre; il est +d'apparence aussi âpre et sauvage que si nous étions à cent lieues d'une +ville. Tout au bas, sous des platanes, est une fontaine antique, où +jadis je rencontrais presque chaque matin la même jeune femme turque, +qui semblait très belle sous ses voiles. C'était avant le soleil levé +que je passais là, à l'aube d'hiver, et aux mêmes heures elle venait +seule remplir à cette fontaine sa cruche de cuivre. Nous croisant dans +le chemin creux, embrumé de vapeur matinale, nous échangions un regard +de connaissance; après quoi, ses yeux, qui étaient seuls visibles dans +son visage voilé, se détournaient avec un demi-sourire. Je n'avais plus +pensé à elle depuis dix ans, et je la revois, à présent, comme dans un +clair miroir, et je retrouve toutes mes impressions tristes de ces +levers de jour, de ces courses dans ces chemins encore déserts, le +visage fouetté par l'air sec et glacé ou par le brouillard gris. Et, +comme j'avais l'âme inquiétée, en ce temps-là, me demandant chaque matin +si, avec tant de dangers autour de nous, l'obscurité prochaine me +réunirait encore à celle que je venais de laisser, ou bien si, avant le +soir, Azraël ne passerait pas pour tout anéantir... + + +À Pri-Pacha, où nous avons fini par arriver, nous trouvons, après avoir +interrogé les passants de la rue, la maisonnette de cette vieille +Arménienne de qui dépend tout le résultat de mon pèlerinage,--et je +suis anxieux en frappant à la porte. Deux fois, trois fois, le frappoir +antique résonne très fort, jusqu'à faire trembler les planches +vermoulues; personne ne vient ouvrir, et d'ailleurs les fenêtres sont +closes. Mais un juif caduc, centenaire pour le moins, sort avec +effarement d'une maison voisine, emmitouflé d'un cafetan vert: + +--La vieille Anaktar-Chiraz? nous répond-il d'un air soupçonneux, +qu'est-ce donc que nous lui voulons? + + +Il se rassure à notre mine: «Oui, c'est bien ici, en effet; mais elle +n'y est pas; elle est partie hier pour aller s'établir auprès d'une de +ses parentes qui est bien malade, là-bas, à Kassim-Pacha d'où nous +arrivons, tout à côté de son ancienne demeure.» + +Oh! alors il me prend une vraie fièvre! Que faire? Le temps passe, il +doit être tard. Je ne sais même pas l'heure, ayant, dans ma +précipitation, oublié ma montre à l'hôtel; mais il me paraît que déjà le +soleil baisse. Une fois la nuit venue, il n'y a plus rien à tenter à +Stamboul,--et je n'ai plus qu'une journée après celle-ci qui va +finir.--Il semble en vérité que j'aie eu, en sommeil, le pressentiment +complet de ce que serait ce voyage; tout va tellement comme dans mon +rêve: ces entraves accumulées, cette inquiétude de l'heure trop courte, +cette angoisse _de n'avoir pas le temps d'arriver jusqu'au but_. + +Quel parti prendre à présent? Je ne sais plus trop et ma tête se perd un +peu. Allons-nous retourner sur nos pas, jusqu'à ce Kassim-Pacha d'où +nous venons, avec ces mauvais chevaux de louage qui ne veulent plus +marcher?... Non, Eyoub où j'habitais, et qui m'attire comme un aimant, +est là trop près de nous, juste en face, de l'autre côté de la +Corne-d'Or--qui se rétrécit dans ces parages et sera si vite traversée. +D'ailleurs, je me sens tellement redevenu un habitant de ce saint +faubourg; les dix années, qui me séparent du temps où j'y vivais, +viennent de si complètement s'évanouir, que j'ai presque l'illusion de +rentrer là chez moi, au milieu de figures familières, et que, sans +peine, je m'imaginerais y retrouver ma maison telle que je l'ai +quittée, avec les chers hôtes d'autrefois. Au moins, j'entrerai +m'asseoir dans le petit café antique où nous passions, Achmet et moi, +les veillées d'hiver, en compagnie des derviches conteurs de féeriques +histoires; il n'est pas possible que, dans ce quartier-là, quelqu'un ne +me reconnaisse pas, ne me prenne pas en pitié et ne consente à me guider +dans mes recherches--qui, sans doute, ne peuvent plus faire ombrage à +personne. + +Donc, nous renvoyons nos chevaux; nous descendons vers la berge pour +prendre un caïque, choisissant un rameur jeune afin d'aller vite,--et +bientôt nous voici glissant, très légers, à grands coups d'aviron sur +l'eau tranquille. + +Je commence à regarder de mes pleins yeux là-bas en face, fouillant de +loin cette autre rive où nous allons aborder. + +Quoi, est-ce que je ne m'y reconnais plus? C'était bien là pourtant, +j'en suis très sûr. + +Oh! mon Dieu, on a tout changé, hélas! Ma maison, très vieille, et les +deux ou trois qui l'entouraient n'existent plus. Je n'avais pas prévu +cette destruction et je sens mon cœur se serrer davantage. Ce cadre qui +avait entouré ma vie turque est à jamais détruit--et cela recule tout +dans un lointain plus effacé. + +Je mets pied à terre, cherchant à m'orienter, à reconnaître au moins +quelque chose. Le petit café des derviches conteurs d'histoires, où donc +est-il? À la place, il y a un grand mur blanc que je ne connaissais +pas, un corps de garde tout neuf, avec des soldats en faction. Et toutes +les maisons alentour sont fermées, muettes, inabordables surtout. +Allons, je suis un étranger ici maintenant; j'ai été fou de venir y +perdre mes instants comptés, quand j'aurais dû au contraire revenir sur +mes pas, suivre la seule piste un peu sûre, rechercher à tout prix cette +vieille femme. + +Pourtant, cela faisait partie de mon pèlerinage aussi, de revoir Eyoub, +et j'en étais si près! + +Oh! et la mosquée sainte, et l'allée des saints tombeaux! Je suis à deux +pas à présent de ces choses mystérieuses et rares, autrefois si +familières, dans mon voisinage; je ne reviendrai peut-être jamais +ici,--aurai-je le courage de quitter Eyoub sans aller les revoir. Du +reste, en courant, ce sera une perte de cinq ou dix minutes à peine,--et +je dis à mon batelier: «Va, aborde un peu plus loin, au quai de marbre +là-bas, à l'entrée du saint cimetière.» + +Laissant le vieux Grec dans le caïque avec le rameur, je redescends à +terre, seul, saisi tout à coup par le silence glacé de ce lieu, par sa +sonorité funèbre, que j'avais oubliée, et qui change le bruit de mon +pas. Dans l'allée d'éternelle paix, sur les dalles de marbre verdies à +l'ombre, où l'on voudrait marcher lentement, la tête basse, il faut +passer aujourd'hui avec cette précipitation enfiévrée qui donne à +toutes les choses, revues ainsi, je ne sais quel air d'inexistence. Je +cours, je cours, dans cette allée, entre les deux alignements de +kiosques funéraires et de tombes, au milieu de toutes les silencieuses +blancheurs des marbres. De droite et de gauche, bordant la voie étroite, +sont de vieilles murailles blanches, percées d'une série d'ogives, par +où la vue plonge dans les dessous ombreux d'une sorte de bocage rempli +de sépultures. Rien de changé, naturellement, dans tout cela qui est +sacré et immuable; ce lieu unique, si étrangement mêlé à mes souvenirs +d'amour, était le même bien des années avant notre existence et sera +ainsi longtemps encore après que nous aurons tous deux passé. + +Au bout de l'avenue, dans une ombre plus épaisse, sous une voûte +obscure de platanes, je m'arrête devant la petite porte de +l'impénétrable mosquée sainte. Il y a toujours là les mêmes vieilles +mendiantes, au visage voilé, assises, accroupies, immobiles sur des +pierres. L'une d'elles, réveillée de son rêve par le bruit de mon pas, +s'inquiète de me voir accourir, se demande si j'aurai par hasard +l'impudence de franchir ce seuil: «Yasak! Yasak!» (Défendu! Défendu!), +dit-elle, d'une voix irritée, en étendant une main de morte comme pour +me barrer le passage. Et je lui réponds tranquillement, dans cette +langue turque que je reparle déjà avec la facilité d'autrefois: «Je le +sais, ma bonne mère, que c'est défendu; je veux seulement jeter un coup +d'œil à l'entrée et puis je m'en irai.» Ce disant, je lui remets une +aumône; alors, d'une voix calmée, elle rassure les autres qui +s'inquiétaient aussi: Il sait, il sait; il est du pays; il vient +regarder, seulement. Et en effet, je regarde à la hâte, à la dérobée; +tant de fois jadis, quand j'habitais Eyoub, j'étais venu jusqu'à ce +seuil, dont je reconnais encore les moindres pierres, dans la demi-nuit +qui tombe des grands arbres. Du lieu d'ombre où je suis, au milieu de +ces pauvresses voilées aux immobilités de fantômes, il semble qu'une +clarté un peu merveilleuse rayonne là-bas, dans cette cour de mosquée, +sur les blancheurs séculaires de la chaux et des faïences... + +Tout de suite, après ce regard jeté, je repars en courant dans la +sainte allée, repris par l'inquiétude de l'heure qui fuit, de la lumière +qui me paraît plus dorée, par la frayeur du soleil couchant et du soir. + +C'est à Kassim-Pacha, naturellement, à la recherche de cette vieille +femme, que je vais retourner coûte que coûte. Et j'irai par mer cette +fois; d'ici, ce sera le plus rapide. + +Quand je suis de nouveau étendu dans mon caïque, je dis au rameur: «Va +vite, vite, pour une bonne récompense que je te donnerai!» Il répond par +un sourire à dents blanches et se met à ramer de toute la force de ses +bras. Le courant nous aide et nous descendons lestement la Corne-d'Or, +nous éloignant du sombre Eyoub. + +Mais nous allons passer devant le faubourg d'Hadjikeuï. Si je m'y +arrêtais! Le quartier n'est pas farouche comme celui d'où je viens, et, +qui sait, quelqu'un m'y reconnaîtra peut-être, quelqu'un de ces juifs +que j'employais à mon service, le grand Salomon ou même le vieux +Kaïroullah, n'importe qui, pourvu qu'on me renseigne. En passant, je +vais tenter ce moyen... Et puis cela me permettra de revoir ma maison, +la première de mes maisons turques, car j'ai habité là aussi, avant de +pouvoir réaliser le rêve presque impossible de me fixer à Eyoub. + +Dans ce livre de jeunesse où j'ai conté ma vie orientale, j'ai passé +sous silence notre étape à Hadjikeuï, pour abréger, et aussi pour obéir +à une sorte de sentiment de décorum qui m'amuse bien à présent: ce +Hadjikeuï est un faubourg pauvre, assez mal considéré à Constantinople. + +Là pourtant j'étais venu m'installer d'abord, en quittant mon logis +européen de Péra; là, j'avais reçu Aziyadé pour la première fois, à son +retour de Salonique. Nous y étions restés près de deux mois, bien +cachés, avant de réussir à trouver une maison sur l'autre rive, dans le +faubourg des saints tombeaux, et nous avions ensuite conservé, à toute +éventualité, ce premier gîte plus sûr, où, par fantaisie, nous revenions +de temps à autre. + + +À la longue, comme tout se transforme dans la mémoire, tout s'oublie! +Voici que je ne reconnais même plus l'_Échelle_ de notre rue, +c'est-à-dire l'appontement de vieilles planches qui nous était si +familier, jadis, et où nous débarquions avec une telle sûreté +d'habitude, dans le mystère protecteur des nuits bien noires. + +Par impatience, je mets pied à terre ailleurs, à l'entrée d'une ruelle +israélite que je me rappelle vaguement, très vaguement. Et, suivi +toujours de ce même vieux Grec, je recommence à marcher vite, à courir, +talonné sans trêve par l'inquiétude de l'heure. + +À un tournant, nous tombons sur une rue où se tient un marché juif: cris +de vendeurs et d'acheteurs, foule affairée, encombrement de mannequins, +de fruits et de légumes, petits fourneaux où l'on rôtit des viandes en +plein vent, petits étalages de changeurs et d'usuriers... Là, je me +reconnais tout à fait, par exemple, et le cœur me bat plus fort, car ma +maison doit être bien près. + +J'avais du reste gardé de ce marché un souvenir très singulier, unique +même entre tous. Habitant d'Hadjikeuï ou habitant d'Eyoub, j'y venais +chaque soir avec Achmet pour changer, pour emprunter de l'argent à ces +juifs, ou bien encore pour leur acheter les pains et les gâteaux +destinés au dîner mystérieux d'Aziyadé. C'est que Constantinople est la +seule ville du monde où j'aie été vraiment mêlé à la vie du peuple,--à +la vie de ce peuple oriental, bruyant, coloré, pittoresque, mais +besoigneux, pauvre, actif à mille petits métiers, à mille petits +brocantages. Mon compagnon de chaque jour, Achmet, était lui-même un +enfant de ce peuple-là, au courant des moindres rouages de la vie +laborieuse, habitué à se tirer d'affaire avec presque rien, et +m'enseignant sa manière, me rendant homme du peuple comme lui à +certaines heures. Il est vrai, j'étais pauvre, moi aussi, à cette +époque, et bien en peine quelquefois pour soutenir mon rôle d'Hassan... + +Ce marché, que je traverse aujourd'hui d'un pas dégagé et rapide, +sentant peser la ceinture de cuir où j'ai fait coudre--un peu à la façon +des matelots--ma réserve de pièces d'or, oh! ce marché, tout ce qu'il me +rappelle de misères, gaiement endurées à cause d'elle, de marchandages +timides, de demandes de crédit pour des sommes qui à présent me font +sourire... Et, sous le costume turc, ces choses me semblaient +acceptables, m'amusaient presque, en me donnant davantage l'impression +d'être sorti de moi-même et devenu quelqu'un des simples qui +m'entouraient. Il y avait tant d'enfantillage encore dans ma vie de ce +temps-là! + +Après cette rue du marché, une place tranquille au bord de la mer, une +place silencieuse bordée de berceaux de vigne et ornée en son milieu +d'une vieille fontaine de marbre. Et ma maison est là, qui tout à coup +me réapparaît, bien réelle, au beau soleil du soir... J'ai enfin +retrouvé une chose d'autrefois, une chose qui a fait partie de mon cher +passé et qui existe encore... + +Avec je ne sais quelle crainte de m'en approcher, avec un étrange +trouble d'âme, je vais lentement m'asseoir en face, en plein air, devant +un petit café, sous des treilles que l'automne a jaunies, et je la +regarde. (Comme ce nom de _café_ sonne mal pour dire ces échoppes +orientales où l'on fume le narguilé.) Je la regarde, ma maisonnette +d'autrefois, un peu comme je regarderais une chose de rêve qui oserait +se montrer en plein jour. Elle me semble rapetissée et d'aspect +misérable; cependant, c'est bien cela, et rien que ces marbrures de +vieillesse, sur la muraille, ramènent dans ma tête mille souvenirs. + +Cette place n'a pas changé non plus; pas une pierre n'a été dérangée +depuis que j'y habitais. Est-ce possible, mon Dieu, que tout y soit +demeuré si pareil, que le soleil l'éclaire si gaiement, que je m'y +retrouve, moi, encore jeune, et que, depuis des années, je ne sache plus +rien d'_elle_, même pas si elle est vivante ou si elle s'est endormie +dans la terre... + +C'est mon premier instant de repos et de rêverie, depuis que j'ai +commencé ma longue course errante. Ce soleil d'octobre, qui d'abord me +semblait joyeux, sur cette place solitaire, subitement me devient +triste, triste plus que la brume ou la nuit. Il ne me charme ni ne me +trompe plus; je n'ai conscience à présent que de son impassibilité +devant les continuels anéantissements, les continuelles fins. Je sens de +la mort, de la mélancolie de mort, dans sa lumière douce; ses rayons +sont pleins de mort... + + +Un jeune garçon se présente pour nous servir. Je lui demande: + +--Est-ce que le maître du café est vieux? est ici depuis longtemps? + +--Le maître?... Oh! depuis peut-être cinquante ans, répondit-il, étonné; +c'est un _très vieux père_. + +--Alors, dis-lui qu'il vienne me parler. + +Je me rappelle tout de suite la figure de ce vieil homme, dès qu'il +arrive: + +--Me reconnais-tu? Je demeurais là, dans la maison d'en face, il y a +bien des années. + +--Ah! oui, dit-il, un peu saisi. Et c'est toi qui t'en étais allé, +après, habiter Eyoub. Pourtant, non... il y a au moins vingt ans de ce +que je veux dire (on compte toujours très mal les années, en Turquie), +tu serais plus vieux que tu n'es. + +--Et te souviens-tu de mon serviteur Achmet? + +De mon serviteur Achmet, il se souvient très bien; mais il ne peut me +donner aucun renseignement sur lui: on ne l'a pas revu à Hadjikeuï +depuis mon départ. + +Alors je le charge d'aller appeler tous les anciens du quartier, tous +ceux qui plus ou moins peuvent se souvenir de moi. + +Et bientôt un attroupement se forme, des voisins, des curieux, des gens +quelconques, qui me regardent comme un revenant de l'autre monde, +étonnés eux aussi de me voir encore jeune: il semble que, dans leur +mémoire à tous, mon passage ici ait peu à peu remonté jusqu'à des +époques incertaines et reculées. + +Je m'en doutais bien, ils n'ont pas oublié ce Français qui avait eu +l'idée singulière de venir s'isoler ici; mais, hélas! au sujet d'Achmet, +personne ne peut rien me dire. Pourtant on me propose d'aller, si je +veux, chercher un juif qui me connaissait très bien et qui me +renseignerait peut-être,--un nommé Salomon. + +Salomon! Je crois bien que je veux voir Salomon! Qu'on me l'amène bien +vite, et il y aura récompense. Ce Salomon, je l'employais souvent; il +allait faire des achats pour moi avec Achmet, et savait même les allées +et venues clandestines d'une musulmane dans ma maison. Au moment de mon +départ, je l'avais chassé, il est vrai, pour je ne sais plus quelle +fourberie; mais qu'importe pourvu qu'il me guide. J'aurai même presque +une joie à le revoir, comme tout ce qui a été mêlé à ma vie +d'autrefois... + +Il arrive. Sans doute il ne m'en veut pas, lui non plus, car il paraît +tout ému de me reconnaître, et il embrasse la main que je lui tends. Je +l'avais laissé un homme grand et superbe, je le retrouve tout courbé et +blanchi. + +--Achmet, dit-il, non, je ne l'ai pas revu, et n'ai plus entendu parler +de lui depuis ton départ. Il doit avoir quitté le pays,--ou bien il est +mort. + +Puis il me promet de passer sa soirée en recherches et de monter demain +matin à Péra m'en rendre compte. + +Allons, je ne saurai rien de plus ici. Encore une halte perdue. Et +l'heure presse, il faut repartir... + +Pourtant je voudrais bien entrer dans ma maison, puisque je suis si +près; surtout je voudrais monter au premier étage, dans cette chambre +que j'avais préparée avec tant d'amour pour la recevoir. + +Et j'envoie Salomon parlementer avec les gens qui habitent là: des +Arméniens pauvres, qui consentent, pour une pièce blanche, à m'ouvrir +leur porte. + +J'entre, je monte notre escalier, je revois notre chère petite chambre, +jadis si jolie dans son arrangement étrange. À présent, plus rien; des +meubles de misère, du désordre et des loques qui traînent. J'aurais +mieux fait de ne pas regarder cette profanation pitoyable; le simple +coup d'œil que j'ai jeté là vient de suffire pour reculer, reculer +encore plus au fond de l'abîme, le passé dont je poursuis la trace. + +Mais, tandis que je redescends, par ces marches où les babouches +d'Aziyadé se sont posées, une émotion poignante me vient, que je n'avais +pas prévue... + +Un jour, très loin dans mon enfance, certain rayon de soleil d'hiver, +entré par une fenêtre d'escalier, m'avait impressionné d'une +inexplicable façon profonde.--J'ai déjà conté cela, je ne sais où.--Et +ici, bien des années plus tard, j'avais retrouvé le même frisson, en +revoyant, dans cette maison d'Hadjikeuï, un rayon semblable et de même +signification mystérieuse,--qui, chaque soir, glissait le long d'un +escalier, pour éclairer une amphore d'Athènes posée dans une niche du +mur... Souvent, des détails infimes se gravent pour toujours dans une +mémoire, et on dirait qu'ils résument en eux-mêmes tout un lieu, toute +une époque pénible ou regrettée: il en avait été ainsi de ce rayon de +soleil--déjà mêlé pour moi à je ne sais quel _antérieur_ inconnu;--j'y +avais repensé cent fois depuis mon départ du pays turc, et une angoisse +singulière, une angoisse bizarre et d'inquiétante origine, m'était +toujours venue à l'idée que je ne reverrais jamais cette traînée de +lumière pâlie, tombant dans cette niche sur cette amphore, jamais, +jamais plus... + +Eh bien, la niche vide est toujours là dans le mur, et tandis que je +redescends, le soleil l'éclaire de son même rayon triste... + +En tout ce qui précède, je me suis perdu, une fois de plus, dans +l'indicible... + + +Nous remontons dans notre caïque, le Grec et moi, après cette halte qui +a duré vingt précieuses minutes, et nous continuons notre route vers +Kassim-Pacha, de toute la vitesse de nos rames. + +Sur la Corne-d'Or, c'est le va-et-vient coutumier, le croisement +incessant des minces caïques silencieux. Et que cette après-midi est +belle, tiède et lumineuse! Elle me donne des illusions d'été, à moi qui +arrive des forêts de sapins des Karpathes, où déjà des neiges +tombaient... Et je me laisse reprendre aux tromperies du soleil. Je me +laisse peu à peu bercer et leurrer par tout ce mouvement, si familier +jadis: comme tout à l'heure à Eyoub, peu à peu, je me figure être encore +au temps lointain où j'avais des logis mystérieux, ici, sur ces deux +rives... L'entour est, d'ailleurs, resté tellement pareil! Les grands +dômes des mosquées se dressent aux mêmes places; la silhouette immense +de Stamboul préside à toute cette agitation joyeuse des barques, +absolument comme, il y a dix ans, elle dominait nos aventureuses allées +et venues d'amour... Oh! comment dire le charme de ce lieu qui s'appelle +la Corne-d'Or!... Comment le dire, même par à peu près: il est fait de +mes joies inquiètes et de mes angoisses, mêlées à de l'ombre d'Islam; il +n'existe sans doute que pour moi seul... + +À l'Échelle de Kassim-Pacha, nous abordons bientôt, en face de ce +palais, d'architecture mauresque, qui est l'Amirauté. Là, je regarde +l'heure... À quoi pensais-je donc, il faut que j'aie la tête bien +inquiète pour n'avoir pas vu qu'en effet le soleil est encore très haut; +il est à peine trois heures et demie! J'éprouve un apaisement à cette +certitude que le jour n'est pas trop près de finir... + +Dix minutes de marche empressée pour arriver de nouveau à ce quartier où +nous avons chance de trouver Anaktar-Chiraz. C'est par de vieilles +petites rues bien musulmanes, où circulent en babouches des femmes +voilées de mousseline blanche. + +Après cette longue pérégrination inutile que je viens de faire, revenu à +mon point de départ, à cette place d'Hadji-Ali, qui est tranquille et +solitaire, entre ses maisonnettes basses, comme une place de village, je +m'assieds au même petit café que tout à l'heure, dans le jardin, sous +les treilles jaunies qui s'effeuillent. Dans ce recoin paisible, pauvre, +presque campagnard, nous serons bien pour causer du passé, sans témoins, +au milieu de choses immobilisées depuis des siècles; l'endroit, +d'ailleurs, est comme choisi, pour l'entrevue un peu funèbre que +j'attends, pour les choses tristes et saupoudrées de cendre que nous +allons sans doute nous dire. + +J'envoie le fureteur grec s'enquérir d'Anaktar-Chiraz et la prier de +venir ici, causer un moment avec moi. Je crois bien que, cette fois, il +la trouvera; je m'inquiète seulement de savoir si elle consentira à +venir, si elle n'aura pas peur, et je demande un narguilé pour attendre. +La soirée est de plus en plus tiède, jouant les calmes soirées d'été; le +soleil, qui descend, dore l'antique mosquée d'en face et la vigne +effeuillée sous laquelle je suis assis. Sur la place, personne ne passe; +à peine une rumeur confuse monte jusqu'à moi, de la Corne-d'Or et des +navires; il se fait un grand silence alentour. Des minutes et des +minutes d'attente se passent. L'immense ville voisine n'est plus +indiquée par rien; j'ai maintenant tout à fait l'impression de l'été, +d'un soir d'été finissant, dans quelque village oriental, et du calme +profond redescend en moi. + + +Enfin il revient, le Grec, suivi d'une vieille femme vêtue de noir, +basanée, aux traits durs, que je reconnais tout de suite. Je l'avais vue +une seule fois dans ma vie, mais c'est bien elle. Son air est effaré, +hagard; elle a vieilli terriblement. Pourvu qu'elle se souvienne! + +Évidemment elle a peur de ces personnages inconnus, de cet +interrogatoire qu'on veut lui faire subir dans un lieu écarté. Avec une +cérémonieuse révérence, elle s'assied devant moi, sur le bord d'un +tabouret, et me regarde. Je suis à contre-jour et elle doit me voir en +ombre sur un fond de soleil. + +Oh! oui, c'est bien elle; je viens de reconnaître surtout ce +demi-sourire, très bon, très honnête, qui a éclairé un instant son +visage parcheminé et durci. Une natte de ses cheveux, restés noirs comme +de l'ébène, entoure le foulard de soie, également noir, dont sa tête est +enveloppée comme d'une bandelette. Sa robe usée, mais propre, est +taillée à l'européenne, d'une forme démodée, avec des biais de velours +noir. Chez nous, dans des villages du Midi ou de l'Auvergne, des +vieilles femmes ont cette tenue et cet aspect. Elle se tient roide, sur +son tabouret, et elle attend. + +Je commence à la questionner doucement, timidement, en langue turque, +ayant peur de ses réponses. + +--«Achmet? Achmet?» répète-t-elle, les yeux toujours hagards. Non, elle +ne se rappelle pas. Il y a si longtemps de l'histoire que je lui +conte,--et elle en a tant soigné, tant vu mourir dans sa vie, des jeunes +hommes et des vieux,--et il y en a tant des _Achmet_, à Constantinople! +«Et puis, dit-elle pour s'excuser, j'ai perdu coup sur coup mon mari et +mes fils. Depuis ce temps-là, ma tête s'est dérangée, ma mémoire est +partie.» + +Mon Dieu, comment percer la nuit qui s'est faite dans cette +intelligence, comment m'y prendre... Et puis elle a peur surtout; peur +d'être interrogée pour quelque affaire de justice, peur de je ne sais +quoi. + +--Ne crains rien de nous, bonne dame, lui dis-je. Cet Achmet, je le +recherche parce que je l'aimais tendrement, rien que pour cela. Tâche de +te rappeler. Je voudrais le revoir. Aide-moi. À présent, je te supplie, +tu vois bien. Allons, cherche: Achmet, Mihran-Achmet? Je te reconnais, +moi, pourtant; je suis sûr d'être venu avec lui te parler ici, il y a +dix ans, quand tu demeurais dans ce quartier. Et je lui ai même écrit +chez toi, durant les trois premières années qui ont suivi mon départ. Tu +l'as soigné, ne t'en souviens-tu pas, quand il était blessé et si +malade... + +Une lueur paraît traverser sa tête. Elle se penche en avant pour me +regarder de plus près, ses yeux s'ouvrent, se dilatent; plongent tout au +fond des miens: «Comment t'appelles-tu donc?» dit-elle d'une voix +brusque. + +--Loti! + +--Loti!... Ah! Loti!... Ah! Achmet!... Ah! Mihran-Achmet! Si je m'en +souviens, de Mihran-Achmet!! + +Un silence de quelques secondes, pendant lequel sa figure s'assombrit +tout à fait. Puis elle reprend durement: + +--_Eulû! Eulû! Yedi seneh dan, tchok dan euldi!_ (Mort! Mort!! Il y a +sept années, il y a beau temps qu'il est mort!) + +Comme c'est étrange! Le début de cette réponse, le ton cruel, la +répétition irritée de ce premier mot aux consonances sinistres, j'avais +imaginé jadis, pour Aziyadé, quelque chose d'absolument semblable... +_Eulû! Eulû!_ je m'étais figuré que, pour m'annoncer sa mort à elle, on +me poursuivrait, avec acharnement, de ce mot-là. + +Et j'ai écouté, à peu près impassible, la phrase funèbre, oubliant +presque Achmet pour me dire seulement que le fil conducteur devient de +plus en plus difficile à ressaisir, qu'il ne me reste d'espérance qu'en +sa sœur Ériknaz et qu'il me faut, ce soir même, à tout prix, la +retrouver. + +Elle continue, la vieille femme:«--Sa dernière nuit, tout le temps, il +t'a appelé: Loti! Loti! Loti!... Donc, c'est à cause de toi qu'il est +mort, à cause de toi!» + +Cela encore, je m'y attendais. Je sais bien que non, qu'il a dû mourir +de sa blessure, le pauvre petit; mais je ne m'étonne pas, puisqu'il m'a +appelé à l'heure d'angoisse, d'être soupçonné de quelque maléfice +mortel. Je suis seulement surpris de me sentir à peine ému, comme si +j'avais en ce moment le cœur fermé, ou rempli d'autre chose que de lui. + +--Tu sais où est sa tombe? dis-je simplement. Alors, tu m'y conduiras +demain... Mais il y a Ériknaz, sa sœur, de qui j'ai besoin dès ce soir; +dis-moi où elle habite, mène-moi tout de suite chez elle, veux-tu? + +--Ériknaz?... De qui donc est-ce que je parle là! Six mois après son +frère, on l'a mise dans un cercueil, elle aussi. Quant à sa fille +Alemshah, elle est mariée et s'en est allée demeurer très loin d'ici, +sur la côte d'Asie, du côté d'Ismir... + +Et Anaktar-Chiraz fait un geste de la main, le geste de chasser de la +poussière, comme pour mieux affirmer que c'est fini de tout ce monde-là; +table rase, il n'en reste rien. + +Allons, il est brisé, le fil conducteur sur lequel j'avais compté; il +est brisé et enfoui sous terre depuis des années avec Ériknaz. Quant à +cette femme qui me parle, inutile de l'interroger sur Aziyadé, elle n'a +même pas connu son existence. «C'est une bonne et sainte femme, disait +Achmet, mais il ne faut pas lui confier nos secrets, elle ne saurait pas +les tenir.» Et tout mon plan s'écroule, et la journée s'achève et je ne +sais plus que faire... + + +Maintenant elle m'accable de questions, Anaktar-Chiraz, très radoucie +cependant, parce qu'elle comprend que je souffre. Pourquoi ai-je disparu +pendant dix années, sans même répondre aux lettres d'Achmet mourant? +Qu'est-ce qui me ramène aujourd'hui? Qu'est-ce que je veux savoir +d'Ériknaz, et, sous tout cela, quel mystère y a-t-il? + +Je ne réponds plus, moi, accablé et songeant... Mais tout à coup je me +rappelle une autre sœur d'Achmet. Comment donc était-elle sortie de ma +mémoire, celle-là. Il est vrai, une sorte d'invisibilité entourait +cette créature très bizarre. Je ne l'avais aperçue qu'une fois, à peine +et dans l'obscurité. Eux-mêmes, Ériknaz et lui, ne la voyaient presque +jamais, et baissaient la voix pour parler d'elle; c'était une sœur très +aînée, déjà une vieille femme pour laquelle ils avaient une vénération +et une crainte, l'appelant tout bas «notre mère». Mais elle savait +l'existence d'Aziyadé, et sa demeure, et connaissait bien aussi Kadidja, +la négresse. Vraiment, je ne comprends plus comment je n'y ai pas songé +plus tôt... + +Et j'interroge, en tremblant: + +--Te rappelles-tu qu'il avait une vieille sœur... qui demeurait toute +seule, par là-bas, vers les Eaux-Douces? + +Dieu merci, elle se rappelle, et elle croit que cette vieille sœur +existe toujours, là-bas, dans sa même maison. Mais c'est une personne +singulière, qui a eu de grands malheurs et qui vit dans la retraite. +Depuis sept années, depuis l'enterrement, elle ne l'a pas revue. + +--Oh! vite, dis-je, je t'en prie, tu vas m'y conduire! + +Elle objecte qu'il est bien tard, que le soleil baisse; que sa malade +l'attend. Pourquoi pas demain, plutôt? C'est si loin! Et puis, nous +recevra-t-elle seulement; ça n'est pas sûr. + +Je le lui demande avec prière, je la supplie, car je n'ose lui offrir de +l'argent bien qu'elle paraisse pauvre. Je la supplie, et je vois peu à +peu ses yeux s'attendrir. Eh bien, oui, alors, elle me conduira ce +soir. Le temps d'aller avertir la malade qu'elle soigne, et elle +revient, et nous partons ensemble. + +Je congédie le Grec, qui a pris un air trop attentif, trop inquisiteur, +et je reste seul, suivant des yeux la robe noire de la vieille femme qui +s'éloigne. + +Quelques minutes de calme et de silence, en attendant son retour. +Au-dessus de ma tête, la vigne effeuillée prend de plus en plus des +teintes d'or rouge, et une nuance d'or se répand aussi sur la mosquée +d'en face, sur le branchage des grands cyprès, sur toutes choses; le +soir, le calme soir descend sur ce petit quartier perdu où la mort +d'Achmet vient de m'être confirmée. Plus j'y songe, plus je suis +convaincu qu'elle aussi, Aziyadé, est couchée comme lui dans la terre +turque. Et, au lieu du déchirement affreux que j'aurais senti autrefois, +je n'éprouve plus qu'une mélancolie douce en pensant à ces disparus, une +mélancolie douce avec peut-être un apaisement de les savoir là, et un +désir de bientôt les rejoindre dans la paix où ils sont. À ces +immobilités d'Islam, que je sens autour de moi, s'ajoute, pour me +bercer, le charme tranquille de cette journée finissante. En ce moment, +ma souffrance est endormie dans une résignation absolue à l'universelle +mort. + + * * * * * + +Oh! pourtant, si ces deux pauvres petits, qui m'ont tant aimé et que je +confonds presque maintenant dans une même tendresse n'ayant plus rien +de terrestre, m'étaient rendus pour un instant, avec quelle indicible +joie, avec quelle émotion profonde et sans nom je les serrerais dans mes +bras. + + * * * * * + +Elle revient, la vieille bonne femme, prête à me suivre chez la sœur +d'Achmet, et nous cheminons de nouveau vers la mer, pour retrouver mon +caïque et mon batelier, qui nous ramèneront au fond de la Corne-d'Or, à +Pri-Pacha, près des Eaux-Douces. + +Il nous faut traverser, pour descendre, les mêmes quartiers musulmans +que tout à l'heure, illuminés en rose maintenant par les derniers rayons +du soleil, et animés de la vie orientale du soir, tout pleins de +costumes aux éclatantes couleurs. + +À l'Échelle de Kassim-Pacha, notre batelier nous attendait, confiant, +couché dans son caïque. Et, au baisser du jour, nous recommençons à +glisser sur les eaux de la Corne-d'Or, en sens inverse de notre première +course. Sur la rive sud, la lumière meurt peu à peu derrière +Stamboul,--et c'est la grande féerie finale du jour. + +Le soleil est éteint quand nous mettons pied à terre, au delà de +Pri-Pacha, dans l'extrême banlieue confinant aux immenses cimetières. Et +nous voici, l'Arménienne et moi, marchant ensemble très vite, au +crépuscule, dans un quartier que je ne connaissais pas, dans un sombre +petit quartier arménien aux rues étroites et tortueuses, aux maisons de +bois, peintes en brun ou en rouge, et grillées comme des cachots. + +Anaktar-Chiraz s'arrête devant une de ces demeures d'aspect mystérieux +et frappe avec le maillet de fer. Les coups résonnent sinistrement dans +toutes les boiseries du vieux voisinage mort. + +Peu après, la porte s'entre-bâille d'une façon méfiante, et, dans la +fente d'ombre, m'apparaît la figure spectrale, qui me fait frémir: une +figure de cinquante ans, triste, fanée, amaigrie, mais ressemblant au +pauvre petit Achmet, d'une de ces ressemblances qui sont frappantes +jusqu'à l'épouvante. Sa sœur, évidemment, mais si pareille à lui, avec +les mêmes traits, la même expression, les mêmes yeux, que c'est comme +si je l'avais revu lui-même, vieilli de trente années, et me jetant un +regard de reproche par delà le temps et la mort. + +Elle est étonnée, hésitante, prête à refermer sa porte à peine ouverte. + +--Loti! se hâte de lui dire la vieille Anaktar, prononçant ce nom tout +bas, comme on annoncerait un fantôme: Regarde-le, c'est Loti!... Loti +qui est revenu! + +--Loti?... Loti?... répète l'autre avec un tremblement dans la voix. Ah! +Loti!... dit-elle ensuite, après un silence, d'un accent douloureux et +amer qui me va plus au cœur que le plus poignant de tous les +reproches... + +Elles se parlent l'une à l'autre en turc, bas et très vite, disant des +choses dont le sens m'échappe. Puis elles me prient de monter et je les +suis par un petit escalier noir. + +Au premier étage, dans une chambre meublée à l'orientale, mais d'un +aspect sombre et pauvre, elles me font asseoir sur un divan misérable; +puis, cette sœur d'Achmet s'empresse à me préparer du café--ce qui est +ici une obligation de l'hospitalité--et, tandis qu'elle va et vient +autour de son petit fourneau, essuyant pour moi ses tasses grossières de +pauvresse, je vois des larmes silencieuses, de grosses larmes qui +descendent le long de ses joues. + +Oh! mon Dieu, qu'il fait triste, ici, au crépuscule, dans cette chambre +nue où cette femme pleure, et comme mon cœur se serre, et comme les +mots que je voudrais dire s'arrêtent et s'éteignent... + +Elles voient bien, toutes les deux, que je suis venu pour dire ou pour +demander quelque chose de grave. Mais quoi? Je ne parle pas. Elles +attendent. Et le silence se fait de plus en plus lourd, dans la nuit qui +tombe... + + * * * * * + +En tremblant je me décide à dire: + +--Tu te souviens bien de _madame Aziyadé_, la petite dame turque que ton +frère aimait beaucoup, lui aussi? Tu t'en souviens? + +Alors elle pose ses tasses et sa serviette, comme pour être plus libre, +comprenant que le grave interrogatoire commence. Et elle fait «oui» de +la tête, avec un geste des mains qui signifie: «Oh! si je m'en souviens! +Comment aurais-je pu oublier tout cela!» + + * * * * * + +Encore un silence, pendant lequel j'entends une suite de petits coups +frappés régulièrement à mes tempes--le bruit pressé des artères qui +battent. Et enfin, d'une voix brusque, qui s'étrangle un peu, je pose la +question suprême: + +--Elle est morte, n'est-ce pas? + + * * * * * + +Lente à parler, elle me regarde, et ses yeux tristes, tout creusés, +prennent un air de surprise presque injurieuse... Alors, en quelques +secondes d'attente, peu à peu je comprends que c'est _oui_... + +J'ai même irrévocablement compris, quand elle se décide à dire, d'un ton +d'interrogation amère: «Vraiment!... est-ce que tu ne le sais pas?» Et +je réponds à demi-voix ce mensonge: «Si, je sais, je sais...» Puis +j'ajoute encore plus bas et comme un enfant qui balbutie; «Ce n'est pas +cela... que je te demandais... Je voulais... Je voulais te prier de me +dire où on l'a mise...» + +Et le silence se fait de nouveau, plus mort que tout à l'heure. J'ai dit +ce mensonge, parce que j'avais honte, devant elle, de ne pas savoir, et +d'avoir pu vivre des années ainsi. Mais je vois bien qu'elle ne m'a pas +cru et que son regard continue de me fixer avec une curiosité mêlée de +répulsion et de blâme... Il y a aussi mon attitude qu'elle ne +s'explique pas: nos sangs-froids et nos tranquillités de souffrance sont +incompréhensibles aux orientaux qui, eux, jettent des cris... + +Ce silence devient de plus en plus glacial; on dirait que, entre nous, +des couches d'air se figent. Et, dans la maison grillée, dans la chambre +pauvre et étrange, le crépuscule s'assombrit; à travers l'épais +quadrillage de bois qui masque les fenêtres, n'entre plus qu'une vague +lumière incolore; la nuit me semble tomber très vite, et par secousses, +comme si au-dessus de nous, on jetait un à un, en se hâtant, des voiles +de crêpe... + +Ainsi, c'est dans ce gîte triste et à cette heure désolée qu'il me +fallait venir, pour entendre l'arrêt final... + +Je ne sais combien de secondes, ou combien de minutes, je reste là sans +parler, assis entre ces deux femmes, dont l'une pleure. + + +La sœur d'Achmet, pour suivre la loi hospitalière, m'a remis une petite +tasse de café, et je bois lentement, toujours avec cette apparente +tranquillité. En dedans de moi-même, dans les régions profondes de la +pensée et du souvenir, il y a un trouble et une sorte d'indécise +fantasmagorie, comme en songe: j'ai l'impression d'assister à des +éboulements dans des abîmes; des choses, qui tenaient debout, tombent +l'une après l'autre, s'effondrent, s'anéantissent; de grands bruits +imaginaires accompagnent ces chutes, puis s'éteignent, se taisent quand +tout est tombé, et le silence se fait, quand rien ne reste plus, le +silence au dedans aussi morne qu'au dehors... + + +Elle ne sait pas, la sœur d'Achmet, où on a mis le corps d'Aziyadé. À ma +question renouvelée, elle répond cela, froidement. Mais, dit-elle, +Kadidja la négresse, qui existe toujours, le sait sans aucun doute; _si +j'y tiens_, elle ira demain le lui demander, ou même la prier de m'y +conduire. + +--«Demain!--Oh! non, ce soir, tout de suite!»--Après ce moment de calme +funèbre, la vie me reprend, en même temps que l'inquiétude des heures. + +D'abord, elle refuse: chez la négresse, dans le Vieux-Stamboul, avec +moi, à la nuit qui tombe!... Non, dit-elle, ce n'est pas possible, elle +n'osera pas. + +J'avais tout à l'heure supplié l'autre, je supplie celle-ci maintenant. +Et, à son tour, je la vois s'attendrir. Eh bien, oui, elle ira; mais +seule, elle préfère; elle ira chez Kadidja, l'avertir et prendre +rendez-vous; puis, dès demain matin, elle retournera la chercher avec un +caïque et me l'amènera où je voudrai... + + +Et voici enfin notre plan décidé pour cette journée de demain: à huit +heures, nous nous retrouverons tous, de ce côté-ci de la Corne-d'Or, à +Kassim-Pacha, sur la petite place d'Hadji-Ali; j'y viendrai, moi, avec +une voiture où je ferai monter l'Arménienne et la négresse, qui me +guideront chacune vers un des tombeaux, tandis que la sœur d'Achmet, +toujours effacée, rentrera dans son logis solitaire. C'est convenu, +promis, juré, et maintenant nous allons descendre tous les trois. + +Pendant que la sœur d'Achmet se prépare pour sortir, j'essaie de la +questionner. Mais elle ne sait presque rien; vivant toujours dans la +retraite, elle n'a jamais eu de détails précis sur la mort d'Aziyadé: +«Demain, Kadidja me dira tout cela, demain!» Pour ce qui est de +l'époque, elle ouvre un vieux cahier où des dates sont écrites en turc +et s'approche des grillages d'une fenêtre, bien près, où il fait encore +un peu clair: «Voyons, c'était à la fin du printemps qui a précédé la +mort d'Achmet, l'an 1397 de l'hégire. Donc, il doit y avoir quelques +mois de plus que sept années.» Elle sait qu'on a emporté le corps le +soir, presque clandestinement; mais que le vieil Abeddin, son +maître--qui du reste est mort lui aussi l'an dernier--a cependant fait +faire une tombe de marbre. Et c'est tout. «Demain, Kadidja me dira le +reste, demain!» + +Elle est prête, maintenant; elle a mis sur sa pauvre robe un vieux châle +noir, et nous descendons ensemble, elle, verrouillant avec soin les +portes après que nous sommes passés. + +Par la petite rue, encore plus assombrie, nous nous dirigeons vers la +mer, où nous devons nous séparer. + +La sœur d'Achmet loue un caïque pour se rendre à Stamboul; la vieille +Arménienne monte dans le mien, qui m'attendait là, et s'assied à côté de +moi; je la déposerai à Kassim-Pacha, en passant, et continuerai ma +route, seul, sur la Corne-d'Or, pour m'en retourner à Péra, à présent +que ma lugubre journée est finie. À la réflexion, j'aime mieux que mon +entrevue avec Kadidja ait été remise à demain et puisse être préparée +d'avance, car j'ai peur d'affronter cette vieille femme, peur de sa +rancune et de son mépris... Je rappelle même la sœur d'Achmet, qui déjà +s'éloignait en glissant sur l'eau grise, et je retiens d'une main son +caïque léger, pour lui faire mille recommandations: «Tu lui diras bien, +à Kadidja, que ce sont des voyages militaires qui m'ont empêché de +revenir, des expéditions, des guerres lointaines; ce n'est pas ma faute, +va; si je ne l'avais pas aimée, _madame Aziyadé_, est-ce que je serais +ici, ce soir, revenu de si loin, après dix ans, à cause d'elle! Tu lui +diras, n'est-ce pas?...» Puis, je m'arrête, parce que je sens que ma +voix change--et qu'il faut que je me raidisse--parce que je vais +pleurer.--«Je le dirai, Loti, je le dirai», répond-elle, et il me semble +voir une expression tout à fait douce maintenant sur son visage +désolé,--puis nos barques se séparent, dans le crépuscule plus confus... + +Finie, ma lugubre journée! Finies, les agitations, les inquiétudes, les +anxiétés, les prières. Fini, tout. Fini, le drame dont le dénouement +était resté comme en suspens durant dix années... + +Nous glissons rapidement sur l'eau; l'Arménienne, silencieuse à mon +côté, et droite dans sa robe noire. Une tranquillité de tombeau commence +à se faire en moi; il me semble à présent que ce pays, cette ville si +longtemps rêvée, viennent de se dépouiller tout à coup de leur charme +indicible, en même temps que de leur mystère immense; que Stamboul est +vide, et mon cœur vide aussi, et mon âme vide; je sens comme un +affaissement de toutes choses et un désir de quitter cette Turquie au +plus tôt, pour n'y revenir jamais. + +Nous continuons d'aller à grands coups d'aviron, comme des gens qui ont +hâte d'arriver quelque part. Pourquoi si vite? Je ne sais pas. Rien ne +nous presse à présent, puisque tout est fini. Et où donc allons-nous? Je +ne sais même plus. J'ai peur que cette vieille femme, assise à mon côté, +ne me parle, ne rompe ce silence dont j'ai besoin; j'ai peur qu'elle ne +m'interroge sur Aziyadé, sur tout ce qui vient de lui être révélé +d'inattendu pour elle et d'étonnant; je détourne la tête pour ne pas +rencontrer ses yeux, et je regarde, sans voir, le merveilleux décor +crépusculaire: Stamboul qui se reflète renversé dans l'eau calme, les +milliers de caïques qui s'entrecroisent, promenant sans bruit la féerie +atténuée des costumes et des couleurs. Tout cela, qui avait disparu +pour moi pendant des années, et qui est revenu là comme dans un rêve +enchanté, ne me dit plus rien; non plus que le temps délicieux qu'il +fait, le temps encore radouci, tiède, amollissant comme en été... + + +À l'échelle de Kassim-Pacha, nous nous arrêtons enfin pour déposer la +vieille femme en robe noire, dont la présence, même muette, m'était +devenue une telle gêne: «Adieu, dit Anaktar-Chiraz en s'en allant, que +Dieu t'accompagne, et, demain matin, sois au rendez-vous pour les +tombes». + +Je repars seul, comme soulagé d'un poids funèbre, mais la suivant des +yeux cependant, la regrettant presque, parce qu'elle était un trait +d'union avec le cher passé. + +Mon batelier, d'un air câlin d'enfant fatigué, me montre ses bras nus, +qui commencent, dit-il, à lui faire mal: «Faut-il toujours aller aussi +vite?»--Ah! non, à quoi bon maintenant; j'oubliais de le lui dire... Je +n'ai plus de but, et personne ne m'attend nulle part, dans cette grande +ville où je ne suis plus connu que des morts. Peu importe où nous irons +maintenant. Plus rien à faire qu'à errer, libre et seul, en recherchant +çà et là des traces, des souvenirs d'autrefois. Alors je lui réponds: +«Va très doucement au contraire, va où tu voudras; laisse dormir le +caïque au fil de l'eau, rentre tes rames et repose-toi; croise tes bras +si tu veux et chante...» + +Et bientôt nous sommes presque immobiles, entraînés seulement par une +insensible dérive; le rameur a croisé ses bras et il chante. Il fait un +temps rare, et si doux, si étonnamment doux; j'écoute sa chanson, qui +est haute et plaintive, et je regarde autour de moi, avec déjà plus +d'intérêt, plus de vie que tout à l'heure. Vraiment, depuis qu'elle est +partie, la pauvre vieille femme en robe noire qui se tenait à mon côté +comme un remords, je sens je ne sais quel allègement trop rapide, qui +m'étonne et me confond... Je regarde maintenant de plus en plus, presque +avec mon habituelle avidité de voir... Tout a changé d'aspect à la nuit +tombée; des fanaux se sont allumés à terre, sur les navires, sur les +caïques silencieux qui glissent en tous sens; Stamboul n'est plus +qu'une découpure sombre de coupoles et de minarets, profilée sur le ciel +encore clair. Au milieu de la Corne-d'Or, nous suivons toujours le fil +de l'eau, et, des deux rives à la fois, nous vient, un peu assourdie, la +clameur orientale, l'ensemble confus de ces bruits de Constantinople que +je reconnaîtrais entre tous les bruits de la terre. Comme c'est bien la +même chose qu'autrefois, comme tout est demeuré pareil; je me +représente, sans les avoir revus, tous ces quartiers des deux bords, où +j'ai erré des nuits et des nuits; je sais tout ce qui s'y passe, tout ce +qui s'y marchande, tout ce qui s'y cache, tout ce qui s'y chante! +Tellement que je n'ai jamais eu, aussi complète qu'en ce moment, +l'illusion de m'être replongé dans l'antérieur évanoui des durées,--et +rien de ce que je pourrais dire, dans des pages entières ou des volumes, +ne rendrait la mélancolie sans nom de cette impression-là... + +Par contre, comme tout est différent, en moi et pour moi, depuis cette +époque si jeune!... Alors, j'étais pauvre, très ignoré; ma vie turque, +irrégulière et dangereuse, était tout le temps menacée, je n'avais +d'appui nulle part; une plainte de l'ambassade, un ordre d'un chef +pouvaient à chaque instant m'anéantir. Alors, j'étais en peine souvent +pour quelques pièces blanches, quand il s'agissait d'acheter un costume +turc, une arme, ou seulement d'envoyer le juif Salomon aux petites +boutiques du voisinage chercher notre souper. Alors, il me fallait +compter avec ces foules, que j'entends ce soir bruire sur les rives, +avec ces gens du peuple auxquels ma fantaisie m'avait mêlé; j'avais +parmi eux des prêteurs, des créanciers, des amis qui m'étaient utiles, +des ennemis dont les délations m'épouvantaient. À présent, j'achèterais +dix fois tous ces petits ennemis-là, et leur silence aussi, rien qu'avec +ces pièces d'or de ma ceinture. À présent, mon horizon s'est élargi, +élargi démesurément, et je suis presque un souverain auprès de l'enfant +isolé que j'étais jadis. Eh bien, tout cela qui, il y a dix ans, m'eut +fait ici la vie enchantée, avec _elle_, m'est venu trop tard sans doute +car je m'en soucie à peine; quelque chose s'est éteint en moi, quelque +chose de moi-même est couché dans la terre turque, avec Aziyadé. + +Le grand décor continue de changer, les mystérieux dômes deviennent +indécis et presque diaphanes dans la nuit, les feux sont innombrables, +et, en haut, brillent les étoiles. Le temps, de plus en plus doux, sans +un souffle de brise, est comme un soir d'été. Je regarde, éveillé tout à +fait de ma torpeur de mort, je regarde avidement, avec des yeux dilatés +pour tout saisir. Et je me sens plein de contradictions qui m'effraient: +par instants, fidèle tout à fait à la chère petite mémoire, triste +jusqu'au fond de l'âme et comme pour toujours, éprouvant ce sentiment +(que déjà je sais fugitif, hélas, pour l'avoir d'autres fois connu), ce +sentiment de la décoloration et de la fin de tout sur terre; puis, le +moment d'après, un retour de vie avec une sorte de triomphe égoïste à me +retrouver encore vivant, encore jeune, encore altéré d'amour; et je me +laisse troubler malgré moi par tout ce pays d'Orient, par cette tiédeur +du soir, par ces souvenirs d'ivresses passées, par toutes les choses +auxquelles je ne devrais jamais plus prendre garde. + +Dix ans, pour nos âmes humaines qui durent si peu, c'est vraiment une +période infiniment longue!... Dix ans de séparation et de silence, cela +creuse comme des trous dans le souvenir; cela amène une désuétude, des +instants d'oubli étranges, presque un commencement de nuit, même entre +ceux qui se sont le plus aimés... Et le constater est, en soi, une chose +décevante amèrement. + + +À la nuit close, nous abordons au pied du grand pont de Stamboul, et je +remonte à Péra, à l'hôtel. + +Dîner quelconque, à table d'hôte, en compagnie de touristes, connus hier +dans l'Orient-Express ou sur le paquebot de Varna. Et, pour un temps, je +redeviens comme tout le monde, causant, la mémoire endormie, me +rappelant à peine que c'est demain, demain matin, l'entrevue redoutée +avec Kadidja et la visite au tombeau. + +Mais, aussitôt après ce dîner, je demande un cheval pour aller à +Stamboul (cela semble toujours une chose absurde aux gens des hôtels +européens, qu'on aille à Stamboul la nuit et surtout qu'on y aille +seul). J'y vais, moi, pour revoir, même dans l'obscurité, la maison du +vieil Abeddin, cette maison où elle a dû mourir et d'où, «un soir, +presque clandestinement, on l'a emportée»... + +D'abord je traverse au grand trot les rues de Galata, pleines de +lumières, de cris et de musique; ensuite, à l'entrée du pont qui réunit +les deux villes, au point où commence l'ombre et le solennel silence, je +m'arrête, suivant la coutume, pour faire allumer la lanterne qu'un +coureur portera devant moi pendant ma promenade sur l'autre rive, et +bientôt, le pont franchi, me voici engagé dans l'immense Stamboul, noir, +fermé et mort. Pendant le jour, retenu ailleurs, je n'avais fait que +l'apercevoir de loin et, après ces dix années, j'y arrive en pleine +nuit, absolument comme le soir où j'y étais venu pour la première fois +de ma vie, pendant une fête de Baïram. + +Nuit obscure, les étoiles ternies. Mes yeux s'y habituent; je finis par +y voir, et, sans peine, comme si j'en étais parti d'hier, je me dirige +au trot dans ce dédale, entre les grands murs sans fenêtres, +reconnaissant au passage les vieux palais grillés, les kiosques +funéraires où des veilleuses brûlent, les dômes des pâles mosquées +silencieuses qui s'étagent dans le ciel. Et la lueur de ma lanterne, +qui court, qui danse en avant de moi, me montre, à terre, tout le long +du chemin, des masses brunes qui sont des chiens endormis. + +Je vais très vite, car il est tard et la maison du vieil Abeddin est +loin. + + +À un tournant de rue, s'ouvre enfin devant moi la grande place déserte +de Mehmed-Fatih, bordée d'une série de petits dômes morts qui sont d'une +blancheur de linceul. Je touche au but, me voilà presque arrivé. Je +traverse en biais cette place, entendant maintenant les sabots de mon +cheval sonner plus fort sur le dallage et éveiller partout des échos +lugubres. Puis, de nouveau je m'enfonce dans l'obscurité d'une rue +étroite,--et c'est là, tout près, que la maison va m'apparaître, la +vieille maison de bois, haute et triste, teinte en rouge sombre, avec +ses fenêtres aux grillages saillants sur lesquels étaient peints des +papillons jaunes et des tulipes bleues. Jamais un passant dans ce +quartier, jamais une porte ouverte, jamais un bruit de vie, jamais une +lumière. J'ai beaucoup ralenti mon allure et je fais éclairer, par le +fanal de mon coureur, les vieux murs, le dessous des vieux balcons aux +impénétrables grilles, pour ne pas me tromper quand nous passerons. Mais +tout à coup, plus rien devant moi, un vide indéfini, semé de pierres +éboulées, de poutres noircies, et mon cheval bute sur des décombres... +C'est le feu qui a fait son œuvre; un de ces grands incendies, qui +brûlent ici des quartiers en quelques heures, a tout anéanti. «L'hiver +dernier, cela s'est passé», me dit mon coureur, en agitant de droite et +de gauche sa lanterne pour mieux me montrer cette désolation. On ne +reconnaît même plus trace de rue; sur un espace de trois ou quatre cents +mètres, il n'y a plus que des débris. Allons, c'est fini, la maison où +Aziyadé a fermé ses yeux s'est effondrée dans la flamme... Il faut +rebrousser chemin devant ces ruines... + +Et je m'en vais, remettant mon cheval au pas, prenant je ne sais quelle +route au hasard, dans la nuit noire. + +Ce monceau de ruines... non, je n'avais pas prévu cela; cette +destruction dépasse un peu la mesure de ce que j'attendais. Je ne +croyais pourtant pas tenir beaucoup à ce quartier sombre; mais je +m'étais figuré, sans doute parce qu'il avait déjà des siècles, qu'il +durerait encore, au moins aussi longtemps que moi, et voici que +maintenant j'ai un surcroît de détresse à me dire que jamais, jamais +plus, je ne pourrai venir errer dans cette rue qui était la sienne, sous +les hauts balcons grillés de cette maison où elle avait passé la moitié +de sa vie. + +En m'en allant, je ne regarde plus rien, et je souffre, tout au fond de +moi-même, d'une sorte de désespérance morne et absolue, sans +compensation, sans charme, simplement douloureuse. Le souvenir d'elle, +le regret qui vient d'elle, et le remords lourd, sont sur moi comme un +oppressant manteau de deuil; en ce moment rien ne m'en distrait plus. Et +puis, il y a cette désolante question qui se pose, avec une netteté +glaciale: à quoi bon ce que je vais faire demain? quel leurre d'enfant +que cette visite à sa tombe; est-ce que quelque chose d'elle saura +seulement que je suis revenu, aura un peu conscience du baiser que je +donnerai à la terre, au-dessus du débris qui fut son corps? Oh! l'amer +et irrémédiable chagrin, de ne plus pouvoir jamais, jamais échanger avec +elle une seule pensée! Pauvre petite Aziyadé, tant de choses que je n'ai +jamais su lui dire, et qui me brûlent maintenant, et que je lui dirais +là, si on pouvait me la rendre seulement pour quelques minutes, pour un +entretien suprême: lui dire que je l'ai aimée bien plus tendrement +encore qu'elle ne le croyait et que je ne le croyais moi-même; lui dire +que jamais ne s'éteindra le regret de l'avoir perdue; lui demander +pardon de vivre, et d'être encore jeune, et d'aimer encore; lui dire +tout cela, et puis la laisser se rendormir dans la terre, après l'adieu +plein d'amour! Mais non, il faudra en rester pour l'éternité sur un +malentendu affreusement cruel; bientôt viendra mon heure de mourir +aussi, rendant plus irréparable ce malentendu-là, et plus définitif +encore ce silence entre nous, parce que toutes ces choses, qui n'avaient +pu lui être dites, mais qui vivaient au fond de moi-même, seront mortes +avec moi. Et le temps continuera de fuir, et nos deux noms +s'oublieront--séparément... + + +M'en allant, toujours au hasard, dans le dédale des rues et dans +l'épaisse nuit, je finis par revenir tout au centre de cette ville +immuable, dans certain quartier très saint avoisinant la mosquée de +Sultan-Sélim: des tombes, des cyprès, des kiosques funéraires où +veillent des petites lampes qui éclairent des catafalques. Et voici une +rue, unique en son genre et exquise, très droite et cependant d'un +aspect arabe, toute blanche de chaux et bordée régulièrement par des +séries de porches en ogive; ses maisons centenaires ne sont que des +rez-de-chaussée très bas, laissant voir, de droite et de gauche, des +étendues de ciel; on est là sur la hauteur centrale de Stamboul, +dominant tout alentour. Seuls, les dômes superposés de la mosquée +voisine montent dans l'obscurité bleuâtre de l'air, pâles comme des +neiges, indécis comme ces cercles qui se font autour de la lune. La rue +s'en va, longue file d'arcades tristes, se perdre dans de l'ombre +confuse; mais, un peu loin là-bas, une porte encore ouverte laisse +traîner une lueur sur les pavés blancs... Oh! c'est précisément le vieux +petit café où j'avais coutume de m'arrêter avec Achmet, aux heures un +peu avancées du soir, quand nous traversions à pied le grand Stamboul. +Comment se peut-il qu'il soit resté ouvert aussi tard? On dirait que +c'est pour moi, qu'il m'attend et qu'il m'appelle. Je vais descendre de +cheval un instant pour m'y asseoir, dehors, sous les arcades, à la +fraîcheur nocturne. + +Tout ici est demeuré intact; les vieilles peintures, les vieilles images +de la Mecque accrochées aux murailles, je les reconnais. En face, au +milieu de la rue, il y a toujours l'antique fontaine de marbre, couverte +au sommet de quelque chose qui ressemble à une chevelure noire, et que +je sais être une touffe de fougères. Et sans doute, cet escabeau, que le +cafetier vient de m'apporter, a dû me servir déjà plus d'une fois. + +Jadis, je me rappelle bien, quand on était assis là, on voyait de loin +en loin passer quelques pieux derviches qui se rendaient à la +mosquée.--Et ce soir, juste au moment où j'y songe, un groupe de ces +derviches apparaît. Ils cheminent lentement et ils se retournent pour +regarder ce personnage, attardé à cette heure insolite, devant ce café +qui est seul ouvert le long de l'avenue déserte aux lointains perdus +dans le noir. + +Jadis, je me rappelle aussi, il y avait un musicien, un vieillard, qui, +toute la soirée, dans le fond de la petite salle étrange, jouait sur un +violon des airs d'Orient tristes à déchirer l'âme.--Et ce soir, tout à +coup, derrière moi, cette même musique commence à gémir. Oh! alors, +c'est une évocation telle, que je sens, cette fois, passer plus +profondément que jamais, passer dans les moelles vives, le frisson de +réveil et d'angoisse... Ainsi, je suis encore là, moi, assis tranquille +à cette place coutumière; autour de moi, dans Stamboul, les choses sont +demeurées les mêmes, et notre petit logis adoré d'Eyoub n'existe plus, +et sa maison à elle est tombée en cendres, et Achmet est mort, et depuis +sept ans elle est couchée dans la terre, et tout est fauché, balayé, +fini pour l'éternité... Cette phrase de la sœur d'Achmet me revient tout +à coup plus terrible, comme si ce violon me la chantait derrière moi, +sur les notes inconnues des inouïes tristesses: «C'était à la fin du +printemps... On l'a emportée le soir...» + +On l'a emportée le soir... Je vois maintenant ce crépuscule de mai ou de +juin, bien calme, bien limpide, comme par insouciante ironie, éclairant +en rose la maison sombre; et puis la porte s'ouvrant sans bruit pour +laisser passer des porteurs chargés d'une chose lourde... Oh! ce corps +qui s'en allait ainsi, et qui était le sien!... Non, jamais jusqu'ici je +n'avais éprouvé pour elle rien de comparable à ma souffrance d'à +présent... + +D'ailleurs il semble que, depuis le commencement de mon pèlerinage à +Constantinople, malgré les difficultés semées comme à plaisir sur ma +route, malgré les changements, les destructions, les morts--et malgré +ces intermittences d'oubli qui me confondent--il semble que je me +rapproche toujours de plus en plus du cher petit fantôme poursuivi, et +que nos âmes soient près de se rejoindre... + +J'ai tourné la tête du côté de la rue et de l'ombre, parce que mes yeux, +subitement, se voilent et ne distinguent plus rien. Et deux larmes +affreusement amères, larmes d'abandonné, comme ont dû être les siennes, +descendent le long de mes joues. + +Le petit garçon qui m'apporte mon café et mon narguilé s'aperçoit que +j'ai pleuré, me regarde avec étonnement, puis se dit sans doute que les +affaires de cet étranger lui sont indifférentes, et se retire sans +parler. Le vieux musicien de mort est seul, à peine éclairé, jouant +comme en rêve. Je reste, prolongeant le plus possible ce moment de +souffrance, parce que jamais, depuis dix ans, je ne me suis senti si +près d'elle qu'ici, dans la solitude de cette rue pleine d'ombre, tandis +que gémit derrière moi, au milieu du silence et de la nuit d'alentour, +la petite musique grêle de ce violon... + + +Une heure après, repassé sur l'autre rive, remonté à Péra, je congédie, +à la porte de l'hôtel, mon coureur et mon cheval. Et, changeant d'idée, +au lieu de rentrer, je repars seul à pied, pour errer au hasard, +peut-être jusqu'au matin: j'aime mieux ne pas perdre, à dormir, le temps +trop court que je passe ici. + +D'abord j'éprouve une sorte de griserie inattendue, trop complète, à +être seul, libre, sans but, dans les rues obscures. La nuit continue +d'être douce comme une nuit de juin, et l'air est chargé de toutes les +senteurs de Constantinople, où domine, en ces quartiers, le parfum +balsamique des bois de cyprès. + +Pendant trois mois d'été, avant d'aller demeurer à Hadjikeuï et à Eyoub, +j'avais habité ici, sur la hauteur de Péra, regardant de ma fenêtre le +merveilleux panorama lointain de Stamboul: c'était le temps où +j'attendais l'arrivée d'Aziyadé, sans tout à fait croire qu'elle +viendrait, et, en l'attendant, je m'étourdissais avec d'autres. C'était +aussi l'époque transitoire de ma vie, où, tout à coup, n'ayant plus de +foi ni d'espérance, je me jetais à cœur perdu dans l'amour. Et +l'enchantement nouveau de cet Orient, et cette splendeur de l'été, et +l'appel de tant d'yeux noirs, tout cela avait fait de ces trois mois +d'attente quelque chose d'étrangement voluptueux, avec des dessous d'une +tristesse de gouffre. Oh! ces nuits d'alors, passées à errer par les +rues, comme je fais ce soir, mais toujours à la poursuite de quelque +aventure nouvelle, ces nuits, comme j'en retrouve les souvenirs à chaque +pas, à chaque chose reconnue dans l'obscurité! Et ces senteurs, aussi, +qui n'ont pas changé! Et tous ces bruits qui si vite me redeviennent +familiers: aboiements lointains des chiens errants, signaux des +veilleurs qui frappent les pavés sonores du bout de leurs bâtons ferrés, +et clameur confuse venue d'en bas, des lieux de débauche de Galata. + +Je descends maintenant les escaliers d'une rue qui n'est bordée de +maisons que d'un seul côté, et qui, de l'autre, domine une trouée +profonde: le Champ-des-Morts, avec, au delà, une ligne pâle qui est la +mer et une découpure fantastique qui est Stamboul. + +Il me semble connaître, d'une façon très particulière, ces pavés, ces +marches! + +En effet, comment n'avais-je pas vu plus tôt que cette rue est +précisément celle que j'habitais, et que voici ma maison de Péra, et +là-haut les fenêtres de ma chambre? Que de fois je suis rentré dans ce +logis à des heures indues, quand déjà les fraîches lueurs roses du matin +commençaient à se lever du côté de la rive d'Asie! Peu à peu, des +souvenirs plus précis d'ivresses passées me reviennent malgré moi et me +troublent davantage... + +Puis, j'arrive au Petit-Champ-des-Morts, entouré de murs: un bois de +cyprès qui sent bon et où dorment des sépultures musulmanes si anciennes +qu'elles n'inspirent plus d'horreur. Jadis il m'arrivait souvent d'y +pénétrer, au milieu des nuits, et de m'y asseoir, sur la mousse sèche +semée des petits piquants parfumés qui tombaient des arbres: c'était un +asile sûr, où les rendez-vous n'avaient pas de témoins. L'entrée était +là-bas, par ce portail à grilles de fer que je commence à apercevoir. +Toujours fermé, ce portail; mais, quand on était comme moi coutumier du +lieu, en passant la main à certain point où la pierre du mur était +rongée, on atteignait le verrou et on pouvait ouvrir... Et ma main, +comme d'elle-même, s'enfonce dans ce trou du mur, rencontre le verrou et +le pousse: alors le portail s'ouvre encore, en grinçant légèrement sur +ses gonds rouillés, avec un bruit connu qui achève de mettre ma tête en +déroute... + + * * * * * + +Mon Dieu, est-ce que je ne sais plus ce que je suis venu faire à +Constantinople? est-ce que j'ai oublié?... Si près de ma visite à sa +tombe, j'ai pu passer par un tel moment de trouble et d'inquiétante +insouciance! Oh! la phrase funèbre: «On l'a emportée le soir...» comment +ai-je pu la perdre de vue, même pour un instant? comment suis-je assez +le jouet de mes sensations pour m'occuper d'autre chose?... En +rentrant, je baisse la tête; il me semble que j'ai insulté à la chère +petite mémoire tout le temps de cette étrange promenade de nuit, que +j'ai éloigné de moi le fantôme aimé qui peu à peu se rapprochait. + +Et quand je suis enfin seul, dans le noir de cette chambre d'hôtel, le +sommeil ne me vient pas, mais les larmes, les larmes qui lavent et que +je bénis. + + + + +IV + + + Vendredi, 7 octobre 188... + +Je m'éveille, après des rêves confus; je m'habille, la tête inquiète, +pour aller à ce cimetière. + +Dans mes malles, j'ai rapporté ici un de ces costumes turcs très brodés +que les hommes du peuple mettent les jours de fête, pauvre relique un +peu fanée de notre temps d'Eyoub; je le portais dans notre logis, dans +notre quartier, le soir. Aziyadé m'avait fait jurer aussi que je +reviendrais avec ce costume-là, qu'elle le reverrait, et, depuis des +années, je m'étais dit que je le reprendrais, même pour aller visiter sa +tombe au cimetière. + +Puis, quand je suis ainsi vêtu, une hésitation me vient. Cette veste +d'Orient, qui m'était familière jadis, me fait aujourd'hui un effet de +déguisement et de triste mascarade. Pourtant je voudrais la garder: +comment faire? D'abord je la dissimule sous un banal pardessus de +couleur neutre,--que je remplace ensuite par un manteau de voyage encore +plus long, m'enveloppant jusqu'aux guêtres dorées... Bien puérils tous +ces détails d'accoutrement, quand il s'agit d'un pèlerinage funèbre dont +l'appréhension vous trouble jusqu'au fond de l'âme! + +En bas, il y a un grand landau attelé, que j'ai commandé la veille pour +que les vieilles femmes puissent y prendre place à côté de moi, et je me +mets en route, par un beau soleil pur, qui a un air de joie. + +Il faut faire un long détour et passer par des rues en pente dangereuse, +pour aller en voiture à cette place d'Hadji-Ali où elles m'ont donné +rendez-vous, Kassim-Pacha étant un faubourg en contrebas, séparé de Péra +par les fondrières des «Champs-des-Morts». + +Cependant nous arrivons, car voici l'antique petite mosquée blanche et +ses cyprès noirs. + +Sur la place d'Hadji-Ali, j'aperçois deux femmes qui m'attendent, rien +que deux, Anaktar-Chiraz et la sœur d'Achmet. La troisième, Kadidja, la +plus désirée et l'essentielle, pourquoi donc n'y est-elle pas? + +Les deux autres, en me voyant paraître, font un geste de consternation. +Qu'y a-t-il encore, mon Dieu? A-t-elle refusé de me voir? Ou bien +est-elle morte? Et alors ce serait fini; j'échouerais au port et pour +jamais, personne au monde ne saurait plus me conduire... J'ai le temps +de me dire tout cela, en quelques secondes d'anxiété haletante, tandis +que je saute à terre et que je cours à elles pour les interroger. + +Non, répondent-elles, ce n'est rien de si grave. Mais la pauvre vieille +est infirme, depuis l'hiver dernier, clouée sur un grabat, incapable de +faire un pas. Et aucune voiture ne pourrait arriver dans le quartier +qu'elle habite, tant les chemins y sont roides et étroits. + +D'ailleurs, à quoi bon serait-elle venue de ce côté-ci de la Corne-d'Or, +puisque c'est, a-t-elle dit, sur l'autre rive qu'est la tombe; du côté +de Stamboul, mais très loin, en dehors des murs, dans la campagne... + +En dehors des murs de Stamboul, c'est là qu'on l'a mise!... Oh! combien +cette idée me serre le cœur davantage!... + +Et je me représente tout à coup cette région désolée, faite de landes et +de bois de cyprès, qui s'étend au pied des vieux remparts immenses, +depuis le Phanar jusqu'aux Sept-Tours; tout ce funèbre désert, d'une +dizaine de kilomètres de longueur, où l'on enterre au hasard les morts +obscurs. C'est là qu'on l'a mise! J'en avais eu quelquefois la frayeur, +sans vouloir pourtant y arrêter ma pensée; non, plutôt je cherchais à me +la figurer dormant dans quelqu'un de ces cimetières délicieux, de +Scutari ou des bords du Bosphore. Et comment découvrir là-dedans sa +chère petite tombe, si cette Kadidja,--qui est seule à la connaître et +qui sans doute n'a plus longtemps à vivre,--ne peut venir aujourd'hui +même, à n'importe quel prix, me la faire voir. + +Une fois de plus, j'ai l'angoisse de sentir le fil conducteur s'échapper +de ma main; l'angoisse de chercher un expédient quelconque, toujours +avec cette même hâte enfiévrée, et de n'en trouver aucun... + +À la fin, une idée m'est venue, et j'appelle le cocher grec qui m'a +conduit.--Ce conciliabule sur cette place, cet étranger, cette voiture, +sont des choses étonnantes pour les gens de ce quartier immobile, et, +derrière des grillages de fenêtres, quelques paires d'yeux commencent à +se montrer.--Voici, je me suis souvenu que les chaises à porteurs, il y +a dix ans, étaient encore en usage à Péra: j'avais vu à cette époque, +les soirs de pluie, des actrices ou des chanteuses se faire reconduire +ainsi à leur hôtel. Ce cocher, qui a l'air intelligent, saurait +peut-être m'en trouver une, tout de suite, et me la ramener ici même, +avec une relève de brancardiers... + +Une pièce d'or en acompte; une autre après pour sa peine, s'il m'a +procuré tout cela avant une demi-heure.--Et il part, l'air sûr de son +fait, fouettant ses chevaux. + +Encore une de ces attentes incertaines, comme celles qui ont coupé si +souvent ma journée d'hier. Dehors, sur une pierre, je m'assieds entre +les deux femmes. J'enlève mon manteau gris, qui est plus étrange en ce +quartier que ma veste orientale; alors ces broderies de mon costume, +jadis choisi par elle, se remettent, après tant d'années, à briller à +leur lumière d'autrefois, devant le suaire de chaux des mêmes vieux +murs, et là, dans la blanche petite rue, ensoleillée, solitaire, je me +sens heureux, avec mélancolie, d'avoir repris pour un moment l'aspect +de quelqu'un du peuple d'ici... + + +Trente ou quarante minutes se passent dans une attente silencieuse, les +deux femmes en robe noire, assises, la tête dans les mains, l'une à ma +droite, l'autre à ma gauche--comme des pensées de mort qui auraient pris +forme humaine. + +Et enfin là-haut, au sommet d'une montée qui domine ce quartier +d'Hadji-Ali, apparaît, profilé sur le ciel, le landau qui revient au +pas, suivi de la chaise et des porteurs! + +Qu'on fasse vite, vite! Que la voiture m'attende ici, avec +Anaktar-Chiraz, une heure, deux heures, tout le temps qu'il faudra, et +que la sœur d'Achmet, les porteurs, la chaise, descendent avec moi +jusqu'à la Corne-d'Or, où nous louerons un grand caïque pour passer à +Stamboul. + + +À Stamboul, nous débarquons dans le sombre Phanar, à l'échelle la plus +voisine du quartier de Kadidja; puis nous grimpons, par des rues en +escalier, entre des murailles délabrées et croulantes, très regardés par +les rares passants, qui se retournent d'un air d'inquiétude hostile. + + +Dans un taudis sans nom, dans une soupente noire, Kadidja est étendue +sur des loques horribles, geignant faiblement comme une pauvre bête +malade. Mais c'est bien elle, et je crois qu'aucun visage, ni aucune +chose revue à Constantinople, ne m'ont impressionné comme cette vieille +figure noire, où il y a de la malice de singe agonisant et de la +tendresse suppliante, je ne sais quel mélange d'animalité qui se +décompose et de bonne âme fidèle qui s'en va... + +En approchant, j'avais peur de ses reproches et de sa colère. Mais +l'explosion de tout cela s'est passée hier, quand la sœur d'Achmet a +prononcé mon nom; après, elle m'a pardonné, parce que je suis revenu. Je +n'entends pas le terrible: «Eulû! Eulû!» ni la malédiction dont j'avais +eu le pressentiment cruel, il y a dix ans, quand j'ai écrit le chapitre +final d'_Aziyadé_. Au contraire, elle me tend ses pauvres mains noires, +ridées, tordues, effrayantes; malgré toutes les distances, nos yeux se +pénètrent et se comprennent; elle pleure et, en la regardant, je sens +que des larmes me viennent aussi. Elle est la dernière des dernières, +négresse esclave de naissance, à présent débris à peine humain qui finit +de misère sur un fumier, et je me penche sur elle avec une pitié tendre, +et je crois que, sans grand effort, je lui donnerais un pieux baiser. + +Certainement, dit-elle, elle se lèvera, malgré son mal; elle se laissera +conduire, emporter; elle fera tout ce que je voudrai, au risque d'en +mourir ce soir, heureuse, au delà de ce qu'elle aurait su demander pour +son ciel, heureuse du rôle qu'elle va jouer entre sa maîtresse et moi, +heureuse de cette suprême visite inespérée qu'elle va faire à sa tombe. +Et ses larmes coulent, coulent sur le noir de ses joues; des larmes de +joie qui la transfigurent... + + +Mais voici qu'une difficulté imprévue surgit: les porteurs, maintenant, +qui se prennent de dégoût et qui ne veulent plus! Enlever ça dans leurs +bras, asseoir ça dans leur chaise qui est garnie d'un velours neuf, non +jamais! Eux, sont d'élégants porteurs, au costume brodé, qui ne +s'attendaient point à être dérangés pour une telle besogne. Et ils +refusent. + +D'ailleurs, je réfléchis qu'elle se refroidirait mortellement, cette +pauvre vieille, presque nue, une fois retirée des loques immondes qui +sont entassées sur son corps... Mais je me rappelle avoir vu dans le +quartier, en passant, de belles couvertures de laine, d'une couleur +orange, à l'étalage d'une petite boutique de juifs, et je prie la sœur +d'Achmet de courir en acheter une... J'y mettrai la main avec elle; à +nous deux, nous envelopperons Kadidja là-dedans, et les porteurs +pourront, après, l'enlever sans effroi. + +Un quart d'heure de perdu encore, à cette toilette qui semble un +ensevelissement. Enfin la vieille femme, enveloppée, enroulée dans la +laine épaisse et neuve, est assise sur la chaise de velours, souriant, +malgré sa douleur et son chagrin, de tout ce luxe inconnu jusqu'ici dans +sa vie. Et nous partons, prenant congé de la sœur d'Achmet avec des +serrements de mains et des remerciements. + + +Au départ, Kadidja, redevenue très vivante, a, d'une voix nette, donné +ses ordres et indiqué par quelle porte de Stamboul il faudra sortir. La +matinée s'avance; je loue un cheval en route et je commande aux porteurs +de courir. Des enfants, qui voient passer grand train cette chaise, +escortée par ce cavalier doré comme un _cavas_ de pacha, regardent par +les lucarnes de verre pour voir la belle qu'on emporte là-dedans si +vite, et puis s'épouvantent de cette figure de guenon noire. + +Toutes ces agitations, tous ces empressements m'ont fait perdre de vue +le but de la course. Et puis, il y a le plaisir physique d'être sur ce +bon cheval jeune, que le hasard m'a procuré, le plaisir de fendre l'air +vif et pur, un beau matin de soleil... Et, encore une fois, l'oubli +vient; je trotte, le cœur presque léger, m'intéressant aux choses +singulières et grandiosement tristes de l'entour. + +Nous cheminons longtemps au milieu de ces quartiers presque inhabités, +presque en ruines, qu'on appelle le «Vieux-Stamboul». Puis enfin, la +gigantesque muraille crénelée, qui enferme tout cela, nous apparaît; +nous en sortons par d'antiques portes ogivales, qui se succèdent en +voûte obscure, et nous voici dans la campagne, dans le désert des +tombeaux. + +Derrière nous, ces remparts que nous venons de franchir, semblent +l'enceinte de quelque colossale ville abandonnée; invraisemblablement +hauts, hérissés de dents pointues, flanqués d'énormes tours, ils s'en +vont sur notre droite et sur notre gauche, indéfiniment pareils, se +perdre dans les lointains désolés. + +En avant, c'est l'interminable région des sépultures: landes d'un gris +roux, avec, çà et là, des bouquets de cyprès noirs qui montent comme des +flèches d'église. Un peuple de tombes couvre ce sol; pierres debout, qui +sont de tous les âges, de toutes les époques de l'histoire. Cette terre +aride est pleine d'ossements de morts. + +Jadis, quand j'habitais Eyoub, je venais rarement de ces côtés. Une +fois, cependant, nous y avions fait une promenade en plein jour, elle +et moi, une après-midi de décembre, choisissant ce lieu parce qu'il +était plus désert. Et, tout près d'ici, je m'en souviens, un petit +oiseau, qui sans doute se trompait de saison, nous avait chanté, pour +nous seuls, un air de printemps, sur la branche d'un de ces cyprès. +Ensuite, un peu plus loin, là-bas, nous avions vu enterrer devant nous +une si jolie petite fille,--qui doit être en poussière aujourd'hui... +Oh! cette promenade sur l'herbe rase et les marguerites d'hiver, la +seule que nous ayons jamais osé faire ensemble à la lumière du soleil, +comme je me la rappelle tout à coup d'une manière déchirante... + +Et maintenant je recommence à avoir la pleine conscience de tout ce +qu'il y a d'infiniment mélancolique dans notre course. La pensée que je +m'approche d'elle, des débris qui ont été son corps, me fait passer de +grands frissons glacés, et je sens revenir cette impression physique, +qui est particulière aux heures de deuil, cette impression d'avoir les +tempes, la poitrine, serrées peu à peu, de plus en plus, dans des étaux +de fer. + +Je regarde autour de moi les tombes, les plus rapprochées et aussi les +plus lointaines, cherchant et interrogeant des yeux les moins vieilles, +celles qui sont restées un peu blanches et où brille un peu d'or, celles +qui n'ont pas encore pris l'uniforme teinte gris-roux de l'ensemble de +tout cet immense ossuaire... Depuis bien des années, j'avais prévu, +deviné cette promenade funèbre, tout ce qui est réel aujourd'hui; mais +jamais je n'avais imaginé que cela se passerait dans cette région de +suprême abandon où nous sommes; non, je ne m'attendais pas à ce qu'il me +faudrait venir la chercher parmi ces confuses peuplades de morts; +vraiment je souffrirais moins de la savoir ailleurs qu'ici, perdue au +milieu de tant d'autres, de tant d'autres qui n'ont même plus de nom, +même plus de pierre... + +Kadidja a fait obliquer ses porteurs sur la gauche, et nous longeons +maintenant l'écrasante et interminable muraille crénelée, dans la +direction des Sept-Tours, marchant sur un sol dénudé qui a un air +maudit. + +Nous devons approcher, car elle a frappé, de sa vieille main noire, +contre la vitre de sa chaise, pour faire signe d'aller doucement, et je +la vois qui regarde, les yeux dilatés, qui cherche... Même, elle a l'air +d'hésiter maintenant,--et moi je tremble. Ah! elle a dû la voir, car +elle arrête ses beaux porteurs d'un geste de commandement. Par ici, à +droite, sur cette espèce de monticule où il y a une dizaine de pierres +debout: c'est là! Dans le nombre, il y a trois ou quatre tombes de +femmes, que je distingue du premier coup d'œil: des bornes peintes en +bleu ou en vert, avec des inscriptions et un couronnement d'étranges +fleurs, jadis dorées... Laquelle? + +Elle s'est fait descendre, la pauvre vieille, branlante, les yeux +ardents; soulevée par deux porteurs, qui la tiennent enveloppée dans sa +couverture orange--non par égard pour elle, mais par dégoût de son +corps--elle marche presque, l'infirme; elle a dégagé des plis de la +laine deux effrayants bras de momie, où courent des veines gonflées, et +elle marche, à force de volonté, entre les hommes qui la soutiennent, +elle avance par soubresauts qui lui font mal. Et je la suis, avec une +infinie pitié... + +Laquelle de ces tombes?... Ah! celle-ci sans doute, vers laquelle elle a +l'air de se diriger, celle-ci, qui est d'un bleu éteint, avec des +inscriptions d'or encore brillantes... Oui, c'est bien là!... Elle se +jette dessus, s'y cramponne à deux mains crispées, pauvre vieux singe +qui fait mal à voir et qui fait peur; ensuite, se retourne pour me +crier, d'une voix révoltée, sauvage, aiguë, surprenante dans ce silence: +«Bourda!... Bourda, Aziyadé!» (Ici, ici! Aziyadé!) Il y a cela, +sous-entendu, que je comprends bien et qui m'entre comme une lame: «Et +c'est toi qui l'y as conduite!» Puis, subitement, elle me prend les +mains, et, d'une voix toute changée, d'une voix de petit enfant, qui est +douce, douce, comme pour me demander pardon, elle répète: «Ici!... ici, +Aziyadé! Vois-tu, c'est ici qu'elle est à présent...» En même temps, une +grimace à fendre l'âme contracte sa figure noire, et un brusque jet de +larmes coule de ses yeux... + +Je baisse la tête, moi; mais pas une larme ne me vient. D'un geste +machinal, pour me découvrir comme on fait sur les tombes chrétiennes, je +porte la main à mon front, puis je la laisse retomber... J'oubliais quel +costume j'ai repris pour venir ici: le fez turc ne s'enlève jamais, même +pas pour prier Dieu. Et je me penche sur le marbre, cherchant, parmi les +inscriptions enroulées que je ne sais pas déchiffrer, cherchant son nom, +le vrai et l'aimé, celui qui est gravé sur la grossière bague d'or +qu'elle m'a donnée, celui qui est écrit aussi sur ma poitrine, en +petites lettres bleues indélébiles. Mais comment donc suis-je redevenu +tout à coup aussi calme, presque distrait? Il semble que je ne comprends +plus bien, que je n'y suis plus. Qu'est-ce donc qui m'a fermé le cœur +d'une façon si inattendue? Sans doute la présence de ces hommes, avec +leurs yeux curieux, leur étonnement presque ironique; tout ce groupe, +tout cet appareil presque théâtral. Oh! il aurait fallu pouvoir venir +seul. Ils ne devraient pas être ici, eux; leurs regards, rien que leur +voisinage, sont insultants pour le cher petit tombeau--et s'ils +devinaient tout, ce serait peut-être même un danger, plus tard, pour la +tranquillité de ce lieu quand je serai loin. + +Je reviendrai seul demain matin; j'aurai le temps encore, puisque le +paquebot qui m'emmène ne part qu'à trois heures du soir. Alors, ce sera +ma véritable visite. Mais, aujourd'hui, allons-nous-en; avec ces +gens-là qui piétinent le sol et qui causent, nous profanons tout... + +À elle, qui dort sous cette pierre, je dis, en dedans de moi-même: «Je +viendrai seul te voir, pauvre petite, je passerai la matinée de demain +avec toi, dans ton désert; tu comprends bien déjà que je t'aime, puisque +j'ai fait, pour te retrouver, tout ce long voyage...» Pourtant je +regarde la terre, malgré moi, furtivement, la terre au pied de cette +borne de marbre... Mais non, aujourd'hui je ne veux pas penser à ce qui +est en dessous, je détourne la tête, et, à force de vouloir me roidir, +je me sens redevenu tout à fait impassible, l'expression dure. + +Seulement, je prends note des alentours avec une extrême attention, +pour ne pas me tromper de chemin, quand je serai seul. D'abord, le long +de cette formidable muraille sombre, qui a l'air de fermer le monde +derrière nous, je compte combien de bastions carrés, depuis la porte par +où nous venons de sortir jusqu'au lieu où nous sommes; puis, je trace à +la hâte sur un calepin des alignements, des silhouettes de cyprès, afin +d'avoir tous mes points de repère assurés; je grave pour jamais tout ce +lieu funèbre dans ma mémoire, afin de n'en plus oublier la route, quand +ce serait dans dix ans, dans vingt ans, qu'il me serait donné d'y +revenir. Je cherche même quelles petites plantes je pourrai cueillir +demain et emporter avec moi: presque rien, hélas! tant ce sol est +aride; à peine deux ou trois imperceptibles feuilles épineuses et un +frêle lichen gris; je ne sais même pas si, au printemps, la moindre +fleur de lande s'ouvre sur ce tombeau... + +Allons, maintenant, partons vite. Les porteurs replacent la vieille +femme épuisée dans sa chaise, je remonte à cheval, et nous retraversons +cette solitude au pas rapide, comme nous étions venus. + +Bien étrange, en vérité, et bien inattendue pour moi, cette visite, si +courte, si froide. Je m'en vais, plus amèrement triste, mécontent, +inassouvi. Si cependant quelque chose m'empêchait de revenir demain, si +d'ici-là quelque chose me foudroyait... Jusqu'au moment où nous nous +engageons sous les portes farouches de la grande muraille, je reste +hésitant, je regarde derrière moi, tenté de revenir sur mes pas, au +galop de mon cheval... + + +Quand Kadidja est recouchée sur ses loques, dans sa soupente noire, je +congédie ces porteurs dont la présence m'était odieuse. De mon mieux, +j'étends sur le corps de la pauvre vieille sa couverture neuve, qui lui +fait tant de plaisir, et qu'elle caresse avec ses mains, à la manière +des petits enfants en possession d'un jouet nouveau. + +Et maintenant, je voudrais l'interroger, elle qui est la seule au monde +à qui je puisse parler, parmi celles qui ont vu, qui ont su, qui ont +gardé dans leur mémoire tout ce que je tremble d'apprendre. + +«Oui, oui, répond-elle, je te dirai des choses, des choses... Un de ces +jours, tu viendras causer avec ta Kadidja, quand elle aura bien dormi, +pour retrouver toute sa tête...» + +Un de ces jours!... Mais je n'ai plus qu'aujourd'hui!... + +«Ah! Loti, reprend-elle en se dressant avec effort, tu ne sais pas: on +m'avait chassée, moi... Mais sa Kadidja n'est pas partie loin, tu +penses, et, pendant deux nuits, quand j'ai compris qu'elle mourait, je +me suis tenue dans la rue, contre la porte, pour entendre...» + +On l'avait chassée... Alors, que pourra-t-elle tant me dire? Quels +renseignements confus et étranges pourrai-je tirer de sa vieille tête +qui, d'ailleurs, me semble déjà égarée. + +--Et Fenzilé-hanum, dis-je, tu sais ce qu'elle est devenue? + +--Ah! Fenzilé, oui... Oh! elle sait beaucoup de choses, celle-là. Et +peut-être bien, peut-être bien qu'elle viendrait ici, pour te parler! + +Cette Fenzilé, une des trois autres femmes du vieil Abeddin, je l'avais +aperçue une seule fois, voilée naturellement. Mais je savais qu'elle +était meilleure que ses compagnes pour Aziyadé, presque serviable et +bonne. Et il paraît que c'est la seule, de tout ce harem dispersé, qui +soit restée à Constantinople, où elle s'est remariée. Oh! s'il y avait +moyen de lui parler! Il est vrai, je n'espère pas du tout que ce soit +possible... «Comment faire, bonne Kadidja, pour la décider à venir ici +chez toi?» + +Un instant après, sur les indications de la négresse, j'ai été chercher +dans un taudis voisin et j'ai ramené avec moi une très vieille femme, à +la figure sinistre d'entremetteuse, qui a dû tremper, au cours de sa +vie, dans plus d'une louche aventure. C'est sur cette personne que +Kadidja compte pour négocier l'entrevue; très agitée, maintenant, elle +lui donne, à ce sujet, des instructions qui semblent assez précises, et +moi je promets une forte récompense. Le rendez-vous serait ici, et pour +cette après-midi, bien entendu, vers sept heures à la turque. Mais j'y +compte si peu... + +Je voudrais interroger encore Kadidja; mais elle est de plus en plus +épuisée, et j'ai pitié. Je suis moi-même affreusement fatigué de cette +matinée. Surtout, je pressens trop ce qu'elle va me dire en termes plus +clairs, si j'insiste: c'est qu'Aziyadé est morte de mon abandon. Puisque +c'est vrai, mon devoir est de l'entendre et j'y tiens, mais ce sera +assez d'une fois, quand je reviendrai ce soir... Alors, je me rappelle +qu'on m'attend de l'autre côté de l'eau, et, un peu lâchement, je m'en +vais... + + +Maintenant donc, il faut redescendre vers la Corne-d'Or, prendre un +caïque, passer sur l'autre rive, revenir à la place d'Hadji-Ali où +m'attendent Anaktar-Chiraz et le landau, et aller faire visite à une +autre tombe. + + +Assise à côté de moi, Anaktar-Chiraz a dit au cocher: «Va au cimetière +arménien-catholique de Chichli.» + +C'est très loin, paraît-il, et il fouette ses chevaux qui partent au +trot rapide. Tournant le dos à Stamboul, nous arrivons de nouveau à +Péra; nous le traversons à toute vitesse; nous le dépassons, nous +dépassons le faubourg du Taxim, et nous voici dans une autre banlieue, +bien différente de celle où Aziyadé est ensevelie... Comme on les a +couchés loin l'un de l'autre, mes deux pauvres petits compagnons +d'Eyoub. + +Dans un cimetière catholique?... En effet, je me rappelle à présent: il +m'avait conté qu'il était né arménien-catholique et que plus tard, vers +sa quinzième année, il s'était fait musulman sous ce nom d'Achmet. À sa +dernière heure, il se sera souvenu du Christ. + +Quelle horrible banlieue que celle-ci, par contraste avec celle de +Stamboul, dont la tristesse est grande et superbe... Ici, c'est le côté +où tous ces gens cosmopolites de Péra viennent _s'amuser_ aux jours de +fête; dans une campagne sans arbres, sans verdure, absolument nue, +s'étalent d'abord d'odieuses guinguettes de barrière, arméniennes, +grecques, juives, qui rappellent les mauvais alentours parisiens: +ensuite commencent des champs labourés, dans lesquels notre voiture +s'engage, région toute grise, couleur de terre, sans une herbe verte; et +enfin, sur une hauteur solitaire, paraît un carré de murs, gris aussi, +au-dessus desquels ne s'élève ni un cyprès, ni un feuillage quelconque: +c'est le cimetière de Chichli. + +Nous entrons. On dirait un cimetière de pauvres, un cimetière de +suppliciés. Pas une fleur, pas une plante. Quelques rares petites croix +de bois ou de pierre, quelques plaques de marbre bien humbles; presque +partout, de simples bosses de terre, indiquant le gisement des cadavres. + +La vieille Arménienne s'oriente, choisit un sentier, se met à compter +les monticules sinistres--un, deux, trois, quatre,--et s'arrête à une +place qui semble avoir été récemment bêchée: «Le voilà, notre Achmet!» +Et ses bons yeux de vieille mère se voilent un peu, au souvenir de +l'enfant qu'elle avait soigné comme un de ses fils. + +Oh! le pauvre petit! comme il est pénible à voir, le lieu de sa +sépulture... + +Je n'aurai pas le temps de revenir une seconde fois auprès de lui, aussi +vais-je lui dire mon grand adieu: «De quel côté est sa tête?»--«Ici!» +répond la vieille femme, en se baissant pour toucher du doigt les mottes +de terre. Et, à la place qu'elle m'indique, je cueille, pour l'emporter, +un petit trèfle chétif qui a poussé là solitairement. + + +J'ai dit au cocher de nous ramener grand train à l'hôtel. + +Anaktar-Chiraz est assise à côté de moi dans le landau, et, en route, je +la prie de s'occuper, après mon départ, d'une plaque de marbre que je +veux faire mettre au cimetière pour Achmet.--Car une de ses grandes +tristesses était, je me rappelle, de penser que, s'il mourait avant +d'être un peu riche, il n'aurait peut-être pas de tombe. + +Il n'est guère que midi quand nous arrivons à l'hôtel, toutes mes +longues pérégrinations du matin n'ayant pas duré plus de quatre heures. + +Je fais monter chez moi l'Arménienne: les gens de service, peu habitués +à voir aux touristes de telles amies, la regardent, mais sans insolence, +tant elle a l'air honnête et digne dans sa robe de deuil. + +Ayant tiré de sa poche de grosses lunettes, elle s'assied devant un +bureau, afin d'écrire toutes les instructions que je vais lui laisser +pour cette tombe... + +Mais nous sommes interrompus par le juif Salomon, qu'un domestique +m'amène. Il vient me rendre compte qu'il a fait tout son possible pour +retrouver Achmet, et que personne ne le connaît plus. + +Oh! je le crois sans peine, qu'Achmet est introuvable!... Et, depuis +hier, depuis l'heure où j'avais envoyé ce Salomon aux renseignements, +que de chemin j'ai déjà parcouru, dans la région des mornes certitudes, +des tranquillités funèbres. À ce moment-là, tout était encore en +troublante question; à présent, il semble que, sur ces choses qui +m'agitaient hier, une lourde pluie de cendre soit tombée... + +En caractères arméniens, Anaktar-Chiraz a fini de noter pour elle-même +ce que je lui ai recommandé au sujet de ce marbre. + +Et maintenant nous avons terminé nos affaires ensemble, il ne nous reste +plus qu'à nous dire adieu. + +Elle se lève pour partir, et elle me regarde, avec ces mêmes bons yeux +de mère que je lui ai vus tout à l'heure à Chichli. Tandis qu'elle me +remercie de ce que je fais pour le pauvre petit mort, de grosses larmes +lui viennent, qui, pour un peu, me gagneraient aussi. + +Puis, elle me demande la permission de m'embrasser, en s'en +allant.--Oh! je veux bien... Et de tout mon cœur, pour Achmet, je lui +rends son baiser, sur sa joue ridée de pauvre vieille. + + +À huit heures à la turque (environ trois heures de l'après-midi) je suis +au rendez-vous chez Kadidja. + +Auprès du grabat à couverture orange, où les pauvres effrayantes mains +noires s'agitent, la femme de mauvais aspect à laquelle j'ai eu affaire +ce matin se tient seule, debout. Fenzilé-hanum n'y est pas; je m'en +doutais. «Elle est absente, dit l'entremetteuse; on ne sait pas où elle +est allée; on ne sait pas pour combien de temps, non plus...» Et je vois +tout de suite, à ses réponses obstinément évasives, à son expression +glaciale et fermée, qu'il est inutile d'insister; cette Fenzilé, qui ne +veut pas me voir, lui aura fait peur avec je ne sais quelles menaces, ou +lui aura donné de l'argent pour ne rien dire... + +Quand elle est partie, après m'avoir réclamé le paiement de sa course, +je m'assieds sur un escabeau, au chevet de Kadidja. + +Alors, commence pour moi l'heure la plus cruelle de tout mon pèlerinage +ici, l'heure de châtiment et d'expiation... + +Dans un entretien, coupé de cris et de silences, m'efforcer de savoir, +et y parvenir à peine. Tirer de cette vieille cervelle noire, qui s'en +va, qui est tantôt affaissée, tantôt prise de bruyant délire, tirer par +petites bribes incohérentes les choses qui me glacent et qui me +brûlent. Être arrêté à chaque minute par la pitié de la voir si +fatiguée, par le remords de l'avoir achevée peut-être, en lui faisant +faire ce matin cette longue course. Sentir entre elle et moi, pour +augmenter encore le nuage obscur, les difficultés d'une langue que nous +ne possédons ni l'un ni l'autre d'une façon parfaite. Et me dire +pourtant qu'il faut profiter à tout prix de ce moment unique, parce que +je vais partir demain et parce qu'elle va mourir; elle est le seul trait +d'union qui soit encore à peu près vivant entre ma chère petite amie et +moi; quand on l'aura mise en terre, tout lien sera coupé à jamais; ce +que je ne ferai pas sortir, aujourd'hui même, de cette mémoire à moitié +décomposée, sera perdu pour toujours... + +En ce qui concerne la date, Kadidja est d'accord avec la sœur d'Achmet; +c'est bien cela, il y a eu, au printemps, sept années qu'Aziyadé a dû +mourir... Quant aux causes de sa mort... elles restent comme +sous-entendues entre nous deux; avec une délicatesse que je n'attendais +pas, elle évite de me les dire; mais elle m'arrête, par un regard +d'étonnement et de douloureux reproche, quand j'ai l'air d'insister pour +les demander. Malgré des alternances d'enfantillage sénile, elle a gardé +des côtés d'intelligence étrange, et son cœur de pauvre vieille esclave +n'a pas cessé d'être foncièrement bon. De plus en plus, je me prends +pour elle de respect,--et puis de pitié surtout, de pitié pour tant de +fatigue mortelle que je lui cause... + +--«Ainsi, tu dis, bonne Kadidja, qu'elle a espéré pendant plus d'une +année?»--Espéré quoi, la pauvre petite? Quelque chimérique retour, avec +un enlèvement peut-être; une de ces dangereuses aventures, que je +pourrais à la rigueur tenter aujourd'hui avec de l'or et de +l'indépendance, mais qui jadis, m'étaient si impossibles! + +Et c'est au bout de ce temps-là seulement qu'elle a commencé à décliner +beaucoup, et à perdre ses couleurs de saine jeunesse, et à courber sa +tête, se croyant même oubliée, et abandonnée d'âme pour toujours.--Mais +mes lettres, mes lettres ne lui arrivaient donc plus?... + +--Oh! tes lettres, répond Kadidja, je lui ai remis... attends... je lui +ai remis jusqu'à la sixième... + +--Et pourquoi plus les autres? + +--Les autres, dit-elle... dans le feu! Je les ai jetées dans le feu! +Puisqu'on m'avait chassée, moi, tu vois bien, je ne pouvais donc plus +les lui porter, et, de les garder, j'avais peur... À la façon dont elle +a prononcé: «dans le feu!» je comprends qu'elle les considérait, à la +fin, ces lettres, comme petites choses mensongères et maléficieuses, +causes indirectes de malheur. + +Quant aux lettres d'Aziyadé, Kadidja est sûre de m'en avoir fait passer +quatre, mais pas une de plus. Et c'est bien ce que je croyais: les +quatre premières, celles qui lui ressemblaient, celles où je retrouvais +ses chères petites pensées, exquises, avec leur tour drôle de pensées +d'enfant sauvage.--Les suivantes, alors, ces lettres quelconques, +banales ou invraisemblables comme les dernières d'Achmet, de qui me +venaient-elles? Quelle main inquiétante me les avait écrites, et dans +quel but? Cela restera toujours un mystère, et d'ailleurs qu'importe, +_puisqu'à présent tout est fini_... + +Ce sont bien nos imprudences des derniers jours qui ont tout à coup +ouvert les yeux au vieil Abeddin sur notre longue intrigue impunie--et +ensuite sont venues les délations des autres femmes du harem, qu'on a +interrogées et que les menaces ou les promesses ont fait parler. + +Aziyadé n'a pourtant point été renvoyée de chez son maître, ni +maltraitée; mise à l'écart seulement, comme chose impure, reléguée et +murée dans le silence de son appartement où n'entraient plus que des +servantes hostiles. Au bout d'un an, Kadidja elle-même s'était vu fermer +la porte de ce logis sombre, comme suspecte de relations avec l'écrivain +public et avec la poste française de Péra. Et c'est alors que la lente +agonie avait réellement commencé, avec la fin de tout espoir. + +Je ne crois pas qu'une créature très jeune, et d'un beau sang neuf +qu'aucune contagion n'a touché, puisse mourir de désespérance seulement, +si on lui laisse le soleil, l'air et la liberté... Mais là, cloîtrée et +à l'abandon!... + +--Tu sais, dit Kadidja, sa chambre donnait du côté de l'Étoile (du côté +du Nord) et il y faisait grand froid. + +Oui, je me rappelle ces fenêtres aux épais grillages, situées dans une +aile de la maison que le soleil n'atteignait jamais; à dérobée, je les +regardais, en passant dans cette rue oppressée de mystère, où +n'arrivaient que très tard les rayons rouges et sans chaleur du +couchant. Et je me représente si bien ce que devait être cet +appartement, aujourd'hui anéanti par le feu, où la mort, à tout petits +pas, est venue la chercher... + +Puis Kadidja continue: «L'hiver, toujours enfermée là, elle avait pris +mal, à cause du froid de cette chambre... Alors, les autres dames lui +donnaient des remèdes... Oh! vois-tu, Loti, c'était surtout ça que je +voulais te dire: on lui donnait des remèdes... dont je me méfiais +bien!...» + +Mon Dieu, où étais-je moi, pendant que tout cela se passait dans ce +harem obscur?... Si facilement on l'eût sauvée, avec un peu de joie et +de soleil, en l'arrachant de là!... Dans quel coin du monde étais-je à +courir, ne pouvant rien, ne sachant rien, tandis que l'âme de ma petite +amie s'en allait en détresse et que s'affaissait lentement son corps +adoré... jusqu'à cette soirée de mai, où, «presque clandestinement on +l'a emportée...» + + * * * * * + +Encore quelques détails que je demande et qui me sont donnés à +grand'peine, avec des gémissements de petit enfant ou des cris,--car +elle est de plus en plus divagante, Kadidja, de plus en plus épuisée. Et +moi aussi, je suis épuisé, par les choses affreusement pénibles que +j'entends, et par la tension d'esprit qu'il me faut pour les faire +jaillir, une à une, de cette tête de pauvre vieux singe presque mort. + +Entre l'effroi d'interroger davantage et le désir de savoir plus de +choses, j'hésite; je suis à tout instant près d'en finir,--et puis je +reste encore, me rappelant que cet entretien est suprême: c'est la +dernière fois que, avec un être un peu vivant, je parlerai d'elle... + +Allons, je crois cependant que sa torture a assez duré,--et la mienne +aussi; d'ailleurs, je sais à peu près tout ce que je voulais savoir. Je +vais partir... + +--«À présent, il est tard, tu t'en retournes à Péra, n'est-ce pas?» +demande-t-elle, d'un ton câlin et persuasif, redevenue tout à coup la +négresse aux petites manières rusées d'enfant, et impatiente que cela +finisse, que je la laisse en paix. + +Je lui donne quelques louis d'or, qui l'éblouissent, et qui lui assurent +un peu de bien-être pour la fin de ses jours comptés. Et puis je lui dis +l'adieu définitif, emportant d'elle un pardon et une bénédiction +attendrie. + +Elle va bientôt mourir, c'est certain; ses yeux qui, après les miens, +étaient les seuls ayant regardé Aziyadé avec tendresse, vont s'éteindre +et se décomposer; cette image d'Aziyadé, qui persistait encore au fond +de sa tête finissante, bientôt n'existera plus... Quand nous mourons, ce +n'est que le commencement d'une série d'autres anéantissements partiels, +nous plongeant toujours plus avant dans l'absolue nuit noire. Ceux qui +nous aimaient meurent aussi; toutes les têtes humaines, dans lesquelles +notre image était à demi conservée, se désagrègent et retournent à la +poussière; tout ce qui nous avait appartenu se disperse et s'émiette; +nos portraits, que personne ne connaît plus, s'effacent;--et notre nom +s'oublie;--et notre génération achève de passer... + +Je m'en vais lentement, par la petite rue délabrée et déserte. + +À quelques pas de là, je reprends mon cheval, qu'un enfant promenait en +rond autour d'une place solitaire. + +Il est trop tard pour retourner voir sa tombe; j'y passerai ma matinée +de demain... + +Et je commence, une fois de plus, à errer sans but jusqu'à la nuit... + + +Au crépuscule, tout à coup, je me retrouve sur l'immense place de +Mehmed-Fatih, ramené par le hasard. + +Alors me revient cette phrase de mon journal d'autrefois, qui s'est +gravée très singulièrement dans ma mémoire et s'est peu à peu liée, pour +moi, à ce quartier saint, comme si elle en était l'expression même: + +«La mosquée du sultan Mehmed-Fatih nous voit souvent assis, Achmet et +moi, devant ses grands portiques de pierres grises, étendus tous deux au +soleil, sans souci de la vie, poursuivant quelque rêve intraduisible en +aucune langue humaine...» + +Rien de changé sur cette place; elle est restée un des lieux les plus +turcs et les plus mélancoliques de Stamboul. La mosquée s'y dresse, +indéfiniment pareille à travers les siècles, avec ses hautes portes +grises, festonnées de dessins mystérieux. Et alentour, sous les treilles +jaunies des petits cafés, les mêmes vieux cafetans de cachemire, les +mêmes vieux turbans blancs sont assis, à cette dernière lueur du soir +d'automne, fumant des narguilés tout en devisant de choses saintes. + +Alors je m'arrête au milieu d'eux, à cette même place où, il y a dix +ans, nous avions vu, un soir, paraître sur les marches de la mosquée un +illuminé qui levait les yeux et les bras au ciel, en criant: «Je vois +Dieu, je vois l'Éternel!»--Achmet avait secoué la tête, incrédule, +répondant: «Quel est l'homme. Loti, qui pourra jamais voir Allah!...» + +En vérité je ne sais pas pourquoi cette halte sur cette place a marqué +si profondément, parmi tant d'autres souvenirs de mon pèlerinage; ni +pourquoi j'éprouve le besoin de la fixer ici, pour l'empêcher de s'en +aller trop vite, dans la fuite de tout,--comme on retiendrait de la +main, un instant, quelque légère chose flottante, emportée au fil de +l'eau... + + + + +VI + + + Samedi, 8 octobre 188... + +C'est le matin du dernier jour. Un épais brouillard gris est descendu +sur Constantinople, rappelant les automnes du nord. + +Comme hier, j'ai repris mes vêtements turcs, pour ressembler plus à ce +que jadis j'ai été, pour être mieux reconnu, dans cette région des morts +où je vais, par je ne sais quelles incertaines émanations d'âmes, qui +doivent regarder au-dessus des tombeaux. Et, seul cette fois, je +chemine à cheval le long de la grande muraille de Stamboul, seul +infiniment sous ce ciel bas et obscur, seul aussi loin que je puis voir +au milieu de ces landes et de ces bois funéraires. + +La muraille se prolonge à mesure que j'avance, se déroule, toujours +pareille dans les lointains de la campagne morte. Elle a l'air de +soutenir, avec les milliers de pointes de ses créneaux, les lourdes +nuées traînantes prêtes à tomber sur la terre. Elle est d'une sinistre +couleur sombre, par cette matinée sans soleil. Débris colossal du passé, +elle nous diminue et nous écrase, nous et nos existences courtes, et nos +souffrances d'une heure, et tout le rien instable que nous sommes. + +En passant, je regarde les profondes portes ogivales par où personne +n'entre ni ne sort; puis, je compte avec soin les énormes tours +carrées--jusqu'au moment où m'apparaît cette sorte de tertre que l'on +m'a montré hier, et sur lequel, au milieu d'autres tombes, est la petite +borne bleue aux inscriptions d'or. + +Et quand je l'ai bien reconnue, la petite borne d'Aziyadé, j'attache mon +cheval aux branches d'un cyprès, pour m'approcher seul et me coucher sur +la terre,--sur la terre rousse légèrement brumée de pluie, où poussent +de rares plantes grêles. À l'orientation de la borne, je sais la +position du corps chéri qui est enfoui dessous, et, après avoir bien +regardé au loin alentour si personne n'est là qui puisse me voir, je +m'étends doucement et j'embrasse cette terre, au-dessus de la place où +doit être le visage mort. + +Il y a des années que j'avais eu le pressentiment, et pour ainsi dire la +vision anticipée de tout ce que je fais ce matin: sous un ciel bas et +sombre comme celui-ci, je m'étais vu, revenant, dans ce costume +d'autrefois, pour me coucher sur sa tombe et embrasser sa terre... Et +c'est aujourd'hui, c'est maintenant, ce dernier baiser,--et voici qu'il +ne me semble plus que ce soit bien réel; je me laisse distraire ici-même +par je ne sais quoi, peut-être par l'immensité du décor funèbre, par +tout ce charme de désolation dont s'entoure et s'agrandit, à mes yeux +irresponsables, la scène de ma visite à cette tombe. + +Cependant, à mesure que les minutes passent, effroyablement +silencieuses, et tandis que les nuées lourdes continuent de se traîner +au-dessus des grands murs sarrazins, je reprends peu à peu conscience +des choses; je souffre plus simplement, je comprends d'une manière plus +humaine et plus douloureuse, le frisson me revient, le vrai frisson +d'infinie tristesse... + +Des instants passent encore; un peu de vent se lève, semant sur ce pays +des morts des gouttes de pluie fouettante. + +Notre longue entrevue muette traverse des phases différentes, qui +semblent de plus en plus nous rapprocher l'un de l'autre. Maintenant je +suis tout entier à l'impression que nos corps sont de nouveau presque +réunis,--après avoir été tant séparés, par les années, par les +distances, par les courses à travers le monde et par l'indéchiffrable +mystère qui enveloppait pour moi sa destinée à elle; je sens que nous +sommes là, tout près voisins, séparés seulement par un peu de cette +terre, dans laquelle on l'a couchée sans cercueil. Et j'aime tendrement +ces débris,--_qui en ce moment me font l'effet d'être tout_; je voudrais +les voir, et les toucher et les emporter: rien de ce qui a été Aziyadé +ne pourrait me causer d'effroi ni d'horreur... + +Les nuées grises se traînent toujours avec des franges plus sombres qui, +en passant, jettent de la pluie sur la morne campagne et sur la +muraille immense... + +Maintenant l'image d'Aziyadé est devant moi presque vivante,--ramenée +sans doute par le voisinage de ces débris, au-dessus desquels a dû +rester, flottant, quelque chose comme une essence d'elle-même... Oh! +mais vivante tout à coup, si vivante que jamais je ne l'avais retrouvée +ainsi depuis le soir de la séparation. Je revois, comme jamais, son +sourire, son regard profond sur le mien, son regard des derniers jours; +j'entends sa voix, ses petites intonations familières, confiantes et +enfantines; je retrouve toutes ces intimes et insaisissables petites +choses d'elle que j'ai adorées avec une infinie tendresse. Alors rien +d'autre n'existe plus, ni le grand décor, ni les ambiances étranges; il +n'y a plus rien qu'elle-même,--et toutes mes impressions changeantes +s'amollissent, se fondent en quelque chose d'absolument doux,--et je +pleure à chaudes larmes, comme j'avais désiré pleurer... + + * * * * * + +De cet instant, j'ai l'illusion délicieuse qu'elle sait que je suis +revenu là et qu'elle a tout compris... La notion m'est venue, furtive, +inexplicable, mais _ressentie_, d'une âme persistante et présente. +Alors, l'amertume et le remords qui s'attachaient à son souvenir ont +sans doute disparu pour jamais. + +Et je me relève apaisé, avec une tristesse différente. Tout à coup même +sa destinée à elle me paraît moins sombre: elle s'en est allée, elle, +en pleine jeunesse, n'ayant eu que ce seul rêve d'amour,--et le baiser +que je suis venu donner à sa tombe, personne sans doute n'en viendra +donner un semblable à la mienne. + + +Au pied de la borne de marbre, parmi les petites plantes qui sont là, je +choisis une des plus fraîches que j'emporte avec moi; puis, encore, +j'embrasse son nom, écrit en relief de marbre et recouvert d'or +éteint,--et je remonte à cheval, me retournant de loin, pour la revoir, +au milieu de sa solitude où fuit à perte de vue la haute muraille de +Stamboul... + + + + +VII + + +Le soir, accoudé à l'arrière du paquebot qui m'emporte, je regarde, +comme il y a dix ans, s'éloigner Constantinople. Puis le crépuscule +tombe, comme un grand voile jeté sur tout, et, à la sortie du Bosphore, +dans la mer Noire, la nuit nous prend tout à fait. + +Et tout s'apaise, s'apaise en moi, de plus en plus; tout s'éloigne, +retombe dans un lointain plus effacé... + + + + +VIII + + + Janvier 1892. + +Dans mon enfance, je me souviens d'avoir lu l'histoire d'un fantôme qui +venait timidement le soir, appeler de la main les vivants. Il revint +ainsi pendant des années, jusqu'au moment où, quelqu'un ayant osé le +suivre, on comprit ce qu'il demandait et on lui donna satisfaction. + +Eh bien! ce rêve angoissant qui, pendant tant d'années m'avait +poursuivi, ce rêve d'un retour à Constantinople toujours entravé et +n'aboutissant jamais,--ce rêve ne m'est plus revenu depuis que j'ai +accompli ce pèlerinage. Et, du côté de l'Orient, tout s'est apaisé +encore dans mon souvenir, avec les années qui ont continué de passer... + +Ce rêve était sans doute l'appel du cher petit fantôme de là-bas, auquel +j'ai répondu et qui ne se renouvelle plus. + +FIN + +E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--069 9 11. + + + + +DERNIÈRES PUBLICATIONS + + +Format in-18 à 3 fr. 50 le volume + + Vol. + + GABRIELE D'ANNUNZIO + + Le Martyre de Saint-Sébastien 1 + + BARBERY + + Les Résignées 1 + + RENÉ BAZIN + + La Barrière 1 + + GUY CHANTEPLEURE + + Le Hasard et l'Amour 1 + + LOUISE CHASTEAU + + La Ravageuse 1 + + GASTON CHÉRAU + + La Prison de Verre 1 + + MARGUERITE COMERT + + L'Appuyée 1 + + COMTE DE COMMINGES + + Godelieve, princesse de Bahr 1 + + PIERRE DE COULEVAIN + + Au Cœur de la Vie 1 + + LOUIS DELZONS + + Le Cœur se trompe 1 + + MARY FLORAN + + En Secret! 1 + + ANATOLE FRANCE + + Les Sept Femmes de la Barbe-Bleue 1 + + LÉON FRAPIÉ + + La Liseuse 1 + + HUMBERT DE GALLIER + + Les Mœurs et la Vie privée d'autrefois 1 + + JUDITH GAUTIER & PIERRE LOTI + + La Fille du Ciel 1 + + GYP + + L'Affaire Débrouillar-Delatamize 1 + + VICE-AMIRAL DE JONQUIÈRES + + Poésies d'un Marin 1 + + ANATOLE LE BRAZ + + Ames d'occident 1 + + PIERRE LOTI + + Le Château de la Belle-au-Bois-Dormant 1 + + CAMILLE MAUCLAIR + + Les Passionnés 1 + + PIERRE MILLE + + Caillou et Titi 1 + + FRANCIS DE MIOMANDRE + + Au bon Soleil + + HENRI DE NOUSSANNE + + Un Jeune Homme chaste 1 + + JEANNE SCHULTZ + + Cinq Minutes d'arrêt 1 + + MARQUIS DE SEGUR + + Silhouettes historiques 1 + + VALENTINE THOMSON + + Chérubin et l'Amour 1 + + MARCELLE TINAYRE + + La Douceur de Vivre 1 + + LÉON DE TINSEAU + + Le Finale de la Symphonie 1 + + COLETTE YVER + + Le Métier de Roi 1 + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Fantôme d'Orient, by Pierre Loti + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FANTÔME D'ORIENT *** + +***** This file should be named 30703-0.txt or 30703-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/0/7/0/30703/ + +Produced by Laurent Vogel, Wilelmina Maillière and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by The Internet Archive/American Libraries.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/30703-0.zip b/30703-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a6e673f --- /dev/null +++ b/30703-0.zip diff --git a/30703-8.txt b/30703-8.txt new file mode 100644 index 0000000..196286c --- /dev/null +++ b/30703-8.txt @@ -0,0 +1,3506 @@ +The Project Gutenberg EBook of Fantme d'Orient, by Pierre Loti + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Fantme d'Orient + +Author: Pierre Loti + +Release Date: December 18, 2009 [EBook #30703] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FANTME D'ORIENT *** + + + + +Produced by Laurent Vogel, Wilelmina Maillire and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by The Internet Archive/American Libraries.) + + + + + + +BIBLIOTHQUE CONTEMPORAINE + +PIERRE LOTI + +DE L'ACADMIE FRANAISE + +FANTME +D'ORIENT + +CINQUANTE-CINQUIME DITION + +PARIS +CALMANN-LVY, DITEURS +3, RUE AUBER, 3 + + + + +CALMANN-LVY, DITEURS + + * * * * * + +DU MME AUTEUR + +Format grand in-18. + + AU MAROC 1 vol. + AZIYAD 1 -- + LE CHTEAU DE LA BELLE AU BOIS DORMANT 1 -- + LES DERNIERS JOURS DE PKIN 1 -- + LES DSENCHANTES 1 -- + LE DSERT 1 -- + L'EXILE 1 -- + FANTME D'ORIENT 1 -- + FIGURES ET CHOSES QUI PASSAIENT 1 -- + FLEURS D'ENNUI 1 -- + LA GALILE 1 -- + L'INDE (SANS LES ANGLAIS) 1 -- + JAPONERIES D'AUTOMNE 1 -- + JRUSALEM 1 -- + LE LIVRE DE LA PITI ET DE LA MORT 1 -- + MADAME CHRYSANTHME 1 -- + LE MARIAGE DE LOTI 1 -- + MATELOT 1 -- + MON FRRE YVES 1 -- + LA MORT DE PHIL 1 -- + PAGES CHOISIES 1 -- + PCHEUR D'ISLANDE 1 -- + PROPOS D'EXIL 1 -- + RAMUNTCHO 1 -- + RAMUNTCHO, pice 1 -- + REFLETS SUR LA SOMBRE ROUTE 1 -- + LE ROMAN D'UN ENFANT 1 -- + LE ROMAN D'UN SPAHI 1 -- + LA TROISIME JEUNESSE DE MADAME PRUNE 1 -- + VERS ISPAHAN 1 -- + +Format in-8 cavalier. + + OEUVRES COMPLTES, tomes I XI 11 vol. + + * * * * * + +_ditions illustres._ + + PCHEUR D'ISLANDE, format in-8 jsus, illustr + de nombreuses compositions de E. RUDAUX 1 vol. + + LES TROIS DAMES DE LA KASBAH, format in-16 + colombier, illustrations de GERVAIS-COURTELLEMONT 1 -- + + LE MARIAGE DE LOTI, format in-8 jsus. Illustrations + de l'auteur et de A. ROBAUDI 1 -- + + * * * * * + +E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY + + + + +FANTME D'ORIENT + + + + +I + + + Septembre 188... + +Minuit, aprs une frache soire de fin septembre o dj un peu +d'automne s'annonce. Du silence partout. Dans ma maison familiale +paisiblement endormie, je reste seul veill, l'esprit en grand trouble +d'anxit et d'attente. Depuis tantt deux heures, je me suis retir +chez moi, disant que j'allais sagement me coucher, en prvision de mon +dpart matinal de demain. Mais le sommeil ne vient pas. Enferm dans +mon logis particulier, errant sans but d'une pice dans une autre, je +reste indfiniment songeur, comme la veille de mes grands dparts de +marin pour des campagnes longues et lointaines, et, en dedans de +moi-mme, je passe une lente revue sinistre de temps accomplis, de +choses jamais finies, de visages morts. + +Cette fois pourtant, je ne pars que pour un mois et je ne vais pas plus +loin que Constantinople, mais le voyage sera sombre... + +Il faut bien qu'il se soit jou l-bas un acte inoubliable de cette +ferie noire qui a t ma vie, pour que je m'inquite ainsi de la pense +d'y retourner; pour que tout ce qui en vient, un mot tartare qui me +repasse en tte, une arme d'Orient, une toffe turque, un parfum, +aussitt me plonge dans une rverie d'exil o rapparat Stamboul! Et +ce n'est pas par simple fantaisie d'art non plus, qu'ici mon appartement +est pareil celui de quelque mir d'autrefois, ressemble une demeure +orientale qui, par sortilge, se serait incruste au milieu de ma chre +maison hrditaire, avec ses arceaux dentels, ses broderies d'ors +archaques et ses chaux blanches. Un charme dont je ne me dprendrai +jamais m'a t jet par l'Islam, au temps o j'habitais la rive du +Bosphore, et je subis de mille manires ce charme-l, mme dans les +choses, dans les dessins, dans les couleurs, jusque dans ces vieilles +fleurs de rve qui sont ici navement peintes sur les faences de mes +murs. Et surtout il m'attire, ce charme triste, il m'attire vers l-bas +o je serai demain. + +C'est donc vrai que je vais revoir Stamboul... C'est bien rel et +prochain, ce plerinage auquel, depuis dix ans, je rve... + +Depuis dix ans que les hasards de mon mtier de mer me promnent tous +les bouts du monde, jamais je n'ai pu revenir l, jamais; on dirait +qu'un sort, un chtiment sans merci m'en ait constamment loign. Jamais +je n'ai pu tenir le solennel serment de retour qu'en partant j'avais +fait une petite fille circassienne, abme dans le suprme dsespoir. + +Et je ne sais plus rien d'elle, qui fut la bien-aime qui je croyais +m'tre donn jusqu' l'me, pour le temps et pour les au del infinis. + +Mais, depuis que je l'ai quitte, constamment je suis poursuivi en +sommeil par cette vision, toujours la mme: mon navire fait Stamboul +une relche inattendue, rapide, furtive; ce Stamboul revu en songe est +trange, agrandi, dform, sinistre; en hte, je descends terre, avec +la fivre d'arriver jusqu' elle, et mille choses m'en empchent, et mon +anxit va croissant mesure que passe l'heure; puis tout de suite +vient le moment de l'appareillage, et alors, de partir sans l'avoir +revue et sans avoir seulement rien retrouv de sa trace gare, +j'prouve tant d'angoisse que je me rveille... + + +Pour le relire, pendant cette soire d'attente, je vais chercher avec +crainte un livre qu'autrefois j'ai publi, par besoin dj de chanter +mon mal, de le crier bien fort aux passants quelconques du chemin, et +que, depuis le jour o il a paru, je n'ai plus jamais os ouvrir. Pauvre +petit livre, trs gauchement compos, je pense, mais o j'avais mis +toute mon me d'alors, mon me en droute et prise des premiers vertiges +mortels, ne pensant pas du reste que je continuerais d'crire et qu'on +saurait plus tard qui tait l'auteur anonyme d'_Aziyad_. (Aziyad, un +nom de femme turque invent par moi pour remplacer le vritable qui +tait plus joli et plus doux, mais que je ne voulais pas dire.) + +Avec recueillement, comme si je regardais dans une tombe en soulevant la +dalle funraire, je commence tourner ces pages oublies, tonnantes +pour moi-mme qui les ai jadis crites. + +Des enfantillages d'abord qui me font sourire. Un certain Loti de +convention, auquel je m'imaginais ressembler. Et puis, et l, des +bravades, des blasphmes; les uns banals et ressasss dont j'ai piti; +les autres, si dsesprs et si ardents, que c'taient encore des +prires. Oh! le temps jeune, o je pouvais blasphmer et prier!... + +Mais tout l'inexprim qui dormait entre les lignes, entre les mots +impuissants et sourds, s'veille peu peu, sort de la longue nuit o je +l'avais laiss s'vanouir. Ils me rapparaissent, ces insondables +_dessous_ de ma vie, de mon amour d'alors, sans lesquels du reste il +n'y aurait eu ni charme profond ni intime angoisse. De temps autre, +pour un souvenir, pour une souffrance que ce livre voque, je sens cette +sorte de secousse glace ou de frisson d'me, qui vient des grands +abmes entrevus, des grands mystres effleurs. Mystres de +prexistences, ou de je ne sais quoi d'autre ne pouvant mme pas tre +vaguement formul. Pourquoi l'impression, tout coup retrouve, d'un +rayon de la lune de mai sur cette campagne pierreuse de Salonique o +commena notre histoire, suffit-elle me donner ce frisson-l. Ou bien +la vision d'un soleil de soir d'hiver, entrant dans notre logis +clandestin d'Eyoub? Ou bien une phrase dite par elle, qui me revient, +avec les intonations de la langue turque et le son de sa jeune voix +grave? Ou tout simplement encore l'ombre de tel grand mur dsol, jetant +sur un coin de rue solitaire l'oppression d'une mosque voisine? Ces si +petites choses, peine saisissables, peine existantes, quoi donc +sont-elles lies dans les trfonds inconnus de l'me humaine, quoi +d'antrieur vont-elles se rattacher, quelles aventures mortes, +quelle poussire encore souffrante, pour faire ainsi frmir? Et surtout +pourquoi prouve-t-on ces tranges chocs de rappel, uniquement lorsqu'il +s'agit de pays, de lieux ou de temps, que l'amour a touchs avec sa +baguette de dlicieuse et mortelle magie? + +Beaucoup de feuillets que je tourne vite, sans mme les parcourir: ceux +o j'avais arrang, chang les faits avec plus ou moins de maladresse, +pour les besoins du livre ou pour mieux drouter des recherches +indiscrtes. Puis voici nos derniers jours d'Eyoub, avec le dchirement +du dpart, tandis que le printemps revenait une fois de plus sur le +vieux Stamboul, semant par les rues tristes les fleurs blanches des +amandiers. Et maintenant, la fin, tout ce passage imaginaire d'Azral +que j'avais ajout, non pas seulement parce qu'il me semblait, avec mes +ides d'alors sur les histoires crites, qu'un dnouement tait +ncessaire, mais bien plutt parce que j'avais ardemment rv, pour nous +deux, de finir ainsi. Oh! je me rappelle, je l'avais compos de mes +larmes et de mon sang, ce dnouement-l, et, bien qu'il soit invent, il +a t si prs d'tre vritable, que je le relis ce soir, aprs tant +d'annes, avec un trouble que je n'attendais plus, un peu comme on +relirait, outre tombe, la page suprme du journal de la vie. + + +Eh bien! la vraie fin reste mystrieuse encore, et je tremble en +songeant que je la connatrai bientt, que je pars demain pour aller +remuer l-bas toute cette cendre. + +Quant la vraie suite, tout simplement la voici: + +Non, je ne sais plus rien d'elle. Je ne base sur rien cette conviction +la fois douce et infiniment dsole, que j'ai de sa mort. Peu peu, +notre histoire d'amour s'est arrte, mais sans solution prcise; notre +histoire deux s'est perdue, mais sans finir. + +Les rares petites lettres qui, les premiers temps, malgr les farouches +surveillances, travers mille difficults, m'arrivaient encore, ont +cess, depuis sept ans bientt, de m'apporter leur plainte touffe. +Finies aussi, les lettres d'_Achmet_, et finies d'une faon inquitante: +devenues d'abord singulires, invraisemblables, avec des confusions de +noms et de personnes que lui-mme n'aurait jamais faites, avec une +persistance ne jamais me parler d'elle,--tellement que je n'ai plus +os questionner, ni mme rpondre, dans la crainte de piges tendus, de +mains trangres interceptant nos secrets. + +Et comment, distance, dchiffrer cette nigme; quel ami assez dvou, +assez habile et assez sr charger de telles recherches, Stamboul, +derrire les grillages des harems... D'anne en anne, du reste, +j'esprais revenir,--et au contraire les hasards de ma vie me +conduisaient ailleurs, en Afrique, en Chine, toujours plus loin... Alors +peu peu une sorte d'apaisement de ces souvenirs se faisait en +moi-mme, sans que je fusse tout fait coupable; ils se dcoloraient +comme sous de la poussire, sous de la cendre de spulcre. + +Les nuits seulement, pendant les lucidits du rve, je retrouvais, sous +une forme continuellement la mme, mes regrets inattnus; toujours ces +imaginaires retours dans un Stamboul aux dmes trop hauts et trop +sombres profils sur un grand ciel mort; toujours ces courses anxieuses, +arrtes malgr moi par des inerties insurmontables et n'aboutissant +pas; et, pour finir, toujours ce rveil, l'heure suppose de +l'appareillage, avec l'angoisse et le remords d'avoir gaspill les +instants rares qui auraient d me suffire pour arriver jusqu' elle. + +Oh! l'trange Stamboul, l'oppressante ville spectrale que j'ai vue dans +mes nuits! Quelquefois elle restait lointaine, montrant seulement +l'horizon sa silhouette; sur quelque plage dserte, je dbarquais au +crpuscule, apercevant, l-bas, les minarets et les dmes; travers des +landes funbres, semes de tombes, je prenais ma course, alourdie par le +sommeil; ou bien c'tait dans des marcages, et les joncs, les iris, +toutes les plantes de l'eau retardaient ma course, se nouaient autour de +moi, m'enlaaient d'entraves. Et l'heure passait, et je n'avanais pas. + +D'autres fois, mon navire de rve m'amenait jusqu'aux pieds de la ville +sainte; c'tait dans les rues, alors, que j'endurais le supplice de ne +pas arriver; dans le ddale sombre et vide, je courais d'abord vers ce +quartier haut de Mehmed-Fatih qu'habitait son vieux matre; puis, en +route, me rappelant tout coup que je ne pouvais aller directement chez +elle, j'hsitais, enfivr, pendant que les minutes fuyaient, ne +sachant plus quel parti prendre pour retrouver au moins quelqu'un de +jadis connu qui me parlerait d'elle, qui saurait me dire si elle tait +vivante encore et ce qu'elle tait devenue,--ou bien si elle tait morte +et dans quel cimetire on l'avait mise; et mon temps se passait en +indcisions, en rencontres de gens pareils des spectres, qui me +barraient le passage; d'autres fois, je gaspillais des bagatelles mes +minutes prcieuses, m'attardant, comme au cours de mes promenades de +jadis, des bazars d'armes, m'asseyant dans des cafs pour attendre des +personnages que j'envoyais chercher et qui n'arrivaient pas; ou encore +je me perdais, avec une intime terreur, dans des quartiers inconnus et +dserts, dans des rues de plus en plus troites m'emprisonnant comme des +piges au milieu d'une nuit profonde;--et, pour finir, arrivait tout +coup l'heure, l'heure inexorable de l'appareillage, avec l'excs +d'inquitude amenant le rveil. Dans ce rve obsdant qui, depuis ces +dix annes, m'est revenu tant de fois, m'est revenu chaque semaine, +jamais, jamais je n'ai revu, pas mme dfigur ou mort, son jeune +visage; jamais je n'ai obtenu, mme d'un fantme, une indication, si +confuse qu'elle ft, sur sa destine... + + +Et maintenant le malfice qui me tenait loign semble la fin rompu; +en complte possession de mon activit d'esprit et de vie, je vais +revoir en plein jour, en plein soleil, cette ville qui pour moi s'est +peu peu amalgame du sombre rve au point de me paratre elle-mme +presque chimrique. peine puis-je croire que rien ne m'entravera en +chemin; que j'arriverai au but; que je marcherai dans ces rues sans tre +ralenti par des inerties de sommeil, que j'interrogerai des tres +vivants, et que peut-tre je retrouverai la chre trace perdue. + +Bien rellement je pars demain, et je pars d'une faon aussi banale et +positive que pour un voyage quelconque; mes malles sont en bas, prtes +tre enleves ds le matin par la voiture qui m'emportera au chemin de +fer. Empress, comme toute ma vie, je traverserai l'Europe trs vite, +en trois jours, par le rapide de Paris Bucarest. En route cependant, +dans les Karpathes, je m'arrterai une semaine, au palais d'une reine +inconnue: une halte qui sans doute tiendra un peu du rve et de +l'enchantement, avant l'inquitante tape finale. Et puis, de Varna, par +la mer Noire, en vingt-quatre heures je gagnerai Constantinople. + + +Mes prparatifs de voyage tant par hasard termins l'avance, rien ne +trouble la paix de cette veille de dpart, dans tout ce silence et ce +sommeil d'alentour. + +Maintenant, je rassemble ces menus objets plus prcieux que j'emporterai +sur moi, des lettres, des amulettes et certaine bague qu'elle m'avait +donne. Puis, avec recueillement, je vais ouvrir un tiroir mystrieux, +cach sous de vieilles broderies orientales; c'est le cercueil o +dorment mille petites choses rapportes d'Eyoub, des feuillets sur +lesquels des mots turcs sont gauchement tracs de son criture +enfantine, des morceaux coups l'toffe de notre divan de Brousse, des +fantmes de pauvres fleurs qui jadis poussrent dans des jardins de +Stamboul au printemps. Au plus profond de cette cachette, sous ces +dbris, je cherche une adresse en caractres arabes qui, le matin de mon +dpart, fut dicte par Achmet l'crivain public de la place +d'Ieni-Djami: d'aprs lui, elle devait me servir de ressource suprme +pour le retrouver si je ne revenais qu'aprs de longues annes, ayant +puis toutes les autres enveloppes son propre nom, dictes +l'avant-veille par Aziyad, tous les moyens de correspondre avec eux. + +La voici, cette adresse; elle a cinq ou six lignes, elle n'en finit +plus; elle donne le nom et le gisement d'une vieille femme armnienne: +Anaktar-Chiraz, qui demeure au faubourg de Kassim-Pacha, dans une +maison basse, sur la place d'Hadji-Ali; ct il y a un marchand de +fruits, et en face il y a un vieux qui vend des tarbouchs. + +Achmet jugeait que cette femme ne quitterait certainement jamais sa +maison, puisqu'elle en tait propritaire. Jadis elle l'avait recueilli +et soign pour je ne sais quelle maladie, pendant son enfance +d'orphelin; elle l'aimait beaucoup, disait-il, et saurait toujours o le +prendre, et-il mme chang vingt fois de mtier et de demeure. Pauvre +petite adresse nave, qui fut crite, je me souviens, en plein air, au +pied de la mosque, sous les platanes, par un si clair soleil de +printemps et de jeunesse, et qui a dormi prs de dix annes dans +l'obscurit de ce tiroir, pendant que je courais le monde! Elle a jauni, +pli, pris un air de document ancien concernant des personnes mortes. +Elle me fait mal revoir, si fane. Il me parat invraisemblable que je +puisse la ramener la grande lumire d'Orient, et que les mots crits +l me servent jamais renouer un fil conducteur vers des tres qui +soient encore vivants et rels, qui ne soient pas des mythes de mon +imagination, des spectres de mon souvenir. Cette vieille femme +armnienne, ce marchand de fruits, ce marchand de tarbouchs, pauvres +gens quelconques d'un faubourg perdu, et aussi ce petit quartier antique +o je me rappelle vaguement tre venu, une fois ou deux, m'asseoir au +crpuscule avec Achmet sous des treilles centenaires, dans le jardinet +triste d'un caf turc,--qui sait ce que tout cela a pu devenir, qui sait +ce que j'en retrouverai... + +Dix annes, c'est du reste un recul profond o toutes les images se +noient dans une mme brume. Aussi, au dbut, ma rverie s'tait-elle +maintenue dans un sentiment d'anxit encore assourdie, de mlancolie +plutt tranquille. Mais voici qu'un plus grand trouble me vient, cette +rflexion subite: pourtant il se peut qu'elle vive! Depuis bien +longtemps cette pense-l ne s'tait plus prsente moi d'une manire +aussi poignante. En effet, puisque je ne sais pas, puisque je ne suis +sr de rien, il n'est donc pas impossible que bientt, dans si peu de +jours que j'en frmis comme si ce devait tre demain, je me retrouve en +sa prsence. Oh! rencontrer de nouveau son regard, que je m'tais +habitu croire mort, son regard de douleur ou de sourire; revoir, +comme elle disait, ses yeux face face! oh! l'angoisse, ou l'ivresse +de ce moment-l!... + +Et comment serait-elle alors, comment serait son visage de vingt-huit +ans? Dans toute sa beaut de femme, me rapparatrait-elle, la petite +fille d'autrefois, svelte, aux yeux vert de mer? ou bien fltrie, qui +sait, finie jamais en tant que crature de chair et d'amour? Peu +importe du reste, mme vieillie et mourante... je l'aime encore. Mais de +toute faon l'instant de cet trange revoir serait pour nous deux un peu +terrible, et n'aurait pas de lendemain arrangeable, n'aurait aucune +suite pouvant tre envisage sans effroi. Aziyad et Loti, ceux +d'autrefois du moins, sont bien morts; ce qui peut rester d'eux-mmes +s'est transform, leur ressemble peine sans doute, de visage et d'me; +comme l'affirme ce petit livre enfantin que je viens de refermer, tous +deux sont morts. + +C'est presque sacrilge de le dire: en ce moment, je crois que je +prfrerais tre sr de ne trouver l-bas qu'une tombe. Pour elle et +pour moi, j'aimerais mieux qu'elle m'et devanc dans la finale +poussire qui ne pense ni ne souffre. Et alors j'irais tenir mon serment +de retour devant quelqu'une de ces petites bornes funraires, aux +mystiques inscriptions confiantes, qui si paisiblement traversent +l'indfini des dures, dans les bois de cyprs... + + +Il fait lourd et il fait inquitant dans mon logis, ce soir. Et tout y a +pris l'air lugubre, avec ce seul flambeau qui laisse les fonds dans une +obscurit confuse; et l, des tranchants d'acier luisent, des lames +courbes de yatagans, et, sur le rouge fonc des tentures murales, les +broderies tranges semblent la figuration symbolique de mystres +d'Orient, qui me seraient profondment incomprhensibles. Quels tres +inconnus, de quelle gnration ayant prcd la ntre, ont fix dans ces +dessins leurs rves, leurs immuables rves? Ceux pour qui on a tremp +ces armes et tiss ces ors, quelles chimres avaient-ils, quelles +amours, quelles esprances? Je les sens loin de moi comme jamais, ces +croyants-l, qui prsent dorment en terre sainte, au pied des mosques +blanches. Tout ce dcor de vieil Orient est ce soir pour me faire mieux +sentir combien sont dissemblables jusqu' l'me les diffrentes races +humaines, et tout ce qu'il y a d'insens, d'impossible et de funeste +aller chercher de l'amour l-bas. Entre les deux gars qui s'aiment, +reste toujours la barrire des hrdits et des ducations foncirement +diffrentes, l'abme des choses qui ne peuvent tre comprises. Et il +leur faut prvoir qu'ensuite, quand viendra leur fin, ils n'auront +seulement pas, pour les bercer ensemble la dernire heure, le commun +souvenir, encore un peu doux, des mirages religieux de leur enfance; ni +la mme terre, aprs, pour les runir. + +Il semble ainsi que le temps et la mort vous sparent davantage et qu'on +s'en aille se dissoudre dans des nants opposs... + + +Les choses ici sont imprgnes d'odeurs turques comme dans un srail, et +c'est trop; ce silence aussi est pesant, ajoute encore la lourdeur +parfume de l'air,--et j'ouvre en grand les fentres... + +Le silence reste le mme, augment plutt, prolong par tout le silence +d'alentour. Entrent un phalne et les longs rayons de la lune. Entre +aussi une fracheur, une fracheur exquise, venue des jardins, venue de +la campagne et des grands marais, de par del les ormeaux des remparts. +Je me sens rveill par cet air frais, comme d'un songe trs sombre, et +je me penche cette fentre pour respirer de la vie. Les choses +familires du voisinage m'apparaissent alors, aux places de tout temps +connues; l'clairage lunaire leur donne, cette nuit, je ne sais quoi +d'immuablement tranquille, d'un peu irrel aussi; mais elles sont bien +les mmes toujours, et j'ai vu toute ma vie ces vieux toits, ces pans de +murs, ces troues profondes des jardins, ces masses ombreuses des +verdures, et on dirait que tout cela me chante en ce moment quelque +petit hymne mlancolique de terre natale, me conseillant de ne pas +partir. Tant d'autres, plus simples que moi, n'ont jamais quitt ce +pays, ni seulement ce voisinage!... Peut-tre, si j'avais fait comme +eux... + +Une senteur monte des jardins, senteur d'humidit, de mousse, de +feuilles mortes, qui est particulire aux premiers soirs refroidis o +des brumes lgres se lvent. Dj l'automne! Encore un t qui s'en va, +qui aura pass quand je reviendrai de Stamboul. Mon Dieu, je vais, pour +ce voyage, perdre nos derniers beaux jours d'ici, avec la plus belle +floraison de nos roses sur nos murs, et je ne verrai plus, cette anne, +deux chres robes noires se promener dans notre cour, au dernier +resplendissement de septembre. Et qui sait, avec tout l'imprvu de mon +mtier de mer, quand je retrouverai ces choses? Me voici maintenant +indcis, attrist et presque retenu, cette veille de dpart, par le +regret de ce que j'abandonne. + +Puis, brusquement, tout change, ds que je suis rentr dans le logis +turc rouge sombre o luisent les armes; tout s'oublie, dans l'impatience +inquite de Stamboul, cause simplement d'une amulette que je suis +all prendre au fond d'un coffre et que j'ai rattache mon cou. + +Depuis longtemps, je ne l'avais plus vue, cette amulette d'Orient; elle +se compose de je ne sais quels minuscules objets mystrieux enferms +dans un sachet; le sachet, cousu assez gauchement par une petite main +inhabile qui pourtant s'tait applique beaucoup, est fait d'un morceau +de drap d'or sur lequel une fleur rose est broche; et ce bout d'toffe +a t choisi, puis coup, dans ce qui restait de plus frais de certaine +petite veste qu'une enfant circassienne avait porte pendant deux ts +de sa vie pour aller l'cole par des sentiers de hautes herbes, le +long du Bosphore, au village de Kanlidja. Je pense qu'il est vieux comme +le monde, cet enfantillage attrist qui consiste changer entre soi, +si l'on s'aime, de pauvres petites choses datant des premires annes de +l'existence et s'en faire comme des amulettes contre le mutuel oubli: +j'ai connu cela bien des fois, chez des tres de races trs diffrentes. +Et cette uniformit des sentiments humains est, hlas! pour me faire +douter davantage de l'individualit propre des mes: quand on y songe, +on est tent, tellement elles semblent pareilles, de ne les regarder que +comme des manations phmres de ce mme tout impersonnel qui est +l'_espce_ indfiniment renouvele. + +Donc, c'est ainsi chez nous tous: quand l'amour grandit et s'lve +jusqu' des aspirations vers d'ternelles dures, ou quand l'amiti +devient assez profonde pour donner l'inquitude de la fin, on en arrive + jeter les yeux en arrire, sur l'enfance de ceux qu'on aime. Le +prsent parat insuffisant et court; alors comme on sait que l'avenir +_ne sera peut-tre jamais_, on essaie de reprendre le pass, qui, lui au +moins, _a t_. qui ressemblais-tu quand tu tais toute petite fille? +Dis-moi comment tait ton visage, ton costume? quoi rvais-tu quand tu +tais tout petit garon? Comment taient tes allures et tes jeux? Et moi +aussi, je tiens te conter mes premires joies d'enfant et mes premiers +chagrins; mme je veux te faire cadeau de telle petite chose qui vient +de ce temps-l, et qui m'tait trs prcieuse. Eyoub, dans le mystre +plein de dangers de notre logis turc, enferms tous deux et inquiets +des moindres bruits qui traversaient le lourd silence du dehors, nous +passions souvent nos soires d'hiver des causeries de ce genre. Et +tant de fois dans ma vie--avant de l'avoir connue et aprs l'avoir +presque oublie--tant de fois j'ai fait de mme, hlas! avec d'autres, +sous l'influence douce des amitis ou sous le charme mortel des +amours... Oh! leurre pitoyable encore que tout cela! + +Et cependant, mon Dieu, il a peut-tre eu la plus belle part d'ivresse +qu'un homme puisse attendre de la vie, et il devrait peut-tre se +contenter de mourir aprs, celui qui une petite fille dlicieuse a +prouv le besoin de donner une amulette contre l'oubli, et l'a +compose avec tant d'amour, en dchirant la plus sacre de ses reliques +d'enfance. + +Ce talisman de drap d'or a d'ailleurs, ce soir, produit son effet +magique, car voici qu'il a complt trangement l'vocation commence +par la lecture du livre. Tout coup, celle qui me l'avait donn est +comme prsente: je la vois, attachant l'amulette mon cou, puis levant +vers moi un regard o transparaissait toute sa petite me simple et +grave: son visage est sorti de la nuit avec son expression des derniers +jours et l'interrogation suprme de ses yeux... Alors, ce qu'il y avait +peut-tre d'un peu factice tout l'heure, d'un peu hsitant dans mon +sentiment pour elle, s'en est all en nuage, avec ce que je m'tais dit + moi-mme de raisonnable et de froid, d'goste et d'atroce sur les +probabilits de sa mort. Oh! non, au lieu de cette tombe, que plutt je +la retrouve, elle, n'importe comment et n'importe quel prix; quand je +devrais recommencer souffrir aprs, j'aimerais mieux la revoir; je ne +l'espre pas, mais je sens que je le voudrais, au risque de tout. Oh! la +retrouver, mme vieillie, mme prs de mourir, ombre encore un peu +pensante qui seulement comprenne que je suis revenu et qui m'entende +demander pardon: ombre qui ait encore ses yeux, son expression d'yeux, +et que je puisse aimer un instant avec le meilleur de mon me et le plus +tendre de ma piti. Ou mme, s'il le faut, que je la retrouve m'ayant +oubli, jeune, belle toujours, et jouissant en paix de l't de sa vie, +des quelques annes de soleil qui taient son lot, elle aussi bien +qu' toutes les autres cratures, et que je n'avais pas le droit de lui +prendre. + +Ces barrires dont je parlais, ces diffrences profondes des races et +des religions, est-ce que cela existe, je ne sais plus? Au-dessus de +tout, passe l'amour, le charme d'un regard qui va du fond d'une me au +fond d'une autre me. Et, en ce moment, si elle tait prs d'ici, +j'irais la chercher par la main, et, sans hsitation, avec un sourire. +Je l'amnerais au milieu de tout ce que j'ai de plus cher et de plus +respect. + +Toutes mes impressions changeantes de cette soire se fondent prsent +dans ce dsir attendri de la revoir, dans cet lan--d'ailleurs presque +sans esprance--vers elle. + + + + +II + + + Bucarest, octobre 188... + +Environ quinze jours aprs, l'autre bout de l'Europe, dans un grand +palais de souverain o je suis arriv la nuit et o je suis seul. + +Ayant travers trs vite l'Allemagne et l'Autriche, j'ai fait halte +d'une semaine chez l'exquise reine de ce pays-ci, dans son chteau +d't, au milieu des Karpathes. + +Je l'ai quitte hier, et ici, Bucarest, o je devais passer la nuit, +l'hospitalit m'tait prpare au palais royal, inhabit en ce moment. + +Rien de dsol et de tristement solennel comme un palais vide. Sitt que +je suis seul dans mon appartement, une sorte de silence spcial +m'enveloppe. De trs loin, ce bruit de voitures, qui est encore plus +incessant Bucarest qu' Paris, me vient comme un roulement assourdi +d'orage; je suis spar de la rue vivante par de grandes places sans +passants, o veillent des factionnaires, et, dans le palais mme, rien +ne bouge. + +Au chteau de la reine, je m'tais laiss malgr moi distraire et +charmer par mille choses. Mais ici, c'est ma dernire tape avant +Stamboul, qui n'est plus qu' vingt-quatre heures de moi, et, jusqu'au +matin, j'entends sonner contre les pavs, de plus en plus +distinctement, comme en crescendo, le pas rgulier des sentinelles qui +gardent les portes. + + + Mardi 5 octobre. + + quatre heures du matin, avant jour, je quitte le palais royal. Il fait +trs froid dans les rues de Bucarest. Un landau me mne bride abattue +la gare, au milieu d'un flot de voitures, qui roulent dans l'obscurit. +Le ciel a des teintes glaces d'hiver. Le long de ces rues droites et +nouvelles, qui ressemblent celles d'une capitale quelconque d'Europe, +je ne sais plus trop o je suis, ni o ces chevaux m'emportent si vite; +en tout cas, je ne me figure plus trs nettement que je suis en route +pour Stamboul et que j'y arriverai demain. + + cinq heures du matin, en chemin de fer, dans les lourds wagons +couchettes de l'Express-Orient. + +Puis, vers huit heures, ce train s'arrte au bord du Danube, qu'il faut +franchir en bateau. Trs froid toujours, avec une brume lgre aux +horizons d'une plaine plate, infinie. Mais ici, il y a dj des costumes +d'Orient, nos bateliers sont coiffs du fez et, sur le fleuve, des +barques, immobiles le long des berges, portent le pavillon turc, rouge +croissant blanc. Alors le sentiment me revient, plus poignant tout +coup, du but vers lequel je m'achemine, dans cette matine frache +d'octobre, travers ces eaux et ces prairies. + + +Sur l'autre rive, nous montons dans un mauvais petit chemin de fer qui +doit, dans sa journe, nous faire franchir la Bulgarie. + +Elle est bien sombre et sauvage, par ce jour d'automne, cette Bulgarie +en rvolution, en guerre. + +Un long arrt, vers midi, je ne sais quel village, au milieu d'une +plaine dserte. Il y a l un campement de cavalerie. Les cavaliers sont +en tenue de campagne, l'air dtermin et superbe, prts se battre +demain. Leur musique s'aligne en rond pour nous jouer un air trange, +d'une rare tristesse orientale, quelque chose comme une marche +guerrire, lente et obstine, vers un but qui serait la mort... Et, en +coutant, je me sens prs de pleurer... De plus en plus, cette approche +de Stamboul donne pour moi une importance exagre aux choses +quelconques de la route, change leur aspect, me les fait voir comme +travers du crpe. + + mesure que nous avanons vers la mer Noire, l'air se fait moins froid. +Les stations--de pauvres villages, de loin en loin, perdus au milieu de +rgions dsoles--commencent avoir des noms tartares que je puis +comprendre, traduire, et qui alors me charment comme si je rentrais dans +une patrie: _Le petit march_, _Le petit diable_, etc... Des costumes +turcs, turbans, vestes de bure soutaches de noir, commencent se +montrer aux barrires,--et je prte l'oreille attentivement, pour +couter ces gens-l parler la langue aime, dans cet pre pays triste. + +Enfin Varna parat, et je salue les premiers minarets, les premires +mosques. + +Il fait calme sur la mer Noire, quand nous montons dans la barque qui +nous emmne au paquebot de Constantinople. L'air est devenu tide, +lger, et Varna, qui s'loigne derrire nous, a ses minarets baigns +dans la lumire d'or du couchant. + + +Une bruyante table d'hte, sur ce paquebot encombr de touristes,--et +alors, comme consquence pour moi, l'oubli momentan, dans le brouhaha +des voix, dans la banalit des choses qui se disent. + +Mais aprs, quand je me promne seul, travers la nuit grise, sur le +pont de ce paquebot qui file vers le sud, qui file trs vite, sans +secousse, sans bruit, comme en glissant,--je me rappelle que je suis +tout prs du but et que j'y arriverai demain. Sur ce navire, je +m'tonne, par habitude de mtier, de n'avoir pas de quart faire, +d'tre au milieu de matelots qui ne m'obiraient point et qui je suis +inconnu; rien ne me regarde, ni la manoeuvre ni la route,--et cela me +semble un peu invraisemblable; cela suffit, dans cette nuit vague, +jeter je ne sais quelle incertitude de rve sur la ralit de ma +prsence bord. Personne ne sait ici mon nom, encore moins ce que je +vais faire l-bas et combien cette approche me trouble. Ce retour +Stamboul prend, cette heure, je ne sais quel air clandestin, et +funbre aussi, dans le silence de plus en plus absolu du navire, qui +s'endort tout en fuyant. + +Instinctivement, mes yeux regardent et suivent deux ou trois petits feux +trs lointains, peine perceptibles, qui semblent piqus au hasard sur +l'immensit neutre,--dans le ciel ou dans la mer, on ne sait trop,--et +qui sont des phares de la cte turque. La mer devient de plus en plus +inerte, et notre allure, toujours plus glissante, dans la nuit confuse +o l'horizon n'a pas de contours. + +En songe, mes retours imaginaires se passaient ainsi; trs vite, je +glissais dans l'obscurit vers Stamboul, et, ce soir, je finis par avoir +presque l'impression de n'tre plus qu'un fantme de moi-mme, en route +nocturne vers le pays que j'ai aim... + + + + +III + + + Jeudi 6 octobre + +Au petit jour, un employ voix trangre vient avertir les passagers, +dans leurs cabines, que l'entre du Bosphore est proche. Je venais +peine de m'endormir, ayant pass la nuit songer, et je me rveille en +sursaut, avec une commotion au coeur, rien qu' ce nom de Bosphore. + +Sur le pont o il fait froid, un un les passagers apparaissent, +indiffrents, eux, et simplement dus de ce qu'on leur montre. En +effet, l'entre du Bosphore est plutt maussade, l-bas, entre ces +montagnes d'aspect quelconque, qui s'esquissent, encore confusment, en +teintes sombres. C'est un lever de jour d'automne, gris et brumeux, sous +un immobile ciel bas. On ne verra presque rien, avec ces bancs de +brouillard qui tranent comme des voiles. + +Bien fcheux pour ces touristes: l'effet d'arrive sera manqu. Quant +moi, qui n'aurai que deux jours et demi, rien que deux jours et demi +pour ce plerinage, je fais cette rflexion que si le temps se met dj + l'hiver, s'il pleut, comme c'est probable, tout sera plus triste, plus +compliqu, et mes recherches plus difficiles... + +Je n'avais pas vu hier au soir les passagers de troisime classe qui +encombrent le pont: ce sont bien de vrais Turcs, ceux-ci, les hommes en +cafetan, les femmes voiles. Et puis tout coup, comme nous approchons +de la terre, il nous arrive une senteur pntrante, spciale, exquise +mes sens,--une senteur jadis si bien connue et depuis longtemps oublie, +la senteur de la terre turque, quelque chose qui vient des plantes ou +des hommes, je ne sais, mais qui n'a pas chang et qui, en un instant, +me ramne tout un monde d'impressions d'autrefois. Alors, brusquement, +il se fait dans mon existence comme un trou de dix annes, un +effondrement de tout ce qui s'est pass depuis ce jour d'angoisse o +j'ai quitt Stamboul, et je me retrouve compltement en Turquie avant +mme d'y avoir remis les pieds, comme si une certaine me mienne, qui +n'en serait jamais partie, venait de reprendre possession de mon corps +irresponsable et errant... + + +Nous commenons descendre le Bosphore, et la grande ferie des deux +rives, lentement, se droule. Je reconnais tout, les palais, les +moindres villages, les moindres bouquets d'arbres; mais je me sens si +calme prsent que cela m'tonne, et que je ne me comprends plus; on +dirait que j'ai quitt depuis hier peine le pays turc. Un peu anxieux +seulement quand nous passons devant ces cimetires o il y a, tout au +bord de l'eau, des tombes de femmes, sous les hauts cyprs gants aux +troncs roses aux feuillages noirs. Je les regarde beaucoup ces tombes; +pierres debout, toujours, surmontes d'une sorte de couronnement +symtrique qui reprsente des fleurs. Il m'arrive mme de me retourner +tout coup, avec une inquitude vague, pour suivre des yeux, mesure +qu'elle s'loigne, quelqu'une de celles qui sont bleues ou vertes avec +inscriptions d'or; je me suis toujours reprsent que sa tombe elle +devait tre ainsi. Qui sait pourtant quelles figures, sans doute trs +inconnues, se sont endormies l-dessous! + +Dj voici les kiosques impriaux et les grands harems; puis la srie +des palais tout blancs aux quais de marbre. Et enfin, l-bas et +l-haut, sortant tout coup d'une brume qui se dchire, la silhouette +incomparable de Stamboul. + +Oh! Stamboul est l! bien rel, trs vite rapproch maintenant, sous un +clairage net et banal, ramen son apparence la plus ordinaire, que +dix ans de rve m'avaient un peu change, mais presque aussi beau +pourtant que dans mon souvenir. Et je m'tonne d'tre de plus en plus +tranquille d'me, causant mme avec les compagnons de route que le +hasard m'a donns, et leur nommant comme un guide les palais et les +mosques. + +Le mouillage est bruyant, au milieu du fouillis des paquebots, des +voiliers, portant tous les pavillons d'Europe. Et aussitt commence +l'invasion furieuse des bateliers, des douaniers et des portefaix; cent +caques nous prennent l'assaut, et tous ces gens, qui montent bord +comme une mare, parlent et crient dans toutes les langues du Levant. +Oh! je connais si bien cela, ce brouhaha des arrives, ces voix, ces +intonations, ces visages; et cet amas de navires autour de nous, et ces +fumes noires--au-dessus desquelles montent, l-bas dans le ciel clair, +les dmes des saintes mosques! Je me mle moi-mme tout ce bruit; +d'ailleurs, les mots turcs, mme les plus oublis, me reviennent tous +ensemble. Avec des bateliers pour mon passage, avec des portefaix pour +mes malles, je discute des questions qui me sont absolument +indiffrentes, par besoin de m'agiter et de parler aussi. Jusque dans la +barque, o je suis enfin install avec mes valises, je continue je ne +sais quel tonnant marchandage,--et ainsi presque sans motion,-- part +un tremblement peut-tre quand mon pied s'y pose--je me trouve terre, +sur le quai de Constantinople. + + +Aprs plus d'une heure perdue en formalits de douane, de passeport, de +je ne sais quoi, sur ces quais, dans ce quartier bas de Galata rempli +toujours du mme grouillement trange et de la mme clameur, me voici +cependant mont Pra, install l'htel comme il faut du lieu, que +les touristes encombrent. Bientt dix heures, quel gaspillage de temps, +quand mes moindres minutes devraient tre comptes! + +Et puis il faut djeuner, ouvrir ses malles, faire sa toilette... Et le +temps continue de fuir. + +La chambre o je m'habille est quelconque, haut perche, dominant de ses +fentres un ensemble de maisons europennes trs banales; mais, +au-dessus de ces toits, il y a deux ou trois petites chappes +merveilleuses, sur Stamboul ou sur Scutari d'Asie: des dmes, des +minarets, des cyprs, qui apparaissent comme suspendus dans l'air. Et +ces choses, peine entrevues, suffisent me donner, avec un trouble +dlicieux et un besoin de hte un peu fbrile, la conscience de ce +voisinage. Mon Dieu, qui sait ce que j'aurai appris ce soir! Peut-tre +rien, hlas! En deux jours, rechercher dans le grand Stamboul mystrieux +la trace, gare depuis sept ou huit ans, d'une femme de harem, quel +insens je suis! Je ne russirai jamais, je ne trouverai pas. + +Mon plan longuement rflchi, est de rechercher d'abord cette vieille +femme armnienne du faubourg de Kassim-Pacha, indique par Achmet comme +ressource suprme et dont j'ai retrouv l'adresse complique, la nuit de +mon dpart. Si elle est vivante, peut-tre me donnera-t-elle la clef de +tout: ce serait le moyen le plus simple et le plus rapide. + +Maintenant j'attends un interprte, qu'on m'a promis de m'amener,--car +j'aurai besoin pour mon enqute de quelqu'un sachant bien lire le turc, +que je sais parler seulement. Il va venir, il va venir, me dit-on avec +un calme exasprant. Et le temps passe toujours, et il n'arrive pas. + +Alors je me dcide redescendre Galata en chercher un autre qu'on m'a +indiqu. + +Il n'est pas chez lui, celui-l... + +Je reviens l'htel en courant. Dj plus de midi et demi! Mon Dieu, +que de temps perdu, quand je n'ai que deux jours! c'est comme dans mes +rves: tout m'arrte!... + +Enfin voici un interprte qu'on m'amne. Un horrible vieux Grec, rus, +fureteur, qui s'offre de me suivre tout aujourd'hui et tout demain. +Comme preuve, je lui prsente cette adresse de vieille femme, qu'il lit +couramment; il sait trs bien o est cette place de Hadji-Ali qu'elle +habite, et va m'y conduire en hte puisque l'heure me presse. + +Nous irons plus vite pied, dit-il, nous gagnerons du temps, par des +raccourcis qu'il connat, par des rues o ni voitures ni chevaux ne +sauraient passer. Et enfin nous voici dehors, en route. Les nuages de ce +matin ont disparu du ciel. Dieu merci, il fera presque une journe +d't, lumineuse et chaude; tout sera moins sinistre. Je tiens la main +l'adresse de la vieille Anaktar-Chiraz, le prcieux petit grimoire +conducteur sur lequel tout mon plan repose, et qui revoit, aprs dix +annes, son soleil d'Orient. Je marche d'un pas rapide, avec la fivre +d'arriver, avec l'impression physique d'tre devenu lger, lger, de +glisser pour ainsi dire sans toucher le sol; cela contraste avec ces +inerties de sommeil, qui, pendant tant d'annes, me retardaient si +lourdement en rve; dans ma tte il me semble entendre bruire le sang, +qui circulerait plus vite que de coutume; je voudrais courir, sans ce +vieux qui me suit et que je trane comme une entrave. + +O me fait-il passer? Pourvu qu'il ait compris. Voici des quartiers +neufs o je ne reconnais rien. Tout est chang: on a bti +effroyablement par ici depuis mon dpart,--et ces transformations si +grandes des lieux sont pour me donner, plus pnible, le sentiment que +mon histoire d'amour et de jeunesse est bien enfouie dans le pass, dans +la poussire, que j'en chercherai en vain la trace ensevelie... + +Ah! de vieux quartiers turcs maintenant,--des petites ruelles +tortueuses, o je commence me retrouver un peu chez moi... Nous venons +de descendre dans un bas-fond qui m'tait mme assez familier jadis... +et, derrire ce tournant, l-bas, il doit y avoir un antique couvent de +derviches hurleurs, lugubre avec les catafalques qu'on apercevait +travers ses fentres grilles, effrayant quand on passait le soir... +Oui, il est l encore; sans ralentir mon pas, je jette un coup d'oeil +entre les barreaux de fer des fentres: toujours les mmes vieux +cercueils, couverts des mmes vieux chles et coiffs des mmes vieux +turbans, le tout peine plus mang qu'autrefois par la moisissure et +les vers. C'est trange que ces choses de la mort, parce qu'elles sont +demeures telles quelles, ravivent en moi prcisment des souvenirs de +printemps et d'amour. + +De plus en plus je me reconnais. Nous devons mme approcher beaucoup, +tre tout prs maintenant du quartier d'Anaktar-Chiraz--car je revois +certaine petite mosque dont le dme, djet de vieillesse, monte tout +blanc de chaux, entre des cyprs noirs--et mme je revois le caf, le +caf aux treilles centenaires o Achmet m'avait prsent un soir cette +vieille femme. Je touche donc la premire tape de mon plerinage, et +un peu de confiance me revient, un peu d'esprance d'arriver au but. + +Comme je sais les mfiances qu'un tranger inspire, je vais m'asseoir +l'cart, dans le jardinet triste de ce petit caf, l, sous les treilles +jaunies, contre le mur antique, la mme place qu'autrefois; je +demanderai un narguil, comme quelqu'un du pays, et lui, le vieux Grec, +ira de droite et de gauche aux informations. + +Il revient dcourag: j'ai d faire quelque erreur, me dit-il, ou mon +papier est faux; dans le voisinage, personne ne connat a... + +Mais je suis bien sr, moi, pourtant, que c'tait ici tout prs! +Puisqu'elle sortait de chez elle, cette femme, quand un soir Achmet +l'avait appele, pour me faire faire sa connaissance et la prier de +recevoir pour lui les lettres que j'crirais de mon pays franc... Si +elle est morte, il est impossible que quelqu'un au moins ne s'en +souvienne pas. Allons, qu'il retourne interroger les anciens du +quartier; qu'il insiste, malgr les mines sombres et fermes, et je +doublerai la rcompense promise. + +Un quart d'heure d'impatiente attente. Il reparat, agitant d'un air de +triomphe un bout de papier crayonn. Un vieux juif, qui la connat trs +bien, a crit l-dessus, pour de l'argent, sa nouvelle adresse. Elle +n'est pas morte, mais elle a dmnag depuis trois ans, pour aller +habiter trs loin d'ici, Pri-Pacha, dans l'extrme banlieue, prs des +grands cimetires isralites. + +Que de temps il faudra, hlas, pour s'y rendre! Et, cependant, j'ai une +trace, une piste peu prs sre, laquelle j'aime mieux m'attacher que +d'essayer autre chose de plus dangereux, de plus incertain. Vite, qu'on +aille n'importe o chercher deux chevaux sells, et partons. + + +Oh! ce trajet cheval, jusqu' Pri-Pacha, o trouver des mots pour en +exprimer la mlancolie, par cette tranquille journe lumineuse +d'automne, sous ce soleil encore chaud, qui a dj pris son clat +mourant des fins d't... + +Nous cheminons paralllement au golfe de la Corne-d'Or, mais sur la rive +oppose Stamboul, et un peu loin de la mer, dans la morne campagne, +contournant les faubourgs btis au bord de l'eau. + +Comme par fait exprs, il nous faut repasser par tous ces lieux jadis si +familiers que je traversais, les matins d'hiver, du temps o j'habitais +Eyoub--les matins sombres et glacs de fvrier ou de mars--pour m'en +retourner bord de mon navire aprs les nuits dlicieuses. Ce sont les +lieux aussi que j'ai le plus souvent revus, depuis dix ans, dans mes +visions des nuits; dans le rve de ce jour, ils sont plus clairs, mais +ils ne me semblent pas beaucoup plus rels. + +Nous allons en hte, mettant nos chevaux au trot chaque fois que c'est +possible. Tantt nous descendons dans des fondrires, tantt nous +montons sur des hauteurs, toujours un peu dsoles, au sol aride, d'o +nous apercevons l-bas l'autre rive, le grand dcor de Stamboul +entirement dor de lumire. + +En plus de ma tristesse moi, qui me montre aujourd'hui les choses +vivantes sous leurs aspects de mort, quelle autre tristesse demeure donc +ternellement l, et plane sur ces abords de Constantinople... J'avais +essay de l'exprimer, dans un de mes premiers livres, mais je n'avais pu +y parvenir, et aujourd'hui, chaque pierre, chaque tombe que je +reconnais sur ma route, me reviennent les impressions indicibles +d'autrefois, avec ce tourment intrieur, qui aura t un des plus +continuels de ma vie, de me trouver impuissant peindre et fixer avec +des mots ce que je vois et ce que je sens, ce que je souffre... + +Partout, sur la terre, sur les roches et sur l'herbe rase, une teinte +uniforme d'un gris roux, qui est comme la patine du temps; on dirait +qu'une cendre recouvre ce pays, sur lequel trop de races d'hommes ont +pass, trop de civilisations, trop d'puisantes splendeurs. Et, de loin +en loin, au milieu de ces espces de landes de l'abandon, quelque +minaret blanc entour de cyprs noirs. + +Un ravin plus profond se prsente nous, o il faut descendre; il est +d'apparence aussi pre et sauvage que si nous tions cent lieues d'une +ville. Tout au bas, sous des platanes, est une fontaine antique, o +jadis je rencontrais presque chaque matin la mme jeune femme turque, +qui semblait trs belle sous ses voiles. C'tait avant le soleil lev +que je passais l, l'aube d'hiver, et aux mmes heures elle venait +seule remplir cette fontaine sa cruche de cuivre. Nous croisant dans +le chemin creux, embrum de vapeur matinale, nous changions un regard +de connaissance; aprs quoi, ses yeux, qui taient seuls visibles dans +son visage voil, se dtournaient avec un demi-sourire. Je n'avais plus +pens elle depuis dix ans, et je la revois, prsent, comme dans un +clair miroir, et je retrouve toutes mes impressions tristes de ces +levers de jour, de ces courses dans ces chemins encore dserts, le +visage fouett par l'air sec et glac ou par le brouillard gris. Et, +comme j'avais l'me inquite, en ce temps-l, me demandant chaque matin +si, avec tant de dangers autour de nous, l'obscurit prochaine me +runirait encore celle que je venais de laisser, ou bien si, avant le +soir, Azral ne passerait pas pour tout anantir... + + + Pri-Pacha, o nous avons fini par arriver, nous trouvons, aprs avoir +interrog les passants de la rue, la maisonnette de cette vieille +Armnienne de qui dpend tout le rsultat de mon plerinage,--et je +suis anxieux en frappant la porte. Deux fois, trois fois, le frappoir +antique rsonne trs fort, jusqu' faire trembler les planches +vermoulues; personne ne vient ouvrir, et d'ailleurs les fentres sont +closes. Mais un juif caduc, centenaire pour le moins, sort avec +effarement d'une maison voisine, emmitoufl d'un cafetan vert: + +--La vieille Anaktar-Chiraz? nous rpond-il d'un air souponneux, +qu'est-ce donc que nous lui voulons? + + +Il se rassure notre mine: Oui, c'est bien ici, en effet; mais elle +n'y est pas; elle est partie hier pour aller s'tablir auprs d'une de +ses parentes qui est bien malade, l-bas, Kassim-Pacha d'o nous +arrivons, tout ct de son ancienne demeure. + +Oh! alors il me prend une vraie fivre! Que faire? Le temps passe, il +doit tre tard. Je ne sais mme pas l'heure, ayant, dans ma +prcipitation, oubli ma montre l'htel; mais il me parat que dj le +soleil baisse. Une fois la nuit venue, il n'y a plus rien tenter +Stamboul,--et je n'ai plus qu'une journe aprs celle-ci qui va +finir.--Il semble en vrit que j'aie eu, en sommeil, le pressentiment +complet de ce que serait ce voyage; tout va tellement comme dans mon +rve: ces entraves accumules, cette inquitude de l'heure trop courte, +cette angoisse _de n'avoir pas le temps d'arriver jusqu'au but_. + +Quel parti prendre prsent? Je ne sais plus trop et ma tte se perd un +peu. Allons-nous retourner sur nos pas, jusqu' ce Kassim-Pacha d'o +nous venons, avec ces mauvais chevaux de louage qui ne veulent plus +marcher?... Non, Eyoub o j'habitais, et qui m'attire comme un aimant, +est l trop prs de nous, juste en face, de l'autre ct de la +Corne-d'Or--qui se rtrcit dans ces parages et sera si vite traverse. +D'ailleurs, je me sens tellement redevenu un habitant de ce saint +faubourg; les dix annes, qui me sparent du temps o j'y vivais, +viennent de si compltement s'vanouir, que j'ai presque l'illusion de +rentrer l chez moi, au milieu de figures familires, et que, sans +peine, je m'imaginerais y retrouver ma maison telle que je l'ai +quitte, avec les chers htes d'autrefois. Au moins, j'entrerai +m'asseoir dans le petit caf antique o nous passions, Achmet et moi, +les veilles d'hiver, en compagnie des derviches conteurs de feriques +histoires; il n'est pas possible que, dans ce quartier-l, quelqu'un ne +me reconnaisse pas, ne me prenne pas en piti et ne consente me guider +dans mes recherches--qui, sans doute, ne peuvent plus faire ombrage +personne. + +Donc, nous renvoyons nos chevaux; nous descendons vers la berge pour +prendre un caque, choisissant un rameur jeune afin d'aller vite,--et +bientt nous voici glissant, trs lgers, grands coups d'aviron sur +l'eau tranquille. + +Je commence regarder de mes pleins yeux l-bas en face, fouillant de +loin cette autre rive o nous allons aborder. + +Quoi, est-ce que je ne m'y reconnais plus? C'tait bien l pourtant, +j'en suis trs sr. + +Oh! mon Dieu, on a tout chang, hlas! Ma maison, trs vieille, et les +deux ou trois qui l'entouraient n'existent plus. Je n'avais pas prvu +cette destruction et je sens mon coeur se serrer davantage. Ce cadre qui +avait entour ma vie turque est jamais dtruit--et cela recule tout +dans un lointain plus effac. + +Je mets pied terre, cherchant m'orienter, reconnatre au moins +quelque chose. Le petit caf des derviches conteurs d'histoires, o donc +est-il? la place, il y a un grand mur blanc que je ne connaissais +pas, un corps de garde tout neuf, avec des soldats en faction. Et toutes +les maisons alentour sont fermes, muettes, inabordables surtout. +Allons, je suis un tranger ici maintenant; j'ai t fou de venir y +perdre mes instants compts, quand j'aurais d au contraire revenir sur +mes pas, suivre la seule piste un peu sre, rechercher tout prix cette +vieille femme. + +Pourtant, cela faisait partie de mon plerinage aussi, de revoir Eyoub, +et j'en tais si prs! + +Oh! et la mosque sainte, et l'alle des saints tombeaux! Je suis deux +pas prsent de ces choses mystrieuses et rares, autrefois si +familires, dans mon voisinage; je ne reviendrai peut-tre jamais +ici,--aurai-je le courage de quitter Eyoub sans aller les revoir. Du +reste, en courant, ce sera une perte de cinq ou dix minutes peine,--et +je dis mon batelier: Va, aborde un peu plus loin, au quai de marbre +l-bas, l'entre du saint cimetire. + +Laissant le vieux Grec dans le caque avec le rameur, je redescends +terre, seul, saisi tout coup par le silence glac de ce lieu, par sa +sonorit funbre, que j'avais oublie, et qui change le bruit de mon +pas. Dans l'alle d'ternelle paix, sur les dalles de marbre verdies +l'ombre, o l'on voudrait marcher lentement, la tte basse, il faut +passer aujourd'hui avec cette prcipitation enfivre qui donne +toutes les choses, revues ainsi, je ne sais quel air d'inexistence. Je +cours, je cours, dans cette alle, entre les deux alignements de +kiosques funraires et de tombes, au milieu de toutes les silencieuses +blancheurs des marbres. De droite et de gauche, bordant la voie troite, +sont de vieilles murailles blanches, perces d'une srie d'ogives, par +o la vue plonge dans les dessous ombreux d'une sorte de bocage rempli +de spultures. Rien de chang, naturellement, dans tout cela qui est +sacr et immuable; ce lieu unique, si trangement ml mes souvenirs +d'amour, tait le mme bien des annes avant notre existence et sera +ainsi longtemps encore aprs que nous aurons tous deux pass. + +Au bout de l'avenue, dans une ombre plus paisse, sous une vote +obscure de platanes, je m'arrte devant la petite porte de +l'impntrable mosque sainte. Il y a toujours l les mmes vieilles +mendiantes, au visage voil, assises, accroupies, immobiles sur des +pierres. L'une d'elles, rveille de son rve par le bruit de mon pas, +s'inquite de me voir accourir, se demande si j'aurai par hasard +l'impudence de franchir ce seuil: Yasak! Yasak! (Dfendu! Dfendu!), +dit-elle, d'une voix irrite, en tendant une main de morte comme pour +me barrer le passage. Et je lui rponds tranquillement, dans cette +langue turque que je reparle dj avec la facilit d'autrefois: Je le +sais, ma bonne mre, que c'est dfendu; je veux seulement jeter un coup +d'oeil l'entre et puis je m'en irai. Ce disant, je lui remets une +aumne; alors, d'une voix calme, elle rassure les autres qui +s'inquitaient aussi: Il sait, il sait; il est du pays; il vient +regarder, seulement. Et en effet, je regarde la hte, la drobe; +tant de fois jadis, quand j'habitais Eyoub, j'tais venu jusqu' ce +seuil, dont je reconnais encore les moindres pierres, dans la demi-nuit +qui tombe des grands arbres. Du lieu d'ombre o je suis, au milieu de +ces pauvresses voiles aux immobilits de fantmes, il semble qu'une +clart un peu merveilleuse rayonne l-bas, dans cette cour de mosque, +sur les blancheurs sculaires de la chaux et des faences... + +Tout de suite, aprs ce regard jet, je repars en courant dans la +sainte alle, repris par l'inquitude de l'heure qui fuit, de la lumire +qui me parat plus dore, par la frayeur du soleil couchant et du soir. + +C'est Kassim-Pacha, naturellement, la recherche de cette vieille +femme, que je vais retourner cote que cote. Et j'irai par mer cette +fois; d'ici, ce sera le plus rapide. + +Quand je suis de nouveau tendu dans mon caque, je dis au rameur: Va +vite, vite, pour une bonne rcompense que je te donnerai! Il rpond par +un sourire dents blanches et se met ramer de toute la force de ses +bras. Le courant nous aide et nous descendons lestement la Corne-d'Or, +nous loignant du sombre Eyoub. + +Mais nous allons passer devant le faubourg d'Hadjikeu. Si je m'y +arrtais! Le quartier n'est pas farouche comme celui d'o je viens, et, +qui sait, quelqu'un m'y reconnatra peut-tre, quelqu'un de ces juifs +que j'employais mon service, le grand Salomon ou mme le vieux +Karoullah, n'importe qui, pourvu qu'on me renseigne. En passant, je +vais tenter ce moyen... Et puis cela me permettra de revoir ma maison, +la premire de mes maisons turques, car j'ai habit l aussi, avant de +pouvoir raliser le rve presque impossible de me fixer Eyoub. + +Dans ce livre de jeunesse o j'ai cont ma vie orientale, j'ai pass +sous silence notre tape Hadjikeu, pour abrger, et aussi pour obir + une sorte de sentiment de dcorum qui m'amuse bien prsent: ce +Hadjikeu est un faubourg pauvre, assez mal considr Constantinople. + +L pourtant j'tais venu m'installer d'abord, en quittant mon logis +europen de Pra; l, j'avais reu Aziyad pour la premire fois, son +retour de Salonique. Nous y tions rests prs de deux mois, bien +cachs, avant de russir trouver une maison sur l'autre rive, dans le +faubourg des saints tombeaux, et nous avions ensuite conserv, toute +ventualit, ce premier gte plus sr, o, par fantaisie, nous revenions +de temps autre. + + + la longue, comme tout se transforme dans la mmoire, tout s'oublie! +Voici que je ne reconnais mme plus l'_chelle_ de notre rue, +c'est--dire l'appontement de vieilles planches qui nous tait si +familier, jadis, et o nous dbarquions avec une telle sret +d'habitude, dans le mystre protecteur des nuits bien noires. + +Par impatience, je mets pied terre ailleurs, l'entre d'une ruelle +isralite que je me rappelle vaguement, trs vaguement. Et, suivi +toujours de ce mme vieux Grec, je recommence marcher vite, courir, +talonn sans trve par l'inquitude de l'heure. + + un tournant, nous tombons sur une rue o se tient un march juif: cris +de vendeurs et d'acheteurs, foule affaire, encombrement de mannequins, +de fruits et de lgumes, petits fourneaux o l'on rtit des viandes en +plein vent, petits talages de changeurs et d'usuriers... L, je me +reconnais tout fait, par exemple, et le coeur me bat plus fort, car ma +maison doit tre bien prs. + +J'avais du reste gard de ce march un souvenir trs singulier, unique +mme entre tous. Habitant d'Hadjikeu ou habitant d'Eyoub, j'y venais +chaque soir avec Achmet pour changer, pour emprunter de l'argent ces +juifs, ou bien encore pour leur acheter les pains et les gteaux +destins au dner mystrieux d'Aziyad. C'est que Constantinople est la +seule ville du monde o j'aie t vraiment ml la vie du peuple,-- +la vie de ce peuple oriental, bruyant, color, pittoresque, mais +besoigneux, pauvre, actif mille petits mtiers, mille petits +brocantages. Mon compagnon de chaque jour, Achmet, tait lui-mme un +enfant de ce peuple-l, au courant des moindres rouages de la vie +laborieuse, habitu se tirer d'affaire avec presque rien, et +m'enseignant sa manire, me rendant homme du peuple comme lui +certaines heures. Il est vrai, j'tais pauvre, moi aussi, cette +poque, et bien en peine quelquefois pour soutenir mon rle d'Hassan... + +Ce march, que je traverse aujourd'hui d'un pas dgag et rapide, +sentant peser la ceinture de cuir o j'ai fait coudre--un peu la faon +des matelots--ma rserve de pices d'or, oh! ce march, tout ce qu'il me +rappelle de misres, gaiement endures cause d'elle, de marchandages +timides, de demandes de crdit pour des sommes qui prsent me font +sourire... Et, sous le costume turc, ces choses me semblaient +acceptables, m'amusaient presque, en me donnant davantage l'impression +d'tre sorti de moi-mme et devenu quelqu'un des simples qui +m'entouraient. Il y avait tant d'enfantillage encore dans ma vie de ce +temps-l! + +Aprs cette rue du march, une place tranquille au bord de la mer, une +place silencieuse borde de berceaux de vigne et orne en son milieu +d'une vieille fontaine de marbre. Et ma maison est l, qui tout coup +me rapparat, bien relle, au beau soleil du soir... J'ai enfin +retrouv une chose d'autrefois, une chose qui a fait partie de mon cher +pass et qui existe encore... + +Avec je ne sais quelle crainte de m'en approcher, avec un trange +trouble d'me, je vais lentement m'asseoir en face, en plein air, devant +un petit caf, sous des treilles que l'automne a jaunies, et je la +regarde. (Comme ce nom de _caf_ sonne mal pour dire ces choppes +orientales o l'on fume le narguil.) Je la regarde, ma maisonnette +d'autrefois, un peu comme je regarderais une chose de rve qui oserait +se montrer en plein jour. Elle me semble rapetisse et d'aspect +misrable; cependant, c'est bien cela, et rien que ces marbrures de +vieillesse, sur la muraille, ramnent dans ma tte mille souvenirs. + +Cette place n'a pas chang non plus; pas une pierre n'a t drange +depuis que j'y habitais. Est-ce possible, mon Dieu, que tout y soit +demeur si pareil, que le soleil l'claire si gaiement, que je m'y +retrouve, moi, encore jeune, et que, depuis des annes, je ne sache plus +rien d'_elle_, mme pas si elle est vivante ou si elle s'est endormie +dans la terre... + +C'est mon premier instant de repos et de rverie, depuis que j'ai +commenc ma longue course errante. Ce soleil d'octobre, qui d'abord me +semblait joyeux, sur cette place solitaire, subitement me devient +triste, triste plus que la brume ou la nuit. Il ne me charme ni ne me +trompe plus; je n'ai conscience prsent que de son impassibilit +devant les continuels anantissements, les continuelles fins. Je sens de +la mort, de la mlancolie de mort, dans sa lumire douce; ses rayons +sont pleins de mort... + + +Un jeune garon se prsente pour nous servir. Je lui demande: + +--Est-ce que le matre du caf est vieux? est ici depuis longtemps? + +--Le matre?... Oh! depuis peut-tre cinquante ans, rpondit-il, tonn; +c'est un _trs vieux pre_. + +--Alors, dis-lui qu'il vienne me parler. + +Je me rappelle tout de suite la figure de ce vieil homme, ds qu'il +arrive: + +--Me reconnais-tu? Je demeurais l, dans la maison d'en face, il y a +bien des annes. + +--Ah! oui, dit-il, un peu saisi. Et c'est toi qui t'en tais all, +aprs, habiter Eyoub. Pourtant, non... il y a au moins vingt ans de ce +que je veux dire (on compte toujours trs mal les annes, en Turquie), +tu serais plus vieux que tu n'es. + +--Et te souviens-tu de mon serviteur Achmet? + +De mon serviteur Achmet, il se souvient trs bien; mais il ne peut me +donner aucun renseignement sur lui: on ne l'a pas revu Hadjikeu +depuis mon dpart. + +Alors je le charge d'aller appeler tous les anciens du quartier, tous +ceux qui plus ou moins peuvent se souvenir de moi. + +Et bientt un attroupement se forme, des voisins, des curieux, des gens +quelconques, qui me regardent comme un revenant de l'autre monde, +tonns eux aussi de me voir encore jeune: il semble que, dans leur +mmoire tous, mon passage ici ait peu peu remont jusqu' des +poques incertaines et recules. + +Je m'en doutais bien, ils n'ont pas oubli ce Franais qui avait eu +l'ide singulire de venir s'isoler ici; mais, hlas! au sujet d'Achmet, +personne ne peut rien me dire. Pourtant on me propose d'aller, si je +veux, chercher un juif qui me connaissait trs bien et qui me +renseignerait peut-tre,--un nomm Salomon. + +Salomon! Je crois bien que je veux voir Salomon! Qu'on me l'amne bien +vite, et il y aura rcompense. Ce Salomon, je l'employais souvent; il +allait faire des achats pour moi avec Achmet, et savait mme les alles +et venues clandestines d'une musulmane dans ma maison. Au moment de mon +dpart, je l'avais chass, il est vrai, pour je ne sais plus quelle +fourberie; mais qu'importe pourvu qu'il me guide. J'aurai mme presque +une joie le revoir, comme tout ce qui a t ml ma vie +d'autrefois... + +Il arrive. Sans doute il ne m'en veut pas, lui non plus, car il parat +tout mu de me reconnatre, et il embrasse la main que je lui tends. Je +l'avais laiss un homme grand et superbe, je le retrouve tout courb et +blanchi. + +--Achmet, dit-il, non, je ne l'ai pas revu, et n'ai plus entendu parler +de lui depuis ton dpart. Il doit avoir quitt le pays,--ou bien il est +mort. + +Puis il me promet de passer sa soire en recherches et de monter demain +matin Pra m'en rendre compte. + +Allons, je ne saurai rien de plus ici. Encore une halte perdue. Et +l'heure presse, il faut repartir... + +Pourtant je voudrais bien entrer dans ma maison, puisque je suis si +prs; surtout je voudrais monter au premier tage, dans cette chambre +que j'avais prpare avec tant d'amour pour la recevoir. + +Et j'envoie Salomon parlementer avec les gens qui habitent l: des +Armniens pauvres, qui consentent, pour une pice blanche, m'ouvrir +leur porte. + +J'entre, je monte notre escalier, je revois notre chre petite chambre, +jadis si jolie dans son arrangement trange. prsent, plus rien; des +meubles de misre, du dsordre et des loques qui tranent. J'aurais +mieux fait de ne pas regarder cette profanation pitoyable; le simple +coup d'oeil que j'ai jet l vient de suffire pour reculer, reculer +encore plus au fond de l'abme, le pass dont je poursuis la trace. + +Mais, tandis que je redescends, par ces marches o les babouches +d'Aziyad se sont poses, une motion poignante me vient, que je n'avais +pas prvue... + +Un jour, trs loin dans mon enfance, certain rayon de soleil d'hiver, +entr par une fentre d'escalier, m'avait impressionn d'une +inexplicable faon profonde.--J'ai dj cont cela, je ne sais o.--Et +ici, bien des annes plus tard, j'avais retrouv le mme frisson, en +revoyant, dans cette maison d'Hadjikeu, un rayon semblable et de mme +signification mystrieuse,--qui, chaque soir, glissait le long d'un +escalier, pour clairer une amphore d'Athnes pose dans une niche du +mur... Souvent, des dtails infimes se gravent pour toujours dans une +mmoire, et on dirait qu'ils rsument en eux-mmes tout un lieu, toute +une poque pnible ou regrette: il en avait t ainsi de ce rayon de +soleil--dj ml pour moi je ne sais quel _antrieur_ inconnu;--j'y +avais repens cent fois depuis mon dpart du pays turc, et une angoisse +singulire, une angoisse bizarre et d'inquitante origine, m'tait +toujours venue l'ide que je ne reverrais jamais cette trane de +lumire plie, tombant dans cette niche sur cette amphore, jamais, +jamais plus... + +Eh bien, la niche vide est toujours l dans le mur, et tandis que je +redescends, le soleil l'claire de son mme rayon triste... + +En tout ce qui prcde, je me suis perdu, une fois de plus, dans +l'indicible... + + +Nous remontons dans notre caque, le Grec et moi, aprs cette halte qui +a dur vingt prcieuses minutes, et nous continuons notre route vers +Kassim-Pacha, de toute la vitesse de nos rames. + +Sur la Corne-d'Or, c'est le va-et-vient coutumier, le croisement +incessant des minces caques silencieux. Et que cette aprs-midi est +belle, tide et lumineuse! Elle me donne des illusions d't, moi qui +arrive des forts de sapins des Karpathes, o dj des neiges +tombaient... Et je me laisse reprendre aux tromperies du soleil. Je me +laisse peu peu bercer et leurrer par tout ce mouvement, si familier +jadis: comme tout l'heure Eyoub, peu peu, je me figure tre encore +au temps lointain o j'avais des logis mystrieux, ici, sur ces deux +rives... L'entour est, d'ailleurs, rest tellement pareil! Les grands +dmes des mosques se dressent aux mmes places; la silhouette immense +de Stamboul prside toute cette agitation joyeuse des barques, +absolument comme, il y a dix ans, elle dominait nos aventureuses alles +et venues d'amour... Oh! comment dire le charme de ce lieu qui s'appelle +la Corne-d'Or!... Comment le dire, mme par peu prs: il est fait de +mes joies inquites et de mes angoisses, mles de l'ombre d'Islam; il +n'existe sans doute que pour moi seul... + + l'chelle de Kassim-Pacha, nous abordons bientt, en face de ce +palais, d'architecture mauresque, qui est l'Amiraut. L, je regarde +l'heure... quoi pensais-je donc, il faut que j'aie la tte bien +inquite pour n'avoir pas vu qu'en effet le soleil est encore trs haut; +il est peine trois heures et demie! J'prouve un apaisement cette +certitude que le jour n'est pas trop prs de finir... + +Dix minutes de marche empresse pour arriver de nouveau ce quartier o +nous avons chance de trouver Anaktar-Chiraz. C'est par de vieilles +petites rues bien musulmanes, o circulent en babouches des femmes +voiles de mousseline blanche. + +Aprs cette longue prgrination inutile que je viens de faire, revenu +mon point de dpart, cette place d'Hadji-Ali, qui est tranquille et +solitaire, entre ses maisonnettes basses, comme une place de village, je +m'assieds au mme petit caf que tout l'heure, dans le jardin, sous +les treilles jaunies qui s'effeuillent. Dans ce recoin paisible, pauvre, +presque campagnard, nous serons bien pour causer du pass, sans tmoins, +au milieu de choses immobilises depuis des sicles; l'endroit, +d'ailleurs, est comme choisi, pour l'entrevue un peu funbre que +j'attends, pour les choses tristes et saupoudres de cendre que nous +allons sans doute nous dire. + +J'envoie le fureteur grec s'enqurir d'Anaktar-Chiraz et la prier de +venir ici, causer un moment avec moi. Je crois bien que, cette fois, il +la trouvera; je m'inquite seulement de savoir si elle consentira +venir, si elle n'aura pas peur, et je demande un narguil pour attendre. +La soire est de plus en plus tide, jouant les calmes soires d't; le +soleil, qui descend, dore l'antique mosque d'en face et la vigne +effeuille sous laquelle je suis assis. Sur la place, personne ne passe; + peine une rumeur confuse monte jusqu' moi, de la Corne-d'Or et des +navires; il se fait un grand silence alentour. Des minutes et des +minutes d'attente se passent. L'immense ville voisine n'est plus +indique par rien; j'ai maintenant tout fait l'impression de l't, +d'un soir d't finissant, dans quelque village oriental, et du calme +profond redescend en moi. + + +Enfin il revient, le Grec, suivi d'une vieille femme vtue de noir, +basane, aux traits durs, que je reconnais tout de suite. Je l'avais vue +une seule fois dans ma vie, mais c'est bien elle. Son air est effar, +hagard; elle a vieilli terriblement. Pourvu qu'elle se souvienne! + +videmment elle a peur de ces personnages inconnus, de cet +interrogatoire qu'on veut lui faire subir dans un lieu cart. Avec une +crmonieuse rvrence, elle s'assied devant moi, sur le bord d'un +tabouret, et me regarde. Je suis contre-jour et elle doit me voir en +ombre sur un fond de soleil. + +Oh! oui, c'est bien elle; je viens de reconnatre surtout ce +demi-sourire, trs bon, trs honnte, qui a clair un instant son +visage parchemin et durci. Une natte de ses cheveux, rests noirs comme +de l'bne, entoure le foulard de soie, galement noir, dont sa tte est +enveloppe comme d'une bandelette. Sa robe use, mais propre, est +taille l'europenne, d'une forme dmode, avec des biais de velours +noir. Chez nous, dans des villages du Midi ou de l'Auvergne, des +vieilles femmes ont cette tenue et cet aspect. Elle se tient roide, sur +son tabouret, et elle attend. + +Je commence la questionner doucement, timidement, en langue turque, +ayant peur de ses rponses. + +--Achmet? Achmet? rpte-t-elle, les yeux toujours hagards. Non, elle +ne se rappelle pas. Il y a si longtemps de l'histoire que je lui +conte,--et elle en a tant soign, tant vu mourir dans sa vie, des jeunes +hommes et des vieux,--et il y en a tant des _Achmet_, Constantinople! +Et puis, dit-elle pour s'excuser, j'ai perdu coup sur coup mon mari et +mes fils. Depuis ce temps-l, ma tte s'est drange, ma mmoire est +partie. + +Mon Dieu, comment percer la nuit qui s'est faite dans cette +intelligence, comment m'y prendre... Et puis elle a peur surtout; peur +d'tre interroge pour quelque affaire de justice, peur de je ne sais +quoi. + +--Ne crains rien de nous, bonne dame, lui dis-je. Cet Achmet, je le +recherche parce que je l'aimais tendrement, rien que pour cela. Tche de +te rappeler. Je voudrais le revoir. Aide-moi. prsent, je te supplie, +tu vois bien. Allons, cherche: Achmet, Mihran-Achmet? Je te reconnais, +moi, pourtant; je suis sr d'tre venu avec lui te parler ici, il y a +dix ans, quand tu demeurais dans ce quartier. Et je lui ai mme crit +chez toi, durant les trois premires annes qui ont suivi mon dpart. Tu +l'as soign, ne t'en souviens-tu pas, quand il tait bless et si +malade... + +Une lueur parat traverser sa tte. Elle se penche en avant pour me +regarder de plus prs, ses yeux s'ouvrent, se dilatent; plongent tout au +fond des miens: Comment t'appelles-tu donc? dit-elle d'une voix +brusque. + +--Loti! + +--Loti!... Ah! Loti!... Ah! Achmet!... Ah! Mihran-Achmet! Si je m'en +souviens, de Mihran-Achmet!! + +Un silence de quelques secondes, pendant lequel sa figure s'assombrit +tout fait. Puis elle reprend durement: + +--_Eul! Eul! Yedi seneh dan, tchok dan euldi!_ (Mort! Mort!! Il y a +sept annes, il y a beau temps qu'il est mort!) + +Comme c'est trange! Le dbut de cette rponse, le ton cruel, la +rptition irrite de ce premier mot aux consonances sinistres, j'avais +imagin jadis, pour Aziyad, quelque chose d'absolument semblable... +_Eul! Eul!_ je m'tais figur que, pour m'annoncer sa mort elle, on +me poursuivrait, avec acharnement, de ce mot-l. + +Et j'ai cout, peu prs impassible, la phrase funbre, oubliant +presque Achmet pour me dire seulement que le fil conducteur devient de +plus en plus difficile ressaisir, qu'il ne me reste d'esprance qu'en +sa soeur riknaz et qu'il me faut, ce soir mme, tout prix, la +retrouver. + +Elle continue, la vieille femme:--Sa dernire nuit, tout le temps, il +t'a appel: Loti! Loti! Loti!... Donc, c'est cause de toi qu'il est +mort, cause de toi! + +Cela encore, je m'y attendais. Je sais bien que non, qu'il a d mourir +de sa blessure, le pauvre petit; mais je ne m'tonne pas, puisqu'il m'a +appel l'heure d'angoisse, d'tre souponn de quelque malfice +mortel. Je suis seulement surpris de me sentir peine mu, comme si +j'avais en ce moment le coeur ferm, ou rempli d'autre chose que de lui. + +--Tu sais o est sa tombe? dis-je simplement. Alors, tu m'y conduiras +demain... Mais il y a riknaz, sa soeur, de qui j'ai besoin ds ce soir; +dis-moi o elle habite, mne-moi tout de suite chez elle, veux-tu? + +--riknaz?... De qui donc est-ce que je parle l! Six mois aprs son +frre, on l'a mise dans un cercueil, elle aussi. Quant sa fille +Alemshah, elle est marie et s'en est alle demeurer trs loin d'ici, +sur la cte d'Asie, du ct d'Ismir... + +Et Anaktar-Chiraz fait un geste de la main, le geste de chasser de la +poussire, comme pour mieux affirmer que c'est fini de tout ce monde-l; +table rase, il n'en reste rien. + +Allons, il est bris, le fil conducteur sur lequel j'avais compt; il +est bris et enfoui sous terre depuis des annes avec riknaz. Quant +cette femme qui me parle, inutile de l'interroger sur Aziyad, elle n'a +mme pas connu son existence. C'est une bonne et sainte femme, disait +Achmet, mais il ne faut pas lui confier nos secrets, elle ne saurait pas +les tenir. Et tout mon plan s'croule, et la journe s'achve et je ne +sais plus que faire... + + +Maintenant elle m'accable de questions, Anaktar-Chiraz, trs radoucie +cependant, parce qu'elle comprend que je souffre. Pourquoi ai-je disparu +pendant dix annes, sans mme rpondre aux lettres d'Achmet mourant? +Qu'est-ce qui me ramne aujourd'hui? Qu'est-ce que je veux savoir +d'riknaz, et, sous tout cela, quel mystre y a-t-il? + +Je ne rponds plus, moi, accabl et songeant... Mais tout coup je me +rappelle une autre soeur d'Achmet. Comment donc tait-elle sortie de ma +mmoire, celle-l. Il est vrai, une sorte d'invisibilit entourait +cette crature trs bizarre. Je ne l'avais aperue qu'une fois, peine +et dans l'obscurit. Eux-mmes, riknaz et lui, ne la voyaient presque +jamais, et baissaient la voix pour parler d'elle; c'tait une soeur trs +ane, dj une vieille femme pour laquelle ils avaient une vnration +et une crainte, l'appelant tout bas notre mre. Mais elle savait +l'existence d'Aziyad, et sa demeure, et connaissait bien aussi Kadidja, +la ngresse. Vraiment, je ne comprends plus comment je n'y ai pas song +plus tt... + +Et j'interroge, en tremblant: + +--Te rappelles-tu qu'il avait une vieille soeur... qui demeurait toute +seule, par l-bas, vers les Eaux-Douces? + +Dieu merci, elle se rappelle, et elle croit que cette vieille soeur +existe toujours, l-bas, dans sa mme maison. Mais c'est une personne +singulire, qui a eu de grands malheurs et qui vit dans la retraite. +Depuis sept annes, depuis l'enterrement, elle ne l'a pas revue. + +--Oh! vite, dis-je, je t'en prie, tu vas m'y conduire! + +Elle objecte qu'il est bien tard, que le soleil baisse; que sa malade +l'attend. Pourquoi pas demain, plutt? C'est si loin! Et puis, nous +recevra-t-elle seulement; a n'est pas sr. + +Je le lui demande avec prire, je la supplie, car je n'ose lui offrir de +l'argent bien qu'elle paraisse pauvre. Je la supplie, et je vois peu +peu ses yeux s'attendrir. Eh bien, oui, alors, elle me conduira ce +soir. Le temps d'aller avertir la malade qu'elle soigne, et elle +revient, et nous partons ensemble. + +Je congdie le Grec, qui a pris un air trop attentif, trop inquisiteur, +et je reste seul, suivant des yeux la robe noire de la vieille femme qui +s'loigne. + +Quelques minutes de calme et de silence, en attendant son retour. +Au-dessus de ma tte, la vigne effeuille prend de plus en plus des +teintes d'or rouge, et une nuance d'or se rpand aussi sur la mosque +d'en face, sur le branchage des grands cyprs, sur toutes choses; le +soir, le calme soir descend sur ce petit quartier perdu o la mort +d'Achmet vient de m'tre confirme. Plus j'y songe, plus je suis +convaincu qu'elle aussi, Aziyad, est couche comme lui dans la terre +turque. Et, au lieu du dchirement affreux que j'aurais senti autrefois, +je n'prouve plus qu'une mlancolie douce en pensant ces disparus, une +mlancolie douce avec peut-tre un apaisement de les savoir l, et un +dsir de bientt les rejoindre dans la paix o ils sont. ces +immobilits d'Islam, que je sens autour de moi, s'ajoute, pour me +bercer, le charme tranquille de cette journe finissante. En ce moment, +ma souffrance est endormie dans une rsignation absolue l'universelle +mort. + + * * * * * + +Oh! pourtant, si ces deux pauvres petits, qui m'ont tant aim et que je +confonds presque maintenant dans une mme tendresse n'ayant plus rien +de terrestre, m'taient rendus pour un instant, avec quelle indicible +joie, avec quelle motion profonde et sans nom je les serrerais dans mes +bras. + + * * * * * + +Elle revient, la vieille bonne femme, prte me suivre chez la soeur +d'Achmet, et nous cheminons de nouveau vers la mer, pour retrouver mon +caque et mon batelier, qui nous ramneront au fond de la Corne-d'Or, +Pri-Pacha, prs des Eaux-Douces. + +Il nous faut traverser, pour descendre, les mmes quartiers musulmans +que tout l'heure, illumins en rose maintenant par les derniers rayons +du soleil, et anims de la vie orientale du soir, tout pleins de +costumes aux clatantes couleurs. + + l'chelle de Kassim-Pacha, notre batelier nous attendait, confiant, +couch dans son caque. Et, au baisser du jour, nous recommenons +glisser sur les eaux de la Corne-d'Or, en sens inverse de notre premire +course. Sur la rive sud, la lumire meurt peu peu derrire +Stamboul,--et c'est la grande ferie finale du jour. + +Le soleil est teint quand nous mettons pied terre, au del de +Pri-Pacha, dans l'extrme banlieue confinant aux immenses cimetires. Et +nous voici, l'Armnienne et moi, marchant ensemble trs vite, au +crpuscule, dans un quartier que je ne connaissais pas, dans un sombre +petit quartier armnien aux rues troites et tortueuses, aux maisons de +bois, peintes en brun ou en rouge, et grilles comme des cachots. + +Anaktar-Chiraz s'arrte devant une de ces demeures d'aspect mystrieux +et frappe avec le maillet de fer. Les coups rsonnent sinistrement dans +toutes les boiseries du vieux voisinage mort. + +Peu aprs, la porte s'entre-bille d'une faon mfiante, et, dans la +fente d'ombre, m'apparat la figure spectrale, qui me fait frmir: une +figure de cinquante ans, triste, fane, amaigrie, mais ressemblant au +pauvre petit Achmet, d'une de ces ressemblances qui sont frappantes +jusqu' l'pouvante. Sa soeur, videmment, mais si pareille lui, avec +les mmes traits, la mme expression, les mmes yeux, que c'est comme +si je l'avais revu lui-mme, vieilli de trente annes, et me jetant un +regard de reproche par del le temps et la mort. + +Elle est tonne, hsitante, prte refermer sa porte peine ouverte. + +--Loti! se hte de lui dire la vieille Anaktar, prononant ce nom tout +bas, comme on annoncerait un fantme: Regarde-le, c'est Loti!... Loti +qui est revenu! + +--Loti?... Loti?... rpte l'autre avec un tremblement dans la voix. Ah! +Loti!... dit-elle ensuite, aprs un silence, d'un accent douloureux et +amer qui me va plus au coeur que le plus poignant de tous les +reproches... + +Elles se parlent l'une l'autre en turc, bas et trs vite, disant des +choses dont le sens m'chappe. Puis elles me prient de monter et je les +suis par un petit escalier noir. + +Au premier tage, dans une chambre meuble l'orientale, mais d'un +aspect sombre et pauvre, elles me font asseoir sur un divan misrable; +puis, cette soeur d'Achmet s'empresse me prparer du caf--ce qui est +ici une obligation de l'hospitalit--et, tandis qu'elle va et vient +autour de son petit fourneau, essuyant pour moi ses tasses grossires de +pauvresse, je vois des larmes silencieuses, de grosses larmes qui +descendent le long de ses joues. + +Oh! mon Dieu, qu'il fait triste, ici, au crpuscule, dans cette chambre +nue o cette femme pleure, et comme mon coeur se serre, et comme les +mots que je voudrais dire s'arrtent et s'teignent... + +Elles voient bien, toutes les deux, que je suis venu pour dire ou pour +demander quelque chose de grave. Mais quoi? Je ne parle pas. Elles +attendent. Et le silence se fait de plus en plus lourd, dans la nuit qui +tombe... + + * * * * * + +En tremblant je me dcide dire: + +--Tu te souviens bien de _madame Aziyad_, la petite dame turque que ton +frre aimait beaucoup, lui aussi? Tu t'en souviens? + +Alors elle pose ses tasses et sa serviette, comme pour tre plus libre, +comprenant que le grave interrogatoire commence. Et elle fait oui de +la tte, avec un geste des mains qui signifie: Oh! si je m'en souviens! +Comment aurais-je pu oublier tout cela! + + * * * * * + +Encore un silence, pendant lequel j'entends une suite de petits coups +frapps rgulirement mes tempes--le bruit press des artres qui +battent. Et enfin, d'une voix brusque, qui s'trangle un peu, je pose la +question suprme: + +--Elle est morte, n'est-ce pas? + + * * * * * + +Lente parler, elle me regarde, et ses yeux tristes, tout creuss, +prennent un air de surprise presque injurieuse... Alors, en quelques +secondes d'attente, peu peu je comprends que c'est _oui_... + +J'ai mme irrvocablement compris, quand elle se dcide dire, d'un ton +d'interrogation amre: Vraiment!... est-ce que tu ne le sais pas? Et +je rponds demi-voix ce mensonge: Si, je sais, je sais... Puis +j'ajoute encore plus bas et comme un enfant qui balbutie; Ce n'est pas +cela... que je te demandais... Je voulais... Je voulais te prier de me +dire o on l'a mise... + +Et le silence se fait de nouveau, plus mort que tout l'heure. J'ai dit +ce mensonge, parce que j'avais honte, devant elle, de ne pas savoir, et +d'avoir pu vivre des annes ainsi. Mais je vois bien qu'elle ne m'a pas +cru et que son regard continue de me fixer avec une curiosit mle de +rpulsion et de blme... Il y a aussi mon attitude qu'elle ne +s'explique pas: nos sangs-froids et nos tranquillits de souffrance sont +incomprhensibles aux orientaux qui, eux, jettent des cris... + +Ce silence devient de plus en plus glacial; on dirait que, entre nous, +des couches d'air se figent. Et, dans la maison grille, dans la chambre +pauvre et trange, le crpuscule s'assombrit; travers l'pais +quadrillage de bois qui masque les fentres, n'entre plus qu'une vague +lumire incolore; la nuit me semble tomber trs vite, et par secousses, +comme si au-dessus de nous, on jetait un un, en se htant, des voiles +de crpe... + +Ainsi, c'est dans ce gte triste et cette heure dsole qu'il me +fallait venir, pour entendre l'arrt final... + +Je ne sais combien de secondes, ou combien de minutes, je reste l sans +parler, assis entre ces deux femmes, dont l'une pleure. + + +La soeur d'Achmet, pour suivre la loi hospitalire, m'a remis une petite +tasse de caf, et je bois lentement, toujours avec cette apparente +tranquillit. En dedans de moi-mme, dans les rgions profondes de la +pense et du souvenir, il y a un trouble et une sorte d'indcise +fantasmagorie, comme en songe: j'ai l'impression d'assister des +boulements dans des abmes; des choses, qui tenaient debout, tombent +l'une aprs l'autre, s'effondrent, s'anantissent; de grands bruits +imaginaires accompagnent ces chutes, puis s'teignent, se taisent quand +tout est tomb, et le silence se fait, quand rien ne reste plus, le +silence au dedans aussi morne qu'au dehors... + + +Elle ne sait pas, la soeur d'Achmet, o on a mis le corps d'Aziyad. ma +question renouvele, elle rpond cela, froidement. Mais, dit-elle, +Kadidja la ngresse, qui existe toujours, le sait sans aucun doute; _si +j'y tiens_, elle ira demain le lui demander, ou mme la prier de m'y +conduire. + +--Demain!--Oh! non, ce soir, tout de suite!--Aprs ce moment de calme +funbre, la vie me reprend, en mme temps que l'inquitude des heures. + +D'abord, elle refuse: chez la ngresse, dans le Vieux-Stamboul, avec +moi, la nuit qui tombe!... Non, dit-elle, ce n'est pas possible, elle +n'osera pas. + +J'avais tout l'heure suppli l'autre, je supplie celle-ci maintenant. +Et, son tour, je la vois s'attendrir. Eh bien, oui, elle ira; mais +seule, elle prfre; elle ira chez Kadidja, l'avertir et prendre +rendez-vous; puis, ds demain matin, elle retournera la chercher avec un +caque et me l'amnera o je voudrai... + + +Et voici enfin notre plan dcid pour cette journe de demain: huit +heures, nous nous retrouverons tous, de ce ct-ci de la Corne-d'Or, +Kassim-Pacha, sur la petite place d'Hadji-Ali; j'y viendrai, moi, avec +une voiture o je ferai monter l'Armnienne et la ngresse, qui me +guideront chacune vers un des tombeaux, tandis que la soeur d'Achmet, +toujours efface, rentrera dans son logis solitaire. C'est convenu, +promis, jur, et maintenant nous allons descendre tous les trois. + +Pendant que la soeur d'Achmet se prpare pour sortir, j'essaie de la +questionner. Mais elle ne sait presque rien; vivant toujours dans la +retraite, elle n'a jamais eu de dtails prcis sur la mort d'Aziyad: +Demain, Kadidja me dira tout cela, demain! Pour ce qui est de +l'poque, elle ouvre un vieux cahier o des dates sont crites en turc +et s'approche des grillages d'une fentre, bien prs, o il fait encore +un peu clair: Voyons, c'tait la fin du printemps qui a prcd la +mort d'Achmet, l'an 1397 de l'hgire. Donc, il doit y avoir quelques +mois de plus que sept annes. Elle sait qu'on a emport le corps le +soir, presque clandestinement; mais que le vieil Abeddin, son +matre--qui du reste est mort lui aussi l'an dernier--a cependant fait +faire une tombe de marbre. Et c'est tout. Demain, Kadidja me dira le +reste, demain! + +Elle est prte, maintenant; elle a mis sur sa pauvre robe un vieux chle +noir, et nous descendons ensemble, elle, verrouillant avec soin les +portes aprs que nous sommes passs. + +Par la petite rue, encore plus assombrie, nous nous dirigeons vers la +mer, o nous devons nous sparer. + +La soeur d'Achmet loue un caque pour se rendre Stamboul; la vieille +Armnienne monte dans le mien, qui m'attendait l, et s'assied ct de +moi; je la dposerai Kassim-Pacha, en passant, et continuerai ma +route, seul, sur la Corne-d'Or, pour m'en retourner Pra, prsent +que ma lugubre journe est finie. la rflexion, j'aime mieux que mon +entrevue avec Kadidja ait t remise demain et puisse tre prpare +d'avance, car j'ai peur d'affronter cette vieille femme, peur de sa +rancune et de son mpris... Je rappelle mme la soeur d'Achmet, qui dj +s'loignait en glissant sur l'eau grise, et je retiens d'une main son +caque lger, pour lui faire mille recommandations: Tu lui diras bien, + Kadidja, que ce sont des voyages militaires qui m'ont empch de +revenir, des expditions, des guerres lointaines; ce n'est pas ma faute, +va; si je ne l'avais pas aime, _madame Aziyad_, est-ce que je serais +ici, ce soir, revenu de si loin, aprs dix ans, cause d'elle! Tu lui +diras, n'est-ce pas?... Puis, je m'arrte, parce que je sens que ma +voix change--et qu'il faut que je me raidisse--parce que je vais +pleurer.--Je le dirai, Loti, je le dirai, rpond-elle, et il me semble +voir une expression tout fait douce maintenant sur son visage +dsol,--puis nos barques se sparent, dans le crpuscule plus confus... + +Finie, ma lugubre journe! Finies, les agitations, les inquitudes, les +anxits, les prires. Fini, tout. Fini, le drame dont le dnouement +tait rest comme en suspens durant dix annes... + +Nous glissons rapidement sur l'eau; l'Armnienne, silencieuse mon +ct, et droite dans sa robe noire. Une tranquillit de tombeau commence + se faire en moi; il me semble prsent que ce pays, cette ville si +longtemps rve, viennent de se dpouiller tout coup de leur charme +indicible, en mme temps que de leur mystre immense; que Stamboul est +vide, et mon coeur vide aussi, et mon me vide; je sens comme un +affaissement de toutes choses et un dsir de quitter cette Turquie au +plus tt, pour n'y revenir jamais. + +Nous continuons d'aller grands coups d'aviron, comme des gens qui ont +hte d'arriver quelque part. Pourquoi si vite? Je ne sais pas. Rien ne +nous presse prsent, puisque tout est fini. Et o donc allons-nous? Je +ne sais mme plus. J'ai peur que cette vieille femme, assise mon ct, +ne me parle, ne rompe ce silence dont j'ai besoin; j'ai peur qu'elle ne +m'interroge sur Aziyad, sur tout ce qui vient de lui tre rvl +d'inattendu pour elle et d'tonnant; je dtourne la tte pour ne pas +rencontrer ses yeux, et je regarde, sans voir, le merveilleux dcor +crpusculaire: Stamboul qui se reflte renvers dans l'eau calme, les +milliers de caques qui s'entrecroisent, promenant sans bruit la ferie +attnue des costumes et des couleurs. Tout cela, qui avait disparu +pour moi pendant des annes, et qui est revenu l comme dans un rve +enchant, ne me dit plus rien; non plus que le temps dlicieux qu'il +fait, le temps encore radouci, tide, amollissant comme en t... + + + l'chelle de Kassim-Pacha, nous nous arrtons enfin pour dposer la +vieille femme en robe noire, dont la prsence, mme muette, m'tait +devenue une telle gne: Adieu, dit Anaktar-Chiraz en s'en allant, que +Dieu t'accompagne, et, demain matin, sois au rendez-vous pour les +tombes. + +Je repars seul, comme soulag d'un poids funbre, mais la suivant des +yeux cependant, la regrettant presque, parce qu'elle tait un trait +d'union avec le cher pass. + +Mon batelier, d'un air clin d'enfant fatigu, me montre ses bras nus, +qui commencent, dit-il, lui faire mal: Faut-il toujours aller aussi +vite?--Ah! non, quoi bon maintenant; j'oubliais de le lui dire... Je +n'ai plus de but, et personne ne m'attend nulle part, dans cette grande +ville o je ne suis plus connu que des morts. Peu importe o nous irons +maintenant. Plus rien faire qu' errer, libre et seul, en recherchant + et l des traces, des souvenirs d'autrefois. Alors je lui rponds: +Va trs doucement au contraire, va o tu voudras; laisse dormir le +caque au fil de l'eau, rentre tes rames et repose-toi; croise tes bras +si tu veux et chante... + +Et bientt nous sommes presque immobiles, entrans seulement par une +insensible drive; le rameur a crois ses bras et il chante. Il fait un +temps rare, et si doux, si tonnamment doux; j'coute sa chanson, qui +est haute et plaintive, et je regarde autour de moi, avec dj plus +d'intrt, plus de vie que tout l'heure. Vraiment, depuis qu'elle est +partie, la pauvre vieille femme en robe noire qui se tenait mon ct +comme un remords, je sens je ne sais quel allgement trop rapide, qui +m'tonne et me confond... Je regarde maintenant de plus en plus, presque +avec mon habituelle avidit de voir... Tout a chang d'aspect la nuit +tombe; des fanaux se sont allums terre, sur les navires, sur les +caques silencieux qui glissent en tous sens; Stamboul n'est plus +qu'une dcoupure sombre de coupoles et de minarets, profile sur le ciel +encore clair. Au milieu de la Corne-d'Or, nous suivons toujours le fil +de l'eau, et, des deux rives la fois, nous vient, un peu assourdie, la +clameur orientale, l'ensemble confus de ces bruits de Constantinople que +je reconnatrais entre tous les bruits de la terre. Comme c'est bien la +mme chose qu'autrefois, comme tout est demeur pareil; je me +reprsente, sans les avoir revus, tous ces quartiers des deux bords, o +j'ai err des nuits et des nuits; je sais tout ce qui s'y passe, tout ce +qui s'y marchande, tout ce qui s'y cache, tout ce qui s'y chante! +Tellement que je n'ai jamais eu, aussi complte qu'en ce moment, +l'illusion de m'tre replong dans l'antrieur vanoui des dures,--et +rien de ce que je pourrais dire, dans des pages entires ou des volumes, +ne rendrait la mlancolie sans nom de cette impression-l... + +Par contre, comme tout est diffrent, en moi et pour moi, depuis cette +poque si jeune!... Alors, j'tais pauvre, trs ignor; ma vie turque, +irrgulire et dangereuse, tait tout le temps menace, je n'avais +d'appui nulle part; une plainte de l'ambassade, un ordre d'un chef +pouvaient chaque instant m'anantir. Alors, j'tais en peine souvent +pour quelques pices blanches, quand il s'agissait d'acheter un costume +turc, une arme, ou seulement d'envoyer le juif Salomon aux petites +boutiques du voisinage chercher notre souper. Alors, il me fallait +compter avec ces foules, que j'entends ce soir bruire sur les rives, +avec ces gens du peuple auxquels ma fantaisie m'avait ml; j'avais +parmi eux des prteurs, des cranciers, des amis qui m'taient utiles, +des ennemis dont les dlations m'pouvantaient. prsent, j'achterais +dix fois tous ces petits ennemis-l, et leur silence aussi, rien qu'avec +ces pices d'or de ma ceinture. prsent, mon horizon s'est largi, +largi dmesurment, et je suis presque un souverain auprs de l'enfant +isol que j'tais jadis. Eh bien, tout cela qui, il y a dix ans, m'eut +fait ici la vie enchante, avec _elle_, m'est venu trop tard sans doute +car je m'en soucie peine; quelque chose s'est teint en moi, quelque +chose de moi-mme est couch dans la terre turque, avec Aziyad. + +Le grand dcor continue de changer, les mystrieux dmes deviennent +indcis et presque diaphanes dans la nuit, les feux sont innombrables, +et, en haut, brillent les toiles. Le temps, de plus en plus doux, sans +un souffle de brise, est comme un soir d't. Je regarde, veill tout +fait de ma torpeur de mort, je regarde avidement, avec des yeux dilats +pour tout saisir. Et je me sens plein de contradictions qui m'effraient: +par instants, fidle tout fait la chre petite mmoire, triste +jusqu'au fond de l'me et comme pour toujours, prouvant ce sentiment +(que dj je sais fugitif, hlas, pour l'avoir d'autres fois connu), ce +sentiment de la dcoloration et de la fin de tout sur terre; puis, le +moment d'aprs, un retour de vie avec une sorte de triomphe goste me +retrouver encore vivant, encore jeune, encore altr d'amour; et je me +laisse troubler malgr moi par tout ce pays d'Orient, par cette tideur +du soir, par ces souvenirs d'ivresses passes, par toutes les choses +auxquelles je ne devrais jamais plus prendre garde. + +Dix ans, pour nos mes humaines qui durent si peu, c'est vraiment une +priode infiniment longue!... Dix ans de sparation et de silence, cela +creuse comme des trous dans le souvenir; cela amne une dsutude, des +instants d'oubli tranges, presque un commencement de nuit, mme entre +ceux qui se sont le plus aims... Et le constater est, en soi, une chose +dcevante amrement. + + + la nuit close, nous abordons au pied du grand pont de Stamboul, et je +remonte Pra, l'htel. + +Dner quelconque, table d'hte, en compagnie de touristes, connus hier +dans l'Orient-Express ou sur le paquebot de Varna. Et, pour un temps, je +redeviens comme tout le monde, causant, la mmoire endormie, me +rappelant peine que c'est demain, demain matin, l'entrevue redoute +avec Kadidja et la visite au tombeau. + +Mais, aussitt aprs ce dner, je demande un cheval pour aller +Stamboul (cela semble toujours une chose absurde aux gens des htels +europens, qu'on aille Stamboul la nuit et surtout qu'on y aille +seul). J'y vais, moi, pour revoir, mme dans l'obscurit, la maison du +vieil Abeddin, cette maison o elle a d mourir et d'o, un soir, +presque clandestinement, on l'a emporte... + +D'abord je traverse au grand trot les rues de Galata, pleines de +lumires, de cris et de musique; ensuite, l'entre du pont qui runit +les deux villes, au point o commence l'ombre et le solennel silence, je +m'arrte, suivant la coutume, pour faire allumer la lanterne qu'un +coureur portera devant moi pendant ma promenade sur l'autre rive, et +bientt, le pont franchi, me voici engag dans l'immense Stamboul, noir, +ferm et mort. Pendant le jour, retenu ailleurs, je n'avais fait que +l'apercevoir de loin et, aprs ces dix annes, j'y arrive en pleine +nuit, absolument comme le soir o j'y tais venu pour la premire fois +de ma vie, pendant une fte de Baram. + +Nuit obscure, les toiles ternies. Mes yeux s'y habituent; je finis par +y voir, et, sans peine, comme si j'en tais parti d'hier, je me dirige +au trot dans ce ddale, entre les grands murs sans fentres, +reconnaissant au passage les vieux palais grills, les kiosques +funraires o des veilleuses brlent, les dmes des ples mosques +silencieuses qui s'tagent dans le ciel. Et la lueur de ma lanterne, +qui court, qui danse en avant de moi, me montre, terre, tout le long +du chemin, des masses brunes qui sont des chiens endormis. + +Je vais trs vite, car il est tard et la maison du vieil Abeddin est +loin. + + + un tournant de rue, s'ouvre enfin devant moi la grande place dserte +de Mehmed-Fatih, borde d'une srie de petits dmes morts qui sont d'une +blancheur de linceul. Je touche au but, me voil presque arriv. Je +traverse en biais cette place, entendant maintenant les sabots de mon +cheval sonner plus fort sur le dallage et veiller partout des chos +lugubres. Puis, de nouveau je m'enfonce dans l'obscurit d'une rue +troite,--et c'est l, tout prs, que la maison va m'apparatre, la +vieille maison de bois, haute et triste, teinte en rouge sombre, avec +ses fentres aux grillages saillants sur lesquels taient peints des +papillons jaunes et des tulipes bleues. Jamais un passant dans ce +quartier, jamais une porte ouverte, jamais un bruit de vie, jamais une +lumire. J'ai beaucoup ralenti mon allure et je fais clairer, par le +fanal de mon coureur, les vieux murs, le dessous des vieux balcons aux +impntrables grilles, pour ne pas me tromper quand nous passerons. Mais +tout coup, plus rien devant moi, un vide indfini, sem de pierres +boules, de poutres noircies, et mon cheval bute sur des dcombres... +C'est le feu qui a fait son oeuvre; un de ces grands incendies, qui +brlent ici des quartiers en quelques heures, a tout ananti. L'hiver +dernier, cela s'est pass, me dit mon coureur, en agitant de droite et +de gauche sa lanterne pour mieux me montrer cette dsolation. On ne +reconnat mme plus trace de rue; sur un espace de trois ou quatre cents +mtres, il n'y a plus que des dbris. Allons, c'est fini, la maison o +Aziyad a ferm ses yeux s'est effondre dans la flamme... Il faut +rebrousser chemin devant ces ruines... + +Et je m'en vais, remettant mon cheval au pas, prenant je ne sais quelle +route au hasard, dans la nuit noire. + +Ce monceau de ruines... non, je n'avais pas prvu cela; cette +destruction dpasse un peu la mesure de ce que j'attendais. Je ne +croyais pourtant pas tenir beaucoup ce quartier sombre; mais je +m'tais figur, sans doute parce qu'il avait dj des sicles, qu'il +durerait encore, au moins aussi longtemps que moi, et voici que +maintenant j'ai un surcrot de dtresse me dire que jamais, jamais +plus, je ne pourrai venir errer dans cette rue qui tait la sienne, sous +les hauts balcons grills de cette maison o elle avait pass la moiti +de sa vie. + +En m'en allant, je ne regarde plus rien, et je souffre, tout au fond de +moi-mme, d'une sorte de dsesprance morne et absolue, sans +compensation, sans charme, simplement douloureuse. Le souvenir d'elle, +le regret qui vient d'elle, et le remords lourd, sont sur moi comme un +oppressant manteau de deuil; en ce moment rien ne m'en distrait plus. Et +puis, il y a cette dsolante question qui se pose, avec une nettet +glaciale: quoi bon ce que je vais faire demain? quel leurre d'enfant +que cette visite sa tombe; est-ce que quelque chose d'elle saura +seulement que je suis revenu, aura un peu conscience du baiser que je +donnerai la terre, au-dessus du dbris qui fut son corps? Oh! l'amer +et irrmdiable chagrin, de ne plus pouvoir jamais, jamais changer avec +elle une seule pense! Pauvre petite Aziyad, tant de choses que je n'ai +jamais su lui dire, et qui me brlent maintenant, et que je lui dirais +l, si on pouvait me la rendre seulement pour quelques minutes, pour un +entretien suprme: lui dire que je l'ai aime bien plus tendrement +encore qu'elle ne le croyait et que je ne le croyais moi-mme; lui dire +que jamais ne s'teindra le regret de l'avoir perdue; lui demander +pardon de vivre, et d'tre encore jeune, et d'aimer encore; lui dire +tout cela, et puis la laisser se rendormir dans la terre, aprs l'adieu +plein d'amour! Mais non, il faudra en rester pour l'ternit sur un +malentendu affreusement cruel; bientt viendra mon heure de mourir +aussi, rendant plus irrparable ce malentendu-l, et plus dfinitif +encore ce silence entre nous, parce que toutes ces choses, qui n'avaient +pu lui tre dites, mais qui vivaient au fond de moi-mme, seront mortes +avec moi. Et le temps continuera de fuir, et nos deux noms +s'oublieront--sparment... + + +M'en allant, toujours au hasard, dans le ddale des rues et dans +l'paisse nuit, je finis par revenir tout au centre de cette ville +immuable, dans certain quartier trs saint avoisinant la mosque de +Sultan-Slim: des tombes, des cyprs, des kiosques funraires o +veillent des petites lampes qui clairent des catafalques. Et voici une +rue, unique en son genre et exquise, trs droite et cependant d'un +aspect arabe, toute blanche de chaux et borde rgulirement par des +sries de porches en ogive; ses maisons centenaires ne sont que des +rez-de-chausse trs bas, laissant voir, de droite et de gauche, des +tendues de ciel; on est l sur la hauteur centrale de Stamboul, +dominant tout alentour. Seuls, les dmes superposs de la mosque +voisine montent dans l'obscurit bleutre de l'air, ples comme des +neiges, indcis comme ces cercles qui se font autour de la lune. La rue +s'en va, longue file d'arcades tristes, se perdre dans de l'ombre +confuse; mais, un peu loin l-bas, une porte encore ouverte laisse +traner une lueur sur les pavs blancs... Oh! c'est prcisment le vieux +petit caf o j'avais coutume de m'arrter avec Achmet, aux heures un +peu avances du soir, quand nous traversions pied le grand Stamboul. +Comment se peut-il qu'il soit rest ouvert aussi tard? On dirait que +c'est pour moi, qu'il m'attend et qu'il m'appelle. Je vais descendre de +cheval un instant pour m'y asseoir, dehors, sous les arcades, la +fracheur nocturne. + +Tout ici est demeur intact; les vieilles peintures, les vieilles images +de la Mecque accroches aux murailles, je les reconnais. En face, au +milieu de la rue, il y a toujours l'antique fontaine de marbre, couverte +au sommet de quelque chose qui ressemble une chevelure noire, et que +je sais tre une touffe de fougres. Et sans doute, cet escabeau, que le +cafetier vient de m'apporter, a d me servir dj plus d'une fois. + +Jadis, je me rappelle bien, quand on tait assis l, on voyait de loin +en loin passer quelques pieux derviches qui se rendaient la +mosque.--Et ce soir, juste au moment o j'y songe, un groupe de ces +derviches apparat. Ils cheminent lentement et ils se retournent pour +regarder ce personnage, attard cette heure insolite, devant ce caf +qui est seul ouvert le long de l'avenue dserte aux lointains perdus +dans le noir. + +Jadis, je me rappelle aussi, il y avait un musicien, un vieillard, qui, +toute la soire, dans le fond de la petite salle trange, jouait sur un +violon des airs d'Orient tristes dchirer l'me.--Et ce soir, tout +coup, derrire moi, cette mme musique commence gmir. Oh! alors, +c'est une vocation telle, que je sens, cette fois, passer plus +profondment que jamais, passer dans les moelles vives, le frisson de +rveil et d'angoisse... Ainsi, je suis encore l, moi, assis tranquille + cette place coutumire; autour de moi, dans Stamboul, les choses sont +demeures les mmes, et notre petit logis ador d'Eyoub n'existe plus, +et sa maison elle est tombe en cendres, et Achmet est mort, et depuis +sept ans elle est couche dans la terre, et tout est fauch, balay, +fini pour l'ternit... Cette phrase de la soeur d'Achmet me revient tout + coup plus terrible, comme si ce violon me la chantait derrire moi, +sur les notes inconnues des inoues tristesses: C'tait la fin du +printemps... On l'a emporte le soir... + +On l'a emporte le soir... Je vois maintenant ce crpuscule de mai ou de +juin, bien calme, bien limpide, comme par insouciante ironie, clairant +en rose la maison sombre; et puis la porte s'ouvrant sans bruit pour +laisser passer des porteurs chargs d'une chose lourde... Oh! ce corps +qui s'en allait ainsi, et qui tait le sien!... Non, jamais jusqu'ici je +n'avais prouv pour elle rien de comparable ma souffrance d' +prsent... + +D'ailleurs il semble que, depuis le commencement de mon plerinage +Constantinople, malgr les difficults semes comme plaisir sur ma +route, malgr les changements, les destructions, les morts--et malgr +ces intermittences d'oubli qui me confondent--il semble que je me +rapproche toujours de plus en plus du cher petit fantme poursuivi, et +que nos mes soient prs de se rejoindre... + +J'ai tourn la tte du ct de la rue et de l'ombre, parce que mes yeux, +subitement, se voilent et ne distinguent plus rien. Et deux larmes +affreusement amres, larmes d'abandonn, comme ont d tre les siennes, +descendent le long de mes joues. + +Le petit garon qui m'apporte mon caf et mon narguil s'aperoit que +j'ai pleur, me regarde avec tonnement, puis se dit sans doute que les +affaires de cet tranger lui sont indiffrentes, et se retire sans +parler. Le vieux musicien de mort est seul, peine clair, jouant +comme en rve. Je reste, prolongeant le plus possible ce moment de +souffrance, parce que jamais, depuis dix ans, je ne me suis senti si +prs d'elle qu'ici, dans la solitude de cette rue pleine d'ombre, tandis +que gmit derrire moi, au milieu du silence et de la nuit d'alentour, +la petite musique grle de ce violon... + + +Une heure aprs, repass sur l'autre rive, remont Pra, je congdie, + la porte de l'htel, mon coureur et mon cheval. Et, changeant d'ide, +au lieu de rentrer, je repars seul pied, pour errer au hasard, +peut-tre jusqu'au matin: j'aime mieux ne pas perdre, dormir, le temps +trop court que je passe ici. + +D'abord j'prouve une sorte de griserie inattendue, trop complte, +tre seul, libre, sans but, dans les rues obscures. La nuit continue +d'tre douce comme une nuit de juin, et l'air est charg de toutes les +senteurs de Constantinople, o domine, en ces quartiers, le parfum +balsamique des bois de cyprs. + +Pendant trois mois d't, avant d'aller demeurer Hadjikeu et Eyoub, +j'avais habit ici, sur la hauteur de Pra, regardant de ma fentre le +merveilleux panorama lointain de Stamboul: c'tait le temps o +j'attendais l'arrive d'Aziyad, sans tout fait croire qu'elle +viendrait, et, en l'attendant, je m'tourdissais avec d'autres. C'tait +aussi l'poque transitoire de ma vie, o, tout coup, n'ayant plus de +foi ni d'esprance, je me jetais coeur perdu dans l'amour. Et +l'enchantement nouveau de cet Orient, et cette splendeur de l't, et +l'appel de tant d'yeux noirs, tout cela avait fait de ces trois mois +d'attente quelque chose d'trangement voluptueux, avec des dessous d'une +tristesse de gouffre. Oh! ces nuits d'alors, passes errer par les +rues, comme je fais ce soir, mais toujours la poursuite de quelque +aventure nouvelle, ces nuits, comme j'en retrouve les souvenirs chaque +pas, chaque chose reconnue dans l'obscurit! Et ces senteurs, aussi, +qui n'ont pas chang! Et tous ces bruits qui si vite me redeviennent +familiers: aboiements lointains des chiens errants, signaux des +veilleurs qui frappent les pavs sonores du bout de leurs btons ferrs, +et clameur confuse venue d'en bas, des lieux de dbauche de Galata. + +Je descends maintenant les escaliers d'une rue qui n'est borde de +maisons que d'un seul ct, et qui, de l'autre, domine une troue +profonde: le Champ-des-Morts, avec, au del, une ligne ple qui est la +mer et une dcoupure fantastique qui est Stamboul. + +Il me semble connatre, d'une faon trs particulire, ces pavs, ces +marches! + +En effet, comment n'avais-je pas vu plus tt que cette rue est +prcisment celle que j'habitais, et que voici ma maison de Pra, et +l-haut les fentres de ma chambre? Que de fois je suis rentr dans ce +logis des heures indues, quand dj les fraches lueurs roses du matin +commenaient se lever du ct de la rive d'Asie! Peu peu, des +souvenirs plus prcis d'ivresses passes me reviennent malgr moi et me +troublent davantage... + +Puis, j'arrive au Petit-Champ-des-Morts, entour de murs: un bois de +cyprs qui sent bon et o dorment des spultures musulmanes si anciennes +qu'elles n'inspirent plus d'horreur. Jadis il m'arrivait souvent d'y +pntrer, au milieu des nuits, et de m'y asseoir, sur la mousse sche +seme des petits piquants parfums qui tombaient des arbres: c'tait un +asile sr, o les rendez-vous n'avaient pas de tmoins. L'entre tait +l-bas, par ce portail grilles de fer que je commence apercevoir. +Toujours ferm, ce portail; mais, quand on tait comme moi coutumier du +lieu, en passant la main certain point o la pierre du mur tait +ronge, on atteignait le verrou et on pouvait ouvrir... Et ma main, +comme d'elle-mme, s'enfonce dans ce trou du mur, rencontre le verrou et +le pousse: alors le portail s'ouvre encore, en grinant lgrement sur +ses gonds rouills, avec un bruit connu qui achve de mettre ma tte en +droute... + + * * * * * + +Mon Dieu, est-ce que je ne sais plus ce que je suis venu faire +Constantinople? est-ce que j'ai oubli?... Si prs de ma visite sa +tombe, j'ai pu passer par un tel moment de trouble et d'inquitante +insouciance! Oh! la phrase funbre: On l'a emporte le soir... comment +ai-je pu la perdre de vue, mme pour un instant? comment suis-je assez +le jouet de mes sensations pour m'occuper d'autre chose?... En +rentrant, je baisse la tte; il me semble que j'ai insult la chre +petite mmoire tout le temps de cette trange promenade de nuit, que +j'ai loign de moi le fantme aim qui peu peu se rapprochait. + +Et quand je suis enfin seul, dans le noir de cette chambre d'htel, le +sommeil ne me vient pas, mais les larmes, les larmes qui lavent et que +je bnis. + + + + +IV + + + Vendredi, 7 octobre 188... + +Je m'veille, aprs des rves confus; je m'habille, la tte inquite, +pour aller ce cimetire. + +Dans mes malles, j'ai rapport ici un de ces costumes turcs trs brods +que les hommes du peuple mettent les jours de fte, pauvre relique un +peu fane de notre temps d'Eyoub; je le portais dans notre logis, dans +notre quartier, le soir. Aziyad m'avait fait jurer aussi que je +reviendrais avec ce costume-l, qu'elle le reverrait, et, depuis des +annes, je m'tais dit que je le reprendrais, mme pour aller visiter sa +tombe au cimetire. + +Puis, quand je suis ainsi vtu, une hsitation me vient. Cette veste +d'Orient, qui m'tait familire jadis, me fait aujourd'hui un effet de +dguisement et de triste mascarade. Pourtant je voudrais la garder: +comment faire? D'abord je la dissimule sous un banal pardessus de +couleur neutre,--que je remplace ensuite par un manteau de voyage encore +plus long, m'enveloppant jusqu'aux gutres dores... Bien purils tous +ces dtails d'accoutrement, quand il s'agit d'un plerinage funbre dont +l'apprhension vous trouble jusqu'au fond de l'me! + +En bas, il y a un grand landau attel, que j'ai command la veille pour +que les vieilles femmes puissent y prendre place ct de moi, et je me +mets en route, par un beau soleil pur, qui a un air de joie. + +Il faut faire un long dtour et passer par des rues en pente dangereuse, +pour aller en voiture cette place d'Hadji-Ali o elles m'ont donn +rendez-vous, Kassim-Pacha tant un faubourg en contrebas, spar de Pra +par les fondrires des Champs-des-Morts. + +Cependant nous arrivons, car voici l'antique petite mosque blanche et +ses cyprs noirs. + +Sur la place d'Hadji-Ali, j'aperois deux femmes qui m'attendent, rien +que deux, Anaktar-Chiraz et la soeur d'Achmet. La troisime, Kadidja, la +plus dsire et l'essentielle, pourquoi donc n'y est-elle pas? + +Les deux autres, en me voyant paratre, font un geste de consternation. +Qu'y a-t-il encore, mon Dieu? A-t-elle refus de me voir? Ou bien +est-elle morte? Et alors ce serait fini; j'chouerais au port et pour +jamais, personne au monde ne saurait plus me conduire... J'ai le temps +de me dire tout cela, en quelques secondes d'anxit haletante, tandis +que je saute terre et que je cours elles pour les interroger. + +Non, rpondent-elles, ce n'est rien de si grave. Mais la pauvre vieille +est infirme, depuis l'hiver dernier, cloue sur un grabat, incapable de +faire un pas. Et aucune voiture ne pourrait arriver dans le quartier +qu'elle habite, tant les chemins y sont roides et troits. + +D'ailleurs, quoi bon serait-elle venue de ce ct-ci de la Corne-d'Or, +puisque c'est, a-t-elle dit, sur l'autre rive qu'est la tombe; du ct +de Stamboul, mais trs loin, en dehors des murs, dans la campagne... + +En dehors des murs de Stamboul, c'est l qu'on l'a mise!... Oh! combien +cette ide me serre le coeur davantage!... + +Et je me reprsente tout coup cette rgion dsole, faite de landes et +de bois de cyprs, qui s'tend au pied des vieux remparts immenses, +depuis le Phanar jusqu'aux Sept-Tours; tout ce funbre dsert, d'une +dizaine de kilomtres de longueur, o l'on enterre au hasard les morts +obscurs. C'est l qu'on l'a mise! J'en avais eu quelquefois la frayeur, +sans vouloir pourtant y arrter ma pense; non, plutt je cherchais me +la figurer dormant dans quelqu'un de ces cimetires dlicieux, de +Scutari ou des bords du Bosphore. Et comment dcouvrir l-dedans sa +chre petite tombe, si cette Kadidja,--qui est seule la connatre et +qui sans doute n'a plus longtemps vivre,--ne peut venir aujourd'hui +mme, n'importe quel prix, me la faire voir. + +Une fois de plus, j'ai l'angoisse de sentir le fil conducteur s'chapper +de ma main; l'angoisse de chercher un expdient quelconque, toujours +avec cette mme hte enfivre, et de n'en trouver aucun... + + la fin, une ide m'est venue, et j'appelle le cocher grec qui m'a +conduit.--Ce conciliabule sur cette place, cet tranger, cette voiture, +sont des choses tonnantes pour les gens de ce quartier immobile, et, +derrire des grillages de fentres, quelques paires d'yeux commencent +se montrer.--Voici, je me suis souvenu que les chaises porteurs, il y +a dix ans, taient encore en usage Pra: j'avais vu cette poque, +les soirs de pluie, des actrices ou des chanteuses se faire reconduire +ainsi leur htel. Ce cocher, qui a l'air intelligent, saurait +peut-tre m'en trouver une, tout de suite, et me la ramener ici mme, +avec une relve de brancardiers... + +Une pice d'or en acompte; une autre aprs pour sa peine, s'il m'a +procur tout cela avant une demi-heure.--Et il part, l'air sr de son +fait, fouettant ses chevaux. + +Encore une de ces attentes incertaines, comme celles qui ont coup si +souvent ma journe d'hier. Dehors, sur une pierre, je m'assieds entre +les deux femmes. J'enlve mon manteau gris, qui est plus trange en ce +quartier que ma veste orientale; alors ces broderies de mon costume, +jadis choisi par elle, se remettent, aprs tant d'annes, briller +leur lumire d'autrefois, devant le suaire de chaux des mmes vieux +murs, et l, dans la blanche petite rue, ensoleille, solitaire, je me +sens heureux, avec mlancolie, d'avoir repris pour un moment l'aspect +de quelqu'un du peuple d'ici... + + +Trente ou quarante minutes se passent dans une attente silencieuse, les +deux femmes en robe noire, assises, la tte dans les mains, l'une ma +droite, l'autre ma gauche--comme des penses de mort qui auraient pris +forme humaine. + +Et enfin l-haut, au sommet d'une monte qui domine ce quartier +d'Hadji-Ali, apparat, profil sur le ciel, le landau qui revient au +pas, suivi de la chaise et des porteurs! + +Qu'on fasse vite, vite! Que la voiture m'attende ici, avec +Anaktar-Chiraz, une heure, deux heures, tout le temps qu'il faudra, et +que la soeur d'Achmet, les porteurs, la chaise, descendent avec moi +jusqu' la Corne-d'Or, o nous louerons un grand caque pour passer +Stamboul. + + + Stamboul, nous dbarquons dans le sombre Phanar, l'chelle la plus +voisine du quartier de Kadidja; puis nous grimpons, par des rues en +escalier, entre des murailles dlabres et croulantes, trs regards par +les rares passants, qui se retournent d'un air d'inquitude hostile. + + +Dans un taudis sans nom, dans une soupente noire, Kadidja est tendue +sur des loques horribles, geignant faiblement comme une pauvre bte +malade. Mais c'est bien elle, et je crois qu'aucun visage, ni aucune +chose revue Constantinople, ne m'ont impressionn comme cette vieille +figure noire, o il y a de la malice de singe agonisant et de la +tendresse suppliante, je ne sais quel mlange d'animalit qui se +dcompose et de bonne me fidle qui s'en va... + +En approchant, j'avais peur de ses reproches et de sa colre. Mais +l'explosion de tout cela s'est passe hier, quand la soeur d'Achmet a +prononc mon nom; aprs, elle m'a pardonn, parce que je suis revenu. Je +n'entends pas le terrible: Eul! Eul! ni la maldiction dont j'avais +eu le pressentiment cruel, il y a dix ans, quand j'ai crit le chapitre +final d'_Aziyad_. Au contraire, elle me tend ses pauvres mains noires, +rides, tordues, effrayantes; malgr toutes les distances, nos yeux se +pntrent et se comprennent; elle pleure et, en la regardant, je sens +que des larmes me viennent aussi. Elle est la dernire des dernires, +ngresse esclave de naissance, prsent dbris peine humain qui finit +de misre sur un fumier, et je me penche sur elle avec une piti tendre, +et je crois que, sans grand effort, je lui donnerais un pieux baiser. + +Certainement, dit-elle, elle se lvera, malgr son mal; elle se laissera +conduire, emporter; elle fera tout ce que je voudrai, au risque d'en +mourir ce soir, heureuse, au del de ce qu'elle aurait su demander pour +son ciel, heureuse du rle qu'elle va jouer entre sa matresse et moi, +heureuse de cette suprme visite inespre qu'elle va faire sa tombe. +Et ses larmes coulent, coulent sur le noir de ses joues; des larmes de +joie qui la transfigurent... + + +Mais voici qu'une difficult imprvue surgit: les porteurs, maintenant, +qui se prennent de dgot et qui ne veulent plus! Enlever a dans leurs +bras, asseoir a dans leur chaise qui est garnie d'un velours neuf, non +jamais! Eux, sont d'lgants porteurs, au costume brod, qui ne +s'attendaient point tre drangs pour une telle besogne. Et ils +refusent. + +D'ailleurs, je rflchis qu'elle se refroidirait mortellement, cette +pauvre vieille, presque nue, une fois retire des loques immondes qui +sont entasses sur son corps... Mais je me rappelle avoir vu dans le +quartier, en passant, de belles couvertures de laine, d'une couleur +orange, l'talage d'une petite boutique de juifs, et je prie la soeur +d'Achmet de courir en acheter une... J'y mettrai la main avec elle; +nous deux, nous envelopperons Kadidja l-dedans, et les porteurs +pourront, aprs, l'enlever sans effroi. + +Un quart d'heure de perdu encore, cette toilette qui semble un +ensevelissement. Enfin la vieille femme, enveloppe, enroule dans la +laine paisse et neuve, est assise sur la chaise de velours, souriant, +malgr sa douleur et son chagrin, de tout ce luxe inconnu jusqu'ici dans +sa vie. Et nous partons, prenant cong de la soeur d'Achmet avec des +serrements de mains et des remerciements. + + +Au dpart, Kadidja, redevenue trs vivante, a, d'une voix nette, donn +ses ordres et indiqu par quelle porte de Stamboul il faudra sortir. La +matine s'avance; je loue un cheval en route et je commande aux porteurs +de courir. Des enfants, qui voient passer grand train cette chaise, +escorte par ce cavalier dor comme un _cavas_ de pacha, regardent par +les lucarnes de verre pour voir la belle qu'on emporte l-dedans si +vite, et puis s'pouvantent de cette figure de guenon noire. + +Toutes ces agitations, tous ces empressements m'ont fait perdre de vue +le but de la course. Et puis, il y a le plaisir physique d'tre sur ce +bon cheval jeune, que le hasard m'a procur, le plaisir de fendre l'air +vif et pur, un beau matin de soleil... Et, encore une fois, l'oubli +vient; je trotte, le coeur presque lger, m'intressant aux choses +singulires et grandiosement tristes de l'entour. + +Nous cheminons longtemps au milieu de ces quartiers presque inhabits, +presque en ruines, qu'on appelle le Vieux-Stamboul. Puis enfin, la +gigantesque muraille crnele, qui enferme tout cela, nous apparat; +nous en sortons par d'antiques portes ogivales, qui se succdent en +vote obscure, et nous voici dans la campagne, dans le dsert des +tombeaux. + +Derrire nous, ces remparts que nous venons de franchir, semblent +l'enceinte de quelque colossale ville abandonne; invraisemblablement +hauts, hrisss de dents pointues, flanqus d'normes tours, ils s'en +vont sur notre droite et sur notre gauche, indfiniment pareils, se +perdre dans les lointains dsols. + +En avant, c'est l'interminable rgion des spultures: landes d'un gris +roux, avec, et l, des bouquets de cyprs noirs qui montent comme des +flches d'glise. Un peuple de tombes couvre ce sol; pierres debout, qui +sont de tous les ges, de toutes les poques de l'histoire. Cette terre +aride est pleine d'ossements de morts. + +Jadis, quand j'habitais Eyoub, je venais rarement de ces cts. Une +fois, cependant, nous y avions fait une promenade en plein jour, elle +et moi, une aprs-midi de dcembre, choisissant ce lieu parce qu'il +tait plus dsert. Et, tout prs d'ici, je m'en souviens, un petit +oiseau, qui sans doute se trompait de saison, nous avait chant, pour +nous seuls, un air de printemps, sur la branche d'un de ces cyprs. +Ensuite, un peu plus loin, l-bas, nous avions vu enterrer devant nous +une si jolie petite fille,--qui doit tre en poussire aujourd'hui... +Oh! cette promenade sur l'herbe rase et les marguerites d'hiver, la +seule que nous ayons jamais os faire ensemble la lumire du soleil, +comme je me la rappelle tout coup d'une manire dchirante... + +Et maintenant je recommence avoir la pleine conscience de tout ce +qu'il y a d'infiniment mlancolique dans notre course. La pense que je +m'approche d'elle, des dbris qui ont t son corps, me fait passer de +grands frissons glacs, et je sens revenir cette impression physique, +qui est particulire aux heures de deuil, cette impression d'avoir les +tempes, la poitrine, serres peu peu, de plus en plus, dans des taux +de fer. + +Je regarde autour de moi les tombes, les plus rapproches et aussi les +plus lointaines, cherchant et interrogeant des yeux les moins vieilles, +celles qui sont restes un peu blanches et o brille un peu d'or, celles +qui n'ont pas encore pris l'uniforme teinte gris-roux de l'ensemble de +tout cet immense ossuaire... Depuis bien des annes, j'avais prvu, +devin cette promenade funbre, tout ce qui est rel aujourd'hui; mais +jamais je n'avais imagin que cela se passerait dans cette rgion de +suprme abandon o nous sommes; non, je ne m'attendais pas ce qu'il me +faudrait venir la chercher parmi ces confuses peuplades de morts; +vraiment je souffrirais moins de la savoir ailleurs qu'ici, perdue au +milieu de tant d'autres, de tant d'autres qui n'ont mme plus de nom, +mme plus de pierre... + +Kadidja a fait obliquer ses porteurs sur la gauche, et nous longeons +maintenant l'crasante et interminable muraille crnele, dans la +direction des Sept-Tours, marchant sur un sol dnud qui a un air +maudit. + +Nous devons approcher, car elle a frapp, de sa vieille main noire, +contre la vitre de sa chaise, pour faire signe d'aller doucement, et je +la vois qui regarde, les yeux dilats, qui cherche... Mme, elle a l'air +d'hsiter maintenant,--et moi je tremble. Ah! elle a d la voir, car +elle arrte ses beaux porteurs d'un geste de commandement. Par ici, +droite, sur cette espce de monticule o il y a une dizaine de pierres +debout: c'est l! Dans le nombre, il y a trois ou quatre tombes de +femmes, que je distingue du premier coup d'oeil: des bornes peintes en +bleu ou en vert, avec des inscriptions et un couronnement d'tranges +fleurs, jadis dores... Laquelle? + +Elle s'est fait descendre, la pauvre vieille, branlante, les yeux +ardents; souleve par deux porteurs, qui la tiennent enveloppe dans sa +couverture orange--non par gard pour elle, mais par dgot de son +corps--elle marche presque, l'infirme; elle a dgag des plis de la +laine deux effrayants bras de momie, o courent des veines gonfles, et +elle marche, force de volont, entre les hommes qui la soutiennent, +elle avance par soubresauts qui lui font mal. Et je la suis, avec une +infinie piti... + +Laquelle de ces tombes?... Ah! celle-ci sans doute, vers laquelle elle a +l'air de se diriger, celle-ci, qui est d'un bleu teint, avec des +inscriptions d'or encore brillantes... Oui, c'est bien l!... Elle se +jette dessus, s'y cramponne deux mains crispes, pauvre vieux singe +qui fait mal voir et qui fait peur; ensuite, se retourne pour me +crier, d'une voix rvolte, sauvage, aigu, surprenante dans ce silence: +Bourda!... Bourda, Aziyad! (Ici, ici! Aziyad!) Il y a cela, +sous-entendu, que je comprends bien et qui m'entre comme une lame: Et +c'est toi qui l'y as conduite! Puis, subitement, elle me prend les +mains, et, d'une voix toute change, d'une voix de petit enfant, qui est +douce, douce, comme pour me demander pardon, elle rpte: Ici!... ici, +Aziyad! Vois-tu, c'est ici qu'elle est prsent... En mme temps, une +grimace fendre l'me contracte sa figure noire, et un brusque jet de +larmes coule de ses yeux... + +Je baisse la tte, moi; mais pas une larme ne me vient. D'un geste +machinal, pour me dcouvrir comme on fait sur les tombes chrtiennes, je +porte la main mon front, puis je la laisse retomber... J'oubliais quel +costume j'ai repris pour venir ici: le fez turc ne s'enlve jamais, mme +pas pour prier Dieu. Et je me penche sur le marbre, cherchant, parmi les +inscriptions enroules que je ne sais pas dchiffrer, cherchant son nom, +le vrai et l'aim, celui qui est grav sur la grossire bague d'or +qu'elle m'a donne, celui qui est crit aussi sur ma poitrine, en +petites lettres bleues indlbiles. Mais comment donc suis-je redevenu +tout coup aussi calme, presque distrait? Il semble que je ne comprends +plus bien, que je n'y suis plus. Qu'est-ce donc qui m'a ferm le coeur +d'une faon si inattendue? Sans doute la prsence de ces hommes, avec +leurs yeux curieux, leur tonnement presque ironique; tout ce groupe, +tout cet appareil presque thtral. Oh! il aurait fallu pouvoir venir +seul. Ils ne devraient pas tre ici, eux; leurs regards, rien que leur +voisinage, sont insultants pour le cher petit tombeau--et s'ils +devinaient tout, ce serait peut-tre mme un danger, plus tard, pour la +tranquillit de ce lieu quand je serai loin. + +Je reviendrai seul demain matin; j'aurai le temps encore, puisque le +paquebot qui m'emmne ne part qu' trois heures du soir. Alors, ce sera +ma vritable visite. Mais, aujourd'hui, allons-nous-en; avec ces +gens-l qui pitinent le sol et qui causent, nous profanons tout... + + elle, qui dort sous cette pierre, je dis, en dedans de moi-mme: Je +viendrai seul te voir, pauvre petite, je passerai la matine de demain +avec toi, dans ton dsert; tu comprends bien dj que je t'aime, puisque +j'ai fait, pour te retrouver, tout ce long voyage... Pourtant je +regarde la terre, malgr moi, furtivement, la terre au pied de cette +borne de marbre... Mais non, aujourd'hui je ne veux pas penser ce qui +est en dessous, je dtourne la tte, et, force de vouloir me roidir, +je me sens redevenu tout fait impassible, l'expression dure. + +Seulement, je prends note des alentours avec une extrme attention, +pour ne pas me tromper de chemin, quand je serai seul. D'abord, le long +de cette formidable muraille sombre, qui a l'air de fermer le monde +derrire nous, je compte combien de bastions carrs, depuis la porte par +o nous venons de sortir jusqu'au lieu o nous sommes; puis, je trace +la hte sur un calepin des alignements, des silhouettes de cyprs, afin +d'avoir tous mes points de repre assurs; je grave pour jamais tout ce +lieu funbre dans ma mmoire, afin de n'en plus oublier la route, quand +ce serait dans dix ans, dans vingt ans, qu'il me serait donn d'y +revenir. Je cherche mme quelles petites plantes je pourrai cueillir +demain et emporter avec moi: presque rien, hlas! tant ce sol est +aride; peine deux ou trois imperceptibles feuilles pineuses et un +frle lichen gris; je ne sais mme pas si, au printemps, la moindre +fleur de lande s'ouvre sur ce tombeau... + +Allons, maintenant, partons vite. Les porteurs replacent la vieille +femme puise dans sa chaise, je remonte cheval, et nous retraversons +cette solitude au pas rapide, comme nous tions venus. + +Bien trange, en vrit, et bien inattendue pour moi, cette visite, si +courte, si froide. Je m'en vais, plus amrement triste, mcontent, +inassouvi. Si cependant quelque chose m'empchait de revenir demain, si +d'ici-l quelque chose me foudroyait... Jusqu'au moment o nous nous +engageons sous les portes farouches de la grande muraille, je reste +hsitant, je regarde derrire moi, tent de revenir sur mes pas, au +galop de mon cheval... + + +Quand Kadidja est recouche sur ses loques, dans sa soupente noire, je +congdie ces porteurs dont la prsence m'tait odieuse. De mon mieux, +j'tends sur le corps de la pauvre vieille sa couverture neuve, qui lui +fait tant de plaisir, et qu'elle caresse avec ses mains, la manire +des petits enfants en possession d'un jouet nouveau. + +Et maintenant, je voudrais l'interroger, elle qui est la seule au monde + qui je puisse parler, parmi celles qui ont vu, qui ont su, qui ont +gard dans leur mmoire tout ce que je tremble d'apprendre. + +Oui, oui, rpond-elle, je te dirai des choses, des choses... Un de ces +jours, tu viendras causer avec ta Kadidja, quand elle aura bien dormi, +pour retrouver toute sa tte... + +Un de ces jours!... Mais je n'ai plus qu'aujourd'hui!... + +Ah! Loti, reprend-elle en se dressant avec effort, tu ne sais pas: on +m'avait chasse, moi... Mais sa Kadidja n'est pas partie loin, tu +penses, et, pendant deux nuits, quand j'ai compris qu'elle mourait, je +me suis tenue dans la rue, contre la porte, pour entendre... + +On l'avait chasse... Alors, que pourra-t-elle tant me dire? Quels +renseignements confus et tranges pourrai-je tirer de sa vieille tte +qui, d'ailleurs, me semble dj gare. + +--Et Fenzil-hanum, dis-je, tu sais ce qu'elle est devenue? + +--Ah! Fenzil, oui... Oh! elle sait beaucoup de choses, celle-l. Et +peut-tre bien, peut-tre bien qu'elle viendrait ici, pour te parler! + +Cette Fenzil, une des trois autres femmes du vieil Abeddin, je l'avais +aperue une seule fois, voile naturellement. Mais je savais qu'elle +tait meilleure que ses compagnes pour Aziyad, presque serviable et +bonne. Et il parat que c'est la seule, de tout ce harem dispers, qui +soit reste Constantinople, o elle s'est remarie. Oh! s'il y avait +moyen de lui parler! Il est vrai, je n'espre pas du tout que ce soit +possible... Comment faire, bonne Kadidja, pour la dcider venir ici +chez toi? + +Un instant aprs, sur les indications de la ngresse, j'ai t chercher +dans un taudis voisin et j'ai ramen avec moi une trs vieille femme, +la figure sinistre d'entremetteuse, qui a d tremper, au cours de sa +vie, dans plus d'une louche aventure. C'est sur cette personne que +Kadidja compte pour ngocier l'entrevue; trs agite, maintenant, elle +lui donne, ce sujet, des instructions qui semblent assez prcises, et +moi je promets une forte rcompense. Le rendez-vous serait ici, et pour +cette aprs-midi, bien entendu, vers sept heures la turque. Mais j'y +compte si peu... + +Je voudrais interroger encore Kadidja; mais elle est de plus en plus +puise, et j'ai piti. Je suis moi-mme affreusement fatigu de cette +matine. Surtout, je pressens trop ce qu'elle va me dire en termes plus +clairs, si j'insiste: c'est qu'Aziyad est morte de mon abandon. Puisque +c'est vrai, mon devoir est de l'entendre et j'y tiens, mais ce sera +assez d'une fois, quand je reviendrai ce soir... Alors, je me rappelle +qu'on m'attend de l'autre ct de l'eau, et, un peu lchement, je m'en +vais... + + +Maintenant donc, il faut redescendre vers la Corne-d'Or, prendre un +caque, passer sur l'autre rive, revenir la place d'Hadji-Ali o +m'attendent Anaktar-Chiraz et le landau, et aller faire visite une +autre tombe. + + +Assise ct de moi, Anaktar-Chiraz a dit au cocher: Va au cimetire +armnien-catholique de Chichli. + +C'est trs loin, parat-il, et il fouette ses chevaux qui partent au +trot rapide. Tournant le dos Stamboul, nous arrivons de nouveau +Pra; nous le traversons toute vitesse; nous le dpassons, nous +dpassons le faubourg du Taxim, et nous voici dans une autre banlieue, +bien diffrente de celle o Aziyad est ensevelie... Comme on les a +couchs loin l'un de l'autre, mes deux pauvres petits compagnons +d'Eyoub. + +Dans un cimetire catholique?... En effet, je me rappelle prsent: il +m'avait cont qu'il tait n armnien-catholique et que plus tard, vers +sa quinzime anne, il s'tait fait musulman sous ce nom d'Achmet. sa +dernire heure, il se sera souvenu du Christ. + +Quelle horrible banlieue que celle-ci, par contraste avec celle de +Stamboul, dont la tristesse est grande et superbe... Ici, c'est le ct +o tous ces gens cosmopolites de Pra viennent _s'amuser_ aux jours de +fte; dans une campagne sans arbres, sans verdure, absolument nue, +s'talent d'abord d'odieuses guinguettes de barrire, armniennes, +grecques, juives, qui rappellent les mauvais alentours parisiens: +ensuite commencent des champs labours, dans lesquels notre voiture +s'engage, rgion toute grise, couleur de terre, sans une herbe verte; et +enfin, sur une hauteur solitaire, parat un carr de murs, gris aussi, +au-dessus desquels ne s'lve ni un cyprs, ni un feuillage quelconque: +c'est le cimetire de Chichli. + +Nous entrons. On dirait un cimetire de pauvres, un cimetire de +supplicis. Pas une fleur, pas une plante. Quelques rares petites croix +de bois ou de pierre, quelques plaques de marbre bien humbles; presque +partout, de simples bosses de terre, indiquant le gisement des cadavres. + +La vieille Armnienne s'oriente, choisit un sentier, se met compter +les monticules sinistres--un, deux, trois, quatre,--et s'arrte une +place qui semble avoir t rcemment bche: Le voil, notre Achmet! +Et ses bons yeux de vieille mre se voilent un peu, au souvenir de +l'enfant qu'elle avait soign comme un de ses fils. + +Oh! le pauvre petit! comme il est pnible voir, le lieu de sa +spulture... + +Je n'aurai pas le temps de revenir une seconde fois auprs de lui, aussi +vais-je lui dire mon grand adieu: De quel ct est sa tte?--Ici! +rpond la vieille femme, en se baissant pour toucher du doigt les mottes +de terre. Et, la place qu'elle m'indique, je cueille, pour l'emporter, +un petit trfle chtif qui a pouss l solitairement. + + +J'ai dit au cocher de nous ramener grand train l'htel. + +Anaktar-Chiraz est assise ct de moi dans le landau, et, en route, je +la prie de s'occuper, aprs mon dpart, d'une plaque de marbre que je +veux faire mettre au cimetire pour Achmet.--Car une de ses grandes +tristesses tait, je me rappelle, de penser que, s'il mourait avant +d'tre un peu riche, il n'aurait peut-tre pas de tombe. + +Il n'est gure que midi quand nous arrivons l'htel, toutes mes +longues prgrinations du matin n'ayant pas dur plus de quatre heures. + +Je fais monter chez moi l'Armnienne: les gens de service, peu habitus + voir aux touristes de telles amies, la regardent, mais sans insolence, +tant elle a l'air honnte et digne dans sa robe de deuil. + +Ayant tir de sa poche de grosses lunettes, elle s'assied devant un +bureau, afin d'crire toutes les instructions que je vais lui laisser +pour cette tombe... + +Mais nous sommes interrompus par le juif Salomon, qu'un domestique +m'amne. Il vient me rendre compte qu'il a fait tout son possible pour +retrouver Achmet, et que personne ne le connat plus. + +Oh! je le crois sans peine, qu'Achmet est introuvable!... Et, depuis +hier, depuis l'heure o j'avais envoy ce Salomon aux renseignements, +que de chemin j'ai dj parcouru, dans la rgion des mornes certitudes, +des tranquillits funbres. ce moment-l, tout tait encore en +troublante question; prsent, il semble que, sur ces choses qui +m'agitaient hier, une lourde pluie de cendre soit tombe... + +En caractres armniens, Anaktar-Chiraz a fini de noter pour elle-mme +ce que je lui ai recommand au sujet de ce marbre. + +Et maintenant nous avons termin nos affaires ensemble, il ne nous reste +plus qu' nous dire adieu. + +Elle se lve pour partir, et elle me regarde, avec ces mmes bons yeux +de mre que je lui ai vus tout l'heure Chichli. Tandis qu'elle me +remercie de ce que je fais pour le pauvre petit mort, de grosses larmes +lui viennent, qui, pour un peu, me gagneraient aussi. + +Puis, elle me demande la permission de m'embrasser, en s'en +allant.--Oh! je veux bien... Et de tout mon coeur, pour Achmet, je lui +rends son baiser, sur sa joue ride de pauvre vieille. + + + huit heures la turque (environ trois heures de l'aprs-midi) je suis +au rendez-vous chez Kadidja. + +Auprs du grabat couverture orange, o les pauvres effrayantes mains +noires s'agitent, la femme de mauvais aspect laquelle j'ai eu affaire +ce matin se tient seule, debout. Fenzil-hanum n'y est pas; je m'en +doutais. Elle est absente, dit l'entremetteuse; on ne sait pas o elle +est alle; on ne sait pas pour combien de temps, non plus... Et je vois +tout de suite, ses rponses obstinment vasives, son expression +glaciale et ferme, qu'il est inutile d'insister; cette Fenzil, qui ne +veut pas me voir, lui aura fait peur avec je ne sais quelles menaces, ou +lui aura donn de l'argent pour ne rien dire... + +Quand elle est partie, aprs m'avoir rclam le paiement de sa course, +je m'assieds sur un escabeau, au chevet de Kadidja. + +Alors, commence pour moi l'heure la plus cruelle de tout mon plerinage +ici, l'heure de chtiment et d'expiation... + +Dans un entretien, coup de cris et de silences, m'efforcer de savoir, +et y parvenir peine. Tirer de cette vieille cervelle noire, qui s'en +va, qui est tantt affaisse, tantt prise de bruyant dlire, tirer par +petites bribes incohrentes les choses qui me glacent et qui me +brlent. tre arrt chaque minute par la piti de la voir si +fatigue, par le remords de l'avoir acheve peut-tre, en lui faisant +faire ce matin cette longue course. Sentir entre elle et moi, pour +augmenter encore le nuage obscur, les difficults d'une langue que nous +ne possdons ni l'un ni l'autre d'une faon parfaite. Et me dire +pourtant qu'il faut profiter tout prix de ce moment unique, parce que +je vais partir demain et parce qu'elle va mourir; elle est le seul trait +d'union qui soit encore peu prs vivant entre ma chre petite amie et +moi; quand on l'aura mise en terre, tout lien sera coup jamais; ce +que je ne ferai pas sortir, aujourd'hui mme, de cette mmoire moiti +dcompose, sera perdu pour toujours... + +En ce qui concerne la date, Kadidja est d'accord avec la soeur d'Achmet; +c'est bien cela, il y a eu, au printemps, sept annes qu'Aziyad a d +mourir... Quant aux causes de sa mort... elles restent comme +sous-entendues entre nous deux; avec une dlicatesse que je n'attendais +pas, elle vite de me les dire; mais elle m'arrte, par un regard +d'tonnement et de douloureux reproche, quand j'ai l'air d'insister pour +les demander. Malgr des alternances d'enfantillage snile, elle a gard +des cts d'intelligence trange, et son coeur de pauvre vieille esclave +n'a pas cess d'tre foncirement bon. De plus en plus, je me prends +pour elle de respect,--et puis de piti surtout, de piti pour tant de +fatigue mortelle que je lui cause... + +--Ainsi, tu dis, bonne Kadidja, qu'elle a espr pendant plus d'une +anne?--Espr quoi, la pauvre petite? Quelque chimrique retour, avec +un enlvement peut-tre; une de ces dangereuses aventures, que je +pourrais la rigueur tenter aujourd'hui avec de l'or et de +l'indpendance, mais qui jadis, m'taient si impossibles! + +Et c'est au bout de ce temps-l seulement qu'elle a commenc dcliner +beaucoup, et perdre ses couleurs de saine jeunesse, et courber sa +tte, se croyant mme oublie, et abandonne d'me pour toujours.--Mais +mes lettres, mes lettres ne lui arrivaient donc plus?... + +--Oh! tes lettres, rpond Kadidja, je lui ai remis... attends... je lui +ai remis jusqu' la sixime... + +--Et pourquoi plus les autres? + +--Les autres, dit-elle... dans le feu! Je les ai jetes dans le feu! +Puisqu'on m'avait chasse, moi, tu vois bien, je ne pouvais donc plus +les lui porter, et, de les garder, j'avais peur... la faon dont elle +a prononc: dans le feu! je comprends qu'elle les considrait, la +fin, ces lettres, comme petites choses mensongres et malficieuses, +causes indirectes de malheur. + +Quant aux lettres d'Aziyad, Kadidja est sre de m'en avoir fait passer +quatre, mais pas une de plus. Et c'est bien ce que je croyais: les +quatre premires, celles qui lui ressemblaient, celles o je retrouvais +ses chres petites penses, exquises, avec leur tour drle de penses +d'enfant sauvage.--Les suivantes, alors, ces lettres quelconques, +banales ou invraisemblables comme les dernires d'Achmet, de qui me +venaient-elles? Quelle main inquitante me les avait crites, et dans +quel but? Cela restera toujours un mystre, et d'ailleurs qu'importe, +_puisqu' prsent tout est fini_... + +Ce sont bien nos imprudences des derniers jours qui ont tout coup +ouvert les yeux au vieil Abeddin sur notre longue intrigue impunie--et +ensuite sont venues les dlations des autres femmes du harem, qu'on a +interroges et que les menaces ou les promesses ont fait parler. + +Aziyad n'a pourtant point t renvoye de chez son matre, ni +maltraite; mise l'cart seulement, comme chose impure, relgue et +mure dans le silence de son appartement o n'entraient plus que des +servantes hostiles. Au bout d'un an, Kadidja elle-mme s'tait vu fermer +la porte de ce logis sombre, comme suspecte de relations avec l'crivain +public et avec la poste franaise de Pra. Et c'est alors que la lente +agonie avait rellement commenc, avec la fin de tout espoir. + +Je ne crois pas qu'une crature trs jeune, et d'un beau sang neuf +qu'aucune contagion n'a touch, puisse mourir de dsesprance seulement, +si on lui laisse le soleil, l'air et la libert... Mais l, clotre et + l'abandon!... + +--Tu sais, dit Kadidja, sa chambre donnait du ct de l'toile (du ct +du Nord) et il y faisait grand froid. + +Oui, je me rappelle ces fentres aux pais grillages, situes dans une +aile de la maison que le soleil n'atteignait jamais; drobe, je les +regardais, en passant dans cette rue oppresse de mystre, o +n'arrivaient que trs tard les rayons rouges et sans chaleur du +couchant. Et je me reprsente si bien ce que devait tre cet +appartement, aujourd'hui ananti par le feu, o la mort, tout petits +pas, est venue la chercher... + +Puis Kadidja continue: L'hiver, toujours enferme l, elle avait pris +mal, cause du froid de cette chambre... Alors, les autres dames lui +donnaient des remdes... Oh! vois-tu, Loti, c'tait surtout a que je +voulais te dire: on lui donnait des remdes... dont je me mfiais +bien!... + +Mon Dieu, o tais-je moi, pendant que tout cela se passait dans ce +harem obscur?... Si facilement on l'et sauve, avec un peu de joie et +de soleil, en l'arrachant de l!... Dans quel coin du monde tais-je +courir, ne pouvant rien, ne sachant rien, tandis que l'me de ma petite +amie s'en allait en dtresse et que s'affaissait lentement son corps +ador... jusqu' cette soire de mai, o, presque clandestinement on +l'a emporte... + + * * * * * + +Encore quelques dtails que je demande et qui me sont donns +grand'peine, avec des gmissements de petit enfant ou des cris,--car +elle est de plus en plus divagante, Kadidja, de plus en plus puise. Et +moi aussi, je suis puis, par les choses affreusement pnibles que +j'entends, et par la tension d'esprit qu'il me faut pour les faire +jaillir, une une, de cette tte de pauvre vieux singe presque mort. + +Entre l'effroi d'interroger davantage et le dsir de savoir plus de +choses, j'hsite; je suis tout instant prs d'en finir,--et puis je +reste encore, me rappelant que cet entretien est suprme: c'est la +dernire fois que, avec un tre un peu vivant, je parlerai d'elle... + +Allons, je crois cependant que sa torture a assez dur,--et la mienne +aussi; d'ailleurs, je sais peu prs tout ce que je voulais savoir. Je +vais partir... + +-- prsent, il est tard, tu t'en retournes Pra, n'est-ce pas? +demande-t-elle, d'un ton clin et persuasif, redevenue tout coup la +ngresse aux petites manires ruses d'enfant, et impatiente que cela +finisse, que je la laisse en paix. + +Je lui donne quelques louis d'or, qui l'blouissent, et qui lui assurent +un peu de bien-tre pour la fin de ses jours compts. Et puis je lui dis +l'adieu dfinitif, emportant d'elle un pardon et une bndiction +attendrie. + +Elle va bientt mourir, c'est certain; ses yeux qui, aprs les miens, +taient les seuls ayant regard Aziyad avec tendresse, vont s'teindre +et se dcomposer; cette image d'Aziyad, qui persistait encore au fond +de sa tte finissante, bientt n'existera plus... Quand nous mourons, ce +n'est que le commencement d'une srie d'autres anantissements partiels, +nous plongeant toujours plus avant dans l'absolue nuit noire. Ceux qui +nous aimaient meurent aussi; toutes les ttes humaines, dans lesquelles +notre image tait demi conserve, se dsagrgent et retournent la +poussire; tout ce qui nous avait appartenu se disperse et s'miette; +nos portraits, que personne ne connat plus, s'effacent;--et notre nom +s'oublie;--et notre gnration achve de passer... + +Je m'en vais lentement, par la petite rue dlabre et dserte. + + quelques pas de l, je reprends mon cheval, qu'un enfant promenait en +rond autour d'une place solitaire. + +Il est trop tard pour retourner voir sa tombe; j'y passerai ma matine +de demain... + +Et je commence, une fois de plus, errer sans but jusqu' la nuit... + + +Au crpuscule, tout coup, je me retrouve sur l'immense place de +Mehmed-Fatih, ramen par le hasard. + +Alors me revient cette phrase de mon journal d'autrefois, qui s'est +grave trs singulirement dans ma mmoire et s'est peu peu lie, pour +moi, ce quartier saint, comme si elle en tait l'expression mme: + +La mosque du sultan Mehmed-Fatih nous voit souvent assis, Achmet et +moi, devant ses grands portiques de pierres grises, tendus tous deux au +soleil, sans souci de la vie, poursuivant quelque rve intraduisible en +aucune langue humaine... + +Rien de chang sur cette place; elle est reste un des lieux les plus +turcs et les plus mlancoliques de Stamboul. La mosque s'y dresse, +indfiniment pareille travers les sicles, avec ses hautes portes +grises, festonnes de dessins mystrieux. Et alentour, sous les treilles +jaunies des petits cafs, les mmes vieux cafetans de cachemire, les +mmes vieux turbans blancs sont assis, cette dernire lueur du soir +d'automne, fumant des narguils tout en devisant de choses saintes. + +Alors je m'arrte au milieu d'eux, cette mme place o, il y a dix +ans, nous avions vu, un soir, paratre sur les marches de la mosque un +illumin qui levait les yeux et les bras au ciel, en criant: Je vois +Dieu, je vois l'ternel!--Achmet avait secou la tte, incrdule, +rpondant: Quel est l'homme. Loti, qui pourra jamais voir Allah!... + +En vrit je ne sais pas pourquoi cette halte sur cette place a marqu +si profondment, parmi tant d'autres souvenirs de mon plerinage; ni +pourquoi j'prouve le besoin de la fixer ici, pour l'empcher de s'en +aller trop vite, dans la fuite de tout,--comme on retiendrait de la +main, un instant, quelque lgre chose flottante, emporte au fil de +l'eau... + + + + +VI + + + Samedi, 8 octobre 188... + +C'est le matin du dernier jour. Un pais brouillard gris est descendu +sur Constantinople, rappelant les automnes du nord. + +Comme hier, j'ai repris mes vtements turcs, pour ressembler plus ce +que jadis j'ai t, pour tre mieux reconnu, dans cette rgion des morts +o je vais, par je ne sais quelles incertaines manations d'mes, qui +doivent regarder au-dessus des tombeaux. Et, seul cette fois, je +chemine cheval le long de la grande muraille de Stamboul, seul +infiniment sous ce ciel bas et obscur, seul aussi loin que je puis voir +au milieu de ces landes et de ces bois funraires. + +La muraille se prolonge mesure que j'avance, se droule, toujours +pareille dans les lointains de la campagne morte. Elle a l'air de +soutenir, avec les milliers de pointes de ses crneaux, les lourdes +nues tranantes prtes tomber sur la terre. Elle est d'une sinistre +couleur sombre, par cette matine sans soleil. Dbris colossal du pass, +elle nous diminue et nous crase, nous et nos existences courtes, et nos +souffrances d'une heure, et tout le rien instable que nous sommes. + +En passant, je regarde les profondes portes ogivales par o personne +n'entre ni ne sort; puis, je compte avec soin les normes tours +carres--jusqu'au moment o m'apparat cette sorte de tertre que l'on +m'a montr hier, et sur lequel, au milieu d'autres tombes, est la petite +borne bleue aux inscriptions d'or. + +Et quand je l'ai bien reconnue, la petite borne d'Aziyad, j'attache mon +cheval aux branches d'un cyprs, pour m'approcher seul et me coucher sur +la terre,--sur la terre rousse lgrement brume de pluie, o poussent +de rares plantes grles. l'orientation de la borne, je sais la +position du corps chri qui est enfoui dessous, et, aprs avoir bien +regard au loin alentour si personne n'est l qui puisse me voir, je +m'tends doucement et j'embrasse cette terre, au-dessus de la place o +doit tre le visage mort. + +Il y a des annes que j'avais eu le pressentiment, et pour ainsi dire la +vision anticipe de tout ce que je fais ce matin: sous un ciel bas et +sombre comme celui-ci, je m'tais vu, revenant, dans ce costume +d'autrefois, pour me coucher sur sa tombe et embrasser sa terre... Et +c'est aujourd'hui, c'est maintenant, ce dernier baiser,--et voici qu'il +ne me semble plus que ce soit bien rel; je me laisse distraire ici-mme +par je ne sais quoi, peut-tre par l'immensit du dcor funbre, par +tout ce charme de dsolation dont s'entoure et s'agrandit, mes yeux +irresponsables, la scne de ma visite cette tombe. + +Cependant, mesure que les minutes passent, effroyablement +silencieuses, et tandis que les nues lourdes continuent de se traner +au-dessus des grands murs sarrazins, je reprends peu peu conscience +des choses; je souffre plus simplement, je comprends d'une manire plus +humaine et plus douloureuse, le frisson me revient, le vrai frisson +d'infinie tristesse... + +Des instants passent encore; un peu de vent se lve, semant sur ce pays +des morts des gouttes de pluie fouettante. + +Notre longue entrevue muette traverse des phases diffrentes, qui +semblent de plus en plus nous rapprocher l'un de l'autre. Maintenant je +suis tout entier l'impression que nos corps sont de nouveau presque +runis,--aprs avoir t tant spars, par les annes, par les +distances, par les courses travers le monde et par l'indchiffrable +mystre qui enveloppait pour moi sa destine elle; je sens que nous +sommes l, tout prs voisins, spars seulement par un peu de cette +terre, dans laquelle on l'a couche sans cercueil. Et j'aime tendrement +ces dbris,--_qui en ce moment me font l'effet d'tre tout_; je voudrais +les voir, et les toucher et les emporter: rien de ce qui a t Aziyad +ne pourrait me causer d'effroi ni d'horreur... + +Les nues grises se tranent toujours avec des franges plus sombres qui, +en passant, jettent de la pluie sur la morne campagne et sur la +muraille immense... + +Maintenant l'image d'Aziyad est devant moi presque vivante,--ramene +sans doute par le voisinage de ces dbris, au-dessus desquels a d +rester, flottant, quelque chose comme une essence d'elle-mme... Oh! +mais vivante tout coup, si vivante que jamais je ne l'avais retrouve +ainsi depuis le soir de la sparation. Je revois, comme jamais, son +sourire, son regard profond sur le mien, son regard des derniers jours; +j'entends sa voix, ses petites intonations familires, confiantes et +enfantines; je retrouve toutes ces intimes et insaisissables petites +choses d'elle que j'ai adores avec une infinie tendresse. Alors rien +d'autre n'existe plus, ni le grand dcor, ni les ambiances tranges; il +n'y a plus rien qu'elle-mme,--et toutes mes impressions changeantes +s'amollissent, se fondent en quelque chose d'absolument doux,--et je +pleure chaudes larmes, comme j'avais dsir pleurer... + + * * * * * + +De cet instant, j'ai l'illusion dlicieuse qu'elle sait que je suis +revenu l et qu'elle a tout compris... La notion m'est venue, furtive, +inexplicable, mais _ressentie_, d'une me persistante et prsente. +Alors, l'amertume et le remords qui s'attachaient son souvenir ont +sans doute disparu pour jamais. + +Et je me relve apais, avec une tristesse diffrente. Tout coup mme +sa destine elle me parat moins sombre: elle s'en est alle, elle, +en pleine jeunesse, n'ayant eu que ce seul rve d'amour,--et le baiser +que je suis venu donner sa tombe, personne sans doute n'en viendra +donner un semblable la mienne. + + +Au pied de la borne de marbre, parmi les petites plantes qui sont l, je +choisis une des plus fraches que j'emporte avec moi; puis, encore, +j'embrasse son nom, crit en relief de marbre et recouvert d'or +teint,--et je remonte cheval, me retournant de loin, pour la revoir, +au milieu de sa solitude o fuit perte de vue la haute muraille de +Stamboul... + + + + +VII + + +Le soir, accoud l'arrire du paquebot qui m'emporte, je regarde, +comme il y a dix ans, s'loigner Constantinople. Puis le crpuscule +tombe, comme un grand voile jet sur tout, et, la sortie du Bosphore, +dans la mer Noire, la nuit nous prend tout fait. + +Et tout s'apaise, s'apaise en moi, de plus en plus; tout s'loigne, +retombe dans un lointain plus effac... + + + + +VIII + + + Janvier 1892. + +Dans mon enfance, je me souviens d'avoir lu l'histoire d'un fantme qui +venait timidement le soir, appeler de la main les vivants. Il revint +ainsi pendant des annes, jusqu'au moment o, quelqu'un ayant os le +suivre, on comprit ce qu'il demandait et on lui donna satisfaction. + +Eh bien! ce rve angoissant qui, pendant tant d'annes m'avait +poursuivi, ce rve d'un retour Constantinople toujours entrav et +n'aboutissant jamais,--ce rve ne m'est plus revenu depuis que j'ai +accompli ce plerinage. Et, du ct de l'Orient, tout s'est apais +encore dans mon souvenir, avec les annes qui ont continu de passer... + +Ce rve tait sans doute l'appel du cher petit fantme de l-bas, auquel +j'ai rpondu et qui ne se renouvelle plus. + +FIN + +E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--069 9 11. + + + + +DERNIRES PUBLICATIONS + + +Format in-18 3 fr. 50 le volume + + Vol. + + GABRIELE D'ANNUNZIO + + Le Martyre de Saint-Sbastien 1 + + BARBERY + + Les Rsignes 1 + + REN BAZIN + + La Barrire 1 + + GUY CHANTEPLEURE + + Le Hasard et l'Amour 1 + + LOUISE CHASTEAU + + La Ravageuse 1 + + GASTON CHRAU + + La Prison de Verre 1 + + MARGUERITE COMERT + + L'Appuye 1 + + COMTE DE COMMINGES + + Godelieve, princesse de Bahr 1 + + PIERRE DE COULEVAIN + + Au Coeur de la Vie 1 + + LOUIS DELZONS + + Le Coeur se trompe 1 + + MARY FLORAN + + En Secret! 1 + + ANATOLE FRANCE + + Les Sept Femmes de la Barbe-Bleue 1 + + LON FRAPI + + La Liseuse 1 + + HUMBERT DE GALLIER + + Les Moeurs et la Vie prive d'autrefois 1 + + JUDITH GAUTIER & PIERRE LOTI + + La Fille du Ciel 1 + + GYP + + L'Affaire Dbrouillar-Delatamize 1 + + VICE-AMIRAL DE JONQUIRES + + Posies d'un Marin 1 + + ANATOLE LE BRAZ + + {~<control>~}Ames d'occident 1 + + PIERRE LOTI + + Le Chteau de la Belle-au-Bois-Dormant 1 + + CAMILLE MAUCLAIR + + Les Passionns 1 + + PIERRE MILLE + + Caillou et Titi 1 + + FRANCIS DE MIOMANDRE + + Au bon Soleil + + HENRI DE NOUSSANNE + + Un Jeune Homme chaste 1 + + JEANNE SCHULTZ + + Cinq Minutes d'arrt 1 + + MARQUIS DE SEGUR + + Silhouettes historiques 1 + + VALENTINE THOMSON + + Chrubin et l'Amour 1 + + MARCELLE TINAYRE + + La Douceur de Vivre 1 + + LON DE TINSEAU + + Le Finale de la Symphonie 1 + + COLETTE YVER + + Le Mtier de Roi 1 + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Fantme d'Orient, by Pierre Loti + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FANTME D'ORIENT *** + +***** This file should be named 30703-8.txt or 30703-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/0/7/0/30703/ + +Produced by Laurent Vogel, Wilelmina Maillire and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by The Internet Archive/American Libraries.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Fantôme d'Orient + +Author: Pierre Loti + +Release Date: December 18, 2009 [EBook #30703] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FANTÔME D'ORIENT *** + + + + +Produced by Laurent Vogel, Wilelmina Maillière and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by The Internet Archive/American Libraries.) + + + + + + +</pre> + + + + +<h3>BIBLIOTHÈQUE CONTEMPORAINE</h3> + +<h1>PIERRE LOTI</h1> + +<p class="center">DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE</p> + +<h2>FANTÔME +D'ORIENT</h2> + +<p class="center">CINQUANTE-CINQUIÈME ÉDITION</p> + +<p class="center">PARIS +CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS +3, RUE AUBER, 3 +</p> + + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p class="center">DU MÊME AUTEUR</p> + +<p class="center">Format grand in-18.</p> + + +<table summary="du meme auteur"> +<tr> +<td>AU MAROC</td> <td>1 vol.</td></tr> +<tr> +<td>AZIYADÉ</td> <td>1 —</td></tr> +<tr> +<td>LE CHÂTEAU DE LA BELLE AU BOIS DORMANT</td> <td>1 —</td></tr> +<tr> +<td>LES DERNIERS JOURS DE PÉKIN</td> <td>1 —</td></tr> +<tr> +<td>LES DÉSENCHANTÉES</td> <td>1 —</td></tr> +<tr> +<td>LE DÉSERT</td> <td>1 —</td></tr> +<tr> +<td>L'EXILÉE</td> <td>1 —</td></tr> +<tr> +<td>FANTÔME D'ORIENT</td> <td>1 —</td></tr> +<tr> +<td>FIGURES ET CHOSES QUI PASSAIENT</td> <td>1 —</td></tr> +<tr> +<td>FLEURS D'ENNUI</td> <td>1 —</td></tr> +<tr> +<td>LA GALILÉE</td> <td>1 —</td></tr> +<tr> +<td>L'INDE (SANS LES ANGLAIS)</td> <td>1 —</td></tr> +<tr> +<td>JAPONERIES D'AUTOMNE</td> <td>1 —</td></tr> +<tr> +<td>JÉRUSALEM</td> <td>1 —</td></tr> +<tr> +<td>LE LIVRE DE LA PITIÉ ET DE LA MORT</td> <td>1 —</td></tr> +<tr> +<td>MADAME CHRYSANTHÈME</td> <td>1 —</td></tr> +<tr> +<td>LE MARIAGE DE LOTI</td> <td>1 —</td></tr> +<tr> +<td>MATELOT</td> <td>1 —</td></tr> +<tr> +<td>MON FRÈRE YVES</td> <td>1 —</td></tr> +<tr> +<td>LA MORT DE PHILÆ</td> <td>1 —</td></tr> +<tr> +<td>PAGES CHOISIES</td> <td>1 —</td></tr> +<tr> +<td>PÊCHEUR D'ISLANDE</td> <td>1 —</td></tr> +<tr> +<td>PROPOS D'EXIL</td> <td>1 —</td></tr> +<tr> +<td>RAMUNTCHO</td> <td>1 —</td></tr> +<tr> +<td>RAMUNTCHO, pièce</td> <td>1 —</td></tr> +<tr> +<td>REFLETS SUR LA SOMBRE ROUTE</td> <td>1 —</td></tr> +<tr> +<td>LE ROMAN D'UN ENFANT</td> <td>1 —</td></tr> +<tr> +<td>LE ROMAN D'UN SPAHI</td> <td>1 —</td></tr> +<tr> +<td>LA TROISIÈME JEUNESSE DE MADAME PRUNE</td> <td>1 —</td></tr> +<tr> +<td>VERS ISPAHAN</td> <td>1 —</td></tr> +</table> + + +<p class="center">Format in-8<sup>o</sup> cavalier.</p> + +<table summary="oeuvres completes"> +<tr> <td>ŒUVRES COMPLÈTES, tomes I à XI</td> <td>11 vol.</td></tr> +</table> + +<hr style="width: 15%;" /> + +<p class="center"><i>Éditions illustrées.</i></p> + + +<table summary="editions illustrees"> +<tr> <td>PÊCHEUR D'ISLANDE, format in-8<sup>o</sup> jésus, illustré + de nombreuses compositions de E. Rudaux</td> <td>1 vol.</td></tr> + +<tr> <td>LES TROIS DAMES DE LA KASBAH, format in-16 + colombier, illustrations de Gervais-Courtellemont</td> <td>1 —</td></tr> + +<tr> <td>LE MARIAGE DE LOTI, format in-8<sup>o</sup> jésus. Illustrations + de l'auteur et de A. Robaudi</td> <td>1 —</td></tr> +</table> + + +<hr style="width: 45%;" /> + + + + + +<h2>FANTÔME D'ORIENT</h2> + + + +<hr style="width: 25%;" /> +<h2>I</h2> + + +<p class="right">Septembre 188...<br /> +</p> + +<p>Minuit, après une fraîche soirée de fin septembre où déjà un peu +d'automne s'annonce. Du silence partout. Dans ma maison familiale +paisiblement endormie, je reste seul éveillé, l'esprit en grand trouble +d'anxiété et d'attente. Depuis tantôt deux heures, je me suis retiré +chez moi, disant que j'allais sagement me coucher, en prévision de mon +départ matinal de demain. Mais le sommeil ne vient pas. Enfermé dans +mon logis particulier, errant sans but d'une pièce dans une autre, je +reste indéfiniment songeur, comme à la veille de mes grands départs de +marin pour des campagnes longues et lointaines, et, en dedans de +moi-même, je passe une lente revue sinistre de temps accomplis, de +choses à jamais finies, de visages morts.</p> + +<p>Cette fois pourtant, je ne pars que pour un mois et je ne vais pas plus +loin que Constantinople, mais le voyage sera sombre...</p> + +<p>Il faut bien qu'il se soit joué là-bas un acte inoubliable de cette +féerie noire qui a été ma vie, pour que je m'inquiète ainsi de la pensée +d'y retourner; pour que tout ce qui en vient, un mot tartare qui me +repasse en tête, une arme d'Orient, une étoffe turque, un parfum, +aussitôt me plonge dans une rêverie d'exilé où réapparaît Stamboul! Et +ce n'est pas par simple fantaisie d'art non plus, qu'ici mon appartement +est pareil à celui de quelque émir d'autrefois, ressemble à une demeure +orientale qui, par sortilège, se serait incrustée au milieu de ma chère +maison héréditaire, avec ses arceaux dentelés, ses broderies d'ors +archaïques et ses chaux blanches. Un charme dont je ne me déprendrai +jamais m'a été jeté par l'Islam, au temps où j'habitais la rive du +Bosphore, et je subis de mille manières ce charme-là, même dans les +choses, dans les dessins, dans les couleurs, jusque dans ces vieilles +fleurs de rêve qui sont ici naïvement peintes sur les faïences de mes +murs. Et surtout il m'attire, ce charme triste, il m'attire vers là-bas +où je serai demain.</p> + +<p>C'est donc vrai que je vais revoir Stamboul... C'est bien réel et +prochain, ce pèlerinage auquel, depuis dix ans, je rêve...</p> + +<p>Depuis dix ans que les hasards de mon métier de mer me promènent à tous +les bouts du monde, jamais je n'ai pu revenir là, jamais; on dirait +qu'un sort, un châtiment sans merci m'en ait constamment éloigné. Jamais +je n'ai pu tenir le solennel serment de retour qu'en partant j'avais +fait à une petite fille circassienne, abîmée dans le suprême désespoir.</p> + +<p>Et je ne sais plus rien d'elle, qui fut la bien-aimée à qui je croyais +m'être donné jusqu'à l'âme, pour le temps et pour les au delà infinis.</p> + +<p>Mais, depuis que je l'ai quittée, constamment je suis poursuivi en +sommeil par cette vision, toujours la même: mon navire fait à Stamboul +une relâche inattendue, rapide, furtive; ce Stamboul revu en songe est +étrange, agrandi, déformé, sinistre; en hâte, je descends à terre, avec +la fièvre d'arriver jusqu'à elle, et mille choses m'en empêchent, et mon +anxiété va croissant à mesure que passe l'heure; puis tout de suite +vient le moment de l'appareillage, et alors, de partir sans l'avoir +revue et sans avoir seulement rien retrouvé de sa trace égarée, +j'éprouve tant d'angoisse que je me réveille...</p> + +<hr style="width: 15%;" /> + +<p>Pour le relire, pendant cette soirée d'attente, je vais chercher avec +crainte un livre qu'autrefois j'ai publié, par besoin déjà de chanter +mon mal, de le crier bien fort aux passants quelconques du chemin, et +que, depuis le jour où il a paru, je n'ai plus jamais osé ouvrir. Pauvre +petit livre, très gauchement composé, je pense, mais où j'avais mis +toute mon âme d'alors, mon âme en déroute et prise des premiers vertiges +mortels, ne pensant pas du reste que je continuerais d'écrire et qu'on +saurait plus tard qui était l'auteur anonyme d'<i>Aziyadé</i>. (Aziyadé, un +nom de femme turque inventé par moi pour remplacer le véritable qui +était plus joli et plus doux, mais que je ne voulais pas dire.)</p> + +<p>Avec recueillement, comme si je regardais dans une tombe en soulevant la +dalle funéraire, je commence à tourner ces pages oubliées, étonnantes +pour moi-même qui les ai jadis écrites.</p> + +<p>Des enfantillages d'abord qui me font sourire. Un certain Loti de +convention, auquel je m'imaginais ressembler. Et puis, çà et là, des +bravades, des blasphèmes; les uns banals et ressassés dont j'ai pitié; +les autres, si désespérés et si ardents, que c'étaient encore des +prières. Oh! le temps jeune, où je pouvais blasphémer et prier!...</p> + +<p>Mais tout l'inexprimé qui dormait entre les lignes, entre les mots +impuissants et sourds, s'éveille peu à peu, sort de la longue nuit où je +l'avais laissé s'évanouir. Ils me réapparaissent, ces insondables +<i>dessous</i> de ma vie, de mon amour d'alors, sans lesquels du reste il +n'y aurait eu ni charme profond ni intime angoisse. De temps à autre, +pour un souvenir, pour une souffrance que ce livre évoque, je sens cette +sorte de secousse glacée ou de frisson d'âme, qui vient des grands +abîmes entrevus, des grands mystères effleurés. Mystères de +préexistences, ou de je ne sais quoi d'autre ne pouvant même pas être +vaguement formulé. Pourquoi l'impression, tout à coup retrouvée, d'un +rayon de la lune de mai sur cette campagne pierreuse de Salonique où +commença notre histoire, suffit-elle à me donner ce frisson-là. Ou bien +la vision d'un soleil de soir d'hiver, entrant dans notre logis +clandestin d'Eyoub? Ou bien une phrase dite par elle, qui me revient, +avec les intonations de la langue turque et le son de sa jeune voix +grave? Ou tout simplement encore l'ombre de tel grand mur désolé, jetant +sur un coin de rue solitaire l'oppression d'une mosquée voisine? Ces si +petites choses, à peine saisissables, à peine existantes, à quoi donc +sont-elles liées dans les tréfonds inconnus de l'âme humaine, à quoi +d'antérieur vont-elles se rattacher, à quelles aventures mortes, à +quelle poussière encore souffrante, pour faire ainsi frémir? Et surtout +pourquoi éprouve-t-on ces étranges chocs de rappel, uniquement lorsqu'il +s'agit de pays, de lieux ou de temps, que l'amour a touchés avec sa +baguette de délicieuse et mortelle magie?</p> + +<p>Beaucoup de feuillets que je tourne vite, sans même les parcourir: ceux +où j'avais arrangé, changé les faits avec plus ou moins de maladresse, +pour les besoins du livre ou pour mieux dérouter des recherches +indiscrètes. Puis voici nos derniers jours d'Eyoub, avec le déchirement +du départ, tandis que le printemps revenait une fois de plus sur le +vieux Stamboul, semant par les rues tristes les fleurs blanches des +amandiers. Et maintenant, la fin, tout ce passage imaginaire d'Azraël +que j'avais ajouté, non pas seulement parce qu'il me semblait, avec mes +idées d'alors sur les histoires écrites, qu'un dénouement était +nécessaire, mais bien plutôt parce que j'avais ardemment rêvé, pour nous +deux, de finir ainsi. Oh! je me rappelle, je l'avais composé de mes +larmes et de mon sang, ce dénouement-là, et, bien qu'il soit inventé, il +a été si près d'être véritable, que je le relis ce soir, après tant +d'années, avec un trouble que je n'attendais plus, un peu comme on +relirait, outre tombe, la page suprême du journal de la vie.</p> + +<hr style="width: 15%;" /> + +<p>Eh bien! la vraie fin reste mystérieuse encore, et je tremble en +songeant que je la connaîtrai bientôt, que je pars demain pour aller +remuer là-bas toute cette cendre.</p> + +<p>Quant à la vraie suite, tout simplement la voici:</p> + +<p>Non, je ne sais plus rien d'elle. Je ne base sur rien cette conviction à +la fois douce et infiniment désolée, que j'ai de sa mort. Peu à peu, +notre histoire d'amour s'est arrêtée, mais sans solution précise; notre +histoire à deux s'est perdue, mais sans finir.</p> + +<p>Les rares petites lettres qui, les premiers temps, malgré les farouches +surveillances, à travers mille difficultés, m'arrivaient encore, ont +cessé, depuis sept ans bientôt, de m'apporter leur plainte étouffée. +Finies aussi, les lettres d'<i>Achmet</i>, et finies d'une façon inquiétante: +devenues d'abord singulières, invraisemblables, avec des confusions de +noms et de personnes que lui-même n'aurait jamais faites, avec une +persistance à ne jamais me parler d'elle,—tellement que je n'ai plus +osé questionner, ni même répondre, dans la crainte de pièges tendus, de +mains étrangères interceptant nos secrets.</p> + +<p>Et comment, à distance, déchiffrer cette énigme; quel ami assez dévoué, +assez habile et assez sûr charger de telles recherches, à Stamboul, +derrière les grillages des harems... D'année en année, du reste, +j'espérais revenir,—et au contraire les hasards de ma vie me +conduisaient ailleurs, en Afrique, en Chine, toujours plus loin... Alors +peu à peu une sorte d'apaisement de ces souvenirs se faisait en +moi-même, sans que je fusse tout à fait coupable; ils se décoloraient +comme sous de la poussière, sous de la cendre de sépulcre.</p> + +<p>Les nuits seulement, pendant les lucidités du rêve, je retrouvais, sous +une forme continuellement la même, mes regrets inatténués; toujours ces +imaginaires retours dans un Stamboul aux dômes trop hauts et trop +sombres profilés sur un grand ciel mort; toujours ces courses anxieuses, +arrêtées malgré moi par des inerties insurmontables et n'aboutissant +pas; et, pour finir, toujours ce réveil, à l'heure supposée de +l'appareillage, avec l'angoisse et le remords d'avoir gaspillé les +instants rares qui auraient dû me suffire pour arriver jusqu'à elle.</p> + +<p>Oh! l'étrange Stamboul, l'oppressante ville spectrale que j'ai vue dans +mes nuits! Quelquefois elle restait lointaine, montrant seulement à +l'horizon sa silhouette; sur quelque plage déserte, je débarquais au +crépuscule, apercevant, là-bas, les minarets et les dômes; à travers des +landes funèbres, semées de tombes, je prenais ma course, alourdie par le +sommeil; ou bien c'était dans des marécages, et les joncs, les iris, +toutes les plantes de l'eau retardaient ma course, se nouaient autour de +moi, m'enlaçaient d'entraves. Et l'heure passait, et je n'avançais pas.</p> + +<p>D'autres fois, mon navire de rêve m'amenait jusqu'aux pieds de la ville +sainte; c'était dans les rues, alors, que j'endurais le supplice de ne +pas arriver; dans le dédale sombre et vide, je courais d'abord vers ce +quartier haut de Mehmed-Fatih qu'habitait son vieux maître; puis, en +route, me rappelant tout à coup que je ne pouvais aller directement chez +elle, j'hésitais, enfiévré, pendant que les minutes fuyaient, ne +sachant plus quel parti prendre pour retrouver au moins quelqu'un de +jadis connu qui me parlerait d'elle, qui saurait me dire si elle était +vivante encore et ce qu'elle était devenue,—ou bien si elle était morte +et dans quel cimetière on l'avait mise; et mon temps se passait en +indécisions, en rencontres de gens pareils à des spectres, qui me +barraient le passage; d'autres fois, je gaspillais à des bagatelles mes +minutes précieuses, m'attardant, comme au cours de mes promenades de +jadis, à des bazars d'armes, m'asseyant dans des cafés pour attendre des +personnages que j'envoyais chercher et qui n'arrivaient pas; ou encore +je me perdais, avec une intime terreur, dans des quartiers inconnus et +déserts, dans des rues de plus en plus étroites m'emprisonnant comme des +pièges au milieu d'une nuit profonde;—et, pour finir, arrivait tout à +coup l'heure, l'heure inexorable de l'appareillage, avec l'excès +d'inquiétude amenant le réveil. Dans ce rêve obsédant qui, depuis ces +dix années, m'est revenu tant de fois, m'est revenu chaque semaine, +jamais, jamais je n'ai revu, pas même défiguré ou mort, son jeune +visage; jamais je n'ai obtenu, même d'un fantôme, une indication, si +confuse qu'elle fût, sur sa destinée...</p> + +<hr style="width: 15%;" /> + +<p>Et maintenant le maléfice qui me tenait éloigné semble à la fin rompu; +en complète possession de mon activité d'esprit et de vie, je vais +revoir en plein jour, en plein soleil, cette ville qui pour moi s'est +peu à peu amalgamée à du sombre rêve au point de me paraître elle-même +presque chimérique. À peine puis-je croire que rien ne m'entravera en +chemin; que j'arriverai au but; que je marcherai dans ces rues sans être +ralenti par des inerties de sommeil, que j'interrogerai des êtres +vivants, et que peut-être je retrouverai la chère trace perdue.</p> + +<p>Bien réellement je pars demain, et je pars d'une façon aussi banale et +positive que pour un voyage quelconque; mes malles sont en bas, prêtes à +être enlevées dès le matin par la voiture qui m'emportera au chemin de +fer. Empressé, comme toute ma vie, je traverserai l'Europe très vite, +en trois jours, par le rapide de Paris à Bucarest. En route cependant, +dans les Karpathes, je m'arrêterai une semaine, au palais d'une reine +inconnue: une halte qui sans doute tiendra un peu du rêve et de +l'enchantement, avant l'inquiétante étape finale. Et puis, de Varna, par +la mer Noire, en vingt-quatre heures je gagnerai Constantinople.</p> + +<hr style="width: 15%;" /> + +<p>Mes préparatifs de voyage étant par hasard terminés à l'avance, rien ne +trouble la paix de cette veillée de départ, dans tout ce silence et ce +sommeil d'alentour.</p> + +<p>Maintenant, je rassemble ces menus objets plus précieux que j'emporterai +sur moi, des lettres, des amulettes et certaine bague qu'elle m'avait +donnée. Puis, avec recueillement, je vais ouvrir un tiroir mystérieux, +caché sous de vieilles broderies orientales; c'est le cercueil où +dorment mille petites choses rapportées d'Eyoub, des feuillets sur +lesquels des mots turcs sont gauchement tracés de son écriture +enfantine, des morceaux coupés à l'étoffe de notre divan de Brousse, des +fantômes de pauvres fleurs qui jadis poussèrent dans des jardins de +Stamboul au printemps. Au plus profond de cette cachette, sous ces +débris, je cherche une adresse en caractères arabes qui, le matin de mon +départ, fut dictée par Achmet à l'écrivain public de la place +d'Ieni-Djami: d'après lui, elle devait me servir de ressource suprême +pour le retrouver si je ne revenais qu'après de longues années, ayant +épuisé toutes les autres enveloppes à son propre nom, dictées +l'avant-veille par Aziyadé, tous les moyens de correspondre avec eux.</p> + +<p>La voici, cette adresse; elle a cinq ou six lignes, elle n'en finit +plus; elle donne le nom et le gisement d'une vieille femme arménienne: +«Anaktar-Chiraz, qui demeure au faubourg de Kassim-Pacha, dans une +maison basse, sur la place d'Hadji-Ali; à côté il y a un marchand de +fruits, et en face il y a un vieux qui vend des tarbouchs.»</p> + +<p>Achmet jugeait que cette femme ne quitterait certainement jamais sa +maison, puisqu'elle en était propriétaire. Jadis elle l'avait recueilli +et soigné pour je ne sais quelle maladie, pendant son enfance +d'orphelin; elle l'aimait beaucoup, disait-il, et saurait toujours où le +prendre, eût-il même changé vingt fois de métier et de demeure. Pauvre +petite adresse naïve, qui fut écrite, je me souviens, en plein air, au +pied de la mosquée, sous les platanes, par un si clair soleil de +printemps et de jeunesse, et qui a dormi près de dix années dans +l'obscurité de ce tiroir, pendant que je courais le monde! Elle a jauni, +pâli, pris un air de document ancien concernant des personnes mortes. +Elle me fait mal à revoir, si fanée. Il me paraît invraisemblable que je +puisse la ramener à la grande lumière d'Orient, et que les mots écrits +là me servent jamais à renouer un fil conducteur vers des êtres qui +soient encore vivants et réels, qui ne soient pas des mythes de mon +imagination, des spectres de mon souvenir. Cette vieille femme +arménienne, ce marchand de fruits, ce marchand de tarbouchs, pauvres +gens quelconques d'un faubourg perdu, et aussi ce petit quartier antique +où je me rappelle vaguement être venu, une fois ou deux, m'asseoir au +crépuscule avec Achmet sous des treilles centenaires, dans le jardinet +triste d'un café turc,—qui sait ce que tout cela a pu devenir, qui sait +ce que j'en retrouverai...</p> + +<p>Dix années, c'est du reste un recul profond où toutes les images se +noient dans une même brume. Aussi, au début, ma rêverie s'était-elle +maintenue dans un sentiment d'anxiété encore assourdie, de mélancolie +plutôt tranquille. Mais voici qu'un plus grand trouble me vient, à cette +réflexion subite: pourtant il se peut qu'elle vive! Depuis bien +longtemps cette pensée-là ne s'était plus présentée à moi d'une manière +aussi poignante. En effet, puisque je ne sais pas, puisque je ne suis +sûr de rien, il n'est donc pas impossible que bientôt, dans si peu de +jours que j'en frémis comme si ce devait être demain, je me retrouve en +sa présence. Oh! rencontrer de nouveau son regard, que je m'étais +habitué à croire mort, son regard de douleur ou de sourire; revoir, +comme elle disait, ses «yeux face à face!» oh! l'angoisse, ou l'ivresse +de ce moment-là!...</p> + +<p>Et comment serait-elle alors, comment serait son visage de vingt-huit +ans? Dans toute sa beauté de femme, me réapparaîtrait-elle, la petite +fille d'autrefois, svelte, aux yeux vert de mer? ou bien flétrie, qui +sait, finie à jamais en tant que créature de chair et d'amour? Peu +importe du reste, même vieillie et mourante... je l'aime encore. Mais de +toute façon l'instant de cet étrange revoir serait pour nous deux un peu +terrible, et n'aurait pas de lendemain arrangeable, n'aurait aucune +suite pouvant être envisagée sans effroi. Aziyadé et Loti, ceux +d'autrefois du moins, sont bien morts; ce qui peut rester d'eux-mêmes +s'est transformé, leur ressemble à peine sans doute, de visage et d'âme; +comme l'affirme ce petit livre enfantin que je viens de refermer, tous +deux sont morts.</p> + +<p>C'est presque sacrilège de le dire: en ce moment, je crois que je +préférerais être sûr de ne trouver là-bas qu'une tombe. Pour elle et +pour moi, j'aimerais mieux qu'elle m'eût devancé dans la finale +poussière qui ne pense ni ne souffre. Et alors j'irais tenir mon serment +de retour devant quelqu'une de ces petites bornes funéraires, aux +mystiques inscriptions confiantes, qui si paisiblement traversent +l'indéfini des durées, dans les bois de cyprès...</p> + +<hr style="width: 15%;" /> + +<p>Il fait lourd et il fait inquiétant dans mon logis, ce soir. Et tout y a +pris l'air lugubre, avec ce seul flambeau qui laisse les fonds dans une +obscurité confuse; çà et là, des tranchants d'acier luisent, des lames +courbes de yatagans, et, sur le rouge foncé des tentures murales, les +broderies étranges semblent la figuration symbolique de mystères +d'Orient, qui me seraient profondément incompréhensibles. Quels êtres +inconnus, de quelle génération ayant précédé la nôtre, ont fixé dans ces +dessins leurs rêves, leurs immuables rêves? Ceux pour qui on a trempé +ces armes et tissé ces ors, quelles chimères avaient-ils, quelles +amours, quelles espérances? Je les sens loin de moi comme jamais, ces +croyants-là, qui à présent dorment en terre sainte, au pied des mosquées +blanches. Tout ce décor de vieil Orient est ce soir pour me faire mieux +sentir combien sont dissemblables jusqu'à l'âme les différentes races +humaines, et tout ce qu'il y a d'insensé, d'impossible et de funeste à +aller chercher de l'amour là-bas. Entre les deux égarés qui s'aiment, +reste toujours la barrière des hérédités et des éducations foncièrement +différentes, l'abîme des choses qui ne peuvent être comprises. Et il +leur faut prévoir qu'ensuite, quand viendra leur fin, ils n'auront +seulement pas, pour les bercer ensemble à la dernière heure, le commun +souvenir, encore un peu doux, des mirages religieux de leur enfance; ni +la même terre, après, pour les réunir.</p> + +<p>Il semble ainsi que le temps et la mort vous séparent davantage et qu'on +s'en aille se dissoudre dans des néants opposés...</p> + +<hr style="width: 15%;" /> + +<p>Les choses ici sont imprégnées d'odeurs turques comme dans un sérail, et +c'est trop; ce silence aussi est pesant, ajoute encore à la lourdeur +parfumée de l'air,—et j'ouvre en grand les fenêtres...</p> + +<p>Le silence reste le même, augmenté plutôt, prolongé par tout le silence +d'alentour. Entrent un phalène et les longs rayons de la lune. Entre +aussi une fraîcheur, une fraîcheur exquise, venue des jardins, venue de +la campagne et des grands marais, de par delà les ormeaux des remparts. +Je me sens réveillé par cet air frais, comme d'un songe très sombre, et +je me penche à cette fenêtre pour respirer de la vie. Les choses +familières du voisinage m'apparaissent alors, aux places de tout temps +connues; l'éclairage lunaire leur donne, cette nuit, je ne sais quoi +d'immuablement tranquille, d'un peu irréel aussi; mais elles sont bien +les mêmes toujours, et j'ai vu toute ma vie ces vieux toits, ces pans de +murs, ces trouées profondes des jardins, ces masses ombreuses des +verdures, et on dirait que tout cela me chante en ce moment quelque +petit hymne mélancolique de terre natale, me conseillant de ne pas +partir. Tant d'autres, plus simples que moi, n'ont jamais quitté ce +pays, ni seulement ce voisinage!... Peut-être, si j'avais fait comme +eux...</p> + +<p>Une senteur monte des jardins, senteur d'humidité, de mousse, de +feuilles mortes, qui est particulière aux premiers soirs refroidis où +des brumes légères se lèvent. Déjà l'automne! Encore un été qui s'en va, +qui aura passé quand je reviendrai de Stamboul. Mon Dieu, je vais, pour +ce voyage, perdre nos derniers beaux jours d'ici, avec la plus belle +floraison de nos roses sur nos murs, et je ne verrai plus, cette année, +deux chères robes noires se promener dans notre cour, au dernier +resplendissement de septembre. Et qui sait, avec tout l'imprévu de mon +métier de mer, quand je retrouverai ces choses? Me voici maintenant +indécis, attristé et presque retenu, à cette veille de départ, par le +regret de ce que j'abandonne.</p> + +<p>Puis, brusquement, tout change, dès que je suis rentré dans le logis +turc rouge sombre où luisent les armes; tout s'oublie, dans l'impatience +inquiète de Stamboul, à cause simplement d'une amulette que je suis +allé prendre au fond d'un coffre et que j'ai rattachée à mon cou.</p> + +<p>Depuis longtemps, je ne l'avais plus vue, cette amulette d'Orient; elle +se compose de je ne sais quels minuscules objets mystérieux enfermés +dans un sachet; le sachet, cousu assez gauchement par une petite main +inhabile qui pourtant s'était appliquée beaucoup, est fait d'un morceau +de drap d'or sur lequel une fleur rose est brochée; et ce bout d'étoffe +a été choisi, puis coupé, dans ce qui restait de plus frais de certaine +petite veste qu'une enfant circassienne avait portée pendant deux étés +de sa vie pour aller à l'école par des sentiers de hautes herbes, le +long du Bosphore, au village de Kanlidja. Je pense qu'il est vieux comme +le monde, cet enfantillage attristé qui consiste à échanger entre soi, +si l'on s'aime, de pauvres petites choses datant des premières années de +l'existence et à s'en faire comme des amulettes contre le mutuel oubli: +j'ai connu cela bien des fois, chez des êtres de races très différentes. +Et cette uniformité des sentiments humains est, hélas! pour me faire +douter davantage de l'individualité propre des âmes: quand on y songe, +on est tenté, tellement elles semblent pareilles, de ne les regarder que +comme des émanations éphémères de ce même tout impersonnel qui est +l'<i>espèce</i> indéfiniment renouvelée.</p> + +<p>Donc, c'est ainsi chez nous tous: quand l'amour grandit et s'élève +jusqu'à des aspirations vers d'éternelles durées, ou quand l'amitié +devient assez profonde pour donner l'inquiétude de la fin, on en arrive +à jeter les yeux en arrière, sur l'enfance de ceux qu'on aime. Le +présent paraît insuffisant et court; alors comme on sait que l'avenir +<i>ne sera peut-être jamais</i>, on essaie de reprendre le passé, qui, lui au +moins, <i>a été</i>. «À qui ressemblais-tu quand tu étais toute petite fille? +Dis-moi comment était ton visage, ton costume? À quoi rêvais-tu quand tu +étais tout petit garçon? Comment étaient tes allures et tes jeux? Et moi +aussi, je tiens à te conter mes premières joies d'enfant et mes premiers +chagrins; même je veux te faire cadeau de telle petite chose qui vient +de ce temps-là, et qui m'était très précieuse.» À Eyoub, dans le mystère +plein de dangers de notre logis turc, enfermés tous deux et inquiets +des moindres bruits qui traversaient le lourd silence du dehors, nous +passions souvent nos soirées d'hiver à des causeries de ce genre. Et +tant de fois dans ma vie—avant de l'avoir connue et après l'avoir +presque oubliée—tant de fois j'ai fait de même, hélas! avec d'autres, +sous l'influence douce des amitiés ou sous le charme mortel des +amours... Oh! leurre pitoyable encore que tout cela!</p> + +<p>Et cependant, mon Dieu, il a peut-être eu la plus belle part d'ivresse +qu'un homme puisse attendre de la vie, et il devrait peut-être se +contenter de mourir après, celui à qui une petite fille délicieuse a +éprouvé le besoin de donner une amulette contre l'oubli, et l'a +composée avec tant d'amour, en déchirant la plus sacrée de ses reliques +d'enfance.</p> + +<p>Ce talisman de drap d'or a d'ailleurs, ce soir, produit son effet +magique, car voici qu'il a complété étrangement l'évocation commencée +par la lecture du livre. Tout à coup, celle qui me l'avait donné est +comme présente: je la vois, attachant l'amulette à mon cou, puis levant +vers moi un regard où transparaissait toute sa petite âme simple et +grave: son visage est sorti de la nuit avec son expression des derniers +jours et l'interrogation suprême de ses yeux... Alors, ce qu'il y avait +peut-être d'un peu factice tout à l'heure, d'un peu hésitant dans mon +sentiment pour elle, s'en est allé en nuage, avec ce que je m'étais dit +à moi-même de raisonnable et de froid, d'égoïste et d'atroce sur les +probabilités de sa mort. Oh! non, au lieu de cette tombe, que plutôt je +la retrouve, elle, n'importe comment et n'importe à quel prix; quand je +devrais recommencer à souffrir après, j'aimerais mieux la revoir; je ne +l'espère pas, mais je sens que je le voudrais, au risque de tout. Oh! la +retrouver, même vieillie, même près de mourir, ombre encore un peu +pensante qui seulement comprenne que je suis revenu et qui m'entende +demander pardon: ombre qui ait encore ses yeux, son expression d'yeux, +et que je puisse aimer un instant avec le meilleur de mon âme et le plus +tendre de ma pitié. Ou même, s'il le faut, que je la retrouve m'ayant +oublié, jeune, belle toujours, et jouissant en paix de l'été de sa vie, +des quelques années de soleil qui étaient son lot, à elle aussi bien +qu'à toutes les autres créatures, et que je n'avais pas le droit de lui +prendre.</p> + +<p>Ces barrières dont je parlais, ces différences profondes des races et +des religions, est-ce que cela existe, je ne sais plus? Au-dessus de +tout, passe l'amour, le charme d'un regard qui va du fond d'une âme au +fond d'une autre âme. Et, en ce moment, si elle était près d'ici, +j'irais la chercher par la main, et, sans hésitation, avec un sourire. +Je l'amènerais au milieu de tout ce que j'ai de plus cher et de plus +respecté.</p> + +<p>Toutes mes impressions changeantes de cette soirée se fondent à présent +dans ce désir attendri de la revoir, dans cet élan—d'ailleurs presque +sans espérance—vers elle.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2>II</h2> + + +<p class="right">Bucarest, octobre 188...<br /> +</p> + +<p>Environ quinze jours après, à l'autre bout de l'Europe, dans un grand +palais de souverain où je suis arrivé la nuit et où je suis seul.</p> + +<p>Ayant traversé très vite l'Allemagne et l'Autriche, j'ai fait halte +d'une semaine chez l'exquise reine de ce pays-ci, dans son château +d'été, au milieu des Karpathes.</p> + +<p>Je l'ai quittée hier, et ici, à Bucarest, où je devais passer la nuit, +l'hospitalité m'était préparée au palais royal, inhabité en ce moment.</p> + +<p>Rien de désolé et de tristement solennel comme un palais vide. Sitôt que +je suis seul dans mon appartement, une sorte de silence spécial +m'enveloppe. De très loin, ce bruit de voitures, qui est encore plus +incessant à Bucarest qu'à Paris, me vient comme un roulement assourdi +d'orage; je suis séparé de la rue vivante par de grandes places sans +passants, où veillent des factionnaires, et, dans le palais même, rien +ne bouge.</p> + +<p>Au château de la reine, je m'étais laissé malgré moi distraire et +charmer par mille choses. Mais ici, c'est ma dernière étape avant +Stamboul, qui n'est plus qu'à vingt-quatre heures de moi, et, jusqu'au +matin, j'entends sonner contre les pavés, de plus en plus +distinctement, comme en crescendo, le pas régulier des sentinelles qui +gardent les portes.</p> + +<hr style="width: 25%;" /> + +<p class="right">Mardi 5 octobre.<br /> +</p> + +<p>À quatre heures du matin, avant jour, je quitte le palais royal. Il fait +très froid dans les rues de Bucarest. Un landau me mène bride abattue à +la gare, au milieu d'un flot de voitures, qui roulent dans l'obscurité. +Le ciel a des teintes glacées d'hiver. Le long de ces rues droites et +nouvelles, qui ressemblent à celles d'une capitale quelconque d'Europe, +je ne sais plus trop où je suis, ni où ces chevaux m'emportent si vite; +en tout cas, je ne me figure plus très nettement que je suis en route +pour Stamboul et que j'y arriverai demain.</p> + +<p>À cinq heures du matin, en chemin de fer, dans les lourds wagons à +couchettes de l'Express-Orient.</p> + +<p>Puis, vers huit heures, ce train s'arrête au bord du Danube, qu'il faut +franchir en bateau. Très froid toujours, avec une brume légère aux +horizons d'une plaine plate, infinie. Mais ici, il y a déjà des costumes +d'Orient, nos bateliers sont coiffés du fez et, sur le fleuve, des +barques, immobiles le long des berges, portent le pavillon turc, rouge à +croissant blanc. Alors le sentiment me revient, plus poignant tout à +coup, du but vers lequel je m'achemine, dans cette matinée fraîche +d'octobre, à travers ces eaux et ces prairies.</p> + +<hr style="width: 15%;" /> + +<p>Sur l'autre rive, nous montons dans un mauvais petit chemin de fer qui +doit, dans sa journée, nous faire franchir la Bulgarie.</p> + +<p>Elle est bien sombre et sauvage, par ce jour d'automne, cette Bulgarie +en révolution, en guerre.</p> + +<p>Un long arrêt, vers midi, à je ne sais quel village, au milieu d'une +plaine déserte. Il y a là un campement de cavalerie. Les cavaliers sont +en tenue de campagne, l'air déterminé et superbe, prêts à se battre +demain. Leur musique s'aligne en rond pour nous jouer un air étrange, +d'une rare tristesse orientale, quelque chose comme une marche +guerrière, lente et obstinée, vers un but qui serait la mort... Et, en +écoutant, je me sens près de pleurer... De plus en plus, cette approche +de Stamboul donne pour moi une importance exagérée aux choses +quelconques de la route, change leur aspect, me les fait voir comme à +travers du crêpe.</p> + +<p>À mesure que nous avançons vers la mer Noire, l'air se fait moins froid. +Les stations—de pauvres villages, de loin en loin, perdus au milieu de +régions désolées—commencent à avoir des noms tartares que je puis +comprendre, traduire, et qui alors me charment comme si je rentrais dans +une patrie: <i>Le petit marché</i>, <i>Le petit diable</i>, etc... Des costumes +turcs, turbans, vestes de bure soutachées de noir, commencent à se +montrer aux barrières,—et je prête l'oreille attentivement, pour +écouter ces gens-là parler la langue aimée, dans cet âpre pays triste.</p> + +<p>Enfin Varna paraît, et je salue les premiers minarets, les premières +mosquées.</p> + +<p>Il fait calme sur la mer Noire, quand nous montons dans la barque qui +nous emmène au paquebot de Constantinople. L'air est devenu tiède, +léger, et Varna, qui s'éloigne derrière nous, a ses minarets baignés +dans la lumière d'or du couchant.</p> + +<hr style="width: 15%;" /> + +<p>Une bruyante table d'hôte, sur ce paquebot encombré de touristes,—et +alors, comme conséquence pour moi, l'oubli momentané, dans le brouhaha +des voix, dans la banalité des choses qui se disent.</p> + +<p>Mais après, quand je me promène seul, à travers la nuit grise, sur le +pont de ce paquebot qui file vers le sud, qui file très vite, sans +secousse, sans bruit, comme en glissant,—je me rappelle que je suis +tout près du but et que j'y arriverai demain. Sur ce navire, je +m'étonne, par habitude de métier, de n'avoir pas de quart à faire, +d'être au milieu de matelots qui ne m'obéiraient point et à qui je suis +inconnu; rien ne me regarde, ni la manœuvre ni la route,—et cela me +semble un peu invraisemblable; cela suffit, dans cette nuit vague, à +jeter je ne sais quelle incertitude de rêve sur la réalité de ma +présence à bord. Personne ne sait ici mon nom, encore moins ce que je +vais faire là-bas et combien cette approche me trouble. Ce retour à +Stamboul prend, à cette heure, je ne sais quel air clandestin, et +funèbre aussi, dans le silence de plus en plus absolu du navire, qui +s'endort tout en fuyant.</p> + +<p>Instinctivement, mes yeux regardent et suivent deux ou trois petits feux +très lointains, à peine perceptibles, qui semblent piqués au hasard sur +l'immensité neutre,—dans le ciel ou dans la mer, on ne sait trop,—et +qui sont des phares de la côte turque. La mer devient de plus en plus +inerte, et notre allure, toujours plus glissante, dans la nuit confuse +où l'horizon n'a pas de contours.</p> + +<p>En songe, mes retours imaginaires se passaient ainsi; très vite, je +glissais dans l'obscurité vers Stamboul, et, ce soir, je finis par avoir +presque l'impression de n'être plus qu'un fantôme de moi-même, en route +nocturne vers le pays que j'ai aimé...</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2>III</h2> + + +<p class="right">Jeudi 6 octobre<br /> +</p> + +<p>Au petit jour, un employé à voix étrangère vient avertir les passagers, +dans leurs cabines, que l'entrée du Bosphore est proche. Je venais à +peine de m'endormir, ayant passé la nuit à songer, et je me réveille en +sursaut, avec une commotion au cœur, rien qu'à ce nom de Bosphore.</p> + +<p>Sur le pont où il fait froid, un à un les passagers apparaissent, +indifférents, eux, et simplement déçus de ce qu'on leur montre. En +effet, l'entrée du Bosphore est plutôt maussade, là-bas, entre ces +montagnes d'aspect quelconque, qui s'esquissent, encore confusément, en +teintes sombres. C'est un lever de jour d'automne, gris et brumeux, sous +un immobile ciel bas. On ne verra presque rien, avec ces bancs de +brouillard qui traînent comme des voiles.</p> + +<p>Bien fâcheux pour ces touristes: l'effet d'arrivée sera manqué. Quant à +moi, qui n'aurai que deux jours et demi, rien que deux jours et demi +pour ce pèlerinage, je fais cette réflexion que si le temps se met déjà +à l'hiver, s'il pleut, comme c'est probable, tout sera plus triste, plus +compliqué, et mes recherches plus difficiles...</p> + +<p>Je n'avais pas vu hier au soir les passagers de troisième classe qui +encombrent le pont: ce sont bien de vrais Turcs, ceux-ci, les hommes en +cafetan, les femmes voilées. Et puis tout à coup, comme nous approchons +de la terre, il nous arrive une senteur pénétrante, spéciale, exquise à +mes sens,—une senteur jadis si bien connue et depuis longtemps oubliée, +la senteur de la terre turque, quelque chose qui vient des plantes ou +des hommes, je ne sais, mais qui n'a pas changé et qui, en un instant, +me ramène tout un monde d'impressions d'autrefois. Alors, brusquement, +il se fait dans mon existence comme un trou de dix années, un +effondrement de tout ce qui s'est passé depuis ce jour d'angoisse où +j'ai quitté Stamboul, et je me retrouve complètement en Turquie avant +même d'y avoir remis les pieds, comme si une certaine âme mienne, qui +n'en serait jamais partie, venait de reprendre possession de mon corps +irresponsable et errant...</p> + +<hr style="width: 15%;" /> + +<p>Nous commençons à descendre le Bosphore, et la grande féerie des deux +rives, lentement, se déroule. Je reconnais tout, les palais, les +moindres villages, les moindres bouquets d'arbres; mais je me sens si +calme à présent que cela m'étonne, et que je ne me comprends plus; on +dirait que j'ai quitté depuis hier à peine le pays turc. Un peu anxieux +seulement quand nous passons devant ces cimetières où il y a, tout au +bord de l'eau, des tombes de femmes, sous les hauts cyprès géants aux +troncs roses aux feuillages noirs. Je les regarde beaucoup ces tombes; +pierres debout, toujours, surmontées d'une sorte de couronnement +symétrique qui représente des fleurs. Il m'arrive même de me retourner +tout à coup, avec une inquiétude vague, pour suivre des yeux, à mesure +qu'elle s'éloigne, quelqu'une de celles qui sont bleues ou vertes avec +inscriptions d'or; je me suis toujours représenté que sa tombe à elle +devait être ainsi. Qui sait pourtant quelles figures, sans doute très +inconnues, se sont endormies là-dessous!</p> + +<p>Déjà voici les kiosques impériaux et les grands harems; puis la série +des palais tout blancs aux quais de marbre. Et enfin, là-bas et +là-haut, sortant tout à coup d'une brume qui se déchire, la silhouette +incomparable de Stamboul.</p> + +<p>Oh! Stamboul est là! bien réel, très vite rapproché maintenant, sous un +éclairage net et banal, ramené à son apparence la plus ordinaire, que +dix ans de rêve m'avaient un peu changée, mais presque aussi beau +pourtant que dans mon souvenir. Et je m'étonne d'être de plus en plus +tranquille d'âme, causant même avec les compagnons de route que le +hasard m'a donnés, et leur nommant comme un guide les palais et les +mosquées.</p> + +<p>Le mouillage est bruyant, au milieu du fouillis des paquebots, des +voiliers, portant tous les pavillons d'Europe. Et aussitôt commence +l'invasion furieuse des bateliers, des douaniers et des portefaix; cent +caïques nous prennent à l'assaut, et tous ces gens, qui montent à bord +comme une marée, parlent et crient dans toutes les langues du Levant. +Oh! je connais si bien cela, ce brouhaha des arrivées, ces voix, ces +intonations, ces visages; et cet amas de navires autour de nous, et ces +fumées noires—au-dessus desquelles montent, là-bas dans le ciel clair, +les dômes des saintes mosquées! Je me mêle moi-même à tout ce bruit; +d'ailleurs, les mots turcs, même les plus oubliés, me reviennent tous +ensemble. Avec des bateliers pour mon passage, avec des portefaix pour +mes malles, je discute des questions qui me sont absolument +indifférentes, par besoin de m'agiter et de parler aussi. Jusque dans la +barque, où je suis enfin installé avec mes valises, je continue je ne +sais quel étonnant marchandage,—et ainsi presque sans émotion,—à part +un tremblement peut-être quand mon pied s'y pose—je me trouve à terre, +sur le quai de Constantinople.</p> + +<hr style="width: 15%;" /> + +<p>Après plus d'une heure perdue en formalités de douane, de passeport, de +je ne sais quoi, sur ces quais, dans ce quartier bas de Galata rempli +toujours du même grouillement étrange et de la même clameur, me voici +cependant monté à Péra, installé à l'hôtel comme il faut du lieu, que +les touristes encombrent. Bientôt dix heures, quel gaspillage de temps, +quand mes moindres minutes devraient être comptées!</p> + +<p>Et puis il faut déjeuner, ouvrir ses malles, faire sa toilette... Et le +temps continue de fuir.</p> + +<p>La chambre où je m'habille est quelconque, haut perchée, dominant de ses +fenêtres un ensemble de maisons européennes très banales; mais, +au-dessus de ces toits, il y a deux ou trois petites échappées +merveilleuses, sur Stamboul ou sur Scutari d'Asie: des dômes, des +minarets, des cyprès, qui apparaissent comme suspendus dans l'air. Et +ces choses, à peine entrevues, suffisent à me donner, avec un trouble +délicieux et un besoin de hâte un peu fébrile, la conscience de ce +voisinage. Mon Dieu, qui sait ce que j'aurai appris ce soir! Peut-être +rien, hélas! En deux jours, rechercher dans le grand Stamboul mystérieux +la trace, égarée depuis sept ou huit ans, d'une femme de harem, quel +insensé je suis! Je ne réussirai jamais, je ne trouverai pas.</p> + +<p>Mon plan longuement réfléchi, est de rechercher d'abord cette vieille +femme arménienne du faubourg de Kassim-Pacha, indiquée par Achmet comme +ressource suprême et dont j'ai retrouvé l'adresse compliquée, la nuit de +mon départ. Si elle est vivante, peut-être me donnera-t-elle la clef de +tout: ce serait le moyen le plus simple et le plus rapide.</p> + +<p>Maintenant j'attends un interprète, qu'on m'a promis de m'amener,—car +j'aurai besoin pour mon enquête de quelqu'un sachant bien lire le turc, +que je sais parler seulement. Il va venir, il va venir, me dit-on avec +un calme exaspérant. Et le temps passe toujours, et il n'arrive pas.</p> + +<p>Alors je me décide à redescendre à Galata en chercher un autre qu'on m'a +indiqué.</p> + +<p>Il n'est pas chez lui, celui-là...</p> + +<p>Je reviens à l'hôtel en courant. Déjà plus de midi et demi! Mon Dieu, +que de temps perdu, quand je n'ai que deux jours! c'est comme dans mes +rêves: tout m'arrête!...</p> + +<p>Enfin voici un interprète qu'on m'amène. Un horrible vieux Grec, rusé, +fureteur, qui s'offre de me suivre tout aujourd'hui et tout demain. +Comme épreuve, je lui présente cette adresse de vieille femme, qu'il lit +couramment; il sait très bien où est cette place de Hadji-Ali qu'elle +habite, et va m'y conduire en hâte puisque l'heure me presse.</p> + +<p>Nous irons plus vite à pied, dit-il, nous gagnerons du temps, par des +raccourcis qu'il connaît, par des rues où ni voitures ni chevaux ne +sauraient passer. Et enfin nous voici dehors, en route. Les nuages de ce +matin ont disparu du ciel. Dieu merci, il fera presque une journée +d'été, lumineuse et chaude; tout sera moins sinistre. Je tiens à la main +l'adresse de la vieille Anaktar-Chiraz, le précieux petit grimoire +conducteur sur lequel tout mon plan repose, et qui revoit, après dix +années, son soleil d'Orient. Je marche d'un pas rapide, avec la fièvre +d'arriver, avec l'impression physique d'être devenu léger, léger, de +glisser pour ainsi dire sans toucher le sol; cela contraste avec ces +inerties de sommeil, qui, pendant tant d'années, me retardaient si +lourdement en rêve; dans ma tête il me semble entendre bruire le sang, +qui circulerait plus vite que de coutume; je voudrais courir, sans ce +vieux qui me suit et que je traîne comme une entrave.</p> + +<p>Où me fait-il passer? Pourvu qu'il ait compris. Voici des quartiers +neufs où je ne reconnais rien. Tout est changé: on a bâti +effroyablement par ici depuis mon départ,—et ces transformations si +grandes des lieux sont pour me donner, plus pénible, le sentiment que +mon histoire d'amour et de jeunesse est bien enfouie dans le passé, dans +la poussière, que j'en chercherai en vain la trace ensevelie...</p> + +<p>Ah! de vieux quartiers turcs maintenant,—des petites ruelles +tortueuses, où je commence à me retrouver un peu chez moi... Nous venons +de descendre dans un bas-fond qui m'était même assez familier jadis... +et, derrière ce tournant, là-bas, il doit y avoir un antique couvent de +derviches hurleurs, lugubre avec les catafalques qu'on apercevait à +travers ses fenêtres grillées, effrayant quand on passait le soir... +Oui, il est là encore; sans ralentir mon pas, je jette un coup d'œil +entre les barreaux de fer des fenêtres: toujours les mêmes vieux +cercueils, couverts des mêmes vieux châles et coiffés des mêmes vieux +turbans, le tout à peine plus mangé qu'autrefois par la moisissure et +les vers. C'est étrange que ces choses de la mort, parce qu'elles sont +demeurées telles quelles, ravivent en moi précisément des souvenirs de +printemps et d'amour.</p> + +<p>De plus en plus je me reconnais. Nous devons même approcher beaucoup, +être tout près maintenant du quartier d'Anaktar-Chiraz—car je revois +certaine petite mosquée dont le dôme, déjeté de vieillesse, monte tout +blanc de chaux, entre des cyprès noirs—et même je revois le café, le +café aux treilles centenaires où Achmet m'avait présenté un soir à cette +vieille femme. Je touche donc à la première étape de mon pèlerinage, et +un peu de confiance me revient, un peu d'espérance d'arriver au but.</p> + +<p>Comme je sais les méfiances qu'un étranger inspire, je vais m'asseoir à +l'écart, dans le jardinet triste de ce petit café, là, sous les treilles +jaunies, contre le mur antique, à la même place qu'autrefois; je +demanderai un narguilé, comme quelqu'un du pays, et lui, le vieux Grec, +ira de droite et de gauche aux informations.</p> + +<p>Il revient découragé: j'ai dû faire quelque erreur, me dit-il, ou mon +papier est faux; dans le voisinage, personne ne connaît ça...</p> + +<p>Mais je suis bien sûr, moi, pourtant, que c'était ici tout près! +Puisqu'elle sortait de chez elle, cette femme, quand un soir Achmet +l'avait appelée, pour me faire faire sa connaissance et la prier de +recevoir pour lui les lettres que j'écrirais de mon «pays franc»... Si +elle est morte, il est impossible que quelqu'un au moins ne s'en +souvienne pas. Allons, qu'il retourne interroger les anciens du +quartier; qu'il insiste, malgré les mines sombres et fermées, et je +doublerai la récompense promise.</p> + +<p>Un quart d'heure d'impatiente attente. Il reparaît, agitant d'un air de +triomphe un bout de papier crayonné. Un vieux juif, qui la connaît très +bien, a écrit là-dessus, pour de l'argent, sa nouvelle adresse. Elle +n'est pas morte, mais elle a déménagé depuis trois ans, pour aller +habiter très loin d'ici, à Pri-Pacha, dans l'extrême banlieue, près des +grands cimetières israélites.</p> + +<p>Que de temps il faudra, hélas, pour s'y rendre! Et, cependant, j'ai une +trace, une piste à peu près sûre, à laquelle j'aime mieux m'attacher que +d'essayer autre chose de plus dangereux, de plus incertain. Vite, qu'on +aille n'importe où chercher deux chevaux sellés, et partons.</p> + +<hr style="width: 15%;" /> + +<p>Oh! ce trajet à cheval, jusqu'à Pri-Pacha, où trouver des mots pour en +exprimer la mélancolie, par cette tranquille journée lumineuse +d'automne, sous ce soleil encore chaud, qui a déjà pris son éclat +mourant des fins d'été...</p> + +<p>Nous cheminons parallèlement au golfe de la Corne-d'Or, mais sur la rive +opposée à Stamboul, et un peu loin de la mer, dans la morne campagne, +contournant les faubourgs bâtis au bord de l'eau.</p> + +<p>Comme par fait exprès, il nous faut repasser par tous ces lieux jadis si +familiers que je traversais, les matins d'hiver, du temps où j'habitais +Eyoub—les matins sombres et glacés de février ou de mars—pour m'en +retourner à bord de mon navire après les nuits délicieuses. Ce sont les +lieux aussi que j'ai le plus souvent revus, depuis dix ans, dans mes +visions des nuits; dans le rêve de ce jour, ils sont plus éclairés, mais +ils ne me semblent pas beaucoup plus réels.</p> + +<p>Nous allons en hâte, mettant nos chevaux au trot chaque fois que c'est +possible. Tantôt nous descendons dans des fondrières, tantôt nous +montons sur des hauteurs, toujours un peu désolées, au sol aride, d'où +nous apercevons là-bas l'autre rive, le grand décor de Stamboul +entièrement doré de lumière.</p> + +<p>En plus de ma tristesse à moi, qui me montre aujourd'hui les choses +vivantes sous leurs aspects de mort, quelle autre tristesse demeure donc +éternellement là, et plane sur ces abords de Constantinople... J'avais +essayé de l'exprimer, dans un de mes premiers livres, mais je n'avais pu +y parvenir, et aujourd'hui, à chaque pierre, à chaque tombe que je +reconnais sur ma route, me reviennent les impressions indicibles +d'autrefois, avec ce tourment intérieur, qui aura été un des plus +continuels de ma vie, de me trouver impuissant à peindre et à fixer avec +des mots ce que je vois et ce que je sens, ce que je souffre...</p> + +<p>Partout, sur la terre, sur les roches et sur l'herbe rase, une teinte +uniforme d'un gris roux, qui est comme la patine du temps; on dirait +qu'une cendre recouvre ce pays, sur lequel trop de races d'hommes ont +passé, trop de civilisations, trop d'épuisantes splendeurs. Et, de loin +en loin, au milieu de ces espèces de landes de l'abandon, quelque +minaret blanc entouré de cyprès noirs.</p> + +<p>Un ravin plus profond se présente à nous, où il faut descendre; il est +d'apparence aussi âpre et sauvage que si nous étions à cent lieues d'une +ville. Tout au bas, sous des platanes, est une fontaine antique, où +jadis je rencontrais presque chaque matin la même jeune femme turque, +qui semblait très belle sous ses voiles. C'était avant le soleil levé +que je passais là, à l'aube d'hiver, et aux mêmes heures elle venait +seule remplir à cette fontaine sa cruche de cuivre. Nous croisant dans +le chemin creux, embrumé de vapeur matinale, nous échangions un regard +de connaissance; après quoi, ses yeux, qui étaient seuls visibles dans +son visage voilé, se détournaient avec un demi-sourire. Je n'avais plus +pensé à elle depuis dix ans, et je la revois, à présent, comme dans un +clair miroir, et je retrouve toutes mes impressions tristes de ces +levers de jour, de ces courses dans ces chemins encore déserts, le +visage fouetté par l'air sec et glacé ou par le brouillard gris. Et, +comme j'avais l'âme inquiétée, en ce temps-là, me demandant chaque matin +si, avec tant de dangers autour de nous, l'obscurité prochaine me +réunirait encore à celle que je venais de laisser, ou bien si, avant le +soir, Azraël ne passerait pas pour tout anéantir...</p> + +<hr style="width: 15%;" /> + +<p>À Pri-Pacha, où nous avons fini par arriver, nous trouvons, après avoir +interrogé les passants de la rue, la maisonnette de cette vieille +Arménienne de qui dépend tout le résultat de mon pèlerinage,—et je +suis anxieux en frappant à la porte. Deux fois, trois fois, le frappoir +antique résonne très fort, jusqu'à faire trembler les planches +vermoulues; personne ne vient ouvrir, et d'ailleurs les fenêtres sont +closes. Mais un juif caduc, centenaire pour le moins, sort avec +effarement d'une maison voisine, emmitouflé d'un cafetan vert:</p> + +<p>—La vieille Anaktar-Chiraz? nous répond-il d'un air soupçonneux, +qu'est-ce donc que nous lui voulons?</p> + +<hr style="width: 15%;" /> + +<p>Il se rassure à notre mine: «Oui, c'est bien ici, en effet; mais elle +n'y est pas; elle est partie hier pour aller s'établir auprès d'une de +ses parentes qui est bien malade, là-bas, à Kassim-Pacha d'où nous +arrivons, tout à côté de son ancienne demeure.»</p> + +<p>Oh! alors il me prend une vraie fièvre! Que faire? Le temps passe, il +doit être tard. Je ne sais même pas l'heure, ayant, dans ma +précipitation, oublié ma montre à l'hôtel; mais il me paraît que déjà le +soleil baisse. Une fois la nuit venue, il n'y a plus rien à tenter à +Stamboul,—et je n'ai plus qu'une journée après celle-ci qui va +finir.—Il semble en vérité que j'aie eu, en sommeil, le pressentiment +complet de ce que serait ce voyage; tout va tellement comme dans mon +rêve: ces entraves accumulées, cette inquiétude de l'heure trop courte, +cette angoisse <i>de n'avoir pas le temps d'arriver jusqu'au but</i>.</p> + +<p>Quel parti prendre à présent? Je ne sais plus trop et ma tête se perd un +peu. Allons-nous retourner sur nos pas, jusqu'à ce Kassim-Pacha d'où +nous venons, avec ces mauvais chevaux de louage qui ne veulent plus +marcher?... Non, Eyoub où j'habitais, et qui m'attire comme un aimant, +est là trop près de nous, juste en face, de l'autre côté de la +Corne-d'Or—qui se rétrécit dans ces parages et sera si vite traversée. +D'ailleurs, je me sens tellement redevenu un habitant de ce saint +faubourg; les dix années, qui me séparent du temps où j'y vivais, +viennent de si complètement s'évanouir, que j'ai presque l'illusion de +rentrer là chez moi, au milieu de figures familières, et que, sans +peine, je m'imaginerais y retrouver ma maison telle que je l'ai +quittée, avec les chers hôtes d'autrefois. Au moins, j'entrerai +m'asseoir dans le petit café antique où nous passions, Achmet et moi, +les veillées d'hiver, en compagnie des derviches conteurs de féeriques +histoires; il n'est pas possible que, dans ce quartier-là, quelqu'un ne +me reconnaisse pas, ne me prenne pas en pitié et ne consente à me guider +dans mes recherches—qui, sans doute, ne peuvent plus faire ombrage à +personne.</p> + +<p>Donc, nous renvoyons nos chevaux; nous descendons vers la berge pour +prendre un caïque, choisissant un rameur jeune afin d'aller vite,—et +bientôt nous voici glissant, très légers, à grands coups d'aviron sur +l'eau tranquille.</p> + +<p>Je commence à regarder de mes pleins yeux là-bas en face, fouillant de +loin cette autre rive où nous allons aborder.</p> + +<p>Quoi, est-ce que je ne m'y reconnais plus? C'était bien là pourtant, +j'en suis très sûr.</p> + +<p>Oh! mon Dieu, on a tout changé, hélas! Ma maison, très vieille, et les +deux ou trois qui l'entouraient n'existent plus. Je n'avais pas prévu +cette destruction et je sens mon cœur se serrer davantage. Ce cadre qui +avait entouré ma vie turque est à jamais détruit—et cela recule tout +dans un lointain plus effacé.</p> + +<p>Je mets pied à terre, cherchant à m'orienter, à reconnaître au moins +quelque chose. Le petit café des derviches conteurs d'histoires, où donc +est-il? À la place, il y a un grand mur blanc que je ne connaissais +pas, un corps de garde tout neuf, avec des soldats en faction. Et toutes +les maisons alentour sont fermées, muettes, inabordables surtout. +Allons, je suis un étranger ici maintenant; j'ai été fou de venir y +perdre mes instants comptés, quand j'aurais dû au contraire revenir sur +mes pas, suivre la seule piste un peu sûre, rechercher à tout prix cette +vieille femme.</p> + +<p>Pourtant, cela faisait partie de mon pèlerinage aussi, de revoir Eyoub, +et j'en étais si près!</p> + +<p>Oh! et la mosquée sainte, et l'allée des saints tombeaux! Je suis à deux +pas à présent de ces choses mystérieuses et rares, autrefois si +familières, dans mon voisinage; je ne reviendrai peut-être jamais +ici,—aurai-je le courage de quitter Eyoub sans aller les revoir. Du +reste, en courant, ce sera une perte de cinq ou dix minutes à peine,—et +je dis à mon batelier: «Va, aborde un peu plus loin, au quai de marbre +là-bas, à l'entrée du saint cimetière.»</p> + +<p>Laissant le vieux Grec dans le caïque avec le rameur, je redescends à +terre, seul, saisi tout à coup par le silence glacé de ce lieu, par sa +sonorité funèbre, que j'avais oubliée, et qui change le bruit de mon +pas. Dans l'allée d'éternelle paix, sur les dalles de marbre verdies à +l'ombre, où l'on voudrait marcher lentement, la tête basse, il faut +passer aujourd'hui avec cette précipitation enfiévrée qui donne à +toutes les choses, revues ainsi, je ne sais quel air d'inexistence. Je +cours, je cours, dans cette allée, entre les deux alignements de +kiosques funéraires et de tombes, au milieu de toutes les silencieuses +blancheurs des marbres. De droite et de gauche, bordant la voie étroite, +sont de vieilles murailles blanches, percées d'une série d'ogives, par +où la vue plonge dans les dessous ombreux d'une sorte de bocage rempli +de sépultures. Rien de changé, naturellement, dans tout cela qui est +sacré et immuable; ce lieu unique, si étrangement mêlé à mes souvenirs +d'amour, était le même bien des années avant notre existence et sera +ainsi longtemps encore après que nous aurons tous deux passé.</p> + +<p>Au bout de l'avenue, dans une ombre plus épaisse, sous une voûte +obscure de platanes, je m'arrête devant la petite porte de +l'impénétrable mosquée sainte. Il y a toujours là les mêmes vieilles +mendiantes, au visage voilé, assises, accroupies, immobiles sur des +pierres. L'une d'elles, réveillée de son rêve par le bruit de mon pas, +s'inquiète de me voir accourir, se demande si j'aurai par hasard +l'impudence de franchir ce seuil: «Yasak! Yasak!» (Défendu! Défendu!), +dit-elle, d'une voix irritée, en étendant une main de morte comme pour +me barrer le passage. Et je lui réponds tranquillement, dans cette +langue turque que je reparle déjà avec la facilité d'autrefois: «Je le +sais, ma bonne mère, que c'est défendu; je veux seulement jeter un coup +d'œil à l'entrée et puis je m'en irai.» Ce disant, je lui remets une +aumône; alors, d'une voix calmée, elle rassure les autres qui +s'inquiétaient aussi: Il sait, il sait; il est du pays; il vient +regarder, seulement. Et en effet, je regarde à la hâte, à la dérobée; +tant de fois jadis, quand j'habitais Eyoub, j'étais venu jusqu'à ce +seuil, dont je reconnais encore les moindres pierres, dans la demi-nuit +qui tombe des grands arbres. Du lieu d'ombre où je suis, au milieu de +ces pauvresses voilées aux immobilités de fantômes, il semble qu'une +clarté un peu merveilleuse rayonne là-bas, dans cette cour de mosquée, +sur les blancheurs séculaires de la chaux et des faïences...</p> + +<p>Tout de suite, après ce regard jeté, je repars en courant dans la +sainte allée, repris par l'inquiétude de l'heure qui fuit, de la lumière +qui me paraît plus dorée, par la frayeur du soleil couchant et du soir.</p> + +<p>C'est à Kassim-Pacha, naturellement, à la recherche de cette vieille +femme, que je vais retourner coûte que coûte. Et j'irai par mer cette +fois; d'ici, ce sera le plus rapide.</p> + +<p>Quand je suis de nouveau étendu dans mon caïque, je dis au rameur: «Va +vite, vite, pour une bonne récompense que je te donnerai!» Il répond par +un sourire à dents blanches et se met à ramer de toute la force de ses +bras. Le courant nous aide et nous descendons lestement la Corne-d'Or, +nous éloignant du sombre Eyoub.</p> + +<p>Mais nous allons passer devant le faubourg d'Hadjikeuï. Si je m'y +arrêtais! Le quartier n'est pas farouche comme celui d'où je viens, et, +qui sait, quelqu'un m'y reconnaîtra peut-être, quelqu'un de ces juifs +que j'employais à mon service, le grand Salomon ou même le vieux +Kaïroullah, n'importe qui, pourvu qu'on me renseigne. En passant, je +vais tenter ce moyen... Et puis cela me permettra de revoir ma maison, +la première de mes maisons turques, car j'ai habité là aussi, avant de +pouvoir réaliser le rêve presque impossible de me fixer à Eyoub.</p> + +<p>Dans ce livre de jeunesse où j'ai conté ma vie orientale, j'ai passé +sous silence notre étape à Hadjikeuï, pour abréger, et aussi pour obéir +à une sorte de sentiment de décorum qui m'amuse bien à présent: ce +Hadjikeuï est un faubourg pauvre, assez mal considéré à Constantinople.</p> + +<p>Là pourtant j'étais venu m'installer d'abord, en quittant mon logis +européen de Péra; là, j'avais reçu Aziyadé pour la première fois, à son +retour de Salonique. Nous y étions restés près de deux mois, bien +cachés, avant de réussir à trouver une maison sur l'autre rive, dans le +faubourg des saints tombeaux, et nous avions ensuite conservé, à toute +éventualité, ce premier gîte plus sûr, où, par fantaisie, nous revenions +de temps à autre.</p> + +<hr style="width: 15%;" /> + +<p>À la longue, comme tout se transforme dans la mémoire, tout s'oublie! +Voici que je ne reconnais même plus l'<i>Échelle</i> de notre rue, +c'est-à-dire l'appontement de vieilles planches qui nous était si +familier, jadis, et où nous débarquions avec une telle sûreté +d'habitude, dans le mystère protecteur des nuits bien noires.</p> + +<p>Par impatience, je mets pied à terre ailleurs, à l'entrée d'une ruelle +israélite que je me rappelle vaguement, très vaguement. Et, suivi +toujours de ce même vieux Grec, je recommence à marcher vite, à courir, +talonné sans trêve par l'inquiétude de l'heure.</p> + +<p>À un tournant, nous tombons sur une rue où se tient un marché juif: cris +de vendeurs et d'acheteurs, foule affairée, encombrement de mannequins, +de fruits et de légumes, petits fourneaux où l'on rôtit des viandes en +plein vent, petits étalages de changeurs et d'usuriers... Là, je me +reconnais tout à fait, par exemple, et le cœur me bat plus fort, car ma +maison doit être bien près.</p> + +<p>J'avais du reste gardé de ce marché un souvenir très singulier, unique +même entre tous. Habitant d'Hadjikeuï ou habitant d'Eyoub, j'y venais +chaque soir avec Achmet pour changer, pour emprunter de l'argent à ces +juifs, ou bien encore pour leur acheter les pains et les gâteaux +destinés au dîner mystérieux d'Aziyadé. C'est que Constantinople est la +seule ville du monde où j'aie été vraiment mêlé à la vie du peuple,—à +la vie de ce peuple oriental, bruyant, coloré, pittoresque, mais +besoigneux, pauvre, actif à mille petits métiers, à mille petits +brocantages. Mon compagnon de chaque jour, Achmet, était lui-même un +enfant de ce peuple-là, au courant des moindres rouages de la vie +laborieuse, habitué à se tirer d'affaire avec presque rien, et +m'enseignant sa manière, me rendant homme du peuple comme lui à +certaines heures. Il est vrai, j'étais pauvre, moi aussi, à cette +époque, et bien en peine quelquefois pour soutenir mon rôle d'Hassan...</p> + +<p>Ce marché, que je traverse aujourd'hui d'un pas dégagé et rapide, +sentant peser la ceinture de cuir où j'ai fait coudre—un peu à la façon +des matelots—ma réserve de pièces d'or, oh! ce marché, tout ce qu'il me +rappelle de misères, gaiement endurées à cause d'elle, de marchandages +timides, de demandes de crédit pour des sommes qui à présent me font +sourire... Et, sous le costume turc, ces choses me semblaient +acceptables, m'amusaient presque, en me donnant davantage l'impression +d'être sorti de moi-même et devenu quelqu'un des simples qui +m'entouraient. Il y avait tant d'enfantillage encore dans ma vie de ce +temps-là!</p> + +<p>Après cette rue du marché, une place tranquille au bord de la mer, une +place silencieuse bordée de berceaux de vigne et ornée en son milieu +d'une vieille fontaine de marbre. Et ma maison est là, qui tout à coup +me réapparaît, bien réelle, au beau soleil du soir... J'ai enfin +retrouvé une chose d'autrefois, une chose qui a fait partie de mon cher +passé et qui existe encore...</p> + +<p>Avec je ne sais quelle crainte de m'en approcher, avec un étrange +trouble d'âme, je vais lentement m'asseoir en face, en plein air, devant +un petit café, sous des treilles que l'automne a jaunies, et je la +regarde. (Comme ce nom de <i>café</i> sonne mal pour dire ces échoppes +orientales où l'on fume le narguilé.) Je la regarde, ma maisonnette +d'autrefois, un peu comme je regarderais une chose de rêve qui oserait +se montrer en plein jour. Elle me semble rapetissée et d'aspect +misérable; cependant, c'est bien cela, et rien que ces marbrures de +vieillesse, sur la muraille, ramènent dans ma tête mille souvenirs.</p> + +<p>Cette place n'a pas changé non plus; pas une pierre n'a été dérangée +depuis que j'y habitais. Est-ce possible, mon Dieu, que tout y soit +demeuré si pareil, que le soleil l'éclaire si gaiement, que je m'y +retrouve, moi, encore jeune, et que, depuis des années, je ne sache plus +rien d'<i>elle</i>, même pas si elle est vivante ou si elle s'est endormie +dans la terre...</p> + +<p>C'est mon premier instant de repos et de rêverie, depuis que j'ai +commencé ma longue course errante. Ce soleil d'octobre, qui d'abord me +semblait joyeux, sur cette place solitaire, subitement me devient +triste, triste plus que la brume ou la nuit. Il ne me charme ni ne me +trompe plus; je n'ai conscience à présent que de son impassibilité +devant les continuels anéantissements, les continuelles fins. Je sens de +la mort, de la mélancolie de mort, dans sa lumière douce; ses rayons +sont pleins de mort...</p> + +<hr style="width: 15%;" /> + +<p>Un jeune garçon se présente pour nous servir. Je lui demande:</p> + +<p>—Est-ce que le maître du café est vieux? est ici depuis longtemps?</p> + +<p>—Le maître?... Oh! depuis peut-être cinquante ans, répondit-il, étonné; +c'est un <i>très vieux père</i>.</p> + +<p>—Alors, dis-lui qu'il vienne me parler.</p> + +<p>Je me rappelle tout de suite la figure de ce vieil homme, dès qu'il +arrive:</p> + +<p>—Me reconnais-tu? Je demeurais là, dans la maison d'en face, il y a +bien des années.</p> + +<p>—Ah! oui, dit-il, un peu saisi. Et c'est toi qui t'en étais allé, +après, habiter Eyoub. Pourtant, non... il y a au moins vingt ans de ce +que je veux dire (on compte toujours très mal les années, en Turquie), +tu serais plus vieux que tu n'es.</p> + +<p>—Et te souviens-tu de mon serviteur Achmet?</p> + +<p>De mon serviteur Achmet, il se souvient très bien; mais il ne peut me +donner aucun renseignement sur lui: on ne l'a pas revu à Hadjikeuï +depuis mon départ.</p> + +<p>Alors je le charge d'aller appeler tous les anciens du quartier, tous +ceux qui plus ou moins peuvent se souvenir de moi.</p> + +<p>Et bientôt un attroupement se forme, des voisins, des curieux, des gens +quelconques, qui me regardent comme un revenant de l'autre monde, +étonnés eux aussi de me voir encore jeune: il semble que, dans leur +mémoire à tous, mon passage ici ait peu à peu remonté jusqu'à des +époques incertaines et reculées.</p> + +<p>Je m'en doutais bien, ils n'ont pas oublié ce Français qui avait eu +l'idée singulière de venir s'isoler ici; mais, hélas! au sujet d'Achmet, +personne ne peut rien me dire. Pourtant on me propose d'aller, si je +veux, chercher un juif qui me connaissait très bien et qui me +renseignerait peut-être,—un nommé Salomon.</p> + +<p>Salomon! Je crois bien que je veux voir Salomon! Qu'on me l'amène bien +vite, et il y aura récompense. Ce Salomon, je l'employais souvent; il +allait faire des achats pour moi avec Achmet, et savait même les allées +et venues clandestines d'une musulmane dans ma maison. Au moment de mon +départ, je l'avais chassé, il est vrai, pour je ne sais plus quelle +fourberie; mais qu'importe pourvu qu'il me guide. J'aurai même presque +une joie à le revoir, comme tout ce qui a été mêlé à ma vie +d'autrefois...</p> + +<p>Il arrive. Sans doute il ne m'en veut pas, lui non plus, car il paraît +tout ému de me reconnaître, et il embrasse la main que je lui tends. Je +l'avais laissé un homme grand et superbe, je le retrouve tout courbé et +blanchi.</p> + +<p>—Achmet, dit-il, non, je ne l'ai pas revu, et n'ai plus entendu parler +de lui depuis ton départ. Il doit avoir quitté le pays,—ou bien il est +mort.</p> + +<p>Puis il me promet de passer sa soirée en recherches et de monter demain +matin à Péra m'en rendre compte.</p> + +<p>Allons, je ne saurai rien de plus ici. Encore une halte perdue. Et +l'heure presse, il faut repartir...</p> + +<p>Pourtant je voudrais bien entrer dans ma maison, puisque je suis si +près; surtout je voudrais monter au premier étage, dans cette chambre +que j'avais préparée avec tant d'amour pour la recevoir.</p> + +<p>Et j'envoie Salomon parlementer avec les gens qui habitent là: des +Arméniens pauvres, qui consentent, pour une pièce blanche, à m'ouvrir +leur porte.</p> + +<p>J'entre, je monte notre escalier, je revois notre chère petite chambre, +jadis si jolie dans son arrangement étrange. À présent, plus rien; des +meubles de misère, du désordre et des loques qui traînent. J'aurais +mieux fait de ne pas regarder cette profanation pitoyable; le simple +coup d'œil que j'ai jeté là vient de suffire pour reculer, reculer +encore plus au fond de l'abîme, le passé dont je poursuis la trace.</p> + +<p>Mais, tandis que je redescends, par ces marches où les babouches +d'Aziyadé se sont posées, une émotion poignante me vient, que je n'avais +pas prévue...</p> + +<p>Un jour, très loin dans mon enfance, certain rayon de soleil d'hiver, +entré par une fenêtre d'escalier, m'avait impressionné d'une +inexplicable façon profonde.—J'ai déjà conté cela, je ne sais où.—Et +ici, bien des années plus tard, j'avais retrouvé le même frisson, en +revoyant, dans cette maison d'Hadjikeuï, un rayon semblable et de même +signification mystérieuse,—qui, chaque soir, glissait le long d'un +escalier, pour éclairer une amphore d'Athènes posée dans une niche du +mur... Souvent, des détails infimes se gravent pour toujours dans une +mémoire, et on dirait qu'ils résument en eux-mêmes tout un lieu, toute +une époque pénible ou regrettée: il en avait été ainsi de ce rayon de +soleil—déjà mêlé pour moi à je ne sais quel <i>antérieur</i> inconnu;—j'y +avais repensé cent fois depuis mon départ du pays turc, et une angoisse +singulière, une angoisse bizarre et d'inquiétante origine, m'était +toujours venue à l'idée que je ne reverrais jamais cette traînée de +lumière pâlie, tombant dans cette niche sur cette amphore, jamais, +jamais plus...</p> + +<p>Eh bien, la niche vide est toujours là dans le mur, et tandis que je +redescends, le soleil l'éclaire de son même rayon triste...</p> + +<p>En tout ce qui précède, je me suis perdu, une fois de plus, dans +l'indicible...</p> + +<hr style="width: 15%;" /> + +<p>Nous remontons dans notre caïque, le Grec et moi, après cette halte qui +a duré vingt précieuses minutes, et nous continuons notre route vers +Kassim-Pacha, de toute la vitesse de nos rames.</p> + +<p>Sur la Corne-d'Or, c'est le va-et-vient coutumier, le croisement +incessant des minces caïques silencieux. Et que cette après-midi est +belle, tiède et lumineuse! Elle me donne des illusions d'été, à moi qui +arrive des forêts de sapins des Karpathes, où déjà des neiges +tombaient... Et je me laisse reprendre aux tromperies du soleil. Je me +laisse peu à peu bercer et leurrer par tout ce mouvement, si familier +jadis: comme tout à l'heure à Eyoub, peu à peu, je me figure être encore +au temps lointain où j'avais des logis mystérieux, ici, sur ces deux +rives... L'entour est, d'ailleurs, resté tellement pareil! Les grands +dômes des mosquées se dressent aux mêmes places; la silhouette immense +de Stamboul préside à toute cette agitation joyeuse des barques, +absolument comme, il y a dix ans, elle dominait nos aventureuses allées +et venues d'amour... Oh! comment dire le charme de ce lieu qui s'appelle +la Corne-d'Or!... Comment le dire, même par à peu près: il est fait de +mes joies inquiètes et de mes angoisses, mêlées à de l'ombre d'Islam; il +n'existe sans doute que pour moi seul...</p> + +<p>À l'Échelle de Kassim-Pacha, nous abordons bientôt, en face de ce +palais, d'architecture mauresque, qui est l'Amirauté. Là, je regarde +l'heure... À quoi pensais-je donc, il faut que j'aie la tête bien +inquiète pour n'avoir pas vu qu'en effet le soleil est encore très haut; +il est à peine trois heures et demie! J'éprouve un apaisement à cette +certitude que le jour n'est pas trop près de finir...</p> + +<p>Dix minutes de marche empressée pour arriver de nouveau à ce quartier où +nous avons chance de trouver Anaktar-Chiraz. C'est par de vieilles +petites rues bien musulmanes, où circulent en babouches des femmes +voilées de mousseline blanche.</p> + +<p>Après cette longue pérégrination inutile que je viens de faire, revenu à +mon point de départ, à cette place d'Hadji-Ali, qui est tranquille et +solitaire, entre ses maisonnettes basses, comme une place de village, je +m'assieds au même petit café que tout à l'heure, dans le jardin, sous +les treilles jaunies qui s'effeuillent. Dans ce recoin paisible, pauvre, +presque campagnard, nous serons bien pour causer du passé, sans témoins, +au milieu de choses immobilisées depuis des siècles; l'endroit, +d'ailleurs, est comme choisi, pour l'entrevue un peu funèbre que +j'attends, pour les choses tristes et saupoudrées de cendre que nous +allons sans doute nous dire.</p> + +<p>J'envoie le fureteur grec s'enquérir d'Anaktar-Chiraz et la prier de +venir ici, causer un moment avec moi. Je crois bien que, cette fois, il +la trouvera; je m'inquiète seulement de savoir si elle consentira à +venir, si elle n'aura pas peur, et je demande un narguilé pour attendre. +La soirée est de plus en plus tiède, jouant les calmes soirées d'été; le +soleil, qui descend, dore l'antique mosquée d'en face et la vigne +effeuillée sous laquelle je suis assis. Sur la place, personne ne passe; +à peine une rumeur confuse monte jusqu'à moi, de la Corne-d'Or et des +navires; il se fait un grand silence alentour. Des minutes et des +minutes d'attente se passent. L'immense ville voisine n'est plus +indiquée par rien; j'ai maintenant tout à fait l'impression de l'été, +d'un soir d'été finissant, dans quelque village oriental, et du calme +profond redescend en moi.</p> + +<hr style="width: 15%;" /> + +<p>Enfin il revient, le Grec, suivi d'une vieille femme vêtue de noir, +basanée, aux traits durs, que je reconnais tout de suite. Je l'avais vue +une seule fois dans ma vie, mais c'est bien elle. Son air est effaré, +hagard; elle a vieilli terriblement. Pourvu qu'elle se souvienne!</p> + +<p>Évidemment elle a peur de ces personnages inconnus, de cet +interrogatoire qu'on veut lui faire subir dans un lieu écarté. Avec une +cérémonieuse révérence, elle s'assied devant moi, sur le bord d'un +tabouret, et me regarde. Je suis à contre-jour et elle doit me voir en +ombre sur un fond de soleil.</p> + +<p>Oh! oui, c'est bien elle; je viens de reconnaître surtout ce +demi-sourire, très bon, très honnête, qui a éclairé un instant son +visage parcheminé et durci. Une natte de ses cheveux, restés noirs comme +de l'ébène, entoure le foulard de soie, également noir, dont sa tête est +enveloppée comme d'une bandelette. Sa robe usée, mais propre, est +taillée à l'européenne, d'une forme démodée, avec des biais de velours +noir. Chez nous, dans des villages du Midi ou de l'Auvergne, des +vieilles femmes ont cette tenue et cet aspect. Elle se tient roide, sur +son tabouret, et elle attend.</p> + +<p>Je commence à la questionner doucement, timidement, en langue turque, +ayant peur de ses réponses.</p> + +<p>—«Achmet? Achmet?» répète-t-elle, les yeux toujours hagards. Non, elle +ne se rappelle pas. Il y a si longtemps de l'histoire que je lui +conte,—et elle en a tant soigné, tant vu mourir dans sa vie, des jeunes +hommes et des vieux,—et il y en a tant des <i>Achmet</i>, à Constantinople! +«Et puis, dit-elle pour s'excuser, j'ai perdu coup sur coup mon mari et +mes fils. Depuis ce temps-là, ma tête s'est dérangée, ma mémoire est +partie.»</p> + +<p>Mon Dieu, comment percer la nuit qui s'est faite dans cette +intelligence, comment m'y prendre... Et puis elle a peur surtout; peur +d'être interrogée pour quelque affaire de justice, peur de je ne sais +quoi.</p> + +<p>—Ne crains rien de nous, bonne dame, lui dis-je. Cet Achmet, je le +recherche parce que je l'aimais tendrement, rien que pour cela. Tâche de +te rappeler. Je voudrais le revoir. Aide-moi. À présent, je te supplie, +tu vois bien. Allons, cherche: Achmet, Mihran-Achmet? Je te reconnais, +moi, pourtant; je suis sûr d'être venu avec lui te parler ici, il y a +dix ans, quand tu demeurais dans ce quartier. Et je lui ai même écrit +chez toi, durant les trois premières années qui ont suivi mon départ. Tu +l'as soigné, ne t'en souviens-tu pas, quand il était blessé et si +malade...</p> + +<p>Une lueur paraît traverser sa tête. Elle se penche en avant pour me +regarder de plus près, ses yeux s'ouvrent, se dilatent; plongent tout au +fond des miens: «Comment t'appelles-tu donc?» dit-elle d'une voix +brusque.</p> + +<p>—Loti!</p> + +<p>—Loti!... Ah! Loti!... Ah! Achmet!... Ah! Mihran-Achmet! Si je m'en +souviens, de Mihran-Achmet!!</p> + +<p>Un silence de quelques secondes, pendant lequel sa figure s'assombrit +tout à fait. Puis elle reprend durement:</p> + +<p>—<i>Eulû! Eulû! Yedi seneh dan, tchok dan euldi!</i> (Mort! Mort!! Il y a +sept années, il y a beau temps qu'il est mort!)</p> + +<p>Comme c'est étrange! Le début de cette réponse, le ton cruel, la +répétition irritée de ce premier mot aux consonances sinistres, j'avais +imaginé jadis, pour Aziyadé, quelque chose d'absolument semblable... +<i>Eulû! Eulû!</i> je m'étais figuré que, pour m'annoncer sa mort à elle, on +me poursuivrait, avec acharnement, de ce mot-là.</p> + +<p>Et j'ai écouté, à peu près impassible, la phrase funèbre, oubliant +presque Achmet pour me dire seulement que le fil conducteur devient de +plus en plus difficile à ressaisir, qu'il ne me reste d'espérance qu'en +sa sœur Ériknaz et qu'il me faut, ce soir même, à tout prix, la +retrouver.</p> + +<p>Elle continue, la vieille femme:«—Sa dernière nuit, tout le temps, il +t'a appelé: Loti! Loti! Loti!... Donc, c'est à cause de toi qu'il est +mort, à cause de toi!»</p> + +<p>Cela encore, je m'y attendais. Je sais bien que non, qu'il a dû mourir +de sa blessure, le pauvre petit; mais je ne m'étonne pas, puisqu'il m'a +appelé à l'heure d'angoisse, d'être soupçonné de quelque maléfice +mortel. Je suis seulement surpris de me sentir à peine ému, comme si +j'avais en ce moment le cœur fermé, ou rempli d'autre chose que de lui.</p> + +<p>—Tu sais où est sa tombe? dis-je simplement. Alors, tu m'y conduiras +demain... Mais il y a Ériknaz, sa sœur, de qui j'ai besoin dès ce soir; +dis-moi où elle habite, mène-moi tout de suite chez elle, veux-tu?</p> + +<p>—Ériknaz?... De qui donc est-ce que je parle là! Six mois après son +frère, on l'a mise dans un cercueil, elle aussi. Quant à sa fille +Alemshah, elle est mariée et s'en est allée demeurer très loin d'ici, +sur la côte d'Asie, du côté d'Ismir...</p> + +<p>Et Anaktar-Chiraz fait un geste de la main, le geste de chasser de la +poussière, comme pour mieux affirmer que c'est fini de tout ce monde-là; +table rase, il n'en reste rien.</p> + +<p>Allons, il est brisé, le fil conducteur sur lequel j'avais compté; il +est brisé et enfoui sous terre depuis des années avec Ériknaz. Quant à +cette femme qui me parle, inutile de l'interroger sur Aziyadé, elle n'a +même pas connu son existence. «C'est une bonne et sainte femme, disait +Achmet, mais il ne faut pas lui confier nos secrets, elle ne saurait pas +les tenir.» Et tout mon plan s'écroule, et la journée s'achève et je ne +sais plus que faire...</p> + +<hr style="width: 15%;" /> + +<p>Maintenant elle m'accable de questions, Anaktar-Chiraz, très radoucie +cependant, parce qu'elle comprend que je souffre. Pourquoi ai-je disparu +pendant dix années, sans même répondre aux lettres d'Achmet mourant? +Qu'est-ce qui me ramène aujourd'hui? Qu'est-ce que je veux savoir +d'Ériknaz, et, sous tout cela, quel mystère y a-t-il?</p> + +<p>Je ne réponds plus, moi, accablé et songeant... Mais tout à coup je me +rappelle une autre sœur d'Achmet. Comment donc était-elle sortie de ma +mémoire, celle-là. Il est vrai, une sorte d'invisibilité entourait +cette créature très bizarre. Je ne l'avais aperçue qu'une fois, à peine +et dans l'obscurité. Eux-mêmes, Ériknaz et lui, ne la voyaient presque +jamais, et baissaient la voix pour parler d'elle; c'était une sœur très +aînée, déjà une vieille femme pour laquelle ils avaient une vénération +et une crainte, l'appelant tout bas «notre mère». Mais elle savait +l'existence d'Aziyadé, et sa demeure, et connaissait bien aussi Kadidja, +la négresse. Vraiment, je ne comprends plus comment je n'y ai pas songé +plus tôt...</p> + +<p>Et j'interroge, en tremblant:</p> + +<p>—Te rappelles-tu qu'il avait une vieille sœur... qui demeurait toute +seule, par là-bas, vers les Eaux-Douces?</p> + +<p>Dieu merci, elle se rappelle, et elle croit que cette vieille sœur +existe toujours, là-bas, dans sa même maison. Mais c'est une personne +singulière, qui a eu de grands malheurs et qui vit dans la retraite. +Depuis sept années, depuis l'enterrement, elle ne l'a pas revue.</p> + +<p>—Oh! vite, dis-je, je t'en prie, tu vas m'y conduire!</p> + +<p>Elle objecte qu'il est bien tard, que le soleil baisse; que sa malade +l'attend. Pourquoi pas demain, plutôt? C'est si loin! Et puis, nous +recevra-t-elle seulement; ça n'est pas sûr.</p> + +<p>Je le lui demande avec prière, je la supplie, car je n'ose lui offrir de +l'argent bien qu'elle paraisse pauvre. Je la supplie, et je vois peu à +peu ses yeux s'attendrir. Eh bien, oui, alors, elle me conduira ce +soir. Le temps d'aller avertir la malade qu'elle soigne, et elle +revient, et nous partons ensemble.</p> + +<p>Je congédie le Grec, qui a pris un air trop attentif, trop inquisiteur, +et je reste seul, suivant des yeux la robe noire de la vieille femme qui +s'éloigne.</p> + +<p>Quelques minutes de calme et de silence, en attendant son retour. +Au-dessus de ma tête, la vigne effeuillée prend de plus en plus des +teintes d'or rouge, et une nuance d'or se répand aussi sur la mosquée +d'en face, sur le branchage des grands cyprès, sur toutes choses; le +soir, le calme soir descend sur ce petit quartier perdu où la mort +d'Achmet vient de m'être confirmée. Plus j'y songe, plus je suis +convaincu qu'elle aussi, Aziyadé, est couchée comme lui dans la terre +turque. Et, au lieu du déchirement affreux que j'aurais senti autrefois, +je n'éprouve plus qu'une mélancolie douce en pensant à ces disparus, une +mélancolie douce avec peut-être un apaisement de les savoir là, et un +désir de bientôt les rejoindre dans la paix où ils sont. À ces +immobilités d'Islam, que je sens autour de moi, s'ajoute, pour me +bercer, le charme tranquille de cette journée finissante. En ce moment, +ma souffrance est endormie dans une résignation absolue à l'universelle +mort.</p> + +<hr style="width: 15%;" /> + +<p>Oh! pourtant, si ces deux pauvres petits, qui m'ont tant aimé et que je +confonds presque maintenant dans une même tendresse n'ayant plus rien +de terrestre, m'étaient rendus pour un instant, avec quelle indicible +joie, avec quelle émotion profonde et sans nom je les serrerais dans mes +bras.</p> + +<hr style="width: 15%;" /> + +<p>Elle revient, la vieille bonne femme, prête à me suivre chez la sœur +d'Achmet, et nous cheminons de nouveau vers la mer, pour retrouver mon +caïque et mon batelier, qui nous ramèneront au fond de la Corne-d'Or, à +Pri-Pacha, près des Eaux-Douces.</p> + +<p>Il nous faut traverser, pour descendre, les mêmes quartiers musulmans +que tout à l'heure, illuminés en rose maintenant par les derniers rayons +du soleil, et animés de la vie orientale du soir, tout pleins de +costumes aux éclatantes couleurs.</p> + +<p>À l'Échelle de Kassim-Pacha, notre batelier nous attendait, confiant, +couché dans son caïque. Et, au baisser du jour, nous recommençons à +glisser sur les eaux de la Corne-d'Or, en sens inverse de notre première +course. Sur la rive sud, la lumière meurt peu à peu derrière +Stamboul,—et c'est la grande féerie finale du jour.</p> + +<p>Le soleil est éteint quand nous mettons pied à terre, au delà de +Pri-Pacha, dans l'extrême banlieue confinant aux immenses cimetières. Et +nous voici, l'Arménienne et moi, marchant ensemble très vite, au +crépuscule, dans un quartier que je ne connaissais pas, dans un sombre +petit quartier arménien aux rues étroites et tortueuses, aux maisons de +bois, peintes en brun ou en rouge, et grillées comme des cachots.</p> + +<p>Anaktar-Chiraz s'arrête devant une de ces demeures d'aspect mystérieux +et frappe avec le maillet de fer. Les coups résonnent sinistrement dans +toutes les boiseries du vieux voisinage mort.</p> + +<p>Peu après, la porte s'entre-bâille d'une façon méfiante, et, dans la +fente d'ombre, m'apparaît la figure spectrale, qui me fait frémir: une +figure de cinquante ans, triste, fanée, amaigrie, mais ressemblant au +pauvre petit Achmet, d'une de ces ressemblances qui sont frappantes +jusqu'à l'épouvante. Sa sœur, évidemment, mais si pareille à lui, avec +les mêmes traits, la même expression, les mêmes yeux, que c'est comme +si je l'avais revu lui-même, vieilli de trente années, et me jetant un +regard de reproche par delà le temps et la mort.</p> + +<p>Elle est étonnée, hésitante, prête à refermer sa porte à peine ouverte.</p> + +<p>—Loti! se hâte de lui dire la vieille Anaktar, prononçant ce nom tout +bas, comme on annoncerait un fantôme: Regarde-le, c'est Loti!... Loti +qui est revenu!</p> + +<p>—Loti?... Loti?... répète l'autre avec un tremblement dans la voix. Ah! +Loti!... dit-elle ensuite, après un silence, d'un accent douloureux et +amer qui me va plus au cœur que le plus poignant de tous les +reproches...</p> + +<p>Elles se parlent l'une à l'autre en turc, bas et très vite, disant des +choses dont le sens m'échappe. Puis elles me prient de monter et je les +suis par un petit escalier noir.</p> + +<p>Au premier étage, dans une chambre meublée à l'orientale, mais d'un +aspect sombre et pauvre, elles me font asseoir sur un divan misérable; +puis, cette sœur d'Achmet s'empresse à me préparer du café—ce qui est +ici une obligation de l'hospitalité—et, tandis qu'elle va et vient +autour de son petit fourneau, essuyant pour moi ses tasses grossières de +pauvresse, je vois des larmes silencieuses, de grosses larmes qui +descendent le long de ses joues.</p> + +<p>Oh! mon Dieu, qu'il fait triste, ici, au crépuscule, dans cette chambre +nue où cette femme pleure, et comme mon cœur se serre, et comme les +mots que je voudrais dire s'arrêtent et s'éteignent...</p> + +<p>Elles voient bien, toutes les deux, que je suis venu pour dire ou pour +demander quelque chose de grave. Mais quoi? Je ne parle pas. Elles +attendent. Et le silence se fait de plus en plus lourd, dans la nuit qui +tombe...</p> + +<hr style="width: 15%;" /> + +<p>En tremblant je me décide à dire:</p> + +<p>—Tu te souviens bien de <i>madame Aziyadé</i>, la petite dame turque que ton +frère aimait beaucoup, lui aussi? Tu t'en souviens?</p> + +<p>Alors elle pose ses tasses et sa serviette, comme pour être plus libre, +comprenant que le grave interrogatoire commence. Et elle fait «oui» de +la tête, avec un geste des mains qui signifie: «Oh! si je m'en souviens! +Comment aurais-je pu oublier tout cela!»</p> + +<hr style="width: 15%;" /> + +<p>Encore un silence, pendant lequel j'entends une suite de petits coups +frappés régulièrement à mes tempes—le bruit pressé des artères qui +battent. Et enfin, d'une voix brusque, qui s'étrangle un peu, je pose la +question suprême:</p> + +<p>—Elle est morte, n'est-ce pas?</p> + +<hr style="width: 15%;" /> + +<p>Lente à parler, elle me regarde, et ses yeux tristes, tout creusés, +prennent un air de surprise presque injurieuse... Alors, en quelques +secondes d'attente, peu à peu je comprends que c'est <i>oui</i>...</p> + +<p>J'ai même irrévocablement compris, quand elle se décide à dire, d'un ton +d'interrogation amère: «Vraiment!... est-ce que tu ne le sais pas?» Et +je réponds à demi-voix ce mensonge: «Si, je sais, je sais...» Puis +j'ajoute encore plus bas et comme un enfant qui balbutie; «Ce n'est pas +cela... que je te demandais... Je voulais... Je voulais te prier de me +dire où on l'a mise...»</p> + +<p>Et le silence se fait de nouveau, plus mort que tout à l'heure. J'ai dit +ce mensonge, parce que j'avais honte, devant elle, de ne pas savoir, et +d'avoir pu vivre des années ainsi. Mais je vois bien qu'elle ne m'a pas +cru et que son regard continue de me fixer avec une curiosité mêlée de +répulsion et de blâme... Il y a aussi mon attitude qu'elle ne +s'explique pas: nos sangs-froids et nos tranquillités de souffrance sont +incompréhensibles aux orientaux qui, eux, jettent des cris...</p> + +<p>Ce silence devient de plus en plus glacial; on dirait que, entre nous, +des couches d'air se figent. Et, dans la maison grillée, dans la chambre +pauvre et étrange, le crépuscule s'assombrit; à travers l'épais +quadrillage de bois qui masque les fenêtres, n'entre plus qu'une vague +lumière incolore; la nuit me semble tomber très vite, et par secousses, +comme si au-dessus de nous, on jetait un à un, en se hâtant, des voiles +de crêpe...</p> + +<p>Ainsi, c'est dans ce gîte triste et à cette heure désolée qu'il me +fallait venir, pour entendre l'arrêt final...</p> + +<p>Je ne sais combien de secondes, ou combien de minutes, je reste là sans +parler, assis entre ces deux femmes, dont l'une pleure.</p> + +<hr style="width: 15%;" /> + +<p>La sœur d'Achmet, pour suivre la loi hospitalière, m'a remis une petite +tasse de café, et je bois lentement, toujours avec cette apparente +tranquillité. En dedans de moi-même, dans les régions profondes de la +pensée et du souvenir, il y a un trouble et une sorte d'indécise +fantasmagorie, comme en songe: j'ai l'impression d'assister à des +éboulements dans des abîmes; des choses, qui tenaient debout, tombent +l'une après l'autre, s'effondrent, s'anéantissent; de grands bruits +imaginaires accompagnent ces chutes, puis s'éteignent, se taisent quand +tout est tombé, et le silence se fait, quand rien ne reste plus, le +silence au dedans aussi morne qu'au dehors...</p> + +<hr style="width: 15%;" /> + +<p>Elle ne sait pas, la sœur d'Achmet, où on a mis le corps d'Aziyadé. À ma +question renouvelée, elle répond cela, froidement. Mais, dit-elle, +Kadidja la négresse, qui existe toujours, le sait sans aucun doute; <i>si +j'y tiens</i>, elle ira demain le lui demander, ou même la prier de m'y +conduire.</p> + +<p>—«Demain!—Oh! non, ce soir, tout de suite!»—Après ce moment de calme +funèbre, la vie me reprend, en même temps que l'inquiétude des heures.</p> + +<p>D'abord, elle refuse: chez la négresse, dans le Vieux-Stamboul, avec +moi, à la nuit qui tombe!... Non, dit-elle, ce n'est pas possible, elle +n'osera pas.</p> + +<p>J'avais tout à l'heure supplié l'autre, je supplie celle-ci maintenant. +Et, à son tour, je la vois s'attendrir. Eh bien, oui, elle ira; mais +seule, elle préfère; elle ira chez Kadidja, l'avertir et prendre +rendez-vous; puis, dès demain matin, elle retournera la chercher avec un +caïque et me l'amènera où je voudrai...</p> + +<hr style="width: 15%;" /> + +<p>Et voici enfin notre plan décidé pour cette journée de demain: à huit +heures, nous nous retrouverons tous, de ce côté-ci de la Corne-d'Or, à +Kassim-Pacha, sur la petite place d'Hadji-Ali; j'y viendrai, moi, avec +une voiture où je ferai monter l'Arménienne et la négresse, qui me +guideront chacune vers un des tombeaux, tandis que la sœur d'Achmet, +toujours effacée, rentrera dans son logis solitaire. C'est convenu, +promis, juré, et maintenant nous allons descendre tous les trois.</p> + +<p>Pendant que la sœur d'Achmet se prépare pour sortir, j'essaie de la +questionner. Mais elle ne sait presque rien; vivant toujours dans la +retraite, elle n'a jamais eu de détails précis sur la mort d'Aziyadé: +«Demain, Kadidja me dira tout cela, demain!» Pour ce qui est de +l'époque, elle ouvre un vieux cahier où des dates sont écrites en turc +et s'approche des grillages d'une fenêtre, bien près, où il fait encore +un peu clair: «Voyons, c'était à la fin du printemps qui a précédé la +mort d'Achmet, l'an 1397 de l'hégire. Donc, il doit y avoir quelques +mois de plus que sept années.» Elle sait qu'on a emporté le corps le +soir, presque clandestinement; mais que le vieil Abeddin, son +maître—qui du reste est mort lui aussi l'an dernier—a cependant fait +faire une tombe de marbre. Et c'est tout. «Demain, Kadidja me dira le +reste, demain!»</p> + +<p>Elle est prête, maintenant; elle a mis sur sa pauvre robe un vieux châle +noir, et nous descendons ensemble, elle, verrouillant avec soin les +portes après que nous sommes passés.</p> + +<p>Par la petite rue, encore plus assombrie, nous nous dirigeons vers la +mer, où nous devons nous séparer.</p> + +<p>La sœur d'Achmet loue un caïque pour se rendre à Stamboul; la vieille +Arménienne monte dans le mien, qui m'attendait là, et s'assied à côté de +moi; je la déposerai à Kassim-Pacha, en passant, et continuerai ma +route, seul, sur la Corne-d'Or, pour m'en retourner à Péra, à présent +que ma lugubre journée est finie. À la réflexion, j'aime mieux que mon +entrevue avec Kadidja ait été remise à demain et puisse être préparée +d'avance, car j'ai peur d'affronter cette vieille femme, peur de sa +rancune et de son mépris... Je rappelle même la sœur d'Achmet, qui déjà +s'éloignait en glissant sur l'eau grise, et je retiens d'une main son +caïque léger, pour lui faire mille recommandations: «Tu lui diras bien, +à Kadidja, que ce sont des voyages militaires qui m'ont empêché de +revenir, des expéditions, des guerres lointaines; ce n'est pas ma faute, +va; si je ne l'avais pas aimée, <i>madame Aziyadé</i>, est-ce que je serais +ici, ce soir, revenu de si loin, après dix ans, à cause d'elle! Tu lui +diras, n'est-ce pas?...» Puis, je m'arrête, parce que je sens que ma +voix change—et qu'il faut que je me raidisse—parce que je vais +pleurer.—«Je le dirai, Loti, je le dirai», répond-elle, et il me semble +voir une expression tout à fait douce maintenant sur son visage +désolé,—puis nos barques se séparent, dans le crépuscule plus confus...</p> + +<p>Finie, ma lugubre journée! Finies, les agitations, les inquiétudes, les +anxiétés, les prières. Fini, tout. Fini, le drame dont le dénouement +était resté comme en suspens durant dix années...</p> + +<p>Nous glissons rapidement sur l'eau; l'Arménienne, silencieuse à mon +côté, et droite dans sa robe noire. Une tranquillité de tombeau commence +à se faire en moi; il me semble à présent que ce pays, cette ville si +longtemps rêvée, viennent de se dépouiller tout à coup de leur charme +indicible, en même temps que de leur mystère immense; que Stamboul est +vide, et mon cœur vide aussi, et mon âme vide; je sens comme un +affaissement de toutes choses et un désir de quitter cette Turquie au +plus tôt, pour n'y revenir jamais.</p> + +<p>Nous continuons d'aller à grands coups d'aviron, comme des gens qui ont +hâte d'arriver quelque part. Pourquoi si vite? Je ne sais pas. Rien ne +nous presse à présent, puisque tout est fini. Et où donc allons-nous? Je +ne sais même plus. J'ai peur que cette vieille femme, assise à mon côté, +ne me parle, ne rompe ce silence dont j'ai besoin; j'ai peur qu'elle ne +m'interroge sur Aziyadé, sur tout ce qui vient de lui être révélé +d'inattendu pour elle et d'étonnant; je détourne la tête pour ne pas +rencontrer ses yeux, et je regarde, sans voir, le merveilleux décor +crépusculaire: Stamboul qui se reflète renversé dans l'eau calme, les +milliers de caïques qui s'entrecroisent, promenant sans bruit la féerie +atténuée des costumes et des couleurs. Tout cela, qui avait disparu +pour moi pendant des années, et qui est revenu là comme dans un rêve +enchanté, ne me dit plus rien; non plus que le temps délicieux qu'il +fait, le temps encore radouci, tiède, amollissant comme en été...</p> + +<hr style="width: 15%;" /> + +<p>À l'échelle de Kassim-Pacha, nous nous arrêtons enfin pour déposer la +vieille femme en robe noire, dont la présence, même muette, m'était +devenue une telle gêne: «Adieu, dit Anaktar-Chiraz en s'en allant, que +Dieu t'accompagne, et, demain matin, sois au rendez-vous pour les +tombes».</p> + +<p>Je repars seul, comme soulagé d'un poids funèbre, mais la suivant des +yeux cependant, la regrettant presque, parce qu'elle était un trait +d'union avec le cher passé.</p> + +<p>Mon batelier, d'un air câlin d'enfant fatigué, me montre ses bras nus, +qui commencent, dit-il, à lui faire mal: «Faut-il toujours aller aussi +vite?»—Ah! non, à quoi bon maintenant; j'oubliais de le lui dire... Je +n'ai plus de but, et personne ne m'attend nulle part, dans cette grande +ville où je ne suis plus connu que des morts. Peu importe où nous irons +maintenant. Plus rien à faire qu'à errer, libre et seul, en recherchant +çà et là des traces, des souvenirs d'autrefois. Alors je lui réponds: +«Va très doucement au contraire, va où tu voudras; laisse dormir le +caïque au fil de l'eau, rentre tes rames et repose-toi; croise tes bras +si tu veux et chante...»</p> + +<p>Et bientôt nous sommes presque immobiles, entraînés seulement par une +insensible dérive; le rameur a croisé ses bras et il chante. Il fait un +temps rare, et si doux, si étonnamment doux; j'écoute sa chanson, qui +est haute et plaintive, et je regarde autour de moi, avec déjà plus +d'intérêt, plus de vie que tout à l'heure. Vraiment, depuis qu'elle est +partie, la pauvre vieille femme en robe noire qui se tenait à mon côté +comme un remords, je sens je ne sais quel allègement trop rapide, qui +m'étonne et me confond... Je regarde maintenant de plus en plus, presque +avec mon habituelle avidité de voir... Tout a changé d'aspect à la nuit +tombée; des fanaux se sont allumés à terre, sur les navires, sur les +caïques silencieux qui glissent en tous sens; Stamboul n'est plus +qu'une découpure sombre de coupoles et de minarets, profilée sur le ciel +encore clair. Au milieu de la Corne-d'Or, nous suivons toujours le fil +de l'eau, et, des deux rives à la fois, nous vient, un peu assourdie, la +clameur orientale, l'ensemble confus de ces bruits de Constantinople que +je reconnaîtrais entre tous les bruits de la terre. Comme c'est bien la +même chose qu'autrefois, comme tout est demeuré pareil; je me +représente, sans les avoir revus, tous ces quartiers des deux bords, où +j'ai erré des nuits et des nuits; je sais tout ce qui s'y passe, tout ce +qui s'y marchande, tout ce qui s'y cache, tout ce qui s'y chante! +Tellement que je n'ai jamais eu, aussi complète qu'en ce moment, +l'illusion de m'être replongé dans l'antérieur évanoui des durées,—et +rien de ce que je pourrais dire, dans des pages entières ou des volumes, +ne rendrait la mélancolie sans nom de cette impression-là...</p> + +<p>Par contre, comme tout est différent, en moi et pour moi, depuis cette +époque si jeune!... Alors, j'étais pauvre, très ignoré; ma vie turque, +irrégulière et dangereuse, était tout le temps menacée, je n'avais +d'appui nulle part; une plainte de l'ambassade, un ordre d'un chef +pouvaient à chaque instant m'anéantir. Alors, j'étais en peine souvent +pour quelques pièces blanches, quand il s'agissait d'acheter un costume +turc, une arme, ou seulement d'envoyer le juif Salomon aux petites +boutiques du voisinage chercher notre souper. Alors, il me fallait +compter avec ces foules, que j'entends ce soir bruire sur les rives, +avec ces gens du peuple auxquels ma fantaisie m'avait mêlé; j'avais +parmi eux des prêteurs, des créanciers, des amis qui m'étaient utiles, +des ennemis dont les délations m'épouvantaient. À présent, j'achèterais +dix fois tous ces petits ennemis-là, et leur silence aussi, rien qu'avec +ces pièces d'or de ma ceinture. À présent, mon horizon s'est élargi, +élargi démesurément, et je suis presque un souverain auprès de l'enfant +isolé que j'étais jadis. Eh bien, tout cela qui, il y a dix ans, m'eut +fait ici la vie enchantée, avec <i>elle</i>, m'est venu trop tard sans doute +car je m'en soucie à peine; quelque chose s'est éteint en moi, quelque +chose de moi-même est couché dans la terre turque, avec Aziyadé.</p> + +<p>Le grand décor continue de changer, les mystérieux dômes deviennent +indécis et presque diaphanes dans la nuit, les feux sont innombrables, +et, en haut, brillent les étoiles. Le temps, de plus en plus doux, sans +un souffle de brise, est comme un soir d'été. Je regarde, éveillé tout à +fait de ma torpeur de mort, je regarde avidement, avec des yeux dilatés +pour tout saisir. Et je me sens plein de contradictions qui m'effraient: +par instants, fidèle tout à fait à la chère petite mémoire, triste +jusqu'au fond de l'âme et comme pour toujours, éprouvant ce sentiment +(que déjà je sais fugitif, hélas, pour l'avoir d'autres fois connu), ce +sentiment de la décoloration et de la fin de tout sur terre; puis, le +moment d'après, un retour de vie avec une sorte de triomphe égoïste à me +retrouver encore vivant, encore jeune, encore altéré d'amour; et je me +laisse troubler malgré moi par tout ce pays d'Orient, par cette tiédeur +du soir, par ces souvenirs d'ivresses passées, par toutes les choses +auxquelles je ne devrais jamais plus prendre garde.</p> + +<p>Dix ans, pour nos âmes humaines qui durent si peu, c'est vraiment une +période infiniment longue!... Dix ans de séparation et de silence, cela +creuse comme des trous dans le souvenir; cela amène une désuétude, des +instants d'oubli étranges, presque un commencement de nuit, même entre +ceux qui se sont le plus aimés... Et le constater est, en soi, une chose +décevante amèrement.</p> + +<hr style="width: 15%;" /> + +<p>À la nuit close, nous abordons au pied du grand pont de Stamboul, et je +remonte à Péra, à l'hôtel.</p> + +<p>Dîner quelconque, à table d'hôte, en compagnie de touristes, connus hier +dans l'Orient-Express ou sur le paquebot de Varna. Et, pour un temps, je +redeviens comme tout le monde, causant, la mémoire endormie, me +rappelant à peine que c'est demain, demain matin, l'entrevue redoutée +avec Kadidja et la visite au tombeau.</p> + +<p>Mais, aussitôt après ce dîner, je demande un cheval pour aller à +Stamboul (cela semble toujours une chose absurde aux gens des hôtels +européens, qu'on aille à Stamboul la nuit et surtout qu'on y aille +seul). J'y vais, moi, pour revoir, même dans l'obscurité, la maison du +vieil Abeddin, cette maison où elle a dû mourir et d'où, «un soir, +presque clandestinement, on l'a emportée»...</p> + +<p>D'abord je traverse au grand trot les rues de Galata, pleines de +lumières, de cris et de musique; ensuite, à l'entrée du pont qui réunit +les deux villes, au point où commence l'ombre et le solennel silence, je +m'arrête, suivant la coutume, pour faire allumer la lanterne qu'un +coureur portera devant moi pendant ma promenade sur l'autre rive, et +bientôt, le pont franchi, me voici engagé dans l'immense Stamboul, noir, +fermé et mort. Pendant le jour, retenu ailleurs, je n'avais fait que +l'apercevoir de loin et, après ces dix années, j'y arrive en pleine +nuit, absolument comme le soir où j'y étais venu pour la première fois +de ma vie, pendant une fête de Baïram.</p> + +<p>Nuit obscure, les étoiles ternies. Mes yeux s'y habituent; je finis par +y voir, et, sans peine, comme si j'en étais parti d'hier, je me dirige +au trot dans ce dédale, entre les grands murs sans fenêtres, +reconnaissant au passage les vieux palais grillés, les kiosques +funéraires où des veilleuses brûlent, les dômes des pâles mosquées +silencieuses qui s'étagent dans le ciel. Et la lueur de ma lanterne, +qui court, qui danse en avant de moi, me montre, à terre, tout le long +du chemin, des masses brunes qui sont des chiens endormis.</p> + +<p>Je vais très vite, car il est tard et la maison du vieil Abeddin est +loin.</p> + +<hr style="width: 15%;" /> + +<p>À un tournant de rue, s'ouvre enfin devant moi la grande place déserte +de Mehmed-Fatih, bordée d'une série de petits dômes morts qui sont d'une +blancheur de linceul. Je touche au but, me voilà presque arrivé. Je +traverse en biais cette place, entendant maintenant les sabots de mon +cheval sonner plus fort sur le dallage et éveiller partout des échos +lugubres. Puis, de nouveau je m'enfonce dans l'obscurité d'une rue +étroite,—et c'est là, tout près, que la maison va m'apparaître, la +vieille maison de bois, haute et triste, teinte en rouge sombre, avec +ses fenêtres aux grillages saillants sur lesquels étaient peints des +papillons jaunes et des tulipes bleues. Jamais un passant dans ce +quartier, jamais une porte ouverte, jamais un bruit de vie, jamais une +lumière. J'ai beaucoup ralenti mon allure et je fais éclairer, par le +fanal de mon coureur, les vieux murs, le dessous des vieux balcons aux +impénétrables grilles, pour ne pas me tromper quand nous passerons. Mais +tout à coup, plus rien devant moi, un vide indéfini, semé de pierres +éboulées, de poutres noircies, et mon cheval bute sur des décombres... +C'est le feu qui a fait son œuvre; un de ces grands incendies, qui +brûlent ici des quartiers en quelques heures, a tout anéanti. «L'hiver +dernier, cela s'est passé», me dit mon coureur, en agitant de droite et +de gauche sa lanterne pour mieux me montrer cette désolation. On ne +reconnaît même plus trace de rue; sur un espace de trois ou quatre cents +mètres, il n'y a plus que des débris. Allons, c'est fini, la maison où +Aziyadé a fermé ses yeux s'est effondrée dans la flamme... Il faut +rebrousser chemin devant ces ruines...</p> + +<p>Et je m'en vais, remettant mon cheval au pas, prenant je ne sais quelle +route au hasard, dans la nuit noire.</p> + +<p>Ce monceau de ruines... non, je n'avais pas prévu cela; cette +destruction dépasse un peu la mesure de ce que j'attendais. Je ne +croyais pourtant pas tenir beaucoup à ce quartier sombre; mais je +m'étais figuré, sans doute parce qu'il avait déjà des siècles, qu'il +durerait encore, au moins aussi longtemps que moi, et voici que +maintenant j'ai un surcroît de détresse à me dire que jamais, jamais +plus, je ne pourrai venir errer dans cette rue qui était la sienne, sous +les hauts balcons grillés de cette maison où elle avait passé la moitié +de sa vie.</p> + +<p>En m'en allant, je ne regarde plus rien, et je souffre, tout au fond de +moi-même, d'une sorte de désespérance morne et absolue, sans +compensation, sans charme, simplement douloureuse. Le souvenir d'elle, +le regret qui vient d'elle, et le remords lourd, sont sur moi comme un +oppressant manteau de deuil; en ce moment rien ne m'en distrait plus. Et +puis, il y a cette désolante question qui se pose, avec une netteté +glaciale: à quoi bon ce que je vais faire demain? quel leurre d'enfant +que cette visite à sa tombe; est-ce que quelque chose d'elle saura +seulement que je suis revenu, aura un peu conscience du baiser que je +donnerai à la terre, au-dessus du débris qui fut son corps? Oh! l'amer +et irrémédiable chagrin, de ne plus pouvoir jamais, jamais échanger avec +elle une seule pensée! Pauvre petite Aziyadé, tant de choses que je n'ai +jamais su lui dire, et qui me brûlent maintenant, et que je lui dirais +là, si on pouvait me la rendre seulement pour quelques minutes, pour un +entretien suprême: lui dire que je l'ai aimée bien plus tendrement +encore qu'elle ne le croyait et que je ne le croyais moi-même; lui dire +que jamais ne s'éteindra le regret de l'avoir perdue; lui demander +pardon de vivre, et d'être encore jeune, et d'aimer encore; lui dire +tout cela, et puis la laisser se rendormir dans la terre, après l'adieu +plein d'amour! Mais non, il faudra en rester pour l'éternité sur un +malentendu affreusement cruel; bientôt viendra mon heure de mourir +aussi, rendant plus irréparable ce malentendu-là, et plus définitif +encore ce silence entre nous, parce que toutes ces choses, qui n'avaient +pu lui être dites, mais qui vivaient au fond de moi-même, seront mortes +avec moi. Et le temps continuera de fuir, et nos deux noms +s'oublieront—séparément...</p> + +<hr style="width: 15%;" /> + +<p>M'en allant, toujours au hasard, dans le dédale des rues et dans +l'épaisse nuit, je finis par revenir tout au centre de cette ville +immuable, dans certain quartier très saint avoisinant la mosquée de +Sultan-Sélim: des tombes, des cyprès, des kiosques funéraires où +veillent des petites lampes qui éclairent des catafalques. Et voici une +rue, unique en son genre et exquise, très droite et cependant d'un +aspect arabe, toute blanche de chaux et bordée régulièrement par des +séries de porches en ogive; ses maisons centenaires ne sont que des +rez-de-chaussée très bas, laissant voir, de droite et de gauche, des +étendues de ciel; on est là sur la hauteur centrale de Stamboul, +dominant tout alentour. Seuls, les dômes superposés de la mosquée +voisine montent dans l'obscurité bleuâtre de l'air, pâles comme des +neiges, indécis comme ces cercles qui se font autour de la lune. La rue +s'en va, longue file d'arcades tristes, se perdre dans de l'ombre +confuse; mais, un peu loin là-bas, une porte encore ouverte laisse +traîner une lueur sur les pavés blancs... Oh! c'est précisément le vieux +petit café où j'avais coutume de m'arrêter avec Achmet, aux heures un +peu avancées du soir, quand nous traversions à pied le grand Stamboul. +Comment se peut-il qu'il soit resté ouvert aussi tard? On dirait que +c'est pour moi, qu'il m'attend et qu'il m'appelle. Je vais descendre de +cheval un instant pour m'y asseoir, dehors, sous les arcades, à la +fraîcheur nocturne.</p> + +<p>Tout ici est demeuré intact; les vieilles peintures, les vieilles images +de la Mecque accrochées aux murailles, je les reconnais. En face, au +milieu de la rue, il y a toujours l'antique fontaine de marbre, couverte +au sommet de quelque chose qui ressemble à une chevelure noire, et que +je sais être une touffe de fougères. Et sans doute, cet escabeau, que le +cafetier vient de m'apporter, a dû me servir déjà plus d'une fois.</p> + +<p>Jadis, je me rappelle bien, quand on était assis là, on voyait de loin +en loin passer quelques pieux derviches qui se rendaient à la +mosquée.—Et ce soir, juste au moment où j'y songe, un groupe de ces +derviches apparaît. Ils cheminent lentement et ils se retournent pour +regarder ce personnage, attardé à cette heure insolite, devant ce café +qui est seul ouvert le long de l'avenue déserte aux lointains perdus +dans le noir.</p> + +<p>Jadis, je me rappelle aussi, il y avait un musicien, un vieillard, qui, +toute la soirée, dans le fond de la petite salle étrange, jouait sur un +violon des airs d'Orient tristes à déchirer l'âme.—Et ce soir, tout à +coup, derrière moi, cette même musique commence à gémir. Oh! alors, +c'est une évocation telle, que je sens, cette fois, passer plus +profondément que jamais, passer dans les moelles vives, le frisson de +réveil et d'angoisse... Ainsi, je suis encore là, moi, assis tranquille +à cette place coutumière; autour de moi, dans Stamboul, les choses sont +demeurées les mêmes, et notre petit logis adoré d'Eyoub n'existe plus, +et sa maison à elle est tombée en cendres, et Achmet est mort, et depuis +sept ans elle est couchée dans la terre, et tout est fauché, balayé, +fini pour l'éternité... Cette phrase de la sœur d'Achmet me revient tout +à coup plus terrible, comme si ce violon me la chantait derrière moi, +sur les notes inconnues des inouïes tristesses: «C'était à la fin du +printemps... On l'a emportée le soir...»</p> + +<p>On l'a emportée le soir... Je vois maintenant ce crépuscule de mai ou de +juin, bien calme, bien limpide, comme par insouciante ironie, éclairant +en rose la maison sombre; et puis la porte s'ouvrant sans bruit pour +laisser passer des porteurs chargés d'une chose lourde... Oh! ce corps +qui s'en allait ainsi, et qui était le sien!... Non, jamais jusqu'ici je +n'avais éprouvé pour elle rien de comparable à ma souffrance d'à +présent...</p> + +<p>D'ailleurs il semble que, depuis le commencement de mon pèlerinage à +Constantinople, malgré les difficultés semées comme à plaisir sur ma +route, malgré les changements, les destructions, les morts—et malgré +ces intermittences d'oubli qui me confondent—il semble que je me +rapproche toujours de plus en plus du cher petit fantôme poursuivi, et +que nos âmes soient près de se rejoindre...</p> + +<p>J'ai tourné la tête du côté de la rue et de l'ombre, parce que mes yeux, +subitement, se voilent et ne distinguent plus rien. Et deux larmes +affreusement amères, larmes d'abandonné, comme ont dû être les siennes, +descendent le long de mes joues.</p> + +<p>Le petit garçon qui m'apporte mon café et mon narguilé s'aperçoit que +j'ai pleuré, me regarde avec étonnement, puis se dit sans doute que les +affaires de cet étranger lui sont indifférentes, et se retire sans +parler. Le vieux musicien de mort est seul, à peine éclairé, jouant +comme en rêve. Je reste, prolongeant le plus possible ce moment de +souffrance, parce que jamais, depuis dix ans, je ne me suis senti si +près d'elle qu'ici, dans la solitude de cette rue pleine d'ombre, tandis +que gémit derrière moi, au milieu du silence et de la nuit d'alentour, +la petite musique grêle de ce violon...</p> + +<hr style="width: 15%;" /> + +<p>Une heure après, repassé sur l'autre rive, remonté à Péra, je congédie, +à la porte de l'hôtel, mon coureur et mon cheval. Et, changeant d'idée, +au lieu de rentrer, je repars seul à pied, pour errer au hasard, +peut-être jusqu'au matin: j'aime mieux ne pas perdre, à dormir, le temps +trop court que je passe ici.</p> + +<p>D'abord j'éprouve une sorte de griserie inattendue, trop complète, à +être seul, libre, sans but, dans les rues obscures. La nuit continue +d'être douce comme une nuit de juin, et l'air est chargé de toutes les +senteurs de Constantinople, où domine, en ces quartiers, le parfum +balsamique des bois de cyprès.</p> + +<p>Pendant trois mois d'été, avant d'aller demeurer à Hadjikeuï et à Eyoub, +j'avais habité ici, sur la hauteur de Péra, regardant de ma fenêtre le +merveilleux panorama lointain de Stamboul: c'était le temps où +j'attendais l'arrivée d'Aziyadé, sans tout à fait croire qu'elle +viendrait, et, en l'attendant, je m'étourdissais avec d'autres. C'était +aussi l'époque transitoire de ma vie, où, tout à coup, n'ayant plus de +foi ni d'espérance, je me jetais à cœur perdu dans l'amour. Et +l'enchantement nouveau de cet Orient, et cette splendeur de l'été, et +l'appel de tant d'yeux noirs, tout cela avait fait de ces trois mois +d'attente quelque chose d'étrangement voluptueux, avec des dessous d'une +tristesse de gouffre. Oh! ces nuits d'alors, passées à errer par les +rues, comme je fais ce soir, mais toujours à la poursuite de quelque +aventure nouvelle, ces nuits, comme j'en retrouve les souvenirs à chaque +pas, à chaque chose reconnue dans l'obscurité! Et ces senteurs, aussi, +qui n'ont pas changé! Et tous ces bruits qui si vite me redeviennent +familiers: aboiements lointains des chiens errants, signaux des +veilleurs qui frappent les pavés sonores du bout de leurs bâtons ferrés, +et clameur confuse venue d'en bas, des lieux de débauche de Galata.</p> + +<p>Je descends maintenant les escaliers d'une rue qui n'est bordée de +maisons que d'un seul côté, et qui, de l'autre, domine une trouée +profonde: le Champ-des-Morts, avec, au delà, une ligne pâle qui est la +mer et une découpure fantastique qui est Stamboul.</p> + +<p>Il me semble connaître, d'une façon très particulière, ces pavés, ces +marches!</p> + +<p>En effet, comment n'avais-je pas vu plus tôt que cette rue est +précisément celle que j'habitais, et que voici ma maison de Péra, et +là-haut les fenêtres de ma chambre? Que de fois je suis rentré dans ce +logis à des heures indues, quand déjà les fraîches lueurs roses du matin +commençaient à se lever du côté de la rive d'Asie! Peu à peu, des +souvenirs plus précis d'ivresses passées me reviennent malgré moi et me +troublent davantage...</p> + +<p>Puis, j'arrive au Petit-Champ-des-Morts, entouré de murs: un bois de +cyprès qui sent bon et où dorment des sépultures musulmanes si anciennes +qu'elles n'inspirent plus d'horreur. Jadis il m'arrivait souvent d'y +pénétrer, au milieu des nuits, et de m'y asseoir, sur la mousse sèche +semée des petits piquants parfumés qui tombaient des arbres: c'était un +asile sûr, où les rendez-vous n'avaient pas de témoins. L'entrée était +là-bas, par ce portail à grilles de fer que je commence à apercevoir. +Toujours fermé, ce portail; mais, quand on était comme moi coutumier du +lieu, en passant la main à certain point où la pierre du mur était +rongée, on atteignait le verrou et on pouvait ouvrir... Et ma main, +comme d'elle-même, s'enfonce dans ce trou du mur, rencontre le verrou et +le pousse: alors le portail s'ouvre encore, en grinçant légèrement sur +ses gonds rouillés, avec un bruit connu qui achève de mettre ma tête en +déroute...</p> + +<hr style="width: 15%;" /> + +<p>Mon Dieu, est-ce que je ne sais plus ce que je suis venu faire à +Constantinople? est-ce que j'ai oublié?... Si près de ma visite à sa +tombe, j'ai pu passer par un tel moment de trouble et d'inquiétante +insouciance! Oh! la phrase funèbre: «On l'a emportée le soir...» comment +ai-je pu la perdre de vue, même pour un instant? comment suis-je assez +le jouet de mes sensations pour m'occuper d'autre chose?... En +rentrant, je baisse la tête; il me semble que j'ai insulté à la chère +petite mémoire tout le temps de cette étrange promenade de nuit, que +j'ai éloigné de moi le fantôme aimé qui peu à peu se rapprochait.</p> + +<p>Et quand je suis enfin seul, dans le noir de cette chambre d'hôtel, le +sommeil ne me vient pas, mais les larmes, les larmes qui lavent et que +je bénis.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2>IV</h2> + + +<p class="right">Vendredi, 7 octobre 188...<br /> +</p> + +<p>Je m'éveille, après des rêves confus; je m'habille, la tête inquiète, +pour aller à ce cimetière.</p> + +<p>Dans mes malles, j'ai rapporté ici un de ces costumes turcs très brodés +que les hommes du peuple mettent les jours de fête, pauvre relique un +peu fanée de notre temps d'Eyoub; je le portais dans notre logis, dans +notre quartier, le soir. Aziyadé m'avait fait jurer aussi que je +reviendrais avec ce costume-là, qu'elle le reverrait, et, depuis des +années, je m'étais dit que je le reprendrais, même pour aller visiter sa +tombe au cimetière.</p> + +<p>Puis, quand je suis ainsi vêtu, une hésitation me vient. Cette veste +d'Orient, qui m'était familière jadis, me fait aujourd'hui un effet de +déguisement et de triste mascarade. Pourtant je voudrais la garder: +comment faire? D'abord je la dissimule sous un banal pardessus de +couleur neutre,—que je remplace ensuite par un manteau de voyage encore +plus long, m'enveloppant jusqu'aux guêtres dorées... Bien puérils tous +ces détails d'accoutrement, quand il s'agit d'un pèlerinage funèbre dont +l'appréhension vous trouble jusqu'au fond de l'âme!</p> + +<p>En bas, il y a un grand landau attelé, que j'ai commandé la veille pour +que les vieilles femmes puissent y prendre place à côté de moi, et je me +mets en route, par un beau soleil pur, qui a un air de joie.</p> + +<p>Il faut faire un long détour et passer par des rues en pente dangereuse, +pour aller en voiture à cette place d'Hadji-Ali où elles m'ont donné +rendez-vous, Kassim-Pacha étant un faubourg en contrebas, séparé de Péra +par les fondrières des «Champs-des-Morts».</p> + +<p>Cependant nous arrivons, car voici l'antique petite mosquée blanche et +ses cyprès noirs.</p> + +<p>Sur la place d'Hadji-Ali, j'aperçois deux femmes qui m'attendent, rien +que deux, Anaktar-Chiraz et la sœur d'Achmet. La troisième, Kadidja, la +plus désirée et l'essentielle, pourquoi donc n'y est-elle pas?</p> + +<p>Les deux autres, en me voyant paraître, font un geste de consternation. +Qu'y a-t-il encore, mon Dieu? A-t-elle refusé de me voir? Ou bien +est-elle morte? Et alors ce serait fini; j'échouerais au port et pour +jamais, personne au monde ne saurait plus me conduire... J'ai le temps +de me dire tout cela, en quelques secondes d'anxiété haletante, tandis +que je saute à terre et que je cours à elles pour les interroger.</p> + +<p>Non, répondent-elles, ce n'est rien de si grave. Mais la pauvre vieille +est infirme, depuis l'hiver dernier, clouée sur un grabat, incapable de +faire un pas. Et aucune voiture ne pourrait arriver dans le quartier +qu'elle habite, tant les chemins y sont roides et étroits.</p> + +<p>D'ailleurs, à quoi bon serait-elle venue de ce côté-ci de la Corne-d'Or, +puisque c'est, a-t-elle dit, sur l'autre rive qu'est la tombe; du côté +de Stamboul, mais très loin, en dehors des murs, dans la campagne...</p> + +<p>En dehors des murs de Stamboul, c'est là qu'on l'a mise!... Oh! combien +cette idée me serre le cœur davantage!...</p> + +<p>Et je me représente tout à coup cette région désolée, faite de landes et +de bois de cyprès, qui s'étend au pied des vieux remparts immenses, +depuis le Phanar jusqu'aux Sept-Tours; tout ce funèbre désert, d'une +dizaine de kilomètres de longueur, où l'on enterre au hasard les morts +obscurs. C'est là qu'on l'a mise! J'en avais eu quelquefois la frayeur, +sans vouloir pourtant y arrêter ma pensée; non, plutôt je cherchais à me +la figurer dormant dans quelqu'un de ces cimetières délicieux, de +Scutari ou des bords du Bosphore. Et comment découvrir là-dedans sa +chère petite tombe, si cette Kadidja,—qui est seule à la connaître et +qui sans doute n'a plus longtemps à vivre,—ne peut venir aujourd'hui +même, à n'importe quel prix, me la faire voir.</p> + +<p>Une fois de plus, j'ai l'angoisse de sentir le fil conducteur s'échapper +de ma main; l'angoisse de chercher un expédient quelconque, toujours +avec cette même hâte enfiévrée, et de n'en trouver aucun...</p> + +<p>À la fin, une idée m'est venue, et j'appelle le cocher grec qui m'a +conduit.—Ce conciliabule sur cette place, cet étranger, cette voiture, +sont des choses étonnantes pour les gens de ce quartier immobile, et, +derrière des grillages de fenêtres, quelques paires d'yeux commencent à +se montrer.—Voici, je me suis souvenu que les chaises à porteurs, il y +a dix ans, étaient encore en usage à Péra: j'avais vu à cette époque, +les soirs de pluie, des actrices ou des chanteuses se faire reconduire +ainsi à leur hôtel. Ce cocher, qui a l'air intelligent, saurait +peut-être m'en trouver une, tout de suite, et me la ramener ici même, +avec une relève de brancardiers...</p> + +<p>Une pièce d'or en acompte; une autre après pour sa peine, s'il m'a +procuré tout cela avant une demi-heure.—Et il part, l'air sûr de son +fait, fouettant ses chevaux.</p> + +<p>Encore une de ces attentes incertaines, comme celles qui ont coupé si +souvent ma journée d'hier. Dehors, sur une pierre, je m'assieds entre +les deux femmes. J'enlève mon manteau gris, qui est plus étrange en ce +quartier que ma veste orientale; alors ces broderies de mon costume, +jadis choisi par elle, se remettent, après tant d'années, à briller à +leur lumière d'autrefois, devant le suaire de chaux des mêmes vieux +murs, et là, dans la blanche petite rue, ensoleillée, solitaire, je me +sens heureux, avec mélancolie, d'avoir repris pour un moment l'aspect +de quelqu'un du peuple d'ici...</p> + +<hr style="width: 15%;" /> + +<p>Trente ou quarante minutes se passent dans une attente silencieuse, les +deux femmes en robe noire, assises, la tête dans les mains, l'une à ma +droite, l'autre à ma gauche—comme des pensées de mort qui auraient pris +forme humaine.</p> + +<p>Et enfin là-haut, au sommet d'une montée qui domine ce quartier +d'Hadji-Ali, apparaît, profilé sur le ciel, le landau qui revient au +pas, suivi de la chaise et des porteurs!</p> + +<p>Qu'on fasse vite, vite! Que la voiture m'attende ici, avec +Anaktar-Chiraz, une heure, deux heures, tout le temps qu'il faudra, et +que la sœur d'Achmet, les porteurs, la chaise, descendent avec moi +jusqu'à la Corne-d'Or, où nous louerons un grand caïque pour passer à +Stamboul.</p> + +<hr style="width: 15%;" /> + +<p>À Stamboul, nous débarquons dans le sombre Phanar, à l'échelle la plus +voisine du quartier de Kadidja; puis nous grimpons, par des rues en +escalier, entre des murailles délabrées et croulantes, très regardés par +les rares passants, qui se retournent d'un air d'inquiétude hostile.</p> + +<hr style="width: 15%;" /> + +<p>Dans un taudis sans nom, dans une soupente noire, Kadidja est étendue +sur des loques horribles, geignant faiblement comme une pauvre bête +malade. Mais c'est bien elle, et je crois qu'aucun visage, ni aucune +chose revue à Constantinople, ne m'ont impressionné comme cette vieille +figure noire, où il y a de la malice de singe agonisant et de la +tendresse suppliante, je ne sais quel mélange d'animalité qui se +décompose et de bonne âme fidèle qui s'en va...</p> + +<p>En approchant, j'avais peur de ses reproches et de sa colère. Mais +l'explosion de tout cela s'est passée hier, quand la sœur d'Achmet a +prononcé mon nom; après, elle m'a pardonné, parce que je suis revenu. Je +n'entends pas le terrible: «Eulû! Eulû!» ni la malédiction dont j'avais +eu le pressentiment cruel, il y a dix ans, quand j'ai écrit le chapitre +final d'<i>Aziyadé</i>. Au contraire, elle me tend ses pauvres mains noires, +ridées, tordues, effrayantes; malgré toutes les distances, nos yeux se +pénètrent et se comprennent; elle pleure et, en la regardant, je sens +que des larmes me viennent aussi. Elle est la dernière des dernières, +négresse esclave de naissance, à présent débris à peine humain qui finit +de misère sur un fumier, et je me penche sur elle avec une pitié tendre, +et je crois que, sans grand effort, je lui donnerais un pieux baiser.</p> + +<p>Certainement, dit-elle, elle se lèvera, malgré son mal; elle se laissera +conduire, emporter; elle fera tout ce que je voudrai, au risque d'en +mourir ce soir, heureuse, au delà de ce qu'elle aurait su demander pour +son ciel, heureuse du rôle qu'elle va jouer entre sa maîtresse et moi, +heureuse de cette suprême visite inespérée qu'elle va faire à sa tombe. +Et ses larmes coulent, coulent sur le noir de ses joues; des larmes de +joie qui la transfigurent...</p> + +<hr style="width: 15%;" /> + +<p>Mais voici qu'une difficulté imprévue surgit: les porteurs, maintenant, +qui se prennent de dégoût et qui ne veulent plus! Enlever ça dans leurs +bras, asseoir ça dans leur chaise qui est garnie d'un velours neuf, non +jamais! Eux, sont d'élégants porteurs, au costume brodé, qui ne +s'attendaient point à être dérangés pour une telle besogne. Et ils +refusent.</p> + +<p>D'ailleurs, je réfléchis qu'elle se refroidirait mortellement, cette +pauvre vieille, presque nue, une fois retirée des loques immondes qui +sont entassées sur son corps... Mais je me rappelle avoir vu dans le +quartier, en passant, de belles couvertures de laine, d'une couleur +orange, à l'étalage d'une petite boutique de juifs, et je prie la sœur +d'Achmet de courir en acheter une... J'y mettrai la main avec elle; à +nous deux, nous envelopperons Kadidja là-dedans, et les porteurs +pourront, après, l'enlever sans effroi.</p> + +<p>Un quart d'heure de perdu encore, à cette toilette qui semble un +ensevelissement. Enfin la vieille femme, enveloppée, enroulée dans la +laine épaisse et neuve, est assise sur la chaise de velours, souriant, +malgré sa douleur et son chagrin, de tout ce luxe inconnu jusqu'ici dans +sa vie. Et nous partons, prenant congé de la sœur d'Achmet avec des +serrements de mains et des remerciements.</p> + +<hr style="width: 15%;" /> + +<p>Au départ, Kadidja, redevenue très vivante, a, d'une voix nette, donné +ses ordres et indiqué par quelle porte de Stamboul il faudra sortir. La +matinée s'avance; je loue un cheval en route et je commande aux porteurs +de courir. Des enfants, qui voient passer grand train cette chaise, +escortée par ce cavalier doré comme un <i>cavas</i> de pacha, regardent par +les lucarnes de verre pour voir la belle qu'on emporte là-dedans si +vite, et puis s'épouvantent de cette figure de guenon noire.</p> + +<p>Toutes ces agitations, tous ces empressements m'ont fait perdre de vue +le but de la course. Et puis, il y a le plaisir physique d'être sur ce +bon cheval jeune, que le hasard m'a procuré, le plaisir de fendre l'air +vif et pur, un beau matin de soleil... Et, encore une fois, l'oubli +vient; je trotte, le cœur presque léger, m'intéressant aux choses +singulières et grandiosement tristes de l'entour.</p> + +<p>Nous cheminons longtemps au milieu de ces quartiers presque inhabités, +presque en ruines, qu'on appelle le «Vieux-Stamboul». Puis enfin, la +gigantesque muraille crénelée, qui enferme tout cela, nous apparaît; +nous en sortons par d'antiques portes ogivales, qui se succèdent en +voûte obscure, et nous voici dans la campagne, dans le désert des +tombeaux.</p> + +<p>Derrière nous, ces remparts que nous venons de franchir, semblent +l'enceinte de quelque colossale ville abandonnée; invraisemblablement +hauts, hérissés de dents pointues, flanqués d'énormes tours, ils s'en +vont sur notre droite et sur notre gauche, indéfiniment pareils, se +perdre dans les lointains désolés.</p> + +<p>En avant, c'est l'interminable région des sépultures: landes d'un gris +roux, avec, çà et là, des bouquets de cyprès noirs qui montent comme des +flèches d'église. Un peuple de tombes couvre ce sol; pierres debout, qui +sont de tous les âges, de toutes les époques de l'histoire. Cette terre +aride est pleine d'ossements de morts.</p> + +<p>Jadis, quand j'habitais Eyoub, je venais rarement de ces côtés. Une +fois, cependant, nous y avions fait une promenade en plein jour, elle +et moi, une après-midi de décembre, choisissant ce lieu parce qu'il +était plus désert. Et, tout près d'ici, je m'en souviens, un petit +oiseau, qui sans doute se trompait de saison, nous avait chanté, pour +nous seuls, un air de printemps, sur la branche d'un de ces cyprès. +Ensuite, un peu plus loin, là-bas, nous avions vu enterrer devant nous +une si jolie petite fille,—qui doit être en poussière aujourd'hui... +Oh! cette promenade sur l'herbe rase et les marguerites d'hiver, la +seule que nous ayons jamais osé faire ensemble à la lumière du soleil, +comme je me la rappelle tout à coup d'une manière déchirante...</p> + +<p>Et maintenant je recommence à avoir la pleine conscience de tout ce +qu'il y a d'infiniment mélancolique dans notre course. La pensée que je +m'approche d'elle, des débris qui ont été son corps, me fait passer de +grands frissons glacés, et je sens revenir cette impression physique, +qui est particulière aux heures de deuil, cette impression d'avoir les +tempes, la poitrine, serrées peu à peu, de plus en plus, dans des étaux +de fer.</p> + +<p>Je regarde autour de moi les tombes, les plus rapprochées et aussi les +plus lointaines, cherchant et interrogeant des yeux les moins vieilles, +celles qui sont restées un peu blanches et où brille un peu d'or, celles +qui n'ont pas encore pris l'uniforme teinte gris-roux de l'ensemble de +tout cet immense ossuaire... Depuis bien des années, j'avais prévu, +deviné cette promenade funèbre, tout ce qui est réel aujourd'hui; mais +jamais je n'avais imaginé que cela se passerait dans cette région de +suprême abandon où nous sommes; non, je ne m'attendais pas à ce qu'il me +faudrait venir la chercher parmi ces confuses peuplades de morts; +vraiment je souffrirais moins de la savoir ailleurs qu'ici, perdue au +milieu de tant d'autres, de tant d'autres qui n'ont même plus de nom, +même plus de pierre...</p> + +<p>Kadidja a fait obliquer ses porteurs sur la gauche, et nous longeons +maintenant l'écrasante et interminable muraille crénelée, dans la +direction des Sept-Tours, marchant sur un sol dénudé qui a un air +maudit.</p> + +<p>Nous devons approcher, car elle a frappé, de sa vieille main noire, +contre la vitre de sa chaise, pour faire signe d'aller doucement, et je +la vois qui regarde, les yeux dilatés, qui cherche... Même, elle a l'air +d'hésiter maintenant,—et moi je tremble. Ah! elle a dû la voir, car +elle arrête ses beaux porteurs d'un geste de commandement. Par ici, à +droite, sur cette espèce de monticule où il y a une dizaine de pierres +debout: c'est là! Dans le nombre, il y a trois ou quatre tombes de +femmes, que je distingue du premier coup d'œil: des bornes peintes en +bleu ou en vert, avec des inscriptions et un couronnement d'étranges +fleurs, jadis dorées... Laquelle?</p> + +<p>Elle s'est fait descendre, la pauvre vieille, branlante, les yeux +ardents; soulevée par deux porteurs, qui la tiennent enveloppée dans sa +couverture orange—non par égard pour elle, mais par dégoût de son +corps—elle marche presque, l'infirme; elle a dégagé des plis de la +laine deux effrayants bras de momie, où courent des veines gonflées, et +elle marche, à force de volonté, entre les hommes qui la soutiennent, +elle avance par soubresauts qui lui font mal. Et je la suis, avec une +infinie pitié...</p> + +<p>Laquelle de ces tombes?... Ah! celle-ci sans doute, vers laquelle elle a +l'air de se diriger, celle-ci, qui est d'un bleu éteint, avec des +inscriptions d'or encore brillantes... Oui, c'est bien là!... Elle se +jette dessus, s'y cramponne à deux mains crispées, pauvre vieux singe +qui fait mal à voir et qui fait peur; ensuite, se retourne pour me +crier, d'une voix révoltée, sauvage, aiguë, surprenante dans ce silence: +«Bourda!... Bourda, Aziyadé!» (Ici, ici! Aziyadé!) Il y a cela, +sous-entendu, que je comprends bien et qui m'entre comme une lame: «Et +c'est toi qui l'y as conduite!» Puis, subitement, elle me prend les +mains, et, d'une voix toute changée, d'une voix de petit enfant, qui est +douce, douce, comme pour me demander pardon, elle répète: «Ici!... ici, +Aziyadé! Vois-tu, c'est ici qu'elle est à présent...» En même temps, une +grimace à fendre l'âme contracte sa figure noire, et un brusque jet de +larmes coule de ses yeux...</p> + +<p>Je baisse la tête, moi; mais pas une larme ne me vient. D'un geste +machinal, pour me découvrir comme on fait sur les tombes chrétiennes, je +porte la main à mon front, puis je la laisse retomber... J'oubliais quel +costume j'ai repris pour venir ici: le fez turc ne s'enlève jamais, même +pas pour prier Dieu. Et je me penche sur le marbre, cherchant, parmi les +inscriptions enroulées que je ne sais pas déchiffrer, cherchant son nom, +le vrai et l'aimé, celui qui est gravé sur la grossière bague d'or +qu'elle m'a donnée, celui qui est écrit aussi sur ma poitrine, en +petites lettres bleues indélébiles. Mais comment donc suis-je redevenu +tout à coup aussi calme, presque distrait? Il semble que je ne comprends +plus bien, que je n'y suis plus. Qu'est-ce donc qui m'a fermé le cœur +d'une façon si inattendue? Sans doute la présence de ces hommes, avec +leurs yeux curieux, leur étonnement presque ironique; tout ce groupe, +tout cet appareil presque théâtral. Oh! il aurait fallu pouvoir venir +seul. Ils ne devraient pas être ici, eux; leurs regards, rien que leur +voisinage, sont insultants pour le cher petit tombeau—et s'ils +devinaient tout, ce serait peut-être même un danger, plus tard, pour la +tranquillité de ce lieu quand je serai loin.</p> + +<p>Je reviendrai seul demain matin; j'aurai le temps encore, puisque le +paquebot qui m'emmène ne part qu'à trois heures du soir. Alors, ce sera +ma véritable visite. Mais, aujourd'hui, allons-nous-en; avec ces +gens-là qui piétinent le sol et qui causent, nous profanons tout...</p> + +<p>À elle, qui dort sous cette pierre, je dis, en dedans de moi-même: «Je +viendrai seul te voir, pauvre petite, je passerai la matinée de demain +avec toi, dans ton désert; tu comprends bien déjà que je t'aime, puisque +j'ai fait, pour te retrouver, tout ce long voyage...» Pourtant je +regarde la terre, malgré moi, furtivement, la terre au pied de cette +borne de marbre... Mais non, aujourd'hui je ne veux pas penser à ce qui +est en dessous, je détourne la tête, et, à force de vouloir me roidir, +je me sens redevenu tout à fait impassible, l'expression dure.</p> + +<p>Seulement, je prends note des alentours avec une extrême attention, +pour ne pas me tromper de chemin, quand je serai seul. D'abord, le long +de cette formidable muraille sombre, qui a l'air de fermer le monde +derrière nous, je compte combien de bastions carrés, depuis la porte par +où nous venons de sortir jusqu'au lieu où nous sommes; puis, je trace à +la hâte sur un calepin des alignements, des silhouettes de cyprès, afin +d'avoir tous mes points de repère assurés; je grave pour jamais tout ce +lieu funèbre dans ma mémoire, afin de n'en plus oublier la route, quand +ce serait dans dix ans, dans vingt ans, qu'il me serait donné d'y +revenir. Je cherche même quelles petites plantes je pourrai cueillir +demain et emporter avec moi: presque rien, hélas! tant ce sol est +aride; à peine deux ou trois imperceptibles feuilles épineuses et un +frêle lichen gris; je ne sais même pas si, au printemps, la moindre +fleur de lande s'ouvre sur ce tombeau...</p> + +<p>Allons, maintenant, partons vite. Les porteurs replacent la vieille +femme épuisée dans sa chaise, je remonte à cheval, et nous retraversons +cette solitude au pas rapide, comme nous étions venus.</p> + +<p>Bien étrange, en vérité, et bien inattendue pour moi, cette visite, si +courte, si froide. Je m'en vais, plus amèrement triste, mécontent, +inassouvi. Si cependant quelque chose m'empêchait de revenir demain, si +d'ici-là quelque chose me foudroyait... Jusqu'au moment où nous nous +engageons sous les portes farouches de la grande muraille, je reste +hésitant, je regarde derrière moi, tenté de revenir sur mes pas, au +galop de mon cheval...</p> + +<hr style="width: 15%;" /> + +<p>Quand Kadidja est recouchée sur ses loques, dans sa soupente noire, je +congédie ces porteurs dont la présence m'était odieuse. De mon mieux, +j'étends sur le corps de la pauvre vieille sa couverture neuve, qui lui +fait tant de plaisir, et qu'elle caresse avec ses mains, à la manière +des petits enfants en possession d'un jouet nouveau.</p> + +<p>Et maintenant, je voudrais l'interroger, elle qui est la seule au monde +à qui je puisse parler, parmi celles qui ont vu, qui ont su, qui ont +gardé dans leur mémoire tout ce que je tremble d'apprendre.</p> + +<p>«Oui, oui, répond-elle, je te dirai des choses, des choses... Un de ces +jours, tu viendras causer avec ta Kadidja, quand elle aura bien dormi, +pour retrouver toute sa tête...»</p> + +<p>Un de ces jours!... Mais je n'ai plus qu'aujourd'hui!...</p> + +<p>«Ah! Loti, reprend-elle en se dressant avec effort, tu ne sais pas: on +m'avait chassée, moi... Mais sa Kadidja n'est pas partie loin, tu +penses, et, pendant deux nuits, quand j'ai compris qu'elle mourait, je +me suis tenue dans la rue, contre la porte, pour entendre...»</p> + +<p>On l'avait chassée... Alors, que pourra-t-elle tant me dire? Quels +renseignements confus et étranges pourrai-je tirer de sa vieille tête +qui, d'ailleurs, me semble déjà égarée.</p> + +<p>—Et Fenzilé-hanum, dis-je, tu sais ce qu'elle est devenue?</p> + +<p>—Ah! Fenzilé, oui... Oh! elle sait beaucoup de choses, celle-là. Et +peut-être bien, peut-être bien qu'elle viendrait ici, pour te parler!</p> + +<p>Cette Fenzilé, une des trois autres femmes du vieil Abeddin, je l'avais +aperçue une seule fois, voilée naturellement. Mais je savais qu'elle +était meilleure que ses compagnes pour Aziyadé, presque serviable et +bonne. Et il paraît que c'est la seule, de tout ce harem dispersé, qui +soit restée à Constantinople, où elle s'est remariée. Oh! s'il y avait +moyen de lui parler! Il est vrai, je n'espère pas du tout que ce soit +possible... «Comment faire, bonne Kadidja, pour la décider à venir ici +chez toi?»</p> + +<p>Un instant après, sur les indications de la négresse, j'ai été chercher +dans un taudis voisin et j'ai ramené avec moi une très vieille femme, à +la figure sinistre d'entremetteuse, qui a dû tremper, au cours de sa +vie, dans plus d'une louche aventure. C'est sur cette personne que +Kadidja compte pour négocier l'entrevue; très agitée, maintenant, elle +lui donne, à ce sujet, des instructions qui semblent assez précises, et +moi je promets une forte récompense. Le rendez-vous serait ici, et pour +cette après-midi, bien entendu, vers sept heures à la turque. Mais j'y +compte si peu...</p> + +<p>Je voudrais interroger encore Kadidja; mais elle est de plus en plus +épuisée, et j'ai pitié. Je suis moi-même affreusement fatigué de cette +matinée. Surtout, je pressens trop ce qu'elle va me dire en termes plus +clairs, si j'insiste: c'est qu'Aziyadé est morte de mon abandon. Puisque +c'est vrai, mon devoir est de l'entendre et j'y tiens, mais ce sera +assez d'une fois, quand je reviendrai ce soir... Alors, je me rappelle +qu'on m'attend de l'autre côté de l'eau, et, un peu lâchement, je m'en +vais...</p> + +<hr style="width: 15%;" /> + +<p>Maintenant donc, il faut redescendre vers la Corne-d'Or, prendre un +caïque, passer sur l'autre rive, revenir à la place d'Hadji-Ali où +m'attendent Anaktar-Chiraz et le landau, et aller faire visite à une +autre tombe.</p> + +<hr style="width: 15%;" /> + +<p>Assise à côté de moi, Anaktar-Chiraz a dit au cocher: «Va au cimetière +arménien-catholique de Chichli.»</p> + +<p>C'est très loin, paraît-il, et il fouette ses chevaux qui partent au +trot rapide. Tournant le dos à Stamboul, nous arrivons de nouveau à +Péra; nous le traversons à toute vitesse; nous le dépassons, nous +dépassons le faubourg du Taxim, et nous voici dans une autre banlieue, +bien différente de celle où Aziyadé est ensevelie... Comme on les a +couchés loin l'un de l'autre, mes deux pauvres petits compagnons +d'Eyoub.</p> + +<p>Dans un cimetière catholique?... En effet, je me rappelle à présent: il +m'avait conté qu'il était né arménien-catholique et que plus tard, vers +sa quinzième année, il s'était fait musulman sous ce nom d'Achmet. À sa +dernière heure, il se sera souvenu du Christ.</p> + +<p>Quelle horrible banlieue que celle-ci, par contraste avec celle de +Stamboul, dont la tristesse est grande et superbe... Ici, c'est le côté +où tous ces gens cosmopolites de Péra viennent <i>s'amuser</i> aux jours de +fête; dans une campagne sans arbres, sans verdure, absolument nue, +s'étalent d'abord d'odieuses guinguettes de barrière, arméniennes, +grecques, juives, qui rappellent les mauvais alentours parisiens: +ensuite commencent des champs labourés, dans lesquels notre voiture +s'engage, région toute grise, couleur de terre, sans une herbe verte; et +enfin, sur une hauteur solitaire, paraît un carré de murs, gris aussi, +au-dessus desquels ne s'élève ni un cyprès, ni un feuillage quelconque: +c'est le cimetière de Chichli.</p> + +<p>Nous entrons. On dirait un cimetière de pauvres, un cimetière de +suppliciés. Pas une fleur, pas une plante. Quelques rares petites croix +de bois ou de pierre, quelques plaques de marbre bien humbles; presque +partout, de simples bosses de terre, indiquant le gisement des cadavres.</p> + +<p>La vieille Arménienne s'oriente, choisit un sentier, se met à compter +les monticules sinistres—un, deux, trois, quatre,—et s'arrête à une +place qui semble avoir été récemment bêchée: «Le voilà, notre Achmet!» +Et ses bons yeux de vieille mère se voilent un peu, au souvenir de +l'enfant qu'elle avait soigné comme un de ses fils.</p> + +<p>Oh! le pauvre petit! comme il est pénible à voir, le lieu de sa +sépulture...</p> + +<p>Je n'aurai pas le temps de revenir une seconde fois auprès de lui, aussi +vais-je lui dire mon grand adieu: «De quel côté est sa tête?»—«Ici!» +répond la vieille femme, en se baissant pour toucher du doigt les mottes +de terre. Et, à la place qu'elle m'indique, je cueille, pour l'emporter, +un petit trèfle chétif qui a poussé là solitairement.</p> + +<hr style="width: 15%;" /> + +<p>J'ai dit au cocher de nous ramener grand train à l'hôtel.</p> + +<p>Anaktar-Chiraz est assise à côté de moi dans le landau, et, en route, je +la prie de s'occuper, après mon départ, d'une plaque de marbre que je +veux faire mettre au cimetière pour Achmet.—Car une de ses grandes +tristesses était, je me rappelle, de penser que, s'il mourait avant +d'être un peu riche, il n'aurait peut-être pas de tombe.</p> + +<p>Il n'est guère que midi quand nous arrivons à l'hôtel, toutes mes +longues pérégrinations du matin n'ayant pas duré plus de quatre heures.</p> + +<p>Je fais monter chez moi l'Arménienne: les gens de service, peu habitués +à voir aux touristes de telles amies, la regardent, mais sans insolence, +tant elle a l'air honnête et digne dans sa robe de deuil.</p> + +<p>Ayant tiré de sa poche de grosses lunettes, elle s'assied devant un +bureau, afin d'écrire toutes les instructions que je vais lui laisser +pour cette tombe...</p> + +<p>Mais nous sommes interrompus par le juif Salomon, qu'un domestique +m'amène. Il vient me rendre compte qu'il a fait tout son possible pour +retrouver Achmet, et que personne ne le connaît plus.</p> + +<p>Oh! je le crois sans peine, qu'Achmet est introuvable!... Et, depuis +hier, depuis l'heure où j'avais envoyé ce Salomon aux renseignements, +que de chemin j'ai déjà parcouru, dans la région des mornes certitudes, +des tranquillités funèbres. À ce moment-là, tout était encore en +troublante question; à présent, il semble que, sur ces choses qui +m'agitaient hier, une lourde pluie de cendre soit tombée...</p> + +<p>En caractères arméniens, Anaktar-Chiraz a fini de noter pour elle-même +ce que je lui ai recommandé au sujet de ce marbre.</p> + +<p>Et maintenant nous avons terminé nos affaires ensemble, il ne nous reste +plus qu'à nous dire adieu.</p> + +<p>Elle se lève pour partir, et elle me regarde, avec ces mêmes bons yeux +de mère que je lui ai vus tout à l'heure à Chichli. Tandis qu'elle me +remercie de ce que je fais pour le pauvre petit mort, de grosses larmes +lui viennent, qui, pour un peu, me gagneraient aussi.</p> + +<p>Puis, elle me demande la permission de m'embrasser, en s'en +allant.—Oh! je veux bien... Et de tout mon cœur, pour Achmet, je lui +rends son baiser, sur sa joue ridée de pauvre vieille.</p> + +<hr style="width: 15%;" /> + +<p>À huit heures à la turque (environ trois heures de l'après-midi) je suis +au rendez-vous chez Kadidja.</p> + +<p>Auprès du grabat à couverture orange, où les pauvres effrayantes mains +noires s'agitent, la femme de mauvais aspect à laquelle j'ai eu affaire +ce matin se tient seule, debout. Fenzilé-hanum n'y est pas; je m'en +doutais. «Elle est absente, dit l'entremetteuse; on ne sait pas où elle +est allée; on ne sait pas pour combien de temps, non plus...» Et je vois +tout de suite, à ses réponses obstinément évasives, à son expression +glaciale et fermée, qu'il est inutile d'insister; cette Fenzilé, qui ne +veut pas me voir, lui aura fait peur avec je ne sais quelles menaces, ou +lui aura donné de l'argent pour ne rien dire...</p> + +<p>Quand elle est partie, après m'avoir réclamé le paiement de sa course, +je m'assieds sur un escabeau, au chevet de Kadidja.</p> + +<p>Alors, commence pour moi l'heure la plus cruelle de tout mon pèlerinage +ici, l'heure de châtiment et d'expiation...</p> + +<p>Dans un entretien, coupé de cris et de silences, m'efforcer de savoir, +et y parvenir à peine. Tirer de cette vieille cervelle noire, qui s'en +va, qui est tantôt affaissée, tantôt prise de bruyant délire, tirer par +petites bribes incohérentes les choses qui me glacent et qui me +brûlent. Être arrêté à chaque minute par la pitié de la voir si +fatiguée, par le remords de l'avoir achevée peut-être, en lui faisant +faire ce matin cette longue course. Sentir entre elle et moi, pour +augmenter encore le nuage obscur, les difficultés d'une langue que nous +ne possédons ni l'un ni l'autre d'une façon parfaite. Et me dire +pourtant qu'il faut profiter à tout prix de ce moment unique, parce que +je vais partir demain et parce qu'elle va mourir; elle est le seul trait +d'union qui soit encore à peu près vivant entre ma chère petite amie et +moi; quand on l'aura mise en terre, tout lien sera coupé à jamais; ce +que je ne ferai pas sortir, aujourd'hui même, de cette mémoire à moitié +décomposée, sera perdu pour toujours...</p> + +<p>En ce qui concerne la date, Kadidja est d'accord avec la sœur d'Achmet; +c'est bien cela, il y a eu, au printemps, sept années qu'Aziyadé a dû +mourir... Quant aux causes de sa mort... elles restent comme +sous-entendues entre nous deux; avec une délicatesse que je n'attendais +pas, elle évite de me les dire; mais elle m'arrête, par un regard +d'étonnement et de douloureux reproche, quand j'ai l'air d'insister pour +les demander. Malgré des alternances d'enfantillage sénile, elle a gardé +des côtés d'intelligence étrange, et son cœur de pauvre vieille esclave +n'a pas cessé d'être foncièrement bon. De plus en plus, je me prends +pour elle de respect,—et puis de pitié surtout, de pitié pour tant de +fatigue mortelle que je lui cause...</p> + +<p>—«Ainsi, tu dis, bonne Kadidja, qu'elle a espéré pendant plus d'une +année?»—Espéré quoi, la pauvre petite? Quelque chimérique retour, avec +un enlèvement peut-être; une de ces dangereuses aventures, que je +pourrais à la rigueur tenter aujourd'hui avec de l'or et de +l'indépendance, mais qui jadis, m'étaient si impossibles!</p> + +<p>Et c'est au bout de ce temps-là seulement qu'elle a commencé à décliner +beaucoup, et à perdre ses couleurs de saine jeunesse, et à courber sa +tête, se croyant même oubliée, et abandonnée d'âme pour toujours.—Mais +mes lettres, mes lettres ne lui arrivaient donc plus?...</p> + +<p>—Oh! tes lettres, répond Kadidja, je lui ai remis... attends... je lui +ai remis jusqu'à la sixième...</p> + +<p>—Et pourquoi plus les autres?</p> + +<p>—Les autres, dit-elle... dans le feu! Je les ai jetées dans le feu! +Puisqu'on m'avait chassée, moi, tu vois bien, je ne pouvais donc plus +les lui porter, et, de les garder, j'avais peur... À la façon dont elle +a prononcé: «dans le feu!» je comprends qu'elle les considérait, à la +fin, ces lettres, comme petites choses mensongères et maléficieuses, +causes indirectes de malheur.</p> + +<p>Quant aux lettres d'Aziyadé, Kadidja est sûre de m'en avoir fait passer +quatre, mais pas une de plus. Et c'est bien ce que je croyais: les +quatre premières, celles qui lui ressemblaient, celles où je retrouvais +ses chères petites pensées, exquises, avec leur tour drôle de pensées +d'enfant sauvage.—Les suivantes, alors, ces lettres quelconques, +banales ou invraisemblables comme les dernières d'Achmet, de qui me +venaient-elles? Quelle main inquiétante me les avait écrites, et dans +quel but? Cela restera toujours un mystère, et d'ailleurs qu'importe, +<i>puisqu'à présent tout est fini</i>...</p> + +<p>Ce sont bien nos imprudences des derniers jours qui ont tout à coup +ouvert les yeux au vieil Abeddin sur notre longue intrigue impunie—et +ensuite sont venues les délations des autres femmes du harem, qu'on a +interrogées et que les menaces ou les promesses ont fait parler.</p> + +<p>Aziyadé n'a pourtant point été renvoyée de chez son maître, ni +maltraitée; mise à l'écart seulement, comme chose impure, reléguée et +murée dans le silence de son appartement où n'entraient plus que des +servantes hostiles. Au bout d'un an, Kadidja elle-même s'était vu fermer +la porte de ce logis sombre, comme suspecte de relations avec l'écrivain +public et avec la poste française de Péra. Et c'est alors que la lente +agonie avait réellement commencé, avec la fin de tout espoir.</p> + +<p>Je ne crois pas qu'une créature très jeune, et d'un beau sang neuf +qu'aucune contagion n'a touché, puisse mourir de désespérance seulement, +si on lui laisse le soleil, l'air et la liberté... Mais là, cloîtrée et +à l'abandon!...</p> + +<p>—Tu sais, dit Kadidja, sa chambre donnait du côté de l'Étoile (du côté +du Nord) et il y faisait grand froid.</p> + +<p>Oui, je me rappelle ces fenêtres aux épais grillages, situées dans une +aile de la maison que le soleil n'atteignait jamais; à dérobée, je les +regardais, en passant dans cette rue oppressée de mystère, où +n'arrivaient que très tard les rayons rouges et sans chaleur du +couchant. Et je me représente si bien ce que devait être cet +appartement, aujourd'hui anéanti par le feu, où la mort, à tout petits +pas, est venue la chercher...</p> + +<p>Puis Kadidja continue: «L'hiver, toujours enfermée là, elle avait pris +mal, à cause du froid de cette chambre... Alors, les autres dames lui +donnaient des remèdes... Oh! vois-tu, Loti, c'était surtout ça que je +voulais te dire: on lui donnait des remèdes... dont je me méfiais +bien!...»</p> + +<p>Mon Dieu, où étais-je moi, pendant que tout cela se passait dans ce +harem obscur?... Si facilement on l'eût sauvée, avec un peu de joie et +de soleil, en l'arrachant de là!... Dans quel coin du monde étais-je à +courir, ne pouvant rien, ne sachant rien, tandis que l'âme de ma petite +amie s'en allait en détresse et que s'affaissait lentement son corps +adoré... jusqu'à cette soirée de mai, où, «presque clandestinement on +l'a emportée...»</p> + +<hr style="width: 15%;" /> + +<p>Encore quelques détails que je demande et qui me sont donnés à +grand'peine, avec des gémissements de petit enfant ou des cris,—car +elle est de plus en plus divagante, Kadidja, de plus en plus épuisée. Et +moi aussi, je suis épuisé, par les choses affreusement pénibles que +j'entends, et par la tension d'esprit qu'il me faut pour les faire +jaillir, une à une, de cette tête de pauvre vieux singe presque mort.</p> + +<p>Entre l'effroi d'interroger davantage et le désir de savoir plus de +choses, j'hésite; je suis à tout instant près d'en finir,—et puis je +reste encore, me rappelant que cet entretien est suprême: c'est la +dernière fois que, avec un être un peu vivant, je parlerai d'elle...</p> + +<p>Allons, je crois cependant que sa torture a assez duré,—et la mienne +aussi; d'ailleurs, je sais à peu près tout ce que je voulais savoir. Je +vais partir...</p> + +<p>—«À présent, il est tard, tu t'en retournes à Péra, n'est-ce pas?» +demande-t-elle, d'un ton câlin et persuasif, redevenue tout à coup la +négresse aux petites manières rusées d'enfant, et impatiente que cela +finisse, que je la laisse en paix.</p> + +<p>Je lui donne quelques louis d'or, qui l'éblouissent, et qui lui assurent +un peu de bien-être pour la fin de ses jours comptés. Et puis je lui dis +l'adieu définitif, emportant d'elle un pardon et une bénédiction +attendrie.</p> + +<p>Elle va bientôt mourir, c'est certain; ses yeux qui, après les miens, +étaient les seuls ayant regardé Aziyadé avec tendresse, vont s'éteindre +et se décomposer; cette image d'Aziyadé, qui persistait encore au fond +de sa tête finissante, bientôt n'existera plus... Quand nous mourons, ce +n'est que le commencement d'une série d'autres anéantissements partiels, +nous plongeant toujours plus avant dans l'absolue nuit noire. Ceux qui +nous aimaient meurent aussi; toutes les têtes humaines, dans lesquelles +notre image était à demi conservée, se désagrègent et retournent à la +poussière; tout ce qui nous avait appartenu se disperse et s'émiette; +nos portraits, que personne ne connaît plus, s'effacent;—et notre nom +s'oublie;—et notre génération achève de passer...</p> + +<p>Je m'en vais lentement, par la petite rue délabrée et déserte.</p> + +<p>À quelques pas de là, je reprends mon cheval, qu'un enfant promenait en +rond autour d'une place solitaire.</p> + +<p>Il est trop tard pour retourner voir sa tombe; j'y passerai ma matinée +de demain...</p> + +<p>Et je commence, une fois de plus, à errer sans but jusqu'à la nuit...</p> + +<hr style="width: 15%;" /> + +<p>Au crépuscule, tout à coup, je me retrouve sur l'immense place de +Mehmed-Fatih, ramené par le hasard.</p> + +<p>Alors me revient cette phrase de mon journal d'autrefois, qui s'est +gravée très singulièrement dans ma mémoire et s'est peu à peu liée, pour +moi, à ce quartier saint, comme si elle en était l'expression même:</p> + +<p>«La mosquée du sultan Mehmed-Fatih nous voit souvent assis, Achmet et +moi, devant ses grands portiques de pierres grises, étendus tous deux au +soleil, sans souci de la vie, poursuivant quelque rêve intraduisible en +aucune langue humaine...»</p> + +<p>Rien de changé sur cette place; elle est restée un des lieux les plus +turcs et les plus mélancoliques de Stamboul. La mosquée s'y dresse, +indéfiniment pareille à travers les siècles, avec ses hautes portes +grises, festonnées de dessins mystérieux. Et alentour, sous les treilles +jaunies des petits cafés, les mêmes vieux cafetans de cachemire, les +mêmes vieux turbans blancs sont assis, à cette dernière lueur du soir +d'automne, fumant des narguilés tout en devisant de choses saintes.</p> + +<p>Alors je m'arrête au milieu d'eux, à cette même place où, il y a dix +ans, nous avions vu, un soir, paraître sur les marches de la mosquée un +illuminé qui levait les yeux et les bras au ciel, en criant: «Je vois +Dieu, je vois l'Éternel!»—Achmet avait secoué la tête, incrédule, +répondant: «Quel est l'homme. Loti, qui pourra jamais voir Allah!...»</p> + +<p>En vérité je ne sais pas pourquoi cette halte sur cette place a marqué +si profondément, parmi tant d'autres souvenirs de mon pèlerinage; ni +pourquoi j'éprouve le besoin de la fixer ici, pour l'empêcher de s'en +aller trop vite, dans la fuite de tout,—comme on retiendrait de la +main, un instant, quelque légère chose flottante, emportée au fil de +l'eau...</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2>VI</h2> + + +<p class="right">Samedi, 8 octobre 188...<br /> +</p> + +<p>C'est le matin du dernier jour. Un épais brouillard gris est descendu +sur Constantinople, rappelant les automnes du nord.</p> + +<p>Comme hier, j'ai repris mes vêtements turcs, pour ressembler plus à ce +que jadis j'ai été, pour être mieux reconnu, dans cette région des morts +où je vais, par je ne sais quelles incertaines émanations d'âmes, qui +doivent regarder au-dessus des tombeaux. Et, seul cette fois, je +chemine à cheval le long de la grande muraille de Stamboul, seul +infiniment sous ce ciel bas et obscur, seul aussi loin que je puis voir +au milieu de ces landes et de ces bois funéraires.</p> + +<p>La muraille se prolonge à mesure que j'avance, se déroule, toujours +pareille dans les lointains de la campagne morte. Elle a l'air de +soutenir, avec les milliers de pointes de ses créneaux, les lourdes +nuées traînantes prêtes à tomber sur la terre. Elle est d'une sinistre +couleur sombre, par cette matinée sans soleil. Débris colossal du passé, +elle nous diminue et nous écrase, nous et nos existences courtes, et nos +souffrances d'une heure, et tout le rien instable que nous sommes.</p> + +<p>En passant, je regarde les profondes portes ogivales par où personne +n'entre ni ne sort; puis, je compte avec soin les énormes tours +carrées—jusqu'au moment où m'apparaît cette sorte de tertre que l'on +m'a montré hier, et sur lequel, au milieu d'autres tombes, est la petite +borne bleue aux inscriptions d'or.</p> + +<p>Et quand je l'ai bien reconnue, la petite borne d'Aziyadé, j'attache mon +cheval aux branches d'un cyprès, pour m'approcher seul et me coucher sur +la terre,—sur la terre rousse légèrement brumée de pluie, où poussent +de rares plantes grêles. À l'orientation de la borne, je sais la +position du corps chéri qui est enfoui dessous, et, après avoir bien +regardé au loin alentour si personne n'est là qui puisse me voir, je +m'étends doucement et j'embrasse cette terre, au-dessus de la place où +doit être le visage mort.</p> + +<p>Il y a des années que j'avais eu le pressentiment, et pour ainsi dire la +vision anticipée de tout ce que je fais ce matin: sous un ciel bas et +sombre comme celui-ci, je m'étais vu, revenant, dans ce costume +d'autrefois, pour me coucher sur sa tombe et embrasser sa terre... Et +c'est aujourd'hui, c'est maintenant, ce dernier baiser,—et voici qu'il +ne me semble plus que ce soit bien réel; je me laisse distraire ici-même +par je ne sais quoi, peut-être par l'immensité du décor funèbre, par +tout ce charme de désolation dont s'entoure et s'agrandit, à mes yeux +irresponsables, la scène de ma visite à cette tombe.</p> + +<p>Cependant, à mesure que les minutes passent, effroyablement +silencieuses, et tandis que les nuées lourdes continuent de se traîner +au-dessus des grands murs sarrazins, je reprends peu à peu conscience +des choses; je souffre plus simplement, je comprends d'une manière plus +humaine et plus douloureuse, le frisson me revient, le vrai frisson +d'infinie tristesse...</p> + +<p>Des instants passent encore; un peu de vent se lève, semant sur ce pays +des morts des gouttes de pluie fouettante.</p> + +<p>Notre longue entrevue muette traverse des phases différentes, qui +semblent de plus en plus nous rapprocher l'un de l'autre. Maintenant je +suis tout entier à l'impression que nos corps sont de nouveau presque +réunis,—après avoir été tant séparés, par les années, par les +distances, par les courses à travers le monde et par l'indéchiffrable +mystère qui enveloppait pour moi sa destinée à elle; je sens que nous +sommes là, tout près voisins, séparés seulement par un peu de cette +terre, dans laquelle on l'a couchée sans cercueil. Et j'aime tendrement +ces débris,—<i>qui en ce moment me font l'effet d'être tout</i>; je voudrais +les voir, et les toucher et les emporter: rien de ce qui a été Aziyadé +ne pourrait me causer d'effroi ni d'horreur...</p> + +<p>Les nuées grises se traînent toujours avec des franges plus sombres qui, +en passant, jettent de la pluie sur la morne campagne et sur la +muraille immense...</p> + +<p>Maintenant l'image d'Aziyadé est devant moi presque vivante,—ramenée +sans doute par le voisinage de ces débris, au-dessus desquels a dû +rester, flottant, quelque chose comme une essence d'elle-même... Oh! +mais vivante tout à coup, si vivante que jamais je ne l'avais retrouvée +ainsi depuis le soir de la séparation. Je revois, comme jamais, son +sourire, son regard profond sur le mien, son regard des derniers jours; +j'entends sa voix, ses petites intonations familières, confiantes et +enfantines; je retrouve toutes ces intimes et insaisissables petites +choses d'elle que j'ai adorées avec une infinie tendresse. Alors rien +d'autre n'existe plus, ni le grand décor, ni les ambiances étranges; il +n'y a plus rien qu'elle-même,—et toutes mes impressions changeantes +s'amollissent, se fondent en quelque chose d'absolument doux,—et je +pleure à chaudes larmes, comme j'avais désiré pleurer...</p> + +<hr style="width: 15%;" /> + +<p>De cet instant, j'ai l'illusion délicieuse qu'elle sait que je suis +revenu là et qu'elle a tout compris... La notion m'est venue, furtive, +inexplicable, mais <i>ressentie</i>, d'une âme persistante et présente. +Alors, l'amertume et le remords qui s'attachaient à son souvenir ont +sans doute disparu pour jamais.</p> + +<p>Et je me relève apaisé, avec une tristesse différente. Tout à coup même +sa destinée à elle me paraît moins sombre: elle s'en est allée, elle, +en pleine jeunesse, n'ayant eu que ce seul rêve d'amour,—et le baiser +que je suis venu donner à sa tombe, personne sans doute n'en viendra +donner un semblable à la mienne.</p> + +<hr style="width: 15%;" /> + +<p>Au pied de la borne de marbre, parmi les petites plantes qui sont là, je +choisis une des plus fraîches que j'emporte avec moi; puis, encore, +j'embrasse son nom, écrit en relief de marbre et recouvert d'or +éteint,—et je remonte à cheval, me retournant de loin, pour la revoir, +au milieu de sa solitude où fuit à perte de vue la haute muraille de +Stamboul...</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2>VII</h2> + + +<p>Le soir, accoudé à l'arrière du paquebot qui m'emporte, je regarde, +comme il y a dix ans, s'éloigner Constantinople. Puis le crépuscule +tombe, comme un grand voile jeté sur tout, et, à la sortie du Bosphore, +dans la mer Noire, la nuit nous prend tout à fait.</p> + +<p>Et tout s'apaise, s'apaise en moi, de plus en plus; tout s'éloigne, +retombe dans un lointain plus effacé...</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2>VIII</h2> + + +<p class="right">Janvier 1892.<br /> +</p> + +<p>Dans mon enfance, je me souviens d'avoir lu l'histoire d'un fantôme qui +venait timidement le soir, appeler de la main les vivants. Il revint +ainsi pendant des années, jusqu'au moment où, quelqu'un ayant osé le +suivre, on comprit ce qu'il demandait et on lui donna satisfaction.</p> + +<p>Eh bien! ce rêve angoissant qui, pendant tant d'années m'avait +poursuivi, ce rêve d'un retour à Constantinople toujours entravé et +n'aboutissant jamais,—ce rêve ne m'est plus revenu depuis que j'ai +accompli ce pèlerinage. Et, du côté de l'Orient, tout s'est apaisé +encore dans mon souvenir, avec les années qui ont continué de passer...</p> + +<p>Ce rêve était sans doute l'appel du cher petit fantôme de là-bas, auquel +j'ai répondu et qui ne se renouvelle plus.</p> + +<p class="center">FIN</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h3>DERNIÈRES PUBLICATIONS</h3> + + +<p class="center">Format in-18 à 3 fr. 50 le volume</p> + +<table summary="publications"> +<tr><th></th> <th>Vol.</th></tr> + +<tr> + <td>GABRIELE D'ANNUNZIO</td><td></td></tr> + +<tr> + <td>Le Martyre de Saint-Sébastien</td> <td>1</td></tr> + +<tr> + <td>BARBERY</td><td></td></tr> + +<tr> + <td>Les Résignées</td> <td>1</td></tr> + +<tr> + <td>RENÉ BAZIN</td><td></td></tr> + +<tr> + <td>La Barrière</td> <td>1</td></tr> + +<tr> + <td>GUY CHANTEPLEURE</td><td></td></tr> + +<tr> + <td>Le Hasard et l'Amour</td> <td>1</td></tr> + +<tr> + <td>LOUISE CHASTEAU</td><td></td></tr> + +<tr> + <td>La Ravageuse</td> <td>1</td></tr> + +<tr> + <td>GASTON CHÉRAU</td><td></td></tr> + +<tr> + <td>La Prison de Verre</td> <td>1</td></tr> + +<tr> + <td>MARGUERITE COMERT</td><td></td></tr> + +<tr> + <td> L'Appuyée</td> <td>1</td></tr> + +<tr> + <td>COMTE DE COMMINGES</td><td></td></tr> + +<tr> + <td>Godelieve, princesse de Bahr</td> <td>1</td></tr> + +<tr> + <td>PIERRE DE COULEVAIN</td><td></td></tr> + +<tr> + <td>Au Cœur de la Vie</td> <td>1</td></tr> + +<tr> + <td>LOUIS DELZONS</td><td></td></tr> + +<tr> + <td>Le Cœur se trompe</td> <td>1</td></tr> + +<tr> + <td>MARY FLORAN</td><td></td></tr> + +<tr> + <td>En Secret!</td> <td>1</td></tr> + +<tr> + <td>ANATOLE FRANCE</td><td></td></tr> + +<tr> + <td>Les Sept Femmes de la Barbe-Bleue</td> <td>1</td></tr> + +<tr> + <td>LÉON FRAPIÉ</td><td></td></tr> + +<tr> + <td>La Liseuse</td> <td>1</td></tr> + +<tr> + <td> HUMBERT DE GALLIER</td><td></td></tr> + +<tr> + <td>Les Mœurs et la Vie privée d'autrefois</td> <td>1</td></tr> + +<tr> + <td>JUDITH GAUTIER & PIERRE LOTI</td><td></td></tr> + +<tr> + <td>La Fille du Ciel</td> <td>1</td></tr> + +<tr> + <td>GYP</td><td></td></tr> + +<tr> + <td>L'Affaire Débrouillar-Delatamize</td> <td>1</td></tr> + +<tr> + <td>VICE-AMIRAL DE JONQUIÈRES</td><td></td></tr> + +<tr> + <td>Poésies d'un Marin</td> <td>1</td></tr> + +<tr> + <td>ANATOLE LE BRAZ</td><td></td></tr> + +<tr> + <td>Âmes d'occident</td> <td>1</td></tr> + + <tr> + <td>PIERRE LOTI</td><td></td></tr> + +<tr> + <td>Le Château de la Belle-au-Bois-Dormant</td> <td>1</td></tr> + +<tr> + <td>CAMILLE MAUCLAIR</td><td></td></tr> + +<tr> + <td>Les Passionnés</td> <td>1</td></tr> + +<tr> + <td>PIERRE MILLE</td><td></td></tr> + +<tr> + <td>Caillou et Titi</td> <td>1</td></tr> + +<tr> + <td>FRANCIS DE MIOMANDRE</td><td></td></tr> + +<tr> + <td>Au bon Soleil</td><td></td></tr> + +<tr> + <td>HENRI DE NOUSSANNE</td><td></td></tr> + +<tr> + <td>Un Jeune Homme chaste</td> <td>1</td></tr> + +<tr> + <td>JEANNE SCHULTZ</td><td></td></tr> + +<tr> + <td>Cinq Minutes d'arrêt</td> <td>1</td></tr> + +<tr> + <td>MARQUIS DE SEGUR</td><td></td></tr> + +<tr> + <td>Silhouettes historiques</td> <td>1</td></tr> + +<tr> + <td>VALENTINE THOMSON</td><td></td></tr> + +<tr> + <td>Chérubin et l'Amour</td> <td>1</td></tr> + +<tr> + <td>MARCELLE TINAYRE</td><td></td></tr> + +<tr> + <td>La Douceur de Vivre</td> <td>1</td></tr> + +<tr> + <td>LÉON DE TINSEAU</td><td></td></tr> + +<tr> + <td>Le Finale de la Symphonie</td> <td>1</td></tr> + +<tr> + <td>COLETTE YVER</td><td></td></tr> + +<tr> + <td>Le Métier de Roi</td> <td>1</td></tr> +</table> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Fantôme d'Orient, by Pierre Loti + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FANTÔME D'ORIENT *** + +***** This file should be named 30703-h.htm or 30703-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/0/7/0/30703/ + +Produced by Laurent Vogel, Wilelmina Maillière and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by The Internet Archive/American Libraries.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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