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+The Project Gutenberg EBook of Fantôme d'Orient, by Pierre Loti
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Fantôme d'Orient
+
+Author: Pierre Loti
+
+Release Date: December 18, 2009 [EBook #30703]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FANTÔME D'ORIENT ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel, Wilelmina Maillière and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by The Internet Archive/American Libraries.)
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+BIBLIOTHÈQUE CONTEMPORAINE
+
+PIERRE LOTI
+
+DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
+
+FANTÔME
+D'ORIENT
+
+CINQUANTE-CINQUIÈME ÉDITION
+
+PARIS
+CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
+3, RUE AUBER, 3
+
+
+
+
+CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
+
+ * * * * *
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+Format grand in-18.
+
+ AU MAROC 1 vol.
+ AZIYADÉ 1 --
+ LE CHÂTEAU DE LA BELLE AU BOIS DORMANT 1 --
+ LES DERNIERS JOURS DE PÉKIN 1 --
+ LES DÉSENCHANTÉES 1 --
+ LE DÉSERT 1 --
+ L'EXILÉE 1 --
+ FANTÔME D'ORIENT 1 --
+ FIGURES ET CHOSES QUI PASSAIENT 1 --
+ FLEURS D'ENNUI 1 --
+ LA GALILÉE 1 --
+ L'INDE (SANS LES ANGLAIS) 1 --
+ JAPONERIES D'AUTOMNE 1 --
+ JÉRUSALEM 1 --
+ LE LIVRE DE LA PITIÉ ET DE LA MORT 1 --
+ MADAME CHRYSANTHÈME 1 --
+ LE MARIAGE DE LOTI 1 --
+ MATELOT 1 --
+ MON FRÈRE YVES 1 --
+ LA MORT DE PHILÆ 1 --
+ PAGES CHOISIES 1 --
+ PÊCHEUR D'ISLANDE 1 --
+ PROPOS D'EXIL 1 --
+ RAMUNTCHO 1 --
+ RAMUNTCHO, pièce 1 --
+ REFLETS SUR LA SOMBRE ROUTE 1 --
+ LE ROMAN D'UN ENFANT 1 --
+ LE ROMAN D'UN SPAHI 1 --
+ LA TROISIÈME JEUNESSE DE MADAME PRUNE 1 --
+ VERS ISPAHAN 1 --
+
+Format in-8º cavalier.
+
+ ŒUVRES COMPLÈTES, tomes I à XI 11 vol.
+
+ * * * * *
+
+_Éditions illustrées._
+
+ PÊCHEUR D'ISLANDE, format in-8º jésus, illustré
+ de nombreuses compositions de E. RUDAUX 1 vol.
+
+ LES TROIS DAMES DE LA KASBAH, format in-16
+ colombier, illustrations de GERVAIS-COURTELLEMONT 1 --
+
+ LE MARIAGE DE LOTI, format in-8º jésus. Illustrations
+ de l'auteur et de A. ROBAUDI 1 --
+
+ * * * * *
+
+E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
+
+
+
+
+FANTÔME D'ORIENT
+
+
+
+
+I
+
+
+ Septembre 188...
+
+Minuit, après une fraîche soirée de fin septembre où déjà un peu
+d'automne s'annonce. Du silence partout. Dans ma maison familiale
+paisiblement endormie, je reste seul éveillé, l'esprit en grand trouble
+d'anxiété et d'attente. Depuis tantôt deux heures, je me suis retiré
+chez moi, disant que j'allais sagement me coucher, en prévision de mon
+départ matinal de demain. Mais le sommeil ne vient pas. Enfermé dans
+mon logis particulier, errant sans but d'une pièce dans une autre, je
+reste indéfiniment songeur, comme à la veille de mes grands départs de
+marin pour des campagnes longues et lointaines, et, en dedans de
+moi-même, je passe une lente revue sinistre de temps accomplis, de
+choses à jamais finies, de visages morts.
+
+Cette fois pourtant, je ne pars que pour un mois et je ne vais pas plus
+loin que Constantinople, mais le voyage sera sombre...
+
+Il faut bien qu'il se soit joué là-bas un acte inoubliable de cette
+féerie noire qui a été ma vie, pour que je m'inquiète ainsi de la pensée
+d'y retourner; pour que tout ce qui en vient, un mot tartare qui me
+repasse en tête, une arme d'Orient, une étoffe turque, un parfum,
+aussitôt me plonge dans une rêverie d'exilé où réapparaît Stamboul! Et
+ce n'est pas par simple fantaisie d'art non plus, qu'ici mon appartement
+est pareil à celui de quelque émir d'autrefois, ressemble à une demeure
+orientale qui, par sortilège, se serait incrustée au milieu de ma chère
+maison héréditaire, avec ses arceaux dentelés, ses broderies d'ors
+archaïques et ses chaux blanches. Un charme dont je ne me déprendrai
+jamais m'a été jeté par l'Islam, au temps où j'habitais la rive du
+Bosphore, et je subis de mille manières ce charme-là, même dans les
+choses, dans les dessins, dans les couleurs, jusque dans ces vieilles
+fleurs de rêve qui sont ici naïvement peintes sur les faïences de mes
+murs. Et surtout il m'attire, ce charme triste, il m'attire vers là-bas
+où je serai demain.
+
+C'est donc vrai que je vais revoir Stamboul... C'est bien réel et
+prochain, ce pèlerinage auquel, depuis dix ans, je rêve...
+
+Depuis dix ans que les hasards de mon métier de mer me promènent à tous
+les bouts du monde, jamais je n'ai pu revenir là, jamais; on dirait
+qu'un sort, un châtiment sans merci m'en ait constamment éloigné. Jamais
+je n'ai pu tenir le solennel serment de retour qu'en partant j'avais
+fait à une petite fille circassienne, abîmée dans le suprême désespoir.
+
+Et je ne sais plus rien d'elle, qui fut la bien-aimée à qui je croyais
+m'être donné jusqu'à l'âme, pour le temps et pour les au delà infinis.
+
+Mais, depuis que je l'ai quittée, constamment je suis poursuivi en
+sommeil par cette vision, toujours la même: mon navire fait à Stamboul
+une relâche inattendue, rapide, furtive; ce Stamboul revu en songe est
+étrange, agrandi, déformé, sinistre; en hâte, je descends à terre, avec
+la fièvre d'arriver jusqu'à elle, et mille choses m'en empêchent, et mon
+anxiété va croissant à mesure que passe l'heure; puis tout de suite
+vient le moment de l'appareillage, et alors, de partir sans l'avoir
+revue et sans avoir seulement rien retrouvé de sa trace égarée,
+j'éprouve tant d'angoisse que je me réveille...
+
+
+Pour le relire, pendant cette soirée d'attente, je vais chercher avec
+crainte un livre qu'autrefois j'ai publié, par besoin déjà de chanter
+mon mal, de le crier bien fort aux passants quelconques du chemin, et
+que, depuis le jour où il a paru, je n'ai plus jamais osé ouvrir. Pauvre
+petit livre, très gauchement composé, je pense, mais où j'avais mis
+toute mon âme d'alors, mon âme en déroute et prise des premiers vertiges
+mortels, ne pensant pas du reste que je continuerais d'écrire et qu'on
+saurait plus tard qui était l'auteur anonyme d'_Aziyadé_. (Aziyadé, un
+nom de femme turque inventé par moi pour remplacer le véritable qui
+était plus joli et plus doux, mais que je ne voulais pas dire.)
+
+Avec recueillement, comme si je regardais dans une tombe en soulevant la
+dalle funéraire, je commence à tourner ces pages oubliées, étonnantes
+pour moi-même qui les ai jadis écrites.
+
+Des enfantillages d'abord qui me font sourire. Un certain Loti de
+convention, auquel je m'imaginais ressembler. Et puis, çà et là, des
+bravades, des blasphèmes; les uns banals et ressassés dont j'ai pitié;
+les autres, si désespérés et si ardents, que c'étaient encore des
+prières. Oh! le temps jeune, où je pouvais blasphémer et prier!...
+
+Mais tout l'inexprimé qui dormait entre les lignes, entre les mots
+impuissants et sourds, s'éveille peu à peu, sort de la longue nuit où je
+l'avais laissé s'évanouir. Ils me réapparaissent, ces insondables
+_dessous_ de ma vie, de mon amour d'alors, sans lesquels du reste il
+n'y aurait eu ni charme profond ni intime angoisse. De temps à autre,
+pour un souvenir, pour une souffrance que ce livre évoque, je sens cette
+sorte de secousse glacée ou de frisson d'âme, qui vient des grands
+abîmes entrevus, des grands mystères effleurés. Mystères de
+préexistences, ou de je ne sais quoi d'autre ne pouvant même pas être
+vaguement formulé. Pourquoi l'impression, tout à coup retrouvée, d'un
+rayon de la lune de mai sur cette campagne pierreuse de Salonique où
+commença notre histoire, suffit-elle à me donner ce frisson-là. Ou bien
+la vision d'un soleil de soir d'hiver, entrant dans notre logis
+clandestin d'Eyoub? Ou bien une phrase dite par elle, qui me revient,
+avec les intonations de la langue turque et le son de sa jeune voix
+grave? Ou tout simplement encore l'ombre de tel grand mur désolé, jetant
+sur un coin de rue solitaire l'oppression d'une mosquée voisine? Ces si
+petites choses, à peine saisissables, à peine existantes, à quoi donc
+sont-elles liées dans les tréfonds inconnus de l'âme humaine, à quoi
+d'antérieur vont-elles se rattacher, à quelles aventures mortes, à
+quelle poussière encore souffrante, pour faire ainsi frémir? Et surtout
+pourquoi éprouve-t-on ces étranges chocs de rappel, uniquement lorsqu'il
+s'agit de pays, de lieux ou de temps, que l'amour a touchés avec sa
+baguette de délicieuse et mortelle magie?
+
+Beaucoup de feuillets que je tourne vite, sans même les parcourir: ceux
+où j'avais arrangé, changé les faits avec plus ou moins de maladresse,
+pour les besoins du livre ou pour mieux dérouter des recherches
+indiscrètes. Puis voici nos derniers jours d'Eyoub, avec le déchirement
+du départ, tandis que le printemps revenait une fois de plus sur le
+vieux Stamboul, semant par les rues tristes les fleurs blanches des
+amandiers. Et maintenant, la fin, tout ce passage imaginaire d'Azraël
+que j'avais ajouté, non pas seulement parce qu'il me semblait, avec mes
+idées d'alors sur les histoires écrites, qu'un dénouement était
+nécessaire, mais bien plutôt parce que j'avais ardemment rêvé, pour nous
+deux, de finir ainsi. Oh! je me rappelle, je l'avais composé de mes
+larmes et de mon sang, ce dénouement-là, et, bien qu'il soit inventé, il
+a été si près d'être véritable, que je le relis ce soir, après tant
+d'années, avec un trouble que je n'attendais plus, un peu comme on
+relirait, outre tombe, la page suprême du journal de la vie.
+
+
+Eh bien! la vraie fin reste mystérieuse encore, et je tremble en
+songeant que je la connaîtrai bientôt, que je pars demain pour aller
+remuer là-bas toute cette cendre.
+
+Quant à la vraie suite, tout simplement la voici:
+
+Non, je ne sais plus rien d'elle. Je ne base sur rien cette conviction à
+la fois douce et infiniment désolée, que j'ai de sa mort. Peu à peu,
+notre histoire d'amour s'est arrêtée, mais sans solution précise; notre
+histoire à deux s'est perdue, mais sans finir.
+
+Les rares petites lettres qui, les premiers temps, malgré les farouches
+surveillances, à travers mille difficultés, m'arrivaient encore, ont
+cessé, depuis sept ans bientôt, de m'apporter leur plainte étouffée.
+Finies aussi, les lettres d'_Achmet_, et finies d'une façon inquiétante:
+devenues d'abord singulières, invraisemblables, avec des confusions de
+noms et de personnes que lui-même n'aurait jamais faites, avec une
+persistance à ne jamais me parler d'elle,--tellement que je n'ai plus
+osé questionner, ni même répondre, dans la crainte de pièges tendus, de
+mains étrangères interceptant nos secrets.
+
+Et comment, à distance, déchiffrer cette énigme; quel ami assez dévoué,
+assez habile et assez sûr charger de telles recherches, à Stamboul,
+derrière les grillages des harems... D'année en année, du reste,
+j'espérais revenir,--et au contraire les hasards de ma vie me
+conduisaient ailleurs, en Afrique, en Chine, toujours plus loin... Alors
+peu à peu une sorte d'apaisement de ces souvenirs se faisait en
+moi-même, sans que je fusse tout à fait coupable; ils se décoloraient
+comme sous de la poussière, sous de la cendre de sépulcre.
+
+Les nuits seulement, pendant les lucidités du rêve, je retrouvais, sous
+une forme continuellement la même, mes regrets inatténués; toujours ces
+imaginaires retours dans un Stamboul aux dômes trop hauts et trop
+sombres profilés sur un grand ciel mort; toujours ces courses anxieuses,
+arrêtées malgré moi par des inerties insurmontables et n'aboutissant
+pas; et, pour finir, toujours ce réveil, à l'heure supposée de
+l'appareillage, avec l'angoisse et le remords d'avoir gaspillé les
+instants rares qui auraient dû me suffire pour arriver jusqu'à elle.
+
+Oh! l'étrange Stamboul, l'oppressante ville spectrale que j'ai vue dans
+mes nuits! Quelquefois elle restait lointaine, montrant seulement à
+l'horizon sa silhouette; sur quelque plage déserte, je débarquais au
+crépuscule, apercevant, là-bas, les minarets et les dômes; à travers des
+landes funèbres, semées de tombes, je prenais ma course, alourdie par le
+sommeil; ou bien c'était dans des marécages, et les joncs, les iris,
+toutes les plantes de l'eau retardaient ma course, se nouaient autour de
+moi, m'enlaçaient d'entraves. Et l'heure passait, et je n'avançais pas.
+
+D'autres fois, mon navire de rêve m'amenait jusqu'aux pieds de la ville
+sainte; c'était dans les rues, alors, que j'endurais le supplice de ne
+pas arriver; dans le dédale sombre et vide, je courais d'abord vers ce
+quartier haut de Mehmed-Fatih qu'habitait son vieux maître; puis, en
+route, me rappelant tout à coup que je ne pouvais aller directement chez
+elle, j'hésitais, enfiévré, pendant que les minutes fuyaient, ne
+sachant plus quel parti prendre pour retrouver au moins quelqu'un de
+jadis connu qui me parlerait d'elle, qui saurait me dire si elle était
+vivante encore et ce qu'elle était devenue,--ou bien si elle était morte
+et dans quel cimetière on l'avait mise; et mon temps se passait en
+indécisions, en rencontres de gens pareils à des spectres, qui me
+barraient le passage; d'autres fois, je gaspillais à des bagatelles mes
+minutes précieuses, m'attardant, comme au cours de mes promenades de
+jadis, à des bazars d'armes, m'asseyant dans des cafés pour attendre des
+personnages que j'envoyais chercher et qui n'arrivaient pas; ou encore
+je me perdais, avec une intime terreur, dans des quartiers inconnus et
+déserts, dans des rues de plus en plus étroites m'emprisonnant comme des
+pièges au milieu d'une nuit profonde;--et, pour finir, arrivait tout à
+coup l'heure, l'heure inexorable de l'appareillage, avec l'excès
+d'inquiétude amenant le réveil. Dans ce rêve obsédant qui, depuis ces
+dix années, m'est revenu tant de fois, m'est revenu chaque semaine,
+jamais, jamais je n'ai revu, pas même défiguré ou mort, son jeune
+visage; jamais je n'ai obtenu, même d'un fantôme, une indication, si
+confuse qu'elle fût, sur sa destinée...
+
+
+Et maintenant le maléfice qui me tenait éloigné semble à la fin rompu;
+en complète possession de mon activité d'esprit et de vie, je vais
+revoir en plein jour, en plein soleil, cette ville qui pour moi s'est
+peu à peu amalgamée à du sombre rêve au point de me paraître elle-même
+presque chimérique. À peine puis-je croire que rien ne m'entravera en
+chemin; que j'arriverai au but; que je marcherai dans ces rues sans être
+ralenti par des inerties de sommeil, que j'interrogerai des êtres
+vivants, et que peut-être je retrouverai la chère trace perdue.
+
+Bien réellement je pars demain, et je pars d'une façon aussi banale et
+positive que pour un voyage quelconque; mes malles sont en bas, prêtes à
+être enlevées dès le matin par la voiture qui m'emportera au chemin de
+fer. Empressé, comme toute ma vie, je traverserai l'Europe très vite,
+en trois jours, par le rapide de Paris à Bucarest. En route cependant,
+dans les Karpathes, je m'arrêterai une semaine, au palais d'une reine
+inconnue: une halte qui sans doute tiendra un peu du rêve et de
+l'enchantement, avant l'inquiétante étape finale. Et puis, de Varna, par
+la mer Noire, en vingt-quatre heures je gagnerai Constantinople.
+
+
+Mes préparatifs de voyage étant par hasard terminés à l'avance, rien ne
+trouble la paix de cette veillée de départ, dans tout ce silence et ce
+sommeil d'alentour.
+
+Maintenant, je rassemble ces menus objets plus précieux que j'emporterai
+sur moi, des lettres, des amulettes et certaine bague qu'elle m'avait
+donnée. Puis, avec recueillement, je vais ouvrir un tiroir mystérieux,
+caché sous de vieilles broderies orientales; c'est le cercueil où
+dorment mille petites choses rapportées d'Eyoub, des feuillets sur
+lesquels des mots turcs sont gauchement tracés de son écriture
+enfantine, des morceaux coupés à l'étoffe de notre divan de Brousse, des
+fantômes de pauvres fleurs qui jadis poussèrent dans des jardins de
+Stamboul au printemps. Au plus profond de cette cachette, sous ces
+débris, je cherche une adresse en caractères arabes qui, le matin de mon
+départ, fut dictée par Achmet à l'écrivain public de la place
+d'Ieni-Djami: d'après lui, elle devait me servir de ressource suprême
+pour le retrouver si je ne revenais qu'après de longues années, ayant
+épuisé toutes les autres enveloppes à son propre nom, dictées
+l'avant-veille par Aziyadé, tous les moyens de correspondre avec eux.
+
+La voici, cette adresse; elle a cinq ou six lignes, elle n'en finit
+plus; elle donne le nom et le gisement d'une vieille femme arménienne:
+«Anaktar-Chiraz, qui demeure au faubourg de Kassim-Pacha, dans une
+maison basse, sur la place d'Hadji-Ali; à côté il y a un marchand de
+fruits, et en face il y a un vieux qui vend des tarbouchs.»
+
+Achmet jugeait que cette femme ne quitterait certainement jamais sa
+maison, puisqu'elle en était propriétaire. Jadis elle l'avait recueilli
+et soigné pour je ne sais quelle maladie, pendant son enfance
+d'orphelin; elle l'aimait beaucoup, disait-il, et saurait toujours où le
+prendre, eût-il même changé vingt fois de métier et de demeure. Pauvre
+petite adresse naïve, qui fut écrite, je me souviens, en plein air, au
+pied de la mosquée, sous les platanes, par un si clair soleil de
+printemps et de jeunesse, et qui a dormi près de dix années dans
+l'obscurité de ce tiroir, pendant que je courais le monde! Elle a jauni,
+pâli, pris un air de document ancien concernant des personnes mortes.
+Elle me fait mal à revoir, si fanée. Il me paraît invraisemblable que je
+puisse la ramener à la grande lumière d'Orient, et que les mots écrits
+là me servent jamais à renouer un fil conducteur vers des êtres qui
+soient encore vivants et réels, qui ne soient pas des mythes de mon
+imagination, des spectres de mon souvenir. Cette vieille femme
+arménienne, ce marchand de fruits, ce marchand de tarbouchs, pauvres
+gens quelconques d'un faubourg perdu, et aussi ce petit quartier antique
+où je me rappelle vaguement être venu, une fois ou deux, m'asseoir au
+crépuscule avec Achmet sous des treilles centenaires, dans le jardinet
+triste d'un café turc,--qui sait ce que tout cela a pu devenir, qui sait
+ce que j'en retrouverai...
+
+Dix années, c'est du reste un recul profond où toutes les images se
+noient dans une même brume. Aussi, au début, ma rêverie s'était-elle
+maintenue dans un sentiment d'anxiété encore assourdie, de mélancolie
+plutôt tranquille. Mais voici qu'un plus grand trouble me vient, à cette
+réflexion subite: pourtant il se peut qu'elle vive! Depuis bien
+longtemps cette pensée-là ne s'était plus présentée à moi d'une manière
+aussi poignante. En effet, puisque je ne sais pas, puisque je ne suis
+sûr de rien, il n'est donc pas impossible que bientôt, dans si peu de
+jours que j'en frémis comme si ce devait être demain, je me retrouve en
+sa présence. Oh! rencontrer de nouveau son regard, que je m'étais
+habitué à croire mort, son regard de douleur ou de sourire; revoir,
+comme elle disait, ses «yeux face à face!» oh! l'angoisse, ou l'ivresse
+de ce moment-là!...
+
+Et comment serait-elle alors, comment serait son visage de vingt-huit
+ans? Dans toute sa beauté de femme, me réapparaîtrait-elle, la petite
+fille d'autrefois, svelte, aux yeux vert de mer? ou bien flétrie, qui
+sait, finie à jamais en tant que créature de chair et d'amour? Peu
+importe du reste, même vieillie et mourante... je l'aime encore. Mais de
+toute façon l'instant de cet étrange revoir serait pour nous deux un peu
+terrible, et n'aurait pas de lendemain arrangeable, n'aurait aucune
+suite pouvant être envisagée sans effroi. Aziyadé et Loti, ceux
+d'autrefois du moins, sont bien morts; ce qui peut rester d'eux-mêmes
+s'est transformé, leur ressemble à peine sans doute, de visage et d'âme;
+comme l'affirme ce petit livre enfantin que je viens de refermer, tous
+deux sont morts.
+
+C'est presque sacrilège de le dire: en ce moment, je crois que je
+préférerais être sûr de ne trouver là-bas qu'une tombe. Pour elle et
+pour moi, j'aimerais mieux qu'elle m'eût devancé dans la finale
+poussière qui ne pense ni ne souffre. Et alors j'irais tenir mon serment
+de retour devant quelqu'une de ces petites bornes funéraires, aux
+mystiques inscriptions confiantes, qui si paisiblement traversent
+l'indéfini des durées, dans les bois de cyprès...
+
+
+Il fait lourd et il fait inquiétant dans mon logis, ce soir. Et tout y a
+pris l'air lugubre, avec ce seul flambeau qui laisse les fonds dans une
+obscurité confuse; çà et là, des tranchants d'acier luisent, des lames
+courbes de yatagans, et, sur le rouge foncé des tentures murales, les
+broderies étranges semblent la figuration symbolique de mystères
+d'Orient, qui me seraient profondément incompréhensibles. Quels êtres
+inconnus, de quelle génération ayant précédé la nôtre, ont fixé dans ces
+dessins leurs rêves, leurs immuables rêves? Ceux pour qui on a trempé
+ces armes et tissé ces ors, quelles chimères avaient-ils, quelles
+amours, quelles espérances? Je les sens loin de moi comme jamais, ces
+croyants-là, qui à présent dorment en terre sainte, au pied des mosquées
+blanches. Tout ce décor de vieil Orient est ce soir pour me faire mieux
+sentir combien sont dissemblables jusqu'à l'âme les différentes races
+humaines, et tout ce qu'il y a d'insensé, d'impossible et de funeste à
+aller chercher de l'amour là-bas. Entre les deux égarés qui s'aiment,
+reste toujours la barrière des hérédités et des éducations foncièrement
+différentes, l'abîme des choses qui ne peuvent être comprises. Et il
+leur faut prévoir qu'ensuite, quand viendra leur fin, ils n'auront
+seulement pas, pour les bercer ensemble à la dernière heure, le commun
+souvenir, encore un peu doux, des mirages religieux de leur enfance; ni
+la même terre, après, pour les réunir.
+
+Il semble ainsi que le temps et la mort vous séparent davantage et qu'on
+s'en aille se dissoudre dans des néants opposés...
+
+
+Les choses ici sont imprégnées d'odeurs turques comme dans un sérail, et
+c'est trop; ce silence aussi est pesant, ajoute encore à la lourdeur
+parfumée de l'air,--et j'ouvre en grand les fenêtres...
+
+Le silence reste le même, augmenté plutôt, prolongé par tout le silence
+d'alentour. Entrent un phalène et les longs rayons de la lune. Entre
+aussi une fraîcheur, une fraîcheur exquise, venue des jardins, venue de
+la campagne et des grands marais, de par delà les ormeaux des remparts.
+Je me sens réveillé par cet air frais, comme d'un songe très sombre, et
+je me penche à cette fenêtre pour respirer de la vie. Les choses
+familières du voisinage m'apparaissent alors, aux places de tout temps
+connues; l'éclairage lunaire leur donne, cette nuit, je ne sais quoi
+d'immuablement tranquille, d'un peu irréel aussi; mais elles sont bien
+les mêmes toujours, et j'ai vu toute ma vie ces vieux toits, ces pans de
+murs, ces trouées profondes des jardins, ces masses ombreuses des
+verdures, et on dirait que tout cela me chante en ce moment quelque
+petit hymne mélancolique de terre natale, me conseillant de ne pas
+partir. Tant d'autres, plus simples que moi, n'ont jamais quitté ce
+pays, ni seulement ce voisinage!... Peut-être, si j'avais fait comme
+eux...
+
+Une senteur monte des jardins, senteur d'humidité, de mousse, de
+feuilles mortes, qui est particulière aux premiers soirs refroidis où
+des brumes légères se lèvent. Déjà l'automne! Encore un été qui s'en va,
+qui aura passé quand je reviendrai de Stamboul. Mon Dieu, je vais, pour
+ce voyage, perdre nos derniers beaux jours d'ici, avec la plus belle
+floraison de nos roses sur nos murs, et je ne verrai plus, cette année,
+deux chères robes noires se promener dans notre cour, au dernier
+resplendissement de septembre. Et qui sait, avec tout l'imprévu de mon
+métier de mer, quand je retrouverai ces choses? Me voici maintenant
+indécis, attristé et presque retenu, à cette veille de départ, par le
+regret de ce que j'abandonne.
+
+Puis, brusquement, tout change, dès que je suis rentré dans le logis
+turc rouge sombre où luisent les armes; tout s'oublie, dans l'impatience
+inquiète de Stamboul, à cause simplement d'une amulette que je suis
+allé prendre au fond d'un coffre et que j'ai rattachée à mon cou.
+
+Depuis longtemps, je ne l'avais plus vue, cette amulette d'Orient; elle
+se compose de je ne sais quels minuscules objets mystérieux enfermés
+dans un sachet; le sachet, cousu assez gauchement par une petite main
+inhabile qui pourtant s'était appliquée beaucoup, est fait d'un morceau
+de drap d'or sur lequel une fleur rose est brochée; et ce bout d'étoffe
+a été choisi, puis coupé, dans ce qui restait de plus frais de certaine
+petite veste qu'une enfant circassienne avait portée pendant deux étés
+de sa vie pour aller à l'école par des sentiers de hautes herbes, le
+long du Bosphore, au village de Kanlidja. Je pense qu'il est vieux comme
+le monde, cet enfantillage attristé qui consiste à échanger entre soi,
+si l'on s'aime, de pauvres petites choses datant des premières années de
+l'existence et à s'en faire comme des amulettes contre le mutuel oubli:
+j'ai connu cela bien des fois, chez des êtres de races très différentes.
+Et cette uniformité des sentiments humains est, hélas! pour me faire
+douter davantage de l'individualité propre des âmes: quand on y songe,
+on est tenté, tellement elles semblent pareilles, de ne les regarder que
+comme des émanations éphémères de ce même tout impersonnel qui est
+l'_espèce_ indéfiniment renouvelée.
+
+Donc, c'est ainsi chez nous tous: quand l'amour grandit et s'élève
+jusqu'à des aspirations vers d'éternelles durées, ou quand l'amitié
+devient assez profonde pour donner l'inquiétude de la fin, on en arrive
+à jeter les yeux en arrière, sur l'enfance de ceux qu'on aime. Le
+présent paraît insuffisant et court; alors comme on sait que l'avenir
+_ne sera peut-être jamais_, on essaie de reprendre le passé, qui, lui au
+moins, _a été_. «À qui ressemblais-tu quand tu étais toute petite fille?
+Dis-moi comment était ton visage, ton costume? À quoi rêvais-tu quand tu
+étais tout petit garçon? Comment étaient tes allures et tes jeux? Et moi
+aussi, je tiens à te conter mes premières joies d'enfant et mes premiers
+chagrins; même je veux te faire cadeau de telle petite chose qui vient
+de ce temps-là, et qui m'était très précieuse.» À Eyoub, dans le mystère
+plein de dangers de notre logis turc, enfermés tous deux et inquiets
+des moindres bruits qui traversaient le lourd silence du dehors, nous
+passions souvent nos soirées d'hiver à des causeries de ce genre. Et
+tant de fois dans ma vie--avant de l'avoir connue et après l'avoir
+presque oubliée--tant de fois j'ai fait de même, hélas! avec d'autres,
+sous l'influence douce des amitiés ou sous le charme mortel des
+amours... Oh! leurre pitoyable encore que tout cela!
+
+Et cependant, mon Dieu, il a peut-être eu la plus belle part d'ivresse
+qu'un homme puisse attendre de la vie, et il devrait peut-être se
+contenter de mourir après, celui à qui une petite fille délicieuse a
+éprouvé le besoin de donner une amulette contre l'oubli, et l'a
+composée avec tant d'amour, en déchirant la plus sacrée de ses reliques
+d'enfance.
+
+Ce talisman de drap d'or a d'ailleurs, ce soir, produit son effet
+magique, car voici qu'il a complété étrangement l'évocation commencée
+par la lecture du livre. Tout à coup, celle qui me l'avait donné est
+comme présente: je la vois, attachant l'amulette à mon cou, puis levant
+vers moi un regard où transparaissait toute sa petite âme simple et
+grave: son visage est sorti de la nuit avec son expression des derniers
+jours et l'interrogation suprême de ses yeux... Alors, ce qu'il y avait
+peut-être d'un peu factice tout à l'heure, d'un peu hésitant dans mon
+sentiment pour elle, s'en est allé en nuage, avec ce que je m'étais dit
+à moi-même de raisonnable et de froid, d'égoïste et d'atroce sur les
+probabilités de sa mort. Oh! non, au lieu de cette tombe, que plutôt je
+la retrouve, elle, n'importe comment et n'importe à quel prix; quand je
+devrais recommencer à souffrir après, j'aimerais mieux la revoir; je ne
+l'espère pas, mais je sens que je le voudrais, au risque de tout. Oh! la
+retrouver, même vieillie, même près de mourir, ombre encore un peu
+pensante qui seulement comprenne que je suis revenu et qui m'entende
+demander pardon: ombre qui ait encore ses yeux, son expression d'yeux,
+et que je puisse aimer un instant avec le meilleur de mon âme et le plus
+tendre de ma pitié. Ou même, s'il le faut, que je la retrouve m'ayant
+oublié, jeune, belle toujours, et jouissant en paix de l'été de sa vie,
+des quelques années de soleil qui étaient son lot, à elle aussi bien
+qu'à toutes les autres créatures, et que je n'avais pas le droit de lui
+prendre.
+
+Ces barrières dont je parlais, ces différences profondes des races et
+des religions, est-ce que cela existe, je ne sais plus? Au-dessus de
+tout, passe l'amour, le charme d'un regard qui va du fond d'une âme au
+fond d'une autre âme. Et, en ce moment, si elle était près d'ici,
+j'irais la chercher par la main, et, sans hésitation, avec un sourire.
+Je l'amènerais au milieu de tout ce que j'ai de plus cher et de plus
+respecté.
+
+Toutes mes impressions changeantes de cette soirée se fondent à présent
+dans ce désir attendri de la revoir, dans cet élan--d'ailleurs presque
+sans espérance--vers elle.
+
+
+
+
+II
+
+
+ Bucarest, octobre 188...
+
+Environ quinze jours après, à l'autre bout de l'Europe, dans un grand
+palais de souverain où je suis arrivé la nuit et où je suis seul.
+
+Ayant traversé très vite l'Allemagne et l'Autriche, j'ai fait halte
+d'une semaine chez l'exquise reine de ce pays-ci, dans son château
+d'été, au milieu des Karpathes.
+
+Je l'ai quittée hier, et ici, à Bucarest, où je devais passer la nuit,
+l'hospitalité m'était préparée au palais royal, inhabité en ce moment.
+
+Rien de désolé et de tristement solennel comme un palais vide. Sitôt que
+je suis seul dans mon appartement, une sorte de silence spécial
+m'enveloppe. De très loin, ce bruit de voitures, qui est encore plus
+incessant à Bucarest qu'à Paris, me vient comme un roulement assourdi
+d'orage; je suis séparé de la rue vivante par de grandes places sans
+passants, où veillent des factionnaires, et, dans le palais même, rien
+ne bouge.
+
+Au château de la reine, je m'étais laissé malgré moi distraire et
+charmer par mille choses. Mais ici, c'est ma dernière étape avant
+Stamboul, qui n'est plus qu'à vingt-quatre heures de moi, et, jusqu'au
+matin, j'entends sonner contre les pavés, de plus en plus
+distinctement, comme en crescendo, le pas régulier des sentinelles qui
+gardent les portes.
+
+
+ Mardi 5 octobre.
+
+À quatre heures du matin, avant jour, je quitte le palais royal. Il fait
+très froid dans les rues de Bucarest. Un landau me mène bride abattue à
+la gare, au milieu d'un flot de voitures, qui roulent dans l'obscurité.
+Le ciel a des teintes glacées d'hiver. Le long de ces rues droites et
+nouvelles, qui ressemblent à celles d'une capitale quelconque d'Europe,
+je ne sais plus trop où je suis, ni où ces chevaux m'emportent si vite;
+en tout cas, je ne me figure plus très nettement que je suis en route
+pour Stamboul et que j'y arriverai demain.
+
+À cinq heures du matin, en chemin de fer, dans les lourds wagons à
+couchettes de l'Express-Orient.
+
+Puis, vers huit heures, ce train s'arrête au bord du Danube, qu'il faut
+franchir en bateau. Très froid toujours, avec une brume légère aux
+horizons d'une plaine plate, infinie. Mais ici, il y a déjà des costumes
+d'Orient, nos bateliers sont coiffés du fez et, sur le fleuve, des
+barques, immobiles le long des berges, portent le pavillon turc, rouge à
+croissant blanc. Alors le sentiment me revient, plus poignant tout à
+coup, du but vers lequel je m'achemine, dans cette matinée fraîche
+d'octobre, à travers ces eaux et ces prairies.
+
+
+Sur l'autre rive, nous montons dans un mauvais petit chemin de fer qui
+doit, dans sa journée, nous faire franchir la Bulgarie.
+
+Elle est bien sombre et sauvage, par ce jour d'automne, cette Bulgarie
+en révolution, en guerre.
+
+Un long arrêt, vers midi, à je ne sais quel village, au milieu d'une
+plaine déserte. Il y a là un campement de cavalerie. Les cavaliers sont
+en tenue de campagne, l'air déterminé et superbe, prêts à se battre
+demain. Leur musique s'aligne en rond pour nous jouer un air étrange,
+d'une rare tristesse orientale, quelque chose comme une marche
+guerrière, lente et obstinée, vers un but qui serait la mort... Et, en
+écoutant, je me sens près de pleurer... De plus en plus, cette approche
+de Stamboul donne pour moi une importance exagérée aux choses
+quelconques de la route, change leur aspect, me les fait voir comme à
+travers du crêpe.
+
+À mesure que nous avançons vers la mer Noire, l'air se fait moins froid.
+Les stations--de pauvres villages, de loin en loin, perdus au milieu de
+régions désolées--commencent à avoir des noms tartares que je puis
+comprendre, traduire, et qui alors me charment comme si je rentrais dans
+une patrie: _Le petit marché_, _Le petit diable_, etc... Des costumes
+turcs, turbans, vestes de bure soutachées de noir, commencent à se
+montrer aux barrières,--et je prête l'oreille attentivement, pour
+écouter ces gens-là parler la langue aimée, dans cet âpre pays triste.
+
+Enfin Varna paraît, et je salue les premiers minarets, les premières
+mosquées.
+
+Il fait calme sur la mer Noire, quand nous montons dans la barque qui
+nous emmène au paquebot de Constantinople. L'air est devenu tiède,
+léger, et Varna, qui s'éloigne derrière nous, a ses minarets baignés
+dans la lumière d'or du couchant.
+
+
+Une bruyante table d'hôte, sur ce paquebot encombré de touristes,--et
+alors, comme conséquence pour moi, l'oubli momentané, dans le brouhaha
+des voix, dans la banalité des choses qui se disent.
+
+Mais après, quand je me promène seul, à travers la nuit grise, sur le
+pont de ce paquebot qui file vers le sud, qui file très vite, sans
+secousse, sans bruit, comme en glissant,--je me rappelle que je suis
+tout près du but et que j'y arriverai demain. Sur ce navire, je
+m'étonne, par habitude de métier, de n'avoir pas de quart à faire,
+d'être au milieu de matelots qui ne m'obéiraient point et à qui je suis
+inconnu; rien ne me regarde, ni la manœuvre ni la route,--et cela me
+semble un peu invraisemblable; cela suffit, dans cette nuit vague, à
+jeter je ne sais quelle incertitude de rêve sur la réalité de ma
+présence à bord. Personne ne sait ici mon nom, encore moins ce que je
+vais faire là-bas et combien cette approche me trouble. Ce retour à
+Stamboul prend, à cette heure, je ne sais quel air clandestin, et
+funèbre aussi, dans le silence de plus en plus absolu du navire, qui
+s'endort tout en fuyant.
+
+Instinctivement, mes yeux regardent et suivent deux ou trois petits feux
+très lointains, à peine perceptibles, qui semblent piqués au hasard sur
+l'immensité neutre,--dans le ciel ou dans la mer, on ne sait trop,--et
+qui sont des phares de la côte turque. La mer devient de plus en plus
+inerte, et notre allure, toujours plus glissante, dans la nuit confuse
+où l'horizon n'a pas de contours.
+
+En songe, mes retours imaginaires se passaient ainsi; très vite, je
+glissais dans l'obscurité vers Stamboul, et, ce soir, je finis par avoir
+presque l'impression de n'être plus qu'un fantôme de moi-même, en route
+nocturne vers le pays que j'ai aimé...
+
+
+
+
+III
+
+
+ Jeudi 6 octobre
+
+Au petit jour, un employé à voix étrangère vient avertir les passagers,
+dans leurs cabines, que l'entrée du Bosphore est proche. Je venais à
+peine de m'endormir, ayant passé la nuit à songer, et je me réveille en
+sursaut, avec une commotion au cœur, rien qu'à ce nom de Bosphore.
+
+Sur le pont où il fait froid, un à un les passagers apparaissent,
+indifférents, eux, et simplement déçus de ce qu'on leur montre. En
+effet, l'entrée du Bosphore est plutôt maussade, là-bas, entre ces
+montagnes d'aspect quelconque, qui s'esquissent, encore confusément, en
+teintes sombres. C'est un lever de jour d'automne, gris et brumeux, sous
+un immobile ciel bas. On ne verra presque rien, avec ces bancs de
+brouillard qui traînent comme des voiles.
+
+Bien fâcheux pour ces touristes: l'effet d'arrivée sera manqué. Quant à
+moi, qui n'aurai que deux jours et demi, rien que deux jours et demi
+pour ce pèlerinage, je fais cette réflexion que si le temps se met déjà
+à l'hiver, s'il pleut, comme c'est probable, tout sera plus triste, plus
+compliqué, et mes recherches plus difficiles...
+
+Je n'avais pas vu hier au soir les passagers de troisième classe qui
+encombrent le pont: ce sont bien de vrais Turcs, ceux-ci, les hommes en
+cafetan, les femmes voilées. Et puis tout à coup, comme nous approchons
+de la terre, il nous arrive une senteur pénétrante, spéciale, exquise à
+mes sens,--une senteur jadis si bien connue et depuis longtemps oubliée,
+la senteur de la terre turque, quelque chose qui vient des plantes ou
+des hommes, je ne sais, mais qui n'a pas changé et qui, en un instant,
+me ramène tout un monde d'impressions d'autrefois. Alors, brusquement,
+il se fait dans mon existence comme un trou de dix années, un
+effondrement de tout ce qui s'est passé depuis ce jour d'angoisse où
+j'ai quitté Stamboul, et je me retrouve complètement en Turquie avant
+même d'y avoir remis les pieds, comme si une certaine âme mienne, qui
+n'en serait jamais partie, venait de reprendre possession de mon corps
+irresponsable et errant...
+
+
+Nous commençons à descendre le Bosphore, et la grande féerie des deux
+rives, lentement, se déroule. Je reconnais tout, les palais, les
+moindres villages, les moindres bouquets d'arbres; mais je me sens si
+calme à présent que cela m'étonne, et que je ne me comprends plus; on
+dirait que j'ai quitté depuis hier à peine le pays turc. Un peu anxieux
+seulement quand nous passons devant ces cimetières où il y a, tout au
+bord de l'eau, des tombes de femmes, sous les hauts cyprès géants aux
+troncs roses aux feuillages noirs. Je les regarde beaucoup ces tombes;
+pierres debout, toujours, surmontées d'une sorte de couronnement
+symétrique qui représente des fleurs. Il m'arrive même de me retourner
+tout à coup, avec une inquiétude vague, pour suivre des yeux, à mesure
+qu'elle s'éloigne, quelqu'une de celles qui sont bleues ou vertes avec
+inscriptions d'or; je me suis toujours représenté que sa tombe à elle
+devait être ainsi. Qui sait pourtant quelles figures, sans doute très
+inconnues, se sont endormies là-dessous!
+
+Déjà voici les kiosques impériaux et les grands harems; puis la série
+des palais tout blancs aux quais de marbre. Et enfin, là-bas et
+là-haut, sortant tout à coup d'une brume qui se déchire, la silhouette
+incomparable de Stamboul.
+
+Oh! Stamboul est là! bien réel, très vite rapproché maintenant, sous un
+éclairage net et banal, ramené à son apparence la plus ordinaire, que
+dix ans de rêve m'avaient un peu changée, mais presque aussi beau
+pourtant que dans mon souvenir. Et je m'étonne d'être de plus en plus
+tranquille d'âme, causant même avec les compagnons de route que le
+hasard m'a donnés, et leur nommant comme un guide les palais et les
+mosquées.
+
+Le mouillage est bruyant, au milieu du fouillis des paquebots, des
+voiliers, portant tous les pavillons d'Europe. Et aussitôt commence
+l'invasion furieuse des bateliers, des douaniers et des portefaix; cent
+caïques nous prennent à l'assaut, et tous ces gens, qui montent à bord
+comme une marée, parlent et crient dans toutes les langues du Levant.
+Oh! je connais si bien cela, ce brouhaha des arrivées, ces voix, ces
+intonations, ces visages; et cet amas de navires autour de nous, et ces
+fumées noires--au-dessus desquelles montent, là-bas dans le ciel clair,
+les dômes des saintes mosquées! Je me mêle moi-même à tout ce bruit;
+d'ailleurs, les mots turcs, même les plus oubliés, me reviennent tous
+ensemble. Avec des bateliers pour mon passage, avec des portefaix pour
+mes malles, je discute des questions qui me sont absolument
+indifférentes, par besoin de m'agiter et de parler aussi. Jusque dans la
+barque, où je suis enfin installé avec mes valises, je continue je ne
+sais quel étonnant marchandage,--et ainsi presque sans émotion,--à part
+un tremblement peut-être quand mon pied s'y pose--je me trouve à terre,
+sur le quai de Constantinople.
+
+
+Après plus d'une heure perdue en formalités de douane, de passeport, de
+je ne sais quoi, sur ces quais, dans ce quartier bas de Galata rempli
+toujours du même grouillement étrange et de la même clameur, me voici
+cependant monté à Péra, installé à l'hôtel comme il faut du lieu, que
+les touristes encombrent. Bientôt dix heures, quel gaspillage de temps,
+quand mes moindres minutes devraient être comptées!
+
+Et puis il faut déjeuner, ouvrir ses malles, faire sa toilette... Et le
+temps continue de fuir.
+
+La chambre où je m'habille est quelconque, haut perchée, dominant de ses
+fenêtres un ensemble de maisons européennes très banales; mais,
+au-dessus de ces toits, il y a deux ou trois petites échappées
+merveilleuses, sur Stamboul ou sur Scutari d'Asie: des dômes, des
+minarets, des cyprès, qui apparaissent comme suspendus dans l'air. Et
+ces choses, à peine entrevues, suffisent à me donner, avec un trouble
+délicieux et un besoin de hâte un peu fébrile, la conscience de ce
+voisinage. Mon Dieu, qui sait ce que j'aurai appris ce soir! Peut-être
+rien, hélas! En deux jours, rechercher dans le grand Stamboul mystérieux
+la trace, égarée depuis sept ou huit ans, d'une femme de harem, quel
+insensé je suis! Je ne réussirai jamais, je ne trouverai pas.
+
+Mon plan longuement réfléchi, est de rechercher d'abord cette vieille
+femme arménienne du faubourg de Kassim-Pacha, indiquée par Achmet comme
+ressource suprême et dont j'ai retrouvé l'adresse compliquée, la nuit de
+mon départ. Si elle est vivante, peut-être me donnera-t-elle la clef de
+tout: ce serait le moyen le plus simple et le plus rapide.
+
+Maintenant j'attends un interprète, qu'on m'a promis de m'amener,--car
+j'aurai besoin pour mon enquête de quelqu'un sachant bien lire le turc,
+que je sais parler seulement. Il va venir, il va venir, me dit-on avec
+un calme exaspérant. Et le temps passe toujours, et il n'arrive pas.
+
+Alors je me décide à redescendre à Galata en chercher un autre qu'on m'a
+indiqué.
+
+Il n'est pas chez lui, celui-là...
+
+Je reviens à l'hôtel en courant. Déjà plus de midi et demi! Mon Dieu,
+que de temps perdu, quand je n'ai que deux jours! c'est comme dans mes
+rêves: tout m'arrête!...
+
+Enfin voici un interprète qu'on m'amène. Un horrible vieux Grec, rusé,
+fureteur, qui s'offre de me suivre tout aujourd'hui et tout demain.
+Comme épreuve, je lui présente cette adresse de vieille femme, qu'il lit
+couramment; il sait très bien où est cette place de Hadji-Ali qu'elle
+habite, et va m'y conduire en hâte puisque l'heure me presse.
+
+Nous irons plus vite à pied, dit-il, nous gagnerons du temps, par des
+raccourcis qu'il connaît, par des rues où ni voitures ni chevaux ne
+sauraient passer. Et enfin nous voici dehors, en route. Les nuages de ce
+matin ont disparu du ciel. Dieu merci, il fera presque une journée
+d'été, lumineuse et chaude; tout sera moins sinistre. Je tiens à la main
+l'adresse de la vieille Anaktar-Chiraz, le précieux petit grimoire
+conducteur sur lequel tout mon plan repose, et qui revoit, après dix
+années, son soleil d'Orient. Je marche d'un pas rapide, avec la fièvre
+d'arriver, avec l'impression physique d'être devenu léger, léger, de
+glisser pour ainsi dire sans toucher le sol; cela contraste avec ces
+inerties de sommeil, qui, pendant tant d'années, me retardaient si
+lourdement en rêve; dans ma tête il me semble entendre bruire le sang,
+qui circulerait plus vite que de coutume; je voudrais courir, sans ce
+vieux qui me suit et que je traîne comme une entrave.
+
+Où me fait-il passer? Pourvu qu'il ait compris. Voici des quartiers
+neufs où je ne reconnais rien. Tout est changé: on a bâti
+effroyablement par ici depuis mon départ,--et ces transformations si
+grandes des lieux sont pour me donner, plus pénible, le sentiment que
+mon histoire d'amour et de jeunesse est bien enfouie dans le passé, dans
+la poussière, que j'en chercherai en vain la trace ensevelie...
+
+Ah! de vieux quartiers turcs maintenant,--des petites ruelles
+tortueuses, où je commence à me retrouver un peu chez moi... Nous venons
+de descendre dans un bas-fond qui m'était même assez familier jadis...
+et, derrière ce tournant, là-bas, il doit y avoir un antique couvent de
+derviches hurleurs, lugubre avec les catafalques qu'on apercevait à
+travers ses fenêtres grillées, effrayant quand on passait le soir...
+Oui, il est là encore; sans ralentir mon pas, je jette un coup d'œil
+entre les barreaux de fer des fenêtres: toujours les mêmes vieux
+cercueils, couverts des mêmes vieux châles et coiffés des mêmes vieux
+turbans, le tout à peine plus mangé qu'autrefois par la moisissure et
+les vers. C'est étrange que ces choses de la mort, parce qu'elles sont
+demeurées telles quelles, ravivent en moi précisément des souvenirs de
+printemps et d'amour.
+
+De plus en plus je me reconnais. Nous devons même approcher beaucoup,
+être tout près maintenant du quartier d'Anaktar-Chiraz--car je revois
+certaine petite mosquée dont le dôme, déjeté de vieillesse, monte tout
+blanc de chaux, entre des cyprès noirs--et même je revois le café, le
+café aux treilles centenaires où Achmet m'avait présenté un soir à cette
+vieille femme. Je touche donc à la première étape de mon pèlerinage, et
+un peu de confiance me revient, un peu d'espérance d'arriver au but.
+
+Comme je sais les méfiances qu'un étranger inspire, je vais m'asseoir à
+l'écart, dans le jardinet triste de ce petit café, là, sous les treilles
+jaunies, contre le mur antique, à la même place qu'autrefois; je
+demanderai un narguilé, comme quelqu'un du pays, et lui, le vieux Grec,
+ira de droite et de gauche aux informations.
+
+Il revient découragé: j'ai dû faire quelque erreur, me dit-il, ou mon
+papier est faux; dans le voisinage, personne ne connaît ça...
+
+Mais je suis bien sûr, moi, pourtant, que c'était ici tout près!
+Puisqu'elle sortait de chez elle, cette femme, quand un soir Achmet
+l'avait appelée, pour me faire faire sa connaissance et la prier de
+recevoir pour lui les lettres que j'écrirais de mon «pays franc»... Si
+elle est morte, il est impossible que quelqu'un au moins ne s'en
+souvienne pas. Allons, qu'il retourne interroger les anciens du
+quartier; qu'il insiste, malgré les mines sombres et fermées, et je
+doublerai la récompense promise.
+
+Un quart d'heure d'impatiente attente. Il reparaît, agitant d'un air de
+triomphe un bout de papier crayonné. Un vieux juif, qui la connaît très
+bien, a écrit là-dessus, pour de l'argent, sa nouvelle adresse. Elle
+n'est pas morte, mais elle a déménagé depuis trois ans, pour aller
+habiter très loin d'ici, à Pri-Pacha, dans l'extrême banlieue, près des
+grands cimetières israélites.
+
+Que de temps il faudra, hélas, pour s'y rendre! Et, cependant, j'ai une
+trace, une piste à peu près sûre, à laquelle j'aime mieux m'attacher que
+d'essayer autre chose de plus dangereux, de plus incertain. Vite, qu'on
+aille n'importe où chercher deux chevaux sellés, et partons.
+
+
+Oh! ce trajet à cheval, jusqu'à Pri-Pacha, où trouver des mots pour en
+exprimer la mélancolie, par cette tranquille journée lumineuse
+d'automne, sous ce soleil encore chaud, qui a déjà pris son éclat
+mourant des fins d'été...
+
+Nous cheminons parallèlement au golfe de la Corne-d'Or, mais sur la rive
+opposée à Stamboul, et un peu loin de la mer, dans la morne campagne,
+contournant les faubourgs bâtis au bord de l'eau.
+
+Comme par fait exprès, il nous faut repasser par tous ces lieux jadis si
+familiers que je traversais, les matins d'hiver, du temps où j'habitais
+Eyoub--les matins sombres et glacés de février ou de mars--pour m'en
+retourner à bord de mon navire après les nuits délicieuses. Ce sont les
+lieux aussi que j'ai le plus souvent revus, depuis dix ans, dans mes
+visions des nuits; dans le rêve de ce jour, ils sont plus éclairés, mais
+ils ne me semblent pas beaucoup plus réels.
+
+Nous allons en hâte, mettant nos chevaux au trot chaque fois que c'est
+possible. Tantôt nous descendons dans des fondrières, tantôt nous
+montons sur des hauteurs, toujours un peu désolées, au sol aride, d'où
+nous apercevons là-bas l'autre rive, le grand décor de Stamboul
+entièrement doré de lumière.
+
+En plus de ma tristesse à moi, qui me montre aujourd'hui les choses
+vivantes sous leurs aspects de mort, quelle autre tristesse demeure donc
+éternellement là, et plane sur ces abords de Constantinople... J'avais
+essayé de l'exprimer, dans un de mes premiers livres, mais je n'avais pu
+y parvenir, et aujourd'hui, à chaque pierre, à chaque tombe que je
+reconnais sur ma route, me reviennent les impressions indicibles
+d'autrefois, avec ce tourment intérieur, qui aura été un des plus
+continuels de ma vie, de me trouver impuissant à peindre et à fixer avec
+des mots ce que je vois et ce que je sens, ce que je souffre...
+
+Partout, sur la terre, sur les roches et sur l'herbe rase, une teinte
+uniforme d'un gris roux, qui est comme la patine du temps; on dirait
+qu'une cendre recouvre ce pays, sur lequel trop de races d'hommes ont
+passé, trop de civilisations, trop d'épuisantes splendeurs. Et, de loin
+en loin, au milieu de ces espèces de landes de l'abandon, quelque
+minaret blanc entouré de cyprès noirs.
+
+Un ravin plus profond se présente à nous, où il faut descendre; il est
+d'apparence aussi âpre et sauvage que si nous étions à cent lieues d'une
+ville. Tout au bas, sous des platanes, est une fontaine antique, où
+jadis je rencontrais presque chaque matin la même jeune femme turque,
+qui semblait très belle sous ses voiles. C'était avant le soleil levé
+que je passais là, à l'aube d'hiver, et aux mêmes heures elle venait
+seule remplir à cette fontaine sa cruche de cuivre. Nous croisant dans
+le chemin creux, embrumé de vapeur matinale, nous échangions un regard
+de connaissance; après quoi, ses yeux, qui étaient seuls visibles dans
+son visage voilé, se détournaient avec un demi-sourire. Je n'avais plus
+pensé à elle depuis dix ans, et je la revois, à présent, comme dans un
+clair miroir, et je retrouve toutes mes impressions tristes de ces
+levers de jour, de ces courses dans ces chemins encore déserts, le
+visage fouetté par l'air sec et glacé ou par le brouillard gris. Et,
+comme j'avais l'âme inquiétée, en ce temps-là, me demandant chaque matin
+si, avec tant de dangers autour de nous, l'obscurité prochaine me
+réunirait encore à celle que je venais de laisser, ou bien si, avant le
+soir, Azraël ne passerait pas pour tout anéantir...
+
+
+À Pri-Pacha, où nous avons fini par arriver, nous trouvons, après avoir
+interrogé les passants de la rue, la maisonnette de cette vieille
+Arménienne de qui dépend tout le résultat de mon pèlerinage,--et je
+suis anxieux en frappant à la porte. Deux fois, trois fois, le frappoir
+antique résonne très fort, jusqu'à faire trembler les planches
+vermoulues; personne ne vient ouvrir, et d'ailleurs les fenêtres sont
+closes. Mais un juif caduc, centenaire pour le moins, sort avec
+effarement d'une maison voisine, emmitouflé d'un cafetan vert:
+
+--La vieille Anaktar-Chiraz? nous répond-il d'un air soupçonneux,
+qu'est-ce donc que nous lui voulons?
+
+
+Il se rassure à notre mine: «Oui, c'est bien ici, en effet; mais elle
+n'y est pas; elle est partie hier pour aller s'établir auprès d'une de
+ses parentes qui est bien malade, là-bas, à Kassim-Pacha d'où nous
+arrivons, tout à côté de son ancienne demeure.»
+
+Oh! alors il me prend une vraie fièvre! Que faire? Le temps passe, il
+doit être tard. Je ne sais même pas l'heure, ayant, dans ma
+précipitation, oublié ma montre à l'hôtel; mais il me paraît que déjà le
+soleil baisse. Une fois la nuit venue, il n'y a plus rien à tenter à
+Stamboul,--et je n'ai plus qu'une journée après celle-ci qui va
+finir.--Il semble en vérité que j'aie eu, en sommeil, le pressentiment
+complet de ce que serait ce voyage; tout va tellement comme dans mon
+rêve: ces entraves accumulées, cette inquiétude de l'heure trop courte,
+cette angoisse _de n'avoir pas le temps d'arriver jusqu'au but_.
+
+Quel parti prendre à présent? Je ne sais plus trop et ma tête se perd un
+peu. Allons-nous retourner sur nos pas, jusqu'à ce Kassim-Pacha d'où
+nous venons, avec ces mauvais chevaux de louage qui ne veulent plus
+marcher?... Non, Eyoub où j'habitais, et qui m'attire comme un aimant,
+est là trop près de nous, juste en face, de l'autre côté de la
+Corne-d'Or--qui se rétrécit dans ces parages et sera si vite traversée.
+D'ailleurs, je me sens tellement redevenu un habitant de ce saint
+faubourg; les dix années, qui me séparent du temps où j'y vivais,
+viennent de si complètement s'évanouir, que j'ai presque l'illusion de
+rentrer là chez moi, au milieu de figures familières, et que, sans
+peine, je m'imaginerais y retrouver ma maison telle que je l'ai
+quittée, avec les chers hôtes d'autrefois. Au moins, j'entrerai
+m'asseoir dans le petit café antique où nous passions, Achmet et moi,
+les veillées d'hiver, en compagnie des derviches conteurs de féeriques
+histoires; il n'est pas possible que, dans ce quartier-là, quelqu'un ne
+me reconnaisse pas, ne me prenne pas en pitié et ne consente à me guider
+dans mes recherches--qui, sans doute, ne peuvent plus faire ombrage à
+personne.
+
+Donc, nous renvoyons nos chevaux; nous descendons vers la berge pour
+prendre un caïque, choisissant un rameur jeune afin d'aller vite,--et
+bientôt nous voici glissant, très légers, à grands coups d'aviron sur
+l'eau tranquille.
+
+Je commence à regarder de mes pleins yeux là-bas en face, fouillant de
+loin cette autre rive où nous allons aborder.
+
+Quoi, est-ce que je ne m'y reconnais plus? C'était bien là pourtant,
+j'en suis très sûr.
+
+Oh! mon Dieu, on a tout changé, hélas! Ma maison, très vieille, et les
+deux ou trois qui l'entouraient n'existent plus. Je n'avais pas prévu
+cette destruction et je sens mon cœur se serrer davantage. Ce cadre qui
+avait entouré ma vie turque est à jamais détruit--et cela recule tout
+dans un lointain plus effacé.
+
+Je mets pied à terre, cherchant à m'orienter, à reconnaître au moins
+quelque chose. Le petit café des derviches conteurs d'histoires, où donc
+est-il? À la place, il y a un grand mur blanc que je ne connaissais
+pas, un corps de garde tout neuf, avec des soldats en faction. Et toutes
+les maisons alentour sont fermées, muettes, inabordables surtout.
+Allons, je suis un étranger ici maintenant; j'ai été fou de venir y
+perdre mes instants comptés, quand j'aurais dû au contraire revenir sur
+mes pas, suivre la seule piste un peu sûre, rechercher à tout prix cette
+vieille femme.
+
+Pourtant, cela faisait partie de mon pèlerinage aussi, de revoir Eyoub,
+et j'en étais si près!
+
+Oh! et la mosquée sainte, et l'allée des saints tombeaux! Je suis à deux
+pas à présent de ces choses mystérieuses et rares, autrefois si
+familières, dans mon voisinage; je ne reviendrai peut-être jamais
+ici,--aurai-je le courage de quitter Eyoub sans aller les revoir. Du
+reste, en courant, ce sera une perte de cinq ou dix minutes à peine,--et
+je dis à mon batelier: «Va, aborde un peu plus loin, au quai de marbre
+là-bas, à l'entrée du saint cimetière.»
+
+Laissant le vieux Grec dans le caïque avec le rameur, je redescends à
+terre, seul, saisi tout à coup par le silence glacé de ce lieu, par sa
+sonorité funèbre, que j'avais oubliée, et qui change le bruit de mon
+pas. Dans l'allée d'éternelle paix, sur les dalles de marbre verdies à
+l'ombre, où l'on voudrait marcher lentement, la tête basse, il faut
+passer aujourd'hui avec cette précipitation enfiévrée qui donne à
+toutes les choses, revues ainsi, je ne sais quel air d'inexistence. Je
+cours, je cours, dans cette allée, entre les deux alignements de
+kiosques funéraires et de tombes, au milieu de toutes les silencieuses
+blancheurs des marbres. De droite et de gauche, bordant la voie étroite,
+sont de vieilles murailles blanches, percées d'une série d'ogives, par
+où la vue plonge dans les dessous ombreux d'une sorte de bocage rempli
+de sépultures. Rien de changé, naturellement, dans tout cela qui est
+sacré et immuable; ce lieu unique, si étrangement mêlé à mes souvenirs
+d'amour, était le même bien des années avant notre existence et sera
+ainsi longtemps encore après que nous aurons tous deux passé.
+
+Au bout de l'avenue, dans une ombre plus épaisse, sous une voûte
+obscure de platanes, je m'arrête devant la petite porte de
+l'impénétrable mosquée sainte. Il y a toujours là les mêmes vieilles
+mendiantes, au visage voilé, assises, accroupies, immobiles sur des
+pierres. L'une d'elles, réveillée de son rêve par le bruit de mon pas,
+s'inquiète de me voir accourir, se demande si j'aurai par hasard
+l'impudence de franchir ce seuil: «Yasak! Yasak!» (Défendu! Défendu!),
+dit-elle, d'une voix irritée, en étendant une main de morte comme pour
+me barrer le passage. Et je lui réponds tranquillement, dans cette
+langue turque que je reparle déjà avec la facilité d'autrefois: «Je le
+sais, ma bonne mère, que c'est défendu; je veux seulement jeter un coup
+d'œil à l'entrée et puis je m'en irai.» Ce disant, je lui remets une
+aumône; alors, d'une voix calmée, elle rassure les autres qui
+s'inquiétaient aussi: Il sait, il sait; il est du pays; il vient
+regarder, seulement. Et en effet, je regarde à la hâte, à la dérobée;
+tant de fois jadis, quand j'habitais Eyoub, j'étais venu jusqu'à ce
+seuil, dont je reconnais encore les moindres pierres, dans la demi-nuit
+qui tombe des grands arbres. Du lieu d'ombre où je suis, au milieu de
+ces pauvresses voilées aux immobilités de fantômes, il semble qu'une
+clarté un peu merveilleuse rayonne là-bas, dans cette cour de mosquée,
+sur les blancheurs séculaires de la chaux et des faïences...
+
+Tout de suite, après ce regard jeté, je repars en courant dans la
+sainte allée, repris par l'inquiétude de l'heure qui fuit, de la lumière
+qui me paraît plus dorée, par la frayeur du soleil couchant et du soir.
+
+C'est à Kassim-Pacha, naturellement, à la recherche de cette vieille
+femme, que je vais retourner coûte que coûte. Et j'irai par mer cette
+fois; d'ici, ce sera le plus rapide.
+
+Quand je suis de nouveau étendu dans mon caïque, je dis au rameur: «Va
+vite, vite, pour une bonne récompense que je te donnerai!» Il répond par
+un sourire à dents blanches et se met à ramer de toute la force de ses
+bras. Le courant nous aide et nous descendons lestement la Corne-d'Or,
+nous éloignant du sombre Eyoub.
+
+Mais nous allons passer devant le faubourg d'Hadjikeuï. Si je m'y
+arrêtais! Le quartier n'est pas farouche comme celui d'où je viens, et,
+qui sait, quelqu'un m'y reconnaîtra peut-être, quelqu'un de ces juifs
+que j'employais à mon service, le grand Salomon ou même le vieux
+Kaïroullah, n'importe qui, pourvu qu'on me renseigne. En passant, je
+vais tenter ce moyen... Et puis cela me permettra de revoir ma maison,
+la première de mes maisons turques, car j'ai habité là aussi, avant de
+pouvoir réaliser le rêve presque impossible de me fixer à Eyoub.
+
+Dans ce livre de jeunesse où j'ai conté ma vie orientale, j'ai passé
+sous silence notre étape à Hadjikeuï, pour abréger, et aussi pour obéir
+à une sorte de sentiment de décorum qui m'amuse bien à présent: ce
+Hadjikeuï est un faubourg pauvre, assez mal considéré à Constantinople.
+
+Là pourtant j'étais venu m'installer d'abord, en quittant mon logis
+européen de Péra; là, j'avais reçu Aziyadé pour la première fois, à son
+retour de Salonique. Nous y étions restés près de deux mois, bien
+cachés, avant de réussir à trouver une maison sur l'autre rive, dans le
+faubourg des saints tombeaux, et nous avions ensuite conservé, à toute
+éventualité, ce premier gîte plus sûr, où, par fantaisie, nous revenions
+de temps à autre.
+
+
+À la longue, comme tout se transforme dans la mémoire, tout s'oublie!
+Voici que je ne reconnais même plus l'_Échelle_ de notre rue,
+c'est-à-dire l'appontement de vieilles planches qui nous était si
+familier, jadis, et où nous débarquions avec une telle sûreté
+d'habitude, dans le mystère protecteur des nuits bien noires.
+
+Par impatience, je mets pied à terre ailleurs, à l'entrée d'une ruelle
+israélite que je me rappelle vaguement, très vaguement. Et, suivi
+toujours de ce même vieux Grec, je recommence à marcher vite, à courir,
+talonné sans trêve par l'inquiétude de l'heure.
+
+À un tournant, nous tombons sur une rue où se tient un marché juif: cris
+de vendeurs et d'acheteurs, foule affairée, encombrement de mannequins,
+de fruits et de légumes, petits fourneaux où l'on rôtit des viandes en
+plein vent, petits étalages de changeurs et d'usuriers... Là, je me
+reconnais tout à fait, par exemple, et le cœur me bat plus fort, car ma
+maison doit être bien près.
+
+J'avais du reste gardé de ce marché un souvenir très singulier, unique
+même entre tous. Habitant d'Hadjikeuï ou habitant d'Eyoub, j'y venais
+chaque soir avec Achmet pour changer, pour emprunter de l'argent à ces
+juifs, ou bien encore pour leur acheter les pains et les gâteaux
+destinés au dîner mystérieux d'Aziyadé. C'est que Constantinople est la
+seule ville du monde où j'aie été vraiment mêlé à la vie du peuple,--à
+la vie de ce peuple oriental, bruyant, coloré, pittoresque, mais
+besoigneux, pauvre, actif à mille petits métiers, à mille petits
+brocantages. Mon compagnon de chaque jour, Achmet, était lui-même un
+enfant de ce peuple-là, au courant des moindres rouages de la vie
+laborieuse, habitué à se tirer d'affaire avec presque rien, et
+m'enseignant sa manière, me rendant homme du peuple comme lui à
+certaines heures. Il est vrai, j'étais pauvre, moi aussi, à cette
+époque, et bien en peine quelquefois pour soutenir mon rôle d'Hassan...
+
+Ce marché, que je traverse aujourd'hui d'un pas dégagé et rapide,
+sentant peser la ceinture de cuir où j'ai fait coudre--un peu à la façon
+des matelots--ma réserve de pièces d'or, oh! ce marché, tout ce qu'il me
+rappelle de misères, gaiement endurées à cause d'elle, de marchandages
+timides, de demandes de crédit pour des sommes qui à présent me font
+sourire... Et, sous le costume turc, ces choses me semblaient
+acceptables, m'amusaient presque, en me donnant davantage l'impression
+d'être sorti de moi-même et devenu quelqu'un des simples qui
+m'entouraient. Il y avait tant d'enfantillage encore dans ma vie de ce
+temps-là!
+
+Après cette rue du marché, une place tranquille au bord de la mer, une
+place silencieuse bordée de berceaux de vigne et ornée en son milieu
+d'une vieille fontaine de marbre. Et ma maison est là, qui tout à coup
+me réapparaît, bien réelle, au beau soleil du soir... J'ai enfin
+retrouvé une chose d'autrefois, une chose qui a fait partie de mon cher
+passé et qui existe encore...
+
+Avec je ne sais quelle crainte de m'en approcher, avec un étrange
+trouble d'âme, je vais lentement m'asseoir en face, en plein air, devant
+un petit café, sous des treilles que l'automne a jaunies, et je la
+regarde. (Comme ce nom de _café_ sonne mal pour dire ces échoppes
+orientales où l'on fume le narguilé.) Je la regarde, ma maisonnette
+d'autrefois, un peu comme je regarderais une chose de rêve qui oserait
+se montrer en plein jour. Elle me semble rapetissée et d'aspect
+misérable; cependant, c'est bien cela, et rien que ces marbrures de
+vieillesse, sur la muraille, ramènent dans ma tête mille souvenirs.
+
+Cette place n'a pas changé non plus; pas une pierre n'a été dérangée
+depuis que j'y habitais. Est-ce possible, mon Dieu, que tout y soit
+demeuré si pareil, que le soleil l'éclaire si gaiement, que je m'y
+retrouve, moi, encore jeune, et que, depuis des années, je ne sache plus
+rien d'_elle_, même pas si elle est vivante ou si elle s'est endormie
+dans la terre...
+
+C'est mon premier instant de repos et de rêverie, depuis que j'ai
+commencé ma longue course errante. Ce soleil d'octobre, qui d'abord me
+semblait joyeux, sur cette place solitaire, subitement me devient
+triste, triste plus que la brume ou la nuit. Il ne me charme ni ne me
+trompe plus; je n'ai conscience à présent que de son impassibilité
+devant les continuels anéantissements, les continuelles fins. Je sens de
+la mort, de la mélancolie de mort, dans sa lumière douce; ses rayons
+sont pleins de mort...
+
+
+Un jeune garçon se présente pour nous servir. Je lui demande:
+
+--Est-ce que le maître du café est vieux? est ici depuis longtemps?
+
+--Le maître?... Oh! depuis peut-être cinquante ans, répondit-il, étonné;
+c'est un _très vieux père_.
+
+--Alors, dis-lui qu'il vienne me parler.
+
+Je me rappelle tout de suite la figure de ce vieil homme, dès qu'il
+arrive:
+
+--Me reconnais-tu? Je demeurais là, dans la maison d'en face, il y a
+bien des années.
+
+--Ah! oui, dit-il, un peu saisi. Et c'est toi qui t'en étais allé,
+après, habiter Eyoub. Pourtant, non... il y a au moins vingt ans de ce
+que je veux dire (on compte toujours très mal les années, en Turquie),
+tu serais plus vieux que tu n'es.
+
+--Et te souviens-tu de mon serviteur Achmet?
+
+De mon serviteur Achmet, il se souvient très bien; mais il ne peut me
+donner aucun renseignement sur lui: on ne l'a pas revu à Hadjikeuï
+depuis mon départ.
+
+Alors je le charge d'aller appeler tous les anciens du quartier, tous
+ceux qui plus ou moins peuvent se souvenir de moi.
+
+Et bientôt un attroupement se forme, des voisins, des curieux, des gens
+quelconques, qui me regardent comme un revenant de l'autre monde,
+étonnés eux aussi de me voir encore jeune: il semble que, dans leur
+mémoire à tous, mon passage ici ait peu à peu remonté jusqu'à des
+époques incertaines et reculées.
+
+Je m'en doutais bien, ils n'ont pas oublié ce Français qui avait eu
+l'idée singulière de venir s'isoler ici; mais, hélas! au sujet d'Achmet,
+personne ne peut rien me dire. Pourtant on me propose d'aller, si je
+veux, chercher un juif qui me connaissait très bien et qui me
+renseignerait peut-être,--un nommé Salomon.
+
+Salomon! Je crois bien que je veux voir Salomon! Qu'on me l'amène bien
+vite, et il y aura récompense. Ce Salomon, je l'employais souvent; il
+allait faire des achats pour moi avec Achmet, et savait même les allées
+et venues clandestines d'une musulmane dans ma maison. Au moment de mon
+départ, je l'avais chassé, il est vrai, pour je ne sais plus quelle
+fourberie; mais qu'importe pourvu qu'il me guide. J'aurai même presque
+une joie à le revoir, comme tout ce qui a été mêlé à ma vie
+d'autrefois...
+
+Il arrive. Sans doute il ne m'en veut pas, lui non plus, car il paraît
+tout ému de me reconnaître, et il embrasse la main que je lui tends. Je
+l'avais laissé un homme grand et superbe, je le retrouve tout courbé et
+blanchi.
+
+--Achmet, dit-il, non, je ne l'ai pas revu, et n'ai plus entendu parler
+de lui depuis ton départ. Il doit avoir quitté le pays,--ou bien il est
+mort.
+
+Puis il me promet de passer sa soirée en recherches et de monter demain
+matin à Péra m'en rendre compte.
+
+Allons, je ne saurai rien de plus ici. Encore une halte perdue. Et
+l'heure presse, il faut repartir...
+
+Pourtant je voudrais bien entrer dans ma maison, puisque je suis si
+près; surtout je voudrais monter au premier étage, dans cette chambre
+que j'avais préparée avec tant d'amour pour la recevoir.
+
+Et j'envoie Salomon parlementer avec les gens qui habitent là: des
+Arméniens pauvres, qui consentent, pour une pièce blanche, à m'ouvrir
+leur porte.
+
+J'entre, je monte notre escalier, je revois notre chère petite chambre,
+jadis si jolie dans son arrangement étrange. À présent, plus rien; des
+meubles de misère, du désordre et des loques qui traînent. J'aurais
+mieux fait de ne pas regarder cette profanation pitoyable; le simple
+coup d'œil que j'ai jeté là vient de suffire pour reculer, reculer
+encore plus au fond de l'abîme, le passé dont je poursuis la trace.
+
+Mais, tandis que je redescends, par ces marches où les babouches
+d'Aziyadé se sont posées, une émotion poignante me vient, que je n'avais
+pas prévue...
+
+Un jour, très loin dans mon enfance, certain rayon de soleil d'hiver,
+entré par une fenêtre d'escalier, m'avait impressionné d'une
+inexplicable façon profonde.--J'ai déjà conté cela, je ne sais où.--Et
+ici, bien des années plus tard, j'avais retrouvé le même frisson, en
+revoyant, dans cette maison d'Hadjikeuï, un rayon semblable et de même
+signification mystérieuse,--qui, chaque soir, glissait le long d'un
+escalier, pour éclairer une amphore d'Athènes posée dans une niche du
+mur... Souvent, des détails infimes se gravent pour toujours dans une
+mémoire, et on dirait qu'ils résument en eux-mêmes tout un lieu, toute
+une époque pénible ou regrettée: il en avait été ainsi de ce rayon de
+soleil--déjà mêlé pour moi à je ne sais quel _antérieur_ inconnu;--j'y
+avais repensé cent fois depuis mon départ du pays turc, et une angoisse
+singulière, une angoisse bizarre et d'inquiétante origine, m'était
+toujours venue à l'idée que je ne reverrais jamais cette traînée de
+lumière pâlie, tombant dans cette niche sur cette amphore, jamais,
+jamais plus...
+
+Eh bien, la niche vide est toujours là dans le mur, et tandis que je
+redescends, le soleil l'éclaire de son même rayon triste...
+
+En tout ce qui précède, je me suis perdu, une fois de plus, dans
+l'indicible...
+
+
+Nous remontons dans notre caïque, le Grec et moi, après cette halte qui
+a duré vingt précieuses minutes, et nous continuons notre route vers
+Kassim-Pacha, de toute la vitesse de nos rames.
+
+Sur la Corne-d'Or, c'est le va-et-vient coutumier, le croisement
+incessant des minces caïques silencieux. Et que cette après-midi est
+belle, tiède et lumineuse! Elle me donne des illusions d'été, à moi qui
+arrive des forêts de sapins des Karpathes, où déjà des neiges
+tombaient... Et je me laisse reprendre aux tromperies du soleil. Je me
+laisse peu à peu bercer et leurrer par tout ce mouvement, si familier
+jadis: comme tout à l'heure à Eyoub, peu à peu, je me figure être encore
+au temps lointain où j'avais des logis mystérieux, ici, sur ces deux
+rives... L'entour est, d'ailleurs, resté tellement pareil! Les grands
+dômes des mosquées se dressent aux mêmes places; la silhouette immense
+de Stamboul préside à toute cette agitation joyeuse des barques,
+absolument comme, il y a dix ans, elle dominait nos aventureuses allées
+et venues d'amour... Oh! comment dire le charme de ce lieu qui s'appelle
+la Corne-d'Or!... Comment le dire, même par à peu près: il est fait de
+mes joies inquiètes et de mes angoisses, mêlées à de l'ombre d'Islam; il
+n'existe sans doute que pour moi seul...
+
+À l'Échelle de Kassim-Pacha, nous abordons bientôt, en face de ce
+palais, d'architecture mauresque, qui est l'Amirauté. Là, je regarde
+l'heure... À quoi pensais-je donc, il faut que j'aie la tête bien
+inquiète pour n'avoir pas vu qu'en effet le soleil est encore très haut;
+il est à peine trois heures et demie! J'éprouve un apaisement à cette
+certitude que le jour n'est pas trop près de finir...
+
+Dix minutes de marche empressée pour arriver de nouveau à ce quartier où
+nous avons chance de trouver Anaktar-Chiraz. C'est par de vieilles
+petites rues bien musulmanes, où circulent en babouches des femmes
+voilées de mousseline blanche.
+
+Après cette longue pérégrination inutile que je viens de faire, revenu à
+mon point de départ, à cette place d'Hadji-Ali, qui est tranquille et
+solitaire, entre ses maisonnettes basses, comme une place de village, je
+m'assieds au même petit café que tout à l'heure, dans le jardin, sous
+les treilles jaunies qui s'effeuillent. Dans ce recoin paisible, pauvre,
+presque campagnard, nous serons bien pour causer du passé, sans témoins,
+au milieu de choses immobilisées depuis des siècles; l'endroit,
+d'ailleurs, est comme choisi, pour l'entrevue un peu funèbre que
+j'attends, pour les choses tristes et saupoudrées de cendre que nous
+allons sans doute nous dire.
+
+J'envoie le fureteur grec s'enquérir d'Anaktar-Chiraz et la prier de
+venir ici, causer un moment avec moi. Je crois bien que, cette fois, il
+la trouvera; je m'inquiète seulement de savoir si elle consentira à
+venir, si elle n'aura pas peur, et je demande un narguilé pour attendre.
+La soirée est de plus en plus tiède, jouant les calmes soirées d'été; le
+soleil, qui descend, dore l'antique mosquée d'en face et la vigne
+effeuillée sous laquelle je suis assis. Sur la place, personne ne passe;
+à peine une rumeur confuse monte jusqu'à moi, de la Corne-d'Or et des
+navires; il se fait un grand silence alentour. Des minutes et des
+minutes d'attente se passent. L'immense ville voisine n'est plus
+indiquée par rien; j'ai maintenant tout à fait l'impression de l'été,
+d'un soir d'été finissant, dans quelque village oriental, et du calme
+profond redescend en moi.
+
+
+Enfin il revient, le Grec, suivi d'une vieille femme vêtue de noir,
+basanée, aux traits durs, que je reconnais tout de suite. Je l'avais vue
+une seule fois dans ma vie, mais c'est bien elle. Son air est effaré,
+hagard; elle a vieilli terriblement. Pourvu qu'elle se souvienne!
+
+Évidemment elle a peur de ces personnages inconnus, de cet
+interrogatoire qu'on veut lui faire subir dans un lieu écarté. Avec une
+cérémonieuse révérence, elle s'assied devant moi, sur le bord d'un
+tabouret, et me regarde. Je suis à contre-jour et elle doit me voir en
+ombre sur un fond de soleil.
+
+Oh! oui, c'est bien elle; je viens de reconnaître surtout ce
+demi-sourire, très bon, très honnête, qui a éclairé un instant son
+visage parcheminé et durci. Une natte de ses cheveux, restés noirs comme
+de l'ébène, entoure le foulard de soie, également noir, dont sa tête est
+enveloppée comme d'une bandelette. Sa robe usée, mais propre, est
+taillée à l'européenne, d'une forme démodée, avec des biais de velours
+noir. Chez nous, dans des villages du Midi ou de l'Auvergne, des
+vieilles femmes ont cette tenue et cet aspect. Elle se tient roide, sur
+son tabouret, et elle attend.
+
+Je commence à la questionner doucement, timidement, en langue turque,
+ayant peur de ses réponses.
+
+--«Achmet? Achmet?» répète-t-elle, les yeux toujours hagards. Non, elle
+ne se rappelle pas. Il y a si longtemps de l'histoire que je lui
+conte,--et elle en a tant soigné, tant vu mourir dans sa vie, des jeunes
+hommes et des vieux,--et il y en a tant des _Achmet_, à Constantinople!
+«Et puis, dit-elle pour s'excuser, j'ai perdu coup sur coup mon mari et
+mes fils. Depuis ce temps-là, ma tête s'est dérangée, ma mémoire est
+partie.»
+
+Mon Dieu, comment percer la nuit qui s'est faite dans cette
+intelligence, comment m'y prendre... Et puis elle a peur surtout; peur
+d'être interrogée pour quelque affaire de justice, peur de je ne sais
+quoi.
+
+--Ne crains rien de nous, bonne dame, lui dis-je. Cet Achmet, je le
+recherche parce que je l'aimais tendrement, rien que pour cela. Tâche de
+te rappeler. Je voudrais le revoir. Aide-moi. À présent, je te supplie,
+tu vois bien. Allons, cherche: Achmet, Mihran-Achmet? Je te reconnais,
+moi, pourtant; je suis sûr d'être venu avec lui te parler ici, il y a
+dix ans, quand tu demeurais dans ce quartier. Et je lui ai même écrit
+chez toi, durant les trois premières années qui ont suivi mon départ. Tu
+l'as soigné, ne t'en souviens-tu pas, quand il était blessé et si
+malade...
+
+Une lueur paraît traverser sa tête. Elle se penche en avant pour me
+regarder de plus près, ses yeux s'ouvrent, se dilatent; plongent tout au
+fond des miens: «Comment t'appelles-tu donc?» dit-elle d'une voix
+brusque.
+
+--Loti!
+
+--Loti!... Ah! Loti!... Ah! Achmet!... Ah! Mihran-Achmet! Si je m'en
+souviens, de Mihran-Achmet!!
+
+Un silence de quelques secondes, pendant lequel sa figure s'assombrit
+tout à fait. Puis elle reprend durement:
+
+--_Eulû! Eulû! Yedi seneh dan, tchok dan euldi!_ (Mort! Mort!! Il y a
+sept années, il y a beau temps qu'il est mort!)
+
+Comme c'est étrange! Le début de cette réponse, le ton cruel, la
+répétition irritée de ce premier mot aux consonances sinistres, j'avais
+imaginé jadis, pour Aziyadé, quelque chose d'absolument semblable...
+_Eulû! Eulû!_ je m'étais figuré que, pour m'annoncer sa mort à elle, on
+me poursuivrait, avec acharnement, de ce mot-là.
+
+Et j'ai écouté, à peu près impassible, la phrase funèbre, oubliant
+presque Achmet pour me dire seulement que le fil conducteur devient de
+plus en plus difficile à ressaisir, qu'il ne me reste d'espérance qu'en
+sa sœur Ériknaz et qu'il me faut, ce soir même, à tout prix, la
+retrouver.
+
+Elle continue, la vieille femme:«--Sa dernière nuit, tout le temps, il
+t'a appelé: Loti! Loti! Loti!... Donc, c'est à cause de toi qu'il est
+mort, à cause de toi!»
+
+Cela encore, je m'y attendais. Je sais bien que non, qu'il a dû mourir
+de sa blessure, le pauvre petit; mais je ne m'étonne pas, puisqu'il m'a
+appelé à l'heure d'angoisse, d'être soupçonné de quelque maléfice
+mortel. Je suis seulement surpris de me sentir à peine ému, comme si
+j'avais en ce moment le cœur fermé, ou rempli d'autre chose que de lui.
+
+--Tu sais où est sa tombe? dis-je simplement. Alors, tu m'y conduiras
+demain... Mais il y a Ériknaz, sa sœur, de qui j'ai besoin dès ce soir;
+dis-moi où elle habite, mène-moi tout de suite chez elle, veux-tu?
+
+--Ériknaz?... De qui donc est-ce que je parle là! Six mois après son
+frère, on l'a mise dans un cercueil, elle aussi. Quant à sa fille
+Alemshah, elle est mariée et s'en est allée demeurer très loin d'ici,
+sur la côte d'Asie, du côté d'Ismir...
+
+Et Anaktar-Chiraz fait un geste de la main, le geste de chasser de la
+poussière, comme pour mieux affirmer que c'est fini de tout ce monde-là;
+table rase, il n'en reste rien.
+
+Allons, il est brisé, le fil conducteur sur lequel j'avais compté; il
+est brisé et enfoui sous terre depuis des années avec Ériknaz. Quant à
+cette femme qui me parle, inutile de l'interroger sur Aziyadé, elle n'a
+même pas connu son existence. «C'est une bonne et sainte femme, disait
+Achmet, mais il ne faut pas lui confier nos secrets, elle ne saurait pas
+les tenir.» Et tout mon plan s'écroule, et la journée s'achève et je ne
+sais plus que faire...
+
+
+Maintenant elle m'accable de questions, Anaktar-Chiraz, très radoucie
+cependant, parce qu'elle comprend que je souffre. Pourquoi ai-je disparu
+pendant dix années, sans même répondre aux lettres d'Achmet mourant?
+Qu'est-ce qui me ramène aujourd'hui? Qu'est-ce que je veux savoir
+d'Ériknaz, et, sous tout cela, quel mystère y a-t-il?
+
+Je ne réponds plus, moi, accablé et songeant... Mais tout à coup je me
+rappelle une autre sœur d'Achmet. Comment donc était-elle sortie de ma
+mémoire, celle-là. Il est vrai, une sorte d'invisibilité entourait
+cette créature très bizarre. Je ne l'avais aperçue qu'une fois, à peine
+et dans l'obscurité. Eux-mêmes, Ériknaz et lui, ne la voyaient presque
+jamais, et baissaient la voix pour parler d'elle; c'était une sœur très
+aînée, déjà une vieille femme pour laquelle ils avaient une vénération
+et une crainte, l'appelant tout bas «notre mère». Mais elle savait
+l'existence d'Aziyadé, et sa demeure, et connaissait bien aussi Kadidja,
+la négresse. Vraiment, je ne comprends plus comment je n'y ai pas songé
+plus tôt...
+
+Et j'interroge, en tremblant:
+
+--Te rappelles-tu qu'il avait une vieille sœur... qui demeurait toute
+seule, par là-bas, vers les Eaux-Douces?
+
+Dieu merci, elle se rappelle, et elle croit que cette vieille sœur
+existe toujours, là-bas, dans sa même maison. Mais c'est une personne
+singulière, qui a eu de grands malheurs et qui vit dans la retraite.
+Depuis sept années, depuis l'enterrement, elle ne l'a pas revue.
+
+--Oh! vite, dis-je, je t'en prie, tu vas m'y conduire!
+
+Elle objecte qu'il est bien tard, que le soleil baisse; que sa malade
+l'attend. Pourquoi pas demain, plutôt? C'est si loin! Et puis, nous
+recevra-t-elle seulement; ça n'est pas sûr.
+
+Je le lui demande avec prière, je la supplie, car je n'ose lui offrir de
+l'argent bien qu'elle paraisse pauvre. Je la supplie, et je vois peu à
+peu ses yeux s'attendrir. Eh bien, oui, alors, elle me conduira ce
+soir. Le temps d'aller avertir la malade qu'elle soigne, et elle
+revient, et nous partons ensemble.
+
+Je congédie le Grec, qui a pris un air trop attentif, trop inquisiteur,
+et je reste seul, suivant des yeux la robe noire de la vieille femme qui
+s'éloigne.
+
+Quelques minutes de calme et de silence, en attendant son retour.
+Au-dessus de ma tête, la vigne effeuillée prend de plus en plus des
+teintes d'or rouge, et une nuance d'or se répand aussi sur la mosquée
+d'en face, sur le branchage des grands cyprès, sur toutes choses; le
+soir, le calme soir descend sur ce petit quartier perdu où la mort
+d'Achmet vient de m'être confirmée. Plus j'y songe, plus je suis
+convaincu qu'elle aussi, Aziyadé, est couchée comme lui dans la terre
+turque. Et, au lieu du déchirement affreux que j'aurais senti autrefois,
+je n'éprouve plus qu'une mélancolie douce en pensant à ces disparus, une
+mélancolie douce avec peut-être un apaisement de les savoir là, et un
+désir de bientôt les rejoindre dans la paix où ils sont. À ces
+immobilités d'Islam, que je sens autour de moi, s'ajoute, pour me
+bercer, le charme tranquille de cette journée finissante. En ce moment,
+ma souffrance est endormie dans une résignation absolue à l'universelle
+mort.
+
+ * * * * *
+
+Oh! pourtant, si ces deux pauvres petits, qui m'ont tant aimé et que je
+confonds presque maintenant dans une même tendresse n'ayant plus rien
+de terrestre, m'étaient rendus pour un instant, avec quelle indicible
+joie, avec quelle émotion profonde et sans nom je les serrerais dans mes
+bras.
+
+ * * * * *
+
+Elle revient, la vieille bonne femme, prête à me suivre chez la sœur
+d'Achmet, et nous cheminons de nouveau vers la mer, pour retrouver mon
+caïque et mon batelier, qui nous ramèneront au fond de la Corne-d'Or, à
+Pri-Pacha, près des Eaux-Douces.
+
+Il nous faut traverser, pour descendre, les mêmes quartiers musulmans
+que tout à l'heure, illuminés en rose maintenant par les derniers rayons
+du soleil, et animés de la vie orientale du soir, tout pleins de
+costumes aux éclatantes couleurs.
+
+À l'Échelle de Kassim-Pacha, notre batelier nous attendait, confiant,
+couché dans son caïque. Et, au baisser du jour, nous recommençons à
+glisser sur les eaux de la Corne-d'Or, en sens inverse de notre première
+course. Sur la rive sud, la lumière meurt peu à peu derrière
+Stamboul,--et c'est la grande féerie finale du jour.
+
+Le soleil est éteint quand nous mettons pied à terre, au delà de
+Pri-Pacha, dans l'extrême banlieue confinant aux immenses cimetières. Et
+nous voici, l'Arménienne et moi, marchant ensemble très vite, au
+crépuscule, dans un quartier que je ne connaissais pas, dans un sombre
+petit quartier arménien aux rues étroites et tortueuses, aux maisons de
+bois, peintes en brun ou en rouge, et grillées comme des cachots.
+
+Anaktar-Chiraz s'arrête devant une de ces demeures d'aspect mystérieux
+et frappe avec le maillet de fer. Les coups résonnent sinistrement dans
+toutes les boiseries du vieux voisinage mort.
+
+Peu après, la porte s'entre-bâille d'une façon méfiante, et, dans la
+fente d'ombre, m'apparaît la figure spectrale, qui me fait frémir: une
+figure de cinquante ans, triste, fanée, amaigrie, mais ressemblant au
+pauvre petit Achmet, d'une de ces ressemblances qui sont frappantes
+jusqu'à l'épouvante. Sa sœur, évidemment, mais si pareille à lui, avec
+les mêmes traits, la même expression, les mêmes yeux, que c'est comme
+si je l'avais revu lui-même, vieilli de trente années, et me jetant un
+regard de reproche par delà le temps et la mort.
+
+Elle est étonnée, hésitante, prête à refermer sa porte à peine ouverte.
+
+--Loti! se hâte de lui dire la vieille Anaktar, prononçant ce nom tout
+bas, comme on annoncerait un fantôme: Regarde-le, c'est Loti!... Loti
+qui est revenu!
+
+--Loti?... Loti?... répète l'autre avec un tremblement dans la voix. Ah!
+Loti!... dit-elle ensuite, après un silence, d'un accent douloureux et
+amer qui me va plus au cœur que le plus poignant de tous les
+reproches...
+
+Elles se parlent l'une à l'autre en turc, bas et très vite, disant des
+choses dont le sens m'échappe. Puis elles me prient de monter et je les
+suis par un petit escalier noir.
+
+Au premier étage, dans une chambre meublée à l'orientale, mais d'un
+aspect sombre et pauvre, elles me font asseoir sur un divan misérable;
+puis, cette sœur d'Achmet s'empresse à me préparer du café--ce qui est
+ici une obligation de l'hospitalité--et, tandis qu'elle va et vient
+autour de son petit fourneau, essuyant pour moi ses tasses grossières de
+pauvresse, je vois des larmes silencieuses, de grosses larmes qui
+descendent le long de ses joues.
+
+Oh! mon Dieu, qu'il fait triste, ici, au crépuscule, dans cette chambre
+nue où cette femme pleure, et comme mon cœur se serre, et comme les
+mots que je voudrais dire s'arrêtent et s'éteignent...
+
+Elles voient bien, toutes les deux, que je suis venu pour dire ou pour
+demander quelque chose de grave. Mais quoi? Je ne parle pas. Elles
+attendent. Et le silence se fait de plus en plus lourd, dans la nuit qui
+tombe...
+
+ * * * * *
+
+En tremblant je me décide à dire:
+
+--Tu te souviens bien de _madame Aziyadé_, la petite dame turque que ton
+frère aimait beaucoup, lui aussi? Tu t'en souviens?
+
+Alors elle pose ses tasses et sa serviette, comme pour être plus libre,
+comprenant que le grave interrogatoire commence. Et elle fait «oui» de
+la tête, avec un geste des mains qui signifie: «Oh! si je m'en souviens!
+Comment aurais-je pu oublier tout cela!»
+
+ * * * * *
+
+Encore un silence, pendant lequel j'entends une suite de petits coups
+frappés régulièrement à mes tempes--le bruit pressé des artères qui
+battent. Et enfin, d'une voix brusque, qui s'étrangle un peu, je pose la
+question suprême:
+
+--Elle est morte, n'est-ce pas?
+
+ * * * * *
+
+Lente à parler, elle me regarde, et ses yeux tristes, tout creusés,
+prennent un air de surprise presque injurieuse... Alors, en quelques
+secondes d'attente, peu à peu je comprends que c'est _oui_...
+
+J'ai même irrévocablement compris, quand elle se décide à dire, d'un ton
+d'interrogation amère: «Vraiment!... est-ce que tu ne le sais pas?» Et
+je réponds à demi-voix ce mensonge: «Si, je sais, je sais...» Puis
+j'ajoute encore plus bas et comme un enfant qui balbutie; «Ce n'est pas
+cela... que je te demandais... Je voulais... Je voulais te prier de me
+dire où on l'a mise...»
+
+Et le silence se fait de nouveau, plus mort que tout à l'heure. J'ai dit
+ce mensonge, parce que j'avais honte, devant elle, de ne pas savoir, et
+d'avoir pu vivre des années ainsi. Mais je vois bien qu'elle ne m'a pas
+cru et que son regard continue de me fixer avec une curiosité mêlée de
+répulsion et de blâme... Il y a aussi mon attitude qu'elle ne
+s'explique pas: nos sangs-froids et nos tranquillités de souffrance sont
+incompréhensibles aux orientaux qui, eux, jettent des cris...
+
+Ce silence devient de plus en plus glacial; on dirait que, entre nous,
+des couches d'air se figent. Et, dans la maison grillée, dans la chambre
+pauvre et étrange, le crépuscule s'assombrit; à travers l'épais
+quadrillage de bois qui masque les fenêtres, n'entre plus qu'une vague
+lumière incolore; la nuit me semble tomber très vite, et par secousses,
+comme si au-dessus de nous, on jetait un à un, en se hâtant, des voiles
+de crêpe...
+
+Ainsi, c'est dans ce gîte triste et à cette heure désolée qu'il me
+fallait venir, pour entendre l'arrêt final...
+
+Je ne sais combien de secondes, ou combien de minutes, je reste là sans
+parler, assis entre ces deux femmes, dont l'une pleure.
+
+
+La sœur d'Achmet, pour suivre la loi hospitalière, m'a remis une petite
+tasse de café, et je bois lentement, toujours avec cette apparente
+tranquillité. En dedans de moi-même, dans les régions profondes de la
+pensée et du souvenir, il y a un trouble et une sorte d'indécise
+fantasmagorie, comme en songe: j'ai l'impression d'assister à des
+éboulements dans des abîmes; des choses, qui tenaient debout, tombent
+l'une après l'autre, s'effondrent, s'anéantissent; de grands bruits
+imaginaires accompagnent ces chutes, puis s'éteignent, se taisent quand
+tout est tombé, et le silence se fait, quand rien ne reste plus, le
+silence au dedans aussi morne qu'au dehors...
+
+
+Elle ne sait pas, la sœur d'Achmet, où on a mis le corps d'Aziyadé. À ma
+question renouvelée, elle répond cela, froidement. Mais, dit-elle,
+Kadidja la négresse, qui existe toujours, le sait sans aucun doute; _si
+j'y tiens_, elle ira demain le lui demander, ou même la prier de m'y
+conduire.
+
+--«Demain!--Oh! non, ce soir, tout de suite!»--Après ce moment de calme
+funèbre, la vie me reprend, en même temps que l'inquiétude des heures.
+
+D'abord, elle refuse: chez la négresse, dans le Vieux-Stamboul, avec
+moi, à la nuit qui tombe!... Non, dit-elle, ce n'est pas possible, elle
+n'osera pas.
+
+J'avais tout à l'heure supplié l'autre, je supplie celle-ci maintenant.
+Et, à son tour, je la vois s'attendrir. Eh bien, oui, elle ira; mais
+seule, elle préfère; elle ira chez Kadidja, l'avertir et prendre
+rendez-vous; puis, dès demain matin, elle retournera la chercher avec un
+caïque et me l'amènera où je voudrai...
+
+
+Et voici enfin notre plan décidé pour cette journée de demain: à huit
+heures, nous nous retrouverons tous, de ce côté-ci de la Corne-d'Or, à
+Kassim-Pacha, sur la petite place d'Hadji-Ali; j'y viendrai, moi, avec
+une voiture où je ferai monter l'Arménienne et la négresse, qui me
+guideront chacune vers un des tombeaux, tandis que la sœur d'Achmet,
+toujours effacée, rentrera dans son logis solitaire. C'est convenu,
+promis, juré, et maintenant nous allons descendre tous les trois.
+
+Pendant que la sœur d'Achmet se prépare pour sortir, j'essaie de la
+questionner. Mais elle ne sait presque rien; vivant toujours dans la
+retraite, elle n'a jamais eu de détails précis sur la mort d'Aziyadé:
+«Demain, Kadidja me dira tout cela, demain!» Pour ce qui est de
+l'époque, elle ouvre un vieux cahier où des dates sont écrites en turc
+et s'approche des grillages d'une fenêtre, bien près, où il fait encore
+un peu clair: «Voyons, c'était à la fin du printemps qui a précédé la
+mort d'Achmet, l'an 1397 de l'hégire. Donc, il doit y avoir quelques
+mois de plus que sept années.» Elle sait qu'on a emporté le corps le
+soir, presque clandestinement; mais que le vieil Abeddin, son
+maître--qui du reste est mort lui aussi l'an dernier--a cependant fait
+faire une tombe de marbre. Et c'est tout. «Demain, Kadidja me dira le
+reste, demain!»
+
+Elle est prête, maintenant; elle a mis sur sa pauvre robe un vieux châle
+noir, et nous descendons ensemble, elle, verrouillant avec soin les
+portes après que nous sommes passés.
+
+Par la petite rue, encore plus assombrie, nous nous dirigeons vers la
+mer, où nous devons nous séparer.
+
+La sœur d'Achmet loue un caïque pour se rendre à Stamboul; la vieille
+Arménienne monte dans le mien, qui m'attendait là, et s'assied à côté de
+moi; je la déposerai à Kassim-Pacha, en passant, et continuerai ma
+route, seul, sur la Corne-d'Or, pour m'en retourner à Péra, à présent
+que ma lugubre journée est finie. À la réflexion, j'aime mieux que mon
+entrevue avec Kadidja ait été remise à demain et puisse être préparée
+d'avance, car j'ai peur d'affronter cette vieille femme, peur de sa
+rancune et de son mépris... Je rappelle même la sœur d'Achmet, qui déjà
+s'éloignait en glissant sur l'eau grise, et je retiens d'une main son
+caïque léger, pour lui faire mille recommandations: «Tu lui diras bien,
+à Kadidja, que ce sont des voyages militaires qui m'ont empêché de
+revenir, des expéditions, des guerres lointaines; ce n'est pas ma faute,
+va; si je ne l'avais pas aimée, _madame Aziyadé_, est-ce que je serais
+ici, ce soir, revenu de si loin, après dix ans, à cause d'elle! Tu lui
+diras, n'est-ce pas?...» Puis, je m'arrête, parce que je sens que ma
+voix change--et qu'il faut que je me raidisse--parce que je vais
+pleurer.--«Je le dirai, Loti, je le dirai», répond-elle, et il me semble
+voir une expression tout à fait douce maintenant sur son visage
+désolé,--puis nos barques se séparent, dans le crépuscule plus confus...
+
+Finie, ma lugubre journée! Finies, les agitations, les inquiétudes, les
+anxiétés, les prières. Fini, tout. Fini, le drame dont le dénouement
+était resté comme en suspens durant dix années...
+
+Nous glissons rapidement sur l'eau; l'Arménienne, silencieuse à mon
+côté, et droite dans sa robe noire. Une tranquillité de tombeau commence
+à se faire en moi; il me semble à présent que ce pays, cette ville si
+longtemps rêvée, viennent de se dépouiller tout à coup de leur charme
+indicible, en même temps que de leur mystère immense; que Stamboul est
+vide, et mon cœur vide aussi, et mon âme vide; je sens comme un
+affaissement de toutes choses et un désir de quitter cette Turquie au
+plus tôt, pour n'y revenir jamais.
+
+Nous continuons d'aller à grands coups d'aviron, comme des gens qui ont
+hâte d'arriver quelque part. Pourquoi si vite? Je ne sais pas. Rien ne
+nous presse à présent, puisque tout est fini. Et où donc allons-nous? Je
+ne sais même plus. J'ai peur que cette vieille femme, assise à mon côté,
+ne me parle, ne rompe ce silence dont j'ai besoin; j'ai peur qu'elle ne
+m'interroge sur Aziyadé, sur tout ce qui vient de lui être révélé
+d'inattendu pour elle et d'étonnant; je détourne la tête pour ne pas
+rencontrer ses yeux, et je regarde, sans voir, le merveilleux décor
+crépusculaire: Stamboul qui se reflète renversé dans l'eau calme, les
+milliers de caïques qui s'entrecroisent, promenant sans bruit la féerie
+atténuée des costumes et des couleurs. Tout cela, qui avait disparu
+pour moi pendant des années, et qui est revenu là comme dans un rêve
+enchanté, ne me dit plus rien; non plus que le temps délicieux qu'il
+fait, le temps encore radouci, tiède, amollissant comme en été...
+
+
+À l'échelle de Kassim-Pacha, nous nous arrêtons enfin pour déposer la
+vieille femme en robe noire, dont la présence, même muette, m'était
+devenue une telle gêne: «Adieu, dit Anaktar-Chiraz en s'en allant, que
+Dieu t'accompagne, et, demain matin, sois au rendez-vous pour les
+tombes».
+
+Je repars seul, comme soulagé d'un poids funèbre, mais la suivant des
+yeux cependant, la regrettant presque, parce qu'elle était un trait
+d'union avec le cher passé.
+
+Mon batelier, d'un air câlin d'enfant fatigué, me montre ses bras nus,
+qui commencent, dit-il, à lui faire mal: «Faut-il toujours aller aussi
+vite?»--Ah! non, à quoi bon maintenant; j'oubliais de le lui dire... Je
+n'ai plus de but, et personne ne m'attend nulle part, dans cette grande
+ville où je ne suis plus connu que des morts. Peu importe où nous irons
+maintenant. Plus rien à faire qu'à errer, libre et seul, en recherchant
+çà et là des traces, des souvenirs d'autrefois. Alors je lui réponds:
+«Va très doucement au contraire, va où tu voudras; laisse dormir le
+caïque au fil de l'eau, rentre tes rames et repose-toi; croise tes bras
+si tu veux et chante...»
+
+Et bientôt nous sommes presque immobiles, entraînés seulement par une
+insensible dérive; le rameur a croisé ses bras et il chante. Il fait un
+temps rare, et si doux, si étonnamment doux; j'écoute sa chanson, qui
+est haute et plaintive, et je regarde autour de moi, avec déjà plus
+d'intérêt, plus de vie que tout à l'heure. Vraiment, depuis qu'elle est
+partie, la pauvre vieille femme en robe noire qui se tenait à mon côté
+comme un remords, je sens je ne sais quel allègement trop rapide, qui
+m'étonne et me confond... Je regarde maintenant de plus en plus, presque
+avec mon habituelle avidité de voir... Tout a changé d'aspect à la nuit
+tombée; des fanaux se sont allumés à terre, sur les navires, sur les
+caïques silencieux qui glissent en tous sens; Stamboul n'est plus
+qu'une découpure sombre de coupoles et de minarets, profilée sur le ciel
+encore clair. Au milieu de la Corne-d'Or, nous suivons toujours le fil
+de l'eau, et, des deux rives à la fois, nous vient, un peu assourdie, la
+clameur orientale, l'ensemble confus de ces bruits de Constantinople que
+je reconnaîtrais entre tous les bruits de la terre. Comme c'est bien la
+même chose qu'autrefois, comme tout est demeuré pareil; je me
+représente, sans les avoir revus, tous ces quartiers des deux bords, où
+j'ai erré des nuits et des nuits; je sais tout ce qui s'y passe, tout ce
+qui s'y marchande, tout ce qui s'y cache, tout ce qui s'y chante!
+Tellement que je n'ai jamais eu, aussi complète qu'en ce moment,
+l'illusion de m'être replongé dans l'antérieur évanoui des durées,--et
+rien de ce que je pourrais dire, dans des pages entières ou des volumes,
+ne rendrait la mélancolie sans nom de cette impression-là...
+
+Par contre, comme tout est différent, en moi et pour moi, depuis cette
+époque si jeune!... Alors, j'étais pauvre, très ignoré; ma vie turque,
+irrégulière et dangereuse, était tout le temps menacée, je n'avais
+d'appui nulle part; une plainte de l'ambassade, un ordre d'un chef
+pouvaient à chaque instant m'anéantir. Alors, j'étais en peine souvent
+pour quelques pièces blanches, quand il s'agissait d'acheter un costume
+turc, une arme, ou seulement d'envoyer le juif Salomon aux petites
+boutiques du voisinage chercher notre souper. Alors, il me fallait
+compter avec ces foules, que j'entends ce soir bruire sur les rives,
+avec ces gens du peuple auxquels ma fantaisie m'avait mêlé; j'avais
+parmi eux des prêteurs, des créanciers, des amis qui m'étaient utiles,
+des ennemis dont les délations m'épouvantaient. À présent, j'achèterais
+dix fois tous ces petits ennemis-là, et leur silence aussi, rien qu'avec
+ces pièces d'or de ma ceinture. À présent, mon horizon s'est élargi,
+élargi démesurément, et je suis presque un souverain auprès de l'enfant
+isolé que j'étais jadis. Eh bien, tout cela qui, il y a dix ans, m'eut
+fait ici la vie enchantée, avec _elle_, m'est venu trop tard sans doute
+car je m'en soucie à peine; quelque chose s'est éteint en moi, quelque
+chose de moi-même est couché dans la terre turque, avec Aziyadé.
+
+Le grand décor continue de changer, les mystérieux dômes deviennent
+indécis et presque diaphanes dans la nuit, les feux sont innombrables,
+et, en haut, brillent les étoiles. Le temps, de plus en plus doux, sans
+un souffle de brise, est comme un soir d'été. Je regarde, éveillé tout à
+fait de ma torpeur de mort, je regarde avidement, avec des yeux dilatés
+pour tout saisir. Et je me sens plein de contradictions qui m'effraient:
+par instants, fidèle tout à fait à la chère petite mémoire, triste
+jusqu'au fond de l'âme et comme pour toujours, éprouvant ce sentiment
+(que déjà je sais fugitif, hélas, pour l'avoir d'autres fois connu), ce
+sentiment de la décoloration et de la fin de tout sur terre; puis, le
+moment d'après, un retour de vie avec une sorte de triomphe égoïste à me
+retrouver encore vivant, encore jeune, encore altéré d'amour; et je me
+laisse troubler malgré moi par tout ce pays d'Orient, par cette tiédeur
+du soir, par ces souvenirs d'ivresses passées, par toutes les choses
+auxquelles je ne devrais jamais plus prendre garde.
+
+Dix ans, pour nos âmes humaines qui durent si peu, c'est vraiment une
+période infiniment longue!... Dix ans de séparation et de silence, cela
+creuse comme des trous dans le souvenir; cela amène une désuétude, des
+instants d'oubli étranges, presque un commencement de nuit, même entre
+ceux qui se sont le plus aimés... Et le constater est, en soi, une chose
+décevante amèrement.
+
+
+À la nuit close, nous abordons au pied du grand pont de Stamboul, et je
+remonte à Péra, à l'hôtel.
+
+Dîner quelconque, à table d'hôte, en compagnie de touristes, connus hier
+dans l'Orient-Express ou sur le paquebot de Varna. Et, pour un temps, je
+redeviens comme tout le monde, causant, la mémoire endormie, me
+rappelant à peine que c'est demain, demain matin, l'entrevue redoutée
+avec Kadidja et la visite au tombeau.
+
+Mais, aussitôt après ce dîner, je demande un cheval pour aller à
+Stamboul (cela semble toujours une chose absurde aux gens des hôtels
+européens, qu'on aille à Stamboul la nuit et surtout qu'on y aille
+seul). J'y vais, moi, pour revoir, même dans l'obscurité, la maison du
+vieil Abeddin, cette maison où elle a dû mourir et d'où, «un soir,
+presque clandestinement, on l'a emportée»...
+
+D'abord je traverse au grand trot les rues de Galata, pleines de
+lumières, de cris et de musique; ensuite, à l'entrée du pont qui réunit
+les deux villes, au point où commence l'ombre et le solennel silence, je
+m'arrête, suivant la coutume, pour faire allumer la lanterne qu'un
+coureur portera devant moi pendant ma promenade sur l'autre rive, et
+bientôt, le pont franchi, me voici engagé dans l'immense Stamboul, noir,
+fermé et mort. Pendant le jour, retenu ailleurs, je n'avais fait que
+l'apercevoir de loin et, après ces dix années, j'y arrive en pleine
+nuit, absolument comme le soir où j'y étais venu pour la première fois
+de ma vie, pendant une fête de Baïram.
+
+Nuit obscure, les étoiles ternies. Mes yeux s'y habituent; je finis par
+y voir, et, sans peine, comme si j'en étais parti d'hier, je me dirige
+au trot dans ce dédale, entre les grands murs sans fenêtres,
+reconnaissant au passage les vieux palais grillés, les kiosques
+funéraires où des veilleuses brûlent, les dômes des pâles mosquées
+silencieuses qui s'étagent dans le ciel. Et la lueur de ma lanterne,
+qui court, qui danse en avant de moi, me montre, à terre, tout le long
+du chemin, des masses brunes qui sont des chiens endormis.
+
+Je vais très vite, car il est tard et la maison du vieil Abeddin est
+loin.
+
+
+À un tournant de rue, s'ouvre enfin devant moi la grande place déserte
+de Mehmed-Fatih, bordée d'une série de petits dômes morts qui sont d'une
+blancheur de linceul. Je touche au but, me voilà presque arrivé. Je
+traverse en biais cette place, entendant maintenant les sabots de mon
+cheval sonner plus fort sur le dallage et éveiller partout des échos
+lugubres. Puis, de nouveau je m'enfonce dans l'obscurité d'une rue
+étroite,--et c'est là, tout près, que la maison va m'apparaître, la
+vieille maison de bois, haute et triste, teinte en rouge sombre, avec
+ses fenêtres aux grillages saillants sur lesquels étaient peints des
+papillons jaunes et des tulipes bleues. Jamais un passant dans ce
+quartier, jamais une porte ouverte, jamais un bruit de vie, jamais une
+lumière. J'ai beaucoup ralenti mon allure et je fais éclairer, par le
+fanal de mon coureur, les vieux murs, le dessous des vieux balcons aux
+impénétrables grilles, pour ne pas me tromper quand nous passerons. Mais
+tout à coup, plus rien devant moi, un vide indéfini, semé de pierres
+éboulées, de poutres noircies, et mon cheval bute sur des décombres...
+C'est le feu qui a fait son œuvre; un de ces grands incendies, qui
+brûlent ici des quartiers en quelques heures, a tout anéanti. «L'hiver
+dernier, cela s'est passé», me dit mon coureur, en agitant de droite et
+de gauche sa lanterne pour mieux me montrer cette désolation. On ne
+reconnaît même plus trace de rue; sur un espace de trois ou quatre cents
+mètres, il n'y a plus que des débris. Allons, c'est fini, la maison où
+Aziyadé a fermé ses yeux s'est effondrée dans la flamme... Il faut
+rebrousser chemin devant ces ruines...
+
+Et je m'en vais, remettant mon cheval au pas, prenant je ne sais quelle
+route au hasard, dans la nuit noire.
+
+Ce monceau de ruines... non, je n'avais pas prévu cela; cette
+destruction dépasse un peu la mesure de ce que j'attendais. Je ne
+croyais pourtant pas tenir beaucoup à ce quartier sombre; mais je
+m'étais figuré, sans doute parce qu'il avait déjà des siècles, qu'il
+durerait encore, au moins aussi longtemps que moi, et voici que
+maintenant j'ai un surcroît de détresse à me dire que jamais, jamais
+plus, je ne pourrai venir errer dans cette rue qui était la sienne, sous
+les hauts balcons grillés de cette maison où elle avait passé la moitié
+de sa vie.
+
+En m'en allant, je ne regarde plus rien, et je souffre, tout au fond de
+moi-même, d'une sorte de désespérance morne et absolue, sans
+compensation, sans charme, simplement douloureuse. Le souvenir d'elle,
+le regret qui vient d'elle, et le remords lourd, sont sur moi comme un
+oppressant manteau de deuil; en ce moment rien ne m'en distrait plus. Et
+puis, il y a cette désolante question qui se pose, avec une netteté
+glaciale: à quoi bon ce que je vais faire demain? quel leurre d'enfant
+que cette visite à sa tombe; est-ce que quelque chose d'elle saura
+seulement que je suis revenu, aura un peu conscience du baiser que je
+donnerai à la terre, au-dessus du débris qui fut son corps? Oh! l'amer
+et irrémédiable chagrin, de ne plus pouvoir jamais, jamais échanger avec
+elle une seule pensée! Pauvre petite Aziyadé, tant de choses que je n'ai
+jamais su lui dire, et qui me brûlent maintenant, et que je lui dirais
+là, si on pouvait me la rendre seulement pour quelques minutes, pour un
+entretien suprême: lui dire que je l'ai aimée bien plus tendrement
+encore qu'elle ne le croyait et que je ne le croyais moi-même; lui dire
+que jamais ne s'éteindra le regret de l'avoir perdue; lui demander
+pardon de vivre, et d'être encore jeune, et d'aimer encore; lui dire
+tout cela, et puis la laisser se rendormir dans la terre, après l'adieu
+plein d'amour! Mais non, il faudra en rester pour l'éternité sur un
+malentendu affreusement cruel; bientôt viendra mon heure de mourir
+aussi, rendant plus irréparable ce malentendu-là, et plus définitif
+encore ce silence entre nous, parce que toutes ces choses, qui n'avaient
+pu lui être dites, mais qui vivaient au fond de moi-même, seront mortes
+avec moi. Et le temps continuera de fuir, et nos deux noms
+s'oublieront--séparément...
+
+
+M'en allant, toujours au hasard, dans le dédale des rues et dans
+l'épaisse nuit, je finis par revenir tout au centre de cette ville
+immuable, dans certain quartier très saint avoisinant la mosquée de
+Sultan-Sélim: des tombes, des cyprès, des kiosques funéraires où
+veillent des petites lampes qui éclairent des catafalques. Et voici une
+rue, unique en son genre et exquise, très droite et cependant d'un
+aspect arabe, toute blanche de chaux et bordée régulièrement par des
+séries de porches en ogive; ses maisons centenaires ne sont que des
+rez-de-chaussée très bas, laissant voir, de droite et de gauche, des
+étendues de ciel; on est là sur la hauteur centrale de Stamboul,
+dominant tout alentour. Seuls, les dômes superposés de la mosquée
+voisine montent dans l'obscurité bleuâtre de l'air, pâles comme des
+neiges, indécis comme ces cercles qui se font autour de la lune. La rue
+s'en va, longue file d'arcades tristes, se perdre dans de l'ombre
+confuse; mais, un peu loin là-bas, une porte encore ouverte laisse
+traîner une lueur sur les pavés blancs... Oh! c'est précisément le vieux
+petit café où j'avais coutume de m'arrêter avec Achmet, aux heures un
+peu avancées du soir, quand nous traversions à pied le grand Stamboul.
+Comment se peut-il qu'il soit resté ouvert aussi tard? On dirait que
+c'est pour moi, qu'il m'attend et qu'il m'appelle. Je vais descendre de
+cheval un instant pour m'y asseoir, dehors, sous les arcades, à la
+fraîcheur nocturne.
+
+Tout ici est demeuré intact; les vieilles peintures, les vieilles images
+de la Mecque accrochées aux murailles, je les reconnais. En face, au
+milieu de la rue, il y a toujours l'antique fontaine de marbre, couverte
+au sommet de quelque chose qui ressemble à une chevelure noire, et que
+je sais être une touffe de fougères. Et sans doute, cet escabeau, que le
+cafetier vient de m'apporter, a dû me servir déjà plus d'une fois.
+
+Jadis, je me rappelle bien, quand on était assis là, on voyait de loin
+en loin passer quelques pieux derviches qui se rendaient à la
+mosquée.--Et ce soir, juste au moment où j'y songe, un groupe de ces
+derviches apparaît. Ils cheminent lentement et ils se retournent pour
+regarder ce personnage, attardé à cette heure insolite, devant ce café
+qui est seul ouvert le long de l'avenue déserte aux lointains perdus
+dans le noir.
+
+Jadis, je me rappelle aussi, il y avait un musicien, un vieillard, qui,
+toute la soirée, dans le fond de la petite salle étrange, jouait sur un
+violon des airs d'Orient tristes à déchirer l'âme.--Et ce soir, tout à
+coup, derrière moi, cette même musique commence à gémir. Oh! alors,
+c'est une évocation telle, que je sens, cette fois, passer plus
+profondément que jamais, passer dans les moelles vives, le frisson de
+réveil et d'angoisse... Ainsi, je suis encore là, moi, assis tranquille
+à cette place coutumière; autour de moi, dans Stamboul, les choses sont
+demeurées les mêmes, et notre petit logis adoré d'Eyoub n'existe plus,
+et sa maison à elle est tombée en cendres, et Achmet est mort, et depuis
+sept ans elle est couchée dans la terre, et tout est fauché, balayé,
+fini pour l'éternité... Cette phrase de la sœur d'Achmet me revient tout
+à coup plus terrible, comme si ce violon me la chantait derrière moi,
+sur les notes inconnues des inouïes tristesses: «C'était à la fin du
+printemps... On l'a emportée le soir...»
+
+On l'a emportée le soir... Je vois maintenant ce crépuscule de mai ou de
+juin, bien calme, bien limpide, comme par insouciante ironie, éclairant
+en rose la maison sombre; et puis la porte s'ouvrant sans bruit pour
+laisser passer des porteurs chargés d'une chose lourde... Oh! ce corps
+qui s'en allait ainsi, et qui était le sien!... Non, jamais jusqu'ici je
+n'avais éprouvé pour elle rien de comparable à ma souffrance d'à
+présent...
+
+D'ailleurs il semble que, depuis le commencement de mon pèlerinage à
+Constantinople, malgré les difficultés semées comme à plaisir sur ma
+route, malgré les changements, les destructions, les morts--et malgré
+ces intermittences d'oubli qui me confondent--il semble que je me
+rapproche toujours de plus en plus du cher petit fantôme poursuivi, et
+que nos âmes soient près de se rejoindre...
+
+J'ai tourné la tête du côté de la rue et de l'ombre, parce que mes yeux,
+subitement, se voilent et ne distinguent plus rien. Et deux larmes
+affreusement amères, larmes d'abandonné, comme ont dû être les siennes,
+descendent le long de mes joues.
+
+Le petit garçon qui m'apporte mon café et mon narguilé s'aperçoit que
+j'ai pleuré, me regarde avec étonnement, puis se dit sans doute que les
+affaires de cet étranger lui sont indifférentes, et se retire sans
+parler. Le vieux musicien de mort est seul, à peine éclairé, jouant
+comme en rêve. Je reste, prolongeant le plus possible ce moment de
+souffrance, parce que jamais, depuis dix ans, je ne me suis senti si
+près d'elle qu'ici, dans la solitude de cette rue pleine d'ombre, tandis
+que gémit derrière moi, au milieu du silence et de la nuit d'alentour,
+la petite musique grêle de ce violon...
+
+
+Une heure après, repassé sur l'autre rive, remonté à Péra, je congédie,
+à la porte de l'hôtel, mon coureur et mon cheval. Et, changeant d'idée,
+au lieu de rentrer, je repars seul à pied, pour errer au hasard,
+peut-être jusqu'au matin: j'aime mieux ne pas perdre, à dormir, le temps
+trop court que je passe ici.
+
+D'abord j'éprouve une sorte de griserie inattendue, trop complète, à
+être seul, libre, sans but, dans les rues obscures. La nuit continue
+d'être douce comme une nuit de juin, et l'air est chargé de toutes les
+senteurs de Constantinople, où domine, en ces quartiers, le parfum
+balsamique des bois de cyprès.
+
+Pendant trois mois d'été, avant d'aller demeurer à Hadjikeuï et à Eyoub,
+j'avais habité ici, sur la hauteur de Péra, regardant de ma fenêtre le
+merveilleux panorama lointain de Stamboul: c'était le temps où
+j'attendais l'arrivée d'Aziyadé, sans tout à fait croire qu'elle
+viendrait, et, en l'attendant, je m'étourdissais avec d'autres. C'était
+aussi l'époque transitoire de ma vie, où, tout à coup, n'ayant plus de
+foi ni d'espérance, je me jetais à cœur perdu dans l'amour. Et
+l'enchantement nouveau de cet Orient, et cette splendeur de l'été, et
+l'appel de tant d'yeux noirs, tout cela avait fait de ces trois mois
+d'attente quelque chose d'étrangement voluptueux, avec des dessous d'une
+tristesse de gouffre. Oh! ces nuits d'alors, passées à errer par les
+rues, comme je fais ce soir, mais toujours à la poursuite de quelque
+aventure nouvelle, ces nuits, comme j'en retrouve les souvenirs à chaque
+pas, à chaque chose reconnue dans l'obscurité! Et ces senteurs, aussi,
+qui n'ont pas changé! Et tous ces bruits qui si vite me redeviennent
+familiers: aboiements lointains des chiens errants, signaux des
+veilleurs qui frappent les pavés sonores du bout de leurs bâtons ferrés,
+et clameur confuse venue d'en bas, des lieux de débauche de Galata.
+
+Je descends maintenant les escaliers d'une rue qui n'est bordée de
+maisons que d'un seul côté, et qui, de l'autre, domine une trouée
+profonde: le Champ-des-Morts, avec, au delà, une ligne pâle qui est la
+mer et une découpure fantastique qui est Stamboul.
+
+Il me semble connaître, d'une façon très particulière, ces pavés, ces
+marches!
+
+En effet, comment n'avais-je pas vu plus tôt que cette rue est
+précisément celle que j'habitais, et que voici ma maison de Péra, et
+là-haut les fenêtres de ma chambre? Que de fois je suis rentré dans ce
+logis à des heures indues, quand déjà les fraîches lueurs roses du matin
+commençaient à se lever du côté de la rive d'Asie! Peu à peu, des
+souvenirs plus précis d'ivresses passées me reviennent malgré moi et me
+troublent davantage...
+
+Puis, j'arrive au Petit-Champ-des-Morts, entouré de murs: un bois de
+cyprès qui sent bon et où dorment des sépultures musulmanes si anciennes
+qu'elles n'inspirent plus d'horreur. Jadis il m'arrivait souvent d'y
+pénétrer, au milieu des nuits, et de m'y asseoir, sur la mousse sèche
+semée des petits piquants parfumés qui tombaient des arbres: c'était un
+asile sûr, où les rendez-vous n'avaient pas de témoins. L'entrée était
+là-bas, par ce portail à grilles de fer que je commence à apercevoir.
+Toujours fermé, ce portail; mais, quand on était comme moi coutumier du
+lieu, en passant la main à certain point où la pierre du mur était
+rongée, on atteignait le verrou et on pouvait ouvrir... Et ma main,
+comme d'elle-même, s'enfonce dans ce trou du mur, rencontre le verrou et
+le pousse: alors le portail s'ouvre encore, en grinçant légèrement sur
+ses gonds rouillés, avec un bruit connu qui achève de mettre ma tête en
+déroute...
+
+ * * * * *
+
+Mon Dieu, est-ce que je ne sais plus ce que je suis venu faire à
+Constantinople? est-ce que j'ai oublié?... Si près de ma visite à sa
+tombe, j'ai pu passer par un tel moment de trouble et d'inquiétante
+insouciance! Oh! la phrase funèbre: «On l'a emportée le soir...» comment
+ai-je pu la perdre de vue, même pour un instant? comment suis-je assez
+le jouet de mes sensations pour m'occuper d'autre chose?... En
+rentrant, je baisse la tête; il me semble que j'ai insulté à la chère
+petite mémoire tout le temps de cette étrange promenade de nuit, que
+j'ai éloigné de moi le fantôme aimé qui peu à peu se rapprochait.
+
+Et quand je suis enfin seul, dans le noir de cette chambre d'hôtel, le
+sommeil ne me vient pas, mais les larmes, les larmes qui lavent et que
+je bénis.
+
+
+
+
+IV
+
+
+ Vendredi, 7 octobre 188...
+
+Je m'éveille, après des rêves confus; je m'habille, la tête inquiète,
+pour aller à ce cimetière.
+
+Dans mes malles, j'ai rapporté ici un de ces costumes turcs très brodés
+que les hommes du peuple mettent les jours de fête, pauvre relique un
+peu fanée de notre temps d'Eyoub; je le portais dans notre logis, dans
+notre quartier, le soir. Aziyadé m'avait fait jurer aussi que je
+reviendrais avec ce costume-là, qu'elle le reverrait, et, depuis des
+années, je m'étais dit que je le reprendrais, même pour aller visiter sa
+tombe au cimetière.
+
+Puis, quand je suis ainsi vêtu, une hésitation me vient. Cette veste
+d'Orient, qui m'était familière jadis, me fait aujourd'hui un effet de
+déguisement et de triste mascarade. Pourtant je voudrais la garder:
+comment faire? D'abord je la dissimule sous un banal pardessus de
+couleur neutre,--que je remplace ensuite par un manteau de voyage encore
+plus long, m'enveloppant jusqu'aux guêtres dorées... Bien puérils tous
+ces détails d'accoutrement, quand il s'agit d'un pèlerinage funèbre dont
+l'appréhension vous trouble jusqu'au fond de l'âme!
+
+En bas, il y a un grand landau attelé, que j'ai commandé la veille pour
+que les vieilles femmes puissent y prendre place à côté de moi, et je me
+mets en route, par un beau soleil pur, qui a un air de joie.
+
+Il faut faire un long détour et passer par des rues en pente dangereuse,
+pour aller en voiture à cette place d'Hadji-Ali où elles m'ont donné
+rendez-vous, Kassim-Pacha étant un faubourg en contrebas, séparé de Péra
+par les fondrières des «Champs-des-Morts».
+
+Cependant nous arrivons, car voici l'antique petite mosquée blanche et
+ses cyprès noirs.
+
+Sur la place d'Hadji-Ali, j'aperçois deux femmes qui m'attendent, rien
+que deux, Anaktar-Chiraz et la sœur d'Achmet. La troisième, Kadidja, la
+plus désirée et l'essentielle, pourquoi donc n'y est-elle pas?
+
+Les deux autres, en me voyant paraître, font un geste de consternation.
+Qu'y a-t-il encore, mon Dieu? A-t-elle refusé de me voir? Ou bien
+est-elle morte? Et alors ce serait fini; j'échouerais au port et pour
+jamais, personne au monde ne saurait plus me conduire... J'ai le temps
+de me dire tout cela, en quelques secondes d'anxiété haletante, tandis
+que je saute à terre et que je cours à elles pour les interroger.
+
+Non, répondent-elles, ce n'est rien de si grave. Mais la pauvre vieille
+est infirme, depuis l'hiver dernier, clouée sur un grabat, incapable de
+faire un pas. Et aucune voiture ne pourrait arriver dans le quartier
+qu'elle habite, tant les chemins y sont roides et étroits.
+
+D'ailleurs, à quoi bon serait-elle venue de ce côté-ci de la Corne-d'Or,
+puisque c'est, a-t-elle dit, sur l'autre rive qu'est la tombe; du côté
+de Stamboul, mais très loin, en dehors des murs, dans la campagne...
+
+En dehors des murs de Stamboul, c'est là qu'on l'a mise!... Oh! combien
+cette idée me serre le cœur davantage!...
+
+Et je me représente tout à coup cette région désolée, faite de landes et
+de bois de cyprès, qui s'étend au pied des vieux remparts immenses,
+depuis le Phanar jusqu'aux Sept-Tours; tout ce funèbre désert, d'une
+dizaine de kilomètres de longueur, où l'on enterre au hasard les morts
+obscurs. C'est là qu'on l'a mise! J'en avais eu quelquefois la frayeur,
+sans vouloir pourtant y arrêter ma pensée; non, plutôt je cherchais à me
+la figurer dormant dans quelqu'un de ces cimetières délicieux, de
+Scutari ou des bords du Bosphore. Et comment découvrir là-dedans sa
+chère petite tombe, si cette Kadidja,--qui est seule à la connaître et
+qui sans doute n'a plus longtemps à vivre,--ne peut venir aujourd'hui
+même, à n'importe quel prix, me la faire voir.
+
+Une fois de plus, j'ai l'angoisse de sentir le fil conducteur s'échapper
+de ma main; l'angoisse de chercher un expédient quelconque, toujours
+avec cette même hâte enfiévrée, et de n'en trouver aucun...
+
+À la fin, une idée m'est venue, et j'appelle le cocher grec qui m'a
+conduit.--Ce conciliabule sur cette place, cet étranger, cette voiture,
+sont des choses étonnantes pour les gens de ce quartier immobile, et,
+derrière des grillages de fenêtres, quelques paires d'yeux commencent à
+se montrer.--Voici, je me suis souvenu que les chaises à porteurs, il y
+a dix ans, étaient encore en usage à Péra: j'avais vu à cette époque,
+les soirs de pluie, des actrices ou des chanteuses se faire reconduire
+ainsi à leur hôtel. Ce cocher, qui a l'air intelligent, saurait
+peut-être m'en trouver une, tout de suite, et me la ramener ici même,
+avec une relève de brancardiers...
+
+Une pièce d'or en acompte; une autre après pour sa peine, s'il m'a
+procuré tout cela avant une demi-heure.--Et il part, l'air sûr de son
+fait, fouettant ses chevaux.
+
+Encore une de ces attentes incertaines, comme celles qui ont coupé si
+souvent ma journée d'hier. Dehors, sur une pierre, je m'assieds entre
+les deux femmes. J'enlève mon manteau gris, qui est plus étrange en ce
+quartier que ma veste orientale; alors ces broderies de mon costume,
+jadis choisi par elle, se remettent, après tant d'années, à briller à
+leur lumière d'autrefois, devant le suaire de chaux des mêmes vieux
+murs, et là, dans la blanche petite rue, ensoleillée, solitaire, je me
+sens heureux, avec mélancolie, d'avoir repris pour un moment l'aspect
+de quelqu'un du peuple d'ici...
+
+
+Trente ou quarante minutes se passent dans une attente silencieuse, les
+deux femmes en robe noire, assises, la tête dans les mains, l'une à ma
+droite, l'autre à ma gauche--comme des pensées de mort qui auraient pris
+forme humaine.
+
+Et enfin là-haut, au sommet d'une montée qui domine ce quartier
+d'Hadji-Ali, apparaît, profilé sur le ciel, le landau qui revient au
+pas, suivi de la chaise et des porteurs!
+
+Qu'on fasse vite, vite! Que la voiture m'attende ici, avec
+Anaktar-Chiraz, une heure, deux heures, tout le temps qu'il faudra, et
+que la sœur d'Achmet, les porteurs, la chaise, descendent avec moi
+jusqu'à la Corne-d'Or, où nous louerons un grand caïque pour passer à
+Stamboul.
+
+
+À Stamboul, nous débarquons dans le sombre Phanar, à l'échelle la plus
+voisine du quartier de Kadidja; puis nous grimpons, par des rues en
+escalier, entre des murailles délabrées et croulantes, très regardés par
+les rares passants, qui se retournent d'un air d'inquiétude hostile.
+
+
+Dans un taudis sans nom, dans une soupente noire, Kadidja est étendue
+sur des loques horribles, geignant faiblement comme une pauvre bête
+malade. Mais c'est bien elle, et je crois qu'aucun visage, ni aucune
+chose revue à Constantinople, ne m'ont impressionné comme cette vieille
+figure noire, où il y a de la malice de singe agonisant et de la
+tendresse suppliante, je ne sais quel mélange d'animalité qui se
+décompose et de bonne âme fidèle qui s'en va...
+
+En approchant, j'avais peur de ses reproches et de sa colère. Mais
+l'explosion de tout cela s'est passée hier, quand la sœur d'Achmet a
+prononcé mon nom; après, elle m'a pardonné, parce que je suis revenu. Je
+n'entends pas le terrible: «Eulû! Eulû!» ni la malédiction dont j'avais
+eu le pressentiment cruel, il y a dix ans, quand j'ai écrit le chapitre
+final d'_Aziyadé_. Au contraire, elle me tend ses pauvres mains noires,
+ridées, tordues, effrayantes; malgré toutes les distances, nos yeux se
+pénètrent et se comprennent; elle pleure et, en la regardant, je sens
+que des larmes me viennent aussi. Elle est la dernière des dernières,
+négresse esclave de naissance, à présent débris à peine humain qui finit
+de misère sur un fumier, et je me penche sur elle avec une pitié tendre,
+et je crois que, sans grand effort, je lui donnerais un pieux baiser.
+
+Certainement, dit-elle, elle se lèvera, malgré son mal; elle se laissera
+conduire, emporter; elle fera tout ce que je voudrai, au risque d'en
+mourir ce soir, heureuse, au delà de ce qu'elle aurait su demander pour
+son ciel, heureuse du rôle qu'elle va jouer entre sa maîtresse et moi,
+heureuse de cette suprême visite inespérée qu'elle va faire à sa tombe.
+Et ses larmes coulent, coulent sur le noir de ses joues; des larmes de
+joie qui la transfigurent...
+
+
+Mais voici qu'une difficulté imprévue surgit: les porteurs, maintenant,
+qui se prennent de dégoût et qui ne veulent plus! Enlever ça dans leurs
+bras, asseoir ça dans leur chaise qui est garnie d'un velours neuf, non
+jamais! Eux, sont d'élégants porteurs, au costume brodé, qui ne
+s'attendaient point à être dérangés pour une telle besogne. Et ils
+refusent.
+
+D'ailleurs, je réfléchis qu'elle se refroidirait mortellement, cette
+pauvre vieille, presque nue, une fois retirée des loques immondes qui
+sont entassées sur son corps... Mais je me rappelle avoir vu dans le
+quartier, en passant, de belles couvertures de laine, d'une couleur
+orange, à l'étalage d'une petite boutique de juifs, et je prie la sœur
+d'Achmet de courir en acheter une... J'y mettrai la main avec elle; à
+nous deux, nous envelopperons Kadidja là-dedans, et les porteurs
+pourront, après, l'enlever sans effroi.
+
+Un quart d'heure de perdu encore, à cette toilette qui semble un
+ensevelissement. Enfin la vieille femme, enveloppée, enroulée dans la
+laine épaisse et neuve, est assise sur la chaise de velours, souriant,
+malgré sa douleur et son chagrin, de tout ce luxe inconnu jusqu'ici dans
+sa vie. Et nous partons, prenant congé de la sœur d'Achmet avec des
+serrements de mains et des remerciements.
+
+
+Au départ, Kadidja, redevenue très vivante, a, d'une voix nette, donné
+ses ordres et indiqué par quelle porte de Stamboul il faudra sortir. La
+matinée s'avance; je loue un cheval en route et je commande aux porteurs
+de courir. Des enfants, qui voient passer grand train cette chaise,
+escortée par ce cavalier doré comme un _cavas_ de pacha, regardent par
+les lucarnes de verre pour voir la belle qu'on emporte là-dedans si
+vite, et puis s'épouvantent de cette figure de guenon noire.
+
+Toutes ces agitations, tous ces empressements m'ont fait perdre de vue
+le but de la course. Et puis, il y a le plaisir physique d'être sur ce
+bon cheval jeune, que le hasard m'a procuré, le plaisir de fendre l'air
+vif et pur, un beau matin de soleil... Et, encore une fois, l'oubli
+vient; je trotte, le cœur presque léger, m'intéressant aux choses
+singulières et grandiosement tristes de l'entour.
+
+Nous cheminons longtemps au milieu de ces quartiers presque inhabités,
+presque en ruines, qu'on appelle le «Vieux-Stamboul». Puis enfin, la
+gigantesque muraille crénelée, qui enferme tout cela, nous apparaît;
+nous en sortons par d'antiques portes ogivales, qui se succèdent en
+voûte obscure, et nous voici dans la campagne, dans le désert des
+tombeaux.
+
+Derrière nous, ces remparts que nous venons de franchir, semblent
+l'enceinte de quelque colossale ville abandonnée; invraisemblablement
+hauts, hérissés de dents pointues, flanqués d'énormes tours, ils s'en
+vont sur notre droite et sur notre gauche, indéfiniment pareils, se
+perdre dans les lointains désolés.
+
+En avant, c'est l'interminable région des sépultures: landes d'un gris
+roux, avec, çà et là, des bouquets de cyprès noirs qui montent comme des
+flèches d'église. Un peuple de tombes couvre ce sol; pierres debout, qui
+sont de tous les âges, de toutes les époques de l'histoire. Cette terre
+aride est pleine d'ossements de morts.
+
+Jadis, quand j'habitais Eyoub, je venais rarement de ces côtés. Une
+fois, cependant, nous y avions fait une promenade en plein jour, elle
+et moi, une après-midi de décembre, choisissant ce lieu parce qu'il
+était plus désert. Et, tout près d'ici, je m'en souviens, un petit
+oiseau, qui sans doute se trompait de saison, nous avait chanté, pour
+nous seuls, un air de printemps, sur la branche d'un de ces cyprès.
+Ensuite, un peu plus loin, là-bas, nous avions vu enterrer devant nous
+une si jolie petite fille,--qui doit être en poussière aujourd'hui...
+Oh! cette promenade sur l'herbe rase et les marguerites d'hiver, la
+seule que nous ayons jamais osé faire ensemble à la lumière du soleil,
+comme je me la rappelle tout à coup d'une manière déchirante...
+
+Et maintenant je recommence à avoir la pleine conscience de tout ce
+qu'il y a d'infiniment mélancolique dans notre course. La pensée que je
+m'approche d'elle, des débris qui ont été son corps, me fait passer de
+grands frissons glacés, et je sens revenir cette impression physique,
+qui est particulière aux heures de deuil, cette impression d'avoir les
+tempes, la poitrine, serrées peu à peu, de plus en plus, dans des étaux
+de fer.
+
+Je regarde autour de moi les tombes, les plus rapprochées et aussi les
+plus lointaines, cherchant et interrogeant des yeux les moins vieilles,
+celles qui sont restées un peu blanches et où brille un peu d'or, celles
+qui n'ont pas encore pris l'uniforme teinte gris-roux de l'ensemble de
+tout cet immense ossuaire... Depuis bien des années, j'avais prévu,
+deviné cette promenade funèbre, tout ce qui est réel aujourd'hui; mais
+jamais je n'avais imaginé que cela se passerait dans cette région de
+suprême abandon où nous sommes; non, je ne m'attendais pas à ce qu'il me
+faudrait venir la chercher parmi ces confuses peuplades de morts;
+vraiment je souffrirais moins de la savoir ailleurs qu'ici, perdue au
+milieu de tant d'autres, de tant d'autres qui n'ont même plus de nom,
+même plus de pierre...
+
+Kadidja a fait obliquer ses porteurs sur la gauche, et nous longeons
+maintenant l'écrasante et interminable muraille crénelée, dans la
+direction des Sept-Tours, marchant sur un sol dénudé qui a un air
+maudit.
+
+Nous devons approcher, car elle a frappé, de sa vieille main noire,
+contre la vitre de sa chaise, pour faire signe d'aller doucement, et je
+la vois qui regarde, les yeux dilatés, qui cherche... Même, elle a l'air
+d'hésiter maintenant,--et moi je tremble. Ah! elle a dû la voir, car
+elle arrête ses beaux porteurs d'un geste de commandement. Par ici, à
+droite, sur cette espèce de monticule où il y a une dizaine de pierres
+debout: c'est là! Dans le nombre, il y a trois ou quatre tombes de
+femmes, que je distingue du premier coup d'œil: des bornes peintes en
+bleu ou en vert, avec des inscriptions et un couronnement d'étranges
+fleurs, jadis dorées... Laquelle?
+
+Elle s'est fait descendre, la pauvre vieille, branlante, les yeux
+ardents; soulevée par deux porteurs, qui la tiennent enveloppée dans sa
+couverture orange--non par égard pour elle, mais par dégoût de son
+corps--elle marche presque, l'infirme; elle a dégagé des plis de la
+laine deux effrayants bras de momie, où courent des veines gonflées, et
+elle marche, à force de volonté, entre les hommes qui la soutiennent,
+elle avance par soubresauts qui lui font mal. Et je la suis, avec une
+infinie pitié...
+
+Laquelle de ces tombes?... Ah! celle-ci sans doute, vers laquelle elle a
+l'air de se diriger, celle-ci, qui est d'un bleu éteint, avec des
+inscriptions d'or encore brillantes... Oui, c'est bien là!... Elle se
+jette dessus, s'y cramponne à deux mains crispées, pauvre vieux singe
+qui fait mal à voir et qui fait peur; ensuite, se retourne pour me
+crier, d'une voix révoltée, sauvage, aiguë, surprenante dans ce silence:
+«Bourda!... Bourda, Aziyadé!» (Ici, ici! Aziyadé!) Il y a cela,
+sous-entendu, que je comprends bien et qui m'entre comme une lame: «Et
+c'est toi qui l'y as conduite!» Puis, subitement, elle me prend les
+mains, et, d'une voix toute changée, d'une voix de petit enfant, qui est
+douce, douce, comme pour me demander pardon, elle répète: «Ici!... ici,
+Aziyadé! Vois-tu, c'est ici qu'elle est à présent...» En même temps, une
+grimace à fendre l'âme contracte sa figure noire, et un brusque jet de
+larmes coule de ses yeux...
+
+Je baisse la tête, moi; mais pas une larme ne me vient. D'un geste
+machinal, pour me découvrir comme on fait sur les tombes chrétiennes, je
+porte la main à mon front, puis je la laisse retomber... J'oubliais quel
+costume j'ai repris pour venir ici: le fez turc ne s'enlève jamais, même
+pas pour prier Dieu. Et je me penche sur le marbre, cherchant, parmi les
+inscriptions enroulées que je ne sais pas déchiffrer, cherchant son nom,
+le vrai et l'aimé, celui qui est gravé sur la grossière bague d'or
+qu'elle m'a donnée, celui qui est écrit aussi sur ma poitrine, en
+petites lettres bleues indélébiles. Mais comment donc suis-je redevenu
+tout à coup aussi calme, presque distrait? Il semble que je ne comprends
+plus bien, que je n'y suis plus. Qu'est-ce donc qui m'a fermé le cœur
+d'une façon si inattendue? Sans doute la présence de ces hommes, avec
+leurs yeux curieux, leur étonnement presque ironique; tout ce groupe,
+tout cet appareil presque théâtral. Oh! il aurait fallu pouvoir venir
+seul. Ils ne devraient pas être ici, eux; leurs regards, rien que leur
+voisinage, sont insultants pour le cher petit tombeau--et s'ils
+devinaient tout, ce serait peut-être même un danger, plus tard, pour la
+tranquillité de ce lieu quand je serai loin.
+
+Je reviendrai seul demain matin; j'aurai le temps encore, puisque le
+paquebot qui m'emmène ne part qu'à trois heures du soir. Alors, ce sera
+ma véritable visite. Mais, aujourd'hui, allons-nous-en; avec ces
+gens-là qui piétinent le sol et qui causent, nous profanons tout...
+
+À elle, qui dort sous cette pierre, je dis, en dedans de moi-même: «Je
+viendrai seul te voir, pauvre petite, je passerai la matinée de demain
+avec toi, dans ton désert; tu comprends bien déjà que je t'aime, puisque
+j'ai fait, pour te retrouver, tout ce long voyage...» Pourtant je
+regarde la terre, malgré moi, furtivement, la terre au pied de cette
+borne de marbre... Mais non, aujourd'hui je ne veux pas penser à ce qui
+est en dessous, je détourne la tête, et, à force de vouloir me roidir,
+je me sens redevenu tout à fait impassible, l'expression dure.
+
+Seulement, je prends note des alentours avec une extrême attention,
+pour ne pas me tromper de chemin, quand je serai seul. D'abord, le long
+de cette formidable muraille sombre, qui a l'air de fermer le monde
+derrière nous, je compte combien de bastions carrés, depuis la porte par
+où nous venons de sortir jusqu'au lieu où nous sommes; puis, je trace à
+la hâte sur un calepin des alignements, des silhouettes de cyprès, afin
+d'avoir tous mes points de repère assurés; je grave pour jamais tout ce
+lieu funèbre dans ma mémoire, afin de n'en plus oublier la route, quand
+ce serait dans dix ans, dans vingt ans, qu'il me serait donné d'y
+revenir. Je cherche même quelles petites plantes je pourrai cueillir
+demain et emporter avec moi: presque rien, hélas! tant ce sol est
+aride; à peine deux ou trois imperceptibles feuilles épineuses et un
+frêle lichen gris; je ne sais même pas si, au printemps, la moindre
+fleur de lande s'ouvre sur ce tombeau...
+
+Allons, maintenant, partons vite. Les porteurs replacent la vieille
+femme épuisée dans sa chaise, je remonte à cheval, et nous retraversons
+cette solitude au pas rapide, comme nous étions venus.
+
+Bien étrange, en vérité, et bien inattendue pour moi, cette visite, si
+courte, si froide. Je m'en vais, plus amèrement triste, mécontent,
+inassouvi. Si cependant quelque chose m'empêchait de revenir demain, si
+d'ici-là quelque chose me foudroyait... Jusqu'au moment où nous nous
+engageons sous les portes farouches de la grande muraille, je reste
+hésitant, je regarde derrière moi, tenté de revenir sur mes pas, au
+galop de mon cheval...
+
+
+Quand Kadidja est recouchée sur ses loques, dans sa soupente noire, je
+congédie ces porteurs dont la présence m'était odieuse. De mon mieux,
+j'étends sur le corps de la pauvre vieille sa couverture neuve, qui lui
+fait tant de plaisir, et qu'elle caresse avec ses mains, à la manière
+des petits enfants en possession d'un jouet nouveau.
+
+Et maintenant, je voudrais l'interroger, elle qui est la seule au monde
+à qui je puisse parler, parmi celles qui ont vu, qui ont su, qui ont
+gardé dans leur mémoire tout ce que je tremble d'apprendre.
+
+«Oui, oui, répond-elle, je te dirai des choses, des choses... Un de ces
+jours, tu viendras causer avec ta Kadidja, quand elle aura bien dormi,
+pour retrouver toute sa tête...»
+
+Un de ces jours!... Mais je n'ai plus qu'aujourd'hui!...
+
+«Ah! Loti, reprend-elle en se dressant avec effort, tu ne sais pas: on
+m'avait chassée, moi... Mais sa Kadidja n'est pas partie loin, tu
+penses, et, pendant deux nuits, quand j'ai compris qu'elle mourait, je
+me suis tenue dans la rue, contre la porte, pour entendre...»
+
+On l'avait chassée... Alors, que pourra-t-elle tant me dire? Quels
+renseignements confus et étranges pourrai-je tirer de sa vieille tête
+qui, d'ailleurs, me semble déjà égarée.
+
+--Et Fenzilé-hanum, dis-je, tu sais ce qu'elle est devenue?
+
+--Ah! Fenzilé, oui... Oh! elle sait beaucoup de choses, celle-là. Et
+peut-être bien, peut-être bien qu'elle viendrait ici, pour te parler!
+
+Cette Fenzilé, une des trois autres femmes du vieil Abeddin, je l'avais
+aperçue une seule fois, voilée naturellement. Mais je savais qu'elle
+était meilleure que ses compagnes pour Aziyadé, presque serviable et
+bonne. Et il paraît que c'est la seule, de tout ce harem dispersé, qui
+soit restée à Constantinople, où elle s'est remariée. Oh! s'il y avait
+moyen de lui parler! Il est vrai, je n'espère pas du tout que ce soit
+possible... «Comment faire, bonne Kadidja, pour la décider à venir ici
+chez toi?»
+
+Un instant après, sur les indications de la négresse, j'ai été chercher
+dans un taudis voisin et j'ai ramené avec moi une très vieille femme, à
+la figure sinistre d'entremetteuse, qui a dû tremper, au cours de sa
+vie, dans plus d'une louche aventure. C'est sur cette personne que
+Kadidja compte pour négocier l'entrevue; très agitée, maintenant, elle
+lui donne, à ce sujet, des instructions qui semblent assez précises, et
+moi je promets une forte récompense. Le rendez-vous serait ici, et pour
+cette après-midi, bien entendu, vers sept heures à la turque. Mais j'y
+compte si peu...
+
+Je voudrais interroger encore Kadidja; mais elle est de plus en plus
+épuisée, et j'ai pitié. Je suis moi-même affreusement fatigué de cette
+matinée. Surtout, je pressens trop ce qu'elle va me dire en termes plus
+clairs, si j'insiste: c'est qu'Aziyadé est morte de mon abandon. Puisque
+c'est vrai, mon devoir est de l'entendre et j'y tiens, mais ce sera
+assez d'une fois, quand je reviendrai ce soir... Alors, je me rappelle
+qu'on m'attend de l'autre côté de l'eau, et, un peu lâchement, je m'en
+vais...
+
+
+Maintenant donc, il faut redescendre vers la Corne-d'Or, prendre un
+caïque, passer sur l'autre rive, revenir à la place d'Hadji-Ali où
+m'attendent Anaktar-Chiraz et le landau, et aller faire visite à une
+autre tombe.
+
+
+Assise à côté de moi, Anaktar-Chiraz a dit au cocher: «Va au cimetière
+arménien-catholique de Chichli.»
+
+C'est très loin, paraît-il, et il fouette ses chevaux qui partent au
+trot rapide. Tournant le dos à Stamboul, nous arrivons de nouveau à
+Péra; nous le traversons à toute vitesse; nous le dépassons, nous
+dépassons le faubourg du Taxim, et nous voici dans une autre banlieue,
+bien différente de celle où Aziyadé est ensevelie... Comme on les a
+couchés loin l'un de l'autre, mes deux pauvres petits compagnons
+d'Eyoub.
+
+Dans un cimetière catholique?... En effet, je me rappelle à présent: il
+m'avait conté qu'il était né arménien-catholique et que plus tard, vers
+sa quinzième année, il s'était fait musulman sous ce nom d'Achmet. À sa
+dernière heure, il se sera souvenu du Christ.
+
+Quelle horrible banlieue que celle-ci, par contraste avec celle de
+Stamboul, dont la tristesse est grande et superbe... Ici, c'est le côté
+où tous ces gens cosmopolites de Péra viennent _s'amuser_ aux jours de
+fête; dans une campagne sans arbres, sans verdure, absolument nue,
+s'étalent d'abord d'odieuses guinguettes de barrière, arméniennes,
+grecques, juives, qui rappellent les mauvais alentours parisiens:
+ensuite commencent des champs labourés, dans lesquels notre voiture
+s'engage, région toute grise, couleur de terre, sans une herbe verte; et
+enfin, sur une hauteur solitaire, paraît un carré de murs, gris aussi,
+au-dessus desquels ne s'élève ni un cyprès, ni un feuillage quelconque:
+c'est le cimetière de Chichli.
+
+Nous entrons. On dirait un cimetière de pauvres, un cimetière de
+suppliciés. Pas une fleur, pas une plante. Quelques rares petites croix
+de bois ou de pierre, quelques plaques de marbre bien humbles; presque
+partout, de simples bosses de terre, indiquant le gisement des cadavres.
+
+La vieille Arménienne s'oriente, choisit un sentier, se met à compter
+les monticules sinistres--un, deux, trois, quatre,--et s'arrête à une
+place qui semble avoir été récemment bêchée: «Le voilà, notre Achmet!»
+Et ses bons yeux de vieille mère se voilent un peu, au souvenir de
+l'enfant qu'elle avait soigné comme un de ses fils.
+
+Oh! le pauvre petit! comme il est pénible à voir, le lieu de sa
+sépulture...
+
+Je n'aurai pas le temps de revenir une seconde fois auprès de lui, aussi
+vais-je lui dire mon grand adieu: «De quel côté est sa tête?»--«Ici!»
+répond la vieille femme, en se baissant pour toucher du doigt les mottes
+de terre. Et, à la place qu'elle m'indique, je cueille, pour l'emporter,
+un petit trèfle chétif qui a poussé là solitairement.
+
+
+J'ai dit au cocher de nous ramener grand train à l'hôtel.
+
+Anaktar-Chiraz est assise à côté de moi dans le landau, et, en route, je
+la prie de s'occuper, après mon départ, d'une plaque de marbre que je
+veux faire mettre au cimetière pour Achmet.--Car une de ses grandes
+tristesses était, je me rappelle, de penser que, s'il mourait avant
+d'être un peu riche, il n'aurait peut-être pas de tombe.
+
+Il n'est guère que midi quand nous arrivons à l'hôtel, toutes mes
+longues pérégrinations du matin n'ayant pas duré plus de quatre heures.
+
+Je fais monter chez moi l'Arménienne: les gens de service, peu habitués
+à voir aux touristes de telles amies, la regardent, mais sans insolence,
+tant elle a l'air honnête et digne dans sa robe de deuil.
+
+Ayant tiré de sa poche de grosses lunettes, elle s'assied devant un
+bureau, afin d'écrire toutes les instructions que je vais lui laisser
+pour cette tombe...
+
+Mais nous sommes interrompus par le juif Salomon, qu'un domestique
+m'amène. Il vient me rendre compte qu'il a fait tout son possible pour
+retrouver Achmet, et que personne ne le connaît plus.
+
+Oh! je le crois sans peine, qu'Achmet est introuvable!... Et, depuis
+hier, depuis l'heure où j'avais envoyé ce Salomon aux renseignements,
+que de chemin j'ai déjà parcouru, dans la région des mornes certitudes,
+des tranquillités funèbres. À ce moment-là, tout était encore en
+troublante question; à présent, il semble que, sur ces choses qui
+m'agitaient hier, une lourde pluie de cendre soit tombée...
+
+En caractères arméniens, Anaktar-Chiraz a fini de noter pour elle-même
+ce que je lui ai recommandé au sujet de ce marbre.
+
+Et maintenant nous avons terminé nos affaires ensemble, il ne nous reste
+plus qu'à nous dire adieu.
+
+Elle se lève pour partir, et elle me regarde, avec ces mêmes bons yeux
+de mère que je lui ai vus tout à l'heure à Chichli. Tandis qu'elle me
+remercie de ce que je fais pour le pauvre petit mort, de grosses larmes
+lui viennent, qui, pour un peu, me gagneraient aussi.
+
+Puis, elle me demande la permission de m'embrasser, en s'en
+allant.--Oh! je veux bien... Et de tout mon cœur, pour Achmet, je lui
+rends son baiser, sur sa joue ridée de pauvre vieille.
+
+
+À huit heures à la turque (environ trois heures de l'après-midi) je suis
+au rendez-vous chez Kadidja.
+
+Auprès du grabat à couverture orange, où les pauvres effrayantes mains
+noires s'agitent, la femme de mauvais aspect à laquelle j'ai eu affaire
+ce matin se tient seule, debout. Fenzilé-hanum n'y est pas; je m'en
+doutais. «Elle est absente, dit l'entremetteuse; on ne sait pas où elle
+est allée; on ne sait pas pour combien de temps, non plus...» Et je vois
+tout de suite, à ses réponses obstinément évasives, à son expression
+glaciale et fermée, qu'il est inutile d'insister; cette Fenzilé, qui ne
+veut pas me voir, lui aura fait peur avec je ne sais quelles menaces, ou
+lui aura donné de l'argent pour ne rien dire...
+
+Quand elle est partie, après m'avoir réclamé le paiement de sa course,
+je m'assieds sur un escabeau, au chevet de Kadidja.
+
+Alors, commence pour moi l'heure la plus cruelle de tout mon pèlerinage
+ici, l'heure de châtiment et d'expiation...
+
+Dans un entretien, coupé de cris et de silences, m'efforcer de savoir,
+et y parvenir à peine. Tirer de cette vieille cervelle noire, qui s'en
+va, qui est tantôt affaissée, tantôt prise de bruyant délire, tirer par
+petites bribes incohérentes les choses qui me glacent et qui me
+brûlent. Être arrêté à chaque minute par la pitié de la voir si
+fatiguée, par le remords de l'avoir achevée peut-être, en lui faisant
+faire ce matin cette longue course. Sentir entre elle et moi, pour
+augmenter encore le nuage obscur, les difficultés d'une langue que nous
+ne possédons ni l'un ni l'autre d'une façon parfaite. Et me dire
+pourtant qu'il faut profiter à tout prix de ce moment unique, parce que
+je vais partir demain et parce qu'elle va mourir; elle est le seul trait
+d'union qui soit encore à peu près vivant entre ma chère petite amie et
+moi; quand on l'aura mise en terre, tout lien sera coupé à jamais; ce
+que je ne ferai pas sortir, aujourd'hui même, de cette mémoire à moitié
+décomposée, sera perdu pour toujours...
+
+En ce qui concerne la date, Kadidja est d'accord avec la sœur d'Achmet;
+c'est bien cela, il y a eu, au printemps, sept années qu'Aziyadé a dû
+mourir... Quant aux causes de sa mort... elles restent comme
+sous-entendues entre nous deux; avec une délicatesse que je n'attendais
+pas, elle évite de me les dire; mais elle m'arrête, par un regard
+d'étonnement et de douloureux reproche, quand j'ai l'air d'insister pour
+les demander. Malgré des alternances d'enfantillage sénile, elle a gardé
+des côtés d'intelligence étrange, et son cœur de pauvre vieille esclave
+n'a pas cessé d'être foncièrement bon. De plus en plus, je me prends
+pour elle de respect,--et puis de pitié surtout, de pitié pour tant de
+fatigue mortelle que je lui cause...
+
+--«Ainsi, tu dis, bonne Kadidja, qu'elle a espéré pendant plus d'une
+année?»--Espéré quoi, la pauvre petite? Quelque chimérique retour, avec
+un enlèvement peut-être; une de ces dangereuses aventures, que je
+pourrais à la rigueur tenter aujourd'hui avec de l'or et de
+l'indépendance, mais qui jadis, m'étaient si impossibles!
+
+Et c'est au bout de ce temps-là seulement qu'elle a commencé à décliner
+beaucoup, et à perdre ses couleurs de saine jeunesse, et à courber sa
+tête, se croyant même oubliée, et abandonnée d'âme pour toujours.--Mais
+mes lettres, mes lettres ne lui arrivaient donc plus?...
+
+--Oh! tes lettres, répond Kadidja, je lui ai remis... attends... je lui
+ai remis jusqu'à la sixième...
+
+--Et pourquoi plus les autres?
+
+--Les autres, dit-elle... dans le feu! Je les ai jetées dans le feu!
+Puisqu'on m'avait chassée, moi, tu vois bien, je ne pouvais donc plus
+les lui porter, et, de les garder, j'avais peur... À la façon dont elle
+a prononcé: «dans le feu!» je comprends qu'elle les considérait, à la
+fin, ces lettres, comme petites choses mensongères et maléficieuses,
+causes indirectes de malheur.
+
+Quant aux lettres d'Aziyadé, Kadidja est sûre de m'en avoir fait passer
+quatre, mais pas une de plus. Et c'est bien ce que je croyais: les
+quatre premières, celles qui lui ressemblaient, celles où je retrouvais
+ses chères petites pensées, exquises, avec leur tour drôle de pensées
+d'enfant sauvage.--Les suivantes, alors, ces lettres quelconques,
+banales ou invraisemblables comme les dernières d'Achmet, de qui me
+venaient-elles? Quelle main inquiétante me les avait écrites, et dans
+quel but? Cela restera toujours un mystère, et d'ailleurs qu'importe,
+_puisqu'à présent tout est fini_...
+
+Ce sont bien nos imprudences des derniers jours qui ont tout à coup
+ouvert les yeux au vieil Abeddin sur notre longue intrigue impunie--et
+ensuite sont venues les délations des autres femmes du harem, qu'on a
+interrogées et que les menaces ou les promesses ont fait parler.
+
+Aziyadé n'a pourtant point été renvoyée de chez son maître, ni
+maltraitée; mise à l'écart seulement, comme chose impure, reléguée et
+murée dans le silence de son appartement où n'entraient plus que des
+servantes hostiles. Au bout d'un an, Kadidja elle-même s'était vu fermer
+la porte de ce logis sombre, comme suspecte de relations avec l'écrivain
+public et avec la poste française de Péra. Et c'est alors que la lente
+agonie avait réellement commencé, avec la fin de tout espoir.
+
+Je ne crois pas qu'une créature très jeune, et d'un beau sang neuf
+qu'aucune contagion n'a touché, puisse mourir de désespérance seulement,
+si on lui laisse le soleil, l'air et la liberté... Mais là, cloîtrée et
+à l'abandon!...
+
+--Tu sais, dit Kadidja, sa chambre donnait du côté de l'Étoile (du côté
+du Nord) et il y faisait grand froid.
+
+Oui, je me rappelle ces fenêtres aux épais grillages, situées dans une
+aile de la maison que le soleil n'atteignait jamais; à dérobée, je les
+regardais, en passant dans cette rue oppressée de mystère, où
+n'arrivaient que très tard les rayons rouges et sans chaleur du
+couchant. Et je me représente si bien ce que devait être cet
+appartement, aujourd'hui anéanti par le feu, où la mort, à tout petits
+pas, est venue la chercher...
+
+Puis Kadidja continue: «L'hiver, toujours enfermée là, elle avait pris
+mal, à cause du froid de cette chambre... Alors, les autres dames lui
+donnaient des remèdes... Oh! vois-tu, Loti, c'était surtout ça que je
+voulais te dire: on lui donnait des remèdes... dont je me méfiais
+bien!...»
+
+Mon Dieu, où étais-je moi, pendant que tout cela se passait dans ce
+harem obscur?... Si facilement on l'eût sauvée, avec un peu de joie et
+de soleil, en l'arrachant de là!... Dans quel coin du monde étais-je à
+courir, ne pouvant rien, ne sachant rien, tandis que l'âme de ma petite
+amie s'en allait en détresse et que s'affaissait lentement son corps
+adoré... jusqu'à cette soirée de mai, où, «presque clandestinement on
+l'a emportée...»
+
+ * * * * *
+
+Encore quelques détails que je demande et qui me sont donnés à
+grand'peine, avec des gémissements de petit enfant ou des cris,--car
+elle est de plus en plus divagante, Kadidja, de plus en plus épuisée. Et
+moi aussi, je suis épuisé, par les choses affreusement pénibles que
+j'entends, et par la tension d'esprit qu'il me faut pour les faire
+jaillir, une à une, de cette tête de pauvre vieux singe presque mort.
+
+Entre l'effroi d'interroger davantage et le désir de savoir plus de
+choses, j'hésite; je suis à tout instant près d'en finir,--et puis je
+reste encore, me rappelant que cet entretien est suprême: c'est la
+dernière fois que, avec un être un peu vivant, je parlerai d'elle...
+
+Allons, je crois cependant que sa torture a assez duré,--et la mienne
+aussi; d'ailleurs, je sais à peu près tout ce que je voulais savoir. Je
+vais partir...
+
+--«À présent, il est tard, tu t'en retournes à Péra, n'est-ce pas?»
+demande-t-elle, d'un ton câlin et persuasif, redevenue tout à coup la
+négresse aux petites manières rusées d'enfant, et impatiente que cela
+finisse, que je la laisse en paix.
+
+Je lui donne quelques louis d'or, qui l'éblouissent, et qui lui assurent
+un peu de bien-être pour la fin de ses jours comptés. Et puis je lui dis
+l'adieu définitif, emportant d'elle un pardon et une bénédiction
+attendrie.
+
+Elle va bientôt mourir, c'est certain; ses yeux qui, après les miens,
+étaient les seuls ayant regardé Aziyadé avec tendresse, vont s'éteindre
+et se décomposer; cette image d'Aziyadé, qui persistait encore au fond
+de sa tête finissante, bientôt n'existera plus... Quand nous mourons, ce
+n'est que le commencement d'une série d'autres anéantissements partiels,
+nous plongeant toujours plus avant dans l'absolue nuit noire. Ceux qui
+nous aimaient meurent aussi; toutes les têtes humaines, dans lesquelles
+notre image était à demi conservée, se désagrègent et retournent à la
+poussière; tout ce qui nous avait appartenu se disperse et s'émiette;
+nos portraits, que personne ne connaît plus, s'effacent;--et notre nom
+s'oublie;--et notre génération achève de passer...
+
+Je m'en vais lentement, par la petite rue délabrée et déserte.
+
+À quelques pas de là, je reprends mon cheval, qu'un enfant promenait en
+rond autour d'une place solitaire.
+
+Il est trop tard pour retourner voir sa tombe; j'y passerai ma matinée
+de demain...
+
+Et je commence, une fois de plus, à errer sans but jusqu'à la nuit...
+
+
+Au crépuscule, tout à coup, je me retrouve sur l'immense place de
+Mehmed-Fatih, ramené par le hasard.
+
+Alors me revient cette phrase de mon journal d'autrefois, qui s'est
+gravée très singulièrement dans ma mémoire et s'est peu à peu liée, pour
+moi, à ce quartier saint, comme si elle en était l'expression même:
+
+«La mosquée du sultan Mehmed-Fatih nous voit souvent assis, Achmet et
+moi, devant ses grands portiques de pierres grises, étendus tous deux au
+soleil, sans souci de la vie, poursuivant quelque rêve intraduisible en
+aucune langue humaine...»
+
+Rien de changé sur cette place; elle est restée un des lieux les plus
+turcs et les plus mélancoliques de Stamboul. La mosquée s'y dresse,
+indéfiniment pareille à travers les siècles, avec ses hautes portes
+grises, festonnées de dessins mystérieux. Et alentour, sous les treilles
+jaunies des petits cafés, les mêmes vieux cafetans de cachemire, les
+mêmes vieux turbans blancs sont assis, à cette dernière lueur du soir
+d'automne, fumant des narguilés tout en devisant de choses saintes.
+
+Alors je m'arrête au milieu d'eux, à cette même place où, il y a dix
+ans, nous avions vu, un soir, paraître sur les marches de la mosquée un
+illuminé qui levait les yeux et les bras au ciel, en criant: «Je vois
+Dieu, je vois l'Éternel!»--Achmet avait secoué la tête, incrédule,
+répondant: «Quel est l'homme. Loti, qui pourra jamais voir Allah!...»
+
+En vérité je ne sais pas pourquoi cette halte sur cette place a marqué
+si profondément, parmi tant d'autres souvenirs de mon pèlerinage; ni
+pourquoi j'éprouve le besoin de la fixer ici, pour l'empêcher de s'en
+aller trop vite, dans la fuite de tout,--comme on retiendrait de la
+main, un instant, quelque légère chose flottante, emportée au fil de
+l'eau...
+
+
+
+
+VI
+
+
+ Samedi, 8 octobre 188...
+
+C'est le matin du dernier jour. Un épais brouillard gris est descendu
+sur Constantinople, rappelant les automnes du nord.
+
+Comme hier, j'ai repris mes vêtements turcs, pour ressembler plus à ce
+que jadis j'ai été, pour être mieux reconnu, dans cette région des morts
+où je vais, par je ne sais quelles incertaines émanations d'âmes, qui
+doivent regarder au-dessus des tombeaux. Et, seul cette fois, je
+chemine à cheval le long de la grande muraille de Stamboul, seul
+infiniment sous ce ciel bas et obscur, seul aussi loin que je puis voir
+au milieu de ces landes et de ces bois funéraires.
+
+La muraille se prolonge à mesure que j'avance, se déroule, toujours
+pareille dans les lointains de la campagne morte. Elle a l'air de
+soutenir, avec les milliers de pointes de ses créneaux, les lourdes
+nuées traînantes prêtes à tomber sur la terre. Elle est d'une sinistre
+couleur sombre, par cette matinée sans soleil. Débris colossal du passé,
+elle nous diminue et nous écrase, nous et nos existences courtes, et nos
+souffrances d'une heure, et tout le rien instable que nous sommes.
+
+En passant, je regarde les profondes portes ogivales par où personne
+n'entre ni ne sort; puis, je compte avec soin les énormes tours
+carrées--jusqu'au moment où m'apparaît cette sorte de tertre que l'on
+m'a montré hier, et sur lequel, au milieu d'autres tombes, est la petite
+borne bleue aux inscriptions d'or.
+
+Et quand je l'ai bien reconnue, la petite borne d'Aziyadé, j'attache mon
+cheval aux branches d'un cyprès, pour m'approcher seul et me coucher sur
+la terre,--sur la terre rousse légèrement brumée de pluie, où poussent
+de rares plantes grêles. À l'orientation de la borne, je sais la
+position du corps chéri qui est enfoui dessous, et, après avoir bien
+regardé au loin alentour si personne n'est là qui puisse me voir, je
+m'étends doucement et j'embrasse cette terre, au-dessus de la place où
+doit être le visage mort.
+
+Il y a des années que j'avais eu le pressentiment, et pour ainsi dire la
+vision anticipée de tout ce que je fais ce matin: sous un ciel bas et
+sombre comme celui-ci, je m'étais vu, revenant, dans ce costume
+d'autrefois, pour me coucher sur sa tombe et embrasser sa terre... Et
+c'est aujourd'hui, c'est maintenant, ce dernier baiser,--et voici qu'il
+ne me semble plus que ce soit bien réel; je me laisse distraire ici-même
+par je ne sais quoi, peut-être par l'immensité du décor funèbre, par
+tout ce charme de désolation dont s'entoure et s'agrandit, à mes yeux
+irresponsables, la scène de ma visite à cette tombe.
+
+Cependant, à mesure que les minutes passent, effroyablement
+silencieuses, et tandis que les nuées lourdes continuent de se traîner
+au-dessus des grands murs sarrazins, je reprends peu à peu conscience
+des choses; je souffre plus simplement, je comprends d'une manière plus
+humaine et plus douloureuse, le frisson me revient, le vrai frisson
+d'infinie tristesse...
+
+Des instants passent encore; un peu de vent se lève, semant sur ce pays
+des morts des gouttes de pluie fouettante.
+
+Notre longue entrevue muette traverse des phases différentes, qui
+semblent de plus en plus nous rapprocher l'un de l'autre. Maintenant je
+suis tout entier à l'impression que nos corps sont de nouveau presque
+réunis,--après avoir été tant séparés, par les années, par les
+distances, par les courses à travers le monde et par l'indéchiffrable
+mystère qui enveloppait pour moi sa destinée à elle; je sens que nous
+sommes là, tout près voisins, séparés seulement par un peu de cette
+terre, dans laquelle on l'a couchée sans cercueil. Et j'aime tendrement
+ces débris,--_qui en ce moment me font l'effet d'être tout_; je voudrais
+les voir, et les toucher et les emporter: rien de ce qui a été Aziyadé
+ne pourrait me causer d'effroi ni d'horreur...
+
+Les nuées grises se traînent toujours avec des franges plus sombres qui,
+en passant, jettent de la pluie sur la morne campagne et sur la
+muraille immense...
+
+Maintenant l'image d'Aziyadé est devant moi presque vivante,--ramenée
+sans doute par le voisinage de ces débris, au-dessus desquels a dû
+rester, flottant, quelque chose comme une essence d'elle-même... Oh!
+mais vivante tout à coup, si vivante que jamais je ne l'avais retrouvée
+ainsi depuis le soir de la séparation. Je revois, comme jamais, son
+sourire, son regard profond sur le mien, son regard des derniers jours;
+j'entends sa voix, ses petites intonations familières, confiantes et
+enfantines; je retrouve toutes ces intimes et insaisissables petites
+choses d'elle que j'ai adorées avec une infinie tendresse. Alors rien
+d'autre n'existe plus, ni le grand décor, ni les ambiances étranges; il
+n'y a plus rien qu'elle-même,--et toutes mes impressions changeantes
+s'amollissent, se fondent en quelque chose d'absolument doux,--et je
+pleure à chaudes larmes, comme j'avais désiré pleurer...
+
+ * * * * *
+
+De cet instant, j'ai l'illusion délicieuse qu'elle sait que je suis
+revenu là et qu'elle a tout compris... La notion m'est venue, furtive,
+inexplicable, mais _ressentie_, d'une âme persistante et présente.
+Alors, l'amertume et le remords qui s'attachaient à son souvenir ont
+sans doute disparu pour jamais.
+
+Et je me relève apaisé, avec une tristesse différente. Tout à coup même
+sa destinée à elle me paraît moins sombre: elle s'en est allée, elle,
+en pleine jeunesse, n'ayant eu que ce seul rêve d'amour,--et le baiser
+que je suis venu donner à sa tombe, personne sans doute n'en viendra
+donner un semblable à la mienne.
+
+
+Au pied de la borne de marbre, parmi les petites plantes qui sont là, je
+choisis une des plus fraîches que j'emporte avec moi; puis, encore,
+j'embrasse son nom, écrit en relief de marbre et recouvert d'or
+éteint,--et je remonte à cheval, me retournant de loin, pour la revoir,
+au milieu de sa solitude où fuit à perte de vue la haute muraille de
+Stamboul...
+
+
+
+
+VII
+
+
+Le soir, accoudé à l'arrière du paquebot qui m'emporte, je regarde,
+comme il y a dix ans, s'éloigner Constantinople. Puis le crépuscule
+tombe, comme un grand voile jeté sur tout, et, à la sortie du Bosphore,
+dans la mer Noire, la nuit nous prend tout à fait.
+
+Et tout s'apaise, s'apaise en moi, de plus en plus; tout s'éloigne,
+retombe dans un lointain plus effacé...
+
+
+
+
+VIII
+
+
+ Janvier 1892.
+
+Dans mon enfance, je me souviens d'avoir lu l'histoire d'un fantôme qui
+venait timidement le soir, appeler de la main les vivants. Il revint
+ainsi pendant des années, jusqu'au moment où, quelqu'un ayant osé le
+suivre, on comprit ce qu'il demandait et on lui donna satisfaction.
+
+Eh bien! ce rêve angoissant qui, pendant tant d'années m'avait
+poursuivi, ce rêve d'un retour à Constantinople toujours entravé et
+n'aboutissant jamais,--ce rêve ne m'est plus revenu depuis que j'ai
+accompli ce pèlerinage. Et, du côté de l'Orient, tout s'est apaisé
+encore dans mon souvenir, avec les années qui ont continué de passer...
+
+Ce rêve était sans doute l'appel du cher petit fantôme de là-bas, auquel
+j'ai répondu et qui ne se renouvelle plus.
+
+FIN
+
+E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--069 9 11.
+
+
+
+
+DERNIÈRES PUBLICATIONS
+
+
+Format in-18 à 3 fr. 50 le volume
+
+ Vol.
+
+ GABRIELE D'ANNUNZIO
+
+ Le Martyre de Saint-Sébastien 1
+
+ BARBERY
+
+ Les Résignées 1
+
+ RENÉ BAZIN
+
+ La Barrière 1
+
+ GUY CHANTEPLEURE
+
+ Le Hasard et l'Amour 1
+
+ LOUISE CHASTEAU
+
+ La Ravageuse 1
+
+ GASTON CHÉRAU
+
+ La Prison de Verre 1
+
+ MARGUERITE COMERT
+
+ L'Appuyée 1
+
+ COMTE DE COMMINGES
+
+ Godelieve, princesse de Bahr 1
+
+ PIERRE DE COULEVAIN
+
+ Au Cœur de la Vie 1
+
+ LOUIS DELZONS
+
+ Le Cœur se trompe 1
+
+ MARY FLORAN
+
+ En Secret! 1
+
+ ANATOLE FRANCE
+
+ Les Sept Femmes de la Barbe-Bleue 1
+
+ LÉON FRAPIÉ
+
+ La Liseuse 1
+
+ HUMBERT DE GALLIER
+
+ Les Mœurs et la Vie privée d'autrefois 1
+
+ JUDITH GAUTIER & PIERRE LOTI
+
+ La Fille du Ciel 1
+
+ GYP
+
+ L'Affaire Débrouillar-Delatamize 1
+
+ VICE-AMIRAL DE JONQUIÈRES
+
+ Poésies d'un Marin 1
+
+ ANATOLE LE BRAZ
+
+ Ames d'occident 1
+
+ PIERRE LOTI
+
+ Le Château de la Belle-au-Bois-Dormant 1
+
+ CAMILLE MAUCLAIR
+
+ Les Passionnés 1
+
+ PIERRE MILLE
+
+ Caillou et Titi 1
+
+ FRANCIS DE MIOMANDRE
+
+ Au bon Soleil
+
+ HENRI DE NOUSSANNE
+
+ Un Jeune Homme chaste 1
+
+ JEANNE SCHULTZ
+
+ Cinq Minutes d'arrêt 1
+
+ MARQUIS DE SEGUR
+
+ Silhouettes historiques 1
+
+ VALENTINE THOMSON
+
+ Chérubin et l'Amour 1
+
+ MARCELLE TINAYRE
+
+ La Douceur de Vivre 1
+
+ LÉON DE TINSEAU
+
+ Le Finale de la Symphonie 1
+
+ COLETTE YVER
+
+ Le Métier de Roi 1
+
+
+
+
+
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Project Gutenberg EBook of Fantme d'Orient, by Pierre Loti
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Fantme d'Orient
+
+Author: Pierre Loti
+
+Release Date: December 18, 2009 [EBook #30703]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FANTME D'ORIENT ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel, Wilelmina Maillire and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by The Internet Archive/American Libraries.)
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+
+BIBLIOTHQUE CONTEMPORAINE
+
+PIERRE LOTI
+
+DE L'ACADMIE FRANAISE
+
+FANTME
+D'ORIENT
+
+CINQUANTE-CINQUIME DITION
+
+PARIS
+CALMANN-LVY, DITEURS
+3, RUE AUBER, 3
+
+
+
+
+CALMANN-LVY, DITEURS
+
+ * * * * *
+
+DU MME AUTEUR
+
+Format grand in-18.
+
+ AU MAROC 1 vol.
+ AZIYAD 1 --
+ LE CHTEAU DE LA BELLE AU BOIS DORMANT 1 --
+ LES DERNIERS JOURS DE PKIN 1 --
+ LES DSENCHANTES 1 --
+ LE DSERT 1 --
+ L'EXILE 1 --
+ FANTME D'ORIENT 1 --
+ FIGURES ET CHOSES QUI PASSAIENT 1 --
+ FLEURS D'ENNUI 1 --
+ LA GALILE 1 --
+ L'INDE (SANS LES ANGLAIS) 1 --
+ JAPONERIES D'AUTOMNE 1 --
+ JRUSALEM 1 --
+ LE LIVRE DE LA PITI ET DE LA MORT 1 --
+ MADAME CHRYSANTHME 1 --
+ LE MARIAGE DE LOTI 1 --
+ MATELOT 1 --
+ MON FRRE YVES 1 --
+ LA MORT DE PHIL 1 --
+ PAGES CHOISIES 1 --
+ PCHEUR D'ISLANDE 1 --
+ PROPOS D'EXIL 1 --
+ RAMUNTCHO 1 --
+ RAMUNTCHO, pice 1 --
+ REFLETS SUR LA SOMBRE ROUTE 1 --
+ LE ROMAN D'UN ENFANT 1 --
+ LE ROMAN D'UN SPAHI 1 --
+ LA TROISIME JEUNESSE DE MADAME PRUNE 1 --
+ VERS ISPAHAN 1 --
+
+Format in-8 cavalier.
+
+ OEUVRES COMPLTES, tomes I XI 11 vol.
+
+ * * * * *
+
+_ditions illustres._
+
+ PCHEUR D'ISLANDE, format in-8 jsus, illustr
+ de nombreuses compositions de E. RUDAUX 1 vol.
+
+ LES TROIS DAMES DE LA KASBAH, format in-16
+ colombier, illustrations de GERVAIS-COURTELLEMONT 1 --
+
+ LE MARIAGE DE LOTI, format in-8 jsus. Illustrations
+ de l'auteur et de A. ROBAUDI 1 --
+
+ * * * * *
+
+E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
+
+
+
+
+FANTME D'ORIENT
+
+
+
+
+I
+
+
+ Septembre 188...
+
+Minuit, aprs une frache soire de fin septembre o dj un peu
+d'automne s'annonce. Du silence partout. Dans ma maison familiale
+paisiblement endormie, je reste seul veill, l'esprit en grand trouble
+d'anxit et d'attente. Depuis tantt deux heures, je me suis retir
+chez moi, disant que j'allais sagement me coucher, en prvision de mon
+dpart matinal de demain. Mais le sommeil ne vient pas. Enferm dans
+mon logis particulier, errant sans but d'une pice dans une autre, je
+reste indfiniment songeur, comme la veille de mes grands dparts de
+marin pour des campagnes longues et lointaines, et, en dedans de
+moi-mme, je passe une lente revue sinistre de temps accomplis, de
+choses jamais finies, de visages morts.
+
+Cette fois pourtant, je ne pars que pour un mois et je ne vais pas plus
+loin que Constantinople, mais le voyage sera sombre...
+
+Il faut bien qu'il se soit jou l-bas un acte inoubliable de cette
+ferie noire qui a t ma vie, pour que je m'inquite ainsi de la pense
+d'y retourner; pour que tout ce qui en vient, un mot tartare qui me
+repasse en tte, une arme d'Orient, une toffe turque, un parfum,
+aussitt me plonge dans une rverie d'exil o rapparat Stamboul! Et
+ce n'est pas par simple fantaisie d'art non plus, qu'ici mon appartement
+est pareil celui de quelque mir d'autrefois, ressemble une demeure
+orientale qui, par sortilge, se serait incruste au milieu de ma chre
+maison hrditaire, avec ses arceaux dentels, ses broderies d'ors
+archaques et ses chaux blanches. Un charme dont je ne me dprendrai
+jamais m'a t jet par l'Islam, au temps o j'habitais la rive du
+Bosphore, et je subis de mille manires ce charme-l, mme dans les
+choses, dans les dessins, dans les couleurs, jusque dans ces vieilles
+fleurs de rve qui sont ici navement peintes sur les faences de mes
+murs. Et surtout il m'attire, ce charme triste, il m'attire vers l-bas
+o je serai demain.
+
+C'est donc vrai que je vais revoir Stamboul... C'est bien rel et
+prochain, ce plerinage auquel, depuis dix ans, je rve...
+
+Depuis dix ans que les hasards de mon mtier de mer me promnent tous
+les bouts du monde, jamais je n'ai pu revenir l, jamais; on dirait
+qu'un sort, un chtiment sans merci m'en ait constamment loign. Jamais
+je n'ai pu tenir le solennel serment de retour qu'en partant j'avais
+fait une petite fille circassienne, abme dans le suprme dsespoir.
+
+Et je ne sais plus rien d'elle, qui fut la bien-aime qui je croyais
+m'tre donn jusqu' l'me, pour le temps et pour les au del infinis.
+
+Mais, depuis que je l'ai quitte, constamment je suis poursuivi en
+sommeil par cette vision, toujours la mme: mon navire fait Stamboul
+une relche inattendue, rapide, furtive; ce Stamboul revu en songe est
+trange, agrandi, dform, sinistre; en hte, je descends terre, avec
+la fivre d'arriver jusqu' elle, et mille choses m'en empchent, et mon
+anxit va croissant mesure que passe l'heure; puis tout de suite
+vient le moment de l'appareillage, et alors, de partir sans l'avoir
+revue et sans avoir seulement rien retrouv de sa trace gare,
+j'prouve tant d'angoisse que je me rveille...
+
+
+Pour le relire, pendant cette soire d'attente, je vais chercher avec
+crainte un livre qu'autrefois j'ai publi, par besoin dj de chanter
+mon mal, de le crier bien fort aux passants quelconques du chemin, et
+que, depuis le jour o il a paru, je n'ai plus jamais os ouvrir. Pauvre
+petit livre, trs gauchement compos, je pense, mais o j'avais mis
+toute mon me d'alors, mon me en droute et prise des premiers vertiges
+mortels, ne pensant pas du reste que je continuerais d'crire et qu'on
+saurait plus tard qui tait l'auteur anonyme d'_Aziyad_. (Aziyad, un
+nom de femme turque invent par moi pour remplacer le vritable qui
+tait plus joli et plus doux, mais que je ne voulais pas dire.)
+
+Avec recueillement, comme si je regardais dans une tombe en soulevant la
+dalle funraire, je commence tourner ces pages oublies, tonnantes
+pour moi-mme qui les ai jadis crites.
+
+Des enfantillages d'abord qui me font sourire. Un certain Loti de
+convention, auquel je m'imaginais ressembler. Et puis, et l, des
+bravades, des blasphmes; les uns banals et ressasss dont j'ai piti;
+les autres, si dsesprs et si ardents, que c'taient encore des
+prires. Oh! le temps jeune, o je pouvais blasphmer et prier!...
+
+Mais tout l'inexprim qui dormait entre les lignes, entre les mots
+impuissants et sourds, s'veille peu peu, sort de la longue nuit o je
+l'avais laiss s'vanouir. Ils me rapparaissent, ces insondables
+_dessous_ de ma vie, de mon amour d'alors, sans lesquels du reste il
+n'y aurait eu ni charme profond ni intime angoisse. De temps autre,
+pour un souvenir, pour une souffrance que ce livre voque, je sens cette
+sorte de secousse glace ou de frisson d'me, qui vient des grands
+abmes entrevus, des grands mystres effleurs. Mystres de
+prexistences, ou de je ne sais quoi d'autre ne pouvant mme pas tre
+vaguement formul. Pourquoi l'impression, tout coup retrouve, d'un
+rayon de la lune de mai sur cette campagne pierreuse de Salonique o
+commena notre histoire, suffit-elle me donner ce frisson-l. Ou bien
+la vision d'un soleil de soir d'hiver, entrant dans notre logis
+clandestin d'Eyoub? Ou bien une phrase dite par elle, qui me revient,
+avec les intonations de la langue turque et le son de sa jeune voix
+grave? Ou tout simplement encore l'ombre de tel grand mur dsol, jetant
+sur un coin de rue solitaire l'oppression d'une mosque voisine? Ces si
+petites choses, peine saisissables, peine existantes, quoi donc
+sont-elles lies dans les trfonds inconnus de l'me humaine, quoi
+d'antrieur vont-elles se rattacher, quelles aventures mortes,
+quelle poussire encore souffrante, pour faire ainsi frmir? Et surtout
+pourquoi prouve-t-on ces tranges chocs de rappel, uniquement lorsqu'il
+s'agit de pays, de lieux ou de temps, que l'amour a touchs avec sa
+baguette de dlicieuse et mortelle magie?
+
+Beaucoup de feuillets que je tourne vite, sans mme les parcourir: ceux
+o j'avais arrang, chang les faits avec plus ou moins de maladresse,
+pour les besoins du livre ou pour mieux drouter des recherches
+indiscrtes. Puis voici nos derniers jours d'Eyoub, avec le dchirement
+du dpart, tandis que le printemps revenait une fois de plus sur le
+vieux Stamboul, semant par les rues tristes les fleurs blanches des
+amandiers. Et maintenant, la fin, tout ce passage imaginaire d'Azral
+que j'avais ajout, non pas seulement parce qu'il me semblait, avec mes
+ides d'alors sur les histoires crites, qu'un dnouement tait
+ncessaire, mais bien plutt parce que j'avais ardemment rv, pour nous
+deux, de finir ainsi. Oh! je me rappelle, je l'avais compos de mes
+larmes et de mon sang, ce dnouement-l, et, bien qu'il soit invent, il
+a t si prs d'tre vritable, que je le relis ce soir, aprs tant
+d'annes, avec un trouble que je n'attendais plus, un peu comme on
+relirait, outre tombe, la page suprme du journal de la vie.
+
+
+Eh bien! la vraie fin reste mystrieuse encore, et je tremble en
+songeant que je la connatrai bientt, que je pars demain pour aller
+remuer l-bas toute cette cendre.
+
+Quant la vraie suite, tout simplement la voici:
+
+Non, je ne sais plus rien d'elle. Je ne base sur rien cette conviction
+la fois douce et infiniment dsole, que j'ai de sa mort. Peu peu,
+notre histoire d'amour s'est arrte, mais sans solution prcise; notre
+histoire deux s'est perdue, mais sans finir.
+
+Les rares petites lettres qui, les premiers temps, malgr les farouches
+surveillances, travers mille difficults, m'arrivaient encore, ont
+cess, depuis sept ans bientt, de m'apporter leur plainte touffe.
+Finies aussi, les lettres d'_Achmet_, et finies d'une faon inquitante:
+devenues d'abord singulires, invraisemblables, avec des confusions de
+noms et de personnes que lui-mme n'aurait jamais faites, avec une
+persistance ne jamais me parler d'elle,--tellement que je n'ai plus
+os questionner, ni mme rpondre, dans la crainte de piges tendus, de
+mains trangres interceptant nos secrets.
+
+Et comment, distance, dchiffrer cette nigme; quel ami assez dvou,
+assez habile et assez sr charger de telles recherches, Stamboul,
+derrire les grillages des harems... D'anne en anne, du reste,
+j'esprais revenir,--et au contraire les hasards de ma vie me
+conduisaient ailleurs, en Afrique, en Chine, toujours plus loin... Alors
+peu peu une sorte d'apaisement de ces souvenirs se faisait en
+moi-mme, sans que je fusse tout fait coupable; ils se dcoloraient
+comme sous de la poussire, sous de la cendre de spulcre.
+
+Les nuits seulement, pendant les lucidits du rve, je retrouvais, sous
+une forme continuellement la mme, mes regrets inattnus; toujours ces
+imaginaires retours dans un Stamboul aux dmes trop hauts et trop
+sombres profils sur un grand ciel mort; toujours ces courses anxieuses,
+arrtes malgr moi par des inerties insurmontables et n'aboutissant
+pas; et, pour finir, toujours ce rveil, l'heure suppose de
+l'appareillage, avec l'angoisse et le remords d'avoir gaspill les
+instants rares qui auraient d me suffire pour arriver jusqu' elle.
+
+Oh! l'trange Stamboul, l'oppressante ville spectrale que j'ai vue dans
+mes nuits! Quelquefois elle restait lointaine, montrant seulement
+l'horizon sa silhouette; sur quelque plage dserte, je dbarquais au
+crpuscule, apercevant, l-bas, les minarets et les dmes; travers des
+landes funbres, semes de tombes, je prenais ma course, alourdie par le
+sommeil; ou bien c'tait dans des marcages, et les joncs, les iris,
+toutes les plantes de l'eau retardaient ma course, se nouaient autour de
+moi, m'enlaaient d'entraves. Et l'heure passait, et je n'avanais pas.
+
+D'autres fois, mon navire de rve m'amenait jusqu'aux pieds de la ville
+sainte; c'tait dans les rues, alors, que j'endurais le supplice de ne
+pas arriver; dans le ddale sombre et vide, je courais d'abord vers ce
+quartier haut de Mehmed-Fatih qu'habitait son vieux matre; puis, en
+route, me rappelant tout coup que je ne pouvais aller directement chez
+elle, j'hsitais, enfivr, pendant que les minutes fuyaient, ne
+sachant plus quel parti prendre pour retrouver au moins quelqu'un de
+jadis connu qui me parlerait d'elle, qui saurait me dire si elle tait
+vivante encore et ce qu'elle tait devenue,--ou bien si elle tait morte
+et dans quel cimetire on l'avait mise; et mon temps se passait en
+indcisions, en rencontres de gens pareils des spectres, qui me
+barraient le passage; d'autres fois, je gaspillais des bagatelles mes
+minutes prcieuses, m'attardant, comme au cours de mes promenades de
+jadis, des bazars d'armes, m'asseyant dans des cafs pour attendre des
+personnages que j'envoyais chercher et qui n'arrivaient pas; ou encore
+je me perdais, avec une intime terreur, dans des quartiers inconnus et
+dserts, dans des rues de plus en plus troites m'emprisonnant comme des
+piges au milieu d'une nuit profonde;--et, pour finir, arrivait tout
+coup l'heure, l'heure inexorable de l'appareillage, avec l'excs
+d'inquitude amenant le rveil. Dans ce rve obsdant qui, depuis ces
+dix annes, m'est revenu tant de fois, m'est revenu chaque semaine,
+jamais, jamais je n'ai revu, pas mme dfigur ou mort, son jeune
+visage; jamais je n'ai obtenu, mme d'un fantme, une indication, si
+confuse qu'elle ft, sur sa destine...
+
+
+Et maintenant le malfice qui me tenait loign semble la fin rompu;
+en complte possession de mon activit d'esprit et de vie, je vais
+revoir en plein jour, en plein soleil, cette ville qui pour moi s'est
+peu peu amalgame du sombre rve au point de me paratre elle-mme
+presque chimrique. peine puis-je croire que rien ne m'entravera en
+chemin; que j'arriverai au but; que je marcherai dans ces rues sans tre
+ralenti par des inerties de sommeil, que j'interrogerai des tres
+vivants, et que peut-tre je retrouverai la chre trace perdue.
+
+Bien rellement je pars demain, et je pars d'une faon aussi banale et
+positive que pour un voyage quelconque; mes malles sont en bas, prtes
+tre enleves ds le matin par la voiture qui m'emportera au chemin de
+fer. Empress, comme toute ma vie, je traverserai l'Europe trs vite,
+en trois jours, par le rapide de Paris Bucarest. En route cependant,
+dans les Karpathes, je m'arrterai une semaine, au palais d'une reine
+inconnue: une halte qui sans doute tiendra un peu du rve et de
+l'enchantement, avant l'inquitante tape finale. Et puis, de Varna, par
+la mer Noire, en vingt-quatre heures je gagnerai Constantinople.
+
+
+Mes prparatifs de voyage tant par hasard termins l'avance, rien ne
+trouble la paix de cette veille de dpart, dans tout ce silence et ce
+sommeil d'alentour.
+
+Maintenant, je rassemble ces menus objets plus prcieux que j'emporterai
+sur moi, des lettres, des amulettes et certaine bague qu'elle m'avait
+donne. Puis, avec recueillement, je vais ouvrir un tiroir mystrieux,
+cach sous de vieilles broderies orientales; c'est le cercueil o
+dorment mille petites choses rapportes d'Eyoub, des feuillets sur
+lesquels des mots turcs sont gauchement tracs de son criture
+enfantine, des morceaux coups l'toffe de notre divan de Brousse, des
+fantmes de pauvres fleurs qui jadis poussrent dans des jardins de
+Stamboul au printemps. Au plus profond de cette cachette, sous ces
+dbris, je cherche une adresse en caractres arabes qui, le matin de mon
+dpart, fut dicte par Achmet l'crivain public de la place
+d'Ieni-Djami: d'aprs lui, elle devait me servir de ressource suprme
+pour le retrouver si je ne revenais qu'aprs de longues annes, ayant
+puis toutes les autres enveloppes son propre nom, dictes
+l'avant-veille par Aziyad, tous les moyens de correspondre avec eux.
+
+La voici, cette adresse; elle a cinq ou six lignes, elle n'en finit
+plus; elle donne le nom et le gisement d'une vieille femme armnienne:
+Anaktar-Chiraz, qui demeure au faubourg de Kassim-Pacha, dans une
+maison basse, sur la place d'Hadji-Ali; ct il y a un marchand de
+fruits, et en face il y a un vieux qui vend des tarbouchs.
+
+Achmet jugeait que cette femme ne quitterait certainement jamais sa
+maison, puisqu'elle en tait propritaire. Jadis elle l'avait recueilli
+et soign pour je ne sais quelle maladie, pendant son enfance
+d'orphelin; elle l'aimait beaucoup, disait-il, et saurait toujours o le
+prendre, et-il mme chang vingt fois de mtier et de demeure. Pauvre
+petite adresse nave, qui fut crite, je me souviens, en plein air, au
+pied de la mosque, sous les platanes, par un si clair soleil de
+printemps et de jeunesse, et qui a dormi prs de dix annes dans
+l'obscurit de ce tiroir, pendant que je courais le monde! Elle a jauni,
+pli, pris un air de document ancien concernant des personnes mortes.
+Elle me fait mal revoir, si fane. Il me parat invraisemblable que je
+puisse la ramener la grande lumire d'Orient, et que les mots crits
+l me servent jamais renouer un fil conducteur vers des tres qui
+soient encore vivants et rels, qui ne soient pas des mythes de mon
+imagination, des spectres de mon souvenir. Cette vieille femme
+armnienne, ce marchand de fruits, ce marchand de tarbouchs, pauvres
+gens quelconques d'un faubourg perdu, et aussi ce petit quartier antique
+o je me rappelle vaguement tre venu, une fois ou deux, m'asseoir au
+crpuscule avec Achmet sous des treilles centenaires, dans le jardinet
+triste d'un caf turc,--qui sait ce que tout cela a pu devenir, qui sait
+ce que j'en retrouverai...
+
+Dix annes, c'est du reste un recul profond o toutes les images se
+noient dans une mme brume. Aussi, au dbut, ma rverie s'tait-elle
+maintenue dans un sentiment d'anxit encore assourdie, de mlancolie
+plutt tranquille. Mais voici qu'un plus grand trouble me vient, cette
+rflexion subite: pourtant il se peut qu'elle vive! Depuis bien
+longtemps cette pense-l ne s'tait plus prsente moi d'une manire
+aussi poignante. En effet, puisque je ne sais pas, puisque je ne suis
+sr de rien, il n'est donc pas impossible que bientt, dans si peu de
+jours que j'en frmis comme si ce devait tre demain, je me retrouve en
+sa prsence. Oh! rencontrer de nouveau son regard, que je m'tais
+habitu croire mort, son regard de douleur ou de sourire; revoir,
+comme elle disait, ses yeux face face! oh! l'angoisse, ou l'ivresse
+de ce moment-l!...
+
+Et comment serait-elle alors, comment serait son visage de vingt-huit
+ans? Dans toute sa beaut de femme, me rapparatrait-elle, la petite
+fille d'autrefois, svelte, aux yeux vert de mer? ou bien fltrie, qui
+sait, finie jamais en tant que crature de chair et d'amour? Peu
+importe du reste, mme vieillie et mourante... je l'aime encore. Mais de
+toute faon l'instant de cet trange revoir serait pour nous deux un peu
+terrible, et n'aurait pas de lendemain arrangeable, n'aurait aucune
+suite pouvant tre envisage sans effroi. Aziyad et Loti, ceux
+d'autrefois du moins, sont bien morts; ce qui peut rester d'eux-mmes
+s'est transform, leur ressemble peine sans doute, de visage et d'me;
+comme l'affirme ce petit livre enfantin que je viens de refermer, tous
+deux sont morts.
+
+C'est presque sacrilge de le dire: en ce moment, je crois que je
+prfrerais tre sr de ne trouver l-bas qu'une tombe. Pour elle et
+pour moi, j'aimerais mieux qu'elle m'et devanc dans la finale
+poussire qui ne pense ni ne souffre. Et alors j'irais tenir mon serment
+de retour devant quelqu'une de ces petites bornes funraires, aux
+mystiques inscriptions confiantes, qui si paisiblement traversent
+l'indfini des dures, dans les bois de cyprs...
+
+
+Il fait lourd et il fait inquitant dans mon logis, ce soir. Et tout y a
+pris l'air lugubre, avec ce seul flambeau qui laisse les fonds dans une
+obscurit confuse; et l, des tranchants d'acier luisent, des lames
+courbes de yatagans, et, sur le rouge fonc des tentures murales, les
+broderies tranges semblent la figuration symbolique de mystres
+d'Orient, qui me seraient profondment incomprhensibles. Quels tres
+inconnus, de quelle gnration ayant prcd la ntre, ont fix dans ces
+dessins leurs rves, leurs immuables rves? Ceux pour qui on a tremp
+ces armes et tiss ces ors, quelles chimres avaient-ils, quelles
+amours, quelles esprances? Je les sens loin de moi comme jamais, ces
+croyants-l, qui prsent dorment en terre sainte, au pied des mosques
+blanches. Tout ce dcor de vieil Orient est ce soir pour me faire mieux
+sentir combien sont dissemblables jusqu' l'me les diffrentes races
+humaines, et tout ce qu'il y a d'insens, d'impossible et de funeste
+aller chercher de l'amour l-bas. Entre les deux gars qui s'aiment,
+reste toujours la barrire des hrdits et des ducations foncirement
+diffrentes, l'abme des choses qui ne peuvent tre comprises. Et il
+leur faut prvoir qu'ensuite, quand viendra leur fin, ils n'auront
+seulement pas, pour les bercer ensemble la dernire heure, le commun
+souvenir, encore un peu doux, des mirages religieux de leur enfance; ni
+la mme terre, aprs, pour les runir.
+
+Il semble ainsi que le temps et la mort vous sparent davantage et qu'on
+s'en aille se dissoudre dans des nants opposs...
+
+
+Les choses ici sont imprgnes d'odeurs turques comme dans un srail, et
+c'est trop; ce silence aussi est pesant, ajoute encore la lourdeur
+parfume de l'air,--et j'ouvre en grand les fentres...
+
+Le silence reste le mme, augment plutt, prolong par tout le silence
+d'alentour. Entrent un phalne et les longs rayons de la lune. Entre
+aussi une fracheur, une fracheur exquise, venue des jardins, venue de
+la campagne et des grands marais, de par del les ormeaux des remparts.
+Je me sens rveill par cet air frais, comme d'un songe trs sombre, et
+je me penche cette fentre pour respirer de la vie. Les choses
+familires du voisinage m'apparaissent alors, aux places de tout temps
+connues; l'clairage lunaire leur donne, cette nuit, je ne sais quoi
+d'immuablement tranquille, d'un peu irrel aussi; mais elles sont bien
+les mmes toujours, et j'ai vu toute ma vie ces vieux toits, ces pans de
+murs, ces troues profondes des jardins, ces masses ombreuses des
+verdures, et on dirait que tout cela me chante en ce moment quelque
+petit hymne mlancolique de terre natale, me conseillant de ne pas
+partir. Tant d'autres, plus simples que moi, n'ont jamais quitt ce
+pays, ni seulement ce voisinage!... Peut-tre, si j'avais fait comme
+eux...
+
+Une senteur monte des jardins, senteur d'humidit, de mousse, de
+feuilles mortes, qui est particulire aux premiers soirs refroidis o
+des brumes lgres se lvent. Dj l'automne! Encore un t qui s'en va,
+qui aura pass quand je reviendrai de Stamboul. Mon Dieu, je vais, pour
+ce voyage, perdre nos derniers beaux jours d'ici, avec la plus belle
+floraison de nos roses sur nos murs, et je ne verrai plus, cette anne,
+deux chres robes noires se promener dans notre cour, au dernier
+resplendissement de septembre. Et qui sait, avec tout l'imprvu de mon
+mtier de mer, quand je retrouverai ces choses? Me voici maintenant
+indcis, attrist et presque retenu, cette veille de dpart, par le
+regret de ce que j'abandonne.
+
+Puis, brusquement, tout change, ds que je suis rentr dans le logis
+turc rouge sombre o luisent les armes; tout s'oublie, dans l'impatience
+inquite de Stamboul, cause simplement d'une amulette que je suis
+all prendre au fond d'un coffre et que j'ai rattache mon cou.
+
+Depuis longtemps, je ne l'avais plus vue, cette amulette d'Orient; elle
+se compose de je ne sais quels minuscules objets mystrieux enferms
+dans un sachet; le sachet, cousu assez gauchement par une petite main
+inhabile qui pourtant s'tait applique beaucoup, est fait d'un morceau
+de drap d'or sur lequel une fleur rose est broche; et ce bout d'toffe
+a t choisi, puis coup, dans ce qui restait de plus frais de certaine
+petite veste qu'une enfant circassienne avait porte pendant deux ts
+de sa vie pour aller l'cole par des sentiers de hautes herbes, le
+long du Bosphore, au village de Kanlidja. Je pense qu'il est vieux comme
+le monde, cet enfantillage attrist qui consiste changer entre soi,
+si l'on s'aime, de pauvres petites choses datant des premires annes de
+l'existence et s'en faire comme des amulettes contre le mutuel oubli:
+j'ai connu cela bien des fois, chez des tres de races trs diffrentes.
+Et cette uniformit des sentiments humains est, hlas! pour me faire
+douter davantage de l'individualit propre des mes: quand on y songe,
+on est tent, tellement elles semblent pareilles, de ne les regarder que
+comme des manations phmres de ce mme tout impersonnel qui est
+l'_espce_ indfiniment renouvele.
+
+Donc, c'est ainsi chez nous tous: quand l'amour grandit et s'lve
+jusqu' des aspirations vers d'ternelles dures, ou quand l'amiti
+devient assez profonde pour donner l'inquitude de la fin, on en arrive
+ jeter les yeux en arrire, sur l'enfance de ceux qu'on aime. Le
+prsent parat insuffisant et court; alors comme on sait que l'avenir
+_ne sera peut-tre jamais_, on essaie de reprendre le pass, qui, lui au
+moins, _a t_. qui ressemblais-tu quand tu tais toute petite fille?
+Dis-moi comment tait ton visage, ton costume? quoi rvais-tu quand tu
+tais tout petit garon? Comment taient tes allures et tes jeux? Et moi
+aussi, je tiens te conter mes premires joies d'enfant et mes premiers
+chagrins; mme je veux te faire cadeau de telle petite chose qui vient
+de ce temps-l, et qui m'tait trs prcieuse. Eyoub, dans le mystre
+plein de dangers de notre logis turc, enferms tous deux et inquiets
+des moindres bruits qui traversaient le lourd silence du dehors, nous
+passions souvent nos soires d'hiver des causeries de ce genre. Et
+tant de fois dans ma vie--avant de l'avoir connue et aprs l'avoir
+presque oublie--tant de fois j'ai fait de mme, hlas! avec d'autres,
+sous l'influence douce des amitis ou sous le charme mortel des
+amours... Oh! leurre pitoyable encore que tout cela!
+
+Et cependant, mon Dieu, il a peut-tre eu la plus belle part d'ivresse
+qu'un homme puisse attendre de la vie, et il devrait peut-tre se
+contenter de mourir aprs, celui qui une petite fille dlicieuse a
+prouv le besoin de donner une amulette contre l'oubli, et l'a
+compose avec tant d'amour, en dchirant la plus sacre de ses reliques
+d'enfance.
+
+Ce talisman de drap d'or a d'ailleurs, ce soir, produit son effet
+magique, car voici qu'il a complt trangement l'vocation commence
+par la lecture du livre. Tout coup, celle qui me l'avait donn est
+comme prsente: je la vois, attachant l'amulette mon cou, puis levant
+vers moi un regard o transparaissait toute sa petite me simple et
+grave: son visage est sorti de la nuit avec son expression des derniers
+jours et l'interrogation suprme de ses yeux... Alors, ce qu'il y avait
+peut-tre d'un peu factice tout l'heure, d'un peu hsitant dans mon
+sentiment pour elle, s'en est all en nuage, avec ce que je m'tais dit
+ moi-mme de raisonnable et de froid, d'goste et d'atroce sur les
+probabilits de sa mort. Oh! non, au lieu de cette tombe, que plutt je
+la retrouve, elle, n'importe comment et n'importe quel prix; quand je
+devrais recommencer souffrir aprs, j'aimerais mieux la revoir; je ne
+l'espre pas, mais je sens que je le voudrais, au risque de tout. Oh! la
+retrouver, mme vieillie, mme prs de mourir, ombre encore un peu
+pensante qui seulement comprenne que je suis revenu et qui m'entende
+demander pardon: ombre qui ait encore ses yeux, son expression d'yeux,
+et que je puisse aimer un instant avec le meilleur de mon me et le plus
+tendre de ma piti. Ou mme, s'il le faut, que je la retrouve m'ayant
+oubli, jeune, belle toujours, et jouissant en paix de l't de sa vie,
+des quelques annes de soleil qui taient son lot, elle aussi bien
+qu' toutes les autres cratures, et que je n'avais pas le droit de lui
+prendre.
+
+Ces barrires dont je parlais, ces diffrences profondes des races et
+des religions, est-ce que cela existe, je ne sais plus? Au-dessus de
+tout, passe l'amour, le charme d'un regard qui va du fond d'une me au
+fond d'une autre me. Et, en ce moment, si elle tait prs d'ici,
+j'irais la chercher par la main, et, sans hsitation, avec un sourire.
+Je l'amnerais au milieu de tout ce que j'ai de plus cher et de plus
+respect.
+
+Toutes mes impressions changeantes de cette soire se fondent prsent
+dans ce dsir attendri de la revoir, dans cet lan--d'ailleurs presque
+sans esprance--vers elle.
+
+
+
+
+II
+
+
+ Bucarest, octobre 188...
+
+Environ quinze jours aprs, l'autre bout de l'Europe, dans un grand
+palais de souverain o je suis arriv la nuit et o je suis seul.
+
+Ayant travers trs vite l'Allemagne et l'Autriche, j'ai fait halte
+d'une semaine chez l'exquise reine de ce pays-ci, dans son chteau
+d't, au milieu des Karpathes.
+
+Je l'ai quitte hier, et ici, Bucarest, o je devais passer la nuit,
+l'hospitalit m'tait prpare au palais royal, inhabit en ce moment.
+
+Rien de dsol et de tristement solennel comme un palais vide. Sitt que
+je suis seul dans mon appartement, une sorte de silence spcial
+m'enveloppe. De trs loin, ce bruit de voitures, qui est encore plus
+incessant Bucarest qu' Paris, me vient comme un roulement assourdi
+d'orage; je suis spar de la rue vivante par de grandes places sans
+passants, o veillent des factionnaires, et, dans le palais mme, rien
+ne bouge.
+
+Au chteau de la reine, je m'tais laiss malgr moi distraire et
+charmer par mille choses. Mais ici, c'est ma dernire tape avant
+Stamboul, qui n'est plus qu' vingt-quatre heures de moi, et, jusqu'au
+matin, j'entends sonner contre les pavs, de plus en plus
+distinctement, comme en crescendo, le pas rgulier des sentinelles qui
+gardent les portes.
+
+
+ Mardi 5 octobre.
+
+ quatre heures du matin, avant jour, je quitte le palais royal. Il fait
+trs froid dans les rues de Bucarest. Un landau me mne bride abattue
+la gare, au milieu d'un flot de voitures, qui roulent dans l'obscurit.
+Le ciel a des teintes glaces d'hiver. Le long de ces rues droites et
+nouvelles, qui ressemblent celles d'une capitale quelconque d'Europe,
+je ne sais plus trop o je suis, ni o ces chevaux m'emportent si vite;
+en tout cas, je ne me figure plus trs nettement que je suis en route
+pour Stamboul et que j'y arriverai demain.
+
+ cinq heures du matin, en chemin de fer, dans les lourds wagons
+couchettes de l'Express-Orient.
+
+Puis, vers huit heures, ce train s'arrte au bord du Danube, qu'il faut
+franchir en bateau. Trs froid toujours, avec une brume lgre aux
+horizons d'une plaine plate, infinie. Mais ici, il y a dj des costumes
+d'Orient, nos bateliers sont coiffs du fez et, sur le fleuve, des
+barques, immobiles le long des berges, portent le pavillon turc, rouge
+croissant blanc. Alors le sentiment me revient, plus poignant tout
+coup, du but vers lequel je m'achemine, dans cette matine frache
+d'octobre, travers ces eaux et ces prairies.
+
+
+Sur l'autre rive, nous montons dans un mauvais petit chemin de fer qui
+doit, dans sa journe, nous faire franchir la Bulgarie.
+
+Elle est bien sombre et sauvage, par ce jour d'automne, cette Bulgarie
+en rvolution, en guerre.
+
+Un long arrt, vers midi, je ne sais quel village, au milieu d'une
+plaine dserte. Il y a l un campement de cavalerie. Les cavaliers sont
+en tenue de campagne, l'air dtermin et superbe, prts se battre
+demain. Leur musique s'aligne en rond pour nous jouer un air trange,
+d'une rare tristesse orientale, quelque chose comme une marche
+guerrire, lente et obstine, vers un but qui serait la mort... Et, en
+coutant, je me sens prs de pleurer... De plus en plus, cette approche
+de Stamboul donne pour moi une importance exagre aux choses
+quelconques de la route, change leur aspect, me les fait voir comme
+travers du crpe.
+
+ mesure que nous avanons vers la mer Noire, l'air se fait moins froid.
+Les stations--de pauvres villages, de loin en loin, perdus au milieu de
+rgions dsoles--commencent avoir des noms tartares que je puis
+comprendre, traduire, et qui alors me charment comme si je rentrais dans
+une patrie: _Le petit march_, _Le petit diable_, etc... Des costumes
+turcs, turbans, vestes de bure soutaches de noir, commencent se
+montrer aux barrires,--et je prte l'oreille attentivement, pour
+couter ces gens-l parler la langue aime, dans cet pre pays triste.
+
+Enfin Varna parat, et je salue les premiers minarets, les premires
+mosques.
+
+Il fait calme sur la mer Noire, quand nous montons dans la barque qui
+nous emmne au paquebot de Constantinople. L'air est devenu tide,
+lger, et Varna, qui s'loigne derrire nous, a ses minarets baigns
+dans la lumire d'or du couchant.
+
+
+Une bruyante table d'hte, sur ce paquebot encombr de touristes,--et
+alors, comme consquence pour moi, l'oubli momentan, dans le brouhaha
+des voix, dans la banalit des choses qui se disent.
+
+Mais aprs, quand je me promne seul, travers la nuit grise, sur le
+pont de ce paquebot qui file vers le sud, qui file trs vite, sans
+secousse, sans bruit, comme en glissant,--je me rappelle que je suis
+tout prs du but et que j'y arriverai demain. Sur ce navire, je
+m'tonne, par habitude de mtier, de n'avoir pas de quart faire,
+d'tre au milieu de matelots qui ne m'obiraient point et qui je suis
+inconnu; rien ne me regarde, ni la manoeuvre ni la route,--et cela me
+semble un peu invraisemblable; cela suffit, dans cette nuit vague,
+jeter je ne sais quelle incertitude de rve sur la ralit de ma
+prsence bord. Personne ne sait ici mon nom, encore moins ce que je
+vais faire l-bas et combien cette approche me trouble. Ce retour
+Stamboul prend, cette heure, je ne sais quel air clandestin, et
+funbre aussi, dans le silence de plus en plus absolu du navire, qui
+s'endort tout en fuyant.
+
+Instinctivement, mes yeux regardent et suivent deux ou trois petits feux
+trs lointains, peine perceptibles, qui semblent piqus au hasard sur
+l'immensit neutre,--dans le ciel ou dans la mer, on ne sait trop,--et
+qui sont des phares de la cte turque. La mer devient de plus en plus
+inerte, et notre allure, toujours plus glissante, dans la nuit confuse
+o l'horizon n'a pas de contours.
+
+En songe, mes retours imaginaires se passaient ainsi; trs vite, je
+glissais dans l'obscurit vers Stamboul, et, ce soir, je finis par avoir
+presque l'impression de n'tre plus qu'un fantme de moi-mme, en route
+nocturne vers le pays que j'ai aim...
+
+
+
+
+III
+
+
+ Jeudi 6 octobre
+
+Au petit jour, un employ voix trangre vient avertir les passagers,
+dans leurs cabines, que l'entre du Bosphore est proche. Je venais
+peine de m'endormir, ayant pass la nuit songer, et je me rveille en
+sursaut, avec une commotion au coeur, rien qu' ce nom de Bosphore.
+
+Sur le pont o il fait froid, un un les passagers apparaissent,
+indiffrents, eux, et simplement dus de ce qu'on leur montre. En
+effet, l'entre du Bosphore est plutt maussade, l-bas, entre ces
+montagnes d'aspect quelconque, qui s'esquissent, encore confusment, en
+teintes sombres. C'est un lever de jour d'automne, gris et brumeux, sous
+un immobile ciel bas. On ne verra presque rien, avec ces bancs de
+brouillard qui tranent comme des voiles.
+
+Bien fcheux pour ces touristes: l'effet d'arrive sera manqu. Quant
+moi, qui n'aurai que deux jours et demi, rien que deux jours et demi
+pour ce plerinage, je fais cette rflexion que si le temps se met dj
+ l'hiver, s'il pleut, comme c'est probable, tout sera plus triste, plus
+compliqu, et mes recherches plus difficiles...
+
+Je n'avais pas vu hier au soir les passagers de troisime classe qui
+encombrent le pont: ce sont bien de vrais Turcs, ceux-ci, les hommes en
+cafetan, les femmes voiles. Et puis tout coup, comme nous approchons
+de la terre, il nous arrive une senteur pntrante, spciale, exquise
+mes sens,--une senteur jadis si bien connue et depuis longtemps oublie,
+la senteur de la terre turque, quelque chose qui vient des plantes ou
+des hommes, je ne sais, mais qui n'a pas chang et qui, en un instant,
+me ramne tout un monde d'impressions d'autrefois. Alors, brusquement,
+il se fait dans mon existence comme un trou de dix annes, un
+effondrement de tout ce qui s'est pass depuis ce jour d'angoisse o
+j'ai quitt Stamboul, et je me retrouve compltement en Turquie avant
+mme d'y avoir remis les pieds, comme si une certaine me mienne, qui
+n'en serait jamais partie, venait de reprendre possession de mon corps
+irresponsable et errant...
+
+
+Nous commenons descendre le Bosphore, et la grande ferie des deux
+rives, lentement, se droule. Je reconnais tout, les palais, les
+moindres villages, les moindres bouquets d'arbres; mais je me sens si
+calme prsent que cela m'tonne, et que je ne me comprends plus; on
+dirait que j'ai quitt depuis hier peine le pays turc. Un peu anxieux
+seulement quand nous passons devant ces cimetires o il y a, tout au
+bord de l'eau, des tombes de femmes, sous les hauts cyprs gants aux
+troncs roses aux feuillages noirs. Je les regarde beaucoup ces tombes;
+pierres debout, toujours, surmontes d'une sorte de couronnement
+symtrique qui reprsente des fleurs. Il m'arrive mme de me retourner
+tout coup, avec une inquitude vague, pour suivre des yeux, mesure
+qu'elle s'loigne, quelqu'une de celles qui sont bleues ou vertes avec
+inscriptions d'or; je me suis toujours reprsent que sa tombe elle
+devait tre ainsi. Qui sait pourtant quelles figures, sans doute trs
+inconnues, se sont endormies l-dessous!
+
+Dj voici les kiosques impriaux et les grands harems; puis la srie
+des palais tout blancs aux quais de marbre. Et enfin, l-bas et
+l-haut, sortant tout coup d'une brume qui se dchire, la silhouette
+incomparable de Stamboul.
+
+Oh! Stamboul est l! bien rel, trs vite rapproch maintenant, sous un
+clairage net et banal, ramen son apparence la plus ordinaire, que
+dix ans de rve m'avaient un peu change, mais presque aussi beau
+pourtant que dans mon souvenir. Et je m'tonne d'tre de plus en plus
+tranquille d'me, causant mme avec les compagnons de route que le
+hasard m'a donns, et leur nommant comme un guide les palais et les
+mosques.
+
+Le mouillage est bruyant, au milieu du fouillis des paquebots, des
+voiliers, portant tous les pavillons d'Europe. Et aussitt commence
+l'invasion furieuse des bateliers, des douaniers et des portefaix; cent
+caques nous prennent l'assaut, et tous ces gens, qui montent bord
+comme une mare, parlent et crient dans toutes les langues du Levant.
+Oh! je connais si bien cela, ce brouhaha des arrives, ces voix, ces
+intonations, ces visages; et cet amas de navires autour de nous, et ces
+fumes noires--au-dessus desquelles montent, l-bas dans le ciel clair,
+les dmes des saintes mosques! Je me mle moi-mme tout ce bruit;
+d'ailleurs, les mots turcs, mme les plus oublis, me reviennent tous
+ensemble. Avec des bateliers pour mon passage, avec des portefaix pour
+mes malles, je discute des questions qui me sont absolument
+indiffrentes, par besoin de m'agiter et de parler aussi. Jusque dans la
+barque, o je suis enfin install avec mes valises, je continue je ne
+sais quel tonnant marchandage,--et ainsi presque sans motion,-- part
+un tremblement peut-tre quand mon pied s'y pose--je me trouve terre,
+sur le quai de Constantinople.
+
+
+Aprs plus d'une heure perdue en formalits de douane, de passeport, de
+je ne sais quoi, sur ces quais, dans ce quartier bas de Galata rempli
+toujours du mme grouillement trange et de la mme clameur, me voici
+cependant mont Pra, install l'htel comme il faut du lieu, que
+les touristes encombrent. Bientt dix heures, quel gaspillage de temps,
+quand mes moindres minutes devraient tre comptes!
+
+Et puis il faut djeuner, ouvrir ses malles, faire sa toilette... Et le
+temps continue de fuir.
+
+La chambre o je m'habille est quelconque, haut perche, dominant de ses
+fentres un ensemble de maisons europennes trs banales; mais,
+au-dessus de ces toits, il y a deux ou trois petites chappes
+merveilleuses, sur Stamboul ou sur Scutari d'Asie: des dmes, des
+minarets, des cyprs, qui apparaissent comme suspendus dans l'air. Et
+ces choses, peine entrevues, suffisent me donner, avec un trouble
+dlicieux et un besoin de hte un peu fbrile, la conscience de ce
+voisinage. Mon Dieu, qui sait ce que j'aurai appris ce soir! Peut-tre
+rien, hlas! En deux jours, rechercher dans le grand Stamboul mystrieux
+la trace, gare depuis sept ou huit ans, d'une femme de harem, quel
+insens je suis! Je ne russirai jamais, je ne trouverai pas.
+
+Mon plan longuement rflchi, est de rechercher d'abord cette vieille
+femme armnienne du faubourg de Kassim-Pacha, indique par Achmet comme
+ressource suprme et dont j'ai retrouv l'adresse complique, la nuit de
+mon dpart. Si elle est vivante, peut-tre me donnera-t-elle la clef de
+tout: ce serait le moyen le plus simple et le plus rapide.
+
+Maintenant j'attends un interprte, qu'on m'a promis de m'amener,--car
+j'aurai besoin pour mon enqute de quelqu'un sachant bien lire le turc,
+que je sais parler seulement. Il va venir, il va venir, me dit-on avec
+un calme exasprant. Et le temps passe toujours, et il n'arrive pas.
+
+Alors je me dcide redescendre Galata en chercher un autre qu'on m'a
+indiqu.
+
+Il n'est pas chez lui, celui-l...
+
+Je reviens l'htel en courant. Dj plus de midi et demi! Mon Dieu,
+que de temps perdu, quand je n'ai que deux jours! c'est comme dans mes
+rves: tout m'arrte!...
+
+Enfin voici un interprte qu'on m'amne. Un horrible vieux Grec, rus,
+fureteur, qui s'offre de me suivre tout aujourd'hui et tout demain.
+Comme preuve, je lui prsente cette adresse de vieille femme, qu'il lit
+couramment; il sait trs bien o est cette place de Hadji-Ali qu'elle
+habite, et va m'y conduire en hte puisque l'heure me presse.
+
+Nous irons plus vite pied, dit-il, nous gagnerons du temps, par des
+raccourcis qu'il connat, par des rues o ni voitures ni chevaux ne
+sauraient passer. Et enfin nous voici dehors, en route. Les nuages de ce
+matin ont disparu du ciel. Dieu merci, il fera presque une journe
+d't, lumineuse et chaude; tout sera moins sinistre. Je tiens la main
+l'adresse de la vieille Anaktar-Chiraz, le prcieux petit grimoire
+conducteur sur lequel tout mon plan repose, et qui revoit, aprs dix
+annes, son soleil d'Orient. Je marche d'un pas rapide, avec la fivre
+d'arriver, avec l'impression physique d'tre devenu lger, lger, de
+glisser pour ainsi dire sans toucher le sol; cela contraste avec ces
+inerties de sommeil, qui, pendant tant d'annes, me retardaient si
+lourdement en rve; dans ma tte il me semble entendre bruire le sang,
+qui circulerait plus vite que de coutume; je voudrais courir, sans ce
+vieux qui me suit et que je trane comme une entrave.
+
+O me fait-il passer? Pourvu qu'il ait compris. Voici des quartiers
+neufs o je ne reconnais rien. Tout est chang: on a bti
+effroyablement par ici depuis mon dpart,--et ces transformations si
+grandes des lieux sont pour me donner, plus pnible, le sentiment que
+mon histoire d'amour et de jeunesse est bien enfouie dans le pass, dans
+la poussire, que j'en chercherai en vain la trace ensevelie...
+
+Ah! de vieux quartiers turcs maintenant,--des petites ruelles
+tortueuses, o je commence me retrouver un peu chez moi... Nous venons
+de descendre dans un bas-fond qui m'tait mme assez familier jadis...
+et, derrire ce tournant, l-bas, il doit y avoir un antique couvent de
+derviches hurleurs, lugubre avec les catafalques qu'on apercevait
+travers ses fentres grilles, effrayant quand on passait le soir...
+Oui, il est l encore; sans ralentir mon pas, je jette un coup d'oeil
+entre les barreaux de fer des fentres: toujours les mmes vieux
+cercueils, couverts des mmes vieux chles et coiffs des mmes vieux
+turbans, le tout peine plus mang qu'autrefois par la moisissure et
+les vers. C'est trange que ces choses de la mort, parce qu'elles sont
+demeures telles quelles, ravivent en moi prcisment des souvenirs de
+printemps et d'amour.
+
+De plus en plus je me reconnais. Nous devons mme approcher beaucoup,
+tre tout prs maintenant du quartier d'Anaktar-Chiraz--car je revois
+certaine petite mosque dont le dme, djet de vieillesse, monte tout
+blanc de chaux, entre des cyprs noirs--et mme je revois le caf, le
+caf aux treilles centenaires o Achmet m'avait prsent un soir cette
+vieille femme. Je touche donc la premire tape de mon plerinage, et
+un peu de confiance me revient, un peu d'esprance d'arriver au but.
+
+Comme je sais les mfiances qu'un tranger inspire, je vais m'asseoir
+l'cart, dans le jardinet triste de ce petit caf, l, sous les treilles
+jaunies, contre le mur antique, la mme place qu'autrefois; je
+demanderai un narguil, comme quelqu'un du pays, et lui, le vieux Grec,
+ira de droite et de gauche aux informations.
+
+Il revient dcourag: j'ai d faire quelque erreur, me dit-il, ou mon
+papier est faux; dans le voisinage, personne ne connat a...
+
+Mais je suis bien sr, moi, pourtant, que c'tait ici tout prs!
+Puisqu'elle sortait de chez elle, cette femme, quand un soir Achmet
+l'avait appele, pour me faire faire sa connaissance et la prier de
+recevoir pour lui les lettres que j'crirais de mon pays franc... Si
+elle est morte, il est impossible que quelqu'un au moins ne s'en
+souvienne pas. Allons, qu'il retourne interroger les anciens du
+quartier; qu'il insiste, malgr les mines sombres et fermes, et je
+doublerai la rcompense promise.
+
+Un quart d'heure d'impatiente attente. Il reparat, agitant d'un air de
+triomphe un bout de papier crayonn. Un vieux juif, qui la connat trs
+bien, a crit l-dessus, pour de l'argent, sa nouvelle adresse. Elle
+n'est pas morte, mais elle a dmnag depuis trois ans, pour aller
+habiter trs loin d'ici, Pri-Pacha, dans l'extrme banlieue, prs des
+grands cimetires isralites.
+
+Que de temps il faudra, hlas, pour s'y rendre! Et, cependant, j'ai une
+trace, une piste peu prs sre, laquelle j'aime mieux m'attacher que
+d'essayer autre chose de plus dangereux, de plus incertain. Vite, qu'on
+aille n'importe o chercher deux chevaux sells, et partons.
+
+
+Oh! ce trajet cheval, jusqu' Pri-Pacha, o trouver des mots pour en
+exprimer la mlancolie, par cette tranquille journe lumineuse
+d'automne, sous ce soleil encore chaud, qui a dj pris son clat
+mourant des fins d't...
+
+Nous cheminons paralllement au golfe de la Corne-d'Or, mais sur la rive
+oppose Stamboul, et un peu loin de la mer, dans la morne campagne,
+contournant les faubourgs btis au bord de l'eau.
+
+Comme par fait exprs, il nous faut repasser par tous ces lieux jadis si
+familiers que je traversais, les matins d'hiver, du temps o j'habitais
+Eyoub--les matins sombres et glacs de fvrier ou de mars--pour m'en
+retourner bord de mon navire aprs les nuits dlicieuses. Ce sont les
+lieux aussi que j'ai le plus souvent revus, depuis dix ans, dans mes
+visions des nuits; dans le rve de ce jour, ils sont plus clairs, mais
+ils ne me semblent pas beaucoup plus rels.
+
+Nous allons en hte, mettant nos chevaux au trot chaque fois que c'est
+possible. Tantt nous descendons dans des fondrires, tantt nous
+montons sur des hauteurs, toujours un peu dsoles, au sol aride, d'o
+nous apercevons l-bas l'autre rive, le grand dcor de Stamboul
+entirement dor de lumire.
+
+En plus de ma tristesse moi, qui me montre aujourd'hui les choses
+vivantes sous leurs aspects de mort, quelle autre tristesse demeure donc
+ternellement l, et plane sur ces abords de Constantinople... J'avais
+essay de l'exprimer, dans un de mes premiers livres, mais je n'avais pu
+y parvenir, et aujourd'hui, chaque pierre, chaque tombe que je
+reconnais sur ma route, me reviennent les impressions indicibles
+d'autrefois, avec ce tourment intrieur, qui aura t un des plus
+continuels de ma vie, de me trouver impuissant peindre et fixer avec
+des mots ce que je vois et ce que je sens, ce que je souffre...
+
+Partout, sur la terre, sur les roches et sur l'herbe rase, une teinte
+uniforme d'un gris roux, qui est comme la patine du temps; on dirait
+qu'une cendre recouvre ce pays, sur lequel trop de races d'hommes ont
+pass, trop de civilisations, trop d'puisantes splendeurs. Et, de loin
+en loin, au milieu de ces espces de landes de l'abandon, quelque
+minaret blanc entour de cyprs noirs.
+
+Un ravin plus profond se prsente nous, o il faut descendre; il est
+d'apparence aussi pre et sauvage que si nous tions cent lieues d'une
+ville. Tout au bas, sous des platanes, est une fontaine antique, o
+jadis je rencontrais presque chaque matin la mme jeune femme turque,
+qui semblait trs belle sous ses voiles. C'tait avant le soleil lev
+que je passais l, l'aube d'hiver, et aux mmes heures elle venait
+seule remplir cette fontaine sa cruche de cuivre. Nous croisant dans
+le chemin creux, embrum de vapeur matinale, nous changions un regard
+de connaissance; aprs quoi, ses yeux, qui taient seuls visibles dans
+son visage voil, se dtournaient avec un demi-sourire. Je n'avais plus
+pens elle depuis dix ans, et je la revois, prsent, comme dans un
+clair miroir, et je retrouve toutes mes impressions tristes de ces
+levers de jour, de ces courses dans ces chemins encore dserts, le
+visage fouett par l'air sec et glac ou par le brouillard gris. Et,
+comme j'avais l'me inquite, en ce temps-l, me demandant chaque matin
+si, avec tant de dangers autour de nous, l'obscurit prochaine me
+runirait encore celle que je venais de laisser, ou bien si, avant le
+soir, Azral ne passerait pas pour tout anantir...
+
+
+ Pri-Pacha, o nous avons fini par arriver, nous trouvons, aprs avoir
+interrog les passants de la rue, la maisonnette de cette vieille
+Armnienne de qui dpend tout le rsultat de mon plerinage,--et je
+suis anxieux en frappant la porte. Deux fois, trois fois, le frappoir
+antique rsonne trs fort, jusqu' faire trembler les planches
+vermoulues; personne ne vient ouvrir, et d'ailleurs les fentres sont
+closes. Mais un juif caduc, centenaire pour le moins, sort avec
+effarement d'une maison voisine, emmitoufl d'un cafetan vert:
+
+--La vieille Anaktar-Chiraz? nous rpond-il d'un air souponneux,
+qu'est-ce donc que nous lui voulons?
+
+
+Il se rassure notre mine: Oui, c'est bien ici, en effet; mais elle
+n'y est pas; elle est partie hier pour aller s'tablir auprs d'une de
+ses parentes qui est bien malade, l-bas, Kassim-Pacha d'o nous
+arrivons, tout ct de son ancienne demeure.
+
+Oh! alors il me prend une vraie fivre! Que faire? Le temps passe, il
+doit tre tard. Je ne sais mme pas l'heure, ayant, dans ma
+prcipitation, oubli ma montre l'htel; mais il me parat que dj le
+soleil baisse. Une fois la nuit venue, il n'y a plus rien tenter
+Stamboul,--et je n'ai plus qu'une journe aprs celle-ci qui va
+finir.--Il semble en vrit que j'aie eu, en sommeil, le pressentiment
+complet de ce que serait ce voyage; tout va tellement comme dans mon
+rve: ces entraves accumules, cette inquitude de l'heure trop courte,
+cette angoisse _de n'avoir pas le temps d'arriver jusqu'au but_.
+
+Quel parti prendre prsent? Je ne sais plus trop et ma tte se perd un
+peu. Allons-nous retourner sur nos pas, jusqu' ce Kassim-Pacha d'o
+nous venons, avec ces mauvais chevaux de louage qui ne veulent plus
+marcher?... Non, Eyoub o j'habitais, et qui m'attire comme un aimant,
+est l trop prs de nous, juste en face, de l'autre ct de la
+Corne-d'Or--qui se rtrcit dans ces parages et sera si vite traverse.
+D'ailleurs, je me sens tellement redevenu un habitant de ce saint
+faubourg; les dix annes, qui me sparent du temps o j'y vivais,
+viennent de si compltement s'vanouir, que j'ai presque l'illusion de
+rentrer l chez moi, au milieu de figures familires, et que, sans
+peine, je m'imaginerais y retrouver ma maison telle que je l'ai
+quitte, avec les chers htes d'autrefois. Au moins, j'entrerai
+m'asseoir dans le petit caf antique o nous passions, Achmet et moi,
+les veilles d'hiver, en compagnie des derviches conteurs de feriques
+histoires; il n'est pas possible que, dans ce quartier-l, quelqu'un ne
+me reconnaisse pas, ne me prenne pas en piti et ne consente me guider
+dans mes recherches--qui, sans doute, ne peuvent plus faire ombrage
+personne.
+
+Donc, nous renvoyons nos chevaux; nous descendons vers la berge pour
+prendre un caque, choisissant un rameur jeune afin d'aller vite,--et
+bientt nous voici glissant, trs lgers, grands coups d'aviron sur
+l'eau tranquille.
+
+Je commence regarder de mes pleins yeux l-bas en face, fouillant de
+loin cette autre rive o nous allons aborder.
+
+Quoi, est-ce que je ne m'y reconnais plus? C'tait bien l pourtant,
+j'en suis trs sr.
+
+Oh! mon Dieu, on a tout chang, hlas! Ma maison, trs vieille, et les
+deux ou trois qui l'entouraient n'existent plus. Je n'avais pas prvu
+cette destruction et je sens mon coeur se serrer davantage. Ce cadre qui
+avait entour ma vie turque est jamais dtruit--et cela recule tout
+dans un lointain plus effac.
+
+Je mets pied terre, cherchant m'orienter, reconnatre au moins
+quelque chose. Le petit caf des derviches conteurs d'histoires, o donc
+est-il? la place, il y a un grand mur blanc que je ne connaissais
+pas, un corps de garde tout neuf, avec des soldats en faction. Et toutes
+les maisons alentour sont fermes, muettes, inabordables surtout.
+Allons, je suis un tranger ici maintenant; j'ai t fou de venir y
+perdre mes instants compts, quand j'aurais d au contraire revenir sur
+mes pas, suivre la seule piste un peu sre, rechercher tout prix cette
+vieille femme.
+
+Pourtant, cela faisait partie de mon plerinage aussi, de revoir Eyoub,
+et j'en tais si prs!
+
+Oh! et la mosque sainte, et l'alle des saints tombeaux! Je suis deux
+pas prsent de ces choses mystrieuses et rares, autrefois si
+familires, dans mon voisinage; je ne reviendrai peut-tre jamais
+ici,--aurai-je le courage de quitter Eyoub sans aller les revoir. Du
+reste, en courant, ce sera une perte de cinq ou dix minutes peine,--et
+je dis mon batelier: Va, aborde un peu plus loin, au quai de marbre
+l-bas, l'entre du saint cimetire.
+
+Laissant le vieux Grec dans le caque avec le rameur, je redescends
+terre, seul, saisi tout coup par le silence glac de ce lieu, par sa
+sonorit funbre, que j'avais oublie, et qui change le bruit de mon
+pas. Dans l'alle d'ternelle paix, sur les dalles de marbre verdies
+l'ombre, o l'on voudrait marcher lentement, la tte basse, il faut
+passer aujourd'hui avec cette prcipitation enfivre qui donne
+toutes les choses, revues ainsi, je ne sais quel air d'inexistence. Je
+cours, je cours, dans cette alle, entre les deux alignements de
+kiosques funraires et de tombes, au milieu de toutes les silencieuses
+blancheurs des marbres. De droite et de gauche, bordant la voie troite,
+sont de vieilles murailles blanches, perces d'une srie d'ogives, par
+o la vue plonge dans les dessous ombreux d'une sorte de bocage rempli
+de spultures. Rien de chang, naturellement, dans tout cela qui est
+sacr et immuable; ce lieu unique, si trangement ml mes souvenirs
+d'amour, tait le mme bien des annes avant notre existence et sera
+ainsi longtemps encore aprs que nous aurons tous deux pass.
+
+Au bout de l'avenue, dans une ombre plus paisse, sous une vote
+obscure de platanes, je m'arrte devant la petite porte de
+l'impntrable mosque sainte. Il y a toujours l les mmes vieilles
+mendiantes, au visage voil, assises, accroupies, immobiles sur des
+pierres. L'une d'elles, rveille de son rve par le bruit de mon pas,
+s'inquite de me voir accourir, se demande si j'aurai par hasard
+l'impudence de franchir ce seuil: Yasak! Yasak! (Dfendu! Dfendu!),
+dit-elle, d'une voix irrite, en tendant une main de morte comme pour
+me barrer le passage. Et je lui rponds tranquillement, dans cette
+langue turque que je reparle dj avec la facilit d'autrefois: Je le
+sais, ma bonne mre, que c'est dfendu; je veux seulement jeter un coup
+d'oeil l'entre et puis je m'en irai. Ce disant, je lui remets une
+aumne; alors, d'une voix calme, elle rassure les autres qui
+s'inquitaient aussi: Il sait, il sait; il est du pays; il vient
+regarder, seulement. Et en effet, je regarde la hte, la drobe;
+tant de fois jadis, quand j'habitais Eyoub, j'tais venu jusqu' ce
+seuil, dont je reconnais encore les moindres pierres, dans la demi-nuit
+qui tombe des grands arbres. Du lieu d'ombre o je suis, au milieu de
+ces pauvresses voiles aux immobilits de fantmes, il semble qu'une
+clart un peu merveilleuse rayonne l-bas, dans cette cour de mosque,
+sur les blancheurs sculaires de la chaux et des faences...
+
+Tout de suite, aprs ce regard jet, je repars en courant dans la
+sainte alle, repris par l'inquitude de l'heure qui fuit, de la lumire
+qui me parat plus dore, par la frayeur du soleil couchant et du soir.
+
+C'est Kassim-Pacha, naturellement, la recherche de cette vieille
+femme, que je vais retourner cote que cote. Et j'irai par mer cette
+fois; d'ici, ce sera le plus rapide.
+
+Quand je suis de nouveau tendu dans mon caque, je dis au rameur: Va
+vite, vite, pour une bonne rcompense que je te donnerai! Il rpond par
+un sourire dents blanches et se met ramer de toute la force de ses
+bras. Le courant nous aide et nous descendons lestement la Corne-d'Or,
+nous loignant du sombre Eyoub.
+
+Mais nous allons passer devant le faubourg d'Hadjikeu. Si je m'y
+arrtais! Le quartier n'est pas farouche comme celui d'o je viens, et,
+qui sait, quelqu'un m'y reconnatra peut-tre, quelqu'un de ces juifs
+que j'employais mon service, le grand Salomon ou mme le vieux
+Karoullah, n'importe qui, pourvu qu'on me renseigne. En passant, je
+vais tenter ce moyen... Et puis cela me permettra de revoir ma maison,
+la premire de mes maisons turques, car j'ai habit l aussi, avant de
+pouvoir raliser le rve presque impossible de me fixer Eyoub.
+
+Dans ce livre de jeunesse o j'ai cont ma vie orientale, j'ai pass
+sous silence notre tape Hadjikeu, pour abrger, et aussi pour obir
+ une sorte de sentiment de dcorum qui m'amuse bien prsent: ce
+Hadjikeu est un faubourg pauvre, assez mal considr Constantinople.
+
+L pourtant j'tais venu m'installer d'abord, en quittant mon logis
+europen de Pra; l, j'avais reu Aziyad pour la premire fois, son
+retour de Salonique. Nous y tions rests prs de deux mois, bien
+cachs, avant de russir trouver une maison sur l'autre rive, dans le
+faubourg des saints tombeaux, et nous avions ensuite conserv, toute
+ventualit, ce premier gte plus sr, o, par fantaisie, nous revenions
+de temps autre.
+
+
+ la longue, comme tout se transforme dans la mmoire, tout s'oublie!
+Voici que je ne reconnais mme plus l'_chelle_ de notre rue,
+c'est--dire l'appontement de vieilles planches qui nous tait si
+familier, jadis, et o nous dbarquions avec une telle sret
+d'habitude, dans le mystre protecteur des nuits bien noires.
+
+Par impatience, je mets pied terre ailleurs, l'entre d'une ruelle
+isralite que je me rappelle vaguement, trs vaguement. Et, suivi
+toujours de ce mme vieux Grec, je recommence marcher vite, courir,
+talonn sans trve par l'inquitude de l'heure.
+
+ un tournant, nous tombons sur une rue o se tient un march juif: cris
+de vendeurs et d'acheteurs, foule affaire, encombrement de mannequins,
+de fruits et de lgumes, petits fourneaux o l'on rtit des viandes en
+plein vent, petits talages de changeurs et d'usuriers... L, je me
+reconnais tout fait, par exemple, et le coeur me bat plus fort, car ma
+maison doit tre bien prs.
+
+J'avais du reste gard de ce march un souvenir trs singulier, unique
+mme entre tous. Habitant d'Hadjikeu ou habitant d'Eyoub, j'y venais
+chaque soir avec Achmet pour changer, pour emprunter de l'argent ces
+juifs, ou bien encore pour leur acheter les pains et les gteaux
+destins au dner mystrieux d'Aziyad. C'est que Constantinople est la
+seule ville du monde o j'aie t vraiment ml la vie du peuple,--
+la vie de ce peuple oriental, bruyant, color, pittoresque, mais
+besoigneux, pauvre, actif mille petits mtiers, mille petits
+brocantages. Mon compagnon de chaque jour, Achmet, tait lui-mme un
+enfant de ce peuple-l, au courant des moindres rouages de la vie
+laborieuse, habitu se tirer d'affaire avec presque rien, et
+m'enseignant sa manire, me rendant homme du peuple comme lui
+certaines heures. Il est vrai, j'tais pauvre, moi aussi, cette
+poque, et bien en peine quelquefois pour soutenir mon rle d'Hassan...
+
+Ce march, que je traverse aujourd'hui d'un pas dgag et rapide,
+sentant peser la ceinture de cuir o j'ai fait coudre--un peu la faon
+des matelots--ma rserve de pices d'or, oh! ce march, tout ce qu'il me
+rappelle de misres, gaiement endures cause d'elle, de marchandages
+timides, de demandes de crdit pour des sommes qui prsent me font
+sourire... Et, sous le costume turc, ces choses me semblaient
+acceptables, m'amusaient presque, en me donnant davantage l'impression
+d'tre sorti de moi-mme et devenu quelqu'un des simples qui
+m'entouraient. Il y avait tant d'enfantillage encore dans ma vie de ce
+temps-l!
+
+Aprs cette rue du march, une place tranquille au bord de la mer, une
+place silencieuse borde de berceaux de vigne et orne en son milieu
+d'une vieille fontaine de marbre. Et ma maison est l, qui tout coup
+me rapparat, bien relle, au beau soleil du soir... J'ai enfin
+retrouv une chose d'autrefois, une chose qui a fait partie de mon cher
+pass et qui existe encore...
+
+Avec je ne sais quelle crainte de m'en approcher, avec un trange
+trouble d'me, je vais lentement m'asseoir en face, en plein air, devant
+un petit caf, sous des treilles que l'automne a jaunies, et je la
+regarde. (Comme ce nom de _caf_ sonne mal pour dire ces choppes
+orientales o l'on fume le narguil.) Je la regarde, ma maisonnette
+d'autrefois, un peu comme je regarderais une chose de rve qui oserait
+se montrer en plein jour. Elle me semble rapetisse et d'aspect
+misrable; cependant, c'est bien cela, et rien que ces marbrures de
+vieillesse, sur la muraille, ramnent dans ma tte mille souvenirs.
+
+Cette place n'a pas chang non plus; pas une pierre n'a t drange
+depuis que j'y habitais. Est-ce possible, mon Dieu, que tout y soit
+demeur si pareil, que le soleil l'claire si gaiement, que je m'y
+retrouve, moi, encore jeune, et que, depuis des annes, je ne sache plus
+rien d'_elle_, mme pas si elle est vivante ou si elle s'est endormie
+dans la terre...
+
+C'est mon premier instant de repos et de rverie, depuis que j'ai
+commenc ma longue course errante. Ce soleil d'octobre, qui d'abord me
+semblait joyeux, sur cette place solitaire, subitement me devient
+triste, triste plus que la brume ou la nuit. Il ne me charme ni ne me
+trompe plus; je n'ai conscience prsent que de son impassibilit
+devant les continuels anantissements, les continuelles fins. Je sens de
+la mort, de la mlancolie de mort, dans sa lumire douce; ses rayons
+sont pleins de mort...
+
+
+Un jeune garon se prsente pour nous servir. Je lui demande:
+
+--Est-ce que le matre du caf est vieux? est ici depuis longtemps?
+
+--Le matre?... Oh! depuis peut-tre cinquante ans, rpondit-il, tonn;
+c'est un _trs vieux pre_.
+
+--Alors, dis-lui qu'il vienne me parler.
+
+Je me rappelle tout de suite la figure de ce vieil homme, ds qu'il
+arrive:
+
+--Me reconnais-tu? Je demeurais l, dans la maison d'en face, il y a
+bien des annes.
+
+--Ah! oui, dit-il, un peu saisi. Et c'est toi qui t'en tais all,
+aprs, habiter Eyoub. Pourtant, non... il y a au moins vingt ans de ce
+que je veux dire (on compte toujours trs mal les annes, en Turquie),
+tu serais plus vieux que tu n'es.
+
+--Et te souviens-tu de mon serviteur Achmet?
+
+De mon serviteur Achmet, il se souvient trs bien; mais il ne peut me
+donner aucun renseignement sur lui: on ne l'a pas revu Hadjikeu
+depuis mon dpart.
+
+Alors je le charge d'aller appeler tous les anciens du quartier, tous
+ceux qui plus ou moins peuvent se souvenir de moi.
+
+Et bientt un attroupement se forme, des voisins, des curieux, des gens
+quelconques, qui me regardent comme un revenant de l'autre monde,
+tonns eux aussi de me voir encore jeune: il semble que, dans leur
+mmoire tous, mon passage ici ait peu peu remont jusqu' des
+poques incertaines et recules.
+
+Je m'en doutais bien, ils n'ont pas oubli ce Franais qui avait eu
+l'ide singulire de venir s'isoler ici; mais, hlas! au sujet d'Achmet,
+personne ne peut rien me dire. Pourtant on me propose d'aller, si je
+veux, chercher un juif qui me connaissait trs bien et qui me
+renseignerait peut-tre,--un nomm Salomon.
+
+Salomon! Je crois bien que je veux voir Salomon! Qu'on me l'amne bien
+vite, et il y aura rcompense. Ce Salomon, je l'employais souvent; il
+allait faire des achats pour moi avec Achmet, et savait mme les alles
+et venues clandestines d'une musulmane dans ma maison. Au moment de mon
+dpart, je l'avais chass, il est vrai, pour je ne sais plus quelle
+fourberie; mais qu'importe pourvu qu'il me guide. J'aurai mme presque
+une joie le revoir, comme tout ce qui a t ml ma vie
+d'autrefois...
+
+Il arrive. Sans doute il ne m'en veut pas, lui non plus, car il parat
+tout mu de me reconnatre, et il embrasse la main que je lui tends. Je
+l'avais laiss un homme grand et superbe, je le retrouve tout courb et
+blanchi.
+
+--Achmet, dit-il, non, je ne l'ai pas revu, et n'ai plus entendu parler
+de lui depuis ton dpart. Il doit avoir quitt le pays,--ou bien il est
+mort.
+
+Puis il me promet de passer sa soire en recherches et de monter demain
+matin Pra m'en rendre compte.
+
+Allons, je ne saurai rien de plus ici. Encore une halte perdue. Et
+l'heure presse, il faut repartir...
+
+Pourtant je voudrais bien entrer dans ma maison, puisque je suis si
+prs; surtout je voudrais monter au premier tage, dans cette chambre
+que j'avais prpare avec tant d'amour pour la recevoir.
+
+Et j'envoie Salomon parlementer avec les gens qui habitent l: des
+Armniens pauvres, qui consentent, pour une pice blanche, m'ouvrir
+leur porte.
+
+J'entre, je monte notre escalier, je revois notre chre petite chambre,
+jadis si jolie dans son arrangement trange. prsent, plus rien; des
+meubles de misre, du dsordre et des loques qui tranent. J'aurais
+mieux fait de ne pas regarder cette profanation pitoyable; le simple
+coup d'oeil que j'ai jet l vient de suffire pour reculer, reculer
+encore plus au fond de l'abme, le pass dont je poursuis la trace.
+
+Mais, tandis que je redescends, par ces marches o les babouches
+d'Aziyad se sont poses, une motion poignante me vient, que je n'avais
+pas prvue...
+
+Un jour, trs loin dans mon enfance, certain rayon de soleil d'hiver,
+entr par une fentre d'escalier, m'avait impressionn d'une
+inexplicable faon profonde.--J'ai dj cont cela, je ne sais o.--Et
+ici, bien des annes plus tard, j'avais retrouv le mme frisson, en
+revoyant, dans cette maison d'Hadjikeu, un rayon semblable et de mme
+signification mystrieuse,--qui, chaque soir, glissait le long d'un
+escalier, pour clairer une amphore d'Athnes pose dans une niche du
+mur... Souvent, des dtails infimes se gravent pour toujours dans une
+mmoire, et on dirait qu'ils rsument en eux-mmes tout un lieu, toute
+une poque pnible ou regrette: il en avait t ainsi de ce rayon de
+soleil--dj ml pour moi je ne sais quel _antrieur_ inconnu;--j'y
+avais repens cent fois depuis mon dpart du pays turc, et une angoisse
+singulire, une angoisse bizarre et d'inquitante origine, m'tait
+toujours venue l'ide que je ne reverrais jamais cette trane de
+lumire plie, tombant dans cette niche sur cette amphore, jamais,
+jamais plus...
+
+Eh bien, la niche vide est toujours l dans le mur, et tandis que je
+redescends, le soleil l'claire de son mme rayon triste...
+
+En tout ce qui prcde, je me suis perdu, une fois de plus, dans
+l'indicible...
+
+
+Nous remontons dans notre caque, le Grec et moi, aprs cette halte qui
+a dur vingt prcieuses minutes, et nous continuons notre route vers
+Kassim-Pacha, de toute la vitesse de nos rames.
+
+Sur la Corne-d'Or, c'est le va-et-vient coutumier, le croisement
+incessant des minces caques silencieux. Et que cette aprs-midi est
+belle, tide et lumineuse! Elle me donne des illusions d't, moi qui
+arrive des forts de sapins des Karpathes, o dj des neiges
+tombaient... Et je me laisse reprendre aux tromperies du soleil. Je me
+laisse peu peu bercer et leurrer par tout ce mouvement, si familier
+jadis: comme tout l'heure Eyoub, peu peu, je me figure tre encore
+au temps lointain o j'avais des logis mystrieux, ici, sur ces deux
+rives... L'entour est, d'ailleurs, rest tellement pareil! Les grands
+dmes des mosques se dressent aux mmes places; la silhouette immense
+de Stamboul prside toute cette agitation joyeuse des barques,
+absolument comme, il y a dix ans, elle dominait nos aventureuses alles
+et venues d'amour... Oh! comment dire le charme de ce lieu qui s'appelle
+la Corne-d'Or!... Comment le dire, mme par peu prs: il est fait de
+mes joies inquites et de mes angoisses, mles de l'ombre d'Islam; il
+n'existe sans doute que pour moi seul...
+
+ l'chelle de Kassim-Pacha, nous abordons bientt, en face de ce
+palais, d'architecture mauresque, qui est l'Amiraut. L, je regarde
+l'heure... quoi pensais-je donc, il faut que j'aie la tte bien
+inquite pour n'avoir pas vu qu'en effet le soleil est encore trs haut;
+il est peine trois heures et demie! J'prouve un apaisement cette
+certitude que le jour n'est pas trop prs de finir...
+
+Dix minutes de marche empresse pour arriver de nouveau ce quartier o
+nous avons chance de trouver Anaktar-Chiraz. C'est par de vieilles
+petites rues bien musulmanes, o circulent en babouches des femmes
+voiles de mousseline blanche.
+
+Aprs cette longue prgrination inutile que je viens de faire, revenu
+mon point de dpart, cette place d'Hadji-Ali, qui est tranquille et
+solitaire, entre ses maisonnettes basses, comme une place de village, je
+m'assieds au mme petit caf que tout l'heure, dans le jardin, sous
+les treilles jaunies qui s'effeuillent. Dans ce recoin paisible, pauvre,
+presque campagnard, nous serons bien pour causer du pass, sans tmoins,
+au milieu de choses immobilises depuis des sicles; l'endroit,
+d'ailleurs, est comme choisi, pour l'entrevue un peu funbre que
+j'attends, pour les choses tristes et saupoudres de cendre que nous
+allons sans doute nous dire.
+
+J'envoie le fureteur grec s'enqurir d'Anaktar-Chiraz et la prier de
+venir ici, causer un moment avec moi. Je crois bien que, cette fois, il
+la trouvera; je m'inquite seulement de savoir si elle consentira
+venir, si elle n'aura pas peur, et je demande un narguil pour attendre.
+La soire est de plus en plus tide, jouant les calmes soires d't; le
+soleil, qui descend, dore l'antique mosque d'en face et la vigne
+effeuille sous laquelle je suis assis. Sur la place, personne ne passe;
+ peine une rumeur confuse monte jusqu' moi, de la Corne-d'Or et des
+navires; il se fait un grand silence alentour. Des minutes et des
+minutes d'attente se passent. L'immense ville voisine n'est plus
+indique par rien; j'ai maintenant tout fait l'impression de l't,
+d'un soir d't finissant, dans quelque village oriental, et du calme
+profond redescend en moi.
+
+
+Enfin il revient, le Grec, suivi d'une vieille femme vtue de noir,
+basane, aux traits durs, que je reconnais tout de suite. Je l'avais vue
+une seule fois dans ma vie, mais c'est bien elle. Son air est effar,
+hagard; elle a vieilli terriblement. Pourvu qu'elle se souvienne!
+
+videmment elle a peur de ces personnages inconnus, de cet
+interrogatoire qu'on veut lui faire subir dans un lieu cart. Avec une
+crmonieuse rvrence, elle s'assied devant moi, sur le bord d'un
+tabouret, et me regarde. Je suis contre-jour et elle doit me voir en
+ombre sur un fond de soleil.
+
+Oh! oui, c'est bien elle; je viens de reconnatre surtout ce
+demi-sourire, trs bon, trs honnte, qui a clair un instant son
+visage parchemin et durci. Une natte de ses cheveux, rests noirs comme
+de l'bne, entoure le foulard de soie, galement noir, dont sa tte est
+enveloppe comme d'une bandelette. Sa robe use, mais propre, est
+taille l'europenne, d'une forme dmode, avec des biais de velours
+noir. Chez nous, dans des villages du Midi ou de l'Auvergne, des
+vieilles femmes ont cette tenue et cet aspect. Elle se tient roide, sur
+son tabouret, et elle attend.
+
+Je commence la questionner doucement, timidement, en langue turque,
+ayant peur de ses rponses.
+
+--Achmet? Achmet? rpte-t-elle, les yeux toujours hagards. Non, elle
+ne se rappelle pas. Il y a si longtemps de l'histoire que je lui
+conte,--et elle en a tant soign, tant vu mourir dans sa vie, des jeunes
+hommes et des vieux,--et il y en a tant des _Achmet_, Constantinople!
+Et puis, dit-elle pour s'excuser, j'ai perdu coup sur coup mon mari et
+mes fils. Depuis ce temps-l, ma tte s'est drange, ma mmoire est
+partie.
+
+Mon Dieu, comment percer la nuit qui s'est faite dans cette
+intelligence, comment m'y prendre... Et puis elle a peur surtout; peur
+d'tre interroge pour quelque affaire de justice, peur de je ne sais
+quoi.
+
+--Ne crains rien de nous, bonne dame, lui dis-je. Cet Achmet, je le
+recherche parce que je l'aimais tendrement, rien que pour cela. Tche de
+te rappeler. Je voudrais le revoir. Aide-moi. prsent, je te supplie,
+tu vois bien. Allons, cherche: Achmet, Mihran-Achmet? Je te reconnais,
+moi, pourtant; je suis sr d'tre venu avec lui te parler ici, il y a
+dix ans, quand tu demeurais dans ce quartier. Et je lui ai mme crit
+chez toi, durant les trois premires annes qui ont suivi mon dpart. Tu
+l'as soign, ne t'en souviens-tu pas, quand il tait bless et si
+malade...
+
+Une lueur parat traverser sa tte. Elle se penche en avant pour me
+regarder de plus prs, ses yeux s'ouvrent, se dilatent; plongent tout au
+fond des miens: Comment t'appelles-tu donc? dit-elle d'une voix
+brusque.
+
+--Loti!
+
+--Loti!... Ah! Loti!... Ah! Achmet!... Ah! Mihran-Achmet! Si je m'en
+souviens, de Mihran-Achmet!!
+
+Un silence de quelques secondes, pendant lequel sa figure s'assombrit
+tout fait. Puis elle reprend durement:
+
+--_Eul! Eul! Yedi seneh dan, tchok dan euldi!_ (Mort! Mort!! Il y a
+sept annes, il y a beau temps qu'il est mort!)
+
+Comme c'est trange! Le dbut de cette rponse, le ton cruel, la
+rptition irrite de ce premier mot aux consonances sinistres, j'avais
+imagin jadis, pour Aziyad, quelque chose d'absolument semblable...
+_Eul! Eul!_ je m'tais figur que, pour m'annoncer sa mort elle, on
+me poursuivrait, avec acharnement, de ce mot-l.
+
+Et j'ai cout, peu prs impassible, la phrase funbre, oubliant
+presque Achmet pour me dire seulement que le fil conducteur devient de
+plus en plus difficile ressaisir, qu'il ne me reste d'esprance qu'en
+sa soeur riknaz et qu'il me faut, ce soir mme, tout prix, la
+retrouver.
+
+Elle continue, la vieille femme:--Sa dernire nuit, tout le temps, il
+t'a appel: Loti! Loti! Loti!... Donc, c'est cause de toi qu'il est
+mort, cause de toi!
+
+Cela encore, je m'y attendais. Je sais bien que non, qu'il a d mourir
+de sa blessure, le pauvre petit; mais je ne m'tonne pas, puisqu'il m'a
+appel l'heure d'angoisse, d'tre souponn de quelque malfice
+mortel. Je suis seulement surpris de me sentir peine mu, comme si
+j'avais en ce moment le coeur ferm, ou rempli d'autre chose que de lui.
+
+--Tu sais o est sa tombe? dis-je simplement. Alors, tu m'y conduiras
+demain... Mais il y a riknaz, sa soeur, de qui j'ai besoin ds ce soir;
+dis-moi o elle habite, mne-moi tout de suite chez elle, veux-tu?
+
+--riknaz?... De qui donc est-ce que je parle l! Six mois aprs son
+frre, on l'a mise dans un cercueil, elle aussi. Quant sa fille
+Alemshah, elle est marie et s'en est alle demeurer trs loin d'ici,
+sur la cte d'Asie, du ct d'Ismir...
+
+Et Anaktar-Chiraz fait un geste de la main, le geste de chasser de la
+poussire, comme pour mieux affirmer que c'est fini de tout ce monde-l;
+table rase, il n'en reste rien.
+
+Allons, il est bris, le fil conducteur sur lequel j'avais compt; il
+est bris et enfoui sous terre depuis des annes avec riknaz. Quant
+cette femme qui me parle, inutile de l'interroger sur Aziyad, elle n'a
+mme pas connu son existence. C'est une bonne et sainte femme, disait
+Achmet, mais il ne faut pas lui confier nos secrets, elle ne saurait pas
+les tenir. Et tout mon plan s'croule, et la journe s'achve et je ne
+sais plus que faire...
+
+
+Maintenant elle m'accable de questions, Anaktar-Chiraz, trs radoucie
+cependant, parce qu'elle comprend que je souffre. Pourquoi ai-je disparu
+pendant dix annes, sans mme rpondre aux lettres d'Achmet mourant?
+Qu'est-ce qui me ramne aujourd'hui? Qu'est-ce que je veux savoir
+d'riknaz, et, sous tout cela, quel mystre y a-t-il?
+
+Je ne rponds plus, moi, accabl et songeant... Mais tout coup je me
+rappelle une autre soeur d'Achmet. Comment donc tait-elle sortie de ma
+mmoire, celle-l. Il est vrai, une sorte d'invisibilit entourait
+cette crature trs bizarre. Je ne l'avais aperue qu'une fois, peine
+et dans l'obscurit. Eux-mmes, riknaz et lui, ne la voyaient presque
+jamais, et baissaient la voix pour parler d'elle; c'tait une soeur trs
+ane, dj une vieille femme pour laquelle ils avaient une vnration
+et une crainte, l'appelant tout bas notre mre. Mais elle savait
+l'existence d'Aziyad, et sa demeure, et connaissait bien aussi Kadidja,
+la ngresse. Vraiment, je ne comprends plus comment je n'y ai pas song
+plus tt...
+
+Et j'interroge, en tremblant:
+
+--Te rappelles-tu qu'il avait une vieille soeur... qui demeurait toute
+seule, par l-bas, vers les Eaux-Douces?
+
+Dieu merci, elle se rappelle, et elle croit que cette vieille soeur
+existe toujours, l-bas, dans sa mme maison. Mais c'est une personne
+singulire, qui a eu de grands malheurs et qui vit dans la retraite.
+Depuis sept annes, depuis l'enterrement, elle ne l'a pas revue.
+
+--Oh! vite, dis-je, je t'en prie, tu vas m'y conduire!
+
+Elle objecte qu'il est bien tard, que le soleil baisse; que sa malade
+l'attend. Pourquoi pas demain, plutt? C'est si loin! Et puis, nous
+recevra-t-elle seulement; a n'est pas sr.
+
+Je le lui demande avec prire, je la supplie, car je n'ose lui offrir de
+l'argent bien qu'elle paraisse pauvre. Je la supplie, et je vois peu
+peu ses yeux s'attendrir. Eh bien, oui, alors, elle me conduira ce
+soir. Le temps d'aller avertir la malade qu'elle soigne, et elle
+revient, et nous partons ensemble.
+
+Je congdie le Grec, qui a pris un air trop attentif, trop inquisiteur,
+et je reste seul, suivant des yeux la robe noire de la vieille femme qui
+s'loigne.
+
+Quelques minutes de calme et de silence, en attendant son retour.
+Au-dessus de ma tte, la vigne effeuille prend de plus en plus des
+teintes d'or rouge, et une nuance d'or se rpand aussi sur la mosque
+d'en face, sur le branchage des grands cyprs, sur toutes choses; le
+soir, le calme soir descend sur ce petit quartier perdu o la mort
+d'Achmet vient de m'tre confirme. Plus j'y songe, plus je suis
+convaincu qu'elle aussi, Aziyad, est couche comme lui dans la terre
+turque. Et, au lieu du dchirement affreux que j'aurais senti autrefois,
+je n'prouve plus qu'une mlancolie douce en pensant ces disparus, une
+mlancolie douce avec peut-tre un apaisement de les savoir l, et un
+dsir de bientt les rejoindre dans la paix o ils sont. ces
+immobilits d'Islam, que je sens autour de moi, s'ajoute, pour me
+bercer, le charme tranquille de cette journe finissante. En ce moment,
+ma souffrance est endormie dans une rsignation absolue l'universelle
+mort.
+
+ * * * * *
+
+Oh! pourtant, si ces deux pauvres petits, qui m'ont tant aim et que je
+confonds presque maintenant dans une mme tendresse n'ayant plus rien
+de terrestre, m'taient rendus pour un instant, avec quelle indicible
+joie, avec quelle motion profonde et sans nom je les serrerais dans mes
+bras.
+
+ * * * * *
+
+Elle revient, la vieille bonne femme, prte me suivre chez la soeur
+d'Achmet, et nous cheminons de nouveau vers la mer, pour retrouver mon
+caque et mon batelier, qui nous ramneront au fond de la Corne-d'Or,
+Pri-Pacha, prs des Eaux-Douces.
+
+Il nous faut traverser, pour descendre, les mmes quartiers musulmans
+que tout l'heure, illumins en rose maintenant par les derniers rayons
+du soleil, et anims de la vie orientale du soir, tout pleins de
+costumes aux clatantes couleurs.
+
+ l'chelle de Kassim-Pacha, notre batelier nous attendait, confiant,
+couch dans son caque. Et, au baisser du jour, nous recommenons
+glisser sur les eaux de la Corne-d'Or, en sens inverse de notre premire
+course. Sur la rive sud, la lumire meurt peu peu derrire
+Stamboul,--et c'est la grande ferie finale du jour.
+
+Le soleil est teint quand nous mettons pied terre, au del de
+Pri-Pacha, dans l'extrme banlieue confinant aux immenses cimetires. Et
+nous voici, l'Armnienne et moi, marchant ensemble trs vite, au
+crpuscule, dans un quartier que je ne connaissais pas, dans un sombre
+petit quartier armnien aux rues troites et tortueuses, aux maisons de
+bois, peintes en brun ou en rouge, et grilles comme des cachots.
+
+Anaktar-Chiraz s'arrte devant une de ces demeures d'aspect mystrieux
+et frappe avec le maillet de fer. Les coups rsonnent sinistrement dans
+toutes les boiseries du vieux voisinage mort.
+
+Peu aprs, la porte s'entre-bille d'une faon mfiante, et, dans la
+fente d'ombre, m'apparat la figure spectrale, qui me fait frmir: une
+figure de cinquante ans, triste, fane, amaigrie, mais ressemblant au
+pauvre petit Achmet, d'une de ces ressemblances qui sont frappantes
+jusqu' l'pouvante. Sa soeur, videmment, mais si pareille lui, avec
+les mmes traits, la mme expression, les mmes yeux, que c'est comme
+si je l'avais revu lui-mme, vieilli de trente annes, et me jetant un
+regard de reproche par del le temps et la mort.
+
+Elle est tonne, hsitante, prte refermer sa porte peine ouverte.
+
+--Loti! se hte de lui dire la vieille Anaktar, prononant ce nom tout
+bas, comme on annoncerait un fantme: Regarde-le, c'est Loti!... Loti
+qui est revenu!
+
+--Loti?... Loti?... rpte l'autre avec un tremblement dans la voix. Ah!
+Loti!... dit-elle ensuite, aprs un silence, d'un accent douloureux et
+amer qui me va plus au coeur que le plus poignant de tous les
+reproches...
+
+Elles se parlent l'une l'autre en turc, bas et trs vite, disant des
+choses dont le sens m'chappe. Puis elles me prient de monter et je les
+suis par un petit escalier noir.
+
+Au premier tage, dans une chambre meuble l'orientale, mais d'un
+aspect sombre et pauvre, elles me font asseoir sur un divan misrable;
+puis, cette soeur d'Achmet s'empresse me prparer du caf--ce qui est
+ici une obligation de l'hospitalit--et, tandis qu'elle va et vient
+autour de son petit fourneau, essuyant pour moi ses tasses grossires de
+pauvresse, je vois des larmes silencieuses, de grosses larmes qui
+descendent le long de ses joues.
+
+Oh! mon Dieu, qu'il fait triste, ici, au crpuscule, dans cette chambre
+nue o cette femme pleure, et comme mon coeur se serre, et comme les
+mots que je voudrais dire s'arrtent et s'teignent...
+
+Elles voient bien, toutes les deux, que je suis venu pour dire ou pour
+demander quelque chose de grave. Mais quoi? Je ne parle pas. Elles
+attendent. Et le silence se fait de plus en plus lourd, dans la nuit qui
+tombe...
+
+ * * * * *
+
+En tremblant je me dcide dire:
+
+--Tu te souviens bien de _madame Aziyad_, la petite dame turque que ton
+frre aimait beaucoup, lui aussi? Tu t'en souviens?
+
+Alors elle pose ses tasses et sa serviette, comme pour tre plus libre,
+comprenant que le grave interrogatoire commence. Et elle fait oui de
+la tte, avec un geste des mains qui signifie: Oh! si je m'en souviens!
+Comment aurais-je pu oublier tout cela!
+
+ * * * * *
+
+Encore un silence, pendant lequel j'entends une suite de petits coups
+frapps rgulirement mes tempes--le bruit press des artres qui
+battent. Et enfin, d'une voix brusque, qui s'trangle un peu, je pose la
+question suprme:
+
+--Elle est morte, n'est-ce pas?
+
+ * * * * *
+
+Lente parler, elle me regarde, et ses yeux tristes, tout creuss,
+prennent un air de surprise presque injurieuse... Alors, en quelques
+secondes d'attente, peu peu je comprends que c'est _oui_...
+
+J'ai mme irrvocablement compris, quand elle se dcide dire, d'un ton
+d'interrogation amre: Vraiment!... est-ce que tu ne le sais pas? Et
+je rponds demi-voix ce mensonge: Si, je sais, je sais... Puis
+j'ajoute encore plus bas et comme un enfant qui balbutie; Ce n'est pas
+cela... que je te demandais... Je voulais... Je voulais te prier de me
+dire o on l'a mise...
+
+Et le silence se fait de nouveau, plus mort que tout l'heure. J'ai dit
+ce mensonge, parce que j'avais honte, devant elle, de ne pas savoir, et
+d'avoir pu vivre des annes ainsi. Mais je vois bien qu'elle ne m'a pas
+cru et que son regard continue de me fixer avec une curiosit mle de
+rpulsion et de blme... Il y a aussi mon attitude qu'elle ne
+s'explique pas: nos sangs-froids et nos tranquillits de souffrance sont
+incomprhensibles aux orientaux qui, eux, jettent des cris...
+
+Ce silence devient de plus en plus glacial; on dirait que, entre nous,
+des couches d'air se figent. Et, dans la maison grille, dans la chambre
+pauvre et trange, le crpuscule s'assombrit; travers l'pais
+quadrillage de bois qui masque les fentres, n'entre plus qu'une vague
+lumire incolore; la nuit me semble tomber trs vite, et par secousses,
+comme si au-dessus de nous, on jetait un un, en se htant, des voiles
+de crpe...
+
+Ainsi, c'est dans ce gte triste et cette heure dsole qu'il me
+fallait venir, pour entendre l'arrt final...
+
+Je ne sais combien de secondes, ou combien de minutes, je reste l sans
+parler, assis entre ces deux femmes, dont l'une pleure.
+
+
+La soeur d'Achmet, pour suivre la loi hospitalire, m'a remis une petite
+tasse de caf, et je bois lentement, toujours avec cette apparente
+tranquillit. En dedans de moi-mme, dans les rgions profondes de la
+pense et du souvenir, il y a un trouble et une sorte d'indcise
+fantasmagorie, comme en songe: j'ai l'impression d'assister des
+boulements dans des abmes; des choses, qui tenaient debout, tombent
+l'une aprs l'autre, s'effondrent, s'anantissent; de grands bruits
+imaginaires accompagnent ces chutes, puis s'teignent, se taisent quand
+tout est tomb, et le silence se fait, quand rien ne reste plus, le
+silence au dedans aussi morne qu'au dehors...
+
+
+Elle ne sait pas, la soeur d'Achmet, o on a mis le corps d'Aziyad. ma
+question renouvele, elle rpond cela, froidement. Mais, dit-elle,
+Kadidja la ngresse, qui existe toujours, le sait sans aucun doute; _si
+j'y tiens_, elle ira demain le lui demander, ou mme la prier de m'y
+conduire.
+
+--Demain!--Oh! non, ce soir, tout de suite!--Aprs ce moment de calme
+funbre, la vie me reprend, en mme temps que l'inquitude des heures.
+
+D'abord, elle refuse: chez la ngresse, dans le Vieux-Stamboul, avec
+moi, la nuit qui tombe!... Non, dit-elle, ce n'est pas possible, elle
+n'osera pas.
+
+J'avais tout l'heure suppli l'autre, je supplie celle-ci maintenant.
+Et, son tour, je la vois s'attendrir. Eh bien, oui, elle ira; mais
+seule, elle prfre; elle ira chez Kadidja, l'avertir et prendre
+rendez-vous; puis, ds demain matin, elle retournera la chercher avec un
+caque et me l'amnera o je voudrai...
+
+
+Et voici enfin notre plan dcid pour cette journe de demain: huit
+heures, nous nous retrouverons tous, de ce ct-ci de la Corne-d'Or,
+Kassim-Pacha, sur la petite place d'Hadji-Ali; j'y viendrai, moi, avec
+une voiture o je ferai monter l'Armnienne et la ngresse, qui me
+guideront chacune vers un des tombeaux, tandis que la soeur d'Achmet,
+toujours efface, rentrera dans son logis solitaire. C'est convenu,
+promis, jur, et maintenant nous allons descendre tous les trois.
+
+Pendant que la soeur d'Achmet se prpare pour sortir, j'essaie de la
+questionner. Mais elle ne sait presque rien; vivant toujours dans la
+retraite, elle n'a jamais eu de dtails prcis sur la mort d'Aziyad:
+Demain, Kadidja me dira tout cela, demain! Pour ce qui est de
+l'poque, elle ouvre un vieux cahier o des dates sont crites en turc
+et s'approche des grillages d'une fentre, bien prs, o il fait encore
+un peu clair: Voyons, c'tait la fin du printemps qui a prcd la
+mort d'Achmet, l'an 1397 de l'hgire. Donc, il doit y avoir quelques
+mois de plus que sept annes. Elle sait qu'on a emport le corps le
+soir, presque clandestinement; mais que le vieil Abeddin, son
+matre--qui du reste est mort lui aussi l'an dernier--a cependant fait
+faire une tombe de marbre. Et c'est tout. Demain, Kadidja me dira le
+reste, demain!
+
+Elle est prte, maintenant; elle a mis sur sa pauvre robe un vieux chle
+noir, et nous descendons ensemble, elle, verrouillant avec soin les
+portes aprs que nous sommes passs.
+
+Par la petite rue, encore plus assombrie, nous nous dirigeons vers la
+mer, o nous devons nous sparer.
+
+La soeur d'Achmet loue un caque pour se rendre Stamboul; la vieille
+Armnienne monte dans le mien, qui m'attendait l, et s'assied ct de
+moi; je la dposerai Kassim-Pacha, en passant, et continuerai ma
+route, seul, sur la Corne-d'Or, pour m'en retourner Pra, prsent
+que ma lugubre journe est finie. la rflexion, j'aime mieux que mon
+entrevue avec Kadidja ait t remise demain et puisse tre prpare
+d'avance, car j'ai peur d'affronter cette vieille femme, peur de sa
+rancune et de son mpris... Je rappelle mme la soeur d'Achmet, qui dj
+s'loignait en glissant sur l'eau grise, et je retiens d'une main son
+caque lger, pour lui faire mille recommandations: Tu lui diras bien,
+ Kadidja, que ce sont des voyages militaires qui m'ont empch de
+revenir, des expditions, des guerres lointaines; ce n'est pas ma faute,
+va; si je ne l'avais pas aime, _madame Aziyad_, est-ce que je serais
+ici, ce soir, revenu de si loin, aprs dix ans, cause d'elle! Tu lui
+diras, n'est-ce pas?... Puis, je m'arrte, parce que je sens que ma
+voix change--et qu'il faut que je me raidisse--parce que je vais
+pleurer.--Je le dirai, Loti, je le dirai, rpond-elle, et il me semble
+voir une expression tout fait douce maintenant sur son visage
+dsol,--puis nos barques se sparent, dans le crpuscule plus confus...
+
+Finie, ma lugubre journe! Finies, les agitations, les inquitudes, les
+anxits, les prires. Fini, tout. Fini, le drame dont le dnouement
+tait rest comme en suspens durant dix annes...
+
+Nous glissons rapidement sur l'eau; l'Armnienne, silencieuse mon
+ct, et droite dans sa robe noire. Une tranquillit de tombeau commence
+ se faire en moi; il me semble prsent que ce pays, cette ville si
+longtemps rve, viennent de se dpouiller tout coup de leur charme
+indicible, en mme temps que de leur mystre immense; que Stamboul est
+vide, et mon coeur vide aussi, et mon me vide; je sens comme un
+affaissement de toutes choses et un dsir de quitter cette Turquie au
+plus tt, pour n'y revenir jamais.
+
+Nous continuons d'aller grands coups d'aviron, comme des gens qui ont
+hte d'arriver quelque part. Pourquoi si vite? Je ne sais pas. Rien ne
+nous presse prsent, puisque tout est fini. Et o donc allons-nous? Je
+ne sais mme plus. J'ai peur que cette vieille femme, assise mon ct,
+ne me parle, ne rompe ce silence dont j'ai besoin; j'ai peur qu'elle ne
+m'interroge sur Aziyad, sur tout ce qui vient de lui tre rvl
+d'inattendu pour elle et d'tonnant; je dtourne la tte pour ne pas
+rencontrer ses yeux, et je regarde, sans voir, le merveilleux dcor
+crpusculaire: Stamboul qui se reflte renvers dans l'eau calme, les
+milliers de caques qui s'entrecroisent, promenant sans bruit la ferie
+attnue des costumes et des couleurs. Tout cela, qui avait disparu
+pour moi pendant des annes, et qui est revenu l comme dans un rve
+enchant, ne me dit plus rien; non plus que le temps dlicieux qu'il
+fait, le temps encore radouci, tide, amollissant comme en t...
+
+
+ l'chelle de Kassim-Pacha, nous nous arrtons enfin pour dposer la
+vieille femme en robe noire, dont la prsence, mme muette, m'tait
+devenue une telle gne: Adieu, dit Anaktar-Chiraz en s'en allant, que
+Dieu t'accompagne, et, demain matin, sois au rendez-vous pour les
+tombes.
+
+Je repars seul, comme soulag d'un poids funbre, mais la suivant des
+yeux cependant, la regrettant presque, parce qu'elle tait un trait
+d'union avec le cher pass.
+
+Mon batelier, d'un air clin d'enfant fatigu, me montre ses bras nus,
+qui commencent, dit-il, lui faire mal: Faut-il toujours aller aussi
+vite?--Ah! non, quoi bon maintenant; j'oubliais de le lui dire... Je
+n'ai plus de but, et personne ne m'attend nulle part, dans cette grande
+ville o je ne suis plus connu que des morts. Peu importe o nous irons
+maintenant. Plus rien faire qu' errer, libre et seul, en recherchant
+ et l des traces, des souvenirs d'autrefois. Alors je lui rponds:
+Va trs doucement au contraire, va o tu voudras; laisse dormir le
+caque au fil de l'eau, rentre tes rames et repose-toi; croise tes bras
+si tu veux et chante...
+
+Et bientt nous sommes presque immobiles, entrans seulement par une
+insensible drive; le rameur a crois ses bras et il chante. Il fait un
+temps rare, et si doux, si tonnamment doux; j'coute sa chanson, qui
+est haute et plaintive, et je regarde autour de moi, avec dj plus
+d'intrt, plus de vie que tout l'heure. Vraiment, depuis qu'elle est
+partie, la pauvre vieille femme en robe noire qui se tenait mon ct
+comme un remords, je sens je ne sais quel allgement trop rapide, qui
+m'tonne et me confond... Je regarde maintenant de plus en plus, presque
+avec mon habituelle avidit de voir... Tout a chang d'aspect la nuit
+tombe; des fanaux se sont allums terre, sur les navires, sur les
+caques silencieux qui glissent en tous sens; Stamboul n'est plus
+qu'une dcoupure sombre de coupoles et de minarets, profile sur le ciel
+encore clair. Au milieu de la Corne-d'Or, nous suivons toujours le fil
+de l'eau, et, des deux rives la fois, nous vient, un peu assourdie, la
+clameur orientale, l'ensemble confus de ces bruits de Constantinople que
+je reconnatrais entre tous les bruits de la terre. Comme c'est bien la
+mme chose qu'autrefois, comme tout est demeur pareil; je me
+reprsente, sans les avoir revus, tous ces quartiers des deux bords, o
+j'ai err des nuits et des nuits; je sais tout ce qui s'y passe, tout ce
+qui s'y marchande, tout ce qui s'y cache, tout ce qui s'y chante!
+Tellement que je n'ai jamais eu, aussi complte qu'en ce moment,
+l'illusion de m'tre replong dans l'antrieur vanoui des dures,--et
+rien de ce que je pourrais dire, dans des pages entires ou des volumes,
+ne rendrait la mlancolie sans nom de cette impression-l...
+
+Par contre, comme tout est diffrent, en moi et pour moi, depuis cette
+poque si jeune!... Alors, j'tais pauvre, trs ignor; ma vie turque,
+irrgulire et dangereuse, tait tout le temps menace, je n'avais
+d'appui nulle part; une plainte de l'ambassade, un ordre d'un chef
+pouvaient chaque instant m'anantir. Alors, j'tais en peine souvent
+pour quelques pices blanches, quand il s'agissait d'acheter un costume
+turc, une arme, ou seulement d'envoyer le juif Salomon aux petites
+boutiques du voisinage chercher notre souper. Alors, il me fallait
+compter avec ces foules, que j'entends ce soir bruire sur les rives,
+avec ces gens du peuple auxquels ma fantaisie m'avait ml; j'avais
+parmi eux des prteurs, des cranciers, des amis qui m'taient utiles,
+des ennemis dont les dlations m'pouvantaient. prsent, j'achterais
+dix fois tous ces petits ennemis-l, et leur silence aussi, rien qu'avec
+ces pices d'or de ma ceinture. prsent, mon horizon s'est largi,
+largi dmesurment, et je suis presque un souverain auprs de l'enfant
+isol que j'tais jadis. Eh bien, tout cela qui, il y a dix ans, m'eut
+fait ici la vie enchante, avec _elle_, m'est venu trop tard sans doute
+car je m'en soucie peine; quelque chose s'est teint en moi, quelque
+chose de moi-mme est couch dans la terre turque, avec Aziyad.
+
+Le grand dcor continue de changer, les mystrieux dmes deviennent
+indcis et presque diaphanes dans la nuit, les feux sont innombrables,
+et, en haut, brillent les toiles. Le temps, de plus en plus doux, sans
+un souffle de brise, est comme un soir d't. Je regarde, veill tout
+fait de ma torpeur de mort, je regarde avidement, avec des yeux dilats
+pour tout saisir. Et je me sens plein de contradictions qui m'effraient:
+par instants, fidle tout fait la chre petite mmoire, triste
+jusqu'au fond de l'me et comme pour toujours, prouvant ce sentiment
+(que dj je sais fugitif, hlas, pour l'avoir d'autres fois connu), ce
+sentiment de la dcoloration et de la fin de tout sur terre; puis, le
+moment d'aprs, un retour de vie avec une sorte de triomphe goste me
+retrouver encore vivant, encore jeune, encore altr d'amour; et je me
+laisse troubler malgr moi par tout ce pays d'Orient, par cette tideur
+du soir, par ces souvenirs d'ivresses passes, par toutes les choses
+auxquelles je ne devrais jamais plus prendre garde.
+
+Dix ans, pour nos mes humaines qui durent si peu, c'est vraiment une
+priode infiniment longue!... Dix ans de sparation et de silence, cela
+creuse comme des trous dans le souvenir; cela amne une dsutude, des
+instants d'oubli tranges, presque un commencement de nuit, mme entre
+ceux qui se sont le plus aims... Et le constater est, en soi, une chose
+dcevante amrement.
+
+
+ la nuit close, nous abordons au pied du grand pont de Stamboul, et je
+remonte Pra, l'htel.
+
+Dner quelconque, table d'hte, en compagnie de touristes, connus hier
+dans l'Orient-Express ou sur le paquebot de Varna. Et, pour un temps, je
+redeviens comme tout le monde, causant, la mmoire endormie, me
+rappelant peine que c'est demain, demain matin, l'entrevue redoute
+avec Kadidja et la visite au tombeau.
+
+Mais, aussitt aprs ce dner, je demande un cheval pour aller
+Stamboul (cela semble toujours une chose absurde aux gens des htels
+europens, qu'on aille Stamboul la nuit et surtout qu'on y aille
+seul). J'y vais, moi, pour revoir, mme dans l'obscurit, la maison du
+vieil Abeddin, cette maison o elle a d mourir et d'o, un soir,
+presque clandestinement, on l'a emporte...
+
+D'abord je traverse au grand trot les rues de Galata, pleines de
+lumires, de cris et de musique; ensuite, l'entre du pont qui runit
+les deux villes, au point o commence l'ombre et le solennel silence, je
+m'arrte, suivant la coutume, pour faire allumer la lanterne qu'un
+coureur portera devant moi pendant ma promenade sur l'autre rive, et
+bientt, le pont franchi, me voici engag dans l'immense Stamboul, noir,
+ferm et mort. Pendant le jour, retenu ailleurs, je n'avais fait que
+l'apercevoir de loin et, aprs ces dix annes, j'y arrive en pleine
+nuit, absolument comme le soir o j'y tais venu pour la premire fois
+de ma vie, pendant une fte de Baram.
+
+Nuit obscure, les toiles ternies. Mes yeux s'y habituent; je finis par
+y voir, et, sans peine, comme si j'en tais parti d'hier, je me dirige
+au trot dans ce ddale, entre les grands murs sans fentres,
+reconnaissant au passage les vieux palais grills, les kiosques
+funraires o des veilleuses brlent, les dmes des ples mosques
+silencieuses qui s'tagent dans le ciel. Et la lueur de ma lanterne,
+qui court, qui danse en avant de moi, me montre, terre, tout le long
+du chemin, des masses brunes qui sont des chiens endormis.
+
+Je vais trs vite, car il est tard et la maison du vieil Abeddin est
+loin.
+
+
+ un tournant de rue, s'ouvre enfin devant moi la grande place dserte
+de Mehmed-Fatih, borde d'une srie de petits dmes morts qui sont d'une
+blancheur de linceul. Je touche au but, me voil presque arriv. Je
+traverse en biais cette place, entendant maintenant les sabots de mon
+cheval sonner plus fort sur le dallage et veiller partout des chos
+lugubres. Puis, de nouveau je m'enfonce dans l'obscurit d'une rue
+troite,--et c'est l, tout prs, que la maison va m'apparatre, la
+vieille maison de bois, haute et triste, teinte en rouge sombre, avec
+ses fentres aux grillages saillants sur lesquels taient peints des
+papillons jaunes et des tulipes bleues. Jamais un passant dans ce
+quartier, jamais une porte ouverte, jamais un bruit de vie, jamais une
+lumire. J'ai beaucoup ralenti mon allure et je fais clairer, par le
+fanal de mon coureur, les vieux murs, le dessous des vieux balcons aux
+impntrables grilles, pour ne pas me tromper quand nous passerons. Mais
+tout coup, plus rien devant moi, un vide indfini, sem de pierres
+boules, de poutres noircies, et mon cheval bute sur des dcombres...
+C'est le feu qui a fait son oeuvre; un de ces grands incendies, qui
+brlent ici des quartiers en quelques heures, a tout ananti. L'hiver
+dernier, cela s'est pass, me dit mon coureur, en agitant de droite et
+de gauche sa lanterne pour mieux me montrer cette dsolation. On ne
+reconnat mme plus trace de rue; sur un espace de trois ou quatre cents
+mtres, il n'y a plus que des dbris. Allons, c'est fini, la maison o
+Aziyad a ferm ses yeux s'est effondre dans la flamme... Il faut
+rebrousser chemin devant ces ruines...
+
+Et je m'en vais, remettant mon cheval au pas, prenant je ne sais quelle
+route au hasard, dans la nuit noire.
+
+Ce monceau de ruines... non, je n'avais pas prvu cela; cette
+destruction dpasse un peu la mesure de ce que j'attendais. Je ne
+croyais pourtant pas tenir beaucoup ce quartier sombre; mais je
+m'tais figur, sans doute parce qu'il avait dj des sicles, qu'il
+durerait encore, au moins aussi longtemps que moi, et voici que
+maintenant j'ai un surcrot de dtresse me dire que jamais, jamais
+plus, je ne pourrai venir errer dans cette rue qui tait la sienne, sous
+les hauts balcons grills de cette maison o elle avait pass la moiti
+de sa vie.
+
+En m'en allant, je ne regarde plus rien, et je souffre, tout au fond de
+moi-mme, d'une sorte de dsesprance morne et absolue, sans
+compensation, sans charme, simplement douloureuse. Le souvenir d'elle,
+le regret qui vient d'elle, et le remords lourd, sont sur moi comme un
+oppressant manteau de deuil; en ce moment rien ne m'en distrait plus. Et
+puis, il y a cette dsolante question qui se pose, avec une nettet
+glaciale: quoi bon ce que je vais faire demain? quel leurre d'enfant
+que cette visite sa tombe; est-ce que quelque chose d'elle saura
+seulement que je suis revenu, aura un peu conscience du baiser que je
+donnerai la terre, au-dessus du dbris qui fut son corps? Oh! l'amer
+et irrmdiable chagrin, de ne plus pouvoir jamais, jamais changer avec
+elle une seule pense! Pauvre petite Aziyad, tant de choses que je n'ai
+jamais su lui dire, et qui me brlent maintenant, et que je lui dirais
+l, si on pouvait me la rendre seulement pour quelques minutes, pour un
+entretien suprme: lui dire que je l'ai aime bien plus tendrement
+encore qu'elle ne le croyait et que je ne le croyais moi-mme; lui dire
+que jamais ne s'teindra le regret de l'avoir perdue; lui demander
+pardon de vivre, et d'tre encore jeune, et d'aimer encore; lui dire
+tout cela, et puis la laisser se rendormir dans la terre, aprs l'adieu
+plein d'amour! Mais non, il faudra en rester pour l'ternit sur un
+malentendu affreusement cruel; bientt viendra mon heure de mourir
+aussi, rendant plus irrparable ce malentendu-l, et plus dfinitif
+encore ce silence entre nous, parce que toutes ces choses, qui n'avaient
+pu lui tre dites, mais qui vivaient au fond de moi-mme, seront mortes
+avec moi. Et le temps continuera de fuir, et nos deux noms
+s'oublieront--sparment...
+
+
+M'en allant, toujours au hasard, dans le ddale des rues et dans
+l'paisse nuit, je finis par revenir tout au centre de cette ville
+immuable, dans certain quartier trs saint avoisinant la mosque de
+Sultan-Slim: des tombes, des cyprs, des kiosques funraires o
+veillent des petites lampes qui clairent des catafalques. Et voici une
+rue, unique en son genre et exquise, trs droite et cependant d'un
+aspect arabe, toute blanche de chaux et borde rgulirement par des
+sries de porches en ogive; ses maisons centenaires ne sont que des
+rez-de-chausse trs bas, laissant voir, de droite et de gauche, des
+tendues de ciel; on est l sur la hauteur centrale de Stamboul,
+dominant tout alentour. Seuls, les dmes superposs de la mosque
+voisine montent dans l'obscurit bleutre de l'air, ples comme des
+neiges, indcis comme ces cercles qui se font autour de la lune. La rue
+s'en va, longue file d'arcades tristes, se perdre dans de l'ombre
+confuse; mais, un peu loin l-bas, une porte encore ouverte laisse
+traner une lueur sur les pavs blancs... Oh! c'est prcisment le vieux
+petit caf o j'avais coutume de m'arrter avec Achmet, aux heures un
+peu avances du soir, quand nous traversions pied le grand Stamboul.
+Comment se peut-il qu'il soit rest ouvert aussi tard? On dirait que
+c'est pour moi, qu'il m'attend et qu'il m'appelle. Je vais descendre de
+cheval un instant pour m'y asseoir, dehors, sous les arcades, la
+fracheur nocturne.
+
+Tout ici est demeur intact; les vieilles peintures, les vieilles images
+de la Mecque accroches aux murailles, je les reconnais. En face, au
+milieu de la rue, il y a toujours l'antique fontaine de marbre, couverte
+au sommet de quelque chose qui ressemble une chevelure noire, et que
+je sais tre une touffe de fougres. Et sans doute, cet escabeau, que le
+cafetier vient de m'apporter, a d me servir dj plus d'une fois.
+
+Jadis, je me rappelle bien, quand on tait assis l, on voyait de loin
+en loin passer quelques pieux derviches qui se rendaient la
+mosque.--Et ce soir, juste au moment o j'y songe, un groupe de ces
+derviches apparat. Ils cheminent lentement et ils se retournent pour
+regarder ce personnage, attard cette heure insolite, devant ce caf
+qui est seul ouvert le long de l'avenue dserte aux lointains perdus
+dans le noir.
+
+Jadis, je me rappelle aussi, il y avait un musicien, un vieillard, qui,
+toute la soire, dans le fond de la petite salle trange, jouait sur un
+violon des airs d'Orient tristes dchirer l'me.--Et ce soir, tout
+coup, derrire moi, cette mme musique commence gmir. Oh! alors,
+c'est une vocation telle, que je sens, cette fois, passer plus
+profondment que jamais, passer dans les moelles vives, le frisson de
+rveil et d'angoisse... Ainsi, je suis encore l, moi, assis tranquille
+ cette place coutumire; autour de moi, dans Stamboul, les choses sont
+demeures les mmes, et notre petit logis ador d'Eyoub n'existe plus,
+et sa maison elle est tombe en cendres, et Achmet est mort, et depuis
+sept ans elle est couche dans la terre, et tout est fauch, balay,
+fini pour l'ternit... Cette phrase de la soeur d'Achmet me revient tout
+ coup plus terrible, comme si ce violon me la chantait derrire moi,
+sur les notes inconnues des inoues tristesses: C'tait la fin du
+printemps... On l'a emporte le soir...
+
+On l'a emporte le soir... Je vois maintenant ce crpuscule de mai ou de
+juin, bien calme, bien limpide, comme par insouciante ironie, clairant
+en rose la maison sombre; et puis la porte s'ouvrant sans bruit pour
+laisser passer des porteurs chargs d'une chose lourde... Oh! ce corps
+qui s'en allait ainsi, et qui tait le sien!... Non, jamais jusqu'ici je
+n'avais prouv pour elle rien de comparable ma souffrance d'
+prsent...
+
+D'ailleurs il semble que, depuis le commencement de mon plerinage
+Constantinople, malgr les difficults semes comme plaisir sur ma
+route, malgr les changements, les destructions, les morts--et malgr
+ces intermittences d'oubli qui me confondent--il semble que je me
+rapproche toujours de plus en plus du cher petit fantme poursuivi, et
+que nos mes soient prs de se rejoindre...
+
+J'ai tourn la tte du ct de la rue et de l'ombre, parce que mes yeux,
+subitement, se voilent et ne distinguent plus rien. Et deux larmes
+affreusement amres, larmes d'abandonn, comme ont d tre les siennes,
+descendent le long de mes joues.
+
+Le petit garon qui m'apporte mon caf et mon narguil s'aperoit que
+j'ai pleur, me regarde avec tonnement, puis se dit sans doute que les
+affaires de cet tranger lui sont indiffrentes, et se retire sans
+parler. Le vieux musicien de mort est seul, peine clair, jouant
+comme en rve. Je reste, prolongeant le plus possible ce moment de
+souffrance, parce que jamais, depuis dix ans, je ne me suis senti si
+prs d'elle qu'ici, dans la solitude de cette rue pleine d'ombre, tandis
+que gmit derrire moi, au milieu du silence et de la nuit d'alentour,
+la petite musique grle de ce violon...
+
+
+Une heure aprs, repass sur l'autre rive, remont Pra, je congdie,
+ la porte de l'htel, mon coureur et mon cheval. Et, changeant d'ide,
+au lieu de rentrer, je repars seul pied, pour errer au hasard,
+peut-tre jusqu'au matin: j'aime mieux ne pas perdre, dormir, le temps
+trop court que je passe ici.
+
+D'abord j'prouve une sorte de griserie inattendue, trop complte,
+tre seul, libre, sans but, dans les rues obscures. La nuit continue
+d'tre douce comme une nuit de juin, et l'air est charg de toutes les
+senteurs de Constantinople, o domine, en ces quartiers, le parfum
+balsamique des bois de cyprs.
+
+Pendant trois mois d't, avant d'aller demeurer Hadjikeu et Eyoub,
+j'avais habit ici, sur la hauteur de Pra, regardant de ma fentre le
+merveilleux panorama lointain de Stamboul: c'tait le temps o
+j'attendais l'arrive d'Aziyad, sans tout fait croire qu'elle
+viendrait, et, en l'attendant, je m'tourdissais avec d'autres. C'tait
+aussi l'poque transitoire de ma vie, o, tout coup, n'ayant plus de
+foi ni d'esprance, je me jetais coeur perdu dans l'amour. Et
+l'enchantement nouveau de cet Orient, et cette splendeur de l't, et
+l'appel de tant d'yeux noirs, tout cela avait fait de ces trois mois
+d'attente quelque chose d'trangement voluptueux, avec des dessous d'une
+tristesse de gouffre. Oh! ces nuits d'alors, passes errer par les
+rues, comme je fais ce soir, mais toujours la poursuite de quelque
+aventure nouvelle, ces nuits, comme j'en retrouve les souvenirs chaque
+pas, chaque chose reconnue dans l'obscurit! Et ces senteurs, aussi,
+qui n'ont pas chang! Et tous ces bruits qui si vite me redeviennent
+familiers: aboiements lointains des chiens errants, signaux des
+veilleurs qui frappent les pavs sonores du bout de leurs btons ferrs,
+et clameur confuse venue d'en bas, des lieux de dbauche de Galata.
+
+Je descends maintenant les escaliers d'une rue qui n'est borde de
+maisons que d'un seul ct, et qui, de l'autre, domine une troue
+profonde: le Champ-des-Morts, avec, au del, une ligne ple qui est la
+mer et une dcoupure fantastique qui est Stamboul.
+
+Il me semble connatre, d'une faon trs particulire, ces pavs, ces
+marches!
+
+En effet, comment n'avais-je pas vu plus tt que cette rue est
+prcisment celle que j'habitais, et que voici ma maison de Pra, et
+l-haut les fentres de ma chambre? Que de fois je suis rentr dans ce
+logis des heures indues, quand dj les fraches lueurs roses du matin
+commenaient se lever du ct de la rive d'Asie! Peu peu, des
+souvenirs plus prcis d'ivresses passes me reviennent malgr moi et me
+troublent davantage...
+
+Puis, j'arrive au Petit-Champ-des-Morts, entour de murs: un bois de
+cyprs qui sent bon et o dorment des spultures musulmanes si anciennes
+qu'elles n'inspirent plus d'horreur. Jadis il m'arrivait souvent d'y
+pntrer, au milieu des nuits, et de m'y asseoir, sur la mousse sche
+seme des petits piquants parfums qui tombaient des arbres: c'tait un
+asile sr, o les rendez-vous n'avaient pas de tmoins. L'entre tait
+l-bas, par ce portail grilles de fer que je commence apercevoir.
+Toujours ferm, ce portail; mais, quand on tait comme moi coutumier du
+lieu, en passant la main certain point o la pierre du mur tait
+ronge, on atteignait le verrou et on pouvait ouvrir... Et ma main,
+comme d'elle-mme, s'enfonce dans ce trou du mur, rencontre le verrou et
+le pousse: alors le portail s'ouvre encore, en grinant lgrement sur
+ses gonds rouills, avec un bruit connu qui achve de mettre ma tte en
+droute...
+
+ * * * * *
+
+Mon Dieu, est-ce que je ne sais plus ce que je suis venu faire
+Constantinople? est-ce que j'ai oubli?... Si prs de ma visite sa
+tombe, j'ai pu passer par un tel moment de trouble et d'inquitante
+insouciance! Oh! la phrase funbre: On l'a emporte le soir... comment
+ai-je pu la perdre de vue, mme pour un instant? comment suis-je assez
+le jouet de mes sensations pour m'occuper d'autre chose?... En
+rentrant, je baisse la tte; il me semble que j'ai insult la chre
+petite mmoire tout le temps de cette trange promenade de nuit, que
+j'ai loign de moi le fantme aim qui peu peu se rapprochait.
+
+Et quand je suis enfin seul, dans le noir de cette chambre d'htel, le
+sommeil ne me vient pas, mais les larmes, les larmes qui lavent et que
+je bnis.
+
+
+
+
+IV
+
+
+ Vendredi, 7 octobre 188...
+
+Je m'veille, aprs des rves confus; je m'habille, la tte inquite,
+pour aller ce cimetire.
+
+Dans mes malles, j'ai rapport ici un de ces costumes turcs trs brods
+que les hommes du peuple mettent les jours de fte, pauvre relique un
+peu fane de notre temps d'Eyoub; je le portais dans notre logis, dans
+notre quartier, le soir. Aziyad m'avait fait jurer aussi que je
+reviendrais avec ce costume-l, qu'elle le reverrait, et, depuis des
+annes, je m'tais dit que je le reprendrais, mme pour aller visiter sa
+tombe au cimetire.
+
+Puis, quand je suis ainsi vtu, une hsitation me vient. Cette veste
+d'Orient, qui m'tait familire jadis, me fait aujourd'hui un effet de
+dguisement et de triste mascarade. Pourtant je voudrais la garder:
+comment faire? D'abord je la dissimule sous un banal pardessus de
+couleur neutre,--que je remplace ensuite par un manteau de voyage encore
+plus long, m'enveloppant jusqu'aux gutres dores... Bien purils tous
+ces dtails d'accoutrement, quand il s'agit d'un plerinage funbre dont
+l'apprhension vous trouble jusqu'au fond de l'me!
+
+En bas, il y a un grand landau attel, que j'ai command la veille pour
+que les vieilles femmes puissent y prendre place ct de moi, et je me
+mets en route, par un beau soleil pur, qui a un air de joie.
+
+Il faut faire un long dtour et passer par des rues en pente dangereuse,
+pour aller en voiture cette place d'Hadji-Ali o elles m'ont donn
+rendez-vous, Kassim-Pacha tant un faubourg en contrebas, spar de Pra
+par les fondrires des Champs-des-Morts.
+
+Cependant nous arrivons, car voici l'antique petite mosque blanche et
+ses cyprs noirs.
+
+Sur la place d'Hadji-Ali, j'aperois deux femmes qui m'attendent, rien
+que deux, Anaktar-Chiraz et la soeur d'Achmet. La troisime, Kadidja, la
+plus dsire et l'essentielle, pourquoi donc n'y est-elle pas?
+
+Les deux autres, en me voyant paratre, font un geste de consternation.
+Qu'y a-t-il encore, mon Dieu? A-t-elle refus de me voir? Ou bien
+est-elle morte? Et alors ce serait fini; j'chouerais au port et pour
+jamais, personne au monde ne saurait plus me conduire... J'ai le temps
+de me dire tout cela, en quelques secondes d'anxit haletante, tandis
+que je saute terre et que je cours elles pour les interroger.
+
+Non, rpondent-elles, ce n'est rien de si grave. Mais la pauvre vieille
+est infirme, depuis l'hiver dernier, cloue sur un grabat, incapable de
+faire un pas. Et aucune voiture ne pourrait arriver dans le quartier
+qu'elle habite, tant les chemins y sont roides et troits.
+
+D'ailleurs, quoi bon serait-elle venue de ce ct-ci de la Corne-d'Or,
+puisque c'est, a-t-elle dit, sur l'autre rive qu'est la tombe; du ct
+de Stamboul, mais trs loin, en dehors des murs, dans la campagne...
+
+En dehors des murs de Stamboul, c'est l qu'on l'a mise!... Oh! combien
+cette ide me serre le coeur davantage!...
+
+Et je me reprsente tout coup cette rgion dsole, faite de landes et
+de bois de cyprs, qui s'tend au pied des vieux remparts immenses,
+depuis le Phanar jusqu'aux Sept-Tours; tout ce funbre dsert, d'une
+dizaine de kilomtres de longueur, o l'on enterre au hasard les morts
+obscurs. C'est l qu'on l'a mise! J'en avais eu quelquefois la frayeur,
+sans vouloir pourtant y arrter ma pense; non, plutt je cherchais me
+la figurer dormant dans quelqu'un de ces cimetires dlicieux, de
+Scutari ou des bords du Bosphore. Et comment dcouvrir l-dedans sa
+chre petite tombe, si cette Kadidja,--qui est seule la connatre et
+qui sans doute n'a plus longtemps vivre,--ne peut venir aujourd'hui
+mme, n'importe quel prix, me la faire voir.
+
+Une fois de plus, j'ai l'angoisse de sentir le fil conducteur s'chapper
+de ma main; l'angoisse de chercher un expdient quelconque, toujours
+avec cette mme hte enfivre, et de n'en trouver aucun...
+
+ la fin, une ide m'est venue, et j'appelle le cocher grec qui m'a
+conduit.--Ce conciliabule sur cette place, cet tranger, cette voiture,
+sont des choses tonnantes pour les gens de ce quartier immobile, et,
+derrire des grillages de fentres, quelques paires d'yeux commencent
+se montrer.--Voici, je me suis souvenu que les chaises porteurs, il y
+a dix ans, taient encore en usage Pra: j'avais vu cette poque,
+les soirs de pluie, des actrices ou des chanteuses se faire reconduire
+ainsi leur htel. Ce cocher, qui a l'air intelligent, saurait
+peut-tre m'en trouver une, tout de suite, et me la ramener ici mme,
+avec une relve de brancardiers...
+
+Une pice d'or en acompte; une autre aprs pour sa peine, s'il m'a
+procur tout cela avant une demi-heure.--Et il part, l'air sr de son
+fait, fouettant ses chevaux.
+
+Encore une de ces attentes incertaines, comme celles qui ont coup si
+souvent ma journe d'hier. Dehors, sur une pierre, je m'assieds entre
+les deux femmes. J'enlve mon manteau gris, qui est plus trange en ce
+quartier que ma veste orientale; alors ces broderies de mon costume,
+jadis choisi par elle, se remettent, aprs tant d'annes, briller
+leur lumire d'autrefois, devant le suaire de chaux des mmes vieux
+murs, et l, dans la blanche petite rue, ensoleille, solitaire, je me
+sens heureux, avec mlancolie, d'avoir repris pour un moment l'aspect
+de quelqu'un du peuple d'ici...
+
+
+Trente ou quarante minutes se passent dans une attente silencieuse, les
+deux femmes en robe noire, assises, la tte dans les mains, l'une ma
+droite, l'autre ma gauche--comme des penses de mort qui auraient pris
+forme humaine.
+
+Et enfin l-haut, au sommet d'une monte qui domine ce quartier
+d'Hadji-Ali, apparat, profil sur le ciel, le landau qui revient au
+pas, suivi de la chaise et des porteurs!
+
+Qu'on fasse vite, vite! Que la voiture m'attende ici, avec
+Anaktar-Chiraz, une heure, deux heures, tout le temps qu'il faudra, et
+que la soeur d'Achmet, les porteurs, la chaise, descendent avec moi
+jusqu' la Corne-d'Or, o nous louerons un grand caque pour passer
+Stamboul.
+
+
+ Stamboul, nous dbarquons dans le sombre Phanar, l'chelle la plus
+voisine du quartier de Kadidja; puis nous grimpons, par des rues en
+escalier, entre des murailles dlabres et croulantes, trs regards par
+les rares passants, qui se retournent d'un air d'inquitude hostile.
+
+
+Dans un taudis sans nom, dans une soupente noire, Kadidja est tendue
+sur des loques horribles, geignant faiblement comme une pauvre bte
+malade. Mais c'est bien elle, et je crois qu'aucun visage, ni aucune
+chose revue Constantinople, ne m'ont impressionn comme cette vieille
+figure noire, o il y a de la malice de singe agonisant et de la
+tendresse suppliante, je ne sais quel mlange d'animalit qui se
+dcompose et de bonne me fidle qui s'en va...
+
+En approchant, j'avais peur de ses reproches et de sa colre. Mais
+l'explosion de tout cela s'est passe hier, quand la soeur d'Achmet a
+prononc mon nom; aprs, elle m'a pardonn, parce que je suis revenu. Je
+n'entends pas le terrible: Eul! Eul! ni la maldiction dont j'avais
+eu le pressentiment cruel, il y a dix ans, quand j'ai crit le chapitre
+final d'_Aziyad_. Au contraire, elle me tend ses pauvres mains noires,
+rides, tordues, effrayantes; malgr toutes les distances, nos yeux se
+pntrent et se comprennent; elle pleure et, en la regardant, je sens
+que des larmes me viennent aussi. Elle est la dernire des dernires,
+ngresse esclave de naissance, prsent dbris peine humain qui finit
+de misre sur un fumier, et je me penche sur elle avec une piti tendre,
+et je crois que, sans grand effort, je lui donnerais un pieux baiser.
+
+Certainement, dit-elle, elle se lvera, malgr son mal; elle se laissera
+conduire, emporter; elle fera tout ce que je voudrai, au risque d'en
+mourir ce soir, heureuse, au del de ce qu'elle aurait su demander pour
+son ciel, heureuse du rle qu'elle va jouer entre sa matresse et moi,
+heureuse de cette suprme visite inespre qu'elle va faire sa tombe.
+Et ses larmes coulent, coulent sur le noir de ses joues; des larmes de
+joie qui la transfigurent...
+
+
+Mais voici qu'une difficult imprvue surgit: les porteurs, maintenant,
+qui se prennent de dgot et qui ne veulent plus! Enlever a dans leurs
+bras, asseoir a dans leur chaise qui est garnie d'un velours neuf, non
+jamais! Eux, sont d'lgants porteurs, au costume brod, qui ne
+s'attendaient point tre drangs pour une telle besogne. Et ils
+refusent.
+
+D'ailleurs, je rflchis qu'elle se refroidirait mortellement, cette
+pauvre vieille, presque nue, une fois retire des loques immondes qui
+sont entasses sur son corps... Mais je me rappelle avoir vu dans le
+quartier, en passant, de belles couvertures de laine, d'une couleur
+orange, l'talage d'une petite boutique de juifs, et je prie la soeur
+d'Achmet de courir en acheter une... J'y mettrai la main avec elle;
+nous deux, nous envelopperons Kadidja l-dedans, et les porteurs
+pourront, aprs, l'enlever sans effroi.
+
+Un quart d'heure de perdu encore, cette toilette qui semble un
+ensevelissement. Enfin la vieille femme, enveloppe, enroule dans la
+laine paisse et neuve, est assise sur la chaise de velours, souriant,
+malgr sa douleur et son chagrin, de tout ce luxe inconnu jusqu'ici dans
+sa vie. Et nous partons, prenant cong de la soeur d'Achmet avec des
+serrements de mains et des remerciements.
+
+
+Au dpart, Kadidja, redevenue trs vivante, a, d'une voix nette, donn
+ses ordres et indiqu par quelle porte de Stamboul il faudra sortir. La
+matine s'avance; je loue un cheval en route et je commande aux porteurs
+de courir. Des enfants, qui voient passer grand train cette chaise,
+escorte par ce cavalier dor comme un _cavas_ de pacha, regardent par
+les lucarnes de verre pour voir la belle qu'on emporte l-dedans si
+vite, et puis s'pouvantent de cette figure de guenon noire.
+
+Toutes ces agitations, tous ces empressements m'ont fait perdre de vue
+le but de la course. Et puis, il y a le plaisir physique d'tre sur ce
+bon cheval jeune, que le hasard m'a procur, le plaisir de fendre l'air
+vif et pur, un beau matin de soleil... Et, encore une fois, l'oubli
+vient; je trotte, le coeur presque lger, m'intressant aux choses
+singulires et grandiosement tristes de l'entour.
+
+Nous cheminons longtemps au milieu de ces quartiers presque inhabits,
+presque en ruines, qu'on appelle le Vieux-Stamboul. Puis enfin, la
+gigantesque muraille crnele, qui enferme tout cela, nous apparat;
+nous en sortons par d'antiques portes ogivales, qui se succdent en
+vote obscure, et nous voici dans la campagne, dans le dsert des
+tombeaux.
+
+Derrire nous, ces remparts que nous venons de franchir, semblent
+l'enceinte de quelque colossale ville abandonne; invraisemblablement
+hauts, hrisss de dents pointues, flanqus d'normes tours, ils s'en
+vont sur notre droite et sur notre gauche, indfiniment pareils, se
+perdre dans les lointains dsols.
+
+En avant, c'est l'interminable rgion des spultures: landes d'un gris
+roux, avec, et l, des bouquets de cyprs noirs qui montent comme des
+flches d'glise. Un peuple de tombes couvre ce sol; pierres debout, qui
+sont de tous les ges, de toutes les poques de l'histoire. Cette terre
+aride est pleine d'ossements de morts.
+
+Jadis, quand j'habitais Eyoub, je venais rarement de ces cts. Une
+fois, cependant, nous y avions fait une promenade en plein jour, elle
+et moi, une aprs-midi de dcembre, choisissant ce lieu parce qu'il
+tait plus dsert. Et, tout prs d'ici, je m'en souviens, un petit
+oiseau, qui sans doute se trompait de saison, nous avait chant, pour
+nous seuls, un air de printemps, sur la branche d'un de ces cyprs.
+Ensuite, un peu plus loin, l-bas, nous avions vu enterrer devant nous
+une si jolie petite fille,--qui doit tre en poussire aujourd'hui...
+Oh! cette promenade sur l'herbe rase et les marguerites d'hiver, la
+seule que nous ayons jamais os faire ensemble la lumire du soleil,
+comme je me la rappelle tout coup d'une manire dchirante...
+
+Et maintenant je recommence avoir la pleine conscience de tout ce
+qu'il y a d'infiniment mlancolique dans notre course. La pense que je
+m'approche d'elle, des dbris qui ont t son corps, me fait passer de
+grands frissons glacs, et je sens revenir cette impression physique,
+qui est particulire aux heures de deuil, cette impression d'avoir les
+tempes, la poitrine, serres peu peu, de plus en plus, dans des taux
+de fer.
+
+Je regarde autour de moi les tombes, les plus rapproches et aussi les
+plus lointaines, cherchant et interrogeant des yeux les moins vieilles,
+celles qui sont restes un peu blanches et o brille un peu d'or, celles
+qui n'ont pas encore pris l'uniforme teinte gris-roux de l'ensemble de
+tout cet immense ossuaire... Depuis bien des annes, j'avais prvu,
+devin cette promenade funbre, tout ce qui est rel aujourd'hui; mais
+jamais je n'avais imagin que cela se passerait dans cette rgion de
+suprme abandon o nous sommes; non, je ne m'attendais pas ce qu'il me
+faudrait venir la chercher parmi ces confuses peuplades de morts;
+vraiment je souffrirais moins de la savoir ailleurs qu'ici, perdue au
+milieu de tant d'autres, de tant d'autres qui n'ont mme plus de nom,
+mme plus de pierre...
+
+Kadidja a fait obliquer ses porteurs sur la gauche, et nous longeons
+maintenant l'crasante et interminable muraille crnele, dans la
+direction des Sept-Tours, marchant sur un sol dnud qui a un air
+maudit.
+
+Nous devons approcher, car elle a frapp, de sa vieille main noire,
+contre la vitre de sa chaise, pour faire signe d'aller doucement, et je
+la vois qui regarde, les yeux dilats, qui cherche... Mme, elle a l'air
+d'hsiter maintenant,--et moi je tremble. Ah! elle a d la voir, car
+elle arrte ses beaux porteurs d'un geste de commandement. Par ici,
+droite, sur cette espce de monticule o il y a une dizaine de pierres
+debout: c'est l! Dans le nombre, il y a trois ou quatre tombes de
+femmes, que je distingue du premier coup d'oeil: des bornes peintes en
+bleu ou en vert, avec des inscriptions et un couronnement d'tranges
+fleurs, jadis dores... Laquelle?
+
+Elle s'est fait descendre, la pauvre vieille, branlante, les yeux
+ardents; souleve par deux porteurs, qui la tiennent enveloppe dans sa
+couverture orange--non par gard pour elle, mais par dgot de son
+corps--elle marche presque, l'infirme; elle a dgag des plis de la
+laine deux effrayants bras de momie, o courent des veines gonfles, et
+elle marche, force de volont, entre les hommes qui la soutiennent,
+elle avance par soubresauts qui lui font mal. Et je la suis, avec une
+infinie piti...
+
+Laquelle de ces tombes?... Ah! celle-ci sans doute, vers laquelle elle a
+l'air de se diriger, celle-ci, qui est d'un bleu teint, avec des
+inscriptions d'or encore brillantes... Oui, c'est bien l!... Elle se
+jette dessus, s'y cramponne deux mains crispes, pauvre vieux singe
+qui fait mal voir et qui fait peur; ensuite, se retourne pour me
+crier, d'une voix rvolte, sauvage, aigu, surprenante dans ce silence:
+Bourda!... Bourda, Aziyad! (Ici, ici! Aziyad!) Il y a cela,
+sous-entendu, que je comprends bien et qui m'entre comme une lame: Et
+c'est toi qui l'y as conduite! Puis, subitement, elle me prend les
+mains, et, d'une voix toute change, d'une voix de petit enfant, qui est
+douce, douce, comme pour me demander pardon, elle rpte: Ici!... ici,
+Aziyad! Vois-tu, c'est ici qu'elle est prsent... En mme temps, une
+grimace fendre l'me contracte sa figure noire, et un brusque jet de
+larmes coule de ses yeux...
+
+Je baisse la tte, moi; mais pas une larme ne me vient. D'un geste
+machinal, pour me dcouvrir comme on fait sur les tombes chrtiennes, je
+porte la main mon front, puis je la laisse retomber... J'oubliais quel
+costume j'ai repris pour venir ici: le fez turc ne s'enlve jamais, mme
+pas pour prier Dieu. Et je me penche sur le marbre, cherchant, parmi les
+inscriptions enroules que je ne sais pas dchiffrer, cherchant son nom,
+le vrai et l'aim, celui qui est grav sur la grossire bague d'or
+qu'elle m'a donne, celui qui est crit aussi sur ma poitrine, en
+petites lettres bleues indlbiles. Mais comment donc suis-je redevenu
+tout coup aussi calme, presque distrait? Il semble que je ne comprends
+plus bien, que je n'y suis plus. Qu'est-ce donc qui m'a ferm le coeur
+d'une faon si inattendue? Sans doute la prsence de ces hommes, avec
+leurs yeux curieux, leur tonnement presque ironique; tout ce groupe,
+tout cet appareil presque thtral. Oh! il aurait fallu pouvoir venir
+seul. Ils ne devraient pas tre ici, eux; leurs regards, rien que leur
+voisinage, sont insultants pour le cher petit tombeau--et s'ils
+devinaient tout, ce serait peut-tre mme un danger, plus tard, pour la
+tranquillit de ce lieu quand je serai loin.
+
+Je reviendrai seul demain matin; j'aurai le temps encore, puisque le
+paquebot qui m'emmne ne part qu' trois heures du soir. Alors, ce sera
+ma vritable visite. Mais, aujourd'hui, allons-nous-en; avec ces
+gens-l qui pitinent le sol et qui causent, nous profanons tout...
+
+ elle, qui dort sous cette pierre, je dis, en dedans de moi-mme: Je
+viendrai seul te voir, pauvre petite, je passerai la matine de demain
+avec toi, dans ton dsert; tu comprends bien dj que je t'aime, puisque
+j'ai fait, pour te retrouver, tout ce long voyage... Pourtant je
+regarde la terre, malgr moi, furtivement, la terre au pied de cette
+borne de marbre... Mais non, aujourd'hui je ne veux pas penser ce qui
+est en dessous, je dtourne la tte, et, force de vouloir me roidir,
+je me sens redevenu tout fait impassible, l'expression dure.
+
+Seulement, je prends note des alentours avec une extrme attention,
+pour ne pas me tromper de chemin, quand je serai seul. D'abord, le long
+de cette formidable muraille sombre, qui a l'air de fermer le monde
+derrire nous, je compte combien de bastions carrs, depuis la porte par
+o nous venons de sortir jusqu'au lieu o nous sommes; puis, je trace
+la hte sur un calepin des alignements, des silhouettes de cyprs, afin
+d'avoir tous mes points de repre assurs; je grave pour jamais tout ce
+lieu funbre dans ma mmoire, afin de n'en plus oublier la route, quand
+ce serait dans dix ans, dans vingt ans, qu'il me serait donn d'y
+revenir. Je cherche mme quelles petites plantes je pourrai cueillir
+demain et emporter avec moi: presque rien, hlas! tant ce sol est
+aride; peine deux ou trois imperceptibles feuilles pineuses et un
+frle lichen gris; je ne sais mme pas si, au printemps, la moindre
+fleur de lande s'ouvre sur ce tombeau...
+
+Allons, maintenant, partons vite. Les porteurs replacent la vieille
+femme puise dans sa chaise, je remonte cheval, et nous retraversons
+cette solitude au pas rapide, comme nous tions venus.
+
+Bien trange, en vrit, et bien inattendue pour moi, cette visite, si
+courte, si froide. Je m'en vais, plus amrement triste, mcontent,
+inassouvi. Si cependant quelque chose m'empchait de revenir demain, si
+d'ici-l quelque chose me foudroyait... Jusqu'au moment o nous nous
+engageons sous les portes farouches de la grande muraille, je reste
+hsitant, je regarde derrire moi, tent de revenir sur mes pas, au
+galop de mon cheval...
+
+
+Quand Kadidja est recouche sur ses loques, dans sa soupente noire, je
+congdie ces porteurs dont la prsence m'tait odieuse. De mon mieux,
+j'tends sur le corps de la pauvre vieille sa couverture neuve, qui lui
+fait tant de plaisir, et qu'elle caresse avec ses mains, la manire
+des petits enfants en possession d'un jouet nouveau.
+
+Et maintenant, je voudrais l'interroger, elle qui est la seule au monde
+ qui je puisse parler, parmi celles qui ont vu, qui ont su, qui ont
+gard dans leur mmoire tout ce que je tremble d'apprendre.
+
+Oui, oui, rpond-elle, je te dirai des choses, des choses... Un de ces
+jours, tu viendras causer avec ta Kadidja, quand elle aura bien dormi,
+pour retrouver toute sa tte...
+
+Un de ces jours!... Mais je n'ai plus qu'aujourd'hui!...
+
+Ah! Loti, reprend-elle en se dressant avec effort, tu ne sais pas: on
+m'avait chasse, moi... Mais sa Kadidja n'est pas partie loin, tu
+penses, et, pendant deux nuits, quand j'ai compris qu'elle mourait, je
+me suis tenue dans la rue, contre la porte, pour entendre...
+
+On l'avait chasse... Alors, que pourra-t-elle tant me dire? Quels
+renseignements confus et tranges pourrai-je tirer de sa vieille tte
+qui, d'ailleurs, me semble dj gare.
+
+--Et Fenzil-hanum, dis-je, tu sais ce qu'elle est devenue?
+
+--Ah! Fenzil, oui... Oh! elle sait beaucoup de choses, celle-l. Et
+peut-tre bien, peut-tre bien qu'elle viendrait ici, pour te parler!
+
+Cette Fenzil, une des trois autres femmes du vieil Abeddin, je l'avais
+aperue une seule fois, voile naturellement. Mais je savais qu'elle
+tait meilleure que ses compagnes pour Aziyad, presque serviable et
+bonne. Et il parat que c'est la seule, de tout ce harem dispers, qui
+soit reste Constantinople, o elle s'est remarie. Oh! s'il y avait
+moyen de lui parler! Il est vrai, je n'espre pas du tout que ce soit
+possible... Comment faire, bonne Kadidja, pour la dcider venir ici
+chez toi?
+
+Un instant aprs, sur les indications de la ngresse, j'ai t chercher
+dans un taudis voisin et j'ai ramen avec moi une trs vieille femme,
+la figure sinistre d'entremetteuse, qui a d tremper, au cours de sa
+vie, dans plus d'une louche aventure. C'est sur cette personne que
+Kadidja compte pour ngocier l'entrevue; trs agite, maintenant, elle
+lui donne, ce sujet, des instructions qui semblent assez prcises, et
+moi je promets une forte rcompense. Le rendez-vous serait ici, et pour
+cette aprs-midi, bien entendu, vers sept heures la turque. Mais j'y
+compte si peu...
+
+Je voudrais interroger encore Kadidja; mais elle est de plus en plus
+puise, et j'ai piti. Je suis moi-mme affreusement fatigu de cette
+matine. Surtout, je pressens trop ce qu'elle va me dire en termes plus
+clairs, si j'insiste: c'est qu'Aziyad est morte de mon abandon. Puisque
+c'est vrai, mon devoir est de l'entendre et j'y tiens, mais ce sera
+assez d'une fois, quand je reviendrai ce soir... Alors, je me rappelle
+qu'on m'attend de l'autre ct de l'eau, et, un peu lchement, je m'en
+vais...
+
+
+Maintenant donc, il faut redescendre vers la Corne-d'Or, prendre un
+caque, passer sur l'autre rive, revenir la place d'Hadji-Ali o
+m'attendent Anaktar-Chiraz et le landau, et aller faire visite une
+autre tombe.
+
+
+Assise ct de moi, Anaktar-Chiraz a dit au cocher: Va au cimetire
+armnien-catholique de Chichli.
+
+C'est trs loin, parat-il, et il fouette ses chevaux qui partent au
+trot rapide. Tournant le dos Stamboul, nous arrivons de nouveau
+Pra; nous le traversons toute vitesse; nous le dpassons, nous
+dpassons le faubourg du Taxim, et nous voici dans une autre banlieue,
+bien diffrente de celle o Aziyad est ensevelie... Comme on les a
+couchs loin l'un de l'autre, mes deux pauvres petits compagnons
+d'Eyoub.
+
+Dans un cimetire catholique?... En effet, je me rappelle prsent: il
+m'avait cont qu'il tait n armnien-catholique et que plus tard, vers
+sa quinzime anne, il s'tait fait musulman sous ce nom d'Achmet. sa
+dernire heure, il se sera souvenu du Christ.
+
+Quelle horrible banlieue que celle-ci, par contraste avec celle de
+Stamboul, dont la tristesse est grande et superbe... Ici, c'est le ct
+o tous ces gens cosmopolites de Pra viennent _s'amuser_ aux jours de
+fte; dans une campagne sans arbres, sans verdure, absolument nue,
+s'talent d'abord d'odieuses guinguettes de barrire, armniennes,
+grecques, juives, qui rappellent les mauvais alentours parisiens:
+ensuite commencent des champs labours, dans lesquels notre voiture
+s'engage, rgion toute grise, couleur de terre, sans une herbe verte; et
+enfin, sur une hauteur solitaire, parat un carr de murs, gris aussi,
+au-dessus desquels ne s'lve ni un cyprs, ni un feuillage quelconque:
+c'est le cimetire de Chichli.
+
+Nous entrons. On dirait un cimetire de pauvres, un cimetire de
+supplicis. Pas une fleur, pas une plante. Quelques rares petites croix
+de bois ou de pierre, quelques plaques de marbre bien humbles; presque
+partout, de simples bosses de terre, indiquant le gisement des cadavres.
+
+La vieille Armnienne s'oriente, choisit un sentier, se met compter
+les monticules sinistres--un, deux, trois, quatre,--et s'arrte une
+place qui semble avoir t rcemment bche: Le voil, notre Achmet!
+Et ses bons yeux de vieille mre se voilent un peu, au souvenir de
+l'enfant qu'elle avait soign comme un de ses fils.
+
+Oh! le pauvre petit! comme il est pnible voir, le lieu de sa
+spulture...
+
+Je n'aurai pas le temps de revenir une seconde fois auprs de lui, aussi
+vais-je lui dire mon grand adieu: De quel ct est sa tte?--Ici!
+rpond la vieille femme, en se baissant pour toucher du doigt les mottes
+de terre. Et, la place qu'elle m'indique, je cueille, pour l'emporter,
+un petit trfle chtif qui a pouss l solitairement.
+
+
+J'ai dit au cocher de nous ramener grand train l'htel.
+
+Anaktar-Chiraz est assise ct de moi dans le landau, et, en route, je
+la prie de s'occuper, aprs mon dpart, d'une plaque de marbre que je
+veux faire mettre au cimetire pour Achmet.--Car une de ses grandes
+tristesses tait, je me rappelle, de penser que, s'il mourait avant
+d'tre un peu riche, il n'aurait peut-tre pas de tombe.
+
+Il n'est gure que midi quand nous arrivons l'htel, toutes mes
+longues prgrinations du matin n'ayant pas dur plus de quatre heures.
+
+Je fais monter chez moi l'Armnienne: les gens de service, peu habitus
+ voir aux touristes de telles amies, la regardent, mais sans insolence,
+tant elle a l'air honnte et digne dans sa robe de deuil.
+
+Ayant tir de sa poche de grosses lunettes, elle s'assied devant un
+bureau, afin d'crire toutes les instructions que je vais lui laisser
+pour cette tombe...
+
+Mais nous sommes interrompus par le juif Salomon, qu'un domestique
+m'amne. Il vient me rendre compte qu'il a fait tout son possible pour
+retrouver Achmet, et que personne ne le connat plus.
+
+Oh! je le crois sans peine, qu'Achmet est introuvable!... Et, depuis
+hier, depuis l'heure o j'avais envoy ce Salomon aux renseignements,
+que de chemin j'ai dj parcouru, dans la rgion des mornes certitudes,
+des tranquillits funbres. ce moment-l, tout tait encore en
+troublante question; prsent, il semble que, sur ces choses qui
+m'agitaient hier, une lourde pluie de cendre soit tombe...
+
+En caractres armniens, Anaktar-Chiraz a fini de noter pour elle-mme
+ce que je lui ai recommand au sujet de ce marbre.
+
+Et maintenant nous avons termin nos affaires ensemble, il ne nous reste
+plus qu' nous dire adieu.
+
+Elle se lve pour partir, et elle me regarde, avec ces mmes bons yeux
+de mre que je lui ai vus tout l'heure Chichli. Tandis qu'elle me
+remercie de ce que je fais pour le pauvre petit mort, de grosses larmes
+lui viennent, qui, pour un peu, me gagneraient aussi.
+
+Puis, elle me demande la permission de m'embrasser, en s'en
+allant.--Oh! je veux bien... Et de tout mon coeur, pour Achmet, je lui
+rends son baiser, sur sa joue ride de pauvre vieille.
+
+
+ huit heures la turque (environ trois heures de l'aprs-midi) je suis
+au rendez-vous chez Kadidja.
+
+Auprs du grabat couverture orange, o les pauvres effrayantes mains
+noires s'agitent, la femme de mauvais aspect laquelle j'ai eu affaire
+ce matin se tient seule, debout. Fenzil-hanum n'y est pas; je m'en
+doutais. Elle est absente, dit l'entremetteuse; on ne sait pas o elle
+est alle; on ne sait pas pour combien de temps, non plus... Et je vois
+tout de suite, ses rponses obstinment vasives, son expression
+glaciale et ferme, qu'il est inutile d'insister; cette Fenzil, qui ne
+veut pas me voir, lui aura fait peur avec je ne sais quelles menaces, ou
+lui aura donn de l'argent pour ne rien dire...
+
+Quand elle est partie, aprs m'avoir rclam le paiement de sa course,
+je m'assieds sur un escabeau, au chevet de Kadidja.
+
+Alors, commence pour moi l'heure la plus cruelle de tout mon plerinage
+ici, l'heure de chtiment et d'expiation...
+
+Dans un entretien, coup de cris et de silences, m'efforcer de savoir,
+et y parvenir peine. Tirer de cette vieille cervelle noire, qui s'en
+va, qui est tantt affaisse, tantt prise de bruyant dlire, tirer par
+petites bribes incohrentes les choses qui me glacent et qui me
+brlent. tre arrt chaque minute par la piti de la voir si
+fatigue, par le remords de l'avoir acheve peut-tre, en lui faisant
+faire ce matin cette longue course. Sentir entre elle et moi, pour
+augmenter encore le nuage obscur, les difficults d'une langue que nous
+ne possdons ni l'un ni l'autre d'une faon parfaite. Et me dire
+pourtant qu'il faut profiter tout prix de ce moment unique, parce que
+je vais partir demain et parce qu'elle va mourir; elle est le seul trait
+d'union qui soit encore peu prs vivant entre ma chre petite amie et
+moi; quand on l'aura mise en terre, tout lien sera coup jamais; ce
+que je ne ferai pas sortir, aujourd'hui mme, de cette mmoire moiti
+dcompose, sera perdu pour toujours...
+
+En ce qui concerne la date, Kadidja est d'accord avec la soeur d'Achmet;
+c'est bien cela, il y a eu, au printemps, sept annes qu'Aziyad a d
+mourir... Quant aux causes de sa mort... elles restent comme
+sous-entendues entre nous deux; avec une dlicatesse que je n'attendais
+pas, elle vite de me les dire; mais elle m'arrte, par un regard
+d'tonnement et de douloureux reproche, quand j'ai l'air d'insister pour
+les demander. Malgr des alternances d'enfantillage snile, elle a gard
+des cts d'intelligence trange, et son coeur de pauvre vieille esclave
+n'a pas cess d'tre foncirement bon. De plus en plus, je me prends
+pour elle de respect,--et puis de piti surtout, de piti pour tant de
+fatigue mortelle que je lui cause...
+
+--Ainsi, tu dis, bonne Kadidja, qu'elle a espr pendant plus d'une
+anne?--Espr quoi, la pauvre petite? Quelque chimrique retour, avec
+un enlvement peut-tre; une de ces dangereuses aventures, que je
+pourrais la rigueur tenter aujourd'hui avec de l'or et de
+l'indpendance, mais qui jadis, m'taient si impossibles!
+
+Et c'est au bout de ce temps-l seulement qu'elle a commenc dcliner
+beaucoup, et perdre ses couleurs de saine jeunesse, et courber sa
+tte, se croyant mme oublie, et abandonne d'me pour toujours.--Mais
+mes lettres, mes lettres ne lui arrivaient donc plus?...
+
+--Oh! tes lettres, rpond Kadidja, je lui ai remis... attends... je lui
+ai remis jusqu' la sixime...
+
+--Et pourquoi plus les autres?
+
+--Les autres, dit-elle... dans le feu! Je les ai jetes dans le feu!
+Puisqu'on m'avait chasse, moi, tu vois bien, je ne pouvais donc plus
+les lui porter, et, de les garder, j'avais peur... la faon dont elle
+a prononc: dans le feu! je comprends qu'elle les considrait, la
+fin, ces lettres, comme petites choses mensongres et malficieuses,
+causes indirectes de malheur.
+
+Quant aux lettres d'Aziyad, Kadidja est sre de m'en avoir fait passer
+quatre, mais pas une de plus. Et c'est bien ce que je croyais: les
+quatre premires, celles qui lui ressemblaient, celles o je retrouvais
+ses chres petites penses, exquises, avec leur tour drle de penses
+d'enfant sauvage.--Les suivantes, alors, ces lettres quelconques,
+banales ou invraisemblables comme les dernires d'Achmet, de qui me
+venaient-elles? Quelle main inquitante me les avait crites, et dans
+quel but? Cela restera toujours un mystre, et d'ailleurs qu'importe,
+_puisqu' prsent tout est fini_...
+
+Ce sont bien nos imprudences des derniers jours qui ont tout coup
+ouvert les yeux au vieil Abeddin sur notre longue intrigue impunie--et
+ensuite sont venues les dlations des autres femmes du harem, qu'on a
+interroges et que les menaces ou les promesses ont fait parler.
+
+Aziyad n'a pourtant point t renvoye de chez son matre, ni
+maltraite; mise l'cart seulement, comme chose impure, relgue et
+mure dans le silence de son appartement o n'entraient plus que des
+servantes hostiles. Au bout d'un an, Kadidja elle-mme s'tait vu fermer
+la porte de ce logis sombre, comme suspecte de relations avec l'crivain
+public et avec la poste franaise de Pra. Et c'est alors que la lente
+agonie avait rellement commenc, avec la fin de tout espoir.
+
+Je ne crois pas qu'une crature trs jeune, et d'un beau sang neuf
+qu'aucune contagion n'a touch, puisse mourir de dsesprance seulement,
+si on lui laisse le soleil, l'air et la libert... Mais l, clotre et
+ l'abandon!...
+
+--Tu sais, dit Kadidja, sa chambre donnait du ct de l'toile (du ct
+du Nord) et il y faisait grand froid.
+
+Oui, je me rappelle ces fentres aux pais grillages, situes dans une
+aile de la maison que le soleil n'atteignait jamais; drobe, je les
+regardais, en passant dans cette rue oppresse de mystre, o
+n'arrivaient que trs tard les rayons rouges et sans chaleur du
+couchant. Et je me reprsente si bien ce que devait tre cet
+appartement, aujourd'hui ananti par le feu, o la mort, tout petits
+pas, est venue la chercher...
+
+Puis Kadidja continue: L'hiver, toujours enferme l, elle avait pris
+mal, cause du froid de cette chambre... Alors, les autres dames lui
+donnaient des remdes... Oh! vois-tu, Loti, c'tait surtout a que je
+voulais te dire: on lui donnait des remdes... dont je me mfiais
+bien!...
+
+Mon Dieu, o tais-je moi, pendant que tout cela se passait dans ce
+harem obscur?... Si facilement on l'et sauve, avec un peu de joie et
+de soleil, en l'arrachant de l!... Dans quel coin du monde tais-je
+courir, ne pouvant rien, ne sachant rien, tandis que l'me de ma petite
+amie s'en allait en dtresse et que s'affaissait lentement son corps
+ador... jusqu' cette soire de mai, o, presque clandestinement on
+l'a emporte...
+
+ * * * * *
+
+Encore quelques dtails que je demande et qui me sont donns
+grand'peine, avec des gmissements de petit enfant ou des cris,--car
+elle est de plus en plus divagante, Kadidja, de plus en plus puise. Et
+moi aussi, je suis puis, par les choses affreusement pnibles que
+j'entends, et par la tension d'esprit qu'il me faut pour les faire
+jaillir, une une, de cette tte de pauvre vieux singe presque mort.
+
+Entre l'effroi d'interroger davantage et le dsir de savoir plus de
+choses, j'hsite; je suis tout instant prs d'en finir,--et puis je
+reste encore, me rappelant que cet entretien est suprme: c'est la
+dernire fois que, avec un tre un peu vivant, je parlerai d'elle...
+
+Allons, je crois cependant que sa torture a assez dur,--et la mienne
+aussi; d'ailleurs, je sais peu prs tout ce que je voulais savoir. Je
+vais partir...
+
+-- prsent, il est tard, tu t'en retournes Pra, n'est-ce pas?
+demande-t-elle, d'un ton clin et persuasif, redevenue tout coup la
+ngresse aux petites manires ruses d'enfant, et impatiente que cela
+finisse, que je la laisse en paix.
+
+Je lui donne quelques louis d'or, qui l'blouissent, et qui lui assurent
+un peu de bien-tre pour la fin de ses jours compts. Et puis je lui dis
+l'adieu dfinitif, emportant d'elle un pardon et une bndiction
+attendrie.
+
+Elle va bientt mourir, c'est certain; ses yeux qui, aprs les miens,
+taient les seuls ayant regard Aziyad avec tendresse, vont s'teindre
+et se dcomposer; cette image d'Aziyad, qui persistait encore au fond
+de sa tte finissante, bientt n'existera plus... Quand nous mourons, ce
+n'est que le commencement d'une srie d'autres anantissements partiels,
+nous plongeant toujours plus avant dans l'absolue nuit noire. Ceux qui
+nous aimaient meurent aussi; toutes les ttes humaines, dans lesquelles
+notre image tait demi conserve, se dsagrgent et retournent la
+poussire; tout ce qui nous avait appartenu se disperse et s'miette;
+nos portraits, que personne ne connat plus, s'effacent;--et notre nom
+s'oublie;--et notre gnration achve de passer...
+
+Je m'en vais lentement, par la petite rue dlabre et dserte.
+
+ quelques pas de l, je reprends mon cheval, qu'un enfant promenait en
+rond autour d'une place solitaire.
+
+Il est trop tard pour retourner voir sa tombe; j'y passerai ma matine
+de demain...
+
+Et je commence, une fois de plus, errer sans but jusqu' la nuit...
+
+
+Au crpuscule, tout coup, je me retrouve sur l'immense place de
+Mehmed-Fatih, ramen par le hasard.
+
+Alors me revient cette phrase de mon journal d'autrefois, qui s'est
+grave trs singulirement dans ma mmoire et s'est peu peu lie, pour
+moi, ce quartier saint, comme si elle en tait l'expression mme:
+
+La mosque du sultan Mehmed-Fatih nous voit souvent assis, Achmet et
+moi, devant ses grands portiques de pierres grises, tendus tous deux au
+soleil, sans souci de la vie, poursuivant quelque rve intraduisible en
+aucune langue humaine...
+
+Rien de chang sur cette place; elle est reste un des lieux les plus
+turcs et les plus mlancoliques de Stamboul. La mosque s'y dresse,
+indfiniment pareille travers les sicles, avec ses hautes portes
+grises, festonnes de dessins mystrieux. Et alentour, sous les treilles
+jaunies des petits cafs, les mmes vieux cafetans de cachemire, les
+mmes vieux turbans blancs sont assis, cette dernire lueur du soir
+d'automne, fumant des narguils tout en devisant de choses saintes.
+
+Alors je m'arrte au milieu d'eux, cette mme place o, il y a dix
+ans, nous avions vu, un soir, paratre sur les marches de la mosque un
+illumin qui levait les yeux et les bras au ciel, en criant: Je vois
+Dieu, je vois l'ternel!--Achmet avait secou la tte, incrdule,
+rpondant: Quel est l'homme. Loti, qui pourra jamais voir Allah!...
+
+En vrit je ne sais pas pourquoi cette halte sur cette place a marqu
+si profondment, parmi tant d'autres souvenirs de mon plerinage; ni
+pourquoi j'prouve le besoin de la fixer ici, pour l'empcher de s'en
+aller trop vite, dans la fuite de tout,--comme on retiendrait de la
+main, un instant, quelque lgre chose flottante, emporte au fil de
+l'eau...
+
+
+
+
+VI
+
+
+ Samedi, 8 octobre 188...
+
+C'est le matin du dernier jour. Un pais brouillard gris est descendu
+sur Constantinople, rappelant les automnes du nord.
+
+Comme hier, j'ai repris mes vtements turcs, pour ressembler plus ce
+que jadis j'ai t, pour tre mieux reconnu, dans cette rgion des morts
+o je vais, par je ne sais quelles incertaines manations d'mes, qui
+doivent regarder au-dessus des tombeaux. Et, seul cette fois, je
+chemine cheval le long de la grande muraille de Stamboul, seul
+infiniment sous ce ciel bas et obscur, seul aussi loin que je puis voir
+au milieu de ces landes et de ces bois funraires.
+
+La muraille se prolonge mesure que j'avance, se droule, toujours
+pareille dans les lointains de la campagne morte. Elle a l'air de
+soutenir, avec les milliers de pointes de ses crneaux, les lourdes
+nues tranantes prtes tomber sur la terre. Elle est d'une sinistre
+couleur sombre, par cette matine sans soleil. Dbris colossal du pass,
+elle nous diminue et nous crase, nous et nos existences courtes, et nos
+souffrances d'une heure, et tout le rien instable que nous sommes.
+
+En passant, je regarde les profondes portes ogivales par o personne
+n'entre ni ne sort; puis, je compte avec soin les normes tours
+carres--jusqu'au moment o m'apparat cette sorte de tertre que l'on
+m'a montr hier, et sur lequel, au milieu d'autres tombes, est la petite
+borne bleue aux inscriptions d'or.
+
+Et quand je l'ai bien reconnue, la petite borne d'Aziyad, j'attache mon
+cheval aux branches d'un cyprs, pour m'approcher seul et me coucher sur
+la terre,--sur la terre rousse lgrement brume de pluie, o poussent
+de rares plantes grles. l'orientation de la borne, je sais la
+position du corps chri qui est enfoui dessous, et, aprs avoir bien
+regard au loin alentour si personne n'est l qui puisse me voir, je
+m'tends doucement et j'embrasse cette terre, au-dessus de la place o
+doit tre le visage mort.
+
+Il y a des annes que j'avais eu le pressentiment, et pour ainsi dire la
+vision anticipe de tout ce que je fais ce matin: sous un ciel bas et
+sombre comme celui-ci, je m'tais vu, revenant, dans ce costume
+d'autrefois, pour me coucher sur sa tombe et embrasser sa terre... Et
+c'est aujourd'hui, c'est maintenant, ce dernier baiser,--et voici qu'il
+ne me semble plus que ce soit bien rel; je me laisse distraire ici-mme
+par je ne sais quoi, peut-tre par l'immensit du dcor funbre, par
+tout ce charme de dsolation dont s'entoure et s'agrandit, mes yeux
+irresponsables, la scne de ma visite cette tombe.
+
+Cependant, mesure que les minutes passent, effroyablement
+silencieuses, et tandis que les nues lourdes continuent de se traner
+au-dessus des grands murs sarrazins, je reprends peu peu conscience
+des choses; je souffre plus simplement, je comprends d'une manire plus
+humaine et plus douloureuse, le frisson me revient, le vrai frisson
+d'infinie tristesse...
+
+Des instants passent encore; un peu de vent se lve, semant sur ce pays
+des morts des gouttes de pluie fouettante.
+
+Notre longue entrevue muette traverse des phases diffrentes, qui
+semblent de plus en plus nous rapprocher l'un de l'autre. Maintenant je
+suis tout entier l'impression que nos corps sont de nouveau presque
+runis,--aprs avoir t tant spars, par les annes, par les
+distances, par les courses travers le monde et par l'indchiffrable
+mystre qui enveloppait pour moi sa destine elle; je sens que nous
+sommes l, tout prs voisins, spars seulement par un peu de cette
+terre, dans laquelle on l'a couche sans cercueil. Et j'aime tendrement
+ces dbris,--_qui en ce moment me font l'effet d'tre tout_; je voudrais
+les voir, et les toucher et les emporter: rien de ce qui a t Aziyad
+ne pourrait me causer d'effroi ni d'horreur...
+
+Les nues grises se tranent toujours avec des franges plus sombres qui,
+en passant, jettent de la pluie sur la morne campagne et sur la
+muraille immense...
+
+Maintenant l'image d'Aziyad est devant moi presque vivante,--ramene
+sans doute par le voisinage de ces dbris, au-dessus desquels a d
+rester, flottant, quelque chose comme une essence d'elle-mme... Oh!
+mais vivante tout coup, si vivante que jamais je ne l'avais retrouve
+ainsi depuis le soir de la sparation. Je revois, comme jamais, son
+sourire, son regard profond sur le mien, son regard des derniers jours;
+j'entends sa voix, ses petites intonations familires, confiantes et
+enfantines; je retrouve toutes ces intimes et insaisissables petites
+choses d'elle que j'ai adores avec une infinie tendresse. Alors rien
+d'autre n'existe plus, ni le grand dcor, ni les ambiances tranges; il
+n'y a plus rien qu'elle-mme,--et toutes mes impressions changeantes
+s'amollissent, se fondent en quelque chose d'absolument doux,--et je
+pleure chaudes larmes, comme j'avais dsir pleurer...
+
+ * * * * *
+
+De cet instant, j'ai l'illusion dlicieuse qu'elle sait que je suis
+revenu l et qu'elle a tout compris... La notion m'est venue, furtive,
+inexplicable, mais _ressentie_, d'une me persistante et prsente.
+Alors, l'amertume et le remords qui s'attachaient son souvenir ont
+sans doute disparu pour jamais.
+
+Et je me relve apais, avec une tristesse diffrente. Tout coup mme
+sa destine elle me parat moins sombre: elle s'en est alle, elle,
+en pleine jeunesse, n'ayant eu que ce seul rve d'amour,--et le baiser
+que je suis venu donner sa tombe, personne sans doute n'en viendra
+donner un semblable la mienne.
+
+
+Au pied de la borne de marbre, parmi les petites plantes qui sont l, je
+choisis une des plus fraches que j'emporte avec moi; puis, encore,
+j'embrasse son nom, crit en relief de marbre et recouvert d'or
+teint,--et je remonte cheval, me retournant de loin, pour la revoir,
+au milieu de sa solitude o fuit perte de vue la haute muraille de
+Stamboul...
+
+
+
+
+VII
+
+
+Le soir, accoud l'arrire du paquebot qui m'emporte, je regarde,
+comme il y a dix ans, s'loigner Constantinople. Puis le crpuscule
+tombe, comme un grand voile jet sur tout, et, la sortie du Bosphore,
+dans la mer Noire, la nuit nous prend tout fait.
+
+Et tout s'apaise, s'apaise en moi, de plus en plus; tout s'loigne,
+retombe dans un lointain plus effac...
+
+
+
+
+VIII
+
+
+ Janvier 1892.
+
+Dans mon enfance, je me souviens d'avoir lu l'histoire d'un fantme qui
+venait timidement le soir, appeler de la main les vivants. Il revint
+ainsi pendant des annes, jusqu'au moment o, quelqu'un ayant os le
+suivre, on comprit ce qu'il demandait et on lui donna satisfaction.
+
+Eh bien! ce rve angoissant qui, pendant tant d'annes m'avait
+poursuivi, ce rve d'un retour Constantinople toujours entrav et
+n'aboutissant jamais,--ce rve ne m'est plus revenu depuis que j'ai
+accompli ce plerinage. Et, du ct de l'Orient, tout s'est apais
+encore dans mon souvenir, avec les annes qui ont continu de passer...
+
+Ce rve tait sans doute l'appel du cher petit fantme de l-bas, auquel
+j'ai rpondu et qui ne se renouvelle plus.
+
+FIN
+
+E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--069 9 11.
+
+
+
+
+DERNIRES PUBLICATIONS
+
+
+Format in-18 3 fr. 50 le volume
+
+ Vol.
+
+ GABRIELE D'ANNUNZIO
+
+ Le Martyre de Saint-Sbastien 1
+
+ BARBERY
+
+ Les Rsignes 1
+
+ REN BAZIN
+
+ La Barrire 1
+
+ GUY CHANTEPLEURE
+
+ Le Hasard et l'Amour 1
+
+ LOUISE CHASTEAU
+
+ La Ravageuse 1
+
+ GASTON CHRAU
+
+ La Prison de Verre 1
+
+ MARGUERITE COMERT
+
+ L'Appuye 1
+
+ COMTE DE COMMINGES
+
+ Godelieve, princesse de Bahr 1
+
+ PIERRE DE COULEVAIN
+
+ Au Coeur de la Vie 1
+
+ LOUIS DELZONS
+
+ Le Coeur se trompe 1
+
+ MARY FLORAN
+
+ En Secret! 1
+
+ ANATOLE FRANCE
+
+ Les Sept Femmes de la Barbe-Bleue 1
+
+ LON FRAPI
+
+ La Liseuse 1
+
+ HUMBERT DE GALLIER
+
+ Les Moeurs et la Vie prive d'autrefois 1
+
+ JUDITH GAUTIER & PIERRE LOTI
+
+ La Fille du Ciel 1
+
+ GYP
+
+ L'Affaire Dbrouillar-Delatamize 1
+
+ VICE-AMIRAL DE JONQUIRES
+
+ Posies d'un Marin 1
+
+ ANATOLE LE BRAZ
+
+ {~<control>~}Ames d'occident 1
+
+ PIERRE LOTI
+
+ Le Chteau de la Belle-au-Bois-Dormant 1
+
+ CAMILLE MAUCLAIR
+
+ Les Passionns 1
+
+ PIERRE MILLE
+
+ Caillou et Titi 1
+
+ FRANCIS DE MIOMANDRE
+
+ Au bon Soleil
+
+ HENRI DE NOUSSANNE
+
+ Un Jeune Homme chaste 1
+
+ JEANNE SCHULTZ
+
+ Cinq Minutes d'arrt 1
+
+ MARQUIS DE SEGUR
+
+ Silhouettes historiques 1
+
+ VALENTINE THOMSON
+
+ Chrubin et l'Amour 1
+
+ MARCELLE TINAYRE
+
+ La Douceur de Vivre 1
+
+ LON DE TINSEAU
+
+ Le Finale de la Symphonie 1
+
+ COLETTE YVER
+
+ Le Mtier de Roi 1
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Fantme d'Orient, by Pierre Loti
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FANTME D'ORIENT ***
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+ The Project Gutenberg eBook of Fantôme d'Orient, by PIERRE LOTI.
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+The Project Gutenberg EBook of Fantôme d'Orient, by Pierre Loti
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Fantôme d'Orient
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+Author: Pierre Loti
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+Release Date: December 18, 2009 [EBook #30703]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FANTÔME D'ORIENT ***
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+Produced by Laurent Vogel, Wilelmina Maillière and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by The Internet Archive/American Libraries.)
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+
+<h3>BIBLIOTHÈQUE CONTEMPORAINE</h3>
+
+<h1>PIERRE LOTI</h1>
+
+<p class="center">DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE</p>
+
+<h2>FANTÔME
+D'ORIENT</h2>
+
+<p class="center">CINQUANTE-CINQUIÈME ÉDITION</p>
+
+<p class="center">PARIS
+CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
+3, RUE AUBER, 3
+</p>
+
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p class="center">DU MÊME AUTEUR</p>
+
+<p class="center">Format grand in-18.</p>
+
+
+<table summary="du meme auteur">
+<tr>
+<td>AU MAROC</td> <td>1 vol.</td></tr>
+<tr>
+<td>AZIYADÉ</td> <td>1 &mdash;</td></tr>
+<tr>
+<td>LE CHÂTEAU DE LA BELLE AU BOIS DORMANT</td> <td>1 &mdash;</td></tr>
+<tr>
+<td>LES DERNIERS JOURS DE PÉKIN</td> <td>1 &mdash;</td></tr>
+<tr>
+<td>LES DÉSENCHANTÉES</td> <td>1 &mdash;</td></tr>
+<tr>
+<td>LE DÉSERT</td> <td>1 &mdash;</td></tr>
+<tr>
+<td>L'EXILÉE</td> <td>1 &mdash;</td></tr>
+<tr>
+<td>FANTÔME D'ORIENT</td> <td>1 &mdash;</td></tr>
+<tr>
+<td>FIGURES ET CHOSES QUI PASSAIENT</td> <td>1 &mdash;</td></tr>
+<tr>
+<td>FLEURS D'ENNUI</td> <td>1 &mdash;</td></tr>
+<tr>
+<td>LA GALILÉE</td> <td>1 &mdash;</td></tr>
+<tr>
+<td>L'INDE (SANS LES ANGLAIS)</td> <td>1 &mdash;</td></tr>
+<tr>
+<td>JAPONERIES D'AUTOMNE</td> <td>1 &mdash;</td></tr>
+<tr>
+<td>JÉRUSALEM</td> <td>1 &mdash;</td></tr>
+<tr>
+<td>LE LIVRE DE LA PITIÉ ET DE LA MORT</td> <td>1 &mdash;</td></tr>
+<tr>
+<td>MADAME CHRYSANTHÈME</td> <td>1 &mdash;</td></tr>
+<tr>
+<td>LE MARIAGE DE LOTI</td> <td>1 &mdash;</td></tr>
+<tr>
+<td>MATELOT</td> <td>1 &mdash;</td></tr>
+<tr>
+<td>MON FRÈRE YVES</td> <td>1 &mdash;</td></tr>
+<tr>
+<td>LA MORT DE PHILÆ</td> <td>1 &mdash;</td></tr>
+<tr>
+<td>PAGES CHOISIES</td> <td>1 &mdash;</td></tr>
+<tr>
+<td>PÊCHEUR D'ISLANDE</td> <td>1 &mdash;</td></tr>
+<tr>
+<td>PROPOS D'EXIL</td> <td>1 &mdash;</td></tr>
+<tr>
+<td>RAMUNTCHO</td> <td>1 &mdash;</td></tr>
+<tr>
+<td>RAMUNTCHO, pièce</td> <td>1 &mdash;</td></tr>
+<tr>
+<td>REFLETS SUR LA SOMBRE ROUTE</td> <td>1 &mdash;</td></tr>
+<tr>
+<td>LE ROMAN D'UN ENFANT</td> <td>1 &mdash;</td></tr>
+<tr>
+<td>LE ROMAN D'UN SPAHI</td> <td>1 &mdash;</td></tr>
+<tr>
+<td>LA TROISIÈME JEUNESSE DE MADAME PRUNE</td> <td>1 &mdash;</td></tr>
+<tr>
+<td>VERS ISPAHAN</td> <td>1 &mdash;</td></tr>
+</table>
+
+
+<p class="center">Format in-8<sup>o</sup> cavalier.</p>
+
+<table summary="oeuvres completes">
+<tr> <td>ŒUVRES COMPLÈTES, tomes I à XI</td> <td>11 vol.</td></tr>
+</table>
+
+<hr style="width: 15%;" />
+
+<p class="center"><i>Éditions illustrées.</i></p>
+
+
+<table summary="editions illustrees">
+<tr> <td>PÊCHEUR D'ISLANDE, format in-8<sup>o</sup> jésus, illustré
+ de nombreuses compositions de E. Rudaux</td> <td>1 vol.</td></tr>
+
+<tr> <td>LES TROIS DAMES DE LA KASBAH, format in-16
+ colombier, illustrations de Gervais-Courtellemont</td> <td>1 &mdash;</td></tr>
+
+<tr> <td>LE MARIAGE DE LOTI, format in-8<sup>o</sup> jésus. Illustrations
+ de l'auteur et de A. Robaudi</td> <td>1 &mdash;</td></tr>
+</table>
+
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+
+
+
+
+<h2>FANTÔME D'ORIENT</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 25%;" />
+<h2>I</h2>
+
+
+<p class="right">Septembre 188...<br />
+</p>
+
+<p>Minuit, après une fraîche soirée de fin septembre où déjà un peu
+d'automne s'annonce. Du silence partout. Dans ma maison familiale
+paisiblement endormie, je reste seul éveillé, l'esprit en grand trouble
+d'anxiété et d'attente. Depuis tantôt deux heures, je me suis retiré
+chez moi, disant que j'allais sagement me coucher, en prévision de mon
+départ matinal de demain. Mais le sommeil ne vient pas. Enfermé dans
+mon logis particulier, errant sans but d'une pièce dans une autre, je
+reste indéfiniment songeur, comme à la veille de mes grands départs de
+marin pour des campagnes longues et lointaines, et, en dedans de
+moi-même, je passe une lente revue sinistre de temps accomplis, de
+choses à jamais finies, de visages morts.</p>
+
+<p>Cette fois pourtant, je ne pars que pour un mois et je ne vais pas plus
+loin que Constantinople, mais le voyage sera sombre...</p>
+
+<p>Il faut bien qu'il se soit joué là-bas un acte inoubliable de cette
+féerie noire qui a été ma vie, pour que je m'inquiète ainsi de la pensée
+d'y retourner; pour que tout ce qui en vient, un mot tartare qui me
+repasse en tête, une arme d'Orient, une étoffe turque, un parfum,
+aussitôt me plonge dans une rêverie d'exilé où réapparaît Stamboul! Et
+ce n'est pas par simple fantaisie d'art non plus, qu'ici mon appartement
+est pareil à celui de quelque émir d'autrefois, ressemble à une demeure
+orientale qui, par sortilège, se serait incrustée au milieu de ma chère
+maison héréditaire, avec ses arceaux dentelés, ses broderies d'ors
+archaïques et ses chaux blanches. Un charme dont je ne me déprendrai
+jamais m'a été jeté par l'Islam, au temps où j'habitais la rive du
+Bosphore, et je subis de mille manières ce charme-là, même dans les
+choses, dans les dessins, dans les couleurs, jusque dans ces vieilles
+fleurs de rêve qui sont ici naïvement peintes sur les faïences de mes
+murs. Et surtout il m'attire, ce charme triste, il m'attire vers là-bas
+où je serai demain.</p>
+
+<p>C'est donc vrai que je vais revoir Stamboul... C'est bien réel et
+prochain, ce pèlerinage auquel, depuis dix ans, je rêve...</p>
+
+<p>Depuis dix ans que les hasards de mon métier de mer me promènent à tous
+les bouts du monde, jamais je n'ai pu revenir là, jamais; on dirait
+qu'un sort, un châtiment sans merci m'en ait constamment éloigné. Jamais
+je n'ai pu tenir le solennel serment de retour qu'en partant j'avais
+fait à une petite fille circassienne, abîmée dans le suprême désespoir.</p>
+
+<p>Et je ne sais plus rien d'elle, qui fut la bien-aimée à qui je croyais
+m'être donné jusqu'à l'âme, pour le temps et pour les au delà infinis.</p>
+
+<p>Mais, depuis que je l'ai quittée, constamment je suis poursuivi en
+sommeil par cette vision, toujours la même: mon navire fait à Stamboul
+une relâche inattendue, rapide, furtive; ce Stamboul revu en songe est
+étrange, agrandi, déformé, sinistre; en hâte, je descends à terre, avec
+la fièvre d'arriver jusqu'à elle, et mille choses m'en empêchent, et mon
+anxiété va croissant à mesure que passe l'heure; puis tout de suite
+vient le moment de l'appareillage, et alors, de partir sans l'avoir
+revue et sans avoir seulement rien retrouvé de sa trace égarée,
+j'éprouve tant d'angoisse que je me réveille...</p>
+
+<hr style="width: 15%;" />
+
+<p>Pour le relire, pendant cette soirée d'attente, je vais chercher avec
+crainte un livre qu'autrefois j'ai publié, par besoin déjà de chanter
+mon mal, de le crier bien fort aux passants quelconques du chemin, et
+que, depuis le jour où il a paru, je n'ai plus jamais osé ouvrir. Pauvre
+petit livre, très gauchement composé, je pense, mais où j'avais mis
+toute mon âme d'alors, mon âme en déroute et prise des premiers vertiges
+mortels, ne pensant pas du reste que je continuerais d'écrire et qu'on
+saurait plus tard qui était l'auteur anonyme d'<i>Aziyadé</i>. (Aziyadé, un
+nom de femme turque inventé par moi pour remplacer le véritable qui
+était plus joli et plus doux, mais que je ne voulais pas dire.)</p>
+
+<p>Avec recueillement, comme si je regardais dans une tombe en soulevant la
+dalle funéraire, je commence à tourner ces pages oubliées, étonnantes
+pour moi-même qui les ai jadis écrites.</p>
+
+<p>Des enfantillages d'abord qui me font sourire. Un certain Loti de
+convention, auquel je m'imaginais ressembler. Et puis, çà et là, des
+bravades, des blasphèmes; les uns banals et ressassés dont j'ai pitié;
+les autres, si désespérés et si ardents, que c'étaient encore des
+prières. Oh! le temps jeune, où je pouvais blasphémer et prier!...</p>
+
+<p>Mais tout l'inexprimé qui dormait entre les lignes, entre les mots
+impuissants et sourds, s'éveille peu à peu, sort de la longue nuit où je
+l'avais laissé s'évanouir. Ils me réapparaissent, ces insondables
+<i>dessous</i> de ma vie, de mon amour d'alors, sans lesquels du reste il
+n'y aurait eu ni charme profond ni intime angoisse. De temps à autre,
+pour un souvenir, pour une souffrance que ce livre évoque, je sens cette
+sorte de secousse glacée ou de frisson d'âme, qui vient des grands
+abîmes entrevus, des grands mystères effleurés. Mystères de
+préexistences, ou de je ne sais quoi d'autre ne pouvant même pas être
+vaguement formulé. Pourquoi l'impression, tout à coup retrouvée, d'un
+rayon de la lune de mai sur cette campagne pierreuse de Salonique où
+commença notre histoire, suffit-elle à me donner ce frisson-là. Ou bien
+la vision d'un soleil de soir d'hiver, entrant dans notre logis
+clandestin d'Eyoub? Ou bien une phrase dite par elle, qui me revient,
+avec les intonations de la langue turque et le son de sa jeune voix
+grave? Ou tout simplement encore l'ombre de tel grand mur désolé, jetant
+sur un coin de rue solitaire l'oppression d'une mosquée voisine? Ces si
+petites choses, à peine saisissables, à peine existantes, à quoi donc
+sont-elles liées dans les tréfonds inconnus de l'âme humaine, à quoi
+d'antérieur vont-elles se rattacher, à quelles aventures mortes, à
+quelle poussière encore souffrante, pour faire ainsi frémir? Et surtout
+pourquoi éprouve-t-on ces étranges chocs de rappel, uniquement lorsqu'il
+s'agit de pays, de lieux ou de temps, que l'amour a touchés avec sa
+baguette de délicieuse et mortelle magie?</p>
+
+<p>Beaucoup de feuillets que je tourne vite, sans même les parcourir: ceux
+où j'avais arrangé, changé les faits avec plus ou moins de maladresse,
+pour les besoins du livre ou pour mieux dérouter des recherches
+indiscrètes. Puis voici nos derniers jours d'Eyoub, avec le déchirement
+du départ, tandis que le printemps revenait une fois de plus sur le
+vieux Stamboul, semant par les rues tristes les fleurs blanches des
+amandiers. Et maintenant, la fin, tout ce passage imaginaire d'Azraël
+que j'avais ajouté, non pas seulement parce qu'il me semblait, avec mes
+idées d'alors sur les histoires écrites, qu'un dénouement était
+nécessaire, mais bien plutôt parce que j'avais ardemment rêvé, pour nous
+deux, de finir ainsi. Oh! je me rappelle, je l'avais composé de mes
+larmes et de mon sang, ce dénouement-là, et, bien qu'il soit inventé, il
+a été si près d'être véritable, que je le relis ce soir, après tant
+d'années, avec un trouble que je n'attendais plus, un peu comme on
+relirait, outre tombe, la page suprême du journal de la vie.</p>
+
+<hr style="width: 15%;" />
+
+<p>Eh bien! la vraie fin reste mystérieuse encore, et je tremble en
+songeant que je la connaîtrai bientôt, que je pars demain pour aller
+remuer là-bas toute cette cendre.</p>
+
+<p>Quant à la vraie suite, tout simplement la voici:</p>
+
+<p>Non, je ne sais plus rien d'elle. Je ne base sur rien cette conviction à
+la fois douce et infiniment désolée, que j'ai de sa mort. Peu à peu,
+notre histoire d'amour s'est arrêtée, mais sans solution précise; notre
+histoire à deux s'est perdue, mais sans finir.</p>
+
+<p>Les rares petites lettres qui, les premiers temps, malgré les farouches
+surveillances, à travers mille difficultés, m'arrivaient encore, ont
+cessé, depuis sept ans bientôt, de m'apporter leur plainte étouffée.
+Finies aussi, les lettres d'<i>Achmet</i>, et finies d'une façon inquiétante:
+devenues d'abord singulières, invraisemblables, avec des confusions de
+noms et de personnes que lui-même n'aurait jamais faites, avec une
+persistance à ne jamais me parler d'elle,&mdash;tellement que je n'ai plus
+osé questionner, ni même répondre, dans la crainte de pièges tendus, de
+mains étrangères interceptant nos secrets.</p>
+
+<p>Et comment, à distance, déchiffrer cette énigme; quel ami assez dévoué,
+assez habile et assez sûr charger de telles recherches, à Stamboul,
+derrière les grillages des harems... D'année en année, du reste,
+j'espérais revenir,&mdash;et au contraire les hasards de ma vie me
+conduisaient ailleurs, en Afrique, en Chine, toujours plus loin... Alors
+peu à peu une sorte d'apaisement de ces souvenirs se faisait en
+moi-même, sans que je fusse tout à fait coupable; ils se décoloraient
+comme sous de la poussière, sous de la cendre de sépulcre.</p>
+
+<p>Les nuits seulement, pendant les lucidités du rêve, je retrouvais, sous
+une forme continuellement la même, mes regrets inatténués; toujours ces
+imaginaires retours dans un Stamboul aux dômes trop hauts et trop
+sombres profilés sur un grand ciel mort; toujours ces courses anxieuses,
+arrêtées malgré moi par des inerties insurmontables et n'aboutissant
+pas; et, pour finir, toujours ce réveil, à l'heure supposée de
+l'appareillage, avec l'angoisse et le remords d'avoir gaspillé les
+instants rares qui auraient dû me suffire pour arriver jusqu'à elle.</p>
+
+<p>Oh! l'étrange Stamboul, l'oppressante ville spectrale que j'ai vue dans
+mes nuits! Quelquefois elle restait lointaine, montrant seulement à
+l'horizon sa silhouette; sur quelque plage déserte, je débarquais au
+crépuscule, apercevant, là-bas, les minarets et les dômes; à travers des
+landes funèbres, semées de tombes, je prenais ma course, alourdie par le
+sommeil; ou bien c'était dans des marécages, et les joncs, les iris,
+toutes les plantes de l'eau retardaient ma course, se nouaient autour de
+moi, m'enlaçaient d'entraves. Et l'heure passait, et je n'avançais pas.</p>
+
+<p>D'autres fois, mon navire de rêve m'amenait jusqu'aux pieds de la ville
+sainte; c'était dans les rues, alors, que j'endurais le supplice de ne
+pas arriver; dans le dédale sombre et vide, je courais d'abord vers ce
+quartier haut de Mehmed-Fatih qu'habitait son vieux maître; puis, en
+route, me rappelant tout à coup que je ne pouvais aller directement chez
+elle, j'hésitais, enfiévré, pendant que les minutes fuyaient, ne
+sachant plus quel parti prendre pour retrouver au moins quelqu'un de
+jadis connu qui me parlerait d'elle, qui saurait me dire si elle était
+vivante encore et ce qu'elle était devenue,&mdash;ou bien si elle était morte
+et dans quel cimetière on l'avait mise; et mon temps se passait en
+indécisions, en rencontres de gens pareils à des spectres, qui me
+barraient le passage; d'autres fois, je gaspillais à des bagatelles mes
+minutes précieuses, m'attardant, comme au cours de mes promenades de
+jadis, à des bazars d'armes, m'asseyant dans des cafés pour attendre des
+personnages que j'envoyais chercher et qui n'arrivaient pas; ou encore
+je me perdais, avec une intime terreur, dans des quartiers inconnus et
+déserts, dans des rues de plus en plus étroites m'emprisonnant comme des
+pièges au milieu d'une nuit profonde;&mdash;et, pour finir, arrivait tout à
+coup l'heure, l'heure inexorable de l'appareillage, avec l'excès
+d'inquiétude amenant le réveil. Dans ce rêve obsédant qui, depuis ces
+dix années, m'est revenu tant de fois, m'est revenu chaque semaine,
+jamais, jamais je n'ai revu, pas même défiguré ou mort, son jeune
+visage; jamais je n'ai obtenu, même d'un fantôme, une indication, si
+confuse qu'elle fût, sur sa destinée...</p>
+
+<hr style="width: 15%;" />
+
+<p>Et maintenant le maléfice qui me tenait éloigné semble à la fin rompu;
+en complète possession de mon activité d'esprit et de vie, je vais
+revoir en plein jour, en plein soleil, cette ville qui pour moi s'est
+peu à peu amalgamée à du sombre rêve au point de me paraître elle-même
+presque chimérique. À peine puis-je croire que rien ne m'entravera en
+chemin; que j'arriverai au but; que je marcherai dans ces rues sans être
+ralenti par des inerties de sommeil, que j'interrogerai des êtres
+vivants, et que peut-être je retrouverai la chère trace perdue.</p>
+
+<p>Bien réellement je pars demain, et je pars d'une façon aussi banale et
+positive que pour un voyage quelconque; mes malles sont en bas, prêtes à
+être enlevées dès le matin par la voiture qui m'emportera au chemin de
+fer. Empressé, comme toute ma vie, je traverserai l'Europe très vite,
+en trois jours, par le rapide de Paris à Bucarest. En route cependant,
+dans les Karpathes, je m'arrêterai une semaine, au palais d'une reine
+inconnue: une halte qui sans doute tiendra un peu du rêve et de
+l'enchantement, avant l'inquiétante étape finale. Et puis, de Varna, par
+la mer Noire, en vingt-quatre heures je gagnerai Constantinople.</p>
+
+<hr style="width: 15%;" />
+
+<p>Mes préparatifs de voyage étant par hasard terminés à l'avance, rien ne
+trouble la paix de cette veillée de départ, dans tout ce silence et ce
+sommeil d'alentour.</p>
+
+<p>Maintenant, je rassemble ces menus objets plus précieux que j'emporterai
+sur moi, des lettres, des amulettes et certaine bague qu'elle m'avait
+donnée. Puis, avec recueillement, je vais ouvrir un tiroir mystérieux,
+caché sous de vieilles broderies orientales; c'est le cercueil où
+dorment mille petites choses rapportées d'Eyoub, des feuillets sur
+lesquels des mots turcs sont gauchement tracés de son écriture
+enfantine, des morceaux coupés à l'étoffe de notre divan de Brousse, des
+fantômes de pauvres fleurs qui jadis poussèrent dans des jardins de
+Stamboul au printemps. Au plus profond de cette cachette, sous ces
+débris, je cherche une adresse en caractères arabes qui, le matin de mon
+départ, fut dictée par Achmet à l'écrivain public de la place
+d'Ieni-Djami: d'après lui, elle devait me servir de ressource suprême
+pour le retrouver si je ne revenais qu'après de longues années, ayant
+épuisé toutes les autres enveloppes à son propre nom, dictées
+l'avant-veille par Aziyadé, tous les moyens de correspondre avec eux.</p>
+
+<p>La voici, cette adresse; elle a cinq ou six lignes, elle n'en finit
+plus; elle donne le nom et le gisement d'une vieille femme arménienne:
+«Anaktar-Chiraz, qui demeure au faubourg de Kassim-Pacha, dans une
+maison basse, sur la place d'Hadji-Ali; à côté il y a un marchand de
+fruits, et en face il y a un vieux qui vend des tarbouchs.»</p>
+
+<p>Achmet jugeait que cette femme ne quitterait certainement jamais sa
+maison, puisqu'elle en était propriétaire. Jadis elle l'avait recueilli
+et soigné pour je ne sais quelle maladie, pendant son enfance
+d'orphelin; elle l'aimait beaucoup, disait-il, et saurait toujours où le
+prendre, eût-il même changé vingt fois de métier et de demeure. Pauvre
+petite adresse naïve, qui fut écrite, je me souviens, en plein air, au
+pied de la mosquée, sous les platanes, par un si clair soleil de
+printemps et de jeunesse, et qui a dormi près de dix années dans
+l'obscurité de ce tiroir, pendant que je courais le monde! Elle a jauni,
+pâli, pris un air de document ancien concernant des personnes mortes.
+Elle me fait mal à revoir, si fanée. Il me paraît invraisemblable que je
+puisse la ramener à la grande lumière d'Orient, et que les mots écrits
+là me servent jamais à renouer un fil conducteur vers des êtres qui
+soient encore vivants et réels, qui ne soient pas des mythes de mon
+imagination, des spectres de mon souvenir. Cette vieille femme
+arménienne, ce marchand de fruits, ce marchand de tarbouchs, pauvres
+gens quelconques d'un faubourg perdu, et aussi ce petit quartier antique
+où je me rappelle vaguement être venu, une fois ou deux, m'asseoir au
+crépuscule avec Achmet sous des treilles centenaires, dans le jardinet
+triste d'un café turc,&mdash;qui sait ce que tout cela a pu devenir, qui sait
+ce que j'en retrouverai...</p>
+
+<p>Dix années, c'est du reste un recul profond où toutes les images se
+noient dans une même brume. Aussi, au début, ma rêverie s'était-elle
+maintenue dans un sentiment d'anxiété encore assourdie, de mélancolie
+plutôt tranquille. Mais voici qu'un plus grand trouble me vient, à cette
+réflexion subite: pourtant il se peut qu'elle vive! Depuis bien
+longtemps cette pensée-là ne s'était plus présentée à moi d'une manière
+aussi poignante. En effet, puisque je ne sais pas, puisque je ne suis
+sûr de rien, il n'est donc pas impossible que bientôt, dans si peu de
+jours que j'en frémis comme si ce devait être demain, je me retrouve en
+sa présence. Oh! rencontrer de nouveau son regard, que je m'étais
+habitué à croire mort, son regard de douleur ou de sourire; revoir,
+comme elle disait, ses «yeux face à face!» oh! l'angoisse, ou l'ivresse
+de ce moment-là!...</p>
+
+<p>Et comment serait-elle alors, comment serait son visage de vingt-huit
+ans? Dans toute sa beauté de femme, me réapparaîtrait-elle, la petite
+fille d'autrefois, svelte, aux yeux vert de mer? ou bien flétrie, qui
+sait, finie à jamais en tant que créature de chair et d'amour? Peu
+importe du reste, même vieillie et mourante... je l'aime encore. Mais de
+toute façon l'instant de cet étrange revoir serait pour nous deux un peu
+terrible, et n'aurait pas de lendemain arrangeable, n'aurait aucune
+suite pouvant être envisagée sans effroi. Aziyadé et Loti, ceux
+d'autrefois du moins, sont bien morts; ce qui peut rester d'eux-mêmes
+s'est transformé, leur ressemble à peine sans doute, de visage et d'âme;
+comme l'affirme ce petit livre enfantin que je viens de refermer, tous
+deux sont morts.</p>
+
+<p>C'est presque sacrilège de le dire: en ce moment, je crois que je
+préférerais être sûr de ne trouver là-bas qu'une tombe. Pour elle et
+pour moi, j'aimerais mieux qu'elle m'eût devancé dans la finale
+poussière qui ne pense ni ne souffre. Et alors j'irais tenir mon serment
+de retour devant quelqu'une de ces petites bornes funéraires, aux
+mystiques inscriptions confiantes, qui si paisiblement traversent
+l'indéfini des durées, dans les bois de cyprès...</p>
+
+<hr style="width: 15%;" />
+
+<p>Il fait lourd et il fait inquiétant dans mon logis, ce soir. Et tout y a
+pris l'air lugubre, avec ce seul flambeau qui laisse les fonds dans une
+obscurité confuse; çà et là, des tranchants d'acier luisent, des lames
+courbes de yatagans, et, sur le rouge foncé des tentures murales, les
+broderies étranges semblent la figuration symbolique de mystères
+d'Orient, qui me seraient profondément incompréhensibles. Quels êtres
+inconnus, de quelle génération ayant précédé la nôtre, ont fixé dans ces
+dessins leurs rêves, leurs immuables rêves? Ceux pour qui on a trempé
+ces armes et tissé ces ors, quelles chimères avaient-ils, quelles
+amours, quelles espérances? Je les sens loin de moi comme jamais, ces
+croyants-là, qui à présent dorment en terre sainte, au pied des mosquées
+blanches. Tout ce décor de vieil Orient est ce soir pour me faire mieux
+sentir combien sont dissemblables jusqu'à l'âme les différentes races
+humaines, et tout ce qu'il y a d'insensé, d'impossible et de funeste à
+aller chercher de l'amour là-bas. Entre les deux égarés qui s'aiment,
+reste toujours la barrière des hérédités et des éducations foncièrement
+différentes, l'abîme des choses qui ne peuvent être comprises. Et il
+leur faut prévoir qu'ensuite, quand viendra leur fin, ils n'auront
+seulement pas, pour les bercer ensemble à la dernière heure, le commun
+souvenir, encore un peu doux, des mirages religieux de leur enfance; ni
+la même terre, après, pour les réunir.</p>
+
+<p>Il semble ainsi que le temps et la mort vous séparent davantage et qu'on
+s'en aille se dissoudre dans des néants opposés...</p>
+
+<hr style="width: 15%;" />
+
+<p>Les choses ici sont imprégnées d'odeurs turques comme dans un sérail, et
+c'est trop; ce silence aussi est pesant, ajoute encore à la lourdeur
+parfumée de l'air,&mdash;et j'ouvre en grand les fenêtres...</p>
+
+<p>Le silence reste le même, augmenté plutôt, prolongé par tout le silence
+d'alentour. Entrent un phalène et les longs rayons de la lune. Entre
+aussi une fraîcheur, une fraîcheur exquise, venue des jardins, venue de
+la campagne et des grands marais, de par delà les ormeaux des remparts.
+Je me sens réveillé par cet air frais, comme d'un songe très sombre, et
+je me penche à cette fenêtre pour respirer de la vie. Les choses
+familières du voisinage m'apparaissent alors, aux places de tout temps
+connues; l'éclairage lunaire leur donne, cette nuit, je ne sais quoi
+d'immuablement tranquille, d'un peu irréel aussi; mais elles sont bien
+les mêmes toujours, et j'ai vu toute ma vie ces vieux toits, ces pans de
+murs, ces trouées profondes des jardins, ces masses ombreuses des
+verdures, et on dirait que tout cela me chante en ce moment quelque
+petit hymne mélancolique de terre natale, me conseillant de ne pas
+partir. Tant d'autres, plus simples que moi, n'ont jamais quitté ce
+pays, ni seulement ce voisinage!... Peut-être, si j'avais fait comme
+eux...</p>
+
+<p>Une senteur monte des jardins, senteur d'humidité, de mousse, de
+feuilles mortes, qui est particulière aux premiers soirs refroidis où
+des brumes légères se lèvent. Déjà l'automne! Encore un été qui s'en va,
+qui aura passé quand je reviendrai de Stamboul. Mon Dieu, je vais, pour
+ce voyage, perdre nos derniers beaux jours d'ici, avec la plus belle
+floraison de nos roses sur nos murs, et je ne verrai plus, cette année,
+deux chères robes noires se promener dans notre cour, au dernier
+resplendissement de septembre. Et qui sait, avec tout l'imprévu de mon
+métier de mer, quand je retrouverai ces choses? Me voici maintenant
+indécis, attristé et presque retenu, à cette veille de départ, par le
+regret de ce que j'abandonne.</p>
+
+<p>Puis, brusquement, tout change, dès que je suis rentré dans le logis
+turc rouge sombre où luisent les armes; tout s'oublie, dans l'impatience
+inquiète de Stamboul, à cause simplement d'une amulette que je suis
+allé prendre au fond d'un coffre et que j'ai rattachée à mon cou.</p>
+
+<p>Depuis longtemps, je ne l'avais plus vue, cette amulette d'Orient; elle
+se compose de je ne sais quels minuscules objets mystérieux enfermés
+dans un sachet; le sachet, cousu assez gauchement par une petite main
+inhabile qui pourtant s'était appliquée beaucoup, est fait d'un morceau
+de drap d'or sur lequel une fleur rose est brochée; et ce bout d'étoffe
+a été choisi, puis coupé, dans ce qui restait de plus frais de certaine
+petite veste qu'une enfant circassienne avait portée pendant deux étés
+de sa vie pour aller à l'école par des sentiers de hautes herbes, le
+long du Bosphore, au village de Kanlidja. Je pense qu'il est vieux comme
+le monde, cet enfantillage attristé qui consiste à échanger entre soi,
+si l'on s'aime, de pauvres petites choses datant des premières années de
+l'existence et à s'en faire comme des amulettes contre le mutuel oubli:
+j'ai connu cela bien des fois, chez des êtres de races très différentes.
+Et cette uniformité des sentiments humains est, hélas! pour me faire
+douter davantage de l'individualité propre des âmes: quand on y songe,
+on est tenté, tellement elles semblent pareilles, de ne les regarder que
+comme des émanations éphémères de ce même tout impersonnel qui est
+l'<i>espèce</i> indéfiniment renouvelée.</p>
+
+<p>Donc, c'est ainsi chez nous tous: quand l'amour grandit et s'élève
+jusqu'à des aspirations vers d'éternelles durées, ou quand l'amitié
+devient assez profonde pour donner l'inquiétude de la fin, on en arrive
+à jeter les yeux en arrière, sur l'enfance de ceux qu'on aime. Le
+présent paraît insuffisant et court; alors comme on sait que l'avenir
+<i>ne sera peut-être jamais</i>, on essaie de reprendre le passé, qui, lui au
+moins, <i>a été</i>. «À qui ressemblais-tu quand tu étais toute petite fille?
+Dis-moi comment était ton visage, ton costume? À quoi rêvais-tu quand tu
+étais tout petit garçon? Comment étaient tes allures et tes jeux? Et moi
+aussi, je tiens à te conter mes premières joies d'enfant et mes premiers
+chagrins; même je veux te faire cadeau de telle petite chose qui vient
+de ce temps-là, et qui m'était très précieuse.» À Eyoub, dans le mystère
+plein de dangers de notre logis turc, enfermés tous deux et inquiets
+des moindres bruits qui traversaient le lourd silence du dehors, nous
+passions souvent nos soirées d'hiver à des causeries de ce genre. Et
+tant de fois dans ma vie&mdash;avant de l'avoir connue et après l'avoir
+presque oubliée&mdash;tant de fois j'ai fait de même, hélas! avec d'autres,
+sous l'influence douce des amitiés ou sous le charme mortel des
+amours... Oh! leurre pitoyable encore que tout cela!</p>
+
+<p>Et cependant, mon Dieu, il a peut-être eu la plus belle part d'ivresse
+qu'un homme puisse attendre de la vie, et il devrait peut-être se
+contenter de mourir après, celui à qui une petite fille délicieuse a
+éprouvé le besoin de donner une amulette contre l'oubli, et l'a
+composée avec tant d'amour, en déchirant la plus sacrée de ses reliques
+d'enfance.</p>
+
+<p>Ce talisman de drap d'or a d'ailleurs, ce soir, produit son effet
+magique, car voici qu'il a complété étrangement l'évocation commencée
+par la lecture du livre. Tout à coup, celle qui me l'avait donné est
+comme présente: je la vois, attachant l'amulette à mon cou, puis levant
+vers moi un regard où transparaissait toute sa petite âme simple et
+grave: son visage est sorti de la nuit avec son expression des derniers
+jours et l'interrogation suprême de ses yeux... Alors, ce qu'il y avait
+peut-être d'un peu factice tout à l'heure, d'un peu hésitant dans mon
+sentiment pour elle, s'en est allé en nuage, avec ce que je m'étais dit
+à moi-même de raisonnable et de froid, d'égoïste et d'atroce sur les
+probabilités de sa mort. Oh! non, au lieu de cette tombe, que plutôt je
+la retrouve, elle, n'importe comment et n'importe à quel prix; quand je
+devrais recommencer à souffrir après, j'aimerais mieux la revoir; je ne
+l'espère pas, mais je sens que je le voudrais, au risque de tout. Oh! la
+retrouver, même vieillie, même près de mourir, ombre encore un peu
+pensante qui seulement comprenne que je suis revenu et qui m'entende
+demander pardon: ombre qui ait encore ses yeux, son expression d'yeux,
+et que je puisse aimer un instant avec le meilleur de mon âme et le plus
+tendre de ma pitié. Ou même, s'il le faut, que je la retrouve m'ayant
+oublié, jeune, belle toujours, et jouissant en paix de l'été de sa vie,
+des quelques années de soleil qui étaient son lot, à elle aussi bien
+qu'à toutes les autres créatures, et que je n'avais pas le droit de lui
+prendre.</p>
+
+<p>Ces barrières dont je parlais, ces différences profondes des races et
+des religions, est-ce que cela existe, je ne sais plus? Au-dessus de
+tout, passe l'amour, le charme d'un regard qui va du fond d'une âme au
+fond d'une autre âme. Et, en ce moment, si elle était près d'ici,
+j'irais la chercher par la main, et, sans hésitation, avec un sourire.
+Je l'amènerais au milieu de tout ce que j'ai de plus cher et de plus
+respecté.</p>
+
+<p>Toutes mes impressions changeantes de cette soirée se fondent à présent
+dans ce désir attendri de la revoir, dans cet élan&mdash;d'ailleurs presque
+sans espérance&mdash;vers elle.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>II</h2>
+
+
+<p class="right">Bucarest, octobre 188...<br />
+</p>
+
+<p>Environ quinze jours après, à l'autre bout de l'Europe, dans un grand
+palais de souverain où je suis arrivé la nuit et où je suis seul.</p>
+
+<p>Ayant traversé très vite l'Allemagne et l'Autriche, j'ai fait halte
+d'une semaine chez l'exquise reine de ce pays-ci, dans son château
+d'été, au milieu des Karpathes.</p>
+
+<p>Je l'ai quittée hier, et ici, à Bucarest, où je devais passer la nuit,
+l'hospitalité m'était préparée au palais royal, inhabité en ce moment.</p>
+
+<p>Rien de désolé et de tristement solennel comme un palais vide. Sitôt que
+je suis seul dans mon appartement, une sorte de silence spécial
+m'enveloppe. De très loin, ce bruit de voitures, qui est encore plus
+incessant à Bucarest qu'à Paris, me vient comme un roulement assourdi
+d'orage; je suis séparé de la rue vivante par de grandes places sans
+passants, où veillent des factionnaires, et, dans le palais même, rien
+ne bouge.</p>
+
+<p>Au château de la reine, je m'étais laissé malgré moi distraire et
+charmer par mille choses. Mais ici, c'est ma dernière étape avant
+Stamboul, qui n'est plus qu'à vingt-quatre heures de moi, et, jusqu'au
+matin, j'entends sonner contre les pavés, de plus en plus
+distinctement, comme en crescendo, le pas régulier des sentinelles qui
+gardent les portes.</p>
+
+<hr style="width: 25%;" />
+
+<p class="right">Mardi 5 octobre.<br />
+</p>
+
+<p>À quatre heures du matin, avant jour, je quitte le palais royal. Il fait
+très froid dans les rues de Bucarest. Un landau me mène bride abattue à
+la gare, au milieu d'un flot de voitures, qui roulent dans l'obscurité.
+Le ciel a des teintes glacées d'hiver. Le long de ces rues droites et
+nouvelles, qui ressemblent à celles d'une capitale quelconque d'Europe,
+je ne sais plus trop où je suis, ni où ces chevaux m'emportent si vite;
+en tout cas, je ne me figure plus très nettement que je suis en route
+pour Stamboul et que j'y arriverai demain.</p>
+
+<p>À cinq heures du matin, en chemin de fer, dans les lourds wagons à
+couchettes de l'Express-Orient.</p>
+
+<p>Puis, vers huit heures, ce train s'arrête au bord du Danube, qu'il faut
+franchir en bateau. Très froid toujours, avec une brume légère aux
+horizons d'une plaine plate, infinie. Mais ici, il y a déjà des costumes
+d'Orient, nos bateliers sont coiffés du fez et, sur le fleuve, des
+barques, immobiles le long des berges, portent le pavillon turc, rouge à
+croissant blanc. Alors le sentiment me revient, plus poignant tout à
+coup, du but vers lequel je m'achemine, dans cette matinée fraîche
+d'octobre, à travers ces eaux et ces prairies.</p>
+
+<hr style="width: 15%;" />
+
+<p>Sur l'autre rive, nous montons dans un mauvais petit chemin de fer qui
+doit, dans sa journée, nous faire franchir la Bulgarie.</p>
+
+<p>Elle est bien sombre et sauvage, par ce jour d'automne, cette Bulgarie
+en révolution, en guerre.</p>
+
+<p>Un long arrêt, vers midi, à je ne sais quel village, au milieu d'une
+plaine déserte. Il y a là un campement de cavalerie. Les cavaliers sont
+en tenue de campagne, l'air déterminé et superbe, prêts à se battre
+demain. Leur musique s'aligne en rond pour nous jouer un air étrange,
+d'une rare tristesse orientale, quelque chose comme une marche
+guerrière, lente et obstinée, vers un but qui serait la mort... Et, en
+écoutant, je me sens près de pleurer... De plus en plus, cette approche
+de Stamboul donne pour moi une importance exagérée aux choses
+quelconques de la route, change leur aspect, me les fait voir comme à
+travers du crêpe.</p>
+
+<p>À mesure que nous avançons vers la mer Noire, l'air se fait moins froid.
+Les stations&mdash;de pauvres villages, de loin en loin, perdus au milieu de
+régions désolées&mdash;commencent à avoir des noms tartares que je puis
+comprendre, traduire, et qui alors me charment comme si je rentrais dans
+une patrie: <i>Le petit marché</i>, <i>Le petit diable</i>, etc... Des costumes
+turcs, turbans, vestes de bure soutachées de noir, commencent à se
+montrer aux barrières,&mdash;et je prête l'oreille attentivement, pour
+écouter ces gens-là parler la langue aimée, dans cet âpre pays triste.</p>
+
+<p>Enfin Varna paraît, et je salue les premiers minarets, les premières
+mosquées.</p>
+
+<p>Il fait calme sur la mer Noire, quand nous montons dans la barque qui
+nous emmène au paquebot de Constantinople. L'air est devenu tiède,
+léger, et Varna, qui s'éloigne derrière nous, a ses minarets baignés
+dans la lumière d'or du couchant.</p>
+
+<hr style="width: 15%;" />
+
+<p>Une bruyante table d'hôte, sur ce paquebot encombré de touristes,&mdash;et
+alors, comme conséquence pour moi, l'oubli momentané, dans le brouhaha
+des voix, dans la banalité des choses qui se disent.</p>
+
+<p>Mais après, quand je me promène seul, à travers la nuit grise, sur le
+pont de ce paquebot qui file vers le sud, qui file très vite, sans
+secousse, sans bruit, comme en glissant,&mdash;je me rappelle que je suis
+tout près du but et que j'y arriverai demain. Sur ce navire, je
+m'étonne, par habitude de métier, de n'avoir pas de quart à faire,
+d'être au milieu de matelots qui ne m'obéiraient point et à qui je suis
+inconnu; rien ne me regarde, ni la manœuvre ni la route,&mdash;et cela me
+semble un peu invraisemblable; cela suffit, dans cette nuit vague, à
+jeter je ne sais quelle incertitude de rêve sur la réalité de ma
+présence à bord. Personne ne sait ici mon nom, encore moins ce que je
+vais faire là-bas et combien cette approche me trouble. Ce retour à
+Stamboul prend, à cette heure, je ne sais quel air clandestin, et
+funèbre aussi, dans le silence de plus en plus absolu du navire, qui
+s'endort tout en fuyant.</p>
+
+<p>Instinctivement, mes yeux regardent et suivent deux ou trois petits feux
+très lointains, à peine perceptibles, qui semblent piqués au hasard sur
+l'immensité neutre,&mdash;dans le ciel ou dans la mer, on ne sait trop,&mdash;et
+qui sont des phares de la côte turque. La mer devient de plus en plus
+inerte, et notre allure, toujours plus glissante, dans la nuit confuse
+où l'horizon n'a pas de contours.</p>
+
+<p>En songe, mes retours imaginaires se passaient ainsi; très vite, je
+glissais dans l'obscurité vers Stamboul, et, ce soir, je finis par avoir
+presque l'impression de n'être plus qu'un fantôme de moi-même, en route
+nocturne vers le pays que j'ai aimé...</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>III</h2>
+
+
+<p class="right">Jeudi 6 octobre<br />
+</p>
+
+<p>Au petit jour, un employé à voix étrangère vient avertir les passagers,
+dans leurs cabines, que l'entrée du Bosphore est proche. Je venais à
+peine de m'endormir, ayant passé la nuit à songer, et je me réveille en
+sursaut, avec une commotion au cœur, rien qu'à ce nom de Bosphore.</p>
+
+<p>Sur le pont où il fait froid, un à un les passagers apparaissent,
+indifférents, eux, et simplement déçus de ce qu'on leur montre. En
+effet, l'entrée du Bosphore est plutôt maussade, là-bas, entre ces
+montagnes d'aspect quelconque, qui s'esquissent, encore confusément, en
+teintes sombres. C'est un lever de jour d'automne, gris et brumeux, sous
+un immobile ciel bas. On ne verra presque rien, avec ces bancs de
+brouillard qui traînent comme des voiles.</p>
+
+<p>Bien fâcheux pour ces touristes: l'effet d'arrivée sera manqué. Quant à
+moi, qui n'aurai que deux jours et demi, rien que deux jours et demi
+pour ce pèlerinage, je fais cette réflexion que si le temps se met déjà
+à l'hiver, s'il pleut, comme c'est probable, tout sera plus triste, plus
+compliqué, et mes recherches plus difficiles...</p>
+
+<p>Je n'avais pas vu hier au soir les passagers de troisième classe qui
+encombrent le pont: ce sont bien de vrais Turcs, ceux-ci, les hommes en
+cafetan, les femmes voilées. Et puis tout à coup, comme nous approchons
+de la terre, il nous arrive une senteur pénétrante, spéciale, exquise à
+mes sens,&mdash;une senteur jadis si bien connue et depuis longtemps oubliée,
+la senteur de la terre turque, quelque chose qui vient des plantes ou
+des hommes, je ne sais, mais qui n'a pas changé et qui, en un instant,
+me ramène tout un monde d'impressions d'autrefois. Alors, brusquement,
+il se fait dans mon existence comme un trou de dix années, un
+effondrement de tout ce qui s'est passé depuis ce jour d'angoisse où
+j'ai quitté Stamboul, et je me retrouve complètement en Turquie avant
+même d'y avoir remis les pieds, comme si une certaine âme mienne, qui
+n'en serait jamais partie, venait de reprendre possession de mon corps
+irresponsable et errant...</p>
+
+<hr style="width: 15%;" />
+
+<p>Nous commençons à descendre le Bosphore, et la grande féerie des deux
+rives, lentement, se déroule. Je reconnais tout, les palais, les
+moindres villages, les moindres bouquets d'arbres; mais je me sens si
+calme à présent que cela m'étonne, et que je ne me comprends plus; on
+dirait que j'ai quitté depuis hier à peine le pays turc. Un peu anxieux
+seulement quand nous passons devant ces cimetières où il y a, tout au
+bord de l'eau, des tombes de femmes, sous les hauts cyprès géants aux
+troncs roses aux feuillages noirs. Je les regarde beaucoup ces tombes;
+pierres debout, toujours, surmontées d'une sorte de couronnement
+symétrique qui représente des fleurs. Il m'arrive même de me retourner
+tout à coup, avec une inquiétude vague, pour suivre des yeux, à mesure
+qu'elle s'éloigne, quelqu'une de celles qui sont bleues ou vertes avec
+inscriptions d'or; je me suis toujours représenté que sa tombe à elle
+devait être ainsi. Qui sait pourtant quelles figures, sans doute très
+inconnues, se sont endormies là-dessous!</p>
+
+<p>Déjà voici les kiosques impériaux et les grands harems; puis la série
+des palais tout blancs aux quais de marbre. Et enfin, là-bas et
+là-haut, sortant tout à coup d'une brume qui se déchire, la silhouette
+incomparable de Stamboul.</p>
+
+<p>Oh! Stamboul est là! bien réel, très vite rapproché maintenant, sous un
+éclairage net et banal, ramené à son apparence la plus ordinaire, que
+dix ans de rêve m'avaient un peu changée, mais presque aussi beau
+pourtant que dans mon souvenir. Et je m'étonne d'être de plus en plus
+tranquille d'âme, causant même avec les compagnons de route que le
+hasard m'a donnés, et leur nommant comme un guide les palais et les
+mosquées.</p>
+
+<p>Le mouillage est bruyant, au milieu du fouillis des paquebots, des
+voiliers, portant tous les pavillons d'Europe. Et aussitôt commence
+l'invasion furieuse des bateliers, des douaniers et des portefaix; cent
+caïques nous prennent à l'assaut, et tous ces gens, qui montent à bord
+comme une marée, parlent et crient dans toutes les langues du Levant.
+Oh! je connais si bien cela, ce brouhaha des arrivées, ces voix, ces
+intonations, ces visages; et cet amas de navires autour de nous, et ces
+fumées noires&mdash;au-dessus desquelles montent, là-bas dans le ciel clair,
+les dômes des saintes mosquées! Je me mêle moi-même à tout ce bruit;
+d'ailleurs, les mots turcs, même les plus oubliés, me reviennent tous
+ensemble. Avec des bateliers pour mon passage, avec des portefaix pour
+mes malles, je discute des questions qui me sont absolument
+indifférentes, par besoin de m'agiter et de parler aussi. Jusque dans la
+barque, où je suis enfin installé avec mes valises, je continue je ne
+sais quel étonnant marchandage,&mdash;et ainsi presque sans émotion,&mdash;à part
+un tremblement peut-être quand mon pied s'y pose&mdash;je me trouve à terre,
+sur le quai de Constantinople.</p>
+
+<hr style="width: 15%;" />
+
+<p>Après plus d'une heure perdue en formalités de douane, de passeport, de
+je ne sais quoi, sur ces quais, dans ce quartier bas de Galata rempli
+toujours du même grouillement étrange et de la même clameur, me voici
+cependant monté à Péra, installé à l'hôtel comme il faut du lieu, que
+les touristes encombrent. Bientôt dix heures, quel gaspillage de temps,
+quand mes moindres minutes devraient être comptées!</p>
+
+<p>Et puis il faut déjeuner, ouvrir ses malles, faire sa toilette... Et le
+temps continue de fuir.</p>
+
+<p>La chambre où je m'habille est quelconque, haut perchée, dominant de ses
+fenêtres un ensemble de maisons européennes très banales; mais,
+au-dessus de ces toits, il y a deux ou trois petites échappées
+merveilleuses, sur Stamboul ou sur Scutari d'Asie: des dômes, des
+minarets, des cyprès, qui apparaissent comme suspendus dans l'air. Et
+ces choses, à peine entrevues, suffisent à me donner, avec un trouble
+délicieux et un besoin de hâte un peu fébrile, la conscience de ce
+voisinage. Mon Dieu, qui sait ce que j'aurai appris ce soir! Peut-être
+rien, hélas! En deux jours, rechercher dans le grand Stamboul mystérieux
+la trace, égarée depuis sept ou huit ans, d'une femme de harem, quel
+insensé je suis! Je ne réussirai jamais, je ne trouverai pas.</p>
+
+<p>Mon plan longuement réfléchi, est de rechercher d'abord cette vieille
+femme arménienne du faubourg de Kassim-Pacha, indiquée par Achmet comme
+ressource suprême et dont j'ai retrouvé l'adresse compliquée, la nuit de
+mon départ. Si elle est vivante, peut-être me donnera-t-elle la clef de
+tout: ce serait le moyen le plus simple et le plus rapide.</p>
+
+<p>Maintenant j'attends un interprète, qu'on m'a promis de m'amener,&mdash;car
+j'aurai besoin pour mon enquête de quelqu'un sachant bien lire le turc,
+que je sais parler seulement. Il va venir, il va venir, me dit-on avec
+un calme exaspérant. Et le temps passe toujours, et il n'arrive pas.</p>
+
+<p>Alors je me décide à redescendre à Galata en chercher un autre qu'on m'a
+indiqué.</p>
+
+<p>Il n'est pas chez lui, celui-là...</p>
+
+<p>Je reviens à l'hôtel en courant. Déjà plus de midi et demi! Mon Dieu,
+que de temps perdu, quand je n'ai que deux jours! c'est comme dans mes
+rêves: tout m'arrête!...</p>
+
+<p>Enfin voici un interprète qu'on m'amène. Un horrible vieux Grec, rusé,
+fureteur, qui s'offre de me suivre tout aujourd'hui et tout demain.
+Comme épreuve, je lui présente cette adresse de vieille femme, qu'il lit
+couramment; il sait très bien où est cette place de Hadji-Ali qu'elle
+habite, et va m'y conduire en hâte puisque l'heure me presse.</p>
+
+<p>Nous irons plus vite à pied, dit-il, nous gagnerons du temps, par des
+raccourcis qu'il connaît, par des rues où ni voitures ni chevaux ne
+sauraient passer. Et enfin nous voici dehors, en route. Les nuages de ce
+matin ont disparu du ciel. Dieu merci, il fera presque une journée
+d'été, lumineuse et chaude; tout sera moins sinistre. Je tiens à la main
+l'adresse de la vieille Anaktar-Chiraz, le précieux petit grimoire
+conducteur sur lequel tout mon plan repose, et qui revoit, après dix
+années, son soleil d'Orient. Je marche d'un pas rapide, avec la fièvre
+d'arriver, avec l'impression physique d'être devenu léger, léger, de
+glisser pour ainsi dire sans toucher le sol; cela contraste avec ces
+inerties de sommeil, qui, pendant tant d'années, me retardaient si
+lourdement en rêve; dans ma tête il me semble entendre bruire le sang,
+qui circulerait plus vite que de coutume; je voudrais courir, sans ce
+vieux qui me suit et que je traîne comme une entrave.</p>
+
+<p>Où me fait-il passer? Pourvu qu'il ait compris. Voici des quartiers
+neufs où je ne reconnais rien. Tout est changé: on a bâti
+effroyablement par ici depuis mon départ,&mdash;et ces transformations si
+grandes des lieux sont pour me donner, plus pénible, le sentiment que
+mon histoire d'amour et de jeunesse est bien enfouie dans le passé, dans
+la poussière, que j'en chercherai en vain la trace ensevelie...</p>
+
+<p>Ah! de vieux quartiers turcs maintenant,&mdash;des petites ruelles
+tortueuses, où je commence à me retrouver un peu chez moi... Nous venons
+de descendre dans un bas-fond qui m'était même assez familier jadis...
+et, derrière ce tournant, là-bas, il doit y avoir un antique couvent de
+derviches hurleurs, lugubre avec les catafalques qu'on apercevait à
+travers ses fenêtres grillées, effrayant quand on passait le soir...
+Oui, il est là encore; sans ralentir mon pas, je jette un coup d'œil
+entre les barreaux de fer des fenêtres: toujours les mêmes vieux
+cercueils, couverts des mêmes vieux châles et coiffés des mêmes vieux
+turbans, le tout à peine plus mangé qu'autrefois par la moisissure et
+les vers. C'est étrange que ces choses de la mort, parce qu'elles sont
+demeurées telles quelles, ravivent en moi précisément des souvenirs de
+printemps et d'amour.</p>
+
+<p>De plus en plus je me reconnais. Nous devons même approcher beaucoup,
+être tout près maintenant du quartier d'Anaktar-Chiraz&mdash;car je revois
+certaine petite mosquée dont le dôme, déjeté de vieillesse, monte tout
+blanc de chaux, entre des cyprès noirs&mdash;et même je revois le café, le
+café aux treilles centenaires où Achmet m'avait présenté un soir à cette
+vieille femme. Je touche donc à la première étape de mon pèlerinage, et
+un peu de confiance me revient, un peu d'espérance d'arriver au but.</p>
+
+<p>Comme je sais les méfiances qu'un étranger inspire, je vais m'asseoir à
+l'écart, dans le jardinet triste de ce petit café, là, sous les treilles
+jaunies, contre le mur antique, à la même place qu'autrefois; je
+demanderai un narguilé, comme quelqu'un du pays, et lui, le vieux Grec,
+ira de droite et de gauche aux informations.</p>
+
+<p>Il revient découragé: j'ai dû faire quelque erreur, me dit-il, ou mon
+papier est faux; dans le voisinage, personne ne connaît ça...</p>
+
+<p>Mais je suis bien sûr, moi, pourtant, que c'était ici tout près!
+Puisqu'elle sortait de chez elle, cette femme, quand un soir Achmet
+l'avait appelée, pour me faire faire sa connaissance et la prier de
+recevoir pour lui les lettres que j'écrirais de mon «pays franc»... Si
+elle est morte, il est impossible que quelqu'un au moins ne s'en
+souvienne pas. Allons, qu'il retourne interroger les anciens du
+quartier; qu'il insiste, malgré les mines sombres et fermées, et je
+doublerai la récompense promise.</p>
+
+<p>Un quart d'heure d'impatiente attente. Il reparaît, agitant d'un air de
+triomphe un bout de papier crayonné. Un vieux juif, qui la connaît très
+bien, a écrit là-dessus, pour de l'argent, sa nouvelle adresse. Elle
+n'est pas morte, mais elle a déménagé depuis trois ans, pour aller
+habiter très loin d'ici, à Pri-Pacha, dans l'extrême banlieue, près des
+grands cimetières israélites.</p>
+
+<p>Que de temps il faudra, hélas, pour s'y rendre! Et, cependant, j'ai une
+trace, une piste à peu près sûre, à laquelle j'aime mieux m'attacher que
+d'essayer autre chose de plus dangereux, de plus incertain. Vite, qu'on
+aille n'importe où chercher deux chevaux sellés, et partons.</p>
+
+<hr style="width: 15%;" />
+
+<p>Oh! ce trajet à cheval, jusqu'à Pri-Pacha, où trouver des mots pour en
+exprimer la mélancolie, par cette tranquille journée lumineuse
+d'automne, sous ce soleil encore chaud, qui a déjà pris son éclat
+mourant des fins d'été...</p>
+
+<p>Nous cheminons parallèlement au golfe de la Corne-d'Or, mais sur la rive
+opposée à Stamboul, et un peu loin de la mer, dans la morne campagne,
+contournant les faubourgs bâtis au bord de l'eau.</p>
+
+<p>Comme par fait exprès, il nous faut repasser par tous ces lieux jadis si
+familiers que je traversais, les matins d'hiver, du temps où j'habitais
+Eyoub&mdash;les matins sombres et glacés de février ou de mars&mdash;pour m'en
+retourner à bord de mon navire après les nuits délicieuses. Ce sont les
+lieux aussi que j'ai le plus souvent revus, depuis dix ans, dans mes
+visions des nuits; dans le rêve de ce jour, ils sont plus éclairés, mais
+ils ne me semblent pas beaucoup plus réels.</p>
+
+<p>Nous allons en hâte, mettant nos chevaux au trot chaque fois que c'est
+possible. Tantôt nous descendons dans des fondrières, tantôt nous
+montons sur des hauteurs, toujours un peu désolées, au sol aride, d'où
+nous apercevons là-bas l'autre rive, le grand décor de Stamboul
+entièrement doré de lumière.</p>
+
+<p>En plus de ma tristesse à moi, qui me montre aujourd'hui les choses
+vivantes sous leurs aspects de mort, quelle autre tristesse demeure donc
+éternellement là, et plane sur ces abords de Constantinople... J'avais
+essayé de l'exprimer, dans un de mes premiers livres, mais je n'avais pu
+y parvenir, et aujourd'hui, à chaque pierre, à chaque tombe que je
+reconnais sur ma route, me reviennent les impressions indicibles
+d'autrefois, avec ce tourment intérieur, qui aura été un des plus
+continuels de ma vie, de me trouver impuissant à peindre et à fixer avec
+des mots ce que je vois et ce que je sens, ce que je souffre...</p>
+
+<p>Partout, sur la terre, sur les roches et sur l'herbe rase, une teinte
+uniforme d'un gris roux, qui est comme la patine du temps; on dirait
+qu'une cendre recouvre ce pays, sur lequel trop de races d'hommes ont
+passé, trop de civilisations, trop d'épuisantes splendeurs. Et, de loin
+en loin, au milieu de ces espèces de landes de l'abandon, quelque
+minaret blanc entouré de cyprès noirs.</p>
+
+<p>Un ravin plus profond se présente à nous, où il faut descendre; il est
+d'apparence aussi âpre et sauvage que si nous étions à cent lieues d'une
+ville. Tout au bas, sous des platanes, est une fontaine antique, où
+jadis je rencontrais presque chaque matin la même jeune femme turque,
+qui semblait très belle sous ses voiles. C'était avant le soleil levé
+que je passais là, à l'aube d'hiver, et aux mêmes heures elle venait
+seule remplir à cette fontaine sa cruche de cuivre. Nous croisant dans
+le chemin creux, embrumé de vapeur matinale, nous échangions un regard
+de connaissance; après quoi, ses yeux, qui étaient seuls visibles dans
+son visage voilé, se détournaient avec un demi-sourire. Je n'avais plus
+pensé à elle depuis dix ans, et je la revois, à présent, comme dans un
+clair miroir, et je retrouve toutes mes impressions tristes de ces
+levers de jour, de ces courses dans ces chemins encore déserts, le
+visage fouetté par l'air sec et glacé ou par le brouillard gris. Et,
+comme j'avais l'âme inquiétée, en ce temps-là, me demandant chaque matin
+si, avec tant de dangers autour de nous, l'obscurité prochaine me
+réunirait encore à celle que je venais de laisser, ou bien si, avant le
+soir, Azraël ne passerait pas pour tout anéantir...</p>
+
+<hr style="width: 15%;" />
+
+<p>À Pri-Pacha, où nous avons fini par arriver, nous trouvons, après avoir
+interrogé les passants de la rue, la maisonnette de cette vieille
+Arménienne de qui dépend tout le résultat de mon pèlerinage,&mdash;et je
+suis anxieux en frappant à la porte. Deux fois, trois fois, le frappoir
+antique résonne très fort, jusqu'à faire trembler les planches
+vermoulues; personne ne vient ouvrir, et d'ailleurs les fenêtres sont
+closes. Mais un juif caduc, centenaire pour le moins, sort avec
+effarement d'une maison voisine, emmitouflé d'un cafetan vert:</p>
+
+<p>&mdash;La vieille Anaktar-Chiraz? nous répond-il d'un air soupçonneux,
+qu'est-ce donc que nous lui voulons?</p>
+
+<hr style="width: 15%;" />
+
+<p>Il se rassure à notre mine: «Oui, c'est bien ici, en effet; mais elle
+n'y est pas; elle est partie hier pour aller s'établir auprès d'une de
+ses parentes qui est bien malade, là-bas, à Kassim-Pacha d'où nous
+arrivons, tout à côté de son ancienne demeure.»</p>
+
+<p>Oh! alors il me prend une vraie fièvre! Que faire? Le temps passe, il
+doit être tard. Je ne sais même pas l'heure, ayant, dans ma
+précipitation, oublié ma montre à l'hôtel; mais il me paraît que déjà le
+soleil baisse. Une fois la nuit venue, il n'y a plus rien à tenter à
+Stamboul,&mdash;et je n'ai plus qu'une journée après celle-ci qui va
+finir.&mdash;Il semble en vérité que j'aie eu, en sommeil, le pressentiment
+complet de ce que serait ce voyage; tout va tellement comme dans mon
+rêve: ces entraves accumulées, cette inquiétude de l'heure trop courte,
+cette angoisse <i>de n'avoir pas le temps d'arriver jusqu'au but</i>.</p>
+
+<p>Quel parti prendre à présent? Je ne sais plus trop et ma tête se perd un
+peu. Allons-nous retourner sur nos pas, jusqu'à ce Kassim-Pacha d'où
+nous venons, avec ces mauvais chevaux de louage qui ne veulent plus
+marcher?... Non, Eyoub où j'habitais, et qui m'attire comme un aimant,
+est là trop près de nous, juste en face, de l'autre côté de la
+Corne-d'Or&mdash;qui se rétrécit dans ces parages et sera si vite traversée.
+D'ailleurs, je me sens tellement redevenu un habitant de ce saint
+faubourg; les dix années, qui me séparent du temps où j'y vivais,
+viennent de si complètement s'évanouir, que j'ai presque l'illusion de
+rentrer là chez moi, au milieu de figures familières, et que, sans
+peine, je m'imaginerais y retrouver ma maison telle que je l'ai
+quittée, avec les chers hôtes d'autrefois. Au moins, j'entrerai
+m'asseoir dans le petit café antique où nous passions, Achmet et moi,
+les veillées d'hiver, en compagnie des derviches conteurs de féeriques
+histoires; il n'est pas possible que, dans ce quartier-là, quelqu'un ne
+me reconnaisse pas, ne me prenne pas en pitié et ne consente à me guider
+dans mes recherches&mdash;qui, sans doute, ne peuvent plus faire ombrage à
+personne.</p>
+
+<p>Donc, nous renvoyons nos chevaux; nous descendons vers la berge pour
+prendre un caïque, choisissant un rameur jeune afin d'aller vite,&mdash;et
+bientôt nous voici glissant, très légers, à grands coups d'aviron sur
+l'eau tranquille.</p>
+
+<p>Je commence à regarder de mes pleins yeux là-bas en face, fouillant de
+loin cette autre rive où nous allons aborder.</p>
+
+<p>Quoi, est-ce que je ne m'y reconnais plus? C'était bien là pourtant,
+j'en suis très sûr.</p>
+
+<p>Oh! mon Dieu, on a tout changé, hélas! Ma maison, très vieille, et les
+deux ou trois qui l'entouraient n'existent plus. Je n'avais pas prévu
+cette destruction et je sens mon cœur se serrer davantage. Ce cadre qui
+avait entouré ma vie turque est à jamais détruit&mdash;et cela recule tout
+dans un lointain plus effacé.</p>
+
+<p>Je mets pied à terre, cherchant à m'orienter, à reconnaître au moins
+quelque chose. Le petit café des derviches conteurs d'histoires, où donc
+est-il? À la place, il y a un grand mur blanc que je ne connaissais
+pas, un corps de garde tout neuf, avec des soldats en faction. Et toutes
+les maisons alentour sont fermées, muettes, inabordables surtout.
+Allons, je suis un étranger ici maintenant; j'ai été fou de venir y
+perdre mes instants comptés, quand j'aurais dû au contraire revenir sur
+mes pas, suivre la seule piste un peu sûre, rechercher à tout prix cette
+vieille femme.</p>
+
+<p>Pourtant, cela faisait partie de mon pèlerinage aussi, de revoir Eyoub,
+et j'en étais si près!</p>
+
+<p>Oh! et la mosquée sainte, et l'allée des saints tombeaux! Je suis à deux
+pas à présent de ces choses mystérieuses et rares, autrefois si
+familières, dans mon voisinage; je ne reviendrai peut-être jamais
+ici,&mdash;aurai-je le courage de quitter Eyoub sans aller les revoir. Du
+reste, en courant, ce sera une perte de cinq ou dix minutes à peine,&mdash;et
+je dis à mon batelier: «Va, aborde un peu plus loin, au quai de marbre
+là-bas, à l'entrée du saint cimetière.»</p>
+
+<p>Laissant le vieux Grec dans le caïque avec le rameur, je redescends à
+terre, seul, saisi tout à coup par le silence glacé de ce lieu, par sa
+sonorité funèbre, que j'avais oubliée, et qui change le bruit de mon
+pas. Dans l'allée d'éternelle paix, sur les dalles de marbre verdies à
+l'ombre, où l'on voudrait marcher lentement, la tête basse, il faut
+passer aujourd'hui avec cette précipitation enfiévrée qui donne à
+toutes les choses, revues ainsi, je ne sais quel air d'inexistence. Je
+cours, je cours, dans cette allée, entre les deux alignements de
+kiosques funéraires et de tombes, au milieu de toutes les silencieuses
+blancheurs des marbres. De droite et de gauche, bordant la voie étroite,
+sont de vieilles murailles blanches, percées d'une série d'ogives, par
+où la vue plonge dans les dessous ombreux d'une sorte de bocage rempli
+de sépultures. Rien de changé, naturellement, dans tout cela qui est
+sacré et immuable; ce lieu unique, si étrangement mêlé à mes souvenirs
+d'amour, était le même bien des années avant notre existence et sera
+ainsi longtemps encore après que nous aurons tous deux passé.</p>
+
+<p>Au bout de l'avenue, dans une ombre plus épaisse, sous une voûte
+obscure de platanes, je m'arrête devant la petite porte de
+l'impénétrable mosquée sainte. Il y a toujours là les mêmes vieilles
+mendiantes, au visage voilé, assises, accroupies, immobiles sur des
+pierres. L'une d'elles, réveillée de son rêve par le bruit de mon pas,
+s'inquiète de me voir accourir, se demande si j'aurai par hasard
+l'impudence de franchir ce seuil: «Yasak! Yasak!» (Défendu! Défendu!),
+dit-elle, d'une voix irritée, en étendant une main de morte comme pour
+me barrer le passage. Et je lui réponds tranquillement, dans cette
+langue turque que je reparle déjà avec la facilité d'autrefois: «Je le
+sais, ma bonne mère, que c'est défendu; je veux seulement jeter un coup
+d'œil à l'entrée et puis je m'en irai.» Ce disant, je lui remets une
+aumône; alors, d'une voix calmée, elle rassure les autres qui
+s'inquiétaient aussi: Il sait, il sait; il est du pays; il vient
+regarder, seulement. Et en effet, je regarde à la hâte, à la dérobée;
+tant de fois jadis, quand j'habitais Eyoub, j'étais venu jusqu'à ce
+seuil, dont je reconnais encore les moindres pierres, dans la demi-nuit
+qui tombe des grands arbres. Du lieu d'ombre où je suis, au milieu de
+ces pauvresses voilées aux immobilités de fantômes, il semble qu'une
+clarté un peu merveilleuse rayonne là-bas, dans cette cour de mosquée,
+sur les blancheurs séculaires de la chaux et des faïences...</p>
+
+<p>Tout de suite, après ce regard jeté, je repars en courant dans la
+sainte allée, repris par l'inquiétude de l'heure qui fuit, de la lumière
+qui me paraît plus dorée, par la frayeur du soleil couchant et du soir.</p>
+
+<p>C'est à Kassim-Pacha, naturellement, à la recherche de cette vieille
+femme, que je vais retourner coûte que coûte. Et j'irai par mer cette
+fois; d'ici, ce sera le plus rapide.</p>
+
+<p>Quand je suis de nouveau étendu dans mon caïque, je dis au rameur: «Va
+vite, vite, pour une bonne récompense que je te donnerai!» Il répond par
+un sourire à dents blanches et se met à ramer de toute la force de ses
+bras. Le courant nous aide et nous descendons lestement la Corne-d'Or,
+nous éloignant du sombre Eyoub.</p>
+
+<p>Mais nous allons passer devant le faubourg d'Hadjikeuï. Si je m'y
+arrêtais! Le quartier n'est pas farouche comme celui d'où je viens, et,
+qui sait, quelqu'un m'y reconnaîtra peut-être, quelqu'un de ces juifs
+que j'employais à mon service, le grand Salomon ou même le vieux
+Kaïroullah, n'importe qui, pourvu qu'on me renseigne. En passant, je
+vais tenter ce moyen... Et puis cela me permettra de revoir ma maison,
+la première de mes maisons turques, car j'ai habité là aussi, avant de
+pouvoir réaliser le rêve presque impossible de me fixer à Eyoub.</p>
+
+<p>Dans ce livre de jeunesse où j'ai conté ma vie orientale, j'ai passé
+sous silence notre étape à Hadjikeuï, pour abréger, et aussi pour obéir
+à une sorte de sentiment de décorum qui m'amuse bien à présent: ce
+Hadjikeuï est un faubourg pauvre, assez mal considéré à Constantinople.</p>
+
+<p>Là pourtant j'étais venu m'installer d'abord, en quittant mon logis
+européen de Péra; là, j'avais reçu Aziyadé pour la première fois, à son
+retour de Salonique. Nous y étions restés près de deux mois, bien
+cachés, avant de réussir à trouver une maison sur l'autre rive, dans le
+faubourg des saints tombeaux, et nous avions ensuite conservé, à toute
+éventualité, ce premier gîte plus sûr, où, par fantaisie, nous revenions
+de temps à autre.</p>
+
+<hr style="width: 15%;" />
+
+<p>À la longue, comme tout se transforme dans la mémoire, tout s'oublie!
+Voici que je ne reconnais même plus l'<i>Échelle</i> de notre rue,
+c'est-à-dire l'appontement de vieilles planches qui nous était si
+familier, jadis, et où nous débarquions avec une telle sûreté
+d'habitude, dans le mystère protecteur des nuits bien noires.</p>
+
+<p>Par impatience, je mets pied à terre ailleurs, à l'entrée d'une ruelle
+israélite que je me rappelle vaguement, très vaguement. Et, suivi
+toujours de ce même vieux Grec, je recommence à marcher vite, à courir,
+talonné sans trêve par l'inquiétude de l'heure.</p>
+
+<p>À un tournant, nous tombons sur une rue où se tient un marché juif: cris
+de vendeurs et d'acheteurs, foule affairée, encombrement de mannequins,
+de fruits et de légumes, petits fourneaux où l'on rôtit des viandes en
+plein vent, petits étalages de changeurs et d'usuriers... Là, je me
+reconnais tout à fait, par exemple, et le cœur me bat plus fort, car ma
+maison doit être bien près.</p>
+
+<p>J'avais du reste gardé de ce marché un souvenir très singulier, unique
+même entre tous. Habitant d'Hadjikeuï ou habitant d'Eyoub, j'y venais
+chaque soir avec Achmet pour changer, pour emprunter de l'argent à ces
+juifs, ou bien encore pour leur acheter les pains et les gâteaux
+destinés au dîner mystérieux d'Aziyadé. C'est que Constantinople est la
+seule ville du monde où j'aie été vraiment mêlé à la vie du peuple,&mdash;à
+la vie de ce peuple oriental, bruyant, coloré, pittoresque, mais
+besoigneux, pauvre, actif à mille petits métiers, à mille petits
+brocantages. Mon compagnon de chaque jour, Achmet, était lui-même un
+enfant de ce peuple-là, au courant des moindres rouages de la vie
+laborieuse, habitué à se tirer d'affaire avec presque rien, et
+m'enseignant sa manière, me rendant homme du peuple comme lui à
+certaines heures. Il est vrai, j'étais pauvre, moi aussi, à cette
+époque, et bien en peine quelquefois pour soutenir mon rôle d'Hassan...</p>
+
+<p>Ce marché, que je traverse aujourd'hui d'un pas dégagé et rapide,
+sentant peser la ceinture de cuir où j'ai fait coudre&mdash;un peu à la façon
+des matelots&mdash;ma réserve de pièces d'or, oh! ce marché, tout ce qu'il me
+rappelle de misères, gaiement endurées à cause d'elle, de marchandages
+timides, de demandes de crédit pour des sommes qui à présent me font
+sourire... Et, sous le costume turc, ces choses me semblaient
+acceptables, m'amusaient presque, en me donnant davantage l'impression
+d'être sorti de moi-même et devenu quelqu'un des simples qui
+m'entouraient. Il y avait tant d'enfantillage encore dans ma vie de ce
+temps-là!</p>
+
+<p>Après cette rue du marché, une place tranquille au bord de la mer, une
+place silencieuse bordée de berceaux de vigne et ornée en son milieu
+d'une vieille fontaine de marbre. Et ma maison est là, qui tout à coup
+me réapparaît, bien réelle, au beau soleil du soir... J'ai enfin
+retrouvé une chose d'autrefois, une chose qui a fait partie de mon cher
+passé et qui existe encore...</p>
+
+<p>Avec je ne sais quelle crainte de m'en approcher, avec un étrange
+trouble d'âme, je vais lentement m'asseoir en face, en plein air, devant
+un petit café, sous des treilles que l'automne a jaunies, et je la
+regarde. (Comme ce nom de <i>café</i> sonne mal pour dire ces échoppes
+orientales où l'on fume le narguilé.) Je la regarde, ma maisonnette
+d'autrefois, un peu comme je regarderais une chose de rêve qui oserait
+se montrer en plein jour. Elle me semble rapetissée et d'aspect
+misérable; cependant, c'est bien cela, et rien que ces marbrures de
+vieillesse, sur la muraille, ramènent dans ma tête mille souvenirs.</p>
+
+<p>Cette place n'a pas changé non plus; pas une pierre n'a été dérangée
+depuis que j'y habitais. Est-ce possible, mon Dieu, que tout y soit
+demeuré si pareil, que le soleil l'éclaire si gaiement, que je m'y
+retrouve, moi, encore jeune, et que, depuis des années, je ne sache plus
+rien d'<i>elle</i>, même pas si elle est vivante ou si elle s'est endormie
+dans la terre...</p>
+
+<p>C'est mon premier instant de repos et de rêverie, depuis que j'ai
+commencé ma longue course errante. Ce soleil d'octobre, qui d'abord me
+semblait joyeux, sur cette place solitaire, subitement me devient
+triste, triste plus que la brume ou la nuit. Il ne me charme ni ne me
+trompe plus; je n'ai conscience à présent que de son impassibilité
+devant les continuels anéantissements, les continuelles fins. Je sens de
+la mort, de la mélancolie de mort, dans sa lumière douce; ses rayons
+sont pleins de mort...</p>
+
+<hr style="width: 15%;" />
+
+<p>Un jeune garçon se présente pour nous servir. Je lui demande:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que le maître du café est vieux? est ici depuis longtemps?</p>
+
+<p>&mdash;Le maître?... Oh! depuis peut-être cinquante ans, répondit-il, étonné;
+c'est un <i>très vieux père</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dis-lui qu'il vienne me parler.</p>
+
+<p>Je me rappelle tout de suite la figure de ce vieil homme, dès qu'il
+arrive:</p>
+
+<p>&mdash;Me reconnais-tu? Je demeurais là, dans la maison d'en face, il y a
+bien des années.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, dit-il, un peu saisi. Et c'est toi qui t'en étais allé,
+après, habiter Eyoub. Pourtant, non... il y a au moins vingt ans de ce
+que je veux dire (on compte toujours très mal les années, en Turquie),
+tu serais plus vieux que tu n'es.</p>
+
+<p>&mdash;Et te souviens-tu de mon serviteur Achmet?</p>
+
+<p>De mon serviteur Achmet, il se souvient très bien; mais il ne peut me
+donner aucun renseignement sur lui: on ne l'a pas revu à Hadjikeuï
+depuis mon départ.</p>
+
+<p>Alors je le charge d'aller appeler tous les anciens du quartier, tous
+ceux qui plus ou moins peuvent se souvenir de moi.</p>
+
+<p>Et bientôt un attroupement se forme, des voisins, des curieux, des gens
+quelconques, qui me regardent comme un revenant de l'autre monde,
+étonnés eux aussi de me voir encore jeune: il semble que, dans leur
+mémoire à tous, mon passage ici ait peu à peu remonté jusqu'à des
+époques incertaines et reculées.</p>
+
+<p>Je m'en doutais bien, ils n'ont pas oublié ce Français qui avait eu
+l'idée singulière de venir s'isoler ici; mais, hélas! au sujet d'Achmet,
+personne ne peut rien me dire. Pourtant on me propose d'aller, si je
+veux, chercher un juif qui me connaissait très bien et qui me
+renseignerait peut-être,&mdash;un nommé Salomon.</p>
+
+<p>Salomon! Je crois bien que je veux voir Salomon! Qu'on me l'amène bien
+vite, et il y aura récompense. Ce Salomon, je l'employais souvent; il
+allait faire des achats pour moi avec Achmet, et savait même les allées
+et venues clandestines d'une musulmane dans ma maison. Au moment de mon
+départ, je l'avais chassé, il est vrai, pour je ne sais plus quelle
+fourberie; mais qu'importe pourvu qu'il me guide. J'aurai même presque
+une joie à le revoir, comme tout ce qui a été mêlé à ma vie
+d'autrefois...</p>
+
+<p>Il arrive. Sans doute il ne m'en veut pas, lui non plus, car il paraît
+tout ému de me reconnaître, et il embrasse la main que je lui tends. Je
+l'avais laissé un homme grand et superbe, je le retrouve tout courbé et
+blanchi.</p>
+
+<p>&mdash;Achmet, dit-il, non, je ne l'ai pas revu, et n'ai plus entendu parler
+de lui depuis ton départ. Il doit avoir quitté le pays,&mdash;ou bien il est
+mort.</p>
+
+<p>Puis il me promet de passer sa soirée en recherches et de monter demain
+matin à Péra m'en rendre compte.</p>
+
+<p>Allons, je ne saurai rien de plus ici. Encore une halte perdue. Et
+l'heure presse, il faut repartir...</p>
+
+<p>Pourtant je voudrais bien entrer dans ma maison, puisque je suis si
+près; surtout je voudrais monter au premier étage, dans cette chambre
+que j'avais préparée avec tant d'amour pour la recevoir.</p>
+
+<p>Et j'envoie Salomon parlementer avec les gens qui habitent là: des
+Arméniens pauvres, qui consentent, pour une pièce blanche, à m'ouvrir
+leur porte.</p>
+
+<p>J'entre, je monte notre escalier, je revois notre chère petite chambre,
+jadis si jolie dans son arrangement étrange. À présent, plus rien; des
+meubles de misère, du désordre et des loques qui traînent. J'aurais
+mieux fait de ne pas regarder cette profanation pitoyable; le simple
+coup d'œil que j'ai jeté là vient de suffire pour reculer, reculer
+encore plus au fond de l'abîme, le passé dont je poursuis la trace.</p>
+
+<p>Mais, tandis que je redescends, par ces marches où les babouches
+d'Aziyadé se sont posées, une émotion poignante me vient, que je n'avais
+pas prévue...</p>
+
+<p>Un jour, très loin dans mon enfance, certain rayon de soleil d'hiver,
+entré par une fenêtre d'escalier, m'avait impressionné d'une
+inexplicable façon profonde.&mdash;J'ai déjà conté cela, je ne sais où.&mdash;Et
+ici, bien des années plus tard, j'avais retrouvé le même frisson, en
+revoyant, dans cette maison d'Hadjikeuï, un rayon semblable et de même
+signification mystérieuse,&mdash;qui, chaque soir, glissait le long d'un
+escalier, pour éclairer une amphore d'Athènes posée dans une niche du
+mur... Souvent, des détails infimes se gravent pour toujours dans une
+mémoire, et on dirait qu'ils résument en eux-mêmes tout un lieu, toute
+une époque pénible ou regrettée: il en avait été ainsi de ce rayon de
+soleil&mdash;déjà mêlé pour moi à je ne sais quel <i>antérieur</i> inconnu;&mdash;j'y
+avais repensé cent fois depuis mon départ du pays turc, et une angoisse
+singulière, une angoisse bizarre et d'inquiétante origine, m'était
+toujours venue à l'idée que je ne reverrais jamais cette traînée de
+lumière pâlie, tombant dans cette niche sur cette amphore, jamais,
+jamais plus...</p>
+
+<p>Eh bien, la niche vide est toujours là dans le mur, et tandis que je
+redescends, le soleil l'éclaire de son même rayon triste...</p>
+
+<p>En tout ce qui précède, je me suis perdu, une fois de plus, dans
+l'indicible...</p>
+
+<hr style="width: 15%;" />
+
+<p>Nous remontons dans notre caïque, le Grec et moi, après cette halte qui
+a duré vingt précieuses minutes, et nous continuons notre route vers
+Kassim-Pacha, de toute la vitesse de nos rames.</p>
+
+<p>Sur la Corne-d'Or, c'est le va-et-vient coutumier, le croisement
+incessant des minces caïques silencieux. Et que cette après-midi est
+belle, tiède et lumineuse! Elle me donne des illusions d'été, à moi qui
+arrive des forêts de sapins des Karpathes, où déjà des neiges
+tombaient... Et je me laisse reprendre aux tromperies du soleil. Je me
+laisse peu à peu bercer et leurrer par tout ce mouvement, si familier
+jadis: comme tout à l'heure à Eyoub, peu à peu, je me figure être encore
+au temps lointain où j'avais des logis mystérieux, ici, sur ces deux
+rives... L'entour est, d'ailleurs, resté tellement pareil! Les grands
+dômes des mosquées se dressent aux mêmes places; la silhouette immense
+de Stamboul préside à toute cette agitation joyeuse des barques,
+absolument comme, il y a dix ans, elle dominait nos aventureuses allées
+et venues d'amour... Oh! comment dire le charme de ce lieu qui s'appelle
+la Corne-d'Or!... Comment le dire, même par à peu près: il est fait de
+mes joies inquiètes et de mes angoisses, mêlées à de l'ombre d'Islam; il
+n'existe sans doute que pour moi seul...</p>
+
+<p>À l'Échelle de Kassim-Pacha, nous abordons bientôt, en face de ce
+palais, d'architecture mauresque, qui est l'Amirauté. Là, je regarde
+l'heure... À quoi pensais-je donc, il faut que j'aie la tête bien
+inquiète pour n'avoir pas vu qu'en effet le soleil est encore très haut;
+il est à peine trois heures et demie! J'éprouve un apaisement à cette
+certitude que le jour n'est pas trop près de finir...</p>
+
+<p>Dix minutes de marche empressée pour arriver de nouveau à ce quartier où
+nous avons chance de trouver Anaktar-Chiraz. C'est par de vieilles
+petites rues bien musulmanes, où circulent en babouches des femmes
+voilées de mousseline blanche.</p>
+
+<p>Après cette longue pérégrination inutile que je viens de faire, revenu à
+mon point de départ, à cette place d'Hadji-Ali, qui est tranquille et
+solitaire, entre ses maisonnettes basses, comme une place de village, je
+m'assieds au même petit café que tout à l'heure, dans le jardin, sous
+les treilles jaunies qui s'effeuillent. Dans ce recoin paisible, pauvre,
+presque campagnard, nous serons bien pour causer du passé, sans témoins,
+au milieu de choses immobilisées depuis des siècles; l'endroit,
+d'ailleurs, est comme choisi, pour l'entrevue un peu funèbre que
+j'attends, pour les choses tristes et saupoudrées de cendre que nous
+allons sans doute nous dire.</p>
+
+<p>J'envoie le fureteur grec s'enquérir d'Anaktar-Chiraz et la prier de
+venir ici, causer un moment avec moi. Je crois bien que, cette fois, il
+la trouvera; je m'inquiète seulement de savoir si elle consentira à
+venir, si elle n'aura pas peur, et je demande un narguilé pour attendre.
+La soirée est de plus en plus tiède, jouant les calmes soirées d'été; le
+soleil, qui descend, dore l'antique mosquée d'en face et la vigne
+effeuillée sous laquelle je suis assis. Sur la place, personne ne passe;
+à peine une rumeur confuse monte jusqu'à moi, de la Corne-d'Or et des
+navires; il se fait un grand silence alentour. Des minutes et des
+minutes d'attente se passent. L'immense ville voisine n'est plus
+indiquée par rien; j'ai maintenant tout à fait l'impression de l'été,
+d'un soir d'été finissant, dans quelque village oriental, et du calme
+profond redescend en moi.</p>
+
+<hr style="width: 15%;" />
+
+<p>Enfin il revient, le Grec, suivi d'une vieille femme vêtue de noir,
+basanée, aux traits durs, que je reconnais tout de suite. Je l'avais vue
+une seule fois dans ma vie, mais c'est bien elle. Son air est effaré,
+hagard; elle a vieilli terriblement. Pourvu qu'elle se souvienne!</p>
+
+<p>Évidemment elle a peur de ces personnages inconnus, de cet
+interrogatoire qu'on veut lui faire subir dans un lieu écarté. Avec une
+cérémonieuse révérence, elle s'assied devant moi, sur le bord d'un
+tabouret, et me regarde. Je suis à contre-jour et elle doit me voir en
+ombre sur un fond de soleil.</p>
+
+<p>Oh! oui, c'est bien elle; je viens de reconnaître surtout ce
+demi-sourire, très bon, très honnête, qui a éclairé un instant son
+visage parcheminé et durci. Une natte de ses cheveux, restés noirs comme
+de l'ébène, entoure le foulard de soie, également noir, dont sa tête est
+enveloppée comme d'une bandelette. Sa robe usée, mais propre, est
+taillée à l'européenne, d'une forme démodée, avec des biais de velours
+noir. Chez nous, dans des villages du Midi ou de l'Auvergne, des
+vieilles femmes ont cette tenue et cet aspect. Elle se tient roide, sur
+son tabouret, et elle attend.</p>
+
+<p>Je commence à la questionner doucement, timidement, en langue turque,
+ayant peur de ses réponses.</p>
+
+<p>&mdash;«Achmet? Achmet?» répète-t-elle, les yeux toujours hagards. Non, elle
+ne se rappelle pas. Il y a si longtemps de l'histoire que je lui
+conte,&mdash;et elle en a tant soigné, tant vu mourir dans sa vie, des jeunes
+hommes et des vieux,&mdash;et il y en a tant des <i>Achmet</i>, à Constantinople!
+«Et puis, dit-elle pour s'excuser, j'ai perdu coup sur coup mon mari et
+mes fils. Depuis ce temps-là, ma tête s'est dérangée, ma mémoire est
+partie.»</p>
+
+<p>Mon Dieu, comment percer la nuit qui s'est faite dans cette
+intelligence, comment m'y prendre... Et puis elle a peur surtout; peur
+d'être interrogée pour quelque affaire de justice, peur de je ne sais
+quoi.</p>
+
+<p>&mdash;Ne crains rien de nous, bonne dame, lui dis-je. Cet Achmet, je le
+recherche parce que je l'aimais tendrement, rien que pour cela. Tâche de
+te rappeler. Je voudrais le revoir. Aide-moi. À présent, je te supplie,
+tu vois bien. Allons, cherche: Achmet, Mihran-Achmet? Je te reconnais,
+moi, pourtant; je suis sûr d'être venu avec lui te parler ici, il y a
+dix ans, quand tu demeurais dans ce quartier. Et je lui ai même écrit
+chez toi, durant les trois premières années qui ont suivi mon départ. Tu
+l'as soigné, ne t'en souviens-tu pas, quand il était blessé et si
+malade...</p>
+
+<p>Une lueur paraît traverser sa tête. Elle se penche en avant pour me
+regarder de plus près, ses yeux s'ouvrent, se dilatent; plongent tout au
+fond des miens: «Comment t'appelles-tu donc?» dit-elle d'une voix
+brusque.</p>
+
+<p>&mdash;Loti!</p>
+
+<p>&mdash;Loti!... Ah! Loti!... Ah! Achmet!... Ah! Mihran-Achmet! Si je m'en
+souviens, de Mihran-Achmet!!</p>
+
+<p>Un silence de quelques secondes, pendant lequel sa figure s'assombrit
+tout à fait. Puis elle reprend durement:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Eulû! Eulû! Yedi seneh dan, tchok dan euldi!</i> (Mort! Mort!! Il y a
+sept années, il y a beau temps qu'il est mort!)</p>
+
+<p>Comme c'est étrange! Le début de cette réponse, le ton cruel, la
+répétition irritée de ce premier mot aux consonances sinistres, j'avais
+imaginé jadis, pour Aziyadé, quelque chose d'absolument semblable...
+<i>Eulû! Eulû!</i> je m'étais figuré que, pour m'annoncer sa mort à elle, on
+me poursuivrait, avec acharnement, de ce mot-là.</p>
+
+<p>Et j'ai écouté, à peu près impassible, la phrase funèbre, oubliant
+presque Achmet pour me dire seulement que le fil conducteur devient de
+plus en plus difficile à ressaisir, qu'il ne me reste d'espérance qu'en
+sa sœur Ériknaz et qu'il me faut, ce soir même, à tout prix, la
+retrouver.</p>
+
+<p>Elle continue, la vieille femme:«&mdash;Sa dernière nuit, tout le temps, il
+t'a appelé: Loti! Loti! Loti!... Donc, c'est à cause de toi qu'il est
+mort, à cause de toi!»</p>
+
+<p>Cela encore, je m'y attendais. Je sais bien que non, qu'il a dû mourir
+de sa blessure, le pauvre petit; mais je ne m'étonne pas, puisqu'il m'a
+appelé à l'heure d'angoisse, d'être soupçonné de quelque maléfice
+mortel. Je suis seulement surpris de me sentir à peine ému, comme si
+j'avais en ce moment le cœur fermé, ou rempli d'autre chose que de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais où est sa tombe? dis-je simplement. Alors, tu m'y conduiras
+demain... Mais il y a Ériknaz, sa sœur, de qui j'ai besoin dès ce soir;
+dis-moi où elle habite, mène-moi tout de suite chez elle, veux-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Ériknaz?... De qui donc est-ce que je parle là! Six mois après son
+frère, on l'a mise dans un cercueil, elle aussi. Quant à sa fille
+Alemshah, elle est mariée et s'en est allée demeurer très loin d'ici,
+sur la côte d'Asie, du côté d'Ismir...</p>
+
+<p>Et Anaktar-Chiraz fait un geste de la main, le geste de chasser de la
+poussière, comme pour mieux affirmer que c'est fini de tout ce monde-là;
+table rase, il n'en reste rien.</p>
+
+<p>Allons, il est brisé, le fil conducteur sur lequel j'avais compté; il
+est brisé et enfoui sous terre depuis des années avec Ériknaz. Quant à
+cette femme qui me parle, inutile de l'interroger sur Aziyadé, elle n'a
+même pas connu son existence. «C'est une bonne et sainte femme, disait
+Achmet, mais il ne faut pas lui confier nos secrets, elle ne saurait pas
+les tenir.» Et tout mon plan s'écroule, et la journée s'achève et je ne
+sais plus que faire...</p>
+
+<hr style="width: 15%;" />
+
+<p>Maintenant elle m'accable de questions, Anaktar-Chiraz, très radoucie
+cependant, parce qu'elle comprend que je souffre. Pourquoi ai-je disparu
+pendant dix années, sans même répondre aux lettres d'Achmet mourant?
+Qu'est-ce qui me ramène aujourd'hui? Qu'est-ce que je veux savoir
+d'Ériknaz, et, sous tout cela, quel mystère y a-t-il?</p>
+
+<p>Je ne réponds plus, moi, accablé et songeant... Mais tout à coup je me
+rappelle une autre sœur d'Achmet. Comment donc était-elle sortie de ma
+mémoire, celle-là. Il est vrai, une sorte d'invisibilité entourait
+cette créature très bizarre. Je ne l'avais aperçue qu'une fois, à peine
+et dans l'obscurité. Eux-mêmes, Ériknaz et lui, ne la voyaient presque
+jamais, et baissaient la voix pour parler d'elle; c'était une sœur très
+aînée, déjà une vieille femme pour laquelle ils avaient une vénération
+et une crainte, l'appelant tout bas «notre mère». Mais elle savait
+l'existence d'Aziyadé, et sa demeure, et connaissait bien aussi Kadidja,
+la négresse. Vraiment, je ne comprends plus comment je n'y ai pas songé
+plus tôt...</p>
+
+<p>Et j'interroge, en tremblant:</p>
+
+<p>&mdash;Te rappelles-tu qu'il avait une vieille sœur... qui demeurait toute
+seule, par là-bas, vers les Eaux-Douces?</p>
+
+<p>Dieu merci, elle se rappelle, et elle croit que cette vieille sœur
+existe toujours, là-bas, dans sa même maison. Mais c'est une personne
+singulière, qui a eu de grands malheurs et qui vit dans la retraite.
+Depuis sept années, depuis l'enterrement, elle ne l'a pas revue.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vite, dis-je, je t'en prie, tu vas m'y conduire!</p>
+
+<p>Elle objecte qu'il est bien tard, que le soleil baisse; que sa malade
+l'attend. Pourquoi pas demain, plutôt? C'est si loin! Et puis, nous
+recevra-t-elle seulement; ça n'est pas sûr.</p>
+
+<p>Je le lui demande avec prière, je la supplie, car je n'ose lui offrir de
+l'argent bien qu'elle paraisse pauvre. Je la supplie, et je vois peu à
+peu ses yeux s'attendrir. Eh bien, oui, alors, elle me conduira ce
+soir. Le temps d'aller avertir la malade qu'elle soigne, et elle
+revient, et nous partons ensemble.</p>
+
+<p>Je congédie le Grec, qui a pris un air trop attentif, trop inquisiteur,
+et je reste seul, suivant des yeux la robe noire de la vieille femme qui
+s'éloigne.</p>
+
+<p>Quelques minutes de calme et de silence, en attendant son retour.
+Au-dessus de ma tête, la vigne effeuillée prend de plus en plus des
+teintes d'or rouge, et une nuance d'or se répand aussi sur la mosquée
+d'en face, sur le branchage des grands cyprès, sur toutes choses; le
+soir, le calme soir descend sur ce petit quartier perdu où la mort
+d'Achmet vient de m'être confirmée. Plus j'y songe, plus je suis
+convaincu qu'elle aussi, Aziyadé, est couchée comme lui dans la terre
+turque. Et, au lieu du déchirement affreux que j'aurais senti autrefois,
+je n'éprouve plus qu'une mélancolie douce en pensant à ces disparus, une
+mélancolie douce avec peut-être un apaisement de les savoir là, et un
+désir de bientôt les rejoindre dans la paix où ils sont. À ces
+immobilités d'Islam, que je sens autour de moi, s'ajoute, pour me
+bercer, le charme tranquille de cette journée finissante. En ce moment,
+ma souffrance est endormie dans une résignation absolue à l'universelle
+mort.</p>
+
+<hr style="width: 15%;" />
+
+<p>Oh! pourtant, si ces deux pauvres petits, qui m'ont tant aimé et que je
+confonds presque maintenant dans une même tendresse n'ayant plus rien
+de terrestre, m'étaient rendus pour un instant, avec quelle indicible
+joie, avec quelle émotion profonde et sans nom je les serrerais dans mes
+bras.</p>
+
+<hr style="width: 15%;" />
+
+<p>Elle revient, la vieille bonne femme, prête à me suivre chez la sœur
+d'Achmet, et nous cheminons de nouveau vers la mer, pour retrouver mon
+caïque et mon batelier, qui nous ramèneront au fond de la Corne-d'Or, à
+Pri-Pacha, près des Eaux-Douces.</p>
+
+<p>Il nous faut traverser, pour descendre, les mêmes quartiers musulmans
+que tout à l'heure, illuminés en rose maintenant par les derniers rayons
+du soleil, et animés de la vie orientale du soir, tout pleins de
+costumes aux éclatantes couleurs.</p>
+
+<p>À l'Échelle de Kassim-Pacha, notre batelier nous attendait, confiant,
+couché dans son caïque. Et, au baisser du jour, nous recommençons à
+glisser sur les eaux de la Corne-d'Or, en sens inverse de notre première
+course. Sur la rive sud, la lumière meurt peu à peu derrière
+Stamboul,&mdash;et c'est la grande féerie finale du jour.</p>
+
+<p>Le soleil est éteint quand nous mettons pied à terre, au delà de
+Pri-Pacha, dans l'extrême banlieue confinant aux immenses cimetières. Et
+nous voici, l'Arménienne et moi, marchant ensemble très vite, au
+crépuscule, dans un quartier que je ne connaissais pas, dans un sombre
+petit quartier arménien aux rues étroites et tortueuses, aux maisons de
+bois, peintes en brun ou en rouge, et grillées comme des cachots.</p>
+
+<p>Anaktar-Chiraz s'arrête devant une de ces demeures d'aspect mystérieux
+et frappe avec le maillet de fer. Les coups résonnent sinistrement dans
+toutes les boiseries du vieux voisinage mort.</p>
+
+<p>Peu après, la porte s'entre-bâille d'une façon méfiante, et, dans la
+fente d'ombre, m'apparaît la figure spectrale, qui me fait frémir: une
+figure de cinquante ans, triste, fanée, amaigrie, mais ressemblant au
+pauvre petit Achmet, d'une de ces ressemblances qui sont frappantes
+jusqu'à l'épouvante. Sa sœur, évidemment, mais si pareille à lui, avec
+les mêmes traits, la même expression, les mêmes yeux, que c'est comme
+si je l'avais revu lui-même, vieilli de trente années, et me jetant un
+regard de reproche par delà le temps et la mort.</p>
+
+<p>Elle est étonnée, hésitante, prête à refermer sa porte à peine ouverte.</p>
+
+<p>&mdash;Loti! se hâte de lui dire la vieille Anaktar, prononçant ce nom tout
+bas, comme on annoncerait un fantôme: Regarde-le, c'est Loti!... Loti
+qui est revenu!</p>
+
+<p>&mdash;Loti?... Loti?... répète l'autre avec un tremblement dans la voix. Ah!
+Loti!... dit-elle ensuite, après un silence, d'un accent douloureux et
+amer qui me va plus au cœur que le plus poignant de tous les
+reproches...</p>
+
+<p>Elles se parlent l'une à l'autre en turc, bas et très vite, disant des
+choses dont le sens m'échappe. Puis elles me prient de monter et je les
+suis par un petit escalier noir.</p>
+
+<p>Au premier étage, dans une chambre meublée à l'orientale, mais d'un
+aspect sombre et pauvre, elles me font asseoir sur un divan misérable;
+puis, cette sœur d'Achmet s'empresse à me préparer du café&mdash;ce qui est
+ici une obligation de l'hospitalité&mdash;et, tandis qu'elle va et vient
+autour de son petit fourneau, essuyant pour moi ses tasses grossières de
+pauvresse, je vois des larmes silencieuses, de grosses larmes qui
+descendent le long de ses joues.</p>
+
+<p>Oh! mon Dieu, qu'il fait triste, ici, au crépuscule, dans cette chambre
+nue où cette femme pleure, et comme mon cœur se serre, et comme les
+mots que je voudrais dire s'arrêtent et s'éteignent...</p>
+
+<p>Elles voient bien, toutes les deux, que je suis venu pour dire ou pour
+demander quelque chose de grave. Mais quoi? Je ne parle pas. Elles
+attendent. Et le silence se fait de plus en plus lourd, dans la nuit qui
+tombe...</p>
+
+<hr style="width: 15%;" />
+
+<p>En tremblant je me décide à dire:</p>
+
+<p>&mdash;Tu te souviens bien de <i>madame Aziyadé</i>, la petite dame turque que ton
+frère aimait beaucoup, lui aussi? Tu t'en souviens?</p>
+
+<p>Alors elle pose ses tasses et sa serviette, comme pour être plus libre,
+comprenant que le grave interrogatoire commence. Et elle fait «oui» de
+la tête, avec un geste des mains qui signifie: «Oh! si je m'en souviens!
+Comment aurais-je pu oublier tout cela!»</p>
+
+<hr style="width: 15%;" />
+
+<p>Encore un silence, pendant lequel j'entends une suite de petits coups
+frappés régulièrement à mes tempes&mdash;le bruit pressé des artères qui
+battent. Et enfin, d'une voix brusque, qui s'étrangle un peu, je pose la
+question suprême:</p>
+
+<p>&mdash;Elle est morte, n'est-ce pas?</p>
+
+<hr style="width: 15%;" />
+
+<p>Lente à parler, elle me regarde, et ses yeux tristes, tout creusés,
+prennent un air de surprise presque injurieuse... Alors, en quelques
+secondes d'attente, peu à peu je comprends que c'est <i>oui</i>...</p>
+
+<p>J'ai même irrévocablement compris, quand elle se décide à dire, d'un ton
+d'interrogation amère: «Vraiment!... est-ce que tu ne le sais pas?» Et
+je réponds à demi-voix ce mensonge: «Si, je sais, je sais...» Puis
+j'ajoute encore plus bas et comme un enfant qui balbutie; «Ce n'est pas
+cela... que je te demandais... Je voulais... Je voulais te prier de me
+dire où on l'a mise...»</p>
+
+<p>Et le silence se fait de nouveau, plus mort que tout à l'heure. J'ai dit
+ce mensonge, parce que j'avais honte, devant elle, de ne pas savoir, et
+d'avoir pu vivre des années ainsi. Mais je vois bien qu'elle ne m'a pas
+cru et que son regard continue de me fixer avec une curiosité mêlée de
+répulsion et de blâme... Il y a aussi mon attitude qu'elle ne
+s'explique pas: nos sangs-froids et nos tranquillités de souffrance sont
+incompréhensibles aux orientaux qui, eux, jettent des cris...</p>
+
+<p>Ce silence devient de plus en plus glacial; on dirait que, entre nous,
+des couches d'air se figent. Et, dans la maison grillée, dans la chambre
+pauvre et étrange, le crépuscule s'assombrit; à travers l'épais
+quadrillage de bois qui masque les fenêtres, n'entre plus qu'une vague
+lumière incolore; la nuit me semble tomber très vite, et par secousses,
+comme si au-dessus de nous, on jetait un à un, en se hâtant, des voiles
+de crêpe...</p>
+
+<p>Ainsi, c'est dans ce gîte triste et à cette heure désolée qu'il me
+fallait venir, pour entendre l'arrêt final...</p>
+
+<p>Je ne sais combien de secondes, ou combien de minutes, je reste là sans
+parler, assis entre ces deux femmes, dont l'une pleure.</p>
+
+<hr style="width: 15%;" />
+
+<p>La sœur d'Achmet, pour suivre la loi hospitalière, m'a remis une petite
+tasse de café, et je bois lentement, toujours avec cette apparente
+tranquillité. En dedans de moi-même, dans les régions profondes de la
+pensée et du souvenir, il y a un trouble et une sorte d'indécise
+fantasmagorie, comme en songe: j'ai l'impression d'assister à des
+éboulements dans des abîmes; des choses, qui tenaient debout, tombent
+l'une après l'autre, s'effondrent, s'anéantissent; de grands bruits
+imaginaires accompagnent ces chutes, puis s'éteignent, se taisent quand
+tout est tombé, et le silence se fait, quand rien ne reste plus, le
+silence au dedans aussi morne qu'au dehors...</p>
+
+<hr style="width: 15%;" />
+
+<p>Elle ne sait pas, la sœur d'Achmet, où on a mis le corps d'Aziyadé. À ma
+question renouvelée, elle répond cela, froidement. Mais, dit-elle,
+Kadidja la négresse, qui existe toujours, le sait sans aucun doute; <i>si
+j'y tiens</i>, elle ira demain le lui demander, ou même la prier de m'y
+conduire.</p>
+
+<p>&mdash;«Demain!&mdash;Oh! non, ce soir, tout de suite!»&mdash;Après ce moment de calme
+funèbre, la vie me reprend, en même temps que l'inquiétude des heures.</p>
+
+<p>D'abord, elle refuse: chez la négresse, dans le Vieux-Stamboul, avec
+moi, à la nuit qui tombe!... Non, dit-elle, ce n'est pas possible, elle
+n'osera pas.</p>
+
+<p>J'avais tout à l'heure supplié l'autre, je supplie celle-ci maintenant.
+Et, à son tour, je la vois s'attendrir. Eh bien, oui, elle ira; mais
+seule, elle préfère; elle ira chez Kadidja, l'avertir et prendre
+rendez-vous; puis, dès demain matin, elle retournera la chercher avec un
+caïque et me l'amènera où je voudrai...</p>
+
+<hr style="width: 15%;" />
+
+<p>Et voici enfin notre plan décidé pour cette journée de demain: à huit
+heures, nous nous retrouverons tous, de ce côté-ci de la Corne-d'Or, à
+Kassim-Pacha, sur la petite place d'Hadji-Ali; j'y viendrai, moi, avec
+une voiture où je ferai monter l'Arménienne et la négresse, qui me
+guideront chacune vers un des tombeaux, tandis que la sœur d'Achmet,
+toujours effacée, rentrera dans son logis solitaire. C'est convenu,
+promis, juré, et maintenant nous allons descendre tous les trois.</p>
+
+<p>Pendant que la sœur d'Achmet se prépare pour sortir, j'essaie de la
+questionner. Mais elle ne sait presque rien; vivant toujours dans la
+retraite, elle n'a jamais eu de détails précis sur la mort d'Aziyadé:
+«Demain, Kadidja me dira tout cela, demain!» Pour ce qui est de
+l'époque, elle ouvre un vieux cahier où des dates sont écrites en turc
+et s'approche des grillages d'une fenêtre, bien près, où il fait encore
+un peu clair: «Voyons, c'était à la fin du printemps qui a précédé la
+mort d'Achmet, l'an 1397 de l'hégire. Donc, il doit y avoir quelques
+mois de plus que sept années.» Elle sait qu'on a emporté le corps le
+soir, presque clandestinement; mais que le vieil Abeddin, son
+maître&mdash;qui du reste est mort lui aussi l'an dernier&mdash;a cependant fait
+faire une tombe de marbre. Et c'est tout. «Demain, Kadidja me dira le
+reste, demain!»</p>
+
+<p>Elle est prête, maintenant; elle a mis sur sa pauvre robe un vieux châle
+noir, et nous descendons ensemble, elle, verrouillant avec soin les
+portes après que nous sommes passés.</p>
+
+<p>Par la petite rue, encore plus assombrie, nous nous dirigeons vers la
+mer, où nous devons nous séparer.</p>
+
+<p>La sœur d'Achmet loue un caïque pour se rendre à Stamboul; la vieille
+Arménienne monte dans le mien, qui m'attendait là, et s'assied à côté de
+moi; je la déposerai à Kassim-Pacha, en passant, et continuerai ma
+route, seul, sur la Corne-d'Or, pour m'en retourner à Péra, à présent
+que ma lugubre journée est finie. À la réflexion, j'aime mieux que mon
+entrevue avec Kadidja ait été remise à demain et puisse être préparée
+d'avance, car j'ai peur d'affronter cette vieille femme, peur de sa
+rancune et de son mépris... Je rappelle même la sœur d'Achmet, qui déjà
+s'éloignait en glissant sur l'eau grise, et je retiens d'une main son
+caïque léger, pour lui faire mille recommandations: «Tu lui diras bien,
+à Kadidja, que ce sont des voyages militaires qui m'ont empêché de
+revenir, des expéditions, des guerres lointaines; ce n'est pas ma faute,
+va; si je ne l'avais pas aimée, <i>madame Aziyadé</i>, est-ce que je serais
+ici, ce soir, revenu de si loin, après dix ans, à cause d'elle! Tu lui
+diras, n'est-ce pas?...» Puis, je m'arrête, parce que je sens que ma
+voix change&mdash;et qu'il faut que je me raidisse&mdash;parce que je vais
+pleurer.&mdash;«Je le dirai, Loti, je le dirai», répond-elle, et il me semble
+voir une expression tout à fait douce maintenant sur son visage
+désolé,&mdash;puis nos barques se séparent, dans le crépuscule plus confus...</p>
+
+<p>Finie, ma lugubre journée! Finies, les agitations, les inquiétudes, les
+anxiétés, les prières. Fini, tout. Fini, le drame dont le dénouement
+était resté comme en suspens durant dix années...</p>
+
+<p>Nous glissons rapidement sur l'eau; l'Arménienne, silencieuse à mon
+côté, et droite dans sa robe noire. Une tranquillité de tombeau commence
+à se faire en moi; il me semble à présent que ce pays, cette ville si
+longtemps rêvée, viennent de se dépouiller tout à coup de leur charme
+indicible, en même temps que de leur mystère immense; que Stamboul est
+vide, et mon cœur vide aussi, et mon âme vide; je sens comme un
+affaissement de toutes choses et un désir de quitter cette Turquie au
+plus tôt, pour n'y revenir jamais.</p>
+
+<p>Nous continuons d'aller à grands coups d'aviron, comme des gens qui ont
+hâte d'arriver quelque part. Pourquoi si vite? Je ne sais pas. Rien ne
+nous presse à présent, puisque tout est fini. Et où donc allons-nous? Je
+ne sais même plus. J'ai peur que cette vieille femme, assise à mon côté,
+ne me parle, ne rompe ce silence dont j'ai besoin; j'ai peur qu'elle ne
+m'interroge sur Aziyadé, sur tout ce qui vient de lui être révélé
+d'inattendu pour elle et d'étonnant; je détourne la tête pour ne pas
+rencontrer ses yeux, et je regarde, sans voir, le merveilleux décor
+crépusculaire: Stamboul qui se reflète renversé dans l'eau calme, les
+milliers de caïques qui s'entrecroisent, promenant sans bruit la féerie
+atténuée des costumes et des couleurs. Tout cela, qui avait disparu
+pour moi pendant des années, et qui est revenu là comme dans un rêve
+enchanté, ne me dit plus rien; non plus que le temps délicieux qu'il
+fait, le temps encore radouci, tiède, amollissant comme en été...</p>
+
+<hr style="width: 15%;" />
+
+<p>À l'échelle de Kassim-Pacha, nous nous arrêtons enfin pour déposer la
+vieille femme en robe noire, dont la présence, même muette, m'était
+devenue une telle gêne: «Adieu, dit Anaktar-Chiraz en s'en allant, que
+Dieu t'accompagne, et, demain matin, sois au rendez-vous pour les
+tombes».</p>
+
+<p>Je repars seul, comme soulagé d'un poids funèbre, mais la suivant des
+yeux cependant, la regrettant presque, parce qu'elle était un trait
+d'union avec le cher passé.</p>
+
+<p>Mon batelier, d'un air câlin d'enfant fatigué, me montre ses bras nus,
+qui commencent, dit-il, à lui faire mal: «Faut-il toujours aller aussi
+vite?»&mdash;Ah! non, à quoi bon maintenant; j'oubliais de le lui dire... Je
+n'ai plus de but, et personne ne m'attend nulle part, dans cette grande
+ville où je ne suis plus connu que des morts. Peu importe où nous irons
+maintenant. Plus rien à faire qu'à errer, libre et seul, en recherchant
+çà et là des traces, des souvenirs d'autrefois. Alors je lui réponds:
+«Va très doucement au contraire, va où tu voudras; laisse dormir le
+caïque au fil de l'eau, rentre tes rames et repose-toi; croise tes bras
+si tu veux et chante...»</p>
+
+<p>Et bientôt nous sommes presque immobiles, entraînés seulement par une
+insensible dérive; le rameur a croisé ses bras et il chante. Il fait un
+temps rare, et si doux, si étonnamment doux; j'écoute sa chanson, qui
+est haute et plaintive, et je regarde autour de moi, avec déjà plus
+d'intérêt, plus de vie que tout à l'heure. Vraiment, depuis qu'elle est
+partie, la pauvre vieille femme en robe noire qui se tenait à mon côté
+comme un remords, je sens je ne sais quel allègement trop rapide, qui
+m'étonne et me confond... Je regarde maintenant de plus en plus, presque
+avec mon habituelle avidité de voir... Tout a changé d'aspect à la nuit
+tombée; des fanaux se sont allumés à terre, sur les navires, sur les
+caïques silencieux qui glissent en tous sens; Stamboul n'est plus
+qu'une découpure sombre de coupoles et de minarets, profilée sur le ciel
+encore clair. Au milieu de la Corne-d'Or, nous suivons toujours le fil
+de l'eau, et, des deux rives à la fois, nous vient, un peu assourdie, la
+clameur orientale, l'ensemble confus de ces bruits de Constantinople que
+je reconnaîtrais entre tous les bruits de la terre. Comme c'est bien la
+même chose qu'autrefois, comme tout est demeuré pareil; je me
+représente, sans les avoir revus, tous ces quartiers des deux bords, où
+j'ai erré des nuits et des nuits; je sais tout ce qui s'y passe, tout ce
+qui s'y marchande, tout ce qui s'y cache, tout ce qui s'y chante!
+Tellement que je n'ai jamais eu, aussi complète qu'en ce moment,
+l'illusion de m'être replongé dans l'antérieur évanoui des durées,&mdash;et
+rien de ce que je pourrais dire, dans des pages entières ou des volumes,
+ne rendrait la mélancolie sans nom de cette impression-là...</p>
+
+<p>Par contre, comme tout est différent, en moi et pour moi, depuis cette
+époque si jeune!... Alors, j'étais pauvre, très ignoré; ma vie turque,
+irrégulière et dangereuse, était tout le temps menacée, je n'avais
+d'appui nulle part; une plainte de l'ambassade, un ordre d'un chef
+pouvaient à chaque instant m'anéantir. Alors, j'étais en peine souvent
+pour quelques pièces blanches, quand il s'agissait d'acheter un costume
+turc, une arme, ou seulement d'envoyer le juif Salomon aux petites
+boutiques du voisinage chercher notre souper. Alors, il me fallait
+compter avec ces foules, que j'entends ce soir bruire sur les rives,
+avec ces gens du peuple auxquels ma fantaisie m'avait mêlé; j'avais
+parmi eux des prêteurs, des créanciers, des amis qui m'étaient utiles,
+des ennemis dont les délations m'épouvantaient. À présent, j'achèterais
+dix fois tous ces petits ennemis-là, et leur silence aussi, rien qu'avec
+ces pièces d'or de ma ceinture. À présent, mon horizon s'est élargi,
+élargi démesurément, et je suis presque un souverain auprès de l'enfant
+isolé que j'étais jadis. Eh bien, tout cela qui, il y a dix ans, m'eut
+fait ici la vie enchantée, avec <i>elle</i>, m'est venu trop tard sans doute
+car je m'en soucie à peine; quelque chose s'est éteint en moi, quelque
+chose de moi-même est couché dans la terre turque, avec Aziyadé.</p>
+
+<p>Le grand décor continue de changer, les mystérieux dômes deviennent
+indécis et presque diaphanes dans la nuit, les feux sont innombrables,
+et, en haut, brillent les étoiles. Le temps, de plus en plus doux, sans
+un souffle de brise, est comme un soir d'été. Je regarde, éveillé tout à
+fait de ma torpeur de mort, je regarde avidement, avec des yeux dilatés
+pour tout saisir. Et je me sens plein de contradictions qui m'effraient:
+par instants, fidèle tout à fait à la chère petite mémoire, triste
+jusqu'au fond de l'âme et comme pour toujours, éprouvant ce sentiment
+(que déjà je sais fugitif, hélas, pour l'avoir d'autres fois connu), ce
+sentiment de la décoloration et de la fin de tout sur terre; puis, le
+moment d'après, un retour de vie avec une sorte de triomphe égoïste à me
+retrouver encore vivant, encore jeune, encore altéré d'amour; et je me
+laisse troubler malgré moi par tout ce pays d'Orient, par cette tiédeur
+du soir, par ces souvenirs d'ivresses passées, par toutes les choses
+auxquelles je ne devrais jamais plus prendre garde.</p>
+
+<p>Dix ans, pour nos âmes humaines qui durent si peu, c'est vraiment une
+période infiniment longue!... Dix ans de séparation et de silence, cela
+creuse comme des trous dans le souvenir; cela amène une désuétude, des
+instants d'oubli étranges, presque un commencement de nuit, même entre
+ceux qui se sont le plus aimés... Et le constater est, en soi, une chose
+décevante amèrement.</p>
+
+<hr style="width: 15%;" />
+
+<p>À la nuit close, nous abordons au pied du grand pont de Stamboul, et je
+remonte à Péra, à l'hôtel.</p>
+
+<p>Dîner quelconque, à table d'hôte, en compagnie de touristes, connus hier
+dans l'Orient-Express ou sur le paquebot de Varna. Et, pour un temps, je
+redeviens comme tout le monde, causant, la mémoire endormie, me
+rappelant à peine que c'est demain, demain matin, l'entrevue redoutée
+avec Kadidja et la visite au tombeau.</p>
+
+<p>Mais, aussitôt après ce dîner, je demande un cheval pour aller à
+Stamboul (cela semble toujours une chose absurde aux gens des hôtels
+européens, qu'on aille à Stamboul la nuit et surtout qu'on y aille
+seul). J'y vais, moi, pour revoir, même dans l'obscurité, la maison du
+vieil Abeddin, cette maison où elle a dû mourir et d'où, «un soir,
+presque clandestinement, on l'a emportée»...</p>
+
+<p>D'abord je traverse au grand trot les rues de Galata, pleines de
+lumières, de cris et de musique; ensuite, à l'entrée du pont qui réunit
+les deux villes, au point où commence l'ombre et le solennel silence, je
+m'arrête, suivant la coutume, pour faire allumer la lanterne qu'un
+coureur portera devant moi pendant ma promenade sur l'autre rive, et
+bientôt, le pont franchi, me voici engagé dans l'immense Stamboul, noir,
+fermé et mort. Pendant le jour, retenu ailleurs, je n'avais fait que
+l'apercevoir de loin et, après ces dix années, j'y arrive en pleine
+nuit, absolument comme le soir où j'y étais venu pour la première fois
+de ma vie, pendant une fête de Baïram.</p>
+
+<p>Nuit obscure, les étoiles ternies. Mes yeux s'y habituent; je finis par
+y voir, et, sans peine, comme si j'en étais parti d'hier, je me dirige
+au trot dans ce dédale, entre les grands murs sans fenêtres,
+reconnaissant au passage les vieux palais grillés, les kiosques
+funéraires où des veilleuses brûlent, les dômes des pâles mosquées
+silencieuses qui s'étagent dans le ciel. Et la lueur de ma lanterne,
+qui court, qui danse en avant de moi, me montre, à terre, tout le long
+du chemin, des masses brunes qui sont des chiens endormis.</p>
+
+<p>Je vais très vite, car il est tard et la maison du vieil Abeddin est
+loin.</p>
+
+<hr style="width: 15%;" />
+
+<p>À un tournant de rue, s'ouvre enfin devant moi la grande place déserte
+de Mehmed-Fatih, bordée d'une série de petits dômes morts qui sont d'une
+blancheur de linceul. Je touche au but, me voilà presque arrivé. Je
+traverse en biais cette place, entendant maintenant les sabots de mon
+cheval sonner plus fort sur le dallage et éveiller partout des échos
+lugubres. Puis, de nouveau je m'enfonce dans l'obscurité d'une rue
+étroite,&mdash;et c'est là, tout près, que la maison va m'apparaître, la
+vieille maison de bois, haute et triste, teinte en rouge sombre, avec
+ses fenêtres aux grillages saillants sur lesquels étaient peints des
+papillons jaunes et des tulipes bleues. Jamais un passant dans ce
+quartier, jamais une porte ouverte, jamais un bruit de vie, jamais une
+lumière. J'ai beaucoup ralenti mon allure et je fais éclairer, par le
+fanal de mon coureur, les vieux murs, le dessous des vieux balcons aux
+impénétrables grilles, pour ne pas me tromper quand nous passerons. Mais
+tout à coup, plus rien devant moi, un vide indéfini, semé de pierres
+éboulées, de poutres noircies, et mon cheval bute sur des décombres...
+C'est le feu qui a fait son œuvre; un de ces grands incendies, qui
+brûlent ici des quartiers en quelques heures, a tout anéanti. «L'hiver
+dernier, cela s'est passé», me dit mon coureur, en agitant de droite et
+de gauche sa lanterne pour mieux me montrer cette désolation. On ne
+reconnaît même plus trace de rue; sur un espace de trois ou quatre cents
+mètres, il n'y a plus que des débris. Allons, c'est fini, la maison où
+Aziyadé a fermé ses yeux s'est effondrée dans la flamme... Il faut
+rebrousser chemin devant ces ruines...</p>
+
+<p>Et je m'en vais, remettant mon cheval au pas, prenant je ne sais quelle
+route au hasard, dans la nuit noire.</p>
+
+<p>Ce monceau de ruines... non, je n'avais pas prévu cela; cette
+destruction dépasse un peu la mesure de ce que j'attendais. Je ne
+croyais pourtant pas tenir beaucoup à ce quartier sombre; mais je
+m'étais figuré, sans doute parce qu'il avait déjà des siècles, qu'il
+durerait encore, au moins aussi longtemps que moi, et voici que
+maintenant j'ai un surcroît de détresse à me dire que jamais, jamais
+plus, je ne pourrai venir errer dans cette rue qui était la sienne, sous
+les hauts balcons grillés de cette maison où elle avait passé la moitié
+de sa vie.</p>
+
+<p>En m'en allant, je ne regarde plus rien, et je souffre, tout au fond de
+moi-même, d'une sorte de désespérance morne et absolue, sans
+compensation, sans charme, simplement douloureuse. Le souvenir d'elle,
+le regret qui vient d'elle, et le remords lourd, sont sur moi comme un
+oppressant manteau de deuil; en ce moment rien ne m'en distrait plus. Et
+puis, il y a cette désolante question qui se pose, avec une netteté
+glaciale: à quoi bon ce que je vais faire demain? quel leurre d'enfant
+que cette visite à sa tombe; est-ce que quelque chose d'elle saura
+seulement que je suis revenu, aura un peu conscience du baiser que je
+donnerai à la terre, au-dessus du débris qui fut son corps? Oh! l'amer
+et irrémédiable chagrin, de ne plus pouvoir jamais, jamais échanger avec
+elle une seule pensée! Pauvre petite Aziyadé, tant de choses que je n'ai
+jamais su lui dire, et qui me brûlent maintenant, et que je lui dirais
+là, si on pouvait me la rendre seulement pour quelques minutes, pour un
+entretien suprême: lui dire que je l'ai aimée bien plus tendrement
+encore qu'elle ne le croyait et que je ne le croyais moi-même; lui dire
+que jamais ne s'éteindra le regret de l'avoir perdue; lui demander
+pardon de vivre, et d'être encore jeune, et d'aimer encore; lui dire
+tout cela, et puis la laisser se rendormir dans la terre, après l'adieu
+plein d'amour! Mais non, il faudra en rester pour l'éternité sur un
+malentendu affreusement cruel; bientôt viendra mon heure de mourir
+aussi, rendant plus irréparable ce malentendu-là, et plus définitif
+encore ce silence entre nous, parce que toutes ces choses, qui n'avaient
+pu lui être dites, mais qui vivaient au fond de moi-même, seront mortes
+avec moi. Et le temps continuera de fuir, et nos deux noms
+s'oublieront&mdash;séparément...</p>
+
+<hr style="width: 15%;" />
+
+<p>M'en allant, toujours au hasard, dans le dédale des rues et dans
+l'épaisse nuit, je finis par revenir tout au centre de cette ville
+immuable, dans certain quartier très saint avoisinant la mosquée de
+Sultan-Sélim: des tombes, des cyprès, des kiosques funéraires où
+veillent des petites lampes qui éclairent des catafalques. Et voici une
+rue, unique en son genre et exquise, très droite et cependant d'un
+aspect arabe, toute blanche de chaux et bordée régulièrement par des
+séries de porches en ogive; ses maisons centenaires ne sont que des
+rez-de-chaussée très bas, laissant voir, de droite et de gauche, des
+étendues de ciel; on est là sur la hauteur centrale de Stamboul,
+dominant tout alentour. Seuls, les dômes superposés de la mosquée
+voisine montent dans l'obscurité bleuâtre de l'air, pâles comme des
+neiges, indécis comme ces cercles qui se font autour de la lune. La rue
+s'en va, longue file d'arcades tristes, se perdre dans de l'ombre
+confuse; mais, un peu loin là-bas, une porte encore ouverte laisse
+traîner une lueur sur les pavés blancs... Oh! c'est précisément le vieux
+petit café où j'avais coutume de m'arrêter avec Achmet, aux heures un
+peu avancées du soir, quand nous traversions à pied le grand Stamboul.
+Comment se peut-il qu'il soit resté ouvert aussi tard? On dirait que
+c'est pour moi, qu'il m'attend et qu'il m'appelle. Je vais descendre de
+cheval un instant pour m'y asseoir, dehors, sous les arcades, à la
+fraîcheur nocturne.</p>
+
+<p>Tout ici est demeuré intact; les vieilles peintures, les vieilles images
+de la Mecque accrochées aux murailles, je les reconnais. En face, au
+milieu de la rue, il y a toujours l'antique fontaine de marbre, couverte
+au sommet de quelque chose qui ressemble à une chevelure noire, et que
+je sais être une touffe de fougères. Et sans doute, cet escabeau, que le
+cafetier vient de m'apporter, a dû me servir déjà plus d'une fois.</p>
+
+<p>Jadis, je me rappelle bien, quand on était assis là, on voyait de loin
+en loin passer quelques pieux derviches qui se rendaient à la
+mosquée.&mdash;Et ce soir, juste au moment où j'y songe, un groupe de ces
+derviches apparaît. Ils cheminent lentement et ils se retournent pour
+regarder ce personnage, attardé à cette heure insolite, devant ce café
+qui est seul ouvert le long de l'avenue déserte aux lointains perdus
+dans le noir.</p>
+
+<p>Jadis, je me rappelle aussi, il y avait un musicien, un vieillard, qui,
+toute la soirée, dans le fond de la petite salle étrange, jouait sur un
+violon des airs d'Orient tristes à déchirer l'âme.&mdash;Et ce soir, tout à
+coup, derrière moi, cette même musique commence à gémir. Oh! alors,
+c'est une évocation telle, que je sens, cette fois, passer plus
+profondément que jamais, passer dans les moelles vives, le frisson de
+réveil et d'angoisse... Ainsi, je suis encore là, moi, assis tranquille
+à cette place coutumière; autour de moi, dans Stamboul, les choses sont
+demeurées les mêmes, et notre petit logis adoré d'Eyoub n'existe plus,
+et sa maison à elle est tombée en cendres, et Achmet est mort, et depuis
+sept ans elle est couchée dans la terre, et tout est fauché, balayé,
+fini pour l'éternité... Cette phrase de la sœur d'Achmet me revient tout
+à coup plus terrible, comme si ce violon me la chantait derrière moi,
+sur les notes inconnues des inouïes tristesses: «C'était à la fin du
+printemps... On l'a emportée le soir...»</p>
+
+<p>On l'a emportée le soir... Je vois maintenant ce crépuscule de mai ou de
+juin, bien calme, bien limpide, comme par insouciante ironie, éclairant
+en rose la maison sombre; et puis la porte s'ouvrant sans bruit pour
+laisser passer des porteurs chargés d'une chose lourde... Oh! ce corps
+qui s'en allait ainsi, et qui était le sien!... Non, jamais jusqu'ici je
+n'avais éprouvé pour elle rien de comparable à ma souffrance d'à
+présent...</p>
+
+<p>D'ailleurs il semble que, depuis le commencement de mon pèlerinage à
+Constantinople, malgré les difficultés semées comme à plaisir sur ma
+route, malgré les changements, les destructions, les morts&mdash;et malgré
+ces intermittences d'oubli qui me confondent&mdash;il semble que je me
+rapproche toujours de plus en plus du cher petit fantôme poursuivi, et
+que nos âmes soient près de se rejoindre...</p>
+
+<p>J'ai tourné la tête du côté de la rue et de l'ombre, parce que mes yeux,
+subitement, se voilent et ne distinguent plus rien. Et deux larmes
+affreusement amères, larmes d'abandonné, comme ont dû être les siennes,
+descendent le long de mes joues.</p>
+
+<p>Le petit garçon qui m'apporte mon café et mon narguilé s'aperçoit que
+j'ai pleuré, me regarde avec étonnement, puis se dit sans doute que les
+affaires de cet étranger lui sont indifférentes, et se retire sans
+parler. Le vieux musicien de mort est seul, à peine éclairé, jouant
+comme en rêve. Je reste, prolongeant le plus possible ce moment de
+souffrance, parce que jamais, depuis dix ans, je ne me suis senti si
+près d'elle qu'ici, dans la solitude de cette rue pleine d'ombre, tandis
+que gémit derrière moi, au milieu du silence et de la nuit d'alentour,
+la petite musique grêle de ce violon...</p>
+
+<hr style="width: 15%;" />
+
+<p>Une heure après, repassé sur l'autre rive, remonté à Péra, je congédie,
+à la porte de l'hôtel, mon coureur et mon cheval. Et, changeant d'idée,
+au lieu de rentrer, je repars seul à pied, pour errer au hasard,
+peut-être jusqu'au matin: j'aime mieux ne pas perdre, à dormir, le temps
+trop court que je passe ici.</p>
+
+<p>D'abord j'éprouve une sorte de griserie inattendue, trop complète, à
+être seul, libre, sans but, dans les rues obscures. La nuit continue
+d'être douce comme une nuit de juin, et l'air est chargé de toutes les
+senteurs de Constantinople, où domine, en ces quartiers, le parfum
+balsamique des bois de cyprès.</p>
+
+<p>Pendant trois mois d'été, avant d'aller demeurer à Hadjikeuï et à Eyoub,
+j'avais habité ici, sur la hauteur de Péra, regardant de ma fenêtre le
+merveilleux panorama lointain de Stamboul: c'était le temps où
+j'attendais l'arrivée d'Aziyadé, sans tout à fait croire qu'elle
+viendrait, et, en l'attendant, je m'étourdissais avec d'autres. C'était
+aussi l'époque transitoire de ma vie, où, tout à coup, n'ayant plus de
+foi ni d'espérance, je me jetais à cœur perdu dans l'amour. Et
+l'enchantement nouveau de cet Orient, et cette splendeur de l'été, et
+l'appel de tant d'yeux noirs, tout cela avait fait de ces trois mois
+d'attente quelque chose d'étrangement voluptueux, avec des dessous d'une
+tristesse de gouffre. Oh! ces nuits d'alors, passées à errer par les
+rues, comme je fais ce soir, mais toujours à la poursuite de quelque
+aventure nouvelle, ces nuits, comme j'en retrouve les souvenirs à chaque
+pas, à chaque chose reconnue dans l'obscurité! Et ces senteurs, aussi,
+qui n'ont pas changé! Et tous ces bruits qui si vite me redeviennent
+familiers: aboiements lointains des chiens errants, signaux des
+veilleurs qui frappent les pavés sonores du bout de leurs bâtons ferrés,
+et clameur confuse venue d'en bas, des lieux de débauche de Galata.</p>
+
+<p>Je descends maintenant les escaliers d'une rue qui n'est bordée de
+maisons que d'un seul côté, et qui, de l'autre, domine une trouée
+profonde: le Champ-des-Morts, avec, au delà, une ligne pâle qui est la
+mer et une découpure fantastique qui est Stamboul.</p>
+
+<p>Il me semble connaître, d'une façon très particulière, ces pavés, ces
+marches!</p>
+
+<p>En effet, comment n'avais-je pas vu plus tôt que cette rue est
+précisément celle que j'habitais, et que voici ma maison de Péra, et
+là-haut les fenêtres de ma chambre? Que de fois je suis rentré dans ce
+logis à des heures indues, quand déjà les fraîches lueurs roses du matin
+commençaient à se lever du côté de la rive d'Asie! Peu à peu, des
+souvenirs plus précis d'ivresses passées me reviennent malgré moi et me
+troublent davantage...</p>
+
+<p>Puis, j'arrive au Petit-Champ-des-Morts, entouré de murs: un bois de
+cyprès qui sent bon et où dorment des sépultures musulmanes si anciennes
+qu'elles n'inspirent plus d'horreur. Jadis il m'arrivait souvent d'y
+pénétrer, au milieu des nuits, et de m'y asseoir, sur la mousse sèche
+semée des petits piquants parfumés qui tombaient des arbres: c'était un
+asile sûr, où les rendez-vous n'avaient pas de témoins. L'entrée était
+là-bas, par ce portail à grilles de fer que je commence à apercevoir.
+Toujours fermé, ce portail; mais, quand on était comme moi coutumier du
+lieu, en passant la main à certain point où la pierre du mur était
+rongée, on atteignait le verrou et on pouvait ouvrir... Et ma main,
+comme d'elle-même, s'enfonce dans ce trou du mur, rencontre le verrou et
+le pousse: alors le portail s'ouvre encore, en grinçant légèrement sur
+ses gonds rouillés, avec un bruit connu qui achève de mettre ma tête en
+déroute...</p>
+
+<hr style="width: 15%;" />
+
+<p>Mon Dieu, est-ce que je ne sais plus ce que je suis venu faire à
+Constantinople? est-ce que j'ai oublié?... Si près de ma visite à sa
+tombe, j'ai pu passer par un tel moment de trouble et d'inquiétante
+insouciance! Oh! la phrase funèbre: «On l'a emportée le soir...» comment
+ai-je pu la perdre de vue, même pour un instant? comment suis-je assez
+le jouet de mes sensations pour m'occuper d'autre chose?... En
+rentrant, je baisse la tête; il me semble que j'ai insulté à la chère
+petite mémoire tout le temps de cette étrange promenade de nuit, que
+j'ai éloigné de moi le fantôme aimé qui peu à peu se rapprochait.</p>
+
+<p>Et quand je suis enfin seul, dans le noir de cette chambre d'hôtel, le
+sommeil ne me vient pas, mais les larmes, les larmes qui lavent et que
+je bénis.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>IV</h2>
+
+
+<p class="right">Vendredi, 7 octobre 188...<br />
+</p>
+
+<p>Je m'éveille, après des rêves confus; je m'habille, la tête inquiète,
+pour aller à ce cimetière.</p>
+
+<p>Dans mes malles, j'ai rapporté ici un de ces costumes turcs très brodés
+que les hommes du peuple mettent les jours de fête, pauvre relique un
+peu fanée de notre temps d'Eyoub; je le portais dans notre logis, dans
+notre quartier, le soir. Aziyadé m'avait fait jurer aussi que je
+reviendrais avec ce costume-là, qu'elle le reverrait, et, depuis des
+années, je m'étais dit que je le reprendrais, même pour aller visiter sa
+tombe au cimetière.</p>
+
+<p>Puis, quand je suis ainsi vêtu, une hésitation me vient. Cette veste
+d'Orient, qui m'était familière jadis, me fait aujourd'hui un effet de
+déguisement et de triste mascarade. Pourtant je voudrais la garder:
+comment faire? D'abord je la dissimule sous un banal pardessus de
+couleur neutre,&mdash;que je remplace ensuite par un manteau de voyage encore
+plus long, m'enveloppant jusqu'aux guêtres dorées... Bien puérils tous
+ces détails d'accoutrement, quand il s'agit d'un pèlerinage funèbre dont
+l'appréhension vous trouble jusqu'au fond de l'âme!</p>
+
+<p>En bas, il y a un grand landau attelé, que j'ai commandé la veille pour
+que les vieilles femmes puissent y prendre place à côté de moi, et je me
+mets en route, par un beau soleil pur, qui a un air de joie.</p>
+
+<p>Il faut faire un long détour et passer par des rues en pente dangereuse,
+pour aller en voiture à cette place d'Hadji-Ali où elles m'ont donné
+rendez-vous, Kassim-Pacha étant un faubourg en contrebas, séparé de Péra
+par les fondrières des «Champs-des-Morts».</p>
+
+<p>Cependant nous arrivons, car voici l'antique petite mosquée blanche et
+ses cyprès noirs.</p>
+
+<p>Sur la place d'Hadji-Ali, j'aperçois deux femmes qui m'attendent, rien
+que deux, Anaktar-Chiraz et la sœur d'Achmet. La troisième, Kadidja, la
+plus désirée et l'essentielle, pourquoi donc n'y est-elle pas?</p>
+
+<p>Les deux autres, en me voyant paraître, font un geste de consternation.
+Qu'y a-t-il encore, mon Dieu? A-t-elle refusé de me voir? Ou bien
+est-elle morte? Et alors ce serait fini; j'échouerais au port et pour
+jamais, personne au monde ne saurait plus me conduire... J'ai le temps
+de me dire tout cela, en quelques secondes d'anxiété haletante, tandis
+que je saute à terre et que je cours à elles pour les interroger.</p>
+
+<p>Non, répondent-elles, ce n'est rien de si grave. Mais la pauvre vieille
+est infirme, depuis l'hiver dernier, clouée sur un grabat, incapable de
+faire un pas. Et aucune voiture ne pourrait arriver dans le quartier
+qu'elle habite, tant les chemins y sont roides et étroits.</p>
+
+<p>D'ailleurs, à quoi bon serait-elle venue de ce côté-ci de la Corne-d'Or,
+puisque c'est, a-t-elle dit, sur l'autre rive qu'est la tombe; du côté
+de Stamboul, mais très loin, en dehors des murs, dans la campagne...</p>
+
+<p>En dehors des murs de Stamboul, c'est là qu'on l'a mise!... Oh! combien
+cette idée me serre le cœur davantage!...</p>
+
+<p>Et je me représente tout à coup cette région désolée, faite de landes et
+de bois de cyprès, qui s'étend au pied des vieux remparts immenses,
+depuis le Phanar jusqu'aux Sept-Tours; tout ce funèbre désert, d'une
+dizaine de kilomètres de longueur, où l'on enterre au hasard les morts
+obscurs. C'est là qu'on l'a mise! J'en avais eu quelquefois la frayeur,
+sans vouloir pourtant y arrêter ma pensée; non, plutôt je cherchais à me
+la figurer dormant dans quelqu'un de ces cimetières délicieux, de
+Scutari ou des bords du Bosphore. Et comment découvrir là-dedans sa
+chère petite tombe, si cette Kadidja,&mdash;qui est seule à la connaître et
+qui sans doute n'a plus longtemps à vivre,&mdash;ne peut venir aujourd'hui
+même, à n'importe quel prix, me la faire voir.</p>
+
+<p>Une fois de plus, j'ai l'angoisse de sentir le fil conducteur s'échapper
+de ma main; l'angoisse de chercher un expédient quelconque, toujours
+avec cette même hâte enfiévrée, et de n'en trouver aucun...</p>
+
+<p>À la fin, une idée m'est venue, et j'appelle le cocher grec qui m'a
+conduit.&mdash;Ce conciliabule sur cette place, cet étranger, cette voiture,
+sont des choses étonnantes pour les gens de ce quartier immobile, et,
+derrière des grillages de fenêtres, quelques paires d'yeux commencent à
+se montrer.&mdash;Voici, je me suis souvenu que les chaises à porteurs, il y
+a dix ans, étaient encore en usage à Péra: j'avais vu à cette époque,
+les soirs de pluie, des actrices ou des chanteuses se faire reconduire
+ainsi à leur hôtel. Ce cocher, qui a l'air intelligent, saurait
+peut-être m'en trouver une, tout de suite, et me la ramener ici même,
+avec une relève de brancardiers...</p>
+
+<p>Une pièce d'or en acompte; une autre après pour sa peine, s'il m'a
+procuré tout cela avant une demi-heure.&mdash;Et il part, l'air sûr de son
+fait, fouettant ses chevaux.</p>
+
+<p>Encore une de ces attentes incertaines, comme celles qui ont coupé si
+souvent ma journée d'hier. Dehors, sur une pierre, je m'assieds entre
+les deux femmes. J'enlève mon manteau gris, qui est plus étrange en ce
+quartier que ma veste orientale; alors ces broderies de mon costume,
+jadis choisi par elle, se remettent, après tant d'années, à briller à
+leur lumière d'autrefois, devant le suaire de chaux des mêmes vieux
+murs, et là, dans la blanche petite rue, ensoleillée, solitaire, je me
+sens heureux, avec mélancolie, d'avoir repris pour un moment l'aspect
+de quelqu'un du peuple d'ici...</p>
+
+<hr style="width: 15%;" />
+
+<p>Trente ou quarante minutes se passent dans une attente silencieuse, les
+deux femmes en robe noire, assises, la tête dans les mains, l'une à ma
+droite, l'autre à ma gauche&mdash;comme des pensées de mort qui auraient pris
+forme humaine.</p>
+
+<p>Et enfin là-haut, au sommet d'une montée qui domine ce quartier
+d'Hadji-Ali, apparaît, profilé sur le ciel, le landau qui revient au
+pas, suivi de la chaise et des porteurs!</p>
+
+<p>Qu'on fasse vite, vite! Que la voiture m'attende ici, avec
+Anaktar-Chiraz, une heure, deux heures, tout le temps qu'il faudra, et
+que la sœur d'Achmet, les porteurs, la chaise, descendent avec moi
+jusqu'à la Corne-d'Or, où nous louerons un grand caïque pour passer à
+Stamboul.</p>
+
+<hr style="width: 15%;" />
+
+<p>À Stamboul, nous débarquons dans le sombre Phanar, à l'échelle la plus
+voisine du quartier de Kadidja; puis nous grimpons, par des rues en
+escalier, entre des murailles délabrées et croulantes, très regardés par
+les rares passants, qui se retournent d'un air d'inquiétude hostile.</p>
+
+<hr style="width: 15%;" />
+
+<p>Dans un taudis sans nom, dans une soupente noire, Kadidja est étendue
+sur des loques horribles, geignant faiblement comme une pauvre bête
+malade. Mais c'est bien elle, et je crois qu'aucun visage, ni aucune
+chose revue à Constantinople, ne m'ont impressionné comme cette vieille
+figure noire, où il y a de la malice de singe agonisant et de la
+tendresse suppliante, je ne sais quel mélange d'animalité qui se
+décompose et de bonne âme fidèle qui s'en va...</p>
+
+<p>En approchant, j'avais peur de ses reproches et de sa colère. Mais
+l'explosion de tout cela s'est passée hier, quand la sœur d'Achmet a
+prononcé mon nom; après, elle m'a pardonné, parce que je suis revenu. Je
+n'entends pas le terrible: «Eulû! Eulû!» ni la malédiction dont j'avais
+eu le pressentiment cruel, il y a dix ans, quand j'ai écrit le chapitre
+final d'<i>Aziyadé</i>. Au contraire, elle me tend ses pauvres mains noires,
+ridées, tordues, effrayantes; malgré toutes les distances, nos yeux se
+pénètrent et se comprennent; elle pleure et, en la regardant, je sens
+que des larmes me viennent aussi. Elle est la dernière des dernières,
+négresse esclave de naissance, à présent débris à peine humain qui finit
+de misère sur un fumier, et je me penche sur elle avec une pitié tendre,
+et je crois que, sans grand effort, je lui donnerais un pieux baiser.</p>
+
+<p>Certainement, dit-elle, elle se lèvera, malgré son mal; elle se laissera
+conduire, emporter; elle fera tout ce que je voudrai, au risque d'en
+mourir ce soir, heureuse, au delà de ce qu'elle aurait su demander pour
+son ciel, heureuse du rôle qu'elle va jouer entre sa maîtresse et moi,
+heureuse de cette suprême visite inespérée qu'elle va faire à sa tombe.
+Et ses larmes coulent, coulent sur le noir de ses joues; des larmes de
+joie qui la transfigurent...</p>
+
+<hr style="width: 15%;" />
+
+<p>Mais voici qu'une difficulté imprévue surgit: les porteurs, maintenant,
+qui se prennent de dégoût et qui ne veulent plus! Enlever ça dans leurs
+bras, asseoir ça dans leur chaise qui est garnie d'un velours neuf, non
+jamais! Eux, sont d'élégants porteurs, au costume brodé, qui ne
+s'attendaient point à être dérangés pour une telle besogne. Et ils
+refusent.</p>
+
+<p>D'ailleurs, je réfléchis qu'elle se refroidirait mortellement, cette
+pauvre vieille, presque nue, une fois retirée des loques immondes qui
+sont entassées sur son corps... Mais je me rappelle avoir vu dans le
+quartier, en passant, de belles couvertures de laine, d'une couleur
+orange, à l'étalage d'une petite boutique de juifs, et je prie la sœur
+d'Achmet de courir en acheter une... J'y mettrai la main avec elle; à
+nous deux, nous envelopperons Kadidja là-dedans, et les porteurs
+pourront, après, l'enlever sans effroi.</p>
+
+<p>Un quart d'heure de perdu encore, à cette toilette qui semble un
+ensevelissement. Enfin la vieille femme, enveloppée, enroulée dans la
+laine épaisse et neuve, est assise sur la chaise de velours, souriant,
+malgré sa douleur et son chagrin, de tout ce luxe inconnu jusqu'ici dans
+sa vie. Et nous partons, prenant congé de la sœur d'Achmet avec des
+serrements de mains et des remerciements.</p>
+
+<hr style="width: 15%;" />
+
+<p>Au départ, Kadidja, redevenue très vivante, a, d'une voix nette, donné
+ses ordres et indiqué par quelle porte de Stamboul il faudra sortir. La
+matinée s'avance; je loue un cheval en route et je commande aux porteurs
+de courir. Des enfants, qui voient passer grand train cette chaise,
+escortée par ce cavalier doré comme un <i>cavas</i> de pacha, regardent par
+les lucarnes de verre pour voir la belle qu'on emporte là-dedans si
+vite, et puis s'épouvantent de cette figure de guenon noire.</p>
+
+<p>Toutes ces agitations, tous ces empressements m'ont fait perdre de vue
+le but de la course. Et puis, il y a le plaisir physique d'être sur ce
+bon cheval jeune, que le hasard m'a procuré, le plaisir de fendre l'air
+vif et pur, un beau matin de soleil... Et, encore une fois, l'oubli
+vient; je trotte, le cœur presque léger, m'intéressant aux choses
+singulières et grandiosement tristes de l'entour.</p>
+
+<p>Nous cheminons longtemps au milieu de ces quartiers presque inhabités,
+presque en ruines, qu'on appelle le «Vieux-Stamboul». Puis enfin, la
+gigantesque muraille crénelée, qui enferme tout cela, nous apparaît;
+nous en sortons par d'antiques portes ogivales, qui se succèdent en
+voûte obscure, et nous voici dans la campagne, dans le désert des
+tombeaux.</p>
+
+<p>Derrière nous, ces remparts que nous venons de franchir, semblent
+l'enceinte de quelque colossale ville abandonnée; invraisemblablement
+hauts, hérissés de dents pointues, flanqués d'énormes tours, ils s'en
+vont sur notre droite et sur notre gauche, indéfiniment pareils, se
+perdre dans les lointains désolés.</p>
+
+<p>En avant, c'est l'interminable région des sépultures: landes d'un gris
+roux, avec, çà et là, des bouquets de cyprès noirs qui montent comme des
+flèches d'église. Un peuple de tombes couvre ce sol; pierres debout, qui
+sont de tous les âges, de toutes les époques de l'histoire. Cette terre
+aride est pleine d'ossements de morts.</p>
+
+<p>Jadis, quand j'habitais Eyoub, je venais rarement de ces côtés. Une
+fois, cependant, nous y avions fait une promenade en plein jour, elle
+et moi, une après-midi de décembre, choisissant ce lieu parce qu'il
+était plus désert. Et, tout près d'ici, je m'en souviens, un petit
+oiseau, qui sans doute se trompait de saison, nous avait chanté, pour
+nous seuls, un air de printemps, sur la branche d'un de ces cyprès.
+Ensuite, un peu plus loin, là-bas, nous avions vu enterrer devant nous
+une si jolie petite fille,&mdash;qui doit être en poussière aujourd'hui...
+Oh! cette promenade sur l'herbe rase et les marguerites d'hiver, la
+seule que nous ayons jamais osé faire ensemble à la lumière du soleil,
+comme je me la rappelle tout à coup d'une manière déchirante...</p>
+
+<p>Et maintenant je recommence à avoir la pleine conscience de tout ce
+qu'il y a d'infiniment mélancolique dans notre course. La pensée que je
+m'approche d'elle, des débris qui ont été son corps, me fait passer de
+grands frissons glacés, et je sens revenir cette impression physique,
+qui est particulière aux heures de deuil, cette impression d'avoir les
+tempes, la poitrine, serrées peu à peu, de plus en plus, dans des étaux
+de fer.</p>
+
+<p>Je regarde autour de moi les tombes, les plus rapprochées et aussi les
+plus lointaines, cherchant et interrogeant des yeux les moins vieilles,
+celles qui sont restées un peu blanches et où brille un peu d'or, celles
+qui n'ont pas encore pris l'uniforme teinte gris-roux de l'ensemble de
+tout cet immense ossuaire... Depuis bien des années, j'avais prévu,
+deviné cette promenade funèbre, tout ce qui est réel aujourd'hui; mais
+jamais je n'avais imaginé que cela se passerait dans cette région de
+suprême abandon où nous sommes; non, je ne m'attendais pas à ce qu'il me
+faudrait venir la chercher parmi ces confuses peuplades de morts;
+vraiment je souffrirais moins de la savoir ailleurs qu'ici, perdue au
+milieu de tant d'autres, de tant d'autres qui n'ont même plus de nom,
+même plus de pierre...</p>
+
+<p>Kadidja a fait obliquer ses porteurs sur la gauche, et nous longeons
+maintenant l'écrasante et interminable muraille crénelée, dans la
+direction des Sept-Tours, marchant sur un sol dénudé qui a un air
+maudit.</p>
+
+<p>Nous devons approcher, car elle a frappé, de sa vieille main noire,
+contre la vitre de sa chaise, pour faire signe d'aller doucement, et je
+la vois qui regarde, les yeux dilatés, qui cherche... Même, elle a l'air
+d'hésiter maintenant,&mdash;et moi je tremble. Ah! elle a dû la voir, car
+elle arrête ses beaux porteurs d'un geste de commandement. Par ici, à
+droite, sur cette espèce de monticule où il y a une dizaine de pierres
+debout: c'est là! Dans le nombre, il y a trois ou quatre tombes de
+femmes, que je distingue du premier coup d'œil: des bornes peintes en
+bleu ou en vert, avec des inscriptions et un couronnement d'étranges
+fleurs, jadis dorées... Laquelle?</p>
+
+<p>Elle s'est fait descendre, la pauvre vieille, branlante, les yeux
+ardents; soulevée par deux porteurs, qui la tiennent enveloppée dans sa
+couverture orange&mdash;non par égard pour elle, mais par dégoût de son
+corps&mdash;elle marche presque, l'infirme; elle a dégagé des plis de la
+laine deux effrayants bras de momie, où courent des veines gonflées, et
+elle marche, à force de volonté, entre les hommes qui la soutiennent,
+elle avance par soubresauts qui lui font mal. Et je la suis, avec une
+infinie pitié...</p>
+
+<p>Laquelle de ces tombes?... Ah! celle-ci sans doute, vers laquelle elle a
+l'air de se diriger, celle-ci, qui est d'un bleu éteint, avec des
+inscriptions d'or encore brillantes... Oui, c'est bien là!... Elle se
+jette dessus, s'y cramponne à deux mains crispées, pauvre vieux singe
+qui fait mal à voir et qui fait peur; ensuite, se retourne pour me
+crier, d'une voix révoltée, sauvage, aiguë, surprenante dans ce silence:
+«Bourda!... Bourda, Aziyadé!» (Ici, ici! Aziyadé!) Il y a cela,
+sous-entendu, que je comprends bien et qui m'entre comme une lame: «Et
+c'est toi qui l'y as conduite!» Puis, subitement, elle me prend les
+mains, et, d'une voix toute changée, d'une voix de petit enfant, qui est
+douce, douce, comme pour me demander pardon, elle répète: «Ici!... ici,
+Aziyadé! Vois-tu, c'est ici qu'elle est à présent...» En même temps, une
+grimace à fendre l'âme contracte sa figure noire, et un brusque jet de
+larmes coule de ses yeux...</p>
+
+<p>Je baisse la tête, moi; mais pas une larme ne me vient. D'un geste
+machinal, pour me découvrir comme on fait sur les tombes chrétiennes, je
+porte la main à mon front, puis je la laisse retomber... J'oubliais quel
+costume j'ai repris pour venir ici: le fez turc ne s'enlève jamais, même
+pas pour prier Dieu. Et je me penche sur le marbre, cherchant, parmi les
+inscriptions enroulées que je ne sais pas déchiffrer, cherchant son nom,
+le vrai et l'aimé, celui qui est gravé sur la grossière bague d'or
+qu'elle m'a donnée, celui qui est écrit aussi sur ma poitrine, en
+petites lettres bleues indélébiles. Mais comment donc suis-je redevenu
+tout à coup aussi calme, presque distrait? Il semble que je ne comprends
+plus bien, que je n'y suis plus. Qu'est-ce donc qui m'a fermé le cœur
+d'une façon si inattendue? Sans doute la présence de ces hommes, avec
+leurs yeux curieux, leur étonnement presque ironique; tout ce groupe,
+tout cet appareil presque théâtral. Oh! il aurait fallu pouvoir venir
+seul. Ils ne devraient pas être ici, eux; leurs regards, rien que leur
+voisinage, sont insultants pour le cher petit tombeau&mdash;et s'ils
+devinaient tout, ce serait peut-être même un danger, plus tard, pour la
+tranquillité de ce lieu quand je serai loin.</p>
+
+<p>Je reviendrai seul demain matin; j'aurai le temps encore, puisque le
+paquebot qui m'emmène ne part qu'à trois heures du soir. Alors, ce sera
+ma véritable visite. Mais, aujourd'hui, allons-nous-en; avec ces
+gens-là qui piétinent le sol et qui causent, nous profanons tout...</p>
+
+<p>À elle, qui dort sous cette pierre, je dis, en dedans de moi-même: «Je
+viendrai seul te voir, pauvre petite, je passerai la matinée de demain
+avec toi, dans ton désert; tu comprends bien déjà que je t'aime, puisque
+j'ai fait, pour te retrouver, tout ce long voyage...» Pourtant je
+regarde la terre, malgré moi, furtivement, la terre au pied de cette
+borne de marbre... Mais non, aujourd'hui je ne veux pas penser à ce qui
+est en dessous, je détourne la tête, et, à force de vouloir me roidir,
+je me sens redevenu tout à fait impassible, l'expression dure.</p>
+
+<p>Seulement, je prends note des alentours avec une extrême attention,
+pour ne pas me tromper de chemin, quand je serai seul. D'abord, le long
+de cette formidable muraille sombre, qui a l'air de fermer le monde
+derrière nous, je compte combien de bastions carrés, depuis la porte par
+où nous venons de sortir jusqu'au lieu où nous sommes; puis, je trace à
+la hâte sur un calepin des alignements, des silhouettes de cyprès, afin
+d'avoir tous mes points de repère assurés; je grave pour jamais tout ce
+lieu funèbre dans ma mémoire, afin de n'en plus oublier la route, quand
+ce serait dans dix ans, dans vingt ans, qu'il me serait donné d'y
+revenir. Je cherche même quelles petites plantes je pourrai cueillir
+demain et emporter avec moi: presque rien, hélas! tant ce sol est
+aride; à peine deux ou trois imperceptibles feuilles épineuses et un
+frêle lichen gris; je ne sais même pas si, au printemps, la moindre
+fleur de lande s'ouvre sur ce tombeau...</p>
+
+<p>Allons, maintenant, partons vite. Les porteurs replacent la vieille
+femme épuisée dans sa chaise, je remonte à cheval, et nous retraversons
+cette solitude au pas rapide, comme nous étions venus.</p>
+
+<p>Bien étrange, en vérité, et bien inattendue pour moi, cette visite, si
+courte, si froide. Je m'en vais, plus amèrement triste, mécontent,
+inassouvi. Si cependant quelque chose m'empêchait de revenir demain, si
+d'ici-là quelque chose me foudroyait... Jusqu'au moment où nous nous
+engageons sous les portes farouches de la grande muraille, je reste
+hésitant, je regarde derrière moi, tenté de revenir sur mes pas, au
+galop de mon cheval...</p>
+
+<hr style="width: 15%;" />
+
+<p>Quand Kadidja est recouchée sur ses loques, dans sa soupente noire, je
+congédie ces porteurs dont la présence m'était odieuse. De mon mieux,
+j'étends sur le corps de la pauvre vieille sa couverture neuve, qui lui
+fait tant de plaisir, et qu'elle caresse avec ses mains, à la manière
+des petits enfants en possession d'un jouet nouveau.</p>
+
+<p>Et maintenant, je voudrais l'interroger, elle qui est la seule au monde
+à qui je puisse parler, parmi celles qui ont vu, qui ont su, qui ont
+gardé dans leur mémoire tout ce que je tremble d'apprendre.</p>
+
+<p>«Oui, oui, répond-elle, je te dirai des choses, des choses... Un de ces
+jours, tu viendras causer avec ta Kadidja, quand elle aura bien dormi,
+pour retrouver toute sa tête...»</p>
+
+<p>Un de ces jours!... Mais je n'ai plus qu'aujourd'hui!...</p>
+
+<p>«Ah! Loti, reprend-elle en se dressant avec effort, tu ne sais pas: on
+m'avait chassée, moi... Mais sa Kadidja n'est pas partie loin, tu
+penses, et, pendant deux nuits, quand j'ai compris qu'elle mourait, je
+me suis tenue dans la rue, contre la porte, pour entendre...»</p>
+
+<p>On l'avait chassée... Alors, que pourra-t-elle tant me dire? Quels
+renseignements confus et étranges pourrai-je tirer de sa vieille tête
+qui, d'ailleurs, me semble déjà égarée.</p>
+
+<p>&mdash;Et Fenzilé-hanum, dis-je, tu sais ce qu'elle est devenue?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Fenzilé, oui... Oh! elle sait beaucoup de choses, celle-là. Et
+peut-être bien, peut-être bien qu'elle viendrait ici, pour te parler!</p>
+
+<p>Cette Fenzilé, une des trois autres femmes du vieil Abeddin, je l'avais
+aperçue une seule fois, voilée naturellement. Mais je savais qu'elle
+était meilleure que ses compagnes pour Aziyadé, presque serviable et
+bonne. Et il paraît que c'est la seule, de tout ce harem dispersé, qui
+soit restée à Constantinople, où elle s'est remariée. Oh! s'il y avait
+moyen de lui parler! Il est vrai, je n'espère pas du tout que ce soit
+possible... «Comment faire, bonne Kadidja, pour la décider à venir ici
+chez toi?»</p>
+
+<p>Un instant après, sur les indications de la négresse, j'ai été chercher
+dans un taudis voisin et j'ai ramené avec moi une très vieille femme, à
+la figure sinistre d'entremetteuse, qui a dû tremper, au cours de sa
+vie, dans plus d'une louche aventure. C'est sur cette personne que
+Kadidja compte pour négocier l'entrevue; très agitée, maintenant, elle
+lui donne, à ce sujet, des instructions qui semblent assez précises, et
+moi je promets une forte récompense. Le rendez-vous serait ici, et pour
+cette après-midi, bien entendu, vers sept heures à la turque. Mais j'y
+compte si peu...</p>
+
+<p>Je voudrais interroger encore Kadidja; mais elle est de plus en plus
+épuisée, et j'ai pitié. Je suis moi-même affreusement fatigué de cette
+matinée. Surtout, je pressens trop ce qu'elle va me dire en termes plus
+clairs, si j'insiste: c'est qu'Aziyadé est morte de mon abandon. Puisque
+c'est vrai, mon devoir est de l'entendre et j'y tiens, mais ce sera
+assez d'une fois, quand je reviendrai ce soir... Alors, je me rappelle
+qu'on m'attend de l'autre côté de l'eau, et, un peu lâchement, je m'en
+vais...</p>
+
+<hr style="width: 15%;" />
+
+<p>Maintenant donc, il faut redescendre vers la Corne-d'Or, prendre un
+caïque, passer sur l'autre rive, revenir à la place d'Hadji-Ali où
+m'attendent Anaktar-Chiraz et le landau, et aller faire visite à une
+autre tombe.</p>
+
+<hr style="width: 15%;" />
+
+<p>Assise à côté de moi, Anaktar-Chiraz a dit au cocher: «Va au cimetière
+arménien-catholique de Chichli.»</p>
+
+<p>C'est très loin, paraît-il, et il fouette ses chevaux qui partent au
+trot rapide. Tournant le dos à Stamboul, nous arrivons de nouveau à
+Péra; nous le traversons à toute vitesse; nous le dépassons, nous
+dépassons le faubourg du Taxim, et nous voici dans une autre banlieue,
+bien différente de celle où Aziyadé est ensevelie... Comme on les a
+couchés loin l'un de l'autre, mes deux pauvres petits compagnons
+d'Eyoub.</p>
+
+<p>Dans un cimetière catholique?... En effet, je me rappelle à présent: il
+m'avait conté qu'il était né arménien-catholique et que plus tard, vers
+sa quinzième année, il s'était fait musulman sous ce nom d'Achmet. À sa
+dernière heure, il se sera souvenu du Christ.</p>
+
+<p>Quelle horrible banlieue que celle-ci, par contraste avec celle de
+Stamboul, dont la tristesse est grande et superbe... Ici, c'est le côté
+où tous ces gens cosmopolites de Péra viennent <i>s'amuser</i> aux jours de
+fête; dans une campagne sans arbres, sans verdure, absolument nue,
+s'étalent d'abord d'odieuses guinguettes de barrière, arméniennes,
+grecques, juives, qui rappellent les mauvais alentours parisiens:
+ensuite commencent des champs labourés, dans lesquels notre voiture
+s'engage, région toute grise, couleur de terre, sans une herbe verte; et
+enfin, sur une hauteur solitaire, paraît un carré de murs, gris aussi,
+au-dessus desquels ne s'élève ni un cyprès, ni un feuillage quelconque:
+c'est le cimetière de Chichli.</p>
+
+<p>Nous entrons. On dirait un cimetière de pauvres, un cimetière de
+suppliciés. Pas une fleur, pas une plante. Quelques rares petites croix
+de bois ou de pierre, quelques plaques de marbre bien humbles; presque
+partout, de simples bosses de terre, indiquant le gisement des cadavres.</p>
+
+<p>La vieille Arménienne s'oriente, choisit un sentier, se met à compter
+les monticules sinistres&mdash;un, deux, trois, quatre,&mdash;et s'arrête à une
+place qui semble avoir été récemment bêchée: «Le voilà, notre Achmet!»
+Et ses bons yeux de vieille mère se voilent un peu, au souvenir de
+l'enfant qu'elle avait soigné comme un de ses fils.</p>
+
+<p>Oh! le pauvre petit! comme il est pénible à voir, le lieu de sa
+sépulture...</p>
+
+<p>Je n'aurai pas le temps de revenir une seconde fois auprès de lui, aussi
+vais-je lui dire mon grand adieu: «De quel côté est sa tête?»&mdash;«Ici!»
+répond la vieille femme, en se baissant pour toucher du doigt les mottes
+de terre. Et, à la place qu'elle m'indique, je cueille, pour l'emporter,
+un petit trèfle chétif qui a poussé là solitairement.</p>
+
+<hr style="width: 15%;" />
+
+<p>J'ai dit au cocher de nous ramener grand train à l'hôtel.</p>
+
+<p>Anaktar-Chiraz est assise à côté de moi dans le landau, et, en route, je
+la prie de s'occuper, après mon départ, d'une plaque de marbre que je
+veux faire mettre au cimetière pour Achmet.&mdash;Car une de ses grandes
+tristesses était, je me rappelle, de penser que, s'il mourait avant
+d'être un peu riche, il n'aurait peut-être pas de tombe.</p>
+
+<p>Il n'est guère que midi quand nous arrivons à l'hôtel, toutes mes
+longues pérégrinations du matin n'ayant pas duré plus de quatre heures.</p>
+
+<p>Je fais monter chez moi l'Arménienne: les gens de service, peu habitués
+à voir aux touristes de telles amies, la regardent, mais sans insolence,
+tant elle a l'air honnête et digne dans sa robe de deuil.</p>
+
+<p>Ayant tiré de sa poche de grosses lunettes, elle s'assied devant un
+bureau, afin d'écrire toutes les instructions que je vais lui laisser
+pour cette tombe...</p>
+
+<p>Mais nous sommes interrompus par le juif Salomon, qu'un domestique
+m'amène. Il vient me rendre compte qu'il a fait tout son possible pour
+retrouver Achmet, et que personne ne le connaît plus.</p>
+
+<p>Oh! je le crois sans peine, qu'Achmet est introuvable!... Et, depuis
+hier, depuis l'heure où j'avais envoyé ce Salomon aux renseignements,
+que de chemin j'ai déjà parcouru, dans la région des mornes certitudes,
+des tranquillités funèbres. À ce moment-là, tout était encore en
+troublante question; à présent, il semble que, sur ces choses qui
+m'agitaient hier, une lourde pluie de cendre soit tombée...</p>
+
+<p>En caractères arméniens, Anaktar-Chiraz a fini de noter pour elle-même
+ce que je lui ai recommandé au sujet de ce marbre.</p>
+
+<p>Et maintenant nous avons terminé nos affaires ensemble, il ne nous reste
+plus qu'à nous dire adieu.</p>
+
+<p>Elle se lève pour partir, et elle me regarde, avec ces mêmes bons yeux
+de mère que je lui ai vus tout à l'heure à Chichli. Tandis qu'elle me
+remercie de ce que je fais pour le pauvre petit mort, de grosses larmes
+lui viennent, qui, pour un peu, me gagneraient aussi.</p>
+
+<p>Puis, elle me demande la permission de m'embrasser, en s'en
+allant.&mdash;Oh! je veux bien... Et de tout mon cœur, pour Achmet, je lui
+rends son baiser, sur sa joue ridée de pauvre vieille.</p>
+
+<hr style="width: 15%;" />
+
+<p>À huit heures à la turque (environ trois heures de l'après-midi) je suis
+au rendez-vous chez Kadidja.</p>
+
+<p>Auprès du grabat à couverture orange, où les pauvres effrayantes mains
+noires s'agitent, la femme de mauvais aspect à laquelle j'ai eu affaire
+ce matin se tient seule, debout. Fenzilé-hanum n'y est pas; je m'en
+doutais. «Elle est absente, dit l'entremetteuse; on ne sait pas où elle
+est allée; on ne sait pas pour combien de temps, non plus...» Et je vois
+tout de suite, à ses réponses obstinément évasives, à son expression
+glaciale et fermée, qu'il est inutile d'insister; cette Fenzilé, qui ne
+veut pas me voir, lui aura fait peur avec je ne sais quelles menaces, ou
+lui aura donné de l'argent pour ne rien dire...</p>
+
+<p>Quand elle est partie, après m'avoir réclamé le paiement de sa course,
+je m'assieds sur un escabeau, au chevet de Kadidja.</p>
+
+<p>Alors, commence pour moi l'heure la plus cruelle de tout mon pèlerinage
+ici, l'heure de châtiment et d'expiation...</p>
+
+<p>Dans un entretien, coupé de cris et de silences, m'efforcer de savoir,
+et y parvenir à peine. Tirer de cette vieille cervelle noire, qui s'en
+va, qui est tantôt affaissée, tantôt prise de bruyant délire, tirer par
+petites bribes incohérentes les choses qui me glacent et qui me
+brûlent. Être arrêté à chaque minute par la pitié de la voir si
+fatiguée, par le remords de l'avoir achevée peut-être, en lui faisant
+faire ce matin cette longue course. Sentir entre elle et moi, pour
+augmenter encore le nuage obscur, les difficultés d'une langue que nous
+ne possédons ni l'un ni l'autre d'une façon parfaite. Et me dire
+pourtant qu'il faut profiter à tout prix de ce moment unique, parce que
+je vais partir demain et parce qu'elle va mourir; elle est le seul trait
+d'union qui soit encore à peu près vivant entre ma chère petite amie et
+moi; quand on l'aura mise en terre, tout lien sera coupé à jamais; ce
+que je ne ferai pas sortir, aujourd'hui même, de cette mémoire à moitié
+décomposée, sera perdu pour toujours...</p>
+
+<p>En ce qui concerne la date, Kadidja est d'accord avec la sœur d'Achmet;
+c'est bien cela, il y a eu, au printemps, sept années qu'Aziyadé a dû
+mourir... Quant aux causes de sa mort... elles restent comme
+sous-entendues entre nous deux; avec une délicatesse que je n'attendais
+pas, elle évite de me les dire; mais elle m'arrête, par un regard
+d'étonnement et de douloureux reproche, quand j'ai l'air d'insister pour
+les demander. Malgré des alternances d'enfantillage sénile, elle a gardé
+des côtés d'intelligence étrange, et son cœur de pauvre vieille esclave
+n'a pas cessé d'être foncièrement bon. De plus en plus, je me prends
+pour elle de respect,&mdash;et puis de pitié surtout, de pitié pour tant de
+fatigue mortelle que je lui cause...</p>
+
+<p>&mdash;«Ainsi, tu dis, bonne Kadidja, qu'elle a espéré pendant plus d'une
+année?»&mdash;Espéré quoi, la pauvre petite? Quelque chimérique retour, avec
+un enlèvement peut-être; une de ces dangereuses aventures, que je
+pourrais à la rigueur tenter aujourd'hui avec de l'or et de
+l'indépendance, mais qui jadis, m'étaient si impossibles!</p>
+
+<p>Et c'est au bout de ce temps-là seulement qu'elle a commencé à décliner
+beaucoup, et à perdre ses couleurs de saine jeunesse, et à courber sa
+tête, se croyant même oubliée, et abandonnée d'âme pour toujours.&mdash;Mais
+mes lettres, mes lettres ne lui arrivaient donc plus?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tes lettres, répond Kadidja, je lui ai remis... attends... je lui
+ai remis jusqu'à la sixième...</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi plus les autres?</p>
+
+<p>&mdash;Les autres, dit-elle... dans le feu! Je les ai jetées dans le feu!
+Puisqu'on m'avait chassée, moi, tu vois bien, je ne pouvais donc plus
+les lui porter, et, de les garder, j'avais peur... À la façon dont elle
+a prononcé: «dans le feu!» je comprends qu'elle les considérait, à la
+fin, ces lettres, comme petites choses mensongères et maléficieuses,
+causes indirectes de malheur.</p>
+
+<p>Quant aux lettres d'Aziyadé, Kadidja est sûre de m'en avoir fait passer
+quatre, mais pas une de plus. Et c'est bien ce que je croyais: les
+quatre premières, celles qui lui ressemblaient, celles où je retrouvais
+ses chères petites pensées, exquises, avec leur tour drôle de pensées
+d'enfant sauvage.&mdash;Les suivantes, alors, ces lettres quelconques,
+banales ou invraisemblables comme les dernières d'Achmet, de qui me
+venaient-elles? Quelle main inquiétante me les avait écrites, et dans
+quel but? Cela restera toujours un mystère, et d'ailleurs qu'importe,
+<i>puisqu'à présent tout est fini</i>...</p>
+
+<p>Ce sont bien nos imprudences des derniers jours qui ont tout à coup
+ouvert les yeux au vieil Abeddin sur notre longue intrigue impunie&mdash;et
+ensuite sont venues les délations des autres femmes du harem, qu'on a
+interrogées et que les menaces ou les promesses ont fait parler.</p>
+
+<p>Aziyadé n'a pourtant point été renvoyée de chez son maître, ni
+maltraitée; mise à l'écart seulement, comme chose impure, reléguée et
+murée dans le silence de son appartement où n'entraient plus que des
+servantes hostiles. Au bout d'un an, Kadidja elle-même s'était vu fermer
+la porte de ce logis sombre, comme suspecte de relations avec l'écrivain
+public et avec la poste française de Péra. Et c'est alors que la lente
+agonie avait réellement commencé, avec la fin de tout espoir.</p>
+
+<p>Je ne crois pas qu'une créature très jeune, et d'un beau sang neuf
+qu'aucune contagion n'a touché, puisse mourir de désespérance seulement,
+si on lui laisse le soleil, l'air et la liberté... Mais là, cloîtrée et
+à l'abandon!...</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais, dit Kadidja, sa chambre donnait du côté de l'Étoile (du côté
+du Nord) et il y faisait grand froid.</p>
+
+<p>Oui, je me rappelle ces fenêtres aux épais grillages, situées dans une
+aile de la maison que le soleil n'atteignait jamais; à dérobée, je les
+regardais, en passant dans cette rue oppressée de mystère, où
+n'arrivaient que très tard les rayons rouges et sans chaleur du
+couchant. Et je me représente si bien ce que devait être cet
+appartement, aujourd'hui anéanti par le feu, où la mort, à tout petits
+pas, est venue la chercher...</p>
+
+<p>Puis Kadidja continue: «L'hiver, toujours enfermée là, elle avait pris
+mal, à cause du froid de cette chambre... Alors, les autres dames lui
+donnaient des remèdes... Oh! vois-tu, Loti, c'était surtout ça que je
+voulais te dire: on lui donnait des remèdes... dont je me méfiais
+bien!...»</p>
+
+<p>Mon Dieu, où étais-je moi, pendant que tout cela se passait dans ce
+harem obscur?... Si facilement on l'eût sauvée, avec un peu de joie et
+de soleil, en l'arrachant de là!... Dans quel coin du monde étais-je à
+courir, ne pouvant rien, ne sachant rien, tandis que l'âme de ma petite
+amie s'en allait en détresse et que s'affaissait lentement son corps
+adoré... jusqu'à cette soirée de mai, où, «presque clandestinement on
+l'a emportée...»</p>
+
+<hr style="width: 15%;" />
+
+<p>Encore quelques détails que je demande et qui me sont donnés à
+grand'peine, avec des gémissements de petit enfant ou des cris,&mdash;car
+elle est de plus en plus divagante, Kadidja, de plus en plus épuisée. Et
+moi aussi, je suis épuisé, par les choses affreusement pénibles que
+j'entends, et par la tension d'esprit qu'il me faut pour les faire
+jaillir, une à une, de cette tête de pauvre vieux singe presque mort.</p>
+
+<p>Entre l'effroi d'interroger davantage et le désir de savoir plus de
+choses, j'hésite; je suis à tout instant près d'en finir,&mdash;et puis je
+reste encore, me rappelant que cet entretien est suprême: c'est la
+dernière fois que, avec un être un peu vivant, je parlerai d'elle...</p>
+
+<p>Allons, je crois cependant que sa torture a assez duré,&mdash;et la mienne
+aussi; d'ailleurs, je sais à peu près tout ce que je voulais savoir. Je
+vais partir...</p>
+
+<p>&mdash;«À présent, il est tard, tu t'en retournes à Péra, n'est-ce pas?»
+demande-t-elle, d'un ton câlin et persuasif, redevenue tout à coup la
+négresse aux petites manières rusées d'enfant, et impatiente que cela
+finisse, que je la laisse en paix.</p>
+
+<p>Je lui donne quelques louis d'or, qui l'éblouissent, et qui lui assurent
+un peu de bien-être pour la fin de ses jours comptés. Et puis je lui dis
+l'adieu définitif, emportant d'elle un pardon et une bénédiction
+attendrie.</p>
+
+<p>Elle va bientôt mourir, c'est certain; ses yeux qui, après les miens,
+étaient les seuls ayant regardé Aziyadé avec tendresse, vont s'éteindre
+et se décomposer; cette image d'Aziyadé, qui persistait encore au fond
+de sa tête finissante, bientôt n'existera plus... Quand nous mourons, ce
+n'est que le commencement d'une série d'autres anéantissements partiels,
+nous plongeant toujours plus avant dans l'absolue nuit noire. Ceux qui
+nous aimaient meurent aussi; toutes les têtes humaines, dans lesquelles
+notre image était à demi conservée, se désagrègent et retournent à la
+poussière; tout ce qui nous avait appartenu se disperse et s'émiette;
+nos portraits, que personne ne connaît plus, s'effacent;&mdash;et notre nom
+s'oublie;&mdash;et notre génération achève de passer...</p>
+
+<p>Je m'en vais lentement, par la petite rue délabrée et déserte.</p>
+
+<p>À quelques pas de là, je reprends mon cheval, qu'un enfant promenait en
+rond autour d'une place solitaire.</p>
+
+<p>Il est trop tard pour retourner voir sa tombe; j'y passerai ma matinée
+de demain...</p>
+
+<p>Et je commence, une fois de plus, à errer sans but jusqu'à la nuit...</p>
+
+<hr style="width: 15%;" />
+
+<p>Au crépuscule, tout à coup, je me retrouve sur l'immense place de
+Mehmed-Fatih, ramené par le hasard.</p>
+
+<p>Alors me revient cette phrase de mon journal d'autrefois, qui s'est
+gravée très singulièrement dans ma mémoire et s'est peu à peu liée, pour
+moi, à ce quartier saint, comme si elle en était l'expression même:</p>
+
+<p>«La mosquée du sultan Mehmed-Fatih nous voit souvent assis, Achmet et
+moi, devant ses grands portiques de pierres grises, étendus tous deux au
+soleil, sans souci de la vie, poursuivant quelque rêve intraduisible en
+aucune langue humaine...»</p>
+
+<p>Rien de changé sur cette place; elle est restée un des lieux les plus
+turcs et les plus mélancoliques de Stamboul. La mosquée s'y dresse,
+indéfiniment pareille à travers les siècles, avec ses hautes portes
+grises, festonnées de dessins mystérieux. Et alentour, sous les treilles
+jaunies des petits cafés, les mêmes vieux cafetans de cachemire, les
+mêmes vieux turbans blancs sont assis, à cette dernière lueur du soir
+d'automne, fumant des narguilés tout en devisant de choses saintes.</p>
+
+<p>Alors je m'arrête au milieu d'eux, à cette même place où, il y a dix
+ans, nous avions vu, un soir, paraître sur les marches de la mosquée un
+illuminé qui levait les yeux et les bras au ciel, en criant: «Je vois
+Dieu, je vois l'Éternel!»&mdash;Achmet avait secoué la tête, incrédule,
+répondant: «Quel est l'homme. Loti, qui pourra jamais voir Allah!...»</p>
+
+<p>En vérité je ne sais pas pourquoi cette halte sur cette place a marqué
+si profondément, parmi tant d'autres souvenirs de mon pèlerinage; ni
+pourquoi j'éprouve le besoin de la fixer ici, pour l'empêcher de s'en
+aller trop vite, dans la fuite de tout,&mdash;comme on retiendrait de la
+main, un instant, quelque légère chose flottante, emportée au fil de
+l'eau...</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>VI</h2>
+
+
+<p class="right">Samedi, 8 octobre 188...<br />
+</p>
+
+<p>C'est le matin du dernier jour. Un épais brouillard gris est descendu
+sur Constantinople, rappelant les automnes du nord.</p>
+
+<p>Comme hier, j'ai repris mes vêtements turcs, pour ressembler plus à ce
+que jadis j'ai été, pour être mieux reconnu, dans cette région des morts
+où je vais, par je ne sais quelles incertaines émanations d'âmes, qui
+doivent regarder au-dessus des tombeaux. Et, seul cette fois, je
+chemine à cheval le long de la grande muraille de Stamboul, seul
+infiniment sous ce ciel bas et obscur, seul aussi loin que je puis voir
+au milieu de ces landes et de ces bois funéraires.</p>
+
+<p>La muraille se prolonge à mesure que j'avance, se déroule, toujours
+pareille dans les lointains de la campagne morte. Elle a l'air de
+soutenir, avec les milliers de pointes de ses créneaux, les lourdes
+nuées traînantes prêtes à tomber sur la terre. Elle est d'une sinistre
+couleur sombre, par cette matinée sans soleil. Débris colossal du passé,
+elle nous diminue et nous écrase, nous et nos existences courtes, et nos
+souffrances d'une heure, et tout le rien instable que nous sommes.</p>
+
+<p>En passant, je regarde les profondes portes ogivales par où personne
+n'entre ni ne sort; puis, je compte avec soin les énormes tours
+carrées&mdash;jusqu'au moment où m'apparaît cette sorte de tertre que l'on
+m'a montré hier, et sur lequel, au milieu d'autres tombes, est la petite
+borne bleue aux inscriptions d'or.</p>
+
+<p>Et quand je l'ai bien reconnue, la petite borne d'Aziyadé, j'attache mon
+cheval aux branches d'un cyprès, pour m'approcher seul et me coucher sur
+la terre,&mdash;sur la terre rousse légèrement brumée de pluie, où poussent
+de rares plantes grêles. À l'orientation de la borne, je sais la
+position du corps chéri qui est enfoui dessous, et, après avoir bien
+regardé au loin alentour si personne n'est là qui puisse me voir, je
+m'étends doucement et j'embrasse cette terre, au-dessus de la place où
+doit être le visage mort.</p>
+
+<p>Il y a des années que j'avais eu le pressentiment, et pour ainsi dire la
+vision anticipée de tout ce que je fais ce matin: sous un ciel bas et
+sombre comme celui-ci, je m'étais vu, revenant, dans ce costume
+d'autrefois, pour me coucher sur sa tombe et embrasser sa terre... Et
+c'est aujourd'hui, c'est maintenant, ce dernier baiser,&mdash;et voici qu'il
+ne me semble plus que ce soit bien réel; je me laisse distraire ici-même
+par je ne sais quoi, peut-être par l'immensité du décor funèbre, par
+tout ce charme de désolation dont s'entoure et s'agrandit, à mes yeux
+irresponsables, la scène de ma visite à cette tombe.</p>
+
+<p>Cependant, à mesure que les minutes passent, effroyablement
+silencieuses, et tandis que les nuées lourdes continuent de se traîner
+au-dessus des grands murs sarrazins, je reprends peu à peu conscience
+des choses; je souffre plus simplement, je comprends d'une manière plus
+humaine et plus douloureuse, le frisson me revient, le vrai frisson
+d'infinie tristesse...</p>
+
+<p>Des instants passent encore; un peu de vent se lève, semant sur ce pays
+des morts des gouttes de pluie fouettante.</p>
+
+<p>Notre longue entrevue muette traverse des phases différentes, qui
+semblent de plus en plus nous rapprocher l'un de l'autre. Maintenant je
+suis tout entier à l'impression que nos corps sont de nouveau presque
+réunis,&mdash;après avoir été tant séparés, par les années, par les
+distances, par les courses à travers le monde et par l'indéchiffrable
+mystère qui enveloppait pour moi sa destinée à elle; je sens que nous
+sommes là, tout près voisins, séparés seulement par un peu de cette
+terre, dans laquelle on l'a couchée sans cercueil. Et j'aime tendrement
+ces débris,&mdash;<i>qui en ce moment me font l'effet d'être tout</i>; je voudrais
+les voir, et les toucher et les emporter: rien de ce qui a été Aziyadé
+ne pourrait me causer d'effroi ni d'horreur...</p>
+
+<p>Les nuées grises se traînent toujours avec des franges plus sombres qui,
+en passant, jettent de la pluie sur la morne campagne et sur la
+muraille immense...</p>
+
+<p>Maintenant l'image d'Aziyadé est devant moi presque vivante,&mdash;ramenée
+sans doute par le voisinage de ces débris, au-dessus desquels a dû
+rester, flottant, quelque chose comme une essence d'elle-même... Oh!
+mais vivante tout à coup, si vivante que jamais je ne l'avais retrouvée
+ainsi depuis le soir de la séparation. Je revois, comme jamais, son
+sourire, son regard profond sur le mien, son regard des derniers jours;
+j'entends sa voix, ses petites intonations familières, confiantes et
+enfantines; je retrouve toutes ces intimes et insaisissables petites
+choses d'elle que j'ai adorées avec une infinie tendresse. Alors rien
+d'autre n'existe plus, ni le grand décor, ni les ambiances étranges; il
+n'y a plus rien qu'elle-même,&mdash;et toutes mes impressions changeantes
+s'amollissent, se fondent en quelque chose d'absolument doux,&mdash;et je
+pleure à chaudes larmes, comme j'avais désiré pleurer...</p>
+
+<hr style="width: 15%;" />
+
+<p>De cet instant, j'ai l'illusion délicieuse qu'elle sait que je suis
+revenu là et qu'elle a tout compris... La notion m'est venue, furtive,
+inexplicable, mais <i>ressentie</i>, d'une âme persistante et présente.
+Alors, l'amertume et le remords qui s'attachaient à son souvenir ont
+sans doute disparu pour jamais.</p>
+
+<p>Et je me relève apaisé, avec une tristesse différente. Tout à coup même
+sa destinée à elle me paraît moins sombre: elle s'en est allée, elle,
+en pleine jeunesse, n'ayant eu que ce seul rêve d'amour,&mdash;et le baiser
+que je suis venu donner à sa tombe, personne sans doute n'en viendra
+donner un semblable à la mienne.</p>
+
+<hr style="width: 15%;" />
+
+<p>Au pied de la borne de marbre, parmi les petites plantes qui sont là, je
+choisis une des plus fraîches que j'emporte avec moi; puis, encore,
+j'embrasse son nom, écrit en relief de marbre et recouvert d'or
+éteint,&mdash;et je remonte à cheval, me retournant de loin, pour la revoir,
+au milieu de sa solitude où fuit à perte de vue la haute muraille de
+Stamboul...</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>VII</h2>
+
+
+<p>Le soir, accoudé à l'arrière du paquebot qui m'emporte, je regarde,
+comme il y a dix ans, s'éloigner Constantinople. Puis le crépuscule
+tombe, comme un grand voile jeté sur tout, et, à la sortie du Bosphore,
+dans la mer Noire, la nuit nous prend tout à fait.</p>
+
+<p>Et tout s'apaise, s'apaise en moi, de plus en plus; tout s'éloigne,
+retombe dans un lointain plus effacé...</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>VIII</h2>
+
+
+<p class="right">Janvier 1892.<br />
+</p>
+
+<p>Dans mon enfance, je me souviens d'avoir lu l'histoire d'un fantôme qui
+venait timidement le soir, appeler de la main les vivants. Il revint
+ainsi pendant des années, jusqu'au moment où, quelqu'un ayant osé le
+suivre, on comprit ce qu'il demandait et on lui donna satisfaction.</p>
+
+<p>Eh bien! ce rêve angoissant qui, pendant tant d'années m'avait
+poursuivi, ce rêve d'un retour à Constantinople toujours entravé et
+n'aboutissant jamais,&mdash;ce rêve ne m'est plus revenu depuis que j'ai
+accompli ce pèlerinage. Et, du côté de l'Orient, tout s'est apaisé
+encore dans mon souvenir, avec les années qui ont continué de passer...</p>
+
+<p>Ce rêve était sans doute l'appel du cher petit fantôme de là-bas, auquel
+j'ai répondu et qui ne se renouvelle plus.</p>
+
+<p class="center">FIN</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>DERNIÈRES PUBLICATIONS</h3>
+
+
+<p class="center">Format in-18 à 3 fr. 50 le volume</p>
+
+<table summary="publications">
+<tr><th></th> <th>Vol.</th></tr>
+
+<tr>
+ <td>GABRIELE D'ANNUNZIO</td><td></td></tr>
+
+<tr>
+ <td>Le Martyre de Saint-Sébastien</td> <td>1</td></tr>
+
+<tr>
+ <td>BARBERY</td><td></td></tr>
+
+<tr>
+ <td>Les Résignées</td> <td>1</td></tr>
+
+<tr>
+ <td>RENÉ BAZIN</td><td></td></tr>
+
+<tr>
+ <td>La Barrière</td> <td>1</td></tr>
+
+<tr>
+ <td>GUY CHANTEPLEURE</td><td></td></tr>
+
+<tr>
+ <td>Le Hasard et l'Amour</td> <td>1</td></tr>
+
+<tr>
+ <td>LOUISE CHASTEAU</td><td></td></tr>
+
+<tr>
+ <td>La Ravageuse</td> <td>1</td></tr>
+
+<tr>
+ <td>GASTON CHÉRAU</td><td></td></tr>
+
+<tr>
+ <td>La Prison de Verre</td> <td>1</td></tr>
+
+<tr>
+ <td>MARGUERITE COMERT</td><td></td></tr>
+
+<tr>
+ <td> L'Appuyée</td> <td>1</td></tr>
+
+<tr>
+ <td>COMTE DE COMMINGES</td><td></td></tr>
+
+<tr>
+ <td>Godelieve, princesse de Bahr</td> <td>1</td></tr>
+
+<tr>
+ <td>PIERRE DE COULEVAIN</td><td></td></tr>
+
+<tr>
+ <td>Au Cœur de la Vie</td> <td>1</td></tr>
+
+<tr>
+ <td>LOUIS DELZONS</td><td></td></tr>
+
+<tr>
+ <td>Le Cœur se trompe</td> <td>1</td></tr>
+
+<tr>
+ <td>MARY FLORAN</td><td></td></tr>
+
+<tr>
+ <td>En Secret!</td> <td>1</td></tr>
+
+<tr>
+ <td>ANATOLE FRANCE</td><td></td></tr>
+
+<tr>
+ <td>Les Sept Femmes de la Barbe-Bleue</td> <td>1</td></tr>
+
+<tr>
+ <td>LÉON FRAPIÉ</td><td></td></tr>
+
+<tr>
+ <td>La Liseuse</td> <td>1</td></tr>
+
+<tr>
+ <td> HUMBERT DE GALLIER</td><td></td></tr>
+
+<tr>
+ <td>Les Mœurs et la Vie privée d'autrefois</td> <td>1</td></tr>
+
+<tr>
+ <td>JUDITH GAUTIER &amp; PIERRE LOTI</td><td></td></tr>
+
+<tr>
+ <td>La Fille du Ciel</td> <td>1</td></tr>
+
+<tr>
+ <td>GYP</td><td></td></tr>
+
+<tr>
+ <td>L'Affaire Débrouillar-Delatamize</td> <td>1</td></tr>
+
+<tr>
+ <td>VICE-AMIRAL DE JONQUIÈRES</td><td></td></tr>
+
+<tr>
+ <td>Poésies d'un Marin</td> <td>1</td></tr>
+
+<tr>
+ <td>ANATOLE LE BRAZ</td><td></td></tr>
+
+<tr>
+ <td>Âmes d'occident</td> <td>1</td></tr>
+
+ <tr>
+ <td>PIERRE LOTI</td><td></td></tr>
+
+<tr>
+ <td>Le Château de la Belle-au-Bois-Dormant</td> <td>1</td></tr>
+
+<tr>
+ <td>CAMILLE MAUCLAIR</td><td></td></tr>
+
+<tr>
+ <td>Les Passionnés</td> <td>1</td></tr>
+
+<tr>
+ <td>PIERRE MILLE</td><td></td></tr>
+
+<tr>
+ <td>Caillou et Titi</td> <td>1</td></tr>
+
+<tr>
+ <td>FRANCIS DE MIOMANDRE</td><td></td></tr>
+
+<tr>
+ <td>Au bon Soleil</td><td></td></tr>
+
+<tr>
+ <td>HENRI DE NOUSSANNE</td><td></td></tr>
+
+<tr>
+ <td>Un Jeune Homme chaste</td> <td>1</td></tr>
+
+<tr>
+ <td>JEANNE SCHULTZ</td><td></td></tr>
+
+<tr>
+ <td>Cinq Minutes d'arrêt</td> <td>1</td></tr>
+
+<tr>
+ <td>MARQUIS DE SEGUR</td><td></td></tr>
+
+<tr>
+ <td>Silhouettes historiques</td> <td>1</td></tr>
+
+<tr>
+ <td>VALENTINE THOMSON</td><td></td></tr>
+
+<tr>
+ <td>Chérubin et l'Amour</td> <td>1</td></tr>
+
+<tr>
+ <td>MARCELLE TINAYRE</td><td></td></tr>
+
+<tr>
+ <td>La Douceur de Vivre</td> <td>1</td></tr>
+
+<tr>
+ <td>LÉON DE TINSEAU</td><td></td></tr>
+
+<tr>
+ <td>Le Finale de la Symphonie</td> <td>1</td></tr>
+
+<tr>
+ <td>COLETTE YVER</td><td></td></tr>
+
+<tr>
+ <td>Le Métier de Roi</td> <td>1</td></tr>
+</table>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Fantôme d'Orient, by Pierre Loti
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FANTÔME D'ORIENT ***
+
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+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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